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You may copy it, give it away or re-use it under the terms -of the Project Gutenberg License included with this eBook or online at -www.gutenberg.org. If you are not located in the United States, you'll -have to check the laws of the country where you are located before using -this ebook. - - - -Title: Tableau historique et pittoresque de Paris depuis les Gaulois jusqu'à nos jours (Tome 7/8) - -Author: J. B. Bins de Saint-Victor - -Release Date: September 25, 2019 [EBook #60355] - -Language: French - -Character set encoding: ISO-8859-1 - -*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK TABLEAAU HISTORIQUE *** - - - - -Produced by Mireille Harmelin, Guy de Montpellier, Christine -P. Travers and the Online Distributed Proofreading Team -at http://www.pgdp.net (This file was produced from images -generously made available by the Bibliothèque nationale -de France (BnF/Gallica) at http://gallica.bnf.fr) - - - - - - - - - -TABLEAU - -HISTORIQUE ET PITTORESQUE - -DE PARIS. - - - - - IMPRIMERIE ET FONDERIE DE J. PINARD, - RUE D'ANJOU-DAUPHINE, Nº 8. - - - - - TABLEAU - HISTORIQUE ET PITTORESQUE - DE PARIS, - - DEPUIS LES GAULOIS JUSQU'À NOS JOURS. - - - Dédié au Roi - Par J. B. de Saint-Victor - - - _Seconde Édition_, - REVUE, CORRIGÉE ET AUGMENTÉE. - - - TOME QUATRIÈME.--PREMIÈRE PARTIE. - - - _Miratur molem..... magalia quondam._ - ÆNEID., lib. I. - - - - - PARIS, - LIBRAIRIE DE CARIÉ DE LA CHARIE, - RUE DE L'ÉCOLE-DE-MÉDECINE, Nº 4, AU PREMIER. - - M DCCC XXVII. - - - - -TABLEAU HISTORIQUE ET PITTORESQUE DE PARIS. - - - - -QUARTIER DU LUXEMBOURG. - - Ce quartier est borné, à l'orient, par la rue du - Faubourg-Saint-Jacques exclusivement; au septentrion, par les - rues des Fossés-Saint-Michel ou Saint-Hyacinthe, des - Francs-Bourgeois et des Fossés-Saint-Germain-des-Prés - inclusivement; à l'occident, par les rues de Bussy, du Four et de - Sèvre inclusivement; et au midi, par les extrémités des faubourgs - et les barrières qui les terminent, depuis la rue de Sèvre - jusqu'au faubourg Saint-Jacques. - - On y comptoit, en 1789, soixante-deux rues, quatre culs-de-sac, - une église paroissiale, trois séminaires et quatre communautés - d'hommes, un collége, trois abbayes, six couvents et six - communautés de filles, dix hôpitaux, un palais, etc. - - -PARIS SOUS LOUIS XIV. - -Le règne de Louis XIV est, pour un grand nombre, la plus belle époque -de nos annales; et, il le faut avouer, ce règne a jeté un éclat qui -peut imposer. Il fut glorieux par les armes, et jusque dans les revers -qui suivirent tant de victoires, il montra dans la France des -ressources que n'avoient pas ses ennemis, forcés, même alors qu'ils -se réunissoient pour l'accabler, de reconnoître en elle un ascendant -auquel ils auroient voulu se soustraire, et qu'ils essayèrent -vainement de détruire. Sous ce règne commencèrent à se perfectionner -toutes les industries qui développent et régularisent cette partie -_matérielle_ de l'ordre social, à laquelle on a donné si improprement -le nom de _civilisation_; mais sa plus grande gloire fut d'avoir vu -fleurir autour de lui, simultanément et dans tous les genres de -littérature, les plus beaux génies qui aient illustré les temps -modernes. Telle est cette gloire qu'elle éblouit les yeux du vulgaire -(et, sous beaucoup de rapports, le vulgaire abonde dans tous les -rangs), et couvrant de ses rayons tout ce qui l'environne, les empêche -de pénétrer plus avant et de découvrir, sous cette enveloppe -brillante, la plaie profonde et toujours croissante de la société. -Quant à nous à qui la révolution a appris ce que valent les lettres et -les sciences humaines pour la durée et la prospérité des empires, nous -ne nous arrêterons point à ces superficies; et, aidés de cette lumière -que les ténèbres de notre âge ont rendue encore plus vive, plus -pénétrante, pour ceux qui la cherchent «dans la simplicité du coeur et -dans sa sincérité[1],» nous oserons juger à la fois et _le grand -siècle_, ainsi qu'on l'appelle, et le grand roi qui y a présidé. - - [Note 1: II. Cor. 1, 12.] - -L'oeuvre que Richelieu avoit commencée venoit d'être achevée par -Mazarin, et dans la politique extérieure de la France et dans son -gouvernement intérieur. À ces deux ministres avoit été réservée la -gloire funeste de réduire en corps de doctrine les maximes -machiavéliques qui, depuis plusieurs siècles et sans qu'elle osât se -l'avouer à elle-même, étoient le code politique de l'Europe -chrétienne; et ce code, amené à ce degré de perfection, le congrès de -Munster l'avoit sanctionné. Là il avoit été solennellement déclaré que -les intérêts de la terre étoient entièrement étrangers à ceux du ciel; -qu'en fait de religion, tout ce qui étoit à la convenance des princes -et des rois étoit vrai, juste et bon; qu'ils étoient par conséquent -tout à fait indépendants de la loi de Dieu, c'est-à-dire de toute -conscience et de toute équité. À la place de l'équilibre qui naissoit -naturellement de la crainte ou de l'observance de cette loi suprême, -on avoit établi un prétendu équilibre de population et de territoire, -chef-d'oeuvre de cette sagesse purement humaine; et par suite de ces -nouveaux principes, les souverains, s'observant d'un oeil inquiet et -jaloux, avoient les uns pour les autres, politiquement parlant, -l'estime et la confiance que se portent entre elles ces autres espèces -de puissances qui exploitent les grands chemins. - -Ils en eurent aussi bientôt les procédés; et la France, qui avoit eu -la plus grande part à cette paix impie et scandaleuse, en donna le -premier exemple. On sait que l'Espagne avoit protesté contre le traité -de Westphalie, non qu'elle en détestât les maximes, mais uniquement -parce qu'elle ne vouloit pas accéder à la cession de l'Alsace, qui -étoit une des principales clauses de ce traité; et qu'en conséquence -de cette protestation, la guerre avoit continué entre les deux -puissances. Or il n'y avoit alors qu'un seul souverain dont l'alliance -pût être utile à l'une comme à l'autre, et faire pencher la balance du -côté où il lui plairoit de se ranger, et ce souverain étoit Cromwell. -Aussitôt l'assassin d'un roi, l'usurpateur d'un trône, l'ennemi -fanatique du catholicisme, devint un personnage considérable pour les -deux plus grands monarques de la chrétienté; ils le recherchèrent, ils -le courtisèrent, les flatteries même ne lui furent point épargnées. -Ils le rendirent en quelque sorte l'arbitre de leurs destinées, lui -donnant à choisir entre la ville de Calais et celle de Dunkerque, dont -ils s'offroient à l'envi de l'aider à faire la conquête; enfin, par un -événement que la France considéra comme heureux pour elle, l'île de la -Jamaïque, qui appartenoit à l'Espagne, s'étant trouvée à la convenance -de Cromwell, celui-ci s'en empara brusquement, et deux traités furent -signés, l'un à Westminster, en 1655, l'autre à Paris, en 1657, par -lesquels Louis XIV, traitant d'égal à égal avec un régicide, et lui -donnant même le nom de _frère_ dans ses lettres[2], prit l'engagement -de chasser de France ses cousins-germains, Charles II, roi légitime -d'Angleterre, et le duc d'York, son frère[3]. Ensuite les troupes du -roi et celles du protecteur durent se réunir pour attaquer de concert -les Espagnols dans les Pays-Bas, et s'y emparer de plusieurs villes, -qui devoient être le prix de cette alliance, et devenir la propriété -de l'Angleterre. Ce plan fut exécuté: Turenne triompha à la bataille -des Dunes des Espagnols et du grand Condé, pour remettre aux Anglois -Dunkerque et Mardyck, qui tombèrent après cette victoire décisive, et -la paix entre les deux puissances suivit de près ce grand événement. -Le mariage de Louis XIV avec l'infante Marie-Thérèse, qui devoit -produire tant d'autres guerres si longues et tour à tour si brillantes -et si désastreuses, fut le gage de cette paix fallacieuse et d'un -traité qui, établissant d'une manière décisive la supériorité de la -France sur l'Espagne, accrut encore la considération politique dont -cette puissance jouissoit déjà en Europe. Ainsi la maison d'Autriche, -déjà affoiblie en Allemagne par la paix de Munster, reçut un nouvel -échec en Espagne par la paix des Pyrénées. Le cardinal-ministre mourut -au milieu de cet éclat que répandoient sur lui tant d'obstacles -surmontés, tant de si grands projets accomplis; et tel étoit le -pouvoir absolu dont il jouissoit, et que le roi lui-même n'eût osé lui -disputer, qu'il n'est point exagéré de dire que Louis XIV succéda à -Mazarin, comme celui-ci avoit succédé à Richelieu. - - [Note 2: Toutefois il est vrai de dire que ces honteux - traités ne furent point l'ouvrage du jeune monarque, mais de - Mazarin qui régnoit encore à sa place. Du caractère qu'il - étoit, Louis XIV s'en fût sans doute indigné et ne les eût - point signés.] - - [Note 3: «Les enfants de Charles Ier se réfugièrent en - Espagne. Les ministres espagnols éclatèrent dans toutes les - cours, et surtout à Rome, de vive voix et par écrit, contre - un cardinal qui sacrifioit, disoient-ils, les lois divines - et humaines, l'honneur et la religion, au meurtrier d'un - roi, et qui chassoit de France Charles II et le duc d'York, - cousins de Louis XIV, pour plaire au bourreau de leur père. - Pour toute réponse aux cris des Espagnols, on produisit les - offres qu'ils avoient faites eux-mêmes au protecteur. - (VOLTAIRE.)» Ainsi la France mettoit au jour la honte de - l'Espagne, mais ne se lavoit point de la sienne; et ceci ne - prouvoit autre chose, sinon qu'il y avoit entre les deux - cabinets rivalité de bassesse et d'immoralité.] - -Ces deux hommes, par des moyens différents, avoient amené le pouvoir -au point où il étoit alors parvenu en France, ne cessant d'abattre -autour d'eux tout ce qui pouvoit lui porter ombrage ou lui opposer la -moindre résistance. On a pu voir où en étoient réduits les chefs de la -noblesse et ce qu'étoit devenue leur influence, dans cette guerre de -la Fronde, non moins pernicieuse au fond que toutes les guerres -intestines qui l'avoient précédée, et qui n'eut quelquefois un aspect -ridicule que parce que ces grands, devenus impuissants sans cesser -d'être mutins, furent obligés de se réfugier derrière des gens de robe -et leur cortége populacier, pour essayer, au moyen de ces étranges -auxiliaires, de ressaisir par des mutineries nouvelles leur ancienne -influence. N'y ayant point réussi, il est évident qu'ils devoient, par -l'effet même d'une semblable tentative, descendre plus bas qu'ils -n'avoient jamais été, et c'est ce qui arriva. On verra que, dès ce -moment, la noblesse cessa d'être un corps politique dans l'État, et, -sous ce rapport, tomba pour ne se plus relever. Quant au parlement, ce -digne représentant du peuple et particulièrement de la populace de -Paris, il ne fut _politiquement_ ni plus ni moins que ce qu'il avoit -été; c'est-à-dire qu'après s'être montré insolent et rebelle à l'égard -du pouvoir, dès que celui-ci avoit donné quelques signes de foiblesse, -le voyant redevenu fort il étoit redevenu lui-même souple et docile -devant lui, et toutefois sans rien perdre de son esprit, sans rien -changer de ses maximes, et recélant au contraire dans son sein des -ferments nouveaux de révolte encore plus dangereux que par le passé. -Telle se montroit alors l'opposition populaire, abattue plutôt -qu'anéantie. Il en étoit de même des religionnaires dont on n'entend -plus parler comme opposition armée, depuis les derniers coups que leur -avoit portés Richelieu, mais qui n'en continuoient pas moins de miner -sourdement, par leurs doctrines corruptrices et séditieuses, ce même -pouvoir qu'il ne leur étoit plus possible d'attaquer à force ouverte. -Les choses en étoient à ce point en France, lorsque Louis XIV parut -après ces deux maîtres de l'État, héritier de toute leur puissance, et -en mesure de l'accroître encore en vigueur, en sûreté et en solidité, -de tout ce qu'y ajoutoient naturellement les droits de sa naissance et -l'éclat de la majesté royale. - -(1661 à 1667) L'éducation du nouveau roi avoit été fort négligée; et -se souciant fort peu de ce qui pourroit en advenir après lui, Mazarin -n'avoit visiblement voulu en faire qu'un prince ignorant, inappliqué, -indolent, et qui, uniquement occupé de ses plaisirs, ne pensât point à -le troubler dans la conduite des affaires. L'énergie de son caractère -triompha des perfides calculs de son ministre: à peine celui-ci eut-il -fermé les yeux, que Louis XIV, au grand étonnement de tout ce qui -l'environnoit, parla en maître, et montra qu'il possédoit la première -qualité d'un roi, qui est de savoir commander et se faire obéir. On le -vit, dès ces premiers moments, embrasser, dans ses pensées, toutes -les parties de l'administration, montrant la ferme résolution de ne -confier à personne son autorité, et de n'avoir dans ses ministres que -des exécuteurs de ses volontés. - -Deux choses l'occupèrent d'abord par dessus toutes les autres, les -finances et l'armée. L'armée étoit brave, mais mal disciplinée; le -désordre des finances, que Mazarin n'avoit pas eu intérêt de réprimer, -étoit à son comble: de sages réglements rétablirent parmi les troupes -l'ancienne discipline, et par des réformes habilement concertées, le -roi se rendit maître absolu de tous les emplois militaires[4]. En même -temps il tiroit Colbert de l'obscurité où il étoit resté jusqu'alors, -pour en faire son guide dans le dédale ténébreux de l'administration -financière; et ce fut pour n'avoir pu se persuader qu'un prince, -jusqu'alors uniquement livré aux frivolités, mettroit cette -persévérance à s'enfoncer dans d'aussi arides travaux, que le -surintendant Fouquet, qui pouvoit encore conjurer l'orage que ses -dilapidations avoient amassé sur sa tête, le laissa grossir jusqu'au -point d'éclater, et se perdit sans retour. - - [Note 4: La mort du duc d'Épernon, colonel-général de - l'infanterie, lui fournit l'occasion qu'il souhaitoit de - supprimer cette charge comme donnant trop d'autorité à celui - qui en étoit revêtu; et tous les mestres de camp, tant - d'infanterie que de cavalerie, prirent le titre de colonels - particuliers de leurs régiments. Dès lors l'armée tout - entière fut, pour ainsi dire, dans sa main; et il se réserva - de nommer à tous les grades, ne souffrant pas même qu'il se - fît un enseigne qui ne fût de son choix.] - -Dès ces commencements, se manifestèrent les principes d'après lesquels -Louis XIV avoit résolu de régner, principes qu'il est d'autant plus -important de faire connoître, qu'il ne s'en écarta pas un seul instant -pendant la durée d'un si long règne, et qu'ils aideront à faire mieux -comprendre encore ce qui a précédé ce règne, à entrevoir déjà ce qu'il -devoit être, et ce qui l'a suivi. - -Ce monarque avoit donc commencé par faire ce que font tous les princes -qui veulent être maîtres absolus: il s'étoit emparé de son armée et -avoit rétabli l'ordre dans ses finances. Dès lors ne rencontrant plus -d'obstacle à ses volontés, il ne s'agissoit plus pour lui que de -trouver un moyen de mettre à l'abri de toutes vicissitudes cette -situation qu'il s'étoit créée, et qu'il jugeoit la seule digne d'un -roi de France. Les traditions de sa famille et l'exemple des deux -ministres, qui venoient de se succéder avec tant d'éclat et de -bonheur, étoient trop près de lui pour pouvoir être oubliés; et les -seules leçons de gouvernement que Mazarin lui eût jamais données[5] -ajoutoient encore aux impressions qu'il en avoit reçues. Achever -d'abattre la noblesse en lui ôtant tout caractère et toute action -politique, en réduisant à la nullité la plus absolue et les grands du -royaume et les princes de son sang qui en étoient les chefs naturels, -telle fut la maxime fondamentale de son gouvernement; et la réduisant -en système, il y persévéra jusqu'à la fin avec une suite et une -opiniâtreté qui prouvent plus de force de volonté que d'étendue -d'esprit: car enfin, et la suite le fera voir, ce système, poussé -ainsi outre mesure, avoit de graves inconvénients. Tout ce qui pouvoit -figurer à la cour y fut donc appelé pour y être nivelé, et confondu, -sauf quelques frivoles distinctions de préséance, dans la foule des -courtisans et des adorateurs du prince; les gouverneurs de province -eux-mêmes, choisis ordinairement dans la plus haute noblesse, n'eurent -plus le choix d'habiter leurs gouvernements où ils auroient -inquiété[6]; ils ne tardèrent point à reconnoître que c'eût été -déplaire au maître que de ne pas considérer cette cour si brillante -comme le seul séjour qu'ils pussent habiter; et bientôt elle eut pour -eux des séductions qui les y attachèrent sans retour. En même temps -que Louis XIV traînoit ainsi à sa suite toute cette noblesse dont il -avoit su dorer les chaînes et énerver le caractère, il affectoit de ne -prendre ses ministres que dans des rangs inférieurs, et presque -toujours dans la poussière de ses bureaux; et c'étoit là sans doute ce -que son système despotique présentoit de plus adroitement et de plus -profondément conçu. En élevant ainsi des hommes nouveaux au dessus de -ce qu'il y avoit de plus grand, cette ancienne aristocratie, qu'il -vouloit achever d'asservir, n'en étoit que plus abaissée; et cependant -ces instruments vulgaires de sa puissance absolue, et à qui son -intention étoit de la communiquer dans toute sa plénitude, ne -pouvoient lui causer aucun ombrage, parce que, n'ayant rien en -eux-mêmes de solide et qui pût leur laisser la moindre consistance -après qu'il les auroit abattus, ils retomboient par leur propre poids, -et dès qu'il lui plaisoit de les abattre, dans toute la profondeur de -leur néant. Il en résultoit encore que cette situation, tout à la fois -si brillante et si périlleuse, dans laquelle ils se trouvoient si -brusquement transportés, le rendoit plus assuré de leur aveugle et -entier dévouement. Tels furent en effet les ministres de Louis XIV, -qui le trompèrent sans doute quand ils eurent intérêt à le tromper, et -quelques-uns d'eux, autant qu'ils le voulurent, mais plus servilement -qu'on ne l'avoit fait avant eux, et sans que jamais leurs manoeuvres -secrètes portassent la moindre atteinte à ce pouvoir sans bornes dont -il étoit si jaloux, et dont, pour leur propre intérêt, ils n'étoient -pas moins jaloux que lui. Les choisissant donc constamment _dans la -plus parfaite roture_, pour nous servir de l'expression du duc de -Saint-Simon, il se plut à les porter d'abord au faîte des grandeurs, -et mit tout au dessous d'eux, jusqu'aux princes de son sang. - - [Note 5: Les instructions qu'il donnoit à son royal élève se - réduisoient à lui recommander de tenir très bas les princes - de son sang, de ne point se familiariser avec ses - courtisans, surtout de savoir dissimuler avec tout le monde, - lui montrant la dissimulation comme le point le plus - important de l'art de régner; du reste, il ne lui parloit - jamais que vaguement des affaires, et employoit à son égard - tous les moyens qu'il jugeoit propres à l'en distraire, à - lui ôter la curiosité d'en savoir davantage (REBOULET, t. 1, - p. 536, in-4º).] - - [Note 6: Jusqu'alors ils avoient passé leur vie presque - entière dans les provinces qui leur étoient confiées, et où - ils jouissoient d'une grande indépendance; à peine en - sortoient-ils une fois l'an pour aller faire leur cour au - souverain; et l'on conçoit ce que leur offroit d'avantages - une telle position, soit pour se faire des créatures en - répandant les grâces dont ils étoient les seuls - distributeurs, soit pour se présenter aux peuples comme des - maîtres de qui ils avoient tout à craindre et tout à - espérer. Il avoit été prouvé, par la guerre de la Fronde, - que Richelieu ne les avoit point encore assez abattus. Louis - XIV forma le dessein d'achever ce que ce ministre avoit - commencé. La cour devint le séjour ordinaire et forcé de ces - personnages éminents, et l'on finit par leur persuader - qu'ils ne pouvoient être bien et honorablement nulle autre - part, et à un tel point, qu'après quelques années de séjour - auprès du prince ils se seroient crus exilés, si on les eût - de nouveau confinés dans leurs gouvernements. Enfin, pour - achever de leur ôter toute influence, l'autorité attachée à - leur charge fut partagée entre les gouverneurs particuliers - qui ne relevèrent plus que de la cour, et les intendants qui - reçurent la plus grande part de cette autorité; en sorte que - cette qualité de gouverneur de province ne fut plus qu'un - grand titre auquel étoient attachés de grands revenus. - (REBOULET, t. 1, p. 557, in-4º.)] - -En ce genre, et d'après son système, ses premiers choix peuvent être -considérés comme heureux: Colbert et Louvois furent de grands -ministres[7], si ce nom peut être donné à d'habiles administrateurs, à -des hommes actifs, vigilants, rompus à tous les détails du service -dont ils avoient acquis une longue expérience dans des emplois -subalternes, capables en même temps d'en saisir l'ensemble avec une -grande perspicacité, et d'y apporter de nouveaux perfectionnements. -Mais si, pour mériter une si haute renommée, ce n'est point assez de -se courber vers ces soins matériels, et qu'il faille comprendre que -les sociétés se composent d'_hommes_ et non de _choses_, que leur -véritable prospérité est dans l'ordre que l'on sait établir au milieu -des intelligences; enfin, si _gouverner_ est autre chose -qu'_administrer_, nous ne craignons pas de le dire, jamais ministres -ne se montrèrent plus étrangers que ces deux personnages, si -étrangement célèbres, à la science du gouvernement; et les jugeant par -des faits irrécusables, il nous sera facile de prouver que tous les -deux furent funestes à la France, et lui firent un mal qui n'a point -été réparé. - - [Note 7: Ses autres ministres étoient le marquis de Lionne - et Michel Le Tellier, père de Louvois. Ces deux personnages, - et le surintendant des finances Fouquet, administroient - toutes les affaires sous le cardinal. Le roi les avoit - conservés, et lors de la chute de Fouquet, Colbert remplaça - celui-ci sous le titre de contrôleur-général.] - -Colbert avoit paru le premier: c'est à lui, et nous l'avons déjà dit, -que Louis XIV dut ce rétablissement des finances qui le rendit, en peu -d'années, maître si tranquille et si absolu de son royaume; mais il -n'est pas inutile d'observer, pour réduire à sa juste valeur ce qui, -au premier coup d'oeil, pourroit sembler un effort de génie, que cette -restauration financière ne fut opérée que par un odieux abus de ce -pouvoir qui déjà ne vouloit plus reconnoître de bornes, et qu'une -banqueroute fut le moyen expéditif que le contrôleur-général imagina -pour arriver au but qu'il vouloit atteindre. Elle fut opérée tout à la -fois et sur les engagements de la cour, connus sous le nom de billets -d'épargne[8], et sur les rentes de l'hôtel-de-ville, par des -manoeuvres qui ne peuvent étonner de la part d'un homme dont la -conduite envers Fouquet n'offre qu'un tissu de bassesses, de -fourberies et de cruautés[9], mais qui étoient assurément fort -indignes de la probité d'un grand roi. Enfin, ce qui eût été difficile -pour qui auroit voulu avant tout être juste se fit très facilement par -l'injustice et par la violence. Ce fut en même temps une occasion -d'apprendre au parlement ce qu'il alloit être sous la nouvelle -administration: le roi se rendit au palais, portant lui-même ses -édits; et sans laisser aux chambres le temps de les examiner, ordonna -qu'à l'instant même ils fussent enregistrés, leur déclarant qu'à -l'avenir il prétendoit qu'il en fût ainsi de tout ce qu'il lui -plairoit d'envoyer à son parlement, sauf à écouter ensuite ses -remontrances, s'il y avoit lieu. - - [Note 8: Ces billets d'épargne avoient été jetés par la cour - dans le commerce, pendant les temps critiques de la régence; - les porteurs en étoient devenus créanciers de l'État; et les - besoins toujours croissants du trésor les avoient fait - multiplier d'une manière excessive. Ne voyant aucun moyen de - les acquitter, Colbert imagina de les décrier; et, pour y - parvenir sûrement, il commença par les faire refuser dans - les recettes du roi. Le moyen étoit sans doute immanquable, - et l'effet en fut tel, qu'à peine trouvoit-on cinquante - francs sur un billet de dix mille francs. Alors il en fit - racheter d'énormes quantités, et paya ainsi à peu de frais - des dettes considérables. Quant aux rentes de - l'Hôtel-de-Ville, voici ce qui arriva: dans ces mêmes - moments de crise, la cour avoit forcé la ville de Paris à - emprunter de très grandes sommes à de gros intérêts, et - comme elle ne pouvoit subvenir à les payer, une ordonnance - obligea les rentiers à imputer au remboursement du capital, - ce que l'on déclaroit _excessif_ dans les intérêts qu'ils - avoient reçus; cette opération ruina un grand nombre de - familles, dont le plus clair et souvent l'unique revenu - étoit en rentes constituées sur l'hôtel-de-ville. (_Mém. de - l'abbé_ DE CHOISI.--_Id. du comte_ DE BUSSI, t. 3.)] - - [Note 9: Fouquet étoit coupable sans doute; mais Colbert - qui, sous le masque hypocrite de la plus ardente amitié, - abuse de sa confiance, l'attire dans un piége exécrable, et, - lorsqu'il l'y a fait tomber, se montre son ennemi le plus - implacable et le plus acharné, Colbert est mille fois plus - coupable que lui. On ne peut lire sans indignation, et sans - concevoir pour cet homme autant de haine que de mépris, les - détails de cette manoeuvre atroce et de ce vil espionnage - (_Voyez_ les _Mémoires de l'abbé_ DE CHOISI, t. 1, liv. - 3).] - -Ainsi, tout étant abattu aux pieds de Louis XIV, on conçoit ce qu'il -étoit possible de faire au milieu d'un vaste empire, si puissant par -sa population, si riche par son territoire, et où, pour la première -fois depuis l'origine de la monarchie, il n'y avoit plus qu'une seule -action et une seule volonté. Aussi ce qu'opéra ce même Colbert dans -l'espace de quelques années, en déployant sans obstacle ce qu'il avoit -d'habileté et de vigilance, passa-t-il ce que l'imagination auroit osé -concevoir, et à un tel point, que l'admiration et la faveur publique -succédèrent à cette haine qu'il avoit d'abord justement méritée. La -France n'avoit plus de marine: il en créa une comme par enchantement, -et bientôt les flottes du roi couvrirent l'Océan d'où elles avoient -depuis long-temps disparu; sous leur protection, le commerce -extérieur, presque anéanti, se ranima, et des compagnies de -négociants, instituées et favorisées par le ministre, lui donnèrent -les accroissements les plus rapides, et le firent fleurir à l'Orient -et à l'Occident. Alors fut commencée l'entreprise hardie d'un canal -qui devoit joindre les deux mers[10]; des manufactures s'organisèrent -de toutes parts dans l'intérieur, et ne tardèrent point à rendre -l'étranger tributaire de nos arts industriels; les sciences et les -beaux arts obtinrent des établissements durables et de magnifiques -encouragements; l'Observatoire fut bâti; on commença la façade du -Louvre; auprès de l'Académie françoise s'élevèrent et l'Académie des -sciences et celle de peinture et de sculpture; et les libéralités du -roi se répandant avec profusion sur les beaux génies dont les -chefs-d'oeuvre illustroient alors la France, et sur un grand nombres -d'autres savants et gens de lettres, dont il vouloit récompenser les -travaux et les efforts, alloient chercher, jusqu'au milieu des nations -étrangères, le mérite souvent oublié dans son propre pays. En même -temps il réprimoit par des édits rigoureux la fureur des duels; se -montroit vigilant et sévère envers les protestants qui sembloient -impatients du joug, en les renfermant du moins dans les bornes de -l'édit de Nantes, que le malheur des temps avoit forcé de leur -accorder; des magistrats travaillant, sous ses ordres, à la -réformation des lois, recueilloient en un seul corps les ordonnances -publiées à cet effet, en divers temps, par les rois de France; et sa -politique, d'accord avec la justice, achevoit de détruire, dans les -provinces, la tyrannie des seigneurs, souvent intolérable à l'égard de -leurs vassaux[11]. Cependant Louvois, qu'il avoit placé à la tête du -département de la guerre, et qui étoit doué d'un génie tout-à-fait -propre à ce genre de travail, achevoit ce que le roi avoit commencé; -et complétant, sous tous les rapports, l'organisation des armées, -rendoit formidable au dehors cette France, que son rival avoit faite -si prospère au dedans. Tous ces miracles s'opéroient au milieu des -fêtes et des divertissements d'une cour la plus polie, la plus -galante, et en même temps la plus majestueuse qui eût jamais été; et -l'on peut dire que Louis XIV s'élevant encore au dessus de tout cet -éclat qui l'environnoit, par mille dons extérieurs dont la nature -s'étoit plu à l'orner, sembloit quelque chose de plus qu'un homme à -ses peuples éblouis et enivrés. - - [Note 10: Le canal du Languedoc.] - - [Note 11: C'étoit un malheureux effet de la licence des - guerres qui avoient précédé. Le roi remédia à ce mal en - établissant une chambre de justice ambulante qui, sous le - nom de _grands jours_, devoit parcourir les provinces, - réprimer et punir toutes ces injustices. Elle commença ses - fonctions en Auvergne, où les violences avoient été poussées - à de plus grands excès que partout ailleurs. Il en coûta la - tête à plusieurs; un grand nombre de seigneurs furent punis - par la démolition de leurs châteaux, et la sévérité du - prince s'étendit jusque sur les juges subalternes dont ils - avoient fait les instrumens de leur tyrannie. (REBOULET, t. - 1, p. 635, in-4º.)] - -Et pour son malheur et celui de ses peuples, il partagea lui-même cet -enivrement. Jamais prince ne s'étoit vu entouré de plus de flatteries -et de séductions: ce n'étoient pas des hommages qu'on lui rendoit, -c'étoit un culte; et parmi les flatteurs et les adorateurs de ce dieu -mortel, il n'en étoit point de plus dangereux pour lui que ces mêmes -ministres, qui eurent bientôt reconnu combien il leur seroit facile -d'en faire leur dupe. Ombrageux comme il l'étoit sur le pouvoir, et -s'étant fait une loi d'en fermer tous les abords et de n'écouter -qu'eux, il leur suffit de se prêter à son goût pour les détails du -service, qu'il croyoit une des conditions essentielles de l'art de -régner, et de l'en accabler au delà de ses forces, pour lui persuader, -alors qu'ils lui faisoient faire ce qu'ils vouloient, qu'ils n'étoient -que de simples exécuteurs de ses volontés[12]. Il leur fut plus -facile encore de lui faire croire que ce pouvoir sans bornes qu'il -exerçoit, et cette obéissance servile qu'il exigeoit de tous, et -depuis le premier jusqu'au dernier, et au devant de laquelle tous -sembloient courir, étoient en effet le _seul_ principe de ce mouvement -prodigieux qui s'opéroit autour de lui, de l'ordre, de la paix, de la -prospérité dont jouissoit la France à l'intérieur, de l'étonnement -mêlé d'une sorte de crainte qu'elle inspiroit aux étrangers. Il arriva -donc que le monarque le plus absolu de l'Europe en devint aussi le -plus orgueilleux. Son ambassadeur à Londres avoit été insulté par -celui d'Espagne, à l'occasion du droit de préséance: il exigea, avec -trop de hauteur peut-être et avec un sentiment trop vif de sa -supériorité, une satisfaction proportionnée à l'offense[13]; toutefois -on doit dire qu'il étoit en droit de l'exiger, même en lui reprochant -d'avoir usé trop rigoureusement de son droit; mais sa conduite avec -le pape, dans l'affaire du duc de Créqui, qui pourroit l'excuser? En -fut-il jamais de plus dure, de plus injuste, de plus cruelle même, et -d'un plus dangereux exemple? Quel triomphe pour le roi de France de se -montrer plus puissant que le pape, comme prince temporel, et sous ce -rapport, de ne mettre aucune différence entre lui et le dey d'Alger ou -la république de Hollande; de refuser toutes les satisfactions -convenables à sa dignité, que celui-ci s'empressoit de lui offrir à -l'occasion d'un malheureux événement que les hauteurs de son -ambassadeur avoient provoqué, et dont il lui avoit plu de faire une -insulte[14]; de violer en lui tous les droits de la souveraineté en le -citant devant une de ses cours de justice et en séquestrant une de ses -provinces; de le forcer, par un tel abus de la force, à s'humilier -devant lui par une ambassade extraordinaire[15], dont l'effet -immanquable étoit d'affoiblir, au profit de son orgueil, la vénération -que ses peuples devoient au père commun des fidèles, et dont son -devoir à lui-même étoit de leur donner le premier exemple? Il le -remporta ce déplorable triomphe; il lui étoit aisé de le remporter: et -dès lors on put reconnoître que Louis XIV, prince assurément très -catholique, et qui se montra jusqu'à la fin invariablement attaché à -ses croyances religieuses, n'entendoit pas autrement la religion et -les vrais rapports des princes chrétiens avec le chef de l'Église, que -ne l'avoient fait ses prédécesseurs; et par cela même qu'il avoit su -se faire plus puissant qu'aucun d'eux, poussoit peut-être plus loin -encore ce système d'indépendance envers l'autorité spirituelle, dont -il sembloit décidé que pas un seul des rois de France n'apercevroit -jusqu'à la fin les funestes conséquences. Au milieu de ces tristes -démêlés, commençoient déjà le scandale de ses amours adultères et tous -les désordres de sa vie privée, qui pouvoient mettre en doute aux yeux -de ses peuples la sincérité de sa foi, et ajouter encore au fâcheux -effet des violences exercées contre le souverain pontife, et des -humiliations dont le fils aîné de l'Église s'étoit plu à l'abreuver. - - [Note 12: _Mém. du duc_ DE SAINT-SIMON, liv. 1.--«Son - esprit, dit-il, naturellement porté au petit, se plut en - toutes sortes de détails. Il entra sans cesse dans les - derniers sur les troupes, habillement, évolutions, armement, - exercice, discipline, en un mot, dans toutes sortes de bas - détails; il ne s'en occupoit pas moins sur ses bâtiments, sa - maison civile, ses extraordinaires de bouche: il croyoit - toujours apprendre quelque chose à ceux qui en ce genre en - savoient le plus, qui recevoient en novices des leçons - qu'ils savoient par coeur depuis long-temps. Ces pertes de - temps, qui paroissoient au roi avoir tout le mérite d'une - application continuelle, étoient le triomphe de ses - ministres qui, avec un peu d'art et d'expérience à le - tourner, faisoient venir, comme de lui, ce qu'ils vouloient - eux-mêmes, et qui conduisoient le grand monarque selon leurs - vues et trop souvent selon leurs intérêts, tandis qu'ils - s'applaudissoient de le voir se noyer dans les détails.» Il - faut sans doute ne se livrer qu'avec quelque méfiance aux - récits du duc de Saint-Simon, qui se laisse trop souvent - aller à ses préjugés et à ses préventions; mais comme son - caractère était la franchise même, on doit le croire, - lorsque ce qu'il dit est expliqué et confirmé par les - faits.] - - [Note 13: Il rappela l'ambassadeur qu'il avoit à Madrid, fit - sortir de France celui d'Espagne, et déclara à son beau-père - que, s'il ne reconnoissoit la supériorité de la cour de - France et ne lui faisoit pas une satisfaction solennelle - d'un tel affront, la guerre alloit recommencer. Philippe IV - étoit loin de pouvoir accepter un pareil défi; il lui fallut - s'humilier; «et cette cour encore fière, dit Voltaire, - murmura long-temps de son humiliation.»] - - [Note 14: Voltaire dit lui-même que le duc Créqui avoit - révolté les Romains par ses hauteurs; que ses domestiques - commettoient dans Rome les mêmes désordres que la jeunesse - indisciplinable de Paris; que ses laquais avoient chargé, - l'épée à la main, une escouade de Corses qui protégeoit les - exécutions de justice.] - - [Note 15: Avant d'en venir là, le pape avoit vainement - employé tous les moyens de conciliation; il avoit fait - pendre quelques-uns des soldats qui avoient insulté l'hôtel - de l'ambassade; il avoit fait sortir de Rome le gouverneur - de cette ville, soupçonné d'avoir favorisé l'attentat. Ni - ces actes de déférence, ni les paroles de paix qu'il lui fit - porter, ne purent fléchir le roi. Pour l'apaiser quand on - l'avoit offensé, il falloit qu'on se mît sous ses pieds. On - sait à quoi ce pape fut réduit: il se vit forcé d'exiler de - Rome son propre neveu, de casser la garde corse, d'élever - lui-même, dans la capitale de ses États et du monde - chrétien, une pyramide, avec une inscription qui signaloit à - la fois l'injure et la réparation, enfin d'envoyer un légat - à _latere_ faire satisfaction au roi, ou, pour mieux dire, - lui demander pardon.] - -Au moment où ces choses se passoient, une hérésie, de toutes la plus -perfide et la plus dangereuse, parce qu'elle est la seule qui cache -l'esprit de révolte sous une apparence hypocrite de soumission, la -seule qui, sachant faire des humbles sans exiger le sacrifice de -l'orgueil, séduise et tranquillise les consciences que des erreurs -plus tranchantes et une rébellion ouverte auroient pu effrayer, le -jansénisme enfin, _puisqu'il faut l'appeler par son nom_, poursuivoit -sourdement le cours de ses manoeuvres séditieuses. Né de l'hérésie de -Calvin, et établi, de même que le système de cet hérésiarque, sur un -fatalisme atroce et désespérant, il avoit pénétré en France au temps -de la guerre de la fronde; et ce caractère nouveau qu'il présentoit de -révolte et d'hypocrisie, devoit lui faire, plus que partout ailleurs, -des partisans dans un pays où, sur ce qui concernoit le gouvernement -ecclésiastique, on s'épuisoit depuis long-temps en efforts et en -inventions pour résoudre le problème, assez difficile sans doute, de -concilier l'obéissance que l'on devoit au pape avec le mépris de son -autorité. Les jansénistes apportoient, pour vaincre cette difficulté, -le secours d'une foule de raisonnements sophistiques plus subtils -qu'aucun de ceux que l'on avoit jusqu'alors employés, et une érudition -à la fois catholique et protestante qui mettoit à l'aise les factieux, -non seulement contre le pape, mais encore vis-à-vis de toute autre -autorité. Ils eurent donc bientôt de nombreux partisans, surtout dans -le parlement, où ce fut un vrai soulagement pour un grand nombre, de -pouvoir combattre ce qu'ils appeloient _la cour de Rome_ en toute -sûreté de conscience. Mais ils attaquèrent en même temps _la cour de -France_: car c'étoit ce parti des jansénistes parlementaires qui se -rallioit au cardinal de Retz, et c'étoient encore les curés -jansénistes de Paris qui lui avoient procuré l'influence qu'il exerça -si long-temps sur la populace de Paris. Ce fut là ce qui rendit ces -sectaires odieux et suspects au gouvernement; et cette aversion qu'ils -avoient inspirée sous la régence, Louis XIV la conserva contre eux par -cet instinct de royauté qui ne l'abandonna jamais, et surtout dans ce -qui le touchoit particulièrement. Il poursuivit donc de nouveau le -jansénisme, déjà démasqué et condamné à Rome comme en France, dès le -moment de son apparition; et réconcilié avec le pape, ce monarque -appela à son secours, et pour raffermir sa propre autorité, le -souverain qu'il venoit d'outrager et dans son caractère et dans son -autorité. C'étoit se montrer inconséquent; mais la suite fera voir en -ce genre bien d'autres inconséquences. Quoi qu'il en soit, les -nouveaux sectaires, malgré leurs distinctions, très ingénieuses sans -doute, du _droit_ et du _fait_[16], se virent poussés dans leurs -derniers retranchements, et réduits, par le concours des deux -puissances, à signer un formulaire par lequel il leur fallut -reconnoître que les cinq propositions étoient non seulement -hérétiques, mais extraites formellement du livre de Jansénius, et -condamnables dans le sens propre de l'auteur. Abattus pour le moment, -mais non soumis, nous les verrons bientôt reparoître plus opiniâtres -que jamais, et grâce aux inconséquences fatales du prince qui les -poursuivoit, plus forts qu'ils n'avoient jamais été. - - [Note 16: Par cette distinction, bien digne d'eux - assurément, ils reconnoissoient, disoient-ils, avec le pape - et les évêques, que la doctrine des cinq propositions étoit - justement censurée: c'étoit là le point _de droit_. Mais ils - nioient que cette doctrine fût celle de Jansénius: c'étoit - là le point _de fait_. D'où il résultoit que si l'on eût - consenti à leur faire une telle concession, tout en - paroissant condamner les cinq propositions, ils les eussent - réellement soutenues en soutenant le livre de Jansénius, où - elles étoient effectivement.] - -Cependant Colbert continuoit ce qu'il avoit commencé: commerce, -agriculture, marine, finances, tout en France devenoit de jour en jour -plus prospère, plus florissant; et l'heureux et habile ministre étoit -en quelque sorte associé à la gloire du monarque sous les auspices -duquel il opéroit cette grande restauration de la France industrielle. -Louvois en étoit jaloux, et pour contrebalancer les succès pacifiques -de son rival, il épioit une occasion d'engager le roi dans quelque -guerre où il pût faire briller à son tour ce qu'il avoit d'habileté. - -Ce n'étoit pas une entreprise fort difficile avec un prince tel que -Louis XIV: déjà il avoit fait preuve d'une grande susceptibilité sur -ce qu'il croyoit toucher à l'honneur de sa couronne; l'empressement -avec lequel il venoit d'accepter la donation injuste et bizarre que le -duc de Lorraine, Charles IV, avoit imaginé de lui faire de ses États, -au préjudice des droits légitimes de sa famille[17], le montroit assez -disposé à saisir toute occasion qui se pourroit présenter d'accroître -le nombre de ses provinces. En donnant des secours au Portugal contre -l'Espagne, malgré les conditions expresses de la paix des -Pyrénées[18], il avoit donné lieu de croire que, lorsque la raison -d'état seroit mise en avant, on le trouveroit peu scrupuleux sur la -foi que l'on doit aux traités. Enfin, tandis que ses flottes -purgeoient les côtes de la Méditerranée des corsaires de Tunis et -d'Alger dont elles étoient infestées, un petit corps de troupes -auxiliaires, qu'il avoit envoyé à l'empereur, se signaloit dans la -guerre que ce monarque soutenoit contre les Turcs, et décidoit par sa -valeur du succès de cette guerre périlleuse et de la paix qui la -suivit. Au sein de cette prospérité qui sembloit plus qu'humaine, il -ne falloit donc qu'une occasion pour donner l'essor à l'ambition et à -l'humeur belliqueuse d'un jeune prince qui, de quelque côté qu'il -portât les regards, ne voyoit rien qui pût lui être comparé[19]. - - [Note 17: Ce prince, que nous avons vu jouer un rôle dans la - Fronde, et que les vicissitudes de sa fortune, ses - inconstances et ses bizarreries ont rendu plus célèbre que - ses talents militaires qui étoient très réels, fit cette - donation au roi, pour se venger de ce que son neveu, à qui - il avoit promis la succession de ses États en faveur de son - mariage avec mademoiselle de Nemours, usoit de l'entremise - même du roi pour obtenir l'exécution d'une promesse que son - oncle ne vouloit plus tenir, parce que ce mariage, qui lui - avoit plu d'abord, lui déplaisoit maintenant; et Louis XIV, - qui s'étoit déclaré le protecteur du jeune prince de - Lorraine, ne balança pas à signer une convention qui - l'enrichissoit des dépouilles de son protégé, ne répondant - autre chose à ses justes plaintes, sinon que _les affaires - des rois ne se traitoient pas comme celles des - particuliers_. Toutefois, on sait que ce traité demeura sans - effet.] - - [Note 18: Pour violer ce traité, des ministres, et Turenne - lui-même que l'on voit avec peine professer de pareilles - doctrines, soutinrent que «la promesse qu'avoit faite - Mazarin d'abandonner le Portugal étoit une _foiblesse_ - contraire à l'_équité naturelle_, _au droit des gens_, à la - protection _que les rois se doivent mutuellement_; qu'elle - n'étoit pas moins _contraire à la politique_; que l'intérêt - de la France étoit que la couronne de Portugal fût - indépendante; que l'Espagne n'_étoit point encore assez - humiliée_, quoiqu'elle le fût beaucoup; qu'il falloit - l'abattre tellement, qu'elle ne pût pas se relever, etc. - (_Mém._ DE CHOISI.). Le roi _goûta ces raisons_; et, en - effet, elles devoient lui sembler bonnes, _les affaires des - rois ne se traitant pas comme celles des particuliers_.] - - [Note 19: «L'Angleterre ravagée par la peste; Londres - réduite en cendres par un incendie attribué injustement aux - catholiques; la prodigalité et l'indigence continuelle de - Charles II, aussi dangereuses pour ses affaires que la - contagion et l'incendie, mettoient la France en sûreté du - côté des Anglois. L'empereur réparant à peine l'épuisement - d'une guerre contre les Turcs; le roi d'Espagne, Philippe - IV, mourant, et sa monarchie aussi foible que lui, - laissoient Louis XIV le seul puissant et le seul - redoutable.» Voilà ce que dit Voltaire; mais il auroit dû - ajouter, et l'événement le prouva, que, vu l'état actuel de - l'Europe, il n'étoit point de tentation plus dangereuse pour - ce prince que cette puissance même et la crainte qu'elle - inspiroit.] - -La mort du roi d'Espagne en offrit une que Louvois ne laissa point -échapper. Il avoit su persuader au roi que, malgré les renonciations -qu'avoit faites l'infante Marie-Thérèse, au moment où elle étoit -devenue reine de France, à la succession du roi son père, elle avoit -conservé, en vertu des coutumes particulières du Brabant, un droit sur -la Franche-Comté et sur une grande partie des Pays-Bas, que ces -renonciations n'avoient pu ni détruire ni infirmer[20]. Louis avoit -déjà fait valoir près de Philippe IV ce droit, que le monarque déjà -mourant n'avoit pas voulu reconnoître; après sa mort, le cabinet -espagnol y parut encore moins disposé, et ainsi commença la guerre de -Flandres, source de toutes celles dont ce règne si long fut à la fois -illustré et désolé. - - [Note 20: Cette coutume particulière du pays étoit appelée - _droit de dévolution_; elle portoit que «si une femme ou un - mari venoient à mourir, la propriété de tous leurs fonds de - terre étoit dévolue aux enfants mâles ou femelles issus de - ce mariage, sans que ceux du second lit y pussent prétendre, - l'époux survivant n'ayant que l'usufruit.» Cette fois-ci - Louis XIV jugea que _les affaires du prince ne devoient - point se traiter_ autrement _que celles des particuliers_.] - -Si l'on examine l'état de l'Europe au moment où éclata cette guerre si -féconde en résultats, on voit que tout commence à s'y compliquer, -grâce à cette politique d'intérêts qui étoit devenue la seule -conscience de l'antique chrétienté. Tandis que le Portugal, -secrètement aidé par la France, défendoit son indépendance contre -l'Espagne, des rivalités de commerce avoient fait naître une guerre -acharnée entre les Anglois et les Hollandois; et Charles II, qui -venoit de remonter sur le trône sanglant et ébranlé de son père, se -rendoit agréable à sa nation en poussant cette guerre avec beaucoup de -vigueur et de succès: car, en même temps qu'il leur livroit sur mer -des batailles sinon décisives, du moins humiliantes pour eux, il leur -suscitoit sur terre, dans le fougueux évêque de Munster, un ennemi -formidable, et auquel ils étoient par eux-mêmes dans l'impuissance de -résister. Attentif à ces mouvements, Louis XIV, que les Hollandois -appeloient à leur secours en vertu des alliances qu'il avoit formées -avec eux, se trouva bientôt dans l'alternative embarrassante ou de se -brouiller avec le roi d'Angleterre, dont l'amitié étoit à ménager, ou -de s'aliéner ces républicains qu'il lui importoit de ne pas avoir -contre lui, lorsque le moment seroit venu de faire valoir ses -prétentions héréditaires sur les Pays-Bas. Il essaya d'abord le rôle -de médiateur entre les puissances belligérantes, rôle qui lui réussit -si peu que les Anglois lui déclarèrent la guerre à lui-même, et -continuèrent en même temps de la faire à ses alliés. Les choses en -étoient là, lorsque, sur les derniers refus que fit le cabinet -espagnol de lui céder les provinces qu'il réclamoit, se croyant sûr -des Hollandois qu'il avoit délivrés des hostilités de l'évêque de -Munster, et d'un autre côté ayant pris toutes ses mesures pour ne -point trouver d'obstacle à l'entreprise qu'il méditoit[21], il -commença brusquement la guerre; et marchant lui-même à la tête de ses -troupes, entra vers le milieu de 1667 dans les Pays-Bas espagnols. - - [Note 21: «Les premiers historiens de Louis XIV, n'ayant pas - tous les documents que l'on a acquis depuis, disent que ce - fut au moyen d'un traité d'alliance qu'il fit avec la Suède - qu'il s'assura, dans cette guerre, la neutralité de - l'empereur, la Suède s'engageant par ce traité à faire - entrer douze mille hommes dans les États héréditaires - d'Autriche, au moment où l'empereur prendroit parti contre - la France. Depuis, l'on a découvert que l'inaction du chef - de la maison d'Autriche, dans cette circonstance, avoit pour - cause un traité conclu secrètement entre lui et le roi de - France, traité à peu près semblable à celui qu'ils - entamèrent à la mort de Charles II, roi d'Espagne, et dans - lequel ils se partageoient à l'avance les dépouilles de ce - roi encore enfant, dont l'un et l'autre étoient les - protecteurs naturels.» (VOLTAIRE, _Siècle de Louis XIV_.)] - -Jamais troupes plus braves et mieux disciplinées n'avoient été -commandées par de plus habiles généraux, et n'avoient eu devant elles -un ennemi plus foible, plus dénué de ressources et surtout plus -effrayé: aussi fut-ce plutôt une promenade qu'une campagne militaire, -et cette guerre de Flandre n'est pas moins fameuse par la rapidité des -conquêtes[22] que par le luxe et la magnificence qu'y déploya le jeune -roi. La reine et toute la cour l'avoient suivi à cette expédition -guerrière comme à un spectacle; et c'étoit au milieu des fêtes et de -l'étiquette accoutumée de Saint-Germain, que tomboient les villes -assiégées, et que s'obtenoient tant de faciles succès. Vainqueur à -l'instant même partout où il lui avoit plu de se présenter, Louis -revint au milieu de ses peuples jouir de leurs acclamations et de -cette moisson de lauriers acquise à si peu de frais, tandis que -l'Europe épouvantée commençoit déjà à se coaliser contre l'ennemi trop -redoutable qui sembloit menacer son indépendance. C'étoit pour la -première fois qu'elle concevoit des alarmes sur cet équilibre, auquel -la paix de Westphalie avoit attaché le repos du monde civilisé, et -l'on peut dire que celui qui l'avoit rompu le premier, se réjouissoit -et se glorifioit comme un enfant de ses triomphes sans en prévoir les -conséquences. Cependant elles ne se firent point attendre; et ce fut -au milieu des enchantements de Versailles qu'il avoit commencé à -bâtir, et de ses nouvelles et si scandaleuses amours avec madame de -Montespan, qu'il reçut l'avis trop certain de la triple alliance qui -venoit d'être conclue entre les Hollandois, ses anciens alliés, la -Suède et l'Angleterre, pour l'arrêter tout court dans ses projets -ambitieux, et le forcer à faire sur-le-champ la paix avec l'Espagne. - - [Note 22: Le maréchal de Turenne commandoit en chef sous le - roi; et il y avoit deux autres corps d'armée, l'un sous les - ordres du maréchal d'Aumont, l'autre commandé par M. de - Créqui. Les villes de Charleroi, Armentières, Saint-Vinox, - Furnes, Ath, Tournay, Douay, Courtray, Oudenarde et le fort - de la Scarpe, furent pris dans l'espace de deux mois par ces - trois corps d'armée manoeuvrant chacun séparément. La - campagne fut terminée par le siége de Lille, auquel le roi - assista, et qui se rendit, le 27 août, après neuf jours de - tranchée.] - -(1668) Cette nouvelle lui parvint au moment où Louvois et le prince de -Condé, tous les deux jaloux de Turenne, et chacun à sa manière[23], -lui montroient la conquête de la Franche-Comté comme plus facile -encore que celle de la Flandre; sur ce qu'ils lui en disoient, il -comprit fort bien que ce n'étoit que par de nouveaux succès, plus -décisifs encore que ceux qu'il avoit obtenus, qu'il pouvoit déjouer la -ligue des trois puissances conjurées contre lui, et s'il étoit dans la -nécessité de faire la paix, de ne la faire du moins que comme il -convenoit à un vainqueur. On sait que la Franche-Comté fut conquise en -moins d'un mois[24]. Cependant un congrès s'étoit ouvert à -Aix-la-Chapelle, pour y traiter de la paix entre la France et -l'Espagne. Le pape, qui la désiroit vivement, qui depuis long-temps la -sollicitoit de toutes ses forces, en étoit en apparence le médiateur; -mais les véritables arbitres de cette paix étoient ces mêmes -Hollandois, qui, peu de mois auparavant, avoient imploré à genoux -l'assistance du grand roi; et ce fut un affront qu'il lui fallut -dévorer, au milieu de triomphes qui ressembloient à des prodiges, de -voir un échevin d'Amsterdam dicter en quelque sorte les conditions -d'un traité qui dépouilloit le conquérant d'une partie de ses -conquêtes. L'Espagne, qui avoit eu à choisir entre la restitution de -la partie des Pays-Bas qui lui avoit été enlevée ou de la -Franche-Comté, préféra reprendre cette dernière province, et Louis XIV -se trouva toucher ainsi aux frontières de la petite nation qui l'avoit -humilié, et à laquelle il ne pardonnoit point son humiliation. Telle -fut cette paix d'Aix-la-Chapelle qui ne fit que créer de plus grandes -animosités, n'apaisa aucunes méfiances, aucunes jalousies, et amena -bientôt, de plus grands événements et des guerres plus acharnées. - - [Note 23: Louvois, sous qui tout plioit, et qui vouloit la - faveur pour lui seul, étoit profondément blessé du ton - d'indépendance et quelquefois de supériorité que prenoit à - son égard le maréchal de Turenne, placé trop haut dans - l'estime et dans la confiance de son maître, pour qu'il pût - espérer d'en faire, ainsi que des autres généraux, - l'admirateur de ses conceptions et l'esclave de ses - volontés. Ce fut donc lui qui détermina Louis XIV, en - faisant valoir mille raisons de bienséance, à employer, dans - cette expédition, le prince de Condé, alors gouverneur de la - Bourgogne, province voisine de celle qu'il s'agissoit - d'envahir, et à qui, depuis sa rentrée en France, le jeune - monarque n'avoit encore accordé aucune marque de confiance. - Quant à Condé, il désiroit sa part de ces lauriers que - Turenne depuis long-temps moissonnoit à lui seul, et ce - sentiment jaloux n'avoit rien qui fût indigne de son noble - caractère.] - - [Note 24: Besançon se rendit dans deux jours; Dôle, après - quatre jours de siége; le reste fit encore moins de - résistance.] - -Louis XIV, pour soutenir un droit contestable et acquérir une petite -portion de territoire qui, par sa position seule, devoit lui être -nécessairement disputée, et dont la possession n'apportoit point un -accroissement réel à sa puissance, avoit donc allumé un feu qui ne -devoit point s'éteindre, et montré le premier ce qu'il falloit -attendre de la paix de Westphalie, dès que la moindre atteinte lui -seroit portée. Il convient de ne point interrompre la suite de ces -récits; et bien qu'il n'en soit point de plus célèbres dans nos -annales, et que le plan que nous nous sommes tracé ne nous permette -d'en rassembler que les principaux traits, peut-être le point de vue -sous lequel nous allons les considérer leur donnera-t-il l'attrait de -la nouveauté. - -(1670) L'espèce de triomphe que les Hollandois venoient de remporter -sur un puissant monarque les avoit enivrés; leur prospérité -commerciale et leurs richesses toujours croissantes ajoutoient encore -à leur orgueil; et oubliant les circonstances qui leur avoient donné, -dans la politique européenne, une importance à laquelle par eux-mêmes -ils n'eussent pu prétendre sans folie, ils s'égaloient déjà aux plus -grands souverains, se vantoient d'être les arbitres de la paix et de -la guerre, et, à l'égard de Louis XIV, poussoient jusqu'à l'insulte la -hauteur de leurs procédés[25]. Ainsi s'aigrissoient des ressentiments -que ce prince renfermoit au fond de son coeur; et la connoissance -qu'il eut d'un traité qu'ils avoient signé avec l'empereur et le roi -d'Espagne, dont l'objet étoit de veiller à la conservation des -Pays-Bas, acheva de l'exaspérer. - - [Note 25: Dans leurs gazettes, publiées sous l'autorité de - leurs magistrats, et dans une foule d'autres petits écrits - dont ils inondoient l'Europe, ils se présentoient comme les - libérateurs et les conservateurs des Pays-Bas, qu'ils - prétendoient avoir seuls empêchés de devenir la proie du roi - de France. On les accusoit, en outre, d'avoir fait frapper - des médailles, dont les inscriptions étoient personnellement - outrageantes pour Louis XIV.] - -Il résolut de les châtier, et, emporté par un mouvement de dépit -puéril et indigne de ce haut rang où il étoit placé parmi les rois, il -ne vit point que, pour satisfaire son amour-propre blessé, il -s'exposoit à la chance périlleuse d'alarmer de nouveau tous les -intérêts de cette Europe, à qui il avoit appris que lui seul étoit à -craindre, et qui, en effet, ne craignoit que lui seul. Le succès -éphémère de ses négociations acheva de l'aveugler. Charles II écouta -le premier les propositions qu'il lui fit d'une alliance entre la -France et l'Angleterre; et dans cette alliance, ce fut moins l'intérêt -de son pays qu'il consulta que son propre intérêt, et le désir qu'il -avoit de sortir de la situation sans exemple où il se trouvoit à la -tête d'une nation qui l'avoit rappelé, qui ne le haïssoit pas, mais -qui, par cela seul qu'elle s'étoit faite protestante, sinon tout -entière, du moins dans sa partie dominante, ne pouvoit plus supporter -la domination d'un roi catholique dans le coeur, qui conservoit les -anciennes traditions de la royauté, et pour qui elle devenoit à peu -près impossible à gouverner. Maître encore par sa prérogative de faire -la paix ou la guerre, Charles traita avec le roi de France, parce -qu'il y vit un moyen de se procurer de l'argent que lui refusoit son -parlement, avec cet argent de lever des troupes, et avec ces troupes -d'abattre les factions que la licence politique, née de la licence -religieuse, commençoit à élever autour de lui[26]. Du reste, une -guerre avec la Hollande ne déplaisoit point alors à la nation -angloise, jalouse des prospérités commerciales de cette république, et -qui, balançant à peine sur mer les forces de sa rivale, n'étoit point -fâchée de la voir humiliée sur terre, et de contribuer à ses -humiliations; (1671) il fut encore plus facile à Louis XIV de détacher -de la triple alliance la Suède, son ancienne alliée, et dont il -sembloit que, depuis la paix de Westphalie, les intérêts ne devoient -plus être séparés de ceux de la France. L'indépendance que cette paix -de Westphalie donnoit aux princes de l'empire avoit fourni au roi les -moyens d'en gagner plusieurs par des bienfaits ou des espérances, et -de s'assurer ainsi les secours des uns et la neutralité des -autres[27]. L'empereur lui-même, à qui les troubles de Hongrie -donnoient alors trop d'occupation pour qu'il pût mettre obstacle à ses -desseins, et qui d'ailleurs n'auroit pu compter, dans une telle -entreprise, sur le concours du corps germanique, prit avec lui des -engagements contre les Hollandois. Ainsi tout cédoit, dans cette -circonstance, à l'intérêt du moment. L'Espagne, à la vérité, repoussa -ses offres; mais, dans l'état de foiblesse où étoit cette puissance, -ce n'étoit point assez pour l'arrêter dans ses projets d'ambition et -de vengeance. - - [Note 26: Cette négociation est fameuse par le voyage - mystérieux que fit auprès de son frère la duchesse - d'Orléans, Henriette d'Angleterre, voyage que suivit de près - sa mort violente et subite; elle l'est encore par - l'indiscrétion de Turenne à qui une foiblesse amoureuse - arracha le secret de l'État.] - - [Note 27: Les électeurs de Trèves, de Mayence, et le - Palatin, avoient promis de demeurer dans l'alliance qu'ils - avoient faite avec lui, ou du moins de garder la neutralité; - et ce dernier tenoit encore à la France par le mariage que - venoit de contracter le duc d'Orléans avec sa fille. - L'électeur de Bavière, que le roi avoit flatté de - l'espérance de voir une de ses filles épouser le dauphin, - étoit également dans les meilleures dispositions à l'égard - de la France. Il en étoit de même de plusieurs autres - princes de l'empire qui, lors de la paix de Munster, lui - avoient été redevables de la restitution d'une partie plus - ou moins considérable de leurs souverainetés.] - -Il commença à les faire éclater par l'envahissement de la Lorraine, -effrayant ainsi, dès ses premiers pas, tour le corps germanique, qu'il -essaya toutefois de rassurer, en lui déclarant qu'il n'en agissoit -ainsi que pour empêcher son vassal de brouiller, et prenant en même -temps l'engagement de rendre à celui-ci, lors de la paix, les États -qu'il lui avoit enlevés. Or, il est vrai de dire qu'en effet ce -vassal, qu'inquiétoit avec juste raison un si redoutable suzerain, -avoit cherché des appuis et des protecteurs auprès des souverains qui -devoient avoir les mêmes craintes et les mêmes intérêts que lui[28]. -C'étoit donc lui que Louis XIV avoit cru devoir châtier d'abord, et -immédiatement après il se tourna contre les Hollandois. «(1672) Tout -ce que les efforts de l'ambition et de la prudence humaine peuvent -préparer pour détruire une nation, Louis XIV l'avoit fait. Il n'y a -pas, chez les hommes, d'exemple d'une petite entreprise formée avec -des préparatifs plus formidables. De tous les conquérants qui ont -envahi une partie du monde, il n'y en a pas un qui ait commencé ses -conquêtes avec autant de troupes réglées et autant d'argent que Louis -XIV en employa pour subjuguer le petit État des Provinces-Unies[29].» -L'armée françoise étoit de plus de cent douze mille hommes; l'évêque -de Munster et l'archevêque de Cologne l'avoient augmentée de vingt -mille soldats auxiliaires; Condé, Turenne, Luxembourg, commandoient -sous le roi cette armée formidable, qui conduisoit avec elle une -nombreuse artillerie; Vauban devoit diriger les siéges. Comment -supposer qu'un petit peuple de marchands, qui n'avoit pour toute -défense que vingt-cinq mille hommes de mauvaises troupes, commandées -par un jeune prince sans expérience de la guerre[30], pourroit -résister au plus puissant monarque de l'Europe, qui se faisoit -maintenant des auxiliaires contre lui, ou des alliés qu'il lui avoit -enlevés, ou des ennemis contre lesquels, quelques années auparavant, -il l'avoit défendu? Les Hollandois se crurent perdus, et Louis XIV, -qu'ils tentèrent vainement de fléchir par leurs soumissions, le crut -de même. Il entra dans leur pays avec la rapidité d'un conquérant; -dans leur extrême foiblesse, ils n'eurent pas même la pensée de -l'arrêter; et le passage du Rhin, dont l'imagination d'un grand -poète[31] a su faire une action héroïque, n'eût été, sans la témérité -du jeune duc de Longueville[32], qu'une espèce de promenade sur l'eau -pour le roi et pour son armée. Alors cette armée inonda les provinces -hollandoises, et porta la terreur jusqu'aux portes d'Amsterdam. -Consternés d'un si grand et si subit revers, ces républicains, naguère -si hautains et si insolents, ne virent plus de ressources pour eux que -dans la clémence du vainqueur; et dans son camp de Seyst, où leurs -députés allèrent le trouver, et où il déploya devant eux toute la -majesté d'un roi victorieux, ils demandèrent la paix en suppliants, -lui offrant pour l'obtenir des conditions qui, même dans les -extrémités auxquelles ils étoient réduits, pouvoient sembler -suffisantes[33]. - - [Note 28: Le roi étoit informé que ce prince traitoit - secrètement avec les Hollandois pour être admis dans la - triple alliance, et qu'il faisoit en même temps solliciter - l'Espagne de prendre une attitude plus décisive dans des - circonstances où l'union des puissances menacées par Louis - XIV pouvoit seule les préserver de ses entreprises; et - certes, il n'y avoit rien en cela qui ne fût d'un esprit - judicieux et prévoyant.] - - [Note 29: VOLTAIRE, _Siècle de Louis XIV_.] - - [Note 30: Le prince Guillaume d'Orange n'avoit alors que - vingt-deux ans.] - - [Note 31: Boileau.] - - [Note 32: L'infanterie hollandoise, voyant la cavalerie - françoise toucher le rivage où elle s'étoit retranchée, mit - bas les armes et demanda quartier; le jeune prince, la tête - pleine, dit-on, des fumées du vin, tira un coup de pistolet - en criant: _Point de quartier pour cette canaille_. Alors, - poussés au désespoir, les Hollandois firent une décharge - dont il fut tué. Le prince de Condé reçut en cette rencontre - une blessure, qui lui fracassa le poignet, et la seule qu'il - ait jamais reçue dans toutes ses campagnes.] - - [Note 33: Ils lui offroient la ville de Maëstricht en - échange de toutes les places dont il s'étoit emparé, et dix - millions pour le dédommager des frais de la guerre.] - -Cependant ils négocioient en même temps auprès du roi d'Angleterre; -ils essayoient de l'effrayer sur des succès aussi prodigieux, et dont -jusqu'alors il n'avoit tiré, ni pour son propre compte ni pour celui -de sa nation, le moindre avantage[34]; et Charles, qui n'avoit pas -besoin de leurs avis intéressés pour commencer à concevoir des -inquiétudes, en reçut des impressions d'autant plus vives qu'il -n'étoit point à s'apercevoir que les Anglois, charmés dans les -premiers moments d'une guerre dont le but étoit d'abaisser ses rivaux, -la voyoient d'un tout autre oeil depuis qu'il étoit question de -détruire ceux-ci au profit du roi de France. Le roi d'Angleterre -envoya donc au camp de Seyst des ambassadeurs qui, sans doute, -déterminèrent Louis XIV à traiter les Hollandois avec plus de -modération qu'il n'étoit d'abord disposé à le faire; car ce fut avec -ces envoyés de Charles II, et après avoir renouvelé son alliance avec -leur maître, qu'il concerta la réponse qu'il fit aux vaincus, et les -conditions auxquelles il leur accordoit cette paix tant désirée. - - [Note 34: Tandis que les Hollandois fuyoient ainsi sur terre - devant Louis XIV, sans oser lui opposer la moindre - résistance, leur flotte, commandée par Ruyter, tenoit tête - aux flottes combinées de France et d'Angleterre, qui - jusqu'alors n'avoient remporté sur elle aucun avantage - décisif.] - -Elles étoient dures et humiliantes[35], et le vainqueur y usoit de -tous les droits de sa victoire. Deux partis divisoient alors le -gouvernement de La Haye: l'un, à la tête duquel étoit Jean de Witt, le -grand pensionnaire, vouloit que l'on acceptât cette paix, qu'il -soutenoit moins désastreuse encore que la guerre, dans de telles -extrémités; l'autre, dirigé par le prince d'Orange, disoit hautement -que tout étoit préférable à un semblable abaissement. Le chef -audacieux de ce parti montra, dès ce moment, ce dont il étoit capable, -par le coup hardi qu'il sut frapper, et qui fut décisif pour ses -vastes et ambitieux desseins. Il fit répandre adroitement dans le -peuple par ses émissaires, que le grand pensionnaire et son frère, -Corneille de Witt, trahissoient leur pays et le livroient au roi de -France, à qui ils étoient vendus, et eut l'art de rendre -vraisemblables ces bruits calomnieux. Les deux frères, contre lesquels -il nourrissoit d'ailleurs d'implacables et profonds ressentiments[36], -furent assassinés dans une émeute qu'il avoit su également susciter; -et c'est alors que l'on vit paroître au premier rang, sur ce grand -théâtre de la politique européenne, cet homme extraordinaire, le plus -dangereux ennemi de Louis XIV, et dont le génie supérieur comprit -mieux cette politique que ceux qui étoient le plus intéressés à la -bien comprendre, et lui imprima le seul mouvement qu'il étoit alors -convenable de lui donner. - - [Note 35: Il demandoit pour lui vingt millions de - dédommagement, et, en échange des trois provinces qu'il - avoit conquises, toutes les places dont il s'étoit emparé - sur la Meuse, en deçà du Rhin; pour le roi d'Angleterre, - cent mille livres sterling, et l'engagement de saluer à - l'avenir son pavillon.] - - [Note 36: Les deux frères s'étoient mis à la tête de la - faction dite de _Louvestein_, dont le but étoit d'abattre la - maison d'Orange, la grandeur de cette maison, depuis - l'entreprise hardie du père de Henri Guillaume sur la ville - d'Amsterdam, leur semblant incompatible avec la sûreté et - l'indépendance de leur pays. Il n'étoit point d'efforts - qu'ils n'eussent faits pour y parvenir; c'étoit dans cette - intention qu'ils avoient recherché l'appui de la France; et - ils seroient parvenus à ce but s'ils eussent pu conserver - une aussi puissante protection. Déjà ils avoient fait abolir - la dignité de stathouder; et le prince d'Orange avoit été - forcé de jurer qu'il ne l'accepteroit jamais, quand même - elle lui seroit offerte.] - -Ce fut donc un prince protestant, et ceci ne sauroit être trop -remarqué, qui conçut le projet d'une ligue générale de l'Europe -catholique et protestante contre le roi de France; qui, de lui-même, -se mit à la tête de cette grande confédération, et, ce qui sans doute -est admirable, sans troupes, sans états, ne jouissant que d'une -autorité précaire dans une petite république presque entièrement -envahie par ce terrible ennemi, changea la face des affaires, et remit -en question tout ce que le vainqueur avoit cru décidé et sans retour. -Le coup d'oeil sûr et perçant de Guillaume reconnut d'abord que, tout -intérêt commun de doctrine et de morale religieuse étant désormais -banni de la société chrétienne, il suffisoit, pour en rallier les -forces éparses, de lui offrir un point de réunion en l'appelant à la -défense de ses intérêts matériels qu'un prince ambitieux et téméraire -osoit menacer, et c'est ce qui ne manqua pas d'arriver. Cette -résolution énergique, qu'il sut inspirer à ses compatriotes, de -rejeter tout accommodement avec le roi de France, et de se préparer, -sous la conduite d'un nouveau stathouder[37], à une défense -désespérée, produisit, et peut-être au delà de ses espérances, la -révolution européenne qu'il avoit voulu opérer. L'électeur de -Brandebourg fut le premier qui s'ébranla pour porter secours aux -Hollandois. L'empereur Léopold, qui vit la plupart des princes de -l'empire alarmés de la rapidité des conquêtes de Louis XIV, comprit -que l'occasion étoit favorable pour lui, et de satisfaire sa vieille -haine contre la France, et, au moyen de ces dispositions du corps -germanique, de reprendre sur lui l'ascendant que la paix de Munster -lui avoit enlevé. Ses ministres employèrent donc à la diète de -Ratisbonne tout ce qu'ils avoient d'adresse et d'éloquence pour -accroître des frayeurs qui sembloient n'être que trop fondées, et y -montrèrent la liberté de l'Empire menacée par un monarque qui joignoit -à une puissance colossale une insatiable ambition. Léopold voyant ces -princes ébranlés, les entraîna en publiant aussitôt un mandement -impérial qui enjoignoit à tous les membres du corps germanique de se -réunir pour la défense commune[38]; et sans déclarer ouvertement la -guerre à la France, il signa, immédiatement après cette déclaration, -un traité d'alliance offensive et défensive avec les États-Généraux. -Louis XIV se repentit alors de n'avoir pas accepté les propositions -des Hollandois; et il lui fallut se préparer à une guerre plus longue -qu'il ne s'étoit proposé de la faire, guerre qui, de particulière -qu'elle étoit, menaçoit de devenir générale, et de changer, sous tous -les rapports, de chances et de caractère. - - [Note 37: Immédiatement après la mort des deux frères de - Witt, son parti avoit forcé les magistrats à révoquer la loi - qui, sous le nom d'_édit perpétuel_, abolissoit à jamais le - stathouderat, et à joindre cette dignité à celle de général - des troupes de terre et d'amiral, qui déjà lui avoient été - déférées.] - - [Note 38: Par une conséquence nécessaire d'un tel mandement, - il étoit ordonné aux princes qui avoient des troupes au - service des puissances étrangères, de les en retirer sous - peine d'être mis au ban de l'empire.] - -(1673) Ce fut alors seulement que l'Europe put apprendre combien étoit -réellement puissante et redoutable la France, telle que Louis XIV, ses -ministres et ses généraux l'avoient faite. Contre l'avis du prince de -Condé et du maréchal de Turenne, et sur le conseil de Louvois, le roi -avoit commis la faute irréparable de ne pas démolir les places fortes -qu'il avoit enlevées aux Hollandois; et l'armée françoise, maintenant -affoiblie par les garnisons, ne présentait plus qu'un petit corps de -troupes fort inférieur en nombre aux troupes prêtes à se réunir, de -Hollande, de Brandebourg et de l'empereur[39]. Mais Turenne étoit à -la tête de cette petite armée, aussi brave que disciplinée, et -recommença devant l'ennemi ses prodiges accoutumés. Ses marches -savantes, qu'il poussa jusque dans le coeur de l'Allemagne, -empêchèrent la jonction des Impériaux et des Brandebourgeois avec -l'armée hollandoise. Après avoir mis à contribution l'électeur de -Trèves, dont il apprit les liaisons secrètes avec l'empereur, il -réduisit les électeurs Palatin et de Mayence à refuser passage aux -Impériaux, qui, n'ayant plus d'autre ressource que de tenter de -traverser le Rhin, y trouvèrent le prince de Condé pour les en -empêcher. Ils s'en allèrent alors ravager les terres de l'évêque de -Munster et de l'électeur de Cologne, espérant forcer ainsi ces deux -princes à renoncer à l'alliance de la France; mais l'infatigable -Turenne étoit déjà sur leurs pas, et ne se contentant pas de les -chasser de la Westphalie, où ils avoient espéré prendre leurs -quartiers d'hiver, il ne cessa de les poursuivre et de les harceler, -jusqu'à ce qu'ils les eût réduits à la nécessité de se séparer. -Montécuculli, qui commandoit les troupes impériales, se réfugia en -Franconie, et l'électeur de Brandebourg regagna à grande peine la -capitale de ses états. - - [Note 39: Les troupes impériales et celles de l'électeur de - Brandebourg formoient ensemble une armée de quarante-trois - mille hommes; Turenne n'en avoit que douze mille à leur - opposer.] - -Cependant, d'un autre côté, le duc de Luxembourg avoit battu le prince -d'Orange, et par une manoeuvre hardie, dont un événement au dessus de -la puissance de l'homme avoit seul empêché le succès[40], s'étoit vu -sur le point de s'emparer à la fois de la Haye, de Leyde et -d'Amsterdam. Ce danger qu'ils venoient de courir, les désastres -qu'avoient essuyés leurs alliés, surtout la paix que l'électeur de -Brandebourg venoit de demander au roi et qui lui avoit été facilement -accordée, répandirent de nouveau la consternation parmi les -Hollandois; et il en arriva que le prince d'Orange ne put les empêcher -d'accepter la médiation qu'offroit la Suède aux puissances -belligérantes, médiation qu'avoient déjà acceptée le roi d'Angleterre -et le roi de France: celui-ci par l'inquiétude que lui causoit cette -guerre générale qu'il n'avoit pas prévue, et dont il étoit plus que -jamais menacé, celui-là par des motifs plus graves encore, et que nous -allons faire connoître. Toutefois une suspension d'armes proposée -pendant la tenue du congrès, et à laquelle les deux rois auroient -également consenti, fut rejetée par les États-Généraux, parce qu'elle -ne convenoit pas à leurs alliés le roi d'Espagne et l'empereur, et -que les voyant si bien disposés à les soutenir, ils avoient reconnu -qu'il en résulteroit pour eux, ou de faire une paix plus avantageuse, -ou, s'ils ne pouvoient empêcher la continuation de la guerre, -d'accroître par cette puissante entremise le nombre de leurs alliés. -On se prépara donc à une nouvelle campagne, tandis que les -plénipotentiaires des puissances se réunissoient à Cologne, où se -devoit tenir le congrès. - - [Note 40: Pour faire cette expédition, il avoit voulu - profiter d'une forte gelée qui rendoit praticables les pays - inondés. Le dégel, qui survint tout à coup, sauva les - Hollandois. Ce fut dans cette expédition que les François - enlevèrent d'assaut Bodegrave et Swrammerdam, qu'ils - détruisirent de fond en comble, après en avoir massacré tous - les habitants avec une barbarie dont il y a peu d'exemples - chez les peuples que le christianisme a civilisés.] - -Nous avons dit que Charles II ne s'étoit allié à Louis XIV dans une -guerre où l'Angleterre combattoit au profit de la France, que par le -besoin qu'il avoit de ses subsides pour exécuter le dessein déjà conçu -par lui de se soustraire à l'opposition tyrannique de son parlement, -de réprimer l'esprit de révolte que la réforme développoit de plus en -plus au milieu du peuple anglois, et au moyen d'une armée qui lui -auroit été dévouée, de rétablir chez lui l'autorité monarchique, telle -qu'elle y avoit été exercée par ses prédécesseurs. Quelques -personnages des plus puissants et des plus habiles parmi les seigneurs -de sa cour[41], étoient initiés à ses secrets, et l'aidoient à -conduire une si grande entreprise à sa fin. Pour y parvenir, le -premier moyen qu'il mit en usage, et de concert avec eux, fut de -fortifier le parti catholique, le seul sur lequel il pût compter, en -lui accordant la liberté de conscience; mais il eût fallu à ce prince -plus d'activité et de force d'esprit qu'il n'en avoit pour se roidir -contre les obstacles qu'il alloit éprouver dans l'exécution d'un tel -projet, obstacles qu'il auroit dû prévoir, et n'en continuer pas moins -de marcher vers le but qu'il s'étoit proposé d'atteindre. Ce n'étoit -point là le caractère de Charles II. N'ayant pas obtenu de la France -tous les secours d'argent qu'il en avoit espérés, et ses expéditions -maritimes contre les Hollandois n'ayant pas eu tout le succès qu'il en -avoit attendu, il se trouva de nouveau vis-à-vis de son parlement, -impatient de cette guerre, mécontent de la liberté dont jouissoient -les catholiques, et qui n'osant l'attaquer sur l'un et sur l'autre -points, lui demandoit de lui abandonner du moins le second, résolu -qu'il étoit de ne voter qu'à ce prix les subsides dont le premier -étoit le prétexte ou l'objet. Ses conseillers et son frère le duc -d'York vouloient qu'il tînt ferme, au risque de tout ce qui en -pourroit arriver, le pire étant de céder dans une circonstance aussi -décisive. Il hésita un moment, puis ensuite se laissa aller, à cause -de cette pénurie extrême dans laquelle il se trouvoit, et la liberté -de conscience fut révoquée. Aussitôt Shaftsbury, qui avoit été le -plus ardent à lui donner ces conseils vigoureux qu'il venoit de -rejeter, de son partisan qu'il étoit se déclara hautement son ennemi. -Cet homme, d'un esprit vaste et du plus audacieux caractère, -indifférent à toutes doctrines religieuses[42], et dont toute la foi -politique étoit qu'il falloit avant tout que le pouvoir fût fort, -abandonna brusquement un monarque qui sembloit ne pas même comprendre -la position dans laquelle il se trouvoit; et jugeant fort bien -qu'après s'être mis, par cette concession déplorable, dans -l'impuissance de défendre ses ministres contre son parlement, Charles -se verroit bientôt dans la nécessité de les lui sacrifier, il se plaça -lui-même, avec une hardiesse sans exemple, à la tête de la faction qui -étoit le plus opposée à ce foible prince, et lui montra bientôt le peu -qu'étoit, dans un tel gouvernement, un roi qui, les partis étant en -présence, se montroit assez insensé pour s'isoler de tous les partis; -ce qu'il fit en découvrant lui-même impudemment au sein de cette -assemblée les véritables motifs qui avoient porté Charles à faire la -guerre aux Hollandois et à se liguer avec la France. Il ne lui suffit -pas de lui avoir, par cette indigne trahison, attiré la haine de son -parlement: il forma dès ce moment la résolution de travailler au -renversement des Stuarts, dont la chute, d'après ce qui venoit de se -passer, lui sembloit tôt ou tard inévitable; et sans s'attaquer au roi -régnant, qu'il eût été difficile d'abattre, parce que la faction -n'avoit point encore sous la main le chef qui l'auroit pu remplacer, -ce fut contre son héritier présomptif, le duc d'York, que le traître -dirigea toutes les manoeuvres de sa profonde et cauteleuse politique. -Ce prince venoit de se déclarer ouvertement catholique: Shaftsbury fit -établir le serment du Test[43], sans que Charles II pût retrouver en -lui-même un reste d'énergie pour s'opposer à une mesure qui étoit -l'arrêt de proscription de sa race; et le duc d'York se trouva ainsi -obligé de céder le commandement de la flotte, sans pouvoir désormais -prétendre à remplir aucunes fonctions dans l'État. Alors commencèrent -les liaisons intimes de ce dangereux personnage avec le prince -d'Orange; et dès ce moment, tout marcha vers l'inévitable révolution -que devoit amener la mort de Charles II. Ce fut à ce funeste prix que -celui-ci obtint les subsides qu'il avoit demandés, et qu'il continua, -dans cette guerre, à suivre la fortune de la France, sans pouvoir -espérer désormais aucun fruit d'une alliance dont le secret étoit -dévoilé, et sur laquelle tous les yeux étoient ouverts. - - [Note 41: Ils étoient cinq, et la plupart catholiques dans - le coeur. C'est la fameuse _cabale_, ou plutôt _cabal_ selon - l'orthographe angloise. Cette association fut ainsi nommée - parce que les premières lettres de leurs noms formoient le - mot _cabal_.] - - [Note 42: Il se montroit favorable aux catholiques, parce - qu'il lui étoit démontré qu'on pouvoit compter sur leur - fidélité pour rétablir le pouvoir monarchique dans toute sa - plénitude.] - - [Note 43: C'est-à-dire le serment de profession de la - religion anglicane, serment qui se réduisit d'abord à une - abjuration de la présence réelle dans le sacrement de - l'Eucharistie. Shaftsbury y fit ajouter une loi pénale qui - excluoit de tous emplois civils ou militaires, ou les - réfractaires, ou ceux qui refuseroient de signer le Test, - d'où s'ensuivoit à plus forte raison, pour un prince - catholique, l'impuissance de succéder à la couronne.] - -Ainsi les hostilités continuèrent; les flottes réunies des deux -puissances attaquèrent sans succès décisif la flotte des Hollandois, -et ceux-ci surent du moins se défendre sur mer, et si vigoureusement, -qu'ils sauvèrent la Zélande, alors dégarnie de troupes, en faisant -avorter le projet d'une descente qui devoit y être effectuée. Cette -opération maritime avoit été combinée avec le mouvement de l'armée -françoise: celle-ci s'avança d'abord dans les Pays-Bas; le gouverneur -espagnol, qui avoit secouru secrètement les Hollandois, quoiqu'il n'y -eût point encore de déclaration de guerre entre la France et -l'Espagne, crut que le roi, instruit de cette violation des traités, -menaçoit Bruxelles, et se hâta de rappeler ses troupes auxiliaires, -alors renfermées dans Maëstricht. (1673) C'étoit là ce que vouloit le -roi, qui alla mettre le siége devant cette ville, dès que ces troupes -en furent retirées. Vauban en dirigea les travaux, et Maëstricht, -l'une des places les plus fortes de l'Europe, se rendit après quinze -jours de tranchée. Alors recommencèrent les alarmes des Hollandois; -résolus une seconde fois de faire la paix à tout prix, et le congrès -continuant toujours ses conférences, ils y firent des propositions si -avantageuses, qu'il n'y avoit presque point de doute que le roi ne les -acceptât. C'est alors que l'empereur et le roi d'Espagne reconnurent -qu'il n'y avoit point de temps à perdre, et qu'il falloit ou laisser -faire cette paix ou se liguer ouvertement avec eux. Ils prirent ce -dernier parti, et le traité entre les deux puissances et les -États-Généraux, dans lequel ils admirent le duc de Lorraine, fut signé -à La Haye, le 30 août de cette même année. - -Jamais confédérés ne s'étoient réunis avec plus de joie et de -meilleures espérances: les Hollandois se voyoient sauvés, l'Espagne se -promettoit de recouvrer ce qu'elle avoit perdu; l'empereur, dont la -république soudoyoit les troupes, croyoit avoir enfin trouvé un sûr -moyen de reprendre son ascendant sur le corps germanique; et ne -doutant pas que le roi d'Angleterre ne fût bientôt forcé par son -parlement de se déclarer contre Louis XIV, tous se flattoient de voir -avant peu ce superbe ennemi sans alliés, et réduit à ses propres -forces contre celles de toute l'Europe. - -Les Hollandois trouvèrent facilement un prétexte pour retirer les -propositions de paix qu'ils avoient faites, et les opérations -militaires reprirent leur cours. Elles commencèrent avec quelque -apparence de succès pour les alliés; le prince d'Orange trompa le -maréchal de Luxembourg et s'empara de Naarden; Turenne, malgré toute -l'habileté de ses manoeuvres, ne put empêcher Montécuculli, qui -commandoit l'armée impériale, de faire sa jonction avec les troupes -hollandoises, et la ville de Bonn, que les deux armées assiégèrent -aussitôt, fut obligée de leur ouvrir ses portes; les électeurs de -Trèves et Palatin, jusqu'à ce moment dévoués à la France, ayant alors -laissé entrevoir leurs dispositions hostiles contre leur ancienne -alliée, Turenne espéra les effrayer et les ramener, en entrant dans -leur pays et en les fatiguant par des marches militaires, et ce fut le -contraire qui arriva. Ces deux princes portèrent leurs plaintes à -l'empereur, et la diète retentit de nouveaux cris sur l'ambition -effrénée de Louis XIV, sur le danger imminent qui menaçoit les -libertés de l'empire, et ces cris retentirent dans tous les cabinets. -Les villes libres d'Alsace, dont le traité de Westphalie l'avoit rendu -simple protecteur, lui montroient également beaucoup de mauvaise -volonté. Il avoit tout sujet de craindre que le roi d'Angleterre ne -fût tôt ou tard forcé de se détacher de lui; enfin cet aspect d'une -guerre générale, devenant de jour en jour plus menaçant, commençoit à -jeter quelque trouble dans son esprit, et il étoit maintenant celui -qui désiroit le plus cette paix, sur laquelle il s'étoit montré -naguère si exigeant et si difficile. Les Hollandois, si humbles alors, -avoient repris leur première insolence, et lui faisoient des demandes -que sa dignité le forçoit de rejeter[44], qui n'avoient d'autre but -que de rompre les conférences d'un congrès dont il n'y avoit presque -plus rien à espérer, et pendant lequel l'empereur achevoit de lui -enlever presque tous les alliés que lui avoient faits ses négociations -et ses bienfaits. - - [Note 44: Ils demandoient que le duc de Lorraine, vassal du - roi de France, fût admis au congrès comme puissance - indépendante, et que ses ministres y traitassent d'égal à - égal avec ceux de son suzerain.] - -(1674) Cette paix, que désiroit si vivement Louis XIV, étoit alors ce -qu'appréhendoient le plus Léopold et l'Espagne; et cette appréhension -s'accroissant de certaines propositions modérées que le prince -Guillaume de Furstemberg, ministre de l'électeur de Cologne, vint -présenter à la diète de la part du roi de France, propositions dont le -but étoit de tranquilliser les princes de l'empire sur les craintes -qu'ils avoient pu concevoir en ce qui touchoit leur propre sûreté, et -de les détacher ainsi du chef de l'empire, dont ils ne se méfioient -guère moins que de Louis XIV, Léopold conçut et exécuta le projet -violent de faire enlever ce prince à Cologne même, où il assistoit -comme membre du congrès, et d'où il fut conduit sous une garde -nombreuse à Bonn, et renfermé dans la forteresse. Peu sensible à -l'indignation générale qu'excitoit une pareille violation du droit des -gens, il daigna à peine faire une réponse évasive à Louis XIV, qui lui -en demandoit raison, et combla bientôt la mesure de ses violences -envers lui en faisant insulter ses propres ambassadeurs. Alors le roi -se vit dans la nécessité de les rappeler, et le congrès fut dissous à -l'instant même. L'empereur, à la tête d'une armée qu'il continuoit de -payer avec l'or des Hollandois, parla en maître au sein de la diète, -et chassa l'ambassadeur françois de Ratisbonne; en même temps le -parlement anglois força Charles II, sinon à déclarer la guerre à la -France, du moins à faire la paix avec les États-Généraux; et Louis -XIV, contre lequel se soulevoit presque toute l'Europe, se trouva sans -alliés, ainsi que l'avoient prévu ses adversaires mieux avisés que -lui. - -Tant d'ennemis ligués contre la France se croyoient assurés de lui -rendre les maux et les humiliations qu'elle leur avoit fait éprouver; -les plus puissants d'entre eux se partageoient déjà ses provinces, et -il fut décidé qu'on y pénétreroit par plusieurs points de ses -frontières[45]. Ce fut alors que Louis XIV se montra véritablement -grand, et supérieur par son courage à des événements qu'il n'avoit pas -eu la prudence de prévoir ou d'arrêter. Ses troupes, les plus -valeureuses et les mieux disciplinées de l'Europe, avoient encore à -leur tête tous ces grands généraux qui, depuis tant d'années, avoient -comme fixé la victoire sous leurs drapeaux, et ils semblèrent se -surpasser eux-mêmes dans ces grandes circonstances, où il s'agissoit -non pas seulement de l'honneur, mais encore du salut de la France. - - [Note 45: Le duc de Lorraine étoit d'avis que l'on - transportât le fort de la guerre dans la Franche-Comté, la - France étant tout ouverte de ce côté, d'où il devoit - résulter qu'au premier avantage que l'on remporteroit, ce - qui étoit plus que probable avec des troupes si supérieures - en nombre, les alliés entreroient sans obstacle dans la - Lorraine où il avoit des intelligences et qui se soulèveroit - immanquablement. Ce projet, mieux conçu que celui qui fut - suivi, et dont l'exécution eût jeté la France dans de grands - embarras, fut rejeté par l'empereur et le roi d'Espagne qui - préféroient faire la guerre en Flandres et sur les bords du - Rhin, dans l'espoir d'y faire des conquêtes plus à leur - bienséance et plus faciles à conserver. (_Mém. du marquis_ - DE BEAUVEAU.)] - -Jamais plan d'attaque et de défense ne fut mieux concerté. Il étoit -impossible de songer à se maintenir en Hollande: l'armée françoise en -évacua les provinces, où le roi ne conserva que deux postes -importants, Grave et Maëstricht. Il divisa ensuite ses troupes en -trois corps d'armée, l'un destiné, sous les ordres du prince de Condé, -à agir dans les Pays-Bas contre le prince d'Orange; le second, qu'il -confia au maréchal de Turenne pour être opposé sur le Rhin aux -impériaux; et se mettant lui-même à la tête du troisième, il marcha -une seconde fois à la conquête de la Franche-Comté. Cette province fut -envahie et soumise en moins de deux mois, et avant que le duc de -Lorraine, qui avoit été chargé de la défendre, eût pu seulement en -toucher les frontières. Alors les troupes qui avoient été employées à -cette expédition allèrent renforcer le corps du prince de Condé, qui, -même avec ce renfort, n'en demeura pas moins placé vis-à-vis d'une -armée beaucoup plus nombreuse que la sienne. Mais, ainsi qu'il arrive -assez ordinairement dans ces réunions de plusieurs contre un seul, la -division s'étoit mise entre les généraux des alliés; une inaction -complète en avoit été la suite, et, grâce à leur mésintelligence, le -général françois avoit eu tout le temps de prendre ses mesures pour -opérer contre eux avec avantage. Ses manoeuvres savantes leur -dressèrent à Senef un piége qu'ils ne surent point éviter, et où trois -batailles qu'il leur livra dans le même jour lui procurèrent une -triple victoire, qui, dans les deux dernières actions, lui fut -toutefois vivement disputée par le prince d'Orange, dont la bravoure, -les talents militaires et la mauvaise fortune furent remarquables dans -cette circonstance comme dans tant d'autres. Contrarié de nouveau par -les Espagnols au siége d'Oudenarde, qu'ils levèrent malgré lui à -l'approche du prince de Condé, Guillaume alla seul avec ses Hollandois -faire celui de Grave, qu'il prit enfin après une longue résistance; et -ce fut le seul exploit qui put le consoler des mauvais succès d'une -campagne dont il avoit tant espéré[46]. - - [Note 46: Un historien assure que la reddition de Grave - avoit été concertée entre le roi de France et le roi - d'Angleterre, celui-ci ayant vivement sollicité Louis XIV - d'abandonner cette place à son neveu, afin qu'il ne fût pas - dit qu'ayant eu, pendant toute cette campagne, des forces si - supérieures à celles de France, il l'eût achevée sans avoir - remporté le moindre avantage (_Histoire de France sous Louis - XIV_, par le sieur DE LARAYE, t. 4). Il est certain que le - roi ménageoit le prince d'Orange, en raison de l'influence - qu'il exerçoit sur les affaires, et vouloit plaire en même - temps au roi d'Angleterre. Aveugles tous les deux de ne pas - reconnoître que, par sa position et par son caractère, le - prince d'Orange étoit leur plus dangereux ennemi!] - -Elle étoit encore plus malheureuse sur le Rhin, où le vicomte de -Turenne, réduit à manoeuvrer avec un corps de dix mille hommes, ne -s'étoit montré ni moins habile ni moins entreprenant que le prince de -Condé. À la tête de cette petite armée, il avoit su prévenir la -jonction des deux corps dont se devoit composer l'armée d'Allemagne; -et, après avoir battu, à Seintzeim, le duc de Lorraine et le comte -Caprara qui commandoient les Impériaux, il étoit entré dans le -Palatinat qu'il avait saccagé, ruiné, incendié avec une barbarie qui, -à la vérité, lui étoit commandée, mais dont il y a peu d'exemples chez -les nations chrétiennes, exerçant ce châtiment terrible sur les -peuples, pour punir les prétendues infidélités de leur souverain[47]. - - [Note 47: L'électeur Palatin étoit appelé _infidèle_ pour - avoir rompu son alliance avec la France, et fait cause - commune avec le corps germanique dont il étoit membre, dans - une cause qui intéressoit la sûreté de l'empire! Certes, il - est difficile d'abuser des termes d'une manière plus - révoltante, surtout quand on s'en sert pour justifier de - semblables atrocités. L'ordre en fut donné à Turenne par - Louvois. Il auroit dû désobéir, et c'est une tâche à sa - gloire que rien ne peut effacer.] - -Cependant l'armée impériale, qui étoit demeurée entre Mayence et -Francfort, sans oser faire un mouvement pour s'opposer à cette -dévastation du Palatinat, se grossissant de jour en jour des troupes -qui accouroient se joindre à elle de tous les cercles de l'empire, et, -composée maintenant de soixante mille combattants, venoit de passer le -Rhin à Mayence, et la consternation qu'elle avoit répandue sur les -frontières avoit pénétré jusqu'à la cour de France, et à un tel point -que Turenne, à qui l'on n'avoit pu envoyer que de foibles renforts, -reçut ordre d'évacuer l'Alsace et de se retirer en Lorraine. Il -refusa de le faire, et répondit des événements. L'armée ennemie entra -donc en Alsace, commandée, à la vérité, par six généraux le plus -souvent divisés entre eux, et dont le plus habile étoit le moins -écouté[48]; mais telle qu'elle étoit et avec ces éléments de discorde -intestine, si l'électeur de Brandebourg, qu'elle attendoit, venoit -encore la grossir de ses troupes, il ne sembloit pas qu'il y eût aucun -moyen de l'empêcher de pénétrer en Lorraine, de reprendre la -Franche-Comté, et de mettre la Champagne au pillage. Ce péril étant -donc le plus grand, l'habile général ne balança point et marcha droit -à l'ennemi qu'il battit à Enzheim. Cependant, malgré cette victoire, -la jonction s'effectua, et il ne paroissoit pas probable qu'avec un -corps de troupes que ses renforts élevoient à peine à vingt mille -hommes, il lui fût possible de se maintenir contre une armée trois -fois plus forte que la sienne: il le fit cependant, et ces dernières -opérations militaires de Turenne doivent être considérées comme le -chef-d'oeuvre de sa science et de son génie. Après avoir pourvu à la -sûreté de Saverne et de Haguenau, qui fermoient aux Impériaux l'entrée -de la Lorraine par la Basse-Alsace, il feignit de leur abandonner -cette province, et sut les tromper si complètement sur ce point que, -l'hiver approchant, ils se répandirent dans l'Alsace pour y prendre -leurs quartiers d'hiver, remettant au printemps suivant la suite de -leurs opérations militaires et l'invasion de la Lorraine. C'étoit là -qu'il les attendoit. À peine s'y étoient-ils établis que l'infatigable -capitaine, prenant avec lui un renfort de l'armée de Flandres qui lui -avoit été envoyé, et dont, jusqu'à ce moment, il avait su prudemment -se tenir séparé, rentre brusquement dans la province au milieu de -l'hiver et par un froid rigoureux; atteint, à Mulhausen, un corps de -troupes ennemies qu'il n'a pas la peine de combattre, une déroute -complète ayant été le résultat de cette attaque si soudaine et si -imprévue; marche sans perdre un moment à l'électeur de Brandebourg, -auprès de qui toute l'armée des alliés étoit rassemblée; par une -manoeuvre la plus hardie et la plus savante dont les faits militaires -offrent l'exemple, prend en flanc cette armée si supérieure à la -sienne, et la met dans une position si périlleuse, qu'elle décampe la -nuit, repasse le Rhin avec précipitation, lui abandonnant vivres, -munitions, détachements, traîneurs, et de soixante-mille hommes dont -elle avoit été composée, en pouvant à peine réunir vingt mille sous -ses drapeaux, tout le reste ayant été ou tué, ou pris, ou dispersé. - - [Note 48: Ce général, plus habile que les autres, étoit - encore le duc de Lorraine. Il vouloit qu'on lui donnât toute - la cavalerie de l'armée, avec laquelle il se proposoit - d'entrer dans ses États où un parti nombreux n'attendoit que - sa présence pour se rallier à lui. Maître de la Lorraine, il - coupoit aussitôt au maréchal de Turenne toutes ses - communications avec la France, et lui ôtoit tout moyen de - subsister, tandis que le duc de Bournonville l'auroit tenu - en échec avec le reste de l'armée. Ce plan étoit sans doute - le meilleur, quoique le duc l'eût proposé dans des vues - intéressées; il fut néanmoins obstinément rejeté par tous - les autres généraux.] - -Les alliés ne s'attendoient point, sans doute, à d'aussi fâcheux -résultats, et en étoient fort déconcertés. L'Espagne surtout, qui, -loin de regagner ce qu'elle avoit perdu, s'étoit vu enlever la -Franche-Comté, conçut bientôt des alarmes plus vives lorsqu'elle -apprit qu'une flotte françoise étoit arrivée devant Messine, apportant -des secours à cette ville révoltée (car partout, dans ces guerres -entre princes chrétiens, la révolte étoit encouragée, et les rois s'en -faisoient complices pour peu qu'ils y trouvassent quelque profit), et -qu'à l'aide des Messinois, les troupes françoises étoient entrées dans -ses murs. Ainsi, la Sicile entière, où les esprits fermentoient, se -trouvoit menacée. Un projet de descente en Normandie, que devoient -effectuer les flottes alliées, n'avoit point réussi; et Ruyter, qui -les commandoit, n'avoit pas été plus heureux dans une entreprise -tentée sur nos colonies des Antilles. Cependant, malgré cet heureux -succès de ses armes, le roi, toujours inquiet des suites de cette -conjuration générale contre lui, craignant sans cesse de voir le roi -d'Angleterre, neutre jusqu'à présent malgré son parlement, dans la -nécessité de se déclarer enfin contre lui, se montroit aussi disposé -que jamais à renouer les conférences pour la paix; et, afin d'y amener -les confédérés, la Suède, d'accord avec lui, offroit sa médiation. -Elle fut obstinément rejetée par l'empereur qui, sûr des dispositions -actuelles de ses alliés, étoit résolu de tenter jusqu'au bout la -fortune. Alors la Suède se déclara pour la France; elle envoya une -armée en Poméranie, et de toutes parts les hostilités recommencèrent. - -(1675) L'armée de Flandres continua d'être commandée par le prince de -Condé, et Turenne retourna sur le Rhin, où il s'étoit déjà tant -illustré, et où cette fois il trouva dans Montécuculli un rival plus -digne de lui. Tous les regards se portèrent donc sur cette partie du -théâtre de la guerre, où deux des plus grands capitaines du siècle, -opposés l'un à l'autre, déployoient à l'envi toutes les ressources du -savoir et de l'expérience: celui-ci pour pénétrer en France, celui-là -pour l'en empêcher. Dans cette suite de manoeuvres, considérées par -les habiles comme le chef-d'oeuvre de l'art militaire, la supériorité -de Turenne sur son rival éclata de la manière la plus frappante, la -plus incontestable. Montécuculli vouloit passer le Rhin: pour l'en -empêcher, Turenne le passa lui-même avec une hardiesse dont l'Europe -entière fut étonnée; et se plaçant alors entre le fleuve et son -ennemi, le forçant d'abandonner l'un après l'autre tous les postes qui -lui auroient ouvert des communications avec l'autre rive, en même -temps qu'il couvroit et mettoit à l'abri de toute hostilité ceux qui -assuroient les siennes, le harcelant sans cesse, lui coupant les -vivres, lui enlevant ses détachements, il parvint à le chasser de -position en position, jusqu'à ce qu'il l'eût réduit à s'aller poster -dans un lieu où il ne pouvoit plus lui échapper. Ce fut au moment où -il alloit lui livrer bataille, ou plutôt remporter la plus assurée des -victoires, et recueillir le fruit de tant et de si nobles travaux, -qu'un boulet de canon emporta ce grand homme, et avec lui, sur ce -point, la fortune de la France. Aussitôt l'armée françoise repassa le -Rhin; les magistrats de Strasbourg, délivrés de la terreur que leur -inspiroit le grand capitaine, livrèrent passage à l'armée impériale; -et Montécuculli, au lieu de la retraite honteuse et désespérée qu'il -étoit sur le point d'opérer, entra en Alsace. - -Ce fut le prince de Condé qui remplaça Turenne, et c'étoit sans doute -le plus digne successeur qu'on pût lui donner. L'armée de Flandres fut -confiée au duc de Luxembourg qui eut ordre de se tenir sur la -défensive, et l'on crut encore que les grands coups alloient se -porter sur le Rhin. Il en arriva autrement: Montécuculli, après avoir -échoué aux siéges de Haguenau et de Saverne et n'avoir su qu'éviter la -bataille que lui présentoit le général françois, fut obligé, sur les -ordres qu'il reçut de sa cour, de repasser ce fleuve et d'aller -protéger le Palatinat contre la garnison françoise de Philisbourg qui -ne cessoit de le désoler; l'Alsace fut donc encore une fois évacuée -par les impériaux. - -La guerre se continuoit sur d'autres points avec diverses chances de -succès. La valeur du maréchal de Créqui, trahie à la fois et par les -événements et par la révolte de ses soldats, n'avoit pu sauver la -ville de Trèves, assiégée par le duc de Lorraine; et réduit aux -dernières extrémités, il s'étoit vu forcé de capituler. La situation -des Espagnols en Sicile devenoit de jour en jour plus désespérée; et -malgré la licence des François qui avoit exaspéré contre eux les -habitants de Messine, un renfort qui leur étoit arrivé à propos les -avoit rendus maîtres absolus de la ville dont tous les postes leur -avoient été livrés[49]. Le maréchal de Schomberg battoit en même -temps l'armée espagnole qui défendoit les Pyrénées, s'avançoit dans le -pays en enlevant les places fortes qui se trouvoient sur son passage, -et menaçoit la Catalogne; d'un autre côté l'électeur de Brandebourg -rentroit à main armée dans ses états que ravageoient les Suédois, les -forçoit d'en sortir après les avoir battus à plusieurs reprises, les -chassoit encore du pays de Mecklenbourg; et le roi de Danemark, qui -s'étoit uni aux confédérés du moment qu'il avoit vu la Suède prendre -le parti de la France, attaquoit cette puissance sur son propre -territoire et s'emparoit de la ville de Wismar. - - [Note 49: Les relations du temps nous apprennent qu'ils s'y - montrèrent à la fois insolents et débauchés, comme s'ils ne - fussent allés à Messine que pour en vexer les habitants et y - insulter à la pudeur de toutes les femmes, sans en excepter - même les plus qualifiées. Aussi presque tous les Messinois, - d'abord si animés contre les Espagnols, commencèrent-ils à - regretter leur domination.] - -Au milieu de ces alternatives de bons et de mauvais succès, ce qui -frappoit davantage c'étoit ce désir de la paix dont Louis XIV sembloit -être toujours possédé et qu'il se plaisoit à manifester chaque fois -que l'occasion y étoit favorable, quoique le présent n'eût rien qui -dût l'alarmer, mais comme si quelque pressentiment sur l'avenir eût -troublé son esprit; tandis qu'au contraire les principales puissances, -parmi les confédérés, montroient plus d'éloignement que jamais pour -tout projet de pacification. Il est vrai que le roi de France, bien -que fatigué et inquiet de la guerre, prétendoit conserver la plupart -de ses conquêtes et prenoit pour base des traités qu'il offroit celui -d'Aix-la-Chapelle, ce qui n'étoit nullement admissible, puisque en -effet une semblable paix, ne donnant aux alliés aucune garantie pour -les Pays-Bas espagnols, l'auroit laissé libre de recommencer la guerre -au gré de son caprice ou de son ambition, et sans doute avec plus -d'avantage que dans ce moment où l'Europe presque entière étoit liguée -contre lui. Ainsi peuvent être appréciées à leur juste valeur tant de -phrases oratoires, dont l'harmonie flattoit si agréablement ses -oreilles, qui vantoient sa modération au sein de la victoire, et -blâmoient la fureur aveugle d'ennemis de plus en plus obstinés à -refuser la paix que leur offroit un vainqueur si généreux. - -La guerre continua donc, et malgré la médiation que ne cessoit -d'offrir le roi d'Angleterre, et quoique les Hollandois, las de -soudoyer des alliés plus puissants qu'eux, se montrassent disposés à -traiter à des conditions dont le roi eût pu être satisfait. Mais ni -l'empereur, ni l'Espagne, ni le prince d'Orange, ne vouloient -consentir à lui laisser ses conquêtes, et Louis XIV comprit que ce -n'étoit qu'à force de succès qu'il pourroit parvenir à vaincre leur -résistance. Ils furent grands encore dans cette campagne où il -commanda lui-même son armée de Flandres, ayant sous lui cinq -maréchaux de France[50]. Il y fut heureux surtout dans les siéges: -Condé, Aire, Bouchain furent successivement emportés; mais on manqua -l'occasion de battre le prince d'Orange près de Valenciennes; et Louis -XIV y apprit que, pour livrer et gagner des batailles, il faut un seul -général et non un conseil de généraux. Toutefois, pour avoir évité ce -danger, Guillaume n'en finit pas moins la campagne de la manière la -plus désastreuse, ayant été forcé, à l'approche du maréchal de -Schomberg, de lever le siége de Maëstricht, avec perte de son -artillerie, de ses munitions, de tous ses effets de siége. Sur le Rhin -les alliés avoient pris Philisbourg; mais le duc de Luxembourg, qui -venoit d'y remplacer le prince de Condé[51], ne les en força pas moins -de repasser ce fleuve et d'aller chercher leurs quartiers d'hiver sur -les terres de l'empire. - - [Note 50: Les maréchaux de Créqui, d'Humières, de Schomberg, - de La Feuillade, de Lorge.] - - [Note 51: La jalousie de Louvois contribua beaucoup à cette - retraite du prince de Condé; et la hauteur de Louis XIV - envers les princes de son sang s'y montra tout entière. - Condé avoit demandé qu'on lui associât dans le commandement - son fils, le duc d'Enghien, dont le roi n'étoit pas content. - Louvois persuada à celui-ci que le prince vouloit profiter - de la circonstance et du besoin qu'on avoit de lui pour - arracher une faveur à son souverain. L'orgueil du monarque - fut blessé, et la disgrâce du plus grand général qui restât - alors à la France fut le résultat de cette démarche que tout - devoit justifier. (_Mém. pour servir à l'Histoire du prince - de Condé_, t. 2.)] - -(1676) Les succès des armes françoises n'étoient pas moins brillants -sur mer: les flottes du roi battoient sur les côtes de Sicile les -flottes combinées d'Espagne et de Hollande; et dans une dernière -affaire qui fut décisive, ces deux flottes avoient été entièrement -détruites par Duquesne, et les Hollandois y avoient fait, dans leur -célèbre amiral Ruyter, une perte plus grande que celle de leurs -vaisseaux. Battus dans la Méditerranée, ils l'étoient encore sur les -côtes d'Amérique où le duc d'Estrade reprit l'île de Cayenne qu'ils -avoient enlevée à la France; et le succès que quelques uns de leurs -vaisseaux, réunis à la flotte de Danemark, remportèrent dans la -Baltique sur la flotte suédoise, ne fut pour eux qu'un foible -dédommagement de désastres si grands et si multipliés. Cependant le -duc de Lorraine venoit de mourir; et Louis XIV, qui sembloit désirer -si vivement l'ouverture d'un congrès, donnoit à ses ennemis un -prétexte plausible de le retarder en refusant de reconnoître son -successeur, comme s'il eût eu l'intention de faire valoir le traité -imprudent qui lui avoit concédé cette province. Ayant enfin cédé sur -ce point, les conférences s'étoient ouvertes à Nimègue, mais sous des -auspices peu favorables, tous ses ennemis, les Hollandois seuls -exceptés, persistant plus que jamais dans leur éloignement pour une -paix qu'ils n'auroient pas voulu faire avec la France victorieuse, et -qui ne leur sembloit possible qu'avec la France affoiblie, humiliée; -persuadés qu'ils étoient qu'il n'y avoit désormais de garantie pour -eux que dans sa foiblesse et ses humiliations. - -Alors le roi crut trouver dans cette disposition particulière des -Hollandois à désirer la fin d'une guerre qui les épuisoit, un moyen de -diviser ses ennemis et de parvenir ainsi plus aisément à son but qui -étoit, ainsi que nous l'avons dit, de faire la paix sans céder ses -conquêtes. Ses ambassadeurs traitèrent donc directement avec eux et -furent écoutés. Ce fut vainement que les alliés, pour détourner ce -coup dont ils étoient menacés, tentèrent de nouvelles manoeuvres en -Angleterre où le peuple et le parlement continuoient de vouloir la -guerre contre la France, manoeuvres dont le résultat devoit être de -forcer Charles II à entrer dans leur confédération. Celui-ci, qui -voyoit dans Louis XIV son seul appui, retrouva en lui-même ce qu'il -falloit d'énergie pour rejeter tout ce qui l'auroit fait sortir du -rôle de médiateur qu'il avoit adopté; et ce coup étant manqué, -l'empereur et le roi d'Espagne ne purent s'empêcher d'envoyer leurs -ambassadeurs à Nimègue où les conférences devinrent générales. Mais -comme ils s'obstinoient à prendre pour base des négociations le traité -de Westphalie, et que le roi, ne voulant pas même revenir à celui -d'Aix-la-Chapelle, demandoit qu'à son égard toutes choses restassent -dans l'état où le sort des armes les avoit placées, il ne sembloit pas -possible qu'il pût résulter un accommodement quelconque de prétentions -aussi opposées. - -(1677-1678) De nouveaux succès pouvoient seuls trancher la question; -et sans suspendre les négociations, ce fut dans la continuation de la -guerre que Louis XIV chercha les moyens d'obtenir cette paix, et de -l'avoir telle qu'il la vouloit. Il croyoit qu'il y alloit de sa -gloire, et, en effet, pendant deux campagnes, il continua encore de -combattre et de vaincre. Dans la première son armée de Flandres, que -commandoit sous lui le duc de Luxembourg, prit Cambray, Valenciennes, -Saint-Omer, et mit en déroute le prince d'Orange à la bataille de -Montcassel. Sur le Rhin, le baron de Montelar et le maréchal de -Créqui, opposés aux impériaux que commandoient le prince de -Saxe-Eisenak et le nouveau duc de Lorraine, ne furent ni moins habiles -ni moins heureux. Celui-ci, qui avoit cru l'occasion favorable pour -prendre possession des états dont il venoit d'hériter, y étoit à peine -entré qu'il se vit obligé d'en sortir; et sans cesse harcelé dans ses -marches par le maréchal qui ne le perdit pas de vue un seul instant, -forcé de renoncer à faire sa jonction avec le prince d'Orange qui, -toujours malheureux dans ses siéges, levoit encore celui de -Charleroi, ramené de nouveau en Alsace par son infatigable ennemi, qui -y rentroit lui-même pour aider Montelar à achever la défaite de -l'autre corps de l'armée impériale qu'il réduisit à repasser le Rhin -par capitulation, ce prince ne reparut dans cette province que pour se -faire battre par le maréchal à Cokerberg, et lui voir prendre au delà -du Rhin, sans pouvoir la secourir, l'importante place de Fribourg. Le -maréchal de Navailles soutenoit en même temps sur les frontières -d'Espagne l'honneur des armes françoises, et s'y illustroit par une -retraite non moins honorable que des victoires. - -Ainsi s'accroissoit ce désir et ce besoin de la paix que les -Hollandois ne cessoient de manifester, tandis que leurs puissants -alliés, qui les voyoient sur le point de leur échapper, redoubloient -d'instances auprès du roi d'Angleterre pour obtenir de lui qu'il -entrât enfin dans cette ligue générale de l'Europe contre son seul -ennemi. Le prince d'Orange, qui partageoit leurs alarmes, crut devoir -aller intriguer à Londres même, contre le système adopté par Charles -II. Celui-ci fit bien voir en cette occasion combien sa prévoyance de -l'avenir étoit foible, et à quel point le dominoient les intérêts et -les besoins du moment: pressé de toutes parts et par les instances -presque menaçantes de son peuple et de son parlement, et par ce -besoin qu'il avoit d'un appui que la France seule pouvoit lui offrir, -et par la crainte même que lui inspiroit son neveu dont il n'ignoroit -pas les liaisons avec la faction qui lui étoit opposée, il crut faire -un acte de la plus profonde politique en lui faisant épouser la -princesse Marie, fille de son frère, considérant ce mariage comme un -moyen assuré de le détacher des factieux et de le rendre favorable à -une paix générale qu'il ne désiroit pas moins que Louis XIV, et qui -seule pouvoit le tirer de cette situation difficile et de ces -singuliers embarras. Ainsi Guillaume fit un pas de plus vers ce trône -qu'il devoit un jour usurper; et, le mariage fait, il n'en persista -pas moins dans ses dispositions hostiles et dans sa haine implacable -contre la France[52]. - - [Note 52: Cette haine contre la France étoit telle que, - désespéré de cette paix, il ne craignit point, même après - qu'elle eut été conclue et signée, de se déshonorer en - allant, avec des forces supérieures, attaquer le maréchal de - Luxembourg qui bloquoit alors la ville de Mons, et qui, se - confiant sur la foi déjà jurée, étoit loin de s'attendre à - une semblable violation du droit des gens. Quoique pris à - l'improviste, celui-ci battit son déloyal ennemi, lui tua - quatre mille hommes, et le força de se retirer, n'emportant - d'une telle action que la honte de l'avoir entreprise. Elle - est désignée dans l'histoire sous le nom de bataille de - Saint-Denis. (_Journal historique du règne de Louis XIV._)] - -Toutefois ni ses intrigues ni ses violences ne purent empêcher les -Hollandois de faire leur traité particulier. Ils y furent d'abord -comme violemment entraînés par les succès encore plus prompts et plus -décisifs de la nouvelle campagne que Louis XIV venoit de commencer. -Dans le dessein où il étoit de les séparer à tout prix de leurs -alliés, le monarque victorieux, affectant la modération au sein de la -victoire, consentit à leur rendre tout ce qu'il avoit conquis sur eux. -Alors ils ne résistèrent plus, et ce sacrifice politique le rendit -maître des conditions de la paix avec les autres puissances. L'Espagne -y fut la plus maltraitée: elle y perdit pour toujours la Franche-Comté -et céda un grand nombre de places fortes dans les Pays-Bas; (1679) -l'empereur, qui traita le dernier, fut obligé de le faire sur les -bases du traité de Westphalie. Telle fut la paix de Nimègue où Louis -XIV parla encore en maître au milieu de cette Europe qui s'étoit tant -flattée d'abattre sa puissance et son orgueil; et dans laquelle, par -le triste effet de leurs divisions, les Hollandois, l'Espagne et -l'empereur se virent forcés d'abandonner les princes du Nord qui les -avoient si efficacement servis, et qui ne retirèrent d'autres fruits -de leurs services que de faire eux-mêmes séparément une paix -humiliante en restituant à la Suède tout ce qu'ils avoient conquis sur -elle, au prix du sang de leurs peuples et de leurs trésors. Le duc de -Lorraine, bien qu'il eût épousé une soeur de l'empereur, y fut encore -plus rigoureusement traité; et telles furent les conditions -intolérables auxquelles ses états lui étoient rendus, qu'il aima -mieux, et c'était noblement agir, vivre en simple particulier dans des -cours étrangères, que de les reprendre à ce prix déshonorant. Enfin le -pape protesta de nouveau et solennellement contre une paix où les -princes chrétiens sembloient se plaire à sanctionner une seconde fois -les outrages que leur indifférence avoit déjà faits à la religion, -lors de la paix de Munster; et l'on ne fut pas plus ému cette fois-ci -que l'autre de ses protestations. - -(1680-1681) C'est alors que Louis XIV sembla être parvenu au comble -des grandeurs humaines, et que, dans son orgueil, il put jouir -pleinement de cette gloire qu'il avoit poursuivie avec tant d'ardeur, -la possédant enfin telle qu'il l'avoit imaginée et telle que la -concevoit ce peuple de flatteurs dont il était entouré; c'est alors -surtout que l'admiration et le respect se changèrent pour lui en une -espèce d'adoration. L'Europe, dont il avoit humilié presque tous les -souverains, était pleine de sa renommée; ses sujets et ses ennemis -eux-mêmes lui avoient décerné comme à l'envi le surnom de -_Grand_[53]; au milieu de cette cour si brillante, et dont la -splendeur sembloit s'accroître encore de l'éclat de tant de victoires, -tout respiroit la grandeur, la magnificence et la joie; toutes les -bouches sembloient ne s'ouvrir que pour chanter ses louanges; la -poésie, l'histoire, l'éloquence, les publioient sous toutes les -formes; le langage austère de la chaire évangélique sembloit même -s'amollir pour lui, et il y étoit loué souvent plus qu'il ne convient -de le faire pour un homme, après que l'on a parlé de Dieu. C'est alors -que Louis XIV se montra comme enivré, et que se manifestèrent en lui, -au plus haut degré, et cet orgueil qui ne voulut plus souffrir que -rien s'égalât à lui, et ce despotisme qui s'indigna de la moindre -résistance et n'admit plus d'autres règles que ses volontés; alors, -comme s'il eût été au dessus de toutes les lois divines et humaines, -il déchira lui-même les voiles qui, jusqu'à ce moment, n'avoient -laissé qu'entrevoir ses amours illicites; et, aux yeux de toute la -France, l'adultère fut mis en honneur près du trône dans Mme de -Montespan. - - [Note 53: Les Hollandois, qui l'avoient outragé autrefois - par des médailles insolentes, en firent frapper une sur - laquelle, autour de l'image de ce prince couronné de - lauriers, on lisoit: _Ludovicus magnus, orbis pacificator_. - (_Histoire de France sous Louis XIV_, par DE LAHAYE.)] - -Ce monarque étoit, sans doute, pour beaucoup dans tous ces grands -événemens qui l'avoient élevé si haut; et sans cette volonté -inflexible que nous avons déjà citée comme un des principaux traits de -son caractère, il est probable que ces événements ne seroient point -arrivés; mais aussi il est vrai de dire que jamais monarque, dans des -circonstances aussi difficiles, n'avoit été plus heureusement secondé. -Sous le ministère de Mazarin, et pendant les troubles de sa minorité, -s'étoient formés les grands capitaines et les ministres habiles dont -il étoit entouré. Accoutumés à combattre et ayant vaincu long-temps -avant que Louis XIV eût commencé à régner, les Condé, les Turenne, -avoient trouvé depuis dans Louvois un homme qui, par l'ordre tout -nouveau et vraiment merveilleux qu'il sut établir dans le service des -armées, leur avoit préparé des triomphes plus faciles, et fourni, en -quelque sorte, le moyen d'enchaîner la victoire; de son côté Colbert, -au milieu de cette longue suite de guerres, n'avoit pas cessé de -maintenir dans les finances cet ordre, cette prospérité du moins -apparente, qui avoient permis de tant entreprendre et de mener à leur -fin de si grandes entreprises. Une paix si glorieuse fut une occasion -pour lui de donner encore plus d'étendue à ses conceptions -administratives, et il ne manqua point d'en profiter pour la gloire de -son maître à laquelle la sienne étoit comme identifiée. -L'établissement plus fastueux qu'utile des Invalides[54] fut fondé; -le roi se déclara fondateur de l'Académie françoise, créa l'Académie -d'architecture, rétablit l'école de droit fermée depuis cent ans; et -l'on commença à naviguer sur le canal du Languedoc, achevé vers ce -temps-là. Maître absolu dans sa famille comme il l'étoit dans l'État, -en même temps qu'il rompoit avec éclat, et comme avilissant pour une -race royale, le mariage de mademoiselle de Montpensier avec le duc de -Lauzun, il forçoit le prince de Conti à épouser mademoiselle de Blois, -l'une de ses filles naturelles; et mademoiselle d'Orléans, victime -d'arrangements politiques, s'exiloit, à son grand regret, pour devenir -reine d'Espagne, et échanger les agréments de la cour de France contre -la contrainte et les ennuis de celle de Madrid. Le mariage du dauphin -avec la princesse de Bavière fut célébré cette même année; et ce fut -le prix de la neutralité que son père avoit gardée pendant la dernière -guerre, prix convenu entre lui et le roi de France, et que celui-ci -crut devoir acquitter même après la mort de ce prince. Au milieu des -solennités et des fêtes qui célébroient tant de royales alliances, -Louis savoit s'occuper de soins plus importants; et ne pouvant se -dissimuler que la paix qu'il avoit imposée à ses ennemis étoit une -paix forcée et qu'ils n'avoient acceptée que pour la rompre, dès -qu'ils en trouveroient l'occasion favorable, il pensoit, au milieu de -cette paix, à tout préparer pour la guerre; faisoit fortifier les -frontières de Flandre et d'Allemagne; assuroit, par la construction -d'une forteresse, celle des Pyrénées[55]; ordonnoit, dans ses places -maritimes, des travaux propres à compléter la défense de ses côtes; -faisoit bâtir un nouveau port[56]; augmentoit sa marine et en -perfectionnoit l'organisation. Il exerçoit en même temps son armée de -terre par tous les moyens qui pouvoient y entretenir l'activité et la -discipline; enfin rien n'échappoit à sa vigilance ainsi qu'à celle de -ses ministres dans l'ensemble et dans les détails de l'administration -de ses vastes États. Heureux si, se renfermant dans ces soins dignes -d'un foi, il n'eût, au sein d'un si glorieux loisir, commencé une -guerre plus funeste au repos de la France que toutes celles qu'il -venoit d'achever! Nous voici arrivés à cette époque à jamais honteuse -et déplorable de la vie de Louis XIV. - - [Note 54: «Ce projet a plus d'éclat que de solidité, disoit - l'abbé de Saint-Pierre, et, ce nous semble, avec juste - raison; car il en coûte à la nation trois cents livres par - soldat pour les nourrir et entretenir à Paris; au lieu qu'en - donnant cent livres à chacun d'eux dans leurs villages, ils - se trouveroient beaucoup plus heureux, et on en - entretiendroit beaucoup davantage.» Il n'est pas besoin de - dire que, pour une semblable évaluation, il faut se reporter - au temps où écrivoit l'auteur; mais les résultats n'en sont - pas moins les mêmes aujourd'hui avec des évaluations - différentes.] - - [Note 55: Les travaux qu'il fit faire à cet effet furent - tels, que tous les passages par où les ennemis auroient pu - pénétrer en France du côté de la Lys, de l'Escaut, du Rhin, - de la Sarre, de la Moselle et de la Meuse, leur furent - fermés; il garantit la frontière des Pyrénées en faisant - construire la forteresse de Mont-Louis en Cerdagne. (_Mém. - de l'abbé_ DE CHOISI.)] - - [Note 56: Le port de Rochefort.] - -C'étoit Colbert qui tenoit le premier rang dans ces jours brillants de -la paix. Sous sa main habile, méthodique, et que soutenoit cette -volonté si ferme et si redoutée de son maître, se perfectionnoit de -jour en jour la science de l'administration centrale, s'étendoit et se -fortifioit la dynastie héréditaire des commis et la toute-puissance -des bureaux[57]. Sans rivaux dans cette science toute matérielle, ce -ministre étoit hors d'état de porter sa vue au delà du cercle étroit -qu'il s'étoit tracé: les maximes despotiques sur lesquelles un pareil -système étoit fondé, composoient toute sa doctrine politique, et cette -doctrine étoit aussi celle des autres ministres de Louis XIV. Tous se -complaisoient uniquement dans le maître qui sembloit se complaire en -eux, et ne voyoient rien de grand et d'utile pour l'État que ce qui -pouvoit accroître encore cette puissance sans bornes dont il étoit si -jaloux, et qui, de jour en jour, plus orgueilleuse et plus irritable, -s'indignoit de la moindre résistance et ne pouvoit plus supporter le -moindre obstacle. Tous les princes temporels de la chrétienté étoient -abattus; la puissance spirituelle étoit la seule qui restât encore -debout devant le grand roi: il étoit donc urgent qu'elle fût humiliée -à son tour; et en effet, ce fut uniquement dans cette intention que -ces ministres, les instruments de son despotisme et les flatteurs de -son orgueil, suscitèrent l'affaire si malheureusement célèbre de la -Régale[58]. La magistrature françoise, toujours empressée de s'unir au -gouvernement, chaque fois qu'il s'agissoit de chagriner le chef de -l'Église et d'empiéter sur ses droits, entra avec empressement dans -cette nouvelle conspiration contre la puissance spirituelle; et une -déclaration du mois de février de cette année étendit à tous les -évêchés du royaume une concession volontaire et devenue abusive, que -les papes avoient faite anciennement à nos rois à l'égard d'un certain -nombre d'évêchés. - - [Note 57: Les commis devinrent les maîtres de l'État, non - pas au degré où ils le sont aujourd'hui, ce qu'alors on - n'eût pas même cru possible, mais assez pour éteindre toute - émulation, et créer partout des mécontents. En effet, rien - de plus insensé pour un prince que de vouloir tout tenir - dans sa main, tout régler, tout diriger, ne rien abandonner, - dans les détails, à l'intelligence et à la conscience des - administrateurs civils ou des chefs militaires. Du moment - que l'orgueil ou la méfiance lui ont inspiré de mettre à - exécution un semblable projet qui est au dessus des forces - d'un seul homme, les subalternes s'emparent de lui, et, bien - loin de tout conduire, il devient entre leurs mains un - instrument au moyen duquel ils oppriment, insultent et - dépouillent qui il leur plaît, comme il leur plaît, et dans - toutes les classes de la société. Ainsi se trouve avili un - gouvernement despotique en même temps qu'il devient odieux, - ce qui est surtout vrai dans les sociétés chrétiennes où - l'intelligence de l'homme acquiert son plus grand - développement et oppose une plus grande résistance aux excès - du pouvoir.] - - [Note 58: On appeloit de ce nom certains droits utiles et - honorifiques dont les rois de France jouissoient sur - quelques églises de leur royaume pendant la vacance des - siéges: ils en percevoient les revenus, ils présentoient aux - bénéfices, ils les conféroient même directement, etc. - - «Que l'Église reconnoissante, dit le comte de Maistre, ait - voulu payer, dans l'antiquité, par ces concessions ou par - d'autres, la libéralité des rois qui s'honoroient du titre - de _fondateurs_, rien n'est plus juste sans doute; mais il - faut avouer aussi que la régale étoit une exception odieuse - aux plus saintes lois du droit commun: elle donnoit - nécessairement lieu à une foule d'abus. Le concile de Lyon, - tenu sur la fin du XIIIe siècle, sous la présidence du pape - Grégoire X, accorda donc la justice et la reconnoissance en - autorisant la régale, mais en _défendant_ de l'étendre.» - (_De l'Église gallicane_, p. 116.)] - -Les jurisconsultes du parlement ne manquèrent pas de raisonnements -pour prouver, à leur manière, l'antiquité du privilége, l'inconvénient -et l'abus des exceptions[59]. Innocent XI, à qui Voltaire rend ce -témoignage remarquable, et dont il ne sentoit pas lui-même toute la -force, qu'il étoit le seul pape de ce siècle qui ne _sût pas -s'accommoder au temps_, vit dans cette affaire ce qui y étoit -réellement, c'est-à-dire l'atteinte la plus grave qu'un prince, qui -prétendoit ne se point séparer du Saint-Siége, eût portée à la -juridiction de l'Église, depuis l'odieuse querelle des _investitures_; -et deux évêques qui étoient _malheureusement_, dit encore Voltaire, -les deux hommes les plus vertueux du royaume, ayant refusé de se -soumettre à l'ordonnance, le pontife à qui ils portèrent leur appel -déploya, en cette circonstance, tout ce que l'autorité de chef de -l'Église avoit de force et de majesté. Dans divers brefs qu'il adressa -au roi lui-même, tout en le félicitant de ce qu'il avoit fait pour le -bien de la religion, il l'invitoit à prendre garde que sa main gauche -ne détruisît pas ce que sa droite avoit édifié; il y appeloit la -_maladie du temps_[60] cette disposition à empiéter sur le -gouvernement du Saint-Siége; et certes l'expression étoit modérée. -Cette maladie, arrivée alors à son paroxisme, datoit de loin en -France; tous ses rois, depuis long-temps, en avoient été plus ou moins -attaqués, ainsi que leurs ministres; l'opposition constante du clergé -y avoit seule apporté quelques palliatifs; cette fois-ci il sembloit -conspirer avec le prince pour accroître les progrès du mal. - - [Note 59: «Une de leurs raisons pour généraliser ce droit, - c'_est que la couronne de France étoit ronde_ (_Opusc. de_ - FLEURY, p. 137 et 140). C'est ainsi que ces grands - jurisconsultes raisonnoient.» (_De l'Église gallicane_, p. - 117.)] - - [Note 60: REBOULET, t. 2, in-4º, p. 294.] - -Les remontrances du pape au roi, loin d'ébranler Louis XIV, ne firent -qu'irriter son orgueil et accroître son obstination. L'affaire des -religieuses de Charonne[61], qui n'étoit qu'une conséquence de cette -usurpation du gouvernement de l'Église et un acte de suprématie non -moins intolérable que tout ce qui avoit précédé; cette affaire, dans -laquelle on osa appeler comme d'abus des décrets du pape sur une -matière de haute discipline ecclésiastique, et que le pontife poussa -avec la même vigueur que celle de la régale, acheva d'aigrir le -superbe monarque. Il fut résolu (et nous apprenons de Bossuet lui-même -que Colbert fut le premier moteur de cette résolution qui devoit avoir -de si funestes conséquences), il fut résolu, selon l'expression d'un -illustre écrivain[62], «de se venger sur le pape des injures qui lui -avoient été faites.» Ministres et magistrats se réunirent donc de -nouveau pour indiquer une assemblée du clergé, dans laquelle on -discuteroit des droits du pape, et où _des bornes fixes seroient -posées à sa puissance_. Ceci se passoit en 1681, dans le royaume _très -chrétien_, où, après treize cents ans d'existence catholique, on -commençoit à s'apercevoir que la puissance exercée jusqu'alors par le -vicaire de Jésus-Christ n'avoit pas encore été bien comprise et avoit -besoin d'être définie; c'étoient des _chefs de bureaux_ (car les -ministres de Louis XIV, que l'on s'extasie tant qu'on voudra sur le -matérialisme de leur administration, ne méritent pas d'autre nom) et -un corps de juges laïques, infectés de jansénisme et de démagogie, qui -demandoient cette définition: et à qui la demandoient-ils? à des -évêques de cour qu'ils avoient choisis eux-mêmes, à des _courtisans en -camail_, dont les plus influents, selon Fleury[63], «avoient dessein -de mortifier le pape et de satisfaire leurs propres ressentiments;» -parmi lesquels, selon Bossuet, «il en étoit quelques uns que des -ressentiments personnels avoient aigris contre la cour de Rome.» Tels -furent les pères de cet étrange concile, et si étrangement convoqué. - - [Note 61: À la mort d'une de leurs supérieures, le roi, de - sa pleine autorité, en avoit nommé une autre sur la - proposition de l'archevêque de Paris qui l'installa - lui-même, et la déclara perpétuelle. Ces religieuses se - plaignirent hautement d'un acte qui violoit une de leurs - règles fondamentales, laquelle établissoit le droit qu'elles - avoient de faire elles-mêmes l'élection de leurs - supérieures, et vouloit que la supériorité ne fût que - triennale. N'ayant point obtenu satisfaction, elles - portèrent leurs plaintes au Saint-Siége: elles en obtinrent - un bref qui les maintint dans leur droit, et leur enjoignoit - de procéder sur-le-champ à l'élection; de là des débats très - animés entre le parlement de Paris et la cour de Rome, dans - lesquels cette compagnie passa, suivant son usage, toute - mesure.] - - [Note 62: Le comte de Maistre. (_De l'Église gallicane_, p. - 116.)] - - [Note 63: _Collections et Additions pour les nouveaux - Opuscules de_ FLEURY, p. 16.] - -Une première réunion eut lieu en l'année même de la convocation -(1681). L'assemblée étoit composée de quarante évêques et archevêques. -Ce fut l'archevêque de Reims qui fit le rapport, pièce célèbre et -vraiment curieuse, dans laquelle, «tout en reconnoissant que le droit -de la Régale pourroit bien n'être pas appuyé sur des _fondements aussi -solides_ qu'on le croyoit en France, il pensoit que ce droit ayant été -autorisé pour _certaines églises_, par un décret du concile de Lyon, -en considération de la piété et de la _grande puissance_ de Philippe -le Hardi, son sentiment étoit qu'on pouvoit l'étendre _à toutes les -églises de France_, en considération des services plus éminents rendus -à la religion et de la _puissance plus grande encore_ du monarque -régnant.» Il ne donna pas de moins bonnes raisons pour l'affaire des -religieuses de Charonne, et conclut à la convocation d'un concile -national. - -Le roi, qui, malgré l'aveuglement où le jetoit sa passion, avoit plus -de bon sens que l'archevêque de Reims, y trouva de la difficulté, et -ne permit qu'une assemblée générale. Elle s'ouvrit le 9 novembre, et -ce fut l'illustre Bossuet qui prononça le discours d'ouverture, -monument non moins curieux des angoisses secrètes d'un génie supérieur -aux prises avec la vérité, sa conscience, et la foiblesse de son -caractère. L'assemblée, voulant agir avec _modération_ à l'égard du -pape, commença par demander au roi des adoucissements dans l'exercice -du droit de la régale, avouant qu'il y avoit _quelque chose à dire_ -dans la manière dont il étoit exercé. Louis XIV ne voulut pas se -montrer _moins modéré_ que ses évêques, et il fut arrêté par un -arrangement final «que le roi ne conféreroit plus les bénéfices en -régale; mais qu'il présenteroit seulement des sujets _qui ne -pourroient être refusés_.» - -(1682) À peine cette déclaration eut-elle été vérifiée au parlement, -que les prélats s'empressèrent de porter au pied du trône leurs -humbles remerciements, reconnoissant que le roi leur donnoit par cet -arrangement _plus qu'il ne leur avoit ôté_; tous signèrent sans -difficulté l'extension de la régale si _heureusement_ modifiée, et se -réunirent pour écrire au pape une lettre dans laquelle, après avoir -cité force passages des Pères pour lui démontrer combien il étoit -nécessaire que la bonne intelligence ne fût point troublée entre -l'empire et le sacerdoce, ils invitoient le père commun des fidèles à -céder aux volontés _du plus catholique des rois_, lettre que les -jansénistes eux-mêmes déclarèrent _pitoyable_, et à laquelle Innocent -XI ne répondit que par un bref qui cassoit tout ce qui avoit été fait -au sujet de la régale, reprochant en même temps à ces évêques cette -foiblesse honteuse qui ne leur avoit pas permis de hasarder même les -représentations les plus humbles sur un acte du prince temporel, si -attentatoire à la discipline de l'église et aux droits de son chef. -«Il espéroit, disoit-il, que, révoquant au plus tôt tout ce qu'ils -venoient de faire, ils satisferoient enfin à leur conscience et à leur -honneur.» - -Ce bref n'étoit point encore arrivé, que déjà les évêques[64], et -d'après _l'ordre du roi_, avoient mis en délibération la question de -_l'autorité du pape_. Il n'y avoit point d'autre raison d'en traiter -que cet ordre; et l'assemblée y obtempéra avec le même silence prudent -et respectueux qu'elle avoit si bien gardé dans l'affaire de la -régale. Bossuet, qui auroit voulu par dessus tout que cette question -ne fût pas traitée, se tut comme les autres[65]; et de ces lâchetés à -l'égard du roi de France et de cette rigueur à l'égard du Saint-Siége, -résulta la fameuse déclaration en quatre articles, «déclaration faite, -dit le préambule, dans la seule intention de maintenir _les droits et -libertés_ de l'Église de France, de maintenir l'unité, et d'ôter _tout -prétexte_ aux calvinistes de _rendre odieuse_ la puissance -pontificale.» Ce qui étoit sans doute fort édifiant. - - [Note 64: Il n'arriva en France qu'au commencement du mois - de mai, et les résolutions de l'assemblée étoient prises et - arrêtées dès le milieu de mars; ainsi l'on ne peut alléguer, - pour leur excuse, qu'ils furent poussés à faire la - _déclaration_ par le chagrin et le dépit que leur causèrent - les vifs reproches du souverain pontife. (_Voyez_ REBOULET, - t. 2, p. 301, in-4º.)] - - [Note 65: Ce grand et beau génie, cet homme, le plus - puissant par la parole qui ait peut-être jamais existé, - avoit pénétré beaucoup des profondeurs du christianisme; - mais il ne paroît pas qu'il en eût parfaitement compris les - vrais rapports avec le pouvoir temporel; et sa _Politique - tirée de l'Écriture Sainte_, livre que l'on vante et que - l'on admire sur parole, uniquement parce qu'il est de - Bossuet, nous semble une preuve frappante du vague de ses - idées sur un point aussi important. Il y propose pour modèle - aux rois chrétiens cette Théocratie juive, où les chefs du - peuple, ministres des volontés de Dieu, étoient, pour ainsi - parler, en communication directe avec lui, oubliant que, - depuis Jésus-Christ, nous vivons sous les lois d'une - médiation et d'une autorité divine qui se manifeste - humainement: oubli fort étrange dans un évêque lorsqu'il - traite de matières politiques, et qui ne va pas moins qu'à - remplacer par une sorte de méthodisme politique ce - chef-d'oeuvre de la société humaine que l'on nomme - _chrétienté_.] - -Dès que ces quatre articles eurent été dressés, le roi, à la -réquisition des évêques, fit publier un édit qui en ordonnoit -l'enregistrement dans toutes les cours supérieures et inférieures, -universités, facultés de théologie, etc., avec défense d'enseigner et -soutenir aucune proposition contraire; il étoit également enjoint aux -évêques de faire enseigner dans leurs diocèses cette déclaration qui, -dès qu'elle fut connue, _souleva le monde catholique_[66]. En France, -elle n'excita pas moins de rumeur; plusieurs universités la blâmèrent -hautement; la Sorbonne elle-même refusa de l'enregistrer. Ce fut le -Parlement qui, la forçant de lui apporter ses registres, y fit -transcrire les quatre articles, s'exerçant ainsi aux leçons de -théologie qu'il s'apprêtoit à donner au clergé de France et pendant -long-temps; plusieurs de ceux qui ne rejetoient point la déclaration, -avouoient eux-mêmes que les évêques étoient allés _un peu trop loin_, -et que, si l'on en pesoit les conséquences, un schisme étoit difficile -à éviter[67]. Cependant le pape indigné donnoit des signes non -équivoques de cette indignation, en refusant des bulles à tous ceux -qui étoient nommés par le roi aux évêchés vacants; et s'il n'alla pas -plus loin, c'est qu'avec un caractère aussi indomptable que Louis XIV, -le schisme, implicitement renfermé dans les quatre articles, ne -pouvoit presque manquer d'éclater. Ainsi donc, pour éviter un plus -grand mal, la prudence charitable du Saint-Siége crut devoir suivre sa -marche accoutumée, et ne point se porter tout d'un coup aux dernières -extrémités. Étoit-ce le bon parti à prendre dans une circonstance -aussi grave? les conséquences de la déclaration, ainsi tolérée, -n'ont-elles pas été plus funestes que n'auroient pu l'être une -condamnation expresse et les suites qu'elle auroit entraînées? c'est -ce que nous ne déciderons point; mais ce qui est évident pour nous, -c'est que ces maximes, dites _libertés de l'église gallicane_, -associées, dès leur origine, à toutes les doctrines philosophiques et -révolutionnaires, cause et prétexte de tous les outrages, de toutes -les spoliations qui, par degrés, ont réduit cette église à la -situation misérable et précaire où elle est descendue aujourd'hui, -situation que déplorent ceux mêmes qui se montrent encore entichés de -ces libertés fallacieuses, sont une des plus grandes plaies qui aient -jamais été faites à la religion. C'est le trait caractéristique du -XVIIe siècle, où se préparoit, au sein du despotisme, l'anarchie du -XVIIIe. - - [Note 66: La Flandre, l'Espagne, l'Italie, s'élevèrent - contre cette inconcevable aberration; l'Église de Hongrie, - dans une assemblée nationale, la déclara _absurde et - détestable_ (décret du 24 octobre 1682); l'université de - Douai crut devoir s'en plaindre directement au roi. (_De - l'Église gallic._, p. 152.)] - - [Note 67: REBOULET, t. 2, in-4º, p. 302.] - -(De 1682 à 1688) Les choses restèrent en cet état pendant huit ans, et -tant que le siége pontifical fut occupé par Innocent XI. Dans cet -intervalle (en 1687), de nouveaux démêlés s'élevèrent entre le roi et -le pape à l'occasion des _franchises_ des ambassadeurs[68]. Jamais -privilége, quelle que fût son origine, n'avoit été plus abusif, plus -contraire à la sûreté publique, et nous ajouterons plus indigne de la -majesté des souverains qui le possédoient, puisqu'ils devenoient -ainsi, chez un autre souverain, les protecteurs des crimes et des -désordres dont ils se faisoient justement les vengeurs dans leurs -propres états. Le pape prit enfin la résolution d'abolir un usage dont -les conséquences, de jour en jour plus fâcheuses, ne pouvoient plus se -supporter. Tous les princes de l'Europe accédèrent à une demande aussi -légitime: le seul Louis XIV se montra intraitable; et c'est alors -qu'il prononça cette parole que l'on peut considérer comme -l'expression la plus extraordinaire de l'orgueil en délire: «Je ne me -suis jamais réglé sur l'exemple des autres; c'est à moi à servir -d'exemple.» Le pape qui se croyoit le maître chez lui et que soutenoit -ce consentement unanime des autres cours de la chrétienté, crut devoir -passer outre; et le duc d'Estrées, ambassadeur de France, étant mort, -il fut déclaré qu'il n'y aurait plus de franchises autour de son -palais. À peine le roi en eut-il reçu la nouvelle, qu'il fit partir, -pour le remplacer, le marquis de Lavardin, avec ordre exprès de -maintenir les anciens usages. Le pape refusa de le recevoir; ce qui ne -l'empêcha point de faire dans Rome une entrée insolente, au milieu -d'un cortége qui ressembloit à une armée plutôt qu'à la suite d'un -ambassadeur; et traversant ainsi, avec grand fracas, les principales -rues de la ville, il alla prendre possession du palais Farnèse, comme -il auroit pu faire dans une ville prise d'assaut, plaça autour de ses -avenues une garde nombreuse, et rétablit de vive force les franchises -abolies. - - [Note 68: Ces franchises consistoient à faire un lieu - d'asile du quartier des ambassadeurs, pour tout individu qui - s'y réfugioit.] - -Il continua de braver ainsi, pendant plusieurs jours, le souverain -Pontife, à qui il demanda, seulement pour la forme, une audience qui -lui fut refusée. Le jour de Noël suivant, à l'occasion d'un nouvel -incident où son arrogance ne pouvoit plus être supportée, un placard -affiché dans Rome[69], et bientôt suivi d'une bulle du pape et d'une -ordonnance du cardinal-vicaire, le déclara excommunié. Il méprisa -l'excommunication, feignit de craindre pour sa propre sûreté et fit -faire des rondes autour de son palais. Le roi montra une grande colère -des _outrages_ faits à son ambassadeur, et le parlement se hâta de -partager ses ressentiments. Appel comme d'abus de la bulle du pape fut -interjeté par le procureur-général Achille de Harlay; mais, ce qui -étoit sans exemple jusqu'alors, ce ne fut pas du pape mal informé au -pape mieux informé que se fit l'appel: ce fut du pape au premier -concile oecuménique «seul tribunal de l'Église _véritablement -souverain_, disoit ce magistrat; et auquel les papes _sont soumis_ -comme les autres fidèles[70].» Les protestants, dans le principe, -n'avoient point parlé autrement, et tels furent les premiers fruits de -la déclaration. - - [Note 69: Cette publication de son excommunication eut lieu - parce que, la veille de cette fête, l'ambassadeur étoit allé - publiquement, et suivi de sa maison, faire ses dévotions - dans l'église de Saint-Louis, qui étoit celle de - l'ambassade. L'église fut interdite, et la même interdiction - fut prononcée contre le curé et les prêtres qui la - desservoient, pour l'avoir admis à la participation des - sacrements.] - - [Note 70: REBOULET, t. 2, p. 383, in-4º.] - -Toutefois ce qu'avoit dit Achille de Harlay peut être considéré comme -modéré auprès du discours que prononça le lendemain l'avocat-général -Talon, la grande chambre et la tournelle assemblées. Après avoir passé -en revue et l'affaire de la régale, et la déclaration, et cette -affaire plus récente des franchises, à l'occasion de laquelle il -établit en principe que les rois de France et leurs gens dans -l'exercice de leurs charges devoient s'inquiéter fort peu des censures -ecclésiastiques et des anathèmes de la cour de Rome, il fut aussi de -l'avis de convoquer un concile «comme le moyen le plus naturel de -réprimer les abus que les _ministres de l'Église_ (ce qui vouloit dire -le souverain pontife, chef de l'Église et vicaire de Jésus-Christ) -pouvoient faire de leur puissance. Et comme Innocent XI s'obstinoit, -_contre toute raison et toute justice_, à refuser des bulles aux -évêques nommés depuis la déclaration, ce qui ne laissoit pas que -d'avoir d'assez graves inconvénients, il proposoit un moyen d'y -remédier, moyen, selon lui, très facile et très efficace: c'étoit de -se _passer du pape_, de rétablir les élections _par le peuple_ et par -les chapitres, pour ensuite, avec l'agrément du roi, être procédé par -le métropolitain à l'ordination et à l'imposition des mains, sans -avoir recours à aucune autre puissance.» Ce discours, qu'on auroit cru -prononcé dans le Parlement de Henri VIII, par son vicaire-général -Cromwell, fut terminé par les plus violentes invectives contre -Innocent XI, que cet avocat-général n'eut pas honte de présenter comme -_fauteur d'hérétiques_, protecteur des disciples de Jansénius, -spectateur tranquille des progrès du Quiétisme; qu'il eut l'audace de -peindre comme un vieillard dont l'âge et les infirmités _avoient -affoibli la tête_, à qui on rendroit même service en _se passant de -ses bulles_ et en le déchargeant du fardeau _trop pesant pour lui_ de -gouverner les églises particulières[71]. - - [Note 71: REBOULET, t. 2, p. 384-385, in-4º.] - -Quelque aveuglé qu'il fût par la colère, le roi eut encore cette -fois-ci plus de bon sens que ceux qui croyoient lui plaire en se -livrant à de pareils excès. L'élection démocratique des évêques ne -pouvoit être de son goût; et, en ce qui touchoit la personne du pape -et son caractère de chef de l'église, il avoit un sentiment des -convenances qui lui fit d'abord comprendre que les orateurs du -parlement avoient passé toutes les bornes. Les discours qu'ils avoient -tenus eurent donc un effet contraire à celui qu'ils en avoient espéré; -et Louis XIV commença à faire quelques démarches auprès d'Innocent XI -pour l'adoucir et lui faire oublier le passé. Un moyen sûr d'y réussir -étoit sans doute de révoquer ce qu'il avoit fait; et c'est à quoi -l'orgueilleux prince ne voulut pas se plier. Le pape, que de vaines -paroles ne pouvoient satisfaire, suivit son système de garder le -silence sur la déclaration, par cela même que, sur ce point, il auroit -eu trop à dire, persistant dans son inflexibilité sur l'article des -franchises et de la régale. Les choses continuèrent donc à rester sur -le même pied qu'auparavant, pour s'aigrir encore davantage à -l'occasion de la mort de l'archevêque de Cologne, et lorsqu'il s'agit -de lui nommer un successeur. - -Le roi y portoit le cardinal de Furstemberg; et l'on conçoit l'intérêt -qu'il avoit à faire électeur de Cologne un prince qui lui étoit si -entièrement dévoué[72]. Par un motif tout contraire, l'empereur -mettoit en avant d'autres compétiteurs, et parmi eux, un prince de -Bavière. Vu certaines circonstances qui se trouvoient dans la position -de ces deux rivaux, la confirmation du pape devenoit nécessaire pour -que l'élection de l'un ou de l'autre fût canonique: or, Innocent XI -n'avait garde de donner la préférence au prince de Furstemberg, -créature de Louis XIV, et qu'il considéroit comme le principal auteur -des maux que la dernière guerre avoit causés à l'empire et à la -chrétienté: le prince bavarois fut donc élu. En cette occasion, le -souverain pontife usoit d'un droit que lui reconnoissoient tous les -princes chrétiens: cependant qui le croiroit? le roi de France n'eut -pas honte d'éclater contre lui en termes encore moins mesurés qu'il ne -l'avoit fait jusqu'alors, et de l'accuser publiquement d'injustice et -de partialité. Dans ses emportements, il sembloit résolu de pousser -cette fois-ci les choses jusqu'à la dernière extrémité; et cependant -ne pouvant s'empêcher de craindre ce même pouvoir qu'il affectoit de -braver depuis si long-temps, et cherchant en quelque sorte à -s'aguerrir contre l'effet de ces armes spirituelles dont Innocent XI -l'avoit plus d'une fois menacé, le monarque furieux prit la précaution -étrange de faire interjeter, dans le parlement, appel au futur -concile, de tout ce que le pape _pourroit_ entreprendre _à l'avenir_ -contre les droits de sa couronne. L'archevêque de Paris et la Sorbonne -approuvèrent les conclusions du procureur du roi et se portèrent de -même appelants sur ces _futures_ entreprises du souverain pontife, ce -qui parut inoui et ne se peut qualifier[73]; alors le schisme sembla -inévitable et beaucoup de consciences s'alarmèrent: celle du roi ne -fut pas la dernière à se troubler. Comme il étoit au fond sincèrement -catholique, sa conduite, dans toutes ses malheureuses entreprises -contre la cour de Rome, n'étoit qu'incertitudes et contradictions; -emporté par ses premiers mouvements, il alloit d'abord au delà de -toutes les bornes; puis, comme s'il eût été épouvanté de l'espace -qu'il avoit parcouru, il revenoit sur ses pas et en quelque sorte -malgré lui. Ainsi donc, quoiqu'il eût fait tout ce qu'auroit pu faire -un prince dont le dessein bien arrêté eût été de se séparer de -l'église romaine, il est hors de doute que l'idée d'un schisme ne lui -étoit jamais entrée dans l'esprit; et l'on en doit dire, autant des -évêques qui s'étoient faits ses flatteurs et ses complices. Dès que -la voix publique lui eut appris qu'on commençoit à craindre une -semblable séparation, il se hâta de rassurer ses peuples, et, de -concert avec ces mêmes évêques, déclara hautement que jamais ni lui, -ni le clergé de France n'avoient eu la pensée d'attenter à l'autorité -spirituelle du vicaire de Jésus-Christ, et de se soustraire à son -obéissance. Telles furent les inconséquences de Louis XIV et de son -conseil de prélats; et c'est là comme une fatalité attachée à tous -ceux qui ont la prétention de disputer avec l'autorité spirituelle, et -de chercher la mesure plus ou moins grande de ses droits. Ceux qui lui -refusent toute espèce de droits sont plus raisonnables et plus -conséquents: nous verrons plus tard la suite et les effets de ces -tristes démêlés. - - [Note 72: Il lui avoit déjà donné l'évêché de Strasbourg - comme première récompense des services que ce prince lui - avoit rendus, et y avoit ajouté sa nomination au cardinalat, - auquel il avoit été promu, malgré les oppositions de la cour - de Vienne. C'étoit une des qualités de Louis XIV d'être - reconnoissant envers ceux qui l'avoient servi.] - - [Note 73: REBOULET, t. II, p. 390, in-4º.] - -Tandis qu'il en agissoit ainsi avec la cour de Rome, le roi s'occupoit -avec un zèle très ardent de la conversion des calvinistes, et n'avoit -pas moins à coeur de les ramener dans le giron de l'église romaine que -de tenir le pape à juste distance de l'église gallicane. Une année -avant la fameuse assemblée du clergé (en 1680), il avoit rendu une -ordonnance dont l'objet étoit de les exclure de certains emplois -publics et d'arrêter les effets du prosélytisme qu'ils continuoient -d'exercer au milieu de ses sujets catholiques. Il fit fermer tous les -temples élevés en contravention aux clauses de l'édit de Nantes; des -missionnaires furent envoyés pour les prêcher, et l'on prit des -précautions pour que ceux qui voudroient se convertir n'y trouvassent -point d'obstacles dans le fanatisme de leurs coreligionnaires. (1685) -Il n'y avait rien à dire à ces premières mesures; mais il arriva que, -tandis que l'on obtenoit la soumission, ou sincère ou simulée, du plus -grand nombre de ces sectaires, les églises du Vivarais, des Cévennes -et du Dauphiné, levèrent l'étendard de la révolte, rouvrirent les -temples fermés, et, malgré l'ordonnance royale, recommencèrent les -pratiques de leur culte aux lieux où il avoit été interdit, et ne -s'assemblèrent plus que les armes à la main. Il étoit juste encore de -punir leur rébellion; et quelques compagnies de dragons, que l'on -envoya dans ces provinces, arrêtèrent ce mouvement à peine commencé: -les temples interdits furent rasés, et l'on força les religionnaires à -loger chez eux les soldats qu'on venoit d'employer à les réduire. - -Ce logement de gens de guerre et les vexations inévitables dont il -étoit accompagné, produisirent quelques conversions. C'étoit sans -doute une étrange manière de convertir; néanmoins elle plut au roi -qui, la trouvant plus efficace que les autres moyens qu'il avoit -d'abord employés, jugea à propos d'en étendre les avantages à tous les -autres calvinistes de son royaume. Une grande partie de ses troupes -fut donc répandue dans les provinces du midi, et aucun religionnaire -ne fut exempt de loger des soldats. Bientôt les abjurations -commencèrent et se multiplièrent à mesure que ce fardeau devint plus -accablant; on se contenta d'abord d'une déclaration vague de -catholicisme, ensuite on fit signer des formulaires, puis on força -d'aller à la messe ceux dont la foi parut suspecte après qu'ils -avoient signé. Cependant ces moyens, tout expéditifs qu'ils étoient, -parurent encore trop lents à Louis XIV: il méditoit depuis long-temps -de révoquer l'édit de Nantes, et d'extirper ainsi d'un seul coup le -calvinisme de ses états. Louvois l'y poussoit de toutes ses forces par -des motifs qui lui étoient purement personnels[74]; et dans le conseil -ceux qui étoient de son avis donnoient pour raison que jamais occasion -d'abattre ces sectaires n'avoit été plus favorable que celle où le -roi, en paix avec l'Europe entière et redouté de tous ses ennemis, -n'avoit à craindre du grand coup qu'il alloit frapper que des plaintes -impuissantes et rien au delà. D'autres jugeoient que la violence -n'étoit pas un bon moyen d'opérer des conversions; que la persécution, -loin de ramener les esprits, pouvoit faire des fanatiques; que, si -l'on poussoit les huguenots au désespoir, on se verroit entraîné -soi-même fort au delà de ce qu'on avoit d'abord résolu, et forcé -peut-être à des rigueurs que l'on n'avoit pas prévues; ils craignoient -une émigration fatale à la France sous bien des rapports, et pensoient -que des moyens plus doux auroient à la fois plus de justice et -d'efficacité. Il est bon de remarquer que le père Lachaise, jésuite et -confesseur du roi, s'étoit rangé à ce sentiment; il est indubitable -que c'eût été celui du chef de l'église, s'il eût été appelé à une -délibération qu'il lui appartenoit de diriger, et que, dans tout autre -temps, on n'eût point osé conduire à sa fin sans être soutenu par ses -avis. Mais la déclaration venoit d'être rendue: les évêques de France -avoient remis le pape à sa place, et Louis XIV pouvoit maintenant, -quand il lui semblerait bon, se faire pape lui-même dans ses états. - - [Note 74: Cet homme, que la faveur du roi ne pouvoit - satisfaire si elle étoit partagée par quelques autres, - voyoit d'un oeil jaloux les longues et fréquentes audiences - que le roi donnoit, à l'occasion de ces affaires des - calvinistes, à l'archevêque de Paris François de Harlay, au - père Lachaise et à Pélisson, qui, après avoir servi - fidèlement et courageusement le surintendant Fouquet, - s'étoit attaché à Colbert et ne le servoit pas avec moins de - fidélité. Ces trois personnages cherchoient à arriver, par - les moyens les plus doux, à l'extinction de l'hérésie; - Louvois poussoit aux moyens violents, dont le résultat - devoit être de faire cesser leurs rapports intimes avec le - roi, et l'espèce d'influence qui en pouvoit résulter. (_Mém. - de l'abbé_ DE CHOISI.--_Histoire de la révocation de l'Édit - de Nantes._)] - -Le premier avis lui sembla le meilleur, et il devoit sans doute -convenir davantage à ce caractère qu'irritoient les moindres obstacles -et à qui rien ne devoit résister. La révocation de l'édit de Nantes -fut donc signée. Certes, et personne ne le pourra contester, le roi de -France avoit le droit politique et religieux d'arrêter, au milieu de -ses sujets, la propagation d'erreurs aussi funestes pour le salut des -âmes que dangereuses pour le maintien de l'ordre social. Comme -chrétien et comme roi, il étoit le maître d'exclure les protestants -des fonctions publiques; c'étoit son devoir de leur interdire -l'exercice public de leur culte, trop long-temps toléré; mais c'est là -qu'il devoit s'arrêter. Le reste il falloit l'abandonner au zèle des -missionnaires qui, plus lentement peut-être, mais aussi plus sûrement, -auroient opéré en France la destruction du calvinisme, qu'il falloit -attaquer au fond des coeurs, et non dans la personne et les biens de -ses sectateurs. Il est donc impossible de ne pas désapprouver un -prince qui gâte ainsi par la violence ses inspirations même les -meilleures; et il y a tout à la fois du bien et du mal dans la -révocation de l'édit de Nantes, que la plupart de ceux qui en ont -parlé n'ont su que louer ou blâmer sans restriction. Faire abattre les -temples des protestants, défendre leurs assemblées, expulser leurs -ministres, fermer leurs écoles, et les contenir ainsi par toutes les -mesures de police jugées nécessaires, c'étoit aller au but qu'il -vouloit atteindre. C'étoit le dépasser que de violenter ceux qu'on ne -pouvoit ramener par la persuasion; d'enlever de force les enfants à -leurs familles pour les faire élever dans la religion catholique; en -même temps qu'on les persécutoit, de leur fermer, sous les peines les -plus rigoureuses, les frontières de la France, pour les empêcher de se -soustraire à la persécution; et confondant ainsi avec les plus vils -malfaiteurs des hommes égarés, opiniâtres peut-être dans leur erreur, -mais enfin dont l'égarement et l'opiniâtreté n'étoient pas des crimes -qui méritassent des peines infamantes, de remplir les prisons et les -galères de ceux dont on avoit pu se saisir, lorsqu'ils contrevenoient -à cette loi inique et barbare. Un grand nombre échappa; et quoiqu'on -ait fort exagéré le dommage qu'en éprouva la France dans son commerce -et dans ses manufactures, il n'en est pas moins vrai de dire que ces -réfugiés portèrent chez les étrangers qui les accueillirent beaucoup -de procédés industriels qui, jusqu'alors, en avoient fait nos -tributaires. Telle fut la révocation de l'édit de Nantes, légitime -dans son principe, tyrannique dans son exécution[75]. - - [Note 75: Oui, sans doute, l'exécution de cette loi fut - tyrannique; mais il n'appartient de la trouver telle qu'aux - catholiques, qui seuls connoissent l'esprit de douceur et de - charité de la religion sainte qu'ils professent dans toute - sa pureté, qui seuls peuvent en être profondément pénétrés. - Les fauteurs du protestantisme n'en ont pas le droit, eux - qui se sont montrés plus intolérants et plus barbares envers - ceux qu'ils appellent _papistes_ que les païens eux-mêmes à - l'égard des premiers chrétiens; eux qui, pendant des - siècles, ont inondé les échafauds de leur sang, inventant - pour leurs victimes des tortures nouvelles et des supplices - nouveaux; qui, même encore aujourd'hui, dans une île fameuse - que l'on peut considérer comme le centre de la réforme - expirante, nous offrent le spectacle hideux et lamentable de - plusieurs millions de catholiques en butte à tous les genres - d'oppression, en proie à toutes les horreurs de la misère, - jetés en quelque sorte hors de la société. Le docteur - Lingard, dans son _Histoire d'Angleterre_, vient de nous - révéler les horribles secrets du passé, et l'Europe - chrétienne n'a qu'un cri d'indignation contre ce qui se - passe présentement au milieu de cette nation, que nos - politiques niais appellent encore la terre _classique_ de - la liberté.] - -Cependant, dès le commencement de cette paix de Nimégue à la fois si -hostile contre le pape et contre les protestants, Louvois, jaloux de -l'éclat que jetoient les travaux de Colbert, et dans son ambition -effrénée, ainsi que nous l'avons déjà dit, ne croyant point avoir la -faveur de son maître, si quelque autre en étoit favorisé, fomentoit -des guerres nouvelles en poussant ce maître superbe à des actes -arbitraires envers des souverains étrangers, ou, pour mieux dire, à -des usurpations criantes, dont l'effet devoit être de les alarmer et -de les exaspérer; telles furent les deux trop fameuses affaires des -_réunions_ et des _dépendances_: la première, qui attaquoit des -droits acquis par de longues prescriptions, blessoit presque tous les -princes de l'Europe, et plus particulièrement ceux de l'Empire; la -seconde qui, regardant uniquement l'Espagne, n'étoit autre chose que -l'abus du droit du plus fort, et nous ne craignons pas de le dire, -dans toute sa brutalité[76]. Les intrigues de son ministre venoient -en outre de lui acquérir la possession simultanée de deux des plus -fortes places de l'Europe, Strasbourg sur le Rhin, et Cazal dans le -Montferrat, et de lui ouvrir ainsi la libre entrée de l'Allemagne et -de l'Italie. Par la violence avec laquelle l'affaire des réunions -étoit poursuivie, quatre électeurs de l'empire se trouvèrent bientôt -sous le joug de la France; et bien que les contestations, commencées -avec l'Espagne, eussent été conduites d'abord avec une apparence de -modération, Louis XIV, ennuyé des lenteurs des conférences, imagina -d'en hâter la conclusion par un de ces moyens expéditifs qui lui -étoient familiers, et fit faire, en pleine paix, le blocus de la ville -de Luxembourg. Les princes crièrent à l'oppression et invoquèrent la -protection de l'empereur; mais celui-ci, que pressoient d'un côté les -Turcs qui se préparoient à lui faire la guerre, de l'autre les -mécontents de Hongrie qu'il avoit peine à contenir, n'étoit pas en -position de s'interposer pour eux d'une manière efficace, et se vit -bientôt réduit à ces extrémités presque désespérées dont le tira la -valeur brillante du roi de Pologne Sobieski. Il faut avouer ici que le -roi de France eut du moins la pudeur de ne pas abuser de cette -situation malheureuse du chef de l'empire; et si l'on considère quelle -étoit dès lors la morale politique de l'Europe, il faut lui savoir gré -de n'avoir pas fait, en cette circonstance, cause commune avec les -Turcs contre un prince chrétien, et d'avoir été assez généreux pour ne -pas conspirer avec les infidèles la ruine entière de la chrétienté. Ce -fut même ce moment qu'il choisit pour châtier les Algériens dont il -avoit à se plaindre, ce qu'il fit avec cet éclat et ce bonheur qui -l'accompagnoient dans toutes ses entreprises; mais il n'en continuoit -pas moins de se montrer intraitable dans ses disputes avec l'Espagne. -Cette affaire et celle des réunions se poursuivoient de sa part avec -la même ténacité; sa prétention étoit de vouloir ainsi s'établir -jusque dans les entrailles de l'Empire, et l'on peut concevoir que ni -l'empereur ni le roi d'Espagne n'étoient disposés à acheter à ce prix -la continuation d'une paix pour eux déjà si onéreuse. Le roi prit donc -la résolution d'y contraindre d'abord cette dernière puissance en -faisant entrer brusquement ses troupes dans les Pays-Bas espagnols, où -elles ne trouvèrent aucune résistance. Les États de Hollande, malgré -les sollicitations pressantes du prince d'Orange, ne voulurent point -se mêler de cette querelle, se rappelant ce qu'il leur en avoit déjà -coûté pour avoir osé se commettre avec le grand roi; le roi -d'Angleterre, entièrement sous l'influence de la France, refusa sa -médiation; et l'Espagne, abandonnée à ses propres forces, ne trouva -que les Génois qui, poussés par des ressentiments qu'excitoit trop -souvent le ton de maître que Louis XIV avoit coutume de prendre avec -les petits États, eurent l'imprudence de se liguer avec elle. Il étoit -évident qu'avec un si foible auxiliaire, cette puissance, telle -qu'elle se trouvoit alors, ne pouvoit résister à la France; et il -falloit qu'elle se crût bien profondément insultée, pour courir les -chances d'une lutte aussi inégale. Les résultats n'en furent pas -long-temps indécis: rien ne résista dans les Pays-Bas espagnols, où -l'armée françoise s'empara de Courtrai et de Dixmude, et assiégea de -nouveau Luxembourg; une seconde armée battoit en même temps les -Espagnols en Catalogne, et la flotte du roi bombardoit et réduisoit en -cendres la ville de Gênes. La prise de Luxembourg ne tarda point à -couronner cette suite non interrompue de succès; et le roi d'Espagne, -réduit aux abois, se vit dans la nécessité de conclure avec Louis une -trève de vingt ans, à laquelle l'empereur fut également obligé -d'accéder, et qui valut provisoirement au vainqueur plus qu'il n'avoit -d'abord demandé dans l'affaire des réunions et des dépendances[77]. -Toutefois le ressentiment que produisit cet événement fut profond et -ineffaçable: on peut dire que l'Europe entière partagea cette injure; -il n'y eut pas un seul de ses souverains qui se crût désormais en -sûreté, tant que la puissance orgueilleuse et colossale qui pesoit -ainsi sur eux, ne seroit point abattue ou du moins humiliée. Nous -allons voir bientôt ce qui en résulta. - - [Note 76: Le traité de Westphalie avoit cédé à la France la - souveraineté entière des trois évêchés de Metz, Toul et - Verdun. Avant qu'ils eussent été ainsi réunis à la couronne - de France, il s'étoit fait, à diverses époques, des - démembrements très considérables de plusieurs fiefs qui en - dépendoient, et cela par divers motifs de convenances qu'il - est inutile de rappeler ici. Quelles que fussent les - origines de ces démembrements, la possession en étoit fort - ancienne, et les possesseurs invoquoient justement la - prescription. Louvois sut persuader au roi qu'il falloit - passer outre; et deux chambres de justice furent instituées, - l'une à Metz, l'autre à Brisac, à l'effet d'examiner les - titres de ceux qui possédoient les terres contestées. Le roi - de Suède y fut ajourné pour le duché des Deux-Ponts, celui - d'Espagne pour le comté de Chinci, et successivement - l'électeur de Trèves, le Palatin, l'évêque de Spire, le - Landgrave et plusieurs autres princes de l'empire; et - nonobstant leurs plaintes, ces réunions se firent en vertu - des sentences rendues par ces deux chambres de justice. - - L'autre affaire n'intéressoit que le roi d'Espagne: il - s'agissoit de régler les dépendances, tant des places que le - roi avoit rendues à cette couronne par le dernier traité de - paix, que de celles qu'il lui avoit été accordé de retenir - pour lui-même. Les deux puissances n'étoient point d'accord - sur les limites de ces territoires, et chacune faisoit - valoir ses raisons et ses droits, le traité n'ayant rien - déterminé sur ce point.] - - [Note 77: La France, en vertu de ce traité provisoire, - rendit Courtrai et Dixmude dans l'état où se trouvèrent ces - deux places, c'est-à-dire démantelées, et retint Luxembourg, - Bouvines, Beaumont et Chinci, ce qui régla l'affaire des - _dépendances_. De son côté, l'empereur consentit à ce que - Louis XIV gardât Strasbourg et tout ce qui lui avoit été - adjugé par les chambres de Metz et de Brisac; et ainsi se - termina l'affaire des _réunions_.] - -De tous les ennemis que les entreprises de Louis XIV avoient conjurés -contre lui, le plus implacable et sans doute le plus habile étoit le -prince d'Orange. Nous avons déjà fait connoître ses projets ambitieux, -ses liaisons avec Shaftsbury, et le mariage qui l'avoit si -impolitiquement, rapproché du trône d'Angleterre. Sa haine contre le -roi de France s'accroissoit encore de toute la violence de sa coupable -ambition; car il n'y avoit point d'apparence que, soutenu d'un allié -si puissant, Charles II pût jamais être renversé par la faction qui -conspiroit dans l'ombre contre lui. Aidé du nouvel électeur palatin, -qu'un démêlé récent avec la cour de France tenoit, à l'égard de Louis, -dans de continuelles appréhensions[78], Guillaume intriguoit donc -sans relâche dans les cabinets pour tâcher de les soulever tous à la -fois contre le monarque qui menaçoit la liberté de tous, et trouvoit -partout des esprits disposés à l'entendre et pénétrés de la nécessité -pressante de prévenir un danger qui n'étoit que trop réel. Ainsi fut -formée la ligue d'Ausbourg, la plus formidable qui se fût encore -élevée contre celui que l'on considéroit alors comme l'ennemi commun -de l'Europe. - - [Note 78: Ce démêlé s'étoit élevé à l'occasion des - prétentions de la duchesse d'Orléans, soeur de l'électeur - palatin qui venoit de mourir, sur diverses parties de sa - succession, et entre autres sur plusieurs fiefs dont elle - prétendoit pouvoir hériter. Le nouvel électeur lui - contestoit ce droit; le roi de France soutenoit vivement les - prétentions de sa belle-soeur. Il avoit d'abord parlé de - faire mettre sous le séquestre les terres contestées, et - bien qu'il se fût ensuite fort radouci, et que, sur la - demande de l'empereur et de plusieurs princes de l'empire, - il eût consenti à soumettre cette affaire à l'arbitrage du - pape, l'électeur n'étoit point tranquille; et sans doute, - avec un semblable adversaire, il avoit quelque sujet de ne - point se tranquilliser.] - -Cependant de grands événements s'étoient passés en Angleterre depuis -la paix de Nimègue: le dangereux génie de Shafstbury n'avoit cessé d'y -remuer le parti protestant contre les catholiques, et d'ébranler ainsi -le trône des Stuarts, dont ceux-ci étoient le principal appui. Il -avoit le premier excité l'ambition du prince d'Orange, en lui faisant -entrevoir que la route du trône n'étoit pas aussi difficile pour lui -qu'il auroit pu le penser; et, d'un autre côté, il donnoit des -espérances toutes semblables au duc de Montmouth, fils naturel du roi, -que ses suggestions perfides conduisirent finalement à l'échafaud; car -tout porte à croire qu'il les trompoit également l'un et l'autre, et -que son véritable projet étoit d'établir en Angleterre un gouvernement -républicain, qu'il jugeoit plus conforme aux doctrines protestantes de -sa nation. Il mourut avant d'avoir mis fin à ces projets criminels. -Charles le suivit de près; et son frère Jacques II lui succéda, sans -opposition apparente, mais au milieu de tous ces ferments de discorde -que ce fatal ennemi de sa famille avoit semés, et que son propre -gendre continua de fomenter avec encore plus d'adresse et de succès. -Il n'est point de notre sujet de rendre compte de la révolution -nouvelle qui mit fin à la dynastie malheureuse des Stuarts; mais cette -révolution ne tarda pas à arriver, secrètement favorisée par -l'empereur et par le roi d'Espagne, qui ne voyoient que ce moyen -d'enlever à la France, et sans retour, l'alliance de l'Angleterre. -Telle étoit l'abjection profonde où les intérêts purement matériels de -la politique moderne avoient plongé la chrétienté. Des rois -catholiques poussoient un prince protestant à usurper le trône de son -beau-père, catholique comme eux; tout prêts à sanctionner, à la face -du monde, cette usurpation sacrilége, et se croyant en droit de le -faire, afin de combattre plus efficacement leur commun ennemi, lequel -étoit le roi très chrétien et le fils aîné de l'église. La -circonstance étoit des plus favorables. L'empereur Léopold, vainqueur -des Turcs, pacificateur de la Hongrie dont il venoit de rendre le -trône héréditaire dans sa maison, régulateur suprême de l'empire qui, -dans ces graves circonstances, avoit remis en quelque sorte ses -destinées entre ses mains, se trouvoit au plus haut degré de puissance -où il fût encore parvenu; et l'orage formé par la ligue d'Ausbourg -contre Louis XIV étoit sur le point d'éclater. Alors ce monarque, -instruit de tout ce qui se passoit, et jugeant qu'il étoit de la -prudence de prévenir ses ennemis, déclara le premier la guerre à -l'empereur en faisant brusquement irruption dans l'empire. - -Cependant il parut alors que sa confiance en lui-même étoit un peu -diminuée; car, même après avoir passé le Rhin dans un appareil -formidable, que suivirent des succès qui sembloient décisifs[79], il -fit des propositions de paix qui, à la vérité, n'étoient point -acceptables, mais qui n'étoient pas telles cependant qu'il les avoit -dictées, jusqu'alors à des vaincus. Elles furent rejetées; et, en -effet, les nouvelles qui leur arrivoient d'Angleterre étoient de -nature à consoler les confédérés des pertes que cette irruption -soudaine leur avoit fait éprouver, et à leur donner pour la suite les -plus solides espérances. La révolution y avoit été aussi complète que -rapide; et pour opérer la défection de l'armée royaliste, le prince -d'Orange n'avoit eu qu'à se montrer. Quoiqu'il semble peu probable -qu'en aucun état de cause Jacques II eût pu se maintenir sur le trône -jusqu'à la fin, sa fuite précipitée avoit cependant hâté la ruine de -ses affaires; et ce roi dépouillé étoit venu chercher un asile en -France au moment même où son puissant allié remportoit de si grands -avantages sur leurs communs ennemis. Voyant ainsi leur ligue fortifiée -de l'alliance désormais indissoluble de l'Angleterre, ceux-ci -sentoient se ranimer leur haine et leur courage; tandis que Louis, au -milieu même de ses triomphes, ne pouvoit s'empêcher de reconnoître que -la chute du monarque anglais lui ôtoit tout ce qu'elle faisoit gagner -aux confédérés. - - [Note 79: Ses troupes passèrent le Rhin et s'emparèrent en - peu de temps de Philisbourg, Keiserloutre, Manheim, Spire, - Trèves, Worms, Oppenheim, et d'un grand nombre d'autres - places qui formèrent comme une nouvelle barrière pour la - France; elles se répandirent dans la campagne, mettant tout - le pays à contribution, et portèrent la terreur jusqu'aux - portes d'Ausbourg.] - -L'embarras qu'il éprouvoit se fit voir dans les démarches par -lesquelles il essaya de détacher l'Espagne de la ligue, et de -l'intéresser à la cause de Jacques II. Loin d'y réussir, il ne put -même obtenir d'elle la neutralité qu'il s'étoit borné ensuite à lui -demander; les Hollandois eux-mêmes, que si long-temps son nom seul -avoit fait trembler, le bravoient maintenant, et étoient entrés dans -la confédération; enfin Louis XIV se trouva seul contre tous ses -anciens ennemis, accrus de ceux qui avoient été autrefois ses alliés; -sans qu'il y eût en Europe un seul prince qui voulût entrer dans sa -querelle. - -C'est ici qu'il faut admirer les ressources prodigieuses que le -pouvoir absolu et la volonté forte du prince, le bel ordre que ses -ministres avoient créé dans les diverses parties de l'administration, -et surtout l'habileté de Louvois qui dirigeoit tout le matériel de la -guerre, donnèrent à la France dans une situation critique, à laquelle -aucune autre nation de l'Europe, même la plus puissante, n'auroit pu -résister. Les frontières du royaume furent, avant toutes choses, mises -à l'abri de toute invasion; l'Irlande devint le foyer d'une guerre -active que Louis fit à l'usurpateur, et l'on peut dire qu'il y soutint -avec le plus noble dévouement, et n'épargnant ni ses trésors ni ses -soldats, une cause qui devoit être celle de tous les rois, qui l'eût -été peut-être, si lui-même ne les en avoit invinciblement éloignés; en -même temps il se prépara à résister aux armées nombreuses qui, de -toutes parts, le menaçoient sur ses frontières. - -(1688-1697.) Les détails de cette guerre, qui, commencée en 1688, ne -finit qu'en 1697, sont immenses; et il ne peut entrer dans notre plan, -non seulement d'en raconter, mais même d'en énumérer tous les -événements. Elle commença par un nouvel incendie du Palatinat, non -moins barbare que le premier, et dont Louvois fut également -l'instigateur; et dans cette première campagne, les succès des alliés, -quoique leurs armées fussent incomparablement plus nombreuses que -celles de France, furent à peu près nuls sur les frontières du nord. -Le maréchal d'Humières ayant été remplacé par le maréchal de -Luxembourg à l'armée de Flandre, dès ce moment ils ne comptèrent plus -que des défaites: la bataille de Fleurus, la prise de Mons, le combat -de Leuze, celui de Steinkerque, la bataille de Nerwinde, et un grand -nombre d'autres faits d'armes, illustrèrent plusieurs campagnes, qui -furent les dernières et peut-être les plus brillantes de ce grand -capitaine. Sur le Rhin, le maréchal de Lorges soutint aussi avec -bonheur et habileté la gloire des armées françoises dans un grand -nombre de siéges et d'actions militaires, où il conserva constamment -une supériorité marquée sur les troupes qui lui étoient opposées. -Catinat, à la fois négociateur et guerrier, n'ayant pu parvenir à -gagner au roi le duc de Savoie, aussi possédé qu'aucun autre de cette -animosité contre Louis XIV, qui étoit devenue la passion commune de -tous les princes de l'Europe, s'étoit montré l'égal des plus renommés -capitaines, dans une suite de campagnes où il déploya toutes les -ressources de l'art: également habile dans les siéges, dans les -surprises, dans les retraites, dans les batailles rangées; faisant -avorter tous les plans d'un ennemi qui ne manquoit lui-même ni de -courage ni d'habileté; et toujours occupé de l'amener de revers en -revers à changer de parti, sans pouvoir parvenir à vaincre ses -préventions et son opiniâtreté. En Catalogne, la guerre, moins animée -que sur les frontières du nord, n'en étoit pas moins favorable à nos -armes: le maréchal de Noailles, qui la dirigeoit, avait enlevé aux -Espagnols une grande étendue de pays qu'il avoit dévastée, les avoit -taillés en pièces à la bataille de Berges, et s'étoit successivement -rendu maître de presque toutes les places fortes qui défendoient cette -province. Même bonheur sur mer: l'amiral Tourville, dès le -commencement des hostilités, avait gagné la célèbre bataille de Wight -sur les flottes combinées d'Angleterre et de Hollande; de Pointis et -Duguay-Trouin enlevoient les flottes marchandes de ces deux -puissances, ou dévastoient leurs colonies; d'Estrées bloquoit les -ports des Espagnols et désoloit leurs côtes; tandis que toutes les -expéditions navales des confédérés, ou contre notre littoral, ou -contre nos possessions lointaines, avoient complétement avorté. Enfin, -dans cette longue guerre, et de part et d'autre si animée, les armes -de France ne furent malheureuses qu'en Irlande, où la fortune de -Guillaume finit par l'emporter sur les efforts de Louis pour rétablir -le roi légitime: la bataille de la Boyne décida pour toujours la -question en faveur de l'usurpateur. - -Celui-ci, partout ailleurs le plus malheureux général qui ait jamais -commandé des armées, et toujours battu, quoiqu'il ne fût dépourvu ni -de courage personnel, ni de talents militaires, n'en étoit pas moins -l'âme de cette ligue dont il avoit été en quelque sorte le créateur, -et la soutenoit de toute la violence de sa haine contre Louis XIV. À -plusieurs reprises la Suède, le Danemark, la Pologne, le pape surtout, -que ces divisions du monde chrétien affligeoient profondément, avoient -offert leur médiation pour mettre fin à cette guerre[80]: Guillaume -avoit toujours été le premier à repousser toutes propositions -d'accommodement, et son obstination soutenoit ses alliés au milieu de -tant de revers qui se succédoient presque sans interruption; Louis, au -contraire, malgré ses succès non interrompus, désiroit la paix; ses -peuples étoient épuisés et mécontents; et il falloit une autorité -aussi absolue que la sienne et aussi fortement établie, pour leur -faire supporter ce fardeau toujours croissant d'impôts dont il étoit -forcé de les accabler. - - [Note 80: Pendant tout le cours de ce règne, et à l'occasion - de toutes les guerres où l'ambition de Louis XIV engagea - l'Europe presque entière, les papes ne cessèrent point de - s'offrir comme médiateurs entre les princes chrétiens, mais - avec peu de succès. Ils avoient été plus heureux dans ces - siècles du moyen âge que l'on est convenu d'appeler - _barbares_, et pour le repos des peuples et pour le salut - des souverains eux-mêmes, que cette médiation puissante et - salutaire préserva si souvent des périls où les avoient - jetés leurs propres fureurs. On entendoit autrement les - choses dans le bel âge de la civilisation: tout s'y faisoit - entre les princes _chrétiens_ sans le pape, malgré le pape - ou contre le pape.] - -Ce fut de même l'épuisement de leurs peuples, et surtout la nécessité -où l'empereur se trouva de partager ses forces afin de faire face aux -Turcs, à qui l'occasion avoit paru favorable pour insulter de nouveau -ses frontières, qui triompha enfin de la persévérance des alliés; et -toutefois ce ne fut que lentement et pour ainsi dire aux dernières -extrémités. Même après les premières ouvertures de paix qui furent -faites, dans lesquelles le roi de France montra avec quelle ardeur il -désiroit cette paix, en consentant d'abord à ce qui devoit le plus -coûter à sa fierté et à toutes ses affections, c'est-à-dire à -reconnoître Guillaume comme roi d'Angleterre, il se passa trois ans -avant qu'elle fût conclue; et il sembla que l'empereur et le roi -d'Espagne y missent une plus forte opposition, alors que le prince -d'Orange commençoit à s'y montrer moins opposé. Il fallut de nouveaux -revers pour les y forcer. Enfin la défection du duc de Savoie, que le -roi, après tant d'efforts infructueux, parvint à gagner par la -perspective éblouissante du mariage de sa fille avec le duc de -Bourgogne, ébranla l'empereur; la prise de Barcelonne par le duc de -Vendôme changea presque en même temps les dispositions du roi -d'Espagne; on reprit publiquement à Riswick, entre toutes les -puissances belligérantes, les conférences déjà secrètement commencées -à Gand entre l'Angleterre, la Hollande et le roi de France; et chaque -puissance fit avec lui son traité particulier. Si l'on en excepte la -ville de Strasbourg, qui s'étoit donnée à lui et qui lui resta, il -céda sur tout le reste sans exception; rendit à chaque souverain, -grand ou petit, ce qu'il lui avoit enlevé, soit avant les hostilités, -soit pendant le cours de la guerre; et après tant de sang versé et de -trésors épuisés, se retrouva au même point où il étoit après le traité -de Nimègue; et toutefois avec cette différence que plus tard il sentit -bien amèrement, que la révolution d'Angleterre ayant été un des -résultats de cette guerre si violemment et si imprudemment provoquée, -l'alliance de cette puissance qui avoit si heureusement favorisé les -triomphes de sa jeunesse, étoit à jamais perdue pour lui au déclin de -ses jours. Jacques II se donna la triste et dernière satisfaction de -protester contre tout ce qui s'étoit fait de préjudiciable à ses -intérêts, à la paix de Riswick. - -Louvois mourut pendant le cours de cette guerre[81] que son égoïsme -cruel et sa basse jalousie avoient allumée; et sa mort prévint de -quelques instants la disgrâce éclatante que lui préparoit son maître -désabusé, et qui, trop long-temps la dupe de ses artifices, venoit -enfin d'en découvrir les dernières et peut-être les plus coupables -manoeuvres[82]. On ne peut nier que ce ministre ne possédât à un très -haut degré, et, ainsi que nous l'avons déjà dit, la sagacité et -l'activité nécessaire pour saisir l'ensemble et les détails de la -vaste administration qui lui avoit été confiée, et qu'il ne l'eût -perfectionnée de manière à y produire ce qu'on n'auroit pas cru -possible avant lui; mais sans parler ici des guerres injustes et -impolitiques dans lesquelles il entraîna Louis XIV, guerres qui -creusèrent pour la monarchie un abîme que rien n'a pu combler, et même -en ne le considérant que comme ministre de la guerre, ce qui est son -beau côté, il est important de remarquer que, sous ce rapport, il fut -encore pernicieux à la France en voulant tout soumettre à ce mécanisme -administratif qu'il avoit si singulièrement perfectionné. _L'ordre du -tableau_ dont il fut l'inventeur, et qui plut à un monarque absolu -dont la politique étoit de tout niveler autour de lui, éteignit toute -émulation, toute ardeur pour le service militaire, et détruisit -l'école des grands capitaines. Le système de tracer les plans de -campagne dans le cabinet, et de tenir ainsi les généraux en quelque -sorte à la lisière, acheva ce que l'ordre du tableau avoit commencé; -et cette servitude de ceux qui commandoient ses armées plut encore à -l'orgueil de Louis XIV. Une foule d'autres réglements, basés sur le -même principe de servilité, achevèrent de dégrader le service dans -tous les rangs de la hiérarchie militaire; et Saint-Simon, qui en -présente avec énergie et douleur le triste tableau[83], y voit, avec -juste raison, la principale cause de la honte et des désastres qui -marquèrent les dernières années d'un règne commencé avec tant de -bonheur et de gloire. - - [Note 81: En 1692.] - - [Note 82: Le roi avoit découvert le projet que ce ministre - avoit formé de le brouiller avec les Suisses, dans la seule - vue de rendre la conclusion de la paix plus difficile et ses - services plus nécessaires; il avoit acquis en outre la - conviction que la guerre entre la France et la Savoie étoit - encore un résultat de ses manoeuvres coupables et - intéressées; et que, si la rupture avoit eu lieu, c'étoit - lui qui en avoit fourni au duc le prétexte, en empêchant un - de ses courriers d'arriver à la cour. (_Mém. de l'abbé_ DE - CHOISI.)] - - [Note 83: _Voyez_ ses _Mémoires_, liv. 1er, ch. v. Voici le - début de ce passage remarquable: «On a déjà vu les funestes - obligations de la France à ce pernicieux ministre: des - guerres sans mesure et sans fin pour se rendre nécessaire, - pour sa grandeur, pour son autorité, pour sa - toute-puissance; des troupes innombrables qui ont appris à - nos ennemis à en avoir autant, qui chez eux sont - inépuisables, et qui ont dépeuplé le royaume; enfin la ruine - de la marine, de notre commerce, de nos manufactures, de nos - colonies, par sa jalousie de Colbert, de son frère et de son - fils, entre les mains desquels étoient les départements