summaryrefslogtreecommitdiff
diff options
context:
space:
mode:
-rw-r--r--.gitattributes4
-rw-r--r--LICENSE.txt11
-rw-r--r--README.md2
-rw-r--r--old/60383-0.txt3944
-rw-r--r--old/60383-0.zipbin79315 -> 0 bytes
-rw-r--r--old/60383-8.txt3944
-rw-r--r--old/60383-8.zipbin78569 -> 0 bytes
-rw-r--r--old/60383-h.zipbin120284 -> 0 bytes
-rw-r--r--old/60383-h/60383-h.htm4175
-rw-r--r--old/60383-h/images/diable_cover.jpgbin47214 -> 0 bytes
10 files changed, 17 insertions, 12063 deletions
diff --git a/.gitattributes b/.gitattributes
new file mode 100644
index 0000000..d7b82bc
--- /dev/null
+++ b/.gitattributes
@@ -0,0 +1,4 @@
+*.txt text eol=lf
+*.htm text eol=lf
+*.html text eol=lf
+*.md text eol=lf
diff --git a/LICENSE.txt b/LICENSE.txt
new file mode 100644
index 0000000..6312041
--- /dev/null
+++ b/LICENSE.txt
@@ -0,0 +1,11 @@
+This eBook, including all associated images, markup, improvements,
+metadata, and any other content or labor, has been confirmed to be
+in the PUBLIC DOMAIN IN THE UNITED STATES.
+
+Procedures for determining public domain status are described in
+the "Copyright How-To" at https://www.gutenberg.org.
+
+No investigation has been made concerning possible copyrights in
+jurisdictions other than the United States. Anyone seeking to utilize
+this eBook outside of the United States should confirm copyright
+status under the laws that apply to them.
diff --git a/README.md b/README.md
new file mode 100644
index 0000000..a1ed5e1
--- /dev/null
+++ b/README.md
@@ -0,0 +1,2 @@
+Project Gutenberg (https://www.gutenberg.org) public repository for
+eBook #60383 (https://www.gutenberg.org/ebooks/60383)
diff --git a/old/60383-0.txt b/old/60383-0.txt
deleted file mode 100644
index aec943e..0000000
--- a/old/60383-0.txt
+++ /dev/null
@@ -1,3944 +0,0 @@
-The Project Gutenberg EBook of Le Diable au Corps, by Raymond Radiguet
-
-This eBook is for the use of anyone anywhere in the United States and
-most other parts of the world at no cost and with almost no restrictions
-whatsoever. You may copy it, give it away or re-use it under the terms
-of the Project Gutenberg License included with this eBook or online at
-www.gutenberg.org. If you are not located in the United States, you'll
-have to check the laws of the country where you are located before using
-this ebook.
-
-
-
-Title: Le Diable au Corps
-
-Author: Raymond Radiguet
-
-Release Date: September 29, 2019 [EBook #60383]
-
-Language: French
-
-Character set encoding: UTF-8
-
-*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LE DIABLE AU CORPS ***
-
-
-
-
-Produced by Laura Natal Rodrigues at Free Literature (Images
-generously made available by Gallica, Bibliothèque nationale
-de France.)
-
-
-
-
-
-RAYMOND RADIGUET
-
-
-
-LE
-
-DIABLE
-
-AU CORPS
-
-Roman
-
-BERNARD GRASSET ÉDITEUR
-
-61, RUE DES SAINTS-PÈRES
-PARIS-VIe
-
-
-
-
-Je vais encourir bien des reproches. Mais qu'y puis-je? Est-ce
-ma faute si j'eus douze ans quelques mois avant la déclaration
-de la guerre? Sans doute, les troubles qui me vinrent de cette
-période extraordinaire furent d'une sorte qu'on n'éprouve jamais
-à cet âge; mais comme il n'existe rien d'assez fort pour nous
-vieillir malgré les apparences, c'est en enfant que je devais
-me conduire dans une aventure où déjà un homme eût éprouvé de
-l'embarras. Je ne suis pas le seul. Et mes camarades garderont
-de cette époque un souvenir qui n'est pas celui de leurs aînés.
-Que déjà ceux qui m'en veulent se représentent ce que fut la
-guerre pour tant de très jeunes garçons: quatre ans de grandes
-vacances.
-
-
-Nous habitions à F..., au bord de la Marne. Mes parents condamnaient
-plutôt la camaraderie mixte. La sensualité, qui naît avec nous
-et se manifeste encore aveugle, y gagna au lieu d'y perdre.
-
-Je n'ai jamais été un rêveur. Ce qui semble rêve aux autres,
-plus crédules, me paraissait à moi aussi réel que le fromage
-au chat, malgré la cloche de verre. Pourtant la cloche existe.
-
-La cloche se cassant, le chat en profite, même si ce sont ses
-maîtres qui la cassent et s'y coupent les mains.
-
-
-Jusqu'à douze ans, je ne me vois aucune amourette, sauf pour
-une petite fille, nommée Carmen, à qui je fis tenir, par un
-gamin plus jeune que moi, une lettre dans laquelle je lui exprimais
-mon amour. Je m'autorisai de cet amour pour solliciter un rendez-vous.
-Ma lettre lui avait été remise le matin avant qu'elle se rendît
-en classe. J'avais distingué la seule fillette qui me ressemblât,
-parce qu'elle était propre, et allait à l'école accompagnée
-d'une petite sœur, comme moi de mon petit frère. Afin que ces
-deux témoins se tussent, j'imaginai de les marier, en quelque
-sorte. À ma lettre, j'en joignis donc une de la part de mon
-frère, qui ne savait pas écrire, pour Mlle Fauvette. J'expliquai
-à mon frère mon entremise, et notre chance de tomber juste sur
-deux sœurs de nos âges et douées de noms de baptême aussi exceptionnels.
-J'eus la tristesse de voir que je ne m'étais pas mépris sur le bon
-genre de Carmen, lorsque, après avoir déjeuné avec mes parents
-qui me gâtaient et ne me grondaient jamais, je rentrai en classe.
-
-À peine mes camarades à leurs pupitres--moi en haut de la classe,
-accroupi pour prendre dans un placard, en ma qualité de premier,
-les volumes de la lecture à haute voix,--le directeur entra.
-Les élèves se levèrent. Il tenait une lettre à la main. Mes
-jambes fléchirent, les volumes tombèrent, et je les ramassai,
-tandis que le directeur s'entretenait avec le maître. Déjà,
-les élèves des premiers bancs se tournaient vers moi, écarlate,
-au fond de la classe, car ils entendaient chuchoter mon nom.
-Enfin le directeur m'appela, et pour me punir finement, tout
-en n'éveillant, croyait-il, aucune mauvaise idée chez les élèves,
-me félicita d'avoir écrit une lettre de douze lignes sans aucune
-faute. Il me demanda si je l'avais bien écrite seul, puis il
-me pria de le suivre dans son bureau. Nous n'y allâmes point.
-Il me morigéna dans la cour, sous l'averse. Ce qui troubla fort
-mes notions de morale fut qu'il considérait comme aussi grave
-d'avoir compromis la jeune fille (dont les parents lui avaient
-communiqué ma déclaration), que d'avoir dérobé une feuille de
-papier à lettres. Il me menaça d'envoyer cette feuille chez moi.
-Je le suppliai de n'en rien faire. Il céda, mais me dit qu'il
-conservait la lettre, et qu'à la première récidive il ne pourrait
-plus cacher ma mauvaise conduite.
-
-Ce mélange d'effronterie et de timidité déroutait les miens et
-les trompait, comme à l'école ma facilité, véritable paresse,
-me faisait prendre pour un bon élève.
-
-Je rentrai en classe. Le professeur, ironique, m'appela Don
-Juan. J'en fus extrêmement flatté, surtout de ce qu'il me cita
-le nom d'une œuvre que je connaissais et que ne connaissaient
-pas mes camarades. Son «Bonjour, Don Juan» et mon sourire entendu
-transformèrent la classe à mon égard. Peut-être avait-elle déjà
-su que j'avais chargé un enfant des petites classes de porter
-une lettre à une «fille», comme disent les écoliers dans leur
-dur langage. Cet enfant s'appelait Messager; je ne l'avais pas
-élu d'après son nom, mais, quand même, ce nom m'avait inspiré
-confiance.
-
-À une heure, j'avais supplié le directeur de ne rien dire à
-mon père; à quatre, je brûlais de lui raconter tout. Rien ne
-m'y obligeait. Je mettrais cet aveu sur le compte de la franchise.
-Sachant que mon père ne se fâcherait pas, j'étais, somme toute,
-ravi qu'il connût ma prouesse.
-
-J'avouai donc, ajoutant avec orgueil que le directeur m'avait
-promis une discrétion absolue (comme à une grande personne). Mon
-père voulait savoir si je n'avais pas forgé de toutes pièces
-ce roman d'amour. Il vint chez le directeur. Au cours de cette
-visite, il parla incidemment de ce qu'il croyait être une farce.--Quoi?
-dit alors le directeur surpris et très ennuyé; il vous a raconté
-cela? Il m'avait supplié de me taire, disant que vous le tueriez.
-
-Ce mensonge du directeur l'excusait; il contribua encore à mon
-ivresse d'homme. J'y gagnai séance tenante l'estime de mes camarades
-et des clignements d'yeux du maître. Le directeur cachait sa
-rancune. Le malheureux ignorait ce que je savais déjà: mon père,
-choqué par sa conduite, avait décidé de me laisser finir mon
-année scolaire, et de me reprendre. Nous étions alors au commencement
-de juin. Ma mère ne voulant pas que cela influât sur mes prix,
-mes couronnes, se réservait de dire la chose, après la distribution.
-Ce jour venu, grâce à une injustice du directeur qui craignait
-confusément les suites de son mensonge, seul de la classe, je
-reçus la couronne d'or que méritait aussi le prix d'excellence.
-Mauvais calcul: l'école y perdit ses deux meilleurs élèves, car
-le père du prix d'excellence retira son fils.
-
-Des élèves comme nous servaient d'appeaux pour en attirer d'autres.
-
-
-Ma mère me jugeait trop jeune pour aller à Henri-IV. Dans son
-esprit, cela voulait dire: pour prendre le train. Je restai deux
-ans à la maison et travaillai seul.
-
-Je me promettais des joies sans borne, car, réussissant à faire
-en quatre heures le travail que ne fournissaient pas en deux
-jours mes anciens condisciples, j'étais libre plus de la moitié
-du jour. Je me promenais seul au bord de la Marne qui était
-tellement notre rivière que mes sœurs disaient, en parlant de
-la Seine, «une Marne». J'allais même dans le bateau de mon père,
-malgré sa défense; mais je ne ramais pas, et sans m'avouer que
-ma peur n'était pas celle de lui désobéir, mais la peur tout
-court. Je lisais, couché dans ce bateau. En 1913 et 1914, deux
-cents livres y passèrent. Point ce que l'on nomme de mauvais
-livres, mais plutôt les meilleurs, sinon pour l'esprit, du moins
-pour le mérite. Aussi, bien plus tard, à l'âge où l'adolescence
-méprise les livres de la Bibliothèque rose, je pris goût à leur
-charme enfantin, alors qu'à cette époque je ne les aurais voulu
-lire pour rien au monde.
-
-Le désavantage de ces récréations alternant avec le travail
-était de transformer pour moi toute l'année en fausses vacances.
-Ainsi, mon travail de chaque jour était-il peu de chose, mais,
-comme, travaillant moins de temps que les autres, je travaillais
-en plus pendant leurs vacances, ce peu de chose était le bouchon
-de liège qu'un chat garde toute sa vie au bout de la queue, alors
-qu'il préférerait sans doute un mois de casserole.
-
-Les vraies vacances approchaient, et je m'en occupais fort peu
-puisque c'était pour moi le même régime. Le chat regardait toujours
-le fromage sous la cloche. Mais vint la guerre. Elle brisa la
-cloche. Les maîtres eurent d'autres chats à fouetter et le chat
-se réjouit.
-
-À vrai dire, chacun se réjouissait en France. Les enfants, leurs
-livres de prix sous le bras, se pressaient devant les affiches.
-Les mauvais élèves profitaient du désarroi des familles.
-
-Nous allions chaque jour, après dîner, à la gare de J..., à
-deux kilomètres de chez nous, voir passer les trains militaires.
-Nous emportions des campanules et nous les lancions aux soldats.
-Des dames en blouse versaient du vin rouge dans les bidons et
-en répandaient des litres sur le quai jonché de fleurs. Tout cet
-ensemble me laisse un souvenir de feu d'artifice. Et jamais tant
-de vin gaspillé, de fleurs mortes. Il fallut pavoiser les fenêtres
-de notre maison.
-
-Bientôt, nous n'allâmes plus à J... Mes frères et mes soeurs
-commençaient d'en vouloir à la guerre; ils la trouvaient longue.
-Elle leur supprimait le bord de la mer. Habitués à se lever tard,
-il leur fallait acheter les journaux à six heures. Pauvre distraction!
-Mais vers le vingt août, ces jeunes monstres reprennent espoir.
-Au lieu de quitter la table où les grandes personnes s'attardent,
-il y restent pour entendre mon père parler de départ. Sans doute
-n'y aurait-il plus de moyens de transport. Il faudrait voyager
-très loin à bicyclette. Mes frères plaisantent ma petite sœur.
-Les roues de sa bicyclette ont à peine quarante centimètres de
-diamètre: «On te laissera seule sur la route.» Ma sœur sanglote.
-Mais quel entrain pour astiquer les machines! Plus de paresse.
-Ils proposent de réparer la mienne. Ils se lèvent dès l'aube
-pour connaître les nouvelles. Tandis que chacun s'étonne, je
-découvre enfin les mobiles de ce patriotisme: un voyage à bicyclette!
-jusqu'à la mer! et une mer plus loin, plus jolie que d'habitude.
-Ils eussent brûlé Paris pour partir plus vite. Ce qui terrifiait
-l'Europe était devenu leur unique espoir.
-
-L'égoïsme des enfants est-il si différent du nôtre? L'été, à
-la campagne, nous maudissons la pluie qui tombe, et les cultivateurs
-la réclament.
-
-
-
-
-Il est rare qu'un cataclysme se produise sans phénomènes avant-coureurs.
-L'attentat autrichien, l'orage du procès Caillaux répandaient une
-atmosphère irrespirable, propice à l'extravagance. Ainsi, mon vrai
-souvenir de guerre précède la guerre.
-
-Voici comment:
-
-Nous nous moquions, mes frères et moi, d'un de nos voisins,
-bonhomme grotesque, nain à barbiche blanche et à capuchon, conseiller
-municipal, nommé Maréchaud. Tout le monde l'appelait le père
-Maréchaud. Bien que porte à porte, nous nous défendions de le
-saluer, ce dont il enrageait si fort, qu'un jour, n'y tenant plus,
-il nous aborda sur la route et nous dit: «Eh bien! on ne salue
-pas un conseiller municipal?» Nous nous sauvâmes. À partir de
-cette impertinence, les hostilités furent déclarées. Mais que
-pouvait contre nous un conseiller municipal? En revenant de
-l'école, et en y allant, mes frères tiraient sa sonnette, avec
-d'autant plus d'audace que le chien, qui pouvait avoir mon âge,
-n'était pas à craindre.
-
-La veille du 14 juillet 1914, en allant à la rencontre de mes
-frères, quelle ne fut pas ma surprise de voir un attroupement
-devant la grille des Maréchaud! Quelques tilleuls élagués cachaient
-mal leur villa au fond du jardin. Depuis deux heures de l'après-midi,
-leur jeune bonne, étant devenue folle, se réfugiait sur le toit
-et refusait de descendre. Déjà les Maréchaud, épouvantés par le
-scandale, avaient clos leurs volets, si bien que le tragique de
-cette folle sur un toit s'augmentait de ce que la maison parût
-abandonnée. Des gens criaient, s'indignaient que ses maîtres
-ne fissent rien pour sauver cette malheureuse. Elle titubait
-sur les tuiles, sans, d'ailleurs, avoir l'air d'une ivrogne.
-J'eusse voulu pouvoir rester là toujours, mais notre bonne,
-envoyée par ma mère, vint nous rappeler au travail. Sans cela,
-je serais privé de fête. Je partis la mort dans l'âme, et priant
-Dieu que la bonne fût encore sur le toit, lorsque j'irais chercher
-mon père à la gare.
-
-Elle était à son poste, mais les rares passants revenaient de
-Paris, se dépêchaient pour rentrer dîner, et ne pas manquer le
-bal. Ils ne lui accordaient qu'une minute distraite.
-
-Du reste, jusqu'ici, pour la bonne, il ne s'agissait encore que
-de répétition plus ou moins publique. Elle devait débuter le soir,
-selon l'usage, les girandoles lumineuses lui formant une véritable
-rampe. Il y avait à la fois celles de l'avenue et celles du jardin,
-car les Maréchaud, malgré leur absence feinte, n'avaient osé se
-dispenser d'illuminer, comme notables. Au fantastique de cette
-maison du crime, sur le toit de laquelle se promenait, comme sur
-un pont de navire pavoisé, une femme aux cheveux flottants,
-contribuait beaucoup la voix de cette femme: inhumaine, gutturale,
-d'une douceur qui donnait la chair de poule.
-
-Les pompiers d'une petite commune étant des «volontaires», ils
-s'occupent tout le jour d'autre chose que de pompes. C'est le
-laitier, le pâtissier, le serrurier, qui, leur travail fini,
-viendront éteindre l'incendie, s'il ne s'est pas éteint de lui-même.
-Dès la mobilisation, nos pompiers formèrent en outre une sorte de
-milice mystérieuse faisant des patrouilles, des manœuvres et
-des rondes de nuit. Ces braves arrivèrent enfin et fendirent
-la foule.
-
-Une femme s'avança. C'était l'épouse d'un conseiller municipal,
-adversaire de Maréchaud, et qui, depuis quelques minutes, s'apitoyait
-bruyamment sur la folle. Elle fit des recommandations au capitaine:
-«Essayez de la prendre par la douceur; elle en est tellement privée,
-la pauvre petite, dans cette maison où on la bat. Surtout, si c'est
-la crainte d'être renvoyée, de se trouver sans place, qui la fait
-agir, dites-lui que je la prendrai chez moi. Je lui doublerai ses
-gages.»
-
-Cette charité bruyante produisit un effet médiocre sur la foule.
-La dame l'ennuyait. On ne pensait qu'à la capture. Les pompiers,
-au nombre de six, escaladèrent la grille, cernèrent la maison,
-grimpant de tous les côtés. Mais à peine l'un d'eux apparut-il
-sur le toit, que la foule, comme les enfants à Guignol, se mit
-à vociférer, à prévenir la victime.
-
---Taisez-vous donc! criait la dame, ce qui excitait les «En
-voilà un! En voilà un!» du public. À ces cris, la folle, s'armant
-de tuiles, en envoya une sur le casque du pompier parvenu au
-faite. Les cinq autres redescendirent aussitôt.
-
-Tandis que les tirs, les manèges, les baraques, place de la
-Mairie, se lamentaient de voir si peu de clientèle, une nuit
-où la recette devait être fructueuse, les plus hardis voyous
-escaladaient les murs et se pressaient sur la pelouse pour suivre
-la chasse. La folle disait des choses que j'ai oubliées, avec
-cette profonde mélancolie résignée que donne aux voix la certitude
-qu'on a raison, que tout le monde se trompe. Les voyous, qui
-préféraient ce spectacle à la foire, voulaient cependant combiner
-les plaisirs. Aussi, tremblants que la folle fût prise en leur
-absence, couraient-ils faire vite un tour de chevaux de bois.
-D'autres, plus sages, installés sur les branches des tilleuls,
-comme pour la revue de Vincennes, se contentaient d'allumer
-des feux de Bengale, des pétards.
-
-On imagine l'angoisse du couple Maréchaud, chez soi, enfermé
-au milieu de ce bruit et de ces lueurs.
-
-Le conseiller municipal, époux de la dame charitable, grimpé
-sur le petit mur de la grille, improvisait un discours sur la
-couardise des propriétaires. On l'applaudit.
-
-Croyant que c'était elle qu'on applaudissait, la folle saluait,
-un paquet de tuiles sous chaque bras, car elle en jetait une
-chaque fois que miroitait un casque. De sa voix inhumaine, elle
-remerciait qu'on l'eût enfin comprise. Je pensai à quelque fille,
-capitaine corsaire, restant seule sur son bateau qui sombre.
-
-La foule se dispersait, un peu lasse. J'avais voulu rester avec
-mon père, tandis que ma mère, pour assouvir ce besoin de mal au
-cœur qu'ont les enfants, conduisait les siens de manège en montagnes
-russes. Certes, j'éprouvais cet étrange besoin plus vivement que
-mes frères. J'aimais-que mon cœur batte vite et irrégulièrement.
-Ce spectacle, d'une poésie profonde, me satisfaisait davantage.
-«Comme tu es pâle», avait dit ma mère. Je trouvai le prétexte
-des feux de Bengale. Ils me donnaient, dis-je, une couleur verte.
-
---Je crains tout de même que cela l'impressionne trop, dit-elle
-à mon père.
-
---Oh! répondit-il, personne n'est plus insensible. Il peut regarder
-n'importe quoi, sauf un lapin qu'on écorche.
-
-Mon père disait cela pour que je restasse. Mais il savait que ce
-spectacle me bouleversait. Je sentais qu'il le bouleversait aussi.
-Je lui demandai de me prendre sur ses épaules pour mieux voir. En
-réalité, j'allais m'évanouir, mes jambes ne me portaient plus.
-
-Maintenant on ne comptait qu'une vingtaine de personnes. Nous
-entendîmes les clairons. C'était la retraite aux flambeaux.
-
-Cent torches éclairaient soudain la folle, comme, après la lumière
-douce des rampes, le magnésium éclate pour photographier une
-nouvelle étoile. Alors, agitant ses mains en signe d'adieu, et
-croyant à la fin du monde, ou simplement qu'on allait la prendre,
-elle se jeta du toit, brisa la marquise dans sa chute, avec un
-fracas épouvantable, pour venir s'aplatir sur les marches de
-pierre. Jusqu'ici j'avais essayé de supporter tout, bien que
-mes oreilles tintassent et que le cœur me manquât. Mais quand
-j'entendis des gens crier: «Elle vit encore», je tombai, sans
-connaissance, des épaules de mon père.
-
-Revenu à moi, il m'entraîna au bord de la Marne. Nous y restâmes
-très tard, en silence, allongés dans l'herbe.
-
-Au retour, je crus voir derrière la grille une silhouette blanche,
-le fantôme de la bonne! C'était le père Maréchaud en bonnet de
-coton, contemplant les dégâts, sa marquise, ses tuiles, ses
-pelouses, ses massifs, ses marches couvertes de sang, son prestige
-détruit.
-
-Si j'insiste sur un tel épisode, c'est qu'il fait comprendre mieux
-que tout autre l'étrange période de la guerre, et combien, plus
-que le pittoresque, me frappait la poésie des choses.
-
-
-
-
-Nous entendîmes le canon. On se battait près de Meaux. On racontait
-que des uhlans avaient été capturés près de Lagny, à quinze kilomètres
-de chez nous. Tandis que ma tante parlait d'une amie, enfuie dès
-les premiers jours, après avoir enterré dans son jardin des
-pendules, des boîtes de sardines, je demandai à mon père le moyen
-d'emporter nos vieux livres; c'est ce qu'il me coûtait le plus
-de perdre.
-
-Enfin, au moment où nous nous apprêtions à la fuite, les journaux
-nous apprirent que c'était inutile.
-
-Mes sœurs, maintenant, allaient à J... porter des paniers de poires
-aux blessés. Elles avaient découvert un dédommagement, médiocre, il
-est vrai, à tous leurs beaux projets écroulés. Quand elles arrivaient
-à J..., les paniers étaient presque vides!
-
-Je devais entrer au Lycée Henri-IV; mais mon père préféra me garder
-encore un an à la campagne. Ma seule distraction de ce morne hiver
-fut de courir chez notre marchande journaux, pour être sûr d'avoir
-un exemplaire du _Mot_, journal qui me plaisait et paraissait
-le samedi. Ce jour-là, je n'étais jamais levé tard.
-
-Mais le printemps arriva, qu'égayèrent mes premières incartades.
-Sous prétexte de quêtes, ce printemps, plusieurs fois, je me
-promenai, endimanché, une jeune personne à ma droite. Je tenais
-le tronc; elle, la corbeille d'insignes. Dès la seconde quête,
-des confrères m'apprirent à profiter de ces journées libres où
-l'on me jetait dans les bras d'une petite fille. Dès lors, nous
-nous empressions de recueillir, le matin, le plus d'argent possible,
-remettions à midi notre récolte à la dame patronnesse et allions
-toute la journée polissonner sur les coteaux de Chennevières.
-Pour la première fois, j'eus un ami. J'aimais à quêter avec sa
-sœur. Pour la première fois, je m'entendais avec un garçon aussi
-précoce que moi, admirant même sa beauté, son effronterie. Notre
-mépris commun pour ceux de notre âge nous rapprochait encore. Nous
-seuls, nous jugions capables de comprendre les choses; et, enfin,
-nous seuls, nous trouvions dignes des femmes. Nous nous croyions
-des hommes. Par chance, nous n'allions pas être séparés. René allait
-déjà au Lycée Henri-IV, et je serais dans sa classe, en troisième.
-Il ne devait pas apprendre le grec; il me fit cet extrême sacrifice
-de convaincre ses parents de le lui laisser apprendre. Ainsi, nous
-serions toujours ensemble. Comme il n'avait pas fait sa première
-année, c'était s'obliger à des répétitions particulières. Les
-parents de René n'y comprirent rien, qui, l'année précédente,
-devant ses supplications, avaient consenti à ce qu'il n'étudiât
-pas le grec. Ils y virent l'effet de ma bonne influence, et, s'ils
-supportaient ses autres camarades, j'étais, du moins, le seul ami
-qu'ils approuvassent.
-
-Pour la première fois, nul jour des vacances de cette année ne
-me fut pesant. Je connus donc que personne n'échappe à son âge,
-et que mon dangereux mépris s'était fondu comme glace dès que
-quelqu'un avait bien voulu prendre garde à moi, de la façon qui
-me convenait. Nos commîmes avances raccourcirent de moitié la
-route que l'orgueil de chacun de nous avait à faire.
-
-
-Le jour de la rentrée des classes, René me fut un guide précieux.
-
-Avec lui tout me devenait plaisir, et moi qui, seul, ne pouvais
-avancer d'un pas, j'aimais faire à pied, deux fois par jour, le
-trajet qui sépare Henri-IV de la gare de la Bastille, où nous
-prenions notre train.
-
-Trois ans passèrent ainsi, sans autre amitié et sans autre espoir
-que les polissonneries du jeudi--avec les petites filles que les
-parents de mon ami nous fournissaient innocemment, invitant ensemble
-à goûter les amis de leur fils et les amies de leur fille--, menues
-faveurs que nous dérobions, et qu'elles nous dérobaient, sous
-prétexte de jeux à gages.
-
-
-
-
-La belle saison venue, mon père aimait à nous emmener, mes frères
-et moi, dans de longues promenades. Un de nos buts favoris était
-Ormesson, et de suivre le Morbras, rivière large d'un mètre,
-traversant, des prairies où poussent des fleurs qu'on ne rencontre
-nulle part ailleurs, et dont j'ai oublié le nom. Des touffes de
-cresson ou de menthe cachent au pied qui se hasarde l'endroit où
-commence l'eau. La rivière charrie au printemps des milliers de
-pétales blancs et roses. Ce sont les aubépines.
-
-Un dimanche d'avril 1917, comme cela nous arrivait souvent, nous
-prîmes le train pour La Varenne, d'où nous devions nous rendre
-à pied à Ormesson. Mon père me dit que nous retrouverions à La
-Varenne des gens agréables, les Grangier. Je les connaissais
-pour avoir vu le nom de leur fille, Marthe, dans le catalogue
-d'une exposition de peinture. Un jour, j'avais entendu mes parents
-parler de la visite d'un M. Grangier. Il était venu, avec un carton
-empli des œuvres de sa fille, âgée de dix-huit ans. Marthe était
-malade. Son père aurait voulu lui faire une surprise: que ses
-aquarelles figurassent dans une exposition de charité dont ma
-mère était présidente. Ces aquarelles étaient sans nulle recherche;
-on y sentait la bonne élève du cours de dessin, tirant la langue,
-léchant les pinceaux.
-
-Sur le quai de la gare de La Varenne, les Grangier nous attendaient.
-M. et Mme Grangier devaient être du même âge, approchant de la
-cinquantaine. Mais Mme Grangier paraissait l'aînée de son mari;
-son inélégance, sa taille courte, firent qu'elle me déplut au
-premier coup d'œil.
-
-Au cours de cette promenade, je devais remarquer qu'elle fronçait
-souvent les sourcils, ce qui couvrait son front de rides auxquelles
-il fallait une minute pour disparaître. Afin qu'elle eût tous les
-motifs de me déplaire, sans que je me reprochasse d'être injuste,
-je souhaitais qu'elle employât des façons de parler assez communes.
-Sur ce point, elle me déçut.
-
-Le père, lui, avait l'air d'un brave homme, ancien sous-officier,
-adoré de ses soldats. Mais où était Marthe? Je tremblais à la
-perspective d'une promenade sans autre compagnie que celle de
-ses parents. Elle devait venir par le prochain train, «dans un
-quart d'heure, expliqua Mme Grangier, n'ayant pu être prête
-à temps. Son frère arriverait avec elle».
-
-Quand le train entra en gare, Marthe était debout sur le marchepied
-du wagon. «Attends bien que le train s'arrête», lui cria sa mère...
-Cette imprudente me charma.
-
-Sa robe, son chapeau, très simples, prouvaient son peu d'estime
-pour l'opinion des inconnus. Elle donnait la main à un petit
-garçon qui paraissait avoir onze ans. C'était son frère, enfant
-pâle, aux cheveux d'albinos, et dont tous les gestes trahissaient
-la maladie.
-
-Sur la route, Marthe et moi marchions en tête. Mon père marchait
-derrière, entre les Grangier.
-
-Mes frères, eux, bâillaient, avec ce nouveau petit camarade
-chétif, à qui l'on défendait de courir.
-
-Comme je complimentais Marthe sur ses aquarelles, elle me répondit
-modestement que c'étaient des études. Elle n'y attachait aucune
-importance. Elle me montrerait mieux, des fleurs «stylisées». Je
-jugeai bon, pour la première fois, de ne pas lui dire que je
-trouvais ces sortes de fleurs ridicules.
-
-Sous son chapeau elle ne pouvait bien me voir. Moi, je l'observais.
-
---Vous ressemblez peu à madame votre mère, lui dis-je.
-
-C'était un madrigal.
-
---On me le dit quelquefois; mais, quand vous viendrez à la maison,
-je vous montrerai des photographies de maman lorsqu'elle était
-jeune; je lui ressemble beaucoup.
-
-Je fus attristé de cette réponse, et je priai Dieu de ne point
-voir Marthe quand elle aurait l'âge de sa mère.
-
-Voulant dissiper le malaise de cette réponse pénible, et ne
-comprenant pas que, pénible, elle ne pouvait l'être que pour
-moi, puisque heureusement Marthe ne voyait point sa mère avec
-mes yeux, je lui dis:
-
---Vous avez tort de vous coiffer de la sorte, les cheveux lisses
-vous iraient mieux.
-
-Je restai terrifié, n'ayant jamais dit pareille chose à une
-femme. Je pensais à la façon dont j'étais coiffé, moi.
-
---Vous pourrez le demander à maman (comme si elle avait besoin
-de se justifier!); d'habitude, je ne me coiffe pas si mal, mais
-j'étais déjà en retard et je craignais de manquer le second
-train. D'ailleurs, je n'avais pas l'intention d'ôter mon chapeau.
-
-«Quelle fille est-ce donc, pensais-je, pour admettre qu'un gamin
-la querelle à propos de ses mèches?»
-
-J'essayai de deviner ses goûts en littérature; je fus heureux
-qu'elle connût Baudelaire et Verlaine, charmé de la façon dont
-elle aimait Baudelaire, qui n'était pourtant pas la mienne.
-J'y discernais une révolte. Ses parents avaient fini par admettre
-ses goûts. Marthe leur en voulait que ce fut par tendresse. Son
-fiancé, dans ses lettres, lui parlait de ce qu'il lisait, et
-s'il lui conseillait certains livres, il lui en défendait d'autres.
-Il lui avait défendu _Les Fleurs du Mal._ Désagréablement surpris
-d'apprendre qu'elle était fiancée, je me réjouis de savoir qu'elle
-désobéissait à un soldat assez nigaud pour craindre Baudelaire.
-Je fus heureux de sentir qu'il devait souvent choquer Marthe.
-Après la première surprise désagréable, je me félicitai de son
-étroitesse, d'autant mieux que j'eusse craint, s'il avait lui
-aussi goûté _Les Fleurs du Mal_, que leur futur appartement ressemblât
-à celui de _La Mort des Amants._ Je me demandai ensuite ce que
-cela pouvait bien me faire.
-
-Son fiancé lui avait aussi défendu les académies de dessin. Moi
-qui n'y allais jamais, je lui proposai de l'y conduire, ajoutant
-que j'y travaillais souvent. Mais, craignant ensuite que mon mensonge
-ne fût découvert, je la priai de n'en point parler à mon père. Il
-ignorait, dis-je, que je manquais des cours de gymnastique pour me
-rendre à la Grande-Chaumière. Car je ne voulais pas qu'elle pût se
-figurer que je cachais l'académie à mes parents, parce qu'ils me
-défendaient de voir des femmes nues. J'étais heureux qu'il se fît
-un secret entre nous, et moi, timide, me sentais déjà tyrannique
-avec elle.
-
-J'étais fier aussi d'être préféré à la campagne, car nous n'avions
-pas encore fait allusion au décor de notre promenade. Quelquefois
-ses parents l'appelaient: «Regarde, Marthe, à ta droite, comme les
-coteaux de Chennevières sont jolis», ou bien, son frère s'approchait
-d'elle et lui demandait le nom d'une fleur qu'il venait de cueillir.
-Elle leur accordait d'attention distraite juste assez pour qu'ils
-ne se fâchassent point.
-
-Nous nous assîmes dans les prairies d'Ormesson. Dans ma candeur,
-je regrettais d'avoir été si loin, et d'avoir tellement précipité
-les choses. «Après une conversation moins sentimentale, plus
-naturelle, pensai-je, je pourrais éblouir Marthe, et m'attirer
-la bienveillance de ses parents, en racontant le passé de ce
-village.» Je m'en abstins. Je croyais avoir des raisons profondes,
-et pensais qu'après tout ce qui s'était passé, une conversation
-tellement en dehors de nos inquiétudes communes ne pourrait que
-rompre le charme. Je croyais qu'il s'était passé des choses graves.
-C'était d'ailleurs vrai; simplement, je le sus dans la suite,
-parce que Marthe avait faussé notre conversation dans le même
-sens que moi. Mais moi qui ne pouvais m'en rendre compte, je me
-figurais lui avoir adressé des paroles significatives. Je croyais
-avoir déclaré mon amour à une personne insensible. J'oubliais
-que M. et Mme Grangier eussent pu entendre sans le moindre inconvénient
-tout ce que j'avais dit à leur fille; mais, moi, aurais-je pu le
-lui dire en leur présence?
-
---Marthe ne m'intimide pas, me répétais-je. Donc, seuls, ses
-parents et mon père m'empêchent de me pencher sur son cou et de
-l'embrasser.
-
-Profondément en moi, un autre garçon se félicitait de ces trouble-fêtes.
-Celui-ci pensait:
-
---Quelle chance que je ne me trouve pas seul avec elle! Car je
-n'oserais pas davantage l'embrasser, et n'aurais aucune excuse.
-
-Ainsi triche le timide.
-
-
-Nous reprenions le train à la gare de Sucy. Ayant une bonne
-demi-heure à l'attendre, nous nous assîmes à la terrasse d'un
-café. Je dus subir les compliments de Mme Grangier. Ils m'humiliaient.
-Ils rappelaient à sa fille que je n'étais encore qu'un lycéen,
-qui passerait son baccalauréat dans un an. Marthe voulut boire
-de la grenadine; j'en commandai aussi. Le matin encore, je me
-serais cru déshonoré en buvant de la grenadine. Mon père n'y
-comprenait rien. Il me laissait toujours servir des apéritifs.
-Je tremblai qu'il me plaisantât sur ma sagesse. Il le fit, mais
-à mots couverts, de façon que Marthe ne devinât pas que je buvais
-de la grenadine pour faire comme elle.
-
-Arrivés à F..., nous dîmes adieu aux Grangier. Je promis à Marthe
-de lui porter, le jeudi suivant, la collection du journal _Le
-Mot_ et _Une Saison en enfer._
-
---Encore un titre qui plairait à mon fiancé!
-
-Elle riait.
-
---Voyons, Marthe! dit, fronçant les sourcils, sa mère qu'un tel
-manque de soumission choquait toujours.
-
-Mon père et mes frères s'étaient ennuyés, qu'importe! Le bonheur
-est égoïste.
-
-
-
-
-Le lendemain, au lycée, je n'éprouvai pas le besoin de raconter
-à René, à qui je disais tout, ma journée du dimanche. Mais je
-n'étais pas d'humeur à supporter qu'il me raillât de n'avoir pas
-embrassé Marthe en cachette. Autre chose m'étonnait; c'est qu'aujourd'hui
-je trouvai René moins différent de mes camarades.
-
-
-Ressentant de l'amour pour Marthe, j'en ôtais à René, à mes parents,
-à mes sœurs.
-
-
-Je me promettais bien cet effort de volonté de ne pas venir la
-voir avant le jour de notre rendez-vous. Pourtant, le mardi soir,
-ne pouvant attendre, je sus trouver à ma faiblesse de bonnes
-excuses qui me permissent de porter après dîner le livre et les
-journaux. Dans cette impatience, Marthe verrait la preuve de
-mon amour, disais-je, et si elle refuse de la voir, je saurai
-bien l'y contraindre.
-
-Pendant un quart d'heure, je courus comme un fou jusqu'à sa
-maison. Alors, craignant de la déranger pendant son repas, j'attendis,
-en nage, dix minutes, devant la grille. Je pensais que pendant
-ce temps mes palpitations de cœur s'arrêteraient. Elles augmentaient,
-au contraire. Je manquai tourner bride, mais depuis quelques
-minutes, d'une fenêtre voisine, une femme me regardait curieusement,
-voulant savoir ce que je faisais, réfugié contre cette porte. Elle
-me décida. Je sonnai. J'entrai dans la maison. Je demandai à la
-domestique si Madame était chez elle. Presque aussitôt, Mme Grangier
-parut dans la petite pièce où l'on m'avait introduit. Je sursautai,
-comme si la domestique eût dû comprendre que j'avais demandé
-«Madame» par convenance et que je voulais voir «Mademoiselle».
-Rougissant, je priai Mme Grangier de m'excuser de la déranger à
-pareille heure, comme s'il eût été une heure du matin: ne pouvant
-venir jeudi, j'apportais le livre et les journaux à sa fille.
-
---Cela tombe à merveille, me dit Mme Grangier, car Marthe n'aurait
-pu vous recevoir. Son fiancé a obtenu une permission, quinze
-jours plus tôt qu'il ne pensait. Il est arrivé hier, et Marthe
-dîne ce soir chez ses futurs beaux-parents.
-
-Je m'en allai donc, et puisque je n'avais plus de chance de la
-revoir jamais, croyais-je, m'efforçai de ne plus penser à Marthe,
-et, par cela même, ne pensant qu'à elle.
-
-
-Pourtant, un mois après, un matin, sautant de mon wagon à la
-gare de la Bastille, je la vis qui descendait d'un autre. Elle
-allait choisir dans des magasins différentes choses, en vue de
-son mariage. Je lui demandai de m'accompagner jusqu'à Henri-IV.
-
---Tiens! dit-elle, l'année prochaine, quand vous serez en seconde,
-vous aurez mon beau-père pour professeur de géographie.
-
-Vexé qu'elle me parlât études, comme si aucune autre conversation
-n'eût été de mon âge, je lui répondis aigrement que ce serait
-assez drôle.
-
-Elle fronça les sourcils. Je pensai à sa mère.
-
-Nous arrivions à Henri-IV, et, ne voulant pas la quitter sur ces
-paroles que je croyais blessantes, je décidai d'entrer en classe
-une heure plus tard, après le cours de dessin. Je fus heureux
-qu'en cette circonstance Marthe ne montrât pas de sagesse, ne me
-fît aucun reproche, et, plutôt, semblât me remercier d'un tel
-sacrifice, en réalité nul. Je lui fus reconnaissant qu'en échange
-elle ne me proposât point de l'accompagner dans ses courses,
-mais qu'elle me donnât son temps comme je lui donnais le mien.
-
-Nous étions maintenant dans le jardin du Luxembourg; neuf heures
-sonnèrent à l'horloge du Sénat. Je renonçai au lycée. J'avais
-dans ma poche, par miracle, plus d'argent que n'en a d'habitude
-un collégien en deux ans, ayant la veille vendu mes timbres-poste
-les plus rares à la Bourse aux timbres, qui se tient derrière
-le Guignol des Champs-Élysées.
-
-Au cours de la conversation, Marthe m'ayant appris qu'elle déjeunait
-chez ses beaux-parents, je décidai de la résoudre à rester avec moi.
-La demie de neuf heures sonnait. Marthe sursauta, point encore
-habituée à ce qu'on abandonnât pour elle tous ses devoirs de classe.
-Mais, voyant que je restais sur ma chaise de fer, elle n'eut pas
-le courage de me rappeler que j'aurais dû être assis sur les bancs de
-Henri-IV.
-
-Nous restions immobiles. Ainsi doit être le bonheur. Un chien sauta
-du bassin et se secoua. Marthe se leva, comme quelqu'un qui, après
-la sieste, et le visage encore enduit de sommeil, secoue ses rêves.
-Elle faisait avec ses bras des mouvements de gymnastique. J'en
-augurai mal pour notre entente.
-
---Ces chaises sont trop dures, me dit-elle, comme pour s'excuser
-d'être debout.
-
-Elle portait une robe de foulard, chiffonnée depuis qu'elle s'était
-assise. Je ne pus m'empêcher d'imaginer les dessins que le cannage
-imprime sur la peau.
-
---Allons! accompagnez-moi dans les magasins, puisque vous êtes
-décidé à ne pas aller en classe, dit Marthe, faisant pour la première
-fois allusion à ce que je négligeais pour elle.
-
-Je l'accompagnai dans plusieurs maisons de lingerie, l'empêchant
-de commander ce qui lui plaisait et ne me plaisait pas; par exemple,
-évitant le rose, qui m'importune, et qui était sa couleur favorite.
-
-Après ces premières victoires, il fallait obtenir de Marthe
-qu'elle ne déjeunât pas chez ses beaux-parents. Ne pensant pas
-qu'elle pouvait leur mentir pour le simple plaisir de rester en
-ma compagnie, je cherchai ce qui la déterminerait à me suivre
-dans l'école buissonnière. Elle rêvait de connaître un bar américain.
-Elle n'avait jamais osé demander à son fiancé de l'y conduire.
-D'ailleurs, il ignorait les bars. Je tenais mon prétexte. À son
-refus, empreint d'une véritable déception, je pensai qu'elle
-viendrait. Au bout d'une demi-heure, ayant usé de tout pour la
-convaincre, et n'insistant même plus, je l'accompagnai chez ses
-beaux-parents, dans l'état d'esprit d'un condamné à mort espérant
-jusqu'au dernier moment qu'un coup de main se fera sur la route
-du supplice. Je voyais s'approcher la rue, sans que rien se
-produisît. Mais soudain, Marthe, frappant à la vitre, arrêta
-le chauffeur du taxi devant un bureau de poste.
-
-Elle me dit:
-
---Attendez-moi une seconde. Je vais téléphoner à ma belle-mère
-que je suis dans un quartier trop éloigné pour arriver à temps.
-
-Au bout de quelques minutes, n'en pouvant plus d'impatience,
-j'avisai une marchande de fleurs et je choisis une à une des
-roses rouges, dont je fis faire une botte. Je ne pensais pas
-tant au plaisir de Marthe qu'à la nécessité pour elle de mentir
-encore ce soir pour expliquer à ses parents d'où venaient les
-roses. Notre projet, lors de la première rencontre, d'aller à
-une académie de dessin; le mensonge du téléphone qu'elle répéterait,
-ce soir, à ses parents, mensonge auquel s'ajouterait celui des
-roses, m'étaient des faveurs plus douces qu'un baiser. Car, ayant
-souvent embrassé, sans grand plaisir, des lèvres de petites filles,
-et oubliant que c'était parce que je ne les aimais pas, je désirais
-peu les lèvres de Marthe. Tandis qu'une telle complicité m'était
-restée, jusqu'à ce jour, inconnue.
-
-Marthe sortait de la poste, rayonnante, après le premier mensonge.
-Je donnai au chauffeur l'adresse d'un bar de la rue Daunou.
-
-Elle s'extasiait, comme une pensionnaire, sur la veste blanche
-du barman, la grâce avec laquelle il secouait les gobelets d'argent,
-les noms bizarres ou poétiques des mélanges. Elle respirait de
-temps en temps les roses rouges dont elle se promettait de faire
-une aquarelle, qu'elle me donnerait en souvenir de cette journée.
-Je lui demandai de me montrer une photographie de son fiancé. Je le
-trouvai beau. Sentant déjà quelle importance elle attachait à mes
-opinions, je poussai l'hypocrisie jusqu'à lui dire qu'il était très
-beau, mais d'un air peu convaincu, pour lui donner à penser
-que je le lui disais par politesse. Ce qui, selon moi, devait
-jeter le trouble dans l'âme de Marthe, et, de plus, m'attirer sa
-reconnaissance.
-
-Mais, l'après-midi, il fallut songer au motif de son voyage.
-Son fiancé, dont elle savait les goûts, s'en était remis complètement
-à elle du soin de choisir leur mobilier. Mais sa mère voulait à
-toute force la suivre. Marthe, enfin, en lui promettant de ne pas
-faire de folies, avait obtenu de venir seule. Elle devait, ce
-jour-là, choisir quelques meubles pour leur chambre à coucher.
-Bien que je me fusse promis de ne montrer d'extrême plaisir ou
-déplaisir à aucune des paroles de Marthe, il me fallut faire un
-effort pour continuer de marcher sur le boulevard d'un pas tranquille
-qui maintenant ne s'accordait plus avec le rythme de mon cœur.
-
-Cette obligation d'accompagner Marthe m'apparut comme une malchance.
-Il fallait donc l'aider à choisir une chambre pour elle et un autre!
-Puis, j'entrevis le moyen de choisir une chambre pour Marthe et pour
-moi.
-
-J'oubliais si vite son fiancé, qu'au bout d'un quart d'heure de
-marche, on m'aurait surpris en me rappelant que, dans cette chambre,
-un autre dormirait auprès d'elle.
-
-Son fiancé goûtait le style Louis XV.
-
-Le mauvais goût de Marthe était autre; elle aurait plutôt versé
-dans le japonais. Il me fallut donc les combattre tous deux. C'était
-à qui jouerait le plus vite. Au moindre mot de Marthe, devinant
-ce qui la tentait, il me fallait lui désigner le contraire, qui ne
-me plaisait pas toujours, afin de me donner l'apparence de céder
-à ses caprices, quand j'abandonnerais un meuble pour un autre, qui
-dérangeait moins son œil.
-
-Elle murmurait: «Lui qui voulait une chambre rose.» N'osant même
-plus m'avouer ses propres goûts, elle les attribuait à son fiancé.
-Je devinai que dans quelques jours nous les raillerions ensemble.
-
-Pourtant je ne comprenais pas bien cette faiblesse. «Si elle ne
-m'aime pas, pensai-je, quelle raison a-t-elle de me céder, de
-sacrifier ses préférences, et celles de ce jeune homme, aux miennes?»
-Je n'en trouvai aucune. La plus modeste eût été encore de me dire
-que Marthe m'aimait. Pourtant j'étais sûr du contraire.
-
-Marthe m'avait dit: «Au moins laissons-lui l'étoffe
-rose.»--«Laissons-lui!» Rien que pour ce mot, je me sentais
-près de lâcher prise. Mais «lui laisser l'étoffe rose» équivalait
-à tout abandonner. Je représentai à Marthe combien ces murs
-roses gâcheraient les meubles simples que «nous avions choisis»,
-et, reculant encore devant le scandale, lui conseillai de faire
-peindre les murs de sa chambre à la chaux!
-
-C'était le coup de grâce. Toute la journée Marthe avait été
-tellement harcelée qu'elle le reçut sans révolte. Elle se contenta
-de me dire: «En effet, vous avez raison.»
-
-À la fin de cette journée éreintante, je me félicitai du pas
-que j'avais fait. J'étais parvenu à transformer, meuble à meuble,
-ce mariage d'amour, ou plutôt d'amourette, en un mariage de
-raison, et lequel! puisque la raison n'y tenait aucune place,
-chacun ne trouvant chez l'autre que les avantages qu'offre un
-mariage d'amour.
-
-En me quittant, ce soir-là, au lieu d'éviter désormais mes conseils,
-elle m'avait prié de l'aider les jours suivants dans le choix de ses
-autres meubles. Je le lui promis, mais à condition qu'elle me
-jurât de ne jamais le dire à son fiancé, puisque la seule raison
-qui pût à la longue lui faire admettre ces meubles, s'il avait de
-l'amour pour Marthe, c'était de penser que tout sortait d'elle,
-de son bon plaisir, qui deviendrait le leur.
-
-Quand je rentrai à la maison, je crus lire dans le regard de
-mon père qu'il avait déjà appris mon escapade. Naturellement
-il ne savait rien; comment eût-il pu le savoir?
-
-«Bah! Jacques s'habituera bien à cette chambre», avait dit Marthe.
-En me couchant, je me répétai que, si elle songeait à son mariage
-avant de dormir, elle devait, ce soir, l'envisager de toute autre
-sorte qu'elle ne l'avait fait les jours précédents. Pour moi,
-quelle que fût l'issue de cette idylle, j'étais, d'avance, bien
-vengé de son Jacques: je pensais à la nuit de noces dans cette
-chambre austère, dans «ma» chambre!
-
-Le lendemain matin, je guettai dans la rue le facteur qui devait
-apporter une lettre d'absence. Il me la remit, je l'empochai,
-jetant les autres dans la boîte de notre grille. Procédé trop
-simple pour ne pas en user toujours.
-
-Manquer la classe voulait dire, selon moi, que j'étais amoureux
-de Marthe. Je me trompais. Marthe ne m'était que le prétexte de
-cette école buissonnière. Et la preuve, c'est qu'après avoir goûté
-en compagnie de Marthe aux charmes de la liberté, je voulus y goûter
-seul, puis faire des adeptes. La liberté me devint vite une drogue.
-
-L'année scolaire touchait à sa fin, et je voyais avec terreur
-que ma paresse allait rester impunie, alors que je souhaitais
-le renvoi du collège, un drame enfin, qui clôturât cette période.
-
-À force de vivre dans les mêmes idées, de ne voir qu'une chose,
-si on la veut avec ardeur, on ne remarque plus le crime de ses
-désirs. Certes, je ne cherchais pas à faire de la peine à mon
-père; pourtant, je souhaitais la chose qui pourrait lui en faire
-le plus. Lesclasses m'avaient toujours été un supplice; Marthe et
-la liberté avaient achevé de me les rendre intolérables. Je me
-rendais bien compte que, si j'aimais moins René, c'était simplement
-parce qu'il me rappelait quelque chose du collège. Je souffrais,
-et cette crainte me rendait même physiquement malade, à l'idée de me
-retrouver, l'année suivante, dans la niaiserie de mes condisciples.
-
-Pour le malheur de René, je lui avais trop bien fait partager mon
-vice. Aussi, lorsque, moins habile que moi, il m'annonça qu'il était
-renvoyé de Henri-IV, je crus l'être moi-même. Il fallait l'apprendre
-à mon père, car il me saurait gré de le lui dire moi-même, avant la
-lettre du censeur, lettre trop grave à subtiliser.
-
-Nous étions un mercredi. Le lendemain, jour de congé, j'attendis
-que mon père fût à Paris pour prévenir ma mère. La perspective de
-quatre jours de trouble dans son ménage l'alarma plus que la nouvelle.
-Puis, je partis au bord de la Marne, où Marthe m'avait dit qu'elle
-me rejoindrait peut-être. Elle n'y était pas. Ce fut une chance.
-Mon amour puisant dans cette rencontre une mauvaise énergie, j'aurais
-pu, ensuite, lutter contre mon père; tandis que, l'orage éclatant
-après une journée de vide, de tristesse, je rentrai le front bas,
-comme il convenait. Je revins chez nous un peu après l'heure où
-je savais que mon père avait coutume d'y être. Il «savait» donc.
-Je me promenai dans le jardin, attendant que mon père me fît venir.
-Mes sœurs jouaient en silence. Elles devinaient quelque chose. Un
-de mes frères, assez excité par l'orage, me dit de me rendre dans
-la chambre où mon père s'était rendu.
-
-Des éclats de voix, des menaces, m'eussent permis la révolte. Ce
-fut pire. Mon père se taisait; ensuite, sans aucune colère, avec
-une voix même plus douce que de coutume, il me dit:
-
---Eh bien! que comptes-tu faire maintenant?
-
-Les larmes qui ne pouvaient s'enfuir par mes yeux, comme un essaim
-d'abeilles, bourdonnaient dans ma tête. À une volonté, j'eusse pu
-opposer la mienne, même impuissante. Mais devant une telle douceur,
-je ne pensais qu'à me soumettre.
-
---Ce que tu m'ordonneras de faire.
-
---Non, ne mens pas encore. Je t'ai toujours laissé agir comme tu
-voulais; continue. Sans doute auras-tu à cœur de m'en faire repentir.
-
-Dans l'extrême jeunesse, l'on est trop enclin, comme les femmes, à
-croire que les larmes dédommagent de tout. Mon père ne me demandait
-même pas de larmes. Devant sa générosité, j'avais honte du présent
-et de l'avenir. Car je sentais que, quoi que je lui dise, je mentirais.
-«Au moins que ce mensonge le réconforte, pensai-je, en attendant
-de lui être une source de nouvelles peines.» Ou plutôt non, je cherche
-encore à me mentir à moi-même. Ce que je voulais, c'était faire un
-travail, guère plus fatigant qu'une promenade, et qui laissât comme
-elle, à mon esprit, la liberté de ne pas se détacher de Marthe une
-minute. Je feignis de vouloir peindre et de n'avoir jamais osé le
-dire. Encore une fois, mon père ne dit pas non, à condition que je
-continuasse d'apprendre chez nous ce que j'aurais dû apprendre au
-collège, mais avec la liberté de peindre.
-
-Quand des liens ne sont pas encore solides, pour perdre quelqu'un
-de vue, il suffît de manquer une fois un rendez-vous. À force
-de penser à Marthe, j'y pensai de moins en moins. Mon esprit
-agissait, comme nos yeux agissent avec le papier des murs de
-notre chambre. À force de le voir, ils ne le voient plus.
-
-Chose incroyable! J'avais même pris goût au travail. Je n'avais
-pas menti comme je le craignais.
-
-Lorsque quelque chose, venu de l'extérieur, m'obligeait à penser
-moins paresseusement à Marthe, j'y pensais sans amour, avec la
-mélancolie que l'on éprouve pour ce qui aurait pu être. «Bah!
-me disais-je, c'eût été trop beau. On ne peut à la fois choisir
-le lit et coucher dedans.»
-
-
-
-
-Une chose étonnait mon père. La lettre du censeur n'arrivait
-pas. Il me fit à ce sujet sa première scène, croyant que j'avais
-soustrait la lettre, que j'avais feint ensuite de lui annoncer
-gratuitement la nouvelle, que j'avais ainsi obtenu son indulgence.
-En réalité, cette lettre n'existait pas. Je me croyais renvoyé
-du collège, mais je me trompais. Aussi, mon père ne comprit-il
-rien lorsque, au début des vacances, nous reçûmes une lettre du
-proviseur.
-
-Il demandait si j'étais malade et s'il fallait m'inscrire pour
-l'année suivante.
-
-
-
-
-La joie de donner enfin satisfaction à mon père comblait un peu
-le vide sentimental dans lequel je me trouvais; car, si je croyais
-ne plus aimer Marthe, je la considérais du moins comme le seul
-amour qui eût été digne de moi. C'est dire que je l'aimais encore.
-
-
-J'étais dans ces dispositions de cœur quand, à la fin de novembre,
-un mois après avoir reçu une lettre de faire-part de son mariage,
-je trouvai, en rentrant chez nous, une invitation de Marthe qui
-commençait par ces lignes: «Je ne comprends rien à votre silence.
-Pourquoi ne venez-vous pas me voir? Sans doute avez-vous oublié
-que vous avez choisi mes meubles?...»
-
-Marthe habitait J...; sa rue descendait jusqu'à la Marne. Chaque
-trottoir réunissait au plus une douzaine de villas. Je m'étonnai
-que la sienne fût si grande. En réalité, Marthe habitait seulement
-le haut, les propriétaires et un vieux ménage se partageant le bas.
-
-Quand j'arrivai pour goûter, il faisait déjà nuit. Seule une
-fenêtre, à défaut d'une présence humaine, révélait celle du feu. À
-voir cette fenêtre illuminée par des flammes inégales, comme des
-vagues, je crus à un commencement d'incendie. La porte de fer
-du jardin était entrouverte. Je m'étonnai d'une semblable négligence.
-Je cherchai la sonnette: je ne la trouvai point. Enfin, gravissant
-les trois marches du perron, je me décidai à frapper contre les
-vitres du rez-de-chaussée de droite, derrière lesquelles j'entendais
-des voix. Une vieille femme ouvrit la porte: Je lui demandai où
-demeurait Mme Lacombe (tel était le nouveau nom de Marthe): «C'est
-au-dessus.» Je montai l'escalier dans le noir, trébuchant, me
-cognant, et mourant de crainte qu'il fût arrivé quelque malheur.
-Je frappai. C'est Marthe qui vint m'ouvrir. Je faillis lui sauter
-au cou, comme les gens qui se connaissent à peine, après avoir
-échappé au naufrage. Elle n'y eût rien compris. Sans doute me
-trouva-t-elle l'air égaré, car, avant toute chose, je lui demandai
-pourquoi «il y avait le feu».
-
---C'est qu'en vous attendant, j'avais fait dans la cheminée du
-salon un feu de bois d'olivier, à la lueur duquel je lisais.
-
-En entrant dans la petite chambre qui lui servait de salon, peu
-encombrée de meubles, et que les tentures, les gros tapis doux
-comme un poil de bête, rétrécissaient jusqu'à lui donner l'aspect
-d'une boîte, je fus à la fois heureux et malheureux comme un
-dramaturge qui, voyant sa pièce, y découvre trop tard des fautes.
-
-Marthe s'était de nouveau étendue le long de la cheminée, tisonnant
-la braise, et prenant garde à ne pas mêler quelque parcelle noire
-aux cendres.
-
---Vous n'aimez peut-être pas l'odeur de l'olivier? Ce sont mes
-beaux-parents qui en ont fait venir pour moi une provision de leur
-propriété du Midi.
-
-Marthe semblait s'excuser d'un détail de son cru, dans cette
-chambre qui était mon œuvre. Peut-être cet élément détruisait-il
-un tout, qu'elle comprenait mal.
-
-Au contraire. Ce feu me ravit, et aussi de voir qu'elle attendait
-comme moi de se sentir brûlante d'un côté, pour se retourner de
-l'autre. Son visage calme et sérieux ne m'avait jamais paru plus
-beau que dans cette lumière sauvage. A ne pas se répandre dans
-la pièce, cette lumière gardait toute sa force. Dès qu'on s'en
-éloignait, il faisait nuit, et on se cognait aux meubles.
-
-
-Marthe ignorait ce que c'est que d'être mutine. Dans son enjouement,
-elle restait grave.
-
-Mon esprit s'engourdissait peu à peu auprès d'elle, je la trouvai
-différente. C'est que, maintenant que j'étais sûr de ne plus
-l'aimer, je commençais à l'aimer. Je me sentais incapable de
-calculs, de machinations, de tout ce dont, jusqu'alors, et encore
-à ce moment-là, je croyais que l'amour ne peut se passer. Tout à
-coup, je me sentais meilleur. Ce brusque changement aurait ouvert
-les yeux de tout autre: je ne vis pas que j'étais amoureux de Marthe.
-Au contraire, j'y vis la preuve que mon amour était mort, et qu'une
-belle amitié le remplacerait. Cette longue perspective d'amitié
-me fit admettre soudain combien un autre sentiment eût été criminel,
-lésant un homme qui l'aimait, à qui elle devait appartenir, et qui
-ne pouvait la voir.
-
-Pourtant, autre chose m'aurait dû renseigner sur mes véritables
-sentiments. Il y a quelques mois, quand je rencontrais Marthe,
-mon prétendu amour ne m'empêchait pas de la juger, de trouver
-laides la plupart des choses qu'elle trouvait belles, la plupart
-des choses qu'elle disait, enfantines. Aujourd'hui, si je ne
-pensais pas comme elle, je me donnais tort. Après la grossièreté
-de mes premiers désirs, c'était la douceur d'un sentiment plus
-profond qui me trompait. Je ne me sentais plus capable de rien
-entreprendre de ce que je m'étais promis. Je commençais à respecter
-Marthe, parce que je commençais à l'aimer.
-
-Je revins tous les soirs; je ne pensai même pas à la prier de me
-montrer sa chambre, encore moins à lui demander comment Jacques
-trouvait nos meubles. Je ne souhaitais rien d'autre que ces
-fiançailles éternelles, nos corps étendus près de la cheminée,
-se touchant l'un l'autre, et moi, n'osant bouger, de peur qu'un
-seul de mes gestes ne suffît à chasser le bonheur.
-
-Mais Marthe, qui goûtait le même charme, croyait le goûter seule.
-Dans ma paresse heureuse, elle lut de l'indifférence. Pensant que
-je ne l'aimais pas, elle s'imagina que je me lasserais vite de ce
-salon silencieux, si elle ne faisait rien pour m'attacher à elle.
-
-Nous nous taisions. J'y voyais une preuve du bonheur.
-
-Je me sentais tellement près de Marthe, avec la certitude que
-nous pensions en même temps aux mêmes choses, que lui parler
-m'eût semblé absurde, comme de parler haut quand on est seul.
-Ce silence accablait la pauvre petite. La sagesse eût été de
-me servir de moyens de correspondre aussi grossiers que la parole
-ou le geste, tout en déplorant qu'il n'en existât point de plus
-subtils.
-
-À me voir tous les jours m'enfoncer de plus en plus dans ce
-mutisme délicieux, Marthe se figura que je m'ennuyais de plus
-en plus. Elle se sentait prête à tout pour me distraire.
-
-Sa chevelure dénouée, elle aimait dormir près du feu. Ou plutôt
-je croyais qu'elle dormait. Son sommeil lui était prétexte, pour
-mettre ses bras autour de mon cou, et une fois réveillée, les
-yeux humides, me dire qu'elle venait d'avoir un rêve triste. Elle
-ne voulait jamais me le raconter. Je profitais de son faux sommeil
-pour respirer ses cheveux, son cou, ses joues brûlantes, et en les
-effleurant à peine pour qu'elle ne se réveillât point; toutes
-caresses qui ne sont pas, comme on croit, la menue monnaie de l'amour,
-mais, au contraire, la plus rare, et auxquelles seule la passion
-puisse recourir. Moi, je les croyais permises à mon amitié. Pourtant,
-je commençais à me désespérer sérieusement de ce que seul l'amour
-nous donnât des droits sur une femme. Je me passerai bien de l'amour,
-pensais-je, mais jamais de n'avoir aucun droit sur Marthe. Et, pour
-en avoir, j'étais même décidé à l'amour, tout en croyant le déplorer.
-Je désirais Marthe et ne le comprenais pas.
-
-
-Quand elle dormait ainsi, sa tête appuyée contre un de mes bras,
-je me penchais sur elle pour voir son visage entouré de flammes.
-C'était jouer avec le feu. Un jour que je m'approchais trop sans
-pourtant que mon visage touchât le sien, je fus comme l'aiguille
-qui dépasse d'un millimètre la zone interdite et appartient à
-l'aimant. Est-ce la faute de l'aimant ou de l'aiguille? C'est ainsi
-que je sentis mes lèvres contre les siennes. Elle fermait encore
-les yeux, mais visiblement comme quelqu'un qui ne dort pas. Je
-l'embrassai, stupéfait de mon audace, alors qu'en réalité c'était
-elle qui, lorsque j'approchais de son visage, avait attiré ma
-tête contre sa bouche. Ses deux mains s'accrochaient à mon cou;
-elles ne se seraient pas accrochées plus furieusement dans un
-naufrage. Et je ne comprenais pas si elle voulait que je la sauve,
-ou bien que je me noie avec elle.
-
-Maintenant, elle s'était assise, elle tenait ma tête sur ses
-genoux, caressant mes cheveux, et me répétant doucement: «Il faut
-que tu t'en ailles, il ne faut plus jamais revenir.» Je n'osais
-pas la tutoyer; lorsque je ne pouvais plus me taire, je cherchais
-longuement mes mots, construisant mes phrases de façon à ne pas
-lui parler directement, car si je ne pouvais pas la tutoyer, je
-sentais combien il était encore plus impossible de lui dire vous.
-Mes larmes me brûlaient. S'il en tombait une sur la main de Marthe,
-je m'attendais toujours à l'entendre pousser un cri. Je m'accusais
-d'avoir rompu le charme, me disant qu'en effet j'avais été fou
-de poser mes lèvres contre les siennes, oubliant que c'était elle
-qui m'avait embrassé. «Il faut que tu t'en ailles, ne plus jamais
-revenir.» Mes larmes de rage se mêlaient à mes larmes de peine.
-Ainsi la fureur du loup pris lui fait autant de mal que le piège.
-Si j'avais parlé, ç'aurait été pour injurier Marthe. Mon silence
-l'inquiéta; elle y voyait de la résignation. «Puisqu'il est trop
-tard, la faisais-je penser, dans mon injustice peut-être clairvoyante,
-après tout, j'aime autant qu'il souffre.» Dans ce feu, je grelottais,
-je claquais des dents. À ma véritable peine qui me sortait de
-l'enfance, s'ajoutaient des sentiments enfantins. J'étais le
-spectateur qui ne veut pas s'en aller parce que le dénouement
-lui déplaît. Je lui dis: «Je ne m'en irai pas. Vous vous êtes
-moquée de moi. Je ne veux plus vous voir.»
-
-Car si je ne voulais pas rentrer chez mes parents, je ne voulais
-pas non plus revoir Marthe. Je l'aurais plutôt chassée de chez
-elle!
-
-Mais elle sanglotait: «Tu es un enfant. Tu ne comprends donc
-pas que si je te demande de t'en aller, c'est que je t'aime.»
-
-Haineusement, je lui dis que je comprenais fort bien qu'elle
-avait des devoirs et que son mari était à la guerre.
-
-Elle secouait la tête: «Avant toi, j'étais heureuse, je croyais
-aimer mon fiancé. Je lui pardonnais de ne pas bien me comprendre.
-C'est toi qui m'as montré que je ne l'aimais pas. Mon devoir n'est
-pas celui que tu penses. Ce n'est pas de ne pas mentir à mon mari,
-mais de ne pas te mentir. Va-t'en et ne me crois pas méchante;
-bientôt tu m'auras oubliée. Mais je ne veux pas causer le malheur
-de ta vie. Je pleure, parce que je suis trop vieille pour toi!»
-
-
-Ce mot d'amour était sublime d'enfantillage. Et, quelles que soient
-les passions que j'éprouve dans la suite, jamais ne sera plus
-possible l'émotion adorable de voir une fille de dix-neuf ans
-pleurer parce qu'elle se trouve trop vieille.
-
-
-La saveur du premier baiser m'avait déçu comme un fruit que
-l'on goûte pour la première fois. Ce n'est pas dans la nouveauté,
-c'est dans l'habitude que nous trouvons les plus grands plaisirs.
-Quelques minutes après, non seulement j'étais habitué à la bouche
-de Marthe, mais encore je ne pouvais plus m'en passer. Et c'est
-alors qu'elle parlait de m'en priver à tout jamais.
-
-Ce soir-là, Marthe me reconduisit jusqu'à la maison. Pour me
-sentir plus près d'elle, je me blottissais sous sa cape, et je
-la tenais par la taille. Elle ne disait plus qu'il ne fallait
-pas nous revoir; au contraire, elle était triste à la pensée que
-nous allions nous quitter dans quelques instants. Elle me faisait
-lui jurer mille folies.
-
-Devant la maison de mes parents, je ne voulus pas laisser Marthe
-repartir seule, et l'accompagnai jusque chez elle. Sans doute ces
-enfantillages n'eussent-ils jamais pris fin, car elle voulait
-m'accompagner encore. J'acceptai, à condition qu'elle me laisserait
-à moitié route.
-
-J'arrivai une demi-heure en retard pour le dîner. C'était la
-première fois. Je mis ce retard sur le compte du train. Mon père
-fit semblant de le croire.
-
-
-Plus rien ne me pesait. Dans la rue, je marchais aussi légèrement
-que dans mes rêves.
-
-Jusqu'ici tout ce que j'avais convoité, enfant, il en avait fallu
-faire mon deuil. D'autre part, la reconnaissance me gâtait les jouets
-offerts. Quel prestige aurait pour un enfant un jouet qui se donne
-lui-même! J'étais ivre de passion. Marthe était à moi; ce n'est pas
-moi qui l'avais dit, c'était elle. Je pouvais toucher sa figure,
-embrasser ses yeux, ses bras, l'habiller, l'abîmer, à ma guise.
-Dans mon délire, je la mordais aux endroits où sa peau était nue,
-pour que sa mère la soupçonnât d'avoir un amant. J'aurais voulu
-pouvoir y marquer mes initiales. Ma sauvagerie d'enfant retrouvait
-le vieux sens des tatouages. Marthe disait: «Oui, mords-moi,
-marque-moi, je voudrais que tout le monde sache...»
-
-J'aurais voulu pouvoir embrasser ses seins. Je n'osais pas le
-lui demander, pensant qu'elle saurait les offrir elle-même, comme
-ses lèvres. Au bout de quelques jours, l'habitude d'avoir ses
-lèvres étant venue, je n'envisageai pas d'autre délice.
-
-
-
-
-Nous lisions ensemble à la lueur du feu. Elle y jetait souvent
-des lettres que son mari lui envoyait, chaque jour, du front. À
-leur inquiétude, on devinait que celles de Marthe se faisaient
-de moins en moins tendres et de plus en plus rares. Je ne voyais
-pas flamber ces lettres sans malaise. Elles grandissaient une
-seconde le feu et, somme toute, j'avais peur de voir plus clair.
-
-
-Marthe, qui souvent maintenant me demandait s'il était vrai que
-je l'avais aimée dès notre première rencontre, me reprochait de
-ne le lui avoir pas dit avant son mariage. Elle ne se serait pas
-mariée, prétendait-elle; car, si elle avait éprouvé pour Jacques
-une sorte d'amour au début de leurs fiançailles, celles-ci, trop
-longues, par la faute de la guerre, avaient peu à peu effacé
-l'amour de son cœur. Elle n'aimait déjà plus Jacques quand elle
-l'épousa. Elle espérait que ces quinze jours de permission accordés
-à Jacques transformeraient peut-être ses sentiments.
-
-Il fut malhabile. Celui qui aime agace toujours celui qui n'aime
-pas. Et Jacques l'aimait toujours davantage. Ses lettres étaient
-de quelqu'un qui souffre, mais plaçant trop haut sa Marthe pour
-la croire capable de trahison. Aussi n'accusait-il que lui, la
-suppliant seulement de lui expliquer quel mal il avait pu lui
-faire: «Je me trouve si grossier à côté de toi, je sens que chacune
-de mes paroles te blesse.» Marthe lui répondait seulement qu'il
-se trompait, qu'elle ne lui reprochait rien.
-
-Nous étions alors au début de mars. Le printemps était précoce.
-Les jours où elle ne m'accompagnait pas à Paris, Marthe, nue sous
-un peignoir, attendait que je revinsse de mes cours de dessin,
-étendue devant la cheminée où brûlait toujours l'olivier de ses
-beaux-parents. Elle leur avait demandé de renouveler sa provision.
-Je ne sais quelle timidité, si ce n'est celle que l'on éprouve
-en face de ce qu'on n'a jamais fait, me retenait. Je pensais à
-Daphnis. Ici c'est Chloé qui avait reçu quelques leçons, et
-Daphnis n'osait lui demander de les lui apprendre. Au fait, ne
-considérais-je pas Marthe plutôt comme une vierge, livrée, la
-première quinzaine de ses noces, à un inconnu et plusieurs fois
-prise par lui de force.
-
-Le soir, seul dans mon lit, j'appelais Marthe, m'en voulant, moi
-qui me croyais un homme, de ne l'être pas assez pour finir d'en
-faire ma maîtresse. Chaque jour, allant chez elle, je me promettais
-de ne pas sortir qu'elle ne le fût.
-
-Le jour de l'anniversaire de mes seize ans, au mois de mars 1918,
-tout en me suppliant de ne pas me fâcher, elle me fit cadeau d'un
-peignoir, semblable au sien, qu'elle voulait me voir mettre chez
-elle. Dans ma joie, je faillis faire un calembour, moi qui n'en
-faisais jamais. Ma robe prétexte! Car il me semblait que ce qui
-jusqu'ici avait entravé mes désirs, c'était la peur du ridicule,
-de me sentir habillé, lorsqu'elle ne l'était pas. D'abord je
-pensai à mettre cette robe le jour même. Puis, je rougis, comprenant
-ce que son cadeau contenait de reproches.
-
-
-
-
-Dès le début de notre amour, Marthe m'avait donné une clef de son
-appartement, afin que je n'eusse pas à l'attendre dans le jardin,
-si, par hasard, elle était en ville. Je pouvais me servir moins
-innocemment de cette clef. Nous étions un samedi. Je quittai Marthe
-en lui promettant de venir déjeuner le lendemain avec elle. Mais
-j'étais décidé à revenir le soir aussitôt que possible.
-
-À dîner, j'annonçai à mes parents que j'entreprendrais le lendemain
-avec René une longue promenade dans la forêt de Sénart. Je devais
-pour cela partir à cinq heures du matin. Comme toute la maison
-dormirait encore, personne ne pourrait deviner l'heure à laquelle
-j'étais parti, et si j'avais découché.
-
-À peine avais-je fait part de ce projet à ma mère, qu'elle voulut
-préparer elle-même un panier rempli de provisions, pour la route.
-J'étais consterné, ce panier détruisait tout le romanesque et le
-sublime de mon acte. Moi qui goûtais d'avance l'effroi de Marthe
-quand j'entrerais dans sa chambre, je pensais maintenant à ses
-éclats de rire en voyant paraître ce prince Charmant, un panier
-de ménagère à son bras. J'eus beau dire à ma mère que René s'était
-muni de tout, elle ne voulut rien entendre. Résister davantage,
-c'était éveiller les soupçons.
-
-Ce qui fait le malheur des uns causerait le bonheur des autres.
-Tandis que ma mère emplissait le panier qui me gâtait d'avance
-ma première nuit d'amour, je voyais les yeux pleins de convoitise
-de mes frères. Je pensai bien à le leur offrir en cachette, mais
-une fois tout mangé, au risque de se faire fouetter, et pour le
-plaisir de me perdre, ils eussent tout raconté.
-
-Il fallait donc me résigner, puisque nulle cachette ne semblait
-assez sûre.
-
-Je m'étais juré de ne pas partir avant minuit pour être sûr que
-mes parents dormissent. J'essayai de lire. Mais comme dix heures
-sonnaient à la mairie, et que mes parents étaient couchés depuis
-quelque temps déjà, je ne pus attendre. Ils habitaient au premier
-étage, moi au rez-de-chaussée. Je n'avais pas mis mes bottines
-afin d'escalader le mur le plus silencieusement possible. Les
-tenant d'une main, tenant de l'autre ce panier fragile à cause
-des bouteilles, j'ouvris avec précaution une petite porte d'office.
-Il pleuvait. Tant mieux! la pluie couvrirait le bruit. Apercevant
-que la lumière n'était pas encore éteinte dans la chambre de mes
-parents, je fus sur le point de me recoucher. Mais j'étais en
-route. Déjà la précaution des bottines était impossible; à cause
-de la pluie je dus les remettre. Ensuite, il me fallait escalader
-le mur pour ne point ébranler la cloche de la grille. Je m'approchai
-du mur, contre lequel j'avais pris soin, après le dîner, de poser
-une chaise de jardin pour faciliter mon évasion. Ce mur était garni
-de tuiles à son faîte. La pluie les rendait glissantes. Comme je
-m'y suspendais, l'une d'elles tomba. Mon angoisse décupla le bruit
-de sa chute. Il fallait maintenant sauter dans la rue. Je tenais
-le panier avec mes dents; je tombai dans une flaque. Une longue
-minute, je restai debout, les yeux levés vers la fenêtre de mes
-parents, pour voir s'ils bougeaient, s'étant aperçus de quelque
-chose. La fenêtre resta vide. J'étais sauf!
-
-Pour me rendre jusque chez Marthe, je suivis la Marne. Je comptais
-cacher mon panier dans un buisson et le reprendre le lendemain.
-La guerre rendait cette chose dangereuse. En effet, au seul endroit
-où il y eût des buissons et où il était possible de cacher le
-panier, se tenait une sentinelle, gardant le pont de J... J'hésitai
-longtemps, plus pâle qu'un homme qui pose une cartouche de dynamite.
-Je cachai tout de même mes victuailles.
-
-La grille de Marthe était fermée. Je pris la clef qu'on laissait
-toujours dans la boîte aux lettres. Je traversai le petit jardin
-sur la pointe des pieds, puis montai les marches du perron. J'ôtai
-encore mes bottines avant de prendre l'escalier.
-
-Marthe était si nerveuse! Peut-être s'évanouirait-elle en me voyant
-dans sa chambre. Je tremblai; je ne trouvai pas le trou de la
-serrure. Enfin, je tournai la clef lentement, afin de ne réveiller
-personne. Je butai dans l'antichambre contre le porte-parapluies.
-Je craignais de prendre les sonnettes pour des commutateurs. J'allai
-à tâtons jusqu'à la chambre. Je m'arrêtai avec, encore, l'envie de
-fuir. Peut-être Marthe ne me pardonnerait jamais. Ou bien si j'allais
-tout à coup apprendre qu'elle me trompe, et la trouver avec un homme!
-
-J'ouvris. Je murmurai:
-
---Marthe?
-
-Elle répondit:
-
---Plutôt que de me faire une peur pareille, tu aurais bien pu
-ne venir que demain matin. Tu as donc ta permission huit jours
-plus tôt?
-
-Elle me prenait pour Jacques!
-
-Or, si je voyais de quelle façon elle l'eût accueilli, j'apprenais
-du même coup qu'elle me cachait déjà quelque chose. Jacques devait
-donc venir dans huit jours!
-
-J'allumai. Elle restait tournée contre le mur. Il était simple de
-dire: «C'est moi», et pourtant, je ne le disais pas. Je l'embrassai
-dans le cou.
-
---Ta figure est toute mouillée. Essuie-toi donc.
-
-Alors, elle se retourna et poussa un cri.
-
-D'une seconde à l'autre, elle changea d'attitude et, sans prendre
-la peine de s'expliquer ma présence nocturne:
-
---Mais mon pauvre chéri, tu vas prendre mal! Déshabille-toi vite.
-
-Elle courut ranimer le feu dans le salon. À son retour dans la
-chambre, comme je ne bougeais pas, elle dit:
-
---Veux-tu que je t'aide?
-
-Moi qui redoutais par-dessus tout le moment où je devrais me
-déshabiller et qui en envisageais le ridicule, je bénissais la
-pluie grâce à quoi ce déshabillage prenait un sens maternel.
-Mais Marthe repartait, revenait, repartait dans la cuisine, pour
-voir si l'eau de mon grog était chaude. Enfin, elle me trouva nu
-sur le lit, me cachant à moitié sous l'édredon. Elle me gronda:
-C'était fou de rester nu; il fallait me frictionner à l'eau de
-Cologne.
-
-Puis, Marthe ouvrit une armoire et me jeta un costume de nuit.
-«Il devait être de ma taille.» Un costume de Jacques! Et je pensais
-à l'arrivée, fort possible, de ce soldat, puisque Marthe y avait cru.
-
-J'étais dans le lit. Marthe m'y rejoignit. Je lui demandai d'éteindre.
-Car, même en ses bras, je me méfiais de ma timidité. Les ténèbres
-me donneraient du courage. Marthe me répondit doucement:
-
---Non. Je veux te voir t'endormir.
-
-À cette parole pleine de grâce, je sentis quelque gêne. J'y voyais
-la touchante douceur de cette femme qui risquait tout pour devenir
-ma maîtresse et, ne pouvant deviner ma timidité maladive, admettait
-que je m'endormisse auprès d'elle. Depuis quatre mois, je disais
-l'aimer, et ne lui en donnais pas cette preuve dont les hommes
-sont si prodigues et qui souvent leur tient lieu d'amour. J'éteignis
-de force.
-
-Je me retrouvai avec le trouble de tout à l'heure, avant d'entrer
-chez Marthe. Mais comme l'attente devant la porte, celle devant
-l'amour ne pouvait être bien longue. Du reste, mon imagination
-se promettait de telles voluptés qu'elle n'arrivait plus à les
-concevoir. Pour la première fois aussi, je redoutai de ressembler
-au mari et de laisser à Marthe un mauvais souvenir de nos premiers
-moments d'amour.
-
-Elle fut donc plus heureuse que moi. Mais la minute où nous nous
-désenlaçâmes, et ses yeux admirables valaient bien mon malaise.
-
-Son visage s'était transfiguré. Je m'étonnai même de ne pas pouvoir
-toucher l'auréole qui entourait vraiment sa figure, comme dans
-les tableaux religieux.
-
-Soulagé de mes craintes, il m'en venait d'autres.
-
-C'est que, comprenant enfin la puissance des gestes que ma timidité
-n'avait osés jusqu'alors, je tremblais que Marthe n'appartînt à son
-mari plus qu'elle ne voulait le prétendre.
-
-Comme il m'est impossible de comprendre ce que je goûte la première
-fois, je devais connaître ces jouissances de l'amour chaque jour
-davantage.
-
-En attendant, le faux plaisir m'apportait une vraie douleur d'homme:
-la jalousie.
-
-J'en voulais à Marthe, parce que je comprenais, à son visage
-reconnaissant, tout ce que valent les liens de la chair. Je
-maudissais l'homme qui avait avant moi éveillé son corps. Je
-considérai ma sottise d'avoir vu en Marthe une vierge. À toute
-autre époque, souhaiter la mort de son mari, c'eût été chimère
-enfantine; mais ce vœu devenait presque aussi criminel que si
-j'eusse tué. Je devais à la guerre mon bonheur naissant; j'en
-attendais l'apothéose. J'espérais qu'elle servirait ma haine
-comme un anonyme commet le crime à notre place.
-
-Maintenant, nous pleurons ensemble; c'est la faute du bonheur.
-Marthe me reproche de n'avoir pas empêché son mariage. «Mais
-alors, serais-je dans ce lit choisi par moi? Elle vivrait chez
-ses parents; nous ne pourrions nous voir. Elle n'aurait jamais
-appartenu à Jacques, mais elle ne m'appartiendrait pas. Sans lui,
-et ne pouvant comparer, peut-être regretterait-elle encore,
-espérant mieux. Je ne hais pas Jacques. Je hais la certitude de
-tout devoir à cet homme que nous trompons. Mais j'aime trop Marthe
-pour trouver notre bonheur criminel.»
