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If you are not located in the United States, you'll -have to check the laws of the country where you are located before using -this ebook. - - - -Title: Le Diable au Corps - -Author: Raymond Radiguet - -Release Date: September 29, 2019 [EBook #60383] - -Language: French - -Character set encoding: UTF-8 - -*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LE DIABLE AU CORPS *** - - - - -Produced by Laura Natal Rodrigues at Free Literature (Images -generously made available by Gallica, Bibliothèque nationale -de France.) - - - - - -RAYMOND RADIGUET - - - -LE - -DIABLE - -AU CORPS - -Roman - -BERNARD GRASSET ÉDITEUR - -61, RUE DES SAINTS-PÈRES -PARIS-VIe - - - - -Je vais encourir bien des reproches. Mais qu'y puis-je? Est-ce -ma faute si j'eus douze ans quelques mois avant la déclaration -de la guerre? Sans doute, les troubles qui me vinrent de cette -période extraordinaire furent d'une sorte qu'on n'éprouve jamais -à cet âge; mais comme il n'existe rien d'assez fort pour nous -vieillir malgré les apparences, c'est en enfant que je devais -me conduire dans une aventure où déjà un homme eût éprouvé de -l'embarras. Je ne suis pas le seul. Et mes camarades garderont -de cette époque un souvenir qui n'est pas celui de leurs aînés. -Que déjà ceux qui m'en veulent se représentent ce que fut la -guerre pour tant de très jeunes garçons: quatre ans de grandes -vacances. - - -Nous habitions à F..., au bord de la Marne. Mes parents condamnaient -plutôt la camaraderie mixte. La sensualité, qui naît avec nous -et se manifeste encore aveugle, y gagna au lieu d'y perdre. - -Je n'ai jamais été un rêveur. Ce qui semble rêve aux autres, -plus crédules, me paraissait à moi aussi réel que le fromage -au chat, malgré la cloche de verre. Pourtant la cloche existe. - -La cloche se cassant, le chat en profite, même si ce sont ses -maîtres qui la cassent et s'y coupent les mains. - - -Jusqu'à douze ans, je ne me vois aucune amourette, sauf pour -une petite fille, nommée Carmen, à qui je fis tenir, par un -gamin plus jeune que moi, une lettre dans laquelle je lui exprimais -mon amour. Je m'autorisai de cet amour pour solliciter un rendez-vous. -Ma lettre lui avait été remise le matin avant qu'elle se rendît -en classe. J'avais distingué la seule fillette qui me ressemblât, -parce qu'elle était propre, et allait à l'école accompagnée -d'une petite sÅ“ur, comme moi de mon petit frère. Afin que ces -deux témoins se tussent, j'imaginai de les marier, en quelque -sorte. À ma lettre, j'en joignis donc une de la part de mon -frère, qui ne savait pas écrire, pour Mlle Fauvette. J'expliquai -à mon frère mon entremise, et notre chance de tomber juste sur -deux sÅ“urs de nos âges et douées de noms de baptême aussi exceptionnels. -J'eus la tristesse de voir que je ne m'étais pas mépris sur le bon -genre de Carmen, lorsque, après avoir déjeuné avec mes parents -qui me gâtaient et ne me grondaient jamais, je rentrai en classe. - -À peine mes camarades à leurs pupitres--moi en haut de la classe, -accroupi pour prendre dans un placard, en ma qualité de premier, -les volumes de la lecture à haute voix,--le directeur entra. -Les élèves se levèrent. Il tenait une lettre à la main. Mes -jambes fléchirent, les volumes tombèrent, et je les ramassai, -tandis que le directeur s'entretenait avec le maître. Déjà , -les élèves des premiers bancs se tournaient vers moi, écarlate, -au fond de la classe, car ils entendaient chuchoter mon nom. -Enfin le directeur m'appela, et pour me punir finement, tout -en n'éveillant, croyait-il, aucune mauvaise idée chez les élèves, -me félicita d'avoir écrit une lettre de douze lignes sans aucune -faute. Il me demanda si je l'avais bien écrite seul, puis il -me pria de le suivre dans son bureau. Nous n'y allâmes point. -Il me morigéna dans la cour, sous l'averse. Ce qui troubla fort -mes notions de morale fut qu'il considérait comme aussi grave -d'avoir compromis la jeune fille (dont les parents lui avaient -communiqué ma déclaration), que d'avoir dérobé une feuille de -papier à lettres. Il me menaça d'envoyer cette feuille chez moi. -Je le suppliai de n'en rien faire. Il céda, mais me dit qu'il -conservait la lettre, et qu'à la première récidive il ne pourrait -plus cacher ma mauvaise conduite. - -Ce mélange d'effronterie et de timidité déroutait les miens et -les trompait, comme à l'école ma facilité, véritable paresse, -me faisait prendre pour un bon élève. - -Je rentrai en classe. Le professeur, ironique, m'appela Don -Juan. J'en fus extrêmement flatté, surtout de ce qu'il me cita -le nom d'une Å“uvre que je connaissais et que ne connaissaient -pas mes camarades. Son «Bonjour, Don Juan» et mon sourire entendu -transformèrent la classe à mon égard. Peut-être avait-elle déjà -su que j'avais chargé un enfant des petites classes de porter -une lettre à une «fille», comme disent les écoliers dans leur -dur langage. Cet enfant s'appelait Messager; je ne l'avais pas -élu d'après son nom, mais, quand même, ce nom m'avait inspiré -confiance. - -À une heure, j'avais supplié le directeur de ne rien dire à -mon père; à quatre, je brûlais de lui raconter tout. Rien ne -m'y obligeait. Je mettrais cet aveu sur le compte de la franchise. -Sachant que mon père ne se fâcherait pas, j'étais, somme toute, -ravi qu'il connût ma prouesse. - -J'avouai donc, ajoutant avec orgueil que le directeur m'avait -promis une discrétion absolue (comme à une grande personne). Mon -père voulait savoir si je n'avais pas forgé de toutes pièces -ce roman d'amour. Il vint chez le directeur. Au cours de cette -visite, il parla incidemment de ce qu'il croyait être une farce.--Quoi? -dit alors le directeur surpris et très ennuyé; il vous a raconté -cela? Il m'avait supplié de me taire, disant que vous le tueriez. - -Ce mensonge du directeur l'excusait; il contribua encore à mon -ivresse d'homme. J'y gagnai séance tenante l'estime de mes camarades -et des clignements d'yeux du maître. Le directeur cachait sa -rancune. Le malheureux ignorait ce que je savais déjà : mon père, -choqué par sa conduite, avait décidé de me laisser finir mon -année scolaire, et de me reprendre. Nous étions alors au commencement -de juin. Ma mère ne voulant pas que cela influât sur mes prix, -mes couronnes, se réservait de dire la chose, après la distribution. -Ce jour venu, grâce à une injustice du directeur qui craignait -confusément les suites de son mensonge, seul de la classe, je -reçus la couronne d'or que méritait aussi le prix d'excellence. -Mauvais calcul: l'école y perdit ses deux meilleurs élèves, car -le père du prix d'excellence retira son fils. - -Des élèves comme nous servaient d'appeaux pour en attirer d'autres. - - -Ma mère me jugeait trop jeune pour aller à Henri-IV. Dans son -esprit, cela voulait dire: pour prendre le train. Je restai deux -ans à la maison et travaillai seul. - -Je me promettais des joies sans borne, car, réussissant à faire -en quatre heures le travail que ne fournissaient pas en deux -jours mes anciens condisciples, j'étais libre plus de la moitié -du jour. Je me promenais seul au bord de la Marne qui était -tellement notre rivière que mes sÅ“urs disaient, en parlant de -la Seine, «une Marne». J'allais même dans le bateau de mon père, -malgré sa défense; mais je ne ramais pas, et sans m'avouer que -ma peur n'était pas celle de lui désobéir, mais la peur tout -court. Je lisais, couché dans ce bateau. En 1913 et 1914, deux -cents livres y passèrent. Point ce que l'on nomme de mauvais -livres, mais plutôt les meilleurs, sinon pour l'esprit, du moins -pour le mérite. Aussi, bien plus tard, à l'âge où l'adolescence -méprise les livres de la Bibliothèque rose, je pris goût à leur -charme enfantin, alors qu'à cette époque je ne les aurais voulu -lire pour rien au monde. - -Le désavantage de ces récréations alternant avec le travail -était de transformer pour moi toute l'année en fausses vacances. -Ainsi, mon travail de chaque jour était-il peu de chose, mais, -comme, travaillant moins de temps que les autres, je travaillais -en plus pendant leurs vacances, ce peu de chose était le bouchon -de liège qu'un chat garde toute sa vie au bout de la queue, alors -qu'il préférerait sans doute un mois de casserole. - -Les vraies vacances approchaient, et je m'en occupais fort peu -puisque c'était pour moi le même régime. Le chat regardait toujours -le fromage sous la cloche. Mais vint la guerre. Elle brisa la -cloche. Les maîtres eurent d'autres chats à fouetter et le chat -se réjouit. - -À vrai dire, chacun se réjouissait en France. Les enfants, leurs -livres de prix sous le bras, se pressaient devant les affiches. -Les mauvais élèves profitaient du désarroi des familles. - -Nous allions chaque jour, après dîner, à la gare de J..., à -deux kilomètres de chez nous, voir passer les trains militaires. -Nous emportions des campanules et nous les lancions aux soldats. -Des dames en blouse versaient du vin rouge dans les bidons et -en répandaient des litres sur le quai jonché de fleurs. Tout cet -ensemble me laisse un souvenir de feu d'artifice. Et jamais tant -de vin gaspillé, de fleurs mortes. Il fallut pavoiser les fenêtres -de notre maison. - -Bientôt, nous n'allâmes plus à J... Mes frères et mes soeurs -commençaient d'en vouloir à la guerre; ils la trouvaient longue. -Elle leur supprimait le bord de la mer. Habitués à se lever tard, -il leur fallait acheter les journaux à six heures. Pauvre distraction! -Mais vers le vingt août, ces jeunes monstres reprennent espoir. -Au lieu de quitter la table où les grandes personnes s'attardent, -il y restent pour entendre mon père parler de départ. Sans doute -n'y aurait-il plus de moyens de transport. Il faudrait voyager -très loin à bicyclette. Mes frères plaisantent ma petite sÅ“ur. -Les roues de sa bicyclette ont à peine quarante centimètres de -diamètre: «On te laissera seule sur la route.» Ma sÅ“ur sanglote. -Mais quel entrain pour astiquer les machines! Plus de paresse. -Ils proposent de réparer la mienne. Ils se lèvent dès l'aube -pour connaître les nouvelles. Tandis que chacun s'étonne, je -découvre enfin les mobiles de ce patriotisme: un voyage à bicyclette! -jusqu'à la mer! et une mer plus loin, plus jolie que d'habitude. -Ils eussent brûlé Paris pour partir plus vite. Ce qui terrifiait -l'Europe était devenu leur unique espoir. - -L'égoïsme des enfants est-il si différent du nôtre? L'été, à -la campagne, nous maudissons la pluie qui tombe, et les cultivateurs -la réclament. - - - - -Il est rare qu'un cataclysme se produise sans phénomènes avant-coureurs. -L'attentat autrichien, l'orage du procès Caillaux répandaient une -atmosphère irrespirable, propice à l'extravagance. Ainsi, mon vrai -souvenir de guerre précède la guerre. - -Voici comment: - -Nous nous moquions, mes frères et moi, d'un de nos voisins, -bonhomme grotesque, nain à barbiche blanche et à capuchon, conseiller -municipal, nommé Maréchaud. Tout le monde l'appelait le père -Maréchaud. Bien que porte à porte, nous nous défendions de le -saluer, ce dont il enrageait si fort, qu'un jour, n'y tenant plus, -il nous aborda sur la route et nous dit: «Eh bien! on ne salue -pas un conseiller municipal?» Nous nous sauvâmes. À partir de -cette impertinence, les hostilités furent déclarées. Mais que -pouvait contre nous un conseiller municipal? En revenant de -l'école, et en y allant, mes frères tiraient sa sonnette, avec -d'autant plus d'audace que le chien, qui pouvait avoir mon âge, -n'était pas à craindre. - -La veille du 14 juillet 1914, en allant à la rencontre de mes -frères, quelle ne fut pas ma surprise de voir un attroupement -devant la grille des Maréchaud! Quelques tilleuls élagués cachaient -mal leur villa au fond du jardin. Depuis deux heures de l'après-midi, -leur jeune bonne, étant devenue folle, se réfugiait sur le toit -et refusait de descendre. Déjà les Maréchaud, épouvantés par le -scandale, avaient clos leurs volets, si bien que le tragique de -cette folle sur un toit s'augmentait de ce que la maison parût -abandonnée. Des gens criaient, s'indignaient que ses maîtres -ne fissent rien pour sauver cette malheureuse. Elle titubait -sur les tuiles, sans, d'ailleurs, avoir l'air d'une ivrogne. -J'eusse voulu pouvoir rester là toujours, mais notre bonne, -envoyée par ma mère, vint nous rappeler au travail. Sans cela, -je serais privé de fête. Je partis la mort dans l'âme, et priant -Dieu que la bonne fût encore sur le toit, lorsque j'irais chercher -mon père à la gare. - -Elle était à son poste, mais les rares passants revenaient de -Paris, se dépêchaient pour rentrer dîner, et ne pas manquer le -bal. Ils ne lui accordaient qu'une minute distraite. - -Du reste, jusqu'ici, pour la bonne, il ne s'agissait encore que -de répétition plus ou moins publique. Elle devait débuter le soir, -selon l'usage, les girandoles lumineuses lui formant une véritable -rampe. Il y avait à la fois celles de l'avenue et celles du jardin, -car les Maréchaud, malgré leur absence feinte, n'avaient osé se -dispenser d'illuminer, comme notables. Au fantastique de cette -maison du crime, sur le toit de laquelle se promenait, comme sur -un pont de navire pavoisé, une femme aux cheveux flottants, -contribuait beaucoup la voix de cette femme: inhumaine, gutturale, -d'une douceur qui donnait la chair de poule. - -Les pompiers d'une petite commune étant des «volontaires», ils -s'occupent tout le jour d'autre chose que de pompes. C'est le -laitier, le pâtissier, le serrurier, qui, leur travail fini, -viendront éteindre l'incendie, s'il ne s'est pas éteint de lui-même. -Dès la mobilisation, nos pompiers formèrent en outre une sorte de -milice mystérieuse faisant des patrouilles, des manÅ“uvres et -des rondes de nuit. Ces braves arrivèrent enfin et fendirent -la foule. - -Une femme s'avança. C'était l'épouse d'un conseiller municipal, -adversaire de Maréchaud, et qui, depuis quelques minutes, s'apitoyait -bruyamment sur la folle. Elle fit des recommandations au capitaine: -«Essayez de la prendre par la douceur; elle en est tellement privée, -la pauvre petite, dans cette maison où on la bat. Surtout, si c'est -la crainte d'être renvoyée, de se trouver sans place, qui la fait -agir, dites-lui que je la prendrai chez moi. Je lui doublerai ses -gages.» - -Cette charité bruyante produisit un effet médiocre sur la foule. -La dame l'ennuyait. On ne pensait qu'à la capture. Les pompiers, -au nombre de six, escaladèrent la grille, cernèrent la maison, -grimpant de tous les côtés. Mais à peine l'un d'eux apparut-il -sur le toit, que la foule, comme les enfants à Guignol, se mit -à vociférer, à prévenir la victime. - ---Taisez-vous donc! criait la dame, ce qui excitait les «En -voilà un! En voilà un!» du public. À ces cris, la folle, s'armant -de tuiles, en envoya une sur le casque du pompier parvenu au -faite. Les cinq autres redescendirent aussitôt. - -Tandis que les tirs, les manèges, les baraques, place de la -Mairie, se lamentaient de voir si peu de clientèle, une nuit -où la recette devait être fructueuse, les plus hardis voyous -escaladaient les murs et se pressaient sur la pelouse pour suivre -la chasse. La folle disait des choses que j'ai oubliées, avec -cette profonde mélancolie résignée que donne aux voix la certitude -qu'on a raison, que tout le monde se trompe. Les voyous, qui -préféraient ce spectacle à la foire, voulaient cependant combiner -les plaisirs. Aussi, tremblants que la folle fût prise en leur -absence, couraient-ils faire vite un tour de chevaux de bois. -D'autres, plus sages, installés sur les branches des tilleuls, -comme pour la revue de Vincennes, se contentaient d'allumer -des feux de Bengale, des pétards. - -On imagine l'angoisse du couple Maréchaud, chez soi, enfermé -au milieu de ce bruit et de ces lueurs. - -Le conseiller municipal, époux de la dame charitable, grimpé -sur le petit mur de la grille, improvisait un discours sur la -couardise des propriétaires. On l'applaudit. - -Croyant que c'était elle qu'on applaudissait, la folle saluait, -un paquet de tuiles sous chaque bras, car elle en jetait une -chaque fois que miroitait un casque. De sa voix inhumaine, elle -remerciait qu'on l'eût enfin comprise. Je pensai à quelque fille, -capitaine corsaire, restant seule sur son bateau qui sombre. - -La foule se dispersait, un peu lasse. J'avais voulu rester avec -mon père, tandis que ma mère, pour assouvir ce besoin de mal au -cÅ“ur qu'ont les enfants, conduisait les siens de manège en montagnes -russes. Certes, j'éprouvais cet étrange besoin plus vivement que -mes frères. J'aimais-que mon cÅ“ur batte vite et irrégulièrement. -Ce spectacle, d'une poésie profonde, me satisfaisait davantage. -«Comme tu es pâle», avait dit ma mère. Je trouvai le prétexte -des feux de Bengale. Ils me donnaient, dis-je, une couleur verte. - ---Je crains tout de même que cela l'impressionne trop, dit-elle -à mon père. - ---Oh! répondit-il, personne n'est plus insensible. Il peut regarder -n'importe quoi, sauf un lapin qu'on écorche. - -Mon père disait cela pour que je restasse. Mais il savait que ce -spectacle me bouleversait. Je sentais qu'il le bouleversait aussi. -Je lui demandai de me prendre sur ses épaules pour mieux voir. En -réalité, j'allais m'évanouir, mes jambes ne me portaient plus. - -Maintenant on ne comptait qu'une vingtaine de personnes. Nous -entendîmes les clairons. C'était la retraite aux flambeaux. - -Cent torches éclairaient soudain la folle, comme, après la lumière -douce des rampes, le magnésium éclate pour photographier une -nouvelle étoile. Alors, agitant ses mains en signe d'adieu, et -croyant à la fin du monde, ou simplement qu'on allait la prendre, -elle se jeta du toit, brisa la marquise dans sa chute, avec un -fracas épouvantable, pour venir s'aplatir sur les marches de -pierre. Jusqu'ici j'avais essayé de supporter tout, bien que -mes oreilles tintassent et que le cÅ“ur me manquât. Mais quand -j'entendis des gens crier: «Elle vit encore», je tombai, sans -connaissance, des épaules de mon père. - -Revenu à moi, il m'entraîna au bord de la Marne. Nous y restâmes -très tard, en silence, allongés dans l'herbe. - -Au retour, je crus voir derrière la grille une silhouette blanche, -le fantôme de la bonne! C'était le père Maréchaud en bonnet de -coton, contemplant les dégâts, sa marquise, ses tuiles, ses -pelouses, ses massifs, ses marches couvertes de sang, son prestige -détruit. - -Si j'insiste sur un tel épisode, c'est qu'il fait comprendre mieux -que tout autre l'étrange période de la guerre, et combien, plus -que le pittoresque, me frappait la poésie des choses. - - - - -Nous entendîmes le canon. On se battait près de Meaux. On racontait -que des uhlans avaient été capturés près de Lagny, à quinze kilomètres -de chez nous. Tandis que ma tante parlait d'une amie, enfuie dès -les premiers jours, après avoir enterré dans son jardin des -pendules, des boîtes de sardines, je demandai à mon père le moyen -d'emporter nos vieux livres; c'est ce qu'il me coûtait le plus -de perdre. - -Enfin, au moment où nous nous apprêtions à la fuite, les journaux -nous apprirent que c'était inutile. - -Mes sÅ“urs, maintenant, allaient à J... porter des paniers de poires -aux blessés. Elles avaient découvert un dédommagement, médiocre, il -est vrai, à tous leurs beaux projets écroulés. Quand elles arrivaient -à J..., les paniers étaient presque vides! - -Je devais entrer au Lycée Henri-IV; mais mon père préféra me garder -encore un an à la campagne. Ma seule distraction de ce morne hiver -fut de courir chez notre marchande journaux, pour être sûr d'avoir -un exemplaire du _Mot_, journal qui me plaisait et paraissait -le samedi. Ce jour-là , je n'étais jamais levé tard. - -Mais le printemps arriva, qu'égayèrent mes premières incartades. -Sous prétexte de quêtes, ce printemps, plusieurs fois, je me -promenai, endimanché, une jeune personne à ma droite. Je tenais -le tronc; elle, la corbeille d'insignes. Dès la seconde quête, -des confrères m'apprirent à profiter de ces journées libres où -l'on me jetait dans les bras d'une petite fille. Dès lors, nous -nous empressions de recueillir, le matin, le plus d'argent possible, -remettions à midi notre récolte à la dame patronnesse et allions -toute la journée polissonner sur les coteaux de Chennevières. -Pour la première fois, j'eus un ami. J'aimais à quêter avec sa -sÅ“ur. Pour la première fois, je m'entendais avec un garçon aussi -précoce que moi, admirant même sa beauté, son effronterie. Notre -mépris commun pour ceux de notre âge nous rapprochait encore. Nous -seuls, nous jugions capables de comprendre les choses; et, enfin, -nous seuls, nous trouvions dignes des femmes. Nous nous croyions -des hommes. Par chance, nous n'allions pas être séparés. René allait -déjà au Lycée Henri-IV, et je serais dans sa classe, en troisième. -Il ne devait pas apprendre le grec; il me fit cet extrême sacrifice -de convaincre ses parents de le lui laisser apprendre. Ainsi, nous -serions toujours ensemble. Comme il n'avait pas fait sa première -année, c'était s'obliger à des répétitions particulières. Les -parents de René n'y comprirent rien, qui, l'année précédente, -devant ses supplications, avaient consenti à ce qu'il n'étudiât -pas le grec. Ils y virent l'effet de ma bonne influence, et, s'ils -supportaient ses autres camarades, j'étais, du moins, le seul ami -qu'ils approuvassent. - -Pour la première fois, nul jour des vacances de cette année ne -me fut pesant. Je connus donc que personne n'échappe à son âge, -et que mon dangereux mépris s'était fondu comme glace dès que -quelqu'un avait bien voulu prendre garde à moi, de la façon qui -me convenait. Nos commîmes avances raccourcirent de moitié la -route que l'orgueil de chacun de nous avait à faire. - - -Le jour de la rentrée des classes, René me fut un guide précieux. - -Avec lui tout me devenait plaisir, et moi qui, seul, ne pouvais -avancer d'un pas, j'aimais faire à pied, deux fois par jour, le -trajet qui sépare Henri-IV de la gare de la Bastille, où nous -prenions notre train. - -Trois ans passèrent ainsi, sans autre amitié et sans autre espoir -que les polissonneries du jeudi--avec les petites filles que les -parents de mon ami nous fournissaient innocemment, invitant ensemble -à goûter les amis de leur fils et les amies de leur fille--, menues -faveurs que nous dérobions, et qu'elles nous dérobaient, sous -prétexte de jeux à gages. - - - - -La belle saison venue, mon père aimait à nous emmener, mes frères -et moi, dans de longues promenades. Un de nos buts favoris était -Ormesson, et de suivre le Morbras, rivière large d'un mètre, -traversant, des prairies où poussent des fleurs qu'on ne rencontre -nulle part ailleurs, et dont j'ai oublié le nom. Des touffes de -cresson ou de menthe cachent au pied qui se hasarde l'endroit où -commence l'eau. La rivière charrie au printemps des milliers de -pétales blancs et roses. Ce sont les aubépines. - -Un dimanche d'avril 1917, comme cela nous arrivait souvent, nous -prîmes le train pour La Varenne, d'où nous devions nous rendre -à pied à Ormesson. Mon père me dit que nous retrouverions à La -Varenne des gens agréables, les Grangier. Je les connaissais -pour avoir vu le nom de leur fille, Marthe, dans le catalogue -d'une exposition de peinture. Un jour, j'avais entendu mes parents -parler de la visite d'un M. Grangier. Il était venu, avec un carton -empli des Å“uvres de sa fille, âgée de dix-huit ans. Marthe était -malade. Son père aurait voulu lui faire une surprise: que ses -aquarelles figurassent dans une exposition de charité dont ma -mère était présidente. Ces aquarelles étaient sans nulle recherche; -on y sentait la bonne élève du cours de dessin, tirant la langue, -léchant les pinceaux. - -Sur le quai de la gare de La Varenne, les Grangier nous attendaient. -M. et Mme Grangier devaient être du même âge, approchant de la -cinquantaine. Mais Mme Grangier paraissait l'aînée de son mari; -son inélégance, sa taille courte, firent qu'elle me déplut au -premier coup d'Å“il. - -Au cours de cette promenade, je devais remarquer qu'elle fronçait -souvent les sourcils, ce qui couvrait son front de rides auxquelles -il fallait une minute pour disparaître. Afin qu'elle eût tous les -motifs de me déplaire, sans que je me reprochasse d'être injuste, -je souhaitais qu'elle employât des façons de parler assez communes. -Sur ce point, elle me déçut. - -Le père, lui, avait l'air d'un brave homme, ancien sous-officier, -adoré de ses soldats. Mais où était Marthe? Je tremblais à la -perspective d'une promenade sans autre compagnie que celle de -ses parents. Elle devait venir par le prochain train, «dans un -quart d'heure, expliqua Mme Grangier, n'ayant pu être prête -à temps. Son frère arriverait avec elle». - -Quand le train entra en gare, Marthe était debout sur le marchepied -du wagon. «Attends bien que le train s'arrête», lui cria sa mère... -Cette imprudente me charma. - -Sa robe, son chapeau, très simples, prouvaient son peu d'estime -pour l'opinion des inconnus. Elle donnait la main à un petit -garçon qui paraissait avoir onze ans. C'était son frère, enfant -pâle, aux cheveux d'albinos, et dont tous les gestes trahissaient -la maladie. - -Sur la route, Marthe et moi marchions en tête. Mon père marchait -derrière, entre les Grangier. - -Mes frères, eux, bâillaient, avec ce nouveau petit camarade -chétif, à qui l'on défendait de courir. - -Comme je complimentais Marthe sur ses aquarelles, elle me répondit -modestement que c'étaient des études. Elle n'y attachait aucune -importance. Elle me montrerait mieux, des fleurs «stylisées». Je -jugeai bon, pour la première fois, de ne pas lui dire que je -trouvais ces sortes de fleurs ridicules. - -Sous son chapeau elle ne pouvait bien me voir. Moi, je l'observais. - ---Vous ressemblez peu à madame votre mère, lui dis-je. - -C'était un madrigal. - ---On me le dit quelquefois; mais, quand vous viendrez à la maison, -je vous montrerai des photographies de maman lorsqu'elle était -jeune; je lui ressemble beaucoup. - -Je fus attristé de cette réponse, et je priai Dieu de ne point -voir Marthe quand elle aurait l'âge de sa mère. - -Voulant dissiper le malaise de cette réponse pénible, et ne -comprenant pas que, pénible, elle ne pouvait l'être que pour -moi, puisque heureusement Marthe ne voyait point sa mère avec -mes yeux, je lui dis: - ---Vous avez tort de vous coiffer de la sorte, les cheveux lisses -vous iraient mieux. - -Je restai terrifié, n'ayant jamais dit pareille chose à une -femme. Je pensais à la façon dont j'étais coiffé, moi. - ---Vous pourrez le demander à maman (comme si elle avait besoin -de se justifier!); d'habitude, je ne me coiffe pas si mal, mais -j'étais déjà en retard et je craignais de manquer le second -train. D'ailleurs, je n'avais pas l'intention d'ôter mon chapeau. - -«Quelle fille est-ce donc, pensais-je, pour admettre qu'un gamin -la querelle à propos de ses mèches?» - -J'essayai de deviner ses goûts en littérature; je fus heureux -qu'elle connût Baudelaire et Verlaine, charmé de la façon dont -elle aimait Baudelaire, qui n'était pourtant pas la mienne. -J'y discernais une révolte. Ses parents avaient fini par admettre -ses goûts. Marthe leur en voulait que ce fut par tendresse. Son -fiancé, dans ses lettres, lui parlait de ce qu'il lisait, et -s'il lui conseillait certains livres, il lui en défendait d'autres. -Il lui avait défendu _Les Fleurs du Mal._ Désagréablement surpris -d'apprendre qu'elle était fiancée, je me réjouis de savoir qu'elle -désobéissait à un soldat assez nigaud pour craindre Baudelaire. -Je fus heureux de sentir qu'il devait souvent choquer Marthe. -Après la première surprise désagréable, je me félicitai de son -étroitesse, d'autant mieux que j'eusse craint, s'il avait lui -aussi goûté _Les Fleurs du Mal_, que leur futur appartement ressemblât -à celui de _La Mort des Amants._ Je me demandai ensuite ce que -cela pouvait bien me faire. - -Son fiancé lui avait aussi défendu les académies de dessin. Moi -qui n'y allais jamais, je lui proposai de l'y conduire, ajoutant -que j'y travaillais souvent. Mais, craignant ensuite que mon mensonge -ne fût découvert, je la priai de n'en point parler à mon père. Il -ignorait, dis-je, que je manquais des cours de gymnastique pour me -rendre à la Grande-Chaumière. Car je ne voulais pas qu'elle pût se -figurer que je cachais l'académie à mes parents, parce qu'ils me -défendaient de voir des femmes nues. J'étais heureux qu'il se fît -un secret entre nous, et moi, timide, me sentais déjà tyrannique -avec elle. - -J'étais fier aussi d'être préféré à la campagne, car nous n'avions -pas encore fait allusion au décor de notre promenade. Quelquefois -ses parents l'appelaient: «Regarde, Marthe, à ta droite, comme les -coteaux de Chennevières sont jolis», ou bien, son frère s'approchait -d'elle et lui demandait le nom d'une fleur qu'il venait de cueillir. -Elle leur accordait d'attention distraite juste assez pour qu'ils -ne se fâchassent point. - -Nous nous assîmes dans les prairies d'Ormesson. Dans ma candeur, -je regrettais d'avoir été si loin, et d'avoir tellement précipité -les choses. «Après une conversation moins sentimentale, plus -naturelle, pensai-je, je pourrais éblouir Marthe, et m'attirer -la bienveillance de ses parents, en racontant le passé de ce -village.» Je m'en abstins. Je croyais avoir des raisons profondes, -et pensais qu'après tout ce qui s'était passé, une conversation -tellement en dehors de nos inquiétudes communes ne pourrait que -rompre le charme. Je croyais qu'il s'était passé des choses graves. -C'était d'ailleurs vrai; simplement, je le sus dans la suite, -parce que Marthe avait faussé notre conversation dans le même -sens que moi. Mais moi qui ne pouvais m'en rendre compte, je me -figurais lui avoir adressé des paroles significatives. Je croyais -avoir déclaré mon amour à une personne insensible. J'oubliais -que M. et Mme Grangier eussent pu entendre sans le moindre inconvénient -tout ce que j'avais dit à leur fille; mais, moi, aurais-je pu le -lui dire en leur présence? - ---Marthe ne m'intimide pas, me répétais-je. Donc, seuls, ses -parents et mon père m'empêchent de me pencher sur son cou et de -l'embrasser. - -Profondément en moi, un autre garçon se félicitait de ces trouble-fêtes. -Celui-ci pensait: - ---Quelle chance que je ne me trouve pas seul avec elle! Car je -n'oserais pas davantage l'embrasser, et n'aurais aucune excuse. - -Ainsi triche le timide. - - -Nous reprenions le train à la gare de Sucy. Ayant une bonne -demi-heure à l'attendre, nous nous assîmes à la terrasse d'un -café. Je dus subir les compliments de Mme Grangier. Ils m'humiliaient. -Ils rappelaient à sa fille que je n'étais encore qu'un lycéen, -qui passerait son baccalauréat dans un an. Marthe voulut boire -de la grenadine; j'en commandai aussi. Le matin encore, je me -serais cru déshonoré en buvant de la grenadine. Mon père n'y -comprenait rien. Il me laissait toujours servir des apéritifs. -Je tremblai qu'il me plaisantât sur ma sagesse. Il le fit, mais -à mots couverts, de façon que Marthe ne devinât pas que je buvais -de la grenadine pour faire comme elle. - -Arrivés à F..., nous dîmes adieu aux Grangier. Je promis à Marthe -de lui porter, le jeudi suivant, la collection du journal _Le -Mot_ et _Une Saison en enfer._ - ---Encore un titre qui plairait à mon fiancé! - -Elle riait. - ---Voyons, Marthe! dit, fronçant les sourcils, sa mère qu'un tel -manque de soumission choquait toujours. - -Mon père et mes frères s'étaient ennuyés, qu'importe! Le bonheur -est égoïste. - - - - -Le lendemain, au lycée, je n'éprouvai pas le besoin de raconter -à René, à qui je disais tout, ma journée du dimanche. Mais je -n'étais pas d'humeur à supporter qu'il me raillât de n'avoir pas -embrassé Marthe en cachette. Autre chose m'étonnait; c'est qu'aujourd'hui -je trouvai René moins différent de mes camarades. - - -Ressentant de l'amour pour Marthe, j'en ôtais à René, à mes parents, -à mes sÅ“urs. - - -Je me promettais bien cet effort de volonté de ne pas venir la -voir avant le jour de notre rendez-vous. Pourtant, le mardi soir, -ne pouvant attendre, je sus trouver à ma faiblesse de bonnes -excuses qui me permissent de porter après dîner le livre et les -journaux. Dans cette impatience, Marthe verrait la preuve de -mon amour, disais-je, et si elle refuse de la voir, je saurai -bien l'y contraindre. - -Pendant un quart d'heure, je courus comme un fou jusqu'à sa -maison. Alors, craignant de la déranger pendant son repas, j'attendis, -en nage, dix minutes, devant la grille. Je pensais que pendant -ce temps mes palpitations de cÅ“ur s'arrêteraient. Elles augmentaient, -au contraire. Je manquai tourner bride, mais depuis quelques -minutes, d'une fenêtre voisine, une femme me regardait curieusement, -voulant savoir ce que je faisais, réfugié contre cette porte. Elle -me décida. Je sonnai. J'entrai dans la maison. Je demandai à la -domestique si Madame était chez elle. Presque aussitôt, Mme Grangier -parut dans la petite pièce où l'on m'avait introduit. Je sursautai, -comme si la domestique eût dû comprendre que j'avais demandé -«Madame» par convenance et que je voulais voir «Mademoiselle». -Rougissant, je priai Mme Grangier de m'excuser de la déranger à -pareille heure, comme s'il eût été une heure du matin: ne pouvant -venir jeudi, j'apportais le livre et les journaux à sa fille. - ---Cela tombe à merveille, me dit Mme Grangier, car Marthe n'aurait -pu vous recevoir. Son fiancé a obtenu une permission, quinze -jours plus tôt qu'il ne pensait. Il est arrivé hier, et Marthe -dîne ce soir chez ses futurs beaux-parents. - -Je m'en allai donc, et puisque je n'avais plus de chance de la -revoir jamais, croyais-je, m'efforçai de ne plus penser à Marthe, -et, par cela même, ne pensant qu'à elle. - - -Pourtant, un mois après, un matin, sautant de mon wagon à la -gare de la Bastille, je la vis qui descendait d'un autre. Elle -allait choisir dans des magasins différentes choses, en vue de -son mariage. Je lui demandai de m'accompagner jusqu'à Henri-IV. - ---Tiens! dit-elle, l'année prochaine, quand vous serez en seconde, -vous aurez mon beau-père pour professeur de géographie. - -Vexé qu'elle me parlât études, comme si aucune autre conversation -n'eût été de mon âge, je lui répondis aigrement que ce serait -assez drôle. - -Elle fronça les sourcils. Je pensai à sa mère. - -Nous arrivions à Henri-IV, et, ne voulant pas la quitter sur ces -paroles que je croyais blessantes, je décidai d'entrer en classe -une heure plus tard, après le cours de dessin. Je fus heureux -qu'en cette circonstance Marthe ne montrât pas de sagesse, ne me -fît aucun reproche, et, plutôt, semblât me remercier d'un tel -sacrifice, en réalité nul. Je lui fus reconnaissant qu'en échange -elle ne me proposât point de l'accompagner dans ses courses, -mais qu'elle me donnât son temps comme je lui donnais le mien. - -Nous étions maintenant dans le jardin du Luxembourg; neuf heures -sonnèrent à l'horloge du Sénat. Je renonçai au lycée. J'avais -dans ma poche, par miracle, plus d'argent que n'en a d'habitude -un collégien en deux ans, ayant la veille vendu mes timbres-poste -les plus rares à la Bourse aux timbres, qui se tient derrière -le Guignol des Champs-Élysées. - -Au cours de la conversation, Marthe m'ayant appris qu'elle déjeunait -chez ses beaux-parents, je décidai de la résoudre à rester avec moi. -La demie de neuf heures sonnait. Marthe sursauta, point encore -habituée à ce qu'on abandonnât pour elle tous ses devoirs de classe. -Mais, voyant que je restais sur ma chaise de fer, elle n'eut pas -le courage de me rappeler que j'aurais dû être assis sur les bancs de -Henri-IV. - -Nous restions immobiles. Ainsi doit être le bonheur. Un chien sauta -du bassin et se secoua. Marthe se leva, comme quelqu'un qui, après -la sieste, et le visage encore enduit de sommeil, secoue ses rêves. -Elle faisait avec ses bras des mouvements de gymnastique. J'en -augurai mal pour notre entente. - ---Ces chaises sont trop dures, me dit-elle, comme pour s'excuser -d'être debout. - -Elle portait une robe de foulard, chiffonnée depuis qu'elle s'était -assise. Je ne pus m'empêcher d'imaginer les dessins que le cannage -imprime sur la peau. - ---Allons! accompagnez-moi dans les magasins, puisque vous êtes -décidé à ne pas aller en classe, dit Marthe, faisant pour la première -fois allusion à ce que je négligeais pour elle. - -Je l'accompagnai dans plusieurs maisons de lingerie, l'empêchant -de commander ce qui lui plaisait et ne me plaisait pas; par exemple, -évitant le rose, qui m'importune, et qui était sa couleur favorite. - -Après ces premières victoires, il fallait obtenir de Marthe -qu'elle ne déjeunât pas chez ses beaux-parents. Ne pensant pas -qu'elle pouvait leur mentir pour le simple plaisir de rester en -ma compagnie, je cherchai ce qui la déterminerait à me suivre -dans l'école buissonnière. Elle rêvait de connaître un bar américain. -Elle n'avait jamais osé demander à son fiancé de l'y conduire. -D'ailleurs, il ignorait les bars. Je tenais mon prétexte. À son -refus, empreint d'une véritable déception, je pensai qu'elle -viendrait. Au bout d'une demi-heure, ayant usé de tout pour la -convaincre, et n'insistant même plus, je l'accompagnai chez ses -beaux-parents, dans l'état d'esprit d'un condamné à mort espérant -jusqu'au dernier moment qu'un coup de main se fera sur la route -du supplice. Je voyais s'approcher la rue, sans que rien se -produisît. Mais soudain, Marthe, frappant à la vitre, arrêta -le chauffeur du taxi devant un bureau de poste. - -Elle me dit: - ---Attendez-moi une seconde. Je vais téléphoner à ma belle-mère -que je suis dans un quartier trop éloigné pour arriver à temps. - -Au bout de quelques minutes, n'en pouvant plus d'impatience, -j'avisai une marchande de fleurs et je choisis une à une des -roses rouges, dont je fis faire une botte. Je ne pensais pas -tant au plaisir de Marthe qu'à la nécessité pour elle de mentir -encore ce soir pour expliquer à ses parents d'où venaient les -roses. Notre projet, lors de la première rencontre, d'aller à -une académie de dessin; le mensonge du téléphone qu'elle répéterait, -ce soir, à ses parents, mensonge auquel s'ajouterait celui des -roses, m'étaient des faveurs plus douces qu'un baiser. Car, ayant -souvent embrassé, sans grand plaisir, des lèvres de petites filles, -et oubliant que c'était parce que je ne les aimais pas, je désirais -peu les lèvres de Marthe. Tandis qu'une telle complicité m'était -restée, jusqu'à ce jour, inconnue. - -Marthe sortait de la poste, rayonnante, après le premier mensonge. -Je donnai au chauffeur l'adresse d'un bar de la rue Daunou. - -Elle s'extasiait, comme une pensionnaire, sur la veste blanche -du barman, la grâce avec laquelle il secouait les gobelets d'argent, -les noms bizarres ou poétiques des mélanges. Elle respirait de -temps en temps les roses rouges dont elle se promettait de faire -une aquarelle, qu'elle me donnerait en souvenir de cette journée. -Je lui demandai de me montrer une photographie de son fiancé. Je le -trouvai beau. Sentant déjà quelle importance elle attachait à mes -opinions, je poussai l'hypocrisie jusqu'à lui dire qu'il était très -beau, mais d'un air peu convaincu, pour lui donner à penser -que je le lui disais par politesse. Ce qui, selon moi, devait -jeter le trouble dans l'âme de Marthe, et, de plus, m'attirer sa -reconnaissance. - -Mais, l'après-midi, il fallut songer au motif de son voyage. -Son fiancé, dont elle savait les goûts, s'en était remis complètement -à elle du soin de choisir leur mobilier. Mais sa mère voulait à -toute force la suivre. Marthe, enfin, en lui promettant de ne pas -faire de folies, avait obtenu de venir seule. Elle devait, ce -jour-là , choisir quelques meubles pour leur chambre à coucher. -Bien que je me fusse promis de ne montrer d'extrême plaisir ou -déplaisir à aucune des paroles de Marthe, il me fallut faire un -effort pour continuer de marcher sur le boulevard d'un pas tranquille -qui maintenant ne s'accordait plus avec le rythme de mon cÅ“ur. - -Cette obligation d'accompagner Marthe m'apparut comme une malchance. -Il fallait donc l'aider à choisir une chambre pour elle et un autre! -Puis, j'entrevis le moyen de choisir une chambre pour Marthe et pour -moi. - -J'oubliais si vite son fiancé, qu'au bout d'un quart d'heure de -marche, on m'aurait surpris en me rappelant que, dans cette chambre, -un autre dormirait auprès d'elle. - -Son fiancé goûtait le style Louis XV. - -Le mauvais goût de Marthe était autre; elle aurait plutôt versé -dans le japonais. Il me fallut donc les combattre tous deux. C'était -à qui jouerait le plus vite. Au moindre mot de Marthe, devinant -ce qui la tentait, il me fallait lui désigner le contraire, qui ne -me plaisait pas toujours, afin de me donner l'apparence de céder -à ses caprices, quand j'abandonnerais un meuble pour un autre, qui -dérangeait moins son Å“il. - -Elle murmurait: «Lui qui voulait une chambre rose.» N'osant même -plus m'avouer ses propres goûts, elle les attribuait à son fiancé. -Je devinai que dans quelques jours nous les raillerions ensemble. - -Pourtant je ne comprenais pas bien cette faiblesse. «Si elle ne -m'aime pas, pensai-je, quelle raison a-t-elle de me céder, de -sacrifier ses préférences, et celles de ce jeune homme, aux miennes?» -Je n'en trouvai aucune. La plus modeste eût été encore de me dire -que Marthe m'aimait. Pourtant j'étais sûr du contraire. - -Marthe m'avait dit: «Au moins laissons-lui l'étoffe -rose.»--«Laissons-lui!» Rien que pour ce mot, je me sentais -près de lâcher prise. Mais «lui laisser l'étoffe rose» équivalait -à tout abandonner. Je représentai à Marthe combien ces murs -roses gâcheraient les meubles simples que «nous avions choisis», -et, reculant encore devant le scandale, lui conseillai de faire -peindre les murs de sa chambre à la chaux! - -C'était le coup de grâce. Toute la journée Marthe avait été -tellement harcelée qu'elle le reçut sans révolte. Elle se contenta -de me dire: «En effet, vous avez raison.» - -À la fin de cette journée éreintante, je me félicitai du pas -que j'avais fait. J'étais parvenu à transformer, meuble à meuble, -ce mariage d'amour, ou plutôt d'amourette, en un mariage de -raison, et lequel! puisque la raison n'y tenait aucune place, -chacun ne trouvant chez l'autre que les avantages qu'offre un -mariage d'amour. - -En me quittant, ce soir-là , au lieu d'éviter désormais mes conseils, -elle m'avait prié de l'aider les jours suivants dans le choix de ses -autres meubles. Je le lui promis, mais à condition qu'elle me -jurât de ne jamais le dire à son fiancé, puisque la seule raison -qui pût à la longue lui faire admettre ces meubles, s'il avait de -l'amour pour Marthe, c'était de penser que tout sortait d'elle, -de son bon plaisir, qui deviendrait le leur. - -Quand je rentrai à la maison, je crus lire dans le regard de -mon père qu'il avait déjà appris mon escapade. Naturellement -il ne savait rien; comment eût-il pu le savoir? - -«Bah! Jacques s'habituera bien à cette chambre», avait dit Marthe. -En me couchant, je me répétai que, si elle songeait à son mariage -avant de dormir, elle devait, ce soir, l'envisager de toute autre -sorte qu'elle ne l'avait fait les jours précédents. Pour moi, -quelle que fût l'issue de cette idylle, j'étais, d'avance, bien -vengé de son Jacques: je pensais à la nuit de noces dans cette -chambre austère, dans «ma» chambre! - -Le lendemain matin, je guettai dans la rue le facteur qui devait -apporter une lettre d'absence. Il me la remit, je l'empochai, -jetant les autres dans la boîte de notre grille. Procédé trop -simple pour ne pas en user toujours. - -Manquer la classe voulait dire, selon moi, que j'étais amoureux -de Marthe. Je me trompais. Marthe ne m'était que le prétexte de -cette école buissonnière. Et la preuve, c'est qu'après avoir goûté -en compagnie de Marthe aux charmes de la liberté, je voulus y goûter -seul, puis faire des adeptes. La liberté me devint vite une drogue. - -L'année scolaire touchait à sa fin, et je voyais avec terreur -que ma paresse allait rester impunie, alors que je souhaitais -le renvoi du collège, un drame enfin, qui clôturât cette période. - -À force de vivre dans les mêmes idées, de ne voir qu'une chose, -si on la veut avec ardeur, on ne remarque plus le crime de ses -désirs. Certes, je ne cherchais pas à faire de la peine à mon -père; pourtant, je souhaitais la chose qui pourrait lui en faire -le plus. Lesclasses m'avaient toujours été un supplice; Marthe et -la liberté avaient achevé de me les rendre intolérables. Je me -rendais bien compte que, si j'aimais moins René, c'était simplement -parce qu'il me rappelait quelque chose du collège. Je souffrais, -et cette crainte me rendait même physiquement malade, à l'idée de me -retrouver, l'année suivante, dans la niaiserie de mes condisciples. - -Pour le malheur de René, je lui avais trop bien fait partager mon -vice. Aussi, lorsque, moins habile que moi, il m'annonça qu'il était -renvoyé de Henri-IV, je crus l'être moi-même. Il fallait l'apprendre -à mon père, car il me saurait gré de le lui dire moi-même, avant la -lettre du censeur, lettre trop grave à subtiliser. - -Nous étions un mercredi. Le lendemain, jour de congé, j'attendis -que mon père fût à Paris pour prévenir ma mère. La perspective de -quatre jours de trouble dans son ménage l'alarma plus que la nouvelle. -Puis, je partis au bord de la Marne, où Marthe m'avait dit qu'elle -me rejoindrait peut-être. Elle n'y était pas. Ce fut une chance. -Mon amour puisant dans cette rencontre une mauvaise énergie, j'aurais -pu, ensuite, lutter contre mon père; tandis que, l'orage éclatant -après une journée de vide, de tristesse, je rentrai le front bas, -comme il convenait. Je revins chez nous un peu après l'heure où -je savais que mon père avait coutume d'y être. Il «savait» donc. -Je me promenai dans le jardin, attendant que mon père me fît venir. -Mes sÅ“urs jouaient en silence. Elles devinaient quelque chose. Un -de mes frères, assez excité par l'orage, me dit de me rendre dans -la chambre où mon père s'était rendu. - -Des éclats de voix, des menaces, m'eussent permis la révolte. Ce -fut pire. Mon père se taisait; ensuite, sans aucune colère, avec -une voix même plus douce que de coutume, il me dit: - ---Eh bien! que comptes-tu faire maintenant? - -Les larmes qui ne pouvaient s'enfuir par mes yeux, comme un essaim -d'abeilles, bourdonnaient dans ma tête. À une volonté, j'eusse pu -opposer la mienne, même impuissante. Mais devant une telle douceur, -je ne pensais qu'à me soumettre. - ---Ce que tu m'ordonneras de faire. - ---Non, ne mens pas encore. Je t'ai toujours laissé agir comme tu -voulais; continue. Sans doute auras-tu à cÅ“ur de m'en faire repentir. - -Dans l'extrême jeunesse, l'on est trop enclin, comme les femmes, à -croire que les larmes dédommagent de tout. Mon père ne me demandait -même pas de larmes. Devant sa générosité, j'avais honte du présent -et de l'avenir. Car je sentais que, quoi que je lui dise, je mentirais. -«Au moins que ce mensonge le réconforte, pensai-je, en attendant -de lui être une source de nouvelles peines.» Ou plutôt non, je cherche -encore à me mentir à moi-même. Ce que je voulais, c'était faire un -travail, guère plus fatigant qu'une promenade, et qui laissât comme -elle, à mon esprit, la liberté de ne pas se détacher de Marthe une -minute. Je feignis de vouloir peindre et de n'avoir jamais osé le -dire. Encore une fois, mon père ne dit pas non, à condition que je -continuasse d'apprendre chez nous ce que j'aurais dû apprendre au -collège, mais avec la liberté de peindre. - -Quand des liens ne sont pas encore solides, pour perdre quelqu'un -de vue, il suffît de manquer une fois un rendez-vous. À force -de penser à Marthe, j'y pensai de moins en moins. Mon esprit -agissait, comme nos yeux agissent avec le papier des murs de -notre chambre. À force de le voir, ils ne le voient plus. - -Chose incroyable! J'avais même pris goût au travail. Je n'avais -pas menti comme je le craignais. - -Lorsque quelque chose, venu de l'extérieur, m'obligeait à penser -moins paresseusement à Marthe, j'y pensais sans amour, avec la -mélancolie que l'on éprouve pour ce qui aurait pu être. «Bah! -me disais-je, c'eût été trop beau. On ne peut à la fois choisir -le lit et coucher dedans.» - - - - -Une chose étonnait mon père. La lettre du censeur n'arrivait -pas. Il me fit à ce sujet sa première scène, croyant que j'avais -soustrait la lettre, que j'avais feint ensuite de lui annoncer -gratuitement la nouvelle, que j'avais ainsi obtenu son indulgence. -En réalité, cette lettre n'existait pas. Je me croyais renvoyé -du collège, mais je me trompais. Aussi, mon père ne comprit-il -rien lorsque, au début des vacances, nous reçûmes une lettre du -proviseur. - -Il demandait si j'étais malade et s'il fallait m'inscrire pour -l'année suivante. - - - - -La joie de donner enfin satisfaction à mon père comblait un peu -le vide sentimental dans lequel je me trouvais; car, si je croyais -ne plus aimer Marthe, je la considérais du moins comme le seul -amour qui eût été digne de moi. C'est dire que je l'aimais encore. - - -J'étais dans ces dispositions de cÅ“ur quand, à la fin de novembre, -un mois après avoir reçu une lettre de faire-part de son mariage, -je trouvai, en rentrant chez nous, une invitation de Marthe qui -commençait par ces lignes: «Je ne comprends rien à votre silence. -Pourquoi ne venez-vous pas me voir? Sans doute avez-vous oublié -que vous avez choisi mes meubles?...» - -Marthe habitait J...; sa rue descendait jusqu'à la Marne. Chaque -trottoir réunissait au plus une douzaine de villas. Je m'étonnai -que la sienne fût si grande. En réalité, Marthe habitait seulement -le haut, les propriétaires et un vieux ménage se partageant le bas. - -Quand j'arrivai pour goûter, il faisait déjà nuit. Seule une -fenêtre, à défaut d'une présence humaine, révélait celle du feu. À -voir cette fenêtre illuminée par des flammes inégales, comme des -vagues, je crus à un commencement d'incendie. La porte de fer -du jardin était entrouverte. Je m'étonnai d'une semblable négligence. -Je cherchai la sonnette: je ne la trouvai point. Enfin, gravissant -les trois marches du perron, je me décidai à frapper contre les -vitres du rez-de-chaussée de droite, derrière lesquelles j'entendais -des voix. Une vieille femme ouvrit la porte: Je lui demandai où -demeurait Mme Lacombe (tel était le nouveau nom de Marthe): «C'est -au-dessus.» Je montai l'escalier dans le noir, trébuchant, me -cognant, et mourant de crainte qu'il fût arrivé quelque malheur. -Je frappai. C'est Marthe qui vint m'ouvrir. Je faillis lui sauter -au cou, comme les gens qui se connaissent à peine, après avoir -échappé au naufrage. Elle n'y eût rien compris. Sans doute me -trouva-t-elle l'air égaré, car, avant toute chose, je lui demandai -pourquoi «il y avait le feu». - ---C'est qu'en vous attendant, j'avais fait dans la cheminée du -salon un feu de bois d'olivier, à la lueur duquel je lisais. - -En entrant dans la petite chambre qui lui servait de salon, peu -encombrée de meubles, et que les tentures, les gros tapis doux -comme un poil de bête, rétrécissaient jusqu'à lui donner l'aspect -d'une boîte, je fus à la fois heureux et malheureux comme un -dramaturge qui, voyant sa pièce, y découvre trop tard des fautes. - -Marthe s'était de nouveau étendue le long de la cheminée, tisonnant -la braise, et prenant garde à ne pas mêler quelque parcelle noire -aux cendres. - ---Vous n'aimez peut-être pas l'odeur de l'olivier? Ce sont mes -beaux-parents qui en ont fait venir pour moi une provision de leur -propriété du Midi. - -Marthe semblait s'excuser d'un détail de son cru, dans cette -chambre qui était mon Å“uvre. Peut-être cet élément détruisait-il -un tout, qu'elle comprenait mal. - -Au contraire. Ce feu me ravit, et aussi de voir qu'elle attendait -comme moi de se sentir brûlante d'un côté, pour se retourner de -l'autre. Son visage calme et sérieux ne m'avait jamais paru plus -beau que dans cette lumière sauvage. A ne pas se répandre dans -la pièce, cette lumière gardait toute sa force. Dès qu'on s'en -éloignait, il faisait nuit, et on se cognait aux meubles. - - -Marthe ignorait ce que c'est que d'être mutine. Dans son enjouement, -elle restait grave. - -Mon esprit s'engourdissait peu à peu auprès d'elle, je la trouvai -différente. C'est que, maintenant que j'étais sûr de ne plus -l'aimer, je commençais à l'aimer. Je me sentais incapable de -calculs, de machinations, de tout ce dont, jusqu'alors, et encore -à ce moment-là , je croyais que l'amour ne peut se passer. Tout à -coup, je me sentais meilleur. Ce brusque changement aurait ouvert -les yeux de tout autre: je ne vis pas que j'étais amoureux de Marthe. -Au contraire, j'y vis la preuve que mon amour était mort, et qu'une -belle amitié le remplacerait. Cette longue perspective d'amitié -me fit admettre soudain combien un autre sentiment eût été criminel, -lésant un homme qui l'aimait, à qui elle devait appartenir, et qui -ne pouvait la voir. - -Pourtant, autre chose m'aurait dû renseigner sur mes véritables -sentiments. Il y a quelques mois, quand je rencontrais Marthe, -mon prétendu amour ne m'empêchait pas de la juger, de trouver -laides la plupart des choses qu'elle trouvait belles, la plupart -des choses qu'elle disait, enfantines. Aujourd'hui, si je ne -pensais pas comme elle, je me donnais tort. Après la grossièreté -de mes premiers désirs, c'était la douceur d'un sentiment plus -profond qui me trompait. Je ne me sentais plus capable de rien -entreprendre de ce que je m'étais promis. Je commençais à respecter -Marthe, parce que je commençais à l'aimer. - -Je revins tous les soirs; je ne pensai même pas à la prier de me -montrer sa chambre, encore moins à lui demander comment Jacques -trouvait nos meubles. Je ne souhaitais rien d'autre que ces -fiançailles éternelles, nos corps étendus près de la cheminée, -se touchant l'un l'autre, et moi, n'osant bouger, de peur qu'un -seul de mes gestes ne suffît à chasser le bonheur. - -Mais Marthe, qui goûtait le même charme, croyait le goûter seule. -Dans ma paresse heureuse, elle lut de l'indifférence. Pensant que -je ne l'aimais pas, elle s'imagina que je me lasserais vite de ce -salon silencieux, si elle ne faisait rien pour m'attacher à elle. - -Nous nous taisions. J'y voyais une preuve du bonheur. - -Je me sentais tellement près de Marthe, avec la certitude que -nous pensions en même temps aux mêmes choses, que lui parler -m'eût semblé absurde, comme de parler haut quand on est seul. -Ce silence accablait la pauvre petite. La sagesse eût été de -me servir de moyens de correspondre aussi grossiers que la parole -ou le geste, tout en déplorant qu'il n'en existât point de plus -subtils. - -À me voir tous les jours m'enfoncer de plus en plus dans ce -mutisme délicieux, Marthe se figura que je m'ennuyais de plus -en plus. Elle se sentait prête à tout pour me distraire. - -Sa chevelure dénouée, elle aimait dormir près du feu. Ou plutôt -je croyais qu'elle dormait. Son sommeil lui était prétexte, pour -mettre ses bras autour de mon cou, et une fois réveillée, les -yeux humides, me dire qu'elle venait d'avoir un rêve triste. Elle -ne voulait jamais me le raconter. Je profitais de son faux sommeil -pour respirer ses cheveux, son cou, ses joues brûlantes, et en les -effleurant à peine pour qu'elle ne se réveillât point; toutes -caresses qui ne sont pas, comme on croit, la menue monnaie de l'amour, -mais, au contraire, la plus rare, et auxquelles seule la passion -puisse recourir. Moi, je les croyais permises à mon amitié. Pourtant, -je commençais à me désespérer sérieusement de ce que seul l'amour -nous donnât des droits sur une femme. Je me passerai bien de l'amour, -pensais-je, mais jamais de n'avoir aucun droit sur Marthe. Et, pour -en avoir, j'étais même décidé à l'amour, tout en croyant le déplorer. -Je désirais Marthe et ne le comprenais pas. - - -Quand elle dormait ainsi, sa tête appuyée contre un de mes bras, -je me penchais sur elle pour voir son visage entouré de flammes. -C'était jouer avec le feu. Un jour que je m'approchais trop sans -pourtant que mon visage touchât le sien, je fus comme l'aiguille -qui dépasse d'un millimètre la zone interdite et appartient à -l'aimant. Est-ce la faute de l'aimant ou de l'aiguille? C'est ainsi -que je sentis mes lèvres contre les siennes. Elle fermait encore -les yeux, mais visiblement comme quelqu'un qui ne dort pas. Je -l'embrassai, stupéfait de mon audace, alors qu'en réalité c'était -elle qui, lorsque j'approchais de son visage, avait attiré ma -tête contre sa bouche. Ses deux mains s'accrochaient à mon cou; -elles ne se seraient pas accrochées plus furieusement dans un -naufrage. Et je ne comprenais pas si elle voulait que je la sauve, -ou bien que je me noie avec elle. - -Maintenant, elle s'était assise, elle tenait ma tête sur ses -genoux, caressant mes cheveux, et me répétant doucement: «Il faut -que tu t'en ailles, il ne faut plus jamais revenir.» Je n'osais -pas la tutoyer; lorsque je ne pouvais plus me taire, je cherchais -longuement mes mots, construisant mes phrases de façon à ne pas -lui parler directement, car si je ne pouvais pas la tutoyer, je -sentais combien il était encore plus impossible de lui dire vous. -Mes larmes me brûlaient. S'il en tombait une sur la main de Marthe, -je m'attendais toujours à l'entendre pousser un cri. Je m'accusais -d'avoir rompu le charme, me disant qu'en effet j'avais été fou -de poser mes lèvres contre les siennes, oubliant que c'était elle -qui m'avait embrassé. «Il faut que tu t'en ailles, ne plus jamais -revenir.» Mes larmes de rage se mêlaient à mes larmes de peine. -Ainsi la fureur du loup pris lui fait autant de mal que le piège. -Si j'avais parlé, ç'aurait été pour injurier Marthe. Mon silence -l'inquiéta; elle y voyait de la résignation. «Puisqu'il est trop -tard, la faisais-je penser, dans mon injustice peut-être clairvoyante, -après tout, j'aime autant qu'il souffre.» Dans ce feu, je grelottais, -je claquais des dents. À ma véritable peine qui me sortait de -l'enfance, s'ajoutaient des sentiments enfantins. J'étais le -spectateur qui ne veut pas s'en aller parce que le dénouement -lui déplaît. Je lui dis: «Je ne m'en irai pas. Vous vous êtes -moquée de moi. Je ne veux plus vous voir.» - -Car si je ne voulais pas rentrer chez mes parents, je ne voulais -pas non plus revoir Marthe. Je l'aurais plutôt chassée de chez -elle! - -Mais elle sanglotait: «Tu es un enfant. Tu ne comprends donc -pas que si je te demande de t'en aller, c'est que je t'aime.» - -Haineusement, je lui dis que je comprenais fort bien qu'elle -avait des devoirs et que son mari était à la guerre. - -Elle secouait la tête: «Avant toi, j'étais heureuse, je croyais -aimer mon fiancé. Je lui pardonnais de ne pas bien me comprendre. -C'est toi qui m'as montré que je ne l'aimais pas. Mon devoir n'est -pas celui que tu penses. Ce n'est pas de ne pas mentir à mon mari, -mais de ne pas te mentir. Va-t'en et ne me crois pas méchante; -bientôt tu m'auras oubliée. Mais je ne veux pas causer le malheur -de ta vie. Je pleure, parce que je suis trop vieille pour toi!» - - -Ce mot d'amour était sublime d'enfantillage. Et, quelles que soient -les passions que j'éprouve dans la suite, jamais ne sera plus -possible l'émotion adorable de voir une fille de dix-neuf ans -pleurer parce qu'elle se trouve trop vieille. - - -La saveur du premier baiser m'avait déçu comme un fruit que -l'on goûte pour la première fois. Ce n'est pas dans la nouveauté, -c'est dans l'habitude que nous trouvons les plus grands plaisirs. -Quelques minutes après, non seulement j'étais habitué à la bouche -de Marthe, mais encore je ne pouvais plus m'en passer. Et c'est -alors qu'elle parlait de m'en priver à tout jamais. - -Ce soir-là , Marthe me reconduisit jusqu'à la maison. Pour me -sentir plus près d'elle, je me blottissais sous sa cape, et je -la tenais par la taille. Elle ne disait plus qu'il ne fallait -pas nous revoir; au contraire, elle était triste à la pensée que -nous allions nous quitter dans quelques instants. Elle me faisait -lui jurer mille folies. - -Devant la maison de mes parents, je ne voulus pas laisser Marthe -repartir seule, et l'accompagnai jusque chez elle. Sans doute ces -enfantillages n'eussent-ils jamais pris fin, car elle voulait -m'accompagner encore. J'acceptai, à condition qu'elle me laisserait -à moitié route. - -J'arrivai une demi-heure en retard pour le dîner. C'était la -première fois. Je mis ce retard sur le compte du train. Mon père -fit semblant de le croire. - - -Plus rien ne me pesait. Dans la rue, je marchais aussi légèrement -que dans mes rêves. - -Jusqu'ici tout ce que j'avais convoité, enfant, il en avait fallu -faire mon deuil. D'autre part, la reconnaissance me gâtait les jouets -offerts. Quel prestige aurait pour un enfant un jouet qui se donne -lui-même! J'étais ivre de passion. Marthe était à moi; ce n'est pas -moi qui l'avais dit, c'était elle. Je pouvais toucher sa figure, -embrasser ses yeux, ses bras, l'habiller, l'abîmer, à ma guise. -Dans mon délire, je la mordais aux endroits où sa peau était nue, -pour que sa mère la soupçonnât d'avoir un amant. J'aurais voulu -pouvoir y marquer mes initiales. Ma sauvagerie d'enfant retrouvait -le vieux sens des tatouages. Marthe disait: «Oui, mords-moi, -marque-moi, je voudrais que tout le monde sache...» - -J'aurais voulu pouvoir embrasser ses seins. Je n'osais pas le -lui demander, pensant qu'elle saurait les offrir elle-même, comme -ses lèvres. Au bout de quelques jours, l'habitude d'avoir ses -lèvres étant venue, je n'envisageai pas d'autre délice. - - - - -Nous lisions ensemble à la lueur du feu. Elle y jetait souvent -des lettres que son mari lui envoyait, chaque jour, du front. À -leur inquiétude, on devinait que celles de Marthe se faisaient -de moins en moins tendres et de plus en plus rares. Je ne voyais -pas flamber ces lettres sans malaise. Elles grandissaient une -seconde le feu et, somme toute, j'avais peur de voir plus clair. - - -Marthe, qui souvent maintenant me demandait s'il était vrai que -je l'avais aimée dès notre première rencontre, me reprochait de -ne le lui avoir pas dit avant son mariage. Elle ne se serait pas -mariée, prétendait-elle; car, si elle avait éprouvé pour Jacques -une sorte d'amour au début de leurs fiançailles, celles-ci, trop -longues, par la faute de la guerre, avaient peu à peu effacé -l'amour de son cÅ“ur. Elle n'aimait déjà plus Jacques quand elle -l'épousa. Elle espérait que ces quinze jours de permission accordés -à Jacques transformeraient peut-être ses sentiments. - -Il fut malhabile. Celui qui aime agace toujours celui qui n'aime -pas. Et Jacques l'aimait toujours davantage. Ses lettres étaient -de quelqu'un qui souffre, mais plaçant trop haut sa Marthe pour -la croire capable de trahison. Aussi n'accusait-il que lui, la -suppliant seulement de lui expliquer quel mal il avait pu lui -faire: «Je me trouve si grossier à côté de toi, je sens que chacune -de mes paroles te blesse.» Marthe lui répondait seulement qu'il -se trompait, qu'elle ne lui reprochait rien. - -Nous étions alors au début de mars. Le printemps était précoce. -Les jours où elle ne m'accompagnait pas à Paris, Marthe, nue sous -un peignoir, attendait que je revinsse de mes cours de dessin, -étendue devant la cheminée où brûlait toujours l'olivier de ses -beaux-parents. Elle leur avait demandé de renouveler sa provision. -Je ne sais quelle timidité, si ce n'est celle que l'on éprouve -en face de ce qu'on n'a jamais fait, me retenait. Je pensais à -Daphnis. Ici c'est Chloé qui avait reçu quelques leçons, et -Daphnis n'osait lui demander de les lui apprendre. Au fait, ne -considérais-je pas Marthe plutôt comme une vierge, livrée, la -première quinzaine de ses noces, à un inconnu et plusieurs fois -prise par lui de force. - -Le soir, seul dans mon lit, j'appelais Marthe, m'en voulant, moi -qui me croyais un homme, de ne l'être pas assez pour finir d'en -faire ma maîtresse. Chaque jour, allant chez elle, je me promettais -de ne pas sortir qu'elle ne le fût. - -Le jour de l'anniversaire de mes seize ans, au mois de mars 1918, -tout en me suppliant de ne pas me fâcher, elle me fit cadeau d'un -peignoir, semblable au sien, qu'elle voulait me voir mettre chez -elle. Dans ma joie, je faillis faire un calembour, moi qui n'en -faisais jamais. Ma robe prétexte! Car il me semblait que ce qui -jusqu'ici avait entravé mes désirs, c'était la peur du ridicule, -de me sentir habillé, lorsqu'elle ne l'était pas. D'abord je -pensai à mettre cette robe le jour même. Puis, je rougis, comprenant -ce que son cadeau contenait de reproches. - - - - -Dès le début de notre amour, Marthe m'avait donné une clef de son -appartement, afin que je n'eusse pas à l'attendre dans le jardin, -si, par hasard, elle était en ville. Je pouvais me servir moins -innocemment de cette clef. Nous étions un samedi. Je quittai Marthe -en lui promettant de venir déjeuner le lendemain avec elle. Mais -j'étais décidé à revenir le soir aussitôt que possible. - -À dîner, j'annonçai à mes parents que j'entreprendrais le lendemain -avec René une longue promenade dans la forêt de Sénart. Je devais -pour cela partir à cinq heures du matin. Comme toute la maison -dormirait encore, personne ne pourrait deviner l'heure à laquelle -j'étais parti, et si j'avais découché. - -À peine avais-je fait part de ce projet à ma mère, qu'elle voulut -préparer elle-même un panier rempli de provisions, pour la route. -J'étais consterné, ce panier détruisait tout le romanesque et le -sublime de mon acte. Moi qui goûtais d'avance l'effroi de Marthe -quand j'entrerais dans sa chambre, je pensais maintenant à ses -éclats de rire en voyant paraître ce prince Charmant, un panier -de ménagère à son bras. J'eus beau dire à ma mère que René s'était -muni de tout, elle ne voulut rien entendre. Résister davantage, -c'était éveiller les soupçons. - -Ce qui fait le malheur des uns causerait le bonheur des autres. -Tandis que ma mère emplissait le panier qui me gâtait d'avance -ma première nuit d'amour, je voyais les yeux pleins de convoitise -de mes frères. Je pensai bien à le leur offrir en cachette, mais -une fois tout mangé, au risque de se faire fouetter, et pour le -plaisir de me perdre, ils eussent tout raconté. - -Il fallait donc me résigner, puisque nulle cachette ne semblait -assez sûre. - -Je m'étais juré de ne pas partir avant minuit pour être sûr que -mes parents dormissent. J'essayai de lire. Mais comme dix heures -sonnaient à la mairie, et que mes parents étaient couchés depuis -quelque temps déjà , je ne pus attendre. Ils habitaient au premier -étage, moi au rez-de-chaussée. Je n'avais pas mis mes bottines -afin d'escalader le mur le plus silencieusement possible. Les -tenant d'une main, tenant de l'autre ce panier fragile à cause -des bouteilles, j'ouvris avec précaution une petite porte d'office. -Il pleuvait. Tant mieux! la pluie couvrirait le bruit. Apercevant -que la lumière n'était pas encore éteinte dans la chambre de mes -parents, je fus sur le point de me recoucher. Mais j'étais en -route. Déjà la précaution des bottines était impossible; à cause -de la pluie je dus les remettre. Ensuite, il me fallait escalader -le mur pour ne point ébranler la cloche de la grille. Je m'approchai -du mur, contre lequel j'avais pris soin, après le dîner, de poser -une chaise de jardin pour faciliter mon évasion. Ce mur était garni -de tuiles à son faîte. La pluie les rendait glissantes. Comme je -m'y suspendais, l'une d'elles tomba. Mon angoisse décupla le bruit -de sa chute. Il fallait maintenant sauter dans la rue. Je tenais -le panier avec mes dents; je tombai dans une flaque. Une longue -minute, je restai debout, les yeux levés vers la fenêtre de mes -parents, pour voir s'ils bougeaient, s'étant aperçus de quelque -chose. La fenêtre resta vide. J'étais sauf! - -Pour me rendre jusque chez Marthe, je suivis la Marne. Je comptais -cacher mon panier dans un buisson et le reprendre le lendemain. -La guerre rendait cette chose dangereuse. En effet, au seul endroit -où il y eût des buissons et où il était possible de cacher le -panier, se tenait une sentinelle, gardant le pont de J... J'hésitai -longtemps, plus pâle qu'un homme qui pose une cartouche de dynamite. -Je cachai tout de même mes victuailles. - -La grille de Marthe était fermée. Je pris la clef qu'on laissait -toujours dans la boîte aux lettres. Je traversai le petit jardin -sur la pointe des pieds, puis montai les marches du perron. J'ôtai -encore mes bottines avant de prendre l'escalier. - -Marthe était si nerveuse! Peut-être s'évanouirait-elle en me voyant -dans sa chambre. Je tremblai; je ne trouvai pas le trou de la -serrure. Enfin, je tournai la clef lentement, afin de ne réveiller -personne. Je butai dans l'antichambre contre le porte-parapluies. -Je craignais de prendre les sonnettes pour des commutateurs. J'allai -à tâtons jusqu'à la chambre. Je m'arrêtai avec, encore, l'envie de -fuir. Peut-être Marthe ne me pardonnerait jamais. Ou bien si j'allais -tout à coup apprendre qu'elle me trompe, et la trouver avec un homme! - -J'ouvris. Je murmurai: - ---Marthe? - -Elle répondit: - ---Plutôt que de me faire une peur pareille, tu aurais bien pu -ne venir que demain matin. Tu as donc ta permission huit jours -plus tôt? - -Elle me prenait pour Jacques! - -Or, si je voyais de quelle façon elle l'eût accueilli, j'apprenais -du même coup qu'elle me cachait déjà quelque chose. Jacques devait -donc venir dans huit jours! - -J'allumai. Elle restait tournée contre le mur. Il était simple de -dire: «C'est moi», et pourtant, je ne le disais pas. Je l'embrassai -dans le cou. - ---Ta figure est toute mouillée. Essuie-toi donc. - -Alors, elle se retourna et poussa un cri. - -D'une seconde à l'autre, elle changea d'attitude et, sans prendre -la peine de s'expliquer ma présence nocturne: - ---Mais mon pauvre chéri, tu vas prendre mal! Déshabille-toi vite. - -Elle courut ranimer le feu dans le salon. À son retour dans la -chambre, comme je ne bougeais pas, elle dit: - ---Veux-tu que je t'aide? - -Moi qui redoutais par-dessus tout le moment où je devrais me -déshabiller et qui en envisageais le ridicule, je bénissais la -pluie grâce à quoi ce déshabillage prenait un sens maternel. -Mais Marthe repartait, revenait, repartait dans la cuisine, pour -voir si l'eau de mon grog était chaude. Enfin, elle me trouva nu -sur le lit, me cachant à moitié sous l'édredon. Elle me gronda: -C'était fou de rester nu; il fallait me frictionner à l'eau de -Cologne. - -Puis, Marthe ouvrit une armoire et me jeta un costume de nuit. -«Il devait être de ma taille.» Un costume de Jacques! Et je pensais -à l'arrivée, fort possible, de ce soldat, puisque Marthe y avait cru. - -J'étais dans le lit. Marthe m'y rejoignit. Je lui demandai d'éteindre. -Car, même en ses bras, je me méfiais de ma timidité. Les ténèbres -me donneraient du courage. Marthe me répondit doucement: - ---Non. Je veux te voir t'endormir. - -À cette parole pleine de grâce, je sentis quelque gêne. J'y voyais -la touchante douceur de cette femme qui risquait tout pour devenir -ma maîtresse et, ne pouvant deviner ma timidité maladive, admettait -que je m'endormisse auprès d'elle. Depuis quatre mois, je disais -l'aimer, et ne lui en donnais pas cette preuve dont les hommes -sont si prodigues et qui souvent leur tient lieu d'amour. J'éteignis -de force. - -Je me retrouvai avec le trouble de tout à l'heure, avant d'entrer -chez Marthe. Mais comme l'attente devant la porte, celle devant -l'amour ne pouvait être bien longue. Du reste, mon imagination -se promettait de telles voluptés qu'elle n'arrivait plus à les -concevoir. Pour la première fois aussi, je redoutai de ressembler -au mari et de laisser à Marthe un mauvais souvenir de nos premiers -moments d'amour. - -Elle fut donc plus heureuse que moi. Mais la minute où nous nous -désenlaçâmes, et ses yeux admirables valaient bien mon malaise. - -Son visage s'était transfiguré. Je m'étonnai même de ne pas pouvoir -toucher l'auréole qui entourait vraiment sa figure, comme dans -les tableaux religieux. - -Soulagé de mes craintes, il m'en venait d'autres. - -C'est que, comprenant enfin la puissance des gestes que ma timidité -n'avait osés jusqu'alors, je tremblais que Marthe n'appartînt à son -mari plus qu'elle ne voulait le prétendre. - -Comme il m'est impossible de comprendre ce que je goûte la première -fois, je devais connaître ces jouissances de l'amour chaque jour -davantage. - -En attendant, le faux plaisir m'apportait une vraie douleur d'homme: -la jalousie. - -J'en voulais à Marthe, parce que je comprenais, à son visage -reconnaissant, tout ce que valent les liens de la chair. Je -maudissais l'homme qui avait avant moi éveillé son corps. Je -considérai ma sottise d'avoir vu en Marthe une vierge. À toute -autre époque, souhaiter la mort de son mari, c'eût été chimère -enfantine; mais ce vÅ“u devenait presque aussi criminel que si -j'eusse tué. Je devais à la guerre mon bonheur naissant; j'en -attendais l'apothéose. J'espérais qu'elle servirait ma haine -comme un anonyme commet le crime à notre place. - -Maintenant, nous pleurons ensemble; c'est la faute du bonheur. -Marthe me reproche de n'avoir pas empêché son mariage. «Mais -alors, serais-je dans ce lit choisi par moi? Elle vivrait chez -ses parents; nous ne pourrions nous voir. Elle n'aurait jamais -appartenu à Jacques, mais elle ne m'appartiendrait pas. Sans lui, -et ne pouvant comparer, peut-être regretterait-elle encore, -espérant mieux. Je ne hais pas Jacques. Je hais la certitude de -tout devoir à cet homme que nous trompons. Mais j'aime trop Marthe -pour trouver notre bonheur criminel.» - -Nous pleurons ensemble de n'être que des enfants, disposant de -peu. Enlever Marthe! Comme elle n'appartient à personne, qu'à moi, -ce serait me l'enlever, puisqu'on nous séparerait. Déjà , nous -envisageons la fin de la guerre, qui sera celle de notre amour. -Nous le savons, Marthe a beau me jurer qu'elle quittera tout, -qu'elle me suivra, je ne suis pas d'une nature portée à la révolte, -et, me mettant à la place de Marthe, je n'imagine pas cette folle -rupture. Marthe m'explique pourquoi elle se trouvait trop vieille. -Dans quinze ans, la vie ne fera encore que commencer pour moi, des -femmes m'aimeront, qui auront l'âge qu'elle a. «Je ne pourrai que -souffrir, ajoute-t-elle. Si tu me quittes, j'en mourrai. Si tu restes, -ce sera par faiblesse, et je souffrirai de te voir sacrifier ton -bonheur.» - -Malgré mon indignation, je m'en voulais de ne point paraître assez -convaincu du contraire. Mais Marthe ne demandait qu'à l'être, -et mes plus mauvaises raisons lui semblaient bonnes. Elle répondait: -«Oui, je n'ai pas pensé à cela. Je sens bien que tu ne mens pas.» -Moi, devant les craintes de Marthe, je sentais ma confiance moins -solide. Alors mes consolations étaient molles. J'avais l'air de -ne la détromper que par politesse. Je lui disais: «Mais non, mais -non, tu es folle.» Hélas! j'étais trop sensible à la jeunesse pour -ne pas envisager que je me détacherais de Marthe, le jour où sa -jeunesse se fanerait, et que s'épanouirait la mienne. - - -Bien que mon amour me parût avoir atteint sa forme définitive, il -était à l'état d'ébauche. Il faiblissait au moindre obstacle. - -Donc, les folies que cette nuit-là firent nos âmes, nous fatiguèrent -davantage que celles de notre chair. Les unes semblaient nous reposer -des autres; en réalité, elles nous achevaient. Les coqs, plus -nombreux, chantaient. Ils avaient chanté toute la nuit. Je m'aperçus -de ce mensonge poétique: les coqs chantent au lever du soleil. Ce -n'était pas extraordinaire. Mon âge ignorait l'insomnie. Mais Marthe -le remarqua aussi, avec tant de surprise, que ce ne pouvait être que -la première fois. Elle ne put comprendre la force avec laquelle je -la serrai contre moi, car sa surprise me donnait la preuve qu'elle -n'avait pas encore passé une nuit blanche avec Jacques. - -Mes transes me faisaient prendre notre amour pour un amour exceptionnel. -Nous croyons être les premiers à ressentir certains troubles, ne -sachant pas que l'amour est comme la poésie, et que tous les amants, -même les plus médiocres, s'imaginent qu'ils innovent. Disais-je à -Marthe (sans y croire d'ailleurs), mais pour lui faire penser que je -partageais ses inquiétudes: «Tu me délaisseras, d'autres hommes te -plairont», elle m'affirmait être sûre d'elle. Moi, de mon côté, je -me persuadais peu à peu que je lui resterais, même quand elle serait -moins jeune, ma paresse finissant par faire dépendre notre éternel -bonheur de son énergie. - -Le sommeil nous avait surpris dans notre nudité. À mon réveil, la -voyant découverte, je craignis qu'elle n'eût froid. Je tâtai son -corps. Il était brûlant. La voir dormir me procurait une volupté -sans égale. Au bout de dix minutes, cette volupté me parut insupportable. -J'embrassai Marthe sur l'épaule. Elle ne s'éveilla pas. Un second -baiser, moins chaste, agit avec la violence d'un réveille-matin. -Elle sursauta, et, se frottant les yeux, me couvrit de baisers, -comme quelqu'un qu'on aime et qu'on retrouve dans son lit après avoir -rêvé qu'il est mort. Elle, au contraire, avait cru rêver ce qui -était vrai, et me retrouvait au réveil. - -Il était déjà onze heures. Nous buvions notre chocolat, quand -nous entendîmes la sonnette. Je pensai à Jacques: «Pourvu qu'il -ait une arme.» Moi qui avais si peur de la mort, je ne tremblais -pas. Au contraire, j'aurais accepté que ce fut Jacques, à condition -qu'il nous tuât. Toute autre solution me semblait ridicule. - -Envisager la mort avec calme ne compte que si nous l'envisageons -seul. La mort à deux n'est plus la mort, même pour les incrédules. -Ce qui chagrine, ce n'est pas de quitter la vie, mais de quitter -ce qui lui donne un sens. Lorsqu'un amour est notre vie, quelle -différence y a-t-il entre vivre ensemble ou mourir ensemble? - -Je n'eus pas le temps de me croire un héros, car, pensant que -peut-être Jacques ne tuerait que Marthe, ou moi, je mesurai mon -égoïsme. Savais-je même, de ces deux drames, lequel était le pire? - -Comme Marthe ne bougeait pas, je crus m'être trompé, et qu'on avait -sonné chez les propriétaires. Mais la sonnette retentit de nouveau. - ---Tais-toi, ne bouge pas! murmura-t-elle, ce doit être ma mère. -J'avais complètement oublié qu'elle passerait après la messe. - -J'étais heureux d'être témoin d'un de ses sacrifices. Dès qu'une -maîtresse, un ami, sont en retard de quelques minutes à un rendez-vous, -je les vois morts. Attribuant cette forme d'angoisse à sa mère, je -savourais sa crainte, et que ce fût par ma faute qu'elle l'éprouvât. - -Nous entendîmes la grille du jardin se refermer, après un conciliabule -(évidemment, Mme Grangier demandait au rez-de-chaussée si on avait -vu ce matin sa fille). Marthe regarda derrière les volets et me -dit: «C'était bien elle.» Je ne pus résister au plaisir de voir, -moi aussi, Mme Grangier repartant, son livre de messe à la main, -inquiète de l'absence incompréhensible de sa fille. Elle se retourna -encore vers les volets clos. - - - - -Maintenant qu'il ne me restait plus rien à désirer, je me sentais -devenir injuste. Je m'affectais de ce que Marthe pût mentir sans -scrupules à sa mère, et ma mauvaise foi lui reprochait de pouvoir -mentir. Pourtant l'amour, qui est l'égoïsme à deux, sacrifie tout -à soi, et vit de mensonges. Poussé par le même démon, je lui fis -encore le reproche de m'avoir caché l'arrivée de son mari. Jusqu'alors, -j'avais maté mon despotisme, ne me sentant pas le droit de régner -sur Marthe. Ma dureté avait des accalmies. Je gémissais: «Bientôt -tu me prendras en horreur. Je suis comme ton mari, aussi brutal.