de - ces choses, et le dessein trop bien exécuté pour culbuter - Colbert, il reste à voir comment il a, pour être pleinement - le maître, arraché les dernières racines des bons capitaines - en France, et a mis l'État radicalement hors des moyens d'en - plus porter, etc.» - - En bon janséniste, le duc de Saint-Simon se garde bien de - dire du mal de Colbert, qu'il vénéroit sans doute comme le - principal auteur des libertés gallicanes. D'ailleurs, il est - vrai de dire que les vices de son matérialisme administratif - ne pouvoient être alors aperçus, et qu'il n'y auroit même - rien à reprendre dans son système, s'il n'étoit démontré - qu'il croyoit _gouverner_ et non pas simplement - _administrer_; ne voyant rien au delà de sa besogne, et la - monarchie tout entière existant pour lui dans les - manufactures, les finances et le commerce.] - -Colbert avait précédé Louvois dans la tombe[84]: il entendoit les -finances, le commerce, les manufactures, et toutes les branches de -l'administration intérieure, aussi bien que Louvois entendoit la -guerre; et pour les admirateurs exclusifs de cette science -industrielle qu'il rendit florissante en France plus qu'elle ne -l'avoit été jusqu'à lui, il n'y eut jamais de plus grand ministre que -Colbert. Il faudroit sans doute le louer sans réserve, si, tout en -administrant avec cette supériorité qu'on ne lui peut contester, son -esprit se fût élevé au dessus du matériel de son administration, et -si, non moins blâmable en ce point que son rival, il n'eût pas, comme -lui, cherché à tout abattre sous le despotisme étroit dans lequel -leurs basses flatteries avoient renfermé leur maître, et dont ils -partageoient avec lui, et à l'ombre de son nom, les funestes -prérogatives. Tout ce qui osoit résister à ce despotisme sans règles -et sans bornes devoit être brisé. Ce n'étoit point assez que Louis XIV -eût la plénitude du pouvoir temporel à un degré où aucun roi de France -ne l'avoit possédé avant lui: il arriva, ainsi que nous l'avons vu, -qu'un pape eut l'audace de ne pas se plier à toutes ses volontés; il -convint d'apprendre au pouvoir spirituel à quelle distance il devoit -se tenir du grand roi, et, comme nous l'apprend Bossuet lui-même[85], -les quatre articles sortirent à cet effet des bureaux du surintendant. -Cette circonstance lui donnera sans doute un mérite de plus aux yeux -des amants passionnés de nos _libertés gallicanes_, et elles en -possèdent encore quelques uns; mais pour quiconque voit, dans la trop -célèbre déclaration, une des plus grandes calamités qui aient jamais -désolé l'église de France, Colbert est jugé comme chrétien et comme -homme d'état. - - [Note 84: Il étoit mort en 1683.] - - [Note 85: Aveu exprès de Bossuet fait à son secrétaire - confident, l'abbé Ledieu. (_Hist. de Bossuet_, l. VI, nº 12, - p. 161.)] - -Nous avons un moment oublié ces discussions si malheureusement -suscitées contre le roi de France et le chef de l'église: et cependant -elles se trouvent encore mêlées aux événements de cette guerre, -pendant lesquels elles furent même poussées jusqu'aux extrémités les -plus fâcheuses pour finir ensuite tant bien que mal, et autant qu'il -étoit alors possible d'en finir avec Louis XIV quand il avoit tort. -Nous avons vu que l'affaire du cardinal de Furstemberg avoit jeté ce -prince dans un emportement presque puéril contre Innocent XI: cet -emportement redoubla lorsqu'il eut connoissance de la ligue -d'Ausbourg; il se persuada, ce qu'on a peine à concevoir, que le pape -étoit le principal auteur de cette guerre générale prête à éclater -contre lui; et parmi les pièces curieuses de la diplomatie moderne, il -n'en est point sans doute qui le soit davantage que la lettre qu'il -écrivit au cardinal d'Estrées son ambassadeur à Rome[86], lettre que -l'on peut considérer comme un manifeste, puisqu'il lui ordonna de la -rendre publique. Il y présente, comme, de véritables griefs dont il -avoit à se plaindre, tout ce qu'il avoit lui-même entrepris contre le -pape depuis 1681; accuse Innocent XI de haine personnelle contre la -France[87]; voit, dans ce qui s'est passé relativement à l'élection -d'un évêque de Cologne, la cause immédiate des entreprises du prince -d'Orange contre le roi d'Angleterre, et du triomphe du protestantisme -dans ce royaume; et en raison de tant de justes sujets qu'il avoit de -se plaindre du père commun des fidèles, déclare que, quel que puisse -être son attachement et son respect filial pour le Saint-Siége, -attachement dont il ne vouloit jamais se départir, il ne pouvoit -s'empêcher, en cette circonstance, de _séparer le prince temporel du -prince spirituel_, et de faire provisoirement entrer ses troupes dans -la ville d'Avignon, jusqu'à ce que justice lui eût été rendue. Il -parut une réponse accablante à ce manifeste[88]; mais Louis XIV étoit -le plus fort: il avoit donc évidemment raison, et pour en donner une -preuve irrésistible, il s'empara à main armée du Comtat. - - [Note 86: REBOULET, t. 2, p. 396, in-4º.] - - [Note 87: C'est une accusation qu'en bon parlementaire le - président Hénault n'a pas manqué de répéter: «La mort - d'Innocent XI, _ennemi déclaré de la France_, arrivée le 12 - août de l'année précédente (1690), et l'exaltation - d'Ottoboni, sous le nom d'Alexandre VIII, suspendirent, - dit-il, les différends de Rome et de la France.» À - l'entendre, ne sembleroit-il pas qu'Alexandre VIII se montra - beaucoup _plus accommodant_ qu'Innocent XI? Nous ne - tarderons pas à voir ce qui en arriva, et ce que gagnèrent - au change les _libertés gallicanes_.] - - [Note 88: Après avoir passé en revue tous les prétendus - griefs que le roi élevoit contre le pontife, et les avoir - réduits à leur juste valeur, on y disoit, relativement aux - desseins du prince d'Orange, «qu'en supposant qu'il eût des - dispositions hostiles contre l'Angleterre, le meilleur moyen - d'en empêcher l'exécution, et par suite le préjudice qu'en - pourroit éprouver la religion catholique dans ce royaume, - seroit de ne point engager sans sujet, et comme malgré eux, - les princes chrétiens dans une guerre qui les mît hors - d'état de secourir sa majesté britannique.» (REBOULET, t. 2, - p. 399.) L'événement prouva que ce conseil étoit bon et en - quelque sorte prophétique.] - -Cependant le souverain pontife n'en avoit pas moins continué, pendant -toute cette guerre, de jouer son rôle accoutumé de médiateur de la -paix entre les princes chrétiens; et cette manière d'agir, bien -qu'elle n'eût rien qui pût paroître extraordinaire et nouveau, avoit -fort radouci le roi de France par la raison qu'il avoit besoin de -cette paix, et qu'elle étoit, comme nous l'avons dit, l'objet de tous -ses désirs. Innocent XI étant mort, il se trouva plus à son aise avec -son successeur Alexandre VIII, et son orgueil eut moins à souffrir de -faire auprès d'un nouveau pape quelques démarches pour arriver à une -réconciliation. Elles n'eurent cependant pas un entier succès: -Alexandre ne se montra pas moins inflexible qu'Innocent sur les deux -points capitaux de la régale et de la déclaration; et sentant ses -forces défaillir, ce fut au lit de la mort qu'il publia la -constitution par laquelle il cassoit tout ce qui avoit été fait par le -clergé de France dans l'assemblée de 1682[89]. Les négociations -continuèrent sous Innocent XII, et se terminèrent enfin par la -rétractation formelle que firent les évêques, aux pieds du souverain -pontife, de tout ce qui s'étoit passé dans cette assemblée[90]. En -conséquence de cette rétractation, le roi révoqua son édit, et la paix -fut rétablie entre lui et le Saint-Siége; mais cette révocation, ainsi -que l'a justement remarqué le comte de Maistre, fut faite par une -simple lettre de cabinet: le superbe monarque auroit cru s'humilier en -faisant à ce sujet une démarche solennelle; et la prudence accoutumée -de la cour de Rome se contenta de cette concession imparfaite. Cette -prudence fut trop timide en une si grave circonstance; la suite ne l'a -que trop fait voir, et jusqu'à nos jours. - - [Note 89: «Le pape Alexandre VIII, dit le comte de Maistre, - par sa bulle _Inter multiplices_ (prid. non. Aug., 1690), - condamna et cassa tout ce qui s'étoit passé dans l'assemblée - de 1682. Mais la prudence ordinaire du Saint-Siége ne permit - point au pape de publier cette bulle, et de l'environner des - solennités nécessaires. Quelques mois après cependant, et au - lit de la mort, il la fit publier en présence de douze - cardinaux. Le 30 janvier 1691, il écrivit à Louis XIV une - lettre pathétique, pour lui demander la révocation de cette - fatale déclaration, faite pour bouleverser l'Église; et - quelques heures après avoir écrit cette lettre, qui tiroit - tant de force de sa date, il expira.» (Zaccaria, - _Antifebronius vindicatus_, t. 3, dissert. v, cap. v, p. - 398.)] - - [Note 90: Les gallicans cherchent encore à chicaner sur le - sens de cette lettre, qu'ils prétendent n'être qu'un acte de - déférence à l'égard du pape, et à peu insignifiant en tout - ce qui touche le fond de la question. En voici le contenu: - «Prosternés aux pieds de V. S., nous venons lui exprimer - l'amère douleur dont nous sommes pénétrés dans le fond de - nos coeurs, et plus qu'il ne nous est possible de - l'exprimer, à raison des choses qui se sont passées dans - cette assemblée, et qui ont souverainement déplu à V. S. - ainsi qu'à ses prédécesseurs. En conséquence, si quelques - points ont pu être considérés comme décrétés dans cette - assemblée sur la puissance ecclésiastique et sur l'_autorité - pontificale_, nous les tenons comme _non décrétés_, et nous - déclarons qu'ils doivent être regardés comme tels.»] - -Dès 1683, et peu de temps après que ces brouilleries eurent commencé, -il s'étoit fait un grand changement dans la vie privée de Louis XIV et -dans les allures de sa cour, par la retraite de madame de Montespan, -retraite qui mit fin aux scandales dont il avoit trop long-temps donné -à ses peuples le spectacle dangereux. Madame de Maintenon la remplaça: -un mariage publiquement connu, quoiqu'il ne fût pas publiquement -avoué, parce qu'il auroit fait une reine de France de la veuve de -Scarron[91], avoit légitimé ses intimités avec cette femme adroite et -ambitieuse. Louvois étant mort, nous allons voir bientôt ce qu'il -advint du système despotique de Louis XIV, entouré d'hommes médiocres -et aidé des lumières de madame de Maintenon. - - [Note 91: Personne ne s'opposa plus fortement que Louvois à - cette déclaration si avilissante pour le roi. Ce fut un vrai - service qu'il lui rendit, et que madame de Maintenon ne lui - pardonna point. Il n'échappa que par la mort à la vengeance - de cette femme, qui se croyoit profondément outragée pour - n'avoir pas été déclarée reine de France.] - -(1698) Une réforme considérable avoit été faite dans les troupes; la -paix avoit amené la diminution des impôts; et il sembloit que les -peuples alloient respirer, lorsque la santé chancelante de Charles II, -roi d'Espagne, fit renaître tout à coup les ambitions, les alarmes et -les espérances, dans les divers cabinets de l'Europe. Ce monarque -étoit sans enfants: sa vaste succession sembloit être une proie que se -disputeroient les maisons de France et d'Autriche; et l'on prévoyoit -que sa mort deviendroit la source d'une guerre non moins violente que -celle qui étoit à peine terminée. - -Quelques uns ont prétendu que ce fut par amour pour la paix que -Guillaume imagina le premier traité de partage, traité qui fut signé à -La Haye en 1698, entre la France, la Hollande et l'Angleterre[92]; -d'autres pensent, et avec plus d'apparence de raison, que, sous ce -prétexte de chercher à raffermir la paix, son véritable but étoit -d'allumer une guerre nouvelle en Europe, afin d'avoir un prétexte de -conserver son armée que le parlement vouloit lui faire licencier, et -avec elle sa prépondérance qui étoit sur le point de lui échapper. Car -il est vrai de dire que les Anglois n'avoient changé de roi que par -haine de la royauté, et qu'au degré de licence où ils étoient -parvenus, la condition implicite qu'ils avoient mise pour leur nouveau -monarque, à l'acceptation du trône, étoit de ne point régner; c'est ce -que l'ambitieux Guillaume n'avoit point compris: de là les chagrins et -les dégoûts qui empoisonnèrent si justement les dernières années de sa -vie. Il est donc plus vraisemblable qu'il vouloit la guerre; et si -l'on considère que l'équilibre du territoire étoit alors toute la -politique de l'Europe, qui, depuis cinquante ans, déchiroit ses -propres entrailles, soit pour le rompre, soit pour le rétablir, il est -évident que le partage des états du roi d'Espagne ne pouvoit manquer, -en faisant naître de nouvelles craintes, de ranimer les anciennes -discordes. On a peine à comprendre que Louis XIV qui avoit besoin de -la paix, qui désiroit sincèrement la conserver, ait pu donner dans ce -piége de signer avec la Hollande et l'Angleterre un traité où il -faisoit, de sa pleine autorité, sa part à l'empereur qui avoit sur la -succession entière du roi d'Espagne des prétentions que rien ne -sembloit pouvoir ébranler. Ce traité produisit donc l'effet qu'il -devoit produire: il souleva toute l'Europe, et particulièrement le roi -d'Espagne, qui s'indigna justement que, de son vivant, on osât faire -ainsi le démembrement de ses états. Pour déjouer des projets dont il -étoit profondément blessé, et dont la nation espagnole ne se sentoit -pas moins offensée que lui, ce prince fit un testament par lequel il -déclara le prince électoral de Bavière, encore enfant, héritier de -tous ses royaumes. - - [Note 92: Le prince électoral de Bavière y étoit désigné roi - d'Espagne; le dauphin y avoit pour sa part les royaumes de - Naples et de Sicile, les places dépendantes de la monarchie - espagnole situées sur la côte de Toscane ou îles adjacentes, - la ville et le marquisat de Final, la province de Guipuscoa, - nommément les villes de Fontarabie et Saint-Sébastien, - situées dans cette province, et le port du passage. On - donnoit à l'archiduc Charles d'Autriche le duché de Milan.] - -(1699-1700) L'année suivante, ce jeune prince mourut; et Guillaume, -dont la situation à l'égard de son parlement n'étoit point changée, -reprit ses manoeuvres et proposa au roi un second traité de partage, -dont les dispositions sembloient plus propres à concilier les esprits, -mais qui, par cela même qu'il donnoit un accroissement de territoire -et de puissance à la France, devoit produire en Europe le même effet -que le premier[93]. C'étoit là sans doute ce que vouloit ce perfide -artisan de discordes; et il paroît certain qu'au moment même où il -signoit ce traité dont une des clauses portoit que l'empereur devoit y -accéder dans trois mois, s'il vouloit jouir de ses avantages de -co-partageant, il le détournoit secrètement de le faire, lui offrant -toutes les forces de la Hollande et de l'Angleterre, pour soutenir ses -droits à la succession entière du roi d'Espagne. - - [Note 93: Relativement au dauphin, ce traité ne changeoit - rien à ce qui avoit été établi dans le premier, si ce n'est - qu'on y ajoutoit la Lorraine; le duc Léopold recevoit en - dédommagement le Milanois, que l'on ôtoit à l'archiduc pour - lui donner tout le reste de la monarchie espagnole.] - -Léopold n'avoit pas besoin d'être poussé à faire un tel refus: ses -intrigues dans le cabinet de Madrid lui faisoient considérer cette -succession comme devant immanquablement revenir à sa maison; mais la -France intrigua plus heureusement que lui. D'ailleurs, touchant -immédiatement aux frontières d'Espagne, elle avoit un avantage de -position qui sembloit présenter plus de sécurité pour l'avenir; les -droits du sang étoient en outre mieux établis dans la maison de -Bourbon; enfin Charles II fut amené par plusieurs insinuations très -adroites à faire son second testament, lequel institua le duc -d'Anjou, second fils du Dauphin, héritier de la couronne d'Espagne et -de tous ses autres états. Il mourut peu de temps après; Louis XIV -accepta le testament, et la nation espagnole tout entière y donna son -assentiment. - -(1701) C'étoit se résoudre en même temps à accepter la guerre que -l'Europe entière alloit inévitablement lui faire; mais lorsqu'on y -réfléchit, on reconnoît que cette guerre étoit également inévitable, -quelque parti qu'eût pris le roi de France; et en effet cette -politique absurde de l'équilibre, chef-d'oeuvre de la civilisation -moderne, devoit la faire nécessairement éclater, soit que la maison -d'Autriche s'accrût de cette succession, soit qu'elle vînt ajouter à -la prépondérance de la maison de Bourbon. À l'instant même, tout fut -donc en fermentation dans cette Europe à peine pacifiée. Louis essaya -vainement de gagner les Hollandois dont Guillaume dirigeoit tous les -conseils, et dont l'importance étoit telle alors, que, si ce prince -habile ne leur eût persuadé qu'il y avoit pour eux plus de sûreté et -d'avantages dans leur alliance avec l'empereur, ils pouvoient à eux -seuls déconcerter tous les projets des ennemis de la France. Léopold -fut moins heureux dans ses démarches pour engager les princes de -l'empire dans sa querelle, et ils refusèrent d'abord d'y entrer, ne se -souciant point de travailler eux-mêmes à l'accroissement de sa -puissance: ce qui ne l'empêcha pas de protester contre le testament, -et sans déclarer encore la guerre à la France, d'appuyer cette -protestation d'une invasion à main armée dans le Milanois. Assuré du -concours des Hollandois, Guillaume s'étoit aussitôt retourné vers son -parlement, pour en obtenir de prendre part à une guerre qu'il lui -présentoit comme nécessaire à la sécurité de toute l'Europe; et -quoique repoussé et même abreuvé d'affronts par l'une et l'autre -chambre, il n'en continuoit pas moins ses négociations avec -l'empereur, l'assurant que son alliance suivroit de près celle que -venoient de faire avec lui les États-Généraux. - -Tandis que ces intrigues se tramoient, Louis, fidèle à cette marche -expéditive que le succès avoit souvent justifiée, prit l'initiative de -la guerre, entra avec une armée sur le territoire des Hollandois, et -s'empara de leurs places fortes: action vigoureuse qui les déconcerta, -et amena de leur part et de celle de Guillaume une reconnoissance -hypocrite du nouveau roi d'Espagne, Philippe V. Cependant le roi -négocioit en même temps avec le duc de Savoie, sur lequel il croyoit -pouvoir compter, sa première fille étant mariée au duc de Bourgogne, -héritier présomptif de la couronne de France, et le mariage de la -seconde étant sur le point de se conclure avec son frère, le roi -d'Espagne. Mais ni les liens du sang, ni les avantages immenses que -lui offroit Louis XIV, ne purent balancer les terreurs que lui -inspiroient un prince si ambitieux et un si redoutable voisinage; il -préféra l'alliance de l'empereur, et il n'y auroit eu aucune raison de -l'en blâmer, si, par une trahison indigne de tout honnête homme, il -n'eût traité secrètement avec lui, en même temps qu'il signoit avec le -roi de France et son petit-fils une alliance offensive et défensive; -ainsi Louis XIV le crut et dut le croire au nombre de ses alliés. - -Cependant rien n'éclatoit encore: tous les regards des intéressés dans -ce grand débat étoient tournés vers l'Angleterre: c'étoit de là que -devoit partir le signal des troubles du continent, et tout dépendoit -du succès de la lutte de Guillaume avec son parlement. L'habile prince -parvint à l'affoiblir en le divisant; et la chambre des lords s'étant -enfin déclarée pour lui, il put payer un subside à l'empereur qui, -sur-le-champ, commença les hostilités contre l'Espagne. C'étoit ce -qu'attendoit Guillaume, sûr qu'une fois la querelle engagée les -Anglois ne pourroient en rester spectateurs indifférents; et en effet, -ayant immédiatement cassé le Parlement qui lui avoit été si long-temps -contraire, les élections lui donnèrent une chambre des communes -entièrement à sa dévotion. (1701) Dès lors il put faire tout ce qu'il -voulut, en Hollande comme en Angleterre; et le traité, si fameux sous -le nom de la _Grande-Alliance_, fut signé entre les trois puissances, -la Hollande, l'Angleterre et l'empereur. - -Cette guerre, la seule de ce règne que l'on ne puisse pas accuser -Louis XIV d'avoir injustement provoquée[94], fut de toutes la plus -malheureuse; et un de nos historiens se demande «par quelle -fatalité?[95]» Il n'y a point là de fatalité: les grands généraux et -les ministres habiles étoient morts, et des successeurs dignes d'eux -ne s'étoient point encore présentés. Les flatteries de Louvois et de -Colbert avoient persuadé à ce roi qu'ils dirigeoient à leur gré, que -son génie seul faisoit tout; qu'il n'y avoit point de capacité -comparable à la sienne, tant dans la politique extérieure que dans -l'administration intérieure; qu'ils n'étoient entre ses mains que des -instruments, et qu'ils n'avoient de prix que par la manière dont il -savoit s'en servir. Il avoit cru fermement ce qu'ils lui avoient dit; -et c'étoit en l'abusant de la sorte qu'ils l'avoient gouverné. Aussi -ne fut-il nullement troublé de leur perte, bien persuadé qu'il ne -s'agissoit pour lui que de remplacer les instruments qu'il avoit -perdus, et qu'un Chamillart ou un Voisin étoient tout aussi propres à -recevoir ses ordres et à les faire machinalement exécuter qu'un -Colbert ou un Louvois. Plein de confiance en lui-même et en lui seul, -il se mit donc à la tête des affaires; la chambre à coucher de Mme de -Maintenon devint celle du conseil; suivant le fatal système inventé -par Louvois, on y dressa les plans de campagne; on y fit marcher, -s'arrêter, reculer à volonté les généraux; la plupart de ces généraux -furent des hommes médiocres, quelques uns même très malhabiles, et -dont le talent principal étoit d'être bons courtisans. La veuve de -Scarron, devenue en réalité reine de France, et plus puissante auprès -de son royal époux qu'aucune reine peut-être ne l'avoit jamais été, -vouloit tout savoir, se mêloit de tout, sans avoir l'air de s'occuper -jamais de rien, et gâtoit souvent les affaires en y faisant entrer ses -petites passions et ses petits intérêts. C'est ainsi que fut gouvernée -la France pendant les dernières années de Louis XIV. - - [Note 94: Elle étoit juste sans doute, mais les réflexions - suivantes de l'abbé de Saint-Pierre n'en méritent pas moins - d'être remarquées: «Si, dit-il, depuis la paix de Nimègue il - avoit donné jusqu'en 1700 des preuves de modération et de - justice à ses voisins, il est vraisemblable que, lorsqu'en - mourant Charles II appela le duc d'Anjou au trône d'Espagne, - les Hollandois, les Anglois, les Italiens et les Allemands, - excepté l'empereur, ne se seroient pas réunis pour donner - cette couronne à l'archiduc, au préjudice de la famille d'un - prince dont ils n'auroient pas redouté l'ambition. C'est - donc encore à ce funeste défaut de Louis XIV qu'on doit - attribuer la guerre désastreuse de la succession, dont on ne - pourra jamais apprécier les dommages. - - »Je me suis tant arrêté, ajoute-t-il, à prouver que ce - monarque pécha toujours par excès de vanité, qu'il étoit - idolâtre de la fausse gloire, et qu'il ne connut jamais la - véritable, qui consiste à être modéré, juste et prudent; - j'ai insisté sur ce point, parce que cette fausse gloire a - été son principal défaut, le principe de presque toutes ses - entreprises; qu'elle a causé les plus grands malheurs de sa - vie, les plus grands malheurs de l'Europe et les plus grands - malheurs de ses sujets.»] - - [Note 95: Le président Hénault.] - -Et cependant telle avoit été la vigueur imprimée par tant d'hommes -supérieurs à toutes les parties, si bien liées entre elles, de ce -grand et beau royaume, qu'il put long-temps encore soutenir les -efforts de l'Europe conjurée contre lui, malgré toutes les fautes que -l'on commit, et qui furent, en quelque sorte, accumulées les unes sur -les autres. La première fut de se priver du seul bon général que l'on -eût alors, pour n'avoir pas voulu ajouter foi aux avis qu'il donnoit, -et dont l'expérience depuis ne prouva que trop la vérité. Catinat -commandoit, dans le Milanois, les troupes auxiliaires de la France, à -qui la guerre n'avoit point encore été déclarée, l'armée espagnole -étant sous les ordres du prince de Vaudemont, et l'un et l'autre -agissant sous ceux du duc de Savoie, nommé généralissime des armées -combinées. Le prince Eugène, général de l'armée impériale, et qui -commençoit alors sa carrière, depuis si brillante, étoit arrivé sur -les bords de l'Adige, dont il força aussitôt le passage[96]; et la -campagne, ainsi commencée, se composa, pour l'ennemi, d'une suite de -succès si extraordinaires, si contraires à toutes les chances -probables qui devoient résulter de la situation des deux armées, que -Catinat, contrarié en tout ce qu'il faisoit et par le duc de Savoie et -par le prince de Vaudemont, soupçonna leur intelligence avec les -Impériaux, et en avertit le roi. Les petites intrigues commençoient à -se mêler aux grandes affaires: Catinat fut rappelé, et le maréchal de -Villeroi, favori de Louis XIV, et protégé de Mme de Maintenon, le -remplaça. Le général disgracié n'avoit point encore quitté l'armée, -que la bataille de Chiari, donnée contre son avis et gagnée par les -Impériaux, montra ce que l'on devoit attendre de son successeur; et en -effet, celui-ci crut à la bonne foi du duc de Savoie, par cela seul -qu'on y croyoit à la cour, et se laissa jouer par lui et par le prince -Vaudemont, autant qu'ils le trouvèrent bon. Tout resta dans une -inaction calculée par ceux-ci et favorable à l'ennemi, inaction -qu'eussent probablement suivie de grands revers, si Villeroi ne se fût -laissé prendre dans une surprise que tentèrent les Impériaux sur -Crémone, et que la présence d'esprit du chevalier d'Entragues et la -bravoure des soldats françois firent seules avorter. Le duc de Vendôme -vint prendre le commandement de l'armée; et les alliés ayant alors -déclaré formellement la guerre à la France, les hostilités prirent un -caractère plus décidé, et ce fut en Italie que se portèrent les -premiers coups. - - [Note 96: Voltaire assure que ce fut le roi lui-même qui - ordonna à Catinat de ne point s'opposer au passage du prince - Eugène, pour n'avoir pas l'air de commencer les hostilités. - Bien que, selon son usage, il ne cite à ce sujet aucune - autorité, cet ordre de Louis XIV s'accorderoit très bien - avec celui qu'il donna à l'égard des bataillons hollandois - trouvés dans les villes de Flandre (_voyez_ la note, p. - 144); mais ce qu'il y a de certain, c'est que le prince - Eugène avoit carte blanche et étoit véritablement le chef de - son armée, et qu'il n'en alloit pas de même pour les - généraux françois.] - -Nous ne tracerons de même ici qu'une esquisse rapide de cette guerre -si variée dans ses événements, et qui présenta de bien autres -vicissitudes que celles qui l'avoient précédée. Tandis que la trahison -du duc de Savoie et l'impéritie de Villeroi réduisoient à la nullité -la plus absolue l'armée du Milanois, le roi, de son côté, se montroit, -dans les Pays-Bas, moins entreprenant qu'il ne l'avoit été autrefois, -et manquoit une occasion qui ne se présenta plus, de forcer les -Hollandois à se détacher de la grande alliance[97]. Guillaume et -Léopold profitèrent de ces fautes et de cette trahison pour fortifier -leur ligue, en lui suscitant de toutes parts de nouveaux ennemis. Sur -les sollicitations du roi d'Angleterre, le Danemarck entra dans la -grande alliance, et il obtint de Charles XII, alors occupé de ses -expéditions aventureuses dans le nord de l'Allemagne, sinon la -coopération de la Suède, jusqu'alors l'alliée de la France, du moins -sa neutralité. L'empereur, ou par menaces ou par séductions, entraîna -enfin les princes de l'Empire dans sa querelle, et, à l'exception de -l'électeur de Cologne et de celui de Bavière, toute l'Allemagne se -réunit à son chef, et déclara _guerre de l'Empire_ la guerre que l'on -alloit commencer contre Louis XIV; enfin, le duc de Savoie ne tarda -point à lever le masque, et peu de temps après, le Portugal, qui -d'abord s'étoit uni aux deux couronnes, les abandonna pour avoir été -abandonné par elles[98], et entra aussi dans cette grande -confédération. (1702) Ce vaste incendie de l'Europe étoit à peine -allumé, que Guillaume mourut, uniquement occupé dans ses derniers -moments de sa haine contre la France, et essayant de la léguer à la -princesse de Danemark, qui étoit appelée à lui succéder[99]. Anne, -quels que fussent ses sentiments secrets à cet égard, se vit forcée -d'entrer dans les mêmes voies, et cette mort ne changea rien à la -marche des événements. - - [Note 97: «Le duc de Bavière, à qui Charles II avoit donné - le gouvernement des Pays-Bas, fit entrer des troupes - françoises dans Nieuport, Oudenarde, Ath, Mons, Charleroi, - Namur et Luxembourg. Il y avoit vingt-deux bataillons - hollandois dans ces villes; le roi eut la délicatesse de ne - vouloir pas les arrêter, pour qu'on ne lui imputât pas - d'avoir fait les premiers actes d'hostilité (principe aussi - faux que dangereux).» (HÉNAULT.) - - Saint-Simon ajoute: «En Flandre, on ne fit que se regarder - sans aucune hostilité. Ce fut une grande faute, émanée de ce - même misérable principe de ne vouloir pas être l'agresseur, - c'est-à-dire de laisser à ses ennemis tout le temps de - s'arranger, de se concerter, et d'attendre le signal d'une - guerre dont on ne pouvoit plus douter. Si, au lieu de cette - fausse et pernicieuse politique, l'armée du roi eût agi, - elle auroit pénétré dans les Pays-Bas, où rien n'étoit prêt - ni en état de résistance, eût fait crier miséricorde aux - ennemis au milieu de leur pays, les eût mis hors d'état de - soutenir la guerre, auroit déconcerté cette grande alliance - dont la bourse des Hollandois fut l'âme et le soutien, - auroit mis l'empereur hors d'état de pousser la guerre, - faute d'argent; l'Empire n'auroit pas pris forcément, comme - il le fit, parti pour l'empereur; et, malgré la faute - d'avoir rendu vingt-deux bataillons hollandois, on auroit - encore obtenu la paix par les succès d'une seule campagne, - et assuré la totalité de la monarchie d'Espagne à Philippe - V.» (Liv. II, ch. 3.)] - - [Note 98: «Le Portugal nous avoit manqué, dit le duc de - Saint-Simon; nous avions manqué au Portugal, avec qui on ne - put exécuter ce que nous lui avions promis, nos forces - navales pour le mettre à couvert de celles de l'Angleterre. - L'exécution en étoit d'autant plus essentielle, qu'il étoit - clair que les Portugais ne pouvoient pas se défendre, par - leurs propres forces, d'ouvrir leurs ports aux flottes - ennemies. Il ne l'étoit pas moins que l'Espagne ne pouvoit - être attaquée que par le Portugal, et que l'archiduc ne - pouvoit mettre le pied ailleurs pour y porter la guerre.»] - - [Note 99: «Il la fit venir à son lit de mort, et après lui - avoir donné connoissance de l'état actuel des affaires, des - traités qu'il avoit faits, des mesures qu'il avoit prises, - il lui rappela ensuite les maximes générales, desquelles les - rois d'Angleterre ne devoient jamais s'écarter, savoir que, - pour régner tranquillement sur les Anglois, il faut leur - _donner de l'occupation_; que les guerres étrangères, et - principalement contre la France, étoient un des meilleurs - moyens de se maintenir paisiblement sur le trône, et d'être - maîtresse dans ses États, parce qu'elles lui assureroient - l'appui de tous les princes protestants de l'Europe et de la - maison d'Autriche.» (REBOULET, t. 3, p. 113, in-4º.)] - -(1702-1703) Les commencements de cette guerre, sans avoir rien de -décisif, furent heureux pour les deux couronnes. Le duc de Vendôme -rétablit en Italie la gloire des armes françoises. En Flandre, où le -duc de Bourgogne fit alors sa première campagne sous le maréchal de -Boufflers, et sur le Rhin, où commandèrent successivement Catinat et -Villars, les confédérés furent presque toujours battus; et sans -l'infidélité du duc de Savoie, qui éclata au moment où l'électeur de -Bavière, qu'une manoeuvre hardie avoit rendu maître de Ratisbonne et -que Villars venoit de rejoindre avec son armée, s'avançoit sans -obstacle à travers le Tyrol pour opérer sa jonction avec le duc de -Vendôme, des coups décisifs eussent été portés. Mais la défection de -ce prince fit manquer une manoeuvre si bien conçue; et, bien que -Vendôme eût battu les troupes que les alliés avoient envoyées au -secours du duc de Savoie, l'électeur n'en fut pas moins forcé de -rentrer en Allemagne, où son armée, retrouvant celle de Villars, gagna -avec elle la première bataille de Hocstet. La prise d'Augsbourg et de -Passaw fut le fruit de cette victoire; mais l'électeur eut -malheureusement pour la France, et plus malheureusement encore pour -lui, un démêlé avec Villars[100]. Le temps étoit passé où Louis XIV -faisoit la loi à ses alliés; il subissoit maintenant la leur; -d'ailleurs, le roi et ses ministres ne vouloient pas qu'un général, -même victorieux, eût des volontés. Villars fut rappelé, et Marsin le -remplaça. - - [Note 100: Ce démêlé eut lieu à l'occasion de quelques - opérations militaires que projetoit l'électeur, et qui - semblèrent à Villars de nature à compromettre le sort de - l'armée qu'il commandoit. On va voir ce qui arriva après son - départ.] - -De l'armée de Flandre, le duc de Bourgogne étoit passé à celle du -Rhin; le maréchal de Tallard dirigeoit sous lui les opérations. La -bataille de Spire, la prise de Brisac et de Landau signalèrent cette -campagne; et de ce côté la fortune de la France ne se démentit point -encore. - -Celle des Pays-Bas fut moins favorable. Dès la campagne précédente, le -général anglois Malborough, que les désastres de la France ont depuis -rendu si célèbre, étoit venu prendre le commandement de l'armée -confédérée, et avoit balancé, par la prise de l'importante ville de -Liége, les succès du maréchal de Boufflers. Il fut plus heureux -encore, cette année, contre Villeroi; à la vérité, il n'y eut point de -bataille décisive, parce que les François, inférieurs en nombre, ne -voulurent pas l'accepter; mais il s'empara de la ville de Bonn, sans -qu'il fût en leur pouvoir de l'en empêcher. - -(1704) Cependant les alliés, qui ne vouloient pas que la couronne -d'Espagne et celle d'empereur d'Allemagne fussent réunies sur la même -tête, avoient exigé que Léopold et son fils, le roi des Romains, -cédassent leurs droits à l'archiduc; et celui-ci venoit d'être -proclamé roi d'Espagne sous le nom de Charles III. Une flotte angloise -le porta dans les eaux du Tage, et, au moment même où il débarquoit à -Lisbonne, Philippe V déclara la guerre au roi de Portugal, fit -invasion dans ses États avec une armée que commandoit le duc de -Berwick, et par la rapidité de sa marche et de ses conquêtes, y -répandit de toutes parts l'alarme et la consternation[101]. D'un -autre côté, la Savoie tout entière avoit été envahie sans le moindre -obstacle par le duc de La Feuillade; le duc de Vendôme battoit les -armées de Victor-Amédée, et lui enlevoit ses dernières places fortes; -et, cependant toujours obstiné à fermer l'oreille aux propositions que -le roi ne cessoit de lui faire, ce prince, réduit aux dernières -extrémités, tentoit vainement de faire irruption dans le Dauphiné, -pour y chercher des auxiliaires parmi les protestants qui venoient de -se révolter, et dont la révolte étoit entretenue au moyen de l'argent -et des armes que leur fournissoient les alliés[102]. - - [Note 101: Cette expédition, si heureusement commencée, et - qui auroit peut-être mis fin à la guerre, manqua par la - friponnerie d'Orry, chargé de l'intendance des vivres, et - favori de la princesse des Ursins, qui, comme on sait, - gouvernoit absolument la reine d'Espagne, et par elle le - roi. Il avoit reçu des sommes considérables pour ces - approvisionnements, avoit assuré que tout étoit préparé; et - lorsqu'on arriva sur la frontière, on ne trouva ni vivres ni - convois. Cet événement pensa perdre la favorite, dont Louis - XIV exigea le renvoi; mais elle rentra bientôt en grâce par - l'adresse de madame de Maintenon qui en étoit engouée, et il - ne tint pas à ces deux femmes, qui intriguoient et - correspondoient ensemble, dirigeoient toutes les affaires, - faisoient et défaisoient les généraux au gré de leurs - caprices et de leurs intérêts, que Philippe V ne perdît - l'affection de ses peuples, et avec elles son royaume qui en - dépendoit. «De là, dit le duc de Saint-Simon, cette autorité - sans bornes de madame des Ursins, de là la chute de tous - ceux qui avoient mis Philippe V sur le trône et de ceux dont - les conseils pouvoient l'y soutenir; de là le néant de nos - ministres sur l'Espagne, dont aucun ne put s'y maintenir - qu'en s'abandonnant sans réserve à la des Ursins.»] - - [Note 102: Cette révolte, dite des _Camisars_, et dont le - foyer principal étoit dans les Cévennes, eut d'abord de - foibles commencements; mais bientôt, par le peu d'activité - que l'on mit à l'éteindre, elle prit tous les caractères de - violence et d'atrocité qui signaloient les révoltes des - religionnaires. Ils se livrèrent, ainsi qu'ils avoient déjà - fait et si souvent, à des cruautés inouïes contre les - catholiques, et exercèrent dans les églises les plus - horribles profanations. Le mal parut assez grave pour que - l'on crût nécessaire d'envoyer contre eux une petite armée - et un maréchal de France pour la commander. C'étoit le - maréchal de Montrevel. Il les poursuivit vigoureusement, - exerçant contre eux de terribles représailles; et il les eût - sans doute facilement détruits sans ces continuels secours - qu'ils recevoient des Anglois, et plus particulièrement des - Hollandois. Le maréchal de Villars prit la place de - Montrevel, lorsque leur courage étoit déjà abattu, tant par - les défaites qu'ils avoient essuyées que par le peu de - succès qu'avoit obtenu le duc de Savoie dans sa tentative - d'irruption. Ces troubles ne tardèrent point à finir par la - mort de quelques chefs, la soumission des autres, et une - amnistie générale accordée au reste des rebelles.] - -Jusque là tout alloit bien pour la France. De nouveaux troubles -avoient éclaté en Hongrie; Louis XIV soutenoit cette rébellion qui -donnoit de grands embarras à l'empereur, et l'électeur de Bavière -demeuroit ferme dans l'alliance de la France. Une armée conduite par -Tallard et Marsin, et soutenue d'une autre armée que commandoit -Villeroi, fut envoyée pour l'aider dans ses opérations; et l'on -pouvoit tout attendre de forces aussi imposantes réunies dans le coeur -de l'Allemagne. Il ne s'agissoit que d'éviter de combattre; les -alliés, dans l'impossibilité de tenir dans le pays, eussent été forcés -de l'abandonner aux François et aux Bavarois, et l'empereur sembloit -perdu sans ressources. L'électeur s'obstina à livrer une bataille que -désiroient par dessus tout Eugène et Malborough; ceux-ci trompèrent -Villeroi, et parvinrent à le tenir en échec, tandis qu'ils marchoient -en toute hâte vers les plaines d'Hocstet, dans lesquelles les -attendoit l'ennemi. Ce lieu, où l'on avoit vaincu l'année précédente, -devint le théâtre d'une des défaites les plus désastreuses que la -France eût jamais éprouvées. Les fautes y furent, pour ainsi dire, -accumulées; les méprises n'y furent pas moins funestes que les fautes, -et il s'en commit de plus grandes encore après la défaite. Une armée -entière fut détruite ou prisonnière; on recula du Danube jusque sur -les bords du Rhin: la Bavière demeura abandonnée aux dévastations des -impériaux; et Landau fut assiégé et pris presque sous les yeux de nos -troupes abattues et découragées. La consternation fut générale en -France, et l'on peut juger de la douleur du roi qui, un moment -auparavant, ayant tenu, pour ainsi dire, le sort de l'empereur entre -ses mains, se trouvoit réduit maintenant à craindre pour ses propres -frontières. - -(1705) La victoire de Hocstet avoit fait de Malborough le héros de la -ligue et l'âme de toutes ses délibérations. Il forma dès lors le -projet de porter la guerre dans le coeur de la France; et toutes ses -vues étant tournées vers cet objet, il refusa d'aller au secours du -duc de Savoie que Vendôme ne cessoit de poursuivre à outrance. La -bataille de Cassano, où le prince Eugène, qui s'étoit fait -l'auxiliaire du duc, se vit forcé de reculer devant l'armée françoise, -acheva de détruire les dernières espérances de celui-ci sans vaincre -son obstination; et il supporta de voir son pays ravagé et toutes ses -forteresses rasées, plutôt que d'accepter cette paix que Louis XIV, de -son côté, s'obstinoit à lui offrir. Cependant Malborough n'avoit -point exécuté le grand projet qu'il avoit conçu. Par une suite de -manoeuvres habiles, Villars l'avoit tenu en échec, et rien de décisif -ne s'étoit passé sur ce point de nos frontières. - -Il n'en alloit pas de même en Espagne: tout y tournoit -malheureusement; le siége de Gibraltar n'avoit point réussi, et les -armées des deux couronnes s'y étoient inutilement consumées. Les -Portugais profitèrent de l'extrême foiblesse où ce siége les avoit -réduites, pour faire, de concert avec les Anglois, une irruption dans -l'Estramadure, où ils emportèrent plusieurs villes et dévastèrent le -pays. Pendant ce temps, l'amirante de Castille, qui, dès le -commencement, s'étoit déclaré pour le parti autrichien, fomentoit de -toutes parts les divisions nationales que la rivalité des deux maisons -avoit fait naître, rallioit les mécontents et préparoit une guerre -intestine que les succès des Portugais firent bientôt éclater. Les -royaumes de Valence, de Murcie, et la Catalogne arborèrent l'étendard -de la révolte; l'archiduc investit Barcelonne, et s'en empara; Gironne -lui ouvrit ses portes, et il se trouva ainsi établi en Espagne. (1706) -L'année suivante lui fut plus favorable encore: le siége de Barcelonne -avoit été résolu dans le conseil de Philippe; mais la lenteur -habituelle des Espagnols fit manquer cette opération dont le résultat -eût été de faire rentrer la Catalogne sous sa domination. Une armée -angloise força celle des deux couronnes à lever ce siége si mal -commencé, plus mal conduit, et où elles ne s'étoient pas moins -épuisées que devant Gibraltar; la révolte de l'Arragon leur coupa, -dans leur retraite, le chemin de la Castille, et les armées -confédérées marchèrent sans obstacle sur Madrid. - -Ces revers en amenèrent d'autres: Louis XIV se persuada qu'il n'y -avoit qu'un coup décisif dans les Pays-Bas qui pût rétablir les -affaires; peut-être ne se trompoit-il pas, mais ce n'étoit pas au plus -malhabile et au plus malheureux de ses généraux qu'il falloit donner -une semblable commission. Villeroi fut envoyé à l'armée de Flandre, -avec ordre de chercher Malborough, de le combattre et sans doute de le -vaincre. Le présomptueux courtisan fit tout ce qu'il falloit pour être -battu; il ne voulut point attendre les renforts que lui amenoit -Marsin, pour ne pas partager avec lui l'honneur de la victoire; -choisit un terrain dès long-temps réprouvé par le maréchal de -Luxembourg qui n'avoit jamais voulu y hasarder une bataille; et fit -une disposition militaire pire encore que le choix de son terrain. -Ainsi fut donnée et perdue la bataille de Ramilli, qu'on peut appeler -une déroute plutôt qu'une bataille, puisque la France y perdit à peine -quatre mille hommes, mais déroute la plus complète, la plus -désastreuse, et dont les suites passèrent les espérances même des -vainqueurs. Villeroi qui n'avoit pas su rallier ses troupes après les -avoir fait battre, et le duc de Bavière qui commandoit avec lui à -cette funeste bataille, se retirèrent sous le canon de Lille, -abandonnant en un moment tous les Pays-Bas espagnols et même une -partie des nôtres à l'ennemi. - -C'étoit le plus grand désastre que la France eût encore éprouvé: le -malencontreux Villeroi fut rappelé, et l'on arracha Vendôme à l'armée -d'Italie pour venir en Flandre arrêter la marche victorieuse du -général anglois. Il alloit pour réparer les fautes d'un autre, et en -avoit commis lui-même de très grandes dont le prince Eugène avoit su -profiter. Le siége de Turin étoit mal conduit par le duc de La -Feuillade, et les intrigues de cour agravoient encore les fautes des -généraux. Le jeune duc d'Orléans prit la place du duc de Vendôme, mais -sous la tutelle de Marsin qui avoit les ordres secrets du roi. Ces -ordres défendoient expressément de livrer bataille au prince Eugène: -ce fut une nécessité de la recevoir comme il lui plut de la donner, et -malgré tout ce que put dire le duc d'Orléans, qui seul, dans cette -circonstance, se montra général et soldat, il fallut attendre l'ennemi -dans les lignes, et s'abandonner en quelque sorte à sa merci. Une fois -l'attaque commencée, il n'y eut plus que désordre et confusion; et de -même qu'à Ramilli, l'épouvante et la consternation firent plus que -l'épée du vainqueur. On perdit à peine deux mille hommes, et cependant -l'armée débandée repassa la frontière, abandonnant à l'ennemi les -bagages, les provisions, les munitions, la caisse militaire, et -surtout le Milanois, le Mantouan et le Piémont, dont il fit en -quelques heures la conquête. Ainsi la bataille de Ramilli venoit -d'être perdue pour avoir été ordonnée, celle de Turin le fut pour -avoir été défendue. - -Quoique les affaires eussent repris une tournure plus favorable en -Espagne où la nation presque entière s'étoit soulevée en faveur de -Philippe, que ce prince fût rentré à Madrid dont les troupes de -l'archiduc avoient un moment pris possession, et que les armées des -deux couronnes, commandées par Berwick, eussent regagné presque tout -ce que l'ennemi avoit envahi, cependant Louis XIV, qui, dès la -bataille d'Hocstet, avoit inutilement employé la médiation du pape et -des cantons pour négocier de la paix, consterné des deux catastrophes -successives de Turin et de Ramilli, pour la première fois rabattit de -sa fierté, et fit des démarches publiques afin d'obtenir de ses -ennemis cette paix qu'il leur avoit si souvent dictée. On y mit pour -première condition que son petit-fils renonceroit à la couronne -d'Espagne; et il se résolut à continuer la guerre malgré les malheurs -et l'épuisement de la France. Il faut l'admirer ici; car il fit, dans -ces extrémités, tout ce qu'il étoit humainement possible de faire pour -ne pas succomber. Il trouva le moyen d'avoir des armées pour la garde -de toutes ses frontières, en Flandre, sur le Rhin, dans la Navarre, -dans le Roussillon; un traité fut fait avec l'empereur pour -l'évacuation des troupes qui occupoient encore la Lombardie, traité -qui, sans doute, livra à celui-ci l'Italie entière et le royaume de -Naples sans coup férir; mais par lequel le roi n'abandonnoit en effet -que ce qu'il lui étoit impossible de conserver, et où il trouvoit -l'immense avantage de pouvoir envoyer à l'armée de Castille un renfort -dont elle avoit le plus grand besoin. Il est évident que l'on dut à ce -traité et à cette manoeuvre le gain de la bataille décisive d'Almanza, -qui porta un coup mortel aux affaires de l'archiduc. - -(1707-1709) Sur le Rhin, le maréchal de Villars avoit des succès qui -rappeloient ceux des beaux jours de Louis XIV. Il avoit forcé les -lignes de Stalofen, dissipé devant lui les troupes ennemies, mis les -cercles de l'empire à contribution, et poussé l'armée impériale -jusqu'aux bords du Danube; mais ces succès qui menaçoient déjà la -capitale de l'empire, n'eurent point de résultat, parce que l'heureux -et habile général se vit forcé de céder une partie de son armée pour -aller défendre la Provence, où le prince Eugène et le duc de Savoie -venoient de faire invasion. Ils échouèrent, à la vérité, dans -l'entreprise du siége de Toulon, mais enfin la France vit ses ennemis -au coeur de ses provinces. Cependant le successeur de Léopold[103], -Joseph I, commandoit en maître dans toute l'Italie indignée, et par -les plus injustes violences, forçoit le pape à reconnoître l'archiduc -comme roi d'Espagne; en même temps les Anglois s'emparoient de la -Sardaigne, des îles de Maïorque et Minorque, des ports que l'Espagne -avoit sur les côtes d'Afrique, et lui enlevoient ainsi, pièce à pièce, -tout ce qu'elle possédoit hors de la péninsule. Ce fut à cette même -époque, et au milieu de tant de revers, que Louis XIV eut le courage -de tenter, sur les côtes d'Angleterre, une diversion en faveur du fils -de Jacques II, qu'il avoit reconnu pour roi d'Angleterre, au lit de -mort de son père, avec moins de prudence sans doute que de générosité. -Cette diversion, si elle eût réussi, auroit été utile sans doute en -occupant chez eux les Anglois dont les armées étoient le principal -soutien de la confédération; mais elle ne réussit point, et la France -eut bientôt de nouveaux revers et plus grands encore à déplorer. - - [Note 103: Ce prince, d'un caractère hautain et impérieux, - abusa violemment de la victoire, tant à l'égard des princes - de l'Empire qui avoient suivi le parti de la France et de - l'Espagne, qu'à l'égard des princes italiens qui s'en - étoient faits les auxiliaires. Mais ce fut surtout contre le - pape que ses persécutions prirent un caractère plus odieux; - elles n'alloient pas moins qu'à le dépouiller d'une grande - partie de ses états, et ne cessèrent que lorsqu'il eut - obtenu de lui cette reconnoissance des prétendus droits de - l'archiduc, reconnoissance évidemment arrachée par la force, - qui fut considérée comme telle par toutes les puissances de - l'Europe, et que Philippe V eut seul le tort de prendre au - sérieux.] - -On faisoit passer les généraux d'un bout de la France à l'autre, et -souvent au risque de tout perdre; une intrigue de cour, un simple -caprice suffisoient pour provoquer de semblables déplacements. Le duc -de Berwick, que nous venons de voir en Espagne, se trouvoit maintenant -opposé au prince Eugène, sur les bords du Rhin[104]; et le duc -d'Orléans commandoit en Espagne; quant à Vendôme, il continuoit à -diriger l'armée de Flandre, mais il avoit au dessus de lui le duc de -Bourgogne et ses courtisans. La division régnoit dans le conseil du -prince; les ordres du cabinet de Versailles venoient en outre, et à -chaque instant, entraver les opérations militaires, et le véritable -général, non seulement n'étoit pas le maître de ses troupes, mais -souvent même n'étoit pas écouté. Sur ces entrefaites, Eugène et -Malborough, qui faisoient ce qu'ils vouloient, opérèrent leur -jonction: ils ne commettoient pas de fautes, et savoient profiter de -celles des autres. Les deux armées se rencontrèrent à Oudenarde; et -là, ce fut encore plutôt une déroute qu'une bataille. L'armée -françoise, débandée et découragée, se retira sous Gand, sous Ypres, -sous Tournay, et les généraux des alliés, avec une armée moins -nombreuse, purent faire tranquillement le siége de Lille. Jamais, dans -toute autre circonstance, entreprise n'eût été plus téméraire: le -désordre et le découragement de l'armée françoise la justifièrent; on -ne fit rien pour empêcher ce siége, auquel on pouvoit apporter des -obstacles insurmontables; et malgré la belle défense du maréchal de -Boufflers, Lille fut pris, au grand étonnement de l'Europe, et -peut-être même de ceux qui l'assiégeoient. Au lieu de combattre on -continuoit à se disputer dans l'armée françoise: Vendôme accusoit les -conseils du prince; ceux-ci récriminoient contre Vendôme; et cependant -cette armée, qui auroit pu entourer l'ennemi, l'affamer, peut-être le -détruire, sembloit frappée d'une sorte de stupeur, et diminuoit de -jour en jour par les maladies et les désertions. Elle laissa enlever -tous ses postes les uns après les autres, et la chute d'un des -derniers boulevards du royaume, laissa aux vainqueurs le chemin ouvert -jusqu'à Paris[105]. - - [Note 104: «C'est un grand Diable d'Anglois, sec, qui va - toujours droit devant lui,» disoit la reine d'Espagne, qui - ne le trouvoit pas assez homme de cour. Ce fut elle qui le - fit rappeler; peu s'en fallut qu'elle ne payât de la perte - du trône cette fantaisie de qu'un général d'armée eût en - même temps la souplesse d'un courtisan.] - - [Note 105: Un parti hollandois avoit eu la hardiesse de - pénétrer de Courtrai jusqu'auprès de Versailles, et avoit - enlevé le premier écuyer du roi, croyant se saisir de la - personne du dauphin. Il est vrai que le premier écuyer fut - délivré, et que ceux qui avoient tenté ce coup si hardi - furent tous faits prisonniers. Mais l'avoir seulement osé - tenter et avoir été sur le point de réussir, prouve en quel - état étoit alors la France.] - -(1709-1711) La situation de la France étoit affreuse; l'hiver -rigoureux de 1709 combla ses misères; et tandis qu'il eût été -nécessaire de créer de nouveaux impôts pour défendre le royaume de -l'invasion et peut-être de la conquête, il fallut penser à nourrir une -population innombrable, sans travail et sans pain. Tout sembloit -perdu, lorsque la Providence envoya un secours inattendu dans -l'arrivée de la flotte marchande qui revenoit de la mer du sud. Elle -apportoit en lingots trente millions qui furent prêtés au roi à des -conditions supportables; et l'on put ainsi se préparer à soutenir une -nouvelle campagne; mais en même temps de nouvelles démarches furent -faites pour la paix, et les offres de Louis XIV, les humiliations dont -ses ambassadeurs se laissèrent abreuver par les Hollandois, auxquels -ils avoient été renvoyés pour recevoir les conditions des alliés, -prouvèrent quel étoit l'excès du malheur où ce prince étoit parvenu. -Ceux-ci, comblant la mesure de l'insolence à l'égard d'un grand -monarque qui les avoit vus si long-temps ramper bassement à ses pieds, -montrèrent bien, en cette circonstance, ce qu'étoit l'esprit d'une -république de marchands parvenus; et cependant, quel que fût -l'enivrement ridicule où les avoient jetés tant de victoires -remportées en partie avec leur argent, les offres qui leur furent -définitivement faites étoient si avantageuses, tellement au delà de -toutes les espérances qu'ils eussent jamais osé concevoir, que -probablement ils les auroient acceptées, si Eugène et Malborough, qui -trouvoient leur compte, et chacun à sa manière, dans la continuation -de la guerre, ne les eussent fait rejeter. Afin d'y parvenir, -Malborough, qui étoit alors maître absolu en Hollande, et dont le -parti dominoit en Angleterre, trouva le moyen de rendre les conditions -de cette paix inacceptables, en exigeant, sans compter tout le reste, -que le roi de France, qui consentoit à ne plus reconnoître son -petit-fils pour roi d'Espagne, non seulement se réunît contre lui à -ses ennemis, mais s'il refusoit de céder sa couronne, se chargeât seul -du soin de le détrôner. Telles furent les dernières propositions qui -furent faites à Louis XIV aux conférences de Gertruydemberg. L'âme de -l'auguste vieillard se révolta contre l'avilissement auquel on vouloit -le réduire; il se montra véritablement grand dans ces grandes -extrémités, et la guerre fut continuée. - -De nouveaux revers la signalèrent: Malborough continua d'assiéger et -de prendre nos places fortes, sans éprouver le moindre obstacle. -Douai, Aire, Tournay succombèrent: Villars, qui étoit alors à la tête -des armées de Flandres, lui livra la bataille de Malplaquet pour -l'empêcher d'assiéger Mons; et l'on regarda comme un bonheur pour la -France, que cette bataille meurtrière n'eût point été décisive en -faveur de l'ennemi. Le soldat françois y retrempa en quelque sorte son -courage, et y retrouva une partie de la confiance qu'il avoit perdue. -En même temps les impériaux, qui cherchoient à pénétrer en France par -l'Alsace, furent battus et repoussés par une division de l'armée du -maréchal d'Harcourt, commandée par le comte du Bourg. - -Les affaires subissoient en Espagne de grandes vicissitudes: le duc -d'Orléans venoit d'en être rappelé pour avoir eu la pensée de s'y -faire un parti, et de se frayer le chemin d'un trône dont Philippe V -sembloit disposé à descendre[106]. La bataille de Saragosse perdue, -depuis son départ, avoit rouvert les portes de Madrid à l'archiduc; et -pour la seconde fois, tout, de ce côté, sembloit encore désespéré, -lorsque l'arrivée de Vendôme changea tout à coup la face des choses. -Malheureux en Flandre et quelquefois même en Italie, un bonheur -constant l'accompagna dans cette guerre d'Espagne qui fait presque -toute sa gloire. Aidé de cette affection que la nation espagnole -conservoit pour Philippe, il répara par son activité, par sa -popularité, par sa générosité qui lui gagnoient les coeurs des -soldats, toutes les fautes qui avoient été commises; ses manoeuvres -habiles empêchèrent la jonction de l'armée portugaise à celle des -alliés; l'archiduc à peine entré à Madrid fut forcé d'en sortir et de -regagner Barcelonne; enfin la bataille de Villa-Viciosa raffermit -Philippe sur son trône chancelant; et depuis cette victoire décisive, -ses affaires allèrent toujours prospérant. - - [Note 106: Le bruit courut qu'il avoit intrigué en Espagne - dans le dessein de détrôner Philippe V; deux de ses agents, - nommés Flotte et Deslandes, dont les démarches et les - paroles avoient semblé suspectes, furent arrêtés. Le duc - d'Orléans fut un moment considéré comme un traître, et, en - France comme en Espagne, il n'y eut qu'un cri contre lui. Or - il fut bientôt démontré que si ce prince avoit eu quelques - vues sur la couronne d'Espagne, ce n'avoit été que dans le - cas d'une renonciation formelle de Philippe, dont il étoit - déjà question même dans le cabinet de Versailles, et qu'il - sembloit, vu la situation critique où se trouvoient ses - affaires, assez disposé à faire. Ce n'étoit point à lui, - mais à l'archiduc d'Autriche, que le duc d'Orléans vouloit, - dans un tel cas, tenter d'enlever cette couronne; et un tel - projet, qui ne blessoit point la justice, avoit quelque - chose de louable et de grand. Le véritable crime du duc - d'Orléans étoit de s'être montré en diverses occasions - opposé aux vues ambitieuses de la princesse des Ursins, et - d'avoir lancé sur elle quelques sarcasmes trop piquants.] - -(1712) Ces succès inespérés obtenus en Espagne; l'archiduc devenu -empereur par la mort de son frère Joseph Ier, et forcé de renoncer -ainsi à la couronne d'Espagne; les hauteurs et les malversations de -Malborough qui, en Angleterre, avoient excité contre lui la haine d'un -parti puissant, et plus que tout cela, les dispositions secrètes de la -reine Anne en faveur du prétendant son frère, à qui elle vouloit -laisser la succession d'un trône qu'elle n'avoit, pour ainsi dire, -usurpé qu'à regret; cet abaissement même de la France, qui commença à -faire craindre aux Anglois que, ce poids étant ôté de la balance de -l'Europe, la maison d'Autriche n'y devint trop redoutable, tels furent -les motifs et les événements qui préparèrent cette paix tant désirée, -dans laquelle étoit le salut de Louis XIV et de son royaume. Le parti -de Malborough fut abattu; et malgré les cris et les intrigues des -alliés, des négociations s'ouvrirent entre les cabinets de Londres et -de Versailles: Eugène accourut en Angleterre pour en arrêter les -effets, et s'en retourna sans avoir rien obtenu; le général anglois -lui-même, autrefois l'idole de sa nation, y reçut un accueil tel, -qu'il se trouva heureux d'obtenir la permission de se retirer sur le -continent, pour échapper aux accusations violentes qui s'élevoient -contre lui; les Hollandois, avec qui, par l'effet de ces passions -haineuses et cupides qui le poussoient à continuer la guerre, il avoit -fait un traité peu honorable pour l'Angleterre et ruineux pour son -commerce[107], achevèrent d'irriter la reine par l'insolence de leurs -prétentions; elle ne fut pas moins mécontente de l'obstination que -mirent les alliés à poursuivre leurs opérations militaires, malgré -l'opposition qu'elle y avoit publiquement manifestée; et une -suspension d'armes fut arrêtée entre les deux couronnes. - - [Note 107: C'est le traité connu sous le nom de _la - Barrière_. Les États-Généraux s'engageoient à maintenir la - succession à la couronne d'Angleterre dans la ligne - protestante, et le cabinet anglois prenoit de son côté - l'engagement de concourir avec ses alliés à s'emparer à leur - profit de tous les Pays-Bas espagnols, et d'autant de Villes - fortes qu'il seroit nécessaire pour les mettre à couvert - tant du côté de la France que de toutes les autres - puissances qui les avoisinoient. Ce traité prodigieux - souleva justement la reine et toute l'Angleterre contre - celui qui en étoit l'auteur.] - -Cependant le prince Eugène, resté seul à la tête des confédérés, après -avoir pris le Quesnoi, étoit sur le point de s'emparer de Landrecies, -et tandis que les conférences pour la paix générale s'ouvroient à -Utrecht, Louis XIV n'étoit pas en sûreté à Versailles, et l'on agitoit -dans son conseil s'il ne se retireroit pas derrière la Loire: la -bataille de Denain, gagnée par Villars, fut le salut de la France, et -acheva ce que les dispositions favorables de la reine Anne avoient -commencé. Les conférences continuèrent alors sous des auspices plus -heureux; (1713) et la paix d'Utrecht, à laquelle les alliés -n'accédèrent pas simultanément, mais qu'après quelques efforts -malheureux il leur fallut enfin accepter les uns après les autres, ne -fut pour Louis XIV, vu les circonstances extrêmes où il s'étoit -trouvé, ni sans avantages, ni sans dignité. - -Tandis que la société _matérielle_ éprouvoit en France de si longues -et si rudes traverses, celle des _intelligences_ étoit loin d'être en -paix; et une guerre intestine, bien plus dangereuse sans doute, la -troubloit et l'ébranloit jusque dans ses fondements. Nous n'avons -point parlé de l'affaire du Quiétisme, de la tendre et innocente -visionnaire qui l'introduisit en France[108], des persécutions -suscitées à Fénélon son protecteur, pour quelques erreurs, qu'on peut -dire _imperceptibles_, qui s'étoient glissées dans son livre des -_Maximes des Saints_; de l'animosité peu honorable pour son caractère -que mit Bossuet à poursuivre, à l'égard de ce livre, une condamnation -à laquelle répugnoit la modération indulgente du Saint-Siége; des -petits motifs de vengeance personnelle qui poussèrent madame de -Maintenon à s'unir aux persécuteurs de l'illustre prélat qu'elle avoit -si long-temps aimé et protégé: et si nous n'en avons point parlé, -c'est que cette affaire ne laissa aucune trace, ni dans le clergé, ni -dans l'État. Fénélon, condamné, se soumit sans réserve aux décisions -de l'autorité pontificale dont il comprenoit mieux que son fameux -rival l'étendue sans bornes et l'infaillible caractère. Mais ce qui -mérite d'être remarqué, c'est que ce furent les jansénistes qui, les -premiers, sonnèrent l'alarme sur l'hérésie nouvelle, espérant ainsi -opérer une diversion favorable à leurs propres doctrines; et qu'en -effet, ceux qui poursuivirent si vivement Fénélon, furent en cette -occasion les dupes de ces sectaires. - - [Note 108: Madame Guyon.] - -Leur hérésie, fondée sur l'esprit de révolte et d'orgueil, avoit des -racines bien autrement profondes. Ainsi que nous l'avons déjà dit, il -s'en falloit de beaucoup que, pour avoir été abattus par le concours -des deux puissances, les jansénistes fussent en effet persuadés et -soumis; et ils n'en avoient pas moins continué de protester dans -l'ombre contre les décisions de l'autorité pontificale, et de -subtiliser sur la distinction du _fait_ et du _droit_[109]. Or il -arriva que la Sorbonne (1704) ayant été consultée sur un cas de -conscience dans lequel étoit comprise cette distinction, quarante -docteurs donnèrent par écrit une décision favorable au sophisme -janséniste, et que cette décision eut de la publicité: les jésuites -furent les premiers qui la dénoncèrent, et l'on doit dire qu'elle -souleva tout l'épiscopat françois. Le cardinal de Noailles, alors -archevêque de Paris, exigea la rétractation des signataires, et la -Sorbonne elle-même donna son avis doctrinal sur la décision du _cas de -conscience_. Elle fut déclarée contraire aux constitutions -apostoliques, téméraire, scandaleuse, injurieuse aux souverains -pontifes, favorisant la pratique des équivoques, des restrictions -mentales, du parjure, et renouvelant la doctrine réprouvée du -jansénisme. D'autres facultés de théologie adhérèrent à ce jugement, -et le pape adressa au roi un bref par lequel il condamnoit à la fois -et cette décision et les docteurs qui l'avoient signée. - - [Note 109: _Voyez_ p. 26 (_note_).] - -Alors le _cas de conscience_ devint le signal d'une nouvelle -insurrection des disciples de Jansénius. Une foule d'écrits sortirent -en un instant du milieu de cette tourbe si long-temps silencieuse, -dans lesquels on attaquoit et le jugement qui l'avoit condamné, et -l'archevêque de Paris, qui avoit provoqué ce jugement, et les docteurs -qui avoient eu _la lâcheté_ de rétracter leur décision; et la -doctrine du _silence respectueux_ à l'égard du chef de l'Église, fut -de nouveau présentée comme légitime et suffisante. - -Alarmés d'une opposition si violente et si audacieuse, les évêques et -le roi lui-même s'adressèrent au souverain pontife pour le prier de -renouveler les constitutions de ses prédécesseurs contre cette -doctrine pernicieuse du _silence respectueux_; et, en 1705, Clément XI -publia sa constitution connue sous le nom de _Vineam Domini Sabaoth_, -où furent condamnés de nouveau et les partisans de cette doctrine et -ceux de l'hérésie de Jansénius. La bulle du pape, envoyée au roi, fut -reçue par l'assemblée du clergé qui se tenoit alors à Paris, par la -Sorbonne, par tous les évêques, et enregistrée au parlement. Il -sembloit que tout dût être fini; mais un nouvel incident, dont les -suites eurent une tout autre gravité, ne tarda point à faire voir que -le parti janséniste étoit plus puissant qu'on n'avoit cru, et que, -parmi ceux-là même qui le poursuivoient, plusieurs étoient, et sans le -savoir, plutôt ses partisans que ses ennemis. - -Et en effet, que faisoient les jansénistes qui ne fût complètement -autorisé par les _libertés gallicanes_? «Les décisions des papes, -disent ces libertés, ne sont sûres qu'après que l'_Église_ les a -acceptées.» Or, la majorité et même la totalité des évêques françois, -en y joignant encore la Sorbonne, ne faisoient sans doute qu'une très -petite portion de l'Église; il ne semble pas que le parlement dût être -compté comme un supplément suffisant de l'épiscopat gallican; et les -jansénistes qui combattoient et rejetoient une bulle du pape jusqu'à -ce qu'elle eût été confirmée et acceptée par l'Église _universelle_, -étoient très conséquents. Ils ne pouvoient, à la vérité, empêcher et -les évêques françois et la Sorbonne, et même le parlement, de faire à -cet égard ce qui leur sembloit bon; mais ils demandoient la même -liberté, jusqu'à ce que la seule autorité compétente (l'Église -_universelle_) eût prononcé; et en cela ils se montroient les seuls -véritables défenseurs des _libertés gallicanes_; les autres n'y -entendoient rien. - -Or, voici ce qui arriva: un prêtre de l'Oratoire, nommé Quesnel, avoit -publié, environ quarante ans auparavant, et sous l'approbation de son -évêque (celui de Châlons), quelques réflexions morales sur l'Évangile. -Son livre avoit eu du succès; les éditions s'en étoient multipliées, -et, à chaque nouvelle réimpression, l'auteur y avoit ajouté des -réflexions nouvelles, tellement que, vers la fin du siècle, il se -composoit de quatre gros volumes, lesquels s'imprimoient avec -privilége du roi. Lorsqu'il n'étoit encore qu'évêque de ce même -diocèse de Châlons, le cardinal de Noailles en avoit accepté la -dédicace, et il avoit en même temps confirmé l'approbation qu'y avoit -donnée son prédécesseur. Cependant les _Réflexions morales_ avoient -déjà excité l'animadversion d'un grand nombre de personnes éclairées, -qui y avoient retrouvé sur la grâce, sur la charité, sur la pénitence, -sur la discipline de l'Église, toutes les doctrines de Jansénius. -Plusieurs évêques l'avoient censuré; il avoit été ouvertement attaqué -par les jésuites; enfin l'affaire fut portée en cour de Rome; et, -après deux ans d'examen, le livre de Quesnel y fut réprouvé, comme -contenant les doctrines déjà condamnées de Jansénius. - -Quesnel et ses partisans firent de grands cris sur le décret du pape, -déclarant qu'il étoit l'ouvrage de l'intrigue et de la passion, -déclamant contre la _corruption de la cour de Rome_, demandant surtout -qu'au lieu de condamner le livre _en général_, comme il l'avoit fait, -il plût au saint Père de censurer en particulier chacune des -propositions qui lui avoient semblé condamnables. Cependant, la -plupart des évêques reçurent le décret du pape et proscrivirent, dans -leurs diocèses, les _Réflexions morales_. On s'attendoit que le -cardinal de Noailles, alors archevêque de Paris, ne tarderoit pas à -révoquer l'approbation qu'il leur avoit donnée; et, quoiqu'il éprouvât -en effet quelque chagrin de cette espèce de rétractation, il est -probable qu'il eût fini par prendre ce parti, lorsqu'un misérable -incident, que plusieurs assurent n'avoir point été prémédité, lui fit -prendre tout à coup des résolutions entièrement opposées. Par -l'imprudence d'un libraire, les instructions pastorales de deux -évêques, et le mandement d'un troisième[110], portant condamnation du -livre de Quesnel, furent affichés aux portes même de l'archevêché. Le -cardinal crut y voir une insulte, et son amour-propre déjà froissé -s'en exaspéra: il publia aussitôt une ordonnance contre ces -mandements, où les deux évêques et leurs doctrines étoient fort -maltraités[111]. Ceux-ci portèrent plainte directement au roi, dans -une lettre où ce prélat étoit présenté comme fauteur d'hérétiques: les -partisans du cardinal répondirent; les évêques répliquèrent, et la -querelle s'échauffa dans une multitude d'écrits qui se succédèrent -très rapidement. - - [Note 110: Les instructions pastorales étoient des évêques - de Luçon et de La Rochelle, le mandement étoit de l'évêque - de Gap.] - - [Note 111: Le cardinal poussa plus loin son ressentiment et - jusqu'à l'excès le plus condamnable; car supposant, sans en - avoir aucune preuve, que deux jeunes ecclésiastiques, neveux - de deux de ces évêques, et qui étudioient au séminaire de - Saint-Sulpice, n'étoient point étrangers à l'affront qu'il - venoit de recevoir, il ordonna qu'ils fussent à l'instant - même chassés de cette maison. Cependant il fut prouvé par la - suite que c'étoit très injustement qu'ils avoient été - soupçonnés; et sans doute il étoit plus injuste encore de - les avoir condamnés sur un simple soupçon.] - -Le roi fit examiner cette affaire, et la décision des arbitres fut -que le cardinal condamneroit les _Réflexions morales_, révoqueroit en -même temps la condamnation qu'il avoit portée contre les deux évêques, -et que ceux-ci lui donneroient satisfaction au sujet de la lettre -qu'ils avoient écrite contre lui. Le cardinal, par l'entêtement le -plus blâmable, refusa d'accepter un arrangement qui mettoit fin si -convenablement à cette malheureuse discussion. Alors on jugea -nécessaire d'évoquer la cause au tribunal du souverain pontife; et le -roi s'unit au corps des évêques pour supplier Sa Sainteté de vouloir -bien condamner en détail les propositions qu'il jugeoit dignes d'être -censurées. C'est ce qui donna naissance à la fameuse bulle _Unigenitus -Dei filius_, dans laquelle le pape condamnoit cent et une propositions -extraites du livre de Quesnel. - -Cette bulle, donnée à Rome en 1713, ne fut apportée en France qu'au -commencement de 1714. Elle fut acceptée dans une assemblée d'évêques -que le roi avoit convoquée à Paris à cet effet; et pour arriver plus -sûrement à son but, qui étoit de concilier les esprits, il avoit voulu -que le cardinal de Noailles en fût le président. Toutefois cette -acceptation fut vivement combattue, et le cardinal lui-même se mit à -la tête de l'opposition. Sans oser défendre les _Réflexions morales_, -qu'ils se déclarèrent même tout prêts à condamner, les opposants -prétendirent que la bulle étoit obscure, et ne devoit être acceptée -qu'après que le pape auroit donné, sur ces obscurités, les -éclaircissements qu'ils proposoient de lui demander. On passa outre: -quarante évêques acceptants écrivirent au pontife pour lui rendre -leurs actions de grâces, et lui faire connoître leur acceptation; il -fut ordonné au parlement d'enregistrer la bulle, et en cette occasion -il fit bien connoître quel étoit son esprit: car, quoique ce fût Louis -XIV qui donnât cet ordre, il n'enregistra néanmoins qu'avec les -réserves des droits de la couronne, des libertés gallicanes, du -pouvoir et de la juridiction des évêques, hasardant même de faire une -censure indirecte de celle que le pape avoit faite lui-même de la cent -et unième proposition[112]. Immédiatement après l'enregistrement, une -lettre du roi, adressée à la faculté de Sorbonne, lui intima également -l'ordre d'insérer la bulle sur ses registres. - - [Note 112: Cette proposition, devenue fameuse par les débats - qu'elle fit naître, porte «que la crainte d'une - excommunication injuste ne doit jamais nous empêcher de - faire notre devoir.» Or, qui ne voit qu'une semblable - doctrine tend à rendre chaque individu juge en dernier - ressort, et de son devoir, et des censures de l'Église dont - il est libre ainsi de toujours contester à son égard la - juste application, ce qui établit pleinement le principe - protestant du _jugement particulier_, et toutes ses - conséquences.] - -C'étoit ainsi que Louis XIV entendoit les _libertés gallicanes_, -quand il étoit de l'avis du pape. Le cardinal de Noailles les avoit -entendues de la même manière, lorsqu'il avoit adopté la bulle _Vineam -Domini_ contre les jansénistes et le cas de conscience; maintenant il -lui plaisoit de rejeter la bulle _Unigenitus_, et il les entendoit -autrement. Il est évident que quarante prélats n'étoient pas plus -l'Église _universelle_ pour l'archevêque de Paris que pour les -disciples de Jansénius: il persista donc dans sa résolution de -demander au pape des explications, publia un mandement par lequel il -défendoit, sous les peines canoniques, à tous ecclésiastiques -d'exercer, dans son diocèse, aucune fonction et juridiction -relativement à la bulle, et de la recevoir sans sa permission; et le -jour même où l'enregistrement s'en fit à la Sorbonne, il eut la -hardiesse de faire distribuer à chaque membre de l'assemblée un -exemplaire de ce jugement. - -On peut croire que les jansénistes surent profiter de cet incident: -suivant leur coutume, ils prirent part à la querelle par un -débordement d'écrits, tous, comme on le peut croire, injurieux pour le -pape, favorables aux opposants, et surtout aux cent et une -propositions condamnées, qu'ils appeloient hautement cent et une -vérités. - -Le roi se montra, dans toute la suite de cette affaire, ce que, de nos -jours, on appelleroit un véritable _ultramontain_; et l'on attribuoit -principalement au père Le Tellier, jésuite, et depuis quelque temps -son confesseur, la force de volonté qu'il y mit, la marche ferme et -régulière qu'il s'y traça, et les disgrâces qu'éprouva le parti des -opposants. De là ce redoublement de haine contre la Compagnie de -Jésus, que le parti janséniste répandit dans toutes les classes de la -société, depuis les plus élevées où, sous des apparences hypocrites, -la licence des opinions religieuses avoit fait de grands progrès, -jusqu'aux plus obscures, où le respect pour le chef de l'Église étoit -fort diminué par l'effet de tant d'outrages qu'il avoit reçus de ce -même roi qui se faisoit alors son soutien et son défenseur; de là ce -déchaînement presque général contre les vues ambitieuses de cette -célèbre et sainte société, contre ses manoeuvres ténébreuses, son -esprit persécuteur, sa politique artificieuse, sa morale relâchée; de -là surtout cette opinion inconcevable, adoptée alors sur parole par -tant de gens passionnés et perpétuée jusqu'à nos jours (car il n'est -point d'extravagance dont les passions ne puissent faire un article de -foi), que la Compagnie de Jésus avoit, en théorie et en pratique, un -plan secret de corruption des esprits, et de domination universelle à -l'aide de cette corruption[113]. Le père Le Tellier fut dès lors -représenté comme un caractère atroce, comme un monstre d'ambition et -d'hypocrisie, parce que l'exil ou la prison punirent quelques -boutefeux qui excitoient à la révolte contre les décrets du pape et -contre les ordres du roi, c'est-à-dire contre tous les pouvoirs de la -société[114]; et l'on supposa de même à tous ceux qui prirent parti -contre le cardinal de Noailles les plus vils motifs de vengeance et -d'intérêt personnel. Aujourd'hui que reste-t-il dans l'opinion des -gens sensés de tant de cris et de déclamations furibondes? que les -propositions extraites du livre de Quesnel, sans en excepter une -seule, ont été justement condamnées[115]; qu'un cardinal qui se -mettoit en révolte contre le pape étoit peut-être plus condamnable -encore que Quesnel; que le jésuite, directeur de la conscience de -Louis XIV, et qui exhortoit son royal pénitent à user de son pouvoir -pour combattre l'hérésie et faire respecter dans ses États l'autorité -du chef de la chrétienté, remplissoit son devoir, et s'il eût agi -autrement, eût été coupable de prévarication. - - [Note 113: Ce que dit Voltaire au sujet des jésuites et des - _Provinciales_ où ils étoient si odieusement diffamés, - mérite d'être remarqué. Après avoir présenté ce livre comme - un modèle d'éloquence et de bonnes plaisanteries: «Il est - vrai, ajoute cet écrivain, qu'en totalité il portoit sur un - fondement faux. On attribuoit adroitement à _toute_ la - société les opinions extravagantes de plusieurs jésuites - espagnols et flamands. On les auroit déterrées aussi bien - chez les casuistes dominicains et franciscains; mais c'étoit - _aux seuls jésuites_ qu'on en vouloit. On tâchoit, dans ces - lettres, de prouver qu'ils avoient un dessein formé de - corrompre les moeurs des hommes, dessein qu'aucune secte, - aucune société n'_a jamais eu et ne peut avoir_. Mais il ne - s'agissoit pas d'_avoir raison_, il s'agissoit _de divertir - le public_.» (_Siècle de Louis XIV._) - - Voilà ce qu'a dit le patriarche de la philosophie moderne, - ce qui n'empêche pas de braves philosophes de continuer à - nous présenter tous les jours, comme la doctrine - fondamentale de la compagnie de Jésus, toutes les folies et - toutes les absurdités que Pascal a recueillies dans son - livre. - - Il ne sera peut-être pas hors de propos de faire connoître - ici comment fut reçu, à son apparition, ce livre - _classique_, ce chef-d'oeuvre, devant lequel s'extasient les - rhéteurs, les littérateurs de collége, et toute cette tourbe - de pédants qui, dans les ouvrages d'esprit, ne voient que - l'arrangement des paroles, et s'inquiètent peu que l'auteur - ait du sens, pourvu que ses phrases soient nombreuses et ses - périodes bien arrondies. - - À peine les _Provinciales_ eurent-elles paru, que Rome les - condamna. De son côté, Louis XIV nomma pour l'examen de ce - livre treize commissaires, archevêques, évêques, docteurs ou - professeurs de théologie, qui donnèrent la décision - suivante: - - «Nous soussignés, etc., certifions, après avoir diligemment - examiné le livre qui a pour titre: _Lettres provinciales_ - (avec les notes de Vendrock-Nicole), que les hérésies de - Jansénius, condamnées par l'Église, y sont soutenues et - défendues.... Certifions de plus que la _médisance_ et - l'insolence sont si naturelles à ces deux auteurs, qu'à la - réserve des jansénistes, ils n'épargnent qui que ce soit, ni - le pape, ni les évêques, ni le roi, ni ses principaux - ministres, ni la sacrée faculté de Paris, ni les ordres - religieux; et qu'ainsi ce livre est digne des peines que les - lois décernent contre les libelles _diffamatoires et - hérétiques_. Fait à Paris, le 4 septembre 1660. Signé: Henri - de Rennes, Hardouin de Rhodez, François d'Amiens, Charles de - Soissons, etc.» - - Sur cet avis des commissaires, ce livre fut condamné au feu - par arrêt du conseil d'état.] - - [Note 114: Le foyer du jansénisme étoit à quelques lieues de - Paris, dans une maison attenante à l'abbaye de - Port-Royal-des-Champs, et dans laquelle s'étoient retirés - Arnauld, Saint-Cyran, et les autres chefs du parti. Ils y - élevoient des jeunes gens, et leurs disciples se répandoient - ensuite dans le monde où ils propageoient leurs doctrines. - Ils gouvernoient en même temps les religieuses de ce - monastère et celles de Port-Royal-de-Paris; et ces filles, - très régulières d'ailleurs, étoient jansénistes sans trop - savoir pourquoi, mais, suivant l'esprit de la secte, très - obstinées dans leurs opinions, et fortement persuadées que - cette révolte de leur esprit étoit une véritable force - d'aine et un amour ardent de la vérité, qui les rendoit fort - agréables à Dieu. Lors de la signature du formulaire, elles - avoient d'abord refusé de signer, donnant pour raison les - motifs qui leur étoient dictés par leurs directeurs. La cour - s'irrita de cet entêtement; et, sur un ordre du roi, le - lieutenant civil alla à Port-Royal-des-Champs, et en fit - sortir tous les prétendus solitaires qui s'y étoient - retirés, et tous les jeunes gens qu'ils y élevoient. Peu - s'en fallut qu'alors les deux monastères ne fussent - détruits; mais on crut suffisant de disperser dans d'autres - couvents les plus récalcitrantes de ces religieuses; et - quelques jansénistes furent mis à la Bastille par suite de - cette affaire. La signature du formulaire les en fit sortir, - et fit rentrer dans leur couvent les religieuses exilées. Il - n'est pas besoin de dire que tout ce troupeau janséniste - signa avec les restrictions mentales qu'il reprochoit aux - jésuites, et qui lui étoient beaucoup plus familières qu'à - ces religieux. - - Cependant la secte se fortifioit par les persécutions, et - Port-Royal étoit toujours signalé comme le centre de toutes - ses manoeuvres. On en eut la preuve lorsqu'il fut question - d'y faire signer la bulle de Clément XI sur le _cas de - conscience_: ces filles consentirent à signer, mais sans - déroger à la doctrine du droit et du _fait_ et à celle du - _silence respectueux_. Cette fois-ci le roi se montra moins - indulgent; mais voulant procéder dans les formes, il - commença par demander au pape la suppression de leur - monastère; et l'ayant obtenue, toutes les religieuses en - furent enlevées et renfermées sans retour dans d'autres - couvents. Le lieutenant de police reçut l'ordre de faire - démolir leur maison de fond en comble, et les corps inhumés - dans l'église et dans le cimetière furent déterrés et - transportés ailleurs. Quesnel, condamné peu de temps après, - se sauva dans les Pays-Bas, où Arnauld avoit si long-temps - vécu exilé et se consolant jusqu'à sa mort de son exil par - les combats que sa plume ne cessoit de livrer au pape et aux - cinq propositions. La Bastille se remplit une seconde fois - de jansénistes qui y restèrent jusqu'à la fin de ce règne. - S'ils furent traités avec cette rigueur, ce ne fut pas pour - leurs opinions religieuses dont il est probable que Louis - XIV se seroit très peu occupé, quelque dangereuses qu'elles - fussent en effet, mais pour leur ardeur à les répandre, et - leur caractère remuant et séditieux. C'étoit là ce qui - l'irritoit contre eux, et finit par le rendre inexorable - pour tout ce qui tenoit de près ou de loin à ce parti.] - - [Note 115: «À son retour de Rome, dit le duc de Saint-Simon, - Amelot me conta que le pape l'avoit pris en amitié, et qu'il - gémissoit de se voir la boule et l'instrument du plus fort - des partis de l'Église de France, tellement qu'après s'être - laissé aller à donner la Constitution, dans la persuasion où - les lettres de Le Tellier l'avoient mis, que le roi étoit le - maître absolu de tout son royaume, il se trouvoit dans - l'embarras.» - - «Là dessus, Amelot, qui le savoit bien, lui demanda pourquoi - il ne s'étoit pas contenté de censurer _en gros_ quelques - propositions de Quesnel, au lieu de faire une censure - _baroque_ de cent et une: «Eh! M. Amelot, que vouliez-vous, - dit le pape, que je fisse? Le Tellier avoit assuré le roi - qu'il y avoit dans ce livre _plus de cent_ propositions - censurables: il n'a pas voulu passer pour menteur; on m'a - _tenu le pied sur la gorge_ pour s'en mettre plus de cent.» - - «Amelot, ajoute-t-il, _étoit vrai et avoit de la probité_.» - Permis au duc de Saint-Simon de le croire, et, en bon - janséniste, de trouver cette anecdote tout à fait - vraisemblable. Quant à nous, nous ne craindrons pas de - prononcer hardiment que cet _honnête_ et _véridique_ M. - Amelot a fait un impudent et grossier mensonge; et, en - effet, pour que la chose fût vraie, deux conditions seroient - nécessaires: la première, que Clément XI eût été un - malhonnête homme, absolument sans foi, ni loi; la seconde, - qu'il eût eu la bonhomie d'en convenir. Tout, dans ce - misérable conte, jusqu'au ton indécent de cette prétendue - conversation, outrage le sens commun et décèle l'imposture. - - Cependant aujourd'hui encore, et lorsqu'après plus d'un - siècle on sait sans doute à quoi s'en tenir sur le livre de - Quesnel, il se trouve des écrivains qui répètent gravement - cette prodigieuse sottise comme une vérité historique des - plus incontestables.] - -Cependant telle étoit la profondeur du mal, que Louis XIV, qui ne -perdoit pas de vue cette affaire, n'en put voir la fin. Les opposants, -et le cardinal à leur tête, persistant dans leur rébellion, le pape, -qui se fatiguoit d'un tel scandale, demanda au roi de consentir qu'il -citât ce prélat à son tribunal, comme membre du sacré collége: on y -trouva des difficultés, car, même alors que l'on marchoit d'accord -avec lui, on pensoit qu'il y auroit du danger à le satisfaire sur un -point important de haute discipline; et ce moyen décisif, qui -finissoit sans retour cette affaire et dont le cardinal fut très -effrayé, fut éludé par l'offre qui lui fut faite de convoquer un -concile national, c'est-à-dire de donner son consentement à une -assemblée où tout se seroit indubitablement traité selon les libertés -gallicanes, et où se fût probablement accru le mal qu'il cherchoit à -détruire. Clément XI refusa: alors on prit un terme moyen qui fut -d'employer simultanément l'autorité du pape et le pouvoir du roi pour -forcer enfin à la soumission le cardinal et ses adhérents. En -conséquence il fut décidé que le monarque donneroit une déclaration -par laquelle tout évêque qui n'auroit pas souscrit la bulle, seroit -tenu de l'accepter _purement et simplement_, sous peine d'être -poursuivi selon toute la rigueur des canons. La déclaration étoit -faite; et comme il y avoit lieu de craindre, vu l'esprit qui régnoit -dans le Parlement, que l'enregistrement n'éprouvât des difficultés, le -roi fixa un jour pour le lit de justice où il se proposoit d'aller en -personne procéder à cet enregistrement. La veille du jour désigné, il -fut pris de la maladie dont il mourut. - -Les désastres qui accablèrent la France pendant les dernières années -de sa vie, ne furent pas les seules amertumes qui en empoisonnèrent le -cours. Malheureux comme roi, Louis XIV ne le fut pas moins dans -l'intérieur de sa famille. On sait quels ravages la mort exerça, dans -un court espace de temps, au milieu de cette race royale: le duc et la -duchesse de Bourgogne étoient morts, en 1712, dans un intervalle de -quelques jours; un mois après, l'aîné de leurs fils les avoit suivis -dans la tombe, et le duc de Berry, second fils du dauphin, au bout de -deux ans. Il ne restoit plus, dans la ligne directe de la succession -au trône, que le duc d'Anjou, dernier fils du duc de Bourgogne: ce fut -alors que les intrigues de madame de Maintenon et son attachement -aveugle pour le duc du Maine qu'elle avoit élevé, poussèrent Louis XIV -à prendre une détermination qui rappela le scandale de ses jeunes -années, et répandit quelque avilissement sur ses derniers jours. Comme -si les rois avoient d'autres règles de moeurs que les simples -particuliers, il légitima par un édit ses deux fils adultérins, le duc -du Maine et le duc de Toulouse, les déclarant, à défaut de princes du -sang, habiles, eux et leurs descendants, à succéder à la couronne de -France, les faisant eux-mêmes, et de sa pleine autorité, princes du -sang, immédiatement après ceux qui appartenoient aux branches -légitimes. Ce fut sous la même influence qu'il fit son testament dont -nous parlerons plus tard. Et ces choses s'étant passées en 1714, il -mourut le 1er septembre 1715, âgé de soixante-dix-sept ans. - -Nous avons vu, dès les premières pages de son histoire, quelles -étoient les traditions monarchiques qu'il avoit reçues du disciple de -Richelieu, et à quel point il les avoit perfectionnées. La suite de -son règne nous a successivement offert les conséquences de ce système -oriental, dans lequel tout fut abattu devant le monarque, où l'on ne -voulut plus qu'un maître et des esclaves, où les ministres des -volontés royales, courbés en apparence sous le même joug qui -s'appesantissoit indistinctement sur tous, possédoient en effet par -transmission, de même que dans tous les gouvernements despotiques, la -plénitude du pouvoir dont il leur étoit donné d'abuser impunément -envers les grands et envers les petits[116]. On a vu quel mouvement -factice cette force et cette concentration de volonté avoit donné à la -société, et le parti qu'en avoient su tirer deux hommes habiles, qui -exploitèrent ainsi, au profit de leur propre ambition, l'orgueil et -l'ambition de leur maître, le sang et la substance des peuples, le -repos de la chrétienté, l'avenir de la France. Louvois avoit fait de -Louis XIV le vainqueur et l'arbitre de l'Europe: Colbert, nous l'avons -déjà dit, jugea que ce n'étoit point assez, et ne prétendit pas moins -qu'à le soustraire entièrement à l'ascendant, de jour en jour moins -sensible, que l'autorité spirituelle exerçoit encore sur les -souverains. Il n'y réussit point entièrement, parce qu'il auroit -fallu, pour obtenir un tel succès, que Louis XIV cessât d'être -catholique; mais le mal qu'il fit pour l'avoir tenté fut grand et -irréparable[117]. Sous une administration si active et si féconde en -résultats brillants et positifs, il y eut pour le _grand roi_ un long -enivrement; et même, après qu'il fut passé, tout porte à croire que -Louis XIV, nourri dès son enfance des doctrines de ce ministérialisme -grossier, ne cessa point d'être dans la ferme conviction qu'il avoit -enfin résolu le problème du gouvernement monarchique dans sa plus -grande perfection. «L'État, c'est moi», disoit-il; et il se -complaisoit dans cet égoïsme politique, qui ne prouvoit autre chose, -sinon que, si sa volonté étoit forte, ses vues n'étoient pas très -étendues, et qu'il ne comprenoit que très imparfaitement la société -telle que l'a faite la religion catholique, à laquelle d'ailleurs il -étoit si sincèrement attaché. - - [Note 116: «Les ministres avoient su persuader au roi - l'abaissement de tout ce qui étoit élevé; et leur refuser le - _traitement_ (le titre de _monseigneur_ qu'ils exigeoient de - tous, sans exception), c'étoit mépriser son autorité et son - service dont ils étoient les organes, parce que d'ailleurs, - et par eux-mêmes, ils n'étoient rien. Le roi, séduit par ce - reflet prétendu de grandeur sur lui-même, s'expliqua si - rudement à cet égard, qu'il ne fut plus question que de - ployer sous ce nouveau style ou de quitter le service, et de - tomber en même temps, en le quittant, dans la disgrâce - marquée du roi, et sous la persécution des ministres dont - les occasions se rencontroient à tous moments; de là - l'autorité personnelle et particulière des ministres montée - au comble, jusqu'en ce qui ne regardoit ni les ordres, ni le - service du roi, sous l'ombre que c'étoit la sienne; de là ce - degré de puissance qu'ils usurpèrent; de là leurs richesses - immenses, et les alliances qu'ils firent à leur choix.» - (_Mém. de Saint-Simon_, liv. IV.)] - - [Note 117: «Il me paroît, a dit un homme très au fait de la - matière, que ces prélats (les auteurs de la déclaration) ont - semé dans le coeur des princes un germe funeste de défiance - contre les papes, qui ne pouvoit qu'être fatal à l'Église. - L'exemple de Louis XIV et de ces prélats a donné à toutes - les cours un motif très spécieux pour se mettre en garde - contre les prétendues entreprises de la cour de Rome. De - plus, il a accrédité auprès des hérétiques toutes les - calomnies et les injures vomies contre le chef de l'Église, - puisqu'il les a affermis dans les préjugés qu'ils avoient, - en voyant que les catholiques même et les évêques faisoient - semblant de craindre les entreprises des papes sur le - temporel des princes; et, enfin, cette doctrine répandue - parmi les fidèles a diminué infiniment l'obéissance, la - vénération, la confiance pour le chef de l'Église, que les - évêques auroient dû affermir de plus en plus.» (_Lettres sur - les quatre articles dits du Clergé de France_, lettre II, p. - 5.)] - -Les plus grands ennemis de cette religion de vérité ne peuvent -disconvenir d'un fait aussi clair que la lumière du soleil: c'est -qu'elle a développé les _intelligences_ dans tous les rangs de la -hiérarchie sociale, et à un degré dont aucune société de l'antiquité -païenne ne nous offre d'exemple; d'où il