-
-Nous pleurons ensemble de n'être que des enfants, disposant de
-peu. Enlever Marthe! Comme elle n'appartient à personne, qu'à moi,
-ce serait me l'enlever, puisqu'on nous séparerait. Déjà, nous
-envisageons la fin de la guerre, qui sera celle de notre amour.
-Nous le savons, Marthe a beau me jurer qu'elle quittera tout,
-qu'elle me suivra, je ne suis pas d'une nature portée à la révolte,
-et, me mettant à la place de Marthe, je n'imagine pas cette folle
-rupture. Marthe m'explique pourquoi elle se trouvait trop vieille.
-Dans quinze ans, la vie ne fera encore que commencer pour moi, des
-femmes m'aimeront, qui auront l'âge qu'elle a. «Je ne pourrai que
-souffrir, ajoute-t-elle. Si tu me quittes, j'en mourrai. Si tu restes,
-ce sera par faiblesse, et je souffrirai de te voir sacrifier ton
-bonheur.»
-
-Malgré mon indignation, je m'en voulais de ne point paraître assez
-convaincu du contraire. Mais Marthe ne demandait qu'à l'être,
-et mes plus mauvaises raisons lui semblaient bonnes. Elle répondait:
-«Oui, je n'ai pas pensé à cela. Je sens bien que tu ne mens pas.»
-Moi, devant les craintes de Marthe, je sentais ma confiance moins
-solide. Alors mes consolations étaient molles. J'avais l'air de
-ne la détromper que par politesse. Je lui disais: «Mais non, mais
-non, tu es folle.» Hélas! j'étais trop sensible à la jeunesse pour
-ne pas envisager que je me détacherais de Marthe, le jour où sa
-jeunesse se fanerait, et que s'épanouirait la mienne.
-
-
-Bien que mon amour me parût avoir atteint sa forme définitive, il
-était à l'état d'ébauche. Il faiblissait au moindre obstacle.
-
-Donc, les folies que cette nuit-là firent nos âmes, nous fatiguèrent
-davantage que celles de notre chair. Les unes semblaient nous reposer
-des autres; en réalité, elles nous achevaient. Les coqs, plus
-nombreux, chantaient. Ils avaient chanté toute la nuit. Je m'aperçus
-de ce mensonge poétique: les coqs chantent au lever du soleil. Ce
-n'était pas extraordinaire. Mon âge ignorait l'insomnie. Mais Marthe
-le remarqua aussi, avec tant de surprise, que ce ne pouvait être que
-la première fois. Elle ne put comprendre la force avec laquelle je
-la serrai contre moi, car sa surprise me donnait la preuve qu'elle
-n'avait pas encore passé une nuit blanche avec Jacques.
-
-Mes transes me faisaient prendre notre amour pour un amour exceptionnel.
-Nous croyons être les premiers à ressentir certains troubles, ne
-sachant pas que l'amour est comme la poésie, et que tous les amants,
-même les plus médiocres, s'imaginent qu'ils innovent. Disais-je à
-Marthe (sans y croire d'ailleurs), mais pour lui faire penser que je
-partageais ses inquiétudes: «Tu me délaisseras, d'autres hommes te
-plairont», elle m'affirmait être sûre d'elle. Moi, de mon côté, je
-me persuadais peu à peu que je lui resterais, même quand elle serait
-moins jeune, ma paresse finissant par faire dépendre notre éternel
-bonheur de son énergie.
-
-Le sommeil nous avait surpris dans notre nudité. À mon réveil, la
-voyant découverte, je craignis qu'elle n'eût froid. Je tâtai son
-corps. Il était brûlant. La voir dormir me procurait une volupté
-sans égale. Au bout de dix minutes, cette volupté me parut insupportable.
-J'embrassai Marthe sur l'épaule. Elle ne s'éveilla pas. Un second
-baiser, moins chaste, agit avec la violence d'un réveille-matin.
-Elle sursauta, et, se frottant les yeux, me couvrit de baisers,
-comme quelqu'un qu'on aime et qu'on retrouve dans son lit après avoir
-rêvé qu'il est mort. Elle, au contraire, avait cru rêver ce qui
-était vrai, et me retrouvait au réveil.
-
-Il était déjà onze heures. Nous buvions notre chocolat, quand
-nous entendîmes la sonnette. Je pensai à Jacques: «Pourvu qu'il
-ait une arme.» Moi qui avais si peur de la mort, je ne tremblais
-pas. Au contraire, j'aurais accepté que ce fut Jacques, à condition
-qu'il nous tuât. Toute autre solution me semblait ridicule.
-
-Envisager la mort avec calme ne compte que si nous l'envisageons
-seul. La mort à deux n'est plus la mort, même pour les incrédules.
-Ce qui chagrine, ce n'est pas de quitter la vie, mais de quitter
-ce qui lui donne un sens. Lorsqu'un amour est notre vie, quelle
-différence y a-t-il entre vivre ensemble ou mourir ensemble?
-
-Je n'eus pas le temps de me croire un héros, car, pensant que
-peut-être Jacques ne tuerait que Marthe, ou moi, je mesurai mon
-égoïsme. Savais-je même, de ces deux drames, lequel était le pire?
-
-Comme Marthe ne bougeait pas, je crus m'être trompé, et qu'on avait
-sonné chez les propriétaires. Mais la sonnette retentit de nouveau.
-
---Tais-toi, ne bouge pas! murmura-t-elle, ce doit être ma mère.
-J'avais complètement oublié qu'elle passerait après la messe.
-
-J'étais heureux d'être témoin d'un de ses sacrifices. Dès qu'une
-maîtresse, un ami, sont en retard de quelques minutes à un rendez-vous,
-je les vois morts. Attribuant cette forme d'angoisse à sa mère, je
-savourais sa crainte, et que ce fût par ma faute qu'elle l'éprouvât.
-
-Nous entendîmes la grille du jardin se refermer, après un conciliabule
-(évidemment, Mme Grangier demandait au rez-de-chaussée si on avait
-vu ce matin sa fille). Marthe regarda derrière les volets et me
-dit: «C'était bien elle.» Je ne pus résister au plaisir de voir,
-moi aussi, Mme Grangier repartant, son livre de messe à la main,
-inquiète de l'absence incompréhensible de sa fille. Elle se retourna
-encore vers les volets clos.
-
-
-
-
-Maintenant qu'il ne me restait plus rien à désirer, je me sentais
-devenir injuste. Je m'affectais de ce que Marthe pût mentir sans
-scrupules à sa mère, et ma mauvaise foi lui reprochait de pouvoir
-mentir. Pourtant l'amour, qui est l'égoïsme à deux, sacrifie tout
-à soi, et vit de mensonges. Poussé par le même démon, je lui fis
-encore le reproche de m'avoir caché l'arrivée de son mari. Jusqu'alors,
-j'avais maté mon despotisme, ne me sentant pas le droit de régner
-sur Marthe. Ma dureté avait des accalmies. Je gémissais: «Bientôt
-tu me prendras en horreur. Je suis comme ton mari, aussi brutal.--Il
-n'est pas brutal», disait-elle. Je reprenais de plus belle: «Alors
-tu nous trompes tous les deux, dis-moi que tu l'aimes, sois contente:
-dans huit jours tu pourras me tromper avec lui.»
-
-Elle se mordait les lèvres, pleurait: «Qu'ai-je donc fait qui te
-rende aussi méchant? Je t'en supplie, n'abîme pas notre premier
-jour de bonheur.
-
---Il faut que tu m'aimes bien peu pour qu'aujourd'hui soit ton
-premier jour de bonheur.»
-
-Ces sortes de coups blessent celui qui les porte. Je ne pensais
-rien de ce que je disais, et pourtant j'éprouvais le besoin de le
-dire. Il m'était impossible d'expliquer à Marthe que mon amour
-grandissait. Sans doute atteignait-il l'âge ingrat, et cette
-taquinerie féroce, c'était la mue de l'amour devenant passion.
-Je souffrais. Je suppliai Marthe d'oublier mes attaques.
-
-
-
-
-La bonne des propriétaires glissa des lettres sous la porte. Marthe
-les prit. Il y en avait deux de Jacques. Comme réponse à mes doutes:
-«Fais-en, dit-elle, ce que bon te semble.» J'eus honte. Je lui
-demandai de les lire, mais de les garder pour elle. Marthe, par un
-de ces réflexes qui nous poussent aux pires bravades, déchira une
-des enveloppes. Difficile à déchirer, la lettre devait être longue.
-Son geste devint une nouvelle occasion de reproches. Je détestais
-cette bravade, le remords qu'elle ne manquerait pas d'en ressentir.
-Je fis, malgré tout, un effort et, voulant qu'elle ne déchirât point
-la seconde lettre, je gardai pour moi que d'après cette scène il
-était impossible que Marthe ne fût pas méchante. Sur ma demande,
-elle la lut. Un réflexe pouvait lui faire déchirer la première
-lettre, mais non lui faire dire, après avoir parcouru la seconde:
-«Le ciel nous récompense de n'avoir pas déchiré la lettre. Jacques
-m'y annonce que les permissions viennent d'être suspendues dans
-son secteur, il ne viendra pas avant un mois.»
-
-L'amour seul excuse de telles fautes de goût.
-
-
-Ce mari commençait à me gêner, plus que s'il avait été là et que
-s'il avait fallu prendre garde. Une lettre de lui prenait soudain
-l'importance d'un spectre. Nous déjeunâmes tard. Vers cinq heures,
-nous allâmes nous promener au bord de l'eau. Marthe resta stupéfaite
-lorsque d'une touffe d'herbes je sortis un panier, sous l'œil de
-la sentinelle. L'histoire du panier l'amusa bien. Je n'en craignais
-plus le grotesque. Nous marchions, sans nous rendre compte de
-l'indécence de notre tenue, nos corps collés l'un contre l'autre.
-Nos doigts s'enlaçaient. Ce premier dimanche de soleil avait fait
-pousser les promeneurs à chapeau de paille, comme la pluie les
-champignons. Les gens qui connaissaient Marthe n'osaient pas lui
-dire bonjour; mais elle, ne se rendant compte de rien, leur disait
-bonjour sans malice. Ils durent y voir une fanfaronnade. Elle
-m'interrogeait pour savoir comment je m'étais enfui de la maison.
-Elle riait, puis sa figure s'assombrissait; alors elle me remerciait,
-en me serrant les doigts de toutes ses forces, d'avoir couru tant
-de risques. Nous repassâmes chez elle pour y déposer le panier.
-À vrai dire, j'entrevis pour ce panier, sous forme d'envoi aux
-armées, une fin digne de ces aventures. Mais cette fin était si
-choquante que je la gardai pour moi.
-
-Marthe voulait suivre la Marne jusqu'à La Varenne. Nous dînerions
-en face de l'île d'Amour. Je lui promis de lui montrer le musée
-de l'Écu de France, le premier musée que j'avais vu, tout enfant,
-et qui m'avait ébloui. J'en parlais à Marthe comme d'une chose
-très intéressante. Mais quand nous constatâmes que ce musée était
-une farce, je ne voulus pas admettre que je m'étais trompé à ce
-point. Les ciseaux de Fulbert! tout! j'avais tout cru. Je prétendis
-avoir fait à Marthe une plaisanterie innocente. Elle ne comprenait
-pas, car il était peu dans mes habitudes de plaisanter. À vrai dire,
-cette déconvenue me rendait mélancolique. Je me disais: Peut-être moi
-qui, aujourd'hui, crois tellement à l'amour de Marthe, y verrai-je
-un attrape-nigaud, comme le musée de l'Écu de France!
-
-Car je doutais souvent de son amour. Quelquefois, je me demandais
-si je n'étais pas pour elle un passe-temps, un caprice dont elle
-pourrait se détacher du jour au lendemain, la paix la rappelant
-à ses devoirs. Pourtant, me disais-je, il y a des moments où une
-bouche, des yeux, ne peuvent mentir. Certes. Mais une fois ivres,
-les hommes les moins généreux se fâchent si l'on n'accepte pas leur
-montre, leur portefeuille. Dans cette veine, ils sont aussi sincères
-que s'ils se trouvent en état normal. Les moments où on ne peut pas
-mentir sont précisément ceux où l'on ment le plus, et surtout à
-soi-même. Croire une femme «au moment où elle ne peut mentir», c'est
-croire a la fausse générosité d'un avare.
-
-Ma clairvoyance n'était qu'une forme plus dangereuse de ma naïveté.
-Je me jugeais moins naïf, je l'étais sous une autre forme, puisque
-aucun âge n'échappe à la naïveté. Celle de la vieillesse n'est pas
-la moindre. Cette prétendue clairvoyance m'assombrissait tout, me
-faisait douter de Marthe. Plutôt, je doutais de moi-même, ne me
-trouvant pas digne d'elle. Aurais-je eu mille fois plus de preuves
-de son amour, je n'aurais pas été moins malheureux.
-
-Je savais trop le trésor de ce qu'on n'exprime jamais à ceux qu'on
-aime, par la crainte de paraître puéril, pour ne pas redouter chez
-Marthe cette pudeur navrante, et je souffrais de ne pouvoir pénétrer
-son esprit.
-
-
-Je revins à la maison à neuf heures et demie du soir. Mes parents
-m'interrogèrent sur ma promenade. Je leur décrivis avec enthousiasme
-la forêt de Sénart et ses fougères deux fois hautes comme moi. Je
-parlai aussi de Brunoy, charmant village où nous avions déjeuné.
-Tout à coup, ma mère, moqueuse, m'interrompant:
-
---À propos, René est venu cet après-midi à quatre heures, très
-étonné en apprenant qu'il faisait une grande promenade avec toi.
-
-J'étais rouge de dépit. Cette aventure, et bien d'autres, m'apprirent
-que, malgré certaines dispositions, je ne suis pas fait pour le
-mensonge. On m'y attrape toujours. Mes parents n'ajoutèrent rien
-d'autre. Ils eurent le triomphe modeste.
-
-
-
-
-Mon père, d'ailleurs, était inconsciemment complice de mon premier
-amour. Il l'encourageaitplutôt, ravi que ma précocité s'affirmât
-d'une façon ou d'une autre. Il avait aussi toujours eu peur que
-je ne tombasse entre les mains d'une mauvaise femme. Il était content
-de me savoir aimé d'une brave fille. Il ne devait se cabrer que le
-jour où il eut la preuve que Marthe souhaitait le divorce.
-
-Ma mère, elle, ne voyait pas notre liaison d'un aussi bon œil. Elle
-était jalouse. Elle regardait Marthe avec des yeux de rivale. Elle
-trouvait Marthe antipathique, ne se rendant pas compte que toute
-femme, du fait de mon amour, le lui serait devenue. D'ailleurs, elle
-se préoccupait plus que mon père du qu'en-dira-t-on. Elle s'étonnait
-que Marthe pût se compromettre avec un gamin de mon âge. Puis, elle
-avait été élevée à F... Dans toutes ces petites villes de banlieue,
-du moment qu'elles s'éloignent de la banlieue ouvrière, sévissent
-les mêmes passions, la même soif de racontars qu'en province. Mais,
-en outre, le voisinage de Paris rend les racontars, les suppositions
-plus délurés. Chacun y doit tenir son rang. C'est ainsi que pour
-avoir une maîtresse, dont le mari était soldat, je vis peu à peu,
-et sur l'injonction de leurs parents, s'éloigner mes camarades.
-Ils disparurent par ordre hiérarchique: depuis le fils du notaire,
-jusqu'à celui de notre jardinier. Ma mère était atteinte par ces
-mesures qui me semblaient un hommage. Elle me voyait perdu par une
-folle. Elle reprochait certainement à mon père de me l'avoir fait
-connaître, et de fermer les yeux. Mais, estimant que c'était à mon
-père d'agir, et mon père se taisant, elle gardait le silence.
-
-
-
-
-Je passais toutes mes nuits chez Marthe. J'y arrivais à dix heures
-et demie, j'en repartais le matin à cinq ou six. Je ne sautais plus
-par-dessus les murs. Je me contentais d'ouvrir la porte avec ma
-clef; mais cette franchise exigeait quelques soins. Pour que la
-cloche ne donnât pas l'éveil, j'enveloppais le soir son battant
-avec de l'ouate. Je l'ôtais le lendemain en rentrant.
-
-À la maison, personne ne se doutait de mes absences; il n'en allait
-pas de même à J... Depuis quelque temps déjà, les propriétaires
-et le vieux ménage me voyaient d'un assez mauvais œil, répondant
-à peine à mes saluts.
-
-Le matin, à cinq heures, pour faire le moins de bruit possible,
-je descendais, mes souliers à la main. Je les remettais en bas.
-Un matin, je croisai dans l'escalier le garçon laitier. Il tenait
-ses boîtes de lait à la main; je tenais, moi, mes souliers. Il
-me souhaita le bonjour avec un sourire terrible. Marthe était
-perdue. Il allait le raconter dans tout J... Ce qui me torturait
-encore le plus était mon ridicule. Je pouvais acheter le silence
-du garçon laitier, mais je m'en abstins faute de savoir comment
-m'y prendre.
-
-L'après-midi, je n'osai rien en dire à Marthe. D'ailleurs, cet
-épisode était inutile pour que Marthe fût compromise. C'était depuis
-longtemps chose faite. La rumeur me l'attribua même comme maîtresse
-bien avant la réalité. Nous ne nous étions rendu compte de rien.
-Nous allions bientôt voir clair. C'est ainsi qu'un jour, je trouvai
-Marthe sans forces. Le propriétaire venait de lui dire que depuis
-quatre jours, il guettait mon départ à l'aube. Il avait d'abord
-refusé de croire, mais il ne lui restait aucun doute. Le vieux
-ménage dont la chambre était sous celle de Marthe se plaignait du
-bruit que nous faisions nuit et jour. Marthe était atterrée, voulait
-partir. Il ne fut pas question d'apporter un peu de prudence dans
-nos rendez-vous. Nous nous en sentions incapables: le pli était
-pris. Alors Marthe commença de comprendre bien des choses qui
-l'avaient surprise. La seule amie qu'elle chérît vraiment, une
-jeune fille suédoise, ne répondait pas à ses lettres. J'appris
-que le correspondant de cette jeune fille nous ayant un jour
-aperçus dans le train, enlacés, il lui avait conseillé de ne
-pas revoir Marthe.
-
-Je fis promettre à Marthe que s'il éclatait un drame, où que ce
-fût, soit chez ses parents, soit avec son mari, elle montrerait
-de la fermeté. Les menaces du propriétaire, quelques rumeurs, me
-donnaient tout lieu de craindre, et d'espérer à la fois, une
-explication entre Marthe et Jacques.
-
-Marthe m'avait supplié de venir la voir souvent, pendant la
-permission de Jacques, à qui elle avait déjà parlé de moi. Je
-refusai, redoutant de jouer mal mon rôle et de voir Marthe avec
-un homme empressé auprès d'elle. La permission devait être de
-onze jours. Peut-être tricherait-il et trouverait-il le moyen de
-rester deux jours de plus. Je fis jurer à Marthe de m'écrire
-chaque jour. J'attendis trois jours avant de me rendre à la poste
-restante, pour être sûr de trouver une lettre. Il y en avait
-déjà quatre. Je ne pus les prendre: il me manquait un des papiers
-d'identité nécessaires. J'étais d'autant moins à l'aise que
-j'avais falsifié mon bulletin de naissance, l'usage de la poste
-restante n'étant permis qu'à partir de dix-huit ans. J'insistais,
-au guichet, avec l'envie de jeter du poivre dans les yeux de
-la demoiselle des postes, de m'emparer des lettres qu'elle tenait
-et ne me donnerait pas. Enfin, comme j'étais connu à la poste,
-j'obtins, faute de mieux, qu'on les envoyât le lendemain chez
-mes parents.
-
-Décidément, j'avais encore fort à faire pour devenir un homme.
-En ouvrant la première lettre de Marthe, je me demandai comment
-elle exécuterait ce tour de force: écrire une lettre d'amour.
-J'oubliais qu'aucun genre épistolaire n'est moins difficile: il
-n'y est besoin que d'amour. Je trouvai les lettres de Marthe
-admirables, et dignes des plus belles que j'avais lues. Pourtant,
-Marthe m'y disait des choses bien ordinaires, et son supplice de
-vivre loin de moi.
-
-Il m'étonnait que ma jalousie ne fût pas plus mordante. Je commençais
-à considérer Jacques comme «le mari». Peu à peu, j'oubliais sa
-jeunesse, je voyais en lui un barbon.
-
-Je n'écrivais pas à Marthe; il y avait tout de même trop de
-risques. Au fond, je me trouvais plutôt heureux d'être tenu à ne
-pas lui écrire, éprouvant, comme devant toute nouveauté, la crainte
-vague de n'être pas capable, et que mes lettres la choquassent
-ou lui parussent naïves.
-
-Ma négligence fit qu'au bout de deux jours, ayant laissé traîner
-sur ma table de travail une lettre de Marthe, elle disparut; le
-lendemain, elle reparut sur la table. La découverte de cette lettre
-dérangeait mes plans: j'avais profité de la permission de Jacques,
-de mes longues heures de présence, pour faire croire chez moi que
-je me détachais de Marthe. Car, si je m'étais d'abord montré fanfaron
-pour que mes parents apprissent que j'avais une maîtresse, je
-commençais à souhaiter qu'ils eussent moins de preuves. Et voici que
-mon père apprenait la véritable cause de ma sagesse.
-
-Je profitai de ces loisirs pour de nouveau me rendre à l'académie
-de dessin; car, depuis longtemps, je dessinais mes nus d'après Marthe.
-Je ne sais pas si mon père le devinait; du moins s'étonnait-il
-malicieusement, et d'une manière qui me faisait rougir, de la
-monotonie des modèles. Je retournai donc à la Grande-Chaumière,
-travaillai beaucoup, afin de réunir une provision d'études pour le
-reste de l'année, provision que je renouvellerais à la prochaine
-visite du mari.
-
-Je revis aussi René, renvoyé de Henri-IV. Il allait à Louis-le-Grand.
-Je l'y cherchais tous les soirs, après la Grande-Chaumière. Nous
-nous fréquentions en cachette, car depuis son renvoi de Henri-IV,
-et surtout depuis Marthe, ses parents, qui naguère me considéraient
-comme un bon exemple, lui avaient défendu ma compagnie.
-
-René, pour qui l'amour, dans l'amour, semblait un bagage encombrant,
-me plaisantait sur ma passion pour Marthe. Ne pouvant supporter ses
-pointes, je lui dis lâchement que je n'avais pas de véritable amour.
-Son admiration pour moi, qui, ces derniers temps, avait faibli,
-s'en accrut séance tenante.
-
-Je commençais à m'endormir sur l'amour de Marthe. Ce qui me
-tourmentait le plus, c'était le jeûne infligé à mes sens. Mon
-énervement était celui d'un pianiste sans piano, d'un fumeur sans
-cigarettes.
-
-René, qui se moquait de mon cœur, était pourtant épris d'une femme
-qu'il croyait aimer sans amour. Ce gracieux animal. Espagnole
-blonde, se désarticulait si bien qu'il devait sortir d'un cirque.
-René, qui feignait la désinvolture, était fort jaloux. Il me supplia,
-mi-riant, mi-pâlissant, de lui rendre un service bizarre. Ce service,
-pour qui connaît le collège, était l'idée-type du collégien. Il
-désirait savoir si cette femme le tromperait. Il s'agissait donc
-de lui faire des avances, pour se rendre compte.
-
-Ce service m'embarrassa. Ma timidité reprenait le dessus. Mais pour
-rien au monde je n'aurais voulu paraître timide et, du reste, la dame
-vint me tirer d'embarras. Elle me fit des avances si promptes que la
-timidité, qui empêche certaines choses et oblige à d'autres, m'empêcha
-de respecter René et Marthe. Du moins espérais-je y trouver du plaisir,
-mais j'étais comme le fumeur habitué à une seule marque. Il ne me
-resta donc que le remords d'avoir trompé René, à qui je jurai que sa
-maîtresse repoussait toute avance.
-
-Vis-à-vis de Marthe, je n'éprouvais aucun remords. Je m'y forçais.
-J'avais beau me dire que je ne lui pardonnerais jamais si elle me
-trompait, je n'y pus rien. «Ce n'est pas pareil», me donnai-je comme
-excuse avec la remarquable platitude que l'égoïsme apporte dans ses
-réponses. De même, j'admettais fort bien de ne pas écrire à Marthe,
-mais, si elle ne m'avait pas écrit, j'y eusse vu qu'elle ne m'aimait
-pas. Pourtant, cette légère infidélité renforça mon amour.
-
-
-
-
-Jacques ne comprenait rien à l'attitude de sa femme. Marthe, plutôt
-bavarde, ne lui adressait pas la parole. S'il lui demandait:
-«Qu'as-tu?» elle répondait: «Rien.»
-
-Mme Grangier eut différentes scènes avec le pauvre Jacques. Elle
-l'accusait de maladresse envers sa fille, se repentait de la lui
-avoir donnée. Elle attribuait à cette maladresse de Jacques le brusque
-changement survenu dans le caractère de sa fille. Elle voulut la
-reprendre chez elle. Jacques s'inclina. Quelques jours après son
-arrivée, il accompagna Marthe chez sa mère, qui, flattant ses moindres
-caprices, encourageait, sans se rendre compte, son amour pour moi.
-Marthe était née dans cette demeure. Chaque chose, disait-elle
-à Jacques, lui rappelait le temps heureux où elle s'appartenait.
-Elle devait dormir dans sa chambre de jeune fille. Jacques voulut
-que tout au moins on y dressât un lit pour lui. Il provoqua une
-crise de nerfs. Marthe refusait de souiller cette chambre virginale.
-
-M. Grangier trouvait ces pudeurs absurdes. Mme Grangier en profita
-pour dire à son mari et à son gendre qu'ils ne comprenaient rien
-à la délicatesse féminine. Elle se sentait flattée que l'âme de sa
-fille appartînt si peu à Jacques. Car tout ce que Marthe ôtait à son
-mari, Mme Grangier se l'attribuait, trouvant ses scrupules sublimes.
-Sublimes, ils l'étaient, mais pour moi.
-
-Les jours où Marthe se prétendait le plus malade, elle exigeait de
-sortir. Jacques savait bien que ce n'était pas pour le plaisir de
-l'accompagner. Marthe, ne pouvant confier à personne les lettres
-à mon adresse, les mettait elle-même à la poste.
-
-Je me félicitai encore plus de mon silence, car, si j'avais pu
-lui écrire, en réponse au récit des tortures qu'elle infligeait,
-je fusse intervenu en faveur de la victime. À certains moments,
-je m'épouvantais du mal dont j'étais l'auteur; à d'autres, je me
-disais que Marthe ne punirait jamais assez Jacques du crime
-de me l'avoir prise vierge. Mais comme rien ne nous rend moins
-«sentimental» que la passion, j'étais, somme toute, ravi de ne
-pouvoir écrire et qu'ainsi Marthe continuât de désespérer Jacques.
-
-Il repartit sans courage.
-
-Tous mirent cette crise sur le compte de la solitude énervante
-dans laquelle vivait Marthe. Car ses parents et son mari étaient
-les seuls à ignorer notre liaison, les propriétaires n'osant rien
-apprendre à Jacques, par respect pour l'uniforme. Mme Grangier se
-félicitait déjà de retrouver sa fille, et qu'elle vécût comme avant
-son mariage. Aussi les Grangier n'en revinrent-ils pas lorsque
-Marthe, le lendemain du départ de Jacques, annonça qu'elle retournait
-à J...
-
-Je l'y revis le jour même. D'abord, je la grondai mollement d'avoir
-été si méchante. Mais quand je lus la première lettre de Jacques,
-je fus pris de panique. Il disait combien, s'il n'avait plus l'amour
-de Marthe, il lui serait facile de se faire tuer.
-
-Je ne démêlai pas le «chantage». Je me vis responsable d'une mort,
-oubliant que je l'avais souhaitée. Je devins encore plus incompréhensible
-et plus injuste. De quelque côté que nous nous tournions s'ouvrait
-une blessure. Marthe avait beau me répéter qu'il était moins inhumain
-de ne plus flatter l'espoir de Jacques, c'est moi qui l'obligeais
-de répondre avec douceur. C'est moi qui dictais à sa femme les seules
-lettres tendres qu'il en ait jamais reçues. Elle les écrivait en se
-cabrant, en pleurant, mais je la menaçais de ne jamais revenir, si
-elle n'obéissait pas. Que Jacques me dût ses seules joies atténuait
-mes remords.
-
-Je vis combien son désir de suicide était superficiel, à l'espoir
-qui débordait de ses lettres, en réponse aux nôtres.
-
-J'admirais mon attitude, vis-à-vis du pauvre Jacques, alors que
-j'agissais par égoïsme et par crainte d'avoir un crime sur la
-conscience.
-
-
-
-
-Une période heureuse succéda au drame. Hélas! un sentiment de
-provisoire subsistait. Il tenait à mon âge et à ma nature veule.
-Je n'avais de volonté pour rien, ni pour fuir Marthe qui peut-être
-m'oublierait, et retournerait au devoir, ni pour pousser Jacques
-dans la mort. Notre union était donc à la merci de la paix, du
-retour définitif des troupes. Qu'il chasse sa femme, elle me
-resterait. Qu'il la garde, je me sentais incapable de la lui
-reprendre de force. Notre bonheur était un château de sable. Mais
-ici la marée n'étant pas à heure fixe, j'espérais qu'elle monterait
-le plus tard possible.
-
-Maintenant, c'est Jacques, charmé, qui défendait Marthe contre
-sa mère, mécontente du retour à J... Ce retour, l'aigreur aidant,
-avait du reste éveillé chez Mme Grangier quelques soupçons. Autre
-chose lui paraissait suspect: Marthe refusait d'avoir des domestiques,
-au grand scandale de sa famille, et, encore plus, de sa belle-famille.
-Mais que pouvaient parents et beaux-parents contre Jacques devenu
-notre allié, grâce aux raisons que je lui donnais par l'intermédiaire
-de Marthe?
-
-C'est alors que J... ouvrit le feu sur elle.
-
-Les propriétaires affectaient de ne plus lui parler. Personne ne la
-saluait. Seuls les fournisseurs étaient professionnellement tenus à
-moins de morgue. Aussi, Marthe, sentant quelquefois le besoin d'échanger
-des paroles, s'attardait dans les boutiques. Lorsque j'étais chez
-elle, si elle s'absentait pour acheter du lait et des gâteaux, et
-qu'au bout de cinq minutes elle ne fut pas de retour, l'imaginant
-sous un tramway, je courais à toutes jambes jusque chez la crémière
-ou le pâtissier. Je l'y trouvais causant avec eux. Fou de m'être
-laissé prendre à mes angoisses nerveuses, aussitôt dehors, je
-m'emportais. Je l'accusais d'avoir des goûts vulgaires, de trouver
-un charme à la conversation des fournisseurs. Ceux-ci, dont
-j'interrojnpais les propos, me détestaient.
-
-L'étiquette des cours est assez simple, comme tout ce qui est
-noble. Mais rien n'égale en énigmes le protocole des petites
-gens. Leur folie des préséances se fonde, d'abord, sur l'âge.
-Rien ne les choquerait plus que la révérence d'une vieille duchesse
-à quelque jeune prince. On devine la haine du pâtissier, de la
-crémière, à voir un gamin interrompre leurs rapports familiers
-avec Marthe. Ils lui eussent à elle trouvé mille excuses, à cause
-de ces conversations.
-
-
-Les propriétaires avaient un fils de vingt-deux ans. Il vint en
-permission. Marthe l'invita à prendre le thé.
-
-Le soir, nous entendîmes des éclats de voix: on lui défendait de
-revoir la locataire. Habitué à ce que mon père ne mît son veto à
-aucun de mes actes, rien ne m'étonna plus que l'obéissance du dadais.
-
-Le lendemain, comme nous traversions le jardin, il bêchait. Sans
-doute était-ce un pensum. Un peu gêné, malgré tout, il détourna
-la tête pour ne pas avoir à dire bonjour.
-
-Ces escarmouches peinaient Marthe; assez intelligente et assez
-amoureuse pour se rendre compte que le bonheur ne réside pas dans
-la considération des voisins, elle était comme ces poètes qui savent
-que la vraie poésie est chose «maudite», mais qui, malgré leur
-certitude, souffrent parfois de ne pas obtenir les suffrages qu'ils
-méprisent.
-
-
-
-
-Les conseillers municipaux jouent toujours un rôle dans mes
-aventures. M. Marin qui habitait en dessous de chez Marthe,
-vieillard à barbe grise et de stature noble, était un ancien
-conseiller municipal de J... Retiré dès avant la guerre, il aimait
-servir la patrie, lorsque l'occasion se présentait à portée de sa
-main. Se contentant de désapprouver la politique communale, il
-vivait avec sa femme, ne recevant et ne rendant de visites qu'aux
-approches de la nouvelle année.
-
-Depuis quelques jours, un remue-ménage se faisait au-dessous,
-d'autant plus distinct que nous entendions, de notre chambre, les
-moindres bruits du rez-de-chaussée. Des frotteurs vinrent. La bonne,
-aidée par celle du propriétaire, astiquait l'argenterie dans le
-jardin, ôtait le vert-de-gris des suspensions de cuivre. Nous
-sûmes par la crémière qu'un raout-surprise se préparait chez les
-Marin, sous un mystérieux prétexte. Mme Marin était allée inviter
-le maire et le supplier de lui accorder huit litres de lait.
-Autoriserait-il aussi la marchande à faire de la crème?
-
-Les permis accordés, le jour venu (un vendredi), une quinzaine
-de notables parurent à l'heure dite avec leurs femmes, chacune
-fondatrice d'une société d'allaitement maternel ou de secours aux
-blessés, dont elle était présidente, et, les autres, sociétaires.
-La maîtresse de cette maison, pour faire «genre», recevait devant
-la porte. Elle avait profité de l'attraction mystérieuse pour
-transformer son raout en pique-nique. Toutes ces dames prêchaient
-l'économie et inventaient des recettes. Aussi, leurs douceurs
-étaient-elles des gâteaux sans farine, des crèmes au lichen, etc.
-Chaque nouvelle arrivante disait à Mme Marin: «Oh! ça ne paye pas
-de mine, mais je crois que ce sera bon tout de même.»
-
-M. Marin, lui, profitait de ce raout pour préparer sa «rentrée
-politique».
-
-Or, la surprise, c'était Marthe et moi. La charitable indiscrétion
-d'un de mes camarades de chemin de fer, le fils d'un des notables,
-me l'apprit. Jugez de ma stupeur quand je sus que la distraction
-des Marin était de se tenir sous notre chambre vers la fin de
-l'après-midi et de surprendre nos caresses.
-
-Sans doute y avaient-ils pris goût et voulaient-ils publier leurs
-plaisirs. Bien entendu, les Marin, gens respectables, mettaient ce
-dévergondage sur le compte de la morale. Ils voulaient faire partager
-leur révolte par tout ce que la commune comptait de gens comme
-il faut.
-
-Les invités étaient en place. Mme Marin me savait chez Marthe et
-avait dressé la table sous sa chambre. Elle piaffait. Elle eût
-voulu la canne du régisseur pour annoncer le spectacle. Grâce à
-l'indiscrétion du jeune homme, qui trahissait pour mystifier sa
-famille et, par solidarité d'âge, nous gardâmes le silence. Je
-n'avais pas osé dire à Marthe le motif du pique-nique. Je pensais
-au visage décomposé de Mme Marin, les yeux sur les aiguilles de
-l'horloge, et à l'impatience de ses hôtes. Enfin, vers sept heures,
-les couples se retirèrent bredouilles, traitant tout bas les Marin
-d'imposteurs et le pauvre M. Marin, âgé de soixante-dix ans,
-d'arriviste. Ce futur conseiller vous promettait monts et merveilles,
-et n'attendait même pas d'être élu pour manquer à ses promesses.
-En ce qui concernait Mme Marin, ces dames virent dans le raout un
-moyen avantageux pour elle de se fournir du dessert. Le maire, en
-personnage, avait paru juste quelques minutes; ces quelques minutes
-et les huit litres de lait firent chuchoter qu'il était du dernier
-bien avec la fille des Marin, institutrice à l'école. Le mariage de
-Mlle Marin avait jadis fait scandale, paraissant peu digne d'une
-institutrice, car elle avait épousé un sergent de ville.
-
-Je poussai la malice jusqu'à leur faire entendre ce qu'ils eussent
-souhaité faire entendre aux autres. Marthe s'étonna de cette tardive
-ardeur. Ne pouvant plus y tenir, et au risque de la chagriner, je
-lui dis quel était le but du raout. Nous en rîmes ensemble aux
-larmes.
-
-Mme Marin, peut-être indulgente si j'eusse servi ses plans, ne nous
-pardonna pas son désastre. Il lui donna de la haine. Mais elle
-ne pouvait l'assouvir, ne disposant plus de moyens, et n'osant
-user de lettres anonymes.
-
-
-
-
-Nous étions au mois de mai. Je rencontrais moins Marthe chez elle
-et n'y couchais que si je pouvais inventer chez moi un mensonge
-pour y rester le matin. Je l'inventais une ou deux fois la semaine.
-La perpétuelle réussite de mon mensonge me surprenait. En réalité,
-mon père ne me croyait pas. Avec une folle indulgence il fermait
-les yeux, à la seule condition que ni mes frères ni les domestiques
-ne l'apprissent. Il me suffisait donc de dire que je partais à cinq
-heures du matin, comme le jour de ma promenade à la forêt de Sénart.
-Mais ma mère ne préparait plus de panier.
-
-Mon père supportait tout, puis, sans transition, se cabrant, me
-reprochait ma paresse. Ces scènes se déchaînaient et se calmaient
-vite, comme les vagues.
-
-Rien n'absorbe plus que l'amour. On n'est pas paresseux, parce que,
-étant amoureux, on paresse. L'amour sent confusément que son seul
-dérivatif réel est le travail. Aussi le considère-t-il comme un
-rival. Et il n'en supporte aucun. Mais l'amour est paresse bien-faisante,
-comme la molle pluie qui féconde.
-
-Si la jeunesse est niaise, c'est faute d'avoir été paresseuse. Ce
-qui infirme nos systèmes d'éducation, c'est qu'ils s'adressent aux
-médiocres, à cause du nombre. Pour un esprit en marche, la paresse
-n'existe pas. Je n'ai jamais plus appris que dans ces longues journées
-qui, pour un témoin, eussent semblé vides, et où j'observais mon
-cœur novice comme un parvenu observe ses gestes à table.
-
-Quand je ne couchais pas chez Marthe, c'est-à-dire presque tous les
-jours, nous nous promenions après dîner, le long de la Marne,
-jusqu'à onze heures. Je détachais le canot de mon père. Marthe
-ramait; moi, étendu, j'appuyais ma tête sur ses genoux. Je la
-gênais. Soudain, un coup de rame, me cognant, me rappelait que
-cette promenade ne durerait pas toute la vie.
-
-L'amour veut faire partager sa béatitude. Ainsi, une maîtresse de
-nature assez froide devient caressante, nous embrasse dans le cou,
-invente mille agaceries, si nous sommes en train d'écrire une lettre.
-Je n'avais jamais tel désir d'embrasser Marthe que lorsqu'un travail
-la distrayait de moi; jamais tant envie de toucher à ses cheveux,
-de la décoiffer, que quand elle se coiffait. Dans le canot, je me
-précipitais sur elle, la jonchant de baisers, pour qu'elle lâchât
-ses rames, et que le canot dérivât, prisonnier des herbes, des nénufars
-blancs et jaunes. Elle y reconnaissait les signes d'une passion
-incapable de se contenir, alors que me poussait surtout la manie de
-déranger, si forte. Puis, nous amarrions le canot derrière les hautes
-touffes. La crainte d'être visibles ou de chavirer, me rendait nos
-ébats mille fois plus voluptueux.
-
-Aussi ne me plaignais-je point de l'hostilité des propriétaires qui
-rendait ma présence chez Marthe très difficile.
-
-Ma prétendue idée fixe de la posséder comme ne l'avait pu posséder
-Jacques, d'embrasser un coin de sa peau après lui avoir fait jurer
-que jamais d'autres lèvres que les miennes ne s'y étaient mises,
-n'était que du libertinage. Me l'avouais-je? Tout amour comporte
-sa jeunesse, son âge mûr, sa vieillesse. Étais-je à ce dernier stade
-où déjà l'amour ne me satisfaisait plus sans certaines recherches?
-Car si ma volupté s'appuyait sur l'habitude, elle s'avivait de ces
-mille riens, de ces légères corrections infligées à l'habitude.
-Ainsi, n'est-ce pas d'abord dans l'augmentation des doses, qui
-vite deviendraient mortelles, qu'un intoxiqué trouve l'extase, mais
-dans le rythme qu'il invente, soit en changeant ses heures, soit
-en usant de supercheries pour dérouter l'organisme.
-
-J'aimais tant cette rive gauche de la Marne, que je fréquentais
-l'autre, si différente, afin de pouvoir contempler celle que
-j'aimais. La rive droite est moins molle, consacrée aux maraîchers,
-aux cultivateurs, alors que la mienne l'est aux oisifs. Nous attachions
-le canot à un arbre, allions nous étendre au milieu du blé. Le champ,
-sous la brise du soir, frissonnait. Notre égoïsme, dans sa cachette,
-oubliait le préjudice, sacrifiant le blé au confort de notre amour,
-comme nous y sacrifiions Jacques.
-
-
-
-
-Un parfum de provisoire excitait mes sens. D'avoir goûté à des
-joies plus brutales, plus ressemblantes à celles qu'on éprouve sans
-amour avec la première venue, affadissait les autres.
-
-J'appréciais déjà le sommeil chaste, libre, le bien-être de se
-sentir seul dans un lit aux draps frais. J'alléguais des raisons
-de prudence pour ne plus passer de nuits chez Marthe. Elle admirait
-ma force de caractère. Je redoutais aussi l'agacement que donne
-une certaine voix angélique des femmes qui s'éveillent et qui,
-comédiennes de race, semblent chaque matin sortir de l'au-delà.
-
-Je me reprochais mes critiques, mes feintes, passant des journées
-à me demander si j'aimais Marthe plus ou moins que naguère. Mon
-amour sophistiquait tout. De même que je traduisais faussement
-les phrases de Marthe, croyant leur donner un sens plus profond,
-j'interprétais ses silences. Ai-je toujours eu tort, un certain
-choc, qui ne se peut décrire, nous prévenant que nous avons touché
-juste. Mes jouissances, mes angoisses étaient plus fortes. Couché
-auprès d'elle, l'envie qui me prenait, d'une seconde à l'autre,
-d'être couché seul, chez mes parents, me faisait augurer l'insupportable
-d'une vie commune. D'autre part, je ne pouvais imaginer de vivre
-sans Marthe. Je commençais à connaître le châtiment de l'adultère.
-
-J'en voulais à Marthe d'avoir, avant notre amour, consenti à meubler
-la maison de Jacques à ma guise. Ces meubles me devinrent odieux,
-que je n'avais pas choisis pour mon plaisir, mais afin de déplaire
-à Jacques. Je m'en fatiguais, sans excuses. Je regrettais de n'avoir
-pas laissé Marthe les choisir seule. Sans doute m'eussent-ils d'abord
-déplu, mais quel charme, ensuite, de m'y habituer, par amour pour
-elle! J'étais jaloux que le bénéfice de cette habitude revînt à
-Jacques.
-
-Marthe me regardait avec de grands yeux naïfs lorsque je lui disais
-amèrement: «J'espère que, quand nous vivrons ensemble, nous ne garderons
-pas ces meubles.» Elle respectait tout ce que je disais. Croyant que
-j'avais oublié que ces meubles venaient de moi, elle n'osait me le
-rappeler. Elle se lamentait intérieurement de ma mauvaise mémoire.
-
-
-
-
-Dans les premiers jours de juin, Marthe reçut une lettre de Jacques
-où, enfin, il ne l'entretenait pas que de son amour. Il était malade.
-On l'évacuait à l'hôpital de Bourges. Je ne me réjouissais pas de
-le savoir malade, mais qu'il eût quelque chose à dire me soulageait.
-Passant par J..., le lendemain ou le surlendemain, il suppliait Marthe
-qu'elle guettât son train sur le quai de la gare. Marthe me montra
-cette lettre. Elle attendait un ordre.
-
-L'amour lui donnait une nature d'esclave. Aussi, en face d'une telle
-servitude préambulaire, avais-je du mal à ordonner ou défendre. Selon
-moi, mon silence voulait dire que je consentais. Pouvais-je l'empêcher
-d'apercevoir son mari pendant quelques secondes? Elle garda le même
-silence. Donc, par une espèce de convention tacite, je n'allai pas chez
-elle le lendemain.
-
-Le surlendemain matin, un commissionnaire m'apporta chez mes parents
-un mot qu'il ne devait remettre qu'à moi. Il était de Marthe. Elle
-m'attendait au bord de l'eau. Elle me suppliait de venir, si j'avais
-encore de l'amour pour elle.
-
-Je courus jusqu'au banc sur lequel Marthe m'attendait. Son bonjour,
-si peu en rapport avec le style de son billet, me glaça. Je crus
-son cœur changé.
-
-Simplement, Marthe avait pris mon silence de l'avant-veille pour
-un silence hostile. Elle n'avait pas imaginé la moindre convention
-tacite. À des heures d'angoisse succédait le grief de me voir en vie,
-puisque seule la mort eût dû m'empêcher de venir hier. Ma stupeur
-ne pouvait se feindre. Je lui expliquai ma réserve, mon respect pour
-ses devoirs envers Jacques malade. Elle me crut à demi. J'étais
-irrité. Je faillis lui dire: «Pour une fois que je ne mens pas...»
-Nous pleurâmes.
-
-Mais ces confuses parties d'échecs sont interminables, épuisantes,
-si l'un des deux n'y met bon ordre. En somme, l'attitude de Marthe
-envers Jacques n'était pas flatteuse. Je l'embrassai, la berçai.
-«Le silence, dis-je, ne nous réussit pas.» Nous nous promîmes de
-ne rien nous celer de nos pensées secrètes, moi la plaignant un peu
-de croire que c'est chose possible.
-
-À J..., Jacques avait cherché des yeux Marthe, puis le train passant
-devant leur maison, il avait vu les volets ouverts. Sa lettre la
-suppliait de le rassurer. Il lui demandait de venir à Bourges. «Il
-faut que tu partes», dis-je, de façon que cette simple phrase ne
-sentît pas le reproche.
-
---J'irai, dit-elle, si tu m'accompagnes.
-
-C'était pousser trop loin l'inconscience. Mais ce qu'exprimaient
-d'amour ses paroles, ses actes les plus choquants, me conduisait
-vite de la colère à la gratitude. Je me cabrai. Je me calmai. Je
-lui parlai doucement, ému par sa naïveté. Je la traitais comme
-un enfant qui demande la lune.
-
-Je lui représentai combien il était immoral qu'elle se fît accompagner
-par moi. Que ma réponse ne fût pas orageuse, comme celle d'un
-amant outragé, sa portée s'en accrut. Pour la première fois, elle
-m'entendait prononcer le mot de «morale». Ce mot vint à merveille,
-car, si peu méchante, elle devait bien connaître des crises de doute,
-comme moi, sur la moralité de notre amour. Sans ce mot, elle eût pu
-me croire amoral, étant fort bourgeoise, malgré sa révolte contre les
-excellents préjugés bourgeois. Mais, au contraire, puisque, pour la
-première fois, je la mettais en garde, c'était une preuve que
-jusqu'alors je considérais que nous n'avions rien fait de mal.
-
-Marthe regrettait cette espèce de voyage de noces scabreux. Elle
-comprenait, maintenant, ce qu'il y avait d'impossible.
-
---Du moins, dit-elle, permets-moi de ne pas y aller.
-
-Ce mot de «morale» prononcé à la légère m'instituait son directeur
-de conscience. J'en usai comme ces despotes qui se grisent d'un
-pouvoir nouveau. La puissance ne se montre que si l'on en use avec
-injustice. Je répondis donc que je ne voyais aucun crime à ce qu'elle
-n'allât pas à Bourges. Je lui trouvai des motifs qui la persuadèrent:
-fatigue du voyage, proche convalescence de Jacques. Ces motifs
-l'innocentaient, sinon aux yeux de Jacques, du moins vis-à-vis de
-sa belle-famille.
-
-À force d'orienter Marthe dans un sens qui me convenait, je la
-façonnais peu à peu à mon image. C'est de quoi je m'accusais, et
-de détruire sciemment notre bonheur. Qu'elle me ressemblât, et que
-ce fût mon œuvre, me ravissait et me fâchait. J'y voyais une raison
-de notre entente. J'y discernais aussi la cause de désastres futurs.
-En effet, je lui avais peu à peu communiqué mon incertitude, qui, le
-jour des décisions, l'empêcherait d'en prendre aucune. Je la sentais
-comme moi les mains molles, espérant que la mer épargnerait le
-château de sable, tandis que les autres enfants s'empressent de bâtir
-plus loin.
-
-Il arrive que cette ressemblance morale déborde sur le physique.
-Regard, démarche: plusieurs fois, des étrangers nous prirent pour
-frère et sœur. C'est qu'il existe en nous des germes de ressemblance
-que développe l'amour. Un geste, une inflexion de voix, tôt ou tard,
-trahissent les amants les plus prudents.
-
-Il faut admettre que, si le cœur a ses raisons que la raison ne
-connaît pas, c'est que celle-ci est moins raisonnable que notre cœur.
-Sans doute, sommes-nous tous des Narcisse, aimant et détestant leur
-image, mais à qui toute autre est indifférente. C'est cet instinct
-de ressemblance qui nous mène dans la vie, nous criant «halte!»
-devant un paysage, une femme, un poème. Nous pouvons en admirer
-d'autres, sans ressentir ce choc. L'instinct de ressemblance est
-la seule ligne de conduite qui ne soit pas artificielle. Mais dans
-la société, seuls les esprits grossiers sembleront ne point pécher
-contre la morale, poursuivant toujours le même type. Ainsi certains
-hommes s'acharnent sur les «blondes», ignorant que souvent les
-ressemblances les plus profondes sont les plus secrètes.
-
-
-
-
-Marthe, depuis quelques jours, semblait distraite, sans tristesse.
-Distraite, avec tristesse, j'aurais pu m'expliquer sa préoccupation
-par l'approche du quinze juillet, date à laquelle il lui faudrait
-rejoindre la famille de Jacques, et Jacques en convalescence, sur
-une plage de la Manche. À son tour, Marthe se taisait, sursautant
-au bruit de ma voix. Elle supportait l'insupportable: visites de
-famille, avanies, sous-entendus aigres de sa mère, bonhommes de
-son père, qui lui supposait un amant, sans y croire.
-
-Pourquoi supportait-elle tout? Était-ce la suite de mes leçons
-lui reprochant d'attacher trop d'importance aux choses, de s'affecter
-des moindres? Elle paraissait heureuse, mais d'un bonheur singulier,
-dont elle ressentait de la gêne, et qui m'était désagréable, puisque
-je ne la partageais pas. Moi qui trouvais enfantin que Marthe découvrit
-dans mon mutisme une preuve d'indifférence, à mon tour, je l'accusais
-de ne plus m'aimer, parce qu'elle se taisait.
-
-
-Marthe n'osait pas m'apprendre qu'elle était enceinte.
-
-
-
-
-J'eusse voulu paraître heureux de cette nouvelle. Mais d'abord elle
-me stupéfia. N'ayant jamais pensé que je pouvais devenir responsable
-de quoi que ce fût, je l'étais du pire. J'enrageais aussi de n'être
-pas assez homme pour trouver la chose simple. Marthe n'avait parlé
-que contrainte. Elle tremblait que cet instant qui devait nous rapprocher
-nous séparât. Je mimai si bien l'allégresse que ses craintes se
-dissipèrent. Elle gardait les traces profondes de la morale bourgeoise,
-et cet enfant signifiait pour elle que Dieu récompenserait notre
-amour, qu'il ne punissait aucun crime.
-
-Alors que Marthe trouvait maintenant dans sa grossesse une raison
-pour que je ne la quittasse jamais, cette grossesse me consterna. À
-notre âge, il me semblait impossible, injuste, que nous eussions
-un enfant qui entraverait notre jeunesse. Pour la première fois,
-je me rendais à des craintes d'ordre matériel: nous serions
-abandonnés de nos familles.
-
-Aimant déjà cet enfant, c'est par amour que je le repoussais. Je
-ne me voulais pas responsable de son existence dramatique. J'eusse
-été moi-même incapable de la vivre.
-
-L'instinct est notre guide; un guide qui nous conduit à notre perte.
-Hier, Marthe redoutait que sa grossesse nous éloignât l'un de l'autre.
-Aujourd'hui, qu'elle ne m'avait jamais tant aimé, elle croyait que
-mon amour grandissait comme le sien. Moi, hier, repoussant cet
-enfant, je commençais aujourd'hui à l'aimer et j'ôtais de l'amour
-à Marthe, de même qu'au début de notre liaison mon cœur lui donnait
-ce qu'il retirait aux autres.
-
-Maintenant, posant ma bouche sur le ventre de Marthe, ce n'était
-plus elle que j'embrassais, c'était mon enfant. Hélas! Marthe
-n'était plus ma maîtresse, mais une mère.
-
-Je n'agissais plus jamais comme si nous étions seuls. Il y avait
-toujours un témoin près de nous, à qui nous devions rendre compte
-de nos actes. Je pardonnais mal ce brusque changement dont je rendais
-Marthe seule responsable, et pourtant, je sentais que je lui aurais
-moins encore pardonné si elle m'avait menti. À certaines secondes,
-je croyais que Marthe mentait pour faire durer un peu plus notre
-amour, mais que son fils n'était pas le mien.
-
-Comme un malade qui recherche le calme, je ne savais de quel côté
-me tourner. Je sentais ne plus aimer la même Marthe et que mon fils
-ne serait heureux qu'à la condition de se croire celui de Jacques.
-Certes, ce subterfuge me consternait. Il faudrait renoncer à Marthe.
-D'autre part, j'avais beau me trouver un homme, le fait actuel était
-trop grave pour que je me rengorgeasse jusqu'à croire possible une
-aussi folle (je pensais: une aussi sage) existence.
-
-
-
-
-Car, enfin, Jacques reviendrait. Après cette période extraordinaire,
-il retrouverait, comme tant d'autres soldats trompés à cause des
-circonstances exceptionnelles, une épouse triste, docile, dont rien
-ne décèlerait l'inconduite. Mais cet enfant ne pouvait s'expliquer
-pour son mari que si elle supportait son contact aux vacances. Ma
-lâcheté l'en supplia.
-
-De toutes nos scènes, celle-ci ne fut ni la moins étrange ni la moins
-pénible. Je m'étonnai du reste de rencontrer si peu de lutte. J'en
-eus l'explication plus tard. Marthe n'osait m'avouer une victoire de
-Jacques à sa dernière permission et comptait, feignant de m'obéir,
-se refuser au contraire à lui, à Granville, sous prétexte des
-malaises de son état. Tout cet échafaudage se compliquait de dates
-dont la fausse coïncidence, lors de l'accouchement, ne laisserait de
-doutes à personne. «Bah! me disais-je, nous avons du temps devant nous.
-Les parents de Marthe redouteront le scandale. Ils remmèneront à la
-campagne et retarderont la nouvelle.»
-
-
-La date du départ de Marthe approchait. Je ne pouvais que bénéficier
-de cette absence. Ce serait un essai. J'espérais me guérir de Marthe.
-Si je n'y parvenais pas, si mon amour était trop vert pour se détacher
-de lui-même, je savais bien que je retrouverais Marthe aussi fidèle.
-
-Elle partit le douze juillet, à sept heures du matin. Je restai à J...
-la nuit précédente. En y allant, je me promettais de ne pas fermer
-l'œil de la nuit. Je ferais une telle provision de caresses, que je
-n'aurais plus besoin de Marthe pour le reste de mes jours.
-
-Un quart d'heure après m'être couché, je m'endormis.
-
-En général, la présence de Marthe troublait mon sommeil. Pour la
-première fois, à côté d'elle, je dormis aussi bien que si j'eusse
-été seul.
-
-À mon réveil, elle était déjà debout. Elle n'avait pas osé me
-réveiller. Il ne me restait plus qu'une demi-heure avant le train.
-J'enrageais d'avoir laissé perdre par le sommeil les dernières
-heures que nous avions à passer ensemble. Elle pleurait aussi de
-partir. Pourtant, j'eusse voulu employer les dernières minutes à
-autre chose qu'à boire nos larmes.
-
-Marthe me laissait sa clef, me demandant de venir, de penser à nous,
-et de lui écrire sur sa table.
-
-
-Je m'étais juré de ne pas l'accompagner jusqu'à Paris. Mais, je ne
-pouvais vaincre mon désir de ses lèvres et, comme je souhaitais
-lâchement l'aimer moins, je mettais ce désir sur le compte du départ,
-de cette «dernière fois» si fausse, puisque je sentais bien qu'il
-n'y aurait de dernière fois sans qu'elle le voulût.
-
-À la gare Montparnasse, où elle devait rejoindre ses beaux-parents,
-je l'embrassai sans retenue. Je cherchais encore mon excuse dans le
-fait que, sa belle-famille surgissant, il se produirait un drame
-décisif.
-
-Revenu à F..., accoutumé à n'y vivre qu'en attendant de me rendre
-chez Marthe, je tâchai de me distraire. Je bêchai le jardin, j'essayai
-de lire, je jouai à cache-cache avec mes sœurs, ce qui ne m'était
-pas arrivé depuis cinq ans. Le soir, pour ne pas éveiller de soupçons,
-il fallut que j'allasse me promener. D'habitude, jusqu'à la Marne,
-la route m'était légère. Ce soir-là, je me traînai, les cailloux me
-tordant le pied et précipitant mes battements de cœur. Étendu dans
-la barque, je souhaitai la mort, pour la première fois. Mais aussi
-incapable de mourir que de vivre, je comptais sur un assassin
-charitable. Je regrettais qu'on ne pût mourir d'ennui, ni de peine.
-Peu à peu, ma tête se vidait, avec un bruit de baignoire. Une dernière
-succion, plus longue, la tête est vide. Je m'endormis.
-
-Le froid d'une aube de juillet me réveilla. Je rentrai, transi, chez
-nous. La maison était grande ouverte. Dans l'antichambre mon père
-me reçut avec dureté. Ma mère avait été un peu malade: on avait
-envoyé la femme de chambre me réveiller pour que j'allasse chercher
-le docteur. Mon absence était donc officielle.
-
-Je supportai la scène en admirant la délicatesse instinctive du
-bon juge qui, entre mille actions d'aspect blâmable, choisit la seule
-innocente pour permettre au criminel de se justifier. Je ne me
-justifiai d'ailleurs pas, c'était trop difficile. Je laissai croire
-à mon père que je rentrais de J..., et, lorsqu'il m'interdit de
-sortir après le dîner, je le remerciai à part moi d'être encore mon
-complice et de me fournir une excuse pour ne plus traîner seul dehors.
-
-
-J'attendais le facteur. C'était ma vie. J'étais incapable du moindre
-effort pour oublier.
-
-Marthe m'avait donné un coupe-papier, exigeant que je ne m'en servisse
-que pour ouvrir ses lettres. Pouvais-je m'en servir? J'avais
-trop de hâte. Je déchirais les enveloppes. Chaque fois, honteux,
-je me promettais de garder la lettre un quart d'heure, intacte.
-J'espérais, par cette méthode, pouvoir à la longue reprendre de
-l'empire sur moi-même, garder les lettres fermées dans ma poche. Je
-remettais toujours ce régime au lendemain.
-
-Un jour, impatienté par ma faiblesse, et dans un mouvement de rage,
-je déchirai une lettre sans la lire. Dès que les morceaux de papier
-eurent jonché le jardin, je me précipitai, à quatre pattes. La lettre
-contenait une photographie de Marthe. Moi si superstitieux et qui
-interprétais les faits les plus minces dans un sens tragique, j'avais
-déchiré ce visage. J'y vis un avertissement du ciel. Mes transes
-ne se calmèrent qu'après avoir passé quatre heures à recoller la
-lettre et le portrait. Jamais je n'avais fourni un tel effort. La
-crainte qu'il n'arrivât malheur à Marthe me soutint pendant ce travail
-absurde qui me brouillait les yeux et les nerfs.
-
-Un spécialiste avait recommandé les bains de mer à Marthe. Tout
-en m'accusant de méchanceté, je les lui défendis, ne voulant pas
-que d'autres que moi pussent voir son corps.
-
-Du reste, puisque de toute manière Marthe devait passer un mois
-à Granville, je me félicitais de la présence de Jacques. Je me
-rappelais sa photographie en blanc que Marthe m'avait montrée
-le jour des meubles. Rien ne me faisait plus peur que les jeunes
-hommes, sur la plage. D'avance, je les jugeais plus beaux, plus
-forts, plus élégants que moi.
-
-Son mari la protégerait contre eux.
-
-À certaines minutes de tendresse, comme un ivrogne qui embrasse
-tout le monde, je rêvassais d'écrire à Jacques, de lui avouer que
-j'étais l'amant de Marthe, et, m'autorisant de ce titre, de la lui
-recommander. Parfois, j'enviais Marthe, adorée par Jacques et par
-moi. Ne devions-nous pas chercher ensemble à faire son bonheur?
-Dans ces crises, je me sentais amant complaisant. J'eusse voulu
-connaître Jacques, lui expliquer les choses, et pourquoi nous ne
-devions pas être jaloux l'un de l'autre. Puis, tout à coup, la
-haine redressait cette pente douce.
-
-
-
-
-Dans chaque lettre, Marthe me demandait d'aller chez elle. Son
-insistance me rappelait celle d'une de mes tantes fort dévote, me
-reprochant de ne jamais aller sur la tombe de ma grand-mère. Je
-n'ai pas l'instinct du pèlerinage. Ces devoirs ennuyeux localisent
-la mort, l'amour.
-
-Ne peut-on penser à une morte, ou à sa maîtresse absente, ailleurs
-qu'en un cimetière, ou dans certaine chambre? Je n'essayais pas
-de l'expliquer à Marthe et lui racontais que je me rendais chez elle;
-de même, à ma tante, que j'étais allé au cimetière. Pourtant, je
-devais aller chez Marthe; mais dans de singulières circonstances.
-
-Je rencontrai un jour sur le réseau cette jeune fille suédoise à
-laquelle ses correspondants défendaient de voir Marthe. Mon isolement
-me fit prendre goût aux enfantillages de cette petite personne. Je
-lui proposai de venir goûter à J..., en cachette, le lendemain.
-Je lui cachai l'absence de Marthe, pour qu'elle ne s'effarouchât
-pas, et ajoutai même combien elle serait heureuse de la revoir.
-J'affirme que je ne savais au juste ce que je comptais faire.
-J'agissais comme ces enfants qui, liant connaissance, cherchent
-à s'étonner entre eux. Je ne résistais pas à voir surprise ou colère
-sur la figure d'ange de Svéa, quand je serais tenu de lui apprendre
-l'absence de Marthe.
-
-Oui, c'était sans doute ce plaisir puéril d'étonner, parce que
-je ne trouvais rien à lui dire de surprenant, tandis qu'elle bénéficiait
-d'une sorte d'exotisme et me surprenait à chaque phrase. Rien de
-plus délicieux que cette soudaine intimité entre personnes qui se
-comprennent mal. Elle portait au cou une petite croix d'or, émaillée
-de bleu, qui pendait sur une robe assez laide que je réinventais
-à mon goût. Une véritable poupée vivante. Je sentais croître mon
-désir de renouveler ce tête-à-tête ailleurs qu'en un wagon.
-
-Ce qui gâtait un peu son air de couventine, c'était l'allure
-d'une élève de l'école Pigier, où d'ailleurs elle étudiait une
-heure par jour, sans grand profit, le français et la machine à
-écrire. Elle me montra ses devoirs dactylographiés. Chaque lettre
-était une faute, corrigée en marge par le professeur. Elle sortit d'un
-sac à main affreux, évidemment son œuvre, un étui à cigarettes orné
-d'une couronne comtale. Elle m'offrit une cigarette. Elle ne fumait
-pas, mais portait toujours cet étui, parce que ses amies fumaient.
-Elle me parlait de coutumes suédoises que je feignais de connaître:
-nuit de la Saint-Jean, confitures de myrtilles. Ensuite, elle tira
-de son sac une photographie de sa sœur jumelle, envoyée de Suède
-la veille: à cheval, toute nue, avec sur la tête un chapeau haut de
-forme de leur grand-père. Je devins écarlate. Sa sœur lui ressemblait
-tellement que je la soupçonnais de rire de moi, et de montrer sa
-propre image. Je me mordais les lèvres, pour calmer leur envie
-d'embrasser cette espiègle naïve. Je dus avoir une expression bien
-bestiale, car je la vis peureuse, cherchant des yeux le signal
-d'alarme.
-
-
-Le lendemain, elle arriva chez Marthe à quatre heures. Je lui dis
-que Marthe était à Paris mais rentrerait vite. J'ajoutai: «Elle
-m'a défendu de vous laisser partir avant son retour.» Je comptais ne
-lui avouer mon stratagème que trop tard.
-
-Heureusement, elle était gourmande. Ma gourmandise à moi prenait
-une forme inédite. Je n'avais aucune faim pour la tarte, la glace
-à la framboise, mais souhaitais être tarte et glace dont elle
-approchât la bouche. Je faisais avec la mienne des grimaces
-involontaires.
-
-Ce n'est pas par vice que je convoitais Svéa, mais par gourmandise.
-Ses joues m'eussent suffi, à défaut de ses lèvres.
-
-Je parlais en prononçant chaque syllabe pour qu'elle comprit bien.
-Excité par cette amusante dînette, je m'énervais, moi toujours
-silencieux, de ne pouvoir parler vite. J'éprouvais un besoin de
-bavardage, de confidences enfantines. J'approchais mon oreille de sa
-bouche. Je buvais ses petites paroles.
-
-Je l'avais contrainte à prendre une liqueur. Après, j'eus pitié d'elle
-comme d'un oiseau qu'on grise.
-
-J'espérais que sa griserie servirait mes desseins, car peu m'importait
-qu'elle me donnât ses lèvres de bon cœur ou non. Je pensai à
-l'inconvenance de cette scène chez Marthe, mais, me répétai-je, en
-somme, je ne retire rien à notre amour. Je désirais Svéa comme un fruit,
-ce dont une maîtresse ne peut être jalouse.
-
-Je tenais sa main dans mes mains qui m'apparurent pataudes. J'aurais
-voulu la déshabiller, la bercer. Elle s'étendit sur le divan. Je me
-levai, me penchai à l'endroit où commençaient ses cheveux, duvet
-encore. Je ne concluais pas de son silence que mes baisers lui fissent
-plaisir; mais, incapable de s'indigner, elle ne trouvait aucune façon
-polie de me repousser en français. Je mordillais ses joues, m'attendant
-à ce qu'un jus sucré jaillisse, comme des pêches.
-
-Enfin, j'embrassai sa bouche. Elle subissait mes caresses, patiente
-victime, fermant cette bouche et les yeux. Son seul geste de refus
-consistait à remuer faiblement la tête de droite à gauche, et de
-gauche à droite. Je ne me méprenais pas, mais ma bouche y trouvait
-l'illusion d'une réponse. Je restais auprès d'elle comme je n'avais
-jamais été auprès de Marthe. Cette résistance qui n'en était pas
-une flattait mon audace et ma paresse. J'étais assez naïf pour
-croire qu'il en irait de même ensuite et que je bénéficierais d'un
-viol facile.
-
-Je n'avais jamais déshabillé de femmes; j'avais plutôt été déshabillé
-par elles. Aussi je m'y pris maladroitement, commençant par ôter ses
-souliers et ses bas. Je baisais ses pieds et ses jambes. Mais quand
-je voulus dégrafer son corsage, Svéa se débattit comme un petit diable
-qui ne veut pas aller se coucher et qu'on dévêt de force. Elle me rouait
-de coups de pied. J'attrapais ses pieds au vol, je les emprisonnais,
-les baisais. Enfin, la satiété arriva, comme la gourmandise s'arrête
-après trop de crème et de friandises. Il fallut bien que je lui apprisse
-ma supercherie, et que Marthe était en voyage. Je lui fis promettre,
-si elle rencontrait Marthe, de ne jamais lui raconter notre entrevue.
-Je ne lui avouai pas que j'étais son amant, mais le lui laissai
-entendre. Le plaisir du mystère lui fit répondre «à demain» quand,
-rassasié d'elle, je lui demandai par politesse si nous nous reverrions
-un jour.
-
-
-Je ne retournai pas chez Marthe. Et peut-être Svéa ne vint-elle pas
-sonner à la porte close. Je sentais combien blâmable pour la morale
-courante était ma conduite. Car sans doute sont-ce les circonstances
-qui m'avaient fait paraître Svéa si précieuse. Ailleurs que dans la
-chambre de Marthe, l'eusse-je désirée?
-
-Mais je n'avais pas de remords. Et ce n'est pas en pensant à Marthe
-que je délaissai la petite Suédoise, mais parce que j'avais tiré
-d'elle tout le sucre.
-
-
-Quelques jours après, je reçus une lettre de Marthe. Elle en contenait
-une de son propriétaire, lui disant que sa maison n'était pas une maison
-de rendez-vous, quel usage je faisais de la clef de son appartement, où
-j'avais emmené une femme. J'ai une preuve de ta traîtrise, ajoutait
-Marthe. Elle ne me reverrait jamais. Sans doute souffrirait-elle,
-mais elle préférait souffrir qu'être dupe.
-
-Je savais ces menaces anodines, et qu'il suffirait d'un mensonge,
-ou même au besoin de la vérité, pour les anéantir. Mais il me
-vexait que, dans une lettre de rupture, Marthe ne me parlât pas de
-suicide. Je l'accusai de froideur. Je trouvai sa lettre indigne d'une
-explication. Car moi, dans une situation analogue, sans penser au
-suicide, j'aurais cru, par convenance, en devoir menacer Marthe. Trace
-indélébile de l'âge et du collège: je croyais certains mensonges
-commandés par le code passionnel.
-
-Une besogne neuve, dans mon apprentissage de l'amour, se présentait:
-m'innocenter vis-à-vis de Marthe, et l'accuser d'avoir moins de
-confiance en moi qu'en son propriétaire. Je lui expliquai combien
-habile était cette manœuvre de la coterie Marin. En effet, Svéa
-était venue la voir un jour où j'écrivais chez elle, et si j'avais
-ouvert, c'est parce que, ayant aperçu la jeune fille par la fenêtre,
-et sachant qu'on l'éloignait de Marthe, je ne voulais pas lui laisser
-croire que Marthe lui tenait rigueur de cette pénible séparation. Sans
-doute, venait-elle en cachette et au prix de difficultés sans nombre.
-
-Ainsi pou vais-je annoncer à Marthe que le cœur de Svéa lui demeurait
-intact. Et je terminais en exprimant le réconfort d'avoir pu parler
-de Marthe, chez elle, avec sa plus intime compagne.
-
-
-Cette alerte me fit maudire l'amour qui nous force à rendre compte
-de nos actes, alors que j'eusse tant aimé n'en jamais rendre
-compte, à moi pas plus qu'aux autres.
-
-Il faut pourtant, me disais-je, que l'amour offre de grands
-avantages puisque tous les hommes remettent leur liberté entre
-ses mains. Je souhaitais d'être vite assez fort pour me passer
-d'amour et, ainsi, n'avoir à sacrifier aucun de mes désirs. J'ignorais
-que, servitude pour servitude, il vaut encore mieux être asservi
-par son cœur que l'esclave de ses sens.
-
-
-Comme l'abeille butine et enrichit la ruche,--de tous ses désirs
-qui le prennent dans larue,--un amoureux enrichit son amour. Il
-en fait bénéficier sa maîtresse. Je n'avais pas encore découvert
-cette discipline qui donne aux natures infidèles, la fidélité.
-Qu'un homme convoite une fille et reporte cette chaleur sur la
-femme qu'il aime, son désir, plus vif parce qu'insatisfait, laissera
-croire à cette femme qu'elle n'a jamais été mieux aimée. On la trompe,
-mais la morale, selon les gens, est sauve. À de tels calculs commence
-le libertinage. Qu'on ne condamne donc pas trop vite certains hommes
-capables de tromper leur maîtresse au plus fort de leur amour; qu'on
-ne les accuse pas d'être frivoles. Ils répugnent à ce subterfuge et
-ne songent même pas à confondre leur bonheur et leurs plaisirs.
-
-Marthe attendait que je me disculpasse. Elle me supplia de lui
-pardonner ses reproches. Je le fis, non sans façons. Elle écrivit
-au propriétaire, le priant ironiquement d'admettre qu'en son absence
-j'ouvrisse à une de ses amies.
-
-
-
-
-Quand Marthe revint, aux derniers joursd'août, elle n'habita pas
-J..., mais la maison de ses parents, qui prolongeaient leur
-villégiature. Ce nouveau décor où Marthe avait toujours vécu me
-servit d'aphrodisiaque. La fatigue sensuelle, le désir secret du
-sommeil solitaire, disparurent. Je ne passai aucune nuit chez mes
-parents. Je flambais, je me hâtais, comme les gens qui doivent mourir
-jeunes et qui mettent les bouchées doubles. Je voulais profiter
-de Marthe avant que l'abîmât sa maternité.
-
-Cette chambre de jeune fille, où elle avait refusé la présence
-de Jacques, était notre chambre. Au-dessus de son lit étroit, j'aimais
-que les yeux la rencontrassent en première communiante. Je l'obligeais
-à regarder fixement une autre image d'elle, bébé, pour que notre
-enfant lui ressemblât. Je rôdais, ravi, dans cette maison qui l'avait
-vue naître et s'épanouir. Dans une chambre de débarras, je touchais
-son berceau, dont je voulais qu'il servit encore, et je lui faisais
-sortir ses brassières, ses petites culottes, reliques des Grangier.
-
-Je ne regrettais pas l'appartement de J..., où les meubles n'avaient
-pas le charme du plus laid mobilier des familles. Ils ne pouvaient
-rien m'apprendre. Au contraire, ici, me parlaient de Marthe tous ces
-meubles auxquels, petite, elle avait dû se cogner la tête. Et puis,
-nous vivions seuls, sans conseiller municipal, sans propriétaire.
-Nous ne nous gênions pas plus que des sauvages, nous promenant
-presque nus dans le jardin, véritable île déserte. Nous nous
-couchions sur la pelouse, nous goûtions sous une tonnelle d'aristoloche,
-de chèvrefeuille, de vigne vierge. Bouche à bouche, nous nous
-disputions les prunes que je ramassais, toutes blessées, tièdes
-de soleil. Mon père n'avait jamais pu obtenir que je m'occupasse
-de mon jardin, comme mes frères, mais je soignais celui de Marthe.
-Je ratissais, j'arrachais les mauvaises herbes. Au soir d'une
-journée chaude, je ressentais le même orgueil d'homme, si enivrant,
-à étancher la soif de la terre, des fleurs suppliantes, qu'à satisfaire
-le désir d'une femme. J'avais toujours trouvé la bonté un peu niaise: je
-comprenais toute sa force. Les fleurs s'épanouissant grâce à mes
-soins, les poules dormant à l'ombre après que je leur avais jeté des
-graines: que de bonté!--Que d'égoïsme! Des fleurs mortes, des poules
-maigres eussent mis de la tristesse dans notre île d'amour. Eau et
-graines venant de moi s'adressaient plus à moi qu'aux fleurs et
-qu'aux poules.
-
-Dans ce renouveau du cœur, j'oubliais ou je méprisais mes récentes
-découvertes. Je prenais le libertinage provoqué par le contact
-avec cette maison de famille pour la fin du libertinage. Aussi,
-cette dernière semaine d'août et ce mois de septembre furent-ils ma
-seule époque de vrai bonheur. Je ne trichais, ni ne me blessais, ni
-ne blessais Marthe. Je ne voyais plus d'obstacles. J'envisageais à
-seize ans un genre de vie qu'on souhaite à l'âge mûr. Nous vivrions
-à la campagne; nous y resterions éternellement jeunes.
-
-
-Étendu contre elle sur la pelouse, caressant sa figure avec un
-brin d'herbe, j'expliquais lentement, posément, à Marthe, quelle
-serait notre vie. Marthe, depuis son retour, cherchait un appartement
-pour nous à Paris. Ses yeux se mouillèrent, quand je lui déclarai
-que je désirais vivre à la campagne: «Je n'aurais jamais osé te
-l'offrir, me dit-elle. Je croyais que tu t'ennuierais, seul avec moi,
-que tu avais besoin de la ville.--Comme tu me connais mal!»
-répondais-je. J'aurais voulu habiter près de Mandres, où nous étions
-allés nous promener un jour, et où on cultive les roses. Depuis,
-quand par hasard, ayant dîné à Paris avec Marthe, nous reprenions
-le dernier train, j'avais respiré ces roses. Dans la cour de la
-gare, les manœuvres déchargent d'immenses caisses qui embaument.
-J'avais, toute mon enfance, entendu parler de ce mystérieux train
-des roses qui passe à une heure où les enfants dorment.
-
-Marthe disait: «Les roses n'ont qu'une saison. Après, ne crains-tu
-pas de trouver Mandres laide? N'est-il pas sage de choisir un lieu
-moins beau, mais d'un charme plus égal?»
-
-Je me reconnaissais bien là. L'envie de jouir pendant deux mois des
-roses me faisait oublier les dix autres mois, et le fait de choisir
-Mandres m'apportait encore une preuve de la nature éphémère de
-notre amour.
-
-
-Souvent, ne dînant pas à F... sous prétexte de promenades ou
-d'invitations, je restais avec Marthe.
-
-Un après-midi, je trouvai auprès d'elle un jeune homme en uniforme
-d'aviateur. C'était son cousin. Marthe, que je ne tutoyais pas, se
-leva et vint m'embrasser dans le cou. Son cousin sourit de ma gêne.
-«Devant Paul, rien à craindre, mon chéri, dit-elle. Je lui ai
-tout raconté.» J'étais gêné, mais enchanté que Marthe eût avoué à son
-cousin qu'elle m'aimait. Ce garçon, charmant et superficiel, et qui
-ne songeait qu'à ce que son uniforme ne fût pas réglementaire, parut
-ravi de cet amour. Il y voyait une bonne farce faite à Jacques qu'il
-méprisait pour n'être ni aviateur ni habitué des bars.
-
-Paul évoquait toutes les parties d'enfance dont ce jardin avait
-été le théâtre. Je questionnais, avide de cette conversation qui me
-montrait Marthe sous un jour inattendu. En même temps, je ressentais
-de la tristesse. Car j'étais trop près de l'enfance pour en oublier
-les jeux inconnus des parents, soit que les grandes personnes ne
-gardent aucune mémoire de ces jeux, soit qu'elles les envisagent
-comme un mal inévitable. J'étais jaloux du passé de Marthe.
-
-Comme nous racontions à Paul, en riant, la haine du propriétaire,
-et le raout des Marin, il nous proposa, mis en verve, sa garçonnière
-de Paris.
-
-Je remarquai que Marthe n'osa pas lui avouer que nous avions projet
-de vivre ensemble. On sentait qu'il encourageait notre amour, en tant
-que divertissement, mais qu'il hurlerait avec les loups le jour
-d'un scandale.
-
-Marthe se levait de table et servait. Les domestiques avaient
-suivi Mme Grangier à la campagne, car, toujours par prudence,
-Marthe prétendait n'aimer vivre que comme Robinson. Ses parents,
-croyant leur fille romanesque, et que les romanesques sont pareils
-aux fous qu'il ne faut pas contredire, la laissaient seule.
-
-Nous restâmes longtemps à table. Paul montait les meilleures
-bouteilles. Nous étions gais, d'une gaieté que nous regretterions
-sans doute, car Paul agissait en confident d'un adultère quelconque.
-Il raillait Jacques. En me taisant, je risquai de lui faire sentir son
-manque de tact; je préférai me joindre au jeu plutôt qu'humilier
-ce cousin facile.
-
-Lorsque nous regardâmes l'heure, le dernier train pour Paris était
-passé. Marthe proposa un lit. Paul accepta. Je regardai Marthe d'un
-tel œil, qu'elle ajouta: «Bien entendu, mon chéri, tu restes.» J'eus
-l'illusion d'être chezmoi, époux de Marthe, et de recevoir un cousin
-de ma femme, lorsque, sur le seuil de notre chambre, Paul nous dit
-bonsoir, embrassant sa cousine sur les joues le plus naturellement
-du monde.
-
-
-
-
-À la fin de septembre, je sentis bien que quitter cette maison
-c'était quitter le bonheur. Encore quelques mois de grâce, et il
-nous faudrait choisir, vivre dans le mensonge ou dans la vérité,
-pas plus à l'aise ici que là. Comme il importait que Marthe ne fût
-pas abandonnée de ses parents, avant la naissance de notre enfant,
-j'osai enfin m'enquérir si elle avait prévenu Mme Grangier de sa
-grossesse. Elle me dit que oui, et qu'elle avait prévenu Jacques.
-J'eus donc une occasion de constater qu'elle me mentait parfois;
-car, au mois de mai, après le séjour de Jacques, elle m'avait juré
-qu'il ne l'avait pas approchée.
-
-
-
-
-La nuit descendait de plus en plus tôt; et la fraîcheur des soirs
-empêchait nos promenades. Il nous était difficile de nous voir à
-J... Pour qu'un scandale n'éclatât pas, il nous fallait prendre des
-précautions de voleurs, guetter dans la rue l'absence des Marin et du
-propriétaire.
-
-La tristesse de ce mois d'octobre, de ces soirées fraîches, mais
-pas assez froides pour permettre du feu, nous conseillait le lit dès
-cinq heures. Chez mes parents, se coucher le jour signifiait: être
-malade, ce lit de cinq heures me charmait. Je n'imaginais pas que
-d'autres y fussent. J'étais seul avec Marthe, couché, arrêté, au
-milieu d'un monde actif. Marthe nue, j'osais à peine la regarder.
-Suis-je donc monstrueux? Je ressentais des remords du plus noble
-emploi de l'homme. D'avoir abîmé la grâce de Marthe, de voir son
-ventre saillir, je me considérais comme un vandale. Au début de
-notre amour, quand je la mordais, ne me disait-elle pas: «Marque-moi»?
-Ne l'avais-je pas marquée de la pire façon?
-
-Maintenant Marthe ne m'était pas seulement la plus aimée, ce qui
-ne veut pas dire la mieux aimée des maîtresses, mais elle me
-tenait lieu de tout. Je ne pensais même pas à mes amis; je les
-redoutais, au contraire, sachant qu'ils croient nous rendre service
-en nous détournant de notre route. Heureusement, ils jugent nos
-maîtresses insupportables et indignes de nous. C'est notre seule
-sauvegarde. Lorsqu'il n'en va plus ainsi, elles risquent de devenir
-les leurs.
-
-
-
-
-Mon père commençait à s'effrayer. Mais ayant toujours pris ma défense
-contre sa sœur et ma mère, il ne voulait pas avoir l'air de se rétracter,
-et c'est sans rien leur en dire qu'il se ralliait à elles. Avec moi,
-il se déclarait prêt à tout pour me séparer de Marthe. Il préviendrait
-ses parents, son mari... Le lendemain, il me laissait libre.
-
-Je devinais ses faiblesses. J'en profitais. J'osais répondre. Je
-l'accablais dans le même sens que ma mère et ma tante, lui reprochant
-de mettre trop tard en œuvre son autorité. N'avait-il pas voulu que
-je connusse Marthe? Il s'accablait à son tour. Une atmosphère tragique
-circulait dans la maison. Quel exemple pour mes deux frères! Mon père
-prévoyait déjà ne rien pouvoir leur répondre un jour, lorsqu'ils
-justifieraient leur indiscipline par la mienne.