--Il -n'est pas brutal», disait-elle. Je reprenais de plus belle: «Alors -tu nous trompes tous les deux, dis-moi que tu l'aimes, sois contente: -dans huit jours tu pourras me tromper avec lui.» - -Elle se mordait les lèvres, pleurait: «Qu'ai-je donc fait qui te -rende aussi méchant? Je t'en supplie, n'abîme pas notre premier -jour de bonheur. - ---Il faut que tu m'aimes bien peu pour qu'aujourd'hui soit ton -premier jour de bonheur.» - -Ces sortes de coups blessent celui qui les porte. Je ne pensais -rien de ce que je disais, et pourtant j'éprouvais le besoin de le -dire. Il m'était impossible d'expliquer à Marthe que mon amour -grandissait. Sans doute atteignait-il l'âge ingrat, et cette -taquinerie féroce, c'était la mue de l'amour devenant passion. -Je souffrais. Je suppliai Marthe d'oublier mes attaques. - - - - -La bonne des propriétaires glissa des lettres sous la porte. Marthe -les prit. Il y en avait deux de Jacques. Comme réponse à mes doutes: -«Fais-en, dit-elle, ce que bon te semble.» J'eus honte. Je lui -demandai de les lire, mais de les garder pour elle. Marthe, par un -de ces réflexes qui nous poussent aux pires bravades, déchira une -des enveloppes. Difficile à déchirer, la lettre devait être longue. -Son geste devint une nouvelle occasion de reproches. Je détestais -cette bravade, le remords qu'elle ne manquerait pas d'en ressentir. -Je fis, malgré tout, un effort et, voulant qu'elle ne déchirât point -la seconde lettre, je gardai pour moi que d'après cette scène il -était impossible que Marthe ne fût pas méchante. Sur ma demande, -elle la lut. Un réflexe pouvait lui faire déchirer la première -lettre, mais non lui faire dire, après avoir parcouru la seconde: -«Le ciel nous récompense de n'avoir pas déchiré la lettre. Jacques -m'y annonce que les permissions viennent d'être suspendues dans -son secteur, il ne viendra pas avant un mois.» - -L'amour seul excuse de telles fautes de goût. - - -Ce mari commençait à me gêner, plus que s'il avait été là et que -s'il avait fallu prendre garde. Une lettre de lui prenait soudain -l'importance d'un spectre. Nous déjeunâmes tard. Vers cinq heures, -nous allâmes nous promener au bord de l'eau. Marthe resta stupéfaite -lorsque d'une touffe d'herbes je sortis un panier, sous l'Å“il de -la sentinelle. L'histoire du panier l'amusa bien. Je n'en craignais -plus le grotesque. Nous marchions, sans nous rendre compte de -l'indécence de notre tenue, nos corps collés l'un contre l'autre. -Nos doigts s'enlaçaient. Ce premier dimanche de soleil avait fait -pousser les promeneurs à chapeau de paille, comme la pluie les -champignons. Les gens qui connaissaient Marthe n'osaient pas lui -dire bonjour; mais elle, ne se rendant compte de rien, leur disait -bonjour sans malice. Ils durent y voir une fanfaronnade. Elle -m'interrogeait pour savoir comment je m'étais enfui de la maison. -Elle riait, puis sa figure s'assombrissait; alors elle me remerciait, -en me serrant les doigts de toutes ses forces, d'avoir couru tant -de risques. Nous repassâmes chez elle pour y déposer le panier. -À vrai dire, j'entrevis pour ce panier, sous forme d'envoi aux -armées, une fin digne de ces aventures. Mais cette fin était si -choquante que je la gardai pour moi. - -Marthe voulait suivre la Marne jusqu'à La Varenne. Nous dînerions -en face de l'île d'Amour. Je lui promis de lui montrer le musée -de l'Écu de France, le premier musée que j'avais vu, tout enfant, -et qui m'avait ébloui. J'en parlais à Marthe comme d'une chose -très intéressante. Mais quand nous constatâmes que ce musée était -une farce, je ne voulus pas admettre que je m'étais trompé à ce -point. Les ciseaux de Fulbert! tout! j'avais tout cru. Je prétendis -avoir fait à Marthe une plaisanterie innocente. Elle ne comprenait -pas, car il était peu dans mes habitudes de plaisanter. À vrai dire, -cette déconvenue me rendait mélancolique. Je me disais: Peut-être moi -qui, aujourd'hui, crois tellement à l'amour de Marthe, y verrai-je -un attrape-nigaud, comme le musée de l'Écu de France! - -Car je doutais souvent de son amour. Quelquefois, je me demandais -si je n'étais pas pour elle un passe-temps, un caprice dont elle -pourrait se détacher du jour au lendemain, la paix la rappelant -à ses devoirs. Pourtant, me disais-je, il y a des moments où une -bouche, des yeux, ne peuvent mentir. Certes. Mais une fois ivres, -les hommes les moins généreux se fâchent si l'on n'accepte pas leur -montre, leur portefeuille. Dans cette veine, ils sont aussi sincères -que s'ils se trouvent en état normal. Les moments où on ne peut pas -mentir sont précisément ceux où l'on ment le plus, et surtout à -soi-même. Croire une femme «au moment où elle ne peut mentir», c'est -croire a la fausse générosité d'un avare. - -Ma clairvoyance n'était qu'une forme plus dangereuse de ma naïveté. -Je me jugeais moins naïf, je l'étais sous une autre forme, puisque -aucun âge n'échappe à la naïveté. Celle de la vieillesse n'est pas -la moindre. Cette prétendue clairvoyance m'assombrissait tout, me -faisait douter de Marthe. Plutôt, je doutais de moi-même, ne me -trouvant pas digne d'elle. Aurais-je eu mille fois plus de preuves -de son amour, je n'aurais pas été moins malheureux. - -Je savais trop le trésor de ce qu'on n'exprime jamais à ceux qu'on -aime, par la crainte de paraître puéril, pour ne pas redouter chez -Marthe cette pudeur navrante, et je souffrais de ne pouvoir pénétrer -son esprit. - - -Je revins à la maison à neuf heures et demie du soir. Mes parents -m'interrogèrent sur ma promenade. Je leur décrivis avec enthousiasme -la forêt de Sénart et ses fougères deux fois hautes comme moi. Je -parlai aussi de Brunoy, charmant village où nous avions déjeuné. -Tout à coup, ma mère, moqueuse, m'interrompant: - ---À propos, René est venu cet après-midi à quatre heures, très -étonné en apprenant qu'il faisait une grande promenade avec toi. - -J'étais rouge de dépit. Cette aventure, et bien d'autres, m'apprirent -que, malgré certaines dispositions, je ne suis pas fait pour le -mensonge. On m'y attrape toujours. Mes parents n'ajoutèrent rien -d'autre. Ils eurent le triomphe modeste. - - - - -Mon père, d'ailleurs, était inconsciemment complice de mon premier -amour. Il l'encourageaitplutôt, ravi que ma précocité s'affirmât -d'une façon ou d'une autre. Il avait aussi toujours eu peur que -je ne tombasse entre les mains d'une mauvaise femme. Il était content -de me savoir aimé d'une brave fille. Il ne devait se cabrer que le -jour où il eut la preuve que Marthe souhaitait le divorce. - -Ma mère, elle, ne voyait pas notre liaison d'un aussi bon Å“il. Elle -était jalouse. Elle regardait Marthe avec des yeux de rivale. Elle -trouvait Marthe antipathique, ne se rendant pas compte que toute -femme, du fait de mon amour, le lui serait devenue. D'ailleurs, elle -se préoccupait plus que mon père du qu'en-dira-t-on. Elle s'étonnait -que Marthe pût se compromettre avec un gamin de mon âge. Puis, elle -avait été élevée à F... Dans toutes ces petites villes de banlieue, -du moment qu'elles s'éloignent de la banlieue ouvrière, sévissent -les mêmes passions, la même soif de racontars qu'en province. Mais, -en outre, le voisinage de Paris rend les racontars, les suppositions -plus délurés. Chacun y doit tenir son rang. C'est ainsi que pour -avoir une maîtresse, dont le mari était soldat, je vis peu à peu, -et sur l'injonction de leurs parents, s'éloigner mes camarades. -Ils disparurent par ordre hiérarchique: depuis le fils du notaire, -jusqu'à celui de notre jardinier. Ma mère était atteinte par ces -mesures qui me semblaient un hommage. Elle me voyait perdu par une -folle. Elle reprochait certainement à mon père de me l'avoir fait -connaître, et de fermer les yeux. Mais, estimant que c'était à mon -père d'agir, et mon père se taisant, elle gardait le silence. - - - - -Je passais toutes mes nuits chez Marthe. J'y arrivais à dix heures -et demie, j'en repartais le matin à cinq ou six. Je ne sautais plus -par-dessus les murs. Je me contentais d'ouvrir la porte avec ma -clef; mais cette franchise exigeait quelques soins. Pour que la -cloche ne donnât pas l'éveil, j'enveloppais le soir son battant -avec de l'ouate. Je l'ôtais le lendemain en rentrant. - -À la maison, personne ne se doutait de mes absences; il n'en allait -pas de même à J... Depuis quelque temps déjà , les propriétaires -et le vieux ménage me voyaient d'un assez mauvais Å“il, répondant -à peine à mes saluts. - -Le matin, à cinq heures, pour faire le moins de bruit possible, -je descendais, mes souliers à la main. Je les remettais en bas. -Un matin, je croisai dans l'escalier le garçon laitier. Il tenait -ses boîtes de lait à la main; je tenais, moi, mes souliers. Il -me souhaita le bonjour avec un sourire terrible. Marthe était -perdue. Il allait le raconter dans tout J... Ce qui me torturait -encore le plus était mon ridicule. Je pouvais acheter le silence -du garçon laitier, mais je m'en abstins faute de savoir comment -m'y prendre. - -L'après-midi, je n'osai rien en dire à Marthe. D'ailleurs, cet -épisode était inutile pour que Marthe fût compromise. C'était depuis -longtemps chose faite. La rumeur me l'attribua même comme maîtresse -bien avant la réalité. Nous ne nous étions rendu compte de rien. -Nous allions bientôt voir clair. C'est ainsi qu'un jour, je trouvai -Marthe sans forces. Le propriétaire venait de lui dire que depuis -quatre jours, il guettait mon départ à l'aube. Il avait d'abord -refusé de croire, mais il ne lui restait aucun doute. Le vieux -ménage dont la chambre était sous celle de Marthe se plaignait du -bruit que nous faisions nuit et jour. Marthe était atterrée, voulait -partir. Il ne fut pas question d'apporter un peu de prudence dans -nos rendez-vous. Nous nous en sentions incapables: le pli était -pris. Alors Marthe commença de comprendre bien des choses qui -l'avaient surprise. La seule amie qu'elle chérît vraiment, une -jeune fille suédoise, ne répondait pas à ses lettres. J'appris -que le correspondant de cette jeune fille nous ayant un jour -aperçus dans le train, enlacés, il lui avait conseillé de ne -pas revoir Marthe. - -Je fis promettre à Marthe que s'il éclatait un drame, où que ce -fût, soit chez ses parents, soit avec son mari, elle montrerait -de la fermeté. Les menaces du propriétaire, quelques rumeurs, me -donnaient tout lieu de craindre, et d'espérer à la fois, une -explication entre Marthe et Jacques. - -Marthe m'avait supplié de venir la voir souvent, pendant la -permission de Jacques, à qui elle avait déjà parlé de moi. Je -refusai, redoutant de jouer mal mon rôle et de voir Marthe avec -un homme empressé auprès d'elle. La permission devait être de -onze jours. Peut-être tricherait-il et trouverait-il le moyen de -rester deux jours de plus. Je fis jurer à Marthe de m'écrire -chaque jour. J'attendis trois jours avant de me rendre à la poste -restante, pour être sûr de trouver une lettre. Il y en avait -déjà quatre. Je ne pus les prendre: il me manquait un des papiers -d'identité nécessaires. J'étais d'autant moins à l'aise que -j'avais falsifié mon bulletin de naissance, l'usage de la poste -restante n'étant permis qu'à partir de dix-huit ans. J'insistais, -au guichet, avec l'envie de jeter du poivre dans les yeux de -la demoiselle des postes, de m'emparer des lettres qu'elle tenait -et ne me donnerait pas. Enfin, comme j'étais connu à la poste, -j'obtins, faute de mieux, qu'on les envoyât le lendemain chez -mes parents. - -Décidément, j'avais encore fort à faire pour devenir un homme. -En ouvrant la première lettre de Marthe, je me demandai comment -elle exécuterait ce tour de force: écrire une lettre d'amour. -J'oubliais qu'aucun genre épistolaire n'est moins difficile: il -n'y est besoin que d'amour. Je trouvai les lettres de Marthe -admirables, et dignes des plus belles que j'avais lues. Pourtant, -Marthe m'y disait des choses bien ordinaires, et son supplice de -vivre loin de moi. - -Il m'étonnait que ma jalousie ne fût pas plus mordante. Je commençais -à considérer Jacques comme «le mari». Peu à peu, j'oubliais sa -jeunesse, je voyais en lui un barbon. - -Je n'écrivais pas à Marthe; il y avait tout de même trop de -risques. Au fond, je me trouvais plutôt heureux d'être tenu à ne -pas lui écrire, éprouvant, comme devant toute nouveauté, la crainte -vague de n'être pas capable, et que mes lettres la choquassent -ou lui parussent naïves. - -Ma négligence fit qu'au bout de deux jours, ayant laissé traîner -sur ma table de travail une lettre de Marthe, elle disparut; le -lendemain, elle reparut sur la table. La découverte de cette lettre -dérangeait mes plans: j'avais profité de la permission de Jacques, -de mes longues heures de présence, pour faire croire chez moi que -je me détachais de Marthe. Car, si je m'étais d'abord montré fanfaron -pour que mes parents apprissent que j'avais une maîtresse, je -commençais à souhaiter qu'ils eussent moins de preuves. Et voici que -mon père apprenait la véritable cause de ma sagesse. - -Je profitai de ces loisirs pour de nouveau me rendre à l'académie -de dessin; car, depuis longtemps, je dessinais mes nus d'après Marthe. -Je ne sais pas si mon père le devinait; du moins s'étonnait-il -malicieusement, et d'une manière qui me faisait rougir, de la -monotonie des modèles. Je retournai donc à la Grande-Chaumière, -travaillai beaucoup, afin de réunir une provision d'études pour le -reste de l'année, provision que je renouvellerais à la prochaine -visite du mari. - -Je revis aussi René, renvoyé de Henri-IV. Il allait à Louis-le-Grand. -Je l'y cherchais tous les soirs, après la Grande-Chaumière. Nous -nous fréquentions en cachette, car depuis son renvoi de Henri-IV, -et surtout depuis Marthe, ses parents, qui naguère me considéraient -comme un bon exemple, lui avaient défendu ma compagnie. - -René, pour qui l'amour, dans l'amour, semblait un bagage encombrant, -me plaisantait sur ma passion pour Marthe. Ne pouvant supporter ses -pointes, je lui dis lâchement que je n'avais pas de véritable amour. -Son admiration pour moi, qui, ces derniers temps, avait faibli, -s'en accrut séance tenante. - -Je commençais à m'endormir sur l'amour de Marthe. Ce qui me -tourmentait le plus, c'était le jeûne infligé à mes sens. Mon -énervement était celui d'un pianiste sans piano, d'un fumeur sans -cigarettes. - -René, qui se moquait de mon cÅ“ur, était pourtant épris d'une femme -qu'il croyait aimer sans amour. Ce gracieux animal. Espagnole -blonde, se désarticulait si bien qu'il devait sortir d'un cirque. -René, qui feignait la désinvolture, était fort jaloux. Il me supplia, -mi-riant, mi-pâlissant, de lui rendre un service bizarre. Ce service, -pour qui connaît le collège, était l'idée-type du collégien. Il -désirait savoir si cette femme le tromperait. Il s'agissait donc -de lui faire des avances, pour se rendre compte. - -Ce service m'embarrassa. Ma timidité reprenait le dessus. Mais pour -rien au monde je n'aurais voulu paraître timide et, du reste, la dame -vint me tirer d'embarras. Elle me fit des avances si promptes que la -timidité, qui empêche certaines choses et oblige à d'autres, m'empêcha -de respecter René et Marthe. Du moins espérais-je y trouver du plaisir, -mais j'étais comme le fumeur habitué à une seule marque. Il ne me -resta donc que le remords d'avoir trompé René, à qui je jurai que sa -maîtresse repoussait toute avance. - -Vis-à -vis de Marthe, je n'éprouvais aucun remords. Je m'y forçais. -J'avais beau me dire que je ne lui pardonnerais jamais si elle me -trompait, je n'y pus rien. «Ce n'est pas pareil», me donnai-je comme -excuse avec la remarquable platitude que l'égoïsme apporte dans ses -réponses. De même, j'admettais fort bien de ne pas écrire à Marthe, -mais, si elle ne m'avait pas écrit, j'y eusse vu qu'elle ne m'aimait -pas. Pourtant, cette légère infidélité renforça mon amour. - - - - -Jacques ne comprenait rien à l'attitude de sa femme. Marthe, plutôt -bavarde, ne lui adressait pas la parole. S'il lui demandait: -«Qu'as-tu?» elle répondait: «Rien.» - -Mme Grangier eut différentes scènes avec le pauvre Jacques. Elle -l'accusait de maladresse envers sa fille, se repentait de la lui -avoir donnée. Elle attribuait à cette maladresse de Jacques le brusque -changement survenu dans le caractère de sa fille. Elle voulut la -reprendre chez elle. Jacques s'inclina. Quelques jours après son -arrivée, il accompagna Marthe chez sa mère, qui, flattant ses moindres -caprices, encourageait, sans se rendre compte, son amour pour moi. -Marthe était née dans cette demeure. Chaque chose, disait-elle -à Jacques, lui rappelait le temps heureux où elle s'appartenait. -Elle devait dormir dans sa chambre de jeune fille. Jacques voulut -que tout au moins on y dressât un lit pour lui. Il provoqua une -crise de nerfs. Marthe refusait de souiller cette chambre virginale. - -M. Grangier trouvait ces pudeurs absurdes. Mme Grangier en profita -pour dire à son mari et à son gendre qu'ils ne comprenaient rien -à la délicatesse féminine. Elle se sentait flattée que l'âme de sa -fille appartînt si peu à Jacques. Car tout ce que Marthe ôtait à son -mari, Mme Grangier se l'attribuait, trouvant ses scrupules sublimes. -Sublimes, ils l'étaient, mais pour moi. - -Les jours où Marthe se prétendait le plus malade, elle exigeait de -sortir. Jacques savait bien que ce n'était pas pour le plaisir de -l'accompagner. Marthe, ne pouvant confier à personne les lettres -à mon adresse, les mettait elle-même à la poste. - -Je me félicitai encore plus de mon silence, car, si j'avais pu -lui écrire, en réponse au récit des tortures qu'elle infligeait, -je fusse intervenu en faveur de la victime. À certains moments, -je m'épouvantais du mal dont j'étais l'auteur; à d'autres, je me -disais que Marthe ne punirait jamais assez Jacques du crime -de me l'avoir prise vierge. Mais comme rien ne nous rend moins -«sentimental» que la passion, j'étais, somme toute, ravi de ne -pouvoir écrire et qu'ainsi Marthe continuât de désespérer Jacques. - -Il repartit sans courage. - -Tous mirent cette crise sur le compte de la solitude énervante -dans laquelle vivait Marthe. Car ses parents et son mari étaient -les seuls à ignorer notre liaison, les propriétaires n'osant rien -apprendre à Jacques, par respect pour l'uniforme. Mme Grangier se -félicitait déjà de retrouver sa fille, et qu'elle vécût comme avant -son mariage. Aussi les Grangier n'en revinrent-ils pas lorsque -Marthe, le lendemain du départ de Jacques, annonça qu'elle retournait -à J... - -Je l'y revis le jour même. D'abord, je la grondai mollement d'avoir -été si méchante. Mais quand je lus la première lettre de Jacques, -je fus pris de panique. Il disait combien, s'il n'avait plus l'amour -de Marthe, il lui serait facile de se faire tuer. - -Je ne démêlai pas le «chantage». Je me vis responsable d'une mort, -oubliant que je l'avais souhaitée. Je devins encore plus incompréhensible -et plus injuste. De quelque côté que nous nous tournions s'ouvrait -une blessure. Marthe avait beau me répéter qu'il était moins inhumain -de ne plus flatter l'espoir de Jacques, c'est moi qui l'obligeais -de répondre avec douceur. C'est moi qui dictais à sa femme les seules -lettres tendres qu'il en ait jamais reçues. Elle les écrivait en se -cabrant, en pleurant, mais je la menaçais de ne jamais revenir, si -elle n'obéissait pas. Que Jacques me dût ses seules joies atténuait -mes remords. - -Je vis combien son désir de suicide était superficiel, à l'espoir -qui débordait de ses lettres, en réponse aux nôtres. - -J'admirais mon attitude, vis-à -vis du pauvre Jacques, alors que -j'agissais par égoïsme et par crainte d'avoir un crime sur la -conscience. - - - - -Une période heureuse succéda au drame. Hélas! un sentiment de -provisoire subsistait. Il tenait à mon âge et à ma nature veule. -Je n'avais de volonté pour rien, ni pour fuir Marthe qui peut-être -m'oublierait, et retournerait au devoir, ni pour pousser Jacques -dans la mort. Notre union était donc à la merci de la paix, du -retour définitif des troupes. Qu'il chasse sa femme, elle me -resterait. Qu'il la garde, je me sentais incapable de la lui -reprendre de force. Notre bonheur était un château de sable. Mais -ici la marée n'étant pas à heure fixe, j'espérais qu'elle monterait -le plus tard possible. - -Maintenant, c'est Jacques, charmé, qui défendait Marthe contre -sa mère, mécontente du retour à J... Ce retour, l'aigreur aidant, -avait du reste éveillé chez Mme Grangier quelques soupçons. Autre -chose lui paraissait suspect: Marthe refusait d'avoir des domestiques, -au grand scandale de sa famille, et, encore plus, de sa belle-famille. -Mais que pouvaient parents et beaux-parents contre Jacques devenu -notre allié, grâce aux raisons que je lui donnais par l'intermédiaire -de Marthe? - -C'est alors que J... ouvrit le feu sur elle. - -Les propriétaires affectaient de ne plus lui parler. Personne ne la -saluait. Seuls les fournisseurs étaient professionnellement tenus à -moins de morgue. Aussi, Marthe, sentant quelquefois le besoin d'échanger -des paroles, s'attardait dans les boutiques. Lorsque j'étais chez -elle, si elle s'absentait pour acheter du lait et des gâteaux, et -qu'au bout de cinq minutes elle ne fut pas de retour, l'imaginant -sous un tramway, je courais à toutes jambes jusque chez la crémière -ou le pâtissier. Je l'y trouvais causant avec eux. Fou de m'être -laissé prendre à mes angoisses nerveuses, aussitôt dehors, je -m'emportais. Je l'accusais d'avoir des goûts vulgaires, de trouver -un charme à la conversation des fournisseurs. Ceux-ci, dont -j'interrojnpais les propos, me détestaient. - -L'étiquette des cours est assez simple, comme tout ce qui est -noble. Mais rien n'égale en énigmes le protocole des petites -gens. Leur folie des préséances se fonde, d'abord, sur l'âge. -Rien ne les choquerait plus que la révérence d'une vieille duchesse -à quelque jeune prince. On devine la haine du pâtissier, de la -crémière, à voir un gamin interrompre leurs rapports familiers -avec Marthe. Ils lui eussent à elle trouvé mille excuses, à cause -de ces conversations. - - -Les propriétaires avaient un fils de vingt-deux ans. Il vint en -permission. Marthe l'invita à prendre le thé. - -Le soir, nous entendîmes des éclats de voix: on lui défendait de -revoir la locataire. Habitué à ce que mon père ne mît son veto à -aucun de mes actes, rien ne m'étonna plus que l'obéissance du dadais. - -Le lendemain, comme nous traversions le jardin, il bêchait. Sans -doute était-ce un pensum. Un peu gêné, malgré tout, il détourna -la tête pour ne pas avoir à dire bonjour. - -Ces escarmouches peinaient Marthe; assez intelligente et assez -amoureuse pour se rendre compte que le bonheur ne réside pas dans -la considération des voisins, elle était comme ces poètes qui savent -que la vraie poésie est chose «maudite», mais qui, malgré leur -certitude, souffrent parfois de ne pas obtenir les suffrages qu'ils -méprisent. - - - - -Les conseillers municipaux jouent toujours un rôle dans mes -aventures. M. Marin qui habitait en dessous de chez Marthe, -vieillard à barbe grise et de stature noble, était un ancien -conseiller municipal de J... Retiré dès avant la guerre, il aimait -servir la patrie, lorsque l'occasion se présentait à portée de sa -main. Se contentant de désapprouver la politique communale, il -vivait avec sa femme, ne recevant et ne rendant de visites qu'aux -approches de la nouvelle année. - -Depuis quelques jours, un remue-ménage se faisait au-dessous, -d'autant plus distinct que nous entendions, de notre chambre, les -moindres bruits du rez-de-chaussée. Des frotteurs vinrent. La bonne, -aidée par celle du propriétaire, astiquait l'argenterie dans le -jardin, ôtait le vert-de-gris des suspensions de cuivre. Nous -sûmes par la crémière qu'un raout-surprise se préparait chez les -Marin, sous un mystérieux prétexte. Mme Marin était allée inviter -le maire et le supplier de lui accorder huit litres de lait. -Autoriserait-il aussi la marchande à faire de la crème? - -Les permis accordés, le jour venu (un vendredi), une quinzaine -de notables parurent à l'heure dite avec leurs femmes, chacune -fondatrice d'une société d'allaitement maternel ou de secours aux -blessés, dont elle était présidente, et, les autres, sociétaires. -La maîtresse de cette maison, pour faire «genre», recevait devant -la porte. Elle avait profité de l'attraction mystérieuse pour -transformer son raout en pique-nique. Toutes ces dames prêchaient -l'économie et inventaient des recettes. Aussi, leurs douceurs -étaient-elles des gâteaux sans farine, des crèmes au lichen, etc. -Chaque nouvelle arrivante disait à Mme Marin: «Oh! ça ne paye pas -de mine, mais je crois que ce sera bon tout de même.» - -M. Marin, lui, profitait de ce raout pour préparer sa «rentrée -politique». - -Or, la surprise, c'était Marthe et moi. La charitable indiscrétion -d'un de mes camarades de chemin de fer, le fils d'un des notables, -me l'apprit. Jugez de ma stupeur quand je sus que la distraction -des Marin était de se tenir sous notre chambre vers la fin de -l'après-midi et de surprendre nos caresses. - -Sans doute y avaient-ils pris goût et voulaient-ils publier leurs -plaisirs. Bien entendu, les Marin, gens respectables, mettaient ce -dévergondage sur le compte de la morale. Ils voulaient faire partager -leur révolte par tout ce que la commune comptait de gens comme -il faut. - -Les invités étaient en place. Mme Marin me savait chez Marthe et -avait dressé la table sous sa chambre. Elle piaffait. Elle eût -voulu la canne du régisseur pour annoncer le spectacle. Grâce à -l'indiscrétion du jeune homme, qui trahissait pour mystifier sa -famille et, par solidarité d'âge, nous gardâmes le silence. Je -n'avais pas osé dire à Marthe le motif du pique-nique. Je pensais -au visage décomposé de Mme Marin, les yeux sur les aiguilles de -l'horloge, et à l'impatience de ses hôtes. Enfin, vers sept heures, -les couples se retirèrent bredouilles, traitant tout bas les Marin -d'imposteurs et le pauvre M. Marin, âgé de soixante-dix ans, -d'arriviste. Ce futur conseiller vous promettait monts et merveilles, -et n'attendait même pas d'être élu pour manquer à ses promesses. -En ce qui concernait Mme Marin, ces dames virent dans le raout un -moyen avantageux pour elle de se fournir du dessert. Le maire, en -personnage, avait paru juste quelques minutes; ces quelques minutes -et les huit litres de lait firent chuchoter qu'il était du dernier -bien avec la fille des Marin, institutrice à l'école. Le mariage de -Mlle Marin avait jadis fait scandale, paraissant peu digne d'une -institutrice, car elle avait épousé un sergent de ville. - -Je poussai la malice jusqu'à leur faire entendre ce qu'ils eussent -souhaité faire entendre aux autres. Marthe s'étonna de cette tardive -ardeur. Ne pouvant plus y tenir, et au risque de la chagriner, je -lui dis quel était le but du raout. Nous en rîmes ensemble aux -larmes. - -Mme Marin, peut-être indulgente si j'eusse servi ses plans, ne nous -pardonna pas son désastre. Il lui donna de la haine. Mais elle -ne pouvait l'assouvir, ne disposant plus de moyens, et n'osant -user de lettres anonymes. - - - - -Nous étions au mois de mai. Je rencontrais moins Marthe chez elle -et n'y couchais que si je pouvais inventer chez moi un mensonge -pour y rester le matin. Je l'inventais une ou deux fois la semaine. -La perpétuelle réussite de mon mensonge me surprenait. En réalité, -mon père ne me croyait pas. Avec une folle indulgence il fermait -les yeux, à la seule condition que ni mes frères ni les domestiques -ne l'apprissent. Il me suffisait donc de dire que je partais à cinq -heures du matin, comme le jour de ma promenade à la forêt de Sénart. -Mais ma mère ne préparait plus de panier. - -Mon père supportait tout, puis, sans transition, se cabrant, me -reprochait ma paresse. Ces scènes se déchaînaient et se calmaient -vite, comme les vagues. - -Rien n'absorbe plus que l'amour. On n'est pas paresseux, parce que, -étant amoureux, on paresse. L'amour sent confusément que son seul -dérivatif réel est le travail. Aussi le considère-t-il comme un -rival. Et il n'en supporte aucun. Mais l'amour est paresse bien-faisante, -comme la molle pluie qui féconde. - -Si la jeunesse est niaise, c'est faute d'avoir été paresseuse. Ce -qui infirme nos systèmes d'éducation, c'est qu'ils s'adressent aux -médiocres, à cause du nombre. Pour un esprit en marche, la paresse -n'existe pas. Je n'ai jamais plus appris que dans ces longues journées -qui, pour un témoin, eussent semblé vides, et où j'observais mon -cÅ“ur novice comme un parvenu observe ses gestes à table. - -Quand je ne couchais pas chez Marthe, c'est-à -dire presque tous les -jours, nous nous promenions après dîner, le long de la Marne, -jusqu'à onze heures. Je détachais le canot de mon père. Marthe -ramait; moi, étendu, j'appuyais ma tête sur ses genoux. Je la -gênais. Soudain, un coup de rame, me cognant, me rappelait que -cette promenade ne durerait pas toute la vie. - -L'amour veut faire partager sa béatitude. Ainsi, une maîtresse de -nature assez froide devient caressante, nous embrasse dans le cou, -invente mille agaceries, si nous sommes en train d'écrire une lettre. -Je n'avais jamais tel désir d'embrasser Marthe que lorsqu'un travail -la distrayait de moi; jamais tant envie de toucher à ses cheveux, -de la décoiffer, que quand elle se coiffait. Dans le canot, je me -précipitais sur elle, la jonchant de baisers, pour qu'elle lâchât -ses rames, et que le canot dérivât, prisonnier des herbes, des nénufars -blancs et jaunes. Elle y reconnaissait les signes d'une passion -incapable de se contenir, alors que me poussait surtout la manie de -déranger, si forte. Puis, nous amarrions le canot derrière les hautes -touffes. La crainte d'être visibles ou de chavirer, me rendait nos -ébats mille fois plus voluptueux. - -Aussi ne me plaignais-je point de l'hostilité des propriétaires qui -rendait ma présence chez Marthe très difficile. - -Ma prétendue idée fixe de la posséder comme ne l'avait pu posséder -Jacques, d'embrasser un coin de sa peau après lui avoir fait jurer -que jamais d'autres lèvres que les miennes ne s'y étaient mises, -n'était que du libertinage. Me l'avouais-je? Tout amour comporte -sa jeunesse, son âge mûr, sa vieillesse. Étais-je à ce dernier stade -où déjà l'amour ne me satisfaisait plus sans certaines recherches? -Car si ma volupté s'appuyait sur l'habitude, elle s'avivait de ces -mille riens, de ces légères corrections infligées à l'habitude. -Ainsi, n'est-ce pas d'abord dans l'augmentation des doses, qui -vite deviendraient mortelles, qu'un intoxiqué trouve l'extase, mais -dans le rythme qu'il invente, soit en changeant ses heures, soit -en usant de supercheries pour dérouter l'organisme. - -J'aimais tant cette rive gauche de la Marne, que je fréquentais -l'autre, si différente, afin de pouvoir contempler celle que -j'aimais. La rive droite est moins molle, consacrée aux maraîchers, -aux cultivateurs, alors que la mienne l'est aux oisifs. Nous attachions -le canot à un arbre, allions nous étendre au milieu du blé. Le champ, -sous la brise du soir, frissonnait. Notre égoïsme, dans sa cachette, -oubliait le préjudice, sacrifiant le blé au confort de notre amour, -comme nous y sacrifiions Jacques. - - - - -Un parfum de provisoire excitait mes sens. D'avoir goûté à des -joies plus brutales, plus ressemblantes à celles qu'on éprouve sans -amour avec la première venue, affadissait les autres. - -J'appréciais déjà le sommeil chaste, libre, le bien-être de se -sentir seul dans un lit aux draps frais. J'alléguais des raisons -de prudence pour ne plus passer de nuits chez Marthe. Elle admirait -ma force de caractère. Je redoutais aussi l'agacement que donne -une certaine voix angélique des femmes qui s'éveillent et qui, -comédiennes de race, semblent chaque matin sortir de l'au-delà . - -Je me reprochais mes critiques, mes feintes, passant des journées -à me demander si j'aimais Marthe plus ou moins que naguère. Mon -amour sophistiquait tout. De même que je traduisais faussement -les phrases de Marthe, croyant leur donner un sens plus profond, -j'interprétais ses silences. Ai-je toujours eu tort, un certain -choc, qui ne se peut décrire, nous prévenant que nous avons touché -juste. Mes jouissances, mes angoisses étaient plus fortes. Couché -auprès d'elle, l'envie qui me prenait, d'une seconde à l'autre, -d'être couché seul, chez mes parents, me faisait augurer l'insupportable -d'une vie commune. D'autre part, je ne pouvais imaginer de vivre -sans Marthe. Je commençais à connaître le châtiment de l'adultère. - -J'en voulais à Marthe d'avoir, avant notre amour, consenti à meubler -la maison de Jacques à ma guise. Ces meubles me devinrent odieux, -que je n'avais pas choisis pour mon plaisir, mais afin de déplaire -à Jacques. Je m'en fatiguais, sans excuses. Je regrettais de n'avoir -pas laissé Marthe les choisir seule. Sans doute m'eussent-ils d'abord -déplu, mais quel charme, ensuite, de m'y habituer, par amour pour -elle! J'étais jaloux que le bénéfice de cette habitude revînt à -Jacques. - -Marthe me regardait avec de grands yeux naïfs lorsque je lui disais -amèrement: «J'espère que, quand nous vivrons ensemble, nous ne garderons -pas ces meubles.» Elle respectait tout ce que je disais. Croyant que -j'avais oublié que ces meubles venaient de moi, elle n'osait me le -rappeler. Elle se lamentait intérieurement de ma mauvaise mémoire. - - - - -Dans les premiers jours de juin, Marthe reçut une lettre de Jacques -où, enfin, il ne l'entretenait pas que de son amour. Il était malade. -On l'évacuait à l'hôpital de Bourges. Je ne me réjouissais pas de -le savoir malade, mais qu'il eût quelque chose à dire me soulageait. -Passant par J..., le lendemain ou le surlendemain, il suppliait Marthe -qu'elle guettât son train sur le quai de la gare. Marthe me montra -cette lettre. Elle attendait un ordre. - -L'amour lui donnait une nature d'esclave. Aussi, en face d'une telle -servitude préambulaire, avais-je du mal à ordonner ou défendre. Selon -moi, mon silence voulait dire que je consentais. Pouvais-je l'empêcher -d'apercevoir son mari pendant quelques secondes? Elle garda le même -silence. Donc, par une espèce de convention tacite, je n'allai pas chez -elle le lendemain. - -Le surlendemain matin, un commissionnaire m'apporta chez mes parents -un mot qu'il ne devait remettre qu'à moi. Il était de Marthe. Elle -m'attendait au bord de l'eau. Elle me suppliait de venir, si j'avais -encore de l'amour pour elle. - -Je courus jusqu'au banc sur lequel Marthe m'attendait. Son bonjour, -si peu en rapport avec le style de son billet, me glaça. Je crus -son cÅ“ur changé. - -Simplement, Marthe avait pris mon silence de l'avant-veille pour -un silence hostile. Elle n'avait pas imaginé la moindre convention -tacite. À des heures d'angoisse succédait le grief de me voir en vie, -puisque seule la mort eût dû m'empêcher de venir hier. Ma stupeur -ne pouvait se feindre. Je lui expliquai ma réserve, mon respect pour -ses devoirs envers Jacques malade. Elle me crut à demi. J'étais -irrité. Je faillis lui dire: «Pour une fois que je ne mens pas...» -Nous pleurâmes. - -Mais ces confuses parties d'échecs sont interminables, épuisantes, -si l'un des deux n'y met bon ordre. En somme, l'attitude de Marthe -envers Jacques n'était pas flatteuse. Je l'embrassai, la berçai. -«Le silence, dis-je, ne nous réussit pas.» Nous nous promîmes de -ne rien nous celer de nos pensées secrètes, moi la plaignant un peu -de croire que c'est chose possible. - -À J..., Jacques avait cherché des yeux Marthe, puis le train passant -devant leur maison, il avait vu les volets ouverts. Sa lettre la -suppliait de le rassurer. Il lui demandait de venir à Bourges. «Il -faut que tu partes», dis-je, de façon que cette simple phrase ne -sentît pas le reproche. - ---J'irai, dit-elle, si tu m'accompagnes. - -C'était pousser trop loin l'inconscience. Mais ce qu'exprimaient -d'amour ses paroles, ses actes les plus choquants, me conduisait -vite de la colère à la gratitude. Je me cabrai. Je me calmai. Je -lui parlai doucement, ému par sa naïveté. Je la traitais comme -un enfant qui demande la lune. - -Je lui représentai combien il était immoral qu'elle se fît accompagner -par moi. Que ma réponse ne fût pas orageuse, comme celle d'un -amant outragé, sa portée s'en accrut. Pour la première fois, elle -m'entendait prononcer le mot de «morale». Ce mot vint à merveille, -car, si peu méchante, elle devait bien connaître des crises de doute, -comme moi, sur la moralité de notre amour. Sans ce mot, elle eût pu -me croire amoral, étant fort bourgeoise, malgré sa révolte contre les -excellents préjugés bourgeois. Mais, au contraire, puisque, pour la -première fois, je la mettais en garde, c'était une preuve que -jusqu'alors je considérais que nous n'avions rien fait de mal. - -Marthe regrettait cette espèce de voyage de noces scabreux. Elle -comprenait, maintenant, ce qu'il y avait d'impossible. - ---Du moins, dit-elle, permets-moi de ne pas y aller. - -Ce mot de «morale» prononcé à la légère m'instituait son directeur -de conscience. J'en usai comme ces despotes qui se grisent d'un -pouvoir nouveau. La puissance ne se montre que si l'on en use avec -injustice. Je répondis donc que je ne voyais aucun crime à ce qu'elle -n'allât pas à Bourges. Je lui trouvai des motifs qui la persuadèrent: -fatigue du voyage, proche convalescence de Jacques. Ces motifs -l'innocentaient, sinon aux yeux de Jacques, du moins vis-à -vis de -sa belle-famille. - -À force d'orienter Marthe dans un sens qui me convenait, je la -façonnais peu à peu à mon image. C'est de quoi je m'accusais, et -de détruire sciemment notre bonheur. Qu'elle me ressemblât, et que -ce fût mon Å“uvre, me ravissait et me fâchait. J'y voyais une raison -de notre entente. J'y discernais aussi la cause de désastres futurs. -En effet, je lui avais peu à peu communiqué mon incertitude, qui, le -jour des décisions, l'empêcherait d'en prendre aucune. Je la sentais -comme moi les mains molles, espérant que la mer épargnerait le -château de sable, tandis que les autres enfants s'empressent de bâtir -plus loin. - -Il arrive que cette ressemblance morale déborde sur le physique. -Regard, démarche: plusieurs fois, des étrangers nous prirent pour -frère et sÅ“ur. C'est qu'il existe en nous des germes de ressemblance -que développe l'amour. Un geste, une inflexion de voix, tôt ou tard, -trahissent les amants les plus prudents. - -Il faut admettre que, si le cÅ“ur a ses raisons que la raison ne -connaît pas, c'est que celle-ci est moins raisonnable que notre cÅ“ur. -Sans doute, sommes-nous tous des Narcisse, aimant et détestant leur -image, mais à qui toute autre est indifférente. C'est cet instinct -de ressemblance qui nous mène dans la vie, nous criant «halte!» -devant un paysage, une femme, un poème. Nous pouvons en admirer -d'autres, sans ressentir ce choc. L'instinct de ressemblance est -la seule ligne de conduite qui ne soit pas artificielle. Mais dans -la société, seuls les esprits grossiers sembleront ne point pécher -contre la morale, poursuivant toujours le même type. Ainsi certains -hommes s'acharnent sur les «blondes», ignorant que souvent les -ressemblances les plus profondes sont les plus secrètes. - - - - -Marthe, depuis quelques jours, semblait distraite, sans tristesse. -Distraite, avec tristesse, j'aurais pu m'expliquer sa préoccupation -par l'approche du quinze juillet, date à laquelle il lui faudrait -rejoindre la famille de Jacques, et Jacques en convalescence, sur -une plage de la Manche. À son tour, Marthe se taisait, sursautant -au bruit de ma voix. Elle supportait l'insupportable: visites de -famille, avanies, sous-entendus aigres de sa mère, bonhommes de -son père, qui lui supposait un amant, sans y croire. - -Pourquoi supportait-elle tout? Était-ce la suite de mes leçons -lui reprochant d'attacher trop d'importance aux choses, de s'affecter -des moindres? Elle paraissait heureuse, mais d'un bonheur singulier, -dont elle ressentait de la gêne, et qui m'était désagréable, puisque -je ne la partageais pas. Moi qui trouvais enfantin que Marthe découvrit -dans mon mutisme une preuve d'indifférence, à mon tour, je l'accusais -de ne plus m'aimer, parce qu'elle se taisait. - - -Marthe n'osait pas m'apprendre qu'elle était enceinte. - - - - -J'eusse voulu paraître heureux de cette nouvelle. Mais d'abord elle -me stupéfia. N'ayant jamais pensé que je pouvais devenir responsable -de quoi que ce fût, je l'étais du pire. J'enrageais aussi de n'être -pas assez homme pour trouver la chose simple. Marthe n'avait parlé -que contrainte. Elle tremblait que cet instant qui devait nous rapprocher -nous séparât. Je mimai si bien l'allégresse que ses craintes se -dissipèrent. Elle gardait les traces profondes de la morale bourgeoise, -et cet enfant signifiait pour elle que Dieu récompenserait notre -amour, qu'il ne punissait aucun crime. - -Alors que Marthe trouvait maintenant dans sa grossesse une raison -pour que je ne la quittasse jamais, cette grossesse me consterna. À -notre âge, il me semblait impossible, injuste, que nous eussions -un enfant qui entraverait notre jeunesse. Pour la première fois, -je me rendais à des craintes d'ordre matériel: nous serions -abandonnés de nos familles. - -Aimant déjà cet enfant, c'est par amour que je le repoussais. Je -ne me voulais pas responsable de son existence dramatique. J'eusse -été moi-même incapable de la vivre. - -L'instinct est notre guide; un guide qui nous conduit à notre perte. -Hier, Marthe redoutait que sa grossesse nous éloignât l'un de l'autre. -Aujourd'hui, qu'elle ne m'avait jamais tant aimé, elle croyait que -mon amour grandissait comme le sien. Moi, hier, repoussant cet -enfant, je commençais aujourd'hui à l'aimer et j'ôtais de l'amour -à Marthe, de même qu'au début de notre liaison mon cÅ“ur lui donnait -ce qu'il retirait aux autres. - -Maintenant, posant ma bouche sur le ventre de Marthe, ce n'était -plus elle que j'embrassais, c'était mon enfant. Hélas! Marthe -n'était plus ma maîtresse, mais une mère. - -Je n'agissais plus jamais comme si nous étions seuls. Il y avait -toujours un témoin près de nous, à qui nous devions rendre compte -de nos actes. Je pardonnais mal ce brusque changement dont je rendais -Marthe seule responsable, et pourtant, je sentais que je lui aurais -moins encore pardonné si elle m'avait menti. À certaines secondes, -je croyais que Marthe mentait pour faire durer un peu plus notre -amour, mais que son fils n'était pas le mien. - -Comme un malade qui recherche le calme, je ne savais de quel côté -me tourner. Je sentais ne plus aimer la même Marthe et que mon fils -ne serait heureux qu'à la condition de se croire celui de Jacques. -Certes, ce subterfuge me consternait. Il faudrait renoncer à Marthe. -D'autre part, j'avais beau me trouver un homme, le fait actuel était -trop grave pour que je me rengorgeasse jusqu'à croire possible une -aussi folle (je pensais: une aussi sage) existence. - - - - -Car, enfin, Jacques reviendrait. Après cette période extraordinaire, -il retrouverait, comme tant d'autres soldats trompés à cause des -circonstances exceptionnelles, une épouse triste, docile, dont rien -ne décèlerait l'inconduite. Mais cet enfant ne pouvait s'expliquer -pour son mari que si elle supportait son contact aux vacances. Ma -lâcheté l'en supplia. - -De toutes nos scènes, celle-ci ne fut ni la moins étrange ni la moins -pénible. Je m'étonnai du reste de rencontrer si peu de lutte. J'en -eus l'explication plus tard. Marthe n'osait m'avouer une victoire de -Jacques à sa dernière permission et comptait, feignant de m'obéir, -se refuser au contraire à lui, à Granville, sous prétexte des -malaises de son état. Tout cet échafaudage se compliquait de dates -dont la fausse coïncidence, lors de l'accouchement, ne laisserait de -doutes à personne. «Bah! me disais-je, nous avons du temps devant nous. -Les parents de Marthe redouteront le scandale. Ils remmèneront à la -campagne et retarderont la nouvelle.» - - -La date du départ de Marthe approchait. Je ne pouvais que bénéficier -de cette absence. Ce serait un essai. J'espérais me guérir de Marthe. -Si je n'y parvenais pas, si mon amour était trop vert pour se détacher -de lui-même, je savais bien que je retrouverais Marthe aussi fidèle. - -Elle partit le douze juillet, à sept heures du matin. Je restai à J... -la nuit précédente. En y allant, je me promettais de ne pas fermer -l'Å“il de la nuit. Je ferais une telle provision de caresses, que je -n'aurais plus besoin de Marthe pour le reste de mes jours. - -Un quart d'heure après m'être couché, je m'endormis. - -En général, la présence de Marthe troublait mon sommeil. Pour la -première fois, à côté d'elle, je dormis aussi bien que si j'eusse -été seul. - -À mon réveil, elle était déjà debout. Elle n'avait pas osé me -réveiller. Il ne me restait plus qu'une demi-heure avant le train. -J'enrageais d'avoir laissé perdre par le sommeil les dernières -heures que nous avions à passer ensemble. Elle pleurait aussi de -partir. Pourtant, j'eusse voulu employer les dernières minutes à -autre chose qu'à boire nos larmes. - -Marthe me laissait sa clef, me demandant de venir, de penser à nous, -et de lui écrire sur sa table. - - -Je m'étais juré de ne pas l'accompagner jusqu'à Paris. Mais, je ne -pouvais vaincre mon désir de ses lèvres et, comme je souhaitais -lâchement l'aimer moins, je mettais ce désir sur le compte du départ, -de cette «dernière fois» si fausse, puisque je sentais bien qu'il -n'y aurait de dernière fois sans qu'elle le voulût. - -À la gare Montparnasse, où elle devait rejoindre ses beaux-parents, -je l'embrassai sans retenue. Je cherchais encore mon excuse dans le -fait que, sa belle-famille surgissant, il se produirait un drame -décisif. - -Revenu à F..., accoutumé à n'y vivre qu'en attendant de me rendre -chez Marthe, je tâchai de me distraire. Je bêchai le jardin, j'essayai -de lire, je jouai à cache-cache avec mes sÅ“urs, ce qui ne m'était -pas arrivé depuis cinq ans. Le soir, pour ne pas éveiller de soupçons, -il fallut que j'allasse me promener. D'habitude, jusqu'à la Marne, -la route m'était légère. Ce soir-là , je me traînai, les cailloux me -tordant le pied et précipitant mes battements de cÅ“ur. Étendu dans -la barque, je souhaitai la mort, pour la première fois. Mais aussi -incapable de mourir que de vivre, je comptais sur un assassin -charitable. Je regrettais qu'on ne pût mourir d'ennui, ni de peine. -Peu à peu, ma tête se vidait, avec un bruit de baignoire. Une dernière -succion, plus longue, la tête est vide. Je m'endormis. - -Le froid d'une aube de juillet me réveilla. Je rentrai, transi, chez -nous. La maison était grande ouverte. Dans l'antichambre mon père -me reçut avec dureté. Ma mère avait été un peu malade: on avait -envoyé la femme de chambre me réveiller pour que j'allasse chercher -le docteur. Mon absence était donc officielle. - -Je supportai la scène en admirant la délicatesse instinctive du -bon juge qui, entre mille actions d'aspect blâmable, choisit la seule -innocente pour permettre au criminel de se justifier. Je ne me -justifiai d'ailleurs pas, c'était trop difficile. Je laissai croire -à mon père que je rentrais de J..., et, lorsqu'il m'interdit de -sortir après le dîner, je le remerciai à part moi d'être encore mon -complice et de me fournir une excuse pour ne plus traîner seul dehors. - - -J'attendais le facteur. C'était ma vie. J'étais incapable du moindre -effort pour oublier. - -Marthe m'avait donné un coupe-papier, exigeant que je ne m'en servisse -que pour ouvrir ses lettres. Pouvais-je m'en servir? J'avais -trop de hâte. Je déchirais les enveloppes. Chaque fois, honteux, -je me promettais de garder la lettre un quart d'heure, intacte. -J'espérais, par cette méthode, pouvoir à la longue reprendre de -l'empire sur moi-même, garder les lettres fermées dans ma poche. Je -remettais toujours ce régime au lendemain. - -Un jour, impatienté par ma faiblesse, et dans un mouvement de rage, -je déchirai une lettre sans la lire. Dès que les morceaux de papier -eurent jonché le jardin, je me précipitai, à quatre pattes. La lettre -contenait une photographie de Marthe. Moi si superstitieux et qui -interprétais les faits les plus minces dans un sens tragique, j'avais -déchiré ce visage. J'y vis un avertissement du ciel. Mes transes -ne se calmèrent qu'après avoir passé quatre heures à recoller la -lettre et le portrait. Jamais je n'avais fourni un tel effort. La -crainte qu'il n'arrivât malheur à Marthe me soutint pendant ce travail -absurde qui me brouillait les yeux et les nerfs. - -Un spécialiste avait recommandé les bains de mer à Marthe. Tout -en m'accusant de méchanceté, je les lui défendis, ne voulant pas -que d'autres que moi pussent voir son corps. - -Du reste, puisque de toute manière Marthe devait passer un mois -à Granville, je me félicitais de la présence de Jacques. Je me -rappelais sa photographie en blanc que Marthe m'avait montrée -le jour des meubles. Rien ne me faisait plus peur que les jeunes -hommes, sur la plage. D'avance, je les jugeais plus beaux, plus -forts, plus élégants que moi. - -Son mari la protégerait contre eux. - -À certaines minutes de tendresse, comme un ivrogne qui embrasse -tout le monde, je rêvassais d'écrire à Jacques, de lui avouer que -j'étais l'amant de Marthe, et, m'autorisant de ce titre, de la lui -recommander. Parfois, j'enviais Marthe, adorée par Jacques et par -moi. Ne devions-nous pas chercher ensemble à faire son bonheur? -Dans ces crises, je me sentais amant complaisant. J'eusse voulu -connaître Jacques, lui expliquer les choses, et pourquoi nous ne -devions pas être jaloux l'un de l'autre. Puis, tout à coup, la -haine redressait cette pente douce. - - - - -Dans chaque lettre, Marthe me demandait d'aller chez elle. Son -insistance me rappelait celle d'une de mes tantes fort dévote, me -reprochant de ne jamais aller sur la tombe de ma grand-mère. Je -n'ai pas l'instinct du pèlerinage. Ces devoirs ennuyeux localisent -la mort, l'amour. - -Ne peut-on penser à une morte, ou à sa maîtresse absente, ailleurs -qu'en un cimetière, ou dans certaine chambre? Je n'essayais pas -de l'expliquer à Marthe et lui racontais que je me rendais chez elle; -de même, à ma tante, que j'étais allé au cimetière. Pourtant, je -devais aller chez Marthe; mais dans de singulières circonstances. - -Je rencontrai un jour sur le réseau cette jeune fille suédoise à -laquelle ses correspondants défendaient de voir Marthe. Mon isolement -me fit prendre goût aux enfantillages de cette petite personne. Je -lui proposai de venir goûter à J..., en cachette, le lendemain. -Je lui cachai l'absence de Marthe, pour qu'elle ne s'effarouchât -pas, et ajoutai même combien elle serait heureuse de la revoir. -J'affirme que je ne savais au juste ce que je comptais faire. -J'agissais comme ces enfants qui, liant connaissance, cherchent -à s'étonner entre eux. Je ne résistais pas à voir surprise ou colère -sur la figure d'ange de Svéa, quand je serais tenu de lui apprendre -l'absence de Marthe. - -Oui, c'était sans doute ce plaisir puéril d'étonner, parce que -je ne trouvais rien à lui dire de surprenant, tandis qu'elle bénéficiait -d'une sorte d'exotisme et me surprenait à chaque phrase. Rien de -plus délicieux que cette soudaine intimité entre personnes qui se -comprennent mal. Elle portait au cou une petite croix d'or, émaillée -de bleu, qui pendait sur une robe assez laide que je réinventais -à mon goût. Une véritable poupée vivante. Je sentais croître mon -désir de renouveler ce tête-à -tête ailleurs qu'en un wagon. - -Ce qui gâtait un peu son air de couventine, c'était l'allure -d'une élève de l'école Pigier, où d'ailleurs elle étudiait une -heure par jour, sans grand profit, le français et la machine à -écrire. Elle me montra ses devoirs dactylographiés. Chaque lettre -était une faute, corrigée en marge par le professeur. Elle sortit d'un -sac à main affreux, évidemment son Å“uvre, un étui à cigarettes orné -d'une couronne comtale. Elle m'offrit une cigarette. Elle ne fumait -pas, mais portait toujours cet étui, parce que ses amies fumaient. -Elle me parlait de coutumes suédoises que je feignais de connaître: -nuit de la Saint-Jean, confitures de myrtilles. Ensuite, elle tira -de son sac une photographie de sa sÅ“ur jumelle, envoyée de Suède -la veille: à cheval, toute nue, avec sur la tête un chapeau haut de -forme de leur grand-père. Je devins écarlate. Sa sÅ“ur lui ressemblait -tellement que je la soupçonnais de rire de moi, et de montrer sa -propre image. Je me mordais les lèvres, pour calmer leur envie -d'embrasser cette espiègle naïve. Je dus avoir une expression bien -bestiale, car je la vis peureuse, cherchant des yeux le signal -d'alarme. - - -Le lendemain, elle arriva chez Marthe à quatre heures. Je lui dis -que Marthe était à Paris mais rentrerait vite. J'ajoutai: «Elle -m'a défendu de vous laisser partir avant son retour.» Je comptais ne -lui avouer mon stratagème que trop tard. - -Heureusement, elle était gourmande. Ma gourmandise à moi prenait -une forme inédite. Je n'avais aucune faim pour la tarte, la glace -à la framboise, mais souhaitais être tarte et glace dont elle -approchât la bouche. Je faisais avec la mienne des grimaces -involontaires. - -Ce n'est pas par vice que je convoitais Svéa, mais par gourmandise. -Ses joues m'eussent suffi, à défaut de ses lèvres. - -Je parlais en prononçant chaque syllabe pour qu'elle comprit bien. -Excité par cette amusante dînette, je m'énervais, moi toujours -silencieux, de ne pouvoir parler vite. J'éprouvais un besoin de -bavardage, de confidences enfantines. J'approchais mon oreille de sa -bouche. Je buvais ses petites paroles. - -Je l'avais contrainte à prendre une liqueur. Après, j'eus pitié d'elle -comme d'un oiseau qu'on grise. - -J'espérais que sa griserie servirait mes desseins, car peu m'importait -qu'elle me donnât ses lèvres de bon cÅ“ur ou non. Je pensai à -l'inconvenance de cette scène chez Marthe, mais, me répétai-je, en -somme, je ne retire rien à notre amour. Je désirais Svéa comme un fruit, -ce dont une maîtresse ne peut être jalouse. - -Je tenais sa main dans mes mains qui m'apparurent pataudes. J'aurais -voulu la déshabiller, la bercer. Elle s'étendit sur le divan. Je me -levai, me penchai à l'endroit où commençaient ses cheveux, duvet -encore. Je ne concluais pas de son silence que mes baisers lui fissent -plaisir; mais, incapable de s'indigner, elle ne trouvait aucune façon -polie de me repousser en français. Je mordillais ses joues, m'attendant -à ce qu'un jus sucré jaillisse, comme des pêches. - -Enfin, j'embrassai sa bouche. Elle subissait mes caresses, patiente -victime, fermant cette bouche et les yeux. Son seul geste de refus -consistait à remuer faiblement la tête de droite à gauche, et de -gauche à droite. Je ne me méprenais pas, mais ma bouche y trouvait -l'illusion d'une réponse. Je restais auprès d'elle comme je n'avais -jamais été auprès de Marthe. Cette résistance qui n'en était pas -une flattait mon audace et ma paresse. J'étais assez naïf pour -croire qu'il en irait de même ensuite et que je bénéficierais d'un -viol facile. - -Je n'avais jamais déshabillé de femmes; j'avais plutôt été déshabillé -par elles. Aussi je m'y pris maladroitement, commençant par ôter ses -souliers et ses bas. Je baisais ses pieds et ses jambes. Mais quand -je voulus dégrafer son corsage, Svéa se débattit comme un petit diable -qui ne veut pas aller se coucher et qu'on dévêt de force. Elle me rouait -de coups de pied. J'attrapais ses pieds au vol, je les emprisonnais, -les baisais. Enfin, la satiété arriva, comme la gourmandise s'arrête -après trop de crème et de friandises. Il fallut bien que je lui apprisse -ma supercherie, et que Marthe était en voyage. Je lui fis promettre, -si elle rencontrait Marthe, de ne jamais lui raconter notre entrevue. -Je ne lui avouai pas que j'étais son amant, mais le lui laissai -entendre. Le plaisir du mystère lui fit répondre «à demain» quand, -rassasié d'elle, je lui demandai par politesse si nous nous reverrions -un jour. - - -Je ne retournai pas chez Marthe. Et peut-être Svéa ne vint-elle pas -sonner à la porte close. Je sentais combien blâmable pour la morale -courante était ma conduite. Car sans doute sont-ce les circonstances -qui m'avaient fait paraître Svéa si précieuse. Ailleurs que dans la -chambre de Marthe, l'eusse-je désirée? - -Mais je n'avais pas de remords. Et ce n'est pas en pensant à Marthe -que je délaissai la petite Suédoise, mais parce que j'avais tiré -d'elle tout le sucre. - - -Quelques jours après, je reçus une lettre de Marthe. Elle en contenait -une de son propriétaire, lui disant que sa maison n'était pas une maison -de rendez-vous, quel usage je faisais de la clef de son appartement, où -j'avais emmené une femme. J'ai une preuve de ta traîtrise, ajoutait -Marthe. Elle ne me reverrait jamais. Sans doute souffrirait-elle, -mais elle préférait souffrir qu'être dupe. - -Je savais ces menaces anodines, et qu'il suffirait d'un mensonge, -ou même au besoin de la vérité, pour les anéantir. Mais il me -vexait que, dans une lettre de rupture, Marthe ne me parlât pas de -suicide. Je l'accusai de froideur. Je trouvai sa lettre indigne d'une -explication. Car moi, dans une situation analogue, sans penser au -suicide, j'aurais cru, par convenance, en devoir menacer Marthe. Trace -indélébile de l'âge et du collège: je croyais certains mensonges -commandés par le code passionnel. - -Une besogne neuve, dans mon apprentissage de l'amour, se présentait: -m'innocenter vis-à -vis de Marthe, et l'accuser d'avoir moins de -confiance en moi qu'en son propriétaire. Je lui expliquai combien -habile était cette manÅ“uvre de la coterie Marin. En effet, Svéa -était venue la voir un jour où j'écrivais chez elle, et si j'avais -ouvert, c'est parce que, ayant aperçu la jeune fille par la fenêtre, -et sachant qu'on l'éloignait de Marthe, je ne voulais pas lui laisser -croire que Marthe lui tenait rigueur de cette pénible séparation. Sans -doute, venait-elle en cachette et au prix de difficultés sans nombre. - -Ainsi pou vais-je annoncer à Marthe que le cÅ“ur de Svéa lui demeurait -intact. Et je terminais en exprimant le réconfort d'avoir pu parler -de Marthe, chez elle, avec sa plus intime compagne. - - -Cette alerte me fit maudire l'amour qui nous force à rendre compte -de nos actes, alors que j'eusse tant aimé n'en jamais rendre -compte, à moi pas plus qu'aux autres. - -Il faut pourtant, me disais-je, que l'amour offre de grands -avantages puisque tous les hommes remettent leur liberté entre -ses mains. Je souhaitais d'être vite assez fort pour me passer -d'amour et, ainsi, n'avoir à sacrifier aucun de mes désirs. J'ignorais -que, servitude pour servitude, il vaut encore mieux être asservi -par son cÅ“ur que l'esclave de ses sens. - - -Comme l'abeille butine et enrichit la ruche,--de tous ses désirs -qui le prennent dans larue,--un amoureux enrichit son amour. Il -en fait bénéficier sa maîtresse. Je n'avais pas encore découvert -cette discipline qui donne aux natures infidèles, la fidélité. -Qu'un homme convoite une fille et reporte cette chaleur sur la -femme qu'il aime, son désir, plus vif parce qu'insatisfait, laissera -croire à cette femme qu'elle n'a jamais été mieux aimée. On la trompe, -mais la morale, selon les gens, est sauve. À de tels calculs commence -le libertinage. Qu'on ne condamne donc pas trop vite certains hommes -capables de tromper leur maîtresse au plus fort de leur amour; qu'on -ne les accuse pas d'être frivoles. Ils répugnent à ce subterfuge et -ne songent même pas à confondre leur bonheur et leurs plaisirs. - -Marthe attendait que je me disculpasse. Elle me supplia de lui -pardonner ses reproches. Je le fis, non sans façons. Elle écrivit -au propriétaire, le priant ironiquement d'admettre qu'en son absence -j'ouvrisse à une de ses amies. - - - - -Quand Marthe revint, aux derniers joursd'août, elle n'habita pas -J..., mais la maison de ses parents, qui prolongeaient leur -villégiature. Ce nouveau décor où Marthe avait toujours vécu me -servit d'aphrodisiaque. La fatigue sensuelle, le désir secret du -sommeil solitaire, disparurent. Je ne passai aucune nuit chez mes -parents. Je flambais, je me hâtais, comme les gens qui doivent mourir -jeunes et qui mettent les bouchées doubles. Je voulais profiter -de Marthe avant que l'abîmât sa maternité. - -Cette chambre de jeune fille, où elle avait refusé la présence -de Jacques, était notre chambre. Au-dessus de son lit étroit, j'aimais -que les yeux la rencontrassent en première communiante. Je l'obligeais -à regarder fixement une autre image d'elle, bébé, pour que notre -enfant lui ressemblât. Je rôdais, ravi, dans cette maison qui l'avait -vue naître et s'épanouir. Dans une chambre de débarras, je touchais -son berceau, dont je voulais qu'il servit encore, et je lui faisais -sortir ses brassières, ses petites culottes, reliques des Grangier. - -Je ne regrettais pas l'appartement de J..., où les meubles n'avaient -pas le charme du plus laid mobilier des familles. Ils ne pouvaient -rien m'apprendre. Au contraire, ici, me parlaient de Marthe tous ces -meubles auxquels, petite, elle avait dû se cogner la tête. Et puis, -nous vivions seuls, sans conseiller municipal, sans propriétaire. -Nous ne nous gênions pas plus que des sauvages, nous promenant -presque nus dans le jardin, véritable île déserte. Nous nous -couchions sur la pelouse, nous goûtions sous une tonnelle d'aristoloche, -de chèvrefeuille, de vigne vierge. Bouche à bouche, nous nous -disputions les prunes que je ramassais, toutes blessées, tièdes -de soleil. Mon père n'avait jamais pu obtenir que je m'occupasse -de mon jardin, comme mes frères, mais je soignais celui de Marthe. -Je ratissais, j'arrachais les mauvaises herbes. Au soir d'une -journée chaude, je ressentais le même orgueil d'homme, si enivrant, -à étancher la soif de la terre, des fleurs suppliantes, qu'à satisfaire -le désir d'une femme. J'avais toujours trouvé la bonté un peu niaise: je -comprenais toute sa force. Les fleurs s'épanouissant grâce à mes -soins, les poules dormant à l'ombre après que je leur avais jeté des -graines: que de bonté!