est résulté que le peuple -proprement dit a pu, chez les nations chrétiennes, devenir _libre_ et -entrer dans la société civile, parce que tout chrétien, quelque -ignorant et grossier qu'on le suppose, a en lui-même, par sa foi et -par la perpétuité de l'enseignement, une règle de moeurs et un -principe d'ordre suffisant pour se maintenir dans cette société sans -la troubler; tandis que la multitude païenne, à qui manquoit cette loi -morale, ou qui, du moins, n'en avoit que des notions très incomplètes, -a dû, pour que le monde social ne fût point bouleversé, rester esclave -et ne point sortir de la société domestique, seule convenable à son -éternelle enfance. Or cette puissance du christianisme, découlant de -Dieu même, a, dans ce qui concerne ses rapports avec la société -politique, deux principaux caractères, c'est d'être universelle et -souverainement indépendante: car Dieu ne peut avoir deux lois, -c'est-à-dire deux volontés, et il n'y a rien sans doute de plus libre -que Dieu. C'est l'universalité de cette loi, son indépendance et son -action continuelle sur les _intelligences_, qui constitue ce -merveilleux ensemble social que l'on nomme la _chrétienté_. Régulateur -universel, le christianisme a donc des préceptes également -obligatoires pour ceux qui gouvernent et pour ceux qui sont gouvernés; -rois et sujets vivent également sous sa dépendance et dans son unité; -et ce seroit aller jusqu'au blasphème que de supposer qu'il peut y -avoir, en ce monde, quelque chose qui soit indépendant de Dieu. Il est -donc évident que, de la soumission d'un prince à cette loi divine, -dérive la légitimité de son pouvoir sur une société chrétienne; et en -effet, obéir à l'autorité du roi et obéir en même temps à une autorité -que l'on juge supérieure à la sienne et contre laquelle il seroit en -révolte, implique contradiction. S'il croit avoir le droit de s'y -soustraire, tous auront le droit bien plus incontestable de lui -résister en tout ce qui concerne cette loi, puisque c'est par cette -loi même, et uniquement par elle, qu'il a le droit de leur commander; -car, de prétendre que l'_intelligence_ d'un homme, quel qu'il puisse -être, ait le privilége d'imposer une règle _tirée d'elle-même_ à -d'autres _intelligences_, c'est imaginer, en fait de tyrannie, quelque -chose de plus avilissant et de plus monstrueux que ce qui a jamais été -établi en principe ou mis en pratique chez aucun peuple du monde[118]. -Les gouvernements païens les plus violents n'avoient pas même cette -prétention; et s'ils avoient réduit à l'esclavage le peuple proprement -dit, c'est qu'ils l'avoient en quelque sorte exclu du rang des -_intelligences_, n'exerçant leur action que sur ce qu'il y avoit de -matériel dans l'homme à ce point dégradé. - - [Note 118: L'Angleterre exceptée; c'est là que, sous Henri - VIII et ses successeurs, ce prodige s'est réalisé.] - -Ainsi, tout étant _intelligent_, libre, agissant dans une société -chrétienne, il est facile de concevoir quelle faute commit Louis XIV, -après avoir entièrement isolé son pouvoir en achevant d'abattre tout -ce qui étoit intermédiaire entre son peuple et lui, de chercher à se -rendre encore indépendant de ce joug si léger que lui imposoit -l'autorité religieuse. Il crut, et ses conseillers crurent avec lui, -que cette indépendance fortifieroit ce pouvoir; et la vérité est que -ce pouvoir en fut ébranlé jusque dans ses fondements, et que jamais -coup plus fatal ne lui avoit encore été porté. S'étant ainsi placé -_seul_ en face de son peuple, c'est-à-dire d'une multitude -d'_intelligences_ à qui la lumière du catholicisme avoit imprimé un -mouvement qu'il appartenoit au _seul_ pouvoir catholique de diriger, -qu'il n'étoit donné à personne d'arrêter, deux oppositions s'élevèrent -à l'instant contre l'imprudent monarque: l'une, des vrais chrétiens, -qui continuèrent de poser devant lui les limites de cette loi divine -qu'il vouloit franchir; l'autre, de sectaires qui, adoptant avec -empressement le principe de révolte qu'il avoit proclamé, en tirèrent -sur le champ toutes les conséquences, et se soulevèrent à la fois -contre l'une et l'autre puissances. Étrange contradiction! On a vu -combien, dans les derniers temps de sa vie, il fut alarmé de cet -esprit de rébellion, et au point d'aller en quelque sorte chercher -contre lui un refuge auprès de l'autorité même qu'il avoit outragée; -et cependant en même temps qu'il sembloit rendre au Saint-Siége la -plénitude de ses droits, il traitoit d'_opinions libres_ cette même -déclaration, qui les sapoit jusque dans leurs fondements, et alloit -jusqu'à ordonner qu'elle fût publiquement professée et défendue[119]! -Les jansénistes et le parlement ne l'oublièrent pas, et réservèrent -dès lors ces _opinions libres_ pour de meilleurs temps. - - [Note 119: «Louis XIV, dit le comte de Maistre, avoit bien - accordé quelque chose à sa conscience et aux prières d'un - pape mourant (Alexandre VIII): il en coûtoit néanmoins à ce - prince superbe d'avoir l'air de plier sur un point qui lui - sembloit toucher à sa prérogative. Les magistrats, les - ministres, et d'autres puissances, profitèrent constamment - de cette disposition du monarque, et le tournèrent enfin de - nouveau du côté de la déclaration, en le trompant comme on - trompe toujours les souverains, non en leur proposant à - découvert le mal que leur droiture repousseroit, mais en le - voilant sous la raison d'état. - - Deux jeunes ecclésiastiques, l'abbé de Saint-Aignan et le - neveu de l'évêque de Chartres, reçurent, en 1713, _de la - part du roi_, l'ordre de soutenir une thèse publique où les - quatre articles reparoîtroient comme des vérités - incontestables; cet ordre avoit été déterminé par le - chancelier de Pontchartrain[119-A], homme excessivement - attaché aux maximes parlementaires. Le pape se plaignit - hautement de cette thèse, et le roi s'expliqua dans une - lettre qu'il adressa au cardinal de la Trémouille, alors son - ministre près du Saint-Siége. Cette lettre, qu'on peut lire - en plusieurs ouvrages, se réduit néanmoins en substance à - soutenir «que l'engagement pris par le roi se bornoit à ne - plus forcer l'enseignement des quatre propositions, mais que - jamais il n'avoit promis de l'empêcher; de manière qu'en - laissant l'enseignement libre, il avoit satisfait à ses - engagements envers le Saint-Siége[119-B].» - - Dès qu'on eut arraché la permission de soutenir les quatre - articles, le parti demeura réellement vainqueur. Ayant pour - lui une loi non révoquée et la permission de parler, - c'étoit, avec la persévérance naturelle aux corps, tout ce - qu'il falloit pour réussir. (_De l'Église gallicane_, p. - 163.)] - - [Note 119-A: _Nouvelles additions et corrections aux - Opuscules_ DE FLEURY, p. 36. _Lettre_ DE FÉNÉLON, rapportée - par M. Émery.] - - [Note 119-B: _Histoire de Bossuet_, t. II, liv. vi, nº 13, - p. 215 et seqq.] - -Le principe du protestantisme se manifestoit clairement dans cette -fermentation des esprits, et le prince qui l'avoit excitée y cédoit -lui-même sans s'en douter. Mais en même temps que ce principe -altéroit, par des degrés qui sembloient presque insensibles, les -croyances catholiques du plus grand nombre, les dernières conséquences -de ces doctrines, qui, de la négation de quelques dogmes du -christianisme, conduisent rapidement tout esprit raisonneur jusqu'à -l'athéisme qui est la négation de toutes vérités, avoient déjà produit -leur effet sur plusieurs; et c'étoit surtout à la cour qu'elles -avoient fait des incrédules et des athées. Ainsi ce n'étoit pas -seulement pour son avilissement et son anéantissement politique que la -noblesse françoise avoit quitté ses vieux donjons, et étoit venue -peupler les antichambres, c'étoit encore pour se corrompre et tout -entraîner dans sa corruption. Mais il falloit que Louis XIV passât, -pour que le mal interne de la société pût librement éclater. Cette -main, sous laquelle tout s'étoit façonné à la servitude, contenoit les -sectaires par l'exil et les châtiments; faisoit trembler le parlement -qui, jusqu'à la fin, demeura courbé sous elle et obéissant à son -moindre signe; et la terreur qu'elle inspirait peupla la cour -d'hypocrites. Ceux-ci purent se jouer impunément d'un prince religieux -sans doute, mais dont la religion, suivant l'heureuse expression de -Saint-Simon, étoit _toute d'écorce_, et dont nous avons déjà fait voir -l'impuissance à bien saisir les hautes doctrines et la politique du -christianisme, non moins salutaires aux hommes que ses dogmes et sa -morale. - -Les malheurs de ses guerres, et même ses victoires, avoient aggravé ce -malaise du corps social, du désordre qu'y apporte inévitablement le -dérangement des finances, autre source d'inquiétude pour les esprits, -de haine ou de mépris contre l'autorité. Quoique Colbert eût opéré en -ce genre des prodiges, il ne faut pas croire cependant qu'il eut le -privilége de faire l'impossible, c'est-à-dire de subvenir à des -dépenses qui dépassoient les revenus ordinaires de l'État sans -l'endetter. Même au sein des prospérités de son maître, il commença -donc cette dette publique que ses successeurs ne cessèrent -d'accroître, malgré les impôts dont les peuples étoient écrasés. -Création de rentes, billets d'État, altération des monnoies, charges -nouvelles, opérations ruineuses avec les traitants, toutes ces -ressources qui soulagent un moment et épuisent les nations pour des -siècles, en ouvrant devant elles l'abîme des révolutions, furent -employées pendant ce règne et jusqu'à la fin. «Que deviendra mon -royaume, quand je ne serai plus?» s'écrioit, vers cette fin si -malheureuse de son règne et dans l'amertume de ses pensées, ce -monarque qu'épouvantoient tant de symptômes de destruction dont il -étoit environné. C'étoit donc là qu'avoient abouti tant de triomphes -et de gloire, des prodiges d'administration, cet éclat dont brilloient -les sciences, les lettres et les arts, cette amélioration de -l'agriculture et ces progrès du commerce, à attacher les destinées -entières d'une nation à la vie d'un seul homme, qui avoit voulu tout -tenir dans sa main, et qui maintenant ne voyoit pas à qui il pourroit -sûrement remettre ce qui étoit sur le point de lui échapper! C'est -ainsi que l'orgueil, l'ambition, les faux systèmes, les flatteurs, -corrompirent les grandes et bonnes qualités de ce roi, que la -postérité commence à juger sévèrement[120], parce qu'une leçon -terrible lui a appris à mieux comprendre son règne qu'on ne l'avoit pu -jusqu'à présent. - - [Note 120: Le jugement qu'il porta de lui-même dans ces - derniers moments où finissent toutes les illusions de - l'homme, n'est guère moins rigoureux que celui de la - postérité. - - «Prêt à mourir, il fit appeler le dauphin qui devoit lui - succéder. Ce prince n'avoit que quatre ans et demi; ainsi le - discours que son aïeul lui tint étoit plutôt une déclaration - de ses sentiments adressée à ceux qui l'environnoient, - qu'une instruction pour cet enfant qui ne devoit être de - long-temps en état de l'entendre et d'en profiter: «Mon - fils, lui dit-il, je vous laisse un grand royaume à - gouverner; je vous recommande surtout de travailler autant - que vous pourrez à diminuer les maux et à augmenter les - biens de vos sujets; et, pour cet effet, je vous demande - avec instance de conserver toujours précieusement la paix - avec vos voisins comme la source des plus grands biens, et - d'éviter soigneusement la guerre comme la source des plus - grands maux. Ne faites donc jamais la guerre que pour vous - défendre ou pour défendre vos alliés. Je vous avoue que, de - ce côté-là, je ne vous ai pas donné de bons exemples. Ne - m'imitez pas: c'est la partie de ma vie et de mon - gouvernement dont je me repens davantage.» (L'abbé DE - SAINT-PIERRE.)] - - * * * * * - -Sous ce règne, où le parlement se montra si docile, la tranquillité de -Paris ne fut pas un seul instant troublée; sa police intérieure se -perfectionna; les moeurs achevèrent d'y perdre ce qui leur restoit -encore de leur ancienne rudesse, et prirent, par imitation, quelque -chose de la politesse et de l'élégance de celles de la cour. Le goût -que Louis XIV avoit pour la magnificence et pour les bâtiments -s'exerça particulièrement et avec plus de complaisance sur la capitale -de ses États; et, grâce à lui, cette ville s'accrut et s'embellit de -manière à n'être plus reconnoissable. Son histoire, pendant ce siècle -mémorable, se trouve tout entière dans la description de ses plus -beaux monuments, dans le détail de ses plus utiles institutions, dans -l'énumération de tant de productions des beaux arts qui en faisoient -et qui en font encore aujourd'hui l'ornement, et l'on peut dire -qu'elle se trouve ainsi répandue dans toutes les parties de cet -ouvrage. - - * * * * * - -Afin de faire mieux comprendre quel étoit l'état de la France à la -mort de Louis XIV, et les événements qui s'ensuivirent, lesquels sont -réservés à la deuxième partie de ce volume, nous croyons faire plaisir -à nos lecteurs en leur donnant les détails suivants, empruntés aux -_Annales politiques_ de l'abbé de Saint-Pierre, sur les opérations de -finances faites pendant le règne de ce monarque. - - -IMPÔTS, CRÉATIONS D'OFFICES, AUGMENTATIONS DE FINANCES ET EMPRUNTS. - -«Les emprunts à rentes perpétuelles, les créations d'offices et de -charges, les augmentations de finances sur le premier prix des offices -et charges déjà créés, sont des impôts masqués qui tôt ou tard se -convertissent en impôts découverts et directs. - -»Quand le roi emprunte, quand il crée de nouveaux offices, quand il -exige une addition de finances aux anciens, c'est pour un besoin, et -l'argent qui provient de ce secours s'emploie tout de suite à -satisfaire ce besoin. - -»Mais quand les sommes ont disparu, emportées par le besoin présent, -il n'en faut pas moins payer les intérêts de l'emprunt et les gages -augmentés des charges qu'on tire alors du revenu foncier, que ces -capitaux dissipés n'ont point augmenté. - -»Ce qui augmente encore et précipite la ruine, c'est que, comme pour -ces besoins présents il faut de l'argent comptant, et que les impôts -et autres expédients n'en fournissent que lentement, on s'adresse aux -traitants, qui avancent la somme moyennant de gros intérêts, et se -remplissent ensuite de leur capital par la levée de l'impôt dont ils -prennent la régie au grand détriment du peuple. - -»Ainsi se forment des dettes énormes, telles qu'on en a vu à la fin du -règne de Louis XIV, et dont le détail suivant fera connoître la -progression. - -»Le torrent des impôts commença, pendant la guerre contre la Hollande, -à se répandre sur toute la France; et aucune possession, de quelque -genre qu'elle fût, ne put se soustraire à son impétuosité. - - -1672. - -»Création dans chaque bailliage et sénéchaussée d'un greffe pour -l'enregistrement des titres portant hypothèque. Cet établissement, -utile en lui-même, fut regardé comme un édit bursal, à cause des frais -qu'exigeoit le dépôt, et ne passa pas sans résistance. - - -1674. - -»Création de huit nouveaux maîtres des requêtes. - -»Offices des jaugeurs. - -»Taxes sur les officiers de judicature. - -»Sur l'étain, la vaisselle d'or et d'argent, les contrats d'échange. - -»Plus de trois cents petits offices sur les ports et aux barrières de -Paris. - -»Nouvelles charges de procureurs. - -»Taxes sur le tabac; - -»Sur les consignations; - -»Sur les bois de Normandie; - -»Sur le _prétexte_ du tiers et du dixième denier. - -»Un million de rentes sur la ville. Ce dernier expédient de création -de rentes sur la ville parut dans la suite le plus facile et le moins -onéreux. - - -1675. - -»L'impôt du papier marqué, qui excita une révolte à Rennes et à -Bordeaux. - -»Taxes sur ceux qui avoient acquis des terres du clergé. - -»Nouveau million de rentes sur l'hôtel de ville de Paris, au paiement -desquelles est affecté le revenu des fermes. - -»Création d'un million de gages annuels, qu'on force les officiers de -justice d'acquérir malgré eux. - - -1677. - -»Augmentation de la taxe du contrôle. - -»Création d'un million de rentes sur la ville. - - -1679. - -»Création de deux millions de rentes sur la ville. L'abbé de -Saint-Pierre remarque que cet emprunt de quarante millions en capital -étoit fait principalement pour bâtir Versailles, et il ajoute: «_Pour -juger si en cela le roi étoit juste envers ses sujets, il n'auroit eu -qu'à se demander à lui-même: Si j'étois sujet, serois-je bien aise que -le roi fît de grandes dépenses en bâtimens à mes dépens? est-il juste -qu'il emploie mon bien à satisfaire des fantaisies si coûteuses?_» - - -1680. - -»Nouveau million sur la ville pour Versailles, et pour des -fortifications. - - -1681. - -»Deux nouveaux millions sur la ville et sur les gages des officiers, -pour le même emploi. - - -1683. - -»Taxes sur les petites îles que forment les rivières, édit fort -onéreux à beaucoup de particuliers. - -»Cinquante mille livres de rentes sur la ville. On ne fit plus -d'établissements utiles; Colbert étoit mort. - - -1684. - -_Sous Pelletier._ - -»Cinq cent mille livres de rentes sur les charges, dont on augmenta -les gages d'autant. - -»Un million de rentes sur la ville. Douze cent mille livres sur les -aides et gabelles. - -»Capital de cinquante-quatre millions pour fortifications et -bâtiments, qui grevoient l'État de deux millions cinq cent mille -livres de rentes annuelles. - - -1688. - -»Un million sur l'hôtel de ville. - - -1689. - -_Sous Ponchartrain._ - -»Dix-neuf édits bursaux sur le tabac, les consignations, les -amortissements, les boissons, la monnoie, la vaisselle d'argent, les -octrois, les cuirs. - -»Création de rentes perpétuelles et viagères, nouveaux gages -d'officiers, nouvelles charges de finances, de maîtres des requêtes, -de greffiers et de procureurs. - - -1690. - -»Vingt-deux édits bursaux. - - -1691. - -»Plus de quatre-vingts édits bursaux, «_dont plus de quatre-vingt -mille familles furent affligées_.» - - -1692. - -»Cinquante-cinq édits. - - -1693. - -»Plus de soixante édits, «_dont les moins onéreux étoient des -créations de rentes sur les fermes_.» - - -1694. - -»Soixante-dix déclarations pour différentes taxes. «_Pontchartrain -étoit plein d'expédients et d'inventions._» - - -1695. - -»La capitation. «_On craignoit que cette nouvelle taxe ne fût mal -reçue du peuple; mais comme on en connoissoit la nécessité, je fus -témoin qu'on la reçut avec joie_,» dit l'abbé de Saint-Pierre. Elle -monta à vingt-deux millions. - - -1696. - -»Encore quelques édits bursaux, mais en petit nombre, parce que la -capitation suppléoit. - - -1697. - -»Quelques édits bursaux pour acquitter les dettes de la guerre. - - -1701. - -_Sous Chamillart._ - -»La capitation, qui avoit été supprimée en 1698, rétablie. - -»Augmentation de gages, rentes sur les fermes, refonte de monnoies. - - -1702. - -»Toutes les semaines, édits bursaux, rentes viagères, création de -nobles, de chevaliers en Flandre, nouvelles rentes sur la ville au -denier seize, nouveaux gages. - -»Caisse d'emprunt. - -»Vente des emplois de commissaires de marine au plus offrant. - - -1703. - -»Création d'offices grands et petits. - - -1704. - -»Création de huit inspecteurs généraux de marine, cent commissaires -aux classes, huit commissaires aux vivres. - -»Ordre de recevoir pour comptant les billets de monnoie qui perdoient -douze et quinze pour cent. - - -1705. - -»Révocation des priviléges d'exemption de taille. «_La révocation -étoit juste, mais il falloit rembourser ceux qui avoient acheté des -priviléges, et n'en plus créer. Les priviléges sont autant de fentes -par lesquelles s'écoulent les revenus de l'État. Il est de la nature -des fentes de s'agrandir avec le temps; par là les priviléges -deviennent des sources de fraudes._» - -»Quantité d'édits et d'arrêts du conseil des finances, qui donnent -lieu à des vexations. - - -1706. - -»Beaucoup d'édits pour création d'offices. - - -1707. - -_Sous Desmarêts._ - -»Contrat avec le clergé. L'abbé de Saint-Pierre vouloit ou qu'on n'en -fît pas avec le clergé, ou qu'on en fît de pareils avec la noblesse. - -»Il se trouvoit des billets de monnoie pour cent soixante-treize -millions. Ceux qui vouloient rembourser leurs dettes furent autorisés -à le faire en donnant un tiers en billets, et les deux tiers en -argent, qui perdoit un tiers par la _hausse des espèces_, de sorte que -celui qui avoit prêté deux cent mille francs étoit remboursé par cent -mille. Par là la perte tomboit sur les gens les plus économes. - -«_Desmarêts voulut se soutenir par les traitants en leur donnant plus -à gagner que ses prédécesseurs, dans l'espérance de leur faire rendre -un jour une partie de leurs brigandages. Colbert leur donnoit aussi à -gagner, parce qu'il faut que les gens qui traitent avec le roi -gagnent, mais modérément; aussi n'y eut-il pas de chambres de justice -après sa mort._» - - -1708. - -»Nouveaux offices. Augmentation de gages, créations de rentes. - - -1710. - -»Le dixième. Il produisit d'abord dix millions. - - -1712. - -»Création de cinq cent mille livres de rentes au denier douze, -constituées sur les tailles, remboursables par annuités. «_Bonne -méthode, parce qu'ainsi, outre qu'on paie l'intérêt, on rembourse tous -les ans une partie du capital._» - - -1714. - -»Cinq cent mille livres de rentes constituées au denier seize, en mai, -sur les contrôles. - -»Autant au mois d'août, remboursables en dix-sept ans. - -»Six-vingt mille livres de rentes au denier vingt, remboursables en -vingt ans par les états de Bretagne. - -»Quand on connoîtroit le produit de ces impôts, il seroit très -difficile de le fixer relativement au produit actuel, parce qu'il -faudroit suivre la valeur graduelle du marc d'argent, qui doit faire -la base de ce calcul, et qui a varié sous Louis XIV depuis vingt-sept -francs jusqu'à cinquante: de sorte qu'un impôt qui auroit produit, en -1660, un million, en a produit à peu près deux en 1715. Par la même -raison, les revenus de l'État ont augmenté progressivement de près du -double dans cette période. - -»Malgré cela, selon le Mémoire présenté au régent, en 1716, par M. -Desmarêts, lorsqu'il quitta le contrôle général, la dette en billets -visés et reconnus montoit, le 1er septembre 1715, à quatre cent -quatre-vingt-onze millions huit cent quatorze mille quatre cent -quarante-deux livres. Il ne fait pas entrer dans son état les fonds -des rentes constituées sur la ville, sur les charges et les offices, -peut-être de forts arrérages, de grosses avances prises sur des -assignations non échues, et, comme il arrive dans une grande -administration, beaucoup d'articles dus et non encore arrêtés. D'où il -s'ensuit que le capital de la dette, à la mort de Louis XIV, pouvoit -bien approcher de la somme énoncée par Voltaire dans son _Siècle de -Louis XIV_, chapitre des finances, somme effrayante de deux milliards -six cent millions, à vingt-huit livres le marc.» (ANQUETIL, _Louis -XIV, sa cour et le régent_.) - - - - -QUARTIER DU LUXEMBOURG. - - -Ce quartier, entièrement situé hors des murs de l'enceinte de -Philippe-Auguste, n'offroit encore, sous le règne de Charles VI, qu'un -petit nombre de rues placées au midi et à l'orient de l'abbaye -Saint-Germain-des-Prés, qui en étoit le centre, et de vastes terrains -remplis de cultures, presque tous dépendants de cette abbaye. Alors la -chapelle qu'a remplacée l'église paroissiale de Saint-Sulpice étoit -située à l'extrémité méridionale du bourg Saint-Germain, et presque au -milieu des champs. - -L'accroissement de cette partie des faubourgs se fit assez lentement -jusqu'à la fin du règne de Henri IV; et le quartier du Luxembourg ne -commence à se développer avec quelque rapidité qu'après la -construction du superbe palais que Marie de Médicis y fit élever. Ce -grand monument fut en quelque sorte le point intermédiaire qui unit -entre eux les édifices bâtis à l'entrée de la porte Saint-Michel, -lesquels formoient déjà un faubourg du même nom, avec les maisons de -la partie septentrionale du quartier. C'est ce que la description des -rues et des monuments fera plus particulièrement connoître. - - -L'ÉGLISE PAROISSIALE DE SAINT-SULPICE. - -Il est impossible de présenter une opinion positive sur l'origine de -cette église. L'incertitude des traditions est telle, que des -auteurs[121] en ont fait remonter l'antiquité jusqu'au commencement de -la seconde race, lui donnant ainsi une existence de plus de dix -siècles, tandis que d'autres l'ont mise au nombre des paroisses les -plus modernes de Paris[122]. Le premier de ces deux sentiments, en le -modifiant un peu, nous semble approcher davantage de la vérité. - - [Note 121: L'abbé LEBEUF, t. I, p. 416.] - - [Note 122: Mémoire imprimé pour l'église Saint-Séverin, - 1764, p. 1.] - -On n'ignore pas, et nous avons eu souvent l'occasion de le faire -remarquer dans le cours de cet ouvrage, que c'étoit un ancien usage -de bâtir des chapelles ou oratoires près des basiliques. Saint Germain -en avoit fait construire une sous le nom de Saint-Symphorien, à une -petite distance et au midi de l'église Saint-Vincent, aujourd'hui -Saint-Germain-des-Prés; c'est là qu'il fut enterré, et que le furent -aussi son père et sa mère. Il existoit au nord une semblable chapelle -sous le nom de Saint-Pierre, dans laquelle fut inhumé saint Droctové, -premier abbé de Saint-Germain. Les titres de cette abbaye font encore -mention d'une chapelle dite de Saint-Martin-le-Vieux, et depuis de -Saint-Martin-des-Orges ou des-Bienfaiteurs. Enfin le martyrologe -d'Usuard, dédié en 870 à Charles-le-Chauve, désigne une église -dépendante de Saint-Germain, et dédiée à saint Jean-Baptiste, à saint -Laurent, archidiacre, et à saint Sulpice, évêque. - -Si ce dernier titre étoit authentique, point de doute qu'il ne fallût -chercher uniquement ici l'origine de cette paroisse; mais il est -prouvé jusqu'à l'évidence que ce passage a été ajouté au manuscrit -d'Usuard plus de trois cents ans après la mort de cet auteur[123], et -par conséquent qu'il faut absolument l'abandonner dans les recherches -qu'on seroit tenté de faire sur l'antiquité de cette église. La seule -induction qu'on en puisse tirer, c'est qu'il existoit, à cette -dernière époque, une quatrième chapelle, sous l'invocation des trois -saints que nous venons de nommer. - - [Note 123: Manuscrit de Saint-Germain, côté 1027.] - -On a prétendu, dans un autre écrit[124], «que cette église fut bâtie -en 563, pour être la paroisse des fermiers, colons et habitants de -l'abbaye Saint-Germain.» Mais on ne voit pas comment on auroit pu -ériger alors une chapelle sous le nom de Saint-Sulpice, qui ne mourut -que quatre-vingts ans après cette époque; et tout porte à croire que -c'étoit la chapelle Saint-Pierre qui avoit été choisie pour cet usage. -Lorsqu'au dixième siècle l'abbé Morard fit rebâtir l'église -Saint-Germain, cette chapelle et celle de Saint-Symphorien furent -renfermées dans la nouvelle basilique, ainsi qu'on peut le voir dans -le plan qu'en a donné dom Bouillart[125]. La dernière conserva son -nom, et subsistoit encore avant la révolution; quant à l'autre, on -jugea à propos de la transférer au bout du clos de l'abbaye[126]. - - [Note 124: _Mémoire pour les Curé et Marguilliers de - Saint-Sulpice contre ceux de Saint-Séverin_, 1764, p. 27.] - - [Note 125: Dans son Histoire de l'abbaye Saint-Germain.] - - [Note 126: On la voyoit encore, en 1789, dans la maison des - religieux de la Charité, située, dans le Xe siècle, hors des - murs. Elle y étoit désignée sous le nom de _Chapelle de la - Vierge_.] - -Il est constant qu'alors elle continua de servir de paroisse aux serfs -et aux habitants de ce canton, lequel n'étoit pas encore très peuplé. -Tout ce vaste terrain qui forme le faubourg Saint-Germain du côté du -couchant ne consistoit, à cette époque, qu'en vignobles, prés, marais -potagers, terres labourables et autres cultures, entremêlés de -quelques édifices isolés, servant de maisons de plaisance aux -habitants de la ville, ou d'habitations pour les cultivateurs. Les -concessions que les religieux de Saint-Germain firent successivement -de diverses parties de leur territoire, soit par vente, soit sous la -condition de redevances annuelles, ayant rapidement accru la -population de ce petit canton, il est probable que, vers le XIIe -siècle, la situation de la chapelle Saint-Pierre, élevée à l'une de -ses extrémités, parut incommode pour le plus grand nombre des -paroissiens, et qu'on imagina de la remplacer par cette chapelle -dédiée à saint Jean, saint Laurent et saint Sulpice, située dès lors à -la place où est aujourd'hui l'église dont nous parlons. - -L'abbé Lebeuf n'est pas de ce sentiment; et sans nier que la chapelle -Saint-Pierre fût paroisse du bourg Saint-Germain, il s'efforce de -prouver qu'alors celle de Saint-Sulpice partageoit avec elle cet -honneur. Les raisons qu'il apporte à l'appui de son sentiment ont été -réfutées très solidement par Jaillot; il n'y a jamais eu deux -paroisses dans ce faubourg, et nous pensons qu'il faut considérer, -avec ce judicieux critique, le douzième siècle comme l'époque à -laquelle se fit la mutation dont nous venons de parler[127]. - - [Note 127: Le premier curé dont les titres lui aient offert - le nom se nommoit _Raoul_ (_Radulphus presbyter Sancti - Sulpitii_). Il étoit en contestation avec le curé de - Saint-Séverin au sujet des limites des deux paroisses; et - cette contestation fut terminée par une sentence arbitrale - rendue en 1210; mais il n'est pas dit qu'il n'y avoit pas eu - avant lui d'autres curés dans cette église.] - -Cependant les édifices continuoient à se multiplier autour de l'abbaye -Saint-Germain; la population augmentoit de jour en jour davantage, et -l'église Saint-Sulpice se trouva trop petite pour contenir la foule -des fidèles qui venoient assister aux offices. Elle fut agrandie d'une -nef sous François Ier; et en 1614 on ajouta trois chapelles de chaque -côté de cette nef. Ces augmentations furent bientôt insuffisantes; -d'ailleurs l'église menaçoit ruine; et cette double considération fit -naître l'idée à ses plus illustres paroissiens de se réunir pour bâtir -une église nouvelle. La première pierre en fut posée le 20 février -1646 par la reine Anne d'Autriche; et les bâtiments commencèrent à -s'élever sur les dessins de Louis Levau. Sa mort, arrivée peu de temps -après, fit confier la conduite des travaux à Daniel Gittard, -architecte d'une grande réputation. Il acheva la chapelle de la Vierge -d'après le plan de son prédécesseur, construisit le choeur, les bas -côtés qui l'environnent et les deux croisées[128]. Le portail d'une de -ces croisées fut alors commencé, et poussé jusqu'au premier ordre; -mais les dettes considérables que la fabrique avoit été forcée de -contracter pour élever un si grand monument forcèrent, en 1678, d'en -suspendre tout à coup les travaux. - - [Note 128: Ce choeur présente un carré long de quarante-deux - pieds de large sur soixante-huit pieds de long, terminé au - sommet par un demi-cercle de vingt pieds de rayon, et percé - dans son pourtour de sept arcades, dont les pieds-droits - sont ornés de pilastres corinthiens qui soutiennent - l'entablement. Sa hauteur dans oeuvre, depuis le pavé - jusqu'au milieu de la voûte, est de quatre-vingt-douze - pieds. Les bas-côtés, larges de vingt-quatre pieds, et - élevés de quarante-six, sont décorés d'un ordre composé que - Gittard avoit imaginé, dans l'intention bizarre d'en faire - un ordre françois. Ces constructions ne furent achevées - qu'au bout de dix-huit ans. Alors on commença à travailler à - la croisée, dont la dimension est de cent soixante-seize - pieds de long sur quarante-deux de large, grandeur qui - surpasse de quatorze pieds la longueur de la croisée de - Notre-Dame. Le côté gauche de cette croisée, en entrant, fut - achevé, jusqu'à l'entablement, de 1672 à 1674; et l'on éleva - en même temps le premier ordre du portail de ce côté. C'est - alors que les travaux furent interrompus.] - -Ce ne fut qu'en 1718 qu'ils furent repris, par les soins de M. Languet -de Gergi, alors curé de cette paroisse, lequel déploya dans cette -grande entreprise un zèle et une activité qui tiennent du prodige. Une -somme de 300 fr. étoit alors tout ce qu'il possédoit: elle fut -employée à acheter quelques pierres, qu'il annonça publiquement -devoir être employées à la continuation de son église. Ses prières, -ses exhortations, firent le reste: elles émurent ses nombreux et -riches paroissiens; la piété sincère de quelques uns, peut-être la -vanité de plusieurs, surtout l'exemple si puissant sur les hommes, lui -ouvrirent toutes les bourses; aux sommes considérables qu'il avoit -ainsi recueillies, le roi daigna ajouter, en 1721, le bénéfice d'une -loterie, qui assura l'exécution d'un si beau projet. - -Le monument fut continué d'abord sous la conduite de Gille-Marie -Oppenord, directeur général des bâtiments et des jardins du duc -d'Orléans, architecte alors très célèbre, mais peu digne de sa -réputation, et à qui nous devons bien certainement l'extrême -corruption du goût, et tous ces ornements capricieux dont l'emploi -caractérise les ouvrages exécutés sous le règne de Louis XV. Le point -où les travaux étoient parvenus ne lui permit pas sans doute d'en -surcharger davantage la nouvelle église, sans quoi toutes les formes -en eussent été enveloppées. Il fit néanmoins en ce genre tout ce qu'il -lui étoit possible de faire; et il n'y a pas long-temps qu'on a démoli -des consoles ou encorbellements formés par des anges, et employés à -soutenir des tribunes établies dans les croisées. Ces ornements, où -étoit empreinte toute la bizarrerie du goût d'Oppenord, n'étoient -heureusement exécutés qu'en carton. - -Le portail de l'église, commencé en 1733, est d'un style bien -différent: on le doit au célèbre chevalier Servandoni; et ses grandes -proportions, la hardiesse de son dessin, les grands effets qu'il -produit, tout décèle ici le génie élevé de ce décorateur fécond, dont -les compositions pittoresques pour les fêtes publiques et les scènes -théâtrales firent pendant si long-temps les délices de l'Europe. En -établissant son portail sur une aussi grande échelle, en adoptant pour -ses lignes un si grand parti, cet artiste fit triompher la noble et -antique architecture de ce style maigre et sans caractère, de ces -formes brisées et de ce _tortillage_ continuel, dont le système -bizarre, et qu'on peut regarder comme une espèce de mode françoise, -étoit parvenu à dégrader jusqu'à la majesté des temples. - -La direction des ordres dorique et ionique de ce portail[129], dont -les entablemens suivent toute l'étendue de la façade, sur une longueur -de cent quatre-vingt-quatre pieds sans aucun ressaut, est une de ces -conceptions hardies qui caractérisent la grande manière de Servandoni, -manière tellement opposée à celle de son siècle, qu'alors plus une -ligne étoit _ressautée_ et tourmentée de profils, plus les -architectes, tant françois qu'italiens, s'imaginoient avoir fait -preuve de science et de génie. Servandoni ne fut pas aussi heureux -dans le dessin des tours qui devoient couronner son ouvrage: un -architecte nommé Maclaurin, chargé d'y faire les changements -nécessaires, ne tint pas ce qu'il avoit fait espérer; on peut en juger -par celle de ces deux tours qui subsiste encore, et qui est placée à -la droite du portail. Il étoit réservé à Chalgrin de mettre ces -constructions en harmonie avec les ordres qu'elles accompagnent; et -l'on peut dire que la tour déjà élevée sur ses dessins[130] ne seroit -point désavouée par Servandoni lui-même. Ce fut en 1777 que cet -architecte fut chargé de ce travail, interrompu par la révolution, et -qui sans doute sera quelque jour achevé, pour l'honneur de -l'architecture françoise. Le portail de Saint-Sulpice présentera -alors une élévation de deux cent dix pieds, élévation qui surpasse -d'une toise celle des tours de Notre-Dame. - - [Note 129: Les colonnes du premier ordre ont cinq pieds de - diamètre et quarante de hauteur; leur entablement est de dix - pieds: celles du second ordre ont trente-huit pieds de haut - sur un diamètre de quatre pieds trois pouces, et neuf pieds - d'entablement. On monte au porche par un perron de - vingt-deux marches, auquel on reproche de n'avoir pas assez - de développement, ce qui ôte à l'ordre inférieur beaucoup de - sa majesté; mais Servandoni fut obligé de le renfoncer ainsi - dans l'intérieur, parce qu'il élevoit son portail dans une - rue étroite, vis-à-vis le séminaire de Saint-Sulpice, qu'on - ne vouloit point abattre.] - - [Note 130: Cette tour présente un plan carré composé de - colonnes que surmontent des frontons triangulaires. Au - dessus règne un dernier ordre de huit colonnes érigées sur - un plan circulaire, et terminées par une balustrade.] - -Au dessus du second ordre, et entre les deux tours, Servandoni avoit -élevé un fronton: frappé de la foudre en 1770, il parut menacer ruine, -et sa suppression fut opérée peu de temps après. On ne doit point le -regretter: il est résulté de cette suppression plus de tranquillité, -un ensemble plus régulier dans la façade, dont le bel effet sera -encore mieux senti lorsqu'elle se trouvera en harmonie avec la place -qui doit l'environner, et dont les travaux sont déjà commencés[131]. - - [Note 131: _Voyez_ pl. 181. On a abattu, pour former cette - place, le séminaire Saint-Sulpice, une partie de la rue - Férou et quelques maisons de la rue du Pot-de-Fer. Au milieu - de ce grand espace, on avoit élevé une fontaine, dont les - dimensions étoient visiblement trop petites pour la place et - pour le monument; elle vient d'être enlevée et transportée - dans l'enceinte du marché Saint-Germain. Le nouveau - séminaire Saint-Sulpice occupe, à droite, toute la partie - latérale de cette nouvelle place qui est loin d'être encore - terminée. (_Voyez_ l'article _Monuments nouveaux_ à la fin - de ce volume.)] - -Quant aux autres parties qui furent exécutées depuis 1718, voici de -quelle manière on y procéda: M. Languet commença par faire élever le -portail de la croisée à droite sur la rue des Fossoyeurs; le duc -d'Orléans en posa la première pierre en 1719. C'est une construction -pyramidale dans le genre de celles qui servent de façades aux églises -de Paris; elle est composée de deux ordres de colonnes, dorique et -ionique. Le portail de la croisée à droite, élevé presque en même -temps et conçu dans le même système, présente aussi deux ordres, -composés chacun de quatre colonnes, le premier corinthien, le second -composite. Après l'exécution de ces deux parties du bâtiment, on -commença, en 1722, à élever le côté gauche de la nef, laquelle ne fut -entièrement terminée qu'en 1736. Alors on s'occupa de l'achèvement du -portail, dont les travaux, comme nous venons de le dire, étoient déjà -commencés depuis trois années. - -Il étoit déjà fort avancé, lorsque le digne pasteur, dont l'activité -infatigable avoit su procurer à son église une décoration intérieure -digne d'un vaisseau aussi vaste et aussi magnifique, crut devoir -profiter de l'occasion brillante que lui offroit l'assemblée du clergé -pour en rendre la dédicace plus solennelle. Les prélats qui -composoient cette assemblée voulurent bien se rendre à la prière qu'il -leur fit de présider à cette consécration; la cérémonie s'en fit le 30 -juin 1745, et l'église fut dédiée sous l'invocation de la sainte -Vierge, de saint Pierre et de saint Sulpice. - -Le maître-autel, construit à la romaine, et isolé entre la nef et le -choeur, étoit élevé de sept degrés[132]. Le rond-point du choeur, -percé d'une grande arcade, laisse apercevoir la chapelle de la Vierge, -décorée d'abord sur les dessins de Servandoni, restaurée ensuite[133] -par de Wailly, architecte. Le groupe de la Vierge et de l'enfant Jésus -est éclairé avec art dans une niche ajoutée à la construction -primitive, et supportée en dehors par une trompe en coupe de pierre -très habilement exécutée. L'heureux emploi du marbre, de la dorure et -de la peinture, rappelle, dans cette chapelle, les belles décorations -des églises d'Italie, si différentes de cette profusion d'ornements -dont on a si long-temps chargé l'intérieur de nos églises. La gravité -du style sacré demande plus de retenue: c'est du choix des plus belles -matières, de la perfection de la main d'oeuvre et de la pureté des -formes que doit se composer la richesse des temples; une noble -simplicité est plus propre que le luxe des ornemens à y produire les -impressions profondes de piété et de recueillement que l'on vient y -chercher. - - [Note 132: Il a été remplacé depuis peu par un nouvel autel - d'une composition plus simple et plus heureuse. (_Voy._ - l'article _Monuments nouveaux_.)] - - [Note 133: La coupole de cette chapelle avoit été fort - endommagée par l'incendie de la foire Saint-Germain, arrivé - au mois de mars 1763.] - -Au bas des tours sont deux chapelles, l'une destinée pour le -baptistaire, l'autre pour le sanctuaire du saint-viatique. Elles sont -décorées de huit colonnes corinthiennes, qui soutiennent une frise -garnie de rinceaux d'ornements; le tout est surmonté d'un plafond en -coupole avec caissons et rosaces, séparés par des bandes à l'aplomb -des colonnes. - -La nef et les bras de la croix sont, de même que le choeur, percés -d'arcades, dont les pieds-droits, ornés de pilastres corinthiens, -correspondent aux arcs doubleaux des voûtes. Tous les piliers de cette -église sont revêtus de marbre à hauteur d'appui[134]. - - [Note 134: _Voyez_ pl. 182.] - - - CURIOSITÉS DE L'ÉGLISE SAINT-SULPICE EN 1789. - - TABLEAUX. - - Dans la première chapelle, à côté de la grande sacristie, une - nativité et un concert d'anges; par _La Fosse_. - - Dans la troisième, une Sainte-Geneviève; par _Hallé_. - - Dans la chapelle des mariages, deux anges peints sur le plafond; - par le même. - - Jésus-Christ bénissant les petits enfants; par le même. - - Une nativité; par _Carle-Vanloo_. - - Une présentation au temple; par _Pierre_. - - Une fuite en Égypte; par le même. - - Jésus-Christ au milieu des docteurs; par _Frontier_. - - Dans la sacristie des messes, une apparition; par _Hallé_. - - Une vierge à genoux; par _Monier_. - - Dans la chapelle de la Vierge, des peintures entre les pilastres; - par _Carle-Vanloo_. (Ces peintures ont été rendues à l'église.) - - Dans la coupole, l'assomption de la Vierge; par _François - Lemoine_[135]. - - [Note 135: La seconde coupole, élevée après l'incendie, - a été peinte par _Callet_.] - - Dans la première chapelle à droite en entrant par le grand - portail, le baptême de N. S. et une cène. - - Dans la seconde, un saint Jérôme. - - Dans la troisième chapelle, Jésus-Christ chassant les marchands - du temple, et l'esquisse du plafond de la chapelle de la Vierge. - - Dans la quatrième chapelle à gauche, derrière le choeur, saint - François et saint Nicolas; par _Pierre_. (Le premier de ces deux - tableaux a été replacé dans une des chapelles.) - - - SCULPTURES. - - Sur le maître-autel, de marbre bleu-turquin, orné de bronzes - dorés, un tabernacle de même matière, et enrichi de pierreries. - Deux anges de bronze doré soutenoient la table qui s'élevoit au - dessus et formoit le propitiatoire. Toute cette décoration, d'un - très mauvais goût, étoit d'_Oppenord_, et n'existe plus[136]. - - [Note 136: Cet autel étoit, dans le principe, recouvert - d'un baldaquin doré d'une très grande dimension, mais - suspendu par trois cordes visibles, ce qui étoit de - l'effet le plus ridicule. On ne tarda pas à s'en - apercevoir, et le baldaquin fut supprimé.] - - À l'entrée du choeur, deux anges de bronze doré, grands comme - nature; par _Bouchardon_. (Ces deux figures ont été rendues à - l'église.) - - Sur des culs de lampes adaptés aux pilastres de l'intérieur du - choeur, les statues, en pierre de Tonnerre, et plus grandes que - nature, de Jésus-Christ, de la Vierge et des douze apôtres; par - le même[137]. - - [Note 137: Ces statues ainsi placées sur des - culs-de-lampes, à dix pieds au dessus du sol, offroient - à l'oeil un porte-à-faux effrayant, et produisoient un - effet peu agréable à l'oeil. Enlevées de cette église - pendant le régime révolutionnaire, elles viennent de - lui être rendues, et ont repris la même place qu'elles - occupoient auparavant et sur les mêmes culs-de-lampes. - Il eût été possible, puisque l'occasion s'en - présentoit, de les disposer plus heureusement.] - - Dans la chapelle de la Vierge, une statue en marbre, de sept - pieds de proportion, représentant cette mère du Sauveur; par - _Pigale_[138]. - - [Note 138: M. Languet avoit obtenu de la piété des - fidèles des sommes assez considérables pour faire - exécuter en argent la statue de la Vierge, sur un - modèle de Bouchardon, et dans une proportion de six - pieds; mais la richesse de la matière exigeant une - surveillance continuelle, on prit le parti de lui - substituer la Vierge en marbre dont nous venons de - parler. La Vierge d'argent, renfermée alors dans la - sacristie, a été détruite pendant la révolution; quant - à celle de Pigale, on l'a replacée dans sa niche, au - milieu de sa gloire et de tous les autres accessoires - dont elle étoit d'abord entourée. Il est difficile de - voir de plus médiocres sculptures et des ornemens d'un - plus mauvais goût.] - - Dans la même chapelle, des statues et une gloire en stuc; par - _Mouchy_. - - Dans la chapelle du Saint-Viatique, sur le maître-autel, un - bas-relief représentant la mort de saint Joseph; par le même. - - Dans quatre niches pratiquées autour de cette chapelle, quatre - statues représentant la Religion, l'Espérance, l'Humilité et la - Résignation; par le même. - - Dans la chapelle du baptistaire, sur le maître-autel, un - bas-relief représentant le baptême de Notre Seigneur; par - _Boizot_. - - Dans les quatre niches, quatre statues, représentant la Force, la - Grâce, l'Innocence et la Sagesse; par le même. - - Au milieu, une cuve de cinq pieds de diamètre, en marbre - bleu-turquin, et ornée de bronze, servant de baptistaire; par le - même. - - Dans la chapelle de Saint-Jean-Baptiste, sur l'autel, la statue - de ce saint; par le même. (Elle existe.) - - Dans la chapelle du Sacré-Coeur, une vierge en marbre; par - _Michel-Ange Sloldtz_. - - Dans la croisée de l'église, deux urnes antiques en granit, - apportées d'Égypte, et servant de bénitiers. - - Au bas de l'église, deux belles coquilles, servant aussi de - bénitiers, et données à François Ier par la république de Venise. - (Elles servent encore au même usage.) - - Dans la sacristie, un très beau lavoir, incrusté de marbre blanc - et orné de bas-reliefs. - - Dans les niches extérieures des deux portails de la croisée, les - statues de saint Jean, de saint Joseph, de saint Pierre et de - saint Jean; par _François Dumont_. - - La tribune intérieure sur laquelle pose le buffet d'orgue, - soutenue par un péristyle de colonnes isolées, d'ordre composite, - a été élevée sur les dessins de _Servandoni_. Ce buffet d'orgue, - exécuté par _Clicquot_, et renfermé dans une menuiserie dont les - dessins ont été donnés par _Chalgrin_, passe pour le plus complet - de l'Europe. Les sculptures dont il est orné sont de _Duret_. - (Toute cette décoration est demeurée intacte.) - - La chaire à prêcher, très riche, mais d'une forme bizarre, a été - élevée sur les dessins de _Wailly_. (Elle existe.) - - - SÉPULTURES. - - Dans cette église avoient été inhumés: - - Claude Dupuy, conseiller au parlement, et l'un des plus savants - hommes de son temps, mort en 1594. - - Michel de Marolles, auteur d'un grand nombre de mauvaises - traductions de classiques latins, mort en 1681[139]. - - [Note 139: Son portrait, dans un médaillon de marbre, - avoit été déposé aux Petits-Augustins.] - - Pierre Bourdelot, médecin célèbre, mort en 1685. - - François Blondel, seigneur des Croisettes, maréchal des camps et - armées du roi, et célèbre architecte, mort en 1686. - - Barthélemi d'Herbelot, savant orientaliste, mort en 1695. - - Gaston-Jean Zumbo, habile sculpteur en cire, mort en 1701. - - Marie-Catherine Le Jumel de Barneville, comtesse d'Aulnoy, auteur - de contes de fées très agréables, et de plusieurs autres - ouvrages, morte en 1705. - - Roger de Piles, peintre et auteur d'ouvrages sur la peinture, - mort en 1709. - - Élisabeth-Sophie Chéron, célèbre par ses talents pour la peinture - et la poésie, morte en 1711. - - Jean Jouvenet, l'un des meilleurs peintres de l'École françoise, - mort en 1717. - - Étienne Baluze, savant compilateur, mort en 1718. - - Louis d'Oger, marquis de Cavoie, grand maréchal-des-logis de la - maison du roi, mort en 1716. - - Louise-Philippe de Coetlogon, son épouse, morte en 1729. - - Allain-Emmanuel de Coetlogon, maréchal et vice-amiral de France, - etc., mort en 1730. - - Vincent Languet, comte de Gergi, frère du curé de cette paroisse - auquel on doit l'achèvement de l'église, mort en 1734. - - Philippe de Courcillon, marquis de Dangeau, mort en 1720. - - Philippe Égon, marquis de Courcillon son fils, mort en 1719. - - Jean-Victor de Bezenval, colonel des gardes suisses, mort en - 1737. Sur son tombeau étoit un médaillon de bronze offrant son - portrait, par _Meyssonnier_. (Détruit.) - - Jean-Baptiste Languet de Gergi, curé de Saint-Sulpice. Son - mausolée, placé dans la cinquième chapelle à droite du portail, - étoit de la main de _Michel-Ange Sloldtz_[140]. - - [Note 140: Le pasteur est représenté à genoux, levant - les mains et les yeux au ciel. Le génie de - l'Immortalité, placé devant lui, soulève une draperie - funéraire, sous laquelle on aperçoit le squelette de la - mort qui semble frappé d'épouvante. Sur le piédestal - étoient les deux génies de la Charité et de la - Religion; ils ont été détruits. Ce mausolée, conservé - pendant la révolution, dans le musée des - Petits-Augustins, et qui, par son volume ainsi que par - la beauté des marbres qu'on y a employés, doit avoir - coûté des sommes considérables, nous semble le monument - le plus curieux de ce dernier degré de corruption - auquel les arts du dessin étoient enfin arrivés sur la - fin du règne de Louis XV. Il n'y a point d'expression - qui puisse rendre à quel point tout, dans cette - sculpture, draperies, figures, composition, est faux, - lourd, ignoble et maniéré. Le sculpteur, _Michel-Ange - Sloldtz_, considéré de son temps comme un grand - artiste, ignorant même jusqu'aux limites de son art, - paroît avoir voulu, par le mélange du bronze et des - marbres de diverses couleurs, produire quelques uns des - effets de la peinture, ce qui ajoute encore la - bizarrerie et le ridicule à tous ses autres défauts. - Les deux figures sont en marbre blanc, la mort en - bronze, la draperie de deux sortes de marbres, bleu - turquin et albâtre jaunâtre. Les coussins sur lesquels - le pasteur est à genoux sont en marbre jaune de Rennes, - etc. (Ce monument a été rendu à l'église - Saint-Sulpice.)] - - La comtesse de Lauraguais; son tombeau avoit été exécuté par - _Bouchardon_[141]. - - [Note 141: Ce monument, en demi-relief, représente une - femme éplorée, enveloppée d'une draperie, et s'appuyant - sur une urne. C'est de la sculpture la plus médiocre. - (Déposé aux Petits-Augustins.)] - - L'église souterraine de Saint-Sulpice, remarquable par son - étendue, contenoit encore un très grand nombre de sépultures. On - y voit d'anciens piliers de l'église primitive, qui prouvent - combien le sol de Paris s'est exhaussé depuis quelques siècles. - - -CIRCONSCRIPTION. - -La paroisse Saint-Sulpice comprenoit tout le faubourg Saint-Germain, et -n'étoit bornée au couchant que par la portion de l'enceinte dans laquelle -ce faubourg est renfermé. Pour bien connoître son étendue, il suffira donc -d'en marquer les bornes du côté des paroisses Saint-Séverin, Saint-Côme et -Saint-André. Elle touchoit aux limites de Saint-Séverin dans la rue -d'Enfer, où elle avoit quelques maisons du côté du Luxembourg; elle en -avoit aussi quelques unes vers le séminaire Saint-Louis. Son territoire -embrassoit ensuite le côté occidental de la place Saint-Michel et de la -rue des Fossés-de-Monsieur-le-Prince en descendant; la rue de Touraine des -deux côtés, une partie de celle des Cordeliers, la rue qui la suit -jusqu'au carrefour des anciens fossés, la rue des Fossés-Saint-Germain, -quelques maisons dans les rues Dauphine et Saint-André lui appartenoient -également; elle s'étendoit ensuite dans les deux côtés de la rue Mazarine, -renfermoit quelques maisons de la rue Guénégaud, et descendoit ainsi -jusqu'aux Quatre-Nations, où son territoire finissoit inclusivement. - -Il y avoit à Saint-Sulpice six confréries et deux congrégations -célèbres. La nomination de cette cure appartenoit à l'abbé de -Saint-Germain[142]. - - [Note 142: L'église de Saint-Sulpice a été rendue au culte. - Presque entièrement dépouillée de son ancienne magnificence, - elle doit au zèle et à la libéralité du digne curé qui - l'administre maintenant des décorations nouvelles, non moins - riches et d'un meilleur goût. (_Voyez_ l'article _Monuments - nouveaux_.)] - -En 1646, on abattit la partie la plus ancienne de l'église de -Saint-Sulpice; cette construction paroissoit être du treizième -siècle[143]. La nef, élevée sous François Ier, existait encore au -commencement du siècle dernier. - - [Note 143: La vue perspective que nous donnons de cette - église a été levée d'après une ancienne gravure exécutée - avant cette démolition. (_Voyez_ pl. 187.)] - - -LES RELIGIEUSES DE NOTRE-DAME DE LA MISÉRICORDE. - -Voici une institution que l'on peut considérer comme un des miracles -de la charité chrétienne et d'une confiance sans bornes dans la -Providence. Son objet étoit de procurer un asile et l'existence à des -filles de qualité ou du moins d'une bonne famille, qui n'auroient pas -eu les ressources suffisantes pour remplir leur vocation et se -consacrer à Dieu; et le projet en fut conçu par deux personnes -dépourvues de biens, sans naissance, et alors sans considération, -Madeleine Martin, fille d'un soldat, et Antoine Yvan, prêtre de -l'Oratoire. La ville d'Aix en Provence fut, en 1633, le berceau de -cette communauté naissante, qui toutefois n'y fut établie -convenablement qu'en 1638. Elle obtint des lettres-patentes du roi en -1639; en 1642, Urbain VIII confirma l'ordonnance de l'archevêque -d'Aix, par laquelle il érigeoit cette maison en monastère, sous le -nom de _Filles de Notre-Dame de la Miséricorde_, et sous la règle de -saint Augustin. Une bulle d'Innocent X la confirma de nouveau en 1648. - -Anne d'Autriche, ayant entendu parler avec éloge de cet institut, -désira en former un semblable à Paris. Contrariée d'abord dans ses -vues par l'archevêque d'Aix, la mort de ce prélat fit, peu de temps -après, évanouir toutes les difficultés, et la mère Madeleine arriva à -Paris le 24 janvier 1649, avec trois de ses compagnes. Dans ce moment -la reine se voyoit forcée par les frondeurs d'en sortir; et au milieu -des embarras d'une aussi cruelle situation, elle ne put ni voir ces -religieuses ni s'occuper de leur sort. Madame de Boutteville, qui les -reçut d'abord dans sa maison, ne put leur accorder qu'une hospitalité -passagère; et dans une ville livrée aux fureurs des factions et à tous -les maux qui en sont la suite, ces malheureuses filles, abandonnées à -elles-mêmes, se trouvèrent sans ressources, sans protecteurs, en proie -à tous les besoins. Il ne faut pas s'étonner si, dans de telles -circonstances, l'abbé de Saint-Germain refusa son consentement à -l'établissement des Filles de la Miséricorde; la prudence humaine -sembloit dicter ce refus. Mais le courage que la mère Madeleine -puisoit dans son zèle religieux triompha d'obstacles que l'on pouvoit -croire insurmontables. Elle ne possédoit absolument rien au monde; -cependant elle ne craignit point d'acheter, en 1651, une grande maison -rue du Vieux-Colombier, pour une somme de 50,000 f., qu'elle se vit en -état de payer, lors de la signature du contrat, par les libéralités de -plusieurs personnes de piété qu'avoient touchées son malheur et son -dévouement. La duchesse d'Aiguillon donna seule 20,000 fr.; et la mère -Madeleine, installée la même année dans l'asile qu'elle s'étoit créé, -se trouva, dans l'espace de dix ans, assez riche des charités -nouvelles qu'elle reçut de tous les côtés, pour acheter encore cinq -petites maisons et une grande, situées rue des Canettes, acquisition -qui lui fournit les moyens d'accroître son monastère, et des revenus -suffisants pour rendre plus douce l'existence de ses religieuses. Dans -les lettres-patentes que le roi donna en 1662 pour confirmer cette -acquisition, il déclara la nouvelle institution de fondation royale, -accorda aux religieuses le droit de _Committimus_, et la permission -d'acquérir encore des fonds de terre jusqu'à la valeur de 10,000 liv. -de rente[144]. - - [Note 144: _Histoire de Paris_, t. 5, p. 191.] - -Les religieuses de cette maison suivoient la règle de saint Augustin. -Elles étoient vêtues de noir, avec un scapulaire blanc, et portoient -en sautoir un Christ suspendu à un ruban noir. Les fruits de leurs -travaux étoient destinés à remplir le but de leur fondation[145]. - - [Note 145: Ce couvent a été changé en maison particulière.] - - - CURIOSITÉS DE L'ÉGLISE. - - Sur le maître-autel, un tableau estimé représentant - Notre-Dame-des-Sept-Douleurs; par un peintre inconnu. - - -LES ENFANTS ORPHELINS DE SAINT-SULPICE. - -La plupart de nos historiens ne sont entrés dans aucun détail sur cet -établissement, et ont manqué d'exactitude dans le peu qu'ils en ont -dit. M. Olier, curé de Saint-Sulpice, doit être considéré comme le -premier, et ce nous semble, comme le seul qui ait conçu et exécuté le -projet de procurer un asile et des secours à ces enfants infortunés -que la mort de leurs parents laisse sans appui et sans autre -ressource que la charité des fidèles. Ce fut principalement sur cette -portion malheureuse de son troupeau que ce vertueux pasteur porta ses -plus grandes sollicitudes. Il commença, en 1648, par placer les -garçons dans différents ateliers pour y apprendre les métiers qui -paroissoient convenir davantage à leur goût et à leur intelligence. -Les filles furent rassemblées d'abord dans une maison de la rue de -Grenelle, ensuite rue du Petit-Bourbon, dans un bâtiment que madame -Lesturgeon donna libéralement pour ce pieux usage. - -Il paroît, par quelques actes, qu'en 1675 cet établissement avoit -encore changé de local, et qu'il étoit alors placé au coin des rues du -Canivet et des Fossoyeurs[146]. C'est alors que ceux qui le -dirigeoient[147], présentèrent requête au roi pour qu'il voulût bien -confirmer cette communauté sous le titre _d'Orphelins de la Mère de -Dieu_, ce que Sa Majesté accorda par lettres-patentes de 1678. On voit -par ces lettres que cette fondation a été faite pour les orphelins des -deux sexes, et que le nombre n'en est point déterminé; il a été porté -jusqu'à cent dans les derniers temps. - - [Note 146: Maintenant rue _Servandoni_.] - - [Note 147: Mademoiselle L'Échassier, et M. Raguier de - Poussé, curé de Saint-Sulpice.] - -Il y avoit dans cette maison une chapelle, sous le titre de -l'_Annonciation_. On y recevoit les orphelins dès la plus tendre -enfance; ils étoient élevés et instruits avec beaucoup de soin jusqu'à -ce qu'ils eussent atteint l'âge convenable pour être mis en -apprentissage ou placés avantageusement. Huit soeurs dirigeoient la -maison, et s'étoient consacrées à cette oeuvre de charité, sans s'y -astreindre par aucun voeu[148]. - - [Note 148: Le bâtiment qu'ils occupoient est habité - maintenant par les Soeurs de la Charité.] - - -SOEURS DE LA CHARITÉ. - -La paroisse Saint-Sulpice possédoit un établissement de ces saintes -filles, placé, en 1656, rue du Pot-de-Fer, et transféré dans la rue -Férou en 1732[149]. - - [Note 149: Cette institution a été rétablie, comme nous - venons de le dire, dans la maison des Orphelins.] - - -COMMUNAUTÉS DE FILLES (rue des Fossoyeurs.) - -Ces communautés, instituées pour l'instruction des jeunes filles et -pour leur apprendre les travaux propres à leur sexe, existoient dans -cette rue à la fin du dix-septième siècle. La première, dont Jaillot -n'a pu découvrir ni le nom ni la fondation, étoit placée, en 1689, un -peu en deçà de la rue du Canivet, du côté de celle de Vaugirard; la -seconde, connue sous le nom de _Filles de l'intérieur de la très -sainte Vierge_, et vulgairement sous celui de _Communauté de madame -Saujon_, avoit été établie en 1663, et détruite environ quatorze ans -après. Elle occupoit l'espace compris entre les rues Palatine, -Garancière et des Fossoyeurs jusqu'à la rue du Canivet. Enfin la -troisième, située un peu au dessus de celle-ci, s'appeloit la -_Communauté de madame Picart_. Elle existoit en 1692; on ignore quand -elle a été détruite. - - -COMMUNAUTÉ DE LA RUE NEUVE-GUILLEMIN. - -Cette communauté profita des débris de celle de madame Picart. Lorsque -ce dernier établissement eut été détruit par des causes que nous -ignorons, la grande duchesse de Toscane, qui avoit contribué à le -former par ses libéralités, transporta les rentes qu'elle y avoit -attachées à une institution semblable, établie dans la rue que nous -venons de nommer, par mademoiselle Seguier. Cette faveur n'empêcha -point sa destruction, dont nous n'avons pu également découvrir ni -l'époque ni la cause. - - -LES FILLES DU SAINT-SACREMENT. - -Nous avons déjà parlé de la seconde maison fondée à Paris par ces -religieuses[150], sans rien dire alors de leur origine et de leur -établissement dans cette ville. Lorsque les continuelles inconstances -de Charles IV, duc de Lorraine, eurent soulevé contre lui les -premières puissances de l'Europe, et rendu son pays le théâtre d'une -guerre violente et de toutes les calamités qui en sont ordinairement -la suite, les religieuses bénédictines de la Conception-de-Notre-Dame -de Rambervilliers, exposées chaque jour aux excès d'une soldatesque -effrénée, et aux dernières extrémités du besoin, se virent forcées -d'abandonner leur monastère et de se retirer à Saint-Mihel. Elles y -vécurent plus en sûreté, mais dans une telle misère, que les -missionnaires envoyés par M. Vincent-de-Paul pour répandre des -charités dans cette province désolée ne virent d'autre moyen de les -arracher au sort affreux qui les menaçoit que de les envoyer à Paris. -L'abbesse de Montmartre consentit à en recevoir quelques unes dans son -monastère. Catherine de Bar, dite du Saint-Sacrement, l'une de ces -religieuses infortunées, s'y rendit avec une de ses compagnes en 1641, -et sut tellement intéresser la communauté par le récit touchant -qu'elle fit de ses malheurs, que douze autres soeurs, parmi celles qui -restoient encore à Saint-Mihel, en furent appelées pour être placées à -Paris dans différentes abbayes. Réunies en 1643 dans un hospice qu'une -dame pieuse leur avoit procuré à Saint-Maur, elles ne tardèrent pas à -s'en voir expulsées de nouveau par les troubles qui commençoient à -agiter Paris, et qui attiroient la guerre dans ses environs. Pour -échapper une seconde fois à ce fléau, elles se réfugièrent, en 1650, -dans cette capitale, où elles habitèrent quelque temps une petite -maison située rue du Bac. Cependant la soeur Catherine de Bar, qui -étoit retournée à Rambervilliers quelques années auparavant, vint les -rejoindre, ramenant avec elle les quatre dernières religieuses de sa -communauté, jusque là restées en Lorraine. Elle avoit des vertus et un -mérite qui jetèrent bientôt un grand éclat, et contribuèrent à -procurer un établissement plus solide à son petit troupeau. - - [Note 150: _Voyez_ tome 2, 2e partie, page 1085.] - -Les outrages faits au Saint-Sacrement par les hérétiques et les -impies affligeoient profondément quelques pieuses personnes, qui -méditoient le projet de réparer, autant qu'il étoit possible, ces -profanations. La marquise de Beauves en avoit conçu la première idée: -la comtesse de Châteauvieux, mesdames de Sessac et Mangot de Villeran -entrèrent avec ardeur dans des vues si louables, et toutes réunies -formèrent un fonds de 30,000 fr., destiné au premier établissement -d'une institution dont l'objet principal seroit d'honorer d'une façon -particulière le mystère ineffable de l'Eucharistie. Elles jetèrent les -yeux sur la mère Catherine de Bar pour diriger cette communauté -nouvelle; et le contrat fut passé le 14 août 1652. Cependant les -circonstances où se trouvoit alors la ville de Paris leur suscitèrent, -dès le commencement, des obstacles: Anne d'Autriche rejeta d'abord -toutes les demandes qui lui furent faites à cet égard, et engagea même -l'abbé de Saint-Germain à ne pas permettre qu'il se fît de nouveaux -établissements sur son territoire; mais il arriva, par une grâce -spéciale de la Providence, que, peu de temps après, cette reine, dont -la piété étoit grande, dans l'espoir de fléchir le ciel irrité contre -la France et de faire cesser les maux qui l'accabloient, chargea un -saint prêtre de la communauté de Saint-Sulpice, nommé Picoté, de faire -tel voeu qu'il jugeroit convenable, lui promettant de l'accomplir -sur-le-champ. On prétend que, sans avoir aucune connoissance du projet -dont nous venons de parler, il conçut, comme par inspiration, l'idée -d'une maison religieuse consacrée au culte perpétuel du -Saint-Sacrement. L'application de son voeu s'étant faite naturellement -à l'établissement déjà formé, l'abbé de Saint-Germain, sur les ordres -de la reine, donna son consentement le 19 mars 1653, et le roi, ses -lettres-patentes au mois de mai suivant. - -Ces religieuses furent d'abord placées rue Férou, dans une maison que -l'on avoit arrangée le plus convenablement possible; la croix y fut -posée le 12 mars 1654, et la reine, qui s'étoit déclarée fondatrice du -nouveau couvent, donna un exemple frappant de son ardente et sincère -dévotion, en prenant elle-même le flambeau, et faisant réparation la -première des outrages commis contre le plus saint de nos mystères. - -Indépendamment des voeux ordinaires, les filles de ce monastère -faisoient le voeu particulier de l'adoration perpétuelle du -Saint-Sacrement. Chaque jour une soeur se mettoit à genoux vis-à-vis -d'un poteau placé au milieu du choeur, une torche allumée à la main et -la corde au cou: dans cette humble posture, elle faisoit amende -honorable de tous les outrages que l'impiété des hommes commet chaque -jour contre cet auguste mystère. - -Cependant l'habitation qu'occupoient ces religieuses, prise d'abord -plutôt par nécessité que par choix, étoit incommode et trop resserrée; -leurs bienfaitrices achetèrent presque aussitôt un grand terrain dans -la rue Cassette, et y firent construire un monastère, qui fut béni en -1659, et où elles furent transférées dans la même année. - -Cet institut, dont la mère Catherine de Bar[151] avoit dressé -elle-même les constitutions, fut approuvé, en 1668, par le cardinal de -Vendôme, alors légat en France, et confirmé depuis, en 1676 et 1705, -par Innocent XI et Clément XI[152]. - - [Note 151: La plupart des historiens donnent à la mère - Catherine de Bar le nom de _Mectilde du Saint-Sacrement_; - cependant il est certain qu'elle ne le prenoit point dans - les actes; et celui de Catherine de Bar du Saint-Sacrement - est le seul que l'on trouve dans la requête présentée à - l'abbé de Saint-Germain et dans les lettres-patentes.] - - [Note 152: Le couvent de ces religieuses est maintenant une - habitation particulière.] - - - CURIOSITÉS. - - TABLEAUX ET SCULPTURES. - - Dans l'église, qui étoit petite, mais très propre, des peintures - de plafond et deux tableaux représentant saint Benoît et sainte - Scolastique; par _Nicolas Montaignes_. - - Deux statues d'anges soutenant le tabernacle; par _Lespingola_. - - -LES PRÉMONTRÉS RÉFORMÉS. - -L'ordre que saint Norbert avoit institué au commencement du douzième -siècle, et dont il a déjà été fait mention dans cet ouvrage[153], -avoit, comme tant d'autres, éprouvé les effets funestes du -relâchement. La sévérité des premières lois s'étoit adoucie par -degrés, et il ne restoit plus que de foibles traces de l'ancienne -discipline, lorsque le P. Daniel Picart, abbé de Sainte-Marie-aux-Bois -en Lorraine, conçut le dessein de la faire revivre dans toute la -vigueur qu'elle avoit eue aux anciens jours. Secondé dans ce projet -par le P. Gervais Lairuels, abbé de Saint-Paul de Verdun, il -introduisit dans l'ordre une réforme qu'approuvèrent plusieurs -papes[154], et qu'embrassèrent plusieurs maisons de Prémontrés, ce qui -donna naissance à une nouvelle congrégation sous le titre de _la -Réforme de saint Norbert_. Elle avoit été confirmée par des -lettres-patentes dès 1621; cependant, en 1660, elle n'avoit point -encore d'établissement à Paris. Il fut résolu d'en former un, dans le -chapitre général tenu, cette même année, à Saint-Paul de Verdun. -Toutes les maisons de l'ordre consentirent à en partager la dépense, -et l'on députa le P. Paul Terrier pour faciliter l'exécution de ce -projet. La reine Anne d'Autriche, à laquelle il s'adressa, voulut -l'aider non seulement de sa protection, mais encore de ses -libéralités. Soutenus par une main si puissante, les Prémontrés -achetèrent, en 1661, un terrain fort étendu et une maison appelée les -Tuileries, située à l'angle que forment les rues de Sèvre et du -Chasse-Midi. Ils y pratiquèrent les lieux réguliers nécessaires dans -une communauté, obtinrent, en 1662, le consentement de l'abbé de -Saint-Germain, et des lettres-patentes dans lesquelles le roi se -déclare leur fondateur, et les qualifie de _Chanoines réguliers de la -réforme de l'étroite observance de l'ordre de Prémontré_. - - [Note 153: _Voyez_ tome 3, 2e partie, page 647.] - - [Note 154: Paul V, Grégoire XV, Urbain VIII, Innocent X et - Innocent XII.] - -La reine-mère posa, le 13 octobre 1662, la première pierre de -l'église, qui fut achevée en 1663, et bénite sous le titre du _Très -saint Sacrement de l'autel et de l'Immaculée Conception de la sainte -Vierge_; mais se trouvant trop petite pour le nombre des personnes -pieuses qui se plaisoient à y entendre les offices, les Prémontrés la -firent rebâtir en 1719 sur un plan plus spacieux. La première pierre -en fut posée par l'évêque de Bayeux, au nom du roi: du reste, cet -édifice, élevé sur les dessins d'un architecte nommé Simonet, n'avoit -rien de remarquable[155]. - - [Note 155: L'église a été détruite, et l'on a changé les - bâtiments en habitations particulières.] - - - CURIOSITÉS. - - Dans le choeur, huit tableaux, dont trois par _Frontier_ et cinq - par _Jollain_. - - On estimoit la menuiserie du choeur et des stalles, exécutée par - un frère convers de cette maison. - - - SÉPULTURES. - - Dans l'église avoient été inhumés le chevalier Turpin, seigneur - de Crissé, mort en 1684, et Anne de Salles, son épouse. Leur - épitaphe, sur une table de marbre blanc, étoit appliquée à l'un - des murs des bas côtés. - - Cette église contenoit encore les épitaphes de plusieurs autres - personnes de distinction. - - -L'ABBAYE DE NOTRE-DAME-AUX-BOIS. - -Cette abbaye avoit été fondée, en 1202[156], par Jean de Nesle, châtelain -de Bruges, et par Eustache, sa femme, au milieu d'un bois, dans un lieu -nommé _le Batiz_, situé au diocèse de Noyon, sous le titre de _la franche -abbaye de Notre-Dame-aux-Bois_. Elle s'y maintint florissante jusqu'au -milieu du dix-septième siècle, que le passage des gens de guerre, les -incursions des ennemis, et la crainte de se voir exposées à toutes les -horreurs de la guerre, déterminèrent ses religieuses à la quitter, et à -venir, en 1650, implorer la protection de la reine Anne d'Autriche. Leur -espérance ne fut pas trompée, et la pieuse princesse leur fournit, peu de -temps après, l'occasion et les moyens de se fixer à Paris. Nous avons -parlé, dans la description du quartier Saint-Antoine, de quelques -religieuses Annonciades arrivées de Bourges dans cette capitale, établies -successivement dans deux endroits différents, et forcées enfin, en 1654, -de quitter leur dernier asile, situé dans la rue de Sèvre, près des -Petites-Maisons. Ce fut cette demeure abandonnée que les religieuses de -l'Abbaye-aux-Bois achetèrent, non pour y former un établissement fixe, -mais pour y rester jusqu'à ce que les événements leur permissent de -retourner dans leur première habitation. Elles avoient commencé à faire -réparer les bâtiments de ce monastère, et quelques unes d'entre elles y -étoient déjà retournées, lorsqu'en 1661 un incendie consuma l'église et -les lieux réguliers. Cet accident les détermina à se fixer entièrement -dans leur maison de Paris, et à y faire transférer les titres et les biens -de l'abbaye. Le pape et les supérieurs donnèrent leur consentement à cette -translation, et le roi les y autorisa par des lettres-patentes délivrées -en 1667. En 1718 on construisit une nouvelle église, dont la première -pierre fut posée par la duchesse d'Orléans, et qui fut dédiée, en 1720, -sous le nom de _Notre-Dame_ et de _Saint-Antoine_. Ces religieuses -suivoient la règle de Cîteaux[157]. - - [Note 156: _Histoire de Paris_, tome 4, page 183.] - - [Note 157: Les bâtiments sont habités par des particuliers. - L'église rendue au culte est maintenant l'une des paroisses - succursales de Paris, et l'une des plus pauvrement décorées - de cette capitale.] - - - TABLEAUX. - - Sur le maître-autel, une descente de croix; par _Canis_. - - -LE PRIEURÉ DE NOTRE-DAME-DE-CONSOLATION, DIT DU CHASSE-MIDI. - -Des religieuses Augustines de la congrégation de Notre-Dame, établies -à Laon pour l'instruction gratuite des jeunes filles, crurent que -l'exercice de leur ministère seroit plus utile à Paris que dans le -monastère qu'elles habitoient. Elles y vinrent en 1633, achetèrent, en -1634, des sieurs et dame Barbier, l'emplacement sur lequel leur -monastère étoit bâti, et, d'après le consentement de l'abbé de -Saint-Germain, obtinrent, dans la même année, des lettres-patentes qui -confirmèrent leur établissement. Leur chapelle fut bénite sous -l'invocation de saint Joseph, dont elles ajoutèrent le nom à celui de -leur institut. - -Soit que leurs revenus fussent trop modiques, soit qu'ils n'eussent -pas été administrés avec la prudence et l'économie nécessaires, -leurs affaires se trouvèrent dans un tel dérangement, que, par -arrêt du 3 mars 1663, il fut ordonné que leur maison seroit vendue -par décret. Avant que cet arrêt eût été rendu, et pendant le cours -de la procédure qui l'avoit amené, ces religieuses, pour prévenir -l'extinction de leur monastère, avoient su intéresser en leur -faveur la vertueuse abbesse de Malnoue, madame Marie-Éléonore de -Rohan, lui offrant, si elle vouloit leur accorder sa protection, -d'embrasser la règle de saint Benoît, et de se mettre sous sa -dépendance. En conséquence du concordat qui fut passé entre elles -et cette illustre dame, leur maison fut rachetée en 1669 de ses -propres deniers; les religieuses obtinrent la permission de prendre -l'habit et la règle de saint Benoît, et le roi autorisa ces -changements par des lettres-patentes de la même année, dans -lesquelles l'érection de ce prieuré est approuvée sous le nom de -_Religieuses bénédictines de Notre-Dame-de-Consolation-du-Chasse-Midi_. -Depuis ce temps les abbesses de Malnoue n'ont eu d'autre droit que -celui de confirmer l'élection des prieures de ce couvent, sans -pouvoir ni les changer ni les rejeter[158]. - - [Note 158: L'église a été détruite, et les bâtiments sont - devenus des habitations particulières.] - -En 1737 ces religieuses entreprirent de faire bâtir une nouvelle -église. La première pierre en fut posée par le cardinal de Rohan, et -la seconde par madame de Mortemart. Elle fut achevée dès l'année -suivante, et bénite solennellement le 20 mars par le supérieur de -cette maison. - - - CURIOSITÉS DE L'ÉGLISE. - - TABLEAUX. - - Sur le maître-autel, un tableau représentant le Christ entre la - Vierge et saint Jean; sans nom d'auteur. - - Dans la nef, plusieurs tableaux représentant des sujets pris dans - la vie de la sainte Vierge; également sans nom d'auteur. - - - SÉPULTURES. - - Dans cette église se lisoit l'épitaphe de madame de Rohan, morte - en 1681, au milieu de ce petit troupeau qui lui devoit sa - conservation, et qu'elle avoit édifié par ses vertus[159]. - - [Note 159: Cette épitaphe étoit de Pélisson: Nous la - citerons, quoique longue, parce qu'elle nous semble - digne d'être remarquée: - - ICI REPOSE - - Très illustre et vertueuse princesse - Marie-Éléonore de Rohan, premièrement abbesse de - Caen, puis de Malnoue, seconde fondatrice de ce - prieuré, qu'elle redonna à Dieu, et où elle voulut - finir ses jours. Plus révérée par ses grandes - qualités que par sa haute naissance, le sang des - rois trouva en elle une ame royale: en sa - personne, en son esprit, en toutes ses actions, - éclata tout ce qui peut rendre la piété et la - vertu plus aimables. Sa professions fut son choix, - et non pas celui de ses parents: elle leur fit - violence pour ravir le royaume des cieux. Capable - de gouverner des états autant que de grandes - communautés, elle se réduisit volontairement à une - petite, pour y servir, avec le droit d'y - commander. Douce aux autres, sévère à elle-même, - ce ne fut qu'humanité au dehors, qu'austérité au - dedans. Elle joignit à la modestie de son sexe le - savoir du nôtre; au siècle de Louis-le-Grand, rien - ne fut ni plus poli, ni plus élevé que ses écrits: - Salomon y vit, y parle, y règne encore, et Salomon - en toute sa gloire. Les constitutions qu'elle fit - pour ce monastère serviront de modèle pour tous - les autres. Comme si elle n'eût vécu que pour sa - sainte postérité, le même jour qu'elle acheva son - travail, elle tomba dans une maladie courte et - mortelle, et y succomba le 8 d'avril 1681, en la - cinquante-troisième année de son âge. Jusqu'en ses - derniers moments, et dans la mort même, bonne, - tendre, vive et ardente pour tout ce qu'elle - aimoit, et surtout pour son Dieu. Tant que cette - maison aura des vierges épouses d'un seul époux, - tant que le monde aura des chrétiens, et l'Église - des fidèles, sa mémoire y sera en bénédiction: - ceux qui l'ont vue n'y pensent point sans douleur, - et n'en parlent point sans larmes. - - Qui que vous soyez, priez pour elle, encore qu'il - soit bien plus vraisemblable que c'est maintenant - à elle à prier pour nous; et ne vous contentez pas - de la regretter ou de l'admirer, mais tâchez de - l'imiter et de la suivre. - - Soeur Françoise de Longaunay, première prieure de - cette maison, sa plus chère fille, l'autre moitié - d'elle-même, dans l'espérance de la rejoindre - bientôt, lui a fait élever ce tombeau. - - Le moindre et le plus affligé de ses serviteurs - eut l'honneur et le plaisir de lui faire cette - épitaphe, où il supprima, contre la coutume, - beaucoup de justes louanges, et n'ajouta rien à la - vérité.] - - -LES FILLES DE SAINT-THOMAS-DE-VILLENEUVE. - -Cette communauté reconnoît pour son fondateur le P. Ange Proust, -augustin réformé de la province de Bourges, et qui étoit, en 1659, -prieur du couvent de Lamballe en Bretagne. Animé d'un zèle ardent de -charité, il résolut de ranimer cette vertu dans le canton qu'il -habitoit, voyant que le nombre des pauvres et des malades y étoit -considérable, parce que la misère étoit grande, et qu'on n'avoit -généralement ni le courage ni l'instruction nécessaires pour procurer -à ces infortunés des secours efficaces. Ses discours et ses exemples -réveillèrent l'humanité dans tous les coeurs, et il ne tarda pas à -former une congrégation de filles destinée à rétablir les hôpitaux et -à les desservir. L'utilité d'un tel établissement se fit sentir dès le -premier moment; Louis XIV, à qui on en rendit compte, le confirma par -des lettres-patentes données en 1661, avec autorisation de créer de -semblables sociétés dans tous les endroits où elles seroient jugées -nécessaires pour servir les malades dans les hôpitaux, pourvoir à leur -subsistance, élever gratuitement les pauvres filles orphelines, et -même recevoir les personnes du sexe qui voudroient faire des retraites -de piété. - -Cette institution se répandit bientôt, tant en Bretagne que dans les -provinces, avec un succès égal à toutes les espérances qu'on en avoit -conçues. Quoiqu'il y en eût déjà plusieurs à Paris du même genre, les -besoins extrêmes d'une aussi grande ville firent penser qu'il seroit -utile d'y attirer les Filles de Saint-Thomas-de-Villeneuve. Elles y -vinrent donc en 1700, et le roi leur permit d'avoir dans cette -capitale une maison particulière, tant pour élever des sujets propres -à remplir cette charitable vocation que pour servir de retraite aux -soeurs devenues inutiles par l'âge ou par les infirmités, et devenir -ainsi le chef-lieu à l'institut. Elles s'établirent, dès ce temps-là, -rue de Sèvre, où elles sont restées jusque dans les derniers temps. - -Louis XV confirma leur établissement en 1726, et leur permit -d'acquérir jusqu'à vingt mille livres de rente pour l'entretien de -quarante soeurs. Ces filles étoient hospitalières, et suivoient la -règle de saint Augustin; mais elles ne faisoient que des voeux -simples. - -Après la mort du P. Proust, leur instituteur, arrivée en 1697, elles -élurent le curé de Saint-Sulpice pour supérieur-général, titre que ses -successeurs ont gardé jusqu'à la fin. Ces filles avoient encore un -hospice dans la rue Copeau, et étoient de plus chargées de diriger la -maison de l'Enfant-Jésus, dont nous ne tarderons pas à parler[160]. - - [Note 160: Ces filles ont été réinstallées dans leur - maison.] - - -LES PETITES-MAISONS. - -Cet hôpital a été bâti sur l'emplacement qu'occupoit autrefois celui -de Saint-Germain, lequel étoit vulgairement nommé _la maladrerie -Saint-Germain_. On ne trouve aucune trace de son origine; mais comme -la _lèpre_ ou _ladrerie_ étoit une maladie ancienne et assez commune, -il est à présumer que l'on créa des asiles pour les lépreux à Paris -avant le règne de Louis-le-Jeune, époque à laquelle le commissaire -Delamare place, sur son troisième plan, l'établissement de cette -maladrerie. Nous avons déjà dit que le caractère contagieux de leur -affreuse maladie ayant fait interdire l'entrée des villes aux lépreux, -les bâtiments destinés à les recevoir étoient toujours à une certaine -distance des portes: telles furent les maladreries de Saint-Lazare et -de Saint-Germain. C'est donc une grande erreur de la part de plusieurs -historiens de Paris[161], d'avoir dit que le _mal de Naples_ ayant -fait des progrès rapides dans cette capitale, la ville prit à loyer, -en 1497, une place vide au faubourg Saint-Germain, y fit construire à -la hâte des logements pour y recevoir ceux qui étoient attaqués de ce -mal, et que ce fut là l'origine de la maladrerie de Saint-Germain, -laquelle fut employée à cet usage jusqu'en 1544, époque à laquelle cet -hôpital fut détruit et l'emplacement vendu. Il est évident que ces -historiens se sont copiés les uns les autres, mêlant ainsi, sans la -moindre critique, des objets différents, et qui leur étoient -entièrement inconnus; il suffiroit de parcourir les titres de -Saint-Germain pour reconnoître que le maladrerie de cette abbaye -n'avoit jamais été affectée qu'aux lépreux; mais ces mêmes titres -désignoient: «une maison aboutissant par derrière au cimetière des -malades de la maladrerie, et dans la rue du Four une maison tenant, -d'une part, aux granges où furent les _malades de Naples_, de l'autre -part, au chemin qui tend de la rue du Four à la Justice.» Ce sont ces -granges qu'ils ont confondues avec l'hôpital Saint-Germain[162]. - - [Note 161: _Histoire de Paris_, t. 2, p. 1060.--PIGANIOL, t. - 7, p. 391.--LABARRE, t. 5, p. 352.] - - [Note 162: JAILLOT, _Quart. du Luxembourg_, p. 86.] - -Le parlement ayant été informé que les lépreux qui continuoient à se -retirer dans cette maladrerie, où la charité leur procuroit des -secours suffisants pour leur subsistance, ne s'en répandoient pas -moins par la ville pour y demander l'aumône, ce qui pouvoit avoir des -suites dangereuses, ordonna, en 1544, que les bâtiments en seroient -détruits, et les matériaux réservés pour en bâtir une autre dans un -lieu plus éloigné, ou vendus au profit des pauvres. Ces matériaux -furent effectivement vendus, ainsi que l'emplacement, contenant deux -arpents et demi, mais au profit du cardinal de Tournon, alors abbé de -Saint-Germain, qui revendiqua ses droits, auxquels le parlement eut -égard. - -La ville acheta ce terrain en 1557, et y fit construire l'hôpital que -nous voyons aujourd'hui. Elle le destina à recevoir les mendiants -incorrigibles, les personnes pauvres, vieilles et infirmes, les femmes -sujettes au mal caduc, les teigneux, les fous et les insensés. Jean -Luillier de Boulencourt, président à la chambre des comptes, fut un de -ceux qui, par leurs libéralités, contribuèrent le plus à ce charitable -établissement. Il donna des rentes et des meubles, et fit élever -plusieurs des bâtiments qui le composent. La forme de leur -construction les fit appeler les _Petites-Maisons_, parce -qu'effectivement ces édifices étoient petits et séparés les uns des -autres. La chapelle, rebâtie en 1615, fut dédiée sous le titre de -Saint-Sauveur, et l'on bénit, en 1656, celle de l'infirmerie, sous -l'invocation de la sainte Vierge. - -Cet hôpital, qui ne formoit qu'un seul et même établissement avec le -grand bureau des pauvres, étoit destiné, à l'époque où a commencé la -révolution, 1º pour quatre cents personnes vieilles et infirmes des -deux sexes; 2º pour les insensés; 3º pour ceux qui étoient affectés de -maladies honteuses; 4º pour les enfants teigneux[163]. Le -procureur-général en étoit le chef: il y avoit en outre huit -administrateurs[164]. - - [Note 163: Le bâtiment destiné à cette dernière espèce de - malades étoit séparé des autres et situé dans la rue de la - Chaise. Nous aurons occasion d'en reparler.] - - [Note 164: Cet établissement est tel qu'il étoit avant la - révolution; seulement on n'y reçoit plus que des personnages - âgés et infirmes.] - - -LES FILLES DU BON-PASTEUR. - -Cette communauté doit son établissement à Marie-Magdeleine de Ciz, -veuve du sieur Adrien de Combé. Née à Leyde d'une famille noble, mais -protestante, restée veuve à vingt-un ans, cette dame eut l'occasion de -venir à Paris et le bonheur d'y faire abjuration. Comme elle étoit -sans bien, et que cette action la fit abandonner par sa famille, le -curé de Saint-Sulpice, M. de la Barmondière, lui procura une pension -de 200 liv. sur l'économat de l'abbaye Saint-Germain, pension au moyen -de laquelle il la fit entrer dans une communauté; mais elle y resta -peu de temps, et revint demeurer sur la paroisse Saint-Sulpice. Elle y -étoit à peine, qu'un saint ecclésiastique, entre les mains duquel elle -avoit fait abjuration, vint la prier de se charger d'une pauvre fille -qui cherchoit à se retirer du désordre dans lequel elle avoit vécu, ce -que madame de Combé accepta très volontiers. Ceci se passoit en 1686. -Quelques autres jeunes personnes, tombées dans les mêmes fautes, et -touchées du même repentir, sollicitèrent une semblable faveur, et la -maison de cette dame devint en peu de temps une communauté de filles -pénitentes. Malgré le dénûment auquel elle étoit réduite, dénûment qui -approchoit de l'indigence, la pieuse directrice de ce foible troupeau -se confia à la Providence, et ne désespéra point du succès de sa -charitable entreprise. L'ardeur de son zèle dédaignant même toute -prudence humaine, elle ne craignit point d'offrir sa maison aux -infortunées victimes du libertinage que leur pauvreté empêchoit -d'entrer dans les asiles destinés à ces sortes de personnes. Louis XIV -eut connoissance des efforts prodigieux de madame de Combé, et -désirant contribuer au succès d'une si bonne oeuvre, il lui donna, en -1688, une maison située rue du Chasse-Midi, et confisquée sur un -protestant qui s'étoit retiré à Genève, et 1,500 livres pour y faire -les réparations convenables. On y construisit une chapelle, et la -messe y fut dite, pour la première fois, le jour de la Pentecôte de la -même année. Plusieurs personnes, excitées par l'exemple du monarque, -ajoutèrent à ses libéralités des dons considérables, qui fournirent à -cette vertueuse dame les moyens d'augmenter ses bâtiments, et de loger -jusqu'à deux cents filles. Elle mourut le 16 juin 1692, âgée seulement -de trente-six ans. - -La maison du Bon-Pasteur étoit composée de deux sortes de personnes: -de filles qu'on nommoit _soeurs_, dont la conduite avoit toujours été -régulière, lesquelles se consacroient à la conversion et à la -sanctification des pénitentes, et de filles qui, touchées de la grâce -et revenues des égarements de leur jeunesse, suivoient, de leur plein -gré, les exemples des premières, et partageoient avec elles les -travaux, la retraite et la mortification. Elles jouissoient d'environ -10,000 liv. de rente, et travailloient en commun pour le soutien de la -maison[165]. - - [Note 165: Les bâtiments de cette communauté sont maintenant - habités par des particuliers.] - - - CURIOSITÉS DE L'ÉGLISE. - - TABLEAUX. - - Sur le maître-autel, le Bon Pasteur; des deux côtés saint Pierre - et saint Paul; sans nom d'auteur. - - - SCULPTURES. - - Au milieu du retable de l'autel, un bas-relief doré représentant - aussi le Bon Pasteur. - - Dans le sanctuaire, l'Adoration des Rois et la sépulture de - Jésus-Christ, bas-reliefs. - - -HOSPICE DES HIBERNOIS. - -Sauval parle de religieux Hibernois de l'observance de saint François, -qui, sous la conduite du P. _Diléon_, obtinrent, en 1653, de l'abbé de -Saint-Germain, la permission d'avoir un hospice dans ce faubourg[166], -et il ajoute qu'en conséquence ils prirent une petite maison rue du -Chasse-Midi. Il ne paroît pas que cet établissement ait été de longue -durée, car on n'en trouve nulle mention ni dans l'histoire de l'abbaye -ni sur les plans de cette époque. - - [Note 166: Tome Ier, page 494.] - - -FILLES DE L'ANNONCIATION. - -Quelques historiens prétendent aussi qu'en 1698 il y avoit dans cette -rue une communauté de filles dite de l'_Annonciation_, qui tenoient -des écoles pour les jeunes personnes de leur sexe. Nous ignorons dans -quel temps elle a été établie et quand elle a cessé d'exister. - - -LES INCURABLES. - -On doit la première pensée de ce charitable établissement à Mme -Marguerite Rouillé, épouse du sieur Jacques Le Bret, conseiller au -Châtelet. En 1632, elle donna pour cet effet, à l'Hôtel-Dieu de Paris, -une rente de 622 liv., avec les maisons et jardins qu'elle avoit à -Chaillot, sous la condition d'y établir un hôpital qu'on appelleroit -_les Pauvres incurables de Sainte-Marguerite_. - -Dans le même temps, un saint prêtre nommé Jean Joullet, de Châtillon, -concevoit un dessein entièrement semblable. Le premier établissement -n'étoit pas encore entièrement fondé, et le projet du second étoit à -peine formé, que le cardinal de La Rochefoucauld résolut de faire -exécuter les intentions de M. Joullet, qui venoit de mourir, et de se -déclarer lui-même le fondateur et le bienfaiteur des pauvres -incurables. Il donna d'abord plusieurs sommés assez considérables, -pour déterminer les administrateurs de l'Hôtel-Dieu à céder dix -arpents sur dix-sept que possédoit cet établissement le long du chemin -de Sèvre, au delà des Petites-Maisons. C'est là que l'on commença à -élever le nouvel hospice. Madame Le Bret consentit à y transférer la -fondation qu'elle avoit ordonnée à Chaillot; le legs de feu M. Joullet -fut appliqué à cette maison; et de nouvelles libéralités, tant de la -part du cardinal que d'une personne qui ne voulut pas se faire -connoître, fournirent les moyens de monter trente-six lits dans deux -salles, pour un nombre égal de malades des deux sexes. Des -lettres-patentes confirmèrent cet établissement en 1637, et l'abbé de -Saint-Germain donna, la même année, son consentement. - -Cet hôpital étoit sous la même administration que celui de -l'Hôtel-Dieu; mais les revenus en étoient séparés et employés au seul -usage des incurables. Les fondations s'en sont successivement accrues, -et l'on y comptoit, avant la révolution, près de quatre cents lits, -qui étoient à la nomination des administrateurs, des curés et des -héritiers des fondateurs. Les malades y étoient servis avec beaucoup -de soins par les soeurs de la Charité[167]. - - [Note 167: Cet hôpital est resté tel qu'il étoit avant - 1789.] - - - CURIOSITÉS DE L'ÉGLISE. - - TABLEAUX. - - Sur le maître-autel, une Annonciation; par _Perrier_. - - Dans la chapelle à droite, une Fuite en Égypte; par _Philippe de - Champagne_. - - Dans la chapelle à gauche, l'Ange gardien; par le même. - - - SCULPTURES. - - Dans la salle des hommes, les bustes de saint Charles-Borromée, - de saint François-de-Salles, du cardinal de la Rochefoucauld, et - de M. Camus, évêque de Bellay; les deux premiers par _Durand_, et - les deux autres par _Buister_. - - - SÉPULTURES. - - Dans l'église avoient été inhumés Jean-Pierre Camus, évêque de - Bellay, mort en 1652. - - Jean-Baptiste Lambert, l'un des bienfaiteurs de cette maison, - mort en 1644. - - Matthieu de Morgues, aumônier de Marie de Médicis, mort en 1670. - - Au bas des marches du grand autel avoient été déposées les - entrailles du cardinal de la Rochefoucauld, mort en 1645. - - Dans la salle des hommes, on lisoit l'épitaphe de Pierre - Chandelier, auditeur en la chambre des comptes, et l'un des - administrateurs de cette maison, mort en 1679. - - -LES BÉNÉDICTINES DE NOTRE-DAME-DE-LIESSE. - -Ces religieuses, établies en 1631 à Rhétel, diocèse de Reims, se -virent forcées, par la marche des gens de guerre dans cette province, -et par les désordres qu'ils y commettoient, de venir, dès 1636, -chercher un asile à Paris. Elles y louèrent, du consentement de l'abbé -de Saint-Germain, une maison rue du Vieux-Colombier, où elles -reprirent les exercices de leur institut, dont l'éducation des jeunes -filles étoit le principal objet. Madame Anne de Montafié, comtesse de -Soissons, s'étoit déclarée leur fondatrice en leur assignant 2,000 -liv. de rente; et madame de Longueville avoit bien voulu joindre à -cette dotation une rente de 500 liv. Mais ces deux sommes étoient -encore bien insuffisantes pour une communauté qui n'avoit ni maison ni -chapelle, et qui avoit déjà reçu huit novices, lorsque la Providence -lui fournit une occasion favorable de former un établissement fixe et -avantageux. - -Mme Marie Brissonet, veuve de M. Le Tonnelier, conseiller au grand -conseil, avoit donné, en 1626, à trois saintes filles une pièce de terre -de trois arpents et demi sur le chemin de Sèvre, au lieu dit _le Jardin -d'Olivet_, à l'effet d'y faire construire une maison, dans laquelle on -éleveroit de jeunes filles, en attendant qu'on pût réunir les fonds -nécessaires pour y faire construire un monastère de religieuses. Les -bâtiments et la chapelle avaient été achevés en 1631; mais cette petite -communauté n'ayant point de revenus assurés, et n'ayant pu obtenir de -lettres-patentes, Barbe Descoux, l'une des trois personnes que nous -venons de citer, et qui en étoit alors supérieure, crut prendre un parti -convenable, et même remplir les intentions de la fondatrice, en cédant -cette maison aux religieuses de Notre-Dame-de-Liesse. Cette cession, -datée de 1645, et autorisée par lettres-patentes de la même année, fut -faite sous la condition de réciter certaines oraisons, d'y conserver les -filles séculières qui s'y trouvoient alors, et d'admettre à la -profession religieuse celles qui voudroient l'embrasser. Cependant, -malgré de telles dispositions, qui tendoient à l'augmentation de cette -communauté, douze ans s'étoient à peine écoulés qu'elle se trouvoit -réduite à dix ou douze religieuses. Quelques personnes intéressées -essayèrent de profiter de cette conjoncture pour s'introduire à leur -place; mais cette tentative n'eut aucun succès, et des lettres du roi, -envoyées en 1657 à l'abbé de Saint-Germain, lui défendirent de permettre -aucun changement. La chapelle de ce couvent ne fut bâtie qu'en 1663. - -La prieure de ce monastère étoit à vie ou triennale, suivant la -volonté de sa communauté, à qui appartenoit l'élection. - - -HOSPICE DE SAINT-SULPICE. - -Cet hôpital fut institué sur la fin de l'année 1778, et par ordre du -roi, dans les bâtiments de _Notre-Dame-de-Liesse_, dont la communauté -venoit de s'éteindre. Il étoit destiné aux indigents de cette paroisse, -la plus nombreuse de Paris, et disposé de la manière la plus salubre et -la plus commode pour recevoir et soigner cent vingt malades. Quatorze -soeurs de la Charité, aidées de quelques officiers subalternes, en -faisoient le service; et les pauvres y étoient reçus sur un billet du -curé de Saint-Sulpice ou de celui du Gros-Caillou[168]. - - [Note 168: Cet établissement existe encore sous le nom - d'_Hospice de madame Necker_.] - - -LA COMMUNAUTÉ DES FILLES DE L'ENFANT-JÉSUS. - -Tous nos historiens prétendent que cette maison fut fondée par la -reine, épouse de Louis XV, à l'occasion de la naissance du duc de -Bourgogne; Jaillot seul lui donne une autre origine: il dit qu'au -commencement du siècle dernier on avoit établi, sous le titre de -l'_Enfant-Jésus_, une pension sur un terrain assez étendu entre les -chemins de Sèvre et de Vaugirard. Elle passa depuis en plusieurs mains -jusqu'à l'année 1724, que le bail en fut cédé à M. Languet de Gergi, -curé de Saint-Sulpice, par M. de Raphælix, supérieur de la communauté -des Gentilshommes[169]. Le respectable pasteur en fit l'acquisition -quelques années après (en 1732), dans l'intention d'y établir un -hôpital destiné aux pauvres filles ou femmes malades de sa paroisse. -Toutefois, sans abandonner ce projet, il crut devoir le modifier au -moment de l'exécution, et le rendre en même temps profitable à la -noblesse indigente. Trente jeunes demoiselles de qualité furent donc -placées dans cette maison pour y être instruites et élevées d'une -manière convenable à leur naissance, et sur le modèle de la maison -royale de Saint-Cyr. Des lettres-patentes autorisèrent, en 1751, un si -utile établissement. Au lieu d'y recevoir des malades, comme il -l'avoit résolu d'abord, M. Languet se contenta de faire construire des -bâtiments dans lesquels se rendoient tous les jours des filles ou -femmes pauvres, auxquelles on procuroit du travail, et que l'on -mettoit ainsi dans le cas de gagner leur vie sans être à charge à la -paroisse. Les jeunes demoiselles mêloient aux instructions solides ou -brillantes qu'elles recevoient tous les soins du ménage, de la -basse-cour, de la laiterie, du blanchissage, de la lingerie, etc., et -acquéroient ainsi ces qualités plus précieuses mille fois que les -talents agréables, qui devoient un jour en faire des épouses -vertueuses et de bonnes mères de famille. - - [Note 169: Cette communauté, fondée en 1676, ne subsistoit - plus à cette époque.] - -On comptoit, dit-on, dans les derniers temps, plus de huit cents pauvres -femmes qui alloient tous les jours chercher leur subsistance à -_l'Enfant-Jésus_, et que l'on y occupoit à différents travaux, surtout -à filer du lin et du coton. Les filles de Saint-Thomas-de-Villeneuve -avoient la direction de cette communauté[170]. - - [Note 170: Ses bâtiments servent maintenant d'hôpital aux - pauvres enfants malades.] - - -LES RELIGIEUSES DE NOTRE-DAME-DES-PRÉS. - -Nous sommes parvenus, en décrivant ces diverses institutions, jusqu'à -l'extrémité occidentale du quartier; il faut maintenant y rentrer par -la rue de Vaugirard, pour parvenir à son extrémité opposée. Cette -partie de son territoire renferme les plus remarquables de ses -édifices et de ses établissements. - -Le premier monastère qui se présentoit autrefois à l'extrémité de -cette rue, étoit celui des religieuses de Notre-Dame-des-Prés: il -tiroit son origine d'un couvent de religieuses bénédictines, fondé en -1627, à Mouzon, dans le diocèse de Reims, par madame Henriette de La -Vieuville, veuve d'Antoine de Joyeuse, comte de Grandpré. La guerre -ayant forcé ces religieuses, en 1637, de quitter leur demeure, -Catherine de Joyeuse, fille de la fondatrice, et prieure perpétuelle -de ce couvent, obtint de M. de Gondi la permission de s'établir à -Picpus avec ses religieuses; mais dès 1640 le prétexte de cette -translation ayant cessé, elles retournèrent à Mouzon, où elles -restèrent jusqu'en 1671. Vers cette époque le roi ayant jugé à propos -de faire détruire les fortifications de cette petite ville, près -desquelles leur monastère étoit situé, on leur permit de revenir à -Paris et de s'y fixer. Cette seconde permission leur fut donnée sur la -fin de l'année 1675; et elles s'établirent alors rue du Bac, attendant -l'occasion de se procurer une maison convenable. Sans entrer dans les -discussions qui se sont élevées entre les historiens, pour savoir au -juste dans quelle année elles achetèrent la maison qu'elles -habitoient[171], il nous suffit de dire qu'elles demeurèrent quatorze -ans dans cette rue, et ne vinrent s'établir dans la rue de Vaugirard -qu'en 1689. - - [Note 171: SAUVAL, t. Ier, p. 600.