-
-Jusqu'alors, il croyait à une amourette, mais, de nouveau, ma mère
-surprit une correspondance. Elle lui porta triomphalement ces pièces
-de son procès. Marthe parlait de notre avenir et de notre enfant!
-
-Ma mère me considérait trop encore comme un bébé, pour me devoir
-raisonnablement un petit-fils ou une petite-fille. Il lui apparaissait
-impossible d'être grand-mère à son âge. Au fond, c'était pour elle
-la meilleure preuve que cet enfant n'était pas le mien.
-
-L'honnêteté peut rejoindre les sentiments les plus vifs. Ma mère,
-avec sa profonde honnêteté, ne pouvait admettre qu'une femme trompât
-son mari. Cet acte lui représentait un tel dévergondage qu'il ne pouvait
-s'agir d'amour. Que je fusse l'amant de Marthe signifiait pour ma mère
-qu'elle en avait d'autres. Mon père savait combien faux peut être
-un tel raisonnement, mais l'utilisait pour jeter un trouble dans mon
-âme, et diminuer Marthe. Il me laissa entendre que j'étais le seul à ne
-pas «savoir». Je répliquai qu'on la calomniait de la sorte à cause
-de son amour pour moi. Mon père, qui ne voulait pas que je bénéficiasse
-de ces bruits, me certifia qu'ils précédaient notre liaison, et même
-son mariage.
-
-
-Après avoir conservé à notre maison une façade digne, il perdait toute
-retenue, et, quand je n'étais pas rentré depuis plusieurs jours,
-envoyait la femme de chambre chez Marthe, avec un mot à mon adresse,
-m'ordonnant de rentrer d'urgence; sinon il déclarerait ma fuite à la
-préfecture de police et poursuivrait Mme L. pour détournement de mineur.
-
-Marthe sauvegardait les apparences, prenait un air surpris, disait à
-la femme de chambre qu'elle me remettrait l'enveloppe à ma première
-visite. Je rentrais un peu plus tard, maudissant mon âge. Il m'empêchait
-de m'appartenir. Mon père n'ouvrait pas la bouche, ni ma mère. Je
-fouillais le code sans trouver les articles de loi concernant les
-mineurs. Avec une remarquable inconscience, je ne croyais pas que ma
-conduite me pût mener en maison de correction. Enfin, après avoir épuisé
-vainement le code, j'en revins au grand Larousse, où je relus dix fois
-l'article: «mineur», sans découvrir rien qui nous concernât.
-
-Le lendemain, mon père me laissait libre encore.
-
-Pour ceux qui rechercheraient les mobiles de son étrange conduite,
-je les résume en trois lignes: il me laissait agir à ma guise.
-Puis, il en avait honte. Il menaçait, plus furieux contre lui que
-contre moi. Ensuite, la honte de s'être mis en colère le poussait à
-lâcher les brides.
-
-
-Mme Grangier, elle, avait été mise en éveil, à son retour de la
-campagne, par les insidieuses questions des voisins. Feignant de
-croire que j'étais un frère de Jacques, ils lui apprenaient notre
-vie commune. Comme, d'autre part, Marthe ne pouvait se retenir
-de prononcer mon nom à propos de rien, de rapporter quelque chose
-que j'avais fait ou dit, sa mère ne resta pas longtemps dans le
-doute sur la personnalité du frère de Jacques.
-
-Elle pardonnait encore, certaine que l'enfant, qu'elle croyait de
-Jacques, mettrait un terme à l'aventure. Elle ne raconta rien à
-M. Grangier, par crainte d'un éclat. Mais elle mettait cette
-discrétion sur le compte d'une grandeur d'âme dont il importait
-d'avertir Marthe pour qu'elle lui en sût gré. Afin de prouver à
-sa fille qu'elle savait tout, elle la harcelait sans cesse, parlait
-par sous-entendus, et si maladroitement que M. Grangier, seul
-avec sa femme, la priait de ménager leur pauvre petite, innocente,
-à qui ces continuelles suppositions finiraient par tourner la tête. À
-quoi Mme Grangier répondait quelquefois par un simple sourire, de
-façon à lui laisser entendre que leur fille avait avoué.
-
-Cette attitude, et son attitude précédente, lors du premier séjour
-de Jacques, m'incitent à croire que Mme Grangier, eût-elle désapprouvé
-complètement sa fille, pour l'unique satisfaction de donner tort à
-son mari et à son gendre, lui aurait, devant eux, donné raison. Au
-fond, Mme Grangier admirait Marthe de tromper son mari, ce qu'elle-même
-n'avait jamais osé faire, soit par scrupules, soit par manque
-d'occasion. Sa fille la vengeait d'avoir été, croyait-elle, incomprise.
-Niaisement idéaliste, elle se bornait à lui en vouloir d'aimer un garçon
-aussi jeune que moi, et moins apte que n'importe qui à comprendre la
-«délicatesse féminine».
-
-Les Lacombe, que Marthe visitait de moins en moins, ne pouvaient,
-habitant Paris, rien soupçonner. Simplement, Marthe, leur apparaissant
-toujours plus bizarre, leur déplaisait de plus en plus. Ils étaient
-inquiets de l'avenir. Ils se demandaient ce que serait ce ménage dans
-quelques années. Toutes les mères, par principe, ne souhaitent rien
-tant pour leur fils que le mariage, mais désapprouvent la femme qu'ils
-choisissent. La mère de Jacques le plaignait donc d'avoir une telle
-femme. Quant à Mlle Lacombe, la principale raison de ses médisances
-venait de ce que Marthe détenait, seule, le secret d'une idylle
-poussée assez loin, l'été où elle avait connu Jacques au bord de la mer.
-Cette sœur prédisait le plus sombre avenir au ménage, disant que Marthe
-tromperait Jacques, si par hasard ce n'était déjà chose faite.
-
-L'acharnement de son épouse et de sa fille forçaient parfois à sortir
-de table M. Lacombe, brave homme, qui aimait Marthe. Alors, mère et
-fille échangeaient un regard significatif. Celui de Mme Lacombe
-exprimait: «Tu vois, ma petite, comment ces sortes de femmes savent
-ensorceler nos hommes.» Celui de Mlle Lacombe: «C'est parce que je ne
-suis pas une Marthe que je ne trouve pas à me marier.» En réalité,
-la malheureuse, sous prétexte qu'«autre temps autres mœurs» et que
-le mariage ne se concluait plus à l'ancienne mode, faisait fuir les
-maris en ne se montrant pas assez rebelle. Ses espoirs de mariage
-duraient ce que dure une saison balnéaire. Les jeunes gens promettaient
-de venir, sitôt à Paris, demander la main de Mlle Lacombe. Ils ne
-donnaient plus signe de vie. Le principal grief de Mlle Lacombe,
-qui allait coiffer Sainte-Catherine, était peut-être que Marthe eût
-trouvé si facilement un mari. Elle se consolait en se disant que seul
-un nigaud comme son frère avait pu se laisser prendre.
-
-
-
-
-Pourtant, quels que fussent les soupçons des familles, personne ne
-pensait que l'enfant de Marthe pût avoir un autre père que Jacques.
-J'en étais assez vexé. Il fut même des jours où j'accusais Marthe
-d'être lâche, pour n'avoir pas encore dit la vérité. Enclin à voir
-partout une faiblesse qui n'était qu'à moi, je pensais, puisque Mme
-Grangier glissait sur le commencement du draine, qu'elle fermerait
-les yeux jusqu'au bout.
-
-
-L'orage approchait. Mon père menaçait d'envoyer certaines lettres à
-Mme Grangier. Je souhaitais qu'il exécutât ses menaces. Puis, je
-réfléchissais. Mme Grangier cacherait les lettres à son mari. Du reste,
-l'un et l'autre avaient intérêt à ce qu'un orage n'éclatât point. Et
-j'étouffais. J'appelais cet orage. Ces lettres, c'est à Jacques,
-directement, qu'il fallait que mon père les communiquât.
-
-Le jour de colère où il me dit que c'était chose faite, je lui eusse
-sauté au cou. Enfin! Enfin! il me rendait le service d'apprendre à
-Jacques ce qui importait qu'il sût. Je plaignais mon père de croire
-mon amour si faible. Et puis, ces lettres mettraient un terme à
-celles où Jacques s'attendrissait sur notre enfant. Ma fièvre m'empêchait
-de comprendre ce que cet acte avait de fou, d'impossible. Je commençais
-seulement à voir juste lorsque mon père, plus calme, le lendemain, me
-rassura, croyait-il, m'avouant son mensonge. Il l'estimait inhumain.
-Certes. Mais où se trouvent l'humain et l'inhumain?
-
-J'épuisais ma force nerveuse en lâcheté, en audace, éreinté par
-les mille contradictions de mon âge aux prises avec une aventure
-d'homme.
-
-
-
-
-L'amour anesthésiait en moi tout ce qui n'était pas Marthe. Je ne
-pensais pas que mon père pût souffrir. Je jugeais de tout si
-faussement et si petitement que je finissais par croire la guerre
-déclarée entre lui et moi. Aussi, n'était-ce plus seulement par amour
-pour Marthe que je piétinais mes devoirs filiaux, mais parfois,
-oserai-je l'avouer, par esprit de représailles!
-
-Je n'accordais plus beaucoup d'attention aux lettres que mon père
-faisait porter chez Marthe. C'est elle qui me suppliait de rentrer
-plus souvent à la maison, de me montrer raisonnable. Alors, je
-m'écriais: «Vas-tu, toi aussi, prendre parti contre moi?» Je serrais
-les dents, tapais du pied. Que je me misse dans un état pareil, à
-la pensée que j'allais être éloigné d'elle pour quelques heures,
-Marthe y voyait le signe de la passion. Cette certitude d'être aimée
-lui donnait une fermeté que je ne lui avais jamais vue. Sûre que je
-penserais à elle, elle insistait pour que je rentrasse.
-
-Je m'aperçus vite d'où venait son courage. Je commençai à changer
-de tactique. Je feignais de me rendre à ses raisons. Alors, tout
-à coup, elle avait une autre figure. À me voir si sage (ou si léger),
-la peur la prenait que je ne l'aimasse moins. À son tour, elle me
-suppliait de rester, tant elle avait besoin d'être rassurée.
-
-Pourtant, une fois, rien ne réussit. Depuis déjà trois jours, je
-n'avais mis les pieds chez mes parents, et j'affirmai à Marthe mon
-intention de passer encore une nuit avec elle. Elle essaya tout pour
-me détourner de cette décision: caresses, menaces. Elle sut même
-feindre à son tour. Elle finit par déclarer que, si je ne rentrais
-pas chez mes parents, elle coucherait chez les siens.
-
-Je répondis que mon père ne lui tiendrait aucun compte de ce beau
-geste.--Eh bien! elle n'irait pas chez sa mère. Elle irait au bord de
-la Marne. Elle prendrait froid, puis mourrait; elle serait enfin
-délivrée de moi: «Aie au moins pitié de notre enfant, disait
-Marthe. Ne compromets pas son existence à plaisir.» Elle m'accusait
-de m'amuser de son amour, d'en vouloir connaître les limites. En
-face d'une telle insistance, je lui répétais les propos de mon père:
-elle me trompait avec n'importe qui; je ne serais pas dupe. «Une seule
-raison, lui dis-je, t'empêche de céder. Tu reçois ce soir un de tes
-amants.» Que répondre à d'aussi folles injustices? Elle se détourna.
-Je lui reprochai de ne point bondir sous l'outrage. Enfin, je travaillais
-si bien qu'elle consentit à passer la nuit avec moi. À condition que ce
-ne fût pas chez elle. Elle ne voulait pour rien au monde que ses
-propriétaires pussent dire le lendemain au messager de mes parents
-qu'elle était là.
-
-
-Où dormir?
-
-
-Nous étions des enfants debout sur une chaise, fiers de dépasser
-d'une tête les grandes personnes. Les circonstances nous hissaient,
-mais nous restions incapables. Et si, du fait même de notre inexpérience,
-certaines choses compliquées nous paraissaient toutes simples, des
-choses très simples, par contre, devenaient des obstacles. Nous n'avions
-jamais osé nous servir de la garçonnière de Paul. Je ne pensais pas qu'il
-fût possible d'expliquer à la concierge, en lui glissant une pièce, que
-nous viendrions quelquefois.
-
-Il nous fallait donc coucher à l'hôtel. Je n'y étais jamais allé. Je
-tremblais à la perspective d'en franchir le seuil.
-
-L'enfance cherche des prétextes. Toujours appelée à se justifier
-devant les parents, il est fatal qu'elle mente.
-
-Vis-à-vis même d'un garçon d'hôtel borgne, je pensais devoir me
-justifier. C'est pourquoi, prétextant qu'il nous faudrait du linge
-et quelques objets de toilette, je forçais Marthe à faire une valise.
-Nous demanderions deux chambres. On nous croirait frère et sœur. Jamais
-je n'oserais demander une seule chambre, mon âge (l'âge où l'on se fait
-expulser des casinos) m'exposant à des mortifications.
-
-Le voyage, à onze heures du soir, fut interminable. Il y avait deux
-personnes dans notre wagon: une femme reconduisait son mari, capitaine,
-à la gare de l'Est. Le wagon n'était ni chauffé ni éclairé. Marthe
-appuyait sa tête contre la vitre humide. Elle subissait le caprice d'un
-jeune garçon cruel. J'étais assez honteux, et je souffrais, pensant
-combien Jacques, toujours si tendre avec elle, méritait mieux que moi
-d'être aimé.
-
-Je ne pus m'empêcher de me justifier, à voix basse. Elle secoua la
-tête: «J'aime mieux, murmura-t-elle, être malheureuse avec toi
-qu'heureuse avec lui.» Voilà de ces mots d'amour qui ne veulent rien
-dire, et que l'on a honte de rapporter, mais qui, prononcés par
-la bouche aimée, vous enivrent. Je crus même comprendre la phrase de
-Marthe. Pourtant que signifiait-elle au juste? Peut-on être heureux
-avec quelqu'un qu'on n'aime pas?
-
-Et je me demandais, je me demande encore, si l'amour vous donne
-le droit d'arracher une femme à une destinée, peut-être médiocre,
-mais pleine de quiétude. «J'aime mieux être malheureuse avec toi...»;
-ces mots contenaient-ils un reproche inconscient? Sans doute, Marthe,
-parce qu'elle m'aimait, connut-elle avec moi des heures dont, avec
-Jacques, elle n'avait pas idée, mais ces moments heureux me donnaient-ils
-le droit d'être cruel?
-
-Nous descendîmes à la Bastille. Le froid, que je supporte parce que
-je l'imagine la chose la plus propre du monde, était, dans ce hall
-de la gare, plus sale que la chaleur dans un port de mer, et sans
-la gaieté qui compense. Marthe se plaignait de crampes. Elle
-s'accrochait à mon bras. Couple lamentable, oubliant sa beauté, sa
-jeunesse, honteux de soi comme un couple de mendiants!
-
-Je croyais la grossesse de Marthe ridicule, et je marchais les yeux
-baissés. J'étais bien loin de l'orgueil paternel.
-
-Nous errions sous la pluie glaciale, entre la Bastille et la gare
-de Lyon. À chaque hôtel, pour ne pas entrer, j'inventais une mauvaise
-excuse. Je disais à Marthe que je cherchais un hôtel convenable, un
-hôtel de voyageurs, rien que de voyageurs.
-
-Place de la gare de Lyon, il devint difficile de me dérober. Marthe
-m'enjoignit d'interrompre ce supplice.
-
-Tandis qu'elle attendait dehors, j'entrai dans un vestibule, espérant
-je ne sais trop quoi. Le garçon me demanda si je désirais une chambre.
-Il était facile de répondre oui. Ce fut trop facile, et, cherchant
-une excuse comme un rat d'hôtel pris sur le fait, je lui demandais
-Mme Lacombe. Je la lui demandais, rougissant, et craignant qu'il ne
-me répondît: «Vous moquez-vous, jeune homme? Elle est dans la rue.»
-Il consulta des registres. Je devais me tromper d'adresse. Je sortis,
-expliquant à Marthe qu'il n'y avait plus de place et que nous n'en
-trouverions pas dans le quartier. Je respirai. Je me hâtai comme un
-voleur qui s'échappe.
-
-Tout à l'heure, mon idée fixe de fuir ces hôtels où je menais Marthe
-de force m'empêchait de penser à elle. Maintenant, je la regardais,
-la pauvre petite. Je retins mes larmes et quand elle me demanda où
-nous chercherions un lit, je la suppliai de ne pas en vouloir à un
-malade, et de retourner sagement elle à J..., moi chez mes parents.
-Malade! sagement! elle fit un sourire machinal en entendant ces mots
-déplacés.
-
-
-Ma honte dramatisa le retour. Quand, après les cruautés de ce genre,
-Marthe avait le malheur de me dire: «Tout de même, comme tu as été
-méchant!» je m'emportais, la trouvais sans générosité. Si, au contraire,
-elle se taisait, avait l'air d'oublier, la peur me prenait qu'elle
-n'agît ainsi, parce qu'elle me considérait comme un malade, un dément.
-Alors, je n'avais de cesse que je ne lui eusse fait dire qu'elle
-n'oubliait point, et que, si elle me pardonnait, il ne fallait pas
-cependant que je profitasse de sa clémence; qu'un jour, lasse de mes
-mauvais traitements, sa fatigue l'emporterait sur notre amour, et
-qu'elle me laisserait seul. Quand je la forçais à me parler avec
-cette énergie et, bien que je ne crusse pas à ses menaces, j'éprouvais
-une douleur délicieuse, comparable, en plus fort, à l'émoi que me
-donnent les montagnes russes. Alors, je me précipitais sur Marthe,
-l'embrassais plus passionnément que jamais.
-
---Répète-moi que tu me quitteras, lui disais-je, haletant, et la
-serrant dans mes bras, jusqu'à la casser. Soumise, comme ne peut
-même pas l'être une esclave, mais seul un médium, elle répétait,
-pour me plaire, des phrases auxquelles elle ne comprenait rien.
-
-
-
-
-Cette nuit des hôtels fut décisive, ce dont je me rendis mal compte
-après tant d'autres extravagances. Mais si je croyais que toute une
-vie peut boiter de la sorte, Marthe, elle, dans le coin du wagon de
-retour, épuisée, atterrée, claquant des dents, comprit tout. Peut-être
-même vit-elle qu'au bout de cette course d'une année, dans une voiture,
-follement conduite, il ne pouvait y avoir d'autre issue que la mort.
-
-
-
-
-Le lendemain, je trouvais Marthe au lit, comme d'habitude. Je voulus
-l'y rejoindre; elle me repoussa, tendrement. «Je ne me sens pas bien,
-disait-elle, va-t'en, ne reste pas près de moi. Tu prendrais mon
-rhume.» Elle toussait, avait la fièvre. Elle me dit, en souriant,
-pour n'avoir pas l'air de formuler un reproche, que c'était la
-veille qu'elle avait dû prendre froid. Malgré son affolement, elle
-m'empêcha d'aller chercher le docteur. «Ce n'est rien, disait-elle.
-Je n'ai besoin que de rester au chaud.» En réalité, elle ne voulait
-pas, en m'envoyant, moi, chez le docteur, se compromettre aux yeux
-de ce vieil ami de sa famille. J'avais un tel besoin d'être rassuré
-que le refus de Marthe m'ôta mes inquiétudes. Elles ressuscitèrent,
-et plus fortes que tout à l'heure, quand, lorsque je partis pour dîner
-chez mes parents, Marthe me demanda si je pouvais faire un détour,
-et déposer une lettre chez le docteur.
-
-Le lendemain, en arrivant à la maison de Marthe, je croisai celui-ci
-dans l'escalier. Je n'osai pas l'interroger, et le regardai anxieusement.
-Son air calme me fit du bien: ce n'était qu'une attitude
-professionnelle.
-
-J'entrai chez Marthe. Où était-elle? La chambre était vide. Marthe
-pleurait, la tête cachée sous les couvertures. Le médecin la
-condamnait à garder la chambre, jusqu'à la délivrance. De plus, son
-état exigeait des soins; il fallait qu'elle demeurât chez ses
-parents. On nous séparait.
-
-Le malheur ne s'admet point. Seul, le bonheur semble dû. En
-admettant cette séparation sans révolte, je ne montrais pas de
-courage. Simplement, je ne comprenais point. J'écoutais, stupide,
-l'arrêt du médecin, comme un condamné sa sentence. S'il ne pâlit
-point: «Quel courage!» dit-on. Pas du tout: c'est plutôt manque
-d'imagination. Lorsqu'on le réveille pour l'exécution, alors, il
-entend la sentence. De même, je ne compris que nous n'allions plus
-nous voir, que lorsqu'on vint annoncer à Marthe la voiture envoyée
-par le docteur. Il avait promis de n'avertir personne, Marthe
-exigeant d'arriver chez sa mère à l'improviste.
-
-Je fis arrêter à quelque distance de la maison des Grangier. La
-troisième fois que le cocher se retourna, nous descendîmes. Cet homme
-croyait surprendre notre troisième baiser, il surprenait le même.
-Je quittais Marthe sans prendre les moindres dispositions pour
-correspondre, presque sans lui dire au revoir, comme une personne
-qu'on doit rejoindre une heure après. Déjà, des voisines curieuses se
-montraient aux fenêtres.
-
-
-Ma mère remarqua que j'avais les yeux rouges. Mes sœurs rirent
-parce que je laissais deux fois de suite retomber ma cuillère à
-soupe. Le plancher chavirait. Je n'avais pas le pied marin pour
-la souffrance. Du reste, je ne crois pouvoir comparer mieux qu'au mal
-de mer ces vertiges du cœur et de l'âme. La vie sans Marthe, c'était
-une longue traversée. Arriverais-je? Comme, aux premiers symptômes
-du mal de mer, on se moque d'atteindre le port et on souhaite mourir
-sur place, je me préoccupais peu d'avenir. Au bout de quelques jours,
-le mal, moins tenace, me laissa le temps de penser à la terre ferme.
-
-Les parents de Marthe n'avaient plus à deviner grand-chose. Ils ne
-se contentaient pas d'escamoter mes lettres. Ils les brûlaient devant
-elle, dans la cheminée de sa chambre. Les siennes étaient écrites au
-crayon, à peine lisibles. Son frère les mettait à la poste.
-
-Je n'avais plus à essuyer de scènes de famille. Je reprenais les
-bonnes conversations avec mon père, le soir, devant le feu. En un
-an, j'étais devenu un étranger pour mes sœurs. Elles se réapprivoisaient,
-se réhabituaient à moi. Je prenais la plus petite sur mes genoux, et,
-profitant de la pénombre, la serrais avec une telle violence qu'elle
-se débattait, mi-riante, mi-pleurante. Je pensais à mon enfant, mais
-j'étais triste. Il me semblait impossible d'avoir pour lui une tendresse
-plus forte. Étais-je mûr pour qu'un bébé me fut autre chose que frère
-ou sœur?
-
-Mon père me conseillait des distractions. Ces conseils-là sont
-engendrés par le calme. Qu'avais-je à faire, sauf ce que je ne ferais
-plus? Au bruit de la sonnette, au passage d'une voiture, je tressaillais.
-Je guettais dans ma prison les moindres signes de délivrance.
-
-À force de guetter des bruits qui pouvaient annoncer quelque chose,
-mes oreilles, un jour, entendirent des cloches. C'étaient celles de
-l'armistice.
-
-
-Pour moi, l'armistice signifiait le retour de Jacques. Déjà, je le
-voyais au chevet de Marthe, sans qu'il me fût possible d'agir.
-J'étais perdu.
-
-Mon père revint à Paris. Il voulait que j'y retournasse avec lui:
-«On ne manque pas une fête pareille.» Je n'osais refuser. Je
-craignais de paraître un monstre. Puis, somme toute, dans ma frénésie
-de malheur, il ne me déplaisait pas d'aller voir la joie des autres.
-
-Avouerai-je qu'elle ne m'inspira pas grande envie? Je me sentais seul
-capable d'éprouver les sentiments qu'on prête à la foule. Je cherchais
-le patriotisme. Mon injustice, peut-être, ne me montrait que l'allégresse
-d'un congé inattendu: les cafés ouverts plus tard, le droit pour les
-militaires d'embrasser les midinettes. Ce spectacle, dont j'avais
-pensé qu'il m'affligerait, qu'il me rendrait jaloux, ou même qu'il me
-distrairait par la contagion d'un sentiment sublime, m'ennuya comme une
-Sainte-Catherine.
-
-
-
-
-Depuis quelques jours, aucune lettre ne me parvenait. Un des rares
-après-midi où il tomba de la neige, mes frères me remirent un message
-du petit Grangier. C'était une lettre glaciale de Mme Grangier. Elle
-me priait de venir au plus vite. Que pouvait-elle me vouloir? La
-chance d'être en contact, même indirect, avec Marthe, étouffa mes
-inquiétudes. J'imaginais Mme Grangier m'interdisant de revoir sa
-fille, de correspondre avec elle, et moi, l'écoutant, tête basse,
-comme un mauvais élève. Incapable d'éclater, de me mettre en colère,
-aucun geste ne manifesterait ma haine. Je saluerais avec politesse,
-et la porte se refermerait pour toujours. Alors, je trouverais les
-réponses, les arguments de mauvaise foi, les mots cinglants qui eussent
-pu laisser à Mme Grangier, de l'amant de sa fille, une image moins
-piteuse que celle d'un collégien pris en faute. Je prévoyais la scène,
-seconde par seconde.
-
-
-Lorsque je pénétrai dans le petit salon, il me sembla revivre ma
-première visite. Cette visite signifiait alors que je ne reverrais
-peut-être plus Marthe.
-
-Mme Grangier entra. Je souffris pour elle de sa petite taille, car
-elle s'efforçait d'être hautaine. Elle s'excusa de m'avoir dérangé
-pour rien. Elle prétendit qu'elle m'avait envoyé ce message pour
-obtenir un renseignement trop compliqué à demander par écrit, mais
-qu'entre-temps elle avait eu ce renseignement. Cet absurde mystère
-me tourmenta plus que n'importe quelle catastrophe.
-
-Près de la Marne, je rencontrai le petit Grangier, appuyé contre
-une grille. Il avait reçu une boule de neige en pleine figure. Il
-pleurnichait. Je le cajolai, je l'interrogeai sur Marthe. Sa sœur
-m'appelait, me dit-il. Leur mère ne voulait rien entendre, mais
-leur père avait dit: «Marthe est au plus mal, j'exige qu'on obéisse.»
-
-Je compris en une seconde la conduite si bourgeoise, si étrange,
-de Mme Grangier. Elle m'avait appelé, par respect pour son époux,
-et la volonté d'une mourante. Mais l'alerte passée, Marthe saine
-et sauve, on reprenait la consigne. J'aurais dû me réjouir. Je
-regrettai que la crise n'eût pas duré le temps de me laisser voir
-la malade.
-
-Deux jours après, Marthe m'écrivit. Elle ne faisait aucune allusion
-à ma visite. Sans doute la lui avait-on escamotée. Marthe parlait
-de notre avenir, sur un ton spécial, serein, céleste, qui me troublait
-un peu. Serait-il vrai que l'amour est la forme la plus violente de
-l'égoïsme, car, cherchant une raison à mon trouble, je me dis que
-j'étais jaloux de notre enfant, dont Marthe aujourd'hui m'entretenait
-plus que de moi-même.
-
-
-Nous l'attendions pour mars. Un vendredi de janvier, mes frères,
-tout essoufflés, nous annoncèrent que le petit Grangier avait un
-neveu. Je ne compris pas leur air de triomphe, ni pourquoi ils avaient
-tant couru. Ils ne se doutaient certes pas de ce que la nouvelle
-pouvait avoir d'extraordinaire à mes yeux. Mais un oncle était pour
-mes frères une personne d'âge. Que le petit Grangier fût oncle tenait
-donc du prodige, et ils étaient accourus pour nous faire partager leur
-émerveillement.
-
-C'est l'objet que nous avons constamment sous les yeux que nous
-reconnaissons avec le plus de difficulté, si on le change un peu de
-place. Dans le neveu du petit Grangier, je ne reconnus pas tout de
-suite l'enfant de Marthe--mon enfant.
-
-L'affolement que dans un lieu public produit un court-circuit, j'en
-fus le théâtre. Tout à coup, il faisait noir en moi. Dans cette nuit,
-mes sentiments se bousculaient; je me cherchais, je cherchais à tâtons
-des dates, des précisions. Je comptais sur mes doigts comme je l'avais
-vu faire quelquefois à Marthe, sans alors la soupçonner de trahison.
-Cet exercice ne servait d'ailleurs à rien. Je ne savais plus compter.
-Qu'était-ce que cet enfant que nous attendions pour mars, et qui
-naissait en janvier? Toutes les explications que je cherchais à cette
-anormalité, c'est ma jalousie qui les fournissait. Tout de suite, ma
-certitude fut faite. Cet enfant était celui de Jacques. N'était-il
-pas venu en permission neuf mois auparavant? Ainsi, depuis ce temps,
-Marthe me mentait. D'ailleurs, ne m'avait-elle pas déjà menti au sujet
-de cette permission! Ne m'avait-elle pas d'abord juré s'être pendant
-ces quinze jours maudits refusée à Jacques, pour m'avouer, longtemps
-après, qu'il l'avait plusieurs fois possédée!
-
-
-Je n'avais jamais pensé bien profondément que cet enfant pût être
-celui de Jacques. Et si, au début de la grossesse de Marthe, j'avais
-pu souhaiter lâchement qu'il en fût ainsi, il me fallait bien avouer,
-aujourd'hui, que je croyais être en face de l'irréparable, que,
-bercé pendant des mois par la certitude de ma paternité, j'aimais
-cet enfant, cet enfant qui n'était pas le mien. Pourquoi fallait-il
-que je ne me sentisse le cœur d'un père qu'au moment où j'apprenais
-que je ne l'étais pas!
-
-On le voit, je me trouvais dans un désordre incroyable, et comme
-jeté à l'eau, en pleine nuit, sans savoir nager. Je ne comprenais
-plus rien. Une chose surtout que je ne comprenais pas, c'était
-l'audace de Marthe, d'avoir donné mon nom à ce fils légitime. À certains
-moments, j'y voyais un défi jeté au sort qui n'avait pas voulu que
-cet enfant fût le mien; à d'autres moments, je n'y voulais plus voir
-qu'un manque de tact, une de ces fautes de goût qui m'avaient plusieurs
-fois choqué chez Marthe, et qui n'étaient que son excès d'amour.
-
-J'avais commencé une lettre d'injures. Je croyais la lui devoir, par
-dignité! Mais les mots ne venaient pas, car mon esprit était
-ailleurs, dans des régions plus nobles.
-
-Je déchirai la lettre. J'en écrivis une autre, où je laissai parler
-mon cœur. Je demandais pardon à Marthe. Pardon de quoi? Sans doute que
-ce fils fût celui de Jacques. Je la suppliais de m'aimer quand même.
-
-L'homme très jeune est un animal rebelle à la douleur. Déjà,
-j'arrangeais autrement ma chance. J'acceptais presque cet enfant de
-l'autre. Mais, avant même que j'eusse fini ma lettre, j'en reçus une
-de Marthe, débordante de joie.--Ce fils était le nôtre, né deux mois
-avant terme. Il fallait le mettre en couveuse. «J'ai failli mourir»,
-disait-elle. Cette phrase m'amusa comme un enfantillage.
-
-Car je n'avais place que pour la joie. J'eusse voulu faire part de
-cette naissance au monde entier, dire à mes frères qu'eux aussi étaient
-oncles. Avec joie, je me méprisais: comment avoir pu douter de Marthe?
-Ces remords, mêlés à mon bonheur, me la faisaient aimer plus fort que
-jamais, mon fils aussi. Dans mon incohérence, je bénissais la méprise.
-Somme toute, j'étais content d'avoir fait connaissance, pour quelques
-instants, avec la douleur. Du moins, je le croyais. Mais rien ne
-ressemble moins aux choses elles-mêmes que ce qui en est tout près.
-Un homme qui a failli mourir croit connaître la mort. Le jour où elle
-se présente enfin à lui, il ne la reconnaît pas: «Ce n'est pas elle»,
-dit-il en mourant.
-
-
-Dans sa lettre, Marthe me disait encore: «Il te ressemble.» J'avais
-vu des nouveau-nés, mes frères et mes sœurs, et je savais que seul
-l'amour d'une femme peut leur découvrir la ressemblance qu'elle
-souhaite. «Il a mes yeux», ajoutait-elle. Et seul aussi son
-désir de nous voir réunis en un seul être pouvait lui faire
-reconnaître ses yeux.
-
-Chez les Grangier, aucun doute ne subsistait plus. Ils maudissaient
-Marthe, mais s'en faisaient les complices, afin que le scandale
-ne «rejaillit» pas sur la famille. Le médecin, autre complice de
-l'ordre, cachant que cette naissance était prématurée, se chargerait
-d'expliquer au mari, par quelque fable, la nécessité d'une couveuse.
-
-Les jours suivants, je trouvai naturel le silence de Marthe. Jacques
-devait être auprès d'elle. Aucune permission ne m'avait si peu
-atteint que celle-ci, accordée au malheureux pour la naissance de son
-fils. Dans un dernier sursaut de puérilité, je souriais même à la
-pensée que ces jours de congé, il me les devait.
-
-
-
-
-Notre maison respirait le calme.
-
-Les vrais pressentiments se forment à des profondeurs que notre esprit
-ne visite pas. Aussi, parfois, nous font-ils accomplir des actes que
-nous interprétons tout de travers.
-
-Je me croyais plus tendre à cause de mon bonheur et je me félicitais
-de savoir Marthe dans une maison que mes souvenirs heureux transformaient
-en fétiche.
-
-Un homme désordonné qui va mourir et ne s'en doute pas met soudain
-de l'ordre autour de lui. Sa vie change. Il classe des papiers.
-Il se lève tôt, il se couche de bonne heure. Il renonce à ses vices.
-Son entourage se félicite. Aussi sa mort brutale, semble-t-elle d'autant
-plus injuste. _Il allait vivre heureux._
-
-De même, le calme nouveau de mon existence était ma toilette du
-condamné. Je me croyais meilleur fils parce que j'en avais un. Or, ma
-tendresse me rapprochait de mon père, de ma mère parce que quelque
-chose savait en moi que j'aurais, sous peu, besoin de la leur.
-
-
-Un jour, à midi, mes frères revinrent de l'école en nous criant
-que Marthe était morte.
-
-
-La foudre qui tombe sur un homme est si prompte qu'il ne souffre pas.
-Mais c'est pour celui qui l'accompagne un triste spectacle. Tandis que
-je ne ressentais rien, le visage de mon père se décomposait. Il poussa
-mes frères. «Sortez, bégaya-t-il. Vous êtes fous, vous êtes fous.» Moi,
-j'avais la sensation de durcir, de refroidir, de me pétrifier. Ensuite,
-comme une seconde déroule aux yeux d'un mourant tous les souvenirs d'une
-existence, la certitude me dévoila mon amour avec tout ce qu'il avait
-de monstrueux. Parce que mon père pleurait, je sanglotais. Alors, ma
-mère me prit en mains. Les yeux secs, elle me soigna froidement,
-tendrement, comme s'il se fût agi d'une scarlatine.
-
-Ma syncope expliqua le silence de la maison, les premiers jours,
-à mes frères. Les autres jours, ils ne comprirent plus. On ne
-leur avait jamais interdit les jeux bruyants. Ils se taisaient.
-Mais, à midi, leurs pas sur les dalles du vestibule me faisaient
-perdre connaissance comme s'ils eussent dû chaque fois m'annoncer
-la mort de Marthe.
-
-Marthe! Ma jalousie la suivant jusque dans la tombe, je souhaitais
-qu'il n'y eût rien, après la mort. Ainsi, est-il insupportable que
-la personne que nous aimons se trouve en nombreuse compagnie dans
-une fête où nous ne sommes pas. Mon cœur était à l'âge où l'on ne
-pense pas encore à l'avenir. Oui, c'est bien le néant que je désirais
-pour Marthe, plutôt qu'un monde nouveau où la rejoindre un jour.
-
-
-
-
-La seule fois que j'aperçus Jacques, ce fut quelques mois après.
-Sachant que mon père possédait des aquarelles de Marthe, il désirait
-les connaître. Nous sommes toujours avides de surprendre ce qui touche
-aux êtres que nous aimons. Je voulus voir l'homme auquel Marthe avait
-accordé sa main.
-
-Retenant mon souffle et marchant sur la pointe des pieds, je me
-dirigeais vers la porte entrouverte. J'arrivais juste pour entendre:
-
---Ma femme est morte en l'appelant. Pauvre petit! N'est-ce pas ma
-seule raison de vivre?
-
-En voyant ce veuf si digne et dominant son désespoir, je compris que
-l'ordre, à la longue, se met de lui-même autour des choses. Ne venais-je
-pas d'apprendre que Marthe était morte en m'appelant, et que mon fils
-aurait une existence raisonnable?
-
-
-
-
-
-
-End of the Project Gutenberg EBook of Le Diable au Corps, by Raymond Radiguet
-
-*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LE DIABLE AU CORPS ***
-
-***** This file should be named 60383-0.txt or 60383-0.zip *****
-This and all associated files of various formats will be found in:
- http://www.gutenberg.org/6/0/3/8/60383/
-
-Produced by Laura Natal Rodrigues at Free Literature (Images
-generously made available by Gallica, Bibliothèque nationale
-de France.)
-
-
-Updated editions will replace the previous one--the old editions will
-be renamed.
-
-Creating the works from print editions not protected by U.S. copyright
-law means that no one owns a United States copyright in these works,
-so the Foundation (and you!) can copy and distribute it in the United
-States without permission and without paying copyright
-royalties. Special rules, set forth in the General Terms of Use part
-of this license, apply to copying and distributing Project
-Gutenberg-tm electronic works to protect the PROJECT GUTENBERG-tm
-concept and trademark. Project Gutenberg is a registered trademark,
-and may not be used if you charge for the eBooks, unless you receive
-specific permission. If you do not charge anything for copies of this
-eBook, complying with the rules is very easy. You may use this eBook
-for nearly any purpose such as creation of derivative works, reports,
-performances and research. They may be modified and printed and given
-away--you may do practically ANYTHING in the United States with eBooks
-not protected by U.S. copyright law. Redistribution is subject to the
-trademark license, especially commercial redistribution.
-
-START: FULL LICENSE
-
-THE FULL PROJECT GUTENBERG LICENSE
-PLEASE READ THIS BEFORE YOU DISTRIBUTE OR USE THIS WORK
-
-To protect the Project Gutenberg-tm mission of promoting the free
-distribution of electronic works, by using or distributing this work
-(or any other work associated in any way with the phrase "Project
-Gutenberg"), you agree to comply with all the terms of the Full
-Project Gutenberg-tm License available with this file or online at
-www.gutenberg.org/license.
-
-Section 1. General Terms of Use and Redistributing Project
-Gutenberg-tm electronic works
-
-1.A. By reading or using any part of this Project Gutenberg-tm
-electronic work, you indicate that you have read, understand, agree to
-and accept all the terms of this license and intellectual property
-(trademark/copyright) agreement. If you do not agree to abide by all
-the terms of this agreement, you must cease using and return or
-destroy all copies of Project Gutenberg-tm electronic works in your
-possession. If you paid a fee for obtaining a copy of or access to a
-Project Gutenberg-tm electronic work and you do not agree to be bound
-by the terms of this agreement, you may obtain a refund from the
-person or entity to whom you paid the fee as set forth in paragraph
-1.E.8.
-
-1.B. "Project Gutenberg" is a registered trademark. It may only be
-used on or associated in any way with an electronic work by people who
-agree to be bound by the terms of this agreement. There are a few
-things that you can do with most Project Gutenberg-tm electronic works
-even without complying with the full terms of this agreement. See
-paragraph 1.C below. There are a lot of things you can do with Project
-Gutenberg-tm electronic works if you follow the terms of this
-agreement and help preserve free future access to Project Gutenberg-tm
-electronic works. See paragraph 1.E below.
-
-1.C. The Project Gutenberg Literary Archive Foundation ("the
-Foundation" or PGLAF), owns a compilation copyright in the collection
-of Project Gutenberg-tm electronic works. Nearly all the individual
-works in the collection are in the public domain in the United
-States. If an individual work is unprotected by copyright law in the
-United States and you are located in the United States, we do not
-claim a right to prevent you from copying, distributing, performing,
-displaying or creating derivative works based on the work as long as
-all references to Project Gutenberg are removed. Of course, we hope
-that you will support the Project Gutenberg-tm mission of promoting
-free access to electronic works by freely sharing Project Gutenberg-tm
-works in compliance with the terms of this agreement for keeping the
-Project Gutenberg-tm name associated with the work. You can easily
-comply with the terms of this agreement by keeping this work in the
-same format with its attached full Project Gutenberg-tm License when
-you share it without charge with others.
-
-1.D. The copyright laws of the place where you are located also govern
-what you can do with this work. Copyright laws in most countries are
-in a constant state of change. If you are outside the United States,
-check the laws of your country in addition to the terms of this
-agreement before downloading, copying, displaying, performing,
-distributing or creating derivative works based on this work or any
-other Project Gutenberg-tm work. The Foundation makes no
-representations concerning the copyright status of any work in any
-country outside the United States.
-
-1.E. Unless you have removed all references to Project Gutenberg:
-
-1.E.1. The following sentence, with active links to, or other
-immediate access to, the full Project Gutenberg-tm License must appear
-prominently whenever any copy of a Project Gutenberg-tm work (any work
-on which the phrase "Project Gutenberg" appears, or with which the
-phrase "Project Gutenberg" is associated) is accessed, displayed,
-performed, viewed, copied or distributed:
-
- This eBook is for the use of anyone anywhere in the United States and
- most other parts of the world at no cost and with almost no
- restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or re-use it
- under the terms of the Project Gutenberg License included with this
- eBook or online at www.gutenberg.org. If you are not located in the
- United States, you'll have to check the laws of the country where you
- are located before using this ebook.
-
-1.E.2. If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is
-derived from texts not protected by U.S. copyright law (does not
-contain a notice indicating that it is posted with permission of the
-copyright holder), the work can be copied and distributed to anyone in
-the United States without paying any fees or charges. If you are
-redistributing or providing access to a work with the phrase "Project
-Gutenberg" associated with or appearing on the work, you must comply
-either with the requirements of paragraphs 1.E.1 through 1.E.7 or
-obtain permission for the use of the work and the Project Gutenberg-tm
-trademark as set forth in paragraphs 1.E.8 or 1.E.9.
-
-1.E.3. If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is posted
-with the permission of the copyright holder, your use and distribution
-must comply with both paragraphs 1.E.1 through 1.E.7 and any
-additional terms imposed by the copyright holder. Additional terms
-will be linked to the Project Gutenberg-tm License for all works
-posted with the permission of the copyright holder found at the
-beginning of this work.
-
-1.E.4. Do not unlink or detach or remove the full Project Gutenberg-tm
-License terms from this work, or any files containing a part of this
-work or any other work associated with Project Gutenberg-tm.
-
-1.E.5. Do not copy, display, perform, distribute or redistribute this
-electronic work, or any part of this electronic work, without
-prominently displaying the sentence set forth in paragraph 1.E.1 with
-active links or immediate access to the full terms of the Project
-Gutenberg-tm License.
-
-1.E.6. You may convert to and distribute this work in any binary,
-compressed, marked up, nonproprietary or proprietary form, including
-any word processing or hypertext form. However, if you provide access
-to or distribute copies of a Project Gutenberg-tm work in a format
-other than "Plain Vanilla ASCII" or other format used in the official
-version posted on the official Project Gutenberg-tm web site
-(www.gutenberg.org), you must, at no additional cost, fee or expense
-to the user, provide a copy, a means of exporting a copy, or a means
-of obtaining a copy upon request, of the work in its original "Plain
-Vanilla ASCII" or other form. Any alternate format must include the
-full Project Gutenberg-tm License as specified in paragraph 1.E.1.
-
-1.E.7. Do not charge a fee for access to, viewing, displaying,
-performing, copying or distributing any Project Gutenberg-tm works
-unless you comply with paragraph 1.E.8 or 1.E.9.
-
-1.E.8. You may charge a reasonable fee for copies of or providing
-access to or distributing Project Gutenberg-tm electronic works
-provided that
-
-* You pay a royalty fee of 20% of the gross profits you derive from
- the use of Project Gutenberg-tm works calculated using the method
- you already use to calculate your applicable taxes. The fee is owed
- to the owner of the Project Gutenberg-tm trademark, but he has
- agreed to donate royalties under this paragraph to the Project
- Gutenberg Literary Archive Foundation. Royalty payments must be paid
- within 60 days following each date on which you prepare (or are
- legally required to prepare) your periodic tax returns. Royalty
- payments should be clearly marked as such and sent to the Project
- Gutenberg Literary Archive Foundation at the address specified in
- Section 4, "Information about donations to the Project Gutenberg
- Literary Archive Foundation."
-
-* You provide a full refund of any money paid by a user who notifies
- you in writing (or by e-mail) within 30 days of receipt that s/he
- does not agree to the terms of the full Project Gutenberg-tm
- License. You must require such a user to return or destroy all
- copies of the works possessed in a physical medium and discontinue
- all use of and all access to other copies of Project Gutenberg-tm
- works.
-
-* You provide, in accordance with paragraph 1.F.3, a full refund of
- any money paid for a work or a replacement copy, if a defect in the
- electronic work is discovered and reported to you within 90 days of
- receipt of the work.
-
-* You comply with all other terms of this agreement for free
- distribution of Project Gutenberg-tm works.
-
-1.E.9. If you wish to charge a fee or distribute a Project
-Gutenberg-tm electronic work or group of works on different terms than
-are set forth in this agreement, you must obtain permission in writing
-from both the Project Gutenberg Literary Archive Foundation and The
-Project Gutenberg Trademark LLC, the owner of the Project Gutenberg-tm
-trademark. Contact the Foundation as set forth in Section 3 below.
-
-1.F.
-
-1.F.1. Project Gutenberg volunteers and employees expend considerable
-effort to identify, do copyright research on, transcribe and proofread
-works not protected by U.S. copyright law in creating the Project
-Gutenberg-tm collection. Despite these efforts, Project Gutenberg-tm
-electronic works, and the medium on which they may be stored, may
-contain "Defects," such as, but not limited to, incomplete, inaccurate
-or corrupt data, transcription errors, a copyright or other
-intellectual property infringement, a defective or damaged disk or
-other medium, a computer virus, or computer codes that damage or
-cannot be read by your equipment.
-
-1.F.2. LIMITED WARRANTY, DISCLAIMER OF DAMAGES - Except for the "Right
-of Replacement or Refund" described in paragraph 1.F.3, the Project
-Gutenberg Literary Archive Foundation, the owner of the Project
-Gutenberg-tm trademark, and any other party distributing a Project
-Gutenberg-tm electronic work under this agreement, disclaim all
-liability to you for damages, costs and expenses, including legal
-fees. YOU AGREE THAT YOU HAVE NO REMEDIES FOR NEGLIGENCE, STRICT
-LIABILITY, BREACH OF WARRANTY OR BREACH OF CONTRACT EXCEPT THOSE
-PROVIDED IN PARAGRAPH 1.F.3. YOU AGREE THAT THE FOUNDATION, THE
-TRADEMARK OWNER, AND ANY DISTRIBUTOR UNDER THIS AGREEMENT WILL NOT BE
-LIABLE TO YOU FOR ACTUAL, DIRECT, INDIRECT, CONSEQUENTIAL, PUNITIVE OR
-INCIDENTAL DAMAGES EVEN IF YOU GIVE NOTICE OF THE POSSIBILITY OF SUCH
-DAMAGE.
-
-1.F.3. LIMITED RIGHT OF REPLACEMENT OR REFUND - If you discover a
-defect in this electronic work within 90 days of receiving it, you can
-receive a refund of the money (if any) you paid for it by sending a
-written explanation to the person you received the work from. If you
-received the work on a physical medium, you must return the medium
-with your written explanation. The person or entity that provided you
-with the defective work may elect to provide a replacement copy in
-lieu of a refund. If you received the work electronically, the person
-or entity providing it to you may choose to give you a second
-opportunity to receive the work electronically in lieu of a refund. If
-the second copy is also defective, you may demand a refund in writing
-without further opportunities to fix the problem.
-
-1.F.4. Except for the limited right of replacement or refund set forth
-in paragraph 1.F.3, this work is provided to you 'AS-IS', WITH NO
-OTHER WARRANTIES OF ANY KIND, EXPRESS OR IMPLIED, INCLUDING BUT NOT
-LIMITED TO WARRANTIES OF MERCHANTABILITY OR FITNESS FOR ANY PURPOSE.
-
-1.F.5. Some states do not allow disclaimers of certain implied
-warranties or the exclusion or limitation of certain types of
-damages. If any disclaimer or limitation set forth in this agreement
-violates the law of the state applicable to this agreement, the
-agreement shall be interpreted to make the maximum disclaimer or
-limitation permitted by the applicable state law. The invalidity or
-unenforceability of any provision of this agreement shall not void the
-remaining provisions.
-
-1.F.6. INDEMNITY - You agree to indemnify and hold the Foundation, the
-trademark owner, any agent or employee of the Foundation, anyone
-providing copies of Project Gutenberg-tm electronic works in
-accordance with this agreement, and any volunteers associated with the
-production, promotion and distribution of Project Gutenberg-tm
-electronic works, harmless from all liability, costs and expenses,
-including legal fees, that arise directly or indirectly from any of
-the following which you do or cause to occur: (a) distribution of this
-or any Project Gutenberg-tm work, (b) alteration, modification, or
-additions or deletions to any Project Gutenberg-tm work, and (c) any
-Defect you cause.
-
-Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg-tm
-
-Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
-electronic works in formats readable by the widest variety of
-computers including obsolete, old, middle-aged and new computers. It
-exists because of the efforts of hundreds of volunteers and donations
-from people in all walks of life.
-
-Volunteers and financial support to provide volunteers with the
-assistance they need are critical to reaching Project Gutenberg-tm's
-goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
-remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
-Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
-and permanent future for Project Gutenberg-tm and future
-generations. To learn more about the Project Gutenberg Literary
-Archive Foundation and how your efforts and donations can help, see
-Sections 3 and 4 and the Foundation information page at
-www.gutenberg.org Section 3. Information about the Project Gutenberg
-Literary Archive Foundation
-
-The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
-501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
-state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
-Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
-number is 64-6221541. Contributions to the Project Gutenberg Literary
-Archive Foundation are tax deductible to the full extent permitted by
-U.S. federal laws and your state's laws.
-
-The Foundation's principal office is in Fairbanks, Alaska, with the
-mailing address: PO Box 750175, Fairbanks, AK 99775, but its
-volunteers and employees are scattered throughout numerous
-locations. Its business office is located at 809 North 1500 West, Salt
-Lake City, UT 84116, (801) 596-1887. Email contact links and up to
-date contact information can be found at the Foundation's web site and
-official page at www.gutenberg.org/contact
-
-For additional contact information:
-
- Dr. Gregory B. Newby
- Chief Executive and Director
- gbnewby@pglaf.org
-
-Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
-Literary Archive Foundation
-
-Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
-spread public support and donations to carry out its mission of
-increasing the number of public domain and licensed works that can be
-freely distributed in machine readable form accessible by the widest
-array of equipment including outdated equipment. Many small donations
-($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
-status with the IRS.
-
-The Foundation is committed to complying with the laws regulating
-charities and charitable donations in all 50 states of the United
-States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
-considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
-with these requirements. We do not solicit donations in locations
-where we have not received written confirmation of compliance. To SEND
-DONATIONS or determine the status of compliance for any particular
-state visit www.gutenberg.org/donate
-
-While we cannot and do not solicit contributions from states where we
-have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
-against accepting unsolicited donations from donors in such states who
-approach us with offers to donate.
-
-International donations are gratefully accepted, but we cannot make
-any statements concerning tax treatment of donations received from
-outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
-
-Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
-methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
-ways including checks, online payments and credit card donations. To
-donate, please visit: www.gutenberg.org/donate
-
-Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic works.
-
-Professor Michael S. Hart was the originator of the Project
-Gutenberg-tm concept of a library of electronic works that could be
-freely shared with anyone. For forty years, he produced and
-distributed Project Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of
-volunteer support.
-
-Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
-editions, all of which are confirmed as not protected by copyright in
-the U.S. unless a copyright notice is included. Thus, we do not
-necessarily keep eBooks in compliance with any particular paper
-edition.
-
-Most people start at our Web site which has the main PG search
-facility: www.gutenberg.org
-
-This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
-including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
-Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
-subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks.
-
diff --git a/old/60383-0.zip b/old/60383-0.zip
deleted file mode 100644
index eb60a6c..0000000
--- a/old/60383-0.zip
+++ /dev/null
Binary files differ
diff --git a/old/60383-8.txt b/old/60383-8.txt
deleted file mode 100644
index 472e91e..0000000
--- a/old/60383-8.txt
+++ /dev/null
@@ -1,3944 +0,0 @@
-The Project Gutenberg EBook of Le Diable au Corps, by Raymond Radiguet
-
-This eBook is for the use of anyone anywhere in the United States and
-most other parts of the world at no cost and with almost no restrictions
-whatsoever. You may copy it, give it away or re-use it under the terms
-of the Project Gutenberg License included with this eBook or online at
-www.gutenberg.org. If you are not located in the United States, you'll
-have to check the laws of the country where you are located before using
-this ebook.
-
-
-
-Title: Le Diable au Corps
-
-Author: Raymond Radiguet
-
-Release Date: September 29, 2019 [EBook #60383]
-
-Language: French
-
-Character set encoding: ISO-8859-1
-
-*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LE DIABLE AU CORPS ***
-
-
-
-
-Produced by Laura Natal Rodrigues at Free Literature (Images
-generously made available by Gallica, Bibliothèque nationale
-de France.)
-
-
-
-
-
-RAYMOND RADIGUET
-
-
-
-LE
-
-DIABLE
-
-AU CORPS
-
-Roman
-
-BERNARD GRASSET ÉDITEUR
-
-61, RUE DES SAINTS-PÈRES
-PARIS-VIe
-
-
-
-
-Je vais encourir bien des reproches. Mais qu'y puis-je? Est-ce
-ma faute si j'eus douze ans quelques mois avant la déclaration
-de la guerre? Sans doute, les troubles qui me vinrent de cette
-période extraordinaire furent d'une sorte qu'on n'éprouve jamais
-à cet âge; mais comme il n'existe rien d'assez fort pour nous
-vieillir malgré les apparences, c'est en enfant que je devais
-me conduire dans une aventure où déjà un homme eût éprouvé de
-l'embarras. Je ne suis pas le seul. Et mes camarades garderont
-de cette époque un souvenir qui n'est pas celui de leurs aînés.
-Que déjà ceux qui m'en veulent se représentent ce que fut la
-guerre pour tant de très jeunes garçons: quatre ans de grandes
-vacances.
-
-
-Nous habitions à F..., au bord de la Marne. Mes parents condamnaient
-plutôt la camaraderie mixte. La sensualité, qui naît avec nous
-et se manifeste encore aveugle, y gagna au lieu d'y perdre.
-
-Je n'ai jamais été un rêveur. Ce qui semble rêve aux autres,
-plus crédules, me paraissait à moi aussi réel que le fromage
-au chat, malgré la cloche de verre. Pourtant la cloche existe.
-
-La cloche se cassant, le chat en profite, même si ce sont ses
-maîtres qui la cassent et s'y coupent les mains.
-
-
-Jusqu'à douze ans, je ne me vois aucune amourette, sauf pour
-une petite fille, nommée Carmen, à qui je fis tenir, par un
-gamin plus jeune que moi, une lettre dans laquelle je lui exprimais
-mon amour. Je m'autorisai de cet amour pour solliciter un rendez-vous.
-Ma lettre lui avait été remise le matin avant qu'elle se rendît
-en classe. J'avais distingué la seule fillette qui me ressemblât,
-parce qu'elle était propre, et allait à l'école accompagnée
-d'une petite soeur, comme moi de mon petit frère. Afin que ces
-deux témoins se tussent, j'imaginai de les marier, en quelque
-sorte. À ma lettre, j'en joignis donc une de la part de mon
-frère, qui ne savait pas écrire, pour Mlle Fauvette. J'expliquai
-à mon frère mon entremise, et notre chance de tomber juste sur
-deux soeurs de nos âges et douées de noms de baptême aussi exceptionnels.
-J'eus la tristesse de voir que je ne m'étais pas mépris sur le bon
-genre de Carmen, lorsque, après avoir déjeuné avec mes parents
-qui me gâtaient et ne me grondaient jamais, je rentrai en classe.
-
-À peine mes camarades à leurs pupitres--moi en haut de la classe,
-accroupi pour prendre dans un placard, en ma qualité de premier,
-les volumes de la lecture à haute voix,--le directeur entra.
-Les élèves se levèrent. Il tenait une lettre à la main. Mes
-jambes fléchirent, les volumes tombèrent, et je les ramassai,
-tandis que le directeur s'entretenait avec le maître. Déjà,
-les élèves des premiers bancs se tournaient vers moi, écarlate,
-au fond de la classe, car ils entendaient chuchoter mon nom.
-Enfin le directeur m'appela, et pour me punir finement, tout
-en n'éveillant, croyait-il, aucune mauvaise idée chez les élèves,
-me félicita d'avoir écrit une lettre de douze lignes sans aucune
-faute. Il me demanda si je l'avais bien écrite seul, puis il
-me pria de le suivre dans son bureau. Nous n'y allâmes point.
-Il me morigéna dans la cour, sous l'averse. Ce qui troubla fort
-mes notions de morale fut qu'il considérait comme aussi grave
-d'avoir compromis la jeune fille (dont les parents lui avaient
-communiqué ma déclaration), que d'avoir dérobé une feuille de
-papier à lettres. Il me menaça d'envoyer cette feuille chez moi.
-Je le suppliai de n'en rien faire. Il céda, mais me dit qu'il
-conservait la lettre, et qu'à la première récidive il ne pourrait
-plus cacher ma mauvaise conduite.
-
-Ce mélange d'effronterie et de timidité déroutait les miens et
-les trompait, comme à l'école ma facilité, véritable paresse,
-me faisait prendre pour un bon élève.
-
-Je rentrai en classe. Le professeur, ironique, m'appela Don
-Juan. J'en fus extrêmement flatté, surtout de ce qu'il me cita
-le nom d'une oeuvre que je connaissais et que ne connaissaient
-pas mes camarades. Son «Bonjour, Don Juan» et mon sourire entendu
-transformèrent la classe à mon égard. Peut-être avait-elle déjà
-su que j'avais chargé un enfant des petites classes de porter
-une lettre à une «fille», comme disent les écoliers dans leur
-dur langage. Cet enfant s'appelait Messager; je ne l'avais pas
-élu d'après son nom, mais, quand même, ce nom m'avait inspiré
-confiance.
-
-À une heure, j'avais supplié le directeur de ne rien dire à
-mon père; à quatre, je brûlais de lui raconter tout. Rien ne
-m'y obligeait. Je mettrais cet aveu sur le compte de la franchise.
-Sachant que mon père ne se fâcherait pas, j'étais, somme toute,
-ravi qu'il connût ma prouesse.
-
-J'avouai donc, ajoutant avec orgueil que le directeur m'avait
-promis une discrétion absolue (comme à une grande personne). Mon
-père voulait savoir si je n'avais pas forgé de toutes pièces
-ce roman d'amour. Il vint chez le directeur. Au cours de cette
-visite, il parla incidemment de ce qu'il croyait être une farce.--Quoi?
-dit alors le directeur surpris et très ennuyé; il vous a raconté
-cela? Il m'avait supplié de me taire, disant que vous le tueriez.
-
-Ce mensonge du directeur l'excusait; il contribua encore à mon
-ivresse d'homme. J'y gagnai séance tenante l'estime de mes camarades
-et des clignements d'yeux du maître. Le directeur cachait sa
-rancune. Le malheureux ignorait ce que je savais déjà: mon père,
-choqué par sa conduite, avait décidé de me laisser finir mon
-année scolaire, et de me reprendre. Nous étions alors au commencement
-de juin. Ma mère ne voulant pas que cela influât sur mes prix,
-mes couronnes, se réservait de dire la chose, après la distribution.
-Ce jour venu, grâce à une injustice du directeur qui craignait
-confusément les suites de son mensonge, seul de la classe, je
-reçus la couronne d'or que méritait aussi le prix d'excellence.
-Mauvais calcul: l'école y perdit ses deux meilleurs élèves, car
-le père du prix d'excellence retira son fils.
-
-Des élèves comme nous servaient d'appeaux pour en attirer d'autres.
-
-
-Ma mère me jugeait trop jeune pour aller à Henri-IV. Dans son
-esprit, cela voulait dire: pour prendre le train. Je restai deux
-ans à la maison et travaillai seul.
-
-Je me promettais des joies sans borne, car, réussissant à faire
-en quatre heures le travail que ne fournissaient pas en deux
-jours mes anciens condisciples, j'étais libre plus de la moitié
-du jour. Je me promenais seul au bord de la Marne qui était
-tellement notre rivière que mes soeurs disaient, en parlant de
-la Seine, «une Marne». J'allais même dans le bateau de mon père,
-malgré sa défense; mais je ne ramais pas, et sans m'avouer que
-ma peur n'était pas celle de lui désobéir, mais la peur tout
-court. Je lisais, couché dans ce bateau. En 1913 et 1914, deux
-cents livres y passèrent. Point ce que l'on nomme de mauvais
-livres, mais plutôt les meilleurs, sinon pour l'esprit, du moins
-pour le mérite. Aussi, bien plus tard, à l'âge où l'adolescence
-méprise les livres de la Bibliothèque rose, je pris goût à leur
-charme enfantin, alors qu'à cette époque je ne les aurais voulu
-lire pour rien au monde.
-
-Le désavantage de ces récréations alternant avec le travail
-était de transformer pour moi toute l'année en fausses vacances.
-Ainsi, mon travail de chaque jour était-il peu de chose, mais,
-comme, travaillant moins de temps que les autres, je travaillais
-en plus pendant leurs vacances, ce peu de chose était le bouchon
-de liège qu'un chat garde toute sa vie au bout de la queue, alors
-qu'il préférerait sans doute un mois de casserole.
-
-Les vraies vacances approchaient, et je m'en occupais fort peu
-puisque c'était pour moi le même régime. Le chat regardait toujours
-le fromage sous la cloche. Mais vint la guerre. Elle brisa la
-cloche. Les maîtres eurent d'autres chats à fouetter et le chat
-se réjouit.
-
-À vrai dire, chacun se réjouissait en France. Les enfants, leurs
-livres de prix sous le bras, se pressaient devant les affiches.
-Les mauvais élèves profitaient du désarroi des familles.
-
-Nous allions chaque jour, après dîner, à la gare de J..., à
-deux kilomètres de chez nous, voir passer les trains militaires.
-Nous emportions des campanules et nous les lancions aux soldats.
-Des dames en blouse versaient du vin rouge dans les bidons et
-en répandaient des litres sur le quai jonché de fleurs. Tout cet
-ensemble me laisse un souvenir de feu d'artifice. Et jamais tant
-de vin gaspillé, de fleurs mortes. Il fallut pavoiser les fenêtres
-de notre maison.
-
-Bientôt, nous n'allâmes plus à J... Mes frères et mes soeurs
-commençaient d'en vouloir à la guerre; ils la trouvaient longue.
-Elle leur supprimait le bord de la mer. Habitués à se lever tard,
-il leur fallait acheter les journaux à six heures. Pauvre distraction!
-Mais vers le vingt août, ces jeunes monstres reprennent espoir.
-Au lieu de quitter la table où les grandes personnes s'attardent,
-il y restent pour entendre mon père parler de départ. Sans doute
-n'y aurait-il plus de moyens de transport. Il faudrait voyager
-très loin à bicyclette. Mes frères plaisantent ma petite soeur.
-Les roues de sa bicyclette ont à peine quarante centimètres de
-diamètre: «On te laissera seule sur la route.» Ma soeur sanglote.
-Mais quel entrain pour astiquer les machines! Plus de paresse.
-Ils proposent de réparer la mienne. Ils se lèvent dès l'aube
-pour connaître les nouvelles. Tandis que chacun s'étonne, je
-découvre enfin les mobiles de ce patriotisme: un voyage à bicyclette!
-jusqu'à la mer! et une mer plus loin, plus jolie que d'habitude.
-Ils eussent brûlé Paris pour partir plus vite. Ce qui terrifiait
-l'Europe était devenu leur unique espoir.
-
-L'égoïsme des enfants est-il si différent du nôtre? L'été, à
-la campagne, nous maudissons la pluie qui tombe, et les cultivateurs
-la réclament.
-
-
-
-
-Il est rare qu'un cataclysme se produise sans phénomènes avant-coureurs.
-L'attentat autrichien, l'orage du procès Caillaux répandaient une
-atmosphère irrespirable, propice à l'extravagance. Ainsi, mon vrai
-souvenir de guerre précède la guerre.
-
-Voici comment:
-
-Nous nous moquions, mes frères et moi, d'un de nos voisins,
-bonhomme grotesque, nain à barbiche blanche et à capuchon, conseiller
-municipal, nommé Maréchaud. Tout le monde l'appelait le père
-Maréchaud. Bien que porte à porte, nous nous défendions de le
-saluer, ce dont il enrageait si fort, qu'un jour, n'y tenant plus,
-il nous aborda sur la route et nous dit: «Eh bien! on ne salue
-pas un conseiller municipal?» Nous nous sauvâmes. À partir de
-cette impertinence, les hostilités furent déclarées. Mais que
-pouvait contre nous un conseiller municipal? En revenant de
-l'école, et en y allant, mes frères tiraient sa sonnette, avec
-d'autant plus d'audace que le chien, qui pouvait avoir mon âge,
-n'était pas à craindre.
-
-La veille du 14 juillet 1914, en allant à la rencontre de mes
-frères, quelle ne fut pas ma surprise de voir un attroupement
-devant la grille des Maréchaud! Quelques tilleuls élagués cachaient
-mal leur villa au fond du jardin. Depuis deux heures de l'après-midi,
-leur jeune bonne, étant devenue folle, se réfugiait sur le toit
-et refusait de descendre. Déjà les Maréchaud, épouvantés par le
-scandale, avaient clos leurs volets, si bien que le tragique de
-cette folle sur un toit s'augmentait de ce que la maison parût
-abandonnée. Des gens criaient, s'indignaient que ses maîtres
-ne fissent rien pour sauver cette malheureuse. Elle titubait
-sur les tuiles, sans, d'ailleurs, avoir l'air d'une ivrogne.
-J'eusse voulu pouvoir rester là toujours, mais notre bonne,
-envoyée par ma mère, vint nous rappeler au travail. Sans cela,
-je serais privé de fête. Je partis la mort dans l'âme, et priant
-Dieu que la bonne fût encore sur le toit, lorsque j'irais chercher
-mon père à la gare.
-
-Elle était à son poste, mais les rares passants revenaient de
-Paris, se dépêchaient pour rentrer dîner, et ne pas manquer le
-bal. Ils ne lui accordaient qu'une minute distraite.
-
-Du reste, jusqu'ici, pour la bonne, il ne s'agissait encore que
-de répétition plus ou moins publique. Elle devait débuter le soir,
-selon l'usage, les girandoles lumineuses lui formant une véritable
-rampe. Il y avait à la fois celles de l'avenue et celles du jardin,
-car les Maréchaud, malgré leur absence feinte, n'avaient osé se
-dispenser d'illuminer, comme notables. Au fantastique de cette
-maison du crime, sur le toit de laquelle se promenait, comme sur
-un pont de navire pavoisé, une femme aux cheveux flottants,
-contribuait beaucoup la voix de cette femme: inhumaine, gutturale,
-d'une douceur qui donnait la chair de poule.
-
-Les pompiers d'une petite commune étant des «volontaires», ils
-s'occupent tout le jour d'autre chose que de pompes. C'est le
-laitier, le pâtissier, le serrurier, qui, leur travail fini,
-viendront éteindre l'incendie, s'il ne s'est pas éteint de lui-même.
-Dès la mobilisation, nos pompiers formèrent en outre une sorte de
-milice mystérieuse faisant des patrouilles, des manoeuvres et
-des rondes de nuit. Ces braves arrivèrent enfin et fendirent
-la foule.
-
-Une femme s'avança. C'était l'épouse d'un conseiller municipal,
-adversaire de Maréchaud, et qui, depuis quelques minutes, s'apitoyait
-bruyamment sur la folle. Elle fit des recommandations au capitaine:
-«Essayez de la prendre par la douceur; elle en est tellement privée,
-la pauvre petite, dans cette maison où on la bat. Surtout, si c'est
-la crainte d'être renvoyée, de se trouver sans place, qui la fait
-agir, dites-lui que je la prendrai chez moi. Je lui doublerai ses
-gages.»
-
-Cette charité bruyante produisit un effet médiocre sur la foule.
-La dame l'ennuyait. On ne pensait qu'à la capture. Les pompiers,
-au nombre de six, escaladèrent la grille, cernèrent la maison,
-grimpant de tous les côtés. Mais à peine l'un d'eux apparut-il
-sur le toit, que la foule, comme les enfants à Guignol, se mit
-à vociférer, à prévenir la victime.
-
---Taisez-vous donc! criait la dame, ce qui excitait les «En
-voilà un! En voilà un!» du public. À ces cris, la folle, s'armant
-de tuiles, en envoya une sur le casque du pompier parvenu au
-faite. Les cinq autres redescendirent aussitôt.
-
-Tandis que les tirs, les manèges, les baraques, place de la
-Mairie, se lamentaient de voir si peu de clientèle, une nuit
-où la recette devait être fructueuse, les plus hardis voyous
-escaladaient les murs et se pressaient sur la pelouse pour suivre
-la chasse. La folle disait des choses que j'ai oubliées, avec
-cette profonde mélancolie résignée que donne aux voix la certitude
-qu'on a raison, que tout le monde se trompe. Les voyous, qui
-préféraient ce spectacle à la foire, voulaient cependant combiner
-les plaisirs. Aussi, tremblants que la folle fût prise en leur
-absence, couraient-ils faire vite un tour de chevaux de bois.
-D'autres, plus sages, installés sur les branches des tilleuls,
-comme pour la revue de Vincennes, se contentaient d'allumer
-des feux de Bengale, des pétards.
-
-On imagine l'angoisse du couple Maréchaud, chez soi, enfermé
-au milieu de ce bruit et de ces lueurs.
-
-Le conseiller municipal, époux de la dame charitable, grimpé
-sur le petit mur de la grille, improvisait un discours sur la
-couardise des propriétaires. On l'applaudit.
-
-Croyant que c'était elle qu'on applaudissait, la folle saluait,
-un paquet de tuiles sous chaque bras, car elle en jetait une
-chaque fois que miroitait un casque. De sa voix inhumaine, elle
-remerciait qu'on l'eût enfin comprise. Je pensai à quelque fille,
-capitaine corsaire, restant seule sur son bateau qui sombre.
-
-La foule se dispersait, un peu lasse. J'avais voulu rester avec
-mon père, tandis que ma mère, pour assouvir ce besoin de mal au
-coeur qu'ont les enfants, conduisait les siens de manège en montagnes
-russes. Certes, j'éprouvais cet étrange besoin plus vivement que
-mes frères. J'aimais-que mon coeur batte vite et irrégulièrement.
-Ce spectacle, d'une poésie profonde, me satisfaisait davantage.
-«Comme tu es pâle», avait dit ma mère. Je trouvai le prétexte
-des feux de Bengale. Ils me donnaient, dis-je, une couleur verte.
-
---Je crains tout de même que cela l'impressionne trop, dit-elle
-à mon père.
-
---Oh! répondit-il, personne n'est plus insensible. Il peut regarder
-n'importe quoi, sauf un lapin qu'on écorche.
-
-Mon père disait cela pour que je restasse. Mais il savait que ce
-spectacle me bouleversait. Je sentais qu'il le bouleversait aussi.
-Je lui demandai de me prendre sur ses épaules pour mieux voir. En
-réalité, j'allais m'évanouir, mes jambes ne me portaient plus.
-
-Maintenant on ne comptait qu'une vingtaine de personnes. Nous
-entendîmes les clairons. C'était la retraite aux flambeaux.
-
-Cent torches éclairaient soudain la folle, comme, après la lumière
-douce des rampes, le magnésium éclate pour photographier une
-nouvelle étoile. Alors, agitant ses mains en signe d'adieu, et
-croyant à la fin du monde, ou simplement qu'on allait la prendre,
-elle se jeta du toit, brisa la marquise dans sa chute, avec un
-fracas épouvantable, pour venir s'aplatir sur les marches de
-pierre. Jusqu'ici j'avais essayé de supporter tout, bien que
-mes oreilles tintassent et que le coeur me manquât. Mais quand
-j'entendis des gens crier: «Elle vit encore», je tombai, sans
-connaissance, des épaules de mon père.
-
-Revenu à moi, il m'entraîna au bord de la Marne. Nous y restâmes
-très tard, en silence, allongés dans l'herbe.
-
-Au retour, je crus voir derrière la grille une silhouette blanche,
-le fantôme de la bonne! C'était le père Maréchaud en bonnet de
-coton, contemplant les dégâts, sa marquise, ses tuiles, ses
-pelouses, ses massifs, ses marches couvertes de sang, son prestige
-détruit.
-
-Si j'insiste sur un tel épisode, c'est qu'il fait comprendre mieux
-que tout autre l'étrange période de la guerre, et combien, plus
-que le pittoresque, me frappait la poésie des choses.
-
-
-
-
-Nous entendîmes le canon. On se battait près de Meaux. On racontait
-que des uhlans avaient été capturés près de Lagny, à quinze kilomètres
-de chez nous. Tandis que ma tante parlait d'une amie, enfuie dès
-les premiers jours, après avoir enterré dans son jardin des
-pendules, des boîtes de sardines, je demandai à mon père le moyen
-d'emporter nos vieux livres; c'est ce qu'il me coûtait le plus
-de perdre.
-
-Enfin, au moment où nous nous apprêtions à la fuite, les journaux
-nous apprirent que c'était inutile.
-
-Mes soeurs, maintenant, allaient à J... porter des paniers de poires
-aux blessés. Elles avaient découvert un dédommagement, médiocre, il
-est vrai, à tous leurs beaux projets écroulés. Quand elles arrivaient
-à J..., les paniers étaient presque vides!
-
-Je devais entrer au Lycée Henri-IV; mais mon père préféra me garder
-encore un an à la campagne. Ma seule distraction de ce morne hiver
-fut de courir chez notre marchande journaux, pour être sûr d'avoir
-un exemplaire du _Mot_, journal qui me plaisait et paraissait
-le samedi. Ce jour-là, je n'étais jamais levé tard.
-
-Mais le printemps arriva, qu'égayèrent mes premières incartades.
-Sous prétexte de quêtes, ce printemps, plusieurs fois, je me
-promenai, endimanché, une jeune personne à ma droite. Je tenais
-le tronc; elle, la corbeille d'insignes. Dès la seconde quête,
-des confrères m'apprirent à profiter de ces journées libres où
-l'on me jetait dans les bras d'une petite fille. Dès lors, nous
-nous empressions de recueillir, le matin, le plus d'argent possible,
-remettions à midi notre récolte à la dame patronnesse et allions
-toute la journée polissonner sur les coteaux de Chennevières.
-Pour la première fois, j'eus un ami. J'aimais à quêter avec sa
-soeur. Pour la première fois, je m'entendais avec un garçon aussi
-précoce que moi, admirant même sa beauté, son effronterie. Notre
-mépris commun pour ceux de notre âge nous rapprochait encore. Nous
-seuls, nous jugions capables de comprendre les choses; et, enfin,
-nous seuls, nous trouvions dignes des femmes. Nous nous croyions
-des hommes. Par chance, nous n'allions pas être séparés. René allait
-déjà au Lycée Henri-IV, et je serais dans sa classe, en troisième.
-Il ne devait pas apprendre le grec; il me fit cet extrême sacrifice
-de convaincre ses parents de le lui laisser apprendre. Ainsi, nous
-serions toujours ensemble. Comme il n'avait pas fait sa première
-année, c'était s'obliger à des répétitions particulières. Les
-parents de René n'y comprirent rien, qui, l'année précédente,
-devant ses supplications, avaient consenti à ce qu'il n'étudiât
-pas le grec. Ils y virent l'effet de ma bonne influence, et, s'ils
-supportaient ses autres camarades, j'étais, du moins, le seul ami
-qu'ils approuvassent.
-
-Pour la première fois, nul jour des vacances de cette année ne
-me fut pesant. Je connus donc que personne n'échappe à son âge,
-et que mon dangereux mépris s'était fondu comme glace dès que
-quelqu'un avait bien voulu prendre garde à moi, de la façon qui
-me convenait. Nos commîmes avances raccourcirent de moitié la
-route que l'orgueil de chacun de nous avait à faire.
-
-
-Le jour de la rentrée des classes, René me fut un guide précieux.
-
-Avec lui tout me devenait plaisir, et moi qui, seul, ne pouvais
-avancer d'un pas, j'aimais faire à pied, deux fois par jour, le
-trajet qui sépare Henri-IV de la gare de la Bastille, où nous
-prenions notre train.
-
-Trois ans passèrent ainsi, sans autre amitié et sans autre espoir
-que les polissonneries du jeudi--avec les petites filles que les
-parents de mon ami nous fournissaient innocemment, invitant ensemble
-à goûter les amis de leur fils et les amies de leur fille--, menues
-faveurs que nous dérobions, et qu'elles nous dérobaient, sous
-prétexte de jeux à gages.
-
-
-
-
-La belle saison venue, mon père aimait à nous emmener, mes frères
-et moi, dans de longues promenades. Un de nos buts favoris était
-Ormesson, et de suivre le Morbras, rivière large d'un mètre,
-traversant, des prairies où poussent des fleurs qu'on ne rencontre
-nulle part ailleurs, et dont j'ai oublié le nom. Des touffes de
-cresson ou de menthe cachent au pied qui se hasarde l'endroit où
-commence l'eau. La rivière charrie au printemps des milliers de
-pétales blancs et roses. Ce sont les aubépines.
-
-Un dimanche d'avril 1917, comme cela nous arrivait souvent, nous
-prîmes le train pour La Varenne, d'où nous devions nous rendre
-à pied à Ormesson. Mon père me dit que nous retrouverions à La
-Varenne des gens agréables, les Grangier. Je les connaissais
-pour avoir vu le nom de leur fille, Marthe, dans le catalogue
-d'une exposition de peinture. Un jour, j'avais entendu mes parents
-parler de la visite d'un M. Grangier. Il était venu, avec un carton
-empli des oeuvres de sa fille, âgée de dix-huit ans. Marthe était
-malade. Son père aurait voulu lui faire une surprise: que ses
-aquarelles figurassent dans une exposition de charité dont ma
-mère était présidente. Ces aquarelles étaient sans nulle recherche;
-on y sentait la bonne élève du cours de dessin, tirant la langue,
-léchant les pinceaux.
-
-Sur le quai de la gare de La Varenne, les Grangier nous attendaient.
-M. et Mme Grangier devaient être du même âge, approchant de la
-cinquantaine. Mais Mme Grangier paraissait l'aînée de son mari;
-son inélégance, sa taille courte, firent qu'elle me déplut au
-premier coup d'oeil.
-
-Au cours de cette promenade, je devais remarquer qu'elle fronçait
-souvent les sourcils, ce qui couvrait son front de rides auxquelles
-il fallait une minute pour disparaître. Afin qu'elle eût tous les
-motifs de me déplaire, sans que je me reprochasse d'être injuste,
-je souhaitais qu'elle employât des façons de parler assez communes.
-Sur ce point, elle me déçut.
-
-Le père, lui, avait l'air d'un brave homme, ancien sous-officier,
-adoré de ses soldats. Mais où était Marthe? Je tremblais à la
-perspective d'une promenade sans autre compagnie que celle de
-ses parents. Elle devait venir par le prochain train, «dans un
-quart d'heure, expliqua Mme Grangier, n'ayant pu être prête
-à temps. Son frère arriverait avec elle».
-
-Quand le train entra en gare, Marthe était debout sur le marchepied
-du wagon. «Attends bien que le train s'arrête», lui cria sa mère...
-Cette imprudente me charma.
-
-Sa robe, son chapeau, très simples, prouvaient son peu d'estime
-pour l'opinion des inconnus. Elle donnait la main à un petit
-garçon qui paraissait avoir onze ans. C'était son frère, enfant
-pâle, aux cheveux d'albinos, et dont tous les gestes trahissaient
-la maladie.
-
-Sur la route, Marthe et moi marchions en tête. Mon père marchait
-derrière, entre les Grangier.
-
-Mes frères, eux, bâillaient, avec ce nouveau petit camarade
-chétif, à qui l'on défendait de courir.
-
-Comme je complimentais Marthe sur ses aquarelles, elle me répondit
-modestement que c'étaient des études. Elle n'y attachait aucune
-importance. Elle me montrerait mieux, des fleurs «stylisées». Je
-jugeai bon, pour la première fois, de ne pas lui dire que je
-trouvais ces sortes de fleurs ridicules.
-
-Sous son chapeau elle ne pouvait bien me voir. Moi, je l'observais.
-
---Vous ressemblez peu à madame votre mère, lui dis-je.
-
-C'était un madrigal.
-
---On me le dit quelquefois; mais, quand vous viendrez à la maison,
-je vous montrerai des photographies de maman lorsqu'elle était
-jeune; je lui ressemble beaucoup.
-
-Je fus attristé de cette réponse, et je priai Dieu de ne point
-voir Marthe quand elle aurait l'âge de sa mère.
-
-Voulant dissiper le malaise de cette réponse pénible, et ne
-comprenant pas que, pénible, elle ne pouvait l'être que pour
-moi, puisque heureusement Marthe ne voyait point sa mère avec
-mes yeux, je lui dis:
-
---Vous avez tort de vous coiffer de la sorte, les cheveux lisses
-vous iraient mieux.
-
-Je restai terrifié, n'ayant jamais dit pareille chose à une
-femme. Je pensais à la façon dont j'étais coiffé, moi.
-
---Vous pourrez le demander à maman (comme si elle avait besoin
-de se justifier!); d'habitude, je ne me coiffe pas si mal, mais
-j'étais déjà en retard et je craignais de manquer le second
-train. D'ailleurs, je n'avais pas l'intention d'ôter mon chapeau.
-
-«Quelle fille est-ce donc, pensais-je, pour admettre qu'un gamin
-la querelle à propos de ses mèches?»
-
-J'essayai de deviner ses goûts en littérature; je fus heureux
-qu'elle connût Baudelaire et Verlaine, charmé de la façon dont
-elle aimait Baudelaire, qui n'était pourtant pas la mienne.
-J'y discernais une révolte. Ses parents avaient fini par admettre
-ses goûts. Marthe leur en voulait que ce fut par tendresse. Son
-fiancé, dans ses lettres, lui parlait de ce qu'il lisait, et
-s'il lui conseillait certains livres, il lui en défendait d'autres.
-Il lui avait défendu _Les Fleurs du Mal._ Désagréablement surpris
-d'apprendre qu'elle était fiancée, je me réjouis de savoir qu'elle
-désobéissait à un soldat assez nigaud pour craindre Baudelaire.
-Je fus heureux de sentir qu'il devait souvent choquer Marthe.
-Après la première surprise désagréable, je me félicitai de son
-étroitesse, d'autant mieux que j'eusse craint, s'il avait lui
-aussi goûté _Les Fleurs du Mal_, que leur futur appartement ressemblât
-à celui de _La Mort des Amants._ Je me demandai ensuite ce que
-cela pouvait bien me faire.