--Que d'égoïsme! Des fleurs mortes, des poules -maigres eussent mis de la tristesse dans notre île d'amour. Eau et -graines venant de moi s'adressaient plus à moi qu'aux fleurs et -qu'aux poules. - -Dans ce renouveau du cÅ“ur, j'oubliais ou je méprisais mes récentes -découvertes. Je prenais le libertinage provoqué par le contact -avec cette maison de famille pour la fin du libertinage. Aussi, -cette dernière semaine d'août et ce mois de septembre furent-ils ma -seule époque de vrai bonheur. Je ne trichais, ni ne me blessais, ni -ne blessais Marthe. Je ne voyais plus d'obstacles. J'envisageais à -seize ans un genre de vie qu'on souhaite à l'âge mûr. Nous vivrions -à la campagne; nous y resterions éternellement jeunes. - - -Étendu contre elle sur la pelouse, caressant sa figure avec un -brin d'herbe, j'expliquais lentement, posément, à Marthe, quelle -serait notre vie. Marthe, depuis son retour, cherchait un appartement -pour nous à Paris. Ses yeux se mouillèrent, quand je lui déclarai -que je désirais vivre à la campagne: «Je n'aurais jamais osé te -l'offrir, me dit-elle. Je croyais que tu t'ennuierais, seul avec moi, -que tu avais besoin de la ville.--Comme tu me connais mal!» -répondais-je. J'aurais voulu habiter près de Mandres, où nous étions -allés nous promener un jour, et où on cultive les roses. Depuis, -quand par hasard, ayant dîné à Paris avec Marthe, nous reprenions -le dernier train, j'avais respiré ces roses. Dans la cour de la -gare, les manÅ“uvres déchargent d'immenses caisses qui embaument. -J'avais, toute mon enfance, entendu parler de ce mystérieux train -des roses qui passe à une heure où les enfants dorment. - -Marthe disait: «Les roses n'ont qu'une saison. Après, ne crains-tu -pas de trouver Mandres laide? N'est-il pas sage de choisir un lieu -moins beau, mais d'un charme plus égal?» - -Je me reconnaissais bien là . L'envie de jouir pendant deux mois des -roses me faisait oublier les dix autres mois, et le fait de choisir -Mandres m'apportait encore une preuve de la nature éphémère de -notre amour. - - -Souvent, ne dînant pas à F... sous prétexte de promenades ou -d'invitations, je restais avec Marthe. - -Un après-midi, je trouvai auprès d'elle un jeune homme en uniforme -d'aviateur. C'était son cousin. Marthe, que je ne tutoyais pas, se -leva et vint m'embrasser dans le cou. Son cousin sourit de ma gêne. -«Devant Paul, rien à craindre, mon chéri, dit-elle. Je lui ai -tout raconté.» J'étais gêné, mais enchanté que Marthe eût avoué à son -cousin qu'elle m'aimait. Ce garçon, charmant et superficiel, et qui -ne songeait qu'à ce que son uniforme ne fût pas réglementaire, parut -ravi de cet amour. Il y voyait une bonne farce faite à Jacques qu'il -méprisait pour n'être ni aviateur ni habitué des bars. - -Paul évoquait toutes les parties d'enfance dont ce jardin avait -été le théâtre. Je questionnais, avide de cette conversation qui me -montrait Marthe sous un jour inattendu. En même temps, je ressentais -de la tristesse. Car j'étais trop près de l'enfance pour en oublier -les jeux inconnus des parents, soit que les grandes personnes ne -gardent aucune mémoire de ces jeux, soit qu'elles les envisagent -comme un mal inévitable. J'étais jaloux du passé de Marthe. - -Comme nous racontions à Paul, en riant, la haine du propriétaire, -et le raout des Marin, il nous proposa, mis en verve, sa garçonnière -de Paris. - -Je remarquai que Marthe n'osa pas lui avouer que nous avions projet -de vivre ensemble. On sentait qu'il encourageait notre amour, en tant -que divertissement, mais qu'il hurlerait avec les loups le jour -d'un scandale. - -Marthe se levait de table et servait. Les domestiques avaient -suivi Mme Grangier à la campagne, car, toujours par prudence, -Marthe prétendait n'aimer vivre que comme Robinson. Ses parents, -croyant leur fille romanesque, et que les romanesques sont pareils -aux fous qu'il ne faut pas contredire, la laissaient seule. - -Nous restâmes longtemps à table. Paul montait les meilleures -bouteilles. Nous étions gais, d'une gaieté que nous regretterions -sans doute, car Paul agissait en confident d'un adultère quelconque. -Il raillait Jacques. En me taisant, je risquai de lui faire sentir son -manque de tact; je préférai me joindre au jeu plutôt qu'humilier -ce cousin facile. - -Lorsque nous regardâmes l'heure, le dernier train pour Paris était -passé. Marthe proposa un lit. Paul accepta. Je regardai Marthe d'un -tel Å“il, qu'elle ajouta: «Bien entendu, mon chéri, tu restes.» J'eus -l'illusion d'être chezmoi, époux de Marthe, et de recevoir un cousin -de ma femme, lorsque, sur le seuil de notre chambre, Paul nous dit -bonsoir, embrassant sa cousine sur les joues le plus naturellement -du monde. - - - - -À la fin de septembre, je sentis bien que quitter cette maison -c'était quitter le bonheur. Encore quelques mois de grâce, et il -nous faudrait choisir, vivre dans le mensonge ou dans la vérité, -pas plus à l'aise ici que là . Comme il importait que Marthe ne fût -pas abandonnée de ses parents, avant la naissance de notre enfant, -j'osai enfin m'enquérir si elle avait prévenu Mme Grangier de sa -grossesse. Elle me dit que oui, et qu'elle avait prévenu Jacques. -J'eus donc une occasion de constater qu'elle me mentait parfois; -car, au mois de mai, après le séjour de Jacques, elle m'avait juré -qu'il ne l'avait pas approchée. - - - - -La nuit descendait de plus en plus tôt; et la fraîcheur des soirs -empêchait nos promenades. Il nous était difficile de nous voir à -J... Pour qu'un scandale n'éclatât pas, il nous fallait prendre des -précautions de voleurs, guetter dans la rue l'absence des Marin et du -propriétaire. - -La tristesse de ce mois d'octobre, de ces soirées fraîches, mais -pas assez froides pour permettre du feu, nous conseillait le lit dès -cinq heures. Chez mes parents, se coucher le jour signifiait: être -malade, ce lit de cinq heures me charmait. Je n'imaginais pas que -d'autres y fussent. J'étais seul avec Marthe, couché, arrêté, au -milieu d'un monde actif. Marthe nue, j'osais à peine la regarder. -Suis-je donc monstrueux? Je ressentais des remords du plus noble -emploi de l'homme. D'avoir abîmé la grâce de Marthe, de voir son -ventre saillir, je me considérais comme un vandale. Au début de -notre amour, quand je la mordais, ne me disait-elle pas: «Marque-moi»? -Ne l'avais-je pas marquée de la pire façon? - -Maintenant Marthe ne m'était pas seulement la plus aimée, ce qui -ne veut pas dire la mieux aimée des maîtresses, mais elle me -tenait lieu de tout. Je ne pensais même pas à mes amis; je les -redoutais, au contraire, sachant qu'ils croient nous rendre service -en nous détournant de notre route. Heureusement, ils jugent nos -maîtresses insupportables et indignes de nous. C'est notre seule -sauvegarde. Lorsqu'il n'en va plus ainsi, elles risquent de devenir -les leurs. - - - - -Mon père commençait à s'effrayer. Mais ayant toujours pris ma défense -contre sa sÅ“ur et ma mère, il ne voulait pas avoir l'air de se rétracter, -et c'est sans rien leur en dire qu'il se ralliait à elles. Avec moi, -il se déclarait prêt à tout pour me séparer de Marthe. Il préviendrait -ses parents, son mari... Le lendemain, il me laissait libre. - -Je devinais ses faiblesses. J'en profitais. J'osais répondre. Je -l'accablais dans le même sens que ma mère et ma tante, lui reprochant -de mettre trop tard en Å“uvre son autorité. N'avait-il pas voulu que -je connusse Marthe? Il s'accablait à son tour. Une atmosphère tragique -circulait dans la maison. Quel exemple pour mes deux frères! Mon père -prévoyait déjà ne rien pouvoir leur répondre un jour, lorsqu'ils -justifieraient leur indiscipline par la mienne. - -Jusqu'alors, il croyait à une amourette, mais, de nouveau, ma mère -surprit une correspondance. Elle lui porta triomphalement ces pièces -de son procès. Marthe parlait de notre avenir et de notre enfant! - -Ma mère me considérait trop encore comme un bébé, pour me devoir -raisonnablement un petit-fils ou une petite-fille. Il lui apparaissait -impossible d'être grand-mère à son âge. Au fond, c'était pour elle -la meilleure preuve que cet enfant n'était pas le mien. - -L'honnêteté peut rejoindre les sentiments les plus vifs. Ma mère, -avec sa profonde honnêteté, ne pouvait admettre qu'une femme trompât -son mari. Cet acte lui représentait un tel dévergondage qu'il ne pouvait -s'agir d'amour. Que je fusse l'amant de Marthe signifiait pour ma mère -qu'elle en avait d'autres. Mon père savait combien faux peut être -un tel raisonnement, mais l'utilisait pour jeter un trouble dans mon -âme, et diminuer Marthe. Il me laissa entendre que j'étais le seul à ne -pas «savoir». Je répliquai qu'on la calomniait de la sorte à cause -de son amour pour moi. Mon père, qui ne voulait pas que je bénéficiasse -de ces bruits, me certifia qu'ils précédaient notre liaison, et même -son mariage. - - -Après avoir conservé à notre maison une façade digne, il perdait toute -retenue, et, quand je n'étais pas rentré depuis plusieurs jours, -envoyait la femme de chambre chez Marthe, avec un mot à mon adresse, -m'ordonnant de rentrer d'urgence; sinon il déclarerait ma fuite à la -préfecture de police et poursuivrait Mme L. pour détournement de mineur. - -Marthe sauvegardait les apparences, prenait un air surpris, disait à -la femme de chambre qu'elle me remettrait l'enveloppe à ma première -visite. Je rentrais un peu plus tard, maudissant mon âge. Il m'empêchait -de m'appartenir. Mon père n'ouvrait pas la bouche, ni ma mère. Je -fouillais le code sans trouver les articles de loi concernant les -mineurs. Avec une remarquable inconscience, je ne croyais pas que ma -conduite me pût mener en maison de correction. Enfin, après avoir épuisé -vainement le code, j'en revins au grand Larousse, où je relus dix fois -l'article: «mineur», sans découvrir rien qui nous concernât. - -Le lendemain, mon père me laissait libre encore. - -Pour ceux qui rechercheraient les mobiles de son étrange conduite, -je les résume en trois lignes: il me laissait agir à ma guise. -Puis, il en avait honte. Il menaçait, plus furieux contre lui que -contre moi. Ensuite, la honte de s'être mis en colère le poussait à -lâcher les brides. - - -Mme Grangier, elle, avait été mise en éveil, à son retour de la -campagne, par les insidieuses questions des voisins. Feignant de -croire que j'étais un frère de Jacques, ils lui apprenaient notre -vie commune. Comme, d'autre part, Marthe ne pouvait se retenir -de prononcer mon nom à propos de rien, de rapporter quelque chose -que j'avais fait ou dit, sa mère ne resta pas longtemps dans le -doute sur la personnalité du frère de Jacques. - -Elle pardonnait encore, certaine que l'enfant, qu'elle croyait de -Jacques, mettrait un terme à l'aventure. Elle ne raconta rien à -M. Grangier, par crainte d'un éclat. Mais elle mettait cette -discrétion sur le compte d'une grandeur d'âme dont il importait -d'avertir Marthe pour qu'elle lui en sût gré. Afin de prouver à -sa fille qu'elle savait tout, elle la harcelait sans cesse, parlait -par sous-entendus, et si maladroitement que M. Grangier, seul -avec sa femme, la priait de ménager leur pauvre petite, innocente, -à qui ces continuelles suppositions finiraient par tourner la tête. À -quoi Mme Grangier répondait quelquefois par un simple sourire, de -façon à lui laisser entendre que leur fille avait avoué. - -Cette attitude, et son attitude précédente, lors du premier séjour -de Jacques, m'incitent à croire que Mme Grangier, eût-elle désapprouvé -complètement sa fille, pour l'unique satisfaction de donner tort à -son mari et à son gendre, lui aurait, devant eux, donné raison. Au -fond, Mme Grangier admirait Marthe de tromper son mari, ce qu'elle-même -n'avait jamais osé faire, soit par scrupules, soit par manque -d'occasion. Sa fille la vengeait d'avoir été, croyait-elle, incomprise. -Niaisement idéaliste, elle se bornait à lui en vouloir d'aimer un garçon -aussi jeune que moi, et moins apte que n'importe qui à comprendre la -«délicatesse féminine». - -Les Lacombe, que Marthe visitait de moins en moins, ne pouvaient, -habitant Paris, rien soupçonner. Simplement, Marthe, leur apparaissant -toujours plus bizarre, leur déplaisait de plus en plus. Ils étaient -inquiets de l'avenir. Ils se demandaient ce que serait ce ménage dans -quelques années. Toutes les mères, par principe, ne souhaitent rien -tant pour leur fils que le mariage, mais désapprouvent la femme qu'ils -choisissent. La mère de Jacques le plaignait donc d'avoir une telle -femme. Quant à Mlle Lacombe, la principale raison de ses médisances -venait de ce que Marthe détenait, seule, le secret d'une idylle -poussée assez loin, l'été où elle avait connu Jacques au bord de la mer. -Cette sÅ“ur prédisait le plus sombre avenir au ménage, disant que Marthe -tromperait Jacques, si par hasard ce n'était déjà chose faite. - -L'acharnement de son épouse et de sa fille forçaient parfois à sortir -de table M. Lacombe, brave homme, qui aimait Marthe. Alors, mère et -fille échangeaient un regard significatif. Celui de Mme Lacombe -exprimait: «Tu vois, ma petite, comment ces sortes de femmes savent -ensorceler nos hommes.» Celui de Mlle Lacombe: «C'est parce que je ne -suis pas une Marthe que je ne trouve pas à me marier.» En réalité, -la malheureuse, sous prétexte qu'«autre temps autres mÅ“urs» et que -le mariage ne se concluait plus à l'ancienne mode, faisait fuir les -maris en ne se montrant pas assez rebelle. Ses espoirs de mariage -duraient ce que dure une saison balnéaire. Les jeunes gens promettaient -de venir, sitôt à Paris, demander la main de Mlle Lacombe. Ils ne -donnaient plus signe de vie. Le principal grief de Mlle Lacombe, -qui allait coiffer Sainte-Catherine, était peut-être que Marthe eût -trouvé si facilement un mari. Elle se consolait en se disant que seul -un nigaud comme son frère avait pu se laisser prendre. - - - - -Pourtant, quels que fussent les soupçons des familles, personne ne -pensait que l'enfant de Marthe pût avoir un autre père que Jacques. -J'en étais assez vexé. Il fut même des jours où j'accusais Marthe -d'être lâche, pour n'avoir pas encore dit la vérité. Enclin à voir -partout une faiblesse qui n'était qu'à moi, je pensais, puisque Mme -Grangier glissait sur le commencement du draine, qu'elle fermerait -les yeux jusqu'au bout. - - -L'orage approchait. Mon père menaçait d'envoyer certaines lettres à -Mme Grangier. Je souhaitais qu'il exécutât ses menaces. Puis, je -réfléchissais. Mme Grangier cacherait les lettres à son mari. Du reste, -l'un et l'autre avaient intérêt à ce qu'un orage n'éclatât point. Et -j'étouffais. J'appelais cet orage. Ces lettres, c'est à Jacques, -directement, qu'il fallait que mon père les communiquât. - -Le jour de colère où il me dit que c'était chose faite, je lui eusse -sauté au cou. Enfin! Enfin! il me rendait le service d'apprendre à -Jacques ce qui importait qu'il sût. Je plaignais mon père de croire -mon amour si faible. Et puis, ces lettres mettraient un terme à -celles où Jacques s'attendrissait sur notre enfant. Ma fièvre m'empêchait -de comprendre ce que cet acte avait de fou, d'impossible. Je commençais -seulement à voir juste lorsque mon père, plus calme, le lendemain, me -rassura, croyait-il, m'avouant son mensonge. Il l'estimait inhumain. -Certes. Mais où se trouvent l'humain et l'inhumain? - -J'épuisais ma force nerveuse en lâcheté, en audace, éreinté par -les mille contradictions de mon âge aux prises avec une aventure -d'homme. - - - - -L'amour anesthésiait en moi tout ce qui n'était pas Marthe. Je ne -pensais pas que mon père pût souffrir. Je jugeais de tout si -faussement et si petitement que je finissais par croire la guerre -déclarée entre lui et moi. Aussi, n'était-ce plus seulement par amour -pour Marthe que je piétinais mes devoirs filiaux, mais parfois, -oserai-je l'avouer, par esprit de représailles! - -Je n'accordais plus beaucoup d'attention aux lettres que mon père -faisait porter chez Marthe. C'est elle qui me suppliait de rentrer -plus souvent à la maison, de me montrer raisonnable. Alors, je -m'écriais: «Vas-tu, toi aussi, prendre parti contre moi?» Je serrais -les dents, tapais du pied. Que je me misse dans un état pareil, à -la pensée que j'allais être éloigné d'elle pour quelques heures, -Marthe y voyait le signe de la passion. Cette certitude d'être aimée -lui donnait une fermeté que je ne lui avais jamais vue. Sûre que je -penserais à elle, elle insistait pour que je rentrasse. - -Je m'aperçus vite d'où venait son courage. Je commençai à changer -de tactique. Je feignais de me rendre à ses raisons. Alors, tout -à coup, elle avait une autre figure. À me voir si sage (ou si léger), -la peur la prenait que je ne l'aimasse moins. À son tour, elle me -suppliait de rester, tant elle avait besoin d'être rassurée. - -Pourtant, une fois, rien ne réussit. Depuis déjà trois jours, je -n'avais mis les pieds chez mes parents, et j'affirmai à Marthe mon -intention de passer encore une nuit avec elle. Elle essaya tout pour -me détourner de cette décision: caresses, menaces. Elle sut même -feindre à son tour. Elle finit par déclarer que, si je ne rentrais -pas chez mes parents, elle coucherait chez les siens. - -Je répondis que mon père ne lui tiendrait aucun compte de ce beau -geste.--Eh bien! elle n'irait pas chez sa mère. Elle irait au bord de -la Marne. Elle prendrait froid, puis mourrait; elle serait enfin -délivrée de moi: «Aie au moins pitié de notre enfant, disait -Marthe. Ne compromets pas son existence à plaisir.» Elle m'accusait -de m'amuser de son amour, d'en vouloir connaître les limites. En -face d'une telle insistance, je lui répétais les propos de mon père: -elle me trompait avec n'importe qui; je ne serais pas dupe. «Une seule -raison, lui dis-je, t'empêche de céder. Tu reçois ce soir un de tes -amants.» Que répondre à d'aussi folles injustices? Elle se détourna. -Je lui reprochai de ne point bondir sous l'outrage. Enfin, je travaillais -si bien qu'elle consentit à passer la nuit avec moi. À condition que ce -ne fût pas chez elle. Elle ne voulait pour rien au monde que ses -propriétaires pussent dire le lendemain au messager de mes parents -qu'elle était là . - - -Où dormir? - - -Nous étions des enfants debout sur une chaise, fiers de dépasser -d'une tête les grandes personnes. Les circonstances nous hissaient, -mais nous restions incapables. Et si, du fait même de notre inexpérience, -certaines choses compliquées nous paraissaient toutes simples, des -choses très simples, par contre, devenaient des obstacles. Nous n'avions -jamais osé nous servir de la garçonnière de Paul. Je ne pensais pas qu'il -fût possible d'expliquer à la concierge, en lui glissant une pièce, que -nous viendrions quelquefois. - -Il nous fallait donc coucher à l'hôtel. Je n'y étais jamais allé. Je -tremblais à la perspective d'en franchir le seuil. - -L'enfance cherche des prétextes. Toujours appelée à se justifier -devant les parents, il est fatal qu'elle mente. - -Vis-à -vis même d'un garçon d'hôtel borgne, je pensais devoir me -justifier. C'est pourquoi, prétextant qu'il nous faudrait du linge -et quelques objets de toilette, je forçais Marthe à faire une valise. -Nous demanderions deux chambres. On nous croirait frère et sÅ“ur. Jamais -je n'oserais demander une seule chambre, mon âge (l'âge où l'on se fait -expulser des casinos) m'exposant à des mortifications. - -Le voyage, à onze heures du soir, fut interminable. Il y avait deux -personnes dans notre wagon: une femme reconduisait son mari, capitaine, -à la gare de l'Est. Le wagon n'était ni chauffé ni éclairé. Marthe -appuyait sa tête contre la vitre humide. Elle subissait le caprice d'un -jeune garçon cruel. J'étais assez honteux, et je souffrais, pensant -combien Jacques, toujours si tendre avec elle, méritait mieux que moi -d'être aimé. - -Je ne pus m'empêcher de me justifier, à voix basse. Elle secoua la -tête: «J'aime mieux, murmura-t-elle, être malheureuse avec toi -qu'heureuse avec lui.» Voilà de ces mots d'amour qui ne veulent rien -dire, et que l'on a honte de rapporter, mais qui, prononcés par -la bouche aimée, vous enivrent. Je crus même comprendre la phrase de -Marthe. Pourtant que signifiait-elle au juste? Peut-on être heureux -avec quelqu'un qu'on n'aime pas? - -Et je me demandais, je me demande encore, si l'amour vous donne -le droit d'arracher une femme à une destinée, peut-être médiocre, -mais pleine de quiétude. «J'aime mieux être malheureuse avec toi...»; -ces mots contenaient-ils un reproche inconscient? Sans doute, Marthe, -parce qu'elle m'aimait, connut-elle avec moi des heures dont, avec -Jacques, elle n'avait pas idée, mais ces moments heureux me donnaient-ils -le droit d'être cruel? - -Nous descendîmes à la Bastille. Le froid, que je supporte parce que -je l'imagine la chose la plus propre du monde, était, dans ce hall -de la gare, plus sale que la chaleur dans un port de mer, et sans -la gaieté qui compense. Marthe se plaignait de crampes. Elle -s'accrochait à mon bras. Couple lamentable, oubliant sa beauté, sa -jeunesse, honteux de soi comme un couple de mendiants! - -Je croyais la grossesse de Marthe ridicule, et je marchais les yeux -baissés. J'étais bien loin de l'orgueil paternel. - -Nous errions sous la pluie glaciale, entre la Bastille et la gare -de Lyon. À chaque hôtel, pour ne pas entrer, j'inventais une mauvaise -excuse. Je disais à Marthe que je cherchais un hôtel convenable, un -hôtel de voyageurs, rien que de voyageurs. - -Place de la gare de Lyon, il devint difficile de me dérober. Marthe -m'enjoignit d'interrompre ce supplice. - -Tandis qu'elle attendait dehors, j'entrai dans un vestibule, espérant -je ne sais trop quoi. Le garçon me demanda si je désirais une chambre. -Il était facile de répondre oui. Ce fut trop facile, et, cherchant -une excuse comme un rat d'hôtel pris sur le fait, je lui demandais -Mme Lacombe. Je la lui demandais, rougissant, et craignant qu'il ne -me répondît: «Vous moquez-vous, jeune homme? Elle est dans la rue.» -Il consulta des registres. Je devais me tromper d'adresse. Je sortis, -expliquant à Marthe qu'il n'y avait plus de place et que nous n'en -trouverions pas dans le quartier. Je respirai. Je me hâtai comme un -voleur qui s'échappe. - -Tout à l'heure, mon idée fixe de fuir ces hôtels où je menais Marthe -de force m'empêchait de penser à elle. Maintenant, je la regardais, -la pauvre petite. Je retins mes larmes et quand elle me demanda où -nous chercherions un lit, je la suppliai de ne pas en vouloir à un -malade, et de retourner sagement elle à J..., moi chez mes parents. -Malade! sagement! elle fit un sourire machinal en entendant ces mots -déplacés. - - -Ma honte dramatisa le retour. Quand, après les cruautés de ce genre, -Marthe avait le malheur de me dire: «Tout de même, comme tu as été -méchant!» je m'emportais, la trouvais sans générosité. Si, au contraire, -elle se taisait, avait l'air d'oublier, la peur me prenait qu'elle -n'agît ainsi, parce qu'elle me considérait comme un malade, un dément. -Alors, je n'avais de cesse que je ne lui eusse fait dire qu'elle -n'oubliait point, et que, si elle me pardonnait, il ne fallait pas -cependant que je profitasse de sa clémence; qu'un jour, lasse de mes -mauvais traitements, sa fatigue l'emporterait sur notre amour, et -qu'elle me laisserait seul. Quand je la forçais à me parler avec -cette énergie et, bien que je ne crusse pas à ses menaces, j'éprouvais -une douleur délicieuse, comparable, en plus fort, à l'émoi que me -donnent les montagnes russes. Alors, je me précipitais sur Marthe, -l'embrassais plus passionnément que jamais. - ---Répète-moi que tu me quitteras, lui disais-je, haletant, et la -serrant dans mes bras, jusqu'à la casser. Soumise, comme ne peut -même pas l'être une esclave, mais seul un médium, elle répétait, -pour me plaire, des phrases auxquelles elle ne comprenait rien. - - - - -Cette nuit des hôtels fut décisive, ce dont je me rendis mal compte -après tant d'autres extravagances. Mais si je croyais que toute une -vie peut boiter de la sorte, Marthe, elle, dans le coin du wagon de -retour, épuisée, atterrée, claquant des dents, comprit tout. Peut-être -même vit-elle qu'au bout de cette course d'une année, dans une voiture, -follement conduite, il ne pouvait y avoir d'autre issue que la mort. - - - - -Le lendemain, je trouvais Marthe au lit, comme d'habitude. Je voulus -l'y rejoindre; elle me repoussa, tendrement. «Je ne me sens pas bien, -disait-elle, va-t'en, ne reste pas près de moi. Tu prendrais mon -rhume.» Elle toussait, avait la fièvre. Elle me dit, en souriant, -pour n'avoir pas l'air de formuler un reproche, que c'était la -veille qu'elle avait dû prendre froid. Malgré son affolement, elle -m'empêcha d'aller chercher le docteur. «Ce n'est rien, disait-elle. -Je n'ai besoin que de rester au chaud.» En réalité, elle ne voulait -pas, en m'envoyant, moi, chez le docteur, se compromettre aux yeux -de ce vieil ami de sa famille. J'avais un tel besoin d'être rassuré -que le refus de Marthe m'ôta mes inquiétudes. Elles ressuscitèrent, -et plus fortes que tout à l'heure, quand, lorsque je partis pour dîner -chez mes parents, Marthe me demanda si je pouvais faire un détour, -et déposer une lettre chez le docteur. - -Le lendemain, en arrivant à la maison de Marthe, je croisai celui-ci -dans l'escalier. Je n'osai pas l'interroger, et le regardai anxieusement. -Son air calme me fit du bien: ce n'était qu'une attitude -professionnelle. - -J'entrai chez Marthe. Où était-elle? La chambre était vide. Marthe -pleurait, la tête cachée sous les couvertures. Le médecin la -condamnait à garder la chambre, jusqu'à la délivrance. De plus, son -état exigeait des soins; il fallait qu'elle demeurât chez ses -parents. On nous séparait. - -Le malheur ne s'admet point. Seul, le bonheur semble dû. En -admettant cette séparation sans révolte, je ne montrais pas de -courage. Simplement, je ne comprenais point. J'écoutais, stupide, -l'arrêt du médecin, comme un condamné sa sentence. S'il ne pâlit -point: «Quel courage!» dit-on. Pas du tout: c'est plutôt manque -d'imagination. Lorsqu'on le réveille pour l'exécution, alors, il -entend la sentence. De même, je ne compris que nous n'allions plus -nous voir, que lorsqu'on vint annoncer à Marthe la voiture envoyée -par le docteur. Il avait promis de n'avertir personne, Marthe -exigeant d'arriver chez sa mère à l'improviste. - -Je fis arrêter à quelque distance de la maison des Grangier. La -troisième fois que le cocher se retourna, nous descendîmes. Cet homme -croyait surprendre notre troisième baiser, il surprenait le même. -Je quittais Marthe sans prendre les moindres dispositions pour -correspondre, presque sans lui dire au revoir, comme une personne -qu'on doit rejoindre une heure après. Déjà , des voisines curieuses se -montraient aux fenêtres. - - -Ma mère remarqua que j'avais les yeux rouges. Mes sÅ“urs rirent -parce que je laissais deux fois de suite retomber ma cuillère à -soupe. Le plancher chavirait. Je n'avais pas le pied marin pour -la souffrance. Du reste, je ne crois pouvoir comparer mieux qu'au mal -de mer ces vertiges du cÅ“ur et de l'âme. La vie sans Marthe, c'était -une longue traversée. Arriverais-je? Comme, aux premiers symptômes -du mal de mer, on se moque d'atteindre le port et on souhaite mourir -sur place, je me préoccupais peu d'avenir. Au bout de quelques jours, -le mal, moins tenace, me laissa le temps de penser à la terre ferme. - -Les parents de Marthe n'avaient plus à deviner grand-chose. Ils ne -se contentaient pas d'escamoter mes lettres. Ils les brûlaient devant -elle, dans la cheminée de sa chambre. Les siennes étaient écrites au -crayon, à peine lisibles. Son frère les mettait à la poste. - -Je n'avais plus à essuyer de scènes de famille. Je reprenais les -bonnes conversations avec mon père, le soir, devant le feu. En un -an, j'étais devenu un étranger pour mes sÅ“urs. Elles se réapprivoisaient, -se réhabituaient à moi. Je prenais la plus petite sur mes genoux, et, -profitant de la pénombre, la serrais avec une telle violence qu'elle -se débattait, mi-riante, mi-pleurante. Je pensais à mon enfant, mais -j'étais triste. Il me semblait impossible d'avoir pour lui une tendresse -plus forte. Étais-je mûr pour qu'un bébé me fut autre chose que frère -ou sÅ“ur? - -Mon père me conseillait des distractions. Ces conseils-là sont -engendrés par le calme. Qu'avais-je à faire, sauf ce que je ne ferais -plus? Au bruit de la sonnette, au passage d'une voiture, je tressaillais. -Je guettais dans ma prison les moindres signes de délivrance. - -À force de guetter des bruits qui pouvaient annoncer quelque chose, -mes oreilles, un jour, entendirent des cloches. C'étaient celles de -l'armistice. - - -Pour moi, l'armistice signifiait le retour de Jacques. Déjà , je le -voyais au chevet de Marthe, sans qu'il me fût possible d'agir. -J'étais perdu. - -Mon père revint à Paris. Il voulait que j'y retournasse avec lui: -«On ne manque pas une fête pareille.» Je n'osais refuser. Je -craignais de paraître un monstre. Puis, somme toute, dans ma frénésie -de malheur, il ne me déplaisait pas d'aller voir la joie des autres. - -Avouerai-je qu'elle ne m'inspira pas grande envie? Je me sentais seul -capable d'éprouver les sentiments qu'on prête à la foule. Je cherchais -le patriotisme. Mon injustice, peut-être, ne me montrait que l'allégresse -d'un congé inattendu: les cafés ouverts plus tard, le droit pour les -militaires d'embrasser les midinettes. Ce spectacle, dont j'avais -pensé qu'il m'affligerait, qu'il me rendrait jaloux, ou même qu'il me -distrairait par la contagion d'un sentiment sublime, m'ennuya comme une -Sainte-Catherine. - - - - -Depuis quelques jours, aucune lettre ne me parvenait. Un des rares -après-midi où il tomba de la neige, mes frères me remirent un message -du petit Grangier. C'était une lettre glaciale de Mme Grangier. Elle -me priait de venir au plus vite. Que pouvait-elle me vouloir? La -chance d'être en contact, même indirect, avec Marthe, étouffa mes -inquiétudes. J'imaginais Mme Grangier m'interdisant de revoir sa -fille, de correspondre avec elle, et moi, l'écoutant, tête basse, -comme un mauvais élève. Incapable d'éclater, de me mettre en colère, -aucun geste ne manifesterait ma haine. Je saluerais avec politesse, -et la porte se refermerait pour toujours. Alors, je trouverais les -réponses, les arguments de mauvaise foi, les mots cinglants qui eussent -pu laisser à Mme Grangier, de l'amant de sa fille, une image moins -piteuse que celle d'un collégien pris en faute. Je prévoyais la scène, -seconde par seconde. - - -Lorsque je pénétrai dans le petit salon, il me sembla revivre ma -première visite. Cette visite signifiait alors que je ne reverrais -peut-être plus Marthe. - -Mme Grangier entra. Je souffris pour elle de sa petite taille, car -elle s'efforçait d'être hautaine. Elle s'excusa de m'avoir dérangé -pour rien. Elle prétendit qu'elle m'avait envoyé ce message pour -obtenir un renseignement trop compliqué à demander par écrit, mais -qu'entre-temps elle avait eu ce renseignement. Cet absurde mystère -me tourmenta plus que n'importe quelle catastrophe. - -Près de la Marne, je rencontrai le petit Grangier, appuyé contre -une grille. Il avait reçu une boule de neige en pleine figure. Il -pleurnichait. Je le cajolai, je l'interrogeai sur Marthe. Sa sÅ“ur -m'appelait, me dit-il. Leur mère ne voulait rien entendre, mais -leur père avait dit: «Marthe est au plus mal, j'exige qu'on obéisse.» - -Je compris en une seconde la conduite si bourgeoise, si étrange, -de Mme Grangier. Elle m'avait appelé, par respect pour son époux, -et la volonté d'une mourante. Mais l'alerte passée, Marthe saine -et sauve, on reprenait la consigne. J'aurais dû me réjouir. Je -regrettai que la crise n'eût pas duré le temps de me laisser voir -la malade. - -Deux jours après, Marthe m'écrivit. Elle ne faisait aucune allusion -à ma visite. Sans doute la lui avait-on escamotée. Marthe parlait -de notre avenir, sur un ton spécial, serein, céleste, qui me troublait -un peu. Serait-il vrai que l'amour est la forme la plus violente de -l'égoïsme, car, cherchant une raison à mon trouble, je me dis que -j'étais jaloux de notre enfant, dont Marthe aujourd'hui m'entretenait -plus que de moi-même. - - -Nous l'attendions pour mars. Un vendredi de janvier, mes frères, -tout essoufflés, nous annoncèrent que le petit Grangier avait un -neveu. Je ne compris pas leur air de triomphe, ni pourquoi ils avaient -tant couru. Ils ne se doutaient certes pas de ce que la nouvelle -pouvait avoir d'extraordinaire à mes yeux. Mais un oncle était pour -mes frères une personne d'âge. Que le petit Grangier fût oncle tenait -donc du prodige, et ils étaient accourus pour nous faire partager leur -émerveillement. - -C'est l'objet que nous avons constamment sous les yeux que nous -reconnaissons avec le plus de difficulté, si on le change un peu de -place. Dans le neveu du petit Grangier, je ne reconnus pas tout de -suite l'enfant de Marthe--mon enfant. - -L'affolement que dans un lieu public produit un court-circuit, j'en -fus le théâtre. Tout à coup, il faisait noir en moi. Dans cette nuit, -mes sentiments se bousculaient; je me cherchais, je cherchais à tâtons -des dates, des précisions. Je comptais sur mes doigts comme je l'avais -vu faire quelquefois à Marthe, sans alors la soupçonner de trahison. -Cet exercice ne servait d'ailleurs à rien. Je ne savais plus compter. -Qu'était-ce que cet enfant que nous attendions pour mars, et qui -naissait en janvier? Toutes les explications que je cherchais à cette -anormalité, c'est ma jalousie qui les fournissait. Tout de suite, ma -certitude fut faite. Cet enfant était celui de Jacques. N'était-il -pas venu en permission neuf mois auparavant? Ainsi, depuis ce temps, -Marthe me mentait. D'ailleurs, ne m'avait-elle pas déjà menti au sujet -de cette permission! Ne m'avait-elle pas d'abord juré s'être pendant -ces quinze jours maudits refusée à Jacques, pour m'avouer, longtemps -après, qu'il l'avait plusieurs fois possédée! - - -Je n'avais jamais pensé bien profondément que cet enfant pût être -celui de Jacques. Et si, au début de la grossesse de Marthe, j'avais -pu souhaiter lâchement qu'il en fût ainsi, il me fallait bien avouer, -aujourd'hui, que je croyais être en face de l'irréparable, que, -bercé pendant des mois par la certitude de ma paternité, j'aimais -cet enfant, cet enfant qui n'était pas le mien. Pourquoi fallait-il -que je ne me sentisse le cÅ“ur d'un père qu'au moment où j'apprenais -que je ne l'étais pas! - -On le voit, je me trouvais dans un désordre incroyable, et comme -jeté à l'eau, en pleine nuit, sans savoir nager. Je ne comprenais -plus rien. Une chose surtout que je ne comprenais pas, c'était -l'audace de Marthe, d'avoir donné mon nom à ce fils légitime. À certains -moments, j'y voyais un défi jeté au sort qui n'avait pas voulu que -cet enfant fût le mien; à d'autres moments, je n'y voulais plus voir -qu'un manque de tact, une de ces fautes de goût qui m'avaient plusieurs -fois choqué chez Marthe, et qui n'étaient que son excès d'amour. - -J'avais commencé une lettre d'injures. Je croyais la lui devoir, par -dignité! Mais les mots ne venaient pas, car mon esprit était -ailleurs, dans des régions plus nobles. - -Je déchirai la lettre. J'en écrivis une autre, où je laissai parler -mon cÅ“ur. Je demandais pardon à Marthe. Pardon de quoi? Sans doute que -ce fils fût celui de Jacques. Je la suppliais de m'aimer quand même. - -L'homme très jeune est un animal rebelle à la douleur. Déjà , -j'arrangeais autrement ma chance. J'acceptais presque cet enfant de -l'autre. Mais, avant même que j'eusse fini ma lettre, j'en reçus une -de Marthe, débordante de joie.--Ce fils était le nôtre, né deux mois -avant terme. Il fallait le mettre en couveuse. «J'ai failli mourir», -disait-elle. Cette phrase m'amusa comme un enfantillage. - -Car je n'avais place que pour la joie. J'eusse voulu faire part de -cette naissance au monde entier, dire à mes frères qu'eux aussi étaient -oncles. Avec joie, je me méprisais: comment avoir pu douter de Marthe? -Ces remords, mêlés à mon bonheur, me la faisaient aimer plus fort que -jamais, mon fils aussi. Dans mon incohérence, je bénissais la méprise. -Somme toute, j'étais content d'avoir fait connaissance, pour quelques -instants, avec la douleur. Du moins, je le croyais. Mais rien ne -ressemble moins aux choses elles-mêmes que ce qui en est tout près. -Un homme qui a failli mourir croit connaître la mort. Le jour où elle -se présente enfin à lui, il ne la reconnaît pas: «Ce n'est pas elle», -dit-il en mourant. - - -Dans sa lettre, Marthe me disait encore: «Il te ressemble.» J'avais -vu des nouveau-nés, mes frères et mes sÅ“urs, et je savais que seul -l'amour d'une femme peut leur découvrir la ressemblance qu'elle -souhaite. «Il a mes yeux», ajoutait-elle. Et seul aussi son -désir de nous voir réunis en un seul être pouvait lui faire -reconnaître ses yeux. - -Chez les Grangier, aucun doute ne subsistait plus. Ils maudissaient -Marthe, mais s'en faisaient les complices, afin que le scandale -ne «rejaillit» pas sur la famille. Le médecin, autre complice de -l'ordre, cachant que cette naissance était prématurée, se chargerait -d'expliquer au mari, par quelque fable, la nécessité d'une couveuse. - -Les jours suivants, je trouvai naturel le silence de Marthe. Jacques -devait être auprès d'elle. Aucune permission ne m'avait si peu -atteint que celle-ci, accordée au malheureux pour la naissance de son -fils. Dans un dernier sursaut de puérilité, je souriais même à la -pensée que ces jours de congé, il me les devait. - - - - -Notre maison respirait le calme. - -Les vrais pressentiments se forment à des profondeurs que notre esprit -ne visite pas. Aussi, parfois, nous font-ils accomplir des actes que -nous interprétons tout de travers. - -Je me croyais plus tendre à cause de mon bonheur et je me félicitais -de savoir Marthe dans une maison que mes souvenirs heureux transformaient -en fétiche. - -Un homme désordonné qui va mourir et ne s'en doute pas met soudain -de l'ordre autour de lui. Sa vie change. Il classe des papiers. -Il se lève tôt, il se couche de bonne heure. Il renonce à ses vices. -Son entourage se félicite. Aussi sa mort brutale, semble-t-elle d'autant -plus injuste. _Il allait vivre heureux._ - -De même, le calme nouveau de mon existence était ma toilette du -condamné. Je me croyais meilleur fils parce que j'en avais un. Or, ma -tendresse me rapprochait de mon père, de ma mère parce que quelque -chose savait en moi que j'aurais, sous peu, besoin de la leur. - - -Un jour, à midi, mes frères revinrent de l'école en nous criant -que Marthe était morte. - - -La foudre qui tombe sur un homme est si prompte qu'il ne souffre pas. -Mais c'est pour celui qui l'accompagne un triste spectacle. Tandis que -je ne ressentais rien, le visage de mon père se décomposait. Il poussa -mes frères. «Sortez, bégaya-t-il. Vous êtes fous, vous êtes fous.» Moi, -j'avais la sensation de durcir, de refroidir, de me pétrifier. Ensuite, -comme une seconde déroule aux yeux d'un mourant tous les souvenirs d'une -existence, la certitude me dévoila mon amour avec tout ce qu'il avait -de monstrueux. Parce que mon père pleurait, je sanglotais. Alors, ma -mère me prit en mains. Les yeux secs, elle me soigna froidement, -tendrement, comme s'il se fût agi d'une scarlatine. - -Ma syncope expliqua le silence de la maison, les premiers jours, -à mes frères. Les autres jours, ils ne comprirent plus. On ne -leur avait jamais interdit les jeux bruyants. Ils se taisaient. -Mais, à midi, leurs pas sur les dalles du vestibule me faisaient -perdre connaissance comme s'ils eussent dû chaque fois m'annoncer -la mort de Marthe. - -Marthe! Ma jalousie la suivant jusque dans la tombe, je souhaitais -qu'il n'y eût rien, après la mort. Ainsi, est-il insupportable que -la personne que nous aimons se trouve en nombreuse compagnie dans -une fête où nous ne sommes pas. Mon cÅ“ur était à l'âge où l'on ne -pense pas encore à l'avenir. Oui, c'est bien le néant que je désirais -pour Marthe, plutôt qu'un monde nouveau où la rejoindre un jour. - - - - -La seule fois que j'aperçus Jacques, ce fut quelques mois après. -Sachant que mon père possédait des aquarelles de Marthe, il désirait -les connaître. Nous sommes toujours avides de surprendre ce qui touche -aux êtres que nous aimons. Je voulus voir l'homme auquel Marthe avait -accordé sa main. - -Retenant mon souffle et marchant sur la pointe des pieds, je me -dirigeais vers la porte entrouverte. J'arrivais juste pour entendre: - ---Ma femme est morte en l'appelant. Pauvre petit! N'est-ce pas ma -seule raison de vivre? - -En voyant ce veuf si digne et dominant son désespoir, je compris que -l'ordre, à la longue, se met de lui-même autour des choses. Ne venais-je -pas d'apprendre que Marthe était morte en m'appelant, et que mon fils -aurait une existence raisonnable? - - - - - - -End of the Project Gutenberg EBook of Le Diable au Corps, by Raymond Radiguet - -*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LE DIABLE AU CORPS *** - -***** This file should be named 60383-0.txt or 60383-0.zip ***** -This and all associated files of various formats will be found in: - http://www.gutenberg.org/6/0/3/8/60383/ - -Produced by Laura Natal Rodrigues at Free Literature (Images -generously made available by Gallica, Bibliothèque nationale -de France.) - - -Updated editions will replace the previous one--the old editions will -be renamed. - -Creating the works from print editions not protected by U.S. copyright -law means that no one owns a United States copyright in these works, -so the Foundation (and you!) can copy and distribute it in the United -States without permission and without paying copyright -royalties. 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You may copy it, give it away or re-use it under the terms -of the Project Gutenberg License included with this eBook or online at -www.gutenberg.org. If you are not located in the United States, you'll -have to check the laws of the country where you are located before using -this ebook. - - - -Title: Le Diable au Corps - -Author: Raymond Radiguet - -Release Date: September 29, 2019 [EBook #60383] - -Language: French - -Character set encoding: ISO-8859-1 - -*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LE DIABLE AU CORPS *** - - - - -Produced by Laura Natal Rodrigues at Free Literature (Images -generously made available by Gallica, Bibliothèque nationale -de France.) - - - - - -RAYMOND RADIGUET - - - -LE - -DIABLE - -AU CORPS - -Roman - -BERNARD GRASSET ÉDITEUR - -61, RUE DES SAINTS-PÈRES -PARIS-VIe - - - - -Je vais encourir bien des reproches. Mais qu'y puis-je? Est-ce -ma faute si j'eus douze ans quelques mois avant la déclaration -de la guerre? Sans doute, les troubles qui me vinrent de cette -période extraordinaire furent d'une sorte qu'on n'éprouve jamais -à cet âge; mais comme il n'existe rien d'assez fort pour nous -vieillir malgré les apparences, c'est en enfant que je devais -me conduire dans une aventure où déjà un homme eût éprouvé de -l'embarras. Je ne suis pas le seul. Et mes camarades garderont -de cette époque un souvenir qui n'est pas celui de leurs aînés. -Que déjà ceux qui m'en veulent se représentent ce que fut la -guerre pour tant de très jeunes garçons: quatre ans de grandes -vacances. - - -Nous habitions à F..., au bord de la Marne. Mes parents condamnaient -plutôt la camaraderie mixte. La sensualité, qui naît avec nous -et se manifeste encore aveugle, y gagna au lieu d'y perdre. - -Je n'ai jamais été un rêveur. Ce qui semble rêve aux autres, -plus crédules, me paraissait à moi aussi réel que le fromage -au chat, malgré la cloche de verre. Pourtant la cloche existe. - -La cloche se cassant, le chat en profite, même si ce sont ses -maîtres qui la cassent et s'y coupent les mains. - - -Jusqu'à douze ans, je ne me vois aucune amourette, sauf pour -une petite fille, nommée Carmen, à qui je fis tenir, par un -gamin plus jeune que moi, une lettre dans laquelle je lui exprimais -mon amour. Je m'autorisai de cet amour pour solliciter un rendez-vous. -Ma lettre lui avait été remise le matin avant qu'elle se rendît -en classe. J'avais distingué la seule fillette qui me ressemblât, -parce qu'elle était propre, et allait à l'école accompagnée -d'une petite soeur, comme moi de mon petit frère. Afin que ces -deux témoins se tussent, j'imaginai de les marier, en quelque -sorte. À ma lettre, j'en joignis donc une de la part de mon -frère, qui ne savait pas écrire, pour Mlle Fauvette. J'expliquai -à mon frère mon entremise, et notre chance de tomber juste sur -deux soeurs de nos âges et douées de noms de baptême aussi exceptionnels. -J'eus la tristesse de voir que je ne m'étais pas mépris sur le bon -genre de Carmen, lorsque, après avoir déjeuné avec mes parents -qui me gâtaient et ne me grondaient jamais, je rentrai en classe. - -À peine mes camarades à leurs pupitres--moi en haut de la classe, -accroupi pour prendre dans un placard, en ma qualité de premier, -les volumes de la lecture à haute voix,--le directeur entra. -Les élèves se levèrent. Il tenait une lettre à la main. Mes -jambes fléchirent, les volumes tombèrent, et je les ramassai, -tandis que le directeur s'entretenait avec le maître. Déjà, -les élèves des premiers bancs se tournaient vers moi, écarlate, -au fond de la classe, car ils entendaient chuchoter mon nom. -Enfin le directeur m'appela, et pour me punir finement, tout -en n'éveillant, croyait-il, aucune mauvaise idée chez les élèves, -me félicita d'avoir écrit une lettre de douze lignes sans aucune -faute. Il me demanda si je l'avais bien écrite seul, puis il -me pria de le suivre dans son bureau. Nous n'y allâmes point. -Il me morigéna dans la cour, sous l'averse. Ce qui troubla fort -mes notions de morale fut qu'il considérait comme aussi grave -d'avoir compromis la jeune fille (dont les parents lui avaient -communiqué ma déclaration), que d'avoir dérobé une feuille de -papier à lettres. Il me menaça d'envoyer cette feuille chez moi. -Je le suppliai de n'en rien faire. Il céda, mais me dit qu'il -conservait la lettre, et qu'à la première récidive il ne pourrait -plus cacher ma mauvaise conduite. - -Ce mélange d'effronterie et de timidité déroutait les miens et -les trompait, comme à l'école ma facilité, véritable paresse, -me faisait prendre pour un bon élève. - -Je rentrai en classe. Le professeur, ironique, m'appela Don -Juan. J'en fus extrêmement flatté, surtout de ce qu'il me cita -le nom d'une oeuvre que je connaissais et que ne connaissaient -pas mes camarades. Son «Bonjour, Don Juan» et mon sourire entendu -transformèrent la classe à mon égard. Peut-être avait-elle déjà -su que j'avais chargé un enfant des petites classes de porter -une lettre à une «fille», comme disent les écoliers dans leur -dur langage. Cet enfant s'appelait Messager; je ne l'avais pas -élu d'après son nom, mais, quand même, ce nom m'avait inspiré -confiance. - -À une heure, j'avais supplié le directeur de ne rien dire à -mon père; à quatre, je brûlais de lui raconter tout. Rien ne -m'y obligeait. Je mettrais cet aveu sur le compte de la franchise. -Sachant que mon père ne se fâcherait pas, j'étais, somme toute, -ravi qu'il connût ma prouesse. - -J'avouai donc, ajoutant avec orgueil que le directeur m'avait -promis une discrétion absolue (comme à une grande personne). Mon -père voulait savoir si je n'avais pas forgé de toutes pièces -ce roman d'amour. Il vint chez le directeur. Au cours de cette -visite, il parla incidemment de ce qu'il croyait être une farce.--Quoi? -dit alors le directeur surpris et très ennuyé; il vous a raconté -cela? Il m'avait supplié de me taire, disant que vous le tueriez. - -Ce mensonge du directeur l'excusait; il contribua encore à mon -ivresse d'homme. J'y gagnai séance tenante l'estime de mes camarades -et des clignements d'yeux du maître. Le directeur cachait sa -rancune. Le malheureux ignorait ce que je savais déjà: mon père, -choqué par sa conduite, avait décidé de me laisser finir mon -année scolaire, et de me reprendre. Nous étions alors au commencement -de juin. Ma mère ne voulant pas que cela influât sur mes prix, -mes couronnes, se réservait de dire la chose, après la distribution. -Ce jour venu, grâce à une injustice du directeur qui craignait -confusément les suites de son mensonge, seul de la classe, je -reçus la couronne d'or que méritait aussi le prix d'excellence. -Mauvais calcul: l'école y perdit ses deux meilleurs élèves, car -le père du prix d'excellence retira son fils. - -Des élèves comme nous servaient d'appeaux pour en attirer d'autres. - - -Ma mère me jugeait trop jeune pour aller à Henri-IV. Dans son -esprit, cela voulait dire: pour prendre le train. Je restai deux -ans à la maison et travaillai seul. - -Je me promettais des joies sans borne, car, réussissant à faire -en quatre heures le travail que ne fournissaient pas en deux -jours mes anciens condisciples, j'étais libre plus de la moitié -du jour. Je me promenais seul au bord de la Marne qui était -tellement notre rivière que mes soeurs disaient, en parlant de -la Seine, «une Marne». J'allais même dans le bateau de mon père, -malgré sa défense; mais je ne ramais pas, et sans m'avouer que -ma peur n'était pas celle de lui désobéir, mais la peur tout -court. Je lisais, couché dans ce bateau. En 1913 et 1914, deux -cents livres y passèrent. Point ce que l'on nomme de mauvais -livres, mais plutôt les meilleurs, sinon pour l'esprit, du moins -pour le mérite. Aussi, bien plus tard, à l'âge où l'adolescence -méprise les livres de la Bibliothèque rose, je pris goût à leur -charme enfantin, alors qu'à cette époque je ne les aurais voulu -lire pour rien au monde. - -Le désavantage de ces récréations alternant avec le travail -était de transformer pour moi toute l'année en fausses vacances. -Ainsi, mon travail de chaque jour était-il peu de chose, mais, -comme, travaillant moins de temps que les autres, je travaillais -en plus pendant leurs vacances, ce peu de chose était le bouchon -de liège qu'un chat garde toute sa vie au bout de la queue, alors -qu'il préférerait sans doute un mois de casserole. - -Les vraies vacances approchaient, et je m'en occupais fort peu -puisque c'était pour moi le même régime. Le chat regardait toujours -le fromage sous la cloche. Mais vint la guerre. Elle brisa la -cloche. Les maîtres eurent d'autres chats à fouetter et le chat -se réjouit. - -À vrai dire, chacun se réjouissait en France. Les enfants, leurs -livres de prix sous le bras, se pressaient devant les affiches. -Les mauvais élèves profitaient du désarroi des familles. - -Nous allions chaque jour, après dîner, à la gare de J..., à -deux kilomètres de chez nous, voir passer les trains militaires. -Nous emportions des campanules et nous les lancions aux soldats. -Des dames en blouse versaient du vin rouge dans les bidons et -en répandaient des litres sur le quai jonché de fleurs. Tout cet -ensemble me laisse un souvenir de feu d'artifice. Et jamais tant -de vin gaspillé, de fleurs mortes. Il fallut pavoiser les fenêtres -de notre maison. - -Bientôt, nous n'allâmes plus à J... Mes frères et mes soeurs -commençaient d'en vouloir à la guerre; ils la trouvaient longue. -Elle leur supprimait le bord de la mer. Habitués à se lever tard, -il leur fallait acheter les journaux à six heures. Pauvre distraction! -Mais vers le vingt août, ces jeunes monstres reprennent espoir. -Au lieu de quitter la table où les grandes personnes s'attardent, -il y restent pour entendre mon père parler de départ. Sans doute -n'y aurait-il plus de moyens de transport. Il faudrait voyager -très loin à bicyclette. Mes frères plaisantent ma petite soeur. -Les roues de sa bicyclette ont à peine quarante centimètres de -diamètre: «On te laissera seule sur la route.» Ma soeur sanglote. -Mais quel entrain pour astiquer les machines! Plus de paresse. -Ils proposent de réparer la mienne. Ils se lèvent dès l'aube -pour connaître les nouvelles. Tandis que chacun s'étonne, je -découvre enfin les mobiles de ce patriotisme: un voyage à bicyclette! -jusqu'à la mer! et une mer plus loin, plus jolie que d'habitude. -Ils eussent brûlé Paris pour partir plus vite. Ce qui terrifiait -l'Europe était devenu leur unique espoir. - -L'égoïsme des enfants est-il si différent du nôtre? L'été, à -la campagne, nous maudissons la pluie qui tombe, et les cultivateurs -la réclament. - - - - -Il est rare qu'un cataclysme se produise sans phénomènes avant-coureurs. -L'attentat autrichien, l'orage du procès Caillaux répandaient une -atmosphère irrespirable, propice à l'extravagance. Ainsi, mon vrai -souvenir de guerre précède la guerre. - -Voici comment: - -Nous nous moquions, mes frères et moi, d'un de nos voisins, -bonhomme grotesque, nain à barbiche blanche et à capuchon, conseiller -municipal, nommé Maréchaud. Tout le monde l'appelait le père -Maréchaud. Bien que porte à porte, nous nous défendions de le -saluer, ce dont il enrageait si fort, qu'un jour, n'y tenant plus, -il nous aborda sur la route et nous dit: «Eh bien! on ne salue -pas un conseiller municipal?» Nous nous sauvâmes. À partir de -cette impertinence, les hostilités furent déclarées. Mais que -pouvait contre nous un conseiller municipal? En revenant de -l'école, et en y allant, mes frères tiraient sa sonnette, avec -d'autant plus d'audace que le chien, qui pouvait avoir mon âge, -n'était pas à craindre. - -La veille du 14 juillet 1914, en allant à la rencontre de mes -frères, quelle ne fut pas ma surprise de voir un attroupement -devant la grille des Maréchaud! Quelques tilleuls élagués cachaient -mal leur villa au fond du jardin. Depuis deux heures de l'après-midi, -leur jeune bonne, étant devenue folle, se réfugiait sur le toit -et refusait de descendre. Déjà les Maréchaud, épouvantés par le -scandale, avaient clos leurs volets, si bien que le tragique de -cette folle sur un toit s'augmentait de ce que la maison parût -abandonnée. Des gens criaient, s'indignaient que ses maîtres -ne fissent rien pour sauver cette malheureuse. Elle titubait -sur les tuiles, sans, d'ailleurs, avoir l'air d'une ivrogne. -J'eusse voulu pouvoir rester là toujours, mais notre bonne, -envoyée par ma mère, vint nous rappeler au travail. Sans cela, -je serais privé de fête. Je partis la mort dans l'âme, et priant -Dieu que la bonne fût encore sur le toit, lorsque j'irais chercher -mon père à la gare. - -Elle était à son poste, mais les rares passants revenaient de -Paris, se dépêchaient pour rentrer dîner, et ne pas manquer le -bal. Ils ne lui accordaient qu'une minute distraite. - -Du reste, jusqu'ici, pour la bonne, il ne s'agissait encore que -de répétition plus ou moins publique. Elle devait débuter le soir, -selon l'usage, les girandoles lumineuses lui formant une véritable -rampe. Il y avait à la fois celles de l'avenue et celles du jardin, -car les Maréchaud, malgré leur absence feinte, n'avaient osé se -dispenser d'illuminer, comme notables. Au fantastique de cette -maison du crime, sur le toit de laquelle se promenait, comme sur -un pont de navire pavoisé, une femme aux cheveux flottants, -contribuait beaucoup la voix de cette femme: inhumaine, gutturale, -d'une douceur qui donnait la chair de poule. - -Les pompiers d'une petite commune étant des «volontaires», ils -s'occupent tout le jour d'autre chose que de pompes. C'est le -laitier, le pâtissier, le serrurier, qui, leur travail fini, -viendront éteindre l'incendie, s'il ne s'est pas éteint de lui-même. -Dès la mobilisation, nos pompiers formèrent en outre une sorte de -milice mystérieuse faisant des patrouilles, des manoeuvres et -des rondes de nuit. Ces braves arrivèrent enfin et fendirent -la foule. - -Une femme s'avança. C'était l'épouse d'un conseiller municipal, -adversaire de Maréchaud, et qui, depuis quelques minutes, s'apitoyait -bruyamment sur la folle. Elle fit des recommandations au capitaine: -«Essayez de la prendre par la douceur; elle en est tellement privée, -la pauvre petite, dans cette maison où on la bat. Surtout, si c'est -la crainte d'être renvoyée, de se trouver sans place, qui la fait -agir, dites-lui que je la prendrai chez moi. Je lui doublerai ses -gages.» - -Cette charité bruyante produisit un effet médiocre sur la foule. -La dame l'ennuyait. On ne pensait qu'à la capture. Les pompiers, -au nombre de six, escaladèrent la grille, cernèrent la maison, -grimpant de tous les côtés. Mais à peine l'un d'eux apparut-il -sur le toit, que la foule, comme les enfants à Guignol, se mit -à vociférer, à prévenir la victime. - ---Taisez-vous donc! criait la dame, ce qui excitait les «En -voilà un! En voilà un!» du public. À ces cris, la folle, s'armant -de tuiles, en envoya une sur le casque du pompier parvenu au -faite. Les cinq autres redescendirent aussitôt. - -Tandis que les tirs, les manèges, les baraques, place de la -Mairie, se lamentaient de voir si peu de clientèle, une nuit -où la recette devait être fructueuse, les plus hardis voyous -escaladaient les murs et se pressaient sur la pelouse pour suivre -la chasse. La folle disait des choses que j'ai oubliées, avec -cette profonde mélancolie résignée que donne aux voix la certitude -qu'on a raison, que tout le monde se trompe. Les voyous, qui -préféraient ce spectacle à la foire, voulaient cependant combiner -les plaisirs. Aussi, tremblants que la folle fût prise en leur -absence, couraient-ils faire vite un tour de chevaux de bois. -D'autres, plus sages, installés sur les branches des tilleuls, -comme pour la revue de Vincennes, se contentaient d'allumer -des feux de Bengale, des pétards. - -On imagine l'angoisse du couple Maréchaud, chez soi, enfermé -au milieu de ce bruit et de ces lueurs. - -Le conseiller municipal, époux de la dame charitable, grimpé -sur le petit mur de la grille, improvisait un discours sur la -couardise des propriétaires. On l'applaudit. - -Croyant que c'était elle qu'on applaudissait, la folle saluait, -un paquet de tuiles sous chaque bras, car elle en jetait une -chaque fois que miroitait un casque. De sa voix inhumaine, elle -remerciait qu'on l'eût enfin comprise. Je pensai à quelque fille, -capitaine corsaire, restant seule sur son bateau qui sombre. - -La foule se dispersait, un peu lasse. J'avais voulu rester avec -mon père, tandis que ma mère, pour assouvir ce besoin de mal au -coeur qu'ont les enfants, conduisait les siens de manège en montagnes -russes. Certes, j'éprouvais cet étrange besoin plus vivement que -mes frères. J'aimais-que mon coeur batte vite et irrégulièrement. -Ce spectacle, d'une poésie profonde, me satisfaisait davantage. -«Comme tu es pâle», avait dit ma mère. Je trouvai le prétexte -des feux de Bengale. Ils me donnaient, dis-je, une couleur verte. - ---Je crains tout de même que cela l'impressionne trop, dit-elle -à mon père. - ---Oh! répondit-il, personne n'est plus insensible. Il peut regarder -n'importe quoi, sauf un lapin qu'on écorche. - -Mon père disait cela pour que je restasse. Mais il savait que ce -spectacle me bouleversait. Je sentais qu'il le bouleversait aussi. -Je lui demandai de me prendre sur ses épaules pour mieux voir. En -réalité, j'allais m'évanouir, mes jambes ne me portaient plus. - -Maintenant on ne comptait qu'une vingtaine de personnes. Nous -entendîmes les clairons. C'était la retraite aux flambeaux. - -Cent torches éclairaient soudain la folle, comme, après la lumière -douce des rampes, le magnésium éclate pour photographier une -nouvelle étoile. Alors, agitant ses mains en signe d'adieu, et -croyant à la fin du monde, ou simplement qu'on allait la prendre, -elle se jeta du toit, brisa la marquise dans sa chute, avec un -fracas épouvantable, pour venir s'aplatir sur les marches de -pierre. Jusqu'ici j'avais essayé de supporter tout, bien que -mes oreilles tintassent et que le coeur me manquât. Mais quand -j'entendis des gens crier: «Elle vit encore», je tombai, sans -connaissance, des épaules de mon père. - -Revenu à moi, il m'entraîna au bord de la Marne. Nous y restâmes -très tard, en silence, allongés dans l'herbe. - -Au retour, je crus voir derrière la grille une silhouette blanche, -le fantôme de la bonne! C'était le père Maréchaud en bonnet de -coton, contemplant les dégâts, sa marquise, ses tuiles, ses -pelouses, ses massifs, ses marches couvertes de sang, son prestige -détruit. - -Si j'insiste sur un tel épisode, c'est qu'il fait comprendre mieux -que tout autre l'étrange période de la guerre, et combien, plus -que le pittoresque, me frappait la poésie des choses. - - - - -Nous entendîmes le canon. On se battait près de Meaux. On racontait -que des uhlans avaient été capturés près de Lagny, à quinze kilomètres -de chez nous. Tandis que ma tante parlait d'une amie, enfuie dès -les premiers jours, après avoir enterré dans son jardin des -pendules, des boîtes de sardines, je demandai à mon père le moyen -d'emporter nos vieux livres; c'est ce qu'il me coûtait le plus -de perdre. - -Enfin, au moment où nous nous apprêtions à la fuite, les journaux -nous apprirent que c'était inutile. - -Mes soeurs, maintenant, allaient à J... porter des paniers de poires -aux blessés. Elles avaient découvert un dédommagement, médiocre, il -est vrai, à tous leurs beaux projets écroulés. Quand elles arrivaient -à J..., les paniers étaient presque vides! - -Je devais entrer au Lycée Henri-IV; mais mon père préféra me garder -encore un an à la campagne. Ma seule distraction de ce morne hiver -fut de courir chez notre marchande journaux, pour être sûr d'avoir -un exemplaire du _Mot_, journal qui me plaisait et paraissait -le samedi. Ce jour-là, je n'étais jamais levé tard. - -Mais le printemps arriva, qu'égayèrent mes premières incartades. -Sous prétexte de quêtes, ce printemps, plusieurs fois, je me -promenai, endimanché, une jeune personne à ma droite. Je tenais -le tronc; elle, la corbeille d'insignes. Dès la seconde quête, -des confrères m'apprirent à profiter de ces journées libres où -l'on me jetait dans les bras d'une petite fille. Dès lors, nous -nous empressions de recueillir, le matin, le plus d'argent possible, -remettions à midi notre récolte à la dame patronnesse et allions -toute la journée polissonner sur les coteaux de Chennevières. -Pour la première fois, j'eus un ami. J'aimais à quêter avec sa -soeur. Pour la première fois, je m'entendais avec un garçon aussi -précoce que moi, admirant même sa beauté, son effronterie. Notre -mépris commun pour ceux de notre âge nous rapprochait encore. Nous -seuls, nous jugions capables de comprendre les choses; et, enfin, -nous seuls, nous trouvions dignes des femmes. Nous nous croyions -des hommes. Par chance, nous n'allions pas être séparés. René allait -déjà au Lycée Henri-IV, et je serais dans sa classe, en troisième. -Il ne devait pas apprendre le grec; il me fit cet extrême sacrifice -de convaincre ses parents de le lui laisser apprendre. Ainsi, nous -serions toujours ensemble. Comme il n'avait pas fait sa première -année, c'était s'obliger à des répétitions particulières. Les -parents de René n'y comprirent rien, qui, l'année précédente, -devant ses supplications, avaient consenti à ce qu'il n'étudiât -pas le grec. Ils y virent l'effet de ma bonne influence, et, s'ils -supportaient ses autres camarades, j'étais, du moins, le seul ami -qu'ils approuvassent. - -Pour la première fois, nul jour des vacances de cette année ne -me fut pesant. Je connus donc que personne n'échappe à son âge, -et que mon dangereux mépris s'était fondu comme glace dès que -quelqu'un avait bien voulu prendre garde à moi, de la façon qui -me convenait. Nos commîmes avances raccourcirent de moitié la -route que l'orgueil de chacun de nous avait à faire. - - -Le jour de la rentrée des classes, René me fut un guide précieux. - -Avec lui tout me devenait plaisir, et moi qui, seul, ne pouvais -avancer d'un pas, j'aimais faire à pied, deux fois par jour, le -trajet qui sépare Henri-IV de la gare de la Bastille, où nous -prenions notre train. - -Trois ans passèrent ainsi, sans autre amitié et sans autre espoir -que les polissonneries du jeudi--avec les petites filles que les -parents de mon ami nous fournissaient innocemment, invitant ensemble -à goûter les amis de leur fils et les amies de leur fille--, menues -faveurs que nous dérobions, et qu'elles nous dérobaient, sous -prétexte de jeux à gages. - - - - -La belle saison venue, mon père aimait à nous emmener, mes frères -et moi, dans de longues promenades. Un de nos buts favoris était -Ormesson, et de suivre le Morbras, rivière large d'un mètre, -traversant, des prairies où poussent des fleurs qu'on ne rencontre -nulle part ailleurs, et dont j'ai oublié le nom. Des touffes de -cresson ou de menthe cachent au pied qui se hasarde l'endroit où -commence l'eau. La rivière charrie au printemps des milliers de -pétales blancs et roses. Ce sont les aubépines. - -Un dimanche d'avril 1917, comme cela nous arrivait souvent, nous -prîmes le train pour La Varenne, d'où nous devions nous rendre -à pied à Ormesson. Mon père me dit que nous retrouverions à La -Varenne des gens agréables, les Grangier. Je les connaissais -pour avoir vu le nom de leur fille, Marthe, dans le catalogue -d'une exposition de peinture. Un jour, j'avais entendu mes parents -parler de la visite d'un M. Grangier. Il était venu, avec un carton -empli des oeuvres de sa fille, âgée de dix-huit ans. Marthe était -malade. Son père aurait voulu lui faire une surprise: que ses -aquarelles figurassent dans une exposition de charité dont ma -mère était présidente. Ces aquarelles étaient sans nulle recherche; -on y sentait la bonne élève du cours de dessin, tirant la langue, -léchant les pinceaux. - -Sur le quai de la gare de La Varenne, les Grangier nous attendaient. -M. et Mme Grangier devaient être du même âge, approchant de la -cinquantaine. Mais Mme Grangier paraissait l'aînée de son mari; -son inélégance, sa taille courte, firent qu'elle me déplut au -premier coup d'oeil. - -Au cours de cette promenade, je devais remarquer qu'elle fronçait -souvent les sourcils, ce qui couvrait son front de rides auxquelles -il fallait une minute pour disparaître. Afin qu'elle eût tous les -motifs de me déplaire, sans que je me reprochasse d'être injuste, -je souhaitais qu'elle employât des façons de parler assez communes. -Sur ce point, elle me déçut. - -Le père, lui, avait l'air d'un brave homme, ancien sous-officier, -adoré de ses soldats. Mais où était Marthe? Je tremblais à la -perspective d'une promenade sans autre compagnie que celle de -ses parents. Elle devait venir par le prochain train, «dans un -quart