--_Gallia Christ._, t. 7, - col. 646.] - -Elles n'y demeurèrent qu'environ cinquante ans. Un concours de -circonstances fâcheuses ayant diminué par degrés les revenus de leur -maison, ces religieuses se trouvèrent hors d'état de subvenir à leurs -dépenses les plus nécessaires, et même de satisfaire aux engagements -qu'elles avoient contractés. Il fallut, dans ces extrémités, -transférer en d'autres monastères dix religieuses qui s'y trouvoient -encore en 1739. Le décret de suppression de l'archevêque, confirmé par -lettres-patentes, fut donné le 18 avril 1741. En conséquence, la nuit -du 30 au 31 août suivant, on exhuma les corps qui y étoient enterrés: -ils furent transportés dans l'église Saint-Sulpice, et inhumés dans un -caveau de la croisée méridionale. - -Plusieurs auteurs ont donné le nom d'_abbaye_ à ce monastère: ce -n'étoit qu'un prieuré perpétuel. Ses religieuses avoient pris le nom -de _Notre-Dame-des-Prés_, parce qu'un bref d'Innocent X avoit réuni, -en 1649, à leur maison un monastère de Guillemites, fondé, en 1248, -par Jean, comte de Rhétel, en un lieu appelé _les Prés Notre-Dame_, -paroisse de Louvergni, diocèse de Reims. - - -LES FILLES DE SAINTE-THÈCLE. - -On ignore dans quel temps et par qui fut instituée cette communauté, -détruite au commencement du siècle dernier. On sait seulement qu'en -1678 ces religieuses demeuroient déjà rue de Vaugirard, et qu'en 1697 -M. de Noailles, archevêque de Paris, approuva les règlements qu'elles -avoient suivis jusqu'alors, lesquels avoient pour objet d'instruire -les jeunes filles, et de leur apprendre à travailler, de donner un -asile aux femmes de chambre et servantes qui n'avoient point de -condition, et de tenir des écoles gratuites. Trois ans après elles -allèrent habiter, dans la même rue, au coin de celle de -Notre-Dame-des-Champs, une maison sans doute plus commode, et devenue -vacante par la suppression d'une autre communauté que M. Moni, prêtre -de la communauté de Saint-Sulpice, avoit établie sous le nom de -_Filles de la mort_. Les filles de Sainte-Thècle se nommoient alors -simplement _Filles de Saint-Sulpice_; elles prirent, peu de temps -après, le nom de cette sainte, à l'occasion d'une de ses reliques qui -fut déposée dans leur chapelle, et qu'on a depuis transportée à -Saint-Sulpice. - -La modicité des revenus casuels de cette communauté, et les dettes -qu'elle avoit été forcée de contracter, mirent les soeurs qui la -composoient dans la nécessité de vendre leur maison, en se réservant -chacune une pension. M. Languet de Gergi, curé de Saint-Sulpice, en -fit l'acquisition en 1720, au profit des orphelins de sa paroisse. - - -LES CARMES DÉCHAUSSÉS. - -Nous avons parlé de l'origine de l'ordre de Notre-Dame-du-Mont-Carmel, -et de la réforme que sainte Thérèse introduisit parmi ses -religieuses[172]. Elle avoit également conçu le projet hardi de la -faire adopter par les hommes de son ordre, et sans doute elle n'eût pu -vaincre tous les obstacles qui s'élevèrent contre son exécution, si la -Providence n'eût suscité un religieux d'un caractère propre à en -assurer le succès. Jean d'Yépès, dit depuis Jean de saint Mathias, et -révéré dans l'Église sous le nom de _saint Jean de la croix_, voulut -être le compagnon des travaux de cette femme extraordinaire, prit -l'esprit de la réforme, l'embrassa dans toute sa rigueur, et la -conseilla par ses discours en même temps qu'il la prêchoit par ses -exemples. Elle fit d'abord de grands progrès en Espagne, et se -répandit ensuite si rapidement et avec tant de succès en Italie, que -Paul V, prévoyant les services que cet ordre pourroit rendre à -l'Église de France, écrivit en 1610 à Henri IV, pour l'engager à le -recevoir dans son royaume. Deux carmes déchaussés, les pères Denis _de -la mère de Dieu_, et de Vaillac, dit _de Saint-Joseph_, étoient -porteurs de ce bref, et venoient d'entrer en France, lorsqu'ils -reçurent la nouvelle inopinée de la mort de ce grand roi. La douleur -qu'ils en ressentirent ne les empêcha point de continuer leur voyage; -ils arrivèrent à Paris au mois de juin, et logèrent d'abord aux -Mathurins, ensuite au collége de Cluni. Présentés au roi et à la -reine-mère par le nonce du pape et par le cardinal de Joyeuse, ces -pères obtinrent, l'année suivante, des lettres-patentes portant -permission de s'établir à Paris et à Lyon. Ayant obtenu également le -consentement de M. de Gondi, archevêque de Paris, ils prirent -possession d'une grande maison et d'un jardin fort étendu, situés dans -la rue de Vaugirard, qu'ils avoient obtenus des libéralités de M. -Nicolas Vivien, maître des comptes. On bâtit à la hâte les bâtiments -nécessaires, et l'on fit une chapelle dans une salle qui avoit -autrefois servi de prêche aux protestants. Cependant, dès ce moment, -on formoit le projet d'en construire une plus grande; et elle le fut -en effet en 1611, aux frais de M. Jean du Tillet de La Buissière, -greffier du parlement; mais le concours des fidèles devenant de jour -en jour plus considérable, le parti fut pris de rebâtir et l'église -et le couvent en entier. M. Vivien, comme fondateur, y mit la première -pierre le 7 février 1613, et le 20 juillet de la même année, Marie de -Médicis posa celle de l'église, qui subsiste encore aujourd'hui[173]. -Elle fut achevée et bénite en 1620, par Charles de Lorraine, évêque de -Verdun, puis dédiée, en 1625, sous l'invocation de _saint Joseph_, par -Éléonor d'Estampes de Valençai, évêque de Chartres. - - [Note 172: _Voyez_ tom. 3, 2e partie, p. 466.] - - [Note 173: _Voyez_ pl. 188.] - -On a remarqué que cette église est la première qui ait eu saint Joseph -pour patron, et dans laquelle on ait dit les prières de quarante -heures pendant les trois jours qui précèdent le carême. On peut -ajouter que son dôme est le premier qui ait été construit à Paris, si -l'on en excepte celui de la chapelle de Notre-Dame, aux -Petits-Augustins. - - - CURIOSITÉS DE L'ÉGLISE. - - TABLEAUX. - - Sur le maître-autel, dont la décoration avoit été faite aux frais - du chancelier Seguier, la Présentation au temple; par _Quentin - Varin_. - - Dans une chapelle, l'apparition de Notre-Seigneur à sainte - Thérèse et à saint Jean de La Croix; par _Corneille_. - - Deux autres grands tableaux; par _Sève_ aîné. - - Sur le dôme, le prophète Élie enlevé au ciel; par _Bertholet - Flamael_. - - Dans le chapitre, les quatre Évangelistes, une Fuite en Égypte - et un portement de croix. - - - SCULPTURES. - - Dans la chapelle de la Vierge, sa statue en marbre blanc; par - _Antonio Raggi_, dit le _Lombard_, d'après un modèle de - _Bernin_[174]. - - [Note 174: Cette statue, vantée comme un chef-d'oeuvre - dans toutes les descriptions de Paris, et qui étoit un - présent fait aux Carmes-Déchaussés par le cardinal - Barberin, a été déposée dans une des chapelles de la - cathédrale. C'est un ouvrage très médiocre.] - - - SÉPULTURES. - - Dans cette église avoit été inhumé Éléonor d'Estampes de - Valençay, évêque de Chartres, depuis archevêque de Reims, mort en - 1651. - - Une tombe de bronze, ornée de bas-reliefs, fermoit l'entrée du - caveau où l'on enterroit les religieux; elle avoit été exécutée - sur les dessins d'_Oppenord_. - -Le monastère étoit vaste, mais n'avoit rien que de très simple dans sa -construction. La seule chose qu'on y remarquât, c'étoit la blancheur -extrême des murs, enduits d'une sorte de stuc aussi brillant que le -marbre, et dont la composition a été pendant long-temps un secret très -soigneusement gardé par ces religieux, qui en étoient les inventeurs. -C'est l'espèce d'enduit connu depuis sous le nom de _blanc des -carmes_. Ils étoient aussi les inventeurs de l'_eau de Mélisse_, dont -ils faisoient tous les ans un débit considérable. - -La bibliothèque, distribuée en deux pièces, contenoit environ douze -mille volumes, parmi lesquels il y avoit quelques manuscrits précieux. -Les jardins étoient vastes et bien cultivés. - -Indépendamment de l'espace qu'occupoit leur couvent, les carmes -déchaussés possédoient autour de leur cloître de grandes portions de -terrain sur lesquelles ils avoient fait bâtir, vers la fin du siècle -dernier, plusieurs beaux hôtels qui donnoient dans la rue du Regard et -dans la rue Cassette; ces propriétés nouvelles, dont ils tiroient un -grand revenu, avoient rendu leur couvent l'un des plus riches de -l'ordre[175]. - - [Note 175: Une partie des bâtiments a été détruite, et sur - cet emplacement on a percé une rue nouvelle qui donne dans - celle de Vaugirard. L'église a été rendue au culte: l'autre - portion du couvent est habitée par des religieuses - carmélites.] - - -LES RELIGIEUSES DU PRÉCIEUX SANG. - -La réforme ayant été introduite dans un monastère de l'ordre de -Cîteaux établi à Grenoble, les religieuses qui l'avoient reçue -cherchèrent les moyens de la faire adopter dans d'autres couvents ou -d'en fonder de nouveaux. Ce fut dans cette intention qu'elles -sollicitèrent de l'abbé de Saint-Germain la permission de s'établir -dans l'étendue de sa juridiction, ce qu'il leur accorda en 1635. Elles -obtinrent des lettres-patentes à cet effet, et soutenues des bienfaits -de madame la duchesse d'Aiguillon, achetèrent, rue Pot-de-Fer, au coin -de la rue Mézière, une grande maison dans laquelle elles entrèrent dès -1636. Toutefois, pour s'y établir, ces religieuses contractèrent des -dettes qu'il leur fut impossible d'acquitter, et qui les mirent dans -la nécessité d'abandonner, en 1656, leur demeure à leurs créanciers, -et d'aller se loger, rue du Bac, dans une maison prise à loyer[176]. - - [Note 176: Cette maison a fait depuis partie du séminaire - des Missions-Étrangères.] - -Plusieurs personnes charitables, touchées de leur situation -malheureuse, vinrent alors à leur secours, et, par leurs libéralités, -les mirent en état de se procurer bientôt un établissement plus -solide. Elles achetèrent donc, en 1658, une grande maison située rue -de Vaugirard; la chapelle en fut bénite le 20 février de l'année -suivante, sous le titre du _Précieux sang de Notre-Seigneur_, et le -même jour elles furent mises sous la clôture dans ce nouveau -monastère, qu'elles agrandirent depuis par l'acquisition, faite en -1662 et 1666, de deux maisons adjacentes. - -Nous venons de dire que la chapelle étoit sous l'invocation du -précieux sang de Notre-Seigneur. Ces religieuses avoient quitté, -depuis quatre ans, le titre de _Sainte-Cécile_, qu'elles portoient -dans l'origine, pour prendre celui-ci, en vertu d'un voeu particulier -qu'elles avoient fait de se consacrer au culte du précieux sang d'une -manière spéciale. La permission d'en faire l'office leur fut accordée -en 1660. - -Quoique ces religieuses fussent de l'ordre de Cîteaux, dont tous les -membres dépendoient de l'abbé, elles étoient cependant sous la -juridiction de l'ordinaire. Leur supérieure, élue par le chapitre, -étoit triennale[177]. - - [Note 177: Les bâtiments de ce couvent sont habités par des - particuliers.] - - -LES RELIGIEUSES DE LORRAINE. - -Sauval, qui fait venir les religieuses du _Précieux sang_ tantôt de -Provence, tantôt de Grenoble[178], dit qu'en 1659 elles allèrent -demeurer rue de Vaugirard, dans un monastère qu'avoient habité les -religieuses de Lorraine. Il n'existe aucune preuve de cette -assertion, qui n'a été adoptée que par un seul historien[179]. Il est -certain toutefois que les religieuses _Annonciades_ du Saint-Sacrement -et de Saint-Nicolas en Lorraine furent obligées, en 1636, de venir -chercher un asile à Paris. Avec la permission de l'abbé de -Saint-Germain, elles s'établirent d'abord rue du Colombier, ensuite -rue du Bac, enfin dans la rue de Vaugirard. Leur sort n'y fut pas -heureux, car, en 1656, les lieux qu'elles occupoient furent vendus par -décret. Quatre religieuses du couvent de l'Assomption leur -succédèrent, y furent installées dans la même année, et alors le -couvent prit le nom de monastère de _la Présentation Notre-Dame_, -puis, en 1658, celui de _Notre-Dame de grâces_. Ce second -établissement ne réussit pas mieux que le premier; et l'on voit que, -dès 1664, elles furent également forcées de céder leur monastère à -leurs créanciers, et de se retirer dans la rue Saint-Maur, où elles -sont restées jusqu'en 1670, époque à laquelle cet hospice et plusieurs -autres furent supprimés. - - [Note 178: Tome Ier, pages 489 et 708.] - - [Note 179: Le Maire.] - - -NOVICIAT DES JÉSUITES. - -La maison qui servoit de noviciat aux jésuites étoit située dans la -rue Pot-de-Fer. Avant l'édit donné en 1603 pour leur rétablissement, -ils n'avoient eu que deux maisons à Paris, le collége et la maison -professe. Cette circonstance leur parut favorable pour se procurer un -troisième établissement, destiné à éprouver et à former ceux qui -aspiroient à entrer dans leur société. Ils en obtinrent la permission -du roi en 1610; mais leur projet ne put être exécuté qu'en 1612, -époque à laquelle madame de Beuve leur transporta définitivement la -propriété de l'hôtel de Mézière, qu'elle avoit acheté deux ans -auparavant à leur intention. Les jésuites firent successivement -l'acquisition de plusieurs maisons voisines, en sorte que leur terrain -se trouvoit renfermé entre les rues Pot-de-Fer, Mézière, Cassette et -Honoré-Chevalier. À l'extrémité du jardin de l'hôtel Mézière existoit -alors une petite maison: ce fut sur son emplacement que M. François -Sublet des Noyers, secrétaire d'état, fit construire à ses dépens -l'église de cette communauté. La première pierre en fut posée par -Henri de Bourbon, abbé de Saint-Germain; commencée en 1630, elle fut -achevée en 1642, et bénite par l'évêque de Boulogne sous l'invocation -de _saint François-Xavier_. - -Cette église, élevée sur les dessins et sous la conduite de frère -Martel-Ange, passoit autrefois pour une des constructions de ce genre -les plus régulières de Paris. L'intérieur étoit décoré de pilastres -doriques, à l'aplomb desquels s'élevoient des arcs-doubleaux enrichis -d'ornements d'architecture. Le portail, construit dans la forme -pyramidale, offroit deux ordres de pilastres dorique et ionique l'un -sur l'autre, avec les ressauts et les enroulements adoptés à cette -époque: cependant on peut remarquer que les lignes étoient ici moins -tourmentées que dans la plupart des décorations du même genre[180]. - - [Note 180: _Voyez_ pl. 188. L'église n'existe plus: la - maison avoit été détruite avant la révolution.] - - - CURIOSITÉS DE L'ÉGLISE. - - TABLEAUX. - - Sur le maître-autel, richement décoré par Jules-Hardouin - _Mansard_, sous la conduite de Robert _de Cotte_, saint - François-Xavier ressuscitant un mort au Japon; par _Le - Poussin_[181]. - - [Note 181: Ce précieux tableau est dans la collection - du Musée.] - - Dans les chapelles des croisées, la Vierge; par _Simon Vouet_. - - Jésus-Christ prêchant; par _Stella_. - - - SCULPTURES. - - Un très beau Christ; par _Sarrazin_. - - - SÉPULTURES. - - Dans cette église avoit été inhumé M. Sublet des Noyers, son - fondateur, mort en 1645. - - -LES FILLES DE L'INSTRUCTION CHRÉTIENNE. - -Cette communauté, connue aussi, dans le commencement de son -institution, sous le nom de _Filles de la très sainte Vierge_, étoit -située dans la rue Pot-de-Fer, du côté de celle de Vaugirard. On en -devoit l'établissement à la piété charitable de Marie de Gournai, -veuve de David Rousseau, l'un des marchands de vin du roi, morte en -odeur de sainteté le 4 août 1688. Son intention avoit été de -rassembler cinq à six femmes ou filles capables d'apprendre aux -pauvres personnes de leur sexe les devoirs du christianisme, à lire, -à écrire, et à acquérir une industrie suffisante pour se procurer -l'existence par leur travail. Quelques personnes vertueuses la -secondèrent dans cette utile entreprise, et l'on obtint des -lettres-patentes en 1657. Madame Rousseau y consacra une maison -qu'elle possédoit rue du Gindre, où cette communauté a subsisté -jusqu'en 1738, qu'on la transféra dans son dernier local, à la fois -plus vaste et mieux distribué. Cette maison étoit régie par une des -maîtresses, qui, conformément aux statuts, ne prenoit que le titre de -_soeur aînée_; dans les derniers temps on l'appeloit _soeur première_. -La chapelle étoit dédiée sous le titre de la _Conception de la sainte -Vierge_. - -Ces filles, qui ne faisoient point de voeux, étoient recommandables -par le zèle et l'exactitude avec lesquels elles n'ont cessé, jusqu'au -dernier moment, de remplir tous les devoirs de leur institut[182]. - - [Note 182: Cette maison est maintenant habitée par des - particuliers.] - - -LES DAMES DU CALVAIRE. - -On regarde le P. Joseph, ce capucin si fameux sous le ministère de -Richelieu, comme le premier instituteur de cet ordre. Il fut secondé -dans cette entreprise par madame Antoinette d'Orléans-Longueville, -restée veuve à vingt-deux ans par la mort de Charles de Gondi, marquis -de Belle-Isle, son époux. Elle s'étoit d'abord retirée dans le couvent -des Feuillantines de Toulouse, où elle avoit pris le voile en 1599. -Étant passée ensuite à Fontevrauld, elle en embrassa la règle, et fut -nommée coadjutrice de cette abbaye. C'est là, suivant toutes les -apparences, que, de concert avec le P. Joseph, elle établit à -Poitiers, dans un monastère de son ordre, la dévotion à la sainte -Vierge accablée de douleur à la vue de Jésus-Christ expirant sur la -croix, et qu'elle en fit l'objet d'une loi particulière. Par son bref -du 25 octobre 1617, le pape Paul V lui permit de sortir de l'ordre de -Fontevrauld, de prendre à Poitiers le nouvel habit qu'elle avoit -choisi pour son institut, d'y mener tel nombre de filles qu'elle -jugeroit à propos, et d'établir d'autres monastères semblables sous le -titre de _Notre-Dame du Calvaire_. Comme elle s'apprêtoit à profiter -de cette permission, elle mourut tout à coup l'année suivante. -Toutefois une mort si prématurée n'arrêta point les progrès de cet -ordre naissant: le P. Joseph en établit un couvent à Angers, et la -reine Marie de Médicis, qui étoit alors dans cette ville, s'en déclara -fondatrice. Elle fit plus: elle voulut procurer à ces religieuses un -établissement à Paris, dans l'enceinte même du palais qu'elle faisoit -bâtir. Le P. Joseph, qui lui en avoit inspiré le dessein, avoit en -même temps cherché à leur procurer de nouveaux appuis; et madame de -Lauzon, veuve d'un conseiller au parlement, entraînée par les -sollicitations et par l'autorité de ce grave personnage, promit 1,200 -liv. de rente et un capital de 18,000 liv. pour les frais de -l'établissement. Ce fut sur de telles assurances que six religieuses -de Notre-Dame-du-Calvaire de Poitiers se rendirent à Paris à la fin -d'octobre 1620. Elles furent placées d'abord rue des Francs-Bourgeois, -près la porte Saint-Michel, dans une maison que madame de Lauzon leur -avoit fait préparer; l'année suivante leur ordre fut approuvé par une -bulle de Grégoire XV; et Marie de Médicis passa avec elles un contrat -de fondation, par lequel elle leur donnoit cinq arpents de terre -joignant son palais, et 1,000 livres de rente. Mais on s'aperçut -bientôt que les bâtiments d'une communauté élevés sur ce terrain -auroient offusqué les vues du palais de la reine; et cette -considération ayant déterminé à leur reprendre cette partie du don, -elles se virent obligées d'acheter, en 1622, deux hôtels voisins[183], -dans lesquels elles firent construire d'abord quelques cellules et une -petite chapelle. Trois ans après, Marie de Médicis fit bâtir la -chapelle que nous avons vue jusque dans les derniers temps qui ont -précédé la révolution, laquelle fut bénite, en 1631, par l'évêque de -Léon, et dédiée, en 1650, par celui de Quimper, sous l'invocation de -_saint Jean-Baptiste_. La reine fit aussitôt construire le choeur, la -tribune, le cloître, une chapelle intérieure, etc.; et des -lettres-patentes données en 1634 confirmèrent cet établissement. - - [Note 183: L'une de ces maisons se nommoit de _Montherbu_, - l'autre, l'hôtel des _Trois Rois_. (JAILLOT.)] - -L'intention du P. Joseph ayant été d'établir spécialement ce couvent -«pour honorer et imiter le mystère de la compassion de la Vierge aux -douleurs de son adorable Fils», on en avoit conservé le souvenir en -faisant sculpter sur la porte de la chapelle une _Notre-Dame de Pitié_ -tenant son fils mort sur ses genoux. La façade offroit, en plusieurs -endroits, le chiffre de Marie de Médicis[184]. - - [Note 184: Les bâtiments de cette maison servent maintenant - de caserne à la gendarmerie d'élite.] - - - CURIOSITÉS DE LA CHAPELLE. - - TABLEAUX. - - Sur le maître-autel, un Christ avec la Vierge, saint Jean et - sainte Magdeleine; _par Philippe de Champagne._ - - Jésus-Christ au jardin des Olives; par le même. - - Une Résurrection; par le même. - - Le Père Éternel entouré d'anges; par le même. - - - SÉPULTURES. - - Dans cette chapelle avoit été inhumé: - - Pierre de Patris, premier maréchal-des-logis de Gaston, frère de - Louis XIII, poète du XVIIe siècle, mort en 1671. - - -LE PALAIS D'ORLÉANS, DIT LE LUXEMBOURG. - -C'étoit dans l'origine une grande maison accompagnée de jardins, que -M. Robert de Harlai de Sanci avoit fait bâtir vers le milieu du -seizième siècle; ce que prouve un arrêt de la cour des aides donné en -1564, dans lequel elle est qualifiée d'hôtel _bâti de neuf_. M. le duc -de Pinei-Luxembourg en fit depuis l'acquisition, et y ajouta, en 1583 -et années suivantes, plusieurs pièces de terres contiguës pour -agrandir ses jardins. Enfin elle fut achetée en 1612 par la reine -Marie de Médicis. Le contrat de vente, passé le 2 avril de cette -année, dit «que cet hôtel consistoit en trois corps de logis, cour -devant et autres cours et jardins derrière, tenant aux héritiers -Pellerin, au pavillon appelé _la ferme du Bourg_, et au sieur de -Montherbu; d'autre part, aux terres naguère acquises par ledit sieur -duc de Luxembourg, par devant sur la rue de Vaugirard.... _Item_ le -parc... _Item_ une maison devant l'hôtel du Luxembourg, aboutissant -sur les rues de Vaugirard, Garancière et du Fer-à-Cheval.... _Item_ -trois arpents quarante-deux perches et demie, tenant à la muraille des -Chartreux.... _Item_ sept quartiers de terre audit lieu.... _Item_ -cinq quartiers de terre audit lieu, etc. Ladite vente faite moyennant -90,000 liv.» - -L'année suivante, Marie de Médicis acheta la ferme de l'Hôtel-Dieu, -contenant sept arpents et demi. Elle y joignit vingt-cinq autres -arpents de terre au lieu appelé _le Boulevard_. En 1614 elle acquit -d'un particulier deux jardins, contenant ensemble environ deux mille -quatre cents toises de superficie, puis se fit céder plusieurs parties -du clos de Vignerei, qui appartenoient aux Chartreux et à divers -autres propriétaires. Ces religieux reçurent en échange des terres -situées sur le chemin d'Issi, qui depuis ont formé leur petit clos et -qu'ils ont possédées jusqu'au moment de la révolution[185]. - - [Note 185: JAILLOT, _Quartier du Luxembourg_, p. 100 et - seqq.] - -Ce fut sur ce vaste emplacement que cette reine conçut le projet de -faire élever une demeure royale, et de l'entourer de jardins -somptueux. Les fondements en furent jetés en 1615, sous la direction -et sur les dessins de Jacques Desbrosses, architecte de cette -princesse; et l'on y travailla avec tant d'activité, qu'en peu -d'années cet édifice fut achevé. Il devoit porter le nom de palais -_Médicis_; mais la reine l'ayant légué à Gaston de France, son second -fils, duc d'Orléans, ce prince y fit mettre le sien, ainsi que le -témoignoit l'inscription restée sur la principale porte, jusqu'au -moment de la révolution. Toutefois il ne conserva ni l'un ni l'autre -de ces deux noms: l'ancienne habitude prévalut, et l'on continua de -l'appeler vulgairement palais _du Luxembourg_. - -Échu depuis pour moitié à la duchesse de Montpensier, il lui fut -abandonné moyennant la somme de 500,000 liv. Une transaction faite en -1672 le fit passer ensuite à mademoiselle Élisabeth d'Orléans, -duchesse de Guise et d'Alençon, laquelle en fit don au roi en 1694. Ce -palais fut depuis occupé successivement par la duchesse de Brunswick -et par mademoiselle d'Orléans, reine douairière d'Espagne. Enfin, -étant rentré dans le domaine royal à la mort de cette princesse, Louis -XVI le donna, en 1779, à Monsieur, depuis Louis XVIII. - -Le palais dont nous venons de donner l'historique occupe à Paris le -second rang après celui du Louvre; et plus uniforme dans toutes ses -parties, il avoit eu jusqu'à présent sur lui l'avantage d'être -entièrement terminé. On citeroit en Europe peu de monuments de ce -genre qui réunissent plus de grandeur et un ensemble plus achevé. Le -Bernin avouoit sincèrement qu'il n'en connoissoit point qui pût lui -être préféré. - -Son plan présente une dimension de soixante toises en longueur, et de -cinquante sur les deux moindres côtés, qui sont ceux de la façade sur -la rue de Tournon, et de la partie correspondante qui donne sur le -jardin[186]. Ce plan, à la réserve du corps des bâtiments du jardin, -forme un carré presque exact, dont toutes les parties se correspondent -avec art et symétrie, avantage que l'on rencontre bien rarement dans -les grands édifices. - - [Note 186: _Voyez_ pl. 183 et 184.] - -La simplicité du plan répond à sa régularité. Il se compose d'une -seule et vaste cour, environnée de portiques, et flanquée de quatre -corps de bâtiments carrés qu'on appelle pavillons[187]. La seule -irrégularité qu'on y remarque est causée par la saillie que produisent -les deux pavillons du fond de la cour sur les ailes des portiques -latéraux. Toutefois cette avance, qui annonce le corps principal du -bâtiment, étoit autrefois motivée en ce qu'elle venoit à la rencontre -d'une terrasse, pratiquée au devant de cette partie de l'édifice, et -dont l'effet étoit très agréable. La terrasse a été, depuis peu, -supprimée, pour donner aux voitures la facilité d'approcher du palais. - - [Note 187: _Voyez_ pl. 185.] - -Du côté du jardin, il semble que le plan du monument eût été plus -heureux sans cette addition de deux énormes pavillons, qui, avec le -corps du milieu, doublent, dans cette partie, l'épaisseur du bâtiment, -et donnent un aspect lourd et massif à son élévation[188]. On sait que -ce genre de construction tire son origine des tours gothiques dont -jadis étoient flanqués nos vieux châteaux. Le type s'en est conservé -dans presque tous les édifices françois, et principalement dans les -monuments du dix-septième siècle et du précédent; mais si, de loin, -l'aspect y gagne, il n'en est pas ainsi de près, surtout lorsqu'on -veut faire un mélange de ces constructions avec les ordonnances -grecques, qui demandent surtout de l'égalité dans les lignes et de la -régularité dans les masses. - - [Note 188: _Voyez_ pl. 184.] - -Toutefois ce défaut, quoique assez considérable, n'empêche pas que -l'élévation générale de ce palais ne mérite beaucoup d'éloges; et l'on -n'en connoît aucun dont l'aspect soit à la fois plus symétrique et -plus pittoresque. Ce double caractère est surtout remarquable dans la -façade qui donne sur la rue de Tournon. Rien de mieux conçu que la -disposition des deux pavillons, de la coupole qui s'élève au-dessus de -la porte, et l'accord qui règne entre ces trois masses pyramidales; -rien de plus heureux que cette idée de les lier ensemble par deux -terrasses, et jamais rapports d'ordonnance n'ont présenté un ensemble -plus harmonieux. Dans le principe, les corps de bâtiment qui forment -ces terrasses étoient _pleins_, c'est-à-dire qu'entre les pilastres -accouplés de l'ordonnance, régnoit un mur massif, coupé de bossages -dans le goût général de l'édifice. Ce plein présentoit sans doute à -l'oeil un repos toujours favorable à l'architecture; cependant on ne -sauroit dire qu'en ouvrant ce mur et en perçant ces massifs d'arcades, -en tout point semblables à celles de la cour, le palais y ait perdu. -Ces arcades s'accordent bien avec le reste de l'ordonnance, -introduisent de la légèreté dans l'ensemble, et peuvent même, à -quelques égards, passer pour une amélioration. - -Nous le répétons, toute l'ordonnance des élévations de ce palais est -conçue dans le système le plus régulier. Il n'y a point de partie qui -ne corresponde avec exactitude à une autre. Quant à la décoration, au -rez-de-chaussée, tant en dehors qu'en dedans il règne, sur toute la -surface, un ordre prétendu toscan, ajusté par colonnes ou pilastres -accouplés, produisant des ressauts dans tous les trumeaux. Les vides -forment des arcades tantôt libres comme dans les portiques de la cour, -tantôt rétrécies par des croisées inscrites dans leurs ouvertures. - -Le premier étage, en tout conforme au rez-de-chaussée pour la -disposition, est orné, dans le même style, d'un ordre dorique -également accouplé, également ressauté sur les trumeaux, et d'un rang -de croisées carrées avec chambranles. Une frise en métopes et en -triglyphes, pratiquée à l'entour, est la seule différence qui existe -entre cette ordonnance et l'ordonnance inférieure. - -L'étage qui s'élève au dessus, ne règne ni généralement ni d'une -manière uniforme dans toutes les parties de l'édifice: il n'existe -point dans les ailes de la cour; dans les pavillons, sa hauteur est -égale à celle du premier étage, et il y est décoré, selon le même -style, d'un ordre dont le chapiteau est ionique. Au corps principal du -bâtiment, ce second étage s'annonce sous la forme d'attique, et reçoit -pour décoration l'espèce d'ordre auquel on est convenu de donner ce -nom. - -Une des choses qui frappent le plus dans tout l'ensemble de ce -monument, est ce style un peu bizarre de bossages dont tous les murs, -tous les ordres et tous les étages sont couverts. C'étoit alors le -goût dominant à Florence. Marie de Médicis voulut, dit-on, que son -nouveau palais lui rappelât ceux de sa patrie; et l'on est assez -d'accord que Desbrosses, cherchant à satisfaire son désir, eut en vue -d'offrir dans le palais du Luxembourg quelque imitation du palais -_Pitti_. Ces deux édifices ont en effet, à plusieurs égards, des -traits de ressemblance, surtout dans ce système d'ordonnances coupées -par des bossages. Quant à ce genre d'ornement, en lui-même -essentiellement défectueux, tout ce que l'on peut en dire, c'est que, -lorsqu'il est traité avec hardiesse dans de grandes masses, il porte -au plus haut degré l'idée de la force et de la solidité, ce qui donne -toujours à l'architecture un caractère imposant. C'est ainsi que l'ont -entendu les architectes florentins. Desbrosses, au contraire, voulant -innover, perfectionner, et croyant adoucir la dureté des bossages en -les arrondissant, n'a produit d'autre effet que de leur donner de la -pesanteur et de la monotonie. Cependant, malgré le vice de cette -innovation, et l'aspect étrange que présente un semblable style, -surtout dans son application aux colonnes et aux ordonnances isolées, -il faut toujours convenir que le palais du Luxembourg frappe par la -solidité de sa construction, par la symétrie de sa disposition, par -l'accord de ses masses, enfin par un ensemble régulier et fini qu'il -est rare de rencontrer à Paris dans les grands édifices. - -Les parties intérieures de ce palais n'avoient jamais été entièrement -terminées quant à la décoration. Les appartements, distribués et ornés -selon le goût du temps, n'offroient, au milieu de la richesse extrême -de leurs énormes plafonds surchargés de dorures, rien qui, sous le -rapport de l'art, méritât d'être remarqué. Mais les deux ailes qui -donnent sur la cour étoient destinées à former des galeries à jamais -célèbres dans l'histoire de la peinture: l'une devoit offrir la vie de -Henri IV, l'autre, celle de Marie de Médicis, et toutes les deux -avoient été confiées au pinceau de Rubens. Un projet si magnifique ne -fut exécuté qu'à moitié: de la première galerie, il n'acheva que deux -tableaux, qui se voient aujourd'hui à Florence; l'Europe entière -connoît la galerie de Médicis[189]. - - [Note 189: Il a été opéré dans le plan de cet édifice un - changement auquel la disposition intérieure a beaucoup - gagné, c'est celui de l'escalier et du vestibule. Cette - partie de l'ancien plan étoit justement regardée comme la - plus défectueuse. L'escalier étoit mal situé, lourd, d'un - aspect désagréable. Il vient d'être reporté dans l'aile - droite de la cour, qu'il occupe presque tout entière. On y a - prodigué toute la richesse de l'architecture et de la - sculpture, ainsi que dans la petite galerie et dans le - vestibule, qui, tous les deux, servent de passage pour - arriver au jardin.] - - - CURIOSITÉS DU PALAIS DU LUXEMBOURG EN 1789. - - TABLEAUX. - - Dans la chapelle, dont l'architecture irrégulière ne répondoit - pas à la beauté du reste de l'édifice, sur le maître-autel, un - Christ au tombeau, attribué à _Perrin del Vago_. - - Dans le salon qui précède la galerie de Rubens, David tenant la - tête de Goliad; par _Le Guide_[190]. - - [Note 190: Ce tableau est maintenant dans le Musée du - Roi.] - - Les neuf muses en neuf tableaux; sans nom d'auteur. - - Dans le plafond de l'appartement de mademoiselle de Montpensier, - Flore et Zéphire; par _La Fosse_. - - - _Galerie de Rubens._ - - Ce grand peintre y a représenté, en vingt-quatre tableaux - allégoriques, et qui, sous le rapport de la couleur, doivent être - mis au nombre de ses productions les plus parfaites, toute - l'histoire de Marie de Médicis, depuis sa naissance jusqu'à - l'accommodement fait, en 1620, entre elle et Louis XIII. - - 1º La destinée de la princesse; 2º sa naissance; 3º son - éducation; 4º Henri IV délibérant sur le choix d'une épouse; 5º - le mariage du roi et de la reine conclu à Florence en 1600; 6º le - débarquement de la reine au port de Marseille dans la même année; - 7º le mariage de ces deux augustes personnages accompli à Lyon - aussi en 1600; 8º la naissance de Louis XIII en 1601; 9º la - première régence de la reine, du vivant du roi; 10º le - couronnement de la reine à Saint-Denis en 1610; 11º l'apothéose - de Henri IV et la régence de la reine; 12º le bonheur du peuple - sous le gouvernement de la régente; 13º son voyage au Pont-de-Cé; - 14º l'échange fait, en 1615, d'Anne d'Autriche, infante - d'Espagne, femme de Louis XIII, avec Isabelle de Bourbon, - accordée à Philippe IV, roi d'Espagne; 15º seconde allégorie sur - la félicité du temps de la régence; 16º le gouvernement du - royaume remis à Louis XIII; 17º la disgrâce de la reine et sa - retraite; 18º l'accommodement de la reine fait à Angers avec - Louis XIII; 19º la réconciliation de la mère et du fils; 20º leur - entrevue au château de Couzières, près de Tours, en 1619; 21º le - Temps découvrant la Vérité; 22º le portrait de Marie de Médicis - sous les attributs de Minerve; 23º et 24º les portraits de - François de Médicis, son père, grand duc de Toscane, et de Jeanne - d'Autriche, duchesse de Toscane, sa mère[191]. - - [Note 191: Cette collection entière a été gravée par - divers graveurs célèbres, sous la direction et d'après - les dessins de _Nattier_. Elle orne maintenant le Musée - du Roi.] - - -TABLEAUX DU CABINET DU ROI. - -Cette collection précieuse, long-temps renfermée et comme ensevelie -dans les appartements de la surintendance à Versailles, en fut tirée -en 1750 par permission du roi, et transportée au palais du Luxembourg, -dans les appartements de la reine d'Espagne, pour y être livrée, -plusieurs jours par semaine, à la curiosité du public et aux études -des artistes. Nous croyons qu'on verra avec plaisir une liste des -tableaux dont elle étoit alors composée, tableaux qui sont aujourd'hui -l'un des plus beaux ornements du Musée royal. - - - _Première Pièce._ - - Le portrait du cardinal Hippolyte de Médicis; par _Le Titien_. - - Un Soleil couchant; par _Claude Le Lorrain_. - - Le Martyre de saint Georges; par _Paul Véronèse_. - - Le Portrait d'un homme et de son fils; par _Vandyck_. - - Les Israélites recevant la manne dans le désert; par _Le - Poussin_. - - Une bataille; par _Salvator-Rosa_. - - La Peste des Philistins; par _Le Poussin_. - - Jupiter et Antiope; par _Le Titien_. - - Un Portrait de femme avec sa fille; par _Vandyck_. - - Jésus-Christ, la Vierge, saint Ambroise et saint Augustin, par - _Lanfranc_. - - Le Débarquement de Cléopâtre; par _Claude Le Lorrain_. - - Portrait du cardinal Jules de Médicis; par _Raphaël_. - - La Charité; par _André del Sarto_. - - Un Christ en croix, saint Jean, la Vierge et la Magdeleine; par - _Rubens_. - - Le Portrait de Louis XI; par _Holbein_. - - - _Petite Galerie._ - - Jeanne de Clèves, l'une des femmes de Henri VIII; par _Holbein_. - - Victoire de Godefroy de Bouillon; par _Breughel de Velours_. - - Jésus-Christ chassant les marchands du temple; par _Benedette_. - - Judith; par _Valentin_. - - Un Paysage; par _P. Bril_. - - Le Déluge; par _Alexandre Véronèse_. - - Magdeleine pleurant devant la croix; par _Le Guide_. - - Le Déluge; par _Le Poussin_. - - Une Vendange; par _J. Bassan_. - - La Vierge au pilier; par _Le Poussin_. - - Les Envoyés dans la Terre promise; par _Le Poussin_. - - Moïse sauvé; par _Paul Véronèse_. - - La Charité romaine; par _Le Guide_. - - Saint Jérôme; par _Le Titien_. - - La Cène; par _Tintoret_. - - La Femme adultère; par _Lorenzo Lotto_. - - Le Buisson ardent; par _Le Féti_. - - Les Noces de Cana; par _Vandyck_. - - Un Portrait; par _Holbein_. - - Saint Pierre-ès-Liens; par _Peter-Neefs_ et _Poëlemburg_. - - Suzanne et les vieillards devant Daniel; par _Valentin_. - - Booz et Ruth; par _Le Poussin_. - - L'Enlèvement des Sabines; par le même. - - Le Christ au tombeau; par _J. Bassan_. - - Le Jugement de Salomon; par _Valentin_. - - Adam et Ève; par _Le Poussin_. - - - _Salle du Trône._ - - Le Portrait de Henri IV; par _Porbus_. - - La Reine de Saba devant Salomon; par _Vleughels_. - - Le Portrait de Henri IV; par _Jeannet_. - - Abigaïl devant David; par _Vleughels_. - - La Vierge et l'enfant Jésus; par _Mignard_. - - La Magdeleine; par _Santerre_. - - La Foi accompagnée de trois enfants; par _Mignard_. - - L'Élévation de la croix; par _Lebrun_. - - Diane au bain; par _de Troy fils_. - - La Victoire tenant Louis XIII entre ses bras; par _Vouet_. - - Marthe et Marie; par _La Fosse_. - - Le Portrait de l'électeur de Bavière; par _Vivien_. - - Le duc de Berri; par le même. - - Louis XV dans sa jeunesse; par _Rigaud_. - - Sainte Cécile; par _Mignard_. - - Une Sainte Famille; par le même. - - Esther devant Assuérus; par _Antoine Coypel_. - - Ptolémée donnant la liberté aux Juifs; par _Noël Coypel_. - - Solon expliquant les lois; par le même. - - Alexandre-Sévère faisant distribuer du blé aux Romains; par le - même. - - Trajan donnant audience aux nations; par le même. - - Le ravissement de saint Paul; par _Le Poussin_. - - L'entrée de Notre-Seigneur dans Jérusalem; par _Le Brun_. - - Une Bacchanale; par le même. - - La Conquête de la Franche-Comté; par le même. - - Un Paysage; par _Claude Le Lorrain_. - - Une Marine; par le même. - - Un Concert; par _F. Puget_. - - Un Christ à la colonne; par _Le Sueur_. - - La Présentation au Temple; par _Rigaud_. - - La Trève de l'archiduc Albert avec la Hollande; par _Porbus_. - - - _Grande Galerie._ - - La Vierge jardinière; par _Raphaël_. - - Herminie en bergère; par _Francesco Mola_. - - La Vierge, saint Jean et les saintes femmes au pied de la croix; - par _Paul Véronèse_. - - Un Portrait d'homme; par _Antoine Moro_. - - La Fuite en Égypte; par _Le Guide_. - - Portrait du comte du Luc; par _Vandyck_. - - La Vierge, l'enfant Jésus, saint Georges, sainte Catherine et - saint Benoît; par _Paul Véronèse_. - - Diane au bain; par _Le Titien_. - - Notre Seigneur au tombeau; par le même. - - Renaud et Armide; par _Le Dominiquin_. - - L'Adoration des Mages; par _Paul Véronèse_. - - Une Sainte Famille; par _André del Sarte_. - - La Vierge Couseuse; par _Le Guide_. - - Saint Georges combattant le dragon; par _Raphaël_. - - Une Sainte Famille avec saint Michel; par _Léonard de Vinci_. - - La Vierge au lapin; par _Le Titien_. - - La Vie champêtre; par _Le Féti_. - - Saint Michel; par _Raphaël_. - - Une Sainte Famille; par _Le Guide_. - - Le Mariage de sainte Catherine; par _Piètre de Cortone_. - - La Continence de Scipion; par _Le Moyne_. - - Le Père éternel dans sa gloire; par _L'Albane_. - - L'Intérieur d'une église; par _Stenwick_. - - Jupiter et Antiope; par _Le Corrège_. - - La Sainte Famille; par _Raphaël_. - - La Prédication de saint Jean; par _L'Albane_. - - Saint Bruno dans le désert; par _Francesco Mola_. - - Tobie prosterné devant l'ange; par _Rembrandt_. - - Le Portrait d'un grand-maître de Malte; par _Michel-Ange de - Caravage_. - - Le Baptême de Notre-Seigneur; par _L'Albane_. - - Un Concert; _par Le Dominiquin_. - - Une Fête de village; par _Rubens_. - - Une Pastorale; par le même. - - Un Christ; par _Vandyck_. - - Un Paysage; par _Berghem_. - - Un autre; par le même. - - Une Écurie; par _Wouwermans_. - - Une Cavalcade; par le même. - - Caune et Biblis; par _L'Albane_. - - Apollon et Daphné; par le même. - - La Vierge, Jésus, saint Jean et sainte Agnès; par _Le Titien_. - - Les Vendeurs chassés du temple; par _Jordaens_. - - Le Déluge; par _Augustin Carrache_. - - - SCULPTURES. - - Sur les portes d'entrée du principal corps de bâtiment, trois - bustes de marbre offrant les portraits de Henri IV, de Marie de - Médicis et de Louis XIII. - - Sur les frontons des pavillons, des statues couchées. - -Le jardin du Luxembourg, très resserré d'abord et agrandi depuis par -l'acquisition que fit Marie de Médicis d'une portion du terrain des -Chartreux[192], étoit tombé, par la suite des temps, dans un état -complet de délabrement. Du reste, il n'offroit rien de remarquable -qu'un morceau d'architecture nommé _la Grotte_. Cette construction, -qui existe encore, se compose d'une ordonnance de quatre colonnes -toscanes, dont le fût est orné de congélations. Des trois -entre-colonnements de cette grotte, celui du milieu est occupé par une -niche à laquelle un attique, couronné d'un fronton circulaire, sert -d'amortissement. Les deux petits entre-colonnements portent un fleuve -et une naïade appuyés sur leurs urnes; dans la niche du milieu est une -statue de nymphe[193]. - - [Note 192: Ce terrain s'étendoit jusqu'au bassin qui forme - maintenant le milieu du parterre.] - - [Note 193: _Voyez_ pl. 188.] - -Le parterre est en face du château; le bois, formant plusieurs belles -allées, s'étend, du côté droit, le long de la rue de Vaugirard[194]. - - [Note 194: Ce jardin a été, depuis la révolution, - considérablement augmenté et embelli sous la direction de M. - _Chalgrin_, architecte, auquel on doit aussi les - améliorations, changements et augmentations dans le palais. - De grands terrains y ont été ajoutés aux dépens des maisons - voisines et de l'emplacement des Chartreux; et son - intérieur, plus riant et plus agréable qu'autrefois, a été - enrichi d'un grand nombre de statues. (_Voyez_ l'article - _Monuments nouveaux_.)] - - -LE PETIT-LUXEMBOURG OU LE PETIT-BOURBON. - -Cet hôtel, situé à côté du palais du Luxembourg, fut bâti par le -cardinal de Richelieu, qui l'habita jusqu'à ce qu'on eût achevé le -Palais-Cardinal qu'il faisoit construire. En le quittant, il en fit -don à la duchesse d'Aiguillon sa nièce: cet édifice passa ensuite, à -titre héréditaire, à Henri-Jules de Bourbon-Condé. La princesse Anne -Palatine de Bavière, son épouse, l'ayant choisi pour sa demeure après -la mort de ce prince, y fit faire des réparations et des -augmentations considérables. On construisit, par ses ordres, et de -l'autre côté de la rue, un hôtel pour ses officiers, ses cuisines, ses -écuries, avec un passage sous la rue, servant de communication de l'un -à l'autre édifice[195]. Ce palais a été successivement occupé par des -princes et des princesses de la maison de Bourbon-Condé[196]. - - [Note 195: Ce second hôtel fut bâti sur l'emplacement de la - maison vendue à Marie de Médicis par le duc de - Pinei-Luxembourg.] - - [Note 196: On a démoli cet hôtel, pour former, de ce côté, - une entrée particulière au jardin. Les murs de pignons de - cette entrée ont été restaurés suivant l'ordonnance générale - du palais, et ce bel édifice se trouve maintenant, de - toutes parts, isolé.] - - -COMÉDIE FRANÇOISE. - -Si l'on veut remonter à la première origine des spectacles en France, -on trouvera qu'ils se lient pour ainsi dire aux derniers spectacles -des Romains. La barbarie des conquérants de la Gaule en bannit d'abord -tous ces arts agréables que les maîtres du monde y avoient introduits: -les joutes, les tournois, les combats à outrance les remplacèrent. -Mais bientôt adoucis par leur mélange avec les vaincus, et par le luxe -qui accompagne presque toujours la jouissance paisible d'un grand -pouvoir, les vainqueurs recherchèrent des plaisirs que, jusque là, ils -avoient dédaignés. Nous apprenons par Cassiodore que Clovis fit prier -Théodoric, roi des Ostrogoths, de lui céder un pantomime qui excellait -dans son art, et qui joignoit à ce talent celui de la musique. Bientôt -les histrions, mimes, farceurs de toute espèce, se répandirent de la -cour des rois dans les provinces; on couroit en foule à leurs -spectacles, et ils charmèrent des spectateurs grossiers, -principalement par l'indécence de leurs attitudes et par l'obscénité -de leurs chansons. Cet abus de leur art les rendit infâmes; et une -ordonnance de Charlemagne, conforme au décret du concile d'Afrique, -déclara que leur témoignage ne seroit pas reçu en justice contre des -personnes de condition libre. Cependant ils n'en furent ni moins -goûtés ni moins recherchés; à certaines époques de cet âge, où le -désordre de la société politique altéroit même les institutions les -plus saintes et produisoit partout le relâchement des moeurs, ils -s'introduisirent jusque dans les lieux les plus sacrés, dans les -églises, dans les monastères[197], ce qui est prouvé par plusieurs -ordonnances, dans lesquelles on est obligé de défendre aux évêques, -abbés, abbesses, non seulement de recevoir dans leurs maisons des -mimes et des farceurs, mais encore de se livrer à l'exercice personnel -d'une si honteuse profession. - - [Note 197: Il en resta long-temps des traces dans la fête - scandaleuse connue sous le nom de _fête des Fous_, et qu'on - doit regarder comme un reste déplorable des superstitions - païennes. Au jour qui lui étoit consacré, des prêtres, des - clercs, les uns travestis en femmes, les autres vêtus comme - des bouffons, chantoient dans le choeur des vers obscènes, - mangeoient des _soupes grasses_ sur l'autel, jouoient aux - dés à côté du ministre tandis qu'il célébroit le sacrifice, - infectoient l'église des ordures qu'ils faisoient brûler - dans leurs encensoirs; et réunis à une foule de gens masqués - qui accouroient de toutes parts dans l'église, dansoient, - tenoient les propos les plus infâmes, imitoient les postures - les plus indécentes. Poussant plus loin encore leurs - bouffonneries sacriléges, ils élisoient des évêques, des - archevêques et même un souverain pontife, auquel on donnoit - le nom de _pape_ des fous, qui officioit pontificalement et - donnoit sa bénédiction au peuple. Eudes publia, l'an 1198, - un mandement à l'effet de réprimer des désordres si - abominables; mais il y a grande apparence que son autorité - échoua contre un usage qui charmoit un peuple superstitieux - et grossier, car la _fête des Fous_ subsistoit encore deux - cent quarante ans après, comme le prouve la censure de la - faculté de théologie de Paris, en date du 12 mars 1444. Il - fallut ce long espace de temps et touts la vigilance des - prélats et de la partie la plus saine du clergé pour - déraciner enfin cet opprobre du christianisme.] - -La poésie provençale, s'introduisant à la cour de France sous les -auspices de la princesse Constance, seconde femme du roi Robert, donna -l'idée d'un plaisir plus noble et plus délicat. Effacés par les -troubadours, les histrions eurent le bon esprit de prendre pour -modèles leurs ingénieux rivaux. On vit paroître en France, sur les -théâtres, une action renfermée dans un récit composé de chant et de -déclamation. Ce nouveau genre de spectacle, qui demandoit le concours -des poètes, des acteurs et des musiciens, réunit entre eux les -_troubadours_, qui récitoient leurs vers, les _musiciens_, qui -chantoient leurs romances, et les _jongleurs_ ou _ménestrels_, qui les -accompagnoient avec des instruments. Appelés dans les palais des -rois, où ils étoient comblés de caresses et de présents, devenus -nécessaires dans toutes les fêtes dont ils étoient le plus bel -ornement, les nouveaux histrions se relevèrent du mépris où étoient -tombés leurs prédécesseurs. Ils formèrent, dans les grandes villes, un -corps particulier, de même que toutes les autres professions -autorisées par le gouvernement, et vécurent ainsi réunis sous la -direction d'un chef, ou, comme on s'exprimoit alors, d'un _roi_, -chargé de maintenir l'ordre dans leur petite société. Plusieurs -souverains ne dédaignèrent pas même de leur donner des statuts. - -Ils jouirent ainsi pendant long-temps du privilége presque exclusif -d'amuser les princes et la nation; et sans parler ici de cette foule -de poésies inventées par les Trouvères et Troubadours, sous les noms -de _chant_, _chanterel_, _chanson_, _son_, _sonnet_, _layz_, -_depport_, _soulas_, _pastorales_, _tensons_, etc., on voit aussi, -dans ce premier âge des lettres gauloises, des tragédies historiques -et des drames satiriques, ou comédies, que les rois et seigneurs de -châteaux faisoient jouer publiquement dans leurs cours et souvent avec -une grande magnificence. Malheureusement pour eux, les auteurs de ces -poésies dramatiques ne gardèrent point, dans leurs compositions, la -mesure que sembloit leur prescrire la dépendance où ils étoient d'un -si grand nombre de souverains: ils s'oublièrent jusqu'à représenter -sur le théâtre les détails les plus secrets de la vie privée de -plusieurs grands personnages; les crimes et les foiblesses de Jeanne, -reine de Naples et de Sicile, n'échappèrent point à leur malignité, et -cette hardiesse, jusqu'alors inouïe à l'égard d'une tête couronnée, -causa leur perte. _Alors défaillirent les Mécènes et défaillirent -aussi les poëtes_, dit Nostradamus. - -Les jongleurs, retombés dans toute la bassesse de leur ancienne -condition, furent, depuis ce temps, à peine tolérés dans les villes; -et l'on trouve qu'à Paris ils étoient tous réunis, comme les juifs et -les courtisanes, dans une rue, à laquelle ils avoient donné leur -nom[198]; et qu'on y alloit louer ceux dont on pouvoit avoir besoin -dans les fêtes ou assemblées de plaisir. - - [Note 198: La rue des _Ménétriers_.] - -Long-temps auparavant, et lorsque les jongleurs et ménétriers étoient -encore florissants, on avoit déjà vu paroître une espèce fort -singulière de comédiens, qui devoit un jour les remplacer, et -peut-être exciter encore un plus grand enthousiasme. Les croisades -occupoient alors tous les esprits: l'imagination ardente des chrétiens -de l'Europe se faisoit des objets de vénération de tous ceux qui -échappoient à ces entreprises hasardeuses et lointaines; et -s'exagérant encore les dangers très réels qu'on y couroit, la force et -la férocité des ennemis qu'il y falloit combattre, le peuple écoutoit -avec avidité, et croyoit sans examen toutes les merveilles les plus -absurdes qu'on pouvoit en raconter. Pour accroître encore des -dispositions si favorables, les croisés qui revenoient de la Palestine -étoient dans l'usage de parcourir les villes, vêtus de l'habit de -pèlerin, chantant des cantiques spirituels et récitant les -singularités ou les miracles des diverses contrées qu'ils avoient -visitées. Isolés d'abord, ils formèrent bientôt de petites troupes et -imaginèrent de donner à leurs récits une forme dramatique, en les -coupant en dialogues ou versets, que chacun d'entre eux déclamoit ou -chantoit à son tour. Ces spectacles se donnoient dans les rues, -quelquefois sur des échafauds dressés dans les carrefours ou sur les -places publiques; et ce fut seulement en 1398 qu'une société de ces -pieux histrions, parmi lesquels on comptoit, dit-on, quelques -bourgeois de Paris, conçut le projet de donner une forme plus -régulière à ces spectacles bizarres, et de mettre plus de magnificence -dans leur représentation. Telle fut l'origine des _confrères de la -Passion_. Nous avons déjà fait connoître le lieu qu'ils choisirent -pour leurs premiers essais, le mystère qui y fut représenté, les -obstacles qu'il leur fallut combattre, le succès prodigieux qu'ils -obtinrent, leur transmigration de l'abbaye Saint-Maur à l'hôpital de -la Trinité, que l'on peut considérer comme le berceau de la scène -françoise, de là à l'hôtel de Flandre, et enfin à l'hôtel de -Bourgogne, dont ils devinrent les propriétaires, et qui vit cesser -presque aussitôt leurs spectacles, après cent cinquante ans -d'existence[199]. Il convient peut-être de donner ici quelque idée de -ce nouveau genre de composition dramatique. - - [Note 199: _Voyez_ tome 2, 1re partie, p. 495.] - -Il n'offroit, comme on peut bien l'imaginer, ni unité d'action, ni -unité de lieu, ni dessein, ni invention, ni conduite, enfin aucunes -traces des règles du théâtre. Un de ces mystères, parmi ceux que le -temps a laissé parvenir jusqu'à nous, se compose de cinq journées, -subdivisées en une multitude infinie d'actions et de scènes écrites -généralement d'un style plat et barbare, entièrement dépourvues -d'intérêt, quelquefois même de sens commun[200], mais offrant des -tableaux qui devoient émouvoir fortement un peuple ignorant et dévot, -et par intervalles, des morceaux écrits avec une grâce naïve, qui -pouvoient satisfaire même les personnes d'un goût délicat. Les -vraisemblances n'étoient pas plus ménagées pour les yeux que pour les -oreilles: la décoration du théâtre restoit toujours la même depuis le -commencement jusqu'à la fin; tous les acteurs paroissoient à la fois, -quelque nombreux qu'ils fussent, et une fois qu'ils étoient entrés sur -la scène, n'en sortoient plus qu'ils n'eussent achevé leur rôle, ce -qui semble d'abord impossible, si l'on n'a pas quelque idée de la -construction de ce théâtre. L'avant-scène y avoit à peu près la même -forme que dans nos théâtres actuels, mais le fond en étoit bien -différent. Il étoit occupé par plusieurs échafauds placés les uns -au-dessus des autres, et que l'on nommoit _établies_. Le plus élevé -représentoit le paradis; celui qui étoit immédiatement au-dessous, -l'endroit le plus éloigné du lieu de la scène; le troisième en -descendant, le palais d'Hérode, la maison de Pilate, et ainsi des -autres, suivant le mystère qu'on représentoit. Sur les parties -latérales de ce même théâtre étoient pratiqués des gradins en forme de -chaire; c'étoit là que les acteurs s'asseyoient lorsqu'ils avoient -joué leur scène, ou qu'ils attendoient leur tour à parler. Ainsi, au -moment même où le mystère commençoit, les spectateurs avoient sous les -yeux tous ceux qui devoient y paroître; c'étoit là tout l'artifice; on -n'y entendoit pas d'autre finesse, et un acteur étoit censé absent dès -qu'il s'étoit assis. À la place de ces trappes, au moyen desquelles on -descend aujourd'hui sous la scène, l'enfer étoit représenté par la -gueule d'un énorme dragon, laquelle s'ouvroit et se refermoit pour -laisser entrer et sortir les diables. Que l'on ajoute à cela une -espèce de niche avec des rideaux, formant une chambre où se passoient -les choses qui ne devoient pas être vues du public, telles que -l'accouchement de sainte Anne, de la Vierge, etc., et l'on aura une -idée assez complète de l'appareil théâtral des confrères de la -Passion. - - [Note 200: L'action duroit souvent un demi-siècle, et - quelquefois davantage. Jésus-Christ prononçoit des sermons - moitié françois, moitié latins; s'il donnoit la communion - aux apôtres, c'étoit avec des hosties. Dans sa - transfiguration sur le mont Thabor, on le voyoit paroître - entre Moïse et le prophète Élie, en habit de Carme. Sainte - Anne et la Vierge accouchoient dans une alcôve pratiquée sur - le théâtre: on avoit soin seulement de tirer les rideaux du - lit. Si les auteurs de ces pièces monstrueuses inventoient - quelque épisode, il se ressentoit de leur grossière - ignorance. Par exemple, Judas tuoit le fils du roi de - _Scarioth_, à la suite d'une querelle qu'il avoit prise avec - lui en jouant aux échecs; il assommoit ensuite son père, et - devenoit le mari de sa mère, ce qui produisoit une - reconnoissance et des fureurs. Mahomet, dont on faisoit - mention sept cents ans avant sa naissance, étoit compté - parmi les divinités du paganisme. Le gouvernement de Judée - vendoit les évêchés à l'enchère. Satan prioit Lucifer de lui - donner sa bénédiction. Les diables, les satellites des - tyrans, les bourreaux, les archers, les voleurs, étoient - ordinairement les personnages plaisants de ces compositions - dramatiques.] - -Tandis que ces pieux associés continuoient ainsi à amuser et à -édifier, tout à la fois, le bon peuple de Paris, une troupe folâtre de -jeunes gens des meilleures familles de la ville, unis entre eux par le -goût du plaisir et par le penchant à la raillerie, créoient, en -concurrence avec eux, un nouveau genre de spectacle, dont la gaieté -faisoit les frais, et dans lequel ils offroient à la risée des -spectateurs les extravagances humaines, les aventures scandaleuses du -jour, et les ridicules de leurs contemporains. Ils se nommèrent -eux-mêmes les _Enfants sans souci_[201]; leur chef prit le titre de -_prince des sots_, et ils donnèrent à leur drame celui de sottises. À -la fois auteurs et acteurs dans ces nouvelles _attellanes_, ils firent -construire aux halles un théâtre, où ils charmèrent la cour et la -ville par ces ingénieux badinages. Des lettres patentes de Charles VI -confirmèrent la _joyeuse institution_; et le prince des sots fut -reconnu monarque de l'empire qu'il venoit de fonder. Un capuchon, -surmonté de deux oreilles d'âne, devint l'attribut de sa royauté; et -tous les ans il fit son entrée à Paris, suivi de ses burlesques -sujets. - - [Note 201: Clément Marot composa, dit-on, des pièces pour - les Enfants sans souci, et partagea leurs amusements. Louis - XI les honoroit d'une protection particulière, et assistoit - souvent à leurs spectacles. Les guerres civiles qui - survinrent ensuite jetèrent de l'amertume et de l'aigreur - dans ces jeux d'esprit, et convertirent les acteurs en - factieux. Les plus modérés abandonnèrent alors cette - société, qui ne fut plus composée que de libertins et de - gens perdus de réputation.] - -Vers le même temps, les clercs des procureurs du parlement, connus -sous le nom de _Bazochiens_[202], inventèrent une autre espèce de -drame, qui fut désigné sous le nom de _moralité_. C'étoit un mélange -d'êtres purement allégoriques, mêlés avec des personnages vivants, -mélange dont ils reconnurent bientôt la froideur et l'insipidité, de -manière que, pour rendre leurs spectacles plus piquants, ils -transigèrent avec les Enfants sans souci, qui leur permirent de -représenter des _sottises_ et des farces, et reçurent en échange la -liberté d'introduire des _moralités_ sur leur théâtre. On abandonna -les mystères pour ces spectacles, plus variés et plus piquants, de -manière que les confrères, pour rappeler à leur théâtre le public que -leur enlevoient les Enfants sans souci, se virent forcés de les -admettre à jouer de concert avec eux. Les scènes pieuses se trouvèrent -alors entrecoupées d'intermèdes profanes et de bouffonneries, ce qui -fut appelé le _jeu des pois pilés_. Telles étoient les extravagances -bizarres qui, pendant long-temps, firent les délices de nos aïeux. -Toutefois il ne faut point oublier que toutes ces associations ou -confraternités étoient composées de personnes libres, qui n'avoient -d'autre but que de s'amuser ou de s'édifier. On ne voit point à cette -époque de comédiens de profession établis à Paris; et si quelques uns -tentèrent d'y fixer leur demeure, les confrères de la Passion, en -vertu de leur priviléges, eurent toujours le pouvoir de les en faire -sortir. - - [Note 202: La Bazoche, fondée peu de temps après que le - parlement eut été rendu sédentaire à Paris, avoit obtenu, en - 1303, la permission de se choisir un chef avec le nom de - _roi_. Philippe-le-Bel, qui régnoit alors, lui ayant en même - temps concédé le droit de justice souveraine, la cour de son - chef fut composée de grands officiers, comme chancelier, - maîtres des requêtes, avocat et procureur du roi, grand - référendaire, grand audiencier, etc., tous pris parmi les - Bazochiens. Le roi de la Bazoche eut aussi le droit de faire - frapper une monnoie qui avoit cours parmi les clercs, et de - gré à gré parmi les marchands. Ceci dura jusqu'au règne de - Henri III, qui abrogea le titre de _roi_, ce qui rendit le - chancelier chef de cette singulière juridiction. - - Vers la mi-juillet, le roi de la Bazoche faisoit la montre - générale de tous ses clercs ou sujets distribués en douze - compagnies, commandées par autant de capitaines. Après cette - cérémonie, ils alloient donner des aubades à MM. du - parlement, et représentoient une de leurs moralités. Ce - spectacle se renouveloit trois fois par année, à la fête de - l'Épiphanie, à la cérémonie du mai[202-A] et après la montre - générale. D'abord ils n'eurent point de théâtre fixe, et - leurs jeux se faisoient tantôt au Palais, tantôt au - Châtelet, et le plus souvent dans des maisons particulières. - Ce fut à Louis XII qu'ils durent de pouvoir dresser leur - théâtre sur la fameuse table de marbre qui occupoit toute la - largeur de la salle du Palais, et qui fut détruite dans - l'incendie de 1618. Les Bazochiens, de même que les Enfants - sans souci, eurent plus d'une fois besoin d'être réprimés - pour l'insolence de leurs satires et de leurs allusions, - dans lesquelles ils n'épargnèrent pas même la personne du - bon roi à qui ils étoient redevables de leur dernier - théâtre.] - - [Note 202-A: _Voyez_ tome 1er, 1re partie, p. 166.] - -Cependant les lumières commençoient à pénétrer en France; et les -honnêtes gens s'indignoient de ce mélange odieux de bouffonneries et -de choses sacrées, qui déshonoroit la religion et profanoit nos -mystères les plus redoutables et les plus saints. Un tel abus devenant -de jour en jour plus insupportable, le parlement crut devoir profiter -de la circonstance qui avoit occasioné le déplacement des confrères de -la Passion, pour anéantir un genre de spectacle déjà proscrit dans -l'opinion publique. Ainsi, lorsque la salle de l'hôtel de Bourgogne et -les constructions qui en dépendoient furent achevées, la confrérie -ayant présenté requête à cette compagnie pour qu'on lui permît de -reprendre le cours de ses représentations, l'arrêt qui fut rendu en sa -faveur, le 17 septembre 1548, la maintint effectivement dans le droit -exclusif d'avoir un théâtre à Paris, mais lui défendit en même temps -d'y représenter autre chose que des pièces _profanes_, _honnestes_ et -_licites_, lui interdisant désormais tous mystères tirés de -l'Écriture sainte et autres sujets de piété. Cette défense, en faisant -disparoître à jamais ces drames barbares, détermina les confrères à -renoncer à une profession qui ne leur avoit semblé honorable qu'autant -qu'elle avoit été de nature à instruire et à édifier les fidèles, seul -but que pouvoit se proposer une corporation religieuse[203]. -Cependant, ne voulant renoncer ni à leur propriété, ni aux avantages -qui y étoient attachés, ils louèrent l'hôtel de Bourgogne à une troupe -de comédiens qui se forma dans ce temps-là; et jusqu'en 1676, époque -de leur entière destruction, ils continuèrent à jouir du privilége -d'avoir seuls un théâtre à Paris, retirant une contribution des -troupes à qui ils permettoient de s'y établir, et s'opposant à -l'établissement de celles qui cherchoient à se soustraire à leur -juridiction. - - [Note 203: Ils exigeoient cependant une rétribution des - spectateurs; et le parlement, chargé de la police de leurs - jeux, la fixa à deux sous, qui en valoient alors huit des - nôtres. Leurs représentations commençoient à une heure après - midi, et duroient jusqu'à cinq heures sans intervalle. - L'arrêt qui fixoit le prix des places, ordonnoit en outre - qu'ils paieroient mille livres par an au trésorier des - pauvres de la ville.] - -Les comédiens de l'hôtel de Bourgogne jouèrent assez long-temps sans -aucune concurrence. Ce fut chez eux que Jodèle[204], La Peruse, -Robert Garnier, etc., retrouvant les traces si long-temps perdues des -auteurs dramatiques de l'antiquité, jetèrent les premiers fondements -du théâtre. On vit naître une foule de poètes et une multitude -innombrable de tragédies et de comédies; alors parurent ces comédiens -fameux dont la réputation s'est conservée plus long-temps que celle -des auteurs qui travailloient pour eux, les Turlupin, les -Gautier-Garguille, les Guillo-Gorju, les Bruscambille, les Tabarin, -etc. Nous ne pouvons savoir au juste quel étoit le mérite de ces -histrions; mais il reste encore un grand nombre des pièces qu'ils -représentoient, et de ces pièces il n'en est pas une seule qui offre -de la décence, de la régularité, un véritable intérêt; ce sont les -essais informes d'un art dans son enfance, qui s'exerce dans une -langue à demi formée. Parmi ces premiers poètes, Hardi se distingua -par une facilité incroyable à faire des vers, et par quelques -imitations assez heureuses de Sénèque et des tragiques grecs; Mairet -et Rotrou, qui vinrent après, achevèrent de débrouiller ce chaos, et -annoncèrent enfin ce siècle de merveilles littéraires, où Corneille, -Racine et Molière devoient tout-à-coup porter l'art dramatique à son -dernier degré de perfection. - - [Note 204: Jodèle fit jouer ses premières pièces sur deux - théâtres qu'on éleva dans les colléges de Reims et de - Boncourt. Henri II y assista avec toute sa cour.] - -Cependant l'hôtel de Bourgogne continuoit d'être le seul théâtre de la -ville de Paris, lorsqu'en 1660 une troupe de comédiens de province -obtint la permission d'ouvrir un nouveau théâtre dans une maison du -Marais, connue sous le nom d'hôtel d'_Argent_[205]. Cette troupe, -meilleure que l'autre, obtint plus de vogue, et, se trouvant bientôt -trop à l'étroit dans son nouveau local, alla s'établir dans un jeu de -paume de la rue du Temple, où elle demeura jusqu'à la mort de Molière, -époque à laquelle elle fut réunie à la troupe dont ce grand auteur -comique étoit directeur. - - [Note 205: Cette maison étoit située au coin de la rue de la - Poterie, près de la place de Grève. Pour avoir le droit de - jouer, la troupe qui l'occupoit payoit un écu tournois par - représentation aux confrères de la Passion. - - Dans cette même année (1660) on vit à Paris des comédiens - espagnols; ils avoient suivi la reine, femme de Louis XIV, - et restèrent douze ans à Paris avec une pension du roi; mais - ils ne purent s'y soutenir. - - En 1661, une troupe de comédiens de province, appelés à - Paris par _Mademoiselle_, établit son théâtre au faubourg - Saint Germain; mais n'ayant point eu de succès, elle se - dispersa après le temps de la foire. - - En 1662, une troupe d'enfants, qui prit le nom de _troupe du - Dauphin_, parut aussi à la foire Saint-Germain. Ce fut là - que débuta le célèbre Baron, âgé alors d'environ douze ans. - - En 1677 commença le théâtre des _Bamboches_, établi au - Marais, dans lequel ne paroissoient que de très petits - enfants. Il n'eut que quelques mois d'existence. - - En 1684, des comédiens de province venus à Paris louèrent - une grande salle dans l'hôtel Cluni, et osèrent y jouer sans - aucune permission. Leur théâtre fut fermé presque aussitôt - par arrêt du parlement. - - D'autres comédiens de province étoient déjà venus, en 1632, - établir un théâtre dans un jeu de paume de la rue - Michel-le-Comte; mais à peine eurent-ils ouvert leur - spectacle qu'il fut fermé, sur la demande des habitants du - quartier. - - Les comédiens _forains_ avoient paru à Paris dès 1596.] - -Il avoit commencé lui-même à jouer la comédie à Paris dès 1650, sur un -théâtre dit _de la Croix-Blanche_, que des jeunes gens de famille -avoient élevé dans le faubourg Saint-Germain; mais les représentations -eurent peu de succès, et cette société ne tarda pas à se disperser. -Molière courut alors la province avec quelques acteurs qu'il avoit -engagés à le suivre, en enrôla d'autres dans ses voyages, et revint à -Paris en 1658. Le prince de Conti, qui le protégeoit, l'ayant présenté à -Monsieur, frère du roi, lui procura ainsi la faveur de jouer devant -Louis XIV, sur un théâtre que l'on dressa au Louvre dans la salle des -Gardes. Les acteurs qu'il avoit formés eurent le bonheur de plaire au -monarque, qui voulut bien consentir à leur établissement à Paris. On -leur assigna la salle du Petit-Bourbon près Saint-Germain-l'Auxerrois, -et ils y jouèrent, alternativement avec les comédiens italiens qui en -avoient la possession depuis quelques années. Dès lors la troupe de -Molière prit le nom de _Troupe de Monsieur_; et ce prince, continuant de -la protéger, lui fit accorder, deux ans après, la salle du Palais-Royal, -qu'elle partagea encore avec les comédiens italiens, et dans laquelle -elle joua sans interruption jusqu'à la mort de son illustre chef, -arrivée en 1673. - -Alors la salle du Palais-Royal fut donnée à Lulli, directeur de -l'Académie royale de musique; et les comédiens de Monsieur, réunis à -ceux du Marais, allèrent s'établir rue Mazarine dans la salle même où -l'abbé Perrin avoit fait, quelques années auparavant, les premiers -essais du grand opéra françois. Les principaux acteurs de l'hôtel de -Bourgogne entrèrent aussi dans cette nouvelle association; et ces -trois troupes réunies devinrent le fondement de la comédie françoise. - -Ceci arriva en 1680; mais le collége des Quatre-Nations ayant commencé -ses exercices en 1687, le voisinage d'une salle de spectacle parut -offrir des inconvénients assez graves pour que l'on jugeât nécessaire -d'obliger les comédiens à aller s'établir dans quelque autre lieu. Ils -achetèrent, cette même année, l'hôtel de Lussan, situé rue des -Petits-Champs; mais des obstacles qu'ils n'avoient pu prévoir ayant -rendu cette acquisition inutile, un arrêt du conseil, rendu le 1er -mars 1688, annulant toutes les transactions passées à cet effet, leur -permit de se rendre propriétaires du jeu de paume de _l'Étoile_, rue -des Fossés-Saint-Germain, ainsi que de la maison voisine, et d'y -élever leur théâtre. Ils l'achetèrent le 8 du même mois; la salle fut -construite sur les dessins de François d'Orbay, et ils ne cessèrent -point d'y jouer jusqu'en 1770. Alors leur théâtre menaçant ruine, on -leur accorda la permission de continuer leurs représentations sur le -grand théâtre des Tuileries, en attendant qu'on leur eût élevé une -salle nouvelle dont il fut résolu de faire un monument vraiment digne -de la scène françoise. Les fondements en furent jetés, après quelques -hésitations, sur l'emplacement de l'ancien hôtel de Condé, et les -comédiens françois s'y installèrent en 1782, après la quinzaine de -Pâques. - -Cette salle, construite sur les dessins de MM. Wailly et Peyre aîné, -présente un seul corps de bâtiment de dix-huit toises et demie de -largeur, vingt-huit de profondeur et neuf d'élévation; il est décoré, -du côté de l'entrée, d'un grand péristyle de huit colonnes doriques, -dont l'entablement se continue à la même hauteur sur les quatre -faces[206]. L'édifice, dans son pourtour, offre au rez-de-chaussée -quarante-six arcades ouvertes, et un pareil nombre de croisées au -premier étage: le second et le troisième sont éclairés par des -ouvertures pratiquées dans les métopes de la frise et dans l'attique. -Sur toutes les faces sont tracés du bas en haut des joints d'appareil, -sans autre décoration. La face principale est appuyée de deux grandes -voûtes dont la partie supérieure est en terrasse, et sous lesquelles -on descend de voiture à couvert. Les galeries qui environnent le -monument sont ouvertes et l'on peut s'y promener à pied. - - [Note 206: _Voyez_ pl. 186.] - -Le style de cet édifice peut sembler un peu sévère pour un théâtre; -mais il est sage et régulier. - -Sous le porche, trois portes donnent l'entrée d'un vestibule orné de -colonnes toscanes, qui soutiennent une voûte plate et d'une exécution -légère. Deux portes, placées en face, conduisent au parterre et à -toutes les loges du rez-de-chaussée; de droite et de gauche, deux -grands escaliers vont aboutir au foyer public, lequel est vaste et -d'une belle disposition; il représente un salon à l'italienne, dont la -forme, carrée par le bas, est octogone au premier entablement, et -circulaire au dernier qui soutient la coupole. - -Dans l'intérieur de la salle, règnent au dessus du parterre un rang de -loges grillées, une galerie et trois rangs de loges. Un quatrième rang -au dessus de la corniche occupe les arcades qui supportent le plafond. -Avant l'incendie qui consuma entièrement l'intérieur de cette -salle[207], du fond des secondes loges s'élevoient, sur des -piédestaux, douze pilastres ioniques qui séparoient les troisièmes -loges en autant de balcons saillant, et soutenoient une corniche -architravée du même ordre. Partie de ces troisièmes loges, n'ayant -point de séparation intérieure, formoit une espèce de paradis dans -l'espace de cinq travées; et les voussures qui contenoient les -quatrièmes loges reposoient sur cette corniche, à l'aplomb des -pilastres. Toute la salle étoit peinte en bleu, sur lequel se -détachoient des ornements blancs en relief, entre autres les douze -signes du Zodiaque, disposés à l'entour du plafond. - - [Note 207: Cet incendie arriva dans le mois de mars 1799. Ce - théâtre avoit alors le nom d'_Odéon_, qu'on lui avoit donné - en 1794, et étoit occupé par la troupe du sieur Picard. - Abandonné pendant plusieurs années, il fut reconstruit sous - la direction de feu Chalgrin, qui, si l'on en excepte la - décoration intérieure de la salle et quelques détails de - construction, eut le bon esprit de ne point s'écarter du - plan des deux premiers architectes. Ce théâtre a été depuis - la proie d'un second incendie. (_Voyez_ l'article _Monuments - nouveaux_.)] - -Le plan de cette salle est circulaire, et, du fond des loges, a -soixante pieds de diamètre sur une profondeur de soixante-douze pieds. -La scène, qui en a trente-six d'ouverture, étoit soutenue jadis par -quatre pilastres ornés de cariatides: Chalgrin les remplaça par des -colonnes. Ce plan étoit habilement tracé; la disposition en étoit -heureuse; mais le plafond manquoit de légèreté et présentoit des -irrégularités qui faisoient présumer que cette partie de l'édifice -n'avoit pas été suffisamment étudiée. - -Dans le foyer, séparé seulement par des vitrages, des deux escaliers -qui y conduisent, étoient autrefois les bustes en marbre de Corneille, -Racine, Voltaire, Crébillon, Molière, Regnard, Destouches, Dufresny, -Piron. La statue en pied de Voltaire par Houdon étoit placée dans le -vestibule, en face de l'entrée. Les sculptures de l'avant-scène -avoient été exécutées par Caffiéri[208]. - - [Note 208: Le théâtre de la comédie françoise étoit occupé, - en 1799, par les bouffons italiens et par l'ancienne troupe - établie d'abord dans la rue de Louvois; ces deux troupes y - jouoient alternativement sous la même direction. Plusieurs - autres troupes se sont succédé depuis sur ce théâtre; - aujourd'hui il est occupé par des acteurs qui jouent - alternativement la tragédie, la comédie et l'opéra. Les - comédiens françois n'ont point quitté, jusqu'à présent, la - grande salle du Palais-Royal, destinée, dans le principe, à - la troupe dite _des Variétés_. (Voyez t. 1, 2e partie, p. - 887.)] - -Une place demi-circulaire, en avant du monument, à laquelle viennent -aboutir sept rues, en rend l'approche facile et les débouchés aussi -sûrs que commodes. - - -LES FEUILLANTS-DES-ANGES-GARDIENS. - -Nous avons déjà fait connoître l'origine de ces religieux et leur -établissement à Paris[209]. Leur institut y acquit une telle célébrité, -et il se présenta en très peu de temps un si grand nombre de sujets qui -désiroient l'embrasser, qu'ils se virent dans la nécessité de chercher -un lieu propre à l'établissement d'un noviciat. Ils pensèrent d'abord à -acquérir la maison qu'ont occupée depuis les Carmes-Billettes; mais un -emplacement plus commode qu'ils trouvèrent au faubourg[210] -Saint-Michel, les fit bientôt changer de résolution. Ils en firent -l'acquisition en 1630, avec la permission de l'archevêque de Paris, -obtinrent l'année suivante des lettres-patentes, et firent élever -sur-le-champ leur nouveau monastère, dont M. Seguier, garde-des-sceaux, -posa la première pierre en 1633. Toutefois l'église ne fut commencée que -vingt-six ans après (en 1659)[211]. Ayant été achevée dans la même -année, elle fut bénite aussitôt, et dédiée sous le nom des -_Saints-Anges-Gardiens_. Ce petit édifice n'avoit rien de -remarquable[212]. - - [Note 209: _Voyez_ tome 1er, 2e partie, p. 982.] - - [Note 210: Sur cet emplacement étoit une tour carrée, - anciennement appelée la tour _Gaudron_, et une maison qui en - portoit encore le nom en 1640.] - - [Note 211: Les inscriptions placées sous les premières - pierres portoient qu'elles avoient été posées par M. Antoine - de Barillon, seigneur de Morangis, et par M. Louis de - Rochechouart, comte de Maure.] - - [Note 212: La maison des Feuillants est maintenant habitée - par des particuliers.] - - -LES CHARTREUX. - -On sait que cet ordre doit son nom au désert de _Chartreuse_, près de -Grenoble, où ses premiers membres fixèrent leur demeure, et qu'il -reconnoît pour instituteur saint Bruno, qui en jeta les premiers -fondements en 1086. Les austérités extraordinaires et les vertus -angéliques de ses disciples, se perpétuant d'âge en âge sans la -moindre altération, jetèrent un tel éclat, que saint Louis, dans le -zèle qui l'animoit pour la propagation des ordres monastiques, forma -la résolution de leur procurer un établissement près de Paris. Il -écrivit en conséquence, dans l'année 1257, à dom Bernard de La Tour, -alors prieur de la grande chartreuse et général de l'ordre, qui se -hâta de remplir ses voeux et lui envoya quatre religieux, sous la -conduite de dom Jean Jocerant. Le saint roi les reçut avec beaucoup de -joie et les établit aussitôt à Gentilli, dans une maison à laquelle -étoient attachées quelques dépendances en vignes et terres -labourables, qu'il avoit acquise des héritiers d'un particulier nommé -Pierre Le Queux. Mais à peine étoient-ils en possession de cette -demeure, que, suivant Dubreul[213], ils demandèrent au roi son hôtel -de _Vauvert_, situé vis-à-vis Notre-Dame-des-Champs, et qui passoit -alors pour inhabitable. Cet auteur, un peu trop crédule sans doute, -ajoute sérieusement que les démons s'étoient depuis quelque temps -emparés de cette maison; que par cette raison saint Louis fit quelque -difficulté de la donner aux Chartreux; mais que, dès qu'elle eut été -accordée, ces malins esprits en furent chassés par les prières de ces -religieux. Il cite à l'appui de son récit plusieurs historiens -auxquels il a effectivement emprunté cette tradition; il prétend même -qu'il faut y chercher l'étymologie du nom d'_Enfer_ donné à la rue qui -conduit à ce monastère; mais toutes ces preuves sont trop foibles pour -que la saine critique ne rejette pas au nombre des fables légendaires -et ce miracle et ces apparitions. - - [Note 213: Page 454.] - -Tous nos historiens placent en 1259 l'établissement des Chartreux au -lieu qu'ils ont occupé jusqu'au moment de la révolution, et la charte -qui leur en confirme la donation est effectivement datée de cette -année; mais les titres de ces religieux, cités par Jaillot[214], -portent qu'ils en prirent possession dès l'année 1257; et ce même -auteur rapporte un acte d'acquisition de quelques terres voisines du -château de Vauvert, faite en 1258 par les _prieur et frères de -Vauvert, de l'ordre des Chartreux_. - - [Note 214: _Quartier du Luxembourg_, p. 44.] - -Cette maison de Vauvert, qu'on a qualifiée d'hôtel et de palais, avoit -une chapelle qui servit d'abord aux religieux; on reconnut bientôt -qu'elle étoit trop petite, et dès lors on jeta les fondements de -l'église qui a subsisté jusque dans les derniers temps. Saint Louis, -qui en avoit ordonné la construction, l'avoit confiée au célèbre -architecte Pierre de Montreuil; mais ce ne fut point lui qui l'acheva. -La mort du roi arrêta les travaux, qui furent repris en 1276, encore -abandonnés depuis, repris une seconde fois, enfin terminés en 1324. Le -26 mai de l'année suivante, Jean d'Aubigni dédia cette église sous -l'invocation de la sainte Vierge et de saint Jean-Baptiste. L'ancienne -chapelle servit depuis de réfectoire[215]. - - [Note 215: Les religieux y mangeoient ensemble les - dimanches, les fêtes, et les jeudis; les autres jours, - chacun prenoit ses repas en particulier dans sa cellule.] - -L'intention de saint Louis avoit été de placer trente religieux dans -ce couvent; toutefois il n'avoit encore fait bâtir que huit cellules -lorsqu'il mourut, et jusqu'en 1270 il n'y en eut que deux nouvelles -d'élevées par Marguerite d'Issoudun, comtesse d'Eu, épouse d'Alphonse -de Brienne, grand chambellan de France, et par Thibaud II, roi de -Navarre. Les choses restèrent en cet état jusqu'en 1291, que Jeanne de -Châtillon, femme de Pierre, comte d'Alençon, fonda quatorze cellules -nouvelles. Il paroît, par le titre de cette fondation, que, pensant -qu'il y avoit déjà seize religieux d'établis, elle croyoit compléter -ainsi le nombre des trente projetés par saint Louis. La mémoire de ce -bienfait s'est perpétuée dans un monument sculpté dans le grand -cloître, et dont nous ne tarderons pas à parler. Les six dernières -cellules furent fondées par divers particuliers dans le siècle -suivant; Jeanne d'Évreux, troisième femme de Philippe, fit bâtir -l'infirmerie, une chapelle, et six nouvelles cellules accompagnées de -jardins. Des legs pieux[216] fournirent depuis le moyen d'en -construire plusieurs autres, de manière que, dans les derniers temps, -cette chartreuse contenoit environ quarante religieux, sans compter -les frères et les _oblats_. - - [Note 216: Pierre de Navarre, fils de Charles II, roi de - Navarre, donna, en 1396, pour l'entretien de quatre - Chartreux, une somme de 5,000 liv., que ces religieux - employèrent à faire l'acquisition de la terre de - Villeneuve-le-Roi; et Jeanne d'Évreux affecta sa terre - d'Yères à l'entretien de l'église qu'elle avoit fait bâtir.] - -L'église des chartreux étoit un monument gothique si peu orné, que -l'abbé Lebeuf ne pouvoit croire qu'il eût été élevé dans le siècle de -saint Louis[217]; mais Dubreul donne une raison satisfaisante de cette -extrême simplicité, en prouvant qu'on fut obligé d'y mettre beaucoup -d'épargnes, à cause du peu de fonds qu'on avoit pu recueillir pour sa -construction. L'intérieur de cette église se partageoit en deux -parties: le choeur des frères occupoit la première; on y voyoit deux -petits autels. La seconde, plus considérable, formoit le choeur des -pères, et toutes les deux étoient ornées de menuiseries très propres -et assez élégantes. Selon l'usage de cet ordre, les chapelles jointes -au choeur et à la nef ne pouvoient être aperçues par ceux qui -entroient dans l'église, et avoient une entrée particulière et cachée. - - [Note 217: _Voyez_ pl. 187.] - -L'église et la maison des chartreux étoient riches en monuments des -arts, qui méritoient l'attention des curieux. - - - CURIOSITÉS DU COUVENT DES CHARTREUX. - - TABLEAUX. - - Dans l'église, sur le grand autel, Jésus-Christ au milieu des - docteurs; par _Philippe de Champagne_. - - Au dessus des stalles, et entre les vitraux: - - La Résurrection du Lazare; par _Bon Boullogne_. - - L'Aveugle de Jéricho; par _Antoine Coypel_. - - Le Miracle des cinq pains; par _Audran_. - - La Samaritaine; par _Noël Coypel_. - - La Cananéenne; par _Corneille_. - - La Résurrection du Lazare; par le même. - - La Guérison des malades sur les bords du lac de Génésareth; par - _Jouvenet_. - - La Femme affligée du flux de sang et guérie en touchant la robe - de Notre-Seigneur; par _Boullogne_ le jeune. - - Le Centenier; par _Corneille_. - - Le Paralytique; par le même. - - Saint Jacques, saint Jean et leur père Zébédée raccommodant leurs - filets; par _Dumont Le Romain_. - - Jésus-Christ ressuscitant la fille de Jaïre; par _La Fosse_. - - Dans le chapitre: - - L'Adoration des Bergers; par _Le Poussin_. - - La Magdeleine et le Sauveur; par _Le Sueur_. - - Saint Bruno; par _Restout_. - - La Nativité de saint Jean-Baptiste, celle de Jésus-Christ et sa - sépulture; par d'anciens peintres. - - La Présentation au temple; par _Lagrenée_ jeune. - - L'Entrée de Notre-Seigneur dans Jérusalem; par _Jollain_. - - Sur l'autel, fait en forme de tombeau, un Christ; par _Philippe - de Champagne_. - - Dans le petit cloître, les fameux tableaux de _Le Sueur_, - représentant la vie de saint Bruno, arrangés dans l'ordre - suivant: - - 1º Le Docteur _Raymond Diocres_ prêchant au milieu d'un nombreux - auditoire qui l'écoute avec attention. - - 2º Le Docteur au lit de mort. - - 3º Le même personnage sortant à demi de son cercueil pendant - qu'on chante l'office des morts[218], et déclarant lui-même - l'arrêt de sa damnation. - - [Note 218: Personne n'ignore que ce prétendu miracle, - lequel donna lieu, dit-on, à la retraite de saint Bruno - et à l'institution de son ordre, est mis au nombre des - fables par les meilleurs critiques.] - - 4º Saint Bruno frappé de ce terrible événement, et prosterné - devant un crucifix. - - 5º Le même saint racontant à ceux qui l'environnent le dessein - qu'il a formé de quitter le monde, et les touchant par l'onction - de ses paroles. - - 6º Il engage six de ses amis à se joindre à lui et à embrasser le - même genre de vie. - - 7º Trois anges lui apparoissent pendant son sommeil, et - l'instruisent de ce qu'il doit faire. - - 8º Saint Bruno et ses compagnons distribuent leurs biens aux - pauvres. - - 9º Hugues, évêque de Grenoble, reçoit saint Bruno chez lui, et - trouve dans cette visite l'explication d'un songe qu'il avoit eu, - relativement à l'établissement de l'ordre des Chartreux. - - 10º Ce même évêque, saint Bruno et ses compagnons traversent des - montagnes affreuses pour arriver à la Chartreuse. - - 11º Saint Bruno et ses compagnons bâtissent une église et des - cellules sur la croupe d'une montagne. - - 12º L'évêque Hugues donne l'habit à ces nouveaux religieux. - - 13º Le pape Victor III confirme, en plein consistoire, l'institut - des Chartreux. - - 14º Saint Bruno donne lui-même l'habit à quelques nouveaux - religieux. - - 15º Le saint fondateur reçoit une lettre du pape Urbain II, qui - lui ordonne de se rendre à Rome pour l'aider de ses conseils. - - 16º Saint Bruno en présence du pape, et lui baisant les pieds. - - 17º Il refuse, par humilité, l'archevêché de Reggio que le pape - lui offroit. - - 18º Saint Bruno, retiré dans les déserts de la Calabre, y établit - un nouveau monastère de son institut. - - 19º Sa rencontre avec Roger, comte de Sicile, dans une chasse que - faisoit ce seigneur, et le don que lui fait celui de l'église de - Saint-Martin et de Saint-Étienne. - - 20º Saint Bruno apparoissant à Roger couché dans sa tente, et lui - donnant avis d'une conjuration tramée contre lui. - - 21º La mort de saint Bruno. - - 22º Saint Bruno enlevé au ciel par des anges[219]. - - [Note 219: Quelques années avant la révolution, le roi - avoit fait l'acquisition de ces chefs-d'oeuvre pour les - mettre dans sa collection: ils sont passés de la - galerie du Luxembourg dans le Musée royal.] - - Aux extrémités de ce petit cloître: - - La vue de la ville de Paris telle qu'elle étoit au commencement - du XVIIe siècle. - - Celle de la ville de Rome. (On prétend que ces deux vues, ornées - de figures de demi-nature, étoient dues au pinceau de _Le Sueur_ - et de ses élèves.) - - La grande Chartreuse de Pavie, fondée par _Jean Galéas - Visconti_.