-
-Son fiancé lui avait aussi défendu les académies de dessin. Moi
-qui n'y allais jamais, je lui proposai de l'y conduire, ajoutant
-que j'y travaillais souvent. Mais, craignant ensuite que mon mensonge
-ne fût découvert, je la priai de n'en point parler à mon père. Il
-ignorait, dis-je, que je manquais des cours de gymnastique pour me
-rendre à la Grande-Chaumière. Car je ne voulais pas qu'elle pût se
-figurer que je cachais l'académie à mes parents, parce qu'ils me
-défendaient de voir des femmes nues. J'étais heureux qu'il se fît
-un secret entre nous, et moi, timide, me sentais déjà tyrannique
-avec elle.
-
-J'étais fier aussi d'être préféré à la campagne, car nous n'avions
-pas encore fait allusion au décor de notre promenade. Quelquefois
-ses parents l'appelaient: «Regarde, Marthe, à ta droite, comme les
-coteaux de Chennevières sont jolis», ou bien, son frère s'approchait
-d'elle et lui demandait le nom d'une fleur qu'il venait de cueillir.
-Elle leur accordait d'attention distraite juste assez pour qu'ils
-ne se fâchassent point.
-
-Nous nous assîmes dans les prairies d'Ormesson. Dans ma candeur,
-je regrettais d'avoir été si loin, et d'avoir tellement précipité
-les choses. «Après une conversation moins sentimentale, plus
-naturelle, pensai-je, je pourrais éblouir Marthe, et m'attirer
-la bienveillance de ses parents, en racontant le passé de ce
-village.» Je m'en abstins. Je croyais avoir des raisons profondes,
-et pensais qu'après tout ce qui s'était passé, une conversation
-tellement en dehors de nos inquiétudes communes ne pourrait que
-rompre le charme. Je croyais qu'il s'était passé des choses graves.
-C'était d'ailleurs vrai; simplement, je le sus dans la suite,
-parce que Marthe avait faussé notre conversation dans le même
-sens que moi. Mais moi qui ne pouvais m'en rendre compte, je me
-figurais lui avoir adressé des paroles significatives. Je croyais
-avoir déclaré mon amour à une personne insensible. J'oubliais
-que M. et Mme Grangier eussent pu entendre sans le moindre inconvénient
-tout ce que j'avais dit à leur fille; mais, moi, aurais-je pu le
-lui dire en leur présence?
-
---Marthe ne m'intimide pas, me répétais-je. Donc, seuls, ses
-parents et mon père m'empêchent de me pencher sur son cou et de
-l'embrasser.
-
-Profondément en moi, un autre garçon se félicitait de ces trouble-fêtes.
-Celui-ci pensait:
-
---Quelle chance que je ne me trouve pas seul avec elle! Car je
-n'oserais pas davantage l'embrasser, et n'aurais aucune excuse.
-
-Ainsi triche le timide.
-
-
-Nous reprenions le train à la gare de Sucy. Ayant une bonne
-demi-heure à l'attendre, nous nous assîmes à la terrasse d'un
-café. Je dus subir les compliments de Mme Grangier. Ils m'humiliaient.
-Ils rappelaient à sa fille que je n'étais encore qu'un lycéen,
-qui passerait son baccalauréat dans un an. Marthe voulut boire
-de la grenadine; j'en commandai aussi. Le matin encore, je me
-serais cru déshonoré en buvant de la grenadine. Mon père n'y
-comprenait rien. Il me laissait toujours servir des apéritifs.
-Je tremblai qu'il me plaisantât sur ma sagesse. Il le fit, mais
-à mots couverts, de façon que Marthe ne devinât pas que je buvais
-de la grenadine pour faire comme elle.
-
-Arrivés à F..., nous dîmes adieu aux Grangier. Je promis à Marthe
-de lui porter, le jeudi suivant, la collection du journal _Le
-Mot_ et _Une Saison en enfer._
-
---Encore un titre qui plairait à mon fiancé!
-
-Elle riait.
-
---Voyons, Marthe! dit, fronçant les sourcils, sa mère qu'un tel
-manque de soumission choquait toujours.
-
-Mon père et mes frères s'étaient ennuyés, qu'importe! Le bonheur
-est égoïste.
-
-
-
-
-Le lendemain, au lycée, je n'éprouvai pas le besoin de raconter
-à René, à qui je disais tout, ma journée du dimanche. Mais je
-n'étais pas d'humeur à supporter qu'il me raillât de n'avoir pas
-embrassé Marthe en cachette. Autre chose m'étonnait; c'est qu'aujourd'hui
-je trouvai René moins différent de mes camarades.
-
-
-Ressentant de l'amour pour Marthe, j'en ôtais à René, à mes parents,
-à mes soeurs.
-
-
-Je me promettais bien cet effort de volonté de ne pas venir la
-voir avant le jour de notre rendez-vous. Pourtant, le mardi soir,
-ne pouvant attendre, je sus trouver à ma faiblesse de bonnes
-excuses qui me permissent de porter après dîner le livre et les
-journaux. Dans cette impatience, Marthe verrait la preuve de
-mon amour, disais-je, et si elle refuse de la voir, je saurai
-bien l'y contraindre.
-
-Pendant un quart d'heure, je courus comme un fou jusqu'à sa
-maison. Alors, craignant de la déranger pendant son repas, j'attendis,
-en nage, dix minutes, devant la grille. Je pensais que pendant
-ce temps mes palpitations de coeur s'arrêteraient. Elles augmentaient,
-au contraire. Je manquai tourner bride, mais depuis quelques
-minutes, d'une fenêtre voisine, une femme me regardait curieusement,
-voulant savoir ce que je faisais, réfugié contre cette porte. Elle
-me décida. Je sonnai. J'entrai dans la maison. Je demandai à la
-domestique si Madame était chez elle. Presque aussitôt, Mme Grangier
-parut dans la petite pièce où l'on m'avait introduit. Je sursautai,
-comme si la domestique eût dû comprendre que j'avais demandé
-«Madame» par convenance et que je voulais voir «Mademoiselle».
-Rougissant, je priai Mme Grangier de m'excuser de la déranger à
-pareille heure, comme s'il eût été une heure du matin: ne pouvant
-venir jeudi, j'apportais le livre et les journaux à sa fille.
-
---Cela tombe à merveille, me dit Mme Grangier, car Marthe n'aurait
-pu vous recevoir. Son fiancé a obtenu une permission, quinze
-jours plus tôt qu'il ne pensait. Il est arrivé hier, et Marthe
-dîne ce soir chez ses futurs beaux-parents.
-
-Je m'en allai donc, et puisque je n'avais plus de chance de la
-revoir jamais, croyais-je, m'efforçai de ne plus penser à Marthe,
-et, par cela même, ne pensant qu'à elle.
-
-
-Pourtant, un mois après, un matin, sautant de mon wagon à la
-gare de la Bastille, je la vis qui descendait d'un autre. Elle
-allait choisir dans des magasins différentes choses, en vue de
-son mariage. Je lui demandai de m'accompagner jusqu'à Henri-IV.
-
---Tiens! dit-elle, l'année prochaine, quand vous serez en seconde,
-vous aurez mon beau-père pour professeur de géographie.
-
-Vexé qu'elle me parlât études, comme si aucune autre conversation
-n'eût été de mon âge, je lui répondis aigrement que ce serait
-assez drôle.
-
-Elle fronça les sourcils. Je pensai à sa mère.
-
-Nous arrivions à Henri-IV, et, ne voulant pas la quitter sur ces
-paroles que je croyais blessantes, je décidai d'entrer en classe
-une heure plus tard, après le cours de dessin. Je fus heureux
-qu'en cette circonstance Marthe ne montrât pas de sagesse, ne me
-fît aucun reproche, et, plutôt, semblât me remercier d'un tel
-sacrifice, en réalité nul. Je lui fus reconnaissant qu'en échange
-elle ne me proposât point de l'accompagner dans ses courses,
-mais qu'elle me donnât son temps comme je lui donnais le mien.
-
-Nous étions maintenant dans le jardin du Luxembourg; neuf heures
-sonnèrent à l'horloge du Sénat. Je renonçai au lycée. J'avais
-dans ma poche, par miracle, plus d'argent que n'en a d'habitude
-un collégien en deux ans, ayant la veille vendu mes timbres-poste
-les plus rares à la Bourse aux timbres, qui se tient derrière
-le Guignol des Champs-Élysées.
-
-Au cours de la conversation, Marthe m'ayant appris qu'elle déjeunait
-chez ses beaux-parents, je décidai de la résoudre à rester avec moi.
-La demie de neuf heures sonnait. Marthe sursauta, point encore
-habituée à ce qu'on abandonnât pour elle tous ses devoirs de classe.
-Mais, voyant que je restais sur ma chaise de fer, elle n'eut pas
-le courage de me rappeler que j'aurais dû être assis sur les bancs de
-Henri-IV.
-
-Nous restions immobiles. Ainsi doit être le bonheur. Un chien sauta
-du bassin et se secoua. Marthe se leva, comme quelqu'un qui, après
-la sieste, et le visage encore enduit de sommeil, secoue ses rêves.
-Elle faisait avec ses bras des mouvements de gymnastique. J'en
-augurai mal pour notre entente.
-
---Ces chaises sont trop dures, me dit-elle, comme pour s'excuser
-d'être debout.
-
-Elle portait une robe de foulard, chiffonnée depuis qu'elle s'était
-assise. Je ne pus m'empêcher d'imaginer les dessins que le cannage
-imprime sur la peau.
-
---Allons! accompagnez-moi dans les magasins, puisque vous êtes
-décidé à ne pas aller en classe, dit Marthe, faisant pour la première
-fois allusion à ce que je négligeais pour elle.
-
-Je l'accompagnai dans plusieurs maisons de lingerie, l'empêchant
-de commander ce qui lui plaisait et ne me plaisait pas; par exemple,
-évitant le rose, qui m'importune, et qui était sa couleur favorite.
-
-Après ces premières victoires, il fallait obtenir de Marthe
-qu'elle ne déjeunât pas chez ses beaux-parents. Ne pensant pas
-qu'elle pouvait leur mentir pour le simple plaisir de rester en
-ma compagnie, je cherchai ce qui la déterminerait à me suivre
-dans l'école buissonnière. Elle rêvait de connaître un bar américain.
-Elle n'avait jamais osé demander à son fiancé de l'y conduire.
-D'ailleurs, il ignorait les bars. Je tenais mon prétexte. À son
-refus, empreint d'une véritable déception, je pensai qu'elle
-viendrait. Au bout d'une demi-heure, ayant usé de tout pour la
-convaincre, et n'insistant même plus, je l'accompagnai chez ses
-beaux-parents, dans l'état d'esprit d'un condamné à mort espérant
-jusqu'au dernier moment qu'un coup de main se fera sur la route
-du supplice. Je voyais s'approcher la rue, sans que rien se
-produisît. Mais soudain, Marthe, frappant à la vitre, arrêta
-le chauffeur du taxi devant un bureau de poste.
-
-Elle me dit:
-
---Attendez-moi une seconde. Je vais téléphoner à ma belle-mère
-que je suis dans un quartier trop éloigné pour arriver à temps.
-
-Au bout de quelques minutes, n'en pouvant plus d'impatience,
-j'avisai une marchande de fleurs et je choisis une à une des
-roses rouges, dont je fis faire une botte. Je ne pensais pas
-tant au plaisir de Marthe qu'à la nécessité pour elle de mentir
-encore ce soir pour expliquer à ses parents d'où venaient les
-roses. Notre projet, lors de la première rencontre, d'aller à
-une académie de dessin; le mensonge du téléphone qu'elle répéterait,
-ce soir, à ses parents, mensonge auquel s'ajouterait celui des
-roses, m'étaient des faveurs plus douces qu'un baiser. Car, ayant
-souvent embrassé, sans grand plaisir, des lèvres de petites filles,
-et oubliant que c'était parce que je ne les aimais pas, je désirais
-peu les lèvres de Marthe. Tandis qu'une telle complicité m'était
-restée, jusqu'à ce jour, inconnue.
-
-Marthe sortait de la poste, rayonnante, après le premier mensonge.
-Je donnai au chauffeur l'adresse d'un bar de la rue Daunou.
-
-Elle s'extasiait, comme une pensionnaire, sur la veste blanche
-du barman, la grâce avec laquelle il secouait les gobelets d'argent,
-les noms bizarres ou poétiques des mélanges. Elle respirait de
-temps en temps les roses rouges dont elle se promettait de faire
-une aquarelle, qu'elle me donnerait en souvenir de cette journée.
-Je lui demandai de me montrer une photographie de son fiancé. Je le
-trouvai beau. Sentant déjà quelle importance elle attachait à mes
-opinions, je poussai l'hypocrisie jusqu'à lui dire qu'il était très
-beau, mais d'un air peu convaincu, pour lui donner à penser
-que je le lui disais par politesse. Ce qui, selon moi, devait
-jeter le trouble dans l'âme de Marthe, et, de plus, m'attirer sa
-reconnaissance.
-
-Mais, l'après-midi, il fallut songer au motif de son voyage.
-Son fiancé, dont elle savait les goûts, s'en était remis complètement
-à elle du soin de choisir leur mobilier. Mais sa mère voulait à
-toute force la suivre. Marthe, enfin, en lui promettant de ne pas
-faire de folies, avait obtenu de venir seule. Elle devait, ce
-jour-là, choisir quelques meubles pour leur chambre à coucher.
-Bien que je me fusse promis de ne montrer d'extrême plaisir ou
-déplaisir à aucune des paroles de Marthe, il me fallut faire un
-effort pour continuer de marcher sur le boulevard d'un pas tranquille
-qui maintenant ne s'accordait plus avec le rythme de mon coeur.
-
-Cette obligation d'accompagner Marthe m'apparut comme une malchance.
-Il fallait donc l'aider à choisir une chambre pour elle et un autre!
-Puis, j'entrevis le moyen de choisir une chambre pour Marthe et pour
-moi.
-
-J'oubliais si vite son fiancé, qu'au bout d'un quart d'heure de
-marche, on m'aurait surpris en me rappelant que, dans cette chambre,
-un autre dormirait auprès d'elle.
-
-Son fiancé goûtait le style Louis XV.
-
-Le mauvais goût de Marthe était autre; elle aurait plutôt versé
-dans le japonais. Il me fallut donc les combattre tous deux. C'était
-à qui jouerait le plus vite. Au moindre mot de Marthe, devinant
-ce qui la tentait, il me fallait lui désigner le contraire, qui ne
-me plaisait pas toujours, afin de me donner l'apparence de céder
-à ses caprices, quand j'abandonnerais un meuble pour un autre, qui
-dérangeait moins son oeil.
-
-Elle murmurait: «Lui qui voulait une chambre rose.» N'osant même
-plus m'avouer ses propres goûts, elle les attribuait à son fiancé.
-Je devinai que dans quelques jours nous les raillerions ensemble.
-
-Pourtant je ne comprenais pas bien cette faiblesse. «Si elle ne
-m'aime pas, pensai-je, quelle raison a-t-elle de me céder, de
-sacrifier ses préférences, et celles de ce jeune homme, aux miennes?»
-Je n'en trouvai aucune. La plus modeste eût été encore de me dire
-que Marthe m'aimait. Pourtant j'étais sûr du contraire.
-
-Marthe m'avait dit: «Au moins laissons-lui l'étoffe
-rose.»--«Laissons-lui!» Rien que pour ce mot, je me sentais
-près de lâcher prise. Mais «lui laisser l'étoffe rose» équivalait
-à tout abandonner. Je représentai à Marthe combien ces murs
-roses gâcheraient les meubles simples que «nous avions choisis»,
-et, reculant encore devant le scandale, lui conseillai de faire
-peindre les murs de sa chambre à la chaux!
-
-C'était le coup de grâce. Toute la journée Marthe avait été
-tellement harcelée qu'elle le reçut sans révolte. Elle se contenta
-de me dire: «En effet, vous avez raison.»
-
-À la fin de cette journée éreintante, je me félicitai du pas
-que j'avais fait. J'étais parvenu à transformer, meuble à meuble,
-ce mariage d'amour, ou plutôt d'amourette, en un mariage de
-raison, et lequel! puisque la raison n'y tenait aucune place,
-chacun ne trouvant chez l'autre que les avantages qu'offre un
-mariage d'amour.
-
-En me quittant, ce soir-là, au lieu d'éviter désormais mes conseils,
-elle m'avait prié de l'aider les jours suivants dans le choix de ses
-autres meubles. Je le lui promis, mais à condition qu'elle me
-jurât de ne jamais le dire à son fiancé, puisque la seule raison
-qui pût à la longue lui faire admettre ces meubles, s'il avait de
-l'amour pour Marthe, c'était de penser que tout sortait d'elle,
-de son bon plaisir, qui deviendrait le leur.
-
-Quand je rentrai à la maison, je crus lire dans le regard de
-mon père qu'il avait déjà appris mon escapade. Naturellement
-il ne savait rien; comment eût-il pu le savoir?
-
-«Bah! Jacques s'habituera bien à cette chambre», avait dit Marthe.
-En me couchant, je me répétai que, si elle songeait à son mariage
-avant de dormir, elle devait, ce soir, l'envisager de toute autre
-sorte qu'elle ne l'avait fait les jours précédents. Pour moi,
-quelle que fût l'issue de cette idylle, j'étais, d'avance, bien
-vengé de son Jacques: je pensais à la nuit de noces dans cette
-chambre austère, dans «ma» chambre!
-
-Le lendemain matin, je guettai dans la rue le facteur qui devait
-apporter une lettre d'absence. Il me la remit, je l'empochai,
-jetant les autres dans la boîte de notre grille. Procédé trop
-simple pour ne pas en user toujours.
-
-Manquer la classe voulait dire, selon moi, que j'étais amoureux
-de Marthe. Je me trompais. Marthe ne m'était que le prétexte de
-cette école buissonnière. Et la preuve, c'est qu'après avoir goûté
-en compagnie de Marthe aux charmes de la liberté, je voulus y goûter
-seul, puis faire des adeptes. La liberté me devint vite une drogue.
-
-L'année scolaire touchait à sa fin, et je voyais avec terreur
-que ma paresse allait rester impunie, alors que je souhaitais
-le renvoi du collège, un drame enfin, qui clôturât cette période.
-
-À force de vivre dans les mêmes idées, de ne voir qu'une chose,
-si on la veut avec ardeur, on ne remarque plus le crime de ses
-désirs. Certes, je ne cherchais pas à faire de la peine à mon
-père; pourtant, je souhaitais la chose qui pourrait lui en faire
-le plus. Lesclasses m'avaient toujours été un supplice; Marthe et
-la liberté avaient achevé de me les rendre intolérables. Je me
-rendais bien compte que, si j'aimais moins René, c'était simplement
-parce qu'il me rappelait quelque chose du collège. Je souffrais,
-et cette crainte me rendait même physiquement malade, à l'idée de me
-retrouver, l'année suivante, dans la niaiserie de mes condisciples.
-
-Pour le malheur de René, je lui avais trop bien fait partager mon
-vice. Aussi, lorsque, moins habile que moi, il m'annonça qu'il était
-renvoyé de Henri-IV, je crus l'être moi-même. Il fallait l'apprendre
-à mon père, car il me saurait gré de le lui dire moi-même, avant la
-lettre du censeur, lettre trop grave à subtiliser.
-
-Nous étions un mercredi. Le lendemain, jour de congé, j'attendis
-que mon père fût à Paris pour prévenir ma mère. La perspective de
-quatre jours de trouble dans son ménage l'alarma plus que la nouvelle.
-Puis, je partis au bord de la Marne, où Marthe m'avait dit qu'elle
-me rejoindrait peut-être. Elle n'y était pas. Ce fut une chance.
-Mon amour puisant dans cette rencontre une mauvaise énergie, j'aurais
-pu, ensuite, lutter contre mon père; tandis que, l'orage éclatant
-après une journée de vide, de tristesse, je rentrai le front bas,
-comme il convenait. Je revins chez nous un peu après l'heure où
-je savais que mon père avait coutume d'y être. Il «savait» donc.
-Je me promenai dans le jardin, attendant que mon père me fît venir.
-Mes soeurs jouaient en silence. Elles devinaient quelque chose. Un
-de mes frères, assez excité par l'orage, me dit de me rendre dans
-la chambre où mon père s'était rendu.
-
-Des éclats de voix, des menaces, m'eussent permis la révolte. Ce
-fut pire. Mon père se taisait; ensuite, sans aucune colère, avec
-une voix même plus douce que de coutume, il me dit:
-
---Eh bien! que comptes-tu faire maintenant?
-
-Les larmes qui ne pouvaient s'enfuir par mes yeux, comme un essaim
-d'abeilles, bourdonnaient dans ma tête. À une volonté, j'eusse pu
-opposer la mienne, même impuissante. Mais devant une telle douceur,
-je ne pensais qu'à me soumettre.
-
---Ce que tu m'ordonneras de faire.
-
---Non, ne mens pas encore. Je t'ai toujours laissé agir comme tu
-voulais; continue. Sans doute auras-tu à coeur de m'en faire repentir.
-
-Dans l'extrême jeunesse, l'on est trop enclin, comme les femmes, à
-croire que les larmes dédommagent de tout. Mon père ne me demandait
-même pas de larmes. Devant sa générosité, j'avais honte du présent
-et de l'avenir. Car je sentais que, quoi que je lui dise, je mentirais.
-«Au moins que ce mensonge le réconforte, pensai-je, en attendant
-de lui être une source de nouvelles peines.» Ou plutôt non, je cherche
-encore à me mentir à moi-même. Ce que je voulais, c'était faire un
-travail, guère plus fatigant qu'une promenade, et qui laissât comme
-elle, à mon esprit, la liberté de ne pas se détacher de Marthe une
-minute. Je feignis de vouloir peindre et de n'avoir jamais osé le
-dire. Encore une fois, mon père ne dit pas non, à condition que je
-continuasse d'apprendre chez nous ce que j'aurais dû apprendre au
-collège, mais avec la liberté de peindre.
-
-Quand des liens ne sont pas encore solides, pour perdre quelqu'un
-de vue, il suffît de manquer une fois un rendez-vous. À force
-de penser à Marthe, j'y pensai de moins en moins. Mon esprit
-agissait, comme nos yeux agissent avec le papier des murs de
-notre chambre. À force de le voir, ils ne le voient plus.
-
-Chose incroyable! J'avais même pris goût au travail. Je n'avais
-pas menti comme je le craignais.
-
-Lorsque quelque chose, venu de l'extérieur, m'obligeait à penser
-moins paresseusement à Marthe, j'y pensais sans amour, avec la
-mélancolie que l'on éprouve pour ce qui aurait pu être. «Bah!
-me disais-je, c'eût été trop beau. On ne peut à la fois choisir
-le lit et coucher dedans.»
-
-
-
-
-Une chose étonnait mon père. La lettre du censeur n'arrivait
-pas. Il me fit à ce sujet sa première scène, croyant que j'avais
-soustrait la lettre, que j'avais feint ensuite de lui annoncer
-gratuitement la nouvelle, que j'avais ainsi obtenu son indulgence.
-En réalité, cette lettre n'existait pas. Je me croyais renvoyé
-du collège, mais je me trompais. Aussi, mon père ne comprit-il
-rien lorsque, au début des vacances, nous reçûmes une lettre du
-proviseur.
-
-Il demandait si j'étais malade et s'il fallait m'inscrire pour
-l'année suivante.
-
-
-
-
-La joie de donner enfin satisfaction à mon père comblait un peu
-le vide sentimental dans lequel je me trouvais; car, si je croyais
-ne plus aimer Marthe, je la considérais du moins comme le seul
-amour qui eût été digne de moi. C'est dire que je l'aimais encore.
-
-
-J'étais dans ces dispositions de coeur quand, à la fin de novembre,
-un mois après avoir reçu une lettre de faire-part de son mariage,
-je trouvai, en rentrant chez nous, une invitation de Marthe qui
-commençait par ces lignes: «Je ne comprends rien à votre silence.
-Pourquoi ne venez-vous pas me voir? Sans doute avez-vous oublié
-que vous avez choisi mes meubles?...»
-
-Marthe habitait J...; sa rue descendait jusqu'à la Marne. Chaque
-trottoir réunissait au plus une douzaine de villas. Je m'étonnai
-que la sienne fût si grande. En réalité, Marthe habitait seulement
-le haut, les propriétaires et un vieux ménage se partageant le bas.
-
-Quand j'arrivai pour goûter, il faisait déjà nuit. Seule une
-fenêtre, à défaut d'une présence humaine, révélait celle du feu. À
-voir cette fenêtre illuminée par des flammes inégales, comme des
-vagues, je crus à un commencement d'incendie. La porte de fer
-du jardin était entrouverte. Je m'étonnai d'une semblable négligence.
-Je cherchai la sonnette: je ne la trouvai point. Enfin, gravissant
-les trois marches du perron, je me décidai à frapper contre les
-vitres du rez-de-chaussée de droite, derrière lesquelles j'entendais
-des voix. Une vieille femme ouvrit la porte: Je lui demandai où
-demeurait Mme Lacombe (tel était le nouveau nom de Marthe): «C'est
-au-dessus.» Je montai l'escalier dans le noir, trébuchant, me
-cognant, et mourant de crainte qu'il fût arrivé quelque malheur.
-Je frappai. C'est Marthe qui vint m'ouvrir. Je faillis lui sauter
-au cou, comme les gens qui se connaissent à peine, après avoir
-échappé au naufrage. Elle n'y eût rien compris. Sans doute me
-trouva-t-elle l'air égaré, car, avant toute chose, je lui demandai
-pourquoi «il y avait le feu».
-
---C'est qu'en vous attendant, j'avais fait dans la cheminée du
-salon un feu de bois d'olivier, à la lueur duquel je lisais.
-
-En entrant dans la petite chambre qui lui servait de salon, peu
-encombrée de meubles, et que les tentures, les gros tapis doux
-comme un poil de bête, rétrécissaient jusqu'à lui donner l'aspect
-d'une boîte, je fus à la fois heureux et malheureux comme un
-dramaturge qui, voyant sa pièce, y découvre trop tard des fautes.
-
-Marthe s'était de nouveau étendue le long de la cheminée, tisonnant
-la braise, et prenant garde à ne pas mêler quelque parcelle noire
-aux cendres.
-
---Vous n'aimez peut-être pas l'odeur de l'olivier? Ce sont mes
-beaux-parents qui en ont fait venir pour moi une provision de leur
-propriété du Midi.
-
-Marthe semblait s'excuser d'un détail de son cru, dans cette
-chambre qui était mon oeuvre. Peut-être cet élément détruisait-il
-un tout, qu'elle comprenait mal.
-
-Au contraire. Ce feu me ravit, et aussi de voir qu'elle attendait
-comme moi de se sentir brûlante d'un côté, pour se retourner de
-l'autre. Son visage calme et sérieux ne m'avait jamais paru plus
-beau que dans cette lumière sauvage. A ne pas se répandre dans
-la pièce, cette lumière gardait toute sa force. Dès qu'on s'en
-éloignait, il faisait nuit, et on se cognait aux meubles.
-
-
-Marthe ignorait ce que c'est que d'être mutine. Dans son enjouement,
-elle restait grave.
-
-Mon esprit s'engourdissait peu à peu auprès d'elle, je la trouvai
-différente. C'est que, maintenant que j'étais sûr de ne plus
-l'aimer, je commençais à l'aimer. Je me sentais incapable de
-calculs, de machinations, de tout ce dont, jusqu'alors, et encore
-à ce moment-là, je croyais que l'amour ne peut se passer. Tout à
-coup, je me sentais meilleur. Ce brusque changement aurait ouvert
-les yeux de tout autre: je ne vis pas que j'étais amoureux de Marthe.
-Au contraire, j'y vis la preuve que mon amour était mort, et qu'une
-belle amitié le remplacerait. Cette longue perspective d'amitié
-me fit admettre soudain combien un autre sentiment eût été criminel,
-lésant un homme qui l'aimait, à qui elle devait appartenir, et qui
-ne pouvait la voir.
-
-Pourtant, autre chose m'aurait dû renseigner sur mes véritables
-sentiments. Il y a quelques mois, quand je rencontrais Marthe,
-mon prétendu amour ne m'empêchait pas de la juger, de trouver
-laides la plupart des choses qu'elle trouvait belles, la plupart
-des choses qu'elle disait, enfantines. Aujourd'hui, si je ne
-pensais pas comme elle, je me donnais tort. Après la grossièreté
-de mes premiers désirs, c'était la douceur d'un sentiment plus
-profond qui me trompait. Je ne me sentais plus capable de rien
-entreprendre de ce que je m'étais promis. Je commençais à respecter
-Marthe, parce que je commençais à l'aimer.
-
-Je revins tous les soirs; je ne pensai même pas à la prier de me
-montrer sa chambre, encore moins à lui demander comment Jacques
-trouvait nos meubles. Je ne souhaitais rien d'autre que ces
-fiançailles éternelles, nos corps étendus près de la cheminée,
-se touchant l'un l'autre, et moi, n'osant bouger, de peur qu'un
-seul de mes gestes ne suffît à chasser le bonheur.
-
-Mais Marthe, qui goûtait le même charme, croyait le goûter seule.
-Dans ma paresse heureuse, elle lut de l'indifférence. Pensant que
-je ne l'aimais pas, elle s'imagina que je me lasserais vite de ce
-salon silencieux, si elle ne faisait rien pour m'attacher à elle.
-
-Nous nous taisions. J'y voyais une preuve du bonheur.
-
-Je me sentais tellement près de Marthe, avec la certitude que
-nous pensions en même temps aux mêmes choses, que lui parler
-m'eût semblé absurde, comme de parler haut quand on est seul.
-Ce silence accablait la pauvre petite. La sagesse eût été de
-me servir de moyens de correspondre aussi grossiers que la parole
-ou le geste, tout en déplorant qu'il n'en existât point de plus
-subtils.
-
-À me voir tous les jours m'enfoncer de plus en plus dans ce
-mutisme délicieux, Marthe se figura que je m'ennuyais de plus
-en plus. Elle se sentait prête à tout pour me distraire.
-
-Sa chevelure dénouée, elle aimait dormir près du feu. Ou plutôt
-je croyais qu'elle dormait. Son sommeil lui était prétexte, pour
-mettre ses bras autour de mon cou, et une fois réveillée, les
-yeux humides, me dire qu'elle venait d'avoir un rêve triste. Elle
-ne voulait jamais me le raconter. Je profitais de son faux sommeil
-pour respirer ses cheveux, son cou, ses joues brûlantes, et en les
-effleurant à peine pour qu'elle ne se réveillât point; toutes
-caresses qui ne sont pas, comme on croit, la menue monnaie de l'amour,
-mais, au contraire, la plus rare, et auxquelles seule la passion
-puisse recourir. Moi, je les croyais permises à mon amitié. Pourtant,
-je commençais à me désespérer sérieusement de ce que seul l'amour
-nous donnât des droits sur une femme. Je me passerai bien de l'amour,
-pensais-je, mais jamais de n'avoir aucun droit sur Marthe. Et, pour
-en avoir, j'étais même décidé à l'amour, tout en croyant le déplorer.
-Je désirais Marthe et ne le comprenais pas.
-
-
-Quand elle dormait ainsi, sa tête appuyée contre un de mes bras,
-je me penchais sur elle pour voir son visage entouré de flammes.
-C'était jouer avec le feu. Un jour que je m'approchais trop sans
-pourtant que mon visage touchât le sien, je fus comme l'aiguille
-qui dépasse d'un millimètre la zone interdite et appartient à
-l'aimant. Est-ce la faute de l'aimant ou de l'aiguille? C'est ainsi
-que je sentis mes lèvres contre les siennes. Elle fermait encore
-les yeux, mais visiblement comme quelqu'un qui ne dort pas. Je
-l'embrassai, stupéfait de mon audace, alors qu'en réalité c'était
-elle qui, lorsque j'approchais de son visage, avait attiré ma
-tête contre sa bouche. Ses deux mains s'accrochaient à mon cou;
-elles ne se seraient pas accrochées plus furieusement dans un
-naufrage. Et je ne comprenais pas si elle voulait que je la sauve,
-ou bien que je me noie avec elle.
-
-Maintenant, elle s'était assise, elle tenait ma tête sur ses
-genoux, caressant mes cheveux, et me répétant doucement: «Il faut
-que tu t'en ailles, il ne faut plus jamais revenir.» Je n'osais
-pas la tutoyer; lorsque je ne pouvais plus me taire, je cherchais
-longuement mes mots, construisant mes phrases de façon à ne pas
-lui parler directement, car si je ne pouvais pas la tutoyer, je
-sentais combien il était encore plus impossible de lui dire vous.
-Mes larmes me brûlaient. S'il en tombait une sur la main de Marthe,
-je m'attendais toujours à l'entendre pousser un cri. Je m'accusais
-d'avoir rompu le charme, me disant qu'en effet j'avais été fou
-de poser mes lèvres contre les siennes, oubliant que c'était elle
-qui m'avait embrassé. «Il faut que tu t'en ailles, ne plus jamais
-revenir.» Mes larmes de rage se mêlaient à mes larmes de peine.
-Ainsi la fureur du loup pris lui fait autant de mal que le piège.
-Si j'avais parlé, ç'aurait été pour injurier Marthe. Mon silence
-l'inquiéta; elle y voyait de la résignation. «Puisqu'il est trop
-tard, la faisais-je penser, dans mon injustice peut-être clairvoyante,
-après tout, j'aime autant qu'il souffre.» Dans ce feu, je grelottais,
-je claquais des dents. À ma véritable peine qui me sortait de
-l'enfance, s'ajoutaient des sentiments enfantins. J'étais le
-spectateur qui ne veut pas s'en aller parce que le dénouement
-lui déplaît. Je lui dis: «Je ne m'en irai pas. Vous vous êtes
-moquée de moi. Je ne veux plus vous voir.»
-
-Car si je ne voulais pas rentrer chez mes parents, je ne voulais
-pas non plus revoir Marthe. Je l'aurais plutôt chassée de chez
-elle!
-
-Mais elle sanglotait: «Tu es un enfant. Tu ne comprends donc
-pas que si je te demande de t'en aller, c'est que je t'aime.»
-
-Haineusement, je lui dis que je comprenais fort bien qu'elle
-avait des devoirs et que son mari était à la guerre.
-
-Elle secouait la tête: «Avant toi, j'étais heureuse, je croyais
-aimer mon fiancé. Je lui pardonnais de ne pas bien me comprendre.
-C'est toi qui m'as montré que je ne l'aimais pas. Mon devoir n'est
-pas celui que tu penses. Ce n'est pas de ne pas mentir à mon mari,
-mais de ne pas te mentir. Va-t'en et ne me crois pas méchante;
-bientôt tu m'auras oubliée. Mais je ne veux pas causer le malheur
-de ta vie. Je pleure, parce que je suis trop vieille pour toi!»
-
-
-Ce mot d'amour était sublime d'enfantillage. Et, quelles que soient
-les passions que j'éprouve dans la suite, jamais ne sera plus
-possible l'émotion adorable de voir une fille de dix-neuf ans
-pleurer parce qu'elle se trouve trop vieille.
-
-
-La saveur du premier baiser m'avait déçu comme un fruit que
-l'on goûte pour la première fois. Ce n'est pas dans la nouveauté,
-c'est dans l'habitude que nous trouvons les plus grands plaisirs.
-Quelques minutes après, non seulement j'étais habitué à la bouche
-de Marthe, mais encore je ne pouvais plus m'en passer. Et c'est
-alors qu'elle parlait de m'en priver à tout jamais.
-
-Ce soir-là, Marthe me reconduisit jusqu'à la maison. Pour me
-sentir plus près d'elle, je me blottissais sous sa cape, et je
-la tenais par la taille. Elle ne disait plus qu'il ne fallait
-pas nous revoir; au contraire, elle était triste à la pensée que
-nous allions nous quitter dans quelques instants. Elle me faisait
-lui jurer mille folies.
-
-Devant la maison de mes parents, je ne voulus pas laisser Marthe
-repartir seule, et l'accompagnai jusque chez elle. Sans doute ces
-enfantillages n'eussent-ils jamais pris fin, car elle voulait
-m'accompagner encore. J'acceptai, à condition qu'elle me laisserait
-à moitié route.
-
-J'arrivai une demi-heure en retard pour le dîner. C'était la
-première fois. Je mis ce retard sur le compte du train. Mon père
-fit semblant de le croire.
-
-
-Plus rien ne me pesait. Dans la rue, je marchais aussi légèrement
-que dans mes rêves.
-
-Jusqu'ici tout ce que j'avais convoité, enfant, il en avait fallu
-faire mon deuil. D'autre part, la reconnaissance me gâtait les jouets
-offerts. Quel prestige aurait pour un enfant un jouet qui se donne
-lui-même! J'étais ivre de passion. Marthe était à moi; ce n'est pas
-moi qui l'avais dit, c'était elle. Je pouvais toucher sa figure,
-embrasser ses yeux, ses bras, l'habiller, l'abîmer, à ma guise.
-Dans mon délire, je la mordais aux endroits où sa peau était nue,
-pour que sa mère la soupçonnât d'avoir un amant. J'aurais voulu
-pouvoir y marquer mes initiales. Ma sauvagerie d'enfant retrouvait
-le vieux sens des tatouages. Marthe disait: «Oui, mords-moi,
-marque-moi, je voudrais que tout le monde sache...»
-
-J'aurais voulu pouvoir embrasser ses seins. Je n'osais pas le
-lui demander, pensant qu'elle saurait les offrir elle-même, comme
-ses lèvres. Au bout de quelques jours, l'habitude d'avoir ses
-lèvres étant venue, je n'envisageai pas d'autre délice.
-
-
-
-
-Nous lisions ensemble à la lueur du feu. Elle y jetait souvent
-des lettres que son mari lui envoyait, chaque jour, du front. À
-leur inquiétude, on devinait que celles de Marthe se faisaient
-de moins en moins tendres et de plus en plus rares. Je ne voyais
-pas flamber ces lettres sans malaise. Elles grandissaient une
-seconde le feu et, somme toute, j'avais peur de voir plus clair.
-
-
-Marthe, qui souvent maintenant me demandait s'il était vrai que
-je l'avais aimée dès notre première rencontre, me reprochait de
-ne le lui avoir pas dit avant son mariage. Elle ne se serait pas
-mariée, prétendait-elle; car, si elle avait éprouvé pour Jacques
-une sorte d'amour au début de leurs fiançailles, celles-ci, trop
-longues, par la faute de la guerre, avaient peu à peu effacé
-l'amour de son coeur. Elle n'aimait déjà plus Jacques quand elle
-l'épousa. Elle espérait que ces quinze jours de permission accordés
-à Jacques transformeraient peut-être ses sentiments.
-
-Il fut malhabile. Celui qui aime agace toujours celui qui n'aime
-pas. Et Jacques l'aimait toujours davantage. Ses lettres étaient
-de quelqu'un qui souffre, mais plaçant trop haut sa Marthe pour
-la croire capable de trahison. Aussi n'accusait-il que lui, la
-suppliant seulement de lui expliquer quel mal il avait pu lui
-faire: «Je me trouve si grossier à côté de toi, je sens que chacune
-de mes paroles te blesse.» Marthe lui répondait seulement qu'il
-se trompait, qu'elle ne lui reprochait rien.
-
-Nous étions alors au début de mars. Le printemps était précoce.
-Les jours où elle ne m'accompagnait pas à Paris, Marthe, nue sous
-un peignoir, attendait que je revinsse de mes cours de dessin,
-étendue devant la cheminée où brûlait toujours l'olivier de ses
-beaux-parents. Elle leur avait demandé de renouveler sa provision.
-Je ne sais quelle timidité, si ce n'est celle que l'on éprouve
-en face de ce qu'on n'a jamais fait, me retenait. Je pensais à
-Daphnis. Ici c'est Chloé qui avait reçu quelques leçons, et
-Daphnis n'osait lui demander de les lui apprendre. Au fait, ne
-considérais-je pas Marthe plutôt comme une vierge, livrée, la
-première quinzaine de ses noces, à un inconnu et plusieurs fois
-prise par lui de force.
-
-Le soir, seul dans mon lit, j'appelais Marthe, m'en voulant, moi
-qui me croyais un homme, de ne l'être pas assez pour finir d'en
-faire ma maîtresse. Chaque jour, allant chez elle, je me promettais
-de ne pas sortir qu'elle ne le fût.
-
-Le jour de l'anniversaire de mes seize ans, au mois de mars 1918,
-tout en me suppliant de ne pas me fâcher, elle me fit cadeau d'un
-peignoir, semblable au sien, qu'elle voulait me voir mettre chez
-elle. Dans ma joie, je faillis faire un calembour, moi qui n'en
-faisais jamais. Ma robe prétexte! Car il me semblait que ce qui
-jusqu'ici avait entravé mes désirs, c'était la peur du ridicule,
-de me sentir habillé, lorsqu'elle ne l'était pas. D'abord je
-pensai à mettre cette robe le jour même. Puis, je rougis, comprenant
-ce que son cadeau contenait de reproches.
-
-
-
-
-Dès le début de notre amour, Marthe m'avait donné une clef de son
-appartement, afin que je n'eusse pas à l'attendre dans le jardin,
-si, par hasard, elle était en ville. Je pouvais me servir moins
-innocemment de cette clef. Nous étions un samedi. Je quittai Marthe
-en lui promettant de venir déjeuner le lendemain avec elle. Mais
-j'étais décidé à revenir le soir aussitôt que possible.
-
-À dîner, j'annonçai à mes parents que j'entreprendrais le lendemain
-avec René une longue promenade dans la forêt de Sénart. Je devais
-pour cela partir à cinq heures du matin. Comme toute la maison
-dormirait encore, personne ne pourrait deviner l'heure à laquelle
-j'étais parti, et si j'avais découché.
-
-À peine avais-je fait part de ce projet à ma mère, qu'elle voulut
-préparer elle-même un panier rempli de provisions, pour la route.
-J'étais consterné, ce panier détruisait tout le romanesque et le
-sublime de mon acte. Moi qui goûtais d'avance l'effroi de Marthe
-quand j'entrerais dans sa chambre, je pensais maintenant à ses
-éclats de rire en voyant paraître ce prince Charmant, un panier
-de ménagère à son bras. J'eus beau dire à ma mère que René s'était
-muni de tout, elle ne voulut rien entendre. Résister davantage,
-c'était éveiller les soupçons.
-
-Ce qui fait le malheur des uns causerait le bonheur des autres.
-Tandis que ma mère emplissait le panier qui me gâtait d'avance
-ma première nuit d'amour, je voyais les yeux pleins de convoitise
-de mes frères. Je pensai bien à le leur offrir en cachette, mais
-une fois tout mangé, au risque de se faire fouetter, et pour le
-plaisir de me perdre, ils eussent tout raconté.
-
-Il fallait donc me résigner, puisque nulle cachette ne semblait
-assez sûre.
-
-Je m'étais juré de ne pas partir avant minuit pour être sûr que
-mes parents dormissent. J'essayai de lire. Mais comme dix heures
-sonnaient à la mairie, et que mes parents étaient couchés depuis
-quelque temps déjà, je ne pus attendre. Ils habitaient au premier
-étage, moi au rez-de-chaussée. Je n'avais pas mis mes bottines
-afin d'escalader le mur le plus silencieusement possible. Les
-tenant d'une main, tenant de l'autre ce panier fragile à cause
-des bouteilles, j'ouvris avec précaution une petite porte d'office.
-Il pleuvait. Tant mieux! la pluie couvrirait le bruit. Apercevant
-que la lumière n'était pas encore éteinte dans la chambre de mes
-parents, je fus sur le point de me recoucher. Mais j'étais en
-route. Déjà la précaution des bottines était impossible; à cause
-de la pluie je dus les remettre. Ensuite, il me fallait escalader
-le mur pour ne point ébranler la cloche de la grille. Je m'approchai
-du mur, contre lequel j'avais pris soin, après le dîner, de poser
-une chaise de jardin pour faciliter mon évasion. Ce mur était garni
-de tuiles à son faîte. La pluie les rendait glissantes. Comme je
-m'y suspendais, l'une d'elles tomba. Mon angoisse décupla le bruit
-de sa chute. Il fallait maintenant sauter dans la rue. Je tenais
-le panier avec mes dents; je tombai dans une flaque. Une longue
-minute, je restai debout, les yeux levés vers la fenêtre de mes
-parents, pour voir s'ils bougeaient, s'étant aperçus de quelque
-chose. La fenêtre resta vide. J'étais sauf!
-
-Pour me rendre jusque chez Marthe, je suivis la Marne. Je comptais
-cacher mon panier dans un buisson et le reprendre le lendemain.
-La guerre rendait cette chose dangereuse. En effet, au seul endroit
-où il y eût des buissons et où il était possible de cacher le
-panier, se tenait une sentinelle, gardant le pont de J... J'hésitai
-longtemps, plus pâle qu'un homme qui pose une cartouche de dynamite.
-Je cachai tout de même mes victuailles.
-
-La grille de Marthe était fermée. Je pris la clef qu'on laissait
-toujours dans la boîte aux lettres. Je traversai le petit jardin
-sur la pointe des pieds, puis montai les marches du perron. J'ôtai
-encore mes bottines avant de prendre l'escalier.
-
-Marthe était si nerveuse! Peut-être s'évanouirait-elle en me voyant
-dans sa chambre. Je tremblai; je ne trouvai pas le trou de la
-serrure. Enfin, je tournai la clef lentement, afin de ne réveiller
-personne. Je butai dans l'antichambre contre le porte-parapluies.
-Je craignais de prendre les sonnettes pour des commutateurs. J'allai
-à tâtons jusqu'à la chambre. Je m'arrêtai avec, encore, l'envie de
-fuir. Peut-être Marthe ne me pardonnerait jamais. Ou bien si j'allais
-tout à coup apprendre qu'elle me trompe, et la trouver avec un homme!
-
-J'ouvris. Je murmurai:
-
---Marthe?
-
-Elle répondit:
-
---Plutôt que de me faire une peur pareille, tu aurais bien pu
-ne venir que demain matin. Tu as donc ta permission huit jours
-plus tôt?
-
-Elle me prenait pour Jacques!
-
-Or, si je voyais de quelle façon elle l'eût accueilli, j'apprenais
-du même coup qu'elle me cachait déjà quelque chose. Jacques devait
-donc venir dans huit jours!
-
-J'allumai. Elle restait tournée contre le mur. Il était simple de
-dire: «C'est moi», et pourtant, je ne le disais pas. Je l'embrassai
-dans le cou.
-
---Ta figure est toute mouillée. Essuie-toi donc.
-
-Alors, elle se retourna et poussa un cri.
-
-D'une seconde à l'autre, elle changea d'attitude et, sans prendre
-la peine de s'expliquer ma présence nocturne:
-
---Mais mon pauvre chéri, tu vas prendre mal! Déshabille-toi vite.
-
-Elle courut ranimer le feu dans le salon. À son retour dans la
-chambre, comme je ne bougeais pas, elle dit:
-
---Veux-tu que je t'aide?
-
-Moi qui redoutais par-dessus tout le moment où je devrais me
-déshabiller et qui en envisageais le ridicule, je bénissais la
-pluie grâce à quoi ce déshabillage prenait un sens maternel.
-Mais Marthe repartait, revenait, repartait dans la cuisine, pour
-voir si l'eau de mon grog était chaude. Enfin, elle me trouva nu
-sur le lit, me cachant à moitié sous l'édredon. Elle me gronda:
-C'était fou de rester nu; il fallait me frictionner à l'eau de
-Cologne.
-
-Puis, Marthe ouvrit une armoire et me jeta un costume de nuit.
-«Il devait être de ma taille.» Un costume de Jacques! Et je pensais
-à l'arrivée, fort possible, de ce soldat, puisque Marthe y avait cru.
-
-J'étais dans le lit. Marthe m'y rejoignit. Je lui demandai d'éteindre.
-Car, même en ses bras, je me méfiais de ma timidité. Les ténèbres
-me donneraient du courage. Marthe me répondit doucement:
-
---Non. Je veux te voir t'endormir.
-
-À cette parole pleine de grâce, je sentis quelque gêne. J'y voyais
-la touchante douceur de cette femme qui risquait tout pour devenir
-ma maîtresse et, ne pouvant deviner ma timidité maladive, admettait
-que je m'endormisse auprès d'elle. Depuis quatre mois, je disais
-l'aimer, et ne lui en donnais pas cette preuve dont les hommes
-sont si prodigues et qui souvent leur tient lieu d'amour. J'éteignis
-de force.
-
-Je me retrouvai avec le trouble de tout à l'heure, avant d'entrer
-chez Marthe. Mais comme l'attente devant la porte, celle devant
-l'amour ne pouvait être bien longue. Du reste, mon imagination
-se promettait de telles voluptés qu'elle n'arrivait plus à les
-concevoir. Pour la première fois aussi, je redoutai de ressembler
-au mari et de laisser à Marthe un mauvais souvenir de nos premiers
-moments d'amour.
-
-Elle fut donc plus heureuse que moi. Mais la minute où nous nous
-désenlaçâmes, et ses yeux admirables valaient bien mon malaise.
-
-Son visage s'était transfiguré. Je m'étonnai même de ne pas pouvoir
-toucher l'auréole qui entourait vraiment sa figure, comme dans
-les tableaux religieux.
-
-Soulagé de mes craintes, il m'en venait d'autres.
-
-C'est que, comprenant enfin la puissance des gestes que ma timidité
-n'avait osés jusqu'alors, je tremblais que Marthe n'appartînt à son
-mari plus qu'elle ne voulait le prétendre.
-
-Comme il m'est impossible de comprendre ce que je goûte la première
-fois, je devais connaître ces jouissances de l'amour chaque jour
-davantage.
-
-En attendant, le faux plaisir m'apportait une vraie douleur d'homme:
-la jalousie.
-
-J'en voulais à Marthe, parce que je comprenais, à son visage
-reconnaissant, tout ce que valent les liens de la chair. Je
-maudissais l'homme qui avait avant moi éveillé son corps. Je
-considérai ma sottise d'avoir vu en Marthe une vierge. À toute
-autre époque, souhaiter la mort de son mari, c'eût été chimère
-enfantine; mais ce voeu devenait presque aussi criminel que si
-j'eusse tué. Je devais à la guerre mon bonheur naissant; j'en
-attendais l'apothéose. J'espérais qu'elle servirait ma haine
-comme un anonyme commet le crime à notre place.
-
-Maintenant, nous pleurons ensemble; c'est la faute du bonheur.
-Marthe me reproche de n'avoir pas empêché son mariage. «Mais
-alors, serais-je dans ce lit choisi par moi? Elle vivrait chez
-ses parents; nous ne pourrions nous voir. Elle n'aurait jamais
-appartenu à Jacques, mais elle ne m'appartiendrait pas. Sans lui,
-et ne pouvant comparer, peut-être regretterait-elle encore,
-espérant mieux. Je ne hais pas Jacques. Je hais la certitude de
-tout devoir à cet homme que nous trompons. Mais j'aime trop Marthe
-pour trouver notre bonheur criminel.»
-
-Nous pleurons ensemble de n'être que des enfants, disposant de
-peu. Enlever Marthe! Comme elle n'appartient à personne, qu'à moi,
-ce serait me l'enlever, puisqu'on nous séparerait. Déjà, nous
-envisageons la fin de la guerre, qui sera celle de notre amour.
-Nous le savons, Marthe a beau me jurer qu'elle quittera tout,
-qu'elle me suivra, je ne suis pas d'une nature portée à la révolte,
-et, me mettant à la place de Marthe, je n'imagine pas cette folle
-rupture. Marthe m'explique pourquoi elle se trouvait trop vieille.
-Dans quinze ans, la vie ne fera encore que commencer pour moi, des
-femmes m'aimeront, qui auront l'âge qu'elle a. «Je ne pourrai que
-souffrir, ajoute-t-elle. Si tu me quittes, j'en mourrai. Si tu restes,
-ce sera par faiblesse, et je souffrirai de te voir sacrifier ton
-bonheur.»
-
-Malgré mon indignation, je m'en voulais de ne point paraître assez
-convaincu du contraire. Mais Marthe ne demandait qu'à l'être,
-et mes plus mauvaises raisons lui semblaient bonnes. Elle répondait:
-«Oui, je n'ai pas pensé à cela. Je sens bien que tu ne mens pas.»
-Moi, devant les craintes de Marthe, je sentais ma confiance moins
-solide. Alors mes consolations étaient molles. J'avais l'air de
-ne la détromper que par politesse. Je lui disais: «Mais non, mais
-non, tu es folle.» Hélas! j'étais trop sensible à la jeunesse pour
-ne pas envisager que je me détacherais de Marthe, le jour où sa
-jeunesse se fanerait, et que s'épanouirait la mienne.
-
-
-Bien que mon amour me parût avoir atteint sa forme définitive, il
-était à l'état d'ébauche. Il faiblissait au moindre obstacle.
-
-Donc, les folies que cette nuit-là firent nos âmes, nous fatiguèrent
-davantage que celles de notre chair. Les unes semblaient nous reposer
-des autres; en réalité, elles nous achevaient. Les coqs, plus
-nombreux, chantaient. Ils avaient chanté toute la nuit. Je m'aperçus
-de ce mensonge poétique: les coqs chantent au lever du soleil. Ce
-n'était pas extraordinaire. Mon âge ignorait l'insomnie. Mais Marthe
-le remarqua aussi, avec tant de surprise, que ce ne pouvait être que
-la première fois. Elle ne put comprendre la force avec laquelle je
-la serrai contre moi, car sa surprise me donnait la preuve qu'elle
-n'avait pas encore passé une nuit blanche avec Jacques.
-
-Mes transes me faisaient prendre notre amour pour un amour exceptionnel.
-Nous croyons être les premiers à ressentir certains troubles, ne
-sachant pas que l'amour est comme la poésie, et que tous les amants,
-même les plus médiocres, s'imaginent qu'ils innovent. Disais-je à
-Marthe (sans y croire d'ailleurs), mais pour lui faire penser que je
-partageais ses inquiétudes: «Tu me délaisseras, d'autres hommes te
-plairont», elle m'affirmait être sûre d'elle. Moi, de mon côté, je
-me persuadais peu à peu que je lui resterais, même quand elle serait
-moins jeune, ma paresse finissant par faire dépendre notre éternel
-bonheur de son énergie.
-
-Le sommeil nous avait surpris dans notre nudité. À mon réveil, la
-voyant découverte, je craignis qu'elle n'eût froid. Je tâtai son
-corps. Il était brûlant. La voir dormir me procurait une volupté
-sans égale. Au bout de dix minutes, cette volupté me parut insupportable.
-J'embrassai Marthe sur l'épaule. Elle ne s'éveilla pas. Un second
-baiser, moins chaste, agit avec la violence d'un réveille-matin.
-Elle sursauta, et, se frottant les yeux, me couvrit de baisers,
-comme quelqu'un qu'on aime et qu'on retrouve dans son lit après avoir
-rêvé qu'il est mort. Elle, au contraire, avait cru rêver ce qui
-était vrai, et me retrouvait au réveil.
-
-Il était déjà onze heures. Nous buvions notre chocolat, quand
-nous entendîmes la sonnette. Je pensai à Jacques: «Pourvu qu'il
-ait une arme.» Moi qui avais si peur de la mort, je ne tremblais
-pas. Au contraire, j'aurais accepté que ce fut Jacques, à condition
-qu'il nous tuât. Toute autre solution me semblait ridicule.
-
-Envisager la mort avec calme ne compte que si nous l'envisageons
-seul. La mort à deux n'est plus la mort, même pour les incrédules.
-Ce qui chagrine, ce n'est pas de quitter la vie, mais de quitter
-ce qui lui donne un sens. Lorsqu'un amour est notre vie, quelle
-différence y a-t-il entre vivre ensemble ou mourir ensemble?
-
-Je n'eus pas le temps de me croire un héros, car, pensant que
-peut-être Jacques ne tuerait que Marthe, ou moi, je mesurai mon
-égoïsme. Savais-je même, de ces deux drames, lequel était le pire?
-
-Comme Marthe ne bougeait pas, je crus m'être trompé, et qu'on avait
-sonné chez les propriétaires. Mais la sonnette retentit de nouveau.
-
---Tais-toi, ne bouge pas! murmura-t-elle, ce doit être ma mère.
-J'avais complètement oublié qu'elle passerait après la messe.
-
-J'étais heureux d'être témoin d'un de ses sacrifices. Dès qu'une
-maîtresse, un ami, sont en retard de quelques minutes à un rendez-vous,
-je les vois morts. Attribuant cette forme d'angoisse à sa mère, je
-savourais sa crainte, et que ce fût par ma faute qu'elle l'éprouvât.
-
-Nous entendîmes la grille du jardin se refermer, après un conciliabule
-(évidemment, Mme Grangier demandait au rez-de-chaussée si on avait
-vu ce matin sa fille). Marthe regarda derrière les volets et me
-dit: «C'était bien elle.» Je ne pus résister au plaisir de voir,
-moi aussi, Mme Grangier repartant, son livre de messe à la main,
-inquiète de l'absence incompréhensible de sa fille. Elle se retourna
-encore vers les volets clos.
-
-
-
-
-Maintenant qu'il ne me restait plus rien à désirer, je me sentais
-devenir injuste. Je m'affectais de ce que Marthe pût mentir sans
-scrupules à sa mère, et ma mauvaise foi lui reprochait de pouvoir
-mentir. Pourtant l'amour, qui est l'égoïsme à deux, sacrifie tout
-à soi, et vit de mensonges. Poussé par le même démon, je lui fis
-encore le reproche de m'avoir caché l'arrivée de son mari. Jusqu'alors,
-j'avais maté mon despotisme, ne me sentant pas le droit de régner
-sur Marthe. Ma dureté avait des accalmies. Je gémissais: «Bientôt
-tu me prendras en horreur. Je suis comme ton mari, aussi brutal.--Il
-n'est pas brutal», disait-elle. Je reprenais de plus belle: «Alors
-tu nous trompes tous les deux, dis-moi que tu l'aimes, sois contente:
-dans huit jours tu pourras me tromper avec lui.»
-
-Elle se mordait les lèvres, pleurait: «Qu'ai-je donc fait qui te
-rende aussi méchant? Je t'en supplie, n'abîme pas notre premier
-jour de bonheur.
-
---Il faut que tu m'aimes bien peu pour qu'aujourd'hui soit ton
-premier jour de bonheur.»
-
-Ces sortes de coups blessent celui qui les porte. Je ne pensais
-rien de ce que je disais, et pourtant j'éprouvais le besoin de le
-dire. Il m'était impossible d'expliquer à Marthe que mon amour
-grandissait. Sans doute atteignait-il l'âge ingrat, et cette
-taquinerie féroce, c'était la mue de l'amour devenant passion.
-Je souffrais. Je suppliai Marthe d'oublier mes attaques.
-
-
-
-
-La bonne des propriétaires glissa des lettres sous la porte. Marthe
-les prit. Il y en avait deux de Jacques. Comme réponse à mes doutes:
-«Fais-en, dit-elle, ce que bon te semble.» J'eus honte. Je lui
-demandai de les lire, mais de les garder pour elle. Marthe, par un
-de ces réflexes qui nous poussent aux pires bravades, déchira une
-des enveloppes. Difficile à déchirer, la lettre devait être longue.
-Son geste devint une nouvelle occasion de reproches. Je détestais
-cette bravade, le remords qu'elle ne manquerait pas d'en ressentir.
-Je fis, malgré tout, un effort et, voulant qu'elle ne déchirât point
-la seconde lettre, je gardai pour moi que d'après cette scène il
-était impossible que Marthe ne fût pas méchante. Sur ma demande,
-elle la lut. Un réflexe pouvait lui faire déchirer la première
-lettre, mais non lui faire dire, après avoir parcouru la seconde:
-«Le ciel nous récompense de n'avoir pas déchiré la lettre. Jacques
-m'y annonce que les permissions viennent d'être suspendues dans
-son secteur, il ne viendra pas avant un mois.»
-
-L'amour seul excuse de telles fautes de goût.
-
-
-Ce mari commençait à me gêner, plus que s'il avait été là et que
-s'il avait fallu prendre garde. Une lettre de lui prenait soudain
-l'importance d'un spectre. Nous déjeunâmes tard. Vers cinq heures,
-nous allâmes nous promener au bord de l'eau. Marthe resta stupéfaite
-lorsque d'une touffe d'herbes je sortis un panier, sous l'oeil de
-la sentinelle. L'histoire du panier l'amusa bien. Je n'en craignais
-plus le grotesque. Nous marchions, sans nous rendre compte de
-l'indécence de notre tenue, nos corps collés l'un contre l'autre.
-Nos doigts s'enlaçaient. Ce premier dimanche de soleil avait fait
-pousser les promeneurs à chapeau de paille, comme la pluie les
-champignons. Les gens qui connaissaient Marthe n'osaient pas lui
-dire bonjour; mais elle, ne se rendant compte de rien, leur disait
-bonjour sans malice. Ils durent y voir une fanfaronnade. Elle
-m'interrogeait pour savoir comment je m'étais enfui de la maison.
-Elle riait, puis sa figure s'assombrissait; alors elle me remerciait,
-en me serrant les doigts de toutes ses forces, d'avoir couru tant
-de risques. Nous repassâmes chez elle pour y déposer le panier.
-À vrai dire, j'entrevis pour ce panier, sous forme d'envoi aux
-armées, une fin digne de ces aventures. Mais cette fin était si
-choquante que je la gardai pour moi.
-
-Marthe voulait suivre la Marne jusqu'à La Varenne. Nous dînerions
-en face de l'île d'Amour. Je lui promis de lui montrer le musée
-de l'Écu de France, le premier musée que j'avais vu, tout enfant,
-et qui m'avait ébloui. J'en parlais à Marthe comme d'une chose
-très intéressante. Mais quand nous constatâmes que ce musée était
-une farce, je ne voulus pas admettre que je m'étais trompé à ce
-point. Les ciseaux de Fulbert! tout! j'avais tout cru. Je prétendis
-avoir fait à Marthe une plaisanterie innocente. Elle ne comprenait
-pas, car il était peu dans mes habitudes de plaisanter. À vrai dire,
-cette déconvenue me rendait mélancolique. Je me disais: Peut-être moi
-qui, aujourd'hui, crois tellement à l'amour de Marthe, y verrai-je
-un attrape-nigaud, comme le musée de l'Écu de France!
-
-Car je doutais souvent de son amour. Quelquefois, je me demandais
-si je n'étais pas pour elle un passe-temps, un caprice dont elle
-pourrait se détacher du jour au lendemain, la paix la rappelant
-à ses devoirs. Pourtant, me disais-je, il y a des moments où une
-bouche, des yeux, ne peuvent mentir. Certes. Mais une fois ivres,
-les hommes les moins généreux se fâchent si l'on n'accepte pas leur
-montre, leur portefeuille. Dans cette veine, ils sont aussi sincères
-que s'ils se trouvent en état normal. Les moments où on ne peut pas
-mentir sont précisément ceux où l'on ment le plus, et surtout à
-soi-même. Croire une femme «au moment où elle ne peut mentir», c'est
-croire a la fausse générosité d'un avare.
-
-Ma clairvoyance n'était qu'une forme plus dangereuse de ma naïveté.
-Je me jugeais moins naïf, je l'étais sous une autre forme, puisque
-aucun âge n'échappe à la naïveté. Celle de la vieillesse n'est pas
-la moindre. Cette prétendue clairvoyance m'assombrissait tout, me
-faisait douter de Marthe. Plutôt, je doutais de moi-même, ne me
-trouvant pas digne d'elle. Aurais-je eu mille fois plus de preuves
-de son amour, je n'aurais pas été moins malheureux.
-
-Je savais trop le trésor de ce qu'on n'exprime jamais à ceux qu'on
-aime, par la crainte de paraître puéril, pour ne pas redouter chez
-Marthe cette pudeur navrante, et je souffrais de ne pouvoir pénétrer
-son esprit.
-
-
-Je revins à la maison à neuf heures et demie du soir. Mes parents
-m'interrogèrent sur ma promenade. Je leur décrivis avec enthousiasme
-la forêt de Sénart et ses fougères deux fois hautes comme moi. Je
-parlai aussi de Brunoy, charmant village où nous avions déjeuné.
-Tout à coup, ma mère, moqueuse, m'interrompant:
-
---À propos, René est venu cet après-midi à quatre heures, très
-étonné en apprenant qu'il faisait une grande promenade avec toi.
-
-J'étais rouge de dépit. Cette aventure, et bien d'autres, m'apprirent
-que, malgré certaines dispositions, je ne suis pas fait pour le
-mensonge. On m'y attrape toujours. Mes parents n'ajoutèrent rien
-d'autre. Ils eurent le triomphe modeste.
-
-
-
-
-Mon père, d'ailleurs, était inconsciemment complice de mon premier
-amour. Il l'encourageaitplutôt, ravi que ma précocité s'affirmât
-d'une façon ou d'une autre. Il avait aussi toujours eu peur que
-je ne tombasse entre les mains d'une mauvaise femme. Il était content
-de me savoir aimé d'une brave fille. Il ne devait se cabrer que le
-jour où il eut la preuve que Marthe souhaitait le divorce.
-
-Ma mère, elle, ne voyait pas notre liaison d'un aussi bon oeil. Elle
-était jalouse. Elle regardait Marthe avec des yeux de rivale. Elle
-trouvait Marthe antipathique, ne se rendant pas compte que toute
-femme, du fait de mon amour, le lui serait devenue. D'ailleurs, elle
-se préoccupait plus que mon père du qu'en-dira-t-on. Elle s'étonnait
-que Marthe pût se compromettre avec un gamin de mon âge. Puis, elle
-avait été élevée à F... Dans toutes ces petites villes de banlieue,
-du moment qu'elles s'éloignent de la banlieue ouvrière, sévissent
-les mêmes passions, la même soif de racontars qu'en province. Mais,
-en outre, le voisinage de Paris rend les racontars, les suppositions
-plus délurés. Chacun y doit tenir son rang. C'est ainsi que pour
-avoir une maîtresse, dont le mari était soldat, je vis peu à peu,
-et sur l'injonction de leurs parents, s'éloigner mes camarades.
-Ils disparurent par ordre hiérarchique: depuis le fils du notaire,
-jusqu'à celui de notre jardinier. Ma mère était atteinte par ces
-mesures qui me semblaient un hommage. Elle me voyait perdu par une
-folle. Elle reprochait certainement à mon père de me l'avoir fait
-connaître, et de fermer les yeux. Mais, estimant que c'était à mon
-père d'agir, et mon père se taisant, elle gardait le silence.
-
-
-
-
-Je passais toutes mes nuits chez Marthe. J'y arrivais à dix heures
-et demie, j'en repartais le matin à cinq ou six. Je ne sautais plus
-par-dessus les murs. Je me contentais d'ouvrir la porte avec ma
-clef; mais cette franchise exigeait quelques soins. Pour que la
-cloche ne donnât pas l'éveil, j'enveloppais le soir son battant
-avec de l'ouate. Je l'ôtais le lendemain en rentrant.
-
-À la maison, personne ne se doutait de mes absences; il n'en allait
-pas de même à J... Depuis quelque temps déjà, les propriétaires
-et le vieux ménage me voyaient d'un assez mauvais oeil, répondant
-à peine à mes saluts.
-
-Le matin, à cinq heures, pour faire le moins de bruit possible,
-je descendais, mes souliers à la main. Je les remettais en bas.
-Un matin, je croisai dans l'escalier le garçon laitier. Il tenait
-ses boîtes de lait à la main; je tenais, moi, mes souliers. Il
-me souhaita le bonjour avec un sourire terrible. Marthe était
-perdue. Il allait le raconter dans tout J... Ce qui me torturait
-encore le plus était mon ridicule. Je pouvais acheter le silence
-du garçon laitier, mais je m'en abstins faute de savoir comment
-m'y prendre.
-
-L'après-midi, je n'osai rien en dire à Marthe. D'ailleurs, cet
-épisode était inutile pour que Marthe fût compromise. C'était depuis
-longtemps chose faite. La rumeur me l'attribua même comme maîtresse
-bien avant la réalité. Nous ne nous étions rendu compte de rien.
-Nous allions bientôt voir clair. C'est ainsi qu'un jour, je trouvai
-Marthe sans forces. Le propriétaire venait de lui dire que depuis
-quatre jours, il guettait mon départ à l'aube. Il avait d'abord
-refusé de croire, mais il ne lui restait aucun doute. Le vieux
-ménage dont la chambre était sous celle de Marthe se plaignait du
-bruit que nous faisions nuit et jour. Marthe était atterrée, voulait
-partir. Il ne fut pas question d'apporter un peu de prudence dans
-nos rendez-vous. Nous nous en sentions incapables: le pli était
-pris. Alors Marthe commença de comprendre bien des choses qui
-l'avaient surprise. La seule amie qu'elle chérît vraiment, une
-jeune fille suédoise, ne répondait pas à ses lettres. J'appris
-que le correspondant de cette jeune fille nous ayant un jour
-aperçus dans le train, enlacés, il lui avait conseillé de ne
-pas revoir Marthe.
-
-Je fis promettre à Marthe que s'il éclatait un drame, où que ce
-fût, soit chez ses parents, soit avec son mari, elle montrerait
-de la fermeté. Les menaces du propriétaire, quelques rumeurs, me
-donnaient tout lieu de craindre, et d'espérer à la fois, une
-explication entre Marthe et Jacques.
-
-Marthe m'avait supplié de venir la voir souvent, pendant la
-permission de Jacques, à qui elle avait déjà parlé de moi. Je
-refusai, redoutant de jouer mal mon rôle et de voir Marthe avec
-un homme empressé auprès d'elle. La permission devait être de
-onze jours. Peut-être tricherait-il et trouverait-il le moyen de
-rester deux jours de plus. Je fis jurer à Marthe de m'écrire
-chaque jour. J'attendis trois jours avant de me rendre à la poste
-restante, pour être sûr de trouver une lettre. Il y en avait
-déjà quatre. Je ne pus les prendre: il me manquait un des papiers
-d'identité nécessaires. J'étais d'autant moins à l'aise que
-j'avais falsifié mon bulletin de naissance, l'usage de la poste
-restante n'étant permis qu'à partir de dix-huit ans. J'insistais,
-au guichet, avec l'envie de jeter du poivre dans les yeux de
-la demoiselle des postes, de m'emparer des lettres qu'elle tenait
-et ne me donnerait pas. Enfin, comme j'étais connu à la poste,
-j'obtins, faute de mieux, qu'on les envoyât le lendemain chez
-mes parents.
-
-Décidément, j'avais encore fort à faire pour devenir un homme.
-En ouvrant la première lettre de Marthe, je me demandai comment
-elle exécuterait ce tour de force: écrire une lettre d'amour.
-J'oubliais qu'aucun genre épistolaire n'est moins difficile: il
-n'y est besoin que d'amour. Je trouvai les lettres de Marthe
-admirables, et dignes des plus belles que j'avais lues. Pourtant,
-Marthe m'y disait des choses bien ordinaires, et son supplice de
-vivre loin de moi.
-
-Il m'étonnait que ma jalousie ne fût pas plus mordante. Je commençais
-à considérer Jacques comme «le mari». Peu à peu, j'oubliais sa
-jeunesse, je voyais en lui un barbon.
-
-Je n'écrivais pas à Marthe; il y avait tout de même trop de
-risques. Au fond, je me trouvais plutôt heureux d'être tenu à ne
-pas lui écrire, éprouvant, comme devant toute nouveauté, la crainte
-vague de n'être pas capable, et que mes lettres la choquassent
-ou lui parussent naïves.
-
-Ma négligence fit qu'au bout de deux jours, ayant laissé traîner
-sur ma table de travail une lettre de Marthe, elle disparut; le
-lendemain, elle reparut sur la table. La découverte de cette lettre
-dérangeait mes plans: j'avais profité de la permission de Jacques,
-de mes longues heures de présence, pour faire croire chez moi que
-je me détachais de Marthe. Car, si je m'étais d'abord montré fanfaron
-pour que mes parents apprissent que j'avais une maîtresse, je
-commençais à souhaiter qu'ils eussent moins de preuves. Et voici que
-mon père apprenait la véritable cause de ma sagesse.
-
-Je profitai de ces loisirs pour de nouveau me rendre à l'académie
-de dessin; car, depuis longtemps, je dessinais mes nus d'après Marthe.
-Je ne sais pas si mon père le devinait; du moins s'étonnait-il
-malicieusement, et d'une manière qui me faisait rougir, de la
-monotonie des modèles. Je retournai donc à la Grande-Chaumière,
-travaillai beaucoup, afin de réunir une provision d'études pour le
-reste de l'année, provision que je renouvellerais à la prochaine
-visite du mari.
-
-Je revis aussi René, renvoyé de Henri-IV. Il allait à Louis-le-Grand.
-Je l'y cherchais tous les soirs, après la Grande-Chaumière. Nous
-nous fréquentions en cachette, car depuis son renvoi de Henri-IV,
-et surtout depuis Marthe, ses parents, qui naguère me considéraient
-comme un bon exemple, lui avaient défendu ma compagnie.
-
-René, pour qui l'amour, dans l'amour, semblait un bagage encombrant,
-me plaisantait sur ma passion pour Marthe. Ne pouvant supporter ses
-pointes, je lui dis lâchement que je n'avais pas de véritable amour.
-Son admiration pour moi, qui, ces derniers temps, avait faibli,
-s'en accrut séance tenante.
-
-Je commençais à m'endormir sur l'amour de Marthe. Ce qui me
-tourmentait le plus, c'était le jeûne infligé à mes sens. Mon
-énervement était celui d'un pianiste sans piano, d'un fumeur sans
-cigarettes.
-
-René, qui se moquait de mon coeur, était pourtant épris d'une femme
-qu'il croyait aimer sans amour. Ce gracieux animal. Espagnole
-blonde, se désarticulait si bien qu'il devait sortir d'un cirque.
-René, qui feignait la désinvolture, était fort jaloux. Il me supplia,
-mi-riant, mi-pâlissant, de lui rendre un service bizarre. Ce service,
-pour qui connaît le collège, était l'idée-type du collégien. Il
-désirait savoir si cette femme le tromperait. Il s'agissait donc
-de lui faire des avances, pour se rendre compte.
-
-Ce service m'embarrassa. Ma timidité reprenait le dessus. Mais pour
-rien au monde je n'aurais voulu paraître timide et, du reste, la dame
-vint me tirer d'embarras. Elle me fit des avances si promptes que la
-timidité, qui empêche certaines choses et oblige à d'autres, m'empêcha
-de respecter René et Marthe. Du moins espérais-je y trouver du plaisir,
-mais j'étais comme le fumeur habitué à une seule marque. Il ne me
-resta donc que le remords d'avoir trompé René, à qui je jurai que sa
-maîtresse repoussait toute avance.
-
-Vis-à-vis de Marthe, je n'éprouvais aucun remords. Je m'y forçais.
-J'avais beau me dire que je ne lui pardonnerais jamais si elle me
-trompait, je n'y pus rien. «Ce n'est pas pareil», me donnai-je comme
-excuse avec la remarquable platitude que l'égoïsme apporte dans ses
-réponses. De même, j'admettais fort bien de ne pas écrire à Marthe,
-mais, si elle ne m'avait pas écrit, j'y eusse vu qu'elle ne m'aimait
-pas. Pourtant, cette légère infidélité renforça mon amour.
-
-
-
-
-Jacques ne comprenait rien à l'attitude de sa femme. Marthe, plutôt
-bavarde, ne lui adressait pas la parole. S'il lui demandait:
-«Qu'as-tu?» elle répondait: «Rien.»
-
-Mme Grangier eut différentes scènes avec le pauvre Jacques. Elle
-l'accusait de maladresse envers sa fille, se repentait de la lui
-avoir donnée. Elle attribuait à cette maladresse de Jacques le brusque
-changement survenu dans le caractère de sa fille. Elle voulut la
-reprendre chez elle. Jacques s'inclina. Quelques jours après son
-arrivée, il accompagna Marthe chez sa mère, qui, flattant ses moindres
-caprices, encourageait, sans se rendre compte, son amour pour moi.
-Marthe était née dans cette demeure. Chaque chose, disait-elle
-à Jacques, lui rappelait le temps heureux où elle s'appartenait.
-Elle devait dormir dans sa chambre de jeune fille. Jacques voulut
-que tout au moins on y dressât un lit pour lui. Il provoqua une
-crise de nerfs. Marthe refusait de souiller cette chambre virginale.
-
-M. Grangier trouvait ces pudeurs absurdes. Mme Grangier en profita
-pour dire à son mari et à son gendre qu'ils ne comprenaient rien
-à la délicatesse féminine. Elle se sentait flattée que l'âme de sa
-fille appartînt si peu à Jacques. Car tout ce que Marthe ôtait à son
-mari, Mme Grangier se l'attribuait, trouvant ses scrupules sublimes.
-Sublimes, ils l'étaient, mais pour moi.
-
-Les jours où Marthe se prétendait le plus malade, elle exigeait de
-sortir. Jacques savait bien que ce n'était pas pour le plaisir de
-l'accompagner. Marthe, ne pouvant confier à personne les lettres
-à mon adresse, les mettait elle-même à la poste.
-
-Je me félicitai encore plus de mon silence, car, si j'avais pu
-lui écrire, en réponse au récit des tortures qu'elle infligeait,
-je fusse intervenu en faveur de la victime. À certains moments,
-je m'épouvantais du mal dont j'étais l'auteur; à d'autres, je me
-disais que Marthe ne punirait jamais assez Jacques du crime
-de me l'avoir prise vierge. Mais comme rien ne nous rend moins
-«sentimental» que la passion, j'étais, somme toute, ravi de ne
-pouvoir écrire et qu'ainsi Marthe continuât de désespérer Jacques.
-
-Il repartit sans courage.
-
-Tous mirent cette crise sur le compte de la solitude énervante
-dans laquelle vivait Marthe. Car ses parents et son mari étaient
-les seuls à ignorer notre liaison, les propriétaires n'osant rien
-apprendre à Jacques, par respect pour l'uniforme. Mme Grangier se
-félicitait déjà de retrouver sa fille, et qu'elle vécût comme avant
-son mariage. Aussi les Grangier n'en revinrent-ils pas lorsque
-Marthe, le lendemain du départ de Jacques, annonça qu'elle retournait
-à J...
-
-Je l'y revis le jour même. D'abord, je la grondai mollement d'avoir
-été si méchante. Mais quand je lus la première lettre de Jacques,
-je fus pris de panique. Il disait combien, s'il n'avait plus l'amour
-de Marthe, il lui serait facile de se faire tuer.
-
-Je ne démêlai pas le «chantage». Je me vis responsable d'une mort,
-oubliant que je l'avais souhaitée. Je devins encore plus incompréhensible
-et plus injuste. De quelque côté que nous nous tournions s'ouvrait
-une blessure. Marthe avait beau me répéter qu'il était moins inhumain
-de ne plus flatter l'espoir de Jacques, c'est moi qui l'obligeais
-de répondre avec douceur. C'est moi qui dictais à sa femme les seules
-lettres tendres qu'il en ait jamais reçues. Elle les écrivait en se
-cabrant, en pleurant, mais je la menaçais de ne jamais revenir, si
-elle n'obéissait pas. Que Jacques me dût ses seules joies atténuait
-mes remords.
-
-Je vis combien son désir de suicide était superficiel, à l'espoir
-qui débordait de ses lettres, en réponse aux nôtres.
-
-J'admirais mon attitude, vis-à-vis du pauvre Jacques, alors que
-j'agissais par égoïsme et par crainte d'avoir un crime sur la
-conscience.
-
-
-
-
-Une période heureuse succéda au drame. Hélas! un sentiment de
-provisoire subsistait. Il tenait à mon âge et à ma nature veule.
-Je n'avais de volonté pour rien, ni pour fuir Marthe qui peut-être
-m'oublierait, et retournerait au devoir, ni pour pousser Jacques
-dans la mort. Notre union était donc à la merci de la paix, du
-retour définitif des troupes. Qu'il chasse sa femme, elle me
-resterait. Qu'il la garde, je me sentais incapable de la lui
-reprendre de force. Notre bonheur était un château de sable. Mais
-ici la marée n'étant pas à heure fixe, j'espérais qu'elle monterait
-le plus tard possible.
-
-Maintenant, c'est Jacques, charmé, qui défendait Marthe contre
-sa mère, mécontente du retour à J... Ce retour, l'aigreur aidant,
-avait du reste éveillé chez Mme Grangier quelques soupçons. Autre
-chose lui paraissait suspect: Marthe refusait d'avoir des domestiques,
-au grand scandale de sa famille, et, encore plus, de sa belle-famille.
-Mais que pouvaient parents et beaux-parents contre Jacques devenu
-notre allié, grâce aux raisons que je lui donnais par l'intermédiaire
-de Marthe?
-
-C'est alors que J... ouvrit le feu sur elle.
-
-Les propriétaires affectaient de ne plus lui parler. Personne ne la
-saluait. Seuls les fournisseurs étaient professionnellement tenus à
-moins de morgue. Aussi, Marthe, sentant quelquefois le besoin d'échanger
-des paroles, s'attardait dans les boutiques. Lorsque j'étais chez
-elle, si elle s'absentait pour acheter du lait et des gâteaux, et
-qu'au bout de cinq minutes elle ne fut pas de retour, l'imaginant
-sous un tramway, je courais à toutes jambes jusque chez la crémière
-ou le pâtissier. Je l'y trouvais causant avec eux. Fou de m'être
-laissé prendre à mes angoisses nerveuses, aussitôt dehors, je
-m'emportais. Je l'accusais d'avoir des goûts vulgaires, de trouver
-un charme à la conversation des fournisseurs. Ceux-ci, dont
-j'interrojnpais les propos, me détestaient.
-
-L'étiquette des cours est assez simple, comme tout ce qui est
-noble. Mais rien n'égale en énigmes le protocole des petites
-gens. Leur folie des préséances se fonde, d'abord, sur l'âge.
-Rien ne les choquerait plus que la révérence d'une vieille duchesse
-à quelque jeune prince. On devine la haine du pâtissier, de la
-crémière, à voir un gamin interrompre leurs rapports familiers
-avec Marthe. Ils lui eussent à elle trouvé mille excuses, à cause
-de ces conversations.
-
-
-Les propriétaires avaient un fils de vingt-deux ans. Il vint en
-permission. Marthe l'invita à prendre le thé.
-
-Le soir, nous entendîmes des éclats de voix: on lui défendait de
-revoir la locataire. Habitué à ce que mon père ne mît son veto à
-aucun de mes actes, rien ne m'étonna plus que l'obéissance du dadais.
-
-Le lendemain, comme nous traversions le jardin, il bêchait. Sans
-doute était-ce un pensum. Un peu gêné, malgré tout, il détourna
-la tête pour ne pas avoir à dire bonjour.
-
-Ces escarmouches peinaient Marthe; assez intelligente et assez
-amoureuse pour se rendre compte que le bonheur ne réside pas dans
-la considération des voisins, elle était comme ces poètes qui savent
-que la vraie poésie est chose «maudite», mais qui, malgré leur
-certitude, souffrent parfois de ne pas obtenir les suffrages qu'ils
-méprisent.
-
-
-
-
-Les conseillers municipaux jouent toujours un rôle dans mes
-aventures. M. Marin qui habitait en dessous de chez Marthe,
-vieillard à barbe grise et de stature noble, était un ancien
-conseiller municipal de J... Retiré dès avant la guerre, il aimait
-servir la patrie, lorsque l'occasion se présentait à portée de sa
-main. Se contentant de désapprouver la politique communale, il
-vivait avec sa femme, ne recevant et ne rendant de visites qu'aux
-approches de la nouvelle année.