d'heure, expliqua Mme Grangier, n'ayant pu être prête -à temps. Son frère arriverait avec elle». - -Quand le train entra en gare, Marthe était debout sur le marchepied -du wagon. «Attends bien que le train s'arrête», lui cria sa mère... -Cette imprudente me charma. - -Sa robe, son chapeau, très simples, prouvaient son peu d'estime -pour l'opinion des inconnus. Elle donnait la main à un petit -garçon qui paraissait avoir onze ans. C'était son frère, enfant -pâle, aux cheveux d'albinos, et dont tous les gestes trahissaient -la maladie. - -Sur la route, Marthe et moi marchions en tête. Mon père marchait -derrière, entre les Grangier. - -Mes frères, eux, bâillaient, avec ce nouveau petit camarade -chétif, à qui l'on défendait de courir. - -Comme je complimentais Marthe sur ses aquarelles, elle me répondit -modestement que c'étaient des études. Elle n'y attachait aucune -importance. Elle me montrerait mieux, des fleurs «stylisées». Je -jugeai bon, pour la première fois, de ne pas lui dire que je -trouvais ces sortes de fleurs ridicules. - -Sous son chapeau elle ne pouvait bien me voir. Moi, je l'observais. - ---Vous ressemblez peu à madame votre mère, lui dis-je. - -C'était un madrigal. - ---On me le dit quelquefois; mais, quand vous viendrez à la maison, -je vous montrerai des photographies de maman lorsqu'elle était -jeune; je lui ressemble beaucoup. - -Je fus attristé de cette réponse, et je priai Dieu de ne point -voir Marthe quand elle aurait l'âge de sa mère. - -Voulant dissiper le malaise de cette réponse pénible, et ne -comprenant pas que, pénible, elle ne pouvait l'être que pour -moi, puisque heureusement Marthe ne voyait point sa mère avec -mes yeux, je lui dis: - ---Vous avez tort de vous coiffer de la sorte, les cheveux lisses -vous iraient mieux. - -Je restai terrifié, n'ayant jamais dit pareille chose à une -femme. Je pensais à la façon dont j'étais coiffé, moi. - ---Vous pourrez le demander à maman (comme si elle avait besoin -de se justifier!); d'habitude, je ne me coiffe pas si mal, mais -j'étais déjà en retard et je craignais de manquer le second -train. D'ailleurs, je n'avais pas l'intention d'ôter mon chapeau. - -«Quelle fille est-ce donc, pensais-je, pour admettre qu'un gamin -la querelle à propos de ses mèches?» - -J'essayai de deviner ses goûts en littérature; je fus heureux -qu'elle connût Baudelaire et Verlaine, charmé de la façon dont -elle aimait Baudelaire, qui n'était pourtant pas la mienne. -J'y discernais une révolte. Ses parents avaient fini par admettre -ses goûts. Marthe leur en voulait que ce fut par tendresse. Son -fiancé, dans ses lettres, lui parlait de ce qu'il lisait, et -s'il lui conseillait certains livres, il lui en défendait d'autres. -Il lui avait défendu _Les Fleurs du Mal._ Désagréablement surpris -d'apprendre qu'elle était fiancée, je me réjouis de savoir qu'elle -désobéissait à un soldat assez nigaud pour craindre Baudelaire. -Je fus heureux de sentir qu'il devait souvent choquer Marthe. -Après la première surprise désagréable, je me félicitai de son -étroitesse, d'autant mieux que j'eusse craint, s'il avait lui -aussi goûté _Les Fleurs du Mal_, que leur futur appartement ressemblât -à celui de _La Mort des Amants._ Je me demandai ensuite ce que -cela pouvait bien me faire. - -Son fiancé lui avait aussi défendu les académies de dessin. Moi -qui n'y allais jamais, je lui proposai de l'y conduire, ajoutant -que j'y travaillais souvent. Mais, craignant ensuite que mon mensonge -ne fût découvert, je la priai de n'en point parler à mon père. Il -ignorait, dis-je, que je manquais des cours de gymnastique pour me -rendre à la Grande-Chaumière. Car je ne voulais pas qu'elle pût se -figurer que je cachais l'académie à mes parents, parce qu'ils me -défendaient de voir des femmes nues. J'étais heureux qu'il se fît -un secret entre nous, et moi, timide, me sentais déjà tyrannique -avec elle. - -J'étais fier aussi d'être préféré à la campagne, car nous n'avions -pas encore fait allusion au décor de notre promenade. Quelquefois -ses parents l'appelaient: «Regarde, Marthe, à ta droite, comme les -coteaux de Chennevières sont jolis», ou bien, son frère s'approchait -d'elle et lui demandait le nom d'une fleur qu'il venait de cueillir. -Elle leur accordait d'attention distraite juste assez pour qu'ils -ne se fâchassent point. - -Nous nous assîmes dans les prairies d'Ormesson. Dans ma candeur, -je regrettais d'avoir été si loin, et d'avoir tellement précipité -les choses. «Après une conversation moins sentimentale, plus -naturelle, pensai-je, je pourrais éblouir Marthe, et m'attirer -la bienveillance de ses parents, en racontant le passé de ce -village.» Je m'en abstins. Je croyais avoir des raisons profondes, -et pensais qu'après tout ce qui s'était passé, une conversation -tellement en dehors de nos inquiétudes communes ne pourrait que -rompre le charme. Je croyais qu'il s'était passé des choses graves. -C'était d'ailleurs vrai; simplement, je le sus dans la suite, -parce que Marthe avait faussé notre conversation dans le même -sens que moi. Mais moi qui ne pouvais m'en rendre compte, je me -figurais lui avoir adressé des paroles significatives. Je croyais -avoir déclaré mon amour à une personne insensible. J'oubliais -que M. et Mme Grangier eussent pu entendre sans le moindre inconvénient -tout ce que j'avais dit à leur fille; mais, moi, aurais-je pu le -lui dire en leur présence? - ---Marthe ne m'intimide pas, me répétais-je. Donc, seuls, ses -parents et mon père m'empêchent de me pencher sur son cou et de -l'embrasser. - -Profondément en moi, un autre garçon se félicitait de ces trouble-fêtes. -Celui-ci pensait: - ---Quelle chance que je ne me trouve pas seul avec elle! Car je -n'oserais pas davantage l'embrasser, et n'aurais aucune excuse. - -Ainsi triche le timide. - - -Nous reprenions le train à la gare de Sucy. Ayant une bonne -demi-heure à l'attendre, nous nous assîmes à la terrasse d'un -café. Je dus subir les compliments de Mme Grangier. Ils m'humiliaient. -Ils rappelaient à sa fille que je n'étais encore qu'un lycéen, -qui passerait son baccalauréat dans un an. Marthe voulut boire -de la grenadine; j'en commandai aussi. Le matin encore, je me -serais cru déshonoré en buvant de la grenadine. Mon père n'y -comprenait rien. Il me laissait toujours servir des apéritifs. -Je tremblai qu'il me plaisantât sur ma sagesse. Il le fit, mais -à mots couverts, de façon que Marthe ne devinât pas que je buvais -de la grenadine pour faire comme elle. - -Arrivés à F..., nous dîmes adieu aux Grangier. Je promis à Marthe -de lui porter, le jeudi suivant, la collection du journal _Le -Mot_ et _Une Saison en enfer._ - ---Encore un titre qui plairait à mon fiancé! - -Elle riait. - ---Voyons, Marthe! dit, fronçant les sourcils, sa mère qu'un tel -manque de soumission choquait toujours. - -Mon père et mes frères s'étaient ennuyés, qu'importe! Le bonheur -est égoïste. - - - - -Le lendemain, au lycée, je n'éprouvai pas le besoin de raconter -à René, à qui je disais tout, ma journée du dimanche. Mais je -n'étais pas d'humeur à supporter qu'il me raillât de n'avoir pas -embrassé Marthe en cachette. Autre chose m'étonnait; c'est qu'aujourd'hui -je trouvai René moins différent de mes camarades. - - -Ressentant de l'amour pour Marthe, j'en ôtais à René, à mes parents, -à mes soeurs. - - -Je me promettais bien cet effort de volonté de ne pas venir la -voir avant le jour de notre rendez-vous. Pourtant, le mardi soir, -ne pouvant attendre, je sus trouver à ma faiblesse de bonnes -excuses qui me permissent de porter après dîner le livre et les -journaux. Dans cette impatience, Marthe verrait la preuve de -mon amour, disais-je, et si elle refuse de la voir, je saurai -bien l'y contraindre. - -Pendant un quart d'heure, je courus comme un fou jusqu'à sa -maison. Alors, craignant de la déranger pendant son repas, j'attendis, -en nage, dix minutes, devant la grille. Je pensais que pendant -ce temps mes palpitations de coeur s'arrêteraient. Elles augmentaient, -au contraire. Je manquai tourner bride, mais depuis quelques -minutes, d'une fenêtre voisine, une femme me regardait curieusement, -voulant savoir ce que je faisais, réfugié contre cette porte. Elle -me décida. Je sonnai. J'entrai dans la maison. Je demandai à la -domestique si Madame était chez elle. Presque aussitôt, Mme Grangier -parut dans la petite pièce où l'on m'avait introduit. Je sursautai, -comme si la domestique eût dû comprendre que j'avais demandé -«Madame» par convenance et que je voulais voir «Mademoiselle». -Rougissant, je priai Mme Grangier de m'excuser de la déranger à -pareille heure, comme s'il eût été une heure du matin: ne pouvant -venir jeudi, j'apportais le livre et les journaux à sa fille. - ---Cela tombe à merveille, me dit Mme Grangier, car Marthe n'aurait -pu vous recevoir. Son fiancé a obtenu une permission, quinze -jours plus tôt qu'il ne pensait. Il est arrivé hier, et Marthe -dîne ce soir chez ses futurs beaux-parents. - -Je m'en allai donc, et puisque je n'avais plus de chance de la -revoir jamais, croyais-je, m'efforçai de ne plus penser à Marthe, -et, par cela même, ne pensant qu'à elle. - - -Pourtant, un mois après, un matin, sautant de mon wagon à la -gare de la Bastille, je la vis qui descendait d'un autre. Elle -allait choisir dans des magasins différentes choses, en vue de -son mariage. Je lui demandai de m'accompagner jusqu'à Henri-IV. - ---Tiens! dit-elle, l'année prochaine, quand vous serez en seconde, -vous aurez mon beau-père pour professeur de géographie. - -Vexé qu'elle me parlât études, comme si aucune autre conversation -n'eût été de mon âge, je lui répondis aigrement que ce serait -assez drôle. - -Elle fronça les sourcils. Je pensai à sa mère. - -Nous arrivions à Henri-IV, et, ne voulant pas la quitter sur ces -paroles que je croyais blessantes, je décidai d'entrer en classe -une heure plus tard, après le cours de dessin. Je fus heureux -qu'en cette circonstance Marthe ne montrât pas de sagesse, ne me -fît aucun reproche, et, plutôt, semblât me remercier d'un tel -sacrifice, en réalité nul. Je lui fus reconnaissant qu'en échange -elle ne me proposât point de l'accompagner dans ses courses, -mais qu'elle me donnât son temps comme je lui donnais le mien. - -Nous étions maintenant dans le jardin du Luxembourg; neuf heures -sonnèrent à l'horloge du Sénat. Je renonçai au lycée. J'avais -dans ma poche, par miracle, plus d'argent que n'en a d'habitude -un collégien en deux ans, ayant la veille vendu mes timbres-poste -les plus rares à la Bourse aux timbres, qui se tient derrière -le Guignol des Champs-Élysées. - -Au cours de la conversation, Marthe m'ayant appris qu'elle déjeunait -chez ses beaux-parents, je décidai de la résoudre à rester avec moi. -La demie de neuf heures sonnait. Marthe sursauta, point encore -habituée à ce qu'on abandonnât pour elle tous ses devoirs de classe. -Mais, voyant que je restais sur ma chaise de fer, elle n'eut pas -le courage de me rappeler que j'aurais dû être assis sur les bancs de -Henri-IV. - -Nous restions immobiles. Ainsi doit être le bonheur. Un chien sauta -du bassin et se secoua. Marthe se leva, comme quelqu'un qui, après -la sieste, et le visage encore enduit de sommeil, secoue ses rêves. -Elle faisait avec ses bras des mouvements de gymnastique. J'en -augurai mal pour notre entente. - ---Ces chaises sont trop dures, me dit-elle, comme pour s'excuser -d'être debout. - -Elle portait une robe de foulard, chiffonnée depuis qu'elle s'était -assise. Je ne pus m'empêcher d'imaginer les dessins que le cannage -imprime sur la peau. - ---Allons! accompagnez-moi dans les magasins, puisque vous êtes -décidé à ne pas aller en classe, dit Marthe, faisant pour la première -fois allusion à ce que je négligeais pour elle. - -Je l'accompagnai dans plusieurs maisons de lingerie, l'empêchant -de commander ce qui lui plaisait et ne me plaisait pas; par exemple, -évitant le rose, qui m'importune, et qui était sa couleur favorite. - -Après ces premières victoires, il fallait obtenir de Marthe -qu'elle ne déjeunât pas chez ses beaux-parents. Ne pensant pas -qu'elle pouvait leur mentir pour le simple plaisir de rester en -ma compagnie, je cherchai ce qui la déterminerait à me suivre -dans l'école buissonnière. Elle rêvait de connaître un bar américain. -Elle n'avait jamais osé demander à son fiancé de l'y conduire. -D'ailleurs, il ignorait les bars. Je tenais mon prétexte. À son -refus, empreint d'une véritable déception, je pensai qu'elle -viendrait. Au bout d'une demi-heure, ayant usé de tout pour la -convaincre, et n'insistant même plus, je l'accompagnai chez ses -beaux-parents, dans l'état d'esprit d'un condamné à mort espérant -jusqu'au dernier moment qu'un coup de main se fera sur la route -du supplice. Je voyais s'approcher la rue, sans que rien se -produisît. Mais soudain, Marthe, frappant à la vitre, arrêta -le chauffeur du taxi devant un bureau de poste. - -Elle me dit: - ---Attendez-moi une seconde. Je vais téléphoner à ma belle-mère -que je suis dans un quartier trop éloigné pour arriver à temps. - -Au bout de quelques minutes, n'en pouvant plus d'impatience, -j'avisai une marchande de fleurs et je choisis une à une des -roses rouges, dont je fis faire une botte. Je ne pensais pas -tant au plaisir de Marthe qu'à la nécessité pour elle de mentir -encore ce soir pour expliquer à ses parents d'où venaient les -roses. Notre projet, lors de la première rencontre, d'aller à -une académie de dessin; le mensonge du téléphone qu'elle répéterait, -ce soir, à ses parents, mensonge auquel s'ajouterait celui des -roses, m'étaient des faveurs plus douces qu'un baiser. Car, ayant -souvent embrassé, sans grand plaisir, des lèvres de petites filles, -et oubliant que c'était parce que je ne les aimais pas, je désirais -peu les lèvres de Marthe. Tandis qu'une telle complicité m'était -restée, jusqu'à ce jour, inconnue. - -Marthe sortait de la poste, rayonnante, après le premier mensonge. -Je donnai au chauffeur l'adresse d'un bar de la rue Daunou. - -Elle s'extasiait, comme une pensionnaire, sur la veste blanche -du barman, la grâce avec laquelle il secouait les gobelets d'argent, -les noms bizarres ou poétiques des mélanges. Elle respirait de -temps en temps les roses rouges dont elle se promettait de faire -une aquarelle, qu'elle me donnerait en souvenir de cette journée. -Je lui demandai de me montrer une photographie de son fiancé. Je le -trouvai beau. Sentant déjà quelle importance elle attachait à mes -opinions, je poussai l'hypocrisie jusqu'à lui dire qu'il était très -beau, mais d'un air peu convaincu, pour lui donner à penser -que je le lui disais par politesse. Ce qui, selon moi, devait -jeter le trouble dans l'âme de Marthe, et, de plus, m'attirer sa -reconnaissance. - -Mais, l'après-midi, il fallut songer au motif de son voyage. -Son fiancé, dont elle savait les goûts, s'en était remis complètement -à elle du soin de choisir leur mobilier. Mais sa mère voulait à -toute force la suivre. Marthe, enfin, en lui promettant de ne pas -faire de folies, avait obtenu de venir seule. Elle devait, ce -jour-là, choisir quelques meubles pour leur chambre à coucher. -Bien que je me fusse promis de ne montrer d'extrême plaisir ou -déplaisir à aucune des paroles de Marthe, il me fallut faire un -effort pour continuer de marcher sur le boulevard d'un pas tranquille -qui maintenant ne s'accordait plus avec le rythme de mon coeur. - -Cette obligation d'accompagner Marthe m'apparut comme une malchance. -Il fallait donc l'aider à choisir une chambre pour elle et un autre! -Puis, j'entrevis le moyen de choisir une chambre pour Marthe et pour -moi. - -J'oubliais si vite son fiancé, qu'au bout d'un quart d'heure de -marche, on m'aurait surpris en me rappelant que, dans cette chambre, -un autre dormirait auprès d'elle. - -Son fiancé goûtait le style Louis XV. - -Le mauvais goût de Marthe était autre; elle aurait plutôt versé -dans le japonais. Il me fallut donc les combattre tous deux. C'était -à qui jouerait le plus vite. Au moindre mot de Marthe, devinant -ce qui la tentait, il me fallait lui désigner le contraire, qui ne -me plaisait pas toujours, afin de me donner l'apparence de céder -à ses caprices, quand j'abandonnerais un meuble pour un autre, qui -dérangeait moins son oeil. - -Elle murmurait: «Lui qui voulait une chambre rose.» N'osant même -plus m'avouer ses propres goûts, elle les attribuait à son fiancé. -Je devinai que dans quelques jours nous les raillerions ensemble. - -Pourtant je ne comprenais pas bien cette faiblesse. «Si elle ne -m'aime pas, pensai-je, quelle raison a-t-elle de me céder, de -sacrifier ses préférences, et celles de ce jeune homme, aux miennes?» -Je n'en trouvai aucune. La plus modeste eût été encore de me dire -que Marthe m'aimait. Pourtant j'étais sûr du contraire. - -Marthe m'avait dit: «Au moins laissons-lui l'étoffe -rose.»--«Laissons-lui!» Rien que pour ce mot, je me sentais -près de lâcher prise. Mais «lui laisser l'étoffe rose» équivalait -à tout abandonner. Je représentai à Marthe combien ces murs -roses gâcheraient les meubles simples que «nous avions choisis», -et, reculant encore devant le scandale, lui conseillai de faire -peindre les murs de sa chambre à la chaux! - -C'était le coup de grâce. Toute la journée Marthe avait été -tellement harcelée qu'elle le reçut sans révolte. Elle se contenta -de me dire: «En effet, vous avez raison.» - -À la fin de cette journée éreintante, je me félicitai du pas -que j'avais fait. J'étais parvenu à transformer, meuble à meuble, -ce mariage d'amour, ou plutôt d'amourette, en un mariage de -raison, et lequel! puisque la raison n'y tenait aucune place, -chacun ne trouvant chez l'autre que les avantages qu'offre un -mariage d'amour. - -En me quittant, ce soir-là, au lieu d'éviter désormais mes conseils, -elle m'avait prié de l'aider les jours suivants dans le choix de ses -autres meubles. Je le lui promis, mais à condition qu'elle me -jurât de ne jamais le dire à son fiancé, puisque la seule raison -qui pût à la longue lui faire admettre ces meubles, s'il avait de -l'amour pour Marthe, c'était de penser que tout sortait d'elle, -de son bon plaisir, qui deviendrait le leur. - -Quand je rentrai à la maison, je crus lire dans le regard de -mon père qu'il avait déjà appris mon escapade. Naturellement -il ne savait rien; comment eût-il pu le savoir? - -«Bah! Jacques s'habituera bien à cette chambre», avait dit Marthe. -En me couchant, je me répétai que, si elle songeait à son mariage -avant de dormir, elle devait, ce soir, l'envisager de toute autre -sorte qu'elle ne l'avait fait les jours précédents. Pour moi, -quelle que fût l'issue de cette idylle, j'étais, d'avance, bien -vengé de son Jacques: je pensais à la nuit de noces dans cette -chambre austère, dans «ma» chambre! - -Le lendemain matin, je guettai dans la rue le facteur qui devait -apporter une lettre d'absence. Il me la remit, je l'empochai, -jetant les autres dans la boîte de notre grille. Procédé trop -simple pour ne pas en user toujours. - -Manquer la classe voulait dire, selon moi, que j'étais amoureux -de Marthe. Je me trompais. Marthe ne m'était que le prétexte de -cette école buissonnière. Et la preuve, c'est qu'après avoir goûté -en compagnie de Marthe aux charmes de la liberté, je voulus y goûter -seul, puis faire des adeptes. La liberté me devint vite une drogue. - -L'année scolaire touchait à sa fin, et je voyais avec terreur -que ma paresse allait rester impunie, alors que je souhaitais -le renvoi du collège, un drame enfin, qui clôturât cette période. - -À force de vivre dans les mêmes idées, de ne voir qu'une chose, -si on la veut avec ardeur, on ne remarque plus le crime de ses -désirs. Certes, je ne cherchais pas à faire de la peine à mon -père; pourtant, je souhaitais la chose qui pourrait lui en faire -le plus. Lesclasses m'avaient toujours été un supplice; Marthe et -la liberté avaient achevé de me les rendre intolérables. Je me -rendais bien compte que, si j'aimais moins René, c'était simplement -parce qu'il me rappelait quelque chose du collège. Je souffrais, -et cette crainte me rendait même physiquement malade, à l'idée de me -retrouver, l'année suivante, dans la niaiserie de mes condisciples. - -Pour le malheur de René, je lui avais trop bien fait partager mon -vice. Aussi, lorsque, moins habile que moi, il m'annonça qu'il était -renvoyé de Henri-IV, je crus l'être moi-même. Il fallait l'apprendre -à mon père, car il me saurait gré de le lui dire moi-même, avant la -lettre du censeur, lettre trop grave à subtiliser. - -Nous étions un mercredi. Le lendemain, jour de congé, j'attendis -que mon père fût à Paris pour prévenir ma mère. La perspective de -quatre jours de trouble dans son ménage l'alarma plus que la nouvelle. -Puis, je partis au bord de la Marne, où Marthe m'avait dit qu'elle -me rejoindrait peut-être. Elle n'y était pas. Ce fut une chance. -Mon amour puisant dans cette rencontre une mauvaise énergie, j'aurais -pu, ensuite, lutter contre mon père; tandis que, l'orage éclatant -après une journée de vide, de tristesse, je rentrai le front bas, -comme il convenait. Je revins chez nous un peu après l'heure où -je savais que mon père avait coutume d'y être. Il «savait» donc. -Je me promenai dans le jardin, attendant que mon père me fît venir. -Mes soeurs jouaient en silence. Elles devinaient quelque chose. Un -de mes frères, assez excité par l'orage, me dit de me rendre dans -la chambre où mon père s'était rendu. - -Des éclats de voix, des menaces, m'eussent permis la révolte. Ce -fut pire. Mon père se taisait; ensuite, sans aucune colère, avec -une voix même plus douce que de coutume, il me dit: - ---Eh bien! que comptes-tu faire maintenant? - -Les larmes qui ne pouvaient s'enfuir par mes yeux, comme un essaim -d'abeilles, bourdonnaient dans ma tête. À une volonté, j'eusse pu -opposer la mienne, même impuissante. Mais devant une telle douceur, -je ne pensais qu'à me soumettre. - ---Ce que tu m'ordonneras de faire. - ---Non, ne mens pas encore. Je t'ai toujours laissé agir comme tu -voulais; continue. Sans doute auras-tu à coeur de m'en faire repentir. - -Dans l'extrême jeunesse, l'on est trop enclin, comme les femmes, à -croire que les larmes dédommagent de tout. Mon père ne me demandait -même pas de larmes. Devant sa générosité, j'avais honte du présent -et de l'avenir. Car je sentais que, quoi que je lui dise, je mentirais. -«Au moins que ce mensonge le réconforte, pensai-je, en attendant -de lui être une source de nouvelles peines.» Ou plutôt non, je cherche -encore à me mentir à moi-même. Ce que je voulais, c'était faire un -travail, guère plus fatigant qu'une promenade, et qui laissât comme -elle, à mon esprit, la liberté de ne pas se détacher de Marthe une -minute. Je feignis de vouloir peindre et de n'avoir jamais osé le -dire. Encore une fois, mon père ne dit pas non, à condition que je -continuasse d'apprendre chez nous ce que j'aurais dû apprendre au -collège, mais avec la liberté de peindre. - -Quand des liens ne sont pas encore solides, pour perdre quelqu'un -de vue, il suffît de manquer une fois un rendez-vous. À force -de penser à Marthe, j'y pensai de moins en moins. Mon esprit -agissait, comme nos yeux agissent avec le papier des murs de -notre chambre. À force de le voir, ils ne le voient plus. - -Chose incroyable! J'avais même pris goût au travail. Je n'avais -pas menti comme je le craignais. - -Lorsque quelque chose, venu de l'extérieur, m'obligeait à penser -moins paresseusement à Marthe, j'y pensais sans amour, avec la -mélancolie que l'on éprouve pour ce qui aurait pu être. «Bah! -me disais-je, c'eût été trop beau. On ne peut à la fois choisir -le lit et coucher dedans.» - - - - -Une chose étonnait mon père. La lettre du censeur n'arrivait -pas. Il me fit à ce sujet sa première scène, croyant que j'avais -soustrait la lettre, que j'avais feint ensuite de lui annoncer -gratuitement la nouvelle, que j'avais ainsi obtenu son indulgence. -En réalité, cette lettre n'existait pas. Je me croyais renvoyé -du collège, mais je me trompais. Aussi, mon père ne comprit-il -rien lorsque, au début des vacances, nous reçûmes une lettre du -proviseur. - -Il demandait si j'étais malade et s'il fallait m'inscrire pour -l'année suivante. - - - - -La joie de donner enfin satisfaction à mon père comblait un peu -le vide sentimental dans lequel je me trouvais; car, si je croyais -ne plus aimer Marthe, je la considérais du moins comme le seul -amour qui eût été digne de moi. C'est dire que je l'aimais encore. - - -J'étais dans ces dispositions de coeur quand, à la fin de novembre, -un mois après avoir reçu une lettre de faire-part de son mariage, -je trouvai, en rentrant chez nous, une invitation de Marthe qui -commençait par ces lignes: «Je ne comprends rien à votre silence. -Pourquoi ne venez-vous pas me voir? Sans doute avez-vous oublié -que vous avez choisi mes meubles?...» - -Marthe habitait J...; sa rue descendait jusqu'à la Marne. Chaque -trottoir réunissait au plus une douzaine de villas. Je m'étonnai -que la sienne fût si grande. En réalité, Marthe habitait seulement -le haut, les propriétaires et un vieux ménage se partageant le bas. - -Quand j'arrivai pour goûter, il faisait déjà nuit. Seule une -fenêtre, à défaut d'une présence humaine, révélait celle du feu. À -voir cette fenêtre illuminée par des flammes inégales, comme des -vagues, je crus à un commencement d'incendie. La porte de fer -du jardin était entrouverte. Je m'étonnai d'une semblable négligence. -Je cherchai la sonnette: je ne la trouvai point. Enfin, gravissant -les trois marches du perron, je me décidai à frapper contre les -vitres du rez-de-chaussée de droite, derrière lesquelles j'entendais -des voix. Une vieille femme ouvrit la porte: Je lui demandai où -demeurait Mme Lacombe (tel était le nouveau nom de Marthe): «C'est -au-dessus.» Je montai l'escalier dans le noir, trébuchant, me -cognant, et mourant de crainte qu'il fût arrivé quelque malheur. -Je frappai. C'est Marthe qui vint m'ouvrir. Je faillis lui sauter -au cou, comme les gens qui se connaissent à peine, après avoir -échappé au naufrage. Elle n'y eût rien compris. Sans doute me -trouva-t-elle l'air égaré, car, avant toute chose, je lui demandai -pourquoi «il y avait le feu». - ---C'est qu'en vous attendant, j'avais fait dans la cheminée du -salon un feu de bois d'olivier, à la lueur duquel je lisais. - -En entrant dans la petite chambre qui lui servait de salon, peu -encombrée de meubles, et que les tentures, les gros tapis doux -comme un poil de bête, rétrécissaient jusqu'à lui donner l'aspect -d'une boîte, je fus à la fois heureux et malheureux comme un -dramaturge qui, voyant sa pièce, y découvre trop tard des fautes. - -Marthe s'était de nouveau étendue le long de la cheminée, tisonnant -la braise, et prenant garde à ne pas mêler quelque parcelle noire -aux cendres. - ---Vous n'aimez peut-être pas l'odeur de l'olivier? Ce sont mes -beaux-parents qui en ont fait venir pour moi une provision de leur -propriété du Midi. - -Marthe semblait s'excuser d'un détail de son cru, dans cette -chambre qui était mon oeuvre. Peut-être cet élément détruisait-il -un tout, qu'elle comprenait mal. - -Au contraire. Ce feu me ravit, et aussi de voir qu'elle attendait -comme moi de se sentir brûlante d'un côté, pour se retourner de -l'autre. Son visage calme et sérieux ne m'avait jamais paru plus -beau que dans cette lumière sauvage. A ne pas se répandre dans -la pièce, cette lumière gardait toute sa force. Dès qu'on s'en -éloignait, il faisait nuit, et on se cognait aux meubles. - - -Marthe ignorait ce que c'est que d'être mutine. Dans son enjouement, -elle restait grave. - -Mon esprit s'engourdissait peu à peu auprès d'elle, je la trouvai -différente. C'est que, maintenant que j'étais sûr de ne plus -l'aimer, je commençais à l'aimer. Je me sentais incapable de -calculs, de machinations, de tout ce dont, jusqu'alors, et encore -à ce moment-là, je croyais que l'amour ne peut se passer. Tout à -coup, je me sentais meilleur. Ce brusque changement aurait ouvert -les yeux de tout autre: je ne vis pas que j'étais amoureux de Marthe. -Au contraire, j'y vis la preuve que mon amour était mort, et qu'une -belle amitié le remplacerait. Cette longue perspective d'amitié -me fit admettre soudain combien un autre sentiment eût été criminel, -lésant un homme qui l'aimait, à qui elle devait appartenir, et qui -ne pouvait la voir. - -Pourtant, autre chose m'aurait dû renseigner sur mes véritables -sentiments. Il y a quelques mois, quand je rencontrais Marthe, -mon prétendu amour ne m'empêchait pas de la juger, de trouver -laides la plupart des choses qu'elle trouvait belles, la plupart -des choses qu'elle disait, enfantines. Aujourd'hui, si je ne -pensais pas comme elle, je me donnais tort. Après la grossièreté -de mes premiers désirs, c'était la douceur d'un sentiment plus -profond qui me trompait. Je ne me sentais plus capable de rien -entreprendre de ce que je m'étais promis. Je commençais à respecter -Marthe, parce que je commençais à l'aimer. - -Je revins tous les soirs; je ne pensai même pas à la prier de me -montrer sa chambre, encore moins à lui demander comment Jacques -trouvait nos meubles. Je ne souhaitais rien d'autre que ces -fiançailles éternelles, nos corps étendus près de la cheminée, -se touchant l'un l'autre, et moi, n'osant bouger, de peur qu'un -seul de mes gestes ne suffît à chasser le bonheur. - -Mais Marthe, qui goûtait le même charme, croyait le goûter seule. -Dans ma paresse heureuse, elle lut de l'indifférence. Pensant que -je ne l'aimais pas, elle s'imagina que je me lasserais vite de ce -salon silencieux, si elle ne faisait rien pour m'attacher à elle. - -Nous nous taisions. J'y voyais une preuve du bonheur. - -Je me sentais tellement près de Marthe, avec la certitude que -nous pensions en même temps aux mêmes choses, que lui parler -m'eût semblé absurde, comme de parler haut quand on est seul. -Ce silence accablait la pauvre petite. La sagesse eût été de -me servir de moyens de correspondre aussi grossiers que la parole -ou le geste, tout en déplorant qu'il n'en existât point de plus -subtils. - -À me voir tous les jours m'enfoncer de plus en plus dans ce -mutisme délicieux, Marthe se figura que je m'ennuyais de plus -en plus. Elle se sentait prête à tout pour me distraire. - -Sa chevelure dénouée, elle aimait dormir près du feu. Ou plutôt -je croyais qu'elle dormait. Son sommeil lui était prétexte, pour -mettre ses bras autour de mon cou, et une fois réveillée, les -yeux humides, me dire qu'elle venait d'avoir un rêve triste. Elle -ne voulait jamais me le raconter. Je profitais de son faux sommeil -pour respirer ses cheveux, son cou, ses joues brûlantes, et en les -effleurant à peine pour qu'elle ne se réveillât point; toutes -caresses qui ne sont pas, comme on croit, la menue monnaie de l'amour, -mais, au contraire, la plus rare, et auxquelles seule la passion -puisse recourir. Moi, je les croyais permises à mon amitié. Pourtant, -je commençais à me désespérer sérieusement de ce que seul l'amour -nous donnât des droits sur une femme. Je me passerai bien de l'amour, -pensais-je, mais jamais de n'avoir aucun droit sur Marthe. Et, pour -en avoir, j'étais même décidé à l'amour, tout en croyant le déplorer. -Je désirais Marthe et ne le comprenais pas. - - -Quand elle dormait ainsi, sa tête appuyée contre un de mes bras, -je me penchais sur elle pour voir son visage entouré de flammes. -C'était jouer avec le feu. Un jour que je m'approchais trop sans -pourtant que mon visage touchât le sien, je fus comme l'aiguille -qui dépasse d'un millimètre la zone interdite et appartient à -l'aimant. Est-ce la faute de l'aimant ou de l'aiguille? C'est ainsi -que je sentis mes lèvres contre les siennes. Elle fermait encore -les yeux, mais visiblement comme quelqu'un qui ne dort pas. Je -l'embrassai, stupéfait de mon audace, alors qu'en réalité c'était -elle qui, lorsque j'approchais de son visage, avait attiré ma -tête contre sa bouche. Ses deux mains s'accrochaient à mon cou; -elles ne se seraient pas accrochées plus furieusement dans un -naufrage. Et je ne comprenais pas si elle voulait que je la sauve, -ou bien que je me noie avec elle. - -Maintenant, elle s'était assise, elle tenait ma tête sur ses -genoux, caressant mes cheveux, et me répétant doucement: «Il faut -que tu t'en ailles, il ne faut plus jamais revenir.» Je n'osais -pas la tutoyer; lorsque je ne pouvais plus me taire, je cherchais -longuement mes mots, construisant mes phrases de façon à ne pas -lui parler directement, car si je ne pouvais pas la tutoyer, je -sentais combien il était encore plus impossible de lui dire vous. -Mes larmes me brûlaient. S'il en tombait une sur la main de Marthe, -je m'attendais toujours à l'entendre pousser un cri. Je m'accusais -d'avoir rompu le charme, me disant qu'en effet j'avais été fou -de poser mes lèvres contre les siennes, oubliant que c'était elle -qui m'avait embrassé. «Il faut que tu t'en ailles, ne plus jamais -revenir.» Mes larmes de rage se mêlaient à mes larmes de peine. -Ainsi la fureur du loup pris lui fait autant de mal que le piège. -Si j'avais parlé, ç'aurait été pour injurier Marthe. Mon silence -l'inquiéta; elle y voyait de la résignation. «Puisqu'il est trop -tard, la faisais-je penser, dans mon injustice peut-être clairvoyante, -après tout, j'aime autant qu'il souffre.» Dans ce feu, je grelottais, -je claquais des dents. À ma véritable peine qui me sortait de -l'enfance, s'ajoutaient des sentiments enfantins. J'étais le -spectateur qui ne veut pas s'en aller parce que le dénouement -lui déplaît. Je lui dis: «Je ne m'en irai pas. Vous vous êtes -moquée de moi. Je ne veux plus vous voir.» - -Car si je ne voulais pas rentrer chez mes parents, je ne voulais -pas non plus revoir Marthe. Je l'aurais plutôt chassée de chez -elle! - -Mais elle sanglotait: «Tu es un enfant. Tu ne comprends donc -pas que si je te demande de t'en aller, c'est que je t'aime.» - -Haineusement, je lui dis que je comprenais fort bien qu'elle -avait des devoirs et que son mari était à la guerre. - -Elle secouait la tête: «Avant toi, j'étais heureuse, je croyais -aimer mon fiancé. Je lui pardonnais de ne pas bien me comprendre. -C'est toi qui m'as montré que je ne l'aimais pas. Mon devoir n'est -pas celui que tu penses. Ce n'est pas de ne pas mentir à mon mari, -mais de ne pas te mentir. Va-t'en et ne me crois pas méchante; -bientôt tu m'auras oubliée. Mais je ne veux pas causer le malheur -de ta vie. Je pleure, parce que je suis trop vieille pour toi!» - - -Ce mot d'amour était sublime d'enfantillage. Et, quelles que soient -les passions que j'éprouve dans la suite, jamais ne sera plus -possible l'émotion adorable de voir une fille de dix-neuf ans -pleurer parce qu'elle se trouve trop vieille. - - -La saveur du premier baiser m'avait déçu comme un fruit que -l'on goûte pour la première fois. Ce n'est pas dans la nouveauté, -c'est dans l'habitude que nous trouvons les plus grands plaisirs. -Quelques minutes après, non seulement j'étais habitué à la bouche -de Marthe, mais encore je ne pouvais plus m'en passer. Et c'est -alors qu'elle parlait de m'en priver à tout jamais. - -Ce soir-là, Marthe me reconduisit jusqu'à la maison. Pour me -sentir plus près d'elle, je me blottissais sous sa cape, et je -la tenais par la taille. Elle ne disait plus qu'il ne fallait -pas nous revoir; au contraire, elle était triste à la pensée que -nous allions nous quitter dans quelques instants. Elle me faisait -lui jurer mille folies. - -Devant la maison de mes parents, je ne voulus pas laisser Marthe -repartir seule, et l'accompagnai jusque chez elle. Sans doute ces -enfantillages n'eussent-ils jamais pris fin, car elle voulait -m'accompagner encore. J'acceptai, à condition qu'elle me laisserait -à moitié route. - -J'arrivai une demi-heure en retard pour le dîner. C'était la -première fois. Je mis ce retard sur le compte du train. Mon père -fit semblant de le croire. - - -Plus rien ne me pesait. Dans la rue, je marchais aussi légèrement -que dans mes rêves. - -Jusqu'ici tout ce que j'avais convoité, enfant, il en avait fallu -faire mon deuil. D'autre part, la reconnaissance me gâtait les jouets -offerts. Quel prestige aurait pour un enfant un jouet qui se donne -lui-même! J'étais ivre de passion. Marthe était à moi; ce n'est pas -moi qui l'avais dit, c'était elle. Je pouvais toucher sa figure, -embrasser ses yeux, ses bras, l'habiller, l'abîmer, à ma guise. -Dans mon délire, je la mordais aux endroits où sa peau était nue, -pour que sa mère la soupçonnât d'avoir un amant. J'aurais voulu -pouvoir y marquer mes initiales. Ma sauvagerie d'enfant retrouvait -le vieux sens des tatouages. Marthe disait: «Oui, mords-moi, -marque-moi, je voudrais que tout le monde sache...» - -J'aurais voulu pouvoir embrasser ses seins. Je n'osais pas le -lui demander, pensant qu'elle saurait les offrir elle-même, comme -ses lèvres. Au bout de quelques jours, l'habitude d'avoir ses -lèvres étant venue, je n'envisageai pas d'autre délice. - - - - -Nous lisions ensemble à la lueur du feu. Elle y jetait souvent -des lettres que son mari lui envoyait, chaque jour, du front. À -leur inquiétude, on devinait que celles de Marthe se faisaient -de moins en moins tendres et de plus en plus rares. Je ne voyais -pas flamber ces lettres sans malaise. Elles grandissaient une -seconde le feu et, somme toute, j'avais peur de voir plus clair. - - -Marthe, qui souvent maintenant me demandait s'il était vrai que -je l'avais aimée dès notre première rencontre, me reprochait de -ne le lui avoir pas dit avant son mariage. Elle ne se serait pas -mariée, prétendait-elle; car, si elle avait éprouvé pour Jacques -une sorte d'amour au début de leurs fiançailles, celles-ci, trop -longues, par la faute de la guerre, avaient peu à peu effacé -l'amour de son coeur. Elle n'aimait déjà plus Jacques quand elle -l'épousa. Elle espérait que ces quinze jours de permission accordés -à Jacques transformeraient peut-être ses sentiments. - -Il fut malhabile. Celui qui aime agace toujours celui qui n'aime -pas. Et Jacques l'aimait toujours davantage. Ses lettres étaient -de quelqu'un qui souffre, mais plaçant trop haut sa Marthe pour -la croire capable de trahison. Aussi n'accusait-il que lui, la -suppliant seulement de lui expliquer quel mal il avait pu lui -faire: «Je me trouve si grossier à côté de toi, je sens que chacune -de mes paroles te blesse.» Marthe lui répondait seulement qu'il -se trompait, qu'elle ne lui reprochait rien. - -Nous étions alors au début de mars. Le printemps était précoce. -Les jours où elle ne m'accompagnait pas à Paris, Marthe, nue sous -un peignoir, attendait que je revinsse de mes cours de dessin, -étendue devant la cheminée où brûlait toujours l'olivier de ses -beaux-parents. Elle leur avait demandé de renouveler sa provision. -Je ne sais quelle timidité, si ce n'est celle que l'on éprouve -en face de ce qu'on n'a jamais fait, me retenait. Je pensais à -Daphnis. Ici c'est Chloé qui avait reçu quelques leçons, et -Daphnis n'osait lui demander de les lui apprendre. Au fait, ne -considérais-je pas Marthe plutôt comme une vierge, livrée, la -première quinzaine de ses noces, à un inconnu et plusieurs fois -prise par lui de force. - -Le soir, seul dans mon lit, j'appelais Marthe, m'en voulant, moi -qui me croyais un homme, de ne l'être pas assez pour finir d'en -faire ma maîtresse. Chaque jour, allant chez elle, je me promettais -de ne pas sortir qu'elle ne le fût. - -Le jour de l'anniversaire de mes seize ans, au mois de mars 1918, -tout en me suppliant de ne pas me fâcher, elle me fit cadeau d'un -peignoir, semblable au sien, qu'elle voulait me voir mettre chez -elle. Dans ma joie, je faillis faire un calembour, moi qui n'en -faisais jamais. Ma robe prétexte! Car il me semblait que ce qui -jusqu'ici avait entravé mes désirs, c'était la peur du ridicule, -de me sentir habillé, lorsqu'elle ne l'était pas. D'abord je -pensai à mettre cette robe le jour même. Puis, je rougis, comprenant -ce que son cadeau contenait de reproches. - - - - -Dès le début de notre amour, Marthe m'avait donné une clef de son -appartement, afin que je n'eusse pas à l'attendre dans le jardin, -si, par hasard, elle était en ville. Je pouvais me servir moins -innocemment de cette clef. Nous étions un samedi. Je quittai Marthe -en lui promettant de venir déjeuner le lendemain avec elle. Mais -j'étais décidé à revenir le soir aussitôt que possible. - -À dîner, j'annonçai à mes parents que j'entreprendrais le lendemain -avec René une longue promenade dans la forêt de Sénart. Je devais -pour cela partir à cinq heures du matin. Comme toute la maison -dormirait encore, personne ne pourrait deviner l'heure à laquelle -j'étais parti, et si j'avais découché. - -À peine avais-je fait part de ce projet à ma mère, qu'elle voulut -préparer elle-même un panier rempli de provisions, pour la route. -J'étais consterné, ce panier détruisait tout le romanesque et le -sublime de mon acte. Moi qui goûtais d'avance l'effroi de Marthe -quand j'entrerais dans sa chambre, je pensais maintenant à ses -éclats de rire en voyant paraître ce prince Charmant, un panier -de ménagère à son bras. J'eus beau dire à ma mère que René s'était -muni de tout, elle ne voulut rien entendre. Résister davantage, -c'était éveiller les soupçons. - -Ce qui fait le malheur des uns causerait le bonheur des autres. -Tandis que ma mère emplissait le panier qui me gâtait d'avance -ma première nuit d'amour, je voyais les yeux pleins de convoitise -de mes frères. Je pensai bien à le leur offrir en cachette, mais -une fois tout mangé, au risque de se faire fouetter, et pour le -plaisir de me perdre, ils eussent tout raconté. - -Il fallait donc me résigner, puisque nulle cachette ne semblait -assez sûre. - -Je m'étais juré de ne pas partir avant minuit pour être sûr que -mes parents dormissent. J'essayai de lire. Mais comme dix heures -sonnaient à la mairie, et que mes parents étaient couchés depuis -quelque temps déjà, je ne pus attendre. Ils habitaient au premier -étage, moi au rez-de-chaussée. Je n'avais pas mis mes bottines -afin d'escalader le mur le plus silencieusement possible. Les -tenant d'une main, tenant de l'autre ce panier fragile à cause -des bouteilles, j'ouvris avec précaution une petite porte d'office. -Il pleuvait. Tant mieux! la pluie couvrirait le bruit. Apercevant -que la lumière n'était pas encore éteinte dans la chambre de mes -parents, je fus sur le point de me recoucher. Mais j'étais en -route. Déjà la précaution des bottines était impossible; à cause -de la pluie je dus les remettre. Ensuite, il me fallait escalader -le mur pour ne point ébranler la cloche de la grille. Je m'approchai -du mur, contre lequel j'avais pris soin, après le dîner, de poser -une chaise de jardin pour faciliter mon évasion. Ce mur était garni -de tuiles à son faîte. La pluie les rendait glissantes. Comme je -m'y suspendais, l'une d'elles tomba. Mon angoisse décupla le bruit -de sa chute. Il fallait maintenant sauter dans la rue. Je tenais -le panier avec mes dents; je tombai dans une flaque. Une longue -minute, je restai debout, les yeux levés vers la fenêtre de mes -parents, pour voir s'ils bougeaient, s'étant aperçus de quelque -chose. La fenêtre resta vide. J'étais sauf! - -Pour me rendre jusque chez Marthe, je suivis la Marne. Je comptais -cacher mon panier dans un buisson et le reprendre le lendemain. -La guerre rendait cette chose dangereuse. En effet, au seul endroit -où il y eût des buissons et où il était possible de cacher le -panier, se tenait une sentinelle, gardant le pont de J... J'hésitai -longtemps, plus pâle qu'un homme qui pose une cartouche de dynamite. -Je cachai tout de même mes victuailles. - -La grille de Marthe était fermée. Je pris la clef qu'on laissait -toujours dans la boîte aux lettres. Je traversai le petit jardin -sur la pointe des pieds, puis montai les marches du perron. J'ôtai -encore mes bottines avant de prendre l'escalier. - -Marthe était si nerveuse! Peut-être s'évanouirait-elle en me voyant -dans sa chambre. Je tremblai; je ne trouvai pas le trou de la -serrure. Enfin, je tournai la clef lentement, afin de ne réveiller -personne. Je butai dans l'antichambre contre le porte-parapluies. -Je craignais de prendre les sonnettes pour des commutateurs. J'allai -à tâtons jusqu'à la chambre. Je m'arrêtai avec, encore, l'envie de -fuir. Peut-être Marthe ne me pardonnerait jamais. Ou bien si j'allais -tout à coup apprendre qu'elle me trompe, et la trouver avec un homme! - -J'ouvris. Je murmurai: - ---Marthe? - -Elle répondit: - ---Plutôt que de me faire une peur pareille, tu aurais bien pu -ne venir que demain matin. Tu as donc ta permission huit jours -plus tôt? - -Elle me prenait pour Jacques! - -Or, si je voyais de quelle façon elle l'eût accueilli, j'apprenais -du même coup qu'elle me cachait déjà quelque chose. Jacques devait -donc venir dans huit jours! - -J'allumai. Elle restait tournée contre le mur. Il était simple de -dire: «C'est moi», et pourtant, je ne le disais pas. Je l'embrassai -dans le cou. - ---Ta figure est toute mouillée. Essuie-toi donc. - -Alors, elle se retourna et poussa un cri. - -D'une seconde à l'autre, elle changea d'attitude et, sans prendre -la peine de s'expliquer ma présence nocturne: - ---Mais mon pauvre chéri, tu vas prendre mal! Déshabille-toi vite. - -Elle courut ranimer le feu dans le salon. À son retour dans la -chambre, comme je ne bougeais pas, elle dit: - ---Veux-tu que je t'aide? - -Moi qui redoutais par-dessus tout le moment où je devrais me -déshabiller et qui en envisageais le ridicule, je bénissais la -pluie grâce à quoi ce déshabillage prenait un sens maternel. -Mais Marthe repartait, revenait, repartait dans la cuisine, pour -voir si l'eau de mon grog était chaude. Enfin, elle me trouva nu -sur le lit, me cachant à moitié sous l'édredon. Elle me gronda: -C'était fou de rester nu; il fallait me frictionner à l'eau de -Cologne. - -Puis, Marthe ouvrit une armoire et me jeta un costume de nuit. -«Il devait être de ma taille.» Un costume de Jacques! Et je pensais -à l'arrivée, fort possible, de ce soldat, puisque Marthe y avait cru. - -J'étais dans le lit. Marthe m'y rejoignit. Je lui demandai d'éteindre. -Car, même en ses bras, je me méfiais de ma timidité. Les ténèbres -me donneraient du courage. Marthe me répondit doucement: - ---Non. Je veux te voir t'endormir. - -À cette parole pleine de grâce, je sentis quelque gêne. J'y voyais -la touchante douceur de cette femme qui risquait tout pour devenir -ma maîtresse et, ne pouvant deviner ma timidité maladive, admettait -que je m'endormisse auprès d'elle. Depuis quatre mois, je disais -l'aimer, et ne lui en donnais pas cette preuve dont les hommes -sont si prodigues et qui souvent leur tient lieu d'amour. J'éteignis -de force. - -Je me retrouvai avec le trouble de tout à l'heure, avant d'entrer -chez Marthe. Mais comme l'attente devant la porte, celle devant -l'amour ne pouvait être bien longue. Du reste, mon imagination -se promettait de telles voluptés qu'elle n'arrivait plus à les -concevoir. Pour la première fois aussi, je redoutai de ressembler -au mari et de laisser à Marthe un mauvais souvenir de nos premiers -moments d'amour. - -Elle fut donc plus heureuse que moi. Mais la minute où nous nous -désenlaçâmes, et ses yeux admirables valaient bien mon malaise. - -Son visage s'était transfiguré. Je m'étonnai même de ne pas pouvoir -toucher l'auréole qui entourait vraiment sa figure, comme dans -les tableaux religieux. - -Soulagé de mes craintes, il m'en venait d'autres. - -C'est que, comprenant enfin la puissance des gestes que ma timidité -n'avait osés jusqu'alors, je tremblais que Marthe n'appartînt à son -mari plus qu'elle ne voulait le prétendre. - -Comme il m'est impossible de comprendre ce que je goûte la première -fois, je devais connaître ces jouissances de l'amour chaque jour -davantage. - -En attendant, le faux plaisir m'apportait une vraie douleur d'homme: -la jalousie. - -J'en voulais à Marthe, parce que je comprenais, à son visage -reconnaissant, tout ce que valent les liens de la chair. Je -maudissais l'homme qui avait avant moi éveillé son corps. Je -considérai ma sottise d'avoir vu en Marthe une vierge. À toute -autre époque, souhaiter la mort de son mari, c'eût été chimère -enfantine; mais ce voeu devenait presque aussi criminel que si -j'eusse tué. Je devais à la guerre mon bonheur naissant; j'en -attendais l'apothéose. J'espérais qu'elle servirait ma haine -comme un anonyme commet le crime à notre place. - -Maintenant, nous pleurons ensemble; c'est la faute du bonheur. -Marthe me reproche de n'avoir pas empêché son mariage. «Mais -alors, serais-je dans ce lit choisi par moi? Elle vivrait chez -ses parents; nous ne pourrions nous voir. Elle n'aurait jamais -appartenu à Jacques, mais elle ne m'appartiendrait pas. Sans lui, -et ne pouvant comparer, peut-être regretterait-elle encore, -espérant mieux. Je ne hais pas Jacques. Je hais la certitude de -tout devoir à cet homme que nous trompons. Mais j'aime trop Marthe -pour trouver notre bonheur criminel.» - -Nous pleurons ensemble de n'être que des enfants, disposant de -peu. Enlever Marthe! Comme elle n'appartient à personne, qu'à moi, -ce serait me l'enlever, puisqu'on nous séparerait. Déjà, nous -envisageons la fin de la guerre, qui sera celle de notre amour. -Nous le savons, Marthe a beau me jurer qu'elle quittera tout, -qu'elle me suivra, je ne suis pas d'une nature portée à la révolte, -et, me mettant à la place de Marthe, je n'imagine pas cette folle -rupture. Marthe m'explique pourquoi elle se trouvait trop vieille. -Dans quinze ans, la vie ne fera encore que commencer pour moi, des -femmes m'aimeront, qui auront l'âge qu'elle a. «Je ne pourrai que -souffrir, ajoute-t-elle. Si tu me quittes, j'en mourrai. Si tu restes, -ce sera par faiblesse, et je souffrirai de te voir sacrifier ton -bonheur.» - -Malgré mon indignation, je m'en voulais de ne point paraître assez -convaincu du contraire. Mais Marthe ne demandait qu'à l'être, -et mes plus mauvaises raisons lui semblaient bonnes. Elle répondait: -«Oui, je n'ai pas pensé à cela. Je sens bien que tu ne mens pas.» -Moi, devant les craintes de Marthe, je sentais ma confiance moins -solide. Alors mes consolations étaient molles. J'avais l'air de -ne la détromper que par politesse. Je lui disais: «Mais non, mais -non, tu es folle.» Hélas! j'étais trop sensible à la jeunesse pour -ne pas envisager que je me détacherais de Marthe, le jour où sa -jeunesse se fanerait, et que s'épanouirait la mienne. - - -Bien que mon amour me parût avoir atteint sa forme définitive, il -était à l'état d'ébauche. Il faiblissait au moindre obstacle. - -Donc, les folies que cette nuit-là firent nos âmes, nous fatiguèrent -davantage que celles de notre chair. Les unes semblaient nous reposer -des autres; en réalité, elles nous achevaient. Les coqs, plus -nombreux, chantaient. Ils avaient chanté toute la nuit. Je m'aperçus -de ce mensonge poétique: les coqs chantent au lever du soleil. Ce -n'était pas extraordinaire. Mon âge ignorait l'insomnie. Mais Marthe -le remarqua aussi, avec tant de surprise, que ce ne pouvait être que -la première fois. Elle ne put comprendre la force avec laquelle je -la serrai contre moi, car sa surprise me donnait la preuve qu'elle -n'avait pas encore passé une nuit blanche avec Jacques. - -Mes transes me faisaient prendre notre amour pour un amour exceptionnel. -Nous croyons être les premiers à ressentir certains troubles, ne -sachant pas que l'amour est comme la poésie, et que tous les amants, -même les plus médiocres, s'imaginent qu'ils innovent. Disais-je à -Marthe (sans y croire d'ailleurs), mais pour lui faire penser que je -partageais ses inquiétudes: «Tu me délaisseras, d'autres hommes te -plairont», elle m'affirmait être sûre d'elle. Moi, de mon côté, je -me persuadais peu à peu que je lui resterais, même quand elle serait -moins jeune, ma paresse finissant par faire dépendre notre éternel -bonheur de son énergie. - -Le sommeil nous avait surpris dans notre nudité. À mon réveil, la -voyant découverte, je craignis qu'elle n'eût froid. Je tâtai son -corps. Il était brûlant. La voir dormir me procurait une volupté -sans égale. Au bout de dix minutes, cette volupté me parut insupportable. -J'embrassai Marthe sur l'épaule. Elle ne s'éveilla pas. Un second -baiser, moins chaste, agit avec la violence d'un réveille-matin. -Elle sursauta, et, se frottant les yeux, me couvrit de baisers, -comme quelqu'un qu'on aime et qu'on retrouve dans son lit après avoir -rêvé qu'il est mort. Elle, au contraire, avait cru rêver ce qui -était vrai, et me retrouvait au réveil. - -Il était déjà onze heures. Nous buvions notre chocolat, quand -nous entendîmes la sonnette. Je pensai à Jacques: «Pourvu qu'il -ait une arme.» Moi qui avais si peur de la mort, je ne tremblais -pas. Au contraire, j'aurais accepté que ce fut Jacques, à condition -qu'il nous tuât. Toute autre solution me semblait ridicule. - -Envisager la mort avec calme ne compte que si nous l'envisageons -seul. La mort à deux n'est plus la mort, même pour les incrédules. -Ce qui chagrine, ce n'est pas de quitter la vie, mais de quitter -ce qui lui donne un sens. Lorsqu'un amour est notre vie, quelle -différence y a-t-il entre vivre ensemble ou mourir ensemble? - -Je n'eus pas le temps de me croire un héros, car, pensant que -peut-être Jacques ne tuerait que Marthe, ou moi, je mesurai mon -égoïsme. Savais-je même, de ces deux drames, lequel était le pire? - -Comme Marthe ne bougeait pas, je crus m'être trompé, et qu'on avait -sonné chez les propriétaires. Mais la sonnette retentit de nouveau. - ---Tais-toi, ne bouge pas! murmura-t-elle, ce doit être ma mère. -J'avais complètement oublié qu'elle passerait après la messe. - -J'étais heureux d'être témoin d'un de ses sacrifices. Dès qu'une -maîtresse, un ami, sont en retard de quelques minutes à un rendez-vous, -je les vois morts. Attribuant cette forme d'angoisse à sa mère, je -savourais sa crainte, et que ce fût par ma faute qu'elle l'éprouvât. - -Nous entendîmes la grille du jardin se refermer, après un conciliabule -(évidemment, Mme Grangier demandait au rez-de-chaussée si on avait -vu ce matin sa fille). Marthe regarda derrière les volets et me -dit: «C'était bien elle.» Je ne pus résister au plaisir de voir, -moi aussi, Mme Grangier repartant, son livre de messe à la main, -inquiète de l'absence incompréhensible de sa fille. Elle se retourna -encore vers les volets clos. - - - - -Maintenant qu'il ne me restait plus rien à désirer, je me sentais -devenir injuste. Je m'affectais de ce que Marthe pût mentir sans -scrupules à sa mère, et ma mauvaise foi lui reprochait de pouvoir -mentir. Pourtant l'amour, qui est l'égoïsme à deux, sacrifie tout -à soi, et vit de mensonges. Poussé par le même démon, je lui fis -encore le reproche de m'avoir caché l'arrivée de son mari. Jusqu'alors, -j'avais maté mon despotisme, ne me sentant pas le droit de régner -sur Marthe. Ma dureté avait des accalmies. Je gémissais: «Bientôt -tu me prendras en horreur. Je suis comme ton mari, aussi brutal.--Il -n'est pas brutal», disait-elle. Je reprenais de plus belle: «Alors -tu nous trompes tous les deux, dis-moi que tu l'aimes, sois contente: -dans huit jours tu pourras me tromper avec lui.» - -Elle se mordait les lèvres, pleurait: «Qu'ai-je donc fait qui te -rende aussi méchant? Je t'en supplie, n'abîme pas notre premier -jour de bonheur. - ---Il faut que tu m'aimes bien peu pour qu'aujourd'hui soit ton -premier jour de bonheur.» - -Ces sortes de coups blessent celui qui les porte. Je ne pensais -rien de ce que je disais, et pourtant j'éprouvais le besoin de le -dire. Il m'était impossible d'expliquer à Marthe que mon amour -grandissait. Sans doute atteignait-il l'âge ingrat, et cette -taquinerie féroce, c'était la mue de l'amour devenant passion. -Je souffrais. Je suppliai Marthe d'oublier mes attaques. - - - - -La bonne des propriétaires glissa des lettres sous la porte. Marthe -les prit. Il y en avait deux de Jacques. Comme réponse à mes doutes: -«Fais-en, dit-elle, ce que bon te semble.» J'eus honte. Je lui -demandai de les lire, mais de les garder pour elle. Marthe, par un -de ces réflexes qui nous poussent aux pires bravades, déchira une -des enveloppes. Difficile à déchirer, la lettre devait être longue. -Son geste devint une nouvelle occasion de reproches. Je détestais -cette bravade, le remords qu'elle ne manquerait pas d'en ressentir. -Je fis, malgré tout, un effort et, voulant qu'elle ne déchirât point -la seconde lettre, je gardai pour moi que d'après cette scène il -était impossible que Marthe ne fût pas méchante. Sur ma demande, -elle la lut. Un réflexe pouvait lui faire déchirer la première -lettre, mais non lui faire dire, après avoir parcouru la seconde: -«Le ciel nous récompense de n'avoir pas déchiré la lettre. Jacques -m'y annonce que les permissions viennent d'être suspendues dans -son secteur, il ne viendra pas avant un mois.» - -L'amour seul excuse de telles fautes de goût. - - -Ce mari commençait à me gêner, plus que s'il avait été là et que -s'il avait fallu prendre garde. Une lettre de lui prenait soudain -l'importance d'un spectre. Nous déjeunâmes tard. Vers cinq heures, -nous allâmes nous promener au bord de l'eau. Marthe resta stupéfaite -lorsque d'une touffe d'herbes je sortis un panier, sous l'oeil de -la sentinelle. L'histoire du panier l'amusa bien. Je n'en craignais -plus le grotesque. Nous marchions, sans nous rendre compte de -l'indécence de notre tenue, nos corps collés l'un contre l'autre. -Nos doigts s'enlaçaient. Ce premier dimanche de soleil avait fait -pousser les promeneurs à chapeau de paille, comme la pluie les -champignons. Les gens qui connaissaient Marthe n'osaient pas lui -dire bonjour; mais elle, ne se rendant compte de rien, leur disait -bonjour sans malice. Ils durent y voir une fanfaronnade. Elle -m'interrogeait pour savoir comment je m'étais enfui de la maison. -Elle riait, puis sa figure s'assombrissait; alors elle me remerciait, -en me serrant les doigts de toutes ses forces, d'avoir couru tant -de risques. Nous repassâmes chez elle pour y déposer le panier. -À vrai dire, j'entrevis pour ce panier, sous forme d'envoi aux -armées, une fin digne de ces aventures. Mais cette fin était si -choquante que je la gardai pour moi. - -Marthe voulait suivre la Marne jusqu'à La Varenne. Nous dînerions -en face de l'île d'Amour. Je lui promis de lui montrer le musée -de l'Écu de France, le premier musée que j'avais vu, tout enfant, -et qui m'avait ébloui. J'en parlais à Marthe comme d'une chose -très intéressante. Mais quand nous constatâmes que ce musée était -une farce, je ne voulus pas admettre que je m'étais trompé à ce -point. Les ciseaux de Fulbert! tout! j'avais tout cru. Je prétendis -avoir fait à Marthe une plaisanterie innocente. Elle ne comprenait -pas, car il était peu dans mes habitudes de plaisanter. À vrai dire, -cette déconvenue me rendait mélancolique. Je me disais: Peut-être moi -qui, aujourd'hui, crois tellement à l'amour de Marthe, y verrai-je -un attrape-nigaud, comme le musée de l'Écu de France! - -Car je doutais souvent de son amour. Quelquefois, je me demandais -si je n'étais pas pour elle un passe-temps, un caprice dont elle -pourrait se détacher du jour au lendemain, la paix la rappelant -à ses devoirs. Pourtant, me disais-je, il y a des moments où une -bouche, des yeux, ne peuvent mentir. Certes. Mais une fois ivres, -les hommes les moins généreux se fâchent si l'on n'accepte pas leur -montre, leur portefeuille. Dans cette veine, ils sont aussi sincères -que s'ils se trouvent en état normal. Les moments où on ne peut pas -mentir sont précisément ceux où l'on ment le plus, et surtout à -soi-même. Croire une femme «au moment où elle ne peut mentir», c'est -croire a la fausse générosité d'un avare. - -Ma clairvoyance n'était qu'une forme plus dangereuse de ma naïveté. -Je me jugeais moins naïf, je l'étais sous une autre forme, puisque -aucun âge n'échappe à la naïveté. Celle de la vieillesse n'est pas -la moindre. Cette prétendue clairvoyance m'assombrissait tout, me -faisait douter de Marthe. Plutôt, je doutais de moi-même, ne me -trouvant pas digne d'elle. Aurais-je eu mille fois plus de preuves -de son amour, je n'aurais pas été moins malheureux. - -Je savais trop le trésor de ce qu'on n'exprime jamais à ceux qu'on -aime, par la crainte de paraître puéril, pour ne pas redouter chez -Marthe cette pudeur navrante, et je souffrais de ne pouvoir pénétrer -son esprit. - - -Je revins à la maison à neuf heures et demie du soir. Mes parents -m'interrogèrent sur ma promenade. Je leur décrivis avec enthousiasme -la forêt de Sénart et ses fougères deux fois hautes comme moi. Je -parlai aussi de Brunoy, charmant village où nous avions déjeuné. -Tout à coup, ma mère, moqueuse, m'interrompant: - ---À propos, René est venu cet après-midi à quatre heures, très -étonné en apprenant qu'il faisait une grande promenade avec toi. - -J'étais rouge de dépit. Cette aventure, et bien d'autres, m'apprirent -que, malgré certaines dispositions, je ne suis pas fait pour le -mensonge. On m'y attrape toujours. Mes parents n'ajoutèrent rien -d'autre. Ils eurent le triomphe modeste. - - - - -Mon père, d'ailleurs, était inconsciemment complice de mon premier -amour. Il l'encourageaitplutôt, ravi que ma précocité s'affirmât -d'une façon ou d'une autre. Il avait aussi toujours eu peur que -je ne tombasse entre les mains d'une mauvaise femme. Il était content -de me savoir aimé d'une brave fille. Il ne devait se cabrer que le -jour où il eut la preuve que Marthe souhaitait le divorce. - -Ma mère, elle, ne voyait pas notre liaison d'un aussi bon oeil. Elle -était jalouse. Elle regardait Marthe avec des yeux de rivale. Elle -trouvait Marthe antipathique, ne se rendant pas compte que toute -femme, du fait de mon amour, le lui serait devenue. D'ailleurs, elle -se préoccupait plus que mon père du qu'en-dira-t-on. Elle s'étonnait -que Marthe pût se compromettre avec un gamin de mon âge. Puis, elle -avait été élevée à F... Dans toutes ces petites villes de banlieue, -du moment qu'elles s'éloignent de la banlieue ouvrière, sévissent -les mêmes passions, la même soif de racontars qu'en province. Mais, -en outre, le voisinage de Paris rend les racontars, les suppositions -plus délurés. Chacun y doit tenir son rang. C'est ainsi que pour -avoir une maîtresse, dont le mari était soldat, je vis peu à peu, -et sur l'injonction de leurs parents, s'éloigner mes camarades. -Ils disparurent par ordre hiérarchique: depuis le fils du notaire, -jusqu'à celui de notre jardinier. Ma mère était atteinte par ces -mesures qui me semblaient un hommage. Elle me voyait perdu par une -folle. Elle reprochait certainement à mon père de me l'avoir fait -connaître, et de fermer les yeux. Mais, estimant que c'était à mon -père d'agir, et mon père se taisant, elle gardait le silence. - - - - -Je passais toutes mes nuits chez Marthe. J'y arrivais à dix heures -et demie, j'en repartais le matin à cinq ou six. Je ne sautais plus -par-dessus les murs. Je me contentais d'ouvrir la porte avec ma -clef; mais cette franchise exigeait quelques soins. Pour que la -cloche ne donnât pas l'éveil, j'enveloppais le soir son battant -avec de l'ouate. Je l'ôtais le lendemain en rentrant. - -À la maison, personne ne se doutait de mes absences; il n'en allait -pas de même à J... Depuis quelque temps déjà, les propriétaires -et le vieux ménage me voyaient d'un assez mauvais oeil, répondant -à peine à mes saluts. - -Le matin, à cinq heures, pour faire le moins de bruit possible, -je descendais, mes souliers à la main. Je les remettais en bas. -Un matin, je croisai dans l'escalier le garçon laitier. Il tenait -ses boîtes de lait à la main; je tenais, moi, mes souliers. Il -me souhaita le bonjour avec un sourire terrible. Marthe était -perdue. Il allait le raconter dans tout J... Ce qui me torturait -encore le plus était mon ridicule. Je pouvais acheter le silence -du garçon laitier, mais je m'en abstins faute de savoir comment -m'y prendre. - -L'après-midi, je n'osai rien en dire à Marthe. D'ailleurs, cet -épisode était inutile pour que Marthe fût compromise. C'était depuis -longtemps chose faite. La rumeur me l'attribua même comme maîtresse -bien avant la réalité. Nous ne nous étions rendu compte de rien. -Nous allions bientôt voir clair. C'est ainsi qu'un jour, je trouvai -Marthe sans forces. Le propriétaire venait de lui dire que depuis -quatre jours, il guettait mon départ à l'aube. Il avait d'abord -refusé de croire, mais il ne lui restait aucun doute. Le vieux -ménage dont la chambre était sous celle de Marthe se plaignait du -bruit que nous faisions nuit et jour. Marthe était atterrée, voulait -partir. Il ne fut pas question d'apporter un peu de prudence dans -nos rendez-vous. Nous nous en sentions incapables: le pli était -pris. Alors Marthe commença de comprendre bien des choses qui -l'avaient surprise. La seule amie qu'elle chérît vraiment, une -jeune fille suédoise, ne répondait pas à ses lettres. J'appris -que le correspondant de cette jeune fille nous ayant un jour -aperçus dans le train, enlacés, il lui avait conseillé de ne -pas revoir Marthe. - -Je fis promettre à Marthe que s'il éclatait un drame, où que ce -fût, soit chez ses parents, soit avec son mari, elle montrerait -de la fermeté. Les menaces du propriétaire, quelques rumeurs, me -donnaient tout lieu de craindre, et d'espérer à la fois, une -explication entre Marthe et Jacques. - -Marthe m'avait supplié de venir la voir souvent, pendant la -permission de Jacques, à qui elle avait déjà parlé de moi. Je -refusai, redoutant de jouer mal mon rôle et de voir Marthe avec -un homme empressé auprès d'elle. La permission devait être de -onze jours. Peut-être tricherait-il et trouverait-il le moyen de -rester deux jours de plus. Je fis jurer à Marthe de m'écrire -chaque jour. J'attendis trois jours avant de me rendre à la poste -restante, pour être sûr de trouver une lettre. Il y en avait -déjà quatre. Je ne pus les prendre: il me manquait un des papiers -d'identité nécessaires. J'étais d'autant moins à l'aise que -j'avais falsifié mon bulletin de naissance, l'usage de la poste -restante n'étant permis qu'à partir de dix-huit ans. J'insistais, -au guichet, avec l'envie de jeter du poivre dans les yeux de -la demoiselle des postes, de m'emparer des lettres qu'elle tenait -et ne me donnerait pas. Enfin, comme j'étais connu à la poste, -j'obtins, faute de mieux, qu'on les envoyât le lendemain chez -mes parents. - -Décidément, j'avais encore fort à faire pour devenir un homme. -En ouvrant la première lettre de Marthe, je me demandai comment -elle exécuterait ce tour de force: écrire une lettre d'amour. -J'oubliais qu'aucun genre épistolaire n'est moins difficile: il -n'y est besoin que d'amour. Je trouvai les lettres de Marthe -admirables, et dignes des plus belles que j'avais lues. Pourtant, -Marthe m'y disait des choses bien ordinaires, et son supplice de -vivre loin de moi. - -Il m'étonnait que ma jalousie ne fût pas plus mordante. Je commençais -à considérer Jacques comme «le mari». Peu à peu, j'oubliais sa -jeunesse, je voyais en lui un barbon. - -Je n'écrivais pas à Marthe; il y avait tout de même trop de -risques. Au fond, je me trouvais plutôt heureux d'être tenu à ne -pas lui écrire, éprouvant, comme devant toute nouveauté, la crainte -vague de n'être pas capable, et que mes lettres la choquassent -ou lui parussent naïves. - -Ma négligence fit qu'au bout de deux jours, ayant laissé traîner -sur ma table de travail une lettre de Marthe, elle disparut; le -lendemain, elle reparut sur la table. La découverte de cette lettre -dérangeait mes plans: j'avais profité de la permission de Jacques, -de mes longues heures de présence, pour faire croire chez moi que -je me détachais de Marthe. Car, si je m'étais d'abord montré fanfaron -pour que mes parents apprissent que j'avais une maîtresse, je -commençais à souhaiter qu'ils eussent moins de preuves. Et voici que -mon père apprenait la véritable cause de ma sagesse. - -Je profitai de ces loisirs pour de nouveau me rendre à l'académie -de dessin; car, depuis longtemps, je dessinais mes nus d'après Marthe. -Je ne sais pas si mon père le devinait; du moins s'étonnait-il -malicieusement, et d'une manière qui me faisait rougir, de la -monotonie des modèles. Je retournai donc à la Grande-Chaumière, -travaillai beaucoup, afin de réunir une provision d'études pour le -reste de l'année, provision que je renouvellerais à la prochaine -visite du mari. - -Je revis aussi René, renvoyé de Henri-IV. Il allait à Louis-le-Grand. -Je l'y cherchais tous les soirs, après la Grande-Chaumière. Nous -nous fréquentions en cachette, car depuis son renvoi de Henri-IV, -et surtout depuis Marthe, ses parents, qui naguère me considéraient -comme un bon exemple, lui avaient défendu ma compagnie. - -René, pour qui l'amour, dans l'amour, semblait un bagage encombrant, -me plaisantait sur ma passion pour Marthe. Ne pouvant supporter ses -pointes, je lui dis lâchement que je n'avais pas de véritable amour. -Son admiration pour moi, qui, ces derniers temps, avait faibli, -s'en accrut séance tenante. - -Je commençais à m'endormir sur l'amour de Marthe. Ce qui me -tourmentait le plus, c'était le jeûne infligé à mes sens. Mon -énervement était celui d'un pianiste sans piano, d'un fumeur sans -cigarettes. - -René, qui se moquait de mon coeur, était pourtant épris d'une femme -qu'il