--La Chartreuse de Grenoble. - - On estimoit les vitraux de ce cloître. Ils représentoient les - Pères du désert, et avoient été exécutés d'après un peintre nommé - _Sadeler_. - - - SCULPTURES. - - Dans le choeur des Pères, trois figures qui soutenoient le - pupitre, représentant la Foi, l'Espérance et la Charité. - - Dans le grand cloître, du côté de l'église, un grand bas-relief - sculpté sur la muraille, où l'on voyoit Jeanne de Châtillon - présentant à la sainte Vierge, qui tenoit l'Enfant Jésus dans ses - bras, et à saint Jean Baptiste, quatorze Chartreux à genoux. Le - haut de cette sculpture étoit orné de treize écussons aux armes - de France et de Châtillon alternativement. On y lisoit aussi - plusieurs inscriptions rapportées par Piganiol[220]. - - [Note 220: Pour empêcher la dégradation entière de ce - monument, MM. de Châtillon le firent masquer, en 1712, - par une boiserie, sur laquelle on avoit peint tout ce - qui étoit sculpté derrière; ce qui faisoit un tableau - de quinze pieds de largeur sur quatre de hauteur.] - - Dans le mur des ailes du même cloître, à gauche, la figure de - Pierre de Navarre, ayant saint Pierre à ses côtés, et quatre - Chartreux devant lui, tous aux pieds de la Vierge. Un ange, placé - derrière ce groupe, soutenoit une inscription qui faisoit mention - des quatre cellules fondées par ce prince. - - Sur la porte de la seconde cour, une statue de la Vierge, aux - pieds de laquelle un grand bas-relief faisoit voir saint Louis - présentant plusieurs Chartreux à cette reine du ciel. À ses côtés - étoient saint Jean-Baptiste, saint Antoine et saint Hugues, - d'abord chartreux, depuis évêque de Lincoln. - - - SÉPULTURES. - - Dans l'église avoient été inhumés: - - Philippe de Marigny, évêque de Cambrai, puis archevêque de Sens, - mort en 1325. (Transporté de l'ancienne chapelle devant le - maître-autel de l'église.) - - Jean de Blangi, docteur en théologie, évêque d'Auxerre, mort en - 1344. - - Jean de Chissé, évêque de Grenoble, mort en 1350. - - Amé de Genève, frère du pape Clément VII, mort en 1359. (Il étoit - représenté armé sur son tombeau.) - - Jean de Dormans, évêque de Beauvais, cardinal et chancelier de - France; Guillaume de Dormans, aussi chancelier de France, morts - tous les deux en 1373. (La statue en bronze du cardinal étoit - couchée sur son tombeau)[221]. - - [Note 221: Cette statue et celle d'Amé de Genève - n'avoient point été déposées aux Petits-Augustins.] - - Marguerite de Châlons, femme de Jean de Savoie, chevalier, morte - en 1378. - - Guillaume de Sens, premier président du parlement de Paris, mort - en 1399. - - Michel de Cernay, évêque d'Auxerre et confesseur de Charles VI, - mort en 1409. - - Pierre de Navarre, fils de Charles-le-Mauvais, roi de Navarre, - mort en 1412. (Il étoit représenté en marbre blanc, couché sur - son tombeau, avec Catherine d'Alençon sa femme, quoique cette - princesse, morte en 1462, eût été inhumée à - Sainte-Geneviève[222]). - - [Note 222: Ces deux statues, d'une exécution gothique - assez soignée, se voyoient dans ce Musée.] - - Philippe d'Harcourt, premier chambellan de Charles VI, mort en - 1414. - - Jean d'Arsonvalle, évêque de Châlons et confesseur du dauphin, - fils de Charles VI, mort en 1416. - - Jean de La Lune, neveu de l'antipape Benoît XIII, mort en 1424. - - Adam de Cambray, premier président de Paris, mort en 1456. - Charlotte Alexandre, sa femme, morte en 1472. - - Louis Stuart, seigneur d'Aubigni, mort en 1665. - - Dans le cloître et dans le grand cimetière: - - Jean Versoris, avocat et fameux ligueur, mort en 1588. - - Jean Descordes, chanoine de Limoges, dont la bibliothèque a fait - le fond de celle du collége Mazarin, mort en 1642. - - Pierre Danet, curé de Sainte-Croix de la Cité, et auteur des - dictionnaires qui portent son nom, mort en 1709. - - Dans la chapelle des femmes: - - Laurent Bouchel, avocat fameux, mort en 1629, etc. - -On entroit dans ce monastère par un portail situé sur la rue d'Enfer; -une avenue assez longue et plantée d'arbres conduisoit à la porte -intérieure de la maison. La première cour offroit à gauche une -chapelle assez grande que l'on nommoit la chapelle _des femmes_, parce -que c'étoit le seul endroit du couvent où il leur fût permis d'entrer. -Elle avoit été consacrée en 1460, sous l'invocation de la Vierge et de -saint Blaise[223]; dans la seconde cour on voyoit à droite un corps -de logis bien bâti, qui avoit servi autrefois à loger les _hôtes_. À -gauche se présentoit l'église dans toute sa longueur. - - [Note 223: L'ancien chemin d'Issy passoit autrefois le - long du terrain où elle avoit été bâtie.] - -De l'église on passoit dans le petit cloître qui étoit orné de -pilastres d'ordre dorique. Les tableaux de Le Sueur étoient encastrés -dans les arcs de ce cloître. - -Autour du grand cloître, qui avoit été bâti à plusieurs reprises, -étoient les cellules. Chacun de ces petits logements se composoit d'un -vestibule, d'une chambre, d'une autre pièce, qui servoit de -bibliothèque ou de laboratoire, suivant le goût du religieux qui -l'occupoit, d'une petite cour et d'un petit jardin. Du reste, la règle -de saint Bruno, tout austère qu'elle étoit, s'est toujours maintenue -chez les chartreux, sans altération et sans adoucissement; c'est de -tous les ordres religieux le seul, ce nous semble, qui n'ait jamais eu -besoin de réforme. - -La sacristie et le chapitre avoient été bâtis aux dépens d'un -cordonnier nommé Pierre Loisel et de sa femme. Tous les deux avoient -été enterrés dans le chapitre en 1331 et 1343[224]. Nous avons déjà -dit que le réfectoire avoit été établi dans la chapelle Vauvert. La -bibliothèque du prieur étoit considérable, et estimée tant pour la -quantité que pour la qualité des livres qui la composoient. - - [Note 224: On voyoit sur leur tombe un écusson ayant - une botte en pal, chargée d'un oiseau sur la - genouillière.] - -Les dépendances de cette maison, qui ne consistoient d'abord qu'en -huit arpents et demi, n'étant plus suffisantes pour le nombre toujours -croissant de ses religieux, ils firent successivement beaucoup -d'acquisitions dans les clos de Vignerei et de Saint-Sulpice, -acquisitions dont les titres et la preuve se trouvoient dans les -archives de Saint-Germain. Marie de Médicis ayant eu besoin d'une -partie de ce terrain pour son parc du Luxembourg, leur donna en -échange des terres situées vis-à-vis de leur monastère et de l'autre -côté du chemin d'Issy. Comme ce chemin étoit ouvert dans un fond -humide et souvent impraticable, Louis XIII, par des lettres-patentes -datées de 1617, leur en fit don dans une longueur de cent vingt-et-une -toises, avec permission de l'enfermer dans leur enceinte. Ce terrain -formoit leur petit clos. Le même monarque ordonna que l'on -construiroit l'avenue plantée d'arbres qui conduisoit à leur -monastère, et que la rue d'Enfer seroit continuée en ligne droite -jusqu'aux Carmélites. - -Le terrain qu'occupoient les chartreux étoit immense, si l'on -considère qu'il étoit renfermé dans l'un des faubourgs de Paris; le -seul jardin potager renfermoit au moins quinze arpents[225]. - - [Note 225: L'église et le couvent des Chartreux ont été - entièrement détruits; sur leur terrain on a établi une - très grande pépinière, et plusieurs avenues plantées - d'arbres qui font partie du jardin du Luxembourg. - (_Voyez_ l'article _Monuments nouveaux_.)] - - -L'ABBAYE DE PORT-ROYAL. - -Ce monastère étoit un démembrement de celui de _Porroi_ ou _Porrois_ -et _Porrais_, fondé près de Chevreuse en 1204. Il fut nommé depuis, -par altération, _Port-du-Roi_ et _Port-Royal_. On y suivoit la règle -de Cîteaux; mais les austérités qu'elle prescrit s'étoient adoucies -par degrés, et le relâchement commençoit à s'y introduire, lorsqu'en -1609 la réforme y fut introduite par Jacqueline-Marie-Angélique -Arnauld, qui alors en étoit abbesse. Cette réforme eut un si grand -succès et fut embrassée par tant de personnes, que les bâtiments de -cette maison devenant insuffisants, on pensa, peu de temps après, à -former un second établissement; et ce parti devenoit d'autant plus -urgent que le monastère de Port-Royal étoit situé dans une vallée -marécageuse et très malsaine. Il est probable toutefois que -l'exécution en eût souffert beaucoup de difficultés, sans les -libéralités de madame Catherine Marion, veuve d'Antoine Arnauld, sieur -d'Andilli, et mère de l'abbesse. Elle fit, au profit de cette abbaye, -l'acquisition d'une grande maison accompagnée de jardins, nommée la -maison de _Clagni_, et non de _Glatigni_, comme l'écrivent plusieurs -historiens. M. de Gondi donna en 1625 les permissions nécessaires pour -la translation des religieuses, translation qui fut exécutée le 28 mai -de la même année; et les dons considérables d'un très grand nombre de -personnes de la plus haute qualité fournirent bientôt les moyens d'y -faire construire les lieux réguliers, ainsi que tous les autres -bâtiments nécessaires à une communauté religieuse[226]. La mère -Angélique, désirant consolider la réforme qu'elle avoit instituée, -obtint du pape et du roi que son monastère seroit soustrait à la -juridiction de Cîteaux, pour être soumis à celle de l'archevêque de -Paris, et que l'élection des abbesses, jusque là perpétuelle, -deviendroit triennale. Le roi lui ayant accordé à cet effet des -lettres-patentes en 1629, elle donna sa démission en 1630. - - [Note 226: Madame Hurault de Chiverni, veuve du marquis - d'Aumont, acquitta toutes les dettes de la communauté, - fit bâtir le choeur et les logements pratiqués au - dessus, éleva les murs de clôture du jardin, etc.; la - marquise de Sablé fit construire le corps de logis et - le chapitre au bout du choeur; la princesse de - Guémenée, la sacristie et partie d'un des côtés du - cloître. Mesdames de Pontcarré, de Choiseul-Praslin, de - La Guette de Champigny, de Boulogne, de Rubantel, etc.; - MM. de Sévigné, Le Maître de Séricourt-Sacy, Le Roi de - La Potherie, etc., comblèrent les religieuses de - libéralités, et plusieurs de ces dames s'y renfermèrent - après la mort de leurs maris. Louise-Marie de Gonzague - de Clèves, reine de Pologne, qui avoit été élevée à - Port-Royal, signala sa reconnoissance par de riches - présents.] - -Les fondements de l'église de ce monastère furent jetés en 1646; elle -fut achevée et bénite en 1648. Dès l'année précédente madame Arnauld -avoit obtenu du pape un nouveau bref pour établir dans son monastère -l'adoration perpétuelle du Saint-Sacrement. - -Cependant on ne cessoit point de travailler aux réparations de -l'ancien monastère, à qui l'on donna alors, pour le distinguer de -celui-ci, le nom de _Port-Royal-des-Champs_. Dès qu'elles furent -achevées, l'abbesse et les religieuses demandèrent à l'archevêque la -permission d'y envoyer quelques-unes de leurs soeurs, ce qui leur fut -accordé en 1647, sous la condition expresse que cette maison ne -formeroit point un corps de communauté particulière, et ne cesseroit -point d'être soumise à l'autorité de l'abbesse et à la juridiction de -l'ordinaire. Depuis, la résistance qu'opposèrent à la signature du -formulaire les religieuses de Paris détermina l'archevêque à les -transférer dans le Port-Royal-des-Champs; quelques unes même furent -dispersées en divers couvents, ce qui dura jusqu'à la paix de Clément -IX, arrivée en 1669. Alors un arrêt du conseil sépara les deux maisons -de Port-Royal en deux titres d'abbayes indépendantes l'une de l'autre. -Celle de Paris fut déclarée de nomination royale et perpétuelle, et -l'autre, élective et triennale. On partagea en même temps tous les -biens, dont les deux tiers furent attribués à Port-Royal-des-Champs. - -Cette dernière maison a subsisté jusqu'en 1709, qu'en conséquence -d'une bulle de Clément XI, M. le cardinal de Noailles, archevêque de -Paris, supprima le titre de cette abbaye et en réunit les biens à -celle de Paris. Les religieuses furent dispersées dans divers -monastères, et l'on détruisit leur couvent, en vertu d'un arrêt du -conseil donné dans la même année[227]. - - [Note 227: _Voyez_ p. 180.] - -L'église élevée sur les dessins de Le Pautre, architecte célèbre, -passoit autrefois pour un chef-d'oeuvre d'architecture[228]. - - [Note 228: Elle existe encore, ainsi que la maison qui - sert maintenant d'hospices pour les pauvres femmes en - couche. C'est un ouvrage bien médiocre. (_Voyez_ pl. - 188.)] - - - CURIOSITÉS DE L'ÉGLISE DE PORT-ROYAL. - - TABLEAUX. - - Sur le maître-autel, une Cène; par _Philippe de Champagne_. Ce - n'étoit qu'une répétition du même sujet placé dans le choeur des - religieuses, où l'on n'entroit point[229]. - - [Note 229: Ce beau tableau est maintenant dans le Musée - du Roi.] - - - SÉPULTURES. - - Dans cette église avoient été inhumés: - - Louis, seigneur de Pontis et d'Ubaie, maréchal de camp, mort en - 1670. - - Marie-Angélique de Scoraille de Roussille, duchesse de Fontange, - maîtresse de Louis XIV, morte en 1681. - - Catherine-Gasparde de Scoraille, marquise de Curton, sa soeur, - morte en 1736. - - -L'INSTITUTION DE L'ORATOIRE. - -Cette maison, située dans la rue d'Enfer, étoit consacrée à recevoir -ceux qui se destinoient à entrer dans la congrégation de l'Oratoire. -C'étoit là qu'ils recevoient les premières instructions du ministère -auquel ils étoient appelés. Ce fut Nicolas Pinette, trésorier de -Gaston, duc d'Orléans, qui l'acheta en 1650, la fit réparer d'une -manière convenable, et la donna ensuite à cette congrégation en toute -propriété. Les prêtres de l'Oratoire obtinrent, peu de temps après, -par le crédit de Gaston lui-même, des lettres-patentes qui les -gratifièrent de tous les priviléges dont jouissoient les maisons de -fondation royale. - -L'église, dont la première pierre fut posée au nom de ce prince le 11 -novembre 1655, fut bénite en 1657, sous le titre de la _Présentation -au temple_. - - - CURIOSITÉS DE L'ÉGLISE DE L'INSTITUTION. - - TABLEAUX. - - Sur le maître-autel, la Présentation au Temple; _par - Simon-François_; de Tours. - - Sur la porte d'entrée, Notre-Seigneur devant Pilate; par _Charles - Coypel_. - - - SÉPULTURES. - - La chapelle de la Vierge renfermoit un mausolée élevé, en 1661, à - la mémoire du cardinal de Bérulle. Ce saint prélat y étoit - représenté à genoux dans une niche; au dessus, une grande urne de - marbre noir renfermoit sa main et son bras droit. Ce monument - avoit été exécuté par _Jacques Sarrazin_, auquel on devoit aussi - la statue du même personnage que l'on voyoit aux Carmélites[230]. - - [Note 230: Ce dernier monument a été donné au collége - de Juilly.] - - Dans diverses parties de l'église avoient été inhumés: - - Jeanne-Marie-Françoise Chouberne, l'une des bienfaitrices de - cette communauté, morte en 1655. - - Henri de Barillon, évêque de Luçon, mort en 1699. - - Le maréchal de Biron, mort en 1756. - -La maison de l'institution étoit également célèbre par les hommes -distingués qu'elle a produits et par les personnages illustres qui s'y -sont retirés pour s'occuper uniquement du soin de leur salut. - -Ses bâtiments étoient accompagnés d'un vaste enclos bien cultivé[231]. - - [Note 231: Cette maison, réunie au monastère de Port-Royal, - sert maintenant d'hospice pour les femmes en couche.] - -La bibliothèque, peu considérable, offroit un choix de très bons -livres et possédoit quelques manuscrits précieux. - - -PRÊTRES DE LA COMMUNAUTÉ. - -C'étoit ainsi que l'on nommoit en 1658 une réunion d'ecclésiastiques -qui s'étoit formée dans une maison de la rue Saint-Dominique. Ce sont -les mêmes qui se rendirent depuis si malheureusement célèbres sous le -nom de _Solitaires de Port-Royal-des-Champs_, où ils s'étoient -retirés. - - -LA FOIRE SAINT-GERMAIN. - -On arrivoit à cette foire, sur l'emplacement de laquelle vient d'être -élevé le marché Saint-Germain[232], en revenant sur ses pas jusqu'à la -rue du Brave, où se présentait une de ses entrées; les autres étoient -dans la rue Guisarde et dans les petites rues qui aboutissent aux rues -du Four et des Boucheries. - - [Note 232: _Voyez_ l'article _Monuments nouveaux_.] - -L'abbaye de Saint-Germain jouissoit de temps immémorial du droit de -foire; mais la suite des temps amena de grands changements, soit à -l'égard des lieux où se formoit ce rassemblement, soit dans sa durée. -Le premier titre cité par Jaillot qui en fasse mention est une charte -de Louis-le-Jeune, datée de 1176[233], par laquelle il paroît que -l'abbé Hugues et ses religieux lui cèdent la moitié des revenus de -cette foire. Toutefois cet acte ne dit point en quel lieu elle se -tenoit, ni à quelle occasion cette cession fut faite; on y lit -seulement qu'elle commençoit tous les ans, quinze jours après Pâques, -et qu'elle duroit trois semaines. Il paroît probable que ce prince -indemnisa l'abbaye en lui permettant d'établir une autre foire, -puisqu'on trouve en 1200 que Philippe-Auguste confirma ce droit en -reconnoissant qu'il avoit été accordé pour Louis VII[234]. Jaillot -pense qu'elle pouvoit bien se tenir près du chemin d'Issy (rue -d'Enfer), et cite plusieurs actes à l'appui de cette assertion[235]. - - [Note 233: _Arch. de Saint-Germain_, A. 4, 1, 1.] - - [Note 234: _Histoire de l'abbaye Saint-Germain_, p. 109.] - - [Note 235: _Quartier du Luxembourg_, p. 12.] - -Nous avons déjà fait mention de la rixe sanglante qui s'éleva en 1278, -près du Pré-aux-Clercs, entre les domestiques de l'abbaye et les -écoliers de l'Université[236]. Cette compagnie, qui jouissoit alors -d'une autorité sans bornes, la fit valoir à cette occasion avec une -violence qu'on a peine à concevoir aujourd'hui, et obtint de Philippe -le Hardi un arrêt dont la rigueur est presque sans exemple. Les -religieux de Saint-Germain furent condamnés à payer des sommes -considérables et à fonder deux chapelles, chacune de 20 livre parisis -de rente. Pour racheter cette rente de 40 livres, ils se décidèrent à -céder au roi l'autre moitié des droits de leur foire, ce qui est -prouvé par les lettres que Matthieu de Vendôme et le seigneur de Nesle -firent expédier à ce sujet en 1284[237]. Philippe le Hardi transféra -cette foire aux halles, ou pour mieux dire, il la supprima -entièrement. - - [Note 236: _Voyez_ tome 1er, 2e partie, p. 718.] - - [Note 237: _Arch. de Saint-Germain_, A. 4, 1, 3.] - -On la voit renaître sous le règne de Louis XI. Les pertes -considérables que les religieux de Saint-Germain avoient essuyées sous -les règnes désastreux de Charles VI et Charles VII engagèrent Geofroi -Floreau, abbé de Saint-Germain, à demander à Louis XI, successeur de -ce dernier roi, la permission d'établir dans le faubourg une foire -franche, semblable à celle de Saint-Denis. Les lettres-patentes qui la -lui accordent, datées du Plessis-lès-Tours en 1482[238], portent que -cette foire de voit commencer le 1er octobre et durer huit jours. -L'époque et le temps de la durée furent changés plusieurs fois sous -les règnes suivants; enfin sous Louis XIV, qui en confirma le -privilége en 1711, l'ouverture en fut fixée définitivement au 3 -février. Elle se prolongeoit ordinairement jusqu'à la veille du -dimanche des Rameaux. - - [Note 238: _Arch. de Saint-Germain_, A. 4, 1, 6.] - -Le terrain sur lequel on l'avoit établie étoit autrefois renfermé dans -les dépendances de l'hôtel de Navarre. En 1398, Charles VI ayant fait -don à son oncle, le duc de Berri, des jardins, places et masures qui -se trouvoient sur cet emplacement[239], ce prince, pour éteindre une -rente dont il étoit redevable aux religieux de Saint-Germain, leur -céda, dès l'année suivante, sa nouvelle propriété. Ils la destinèrent -aussitôt à leur foire, et, pour en faciliter l'accès, acquirent dans -le siècle suivant (en 1489), d'un particulier nommée Étienne Sandrin, -un passage qui conduisoit de la grande rue au clos de Navarre[240]. -C'est ce passage qu'on a appelé depuis _Porte-Greffière_ et _passage -de la Treille_. Tel est le détail historique des circonstances de cet -établissement, vérifié par Jaillot sur les titres originaux, et sur -lequel Piganiol s'est considérablement trompé, tant pour les faits que -pour les dates. - - [Note 239: _Ibid._, A. 4, 1, 4.] - - [Note 240: _Ibid._, A. 4, 1, 5.] - -Dès l'année 1486, les religieux de Saint-Germain avoient fait -construire trois cent quarante loges, mais avec si peu de solidité, -qu'en 1511 Guillaume Briçonnet, abbé de Saint-Germain, jugea à propos -de les faire rebâtir telles qu'on les a vues subsister jusqu'en 1762. -Elles furent détruites dans la nuit du 16 au 17 mars de cette année, -par un incendie si violent qu'en moins de cinq heures toutes les -loges, boutiques, etc., furent totalement consumées. On commença à les -reconstruire, dès le mois d'octobre suivant, et avec une telle -activité, que la foire y fut tenue comme à l'ordinaire, l'année -d'après et sans le moindre retard; mais il s'en falloit de beaucoup -que cette nouvelle foire fût aussi commode que l'ancienne, et bâtie -avec la même magnificence[241]. - - [Note 241: Cette ancienne foire étoit alors admirée comme un - des morceaux de charpente les plus hardis qu'il fût possible - d'imaginer. Elle se composoit d'un seul bâtiment divisé en - deux halles contiguës, qui, chacune, avoient cent trente pas - de long sur cent de large. Neuf rues tirées au cordeau, et - qui se coupoient à angles droits, les partageoient en - vingt-quatre parties[241-A]. Chaque loge étoit composée - d'une boutique au rez-de-chaussée et d'une chambre au - dessus. Quelques-unes étoient accompagnées de cours, où il y - avoit des puits pour éteindre le feu en cas d'accident, - précaution que la violence du vent rendit inutile dans cette - nuit désastreuse. Au bout de l'une des halles on avoit - pratiqué une chapelle, dans laquelle on disoit la messe tous - les jours pendant la durée de la foire.] - - [Note 241-A: Ces rues étoient distinguées par les noms des - divers marchands qui y étaloient, tels que ceux de rue _aux - Orfèvres_, _aux Merciers_, _aux Drapiers_, _aux Peintres_, - _aux Tabletiers_, _aux Fayenciers_, _aux Lingères_, _etc._] - -On vendoit dans cette foire toute espèce de marchandises, excepté des -livres et des armes. Les marchands du dehors, les ouvriers qui -n'étoient pas maîtres, pouvoient y apporter les objets de leur -commerce et les produits de leur industrie, sans crainte d'être -inquiétés par les jurés de la ville. La richesse et la variété de ces -divers étalages y attiroient une affluence prodigieuse de curieux et -toutes les classes de la société. Des danseurs de corde, des -chanteurs, des comédiens, venoient y établir leurs spectacles; et l'on -a vu que l'un des théâtres les plus renommés de Paris, l'Opéra -comique, y avoit pris naissance. On y élevoit des salles de danse; on -y établissoit des jeux de toute espèce; en un mot, c'étoit une fête -continuelle dans laquelle se déployoit sans contrainte la gaieté -bruyante et folâtre du peuple parisien[242]. - - [Note 242: Indépendamment des foires Saint-Laurent et - Saint-Germain, la ville de Paris avoit encore plusieurs - autres foires, qui se tenoient en divers lieux et à des - époques différentes. - - _La foire des Jambons_ ou _du parvis Notre-Dame_. Cette - foire, qui appartenoit à l'archevêque et au chapitre de la - cathédrale, ne durait qu'un jour, et se tenoit le - mardi-saint. - - _La foire du Temple._ Elle appartenoit au grand-prieur de - France, et s'ouvroit dans l'enclos du Temple le jour de - saint Simon et saint Jude. On y vendoit principalement de la - mercerie, des manchons, des fourrures, beaucoup de nèfles, - etc., etc. - - _La foire Saint-Ovide._ Établie d'abord sur la place - Vendôme, elle fut transférée, en 1771, sur la place Louis - XV. Toutes les boutiques, disposées sur un plan circulaire, - y étoient accompagnées d'une galerie qui tournoit autour, et - sous laquelle on se promenoit à l'abri. Elle duroit un mois - entier, et attiroit un grand concours de monde, tant par le - nombre et la variété de ses boutiques que par les spectacles - forains qui venoient de toutes parts s'y établir. - - _La foire Saint-Clair._ Elle se tenoit, le jour de la fête - de ce saint, devant l'abbaye Saint-Victor, et duroit huit - jours. Les marchands y occupoient la rue Saint-Victor - jusqu'au jardin des Plantes, celle des Fossés et toute la - place de la Pitié. - - Du reste, il se tenoit une foire devant chaque église, le - jour de la fête de son patron, laquelle duroit plus ou moins - long-temps, comme la foire des Prémontrés de la - Croix-Rouge, etc.] - - -PRÉAU DE LA FOIRE SAINT-GERMAIN. - -Cet endroit, dans lequel se tient encore aujourd'hui le marché du -faubourg Saint-Germain, étoit autrefois plus vaste qu'il n'est -aujourd'hui: on y vendoit alors des bestiaux, ainsi que dans l'espace -compris entre les rues de Tournon et Garancière. Ce dernier -emplacement s'appeloit _le Pré-Crotté_ ou _le Champ de la Foire_. -Quant au Préau, son nom lui venoit du terrain même sur lequel il avoit -été formé. En 1500, ce terrain étoit couvert d'herbes, et fut affermé -à un particulier[243]. En 1608, on en retrancha un espace de cent -cinquante-trois toises, lequel fut cédé au sieur La Fosse, secrétaire -du prince de Conti, «à la charge d'y faire bâtir des boutiques, de -laisser un passage libre pour la foire, et de conserver la petite -maison au bout, pour servir d'audience.» C'est de cette maison que le -passage de la Treille avoit reçu le nom de _Porte-Greffière_. -Toutefois cette cession ne fut faite que pour vingt-neuf ans, après -lequel temps tout cet espace devoit rentrer dans la propriété de -l'abbé de Saint-Germain. C'est le passage qui avoit son entrée par la -rue des Boucheries et qui conduisoit au Préau. - - [Note 243: _Arch. de Saint-Germain_, A. 4, 2, 2.] - -Quant au marché, il fut construit, en 1726, par ordre et aux dépens du -cardinal de Bissi, alors abbé de Saint-Germain. Sur l'emplacement -qu'il occupoit et où s'élève le marché neuf, avoient autrefois été les -Halles de l'abbaye et successivement les jardins de l'hôtel de Navarre -et le Préau dont nous venons de parler. Le cardinal en prit une partie -qu'il fit environner de murs. Il fit en même temps construire les -maisons qui formoient les rues de Bissi et les deux Halles, sous -lesquelles, avant la révolution, il se tenoit, deux fois la semaine, -un marché au pain très considérable. - - -COLLÉGES, ÉCOLES, SÉMINAIRES. - -GRAND SÉMINAIRE SAINT-SULPICE. - -(Rue du Vieux-Colombier.) - -Il doit son origine à Jean-Jacques Ollier, abbé de Pébrac. Ce pieux -personnage en avoit jeté les premiers fondements à Vaugirard dans -l'année 1641. Il y vivoit en communauté avec quelques ecclésiastiques -également recommandables par leurs lumières et par leurs vertus, -lorsqu'au mois d'août suivant M. de Fiesque lui résigna la cure de -Saint-Sulpice. Persuadé qu'il seroit plus avantageux de fixer à Paris -et de faire croître sous ses propres yeux l'établissement qu'il venoit -de former dans ses environs, il emmena avec lui ses associés, les -logea au presbytère, et plaça dans une maison de la rue Guisarde -quelques autres ecclésiastiques qui désiroient entrer dans cette -réunion. Leurs exercices furent d'abord communs; mais le nombre des -nouveaux sujets que l'on admettoit chaque jour devint si considérable, -que le fondateur se décida à séparer ces deux communautés. Pour -exécuter ce projet, il acheta, au mois de mai 1645, une grande maison -avec un jardin et un terrain assez vaste qui en dépendoit, le tout -situé dans la rue du Vieux-Colombier. Ce fut sur cet emplacement que, -du consentement de l'abbé de Saint-Germain, donné en 1645, on -construisit les édifices nécessaires à une communauté. Depuis, ces -bâtiments furent considérablement augmentés. Dans cette même année, M. -Ollier obtint pour l'établissement de son séminaire des -lettres-patentes enregistrées au grand conseil en 1646, et à la -chambre des comptes en 1650. - -La chapelle fut bénite le 18 novembre de cette dernière année. C'étoit -un petit édifice qui n'avoit rien de remarquable, mais que l'on -visitoit à cause des belles peintures dont _Le Brun_ l'avoit décoré. - - - CURIOSITÉS DE LA CHAPELLE. - - TABLEAUX. - - Sur le maître-autel, la Descente du Saint-Esprit; par _Le Brun_. - (Ce peintre célèbre s'étoit représenté lui-même dans un coin de - ce tableau.) - - Dans le plafond, l'Assomption de la Vierge; par le même. - - Au dessus de la porte, une Descente de Croix; par _Hallé_. - - Dans la nef, la Présentation au Temple; par _Marot_. - - La Naissance de la Vierge; par _Restout_. - - La Purification et les prophètes Isaïe et Ézéchiel; par le même. - - La Visitation; par _Verdier_. - - La Naissance du Sauveur; par _Le Clerc_. - - L'Adoration des Mages; la Fuite en Égypte; Jésus-Christ prêchant - dans le Temple; le Couronnement de la Vierge; sans nom d'auteurs. - - - SÉPULTURES. - - Dans cette chapelle avoit été inhumé M. Ollier, fondateur du - séminaire, mort en 1657. - -Ce séminaire possédoit une belle bibliothèque, composée d'environ -trois mille volumes dispersés dans diverses pièces. Il avoit aussi une -collection choisie d'estampes et un cabinet d'histoire naturelle[244]. - - [Note 244: La maison de cette communauté a été démolie pour - former la place Saint-Sulpice; le nouveau séminaire qui se - prolonge dans la rue Pot-de-Fer, a sa façade sur un des - côtés de cette place. (_Voyez_ l'article _Monuments - nouveaux_.)] - - -LE PETIT SÉMINAIRE (rue Férou). - -La partie des bâtiments du grand séminaire qui donnoit sur la rue -Férou étoit destinée à ceux qui composoient le petit séminaire. Il -porta d'abord le nom de _Saint-Joseph_, et fut fondé, en 1686, dans -une maison de cette rue, que la construction du portail de -Saint-Sulpice força presque aussitôt de démolir; on le transféra, dès -l'année suivante, dans une autre maison achetée par le séminaire, et -toujours dans la même rue. La communauté des étudiants en -philosophie, instituée en 1687, eut ses exercices communs avec ceux du -petit séminaire jusqu'en 1713 qu'elle en fut séparée. En 1694 on avoit -aussi réuni au petit séminaire une autre communauté nommée -_Sainte-Anne_, établie en 1684 dans la rue Princesse. - - -COMMUNAUTÉ DES ROBERTINS (cul-de-sac Férou). - -Cette petite communauté, composée d'ecclésiastiques qui se destinoient -à entrer au séminaire, fut établie dans ce cul-de-sac en 1677 par M. -Boucher, docteur de Sorbonne. Il engagea par son testament MM. de -Saint-Sulpice à s'en charger, ce qu'ils acceptèrent le jour même de -son décès, arrivé le 20 janvier 1708. Les libéralités dont les combla -M. Robert, l'un de leurs supérieurs, leur fit donner le nom de -_Robertins_. - - Leur chapelle étoit décorée d'un très beau tableau de _Le Sueur_, - représentant la Présentation au Temple. - - -LES ÉCOLES DE CHARITÉ _OU_ LES SOEURS DE L'ENFANT JÉSUS (rue -Saint-Maur). - -Ces écoles, dont le but étoit de donner à de pauvres filles ces -premiers principes d'une éducation religieuse, principes presque -toujours ineffaçables, et que des parents peu éclairés et dans -l'indigence sont hors d'état de communiquer à leurs enfants, avoient -été instituées par un minime nommé le père Barré. Jaillot pense que -les premiers fondements de cette institution charitable furent jetés à -Rouen en 1666 et à Paris en 1667, sur la paroisse Saint-Jean en Grève. -L'utilité de ces écoles fut bientôt tellement reconnue, que toutes les -paroisses s'empressèrent de les adopter. Elles étoient établies par -les curés sous l'administration d'une supérieure, et les personnes qui -se destinoient à cette oeuvre de charité n'y étoient engagées par -aucun voeu solennel. La maison de Saint-Maur étoit le chef-lieu de -leur institut[245]. - - [Note 245: Cette maison et la précédente sont aujourd'hui - des habitations particulières.] - - -LES FRÈRES DES ÉCOLES CHRÉTIENNES. - -(Rue Notre-Dame-des-Champs.) - -Cet établissement, formé dans les mêmes vues de charité et pour élever -dans le travail et dans la piété de jeunes garçons nés de parents -pauvres, succéda, dans cette rue, à une communauté de filles, connue -sous le nom de _Communauté de mademoiselle Cossart_, ou des _Filles du -Saint-Esprit_. Cette association, fondée en 1666 par cette pieuse -demoiselle pour l'éducation des pauvres filles, ayant été supprimée, -d'abord en 1670, ensuite et définitivement en 1707, il se trouva que -la fondatrice, qui sembloit avoir prévu son peu de durée, avoit -ordonné que, dans le cas de sa suppression, la propriété en -reviendroit à l'hôpital général. Ses intentions furent remplies, et la -maison, vendue par les administrateurs, après avoir eu plusieurs -propriétaires, passa enfin en 1722 aux frères des écoles chrétiennes. - -Ces frères, indistinctement nommés les frères _des Écoles_, les frères -_de l'Enfant-Jésus_ qui est leur véritable nom, et les frères _de -Saint-Yon_, parce que leur noviciat y étoit établi, furent institués à -Reims en 1679 par M. de La Salle, docteur en théologie et chanoine de -cette cathédrale. Le succès de cet établissement fit naître la pensée -d'en former de semblables à Paris. M. de La Salle y fut appelé en -1688, et les frères qu'il avoit amenés avec lui ouvrirent leurs écoles -dans la rue Princesse. Elles procurèrent tout le bien qu'on en avoit -attendu, et l'on en trouve sept, avant la fin de ce siècle, établies -dans divers quartiers de cette partie méridionale de Paris. Enfin -elles furent transférées, comme nous venons de le dire, rue -Notre-Dame-des-Champs. - -La chapelle du Saint-Esprit subsistoit encore dans les derniers -temps, et l'on y disoit la messe tous les dimanches et fêtes[246]. - - [Note 246: La chapelle a été détruite; la maison est habitée - par des particuliers.] - - -COLLÉGE DU MANS (rue d'Enfer). - -Ce collége fut fondé par Philippe de Luxembourg, évêque du Mans, -cardinal et légat du Saint-Siége, lequel destina à cette bonne oeuvre -une somme de 10,000 fr., par son testament du 26 mai 1519. Ses -exécuteurs testamentaires, afin de remplir ses intentions, achetèrent, -1º de François Ier, moyennant la somme de 8,000 fr., les émoluments du -scel de la prévôté de Paris, qui produisoit alors 550 livres; 2º -l'hôtel des évêques du Mans, situé rue de Reims, et alors en très -mauvais état, pour le prix de 25 liv. de rente; 3º une place que leur -céda l'abbé de Marmoutier, pour 5 liv. de rente et 17 sous de cens, -sur laquelle ils firent construire une chapelle. Cette fondation fut -faite pour un principal, un procureur qui seroit en même temps -chapelain, et dix boursiers du diocèse, et à la nomination des évêques -du Mans. On en dressa les statuts en 1526; mais, dès 1613, les revenus -de la maison étoient tellement diminués, que les exercices furent -interrompus et les bourses supprimées ou du moins suspendues. Les -jésuites profitèrent de cette circonstance pour réunir ce collége au -leur[247]; et sur la somme de 53,156 liv. 13 sous 4 deniers, que le -roi donna pour cette acquisition, on prit celle de 28,000 liv., avec -laquelle on acheta l'hôtel de Marillac, rue d'Enfer, dans lequel ce -collége fut transféré en 1683. Il a subsisté jusqu'en 1764, époque de -sa réunion au collége de l'Université[248]. - - [Note 247: _Voyez_ t. 3, 2e partie, p. 529.] - - [Note 248: Ce collége est habité maintenant par des - particuliers.] - - -LE SÉMINAIRE DE SAINT-PIERRE ET SAINT-LOUIS (même rue.) - -La plupart de nos historiens, ayant négligé de faire des recherches -sur l'origine de cet établissement, se sont contentés d'en fixer -l'époque à l'année 1696. Il devoit son origine à M. François de -Chansiergues, diacre. Ayant réuni quelques pauvres ecclésiastiques -qu'il aidoit à subsister, il en forma de petites communautés et leur -donna le nom de _Séminaire de la Providence_[249]. M. de Lauzi, curé -de Saint-Jacques de la Boucherie, convaincu de l'utilité de semblables -institutions, s'unit à M. de Chansiergues pour les perfectionner. -Celle dont nous parlons fut placée d'abord dans une maison rue -Pot-de-Fer, laquelle fut cédée, en pur don et en vue de cette oeuvre -de piété, par M. François Pingré, sieur de Farinvilliers, et dame -Catherine Pépin son épouse. M. de Marillac, successeur de M. de Lauzi, -voulut imiter son zèle et prendre la suite de ses projets. -Propriétaire d'une maison assez vaste, rue d'Enfer, il la destina en -1687 pour recevoir le séminaire de la rue Pot-de-Fer. M. et madame de -Farinvilliers y firent bâtir le corps de logis principal ainsi que la -chapelle, et donnèrent 80,000 liv. pour la fondation de douze places -gratuites, depuis réduites à dix. Elles étoient à la nomination du -supérieur; mais pour donner plus d'émulation aux jeunes clercs, on les -mettoit au concours. - - [Note 249: Il avoit déjà établi une communauté du même genre - en 1685, près de l'église Saint-Marcel, dans le quartier de - la place Maubert.] - -M. de Marillac, de son côté, ne borna pas ses bienfaits à ces -premières libéralités; il y joignit en 1696 une maison joignant celle -de la rue Pot-de-Fer, deux autres maisons à Gentilli et 1150 livres de -rente. Enfin M. le cardinal de Noailles et M. de Marillac, conseiller -d'état, frère de l'instituteur, mirent la dernière main à cet -établissement, en le faisant confirmer par des lettres-patentes qu'ils -obtinrent en 1696. Le roi gratifia alors ce séminaire d'une pension -annuelle de 3,000 livres, et le clergé lui en accorda une de 1,000 -liv. - -Outre les places gratuites fondées par M. de Farinvilliers, il y en -avoit trois autres pour de jeunes clercs d'Aigueperse et de Riom, dont -on étoit redevable à M. Fouet, docteur en théologie. Ce séminaire -étoit en tout composé de cent quarante étudiants, sous l'inspection de -quatre personnes nommées par l'archevêque, qui prenoit le titre de -premier supérieur de cette maison, et payoit la pension de trente à -quarante ecclésiastiques. - -La chapelle étoit grande et bien ornée. La première pierre en fut -posée en 1703 par le cardinal de Noailles, et le séminaire ne fut -transféré dans cette nouvelle demeure que le 1er octobre de l'année -suivante[250]. - - [Note 250: Les bâtiments en furent d'abord changés en - caserne pendant la révolution, et l'église devint le magasin - des décorations du Théâtre-François, dit l'_Odéon_; - maintenant on en a fait une usine où se confectionne le gaz - hydrogène qui sert à l'éclairage de Paris.] - - TABLEAUX. - - Sur le maître-autel, saint Pierre guérissant le boiteux; par - _Jeaurat_. - - Saint Louis, saint Charles, une Assomption, l'Ange consolant - saint Pierre; par le même. - -La bibliothèque de cette maison étoit un legs de M. Louis-Bernard -Oursel, prêtre, docteur en théologie, chanoine et grand pénitencier de -l'église de Paris. - - -HÔTELS. - -ANCIENS HÔTELS DÉTRUITS. - -HÔTEL DE CONDÉ (rue de Condé). - -L'endroit où il étoit situé faisoit anciennement partie du clos -Bruneau. Antoine de Corbie y fit bâtir un _séjour_ ou _maison de -plaisance_, que Jérôme de Gondi, duc de Retz et maréchal de France, -acheta au mois de juillet 1610. Cet hôtel qu'il avoit agrandi, -embelli, et rendu l'un des plus magnifiques d'alors, fut vendu et -adjugé par décret, en 1612, à Henri de Bourbon, prince de Condé. Dans -le siècle dernier, la famille de Condé l'ayant abandonné pour occuper -le palais Bourbon, il fut démoli, et l'on choisit cet emplacement pour -y construire le Théâtre-François. - -Cet hôtel étoit composé de plusieurs corps de logis, bâtis à -différentes époques et n'offrant aucune symétrie dans leur ensemble. - - -HÔTEL DE BOURBON (rue du Petit-Bourbon). - -Cet hôtel, sur l'emplacement duquel on a vu depuis s'élever l'hôtel -de Châtillon, occupoit l'espace renfermé entre les rues de Tournon et -Garancière. Il appartenoit à Louis de Bourbon, duc de Montpensier. -Sauval dit que sa veuve y demeuroit en 1588, lorsqu'à la nouvelle de -la mort des Guise, tués à Blois les 23 et 24 décembre de cette année, -elle parcourut la ville de Paris, excitant la populace à la révolte et -allumant ainsi le feu de la guerre civile. - - -HÔTEL DE GARANCIÈRE (rue Garancière). - -Il y avoit autrefois dans cette rue un hôtel Garancière qui lui avoit -donné son nom. Il en est fait mention dans des actes de 1421 et -1427[251]. Mais en 1457 il étoit en ruine et ne fut point rebâti. - - [Note 251: _Arch. de Saint-Germain._] - - -HÔTEL DE ROUSSILLON (rue du Four). - -Cet hôtel, qui existoit encore au commencement du dix-septième siècle, -appartenoit à Louis, bâtard de Bourbon, comte de Roussillon en -Dauphiné; c'étoit un démembrement de l'ancien hôtel et des jardins de -Navarre dont nous avons déjà parlé. Vers 1620, cet hôtel fut vendu à -divers particuliers; on construisit des maisons sur l'emplacement -qu'il occupoit, et l'on y ouvrit les rues Guisarde et Princesse. - - -HÔTEL CASSEL (rue Cassette). - -Cet ancien hôtel occupoit la plus grande partie de la rue Cassette, -dont le nom n'est qu'une altération de celui de Cassel. Il existoit -dans le seizième siècle; nous ignorons l'époque de sa destruction. - - -HÔTEL MÉZIÈRE (même rue). - -Cet hôtel appartenoit à une ancienne famille que l'on disoit issue de -la maison d'Anjou; et ses jardins s'étendoient le long de la rue qui -conserve encore aujourd'hui le nom de Mézière. Il fut vendu le 3 avril -1610, au prix de 24,000 liv., et changé, comme nous l'avons déjà dit, -en une maison de noviciat pour les Jésuites. - - -HÔTEL SAINT-THOMAS (rue Saint-Thomas). - -Cet hôtel assez remarquable avoit été bâti par les Jacobins. Il en est -fait mention dans un titre nouveau du 17 avril 1636[252]. - - [Note 252: JAILLOT, _Quartier du Luxembourg_.] - - -HÔTEL DU GRAND MOYSE (rue Princesse). - -On ne sait rien autre chose de cet hôtel, sinon qu'il existoit au -dix-septième siècle dans cette rue, au coin de laquelle on avoit placé -une statue de Moyse, tenant les tables de la loi. L'opinion commune -étoit que cette maison avoit appartenu à un Juif; mais on n'en a -aucune preuve. - - -HÔTELS EXISTANTS EN 1789. - -HÔTEL DE SOURDÉAC (rue Garancière). - -Cet hôtel bâti par René de Rieux, évêque de Léon, étoit dans le -principe appelé _Hôtel de Léon_; il passa en 1651 à Gui de Rieux, -seigneur de Sourdéac, dont il a conservé le nom, quoique ce ne soit -plus qu'une maison particulière. - - -HÔTEL DE NIVERNOIS (rue de Tournon). - -Cet hôtel est célèbre pour avoir été habité par le fameux maréchal -d'Ancre, Concino-Concini. On sait qu'après la mort de ce favori il fut -pillé et confisqué au profit du roi. Louis XIII y demeura quelque -temps. Il fut affecté depuis au logement des ambassadeurs -extraordinaires; enfin on l'échangea avec M. le duc de Nivernois -contre l'hôtel de Pontchartrain, et ce seigneur en fut le dernier -propriétaire jusqu'au moment de la révolution. Cet hôtel avoit été -restauré par M. Peyre aîné, architecte, et passoit alors pour une des -plus agréables habitations de Paris. - - -HÔTEL DE VENDÔME (rue d'Enfer). - -Cet hôtel, que les Chartreux avoient fait construire en 1706, en même -temps que toutes les maisons contiguës jusqu'à la première porte -d'entrée de leur monastère, avoit été fort augmenté et embelli par -madame la duchesse de Vendôme qui l'avoit acheté à vie. Il fut depuis -occupé par le duc de Chaulnes. La princesse d'Anhalt y ayant ensuite -établi sa demeure, obtint du roi la permission de faire abattre une -partie du mur, d'établir ainsi une communication avec le jardin du -Luxembourg, et de fermer cette ouverture par une grille de fer qui -subsiste encore aujourd'hui. Cet hôtel est bien bâti, et accompagné -d'un vaste jardin[253]. - - [Note 253: Il sert maintenant de dépôt au cabinet de - minéralogie.] - - -AUTRES HÔTELS LES PLUS REMARQUABLES. - - Hôtel de Brancas, rue de Tournon. - ---- de Châlons, rue du Regard. - ---- de Charost, rue Pot-de-Fer. - ---- de Cayla, rue de Sèvre. - ---- de Clermont-Tonnerre, rue du Petit-Vaugirard. - ---- de Croy, rue du Regard. - ---- de Guerhoënt, rue de Sèvre. - ---- de Laval, rue de Tournon. - ---- de Laval, rue Notre-Dame-des-Champs. - ---- de Mailli, même rue. - ---- de Monteclerc, rue du Chasse-Midi. - ---- de Montréal, rue du Regard. - ---- de Peruse-Escars, même rue. - ---- de Rochambeau, même rue. - ---- de l'abbé Terrai, rue Notre-Dame-des-Champs. - ---- de Toulouse, rue du Regard. - ---- de Ventadour, rue de Tournon[254]. - - [Note 254: C'est dans cet hôtel que se tiennent les séances - du conseil de guerre de la première Division militaire.] - - -CHÂTEAU D'EAU. - -Ce réservoir, situé à l'angle de la rue Maillet, et vis-à-vis la -maison de l'Oratoire, avoit été bâti en 1615 en même temps que le -palais du Luxembourg, pour recevoir quatre-vingt-quatre pouces d'eau, -qui venoient du village de Rongis, en passant par le bel aqueduc -d'Arcueil. Cette eau étoit ensuite distribuée dans divers quartiers de -la ville[255]. - - [Note 255: Cet édifice existe encore, et n'a point changé de - destination.] - - -CASERNE DES GARDES FRANÇOISES. - -Cette caserne, construite pour une compagnie de ce régiment, étoit -située dans la rue de Sèvre, au coin de celle de Saint-Romain. - - -BARRIÈRES. - -Ce quartier est borné au midi par cinq barrières. - - 1º Barrière d'Enfer. - 2º ------ du Mont-Parnasse. - 3º ------ du Maine. - 4º ------ des Fourneaux. - 5º ------ de Sèvre. - - -RUES ET PLACES - -DU QUARTIER DU LUXEMBOURG. - -_Rue des Aveugles._ Elle commence à la petite place où étoit autrefois -le presbytère de Saint-Sulpice, et finit à la rue du Petit-Bourbon, au -coin de la rue Garancière. Sauval prétend qu'elle doit ce nom à un -aveugle qui y demeuroit[256], et à qui appartenoient toutes les -maisons dont elle étoit composée. Sans nous arrêter à vérifier cette -tradition, il nous suffira de dire, avec Jaillot, que, dans plusieurs -titres de 1636, elle est nommée rue de l'_Aveugle_; en 1642 elle est -désignée rue des _Prêtres_; ce n'est qu'en 1697 qu'elle prend enfin le -nom de rue des _Aveugles_. Vers le milieu du dix-huitième siècle, elle -se prolongeoit jusqu'à la rue des Canettes; mais à cette époque le -curé de Saint-Sulpice fit abattre quelques maisons pour construire en -cet endroit une petite place qui fait maintenant partie de la place -Saint-Sulpice[257]. - - [Note 256: Tome 1er, page 111.] - - [Note 257: Elle fut aussi nommée, suivant un auteur, rue du - _Cimetière-Saint-Sulpice_. Il est vrai qu'il y en avoit un - dans cette rue, lequel fut béni le 10 juin 1664; mais on ne - trouve nulle part qu'on en ait donné le nom à la rue. (Ce - cimetière a été détruit pendant la révolution, et changé en - jardin.)] - -_Petite rue du Bac._ Elle traverse de la rue de Sèvre à celle des -Vieilles-Tuileries. Quelques auteurs la nomment _petite rue du Barc_, -et d'autres _du Petit-Bac_. Sauval dit que: «quelque nouvelle que soit -la petite rue du Bac, elle a changé de nom, et s'appelle la rue du -_Baril-Neuf_[258].» Elle doit la première dénomination, qu'elle a -reprise, à la grande rue du Bac, dont elle fait presque la -continuation. - - [Note 258: Tome 1er, page 111.] - -_Rue de Bagneux._ Elle aboutit d'un côté à la rue des -Vieilles-Tuileries, et de l'autre à celle de Vaugirard. Cette rue est -désignée ainsi sur les plans de Jouvin et de Bullet publiés en 1676. -On en prit une partie, en 1749, pour en faire un des cimetières de -Saint-Sulpice. - -_Rue Barouillère._ Elle traverse de la rue de Sèvre à celle du -Petit-Vaugirard. Tous les plans du dix-septième siècle l'indiquent -sous le nom de rue des Vieilles-Tuileries, mais quelques uns marquent -plus bas une rue Barouillère et de la _Barouillerie_. Sur un plan -manuscrit de 1651, elle est indiquée simplement comme rue projetée -sous le nom de _Saint-Michel_, et on la retrouve, en 1675, sous cette -même dénomination. On ignore à quelle époque elle prit son dernier -nom; mais il est certain qu'elle le doit à Nicolas Richard, sieur de -la Barouillère, auquel l'abbé de Saint-Germain céda, en 1644, huit -arpents de terre en cet endroit, sous diverses conditions, et -principalement à la charge d'y bâtir. - -_Rue Beurière._ Elle aboutit à la rue du Four et à celle du -Vieux-Colombier. On l'appeloit, dans le dix-septième siècle, _de la -Petite-Corne_, parce qu'elle étoit parallèle à la rue Neuve-Guillemin, -nommée alors rue de _la Corne_. Jaillot croit la reconnoître dans le -procès-verbal de 1636, sous le nom de _petite rue Cassette_. - -_Rue de Bissi._ On appelle ainsi la principale entrée du marché -Saint-Germain du côté de la rue du Four; elle doit ce nom au cardinal -de Bissi, alors abbé de Saint-Germain, par les ordres duquel le marché -avoit été construit[259]. - - [Note 259: _Voyez_ p. 352. Elle se nomme maintenant rue - _Montfaucon_.] - -_Rue des Boucheries._ Elle commence au carrefour des rue des -Fossés-Saint-Germain, des Cordeliers et de Condé, et finit à celui que -forment les rues de Buci, du Four et de Sainte-Marguerite. On l'a -souvent nommée la _grant rue Saint-Germain_; et sa dernière -dénomination lui vient de la boucherie que l'abbaye Saint-Germain y -avoit établie. Cette boucherie y existoit de temps immémorial, quoique -le commissaire Delamare n'en place l'origine qu'en 1370[260]; en -effet, plusieurs actes du deuxième siècle en font mention, ainsi que -de la maison des _Trois-Étaux_, située près le Pilori. La population -du faubourg Saint-Germain s'étant augmentée depuis la construction de -l'enceinte de Philippe-Auguste, l'abbé Gérard fit construire, en 1274, -seize autres étaux[261]. - - [Note 260: _Traité de Police_, t. 2, p. 1208 et 1215.] - - [Note 261: _Traité de la Police_, t. 1er, p. 118.] - -Entre plusieurs erreurs que Sauval a commises au sujet de cette rue, -il suffira de relever celle par laquelle il donne le nom des -_Boucheries_ à l'une de ses parties où l'on n'en avoit point établi. -Cette partie, qui s'étendoit depuis la rue des Mauvais-Garçons jusqu'à -celle des Fossés Saint-Germain, dite de la Comédie, étoit alors une -place, qui fut vendue, au treizième siècle, à Raoul d'Aubusson, pour y -faire un collége. - -_Rue de la Bourbe._ Elle traverse de la rue d'Enfer à celle du -faubourg Saint-Jacques; on la trouve désignée sous ce nom sur les -plans de Gomboust, Jouvin et Bullet. Dans quelques titres elle est -appelée de la _Boue_, aliàs de la _Bourde_[262]. - - [Note 262: Manuscrit de Blondeau à la Bibliothèque du Roi, - tome 66, premier cahier.] - -_Rue du Petit-Bourbon._ Cette rue, qui commence à la rue de Tournon, -et finit à celle des Aveugles, au coin de la rue Garancière, doit -vraisemblablement son nom à Louis de Bourbon, duc de Montpensier, qui -y avoit son hôtel[263]. - - [Note 263: _Voyez_ p. 363.] - -_Rue du Brave._ Cette petite rue commence au bout de la rue des -Quatre-Vents, et finit au coin de celle du Petit-Lion. Elle étoit -connue sous ce nom dès 1626[264]. Cependant un titre de l'année -suivante, cité par Jaillot[265], lui donne celui du _Petit-Brave_. On -ignore l'origine de cette dénomination. - - [Note 264: _Arch. de Saint-Germain_, A. 2, 33, 1.] - - [Note 265: _Quartier du Luxembourg_, p. 11.] - -_Rue de Buci._ Cette rue, qui aboutit d'un côté au carrefour des rues -Dauphine, Saint-André, des Fossés-Saint-Germain; de l'autre, au -Petit-Marché, doit son nom à Simon de Buci, premier président du -parlement, qui fit réparer et couvrir, en 1352, la porte -Saint-Germain. Il prit à rente, de l'abbaye, cette porte, le logis -qu'on avoit construit au dessus, les deux tours qui étoient à côté, et -une grande place vague située vis-à-vis. C'est sur cet emplacement -qu'il fit bâtir l'hôtel dont nous avons déjà parlé, lequel fut -remplacé par le bureau des coches et des messageries. - -Sauval a prétendu que, dès 1209, cette rue portoit, de même que la -porte, le nom de _Saint-Germain_[266]. Il est certain qu'alors la -porte n'étoit pas encore bâtie, et que la rue n'existoit pas. Les -titres qui en font mention l'indiquent en 1388 «_rue qui tend du -Pilori à la porte de Buci_, _rue devant la porte de Buci_, et _rue du -Pilori_[267].» Elle portoit encore ce nom en 1555, époque à laquelle -on ordonna de la paver. Ce n'est que vers ce temps qu'on a continué -d'y bâtir; toutefois on y voyoit quelques maisons dès 1388, et le -terrier de l'abbaye, de 1523, le nomme rue de Buci. - - [Note 266: Tome 1, page 121.] - - [Note 267: Le pilori, dont cette rue avoit pris le nom, - étoit situé au carrefour où elle aboutit, et près de - l'endroit où fut depuis la barrière des sergents. Il paroît - que ce fut un droit accordé à l'abbaye Saint-Germain, ou - confirmé par la charte de Philippe-le-Hardi, du mois d'août - 1275. (_Histoire de l'Abbaye_, Preuves, nº 98.)] - -_Rue des Canettes._ Cette rue, qui aboutit à la rue du Four et à celle -du Vieux-Colombier, étoit anciennement appelée rue _Saint-Sulpice_, -parce qu'elle conduisoit à l'église qui porte ce nom. On trouve aussi -sur un plan manuscrit de 1651 _rue Neuve-Saint-Sulpice_; mais le nom -qu'elle porte aujourd'hui est indiqué dès 1636, et provient d'une -maison où étoit une enseigne des trois Canettes[268]. - - [Note 268: À la fin du XIVe siècle, auprès d'une maison de - cette rue, dont l'enseigne étoit le _chef Saint-Jean_, il y - avoit une rue ou ruelle qui portoit aussi ce nom: elle - n'existe plus.] - -_Rue du Canivet._ Elle traverse de la rue Férou dans celle des -Fossoyeurs. Elle étoit ainsi nommée dès 1636, et l'on n'a de -renseignements certains ni sur l'étymologie de ce nom, ni sur le temps -où la rue a été percée. On a écrit _Ganivet_ sur quelques plans. - -_Rue Carpentier._ Elle traverse de la rue Cassette dans celle du -Gindre. En 1636, elle est appelée _Charpentier_. On trouve sur -quelques plans _Apentier_, _Arpentier_ et _Charpentière_. - -_Rue Cassette._ Cette rue commence à celle du Vieux-Colombier, et -aboutit à la rue de Vaugirard. Son véritable nom est _Cassel_; elle le -devoit à l'hôtel qui y étoit situé[269], et ce nom fut même donné aux -rues Neuve-Guillemin et du Four. Celle dont nous parlons est ainsi -appelée dès 1456. La dénomination de _Cassette_ n'est qu'une -corruption du nom primitif; on la trouve déjà dans le procès-verbal de -1636, et sur tous les plans publiés depuis. - - [Note 269: _Voyez_ p. 365.] - -_Rue Sainte-Catherine._ Elle traverse de la rue Saint-Thomas dans -celle de Saint-Dominique. Tous les anciens plans la nomment _rue de la -Magdeleine_. - -_Rue du Chasse-Midi._ Cette rue commence au carrefour de la -Croix-Rouge, et aboutit à la rue des Vieilles-Tuileries, au coin de -celle du Regard. Elle portoit, dans le principe, le nom de rue des -_Vieilles-Tuileries_, qu'elle conserve encore dans une partie, et le -devoit aux tuileries qu'on avoit établies en cet endroit. On l'a -depuis appelée du _Chasse-Midi_, et, par corruption, du -_Cherche-Midi_: ce dernier nom se trouve sur plusieurs plans. Sauval -en reporte l'origine à une enseigne «où l'on avoit peint un cadran et -des gens qui y cherchoient midi à quatorze heures.» Il ajoute «que -cette enseigne a été trouvée si belle, qu'elle a été gravée et mise à -des almanachs, et même qu'on en a fait un proverbe: _Il cherche midi à -quatorze heures; c'est un chercheur de midi à quatorze heures._[270]» -Jaillot, sans rejeter l'histoire de l'enseigne, croit trouver plutôt -l'origine du proverbe dans cet usage où l'on est en Italie de compter -les vingt-quatre heures de suite. «Midi peut, dit-il, se rencontrer, -dans les grands jours, environ à quinze heures, mais jamais à -quatorze. Ainsi, _chercher midi à quatorze heures_, c'est -s'alambiquer l'esprit, et chercher ce qu'on ne peut trouver[271].» - - [Note 270: Tome 1, page 126.] - - [Note 271: _Quartier du Luxembourg_, p. 23.] - -_Rue du Coeur-Volant._ Elle aboutit à la rue des Boucheries et à celle -des Quatre-Vents. Jusqu'au quinzième siècle cette rue ne se trouve -indiquée dans les titres de Saint-Germain que sous le nom de ruelle -_de la Voirie de la Boucherie_, et de rue _de la Tuerie_. Sauval la -nomme, en 1476, rue _des Marguilliers_ et _de la Blanche-Oie_[272]. -Jaillot rejette ces deux noms. Celui qu'elle porte actuellement vient -d'une enseigne où l'on avoit peint un coeur ailé. - - [Note 272: Tome 1, page 127.] - -_Rue du Vieux-Colombier._ Cette rue, qui commence à la place -Saint-Sulpice, aboutit au carrefour de la Croix-Rouge. Plusieurs -titres prouvent qu'elle reçut le nom qu'elle porte d'un colombier que -les religieux de Saint-Germain y avoient fait bâtir. Au quinzième -siècle, on la nommoit quelquefois rue _de Cassel_, parce qu'elle -conduisent à l'hôtel de ce nom. En 1453 on lit rue _de Cassel, dite du -Colombier_. Il paroît aussi, par plusieurs titres du même temps, que -la partie de cette rue qui s'étendoit depuis la rue Férou jusqu'à -celle Pot-de-Fer s'appeloit rue _du Puits-de-Mauconseil_, à cause d'un -puits public situé en cet endroit. Elle prit le nom de rue _du -Vieux-Colombier_ lorsqu'on creusa des fossés autour de l'abbaye, et ce -fut pour la distinguer de l'autre. Elle est indiquée généralement -ainsi sur tous les plans; un seul (celui de Mérier), publié en 1654, -la nomme rue _de la Pelleterie_, dans la partie située du côté de la -Croix-Rouge. - -_Rue de Condé._ Elle commence au coin de la rue des Boucheries, et -aboutit à celle de Vaugirard. L'espace que les maisons de cette rue -occupent étoit encore, au quinzième siècle, en jardins et vergers; et -tout ce terrain, jusqu'aux fossés, s'appeloit alors _le clos Bruneau_; -la rue en porta d'abord le nom. En 1510 on la nommoit rue _Neuve_, rue -_Neuve-de-la-Foire_, et elle étoit déjà garnie d'édifices des deux -côtés; depuis elle reçut la dénomination de rue _Neuve-Saint-Lambert_. -Enfin le nom qu'elle porte encore aujourd'hui, lui venoit de l'hôtel -bâti par Arnaud de Corbie, et acheté par Henri de Bourbon, prince de -Condé. - -_Rue de Corneille._ Cette rue, qui donne, d'un côté, rue de Vaugirard, -de l'autre sur la place du Théâtre François, fut ouverte sur une -partie de l'hôtel de Condé, et en même temps que l'on construisoit ce -théâtre. - -_Rue de Crébillon._ Elle aboutit d'un côté à la rue de Condé, de -l'autre à la place du Théâtre François, et fut ouverte à la même -époque et sur le même terrain que la précédente. - -_Carrefour de la Croix-Rouge._ Ce carrefour se nommoit autrefois -_Carrefour de la Maladrerie_, dénomination qui lui venoit, non de la -maladrerie de Saint-Germain, située au delà du bourg, mais de quelques -granges bâties à l'extrémité de la rue du Four, qui furent destinées -à loger les malades attaqués du mal de Naples[273]. On lui donna le -nom de carrefour _de la Croix-Rouge_ à cause d'une croix peinte en -cette couleur qu'on y avoit élevée. C'étoit anciennement l'usage de -planter des croix dans les carrefours et dans les places publiques; on -les supprima depuis, parce que l'on reconnut que ces monuments -gênoient la voix publique, et occasionoient même quelquefois des -accidents. - - [Note 273: Près de là, on prit des jardins situes entre les - rues du Sépulcre et des Saints-Pères, pour leur servir de - cimetière. Vis-à-vis étoient la justice de l'abbaye et une - voirie, sur l'emplacement de laquelle on fit construire des - maisons, dont une partie a servi depuis de couvent aux - Petites-Cordelières.] - -_Rue Saint-Dominique._ Elle donne d'un bout dans la rue d'Enfer, de -l'autre dans celle du Faubourg-Saint-Jacques. Les religieux Jacobins -ayant obtenu, en 1546, de François Ier, la permission de donner un -clos de vignes qu'ils possédoient en cet endroit à cens et à rentes, à -la charge d'y bâtir, le vendirent en 1550, exigèrent qu'on y perçât -des rues, et voulurent en outre qu'on leur donnât les noms de quelques -saints de leur ordre. La principale, bâtie vers 1585, reçut celui de -Saint-Dominique[274]. - - [Note 274: Dans cette rue est un cul-de-sac qui porte le - même nom. On l'appela d'abord rue de la _Magdeleine_, - ensuite de _Sainte-Catherine_, parce qu'il fait la - continuation de cette dernière rue.] - -_Rue d'Enfer._ Elle commence à la place Saint-Michel, et aboutit au -grand chemin d'Orléans. Cette rue est très ancienne. Au treizième -siècle, ce n'étoit encore qu'un chemin qui conduisoit à des villages, -dont il avoit pris le nom; c'est pourquoi cette rue est tour à tour -appelée, dans les titres de Saint-Germain, chemin d'_Issy_ et chemin -de _Venves_. Elle avoit aussi reçu le nom de rue de _Vauvert_, parce -qu'elle conduisoit au château de Vauvert. En 1258 on la trouve sous -celui de _la porte Gibard_. Sur le bruit populaire qui se répandit -vers ce temps-là, que les démons habitoient ce château, cette rue -prit, suivant plusieurs historiens, le nom d'_Enfer_[275], et ensuite -celui des _Chartreux_, lorsque ces religieux se furent établis en cet -endroit. Enfin, comme elle commençoit le faubourg Saint-Michel, on la -trouve indiquée dans quelques actes rue _Saint-Michel_ et rue du -_Faubourg-Saint-Michel_. Elle a depuis repris le nom de rue d'_Enfer_, -qu'elle conserve encore aujourd'hui. - - [Note 275: Jaillot seroit porté à adopter l'opinion de ceux - qui pensent que ce nom d'_Enfer_ vient plutôt de sa - situation; qu'étant plus basse que la rue Saint-Jacques, qui - lui étoit parallèle, et qu'on appeloit _via Superior_, on - l'avoit nommée _via Inferior_, _via Infera_, et que ce mot a - été altéré et changé en celui d'Enfer. (_Quartier du - Luxembourg_, p. 38.)] - -Jaillot fait observer que la direction de cette rue n'étoit pas -autrefois telle que nous la voyons aujourd'hui; elle se prolongeoit -sur la droite, à quelque distance de l'endroit où est la porte du -Luxembourg, passoit entre la première et la seconde cour des -Chartreux, et séparoit leur petit clos du grand. - -_Rue Férou._ Elle aboutit aujourd'hui, d'un côté à la nouvelle place -Saint-Sulpice, de l'autre à la rue de Vaugirard. Les auteurs ont varié -sur la manière d'écrire son nom: on lit _Farou_, _Ferrou_, _Ferron_, -_Feron_, _Faron_, _Farouls_. Sauval s'est trompé lorsqu'il lui fait -prendre le nom de rue des _Prêtres_[276]: ce nom fut effectivement -donné, dans le dix-septième siècle, au cul-de-sac Férou, mais jamais à -la rue. Piganiol, son copiste, est embarrassé d'en trouver -l'étymologie; cependant, s'il eût visité exactement les titres de -l'abbaye Saint-Germain, il auroit pu y voir, dans le terrier de 1523, -que les quatre chemins qui aboutissoient en cet endroit au chemin de -Vaugirard, s'appeloient _ruelles Saint-Sulpice_, parce qu'elles -étoient ouvertes entre l'église et le clos Saint-Sulpice, enclavé -aujourd'hui dans le jardin du Luxembourg. Celle dont nous parlons -étoit du nombre, et reçut le nom de _Férou_, parce qu'Étienne Férou, -procureur au parlement, y possédoit quelques maisons et jardins -contigus au cimetière, situé alors au côté méridional de l'église. La -construction du portail et de la nef de Saint-Sulpice mit dans la -nécessité de retrancher une partie de cette rue, qui aboutissoit -auparavant au presbytère. - - [Note 276: Tome 1, page 133.] - -_Rue de la Foire._ On appelle ainsi le passage qui conduisoit à -l'ancienne Foire Saint-Germain. Il a son entrée dans la rue du Four. - -_Rue des Fossoyeurs_[277]. Elle donne d'un côté dans la rue de -Vaugirard, de l'autre dans la rue Palatine, vis-à-vis la porte -méridionale de l'église Saint-Sulpice. Suivant Sauval[278], elle -s'appeloit du _Fossoyeur_, parce que celui de cette paroisse y -demeuroit; et plusieurs actes la présentent effectivement sous ce nom. -Il paroît qu'elle a porté ceux du _Fer-à-Cheval_ et du _Pied-de-Biche_, -qui provenoient vraisemblablement de deux enseignes. - - [Note 277: Elle porte aujourd'hui le nom de rue - _Servandoni_.] - - [Note 278: Tome 1, page 135.] - -_Rue du Four._ Elle commence au carrefour des rues de Buci, des -Boucheries, de Sainte-Marguerite, et aboutit à celui de la -Croix-Rouge. Le nom de cette rue n'a pas varié: on le lui avoit donné -parce que le four banal de l'abbaye Saint-Germain y étoit situé, au -coin de la rue dite aujourd'hui rue _Neuve-Guillemin_. Toutefois il -paroît, par tous les titres de l'abbaye, que, depuis l'endroit où elle -commence maintenant jusqu'à la rue des Canettes, on l'appeloit rue de -la _Blanche-Oie_, nom que Sauval a donné mal à propos à la rue des -Boucheries et à celle du Coeur-Volant. - -_Rue des Francs-Bourgeois._ Elle commence à la rue des -Fossés-de-M.-le-Prince, au coin de celle de Vaugirard, et finit à la -place Saint-Michel. Il y a apparence, suivant Jaillot[279], que ce nom -vient de la confrérie aux Bourgeois, qui acquit le terrain sur lequel -cette rue est située du côté du Luxembourg, et en faveur de laquelle -Philippe-le-Hardi amortit cette acquisition, opinion qui semble plus -probable que d'en chercher l'origine dans le parloir et le clos aux -Bourgeois, qui en étoient plus éloignés. Sur plusieurs plans du -dix-septième siècle cette rue n'est point distingué de celle des -Fossés-de-M.-le-Prince. - - [Note 279: _Quartier du Luxembourg_, p. 61.] - -_Rue des Mauvais-Garçons._ Elle traverse de la rue de Buci dans celle -des Boucheries. En remontant à sa première origine, on trouve qu'en -1254 l'abbé de Saint-Germain et ses religieux vendirent à Raoul -d'Aubusson un espace de terre de cent soixante pieds carrés, situé en -face des murs de la ville, se réservant le droit de faire ouvrir -derrière cet espace un chemin de trois toises de large, qui depuis a -formé la rue dont nous parlons. On l'appela d'abord rue de _la -Folie-Reinier_, à cause d'une maison qui portoit cette enseigne; -ensuite (en 1399) de l'_Écorcherie_, parce qu'elle étoit destinée à -cet usage. Sauval dit qu'elle doit le nom des _Mauvais-Garçons_ à une -autre enseigne; Jaillot pense qu'elle pourroit le tenir des bouchers -qui l'habitoient, espèces d'hommes qu'à plusieurs époques, et -principalement au commencement du quinzième siècle, on trouve mêlés à -toutes les séditions, à tous les troubles qui agitèrent Paris. - -_Rue Garancière._ Elle aboutit d'un côté au coin des rues du -Petit-Bourbon et des Aveugles, de l'autre à la rue de Vaugirard. Ce nom -a été altéré, car, suivant Sauval, on l'appeloit rue _Garancée_, et sur -tous les plans du siècle passé, on lit rue _Garance_. Ce n'étoit, dans -le principe, qu'une des ruelles dites de _Saint-Sulpice_, et elle -n'avoit pas d'autre nom, même après qu'on y eut bâti l'hôtel de -Garancière, auquel elle doit celui qu'elle porte aujourd'hui. Elle -l'avoit pris dès 1540, quoiqu'elle ne fût encore qu'une ruelle ou -chemin non pavé. Les titres du dix-septième siècle le lui donnoient -également, et c'est par abréviation qu'on l'appeloit rue _Garance_[280]. - - [Note 280: JAILLOT, _Quartier du Luxembourg_, p. 63.] - -_Rue des Fossés-Saint-Germain._ Elle commence au coin des rues -Saint-André-des-Arcs et de Buci, et finit à celui de la rue des -Boucheries et de celle des Cordeliers. Le procès-verbal de son -alignement entre les portes de Buci et de Saint-Germain étoit daté de -1560, et la désignoit sous le nom de rue _des Fossés_. Sur quelques -plans elle conserve ce nom, qu'elle partage avec la rue Mazarine; sur -d'autres elle est nommée rue _Neuve-des-Fossés_, pour la distinguer -des autres rues ouvertes sur les fossés de l'enceinte de -Philippe-Auguste. Depuis l'année 1688, où les comédiens françois y -établirent leur théâtre, on l'appeloit vulgairement rue _de la -Comédie_; mais dans les actes ainsi que dans les inscriptions gravées -à ses extrémités, on avoit conservé l'ancien nom[281]. - - [Note 281: Au commencement du XVIIe siècle il y avoit dans - cette rue un marché, situé à son extrémité, près de celle - des Cordeliers; il contenoit quatre toises de large sur sept - de long. M. le Prince en ayant demandé la suppression en - 1634, il fut transféré rue Sainte-Marguerite en 1636.] - -_Rue du Gindre._ Elle aboutit à la rue Mézière et à celle du -Vieux-Colombier. L'abbé Lebeuf a trouvé que _gindre_ signifioit le -maître-garçon d'un boulanger[282], et Ménage, qui l'a dit avant lui, -veut qu'il dérive du mot latin _Gener_ (gendre), «parce qu'il arrive -assez ordinairement, dit-il, que les maîtres-garçons deviennent les -gendres des boulangers chez lesquels ils travaillent.» Cette -étymologie paroîtra sans doute bien forcée, et l'on doit préférer -l'opinion de Jaillot, qui fait venir ce nom de _junior_, employé -effectivement dans plusieurs titres anciens pour désigner un -compagnon, un aide, un commis[283]. Il paroît que cette rue se -prolongeoit autrefois jusqu'à la rue Honoré-Chevalier, et que, depuis -la rue Mézière, elle se nommoit rue ou ruelle _des Champs_. Les -jésuites obtinrent sans doute la permission d'enfermer cette dernière -partie dans leur enclos. - - [Note 282: Tome 2, page 454.] - - [Note 283: _Quartier du Luxembourg_, p. 65.] - -_Rue Neuve-Guillemin._ Elle traverse de la rue du Four dans celle du -Vieux-Colombier. Sauval a commis plusieurs erreurs au sujet de cette -rue[284], qu'il appelle _nouvelle_, quoique, dès 1456, elle fût connue -sous le nom de rue de _Cassel_, parce qu'elle conduisoit à l'hôtel de -ce nom. Il ajoute qu'elle se nommoit rue de _la Corne_, ce qui est -vrai, mais il ne l'est pas que ce fut plutôt parce qu'elle étoit -habitée par des prostituées qu'à cause de l'enseigne d'une maison -située dans cette rue, et dont il a même mal indiqué la situation. La -rue avoit effectivement pris ce nom de cette enseigne, et le -conservoit encore après l'expulsion des personnes de mauvaise vie qui -y demeuroient. C'est ainsi qu'elle est désignée au milieu du -dix-septième siècle sur divers plans, bien qu'on eût déjà changé son -nom en celui de _Guillemin_. Ce dernier nom lui venoit d'une famille -qui possédoit un grand jardin dans cette rue. - - [Note 284: Tome 1, page 140.] - -_Rue Guizarde._ Elle aboutit d'un côté à la rue des Canettes, de -l'autre à l'une des portes de la foire. Il n'en est fait mention, ni -dans le rôle des taxes de 1636, ni dans celui de 1641, mais les plans -la désignent, dès 1643. Elle avoit été ouverte sur une partie de -l'hôtel de Roussillon, ainsi que la rue _Princesse_, dont nous allons -bientôt parler. - -_Rue Saint-Hyacinthe._ Elle commence à la place Saint-Michel, et aboutit -à la rue du Faubourg-Saint-Jacques. Les maisons qu'on y voit du côté des -Jacobins ont été bâties sur l'emplacement de l'ancien _Parloir aux -bourgeois_ ou _hôtel-de-ville_. Après la bataille de Poitiers, les -Parisiens ayant jugé nécessaire de fortifier leur ville, qui n'étoit -défendue de ce côté que par l'enceinte de Philippe-Auguste, creusèrent -un fossé au pied de cette enceinte, ce que rapporte le continuateur de -Nangis, témoin oculaire[285]. En 1646, le roi ayant fait don à la ville -de ces fortifications devenues inutiles, elle fit combler les fossés, et -l'emplacement fut couvert de jardins et de maisonnettes pour loger ceux -qui les cultivoient. Ces bâtiments se sont depuis multipliés, agrandis, -élevés, et ont formé la rue dont nous parlons. Dans le principe, elle -n'eut point de nom particulier; et les maisons qui la composoient, ainsi -que les autres qu'on avoit bâties sur les fossés, n'étoient désignées -que sous le nom général de maisons situées _sur le rempart_. On leur -donna depuis le nom de _rue des Fossés_; la nouvelle rue reçut ensuite -la dénomination particulière de rue des _Fossés-Saint-Michel_, à cause -de sa situation près de la porte, et à l'entrée du faubourg du même nom. -Mais les jacobins ayant fait bâtir des maisons dans leur clos, dont -cette rue faisoit partie, on lui donna le nom de Saint-Hyacinthe, -religieux de leur ordre. - - [Note 285: _Spicil._, in-fol., t. 3, p. 116.] - -_Rue Honoré-Chevalier._ Elle traverse de la rue Cassette dans la rue -Pot-de-Fer; et c'est sous ce nom qu'elle est désignée dans un contrat -de vente de 1611. Elle se trouve depuis indiquée rue _Chevalier_, _du -Chevalier_, _du Chevalier-Honoré_; mais son véritable nom est le -premier, qu'elle porte encore aujourd'hui. Il vient d'Honoré -Chevalier, bourgeois de Paris, qui possédoit, rue Pot-de-Fer, trois -maisons et de grands jardins, au travers desquels on ouvrit cette rue. - -_Rue du Petit-Lion._ Elle donne d'un bout dans la rue de Tournon, de -l'autre dans celle de Condé. Anciennement elle n'étoit désignée que -sous la dénomination générale de _ruelle descendant de la rue Neuve à -la foire_, et _ruelle allant à la foire_. Une enseigne lui avoit fait -donner, dès le commencement du dix-septième siècle, le nom sous lequel -elle est encore connue aujourd'hui. - -_Rue Maillet._ Elle traverse de la rue d'Enfer à celle du -Faubourg-Saint-Jacques. Sur les plans de Jouvin et de Bullet, ce n'est -qu'un chemin sans nom. Elle est nommée rue _des Deux Maillets_ sur le -plan de Valleyre, et rue _du Maillet_ sur tous les autres plans du -dix-huitième siècle. - -_Rue Saint-Maur._ Elle donne, d'un côté dans la rue de Sèvre, de -l'autre dans celle des Vieilles-Tuileries. C'est ainsi qu'elle est -nommée sur le plan de Gomboust et sur ceux qui en ont été copiés. Dans -les archives de Saint-Germain, on lit qu'en 1644 cette abbaye donna, -par bail à cens et à rente, une certaine quantité de terrain à un -épicier nommé Pierre Le Jai, à la charge d'y bâtir et percer deux rues -qui porteroient les noms de _Saint-Maur_ et de _Saint-Placide_, deux -religieux célèbres de l'ordre de saint Benoît. - -_Rue Mézière._ Elle donne d'un côté dans la rue Pot-de-Fer, de l'autre -dans la rue Cassette. Sauval a commis sur cette rue plusieurs erreurs -qu'il est inutile de relever; il nous suffira de dire qu'elle devoit -son nom à l'hôtel de Mézière, dont les jardins régnoient le long de -cette rue[286]. - - [Note 286: _Voyez_ p. 365.] - -_Rue de Molière._ Elle donne d'un bout dans la rue de Vaugirard, de -l'autre sur la place du Théâtre-François, et date, comme toutes les -rues environnantes, de l'origine de cet édifice. - -_Rue Notre-Dame-des-Champs._ Elle aboutit aux rues de Vaugirard et -d'Enfer, au coin de celle de la Bourbe. Son nom lui venoit de l'église -Notre-Dame-des-Champs, occupée depuis par les carmélites, parce -qu'anciennement ce chemin y conduisoit. Aux quatorzième et quinzième -siècles on le nommoit le _chemin Herbu_, et depuis rue _du Barc_, sans -qu'on sache bien précisément à quelle occasion. Peut-être, dit -Jaillot, en avoit-on supprimé une partie, qui faisoit, en ligne -droite, la continuation de la petite rue du Bac[287]. - - [Note 287: À côté de cette rue, est un cul-de-sac qui - portoit autrefois ce nom de _Notre-Dame-des-Champs_. Il a - pris celui de la rue de _Fleurus_ qui vient y aboutir. - (Voyez _Rues nouvelles_.) - - Il existe, dans cette même rue, un passage planté d'arbres - et formant avenue, qui donne dans la rue de l'_Ouest_. - (Voyez _Rues nouvelles_.)] - -_Rue de l'Odéon._ Voyez _Rue du Théâtre-François_. - -_Place de l'Odéon._ Voyez _Place du Théâtre-François_. - -_Rue Palatine._ Elle règne le long de Saint-Sulpice, depuis la rue -Garancière jusqu'à celle des Fossoyeurs, maintenant rue _Servandoni_. -Le cimetière de cette paroisse étoit autrefois situé au chevet de -l'église: lorsqu'au siècle passé on commença le monument que nous -voyons aujourd'hui, il fallut prendre le terrain qu'occupoit ce -cimetière, qui fut alors transféré au côté méridional. On ouvrit en -même temps, parallèlement à ce côté, une rue, qui fut appelée d'abord -rue _Neuve-Saint-Sulpice_, et ensuite rue _du Cimetière_. On la nomma -depuis rue Palatine, en l'honneur de madame la princesse Palatine, -veuve de M. le prince de Condé, qui, au commencement du siècle -dernier, logeoit au Petit-Luxembourg. - -_Rue Saint-Placide._ Elle traverse de la rue de Sèvre dans celle des -Vieilles-Tuileries. Nous avons déjà dit, en parlant de la rue -Saint-Maur, quand elle avoit été percée, et pourquoi on lui avoit -donné le nom qu'elle porte encore aujourd'hui. - -_Rue Pot-de-Fer._ Elle donne d'un côté dans la rue du Vieux-Colombier, -de l'autre dans celle de Vaugirard. Sauval dit qu'elle se nommoit -d'abord rue _du Verger_[288], et que, de son temps, elle commençoit à -prendre le nom de rue _des Jésuites_, parce que leur noviciat en -occupoit une partie. Jaillot n'a lu ces noms dans aucun titre; il -trouve seulement qu'au quinzième siècle cette rue n'étoit qu'une -ruelle sans nom, indiquée, dans les titres de l'abbaye, _ruelle -tendante de la rue du Colombier à Vignerei_. (Le clos de Vignerei -étoit, comme nous l'avons déjà dit, enfermé dans le parc du -Luxembourg). Dans d'autres titres elle porte, avec d'autres rues qui -lui sont parallèles, le nom général de _ruelle Saint-Sulpice_. Enfin, -dans le terrier de 1523, elle est désignée sous celui de Henri _du -Verger_, bourgeois de Paris, dont la maison et les jardins occupoient -une grande partie de cette rue. Il est probable que celui qu'elle -porte aujourd'hui lui vient de quelque enseigne; cependant nous -n'avons trouvé à ce sujet aucun renseignement. - - [Note 288: Tome 1, page 159.] - -_Rue Princesse._ Elle traverse de la rue du Four à la rue Guisarde. En -parlant de cette dernière nous avons dit qu'elle avoit été ouverte en -même temps que celle-ci sur l'emplacement de l'hôtel de Roussillon. On -ignore du reste à quelle époque et en l'honneur de qui le nom qu'elle -porte lui a été donné; mais elle est déjà désignée ainsi dans le -procès-verbal de 1636. - -_Rue des Fossés-de-M.-le-Prince._ Elle commence à la rue de Condé, et -finit à l'extrémité de la rue de Vaugirard. Sa situation sur les -fossés lui en avoit fait d'abord donner le nom sans aucune addition; -ensuite on l'appela rue des _Fossés-Saint-Germain_, et enfin rue des -_Fossés-de-M.-le-Prince_, parce que l'hôtel du prince de Condé -s'étendoit jusque là. On y bâtit quelques maisons avant le milieu du -dix-septième siècle, et à cette époque les fossés existoient encore du -côté de l'hôtel de Condé; mais dès que le roi eut permis de les -combler, on s'empressa de les couvrir de bâtiments, et de former ainsi -la rue telle qu'elle est aujourd'hui. - -_Rue de Racine._ Elle aboutit à la place du Théâtre-François et à la -rue des Fossés-de-M.-le-Prince, et fut percée à l'époque où l'on -bâtissoit ce théâtre. - -_Rue du Regard._ Elle aboutit au coin des rues du Chasse-Midi et des -Vieilles-Tuileries, puis à la rue de Vaugirard, vis-à-vis d'un regard -de fontaine qui lui en a fait donner le nom. Sur quelques plans on la -trouve appelée rue _des Carmes_, parce qu'elle régnoit le long de -l'enclos des Carmes-Déchaussés. - -_Rue de Regnard._ Elle donne d'un bout dans la rue de Condé, de -l'autre sur la place du Théâtre-François, et son origine est la même -que celle de la rue de Racine. - -_Rue Saint-Romain._ Elle traverse de la rue de Sèvre dans celle du -Petit-Vaugirard. Il y a quelque apparence, dit Jaillot, qu'on lui -donna ce nom parce qu'elle fut ouverte dans le temps où D. Romain -Rodayer étoit prieur de l'abbaye Saint-Germain. Quelques plans la -présentent sous les noms d'_Abrulle_ et _du Champ-Malouin_, sans en -donner aucune raison. - -_Rue Servandoni._ Voyez _Rue des Fossoyeurs_. - -_Rue de Sèvre._ Elle commence au carrefour de la Croix-Rouge, et finit -au nouveau boulevard. Dans les titres de l'abbaye Saint-Germain, du -treizième siècle et des suivants, elle est nommée rue de _la -Maladrerie_; et dans un rôle de taxes de 1641, rue de _l'Hôpital des -Petites-Maisons_. On lui a donné le nom qu'elle porte aujourd'hui -parce qu'elle conduit au village de Sèvre (_Savara_); ce qui doit -faire préférer ce nom à celui de _Sève_, qu'on lit sur la plupart des -plans et dans les nomenclatures. - -_Rue Saint-Thomas._ Elle donne d'un bout dans la rue d'Enfer, de -l'autre dans celle du Faubourg-Saint-Jacques. Nous avons déjà parlé du -clos des Jacobins et des rues qu'on y avoit pratiquées, lorsque ces -religieux eurent obtenu la permission d'y faire bâtir. Celle-ci, qui -étoit du nombre, doit son nom à l'un des saints les plus célèbres de -leur ordre, ainsi qu'à l'hôtel qu'ils y avoient fait élever. - -_Rue du Théâtre-François._ Cette rue, qui prend naissance au carrefour -de la rue des Fossés-Saint-Germain, et vient aboutir à la place du -même nom, en face du monument, est la principale de celles qui furent -percées à l'époque où l'on construisoit ce monument. - -_Place du Théâtre-François._ Cette place, qui s'étend en demi-cercle -devant le monument dont elle porte le nom, forme une espèce de centre -auquel aboutissent toutes les rues percées pour servir d'issues à cet -édifice. Elle a été pratiquée en même temps que toutes les -constructions auxquelles elle est liée[289]. - - [Note 289: La rue et la place du Théâtre-François ont pris - le nom de rue et place de l'_Odéon_.] - -_Rue des Vieilles-Tuileries._ Elle commence au coin de la rue du -Regard, et finit à celui de la rue de Bagneux. Cette rue a reçu mal à -propos, sur les anciens plans, le nom du _Chasse-Midi_, parce qu'elle -fait la continuation de celle-ci, tandis qu'on y donnoit le nom de -_Tuileries_ et de _Vieilles-Tuileries_ à la rue Barouillère, parce -qu'elle aboutissoit effectivement à des fabriques de tuiles. Dans les -anciens titres elle est indiquée _rue des Vieilles-Tuileries allant -droit à Vaugirard_. - -_Rue de Tournon._ Elle commence au coin des rues du Petit-Lion et du -Petit-Bourbon, et finit à la rue de Vaugirard, vis-à-vis le palais du -Luxembourg, auquel elle sert d'avenue. Ce n'étoit anciennement qu'une -ruelle désignée, comme celles qui lui sont parallèles, sous le nom -général de _ruelles de Saint-Sulpice_. On la trouve aussi nommée -ruelle du _Champ-de-la-Foire_, parce qu'il y avoit un champ où l'on -vendoit des animaux, lequel occupoit une grande partie de l'espace -entre les rues de Tournon et Garancière. Ce champ est désigné, dans -plusieurs actes, sous le nom de _Pré-Crotté_. - -Il y avoit des maisons bâties dans cette rue avant l'année 1541, et alors -elle portoit déjà le nom de rue de Tournon qu'on lui avoit donné en -l'honneur du cardinal François de Tournon, abbé de Saint-Germain-des-Prés. -Toutefois cette rue ne fut point alors entièrement bâtie; car on trouve -qu'en 1580 plusieurs particuliers y avoient obtenu des concessions de -terrain, à la charge d'y faire construire des maisons. - -_Rue de la Treille._ Ce n'est qu'un passage qui conduisoit de la rue -des Boucheries au marché et à la foire. Il fut vendu à l'abbaye -Saint-Germain en 1489. Dans plusieurs actes et sur quelques plans, il -est appelé _Porte-Gueffière_, ou plutôt _Greffière_, parce que le -greffier de l'abbaye y demeuroit. - -_Rue de Vaugirard._ Elle commence à la rue des Fossés-de-Monsieur-le-Prince, -au coin de celle des Francs-Bourgeois, et aboutit à la pointe du chemin -qui conduit au village de ce nom: ce village est connu dans les anciens -titres sous la dénomination de _Valboitron_ et _Vauboitron_, et on -l'appeloit encore ainsi en 1256. Mais, quelque temps après, Gérard, abbé -de Saint-Germain, l'ayant fait rebâtir, et y ayant fait construire une -chapelle et des lieux réguliers pour sa communauté, la reconnoissance des -habitans leur fit substituer à l'ancien nom celui du bienfaiteur: on le -nomma _Vau-Gérard_, et par corruption _Vaugirard_. La rue dont nous -parlons s'appeloit simplement le _chemin de Vaugirard_, et les titres ne -lui donnent point d'autre nom jusqu'au seizième siècle, que les bâtiments -qu'on y éleva lui firent prendre le nom de rue. Tout ce que Sauval dit au -sujet de cette rue, qu'il prétend avoir été successivement appelée _des -Vaches_ et _de la Verrerie_, est entièrement destitué de preuves[290]. On -trouve seulement qu'en 1583 le duc de Pinei-Luxembourg ayant acquis un -pavillon nommé _la ferme du Bourg_, ainsi que plusieurs fermes et -héritages situés dans cette rue, elle commença à porter son nom; et en -effet quelques actes de ce temps l'indiquent rue de Vaugirard, autrement -dite _de Luxembourg_; en 1659 on trouve _grande rue de Luxembourg_[291]. - - [Note 290: Tome 1, page 166.] - - [Note 291: JAILLOT, _Quartier du Luxembourg_, p. 100.] - -_Rue du Petit-Vaugirard._ C'est la continuation de la rue des -Vieilles-Tuileries jusqu'au chemin de Vaugirard, dont elle a tiré son -nom. - -_Rue des Quatre-Vents._ Elle aboutit d'un côté à la rue de Condé, et -de l'autre à celle du Brave, vis-à-vis la porte de la foire. -Anciennement ce n'étoit qu'une _ruelle descendant à la foire_. Au -commencement du quinzième siècle, elle prit le nom de rue _Combault_, -d'un chanoine de Romorantin qui y demeuroit. On la voit aussi sous -celui _du Petit-Brac_ dans les plans du siècle passé. Celui qu'elle -porte aujourd'hui vient d'une enseigne[292]. - - [Note 292: Il y avoit dans cette rue un cul-de-sac portant - le même nom, lequel retournoit en équerre jusqu'au mur du - préau de la foire. On y avoit pratiqué une porte pour - faciliter l'entrée et la sortie du théâtre de - l'_Opéra-Comique_. Ce cul-de-sac est aussi indiqué sous les - noms de cul-de-sac _de la Foire_ et de l'_Opéra-Comique_. - - La rue des _Quatre-Vents_ a été ouverte jusqu'à la rue des - Boucheries, et de là dans une ligne droite jusqu'à celle de - Buci, pour établir une communication directe, de la rue de - Seine au palais du Luxembourg.] - -_Rue de Voltaire._ Cette rue donne sur la place du Théâtre-François et -dans la rue des Fossés-de-Monsieur-le-Prince. Elle a été percée, comme -toutes celles qui aboutissent au même point, lors de la construction -du théâtre. - - -MONUMENTS NOUVEAUX ET RÉPARATIONS AUX ANCIENS MONUMENTS, FAITES DEPUIS -1789. - -ÉGLISE DE SAINT-SULPICE. - -Cette église doit à la munificence du pasteur qui la gouverne -maintenant[293], d'avoir recouvré une partie de son ancienne -splendeur, et d'offrir un genre de décoration, dont il n'y a que très -peu d'exemples à Paris: ce sont des peintures à fresque exécutées, -dans plusieurs de ses chapelles, par plusieurs de nos peintres les -plus distingués. Nous donnerons le détail des divers ornements dont -elle a été enrichie, en commençant par la description des chapelles. - - [Note 293: M. Depierre.] - -_Deuxième chapelle_, à droite en entrant. On la prépare maintenant -pour être peinte à fresque. - -_Troisième chapelle_, dite de _Saint-Roch_. Cette chapelle, peinte à -fresque par M. _Abel de Pujol_, représente, dans le tableau qui est à -droite, saint Roch guérissant miraculeusement des malades, dans un -hôpital de Rome; dans le tableau de la gauche, sa mort dans une -prison; dans le plafond, il est enlevé au ciel par des anges, et les -quatre pendentifs représentent les quatre principales villes où -s'exerça sa charité, Rome, Aquapendente, Plaisance et Cesène; au fond -de la chapelle, un bas-relief couleur d'or offre le convoi du saint, -mort à Montpellier en 1327. - -L'ordonnance de ces diverses peintures est fort belle; on y retrouve -la correction de dessin et le style élevé de M. Abel de Pujol; et l'on -ne peut reprocher à ce dessin que d'offrir de la maigreur dans un -certain nombre de figures; d'autres sont exemptes de ce défaut. - -_Quatrième chapelle_, dite de _Saint-Maurice_. Cette chapelle, peinte -également à fresque par M. _Vinchon_, nous montre, dans le tableau de -la droite, Saint-Maurice, Exupère, Candide, et les autres héros de la -légion thébéenne, qui refusent de sacrifier aux idoles; le tableau à -gauche représente le moment où la légion est entourée et massacrée par -les ordres du féroce Maximien; dans le plafond, des anges apportent -des palmes à ces généreux martyrs; les figures de la Foi, de -l'Espérance, de la Charité, de la Constance, ornent les quatre -pendentifs; d'autres groupes d'anges soutiennent des écussons et une -guirlande de verdure dont le plafond est entouré. - -La statue de saint Maurice, de grandeur naturelle, occupe le fond de -la chapelle. - -Les compositions de cette chapelle sont d'une belle ordonnance, et les -ornements en sont de bon goût. - -Le monument de M. Languet de Gergy est dans la _cinquième chapelle_ -dédiée à saint Jean-Baptiste. - -À l'entrée de la sacristie, sur deux piédestaux carrés, sont élevées -les statues en plâtre de saint Pierre et de saint Jean: la première -par M. _Pradier_, la seconde par M. _Petitot_. Des inscriptions -portent qu'elles ont été données par la Ville à l'église -Saint-Sulpice, en 1822. - -_Sixième chapelle._ 1º Deux copies d'apôtres, vus à mi corps, d'après -le _Valentin_ ou _Michel-Ange de Caravage_; 2º l'esquisse de la -coupole de la chapelle de la Vierge. - -_Septième chapelle_, dite de _Saint-Fiacre_. 