-
-Depuis quelques jours, un remue-ménage se faisait au-dessous,
-d'autant plus distinct que nous entendions, de notre chambre, les
-moindres bruits du rez-de-chaussée. Des frotteurs vinrent. La bonne,
-aidée par celle du propriétaire, astiquait l'argenterie dans le
-jardin, ôtait le vert-de-gris des suspensions de cuivre. Nous
-sûmes par la crémière qu'un raout-surprise se préparait chez les
-Marin, sous un mystérieux prétexte. Mme Marin était allée inviter
-le maire et le supplier de lui accorder huit litres de lait.
-Autoriserait-il aussi la marchande à faire de la crème?
-
-Les permis accordés, le jour venu (un vendredi), une quinzaine
-de notables parurent à l'heure dite avec leurs femmes, chacune
-fondatrice d'une société d'allaitement maternel ou de secours aux
-blessés, dont elle était présidente, et, les autres, sociétaires.
-La maîtresse de cette maison, pour faire «genre», recevait devant
-la porte. Elle avait profité de l'attraction mystérieuse pour
-transformer son raout en pique-nique. Toutes ces dames prêchaient
-l'économie et inventaient des recettes. Aussi, leurs douceurs
-étaient-elles des gâteaux sans farine, des crèmes au lichen, etc.
-Chaque nouvelle arrivante disait à Mme Marin: «Oh! ça ne paye pas
-de mine, mais je crois que ce sera bon tout de même.»
-
-M. Marin, lui, profitait de ce raout pour préparer sa «rentrée
-politique».
-
-Or, la surprise, c'était Marthe et moi. La charitable indiscrétion
-d'un de mes camarades de chemin de fer, le fils d'un des notables,
-me l'apprit. Jugez de ma stupeur quand je sus que la distraction
-des Marin était de se tenir sous notre chambre vers la fin de
-l'après-midi et de surprendre nos caresses.
-
-Sans doute y avaient-ils pris goût et voulaient-ils publier leurs
-plaisirs. Bien entendu, les Marin, gens respectables, mettaient ce
-dévergondage sur le compte de la morale. Ils voulaient faire partager
-leur révolte par tout ce que la commune comptait de gens comme
-il faut.
-
-Les invités étaient en place. Mme Marin me savait chez Marthe et
-avait dressé la table sous sa chambre. Elle piaffait. Elle eût
-voulu la canne du régisseur pour annoncer le spectacle. Grâce à
-l'indiscrétion du jeune homme, qui trahissait pour mystifier sa
-famille et, par solidarité d'âge, nous gardâmes le silence. Je
-n'avais pas osé dire à Marthe le motif du pique-nique. Je pensais
-au visage décomposé de Mme Marin, les yeux sur les aiguilles de
-l'horloge, et à l'impatience de ses hôtes. Enfin, vers sept heures,
-les couples se retirèrent bredouilles, traitant tout bas les Marin
-d'imposteurs et le pauvre M. Marin, âgé de soixante-dix ans,
-d'arriviste. Ce futur conseiller vous promettait monts et merveilles,
-et n'attendait même pas d'être élu pour manquer à ses promesses.
-En ce qui concernait Mme Marin, ces dames virent dans le raout un
-moyen avantageux pour elle de se fournir du dessert. Le maire, en
-personnage, avait paru juste quelques minutes; ces quelques minutes
-et les huit litres de lait firent chuchoter qu'il était du dernier
-bien avec la fille des Marin, institutrice à l'école. Le mariage de
-Mlle Marin avait jadis fait scandale, paraissant peu digne d'une
-institutrice, car elle avait épousé un sergent de ville.
-
-Je poussai la malice jusqu'à leur faire entendre ce qu'ils eussent
-souhaité faire entendre aux autres. Marthe s'étonna de cette tardive
-ardeur. Ne pouvant plus y tenir, et au risque de la chagriner, je
-lui dis quel était le but du raout. Nous en rîmes ensemble aux
-larmes.
-
-Mme Marin, peut-être indulgente si j'eusse servi ses plans, ne nous
-pardonna pas son désastre. Il lui donna de la haine. Mais elle
-ne pouvait l'assouvir, ne disposant plus de moyens, et n'osant
-user de lettres anonymes.
-
-
-
-
-Nous étions au mois de mai. Je rencontrais moins Marthe chez elle
-et n'y couchais que si je pouvais inventer chez moi un mensonge
-pour y rester le matin. Je l'inventais une ou deux fois la semaine.
-La perpétuelle réussite de mon mensonge me surprenait. En réalité,
-mon père ne me croyait pas. Avec une folle indulgence il fermait
-les yeux, à la seule condition que ni mes frères ni les domestiques
-ne l'apprissent. Il me suffisait donc de dire que je partais à cinq
-heures du matin, comme le jour de ma promenade à la forêt de Sénart.
-Mais ma mère ne préparait plus de panier.
-
-Mon père supportait tout, puis, sans transition, se cabrant, me
-reprochait ma paresse. Ces scènes se déchaînaient et se calmaient
-vite, comme les vagues.
-
-Rien n'absorbe plus que l'amour. On n'est pas paresseux, parce que,
-étant amoureux, on paresse. L'amour sent confusément que son seul
-dérivatif réel est le travail. Aussi le considère-t-il comme un
-rival. Et il n'en supporte aucun. Mais l'amour est paresse bien-faisante,
-comme la molle pluie qui féconde.
-
-Si la jeunesse est niaise, c'est faute d'avoir été paresseuse. Ce
-qui infirme nos systèmes d'éducation, c'est qu'ils s'adressent aux
-médiocres, à cause du nombre. Pour un esprit en marche, la paresse
-n'existe pas. Je n'ai jamais plus appris que dans ces longues journées
-qui, pour un témoin, eussent semblé vides, et où j'observais mon
-coeur novice comme un parvenu observe ses gestes à table.
-
-Quand je ne couchais pas chez Marthe, c'est-à-dire presque tous les
-jours, nous nous promenions après dîner, le long de la Marne,
-jusqu'à onze heures. Je détachais le canot de mon père. Marthe
-ramait; moi, étendu, j'appuyais ma tête sur ses genoux. Je la
-gênais. Soudain, un coup de rame, me cognant, me rappelait que
-cette promenade ne durerait pas toute la vie.
-
-L'amour veut faire partager sa béatitude. Ainsi, une maîtresse de
-nature assez froide devient caressante, nous embrasse dans le cou,
-invente mille agaceries, si nous sommes en train d'écrire une lettre.
-Je n'avais jamais tel désir d'embrasser Marthe que lorsqu'un travail
-la distrayait de moi; jamais tant envie de toucher à ses cheveux,
-de la décoiffer, que quand elle se coiffait. Dans le canot, je me
-précipitais sur elle, la jonchant de baisers, pour qu'elle lâchât
-ses rames, et que le canot dérivât, prisonnier des herbes, des nénufars
-blancs et jaunes. Elle y reconnaissait les signes d'une passion
-incapable de se contenir, alors que me poussait surtout la manie de
-déranger, si forte. Puis, nous amarrions le canot derrière les hautes
-touffes. La crainte d'être visibles ou de chavirer, me rendait nos
-ébats mille fois plus voluptueux.
-
-Aussi ne me plaignais-je point de l'hostilité des propriétaires qui
-rendait ma présence chez Marthe très difficile.
-
-Ma prétendue idée fixe de la posséder comme ne l'avait pu posséder
-Jacques, d'embrasser un coin de sa peau après lui avoir fait jurer
-que jamais d'autres lèvres que les miennes ne s'y étaient mises,
-n'était que du libertinage. Me l'avouais-je? Tout amour comporte
-sa jeunesse, son âge mûr, sa vieillesse. Étais-je à ce dernier stade
-où déjà l'amour ne me satisfaisait plus sans certaines recherches?
-Car si ma volupté s'appuyait sur l'habitude, elle s'avivait de ces
-mille riens, de ces légères corrections infligées à l'habitude.
-Ainsi, n'est-ce pas d'abord dans l'augmentation des doses, qui
-vite deviendraient mortelles, qu'un intoxiqué trouve l'extase, mais
-dans le rythme qu'il invente, soit en changeant ses heures, soit
-en usant de supercheries pour dérouter l'organisme.
-
-J'aimais tant cette rive gauche de la Marne, que je fréquentais
-l'autre, si différente, afin de pouvoir contempler celle que
-j'aimais. La rive droite est moins molle, consacrée aux maraîchers,
-aux cultivateurs, alors que la mienne l'est aux oisifs. Nous attachions
-le canot à un arbre, allions nous étendre au milieu du blé. Le champ,
-sous la brise du soir, frissonnait. Notre égoïsme, dans sa cachette,
-oubliait le préjudice, sacrifiant le blé au confort de notre amour,
-comme nous y sacrifiions Jacques.
-
-
-
-
-Un parfum de provisoire excitait mes sens. D'avoir goûté à des
-joies plus brutales, plus ressemblantes à celles qu'on éprouve sans
-amour avec la première venue, affadissait les autres.
-
-J'appréciais déjà le sommeil chaste, libre, le bien-être de se
-sentir seul dans un lit aux draps frais. J'alléguais des raisons
-de prudence pour ne plus passer de nuits chez Marthe. Elle admirait
-ma force de caractère. Je redoutais aussi l'agacement que donne
-une certaine voix angélique des femmes qui s'éveillent et qui,
-comédiennes de race, semblent chaque matin sortir de l'au-delà.
-
-Je me reprochais mes critiques, mes feintes, passant des journées
-à me demander si j'aimais Marthe plus ou moins que naguère. Mon
-amour sophistiquait tout. De même que je traduisais faussement
-les phrases de Marthe, croyant leur donner un sens plus profond,
-j'interprétais ses silences. Ai-je toujours eu tort, un certain
-choc, qui ne se peut décrire, nous prévenant que nous avons touché
-juste. Mes jouissances, mes angoisses étaient plus fortes. Couché
-auprès d'elle, l'envie qui me prenait, d'une seconde à l'autre,
-d'être couché seul, chez mes parents, me faisait augurer l'insupportable
-d'une vie commune. D'autre part, je ne pouvais imaginer de vivre
-sans Marthe. Je commençais à connaître le châtiment de l'adultère.
-
-J'en voulais à Marthe d'avoir, avant notre amour, consenti à meubler
-la maison de Jacques à ma guise. Ces meubles me devinrent odieux,
-que je n'avais pas choisis pour mon plaisir, mais afin de déplaire
-à Jacques. Je m'en fatiguais, sans excuses. Je regrettais de n'avoir
-pas laissé Marthe les choisir seule. Sans doute m'eussent-ils d'abord
-déplu, mais quel charme, ensuite, de m'y habituer, par amour pour
-elle! J'étais jaloux que le bénéfice de cette habitude revînt à
-Jacques.
-
-Marthe me regardait avec de grands yeux naïfs lorsque je lui disais
-amèrement: «J'espère que, quand nous vivrons ensemble, nous ne garderons
-pas ces meubles.» Elle respectait tout ce que je disais. Croyant que
-j'avais oublié que ces meubles venaient de moi, elle n'osait me le
-rappeler. Elle se lamentait intérieurement de ma mauvaise mémoire.
-
-
-
-
-Dans les premiers jours de juin, Marthe reçut une lettre de Jacques
-où, enfin, il ne l'entretenait pas que de son amour. Il était malade.
-On l'évacuait à l'hôpital de Bourges. Je ne me réjouissais pas de
-le savoir malade, mais qu'il eût quelque chose à dire me soulageait.
-Passant par J..., le lendemain ou le surlendemain, il suppliait Marthe
-qu'elle guettât son train sur le quai de la gare. Marthe me montra
-cette lettre. Elle attendait un ordre.
-
-L'amour lui donnait une nature d'esclave. Aussi, en face d'une telle
-servitude préambulaire, avais-je du mal à ordonner ou défendre. Selon
-moi, mon silence voulait dire que je consentais. Pouvais-je l'empêcher
-d'apercevoir son mari pendant quelques secondes? Elle garda le même
-silence. Donc, par une espèce de convention tacite, je n'allai pas chez
-elle le lendemain.
-
-Le surlendemain matin, un commissionnaire m'apporta chez mes parents
-un mot qu'il ne devait remettre qu'à moi. Il était de Marthe. Elle
-m'attendait au bord de l'eau. Elle me suppliait de venir, si j'avais
-encore de l'amour pour elle.
-
-Je courus jusqu'au banc sur lequel Marthe m'attendait. Son bonjour,
-si peu en rapport avec le style de son billet, me glaça. Je crus
-son coeur changé.
-
-Simplement, Marthe avait pris mon silence de l'avant-veille pour
-un silence hostile. Elle n'avait pas imaginé la moindre convention
-tacite. À des heures d'angoisse succédait le grief de me voir en vie,
-puisque seule la mort eût dû m'empêcher de venir hier. Ma stupeur
-ne pouvait se feindre. Je lui expliquai ma réserve, mon respect pour
-ses devoirs envers Jacques malade. Elle me crut à demi. J'étais
-irrité. Je faillis lui dire: «Pour une fois que je ne mens pas...»
-Nous pleurâmes.
-
-Mais ces confuses parties d'échecs sont interminables, épuisantes,
-si l'un des deux n'y met bon ordre. En somme, l'attitude de Marthe
-envers Jacques n'était pas flatteuse. Je l'embrassai, la berçai.
-«Le silence, dis-je, ne nous réussit pas.» Nous nous promîmes de
-ne rien nous celer de nos pensées secrètes, moi la plaignant un peu
-de croire que c'est chose possible.
-
-À J..., Jacques avait cherché des yeux Marthe, puis le train passant
-devant leur maison, il avait vu les volets ouverts. Sa lettre la
-suppliait de le rassurer. Il lui demandait de venir à Bourges. «Il
-faut que tu partes», dis-je, de façon que cette simple phrase ne
-sentît pas le reproche.
-
---J'irai, dit-elle, si tu m'accompagnes.
-
-C'était pousser trop loin l'inconscience. Mais ce qu'exprimaient
-d'amour ses paroles, ses actes les plus choquants, me conduisait
-vite de la colère à la gratitude. Je me cabrai. Je me calmai. Je
-lui parlai doucement, ému par sa naïveté. Je la traitais comme
-un enfant qui demande la lune.
-
-Je lui représentai combien il était immoral qu'elle se fît accompagner
-par moi. Que ma réponse ne fût pas orageuse, comme celle d'un
-amant outragé, sa portée s'en accrut. Pour la première fois, elle
-m'entendait prononcer le mot de «morale». Ce mot vint à merveille,
-car, si peu méchante, elle devait bien connaître des crises de doute,
-comme moi, sur la moralité de notre amour. Sans ce mot, elle eût pu
-me croire amoral, étant fort bourgeoise, malgré sa révolte contre les
-excellents préjugés bourgeois. Mais, au contraire, puisque, pour la
-première fois, je la mettais en garde, c'était une preuve que
-jusqu'alors je considérais que nous n'avions rien fait de mal.
-
-Marthe regrettait cette espèce de voyage de noces scabreux. Elle
-comprenait, maintenant, ce qu'il y avait d'impossible.
-
---Du moins, dit-elle, permets-moi de ne pas y aller.
-
-Ce mot de «morale» prononcé à la légère m'instituait son directeur
-de conscience. J'en usai comme ces despotes qui se grisent d'un
-pouvoir nouveau. La puissance ne se montre que si l'on en use avec
-injustice. Je répondis donc que je ne voyais aucun crime à ce qu'elle
-n'allât pas à Bourges. Je lui trouvai des motifs qui la persuadèrent:
-fatigue du voyage, proche convalescence de Jacques. Ces motifs
-l'innocentaient, sinon aux yeux de Jacques, du moins vis-à-vis de
-sa belle-famille.
-
-À force d'orienter Marthe dans un sens qui me convenait, je la
-façonnais peu à peu à mon image. C'est de quoi je m'accusais, et
-de détruire sciemment notre bonheur. Qu'elle me ressemblât, et que
-ce fût mon oeuvre, me ravissait et me fâchait. J'y voyais une raison
-de notre entente. J'y discernais aussi la cause de désastres futurs.
-En effet, je lui avais peu à peu communiqué mon incertitude, qui, le
-jour des décisions, l'empêcherait d'en prendre aucune. Je la sentais
-comme moi les mains molles, espérant que la mer épargnerait le
-château de sable, tandis que les autres enfants s'empressent de bâtir
-plus loin.
-
-Il arrive que cette ressemblance morale déborde sur le physique.
-Regard, démarche: plusieurs fois, des étrangers nous prirent pour
-frère et soeur. C'est qu'il existe en nous des germes de ressemblance
-que développe l'amour. Un geste, une inflexion de voix, tôt ou tard,
-trahissent les amants les plus prudents.
-
-Il faut admettre que, si le coeur a ses raisons que la raison ne
-connaît pas, c'est que celle-ci est moins raisonnable que notre coeur.
-Sans doute, sommes-nous tous des Narcisse, aimant et détestant leur
-image, mais à qui toute autre est indifférente. C'est cet instinct
-de ressemblance qui nous mène dans la vie, nous criant «halte!»
-devant un paysage, une femme, un poème. Nous pouvons en admirer
-d'autres, sans ressentir ce choc. L'instinct de ressemblance est
-la seule ligne de conduite qui ne soit pas artificielle. Mais dans
-la société, seuls les esprits grossiers sembleront ne point pécher
-contre la morale, poursuivant toujours le même type. Ainsi certains
-hommes s'acharnent sur les «blondes», ignorant que souvent les
-ressemblances les plus profondes sont les plus secrètes.
-
-
-
-
-Marthe, depuis quelques jours, semblait distraite, sans tristesse.
-Distraite, avec tristesse, j'aurais pu m'expliquer sa préoccupation
-par l'approche du quinze juillet, date à laquelle il lui faudrait
-rejoindre la famille de Jacques, et Jacques en convalescence, sur
-une plage de la Manche. À son tour, Marthe se taisait, sursautant
-au bruit de ma voix. Elle supportait l'insupportable: visites de
-famille, avanies, sous-entendus aigres de sa mère, bonhommes de
-son père, qui lui supposait un amant, sans y croire.
-
-Pourquoi supportait-elle tout? Était-ce la suite de mes leçons
-lui reprochant d'attacher trop d'importance aux choses, de s'affecter
-des moindres? Elle paraissait heureuse, mais d'un bonheur singulier,
-dont elle ressentait de la gêne, et qui m'était désagréable, puisque
-je ne la partageais pas. Moi qui trouvais enfantin que Marthe découvrit
-dans mon mutisme une preuve d'indifférence, à mon tour, je l'accusais
-de ne plus m'aimer, parce qu'elle se taisait.
-
-
-Marthe n'osait pas m'apprendre qu'elle était enceinte.
-
-
-
-
-J'eusse voulu paraître heureux de cette nouvelle. Mais d'abord elle
-me stupéfia. N'ayant jamais pensé que je pouvais devenir responsable
-de quoi que ce fût, je l'étais du pire. J'enrageais aussi de n'être
-pas assez homme pour trouver la chose simple. Marthe n'avait parlé
-que contrainte. Elle tremblait que cet instant qui devait nous rapprocher
-nous séparât. Je mimai si bien l'allégresse que ses craintes se
-dissipèrent. Elle gardait les traces profondes de la morale bourgeoise,
-et cet enfant signifiait pour elle que Dieu récompenserait notre
-amour, qu'il ne punissait aucun crime.
-
-Alors que Marthe trouvait maintenant dans sa grossesse une raison
-pour que je ne la quittasse jamais, cette grossesse me consterna. À
-notre âge, il me semblait impossible, injuste, que nous eussions
-un enfant qui entraverait notre jeunesse. Pour la première fois,
-je me rendais à des craintes d'ordre matériel: nous serions
-abandonnés de nos familles.
-
-Aimant déjà cet enfant, c'est par amour que je le repoussais. Je
-ne me voulais pas responsable de son existence dramatique. J'eusse
-été moi-même incapable de la vivre.
-
-L'instinct est notre guide; un guide qui nous conduit à notre perte.
-Hier, Marthe redoutait que sa grossesse nous éloignât l'un de l'autre.
-Aujourd'hui, qu'elle ne m'avait jamais tant aimé, elle croyait que
-mon amour grandissait comme le sien. Moi, hier, repoussant cet
-enfant, je commençais aujourd'hui à l'aimer et j'ôtais de l'amour
-à Marthe, de même qu'au début de notre liaison mon coeur lui donnait
-ce qu'il retirait aux autres.
-
-Maintenant, posant ma bouche sur le ventre de Marthe, ce n'était
-plus elle que j'embrassais, c'était mon enfant. Hélas! Marthe
-n'était plus ma maîtresse, mais une mère.
-
-Je n'agissais plus jamais comme si nous étions seuls. Il y avait
-toujours un témoin près de nous, à qui nous devions rendre compte
-de nos actes. Je pardonnais mal ce brusque changement dont je rendais
-Marthe seule responsable, et pourtant, je sentais que je lui aurais
-moins encore pardonné si elle m'avait menti. À certaines secondes,
-je croyais que Marthe mentait pour faire durer un peu plus notre
-amour, mais que son fils n'était pas le mien.
-
-Comme un malade qui recherche le calme, je ne savais de quel côté
-me tourner. Je sentais ne plus aimer la même Marthe et que mon fils
-ne serait heureux qu'à la condition de se croire celui de Jacques.
-Certes, ce subterfuge me consternait. Il faudrait renoncer à Marthe.
-D'autre part, j'avais beau me trouver un homme, le fait actuel était
-trop grave pour que je me rengorgeasse jusqu'à croire possible une
-aussi folle (je pensais: une aussi sage) existence.
-
-
-
-
-Car, enfin, Jacques reviendrait. Après cette période extraordinaire,
-il retrouverait, comme tant d'autres soldats trompés à cause des
-circonstances exceptionnelles, une épouse triste, docile, dont rien
-ne décèlerait l'inconduite. Mais cet enfant ne pouvait s'expliquer
-pour son mari que si elle supportait son contact aux vacances. Ma
-lâcheté l'en supplia.
-
-De toutes nos scènes, celle-ci ne fut ni la moins étrange ni la moins
-pénible. Je m'étonnai du reste de rencontrer si peu de lutte. J'en
-eus l'explication plus tard. Marthe n'osait m'avouer une victoire de
-Jacques à sa dernière permission et comptait, feignant de m'obéir,
-se refuser au contraire à lui, à Granville, sous prétexte des
-malaises de son état. Tout cet échafaudage se compliquait de dates
-dont la fausse coïncidence, lors de l'accouchement, ne laisserait de
-doutes à personne. «Bah! me disais-je, nous avons du temps devant nous.
-Les parents de Marthe redouteront le scandale. Ils remmèneront à la
-campagne et retarderont la nouvelle.»
-
-
-La date du départ de Marthe approchait. Je ne pouvais que bénéficier
-de cette absence. Ce serait un essai. J'espérais me guérir de Marthe.
-Si je n'y parvenais pas, si mon amour était trop vert pour se détacher
-de lui-même, je savais bien que je retrouverais Marthe aussi fidèle.
-
-Elle partit le douze juillet, à sept heures du matin. Je restai à J...
-la nuit précédente. En y allant, je me promettais de ne pas fermer
-l'oeil de la nuit. Je ferais une telle provision de caresses, que je
-n'aurais plus besoin de Marthe pour le reste de mes jours.
-
-Un quart d'heure après m'être couché, je m'endormis.
-
-En général, la présence de Marthe troublait mon sommeil. Pour la
-première fois, à côté d'elle, je dormis aussi bien que si j'eusse
-été seul.
-
-À mon réveil, elle était déjà debout. Elle n'avait pas osé me
-réveiller. Il ne me restait plus qu'une demi-heure avant le train.
-J'enrageais d'avoir laissé perdre par le sommeil les dernières
-heures que nous avions à passer ensemble. Elle pleurait aussi de
-partir. Pourtant, j'eusse voulu employer les dernières minutes à
-autre chose qu'à boire nos larmes.
-
-Marthe me laissait sa clef, me demandant de venir, de penser à nous,
-et de lui écrire sur sa table.
-
-
-Je m'étais juré de ne pas l'accompagner jusqu'à Paris. Mais, je ne
-pouvais vaincre mon désir de ses lèvres et, comme je souhaitais
-lâchement l'aimer moins, je mettais ce désir sur le compte du départ,
-de cette «dernière fois» si fausse, puisque je sentais bien qu'il
-n'y aurait de dernière fois sans qu'elle le voulût.
-
-À la gare Montparnasse, où elle devait rejoindre ses beaux-parents,
-je l'embrassai sans retenue. Je cherchais encore mon excuse dans le
-fait que, sa belle-famille surgissant, il se produirait un drame
-décisif.
-
-Revenu à F..., accoutumé à n'y vivre qu'en attendant de me rendre
-chez Marthe, je tâchai de me distraire. Je bêchai le jardin, j'essayai
-de lire, je jouai à cache-cache avec mes soeurs, ce qui ne m'était
-pas arrivé depuis cinq ans. Le soir, pour ne pas éveiller de soupçons,
-il fallut que j'allasse me promener. D'habitude, jusqu'à la Marne,
-la route m'était légère. Ce soir-là, je me traînai, les cailloux me
-tordant le pied et précipitant mes battements de coeur. Étendu dans
-la barque, je souhaitai la mort, pour la première fois. Mais aussi
-incapable de mourir que de vivre, je comptais sur un assassin
-charitable. Je regrettais qu'on ne pût mourir d'ennui, ni de peine.
-Peu à peu, ma tête se vidait, avec un bruit de baignoire. Une dernière
-succion, plus longue, la tête est vide. Je m'endormis.
-
-Le froid d'une aube de juillet me réveilla. Je rentrai, transi, chez
-nous. La maison était grande ouverte. Dans l'antichambre mon père
-me reçut avec dureté. Ma mère avait été un peu malade: on avait
-envoyé la femme de chambre me réveiller pour que j'allasse chercher
-le docteur. Mon absence était donc officielle.
-
-Je supportai la scène en admirant la délicatesse instinctive du
-bon juge qui, entre mille actions d'aspect blâmable, choisit la seule
-innocente pour permettre au criminel de se justifier. Je ne me
-justifiai d'ailleurs pas, c'était trop difficile. Je laissai croire
-à mon père que je rentrais de J..., et, lorsqu'il m'interdit de
-sortir après le dîner, je le remerciai à part moi d'être encore mon
-complice et de me fournir une excuse pour ne plus traîner seul dehors.
-
-
-J'attendais le facteur. C'était ma vie. J'étais incapable du moindre
-effort pour oublier.
-
-Marthe m'avait donné un coupe-papier, exigeant que je ne m'en servisse
-que pour ouvrir ses lettres. Pouvais-je m'en servir? J'avais
-trop de hâte. Je déchirais les enveloppes. Chaque fois, honteux,
-je me promettais de garder la lettre un quart d'heure, intacte.
-J'espérais, par cette méthode, pouvoir à la longue reprendre de
-l'empire sur moi-même, garder les lettres fermées dans ma poche. Je
-remettais toujours ce régime au lendemain.
-
-Un jour, impatienté par ma faiblesse, et dans un mouvement de rage,
-je déchirai une lettre sans la lire. Dès que les morceaux de papier
-eurent jonché le jardin, je me précipitai, à quatre pattes. La lettre
-contenait une photographie de Marthe. Moi si superstitieux et qui
-interprétais les faits les plus minces dans un sens tragique, j'avais
-déchiré ce visage. J'y vis un avertissement du ciel. Mes transes
-ne se calmèrent qu'après avoir passé quatre heures à recoller la
-lettre et le portrait. Jamais je n'avais fourni un tel effort. La
-crainte qu'il n'arrivât malheur à Marthe me soutint pendant ce travail
-absurde qui me brouillait les yeux et les nerfs.
-
-Un spécialiste avait recommandé les bains de mer à Marthe. Tout
-en m'accusant de méchanceté, je les lui défendis, ne voulant pas
-que d'autres que moi pussent voir son corps.
-
-Du reste, puisque de toute manière Marthe devait passer un mois
-à Granville, je me félicitais de la présence de Jacques. Je me
-rappelais sa photographie en blanc que Marthe m'avait montrée
-le jour des meubles. Rien ne me faisait plus peur que les jeunes
-hommes, sur la plage. D'avance, je les jugeais plus beaux, plus
-forts, plus élégants que moi.
-
-Son mari la protégerait contre eux.
-
-À certaines minutes de tendresse, comme un ivrogne qui embrasse
-tout le monde, je rêvassais d'écrire à Jacques, de lui avouer que
-j'étais l'amant de Marthe, et, m'autorisant de ce titre, de la lui
-recommander. Parfois, j'enviais Marthe, adorée par Jacques et par
-moi. Ne devions-nous pas chercher ensemble à faire son bonheur?
-Dans ces crises, je me sentais amant complaisant. J'eusse voulu
-connaître Jacques, lui expliquer les choses, et pourquoi nous ne
-devions pas être jaloux l'un de l'autre. Puis, tout à coup, la
-haine redressait cette pente douce.
-
-
-
-
-Dans chaque lettre, Marthe me demandait d'aller chez elle. Son
-insistance me rappelait celle d'une de mes tantes fort dévote, me
-reprochant de ne jamais aller sur la tombe de ma grand-mère. Je
-n'ai pas l'instinct du pèlerinage. Ces devoirs ennuyeux localisent
-la mort, l'amour.
-
-Ne peut-on penser à une morte, ou à sa maîtresse absente, ailleurs
-qu'en un cimetière, ou dans certaine chambre? Je n'essayais pas
-de l'expliquer à Marthe et lui racontais que je me rendais chez elle;
-de même, à ma tante, que j'étais allé au cimetière. Pourtant, je
-devais aller chez Marthe; mais dans de singulières circonstances.
-
-Je rencontrai un jour sur le réseau cette jeune fille suédoise à
-laquelle ses correspondants défendaient de voir Marthe. Mon isolement
-me fit prendre goût aux enfantillages de cette petite personne. Je
-lui proposai de venir goûter à J..., en cachette, le lendemain.
-Je lui cachai l'absence de Marthe, pour qu'elle ne s'effarouchât
-pas, et ajoutai même combien elle serait heureuse de la revoir.
-J'affirme que je ne savais au juste ce que je comptais faire.
-J'agissais comme ces enfants qui, liant connaissance, cherchent
-à s'étonner entre eux. Je ne résistais pas à voir surprise ou colère
-sur la figure d'ange de Svéa, quand je serais tenu de lui apprendre
-l'absence de Marthe.
-
-Oui, c'était sans doute ce plaisir puéril d'étonner, parce que
-je ne trouvais rien à lui dire de surprenant, tandis qu'elle bénéficiait
-d'une sorte d'exotisme et me surprenait à chaque phrase. Rien de
-plus délicieux que cette soudaine intimité entre personnes qui se
-comprennent mal. Elle portait au cou une petite croix d'or, émaillée
-de bleu, qui pendait sur une robe assez laide que je réinventais
-à mon goût. Une véritable poupée vivante. Je sentais croître mon
-désir de renouveler ce tête-à-tête ailleurs qu'en un wagon.
-
-Ce qui gâtait un peu son air de couventine, c'était l'allure
-d'une élève de l'école Pigier, où d'ailleurs elle étudiait une
-heure par jour, sans grand profit, le français et la machine à
-écrire. Elle me montra ses devoirs dactylographiés. Chaque lettre
-était une faute, corrigée en marge par le professeur. Elle sortit d'un
-sac à main affreux, évidemment son oeuvre, un étui à cigarettes orné
-d'une couronne comtale. Elle m'offrit une cigarette. Elle ne fumait
-pas, mais portait toujours cet étui, parce que ses amies fumaient.
-Elle me parlait de coutumes suédoises que je feignais de connaître:
-nuit de la Saint-Jean, confitures de myrtilles. Ensuite, elle tira
-de son sac une photographie de sa soeur jumelle, envoyée de Suède
-la veille: à cheval, toute nue, avec sur la tête un chapeau haut de
-forme de leur grand-père. Je devins écarlate. Sa soeur lui ressemblait
-tellement que je la soupçonnais de rire de moi, et de montrer sa
-propre image. Je me mordais les lèvres, pour calmer leur envie
-d'embrasser cette espiègle naïve. Je dus avoir une expression bien
-bestiale, car je la vis peureuse, cherchant des yeux le signal
-d'alarme.
-
-
-Le lendemain, elle arriva chez Marthe à quatre heures. Je lui dis
-que Marthe était à Paris mais rentrerait vite. J'ajoutai: «Elle
-m'a défendu de vous laisser partir avant son retour.» Je comptais ne
-lui avouer mon stratagème que trop tard.
-
-Heureusement, elle était gourmande. Ma gourmandise à moi prenait
-une forme inédite. Je n'avais aucune faim pour la tarte, la glace
-à la framboise, mais souhaitais être tarte et glace dont elle
-approchât la bouche. Je faisais avec la mienne des grimaces
-involontaires.
-
-Ce n'est pas par vice que je convoitais Svéa, mais par gourmandise.
-Ses joues m'eussent suffi, à défaut de ses lèvres.
-
-Je parlais en prononçant chaque syllabe pour qu'elle comprit bien.
-Excité par cette amusante dînette, je m'énervais, moi toujours
-silencieux, de ne pouvoir parler vite. J'éprouvais un besoin de
-bavardage, de confidences enfantines. J'approchais mon oreille de sa
-bouche. Je buvais ses petites paroles.
-
-Je l'avais contrainte à prendre une liqueur. Après, j'eus pitié d'elle
-comme d'un oiseau qu'on grise.
-
-J'espérais que sa griserie servirait mes desseins, car peu m'importait
-qu'elle me donnât ses lèvres de bon coeur ou non. Je pensai à
-l'inconvenance de cette scène chez Marthe, mais, me répétai-je, en
-somme, je ne retire rien à notre amour. Je désirais Svéa comme un fruit,
-ce dont une maîtresse ne peut être jalouse.
-
-Je tenais sa main dans mes mains qui m'apparurent pataudes. J'aurais
-voulu la déshabiller, la bercer. Elle s'étendit sur le divan. Je me
-levai, me penchai à l'endroit où commençaient ses cheveux, duvet
-encore. Je ne concluais pas de son silence que mes baisers lui fissent
-plaisir; mais, incapable de s'indigner, elle ne trouvait aucune façon
-polie de me repousser en français. Je mordillais ses joues, m'attendant
-à ce qu'un jus sucré jaillisse, comme des pêches.
-
-Enfin, j'embrassai sa bouche. Elle subissait mes caresses, patiente
-victime, fermant cette bouche et les yeux. Son seul geste de refus
-consistait à remuer faiblement la tête de droite à gauche, et de
-gauche à droite. Je ne me méprenais pas, mais ma bouche y trouvait
-l'illusion d'une réponse. Je restais auprès d'elle comme je n'avais
-jamais été auprès de Marthe. Cette résistance qui n'en était pas
-une flattait mon audace et ma paresse. J'étais assez naïf pour
-croire qu'il en irait de même ensuite et que je bénéficierais d'un
-viol facile.
-
-Je n'avais jamais déshabillé de femmes; j'avais plutôt été déshabillé
-par elles. Aussi je m'y pris maladroitement, commençant par ôter ses
-souliers et ses bas. Je baisais ses pieds et ses jambes. Mais quand
-je voulus dégrafer son corsage, Svéa se débattit comme un petit diable
-qui ne veut pas aller se coucher et qu'on dévêt de force. Elle me rouait
-de coups de pied. J'attrapais ses pieds au vol, je les emprisonnais,
-les baisais. Enfin, la satiété arriva, comme la gourmandise s'arrête
-après trop de crème et de friandises. Il fallut bien que je lui apprisse
-ma supercherie, et que Marthe était en voyage. Je lui fis promettre,
-si elle rencontrait Marthe, de ne jamais lui raconter notre entrevue.
-Je ne lui avouai pas que j'étais son amant, mais le lui laissai
-entendre. Le plaisir du mystère lui fit répondre «à demain» quand,
-rassasié d'elle, je lui demandai par politesse si nous nous reverrions
-un jour.
-
-
-Je ne retournai pas chez Marthe. Et peut-être Svéa ne vint-elle pas
-sonner à la porte close. Je sentais combien blâmable pour la morale
-courante était ma conduite. Car sans doute sont-ce les circonstances
-qui m'avaient fait paraître Svéa si précieuse. Ailleurs que dans la
-chambre de Marthe, l'eusse-je désirée?
-
-Mais je n'avais pas de remords. Et ce n'est pas en pensant à Marthe
-que je délaissai la petite Suédoise, mais parce que j'avais tiré
-d'elle tout le sucre.
-
-
-Quelques jours après, je reçus une lettre de Marthe. Elle en contenait
-une de son propriétaire, lui disant que sa maison n'était pas une maison
-de rendez-vous, quel usage je faisais de la clef de son appartement, où
-j'avais emmené une femme. J'ai une preuve de ta traîtrise, ajoutait
-Marthe. Elle ne me reverrait jamais. Sans doute souffrirait-elle,
-mais elle préférait souffrir qu'être dupe.
-
-Je savais ces menaces anodines, et qu'il suffirait d'un mensonge,
-ou même au besoin de la vérité, pour les anéantir. Mais il me
-vexait que, dans une lettre de rupture, Marthe ne me parlât pas de
-suicide. Je l'accusai de froideur. Je trouvai sa lettre indigne d'une
-explication. Car moi, dans une situation analogue, sans penser au
-suicide, j'aurais cru, par convenance, en devoir menacer Marthe. Trace
-indélébile de l'âge et du collège: je croyais certains mensonges
-commandés par le code passionnel.
-
-Une besogne neuve, dans mon apprentissage de l'amour, se présentait:
-m'innocenter vis-à-vis de Marthe, et l'accuser d'avoir moins de
-confiance en moi qu'en son propriétaire. Je lui expliquai combien
-habile était cette manoeuvre de la coterie Marin. En effet, Svéa
-était venue la voir un jour où j'écrivais chez elle, et si j'avais
-ouvert, c'est parce que, ayant aperçu la jeune fille par la fenêtre,
-et sachant qu'on l'éloignait de Marthe, je ne voulais pas lui laisser
-croire que Marthe lui tenait rigueur de cette pénible séparation. Sans
-doute, venait-elle en cachette et au prix de difficultés sans nombre.
-
-Ainsi pou vais-je annoncer à Marthe que le coeur de Svéa lui demeurait
-intact. Et je terminais en exprimant le réconfort d'avoir pu parler
-de Marthe, chez elle, avec sa plus intime compagne.
-
-
-Cette alerte me fit maudire l'amour qui nous force à rendre compte
-de nos actes, alors que j'eusse tant aimé n'en jamais rendre
-compte, à moi pas plus qu'aux autres.
-
-Il faut pourtant, me disais-je, que l'amour offre de grands
-avantages puisque tous les hommes remettent leur liberté entre
-ses mains. Je souhaitais d'être vite assez fort pour me passer
-d'amour et, ainsi, n'avoir à sacrifier aucun de mes désirs. J'ignorais
-que, servitude pour servitude, il vaut encore mieux être asservi
-par son coeur que l'esclave de ses sens.
-
-
-Comme l'abeille butine et enrichit la ruche,--de tous ses désirs
-qui le prennent dans larue,--un amoureux enrichit son amour. Il
-en fait bénéficier sa maîtresse. Je n'avais pas encore découvert
-cette discipline qui donne aux natures infidèles, la fidélité.
-Qu'un homme convoite une fille et reporte cette chaleur sur la
-femme qu'il aime, son désir, plus vif parce qu'insatisfait, laissera
-croire à cette femme qu'elle n'a jamais été mieux aimée. On la trompe,
-mais la morale, selon les gens, est sauve. À de tels calculs commence
-le libertinage. Qu'on ne condamne donc pas trop vite certains hommes
-capables de tromper leur maîtresse au plus fort de leur amour; qu'on
-ne les accuse pas d'être frivoles. Ils répugnent à ce subterfuge et
-ne songent même pas à confondre leur bonheur et leurs plaisirs.
-
-Marthe attendait que je me disculpasse. Elle me supplia de lui
-pardonner ses reproches. Je le fis, non sans façons. Elle écrivit
-au propriétaire, le priant ironiquement d'admettre qu'en son absence
-j'ouvrisse à une de ses amies.
-
-
-
-
-Quand Marthe revint, aux derniers joursd'août, elle n'habita pas
-J..., mais la maison de ses parents, qui prolongeaient leur
-villégiature. Ce nouveau décor où Marthe avait toujours vécu me
-servit d'aphrodisiaque. La fatigue sensuelle, le désir secret du
-sommeil solitaire, disparurent. Je ne passai aucune nuit chez mes
-parents. Je flambais, je me hâtais, comme les gens qui doivent mourir
-jeunes et qui mettent les bouchées doubles. Je voulais profiter
-de Marthe avant que l'abîmât sa maternité.
-
-Cette chambre de jeune fille, où elle avait refusé la présence
-de Jacques, était notre chambre. Au-dessus de son lit étroit, j'aimais
-que les yeux la rencontrassent en première communiante. Je l'obligeais
-à regarder fixement une autre image d'elle, bébé, pour que notre
-enfant lui ressemblât. Je rôdais, ravi, dans cette maison qui l'avait
-vue naître et s'épanouir. Dans une chambre de débarras, je touchais
-son berceau, dont je voulais qu'il servit encore, et je lui faisais
-sortir ses brassières, ses petites culottes, reliques des Grangier.
-
-Je ne regrettais pas l'appartement de J..., où les meubles n'avaient
-pas le charme du plus laid mobilier des familles. Ils ne pouvaient
-rien m'apprendre. Au contraire, ici, me parlaient de Marthe tous ces
-meubles auxquels, petite, elle avait dû se cogner la tête. Et puis,
-nous vivions seuls, sans conseiller municipal, sans propriétaire.
-Nous ne nous gênions pas plus que des sauvages, nous promenant
-presque nus dans le jardin, véritable île déserte. Nous nous
-couchions sur la pelouse, nous goûtions sous une tonnelle d'aristoloche,
-de chèvrefeuille, de vigne vierge. Bouche à bouche, nous nous
-disputions les prunes que je ramassais, toutes blessées, tièdes
-de soleil. Mon père n'avait jamais pu obtenir que je m'occupasse
-de mon jardin, comme mes frères, mais je soignais celui de Marthe.
-Je ratissais, j'arrachais les mauvaises herbes. Au soir d'une
-journée chaude, je ressentais le même orgueil d'homme, si enivrant,
-à étancher la soif de la terre, des fleurs suppliantes, qu'à satisfaire
-le désir d'une femme. J'avais toujours trouvé la bonté un peu niaise: je
-comprenais toute sa force. Les fleurs s'épanouissant grâce à mes
-soins, les poules dormant à l'ombre après que je leur avais jeté des
-graines: que de bonté!--Que d'égoïsme! Des fleurs mortes, des poules
-maigres eussent mis de la tristesse dans notre île d'amour. Eau et
-graines venant de moi s'adressaient plus à moi qu'aux fleurs et
-qu'aux poules.
-
-Dans ce renouveau du coeur, j'oubliais ou je méprisais mes récentes
-découvertes. Je prenais le libertinage provoqué par le contact
-avec cette maison de famille pour la fin du libertinage. Aussi,
-cette dernière semaine d'août et ce mois de septembre furent-ils ma
-seule époque de vrai bonheur. Je ne trichais, ni ne me blessais, ni
-ne blessais Marthe. Je ne voyais plus d'obstacles. J'envisageais à
-seize ans un genre de vie qu'on souhaite à l'âge mûr. Nous vivrions
-à la campagne; nous y resterions éternellement jeunes.
-
-
-Étendu contre elle sur la pelouse, caressant sa figure avec un
-brin d'herbe, j'expliquais lentement, posément, à Marthe, quelle
-serait notre vie. Marthe, depuis son retour, cherchait un appartement
-pour nous à Paris. Ses yeux se mouillèrent, quand je lui déclarai
-que je désirais vivre à la campagne: «Je n'aurais jamais osé te
-l'offrir, me dit-elle. Je croyais que tu t'ennuierais, seul avec moi,
-que tu avais besoin de la ville.--Comme tu me connais mal!»
-répondais-je. J'aurais voulu habiter près de Mandres, où nous étions
-allés nous promener un jour, et où on cultive les roses. Depuis,
-quand par hasard, ayant dîné à Paris avec Marthe, nous reprenions
-le dernier train, j'avais respiré ces roses. Dans la cour de la
-gare, les manoeuvres déchargent d'immenses caisses qui embaument.
-J'avais, toute mon enfance, entendu parler de ce mystérieux train
-des roses qui passe à une heure où les enfants dorment.
-
-Marthe disait: «Les roses n'ont qu'une saison. Après, ne crains-tu
-pas de trouver Mandres laide? N'est-il pas sage de choisir un lieu
-moins beau, mais d'un charme plus égal?»
-
-Je me reconnaissais bien là. L'envie de jouir pendant deux mois des
-roses me faisait oublier les dix autres mois, et le fait de choisir
-Mandres m'apportait encore une preuve de la nature éphémère de
-notre amour.
-
-
-Souvent, ne dînant pas à F... sous prétexte de promenades ou
-d'invitations, je restais avec Marthe.
-
-Un après-midi, je trouvai auprès d'elle un jeune homme en uniforme
-d'aviateur. C'était son cousin. Marthe, que je ne tutoyais pas, se
-leva et vint m'embrasser dans le cou. Son cousin sourit de ma gêne.
-«Devant Paul, rien à craindre, mon chéri, dit-elle. Je lui ai
-tout raconté.» J'étais gêné, mais enchanté que Marthe eût avoué à son
-cousin qu'elle m'aimait. Ce garçon, charmant et superficiel, et qui
-ne songeait qu'à ce que son uniforme ne fût pas réglementaire, parut
-ravi de cet amour. Il y voyait une bonne farce faite à Jacques qu'il
-méprisait pour n'être ni aviateur ni habitué des bars.
-
-Paul évoquait toutes les parties d'enfance dont ce jardin avait
-été le théâtre. Je questionnais, avide de cette conversation qui me
-montrait Marthe sous un jour inattendu. En même temps, je ressentais
-de la tristesse. Car j'étais trop près de l'enfance pour en oublier
-les jeux inconnus des parents, soit que les grandes personnes ne
-gardent aucune mémoire de ces jeux, soit qu'elles les envisagent
-comme un mal inévitable. J'étais jaloux du passé de Marthe.
-
-Comme nous racontions à Paul, en riant, la haine du propriétaire,
-et le raout des Marin, il nous proposa, mis en verve, sa garçonnière
-de Paris.
-
-Je remarquai que Marthe n'osa pas lui avouer que nous avions projet
-de vivre ensemble. On sentait qu'il encourageait notre amour, en tant
-que divertissement, mais qu'il hurlerait avec les loups le jour
-d'un scandale.
-
-Marthe se levait de table et servait. Les domestiques avaient
-suivi Mme Grangier à la campagne, car, toujours par prudence,
-Marthe prétendait n'aimer vivre que comme Robinson. Ses parents,
-croyant leur fille romanesque, et que les romanesques sont pareils
-aux fous qu'il ne faut pas contredire, la laissaient seule.
-
-Nous restâmes longtemps à table. Paul montait les meilleures
-bouteilles. Nous étions gais, d'une gaieté que nous regretterions
-sans doute, car Paul agissait en confident d'un adultère quelconque.
-Il raillait Jacques. En me taisant, je risquai de lui faire sentir son
-manque de tact; je préférai me joindre au jeu plutôt qu'humilier
-ce cousin facile.
-
-Lorsque nous regardâmes l'heure, le dernier train pour Paris était
-passé. Marthe proposa un lit. Paul accepta. Je regardai Marthe d'un
-tel oeil, qu'elle ajouta: «Bien entendu, mon chéri, tu restes.» J'eus
-l'illusion d'être chezmoi, époux de Marthe, et de recevoir un cousin
-de ma femme, lorsque, sur le seuil de notre chambre, Paul nous dit
-bonsoir, embrassant sa cousine sur les joues le plus naturellement
-du monde.
-
-
-
-
-À la fin de septembre, je sentis bien que quitter cette maison
-c'était quitter le bonheur. Encore quelques mois de grâce, et il
-nous faudrait choisir, vivre dans le mensonge ou dans la vérité,
-pas plus à l'aise ici que là. Comme il importait que Marthe ne fût
-pas abandonnée de ses parents, avant la naissance de notre enfant,
-j'osai enfin m'enquérir si elle avait prévenu Mme Grangier de sa
-grossesse. Elle me dit que oui, et qu'elle avait prévenu Jacques.
-J'eus donc une occasion de constater qu'elle me mentait parfois;
-car, au mois de mai, après le séjour de Jacques, elle m'avait juré
-qu'il ne l'avait pas approchée.
-
-
-
-
-La nuit descendait de plus en plus tôt; et la fraîcheur des soirs
-empêchait nos promenades. Il nous était difficile de nous voir à
-J... Pour qu'un scandale n'éclatât pas, il nous fallait prendre des
-précautions de voleurs, guetter dans la rue l'absence des Marin et du
-propriétaire.
-
-La tristesse de ce mois d'octobre, de ces soirées fraîches, mais
-pas assez froides pour permettre du feu, nous conseillait le lit dès
-cinq heures. Chez mes parents, se coucher le jour signifiait: être
-malade, ce lit de cinq heures me charmait. Je n'imaginais pas que
-d'autres y fussent. J'étais seul avec Marthe, couché, arrêté, au
-milieu d'un monde actif. Marthe nue, j'osais à peine la regarder.
-Suis-je donc monstrueux? Je ressentais des remords du plus noble
-emploi de l'homme. D'avoir abîmé la grâce de Marthe, de voir son
-ventre saillir, je me considérais comme un vandale. Au début de
-notre amour, quand je la mordais, ne me disait-elle pas: «Marque-moi»?
-Ne l'avais-je pas marquée de la pire façon?
-
-Maintenant Marthe ne m'était pas seulement la plus aimée, ce qui
-ne veut pas dire la mieux aimée des maîtresses, mais elle me
-tenait lieu de tout. Je ne pensais même pas à mes amis; je les
-redoutais, au contraire, sachant qu'ils croient nous rendre service
-en nous détournant de notre route. Heureusement, ils jugent nos
-maîtresses insupportables et indignes de nous. C'est notre seule
-sauvegarde. Lorsqu'il n'en va plus ainsi, elles risquent de devenir
-les leurs.
-
-
-
-
-Mon père commençait à s'effrayer. Mais ayant toujours pris ma défense
-contre sa soeur et ma mère, il ne voulait pas avoir l'air de se rétracter,
-et c'est sans rien leur en dire qu'il se ralliait à elles. Avec moi,
-il se déclarait prêt à tout pour me séparer de Marthe. Il préviendrait
-ses parents, son mari... Le lendemain, il me laissait libre.
-
-Je devinais ses faiblesses. J'en profitais. J'osais répondre. Je
-l'accablais dans le même sens que ma mère et ma tante, lui reprochant
-de mettre trop tard en oeuvre son autorité. N'avait-il pas voulu que
-je connusse Marthe? Il s'accablait à son tour. Une atmosphère tragique
-circulait dans la maison. Quel exemple pour mes deux frères! Mon père
-prévoyait déjà ne rien pouvoir leur répondre un jour, lorsqu'ils
-justifieraient leur indiscipline par la mienne.
-
-Jusqu'alors, il croyait à une amourette, mais, de nouveau, ma mère
-surprit une correspondance. Elle lui porta triomphalement ces pièces
-de son procès. Marthe parlait de notre avenir et de notre enfant!
-
-Ma mère me considérait trop encore comme un bébé, pour me devoir
-raisonnablement un petit-fils ou une petite-fille. Il lui apparaissait
-impossible d'être grand-mère à son âge. Au fond, c'était pour elle
-la meilleure preuve que cet enfant n'était pas le mien.
-
-L'honnêteté peut rejoindre les sentiments les plus vifs. Ma mère,
-avec sa profonde honnêteté, ne pouvait admettre qu'une femme trompât
-son mari. Cet acte lui représentait un tel dévergondage qu'il ne pouvait
-s'agir d'amour. Que je fusse l'amant de Marthe signifiait pour ma mère
-qu'elle en avait d'autres. Mon père savait combien faux peut être
-un tel raisonnement, mais l'utilisait pour jeter un trouble dans mon
-âme, et diminuer Marthe. Il me laissa entendre que j'étais le seul à ne
-pas «savoir». Je répliquai qu'on la calomniait de la sorte à cause
-de son amour pour moi. Mon père, qui ne voulait pas que je bénéficiasse
-de ces bruits, me certifia qu'ils précédaient notre liaison, et même
-son mariage.
-
-
-Après avoir conservé à notre maison une façade digne, il perdait toute
-retenue, et, quand je n'étais pas rentré depuis plusieurs jours,
-envoyait la femme de chambre chez Marthe, avec un mot à mon adresse,
-m'ordonnant de rentrer d'urgence; sinon il déclarerait ma fuite à la
-préfecture de police et poursuivrait Mme L. pour détournement de mineur.
-
-Marthe sauvegardait les apparences, prenait un air surpris, disait à
-la femme de chambre qu'elle me remettrait l'enveloppe à ma première
-visite. Je rentrais un peu plus tard, maudissant mon âge. Il m'empêchait
-de m'appartenir. Mon père n'ouvrait pas la bouche, ni ma mère. Je
-fouillais le code sans trouver les articles de loi concernant les
-mineurs. Avec une remarquable inconscience, je ne croyais pas que ma
-conduite me pût mener en maison de correction. Enfin, après avoir épuisé
-vainement le code, j'en revins au grand Larousse, où je relus dix fois
-l'article: «mineur», sans découvrir rien qui nous concernât.
-
-Le lendemain, mon père me laissait libre encore.
-
-Pour ceux qui rechercheraient les mobiles de son étrange conduite,
-je les résume en trois lignes: il me laissait agir à ma guise.
-Puis, il en avait honte. Il menaçait, plus furieux contre lui que
-contre moi. Ensuite, la honte de s'être mis en colère le poussait à
-lâcher les brides.
-
-
-Mme Grangier, elle, avait été mise en éveil, à son retour de la
-campagne, par les insidieuses questions des voisins. Feignant de
-croire que j'étais un frère de Jacques, ils lui apprenaient notre
-vie commune. Comme, d'autre part, Marthe ne pouvait se retenir
-de prononcer mon nom à propos de rien, de rapporter quelque chose
-que j'avais fait ou dit, sa mère ne resta pas longtemps dans le
-doute sur la personnalité du frère de Jacques.
-
-Elle pardonnait encore, certaine que l'enfant, qu'elle croyait de
-Jacques, mettrait un terme à l'aventure. Elle ne raconta rien à
-M. Grangier, par crainte d'un éclat. Mais elle mettait cette
-discrétion sur le compte d'une grandeur d'âme dont il importait
-d'avertir Marthe pour qu'elle lui en sût gré. Afin de prouver à
-sa fille qu'elle savait tout, elle la harcelait sans cesse, parlait
-par sous-entendus, et si maladroitement que M. Grangier, seul
-avec sa femme, la priait de ménager leur pauvre petite, innocente,
-à qui ces continuelles suppositions finiraient par tourner la tête. À
-quoi Mme Grangier répondait quelquefois par un simple sourire, de
-façon à lui laisser entendre que leur fille avait avoué.
-
-Cette attitude, et son attitude précédente, lors du premier séjour
-de Jacques, m'incitent à croire que Mme Grangier, eût-elle désapprouvé
-complètement sa fille, pour l'unique satisfaction de donner tort à
-son mari et à son gendre, lui aurait, devant eux, donné raison. Au
-fond, Mme Grangier admirait Marthe de tromper son mari, ce qu'elle-même
-n'avait jamais osé faire, soit par scrupules, soit par manque
-d'occasion. Sa fille la vengeait d'avoir été, croyait-elle, incomprise.
-Niaisement idéaliste, elle se bornait à lui en vouloir d'aimer un garçon
-aussi jeune que moi, et moins apte que n'importe qui à comprendre la
-«délicatesse féminine».
-
-Les Lacombe, que Marthe visitait de moins en moins, ne pouvaient,
-habitant Paris, rien soupçonner. Simplement, Marthe, leur apparaissant
-toujours plus bizarre, leur déplaisait de plus en plus. Ils étaient
-inquiets de l'avenir. Ils se demandaient ce que serait ce ménage dans
-quelques années. Toutes les mères, par principe, ne souhaitent rien
-tant pour leur fils que le mariage, mais désapprouvent la femme qu'ils
-choisissent. La mère de Jacques le plaignait donc d'avoir une telle
-femme. Quant à Mlle Lacombe, la principale raison de ses médisances
-venait de ce que Marthe détenait, seule, le secret d'une idylle
-poussée assez loin, l'été où elle avait connu Jacques au bord de la mer.
-Cette soeur prédisait le plus sombre avenir au ménage, disant que Marthe
-tromperait Jacques, si par hasard ce n'était déjà chose faite.
-
-L'acharnement de son épouse et de sa fille forçaient parfois à sortir
-de table M. Lacombe, brave homme, qui aimait Marthe. Alors, mère et
-fille échangeaient un regard significatif. Celui de Mme Lacombe
-exprimait: «Tu vois, ma petite, comment ces sortes de femmes savent
-ensorceler nos hommes.» Celui de Mlle Lacombe: «C'est parce que je ne
-suis pas une Marthe que je ne trouve pas à me marier.» En réalité,
-la malheureuse, sous prétexte qu'«autre temps autres moeurs» et que
-le mariage ne se concluait plus à l'ancienne mode, faisait fuir les
-maris en ne se montrant pas assez rebelle. Ses espoirs de mariage
-duraient ce que dure une saison balnéaire. Les jeunes gens promettaient
-de venir, sitôt à Paris, demander la main de Mlle Lacombe. Ils ne
-donnaient plus signe de vie. Le principal grief de Mlle Lacombe,
-qui allait coiffer Sainte-Catherine, était peut-être que Marthe eût
-trouvé si facilement un mari. Elle se consolait en se disant que seul
-un nigaud comme son frère avait pu se laisser prendre.
-
-
-
-
-Pourtant, quels que fussent les soupçons des familles, personne ne
-pensait que l'enfant de Marthe pût avoir un autre père que Jacques.
-J'en étais assez vexé. Il fut même des jours où j'accusais Marthe
-d'être lâche, pour n'avoir pas encore dit la vérité. Enclin à voir
-partout une faiblesse qui n'était qu'à moi, je pensais, puisque Mme
-Grangier glissait sur le commencement du draine, qu'elle fermerait
-les yeux jusqu'au bout.
-
-
-L'orage approchait. Mon père menaçait d'envoyer certaines lettres à
-Mme Grangier. Je souhaitais qu'il exécutât ses menaces. Puis, je
-réfléchissais. Mme Grangier cacherait les lettres à son mari. Du reste,
-l'un et l'autre avaient intérêt à ce qu'un orage n'éclatât point. Et
-j'étouffais. J'appelais cet orage. Ces lettres, c'est à Jacques,
-directement, qu'il fallait que mon père les communiquât.
-
-Le jour de colère où il me dit que c'était chose faite, je lui eusse
-sauté au cou. Enfin! Enfin! il me rendait le service d'apprendre à
-Jacques ce qui importait qu'il sût. Je plaignais mon père de croire
-mon amour si faible. Et puis, ces lettres mettraient un terme à
-celles où Jacques s'attendrissait sur notre enfant. Ma fièvre m'empêchait
-de comprendre ce que cet acte avait de fou, d'impossible. Je commençais
-seulement à voir juste lorsque mon père, plus calme, le lendemain, me
-rassura, croyait-il, m'avouant son mensonge. Il l'estimait inhumain.
-Certes. Mais où se trouvent l'humain et l'inhumain?
-
-J'épuisais ma force nerveuse en lâcheté, en audace, éreinté par
-les mille contradictions de mon âge aux prises avec une aventure
-d'homme.
-
-
-
-
-L'amour anesthésiait en moi tout ce qui n'était pas Marthe. Je ne
-pensais pas que mon père pût souffrir. Je jugeais de tout si
-faussement et si petitement que je finissais par croire la guerre
-déclarée entre lui et moi. Aussi, n'était-ce plus seulement par amour
-pour Marthe que je piétinais mes devoirs filiaux, mais parfois,
-oserai-je l'avouer, par esprit de représailles!
-
-Je n'accordais plus beaucoup d'attention aux lettres que mon père
-faisait porter chez Marthe. C'est elle qui me suppliait de rentrer
-plus souvent à la maison, de me montrer raisonnable. Alors, je
-m'écriais: «Vas-tu, toi aussi, prendre parti contre moi?» Je serrais
-les dents, tapais du pied. Que je me misse dans un état pareil, à
-la pensée que j'allais être éloigné d'elle pour quelques heures,
-Marthe y voyait le signe de la passion. Cette certitude d'être aimée
-lui donnait une fermeté que je ne lui avais jamais vue. Sûre que je
-penserais à elle, elle insistait pour que je rentrasse.
-
-Je m'aperçus vite d'où venait son courage. Je commençai à changer
-de tactique. Je feignais de me rendre à ses raisons. Alors, tout
-à coup, elle avait une autre figure. À me voir si sage (ou si léger),
-la peur la prenait que je ne l'aimasse moins. À son tour, elle me
-suppliait de rester, tant elle avait besoin d'être rassurée.
-
-Pourtant, une fois, rien ne réussit. Depuis déjà trois jours, je
-n'avais mis les pieds chez mes parents, et j'affirmai à Marthe mon
-intention de passer encore une nuit avec elle. Elle essaya tout pour
-me détourner de cette décision: caresses, menaces. Elle sut même
-feindre à son tour. Elle finit par déclarer que, si je ne rentrais
-pas chez mes parents, elle coucherait chez les siens.
-
-Je répondis que mon père ne lui tiendrait aucun compte de ce beau
-geste.--Eh bien! elle n'irait pas chez sa mère. Elle irait au bord de
-la Marne. Elle prendrait froid, puis mourrait; elle serait enfin
-délivrée de moi: «Aie au moins pitié de notre enfant, disait
-Marthe. Ne compromets pas son existence à plaisir.» Elle m'accusait
-de m'amuser de son amour, d'en vouloir connaître les limites. En
-face d'une telle insistance, je lui répétais les propos de mon père:
-elle me trompait avec n'importe qui; je ne serais pas dupe. «Une seule
-raison, lui dis-je, t'empêche de céder. Tu reçois ce soir un de tes
-amants.» Que répondre à d'aussi folles injustices? Elle se détourna.
-Je lui reprochai de ne point bondir sous l'outrage. Enfin, je travaillais
-si bien qu'elle consentit à passer la nuit avec moi. À condition que ce
-ne fût pas chez elle. Elle ne voulait pour rien au monde que ses
-propriétaires pussent dire le lendemain au messager de mes parents
-qu'elle était là.
-
-
-Où dormir?
-
-
-Nous étions des enfants debout sur une chaise, fiers de dépasser
-d'une tête les grandes personnes. Les circonstances nous hissaient,
-mais nous restions incapables. Et si, du fait même de notre inexpérience,
-certaines choses compliquées nous paraissaient toutes simples, des
-choses très simples, par contre, devenaient des obstacles. Nous n'avions
-jamais osé nous servir de la garçonnière de Paul. Je ne pensais pas qu'il
-fût possible d'expliquer à la concierge, en lui glissant une pièce, que
-nous viendrions quelquefois.
-
-Il nous fallait donc coucher à l'hôtel. Je n'y étais jamais allé. Je
-tremblais à la perspective d'en franchir le seuil.
-
-L'enfance cherche des prétextes. Toujours appelée à se justifier
-devant les parents, il est fatal qu'elle mente.
-
-Vis-à-vis même d'un garçon d'hôtel borgne, je pensais devoir me
-justifier. C'est pourquoi, prétextant qu'il nous faudrait du linge
-et quelques objets de toilette, je forçais Marthe à faire une valise.
-Nous demanderions deux chambres. On nous croirait frère et soeur. Jamais
-je n'oserais demander une seule chambre, mon âge (l'âge où l'on se fait
-expulser des casinos) m'exposant à des mortifications.
-
-Le voyage, à onze heures du soir, fut interminable. Il y avait deux
-personnes dans notre wagon: une femme reconduisait son mari, capitaine,
-à la gare de l'Est. Le wagon n'était ni chauffé ni éclairé. Marthe
-appuyait sa tête contre la vitre humide. Elle subissait le caprice d'un
-jeune garçon cruel. J'étais assez honteux, et je souffrais, pensant
-combien Jacques, toujours si tendre avec elle, méritait mieux que moi
-d'être aimé.
-
-Je ne pus m'empêcher de me justifier, à voix basse. Elle secoua la
-tête: «J'aime mieux, murmura-t-elle, être malheureuse avec toi
-qu'heureuse avec lui.» Voilà de ces mots d'amour qui ne veulent rien
-dire, et que l'on a honte de rapporter, mais qui, prononcés par
-la bouche aimée, vous enivrent. Je crus même comprendre la phrase de
-Marthe. Pourtant que signifiait-elle au juste? Peut-on être heureux
-avec quelqu'un qu'on n'aime pas?
-
-Et je me demandais, je me demande encore, si l'amour vous donne
-le droit d'arracher une femme à une destinée, peut-être médiocre,
-mais pleine de quiétude. «J'aime mieux être malheureuse avec toi...»;
-ces mots contenaient-ils un reproche inconscient? Sans doute, Marthe,
-parce qu'elle m'aimait, connut-elle avec moi des heures dont, avec
-Jacques, elle n'avait pas idée, mais ces moments heureux me donnaient-ils
-le droit d'être cruel?
-
-Nous descendîmes à la Bastille. Le froid, que je supporte parce que
-je l'imagine la chose la plus propre du monde, était, dans ce hall
-de la gare, plus sale que la chaleur dans un port de mer, et sans
-la gaieté qui compense. Marthe se plaignait de crampes. Elle
-s'accrochait à mon bras. Couple lamentable, oubliant sa beauté, sa
-jeunesse, honteux de soi comme un couple de mendiants!
-
-Je croyais la grossesse de Marthe ridicule, et je marchais les yeux
-baissés. J'étais bien loin de l'orgueil paternel.
-
-Nous errions sous la pluie glaciale, entre la Bastille et la gare
-de Lyon. À chaque hôtel, pour ne pas entrer, j'inventais une mauvaise
-excuse. Je disais à Marthe que je cherchais un hôtel convenable, un
-hôtel de voyageurs, rien que de voyageurs.
-
-Place de la gare de Lyon, il devint difficile de me dérober. Marthe
-m'enjoignit d'interrompre ce supplice.
-
-Tandis qu'elle attendait dehors, j'entrai dans un vestibule, espérant
-je ne sais trop quoi. Le garçon me demanda si je désirais une chambre.
-Il était facile de répondre oui. Ce fut trop facile, et, cherchant
-une excuse comme un rat d'hôtel pris sur le fait, je lui demandais
-Mme Lacombe. Je la lui demandais, rougissant, et craignant qu'il ne
-me répondît: «Vous moquez-vous, jeune homme? Elle est dans la rue.»
-Il consulta des registres. Je devais me tromper d'adresse. Je sortis,
-expliquant à Marthe qu'il n'y avait plus de place et que nous n'en
-trouverions pas dans le quartier. Je respirai. Je me hâtai comme un
-voleur qui s'échappe.
-
-Tout à l'heure, mon idée fixe de fuir ces hôtels où je menais Marthe
-de force m'empêchait de penser à elle. Maintenant, je la regardais,
-la pauvre petite. Je retins mes larmes et quand elle me demanda où
-nous chercherions un lit, je la suppliai de ne pas en vouloir à un
-malade, et de retourner sagement elle à J..., moi chez mes parents.
-Malade! sagement! elle fit un sourire machinal en entendant ces mots
-déplacés.
-
-
-Ma honte dramatisa le retour. Quand, après les cruautés de ce genre,
-Marthe avait le malheur de me dire: «Tout de même, comme tu as été
-méchant!» je m'emportais, la trouvais sans générosité. Si, au contraire,
-elle se taisait, avait l'air d'oublier, la peur me prenait qu'elle
-n'agît ainsi, parce qu'elle me considérait comme un malade, un dément.
-Alors, je n'avais de cesse que je ne lui eusse fait dire qu'elle
-n'oubliait point, et que, si elle me pardonnait, il ne fallait pas
-cependant que je profitasse de sa clémence; qu'un jour, lasse de mes
-mauvais traitements, sa fatigue l'emporterait sur notre amour, et
-qu'elle me laisserait seul. Quand je la forçais à me parler avec
-cette énergie et, bien que je ne crusse pas à ses menaces, j'éprouvais
-une douleur délicieuse, comparable, en plus fort, à l'émoi que me
-donnent les montagnes russes. Alors, je me précipitais sur Marthe,
-l'embrassais plus passionnément que jamais.
-
---Répète-moi que tu me quitteras, lui disais-je, haletant, et la
-serrant dans mes bras, jusqu'à la casser. Soumise, comme ne peut
-même pas l'être une esclave, mais seul un médium, elle répétait,
-pour me plaire, des phrases auxquelles elle ne comprenait rien.
-
-
-
-
-Cette nuit des hôtels fut décisive, ce dont je me rendis mal compte
-après tant d'autres extravagances. Mais si je croyais que toute une
-vie peut boiter de la sorte, Marthe, elle, dans le coin du wagon de
-retour, épuisée, atterrée, claquant des dents, comprit tout. Peut-être
-même vit-elle qu'au bout de cette course d'une année, dans une voiture,
-follement conduite, il ne pouvait y avoir d'autre issue que la mort.
-
-
-
-
-Le lendemain, je trouvais Marthe au lit, comme d'habitude. Je voulus
-l'y rejoindre; elle me repoussa, tendrement. «Je ne me sens pas bien,
-disait-elle, va-t'en, ne reste pas près de moi. Tu prendrais mon
-rhume.» Elle toussait, avait la fièvre. Elle me dit, en souriant,
-pour n'avoir pas l'air de formuler un reproche, que c'était la
-veille qu'elle avait dû prendre froid. Malgré son affolement, elle
-m'empêcha d'aller chercher le docteur. «Ce n'est rien, disait-elle.
-Je n'ai besoin que de rester au chaud.» En réalité, elle ne voulait
-pas, en m'envoyant, moi, chez le docteur, se compromettre aux yeux
-de ce vieil ami de sa famille. J'avais un tel besoin d'être rassuré
-que le refus de Marthe m'ôta mes inquiétudes. Elles ressuscitèrent,
-et plus fortes que tout à l'heure, quand, lorsque je partis pour dîner
-chez mes parents, Marthe me demanda si je pouvais faire un détour,
-et déposer une lettre chez le docteur.
-
-Le lendemain, en arrivant à la maison de Marthe, je croisai celui-ci
-dans l'escalier. Je n'osai pas l'interroger, et le regardai anxieusement.
-Son air calme me fit du bien: ce n'était qu'une attitude
-professionnelle.
-
-J'entrai chez Marthe. Où était-elle? La chambre était vide. Marthe
-pleurait, la tête cachée sous les couvertures. Le médecin la
-condamnait à garder la chambre, jusqu'à la délivrance. De plus, son
-état exigeait des soins; il fallait qu'elle demeurât chez ses
-parents. On nous séparait.
-
-Le malheur ne s'admet point. Seul, le bonheur semble dû. En
-admettant cette séparation sans révolte, je ne montrais pas de
-courage. Simplement, je ne comprenais point. J'écoutais, stupide,
-l'arrêt du médecin, comme un condamné sa sentence. S'il ne pâlit
-point: «Quel courage!» dit-on. Pas du tout: c'est plutôt manque
-d'imagination. Lorsqu'on le réveille pour l'exécution, alors, il
-entend la sentence. De même, je ne compris que nous n'allions plus
-nous voir, que lorsqu'on vint annoncer à Marthe la voiture envoyée
-par le docteur. Il avait promis de n'avertir personne, Marthe
-exigeant d'arriver chez sa mère à l'improviste.
-
-Je fis arrêter à quelque distance de la maison des Grangier. La
-troisième fois que le cocher se retourna, nous descendîmes. Cet homme
-croyait surprendre notre troisième baiser, il surprenait le même.
-Je quittais Marthe sans prendre les moindres dispositions pour
-correspondre, presque sans lui dire au revoir, comme une personne
-qu'on doit rejoindre une heure après. Déjà, des voisines curieuses se
-montraient aux fenêtres.
-
-
-Ma mère remarqua que j'avais les yeux rouges. Mes soeurs rirent
-parce que je laissais deux fois de suite retomber ma cuillère à
-soupe. Le plancher chavirait. Je n'avais pas le pied marin pour
-la souffrance. Du reste, je ne crois pouvoir comparer mieux qu'au mal
-de mer ces vertiges du coeur et de l'âme. La vie sans Marthe, c'était
-une longue traversée. Arriverais-je? Comme, aux premiers symptômes
-du mal de mer, on se moque d'atteindre le port et on souhaite mourir
-sur place, je me préoccupais peu d'avenir. Au bout de quelques jours,
-le mal, moins tenace, me laissa le temps de penser à la terre ferme.
-
-Les parents de Marthe n'avaient plus à deviner grand-chose. Ils ne
-se contentaient pas d'escamoter mes lettres. Ils les brûlaient devant
-elle, dans la cheminée de sa chambre. Les siennes étaient écrites au
-crayon, à peine lisibles. Son frère les mettait à la poste.
-
-Je n'avais plus à essuyer de scènes de famille. Je reprenais les
-bonnes conversations avec mon père, le soir, devant le feu. En un
-an, j'étais devenu un étranger pour mes soeurs. Elles se réapprivoisaient,
-se réhabituaient à moi. Je prenais la plus petite sur mes genoux, et,
-profitant de la pénombre, la serrais avec une telle violence qu'elle
-se débattait, mi-riante, mi-pleurante. Je pensais à mon enfant, mais
-j'étais triste. Il me semblait impossible d'avoir pour lui une tendresse
-plus forte. Étais-je mûr pour qu'un bébé me fut autre chose que frère
-ou soeur?
-
-Mon père me conseillait des distractions. Ces conseils-là sont
-engendrés par le calme. Qu'avais-je à faire, sauf ce que je ne ferais
-plus? Au bruit de la sonnette, au passage d'une voiture, je tressaillais.
-Je guettais dans ma prison les moindres signes de délivrance.
-
-À force de guetter des bruits qui pouvaient annoncer quelque chose,
-mes oreilles, un jour, entendirent des cloches. C'étaient celles de
-l'armistice.
-
-
-Pour moi, l'armistice signifiait le retour de Jacques. Déjà, je le
-voyais au chevet de Marthe, sans qu'il me fût possible d'agir.
-J'étais perdu.
-
-Mon père revint à Paris. Il voulait que j'y retournasse avec lui:
-«On ne manque pas une fête pareille.» Je n'osais refuser. Je
-craignais de paraître un monstre. Puis, somme toute, dans ma frénésie
-de malheur, il ne me déplaisait pas d'aller voir la joie des autres.
-
-Avouerai-je qu'elle ne m'inspira pas grande envie? Je me sentais seul
-capable d'éprouver les sentiments qu'on prête à la foule. Je cherchais
-le patriotisme. Mon injustice, peut-être, ne me montrait que l'allégresse
-d'un congé inattendu: les cafés ouverts plus tard, le droit pour les
-militaires d'embrasser les midinettes. Ce spectacle, dont j'avais
-pensé qu'il m'affligerait, qu'il me rendrait jaloux, ou même qu'il me
-distrairait par la contagion d'un sentiment sublime, m'ennuya comme une
-Sainte-Catherine.
-
-
-
-
-Depuis quelques jours, aucune lettre ne me parvenait. Un des rares
-après-midi où il tomba de la neige, mes frères me remirent un message
-du petit Grangier. C'était une lettre glaciale de Mme Grangier. Elle
-me priait de venir au plus vite. Que pouvait-elle me vouloir? La
-chance d'être en contact, même indirect, avec Marthe, étouffa mes
-inquiétudes. J'imaginais Mme Grangier m'interdisant de revoir sa
-fille, de correspondre avec elle, et moi, l'écoutant, tête basse,
-comme un mauvais élève. Incapable d'éclater, de me mettre en colère,
-aucun geste ne manifesterait ma haine. Je saluerais avec politesse,
-et la porte se refermerait pour toujours. Alors, je trouverais les
-réponses, les arguments de mauvaise foi, les mots cinglants qui eussent
-pu laisser à Mme Grangier, de l'amant de sa fille, une image moins
-piteuse que celle d'un collégien pris en faute. Je prévoyais la scène,
-seconde par seconde.
-
-
-Lorsque je pénétrai dans le petit salon, il me sembla revivre ma
-première visite. Cette visite signifiait alors que je ne reverrais
-peut-être plus Marthe.
-
-Mme Grangier entra. Je souffris pour elle de sa petite taille, car
-elle s'efforçait d'être hautaine. Elle s'excusa de m'avoir dérangé
-pour rien. Elle prétendit qu'elle m'avait envoyé ce message pour
-obtenir un renseignement trop compliqué à demander par écrit, mais
-qu'entre-temps elle avait eu ce renseignement. Cet absurde mystère
-me tourmenta plus que n'importe quelle catastrophe.
-
-Près de la Marne, je rencontrai le petit Grangier, appuyé contre
-une grille. Il avait reçu une boule de neige en pleine figure. Il
-pleurnichait. Je le cajolai, je l'interrogeai sur Marthe. Sa soeur
-m'appelait, me dit-il. Leur mère ne voulait rien entendre, mais
-leur père avait dit: «Marthe est au plus mal, j'exige qu'on obéisse.»
-
-Je compris en une seconde la conduite si bourgeoise, si étrange,
-de Mme Grangier. Elle m'avait appelé, par respect pour son époux,
-et la volonté d'une mourante. Mais l'alerte passée, Marthe saine
-et sauve, on reprenait la consigne. J'aurais dû me réjouir. Je
-regrettai que la crise n'eût pas duré le temps de me laisser voir
-la malade.
-
-Deux jours après, Marthe m'écrivit. Elle ne faisait aucune allusion
-à ma visite. Sans doute la lui avait-on escamotée. Marthe parlait
-de notre avenir, sur un ton spécial, serein, céleste, qui me troublait
-un peu. Serait-il vrai que l'amour est la forme la plus violente de
-l'égoïsme, car, cherchant une raison à mon trouble, je me dis que
-j'étais jaloux de notre enfant, dont Marthe aujourd'hui m'entretenait
-plus que de moi-même.
-
-
-Nous l'attendions pour mars. Un vendredi de janvier, mes frères,
-tout essoufflés, nous annoncèrent que le petit Grangier avait un
-neveu. Je ne compris pas leur air de triomphe, ni pourquoi ils avaient
-tant couru. Ils ne se doutaient certes pas de ce que la nouvelle
-pouvait avoir d'extraordinaire à mes yeux. Mais un oncle était pour
-mes frères une personne d'âge. Que le petit Grangier fût oncle tenait
-donc du prodige, et ils étaient accourus pour nous faire partager leur
-émerveillement.
-
-C'est l'objet que nous avons constamment sous les yeux que nous
-reconnaissons avec le plus de difficulté, si on le change un peu de
-place. Dans le neveu du petit Grangier, je ne reconnus pas tout de
-suite l'enfant de Marthe--mon enfant.
-
-L'affolement que dans un lieu public produit un court-circuit, j'en
-fus le théâtre. Tout à coup, il faisait noir en moi. Dans cette nuit,
-mes sentiments se bousculaient; je me cherchais, je cherchais à tâtons
-des dates, des précisions. Je comptais sur mes doigts comme je l'avais
-vu faire quelquefois à Marthe, sans alors la soupçonner de trahison.
-Cet exercice ne servait d'ailleurs à rien. Je ne savais plus compter.
-Qu'était-ce que cet enfant que nous attendions pour mars, et qui
-naissait en janvier? Toutes les explications que je cherchais à cette
-anormalité, c'est ma jalousie qui les fournissait. Tout de suite, ma
-certitude fut faite. Cet enfant était celui de Jacques. N'était-il
-pas venu en permission neuf mois auparavant? Ainsi, depuis ce temps,
-Marthe me mentait. D'ailleurs, ne m'avait-elle pas déjà menti au sujet
-de cette permission! Ne m'avait-elle pas d'abord juré s'être pendant
-ces quinze jours maudits refusée à Jacques, pour m'avouer, longtemps
-après, qu'il l'avait plusieurs fois possédée!
-
-
-Je n'avais jamais pensé bien profondément que cet enfant pût être
-celui de Jacques. Et si, au début de la grossesse de Marthe, j'avais
-pu souhaiter lâchement qu'il en fût ainsi, il me fallait bien avouer,
-aujourd'hui, que je croyais être en face de l'irréparable, que,
-bercé pendant des mois par la certitude de ma paternité, j'aimais
-cet enfant, cet enfant qui n'était pas le mien. Pourquoi fallait-il
-que je ne me sentisse le coeur d'un père qu'au moment où j'apprenais
-que je ne l'étais pas!
-
-On le voit, je me trouvais dans un désordre incroyable, et comme
-jeté à l'eau, en pleine nuit, sans savoir nager. Je ne comprenais
-plus rien. Une chose surtout que je ne comprenais pas, c'était
-l'audace de Marthe, d'avoir donné mon nom à ce fils légitime. À certains
-moments, j'y voyais un défi jeté au sort qui n'avait pas voulu que
-cet enfant fût le mien; à d'autres moments, je n'y voulais plus voir
-qu'un manque de tact, une de ces fautes de goût qui m'avaient plusieurs
-fois choqué chez Marthe, et qui n'étaient que son excès d'amour.
-
-J'avais commencé une lettre d'injures. Je croyais la lui devoir, par
-dignité! Mais les mots ne venaient pas, car mon esprit était
-ailleurs, dans des régions plus nobles.
-
-Je déchirai la lettre. J'en écrivis une autre, où je laissai parler
-mon coeur. Je demandais pardon à Marthe. Pardon de quoi? Sans doute que
-ce fils fût celui de Jacques. Je la suppliais de m'aimer quand même.
-
-L'homme très jeune est un animal rebelle à la douleur. Déjà,
-j'arrangeais autrement ma chance. J'acceptais presque cet enfant de
-l'autre. Mais, avant même que j'eusse fini ma lettre, j'en reçus une
-de Marthe, débordante de joie.--Ce fils était le nôtre, né deux mois
-avant terme. Il fallait le mettre en couveuse. «J'ai failli mourir»,
-disait-elle. Cette phrase m'amusa comme un enfantillage.
-
-Car je n'avais place que pour la joie. J'eusse voulu faire part de
-cette naissance au monde entier, dire à mes frères qu'eux aussi étaient
-oncles. Avec joie, je me méprisais: comment avoir pu douter de Marthe?
-Ces remords, mêlés à mon bonheur, me la faisaient aimer plus fort que
-jamais, mon fils aussi. Dans mon incohérence, je bénissais la méprise.
-Somme toute, j'étais content d'avoir fait connaissance, pour quelques
-instants, avec la douleur. Du moins, je le croyais. Mais rien ne
-ressemble moins aux choses elles-mêmes que ce qui en est tout près.
-Un homme qui a failli mourir croit connaître la mort. Le jour où elle
-se présente enfin à lui, il ne la reconnaît pas: «Ce n'est pas elle»,
-dit-il en mourant.
-
-
-Dans sa lettre, Marthe me disait encore: «Il te ressemble.» J'avais
-vu des nouveau-nés, mes frères et mes soeurs, et je savais que seul
-l'amour d'une femme peut leur découvrir la ressemblance qu'elle
-souhaite. «Il a mes yeux», ajoutait-elle. Et seul aussi son
-désir de nous voir réunis en un seul être pouvait lui faire
-reconnaître ses yeux.
-
-Chez les Grangier, aucun doute ne subsistait plus. Ils maudissaient
-Marthe, mais s'en faisaient les complices, afin que le scandale
-ne «rejaillit» pas sur la famille. Le médecin, autre complice de
-l'ordre, cachant que cette naissance était prématurée, se chargerait
-d'expliquer au mari, par quelque fable, la nécessité d'une couveuse.