croyait aimer sans amour. Ce gracieux animal. Espagnole -blonde, se désarticulait si bien qu'il devait sortir d'un cirque. -René, qui feignait la désinvolture, était fort jaloux. Il me supplia, -mi-riant, mi-pâlissant, de lui rendre un service bizarre. Ce service, -pour qui connaît le collège, était l'idée-type du collégien. Il -désirait savoir si cette femme le tromperait. Il s'agissait donc -de lui faire des avances, pour se rendre compte. - -Ce service m'embarrassa. Ma timidité reprenait le dessus. Mais pour -rien au monde je n'aurais voulu paraître timide et, du reste, la dame -vint me tirer d'embarras. Elle me fit des avances si promptes que la -timidité, qui empêche certaines choses et oblige à d'autres, m'empêcha -de respecter René et Marthe. Du moins espérais-je y trouver du plaisir, -mais j'étais comme le fumeur habitué à une seule marque. Il ne me -resta donc que le remords d'avoir trompé René, à qui je jurai que sa -maîtresse repoussait toute avance. - -Vis-à-vis de Marthe, je n'éprouvais aucun remords. Je m'y forçais. -J'avais beau me dire que je ne lui pardonnerais jamais si elle me -trompait, je n'y pus rien. «Ce n'est pas pareil», me donnai-je comme -excuse avec la remarquable platitude que l'égoïsme apporte dans ses -réponses. De même, j'admettais fort bien de ne pas écrire à Marthe, -mais, si elle ne m'avait pas écrit, j'y eusse vu qu'elle ne m'aimait -pas. Pourtant, cette légère infidélité renforça mon amour. - - - - -Jacques ne comprenait rien à l'attitude de sa femme. Marthe, plutôt -bavarde, ne lui adressait pas la parole. S'il lui demandait: -«Qu'as-tu?» elle répondait: «Rien.» - -Mme Grangier eut différentes scènes avec le pauvre Jacques. Elle -l'accusait de maladresse envers sa fille, se repentait de la lui -avoir donnée. Elle attribuait à cette maladresse de Jacques le brusque -changement survenu dans le caractère de sa fille. Elle voulut la -reprendre chez elle. Jacques s'inclina. Quelques jours après son -arrivée, il accompagna Marthe chez sa mère, qui, flattant ses moindres -caprices, encourageait, sans se rendre compte, son amour pour moi. -Marthe était née dans cette demeure. Chaque chose, disait-elle -à Jacques, lui rappelait le temps heureux où elle s'appartenait. -Elle devait dormir dans sa chambre de jeune fille. Jacques voulut -que tout au moins on y dressât un lit pour lui. Il provoqua une -crise de nerfs. Marthe refusait de souiller cette chambre virginale. - -M. Grangier trouvait ces pudeurs absurdes. Mme Grangier en profita -pour dire à son mari et à son gendre qu'ils ne comprenaient rien -à la délicatesse féminine. Elle se sentait flattée que l'âme de sa -fille appartînt si peu à Jacques. Car tout ce que Marthe ôtait à son -mari, Mme Grangier se l'attribuait, trouvant ses scrupules sublimes. -Sublimes, ils l'étaient, mais pour moi. - -Les jours où Marthe se prétendait le plus malade, elle exigeait de -sortir. Jacques savait bien que ce n'était pas pour le plaisir de -l'accompagner. Marthe, ne pouvant confier à personne les lettres -à mon adresse, les mettait elle-même à la poste. - -Je me félicitai encore plus de mon silence, car, si j'avais pu -lui écrire, en réponse au récit des tortures qu'elle infligeait, -je fusse intervenu en faveur de la victime. À certains moments, -je m'épouvantais du mal dont j'étais l'auteur; à d'autres, je me -disais que Marthe ne punirait jamais assez Jacques du crime -de me l'avoir prise vierge. Mais comme rien ne nous rend moins -«sentimental» que la passion, j'étais, somme toute, ravi de ne -pouvoir écrire et qu'ainsi Marthe continuât de désespérer Jacques. - -Il repartit sans courage. - -Tous mirent cette crise sur le compte de la solitude énervante -dans laquelle vivait Marthe. Car ses parents et son mari étaient -les seuls à ignorer notre liaison, les propriétaires n'osant rien -apprendre à Jacques, par respect pour l'uniforme. Mme Grangier se -félicitait déjà de retrouver sa fille, et qu'elle vécût comme avant -son mariage. Aussi les Grangier n'en revinrent-ils pas lorsque -Marthe, le lendemain du départ de Jacques, annonça qu'elle retournait -à J... - -Je l'y revis le jour même. D'abord, je la grondai mollement d'avoir -été si méchante. Mais quand je lus la première lettre de Jacques, -je fus pris de panique. Il disait combien, s'il n'avait plus l'amour -de Marthe, il lui serait facile de se faire tuer. - -Je ne démêlai pas le «chantage». Je me vis responsable d'une mort, -oubliant que je l'avais souhaitée. Je devins encore plus incompréhensible -et plus injuste. De quelque côté que nous nous tournions s'ouvrait -une blessure. Marthe avait beau me répéter qu'il était moins inhumain -de ne plus flatter l'espoir de Jacques, c'est moi qui l'obligeais -de répondre avec douceur. C'est moi qui dictais à sa femme les seules -lettres tendres qu'il en ait jamais reçues. Elle les écrivait en se -cabrant, en pleurant, mais je la menaçais de ne jamais revenir, si -elle n'obéissait pas. Que Jacques me dût ses seules joies atténuait -mes remords. - -Je vis combien son désir de suicide était superficiel, à l'espoir -qui débordait de ses lettres, en réponse aux nôtres. - -J'admirais mon attitude, vis-à-vis du pauvre Jacques, alors que -j'agissais par égoïsme et par crainte d'avoir un crime sur la -conscience. - - - - -Une période heureuse succéda au drame. Hélas! un sentiment de -provisoire subsistait. Il tenait à mon âge et à ma nature veule. -Je n'avais de volonté pour rien, ni pour fuir Marthe qui peut-être -m'oublierait, et retournerait au devoir, ni pour pousser Jacques -dans la mort. Notre union était donc à la merci de la paix, du -retour définitif des troupes. Qu'il chasse sa femme, elle me -resterait. Qu'il la garde, je me sentais incapable de la lui -reprendre de force. Notre bonheur était un château de sable. Mais -ici la marée n'étant pas à heure fixe, j'espérais qu'elle monterait -le plus tard possible. - -Maintenant, c'est Jacques, charmé, qui défendait Marthe contre -sa mère, mécontente du retour à J... Ce retour, l'aigreur aidant, -avait du reste éveillé chez Mme Grangier quelques soupçons. Autre -chose lui paraissait suspect: Marthe refusait d'avoir des domestiques, -au grand scandale de sa famille, et, encore plus, de sa belle-famille. -Mais que pouvaient parents et beaux-parents contre Jacques devenu -notre allié, grâce aux raisons que je lui donnais par l'intermédiaire -de Marthe? - -C'est alors que J... ouvrit le feu sur elle. - -Les propriétaires affectaient de ne plus lui parler. Personne ne la -saluait. Seuls les fournisseurs étaient professionnellement tenus à -moins de morgue. Aussi, Marthe, sentant quelquefois le besoin d'échanger -des paroles, s'attardait dans les boutiques. Lorsque j'étais chez -elle, si elle s'absentait pour acheter du lait et des gâteaux, et -qu'au bout de cinq minutes elle ne fut pas de retour, l'imaginant -sous un tramway, je courais à toutes jambes jusque chez la crémière -ou le pâtissier. Je l'y trouvais causant avec eux. Fou de m'être -laissé prendre à mes angoisses nerveuses, aussitôt dehors, je -m'emportais. Je l'accusais d'avoir des goûts vulgaires, de trouver -un charme à la conversation des fournisseurs. Ceux-ci, dont -j'interrojnpais les propos, me détestaient. - -L'étiquette des cours est assez simple, comme tout ce qui est -noble. Mais rien n'égale en énigmes le protocole des petites -gens. Leur folie des préséances se fonde, d'abord, sur l'âge. -Rien ne les choquerait plus que la révérence d'une vieille duchesse -à quelque jeune prince. On devine la haine du pâtissier, de la -crémière, à voir un gamin interrompre leurs rapports familiers -avec Marthe. Ils lui eussent à elle trouvé mille excuses, à cause -de ces conversations. - - -Les propriétaires avaient un fils de vingt-deux ans. Il vint en -permission. Marthe l'invita à prendre le thé. - -Le soir, nous entendîmes des éclats de voix: on lui défendait de -revoir la locataire. Habitué à ce que mon père ne mît son veto à -aucun de mes actes, rien ne m'étonna plus que l'obéissance du dadais. - -Le lendemain, comme nous traversions le jardin, il bêchait. Sans -doute était-ce un pensum. Un peu gêné, malgré tout, il détourna -la tête pour ne pas avoir à dire bonjour. - -Ces escarmouches peinaient Marthe; assez intelligente et assez -amoureuse pour se rendre compte que le bonheur ne réside pas dans -la considération des voisins, elle était comme ces poètes qui savent -que la vraie poésie est chose «maudite», mais qui, malgré leur -certitude, souffrent parfois de ne pas obtenir les suffrages qu'ils -méprisent. - - - - -Les conseillers municipaux jouent toujours un rôle dans mes -aventures. M. Marin qui habitait en dessous de chez Marthe, -vieillard à barbe grise et de stature noble, était un ancien -conseiller municipal de J... Retiré dès avant la guerre, il aimait -servir la patrie, lorsque l'occasion se présentait à portée de sa -main. Se contentant de désapprouver la politique communale, il -vivait avec sa femme, ne recevant et ne rendant de visites qu'aux -approches de la nouvelle année. - -Depuis quelques jours, un remue-ménage se faisait au-dessous, -d'autant plus distinct que nous entendions, de notre chambre, les -moindres bruits du rez-de-chaussée. Des frotteurs vinrent. La bonne, -aidée par celle du propriétaire, astiquait l'argenterie dans le -jardin, ôtait le vert-de-gris des suspensions de cuivre. Nous -sûmes par la crémière qu'un raout-surprise se préparait chez les -Marin, sous un mystérieux prétexte. Mme Marin était allée inviter -le maire et le supplier de lui accorder huit litres de lait. -Autoriserait-il aussi la marchande à faire de la crème? - -Les permis accordés, le jour venu (un vendredi), une quinzaine -de notables parurent à l'heure dite avec leurs femmes, chacune -fondatrice d'une société d'allaitement maternel ou de secours aux -blessés, dont elle était présidente, et, les autres, sociétaires. -La maîtresse de cette maison, pour faire «genre», recevait devant -la porte. Elle avait profité de l'attraction mystérieuse pour -transformer son raout en pique-nique. Toutes ces dames prêchaient -l'économie et inventaient des recettes. Aussi, leurs douceurs -étaient-elles des gâteaux sans farine, des crèmes au lichen, etc. -Chaque nouvelle arrivante disait à Mme Marin: «Oh! ça ne paye pas -de mine, mais je crois que ce sera bon tout de même.» - -M. Marin, lui, profitait de ce raout pour préparer sa «rentrée -politique». - -Or, la surprise, c'était Marthe et moi. La charitable indiscrétion -d'un de mes camarades de chemin de fer, le fils d'un des notables, -me l'apprit. Jugez de ma stupeur quand je sus que la distraction -des Marin était de se tenir sous notre chambre vers la fin de -l'après-midi et de surprendre nos caresses. - -Sans doute y avaient-ils pris goût et voulaient-ils publier leurs -plaisirs. Bien entendu, les Marin, gens respectables, mettaient ce -dévergondage sur le compte de la morale. Ils voulaient faire partager -leur révolte par tout ce que la commune comptait de gens comme -il faut. - -Les invités étaient en place. Mme Marin me savait chez Marthe et -avait dressé la table sous sa chambre. Elle piaffait. Elle eût -voulu la canne du régisseur pour annoncer le spectacle. Grâce à -l'indiscrétion du jeune homme, qui trahissait pour mystifier sa -famille et, par solidarité d'âge, nous gardâmes le silence. Je -n'avais pas osé dire à Marthe le motif du pique-nique. Je pensais -au visage décomposé de Mme Marin, les yeux sur les aiguilles de -l'horloge, et à l'impatience de ses hôtes. Enfin, vers sept heures, -les couples se retirèrent bredouilles, traitant tout bas les Marin -d'imposteurs et le pauvre M. Marin, âgé de soixante-dix ans, -d'arriviste. Ce futur conseiller vous promettait monts et merveilles, -et n'attendait même pas d'être élu pour manquer à ses promesses. -En ce qui concernait Mme Marin, ces dames virent dans le raout un -moyen avantageux pour elle de se fournir du dessert. Le maire, en -personnage, avait paru juste quelques minutes; ces quelques minutes -et les huit litres de lait firent chuchoter qu'il était du dernier -bien avec la fille des Marin, institutrice à l'école. Le mariage de -Mlle Marin avait jadis fait scandale, paraissant peu digne d'une -institutrice, car elle avait épousé un sergent de ville. - -Je poussai la malice jusqu'à leur faire entendre ce qu'ils eussent -souhaité faire entendre aux autres. Marthe s'étonna de cette tardive -ardeur. Ne pouvant plus y tenir, et au risque de la chagriner, je -lui dis quel était le but du raout. Nous en rîmes ensemble aux -larmes. - -Mme Marin, peut-être indulgente si j'eusse servi ses plans, ne nous -pardonna pas son désastre. Il lui donna de la haine. Mais elle -ne pouvait l'assouvir, ne disposant plus de moyens, et n'osant -user de lettres anonymes. - - - - -Nous étions au mois de mai. Je rencontrais moins Marthe chez elle -et n'y couchais que si je pouvais inventer chez moi un mensonge -pour y rester le matin. Je l'inventais une ou deux fois la semaine. -La perpétuelle réussite de mon mensonge me surprenait. En réalité, -mon père ne me croyait pas. Avec une folle indulgence il fermait -les yeux, à la seule condition que ni mes frères ni les domestiques -ne l'apprissent. Il me suffisait donc de dire que je partais à cinq -heures du matin, comme le jour de ma promenade à la forêt de Sénart. -Mais ma mère ne préparait plus de panier. - -Mon père supportait tout, puis, sans transition, se cabrant, me -reprochait ma paresse. Ces scènes se déchaînaient et se calmaient -vite, comme les vagues. - -Rien n'absorbe plus que l'amour. On n'est pas paresseux, parce que, -étant amoureux, on paresse. L'amour sent confusément que son seul -dérivatif réel est le travail. Aussi le considère-t-il comme un -rival. Et il n'en supporte aucun. Mais l'amour est paresse bien-faisante, -comme la molle pluie qui féconde. - -Si la jeunesse est niaise, c'est faute d'avoir été paresseuse. Ce -qui infirme nos systèmes d'éducation, c'est qu'ils s'adressent aux -médiocres, à cause du nombre. Pour un esprit en marche, la paresse -n'existe pas. Je n'ai jamais plus appris que dans ces longues journées -qui, pour un témoin, eussent semblé vides, et où j'observais mon -coeur novice comme un parvenu observe ses gestes à table. - -Quand je ne couchais pas chez Marthe, c'est-à-dire presque tous les -jours, nous nous promenions après dîner, le long de la Marne, -jusqu'à onze heures. Je détachais le canot de mon père. Marthe -ramait; moi, étendu, j'appuyais ma tête sur ses genoux. Je la -gênais. Soudain, un coup de rame, me cognant, me rappelait que -cette promenade ne durerait pas toute la vie. - -L'amour veut faire partager sa béatitude. Ainsi, une maîtresse de -nature assez froide devient caressante, nous embrasse dans le cou, -invente mille agaceries, si nous sommes en train d'écrire une lettre. -Je n'avais jamais tel désir d'embrasser Marthe que lorsqu'un travail -la distrayait de moi; jamais tant envie de toucher à ses cheveux, -de la décoiffer, que quand elle se coiffait. Dans le canot, je me -précipitais sur elle, la jonchant de baisers, pour qu'elle lâchât -ses rames, et que le canot dérivât, prisonnier des herbes, des nénufars -blancs et jaunes. Elle y reconnaissait les signes d'une passion -incapable de se contenir, alors que me poussait surtout la manie de -déranger, si forte. Puis, nous amarrions le canot derrière les hautes -touffes. La crainte d'être visibles ou de chavirer, me rendait nos -ébats mille fois plus voluptueux. - -Aussi ne me plaignais-je point de l'hostilité des propriétaires qui -rendait ma présence chez Marthe très difficile. - -Ma prétendue idée fixe de la posséder comme ne l'avait pu posséder -Jacques, d'embrasser un coin de sa peau après lui avoir fait jurer -que jamais d'autres lèvres que les miennes ne s'y étaient mises, -n'était que du libertinage. Me l'avouais-je? Tout amour comporte -sa jeunesse, son âge mûr, sa vieillesse. Étais-je à ce dernier stade -où déjà l'amour ne me satisfaisait plus sans certaines recherches? -Car si ma volupté s'appuyait sur l'habitude, elle s'avivait de ces -mille riens, de ces légères corrections infligées à l'habitude. -Ainsi, n'est-ce pas d'abord dans l'augmentation des doses, qui -vite deviendraient mortelles, qu'un intoxiqué trouve l'extase, mais -dans le rythme qu'il invente, soit en changeant ses heures, soit -en usant de supercheries pour dérouter l'organisme. - -J'aimais tant cette rive gauche de la Marne, que je fréquentais -l'autre, si différente, afin de pouvoir contempler celle que -j'aimais. La rive droite est moins molle, consacrée aux maraîchers, -aux cultivateurs, alors que la mienne l'est aux oisifs. Nous attachions -le canot à un arbre, allions nous étendre au milieu du blé. Le champ, -sous la brise du soir, frissonnait. Notre égoïsme, dans sa cachette, -oubliait le préjudice, sacrifiant le blé au confort de notre amour, -comme nous y sacrifiions Jacques. - - - - -Un parfum de provisoire excitait mes sens. D'avoir goûté à des -joies plus brutales, plus ressemblantes à celles qu'on éprouve sans -amour avec la première venue, affadissait les autres. - -J'appréciais déjà le sommeil chaste, libre, le bien-être de se -sentir seul dans un lit aux draps frais. J'alléguais des raisons -de prudence pour ne plus passer de nuits chez Marthe. Elle admirait -ma force de caractère. Je redoutais aussi l'agacement que donne -une certaine voix angélique des femmes qui s'éveillent et qui, -comédiennes de race, semblent chaque matin sortir de l'au-delà. - -Je me reprochais mes critiques, mes feintes, passant des journées -à me demander si j'aimais Marthe plus ou moins que naguère. Mon -amour sophistiquait tout. De même que je traduisais faussement -les phrases de Marthe, croyant leur donner un sens plus profond, -j'interprétais ses silences. Ai-je toujours eu tort, un certain -choc, qui ne se peut décrire, nous prévenant que nous avons touché -juste. Mes jouissances, mes angoisses étaient plus fortes. Couché -auprès d'elle, l'envie qui me prenait, d'une seconde à l'autre, -d'être couché seul, chez mes parents, me faisait augurer l'insupportable -d'une vie commune. D'autre part, je ne pouvais imaginer de vivre -sans Marthe. Je commençais à connaître le châtiment de l'adultère. - -J'en voulais à Marthe d'avoir, avant notre amour, consenti à meubler -la maison de Jacques à ma guise. Ces meubles me devinrent odieux, -que je n'avais pas choisis pour mon plaisir, mais afin de déplaire -à Jacques. Je m'en fatiguais, sans excuses. Je regrettais de n'avoir -pas laissé Marthe les choisir seule. Sans doute m'eussent-ils d'abord -déplu, mais quel charme, ensuite, de m'y habituer, par amour pour -elle! J'étais jaloux que le bénéfice de cette habitude revînt à -Jacques. - -Marthe me regardait avec de grands yeux naïfs lorsque je lui disais -amèrement: «J'espère que, quand nous vivrons ensemble, nous ne garderons -pas ces meubles.» Elle respectait tout ce que je disais. Croyant que -j'avais oublié que ces meubles venaient de moi, elle n'osait me le -rappeler. Elle se lamentait intérieurement de ma mauvaise mémoire. - - - - -Dans les premiers jours de juin, Marthe reçut une lettre de Jacques -où, enfin, il ne l'entretenait pas que de son amour. Il était malade. -On l'évacuait à l'hôpital de Bourges. Je ne me réjouissais pas de -le savoir malade, mais qu'il eût quelque chose à dire me soulageait. -Passant par J..., le lendemain ou le surlendemain, il suppliait Marthe -qu'elle guettât son train sur le quai de la gare. Marthe me montra -cette lettre. Elle attendait un ordre. - -L'amour lui donnait une nature d'esclave. Aussi, en face d'une telle -servitude préambulaire, avais-je du mal à ordonner ou défendre. Selon -moi, mon silence voulait dire que je consentais. Pouvais-je l'empêcher -d'apercevoir son mari pendant quelques secondes? Elle garda le même -silence. Donc, par une espèce de convention tacite, je n'allai pas chez -elle le lendemain. - -Le surlendemain matin, un commissionnaire m'apporta chez mes parents -un mot qu'il ne devait remettre qu'à moi. Il était de Marthe. Elle -m'attendait au bord de l'eau. Elle me suppliait de venir, si j'avais -encore de l'amour pour elle. - -Je courus jusqu'au banc sur lequel Marthe m'attendait. Son bonjour, -si peu en rapport avec le style de son billet, me glaça. Je crus -son coeur changé. - -Simplement, Marthe avait pris mon silence de l'avant-veille pour -un silence hostile. Elle n'avait pas imaginé la moindre convention -tacite. À des heures d'angoisse succédait le grief de me voir en vie, -puisque seule la mort eût dû m'empêcher de venir hier. Ma stupeur -ne pouvait se feindre. Je lui expliquai ma réserve, mon respect pour -ses devoirs envers Jacques malade. Elle me crut à demi. J'étais -irrité. Je faillis lui dire: «Pour une fois que je ne mens pas...» -Nous pleurâmes. - -Mais ces confuses parties d'échecs sont interminables, épuisantes, -si l'un des deux n'y met bon ordre. En somme, l'attitude de Marthe -envers Jacques n'était pas flatteuse. Je l'embrassai, la berçai. -«Le silence, dis-je, ne nous réussit pas.» Nous nous promîmes de -ne rien nous celer de nos pensées secrètes, moi la plaignant un peu -de croire que c'est chose possible. - -À J..., Jacques avait cherché des yeux Marthe, puis le train passant -devant leur maison, il avait vu les volets ouverts. Sa lettre la -suppliait de le rassurer. Il lui demandait de venir à Bourges. «Il -faut que tu partes», dis-je, de façon que cette simple phrase ne -sentît pas le reproche. - ---J'irai, dit-elle, si tu m'accompagnes. - -C'était pousser trop loin l'inconscience. Mais ce qu'exprimaient -d'amour ses paroles, ses actes les plus choquants, me conduisait -vite de la colère à la gratitude. Je me cabrai. Je me calmai. Je -lui parlai doucement, ému par sa naïveté. Je la traitais comme -un enfant qui demande la lune. - -Je lui représentai combien il était immoral qu'elle se fît accompagner -par moi. Que ma réponse ne fût pas orageuse, comme celle d'un -amant outragé, sa portée s'en accrut. Pour la première fois, elle -m'entendait prononcer le mot de «morale». Ce mot vint à merveille, -car, si peu méchante, elle devait bien connaître des crises de doute, -comme moi, sur la moralité de notre amour. Sans ce mot, elle eût pu -me croire amoral, étant fort bourgeoise, malgré sa révolte contre les -excellents préjugés bourgeois. Mais, au contraire, puisque, pour la -première fois, je la mettais en garde, c'était une preuve que -jusqu'alors je considérais que nous n'avions rien fait de mal. - -Marthe regrettait cette espèce de voyage de noces scabreux. Elle -comprenait, maintenant, ce qu'il y avait d'impossible. - ---Du moins, dit-elle, permets-moi de ne pas y aller. - -Ce mot de «morale» prononcé à la légère m'instituait son directeur -de conscience. J'en usai comme ces despotes qui se grisent d'un -pouvoir nouveau. La puissance ne se montre que si l'on en use avec -injustice. Je répondis donc que je ne voyais aucun crime à ce qu'elle -n'allât pas à Bourges. Je lui trouvai des motifs qui la persuadèrent: -fatigue du voyage, proche convalescence de Jacques. Ces motifs -l'innocentaient, sinon aux yeux de Jacques, du moins vis-à-vis de -sa belle-famille. - -À force d'orienter Marthe dans un sens qui me convenait, je la -façonnais peu à peu à mon image. C'est de quoi je m'accusais, et -de détruire sciemment notre bonheur. Qu'elle me ressemblât, et que -ce fût mon oeuvre, me ravissait et me fâchait. J'y voyais une raison -de notre entente. J'y discernais aussi la cause de désastres futurs. -En effet, je lui avais peu à peu communiqué mon incertitude, qui, le -jour des décisions, l'empêcherait d'en prendre aucune. Je la sentais -comme moi les mains molles, espérant que la mer épargnerait le -château de sable, tandis que les autres enfants s'empressent de bâtir -plus loin. - -Il arrive que cette ressemblance morale déborde sur le physique. -Regard, démarche: plusieurs fois, des étrangers nous prirent pour -frère et soeur. C'est qu'il existe en nous des germes de ressemblance -que développe l'amour. Un geste, une inflexion de voix, tôt ou tard, -trahissent les amants les plus prudents. - -Il faut admettre que, si le coeur a ses raisons que la raison ne -connaît pas, c'est que celle-ci est moins raisonnable que notre coeur. -Sans doute, sommes-nous tous des Narcisse, aimant et détestant leur -image, mais à qui toute autre est indifférente. C'est cet instinct -de ressemblance qui nous mène dans la vie, nous criant «halte!» -devant un paysage, une femme, un poème. Nous pouvons en admirer -d'autres, sans ressentir ce choc. L'instinct de ressemblance est -la seule ligne de conduite qui ne soit pas artificielle. Mais dans -la société, seuls les esprits grossiers sembleront ne point pécher -contre la morale, poursuivant toujours le même type. Ainsi certains -hommes s'acharnent sur les «blondes», ignorant que souvent les -ressemblances les plus profondes sont les plus secrètes. - - - - -Marthe, depuis quelques jours, semblait distraite, sans tristesse. -Distraite, avec tristesse, j'aurais pu m'expliquer sa préoccupation -par l'approche du quinze juillet, date à laquelle il lui faudrait -rejoindre la famille de Jacques, et Jacques en convalescence, sur -une plage de la Manche. À son tour, Marthe se taisait, sursautant -au bruit de ma voix. Elle supportait l'insupportable: visites de -famille, avanies, sous-entendus aigres de sa mère, bonhommes de -son père, qui lui supposait un amant, sans y croire. - -Pourquoi supportait-elle tout? Était-ce la suite de mes leçons -lui reprochant d'attacher trop d'importance aux choses, de s'affecter -des moindres? Elle paraissait heureuse, mais d'un bonheur singulier, -dont elle ressentait de la gêne, et qui m'était désagréable, puisque -je ne la partageais pas. Moi qui trouvais enfantin que Marthe découvrit -dans mon mutisme une preuve d'indifférence, à mon tour, je l'accusais -de ne plus m'aimer, parce qu'elle se taisait. - - -Marthe n'osait pas m'apprendre qu'elle était enceinte. - - - - -J'eusse voulu paraître heureux de cette nouvelle. Mais d'abord elle -me stupéfia. N'ayant jamais pensé que je pouvais devenir responsable -de quoi que ce fût, je l'étais du pire. J'enrageais aussi de n'être -pas assez homme pour trouver la chose simple. Marthe n'avait parlé -que contrainte. Elle tremblait que cet instant qui devait nous rapprocher -nous séparât. Je mimai si bien l'allégresse que ses craintes se -dissipèrent. Elle gardait les traces profondes de la morale bourgeoise, -et cet enfant signifiait pour elle que Dieu récompenserait notre -amour, qu'il ne punissait aucun crime. - -Alors que Marthe trouvait maintenant dans sa grossesse une raison -pour que je ne la quittasse jamais, cette grossesse me consterna. À -notre âge, il me semblait impossible, injuste, que nous eussions -un enfant qui entraverait notre jeunesse. Pour la première fois, -je me rendais à des craintes d'ordre matériel: nous serions -abandonnés de nos familles. - -Aimant déjà cet enfant, c'est par amour que je le repoussais. Je -ne me voulais pas responsable de son existence dramatique. J'eusse -été moi-même incapable de la vivre. - -L'instinct est notre guide; un guide qui nous conduit à notre perte. -Hier, Marthe redoutait que sa grossesse nous éloignât l'un de l'autre. -Aujourd'hui, qu'elle ne m'avait jamais tant aimé, elle croyait que -mon amour grandissait comme le sien. Moi, hier, repoussant cet -enfant, je commençais aujourd'hui à l'aimer et j'ôtais de l'amour -à Marthe, de même qu'au début de notre liaison mon coeur lui donnait -ce qu'il retirait aux autres. - -Maintenant, posant ma bouche sur le ventre de Marthe, ce n'était -plus elle que j'embrassais, c'était mon enfant. Hélas! Marthe -n'était plus ma maîtresse, mais une mère. - -Je n'agissais plus jamais comme si nous étions seuls. Il y avait -toujours un témoin près de nous, à qui nous devions rendre compte -de nos actes. Je pardonnais mal ce brusque changement dont je rendais -Marthe seule responsable, et pourtant, je sentais que je lui aurais -moins encore pardonné si elle m'avait menti. À certaines secondes, -je croyais que Marthe mentait pour faire durer un peu plus notre -amour, mais que son fils n'était pas le mien. - -Comme un malade qui recherche le calme, je ne savais de quel côté -me tourner. Je sentais ne plus aimer la même Marthe et que mon fils -ne serait heureux qu'à la condition de se croire celui de Jacques. -Certes, ce subterfuge me consternait. Il faudrait renoncer à Marthe. -D'autre part, j'avais beau me trouver un homme, le fait actuel était -trop grave pour que je me rengorgeasse jusqu'à croire possible une -aussi folle (je pensais: une aussi sage) existence. - - - - -Car, enfin, Jacques reviendrait. Après cette période extraordinaire, -il retrouverait, comme tant d'autres soldats trompés à cause des -circonstances exceptionnelles, une épouse triste, docile, dont rien -ne décèlerait l'inconduite. Mais cet enfant ne pouvait s'expliquer -pour son mari que si elle supportait son contact aux vacances. Ma -lâcheté l'en supplia. - -De toutes nos scènes, celle-ci ne fut ni la moins étrange ni la moins -pénible. Je m'étonnai du reste de rencontrer si peu de lutte. J'en -eus l'explication plus tard. Marthe n'osait m'avouer une victoire de -Jacques à sa dernière permission et comptait, feignant de m'obéir, -se refuser au contraire à lui, à Granville, sous prétexte des -malaises de son état. Tout cet échafaudage se compliquait de dates -dont la fausse coïncidence, lors de l'accouchement, ne laisserait de -doutes à personne. «Bah! me disais-je, nous avons du temps devant nous. -Les parents de Marthe redouteront le scandale. Ils remmèneront à la -campagne et retarderont la nouvelle.» - - -La date du départ de Marthe approchait. Je ne pouvais que bénéficier -de cette absence. Ce serait un essai. J'espérais me guérir de Marthe. -Si je n'y parvenais pas, si mon amour était trop vert pour se détacher -de lui-même, je savais bien que je retrouverais Marthe aussi fidèle. - -Elle partit le douze juillet, à sept heures du matin. Je restai à J... -la nuit précédente. En y allant, je me promettais de ne pas fermer -l'oeil de la nuit. Je ferais une telle provision de caresses, que je -n'aurais plus besoin de Marthe pour le reste de mes jours. - -Un quart d'heure après m'être couché, je m'endormis. - -En général, la présence de Marthe troublait mon sommeil. Pour la -première fois, à côté d'elle, je dormis aussi bien que si j'eusse -été seul. - -À mon réveil, elle était déjà debout. Elle n'avait pas osé me -réveiller. Il ne me restait plus qu'une demi-heure avant le train. -J'enrageais d'avoir laissé perdre par le sommeil les dernières -heures que nous avions à passer ensemble. Elle pleurait aussi de -partir. Pourtant, j'eusse voulu employer les dernières minutes à -autre chose qu'à boire nos larmes. - -Marthe me laissait sa clef, me demandant de venir, de penser à nous, -et de lui écrire sur sa table. - - -Je m'étais juré de ne pas l'accompagner jusqu'à Paris. Mais, je ne -pouvais vaincre mon désir de ses lèvres et, comme je souhaitais -lâchement l'aimer moins, je mettais ce désir sur le compte du départ, -de cette «dernière fois» si fausse, puisque je sentais bien qu'il -n'y aurait de dernière fois sans qu'elle le voulût. - -À la gare Montparnasse, où elle devait rejoindre ses beaux-parents, -je l'embrassai sans retenue. Je cherchais encore mon excuse dans le -fait que, sa belle-famille surgissant, il se produirait un drame -décisif. - -Revenu à F..., accoutumé à n'y vivre qu'en attendant de me rendre -chez Marthe, je tâchai de me distraire. Je bêchai le jardin, j'essayai -de lire, je jouai à cache-cache avec mes soeurs, ce qui ne m'était -pas arrivé depuis cinq ans. Le soir, pour ne pas éveiller de soupçons, -il fallut que j'allasse me promener. D'habitude, jusqu'à la Marne, -la route m'était légère. Ce soir-là, je me traînai, les cailloux me -tordant le pied et précipitant mes battements de coeur. Étendu dans -la barque, je souhaitai la mort, pour la première fois. Mais aussi -incapable de mourir que de vivre, je comptais sur un assassin -charitable. Je regrettais qu'on ne pût mourir d'ennui, ni de peine. -Peu à peu, ma tête se vidait, avec un bruit de baignoire. Une dernière -succion, plus longue, la tête est vide. Je m'endormis. - -Le froid d'une aube de juillet me réveilla. Je rentrai, transi, chez -nous. La maison était grande ouverte. Dans l'antichambre mon père -me reçut avec dureté. Ma mère avait été un peu malade: on avait -envoyé la femme de chambre me réveiller pour que j'allasse chercher -le docteur. Mon absence était donc officielle. - -Je supportai la scène en admirant la délicatesse instinctive du -bon juge qui, entre mille actions d'aspect blâmable, choisit la seule -innocente pour permettre au criminel de se justifier. Je ne me -justifiai d'ailleurs pas, c'était trop difficile. Je laissai croire -à mon père que je rentrais de J..., et, lorsqu'il m'interdit de -sortir après le dîner, je le remerciai à part moi d'être encore mon -complice et de me fournir une excuse pour ne plus traîner seul dehors. - - -J'attendais le facteur. C'était ma vie. J'étais incapable du moindre -effort pour oublier. - -Marthe m'avait donné un coupe-papier, exigeant que je ne m'en servisse -que pour ouvrir ses lettres. Pouvais-je m'en servir? J'avais -trop de hâte. Je déchirais les enveloppes. Chaque fois, honteux, -je me promettais de garder la lettre un quart d'heure, intacte. -J'espérais, par cette méthode, pouvoir à la longue reprendre de -l'empire sur moi-même, garder les lettres fermées dans ma poche. Je -remettais toujours ce régime au lendemain. - -Un jour, impatienté par ma faiblesse, et dans un mouvement de rage, -je déchirai une lettre sans la lire. Dès que les morceaux de papier -eurent jonché le jardin, je me précipitai, à quatre pattes. La lettre -contenait une photographie de Marthe. Moi si superstitieux et qui -interprétais les faits les plus minces dans un sens tragique, j'avais -déchiré ce visage. J'y vis un avertissement du ciel. Mes transes -ne se calmèrent qu'après avoir passé quatre heures à recoller la -lettre et le portrait. Jamais je n'avais fourni un tel effort. La -crainte qu'il n'arrivât malheur à Marthe me soutint pendant ce travail -absurde qui me brouillait les yeux et les nerfs. - -Un spécialiste avait recommandé les bains de mer à Marthe. Tout -en m'accusant de méchanceté, je les lui défendis, ne voulant pas -que d'autres que moi pussent voir son corps. - -Du reste, puisque de toute manière Marthe devait passer un mois -à Granville, je me félicitais de la présence de Jacques. Je me -rappelais sa photographie en blanc que Marthe m'avait montrée -le jour des meubles. Rien ne me faisait plus peur que les jeunes -hommes, sur la plage. D'avance, je les jugeais plus beaux, plus -forts, plus élégants que moi. - -Son mari la protégerait contre eux. - -À certaines minutes de tendresse, comme un ivrogne qui embrasse -tout le monde, je rêvassais d'écrire à Jacques, de lui avouer que -j'étais l'amant de Marthe, et, m'autorisant de ce titre, de la lui -recommander. Parfois, j'enviais Marthe, adorée par Jacques et par -moi. Ne devions-nous pas chercher ensemble à faire son bonheur? -Dans ces crises, je me sentais amant complaisant. J'eusse voulu -connaître Jacques, lui expliquer les choses, et pourquoi nous ne -devions pas être jaloux l'un de l'autre. Puis, tout à coup, la -haine redressait cette pente douce. - - - - -Dans chaque lettre, Marthe me demandait d'aller chez elle. Son -insistance me rappelait celle d'une de mes tantes fort dévote, me -reprochant de ne jamais aller sur la tombe de ma grand-mère. Je -n'ai pas l'instinct du pèlerinage. Ces devoirs ennuyeux localisent -la mort, l'amour. - -Ne peut-on penser à une morte, ou à sa maîtresse absente, ailleurs -qu'en un cimetière, ou dans certaine chambre? Je n'essayais pas -de l'expliquer à Marthe et lui racontais que je me rendais chez elle; -de même, à ma tante, que j'étais allé au cimetière. Pourtant, je -devais aller chez Marthe; mais dans de singulières circonstances. - -Je rencontrai un jour sur le réseau cette jeune fille suédoise à -laquelle ses correspondants défendaient de voir Marthe. Mon isolement -me fit prendre goût aux enfantillages de cette petite personne. Je -lui proposai de venir goûter à J..., en cachette, le lendemain. -Je lui cachai l'absence de Marthe, pour qu'elle ne s'effarouchât -pas, et ajoutai même combien elle serait heureuse de la revoir. -J'affirme que je ne savais au juste ce que je comptais faire. -J'agissais comme ces enfants qui, liant connaissance, cherchent -à s'étonner entre eux. Je ne résistais pas à voir surprise ou colère -sur la figure d'ange de Svéa, quand je serais tenu de lui apprendre -l'absence de Marthe. - -Oui, c'était sans doute ce plaisir puéril d'étonner, parce que -je ne trouvais rien à lui dire de surprenant, tandis qu'elle bénéficiait -d'une sorte d'exotisme et me surprenait à chaque phrase. Rien de -plus délicieux que cette soudaine intimité entre personnes qui se -comprennent mal. Elle portait au cou une petite croix d'or, émaillée -de bleu, qui pendait sur une robe assez laide que je réinventais -à mon goût. Une véritable poupée vivante. Je sentais croître mon -désir de renouveler ce tête-à-tête ailleurs qu'en un wagon. - -Ce qui gâtait un peu son air de couventine, c'était l'allure -d'une élève de l'école Pigier, où d'ailleurs elle étudiait une -heure par jour, sans grand profit, le français et la machine à -écrire. Elle me montra ses devoirs dactylographiés. Chaque lettre -était une faute, corrigée en marge par le professeur. Elle sortit d'un -sac à main affreux, évidemment son oeuvre, un étui à cigarettes orné -d'une couronne comtale. Elle m'offrit une cigarette. Elle ne fumait -pas, mais portait toujours cet étui, parce que ses amies fumaient. -Elle me parlait de coutumes suédoises que je feignais de connaître: -nuit de la Saint-Jean, confitures de myrtilles. Ensuite, elle tira -de son sac une photographie de sa soeur jumelle, envoyée de Suède -la veille: à cheval, toute nue, avec sur la tête un chapeau haut de -forme de leur grand-père. Je devins écarlate. Sa soeur lui ressemblait -tellement que je la soupçonnais de rire de moi, et de montrer sa -propre image. Je me mordais les lèvres, pour calmer leur envie -d'embrasser cette espiègle naïve. Je dus avoir une expression bien -bestiale, car je la vis peureuse, cherchant des yeux le signal -d'alarme. - - -Le lendemain, elle arriva chez Marthe à quatre heures. Je lui dis -que Marthe était à Paris mais rentrerait vite. J'ajoutai: «Elle -m'a défendu de vous laisser partir avant son retour.» Je comptais ne -lui avouer mon stratagème que trop tard. - -Heureusement, elle était gourmande. Ma gourmandise à moi prenait -une forme inédite. Je n'avais aucune faim pour la tarte, la glace -à la framboise, mais souhaitais être tarte et glace dont elle -approchât la bouche. Je faisais avec la mienne des grimaces -involontaires. - -Ce n'est pas par vice que je convoitais Svéa, mais par gourmandise. -Ses joues m'eussent suffi, à défaut de ses lèvres. - -Je parlais en prononçant chaque syllabe pour qu'elle comprit bien. -Excité par cette amusante dînette, je m'énervais, moi toujours -silencieux, de ne pouvoir parler vite. J'éprouvais un besoin de -bavardage, de confidences enfantines. J'approchais mon oreille de sa -bouche. Je buvais ses petites paroles. - -Je l'avais contrainte à prendre une liqueur. Après, j'eus pitié d'elle -comme d'un oiseau qu'on grise. - -J'espérais que sa griserie servirait mes desseins, car peu m'importait -qu'elle me donnât ses lèvres de bon coeur ou non. Je pensai à -l'inconvenance de cette scène chez Marthe, mais, me répétai-je, en -somme, je ne retire rien à notre amour. Je désirais Svéa comme un fruit, -ce dont une maîtresse ne peut être jalouse. - -Je tenais sa main dans mes mains qui m'apparurent pataudes. J'aurais -voulu la déshabiller, la bercer. Elle s'étendit sur le divan. Je me -levai, me penchai à l'endroit où commençaient ses cheveux, duvet -encore. Je ne concluais pas de son silence que mes baisers lui fissent -plaisir; mais, incapable de s'indigner, elle ne trouvait aucune façon -polie de me repousser en français. Je mordillais ses joues, m'attendant -à ce qu'un jus sucré jaillisse, comme des pêches. - -Enfin, j'embrassai sa bouche. Elle subissait mes caresses, patiente -victime, fermant cette bouche et les yeux. Son seul geste de refus -consistait à remuer faiblement la tête de droite à gauche, et de -gauche à droite. Je ne me méprenais pas, mais ma bouche y trouvait -l'illusion d'une réponse. Je restais auprès d'elle comme je n'avais -jamais été auprès de Marthe. Cette résistance qui n'en était pas -une flattait mon audace et ma paresse. J'étais assez naïf pour -croire qu'il en irait de même ensuite et que je bénéficierais d'un -viol facile. - -Je n'avais jamais déshabillé de femmes; j'avais plutôt été déshabillé -par elles. Aussi je m'y pris maladroitement, commençant par ôter ses -souliers et ses bas. Je baisais ses pieds et ses jambes. Mais quand -je voulus dégrafer son corsage, Svéa se débattit comme un petit diable -qui ne veut pas aller se coucher et qu'on dévêt de force. Elle me rouait -de coups de pied. J'attrapais ses pieds au vol, je les emprisonnais, -les baisais. Enfin, la satiété arriva, comme la gourmandise s'arrête -après trop de crème et de friandises. Il fallut bien que je lui apprisse -ma supercherie, et que Marthe était en voyage. Je lui fis promettre, -si elle rencontrait Marthe, de ne jamais lui raconter notre entrevue. -Je ne lui avouai pas que j'étais son amant, mais le lui laissai -entendre. Le plaisir du mystère lui fit répondre «à demain» quand, -rassasié d'elle, je lui demandai par politesse si nous nous reverrions -un jour. - - -Je ne retournai pas chez Marthe. Et peut-être Svéa ne vint-elle pas -sonner à la porte close. Je sentais combien blâmable pour la morale -courante était ma conduite. Car sans doute sont-ce les circonstances -qui m'avaient fait paraître Svéa si précieuse. Ailleurs que dans la -chambre de Marthe, l'eusse-je désirée? - -Mais je n'avais pas de remords. Et ce n'est pas en pensant à Marthe -que je délaissai la petite Suédoise, mais parce que j'avais tiré -d'elle tout le sucre. - - -Quelques jours après, je reçus une lettre de Marthe. Elle en contenait -une de son propriétaire, lui disant que sa maison n'était pas une maison -de rendez-vous, quel usage je faisais de la clef de son appartement, où -j'avais emmené une femme. J'ai une preuve de ta traîtrise, ajoutait -Marthe. Elle ne me reverrait jamais. Sans doute souffrirait-elle, -mais elle préférait souffrir qu'être dupe. - -Je savais ces menaces anodines, et qu'il suffirait d'un mensonge, -ou même au besoin de la vérité, pour les anéantir. Mais il me -vexait que, dans une lettre de rupture, Marthe ne me parlât pas de -suicide. Je l'accusai de froideur. Je trouvai sa lettre indigne d'une -explication. Car moi, dans une situation analogue, sans penser au -suicide, j'aurais cru, par convenance, en devoir menacer Marthe. Trace -indélébile de l'âge et du collège: je croyais certains mensonges -commandés par le code passionnel. - -Une besogne neuve, dans mon apprentissage de l'amour, se présentait: -m'innocenter vis-à-vis de Marthe, et l'accuser d'avoir moins de -confiance en moi qu'en son propriétaire. Je lui expliquai combien -habile était cette manoeuvre de la coterie Marin. En effet, Svéa -était venue la voir un jour où j'écrivais chez elle, et si j'avais -ouvert, c'est parce que, ayant aperçu la jeune fille par la fenêtre, -et sachant qu'on l'éloignait de Marthe, je ne voulais pas lui laisser -croire que Marthe lui tenait rigueur de cette pénible séparation. Sans -doute, venait-elle en cachette et au prix de difficultés sans nombre. - -Ainsi pou vais-je annoncer à Marthe que le coeur de Svéa lui demeurait -intact. Et je terminais en exprimant le réconfort d'avoir pu parler -de Marthe, chez elle, avec sa plus intime compagne. - - -Cette alerte me fit maudire l'amour qui nous force à rendre compte -de nos actes, alors que j'eusse tant aimé n'en jamais rendre -compte, à moi pas plus qu'aux autres. - -Il faut pourtant, me disais-je, que l'amour offre de grands -avantages puisque tous les hommes remettent leur liberté entre -ses mains. Je souhaitais d'être vite assez fort pour me passer -d'amour et, ainsi, n'avoir à sacrifier aucun de mes désirs. J'ignorais -que, servitude pour servitude, il vaut encore mieux être asservi -par son coeur que l'esclave de ses sens. - - -Comme l'abeille butine et enrichit la ruche,--de tous ses désirs -qui le prennent dans larue,--un amoureux enrichit son amour. Il -en fait bénéficier sa maîtresse. Je n'avais pas encore découvert -cette discipline qui donne aux natures infidèles, la fidélité. -Qu'un homme convoite une fille et reporte cette chaleur sur la -femme qu'il aime, son désir, plus vif parce qu'insatisfait, laissera -croire à cette femme qu'elle n'a jamais été mieux aimée. On la trompe, -mais la morale, selon les gens, est sauve. À de tels calculs commence -le libertinage. Qu'on ne condamne donc pas trop vite certains hommes -capables de tromper leur maîtresse au plus fort de leur amour; qu'on -ne les accuse pas d'être frivoles. Ils répugnent à ce subterfuge et -ne songent même pas à confondre leur bonheur et leurs plaisirs. - -Marthe attendait que je me disculpasse. Elle me supplia de lui -pardonner ses reproches. Je le fis, non sans façons. Elle écrivit -au propriétaire, le priant ironiquement d'admettre qu'en son absence -j'ouvrisse à une de ses amies. - - - - -Quand Marthe revint, aux derniers joursd'août, elle n'habita pas -J..., mais la maison de ses parents, qui prolongeaient leur -villégiature. Ce nouveau décor où Marthe avait toujours vécu me -servit d'aphrodisiaque. La fatigue sensuelle, le désir secret du -sommeil solitaire, disparurent. Je ne passai aucune nuit chez mes -parents. Je flambais, je me hâtais, comme les gens qui doivent mourir -jeunes et qui mettent les bouchées doubles. Je voulais profiter -de Marthe avant que l'abîmât sa maternité. - -Cette chambre de jeune fille, où elle avait refusé la présence -de Jacques, était notre chambre. Au-dessus de son lit étroit, j'aimais -que les yeux la rencontrassent en première communiante. Je l'obligeais -à regarder fixement une autre image d'elle, bébé, pour que notre -enfant lui ressemblât. Je rôdais, ravi, dans cette maison qui l'avait -vue naître et s'épanouir. Dans une chambre de débarras, je touchais -son berceau, dont je voulais qu'il servit encore, et je lui faisais -sortir ses brassières, ses petites culottes, reliques des Grangier. - -Je ne regrettais pas l'appartement de J..., où les meubles n'avaient -pas le charme du plus laid mobilier des familles. Ils ne pouvaient -rien m'apprendre. Au contraire, ici, me parlaient de Marthe tous ces -meubles auxquels, petite, elle avait dû se cogner la tête. Et puis, -nous vivions seuls, sans conseiller municipal, sans propriétaire. -Nous ne nous gênions pas plus que des sauvages, nous promenant -presque nus dans le jardin, véritable île déserte. Nous nous -couchions sur la pelouse, nous goûtions sous une tonnelle d'aristoloche, -de chèvrefeuille, de vigne vierge. Bouche à bouche, nous nous -disputions les prunes que je ramassais, toutes blessées, tièdes -de soleil. Mon père n'avait jamais pu obtenir que je m'occupasse -de mon jardin, comme mes frères, mais je soignais celui de Marthe. -Je ratissais, j'arrachais les mauvaises herbes. Au soir d'une -journée chaude, je ressentais le même orgueil d'homme, si enivrant, -à étancher la soif de la terre, des fleurs suppliantes, qu'à satisfaire -le désir d'une femme. J'avais toujours trouvé la bonté un peu niaise: je -comprenais toute sa force. Les fleurs s'épanouissant grâce à mes -soins, les poules dormant à l'ombre après que je leur avais jeté des -graines: que de bonté!--Que d'égoïsme! Des fleurs mortes, des poules -maigres eussent mis de la tristesse dans notre île d'amour. Eau et -graines venant de moi s'adressaient plus à moi qu'aux fleurs et -qu'aux poules. - -Dans ce renouveau du coeur, j'oubliais ou je méprisais mes récentes -découvertes. Je prenais le libertinage provoqué par le contact -avec cette maison de famille pour la fin du libertinage. Aussi, -cette dernière semaine d'août et ce mois de septembre furent-ils ma -seule époque de vrai bonheur. Je ne trichais, ni ne me blessais, ni -ne blessais Marthe. Je ne voyais plus d'obstacles. J'envisageais à -seize ans un genre de vie qu'on souhaite à l'âge mûr. Nous vivrions -à la campagne; nous y resterions éternellement jeunes. - - -Étendu contre elle sur la pelouse, caressant sa figure avec un -brin d'herbe, j'expliquais lentement, posément, à Marthe, quelle -serait notre vie. Marthe, depuis son retour, cherchait un appartement -pour nous à Paris. Ses yeux se mouillèrent, quand je lui déclarai -que je désirais vivre à la campagne: «Je n'aurais jamais osé te -l'offrir, me dit-elle. Je croyais que tu t'ennuierais, seul avec moi, -que tu avais besoin de la ville.--Comme tu me connais mal!» -répondais-je. J'aurais voulu habiter près de Mandres, où nous étions -allés nous promener un jour, et où on cultive les roses. Depuis, -quand par hasard, ayant dîné à Paris avec Marthe, nous reprenions -le dernier train, j'avais respiré ces roses. Dans la cour de la -gare, les manoeuvres déchargent d'immenses caisses qui embaument. -J'avais, toute mon enfance, entendu parler de ce mystérieux train -des roses qui passe à une heure où les enfants dorment. - -Marthe disait: «Les roses n'ont qu'une saison. Après, ne crains-tu -pas de trouver Mandres laide? N'est-il pas sage de choisir un lieu -moins beau, mais d'un charme plus égal?» - -Je me reconnaissais bien là. L'envie de jouir pendant deux mois des -roses me faisait oublier les dix autres mois, et le fait de choisir -Mandres m'apportait encore une preuve de la nature éphémère de -notre amour. - - -Souvent, ne dînant pas à F... sous prétexte de promenades ou -d'invitations, je restais avec Marthe. - -Un après-midi, je trouvai auprès d'elle un jeune homme en uniforme -d'aviateur. C'était son cousin. Marthe, que je ne tutoyais pas, se -leva et vint m'embrasser dans le cou. Son cousin sourit de ma gêne. -«Devant Paul, rien à craindre, mon chéri, dit-elle. Je lui ai -tout raconté.» J'étais gêné, mais enchanté que Marthe eût avoué à son -cousin qu'elle m'aimait. Ce garçon, charmant et superficiel, et qui -ne songeait qu'à ce que son uniforme ne fût pas réglementaire, parut -ravi de cet amour. Il y voyait une bonne farce faite à Jacques qu'il -méprisait pour n'être ni aviateur ni habitué des bars. - -Paul évoquait toutes les parties d'enfance dont ce jardin avait -été le théâtre. Je questionnais, avide de cette conversation qui me -montrait Marthe sous un jour inattendu. En même temps, je ressentais -de la tristesse. Car j'étais trop près de l'enfance pour en oublier -les jeux inconnus des parents, soit que les grandes personnes ne -gardent aucune mémoire de ces jeux, soit qu'elles les envisagent -comme un mal inévitable. J'étais jaloux du passé de Marthe. - -Comme nous racontions à Paul, en riant, la haine du propriétaire, -et le raout des Marin, il nous proposa, mis en verve, sa garçonnière -de Paris. - -Je remarquai que Marthe n'osa pas lui avouer que nous avions projet -de vivre ensemble. On sentait qu'il encourageait notre amour, en tant -que divertissement, mais qu'il hurlerait avec les loups le jour -d'un scandale. - -Marthe se levait de table et servait. Les domestiques avaient -suivi Mme Grangier à la campagne, car, toujours par prudence, -Marthe prétendait n'aimer vivre que comme Robinson. Ses parents, -croyant leur fille romanesque, et que les romanesques sont pareils -aux fous qu'il ne faut pas contredire, la laissaient seule. - -Nous restâmes longtemps à table. Paul montait les meilleures -bouteilles. Nous étions gais, d'une gaieté que nous regretterions -sans doute, car Paul agissait en confident d'un adultère quelconque. -Il raillait Jacques. En me taisant, je risquai de lui faire sentir son -manque de tact; je préférai me joindre au jeu plutôt qu'humilier -ce cousin facile. - -Lorsque nous regardâmes l'heure, le dernier train pour Paris était -passé. Marthe proposa un lit. Paul accepta. Je regardai Marthe d'un -tel oeil, qu'elle ajouta: «Bien entendu, mon chéri, tu restes.» J'eus -l'illusion d'être chezmoi, époux de Marthe, et de recevoir un cousin -de ma femme, lorsque, sur le seuil de notre chambre, Paul nous dit -bonsoir, embrassant sa cousine sur les joues le plus naturellement -du monde. - - - - -À la fin de septembre, je sentis bien que quitter cette maison -c'était quitter le bonheur. Encore quelques mois de grâce, et il -nous faudrait choisir, vivre dans le mensonge ou dans la vérité, -pas plus à l'aise ici que là. Comme il importait que Marthe ne fût -pas abandonnée de ses parents, avant la naissance de notre enfant, -j'osai enfin m'enquérir si elle avait prévenu Mme Grangier de sa -grossesse. Elle me dit que oui, et qu'elle avait prévenu Jacques. -J'eus donc une occasion de constater qu'elle me mentait parfois; -car, au mois de mai, après le séjour de Jacques, elle m'avait juré -qu'il ne l'avait pas approchée. - - - - -La nuit descendait de plus en plus tôt; et la fraîcheur des soirs -empêchait nos promenades. Il nous était difficile de nous voir à -J... Pour qu'un scandale n'éclatât pas, il nous fallait prendre des -précautions de voleurs, guetter dans la rue l'absence des Marin et du -propriétaire. - -La tristesse de ce mois d'octobre, de ces soirées fraîches, mais -pas assez froides pour permettre du feu, nous conseillait le lit dès -cinq heures. Chez mes parents, se coucher le jour signifiait: être -malade, ce lit de cinq heures me charmait. Je n'imaginais pas que -d'autres y fussent. J'étais seul avec Marthe, couché, arrêté, au -milieu d'un monde actif. Marthe nue, j'osais à peine la regarder. -Suis-je donc monstrueux? Je ressentais des remords du plus noble -emploi de l'homme. D'avoir abîmé la grâce de Marthe, de voir son -ventre saillir, je me considérais comme un vandale. Au début de -notre amour, quand je la mordais, ne me disait-elle pas: «Marque-moi»? -Ne l'avais-je pas marquée de la pire façon? - -Maintenant Marthe ne m'était pas seulement la plus aimée, ce qui -ne veut pas dire la mieux aimée des maîtresses, mais elle me -tenait lieu de tout. Je ne pensais même pas à mes amis; je les -redoutais, au contraire, sachant qu'ils croient nous rendre service -en nous détournant de notre route. Heureusement, ils jugent nos -maîtresses insupportables et indignes de nous. C'est notre seule -sauvegarde. Lorsqu'il n'en va plus ainsi, elles risquent de devenir -les leurs. - - - - -Mon père commençait à s'effrayer. Mais ayant toujours pris ma défense -contre sa soeur et ma mère, il ne voulait pas avoir l'air de se rétracter, -et c'est sans rien leur en dire qu'il se ralliait à elles. Avec moi, -il se déclarait prêt à tout pour me séparer de Marthe. Il préviendrait -ses parents, son mari... Le lendemain, il me laissait libre. - -Je devinais ses faiblesses. J'en profitais. J'osais répondre. Je -l'accablais dans le même sens que ma mère et ma tante, lui reprochant -de mettre trop tard en oeuvre son autorité. N'avait-il pas voulu que -je connusse Marthe? Il s'accablait à son tour. Une atmosphère tragique -circulait dans la maison. Quel exemple pour mes deux frères! Mon père -prévoyait déjà ne rien pouvoir leur répondre un jour, lorsqu'ils -justifieraient leur indiscipline par la mienne. - -Jusqu'alors, il croyait à une amourette, mais, de nouveau, ma mère -surprit une correspondance. Elle lui porta triomphalement ces pièces -de son procès. Marthe parlait de notre avenir et de notre enfant! - -Ma mère me considérait trop encore comme un bébé, pour me devoir -raisonnablement un petit-fils ou une petite-fille. Il lui apparaissait -impossible d'être grand-mère à son âge. Au fond, c'était pour elle -la meilleure preuve que cet enfant n'était pas le mien. - -L'honnêteté peut rejoindre les sentiments les plus vifs. Ma mère, -avec sa profonde honnêteté, ne pouvait admettre qu'une femme trompât -son mari. Cet acte lui représentait un tel dévergondage qu'il ne pouvait -s'agir d'amour. Que je fusse l'amant de Marthe signifiait pour ma mère -qu'elle en avait d'autres. Mon père savait combien faux peut être -un tel raisonnement, mais l'utilisait pour jeter un trouble dans mon -âme, et diminuer Marthe. Il me laissa entendre que j'étais le seul à ne -pas «savoir». Je répliquai qu'on la calomniait de la sorte à cause -de son amour pour moi. Mon père, qui ne voulait pas que je bénéficiasse -de ces bruits, me certifia qu'ils précédaient notre liaison, et même -son mariage. - - -Après avoir conservé à notre maison une façade digne, il perdait toute -retenue, et, quand je n'étais pas rentré depuis plusieurs jours, -envoyait la femme de chambre chez Marthe, avec un mot à mon adresse, -m'ordonnant de rentrer d'urgence; sinon il déclarerait ma fuite à la -préfecture de police et poursuivrait Mme L. pour détournement de mineur. - -Marthe sauvegardait les apparences, prenait un air surpris, disait à -la femme de chambre qu'elle me remettrait l'enveloppe à ma première -visite. Je rentrais un peu plus tard, maudissant mon âge. Il m'empêchait -de m'appartenir. Mon père n'ouvrait pas la bouche, ni ma mère. Je -fouillais le code sans trouver les articles de loi concernant les -mineurs. Avec une remarquable inconscience, je ne croyais pas que ma -conduite me pût mener en maison de correction. Enfin, après avoir épuisé -vainement le code, j'en revins au grand Larousse, où je relus dix fois -l'article: «mineur», sans découvrir rien qui nous concernât. - -Le lendemain, mon père me laissait libre encore. - -Pour ceux qui rechercheraient les mobiles de son étrange conduite, -je les résume en trois lignes: il me laissait agir à ma guise. -Puis, il en avait honte. Il menaçait, plus furieux contre lui que -contre moi. Ensuite, la honte de s'être mis en colère le poussait à -lâcher les brides. - - -Mme Grangier, elle, avait été mise en éveil, à son retour de la -campagne, par les insidieuses questions des voisins. Feignant de -croire que j'étais un frère de Jacques, ils lui apprenaient notre -vie commune. Comme, d'autre part, Marthe ne pouvait se retenir -de prononcer mon nom à propos de rien, de rapporter quelque chose -que j'avais fait ou dit, sa mère ne resta pas longtemps dans le -doute sur la personnalité du frère de Jacques. - -Elle pardonnait encore, certaine que l'enfant, qu'elle croyait de -Jacques, mettrait un terme à l'aventure. Elle ne raconta rien à -M. Grangier, par crainte d'un éclat. Mais elle mettait cette -discrétion sur le compte d'une grandeur d'âme dont il importait -d'avertir Marthe pour qu'elle lui en sût gré. Afin de prouver à -sa fille qu'elle savait tout, elle la harcelait sans cesse, parlait -par sous-entendus, et si maladroitement que M. Grangier, seul -avec sa femme, la priait de ménager leur pauvre petite, innocente, -à qui ces continuelles suppositions finiraient par tourner la tête. À -quoi Mme Grangier répondait quelquefois par un simple sourire, de -façon à lui laisser entendre que leur fille avait avoué. - -Cette attitude, et son attitude précédente, lors du premier séjour -de Jacques, m'incitent à croire que Mme Grangier, eût-elle désapprouvé -complètement sa fille, pour l'unique satisfaction de donner tort à -son mari et à son gendre, lui aurait, devant eux, donné raison. Au -fond, Mme Grangier admirait Marthe de tromper son mari, ce qu'elle-même -n'avait jamais osé faire, soit par scrupules, soit par manque -d'occasion. Sa fille la vengeait d'avoir été, croyait-elle, incomprise. -Niaisement idéaliste, elle se bornait à lui en vouloir d'aimer un garçon -aussi jeune que moi, et moins apte que n'importe qui à comprendre la -«délicatesse féminine». - -Les Lacombe, que Marthe visitait de moins en moins, ne pouvaient, -habitant Paris, rien soupçonner. Simplement, Marthe, leur apparaissant -toujours plus bizarre, leur déplaisait de plus en plus. Ils étaient -inquiets de l'avenir. Ils se demandaient ce que serait ce ménage dans -quelques années. Toutes les mères, par principe, ne souhaitent rien -tant pour leur fils que le mariage, mais désapprouvent la femme qu'ils -choisissent. La mère de Jacques le plaignait donc d'avoir une telle -femme. Quant à Mlle Lacombe, la principale raison de ses médisances -venait de ce que Marthe détenait, seule, le secret d'une idylle -poussée assez loin, l'été où elle avait connu Jacques au bord de la mer. -Cette soeur prédisait le plus sombre avenir au ménage, disant que Marthe -tromperait Jacques, si par hasard ce n'était déjà chose faite. - -L'acharnement de son épouse et de sa fille forçaient parfois à sortir -de table M. Lacombe, brave homme, qui aimait Marthe. Alors, mère et -fille échangeaient un regard significatif. Celui de Mme Lacombe -exprimait: «Tu vois, ma petite, comment ces sortes de femmes savent -ensorceler nos hommes.» Celui de Mlle Lacombe: «C'est parce que je ne -suis pas une Marthe que je ne trouve pas à me marier.» En réalité, -la malheureuse, sous prétexte qu'«autre temps autres moeurs» et que -le mariage ne se concluait plus à l'ancienne mode, faisait fuir les -maris en ne se montrant pas assez rebelle. Ses espoirs de mariage -duraient ce que dure une saison balnéaire. Les jeunes gens promettaient -de venir, sitôt à Paris, demander la main de Mlle Lacombe. Ils ne -donnaient plus signe de vie. Le principal grief de Mlle Lacombe, -qui allait coiffer Sainte-Catherine, était peut-être que Marthe eût -trouvé si facilement un mari. Elle se consolait en se disant que seul -un nigaud comme son frère avait pu se laisser prendre. - - - - -Pourtant, quels que fussent les soupçons des familles, personne ne -pensait que l'enfant de Marthe pût avoir un autre père que Jacques. -J'en étais assez vexé. Il fut même des jours où j'accusais Marthe -d'être lâche, pour n'avoir pas encore dit la vérité. Enclin à voir -partout une faiblesse qui n'était qu'à moi, je pensais, puisque Mme -Grangier glissait sur le commencement du draine, qu'elle fermerait -les yeux jusqu'au bout. - - -L'orage approchait. Mon père menaçait d'envoyer certaines lettres à -Mme Grangier. Je souhaitais qu'il exécutât ses menaces. Puis, je -réfléchissais. Mme Grangier cacherait les lettres à son mari. Du reste, -l'un et l'autre avaient intérêt à ce qu'un orage n'éclatât point. Et -j'étouffais. J'appelais cet orage. Ces lettres, c'est à Jacques, -directement, qu'il fallait que mon père les communiquât. - -Le jour de colère où il me dit que c'était chose faite, je lui eusse -sauté au cou. Enfin! Enfin! il me rendait le service d'apprendre à -Jacques ce qui importait qu'il sût. Je plaignais mon père de croire -mon amour si faible. Et puis, ces lettres mettraient un terme à -celles où Jacques s'attendrissait sur notre enfant. Ma fièvre m'empêchait -de comprendre ce que cet acte avait de fou, d'impossible. Je commençais -seulement à voir juste lorsque mon père, plus calme, le lendemain, me -rassura, croyait-il, m'avouant son mensonge. Il l'estimait inhumain. -Certes. Mais où se trouvent l'humain et l'inhumain? - -J'épuisais ma force nerveuse en lâcheté, en audace, éreinté par -les mille contradictions de mon âge aux prises avec une aventure -d'homme. - - - - -L'amour anesthésiait en moi tout ce qui n'était pas Marthe. Je ne -pensais pas que mon père pût souffrir. Je jugeais de tout si -faussement et si petitement que je finissais par croire la guerre -déclarée entre lui et moi. Aussi, n'était-ce plus seulement par amour -pour Marthe que je piétinais mes devoirs filiaux, mais parfois, -oserai-je l'avouer, par esprit de représailles! - -Je n'accordais plus beaucoup d'attention aux lettres que mon père -faisait porter chez Marthe. C'est elle qui me suppliait de rentrer -plus souvent à la maison, de me montrer raisonnable. Alors, je -m'écriais: «Vas-tu, toi aussi, prendre parti contre moi?» Je serrais -les dents, tapais du pied. Que je me misse dans un état pareil, à -la pensée que j'allais être éloigné d'elle pour quelques heures, -Marthe y voyait le signe de la passion. Cette certitude d'être aimée -lui donnait une fermeté que je ne lui avais jamais vue. Sûre que je -penserais à elle, elle insistait pour que je rentrasse. - -Je m'aperçus vite d'où venait son courage. Je commençai à changer -de tactique. Je feignais de me rendre à ses raisons. Alors, tout -à coup, elle avait une autre figure. À me voir si sage (ou si léger), -la peur la prenait que je ne l'aimasse moins. À son tour, elle me -suppliait de rester, tant elle avait besoin d'être rassurée. - -Pourtant, une fois, rien ne réussit. Depuis déjà trois jours, je -n'avais mis les pieds chez mes parents, et j'affirmai à Marthe mon -intention de passer encore une nuit avec elle. Elle essaya tout pour -me détourner de cette décision: caresses, menaces. Elle sut même -feindre à son tour. Elle finit par déclarer que, si je ne rentrais -pas chez mes parents, elle coucherait chez les siens. - -Je répondis que mon père ne lui tiendrait aucun compte de ce beau -geste.