1º Un très beau tableau -par M. _Dejuinne_, qui représente le saint refusant la couronne -d'Écosse; 2º la Résurrection de la fille de Jaïre (École de -_Jouvenet_); tableau au dessous du médiocre. - -_Huitième chapelle._ Dans une niche sur l'autel, une petite statue de -Sainte-Geneviève, d'un style médiocre, mais exécutée avec naïveté et -correction. - -_Neuvième chapelle._ Sur l'autel une bonne copie du Saint-Michel de -Raphaël; vis-à-vis, la Samaritaine, bon tableau de l'école de _La -Hire_ ou de _Le Brun_. - -_Deuxième chapelle_, à gauche en entrant. Trois tableaux: 1º -Sainte-Perpétue dans sa prison; 2º saint Vincent faisant une -instruction aux orphelins en présence des soeurs de la Charité; 3º la -mort de la Vierge, par _Dandré-Bardon_. Le premier de ces tableaux est -très médiocre, les deux autres sont détestables. - -_Troisième chapelle._ On la peint à fresque en ce moment. - -_Quatrième chapelle_ dite de _Saint-Vincent de Paule_. Cette -chapelle, peinte à fresque par M. _Guillemot_, nous montre, dans le -tableau de la droite, le saint assistant Louis XIII à ses derniers -moments; dans celui de la gauche, le moment où il recommande les -enfants trouvés à la pitié des dames de charité; dans les quatre -pendentifs, des médaillons en bas-relief de couleur d'or représentent -plusieurs actions de sa vie; dans le plafond, il est enlevé au ciel -par des anges. - -Il y a, dans ces peintures, le mérite de composition et de dessin qui -distingue les ouvrages de M. Guillemot[294]. - - [Note 294: En examinant ces peintures exécutées par des - artistes d'un vrai talent, et qui néanmoins s'y sont montrés - au dessous d'eux-mêmes dans tout ce qui touche la pratique - de l'art, c'est-à-dire dans la couleur, la touche, - l'harmonie, on est porté à croire que ces défauts, qu'on ne - retrouve point dans les tableaux qu'ils ont exécutés à - l'huile, ne peuvent provenir que d'une connoissance - imparfaite du procédé de la fresque, qui ne leur a pas - permis de développer ici tout ce qu'ils ont d'habileté de - main et de facilité de pinceau; et ce qui vient à l'appui de - cette conjecture, c'est que les galeries du Musée du Louvre - contiennent des fresques exécutées par des artistes - inférieurs à ceux-ci sous le rapport du style et du dessin, - lesquelles cependant offrent, dans l'exécution, ces autres - qualités du peintre que l'on cherche vainement dans celles - que nous décrivons. La peinture à fresque est encore chez - nous à son enfance, et demande de nouveaux efforts et de - nouvelles études pour être amenée au point de perfection où - l'ont portée les peintres d'Italie.] - -_Cinquième chapelle._ Dans cette chapelle, qui est ornée d'une très -belle menuiserie, sur le maître-autel, un tableau allégorique -représentant la Conversion des nations infidèles par saint François -Xavier; sans nom d'auteur. - -_Sixième chapelle._ Deux tableaux: 1º saint Jean écrivant son -Apocalypse; sans nom d'auteur; 2º saint François en prière, par -_Pierre_. - -_Septième chapelle._ Un très beau tableau représentant saint Charles -Borromée pendant la peste de Milan; par M. _Granger_. (Donné par la -Ville à l'église de Saint-Sulpice, en 1817). - -_Huitième chapelle._ Deux tableaux; 1º la Pentecôte; 2º -l'Annonciation; sans nom d'auteur. - -Au dessus des deux portes d'entrée, pratiquées des deux côtés de la -chapelle de la Vierge, deux tableaux: 1º l'Annonciation; sans nom -d'auteur; 2º la Vierge de douleur, bon tableau qui paroît appartenir à -l'école de _Le Brun_. - -Au dessus du banc des marguilliers, un tableau représentant -l'intérieur de Saint-Sulpice; sans nom d'auteur; vis-à-vis, une Vierge -tenant l'enfant Jésus entre ses bras; école de _Mignard_. - -_Grand autel._ Il est fait en forme de sarcophage antique; au milieu -on a pratiqué une niche recouverte d'une glace, où sont exposées des -reliques. Le tabernacle, d'une forme carrée, est décoré, dans ses -parties latérales, de colonnes d'ordre corinthien, et supporte une -plinthe sur laquelle deux anges sont en adoration devant la croix. -Toute cette partie de l'autel est en cuivre doré, et l'ensemble de -cette composition est simple et de bon goût. - - -NOUVEAU SÉMINAIRE SAINT-SULPICE. - -Ce monument, achevé depuis peu de temps, borde tout le côté -méridional de la nouvelle place Saint-Sulpice. C'est une construction -faite avec soin et d'une belle simplicité; mais elle n'a pas le -caractère convenable à sa destination, et ressemble plutôt à une -caserne qu'à un séminaire. - - -PALAIS DU LUXEMBOURG. - -Ce palais, ayant été destiné aux séances du Sénat de Buonaparte et -ensuite à celles de la Chambre des Pairs, a éprouvé, en raison de -cette destination, plusieurs changements dans ses distributions -intérieures: à droite, a été pratiqué un grand escalier qui conduit à -la salle des séances; il est décoré de statues représentant quelques -uns des généraux et des grands hommes qui ont illustré la France. À -gauche et au dessus du rez-de-chaussée, est la galerie des tableaux. -Ceux des anciens maîtres qu'elle contenoit ayant été transportés au -musée du Louvre, cette galerie est maintenant destinée à recevoir les -ouvrages des peintres vivants dont le gouvernement juge à propos de -faire l'acquisition; cette collection de tableaux modernes change -souvent d'aspect et pour ainsi dire, à chaque salon, un grand nombre -d'ouvrages nouvellement exposés prenant la place des tableaux de -l'exposition précédente qui sont alors distribués, ou dans les maisons -royales, ou dans les musées des départements. - -Ce palais, autrefois obstrué, comme la plupart de nos édifices -publics, de bâtisses irrégulières ou de baraques qui y étoient -attenantes, est maintenant, des deux côtés, parfaitement isolé au -milieu d'un espace symétrique, et fermé de tous côtés par des grilles. - - -JARDIN DU LUXEMBOURG. - -Ce jardin, considéré maintenant comme le plus beau jardin public de -l'Europe, sans en excepter celui des Tuileries, qu'il surpasse par -l'élégance du dessin et l'heureuse harmonie de toutes ses parties, -mérite que nous nous arrêtions un moment sur les changements que le -génie de Chalgrin y a opérés, et qui en ont fait, comme par -enchantement, ce qu'il est aujourd'hui. - -Planté sur un terrain irrégulier, toutes les irrégularités de l'espace -dans lequel il est circonscrit se trouvent entièrement perdues dans -les parties les plus reculées du bois qui l'environne, et ce bois, -élevé en terrasse, vient se dessiner circulairement autour d'un -parterre également circulaire dans sa partie centrale, et qui, à -partir de la terrasse du château, se prolonge jusqu'à une seconde -terrasse, laquelle précède une immense allée percée en face du palais. -Cette allée, ouverte sur l'ancien terrain des Chartreux, termine, de -ce côté, le jardin, et présente pour perspective le monument de -l'Observatoire, dont l'axe s'est trouvé, par le plus heureux des -hasards, absolument le même que celui du monument élevé par -Desbrosses. Des deux côtés, et dans la partie basse de ce terrain, que -l'on a fort élevé au dessus de son niveau, mais seulement sur l'espace -où l'allée a été pratiquée, sont des pépinières expérimentales qui -dépendent du palais, et sont renfermées dans l'enceinte du jardin. - -Le bois symétriquement percé de larges allées, et dont la lisière -forme, de tous les côtés, des terrasses en amphithéâtre d'où la vue -embrasse tout le jardin, a, pour ces allées, des issues sur toutes les -rues qui l'environnent[295], de manière que les promeneurs peuvent y -aborder de tous les côtés. Le milieu du parterre, dont les -compartiments sont dessinés avec goût et simplicité, est occupé par un -grand bassin octogone avec jet d'eau; des pentes douces en fer à -cheval lient cette partie du jardin, à son extrémité méridionale, avec -les terrasses sur lesquelles s'élève le bois dont elle est entourée; -les murs de ces terrasses sont revêtus de massifs disposés en talus et -revêtus d'un gazon sur lequel on a planté des rosiers qui forment -autour du jardin comme une immense ceinture de fleurs. On communique -encore du parterre aux terrasses par plusieurs escaliers. - - [Note 295: Les rues de Vaugirard, d'Enfer, de Fleurus et de - l'Ouest.] - -Enfin les deux entrées, du côté de la rue de Vaugirard où se trouve la -façade du château, offrent un couvert d'arbres par lequel on arrive à -la grande terrasse placée vis-à-vis de la façade opposée. De l'un et -de l'autre côté, cette terrasse est accompagnée de deux grands espaces -entourés de grillages et remplis de rosiers greffés sur des -églantiers, et des espèces les plus rares et les plus variées. Ainsi, -de quelque côté qu'on entre dans ce jardin, on y trouve de l'ombrage -et les aspects les plus séduisants. - -Sur les terrasses et dans la partie circulaire du parterre, on a placé -comme ornement un assez grand nombre de statues. - - - STATUES ET AUTRES ORNEMENTS DU JARDIN DU LUXEMBOURG. - - _Sur la terrasse, à droite._ _Sur la terrasse, à gauche._ - - Vulcain. Flore. - La Pudicité. Mars. - Romain. Guerrier romain. - Cérès. Bacchus. - Bacchus. L'Été. - Méléagre. Vertumne. - L'Été. Mercure. - Guerrier romain. Apollon. - Romain. Bacchus. - Vénus. Vénus. - Cérès. Méléagre. - Le Gladiateur Borghèse. Diane chasseresse. - - - _Autour du parterre._ _Autour du parterre._ - - Minerve. Diane. - Junon. Diane. - Vénus. Bacchus. - Flore. Vénus. - - - _Dans le parterre, aux angles des grands tapis de verdure._ - - Quatre grands vases en marbre, forme de Médicis. - - - _À l'origine des balustrades qui bordent le fer à cheval._ - - Des groupes d'enfants supportant des cuvettes. - - - _Aux deux extrémités du fer à cheval._ - - Des copies des lutteurs, d'après les deux groupes antiques de la - galerie de Florence. - - - _Au milieu du tapis de verdure, dans la partie du bois, à - droite._ - - Un grand vase, forme de Médicis. - - - _Dans le carré de rosiers, du même coté._ - - Une statue de Mercure. - - - _À l'entrée de la grande allée._ - - Sur deux piédestaux carrés, deux lions en marbre. Les deux portes - qui donnent sur les rues de Fleurus et d'Enfer sont ornées des - mêmes animaux sculptés en pierre. - - - _Dans la partie du bois qui borde la rue d'Enfer._ - - Trois statues allégoriques. - -La plupart de ces statues sont copiées d'après l'antique. Les -meilleures de ces copies sont médiocres, ce qui ne peut choquer dans -des figures destinées à l'ornement d'un jardin public; mais plusieurs -d'entre elles offrent des nudités, et ces nudités sont choquantes, -même pour l'oeil le moins scrupuleux. - -Les honnêtes gens s'étonnent avec juste raison que, dans la capitale -d'un royaume où la religion chrétienne est du moins reconnue comme -_religion de l'État_, on laisse encore subsister, dans des lieux -ouverts à toute une population[296], et dont n'écartent ni le sexe ni -l'âge, ces monuments hideux de la licence du paganisme, sur lesquels -du moins on jettoit autrefois un voile, lorsque, très imprudemment -encore, on les exposoit aux regards de la multitude. Puisqu'on juge à -propos de ne point les y soustraire, la pudeur publique exigeroit -qu'on leur rendît du moins ce voile, qui en a été arraché pendant les -saturnales de la révolution. - - [Note 296: Le jardin des Tuileries offre également, et de - toutes parts, les mêmes nudités. On les retrouve encore dans - le parc de Versailles et dans d'autres endroits publics. Le - jardin du Palais-Royal, où de tels monuments sembleroient - moins déplacés qu'ailleurs, n'en avoit point encore: il - vient d'en recevoir un, c'est la copie en bronze de - l'Apollon du Belvédère. - - Penseroit-on que, dans tels cas, la perfection du travail - dût demander grâce pour l'indécence du sujet? ce seroit là - une erreur bien grossière: les yeux du vulgaire ne - comprennent rien à cette perfection.] - - -THÉÂTRE-FRANÇOIS. - -Ce théâtre, devenu, il y a quelques années, la proie d'un nouvel -incendie qui, de même que le premier, en avoit détruit toutes les -constructions intérieures, a été très promptement rétabli. La salle, -dont la coupe est la même, offre une décoration élégante, exécutée -sous la direction et d'après les dessins de M. Lafitte. Dans les -compartiments du plafond, disposé en éventail, sont représentées les -Muses et autres divinités du paganisme qui président aux beaux arts; -vers l'entablement sont rassemblés, dans des médaillons, les portraits -des grands auteurs tragiques, grecs et romains. Les autres parties de -cette salle sont richement décorées en arabesques où domine l'or, au -milieu d'une grande variété de couleurs. À l'extérieur, le fronton a -été remplacé par un attique. - - -NOUVEAU MARCHÉ SAINT-GERMAIN. - -Cette belle construction se compose, dans sa partie principale, d'un -grand bâtiment carré-long, qui occupe tout l'espace sur lequel étoit -placée autrefois la Foire Saint-Germain. Les deux façades du nord et -du midi sont percées chacune de vingt-et-une arcades, dont trois -seulement sont ouvertes au milieu, et deux à chacun des angles; les -façades du levant et du couchant, qui n'ont que dix-sept arcades, -présentent également trois arcades ouvertes au milieu, et une à chaque -angle. Une rue sépare au midi ce bâtiment d'un autre qui sert de -boucherie, et se prolonge dans toute la longueur de cette façade -méridionale. Il contient aussi vingt-et-une arcades, et présente des -ouvertures toutes semblables. Les toits de ces deux constructions sont -plats et couverts de tuiles rondes; des ouvertures pratiquées au -dessus de chaque arcade y entretiennent la libre circulation de l'air -et y maintiennent la salubrité. - -Au milieu de la cour du grand marché a été transportée une fontaine, -autrefois placée sur la place Saint-Sulpice, et dont les dimensions -étoient hors de proportion, et avec le monument en face duquel elle -avoit été élevée, et avec la place immense dont elle devoit faire -l'ornement. La composition en est simple et de bon goût: c'est une -espèce de cippe carré, orné de quatre bas-reliefs, représentant le -Commerce, l'Agriculture, les Sciences et les Arts. Ces bas-reliefs -sont dus à M. Espercieux. - -Au milieu du bâtiment destiné aux bouchers, s'élève une autre fontaine -que surmonte une figure colossale en moulage. - -Ce monument, pour la pureté de son exécution, la noble simplicité de -ses lignes et l'accord parfait de toutes les convenances -architecturales, peut être offert comme un modèle qu'il seroit -difficile de surpasser. - - -THÉÂTRE FORAIN DU LUXEMBOURG. - -Ce théâtre, très fréquenté par le peuple qui habite les quartiers -environnants, est situé dans la rue de Fleurus, et à l'entrée du -jardin du Luxembourg. - - -BARRIÈRE DU MONT-PARNASSE. - -En dehors de cette barrière, est situé l'ancien cimetière de la -Charité, que l'on a considérablement agrandi, et que l'on nomme -maintenant cimetière du Midi. C'est là que la plupart des habitants de -la rive méridionale de la Seine ont leur sépulture. Près de ce -cimetière s'élève un petit théâtre très fréquenté, dans la belle -saison, par les classes populaires de Paris. L'espace entre cette -barrière et celle du midi est couvert de guinguettes de la -construction la plus élégante, et dont plusieurs pourroient soutenir -la comparaison avec les hôtels les plus brillants de la -Chaussée-d'Antin. - - -RUES ET PLACES NOUVELLES. - -_Rue d'Assas._ Elle donne d'un côté dans la rue du Cherche-Midi, de -l'autre dans la rue de Vaugirard. Elle a été ouverte sur l'ancien -terrain des Carmes-Déchaussés. - -_Rue Clément._ Elle longe le côté nord du marché neuf Saint-Germain, -et d'une part aboutit à la rue de Seine, de l'autre à la rue Mabillon. - -_Rue de l'Est._ Elle commence au boulevard et vient aboutir dans la rue -d'Enfer, à l'endroit où est ouvert le passage de Saint-Jacques-du-Haut-Pas. - -_Rue Félibien._ Cette rue, formée par la façade méridionale du marché -Saint-Germain et par le bâtiment qui lui est parallèle, aboutit d'un -côté à la rue Neuve-de-Seine, et de l'autre à la rue Mabillon. - -_Rue de Fleurus._ Cette rue aboutit d'un côté à la grille du -Luxembourg (côté du couchant), de l'autre au cul-de-sac de la rue -Notre-Dame-des-Champs, auquel elle a donné son nom. - -_Rue des Fourneaux._ Cette rue, ouverte dans la rue de Vaugirard, -vient aboutir à la barrière dont elle porte le nom. - -_Rue Duguay-Trouin._ Elle est ouverte sur la rue de Fleurus, et vient -aboutir en équerre à la rue de l'Ouest. - -_Rue Jean-Bart._ Cette rue, ouverte dans la rue de Vaugirard et -vis-à-vis la rue Cassette, donne par son extrémité dans la rue de -Fleurus. - -_Rue de la Caille._ Elle donne d'un côté dans la rue d'Enfer, et de -l'autre aboutit aux nouveaux boulevards. - -_Rue Mabillon._ Elle longe le côté occidental du marché -Saint-Germain, et aboutit d'un côté à la rue des Aveugles, de l'autre -à celle du Four Saint-Germain. - -_Rue Montfaucon._ Elle aboutit d'un côté dans la rue Clément, de -l'autre dans celle du Four Saint-Germain. C'est l'ancienne rue de -Bissi. - -_Rue Neuve-de-Seine._ Elle commence à la rue des Quatre-Vents, aboutit -d'un côté à la rue de Seine, et de l'autre fait le prolongement de la -rue de Tournon. - -_Rue de l'Ouest._ Elle commence dans la rue de Vaugirard, longe -l'ancien enclos des Chartreux, et vient aboutir au boulevard. - -_Place Saint-Sulpice._ Elle a été formée devant l'église dont elle -porte le nom, et là viennent aboutir les rues Palatine, Férou, -Pot-de-Fer, du Vieux-Colombier, des Canettes et des Aveugles. - -_Rue Toustain._ Elle aboutit d'un côté à la rue Félibien, de l'autre à -la rue Neuve-de-Seine. - -_Rue du Val-de-Grâce._ Elle a été ouverte en face de ce monastère, et -vient aboutir à la rue d'Enfer. - -_Cul-de-sac Vaugirard._ Il a été ouvert dans la rue dont il porte le -nom, près de la maison de l'Enfant-Jésus. - - -BOULEVARD. - -_Boulevard d'Enfer._ Il prend naissance au boulevard du Mont-Parnasse, -et vient aboutir à la barrière dont il porte le nom[297]. - - [Note 297: Vers le milieu de ce boulevard, on a ouvert un - passage qui donne dans la rue Notre-Dame-des-Champs.] - - -FONTAINES. - -_Fontaine Garancière._ Elle est située à l'entrée de cette rue, du -côté de celle de Vaugirard, et avoit été construite, en 1715, aux -frais de la princesse Anne, palatine de Bavière, veuve de Henri-Jules -de Bourbon-Condé, ainsi que l'indique l'inscription suivante, détruite -pendant la révolution, et qui a été rétablie: - - _Aquam præfecto et ædilibus acceptam hic, suis impensis, civibus - fluere voluit serenissima princeps Anna Palatina ex Bavariis, - relicta serenissimi principis Henrici-Borbonii, principis Condæi, - anno Domini M. D. CC. XV._ - -_Fontaine de la rue du Regard._ Cette fontaine, qui existe depuis -long-temps à l'angle de cette rue et de celle de Vaugirard, est ornée, -depuis quelques années, d'un bas-relief de peu de saillie et d'un bon -style, lequel représente une Naïade qui se joue avec des cignes. - - -FIN DE LA PREMIÈRE PARTIE DU QUATRIÈME VOLUME. - - - - -TABLE DES MATIÈRES. - - -QUATRIÈME VOLUME.--PREMIÈRE PARTIE. - -QUARTIER DU LUXEMBOURG. - - Page - - Paris sous Louis XIV. 1 - - Origine du quartier. 207 - - Saint-Sulpice. 208 - - Les Religieuses de Notre-Dame-de-la-Miséricorde. 227 - - Les Orphelines de Saint-Sulpice. 230 - - Les Filles du Saint-Sacrement. 234 - - Les Prémontrés réformés. 239 - - L'abbaye de Notre-Dame-aux-Bois. 242 - - Le prieuré du Chasse-Midi. 244 - - Les Filles de Saint-Thomas-de-Villeneuve. 247 - - Les Petites-Maisons. 250 - - Les Filles du Bon-Pasteur. 253 - - Hospice des Hibernois. 256 - - Les Filles de l'Annonciation. _Ib._ - - Les Incurables. 257 - - Les Bénédictines de Notre-Dame-de-Liesse. 260 - - Hospice Saint-Sulpice. 262 - - Les Filles de l'Enfant-Jésus. 263 - - Les Filles de Notre-Dame-des-Prés. 265 - - Les Filles de Sainte-Thècle. 267 - - Les Carmes-Déchaussés. 269 - - Les Religieuses du Précieux-Sang. 273 - - Les Religieuses de Lorraine. 275 - - Noviciat des Jésuites. 277 - - Les Filles de l'Instruction-Chrétienne. 279 - - Les Dames du Calvaire. 281 - - Le palais du Luxembourg. 285 - - Comédie Françoise. 302 - - Les Feuillants-des-Anges-Gardiens. 324 - - Les Chartreux. 326 - - L'abbaye de Port-Royal. 338 - - L'Institution de l'Oratoire. 343 - - La Foire Saint-Germain. 345 - - Colléges, Écoles, etc. 353 - - Hôtels. 363 - - Rues et Places du quartier du Luxembourg. 369 - - Monuments nouveaux. 396 - - Rues et Places nouvelles. 408 - - Fontaines. 411 - - -FIN DE LA TABLE DES MATIÈRES. - - - - - IMPRIMERIE ET FONDERIE DE J. PINARD, - RUE D'ANJOU-DAUPHINE, Nº 8. - - - - -[Notes au lecteur de ce fichier numérique: - -Seules les erreurs clairement introduites par le typographe ont été -corrigées. L'orthographe de l'auteur a été conservée. - -Corrections effectuées: - ---Note 55: "Les travaux qu'il fit faire à cette effet" a été remplacé -par "Les travaux qu'il fit faire à cet effet". - ---Note 114: "une véritable force d'aine" a été remplacé par "une -véritable force d'ame". - ---Page 409: "au cul-de-sac de la rue Notre-Dame-des-Champs, auquelle" -a été remplacé par "au cul-de-sac de la rue Notre-Dame-des-Champs, -auquel".] - - - - - - -End of the Project Gutenberg EBook of Tableau historique et pittoresque de -Paris depuis les Gaulois jusqu'à nos jours (Tome 7/8), by J. B. Bins de Saint-Victor - -*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK TABLEAAU HISTORIQUE *** - -***** This file should be named 60355-8.txt or 60355-8.zip ***** -This and all associated files of various formats will be found in: - http://www.gutenberg.org/6/0/3/5/60355/ - -Produced by Mireille Harmelin, Guy de Montpellier, Christine -P. Travers and the Online Distributed Proofreading Team -at http://www.pgdp.net (This file was produced from images -generously made available by the Bibliothèque nationale -de France (BnF/Gallica) at http://gallica.bnf.fr) - - -Updated editions will replace the previous one--the old editions will -be renamed. - -Creating the works from print editions not protected by U.S. copyright -law means that no one owns a United States copyright in these works, -so the Foundation (and you!) can copy and distribute it in the United -States without permission and without paying copyright -royalties. 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Redistribution is subject to the -trademark license, especially commercial redistribution. - -START: FULL LICENSE - -THE FULL PROJECT GUTENBERG LICENSE -PLEASE READ THIS BEFORE YOU DISTRIBUTE OR USE THIS WORK - -To protect the Project Gutenberg-tm mission of promoting the free -distribution of electronic works, by using or distributing this work -(or any other work associated in any way with the phrase "Project -Gutenberg"), you agree to comply with all the terms of the Full -Project Gutenberg-tm License available with this file or online at -www.gutenberg.org/license. - -Section 1. General Terms of Use and Redistributing Project -Gutenberg-tm electronic works - -1.A. By reading or using any part of this Project Gutenberg-tm -electronic work, you indicate that you have read, understand, agree to -and accept all the terms of this license and intellectual property -(trademark/copyright) agreement. 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Information about the Project Gutenberg -Literary Archive Foundation - -The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit -501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the -state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal -Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification -number is 64-6221541. Contributions to the Project Gutenberg Literary -Archive Foundation are tax deductible to the full extent permitted by -U.S. federal laws and your state's laws. - -The Foundation's principal office is in Fairbanks, Alaska, with the -mailing address: PO Box 750175, Fairbanks, AK 99775, but its -volunteers and employees are scattered throughout numerous -locations. Its business office is located at 809 North 1500 West, Salt -Lake City, UT 84116, (801) 596-1887. Email contact links and up to -date contact information can be found at the Foundation's web site and -official page at www.gutenberg.org/contact - -For additional contact information: - - Dr. Gregory B. Newby - Chief Executive and Director - gbnewby@pglaf.org - -Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg -Literary Archive Foundation - -Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide -spread public support and donations to carry out its mission of -increasing the number of public domain and licensed works that can be -freely distributed in machine readable form accessible by the widest -array of equipment including outdated equipment. Many small donations -($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt -status with the IRS. - -The Foundation is committed to complying with the laws regulating -charities and charitable donations in all 50 states of the United -States. 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Thus, we do not -necessarily keep eBooks in compliance with any particular paper -edition. - -Most people start at our Web site which has the main PG search -facility: www.gutenberg.org - -This Web site includes information about Project Gutenberg-tm, -including how to make donations to the Project Gutenberg Literary -Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to -subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks. - diff --git a/old/60355-8.zip b/old/60355-8.zip Binary files differdeleted file mode 100644 index f41eb3d..0000000 --- a/old/60355-8.zip +++ /dev/null diff --git a/old/60355-h.zip b/old/60355-h.zip Binary files differdeleted file mode 100644 index 813ec0b..0000000 --- a/old/60355-h.zip +++ /dev/null diff --git a/old/60355-h/60355-h.htm b/old/60355-h/60355-h.htm deleted file mode 100644 index 99b6e15..0000000 --- a/old/60355-h/60355-h.htm +++ /dev/null @@ -1,11690 +0,0 @@ -<!DOCTYPE html PUBLIC "-//W3C//DTD XHTML 1.0 Strict//EN" -"http://www.w3.org/TR/xhtml1/DTD/xhtml1-strict.dtd"> -<html xmlns="http://www.w3.org/1999/xhtml" lang="fr" xml:lang="fr"> - -<head> -<meta http-equiv="Content-Type" content="text/html; charset=iso-8859-1" /> -<title>The Project Gutenberg e-Book of Tableau Historique et Pittoresque de Paris (7/8); Author: J. B. de Saint-Victor.</title> -<link rel="coverpage" href="images/cover-page.jpg" /> - -<style type="text/css"> -<!-- - -body {font-size: 1em; text-align: justify; margin-left: 8%; margin-right: 8%;} - -h1 {font-size: 115%; text-align: center; margin-top: 4em; margin-bottom: 4em; line-height: 2em;} -h2 {font-size: 110%; text-align: center; margin-top: 4em; margin-bottom: 2em; line-height: 2em;} -h3 {font-size: 105%; text-align: center; margin-top: 2em; margin-bottom: 1em;} - -a:focus, a:active {outline:#ffee66 solid 2px; background-color:#ffee66;} -a:focus img, a:active img {outline: #ffee66 solid 2px;} - -sup {line-height: 0em; font-variant: normal;} -p {text-indent: 1em;} -hr.hr5 {width: 5%; text-align: center; margin-left: 45%;} - -ul.none {list-style-type: none;} -li {margin-top: 0.3em;} - -table {border-collapse: collapse; table-layout: fixed; - width: 90%; margin-left: 5%; margin-top: 1em; margin-bottom: 1em;} - -.p2 {margin-top: 2em; margin-bottom: 1em;} -.p4 {margin-top: 4em; margin-bottom: 1em;} - -.smcap {font-variant: small-caps; font-size: 95%;} -.smaller {font-size: 90%;} -.small {font-size: 80%;} - -.center {text-align: center; text-indent: 0em;} -.right15 {text-align: right; margin-right: 15%;} -.ralign10 {position: absolute; right: 10%; top: auto;} - -.resume p {margin-left: 5%; text-indent: -1em; font-size: 90%;} -.descript {margin-left: 5%; margin-right: 5%; - margin-top: 1.5em; margin-bottom: 1.5em; font-size: 90%;} - -.footnote p {text-indent: 0em;} -.toc {margin-left: 10%; margin-right: 15%;} -.quote {font-size: smaller; margin-left: 5%;} - -.pagenum {visibility: hidden; - position: absolute; right:0; text-align: right; - font-size: 10px; - font-weight: normal; font-variant: normal; - font-style: normal; letter-spacing: normal; - color: #C0C0C0; background-color: inherit;} - - ---> -</style> -</head> -<body> - - -<pre> - -The Project Gutenberg EBook of Tableau historique et pittoresque de Paris -depuis les Gaulois jusqu'à nos jours (Tome 7/8), by J. B. Bins de Saint-Victor - -This eBook is for the use of anyone anywhere in the United States and -most other parts of the world at no cost and with almost no restrictions -whatsoever. You may copy it, give it away or re-use it under the terms -of the Project Gutenberg License included with this eBook or online at -www.gutenberg.org. If you are not located in the United States, you'll -have to check the laws of the country where you are located before using -this ebook. - - - -Title: Tableau historique et pittoresque de Paris depuis les Gaulois jusqu'à nos jours (Tome 7/8) - -Author: J. B. Bins de Saint-Victor - -Release Date: September 25, 2019 [EBook #60355] - -Language: French - -Character set encoding: ISO-8859-1 - -*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK TABLEAAU HISTORIQUE *** - - - - -Produced by Mireille Harmelin, Guy de Montpellier, Christine -P. Travers and the Online Distributed Proofreading Team -at http://www.pgdp.net (This file was produced from images -generously made available by the Bibliothèque nationale -de France (BnF/Gallica) at http://gallica.bnf.fr) - - - - - - -</pre> - - -<p class="p4 center">TABLEAU<br /> - HISTORIQUE ET PITTORESQUE<br /> - DE PARIS.</p> - -<p class="p4 center small">IMPRIMERIE ET FONDERIE DE J. PINARD,<br /> - RUE D'ANJOU-DAUPHINE, N<sup>o</sup> 8.</p> - -<h1>TABLEAU<br /> -<span class="smaller">HISTORIQUE ET PITTORESQUE</span><br /> - DE PARIS,<br /> -<span class="smaller">DEPUIS LES GAULOIS JUSQU'À NOS JOURS.</span></h1> - -<p class="p2 center">Dédié au Roi<br /> - Par J. B. de Saint-Victor.</p> - -<p class="p2 center"><i>Seconde Édition</i>,<br /> - <span class="smcap small">REVUE, CORRIGÉE ET AUGMENTÉE</span>.</p> - -<p class="p2 center small">TOME QUATRIÈME.—PREMIÈRE PARTIE.</p> - -<p class="right15"><i lang="la">Miratur molem..... Magalia quondam.</i><br /> - <span class="smcap">Æneid.</span>, lib. I.</p> - -<p class="p4 center smaller">PARIS,<br /> - LIBRAIRIE DE CARIÉ DE LA CHARIE,<br /> - RUE DE L'ÉCOLE-DE-MÉDECINE, N<sup>o</sup> 4, AU PREMIER.</p> - -<p class="center">M DCCC XXVII.</p> - - - -<div class="chapter"> -<p class="p4 center"><span class="pagenum"><a id="page1" name="page1"></a>(p. 1)</span> TABLEAU<br /> HISTORIQUE ET PITTORESQUE<br /> DE PARIS.</p> - -<h2>QUARTIER DU LUXEMBOURG.</h2> - -<div class="resume"> -<p>Ce quartier est borné, à l'orient, par la rue du - Faubourg-Saint-Jacques exclusivement; au septentrion, par les - rues des Fossés-Saint-Michel ou Saint-Hyacinthe, des - Francs-Bourgeois et des Fossés-Saint-Germain-des-Prés - inclusivement; à l'occident, par les rues de Bussy, du Four et de - Sèvre inclusivement; et au midi, par les extrémités des faubourgs - et les barrières qui les terminent, depuis la rue de Sèvre - jusqu'au faubourg Saint-Jacques.</p> - -<p>On y comptoit, en 1789, soixante-deux rues, quatre culs-de-sac, - une église paroissiale, trois séminaires et quatre communautés - d'hommes, un collége, trois abbayes, six couvents et six - communautés de filles, dix hôpitaux, un palais, etc.</p> -</div> - -<h3>PARIS SOUS LOUIS XIV.</h3> - -<p>Le règne de Louis XIV est, pour un grand nombre, la plus belle époque -de nos annales; et, il le faut avouer, ce règne a jeté un éclat qui -peut imposer. Il fut glorieux par les armes, et jusque dans les revers -qui suivirent tant de victoires, il montra dans la France des -ressources que n'avoient pas ses ennemis, forcés, même alors qu'ils -se réunissoient pour l'accabler, de reconnoître <span class="pagenum"><a id="page2" name="page2"></a>(p. 2)</span> en elle un -ascendant auquel ils auroient voulu se soustraire, et qu'ils -essayèrent vainement de détruire. Sous ce règne commencèrent à se -perfectionner toutes les industries qui développent et régularisent -cette partie <em>matérielle</em> de l'ordre social, à laquelle on a donné si -improprement le nom de <em>civilisation</em>; mais sa plus grande gloire fut -d'avoir vu fleurir autour de lui, simultanément et dans tous les -genres de littérature, les plus beaux génies qui aient illustré les -temps modernes. Telle est cette gloire qu'elle éblouit les yeux du -vulgaire (et, sous beaucoup de rapports, le vulgaire abonde dans tous -les rangs), et couvrant de ses rayons tout ce qui l'environne, les -empêche de pénétrer plus avant et de découvrir, sous cette enveloppe -brillante, la plaie profonde et toujours croissante de la société. -Quant à nous à qui la révolution a appris ce que valent les lettres et -les sciences humaines pour la durée et la prospérité des empires, nous -ne nous arrêterons point à ces superficies; et, aidés de cette lumière -que les ténèbres de notre âge ont rendue encore plus vive, plus -pénétrante, pour ceux qui la cherchent «dans la simplicité du cœur -et dans sa sincérité<a id="footnotetag1" name="footnotetag1"></a><a href="#footnote1" title="Lien vers la note 1"><span class="smaller">[1]</span></a>,» nous oserons juger à la fois et <cite>le grand -siècle</cite>, ainsi qu'on l'appelle, et le grand roi qui y a présidé.</p> - -<p><span class="pagenum"><a id="page3" name="page3"></a>(p. 3)</span> L'œuvre que Richelieu avoit commencée venoit d'être achevée -par Mazarin, et dans la politique extérieure de la France et dans son -gouvernement intérieur. À ces deux ministres avoit été réservée la -gloire funeste de réduire en corps de doctrine les maximes -machiavéliques qui, depuis plusieurs siècles et sans qu'elle osât se -l'avouer à elle-même, étoient le code politique de l'Europe -chrétienne; et ce code, amené à ce degré de perfection, le congrès de -Munster l'avoit sanctionné. Là il avoit été solennellement déclaré que -les intérêts de la terre étoient entièrement étrangers à ceux du ciel; -qu'en fait de religion, tout ce qui étoit à la convenance des princes -et des rois étoit vrai, juste et bon; qu'ils étoient par conséquent -tout à fait indépendants de la loi de Dieu, c'est-à-dire de toute -conscience et de toute équité. À la place de l'équilibre qui naissoit -naturellement de la crainte ou de l'observance de cette loi suprême, -on avoit établi un prétendu équilibre de population et de territoire, -chef-d'œuvre de cette sagesse purement humaine; et par suite de ces -nouveaux principes, les souverains, s'observant d'un œil inquiet et -jaloux, avoient les uns pour les autres, politiquement parlant, -l'estime et la confiance que se portent entre elles ces autres espèces -de puissances qui exploitent les grands chemins.</p> - -<p>Ils en eurent aussi bientôt les procédés; et la <span class="pagenum"><a id="page4" name="page4"></a>(p. 4)</span> France, qui -avoit eu la plus grande part à cette paix impie et scandaleuse, en -donna le premier exemple. On sait que l'Espagne avoit protesté contre -le traité de Westphalie, non qu'elle en détestât les maximes, mais -uniquement parce qu'elle ne vouloit pas accéder à la cession de -l'Alsace, qui étoit une des principales clauses de ce traité; et qu'en -conséquence de cette protestation, la guerre avoit continué entre les -deux puissances. Or il n'y avoit alors qu'un seul souverain dont -l'alliance pût être utile à l'une comme à l'autre, et faire pencher la -balance du côté où il lui plairoit de se ranger, et ce souverain étoit -Cromwell. Aussitôt l'assassin d'un roi, l'usurpateur d'un trône, -l'ennemi fanatique du catholicisme, devint un personnage considérable -pour les deux plus grands monarques de la chrétienté; ils le -recherchèrent, ils le courtisèrent, les flatteries même ne lui furent -point épargnées. Ils le rendirent en quelque sorte l'arbitre de leurs -destinées, lui donnant à choisir entre la ville de Calais et celle de -Dunkerque, dont ils s'offroient à l'envi de l'aider à faire la -conquête; enfin, par un événement que la France considéra comme -heureux pour elle, l'île de la Jamaïque, qui appartenoit à l'Espagne, -s'étant trouvée à la convenance de Cromwell, celui-ci s'en empara -brusquement, et deux traités furent signés, l'un à Westminster, en -1655, <span class="pagenum"><a id="page5" name="page5"></a>(p. 5)</span> l'autre à Paris, en 1657, par lesquels Louis XIV, -traitant d'égal à égal avec un régicide, et lui donnant même le nom de -<em>frère</em> dans ses lettres<a id="footnotetag2" name="footnotetag2"></a><a href="#footnote2" title="Lien vers la note 2"><span class="smaller">[2]</span></a>, prit l'engagement de chasser de France -ses cousins-germains, Charles II, roi légitime d'Angleterre, et le duc -d'York, son frère<a id="footnotetag3" name="footnotetag3"></a><a href="#footnote3" title="Lien vers la note 3"><span class="smaller">[3]</span></a>. Ensuite les troupes du roi et celles du -protecteur durent se réunir pour attaquer de concert les Espagnols -dans les Pays-Bas, et s'y emparer de plusieurs villes, qui devoient -être le prix de cette alliance, et devenir la propriété de -l'Angleterre. Ce plan fut exécuté: Turenne triompha à la bataille des -Dunes des Espagnols et du grand Condé, pour remettre aux Anglois -Dunkerque et Mardyck, qui tombèrent après cette <span class="pagenum"><a id="page6" name="page6"></a>(p. 6)</span> victoire -décisive, et la paix entre les deux puissances suivit de près ce grand -événement. Le mariage de Louis XIV avec l'infante Marie-Thérèse, qui -devoit produire tant d'autres guerres si longues et tour à tour si -brillantes et si désastreuses, fut le gage de cette paix fallacieuse -et d'un traité qui, établissant d'une manière décisive la supériorité -de la France sur l'Espagne, accrut encore la considération politique -dont cette puissance jouissoit déjà en Europe. Ainsi la maison -d'Autriche, déjà affoiblie en Allemagne par la paix de Munster, reçut -un nouvel échec en Espagne par la paix des Pyrénées. Le -cardinal-ministre mourut au milieu de cet éclat que répandoient sur -lui tant d'obstacles surmontés, tant de si grands projets accomplis; -et tel étoit le pouvoir absolu dont il jouissoit, et que le roi -lui-même n'eût osé lui disputer, qu'il n'est point exagéré de dire que -Louis XIV succéda à Mazarin, comme celui-ci avoit succédé à Richelieu.</p> - -<p>Ces deux hommes, par des moyens différents, avoient amené le pouvoir -au point où il étoit alors parvenu en France, ne cessant d'abattre -autour d'eux tout ce qui pouvoit lui porter ombrage ou lui opposer la -moindre résistance. On a pu voir où en étoient réduits les chefs de la -noblesse et ce qu'étoit devenue leur influence, dans cette guerre de -la Fronde, non moins pernicieuse <span class="pagenum"><a id="page7" name="page7"></a>(p. 7)</span> au fond que toutes les guerres -intestines qui l'avoient précédée, et qui n'eut quelquefois un aspect -ridicule que parce que ces grands, devenus impuissants sans cesser -d'être mutins, furent obligés de se réfugier derrière des gens de robe -et leur cortége populacier, pour essayer, au moyen de ces étranges -auxiliaires, de ressaisir par des mutineries nouvelles leur ancienne -influence. N'y ayant point réussi, il est évident qu'ils devoient, par -l'effet même d'une semblable tentative, descendre plus bas qu'ils -n'avoient jamais été, et c'est ce qui arriva. On verra que, dès ce -moment, la noblesse cessa d'être un corps politique dans l'État, et, -sous ce rapport, tomba pour ne se plus relever. Quant au parlement, ce -digne représentant du peuple et particulièrement de la populace de -Paris, il ne fut <em>politiquement</em> ni plus ni moins que ce qu'il avoit -été; c'est-à-dire qu'après s'être montré insolent et rebelle à l'égard -du pouvoir, dès que celui-ci avoit donné quelques signes de foiblesse, -le voyant redevenu fort il étoit redevenu lui-même souple et docile -devant lui, et toutefois sans rien perdre de son esprit, sans rien -changer de ses maximes, et recélant au contraire dans son sein des -ferments nouveaux de révolte encore plus dangereux que par le passé. -Telle se montroit alors l'opposition populaire, abattue plutôt -qu'anéantie. Il en étoit de même des religionnaires <span class="pagenum"><a id="page8" name="page8"></a>(p. 8)</span> dont on -n'entend plus parler comme opposition armée, depuis les derniers coups -que leur avoit portés Richelieu, mais qui n'en continuoient pas moins -de miner sourdement, par leurs doctrines corruptrices et séditieuses, -ce même pouvoir qu'il ne leur étoit plus possible d'attaquer à force -ouverte. Les choses en étoient à ce point en France, lorsque Louis XIV -parut après ces deux maîtres de l'État, héritier de toute leur -puissance, et en mesure de l'accroître encore en vigueur, en sûreté et -en solidité, de tout ce qu'y ajoutoient naturellement les droits de sa -naissance et l'éclat de la majesté royale.</p> - -<p>(1661 à 1667) L'éducation du nouveau roi avoit été fort négligée; et -se souciant fort peu de ce qui pourroit en advenir après lui, Mazarin -n'avoit visiblement voulu en faire qu'un prince ignorant, inappliqué, -indolent, et qui, uniquement occupé de ses plaisirs, ne pensât point à -le troubler dans la conduite des affaires. L'énergie de son caractère -triompha des perfides calculs de son ministre: à peine celui-ci eut-il -fermé les yeux, que Louis XIV, au grand étonnement de tout ce qui -l'environnoit, parla en maître, et montra qu'il possédoit la première -qualité d'un roi, qui est de savoir commander et se faire obéir. On le -vit, dès ces premiers moments, embrasser, dans ses pensées, toutes -les parties de l'administration, montrant la <span class="pagenum"><a id="page9" name="page9"></a>(p. 9)</span> ferme résolution -de ne confier à personne son autorité, et de n'avoir dans ses -ministres que des exécuteurs de ses volontés.</p> - -<p>Deux choses l'occupèrent d'abord par dessus toutes les autres, les -finances et l'armée. L'armée étoit brave, mais mal disciplinée; le -désordre des finances, que Mazarin n'avoit pas eu intérêt de réprimer, -étoit à son comble: de sages réglements rétablirent parmi les troupes -l'ancienne discipline, et par des réformes habilement concertées, le -roi se rendit maître absolu de tous les emplois militaires<a id="footnotetag4" name="footnotetag4"></a><a href="#footnote4" title="Lien vers la note 4"><span class="smaller">[4]</span></a>. En même -temps il tiroit Colbert de l'obscurité où il étoit resté jusqu'alors, -pour en faire son guide dans le dédale ténébreux de l'administration -financière; et ce fut pour n'avoir pu se persuader qu'un prince, -jusqu'alors uniquement livré aux frivolités, mettroit cette -persévérance à s'enfoncer dans d'aussi arides travaux, que le -surintendant Fouquet, qui pouvoit encore conjurer l'orage que ses -dilapidations avoient amassé sur sa tête, le laissa <span class="pagenum"><a id="page10" name="page10"></a>(p. 10)</span> grossir -jusqu'au point d'éclater, et se perdit sans retour.</p> - -<p>Dès ces commencements, se manifestèrent les principes d'après lesquels -Louis XIV avoit résolu de régner, principes qu'il est d'autant plus -important de faire connoître, qu'il ne s'en écarta pas un seul instant -pendant la durée d'un si long règne, et qu'ils aideront à faire mieux -comprendre encore ce qui a précédé ce règne, à entrevoir déjà ce qu'il -devoit être, et ce qui l'a suivi.</p> - -<p>Ce monarque avoit donc commencé par faire ce que font tous les princes -qui veulent être maîtres absolus: il s'étoit emparé de son armée et -avoit rétabli l'ordre dans ses finances. Dès lors ne rencontrant plus -d'obstacle à ses volontés, il ne s'agissoit plus pour lui que de -trouver un moyen de mettre à l'abri de toutes vicissitudes cette -situation qu'il s'étoit créée, et qu'il jugeoit la seule digne d'un -roi de France. Les traditions de sa famille et l'exemple des deux -ministres, qui venoient de se succéder avec tant d'éclat et de -bonheur, étoient trop près de lui pour pouvoir être oubliés; et les -seules leçons de gouvernement que Mazarin lui eût jamais données<a id="footnotetag5" name="footnotetag5"></a><a href="#footnote5" title="Lien vers la note 5"><span class="smaller">[5]</span></a> -ajoutoient <span class="pagenum"><a id="page11" name="page11"></a>(p. 11)</span> encore aux impressions qu'il en avoit reçues. -Achever d'abattre la noblesse en lui ôtant tout caractère et toute -action politique, en réduisant à la nullité la plus absolue et les -grands du royaume et les princes de son sang qui en étoient les chefs -naturels, telle fut la maxime fondamentale de son gouvernement; et la -réduisant en système, il y persévéra jusqu'à la fin avec une suite et -une opiniâtreté qui prouvent plus de force de volonté que d'étendue -d'esprit: car enfin, et la suite le fera voir, ce système, poussé -ainsi outre mesure, avoit de graves inconvénients. Tout ce qui pouvoit -figurer à la cour y fut donc appelé pour y être nivelé, et confondu, -sauf quelques frivoles distinctions de préséance, dans la foule des -courtisans et des adorateurs du prince; les gouverneurs de province -eux-mêmes, choisis ordinairement dans la plus haute noblesse, n'eurent -plus le choix d'habiter leurs gouvernements où ils auroient -inquiété<a id="footnotetag6" name="footnotetag6"></a><a href="#footnote6" title="Lien vers la note 6"><span class="smaller">[6]</span></a>; ils ne tardèrent point <span class="pagenum"><a id="page12" name="page12"></a>(p. 12)</span> à reconnoître que c'eût -été déplaire au maître que de ne pas considérer cette cour si -brillante comme le seul séjour qu'ils pussent habiter; et bientôt elle -eut pour eux des séductions qui les y attachèrent sans retour. En même -temps que Louis XIV traînoit ainsi à sa suite toute cette noblesse -dont il avoit su dorer les chaînes et énerver le caractère, il -affectoit de ne prendre ses ministres que dans des rangs inférieurs, -et presque toujours dans la poussière de ses bureaux; et c'étoit là -sans doute ce que son système despotique présentoit de plus -adroitement et de plus profondément conçu. En élevant ainsi des hommes -nouveaux au dessus de ce qu'il y avoit de plus grand, <span class="pagenum"><a id="page13" name="page13"></a>(p. 13)</span> cette -ancienne aristocratie, qu'il vouloit achever d'asservir, n'en étoit -que plus abaissée; et cependant ces instruments vulgaires de sa -puissance absolue, et à qui son intention étoit de la communiquer dans -toute sa plénitude, ne pouvoient lui causer aucun ombrage, parce que, -n'ayant rien en eux-mêmes de solide et qui pût leur laisser la moindre -consistance après qu'il les auroit abattus, ils retomboient par leur -propre poids, et dès qu'il lui plaisoit de les abattre, dans toute la -profondeur de leur néant. Il en résultoit encore que cette situation, -tout à la fois si brillante et si périlleuse, dans laquelle ils se -trouvoient si brusquement transportés, le rendoit plus assuré de leur -aveugle et entier dévouement. Tels furent en effet les ministres de -Louis XIV, qui le trompèrent sans doute quand ils eurent intérêt à le -tromper, et quelques-uns d'eux, autant qu'ils le voulurent, mais plus -servilement qu'on ne l'avoit fait avant eux, et sans que jamais leurs -manœuvres secrètes portassent la moindre atteinte à ce pouvoir sans -bornes dont il étoit si jaloux, et dont, pour leur propre intérêt, ils -n'étoient pas moins jaloux que lui. Les choisissant donc constamment -<cite>dans la plus parfaite roture</cite>, pour nous servir de l'expression du -duc de Saint-Simon, il se plut à les porter d'abord au faîte des -grandeurs, et mit tout au dessous d'eux, jusqu'aux princes de son -sang.</p> - -<p><span class="pagenum"><a id="page14" name="page14"></a>(p. 14)</span> En ce genre, et d'après son système, ses premiers choix -peuvent être considérés comme heureux: Colbert et Louvois furent de -grands ministres<a id="footnotetag7" name="footnotetag7"></a><a href="#footnote7" title="Lien vers la note 7"><span class="smaller">[7]</span></a>, si ce nom peut être donné à d'habiles -administrateurs, à des hommes actifs, vigilants, rompus à tous les -détails du service dont ils avoient acquis une longue expérience dans -des emplois subalternes, capables en même temps d'en saisir l'ensemble -avec une grande perspicacité, et d'y apporter de nouveaux -perfectionnements. Mais si, pour mériter une si haute renommée, ce -n'est point assez de se courber vers ces soins matériels, et qu'il -faille comprendre que les sociétés se composent d'<em>hommes</em> et non de -<em>choses</em>, que leur véritable prospérité est dans l'ordre que l'on sait -établir au milieu des intelligences; enfin, si <em>gouverner</em> est autre -chose qu'<em>administrer</em>, nous ne craignons pas de le dire, jamais -ministres ne se montrèrent plus étrangers que ces deux personnages, si -étrangement célèbres, à la science du gouvernement; et les jugeant par -des faits irrécusables, il nous sera facile de prouver que tous les -deux furent funestes à la France, et lui firent un mal qui n'a point -été réparé.</p> - -<p><span class="pagenum"><a id="page15" name="page15"></a>(p. 15)</span> Colbert avoit paru le premier: c'est à lui, et nous l'avons -déjà dit, que Louis XIV dut ce rétablissement des finances qui le -rendit, en peu d'années, maître si tranquille et si absolu de son -royaume; mais il n'est pas inutile d'observer, pour réduire à sa juste -valeur ce qui, au premier coup d'œil, pourroit sembler un effort de -génie, que cette restauration financière ne fut opérée que par un -odieux abus de ce pouvoir qui déjà ne vouloit plus reconnoître de -bornes, et qu'une banqueroute fut le moyen expéditif que le -contrôleur-général imagina pour arriver au but qu'il vouloit -atteindre. Elle fut opérée tout à la fois et sur les engagements de la -cour, connus sous le nom de billets d'épargne<a id="footnotetag8" name="footnotetag8"></a><a href="#footnote8" title="Lien vers la note 8"><span class="smaller">[8]</span></a>, et sur les <span class="pagenum"><a id="page16" name="page16"></a>(p. 16)</span> -rentes de l'hôtel-de-ville, par des manœuvres qui ne peuvent -étonner de la part d'un homme dont la conduite envers Fouquet n'offre -qu'un tissu de bassesses, de fourberies et de cruautés<a id="footnotetag9" name="footnotetag9"></a><a href="#footnote9" title="Lien vers la note 9"><span class="smaller">[9]</span></a>, mais qui -étoient assurément fort indignes de la probité d'un grand roi. Enfin, -ce qui eût été difficile pour qui auroit voulu avant tout être juste -se fit très facilement par l'injustice et par la violence. Ce fut en -même temps une occasion d'apprendre au parlement ce qu'il alloit être -sous la nouvelle administration: le roi se rendit au palais, portant -lui-même ses édits; et sans laisser aux chambres le temps de les -examiner, ordonna qu'à l'instant même ils fussent enregistrés, leur -déclarant qu'à l'avenir il prétendoit qu'il en fût ainsi de tout ce -qu'il lui plairoit d'envoyer à son parlement, sauf à écouter ensuite -ses remontrances, s'il y avoit lieu.</p> - -<p><span class="pagenum"><a id="page17" name="page17"></a>(p. 17)</span> Ainsi, tout étant abattu aux pieds de Louis XIV, on conçoit ce -qu'il étoit possible de faire au milieu d'un vaste empire, si puissant -par sa population, si riche par son territoire, et où, pour la -première fois depuis l'origine de la monarchie, il n'y avoit plus -qu'une seule action et une seule volonté. Aussi ce qu'opéra ce même -Colbert dans l'espace de quelques années, en déployant sans obstacle -ce qu'il avoit d'habileté et de vigilance, passa-t-il ce que -l'imagination auroit osé concevoir, et à un tel point, que -l'admiration et la faveur publique succédèrent à cette haine qu'il -avoit d'abord justement méritée. La France n'avoit plus de marine: il -en créa une comme par enchantement, et bientôt les flottes du roi -couvrirent l'Océan d'où elles avoient depuis long-temps disparu; sous -leur protection, le commerce extérieur, presque anéanti, se ranima, et -des compagnies de négociants, instituées et favorisées par le -ministre, lui donnèrent les accroissements les plus rapides, et le -firent fleurir à l'Orient et à l'Occident. Alors fut commencée -l'entreprise hardie d'un canal qui devoit joindre les deux mers<a id="footnotetag10" name="footnotetag10"></a><a href="#footnote10" title="Lien vers la note 10"><span class="smaller">[10]</span></a>; -des manufactures s'organisèrent de toutes parts dans l'intérieur, et -ne tardèrent point à rendre l'étranger tributaire de nos arts -industriels; les sciences et les beaux <span class="pagenum"><a id="page18" name="page18"></a>(p. 18)</span> arts obtinrent des -établissements durables et de magnifiques encouragements; -l'Observatoire fut bâti; on commença la façade du Louvre; auprès de -l'Académie françoise s'élevèrent et l'Académie des sciences et celle -de peinture et de sculpture; et les libéralités du roi se répandant -avec profusion sur les beaux génies dont les chefs-d'œuvre -illustroient alors la France, et sur un grand nombres d'autres savants -et gens de lettres, dont il vouloit récompenser les travaux et les -efforts, alloient chercher, jusqu'au milieu des nations étrangères, le -mérite souvent oublié dans son propre pays. En même temps il réprimoit -par des édits rigoureux la fureur des duels; se montroit vigilant et -sévère envers les protestants qui sembloient impatients du joug, en -les renfermant du moins dans les bornes de l'édit de Nantes, que le -malheur des temps avoit forcé de leur accorder; des magistrats -travaillant, sous ses ordres, à la réformation des lois, recueilloient -en un seul corps les ordonnances publiées à cet effet, en divers -temps, par les rois de France; et sa politique, d'accord avec la -justice, achevoit de détruire, dans les provinces, la tyrannie des -seigneurs, souvent intolérable à l'égard de leurs vassaux<a id="footnotetag11" name="footnotetag11"></a><a href="#footnote11" title="Lien vers la note 11"><span class="smaller">[11]</span></a>. -Cependant Louvois, qu'il avoit placé <span class="pagenum"><a id="page19" name="page19"></a>(p. 19)</span> à la tête du département -de la guerre, et qui étoit doué d'un génie tout-à-fait propre à ce -genre de travail, achevoit ce que le roi avoit commencé; et -complétant, sous tous les rapports, l'organisation des armées, rendoit -formidable au dehors cette France, que son rival avoit faite si -prospère au dedans. Tous ces miracles s'opéroient au milieu des fêtes -et des divertissements d'une cour la plus polie, la plus galante, et -en même temps la plus majestueuse qui eût jamais été; et l'on peut -dire que Louis XIV s'élevant encore au dessus de tout cet éclat qui -l'environnoit, par mille dons extérieurs dont la nature s'étoit plu à -l'orner, sembloit quelque chose de plus qu'un homme à ses peuples -éblouis et enivrés.</p> - -<p>Et pour son malheur et celui de ses peuples, il partagea lui-même cet -enivrement. Jamais prince ne s'étoit vu entouré de plus de flatteries -et de séductions: ce n'étoient pas des hommages qu'on lui rendoit, -c'étoit un culte; et parmi les <span class="pagenum"><a id="page20" name="page20"></a>(p. 20)</span> flatteurs et les adorateurs de -ce dieu mortel, il n'en étoit point de plus dangereux pour lui que ces -mêmes ministres, qui eurent bientôt reconnu combien il leur seroit -facile d'en faire leur dupe. Ombrageux comme il l'étoit sur le -pouvoir, et s'étant fait une loi d'en fermer tous les abords et de -n'écouter qu'eux, il leur suffit de se prêter à son goût pour les -détails du service, qu'il croyoit une des conditions essentielles de -l'art de régner, et de l'en accabler au delà de ses forces, pour lui -persuader, alors qu'ils lui faisoient faire ce qu'ils vouloient, -qu'ils n'étoient que de simples exécuteurs de ses volontés<a id="footnotetag12" name="footnotetag12"></a><a href="#footnote12" title="Lien vers la note 12"><span class="smaller">[12]</span></a>. Il -leur fut plus facile encore de lui faire croire <span class="pagenum"><a id="page21" name="page21"></a>(p. 21)</span> que ce pouvoir -sans bornes qu'il exerçoit, et cette obéissance servile qu'il exigeoit -de tous, et depuis le premier jusqu'au dernier, et au devant de -laquelle tous sembloient courir, étoient en effet le <em>seul</em> principe -de ce mouvement prodigieux qui s'opéroit autour de lui, de l'ordre, de -la paix, de la prospérité dont jouissoit la France à l'intérieur, de -l'étonnement mêlé d'une sorte de crainte qu'elle inspiroit aux -étrangers. Il arriva donc que le monarque le plus absolu de l'Europe -en devint aussi le plus orgueilleux. Son ambassadeur à Londres avoit -été insulté par celui d'Espagne, à l'occasion du droit de préséance: -il exigea, avec trop de hauteur peut-être et avec un sentiment trop -vif de sa supériorité, une satisfaction proportionnée à l'offense<a id="footnotetag13" name="footnotetag13"></a><a href="#footnote13" title="Lien vers la note 13"><span class="smaller">[13]</span></a>; -toutefois on doit dire qu'il étoit en droit de l'exiger, même en lui -reprochant d'avoir usé trop rigoureusement de son droit; mais sa -conduite avec le pape, dans l'affaire du duc de Créqui, qui pourroit -<span class="pagenum"><a id="page22" name="page22"></a>(p. 22)</span> l'excuser? En fut-il jamais de plus dure, de plus injuste, de -plus cruelle même, et d'un plus dangereux exemple? Quel triomphe pour -le roi de France de se montrer plus puissant que le pape, comme prince -temporel, et sous ce rapport, de ne mettre aucune différence entre lui -et le dey d'Alger ou la république de Hollande; de refuser toutes les -satisfactions convenables à sa dignité, que celui-ci s'empressoit de -lui offrir à l'occasion d'un malheureux événement que les hauteurs de -son ambassadeur avoient provoqué, et dont il lui avoit plu de faire -une insulte<a id="footnotetag14" name="footnotetag14"></a><a href="#footnote14" title="Lien vers la note 14"><span class="smaller">[14]</span></a>; de violer en lui tous les droits de la souveraineté -en le citant devant une de ses cours de justice et en séquestrant une -de ses provinces; de le forcer, par un tel abus de la force, à -s'humilier devant lui par une ambassade extraordinaire<a id="footnotetag15" name="footnotetag15"></a><a href="#footnote15" title="Lien vers la note 15"><span class="smaller">[15]</span></a>, dont -l'effet immanquable étoit d'affoiblir, au <span class="pagenum"><a id="page23" name="page23"></a>(p. 23)</span> profit de son -orgueil, la vénération que ses peuples devoient au père commun des -fidèles, et dont son devoir à lui-même étoit de leur donner le premier -exemple? Il le remporta ce déplorable triomphe; il lui étoit aisé de -le remporter: et dès lors on put reconnoître que Louis XIV, prince -assurément très catholique, et qui se montra jusqu'à la fin -invariablement attaché à ses croyances religieuses, n'entendoit pas -autrement la religion et les vrais rapports des princes chrétiens avec -le chef de l'Église, que ne l'avoient fait ses prédécesseurs; et par -cela même qu'il avoit su se faire plus puissant qu'aucun d'eux, -poussoit peut-être plus loin encore ce système d'indépendance envers -l'autorité spirituelle, dont il sembloit décidé que pas un seul des -rois de France n'apercevroit jusqu'à la fin les funestes conséquences. -Au milieu de ces tristes démêlés, commençoient déjà le scandale de ses -amours adultères et tous les désordres de sa vie privée, qui pouvoient -mettre en doute aux yeux de ses peuples la sincérité de sa foi, et -ajouter encore au fâcheux effet des violences exercées contre le -<span class="pagenum"><a id="page24" name="page24"></a>(p. 24)</span> souverain pontife, et des humiliations dont le fils aîné de -l'Église s'étoit plu à l'abreuver.</p> - -<p>Au moment où ces choses se passoient, une hérésie, de toutes la plus -perfide et la plus dangereuse, parce qu'elle est la seule qui cache -l'esprit de révolte sous une apparence hypocrite de soumission, la -seule qui, sachant faire des humbles sans exiger le sacrifice de -l'orgueil, séduise et tranquillise les consciences que des erreurs -plus tranchantes et une rébellion ouverte auroient pu effrayer, le -jansénisme enfin, <cite>puisqu'il faut l'appeler par son nom</cite>, poursuivoit -sourdement le cours de ses manœuvres séditieuses. Né de l'hérésie -de Calvin, et établi, de même que le système de cet hérésiarque, sur -un fatalisme atroce et désespérant, il avoit pénétré en France au -temps de la guerre de la fronde; et ce caractère nouveau qu'il -présentoit de révolte et d'hypocrisie, devoit lui faire, plus que -partout ailleurs, des partisans dans un pays où, sur ce qui concernoit -le gouvernement ecclésiastique, on s'épuisoit depuis long-temps en -efforts et en inventions pour résoudre le problème, assez difficile -sans doute, de concilier l'obéissance que l'on devoit au pape avec le -mépris de son autorité. Les jansénistes apportoient, pour vaincre -cette difficulté, le secours d'une foule de raisonnements sophistiques -plus subtils qu'aucun de ceux que l'on avoit jusqu'alors <span class="pagenum"><a id="page25" name="page25"></a>(p. 25)</span> -employés, et une érudition à la fois catholique et protestante qui -mettoit à l'aise les factieux, non seulement contre le pape, mais -encore vis-à-vis de toute autre autorité. Ils eurent donc bientôt de -nombreux partisans, surtout dans le parlement, où ce fut un vrai -soulagement pour un grand nombre, de pouvoir combattre ce qu'ils -appeloient <em>la cour de Rome</em> en toute sûreté de conscience. Mais ils -attaquèrent en même temps <em>la cour de France</em>: car c'étoit ce parti -des jansénistes parlementaires qui se rallioit au cardinal de Retz, et -c'étoient encore les curés jansénistes de Paris qui lui avoient -procuré l'influence qu'il exerça si long-temps sur la populace de -Paris. Ce fut là ce qui rendit ces sectaires odieux et suspects au -gouvernement; et cette aversion qu'ils avoient inspirée sous la -régence, Louis XIV la conserva contre eux par cet instinct de royauté -qui ne l'abandonna jamais, et surtout dans ce qui le touchoit -particulièrement. Il poursuivit donc de nouveau le jansénisme, déjà -démasqué et condamné à Rome comme en France, dès le moment de son -apparition; et réconcilié avec le pape, ce monarque appela à son -secours, et pour raffermir sa propre autorité, le souverain qu'il -venoit d'outrager et dans son caractère et dans son autorité. C'étoit -se montrer inconséquent; mais la suite fera voir en ce genre bien -d'autres inconséquences. Quoi qu'il en soit, les <span class="pagenum"><a id="page26" name="page26"></a>(p. 26)</span> nouveaux -sectaires, malgré leurs distinctions, très ingénieuses sans doute, du -<em>droit</em> et du <em>fait</em><a id="footnotetag16" name="footnotetag16"></a><a href="#footnote16" title="Lien vers la note 16"><span class="smaller">[16]</span></a>, se virent poussés dans leurs derniers -retranchements, et réduits, par le concours des deux puissances, à -signer un formulaire par lequel il leur fallut reconnoître que les -cinq propositions étoient non seulement hérétiques, mais extraites -formellement du livre de Jansénius, et condamnables dans le sens -propre de l'auteur. Abattus pour le moment, mais non soumis, nous les -verrons bientôt reparoître plus opiniâtres que jamais, et grâce aux -inconséquences fatales du prince qui les poursuivoit, plus forts -qu'ils n'avoient jamais été.</p> - -<p>Cependant Colbert continuoit ce qu'il avoit commencé: commerce, -agriculture, marine, finances, tout en France devenoit de jour en jour -plus prospère, plus florissant; et l'heureux et habile ministre étoit -en quelque sorte associé à la gloire du monarque sous les auspices -duquel <span class="pagenum"><a id="page27" name="page27"></a>(p. 27)</span> il opéroit cette grande restauration de la France -industrielle. Louvois en étoit jaloux, et pour contrebalancer les -succès pacifiques de son rival, il épioit une occasion d'engager le -roi dans quelque guerre où il pût faire briller à son tour ce qu'il -avoit d'habileté.</p> - -<p>Ce n'étoit pas une entreprise fort difficile avec un prince tel que -Louis XIV: déjà il avoit fait preuve d'une grande susceptibilité sur -ce qu'il croyoit toucher à l'honneur de sa couronne; l'empressement -avec lequel il venoit d'accepter la donation injuste et bizarre que le -duc de Lorraine, Charles IV, avoit imaginé de lui faire de ses États, -au préjudice des droits légitimes de sa famille<a id="footnotetag17" name="footnotetag17"></a><a href="#footnote17" title="Lien vers la note 17"><span class="smaller">[17]</span></a>, le montroit assez -disposé à saisir toute occasion qui se pourroit présenter d'accroître -le nombre <span class="pagenum"><a id="page28" name="page28"></a>(p. 28)</span> de ses provinces. En donnant des secours au Portugal -contre l'Espagne, malgré les conditions expresses de la paix des -Pyrénées<a id="footnotetag18" name="footnotetag18"></a><a href="#footnote18" title="Lien vers la note 18"><span class="smaller">[18]</span></a>, il avoit donné lieu de croire que, lorsque la raison -d'état seroit mise en avant, on le trouveroit peu scrupuleux sur la -foi que l'on doit aux traités. Enfin, tandis que ses flottes -purgeoient les côtes de la Méditerranée des corsaires de Tunis et -d'Alger dont elles étoient infestées, un petit corps de troupes -auxiliaires, qu'il avoit envoyé à l'empereur, se signaloit dans la -guerre que ce monarque soutenoit contre les Turcs, et décidoit par sa -valeur du succès de cette guerre périlleuse et de la paix qui la -suivit. Au sein de cette prospérité qui sembloit plus qu'humaine, il -ne falloit donc qu'une occasion pour donner l'essor à l'ambition et à -l'humeur belliqueuse d'un jeune prince qui, de quelque côté qu'il -portât les regards, <span class="pagenum"><a id="page29" name="page29"></a>(p. 29)</span> ne voyoit rien qui pût lui être -comparé<a id="footnotetag19" name="footnotetag19"></a><a href="#footnote19" title="Lien vers la note 19"><span class="smaller">[19]</span></a>.</p> - -<p>La mort du roi d'Espagne en offrit une que Louvois ne laissa point -échapper. Il avoit su persuader au roi que, malgré les renonciations -qu'avoit faites l'infante Marie-Thérèse, au moment où elle étoit -devenue reine de France, à la succession du roi son père, elle avoit -conservé, en vertu des coutumes particulières du Brabant, un droit sur -la Franche-Comté et sur une grande partie des Pays-Bas, que ces -renonciations n'avoient pu ni détruire ni infirmer<a id="footnotetag20" name="footnotetag20"></a><a href="#footnote20" title="Lien vers la note 20"><span class="smaller">[20]</span></a>. Louis avoit -déjà fait valoir près de Philippe IV <span class="pagenum"><a id="page30" name="page30"></a>(p. 30)</span> ce droit, que le monarque -déjà mourant n'avoit pas voulu reconnoître; après sa mort, le cabinet -espagnol y parut encore moins disposé, et ainsi commença la guerre de -Flandres, source de toutes celles dont ce règne si long fut à la fois -illustré et désolé.</p> - -<p>Si l'on examine l'état de l'Europe au moment où éclata cette guerre si -féconde en résultats, on voit que tout commence à s'y compliquer, -grâce à cette politique d'intérêts qui étoit devenue la seule -conscience de l'antique chrétienté. Tandis que le Portugal, -secrètement aidé par la France, défendoit son indépendance contre -l'Espagne, des rivalités de commerce avoient fait naître une guerre -acharnée entre les Anglois et les Hollandois; et Charles II, qui -venoit de remonter sur le trône sanglant et ébranlé de son père, se -rendoit agréable à sa nation en poussant cette guerre avec beaucoup de -vigueur et de succès: car, en même temps qu'il leur livroit sur mer -des batailles sinon décisives, du moins humiliantes pour eux, il leur -suscitoit sur terre, dans le fougueux évêque de Munster, un ennemi -formidable, et auquel ils étoient par eux-mêmes dans l'impuissance de -résister. Attentif à ces mouvements, Louis XIV, que les Hollandois -appeloient à leur secours en vertu des alliances qu'il avoit formées -avec eux, se trouva bientôt dans l'alternative embarrassante ou de se -brouiller <span class="pagenum"><a id="page31" name="page31"></a>(p. 31)</span> avec le roi d'Angleterre, dont l'amitié étoit à -ménager, ou de s'aliéner ces républicains qu'il lui importoit de ne -pas avoir contre lui, lorsque le moment seroit venu de faire valoir -ses prétentions héréditaires sur les Pays-Bas. Il essaya d'abord le -rôle de médiateur entre les puissances belligérantes, rôle qui lui -réussit si peu que les Anglois lui déclarèrent la guerre à lui-même, -et continuèrent en même temps de la faire à ses alliés. Les choses en -étoient là, lorsque, sur les derniers refus que fit le cabinet -espagnol de lui céder les provinces qu'il réclamoit, se croyant sûr -des Hollandois qu'il avoit délivrés des hostilités de l'évêque de -Munster, et d'un autre côté ayant pris toutes ses mesures pour ne -point trouver d'obstacle à l'entreprise qu'il méditoit<a id="footnotetag21" name="footnotetag21"></a><a href="#footnote21" title="Lien vers la note 21"><span class="smaller">[21]</span></a>, il -commença brusquement la guerre; et marchant lui-même à la tête de ses -troupes, entra <span class="pagenum"><a id="page32" name="page32"></a>(p. 32)</span> vers le milieu de 1667 dans les Pays-Bas -espagnols.</p> - -<p>Jamais troupes plus braves et mieux disciplinées n'avoient été -commandées par de plus habiles généraux, et n'avoient eu devant elles -un ennemi plus foible, plus dénué de ressources et surtout plus -effrayé: aussi fut-ce plutôt une promenade qu'une campagne militaire, -et cette guerre de Flandre n'est pas moins fameuse par la rapidité des -conquêtes<a id="footnotetag22" name="footnotetag22"></a><a href="#footnote22" title="Lien vers la note 22"><span class="smaller">[22]</span></a> que par le luxe et la magnificence qu'y déploya le jeune -roi. La reine et toute la cour l'avoient suivi à cette expédition -guerrière comme à un spectacle; et c'étoit au milieu des fêtes et de -l'étiquette accoutumée de Saint-Germain, que tomboient les villes -assiégées, et que s'obtenoient tant de faciles succès. Vainqueur à -l'instant même partout où il lui avoit plu de se présenter, Louis -revint au milieu de ses peuples jouir de leurs acclamations et de -cette moisson de lauriers acquise à si <span class="pagenum"><a id="page33" name="page33"></a>(p. 33)</span> peu de frais, tandis -que l'Europe épouvantée commençoit déjà à se coaliser contre l'ennemi -trop redoutable qui sembloit menacer son indépendance. C'étoit pour la -première fois qu'elle concevoit des alarmes sur cet équilibre, auquel -la paix de Westphalie avoit attaché le repos du monde civilisé, et -l'on peut dire que celui qui l'avoit rompu le premier, se réjouissoit -et se glorifioit comme un enfant de ses triomphes sans en prévoir les -conséquences. Cependant elles ne se firent point attendre; et ce fut -au milieu des enchantements de Versailles qu'il avoit commencé à -bâtir, et de ses nouvelles et si scandaleuses amours avec madame de -Montespan, qu'il reçut l'avis trop certain de la triple alliance qui -venoit d'être conclue entre les Hollandois, ses anciens alliés, la -Suède et l'Angleterre, pour l'arrêter tout court dans ses projets -ambitieux, et le forcer à faire sur-le-champ la paix avec l'Espagne.</p> - -<p>(1668) Cette nouvelle lui parvint au moment où Louvois et le prince de -Condé, tous les deux jaloux de Turenne, et chacun à sa manière<a id="footnotetag23" name="footnotetag23"></a><a href="#footnote23" title="Lien vers la note 23"><span class="smaller">[23]</span></a>, -lui montroient <span class="pagenum"><a id="page34" name="page34"></a>(p. 34)</span> la conquête de la Franche-Comté comme plus -facile encore que celle de la Flandre; sur ce qu'ils lui en disoient, -il comprit fort bien que ce n'étoit que par de nouveaux succès, plus -décisifs encore que ceux qu'il avoit obtenus, qu'il pouvoit déjouer la -ligue des trois puissances conjurées contre lui, et s'il étoit dans la -nécessité de faire la paix, de ne la faire du moins que comme il -convenoit à un vainqueur. On sait que la Franche-Comté fut conquise en -moins d'un mois<a id="footnotetag24" name="footnotetag24"></a><a href="#footnote24" title="Lien vers la note 24"><span class="smaller">[24]</span></a>. Cependant un congrès s'étoit ouvert à -Aix-la-Chapelle, pour y traiter de la paix entre la France et -l'Espagne. Le pape, qui la désiroit vivement, qui depuis long-temps la -sollicitoit de toutes ses forces, en étoit en apparence le médiateur; -mais les véritables arbitres de cette paix étoient ces mêmes -Hollandois, qui, peu de mois auparavant, avoient imploré à genoux -l'assistance du grand roi; et ce fut un affront qu'il lui fallut -dévorer, au milieu de triomphes qui <span class="pagenum"><a id="page35" name="page35"></a>(p. 35)</span> ressembloient à des -prodiges, de voir un échevin d'Amsterdam dicter en quelque sorte les -conditions d'un traité qui dépouilloit le conquérant d'une partie de -ses conquêtes. L'Espagne, qui avoit eu à choisir entre la restitution -de la partie des Pays-Bas qui lui avoit été enlevée ou de la -Franche-Comté, préféra reprendre cette dernière province, et Louis XIV -se trouva toucher ainsi aux frontières de la petite nation qui l'avoit -humilié, et à laquelle il ne pardonnoit point son humiliation. Telle -fut cette paix d'Aix-la-Chapelle qui ne fit que créer de plus grandes -animosités, n'apaisa aucunes méfiances, aucunes jalousies, et amena -bientôt, de plus grands événements et des guerres plus acharnées.</p> - -<p>Louis XIV, pour soutenir un droit contestable et acquérir une petite -portion de territoire qui, par sa position seule, devoit lui être -nécessairement disputée, et dont la possession n'apportoit point un -accroissement réel à sa puissance, avoit donc allumé un feu qui ne -devoit point s'éteindre, et montré le premier ce qu'il falloit -attendre de la paix de Westphalie, dès que la moindre atteinte lui -seroit portée. Il convient de ne point interrompre la suite de ces -récits; et bien qu'il n'en soit point de plus célèbres dans nos -annales, et que le plan que nous nous sommes tracé ne nous permette -d'en rassembler que les principaux traits, peut-être le point de -<span class="pagenum"><a id="page36" name="page36"></a>(p. 36)</span> vue sous lequel nous allons les considérer leur donnera-t-il -l'attrait de la nouveauté.</p> - -<p>(1670) L'espèce de triomphe que les Hollandois venoient de remporter -sur un puissant monarque les avoit enivrés; leur prospérité -commerciale et leurs richesses toujours croissantes ajoutoient encore -à leur orgueil; et oubliant les circonstances qui leur avoient donné, -dans la politique européenne, une importance à laquelle par eux-mêmes -ils n'eussent pu prétendre sans folie, ils s'égaloient déjà aux plus -grands souverains, se vantoient d'être les arbitres de la paix et de -la guerre, et, à l'égard de Louis XIV, poussoient jusqu'à l'insulte la -hauteur de leurs procédés<a id="footnotetag25" name="footnotetag25"></a><a href="#footnote25" title="Lien vers la note 25"><span class="smaller">[25]</span></a>. Ainsi s'aigrissoient des ressentiments -que ce prince renfermoit au fond de son cœur; et la connoissance -qu'il eut d'un traité qu'ils avoient signé avec l'empereur et le roi -d'Espagne, dont l'objet étoit de veiller à la conservation des -Pays-Bas, acheva de l'exaspérer.</p> - -<p>Il résolut de les châtier, et, emporté par un <span class="pagenum"><a id="page37" name="page37"></a>(p. 37)</span> mouvement de -dépit puéril et indigne de ce haut rang où il étoit placé parmi les -rois, il ne vit point que, pour satisfaire son amour-propre blessé, il -s'exposoit à la chance périlleuse d'alarmer de nouveau tous les -intérêts de cette Europe, à qui il avoit appris que lui seul étoit à -craindre, et qui, en effet, ne craignoit que lui seul. Le succès -éphémère de ses négociations acheva de l'aveugler. Charles II écouta -le premier les propositions qu'il lui fit d'une alliance entre la -France et l'Angleterre; et dans cette alliance, ce fut moins l'intérêt -de son pays qu'il consulta que son propre intérêt, et le désir qu'il -avoit de sortir de la situation sans exemple où il se trouvoit à la -tête d'une nation qui l'avoit rappelé, qui ne le haïssoit pas, mais -qui, par cela seul qu'elle s'étoit faite protestante, sinon tout -entière, du moins dans sa partie dominante, ne pouvoit plus supporter -la domination d'un roi catholique dans le cœur, qui conservoit les -anciennes traditions de la royauté, et pour qui elle devenoit à peu -près impossible à gouverner. Maître encore par sa prérogative de faire -la paix ou la guerre, Charles traita avec le roi de France, parce -qu'il y vit un moyen de se procurer de l'argent que lui refusoit son -parlement, avec cet argent de lever des troupes, et avec ces troupes -d'abattre les factions que la licence politique, née de la licence -religieuse, commençoit à élever <span class="pagenum"><a id="page38" name="page38"></a>(p. 38)</span> autour de lui<a id="footnotetag26" name="footnotetag26"></a><a href="#footnote26" title="Lien vers la note 26"><span class="smaller">[26]</span></a>. Du reste, -une guerre avec la Hollande ne déplaisoit point alors à la nation -angloise, jalouse des prospérités commerciales de cette république, et -qui, balançant à peine sur mer les forces de sa rivale, n'étoit point -fâchée de la voir humiliée sur terre, et de contribuer à ses -humiliations; (1671) il fut encore plus facile à Louis XIV de détacher -de la triple alliance la Suède, son ancienne alliée, et dont il -sembloit que, depuis la paix de Westphalie, les intérêts ne devoient -plus être séparés de ceux de la France. L'indépendance que cette paix -de Westphalie donnoit aux princes de l'empire avoit fourni au roi les -moyens d'en gagner plusieurs par des bienfaits ou des espérances, et -de s'assurer ainsi les secours des uns et la neutralité des -autres<a id="footnotetag27" name="footnotetag27"></a><a href="#footnote27" title="Lien vers la note 27"><span class="smaller">[27]</span></a>. L'empereur lui-même, à <span class="pagenum"><a id="page39" name="page39"></a>(p. 39)</span> qui les troubles de Hongrie -donnoient alors trop d'occupation pour qu'il pût mettre obstacle à ses -desseins, et qui d'ailleurs n'auroit pu compter, dans une telle -entreprise, sur le concours du corps germanique, prit avec lui des -engagements contre les Hollandois. Ainsi tout cédoit, dans cette -circonstance, à l'intérêt du moment. L'Espagne, à la vérité, repoussa -ses offres; mais, dans l'état de foiblesse où étoit cette puissance, -ce n'étoit point assez pour l'arrêter dans ses projets d'ambition et -de vengeance.</p> - -<p>Il commença à les faire éclater par l'envahissement de la Lorraine, -effrayant ainsi, dès ses premiers pas, tour le corps germanique, qu'il -essaya toutefois de rassurer, en lui déclarant qu'il n'en agissoit -ainsi que pour empêcher son vassal de brouiller, et prenant en même -temps l'engagement de rendre à celui-ci, lors de la paix, les États -qu'il lui avoit enlevés. Or, il est vrai de dire qu'en effet ce -vassal, qu'inquiétoit avec juste raison un si redoutable suzerain, -avoit cherché des appuis et des protecteurs auprès des souverains qui -devoient avoir les mêmes craintes et les mêmes intérêts que lui<a id="footnotetag28" name="footnotetag28"></a><a href="#footnote28" title="Lien vers la note 28"><span class="smaller">[28]</span></a>. -C'étoit donc lui que <span class="pagenum"><a id="page40" name="page40"></a>(p. 40)</span> Louis XIV avoit cru devoir châtier -d'abord, et immédiatement après il se tourna contre les Hollandois. -«(1672) Tout ce que les efforts de l'ambition et de la prudence -humaine peuvent préparer pour détruire une nation, Louis XIV l'avoit -fait. Il n'y a pas, chez les hommes, d'exemple d'une petite entreprise -formée avec des préparatifs plus formidables. De tous les conquérants -qui ont envahi une partie du monde, il n'y en a pas un qui ait -commencé ses conquêtes avec autant de troupes réglées et autant -d'argent que Louis XIV en employa pour subjuguer le petit État des -Provinces-Unies<a id="footnotetag29" name="footnotetag29"></a><a href="#footnote29" title="Lien vers la note 29"><span class="smaller">[29]</span></a>.» L'armée françoise étoit de plus de cent douze -mille hommes; l'évêque de Munster et l'archevêque de Cologne l'avoient -augmentée de vingt mille soldats auxiliaires; Condé, Turenne, -Luxembourg, commandoient sous le roi cette armée formidable, qui -conduisoit avec elle une nombreuse artillerie; Vauban devoit diriger -les siéges. Comment supposer qu'un petit peuple de marchands, qui -n'avoit pour toute défense que vingt-cinq mille hommes de mauvaises -<span class="pagenum"><a id="page41" name="page41"></a>(p. 41)</span> troupes, commandées par un jeune prince sans expérience de la -guerre<a id="footnotetag30" name="footnotetag30"></a><a href="#footnote30" title="Lien vers la note 30"><span class="smaller">[30]</span></a>, pourroit résister au plus puissant monarque de l'Europe, -qui se faisoit maintenant des auxiliaires contre lui, ou des alliés -qu'il lui avoit enlevés, ou des ennemis contre lesquels, quelques -années auparavant, il l'avoit défendu? Les Hollandois se crurent -perdus, et Louis XIV, qu'ils tentèrent vainement de fléchir par leurs -soumissions, le crut de même. Il entra dans leur pays avec la rapidité -d'un conquérant; dans leur extrême foiblesse, ils n'eurent pas même la -pensée de l'arrêter; et le passage du Rhin, dont l'imagination d'un -grand poète<a id="footnotetag31" name="footnotetag31"></a><a href="#footnote31" title="Lien vers la note 31"><span class="smaller">[31]</span></a> a su faire une action héroïque, n'eût été, sans la -témérité du jeune duc de Longueville<a id="footnotetag32" name="footnotetag32"></a><a href="#footnote32" title="Lien vers la note 32"><span class="smaller">[32]</span></a>, qu'une espèce de promenade -sur l'eau pour le roi et pour son armée. Alors cette armée inonda les -provinces hollandoises, <span class="pagenum"><a id="page42" name="page42"></a>(p. 42)</span> et porta la terreur jusqu'aux portes -d'Amsterdam. Consternés d'un si grand et si subit revers, ces -républicains, naguère si hautains et si insolents, ne virent plus de -ressources pour eux que dans la clémence du vainqueur; et dans son -camp de Seyst, où leurs députés allèrent le trouver, et où il déploya -devant eux toute la majesté d'un roi victorieux, ils demandèrent la -paix en suppliants, lui offrant pour l'obtenir des conditions qui, -même dans les extrémités auxquelles ils étoient réduits, pouvoient -sembler suffisantes<a id="footnotetag33" name="footnotetag33"></a><a href="#footnote33" title="Lien vers la note 33"><span class="smaller">[33]</span></a>.</p> - -<p>Cependant ils négocioient en même temps auprès du roi d'Angleterre; -ils essayoient de l'effrayer sur des succès aussi prodigieux, et dont -jusqu'alors il n'avoit tiré, ni pour son propre compte ni pour celui -de sa nation, le moindre avantage<a id="footnotetag34" name="footnotetag34"></a><a href="#footnote34" title="Lien vers la note 34"><span class="smaller">[34]</span></a>; et Charles, qui n'avoit pas -besoin de leurs avis intéressés pour commencer à concevoir des -inquiétudes, en reçut des impressions d'autant plus vives qu'il -n'étoit point à s'apercevoir que les Anglois, charmés <span class="pagenum"><a id="page43" name="page43"></a>(p. 43)</span> dans -les premiers moments d'une guerre dont le but étoit d'abaisser ses -rivaux, la voyoient d'un tout autre œil depuis qu'il étoit question -de détruire ceux-ci au profit du roi de France. Le roi d'Angleterre -envoya donc au camp de Seyst des ambassadeurs qui, sans doute, -déterminèrent Louis XIV à traiter les Hollandois avec plus de -modération qu'il n'étoit d'abord disposé à le faire; car ce fut avec -ces envoyés de Charles II, et après avoir renouvelé son alliance avec -leur maître, qu'il concerta la réponse qu'il fit aux vaincus, et les -conditions auxquelles il leur accordoit cette paix tant désirée.</p> - -<p>Elles étoient dures et humiliantes<a id="footnotetag35" name="footnotetag35"></a><a href="#footnote35" title="Lien vers la note 35"><span class="smaller">[35]</span></a>, et le vainqueur y usoit de -tous les droits de sa victoire. Deux partis divisoient alors le -gouvernement de La Haye: l'un, à la tête duquel étoit Jean de Witt, le -grand pensionnaire, vouloit que l'on acceptât cette paix, qu'il -soutenoit moins désastreuse encore que la guerre, dans de telles -extrémités; l'autre, dirigé par le prince d'Orange, disoit hautement -que tout étoit préférable à un semblable abaissement. Le chef -audacieux <span class="pagenum"><a id="page44" name="page44"></a>(p. 44)</span> de ce parti montra, dès ce moment, ce dont il étoit -capable, par le coup hardi qu'il sut frapper, et qui fut décisif pour -ses vastes et ambitieux desseins. Il fit répandre adroitement dans le -peuple par ses émissaires, que le grand pensionnaire et son frère, -Corneille de Witt, trahissoient leur pays et le livroient au roi de -France, à qui ils étoient vendus, et eut l'art de rendre -vraisemblables ces bruits calomnieux. Les deux frères, contre lesquels -il nourrissoit d'ailleurs d'implacables et profonds ressentiments<a id="footnotetag36" name="footnotetag36"></a><a href="#footnote36" title="Lien vers la note 36"><span class="smaller">[36]</span></a>, -furent assassinés dans une émeute qu'il avoit su également susciter; -et c'est alors que l'on vit paroître au premier rang, sur ce grand -théâtre de la politique européenne, cet homme extraordinaire, le plus -dangereux ennemi de Louis XIV, et dont le génie supérieur comprit -mieux cette politique que ceux qui étoient le plus intéressés à la -bien comprendre, <span class="pagenum"><a id="page45" name="page45"></a>(p. 45)</span> et lui imprima le seul mouvement qu'il étoit -alors convenable de lui donner.</p> - -<p>Ce fut donc un prince protestant, et ceci ne sauroit être trop -remarqué, qui conçut le projet d'une ligue générale de l'Europe -catholique et protestante contre le roi de France; qui, de lui-même, -se mit à la tête de cette grande confédération, et, ce qui sans doute -est admirable, sans troupes, sans états, ne jouissant que d'une -autorité précaire dans une petite république presque entièrement -envahie par ce terrible ennemi, changea la face des affaires, et remit -en question tout ce que le vainqueur avoit cru décidé et sans retour. -Le coup d'œil sûr et perçant de Guillaume reconnut d'abord que, -tout intérêt commun de doctrine et de morale religieuse étant -désormais banni de la société chrétienne, il suffisoit, pour en -rallier les forces éparses, de lui offrir un point de réunion en -l'appelant à la défense de ses intérêts matériels qu'un prince -ambitieux et téméraire osoit menacer, et c'est ce qui ne manqua pas -d'arriver. Cette résolution énergique, qu'il sut inspirer à ses -compatriotes, de rejeter tout accommodement avec le roi de France, et -de se préparer, sous la conduite d'un nouveau stathouder<a id="footnotetag37" name="footnotetag37"></a><a href="#footnote37" title="Lien vers la note 37"><span class="smaller">[37]</span></a>, à une -défense désespérée, produisit, <span class="pagenum"><a id="page46" name="page46"></a>(p. 46)</span> et peut-être au delà de ses -espérances, la révolution européenne qu'il avoit voulu opérer. -L'électeur de Brandebourg fut le premier qui s'ébranla pour porter -secours aux Hollandois. L'empereur Léopold, qui vit la plupart des -princes de l'empire alarmés de la rapidité des conquêtes de Louis XIV, -comprit que l'occasion étoit favorable pour lui, et de satisfaire sa -vieille haine contre la France, et, au moyen de ces dispositions du -corps germanique, de reprendre sur lui l'ascendant que la paix de -Munster lui avoit enlevé. Ses ministres employèrent donc à la diète de -Ratisbonne tout ce qu'ils avoient d'adresse et d'éloquence pour -accroître des frayeurs qui sembloient n'être que trop fondées, et y -montrèrent la liberté de l'Empire menacée par un monarque qui joignoit -à une puissance colossale une insatiable ambition. Léopold voyant ces -princes ébranlés, les entraîna en publiant aussitôt un mandement -impérial qui enjoignoit à tous les membres du corps germanique de se -réunir pour la défense commune<a id="footnotetag38" name="footnotetag38"></a><a href="#footnote38" title="Lien vers la note 38"><span class="smaller">[38]</span></a>; et sans déclarer ouvertement la -<span class="pagenum"><a id="page47" name="page47"></a>(p. 47)</span> guerre à la France, il signa, immédiatement après cette -déclaration, un traité d'alliance offensive et défensive avec les -États-Généraux. Louis XIV se repentit alors de n'avoir pas accepté les -propositions des Hollandois; et il lui fallut se préparer à une guerre -plus longue qu'il ne s'étoit proposé de la faire, guerre qui, de -particulière qu'elle étoit, menaçoit de devenir générale, et de -changer, sous tous les rapports, de chances et de caractère.</p> - -<p>(1673) Ce fut alors seulement que l'Europe put apprendre combien étoit -réellement puissante et redoutable la France, telle que Louis XIV, ses -ministres et ses généraux l'avoient faite. Contre l'avis du prince de -Condé et du maréchal de Turenne, et sur le conseil de Louvois, le roi -avoit commis la faute irréparable de ne pas démolir les places fortes -qu'il avoit enlevées aux Hollandois; et l'armée françoise, maintenant -affoiblie par les garnisons, ne présentait plus qu'un petit corps de -troupes fort inférieur en nombre aux troupes prêtes à se réunir, de -Hollande, de Brandebourg et de l'empereur<a id="footnotetag39" name="footnotetag39"></a><a href="#footnote39" title="Lien vers la note 39"><span class="smaller">[39]</span></a>. Mais Turenne <span class="pagenum"><a id="page48" name="page48"></a>(p. 48)</span> -étoit à la tête de cette petite armée, aussi brave que disciplinée, et -recommença devant l'ennemi ses prodiges accoutumés. Ses marches -savantes, qu'il poussa jusque dans le cœur de l'Allemagne, -empêchèrent la jonction des Impériaux et des Brandebourgeois avec -l'armée hollandoise. Après avoir mis à contribution l'électeur de -Trèves, dont il apprit les liaisons secrètes avec l'empereur, il -réduisit les électeurs Palatin et de Mayence à refuser passage aux -Impériaux, qui, n'ayant plus d'autre ressource que de tenter de -traverser le Rhin, y trouvèrent le prince de Condé pour les en -empêcher. Ils s'en allèrent alors ravager les terres de l'évêque de -Munster et de l'électeur de Cologne, espérant forcer ainsi ces deux -princes à renoncer à l'alliance de la France; mais l'infatigable -Turenne étoit déjà sur leurs pas, et ne se contentant pas de les -chasser de la Westphalie, où ils avoient espéré prendre leurs -quartiers d'hiver, il ne cessa de les poursuivre et de les harceler, -jusqu'à ce qu'ils les eût réduits à la nécessité de se séparer. -Montécuculli, qui commandoit les troupes impériales, se réfugia en -Franconie, et l'électeur de Brandebourg regagna à grande peine la -capitale de ses états.</p> - -<p>Cependant, d'un autre côté, le duc de Luxembourg avoit battu le prince -d'Orange, et par une manœuvre hardie, dont un événement au dessus -de la puissance de l'homme avoit seul <span class="pagenum"><a id="page49" name="page49"></a>(p. 49)</span> empêché le succès<a id="footnotetag40" name="footnotetag40"></a><a href="#footnote40" title="Lien vers la note 40"><span class="smaller">[40]</span></a>, -s'étoit vu sur le point de s'emparer à la fois de la Haye, de Leyde et -d'Amsterdam. Ce danger qu'ils venoient de courir, les désastres -qu'avoient essuyés leurs alliés, surtout la paix que l'électeur de -Brandebourg venoit de demander au roi et qui lui avoit été facilement -accordée, répandirent de nouveau la consternation parmi les -Hollandois; et il en arriva que le prince d'Orange ne put les empêcher -d'accepter la médiation qu'offroit la Suède aux puissances -belligérantes, médiation qu'avoient déjà acceptée le roi d'Angleterre -et le roi de France: celui-ci par l'inquiétude que lui causoit cette -guerre générale qu'il n'avoit pas prévue, et dont il étoit plus que -jamais menacé, celui-là par des motifs plus graves encore, et que nous -allons faire connoître. Toutefois une suspension d'armes proposée -pendant la tenue du congrès, et à laquelle les deux rois auroient -également consenti, fut rejetée par les États-Généraux, parce qu'elle -ne convenoit pas à leurs alliés le roi d'Espagne et l'empereur, et -que les voyant si <span class="pagenum"><a id="page50" name="page50"></a>(p. 50)</span> bien disposés à les soutenir, ils avoient -reconnu qu'il en résulteroit pour eux, ou de faire une paix plus -avantageuse, ou, s'ils ne pouvoient empêcher la continuation de la -guerre, d'accroître par cette puissante entremise le nombre de leurs -alliés. On se prépara donc à une nouvelle campagne, tandis que les -plénipotentiaires des puissances se réunissoient à Cologne, où se -devoit tenir le congrès.</p> - -<p>Nous avons dit que Charles II ne s'étoit allié à Louis XIV dans une -guerre où l'Angleterre combattoit au profit de la France, que par le -besoin qu'il avoit de ses subsides pour exécuter le dessein déjà conçu -par lui de se soustraire à l'opposition tyrannique de son parlement, -de réprimer l'esprit de révolte que la réforme développoit de plus en -plus au milieu du peuple anglois, et au moyen d'une armée qui lui -auroit été dévouée, de rétablir chez lui l'autorité monarchique, telle -qu'elle y avoit été exercée par ses prédécesseurs. Quelques -personnages des plus puissants et des plus habiles parmi les seigneurs -de sa cour<a id="footnotetag41" name="footnotetag41"></a><a href="#footnote41" title="Lien vers la note 41"><span class="smaller">[41]</span></a>, étoient initiés à ses secrets, et l'aidoient à -conduire une si grande entreprise à <span class="pagenum"><a id="page51" name="page51"></a>(p. 51)</span> sa fin. Pour y parvenir, -le premier moyen qu'il mit en usage, et de concert avec eux, fut de -fortifier le parti catholique, le seul sur lequel il pût compter, en -lui accordant la liberté de conscience; mais il eût fallu à ce prince -plus d'activité et de force d'esprit qu'il n'en avoit pour se roidir -contre les obstacles qu'il alloit éprouver dans l'exécution d'un tel -projet, obstacles qu'il auroit dû prévoir, et n'en continuer pas moins -de marcher vers le but qu'il s'étoit proposé d'atteindre. Ce n'étoit -point là le caractère de Charles II. N'ayant pas obtenu de la France -tous les secours d'argent qu'il en avoit espérés, et ses expéditions -maritimes contre les Hollandois n'ayant pas eu tout le succès qu'il en -avoit attendu, il se trouva de nouveau vis-à-vis de son parlement, -impatient de cette guerre, mécontent de la liberté dont jouissoient -les catholiques, et qui n'osant l'attaquer sur l'un et sur l'autre -points, lui demandoit de lui abandonner du moins le second, résolu -qu'il étoit de ne voter qu'à ce prix les subsides dont le premier -étoit le prétexte ou l'objet. Ses conseillers et son frère le duc -d'York vouloient qu'il tînt ferme, au risque de tout ce qui en -pourroit arriver, le pire étant de céder dans une circonstance aussi -décisive. Il hésita un moment, puis ensuite se laissa aller, à cause -de cette pénurie extrême dans laquelle il se trouvoit, et la liberté -de conscience fut révoquée. Aussitôt Shaftsbury, <span class="pagenum"><a id="page52" name="page52"></a>(p. 52)</span> qui avoit -été le plus ardent à lui donner ces conseils vigoureux qu'il venoit de -rejeter, de son partisan qu'il étoit se déclara hautement son ennemi. -Cet homme, d'un esprit vaste et du plus audacieux caractère, -indifférent à toutes doctrines religieuses<a id="footnotetag42" name="footnotetag42"></a><a href="#footnote42" title="Lien vers la note 42"><span class="smaller">[42]</span></a>, et dont toute la foi -politique étoit qu'il falloit avant tout que le pouvoir fût fort, -abandonna brusquement un monarque qui sembloit ne pas même comprendre -la position dans laquelle il se trouvoit; et jugeant fort bien -qu'après s'être mis, par cette concession déplorable, dans -l'impuissance de défendre ses ministres contre son parlement, Charles -se verroit bientôt dans la nécessité de les lui sacrifier, il se plaça -lui-même, avec une hardiesse sans exemple, à la tête de la faction qui -étoit le plus opposée à ce foible prince, et lui montra bientôt le peu -qu'étoit, dans un tel gouvernement, un roi qui, les partis étant en -présence, se montroit assez insensé pour s'isoler de tous les partis; -ce qu'il fit en découvrant lui-même impudemment au sein de cette -assemblée les véritables motifs qui avoient porté Charles à faire la -guerre aux Hollandois et à se liguer avec la France. Il ne lui suffit -pas de lui avoir, par cette indigne trahison, attiré la haine <span class="pagenum"><a id="page53" name="page53"></a>(p. 53)</span> -de son parlement: il forma dès ce moment la résolution de travailler -au renversement des Stuarts, dont la chute, d'après ce qui venoit de -se passer, lui sembloit tôt ou tard inévitable; et sans s'attaquer au -roi régnant, qu'il eût été difficile d'abattre, parce que la faction -n'avoit point encore sous la main le chef qui l'auroit pu remplacer, -ce fut contre son héritier présomptif, le duc d'York, que le traître -dirigea toutes les manœuvres de sa profonde et cauteleuse -politique. Ce prince venoit de se déclarer ouvertement catholique: -Shaftsbury fit établir le serment du Test<a id="footnotetag43" name="footnotetag43"></a><a href="#footnote43" title="Lien vers la note 43"><span class="smaller">[43]</span></a>, sans que Charles II pût -retrouver en lui-même un reste d'énergie pour s'opposer à une mesure -qui étoit l'arrêt de proscription de sa race; et le duc d'York se -trouva ainsi obligé de céder le commandement de la flotte, sans -pouvoir désormais prétendre à remplir aucunes fonctions dans l'État. -Alors commencèrent les liaisons intimes de ce dangereux personnage -avec le prince d'Orange; et dès ce moment, tout <span class="pagenum"><a id="page54" name="page54"></a>(p. 54)</span> marcha vers -l'inévitable révolution que devoit amener la mort de Charles II. Ce -fut à ce funeste prix que celui-ci obtint les subsides qu'il avoit -demandés, et qu'il continua, dans cette guerre, à suivre la fortune de -la France, sans pouvoir espérer désormais aucun fruit d'une alliance -dont le secret étoit dévoilé, et sur laquelle tous les yeux étoient -ouverts.