-
-Les jours suivants, je trouvai naturel le silence de Marthe. Jacques
-devait être auprès d'elle. Aucune permission ne m'avait si peu
-atteint que celle-ci, accordée au malheureux pour la naissance de son
-fils. Dans un dernier sursaut de puérilité, je souriais même à la
-pensée que ces jours de congé, il me les devait.
-
-
-
-
-Notre maison respirait le calme.
-
-Les vrais pressentiments se forment à des profondeurs que notre esprit
-ne visite pas. Aussi, parfois, nous font-ils accomplir des actes que
-nous interprétons tout de travers.
-
-Je me croyais plus tendre à cause de mon bonheur et je me félicitais
-de savoir Marthe dans une maison que mes souvenirs heureux transformaient
-en fétiche.
-
-Un homme désordonné qui va mourir et ne s'en doute pas met soudain
-de l'ordre autour de lui. Sa vie change. Il classe des papiers.
-Il se lève tôt, il se couche de bonne heure. Il renonce à ses vices.
-Son entourage se félicite. Aussi sa mort brutale, semble-t-elle d'autant
-plus injuste. _Il allait vivre heureux._
-
-De même, le calme nouveau de mon existence était ma toilette du
-condamné. Je me croyais meilleur fils parce que j'en avais un. Or, ma
-tendresse me rapprochait de mon père, de ma mère parce que quelque
-chose savait en moi que j'aurais, sous peu, besoin de la leur.
-
-
-Un jour, à midi, mes frères revinrent de l'école en nous criant
-que Marthe était morte.
-
-
-La foudre qui tombe sur un homme est si prompte qu'il ne souffre pas.
-Mais c'est pour celui qui l'accompagne un triste spectacle. Tandis que
-je ne ressentais rien, le visage de mon père se décomposait. Il poussa
-mes frères. «Sortez, bégaya-t-il. Vous êtes fous, vous êtes fous.» Moi,
-j'avais la sensation de durcir, de refroidir, de me pétrifier. Ensuite,
-comme une seconde déroule aux yeux d'un mourant tous les souvenirs d'une
-existence, la certitude me dévoila mon amour avec tout ce qu'il avait
-de monstrueux. Parce que mon père pleurait, je sanglotais. Alors, ma
-mère me prit en mains. Les yeux secs, elle me soigna froidement,
-tendrement, comme s'il se fût agi d'une scarlatine.
-
-Ma syncope expliqua le silence de la maison, les premiers jours,
-à mes frères. Les autres jours, ils ne comprirent plus. On ne
-leur avait jamais interdit les jeux bruyants. Ils se taisaient.
-Mais, à midi, leurs pas sur les dalles du vestibule me faisaient
-perdre connaissance comme s'ils eussent dû chaque fois m'annoncer
-la mort de Marthe.
-
-Marthe! Ma jalousie la suivant jusque dans la tombe, je souhaitais
-qu'il n'y eût rien, après la mort. Ainsi, est-il insupportable que
-la personne que nous aimons se trouve en nombreuse compagnie dans
-une fête où nous ne sommes pas. Mon coeur était à l'âge où l'on ne
-pense pas encore à l'avenir. Oui, c'est bien le néant que je désirais
-pour Marthe, plutôt qu'un monde nouveau où la rejoindre un jour.
-
-
-
-
-La seule fois que j'aperçus Jacques, ce fut quelques mois après.
-Sachant que mon père possédait des aquarelles de Marthe, il désirait
-les connaître. Nous sommes toujours avides de surprendre ce qui touche
-aux êtres que nous aimons. Je voulus voir l'homme auquel Marthe avait
-accordé sa main.
-
-Retenant mon souffle et marchant sur la pointe des pieds, je me
-dirigeais vers la porte entrouverte. J'arrivais juste pour entendre:
-
---Ma femme est morte en l'appelant. Pauvre petit! N'est-ce pas ma
-seule raison de vivre?
-
-En voyant ce veuf si digne et dominant son désespoir, je compris que
-l'ordre, à la longue, se met de lui-même autour des choses. Ne venais-je
-pas d'apprendre que Marthe était morte en m'appelant, et que mon fils
-aurait une existence raisonnable?
-
-
-
-
-
-
-End of the Project Gutenberg EBook of Le Diable au Corps, by Raymond Radiguet
-
-*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LE DIABLE AU CORPS ***
-
-***** This file should be named 60383-8.txt or 60383-8.zip *****
-This and all associated files of various formats will be found in:
- http://www.gutenberg.org/6/0/3/8/60383/
-
-Produced by Laura Natal Rodrigues at Free Literature (Images
-generously made available by Gallica, Bibliothèque nationale
-de France.)
-
-
-Updated editions will replace the previous one--the old editions will
-be renamed.
-
-Creating the works from print editions not protected by U.S. copyright
-law means that no one owns a United States copyright in these works,
-so the Foundation (and you!) can copy and distribute it in the United
-States without permission and without paying copyright
-royalties. Special rules, set forth in the General Terms of Use part
-of this license, apply to copying and distributing Project
-Gutenberg-tm electronic works to protect the PROJECT GUTENBERG-tm
-concept and trademark. Project Gutenberg is a registered trademark,
-and may not be used if you charge for the eBooks, unless you receive
-specific permission. If you do not charge anything for copies of this
-eBook, complying with the rules is very easy. You may use this eBook
-for nearly any purpose such as creation of derivative works, reports,
-performances and research. They may be modified and printed and given
-away--you may do practically ANYTHING in the United States with eBooks
-not protected by U.S. copyright law. Redistribution is subject to the
-trademark license, especially commercial redistribution.
-
-START: FULL LICENSE
-
-THE FULL PROJECT GUTENBERG LICENSE
-PLEASE READ THIS BEFORE YOU DISTRIBUTE OR USE THIS WORK
-
-To protect the Project Gutenberg-tm mission of promoting the free
-distribution of electronic works, by using or distributing this work
-(or any other work associated in any way with the phrase "Project
-Gutenberg"), you agree to comply with all the terms of the Full
-Project Gutenberg-tm License available with this file or online at
-www.gutenberg.org/license.
-
-Section 1. General Terms of Use and Redistributing Project
-Gutenberg-tm electronic works
-
-1.A. By reading or using any part of this Project Gutenberg-tm
-electronic work, you indicate that you have read, understand, agree to
-and accept all the terms of this license and intellectual property
-(trademark/copyright) agreement. If you do not agree to abide by all
-the terms of this agreement, you must cease using and return or
-destroy all copies of Project Gutenberg-tm electronic works in your
-possession. If you paid a fee for obtaining a copy of or access to a
-Project Gutenberg-tm electronic work and you do not agree to be bound
-by the terms of this agreement, you may obtain a refund from the
-person or entity to whom you paid the fee as set forth in paragraph
-1.E.8.
-
-1.B. "Project Gutenberg" is a registered trademark. It may only be
-used on or associated in any way with an electronic work by people who
-agree to be bound by the terms of this agreement. There are a few
-things that you can do with most Project Gutenberg-tm electronic works
-even without complying with the full terms of this agreement. See
-paragraph 1.C below. There are a lot of things you can do with Project
-Gutenberg-tm electronic works if you follow the terms of this
-agreement and help preserve free future access to Project Gutenberg-tm
-electronic works. See paragraph 1.E below.
-
-1.C. The Project Gutenberg Literary Archive Foundation ("the
-Foundation" or PGLAF), owns a compilation copyright in the collection
-of Project Gutenberg-tm electronic works. Nearly all the individual
-works in the collection are in the public domain in the United
-States. If an individual work is unprotected by copyright law in the
-United States and you are located in the United States, we do not
-claim a right to prevent you from copying, distributing, performing,
-displaying or creating derivative works based on the work as long as
-all references to Project Gutenberg are removed. Of course, we hope
-that you will support the Project Gutenberg-tm mission of promoting
-free access to electronic works by freely sharing Project Gutenberg-tm
-works in compliance with the terms of this agreement for keeping the
-Project Gutenberg-tm name associated with the work. You can easily
-comply with the terms of this agreement by keeping this work in the
-same format with its attached full Project Gutenberg-tm License when
-you share it without charge with others.
-
-1.D. The copyright laws of the place where you are located also govern
-what you can do with this work. Copyright laws in most countries are
-in a constant state of change. If you are outside the United States,
-check the laws of your country in addition to the terms of this
-agreement before downloading, copying, displaying, performing,
-distributing or creating derivative works based on this work or any
-other Project Gutenberg-tm work. The Foundation makes no
-representations concerning the copyright status of any work in any
-country outside the United States.
-
-1.E. Unless you have removed all references to Project Gutenberg:
-
-1.E.1. The following sentence, with active links to, or other
-immediate access to, the full Project Gutenberg-tm License must appear
-prominently whenever any copy of a Project Gutenberg-tm work (any work
-on which the phrase "Project Gutenberg" appears, or with which the
-phrase "Project Gutenberg" is associated) is accessed, displayed,
-performed, viewed, copied or distributed:
-
- This eBook is for the use of anyone anywhere in the United States and
- most other parts of the world at no cost and with almost no
- restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or re-use it
- under the terms of the Project Gutenberg License included with this
- eBook or online at www.gutenberg.org. If you are not located in the
- United States, you'll have to check the laws of the country where you
- are located before using this ebook.
-
-1.E.2. If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is
-derived from texts not protected by U.S. copyright law (does not
-contain a notice indicating that it is posted with permission of the
-copyright holder), the work can be copied and distributed to anyone in
-the United States without paying any fees or charges. If you are
-redistributing or providing access to a work with the phrase "Project
-Gutenberg" associated with or appearing on the work, you must comply
-either with the requirements of paragraphs 1.E.1 through 1.E.7 or
-obtain permission for the use of the work and the Project Gutenberg-tm
-trademark as set forth in paragraphs 1.E.8 or 1.E.9.
-
-1.E.3. If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is posted
-with the permission of the copyright holder, your use and distribution
-must comply with both paragraphs 1.E.1 through 1.E.7 and any
-additional terms imposed by the copyright holder. Additional terms
-will be linked to the Project Gutenberg-tm License for all works
-posted with the permission of the copyright holder found at the
-beginning of this work.
-
-1.E.4. Do not unlink or detach or remove the full Project Gutenberg-tm
-License terms from this work, or any files containing a part of this
-work or any other work associated with Project Gutenberg-tm.
-
-1.E.5. Do not copy, display, perform, distribute or redistribute this
-electronic work, or any part of this electronic work, without
-prominently displaying the sentence set forth in paragraph 1.E.1 with
-active links or immediate access to the full terms of the Project
-Gutenberg-tm License.
-
-1.E.6. You may convert to and distribute this work in any binary,
-compressed, marked up, nonproprietary or proprietary form, including
-any word processing or hypertext form. However, if you provide access
-to or distribute copies of a Project Gutenberg-tm work in a format
-other than "Plain Vanilla ASCII" or other format used in the official
-version posted on the official Project Gutenberg-tm web site
-(www.gutenberg.org), you must, at no additional cost, fee or expense
-to the user, provide a copy, a means of exporting a copy, or a means
-of obtaining a copy upon request, of the work in its original "Plain
-Vanilla ASCII" or other form. Any alternate format must include the
-full Project Gutenberg-tm License as specified in paragraph 1.E.1.
-
-1.E.7. Do not charge a fee for access to, viewing, displaying,
-performing, copying or distributing any Project Gutenberg-tm works
-unless you comply with paragraph 1.E.8 or 1.E.9.
-
-1.E.8. You may charge a reasonable fee for copies of or providing
-access to or distributing Project Gutenberg-tm electronic works
-provided that
-
-* You pay a royalty fee of 20% of the gross profits you derive from
- the use of Project Gutenberg-tm works calculated using the method
- you already use to calculate your applicable taxes. The fee is owed
- to the owner of the Project Gutenberg-tm trademark, but he has
- agreed to donate royalties under this paragraph to the Project
- Gutenberg Literary Archive Foundation. Royalty payments must be paid
- within 60 days following each date on which you prepare (or are
- legally required to prepare) your periodic tax returns. Royalty
- payments should be clearly marked as such and sent to the Project
- Gutenberg Literary Archive Foundation at the address specified in
- Section 4, "Information about donations to the Project Gutenberg
- Literary Archive Foundation."
-
-* You provide a full refund of any money paid by a user who notifies
- you in writing (or by e-mail) within 30 days of receipt that s/he
- does not agree to the terms of the full Project Gutenberg-tm
- License. You must require such a user to return or destroy all
- copies of the works possessed in a physical medium and discontinue
- all use of and all access to other copies of Project Gutenberg-tm
- works.
-
-* You provide, in accordance with paragraph 1.F.3, a full refund of
- any money paid for a work or a replacement copy, if a defect in the
- electronic work is discovered and reported to you within 90 days of
- receipt of the work.
-
-* You comply with all other terms of this agreement for free
- distribution of Project Gutenberg-tm works.
-
-1.E.9. If you wish to charge a fee or distribute a Project
-Gutenberg-tm electronic work or group of works on different terms than
-are set forth in this agreement, you must obtain permission in writing
-from both the Project Gutenberg Literary Archive Foundation and The
-Project Gutenberg Trademark LLC, the owner of the Project Gutenberg-tm
-trademark. Contact the Foundation as set forth in Section 3 below.
-
-1.F.
-
-1.F.1. Project Gutenberg volunteers and employees expend considerable
-effort to identify, do copyright research on, transcribe and proofread
-works not protected by U.S. copyright law in creating the Project
-Gutenberg-tm collection. Despite these efforts, Project Gutenberg-tm
-electronic works, and the medium on which they may be stored, may
-contain "Defects," such as, but not limited to, incomplete, inaccurate
-or corrupt data, transcription errors, a copyright or other
-intellectual property infringement, a defective or damaged disk or
-other medium, a computer virus, or computer codes that damage or
-cannot be read by your equipment.
-
-1.F.2. LIMITED WARRANTY, DISCLAIMER OF DAMAGES - Except for the "Right
-of Replacement or Refund" described in paragraph 1.F.3, the Project
-Gutenberg Literary Archive Foundation, the owner of the Project
-Gutenberg-tm trademark, and any other party distributing a Project
-Gutenberg-tm electronic work under this agreement, disclaim all
-liability to you for damages, costs and expenses, including legal
-fees. YOU AGREE THAT YOU HAVE NO REMEDIES FOR NEGLIGENCE, STRICT
-LIABILITY, BREACH OF WARRANTY OR BREACH OF CONTRACT EXCEPT THOSE
-PROVIDED IN PARAGRAPH 1.F.3. YOU AGREE THAT THE FOUNDATION, THE
-TRADEMARK OWNER, AND ANY DISTRIBUTOR UNDER THIS AGREEMENT WILL NOT BE
-LIABLE TO YOU FOR ACTUAL, DIRECT, INDIRECT, CONSEQUENTIAL, PUNITIVE OR
-INCIDENTAL DAMAGES EVEN IF YOU GIVE NOTICE OF THE POSSIBILITY OF SUCH
-DAMAGE.
-
-1.F.3. LIMITED RIGHT OF REPLACEMENT OR REFUND - If you discover a
-defect in this electronic work within 90 days of receiving it, you can
-receive a refund of the money (if any) you paid for it by sending a
-written explanation to the person you received the work from. If you
-received the work on a physical medium, you must return the medium
-with your written explanation. The person or entity that provided you
-with the defective work may elect to provide a replacement copy in
-lieu of a refund. If you received the work electronically, the person
-or entity providing it to you may choose to give you a second
-opportunity to receive the work electronically in lieu of a refund. If
-the second copy is also defective, you may demand a refund in writing
-without further opportunities to fix the problem.
-
-1.F.4. Except for the limited right of replacement or refund set forth
-in paragraph 1.F.3, this work is provided to you 'AS-IS', WITH NO
-OTHER WARRANTIES OF ANY KIND, EXPRESS OR IMPLIED, INCLUDING BUT NOT
-LIMITED TO WARRANTIES OF MERCHANTABILITY OR FITNESS FOR ANY PURPOSE.
-
-1.F.5. Some states do not allow disclaimers of certain implied
-warranties or the exclusion or limitation of certain types of
-damages. If any disclaimer or limitation set forth in this agreement
-violates the law of the state applicable to this agreement, the
-agreement shall be interpreted to make the maximum disclaimer or
-limitation permitted by the applicable state law. The invalidity or
-unenforceability of any provision of this agreement shall not void the
-remaining provisions.
-
-1.F.6. INDEMNITY - You agree to indemnify and hold the Foundation, the
-trademark owner, any agent or employee of the Foundation, anyone
-providing copies of Project Gutenberg-tm electronic works in
-accordance with this agreement, and any volunteers associated with the
-production, promotion and distribution of Project Gutenberg-tm
-electronic works, harmless from all liability, costs and expenses,
-including legal fees, that arise directly or indirectly from any of
-the following which you do or cause to occur: (a) distribution of this
-or any Project Gutenberg-tm work, (b) alteration, modification, or
-additions or deletions to any Project Gutenberg-tm work, and (c) any
-Defect you cause.
-
-Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg-tm
-
-Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
-electronic works in formats readable by the widest variety of
-computers including obsolete, old, middle-aged and new computers. It
-exists because of the efforts of hundreds of volunteers and donations
-from people in all walks of life.
-
-Volunteers and financial support to provide volunteers with the
-assistance they need are critical to reaching Project Gutenberg-tm's
-goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
-remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
-Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
-and permanent future for Project Gutenberg-tm and future
-generations. To learn more about the Project Gutenberg Literary
-Archive Foundation and how your efforts and donations can help, see
-Sections 3 and 4 and the Foundation information page at
-www.gutenberg.org Section 3. Information about the Project Gutenberg
-Literary Archive Foundation
-
-The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
-501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
-state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
-Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
-number is 64-6221541. Contributions to the Project Gutenberg Literary
-Archive Foundation are tax deductible to the full extent permitted by
-U.S. federal laws and your state's laws.
-
-The Foundation's principal office is in Fairbanks, Alaska, with the
-mailing address: PO Box 750175, Fairbanks, AK 99775, but its
-volunteers and employees are scattered throughout numerous
-locations. Its business office is located at 809 North 1500 West, Salt
-Lake City, UT 84116, (801) 596-1887. Email contact links and up to
-date contact information can be found at the Foundation's web site and
-official page at www.gutenberg.org/contact
-
-For additional contact information:
-
- Dr. Gregory B. Newby
- Chief Executive and Director
- gbnewby@pglaf.org
-
-Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
-Literary Archive Foundation
-
-Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
-spread public support and donations to carry out its mission of
-increasing the number of public domain and licensed works that can be
-freely distributed in machine readable form accessible by the widest
-array of equipment including outdated equipment. Many small donations
-($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
-status with the IRS.
-
-The Foundation is committed to complying with the laws regulating
-charities and charitable donations in all 50 states of the United
-States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
-considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
-with these requirements. We do not solicit donations in locations
-where we have not received written confirmation of compliance. To SEND
-DONATIONS or determine the status of compliance for any particular
-state visit www.gutenberg.org/donate
-
-While we cannot and do not solicit contributions from states where we
-have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
-against accepting unsolicited donations from donors in such states who
-approach us with offers to donate.
-
-International donations are gratefully accepted, but we cannot make
-any statements concerning tax treatment of donations received from
-outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
-
-Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
-methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
-ways including checks, online payments and credit card donations. To
-donate, please visit: www.gutenberg.org/donate
-
-Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic works.
-
-Professor Michael S. Hart was the originator of the Project
-Gutenberg-tm concept of a library of electronic works that could be
-freely shared with anyone. For forty years, he produced and
-distributed Project Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of
-volunteer support.
-
-Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
-editions, all of which are confirmed as not protected by copyright in
-the U.S. unless a copyright notice is included. Thus, we do not
-necessarily keep eBooks in compliance with any particular paper
-edition.
-
-Most people start at our Web site which has the main PG search
-facility: www.gutenberg.org
-
-This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
-including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
-Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
-subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks.
-
diff --git a/old/60383-8.zip b/old/60383-8.zip
deleted file mode 100644
index b942350..0000000
--- a/old/60383-8.zip
+++ /dev/null
Binary files differ
diff --git a/old/60383-h.zip b/old/60383-h.zip
deleted file mode 100644
index eccd7d8..0000000
--- a/old/60383-h.zip
+++ /dev/null
Binary files differ
diff --git a/old/60383-h/60383-h.htm b/old/60383-h/60383-h.htm
deleted file mode 100644
index 83fbd9d..0000000
--- a/old/60383-h/60383-h.htm
+++ /dev/null
@@ -1,4175 +0,0 @@
-<!DOCTYPE html PUBLIC "-//W3C//DTD XHTML 1.0 Strict//EN"
- "http://www.w3.org/TR/xhtml1/DTD/xhtml1-strict.dtd">
-<html xmlns="http://www.w3.org/1999/xhtml" xml:lang="fr" lang="fr">
- <head>
- <meta http-equiv="content-type" content="text/html; charset=utf-8" />
- <meta http-equiv="Content-Style-Type" content="text/css" />
- <title>
- The Project Gutenberg eBook of Le Diable au Corps, by Raymond Radiguet.
- </title>
- <style type="text/css">
-
-body {
- margin-left: 10%;
- margin-right: 10%;
-
-}
-
- h1,h2,h3,h4,h5,h6 {
- text-align: center; /* all headings centered */
- clear: both;
-}
-
-p {
- margin-top: .51em;
- text-align: justify;
- margin-bottom: .49em;
-}
-
-.p2 {margin-top: 2em;}
-.p4 {margin-top: 4em;}
-.p6 {margin-top: 6em;}
-
-hr {
- width: 33%;
- margin-top: 2em;
- margin-bottom: 2em;
- margin-left: auto;
- margin-right: auto;
- clear: both;
-}
-
-hr.tb {width: 45%;}
-hr.chap {width: 65%}
-hr.full {width: 95%;}
-
-hr.r5 {width: 5%; margin-top: 1em; margin-bottom: 1em;}
-hr.r65 {width: 65%; margin-top: 3em; margin-bottom: 3em;}
-
-ul.index { list-style-type: none; }
-li.ifrst { margin-top: 1em; }
-li.indx { margin-top: .5em; }
-li.isub1 {text-indent: 1em;}
-li.isub2 {text-indent: 2em;}
-li.isub3 {text-indent: 3em;}
-
-table {
- margin-left: auto;
- margin-right: auto;
-}
-
- .tdl {text-align: left;}
- .tdr {text-align: right;}
- .tdc {text-align: center;}
-
-.pagenum { /* uncomment the next line for invisible page numbers */
- /* visibility: hidden; */
- position: absolute;
- left: 92%;
- font-size: smaller;
- text-align: right;
- color: #A9A9A9;
-} /* page numbers */
-
-.linenum {
- position: absolute;
- top: auto;
- left: 4%;
-} /* poetry number */
-
-.blockquot {
- margin-left: 5%;
- margin-right: 10%;
-}
-
-.sidenote {
- width: 20%;
- padding-bottom: .5em;
- padding-top: .5em;
- padding-left: .5em;
- padding-right: .5em;
- margin-left: 1em;
- float: right;
- clear: right;
- margin-top: 1em;
- font-size: smaller;
- color: black;
- background: #eeeeee;
- border: dashed 1px;
-}
-
-.bb {border-bottom: solid 2px;}
-
-.bl {border-left: solid 2px;}
-
-.bt {border-top: solid 2px;}
-
-.br {border-right: solid 2px;}
-
-.bbox {border: solid 2px;}
-
-.center {text-align: center;}
-
-.right {text-align: right;}
-
-.smcap {font-variant: small-caps;}
-
-.u {text-decoration: underline;}
-
-.gesperrt
-{
- letter-spacing: 0.2em;
- margin-right: -0.2em;
-}
-
-em.gesperrt
-{
- font-style: normal;
-}
-
-.caption {font-weight: bold;}
-
-/* Images */
-.figcenter {
- margin: auto;
- text-align: center;
-}
-
-.figleft {
- float: left;
- clear: left;
- margin-left: 0;
- margin-bottom: 1em;
- margin-top: 1em;
- margin-right: 1em;
- padding: 0;
- text-align: center;
-}
-
-.figright {
- float: right;
- clear: right;
- margin-left: 1em;
- margin-bottom:
- 1em;
- margin-top: 1em;
- margin-right: 0;
- padding: 0;
- text-align: center;
-}
-
-/* Footnotes */
-.footnotes {border: dashed 1px;}
-
-.footnote {margin-left: 10%; margin-right: 10%; font-size: 0.9em;}
-
-.footnote .label {position: absolute; right: 84%; text-align: right;}
-
-.fnanchor {
- vertical-align: super;
- font-size: .8em;
- text-decoration:
- none;
-}
-
-/* Poetry */
-.poem {
- margin-left:10%;
- margin-right:10%;
- text-align: left;
-}
-
-.poem br {display: none;}
-
-.poem .stanza {margin: 1em 0em 1em 0em;}
-
-/* Transcriber's notes */
-.transnote {background-color: #E6E6FA;
- color: black;
- font-size:smaller;
- padding:0.5em;
- margin-bottom:5em;
- font-family:sans-serif, serif; }
- </style>
- </head>
-<body>
-
-
-<pre>
-
-The Project Gutenberg EBook of Le Diable au Corps, by Raymond Radiguet
-
-This eBook is for the use of anyone anywhere in the United States and
-most other parts of the world at no cost and with almost no restrictions
-whatsoever. You may copy it, give it away or re-use it under the terms
-of the Project Gutenberg License included with this eBook or online at
-www.gutenberg.org. If you are not located in the United States, you'll
-have to check the laws of the country where you are located before using
-this ebook.
-
-
-
-Title: Le Diable au Corps
-
-Author: Raymond Radiguet
-
-Release Date: September 29, 2019 [EBook #60383]
-
-Language: French
-
-Character set encoding: UTF-8
-
-*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LE DIABLE AU CORPS ***
-
-
-
-
-Produced by Laura Natal Rodrigues at Free Literature (Images
-generously made available by Gallica, Bibliothèque nationale
-de France.)
-
-
-
-
-
-
-</pre>
-
-
-<h2>RAYMOND RADIGUET</h2>
-
-<h3>LE DIABLE AU CORPS</h3>
-
-<h4>ROMAN</h4>
-
-<h4>BERNARD GRASSET ÉDITEUR</h4>
-
-<h4>61, RUE DES SAINTS-PÈRES</h4>
-
-<h4>PARIS-VI<sup>e</sup></h4>
-
-
-
-
-
-<div class="figcenter" style="width: 500px;">
-<img src="images/diable_cover.jpg" width="500" alt="" />
-</div>
-
-
-<hr class="chap" />
-
-
-
-
-
-
-<p>Je vais encourir bien des reproches. Mais qu'y puis-je? Est-ce
-ma faute si j'eus douze ans quelques mois avant la déclaration
-de la guerre? Sans doute, les troubles qui me vinrent de cette
-période extraordinaire furent d'une sorte qu'on n'éprouve jamais
-à cet âge; mais comme il n'existe rien d'assez fort pour nous
-vieillir malgré les apparences, c'est en enfant que je devais
-me conduire dans une aventure où déjà un homme eût éprouvé de
-l'embarras. Je ne suis pas le seul. Et mes camarades garderont
-de cette époque un souvenir qui n'est pas celui de leurs aînés.
-Que déjà ceux qui m'en veulent se représentent ce que fut la
-guerre pour tant de très jeunes garçons: quatre ans de grandes
-vacances.</p>
-
-
-<p>Nous habitions à F..., au bord de la Marne. Mes parents condamnaient
-plutôt la camaraderie mixte. La sensualité, qui naît avec nous
-et se manifeste encore aveugle, y gagna au lieu d'y perdre.</p>
-
-<p>Je n'ai jamais été un rêveur. Ce qui semble rêve aux autres,
-plus crédules, me paraissait à moi aussi réel que le fromage
-au chat, malgré la cloche de verre. Pourtant la cloche existe.</p>
-
-<p>La cloche se cassant, le chat en profite, même si ce sont ses
-maîtres qui la cassent et s'y coupent les mains.</p>
-
-
-<p>Jusqu'à douze ans, je ne me vois aucune amourette, sauf pour
-une petite fille, nommée Carmen, à qui je fis tenir, par un
-gamin plus jeune que moi, une lettre dans laquelle je lui exprimais
-mon amour. Je m'autorisai de cet amour pour solliciter un rendez-vous.
-Ma lettre lui avait été remise le matin avant qu'elle se rendît
-en classe. J'avais distingué la seule fillette qui me ressemblât,
-parce qu'elle était propre, et allait à l'école accompagnée
-d'une petite sœur, comme moi de mon petit frère. Afin que ces
-deux témoins se tussent, j'imaginai de les marier, en quelque
-sorte. À ma lettre, j'en joignis donc une de la part de mon
-frère, qui ne savait pas écrire, pour Mlle Fauvette. J'expliquai
-à mon frère mon entremise, et notre chance de tomber juste sur
-deux sœurs de nos âges et douées de noms de baptême aussi exceptionnels.
-J'eus la tristesse de voir que je ne m'étais pas mépris sur le bon
-genre de Carmen, lorsque, après avoir déjeuné avec mes parents
-qui me gâtaient et ne me grondaient jamais, je rentrai en classe.</p>
-
-<p>À peine mes camarades à leurs pupitres&mdash;moi en haut de la classe,
-accroupi pour prendre dans un placard, en ma qualité de premier,
-les volumes de la lecture à haute voix,&mdash;le directeur entra.
-Les élèves se levèrent. Il tenait une lettre à la main. Mes
-jambes fléchirent, les volumes tombèrent, et je les ramassai,
-tandis que le directeur s'entretenait avec le maître. Déjà,
-les élèves des premiers bancs se tournaient vers moi, écarlate,
-au fond de la classe, car ils entendaient chuchoter mon nom.
-Enfin le directeur m'appela, et pour me punir finement, tout
-en n'éveillant, croyait-il, aucune mauvaise idée chez les élèves,
-me félicita d'avoir écrit une lettre de douze lignes sans aucune
-faute. Il me demanda si je l'avais bien écrite seul, puis il
-me pria de le suivre dans son bureau. Nous n'y allâmes point.
-Il me morigéna dans la cour, sous l'averse. Ce qui troubla fort
-mes notions de morale fut qu'il considérait comme aussi grave
-d'avoir compromis la jeune fille (dont les parents lui avaient
-communiqué ma déclaration), que d'avoir dérobé une feuille de
-papier à lettres. Il me menaça d'envoyer cette feuille chez moi.
-Je le suppliai de n'en rien faire. Il céda, mais me dit qu'il
-conservait la lettre, et qu'à la première récidive il ne pourrait
-plus cacher ma mauvaise conduite.</p>
-
-<p>Ce mélange d'effronterie et de timidité déroutait les miens et
-les trompait, comme à l'école ma facilité, véritable paresse,
-me faisait prendre pour un bon élève.</p>
-
-<p>Je rentrai en classe. Le professeur, ironique, m'appela Don
-Juan. J'en fus extrêmement flatté, surtout de ce qu'il me cita
-le nom d'une œuvre que je connaissais et que ne connaissaient
-pas mes camarades. Son «Bonjour, Don Juan» et mon sourire entendu
-transformèrent la classe à mon égard. Peut-être avait-elle déjà
-su que j'avais chargé un enfant des petites classes de porter
-une lettre à une «fille», comme disent les écoliers dans leur
-dur langage. Cet enfant s'appelait Messager; je ne l'avais pas
-élu d'après son nom, mais, quand même, ce nom m'avait inspiré
-confiance.</p>
-
-<p>À une heure, j'avais supplié le directeur de ne rien dire à
-mon père; à quatre, je brûlais de lui raconter tout. Rien ne
-m'y obligeait. Je mettrais cet aveu sur le compte de la franchise.
-Sachant que mon père ne se fâcherait pas, j'étais, somme toute,
-ravi qu'il connût ma prouesse.</p>
-
-<p>J'avouai donc, ajoutant avec orgueil que le directeur m'avait
-promis une discrétion absolue (comme à une grande personne).
-Mon père voulait savoir si je n'avais pas forgé de toutes pièces
-ce roman d'amour. Il vint chez le directeur. Au cours de cette
-visite, il parla incidemment de ce qu'il croyait être une
-farce.&mdash;Quoi? dit alors le directeur surpris et très ennuyé;
-il vous a raconté cela? Il m'avait supplié de me taire, disant que
-vous le tueriez.</p>
-
-<p>Ce mensonge du directeur l'excusait; il contribua encore à mon
-ivresse d'homme. J'y gagnai séance tenante l'estime de mes camarades
-et des clignements d'yeux du maître. Le directeur cachait sa
-rancune. Le malheureux ignorait ce que je savais déjà: mon père,
-choqué par sa conduite, avait décidé de me laisser finir mon
-année scolaire, et de me reprendre. Nous étions alors au commencement
-de juin. Ma mère ne voulant pas que cela influât sur mes prix,
-mes couronnes, se réservait de dire la chose, après la distribution.
-Ce jour venu, grâce à une injustice du directeur qui craignait
-confusément les suites de son mensonge, seul de la classe, je
-reçus la couronne d'or que méritait aussi le prix d'excellence.
-Mauvais calcul: l'école y perdit ses deux meilleurs élèves, car
-le père du prix d'excellence retira son fils.</p>
-
-<p>Des élèves comme nous servaient d'appeaux pour en attirer d'autres.</p>
-
-
-<p>Ma mère me jugeait trop jeune pour aller à Henri-IV. Dans son
-esprit, cela voulait dire: pour prendre le train. Je restai deux
-ans à la maison et travaillai seul.</p>
-
-<p>Je me promettais des joies sans borne, car, réussissant à faire
-en quatre heures le travail que ne fournissaient pas en deux
-jours mes anciens condisciples, j'étais libre plus de la moitié
-du jour. Je me promenais seul au bord de la Marne qui était
-tellement notre rivière que mes sœurs disaient, en parlant de
-la Seine, «une Marne». J'allais même dans le bateau de mon père,
-malgré sa défense; mais je ne ramais pas, et sans m'avouer que
-ma peur n'était pas celle de lui désobéir, mais la peur tout
-court. Je lisais, couché dans ce bateau. En 1913 et 1914, deux
-cents livres y passèrent. Point ce que l'on nomme de mauvais
-livres, mais plutôt les meilleurs, sinon pour l'esprit, du moins
-pour le mérite. Aussi, bien plus tard, à l'âge où l'adolescence
-méprise les livres de la Bibliothèque rose, je pris goût à leur
-charme enfantin, alors qu'à cette époque je ne les aurais voulu
-lire pour rien au monde.</p>
-
-<p>Le désavantage de ces récréations alternant avec le travail
-était de transformer pour moi toute l'année en fausses vacances.
-Ainsi, mon travail de chaque jour était-il peu de chose, mais,
-comme, travaillant moins de temps que les autres, je travaillais
-en plus pendant leurs vacances, ce peu de chose était le bouchon
-de liège qu'un chat garde toute sa vie au bout de la queue, alors
-qu'il préférerait sans doute un mois de casserole.</p>
-
-<p>Les vraies vacances approchaient, et je m'en occupais fort peu
-puisque c'était pour moi le même régime. Le chat regardait toujours
-le fromage sous la cloche. Mais vint la guerre. Elle brisa la
-cloche. Les maîtres eurent d'autres chats à fouetter et le chat
-se réjouit.</p>
-
-<p>À vrai dire, chacun se réjouissait en France. Les enfants, leurs
-livres de prix sous le bras, se pressaient devant les affiches.
-Les mauvais élèves profitaient du désarroi des familles.</p>
-
-<p>Nous allions chaque jour, après dîner, à la gare de J..., à
-deux kilomètres de chez nous, voir passer les trains militaires.
-Nous emportions des campanules et nous les lancions aux soldats.
-Des dames en blouse versaient du vin rouge dans les bidons et
-en répandaient des litres sur le quai jonché de fleurs. Tout cet
-ensemble me laisse un souvenir de feu d'artifice. Et jamais tant
-de vin gaspillé, de fleurs mortes. Il fallut pavoiser les fenêtres
-de notre maison.</p>
-
-<p>Bientôt, nous n'allâmes plus à J... Mes frères et mes soeurs
-commençaient d'en vouloir à la guerre; ils la trouvaient longue.
-Elle leur supprimait le bord de la mer. Habitués à se lever tard,
-il leur fallait acheter les journaux à six heures. Pauvre distraction!
-Mais vers le vingt août, ces jeunes monstres reprennent espoir.
-Au lieu de quitter la table où les grandes personnes s'attardent,
-il y restent pour entendre mon père parler de départ. Sans doute
-n'y aurait-il plus de moyens de transport. Il faudrait voyager
-très loin à bicyclette. Mes frères plaisantent ma petite sœur.
-Les roues de sa bicyclette ont à peine quarante centimètres de
-diamètre: «On te laissera seule sur la route.» Ma sœur sanglote.
-Mais quel entrain pour astiquer les machines! Plus de paresse.
-Ils proposent de réparer la mienne. Ils se lèvent dès l'aube
-pour connaître les nouvelles. Tandis que chacun s'étonne, je
-découvre enfin les mobiles de ce patriotisme: un voyage à bicyclette!
-jusqu'à la mer! et une mer plus loin, plus jolie que d'habitude.
-Ils eussent brûlé Paris pour partir plus vite. Ce qui terrifiait
-l'Europe était devenu leur unique espoir.</p>
-
-<p>L'égoïsme des enfants est-il si différent du nôtre? L'été, à
-la campagne, nous maudissons la pluie qui tombe, et les cultivateurs
-la réclament.</p>
-
-
-
-
-<p>Il est rare qu'un cataclysme se produise sans phénomènes
-avant-coureurs. L'attentat autrichien, l'orage du procès Caillaux
-répandaient une atmosphère irrespirable, propice à l'extravagance.
-Ainsi, mon vrai souvenir de guerre précède la guerre.</p>
-
-<p>Voici comment:</p>
-
-<p>Nous nous moquions, mes frères et moi, d'un de nos voisins,
-bonhomme grotesque, nain à barbiche blanche et à capuchon, conseiller
-municipal, nommé Maréchaud. Tout le monde l'appelait le père
-Maréchaud. Bien que porte à porte, nous nous défendions de le
-saluer, ce dont il enrageait si fort, qu'un jour, n'y tenant plus,
-il nous aborda sur la route et nous dit: «Eh bien! on ne salue
-pas un conseiller municipal?» Nous nous sauvâmes. À partir de
-cette impertinence, les hostilités furent déclarées. Mais que
-pouvait contre nous un conseiller municipal? En revenant de
-l'école, et en y allant, mes frères tiraient sa sonnette, avec
-d'autant plus d'audace que le chien, qui pouvait avoir mon âge,
-n'était pas à craindre.</p>
-
-<p>La veille du 14 juillet 1914, en allant à la rencontre de mes
-frères, quelle ne fut pas ma surprise de voir un attroupement
-devant la grille des Maréchaud! Quelques tilleuls élagués cachaient
-mal leur villa au fond du jardin. Depuis deux heures de l'après-midi,
-leur jeune bonne, étant devenue folle, se réfugiait sur le toit
-et refusait de descendre. Déjà les Maréchaud, épouvantés par le
-scandale, avaient clos leurs volets, si bien que le tragique de
-cette folle sur un toit s'augmentait de ce que la maison parût
-abandonnée. Des gens criaient, s'indignaient que ses maîtres
-ne fissent rien pour sauver cette malheureuse. Elle titubait
-sur les tuiles, sans, d'ailleurs, avoir l'air d'une ivrogne.
-J'eusse voulu pouvoir rester là toujours, mais notre bonne,
-envoyée par ma mère, vint nous rappeler au travail. Sans cela,
-je serais privé de fête. Je partis la mort dans l'âme, et priant
-Dieu que la bonne fût encore sur le toit, lorsque j'irais chercher
-mon père à la gare.</p>
-
-<p>Elle était à son poste, mais les rares passants revenaient de
-Paris, se dépêchaient pour rentrer dîner, et ne pas manquer le
-bal. Ils ne lui accordaient qu'une minute distraite.</p>
-
-<p>Du reste, jusqu'ici, pour la bonne, il ne s'agissait encore que
-de répétition plus ou moins publique. Elle devait débuter le soir,
-selon l'usage, les girandoles lumineuses lui formant une véritable
-rampe. Il y avait à la fois celles de l'avenue et celles du jardin,
-car les Maréchaud, malgré leur absence feinte, n'avaient osé se
-dispenser d'illuminer, comme notables. Au fantastique de cette
-maison du crime, sur le toit de laquelle se promenait, comme sur
-un pont de navire pavoisé, une femme aux cheveux flottants,
-contribuait beaucoup la voix de cette femme: inhumaine, gutturale,
-d'une douceur qui donnait la chair de poule.</p>
-
-<p>Les pompiers d'une petite commune étant des «volontaires», ils
-s'occupent tout le jour d'autre chose que de pompes. C'est le
-laitier, le pâtissier, le serrurier, qui, leur travail fini,
-viendront éteindre l'incendie, s'il ne s'est pas éteint de lui-même.
-Dès la mobilisation, nos pompiers formèrent en outre une sorte de
-milice mystérieuse faisant des patrouilles, des manœuvres et
-des rondes de nuit. Ces braves arrivèrent enfin et fendirent
-la foule.</p>
-
-<p>Une femme s'avança. C'était l'épouse d'un conseiller municipal,
-adversaire de Maréchaud, et qui, depuis quelques minutes, s'apitoyait
-bruyamment sur la folle. Elle fit des recommandations au capitaine:
-«Essayez de la prendre par la douceur; elle en est tellement privée,
-la pauvre petite, dans cette maison où on la bat. Surtout, si c'est
-la crainte d'être renvoyée, de se trouver sans place, qui la fait
-agir, dites-lui que je la prendrai chez moi. Je lui doublerai ses
-gages.»</p>
-
-<p>Cette charité bruyante produisit un effet médiocre sur la foule.
-La dame l'ennuyait. On ne pensait qu'à la capture. Les pompiers,
-au nombre de six, escaladèrent la grille, cernèrent la maison,
-grimpant de tous les côtés. Mais à peine l'un d'eux apparut-il
-sur le toit, que la foule, comme les enfants à Guignol, se mit
-à vociférer, à prévenir la victime.</p>
-
-<p>&mdash;Taisez-vous donc! criait la dame, ce qui excitait les «En
-voilà un! En voilà un!» du public. À ces cris, la folle, s'armant
-de tuiles, en envoya une sur le casque du pompier parvenu au
-faite. Les cinq autres redescendirent aussitôt.</p>
-
-<p>Tandis que les tirs, les manèges, les baraques, place de la
-Mairie, se lamentaient de voir si peu de clientèle, une nuit
-où la recette devait être fructueuse, les plus hardis voyous
-escaladaient les murs et se pressaient sur la pelouse pour suivre
-la chasse. La folle disait des choses que j'ai oubliées, avec
-cette profonde mélancolie résignée que donne aux voix la certitude
-qu'on a raison, que tout le monde se trompe. Les voyous, qui
-préféraient ce spectacle à la foire, voulaient cependant combiner
-les plaisirs. Aussi, tremblants que la folle fût prise en leur
-absence, couraient-ils faire vite un tour de chevaux de bois.
-D'autres, plus sages, installés sur les branches des tilleuls,
-comme pour la revue de Vincennes, se contentaient d'allumer
-des feux de Bengale, des pétards.</p>
-
-<p>On imagine l'angoisse du couple Maréchaud, chez soi, enfermé
-au milieu de ce bruit et de ces lueurs.</p>
-
-<p>Le conseiller municipal, époux de la dame charitable, grimpé
-sur le petit mur de la grille, improvisait un discours sur la
-couardise des propriétaires. On l'applaudit.</p>
-
-<p>Croyant que c'était elle qu'on applaudissait, la folle saluait,
-un paquet de tuiles sous chaque bras, car elle en jetait une
-chaque fois que miroitait un casque. De sa voix inhumaine, elle
-remerciait qu'on l'eût enfin comprise. Je pensai à quelque fille,
-capitaine corsaire, restant seule sur son bateau qui sombre.</p>
-
-<p>La foule se dispersait, un peu lasse. J'avais voulu rester avec
-mon père, tandis que ma mère, pour assouvir ce besoin de mal au
-cœur qu'ont les enfants, conduisait les siens de manège en montagnes
-russes. Certes, j'éprouvais cet étrange besoin plus vivement que
-mes frères. J'aimais-que mon cœur batte vite et irrégulièrement.
-Ce spectacle, d'une poésie profonde, me satisfaisait davantage.
-«Comme tu es pâle», avait dit ma mère. Je trouvai le prétexte
-des feux de Bengale. Ils me donnaient, dis-je, une couleur verte.</p>
-
-<p>&mdash;Je crains tout de même que cela l'impressionne trop, dit-elle
-à mon père.</p>
-
-<p>&mdash;Oh! répondit-il, personne n'est plus insensible. Il peut
-regarder n'importe quoi, sauf un lapin qu'on écorche.</p>
-
-<p>Mon père disait cela pour que je restasse. Mais il savait que ce
-spectacle me bouleversait. Je sentais qu'il le bouleversait aussi.
-Je lui demandai de me prendre sur ses épaules pour mieux voir. En
-réalité, j'allais m'évanouir, mes jambes ne me portaient plus.</p>
-
-<p>Maintenant on ne comptait qu'une vingtaine de personnes. Nous
-entendîmes les clairons. C'était la retraite aux flambeaux.</p>
-
-<p>Cent torches éclairaient soudain la folle, comme, après la lumière
-douce des rampes, le magnésium éclate pour photographier une
-nouvelle étoile. Alors, agitant ses mains en signe d'adieu, et
-croyant à la fin du monde, ou simplement qu'on allait la prendre,
-elle se jeta du toit, brisa la marquise dans sa chute, avec un
-fracas épouvantable, pour venir s'aplatir sur les marches de
-pierre. Jusqu'ici j'avais essayé de supporter tout, bien que
-mes oreilles tintassent et que le cœur me manquât. Mais quand
-j'entendis des gens crier: «Elle vit encore», je tombai, sans
-connaissance, des épaules de mon père.</p>
-
-<p>Revenu à moi, il m'entraîna au bord de la Marne. Nous y restâmes
-très tard, en silence, allongés dans l'herbe.</p>
-
-<p>Au retour, je crus voir derrière la grille une silhouette blanche,
-le fantôme de la bonne! C'était le père Maréchaud en bonnet de
-coton, contemplant les dégâts, sa marquise, ses tuiles, ses
-pelouses, ses massifs, ses marches couvertes de sang, son prestige
-détruit.</p>
-
-<p>Si j'insiste sur un tel épisode, c'est qu'il fait comprendre mieux
-que tout autre l'étrange période de la guerre, et combien, plus
-que le pittoresque, me frappait la poésie des choses.</p>
-
-
-
-
-<p>Nous entendîmes le canon. On se battait près de Meaux. On racontait
-que des uhlans avaient été capturés près de Lagny, à quinze kilomètres
-de chez nous. Tandis que ma tante parlait d'une amie, enfuie dès
-les premiers jours, après avoir enterré dans son jardin des
-pendules, des boîtes de sardines, je demandai à mon père le moyen
-d'emporter nos vieux livres; c'est ce qu'il me coûtait le plus
-de perdre.</p>
-
-<p>Enfin, au moment où nous nous apprêtions à la fuite, les journaux
-nous apprirent que c'était inutile.</p>
-
-<p>Mes sœurs, maintenant, allaient à J... porter des paniers de poires
-aux blessés. Elles avaient découvert un dédommagement, médiocre, il
-est vrai, à tous leurs beaux projets écroulés. Quand elles arrivaient
-à J..., les paniers étaient presque vides!</p>
-
-<p>Je devais entrer au Lycée Henri-IV; mais mon père préféra me garder
-encore un an à la campagne. Ma seule distraction de ce morne hiver
-fut de courir chez notre marchande journaux, pour être sûr d'avoir
-un exemplaire du <i>Mot</i>, journal qui me plaisait et paraissait
-le samedi. Ce jour-là, je n'étais jamais levé tard.</p>
-
-<p>Mais le printemps arriva, qu'égayèrent mes premières incartades.
-Sous prétexte de quêtes, ce printemps, plusieurs fois, je me
-promenai, endimanché, une jeune personne à ma droite. Je tenais
-le tronc; elle, la corbeille d'insignes. Dès la seconde quête,
-des confrères m'apprirent à profiter de ces journées libres où
-l'on me jetait dans les bras d'une petite fille. Dès lors, nous
-nous empressions de recueillir, le matin, le plus d'argent possible,
-remettions à midi notre récolte à la dame patronnesse et allions
-toute la journée polissonner sur les coteaux de Chennevières.
-Pour la première fois, j'eus un ami. J'aimais à quêter avec sa
-sœur. Pour la première fois, je m'entendais avec un garçon aussi
-précoce que moi, admirant même sa beauté, son effronterie. Notre
-mépris commun pour ceux de notre âge nous rapprochait encore. Nous
-seuls, nous jugions capables de comprendre les choses; et, enfin,
-nous seuls, nous trouvions dignes des femmes. Nous nous croyions
-des hommes. Par chance, nous n'allions pas être séparés. René allait
-déjà au Lycée Henri-IV, et je serais dans sa classe, en troisième.
-Il ne devait pas apprendre le grec; il me fit cet extrême sacrifice
-de convaincre ses parents de le lui laisser apprendre. Ainsi, nous
-serions toujours ensemble. Comme il n'avait pas fait sa première
-année, c'était s'obliger à des répétitions particulières. Les
-parents de René n'y comprirent rien, qui, l'année précédente,
-devant ses supplications, avaient consenti à ce qu'il n'étudiât
-pas le grec. Ils y virent l'effet de ma bonne influence, et, s'ils
-supportaient ses autres camarades, j'étais, du moins, le seul ami
-qu'ils approuvassent.</p>
-
-<p>Pour la première fois, nul jour des vacances de cette année ne
-me fut pesant. Je connus donc que personne n'échappe à son âge,
-et que mon dangereux mépris s'était fondu comme glace dès que
-quelqu'un avait bien voulu prendre garde à moi, de la façon qui
-me convenait. Nos commîmes avances raccourcirent de moitié la
-route que l'orgueil de chacun de nous avait à faire.</p>
-
-
-<p>Le jour de la rentrée des classes, René me fut un guide précieux.</p>
-
-<p>Avec lui tout me devenait plaisir, et moi qui, seul, ne pouvais
-avancer d'un pas, j'aimais faire à pied, deux fois par jour, le
-trajet qui sépare Henri-IV de la gare de la Bastille, où nous
-prenions notre train.</p>
-
-<p>Trois ans passèrent ainsi, sans autre amitié et sans autre espoir
-que les polissonneries du jeudi&mdash;avec les petites filles que les
-parents de mon ami nous fournissaient innocemment, invitant ensemble
-à goûter les amis de leur fils et les amies de leur fille&mdash;, menues
-faveurs que nous dérobions, et qu'elles nous dérobaient, sous
-prétexte de jeux à gages.</p>
-
-
-
-
-<p>La belle saison venue, mon père aimait à nous emmener, mes frères
-et moi, dans de longues promenades. Un de nos buts favoris était
-Ormesson, et de suivre le Morbras, rivière large d'un mètre,
-traversant, des prairies où poussent des fleurs qu'on ne rencontre
-nulle part ailleurs, et dont j'ai oublié le nom. Des touffes de
-cresson ou de menthe cachent au pied qui se hasarde l'endroit où
-commence l'eau. La rivière charrie au printemps des milliers de
-pétales blancs et roses. Ce sont les aubépines.</p>
-
-<p>Un dimanche d'avril 1917, comme cela nous arrivait souvent, nous
-prîmes le train pour La Varenne, d'où nous devions nous rendre
-à pied à Ormesson. Mon père me dit que nous retrouverions à La
-Varenne des gens agréables, les Grangier. Je les connaissais
-pour avoir vu le nom de leur fille, Marthe, dans le catalogue
-d'une exposition de peinture. Un jour, j'avais entendu mes parents
-parler de la visite d'un M. Grangier. Il était venu, avec un carton
-empli des œuvres de sa fille, âgée de dix-huit ans. Marthe était
-malade. Son père aurait voulu lui faire une surprise: que ses
-aquarelles figurassent dans une exposition de charité dont ma
-mère était présidente. Ces aquarelles étaient sans nulle recherche;
-on y sentait la bonne élève du cours de dessin, tirant la langue,
-léchant les pinceaux.</p>
-
-<p>Sur le quai de la gare de La Varenne, les Grangier nous attendaient.
-M. et Mme Grangier devaient être du même âge, approchant de la
-cinquantaine. Mais Mme Grangier paraissait l'aînée de son mari;
-son inélégance, sa taille courte, firent qu'elle me déplut au
-premier coup d'œil.</p>
-
-<p>Au cours de cette promenade, je devais remarquer qu'elle fronçait
-souvent les sourcils, ce qui couvrait son front de rides auxquelles
-il fallait une minute pour disparaître. Afin qu'elle eût tous les
-motifs de me déplaire, sans que je me reprochasse d'être injuste,
-je souhaitais qu'elle employât des façons de parler assez communes.
-Sur ce point, elle me déçut.</p>
-
-<p>Le père, lui, avait l'air d'un brave homme, ancien sous-officier,
-adoré de ses soldats. Mais où était Marthe? Je tremblais à la
-perspective d'une promenade sans autre compagnie que celle de
-ses parents. Elle devait venir par le prochain train, «dans un
-quart d'heure, expliqua Mme Grangier, n'ayant pu être prête
-à temps. Son frère arriverait avec elle».</p>
-
-<p>Quand le train entra en gare, Marthe était debout sur le marchepied
-du wagon. «Attends bien que le train s'arrête», lui cria sa mère...
-Cette imprudente me charma.</p>
-
-<p>Sa robe, son chapeau, très simples, prouvaient son peu d'estime
-pour l'opinion des inconnus. Elle donnait la main à un petit
-garçon qui paraissait avoir onze ans. C'était son frère, enfant
-pâle, aux cheveux d'albinos, et dont tous les gestes trahissaient
-la maladie.</p>
-
-<p>Sur la route, Marthe et moi marchions en tête. Mon père marchait
-derrière, entre les Grangier.</p>
-
-<p>Mes frères, eux, bâillaient, avec ce nouveau petit camarade
-chétif, à qui l'on défendait de courir.</p>
-
-<p>Comme je complimentais Marthe sur ses aquarelles, elle me répondit
-modestement que c'étaient des études. Elle n'y attachait aucune
-importance. Elle me montrerait mieux, des fleurs «stylisées». Je
-jugeai bon, pour la première fois, de ne pas lui dire que je
-trouvais ces sortes de fleurs ridicules.</p>
-
-<p>Sous son chapeau elle ne pouvait bien me voir. Moi, je l'observais.</p>
-
-<p>&mdash;Vous ressemblez peu à madame votre mère, lui dis-je.</p>
-
-<p>C'était un madrigal.</p>
-
-<p>&mdash;On me le dit quelquefois; mais, quand vous viendrez à la maison,
-je vous montrerai des photographies de maman lorsqu'elle était
-jeune; je lui ressemble beaucoup.</p>
-
-<p>Je fus attristé de cette réponse, et je priai Dieu de ne point
-voir Marthe quand elle aurait l'âge de sa mère.</p>
-
-<p>Voulant dissiper le malaise de cette réponse pénible, et ne
-comprenant pas que, pénible, elle ne pouvait l'être que pour
-moi, puisque heureusement Marthe ne voyait point sa mère avec
-mes yeux, je lui dis:</p>
-
-<p>&mdash;Vous avez tort de vous coiffer de la sorte, les cheveux lisses
-vous iraient mieux.</p>
-
-<p>Je restai terrifié, n'ayant jamais dit pareille chose à une
-femme. Je pensais à la façon dont j'étais coiffé, moi.</p>
-
-<p>&mdash;Vous pourrez le demander à maman (comme si elle avait besoin
-de se justifier!); d'habitude, je ne me coiffe pas si mal, mais
-j'étais déjà en retard et je craignais de manquer le second
-train. D'ailleurs, je n'avais pas l'intention d'ôter mon chapeau.</p>
-
-<p>«Quelle fille est-ce donc, pensais-je, pour admettre qu'un gamin
-la querelle à propos de ses mèches?»</p>
-
-<p>J'essayai de deviner ses goûts en littérature; je fus heureux
-qu'elle connût Baudelaire et Verlaine, charmé de la façon dont
-elle aimait Baudelaire, qui n'était pourtant pas la mienne.
-J'y discernais une révolte. Ses parents avaient fini par admettre
-ses goûts. Marthe leur en voulait que ce fut par tendresse. Son
-fiancé, dans ses lettres, lui parlait de ce qu'il lisait, et
-s'il lui conseillait certains livres, il lui en défendait d'autres.
-Il lui avait défendu <i>Les Fleurs du Mal.</i> Désagréablement surpris
-d'apprendre qu'elle était fiancée, je me réjouis de savoir qu'elle
-désobéissait à un soldat assez nigaud pour craindre Baudelaire.
-Je fus heureux de sentir qu'il devait souvent choquer Marthe.
-Après la première surprise désagréable, je me félicitai de son
-étroitesse, d'autant mieux que j'eusse craint, s'il avait lui
-aussi goûté <i>Les Fleurs du Mal</i>, que leur futur appartement
-ressemblât à celui de <i>La Mort des Amants.</i> Je me demandai
-ensuite ce que cela pouvait bien me faire.</p>
-
-<p>Son fiancé lui avait aussi défendu les académies de dessin. Moi
-qui n'y allais jamais, je lui proposai de l'y conduire, ajoutant
-que j'y travaillais souvent. Mais, craignant ensuite que mon mensonge
-ne fût découvert, je la priai de n'en point parler à mon père. Il
-ignorait, dis-je, que je manquais des cours de gymnastique pour me
-rendre à la Grande-Chaumière. Car je ne voulais pas qu'elle pût se
-figurer que je cachais l'académie à mes parents, parce qu'ils me
-défendaient de voir des femmes nues. J'étais heureux qu'il se fît
-un secret entre nous, et moi, timide, me sentais déjà tyrannique
-avec elle.</p>
-
-<p>J'étais fier aussi d'être préféré à la campagne, car nous n'avions
-pas encore fait allusion au décor de notre promenade. Quelquefois
-ses parents l'appelaient: «Regarde, Marthe, à ta droite, comme les
-coteaux de Chennevières sont jolis», ou bien, son frère s'approchait
-d'elle et lui demandait le nom d'une fleur qu'il venait de cueillir.
-Elle leur accordait d'attention distraite juste assez pour qu'ils
-ne se fâchassent point.</p>
-
-<p>Nous nous assîmes dans les prairies d'Ormesson. Dans ma candeur,
-je regrettais d'avoir été si loin, et d'avoir tellement précipité
-les choses. «Après une conversation moins sentimentale, plus
-naturelle, pensai-je, je pourrais éblouir Marthe, et m'attirer
-la bienveillance de ses parents, en racontant le passé de ce
-village.» Je m'en abstins. Je croyais avoir des raisons profondes,
-et pensais qu'après tout ce qui s'était passé, une conversation
-tellement en dehors de nos inquiétudes communes ne pourrait que
-rompre le charme. Je croyais qu'il s'était passé des choses graves.
-C'était d'ailleurs vrai; simplement, je le sus dans la suite,
-parce que Marthe avait faussé notre conversation dans le même
-sens que moi. Mais moi qui ne pouvais m'en rendre compte, je me
-figurais lui avoir adressé des paroles significatives. Je croyais
-avoir déclaré mon amour à une personne insensible. J'oubliais
-que M. et Mme Grangier eussent pu entendre sans le moindre inconvénient
-tout ce que j'avais dit à leur fille; mais, moi, aurais-je pu le
-lui dire en leur présence?</p>
-
-<p>&mdash;Marthe ne m'intimide pas, me répétais-je. Donc, seuls, ses
-parents et mon père m'empêchent de me pencher sur son cou et de
-l'embrasser.</p>
-
-<p>Profondément en moi, un autre garçon se félicitait de ces trouble-fêtes.
-Celui-ci pensait:</p>
-
-<p>&mdash;Quelle chance que je ne me trouve pas seul avec elle! Car je
-n'oserais pas davantage l'embrasser, et n'aurais aucune excuse.</p>
-
-<p>Ainsi triche le timide.</p>
-
-
-<p>Nous reprenions le train à la gare de Sucy. Ayant une bonne
-demi-heure à l'attendre, nous nous assîmes à la terrasse d'un
-café. Je dus subir les compliments de Mme Grangier. Ils m'humiliaient.
-Ils rappelaient à sa fille que je n'étais encore qu'un lycéen,
-qui passerait son baccalauréat dans un an. Marthe voulut boire
-de la grenadine; j'en commandai aussi. Le matin encore, je me
-serais cru déshonoré en buvant de la grenadine. Mon père n'y
-comprenait rien. Il me laissait toujours servir des apéritifs.
-Je tremblai qu'il me plaisantât sur ma sagesse. Il le fit, mais
-à mots couverts, de façon que Marthe ne devinât pas que je buvais
-de la grenadine pour faire comme elle.</p>
-
-<p>Arrivés à F..., nous dîmes adieu aux Grangier. Je promis à Marthe
-de lui porter, le jeudi suivant, la collection du journal <i>Le
-Mot</i> et <i>Une Saison en enfer.</i></p>
-
-<p>&mdash;Encore un titre qui plairait à mon fiancé!</p>
-
-<p>Elle riait.</p>
-
-<p>&mdash;Voyons, Marthe! dit, fronçant les sourcils, sa mère qu'un tel
-manque de soumission choquait toujours.</p>
-
-<p>Mon père et mes frères s'étaient ennuyés, qu'importe! Le bonheur
-est égoïste.</p>
-
-
-
-
-<p>Le lendemain, au lycée, je n'éprouvai pas le besoin de raconter
-à René, à qui je disais tout, ma journée du dimanche. Mais je
-n'étais pas d'humeur à supporter qu'il me raillât de n'avoir pas
-embrassé Marthe en cachette. Autre chose m'étonnait; c'est qu'aujourd'hui
-je trouvai René moins différent de mes camarades.</p>
-
-
-<p>Ressentant de l'amour pour Marthe, j'en ôtais à René, à mes parents,
-à mes sœurs.</p>
-
-
-<p>Je me promettais bien cet effort de volonté de ne pas venir la
-voir avant le jour de notre rendez-vous. Pourtant, le mardi soir,
-ne pouvant attendre, je sus trouver à ma faiblesse de bonnes
-excuses qui me permissent de porter après dîner le livre et les
-journaux. Dans cette impatience, Marthe verrait la preuve de
-mon amour, disais-je, et si elle refuse de la voir, je saurai
-bien l'y contraindre.</p>
-
-<p>Pendant un quart d'heure, je courus comme un fou jusqu'à sa
-maison. Alors, craignant de la déranger pendant son repas, j'attendis,
-en nage, dix minutes, devant la grille. Je pensais que pendant
-ce temps mes palpitations de cœur s'arrêteraient. Elles augmentaient,
-au contraire. Je manquai tourner bride, mais depuis quelques
-minutes, d'une fenêtre voisine, une femme me regardait curieusement,
-voulant savoir ce que je faisais, réfugié contre cette porte. Elle
-me décida. Je sonnai. J'entrai dans la maison. Je demandai à la
-domestique si Madame était chez elle. Presque aussitôt, Mme Grangier
-parut dans la petite pièce où l'on m'avait introduit. Je sursautai,
-comme si la domestique eût dû comprendre que j'avais demandé
-«Madame» par convenance et que je voulais voir «Mademoiselle».
-Rougissant, je priai Mme Grangier de m'excuser de la déranger à
-pareille heure, comme s'il eût été une heure du matin: ne pouvant
-venir jeudi, j'apportais le livre et les journaux à sa fille.</p>
-
-<p>&mdash;Cela tombe à merveille, me dit Mme Grangier, car Marthe n'aurait
-pu vous recevoir. Son fiancé a obtenu une permission, quinze
-jours plus tôt qu'il ne pensait. Il est arrivé hier, et Marthe
-dîne ce soir chez ses futurs beaux-parents.</p>
-
-<p>Je m'en allai donc, et puisque je n'avais plus de chance de la
-revoir jamais, croyais-je, m'efforçai de ne plus penser à Marthe,
-et, par cela même, ne pensant qu'à elle.</p>
-
-
-<p>Pourtant, un mois après, un matin, sautant de mon wagon à la
-gare de la Bastille, je la vis qui descendait d'un autre. Elle
-allait choisir dans des magasins différentes choses, en vue de
-son mariage. Je lui demandai de m'accompagner jusqu'à Henri-IV.</p>
-
-<p>&mdash;Tiens! dit-elle, l'année prochaine, quand vous serez en seconde,
-vous aurez mon beau-père pour professeur de géographie.</p>
-
-<p>Vexé qu'elle me parlât études, comme si aucune autre conversation
-n'eût été de mon âge, je lui répondis aigrement que ce serait
-assez drôle.</p>
-
-<p>Elle fronça les sourcils. Je pensai à sa mère.</p>
-
-<p>Nous arrivions à Henri-IV, et, ne voulant pas la quitter sur ces
-paroles que je croyais blessantes, je décidai d'entrer en classe
-une heure plus tard, après le cours de dessin. Je fus heureux
-qu'en cette circonstance Marthe ne montrât pas de sagesse, ne me
-fît aucun reproche, et, plutôt, semblât me remercier d'un tel
-sacrifice, en réalité nul. Je lui fus reconnaissant qu'en échange
-elle ne me proposât point de l'accompagner dans ses courses,
-mais qu'elle me donnât son temps comme je lui donnais le mien.</p>
-
-<p>Nous étions maintenant dans le jardin du Luxembourg; neuf heures
-sonnèrent à l'horloge du Sénat. Je renonçai au lycée. J'avais
-dans ma poche, par miracle, plus d'argent que n'en a d'habitude
-un collégien en deux ans, ayant la veille vendu mes timbres-poste
-les plus rares à la Bourse aux timbres, qui se tient derrière
-le Guignol des Champs-Élysées.</p>
-
-<p>Au cours de la conversation, Marthe m'ayant appris qu'elle déjeunait
-chez ses beaux-parents, je décidai de la résoudre à rester avec moi.
-La demie de neuf heures sonnait. Marthe sursauta, point encore
-habituée à ce qu'on abandonnât pour elle tous ses devoirs de classe.
-Mais, voyant que je restais sur ma chaise de fer, elle n'eut pas
-le courage de me rappeler que j'aurais dû être assis sur les bancs de
-Henri-IV.</p>
-
-<p>Nous restions immobiles. Ainsi doit être le bonheur. Un chien sauta
-du bassin et se secoua. Marthe se leva, comme quelqu'un qui, après
-la sieste, et le visage encore enduit de sommeil, secoue ses rêves.
-Elle faisait avec ses bras des mouvements de gymnastique. J'en
-augurai mal pour notre entente.</p>
-
-<p>&mdash;Ces chaises sont trop dures, me dit-elle, comme pour s'excuser
-d'être debout.</p>
-
-<p>Elle portait une robe de foulard, chiffonnée depuis qu'elle s'était
-assise. Je ne pus m'empêcher d'imaginer les dessins que le cannage
-imprime sur la peau.</p>
-
-<p>&mdash;Allons! accompagnez-moi dans les magasins, puisque vous êtes
-décidé à ne pas aller en classe, dit Marthe, faisant pour la première
-fois allusion à ce que je négligeais pour elle.</p>
-
-<p>Je l'accompagnai dans plusieurs maisons de lingerie, l'empêchant
-de commander ce qui lui plaisait et ne me plaisait pas; par exemple,
-évitant le rose, qui m'importune, et qui était sa couleur favorite.</p>
-
-<p>Après ces premières victoires, il fallait obtenir de Marthe
-qu'elle ne déjeunât pas chez ses beaux-parents. Ne pensant pas
-qu'elle pouvait leur mentir pour le simple plaisir de rester en
-ma compagnie, je cherchai ce qui la déterminerait à me suivre
-dans l'école buissonnière. Elle rêvait de connaître un bar américain.
-Elle n'avait jamais osé demander à son fiancé de l'y conduire.
-D'ailleurs, il ignorait les bars. Je tenais mon prétexte. À son
-refus, empreint d'une véritable déception, je pensai qu'elle
-viendrait. Au bout d'une demi-heure, ayant usé de tout pour la
-convaincre, et n'insistant même plus, je l'accompagnai chez ses
-beaux-parents, dans l'état d'esprit d'un condamné à mort espérant
-jusqu'au dernier moment qu'un coup de main se fera sur la route
-du supplice. Je voyais s'approcher la rue, sans que rien se
-produisît. Mais soudain, Marthe, frappant à la vitre, arrêta
-le chauffeur du taxi devant un bureau de poste.</p>
-
-<p>Elle me dit:</p>
-
-<p>&mdash;Attendez-moi une seconde. Je vais téléphoner à ma belle-mère
-que je suis dans un quartier trop éloigné pour arriver à temps.</p>
-
-<p>Au bout de quelques minutes, n'en pouvant plus d'impatience,
-j'avisai une marchande de fleurs et je choisis une à une des
-roses rouges, dont je fis faire une botte. Je ne pensais pas
-tant au plaisir de Marthe qu'à la nécessité pour elle de mentir
-encore ce soir pour expliquer à ses parents d'où venaient les
-roses. Notre projet, lors de la première rencontre, d'aller à
-une académie de dessin; le mensonge du téléphone qu'elle répéterait,
-ce soir, à ses parents, mensonge auquel s'ajouterait celui des
-roses, m'étaient des faveurs plus douces qu'un baiser. Car, ayant
-souvent embrassé, sans grand plaisir, des lèvres de petites filles,
-et oubliant que c'était parce que je ne les aimais pas, je désirais
-peu les lèvres de Marthe. Tandis qu'une telle complicité m'était
-restée, jusqu'à ce jour, inconnue.</p>
-
-<p>Marthe sortait de la poste, rayonnante, après le premier mensonge.
-Je donnai au chauffeur l'adresse d'un bar de la rue Daunou.</p>
-
-<p>Elle s'extasiait, comme une pensionnaire, sur la veste blanche
-du barman, la grâce avec laquelle il secouait les gobelets d'argent,
-les noms bizarres ou poétiques des mélanges. Elle respirait de
-temps en temps les roses rouges dont elle se promettait de faire
-une aquarelle, qu'elle me donnerait en souvenir de cette journée.
-Je lui demandai de me montrer une photographie de son fiancé. Je le
-trouvai beau. Sentant déjà quelle importance elle attachait à mes
-opinions, je poussai l'hypocrisie jusqu'à lui dire qu'il était très
-beau, mais d'un air peu convaincu, pour lui donner à penser
-que je le lui disais par politesse. Ce qui, selon moi, devait
-jeter le trouble dans l'âme de Marthe, et, de plus, m'attirer sa
-reconnaissance.</p>
-
-<p>Mais, l'après-midi, il fallut songer au motif de son voyage.
-Son fiancé, dont elle savait les goûts, s'en était remis complètement
-à elle du soin de choisir leur mobilier. Mais sa mère voulait à
-toute force la suivre. Marthe, enfin, en lui promettant de ne pas
-faire de folies, avait obtenu de venir seule. Elle devait, ce
-jour-là, choisir quelques meubles pour leur chambre à coucher.
-Bien que je me fusse promis de ne montrer d'extrême plaisir ou
-déplaisir à aucune des paroles de Marthe, il me fallut faire un
-effort pour continuer de marcher sur le boulevard d'un pas tranquille
-qui maintenant ne s'accordait plus avec le rythme de mon cœur.</p>
-
-<p>Cette obligation d'accompagner Marthe m'apparut comme une malchance.
-Il fallait donc l'aider à choisir une chambre pour elle et un autre!
-Puis, j'entrevis le moyen de choisir une chambre pour Marthe et pour
-moi.</p>
-
-<p>J'oubliais si vite son fiancé, qu'au bout d'un quart d'heure de
-marche, on m'aurait surpris en me rappelant que, dans cette chambre,
-un autre dormirait auprès d'elle.</p>
-
-<p>Son fiancé goûtait le style Louis XV.</p>
-
-<p>Le mauvais goût de Marthe était autre; elle aurait plutôt versé
-dans le japonais. Il me fallut donc les combattre tous deux. C'était
-à qui jouerait le plus vite. Au moindre mot de Marthe, devinant
-ce qui la tentait, il me fallait lui désigner le contraire, qui ne
-me plaisait pas toujours, afin de me donner l'apparence de céder
-à ses caprices, quand j'abandonnerais un meuble pour un autre, qui
-dérangeait moins son œil.</p>
-
-<p>Elle murmurait: «Lui qui voulait une chambre rose.» N'osant même
-plus m'avouer ses propres goûts, elle les attribuait à son fiancé.
-Je devinai que dans quelques jours nous les raillerions ensemble.</p>
-
-<p>Pourtant je ne comprenais pas bien cette faiblesse. «Si elle ne
-m'aime pas, pensai-je, quelle raison a-t-elle de me céder, de
-sacrifier ses préférences, et celles de ce jeune homme, aux miennes?»
-Je n'en trouvai aucune. La plus modeste eût été encore de me dire
-que Marthe m'aimait. Pourtant j'étais sûr du contraire.</p>
-
-<p>Marthe m'avait dit: «Au moins laissons-lui l'étoffe
-rose.»&mdash;«Laissons-lui!» Rien que pour ce mot, je me sentais
-près de lâcher prise. Mais «lui laisser l'étoffe rose» équivalait
-à tout abandonner. Je représentai à Marthe combien ces murs
-roses gâcheraient les meubles simples que «nous avions choisis»,
-et, reculant encore devant le scandale, lui conseillai de faire
-peindre les murs de sa chambre à la chaux!</p>
-
-<p>C'était le coup de grâce. Toute la journée Marthe avait été
-tellement harcelée qu'elle le reçut sans révolte. Elle se contenta
-de me dire: «En effet, vous avez raison.»</p>
-
-<p>À la fin de cette journée éreintante, je me félicitai du pas
-que j'avais fait. J'étais parvenu à transformer, meuble à meuble,
-ce mariage d'amour, ou plutôt d'amourette, en un mariage de
-raison, et lequel! puisque la raison n'y tenait aucune place,
-chacun ne trouvant chez l'autre que les avantages qu'offre un
-mariage d'amour.</p>
-
-<p>En me quittant, ce soir-là, au lieu d'éviter désormais mes conseils,
-elle m'avait prié de l'aider les jours suivants dans le choix de ses
-autres meubles. Je le lui promis, mais à condition qu'elle me
-jurât de ne jamais le dire à son fiancé, puisque la seule raison
-qui pût à la longue lui faire admettre ces meubles, s'il avait de
-l'amour pour Marthe, c'était de penser que tout sortait d'elle,
-de son bon plaisir, qui deviendrait le leur.</p>
-
-<p>Quand je rentrai à la maison, je crus lire dans le regard de
-mon père qu'il avait déjà appris mon escapade. Naturellement
-il ne savait rien; comment eût-il pu le savoir?</p>
-
-<p>«Bah! Jacques s'habituera bien à cette chambre», avait dit Marthe.
-En me couchant, je me répétai que, si elle songeait à son mariage
-avant de dormir, elle devait, ce soir, l'envisager de toute autre
-sorte qu'elle ne l'avait fait les jours précédents. Pour moi,
-quelle que fût l'issue de cette idylle, j'étais, d'avance, bien
-vengé de son Jacques: je pensais à la nuit de noces dans cette
-chambre austère, dans «ma» chambre!</p>
-
-<p>Le lendemain matin, je guettai dans la rue le facteur qui devait
-apporter une lettre d'absence. Il me la remit, je l'empochai,
-jetant les autres dans la boîte de notre grille. Procédé trop
-simple pour ne pas en user toujours.</p>
-
-<p>Manquer la classe voulait dire, selon moi, que j'étais amoureux
-de Marthe. Je me trompais. Marthe ne m'était que le prétexte de
-cette école buissonnière. Et la preuve, c'est qu'après avoir goûté
-en compagnie de Marthe aux charmes de la liberté, je voulus y goûter
-seul, puis faire des adeptes. La liberté me devint vite une drogue.</p>
-
-<p>L'année scolaire touchait à sa fin, et je voyais avec terreur
-que ma paresse allait rester impunie, alors que je souhaitais
-le renvoi du collège, un drame enfin, qui clôturât cette période.</p>
-
-<p>À force de vivre dans les mêmes idées, de ne voir qu'une chose,
-si on la veut avec ardeur, on ne remarque plus le crime de ses
-désirs. Certes, je ne cherchais pas à faire de la peine à mon
-père; pourtant, je souhaitais la chose qui pourrait lui en faire
-le plus. Lesclasses m'avaient toujours été un supplice; Marthe et
-la liberté avaient achevé de me les rendre intolérables. Je me
-rendais bien compte que, si j'aimais moins René, c'était simplement
-parce qu'il me rappelait quelque chose du collège. Je souffrais,
-et cette crainte me rendait même physiquement malade, à l'idée de me
-retrouver, l'année suivante, dans la niaiserie de mes condisciples.</p>
-
-<p>Pour le malheur de René, je lui avais trop bien fait partager mon
-vice. Aussi, lorsque, moins habile que moi, il m'annonça qu'il était
-renvoyé de Henri-IV, je crus l'être moi-même. Il fallait l'apprendre
-à mon père, car il me saurait gré de le lui dire moi-même, avant la
-lettre du censeur, lettre trop grave à subtiliser.</p>
-
-<p>Nous étions un mercredi. Le lendemain, jour de congé, j'attendis
-que mon père fût à Paris pour prévenir ma mère. La perspective de
-quatre jours de trouble dans son ménage l'alarma plus que la nouvelle.
-Puis, je partis au bord de la Marne, où Marthe m'avait dit qu'elle
-me rejoindrait peut-être. Elle n'y était pas. Ce fut une chance.
-Mon amour puisant dans cette rencontre une mauvaise énergie, j'aurais
-pu, ensuite, lutter contre mon père; tandis que, l'orage éclatant
-après une journée de vide, de tristesse, je rentrai le front bas,
-comme il convenait. Je revins chez nous un peu après l'heure où
-je savais que mon père avait coutume d'y être. Il «savait» donc.
-Je me promenai dans le jardin, attendant que mon père me fît venir.
-Mes sœurs jouaient en silence. Elles devinaient quelque chose. Un
-de mes frères, assez excité par l'orage, me dit de me rendre dans
-la chambre où mon père s'était rendu.</p>
-
-<p>Des éclats de voix, des menaces, m'eussent permis la révolte. Ce
-fut pire. Mon père se taisait; ensuite, sans aucune colère, avec
-une voix même plus douce que de coutume, il me dit:</p>
-
-<p>&mdash;Eh bien! que comptes-tu faire maintenant?</p>
-
-<p>Les larmes qui ne pouvaient s'enfuir par mes yeux, comme un essaim
-d'abeilles, bourdonnaient dans ma tête. À une volonté, j'eusse pu
-opposer la mienne, même impuissante. Mais devant une telle douceur,
-je ne pensais qu'à me soumettre.</p>
-
-<p>&mdash;Ce que tu m'ordonneras de faire.</p>
-
-<p>&mdash;Non, ne mens pas encore. Je t'ai toujours laissé agir comme tu
-voulais; continue. Sans doute auras-tu à cœur de m'en faire repentir.</p>
-
-<p>Dans l'extrême jeunesse, l'on est trop enclin, comme les femmes, à
-croire que les larmes dédommagent de tout. Mon père ne me demandait
-même pas de larmes. Devant sa générosité, j'avais honte du présent
-et de l'avenir. Car je sentais que, quoi que je lui dise, je mentirais.
-«Au moins que ce mensonge le réconforte, pensai-je, en attendant
-de lui être une source de nouvelles peines.» Ou plutôt non, je cherche
-encore à me mentir à moi-même. Ce que je voulais, c'était faire un
-travail, guère plus fatigant qu'une promenade, et qui laissât comme
-elle, à mon esprit, la liberté de ne pas se détacher de Marthe une
-minute. Je feignis de vouloir peindre et de n'avoir jamais osé le
-dire. Encore une fois, mon père ne dit pas non, à condition que je
-continuasse d'apprendre chez nous ce que j'aurais dû apprendre au
-collège, mais avec la liberté de peindre.</p>
-
-<p>Quand des liens ne sont pas encore solides, pour perdre quelqu'un
-de vue, il suffît de manquer une fois un rendez-vous. À force
-de penser à Marthe, j'y pensai de moins en moins. Mon esprit
-agissait, comme nos yeux agissent avec le papier des murs de
-notre chambre. À force de le voir, ils ne le voient plus.</p>
-
-<p>Chose incroyable! J'avais même pris goût au travail. Je n'avais
-pas menti comme je le craignais.</p>
-
-<p>Lorsque quelque chose, venu de l'extérieur, m'obligeait à penser
-moins paresseusement à Marthe, j'y pensais sans amour, avec la
-mélancolie que l'on éprouve pour ce qui aurait pu être. «Bah!
-me disais-je, c'eût été trop beau. On ne peut à la fois choisir
-le lit et coucher dedans.»</p>
-
-
-
-
-<p>Une chose étonnait mon père. La lettre du censeur n'arrivait
-pas. Il me fit à ce sujet sa première scène, croyant que j'avais
-soustrait la lettre, que j'avais feint ensuite de lui annoncer
-gratuitement la nouvelle, que j'avais ainsi obtenu son indulgence.
-En réalité, cette lettre n'existait pas. Je me croyais renvoyé
-du collège, mais je me trompais. Aussi, mon père ne comprit-il
-rien lorsque, au début des vacances, nous reçûmes une lettre du
-proviseur.</p>
-
-<p>Il demandait si j'étais malade et s'il fallait m'inscrire pour
-l'année suivante.</p>
-
-
-
-
-<p>La joie de donner enfin satisfaction à mon père comblait un peu
-le vide sentimental dans lequel je me trouvais; car, si je croyais
-ne plus aimer Marthe, je la considérais du moins comme le seul
-amour qui eût été digne de moi. C'est dire que je l'aimais encore.</p>
-
-
-<p>J'étais dans ces dispositions de cœur quand, à la fin de novembre,
-un mois après avoir reçu une lettre de faire-part de son mariage,
-je trouvai, en rentrant chez nous, une invitation de Marthe qui
-commençait par ces lignes: «Je ne comprends rien à votre silence.
-Pourquoi ne venez-vous pas me voir? Sans doute avez-vous oublié
-que vous avez choisi mes meubles?...»</p>
-
-<p>Marthe habitait J...; sa rue descendait jusqu'à la Marne. Chaque
-trottoir réunissait au plus une douzaine de villas. Je m'étonnai
-que la sienne fût si grande. En réalité, Marthe habitait seulement
-le haut, les propriétaires et un vieux ménage se partageant le bas.</p>
-
-<p>Quand j'arrivai pour goûter, il faisait déjà nuit. Seule une
-fenêtre, à défaut d'une présence humaine, révélait celle du feu. À
-voir cette fenêtre illuminée par des flammes inégales, comme des
-vagues, je crus à un commencement d'incendie. La porte de fer
-du jardin était entrouverte. Je m'étonnai d'une semblable négligence.
-Je cherchai la sonnette: je ne la trouvai point. Enfin, gravissant
-les trois marches du perron, je me décidai à frapper contre les
-vitres du rez-de-chaussée de droite, derrière lesquelles j'entendais
-des voix. Une vieille femme ouvrit la porte: Je lui demandai où
-demeurait Mme Lacombe (tel était le nouveau nom de Marthe): «C'est
-au-dessus.» Je montai l'escalier dans le noir, trébuchant, me
-cognant, et mourant de crainte qu'il fût arrivé quelque malheur.