--Eh bien! elle n'irait pas chez sa mère. Elle irait au bord de -la Marne. Elle prendrait froid, puis mourrait; elle serait enfin -délivrée de moi: «Aie au moins pitié de notre enfant, disait -Marthe. Ne compromets pas son existence à plaisir.» Elle m'accusait -de m'amuser de son amour, d'en vouloir connaître les limites. En -face d'une telle insistance, je lui répétais les propos de mon père: -elle me trompait avec n'importe qui; je ne serais pas dupe. «Une seule -raison, lui dis-je, t'empêche de céder. Tu reçois ce soir un de tes -amants.» Que répondre à d'aussi folles injustices? Elle se détourna. -Je lui reprochai de ne point bondir sous l'outrage. Enfin, je travaillais -si bien qu'elle consentit à passer la nuit avec moi. À condition que ce -ne fût pas chez elle. Elle ne voulait pour rien au monde que ses -propriétaires pussent dire le lendemain au messager de mes parents -qu'elle était là. - - -Où dormir? - - -Nous étions des enfants debout sur une chaise, fiers de dépasser -d'une tête les grandes personnes. Les circonstances nous hissaient, -mais nous restions incapables. Et si, du fait même de notre inexpérience, -certaines choses compliquées nous paraissaient toutes simples, des -choses très simples, par contre, devenaient des obstacles. Nous n'avions -jamais osé nous servir de la garçonnière de Paul. Je ne pensais pas qu'il -fût possible d'expliquer à la concierge, en lui glissant une pièce, que -nous viendrions quelquefois. - -Il nous fallait donc coucher à l'hôtel. Je n'y étais jamais allé. Je -tremblais à la perspective d'en franchir le seuil. - -L'enfance cherche des prétextes. Toujours appelée à se justifier -devant les parents, il est fatal qu'elle mente. - -Vis-à-vis même d'un garçon d'hôtel borgne, je pensais devoir me -justifier. C'est pourquoi, prétextant qu'il nous faudrait du linge -et quelques objets de toilette, je forçais Marthe à faire une valise. -Nous demanderions deux chambres. On nous croirait frère et soeur. Jamais -je n'oserais demander une seule chambre, mon âge (l'âge où l'on se fait -expulser des casinos) m'exposant à des mortifications. - -Le voyage, à onze heures du soir, fut interminable. Il y avait deux -personnes dans notre wagon: une femme reconduisait son mari, capitaine, -à la gare de l'Est. Le wagon n'était ni chauffé ni éclairé. Marthe -appuyait sa tête contre la vitre humide. Elle subissait le caprice d'un -jeune garçon cruel. J'étais assez honteux, et je souffrais, pensant -combien Jacques, toujours si tendre avec elle, méritait mieux que moi -d'être aimé. - -Je ne pus m'empêcher de me justifier, à voix basse. Elle secoua la -tête: «J'aime mieux, murmura-t-elle, être malheureuse avec toi -qu'heureuse avec lui.» Voilà de ces mots d'amour qui ne veulent rien -dire, et que l'on a honte de rapporter, mais qui, prononcés par -la bouche aimée, vous enivrent. Je crus même comprendre la phrase de -Marthe. Pourtant que signifiait-elle au juste? Peut-on être heureux -avec quelqu'un qu'on n'aime pas? - -Et je me demandais, je me demande encore, si l'amour vous donne -le droit d'arracher une femme à une destinée, peut-être médiocre, -mais pleine de quiétude. «J'aime mieux être malheureuse avec toi...»; -ces mots contenaient-ils un reproche inconscient? Sans doute, Marthe, -parce qu'elle m'aimait, connut-elle avec moi des heures dont, avec -Jacques, elle n'avait pas idée, mais ces moments heureux me donnaient-ils -le droit d'être cruel? - -Nous descendîmes à la Bastille. Le froid, que je supporte parce que -je l'imagine la chose la plus propre du monde, était, dans ce hall -de la gare, plus sale que la chaleur dans un port de mer, et sans -la gaieté qui compense. Marthe se plaignait de crampes. Elle -s'accrochait à mon bras. Couple lamentable, oubliant sa beauté, sa -jeunesse, honteux de soi comme un couple de mendiants! - -Je croyais la grossesse de Marthe ridicule, et je marchais les yeux -baissés. J'étais bien loin de l'orgueil paternel. - -Nous errions sous la pluie glaciale, entre la Bastille et la gare -de Lyon. À chaque hôtel, pour ne pas entrer, j'inventais une mauvaise -excuse. Je disais à Marthe que je cherchais un hôtel convenable, un -hôtel de voyageurs, rien que de voyageurs. - -Place de la gare de Lyon, il devint difficile de me dérober. Marthe -m'enjoignit d'interrompre ce supplice. - -Tandis qu'elle attendait dehors, j'entrai dans un vestibule, espérant -je ne sais trop quoi. Le garçon me demanda si je désirais une chambre. -Il était facile de répondre oui. Ce fut trop facile, et, cherchant -une excuse comme un rat d'hôtel pris sur le fait, je lui demandais -Mme Lacombe. Je la lui demandais, rougissant, et craignant qu'il ne -me répondît: «Vous moquez-vous, jeune homme? Elle est dans la rue.» -Il consulta des registres. Je devais me tromper d'adresse. Je sortis, -expliquant à Marthe qu'il n'y avait plus de place et que nous n'en -trouverions pas dans le quartier. Je respirai. Je me hâtai comme un -voleur qui s'échappe. - -Tout à l'heure, mon idée fixe de fuir ces hôtels où je menais Marthe -de force m'empêchait de penser à elle. Maintenant, je la regardais, -la pauvre petite. Je retins mes larmes et quand elle me demanda où -nous chercherions un lit, je la suppliai de ne pas en vouloir à un -malade, et de retourner sagement elle à J..., moi chez mes parents. -Malade! sagement! elle fit un sourire machinal en entendant ces mots -déplacés. - - -Ma honte dramatisa le retour. Quand, après les cruautés de ce genre, -Marthe avait le malheur de me dire: «Tout de même, comme tu as été -méchant!» je m'emportais, la trouvais sans générosité. Si, au contraire, -elle se taisait, avait l'air d'oublier, la peur me prenait qu'elle -n'agît ainsi, parce qu'elle me considérait comme un malade, un dément. -Alors, je n'avais de cesse que je ne lui eusse fait dire qu'elle -n'oubliait point, et que, si elle me pardonnait, il ne fallait pas -cependant que je profitasse de sa clémence; qu'un jour, lasse de mes -mauvais traitements, sa fatigue l'emporterait sur notre amour, et -qu'elle me laisserait seul. Quand je la forçais à me parler avec -cette énergie et, bien que je ne crusse pas à ses menaces, j'éprouvais -une douleur délicieuse, comparable, en plus fort, à l'émoi que me -donnent les montagnes russes. Alors, je me précipitais sur Marthe, -l'embrassais plus passionnément que jamais. - ---Répète-moi que tu me quitteras, lui disais-je, haletant, et la -serrant dans mes bras, jusqu'à la casser. Soumise, comme ne peut -même pas l'être une esclave, mais seul un médium, elle répétait, -pour me plaire, des phrases auxquelles elle ne comprenait rien. - - - - -Cette nuit des hôtels fut décisive, ce dont je me rendis mal compte -après tant d'autres extravagances. Mais si je croyais que toute une -vie peut boiter de la sorte, Marthe, elle, dans le coin du wagon de -retour, épuisée, atterrée, claquant des dents, comprit tout. Peut-être -même vit-elle qu'au bout de cette course d'une année, dans une voiture, -follement conduite, il ne pouvait y avoir d'autre issue que la mort. - - - - -Le lendemain, je trouvais Marthe au lit, comme d'habitude. Je voulus -l'y rejoindre; elle me repoussa, tendrement. «Je ne me sens pas bien, -disait-elle, va-t'en, ne reste pas près de moi. Tu prendrais mon -rhume.» Elle toussait, avait la fièvre. Elle me dit, en souriant, -pour n'avoir pas l'air de formuler un reproche, que c'était la -veille qu'elle avait dû prendre froid. Malgré son affolement, elle -m'empêcha d'aller chercher le docteur. «Ce n'est rien, disait-elle. -Je n'ai besoin que de rester au chaud.» En réalité, elle ne voulait -pas, en m'envoyant, moi, chez le docteur, se compromettre aux yeux -de ce vieil ami de sa famille. J'avais un tel besoin d'être rassuré -que le refus de Marthe m'ôta mes inquiétudes. Elles ressuscitèrent, -et plus fortes que tout à l'heure, quand, lorsque je partis pour dîner -chez mes parents, Marthe me demanda si je pouvais faire un détour, -et déposer une lettre chez le docteur. - -Le lendemain, en arrivant à la maison de Marthe, je croisai celui-ci -dans l'escalier. Je n'osai pas l'interroger, et le regardai anxieusement. -Son air calme me fit du bien: ce n'était qu'une attitude -professionnelle. - -J'entrai chez Marthe. Où était-elle? La chambre était vide. Marthe -pleurait, la tête cachée sous les couvertures. Le médecin la -condamnait à garder la chambre, jusqu'à la délivrance. De plus, son -état exigeait des soins; il fallait qu'elle demeurât chez ses -parents. On nous séparait. - -Le malheur ne s'admet point. Seul, le bonheur semble dû. En -admettant cette séparation sans révolte, je ne montrais pas de -courage. Simplement, je ne comprenais point. J'écoutais, stupide, -l'arrêt du médecin, comme un condamné sa sentence. S'il ne pâlit -point: «Quel courage!» dit-on. Pas du tout: c'est plutôt manque -d'imagination. Lorsqu'on le réveille pour l'exécution, alors, il -entend la sentence. De même, je ne compris que nous n'allions plus -nous voir, que lorsqu'on vint annoncer à Marthe la voiture envoyée -par le docteur. Il avait promis de n'avertir personne, Marthe -exigeant d'arriver chez sa mère à l'improviste. - -Je fis arrêter à quelque distance de la maison des Grangier. La -troisième fois que le cocher se retourna, nous descendîmes. Cet homme -croyait surprendre notre troisième baiser, il surprenait le même. -Je quittais Marthe sans prendre les moindres dispositions pour -correspondre, presque sans lui dire au revoir, comme une personne -qu'on doit rejoindre une heure après. Déjà, des voisines curieuses se -montraient aux fenêtres. - - -Ma mère remarqua que j'avais les yeux rouges. Mes soeurs rirent -parce que je laissais deux fois de suite retomber ma cuillère à -soupe. Le plancher chavirait. Je n'avais pas le pied marin pour -la souffrance. Du reste, je ne crois pouvoir comparer mieux qu'au mal -de mer ces vertiges du coeur et de l'âme. La vie sans Marthe, c'était -une longue traversée. Arriverais-je? Comme, aux premiers symptômes -du mal de mer, on se moque d'atteindre le port et on souhaite mourir -sur place, je me préoccupais peu d'avenir. Au bout de quelques jours, -le mal, moins tenace, me laissa le temps de penser à la terre ferme. - -Les parents de Marthe n'avaient plus à deviner grand-chose. Ils ne -se contentaient pas d'escamoter mes lettres. Ils les brûlaient devant -elle, dans la cheminée de sa chambre. Les siennes étaient écrites au -crayon, à peine lisibles. Son frère les mettait à la poste. - -Je n'avais plus à essuyer de scènes de famille. Je reprenais les -bonnes conversations avec mon père, le soir, devant le feu. En un -an, j'étais devenu un étranger pour mes soeurs. Elles se réapprivoisaient, -se réhabituaient à moi. Je prenais la plus petite sur mes genoux, et, -profitant de la pénombre, la serrais avec une telle violence qu'elle -se débattait, mi-riante, mi-pleurante. Je pensais à mon enfant, mais -j'étais triste. Il me semblait impossible d'avoir pour lui une tendresse -plus forte. Étais-je mûr pour qu'un bébé me fut autre chose que frère -ou soeur? - -Mon père me conseillait des distractions. Ces conseils-là sont -engendrés par le calme. Qu'avais-je à faire, sauf ce que je ne ferais -plus? Au bruit de la sonnette, au passage d'une voiture, je tressaillais. -Je guettais dans ma prison les moindres signes de délivrance. - -À force de guetter des bruits qui pouvaient annoncer quelque chose, -mes oreilles, un jour, entendirent des cloches. C'étaient celles de -l'armistice. - - -Pour moi, l'armistice signifiait le retour de Jacques. Déjà, je le -voyais au chevet de Marthe, sans qu'il me fût possible d'agir. -J'étais perdu. - -Mon père revint à Paris. Il voulait que j'y retournasse avec lui: -«On ne manque pas une fête pareille.» Je n'osais refuser. Je -craignais de paraître un monstre. Puis, somme toute, dans ma frénésie -de malheur, il ne me déplaisait pas d'aller voir la joie des autres. - -Avouerai-je qu'elle ne m'inspira pas grande envie? Je me sentais seul -capable d'éprouver les sentiments qu'on prête à la foule. Je cherchais -le patriotisme. Mon injustice, peut-être, ne me montrait que l'allégresse -d'un congé inattendu: les cafés ouverts plus tard, le droit pour les -militaires d'embrasser les midinettes. Ce spectacle, dont j'avais -pensé qu'il m'affligerait, qu'il me rendrait jaloux, ou même qu'il me -distrairait par la contagion d'un sentiment sublime, m'ennuya comme une -Sainte-Catherine. - - - - -Depuis quelques jours, aucune lettre ne me parvenait. Un des rares -après-midi où il tomba de la neige, mes frères me remirent un message -du petit Grangier. C'était une lettre glaciale de Mme Grangier. Elle -me priait de venir au plus vite. Que pouvait-elle me vouloir? La -chance d'être en contact, même indirect, avec Marthe, étouffa mes -inquiétudes. J'imaginais Mme Grangier m'interdisant de revoir sa -fille, de correspondre avec elle, et moi, l'écoutant, tête basse, -comme un mauvais élève. Incapable d'éclater, de me mettre en colère, -aucun geste ne manifesterait ma haine. Je saluerais avec politesse, -et la porte se refermerait pour toujours. Alors, je trouverais les -réponses, les arguments de mauvaise foi, les mots cinglants qui eussent -pu laisser à Mme Grangier, de l'amant de sa fille, une image moins -piteuse que celle d'un collégien pris en faute. Je prévoyais la scène, -seconde par seconde. - - -Lorsque je pénétrai dans le petit salon, il me sembla revivre ma -première visite. Cette visite signifiait alors que je ne reverrais -peut-être plus Marthe. - -Mme Grangier entra. Je souffris pour elle de sa petite taille, car -elle s'efforçait d'être hautaine. Elle s'excusa de m'avoir dérangé -pour rien. Elle prétendit qu'elle m'avait envoyé ce message pour -obtenir un renseignement trop compliqué à demander par écrit, mais -qu'entre-temps elle avait eu ce renseignement. Cet absurde mystère -me tourmenta plus que n'importe quelle catastrophe. - -Près de la Marne, je rencontrai le petit Grangier, appuyé contre -une grille. Il avait reçu une boule de neige en pleine figure. Il -pleurnichait. Je le cajolai, je l'interrogeai sur Marthe. Sa soeur -m'appelait, me dit-il. Leur mère ne voulait rien entendre, mais -leur père avait dit: «Marthe est au plus mal, j'exige qu'on obéisse.» - -Je compris en une seconde la conduite si bourgeoise, si étrange, -de Mme Grangier. Elle m'avait appelé, par respect pour son époux, -et la volonté d'une mourante. Mais l'alerte passée, Marthe saine -et sauve, on reprenait la consigne. J'aurais dû me réjouir. Je -regrettai que la crise n'eût pas duré le temps de me laisser voir -la malade. - -Deux jours après, Marthe m'écrivit. Elle ne faisait aucune allusion -à ma visite. Sans doute la lui avait-on escamotée. Marthe parlait -de notre avenir, sur un ton spécial, serein, céleste, qui me troublait -un peu. Serait-il vrai que l'amour est la forme la plus violente de -l'égoïsme, car, cherchant une raison à mon trouble, je me dis que -j'étais jaloux de notre enfant, dont Marthe aujourd'hui m'entretenait -plus que de moi-même. - - -Nous l'attendions pour mars. Un vendredi de janvier, mes frères, -tout essoufflés, nous annoncèrent que le petit Grangier avait un -neveu. Je ne compris pas leur air de triomphe, ni pourquoi ils avaient -tant couru. Ils ne se doutaient certes pas de ce que la nouvelle -pouvait avoir d'extraordinaire à mes yeux. Mais un oncle était pour -mes frères une personne d'âge. Que le petit Grangier fût oncle tenait -donc du prodige, et ils étaient accourus pour nous faire partager leur -émerveillement. - -C'est l'objet que nous avons constamment sous les yeux que nous -reconnaissons avec le plus de difficulté, si on le change un peu de -place. Dans le neveu du petit Grangier, je ne reconnus pas tout de -suite l'enfant de Marthe--mon enfant. - -L'affolement que dans un lieu public produit un court-circuit, j'en -fus le théâtre. Tout à coup, il faisait noir en moi. Dans cette nuit, -mes sentiments se bousculaient; je me cherchais, je cherchais à tâtons -des dates, des précisions. Je comptais sur mes doigts comme je l'avais -vu faire quelquefois à Marthe, sans alors la soupçonner de trahison. -Cet exercice ne servait d'ailleurs à rien. Je ne savais plus compter. -Qu'était-ce que cet enfant que nous attendions pour mars, et qui -naissait en janvier? Toutes les explications que je cherchais à cette -anormalité, c'est ma jalousie qui les fournissait. Tout de suite, ma -certitude fut faite. Cet enfant était celui de Jacques. N'était-il -pas venu en permission neuf mois auparavant? Ainsi, depuis ce temps, -Marthe me mentait. D'ailleurs, ne m'avait-elle pas déjà menti au sujet -de cette permission! Ne m'avait-elle pas d'abord juré s'être pendant -ces quinze jours maudits refusée à Jacques, pour m'avouer, longtemps -après, qu'il l'avait plusieurs fois possédée! - - -Je n'avais jamais pensé bien profondément que cet enfant pût être -celui de Jacques. Et si, au début de la grossesse de Marthe, j'avais -pu souhaiter lâchement qu'il en fût ainsi, il me fallait bien avouer, -aujourd'hui, que je croyais être en face de l'irréparable, que, -bercé pendant des mois par la certitude de ma paternité, j'aimais -cet enfant, cet enfant qui n'était pas le mien. Pourquoi fallait-il -que je ne me sentisse le coeur d'un père qu'au moment où j'apprenais -que je ne l'étais pas! - -On le voit, je me trouvais dans un désordre incroyable, et comme -jeté à l'eau, en pleine nuit, sans savoir nager. Je ne comprenais -plus rien. Une chose surtout que je ne comprenais pas, c'était -l'audace de Marthe, d'avoir donné mon nom à ce fils légitime. À certains -moments, j'y voyais un défi jeté au sort qui n'avait pas voulu que -cet enfant fût le mien; à d'autres moments, je n'y voulais plus voir -qu'un manque de tact, une de ces fautes de goût qui m'avaient plusieurs -fois choqué chez Marthe, et qui n'étaient que son excès d'amour. - -J'avais commencé une lettre d'injures. Je croyais la lui devoir, par -dignité! Mais les mots ne venaient pas, car mon esprit était -ailleurs, dans des régions plus nobles. - -Je déchirai la lettre. J'en écrivis une autre, où je laissai parler -mon coeur. Je demandais pardon à Marthe. Pardon de quoi? Sans doute que -ce fils fût celui de Jacques. Je la suppliais de m'aimer quand même. - -L'homme très jeune est un animal rebelle à la douleur. Déjà, -j'arrangeais autrement ma chance. J'acceptais presque cet enfant de -l'autre. Mais, avant même que j'eusse fini ma lettre, j'en reçus une -de Marthe, débordante de joie.--Ce fils était le nôtre, né deux mois -avant terme. Il fallait le mettre en couveuse. «J'ai failli mourir», -disait-elle. Cette phrase m'amusa comme un enfantillage. - -Car je n'avais place que pour la joie. J'eusse voulu faire part de -cette naissance au monde entier, dire à mes frères qu'eux aussi étaient -oncles. Avec joie, je me méprisais: comment avoir pu douter de Marthe? -Ces remords, mêlés à mon bonheur, me la faisaient aimer plus fort que -jamais, mon fils aussi. Dans mon incohérence, je bénissais la méprise. -Somme toute, j'étais content d'avoir fait connaissance, pour quelques -instants, avec la douleur. Du moins, je le croyais. Mais rien ne -ressemble moins aux choses elles-mêmes que ce qui en est tout près. -Un homme qui a failli mourir croit connaître la mort. Le jour où elle -se présente enfin à lui, il ne la reconnaît pas: «Ce n'est pas elle», -dit-il en mourant. - - -Dans sa lettre, Marthe me disait encore: «Il te ressemble.» J'avais -vu des nouveau-nés, mes frères et mes soeurs, et je savais que seul -l'amour d'une femme peut leur découvrir la ressemblance qu'elle -souhaite. «Il a mes yeux», ajoutait-elle. Et seul aussi son -désir de nous voir réunis en un seul être pouvait lui faire -reconnaître ses yeux. - -Chez les Grangier, aucun doute ne subsistait plus. Ils maudissaient -Marthe, mais s'en faisaient les complices, afin que le scandale -ne «rejaillit» pas sur la famille. Le médecin, autre complice de -l'ordre, cachant que cette naissance était prématurée, se chargerait -d'expliquer au mari, par quelque fable, la nécessité d'une couveuse. - -Les jours suivants, je trouvai naturel le silence de Marthe. Jacques -devait être auprès d'elle. Aucune permission ne m'avait si peu -atteint que celle-ci, accordée au malheureux pour la naissance de son -fils. Dans un dernier sursaut de puérilité, je souriais même à la -pensée que ces jours de congé, il me les devait. - - - - -Notre maison respirait le calme. - -Les vrais pressentiments se forment à des profondeurs que notre esprit -ne visite pas. Aussi, parfois, nous font-ils accomplir des actes que -nous interprétons tout de travers. - -Je me croyais plus tendre à cause de mon bonheur et je me félicitais -de savoir Marthe dans une maison que mes souvenirs heureux transformaient -en fétiche. - -Un homme désordonné qui va mourir et ne s'en doute pas met soudain -de l'ordre autour de lui. Sa vie change. Il classe des papiers. -Il se lève tôt, il se couche de bonne heure. Il renonce à ses vices. -Son entourage se félicite. Aussi sa mort brutale, semble-t-elle d'autant -plus injuste. _Il allait vivre heureux._ - -De même, le calme nouveau de mon existence était ma toilette du -condamné. Je me croyais meilleur fils parce que j'en avais un. Or, ma -tendresse me rapprochait de mon père, de ma mère parce que quelque -chose savait en moi que j'aurais, sous peu, besoin de la leur. - - -Un jour, à midi, mes frères revinrent de l'école en nous criant -que Marthe était morte. - - -La foudre qui tombe sur un homme est si prompte qu'il ne souffre pas. -Mais c'est pour celui qui l'accompagne un triste spectacle. Tandis que -je ne ressentais rien, le visage de mon père se décomposait. Il poussa -mes frères. «Sortez, bégaya-t-il. Vous êtes fous, vous êtes fous.» Moi, -j'avais la sensation de durcir, de refroidir, de me pétrifier. Ensuite, -comme une seconde déroule aux yeux d'un mourant tous les souvenirs d'une -existence, la certitude me dévoila mon amour avec tout ce qu'il avait -de monstrueux. Parce que mon père pleurait, je sanglotais. Alors, ma -mère me prit en mains. Les yeux secs, elle me soigna froidement, -tendrement, comme s'il se fût agi d'une scarlatine. - -Ma syncope expliqua le silence de la maison, les premiers jours, -à mes frères. Les autres jours, ils ne comprirent plus. On ne -leur avait jamais interdit les jeux bruyants. Ils se taisaient. -Mais, à midi, leurs pas sur les dalles du vestibule me faisaient -perdre connaissance comme s'ils eussent dû chaque fois m'annoncer -la mort de Marthe. - -Marthe! Ma jalousie la suivant jusque dans la tombe, je souhaitais -qu'il n'y eût rien, après la mort. Ainsi, est-il insupportable que -la personne que nous aimons se trouve en nombreuse compagnie dans -une fête où nous ne sommes pas. Mon coeur était à l'âge où l'on ne -pense pas encore à l'avenir. Oui, c'est bien le néant que je désirais -pour Marthe, plutôt qu'un monde nouveau où la rejoindre un jour. - - - - -La seule fois que j'aperçus Jacques, ce fut quelques mois après. -Sachant que mon père possédait des aquarelles de Marthe, il désirait -les connaître. Nous sommes toujours avides de surprendre ce qui touche -aux êtres que nous aimons. Je voulus voir l'homme auquel Marthe avait -accordé sa main. - -Retenant mon souffle et marchant sur la pointe des pieds, je me -dirigeais vers la porte entrouverte. J'arrivais juste pour entendre: - ---Ma femme est morte en l'appelant. Pauvre petit! N'est-ce pas ma -seule raison de vivre? - -En voyant ce veuf si digne et dominant son désespoir, je compris que -l'ordre, à la longue, se met de lui-même autour des choses. Ne venais-je -pas d'apprendre que Marthe était morte en m'appelant, et que mon fils -aurait une existence raisonnable? - - - - - - -End of the Project Gutenberg EBook of Le Diable au Corps, by Raymond Radiguet - -*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LE DIABLE AU CORPS *** - -***** This file should be named 60383-8.txt or 60383-8.zip ***** -This and all associated files of various formats will be found in: - http://www.gutenberg.org/6/0/3/8/60383/ - -Produced by Laura Natal Rodrigues at Free Literature (Images -generously made available by Gallica, Bibliothèque nationale -de France.) - - -Updated editions will replace the previous one--the old editions will -be renamed. - -Creating the works from print editions not protected by U.S. copyright -law means that no one owns a United States copyright in these works, -so the Foundation (and you!) can copy and distribute it in the United -States without permission and without paying copyright -royalties. 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You may copy it, give it away or re-use it under the terms -of the Project Gutenberg License included with this eBook or online at -www.gutenberg.org. If you are not located in the United States, you'll -have to check the laws of the country where you are located before using -this ebook. - - - -Title: Le Diable au Corps - -Author: Raymond Radiguet - -Release Date: September 29, 2019 [EBook #60383] - -Language: French - -Character set encoding: UTF-8 - -*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LE DIABLE AU CORPS *** - - - - -Produced by Laura Natal Rodrigues at Free Literature (Images -generously made available by Gallica, Bibliothèque nationale -de France.) - - - - - - -</pre> - - -<h2>RAYMOND RADIGUET</h2> - -<h3>LE DIABLE AU CORPS</h3> - -<h4>ROMAN</h4> - -<h4>BERNARD GRASSET ÉDITEUR</h4> - -<h4>61, RUE DES SAINTS-PÈRES</h4> - -<h4>PARIS-VI<sup>e</sup></h4> - - - - - -<div class="figcenter" style="width: 500px;"> -<img src="images/diable_cover.jpg" width="500" alt="" /> -</div> - - -<hr class="chap" /> - - - - - - -<p>Je vais encourir bien des reproches. Mais qu'y puis-je? Est-ce -ma faute si j'eus douze ans quelques mois avant la déclaration -de la guerre? Sans doute, les troubles qui me vinrent de cette -période extraordinaire furent d'une sorte qu'on n'éprouve jamais -à cet âge; mais comme il n'existe rien d'assez fort pour nous -vieillir malgré les apparences, c'est en enfant que je devais -me conduire dans une aventure où déjà un homme eût éprouvé de -l'embarras. Je ne suis pas le seul. Et mes camarades garderont -de cette époque un souvenir qui n'est pas celui de leurs aînés. -Que déjà ceux qui m'en veulent se représentent ce que fut la -guerre pour tant de très jeunes garçons: quatre ans de grandes -vacances.</p> - - -<p>Nous habitions à F..., au bord de la Marne. Mes parents condamnaient -plutôt la camaraderie mixte. La sensualité, qui naît avec nous -et se manifeste encore aveugle, y gagna au lieu d'y perdre.</p> - -<p>Je n'ai jamais été un rêveur. Ce qui semble rêve aux autres, -plus crédules, me paraissait à moi aussi réel que le fromage -au chat, malgré la cloche de verre. Pourtant la cloche existe.</p> - -<p>La cloche se cassant, le chat en profite, même si ce sont ses -maîtres qui la cassent et s'y coupent les mains.</p> - - -<p>Jusqu'à douze ans, je ne me vois aucune amourette, sauf pour -une petite fille, nommée Carmen, à qui je fis tenir, par un -gamin plus jeune que moi, une lettre dans laquelle je lui exprimais -mon amour. Je m'autorisai de cet amour pour solliciter un rendez-vous. -Ma lettre lui avait été remise le matin avant qu'elle se rendît -en classe. J'avais distingué la seule fillette qui me ressemblât, -parce qu'elle était propre, et allait à l'école accompagnée -d'une petite sÅ“ur, comme moi de mon petit frère. Afin que ces -deux témoins se tussent, j'imaginai de les marier, en quelque -sorte. À ma lettre, j'en joignis donc une de la part de mon -frère, qui ne savait pas écrire, pour Mlle Fauvette. J'expliquai -à mon frère mon entremise, et notre chance de tomber juste sur -deux sÅ“urs de nos âges et douées de noms de baptême aussi exceptionnels. -J'eus la tristesse de voir que je ne m'étais pas mépris sur le bon -genre de Carmen, lorsque, après avoir déjeuné avec mes parents -qui me gâtaient et ne me grondaient jamais, je rentrai en classe.</p> - -<p>À peine mes camarades à leurs pupitres—moi en haut de la classe, -accroupi pour prendre dans un placard, en ma qualité de premier, -les volumes de la lecture à haute voix,—le directeur entra. -Les élèves se levèrent. Il tenait une lettre à la main. Mes -jambes fléchirent, les volumes tombèrent, et je les ramassai, -tandis que le directeur s'entretenait avec le maître. Déjà , -les élèves des premiers bancs se tournaient vers moi, écarlate, -au fond de la classe, car ils entendaient chuchoter mon nom. -Enfin le directeur m'appela, et pour me punir finement, tout -en n'éveillant, croyait-il, aucune mauvaise idée chez les élèves, -me félicita d'avoir écrit une lettre de douze lignes sans aucune -faute. Il me demanda si je l'avais bien écrite seul, puis il -me pria de le suivre dans son bureau. Nous n'y allâmes point. -Il me morigéna dans la cour, sous l'averse. Ce qui troubla fort -mes notions de morale fut qu'il considérait comme aussi grave -d'avoir compromis la jeune fille (dont les parents lui avaient -communiqué ma déclaration), que d'avoir dérobé une feuille de -papier à lettres. Il me menaça d'envoyer cette feuille chez moi. -Je le suppliai de n'en rien faire. Il céda, mais me dit qu'il -conservait la lettre, et qu'à la première récidive il ne pourrait -plus cacher ma mauvaise conduite.</p> - -<p>Ce mélange d'effronterie et de timidité déroutait les miens et -les trompait, comme à l'école ma facilité, véritable paresse, -me faisait prendre pour un bon élève.</p> - -<p>Je rentrai en classe. Le professeur, ironique, m'appela Don -Juan. J'en fus extrêmement flatté, surtout de ce qu'il me cita -le nom d'une Å“uvre que je connaissais et que ne connaissaient -pas mes camarades. Son «Bonjour, Don Juan» et mon sourire entendu -transformèrent la classe à mon égard. Peut-être avait-elle déjà -su que j'avais chargé un enfant des petites classes de porter -une lettre à une «fille», comme disent les écoliers dans leur -dur langage. Cet enfant s'appelait Messager; je ne l'avais pas -élu d'après son nom, mais, quand même, ce nom m'avait inspiré -confiance.</p> - -<p>À une heure, j'avais supplié le directeur de ne rien dire à -mon père; à quatre, je brûlais de lui raconter tout. Rien ne -m'y obligeait. Je mettrais cet aveu sur le compte de la franchise. -Sachant que mon père ne se fâcherait pas, j'étais, somme toute, -ravi qu'il connût ma prouesse.</p> - -<p>J'avouai donc, ajoutant avec orgueil que le directeur m'avait -promis une discrétion absolue (comme à une grande personne). -Mon père voulait savoir si je n'avais pas forgé de toutes pièces -ce roman d'amour. Il vint chez le directeur. Au cours de cette -visite, il parla incidemment de ce qu'il croyait être une -farce.—Quoi? dit alors le directeur surpris et très ennuyé; -il vous a raconté cela? Il m'avait supplié de me taire, disant que -vous le tueriez.</p> - -<p>Ce mensonge du directeur l'excusait; il contribua encore à mon -ivresse d'homme. J'y gagnai séance tenante l'estime de mes camarades -et des clignements d'yeux du maître. Le directeur cachait sa -rancune. Le malheureux ignorait ce que je savais déjà : mon père, -choqué par sa conduite, avait décidé de me laisser finir mon -année scolaire, et de me reprendre. Nous étions alors au commencement -de juin. Ma mère ne voulant pas que cela influât sur mes prix, -mes couronnes, se réservait de dire la chose, après la distribution. -Ce jour venu, grâce à une injustice du directeur qui craignait -confusément les suites de son mensonge, seul de la classe, je -reçus la couronne d'or que méritait aussi le prix d'excellence. -Mauvais calcul: l'école y perdit ses deux meilleurs élèves, car -le père du prix d'excellence retira son fils.</p> - -<p>Des élèves comme nous servaient d'appeaux pour en attirer d'autres.</p> - - -<p>Ma mère me jugeait trop jeune pour aller à Henri-IV. Dans son -esprit, cela voulait dire: pour prendre le train. Je restai deux -ans à la maison et travaillai seul.</p> - -<p>Je me promettais des joies sans borne, car, réussissant à faire -en quatre heures le travail que ne fournissaient pas en deux -jours mes anciens condisciples, j'étais libre plus de la moitié -du jour. Je me promenais seul au bord de la Marne qui était -tellement notre rivière que mes sÅ“urs disaient, en parlant de -la Seine, «une Marne». J'allais même dans le bateau de mon père, -malgré sa défense; mais je ne ramais pas, et sans m'avouer que -ma peur n'était pas celle de lui désobéir, mais la peur tout -court. Je lisais, couché dans ce bateau. En 1913 et 1914, deux -cents livres y passèrent. Point ce que l'on nomme de mauvais -livres, mais plutôt les meilleurs, sinon pour l'esprit, du moins -pour le mérite. Aussi, bien plus tard, à l'âge où l'adolescence -méprise les livres de la Bibliothèque rose, je pris goût à leur -charme enfantin, alors qu'à cette époque je ne les aurais voulu -lire pour rien au monde.</p> - -<p>Le désavantage de ces récréations alternant avec le travail -était de transformer pour moi toute l'année en fausses vacances. -Ainsi, mon travail de chaque jour était-il peu de chose, mais, -comme, travaillant moins de temps que les autres, je travaillais -en plus pendant leurs vacances, ce peu de chose était le bouchon -de liège qu'un chat garde toute sa vie au bout de la queue, alors -qu'il préférerait sans doute un mois de casserole.</p> - -<p>Les vraies vacances approchaient, et je m'en occupais fort peu -puisque c'était pour moi le même régime. Le chat regardait toujours -le fromage sous la cloche. Mais vint la guerre. Elle brisa la -cloche. Les maîtres eurent d'autres chats à fouetter et le chat -se réjouit.</p> - -<p>À vrai dire, chacun se réjouissait en France. Les enfants, leurs -livres de prix sous le bras, se pressaient devant les affiches. -Les mauvais élèves profitaient du désarroi des familles.</p> - -<p>Nous allions chaque jour, après dîner, à la gare de J..., à -deux kilomètres de chez nous, voir passer les trains militaires. -Nous emportions des campanules et nous les lancions aux soldats. -Des dames en blouse versaient du vin rouge dans les bidons et -en répandaient des litres sur le quai jonché de fleurs. Tout cet -ensemble me laisse un souvenir de feu d'artifice. Et jamais tant -de vin gaspillé, de fleurs mortes. Il fallut pavoiser les fenêtres -de notre maison.</p> - -<p>Bientôt, nous n'allâmes plus à J... Mes frères et mes soeurs -commençaient d'en vouloir à la guerre; ils la trouvaient longue. -Elle leur supprimait le bord de la mer. Habitués à se lever tard, -il leur fallait acheter les journaux à six heures. Pauvre distraction! -Mais vers le vingt août, ces jeunes monstres reprennent espoir. -Au lieu de quitter la table où les grandes personnes s'attardent, -il y restent pour entendre mon père parler de départ. Sans doute -n'y aurait-il plus de moyens de transport. Il faudrait voyager -très loin à bicyclette. Mes frères plaisantent ma petite sÅ“ur. -Les roues de sa bicyclette ont à peine quarante centimètres de -diamètre: «On te laissera seule sur la route.» Ma sÅ“ur sanglote. -Mais quel entrain pour astiquer les machines! Plus de paresse. -Ils proposent de réparer la mienne. Ils se lèvent dès l'aube -pour connaître les nouvelles. Tandis que chacun s'étonne, je -découvre enfin les mobiles de ce patriotisme: un voyage à bicyclette! -jusqu'à la mer! et une mer plus loin, plus jolie que d'habitude. -Ils eussent brûlé Paris pour partir plus vite. Ce qui terrifiait -l'Europe était devenu leur unique espoir.</p> - -<p>L'égoïsme des enfants est-il si différent du nôtre? L'été, à -la campagne, nous maudissons la pluie qui tombe, et les cultivateurs -la réclament.</p> - - - - -<p>Il est rare qu'un cataclysme se produise sans phénomènes -avant-coureurs. L'attentat autrichien, l'orage du procès Caillaux -répandaient une atmosphère irrespirable, propice à l'extravagance. -Ainsi, mon vrai souvenir de guerre précède la guerre.</p> - -<p>Voici comment:</p> - -<p>Nous nous moquions, mes frères et moi, d'un de nos voisins, -bonhomme grotesque, nain à barbiche blanche et à capuchon, conseiller -municipal, nommé Maréchaud. Tout le monde l'appelait le père -Maréchaud. Bien que porte à porte, nous nous défendions de le -saluer, ce dont il enrageait si fort, qu'un jour, n'y tenant plus, -il nous aborda sur la route et nous dit: «Eh bien! on ne salue -pas un conseiller municipal?» Nous nous sauvâmes. À partir de -cette impertinence, les hostilités furent déclarées. Mais que -pouvait contre nous un conseiller municipal? En revenant de -l'école, et en y allant, mes frères tiraient sa sonnette, avec -d'autant plus d'audace que le chien, qui pouvait avoir mon âge, -n'était pas à craindre.</p> - -<p>La veille du 14 juillet 1914, en allant à la rencontre de mes -frères, quelle ne fut pas ma surprise de voir un attroupement -devant la grille des Maréchaud! Quelques tilleuls élagués cachaient -mal leur villa au fond du jardin. Depuis deux heures de l'après-midi, -leur jeune bonne, étant devenue folle, se réfugiait sur le toit -et refusait de descendre. Déjà les Maréchaud, épouvantés par le -scandale, avaient clos leurs volets, si bien que le tragique de -cette folle sur un toit s'augmentait de ce que la maison parût -abandonnée. Des gens criaient, s'indignaient que ses maîtres -ne fissent rien pour sauver cette malheureuse. Elle titubait -sur les tuiles, sans, d'ailleurs, avoir l'air d'une ivrogne. -J'eusse voulu pouvoir rester là toujours, mais notre bonne, -envoyée par ma mère, vint nous rappeler au travail. Sans cela, -je serais privé de fête. Je partis la mort dans l'âme, et priant -Dieu que la bonne fût encore sur le toit, lorsque j'irais chercher -mon père à la gare.</p> - -<p>Elle était à son poste, mais les rares passants revenaient de -Paris, se dépêchaient pour rentrer dîner, et ne pas manquer le -bal. Ils ne lui accordaient qu'une minute distraite.</p> - -<p>Du reste, jusqu'ici, pour la bonne, il ne s'agissait encore que -de répétition plus ou moins publique. Elle devait débuter le soir, -selon l'usage, les girandoles lumineuses lui formant une véritable -rampe. Il y avait à la fois celles de l'avenue et celles du jardin, -car les Maréchaud, malgré leur absence feinte, n'avaient osé se -dispenser d'illuminer, comme notables. Au fantastique de cette -maison du crime, sur le toit de laquelle se promenait, comme sur -un pont de navire pavoisé, une femme aux cheveux flottants, -contribuait beaucoup la voix de cette femme: inhumaine, gutturale, -d'une douceur qui donnait la chair de poule.</p> - -<p>Les pompiers d'une petite commune étant des «volontaires», ils -s'occupent tout le jour d'autre chose que de pompes. C'est le -laitier, le pâtissier, le serrurier, qui, leur travail fini, -viendront éteindre l'incendie, s'il ne s'est pas éteint de lui-même. -Dès la mobilisation, nos pompiers formèrent en outre une sorte de -milice mystérieuse faisant des patrouilles, des manÅ“uvres et -des rondes de nuit. Ces braves arrivèrent enfin et fendirent -la foule.</p> - -<p>Une femme s'avança. C'était l'épouse d'un conseiller municipal, -adversaire de Maréchaud, et qui, depuis quelques minutes, s'apitoyait -bruyamment sur la folle. Elle fit des recommandations au capitaine: -«Essayez de la prendre par la douceur; elle en est tellement privée, -la pauvre petite, dans cette maison où on la bat. Surtout, si c'est -la crainte d'être renvoyée, de se trouver sans place, qui la fait -agir, dites-lui que je la prendrai chez moi. Je lui doublerai ses -gages.»</p> - -<p>Cette charité bruyante produisit un effet médiocre sur la foule. -La dame l'ennuyait. On ne pensait qu'à la capture. Les pompiers, -au nombre de six, escaladèrent la grille, cernèrent la maison, -grimpant de tous les côtés. Mais à peine l'un d'eux apparut-il -sur le toit, que la foule, comme les enfants à Guignol, se mit -à vociférer, à prévenir la victime.</p> - -<p>—Taisez-vous donc! criait la dame, ce qui excitait les «En -voilà un! En voilà un!» du public. À ces cris, la folle, s'armant -de tuiles, en envoya une sur le casque du pompier parvenu au -faite. Les cinq autres redescendirent aussitôt.</p> - -<p>Tandis que les tirs, les manèges, les baraques, place de la -Mairie, se lamentaient de voir si peu de clientèle, une nuit -où la recette devait être fructueuse, les plus hardis voyous -escaladaient les murs et se pressaient sur la pelouse pour suivre -la chasse. La folle disait des choses que j'ai oubliées, avec -cette profonde mélancolie résignée que donne aux voix la certitude -qu'on a raison, que tout le monde se trompe. Les voyous, qui -préféraient ce spectacle à la foire, voulaient cependant combiner -les plaisirs. Aussi, tremblants que la folle fût prise en leur -absence, couraient-ils faire vite un tour de chevaux de bois. -D'autres, plus sages, installés sur les branches des tilleuls, -comme pour la revue de Vincennes, se contentaient d'allumer -des feux de Bengale, des pétards.</p> - -<p>On imagine l'angoisse du couple Maréchaud, chez soi, enfermé -au milieu de ce bruit et de ces lueurs.</p> - -<p>Le conseiller municipal, époux de la dame charitable, grimpé -sur le petit mur de la grille, improvisait un discours sur la -couardise des propriétaires. On l'applaudit.</p> - -<p>Croyant que c'était elle qu'on applaudissait, la folle saluait, -un paquet de tuiles sous chaque bras, car elle en jetait une -chaque fois que miroitait un casque. De sa voix inhumaine, elle -remerciait qu'on l'eût enfin comprise. Je pensai à quelque fille, -capitaine corsaire, restant seule sur son bateau qui sombre.</p> - -<p>La foule se dispersait, un peu lasse. J'avais voulu rester avec -mon père, tandis que ma mère, pour assouvir ce besoin de mal au -cÅ“ur qu'ont les enfants, conduisait les siens de manège en montagnes -russes. Certes, j'éprouvais cet étrange besoin plus vivement que -mes frères. J'aimais-que mon cÅ“ur batte vite et irrégulièrement. -Ce spectacle, d'une poésie profonde, me satisfaisait davantage. -«Comme tu es pâle», avait dit ma mère. Je trouvai le prétexte -des feux de Bengale. Ils me donnaient, dis-je, une couleur verte.</p> - -<p>—Je crains tout de même que cela l'impressionne trop, dit-elle -à mon père.</p> - -<p>—Oh! répondit-il, personne n'est plus insensible. Il peut -regarder n'importe quoi, sauf un lapin qu'on écorche.</p> - -<p>Mon père disait cela pour que je restasse. Mais il savait que ce -spectacle me bouleversait. Je sentais qu'il le bouleversait aussi. -Je lui demandai de me prendre sur ses épaules pour mieux voir. En -réalité, j'allais m'évanouir, mes jambes ne me portaient plus.</p> - -<p>Maintenant on ne comptait qu'une vingtaine de personnes. Nous -entendîmes les clairons. C'était la retraite aux flambeaux.</p> - -<p>Cent torches éclairaient soudain la folle, comme, après la lumière -douce des rampes, le magnésium éclate pour photographier une -nouvelle étoile. Alors, agitant ses mains en signe d'adieu, et -croyant à la fin du monde, ou simplement qu'on allait la prendre, -elle se jeta du toit, brisa la marquise dans sa chute, avec un -fracas épouvantable, pour venir s'aplatir sur les marches de -pierre. Jusqu'ici j'avais essayé de supporter tout, bien que -mes oreilles tintassent et que le cÅ“ur me manquât. Mais quand -j'entendis des gens crier: «Elle vit encore», je tombai, sans -connaissance, des épaules de mon père.</p> - -<p>Revenu à moi, il m'entraîna au bord de la Marne. Nous y restâmes -très tard, en silence, allongés dans l'herbe.</p> - -<p>Au retour, je crus voir derrière la grille une silhouette blanche, -le fantôme de la bonne! C'était le père Maréchaud en bonnet de -coton, contemplant les dégâts, sa marquise, ses tuiles, ses -pelouses, ses massifs, ses marches couvertes de sang, son prestige -détruit.</p> - -<p>Si j'insiste sur un tel épisode, c'est qu'il fait comprendre mieux -que tout autre l'étrange période de la guerre, et combien, plus -que le pittoresque, me frappait la poésie des choses.</p> - - - - -<p>Nous entendîmes le canon. On se battait près de Meaux. On racontait -que des uhlans avaient été capturés près de Lagny, à quinze kilomètres -de chez nous. Tandis que ma tante parlait d'une amie, enfuie dès -les premiers jours, après avoir enterré dans son jardin des -pendules, des boîtes de sardines, je demandai à mon père le moyen -d'emporter nos vieux livres; c'est ce qu'il me coûtait le plus -de perdre.</p> - -<p>Enfin, au moment où nous nous apprêtions à la fuite, les journaux -nous apprirent que c'était inutile.</p> - -<p>Mes sÅ“urs, maintenant, allaient à J... porter des paniers de poires -aux blessés. Elles avaient découvert un dédommagement, médiocre, il -est vrai, à tous leurs beaux projets écroulés. Quand elles arrivaient -à J..., les paniers étaient presque vides!</p> - -<p>Je devais entrer au Lycée Henri-IV; mais mon père préféra me garder -encore un an à la campagne. Ma seule distraction de ce morne hiver -fut de courir chez notre marchande journaux, pour être sûr d'avoir -un exemplaire du <i>Mot</i>, journal qui me plaisait et paraissait -le samedi. Ce jour-là , je n'étais jamais levé tard.</p> - -<p>Mais le printemps arriva, qu'égayèrent mes premières incartades. -Sous prétexte de quêtes, ce printemps, plusieurs fois, je me -promenai, endimanché, une jeune personne à ma droite. Je tenais -le tronc; elle, la corbeille d'insignes. Dès la seconde quête, -des confrères m'apprirent à profiter de ces journées libres où -l'on me jetait dans les bras d'une petite fille. Dès lors, nous -nous empressions de recueillir, le matin, le plus d'argent possible, -remettions à midi notre récolte à la dame patronnesse et allions -toute la journée polissonner sur les coteaux de Chennevières. -Pour la première fois, j'eus un ami. J'aimais à quêter avec sa -sÅ“ur. Pour la première fois, je m'entendais avec un garçon aussi -précoce que moi, admirant même sa beauté, son effronterie. Notre -mépris commun pour ceux de notre âge nous rapprochait encore. Nous -seuls, nous jugions capables de comprendre les choses; et, enfin, -nous seuls, nous trouvions dignes des femmes. Nous nous croyions -des hommes. Par chance, nous n'allions pas être séparés. René allait -déjà au Lycée Henri-IV, et je serais dans sa classe, en troisième. -Il ne devait pas apprendre le grec; il me fit cet extrême sacrifice -de convaincre ses parents de le lui laisser apprendre. Ainsi, nous -serions toujours ensemble. Comme il n'avait pas fait sa première -année, c'était s'obliger à des répétitions particulières. Les -parents de René n'y comprirent rien, qui, l'année précédente, -devant ses supplications, avaient consenti à ce qu'il n'étudiât -pas le grec. Ils y virent l'effet de ma bonne influence, et, s'ils -supportaient ses autres camarades, j'étais, du moins, le seul ami -qu'ils approuvassent.</p> - -<p>Pour la première fois, nul jour des vacances de cette année ne -me fut pesant. Je connus donc que personne n'échappe à son âge, -et que mon dangereux mépris s'était fondu comme glace dès que -quelqu'un avait bien voulu prendre garde à moi, de la façon qui -me convenait. Nos commîmes avances raccourcirent de moitié la -route que l'orgueil de chacun de nous avait à faire.</p> - - -<p>Le jour de la rentrée des classes, René me fut un guide précieux.</p> - -<p>Avec lui tout me devenait plaisir, et moi qui, seul, ne pouvais -avancer d'un pas, j'aimais faire à pied, deux fois par jour, le -trajet qui sépare Henri-IV de la gare de la Bastille, où nous -prenions notre train.</p> - -<p>Trois ans passèrent ainsi, sans autre amitié et sans autre espoir -que les polissonneries du jeudi—avec les petites filles que les -parents de mon ami nous fournissaient innocemment, invitant ensemble -à goûter les amis de leur fils et les amies de leur fille—, menues -faveurs que nous dérobions, et qu'elles nous dérobaient, sous -prétexte de jeux à gages.</p> - - - - -<p>La belle saison venue, mon père aimait à nous emmener, mes frères -et moi, dans de longues promenades. Un de nos buts favoris était -Ormesson, et de suivre le Morbras, rivière large d'un mètre, -traversant, des prairies où poussent des fleurs qu'on ne rencontre -nulle part ailleurs, et dont j'ai oublié le nom. Des touffes de -cresson ou de menthe cachent au pied qui se hasarde l'endroit où -commence l'eau. La rivière charrie au printemps des milliers de -pétales blancs et roses. Ce sont les aubépines.</p> - -<p>Un dimanche d'avril 1917, comme cela nous arrivait souvent, nous -prîmes le train pour La Varenne, d'où nous devions nous rendre -à pied à Ormesson. Mon père me dit que nous retrouverions à La -Varenne des gens agréables, les Grangier. Je les connaissais -pour avoir vu le nom de leur fille, Marthe, dans le catalogue -d'une exposition de peinture. Un jour, j'avais entendu mes parents -parler de la visite d'un M. Grangier. Il était venu, avec un carton -empli des Å“uvres de sa fille, âgée de dix-huit ans. Marthe était -malade. Son père aurait voulu lui faire une surprise: que ses -aquarelles figurassent dans une exposition de charité dont ma -mère était présidente. Ces aquarelles étaient sans nulle recherche; -on y sentait la bonne élève du cours de dessin, tirant la langue, -léchant les pinceaux.</p> - -<p>Sur le quai de la gare de La Varenne, les Grangier nous attendaient. -M. et Mme Grangier devaient être du même âge, approchant de la -cinquantaine. Mais Mme Grangier paraissait l'aînée de son mari; -son inélégance, sa taille courte, firent qu'elle me déplut au -premier coup d'Å“il.</p> - -<p>Au cours de cette promenade, je devais remarquer qu'elle fronçait -souvent les sourcils, ce qui couvrait son front de rides auxquelles -il fallait une minute pour disparaître. Afin qu'elle eût tous les -motifs de me déplaire, sans que je me reprochasse d'être injuste, -je souhaitais qu'elle employât des façons de parler assez communes. -Sur ce point, elle me déçut.</p> - -<p>Le père, lui, avait l'air d'un brave homme, ancien sous-officier, -adoré de ses soldats. Mais où était Marthe? Je tremblais à la -perspective d'une promenade sans autre compagnie que celle de -ses parents. Elle devait venir par le prochain train, «dans un -quart d'heure, expliqua Mme Grangier, n'ayant pu être prête -à temps. Son frère arriverait avec elle».</p> - -<p>Quand le train entra en gare, Marthe était debout sur le marchepied -du wagon. «Attends bien que le train s'arrête», lui cria sa mère... -Cette imprudente me charma.</p> - -<p>Sa robe, son chapeau, très simples, prouvaient son peu d'estime -pour l'opinion des inconnus. Elle donnait la main à un petit -garçon qui paraissait avoir onze ans. C'était son frère, enfant -pâle, aux cheveux d'albinos, et dont tous les gestes trahissaient -la maladie.</p> - -<p>Sur la route, Marthe et moi marchions en tête. Mon père marchait -derrière, entre les Grangier.</p> - -<p>Mes frères, eux, bâillaient, avec ce nouveau petit camarade -chétif, à qui l'on défendait de courir.</p> - -<p>Comme je complimentais Marthe sur ses aquarelles, elle me répondit -modestement que c'étaient des études. Elle n'y attachait aucune -importance. Elle me montrerait mieux, des fleurs «stylisées». Je -jugeai bon, pour la première fois, de ne pas lui dire que je -trouvais ces sortes de fleurs ridicules.</p> - -<p>Sous son chapeau elle ne pouvait bien me voir. Moi, je l'observais.</p> - -<p>—Vous ressemblez peu à madame votre mère, lui dis-je.</p> - -<p>C'était un madrigal.</p> - -<p>—On me le dit quelquefois; mais, quand vous viendrez à la maison, -je vous montrerai des photographies de maman lorsqu'elle était -jeune; je lui ressemble beaucoup.</p> - -<p>Je fus attristé de cette réponse, et je priai Dieu de ne point -voir Marthe quand elle aurait l'âge de sa mère.</p> - -<p>Voulant dissiper le malaise de cette réponse pénible, et ne -comprenant pas que, pénible, elle ne pouvait l'être que pour -moi, puisque heureusement Marthe ne voyait point sa mère avec -mes yeux, je lui dis:</p> - -<p>—Vous avez tort de vous coiffer de la sorte, les cheveux lisses -vous iraient mieux.</p> - -<p>Je restai terrifié, n'ayant jamais dit pareille chose à une -femme. Je pensais à la façon dont j'étais coiffé, moi.</p> - -<p>—Vous pourrez le demander à maman (comme si elle avait besoin -de se justifier!); d'habitude, je ne me coiffe pas si mal, mais -j'étais déjà en retard et je craignais de manquer le second -train. D'ailleurs, je n'avais pas l'intention d'ôter mon chapeau.</p> - -<p>«Quelle fille est-ce donc, pensais-je, pour admettre qu'un gamin -la querelle à propos de ses mèches?»</p> - -<p>J'essayai de deviner ses goûts en littérature; je fus heureux -qu'elle connût Baudelaire et Verlaine, charmé de la façon dont -elle aimait Baudelaire, qui n'était pourtant pas la mienne. -J'y discernais une révolte. Ses parents avaient fini par admettre -ses goûts. Marthe leur en voulait que ce fut par tendresse. Son -fiancé, dans ses lettres, lui parlait de ce qu'il lisait, et -s'il lui conseillait certains livres, il lui en défendait d'autres. -Il lui avait défendu <i>Les Fleurs du Mal.</i> Désagréablement surpris -d'apprendre qu'elle était fiancée, je me réjouis de savoir qu'elle -désobéissait à un soldat assez nigaud pour craindre Baudelaire. -Je fus heureux de sentir qu'il devait souvent choquer Marthe. -Après la première surprise désagréable, je me félicitai de son -étroitesse, d'autant mieux que j'eusse craint, s'il avait lui -aussi goûté <i>Les Fleurs du Mal</i>, que leur futur appartement -ressemblât à celui de <i>La Mort des Amants.</i> Je me demandai -ensuite ce que cela pouvait bien me faire.</p> - -<p>Son fiancé lui avait aussi défendu les académies de dessin. Moi -qui n'y allais jamais, je lui proposai de l'y conduire, ajoutant -que j'y travaillais souvent. Mais, craignant ensuite que mon mensonge -ne fût découvert, je la priai de n'en point parler à mon père. Il -ignorait, dis-je, que je manquais des cours de gymnastique pour me -rendre à la Grande-Chaumière. Car je ne voulais pas qu'elle pût se -figurer que je cachais l'académie à mes parents, parce qu'ils me -défendaient de voir des femmes nues. J'étais heureux qu'il se fît -un secret entre nous, et moi, timide, me sentais déjà tyrannique -avec elle.</p> - -<p>J'étais fier aussi d'être préféré à la campagne, car nous n'avions -pas encore fait allusion au décor de notre promenade. Quelquefois -ses parents l'appelaient: «Regarde, Marthe, à ta droite, comme les -coteaux de Chennevières sont jolis», ou bien, son frère s'approchait -d'elle et lui demandait le nom d'une fleur qu'il venait de cueillir. -Elle leur accordait d'attention distraite juste assez pour qu'ils -ne se fâchassent point.</p> - -<p>Nous nous assîmes dans les prairies d'Ormesson. Dans ma candeur, -je regrettais d'avoir été si loin, et d'avoir tellement précipité -les choses. «Après une conversation moins sentimentale, plus -naturelle, pensai-je, je pourrais éblouir Marthe, et m'attirer -la bienveillance de ses parents, en racontant le passé de ce -village.» Je m'en abstins. Je croyais avoir des raisons profondes, -et pensais qu'après tout ce qui s'était passé, une conversation -tellement en dehors de nos inquiétudes communes ne pourrait que -rompre le charme. Je croyais qu'il s'était passé des choses graves. -C'était d'ailleurs vrai; simplement, je le sus dans la suite, -parce que Marthe avait faussé notre conversation dans le même -sens que moi. Mais moi qui ne pouvais m'en rendre compte, je me -figurais lui avoir adressé des paroles significatives. Je croyais -avoir déclaré mon amour à une personne insensible. J'oubliais -que M. et Mme Grangier eussent pu entendre sans le moindre inconvénient -tout ce que j'avais dit à leur fille; mais, moi, aurais-je pu le -lui dire en leur présence?</p> - -<p>—Marthe ne m'intimide pas, me répétais-je. Donc, seuls, ses -parents et mon père m'empêchent de me pencher sur son cou et de -l'embrasser.</p> - -<p>Profondément en moi, un autre garçon se félicitait de ces trouble-fêtes. -Celui-ci pensait:</p> - -<p>—Quelle chance que je ne me trouve pas seul avec elle! Car je -n'oserais pas davantage l'embrasser, et n'aurais aucune excuse.</p> - -<p>Ainsi triche le timide.</p> - - -<p>Nous reprenions le train à la gare de Sucy. Ayant une bonne -demi-heure à l'attendre, nous nous assîmes à la terrasse d'un -café. Je dus subir les compliments de Mme Grangier. Ils m'humiliaient. -Ils rappelaient à sa fille que je n'étais encore qu'un lycéen, -qui passerait son baccalauréat dans un an. Marthe voulut boire -de la grenadine; j'en commandai aussi. Le matin encore, je me -serais cru déshonoré en buvant de la grenadine. Mon père n'y -comprenait rien. Il me laissait toujours servir des apéritifs. -Je tremblai qu'il me plaisantât sur ma sagesse. Il le fit, mais -à mots couverts, de façon que Marthe ne devinât pas que je buvais -de la grenadine pour faire comme elle.</p> - -<p>Arrivés à F..., nous dîmes adieu aux Grangier. Je promis à Marthe -de lui porter, le jeudi suivant, la collection du journal <i>Le -Mot</i> et <i>Une Saison en enfer.</i></p> - -<p>—Encore un titre qui plairait à mon fiancé!</p> - -<p>Elle riait.</p> - -<p>—Voyons, Marthe! dit, fronçant les sourcils, sa mère qu'un tel -manque de soumission choquait toujours.</p> - -<p>Mon père et mes frères s'étaient ennuyés, qu'importe! Le bonheur -est égoïste.</p> - - - - -<p>Le lendemain, au lycée, je n'éprouvai pas le besoin de raconter -à René, à qui je disais tout, ma journée du dimanche. Mais je -n'étais pas d'humeur à supporter qu'il me raillât de n'avoir pas -embrassé Marthe en cachette. Autre chose m'étonnait; c'est qu'aujourd'hui -je trouvai René moins différent de mes camarades.</p> - - -<p>Ressentant de l'amour pour Marthe, j'en ôtais à René, à mes parents, -à mes sÅ“urs.</p> - - -<p>Je me promettais bien cet effort de volonté de ne pas venir la -voir avant le jour de notre rendez-vous. Pourtant, le mardi soir, -ne pouvant attendre, je sus trouver à ma faiblesse de bonnes -excuses qui me permissent de porter après dîner le livre et les -journaux. Dans cette impatience, Marthe verrait la preuve de -mon amour, disais-je, et si elle refuse de la voir, je saurai -bien l'y contraindre.</p> - -<p>Pendant un quart d'heure, je courus comme un fou jusqu'à sa -maison. Alors, craignant de la déranger pendant son repas, j'attendis, -en nage, dix minutes, devant la grille. Je pensais que pendant -ce temps mes palpitations de cÅ“ur s'arrêteraient. Elles augmentaient, -au contraire. Je manquai tourner bride, mais depuis quelques -minutes, d'une fenêtre voisine, une femme me regardait curieusement, -voulant savoir ce que je faisais, réfugié contre cette porte. Elle -me décida. Je sonnai. J'entrai dans la maison. Je demandai à la -domestique si Madame était chez elle. Presque aussitôt, Mme Grangier -parut dans la petite pièce où l'on m'avait introduit. Je sursautai, -comme si la domestique eût dû comprendre que j'avais demandé -«Madame» par convenance et que je voulais voir «Mademoiselle». -Rougissant, je priai Mme Grangier de m'excuser de la déranger à -pareille heure, comme s'il eût été une heure du matin: ne pouvant -venir jeudi, j'apportais le livre et les journaux à sa fille.</p> - -<p>—Cela tombe à merveille, me dit Mme Grangier, car Marthe n'aurait -pu vous recevoir. Son fiancé a obtenu une permission, quinze -jours plus tôt qu'il ne pensait. Il est arrivé hier, et Marthe -dîne ce soir chez ses futurs beaux-parents.</p> - -<p>Je m'en allai donc, et puisque je n'avais plus de chance de la -revoir jamais, croyais-je, m'efforçai de ne plus penser à Marthe, -et, par cela même, ne pensant qu'à elle.</p> - - -<p>Pourtant, un mois après, un matin, sautant de mon wagon à la -gare de la Bastille, je la vis qui descendait d'un autre. Elle -allait choisir dans des magasins différentes choses, en vue de -son mariage. Je lui demandai de m'accompagner jusqu'à Henri-IV.</p> - -<p>—Tiens! dit-elle, l'année prochaine, quand vous serez en seconde, -vous aurez mon beau-père pour professeur de géographie.</p> - -<p>Vexé qu'elle me parlât études, comme si aucune autre conversation -n'eût été de mon âge, je lui répondis aigrement que ce serait -assez drôle.</p> - -<p>Elle fronça les sourcils. Je pensai à sa mère.</p> - -<p>Nous arrivions à Henri-IV, et, ne voulant pas la quitter sur ces -paroles que je croyais blessantes, je décidai d'entrer en classe -une heure plus tard, après le cours de dessin. Je fus heureux -qu'en cette circonstance Marthe ne montrât pas de sagesse, ne me -fît aucun reproche, et, plutôt, semblât me remercier d'un tel -sacrifice, en réalité nul. Je lui fus reconnaissant qu'en échange -elle ne me proposât point de l'accompagner dans ses courses, -mais qu'elle me donnât son temps comme je lui donnais le mien.</p> - -<p>Nous étions maintenant dans le jardin du Luxembourg; neuf heures -sonnèrent à l'horloge du Sénat. Je renonçai au lycée. J'avais -dans ma poche, par miracle, plus d'argent que n'en a d'habitude -un collégien en deux ans, ayant la veille vendu mes timbres-poste -les plus rares à la Bourse aux timbres, qui se tient derrière -le Guignol des Champs-Élysées.</p> - -<p>Au cours de la conversation, Marthe m'ayant appris qu'elle déjeunait -chez ses beaux-parents, je décidai de la résoudre à rester avec moi. -La demie de neuf heures sonnait. Marthe sursauta, point encore -habituée à ce qu'on abandonnât pour elle tous ses devoirs de classe. -Mais, voyant que je restais sur ma chaise de fer, elle n'eut pas -le courage de me rappeler que j'aurais dû être assis sur les bancs de -Henri-IV.</p> - -<p>Nous restions immobiles. Ainsi doit être le bonheur. Un chien sauta -du bassin et se secoua. Marthe se leva, comme quelqu'un qui, après -la sieste, et le visage encore enduit de sommeil, secoue ses rêves. -Elle faisait avec ses bras des mouvements de gymnastique. J'en -augurai mal pour notre entente.</p> - -<p>—Ces chaises sont trop dures, me dit-elle, comme pour s'excuser -d'être debout.</p> - -<p>Elle portait une robe de foulard, chiffonnée depuis qu'elle s'était -assise. Je ne pus m'empêcher d'imaginer les dessins que le cannage -imprime sur la peau.</p> - -<p>—Allons! accompagnez-moi dans les magasins, puisque vous êtes -décidé à ne pas aller en classe, dit Marthe, faisant pour la première -fois allusion à ce que je négligeais pour elle.</p> - -<p>Je l'accompagnai dans plusieurs maisons de lingerie, l'empêchant -de commander ce qui lui plaisait et ne me plaisait pas; par exemple, -évitant le rose, qui m'importune, et qui était sa couleur favorite.</p> - -<p>Après ces premières victoires, il fallait obtenir de Marthe -qu'elle ne déjeunât pas chez ses beaux-parents. Ne pensant pas -qu'elle pouvait leur mentir pour le simple plaisir de rester en -ma compagnie, je cherchai ce qui la déterminerait à me suivre -dans l'école buissonnière. Elle rêvait de connaître un bar américain. -Elle n'avait jamais osé demander à son fiancé de l'y conduire. -D'ailleurs, il ignorait les bars. Je tenais mon prétexte. À son -refus, empreint d'une véritable déception, je pensai qu'elle -viendrait. Au bout d'une demi-heure, ayant usé de tout pour la -convaincre, et n'insistant même plus, je l'accompagnai chez ses -beaux-parents, dans l'état d'esprit d'un condamné à mort espérant -jusqu'au dernier moment qu'un coup de main se fera sur la route -du supplice. Je voyais s'approcher la rue, sans que rien se -produisît. Mais soudain, Marthe, frappant à la vitre, arrêta -le chauffeur du taxi devant un bureau de poste.</p> - -<p>Elle me dit:</p> - -<p>—Attendez-moi une seconde. Je vais téléphoner à ma belle-mère -que je suis dans un quartier trop éloigné pour arriver à temps.</p> - -<p>Au bout de quelques minutes, n'en pouvant plus d'impatience, -j'avisai une marchande de fleurs et je choisis une à une des -roses rouges, dont je fis faire une botte. Je ne pensais pas -tant au plaisir de Marthe qu'à la nécessité pour elle de mentir -encore ce soir pour expliquer à ses parents d'où venaient les -roses. Notre projet, lors de la première rencontre, d'aller à -une académie de dessin; le mensonge du téléphone qu'elle répéterait, -ce soir, à ses parents, mensonge auquel s'ajouterait celui des -roses, m'étaient des faveurs plus douces qu'un baiser. Car, ayant -souvent embrassé, sans grand plaisir, des lèvres de petites filles, -et oubliant que c'était parce que je ne les aimais pas, je désirais -peu les lèvres de Marthe. Tandis qu'une telle complicité m'était -restée, jusqu'à ce jour, inconnue.</p> - -<p>Marthe sortait de la poste, rayonnante, après le premier mensonge. -Je donnai au chauffeur l'adresse d'un bar de la rue Daunou.</p> - -<p>Elle s'extasiait, comme une pensionnaire, sur la veste blanche -du barman, la grâce avec laquelle il secouait les gobelets d'argent, -les noms bizarres ou poétiques des mélanges. Elle respirait de -temps en temps les roses rouges dont elle se promettait de faire -une aquarelle, qu'elle me donnerait en souvenir de cette journée. -Je lui demandai de me montrer une photographie de son fiancé. Je le -trouvai beau. Sentant déjà quelle importance elle attachait à mes -opinions, je poussai l'hypocrisie jusqu'à lui dire qu'il était très -beau, mais d'un air peu convaincu, pour lui donner à penser -que je le lui disais par politesse. Ce qui, selon moi, devait -jeter le trouble dans l'âme de Marthe, et, de plus, m'attirer sa -reconnaissance.</p> - -<p>Mais, l'après-midi, il fallut songer au motif de son voyage. -Son fiancé, dont elle savait les goûts, s'en était remis complètement -à elle du soin de choisir leur mobilier. Mais sa mère voulait à -toute force la suivre. Marthe, enfin, en lui promettant de ne pas -faire de folies, avait obtenu de venir seule. Elle devait, ce -jour-là , choisir quelques meubles pour leur chambre à coucher. -Bien que je me fusse promis de ne montrer d'extrême plaisir ou -déplaisir à aucune des paroles de Marthe, il me fallut faire un -effort pour continuer de marcher sur le boulevard d'un pas tranquille -qui maintenant ne s'accordait plus avec le rythme de mon cÅ“ur.</p> - -<p>Cette obligation d'accompagner Marthe m'apparut comme une malchance. -Il fallait donc l'aider à choisir une chambre pour elle et un autre! -Puis, j'entrevis le moyen de choisir une chambre pour Marthe et pour -moi.</p> - -<p>J'oubliais si vite son fiancé, qu'au bout d'un quart d'heure de -marche, on m'aurait surpris en me rappelant que, dans cette chambre, -un autre dormirait auprès d'elle.</p> - -<p>Son fiancé goûtait le style Louis XV.</p> - -<p>Le mauvais goût de Marthe était autre; elle aurait plutôt versé -dans le japonais. Il me fallut donc les combattre tous deux. C'était -à qui jouerait le plus vite. Au moindre mot de Marthe, devinant -ce qui la tentait, il me fallait lui désigner le contraire, qui ne -me plaisait pas toujours, afin de me donner l'apparence de céder -à ses caprices, quand j'abandonnerais un meuble pour un autre, qui -dérangeait moins son Å“il.</p> - -<p>Elle murmurait: «Lui qui voulait une chambre rose.» N'osant même -plus m'avouer ses propres goûts, elle les attribuait à son fiancé. -Je devinai que dans quelques jours nous les raillerions ensemble.</p> - -<p>Pourtant je ne comprenais pas bien cette faiblesse. «Si elle ne -m'aime pas, pensai-je, quelle raison a-t-elle de me céder, de -sacrifier ses préférences, et celles de ce jeune homme, aux miennes?» -Je n'en trouvai aucune. La plus modeste eût été encore de me dire -que Marthe m'aimait. Pourtant j'étais sûr du contraire.</p> - -<p>Marthe m'avait dit: «Au moins laissons-lui l'étoffe -rose.»—«Laissons-lui!» Rien que pour ce mot, je me sentais -près de lâcher prise. Mais «lui laisser l'étoffe rose» équivalait -à tout abandonner. Je représentai à Marthe combien ces murs -roses gâcheraient les meubles simples que «nous avions choisis», -et, reculant encore devant le scandale, lui conseillai de faire -peindre les murs de sa chambre à la chaux!</p> - -<p>C'était le coup de grâce. Toute la journée Marthe avait été -tellement harcelée qu'elle le reçut sans révolte. Elle se contenta -de me dire: «En effet, vous avez raison.»</p> - -<p>À la fin de cette journée éreintante, je me félicitai du pas -que j'avais fait. J'étais parvenu à transformer, meuble à meuble, -ce mariage d'amour, ou plutôt d'amourette, en un mariage de -raison, et lequel! puisque la raison n'y tenait aucune place, -chacun ne trouvant chez l'autre que les avantages qu'offre un -mariage d'amour.</p> - -<p>En me quittant, ce soir-là , au lieu d'éviter désormais mes conseils, -elle m'avait prié de l'aider les jours suivants dans le choix de ses -autres meubles. Je le lui promis, mais à condition qu'elle me -jurât de ne jamais le dire à son fiancé, puisque la seule raison -qui pût à la longue lui faire admettre ces meubles, s'il avait de -l'amour pour Marthe, c'était de penser que tout sortait d'elle, -de son bon plaisir, qui deviendrait le leur.</p> - -<p>Quand je rentrai à la maison, je crus lire dans le regard de -mon père qu'il avait déjà appris mon escapade. Naturellement -il ne savait rien; comment eût-il pu le savoir?</p> - -<p>«Bah! Jacques s'habituera bien à cette chambre», avait dit Marthe. -En me couchant, je me répétai que, si elle songeait à son mariage -avant de dormir, elle devait, ce soir, l'envisager de toute autre -sorte qu'elle ne l'avait fait les jours précédents. Pour moi, -quelle que fût l'issue de cette idylle, j'étais, d'avance, bien -vengé de son Jacques: je pensais à la nuit de noces dans cette -chambre austère, dans «ma» chambre!</p> - -<p>Le lendemain matin, je guettai dans la rue le facteur qui devait -apporter une lettre d'absence. Il me la remit, je l'empochai, -jetant les autres dans la boîte de notre grille. Procédé trop -simple pour ne pas en user toujours.</p> - -<p>Manquer la classe voulait dire, selon moi, que j'étais amoureux -de Marthe. Je me trompais. Marthe ne m'était que le prétexte de -cette école buissonnière. Et la preuve, c'est qu'après avoir goûté -en compagnie de Marthe aux charmes de la liberté, je voulus y goûter -seul, puis faire des adeptes. La liberté me devint vite une drogue.</p> - -<p>L'année scolaire touchait à sa fin, et je voyais avec terreur -que ma paresse allait rester impunie, alors que je souhaitais -le renvoi du collège, un drame enfin, qui clôturât cette période.</p> - -<p>À force de vivre dans les mêmes idées, de ne voir qu'une chose, -si on la veut avec ardeur, on ne remarque plus le crime de ses -désirs. Certes, je ne cherchais pas à faire de la peine à mon -père; pourtant, je souhaitais la chose qui pourrait lui en faire -le plus. Lesclasses m'avaient toujours été un supplice; Marthe et -la liberté avaient achevé de me les rendre intolérables. Je me -rendais bien compte que, si j'aimais moins René, c'était simplement -parce qu'il me rappelait quelque chose du collège. Je souffrais, -et cette crainte me rendait même physiquement malade, à l'idée de me -retrouver, l'année suivante, dans la niaiserie de mes condisciples.</p> - -<p>Pour le malheur de René, je lui avais trop bien fait partager mon -vice. Aussi, lorsque, moins habile que moi, il m'annonça qu'il était -renvoyé de Henri-IV, je crus l'être moi-même. Il fallait l'apprendre -à mon père, car il me saurait gré de le lui dire moi-même, avant la -lettre du censeur, lettre trop grave à subtiliser.</p> - -<p>Nous étions un mercredi. Le lendemain, jour de congé, j'attendis -que mon père fût à Paris pour prévenir ma mère. La perspective de -quatre jours de trouble dans son ménage l'alarma plus que la nouvelle. -Puis, je partis au bord de la Marne, où Marthe m'avait dit qu'elle -me rejoindrait peut-être. Elle n'y était pas. Ce fut une chance. -Mon amour puisant dans cette rencontre une mauvaise énergie, j'aurais -pu, ensuite, lutter contre mon père; tandis que, l'orage éclatant -après une journée de vide, de tristesse, je rentrai le front bas, -comme il convenait. Je revins chez nous un peu après l'heure où -je savais que mon père avait coutume d'y être. Il «savait» donc. -Je me promenai dans le jardin, attendant que mon père me fît venir. -Mes sÅ“urs jouaient en silence. Elles devinaient quelque chose. Un -de mes frères, assez excité par l'orage, me dit de me rendre dans -la chambre où mon père s'était rendu.</p> - -<p>Des éclats de voix, des menaces, m'eussent permis la révolte. Ce -fut pire. Mon père se taisait; ensuite, sans aucune colère, avec -une voix même plus douce que de coutume, il me dit:</p> - -<p>—Eh bien! que comptes-tu faire maintenant?</p> - -<p>Les larmes qui ne pouvaient s'enfuir par mes yeux, comme un essaim -d'abeilles, bourdonnaient dans ma tête. À une volonté, j'eusse pu -opposer la mienne, même impuissante. Mais devant une telle douceur, -je ne pensais qu'à me soumettre.</p> - -<p>—Ce que tu m'ordonneras de faire.</p> - -<p>—Non, ne mens pas encore. Je t'ai toujours laissé agir comme tu -voulais; continue. Sans doute auras-tu à cÅ“ur de m'en faire repentir.</p> - -<p>Dans l'extrême jeunesse, l'on est trop enclin, comme les femmes, à -croire que les larmes dédommagent de tout. Mon père ne me demandait -même pas de larmes. Devant sa générosité, j'avais honte du présent -et de l'avenir. Car je sentais que, quoi que je lui dise, je mentirais. -«Au moins que ce mensonge le réconforte, pensai-je, en attendant -de lui être une source de nouvelles peines.» Ou plutôt non, je cherche -encore à me mentir à moi-même. Ce que je voulais, c'était faire un -travail, guère plus fatigant qu'une promenade, et qui laissât comme -elle, à mon esprit, la liberté de ne pas se détacher de Marthe une -minute. Je feignis de vouloir peindre et de n'avoir jamais osé le -dire. Encore une fois, mon père ne dit pas non, à condition que je -continuasse d'apprendre chez nous ce que j'aurais dû apprendre au -collège, mais avec la liberté de peindre.</p> - -<p>Quand des liens ne sont pas encore solides, pour perdre quelqu'un -de vue, il suffît de manquer une fois un rendez-vous. À force -de penser à Marthe, j'y pensai de moins en moins. Mon esprit -agissait, comme nos yeux agissent avec le papier des murs de -notre chambre. À force de le voir, ils ne le voient plus.</p> - -<p>Chose incroyable! J'avais même pris goût au travail. Je n'avais -pas menti comme je le craignais.