-Je frappai. C'est Marthe qui vint m'ouvrir. Je faillis lui sauter
-au cou, comme les gens qui se connaissent à peine, après avoir
-échappé au naufrage. Elle n'y eût rien compris. Sans doute me
-trouva-t-elle l'air égaré, car, avant toute chose, je lui demandai
-pourquoi «il y avait le feu».</p>
-
-<p>&mdash;C'est qu'en vous attendant, j'avais fait dans la cheminée du
-salon un feu de bois d'olivier, à la lueur duquel je lisais.</p>
-
-<p>En entrant dans la petite chambre qui lui servait de salon, peu
-encombrée de meubles, et que les tentures, les gros tapis doux
-comme un poil de bête, rétrécissaient jusqu'à lui donner l'aspect
-d'une boîte, je fus à la fois heureux et malheureux comme un
-dramaturge qui, voyant sa pièce, y découvre trop tard des fautes.</p>
-
-<p>Marthe s'était de nouveau étendue le long de la cheminée, tisonnant
-la braise, et prenant garde à ne pas mêler quelque parcelle noire
-aux cendres.</p>
-
-<p>&mdash;Vous n'aimez peut-être pas l'odeur de l'olivier? Ce sont mes
-beaux-parents qui en ont fait venir pour moi une provision de leur
-propriété du Midi.</p>
-
-<p>Marthe semblait s'excuser d'un détail de son cru, dans cette
-chambre qui était mon œuvre. Peut-être cet élément détruisait-il
-un tout, qu'elle comprenait mal.</p>
-
-<p>Au contraire. Ce feu me ravit, et aussi de voir qu'elle attendait
-comme moi de se sentir brûlante d'un côté, pour se retourner de
-l'autre. Son visage calme et sérieux ne m'avait jamais paru plus
-beau que dans cette lumière sauvage. A ne pas se répandre dans
-la pièce, cette lumière gardait toute sa force. Dès qu'on s'en
-éloignait, il faisait nuit, et on se cognait aux meubles.</p>
-
-
-<p>Marthe ignorait ce que c'est que d'être mutine. Dans son enjouement,
-elle restait grave.</p>
-
-<p>Mon esprit s'engourdissait peu à peu auprès d'elle, je la trouvai
-différente. C'est que, maintenant que j'étais sûr de ne plus
-l'aimer, je commençais à l'aimer. Je me sentais incapable de
-calculs, de machinations, de tout ce dont, jusqu'alors, et encore
-à ce moment-là, je croyais que l'amour ne peut se passer. Tout à
-coup, je me sentais meilleur. Ce brusque changement aurait ouvert
-les yeux de tout autre: je ne vis pas que j'étais amoureux de Marthe.
-Au contraire, j'y vis la preuve que mon amour était mort, et qu'une
-belle amitié le remplacerait. Cette longue perspective d'amitié
-me fit admettre soudain combien un autre sentiment eût été criminel,
-lésant un homme qui l'aimait, à qui elle devait appartenir, et qui
-ne pouvait la voir.</p>
-
-<p>Pourtant, autre chose m'aurait dû renseigner sur mes véritables
-sentiments. Il y a quelques mois, quand je rencontrais Marthe,
-mon prétendu amour ne m'empêchait pas de la juger, de trouver
-laides la plupart des choses qu'elle trouvait belles, la plupart
-des choses qu'elle disait, enfantines. Aujourd'hui, si je ne
-pensais pas comme elle, je me donnais tort. Après la grossièreté
-de mes premiers désirs, c'était la douceur d'un sentiment plus
-profond qui me trompait. Je ne me sentais plus capable de rien
-entreprendre de ce que je m'étais promis. Je commençais à respecter
-Marthe, parce que je commençais à l'aimer.</p>
-
-<p>Je revins tous les soirs; je ne pensai même pas à la prier de me
-montrer sa chambre, encore moins à lui demander comment Jacques
-trouvait nos meubles. Je ne souhaitais rien d'autre que ces
-fiançailles éternelles, nos corps étendus près de la cheminée,
-se touchant l'un l'autre, et moi, n'osant bouger, de peur qu'un
-seul de mes gestes ne suffît à chasser le bonheur.</p>
-
-<p>Mais Marthe, qui goûtait le même charme, croyait le goûter seule.
-Dans ma paresse heureuse, elle lut de l'indifférence. Pensant que
-je ne l'aimais pas, elle s'imagina que je me lasserais vite de ce
-salon silencieux, si elle ne faisait rien pour m'attacher à elle.</p>
-
-<p>Nous nous taisions. J'y voyais une preuve du bonheur.</p>
-
-<p>Je me sentais tellement près de Marthe, avec la certitude que
-nous pensions en même temps aux mêmes choses, que lui parler
-m'eût semblé absurde, comme de parler haut quand on est seul.
-Ce silence accablait la pauvre petite. La sagesse eût été de
-me servir de moyens de correspondre aussi grossiers que la parole
-ou le geste, tout en déplorant qu'il n'en existât point de plus
-subtils.</p>
-
-<p>À me voir tous les jours m'enfoncer de plus en plus dans ce
-mutisme délicieux, Marthe se figura que je m'ennuyais de plus
-en plus. Elle se sentait prête à tout pour me distraire.</p>
-
-<p>Sa chevelure dénouée, elle aimait dormir près du feu. Ou plutôt
-je croyais qu'elle dormait. Son sommeil lui était prétexte, pour
-mettre ses bras autour de mon cou, et une fois réveillée, les
-yeux humides, me dire qu'elle venait d'avoir un rêve triste. Elle
-ne voulait jamais me le raconter. Je profitais de son faux sommeil
-pour respirer ses cheveux, son cou, ses joues brûlantes, et en les
-effleurant à peine pour qu'elle ne se réveillât point; toutes
-caresses qui ne sont pas, comme on croit, la menue monnaie de l'amour,
-mais, au contraire, la plus rare, et auxquelles seule la passion
-puisse recourir. Moi, je les croyais permises à mon amitié. Pourtant,
-je commençais à me désespérer sérieusement de ce que seul l'amour
-nous donnât des droits sur une femme. Je me passerai bien de l'amour,
-pensais-je, mais jamais de n'avoir aucun droit sur Marthe. Et, pour
-en avoir, j'étais même décidé à l'amour, tout en croyant le déplorer.
-Je désirais Marthe et ne le comprenais pas.</p>
-
-
-<p>Quand elle dormait ainsi, sa tête appuyée contre un de mes bras,
-je me penchais sur elle pour voir son visage entouré de flammes.
-C'était jouer avec le feu. Un jour que je m'approchais trop sans
-pourtant que mon visage touchât le sien, je fus comme l'aiguille
-qui dépasse d'un millimètre la zone interdite et appartient à
-l'aimant. Est-ce la faute de l'aimant ou de l'aiguille? C'est ainsi
-que je sentis mes lèvres contre les siennes. Elle fermait encore
-les yeux, mais visiblement comme quelqu'un qui ne dort pas. Je
-l'embrassai, stupéfait de mon audace, alors qu'en réalité c'était
-elle qui, lorsque j'approchais de son visage, avait attiré ma
-tête contre sa bouche. Ses deux mains s'accrochaient à mon cou;
-elles ne se seraient pas accrochées plus furieusement dans un
-naufrage. Et je ne comprenais pas si elle voulait que je la sauve,
-ou bien que je me noie avec elle.</p>
-
-<p>Maintenant, elle s'était assise, elle tenait ma tête sur ses
-genoux, caressant mes cheveux, et me répétant doucement: «Il faut
-que tu t'en ailles, il ne faut plus jamais revenir.» Je n'osais
-pas la tutoyer; lorsque je ne pouvais plus me taire, je cherchais
-longuement mes mots, construisant mes phrases de façon à ne pas
-lui parler directement, car si je ne pouvais pas la tutoyer, je
-sentais combien il était encore plus impossible de lui dire vous.
-Mes larmes me brûlaient. S'il en tombait une sur la main de Marthe,
-je m'attendais toujours à l'entendre pousser un cri. Je m'accusais
-d'avoir rompu le charme, me disant qu'en effet j'avais été fou
-de poser mes lèvres contre les siennes, oubliant que c'était elle
-qui m'avait embrassé. «Il faut que tu t'en ailles, ne plus jamais
-revenir.» Mes larmes de rage se mêlaient à mes larmes de peine.
-Ainsi la fureur du loup pris lui fait autant de mal que le piège.
-Si j'avais parlé, ç'aurait été pour injurier Marthe. Mon silence
-l'inquiéta; elle y voyait de la résignation. «Puisqu'il est trop
-tard, la faisais-je penser, dans mon injustice peut-être clairvoyante,
-après tout, j'aime autant qu'il souffre.» Dans ce feu, je grelottais,
-je claquais des dents. À ma véritable peine qui me sortait de
-l'enfance, s'ajoutaient des sentiments enfantins. J'étais le
-spectateur qui ne veut pas s'en aller parce que le dénouement
-lui déplaît. Je lui dis: «Je ne m'en irai pas. Vous vous êtes
-moquée de moi. Je ne veux plus vous voir.»</p>
-
-<p>Car si je ne voulais pas rentrer chez mes parents, je ne voulais
-pas non plus revoir Marthe. Je l'aurais plutôt chassée de chez
-elle!</p>
-
-<p>Mais elle sanglotait: «Tu es un enfant. Tu ne comprends donc
-pas que si je te demande de t'en aller, c'est que je t'aime.»</p>
-
-<p>Haineusement, je lui dis que je comprenais fort bien qu'elle
-avait des devoirs et que son mari était à la guerre.</p>
-
-<p>Elle secouait la tête: «Avant toi, j'étais heureuse, je croyais
-aimer mon fiancé. Je lui pardonnais de ne pas bien me comprendre.
-C'est toi qui m'as montré que je ne l'aimais pas. Mon devoir n'est
-pas celui que tu penses. Ce n'est pas de ne pas mentir à mon mari,
-mais de ne pas te mentir. Va-t'en et ne me crois pas méchante;
-bientôt tu m'auras oubliée. Mais je ne veux pas causer le malheur
-de ta vie. Je pleure, parce que je suis trop vieille pour toi!»</p>
-
-
-<p>Ce mot d'amour était sublime d'enfantillage. Et, quelles que soient
-les passions que j'éprouve dans la suite, jamais ne sera plus
-possible l'émotion adorable de voir une fille de dix-neuf ans
-pleurer parce qu'elle se trouve trop vieille.</p>
-
-
-<p>La saveur du premier baiser m'avait déçu comme un fruit que
-l'on goûte pour la première fois. Ce n'est pas dans la nouveauté,
-c'est dans l'habitude que nous trouvons les plus grands plaisirs.
-Quelques minutes après, non seulement j'étais habitué à la bouche
-de Marthe, mais encore je ne pouvais plus m'en passer. Et c'est
-alors qu'elle parlait de m'en priver à tout jamais.</p>
-
-<p>Ce soir-là, Marthe me reconduisit jusqu'à la maison. Pour me
-sentir plus près d'elle, je me blottissais sous sa cape, et je
-la tenais par la taille. Elle ne disait plus qu'il ne fallait
-pas nous revoir; au contraire, elle était triste à la pensée que
-nous allions nous quitter dans quelques instants. Elle me faisait
-lui jurer mille folies.</p>
-
-<p>Devant la maison de mes parents, je ne voulus pas laisser Marthe
-repartir seule, et l'accompagnai jusque chez elle. Sans doute ces
-enfantillages n'eussent-ils jamais pris fin, car elle voulait
-m'accompagner encore. J'acceptai, à condition qu'elle me laisserait
-à moitié route.</p>
-
-<p>J'arrivai une demi-heure en retard pour le dîner. C'était la
-première fois. Je mis ce retard sur le compte du train. Mon père
-fit semblant de le croire.</p>
-
-
-<p>Plus rien ne me pesait. Dans la rue, je marchais aussi légèrement
-que dans mes rêves.</p>
-
-<p>Jusqu'ici tout ce que j'avais convoité, enfant, il en avait fallu
-faire mon deuil. D'autre part, la reconnaissance me gâtait les jouets
-offerts. Quel prestige aurait pour un enfant un jouet qui se donne
-lui-même! J'étais ivre de passion. Marthe était à moi; ce n'est pas
-moi qui l'avais dit, c'était elle. Je pouvais toucher sa figure,
-embrasser ses yeux, ses bras, l'habiller, l'abîmer, à ma guise.
-Dans mon délire, je la mordais aux endroits où sa peau était nue,
-pour que sa mère la soupçonnât d'avoir un amant. J'aurais voulu
-pouvoir y marquer mes initiales. Ma sauvagerie d'enfant retrouvait
-le vieux sens des tatouages. Marthe disait: «Oui, mords-moi,
-marque-moi, je voudrais que tout le monde sache...»</p>
-
-<p>J'aurais voulu pouvoir embrasser ses seins. Je n'osais pas le
-lui demander, pensant qu'elle saurait les offrir elle-même, comme
-ses lèvres. Au bout de quelques jours, l'habitude d'avoir ses
-lèvres étant venue, je n'envisageai pas d'autre délice.</p>
-
-
-
-
-<p>Nous lisions ensemble à la lueur du feu. Elle y jetait souvent
-des lettres que son mari lui envoyait, chaque jour, du front. À
-leur inquiétude, on devinait que celles de Marthe se faisaient
-de moins en moins tendres et de plus en plus rares. Je ne voyais
-pas flamber ces lettres sans malaise. Elles grandissaient une
-seconde le feu et, somme toute, j'avais peur de voir plus clair.</p>
-
-
-<p>Marthe, qui souvent maintenant me demandait s'il était vrai que
-je l'avais aimée dès notre première rencontre, me reprochait de
-ne le lui avoir pas dit avant son mariage. Elle ne se serait pas
-mariée, prétendait-elle; car, si elle avait éprouvé pour Jacques
-une sorte d'amour au début de leurs fiançailles, celles-ci, trop
-longues, par la faute de la guerre, avaient peu à peu effacé
-l'amour de son cœur. Elle n'aimait déjà plus Jacques quand elle
-l'épousa. Elle espérait que ces quinze jours de permission accordés
-à Jacques transformeraient peut-être ses sentiments.</p>
-
-<p>Il fut malhabile. Celui qui aime agace toujours celui qui n'aime
-pas. Et Jacques l'aimait toujours davantage. Ses lettres étaient
-de quelqu'un qui souffre, mais plaçant trop haut sa Marthe pour
-la croire capable de trahison. Aussi n'accusait-il que lui, la
-suppliant seulement de lui expliquer quel mal il avait pu lui
-faire: «Je me trouve si grossier à côté de toi, je sens que chacune
-de mes paroles te blesse.» Marthe lui répondait seulement qu'il
-se trompait, qu'elle ne lui reprochait rien.</p>
-
-<p>Nous étions alors au début de mars. Le printemps était précoce.
-Les jours où elle ne m'accompagnait pas à Paris, Marthe, nue sous
-un peignoir, attendait que je revinsse de mes cours de dessin,
-étendue devant la cheminée où brûlait toujours l'olivier de ses
-beaux-parents. Elle leur avait demandé de renouveler sa provision.
-Je ne sais quelle timidité, si ce n'est celle que l'on éprouve
-en face de ce qu'on n'a jamais fait, me retenait. Je pensais à
-Daphnis. Ici c'est Chloé qui avait reçu quelques leçons, et
-Daphnis n'osait lui demander de les lui apprendre. Au fait, ne
-considérais-je pas Marthe plutôt comme une vierge, livrée, la
-première quinzaine de ses noces, à un inconnu et plusieurs fois
-prise par lui de force.</p>
-
-<p>Le soir, seul dans mon lit, j'appelais Marthe, m'en voulant, moi
-qui me croyais un homme, de ne l'être pas assez pour finir d'en
-faire ma maîtresse. Chaque jour, allant chez elle, je me promettais
-de ne pas sortir qu'elle ne le fût.</p>
-
-<p>Le jour de l'anniversaire de mes seize ans, au mois de mars 1918,
-tout en me suppliant de ne pas me fâcher, elle me fit cadeau d'un
-peignoir, semblable au sien, qu'elle voulait me voir mettre chez
-elle. Dans ma joie, je faillis faire un calembour, moi qui n'en
-faisais jamais. Ma robe prétexte! Car il me semblait que ce qui
-jusqu'ici avait entravé mes désirs, c'était la peur du ridicule,
-de me sentir habillé, lorsqu'elle ne l'était pas. D'abord je
-pensai à mettre cette robe le jour même. Puis, je rougis, comprenant
-ce que son cadeau contenait de reproches.</p>
-
-
-
-
-<p>Dès le début de notre amour, Marthe m'avait donné une clef de son
-appartement, afin que je n'eusse pas à l'attendre dans le jardin,
-si, par hasard, elle était en ville. Je pouvais me servir moins
-innocemment de cette clef. Nous étions un samedi. Je quittai Marthe
-en lui promettant de venir déjeuner le lendemain avec elle. Mais
-j'étais décidé à revenir le soir aussitôt que possible.</p>
-
-<p>À dîner, j'annonçai à mes parents que j'entreprendrais le lendemain
-avec René une longue promenade dans la forêt de Sénart. Je devais
-pour cela partir à cinq heures du matin. Comme toute la maison
-dormirait encore, personne ne pourrait deviner l'heure à laquelle
-j'étais parti, et si j'avais découché.</p>
-
-<p>À peine avais-je fait part de ce projet à ma mère, qu'elle voulut
-préparer elle-même un panier rempli de provisions, pour la route.
-J'étais consterné, ce panier détruisait tout le romanesque et le
-sublime de mon acte. Moi qui goûtais d'avance l'effroi de Marthe
-quand j'entrerais dans sa chambre, je pensais maintenant à ses
-éclats de rire en voyant paraître ce prince Charmant, un panier
-de ménagère à son bras. J'eus beau dire à ma mère que René s'était
-muni de tout, elle ne voulut rien entendre. Résister davantage,
-c'était éveiller les soupçons.</p>
-
-<p>Ce qui fait le malheur des uns causerait le bonheur des autres.
-Tandis que ma mère emplissait le panier qui me gâtait d'avance
-ma première nuit d'amour, je voyais les yeux pleins de convoitise
-de mes frères. Je pensai bien à le leur offrir en cachette, mais
-une fois tout mangé, au risque de se faire fouetter, et pour le
-plaisir de me perdre, ils eussent tout raconté.</p>
-
-<p>Il fallait donc me résigner, puisque nulle cachette ne semblait
-assez sûre.</p>
-
-<p>Je m'étais juré de ne pas partir avant minuit pour être sûr que
-mes parents dormissent. J'essayai de lire. Mais comme dix heures
-sonnaient à la mairie, et que mes parents étaient couchés depuis
-quelque temps déjà, je ne pus attendre. Ils habitaient au premier
-étage, moi au rez-de-chaussée. Je n'avais pas mis mes bottines
-afin d'escalader le mur le plus silencieusement possible. Les
-tenant d'une main, tenant de l'autre ce panier fragile à cause
-des bouteilles, j'ouvris avec précaution une petite porte d'office.
-Il pleuvait. Tant mieux! la pluie couvrirait le bruit. Apercevant
-que la lumière n'était pas encore éteinte dans la chambre de mes
-parents, je fus sur le point de me recoucher. Mais j'étais en
-route. Déjà la précaution des bottines était impossible; à cause
-de la pluie je dus les remettre. Ensuite, il me fallait escalader
-le mur pour ne point ébranler la cloche de la grille. Je m'approchai
-du mur, contre lequel j'avais pris soin, après le dîner, de poser
-une chaise de jardin pour faciliter mon évasion. Ce mur était garni
-de tuiles à son faîte. La pluie les rendait glissantes. Comme je
-m'y suspendais, l'une d'elles tomba. Mon angoisse décupla le bruit
-de sa chute. Il fallait maintenant sauter dans la rue. Je tenais
-le panier avec mes dents; je tombai dans une flaque. Une longue
-minute, je restai debout, les yeux levés vers la fenêtre de mes
-parents, pour voir s'ils bougeaient, s'étant aperçus de quelque
-chose. La fenêtre resta vide. J'étais sauf!</p>
-
-<p>Pour me rendre jusque chez Marthe, je suivis la Marne. Je comptais
-cacher mon panier dans un buisson et le reprendre le lendemain.
-La guerre rendait cette chose dangereuse. En effet, au seul endroit
-où il y eût des buissons et où il était possible de cacher le
-panier, se tenait une sentinelle, gardant le pont de J... J'hésitai
-longtemps, plus pâle qu'un homme qui pose une cartouche de dynamite.
-Je cachai tout de même mes victuailles.</p>
-
-<p>La grille de Marthe était fermée. Je pris la clef qu'on laissait
-toujours dans la boîte aux lettres. Je traversai le petit jardin
-sur la pointe des pieds, puis montai les marches du perron. J'ôtai
-encore mes bottines avant de prendre l'escalier.</p>
-
-<p>Marthe était si nerveuse! Peut-être s'évanouirait-elle en me voyant
-dans sa chambre. Je tremblai; je ne trouvai pas le trou de la
-serrure. Enfin, je tournai la clef lentement, afin de ne réveiller
-personne. Je butai dans l'antichambre contre le porte-parapluies.
-Je craignais de prendre les sonnettes pour des commutateurs. J'allai
-à tâtons jusqu'à la chambre. Je m'arrêtai avec, encore, l'envie de
-fuir. Peut-être Marthe ne me pardonnerait jamais. Ou bien si j'allais
-tout à coup apprendre qu'elle me trompe, et la trouver avec un homme!</p>
-
-<p>J'ouvris. Je murmurai:</p>
-
-<p>&mdash;Marthe?</p>
-
-<p>Elle répondit:</p>
-
-<p>&mdash;Plutôt que de me faire une peur pareille, tu aurais bien pu
-ne venir que demain matin. Tu as donc ta permission huit jours
-plus tôt?</p>
-
-<p>Elle me prenait pour Jacques!</p>
-
-<p>Or, si je voyais de quelle façon elle l'eût accueilli, j'apprenais
-du même coup qu'elle me cachait déjà quelque chose. Jacques devait
-donc venir dans huit jours!</p>
-
-<p>J'allumai. Elle restait tournée contre le mur. Il était simple de
-dire: «C'est moi», et pourtant, je ne le disais pas. Je l'embrassai
-dans le cou.</p>
-
-<p>&mdash;Ta figure est toute mouillée. Essuie-toi donc.</p>
-
-<p>Alors, elle se retourna et poussa un cri.</p>
-
-<p>D'une seconde à l'autre, elle changea d'attitude et, sans prendre
-la peine de s'expliquer ma présence nocturne:</p>
-
-<p>&mdash;Mais mon pauvre chéri, tu vas prendre mal! Déshabille-toi
-vite.</p>
-
-<p>Elle courut ranimer le feu dans le salon. À son retour dans la
-chambre, comme je ne bougeais pas, elle dit:</p>
-
-<p>&mdash;Veux-tu que je t'aide?</p>
-
-<p>Moi qui redoutais par-dessus tout le moment où je devrais me
-déshabiller et qui en envisageais le ridicule, je bénissais la
-pluie grâce à quoi ce déshabillage prenait un sens maternel.
-Mais Marthe repartait, revenait, repartait dans la cuisine, pour
-voir si l'eau de mon grog était chaude. Enfin, elle me trouva nu
-sur le lit, me cachant à moitié sous l'édredon. Elle me gronda:
-C'était fou de rester nu; il fallait me frictionner à l'eau de
-Cologne.</p>
-
-<p>Puis, Marthe ouvrit une armoire et me jeta un costume de nuit.
-«Il devait être de ma taille.» Un costume de Jacques! Et je pensais
-à l'arrivée, fort possible, de ce soldat, puisque Marthe y avait cru.</p>
-
-<p>J'étais dans le lit. Marthe m'y rejoignit. Je lui demandai d'éteindre.
-Car, même en ses bras, je me méfiais de ma timidité. Les ténèbres
-me donneraient du courage. Marthe me répondit doucement:</p>
-
-<p>&mdash;Non. Je veux te voir t'endormir.</p>
-
-<p>À cette parole pleine de grâce, je sentis quelque gêne. J'y voyais
-la touchante douceur de cette femme qui risquait tout pour devenir
-ma maîtresse et, ne pouvant deviner ma timidité maladive, admettait
-que je m'endormisse auprès d'elle. Depuis quatre mois, je disais
-l'aimer, et ne lui en donnais pas cette preuve dont les hommes
-sont si prodigues et qui souvent leur tient lieu d'amour. J'éteignis
-de force.</p>
-
-<p>Je me retrouvai avec le trouble de tout à l'heure, avant d'entrer
-chez Marthe. Mais comme l'attente devant la porte, celle devant
-l'amour ne pouvait être bien longue. Du reste, mon imagination
-se promettait de telles voluptés qu'elle n'arrivait plus à les
-concevoir. Pour la première fois aussi, je redoutai de ressembler
-au mari et de laisser à Marthe un mauvais souvenir de nos premiers
-moments d'amour.</p>
-
-<p>Elle fut donc plus heureuse que moi. Mais la minute où nous nous
-désenlaçâmes, et ses yeux admirables valaient bien mon malaise.</p>
-
-<p>Son visage s'était transfiguré. Je m'étonnai même de ne pas pouvoir
-toucher l'auréole qui entourait vraiment sa figure, comme dans
-les tableaux religieux.</p>
-
-<p>Soulagé de mes craintes, il m'en venait d'autres.</p>
-
-<p>C'est que, comprenant enfin la puissance des gestes que ma timidité
-n'avait osés jusqu'alors, je tremblais que Marthe n'appartînt à son
-mari plus qu'elle ne voulait le prétendre.</p>
-
-<p>Comme il m'est impossible de comprendre ce que je goûte la première
-fois, je devais connaître ces jouissances de l'amour chaque jour
-davantage.</p>
-
-<p>En attendant, le faux plaisir m'apportait une vraie douleur d'homme:
-la jalousie.</p>
-
-<p>J'en voulais à Marthe, parce que je comprenais, à son visage
-reconnaissant, tout ce que valent les liens de la chair. Je
-maudissais l'homme qui avait avant moi éveillé son corps. Je
-considérai ma sottise d'avoir vu en Marthe une vierge. À toute
-autre époque, souhaiter la mort de son mari, c'eût été chimère
-enfantine; mais ce vœu devenait presque aussi criminel que si
-j'eusse tué. Je devais à la guerre mon bonheur naissant; j'en
-attendais l'apothéose. J'espérais qu'elle servirait ma haine
-comme un anonyme commet le crime à notre place.</p>
-
-<p>Maintenant, nous pleurons ensemble; c'est la faute du bonheur.
-Marthe me reproche de n'avoir pas empêché son mariage. «Mais
-alors, serais-je dans ce lit choisi par moi? Elle vivrait chez
-ses parents; nous ne pourrions nous voir. Elle n'aurait jamais
-appartenu à Jacques, mais elle ne m'appartiendrait pas. Sans lui,
-et ne pouvant comparer, peut-être regretterait-elle encore,
-espérant mieux. Je ne hais pas Jacques. Je hais la certitude de
-tout devoir à cet homme que nous trompons. Mais j'aime trop Marthe
-pour trouver notre bonheur criminel.»</p>
-
-<p>Nous pleurons ensemble de n'être que des enfants, disposant de
-peu. Enlever Marthe! Comme elle n'appartient à personne, qu'à moi,
-ce serait me l'enlever, puisqu'on nous séparerait. Déjà, nous
-envisageons la fin de la guerre, qui sera celle de notre amour.
-Nous le savons, Marthe a beau me jurer qu'elle quittera tout,
-qu'elle me suivra, je ne suis pas d'une nature portée à la révolte,
-et, me mettant à la place de Marthe, je n'imagine pas cette folle
-rupture. Marthe m'explique pourquoi elle se trouvait trop vieille.
-Dans quinze ans, la vie ne fera encore que commencer pour moi, des
-femmes m'aimeront, qui auront l'âge qu'elle a. «Je ne pourrai que
-souffrir, ajoute-t-elle. Si tu me quittes, j'en mourrai. Si tu restes,
-ce sera par faiblesse, et je souffrirai de te voir sacrifier ton
-bonheur.»</p>
-
-<p>Malgré mon indignation, je m'en voulais de ne point paraître assez
-convaincu du contraire. Mais Marthe ne demandait qu'à l'être,
-et mes plus mauvaises raisons lui semblaient bonnes. Elle répondait:
-«Oui, je n'ai pas pensé à cela. Je sens bien que tu ne mens pas.»
-Moi, devant les craintes de Marthe, je sentais ma confiance moins
-solide. Alors mes consolations étaient molles. J'avais l'air de
-ne la détromper que par politesse. Je lui disais: «Mais non, mais
-non, tu es folle.» Hélas! j'étais trop sensible à la jeunesse pour
-ne pas envisager que je me détacherais de Marthe, le jour où sa
-jeunesse se fanerait, et que s'épanouirait la mienne.</p>
-
-
-<p>Bien que mon amour me parût avoir atteint sa forme définitive, il
-était à l'état d'ébauche. Il faiblissait au moindre obstacle.</p>
-
-<p>Donc, les folies que cette nuit-là firent nos âmes, nous fatiguèrent
-davantage que celles de notre chair. Les unes semblaient nous reposer
-des autres; en réalité, elles nous achevaient. Les coqs, plus
-nombreux, chantaient. Ils avaient chanté toute la nuit. Je m'aperçus
-de ce mensonge poétique: les coqs chantent au lever du soleil. Ce
-n'était pas extraordinaire. Mon âge ignorait l'insomnie. Mais Marthe
-le remarqua aussi, avec tant de surprise, que ce ne pouvait être que
-la première fois. Elle ne put comprendre la force avec laquelle je
-la serrai contre moi, car sa surprise me donnait la preuve qu'elle
-n'avait pas encore passé une nuit blanche avec Jacques.</p>
-
-<p>Mes transes me faisaient prendre notre amour pour un amour
-exceptionnel. Nous croyons être les premiers à ressentir certains
-troubles, ne sachant pas que l'amour est comme la poésie, et que tous les
-amants, même les plus médiocres, s'imaginent qu'ils innovent. Disais-je à
-Marthe (sans y croire d'ailleurs), mais pour lui faire penser que je
-partageais ses inquiétudes: «Tu me délaisseras, d'autres hommes te
-plairont», elle m'affirmait être sûre d'elle. Moi, de mon côté, je
-me persuadais peu à peu que je lui resterais, même quand elle serait
-moins jeune, ma paresse finissant par faire dépendre notre éternel
-bonheur de son énergie.</p>
-
-<p>Le sommeil nous avait surpris dans notre nudité. À mon réveil, la
-voyant découverte, je craignis qu'elle n'eût froid. Je tâtai son
-corps. Il était brûlant. La voir dormir me procurait une volupté
-sans égale. Au bout de dix minutes, cette volupté me parut insupportable.
-J'embrassai Marthe sur l'épaule. Elle ne s'éveilla pas. Un second
-baiser, moins chaste, agit avec la violence d'un réveille-matin.
-Elle sursauta, et, se frottant les yeux, me couvrit de baisers,
-comme quelqu'un qu'on aime et qu'on retrouve dans son lit après avoir
-rêvé qu'il est mort. Elle, au contraire, avait cru rêver ce qui
-était vrai, et me retrouvait au réveil.</p>
-
-<p>Il était déjà onze heures. Nous buvions notre chocolat, quand
-nous entendîmes la sonnette. Je pensai à Jacques: «Pourvu qu'il
-ait une arme.» Moi qui avais si peur de la mort, je ne tremblais
-pas. Au contraire, j'aurais accepté que ce fut Jacques, à condition
-qu'il nous tuât. Toute autre solution me semblait ridicule.</p>
-
-<p>Envisager la mort avec calme ne compte que si nous l'envisageons
-seul. La mort à deux n'est plus la mort, même pour les incrédules.
-Ce qui chagrine, ce n'est pas de quitter la vie, mais de quitter
-ce qui lui donne un sens. Lorsqu'un amour est notre vie, quelle
-différence y a-t-il entre vivre ensemble ou mourir ensemble?</p>
-
-<p>Je n'eus pas le temps de me croire un héros, car, pensant que
-peut-être Jacques ne tuerait que Marthe, ou moi, je mesurai mon
-égoïsme. Savais-je même, de ces deux drames, lequel était le pire?</p>
-
-<p>Comme Marthe ne bougeait pas, je crus m'être trompé, et qu'on avait
-sonné chez les propriétaires. Mais la sonnette retentit de nouveau.</p>
-
-<p>&mdash;Tais-toi, ne bouge pas! murmura-t-elle, ce doit être ma mère.
-J'avais complètement oublié qu'elle passerait après la messe.</p>
-
-<p>J'étais heureux d'être témoin d'un de ses sacrifices. Dès qu'une
-maîtresse, un ami, sont en retard de quelques minutes à un rendez-vous,
-je les vois morts. Attribuant cette forme d'angoisse à sa mère, je
-savourais sa crainte, et que ce fût par ma faute qu'elle l'éprouvât.</p>
-
-<p>Nous entendîmes la grille du jardin se refermer, après un conciliabule
-(évidemment, Mme Grangier demandait au rez-de-chaussée si on avait
-vu ce matin sa fille). Marthe regarda derrière les volets et me
-dit: «C'était bien elle.» Je ne pus résister au plaisir de voir,
-moi aussi, Mme Grangier repartant, son livre de messe à la main,
-inquiète de l'absence incompréhensible de sa fille. Elle se retourna
-encore vers les volets clos.</p>
-
-
-
-
-<p>Maintenant qu'il ne me restait plus rien à désirer, je me sentais
-devenir injuste. Je m'affectais de ce que Marthe pût mentir sans
-scrupules à sa mère, et ma mauvaise foi lui reprochait de pouvoir
-mentir. Pourtant l'amour, qui est l'égoïsme à deux, sacrifie tout
-à soi, et vit de mensonges. Poussé par le même démon, je lui fis
-encore le reproche de m'avoir caché l'arrivée de son mari. Jusqu'alors,
-j'avais maté mon despotisme, ne me sentant pas le droit de régner
-sur Marthe. Ma dureté avait des accalmies. Je gémissais: «Bientôt
-tu me prendras en horreur. Je suis comme ton mari, aussi brutal.&mdash;Il
-n'est pas brutal», disait-elle. Je reprenais de plus belle: «Alors
-tu nous trompes tous les deux, dis-moi que tu l'aimes, sois contente:
-dans huit jours tu pourras me tromper avec lui.»</p>
-
-<p>Elle se mordait les lèvres, pleurait: «Qu'ai-je donc fait qui te
-rende aussi méchant? Je t'en supplie, n'abîme pas notre premier
-jour de bonheur.</p>
-
-<p>&mdash;Il faut que tu m'aimes bien peu pour qu'aujourd'hui soit ton
-premier jour de bonheur.»</p>
-
-<p>Ces sortes de coups blessent celui qui les porte. Je ne pensais
-rien de ce que je disais, et pourtant j'éprouvais le besoin de le
-dire. Il m'était impossible d'expliquer à Marthe que mon amour
-grandissait. Sans doute atteignait-il l'âge ingrat, et cette
-taquinerie féroce, c'était la mue de l'amour devenant passion.
-Je souffrais. Je suppliai Marthe d'oublier mes attaques.</p>
-
-
-
-
-<p>La bonne des propriétaires glissa des lettres sous la porte. Marthe
-les prit. Il y en avait deux de Jacques. Comme réponse à mes doutes:
-«Fais-en, dit-elle, ce que bon te semble.» J'eus honte. Je lui
-demandai de les lire, mais de les garder pour elle. Marthe, par un
-de ces réflexes qui nous poussent aux pires bravades, déchira une
-des enveloppes. Difficile à déchirer, la lettre devait être longue.
-Son geste devint une nouvelle occasion de reproches. Je détestais
-cette bravade, le remords qu'elle ne manquerait pas d'en ressentir.
-Je fis, malgré tout, un effort et, voulant qu'elle ne déchirât point
-la seconde lettre, je gardai pour moi que d'après cette scène il
-était impossible que Marthe ne fût pas méchante. Sur ma demande,
-elle la lut. Un réflexe pouvait lui faire déchirer la première
-lettre, mais non lui faire dire, après avoir parcouru la seconde:
-«Le ciel nous récompense de n'avoir pas déchiré la lettre. Jacques
-m'y annonce que les permissions viennent d'être suspendues dans
-son secteur, il ne viendra pas avant un mois.»</p>
-
-<p>L'amour seul excuse de telles fautes de goût.</p>
-
-
-<p>Ce mari commençait à me gêner, plus que s'il avait été là et que
-s'il avait fallu prendre garde. Une lettre de lui prenait soudain
-l'importance d'un spectre. Nous déjeunâmes tard. Vers cinq heures,
-nous allâmes nous promener au bord de l'eau. Marthe resta stupéfaite
-lorsque d'une touffe d'herbes je sortis un panier, sous l'œil de
-la sentinelle. L'histoire du panier l'amusa bien. Je n'en craignais
-plus le grotesque. Nous marchions, sans nous rendre compte de
-l'indécence de notre tenue, nos corps collés l'un contre l'autre.
-Nos doigts s'enlaçaient. Ce premier dimanche de soleil avait fait
-pousser les promeneurs à chapeau de paille, comme la pluie les
-champignons. Les gens qui connaissaient Marthe n'osaient pas lui
-dire bonjour; mais elle, ne se rendant compte de rien, leur disait
-bonjour sans malice. Ils durent y voir une fanfaronnade. Elle
-m'interrogeait pour savoir comment je m'étais enfui de la maison.
-Elle riait, puis sa figure s'assombrissait; alors elle me remerciait,
-en me serrant les doigts de toutes ses forces, d'avoir couru tant
-de risques. Nous repassâmes chez elle pour y déposer le panier.
-À vrai dire, j'entrevis pour ce panier, sous forme d'envoi aux
-armées, une fin digne de ces aventures. Mais cette fin était si
-choquante que je la gardai pour moi.</p>
-
-<p>Marthe voulait suivre la Marne jusqu'à La Varenne. Nous dînerions
-en face de l'île d'Amour. Je lui promis de lui montrer le musée
-de l'Écu de France, le premier musée que j'avais vu, tout enfant,
-et qui m'avait ébloui. J'en parlais à Marthe comme d'une chose
-très intéressante. Mais quand nous constatâmes que ce musée était
-une farce, je ne voulus pas admettre que je m'étais trompé à ce
-point. Les ciseaux de Fulbert! tout! j'avais tout cru. Je prétendis
-avoir fait à Marthe une plaisanterie innocente. Elle ne comprenait
-pas, car il était peu dans mes habitudes de plaisanter. À vrai dire,
-cette déconvenue me rendait mélancolique. Je me disais: Peut-être moi
-qui, aujourd'hui, crois tellement à l'amour de Marthe, y verrai-je
-un attrape-nigaud, comme le musée de l'Écu de France!</p>
-
-<p>Car je doutais souvent de son amour. Quelquefois, je me demandais
-si je n'étais pas pour elle un passe-temps, un caprice dont elle
-pourrait se détacher du jour au lendemain, la paix la rappelant
-à ses devoirs. Pourtant, me disais-je, il y a des moments où une
-bouche, des yeux, ne peuvent mentir. Certes. Mais une fois ivres,
-les hommes les moins généreux se fâchent si l'on n'accepte pas leur
-montre, leur portefeuille. Dans cette veine, ils sont aussi sincères
-que s'ils se trouvent en état normal. Les moments où on ne peut pas
-mentir sont précisément ceux où l'on ment le plus, et surtout à
-soi-même. Croire une femme «au moment où elle ne peut mentir», c'est
-croire a la fausse générosité d'un avare.</p>
-
-<p>Ma clairvoyance n'était qu'une forme plus dangereuse de ma naïveté.
-Je me jugeais moins naïf, je l'étais sous une autre forme, puisque
-aucun âge n'échappe à la naïveté. Celle de la vieillesse n'est pas
-la moindre. Cette prétendue clairvoyance m'assombrissait tout, me
-faisait douter de Marthe. Plutôt, je doutais de moi-même, ne me
-trouvant pas digne d'elle. Aurais-je eu mille fois plus de preuves
-de son amour, je n'aurais pas été moins malheureux.</p>
-
-<p>Je savais trop le trésor de ce qu'on n'exprime jamais à ceux qu'on
-aime, par la crainte de paraître puéril, pour ne pas redouter chez
-Marthe cette pudeur navrante, et je souffrais de ne pouvoir pénétrer
-son esprit.</p>
-
-
-<p>Je revins à la maison à neuf heures et demie du soir. Mes parents
-m'interrogèrent sur ma promenade. Je leur décrivis avec enthousiasme
-la forêt de Sénart et ses fougères deux fois hautes comme moi. Je
-parlai aussi de Brunoy, charmant village où nous avions déjeuné.
-Tout à coup, ma mère, moqueuse, m'interrompant:</p>
-
-<p>&mdash;À propos, René est venu cet après-midi à quatre heures, très
-étonné en apprenant qu'il faisait une grande promenade avec toi.</p>
-
-<p>J'étais rouge de dépit. Cette aventure, et bien d'autres, m'apprirent
-que, malgré certaines dispositions, je ne suis pas fait pour le
-mensonge. On m'y attrape toujours. Mes parents n'ajoutèrent rien
-d'autre. Ils eurent le triomphe modeste.</p>
-
-
-
-
-<p>Mon père, d'ailleurs, était inconsciemment complice de mon premier
-amour. Il l'encourageaitplutôt, ravi que ma précocité s'affirmât
-d'une façon ou d'une autre. Il avait aussi toujours eu peur que
-je ne tombasse entre les mains d'une mauvaise femme. Il était content
-de me savoir aimé d'une brave fille. Il ne devait se cabrer que le
-jour où il eut la preuve que Marthe souhaitait le divorce.</p>
-
-<p>Ma mère, elle, ne voyait pas notre liaison d'un aussi bon œil. Elle
-était jalouse. Elle regardait Marthe avec des yeux de rivale. Elle
-trouvait Marthe antipathique, ne se rendant pas compte que toute
-femme, du fait de mon amour, le lui serait devenue. D'ailleurs, elle
-se préoccupait plus que mon père du qu'en-dira-t-on. Elle s'étonnait
-que Marthe pût se compromettre avec un gamin de mon âge. Puis, elle
-avait été élevée à F... Dans toutes ces petites villes de banlieue,
-du moment qu'elles s'éloignent de la banlieue ouvrière, sévissent
-les mêmes passions, la même soif de racontars qu'en province. Mais,
-en outre, le voisinage de Paris rend les racontars, les suppositions
-plus délurés. Chacun y doit tenir son rang. C'est ainsi que pour
-avoir une maîtresse, dont le mari était soldat, je vis peu à peu,
-et sur l'injonction de leurs parents, s'éloigner mes camarades.
-Ils disparurent par ordre hiérarchique: depuis le fils du notaire,
-jusqu'à celui de notre jardinier. Ma mère était atteinte par ces
-mesures qui me semblaient un hommage. Elle me voyait perdu par une
-folle. Elle reprochait certainement à mon père de me l'avoir fait
-connaître, et de fermer les yeux. Mais, estimant que c'était à mon
-père d'agir, et mon père se taisant, elle gardait le silence.</p>
-
-
-
-
-<p>Je passais toutes mes nuits chez Marthe. J'y arrivais à dix heures
-et demie, j'en repartais le matin à cinq ou six. Je ne sautais plus
-par-dessus les murs. Je me contentais d'ouvrir la porte avec ma
-clef; mais cette franchise exigeait quelques soins. Pour que la
-cloche ne donnât pas l'éveil, j'enveloppais le soir son battant
-avec de l'ouate. Je l'ôtais le lendemain en rentrant.</p>
-
-<p>À la maison, personne ne se doutait de mes absences; il n'en allait
-pas de même à J... Depuis quelque temps déjà, les propriétaires
-et le vieux ménage me voyaient d'un assez mauvais œil, répondant
-à peine à mes saluts.</p>
-
-<p>Le matin, à cinq heures, pour faire le moins de bruit possible,
-je descendais, mes souliers à la main. Je les remettais en bas.
-Un matin, je croisai dans l'escalier le garçon laitier. Il tenait
-ses boîtes de lait à la main; je tenais, moi, mes souliers. Il
-me souhaita le bonjour avec un sourire terrible. Marthe était
-perdue. Il allait le raconter dans tout J... Ce qui me torturait
-encore le plus était mon ridicule. Je pouvais acheter le silence
-du garçon laitier, mais je m'en abstins faute de savoir comment
-m'y prendre.</p>
-
-<p>L'après-midi, je n'osai rien en dire à Marthe. D'ailleurs, cet
-épisode était inutile pour que Marthe fût compromise. C'était depuis
-longtemps chose faite. La rumeur me l'attribua même comme maîtresse
-bien avant la réalité. Nous ne nous étions rendu compte de rien.
-Nous allions bientôt voir clair. C'est ainsi qu'un jour, je trouvai
-Marthe sans forces. Le propriétaire venait de lui dire que depuis
-quatre jours, il guettait mon départ à l'aube. Il avait d'abord
-refusé de croire, mais il ne lui restait aucun doute. Le vieux
-ménage dont la chambre était sous celle de Marthe se plaignait du
-bruit que nous faisions nuit et jour. Marthe était atterrée, voulait
-partir. Il ne fut pas question d'apporter un peu de prudence dans
-nos rendez-vous. Nous nous en sentions incapables: le pli était
-pris. Alors Marthe commença de comprendre bien des choses qui
-l'avaient surprise. La seule amie qu'elle chérît vraiment, une
-jeune fille suédoise, ne répondait pas à ses lettres. J'appris
-que le correspondant de cette jeune fille nous ayant un jour
-aperçus dans le train, enlacés, il lui avait conseillé de ne
-pas revoir Marthe.</p>
-
-<p>Je fis promettre à Marthe que s'il éclatait un drame, où que ce
-fût, soit chez ses parents, soit avec son mari, elle montrerait
-de la fermeté. Les menaces du propriétaire, quelques rumeurs, me
-donnaient tout lieu de craindre, et d'espérer à la fois, une
-explication entre Marthe et Jacques.</p>
-
-<p>Marthe m'avait supplié de venir la voir souvent, pendant la
-permission de Jacques, à qui elle avait déjà parlé de moi. Je
-refusai, redoutant de jouer mal mon rôle et de voir Marthe avec
-un homme empressé auprès d'elle. La permission devait être de
-onze jours. Peut-être tricherait-il et trouverait-il le moyen de
-rester deux jours de plus. Je fis jurer à Marthe de m'écrire
-chaque jour. J'attendis trois jours avant de me rendre à la poste
-restante, pour être sûr de trouver une lettre. Il y en avait
-déjà quatre. Je ne pus les prendre: il me manquait un des papiers
-d'identité nécessaires. J'étais d'autant moins à l'aise que
-j'avais falsifié mon bulletin de naissance, l'usage de la poste
-restante n'étant permis qu'à partir de dix-huit ans. J'insistais,
-au guichet, avec l'envie de jeter du poivre dans les yeux de
-la demoiselle des postes, de m'emparer des lettres qu'elle tenait
-et ne me donnerait pas. Enfin, comme j'étais connu à la poste,
-j'obtins, faute de mieux, qu'on les envoyât le lendemain chez
-mes parents.</p>
-
-<p>Décidément, j'avais encore fort à faire pour devenir un homme.
-En ouvrant la première lettre de Marthe, je me demandai comment
-elle exécuterait ce tour de force: écrire une lettre d'amour.
-J'oubliais qu'aucun genre épistolaire n'est moins difficile: il
-n'y est besoin que d'amour. Je trouvai les lettres de Marthe
-admirables, et dignes des plus belles que j'avais lues. Pourtant,
-Marthe m'y disait des choses bien ordinaires, et son supplice de
-vivre loin de moi.</p>
-
-<p>Il m'étonnait que ma jalousie ne fût pas plus mordante. Je commençais
-à considérer Jacques comme «le mari». Peu à peu, j'oubliais sa
-jeunesse, je voyais en lui un barbon.</p>
-
-<p>Je n'écrivais pas à Marthe; il y avait tout de même trop de
-risques. Au fond, je me trouvais plutôt heureux d'être tenu à ne
-pas lui écrire, éprouvant, comme devant toute nouveauté, la crainte
-vague de n'être pas capable, et que mes lettres la choquassent
-ou lui parussent naïves.</p>
-
-<p>Ma négligence fit qu'au bout de deux jours, ayant laissé traîner
-sur ma table de travail une lettre de Marthe, elle disparut; le
-lendemain, elle reparut sur la table. La découverte de cette lettre
-dérangeait mes plans: j'avais profité de la permission de Jacques,
-de mes longues heures de présence, pour faire croire chez moi que
-je me détachais de Marthe. Car, si je m'étais d'abord montré fanfaron
-pour que mes parents apprissent que j'avais une maîtresse, je
-commençais à souhaiter qu'ils eussent moins de preuves. Et voici que
-mon père apprenait la véritable cause de ma sagesse.</p>
-
-<p>Je profitai de ces loisirs pour de nouveau me rendre à l'académie
-de dessin; car, depuis longtemps, je dessinais mes nus d'après Marthe.
-Je ne sais pas si mon père le devinait; du moins s'étonnait-il
-malicieusement, et d'une manière qui me faisait rougir, de la
-monotonie des modèles. Je retournai donc à la Grande-Chaumière,
-travaillai beaucoup, afin de réunir une provision d'études pour le
-reste de l'année, provision que je renouvellerais à la prochaine
-visite du mari.</p>
-
-<p>Je revis aussi René, renvoyé de Henri-IV. Il allait à Louis-le-Grand.
-Je l'y cherchais tous les soirs, après la Grande-Chaumière. Nous
-nous fréquentions en cachette, car depuis son renvoi de Henri-IV,
-et surtout depuis Marthe, ses parents, qui naguère me considéraient
-comme un bon exemple, lui avaient défendu ma compagnie.</p>
-
-<p>René, pour qui l'amour, dans l'amour, semblait un bagage encombrant,
-me plaisantait sur ma passion pour Marthe. Ne pouvant supporter ses
-pointes, je lui dis lâchement que je n'avais pas de véritable amour.
-Son admiration pour moi, qui, ces derniers temps, avait faibli,
-s'en accrut séance tenante.</p>
-
-<p>Je commençais à m'endormir sur l'amour de Marthe. Ce qui me
-tourmentait le plus, c'était le jeûne infligé à mes sens. Mon
-énervement était celui d'un pianiste sans piano, d'un fumeur sans
-cigarettes.</p>
-
-<p>René, qui se moquait de mon cœur, était pourtant épris d'une femme
-qu'il croyait aimer sans amour. Ce gracieux animal. Espagnole
-blonde, se désarticulait si bien qu'il devait sortir d'un cirque.
-René, qui feignait la désinvolture, était fort jaloux. Il me supplia,
-mi-riant, mi-pâlissant, de lui rendre un service bizarre. Ce service,
-pour qui connaît le collège, était l'idée-type du collégien. Il
-désirait savoir si cette femme le tromperait. Il s'agissait donc
-de lui faire des avances, pour se rendre compte.</p>
-
-<p>Ce service m'embarrassa. Ma timidité reprenait le dessus. Mais pour
-rien au monde je n'aurais voulu paraître timide et, du reste, la dame
-vint me tirer d'embarras. Elle me fit des avances si promptes que la
-timidité, qui empêche certaines choses et oblige à d'autres, m'empêcha
-de respecter René et Marthe. Du moins espérais-je y trouver du plaisir,
-mais j'étais comme le fumeur habitué à une seule marque. Il ne me
-resta donc que le remords d'avoir trompé René, à qui je jurai que sa
-maîtresse repoussait toute avance.</p>
-
-<p>Vis-à-vis de Marthe, je n'éprouvais aucun remords. Je m'y forçais.
-J'avais beau me dire que je ne lui pardonnerais jamais si elle me
-trompait, je n'y pus rien. «Ce n'est pas pareil», me donnai-je comme
-excuse avec la remarquable platitude que l'égoïsme apporte dans ses
-réponses. De même, j'admettais fort bien de ne pas écrire à Marthe,
-mais, si elle ne m'avait pas écrit, j'y eusse vu qu'elle ne m'aimait
-pas. Pourtant, cette légère infidélité renforça mon amour.</p>
-
-
-
-
-<p>Jacques ne comprenait rien à l'attitude de sa femme. Marthe, plutôt
-bavarde, ne lui adressait pas la parole. S'il lui demandait:
-«Qu'as-tu?» elle répondait: «Rien.»</p>
-
-<p>Mme Grangier eut différentes scènes avec le pauvre Jacques. Elle
-l'accusait de maladresse envers sa fille, se repentait de la lui
-avoir donnée. Elle attribuait à cette maladresse de Jacques le brusque
-changement survenu dans le caractère de sa fille. Elle voulut la
-reprendre chez elle. Jacques s'inclina. Quelques jours après son
-arrivée, il accompagna Marthe chez sa mère, qui, flattant ses moindres
-caprices, encourageait, sans se rendre compte, son amour pour moi.
-Marthe était née dans cette demeure. Chaque chose, disait-elle
-à Jacques, lui rappelait le temps heureux où elle s'appartenait.
-Elle devait dormir dans sa chambre de jeune fille. Jacques voulut
-que tout au moins on y dressât un lit pour lui. Il provoqua une
-crise de nerfs. Marthe refusait de souiller cette chambre virginale.</p>
-
-<p>M. Grangier trouvait ces pudeurs absurdes. Mme Grangier en profita
-pour dire à son mari et à son gendre qu'ils ne comprenaient rien
-à la délicatesse féminine. Elle se sentait flattée que l'âme de sa
-fille appartînt si peu à Jacques. Car tout ce que Marthe ôtait à son
-mari, Mme Grangier se l'attribuait, trouvant ses scrupules sublimes.
-Sublimes, ils l'étaient, mais pour moi.</p>
-
-<p>Les jours où Marthe se prétendait le plus malade, elle exigeait de
-sortir. Jacques savait bien que ce n'était pas pour le plaisir de
-l'accompagner. Marthe, ne pouvant confier à personne les lettres
-à mon adresse, les mettait elle-même à la poste.</p>
-
-<p>Je me félicitai encore plus de mon silence, car, si j'avais pu
-lui écrire, en réponse au récit des tortures qu'elle infligeait,
-je fusse intervenu en faveur de la victime. À certains moments,
-je m'épouvantais du mal dont j'étais l'auteur; à d'autres, je me
-disais que Marthe ne punirait jamais assez Jacques du crime
-de me l'avoir prise vierge. Mais comme rien ne nous rend moins
-«sentimental» que la passion, j'étais, somme toute, ravi de ne
-pouvoir écrire et qu'ainsi Marthe continuât de désespérer Jacques.</p>
-
-<p>Il repartit sans courage.</p>
-
-<p>Tous mirent cette crise sur le compte de la solitude énervante
-dans laquelle vivait Marthe. Car ses parents et son mari étaient
-les seuls à ignorer notre liaison, les propriétaires n'osant rien
-apprendre à Jacques, par respect pour l'uniforme. Mme Grangier se
-félicitait déjà de retrouver sa fille, et qu'elle vécût comme avant
-son mariage. Aussi les Grangier n'en revinrent-ils pas lorsque
-Marthe, le lendemain du départ de Jacques, annonça qu'elle retournait
-à J...</p>
-
-<p>Je l'y revis le jour même. D'abord, je la grondai mollement d'avoir
-été si méchante. Mais quand je lus la première lettre de Jacques,
-je fus pris de panique. Il disait combien, s'il n'avait plus l'amour
-de Marthe, il lui serait facile de se faire tuer.</p>
-
-<p>Je ne démêlai pas le «chantage». Je me vis responsable d'une mort,
-oubliant que je l'avais souhaitée. Je devins encore plus incompréhensible
-et plus injuste. De quelque côté que nous nous tournions s'ouvrait
-une blessure. Marthe avait beau me répéter qu'il était moins inhumain
-de ne plus flatter l'espoir de Jacques, c'est moi qui l'obligeais
-de répondre avec douceur. C'est moi qui dictais à sa femme les seules
-lettres tendres qu'il en ait jamais reçues. Elle les écrivait en se
-cabrant, en pleurant, mais je la menaçais de ne jamais revenir, si
-elle n'obéissait pas. Que Jacques me dût ses seules joies atténuait
-mes remords.</p>
-
-<p>Je vis combien son désir de suicide était superficiel, à l'espoir
-qui débordait de ses lettres, en réponse aux nôtres.</p>
-
-<p>J'admirais mon attitude, vis-à-vis du pauvre Jacques, alors que
-j'agissais par égoïsme et par crainte d'avoir un crime sur la
-conscience.</p>
-
-
-
-
-<p>Une période heureuse succéda au drame. Hélas! un sentiment de
-provisoire subsistait. Il tenait à mon âge et à ma nature veule.
-Je n'avais de volonté pour rien, ni pour fuir Marthe qui peut-être
-m'oublierait, et retournerait au devoir, ni pour pousser Jacques
-dans la mort. Notre union était donc à la merci de la paix, du
-retour définitif des troupes. Qu'il chasse sa femme, elle me
-resterait. Qu'il la garde, je me sentais incapable de la lui
-reprendre de force. Notre bonheur était un château de sable. Mais
-ici la marée n'étant pas à heure fixe, j'espérais qu'elle monterait
-le plus tard possible.</p>
-
-<p>Maintenant, c'est Jacques, charmé, qui défendait Marthe contre
-sa mère, mécontente du retour à J... Ce retour, l'aigreur aidant,
-avait du reste éveillé chez Mme Grangier quelques soupçons. Autre
-chose lui paraissait suspect: Marthe refusait d'avoir des domestiques,
-au grand scandale de sa famille, et, encore plus, de sa belle-famille.
-Mais que pouvaient parents et beaux-parents contre Jacques devenu
-notre allié, grâce aux raisons que je lui donnais par l'intermédiaire
-de Marthe?</p>
-
-<p>C'est alors que J... ouvrit le feu sur elle.</p>
-
-<p>Les propriétaires affectaient de ne plus lui parler. Personne ne la
-saluait. Seuls les fournisseurs étaient professionnellement tenus à
-moins de morgue. Aussi, Marthe, sentant quelquefois le besoin d'échanger
-des paroles, s'attardait dans les boutiques. Lorsque j'étais chez
-elle, si elle s'absentait pour acheter du lait et des gâteaux, et
-qu'au bout de cinq minutes elle ne fut pas de retour, l'imaginant
-sous un tramway, je courais à toutes jambes jusque chez la crémière
-ou le pâtissier. Je l'y trouvais causant avec eux. Fou de m'être
-laissé prendre à mes angoisses nerveuses, aussitôt dehors, je
-m'emportais. Je l'accusais d'avoir des goûts vulgaires, de trouver
-un charme à la conversation des fournisseurs. Ceux-ci, dont
-j'interrojnpais les propos, me détestaient.</p>
-
-<p>L'étiquette des cours est assez simple, comme tout ce qui est
-noble. Mais rien n'égale en énigmes le protocole des petites
-gens. Leur folie des préséances se fonde, d'abord, sur l'âge.
-Rien ne les choquerait plus que la révérence d'une vieille duchesse
-à quelque jeune prince. On devine la haine du pâtissier, de la
-crémière, à voir un gamin interrompre leurs rapports familiers
-avec Marthe. Ils lui eussent à elle trouvé mille excuses, à cause
-de ces conversations.</p>
-
-
-<p>Les propriétaires avaient un fils de vingt-deux ans. Il vint en
-permission. Marthe l'invita à prendre le thé.</p>
-
-<p>Le soir, nous entendîmes des éclats de voix: on lui défendait de
-revoir la locataire. Habitué à ce que mon père ne mît son veto à
-aucun de mes actes, rien ne m'étonna plus que l'obéissance du dadais.</p>
-
-<p>Le lendemain, comme nous traversions le jardin, il bêchait. Sans
-doute était-ce un pensum. Un peu gêné, malgré tout, il détourna
-la tête pour ne pas avoir à dire bonjour.</p>
-
-<p>Ces escarmouches peinaient Marthe; assez intelligente et assez
-amoureuse pour se rendre compte que le bonheur ne réside pas dans
-la considération des voisins, elle était comme ces poètes qui savent
-que la vraie poésie est chose «maudite», mais qui, malgré leur
-certitude, souffrent parfois de ne pas obtenir les suffrages qu'ils
-méprisent.</p>
-
-
-
-
-<p>Les conseillers municipaux jouent toujours un rôle dans mes
-aventures. M. Marin qui habitait en dessous de chez Marthe,
-vieillard à barbe grise et de stature noble, était un ancien
-conseiller municipal de J... Retiré dès avant la guerre, il aimait
-servir la patrie, lorsque l'occasion se présentait à portée de sa
-main. Se contentant de désapprouver la politique communale, il
-vivait avec sa femme, ne recevant et ne rendant de visites qu'aux
-approches de la nouvelle année.</p>
-
-<p>Depuis quelques jours, un remue-ménage se faisait au-dessous,
-d'autant plus distinct que nous entendions, de notre chambre, les
-moindres bruits du rez-de-chaussée. Des frotteurs vinrent. La bonne,
-aidée par celle du propriétaire, astiquait l'argenterie dans le
-jardin, ôtait le vert-de-gris des suspensions de cuivre. Nous
-sûmes par la crémière qu'un raout-surprise se préparait chez les
-Marin, sous un mystérieux prétexte. Mme Marin était allée inviter
-le maire et le supplier de lui accorder huit litres de lait.
-Autoriserait-il aussi la marchande à faire de la crème?</p>
-
-<p>Les permis accordés, le jour venu (un vendredi), une quinzaine
-de notables parurent à l'heure dite avec leurs femmes, chacune
-fondatrice d'une société d'allaitement maternel ou de secours aux
-blessés, dont elle était présidente, et, les autres, sociétaires.
-La maîtresse de cette maison, pour faire «genre», recevait devant
-la porte. Elle avait profité de l'attraction mystérieuse pour
-transformer son raout en pique-nique. Toutes ces dames prêchaient
-l'économie et inventaient des recettes. Aussi, leurs douceurs
-étaient-elles des gâteaux sans farine, des crèmes au lichen, etc.
-Chaque nouvelle arrivante disait à Mme Marin: «Oh! ça ne paye pas
-de mine, mais je crois que ce sera bon tout de même.»</p>
-
-<p>M. Marin, lui, profitait de ce raout pour préparer sa «rentrée
-politique».</p>
-
-<p>Or, la surprise, c'était Marthe et moi. La charitable indiscrétion
-d'un de mes camarades de chemin de fer, le fils d'un des notables,
-me l'apprit. Jugez de ma stupeur quand je sus que la distraction
-des Marin était de se tenir sous notre chambre vers la fin de
-l'après-midi et de surprendre nos caresses.</p>
-
-<p>Sans doute y avaient-ils pris goût et voulaient-ils publier leurs
-plaisirs. Bien entendu, les Marin, gens respectables, mettaient ce
-dévergondage sur le compte de la morale. Ils voulaient faire partager
-leur révolte par tout ce que la commune comptait de gens comme
-il faut.</p>
-
-<p>Les invités étaient en place. Mme Marin me savait chez Marthe et
-avait dressé la table sous sa chambre. Elle piaffait. Elle eût
-voulu la canne du régisseur pour annoncer le spectacle. Grâce à
-l'indiscrétion du jeune homme, qui trahissait pour mystifier sa
-famille et, par solidarité d'âge, nous gardâmes le silence. Je
-n'avais pas osé dire à Marthe le motif du pique-nique. Je pensais
-au visage décomposé de Mme Marin, les yeux sur les aiguilles de
-l'horloge, et à l'impatience de ses hôtes. Enfin, vers sept heures,
-les couples se retirèrent bredouilles, traitant tout bas les Marin
-d'imposteurs et le pauvre M. Marin, âgé de soixante-dix ans,
-d'arriviste. Ce futur conseiller vous promettait monts et merveilles,
-et n'attendait même pas d'être élu pour manquer à ses promesses.
-En ce qui concernait Mme Marin, ces dames virent dans le raout un
-moyen avantageux pour elle de se fournir du dessert. Le maire, en
-personnage, avait paru juste quelques minutes; ces quelques minutes
-et les huit litres de lait firent chuchoter qu'il était du dernier
-bien avec la fille des Marin, institutrice à l'école. Le mariage de
-Mlle Marin avait jadis fait scandale, paraissant peu digne d'une
-institutrice, car elle avait épousé un sergent de ville.</p>
-
-<p>Je poussai la malice jusqu'à leur faire entendre ce qu'ils eussent
-souhaité faire entendre aux autres. Marthe s'étonna de cette tardive
-ardeur. Ne pouvant plus y tenir, et au risque de la chagriner, je
-lui dis quel était le but du raout. Nous en rîmes ensemble aux
-larmes.</p>
-
-<p>Mme Marin, peut-être indulgente si j'eusse servi ses plans, ne nous
-pardonna pas son désastre. Il lui donna de la haine. Mais elle
-ne pouvait l'assouvir, ne disposant plus de moyens, et n'osant
-user de lettres anonymes.</p>
-
-
-
-
-<p>Nous étions au mois de mai. Je rencontrais moins Marthe chez elle
-et n'y couchais que si je pouvais inventer chez moi un mensonge
-pour y rester le matin. Je l'inventais une ou deux fois la semaine.
-La perpétuelle réussite de mon mensonge me surprenait. En réalité,
-mon père ne me croyait pas. Avec une folle indulgence il fermait
-les yeux, à la seule condition que ni mes frères ni les domestiques
-ne l'apprissent. Il me suffisait donc de dire que je partais à cinq
-heures du matin, comme le jour de ma promenade à la forêt de Sénart.
-Mais ma mère ne préparait plus de panier.</p>
-
-<p>Mon père supportait tout, puis, sans transition, se cabrant, me
-reprochait ma paresse. Ces scènes se déchaînaient et se calmaient
-vite, comme les vagues.</p>
-
-<p>Rien n'absorbe plus que l'amour. On n'est pas paresseux, parce que,
-étant amoureux, on paresse. L'amour sent confusément que son seul
-dérivatif réel est le travail. Aussi le considère-t-il comme un
-rival. Et il n'en supporte aucun. Mais l'amour est paresse bien-faisante,
-comme la molle pluie qui féconde.</p>
-
-<p>Si la jeunesse est niaise, c'est faute d'avoir été paresseuse. Ce
-qui infirme nos systèmes d'éducation, c'est qu'ils s'adressent aux
-médiocres, à cause du nombre. Pour un esprit en marche, la paresse
-n'existe pas. Je n'ai jamais plus appris que dans ces longues journées
-qui, pour un témoin, eussent semblé vides, et où j'observais mon
-cœur novice comme un parvenu observe ses gestes à table.</p>
-
-<p>Quand je ne couchais pas chez Marthe, c'est-à-dire presque tous les
-jours, nous nous promenions après dîner, le long de la Marne,
-jusqu'à onze heures. Je détachais le canot de mon père. Marthe
-ramait; moi, étendu, j'appuyais ma tête sur ses genoux. Je la
-gênais. Soudain, un coup de rame, me cognant, me rappelait que
-cette promenade ne durerait pas toute la vie.</p>
-
-<p>L'amour veut faire partager sa béatitude. Ainsi, une maîtresse de
-nature assez froide devient caressante, nous embrasse dans le cou,
-invente mille agaceries, si nous sommes en train d'écrire une lettre.
-Je n'avais jamais tel désir d'embrasser Marthe que lorsqu'un travail
-la distrayait de moi; jamais tant envie de toucher à ses cheveux,
-de la décoiffer, que quand elle se coiffait. Dans le canot, je me
-précipitais sur elle, la jonchant de baisers, pour qu'elle lâchât
-ses rames, et que le canot dérivât, prisonnier des herbes, des nénufars
-blancs et jaunes. Elle y reconnaissait les signes d'une passion
-incapable de se contenir, alors que me poussait surtout la manie de
-déranger, si forte. Puis, nous amarrions le canot derrière les hautes
-touffes. La crainte d'être visibles ou de chavirer, me rendait nos
-ébats mille fois plus voluptueux.</p>
-
-<p>Aussi ne me plaignais-je point de l'hostilité des propriétaires qui
-rendait ma présence chez Marthe très difficile.</p>
-
-<p>Ma prétendue idée fixe de la posséder comme ne l'avait pu posséder
-Jacques, d'embrasser un coin de sa peau après lui avoir fait jurer
-que jamais d'autres lèvres que les miennes ne s'y étaient mises,
-n'était que du libertinage. Me l'avouais-je? Tout amour comporte
-sa jeunesse, son âge mûr, sa vieillesse. Étais-je à ce dernier stade
-où déjà l'amour ne me satisfaisait plus sans certaines recherches?
-Car si ma volupté s'appuyait sur l'habitude, elle s'avivait de ces
-mille riens, de ces légères corrections infligées à l'habitude.
-Ainsi, n'est-ce pas d'abord dans l'augmentation des doses, qui
-vite deviendraient mortelles, qu'un intoxiqué trouve l'extase, mais
-dans le rythme qu'il invente, soit en changeant ses heures, soit
-en usant de supercheries pour dérouter l'organisme.</p>
-
-<p>J'aimais tant cette rive gauche de la Marne, que je fréquentais
-l'autre, si différente, afin de pouvoir contempler celle que
-j'aimais. La rive droite est moins molle, consacrée aux maraîchers,
-aux cultivateurs, alors que la mienne l'est aux oisifs. Nous attachions
-le canot à un arbre, allions nous étendre au milieu du blé. Le champ,
-sous la brise du soir, frissonnait. Notre égoïsme, dans sa cachette,
-oubliait le préjudice, sacrifiant le blé au confort de notre amour,
-comme nous y sacrifiions Jacques.</p>
-
-
-
-
-<p>Un parfum de provisoire excitait mes sens. D'avoir goûté à des
-joies plus brutales, plus ressemblantes à celles qu'on éprouve sans
-amour avec la première venue, affadissait les autres.</p>
-
-<p>J'appréciais déjà le sommeil chaste, libre, le bien-être de se
-sentir seul dans un lit aux draps frais. J'alléguais des raisons
-de prudence pour ne plus passer de nuits chez Marthe. Elle admirait
-ma force de caractère. Je redoutais aussi l'agacement que donne
-une certaine voix angélique des femmes qui s'éveillent et qui,
-comédiennes de race, semblent chaque matin sortir de l'au-delà.</p>
-
-<p>Je me reprochais mes critiques, mes feintes, passant des journées
-à me demander si j'aimais Marthe plus ou moins que naguère. Mon
-amour sophistiquait tout. De même que je traduisais faussement
-les phrases de Marthe, croyant leur donner un sens plus profond,
-j'interprétais ses silences. Ai-je toujours eu tort, un certain
-choc, qui ne se peut décrire, nous prévenant que nous avons touché
-juste. Mes jouissances, mes angoisses étaient plus fortes. Couché
-auprès d'elle, l'envie qui me prenait, d'une seconde à l'autre,
-d'être couché seul, chez mes parents, me faisait augurer l'insupportable
-d'une vie commune. D'autre part, je ne pouvais imaginer de vivre
-sans Marthe. Je commençais à connaître le châtiment de l'adultère.</p>
-
-<p>J'en voulais à Marthe d'avoir, avant notre amour, consenti à meubler
-la maison de Jacques à ma guise. Ces meubles me devinrent odieux,
-que je n'avais pas choisis pour mon plaisir, mais afin de déplaire
-à Jacques. Je m'en fatiguais, sans excuses. Je regrettais de n'avoir
-pas laissé Marthe les choisir seule. Sans doute m'eussent-ils d'abord
-déplu, mais quel charme, ensuite, de m'y habituer, par amour pour
-elle! J'étais jaloux que le bénéfice de cette habitude revînt à
-Jacques.</p>
-
-<p>Marthe me regardait avec de grands yeux naïfs lorsque je lui disais
-amèrement: «J'espère que, quand nous vivrons ensemble, nous ne garderons
-pas ces meubles.» Elle respectait tout ce que je disais. Croyant que
-j'avais oublié que ces meubles venaient de moi, elle n'osait me le
-rappeler. Elle se lamentait intérieurement de ma mauvaise mémoire.</p>
-
-
-
-
-<p>Dans les premiers jours de juin, Marthe reçut une lettre de Jacques
-où, enfin, il ne l'entretenait pas que de son amour. Il était malade.
-On l'évacuait à l'hôpital de Bourges. Je ne me réjouissais pas de
-le savoir malade, mais qu'il eût quelque chose à dire me soulageait.
-Passant par J..., le lendemain ou le surlendemain, il suppliait Marthe
-qu'elle guettât son train sur le quai de la gare. Marthe me montra
-cette lettre. Elle attendait un ordre.</p>
-
-<p>L'amour lui donnait une nature d'esclave. Aussi, en face d'une telle
-servitude préambulaire, avais-je du mal à ordonner ou défendre. Selon
-moi, mon silence voulait dire que je consentais. Pouvais-je l'empêcher
-d'apercevoir son mari pendant quelques secondes? Elle garda le même
-silence. Donc, par une espèce de convention tacite, je n'allai pas chez
-elle le lendemain.</p>
-
-<p>Le surlendemain matin, un commissionnaire m'apporta chez mes parents
-un mot qu'il ne devait remettre qu'à moi. Il était de Marthe. Elle
-m'attendait au bord de l'eau. Elle me suppliait de venir, si j'avais
-encore de l'amour pour elle.</p>
-
-<p>Je courus jusqu'au banc sur lequel Marthe m'attendait. Son bonjour,
-si peu en rapport avec le style de son billet, me glaça. Je crus
-son cœur changé.</p>
-
-<p>Simplement, Marthe avait pris mon silence de l'avant-veille pour
-un silence hostile. Elle n'avait pas imaginé la moindre convention
-tacite. À des heures d'angoisse succédait le grief de me voir en vie,
-puisque seule la mort eût dû m'empêcher de venir hier. Ma stupeur
-ne pouvait se feindre. Je lui expliquai ma réserve, mon respect pour
-ses devoirs envers Jacques malade. Elle me crut à demi. J'étais
-irrité. Je faillis lui dire: «Pour une fois que je ne mens pas...»
-Nous pleurâmes.</p>
-
-<p>Mais ces confuses parties d'échecs sont interminables, épuisantes,
-si l'un des deux n'y met bon ordre. En somme, l'attitude de Marthe
-envers Jacques n'était pas flatteuse. Je l'embrassai, la berçai.
-«Le silence, dis-je, ne nous réussit pas.» Nous nous promîmes de
-ne rien nous celer de nos pensées secrètes, moi la plaignant un peu
-de croire que c'est chose possible.</p>
-
-<p>À J..., Jacques avait cherché des yeux Marthe, puis le train passant
-devant leur maison, il avait vu les volets ouverts. Sa lettre la
-suppliait de le rassurer. Il lui demandait de venir à Bourges. «Il
-faut que tu partes», dis-je, de façon que cette simple phrase ne
-sentît pas le reproche.</p>
-
-<p>&mdash;J'irai, dit-elle, si tu m'accompagnes.</p>
-
-<p>C'était pousser trop loin l'inconscience. Mais ce qu'exprimaient
-d'amour ses paroles, ses actes les plus choquants, me conduisait
-vite de la colère à la gratitude. Je me cabrai. Je me calmai. Je
-lui parlai doucement, ému par sa naïveté. Je la traitais comme
-un enfant qui demande la lune.</p>
-
-<p>Je lui représentai combien il était immoral qu'elle se fît accompagner
-par moi. Que ma réponse ne fût pas orageuse, comme celle d'un
-amant outragé, sa portée s'en accrut. Pour la première fois, elle
-m'entendait prononcer le mot de «morale». Ce mot vint à merveille,
-car, si peu méchante, elle devait bien connaître des crises de doute,
-comme moi, sur la moralité de notre amour. Sans ce mot, elle eût pu
-me croire amoral, étant fort bourgeoise, malgré sa révolte contre les
-excellents préjugés bourgeois. Mais, au contraire, puisque, pour la
-première fois, je la mettais en garde, c'était une preuve que
-jusqu'alors je considérais que nous n'avions rien fait de mal.</p>
-
-<p>Marthe regrettait cette espèce de voyage de noces scabreux. Elle
-comprenait, maintenant, ce qu'il y avait d'impossible.</p>
-
-<p>&mdash;Du moins, dit-elle, permets-moi de ne pas y aller.</p>
-
-<p>Ce mot de «morale» prononcé à la légère m'instituait son directeur
-de conscience. J'en usai comme ces despotes qui se grisent d'un
-pouvoir nouveau. La puissance ne se montre que si l'on en use avec
-injustice. Je répondis donc que je ne voyais aucun crime à ce qu'elle
-n'allât pas à Bourges. Je lui trouvai des motifs qui la persuadèrent:
-fatigue du voyage, proche convalescence de Jacques. Ces motifs
-l'innocentaient, sinon aux yeux de Jacques, du moins vis-à-vis de
-sa belle-famille.</p>
-
-<p>À force d'orienter Marthe dans un sens qui me convenait, je la
-façonnais peu à peu à mon image. C'est de quoi je m'accusais, et
-de détruire sciemment notre bonheur. Qu'elle me ressemblât, et que
-ce fût mon œuvre, me ravissait et me fâchait. J'y voyais une raison
-de notre entente. J'y discernais aussi la cause de désastres futurs.
-En effet, je lui avais peu à peu communiqué mon incertitude, qui, le
-jour des décisions, l'empêcherait d'en prendre aucune. Je la sentais
-comme moi les mains molles, espérant que la mer épargnerait le
-château de sable, tandis que les autres enfants s'empressent de bâtir
-plus loin.</p>
-
-<p>Il arrive que cette ressemblance morale déborde sur le physique.
-Regard, démarche: plusieurs fois, des étrangers nous prirent pour
-frère et sœur. C'est qu'il existe en nous des germes de ressemblance
-que développe l'amour. Un geste, une inflexion de voix, tôt ou tard,
-trahissent les amants les plus prudents.</p>
-
-<p>Il faut admettre que, si le cœur a ses raisons que la raison ne
-connaît pas, c'est que celle-ci est moins raisonnable que notre cœur.
-Sans doute, sommes-nous tous des Narcisse, aimant et détestant leur
-image, mais à qui toute autre est indifférente. C'est cet instinct
-de ressemblance qui nous mène dans la vie, nous criant «halte!»
-devant un paysage, une femme, un poème. Nous pouvons en admirer
-d'autres, sans ressentir ce choc. L'instinct de ressemblance est
-la seule ligne de conduite qui ne soit pas artificielle. Mais dans
-la société, seuls les esprits grossiers sembleront ne point pécher
-contre la morale, poursuivant toujours le même type. Ainsi certains
-hommes s'acharnent sur les «blondes», ignorant que souvent les
-ressemblances les plus profondes sont les plus secrètes.</p>
-
-
-
-
-<p>Marthe, depuis quelques jours, semblait distraite, sans tristesse.
-Distraite, avec tristesse, j'aurais pu m'expliquer sa préoccupation
-par l'approche du quinze juillet, date à laquelle il lui faudrait
-rejoindre la famille de Jacques, et Jacques en convalescence, sur
-une plage de la Manche. À son tour, Marthe se taisait, sursautant
-au bruit de ma voix. Elle supportait l'insupportable: visites de
-famille, avanies, sous-entendus aigres de sa mère, bonhommes de
-son père, qui lui supposait un amant, sans y croire.</p>
-
-<p>Pourquoi supportait-elle tout? Était-ce la suite de mes leçons
-lui reprochant d'attacher trop d'importance aux choses, de s'affecter
-des moindres? Elle paraissait heureuse, mais d'un bonheur singulier,
-dont elle ressentait de la gêne, et qui m'était désagréable, puisque
-je ne la partageais pas. Moi qui trouvais enfantin que Marthe découvrit
-dans mon mutisme une preuve d'indifférence, à mon tour, je l'accusais
-de ne plus m'aimer, parce qu'elle se taisait.</p>
-
-
-<p>Marthe n'osait pas m'apprendre qu'elle était enceinte.</p>
-
-
-
-
-<p>J'eusse voulu paraître heureux de cette nouvelle. Mais d'abord elle
-me stupéfia. N'ayant jamais pensé que je pouvais devenir responsable
-de quoi que ce fût, je l'étais du pire. J'enrageais aussi de n'être
-pas assez homme pour trouver la chose simple. Marthe n'avait parlé
-que contrainte. Elle tremblait que cet instant qui devait nous rapprocher
-nous séparât. Je mimai si bien l'allégresse que ses craintes se
-dissipèrent. Elle gardait les traces profondes de la morale bourgeoise,
-et cet enfant signifiait pour elle que Dieu récompenserait notre
-amour, qu'il ne punissait aucun crime.</p>
-
-<p>Alors que Marthe trouvait maintenant dans sa grossesse une raison
-pour que je ne la quittasse jamais, cette grossesse me consterna. À
-notre âge, il me semblait impossible, injuste, que nous eussions
-un enfant qui entraverait notre jeunesse. Pour la première fois,
-je me rendais à des craintes d'ordre matériel: nous serions
-abandonnés de nos familles.</p>
-
-<p>Aimant déjà cet enfant, c'est par amour que je le repoussais. Je
-ne me voulais pas responsable de son existence dramatique. J'eusse
-été moi-même incapable de la vivre.</p>
-
-<p>L'instinct est notre guide; un guide qui nous conduit à notre perte.
-Hier, Marthe redoutait que sa grossesse nous éloignât l'un de l'autre.
-Aujourd'hui, qu'elle ne m'avait jamais tant aimé, elle croyait que
-mon amour grandissait comme le sien. Moi, hier, repoussant cet
-enfant, je commençais aujourd'hui à l'aimer et j'ôtais de l'amour
-à Marthe, de même qu'au début de notre liaison mon cœur lui donnait
-ce qu'il retirait aux autres.</p>
-
-<p>Maintenant, posant ma bouche sur le ventre de Marthe, ce n'était
-plus elle que j'embrassais, c'était mon enfant. Hélas! Marthe
-n'était plus ma maîtresse, mais une mère.</p>
-
-<p>Je n'agissais plus jamais comme si nous étions seuls. Il y avait
-toujours un témoin près de nous, à qui nous devions rendre compte
-de nos actes. Je pardonnais mal ce brusque changement dont je rendais
-Marthe seule responsable, et pourtant, je sentais que je lui aurais
-moins encore pardonné si elle m'avait menti. À certaines secondes,
-je croyais que Marthe mentait pour faire durer un peu plus notre
-amour, mais que son fils n'était pas le mien.</p>
-
-<p>Comme un malade qui recherche le calme, je ne savais de quel côté
-me tourner. Je sentais ne plus aimer la même Marthe et que mon fils
-ne serait heureux qu'à la condition de se croire celui de Jacques.
-Certes, ce subterfuge me consternait. Il faudrait renoncer à Marthe.
-D'autre part, j'avais beau me trouver un homme, le fait actuel était
-trop grave pour que je me rengorgeasse jusqu'à croire possible une
-aussi folle (je pensais: une aussi sage) existence.</p>
-
-
-
-
-<p>Car, enfin, Jacques reviendrait. Après cette période extraordinaire,
-il retrouverait, comme tant d'autres soldats trompés à cause des
-circonstances exceptionnelles, une épouse triste, docile, dont rien
-ne décèlerait l'inconduite. Mais cet enfant ne pouvait s'expliquer
-pour son mari que si elle supportait son contact aux vacances. Ma
-lâcheté l'en supplia.</p>
-
-<p>De toutes nos scènes, celle-ci ne fut ni la moins étrange ni la moins
-pénible. Je m'étonnai du reste de rencontrer si peu de lutte. J'en
-eus l'explication plus tard. Marthe n'osait m'avouer une victoire de
-Jacques à sa dernière permission et comptait, feignant de m'obéir,
-se refuser au contraire à lui, à Granville, sous prétexte des
-malaises de son état. Tout cet échafaudage se compliquait de dates
-dont la fausse coïncidence, lors de l'accouchement, ne laisserait de
-doutes à personne. «Bah! me disais-je, nous avons du temps devant nous.