</p> - -<p>Lorsque quelque chose, venu de l'extérieur, m'obligeait à penser -moins paresseusement à Marthe, j'y pensais sans amour, avec la -mélancolie que l'on éprouve pour ce qui aurait pu être. «Bah! -me disais-je, c'eût été trop beau. On ne peut à la fois choisir -le lit et coucher dedans.»</p> - - - - -<p>Une chose étonnait mon père. La lettre du censeur n'arrivait -pas. Il me fit à ce sujet sa première scène, croyant que j'avais -soustrait la lettre, que j'avais feint ensuite de lui annoncer -gratuitement la nouvelle, que j'avais ainsi obtenu son indulgence. -En réalité, cette lettre n'existait pas. Je me croyais renvoyé -du collège, mais je me trompais. Aussi, mon père ne comprit-il -rien lorsque, au début des vacances, nous reçûmes une lettre du -proviseur.</p> - -<p>Il demandait si j'étais malade et s'il fallait m'inscrire pour -l'année suivante.</p> - - - - -<p>La joie de donner enfin satisfaction à mon père comblait un peu -le vide sentimental dans lequel je me trouvais; car, si je croyais -ne plus aimer Marthe, je la considérais du moins comme le seul -amour qui eût été digne de moi. C'est dire que je l'aimais encore.</p> - - -<p>J'étais dans ces dispositions de cÅ“ur quand, à la fin de novembre, -un mois après avoir reçu une lettre de faire-part de son mariage, -je trouvai, en rentrant chez nous, une invitation de Marthe qui -commençait par ces lignes: «Je ne comprends rien à votre silence. -Pourquoi ne venez-vous pas me voir? Sans doute avez-vous oublié -que vous avez choisi mes meubles?...»</p> - -<p>Marthe habitait J...; sa rue descendait jusqu'à la Marne. Chaque -trottoir réunissait au plus une douzaine de villas. Je m'étonnai -que la sienne fût si grande. En réalité, Marthe habitait seulement -le haut, les propriétaires et un vieux ménage se partageant le bas.</p> - -<p>Quand j'arrivai pour goûter, il faisait déjà nuit. Seule une -fenêtre, à défaut d'une présence humaine, révélait celle du feu. À -voir cette fenêtre illuminée par des flammes inégales, comme des -vagues, je crus à un commencement d'incendie. La porte de fer -du jardin était entrouverte. Je m'étonnai d'une semblable négligence. -Je cherchai la sonnette: je ne la trouvai point. Enfin, gravissant -les trois marches du perron, je me décidai à frapper contre les -vitres du rez-de-chaussée de droite, derrière lesquelles j'entendais -des voix. Une vieille femme ouvrit la porte: Je lui demandai où -demeurait Mme Lacombe (tel était le nouveau nom de Marthe): «C'est -au-dessus.» Je montai l'escalier dans le noir, trébuchant, me -cognant, et mourant de crainte qu'il fût arrivé quelque malheur. -Je frappai. C'est Marthe qui vint m'ouvrir. Je faillis lui sauter -au cou, comme les gens qui se connaissent à peine, après avoir -échappé au naufrage. Elle n'y eût rien compris. Sans doute me -trouva-t-elle l'air égaré, car, avant toute chose, je lui demandai -pourquoi «il y avait le feu».</p> - -<p>—C'est qu'en vous attendant, j'avais fait dans la cheminée du -salon un feu de bois d'olivier, à la lueur duquel je lisais.</p> - -<p>En entrant dans la petite chambre qui lui servait de salon, peu -encombrée de meubles, et que les tentures, les gros tapis doux -comme un poil de bête, rétrécissaient jusqu'à lui donner l'aspect -d'une boîte, je fus à la fois heureux et malheureux comme un -dramaturge qui, voyant sa pièce, y découvre trop tard des fautes.</p> - -<p>Marthe s'était de nouveau étendue le long de la cheminée, tisonnant -la braise, et prenant garde à ne pas mêler quelque parcelle noire -aux cendres.</p> - -<p>—Vous n'aimez peut-être pas l'odeur de l'olivier? Ce sont mes -beaux-parents qui en ont fait venir pour moi une provision de leur -propriété du Midi.</p> - -<p>Marthe semblait s'excuser d'un détail de son cru, dans cette -chambre qui était mon Å“uvre. Peut-être cet élément détruisait-il -un tout, qu'elle comprenait mal.</p> - -<p>Au contraire. Ce feu me ravit, et aussi de voir qu'elle attendait -comme moi de se sentir brûlante d'un côté, pour se retourner de -l'autre. Son visage calme et sérieux ne m'avait jamais paru plus -beau que dans cette lumière sauvage. A ne pas se répandre dans -la pièce, cette lumière gardait toute sa force. Dès qu'on s'en -éloignait, il faisait nuit, et on se cognait aux meubles.</p> - - -<p>Marthe ignorait ce que c'est que d'être mutine. Dans son enjouement, -elle restait grave.</p> - -<p>Mon esprit s'engourdissait peu à peu auprès d'elle, je la trouvai -différente. C'est que, maintenant que j'étais sûr de ne plus -l'aimer, je commençais à l'aimer. Je me sentais incapable de -calculs, de machinations, de tout ce dont, jusqu'alors, et encore -à ce moment-là , je croyais que l'amour ne peut se passer. Tout à -coup, je me sentais meilleur. Ce brusque changement aurait ouvert -les yeux de tout autre: je ne vis pas que j'étais amoureux de Marthe. -Au contraire, j'y vis la preuve que mon amour était mort, et qu'une -belle amitié le remplacerait. Cette longue perspective d'amitié -me fit admettre soudain combien un autre sentiment eût été criminel, -lésant un homme qui l'aimait, à qui elle devait appartenir, et qui -ne pouvait la voir.</p> - -<p>Pourtant, autre chose m'aurait dû renseigner sur mes véritables -sentiments. Il y a quelques mois, quand je rencontrais Marthe, -mon prétendu amour ne m'empêchait pas de la juger, de trouver -laides la plupart des choses qu'elle trouvait belles, la plupart -des choses qu'elle disait, enfantines. Aujourd'hui, si je ne -pensais pas comme elle, je me donnais tort. Après la grossièreté -de mes premiers désirs, c'était la douceur d'un sentiment plus -profond qui me trompait. Je ne me sentais plus capable de rien -entreprendre de ce que je m'étais promis. Je commençais à respecter -Marthe, parce que je commençais à l'aimer.</p> - -<p>Je revins tous les soirs; je ne pensai même pas à la prier de me -montrer sa chambre, encore moins à lui demander comment Jacques -trouvait nos meubles. Je ne souhaitais rien d'autre que ces -fiançailles éternelles, nos corps étendus près de la cheminée, -se touchant l'un l'autre, et moi, n'osant bouger, de peur qu'un -seul de mes gestes ne suffît à chasser le bonheur.</p> - -<p>Mais Marthe, qui goûtait le même charme, croyait le goûter seule. -Dans ma paresse heureuse, elle lut de l'indifférence. Pensant que -je ne l'aimais pas, elle s'imagina que je me lasserais vite de ce -salon silencieux, si elle ne faisait rien pour m'attacher à elle.</p> - -<p>Nous nous taisions. J'y voyais une preuve du bonheur.</p> - -<p>Je me sentais tellement près de Marthe, avec la certitude que -nous pensions en même temps aux mêmes choses, que lui parler -m'eût semblé absurde, comme de parler haut quand on est seul. -Ce silence accablait la pauvre petite. La sagesse eût été de -me servir de moyens de correspondre aussi grossiers que la parole -ou le geste, tout en déplorant qu'il n'en existât point de plus -subtils.</p> - -<p>À me voir tous les jours m'enfoncer de plus en plus dans ce -mutisme délicieux, Marthe se figura que je m'ennuyais de plus -en plus. Elle se sentait prête à tout pour me distraire.</p> - -<p>Sa chevelure dénouée, elle aimait dormir près du feu. Ou plutôt -je croyais qu'elle dormait. Son sommeil lui était prétexte, pour -mettre ses bras autour de mon cou, et une fois réveillée, les -yeux humides, me dire qu'elle venait d'avoir un rêve triste. Elle -ne voulait jamais me le raconter. Je profitais de son faux sommeil -pour respirer ses cheveux, son cou, ses joues brûlantes, et en les -effleurant à peine pour qu'elle ne se réveillât point; toutes -caresses qui ne sont pas, comme on croit, la menue monnaie de l'amour, -mais, au contraire, la plus rare, et auxquelles seule la passion -puisse recourir. Moi, je les croyais permises à mon amitié. Pourtant, -je commençais à me désespérer sérieusement de ce que seul l'amour -nous donnât des droits sur une femme. Je me passerai bien de l'amour, -pensais-je, mais jamais de n'avoir aucun droit sur Marthe. Et, pour -en avoir, j'étais même décidé à l'amour, tout en croyant le déplorer. -Je désirais Marthe et ne le comprenais pas.</p> - - -<p>Quand elle dormait ainsi, sa tête appuyée contre un de mes bras, -je me penchais sur elle pour voir son visage entouré de flammes. -C'était jouer avec le feu. Un jour que je m'approchais trop sans -pourtant que mon visage touchât le sien, je fus comme l'aiguille -qui dépasse d'un millimètre la zone interdite et appartient à -l'aimant. Est-ce la faute de l'aimant ou de l'aiguille? C'est ainsi -que je sentis mes lèvres contre les siennes. Elle fermait encore -les yeux, mais visiblement comme quelqu'un qui ne dort pas. Je -l'embrassai, stupéfait de mon audace, alors qu'en réalité c'était -elle qui, lorsque j'approchais de son visage, avait attiré ma -tête contre sa bouche. Ses deux mains s'accrochaient à mon cou; -elles ne se seraient pas accrochées plus furieusement dans un -naufrage. Et je ne comprenais pas si elle voulait que je la sauve, -ou bien que je me noie avec elle.</p> - -<p>Maintenant, elle s'était assise, elle tenait ma tête sur ses -genoux, caressant mes cheveux, et me répétant doucement: «Il faut -que tu t'en ailles, il ne faut plus jamais revenir.» Je n'osais -pas la tutoyer; lorsque je ne pouvais plus me taire, je cherchais -longuement mes mots, construisant mes phrases de façon à ne pas -lui parler directement, car si je ne pouvais pas la tutoyer, je -sentais combien il était encore plus impossible de lui dire vous. -Mes larmes me brûlaient. S'il en tombait une sur la main de Marthe, -je m'attendais toujours à l'entendre pousser un cri. Je m'accusais -d'avoir rompu le charme, me disant qu'en effet j'avais été fou -de poser mes lèvres contre les siennes, oubliant que c'était elle -qui m'avait embrassé. «Il faut que tu t'en ailles, ne plus jamais -revenir.» Mes larmes de rage se mêlaient à mes larmes de peine. -Ainsi la fureur du loup pris lui fait autant de mal que le piège. -Si j'avais parlé, ç'aurait été pour injurier Marthe. Mon silence -l'inquiéta; elle y voyait de la résignation. «Puisqu'il est trop -tard, la faisais-je penser, dans mon injustice peut-être clairvoyante, -après tout, j'aime autant qu'il souffre.» Dans ce feu, je grelottais, -je claquais des dents. À ma véritable peine qui me sortait de -l'enfance, s'ajoutaient des sentiments enfantins. J'étais le -spectateur qui ne veut pas s'en aller parce que le dénouement -lui déplaît. Je lui dis: «Je ne m'en irai pas. Vous vous êtes -moquée de moi. Je ne veux plus vous voir.»</p> - -<p>Car si je ne voulais pas rentrer chez mes parents, je ne voulais -pas non plus revoir Marthe. Je l'aurais plutôt chassée de chez -elle!</p> - -<p>Mais elle sanglotait: «Tu es un enfant. Tu ne comprends donc -pas que si je te demande de t'en aller, c'est que je t'aime.»</p> - -<p>Haineusement, je lui dis que je comprenais fort bien qu'elle -avait des devoirs et que son mari était à la guerre.</p> - -<p>Elle secouait la tête: «Avant toi, j'étais heureuse, je croyais -aimer mon fiancé. Je lui pardonnais de ne pas bien me comprendre. -C'est toi qui m'as montré que je ne l'aimais pas. Mon devoir n'est -pas celui que tu penses. Ce n'est pas de ne pas mentir à mon mari, -mais de ne pas te mentir. Va-t'en et ne me crois pas méchante; -bientôt tu m'auras oubliée. Mais je ne veux pas causer le malheur -de ta vie. Je pleure, parce que je suis trop vieille pour toi!»</p> - - -<p>Ce mot d'amour était sublime d'enfantillage. Et, quelles que soient -les passions que j'éprouve dans la suite, jamais ne sera plus -possible l'émotion adorable de voir une fille de dix-neuf ans -pleurer parce qu'elle se trouve trop vieille.</p> - - -<p>La saveur du premier baiser m'avait déçu comme un fruit que -l'on goûte pour la première fois. Ce n'est pas dans la nouveauté, -c'est dans l'habitude que nous trouvons les plus grands plaisirs. -Quelques minutes après, non seulement j'étais habitué à la bouche -de Marthe, mais encore je ne pouvais plus m'en passer. Et c'est -alors qu'elle parlait de m'en priver à tout jamais.</p> - -<p>Ce soir-là , Marthe me reconduisit jusqu'à la maison. Pour me -sentir plus près d'elle, je me blottissais sous sa cape, et je -la tenais par la taille. Elle ne disait plus qu'il ne fallait -pas nous revoir; au contraire, elle était triste à la pensée que -nous allions nous quitter dans quelques instants. Elle me faisait -lui jurer mille folies.</p> - -<p>Devant la maison de mes parents, je ne voulus pas laisser Marthe -repartir seule, et l'accompagnai jusque chez elle. Sans doute ces -enfantillages n'eussent-ils jamais pris fin, car elle voulait -m'accompagner encore. J'acceptai, à condition qu'elle me laisserait -à moitié route.</p> - -<p>J'arrivai une demi-heure en retard pour le dîner. C'était la -première fois. Je mis ce retard sur le compte du train. Mon père -fit semblant de le croire.</p> - - -<p>Plus rien ne me pesait. Dans la rue, je marchais aussi légèrement -que dans mes rêves.</p> - -<p>Jusqu'ici tout ce que j'avais convoité, enfant, il en avait fallu -faire mon deuil. D'autre part, la reconnaissance me gâtait les jouets -offerts. Quel prestige aurait pour un enfant un jouet qui se donne -lui-même! J'étais ivre de passion. Marthe était à moi; ce n'est pas -moi qui l'avais dit, c'était elle. Je pouvais toucher sa figure, -embrasser ses yeux, ses bras, l'habiller, l'abîmer, à ma guise. -Dans mon délire, je la mordais aux endroits où sa peau était nue, -pour que sa mère la soupçonnât d'avoir un amant. J'aurais voulu -pouvoir y marquer mes initiales. Ma sauvagerie d'enfant retrouvait -le vieux sens des tatouages. Marthe disait: «Oui, mords-moi, -marque-moi, je voudrais que tout le monde sache...»</p> - -<p>J'aurais voulu pouvoir embrasser ses seins. Je n'osais pas le -lui demander, pensant qu'elle saurait les offrir elle-même, comme -ses lèvres. Au bout de quelques jours, l'habitude d'avoir ses -lèvres étant venue, je n'envisageai pas d'autre délice.</p> - - - - -<p>Nous lisions ensemble à la lueur du feu. Elle y jetait souvent -des lettres que son mari lui envoyait, chaque jour, du front. À -leur inquiétude, on devinait que celles de Marthe se faisaient -de moins en moins tendres et de plus en plus rares. Je ne voyais -pas flamber ces lettres sans malaise. Elles grandissaient une -seconde le feu et, somme toute, j'avais peur de voir plus clair.</p> - - -<p>Marthe, qui souvent maintenant me demandait s'il était vrai que -je l'avais aimée dès notre première rencontre, me reprochait de -ne le lui avoir pas dit avant son mariage. Elle ne se serait pas -mariée, prétendait-elle; car, si elle avait éprouvé pour Jacques -une sorte d'amour au début de leurs fiançailles, celles-ci, trop -longues, par la faute de la guerre, avaient peu à peu effacé -l'amour de son cÅ“ur. Elle n'aimait déjà plus Jacques quand elle -l'épousa. Elle espérait que ces quinze jours de permission accordés -à Jacques transformeraient peut-être ses sentiments.</p> - -<p>Il fut malhabile. Celui qui aime agace toujours celui qui n'aime -pas. Et Jacques l'aimait toujours davantage. Ses lettres étaient -de quelqu'un qui souffre, mais plaçant trop haut sa Marthe pour -la croire capable de trahison. Aussi n'accusait-il que lui, la -suppliant seulement de lui expliquer quel mal il avait pu lui -faire: «Je me trouve si grossier à côté de toi, je sens que chacune -de mes paroles te blesse.» Marthe lui répondait seulement qu'il -se trompait, qu'elle ne lui reprochait rien.</p> - -<p>Nous étions alors au début de mars. Le printemps était précoce. -Les jours où elle ne m'accompagnait pas à Paris, Marthe, nue sous -un peignoir, attendait que je revinsse de mes cours de dessin, -étendue devant la cheminée où brûlait toujours l'olivier de ses -beaux-parents. Elle leur avait demandé de renouveler sa provision. -Je ne sais quelle timidité, si ce n'est celle que l'on éprouve -en face de ce qu'on n'a jamais fait, me retenait. Je pensais à -Daphnis. Ici c'est Chloé qui avait reçu quelques leçons, et -Daphnis n'osait lui demander de les lui apprendre. Au fait, ne -considérais-je pas Marthe plutôt comme une vierge, livrée, la -première quinzaine de ses noces, à un inconnu et plusieurs fois -prise par lui de force.</p> - -<p>Le soir, seul dans mon lit, j'appelais Marthe, m'en voulant, moi -qui me croyais un homme, de ne l'être pas assez pour finir d'en -faire ma maîtresse. Chaque jour, allant chez elle, je me promettais -de ne pas sortir qu'elle ne le fût.</p> - -<p>Le jour de l'anniversaire de mes seize ans, au mois de mars 1918, -tout en me suppliant de ne pas me fâcher, elle me fit cadeau d'un -peignoir, semblable au sien, qu'elle voulait me voir mettre chez -elle. Dans ma joie, je faillis faire un calembour, moi qui n'en -faisais jamais. Ma robe prétexte! Car il me semblait que ce qui -jusqu'ici avait entravé mes désirs, c'était la peur du ridicule, -de me sentir habillé, lorsqu'elle ne l'était pas. D'abord je -pensai à mettre cette robe le jour même. Puis, je rougis, comprenant -ce que son cadeau contenait de reproches.</p> - - - - -<p>Dès le début de notre amour, Marthe m'avait donné une clef de son -appartement, afin que je n'eusse pas à l'attendre dans le jardin, -si, par hasard, elle était en ville. Je pouvais me servir moins -innocemment de cette clef. Nous étions un samedi. Je quittai Marthe -en lui promettant de venir déjeuner le lendemain avec elle. Mais -j'étais décidé à revenir le soir aussitôt que possible.</p> - -<p>À dîner, j'annonçai à mes parents que j'entreprendrais le lendemain -avec René une longue promenade dans la forêt de Sénart. Je devais -pour cela partir à cinq heures du matin. Comme toute la maison -dormirait encore, personne ne pourrait deviner l'heure à laquelle -j'étais parti, et si j'avais découché.</p> - -<p>À peine avais-je fait part de ce projet à ma mère, qu'elle voulut -préparer elle-même un panier rempli de provisions, pour la route. -J'étais consterné, ce panier détruisait tout le romanesque et le -sublime de mon acte. Moi qui goûtais d'avance l'effroi de Marthe -quand j'entrerais dans sa chambre, je pensais maintenant à ses -éclats de rire en voyant paraître ce prince Charmant, un panier -de ménagère à son bras. J'eus beau dire à ma mère que René s'était -muni de tout, elle ne voulut rien entendre. Résister davantage, -c'était éveiller les soupçons.</p> - -<p>Ce qui fait le malheur des uns causerait le bonheur des autres. -Tandis que ma mère emplissait le panier qui me gâtait d'avance -ma première nuit d'amour, je voyais les yeux pleins de convoitise -de mes frères. Je pensai bien à le leur offrir en cachette, mais -une fois tout mangé, au risque de se faire fouetter, et pour le -plaisir de me perdre, ils eussent tout raconté.</p> - -<p>Il fallait donc me résigner, puisque nulle cachette ne semblait -assez sûre.</p> - -<p>Je m'étais juré de ne pas partir avant minuit pour être sûr que -mes parents dormissent. J'essayai de lire. Mais comme dix heures -sonnaient à la mairie, et que mes parents étaient couchés depuis -quelque temps déjà , je ne pus attendre. Ils habitaient au premier -étage, moi au rez-de-chaussée. Je n'avais pas mis mes bottines -afin d'escalader le mur le plus silencieusement possible. Les -tenant d'une main, tenant de l'autre ce panier fragile à cause -des bouteilles, j'ouvris avec précaution une petite porte d'office. -Il pleuvait. Tant mieux! la pluie couvrirait le bruit. Apercevant -que la lumière n'était pas encore éteinte dans la chambre de mes -parents, je fus sur le point de me recoucher. Mais j'étais en -route. Déjà la précaution des bottines était impossible; à cause -de la pluie je dus les remettre. Ensuite, il me fallait escalader -le mur pour ne point ébranler la cloche de la grille. Je m'approchai -du mur, contre lequel j'avais pris soin, après le dîner, de poser -une chaise de jardin pour faciliter mon évasion. Ce mur était garni -de tuiles à son faîte. La pluie les rendait glissantes. Comme je -m'y suspendais, l'une d'elles tomba. Mon angoisse décupla le bruit -de sa chute. Il fallait maintenant sauter dans la rue. Je tenais -le panier avec mes dents; je tombai dans une flaque. Une longue -minute, je restai debout, les yeux levés vers la fenêtre de mes -parents, pour voir s'ils bougeaient, s'étant aperçus de quelque -chose. La fenêtre resta vide. J'étais sauf!</p> - -<p>Pour me rendre jusque chez Marthe, je suivis la Marne. Je comptais -cacher mon panier dans un buisson et le reprendre le lendemain. -La guerre rendait cette chose dangereuse. En effet, au seul endroit -où il y eût des buissons et où il était possible de cacher le -panier, se tenait une sentinelle, gardant le pont de J... J'hésitai -longtemps, plus pâle qu'un homme qui pose une cartouche de dynamite. -Je cachai tout de même mes victuailles.</p> - -<p>La grille de Marthe était fermée. Je pris la clef qu'on laissait -toujours dans la boîte aux lettres. Je traversai le petit jardin -sur la pointe des pieds, puis montai les marches du perron. J'ôtai -encore mes bottines avant de prendre l'escalier.</p> - -<p>Marthe était si nerveuse! Peut-être s'évanouirait-elle en me voyant -dans sa chambre. Je tremblai; je ne trouvai pas le trou de la -serrure. Enfin, je tournai la clef lentement, afin de ne réveiller -personne. Je butai dans l'antichambre contre le porte-parapluies. -Je craignais de prendre les sonnettes pour des commutateurs. J'allai -à tâtons jusqu'à la chambre. Je m'arrêtai avec, encore, l'envie de -fuir. Peut-être Marthe ne me pardonnerait jamais. Ou bien si j'allais -tout à coup apprendre qu'elle me trompe, et la trouver avec un homme!</p> - -<p>J'ouvris. Je murmurai:</p> - -<p>—Marthe?</p> - -<p>Elle répondit:</p> - -<p>—Plutôt que de me faire une peur pareille, tu aurais bien pu -ne venir que demain matin. Tu as donc ta permission huit jours -plus tôt?</p> - -<p>Elle me prenait pour Jacques!</p> - -<p>Or, si je voyais de quelle façon elle l'eût accueilli, j'apprenais -du même coup qu'elle me cachait déjà quelque chose. Jacques devait -donc venir dans huit jours!</p> - -<p>J'allumai. Elle restait tournée contre le mur. Il était simple de -dire: «C'est moi», et pourtant, je ne le disais pas. Je l'embrassai -dans le cou.</p> - -<p>—Ta figure est toute mouillée. Essuie-toi donc.</p> - -<p>Alors, elle se retourna et poussa un cri.</p> - -<p>D'une seconde à l'autre, elle changea d'attitude et, sans prendre -la peine de s'expliquer ma présence nocturne:</p> - -<p>—Mais mon pauvre chéri, tu vas prendre mal! Déshabille-toi -vite.</p> - -<p>Elle courut ranimer le feu dans le salon. À son retour dans la -chambre, comme je ne bougeais pas, elle dit:</p> - -<p>—Veux-tu que je t'aide?</p> - -<p>Moi qui redoutais par-dessus tout le moment où je devrais me -déshabiller et qui en envisageais le ridicule, je bénissais la -pluie grâce à quoi ce déshabillage prenait un sens maternel. -Mais Marthe repartait, revenait, repartait dans la cuisine, pour -voir si l'eau de mon grog était chaude. Enfin, elle me trouva nu -sur le lit, me cachant à moitié sous l'édredon. Elle me gronda: -C'était fou de rester nu; il fallait me frictionner à l'eau de -Cologne.</p> - -<p>Puis, Marthe ouvrit une armoire et me jeta un costume de nuit. -«Il devait être de ma taille.» Un costume de Jacques! Et je pensais -à l'arrivée, fort possible, de ce soldat, puisque Marthe y avait cru.</p> - -<p>J'étais dans le lit. Marthe m'y rejoignit. Je lui demandai d'éteindre. -Car, même en ses bras, je me méfiais de ma timidité. Les ténèbres -me donneraient du courage. Marthe me répondit doucement:</p> - -<p>—Non. Je veux te voir t'endormir.</p> - -<p>À cette parole pleine de grâce, je sentis quelque gêne. J'y voyais -la touchante douceur de cette femme qui risquait tout pour devenir -ma maîtresse et, ne pouvant deviner ma timidité maladive, admettait -que je m'endormisse auprès d'elle. Depuis quatre mois, je disais -l'aimer, et ne lui en donnais pas cette preuve dont les hommes -sont si prodigues et qui souvent leur tient lieu d'amour. J'éteignis -de force.</p> - -<p>Je me retrouvai avec le trouble de tout à l'heure, avant d'entrer -chez Marthe. Mais comme l'attente devant la porte, celle devant -l'amour ne pouvait être bien longue. Du reste, mon imagination -se promettait de telles voluptés qu'elle n'arrivait plus à les -concevoir. Pour la première fois aussi, je redoutai de ressembler -au mari et de laisser à Marthe un mauvais souvenir de nos premiers -moments d'amour.</p> - -<p>Elle fut donc plus heureuse que moi. Mais la minute où nous nous -désenlaçâmes, et ses yeux admirables valaient bien mon malaise.</p> - -<p>Son visage s'était transfiguré. Je m'étonnai même de ne pas pouvoir -toucher l'auréole qui entourait vraiment sa figure, comme dans -les tableaux religieux.</p> - -<p>Soulagé de mes craintes, il m'en venait d'autres.</p> - -<p>C'est que, comprenant enfin la puissance des gestes que ma timidité -n'avait osés jusqu'alors, je tremblais que Marthe n'appartînt à son -mari plus qu'elle ne voulait le prétendre.</p> - -<p>Comme il m'est impossible de comprendre ce que je goûte la première -fois, je devais connaître ces jouissances de l'amour chaque jour -davantage.</p> - -<p>En attendant, le faux plaisir m'apportait une vraie douleur d'homme: -la jalousie.</p> - -<p>J'en voulais à Marthe, parce que je comprenais, à son visage -reconnaissant, tout ce que valent les liens de la chair. Je -maudissais l'homme qui avait avant moi éveillé son corps. Je -considérai ma sottise d'avoir vu en Marthe une vierge. À toute -autre époque, souhaiter la mort de son mari, c'eût été chimère -enfantine; mais ce vÅ“u devenait presque aussi criminel que si -j'eusse tué. Je devais à la guerre mon bonheur naissant; j'en -attendais l'apothéose. J'espérais qu'elle servirait ma haine -comme un anonyme commet le crime à notre place.</p> - -<p>Maintenant, nous pleurons ensemble; c'est la faute du bonheur. -Marthe me reproche de n'avoir pas empêché son mariage. «Mais -alors, serais-je dans ce lit choisi par moi? Elle vivrait chez -ses parents; nous ne pourrions nous voir. Elle n'aurait jamais -appartenu à Jacques, mais elle ne m'appartiendrait pas. Sans lui, -et ne pouvant comparer, peut-être regretterait-elle encore, -espérant mieux. Je ne hais pas Jacques. Je hais la certitude de -tout devoir à cet homme que nous trompons. Mais j'aime trop Marthe -pour trouver notre bonheur criminel.»</p> - -<p>Nous pleurons ensemble de n'être que des enfants, disposant de -peu. Enlever Marthe! Comme elle n'appartient à personne, qu'à moi, -ce serait me l'enlever, puisqu'on nous séparerait. Déjà , nous -envisageons la fin de la guerre, qui sera celle de notre amour. -Nous le savons, Marthe a beau me jurer qu'elle quittera tout, -qu'elle me suivra, je ne suis pas d'une nature portée à la révolte, -et, me mettant à la place de Marthe, je n'imagine pas cette folle -rupture. Marthe m'explique pourquoi elle se trouvait trop vieille. -Dans quinze ans, la vie ne fera encore que commencer pour moi, des -femmes m'aimeront, qui auront l'âge qu'elle a. «Je ne pourrai que -souffrir, ajoute-t-elle. Si tu me quittes, j'en mourrai. Si tu restes, -ce sera par faiblesse, et je souffrirai de te voir sacrifier ton -bonheur.»</p> - -<p>Malgré mon indignation, je m'en voulais de ne point paraître assez -convaincu du contraire. Mais Marthe ne demandait qu'à l'être, -et mes plus mauvaises raisons lui semblaient bonnes. Elle répondait: -«Oui, je n'ai pas pensé à cela. Je sens bien que tu ne mens pas.» -Moi, devant les craintes de Marthe, je sentais ma confiance moins -solide. Alors mes consolations étaient molles. J'avais l'air de -ne la détromper que par politesse. Je lui disais: «Mais non, mais -non, tu es folle.» Hélas! j'étais trop sensible à la jeunesse pour -ne pas envisager que je me détacherais de Marthe, le jour où sa -jeunesse se fanerait, et que s'épanouirait la mienne.</p> - - -<p>Bien que mon amour me parût avoir atteint sa forme définitive, il -était à l'état d'ébauche. Il faiblissait au moindre obstacle.</p> - -<p>Donc, les folies que cette nuit-là firent nos âmes, nous fatiguèrent -davantage que celles de notre chair. Les unes semblaient nous reposer -des autres; en réalité, elles nous achevaient. Les coqs, plus -nombreux, chantaient. Ils avaient chanté toute la nuit. Je m'aperçus -de ce mensonge poétique: les coqs chantent au lever du soleil. Ce -n'était pas extraordinaire. Mon âge ignorait l'insomnie. Mais Marthe -le remarqua aussi, avec tant de surprise, que ce ne pouvait être que -la première fois. Elle ne put comprendre la force avec laquelle je -la serrai contre moi, car sa surprise me donnait la preuve qu'elle -n'avait pas encore passé une nuit blanche avec Jacques.</p> - -<p>Mes transes me faisaient prendre notre amour pour un amour -exceptionnel. Nous croyons être les premiers à ressentir certains -troubles, ne sachant pas que l'amour est comme la poésie, et que tous les -amants, même les plus médiocres, s'imaginent qu'ils innovent. Disais-je à -Marthe (sans y croire d'ailleurs), mais pour lui faire penser que je -partageais ses inquiétudes: «Tu me délaisseras, d'autres hommes te -plairont», elle m'affirmait être sûre d'elle. Moi, de mon côté, je -me persuadais peu à peu que je lui resterais, même quand elle serait -moins jeune, ma paresse finissant par faire dépendre notre éternel -bonheur de son énergie.</p> - -<p>Le sommeil nous avait surpris dans notre nudité. À mon réveil, la -voyant découverte, je craignis qu'elle n'eût froid. Je tâtai son -corps. Il était brûlant. La voir dormir me procurait une volupté -sans égale. Au bout de dix minutes, cette volupté me parut insupportable. -J'embrassai Marthe sur l'épaule. Elle ne s'éveilla pas. Un second -baiser, moins chaste, agit avec la violence d'un réveille-matin. -Elle sursauta, et, se frottant les yeux, me couvrit de baisers, -comme quelqu'un qu'on aime et qu'on retrouve dans son lit après avoir -rêvé qu'il est mort. Elle, au contraire, avait cru rêver ce qui -était vrai, et me retrouvait au réveil.</p> - -<p>Il était déjà onze heures. Nous buvions notre chocolat, quand -nous entendîmes la sonnette. Je pensai à Jacques: «Pourvu qu'il -ait une arme.» Moi qui avais si peur de la mort, je ne tremblais -pas. Au contraire, j'aurais accepté que ce fut Jacques, à condition -qu'il nous tuât. Toute autre solution me semblait ridicule.</p> - -<p>Envisager la mort avec calme ne compte que si nous l'envisageons -seul. La mort à deux n'est plus la mort, même pour les incrédules. -Ce qui chagrine, ce n'est pas de quitter la vie, mais de quitter -ce qui lui donne un sens. Lorsqu'un amour est notre vie, quelle -différence y a-t-il entre vivre ensemble ou mourir ensemble?</p> - -<p>Je n'eus pas le temps de me croire un héros, car, pensant que -peut-être Jacques ne tuerait que Marthe, ou moi, je mesurai mon -égoïsme. Savais-je même, de ces deux drames, lequel était le pire?</p> - -<p>Comme Marthe ne bougeait pas, je crus m'être trompé, et qu'on avait -sonné chez les propriétaires. Mais la sonnette retentit de nouveau.</p> - -<p>—Tais-toi, ne bouge pas! murmura-t-elle, ce doit être ma mère. -J'avais complètement oublié qu'elle passerait après la messe.</p> - -<p>J'étais heureux d'être témoin d'un de ses sacrifices. Dès qu'une -maîtresse, un ami, sont en retard de quelques minutes à un rendez-vous, -je les vois morts. Attribuant cette forme d'angoisse à sa mère, je -savourais sa crainte, et que ce fût par ma faute qu'elle l'éprouvât.</p> - -<p>Nous entendîmes la grille du jardin se refermer, après un conciliabule -(évidemment, Mme Grangier demandait au rez-de-chaussée si on avait -vu ce matin sa fille). Marthe regarda derrière les volets et me -dit: «C'était bien elle.» Je ne pus résister au plaisir de voir, -moi aussi, Mme Grangier repartant, son livre de messe à la main, -inquiète de l'absence incompréhensible de sa fille. Elle se retourna -encore vers les volets clos.</p> - - - - -<p>Maintenant qu'il ne me restait plus rien à désirer, je me sentais -devenir injuste. Je m'affectais de ce que Marthe pût mentir sans -scrupules à sa mère, et ma mauvaise foi lui reprochait de pouvoir -mentir. Pourtant l'amour, qui est l'égoïsme à deux, sacrifie tout -à soi, et vit de mensonges. Poussé par le même démon, je lui fis -encore le reproche de m'avoir caché l'arrivée de son mari. Jusqu'alors, -j'avais maté mon despotisme, ne me sentant pas le droit de régner -sur Marthe. Ma dureté avait des accalmies. Je gémissais: «Bientôt -tu me prendras en horreur. Je suis comme ton mari, aussi brutal.—Il -n'est pas brutal», disait-elle. Je reprenais de plus belle: «Alors -tu nous trompes tous les deux, dis-moi que tu l'aimes, sois contente: -dans huit jours tu pourras me tromper avec lui.»</p> - -<p>Elle se mordait les lèvres, pleurait: «Qu'ai-je donc fait qui te -rende aussi méchant? Je t'en supplie, n'abîme pas notre premier -jour de bonheur.</p> - -<p>—Il faut que tu m'aimes bien peu pour qu'aujourd'hui soit ton -premier jour de bonheur.»</p> - -<p>Ces sortes de coups blessent celui qui les porte. Je ne pensais -rien de ce que je disais, et pourtant j'éprouvais le besoin de le -dire. Il m'était impossible d'expliquer à Marthe que mon amour -grandissait. Sans doute atteignait-il l'âge ingrat, et cette -taquinerie féroce, c'était la mue de l'amour devenant passion. -Je souffrais. Je suppliai Marthe d'oublier mes attaques.</p> - - - - -<p>La bonne des propriétaires glissa des lettres sous la porte. Marthe -les prit. Il y en avait deux de Jacques. Comme réponse à mes doutes: -«Fais-en, dit-elle, ce que bon te semble.» J'eus honte. Je lui -demandai de les lire, mais de les garder pour elle. Marthe, par un -de ces réflexes qui nous poussent aux pires bravades, déchira une -des enveloppes. Difficile à déchirer, la lettre devait être longue. -Son geste devint une nouvelle occasion de reproches. Je détestais -cette bravade, le remords qu'elle ne manquerait pas d'en ressentir. -Je fis, malgré tout, un effort et, voulant qu'elle ne déchirât point -la seconde lettre, je gardai pour moi que d'après cette scène il -était impossible que Marthe ne fût pas méchante. Sur ma demande, -elle la lut. Un réflexe pouvait lui faire déchirer la première -lettre, mais non lui faire dire, après avoir parcouru la seconde: -«Le ciel nous récompense de n'avoir pas déchiré la lettre. Jacques -m'y annonce que les permissions viennent d'être suspendues dans -son secteur, il ne viendra pas avant un mois.»</p> - -<p>L'amour seul excuse de telles fautes de goût.</p> - - -<p>Ce mari commençait à me gêner, plus que s'il avait été là et que -s'il avait fallu prendre garde. Une lettre de lui prenait soudain -l'importance d'un spectre. Nous déjeunâmes tard. Vers cinq heures, -nous allâmes nous promener au bord de l'eau. Marthe resta stupéfaite -lorsque d'une touffe d'herbes je sortis un panier, sous l'Å“il de -la sentinelle. L'histoire du panier l'amusa bien. Je n'en craignais -plus le grotesque. Nous marchions, sans nous rendre compte de -l'indécence de notre tenue, nos corps collés l'un contre l'autre. -Nos doigts s'enlaçaient. Ce premier dimanche de soleil avait fait -pousser les promeneurs à chapeau de paille, comme la pluie les -champignons. Les gens qui connaissaient Marthe n'osaient pas lui -dire bonjour; mais elle, ne se rendant compte de rien, leur disait -bonjour sans malice. Ils durent y voir une fanfaronnade. Elle -m'interrogeait pour savoir comment je m'étais enfui de la maison. -Elle riait, puis sa figure s'assombrissait; alors elle me remerciait, -en me serrant les doigts de toutes ses forces, d'avoir couru tant -de risques. Nous repassâmes chez elle pour y déposer le panier. -À vrai dire, j'entrevis pour ce panier, sous forme d'envoi aux -armées, une fin digne de ces aventures. Mais cette fin était si -choquante que je la gardai pour moi.</p> - -<p>Marthe voulait suivre la Marne jusqu'à La Varenne. Nous dînerions -en face de l'île d'Amour. Je lui promis de lui montrer le musée -de l'Écu de France, le premier musée que j'avais vu, tout enfant, -et qui m'avait ébloui. J'en parlais à Marthe comme d'une chose -très intéressante. Mais quand nous constatâmes que ce musée était -une farce, je ne voulus pas admettre que je m'étais trompé à ce -point. Les ciseaux de Fulbert! tout! j'avais tout cru. Je prétendis -avoir fait à Marthe une plaisanterie innocente. Elle ne comprenait -pas, car il était peu dans mes habitudes de plaisanter. À vrai dire, -cette déconvenue me rendait mélancolique. Je me disais: Peut-être moi -qui, aujourd'hui, crois tellement à l'amour de Marthe, y verrai-je -un attrape-nigaud, comme le musée de l'Écu de France!</p> - -<p>Car je doutais souvent de son amour. Quelquefois, je me demandais -si je n'étais pas pour elle un passe-temps, un caprice dont elle -pourrait se détacher du jour au lendemain, la paix la rappelant -à ses devoirs. Pourtant, me disais-je, il y a des moments où une -bouche, des yeux, ne peuvent mentir. Certes. Mais une fois ivres, -les hommes les moins généreux se fâchent si l'on n'accepte pas leur -montre, leur portefeuille. Dans cette veine, ils sont aussi sincères -que s'ils se trouvent en état normal. Les moments où on ne peut pas -mentir sont précisément ceux où l'on ment le plus, et surtout à -soi-même. Croire une femme «au moment où elle ne peut mentir», c'est -croire a la fausse générosité d'un avare.</p> - -<p>Ma clairvoyance n'était qu'une forme plus dangereuse de ma naïveté. -Je me jugeais moins naïf, je l'étais sous une autre forme, puisque -aucun âge n'échappe à la naïveté. Celle de la vieillesse n'est pas -la moindre. Cette prétendue clairvoyance m'assombrissait tout, me -faisait douter de Marthe. Plutôt, je doutais de moi-même, ne me -trouvant pas digne d'elle. Aurais-je eu mille fois plus de preuves -de son amour, je n'aurais pas été moins malheureux.</p> - -<p>Je savais trop le trésor de ce qu'on n'exprime jamais à ceux qu'on -aime, par la crainte de paraître puéril, pour ne pas redouter chez -Marthe cette pudeur navrante, et je souffrais de ne pouvoir pénétrer -son esprit.</p> - - -<p>Je revins à la maison à neuf heures et demie du soir. Mes parents -m'interrogèrent sur ma promenade. Je leur décrivis avec enthousiasme -la forêt de Sénart et ses fougères deux fois hautes comme moi. Je -parlai aussi de Brunoy, charmant village où nous avions déjeuné. -Tout à coup, ma mère, moqueuse, m'interrompant:</p> - -<p>—À propos, René est venu cet après-midi à quatre heures, très -étonné en apprenant qu'il faisait une grande promenade avec toi.</p> - -<p>J'étais rouge de dépit. Cette aventure, et bien d'autres, m'apprirent -que, malgré certaines dispositions, je ne suis pas fait pour le -mensonge. On m'y attrape toujours. Mes parents n'ajoutèrent rien -d'autre. Ils eurent le triomphe modeste.</p> - - - - -<p>Mon père, d'ailleurs, était inconsciemment complice de mon premier -amour. Il l'encourageaitplutôt, ravi que ma précocité s'affirmât -d'une façon ou d'une autre. Il avait aussi toujours eu peur que -je ne tombasse entre les mains d'une mauvaise femme. Il était content -de me savoir aimé d'une brave fille. Il ne devait se cabrer que le -jour où il eut la preuve que Marthe souhaitait le divorce.</p> - -<p>Ma mère, elle, ne voyait pas notre liaison d'un aussi bon Å“il. Elle -était jalouse. Elle regardait Marthe avec des yeux de rivale. Elle -trouvait Marthe antipathique, ne se rendant pas compte que toute -femme, du fait de mon amour, le lui serait devenue. D'ailleurs, elle -se préoccupait plus que mon père du qu'en-dira-t-on. Elle s'étonnait -que Marthe pût se compromettre avec un gamin de mon âge. Puis, elle -avait été élevée à F... Dans toutes ces petites villes de banlieue, -du moment qu'elles s'éloignent de la banlieue ouvrière, sévissent -les mêmes passions, la même soif de racontars qu'en province. Mais, -en outre, le voisinage de Paris rend les racontars, les suppositions -plus délurés. Chacun y doit tenir son rang. C'est ainsi que pour -avoir une maîtresse, dont le mari était soldat, je vis peu à peu, -et sur l'injonction de leurs parents, s'éloigner mes camarades. -Ils disparurent par ordre hiérarchique: depuis le fils du notaire, -jusqu'à celui de notre jardinier. Ma mère était atteinte par ces -mesures qui me semblaient un hommage. Elle me voyait perdu par une -folle. Elle reprochait certainement à mon père de me l'avoir fait -connaître, et de fermer les yeux. Mais, estimant que c'était à mon -père d'agir, et mon père se taisant, elle gardait le silence.</p> - - - - -<p>Je passais toutes mes nuits chez Marthe. J'y arrivais à dix heures -et demie, j'en repartais le matin à cinq ou six. Je ne sautais plus -par-dessus les murs. Je me contentais d'ouvrir la porte avec ma -clef; mais cette franchise exigeait quelques soins. Pour que la -cloche ne donnât pas l'éveil, j'enveloppais le soir son battant -avec de l'ouate. Je l'ôtais le lendemain en rentrant.</p> - -<p>À la maison, personne ne se doutait de mes absences; il n'en allait -pas de même à J... Depuis quelque temps déjà , les propriétaires -et le vieux ménage me voyaient d'un assez mauvais Å“il, répondant -à peine à mes saluts.</p> - -<p>Le matin, à cinq heures, pour faire le moins de bruit possible, -je descendais, mes souliers à la main. Je les remettais en bas. -Un matin, je croisai dans l'escalier le garçon laitier. Il tenait -ses boîtes de lait à la main; je tenais, moi, mes souliers. Il -me souhaita le bonjour avec un sourire terrible. Marthe était -perdue. Il allait le raconter dans tout J... Ce qui me torturait -encore le plus était mon ridicule. Je pouvais acheter le silence -du garçon laitier, mais je m'en abstins faute de savoir comment -m'y prendre.</p> - -<p>L'après-midi, je n'osai rien en dire à Marthe. D'ailleurs, cet -épisode était inutile pour que Marthe fût compromise. C'était depuis -longtemps chose faite. La rumeur me l'attribua même comme maîtresse -bien avant la réalité. Nous ne nous étions rendu compte de rien. -Nous allions bientôt voir clair. C'est ainsi qu'un jour, je trouvai -Marthe sans forces. Le propriétaire venait de lui dire que depuis -quatre jours, il guettait mon départ à l'aube. Il avait d'abord -refusé de croire, mais il ne lui restait aucun doute. Le vieux -ménage dont la chambre était sous celle de Marthe se plaignait du -bruit que nous faisions nuit et jour. Marthe était atterrée, voulait -partir. Il ne fut pas question d'apporter un peu de prudence dans -nos rendez-vous. Nous nous en sentions incapables: le pli était -pris. Alors Marthe commença de comprendre bien des choses qui -l'avaient surprise. La seule amie qu'elle chérît vraiment, une -jeune fille suédoise, ne répondait pas à ses lettres. J'appris -que le correspondant de cette jeune fille nous ayant un jour -aperçus dans le train, enlacés, il lui avait conseillé de ne -pas revoir Marthe.</p> - -<p>Je fis promettre à Marthe que s'il éclatait un drame, où que ce -fût, soit chez ses parents, soit avec son mari, elle montrerait -de la fermeté. Les menaces du propriétaire, quelques rumeurs, me -donnaient tout lieu de craindre, et d'espérer à la fois, une -explication entre Marthe et Jacques.</p> - -<p>Marthe m'avait supplié de venir la voir souvent, pendant la -permission de Jacques, à qui elle avait déjà parlé de moi. Je -refusai, redoutant de jouer mal mon rôle et de voir Marthe avec -un homme empressé auprès d'elle. La permission devait être de -onze jours. Peut-être tricherait-il et trouverait-il le moyen de -rester deux jours de plus. Je fis jurer à Marthe de m'écrire -chaque jour. J'attendis trois jours avant de me rendre à la poste -restante, pour être sûr de trouver une lettre. Il y en avait -déjà quatre. Je ne pus les prendre: il me manquait un des papiers -d'identité nécessaires. J'étais d'autant moins à l'aise que -j'avais falsifié mon bulletin de naissance, l'usage de la poste -restante n'étant permis qu'à partir de dix-huit ans. J'insistais, -au guichet, avec l'envie de jeter du poivre dans les yeux de -la demoiselle des postes, de m'emparer des lettres qu'elle tenait -et ne me donnerait pas. Enfin, comme j'étais connu à la poste, -j'obtins, faute de mieux, qu'on les envoyât le lendemain chez -mes parents.</p> - -<p>Décidément, j'avais encore fort à faire pour devenir un homme. -En ouvrant la première lettre de Marthe, je me demandai comment -elle exécuterait ce tour de force: écrire une lettre d'amour. -J'oubliais qu'aucun genre épistolaire n'est moins difficile: il -n'y est besoin que d'amour. Je trouvai les lettres de Marthe -admirables, et dignes des plus belles que j'avais lues. Pourtant, -Marthe m'y disait des choses bien ordinaires, et son supplice de -vivre loin de moi.</p> - -<p>Il m'étonnait que ma jalousie ne fût pas plus mordante. Je commençais -à considérer Jacques comme «le mari». Peu à peu, j'oubliais sa -jeunesse, je voyais en lui un barbon.</p> - -<p>Je n'écrivais pas à Marthe; il y avait tout de même trop de -risques. Au fond, je me trouvais plutôt heureux d'être tenu à ne -pas lui écrire, éprouvant, comme devant toute nouveauté, la crainte -vague de n'être pas capable, et que mes lettres la choquassent -ou lui parussent naïves.</p> - -<p>Ma négligence fit qu'au bout de deux jours, ayant laissé traîner -sur ma table de travail une lettre de Marthe, elle disparut; le -lendemain, elle reparut sur la table. La découverte de cette lettre -dérangeait mes plans: j'avais profité de la permission de Jacques, -de mes longues heures de présence, pour faire croire chez moi que -je me détachais de Marthe. Car, si je m'étais d'abord montré fanfaron -pour que mes parents apprissent que j'avais une maîtresse, je -commençais à souhaiter qu'ils eussent moins de preuves. Et voici que -mon père apprenait la véritable cause de ma sagesse.</p> - -<p>Je profitai de ces loisirs pour de nouveau me rendre à l'académie -de dessin; car, depuis longtemps, je dessinais mes nus d'après Marthe. -Je ne sais pas si mon père le devinait; du moins s'étonnait-il -malicieusement, et d'une manière qui me faisait rougir, de la -monotonie des modèles. Je retournai donc à la Grande-Chaumière, -travaillai beaucoup, afin de réunir une provision d'études pour le -reste de l'année, provision que je renouvellerais à la prochaine -visite du mari.</p> - -<p>Je revis aussi René, renvoyé de Henri-IV. Il allait à Louis-le-Grand. -Je l'y cherchais tous les soirs, après la Grande-Chaumière. Nous -nous fréquentions en cachette, car depuis son renvoi de Henri-IV, -et surtout depuis Marthe, ses parents, qui naguère me considéraient -comme un bon exemple, lui avaient défendu ma compagnie.</p> - -<p>René, pour qui l'amour, dans l'amour, semblait un bagage encombrant, -me plaisantait sur ma passion pour Marthe. Ne pouvant supporter ses -pointes, je lui dis lâchement que je n'avais pas de véritable amour. -Son admiration pour moi, qui, ces derniers temps, avait faibli, -s'en accrut séance tenante.</p> - -<p>Je commençais à m'endormir sur l'amour de Marthe. Ce qui me -tourmentait le plus, c'était le jeûne infligé à mes sens. Mon -énervement était celui d'un pianiste sans piano, d'un fumeur sans -cigarettes.</p> - -<p>René, qui se moquait de mon cÅ“ur, était pourtant épris d'une femme -qu'il croyait aimer sans amour. Ce gracieux animal. Espagnole -blonde, se désarticulait si bien qu'il devait sortir d'un cirque. -René, qui feignait la désinvolture, était fort jaloux. Il me supplia, -mi-riant, mi-pâlissant, de lui rendre un service bizarre. Ce service, -pour qui connaît le collège, était l'idée-type du collégien. Il -désirait savoir si cette femme le tromperait. Il s'agissait donc -de lui faire des avances, pour se rendre compte.</p> - -<p>Ce service m'embarrassa. Ma timidité reprenait le dessus. Mais pour -rien au monde je n'aurais voulu paraître timide et, du reste, la dame -vint me tirer d'embarras. Elle me fit des avances si promptes que la -timidité, qui empêche certaines choses et oblige à d'autres, m'empêcha -de respecter René et Marthe. Du moins espérais-je y trouver du plaisir, -mais j'étais comme le fumeur habitué à une seule marque. Il ne me -resta donc que le remords d'avoir trompé René, à qui je jurai que sa -maîtresse repoussait toute avance.</p> - -<p>Vis-à -vis de Marthe, je n'éprouvais aucun remords. Je m'y forçais. -J'avais beau me dire que je ne lui pardonnerais jamais si elle me -trompait, je n'y pus rien. «Ce n'est pas pareil», me donnai-je comme -excuse avec la remarquable platitude que l'égoïsme apporte dans ses -réponses. De même, j'admettais fort bien de ne pas écrire à Marthe, -mais, si elle ne m'avait pas écrit, j'y eusse vu qu'elle ne m'aimait -pas. Pourtant, cette légère infidélité renforça mon amour.</p> - - - - -<p>Jacques ne comprenait rien à l'attitude de sa femme. Marthe, plutôt -bavarde, ne lui adressait pas la parole. S'il lui demandait: -«Qu'as-tu?» elle répondait: «Rien.»</p> - -<p>Mme Grangier eut différentes scènes avec le pauvre Jacques. Elle -l'accusait de maladresse envers sa fille, se repentait de la lui -avoir donnée. Elle attribuait à cette maladresse de Jacques le brusque -changement survenu dans le caractère de sa fille. Elle voulut la -reprendre chez elle. Jacques s'inclina. Quelques jours après son -arrivée, il accompagna Marthe chez sa mère, qui, flattant ses moindres -caprices, encourageait, sans se rendre compte, son amour pour moi. -Marthe était née dans cette demeure. Chaque chose, disait-elle -à Jacques, lui rappelait le temps heureux où elle s'appartenait. -Elle devait dormir dans sa chambre de jeune fille. Jacques voulut -que tout au moins on y dressât un lit pour lui. Il provoqua une -crise de nerfs. Marthe refusait de souiller cette chambre virginale.</p> - -<p>M. Grangier trouvait ces pudeurs absurdes. Mme Grangier en profita -pour dire à son mari et à son gendre qu'ils ne comprenaient rien -à la délicatesse féminine. Elle se sentait flattée que l'âme de sa -fille appartînt si peu à Jacques. Car tout ce que Marthe ôtait à son -mari, Mme Grangier se l'attribuait, trouvant ses scrupules sublimes. -Sublimes, ils l'étaient, mais pour moi.</p> - -<p>Les jours où Marthe se prétendait le plus malade, elle exigeait de -sortir. Jacques savait bien que ce n'était pas pour le plaisir de -l'accompagner. Marthe, ne pouvant confier à personne les lettres -à mon adresse, les mettait elle-même à la poste.</p> - -<p>Je me félicitai encore plus de mon silence, car, si j'avais pu -lui écrire, en réponse au récit des tortures qu'elle infligeait, -je fusse intervenu en faveur de la victime. À certains moments, -je m'épouvantais du mal dont j'étais l'auteur; à d'autres, je me -disais que Marthe ne punirait jamais assez Jacques du crime -de me l'avoir prise vierge. Mais comme rien ne nous rend moins -«sentimental» que la passion, j'étais, somme toute, ravi de ne -pouvoir écrire et qu'ainsi Marthe continuât de désespérer Jacques.</p> - -<p>Il repartit sans courage.</p> - -<p>Tous mirent cette crise sur le compte de la solitude énervante -dans laquelle vivait Marthe. Car ses parents et son mari étaient -les seuls à ignorer notre liaison, les propriétaires n'osant rien -apprendre à Jacques, par respect pour l'uniforme. Mme Grangier se -félicitait déjà de retrouver sa fille, et qu'elle vécût comme avant -son mariage. Aussi les Grangier n'en revinrent-ils pas lorsque -Marthe, le lendemain du départ de Jacques, annonça qu'elle retournait -à J...</p> - -<p>Je l'y revis le jour même. D'abord, je la grondai mollement d'avoir -été si méchante. Mais quand je lus la première lettre de Jacques, -je fus pris de panique. Il disait combien, s'il n'avait plus l'amour -de Marthe, il lui serait facile de se faire tuer.</p> - -<p>Je ne démêlai pas le «chantage». Je me vis responsable d'une mort, -oubliant que je l'avais souhaitée. Je devins encore plus incompréhensible -et plus injuste. De quelque côté que nous nous tournions s'ouvrait -une blessure. Marthe avait beau me répéter qu'il était moins inhumain -de ne plus flatter l'espoir de Jacques, c'est moi qui l'obligeais -de répondre avec douceur. C'est moi qui dictais à sa femme les seules -lettres tendres qu'il en ait jamais reçues. Elle les écrivait en se -cabrant, en pleurant, mais je la menaçais de ne jamais revenir, si -elle n'obéissait pas. Que Jacques me dût ses seules joies atténuait -mes remords.</p> - -<p>Je vis combien son désir de suicide était superficiel, à l'espoir -qui débordait de ses lettres, en réponse aux nôtres.</p> - -<p>J'admirais mon attitude, vis-à -vis du pauvre Jacques, alors que -j'agissais par égoïsme et par crainte d'avoir un crime sur la -conscience.</p> - - - - -<p>Une période heureuse succéda au drame. Hélas! un sentiment de -provisoire subsistait. Il tenait à mon âge et à ma nature veule. -Je n'avais de volonté pour rien, ni pour fuir Marthe qui peut-être -m'oublierait, et retournerait au devoir, ni pour pousser Jacques -dans la mort. Notre union était donc à la merci de la paix, du -retour définitif des troupes. Qu'il chasse sa femme, elle me -resterait. Qu'il la garde, je me sentais incapable de la lui -reprendre de force. Notre bonheur était un château de sable. Mais -ici la marée n'étant pas à heure fixe, j'espérais qu'elle monterait -le plus tard possible.</p> - -<p>Maintenant, c'est Jacques, charmé, qui défendait Marthe contre -sa mère, mécontente du retour à J... Ce retour, l'aigreur aidant, -avait du reste éveillé chez Mme Grangier quelques soupçons. Autre -chose lui paraissait suspect: Marthe refusait d'avoir des domestiques, -au grand scandale de sa famille, et, encore plus, de sa belle-famille. -Mais que pouvaient parents et beaux-parents contre Jacques devenu -notre allié, grâce aux raisons que je lui donnais par l'intermédiaire -de Marthe?</p> - -<p>C'est alors que J... ouvrit le feu sur elle.</p> - -<p>Les propriétaires affectaient de ne plus lui parler. Personne ne la -saluait. Seuls les fournisseurs étaient professionnellement tenus à -moins de morgue. Aussi, Marthe, sentant quelquefois le besoin d'échanger -des paroles, s'attardait dans les boutiques. Lorsque j'étais chez -elle, si elle s'absentait pour acheter du lait et des gâteaux, et -qu'au bout de cinq minutes elle ne fut pas de retour, l'imaginant -sous un tramway, je courais à toutes jambes jusque chez la crémière -ou le pâtissier. Je l'y trouvais causant avec eux. Fou de m'être -laissé prendre à mes angoisses nerveuses, aussitôt dehors, je -m'emportais. Je l'accusais d'avoir des goûts vulgaires, de trouver -un charme à la conversation des fournisseurs. Ceux-ci, dont -j'interrojnpais les propos, me détestaient.</p> - -<p>L'étiquette des cours est assez simple, comme tout ce qui est -noble. Mais rien n'égale en énigmes le protocole des petites -gens. Leur folie des préséances se fonde, d'abord, sur l'âge. -Rien ne les choquerait plus que la révérence d'une vieille duchesse -à quelque jeune prince. On devine la haine du pâtissier, de la -crémière, à voir un gamin interrompre leurs rapports familiers -avec Marthe. Ils lui eussent à elle trouvé mille excuses, à cause -de ces conversations.</p> - - -<p>Les propriétaires avaient un fils de vingt-deux ans. Il vint en -permission. Marthe l'invita à prendre le thé.</p> - -<p>Le soir, nous entendîmes des éclats de voix: on lui défendait de -revoir la locataire. Habitué à ce que mon père ne mît son veto à -aucun de mes actes, rien ne m'étonna plus que l'obéissance du dadais.</p> - -<p>Le lendemain, comme nous traversions le jardin, il bêchait. Sans -doute était-ce un pensum. Un peu gêné, malgré tout, il détourna -la tête pour ne pas avoir à dire bonjour.</p> - -<p>Ces escarmouches peinaient Marthe; assez intelligente et assez -amoureuse pour se rendre compte que le bonheur ne réside pas dans -la considération des voisins, elle était comme ces poètes qui savent -que la vraie poésie est chose «maudite», mais qui, malgré leur -certitude, souffrent parfois de ne pas obtenir les suffrages qu'ils -méprisent.</p> - - - - -<p>Les conseillers municipaux jouent toujours un rôle dans mes -aventures. M. Marin qui habitait en dessous de chez Marthe, -vieillard à barbe grise et de stature noble, était un ancien -conseiller municipal de J... Retiré dès avant la guerre, il aimait -servir la patrie, lorsque l'occasion se présentait à portée de sa -main. Se contentant de désapprouver la politique communale, il -vivait avec sa femme, ne recevant et ne rendant de visites qu'aux -approches de la nouvelle année.</p> - -<p>Depuis quelques jours, un remue-ménage se faisait au-dessous, -d'autant plus distinct que nous entendions, de notre chambre, les -moindres bruits du rez-de-chaussée. Des frotteurs vinrent. La bonne, -aidée par celle du propriétaire, astiquait l'argenterie dans le -jardin, ôtait le vert-de-gris des suspensions de cuivre. Nous -sûmes par la crémière qu'un raout-surprise se préparait chez les -Marin, sous un mystérieux prétexte. Mme Marin était allée inviter -le maire et le supplier de lui accorder huit litres de lait. -Autoriserait-il aussi la marchande à faire de la crème?</p> - -<p>Les permis accordés, le jour venu (un vendredi), une quinzaine -de notables parurent à l'heure dite avec leurs femmes, chacune -fondatrice d'une société d'allaitement maternel ou de secours aux -blessés, dont elle était présidente, et, les autres, sociétaires. -La maîtresse de cette maison, pour faire «genre», recevait devant -la porte. Elle avait profité de l'attraction mystérieuse pour -transformer son raout en pique-nique. Toutes ces dames prêchaient -l'économie et inventaient des recettes. Aussi, leurs douceurs -étaient-elles des gâteaux sans farine, des crèmes au lichen, etc. -Chaque nouvelle arrivante disait à Mme Marin: «Oh! ça ne paye pas -de mine, mais je crois que ce sera bon tout de même.»</p> - -<p>M. Marin, lui, profitait de ce raout pour préparer sa «rentrée -politique».</p> - -<p>Or, la surprise, c'était Marthe et moi. La charitable indiscrétion -d'un de mes camarades de chemin de fer, le fils d'un des notables, -me l'apprit. Jugez de ma stupeur quand je sus que la distraction -des Marin était de se tenir sous notre chambre vers la fin de -l'après-midi et de surprendre nos caresses.</p> - -<p>Sans doute y avaient-ils pris goût et voulaient-ils publier leurs -plaisirs. Bien entendu, les Marin, gens respectables, mettaient ce -dévergondage sur le compte de la morale. Ils voulaient faire partager -leur révolte par tout ce que la commune comptait de gens comme -il faut.</p> - -<p>Les invités étaient en place. Mme Marin me savait chez Marthe et -avait dressé la table sous sa chambre. Elle piaffait. Elle eût -voulu la canne du régisseur pour annoncer le spectacle. Grâce à -l'indiscrétion du jeune homme, qui trahissait pour mystifier sa -famille et, par solidarité d'âge, nous gardâmes le silence. Je -n'avais pas osé dire à Marthe le motif du pique-nique. Je pensais -au visage décomposé de Mme Marin, les yeux sur les aiguilles de -l'horloge, et à l'impatience de ses hôtes. Enfin, vers sept heures, -les couples se retirèrent bredouilles, traitant tout bas les Marin -d'imposteurs et le pauvre M. Marin, âgé de soixante-dix ans, -d'arriviste. Ce futur conseiller vous promettait monts et merveilles, -et n'attendait même pas d'être élu pour manquer à ses promesses. -En ce qui concernait Mme Marin, ces dames virent dans le raout un -moyen avantageux pour elle de se fournir du dessert. Le maire, en -personnage, avait paru juste quelques minutes; ces quelques minutes -et les huit litres de lait firent chuchoter qu'il était du dernier -bien avec la fille des Marin, institutrice à l'école. Le mariage de -Mlle Marin avait jadis fait scandale, paraissant peu digne d'une -institutrice, car elle avait épousé un sergent de ville.</p> - -<p>Je poussai la malice jusqu'à leur faire entendre ce qu'ils eussent -souhaité faire entendre aux autres. Marthe s'étonna de cette tardive -ardeur. Ne pouvant plus y tenir, et au risque de la chagriner, je -lui dis quel était le but du raout. Nous en rîmes ensemble aux -larmes.</p> - -<p>Mme Marin, peut-être indulgente si j'eusse servi ses plans, ne nous -pardonna pas son désastre. Il lui donna de la haine. Mais elle -ne pouvait l'assouvir, ne disposant plus de moyens, et n'osant -user de lettres anonymes.</p> - - - - -<p>Nous étions au mois de mai. Je rencontrais moins Marthe chez elle -et n'y couchais que si je pouvais inventer chez moi un mensonge -pour y rester le matin. Je l'inventais une ou deux fois la semaine. -La perpétuelle réussite de mon mensonge me surprenait. En réalité, -mon père ne me croyait pas. Avec une folle indulgence il fermait -les yeux, à la seule condition que ni mes frères ni les domestiques -ne l'apprissent. Il me suffisait donc de dire que je partais à cinq -heures du matin, comme le jour de ma promenade à la forêt de Sénart. -Mais ma mère ne préparait plus de panier.</p> - -<p>Mon père supportait tout, puis, sans transition, se cabrant, me -reprochait ma paresse. Ces scènes se déchaînaient et se calmaient -vite, comme les vagues.</p> - -<p>Rien n'absorbe plus que l'amour. On n'est pas paresseux, parce que, -étant amoureux, on paresse. L'amour sent confusément que son seul -dérivatif réel est le travail. Aussi le considère-t-il comme un -rival. Et il n'en supporte aucun. Mais l'amour est paresse bien-faisante, -comme la molle pluie qui féconde.</p> - -<p>Si la jeunesse est niaise, c'est faute d'avoir été paresseuse. Ce -qui infirme nos systèmes d'éducation, c'est qu'ils s'adressent aux -médiocres, à cause du nombre. Pour un esprit en marche, la paresse -n'existe pas. Je n'ai jamais plus appris que dans ces longues journées -qui, pour un témoin, eussent semblé vides, et où j'observais mon -cÅ“ur novice comme un parvenu observe ses gestes à table.</p> - -<p>Quand je ne couchais pas chez Marthe, c'est-à -dire presque tous les -jours, nous nous promenions après dîner, le long de la Marne, -jusqu'à onze heures. Je détachais le canot de mon père. Marthe -ramait; moi, étendu, j'appuyais ma tête sur ses genoux. Je la -gênais. Soudain, un coup de rame, me cognant, me rappelait que -cette promenade ne durerait pas toute la vie.</p> - -<p>L'amour veut faire partager sa béatitude. Ainsi, une maîtresse de -nature assez froide devient caressante, nous embrasse dans le cou, -invente mille agaceries, si nous sommes en train d'écrire une lettre. -Je n'avais jamais tel désir d'embrasser Marthe que lorsqu'un travail -la distrayait de moi; jamais tant envie de toucher à ses cheveux, -de la décoiffer, que quand elle se coiffait. Dans le canot, je me -précipitais sur elle, la jonchant de baisers, pour qu'elle lâchât -ses rames, et que le canot dérivât, prisonnier des herbes, des nénufars -blancs et jaunes. Elle y reconnaissait les signes d'une passion -incapable de se contenir, alors que me poussait surtout la manie de -déranger, si forte. Puis, nous amarrions le canot derrière les hautes -touffes. La crainte d'être visibles ou de chavirer, me rendait nos -ébats mille fois plus voluptueux.</p> - -<p>Aussi ne me plaignais-je point de l'hostilité des propriétaires qui -rendait ma présence chez Marthe très difficile.</p> - -<p>Ma prétendue idée fixe de la posséder comme ne l'avait pu posséder -Jacques, d'embrasser un coin de sa peau après lui avoir fait jurer -que jamais d'autres lèvres que les miennes ne s'y étaient mises, -n'était que du libertinage. Me l'avouais-je? Tout amour comporte -sa jeunesse, son âge mûr, sa vieillesse. Étais-je à ce dernier stade -où déjà l'amour ne me satisfaisait plus sans certaines recherches? -Car si ma volupté s'appuyait sur l'habitude, elle s'avivait de ces -mille riens, de ces légères corrections infligées à l'habitude. -Ainsi, n'est-ce pas d'abord dans l'augmentation des doses, qui -vite deviendraient mortelles, qu'un intoxiqué trouve l'extase, mais -dans le rythme qu'il invente, soit en changeant ses heures, soit -en usant de supercheries pour dérouter l'organisme.</p> - -<p>J'aimais tant cette rive gauche de la Marne, que je fréquentais -l'autre, si différente, afin de pouvoir contempler celle que -j'aimais. La rive droite est moins molle, consacrée aux maraîchers, -aux cultivateurs, alors que la mienne l'est aux oisifs. Nous attachions -le canot à un arbre, allions nous étendre au milieu du blé. Le champ, -sous la brise du soir, frissonnait. Notre égoïsme, dans sa cachette, -oubliait le préjudice, sacrifiant le blé au confort de notre amour, -comme nous y sacrifiions Jacques.</p> - - - - -<p>Un parfum de provisoire excitait mes sens. D'avoir goûté à des -joies plus brutales, plus ressemblantes à celles qu'on éprouve sans -amour avec la première venue, affadissait les autres.</p> - -<p>J'appréciais déjà le sommeil chaste, libre, le bien-être de se -sentir seul dans un lit aux draps frais. J'alléguais des raisons -de prudence pour ne plus passer de nuits chez Marthe. Elle admirait -ma force de caractère. Je redoutais aussi l'agacement que donne -une certaine voix angélique des femmes qui s'éveillent et qui, -comédiennes de race, semblent chaque matin sortir de l'au-delà .</p> - -<p>Je me reprochais mes critiques, mes feintes, passant des journées -à me demander si j'aimais Marthe plus ou moins que naguère. Mon -amour sophistiquait tout. De même que je traduisais faussement -les phrases de Marthe, croyant leur donner un sens plus profond, -j'interprétais ses silences. Ai-je toujours eu tort, un certain -choc, qui ne se peut décrire, nous prévenant que nous avons touché -juste. Mes jouissances, mes angoisses étaient plus fortes. Couché -auprès d'elle, l'envie qui me prenait, d'une seconde à l'autre, -d'être couché seul, chez mes parents, me faisait augurer l'insupportable -d'une vie commune. D'autre part, je ne pouvais imaginer de vivre -sans Marthe. Je commençais à connaître le châtiment de l'adultère.</p> - -<p>J'en voulais à Marthe d'avoir, avant notre amour, consenti à meubler -la maison de Jacques à ma guise. Ces meubles me devinrent odieux, -que je n'avais pas choisis pour mon plaisir, mais afin de déplaire -à Jacques. Je m'en fatiguais, sans excuses. Je regrettais de n'avoir -pas laissé Marthe les choisir seule. Sans doute m'eussent-ils d'abord -déplu, mais quel charme, ensuite, de m'y habituer, par amour pour -elle! J'étais jaloux que le bénéfice de cette habitude revînt à -Jacques.</p> - -<p>Marthe me regardait avec de grands yeux naïfs lorsque je lui disais -amèrement: «J'espère que, quand nous vivrons ensemble, nous ne garderons -pas ces meubles.» Elle respectait tout ce que je disais. Croyant que -j'avais oublié que ces meubles venaient de moi, elle n'osait me le -rappeler. Elle se lamentait intérieurement de ma mauvaise mémoire.</p> - - - - -<p>Dans les premiers jours de juin, Marthe reçut une lettre de Jacques -où, enfin, il ne l'entretenait pas que de son amour. Il était malade. -On l'évacuait à l'hôpital de Bourges. Je ne me réjouissais pas de -le savoir malade, mais qu'il eût quelque chose à dire me soulageait. -Passant par J..., le lendemain ou le surlendemain, il suppliait Marthe -qu'elle guettât son train sur le quai de la gare. Marthe me montra -cette lettre. Elle attendait un ordre.</p> - -<p>L'amour lui donnait une nature d'esclave. Aussi, en face d'une telle -servitude préambulaire, avais-je du mal à ordonner ou défendre. Selon -moi, mon silence voulait dire que je consentais. Pouvais-je l'empêcher -d'apercevoir son mari pendant quelques secondes? Elle garda le même -silence. Donc, par une espèce de convention tacite, je n'allai pas chez -elle le lendemain.</p> - -<p>Le surlendemain matin, un commissionnaire m'apporta chez mes parents -un mot qu'il ne devait remettre qu'à moi. Il était de Marthe. Elle -m'attendait au bord de l'eau. Elle me suppliait de venir, si j'avais -encore de l'amour pour elle.</p> - -<p>Je courus jusqu'au banc sur lequel Marthe m'attendait. Son bonjour, -si peu en rapport avec le style de son billet, me glaça. Je crus -son cÅ“ur changé.</p> - -<p>Simplement, Marthe avait pris mon silence de l'avant-veille pour -un silence hostile. Elle n'avait pas imaginé la moindre convention -tacite. À des heures d'angoisse succédait le grief de me voir en vie, -puisque seule la mort eût dû m'empêcher de venir hier. Ma stupeur -ne pouvait se feindre. Je lui expliquai ma réserve, mon respect pour -ses devoirs envers Jacques malade. Elle me crut à demi. J'étais -irrité. Je faillis lui dire: «Pour une fois que je ne mens pas...» -Nous pleurâmes.</p> - -<p>Mais ces confuses parties d'échecs sont interminables, épuisantes, -si l'un des deux n'y met bon ordre. En somme, l'attitude de Marthe -envers Jacques n'était pas flatteuse. Je l'embrassai, la berçai. -«Le silence, dis-je, ne nous réussit pas.» Nous nous promîmes de -ne rien nous celer de nos pensées secrètes, moi la plaignant un peu -de croire que c'est chose possible.</p> - -<p>À J..., Jacques avait cherché des yeux Marthe, puis le train passant -devant leur maison, il avait vu les volets ouverts. Sa lettre la -suppliait de le rassurer. Il lui demandait de venir à Bourges. «Il -faut que tu partes», dis-je, de façon que cette simple phrase ne -sentît pas le reproche.</p> - -<p>—J'irai, dit-elle, si tu m'accompagnes.</p> - -<p>C'était pousser trop loin l'inconscience. Mais ce qu'exprimaient -d'amour ses paroles, ses actes les plus choquants, me conduisait -vite de la colère à la gratitude. Je me cabrai. Je me calmai. Je -lui parlai doucement, ému par sa naïveté. Je la traitais comme -un enfant qui demande la lune.</p> - -<p>Je lui représentai combien il était immoral qu'elle se fît accompagner -par moi. Que ma réponse ne fût pas orageuse, comme celle d'un -amant outragé, sa portée s'en accrut. Pour la première fois, elle -m'entendait prononcer le mot de «morale». Ce mot vint à merveille, -car, si peu méchante, elle devait bien connaître des crises de doute, -comme moi, sur la moralité de notre amour. Sans ce mot, elle eût pu -me croire amoral, étant fort bourgeoise, malgré sa révolte contre les -excellents préjugés bourgeois. Mais, au contraire, puisque, pour la -première fois, je la mettais en garde, c'était une preuve que -jusqu'alors je considérais que nous n'avions rien fait de mal.