-Les parents de Marthe redouteront le scandale. Ils remmèneront à la
-campagne et retarderont la nouvelle.»</p>
-
-
-<p>La date du départ de Marthe approchait. Je ne pouvais que bénéficier
-de cette absence. Ce serait un essai. J'espérais me guérir de Marthe.
-Si je n'y parvenais pas, si mon amour était trop vert pour se détacher
-de lui-même, je savais bien que je retrouverais Marthe aussi fidèle.</p>
-
-<p>Elle partit le douze juillet, à sept heures du matin. Je restai à J...
-la nuit précédente. En y allant, je me promettais de ne pas fermer
-l'œil de la nuit. Je ferais une telle provision de caresses, que je
-n'aurais plus besoin de Marthe pour le reste de mes jours.</p>
-
-<p>Un quart d'heure après m'être couché, je m'endormis.</p>
-
-<p>En général, la présence de Marthe troublait mon sommeil. Pour la
-première fois, à côté d'elle, je dormis aussi bien que si j'eusse
-été seul.</p>
-
-<p>À mon réveil, elle était déjà debout. Elle n'avait pas osé me
-réveiller. Il ne me restait plus qu'une demi-heure avant le train.
-J'enrageais d'avoir laissé perdre par le sommeil les dernières
-heures que nous avions à passer ensemble. Elle pleurait aussi de
-partir. Pourtant, j'eusse voulu employer les dernières minutes à
-autre chose qu'à boire nos larmes.</p>
-
-<p>Marthe me laissait sa clef, me demandant de venir, de penser à nous,
-et de lui écrire sur sa table.</p>
-
-
-<p>Je m'étais juré de ne pas l'accompagner jusqu'à Paris. Mais, je ne
-pouvais vaincre mon désir de ses lèvres et, comme je souhaitais
-lâchement l'aimer moins, je mettais ce désir sur le compte du départ,
-de cette «dernière fois» si fausse, puisque je sentais bien qu'il
-n'y aurait de dernière fois sans qu'elle le voulût.</p>
-
-<p>À la gare Montparnasse, où elle devait rejoindre ses beaux-parents,
-je l'embrassai sans retenue. Je cherchais encore mon excuse dans le
-fait que, sa belle-famille surgissant, il se produirait un drame
-décisif.</p>
-
-<p>Revenu à F..., accoutumé à n'y vivre qu'en attendant de me rendre
-chez Marthe, je tâchai de me distraire. Je bêchai le jardin, j'essayai
-de lire, je jouai à cache-cache avec mes sœurs, ce qui ne m'était
-pas arrivé depuis cinq ans. Le soir, pour ne pas éveiller de soupçons,
-il fallut que j'allasse me promener. D'habitude, jusqu'à la Marne,
-la route m'était légère. Ce soir-là, je me traînai, les cailloux me
-tordant le pied et précipitant mes battements de cœur. Étendu dans
-la barque, je souhaitai la mort, pour la première fois. Mais aussi
-incapable de mourir que de vivre, je comptais sur un assassin
-charitable. Je regrettais qu'on ne pût mourir d'ennui, ni de peine.
-Peu à peu, ma tête se vidait, avec un bruit de baignoire. Une dernière
-succion, plus longue, la tête est vide. Je m'endormis.</p>
-
-<p>Le froid d'une aube de juillet me réveilla. Je rentrai, transi, chez
-nous. La maison était grande ouverte. Dans l'antichambre mon père
-me reçut avec dureté. Ma mère avait été un peu malade: on avait
-envoyé la femme de chambre me réveiller pour que j'allasse chercher
-le docteur. Mon absence était donc officielle.</p>
-
-<p>Je supportai la scène en admirant la délicatesse instinctive du
-bon juge qui, entre mille actions d'aspect blâmable, choisit la seule
-innocente pour permettre au criminel de se justifier. Je ne me
-justifiai d'ailleurs pas, c'était trop difficile. Je laissai croire
-à mon père que je rentrais de J..., et, lorsqu'il m'interdit de
-sortir après le dîner, je le remerciai à part moi d'être encore mon
-complice et de me fournir une excuse pour ne plus traîner seul dehors.</p>
-
-
-<p>J'attendais le facteur. C'était ma vie. J'étais incapable du moindre
-effort pour oublier.</p>
-
-<p>Marthe m'avait donné un coupe-papier, exigeant que je ne m'en servisse
-que pour ouvrir ses lettres. Pouvais-je m'en servir? J'avais
-trop de hâte. Je déchirais les enveloppes. Chaque fois, honteux,
-je me promettais de garder la lettre un quart d'heure, intacte.
-J'espérais, par cette méthode, pouvoir à la longue reprendre de
-l'empire sur moi-même, garder les lettres fermées dans ma poche. Je
-remettais toujours ce régime au lendemain.</p>
-
-<p>Un jour, impatienté par ma faiblesse, et dans un mouvement de rage,
-je déchirai une lettre sans la lire. Dès que les morceaux de papier
-eurent jonché le jardin, je me précipitai, à quatre pattes. La lettre
-contenait une photographie de Marthe. Moi si superstitieux et qui
-interprétais les faits les plus minces dans un sens tragique, j'avais
-déchiré ce visage. J'y vis un avertissement du ciel. Mes transes
-ne se calmèrent qu'après avoir passé quatre heures à recoller la
-lettre et le portrait. Jamais je n'avais fourni un tel effort. La
-crainte qu'il n'arrivât malheur à Marthe me soutint pendant ce travail
-absurde qui me brouillait les yeux et les nerfs.</p>
-
-<p>Un spécialiste avait recommandé les bains de mer à Marthe. Tout
-en m'accusant de méchanceté, je les lui défendis, ne voulant pas
-que d'autres que moi pussent voir son corps.</p>
-
-<p>Du reste, puisque de toute manière Marthe devait passer un mois
-à Granville, je me félicitais de la présence de Jacques. Je me
-rappelais sa photographie en blanc que Marthe m'avait montrée
-le jour des meubles. Rien ne me faisait plus peur que les jeunes
-hommes, sur la plage. D'avance, je les jugeais plus beaux, plus
-forts, plus élégants que moi.</p>
-
-<p>Son mari la protégerait contre eux.</p>
-
-<p>À certaines minutes de tendresse, comme un ivrogne qui embrasse
-tout le monde, je rêvassais d'écrire à Jacques, de lui avouer que
-j'étais l'amant de Marthe, et, m'autorisant de ce titre, de la lui
-recommander. Parfois, j'enviais Marthe, adorée par Jacques et par
-moi. Ne devions-nous pas chercher ensemble à faire son bonheur?
-Dans ces crises, je me sentais amant complaisant. J'eusse voulu
-connaître Jacques, lui expliquer les choses, et pourquoi nous ne
-devions pas être jaloux l'un de l'autre. Puis, tout à coup, la
-haine redressait cette pente douce.</p>
-
-
-
-
-<p>Dans chaque lettre, Marthe me demandait d'aller chez elle. Son
-insistance me rappelait celle d'une de mes tantes fort dévote, me
-reprochant de ne jamais aller sur la tombe de ma grand-mère. Je
-n'ai pas l'instinct du pèlerinage. Ces devoirs ennuyeux localisent
-la mort, l'amour.</p>
-
-<p>Ne peut-on penser à une morte, ou à sa maîtresse absente, ailleurs
-qu'en un cimetière, ou dans certaine chambre? Je n'essayais pas
-de l'expliquer à Marthe et lui racontais que je me rendais chez elle;
-de même, à ma tante, que j'étais allé au cimetière. Pourtant, je
-devais aller chez Marthe; mais dans de singulières circonstances.</p>
-
-<p>Je rencontrai un jour sur le réseau cette jeune fille suédoise à
-laquelle ses correspondants défendaient de voir Marthe. Mon isolement
-me fit prendre goût aux enfantillages de cette petite personne. Je
-lui proposai de venir goûter à J..., en cachette, le lendemain.
-Je lui cachai l'absence de Marthe, pour qu'elle ne s'effarouchât
-pas, et ajoutai même combien elle serait heureuse de la revoir.
-J'affirme que je ne savais au juste ce que je comptais faire.
-J'agissais comme ces enfants qui, liant connaissance, cherchent
-à s'étonner entre eux. Je ne résistais pas à voir surprise ou colère
-sur la figure d'ange de Svéa, quand je serais tenu de lui apprendre
-l'absence de Marthe.</p>
-
-<p>Oui, c'était sans doute ce plaisir puéril d'étonner, parce que
-je ne trouvais rien à lui dire de surprenant, tandis qu'elle bénéficiait
-d'une sorte d'exotisme et me surprenait à chaque phrase. Rien de
-plus délicieux que cette soudaine intimité entre personnes qui se
-comprennent mal. Elle portait au cou une petite croix d'or, émaillée
-de bleu, qui pendait sur une robe assez laide que je réinventais
-à mon goût. Une véritable poupée vivante. Je sentais croître mon
-désir de renouveler ce tête-à-tête ailleurs qu'en un wagon.</p>
-
-<p>Ce qui gâtait un peu son air de couventine, c'était l'allure
-d'une élève de l'école Pigier, où d'ailleurs elle étudiait une
-heure par jour, sans grand profit, le français et la machine à
-écrire. Elle me montra ses devoirs dactylographiés. Chaque lettre
-était une faute, corrigée en marge par le professeur. Elle sortit d'un
-sac à main affreux, évidemment son œuvre, un étui à cigarettes orné
-d'une couronne comtale. Elle m'offrit une cigarette. Elle ne fumait
-pas, mais portait toujours cet étui, parce que ses amies fumaient.
-Elle me parlait de coutumes suédoises que je feignais de connaître:
-nuit de la Saint-Jean, confitures de myrtilles. Ensuite, elle tira
-de son sac une photographie de sa sœur jumelle, envoyée de Suède
-la veille: à cheval, toute nue, avec sur la tête un chapeau haut de
-forme de leur grand-père. Je devins écarlate. Sa sœur lui ressemblait
-tellement que je la soupçonnais de rire de moi, et de montrer sa
-propre image. Je me mordais les lèvres, pour calmer leur envie
-d'embrasser cette espiègle naïve. Je dus avoir une expression bien
-bestiale, car je la vis peureuse, cherchant des yeux le signal
-d'alarme.</p>
-
-
-<p>Le lendemain, elle arriva chez Marthe à quatre heures. Je lui dis
-que Marthe était à Paris mais rentrerait vite. J'ajoutai: «Elle
-m'a défendu de vous laisser partir avant son retour.» Je comptais ne
-lui avouer mon stratagème que trop tard.</p>
-
-<p>Heureusement, elle était gourmande. Ma gourmandise à moi prenait
-une forme inédite. Je n'avais aucune faim pour la tarte, la glace
-à la framboise, mais souhaitais être tarte et glace dont elle
-approchât la bouche. Je faisais avec la mienne des grimaces
-involontaires.</p>
-
-<p>Ce n'est pas par vice que je convoitais Svéa, mais par gourmandise.
-Ses joues m'eussent suffi, à défaut de ses lèvres.</p>
-
-<p>Je parlais en prononçant chaque syllabe pour qu'elle comprit bien.
-Excité par cette amusante dînette, je m'énervais, moi toujours
-silencieux, de ne pouvoir parler vite. J'éprouvais un besoin de
-bavardage, de confidences enfantines. J'approchais mon oreille de sa
-bouche. Je buvais ses petites paroles.</p>
-
-<p>Je l'avais contrainte à prendre une liqueur. Après, j'eus pitié d'elle
-comme d'un oiseau qu'on grise.</p>
-
-<p>J'espérais que sa griserie servirait mes desseins, car peu m'importait
-qu'elle me donnât ses lèvres de bon cœur ou non. Je pensai à
-l'inconvenance de cette scène chez Marthe, mais, me répétai-je, en
-somme, je ne retire rien à notre amour. Je désirais Svéa comme un fruit,
-ce dont une maîtresse ne peut être jalouse.</p>
-
-<p>Je tenais sa main dans mes mains qui m'apparurent pataudes. J'aurais
-voulu la déshabiller, la bercer. Elle s'étendit sur le divan. Je me
-levai, me penchai à l'endroit où commençaient ses cheveux, duvet
-encore. Je ne concluais pas de son silence que mes baisers lui fissent
-plaisir; mais, incapable de s'indigner, elle ne trouvait aucune façon
-polie de me repousser en français. Je mordillais ses joues, m'attendant
-à ce qu'un jus sucré jaillisse, comme des pêches.</p>
-
-<p>Enfin, j'embrassai sa bouche. Elle subissait mes caresses, patiente
-victime, fermant cette bouche et les yeux. Son seul geste de refus
-consistait à remuer faiblement la tête de droite à gauche, et de
-gauche à droite. Je ne me méprenais pas, mais ma bouche y trouvait
-l'illusion d'une réponse. Je restais auprès d'elle comme je n'avais
-jamais été auprès de Marthe. Cette résistance qui n'en était pas
-une flattait mon audace et ma paresse. J'étais assez naïf pour
-croire qu'il en irait de même ensuite et que je bénéficierais d'un
-viol facile.</p>
-
-<p>Je n'avais jamais déshabillé de femmes; j'avais plutôt été déshabillé
-par elles. Aussi je m'y pris maladroitement, commençant par ôter ses
-souliers et ses bas. Je baisais ses pieds et ses jambes. Mais quand
-je voulus dégrafer son corsage, Svéa se débattit comme un petit diable
-qui ne veut pas aller se coucher et qu'on dévêt de force. Elle me rouait
-de coups de pied. J'attrapais ses pieds au vol, je les emprisonnais,
-les baisais. Enfin, la satiété arriva, comme la gourmandise s'arrête
-après trop de crème et de friandises. Il fallut bien que je lui apprisse
-ma supercherie, et que Marthe était en voyage. Je lui fis promettre,
-si elle rencontrait Marthe, de ne jamais lui raconter notre entrevue.
-Je ne lui avouai pas que j'étais son amant, mais le lui laissai
-entendre. Le plaisir du mystère lui fit répondre «à demain» quand,
-rassasié d'elle, je lui demandai par politesse si nous nous reverrions
-un jour.</p>
-
-
-<p>Je ne retournai pas chez Marthe. Et peut-être Svéa ne vint-elle pas
-sonner à la porte close. Je sentais combien blâmable pour la morale
-courante était ma conduite. Car sans doute sont-ce les circonstances
-qui m'avaient fait paraître Svéa si précieuse. Ailleurs que dans la
-chambre de Marthe, l'eusse-je désirée?</p>
-
-<p>Mais je n'avais pas de remords. Et ce n'est pas en pensant à Marthe
-que je délaissai la petite Suédoise, mais parce que j'avais tiré
-d'elle tout le sucre.</p>
-
-
-<p>Quelques jours après, je reçus une lettre de Marthe. Elle en contenait
-une de son propriétaire, lui disant que sa maison n'était pas une maison
-de rendez-vous, quel usage je faisais de la clef de son appartement, où
-j'avais emmené une femme. J'ai une preuve de ta traîtrise, ajoutait
-Marthe. Elle ne me reverrait jamais. Sans doute souffrirait-elle,
-mais elle préférait souffrir qu'être dupe.</p>
-
-<p>Je savais ces menaces anodines, et qu'il suffirait d'un mensonge,
-ou même au besoin de la vérité, pour les anéantir. Mais il me
-vexait que, dans une lettre de rupture, Marthe ne me parlât pas de
-suicide. Je l'accusai de froideur. Je trouvai sa lettre indigne d'une
-explication. Car moi, dans une situation analogue, sans penser au
-suicide, j'aurais cru, par convenance, en devoir menacer Marthe. Trace
-indélébile de l'âge et du collège: je croyais certains mensonges
-commandés par le code passionnel.</p>
-
-<p>Une besogne neuve, dans mon apprentissage de l'amour, se présentait:
-m'innocenter vis-à-vis de Marthe, et l'accuser d'avoir moins de
-confiance en moi qu'en son propriétaire. Je lui expliquai combien
-habile était cette manœuvre de la coterie Marin. En effet, Svéa
-était venue la voir un jour où j'écrivais chez elle, et si j'avais
-ouvert, c'est parce que, ayant aperçu la jeune fille par la fenêtre,
-et sachant qu'on l'éloignait de Marthe, je ne voulais pas lui laisser
-croire que Marthe lui tenait rigueur de cette pénible séparation. Sans
-doute, venait-elle en cachette et au prix de difficultés sans nombre.</p>
-
-<p>Ainsi pou vais-je annoncer à Marthe que le cœur de Svéa lui demeurait
-intact. Et je terminais en exprimant le réconfort d'avoir pu parler
-de Marthe, chez elle, avec sa plus intime compagne.</p>
-
-
-<p>Cette alerte me fit maudire l'amour qui nous force à rendre compte
-de nos actes, alors que j'eusse tant aimé n'en jamais rendre
-compte, à moi pas plus qu'aux autres.</p>
-
-<p>Il faut pourtant, me disais-je, que l'amour offre de grands
-avantages puisque tous les hommes remettent leur liberté entre
-ses mains. Je souhaitais d'être vite assez fort pour me passer
-d'amour et, ainsi, n'avoir à sacrifier aucun de mes désirs. J'ignorais
-que, servitude pour servitude, il vaut encore mieux être asservi
-par son cœur que l'esclave de ses sens.</p>
-
-
-<p>Comme l'abeille butine et enrichit la ruche,&mdash;de tous ses désirs
-qui le prennent dans larue,&mdash;un amoureux enrichit son amour. Il
-en fait bénéficier sa maîtresse. Je n'avais pas encore découvert
-cette discipline qui donne aux natures infidèles, la fidélité.
-Qu'un homme convoite une fille et reporte cette chaleur sur la
-femme qu'il aime, son désir, plus vif parce qu'insatisfait, laissera
-croire à cette femme qu'elle n'a jamais été mieux aimée. On la trompe,
-mais la morale, selon les gens, est sauve. À de tels calculs commence
-le libertinage. Qu'on ne condamne donc pas trop vite certains hommes
-capables de tromper leur maîtresse au plus fort de leur amour; qu'on
-ne les accuse pas d'être frivoles. Ils répugnent à ce subterfuge et
-ne songent même pas à confondre leur bonheur et leurs plaisirs.</p>
-
-<p>Marthe attendait que je me disculpasse. Elle me supplia de lui
-pardonner ses reproches. Je le fis, non sans façons. Elle écrivit
-au propriétaire, le priant ironiquement d'admettre qu'en son absence
-j'ouvrisse à une de ses amies.</p>
-
-
-
-<p>Quand Marthe revint, aux derniers joursd'août, elle n'habita pas
-J..., mais la maison de ses parents, qui prolongeaient leur
-villégiature. Ce nouveau décor où Marthe avait toujours vécu me
-servit d'aphrodisiaque. La fatigue sensuelle, le désir secret du
-sommeil solitaire, disparurent. Je ne passai aucune nuit chez mes
-parents. Je flambais, je me hâtais, comme les gens qui doivent mourir
-jeunes et qui mettent les bouchées doubles. Je voulais profiter
-de Marthe avant que l'abîmât sa maternité.</p>
-
-<p>Cette chambre de jeune fille, où elle avait refusé la présence
-de Jacques, était notre chambre. Au-dessus de son lit étroit, j'aimais
-que les yeux la rencontrassent en première communiante. Je l'obligeais
-à regarder fixement une autre image d'elle, bébé, pour que notre
-enfant lui ressemblât. Je rôdais, ravi, dans cette maison qui l'avait
-vue naître et s'épanouir. Dans une chambre de débarras, je touchais
-son berceau, dont je voulais qu'il servit encore, et je lui faisais
-sortir ses brassières, ses petites culottes, reliques des Grangier.</p>
-
-<p>Je ne regrettais pas l'appartement de J..., où les meubles n'avaient
-pas le charme du plus laid mobilier des familles. Ils ne pouvaient
-rien m'apprendre. Au contraire, ici, me parlaient de Marthe tous ces
-meubles auxquels, petite, elle avait dû se cogner la tête. Et puis,
-nous vivions seuls, sans conseiller municipal, sans propriétaire.
-Nous ne nous gênions pas plus que des sauvages, nous promenant
-presque nus dans le jardin, véritable île déserte. Nous nous
-couchions sur la pelouse, nous goûtions sous une tonnelle d'aristoloche,
-de chèvrefeuille, de vigne vierge. Bouche à bouche, nous nous
-disputions les prunes que je ramassais, toutes blessées, tièdes
-de soleil. Mon père n'avait jamais pu obtenir que je m'occupasse
-de mon jardin, comme mes frères, mais je soignais celui de Marthe.
-Je ratissais, j'arrachais les mauvaises herbes. Au soir d'une
-journée chaude, je ressentais le même orgueil d'homme, si enivrant,
-à étancher la soif de la terre, des fleurs suppliantes, qu'à satisfaire
-le désir d'une femme. J'avais toujours trouvé la bonté un peu niaise: je
-comprenais toute sa force. Les fleurs s'épanouissant grâce à mes
-soins, les poules dormant à l'ombre après que je leur avais jeté des
-graines: que de bonté!&mdash;Que d'égoïsme! Des fleurs mortes, des poules
-maigres eussent mis de la tristesse dans notre île d'amour. Eau et
-graines venant de moi s'adressaient plus à moi qu'aux fleurs et
-qu'aux poules.</p>
-
-<p>Dans ce renouveau du cœur, j'oubliais ou je méprisais mes récentes
-découvertes. Je prenais le libertinage provoqué par le contact
-avec cette maison de famille pour la fin du libertinage. Aussi,
-cette dernière semaine d'août et ce mois de septembre furent-ils ma
-seule époque de vrai bonheur. Je ne trichais, ni ne me blessais, ni
-ne blessais Marthe. Je ne voyais plus d'obstacles. J'envisageais à
-seize ans un genre de vie qu'on souhaite à l'âge mûr. Nous vivrions
-à la campagne; nous y resterions éternellement jeunes.</p>
-
-
-<p>Étendu contre elle sur la pelouse, caressant sa figure avec un
-brin d'herbe, j'expliquais lentement, posément, à Marthe, quelle
-serait notre vie. Marthe, depuis son retour, cherchait un appartement
-pour nous à Paris. Ses yeux se mouillèrent, quand je lui déclarai
-que je désirais vivre à la campagne: «Je n'aurais jamais osé te
-l'offrir, me dit-elle. Je croyais que tu t'ennuierais, seul avec moi,
-que tu avais besoin de la ville.&mdash;Comme tu me connais mal!»
-répondais-je. J'aurais voulu habiter près de Mandres, où nous étions
-allés nous promener un jour, et où on cultive les roses. Depuis,
-quand par hasard, ayant dîné à Paris avec Marthe, nous reprenions
-le dernier train, j'avais respiré ces roses. Dans la cour de la
-gare, les manœuvres déchargent d'immenses caisses qui embaument.
-J'avais, toute mon enfance, entendu parler de ce mystérieux train
-des roses qui passe à une heure où les enfants dorment.</p>
-
-<p>Marthe disait: «Les roses n'ont qu'une saison. Après, ne crains-tu
-pas de trouver Mandres laide? N'est-il pas sage de choisir un lieu
-moins beau, mais d'un charme plus égal?»</p>
-
-<p>Je me reconnaissais bien là. L'envie de jouir pendant deux mois des
-roses me faisait oublier les dix autres mois, et le fait de choisir
-Mandres m'apportait encore une preuve de la nature éphémère de
-notre amour.</p>
-
-
-<p>Souvent, ne dînant pas à F... sous prétexte de promenades ou
-d'invitations, je restais avec Marthe.</p>
-
-<p>Un après-midi, je trouvai auprès d'elle un jeune homme en uniforme
-d'aviateur. C'était son cousin. Marthe, que je ne tutoyais pas, se
-leva et vint m'embrasser dans le cou. Son cousin sourit de ma gêne.
-«Devant Paul, rien à craindre, mon chéri, dit-elle. Je lui ai
-tout raconté.» J'étais gêné, mais enchanté que Marthe eût avoué à son
-cousin qu'elle m'aimait. Ce garçon, charmant et superficiel, et qui
-ne songeait qu'à ce que son uniforme ne fût pas réglementaire, parut
-ravi de cet amour. Il y voyait une bonne farce faite à Jacques qu'il
-méprisait pour n'être ni aviateur ni habitué des bars.</p>
-
-<p>Paul évoquait toutes les parties d'enfance dont ce jardin avait
-été le théâtre. Je questionnais, avide de cette conversation qui me
-montrait Marthe sous un jour inattendu. En même temps, je ressentais
-de la tristesse. Car j'étais trop près de l'enfance pour en oublier
-les jeux inconnus des parents, soit que les grandes personnes ne
-gardent aucune mémoire de ces jeux, soit qu'elles les envisagent
-comme un mal inévitable. J'étais jaloux du passé de Marthe.</p>
-
-<p>Comme nous racontions à Paul, en riant, la haine du propriétaire,
-et le raout des Marin, il nous proposa, mis en verve, sa garçonnière
-de Paris.</p>
-
-<p>Je remarquai que Marthe n'osa pas lui avouer que nous avions projet
-de vivre ensemble. On sentait qu'il encourageait notre amour, en tant
-que divertissement, mais qu'il hurlerait avec les loups le jour
-d'un scandale.</p>
-
-<p>Marthe se levait de table et servait. Les domestiques avaient
-suivi Mme Grangier à la campagne, car, toujours par prudence,
-Marthe prétendait n'aimer vivre que comme Robinson. Ses parents,
-croyant leur fille romanesque, et que les romanesques sont pareils
-aux fous qu'il ne faut pas contredire, la laissaient seule.</p>
-
-<p>Nous restâmes longtemps à table. Paul montait les meilleures
-bouteilles. Nous étions gais, d'une gaieté que nous regretterions
-sans doute, car Paul agissait en confident d'un adultère quelconque.
-Il raillait Jacques. En me taisant, je risquai de lui faire sentir son
-manque de tact; je préférai me joindre au jeu plutôt qu'humilier
-ce cousin facile.</p>
-
-<p>Lorsque nous regardâmes l'heure, le dernier train pour Paris était
-passé. Marthe proposa un lit. Paul accepta. Je regardai Marthe d'un
-tel œil, qu'elle ajouta: «Bien entendu, mon chéri, tu restes.» J'eus
-l'illusion d'être chezmoi, époux de Marthe, et de recevoir un cousin
-de ma femme, lorsque, sur le seuil de notre chambre, Paul nous dit
-bonsoir, embrassant sa cousine sur les joues le plus naturellement
-du monde.</p>
-
-
-
-
-<p>À la fin de septembre, je sentis bien que quitter cette maison
-c'était quitter le bonheur. Encore quelques mois de grâce, et il
-nous faudrait choisir, vivre dans le mensonge ou dans la vérité,
-pas plus à l'aise ici que là. Comme il importait que Marthe ne fût
-pas abandonnée de ses parents, avant la naissance de notre enfant,
-j'osai enfin m'enquérir si elle avait prévenu Mme Grangier de sa
-grossesse. Elle me dit que oui, et qu'elle avait prévenu Jacques.
-J'eus donc une occasion de constater qu'elle me mentait parfois;
-car, au mois de mai, après le séjour de Jacques, elle m'avait juré
-qu'il ne l'avait pas approchée.</p>
-
-
-
-
-<p>La nuit descendait de plus en plus tôt; et la fraîcheur des soirs
-empêchait nos promenades. Il nous était difficile de nous voir à
-J... Pour qu'un scandale n'éclatât pas, il nous fallait prendre des
-précautions de voleurs, guetter dans la rue l'absence des Marin et du
-propriétaire.</p>
-
-<p>La tristesse de ce mois d'octobre, de ces soirées fraîches, mais
-pas assez froides pour permettre du feu, nous conseillait le lit dès
-cinq heures. Chez mes parents, se coucher le jour signifiait: être
-malade, ce lit de cinq heures me charmait. Je n'imaginais pas que
-d'autres y fussent. J'étais seul avec Marthe, couché, arrêté, au
-milieu d'un monde actif. Marthe nue, j'osais à peine la regarder.
-Suis-je donc monstrueux? Je ressentais des remords du plus noble
-emploi de l'homme. D'avoir abîmé la grâce de Marthe, de voir son
-ventre saillir, je me considérais comme un vandale. Au début de
-notre amour, quand je la mordais, ne me disait-elle pas: «Marque-moi»?
-Ne l'avais-je pas marquée de la pire façon?</p>
-
-<p>Maintenant Marthe ne m'était pas seulement la plus aimée, ce qui
-ne veut pas dire la mieux aimée des maîtresses, mais elle me
-tenait lieu de tout. Je ne pensais même pas à mes amis; je les
-redoutais, au contraire, sachant qu'ils croient nous rendre service
-en nous détournant de notre route. Heureusement, ils jugent nos
-maîtresses insupportables et indignes de nous. C'est notre seule
-sauvegarde. Lorsqu'il n'en va plus ainsi, elles risquent de devenir
-les leurs.</p>
-
-
-
-
-<p>Mon père commençait à s'effrayer. Mais ayant toujours pris ma défense
-contre sa sœur et ma mère, il ne voulait pas avoir l'air de se rétracter,
-et c'est sans rien leur en dire qu'il se ralliait à elles. Avec moi,
-il se déclarait prêt à tout pour me séparer de Marthe. Il préviendrait
-ses parents, son mari... Le lendemain, il me laissait libre.</p>
-
-<p>Je devinais ses faiblesses. J'en profitais. J'osais répondre. Je
-l'accablais dans le même sens que ma mère et ma tante, lui reprochant
-de mettre trop tard en œuvre son autorité. N'avait-il pas voulu que
-je connusse Marthe? Il s'accablait à son tour. Une atmosphère tragique
-circulait dans la maison. Quel exemple pour mes deux frères! Mon père
-prévoyait déjà ne rien pouvoir leur répondre un jour, lorsqu'ils
-justifieraient leur indiscipline par la mienne.</p>
-
-<p>Jusqu'alors, il croyait à une amourette, mais, de nouveau, ma mère
-surprit une correspondance. Elle lui porta triomphalement ces pièces
-de son procès. Marthe parlait de notre avenir et de notre enfant!</p>
-
-<p>Ma mère me considérait trop encore comme un bébé, pour me devoir
-raisonnablement un petit-fils ou une petite-fille. Il lui apparaissait
-impossible d'être grand-mère à son âge. Au fond, c'était pour elle
-la meilleure preuve que cet enfant n'était pas le mien.</p>
-
-<p>L'honnêteté peut rejoindre les sentiments les plus vifs. Ma mère,
-avec sa profonde honnêteté, ne pouvait admettre qu'une femme trompât
-son mari. Cet acte lui représentait un tel dévergondage qu'il ne pouvait
-s'agir d'amour. Que je fusse l'amant de Marthe signifiait pour ma mère
-qu'elle en avait d'autres. Mon père savait combien faux peut être
-un tel raisonnement, mais l'utilisait pour jeter un trouble dans mon
-âme, et diminuer Marthe. Il me laissa entendre que j'étais le seul à ne
-pas «savoir». Je répliquai qu'on la calomniait de la sorte à cause
-de son amour pour moi. Mon père, qui ne voulait pas que je bénéficiasse
-de ces bruits, me certifia qu'ils précédaient notre liaison, et même
-son mariage.</p>
-
-
-<p>Après avoir conservé à notre maison une façade digne, il perdait toute
-retenue, et, quand je n'étais pas rentré depuis plusieurs jours,
-envoyait la femme de chambre chez Marthe, avec un mot à mon adresse,
-m'ordonnant de rentrer d'urgence; sinon il déclarerait ma fuite à la
-préfecture de police et poursuivrait Mme L. pour détournement de
-mineur.</p>
-
-<p>Marthe sauvegardait les apparences, prenait un air surpris, disait à
-la femme de chambre qu'elle me remettrait l'enveloppe à ma première
-visite. Je rentrais un peu plus tard, maudissant mon âge. Il m'empêchait
-de m'appartenir. Mon père n'ouvrait pas la bouche, ni ma mère. Je
-fouillais le code sans trouver les articles de loi concernant les
-mineurs. Avec une remarquable inconscience, je ne croyais pas que ma
-conduite me pût mener en maison de correction. Enfin, après avoir épuisé
-vainement le code, j'en revins au grand Larousse, où je relus dix fois
-l'article: «mineur», sans découvrir rien qui nous concernât.</p>
-
-<p>Le lendemain, mon père me laissait libre encore.</p>
-
-<p>Pour ceux qui rechercheraient les mobiles de son étrange conduite,
-je les résume en trois lignes: il me laissait agir à ma guise.
-Puis, il en avait honte. Il menaçait, plus furieux contre lui que
-contre moi. Ensuite, la honte de s'être mis en colère le poussait à
-lâcher les brides.</p>
-
-
-<p>Mme Grangier, elle, avait été mise en éveil, à son retour de la
-campagne, par les insidieuses questions des voisins. Feignant de
-croire que j'étais un frère de Jacques, ils lui apprenaient notre
-vie commune. Comme, d'autre part, Marthe ne pouvait se retenir
-de prononcer mon nom à propos de rien, de rapporter quelque chose
-que j'avais fait ou dit, sa mère ne resta pas longtemps dans le
-doute sur la personnalité du frère de Jacques.</p>
-
-<p>Elle pardonnait encore, certaine que l'enfant, qu'elle croyait de
-Jacques, mettrait un terme à l'aventure. Elle ne raconta rien à
-M. Grangier, par crainte d'un éclat. Mais elle mettait cette
-discrétion sur le compte d'une grandeur d'âme dont il importait
-d'avertir Marthe pour qu'elle lui en sût gré. Afin de prouver à
-sa fille qu'elle savait tout, elle la harcelait sans cesse, parlait
-par sous-entendus, et si maladroitement que M. Grangier, seul
-avec sa femme, la priait de ménager leur pauvre petite, innocente,
-à qui ces continuelles suppositions finiraient par tourner la tête. À
-quoi Mme Grangier répondait quelquefois par un simple sourire, de
-façon à lui laisser entendre que leur fille avait avoué.</p>
-
-<p>Cette attitude, et son attitude précédente, lors du premier séjour
-de Jacques, m'incitent à croire que Mme Grangier, eût-elle désapprouvé
-complètement sa fille, pour l'unique satisfaction de donner tort à
-son mari et à son gendre, lui aurait, devant eux, donné raison. Au
-fond, Mme Grangier admirait Marthe de tromper son mari, ce qu'elle-même
-n'avait jamais osé faire, soit par scrupules, soit par manque
-d'occasion. Sa fille la vengeait d'avoir été, croyait-elle, incomprise.
-Niaisement idéaliste, elle se bornait à lui en vouloir d'aimer un garçon
-aussi jeune que moi, et moins apte que n'importe qui à comprendre la
-«délicatesse féminine».</p>
-
-<p>Les Lacombe, que Marthe visitait de moins en moins, ne pouvaient,
-habitant Paris, rien soupçonner. Simplement, Marthe, leur apparaissant
-toujours plus bizarre, leur déplaisait de plus en plus. Ils étaient
-inquiets de l'avenir. Ils se demandaient ce que serait ce ménage dans
-quelques années. Toutes les mères, par principe, ne souhaitent rien
-tant pour leur fils que le mariage, mais désapprouvent la femme qu'ils
-choisissent. La mère de Jacques le plaignait donc d'avoir une telle
-femme. Quant à Mlle Lacombe, la principale raison de ses médisances
-venait de ce que Marthe détenait, seule, le secret d'une idylle
-poussée assez loin, l'été où elle avait connu Jacques au bord de la mer.
-Cette sœur prédisait le plus sombre avenir au ménage, disant que Marthe
-tromperait Jacques, si par hasard ce n'était déjà chose faite.</p>
-
-<p>L'acharnement de son épouse et de sa fille forçaient parfois à sortir
-de table M. Lacombe, brave homme, qui aimait Marthe. Alors, mère et
-fille échangeaient un regard significatif. Celui de Mme Lacombe
-exprimait: «Tu vois, ma petite, comment ces sortes de femmes savent
-ensorceler nos hommes.» Celui de Mlle Lacombe: «C'est parce que je ne
-suis pas une Marthe que je ne trouve pas à me marier.» En réalité,
-la malheureuse, sous prétexte qu'«autre temps autres mœurs» et que
-le mariage ne se concluait plus à l'ancienne mode, faisait fuir les
-maris en ne se montrant pas assez rebelle. Ses espoirs de mariage
-duraient ce que dure une saison balnéaire. Les jeunes gens promettaient
-de venir, sitôt à Paris, demander la main de Mlle Lacombe. Ils ne
-donnaient plus signe de vie. Le principal grief de Mlle Lacombe,
-qui allait coiffer Sainte-Catherine, était peut-être que Marthe eût
-trouvé si facilement un mari. Elle se consolait en se disant que seul
-un nigaud comme son frère avait pu se laisser prendre.</p>
-
-
-
-
-<p>Pourtant, quels que fussent les soupçons des familles, personne ne
-pensait que l'enfant de Marthe pût avoir un autre père que Jacques.
-J'en étais assez vexé. Il fut même des jours où j'accusais Marthe
-d'être lâche, pour n'avoir pas encore dit la vérité. Enclin à voir
-partout une faiblesse qui n'était qu'à moi, je pensais, puisque Mme
-Grangier glissait sur le commencement du draine, qu'elle fermerait
-les yeux jusqu'au bout.</p>
-
-
-<p>L'orage approchait. Mon père menaçait d'envoyer certaines lettres à
-Mme Grangier. Je souhaitais qu'il exécutât ses menaces. Puis, je
-réfléchissais. Mme Grangier cacherait les lettres à son mari. Du reste,
-l'un et l'autre avaient intérêt à ce qu'un orage n'éclatât point. Et
-j'étouffais. J'appelais cet orage. Ces lettres, c'est à Jacques,
-directement, qu'il fallait que mon père les communiquât.</p>
-
-<p>Le jour de colère où il me dit que c'était chose faite, je lui eusse
-sauté au cou. Enfin! Enfin! il me rendait le service d'apprendre à
-Jacques ce qui importait qu'il sût. Je plaignais mon père de croire
-mon amour si faible. Et puis, ces lettres mettraient un terme à
-celles où Jacques s'attendrissait sur notre enfant. Ma fièvre m'empêchait
-de comprendre ce que cet acte avait de fou, d'impossible. Je commençais
-seulement à voir juste lorsque mon père, plus calme, le lendemain, me
-rassura, croyait-il, m'avouant son mensonge. Il l'estimait inhumain.
-Certes. Mais où se trouvent l'humain et l'inhumain?</p>
-
-<p>J'épuisais ma force nerveuse en lâcheté, en audace, éreinté par
-les mille contradictions de mon âge aux prises avec une aventure
-d'homme.</p>
-
-
-
-
-<p>L'amour anesthésiait en moi tout ce qui n'était pas Marthe. Je ne
-pensais pas que mon père pût souffrir. Je jugeais de tout si
-faussement et si petitement que je finissais par croire la guerre
-déclarée entre lui et moi. Aussi, n'était-ce plus seulement par amour
-pour Marthe que je piétinais mes devoirs filiaux, mais parfois,
-oserai-je l'avouer, par esprit de représailles!</p>
-
-<p>Je n'accordais plus beaucoup d'attention aux lettres que mon père
-faisait porter chez Marthe. C'est elle qui me suppliait de rentrer
-plus souvent à la maison, de me montrer raisonnable. Alors, je
-m'écriais: «Vas-tu, toi aussi, prendre parti contre moi?» Je serrais
-les dents, tapais du pied. Que je me misse dans un état pareil, à
-la pensée que j'allais être éloigné d'elle pour quelques heures,
-Marthe y voyait le signe de la passion. Cette certitude d'être aimée
-lui donnait une fermeté que je ne lui avais jamais vue. Sûre que je
-penserais à elle, elle insistait pour que je rentrasse.</p>
-
-<p>Je m'aperçus vite d'où venait son courage. Je commençai à changer
-de tactique. Je feignais de me rendre à ses raisons. Alors, tout
-à coup, elle avait une autre figure. À me voir si sage (ou si léger),
-la peur la prenait que je ne l'aimasse moins. À son tour, elle me
-suppliait de rester, tant elle avait besoin d'être rassurée.</p>
-
-<p>Pourtant, une fois, rien ne réussit. Depuis déjà trois jours, je
-n'avais mis les pieds chez mes parents, et j'affirmai à Marthe mon
-intention de passer encore une nuit avec elle. Elle essaya tout pour
-me détourner de cette décision: caresses, menaces. Elle sut même
-feindre à son tour. Elle finit par déclarer que, si je ne rentrais
-pas chez mes parents, elle coucherait chez les siens.</p>
-
-<p>Je répondis que mon père ne lui tiendrait aucun compte de ce beau
-geste.&mdash;Eh bien! elle n'irait pas chez sa mère. Elle irait au bord de
-la Marne. Elle prendrait froid, puis mourrait; elle serait enfin
-délivrée de moi: «Aie au moins pitié de notre enfant, disait
-Marthe. Ne compromets pas son existence à plaisir.» Elle m'accusait
-de m'amuser de son amour, d'en vouloir connaître les limites. En
-face d'une telle insistance, je lui répétais les propos de mon père:
-elle me trompait avec n'importe qui; je ne serais pas dupe. «Une seule
-raison, lui dis-je, t'empêche de céder. Tu reçois ce soir un de tes
-amants.» Que répondre à d'aussi folles injustices? Elle se détourna.
-Je lui reprochai de ne point bondir sous l'outrage. Enfin, je travaillais
-si bien qu'elle consentit à passer la nuit avec moi. À condition que ce
-ne fût pas chez elle. Elle ne voulait pour rien au monde que ses
-propriétaires pussent dire le lendemain au messager de mes parents
-qu'elle était là.</p>
-
-
-<p>Où dormir?</p>
-
-
-<p>Nous étions des enfants debout sur une chaise, fiers de dépasser
-d'une tête les grandes personnes. Les circonstances nous hissaient,
-mais nous restions incapables. Et si, du fait même de notre inexpérience,
-certaines choses compliquées nous paraissaient toutes simples, des
-choses très simples, par contre, devenaient des obstacles. Nous n'avions
-jamais osé nous servir de la garçonnière de Paul. Je ne pensais pas qu'il
-fût possible d'expliquer à la concierge, en lui glissant une pièce, que
-nous viendrions quelquefois.</p>
-
-<p>Il nous fallait donc coucher à l'hôtel. Je n'y étais jamais allé. Je
-tremblais à la perspective d'en franchir le seuil.</p>
-
-<p>L'enfance cherche des prétextes. Toujours appelée à se justifier
-devant les parents, il est fatal qu'elle mente.</p>
-
-<p>Vis-à-vis même d'un garçon d'hôtel borgne, je pensais devoir me
-justifier. C'est pourquoi, prétextant qu'il nous faudrait du linge
-et quelques objets de toilette, je forçais Marthe à faire une valise.
-Nous demanderions deux chambres. On nous croirait frère et sœur. Jamais
-je n'oserais demander une seule chambre, mon âge (l'âge où l'on se fait
-expulser des casinos) m'exposant à des mortifications.</p>
-
-<p>Le voyage, à onze heures du soir, fut interminable. Il y avait deux
-personnes dans notre wagon: une femme reconduisait son mari, capitaine,
-à la gare de l'Est. Le wagon n'était ni chauffé ni éclairé. Marthe
-appuyait sa tête contre la vitre humide. Elle subissait le caprice d'un
-jeune garçon cruel. J'étais assez honteux, et je souffrais, pensant
-combien Jacques, toujours si tendre avec elle, méritait mieux que moi
-d'être aimé.</p>
-
-<p>Je ne pus m'empêcher de me justifier, à voix basse. Elle secoua la
-tête: «J'aime mieux, murmura-t-elle, être malheureuse avec toi
-qu'heureuse avec lui.» Voilà de ces mots d'amour qui ne veulent rien
-dire, et que l'on a honte de rapporter, mais qui, prononcés par
-la bouche aimée, vous enivrent. Je crus même comprendre la phrase de
-Marthe. Pourtant que signifiait-elle au juste? Peut-on être heureux
-avec quelqu'un qu'on n'aime pas?</p>
-
-<p>Et je me demandais, je me demande encore, si l'amour vous donne
-le droit d'arracher une femme à une destinée, peut-être médiocre,
-mais pleine de quiétude. «J'aime mieux être malheureuse avec toi...»;
-ces mots contenaient-ils un reproche inconscient? Sans doute, Marthe,
-parce qu'elle m'aimait, connut-elle avec moi des heures dont, avec
-Jacques, elle n'avait pas idée, mais ces moments heureux me donnaient-ils
-le droit d'être cruel?</p>
-
-<p>Nous descendîmes à la Bastille. Le froid, que je supporte parce que
-je l'imagine la chose la plus propre du monde, était, dans ce hall
-de la gare, plus sale que la chaleur dans un port de mer, et sans
-la gaieté qui compense. Marthe se plaignait de crampes. Elle
-s'accrochait à mon bras. Couple lamentable, oubliant sa beauté, sa
-jeunesse, honteux de soi comme un couple de mendiants!</p>
-
-<p>Je croyais la grossesse de Marthe ridicule, et je marchais les yeux
-baissés. J'étais bien loin de l'orgueil paternel.</p>
-
-<p>Nous errions sous la pluie glaciale, entre la Bastille et la gare
-de Lyon. À chaque hôtel, pour ne pas entrer, j'inventais une mauvaise
-excuse. Je disais à Marthe que je cherchais un hôtel convenable, un
-hôtel de voyageurs, rien que de voyageurs.</p>
-
-<p>Place de la gare de Lyon, il devint difficile de me dérober. Marthe
-m'enjoignit d'interrompre ce supplice.</p>
-
-<p>Tandis qu'elle attendait dehors, j'entrai dans un vestibule, espérant
-je ne sais trop quoi. Le garçon me demanda si je désirais une chambre.
-Il était facile de répondre oui. Ce fut trop facile, et, cherchant
-une excuse comme un rat d'hôtel pris sur le fait, je lui demandais
-Mme Lacombe. Je la lui demandais, rougissant, et craignant qu'il ne
-me répondît: «Vous moquez-vous, jeune homme? Elle est dans la rue.»
-Il consulta des registres. Je devais me tromper d'adresse. Je sortis,
-expliquant à Marthe qu'il n'y avait plus de place et que nous n'en
-trouverions pas dans le quartier. Je respirai. Je me hâtai comme un
-voleur qui s'échappe.</p>
-
-<p>Tout à l'heure, mon idée fixe de fuir ces hôtels où je menais Marthe
-de force m'empêchait de penser à elle. Maintenant, je la regardais,
-la pauvre petite. Je retins mes larmes et quand elle me demanda où
-nous chercherions un lit, je la suppliai de ne pas en vouloir à un
-malade, et de retourner sagement elle à J..., moi chez mes parents.
-Malade! sagement! elle fit un sourire machinal en entendant ces mots
-déplacés.</p>
-
-
-<p>Ma honte dramatisa le retour. Quand, après les cruautés de ce genre,
-Marthe avait le malheur de me dire: «Tout de même, comme tu as été
-méchant!» je m'emportais, la trouvais sans générosité. Si, au contraire,
-elle se taisait, avait l'air d'oublier, la peur me prenait qu'elle
-n'agît ainsi, parce qu'elle me considérait comme un malade, un dément.
-Alors, je n'avais de cesse que je ne lui eusse fait dire qu'elle
-n'oubliait point, et que, si elle me pardonnait, il ne fallait pas
-cependant que je profitasse de sa clémence; qu'un jour, lasse de mes
-mauvais traitements, sa fatigue l'emporterait sur notre amour, et
-qu'elle me laisserait seul. Quand je la forçais à me parler avec
-cette énergie et, bien que je ne crusse pas à ses menaces, j'éprouvais
-une douleur délicieuse, comparable, en plus fort, à l'émoi que me
-donnent les montagnes russes. Alors, je me précipitais sur Marthe,
-l'embrassais plus passionnément que jamais.</p>
-
-<p>&mdash;Répète-moi que tu me quitteras, lui disais-je, haletant, et la
-serrant dans mes bras, jusqu'à la casser. Soumise, comme ne peut
-même pas l'être une esclave, mais seul un médium, elle répétait,
-pour me plaire, des phrases auxquelles elle ne comprenait rien.</p>
-
-
-
-
-<p>Cette nuit des hôtels fut décisive, ce dont je me rendis mal compte
-après tant d'autres extravagances. Mais si je croyais que toute une
-vie peut boiter de la sorte, Marthe, elle, dans le coin du wagon de
-retour, épuisée, atterrée, claquant des dents, comprit tout. Peut-être
-même vit-elle qu'au bout de cette course d'une année, dans une voiture,
-follement conduite, il ne pouvait y avoir d'autre issue que la mort.</p>
-
-
-
-
-<p>Le lendemain, je trouvais Marthe au lit, comme d'habitude. Je voulus
-l'y rejoindre; elle me repoussa, tendrement. «Je ne me sens pas bien,
-disait-elle, va-t'en, ne reste pas près de moi. Tu prendrais mon
-rhume.» Elle toussait, avait la fièvre. Elle me dit, en souriant,
-pour n'avoir pas l'air de formuler un reproche, que c'était la
-veille qu'elle avait dû prendre froid. Malgré son affolement, elle
-m'empêcha d'aller chercher le docteur. «Ce n'est rien, disait-elle.
-Je n'ai besoin que de rester au chaud.» En réalité, elle ne voulait
-pas, en m'envoyant, moi, chez le docteur, se compromettre aux yeux
-de ce vieil ami de sa famille. J'avais un tel besoin d'être rassuré
-que le refus de Marthe m'ôta mes inquiétudes. Elles ressuscitèrent,
-et plus fortes que tout à l'heure, quand, lorsque je partis pour dîner
-chez mes parents, Marthe me demanda si je pouvais faire un détour,
-et déposer une lettre chez le docteur.</p>
-
-<p>Le lendemain, en arrivant à la maison de Marthe, je croisai celui-ci
-dans l'escalier. Je n'osai pas l'interroger, et le regardai anxieusement.
-Son air calme me fit du bien: ce n'était qu'une attitude
-professionnelle.</p>
-
-<p>J'entrai chez Marthe. Où était-elle? La chambre était vide. Marthe
-pleurait, la tête cachée sous les couvertures. Le médecin la
-condamnait à garder la chambre, jusqu'à la délivrance. De plus, son
-état exigeait des soins; il fallait qu'elle demeurât chez ses
-parents. On nous séparait.</p>
-
-<p>Le malheur ne s'admet point. Seul, le bonheur semble dû. En
-admettant cette séparation sans révolte, je ne montrais pas de
-courage. Simplement, je ne comprenais point. J'écoutais, stupide,
-l'arrêt du médecin, comme un condamné sa sentence. S'il ne pâlit
-point: «Quel courage!» dit-on. Pas du tout: c'est plutôt manque
-d'imagination. Lorsqu'on le réveille pour l'exécution, alors, il
-entend la sentence. De même, je ne compris que nous n'allions plus
-nous voir, que lorsqu'on vint annoncer à Marthe la voiture envoyée
-par le docteur. Il avait promis de n'avertir personne, Marthe
-exigeant d'arriver chez sa mère à l'improviste.</p>
-
-<p>Je fis arrêter à quelque distance de la maison des Grangier. La
-troisième fois que le cocher se retourna, nous descendîmes. Cet homme
-croyait surprendre notre troisième baiser, il surprenait le même.
-Je quittais Marthe sans prendre les moindres dispositions pour
-correspondre, presque sans lui dire au revoir, comme une personne
-qu'on doit rejoindre une heure après. Déjà, des voisines curieuses se
-montraient aux fenêtres.</p>
-
-
-<p>Ma mère remarqua que j'avais les yeux rouges. Mes sœurs rirent
-parce que je laissais deux fois de suite retomber ma cuillère à
-soupe. Le plancher chavirait. Je n'avais pas le pied marin pour
-la souffrance. Du reste, je ne crois pouvoir comparer mieux qu'au mal
-de mer ces vertiges du cœur et de l'âme. La vie sans Marthe, c'était
-une longue traversée. Arriverais-je? Comme, aux premiers symptômes
-du mal de mer, on se moque d'atteindre le port et on souhaite mourir
-sur place, je me préoccupais peu d'avenir. Au bout de quelques jours,
-le mal, moins tenace, me laissa le temps de penser à la terre ferme.</p>
-
-<p>Les parents de Marthe n'avaient plus à deviner grand-chose. Ils ne
-se contentaient pas d'escamoter mes lettres. Ils les brûlaient devant
-elle, dans la cheminée de sa chambre. Les siennes étaient écrites au
-crayon, à peine lisibles. Son frère les mettait à la poste.</p>
-
-<p>Je n'avais plus à essuyer de scènes de famille. Je reprenais les
-bonnes conversations avec mon père, le soir, devant le feu. En un
-an, j'étais devenu un étranger pour mes sœurs. Elles se réapprivoisaient,
-se réhabituaient à moi. Je prenais la plus petite sur mes genoux, et,
-profitant de la pénombre, la serrais avec une telle violence qu'elle
-se débattait, mi-riante, mi-pleurante. Je pensais à mon enfant, mais
-j'étais triste. Il me semblait impossible d'avoir pour lui une tendresse
-plus forte. Étais-je mûr pour qu'un bébé me fut autre chose que frère
-ou sœur?</p>
-
-<p>Mon père me conseillait des distractions. Ces conseils-là sont
-engendrés par le calme. Qu'avais-je à faire, sauf ce que je ne ferais
-plus? Au bruit de la sonnette, au passage d'une voiture, je tressaillais.
-Je guettais dans ma prison les moindres signes de délivrance.</p>
-
-<p>À force de guetter des bruits qui pouvaient annoncer quelque chose,
-mes oreilles, un jour, entendirent des cloches. C'étaient celles de
-l'armistice.</p>
-
-
-<p>Pour moi, l'armistice signifiait le retour de Jacques. Déjà, je le
-voyais au chevet de Marthe, sans qu'il me fût possible d'agir.
-J'étais perdu.</p>
-
-<p>Mon père revint à Paris. Il voulait que j'y retournasse avec lui:
-«On ne manque pas une fête pareille.» Je n'osais refuser. Je
-craignais de paraître un monstre. Puis, somme toute, dans ma frénésie
-de malheur, il ne me déplaisait pas d'aller voir la joie des autres.</p>
-
-<p>Avouerai-je qu'elle ne m'inspira pas grande envie? Je me sentais seul
-capable d'éprouver les sentiments qu'on prête à la foule. Je cherchais
-le patriotisme. Mon injustice, peut-être, ne me montrait que l'allégresse
-d'un congé inattendu: les cafés ouverts plus tard, le droit pour les
-militaires d'embrasser les midinettes. Ce spectacle, dont j'avais
-pensé qu'il m'affligerait, qu'il me rendrait jaloux, ou même qu'il me
-distrairait par la contagion d'un sentiment sublime, m'ennuya comme une
-Sainte-Catherine.</p>
-
-
-
-
-<p>Depuis quelques jours, aucune lettre ne me parvenait. Un des rares
-après-midi où il tomba de la neige, mes frères me remirent un message
-du petit Grangier. C'était une lettre glaciale de Mme Grangier. Elle
-me priait de venir au plus vite. Que pouvait-elle me vouloir? La
-chance d'être en contact, même indirect, avec Marthe, étouffa mes
-inquiétudes. J'imaginais Mme Grangier m'interdisant de revoir sa
-fille, de correspondre avec elle, et moi, l'écoutant, tête basse,
-comme un mauvais élève. Incapable d'éclater, de me mettre en colère,
-aucun geste ne manifesterait ma haine. Je saluerais avec politesse,
-et la porte se refermerait pour toujours. Alors, je trouverais les
-réponses, les arguments de mauvaise foi, les mots cinglants qui eussent
-pu laisser à Mme Grangier, de l'amant de sa fille, une image moins
-piteuse que celle d'un collégien pris en faute. Je prévoyais la scène,
-seconde par seconde.</p>
-
-
-<p>Lorsque je pénétrai dans le petit salon, il me sembla revivre ma
-première visite. Cette visite signifiait alors que je ne reverrais
-peut-être plus Marthe.</p>
-
-<p>Mme Grangier entra. Je souffris pour elle de sa petite taille, car
-elle s'efforçait d'être hautaine. Elle s'excusa de m'avoir dérangé
-pour rien. Elle prétendit qu'elle m'avait envoyé ce message pour
-obtenir un renseignement trop compliqué à demander par écrit, mais
-qu'entre-temps elle avait eu ce renseignement. Cet absurde mystère
-me tourmenta plus que n'importe quelle catastrophe.</p>
-
-<p>Près de la Marne, je rencontrai le petit Grangier, appuyé contre
-une grille. Il avait reçu une boule de neige en pleine figure. Il
-pleurnichait. Je le cajolai, je l'interrogeai sur Marthe. Sa sœur
-m'appelait, me dit-il. Leur mère ne voulait rien entendre, mais
-leur père avait dit: «Marthe est au plus mal, j'exige qu'on obéisse.»</p>
-
-<p>Je compris en une seconde la conduite si bourgeoise, si étrange,
-de Mme Grangier. Elle m'avait appelé, par respect pour son époux,
-et la volonté d'une mourante. Mais l'alerte passée, Marthe saine
-et sauve, on reprenait la consigne. J'aurais dû me réjouir. Je
-regrettai que la crise n'eût pas duré le temps de me laisser voir
-la malade.</p>
-
-<p>Deux jours après, Marthe m'écrivit. Elle ne faisait aucune allusion
-à ma visite. Sans doute la lui avait-on escamotée. Marthe parlait
-de notre avenir, sur un ton spécial, serein, céleste, qui me troublait
-un peu. Serait-il vrai que l'amour est la forme la plus violente de
-l'égoïsme, car, cherchant une raison à mon trouble, je me dis que
-j'étais jaloux de notre enfant, dont Marthe aujourd'hui m'entretenait
-plus que de moi-même.</p>
-
-
-<p>Nous l'attendions pour mars. Un vendredi de janvier, mes frères,
-tout essoufflés, nous annoncèrent que le petit Grangier avait un
-neveu. Je ne compris pas leur air de triomphe, ni pourquoi ils avaient
-tant couru. Ils ne se doutaient certes pas de ce que la nouvelle
-pouvait avoir d'extraordinaire à mes yeux. Mais un oncle était pour
-mes frères une personne d'âge. Que le petit Grangier fût oncle tenait
-donc du prodige, et ils étaient accourus pour nous faire partager leur
-émerveillement.</p>
-
-<p>C'est l'objet que nous avons constamment sous les yeux que nous
-reconnaissons avec le plus de difficulté, si on le change un peu de
-place. Dans le neveu du petit Grangier, je ne reconnus pas tout de
-suite l'enfant de Marthe&mdash;mon enfant.</p>
-
-<p>L'affolement que dans un lieu public produit un court-circuit, j'en
-fus le théâtre. Tout à coup, il faisait noir en moi. Dans cette nuit,
-mes sentiments se bousculaient; je me cherchais, je cherchais à tâtons
-des dates, des précisions. Je comptais sur mes doigts comme je l'avais
-vu faire quelquefois à Marthe, sans alors la soupçonner de trahison.
-Cet exercice ne servait d'ailleurs à rien. Je ne savais plus compter.
-Qu'était-ce que cet enfant que nous attendions pour mars, et qui
-naissait en janvier? Toutes les explications que je cherchais à cette
-anormalité, c'est ma jalousie qui les fournissait. Tout de suite, ma
-certitude fut faite. Cet enfant était celui de Jacques. N'était-il
-pas venu en permission neuf mois auparavant? Ainsi, depuis ce temps,
-Marthe me mentait. D'ailleurs, ne m'avait-elle pas déjà menti au sujet
-de cette permission! Ne m'avait-elle pas d'abord juré s'être pendant
-ces quinze jours maudits refusée à Jacques, pour m'avouer, longtemps
-après, qu'il l'avait plusieurs fois possédée!</p>
-
-
-<p>Je n'avais jamais pensé bien profondément que cet enfant pût être
-celui de Jacques. Et si, au début de la grossesse de Marthe, j'avais
-pu souhaiter lâchement qu'il en fût ainsi, il me fallait bien avouer,
-aujourd'hui, que je croyais être en face de l'irréparable, que,
-bercé pendant des mois par la certitude de ma paternité, j'aimais
-cet enfant, cet enfant qui n'était pas le mien. Pourquoi fallait-il
-que je ne me sentisse le cœur d'un père qu'au moment où j'apprenais
-que je ne l'étais pas!</p>
-
-<p>On le voit, je me trouvais dans un désordre incroyable, et comme
-jeté à l'eau, en pleine nuit, sans savoir nager. Je ne comprenais
-plus rien. Une chose surtout que je ne comprenais pas, c'était
-l'audace de Marthe, d'avoir donné mon nom à ce fils légitime. À certains
-moments, j'y voyais un défi jeté au sort qui n'avait pas voulu que
-cet enfant fût le mien; à d'autres moments, je n'y voulais plus voir
-qu'un manque de tact, une de ces fautes de goût qui m'avaient plusieurs
-fois choqué chez Marthe, et qui n'étaient que son excès d'amour.</p>
-
-<p>J'avais commencé une lettre d'injures. Je croyais la lui devoir, par
-dignité! Mais les mots ne venaient pas, car mon esprit était
-ailleurs, dans des régions plus nobles.</p>
-
-<p>Je déchirai la lettre. J'en écrivis une autre, où je laissai parler
-mon cœur. Je demandais pardon à Marthe. Pardon de quoi? Sans doute que
-ce fils fût celui de Jacques. Je la suppliais de m'aimer quand même.</p>
-
-<p>L'homme très jeune est un animal rebelle à la douleur. Déjà,
-j'arrangeais autrement ma chance. J'acceptais presque cet enfant de
-l'autre. Mais, avant même que j'eusse fini ma lettre, j'en reçus une
-de Marthe, débordante de joie.&mdash;Ce fils était le nôtre, né deux mois
-avant terme. Il fallait le mettre en couveuse. «J'ai failli mourir»,
-disait-elle. Cette phrase m'amusa comme un enfantillage.</p>
-
-<p>Car je n'avais place que pour la joie. J'eusse voulu faire part de
-cette naissance au monde entier, dire à mes frères qu'eux aussi étaient
-oncles. Avec joie, je me méprisais: comment avoir pu douter de Marthe?
-Ces remords, mêlés à mon bonheur, me la faisaient aimer plus fort que
-jamais, mon fils aussi. Dans mon incohérence, je bénissais la méprise.
-Somme toute, j'étais content d'avoir fait connaissance, pour quelques
-instants, avec la douleur. Du moins, je le croyais. Mais rien ne
-ressemble moins aux choses elles-mêmes que ce qui en est tout près.
-Un homme qui a failli mourir croit connaître la mort. Le jour où elle
-se présente enfin à lui, il ne la reconnaît pas: «Ce n'est pas elle»,
-dit-il en mourant.</p>
-
-
-<p>Dans sa lettre, Marthe me disait encore: «Il te ressemble.» J'avais
-vu des nouveau-nés, mes frères et mes sœurs, et je savais que seul
-l'amour d'une femme peut leur découvrir la ressemblance qu'elle
-souhaite. «Il a mes yeux», ajoutait-elle. Et seul aussi son
-désir de nous voir réunis en un seul être pouvait lui faire
-reconnaître ses yeux.</p>
-
-<p>Chez les Grangier, aucun doute ne subsistait plus. Ils maudissaient
-Marthe, mais s'en faisaient les complices, afin que le scandale
-ne «rejaillit» pas sur la famille. Le médecin, autre complice de
-l'ordre, cachant que cette naissance était prématurée, se chargerait
-d'expliquer au mari, par quelque fable, la nécessité d'une couveuse.</p>
-
-<p>Les jours suivants, je trouvai naturel le silence de Marthe. Jacques
-devait être auprès d'elle. Aucune permission ne m'avait si peu
-atteint que celle-ci, accordée au malheureux pour la naissance de son
-fils. Dans un dernier sursaut de puérilité, je souriais même à la
-pensée que ces jours de congé, il me les devait.</p>
-
-
-
-
-<p>Notre maison respirait le calme.</p>
-
-<p>Les vrais pressentiments se forment à des profondeurs que notre esprit
-ne visite pas. Aussi, parfois, nous font-ils accomplir des actes que
-nous interprétons tout de travers.</p>
-
-<p>Je me croyais plus tendre à cause de mon bonheur et je me félicitais
-de savoir Marthe dans une maison que mes souvenirs heureux transformaient
-en fétiche.</p>
-
-<p>Un homme désordonné qui va mourir et ne s'en doute pas met soudain
-de l'ordre autour de lui. Sa vie change. Il classe des papiers.
-Il se lève tôt, il se couche de bonne heure. Il renonce à ses vices.
-Son entourage se félicite. Aussi sa mort brutale, semble-t-elle d'autant
-plus injuste. <i>Il allait vivre heureux.</i></p>
-
-<p>De même, le calme nouveau de mon existence était ma toilette du
-condamné. Je me croyais meilleur fils parce que j'en avais un. Or, ma
-tendresse me rapprochait de mon père, de ma mère parce que quelque
-chose savait en moi que j'aurais, sous peu, besoin de la leur.</p>
-
-
-<p>Un jour, à midi, mes frères revinrent de l'école en nous criant
-que Marthe était morte.</p>
-
-
-<p>La foudre qui tombe sur un homme est si prompte qu'il ne souffre pas.
-Mais c'est pour celui qui l'accompagne un triste spectacle. Tandis que
-je ne ressentais rien, le visage de mon père se décomposait. Il poussa
-mes frères. «Sortez, bégaya-t-il. Vous êtes fous, vous êtes fous.» Moi,
-j'avais la sensation de durcir, de refroidir, de me pétrifier. Ensuite,
-comme une seconde déroule aux yeux d'un mourant tous les souvenirs d'une
-existence, la certitude me dévoila mon amour avec tout ce qu'il avait
-de monstrueux. Parce que mon père pleurait, je sanglotais. Alors, ma
-mère me prit en mains. Les yeux secs, elle me soigna froidement,
-tendrement, comme s'il se fût agi d'une scarlatine.</p>
-
-<p>Ma syncope expliqua le silence de la maison, les premiers jours,
-à mes frères. Les autres jours, ils ne comprirent plus. On ne
-leur avait jamais interdit les jeux bruyants. Ils se taisaient.
-Mais, à midi, leurs pas sur les dalles du vestibule me faisaient
-perdre connaissance comme s'ils eussent dû chaque fois m'annoncer
-la mort de Marthe.</p>
-
-<p>Marthe! Ma jalousie la suivant jusque dans la tombe, je souhaitais
-qu'il n'y eût rien, après la mort. Ainsi, est-il insupportable que
-la personne que nous aimons se trouve en nombreuse compagnie dans
-une fête où nous ne sommes pas. Mon cœur était à l'âge où l'on ne
-pense pas encore à l'avenir. Oui, c'est bien le néant que je désirais
-pour Marthe, plutôt qu'un monde nouveau où la rejoindre un jour.</p>
-
-
-
-
-<p>La seule fois que j'aperçus Jacques, ce fut quelques mois après.
-Sachant que mon père possédait des aquarelles de Marthe, il désirait
-les connaître. Nous sommes toujours avides de surprendre ce qui touche
-aux êtres que nous aimons. Je voulus voir l'homme auquel Marthe avait
-accordé sa main.</p>
-
-<p>Retenant mon souffle et marchant sur la pointe des pieds, je me
-dirigeais vers la porte entrouverte. J'arrivais juste pour entendre:</p>
-
-<p>&mdash;Ma femme est morte en l'appelant. Pauvre petit! N'est-ce pas ma
-seule raison de vivre?</p>
-
-<p>En voyant ce veuf si digne et dominant son désespoir, je compris que
-l'ordre, à la longue, se met de lui-même autour des choses. Ne venais-je
-pas d'apprendre que Marthe était morte en m'appelant, et que mon fils
-aurait une existence raisonnable?</p>
-
-
-
-
-
-
-
-
-
-<pre>
-
-
-
-
-
-End of the Project Gutenberg EBook of Le Diable au Corps, by Raymond Radiguet
-
-*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LE DIABLE AU CORPS ***
-
-***** This file should be named 60383-h.htm or 60383-h.zip *****
-This and all associated files of various formats will be found in:
- http://www.gutenberg.org/6/0/3/8/60383/
-
-Produced by Laura Natal Rodrigues at Free Literature (Images
-generously made available by Gallica, Bibliothèque nationale
-de France.)
-
-
-Updated editions will replace the previous one--the old editions will
-be renamed.
-
-Creating the works from print editions not protected by U.S. copyright
-law means that no one owns a United States copyright in these works,
-so the Foundation (and you!) can copy and distribute it in the United
-States without permission and without paying copyright
-royalties. Special rules, set forth in the General Terms of Use part
-of this license, apply to copying and distributing Project
-Gutenberg-tm electronic works to protect the PROJECT GUTENBERG-tm
-concept and trademark. Project Gutenberg is a registered trademark,
-and may not be used if you charge for the eBooks, unless you receive
-specific permission. If you do not charge anything for copies of this
-eBook, complying with the rules is very easy. You may use this eBook
-for nearly any purpose such as creation of derivative works, reports,
-performances and research. They may be modified and printed and given
-away--you may do practically ANYTHING in the United States with eBooks
-not protected by U.S. copyright law. Redistribution is subject to the
-trademark license, especially commercial redistribution.
-
-START: FULL LICENSE
-
-THE FULL PROJECT GUTENBERG LICENSE
-PLEASE READ THIS BEFORE YOU DISTRIBUTE OR USE THIS WORK
-
-To protect the Project Gutenberg-tm mission of promoting the free
-distribution of electronic works, by using or distributing this work
-(or any other work associated in any way with the phrase "Project
-Gutenberg"), you agree to comply with all the terms of the Full
-Project Gutenberg-tm License available with this file or online at
-www.gutenberg.org/license.
-
-Section 1. General Terms of Use and Redistributing Project
-Gutenberg-tm electronic works
-
-1.A. By reading or using any part of this Project Gutenberg-tm
-electronic work, you indicate that you have read, understand, agree to
-and accept all the terms of this license and intellectual property
-(trademark/copyright) agreement. If you do not agree to abide by all
-the terms of this agreement, you must cease using and return or
-destroy all copies of Project Gutenberg-tm electronic works in your
-possession. If you paid a fee for obtaining a copy of or access to a
-Project Gutenberg-tm electronic work and you do not agree to be bound
-by the terms of this agreement, you may obtain a refund from the
-person or entity to whom you paid the fee as set forth in paragraph
-1.E.8.
-
-1.B. "Project Gutenberg" is a registered trademark. It may only be
-used on or associated in any way with an electronic work by people who
-agree to be bound by the terms of this agreement. There are a few
-things that you can do with most Project Gutenberg-tm electronic works
-even without complying with the full terms of this agreement. See
-paragraph 1.C below. There are a lot of things you can do with Project
-Gutenberg-tm electronic works if you follow the terms of this
-agreement and help preserve free future access to Project Gutenberg-tm
-electronic works. See paragraph 1.E below.
-
-1.C. The Project Gutenberg Literary Archive Foundation ("the
-Foundation" or PGLAF), owns a compilation copyright in the collection
-of Project Gutenberg-tm electronic works. Nearly all the individual
-works in the collection are in the public domain in the United
-States. If an individual work is unprotected by copyright law in the
-United States and you are located in the United States, we do not
-claim a right to prevent you from copying, distributing, performing,
-displaying or creating derivative works based on the work as long as
-all references to Project Gutenberg are removed. Of course, we hope
-that you will support the Project Gutenberg-tm mission of promoting
-free access to electronic works by freely sharing Project Gutenberg-tm
-works in compliance with the terms of this agreement for keeping the
-Project Gutenberg-tm name associated with the work. You can easily
-comply with the terms of this agreement by keeping this work in the
-same format with its attached full Project Gutenberg-tm License when
-you share it without charge with others.
-
-1.D. The copyright laws of the place where you are located also govern
-what you can do with this work. Copyright laws in most countries are
-in a constant state of change. If you are outside the United States,
-check the laws of your country in addition to the terms of this
-agreement before downloading, copying, displaying, performing,
-distributing or creating derivative works based on this work or any
-other Project Gutenberg-tm work. The Foundation makes no
-representations concerning the copyright status of any work in any
-country outside the United States.
-
-1.E. Unless you have removed all references to Project Gutenberg:
-
-1.E.1. The following sentence, with active links to, or other
-immediate access to, the full Project Gutenberg-tm License must appear
-prominently whenever any copy of a Project Gutenberg-tm work (any work
-on which the phrase "Project Gutenberg" appears, or with which the
-phrase "Project Gutenberg" is associated) is accessed, displayed,
-performed, viewed, copied or distributed:
-
- This eBook is for the use of anyone anywhere in the United States and
- most other parts of the world at no cost and with almost no
- restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or re-use it
- under the terms of the Project Gutenberg License included with this
- eBook or online at www.gutenberg.org. If you are not located in the
- United States, you'll have to check the laws of the country where you
- are located before using this ebook.
-
-1.E.2. If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is
-derived from texts not protected by U.S. copyright law (does not
-contain a notice indicating that it is posted with permission of the
-copyright holder), the work can be copied and distributed to anyone in
-the United States without paying any fees or charges. If you are
-redistributing or providing access to a work with the phrase "Project
-Gutenberg" associated with or appearing on the work, you must comply
-either with the requirements of paragraphs 1.E.1 through 1.E.7 or
-obtain permission for the use of the work and the Project Gutenberg-tm
-trademark as set forth in paragraphs 1.E.8 or 1.E.9.
-
-1.E.3. If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is posted
-with the permission of the copyright holder, your use and distribution
-must comply with both paragraphs 1.E.1 through 1.E.7 and any
-additional terms imposed by the copyright holder. Additional terms
-will be linked to the Project Gutenberg-tm License for all works
-posted with the permission of the copyright holder found at the
-beginning of this work.
-
-1.E.4. Do not unlink or detach or remove the full Project Gutenberg-tm
-License terms from this work, or any files containing a part of this
-work or any other work associated with Project Gutenberg-tm.
-
-1.E.5. Do not copy, display, perform, distribute or redistribute this
-electronic work, or any part of this electronic work, without
-prominently displaying the sentence set forth in paragraph 1.E.1 with
-active links or immediate access to the full terms of the Project
-Gutenberg-tm License.
-
-1.E.6. You may convert to and distribute this work in any binary,
-compressed, marked up, nonproprietary or proprietary form, including
-any word processing or hypertext form. However, if you provide access
-to or distribute copies of a Project Gutenberg-tm work in a format
-other than "Plain Vanilla ASCII" or other format used in the official
-version posted on the official Project Gutenberg-tm web site
-(www.gutenberg.org), you must, at no additional cost, fee or expense
-to the user, provide a copy, a means of exporting a copy, or a means
-of obtaining a copy upon request, of the work in its original "Plain
-Vanilla ASCII" or other form. Any alternate format must include the
-full Project Gutenberg-tm License as specified in paragraph 1.E.1.
-
-1.E.7. Do not charge a fee for access to, viewing, displaying,
-performing, copying or distributing any Project Gutenberg-tm works
-unless you comply with paragraph 1.E.8 or 1.E.9.
-
-1.E.8. You may charge a reasonable fee for copies of or providing
-access to or distributing Project Gutenberg-tm electronic works
-provided that
-
-* You pay a royalty fee of 20% of the gross profits you derive from
- the use of Project Gutenberg-tm works calculated using the method
- you already use to calculate your applicable taxes. The fee is owed
- to the owner of the Project Gutenberg-tm trademark, but he has
- agreed to donate royalties under this paragraph to the Project
- Gutenberg Literary Archive Foundation. Royalty payments must be paid
- within 60 days following each date on which you prepare (or are
- legally required to prepare) your periodic tax returns. Royalty
- payments should be clearly marked as such and sent to the Project
- Gutenberg Literary Archive Foundation at the address specified in
- Section 4, "Information about donations to the Project Gutenberg
- Literary Archive Foundation."
-
-* You provide a full refund of any money paid by a user who notifies
- you in writing (or by e-mail) within 30 days of receipt that s/he
- does not agree to the terms of the full Project Gutenberg-tm
- License. You must require such a user to return or destroy all
- copies of the works possessed in a physical medium and discontinue
- all use of and all access to other copies of Project Gutenberg-tm
- works.
-
-* You provide, in accordance with paragraph 1.F.3, a full refund of
- any money paid for a work or a replacement copy, if a defect in the
- electronic work is discovered and reported to you within 90 days of
- receipt of the work.
-
-* You comply with all other terms of this agreement for free
- distribution of Project Gutenberg-tm works.
-
-1.E.9. If you wish to charge a fee or distribute a Project
-Gutenberg-tm electronic work or group of works on different terms than
-are set forth in this agreement, you must obtain permission in writing
-from both the Project Gutenberg Literary Archive Foundation and The
-Project Gutenberg Trademark LLC, the owner of the Project Gutenberg-tm
-trademark. Contact the Foundation as set forth in Section 3 below.
-
-1.F.
-
-1.F.1. Project Gutenberg volunteers and employees expend considerable
-effort to identify, do copyright research on, transcribe and proofread
-works not protected by U.S. copyright law in creating the Project
-Gutenberg-tm collection. Despite these efforts, Project Gutenberg-tm
-electronic works, and the medium on which they may be stored, may
-contain "Defects," such as, but not limited to, incomplete, inaccurate
-or corrupt data, transcription errors, a copyright or other
-intellectual property infringement, a defective or damaged disk or
-other medium, a computer virus, or computer codes that damage or
-cannot be read by your equipment.
-
-1.F.2. LIMITED WARRANTY, DISCLAIMER OF DAMAGES - Except for the "Right
-of Replacement or Refund" described in paragraph 1.F.3, the Project
-Gutenberg Literary Archive Foundation, the owner of the Project
-Gutenberg-tm trademark, and any other party distributing a Project
-Gutenberg-tm electronic work under this agreement, disclaim all
-liability to you for damages, costs and expenses, including legal
-fees. YOU AGREE THAT YOU HAVE NO REMEDIES FOR NEGLIGENCE, STRICT
-LIABILITY, BREACH OF WARRANTY OR BREACH OF CONTRACT EXCEPT THOSE
-PROVIDED IN PARAGRAPH 1.F.3. YOU AGREE THAT THE FOUNDATION, THE
-TRADEMARK OWNER, AND ANY DISTRIBUTOR UNDER THIS AGREEMENT WILL NOT BE
-LIABLE TO YOU FOR ACTUAL, DIRECT, INDIRECT, CONSEQUENTIAL, PUNITIVE OR
-INCIDENTAL DAMAGES EVEN IF YOU GIVE NOTICE OF THE POSSIBILITY OF SUCH
-DAMAGE.
-
-1.F.3. LIMITED RIGHT OF REPLACEMENT OR REFUND - If you discover a
-defect in this electronic work within 90 days of receiving it, you can
-receive a refund of the money (if any) you paid for it by sending a
-written explanation to the person you received the work from. If you
-received the work on a physical medium, you must return the medium
-with your written explanation. The person or entity that provided you
-with the defective work may elect to provide a replacement copy in
-lieu of a refund. If you received the work electronically, the person
-or entity providing it to you may choose to give you a second
-opportunity to receive the work electronically in lieu of a refund. If
-the second copy is also defective, you may demand a refund in writing
-without further opportunities to fix the problem.
-
-1.F.4. Except for the limited right of replacement or refund set forth
-in paragraph 1.F.3, this work is provided to you 'AS-IS', WITH NO
-OTHER WARRANTIES OF ANY KIND, EXPRESS OR IMPLIED, INCLUDING BUT NOT
-LIMITED TO WARRANTIES OF MERCHANTABILITY OR FITNESS FOR ANY PURPOSE.
-
-1.F.5. Some states do not allow disclaimers of certain implied
-warranties or the exclusion or limitation of certain types of
-damages. If any disclaimer or limitation set forth in this agreement
-violates the law of the state applicable to this agreement, the
-agreement shall be interpreted to make the maximum disclaimer or
-limitation permitted by the applicable state law. The invalidity or
-unenforceability of any provision of this agreement shall not void the
-remaining provisions.
-
-1.F.6. INDEMNITY - You agree to indemnify and hold the Foundation, the
-trademark owner, any agent or employee of the Foundation, anyone
-providing copies of Project Gutenberg-tm electronic works in
-accordance with this agreement, and any volunteers associated with the
-production, promotion and distribution of Project Gutenberg-tm
-electronic works, harmless from all liability, costs and expenses,
-including legal fees, that arise directly or indirectly from any of
-the following which you do or cause to occur: (a) distribution of this
-or any Project Gutenberg-tm work, (b) alteration, modification, or
-additions or deletions to any Project Gutenberg-tm work, and (c) any
-Defect you cause.
-
-Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg-tm
-
-Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
-electronic works in formats readable by the widest variety of
-computers including obsolete, old, middle-aged and new computers. It
-exists because of the efforts of hundreds of volunteers and donations
-from people in all walks of life.
-
-Volunteers and financial support to provide volunteers with the
-assistance they need are critical to reaching Project Gutenberg-tm's
-goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
-remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
-Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
-and permanent future for Project Gutenberg-tm and future
-generations. To learn more about the Project Gutenberg Literary
-Archive Foundation and how your efforts and donations can help, see
-Sections 3 and 4 and the Foundation information page at
-www.gutenberg.org Section 3. Information about the Project Gutenberg
-Literary Archive Foundation
-
-The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
-501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
-state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
-Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
-number is 64-6221541. Contributions to the Project Gutenberg Literary
-Archive Foundation are tax deductible to the full extent permitted by
-U.S. federal laws and your state's laws.
-
-The Foundation's principal office is in Fairbanks, Alaska, with the
-mailing address: PO Box 750175, Fairbanks, AK 99775, but its
-volunteers and employees are scattered throughout numerous
-locations. Its business office is located at 809 North 1500 West, Salt
-Lake City, UT 84116, (801) 596-1887. Email contact links and up to
-date contact information can be found at the Foundation's web site and
-official page at www.gutenberg.org/contact
-
-For additional contact information:
-
- Dr. Gregory B. Newby
- Chief Executive and Director
- gbnewby@pglaf.org
-
-Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
-Literary Archive Foundation
-
-Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
-spread public support and donations to carry out its mission of
-increasing the number of public domain and licensed works that can be
-freely distributed in machine readable form accessible by the widest
-array of equipment including outdated equipment. Many small donations
-($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
-status with the IRS.
-
-The Foundation is committed to complying with the laws regulating
-charities and charitable donations in all 50 states of the United
-States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
-considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
-with these requirements. We do not solicit donations in locations
-where we have not received written confirmation of compliance. To SEND
-DONATIONS or determine the status of compliance for any particular
-state visit www.gutenberg.org/donate
-
-While we cannot and do not solicit contributions from states where we
-have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
-against accepting unsolicited donations from donors in such states who
-approach us with offers to donate.
-
-International donations are gratefully accepted, but we cannot make
-any statements concerning tax treatment of donations received from
-outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
-
-Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
-methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
-ways including checks, online payments and credit card donations. To
-donate, please visit: www.gutenberg.org/donate
-
-Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic works.
-
-Professor Michael S. Hart was the originator of the Project
-Gutenberg-tm concept of a library of electronic works that could be
-freely shared with anyone. For forty years, he produced and
-distributed Project Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of
-volunteer support.
-
-Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
-editions, all of which are confirmed as not protected by copyright in
-the U.S. unless a copyright notice is included. Thus, we do not
-necessarily keep eBooks in compliance with any particular paper
-edition.
-
-Most people start at our Web site which has the main PG search
-facility: www.gutenberg.org
-
-This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
-including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
-Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
-subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks.
-
-
-
-</pre>
-
-</body>
-
-
-</html>
-
diff --git a/old/60383-h/images/diable_cover.jpg b/old/60383-h/images/diable_cover.jpg
deleted file mode 100644
index 9830014..0000000
--- a/old/60383-h/images/diable_cover.jpg
+++ /dev/null
Binary files differ