</p> - -<p>Marthe regrettait cette espèce de voyage de noces scabreux. Elle -comprenait, maintenant, ce qu'il y avait d'impossible.</p> - -<p>—Du moins, dit-elle, permets-moi de ne pas y aller.</p> - -<p>Ce mot de «morale» prononcé à la légère m'instituait son directeur -de conscience. J'en usai comme ces despotes qui se grisent d'un -pouvoir nouveau. La puissance ne se montre que si l'on en use avec -injustice. Je répondis donc que je ne voyais aucun crime à ce qu'elle -n'allât pas à Bourges. Je lui trouvai des motifs qui la persuadèrent: -fatigue du voyage, proche convalescence de Jacques. Ces motifs -l'innocentaient, sinon aux yeux de Jacques, du moins vis-à -vis de -sa belle-famille.</p> - -<p>À force d'orienter Marthe dans un sens qui me convenait, je la -façonnais peu à peu à mon image. C'est de quoi je m'accusais, et -de détruire sciemment notre bonheur. Qu'elle me ressemblât, et que -ce fût mon Å“uvre, me ravissait et me fâchait. J'y voyais une raison -de notre entente. J'y discernais aussi la cause de désastres futurs. -En effet, je lui avais peu à peu communiqué mon incertitude, qui, le -jour des décisions, l'empêcherait d'en prendre aucune. Je la sentais -comme moi les mains molles, espérant que la mer épargnerait le -château de sable, tandis que les autres enfants s'empressent de bâtir -plus loin.</p> - -<p>Il arrive que cette ressemblance morale déborde sur le physique. -Regard, démarche: plusieurs fois, des étrangers nous prirent pour -frère et sÅ“ur. C'est qu'il existe en nous des germes de ressemblance -que développe l'amour. Un geste, une inflexion de voix, tôt ou tard, -trahissent les amants les plus prudents.</p> - -<p>Il faut admettre que, si le cÅ“ur a ses raisons que la raison ne -connaît pas, c'est que celle-ci est moins raisonnable que notre cÅ“ur. -Sans doute, sommes-nous tous des Narcisse, aimant et détestant leur -image, mais à qui toute autre est indifférente. C'est cet instinct -de ressemblance qui nous mène dans la vie, nous criant «halte!» -devant un paysage, une femme, un poème. Nous pouvons en admirer -d'autres, sans ressentir ce choc. L'instinct de ressemblance est -la seule ligne de conduite qui ne soit pas artificielle. Mais dans -la société, seuls les esprits grossiers sembleront ne point pécher -contre la morale, poursuivant toujours le même type. Ainsi certains -hommes s'acharnent sur les «blondes», ignorant que souvent les -ressemblances les plus profondes sont les plus secrètes.</p> - - - - -<p>Marthe, depuis quelques jours, semblait distraite, sans tristesse. -Distraite, avec tristesse, j'aurais pu m'expliquer sa préoccupation -par l'approche du quinze juillet, date à laquelle il lui faudrait -rejoindre la famille de Jacques, et Jacques en convalescence, sur -une plage de la Manche. À son tour, Marthe se taisait, sursautant -au bruit de ma voix. Elle supportait l'insupportable: visites de -famille, avanies, sous-entendus aigres de sa mère, bonhommes de -son père, qui lui supposait un amant, sans y croire.</p> - -<p>Pourquoi supportait-elle tout? Était-ce la suite de mes leçons -lui reprochant d'attacher trop d'importance aux choses, de s'affecter -des moindres? Elle paraissait heureuse, mais d'un bonheur singulier, -dont elle ressentait de la gêne, et qui m'était désagréable, puisque -je ne la partageais pas. Moi qui trouvais enfantin que Marthe découvrit -dans mon mutisme une preuve d'indifférence, à mon tour, je l'accusais -de ne plus m'aimer, parce qu'elle se taisait.</p> - - -<p>Marthe n'osait pas m'apprendre qu'elle était enceinte.</p> - - - - -<p>J'eusse voulu paraître heureux de cette nouvelle. Mais d'abord elle -me stupéfia. N'ayant jamais pensé que je pouvais devenir responsable -de quoi que ce fût, je l'étais du pire. J'enrageais aussi de n'être -pas assez homme pour trouver la chose simple. Marthe n'avait parlé -que contrainte. Elle tremblait que cet instant qui devait nous rapprocher -nous séparât. Je mimai si bien l'allégresse que ses craintes se -dissipèrent. Elle gardait les traces profondes de la morale bourgeoise, -et cet enfant signifiait pour elle que Dieu récompenserait notre -amour, qu'il ne punissait aucun crime.</p> - -<p>Alors que Marthe trouvait maintenant dans sa grossesse une raison -pour que je ne la quittasse jamais, cette grossesse me consterna. À -notre âge, il me semblait impossible, injuste, que nous eussions -un enfant qui entraverait notre jeunesse. Pour la première fois, -je me rendais à des craintes d'ordre matériel: nous serions -abandonnés de nos familles.</p> - -<p>Aimant déjà cet enfant, c'est par amour que je le repoussais. Je -ne me voulais pas responsable de son existence dramatique. J'eusse -été moi-même incapable de la vivre.</p> - -<p>L'instinct est notre guide; un guide qui nous conduit à notre perte. -Hier, Marthe redoutait que sa grossesse nous éloignât l'un de l'autre. -Aujourd'hui, qu'elle ne m'avait jamais tant aimé, elle croyait que -mon amour grandissait comme le sien. Moi, hier, repoussant cet -enfant, je commençais aujourd'hui à l'aimer et j'ôtais de l'amour -à Marthe, de même qu'au début de notre liaison mon cÅ“ur lui donnait -ce qu'il retirait aux autres.</p> - -<p>Maintenant, posant ma bouche sur le ventre de Marthe, ce n'était -plus elle que j'embrassais, c'était mon enfant. Hélas! Marthe -n'était plus ma maîtresse, mais une mère.</p> - -<p>Je n'agissais plus jamais comme si nous étions seuls. Il y avait -toujours un témoin près de nous, à qui nous devions rendre compte -de nos actes. Je pardonnais mal ce brusque changement dont je rendais -Marthe seule responsable, et pourtant, je sentais que je lui aurais -moins encore pardonné si elle m'avait menti. À certaines secondes, -je croyais que Marthe mentait pour faire durer un peu plus notre -amour, mais que son fils n'était pas le mien.</p> - -<p>Comme un malade qui recherche le calme, je ne savais de quel côté -me tourner. Je sentais ne plus aimer la même Marthe et que mon fils -ne serait heureux qu'à la condition de se croire celui de Jacques. -Certes, ce subterfuge me consternait. Il faudrait renoncer à Marthe. -D'autre part, j'avais beau me trouver un homme, le fait actuel était -trop grave pour que je me rengorgeasse jusqu'à croire possible une -aussi folle (je pensais: une aussi sage) existence.</p> - - - - -<p>Car, enfin, Jacques reviendrait. Après cette période extraordinaire, -il retrouverait, comme tant d'autres soldats trompés à cause des -circonstances exceptionnelles, une épouse triste, docile, dont rien -ne décèlerait l'inconduite. Mais cet enfant ne pouvait s'expliquer -pour son mari que si elle supportait son contact aux vacances. Ma -lâcheté l'en supplia.</p> - -<p>De toutes nos scènes, celle-ci ne fut ni la moins étrange ni la moins -pénible. Je m'étonnai du reste de rencontrer si peu de lutte. J'en -eus l'explication plus tard. Marthe n'osait m'avouer une victoire de -Jacques à sa dernière permission et comptait, feignant de m'obéir, -se refuser au contraire à lui, à Granville, sous prétexte des -malaises de son état. Tout cet échafaudage se compliquait de dates -dont la fausse coïncidence, lors de l'accouchement, ne laisserait de -doutes à personne. «Bah! me disais-je, nous avons du temps devant nous. -Les parents de Marthe redouteront le scandale. Ils remmèneront à la -campagne et retarderont la nouvelle.»</p> - - -<p>La date du départ de Marthe approchait. Je ne pouvais que bénéficier -de cette absence. Ce serait un essai. J'espérais me guérir de Marthe. -Si je n'y parvenais pas, si mon amour était trop vert pour se détacher -de lui-même, je savais bien que je retrouverais Marthe aussi fidèle.</p> - -<p>Elle partit le douze juillet, à sept heures du matin. Je restai à J... -la nuit précédente. En y allant, je me promettais de ne pas fermer -l'Å“il de la nuit. Je ferais une telle provision de caresses, que je -n'aurais plus besoin de Marthe pour le reste de mes jours.</p> - -<p>Un quart d'heure après m'être couché, je m'endormis.</p> - -<p>En général, la présence de Marthe troublait mon sommeil. Pour la -première fois, à côté d'elle, je dormis aussi bien que si j'eusse -été seul.</p> - -<p>À mon réveil, elle était déjà debout. Elle n'avait pas osé me -réveiller. Il ne me restait plus qu'une demi-heure avant le train. -J'enrageais d'avoir laissé perdre par le sommeil les dernières -heures que nous avions à passer ensemble. Elle pleurait aussi de -partir. Pourtant, j'eusse voulu employer les dernières minutes à -autre chose qu'à boire nos larmes.</p> - -<p>Marthe me laissait sa clef, me demandant de venir, de penser à nous, -et de lui écrire sur sa table.</p> - - -<p>Je m'étais juré de ne pas l'accompagner jusqu'à Paris. Mais, je ne -pouvais vaincre mon désir de ses lèvres et, comme je souhaitais -lâchement l'aimer moins, je mettais ce désir sur le compte du départ, -de cette «dernière fois» si fausse, puisque je sentais bien qu'il -n'y aurait de dernière fois sans qu'elle le voulût.</p> - -<p>À la gare Montparnasse, où elle devait rejoindre ses beaux-parents, -je l'embrassai sans retenue. Je cherchais encore mon excuse dans le -fait que, sa belle-famille surgissant, il se produirait un drame -décisif.</p> - -<p>Revenu à F..., accoutumé à n'y vivre qu'en attendant de me rendre -chez Marthe, je tâchai de me distraire. Je bêchai le jardin, j'essayai -de lire, je jouai à cache-cache avec mes sÅ“urs, ce qui ne m'était -pas arrivé depuis cinq ans. Le soir, pour ne pas éveiller de soupçons, -il fallut que j'allasse me promener. D'habitude, jusqu'à la Marne, -la route m'était légère. Ce soir-là , je me traînai, les cailloux me -tordant le pied et précipitant mes battements de cÅ“ur. Étendu dans -la barque, je souhaitai la mort, pour la première fois. Mais aussi -incapable de mourir que de vivre, je comptais sur un assassin -charitable. Je regrettais qu'on ne pût mourir d'ennui, ni de peine. -Peu à peu, ma tête se vidait, avec un bruit de baignoire. Une dernière -succion, plus longue, la tête est vide. Je m'endormis.</p> - -<p>Le froid d'une aube de juillet me réveilla. Je rentrai, transi, chez -nous. La maison était grande ouverte. Dans l'antichambre mon père -me reçut avec dureté. Ma mère avait été un peu malade: on avait -envoyé la femme de chambre me réveiller pour que j'allasse chercher -le docteur. Mon absence était donc officielle.</p> - -<p>Je supportai la scène en admirant la délicatesse instinctive du -bon juge qui, entre mille actions d'aspect blâmable, choisit la seule -innocente pour permettre au criminel de se justifier. Je ne me -justifiai d'ailleurs pas, c'était trop difficile. Je laissai croire -à mon père que je rentrais de J..., et, lorsqu'il m'interdit de -sortir après le dîner, je le remerciai à part moi d'être encore mon -complice et de me fournir une excuse pour ne plus traîner seul dehors.</p> - - -<p>J'attendais le facteur. C'était ma vie. J'étais incapable du moindre -effort pour oublier.</p> - -<p>Marthe m'avait donné un coupe-papier, exigeant que je ne m'en servisse -que pour ouvrir ses lettres. Pouvais-je m'en servir? J'avais -trop de hâte. Je déchirais les enveloppes. Chaque fois, honteux, -je me promettais de garder la lettre un quart d'heure, intacte. -J'espérais, par cette méthode, pouvoir à la longue reprendre de -l'empire sur moi-même, garder les lettres fermées dans ma poche. Je -remettais toujours ce régime au lendemain.</p> - -<p>Un jour, impatienté par ma faiblesse, et dans un mouvement de rage, -je déchirai une lettre sans la lire. Dès que les morceaux de papier -eurent jonché le jardin, je me précipitai, à quatre pattes. La lettre -contenait une photographie de Marthe. Moi si superstitieux et qui -interprétais les faits les plus minces dans un sens tragique, j'avais -déchiré ce visage. J'y vis un avertissement du ciel. Mes transes -ne se calmèrent qu'après avoir passé quatre heures à recoller la -lettre et le portrait. Jamais je n'avais fourni un tel effort. La -crainte qu'il n'arrivât malheur à Marthe me soutint pendant ce travail -absurde qui me brouillait les yeux et les nerfs.</p> - -<p>Un spécialiste avait recommandé les bains de mer à Marthe. Tout -en m'accusant de méchanceté, je les lui défendis, ne voulant pas -que d'autres que moi pussent voir son corps.</p> - -<p>Du reste, puisque de toute manière Marthe devait passer un mois -à Granville, je me félicitais de la présence de Jacques. Je me -rappelais sa photographie en blanc que Marthe m'avait montrée -le jour des meubles. Rien ne me faisait plus peur que les jeunes -hommes, sur la plage. D'avance, je les jugeais plus beaux, plus -forts, plus élégants que moi.</p> - -<p>Son mari la protégerait contre eux.</p> - -<p>À certaines minutes de tendresse, comme un ivrogne qui embrasse -tout le monde, je rêvassais d'écrire à Jacques, de lui avouer que -j'étais l'amant de Marthe, et, m'autorisant de ce titre, de la lui -recommander. Parfois, j'enviais Marthe, adorée par Jacques et par -moi. Ne devions-nous pas chercher ensemble à faire son bonheur? -Dans ces crises, je me sentais amant complaisant. J'eusse voulu -connaître Jacques, lui expliquer les choses, et pourquoi nous ne -devions pas être jaloux l'un de l'autre. Puis, tout à coup, la -haine redressait cette pente douce.</p> - - - - -<p>Dans chaque lettre, Marthe me demandait d'aller chez elle. Son -insistance me rappelait celle d'une de mes tantes fort dévote, me -reprochant de ne jamais aller sur la tombe de ma grand-mère. Je -n'ai pas l'instinct du pèlerinage. Ces devoirs ennuyeux localisent -la mort, l'amour.</p> - -<p>Ne peut-on penser à une morte, ou à sa maîtresse absente, ailleurs -qu'en un cimetière, ou dans certaine chambre? Je n'essayais pas -de l'expliquer à Marthe et lui racontais que je me rendais chez elle; -de même, à ma tante, que j'étais allé au cimetière. Pourtant, je -devais aller chez Marthe; mais dans de singulières circonstances.</p> - -<p>Je rencontrai un jour sur le réseau cette jeune fille suédoise à -laquelle ses correspondants défendaient de voir Marthe. Mon isolement -me fit prendre goût aux enfantillages de cette petite personne. Je -lui proposai de venir goûter à J..., en cachette, le lendemain. -Je lui cachai l'absence de Marthe, pour qu'elle ne s'effarouchât -pas, et ajoutai même combien elle serait heureuse de la revoir. -J'affirme que je ne savais au juste ce que je comptais faire. -J'agissais comme ces enfants qui, liant connaissance, cherchent -à s'étonner entre eux. Je ne résistais pas à voir surprise ou colère -sur la figure d'ange de Svéa, quand je serais tenu de lui apprendre -l'absence de Marthe.</p> - -<p>Oui, c'était sans doute ce plaisir puéril d'étonner, parce que -je ne trouvais rien à lui dire de surprenant, tandis qu'elle bénéficiait -d'une sorte d'exotisme et me surprenait à chaque phrase. Rien de -plus délicieux que cette soudaine intimité entre personnes qui se -comprennent mal. Elle portait au cou une petite croix d'or, émaillée -de bleu, qui pendait sur une robe assez laide que je réinventais -à mon goût. Une véritable poupée vivante. Je sentais croître mon -désir de renouveler ce tête-à -tête ailleurs qu'en un wagon.</p> - -<p>Ce qui gâtait un peu son air de couventine, c'était l'allure -d'une élève de l'école Pigier, où d'ailleurs elle étudiait une -heure par jour, sans grand profit, le français et la machine à -écrire. Elle me montra ses devoirs dactylographiés. Chaque lettre -était une faute, corrigée en marge par le professeur. Elle sortit d'un -sac à main affreux, évidemment son Å“uvre, un étui à cigarettes orné -d'une couronne comtale. Elle m'offrit une cigarette. Elle ne fumait -pas, mais portait toujours cet étui, parce que ses amies fumaient. -Elle me parlait de coutumes suédoises que je feignais de connaître: -nuit de la Saint-Jean, confitures de myrtilles. Ensuite, elle tira -de son sac une photographie de sa sÅ“ur jumelle, envoyée de Suède -la veille: à cheval, toute nue, avec sur la tête un chapeau haut de -forme de leur grand-père. Je devins écarlate. Sa sÅ“ur lui ressemblait -tellement que je la soupçonnais de rire de moi, et de montrer sa -propre image. Je me mordais les lèvres, pour calmer leur envie -d'embrasser cette espiègle naïve. Je dus avoir une expression bien -bestiale, car je la vis peureuse, cherchant des yeux le signal -d'alarme.</p> - - -<p>Le lendemain, elle arriva chez Marthe à quatre heures. Je lui dis -que Marthe était à Paris mais rentrerait vite. J'ajoutai: «Elle -m'a défendu de vous laisser partir avant son retour.» Je comptais ne -lui avouer mon stratagème que trop tard.</p> - -<p>Heureusement, elle était gourmande. Ma gourmandise à moi prenait -une forme inédite. Je n'avais aucune faim pour la tarte, la glace -à la framboise, mais souhaitais être tarte et glace dont elle -approchât la bouche. Je faisais avec la mienne des grimaces -involontaires.</p> - -<p>Ce n'est pas par vice que je convoitais Svéa, mais par gourmandise. -Ses joues m'eussent suffi, à défaut de ses lèvres.</p> - -<p>Je parlais en prononçant chaque syllabe pour qu'elle comprit bien. -Excité par cette amusante dînette, je m'énervais, moi toujours -silencieux, de ne pouvoir parler vite. J'éprouvais un besoin de -bavardage, de confidences enfantines. J'approchais mon oreille de sa -bouche. Je buvais ses petites paroles.</p> - -<p>Je l'avais contrainte à prendre une liqueur. Après, j'eus pitié d'elle -comme d'un oiseau qu'on grise.</p> - -<p>J'espérais que sa griserie servirait mes desseins, car peu m'importait -qu'elle me donnât ses lèvres de bon cÅ“ur ou non. Je pensai à -l'inconvenance de cette scène chez Marthe, mais, me répétai-je, en -somme, je ne retire rien à notre amour. Je désirais Svéa comme un fruit, -ce dont une maîtresse ne peut être jalouse.</p> - -<p>Je tenais sa main dans mes mains qui m'apparurent pataudes. J'aurais -voulu la déshabiller, la bercer. Elle s'étendit sur le divan. Je me -levai, me penchai à l'endroit où commençaient ses cheveux, duvet -encore. Je ne concluais pas de son silence que mes baisers lui fissent -plaisir; mais, incapable de s'indigner, elle ne trouvait aucune façon -polie de me repousser en français. Je mordillais ses joues, m'attendant -à ce qu'un jus sucré jaillisse, comme des pêches.</p> - -<p>Enfin, j'embrassai sa bouche. Elle subissait mes caresses, patiente -victime, fermant cette bouche et les yeux. Son seul geste de refus -consistait à remuer faiblement la tête de droite à gauche, et de -gauche à droite. Je ne me méprenais pas, mais ma bouche y trouvait -l'illusion d'une réponse. Je restais auprès d'elle comme je n'avais -jamais été auprès de Marthe. Cette résistance qui n'en était pas -une flattait mon audace et ma paresse. J'étais assez naïf pour -croire qu'il en irait de même ensuite et que je bénéficierais d'un -viol facile.</p> - -<p>Je n'avais jamais déshabillé de femmes; j'avais plutôt été déshabillé -par elles. Aussi je m'y pris maladroitement, commençant par ôter ses -souliers et ses bas. Je baisais ses pieds et ses jambes. Mais quand -je voulus dégrafer son corsage, Svéa se débattit comme un petit diable -qui ne veut pas aller se coucher et qu'on dévêt de force. Elle me rouait -de coups de pied. J'attrapais ses pieds au vol, je les emprisonnais, -les baisais. Enfin, la satiété arriva, comme la gourmandise s'arrête -après trop de crème et de friandises. Il fallut bien que je lui apprisse -ma supercherie, et que Marthe était en voyage. Je lui fis promettre, -si elle rencontrait Marthe, de ne jamais lui raconter notre entrevue. -Je ne lui avouai pas que j'étais son amant, mais le lui laissai -entendre. Le plaisir du mystère lui fit répondre «à demain» quand, -rassasié d'elle, je lui demandai par politesse si nous nous reverrions -un jour.</p> - - -<p>Je ne retournai pas chez Marthe. Et peut-être Svéa ne vint-elle pas -sonner à la porte close. Je sentais combien blâmable pour la morale -courante était ma conduite. Car sans doute sont-ce les circonstances -qui m'avaient fait paraître Svéa si précieuse. Ailleurs que dans la -chambre de Marthe, l'eusse-je désirée?</p> - -<p>Mais je n'avais pas de remords. Et ce n'est pas en pensant à Marthe -que je délaissai la petite Suédoise, mais parce que j'avais tiré -d'elle tout le sucre.</p> - - -<p>Quelques jours après, je reçus une lettre de Marthe. Elle en contenait -une de son propriétaire, lui disant que sa maison n'était pas une maison -de rendez-vous, quel usage je faisais de la clef de son appartement, où -j'avais emmené une femme. J'ai une preuve de ta traîtrise, ajoutait -Marthe. Elle ne me reverrait jamais. Sans doute souffrirait-elle, -mais elle préférait souffrir qu'être dupe.</p> - -<p>Je savais ces menaces anodines, et qu'il suffirait d'un mensonge, -ou même au besoin de la vérité, pour les anéantir. Mais il me -vexait que, dans une lettre de rupture, Marthe ne me parlât pas de -suicide. Je l'accusai de froideur. Je trouvai sa lettre indigne d'une -explication. Car moi, dans une situation analogue, sans penser au -suicide, j'aurais cru, par convenance, en devoir menacer Marthe. Trace -indélébile de l'âge et du collège: je croyais certains mensonges -commandés par le code passionnel.</p> - -<p>Une besogne neuve, dans mon apprentissage de l'amour, se présentait: -m'innocenter vis-à -vis de Marthe, et l'accuser d'avoir moins de -confiance en moi qu'en son propriétaire. Je lui expliquai combien -habile était cette manÅ“uvre de la coterie Marin. En effet, Svéa -était venue la voir un jour où j'écrivais chez elle, et si j'avais -ouvert, c'est parce que, ayant aperçu la jeune fille par la fenêtre, -et sachant qu'on l'éloignait de Marthe, je ne voulais pas lui laisser -croire que Marthe lui tenait rigueur de cette pénible séparation. Sans -doute, venait-elle en cachette et au prix de difficultés sans nombre.</p> - -<p>Ainsi pou vais-je annoncer à Marthe que le cÅ“ur de Svéa lui demeurait -intact. Et je terminais en exprimant le réconfort d'avoir pu parler -de Marthe, chez elle, avec sa plus intime compagne.</p> - - -<p>Cette alerte me fit maudire l'amour qui nous force à rendre compte -de nos actes, alors que j'eusse tant aimé n'en jamais rendre -compte, à moi pas plus qu'aux autres.</p> - -<p>Il faut pourtant, me disais-je, que l'amour offre de grands -avantages puisque tous les hommes remettent leur liberté entre -ses mains. Je souhaitais d'être vite assez fort pour me passer -d'amour et, ainsi, n'avoir à sacrifier aucun de mes désirs. J'ignorais -que, servitude pour servitude, il vaut encore mieux être asservi -par son cÅ“ur que l'esclave de ses sens.</p> - - -<p>Comme l'abeille butine et enrichit la ruche,—de tous ses désirs -qui le prennent dans larue,—un amoureux enrichit son amour. Il -en fait bénéficier sa maîtresse. Je n'avais pas encore découvert -cette discipline qui donne aux natures infidèles, la fidélité. -Qu'un homme convoite une fille et reporte cette chaleur sur la -femme qu'il aime, son désir, plus vif parce qu'insatisfait, laissera -croire à cette femme qu'elle n'a jamais été mieux aimée. On la trompe, -mais la morale, selon les gens, est sauve. À de tels calculs commence -le libertinage. Qu'on ne condamne donc pas trop vite certains hommes -capables de tromper leur maîtresse au plus fort de leur amour; qu'on -ne les accuse pas d'être frivoles. Ils répugnent à ce subterfuge et -ne songent même pas à confondre leur bonheur et leurs plaisirs.</p> - -<p>Marthe attendait que je me disculpasse. Elle me supplia de lui -pardonner ses reproches. Je le fis, non sans façons. Elle écrivit -au propriétaire, le priant ironiquement d'admettre qu'en son absence -j'ouvrisse à une de ses amies.</p> - - - -<p>Quand Marthe revint, aux derniers joursd'août, elle n'habita pas -J..., mais la maison de ses parents, qui prolongeaient leur -villégiature. Ce nouveau décor où Marthe avait toujours vécu me -servit d'aphrodisiaque. La fatigue sensuelle, le désir secret du -sommeil solitaire, disparurent. Je ne passai aucune nuit chez mes -parents. Je flambais, je me hâtais, comme les gens qui doivent mourir -jeunes et qui mettent les bouchées doubles. Je voulais profiter -de Marthe avant que l'abîmât sa maternité.</p> - -<p>Cette chambre de jeune fille, où elle avait refusé la présence -de Jacques, était notre chambre. Au-dessus de son lit étroit, j'aimais -que les yeux la rencontrassent en première communiante. Je l'obligeais -à regarder fixement une autre image d'elle, bébé, pour que notre -enfant lui ressemblât. Je rôdais, ravi, dans cette maison qui l'avait -vue naître et s'épanouir. Dans une chambre de débarras, je touchais -son berceau, dont je voulais qu'il servit encore, et je lui faisais -sortir ses brassières, ses petites culottes, reliques des Grangier.</p> - -<p>Je ne regrettais pas l'appartement de J..., où les meubles n'avaient -pas le charme du plus laid mobilier des familles. Ils ne pouvaient -rien m'apprendre. Au contraire, ici, me parlaient de Marthe tous ces -meubles auxquels, petite, elle avait dû se cogner la tête. Et puis, -nous vivions seuls, sans conseiller municipal, sans propriétaire. -Nous ne nous gênions pas plus que des sauvages, nous promenant -presque nus dans le jardin, véritable île déserte. Nous nous -couchions sur la pelouse, nous goûtions sous une tonnelle d'aristoloche, -de chèvrefeuille, de vigne vierge. Bouche à bouche, nous nous -disputions les prunes que je ramassais, toutes blessées, tièdes -de soleil. Mon père n'avait jamais pu obtenir que je m'occupasse -de mon jardin, comme mes frères, mais je soignais celui de Marthe. -Je ratissais, j'arrachais les mauvaises herbes. Au soir d'une -journée chaude, je ressentais le même orgueil d'homme, si enivrant, -à étancher la soif de la terre, des fleurs suppliantes, qu'à satisfaire -le désir d'une femme. J'avais toujours trouvé la bonté un peu niaise: je -comprenais toute sa force. Les fleurs s'épanouissant grâce à mes -soins, les poules dormant à l'ombre après que je leur avais jeté des -graines: que de bonté!—Que d'égoïsme! Des fleurs mortes, des poules -maigres eussent mis de la tristesse dans notre île d'amour. Eau et -graines venant de moi s'adressaient plus à moi qu'aux fleurs et -qu'aux poules.</p> - -<p>Dans ce renouveau du cÅ“ur, j'oubliais ou je méprisais mes récentes -découvertes. Je prenais le libertinage provoqué par le contact -avec cette maison de famille pour la fin du libertinage. Aussi, -cette dernière semaine d'août et ce mois de septembre furent-ils ma -seule époque de vrai bonheur. Je ne trichais, ni ne me blessais, ni -ne blessais Marthe. Je ne voyais plus d'obstacles. J'envisageais à -seize ans un genre de vie qu'on souhaite à l'âge mûr. Nous vivrions -à la campagne; nous y resterions éternellement jeunes.</p> - - -<p>Étendu contre elle sur la pelouse, caressant sa figure avec un -brin d'herbe, j'expliquais lentement, posément, à Marthe, quelle -serait notre vie. Marthe, depuis son retour, cherchait un appartement -pour nous à Paris. Ses yeux se mouillèrent, quand je lui déclarai -que je désirais vivre à la campagne: «Je n'aurais jamais osé te -l'offrir, me dit-elle. Je croyais que tu t'ennuierais, seul avec moi, -que tu avais besoin de la ville.—Comme tu me connais mal!» -répondais-je. J'aurais voulu habiter près de Mandres, où nous étions -allés nous promener un jour, et où on cultive les roses. Depuis, -quand par hasard, ayant dîné à Paris avec Marthe, nous reprenions -le dernier train, j'avais respiré ces roses. Dans la cour de la -gare, les manÅ“uvres déchargent d'immenses caisses qui embaument. -J'avais, toute mon enfance, entendu parler de ce mystérieux train -des roses qui passe à une heure où les enfants dorment.</p> - -<p>Marthe disait: «Les roses n'ont qu'une saison. Après, ne crains-tu -pas de trouver Mandres laide? N'est-il pas sage de choisir un lieu -moins beau, mais d'un charme plus égal?»</p> - -<p>Je me reconnaissais bien là . L'envie de jouir pendant deux mois des -roses me faisait oublier les dix autres mois, et le fait de choisir -Mandres m'apportait encore une preuve de la nature éphémère de -notre amour.</p> - - -<p>Souvent, ne dînant pas à F... sous prétexte de promenades ou -d'invitations, je restais avec Marthe.</p> - -<p>Un après-midi, je trouvai auprès d'elle un jeune homme en uniforme -d'aviateur. C'était son cousin. Marthe, que je ne tutoyais pas, se -leva et vint m'embrasser dans le cou. Son cousin sourit de ma gêne. -«Devant Paul, rien à craindre, mon chéri, dit-elle. Je lui ai -tout raconté.» J'étais gêné, mais enchanté que Marthe eût avoué à son -cousin qu'elle m'aimait. Ce garçon, charmant et superficiel, et qui -ne songeait qu'à ce que son uniforme ne fût pas réglementaire, parut -ravi de cet amour. Il y voyait une bonne farce faite à Jacques qu'il -méprisait pour n'être ni aviateur ni habitué des bars.</p> - -<p>Paul évoquait toutes les parties d'enfance dont ce jardin avait -été le théâtre. Je questionnais, avide de cette conversation qui me -montrait Marthe sous un jour inattendu. En même temps, je ressentais -de la tristesse. Car j'étais trop près de l'enfance pour en oublier -les jeux inconnus des parents, soit que les grandes personnes ne -gardent aucune mémoire de ces jeux, soit qu'elles les envisagent -comme un mal inévitable. J'étais jaloux du passé de Marthe.</p> - -<p>Comme nous racontions à Paul, en riant, la haine du propriétaire, -et le raout des Marin, il nous proposa, mis en verve, sa garçonnière -de Paris.</p> - -<p>Je remarquai que Marthe n'osa pas lui avouer que nous avions projet -de vivre ensemble. On sentait qu'il encourageait notre amour, en tant -que divertissement, mais qu'il hurlerait avec les loups le jour -d'un scandale.</p> - -<p>Marthe se levait de table et servait. Les domestiques avaient -suivi Mme Grangier à la campagne, car, toujours par prudence, -Marthe prétendait n'aimer vivre que comme Robinson. Ses parents, -croyant leur fille romanesque, et que les romanesques sont pareils -aux fous qu'il ne faut pas contredire, la laissaient seule.</p> - -<p>Nous restâmes longtemps à table. Paul montait les meilleures -bouteilles. Nous étions gais, d'une gaieté que nous regretterions -sans doute, car Paul agissait en confident d'un adultère quelconque. -Il raillait Jacques. En me taisant, je risquai de lui faire sentir son -manque de tact; je préférai me joindre au jeu plutôt qu'humilier -ce cousin facile.</p> - -<p>Lorsque nous regardâmes l'heure, le dernier train pour Paris était -passé. Marthe proposa un lit. Paul accepta. Je regardai Marthe d'un -tel Å“il, qu'elle ajouta: «Bien entendu, mon chéri, tu restes.» J'eus -l'illusion d'être chezmoi, époux de Marthe, et de recevoir un cousin -de ma femme, lorsque, sur le seuil de notre chambre, Paul nous dit -bonsoir, embrassant sa cousine sur les joues le plus naturellement -du monde.</p> - - - - -<p>À la fin de septembre, je sentis bien que quitter cette maison -c'était quitter le bonheur. Encore quelques mois de grâce, et il -nous faudrait choisir, vivre dans le mensonge ou dans la vérité, -pas plus à l'aise ici que là . Comme il importait que Marthe ne fût -pas abandonnée de ses parents, avant la naissance de notre enfant, -j'osai enfin m'enquérir si elle avait prévenu Mme Grangier de sa -grossesse. Elle me dit que oui, et qu'elle avait prévenu Jacques. -J'eus donc une occasion de constater qu'elle me mentait parfois; -car, au mois de mai, après le séjour de Jacques, elle m'avait juré -qu'il ne l'avait pas approchée.</p> - - - - -<p>La nuit descendait de plus en plus tôt; et la fraîcheur des soirs -empêchait nos promenades. Il nous était difficile de nous voir à -J... Pour qu'un scandale n'éclatât pas, il nous fallait prendre des -précautions de voleurs, guetter dans la rue l'absence des Marin et du -propriétaire.</p> - -<p>La tristesse de ce mois d'octobre, de ces soirées fraîches, mais -pas assez froides pour permettre du feu, nous conseillait le lit dès -cinq heures. Chez mes parents, se coucher le jour signifiait: être -malade, ce lit de cinq heures me charmait. Je n'imaginais pas que -d'autres y fussent. J'étais seul avec Marthe, couché, arrêté, au -milieu d'un monde actif. Marthe nue, j'osais à peine la regarder. -Suis-je donc monstrueux? Je ressentais des remords du plus noble -emploi de l'homme. D'avoir abîmé la grâce de Marthe, de voir son -ventre saillir, je me considérais comme un vandale. Au début de -notre amour, quand je la mordais, ne me disait-elle pas: «Marque-moi»? -Ne l'avais-je pas marquée de la pire façon?</p> - -<p>Maintenant Marthe ne m'était pas seulement la plus aimée, ce qui -ne veut pas dire la mieux aimée des maîtresses, mais elle me -tenait lieu de tout. Je ne pensais même pas à mes amis; je les -redoutais, au contraire, sachant qu'ils croient nous rendre service -en nous détournant de notre route. Heureusement, ils jugent nos -maîtresses insupportables et indignes de nous. C'est notre seule -sauvegarde. Lorsqu'il n'en va plus ainsi, elles risquent de devenir -les leurs.</p> - - - - -<p>Mon père commençait à s'effrayer. Mais ayant toujours pris ma défense -contre sa sÅ“ur et ma mère, il ne voulait pas avoir l'air de se rétracter, -et c'est sans rien leur en dire qu'il se ralliait à elles. Avec moi, -il se déclarait prêt à tout pour me séparer de Marthe. Il préviendrait -ses parents, son mari... Le lendemain, il me laissait libre.</p> - -<p>Je devinais ses faiblesses. J'en profitais. J'osais répondre. Je -l'accablais dans le même sens que ma mère et ma tante, lui reprochant -de mettre trop tard en Å“uvre son autorité. N'avait-il pas voulu que -je connusse Marthe? Il s'accablait à son tour. Une atmosphère tragique -circulait dans la maison. Quel exemple pour mes deux frères! Mon père -prévoyait déjà ne rien pouvoir leur répondre un jour, lorsqu'ils -justifieraient leur indiscipline par la mienne.</p> - -<p>Jusqu'alors, il croyait à une amourette, mais, de nouveau, ma mère -surprit une correspondance. Elle lui porta triomphalement ces pièces -de son procès. Marthe parlait de notre avenir et de notre enfant!</p> - -<p>Ma mère me considérait trop encore comme un bébé, pour me devoir -raisonnablement un petit-fils ou une petite-fille. Il lui apparaissait -impossible d'être grand-mère à son âge. Au fond, c'était pour elle -la meilleure preuve que cet enfant n'était pas le mien.</p> - -<p>L'honnêteté peut rejoindre les sentiments les plus vifs. Ma mère, -avec sa profonde honnêteté, ne pouvait admettre qu'une femme trompât -son mari. Cet acte lui représentait un tel dévergondage qu'il ne pouvait -s'agir d'amour. Que je fusse l'amant de Marthe signifiait pour ma mère -qu'elle en avait d'autres. Mon père savait combien faux peut être -un tel raisonnement, mais l'utilisait pour jeter un trouble dans mon -âme, et diminuer Marthe. Il me laissa entendre que j'étais le seul à ne -pas «savoir». Je répliquai qu'on la calomniait de la sorte à cause -de son amour pour moi. Mon père, qui ne voulait pas que je bénéficiasse -de ces bruits, me certifia qu'ils précédaient notre liaison, et même -son mariage.</p> - - -<p>Après avoir conservé à notre maison une façade digne, il perdait toute -retenue, et, quand je n'étais pas rentré depuis plusieurs jours, -envoyait la femme de chambre chez Marthe, avec un mot à mon adresse, -m'ordonnant de rentrer d'urgence; sinon il déclarerait ma fuite à la -préfecture de police et poursuivrait Mme L. pour détournement de -mineur.</p> - -<p>Marthe sauvegardait les apparences, prenait un air surpris, disait à -la femme de chambre qu'elle me remettrait l'enveloppe à ma première -visite. Je rentrais un peu plus tard, maudissant mon âge. Il m'empêchait -de m'appartenir. Mon père n'ouvrait pas la bouche, ni ma mère. Je -fouillais le code sans trouver les articles de loi concernant les -mineurs. Avec une remarquable inconscience, je ne croyais pas que ma -conduite me pût mener en maison de correction. Enfin, après avoir épuisé -vainement le code, j'en revins au grand Larousse, où je relus dix fois -l'article: «mineur», sans découvrir rien qui nous concernât.</p> - -<p>Le lendemain, mon père me laissait libre encore.</p> - -<p>Pour ceux qui rechercheraient les mobiles de son étrange conduite, -je les résume en trois lignes: il me laissait agir à ma guise. -Puis, il en avait honte. Il menaçait, plus furieux contre lui que -contre moi. Ensuite, la honte de s'être mis en colère le poussait à -lâcher les brides.</p> - - -<p>Mme Grangier, elle, avait été mise en éveil, à son retour de la -campagne, par les insidieuses questions des voisins. Feignant de -croire que j'étais un frère de Jacques, ils lui apprenaient notre -vie commune. Comme, d'autre part, Marthe ne pouvait se retenir -de prononcer mon nom à propos de rien, de rapporter quelque chose -que j'avais fait ou dit, sa mère ne resta pas longtemps dans le -doute sur la personnalité du frère de Jacques.</p> - -<p>Elle pardonnait encore, certaine que l'enfant, qu'elle croyait de -Jacques, mettrait un terme à l'aventure. Elle ne raconta rien à -M. Grangier, par crainte d'un éclat. Mais elle mettait cette -discrétion sur le compte d'une grandeur d'âme dont il importait -d'avertir Marthe pour qu'elle lui en sût gré. Afin de prouver à -sa fille qu'elle savait tout, elle la harcelait sans cesse, parlait -par sous-entendus, et si maladroitement que M. Grangier, seul -avec sa femme, la priait de ménager leur pauvre petite, innocente, -à qui ces continuelles suppositions finiraient par tourner la tête. À -quoi Mme Grangier répondait quelquefois par un simple sourire, de -façon à lui laisser entendre que leur fille avait avoué.</p> - -<p>Cette attitude, et son attitude précédente, lors du premier séjour -de Jacques, m'incitent à croire que Mme Grangier, eût-elle désapprouvé -complètement sa fille, pour l'unique satisfaction de donner tort à -son mari et à son gendre, lui aurait, devant eux, donné raison. Au -fond, Mme Grangier admirait Marthe de tromper son mari, ce qu'elle-même -n'avait jamais osé faire, soit par scrupules, soit par manque -d'occasion. Sa fille la vengeait d'avoir été, croyait-elle, incomprise. -Niaisement idéaliste, elle se bornait à lui en vouloir d'aimer un garçon -aussi jeune que moi, et moins apte que n'importe qui à comprendre la -«délicatesse féminine».</p> - -<p>Les Lacombe, que Marthe visitait de moins en moins, ne pouvaient, -habitant Paris, rien soupçonner. Simplement, Marthe, leur apparaissant -toujours plus bizarre, leur déplaisait de plus en plus. Ils étaient -inquiets de l'avenir. Ils se demandaient ce que serait ce ménage dans -quelques années. Toutes les mères, par principe, ne souhaitent rien -tant pour leur fils que le mariage, mais désapprouvent la femme qu'ils -choisissent. La mère de Jacques le plaignait donc d'avoir une telle -femme. Quant à Mlle Lacombe, la principale raison de ses médisances -venait de ce que Marthe détenait, seule, le secret d'une idylle -poussée assez loin, l'été où elle avait connu Jacques au bord de la mer. -Cette sÅ“ur prédisait le plus sombre avenir au ménage, disant que Marthe -tromperait Jacques, si par hasard ce n'était déjà chose faite.</p> - -<p>L'acharnement de son épouse et de sa fille forçaient parfois à sortir -de table M. Lacombe, brave homme, qui aimait Marthe. Alors, mère et -fille échangeaient un regard significatif. Celui de Mme Lacombe -exprimait: «Tu vois, ma petite, comment ces sortes de femmes savent -ensorceler nos hommes.» Celui de Mlle Lacombe: «C'est parce que je ne -suis pas une Marthe que je ne trouve pas à me marier.» En réalité, -la malheureuse, sous prétexte qu'«autre temps autres mÅ“urs» et que -le mariage ne se concluait plus à l'ancienne mode, faisait fuir les -maris en ne se montrant pas assez rebelle. Ses espoirs de mariage -duraient ce que dure une saison balnéaire. Les jeunes gens promettaient -de venir, sitôt à Paris, demander la main de Mlle Lacombe. Ils ne -donnaient plus signe de vie. Le principal grief de Mlle Lacombe, -qui allait coiffer Sainte-Catherine, était peut-être que Marthe eût -trouvé si facilement un mari. Elle se consolait en se disant que seul -un nigaud comme son frère avait pu se laisser prendre.</p> - - - - -<p>Pourtant, quels que fussent les soupçons des familles, personne ne -pensait que l'enfant de Marthe pût avoir un autre père que Jacques. -J'en étais assez vexé. Il fut même des jours où j'accusais Marthe -d'être lâche, pour n'avoir pas encore dit la vérité. Enclin à voir -partout une faiblesse qui n'était qu'à moi, je pensais, puisque Mme -Grangier glissait sur le commencement du draine, qu'elle fermerait -les yeux jusqu'au bout.</p> - - -<p>L'orage approchait. Mon père menaçait d'envoyer certaines lettres à -Mme Grangier. Je souhaitais qu'il exécutât ses menaces. Puis, je -réfléchissais. Mme Grangier cacherait les lettres à son mari. Du reste, -l'un et l'autre avaient intérêt à ce qu'un orage n'éclatât point. Et -j'étouffais. J'appelais cet orage. Ces lettres, c'est à Jacques, -directement, qu'il fallait que mon père les communiquât.</p> - -<p>Le jour de colère où il me dit que c'était chose faite, je lui eusse -sauté au cou. Enfin! Enfin! il me rendait le service d'apprendre à -Jacques ce qui importait qu'il sût. Je plaignais mon père de croire -mon amour si faible. Et puis, ces lettres mettraient un terme à -celles où Jacques s'attendrissait sur notre enfant. Ma fièvre m'empêchait -de comprendre ce que cet acte avait de fou, d'impossible. Je commençais -seulement à voir juste lorsque mon père, plus calme, le lendemain, me -rassura, croyait-il, m'avouant son mensonge. Il l'estimait inhumain. -Certes. Mais où se trouvent l'humain et l'inhumain?</p> - -<p>J'épuisais ma force nerveuse en lâcheté, en audace, éreinté par -les mille contradictions de mon âge aux prises avec une aventure -d'homme.</p> - - - - -<p>L'amour anesthésiait en moi tout ce qui n'était pas Marthe. Je ne -pensais pas que mon père pût souffrir. Je jugeais de tout si -faussement et si petitement que je finissais par croire la guerre -déclarée entre lui et moi. Aussi, n'était-ce plus seulement par amour -pour Marthe que je piétinais mes devoirs filiaux, mais parfois, -oserai-je l'avouer, par esprit de représailles!</p> - -<p>Je n'accordais plus beaucoup d'attention aux lettres que mon père -faisait porter chez Marthe. C'est elle qui me suppliait de rentrer -plus souvent à la maison, de me montrer raisonnable. Alors, je -m'écriais: «Vas-tu, toi aussi, prendre parti contre moi?» Je serrais -les dents, tapais du pied. Que je me misse dans un état pareil, à -la pensée que j'allais être éloigné d'elle pour quelques heures, -Marthe y voyait le signe de la passion. Cette certitude d'être aimée -lui donnait une fermeté que je ne lui avais jamais vue. Sûre que je -penserais à elle, elle insistait pour que je rentrasse.</p> - -<p>Je m'aperçus vite d'où venait son courage. Je commençai à changer -de tactique. Je feignais de me rendre à ses raisons. Alors, tout -à coup, elle avait une autre figure. À me voir si sage (ou si léger), -la peur la prenait que je ne l'aimasse moins. À son tour, elle me -suppliait de rester, tant elle avait besoin d'être rassurée.</p> - -<p>Pourtant, une fois, rien ne réussit. Depuis déjà trois jours, je -n'avais mis les pieds chez mes parents, et j'affirmai à Marthe mon -intention de passer encore une nuit avec elle. Elle essaya tout pour -me détourner de cette décision: caresses, menaces. Elle sut même -feindre à son tour. Elle finit par déclarer que, si je ne rentrais -pas chez mes parents, elle coucherait chez les siens.</p> - -<p>Je répondis que mon père ne lui tiendrait aucun compte de ce beau -geste.—Eh bien! elle n'irait pas chez sa mère. Elle irait au bord de -la Marne. Elle prendrait froid, puis mourrait; elle serait enfin -délivrée de moi: «Aie au moins pitié de notre enfant, disait -Marthe. Ne compromets pas son existence à plaisir.» Elle m'accusait -de m'amuser de son amour, d'en vouloir connaître les limites. En -face d'une telle insistance, je lui répétais les propos de mon père: -elle me trompait avec n'importe qui; je ne serais pas dupe. «Une seule -raison, lui dis-je, t'empêche de céder. Tu reçois ce soir un de tes -amants.» Que répondre à d'aussi folles injustices? Elle se détourna. -Je lui reprochai de ne point bondir sous l'outrage. Enfin, je travaillais -si bien qu'elle consentit à passer la nuit avec moi. À condition que ce -ne fût pas chez elle. Elle ne voulait pour rien au monde que ses -propriétaires pussent dire le lendemain au messager de mes parents -qu'elle était là .</p> - - -<p>Où dormir?</p> - - -<p>Nous étions des enfants debout sur une chaise, fiers de dépasser -d'une tête les grandes personnes. Les circonstances nous hissaient, -mais nous restions incapables. Et si, du fait même de notre inexpérience, -certaines choses compliquées nous paraissaient toutes simples, des -choses très simples, par contre, devenaient des obstacles. Nous n'avions -jamais osé nous servir de la garçonnière de Paul. Je ne pensais pas qu'il -fût possible d'expliquer à la concierge, en lui glissant une pièce, que -nous viendrions quelquefois.</p> - -<p>Il nous fallait donc coucher à l'hôtel. Je n'y étais jamais allé. Je -tremblais à la perspective d'en franchir le seuil.</p> - -<p>L'enfance cherche des prétextes. Toujours appelée à se justifier -devant les parents, il est fatal qu'elle mente.</p> - -<p>Vis-à -vis même d'un garçon d'hôtel borgne, je pensais devoir me -justifier. C'est pourquoi, prétextant qu'il nous faudrait du linge -et quelques objets de toilette, je forçais Marthe à faire une valise. -Nous demanderions deux chambres. On nous croirait frère et sÅ“ur. Jamais -je n'oserais demander une seule chambre, mon âge (l'âge où l'on se fait -expulser des casinos) m'exposant à des mortifications.</p> - -<p>Le voyage, à onze heures du soir, fut interminable. Il y avait deux -personnes dans notre wagon: une femme reconduisait son mari, capitaine, -à la gare de l'Est. Le wagon n'était ni chauffé ni éclairé. Marthe -appuyait sa tête contre la vitre humide. Elle subissait le caprice d'un -jeune garçon cruel. J'étais assez honteux, et je souffrais, pensant -combien Jacques, toujours si tendre avec elle, méritait mieux que moi -d'être aimé.</p> - -<p>Je ne pus m'empêcher de me justifier, à voix basse. Elle secoua la -tête: «J'aime mieux, murmura-t-elle, être malheureuse avec toi -qu'heureuse avec lui.» Voilà de ces mots d'amour qui ne veulent rien -dire, et que l'on a honte de rapporter, mais qui, prononcés par -la bouche aimée, vous enivrent. Je crus même comprendre la phrase de -Marthe. Pourtant que signifiait-elle au juste? Peut-on être heureux -avec quelqu'un qu'on n'aime pas?</p> - -<p>Et je me demandais, je me demande encore, si l'amour vous donne -le droit d'arracher une femme à une destinée, peut-être médiocre, -mais pleine de quiétude. «J'aime mieux être malheureuse avec toi...»; -ces mots contenaient-ils un reproche inconscient? Sans doute, Marthe, -parce qu'elle m'aimait, connut-elle avec moi des heures dont, avec -Jacques, elle n'avait pas idée, mais ces moments heureux me donnaient-ils -le droit d'être cruel?</p> - -<p>Nous descendîmes à la Bastille. Le froid, que je supporte parce que -je l'imagine la chose la plus propre du monde, était, dans ce hall -de la gare, plus sale que la chaleur dans un port de mer, et sans -la gaieté qui compense. Marthe se plaignait de crampes. Elle -s'accrochait à mon bras. Couple lamentable, oubliant sa beauté, sa -jeunesse, honteux de soi comme un couple de mendiants!</p> - -<p>Je croyais la grossesse de Marthe ridicule, et je marchais les yeux -baissés. J'étais bien loin de l'orgueil paternel.</p> - -<p>Nous errions sous la pluie glaciale, entre la Bastille et la gare -de Lyon. À chaque hôtel, pour ne pas entrer, j'inventais une mauvaise -excuse. Je disais à Marthe que je cherchais un hôtel convenable, un -hôtel de voyageurs, rien que de voyageurs.</p> - -<p>Place de la gare de Lyon, il devint difficile de me dérober. Marthe -m'enjoignit d'interrompre ce supplice.</p> - -<p>Tandis qu'elle attendait dehors, j'entrai dans un vestibule, espérant -je ne sais trop quoi. Le garçon me demanda si je désirais une chambre. -Il était facile de répondre oui. Ce fut trop facile, et, cherchant -une excuse comme un rat d'hôtel pris sur le fait, je lui demandais -Mme Lacombe. Je la lui demandais, rougissant, et craignant qu'il ne -me répondît: «Vous moquez-vous, jeune homme? Elle est dans la rue.» -Il consulta des registres. Je devais me tromper d'adresse. Je sortis, -expliquant à Marthe qu'il n'y avait plus de place et que nous n'en -trouverions pas dans le quartier. Je respirai. Je me hâtai comme un -voleur qui s'échappe.</p> - -<p>Tout à l'heure, mon idée fixe de fuir ces hôtels où je menais Marthe -de force m'empêchait de penser à elle. Maintenant, je la regardais, -la pauvre petite. Je retins mes larmes et quand elle me demanda où -nous chercherions un lit, je la suppliai de ne pas en vouloir à un -malade, et de retourner sagement elle à J..., moi chez mes parents. -Malade! sagement! elle fit un sourire machinal en entendant ces mots -déplacés.</p> - - -<p>Ma honte dramatisa le retour. Quand, après les cruautés de ce genre, -Marthe avait le malheur de me dire: «Tout de même, comme tu as été -méchant!» je m'emportais, la trouvais sans générosité. Si, au contraire, -elle se taisait, avait l'air d'oublier, la peur me prenait qu'elle -n'agît ainsi, parce qu'elle me considérait comme un malade, un dément. -Alors, je n'avais de cesse que je ne lui eusse fait dire qu'elle -n'oubliait point, et que, si elle me pardonnait, il ne fallait pas -cependant que je profitasse de sa clémence; qu'un jour, lasse de mes -mauvais traitements, sa fatigue l'emporterait sur notre amour, et -qu'elle me laisserait seul. Quand je la forçais à me parler avec -cette énergie et, bien que je ne crusse pas à ses menaces, j'éprouvais -une douleur délicieuse, comparable, en plus fort, à l'émoi que me -donnent les montagnes russes. Alors, je me précipitais sur Marthe, -l'embrassais plus passionnément que jamais.</p> - -<p>—Répète-moi que tu me quitteras, lui disais-je, haletant, et la -serrant dans mes bras, jusqu'à la casser. Soumise, comme ne peut -même pas l'être une esclave, mais seul un médium, elle répétait, -pour me plaire, des phrases auxquelles elle ne comprenait rien.</p> - - - - -<p>Cette nuit des hôtels fut décisive, ce dont je me rendis mal compte -après tant d'autres extravagances. Mais si je croyais que toute une -vie peut boiter de la sorte, Marthe, elle, dans le coin du wagon de -retour, épuisée, atterrée, claquant des dents, comprit tout. Peut-être -même vit-elle qu'au bout de cette course d'une année, dans une voiture, -follement conduite, il ne pouvait y avoir d'autre issue que la mort.</p> - - - - -<p>Le lendemain, je trouvais Marthe au lit, comme d'habitude. Je voulus -l'y rejoindre; elle me repoussa, tendrement. «Je ne me sens pas bien, -disait-elle, va-t'en, ne reste pas près de moi. Tu prendrais mon -rhume.» Elle toussait, avait la fièvre. Elle me dit, en souriant, -pour n'avoir pas l'air de formuler un reproche, que c'était la -veille qu'elle avait dû prendre froid. Malgré son affolement, elle -m'empêcha d'aller chercher le docteur. «Ce n'est rien, disait-elle. -Je n'ai besoin que de rester au chaud.» En réalité, elle ne voulait -pas, en m'envoyant, moi, chez le docteur, se compromettre aux yeux -de ce vieil ami de sa famille. J'avais un tel besoin d'être rassuré -que le refus de Marthe m'ôta mes inquiétudes. Elles ressuscitèrent, -et plus fortes que tout à l'heure, quand, lorsque je partis pour dîner -chez mes parents, Marthe me demanda si je pouvais faire un détour, -et déposer une lettre chez le docteur.</p> - -<p>Le lendemain, en arrivant à la maison de Marthe, je croisai celui-ci -dans l'escalier. Je n'osai pas l'interroger, et le regardai anxieusement. -Son air calme me fit du bien: ce n'était qu'une attitude -professionnelle.</p> - -<p>J'entrai chez Marthe. Où était-elle? La chambre était vide. Marthe -pleurait, la tête cachée sous les couvertures. Le médecin la -condamnait à garder la chambre, jusqu'à la délivrance. De plus, son -état exigeait des soins; il fallait qu'elle demeurât chez ses -parents. On nous séparait.</p> - -<p>Le malheur ne s'admet point. Seul, le bonheur semble dû. En -admettant cette séparation sans révolte, je ne montrais pas de -courage. Simplement, je ne comprenais point. J'écoutais, stupide, -l'arrêt du médecin, comme un condamné sa sentence. S'il ne pâlit -point: «Quel courage!» dit-on. Pas du tout: c'est plutôt manque -d'imagination. Lorsqu'on le réveille pour l'exécution, alors, il -entend la sentence. De même, je ne compris que nous n'allions plus -nous voir, que lorsqu'on vint annoncer à Marthe la voiture envoyée -par le docteur. Il avait promis de n'avertir personne, Marthe -exigeant d'arriver chez sa mère à l'improviste.</p> - -<p>Je fis arrêter à quelque distance de la maison des Grangier. La -troisième fois que le cocher se retourna, nous descendîmes. Cet homme -croyait surprendre notre troisième baiser, il surprenait le même. -Je quittais Marthe sans prendre les moindres dispositions pour -correspondre, presque sans lui dire au revoir, comme une personne -qu'on doit rejoindre une heure après. Déjà , des voisines curieuses se -montraient aux fenêtres.</p> - - -<p>Ma mère remarqua que j'avais les yeux rouges. Mes sÅ“urs rirent -parce que je laissais deux fois de suite retomber ma cuillère à -soupe. Le plancher chavirait. Je n'avais pas le pied marin pour -la souffrance. Du reste, je ne crois pouvoir comparer mieux qu'au mal -de mer ces vertiges du cÅ“ur et de l'âme. La vie sans Marthe, c'était -une longue traversée. Arriverais-je? Comme, aux premiers symptômes -du mal de mer, on se moque d'atteindre le port et on souhaite mourir -sur place, je me préoccupais peu d'avenir. Au bout de quelques jours, -le mal, moins tenace, me laissa le temps de penser à la terre ferme.</p> - -<p>Les parents de Marthe n'avaient plus à deviner grand-chose. Ils ne -se contentaient pas d'escamoter mes lettres. Ils les brûlaient devant -elle, dans la cheminée de sa chambre. Les siennes étaient écrites au -crayon, à peine lisibles. Son frère les mettait à la poste.</p> - -<p>Je n'avais plus à essuyer de scènes de famille. Je reprenais les -bonnes conversations avec mon père, le soir, devant le feu. En un -an, j'étais devenu un étranger pour mes sÅ“urs. Elles se réapprivoisaient, -se réhabituaient à moi. Je prenais la plus petite sur mes genoux, et, -profitant de la pénombre, la serrais avec une telle violence qu'elle -se débattait, mi-riante, mi-pleurante. Je pensais à mon enfant, mais -j'étais triste. Il me semblait impossible d'avoir pour lui une tendresse -plus forte. Étais-je mûr pour qu'un bébé me fut autre chose que frère -ou sÅ“ur?</p> - -<p>Mon père me conseillait des distractions. Ces conseils-là sont -engendrés par le calme. Qu'avais-je à faire, sauf ce que je ne ferais -plus? Au bruit de la sonnette, au passage d'une voiture, je tressaillais. -Je guettais dans ma prison les moindres signes de délivrance.</p> - -<p>À force de guetter des bruits qui pouvaient annoncer quelque chose, -mes oreilles, un jour, entendirent des cloches. C'étaient celles de -l'armistice.</p> - - -<p>Pour moi, l'armistice signifiait le retour de Jacques. Déjà , je le -voyais au chevet de Marthe, sans qu'il me fût possible d'agir. -J'étais perdu.</p> - -<p>Mon père revint à Paris. Il voulait que j'y retournasse avec lui: -«On ne manque pas une fête pareille.» Je n'osais refuser. Je -craignais de paraître un monstre. Puis, somme toute, dans ma frénésie -de malheur, il ne me déplaisait pas d'aller voir la joie des autres.</p> - -<p>Avouerai-je qu'elle ne m'inspira pas grande envie? Je me sentais seul -capable d'éprouver les sentiments qu'on prête à la foule. Je cherchais -le patriotisme. Mon injustice, peut-être, ne me montrait que l'allégresse -d'un congé inattendu: les cafés ouverts plus tard, le droit pour les -militaires d'embrasser les midinettes. Ce spectacle, dont j'avais -pensé qu'il m'affligerait, qu'il me rendrait jaloux, ou même qu'il me -distrairait par la contagion d'un sentiment sublime, m'ennuya comme une -Sainte-Catherine.</p> - - - - -<p>Depuis quelques jours, aucune lettre ne me parvenait. Un des rares -après-midi où il tomba de la neige, mes frères me remirent un message -du petit Grangier. C'était une lettre glaciale de Mme Grangier. Elle -me priait de venir au plus vite. Que pouvait-elle me vouloir? La -chance d'être en contact, même indirect, avec Marthe, étouffa mes -inquiétudes. J'imaginais Mme Grangier m'interdisant de revoir sa -fille, de correspondre avec elle, et moi, l'écoutant, tête basse, -comme un mauvais élève. Incapable d'éclater, de me mettre en colère, -aucun geste ne manifesterait ma haine. Je saluerais avec politesse, -et la porte se refermerait pour toujours. Alors, je trouverais les -réponses, les arguments de mauvaise foi, les mots cinglants qui eussent -pu laisser à Mme Grangier, de l'amant de sa fille, une image moins -piteuse que celle d'un collégien pris en faute. Je prévoyais la scène, -seconde par seconde.</p> - - -<p>Lorsque je pénétrai dans le petit salon, il me sembla revivre ma -première visite. Cette visite signifiait alors que je ne reverrais -peut-être plus Marthe.</p> - -<p>Mme Grangier entra. Je souffris pour elle de sa petite taille, car -elle s'efforçait d'être hautaine. Elle s'excusa de m'avoir dérangé -pour rien. Elle prétendit qu'elle m'avait envoyé ce message pour -obtenir un renseignement trop compliqué à demander par écrit, mais -qu'entre-temps elle avait eu ce renseignement. Cet absurde mystère -me tourmenta plus que n'importe quelle catastrophe.</p> - -<p>Près de la Marne, je rencontrai le petit Grangier, appuyé contre -une grille. Il avait reçu une boule de neige en pleine figure. Il -pleurnichait. Je le cajolai, je l'interrogeai sur Marthe. Sa sÅ“ur -m'appelait, me dit-il. Leur mère ne voulait rien entendre, mais -leur père avait dit: «Marthe est au plus mal, j'exige qu'on obéisse.»</p> - -<p>Je compris en une seconde la conduite si bourgeoise, si étrange, -de Mme Grangier. Elle m'avait appelé, par respect pour son époux, -et la volonté d'une mourante. Mais l'alerte passée, Marthe saine -et sauve, on reprenait la consigne. J'aurais dû me réjouir. Je -regrettai que la crise n'eût pas duré le temps de me laisser voir -la malade.</p> - -<p>Deux jours après, Marthe m'écrivit. Elle ne faisait aucune allusion -à ma visite. Sans doute la lui avait-on escamotée. Marthe parlait -de notre avenir, sur un ton spécial, serein, céleste, qui me troublait -un peu. Serait-il vrai que l'amour est la forme la plus violente de -l'égoïsme, car, cherchant une raison à mon trouble, je me dis que -j'étais jaloux de notre enfant, dont Marthe aujourd'hui m'entretenait -plus que de moi-même.</p> - - -<p>Nous l'attendions pour mars. Un vendredi de janvier, mes frères, -tout essoufflés, nous annoncèrent que le petit Grangier avait un -neveu. Je ne compris pas leur air de triomphe, ni pourquoi ils avaient -tant couru. Ils ne se doutaient certes pas de ce que la nouvelle -pouvait avoir d'extraordinaire à mes yeux. Mais un oncle était pour -mes frères une personne d'âge. Que le petit Grangier fût oncle tenait -donc du prodige, et ils étaient accourus pour nous faire partager leur -émerveillement.</p> - -<p>C'est l'objet que nous avons constamment sous les yeux que nous -reconnaissons avec le plus de difficulté, si on le change un peu de -place. Dans le neveu du petit Grangier, je ne reconnus pas tout de -suite l'enfant de Marthe—mon enfant.</p> - -<p>L'affolement que dans un lieu public produit un court-circuit, j'en -fus le théâtre. Tout à coup, il faisait noir en moi. Dans cette nuit, -mes sentiments se bousculaient; je me cherchais, je cherchais à tâtons -des dates, des précisions. Je comptais sur mes doigts comme je l'avais -vu faire quelquefois à Marthe, sans alors la soupçonner de trahison. -Cet exercice ne servait d'ailleurs à rien. Je ne savais plus compter. -Qu'était-ce que cet enfant que nous attendions pour mars, et qui -naissait en janvier? Toutes les explications que je cherchais à cette -anormalité, c'est ma jalousie qui les fournissait. Tout de suite, ma -certitude fut faite. Cet enfant était celui de Jacques. N'était-il -pas venu en permission neuf mois auparavant? Ainsi, depuis ce temps, -Marthe me mentait. D'ailleurs, ne m'avait-elle pas déjà menti au sujet -de cette permission! Ne m'avait-elle pas d'abord juré s'être pendant -ces quinze jours maudits refusée à Jacques, pour m'avouer, longtemps -après, qu'il l'avait plusieurs fois possédée!</p> - - -<p>Je n'avais jamais pensé bien profondément que cet enfant pût être -celui de Jacques. Et si, au début de la grossesse de Marthe, j'avais -pu souhaiter lâchement qu'il en fût ainsi, il me fallait bien avouer, -aujourd'hui, que je croyais être en face de l'irréparable, que, -bercé pendant des mois par la certitude de ma paternité, j'aimais -cet enfant, cet enfant qui n'était pas le mien. Pourquoi fallait-il -que je ne me sentisse le cÅ“ur d'un père qu'au moment où j'apprenais -que je ne l'étais pas!</p> - -<p>On le voit, je me trouvais dans un désordre incroyable, et comme -jeté à l'eau, en pleine nuit, sans savoir nager. Je ne comprenais -plus rien. Une chose surtout que je ne comprenais pas, c'était -l'audace de Marthe, d'avoir donné mon nom à ce fils légitime. À certains -moments, j'y voyais un défi jeté au sort qui n'avait pas voulu que -cet enfant fût le mien; à d'autres moments, je n'y voulais plus voir -qu'un manque de tact, une de ces fautes de goût qui m'avaient plusieurs -fois choqué chez Marthe, et qui n'étaient que son excès d'amour.</p> - -<p>J'avais commencé une lettre d'injures. Je croyais la lui devoir, par -dignité! Mais les mots ne venaient pas, car mon esprit était -ailleurs, dans des régions plus nobles.</p> - -<p>Je déchirai la lettre. J'en écrivis une autre, où je laissai parler -mon cÅ“ur. Je demandais pardon à Marthe. Pardon de quoi? Sans doute que -ce fils fût celui de Jacques. Je la suppliais de m'aimer quand même.</p> - -<p>L'homme très jeune est un animal rebelle à la douleur. Déjà , -j'arrangeais autrement ma chance. J'acceptais presque cet enfant de -l'autre. Mais, avant même que j'eusse fini ma lettre, j'en reçus une -de Marthe, débordante de joie.—Ce fils était le nôtre, né deux mois -avant terme. Il fallait le mettre en couveuse. «J'ai failli mourir», -disait-elle. Cette phrase m'amusa comme un enfantillage.</p> - -<p>Car je n'avais place que pour la joie. J'eusse voulu faire part de -cette naissance au monde entier, dire à mes frères qu'eux aussi étaient -oncles. Avec joie, je me méprisais: comment avoir pu douter de Marthe? -Ces remords, mêlés à mon bonheur, me la faisaient aimer plus fort que -jamais, mon fils aussi. Dans mon incohérence, je bénissais la méprise. -Somme toute, j'étais content d'avoir fait connaissance, pour quelques -instants, avec la douleur. Du moins, je le croyais. Mais rien ne -ressemble moins aux choses elles-mêmes que ce qui en est tout près. -Un homme qui a failli mourir croit connaître la mort. Le jour où elle -se présente enfin à lui, il ne la reconnaît pas: «Ce n'est pas elle», -dit-il en mourant.</p> - - -<p>Dans sa lettre, Marthe me disait encore: «Il te ressemble.» J'avais -vu des nouveau-nés, mes frères et mes sÅ“urs, et je savais que seul -l'amour d'une femme peut leur découvrir la ressemblance qu'elle -souhaite. «Il a mes yeux», ajoutait-elle. Et seul aussi son -désir de nous voir réunis en un seul être pouvait lui faire -reconnaître ses yeux.</p> - -<p>Chez les Grangier, aucun doute ne subsistait plus. Ils maudissaient -Marthe, mais s'en faisaient les complices, afin que le scandale -ne «rejaillit» pas sur la famille. Le médecin, autre complice de -l'ordre, cachant que cette naissance était prématurée, se chargerait -d'expliquer au mari, par quelque fable, la nécessité d'une couveuse.</p> - -<p>Les jours suivants, je trouvai naturel le silence de Marthe. Jacques -devait être auprès d'elle. Aucune permission ne m'avait si peu -atteint que celle-ci, accordée au malheureux pour la naissance de son -fils. Dans un dernier sursaut de puérilité, je souriais même à la -pensée que ces jours de congé, il me les devait.</p> - - - - -<p>Notre maison respirait le calme.</p> - -<p>Les vrais pressentiments se forment à des profondeurs que notre esprit -ne visite pas. Aussi, parfois, nous font-ils accomplir des actes que -nous interprétons tout de travers.</p> - -<p>Je me croyais plus tendre à cause de mon bonheur et je me félicitais -de savoir Marthe dans une maison que mes souvenirs heureux transformaient -en fétiche.</p> - -<p>Un homme désordonné qui va mourir et ne s'en doute pas met soudain -de l'ordre autour de lui. Sa vie change. Il classe des papiers. -Il se lève tôt, il se couche de bonne heure. Il renonce à ses vices. -Son entourage se félicite. Aussi sa mort brutale, semble-t-elle d'autant -plus injuste. <i>Il allait vivre heureux.</i></p> - -<p>De même, le calme nouveau de mon existence était ma toilette du -condamné. Je me croyais meilleur fils parce que j'en avais un. Or, ma -tendresse me rapprochait de mon père, de ma mère parce que quelque -chose savait en moi que j'aurais, sous peu, besoin de la leur.</p> - - -<p>Un jour, à midi, mes frères revinrent de l'école en nous criant -que Marthe était morte.</p> - - -<p>La foudre qui tombe sur un homme est si prompte qu'il ne souffre pas. -Mais c'est pour celui qui l'accompagne un triste spectacle. Tandis que -je ne ressentais rien, le visage de mon père se décomposait. Il poussa -mes frères. «Sortez, bégaya-t-il. Vous êtes fous, vous êtes fous.» Moi, -j'avais la sensation de durcir, de refroidir, de me pétrifier. Ensuite, -comme une seconde déroule aux yeux d'un mourant tous les souvenirs d'une -existence, la certitude me dévoila mon amour avec tout ce qu'il avait -de monstrueux. Parce que mon père pleurait, je sanglotais. Alors, ma -mère me prit en mains. Les yeux secs, elle me soigna froidement, -tendrement, comme s'il se fût agi d'une scarlatine.</p> - -<p>Ma syncope expliqua le silence de la maison, les premiers jours, -à mes frères. Les autres jours, ils ne comprirent plus. On ne -leur avait jamais interdit les jeux bruyants. Ils se taisaient. -Mais, à midi, leurs pas sur les dalles du vestibule me faisaient -perdre connaissance comme s'ils eussent dû chaque fois m'annoncer -la mort de Marthe.</p> - -<p>Marthe! Ma jalousie la suivant jusque dans la tombe, je souhaitais -qu'il n'y eût rien, après la mort. Ainsi, est-il insupportable que -la personne que nous aimons se trouve en nombreuse compagnie dans -une fête où nous ne sommes pas. Mon cÅ“ur était à l'âge où l'on ne -pense pas encore à l'avenir. Oui, c'est bien le néant que je désirais -pour Marthe, plutôt qu'un monde nouveau où la rejoindre un jour.</p> - - - - -<p>La seule fois que j'aperçus Jacques, ce fut quelques mois après. -Sachant que mon père possédait des aquarelles de Marthe, il désirait -les connaître. Nous sommes toujours avides de surprendre ce qui touche -aux êtres que nous aimons. Je voulus voir l'homme auquel Marthe avait -accordé sa main.</p> - -<p>Retenant mon souffle et marchant sur la pointe des pieds, je me -dirigeais vers la porte entrouverte. J'arrivais juste pour entendre:</p> - -<p>—Ma femme est morte en l'appelant. Pauvre petit! N'est-ce pas ma -seule raison de vivre?</p> - -<p>En voyant ce veuf si digne et dominant son désespoir, je compris que -l'ordre, à la longue, se met de lui-même autour des choses. Ne venais-je -pas d'apprendre que Marthe était morte en m'appelant, et que mon fils -aurait une existence raisonnable?</p> - - - - - - - - - -<pre> - - - - - -End of the Project Gutenberg EBook of Le Diable au Corps, by Raymond Radiguet - -*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LE DIABLE AU CORPS *** - -***** This file should be named 60383-h.htm or 60383-h.zip ***** -This and all associated files of various formats will be found in: - http://www.gutenberg.org/6/0/3/8/60383/ - -Produced by Laura Natal Rodrigues at Free Literature (Images -generously made available by Gallica, Bibliothèque nationale -de France.) - - -Updated editions will replace the previous one--the old editions will -be renamed. - -Creating the works from print editions not protected by U.S. copyright -law means that no one owns a United States copyright in these works, -so the Foundation (and you!) can copy and distribute it in the United -States without permission and without paying copyright -royalties. 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Redistribution is subject to the -trademark license, especially commercial redistribution. - -START: FULL LICENSE - -THE FULL PROJECT GUTENBERG LICENSE -PLEASE READ THIS BEFORE YOU DISTRIBUTE OR USE THIS WORK - -To protect the Project Gutenberg-tm mission of promoting the free -distribution of electronic works, by using or distributing this work -(or any other work associated in any way with the phrase "Project -Gutenberg"), you agree to comply with all the terms of the Full -Project Gutenberg-tm License available with this file or online at -www.gutenberg.org/license. - -Section 1. General Terms of Use and Redistributing Project -Gutenberg-tm electronic works - -1.A. By reading or using any part of this Project Gutenberg-tm -electronic work, you indicate that you have read, understand, agree to -and accept all the terms of this license and intellectual property -(trademark/copyright) agreement. 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