</p> - -<p>Ainsi les hostilités continuèrent; les flottes réunies des deux -puissances attaquèrent sans succès décisif la flotte des Hollandois, -et ceux-ci surent du moins se défendre sur mer, et si vigoureusement, -qu'ils sauvèrent la Zélande, alors dégarnie de troupes, en faisant -avorter le projet d'une descente qui devoit y être effectuée. Cette -opération maritime avoit été combinée avec le mouvement de l'armée -françoise: celle-ci s'avança d'abord dans les Pays-Bas; le gouverneur -espagnol, qui avoit secouru secrètement les Hollandois, quoiqu'il n'y -eût point encore de déclaration de guerre entre la France et -l'Espagne, crut que le roi, instruit de cette violation des traités, -menaçoit Bruxelles, et se hâta de rappeler ses troupes auxiliaires, -alors renfermées dans Maëstricht. (1673) C'étoit là ce que vouloit le -roi, qui alla mettre le siége devant cette ville, dès que ces troupes -en furent retirées. Vauban en dirigea les travaux, et Maëstricht, -l'une des places les plus fortes de l'Europe, se rendit <span class="pagenum"><a id="page55" name="page55"></a>(p. 55)</span> après -quinze jours de tranchée. Alors recommencèrent les alarmes des -Hollandois; résolus une seconde fois de faire la paix à tout prix, et -le congrès continuant toujours ses conférences, ils y firent des -propositions si avantageuses, qu'il n'y avoit presque point de doute -que le roi ne les acceptât. C'est alors que l'empereur et le roi -d'Espagne reconnurent qu'il n'y avoit point de temps à perdre, et -qu'il falloit ou laisser faire cette paix ou se liguer ouvertement -avec eux. Ils prirent ce dernier parti, et le traité entre les deux -puissances et les États-Généraux, dans lequel ils admirent le duc de -Lorraine, fut signé à La Haye, le 30 août de cette même année.</p> - -<p>Jamais confédérés ne s'étoient réunis avec plus de joie et de -meilleures espérances: les Hollandois se voyoient sauvés, l'Espagne se -promettoit de recouvrer ce qu'elle avoit perdu; l'empereur, dont la -république soudoyoit les troupes, croyoit avoir enfin trouvé un sûr -moyen de reprendre son ascendant sur le corps germanique; et ne -doutant pas que le roi d'Angleterre ne fût bientôt forcé par son -parlement de se déclarer contre Louis XIV, tous se flattoient de voir -avant peu ce superbe ennemi sans alliés, et réduit à ses propres -forces contre celles de toute l'Europe.</p> - -<p>Les Hollandois trouvèrent facilement un prétexte pour retirer les -propositions de paix qu'ils <span class="pagenum"><a id="page56" name="page56"></a>(p. 56)</span> avoient faites, et les opérations -militaires reprirent leur cours. Elles commencèrent avec quelque -apparence de succès pour les alliés; le prince d'Orange trompa le -maréchal de Luxembourg et s'empara de Naarden; Turenne, malgré toute -l'habileté de ses manœuvres, ne put empêcher Montécuculli, qui -commandoit l'armée impériale, de faire sa jonction avec les troupes -hollandoises, et la ville de Bonn, que les deux armées assiégèrent -aussitôt, fut obligée de leur ouvrir ses portes; les électeurs de -Trèves et Palatin, jusqu'à ce moment dévoués à la France, ayant alors -laissé entrevoir leurs dispositions hostiles contre leur ancienne -alliée, Turenne espéra les effrayer et les ramener, en entrant dans -leur pays et en les fatiguant par des marches militaires, et ce fut le -contraire qui arriva. Ces deux princes portèrent leurs plaintes à -l'empereur, et la diète retentit de nouveaux cris sur l'ambition -effrénée de Louis XIV, sur le danger imminent qui menaçoit les -libertés de l'empire, et ces cris retentirent dans tous les cabinets. -Les villes libres d'Alsace, dont le traité de Westphalie l'avoit rendu -simple protecteur, lui montroient également beaucoup de mauvaise -volonté. Il avoit tout sujet de craindre que le roi d'Angleterre ne -fût tôt ou tard forcé de se détacher de lui; enfin cet aspect d'une -guerre générale, devenant de jour en jour plus menaçant, <span class="pagenum"><a id="page57" name="page57"></a>(p. 57)</span> -commençoit à jeter quelque trouble dans son esprit, et il étoit -maintenant celui qui désiroit le plus cette paix, sur laquelle il -s'étoit montré naguère si exigeant et si difficile. Les Hollandois, si -humbles alors, avoient repris leur première insolence, et lui -faisoient des demandes que sa dignité le forçoit de rejeter<a id="footnotetag44" name="footnotetag44"></a><a href="#footnote44" title="Lien vers la note 44"><span class="smaller">[44]</span></a>, qui -n'avoient d'autre but que de rompre les conférences d'un congrès dont -il n'y avoit presque plus rien à espérer, et pendant lequel l'empereur -achevoit de lui enlever presque tous les alliés que lui avoient faits -ses négociations et ses bienfaits.</p> - -<p>(1674) Cette paix, que désiroit si vivement Louis XIV, étoit alors ce -qu'appréhendoient le plus Léopold et l'Espagne; et cette appréhension -s'accroissant de certaines propositions modérées que le prince -Guillaume de Furstemberg, ministre de l'électeur de Cologne, vint -présenter à la diète de la part du roi de France, propositions dont le -but étoit de tranquilliser les princes de l'empire sur les craintes -qu'ils avoient pu concevoir en ce qui touchoit leur propre sûreté, et -de les détacher ainsi du chef de l'empire, dont ils ne se <span class="pagenum"><a id="page58" name="page58"></a>(p. 58)</span> -méfioient guère moins que de Louis XIV, Léopold conçut et exécuta le -projet violent de faire enlever ce prince à Cologne même, où il -assistoit comme membre du congrès, et d'où il fut conduit sous une -garde nombreuse à Bonn, et renfermé dans la forteresse. Peu sensible à -l'indignation générale qu'excitoit une pareille violation du droit des -gens, il daigna à peine faire une réponse évasive à Louis XIV, qui lui -en demandoit raison, et combla bientôt la mesure de ses violences -envers lui en faisant insulter ses propres ambassadeurs. Alors le roi -se vit dans la nécessité de les rappeler, et le congrès fut dissous à -l'instant même. L'empereur, à la tête d'une armée qu'il continuoit de -payer avec l'or des Hollandois, parla en maître au sein de la diète, -et chassa l'ambassadeur françois de Ratisbonne; en même temps le -parlement anglois força Charles II, sinon à déclarer la guerre à la -France, du moins à faire la paix avec les États-Généraux; et Louis -XIV, contre lequel se soulevoit presque toute l'Europe, se trouva sans -alliés, ainsi que l'avoient prévu ses adversaires mieux avisés que -lui.</p> - -<p>Tant d'ennemis ligués contre la France se croyoient assurés de lui -rendre les maux et les humiliations qu'elle leur avoit fait éprouver; -les plus puissants d'entre eux se partageoient déjà ses provinces, et -il fut décidé qu'on y pénétreroit <span class="pagenum"><a id="page59" name="page59"></a>(p. 59)</span> par plusieurs points de ses -frontières<a id="footnotetag45" name="footnotetag45"></a><a href="#footnote45" title="Lien vers la note 45"><span class="smaller">[45]</span></a>. Ce fut alors que Louis XIV se montra véritablement -grand, et supérieur par son courage à des événements qu'il n'avoit pas -eu la prudence de prévoir ou d'arrêter. Ses troupes, les plus -valeureuses et les mieux disciplinées de l'Europe, avoient encore à -leur tête tous ces grands généraux qui, depuis tant d'années, avoient -comme fixé la victoire sous leurs drapeaux, et ils semblèrent se -surpasser eux-mêmes dans ces grandes circonstances, où il s'agissoit -non pas seulement de l'honneur, mais encore du salut de la France.</p> - -<p>Jamais plan d'attaque et de défense ne fut mieux concerté. Il étoit -impossible de songer à se maintenir en Hollande: l'armée françoise en -évacua les provinces, où le roi ne conserva que deux postes -importants, Grave et Maëstricht. Il divisa ensuite ses troupes en -trois corps d'armée, <span class="pagenum"><a id="page60" name="page60"></a>(p. 60)</span> l'un destiné, sous les ordres du prince -de Condé, à agir dans les Pays-Bas contre le prince d'Orange; le -second, qu'il confia au maréchal de Turenne pour être opposé sur le -Rhin aux impériaux; et se mettant lui-même à la tête du troisième, il -marcha une seconde fois à la conquête de la Franche-Comté. Cette -province fut envahie et soumise en moins de deux mois, et avant que le -duc de Lorraine, qui avoit été chargé de la défendre, eût pu seulement -en toucher les frontières. Alors les troupes qui avoient été employées -à cette expédition allèrent renforcer le corps du prince de Condé, -qui, même avec ce renfort, n'en demeura pas moins placé vis-à-vis -d'une armée beaucoup plus nombreuse que la sienne. Mais, ainsi qu'il -arrive assez ordinairement dans ces réunions de plusieurs contre un -seul, la division s'étoit mise entre les généraux des alliés; une -inaction complète en avoit été la suite, et, grâce à leur -mésintelligence, le général françois avoit eu tout le temps de prendre -ses mesures pour opérer contre eux avec avantage. Ses manœuvres -savantes leur dressèrent à Senef un piége qu'ils ne surent point -éviter, et où trois batailles qu'il leur livra dans le même jour lui -procurèrent une triple victoire, qui, dans les deux dernières actions, -lui fut toutefois vivement disputée par le prince d'Orange, dont la -bravoure, les talents militaires <span class="pagenum"><a id="page61" name="page61"></a>(p. 61)</span> et la mauvaise fortune furent -remarquables dans cette circonstance comme dans tant d'autres. -Contrarié de nouveau par les Espagnols au siége d'Oudenarde, qu'ils -levèrent malgré lui à l'approche du prince de Condé, Guillaume alla -seul avec ses Hollandois faire celui de Grave, qu'il prit enfin après -une longue résistance; et ce fut le seul exploit qui put le consoler -des mauvais succès d'une campagne dont il avoit tant espéré<a id="footnotetag46" name="footnotetag46"></a><a href="#footnote46" title="Lien vers la note 46"><span class="smaller">[46]</span></a>.</p> - -<p>Elle étoit encore plus malheureuse sur le Rhin, où le vicomte de -Turenne, réduit à manœuvrer avec un corps de dix mille hommes, ne -s'étoit montré ni moins habile ni moins entreprenant que le prince de -Condé. À la tête de cette petite armée, il avoit su prévenir la -jonction des deux corps dont se devoit composer l'armée d'Allemagne; -et, après avoir battu, à Seintzeim, le <span class="pagenum"><a id="page62" name="page62"></a>(p. 62)</span> duc de Lorraine et le -comte Caprara qui commandoient les Impériaux, il étoit entré dans le -Palatinat qu'il avait saccagé, ruiné, incendié avec une barbarie qui, -à la vérité, lui étoit commandée, mais dont il y a peu d'exemples chez -les nations chrétiennes, exerçant ce châtiment terrible sur les -peuples, pour punir les prétendues infidélités de leur souverain<a id="footnotetag47" name="footnotetag47"></a><a href="#footnote47" title="Lien vers la note 47"><span class="smaller">[47]</span></a>.</p> - -<p>Cependant l'armée impériale, qui étoit demeurée entre Mayence et -Francfort, sans oser faire un mouvement pour s'opposer à cette -dévastation du Palatinat, se grossissant de jour en jour des troupes -qui accouroient se joindre à elle de tous les cercles de l'empire, et, -composée maintenant de soixante mille combattants, venoit de passer le -Rhin à Mayence, et la consternation qu'elle avoit répandue sur les -frontières avoit pénétré jusqu'à la cour de France, et à un tel point -que Turenne, à qui l'on n'avoit pu envoyer que de foibles renforts, -reçut ordre d'évacuer l'Alsace et de se retirer en Lorraine. Il -refusa <span class="pagenum"><a id="page63" name="page63"></a>(p. 63)</span> de le faire, et répondit des événements. L'armée -ennemie entra donc en Alsace, commandée, à la vérité, par six généraux -le plus souvent divisés entre eux, et dont le plus habile étoit le -moins écouté<a id="footnotetag48" name="footnotetag48"></a><a href="#footnote48" title="Lien vers la note 48"><span class="smaller">[48]</span></a>; mais telle qu'elle étoit et avec ces éléments de -discorde intestine, si l'électeur de Brandebourg, qu'elle attendoit, -venoit encore la grossir de ses troupes, il ne sembloit pas qu'il y -eût aucun moyen de l'empêcher de pénétrer en Lorraine, de reprendre la -Franche-Comté, et de mettre la Champagne au pillage. Ce péril étant -donc le plus grand, l'habile général ne balança point et marcha droit -à l'ennemi qu'il battit à Enzheim. Cependant, malgré cette victoire, -la jonction s'effectua, et il ne paroissoit pas probable qu'avec un -corps de troupes que ses renforts élevoient à peine à vingt mille -hommes, il lui fût possible de se maintenir contre une armée trois -fois plus forte que la <span class="pagenum"><a id="page64" name="page64"></a>(p. 64)</span> sienne: il le fit cependant, et ces -dernières opérations militaires de Turenne doivent être considérées -comme le chef-d'œuvre de sa science et de son génie. Après avoir -pourvu à la sûreté de Saverne et de Haguenau, qui fermoient aux -Impériaux l'entrée de la Lorraine par la Basse-Alsace, il feignit de -leur abandonner cette province, et sut les tromper si complètement sur -ce point que, l'hiver approchant, ils se répandirent dans l'Alsace -pour y prendre leurs quartiers d'hiver, remettant au printemps suivant -la suite de leurs opérations militaires et l'invasion de la Lorraine. -C'étoit là qu'il les attendoit. À peine s'y étoient-ils établis que -l'infatigable capitaine, prenant avec lui un renfort de l'armée de -Flandres qui lui avoit été envoyé, et dont, jusqu'à ce moment, il -avait su prudemment se tenir séparé, rentre brusquement dans la -province au milieu de l'hiver et par un froid rigoureux; atteint, à -Mulhausen, un corps de troupes ennemies qu'il n'a pas la peine de -combattre, une déroute complète ayant été le résultat de cette attaque -si soudaine et si imprévue; marche sans perdre un moment à l'électeur -de Brandebourg, auprès de qui toute l'armée des alliés étoit -rassemblée; par une manœuvre la plus hardie et la plus savante dont -les faits militaires offrent l'exemple, prend en flanc cette armée si -supérieure à la sienne, et la met dans une position <span class="pagenum"><a id="page65" name="page65"></a>(p. 65)</span> si -périlleuse, qu'elle décampe la nuit, repasse le Rhin avec -précipitation, lui abandonnant vivres, munitions, détachements, -traîneurs, et de soixante-mille hommes dont elle avoit été composée, -en pouvant à peine réunir vingt mille sous ses drapeaux, tout le reste -ayant été ou tué, ou pris, ou dispersé.</p> - -<p>Les alliés ne s'attendoient point, sans doute, à d'aussi fâcheux -résultats, et en étoient fort déconcertés. L'Espagne surtout, qui, -loin de regagner ce qu'elle avoit perdu, s'étoit vu enlever la -Franche-Comté, conçut bientôt des alarmes plus vives lorsqu'elle -apprit qu'une flotte françoise étoit arrivée devant Messine, apportant -des secours à cette ville révoltée (car partout, dans ces guerres -entre princes chrétiens, la révolte étoit encouragée, et les rois s'en -faisoient complices pour peu qu'ils y trouvassent quelque profit), et -qu'à l'aide des Messinois, les troupes françoises étoient entrées dans -ses murs. Ainsi, la Sicile entière, où les esprits fermentoient, se -trouvoit menacée. Un projet de descente en Normandie, que devoient -effectuer les flottes alliées, n'avoit point réussi; et Ruyter, qui -les commandoit, n'avoit pas été plus heureux dans une entreprise -tentée sur nos colonies des Antilles. Cependant, malgré cet heureux -succès de ses armes, le roi, toujours inquiet des suites de cette -conjuration générale contre lui, craignant <span class="pagenum"><a id="page66" name="page66"></a>(p. 66)</span> sans cesse de voir -le roi d'Angleterre, neutre jusqu'à présent malgré son parlement, dans -la nécessité de se déclarer enfin contre lui, se montroit aussi -disposé que jamais à renouer les conférences pour la paix; et, afin -d'y amener les confédérés, la Suède, d'accord avec lui, offroit sa -médiation. Elle fut obstinément rejetée par l'empereur qui, sûr des -dispositions actuelles de ses alliés, étoit résolu de tenter jusqu'au -bout la fortune. Alors la Suède se déclara pour la France; elle envoya -une armée en Poméranie, et de toutes parts les hostilités -recommencèrent.</p> - -<p>(1675) L'armée de Flandres continua d'être commandée par le prince de -Condé, et Turenne retourna sur le Rhin, où il s'étoit déjà tant -illustré, et où cette fois il trouva dans Montécuculli un rival plus -digne de lui. Tous les regards se portèrent donc sur cette partie du -théâtre de la guerre, où deux des plus grands capitaines du siècle, -opposés l'un à l'autre, déployoient à l'envi toutes les ressources du -savoir et de l'expérience: celui-ci pour pénétrer en France, celui-là -pour l'en empêcher. Dans cette suite de manœuvres, considérées par -les habiles comme le chef-d'œuvre de l'art militaire, la -supériorité de Turenne sur son rival éclata de la manière la plus -frappante, la plus incontestable. Montécuculli vouloit passer le Rhin: -pour l'en empêcher, Turenne le passa lui-même avec une hardiesse dont -<span class="pagenum"><a id="page67" name="page67"></a>(p. 67)</span> l'Europe entière fut étonnée; et se plaçant alors entre le -fleuve et son ennemi, le forçant d'abandonner l'un après l'autre tous -les postes qui lui auroient ouvert des communications avec l'autre -rive, en même temps qu'il couvroit et mettoit à l'abri de toute -hostilité ceux qui assuroient les siennes, le harcelant sans cesse, -lui coupant les vivres, lui enlevant ses détachements, il parvint à le -chasser de position en position, jusqu'à ce qu'il l'eût réduit à -s'aller poster dans un lieu où il ne pouvoit plus lui échapper. Ce fut -au moment où il alloit lui livrer bataille, ou plutôt remporter la -plus assurée des victoires, et recueillir le fruit de tant et de si -nobles travaux, qu'un boulet de canon emporta ce grand homme, et avec -lui, sur ce point, la fortune de la France. Aussitôt l'armée françoise -repassa le Rhin; les magistrats de Strasbourg, délivrés de la terreur -que leur inspiroit le grand capitaine, livrèrent passage à l'armée -impériale; et Montécuculli, au lieu de la retraite honteuse et -désespérée qu'il étoit sur le point d'opérer, entra en Alsace.</p> - -<p>Ce fut le prince de Condé qui remplaça Turenne, et c'étoit sans doute -le plus digne successeur qu'on pût lui donner. L'armée de Flandres fut -confiée au duc de Luxembourg qui eut ordre de se tenir sur la -défensive, et l'on crut encore que les grands coups alloient se -porter sur le <span class="pagenum"><a id="page68" name="page68"></a>(p. 68)</span> Rhin. Il en arriva autrement: Montécuculli, -après avoir échoué aux siéges de Haguenau et de Saverne et n'avoir su -qu'éviter la bataille que lui présentoit le général françois, fut -obligé, sur les ordres qu'il reçut de sa cour, de repasser ce fleuve -et d'aller protéger le Palatinat contre la garnison françoise de -Philisbourg qui ne cessoit de le désoler; l'Alsace fut donc encore une -fois évacuée par les impériaux.</p> - -<p>La guerre se continuoit sur d'autres points avec diverses chances de -succès. La valeur du maréchal de Créqui, trahie à la fois et par les -événements et par la révolte de ses soldats, n'avoit pu sauver la -ville de Trèves, assiégée par le duc de Lorraine; et réduit aux -dernières extrémités, il s'étoit vu forcé de capituler. La situation -des Espagnols en Sicile devenoit de jour en jour plus désespérée; et -malgré la licence des François qui avoit exaspéré contre eux les -habitants de Messine, un renfort qui leur étoit arrivé à propos les -avoit rendus maîtres absolus de la ville dont tous les postes leur -avoient été livrés<a id="footnotetag49" name="footnotetag49"></a><a href="#footnote49" title="Lien vers la note 49"><span class="smaller">[49]</span></a>. Le maréchal de Schomberg battoit en même -temps <span class="pagenum"><a id="page69" name="page69"></a>(p. 69)</span> l'armée espagnole qui défendoit les Pyrénées, s'avançoit -dans le pays en enlevant les places fortes qui se trouvoient sur son -passage, et menaçoit la Catalogne; d'un autre côté l'électeur de -Brandebourg rentroit à main armée dans ses états que ravageoient les -Suédois, les forçoit d'en sortir après les avoir battus à plusieurs -reprises, les chassoit encore du pays de Mecklenbourg; et le roi de -Danemark, qui s'étoit uni aux confédérés du moment qu'il avoit vu la -Suède prendre le parti de la France, attaquoit cette puissance sur son -propre territoire et s'emparoit de la ville de Wismar.</p> - -<p>Au milieu de ces alternatives de bons et de mauvais succès, ce qui -frappoit davantage c'étoit ce désir de la paix dont Louis XIV sembloit -être toujours possédé et qu'il se plaisoit à manifester chaque fois -que l'occasion y étoit favorable, quoique le présent n'eût rien qui -dût l'alarmer, mais comme si quelque pressentiment sur l'avenir eût -troublé son esprit; tandis qu'au contraire les principales puissances, -parmi les confédérés, montroient plus d'éloignement que jamais pour -tout projet de pacification. Il est vrai que le roi de France, bien -que fatigué et inquiet de la guerre, prétendoit conserver la plupart -de ses conquêtes et prenoit pour base des traités qu'il offroit celui -d'Aix-la-Chapelle, ce qui n'étoit nullement admissible, puisque -<span class="pagenum"><a id="page70" name="page70"></a>(p. 70)</span> en effet une semblable paix, ne donnant aux alliés aucune -garantie pour les Pays-Bas espagnols, l'auroit laissé libre de -recommencer la guerre au gré de son caprice ou de son ambition, et -sans doute avec plus d'avantage que dans ce moment où l'Europe presque -entière étoit liguée contre lui. Ainsi peuvent être appréciées à leur -juste valeur tant de phrases oratoires, dont l'harmonie flattoit si -agréablement ses oreilles, qui vantoient sa modération au sein de la -victoire, et blâmoient la fureur aveugle d'ennemis de plus en plus -obstinés à refuser la paix que leur offroit un vainqueur si généreux.</p> - -<p>La guerre continua donc, et malgré la médiation que ne cessoit -d'offrir le roi d'Angleterre, et quoique les Hollandois, las de -soudoyer des alliés plus puissants qu'eux, se montrassent disposés à -traiter à des conditions dont le roi eût pu être satisfait. Mais ni -l'empereur, ni l'Espagne, ni le prince d'Orange, ne vouloient -consentir à lui laisser ses conquêtes, et Louis XIV comprit que ce -n'étoit qu'à force de succès qu'il pourroit parvenir à vaincre leur -résistance. Ils furent grands encore dans cette campagne où il -commanda lui-même son armée de Flandres, ayant sous lui cinq -maréchaux de France<a id="footnotetag50" name="footnotetag50"></a><a href="#footnote50" title="Lien vers la note 50"><span class="smaller">[50]</span></a>. <span class="pagenum"><a id="page71" name="page71"></a>(p. 71)</span> Il y fut heureux surtout dans les -siéges: Condé, Aire, Bouchain furent successivement emportés; mais on -manqua l'occasion de battre le prince d'Orange près de Valenciennes; -et Louis XIV y apprit que, pour livrer et gagner des batailles, il -faut un seul général et non un conseil de généraux. Toutefois, pour -avoir évité ce danger, Guillaume n'en finit pas moins la campagne de -la manière la plus désastreuse, ayant été forcé, à l'approche du -maréchal de Schomberg, de lever le siége de Maëstricht, avec perte de -son artillerie, de ses munitions, de tous ses effets de siége. Sur le -Rhin les alliés avoient pris Philisbourg; mais le duc de Luxembourg, -qui venoit d'y remplacer le prince de Condé<a id="footnotetag51" name="footnotetag51"></a><a href="#footnote51" title="Lien vers la note 51"><span class="smaller">[51]</span></a>, ne les en força pas -moins de repasser ce fleuve et d'aller chercher leurs quartiers -d'hiver sur les terres de l'empire.</p> - -<p>(1676) Les succès des armes françoises n'étoient <span class="pagenum"><a id="page72" name="page72"></a>(p. 72)</span> pas moins -brillants sur mer: les flottes du roi battoient sur les côtes de -Sicile les flottes combinées d'Espagne et de Hollande; et dans une -dernière affaire qui fut décisive, ces deux flottes avoient été -entièrement détruites par Duquesne, et les Hollandois y avoient fait, -dans leur célèbre amiral Ruyter, une perte plus grande que celle de -leurs vaisseaux. Battus dans la Méditerranée, ils l'étoient encore sur -les côtes d'Amérique où le duc d'Estrade reprit l'île de Cayenne -qu'ils avoient enlevée à la France; et le succès que quelques uns de -leurs vaisseaux, réunis à la flotte de Danemark, remportèrent dans la -Baltique sur la flotte suédoise, ne fut pour eux qu'un foible -dédommagement de désastres si grands et si multipliés. Cependant le -duc de Lorraine venoit de mourir; et Louis XIV, qui sembloit désirer -si vivement l'ouverture d'un congrès, donnoit à ses ennemis un -prétexte plausible de le retarder en refusant de reconnoître son -successeur, comme s'il eût eu l'intention de faire valoir le traité -imprudent qui lui avoit concédé cette province. Ayant enfin cédé sur -ce point, les conférences s'étoient ouvertes à Nimègue, mais sous des -auspices peu favorables, tous ses ennemis, les Hollandois seuls -exceptés, persistant plus que jamais dans leur éloignement pour une -paix qu'ils n'auroient pas voulu faire avec la France victorieuse, et -qui ne <span class="pagenum"><a id="page73" name="page73"></a>(p. 73)</span> leur sembloit possible qu'avec la France affoiblie, -humiliée; persuadés qu'ils étoient qu'il n'y avoit désormais de -garantie pour eux que dans sa foiblesse et ses humiliations.</p> - -<p>Alors le roi crut trouver dans cette disposition particulière des -Hollandois à désirer la fin d'une guerre qui les épuisoit, un moyen de -diviser ses ennemis et de parvenir ainsi plus aisément à son but qui -étoit, ainsi que nous l'avons dit, de faire la paix sans céder ses -conquêtes. Ses ambassadeurs traitèrent donc directement avec eux et -furent écoutés. Ce fut vainement que les alliés, pour détourner ce -coup dont ils étoient menacés, tentèrent de nouvelles manœuvres en -Angleterre où le peuple et le parlement continuoient de vouloir la -guerre contre la France, manœuvres dont le résultat devoit être de -forcer Charles II à entrer dans leur confédération. Celui-ci, qui -voyoit dans Louis XIV son seul appui, retrouva en lui-même ce qu'il -falloit d'énergie pour rejeter tout ce qui l'auroit fait sortir du -rôle de médiateur qu'il avoit adopté; et ce coup étant manqué, -l'empereur et le roi d'Espagne ne purent s'empêcher d'envoyer leurs -ambassadeurs à Nimègue où les conférences devinrent générales. Mais -comme ils s'obstinoient à prendre pour base des négociations le traité -de Westphalie, et que le roi, ne voulant pas même revenir à celui -d'Aix-la-Chapelle, demandoit qu'à son égard <span class="pagenum"><a id="page74" name="page74"></a>(p. 74)</span> toutes choses -restassent dans l'état où le sort des armes les avoit placées, il ne -sembloit pas possible qu'il pût résulter un accommodement quelconque -de prétentions aussi opposées.</p> - -<p>(1677-1678) De nouveaux succès pouvoient seuls trancher la question; -et sans suspendre les négociations, ce fut dans la continuation de la -guerre que Louis XIV chercha les moyens d'obtenir cette paix, et de -l'avoir telle qu'il la vouloit. Il croyoit qu'il y alloit de sa -gloire, et, en effet, pendant deux campagnes, il continua encore de -combattre et de vaincre. Dans la première son armée de Flandres, que -commandoit sous lui le duc de Luxembourg, prit Cambray, Valenciennes, -Saint-Omer, et mit en déroute le prince d'Orange à la bataille de -Montcassel. Sur le Rhin, le baron de Montelar et le maréchal de -Créqui, opposés aux impériaux que commandoient le prince de -Saxe-Eisenak et le nouveau duc de Lorraine, ne furent ni moins habiles -ni moins heureux. Celui-ci, qui avoit cru l'occasion favorable pour -prendre possession des états dont il venoit d'hériter, y étoit à peine -entré qu'il se vit obligé d'en sortir; et sans cesse harcelé dans ses -marches par le maréchal qui ne le perdit pas de vue un seul instant, -forcé de renoncer à faire sa jonction avec le prince d'Orange qui, -toujours malheureux dans ses siéges, levoit encore celui de -Charleroi, <span class="pagenum"><a id="page75" name="page75"></a>(p. 75)</span> ramené de nouveau en Alsace par son infatigable -ennemi, qui y rentroit lui-même pour aider Montelar à achever la -défaite de l'autre corps de l'armée impériale qu'il réduisit à -repasser le Rhin par capitulation, ce prince ne reparut dans cette -province que pour se faire battre par le maréchal à Cokerberg, et lui -voir prendre au delà du Rhin, sans pouvoir la secourir, l'importante -place de Fribourg. Le maréchal de Navailles soutenoit en même temps -sur les frontières d'Espagne l'honneur des armes françoises, et s'y -illustroit par une retraite non moins honorable que des victoires.</p> - -<p>Ainsi s'accroissoit ce désir et ce besoin de la paix que les -Hollandois ne cessoient de manifester, tandis que leurs puissants -alliés, qui les voyoient sur le point de leur échapper, redoubloient -d'instances auprès du roi d'Angleterre pour obtenir de lui qu'il -entrât enfin dans cette ligue générale de l'Europe contre son seul -ennemi. Le prince d'Orange, qui partageoit leurs alarmes, crut devoir -aller intriguer à Londres même, contre le système adopté par Charles -II. Celui-ci fit bien voir en cette occasion combien sa prévoyance de -l'avenir étoit foible, et à quel point le dominoient les intérêts et -les besoins du moment: pressé de toutes parts et par les instances -presque menaçantes de son peuple et de son parlement, et par ce -besoin qu'il avoit d'un appui que <span class="pagenum"><a id="page76" name="page76"></a>(p. 76)</span> la France seule pouvoit lui -offrir, et par la crainte même que lui inspiroit son neveu dont il -n'ignoroit pas les liaisons avec la faction qui lui étoit opposée, il -crut faire un acte de la plus profonde politique en lui faisant -épouser la princesse Marie, fille de son frère, considérant ce mariage -comme un moyen assuré de le détacher des factieux et de le rendre -favorable à une paix générale qu'il ne désiroit pas moins que Louis -XIV, et qui seule pouvoit le tirer de cette situation difficile et de -ces singuliers embarras. Ainsi Guillaume fit un pas de plus vers ce -trône qu'il devoit un jour usurper; et, le mariage fait, il n'en -persista pas moins dans ses dispositions hostiles et dans sa haine -implacable contre la France<a id="footnotetag52" name="footnotetag52"></a><a href="#footnote52" title="Lien vers la note 52"><span class="smaller">[52]</span></a>.</p> - -<p>Toutefois ni ses intrigues ni ses violences ne purent empêcher les -Hollandois de faire leur traité particulier. Ils y furent d'abord -comme <span class="pagenum"><a id="page77" name="page77"></a>(p. 77)</span> violemment entraînés par les succès encore plus prompts -et plus décisifs de la nouvelle campagne que Louis XIV venoit de -commencer. Dans le dessein où il étoit de les séparer à tout prix de -leurs alliés, le monarque victorieux, affectant la modération au sein -de la victoire, consentit à leur rendre tout ce qu'il avoit conquis -sur eux. Alors ils ne résistèrent plus, et ce sacrifice politique le -rendit maître des conditions de la paix avec les autres puissances. -L'Espagne y fut la plus maltraitée: elle y perdit pour toujours la -Franche-Comté et céda un grand nombre de places fortes dans les -Pays-Bas; (1679) l'empereur, qui traita le dernier, fut obligé de le -faire sur les bases du traité de Westphalie. Telle fut la paix de -Nimègue où Louis XIV parla encore en maître au milieu de cette Europe -qui s'étoit tant flattée d'abattre sa puissance et son orgueil; et -dans laquelle, par le triste effet de leurs divisions, les Hollandois, -l'Espagne et l'empereur se virent forcés d'abandonner les princes du -Nord qui les avoient si efficacement servis, et qui ne retirèrent -d'autres fruits de leurs services que de faire eux-mêmes séparément -une paix humiliante en restituant à la Suède tout ce qu'ils avoient -conquis sur elle, au prix du sang de leurs peuples et de leurs -trésors. Le duc de Lorraine, bien qu'il eût épousé une sœur de -l'empereur, y fut encore plus rigoureusement traité; et telles -<span class="pagenum"><a id="page78" name="page78"></a>(p. 78)</span> furent les conditions intolérables auxquelles ses états lui -étoient rendus, qu'il aima mieux, et c'était noblement agir, vivre en -simple particulier dans des cours étrangères, que de les reprendre à -ce prix déshonorant. Enfin le pape protesta de nouveau et -solennellement contre une paix où les princes chrétiens sembloient se -plaire à sanctionner une seconde fois les outrages que leur -indifférence avoit déjà faits à la religion, lors de la paix de -Munster; et l'on ne fut pas plus ému cette fois-ci que l'autre de ses -protestations.</p> - -<p>(1680-1681) C'est alors que Louis XIV sembla être parvenu au comble -des grandeurs humaines, et que, dans son orgueil, il put jouir -pleinement de cette gloire qu'il avoit poursuivie avec tant d'ardeur, -la possédant enfin telle qu'il l'avoit imaginée et telle que la -concevoit ce peuple de flatteurs dont il était entouré; c'est alors -surtout que l'admiration et le respect se changèrent pour lui en une -espèce d'adoration. L'Europe, dont il avoit humilié presque tous les -souverains, était pleine de sa renommée; ses sujets et ses ennemis -eux-mêmes lui avoient décerné comme à l'envi le surnom de -<i>Grand</i><a id="footnotetag53" name="footnotetag53"></a><a href="#footnote53" title="Lien vers la note 53"><span class="smaller">[53]</span></a>; au milieu de <span class="pagenum"><a id="page79" name="page79"></a>(p. 79)</span> cette cour si brillante, et dont la -splendeur sembloit s'accroître encore de l'éclat de tant de victoires, -tout respiroit la grandeur, la magnificence et la joie; toutes les -bouches sembloient ne s'ouvrir que pour chanter ses louanges; la -poésie, l'histoire, l'éloquence, les publioient sous toutes les -formes; le langage austère de la chaire évangélique sembloit même -s'amollir pour lui, et il y étoit loué souvent plus qu'il ne convient -de le faire pour un homme, après que l'on a parlé de Dieu. C'est alors -que Louis XIV se montra comme enivré, et que se manifestèrent en lui, -au plus haut degré, et cet orgueil qui ne voulut plus souffrir que -rien s'égalât à lui, et ce despotisme qui s'indigna de la moindre -résistance et n'admit plus d'autres règles que ses volontés; alors, -comme s'il eût été au dessus de toutes les lois divines et humaines, -il déchira lui-même les voiles qui, jusqu'à ce moment, n'avoient -laissé qu'entrevoir ses amours illicites; et, aux yeux de toute la -France, l'adultère fut mis en honneur près du trône dans M<sup>me</sup> de -Montespan.</p> - -<p>Ce monarque étoit, sans doute, pour beaucoup dans tous ces grands -événemens qui l'avoient élevé si haut; et sans cette volonté -inflexible que nous avons déjà citée comme un des principaux traits de -son caractère, il est probable que ces événements ne seroient point -arrivés; <span class="pagenum"><a id="page80" name="page80"></a>(p. 80)</span> mais aussi il est vrai de dire que jamais monarque, -dans des circonstances aussi difficiles, n'avoit été plus heureusement -secondé. Sous le ministère de Mazarin, et pendant les troubles de sa -minorité, s'étoient formés les grands capitaines et les ministres -habiles dont il étoit entouré. Accoutumés à combattre et ayant vaincu -long-temps avant que Louis XIV eût commencé à régner, les Condé, les -Turenne, avoient trouvé depuis dans Louvois un homme qui, par l'ordre -tout nouveau et vraiment merveilleux qu'il sut établir dans le service -des armées, leur avoit préparé des triomphes plus faciles, et fourni, -en quelque sorte, le moyen d'enchaîner la victoire; de son côté -Colbert, au milieu de cette longue suite de guerres, n'avoit pas cessé -de maintenir dans les finances cet ordre, cette prospérité du moins -apparente, qui avoient permis de tant entreprendre et de mener à leur -fin de si grandes entreprises. Une paix si glorieuse fut une occasion -pour lui de donner encore plus d'étendue à ses conceptions -administratives, et il ne manqua point d'en profiter pour la gloire de -son maître à laquelle la sienne étoit comme identifiée. -L'établissement plus fastueux qu'utile des Invalides<a id="footnotetag54" name="footnotetag54"></a><a href="#footnote54" title="Lien vers la note 54"><span class="smaller">[54]</span></a> fut fondé; -le roi se déclara fondateur <span class="pagenum"><a id="page81" name="page81"></a>(p. 81)</span> de l'Académie françoise, créa -l'Académie d'architecture, rétablit l'école de droit fermée depuis -cent ans; et l'on commença à naviguer sur le canal du Languedoc, -achevé vers ce temps-là. Maître absolu dans sa famille comme il -l'étoit dans l'État, en même temps qu'il rompoit avec éclat, et comme -avilissant pour une race royale, le mariage de mademoiselle de -Montpensier avec le duc de Lauzun, il forçoit le prince de Conti à -épouser mademoiselle de Blois, l'une de ses filles naturelles; et -mademoiselle d'Orléans, victime d'arrangements politiques, s'exiloit, -à son grand regret, pour devenir reine d'Espagne, et échanger les -agréments de la cour de France contre la contrainte et les ennuis de -celle de Madrid. Le mariage du dauphin avec la princesse de Bavière -fut célébré cette même année; et ce fut le prix de la neutralité que -son père avoit gardée pendant la dernière guerre, prix convenu entre -lui et le roi de France, et que celui-ci crut devoir acquitter même -après la mort de ce prince. Au milieu des solennités et <span class="pagenum"><a id="page82" name="page82"></a>(p. 82)</span> des -fêtes qui célébroient tant de royales alliances, Louis savoit -s'occuper de soins plus importants; et ne pouvant se dissimuler que la -paix qu'il avoit imposée à ses ennemis étoit une paix forcée et qu'ils -n'avoient acceptée que pour la rompre, dès qu'ils en trouveroient -l'occasion favorable, il pensoit, au milieu de cette paix, à tout -préparer pour la guerre; faisoit fortifier les frontières de Flandre -et d'Allemagne; assuroit, par la construction d'une forteresse, celle -des Pyrénées<a id="footnotetag55" name="footnotetag55"></a><a href="#footnote55" title="Lien vers la note 55"><span class="smaller">[55]</span></a>; ordonnoit, dans ses places maritimes, des travaux -propres à compléter la défense de ses côtes; faisoit bâtir un nouveau -port<a id="footnotetag56" name="footnotetag56"></a><a href="#footnote56" title="Lien vers la note 56"><span class="smaller">[56]</span></a>; augmentoit sa marine et en perfectionnoit l'organisation. Il -exerçoit en même temps son armée de terre par tous les moyens qui -pouvoient y entretenir l'activité et la discipline; enfin rien -n'échappoit à sa vigilance ainsi qu'à celle de ses ministres dans -l'ensemble et dans les détails de l'administration de ses vastes -États. Heureux si, se renfermant dans ces soins dignes d'un foi, il -n'eût, au sein d'un si glorieux <span class="pagenum"><a id="page83" name="page83"></a>(p. 83)</span> loisir, commencé une guerre -plus funeste au repos de la France que toutes celles qu'il venoit -d'achever! Nous voici arrivés à cette époque à jamais honteuse et -déplorable de la vie de Louis XIV.</p> - -<p>C'étoit Colbert qui tenoit le premier rang dans ces jours brillants de -la paix. Sous sa main habile, méthodique, et que soutenoit cette -volonté si ferme et si redoutée de son maître, se perfectionnoit de -jour en jour la science de l'administration centrale, s'étendoit et se -fortifioit la dynastie héréditaire des commis et la toute-puissance -des bureaux<a id="footnotetag57" name="footnotetag57"></a><a href="#footnote57" title="Lien vers la note 57"><span class="smaller">[57]</span></a>. Sans rivaux dans cette science toute matérielle, ce -ministre étoit hors d'état de porter sa vue au <span class="pagenum"><a id="page84" name="page84"></a>(p. 84)</span> delà du cercle -étroit qu'il s'étoit tracé: les maximes despotiques sur lesquelles un -pareil système étoit fondé, composoient toute sa doctrine politique, -et cette doctrine étoit aussi celle des autres ministres de Louis XIV. -Tous se complaisoient uniquement dans le maître qui sembloit se -complaire en eux, et ne voyoient rien de grand et d'utile pour l'État -que ce qui pouvoit accroître encore cette puissance sans bornes dont -il étoit si jaloux, et qui, de jour en jour, plus orgueilleuse et plus -irritable, s'indignoit de la moindre résistance et ne pouvoit plus -supporter le moindre obstacle. Tous les princes temporels de la -chrétienté étoient abattus; la puissance spirituelle étoit la seule -qui restât encore debout devant le grand roi: il étoit donc urgent -qu'elle fût humiliée à son tour; et en effet, ce fut uniquement dans -cette intention que ces ministres, les instruments de son despotisme -et les flatteurs de son orgueil, suscitèrent l'affaire si -malheureusement célèbre de la Régale<a id="footnotetag58" name="footnotetag58"></a><a href="#footnote58" title="Lien vers la note 58"><span class="smaller">[58]</span></a>. <span class="pagenum"><a id="page85" name="page85"></a>(p. 85)</span> La magistrature -françoise, toujours empressée de s'unir au gouvernement, chaque fois -qu'il s'agissoit de chagriner le chef de l'Église et d'empiéter sur -ses droits, entra avec empressement dans cette nouvelle conspiration -contre la puissance spirituelle; et une déclaration du mois de février -de cette année étendit à tous les évêchés du royaume une concession -volontaire et devenue abusive, que les papes avoient faite -anciennement à nos rois à l'égard d'un certain nombre d'évêchés.</p> - -<p>Les jurisconsultes du parlement ne manquèrent pas de raisonnements -pour prouver, à leur manière, l'antiquité du privilége, l'inconvénient -et l'abus des exceptions<a id="footnotetag59" name="footnotetag59"></a><a href="#footnote59" title="Lien vers la note 59"><span class="smaller">[59]</span></a>. Innocent XI, à qui Voltaire rend ce -témoignage remarquable, et dont il ne sentoit pas lui-même toute la -force, qu'il étoit le seul pape de ce siècle qui ne <em>sût pas -s'accommoder au temps</em>, vit dans cette affaire <span class="pagenum"><a id="page86" name="page86"></a>(p. 86)</span> ce qui y étoit -réellement, c'est-à-dire l'atteinte la plus grave qu'un prince, qui -prétendoit ne se point séparer du Saint-Siége, eût portée à la -juridiction de l'Église, depuis l'odieuse querelle des <em>investitures</em>; -et deux évêques qui étoient <em>malheureusement</em>, dit encore Voltaire, -les deux hommes les plus vertueux du royaume, ayant refusé de se -soumettre à l'ordonnance, le pontife à qui ils portèrent leur appel -déploya, en cette circonstance, tout ce que l'autorité de chef de -l'Église avoit de force et de majesté. Dans divers brefs qu'il adressa -au roi lui-même, tout en le félicitant de ce qu'il avoit fait pour le -bien de la religion, il l'invitoit à prendre garde que sa main gauche -ne détruisît pas ce que sa droite avoit édifié; il y appeloit la -<cite>maladie du temps</cite><a id="footnotetag60" name="footnotetag60"></a><a href="#footnote60" title="Lien vers la note 60"><span class="smaller">[60]</span></a> cette disposition à empiéter sur le -gouvernement du Saint-Siége; et certes l'expression étoit modérée. -Cette maladie, arrivée alors à son paroxisme, datoit de loin en -France; tous ses rois, depuis long-temps, en avoient été plus ou moins -attaqués, ainsi que leurs ministres; l'opposition constante du clergé -y avoit seule apporté quelques palliatifs; cette fois-ci il sembloit -conspirer avec le prince pour accroître les progrès du mal.</p> - -<p>Les remontrances du pape au roi, loin d'ébranler Louis XIV, ne firent -qu'irriter son orgueil <span class="pagenum"><a id="page87" name="page87"></a>(p. 87)</span> et accroître son obstination. L'affaire -des religieuses de Charonne<a id="footnotetag61" name="footnotetag61"></a><a href="#footnote61" title="Lien vers la note 61"><span class="smaller">[61]</span></a>, qui n'étoit qu'une conséquence de -cette usurpation du gouvernement de l'Église et un acte de suprématie -non moins intolérable que tout ce qui avoit précédé; cette affaire, -dans laquelle on osa appeler comme d'abus des décrets du pape sur une -matière de haute discipline ecclésiastique, et que le pontife poussa -avec la même vigueur que celle de la régale, acheva d'aigrir le -superbe monarque. Il fut résolu (et nous apprenons de Bossuet lui-même -que Colbert fut le premier moteur de cette résolution qui devoit avoir -de si funestes conséquences), il fut résolu, selon l'expression d'un -illustre écrivain<a id="footnotetag62" name="footnotetag62"></a><a href="#footnote62" title="Lien vers la note 62"><span class="smaller">[62]</span></a>, «de se venger sur le pape des injures qui lui -avoient été faites.» Ministres et magistrats se réunirent donc de -nouveau <span class="pagenum"><a id="page88" name="page88"></a>(p. 88)</span> pour indiquer une assemblée du clergé, dans laquelle -on discuteroit des droits du pape, et où <cite>des bornes fixes seroient -posées à sa puissance</cite>. Ceci se passoit en 1681, dans le royaume <em>très -chrétien</em>, où, après treize cents ans d'existence catholique, on -commençoit à s'apercevoir que la puissance exercée jusqu'alors par le -vicaire de Jésus-Christ n'avoit pas encore été bien comprise et avoit -besoin d'être définie; c'étoient des <em>chefs de bureaux</em> (car les -ministres de Louis XIV, que l'on s'extasie tant qu'on voudra sur le -matérialisme de leur administration, ne méritent pas d'autre nom) et -un corps de juges laïques, infectés de jansénisme et de démagogie, qui -demandoient cette définition: et à qui la demandoient-ils? à des -évêques de cour qu'ils avoient choisis eux-mêmes, à des <em>courtisans en -camail</em>, dont les plus influents, selon Fleury<a id="footnotetag63" name="footnotetag63"></a><a href="#footnote63" title="Lien vers la note 63"><span class="smaller">[63]</span></a>, «avoient dessein -de mortifier le pape et de satisfaire leurs propres ressentiments;» -parmi lesquels, selon Bossuet, «il en étoit quelques uns que des -ressentiments personnels avoient aigris contre la cour de Rome.» Tels -furent les pères de cet étrange concile, et si étrangement convoqué.</p> - -<p>Une première réunion eut lieu en l'année <span class="pagenum"><a id="page89" name="page89"></a>(p. 89)</span> même de la -convocation (1681). L'assemblée étoit composée de quarante évêques et -archevêques. Ce fut l'archevêque de Reims qui fit le rapport, pièce -célèbre et vraiment curieuse, dans laquelle, «tout en reconnoissant -que le droit de la Régale pourroit bien n'être pas appuyé sur des -<em>fondements aussi solides</em> qu'on le croyoit en France, il pensoit que -ce droit ayant été autorisé pour <em>certaines églises</em>, par un décret du -concile de Lyon, en considération de la piété et de la <em>grande -puissance</em> de Philippe le Hardi, son sentiment étoit qu'on pouvoit -l'étendre <em>à toutes les églises de France</em>, en considération des -services plus éminents rendus à la religion et de la <em>puissance plus -grande encore</em> du monarque régnant.» Il ne donna pas de moins bonnes -raisons pour l'affaire des religieuses de Charonne, et conclut à la -convocation d'un concile national.</p> - -<p>Le roi, qui, malgré l'aveuglement où le jetoit sa passion, avoit plus -de bon sens que l'archevêque de Reims, y trouva de la difficulté, et -ne permit qu'une assemblée générale. Elle s'ouvrit le 9 novembre, et -ce fut l'illustre Bossuet qui prononça le discours d'ouverture, -monument non moins curieux des angoisses secrètes d'un génie supérieur -aux prises avec la vérité, sa conscience, et la foiblesse de son -caractère. L'assemblée, voulant agir avec <em>modération</em> à l'égard -<span class="pagenum"><a id="page90" name="page90"></a>(p. 90)</span> du pape, commença par demander au roi des adoucissements dans -l'exercice du droit de la régale, avouant qu'il y avoit <em>quelque chose -à dire</em> dans la manière dont il étoit exercé. Louis XIV ne voulut pas -se montrer <em>moins modéré</em> que ses évêques, et il fut arrêté par un -arrangement final «que le roi ne conféreroit plus les bénéfices en -régale; mais qu'il présenteroit seulement des sujets <em>qui ne -pourroient être refusés</em>.»</p> - -<p>(1682) À peine cette déclaration eut-elle été vérifiée au parlement, -que les prélats s'empressèrent de porter au pied du trône leurs -humbles remerciements, reconnoissant que le roi leur donnoit par cet -arrangement <em>plus qu'il ne leur avoit ôté</em>; tous signèrent sans -difficulté l'extension de la régale si <em>heureusement</em> modifiée, et se -réunirent pour écrire au pape une lettre dans laquelle, après avoir -cité force passages des Pères pour lui démontrer combien il étoit -nécessaire que la bonne intelligence ne fût point troublée entre -l'empire et le sacerdoce, ils invitoient le père commun des fidèles à -céder aux volontés <em>du plus catholique des rois</em>, lettre que les -jansénistes eux-mêmes déclarèrent <em>pitoyable</em>, et à laquelle Innocent -XI ne répondit que par un bref qui cassoit tout ce qui avoit été fait -au sujet de la régale, reprochant en même temps à ces évêques cette -foiblesse honteuse qui ne <span class="pagenum"><a id="page91" name="page91"></a>(p. 91)</span> leur avoit pas permis de hasarder -même les représentations les plus humbles sur un acte du prince -temporel, si attentatoire à la discipline de l'église et aux droits de -son chef. «Il espéroit, disoit-il, que, révoquant au plus tôt tout ce -qu'ils venoient de faire, ils satisferoient enfin à leur conscience et -à leur honneur.»</p> - -<p>Ce bref n'étoit point encore arrivé, que déjà les évêques<a id="footnotetag64" name="footnotetag64"></a><a href="#footnote64" title="Lien vers la note 64"><span class="smaller">[64]</span></a>, et -d'après <em>l'ordre du roi</em>, avoient mis en délibération la question de -<em>l'autorité du pape</em>. Il n'y avoit point d'autre raison d'en traiter -que cet ordre; et l'assemblée y obtempéra avec le même silence prudent -et respectueux qu'elle avoit si bien gardé dans l'affaire de la -régale. Bossuet, qui auroit voulu par dessus tout que cette question -ne fût pas traitée, se tut comme les autres<a id="footnotetag65" name="footnotetag65"></a><a href="#footnote65" title="Lien vers la note 65"><span class="smaller">[65]</span></a>; et de ces lâchetés à -l'égard <span class="pagenum"><a id="page92" name="page92"></a>(p. 92)</span> du roi de France et de cette rigueur à l'égard du -Saint-Siége, résulta la fameuse déclaration en quatre articles, -«déclaration faite, dit le préambule, dans la seule intention de -maintenir <em>les droits et libertés</em> de l'Église de France, de maintenir -l'unité, et d'ôter <em>tout prétexte</em> aux calvinistes de <em>rendre odieuse</em> -la puissance pontificale.» Ce qui étoit sans doute fort édifiant.</p> - -<p>Dès que ces quatre articles eurent été dressés, le roi, à la -réquisition des évêques, fit publier un édit qui en ordonnoit -l'enregistrement dans toutes les cours supérieures et inférieures, -universités, facultés de théologie, etc., avec défense d'enseigner et -soutenir aucune proposition contraire; il étoit également enjoint aux -évêques de faire enseigner dans leurs diocèses cette déclaration qui, -dès qu'elle fut connue, <em>souleva le monde catholique</em><a id="footnotetag66" name="footnotetag66"></a><a href="#footnote66" title="Lien vers la note 66"><span class="smaller">[66]</span></a>. En France, -elle n'excita <span class="pagenum"><a id="page93" name="page93"></a>(p. 93)</span> pas moins de rumeur; plusieurs universités la -blâmèrent hautement; la Sorbonne elle-même refusa de l'enregistrer. Ce -fut le Parlement qui, la forçant de lui apporter ses registres, y fit -transcrire les quatre articles, s'exerçant ainsi aux leçons de -théologie qu'il s'apprêtoit à donner au clergé de France et pendant -long-temps; plusieurs de ceux qui ne rejetoient point la déclaration, -avouoient eux-mêmes que les évêques étoient allés <em>un peu trop loin</em>, -et que, si l'on en pesoit les conséquences, un schisme étoit difficile -à éviter<a id="footnotetag67" name="footnotetag67"></a><a href="#footnote67" title="Lien vers la note 67"><span class="smaller">[67]</span></a>. Cependant le pape indigné donnoit des signes non -équivoques de cette indignation, en refusant des bulles à tous ceux -qui étoient nommés par le roi aux évêchés vacants; et s'il n'alla pas -plus loin, c'est qu'avec un caractère aussi indomptable que Louis XIV, -le schisme, implicitement renfermé dans les quatre articles, ne -pouvoit presque manquer d'éclater. Ainsi donc, pour éviter un plus -grand mal, la prudence charitable du Saint-Siége crut devoir suivre sa -marche accoutumée, et ne point se porter tout d'un coup aux dernières -extrémités. Étoit-ce le bon parti à prendre dans une circonstance -aussi grave? les conséquences de la déclaration, ainsi tolérée, -n'ont-elles pas été plus funestes que n'auroient pu l'être une -condamnation <span class="pagenum"><a id="page94" name="page94"></a>(p. 94)</span> expresse et les suites qu'elle auroit entraînées? -c'est ce que nous ne déciderons point; mais ce qui est évident pour -nous, c'est que ces maximes, dites <em>libertés de l'église gallicane</em>, -associées, dès leur origine, à toutes les doctrines philosophiques et -révolutionnaires, cause et prétexte de tous les outrages, de toutes -les spoliations qui, par degrés, ont réduit cette église à la -situation misérable et précaire où elle est descendue aujourd'hui, -situation que déplorent ceux mêmes qui se montrent encore entichés de -ces libertés fallacieuses, sont une des plus grandes plaies qui aient -jamais été faites à la religion. C'est le trait caractéristique du -XVII<sup>e</sup> siècle, où se préparoit, au sein du despotisme, l'anarchie du -XVIII<sup>e</sup>.</p> - -<p>(De 1682 à 1688) Les choses restèrent en cet état pendant huit ans, et -tant que le siége pontifical fut occupé par Innocent XI. Dans cet -intervalle (en 1687), de nouveaux démêlés s'élevèrent entre le roi et -le pape à l'occasion des <em>franchises</em> des ambassadeurs<a id="footnotetag68" name="footnotetag68"></a><a href="#footnote68" title="Lien vers la note 68"><span class="smaller">[68]</span></a>. Jamais -privilége, quelle que fût son origine, n'avoit été plus abusif, plus -contraire à la sûreté publique, et nous ajouterons plus indigne de la -majesté des souverains qui le possédoient, puisqu'ils devenoient -ainsi, chez <span class="pagenum"><a id="page95" name="page95"></a>(p. 95)</span> un autre souverain, les protecteurs des crimes et -des désordres dont ils se faisoient justement les vengeurs dans leurs -propres états. Le pape prit enfin la résolution d'abolir un usage dont -les conséquences, de jour en jour plus fâcheuses, ne pouvoient plus se -supporter. Tous les princes de l'Europe accédèrent à une demande aussi -légitime: le seul Louis XIV se montra intraitable; et c'est alors -qu'il prononça cette parole que l'on peut considérer comme -l'expression la plus extraordinaire de l'orgueil en délire: «Je ne me -suis jamais réglé sur l'exemple des autres; c'est à moi à servir -d'exemple.» Le pape qui se croyoit le maître chez lui et que soutenoit -ce consentement unanime des autres cours de la chrétienté, crut devoir -passer outre; et le duc d'Estrées, ambassadeur de France, étant mort, -il fut déclaré qu'il n'y aurait plus de franchises autour de son -palais. À peine le roi en eut-il reçu la nouvelle, qu'il fit partir, -pour le remplacer, le marquis de Lavardin, avec ordre exprès de -maintenir les anciens usages. Le pape refusa de le recevoir; ce qui ne -l'empêcha point de faire dans Rome une entrée insolente, au milieu -d'un cortége qui ressembloit à une armée plutôt qu'à la suite d'un -ambassadeur; et traversant ainsi, avec grand fracas, les principales -rues de la ville, il alla prendre possession du palais Farnèse, comme -<span class="pagenum"><a id="page96" name="page96"></a>(p. 96)</span> il auroit pu faire dans une ville prise d'assaut, plaça autour -de ses avenues une garde nombreuse, et rétablit de vive force les -franchises abolies.</p> - -<p>Il continua de braver ainsi, pendant plusieurs jours, le souverain -Pontife, à qui il demanda, seulement pour la forme, une audience qui -lui fut refusée. Le jour de Noël suivant, à l'occasion d'un nouvel -incident où son arrogance ne pouvoit plus être supportée, un placard -affiché dans Rome<a id="footnotetag69" name="footnotetag69"></a><a href="#footnote69" title="Lien vers la note 69"><span class="smaller">[69]</span></a>, et bientôt suivi d'une bulle du pape et d'une -ordonnance du cardinal-vicaire, le déclara excommunié. Il méprisa -l'excommunication, feignit de craindre pour sa propre sûreté et fit -faire des rondes autour de son palais. Le roi montra une grande colère -des <em>outrages</em> faits à son ambassadeur, et le parlement se hâta de -partager ses ressentiments. Appel comme d'abus de la bulle du pape fut -interjeté par le procureur-général Achille de Harlay; mais, ce qui -étoit sans exemple jusqu'alors, ce ne fut pas du pape mal informé au -pape mieux informé que se fit l'appel: ce fut du pape au <span class="pagenum"><a id="page97" name="page97"></a>(p. 97)</span> -premier concile œcuménique «seul tribunal de l'Église -<em>véritablement souverain</em>, disoit ce magistrat; et auquel les papes -<em>sont soumis</em> comme les autres fidèles<a id="footnotetag70" name="footnotetag70"></a><a href="#footnote70" title="Lien vers la note 70"><span class="smaller">[70]</span></a>.» Les protestants, dans le -principe, n'avoient point parlé autrement, et tels furent les premiers -fruits de la déclaration.</p> - -<p>Toutefois ce qu'avoit dit Achille de Harlay peut être considéré comme -modéré auprès du discours que prononça le lendemain l'avocat-général -Talon, la grande chambre et la tournelle assemblées. Après avoir passé -en revue et l'affaire de la régale, et la déclaration, et cette -affaire plus récente des franchises, à l'occasion de laquelle il -établit en principe que les rois de France et leurs gens dans -l'exercice de leurs charges devoient s'inquiéter fort peu des censures -ecclésiastiques et des anathèmes de la cour de Rome, il fut aussi de -l'avis de convoquer un concile «comme le moyen le plus naturel de -réprimer les abus que les <em>ministres de l'Église</em> (ce qui vouloit dire -le souverain pontife, chef de l'Église et vicaire de Jésus-Christ) -pouvoient faire de leur puissance. Et comme Innocent XI s'obstinoit, -<em>contre toute raison et toute justice</em>, à refuser des bulles aux -évêques nommés depuis la déclaration, ce qui ne laissoit pas que -d'avoir <span class="pagenum"><a id="page98" name="page98"></a>(p. 98)</span> d'assez graves inconvénients, il proposoit un moyen -d'y remédier, moyen, selon lui, très facile et très efficace: c'étoit -de se <em>passer du pape</em>, de rétablir les élections <em>par le peuple</em> et -par les chapitres, pour ensuite, avec l'agrément du roi, être procédé -par le métropolitain à l'ordination et à l'imposition des mains, sans -avoir recours à aucune autre puissance.» Ce discours, qu'on auroit cru -prononcé dans le Parlement de Henri VIII, par son vicaire-général -Cromwell, fut terminé par les plus violentes invectives contre -Innocent XI, que cet avocat-général n'eut pas honte de présenter comme -<em>fauteur d'hérétiques</em>, protecteur des disciples de Jansénius, -spectateur tranquille des progrès du Quiétisme; qu'il eut l'audace de -peindre comme un vieillard dont l'âge et les infirmités <em>avoient -affoibli la tête</em>, à qui on rendroit même service en <em>se passant de -ses bulles</em> et en le déchargeant du fardeau <em>trop pesant pour lui</em> de -gouverner les églises particulières<a id="footnotetag71" name="footnotetag71"></a><a href="#footnote71" title="Lien vers la note 71"><span class="smaller">[71]</span></a>.</p> - -<p>Quelque aveuglé qu'il fût par la colère, le roi eut encore cette -fois-ci plus de bon sens que ceux qui croyoient lui plaire en se -livrant à de pareils excès. L'élection démocratique des évêques ne -pouvoit être de son goût; et, en ce qui touchoit la personne du pape -et son caractère <span class="pagenum"><a id="page99" name="page99"></a>(p. 99)</span> de chef de l'église, il avoit un sentiment -des convenances qui lui fit d'abord comprendre que les orateurs du -parlement avoient passé toutes les bornes. Les discours qu'ils avoient -tenus eurent donc un effet contraire à celui qu'ils en avoient espéré; -et Louis XIV commença à faire quelques démarches auprès d'Innocent XI -pour l'adoucir et lui faire oublier le passé. Un moyen sûr d'y réussir -étoit sans doute de révoquer ce qu'il avoit fait; et c'est à quoi -l'orgueilleux prince ne voulut pas se plier. Le pape, que de vaines -paroles ne pouvoient satisfaire, suivit son système de garder le -silence sur la déclaration, par cela même que, sur ce point, il auroit -eu trop à dire, persistant dans son inflexibilité sur l'article des -franchises et de la régale. Les choses continuèrent donc à rester sur -le même pied qu'auparavant, pour s'aigrir encore davantage à -l'occasion de la mort de l'archevêque de Cologne, et lorsqu'il s'agit -de lui nommer un successeur.</p> - -<p>Le roi y portoit le cardinal de Furstemberg; et l'on conçoit l'intérêt -qu'il avoit à faire électeur de Cologne un prince qui lui étoit si -entièrement dévoué<a id="footnotetag72" name="footnotetag72"></a><a href="#footnote72" title="Lien vers la note 72"><span class="smaller">[72]</span></a>. Par un motif tout contraire, <span class="pagenum"><a id="page100" name="page100"></a>(p. 100)</span> -l'empereur mettoit en avant d'autres compétiteurs, et parmi eux, un -prince de Bavière. Vu certaines circonstances qui se trouvoient dans -la position de ces deux rivaux, la confirmation du pape devenoit -nécessaire pour que l'élection de l'un ou de l'autre fût canonique: -or, Innocent XI n'avait garde de donner la préférence au prince de -Furstemberg, créature de Louis XIV, et qu'il considéroit comme le -principal auteur des maux que la dernière guerre avoit causés à -l'empire et à la chrétienté: le prince bavarois fut donc élu. En cette -occasion, le souverain pontife usoit d'un droit que lui -reconnoissoient tous les princes chrétiens: cependant qui le croiroit? -le roi de France n'eut pas honte d'éclater contre lui en termes encore -moins mesurés qu'il ne l'avoit fait jusqu'alors, et de l'accuser -publiquement d'injustice et de partialité. Dans ses emportements, il -sembloit résolu de pousser cette fois-ci les choses jusqu'à la -dernière extrémité; et cependant ne pouvant s'empêcher de craindre ce -même pouvoir qu'il affectoit de braver depuis si long-temps, et -cherchant en quelque sorte à s'aguerrir contre l'effet de ces armes -spirituelles dont Innocent XI l'avoit plus d'une fois menacé, -<span class="pagenum"><a id="page101" name="page101"></a>(p. 101)</span> le monarque furieux prit la précaution étrange de faire -interjeter, dans le parlement, appel au futur concile, de tout ce que -le pape <em>pourroit</em> entreprendre <em>à l'avenir</em> contre les droits de sa -couronne. L'archevêque de Paris et la Sorbonne approuvèrent les -conclusions du procureur du roi et se portèrent de même appelants sur -ces <em>futures</em> entreprises du souverain pontife, ce qui parut inoui et -ne se peut qualifier<a id="footnotetag73" name="footnotetag73"></a><a href="#footnote73" title="Lien vers la note 73"><span class="smaller">[73]</span></a>; alors le schisme sembla inévitable et -beaucoup de consciences s'alarmèrent: celle du roi ne fut pas la -dernière à se troubler. Comme il étoit au fond sincèrement catholique, -sa conduite, dans toutes ses malheureuses entreprises contre la cour -de Rome, n'étoit qu'incertitudes et contradictions; emporté par ses -premiers mouvements, il alloit d'abord au delà de toutes les bornes; -puis, comme s'il eût été épouvanté de l'espace qu'il avoit parcouru, -il revenoit sur ses pas et en quelque sorte malgré lui. Ainsi donc, -quoiqu'il eût fait tout ce qu'auroit pu faire un prince dont le -dessein bien arrêté eût été de se séparer de l'église romaine, il est -hors de doute que l'idée d'un schisme ne lui étoit jamais entrée dans -l'esprit; et l'on en doit dire, autant des évêques qui s'étoient faits -ses flatteurs et ses complices. Dès que la voix publique lui eut -appris qu'on commençoit <span class="pagenum"><a id="page102" name="page102"></a>(p. 102)</span> à craindre une semblable séparation, -il se hâta de rassurer ses peuples, et, de concert avec ces mêmes -évêques, déclara hautement que jamais ni lui, ni le clergé de France -n'avoient eu la pensée d'attenter à l'autorité spirituelle du vicaire -de Jésus-Christ, et de se soustraire à son obéissance. Telles furent -les inconséquences de Louis XIV et de son conseil de prélats; et c'est -là comme une fatalité attachée à tous ceux qui ont la prétention de -disputer avec l'autorité spirituelle, et de chercher la mesure plus ou -moins grande de ses droits. Ceux qui lui refusent toute espèce de -droits sont plus raisonnables et plus conséquents: nous verrons plus -tard la suite et les effets de ces tristes démêlés.</p> - -<p>Tandis qu'il en agissoit ainsi avec la cour de Rome, le roi s'occupoit -avec un zèle très ardent de la conversion des calvinistes, et n'avoit -pas moins à cœur de les ramener dans le giron de l'église romaine -que de tenir le pape à juste distance de l'église gallicane. Une année -avant la fameuse assemblée du clergé (en 1680), il avoit rendu une -ordonnance dont l'objet étoit de les exclure de certains emplois -publics et d'arrêter les effets du prosélytisme qu'ils continuoient -d'exercer au milieu de ses sujets catholiques. Il fit fermer tous les -temples élevés en contravention aux clauses de l'édit de Nantes; des -missionnaires furent envoyés pour les prêcher, <span class="pagenum"><a id="page103" name="page103"></a>(p. 103)</span> et l'on prit -des précautions pour que ceux qui voudroient se convertir n'y -trouvassent point d'obstacles dans le fanatisme de leurs -coreligionnaires. (1685) Il n'y avait rien à dire à ces premières -mesures; mais il arriva que, tandis que l'on obtenoit la soumission, -ou sincère ou simulée, du plus grand nombre de ces sectaires, les -églises du Vivarais, des Cévennes et du Dauphiné, levèrent l'étendard -de la révolte, rouvrirent les temples fermés, et, malgré l'ordonnance -royale, recommencèrent les pratiques de leur culte aux lieux où il -avoit été interdit, et ne s'assemblèrent plus que les armes à la main. -Il étoit juste encore de punir leur rébellion; et quelques compagnies -de dragons, que l'on envoya dans ces provinces, arrêtèrent ce -mouvement à peine commencé: les temples interdits furent rasés, et -l'on força les religionnaires à loger chez eux les soldats qu'on -venoit d'employer à les réduire.</p> - -<p>Ce logement de gens de guerre et les vexations inévitables dont il -étoit accompagné, produisirent quelques conversions. C'étoit sans -doute une étrange manière de convertir; néanmoins elle plut au roi -qui, la trouvant plus efficace que les autres moyens qu'il avoit -d'abord employés, jugea à propos d'en étendre les avantages à tous les -autres calvinistes de son royaume. Une grande partie de ses troupes -fut donc répandue dans les provinces du midi, et aucun religionnaire -<span class="pagenum"><a id="page104" name="page104"></a>(p. 104)</span> ne fut exempt de loger des soldats. Bientôt les abjurations -commencèrent et se multiplièrent à mesure que ce fardeau devint plus -accablant; on se contenta d'abord d'une déclaration vague de -catholicisme, ensuite on fit signer des formulaires, puis on força -d'aller à la messe ceux dont la foi parut suspecte après qu'ils -avoient signé. Cependant ces moyens, tout expéditifs qu'ils étoient, -parurent encore trop lents à Louis XIV: il méditoit depuis long-temps -de révoquer l'édit de Nantes, et d'extirper ainsi d'un seul coup le -calvinisme de ses états. Louvois l'y poussoit de toutes ses forces par -des motifs qui lui étoient purement personnels<a id="footnotetag74" name="footnotetag74"></a><a href="#footnote74" title="Lien vers la note 74"><span class="smaller">[74]</span></a>; et dans le conseil -ceux qui étoient de son avis donnoient pour raison que jamais occasion -d'abattre ces sectaires n'avoit été plus favorable <span class="pagenum"><a id="page105" name="page105"></a>(p. 105)</span> que celle -où le roi, en paix avec l'Europe entière et redouté de tous ses -ennemis, n'avoit à craindre du grand coup qu'il alloit frapper que des -plaintes impuissantes et rien au delà. D'autres jugeoient que la -violence n'étoit pas un bon moyen d'opérer des conversions; que la -persécution, loin de ramener les esprits, pouvoit faire des -fanatiques; que, si l'on poussoit les huguenots au désespoir, on se -verroit entraîné soi-même fort au delà de ce qu'on avoit d'abord -résolu, et forcé peut-être à des rigueurs que l'on n'avoit pas -prévues; ils craignoient une émigration fatale à la France sous bien -des rapports, et pensoient que des moyens plus doux auroient à la fois -plus de justice et d'efficacité. Il est bon de remarquer que le père -Lachaise, jésuite et confesseur du roi, s'étoit rangé à ce sentiment; -il est indubitable que c'eût été celui du chef de l'église, s'il eût -été appelé à une délibération qu'il lui appartenoit de diriger, et -que, dans tout autre temps, on n'eût point osé conduire à sa fin sans -être soutenu par ses avis. Mais la déclaration venoit d'être rendue: -les évêques de France avoient remis le pape à sa place, et Louis XIV -pouvoit maintenant, quand il lui semblerait bon, se faire pape -lui-même dans ses états.</p> - -<p>Le premier avis lui sembla le meilleur, et il devoit sans doute -convenir davantage à ce caractère <span class="pagenum"><a id="page106" name="page106"></a>(p. 106)</span> qu'irritoient les moindres -obstacles et à qui rien ne devoit résister. La révocation de l'édit de -Nantes fut donc signée. Certes, et personne ne le pourra contester, le -roi de France avoit le droit politique et religieux d'arrêter, au -milieu de ses sujets, la propagation d'erreurs aussi funestes pour le -salut des âmes que dangereuses pour le maintien de l'ordre social. -Comme chrétien et comme roi, il étoit le maître d'exclure les -protestants des fonctions publiques; c'étoit son devoir de leur -interdire l'exercice public de leur culte, trop long-temps toléré; -mais c'est là qu'il devoit s'arrêter. Le reste il falloit l'abandonner -au zèle des missionnaires qui, plus lentement peut-être, mais aussi -plus sûrement, auroient opéré en France la destruction du calvinisme, -qu'il falloit attaquer au fond des cœurs, et non dans la personne -et les biens de ses sectateurs. Il est donc impossible de ne pas -désapprouver un prince qui gâte ainsi par la violence ses inspirations -même les meilleures; et il y a tout à la fois du bien et du mal dans -la révocation de l'édit de Nantes, que la plupart de ceux qui en ont -parlé n'ont su que louer ou blâmer sans restriction. Faire abattre les -temples des protestants, défendre leurs assemblées, expulser leurs -ministres, fermer leurs écoles, et les contenir ainsi par toutes les -mesures de police jugées nécessaires, c'étoit aller au but <span class="pagenum"><a id="page107" name="page107"></a>(p. 107)</span> -qu'il vouloit atteindre. C'étoit le dépasser que de violenter ceux -qu'on ne pouvoit ramener par la persuasion; d'enlever de force les -enfants à leurs familles pour les faire élever dans la religion -catholique; en même temps qu'on les persécutoit, de leur fermer, sous -les peines les plus rigoureuses, les frontières de la France, pour les -empêcher de se soustraire à la persécution; et confondant ainsi avec -les plus vils malfaiteurs des hommes égarés, opiniâtres peut-être dans -leur erreur, mais enfin dont l'égarement et l'opiniâtreté n'étoient -pas des crimes qui méritassent des peines infamantes, de remplir les -prisons et les galères de ceux dont on avoit pu se saisir, lorsqu'ils -contrevenoient à cette loi inique et barbare. Un grand nombre échappa; -et quoiqu'on ait fort exagéré le dommage qu'en éprouva la France dans -son commerce et dans ses manufactures, il n'en est pas moins vrai de -dire que ces réfugiés portèrent chez les étrangers qui les -accueillirent beaucoup de procédés industriels qui, jusqu'alors, en -avoient fait nos tributaires. Telle fut la révocation de l'édit de -Nantes, légitime dans son principe, tyrannique dans son exécution<a id="footnotetag75" name="footnotetag75"></a><a href="#footnote75" title="Lien vers la note 75"><span class="smaller">[75]</span></a>.</p> - -<p><span class="pagenum"><a id="page108" name="page108"></a>(p. 108)</span> Cependant, dès le commencement de cette paix de Nimégue à la -fois si hostile contre le pape et contre les protestants, Louvois, -jaloux de l'éclat que jetoient les travaux de Colbert, et dans son -ambition effrénée, ainsi que nous l'avons déjà dit, ne croyant point -avoir la faveur de son maître, si quelque autre en étoit favorisé, -fomentoit des guerres nouvelles en poussant ce maître superbe à des -actes arbitraires envers des souverains étrangers, ou, pour mieux -dire, à des usurpations criantes, dont l'effet devoit être de les -alarmer et de les exaspérer; telles furent les deux trop fameuses -affaires des <em>réunions</em> et des <em>dépendances</em>: la première, qui -attaquoit des <span class="pagenum"><a id="page109" name="page109"></a>(p. 109)</span> droits acquis par de longues prescriptions, -blessoit presque tous les princes de l'Europe, et plus -particulièrement ceux de l'Empire; la seconde qui, regardant -uniquement l'Espagne, n'étoit autre chose que l'abus du droit du plus -fort, et nous ne craignons pas de le dire, dans toute sa -brutalité<a id="footnotetag76" name="footnotetag76"></a><a href="#footnote76" title="Lien vers la note 76"><span class="smaller">[76]</span></a>. Les intrigues de son ministre venoient en outre de lui -acquérir la possession <span class="pagenum"><a id="page110" name="page110"></a>(p. 110)</span> simultanée de deux des plus fortes -places de l'Europe, Strasbourg sur le Rhin, et Cazal dans le -Montferrat, et de lui ouvrir ainsi la libre entrée de l'Allemagne et -de l'Italie. Par la violence avec laquelle l'affaire des réunions -étoit poursuivie, quatre électeurs de l'empire se trouvèrent bientôt -sous le joug de la France; et bien que les contestations, commencées -avec l'Espagne, eussent été conduites d'abord avec une apparence de -modération, Louis XIV, ennuyé des lenteurs des conférences, imagina -d'en hâter la conclusion par un de ces moyens expéditifs qui lui -étoient familiers, et fit faire, en pleine paix, le blocus de la ville -de Luxembourg. Les princes crièrent à l'oppression et invoquèrent la -protection de l'empereur; mais celui-ci, que pressoient d'un côté les -Turcs qui se préparoient à lui faire la guerre, de l'autre les -mécontents de Hongrie qu'il avoit peine à contenir, n'étoit pas en -position de s'interposer pour eux d'une manière efficace, et se vit -bientôt réduit à ces extrémités presque désespérées dont le tira la -valeur brillante du roi de Pologne Sobieski. Il faut avouer ici que le -roi de France eut du moins la pudeur de ne pas abuser de cette -situation malheureuse du chef de l'empire; et si l'on considère quelle -étoit dès lors la morale politique de l'Europe, il faut lui savoir gré -de n'avoir pas fait, en cette circonstance, cause <span class="pagenum"><a id="page111" name="page111"></a>(p. 111)</span> commune -avec les Turcs contre un prince chrétien, et d'avoir été assez -généreux pour ne pas conspirer avec les infidèles la ruine entière de -la chrétienté. Ce fut même ce moment qu'il choisit pour châtier les -Algériens dont il avoit à se plaindre, ce qu'il fit avec cet éclat et -ce bonheur qui l'accompagnoient dans toutes ses entreprises; mais il -n'en continuoit pas moins de se montrer intraitable dans ses disputes -avec l'Espagne. Cette affaire et celle des réunions se poursuivoient -de sa part avec la même ténacité; sa prétention étoit de vouloir ainsi -s'établir jusque dans les entrailles de l'Empire, et l'on peut -concevoir que ni l'empereur ni le roi d'Espagne n'étoient disposés à -acheter à ce prix la continuation d'une paix pour eux déjà si -onéreuse. Le roi prit donc la résolution d'y contraindre d'abord cette -dernière puissance en faisant entrer brusquement ses troupes dans les -Pays-Bas espagnols, où elles ne trouvèrent aucune résistance. Les -États de Hollande, malgré les sollicitations pressantes du prince -d'Orange, ne voulurent point se mêler de cette querelle, se rappelant -ce qu'il leur en avoit déjà coûté pour avoir osé se commettre avec le -grand roi; le roi d'Angleterre, entièrement sous l'influence de la -France, refusa sa médiation; et l'Espagne, abandonnée à ses propres -forces, ne trouva que les Génois qui, poussés par des ressentiments -<span class="pagenum"><a id="page112" name="page112"></a>(p. 112)</span> qu'excitoit trop souvent le ton de maître que Louis XIV avoit -coutume de prendre avec les petits États, eurent l'imprudence de se -liguer avec elle. Il étoit évident qu'avec un si foible auxiliaire, -cette puissance, telle qu'elle se trouvoit alors, ne pouvoit résister -à la France; et il falloit qu'elle se crût bien profondément insultée, -pour courir les chances d'une lutte aussi inégale. Les résultats n'en -furent pas long-temps indécis: rien ne résista dans les Pays-Bas -espagnols, où l'armée françoise s'empara de Courtrai et de Dixmude, et -assiégea de nouveau Luxembourg; une seconde armée battoit en même -temps les Espagnols en Catalogne, et la flotte du roi bombardoit et -réduisoit en cendres la ville de Gênes. La prise de Luxembourg ne -tarda point à couronner cette suite non interrompue de succès; et le -roi d'Espagne, réduit aux abois, se vit dans la nécessité de conclure -avec Louis une trève de vingt ans, à laquelle l'empereur fut également -obligé d'accéder, et qui valut provisoirement au vainqueur plus qu'il -n'avoit d'abord demandé dans l'affaire des réunions et des -dépendances<a id="footnotetag77" name="footnotetag77"></a><a href="#footnote77" title="Lien vers la note 77"><span class="smaller">[77]</span></a>. Toutefois le <span class="pagenum"><a id="page113" name="page113"></a>(p. 113)</span> ressentiment que produisit cet -événement fut profond et ineffaçable: on peut dire que l'Europe -entière partagea cette injure; il n'y eut pas un seul de ses -souverains qui se crût désormais en sûreté, tant que la puissance -orgueilleuse et colossale qui pesoit ainsi sur eux, ne seroit point -abattue ou du moins humiliée. Nous allons voir bientôt ce qui en -résulta.</p> - -<p>De tous les ennemis que les entreprises de Louis XIV avoient conjurés -contre lui, le plus implacable et sans doute le plus habile étoit le -prince d'Orange. Nous avons déjà fait connoître ses projets ambitieux, -ses liaisons avec Shaftsbury, et le mariage qui l'avoit si -impolitiquement, rapproché du trône d'Angleterre. Sa haine contre le -roi de France s'accroissoit encore de toute la violence de sa coupable -ambition; car il n'y avoit point d'apparence que, soutenu d'un allié -si puissant, Charles II pût jamais être renversé par la faction qui -conspiroit dans l'ombre contre lui. Aidé du nouvel électeur palatin, -qu'un démêlé récent avec la cour de France tenoit, à l'égard de Louis, -dans de continuelles appréhensions<a id="footnotetag78" name="footnotetag78"></a><a href="#footnote78" title="Lien vers la note 78"><span class="smaller">[78]</span></a>, Guillaume intriguoit donc -sans <span class="pagenum"><a id="page114" name="page114"></a>(p. 114)</span> relâche dans les cabinets pour tâcher de les soulever -tous à la fois contre le monarque qui menaçoit la liberté de tous, et -trouvoit partout des esprits disposés à l'entendre et pénétrés de la -nécessité pressante de prévenir un danger qui n'étoit que trop réel. -Ainsi fut formée la ligue d'Ausbourg, la plus formidable qui se fût -encore élevée contre celui que l'on considéroit alors comme l'ennemi -commun de l'Europe.</p> - -<p>Cependant de grands événements s'étoient passés en Angleterre depuis -la paix de Nimègue: le dangereux génie de Shafstbury n'avoit cessé d'y -remuer le parti protestant contre les catholiques, et d'ébranler ainsi -le trône des Stuarts, dont ceux-ci étoient le principal appui. Il -avoit le premier excité l'ambition du prince d'Orange, en lui faisant -entrevoir que la route du trône n'étoit pas aussi difficile pour lui -qu'il auroit pu le penser; et, d'un autre côté, il donnoit des -espérances <span class="pagenum"><a id="page115" name="page115"></a>(p. 115)</span> toutes semblables au duc de Montmouth, fils -naturel du roi, que ses suggestions perfides conduisirent finalement à -l'échafaud; car tout porte à croire qu'il les trompoit également l'un -et l'autre, et que son véritable projet étoit d'établir en Angleterre -un gouvernement républicain, qu'il jugeoit plus conforme aux doctrines -protestantes de sa nation. Il mourut avant d'avoir mis fin à ces -projets criminels. Charles le suivit de près; et son frère Jacques II -lui succéda, sans opposition apparente, mais au milieu de tous ces -ferments de discorde que ce fatal ennemi de sa famille avoit semés, et -que son propre gendre continua de fomenter avec encore plus d'adresse -et de succès. Il n'est point de notre sujet de rendre compte de la -révolution nouvelle qui mit fin à la dynastie malheureuse des Stuarts; -mais cette révolution ne tarda pas à arriver, secrètement favorisée -par l'empereur et par le roi d'Espagne, qui ne voyoient que ce moyen -d'enlever à la France, et sans retour, l'alliance de l'Angleterre. -Telle étoit l'abjection profonde où les intérêts purement matériels de -la politique moderne avoient plongé la chrétienté. Des rois -catholiques poussoient un prince protestant à usurper le trône de son -beau-père, catholique comme eux; tout prêts à sanctionner, à la face -du monde, cette usurpation sacrilége, et se croyant en droit de le -faire, afin de combattre <span class="pagenum"><a id="page116" name="page116"></a>(p. 116)</span> plus efficacement leur commun -ennemi, lequel étoit le roi très chrétien et le fils aîné de l'église. -La circonstance étoit des plus favorables. L'empereur Léopold, -vainqueur des Turcs, pacificateur de la Hongrie dont il venoit de -rendre le trône héréditaire dans sa maison, régulateur suprême de -l'empire qui, dans ces graves circonstances, avoit remis en quelque -sorte ses destinées entre ses mains, se trouvoit au plus haut degré de -puissance où il fût encore parvenu; et l'orage formé par la ligue -d'Ausbourg contre Louis XIV étoit sur le point d'éclater. Alors ce -monarque, instruit de tout ce qui se passoit, et jugeant qu'il étoit -de la prudence de prévenir ses ennemis, déclara le premier la guerre à -l'empereur en faisant brusquement irruption dans l'empire.</p> - -<p>Cependant il parut alors que sa confiance en lui-même étoit un peu -diminuée; car, même après avoir passé le Rhin dans un appareil -formidable, que suivirent des succès qui sembloient décisifs<a id="footnotetag79" name="footnotetag79"></a><a href="#footnote79" title="Lien vers la note 79"><span class="smaller">[79]</span></a>, il -fit des propositions de paix qui, <span class="pagenum"><a id="page117" name="page117"></a>(p. 117)</span> à la vérité, n'étoient -point acceptables, mais qui n'étoient pas telles cependant qu'il les -avoit dictées, jusqu'alors à des vaincus. Elles furent rejetées; et, -en effet, les nouvelles qui leur arrivoient d'Angleterre étoient de -nature à consoler les confédérés des pertes que cette irruption -soudaine leur avoit fait éprouver, et à leur donner pour la suite les -plus solides espérances. La révolution y avoit été aussi complète que -rapide; et pour opérer la défection de l'armée royaliste, le prince -d'Orange n'avoit eu qu'à se montrer. Quoiqu'il semble peu probable -qu'en aucun état de cause Jacques II eût pu se maintenir sur le trône -jusqu'à la fin, sa fuite précipitée avoit cependant hâté la ruine de -ses affaires; et ce roi dépouillé étoit venu chercher un asile en -France au moment même où son puissant allié remportoit de si grands -avantages sur leurs communs ennemis. Voyant ainsi leur ligue fortifiée -de l'alliance désormais indissoluble de l'Angleterre, ceux-ci -sentoient se ranimer leur haine et leur courage; tandis que Louis, au -milieu même de ses triomphes, ne pouvoit s'empêcher de reconnoître que -la chute du monarque anglais lui ôtoit tout ce qu'elle faisoit gagner -aux confédérés.</p> - -<p>L'embarras qu'il éprouvoit se fit voir dans les démarches par -lesquelles il essaya de détacher l'Espagne de la ligue, et de -l'intéresser à la cause de Jacques II. Loin d'y réussir, il ne put -même <span class="pagenum"><a id="page118" name="page118"></a>(p. 118)</span> obtenir d'elle la neutralité qu'il s'étoit borné ensuite -à lui demander; les Hollandois eux-mêmes, que si long-temps son nom -seul avoit fait trembler, le bravoient maintenant, et étoient entrés -dans la confédération; enfin Louis XIV se trouva seul contre tous ses -anciens ennemis, accrus de ceux qui avoient été autrefois ses alliés; -sans qu'il y eût en Europe un seul prince qui voulût entrer dans sa -querelle.</p> - -<p>C'est ici qu'il faut admirer les ressources prodigieuses que le -pouvoir absolu et la volonté forte du prince, le bel ordre que ses -ministres avoient créé dans les diverses parties de l'administration, -et surtout l'habileté de Louvois qui dirigeoit tout le matériel de la -guerre, donnèrent à la France dans une situation critique, à laquelle -aucune autre nation de l'Europe, même la plus puissante, n'auroit pu -résister. Les frontières du royaume furent, avant toutes choses, mises -à l'abri de toute invasion; l'Irlande devint le foyer d'une guerre -active que Louis fit à l'usurpateur, et l'on peut dire qu'il y soutint -avec le plus noble dévouement, et n'épargnant ni ses trésors ni ses -soldats, une cause qui devoit être celle de tous les rois, qui l'eût -été peut-être, si lui-même ne les en avoit invinciblement éloignés; en -même temps il se prépara à résister aux armées nombreuses qui, de -toutes parts, le menaçoient sur ses frontières.</p> - -<p><span class="pagenum"><a id="page119" name="page119"></a>(p. 119)</span> (1688-1697.) Les détails de cette guerre, qui, commencée en -1688, ne finit qu'en 1697, sont immenses; et il ne peut entrer dans -notre plan, non seulement d'en raconter, mais même d'en énumérer tous -les événements. Elle commença par un nouvel incendie du Palatinat, non -moins barbare que le premier, et dont Louvois fut également -l'instigateur; et dans cette première campagne, les succès des alliés, -quoique leurs armées fussent incomparablement plus nombreuses que -celles de France, furent à peu près nuls sur les frontières du nord. -Le maréchal d'Humières ayant été remplacé par le maréchal de -Luxembourg à l'armée de Flandre, dès ce moment ils ne comptèrent plus -que des défaites: la bataille de Fleurus, la prise de Mons, le combat -de Leuze, celui de Steinkerque, la bataille de Nerwinde, et un grand -nombre d'autres faits d'armes, illustrèrent plusieurs campagnes, qui -furent les dernières et peut-être les plus brillantes de ce grand -capitaine. Sur le Rhin, le maréchal de Lorges soutint aussi avec -bonheur et habileté la gloire des armées françoises dans un grand -nombre de siéges et d'actions militaires, où il conserva constamment -une supériorité marquée sur les troupes qui lui étoient opposées. -Catinat, à la fois négociateur et guerrier, n'ayant pu parvenir à -gagner au roi le duc de Savoie, aussi <span class="pagenum"><a id="page120" name="page120"></a>(p. 120)</span> possédé qu'aucun autre -de cette animosité contre Louis XIV, qui étoit devenue la passion -commune de tous les princes de l'Europe, s'étoit montré l'égal des -plus renommés capitaines, dans une suite de campagnes où il déploya -toutes les ressources de l'art: également habile dans les siéges, dans -les surprises, dans les retraites, dans les batailles rangées; faisant -avorter tous les plans d'un ennemi qui ne manquoit lui-même ni de -courage ni d'habileté; et toujours occupé de l'amener de revers en -revers à changer de parti, sans pouvoir parvenir à vaincre ses -préventions et son opiniâtreté. En Catalogne, la guerre, moins animée -que sur les frontières du nord, n'en étoit pas moins favorable à nos -armes: le maréchal de Noailles, qui la dirigeoit, avait enlevé aux -Espagnols une grande étendue de pays qu'il avoit dévastée, les avoit -taillés en pièces à la bataille de Berges, et s'étoit successivement -rendu maître de presque toutes les places fortes qui défendoient cette -province. Même bonheur sur mer: l'amiral Tourville, dès le -commencement des hostilités, avait gagné la célèbre bataille de Wight -sur les flottes combinées d'Angleterre et de Hollande; de Pointis et -Duguay-Trouin enlevoient les flottes marchandes de ces deux -puissances, ou dévastoient leurs colonies; d'Estrées bloquoit les -ports des Espagnols et désoloit leurs côtes; tandis que toutes -<span class="pagenum"><a id="page121" name="page121"></a>(p. 121)</span> les expéditions navales des confédérés, ou contre notre -littoral, ou contre nos possessions lointaines, avoient complétement -avorté. Enfin, dans cette longue guerre, et de part et d'autre si -animée, les armes de France ne furent malheureuses qu'en Irlande, où -la fortune de Guillaume finit par l'emporter sur les efforts de Louis -pour rétablir le roi légitime: la bataille de la Boyne décida pour -toujours la question en faveur de l'usurpateur.</p> - -<p>Celui-ci, partout ailleurs le plus malheureux général qui ait jamais -commandé des armées, et toujours battu, quoiqu'il ne fût dépourvu ni -de courage personnel, ni de talents militaires, n'en étoit pas moins -l'âme de cette ligue dont il avoit été en quelque sorte le créateur, -et la soutenoit de toute la violence de sa haine contre Louis XIV. À -plusieurs reprises la Suède, le Danemark, la Pologne, le pape surtout, -que ces divisions du monde chrétien affligeoient profondément, avoient -offert leur médiation pour mettre fin à cette guerre<a id="footnotetag80" name="footnotetag80"></a><a href="#footnote80" title="Lien vers la note 80"><span class="smaller">[80]</span></a>: Guillaume -avoit <span class="pagenum"><a id="page122" name="page122"></a>(p. 122)</span> toujours été le premier à repousser toutes propositions -d'accommodement, et son obstination soutenoit ses alliés au milieu de -tant de revers qui se succédoient presque sans interruption; Louis, au -contraire, malgré ses succès non interrompus, désiroit la paix; ses -peuples étoient épuisés et mécontents; et il falloit une autorité -aussi absolue que la sienne et aussi fortement établie, pour leur -faire supporter ce fardeau toujours croissant d'impôts dont il étoit -forcé de les accabler.</p> - -<p>Ce fut de même l'épuisement de leurs peuples, et surtout la nécessité -où l'empereur se trouva de partager ses forces afin de faire face aux -Turcs, à qui l'occasion avoit paru favorable pour insulter de nouveau -ses frontières, qui triompha enfin de la persévérance des alliés; et -toutefois ce ne fut que lentement et pour ainsi dire aux dernières -extrémités. Même après les premières ouvertures de paix qui furent -faites, dans lesquelles le roi de France montra avec quelle ardeur il -désiroit cette paix, en consentant d'abord à ce qui devoit le plus -coûter à sa fierté et à toutes ses affections, c'est-à-dire à -reconnoître Guillaume comme roi d'Angleterre, il se <span class="pagenum"><a id="page123" name="page123"></a>(p. 123)</span> passa -trois ans avant qu'elle fût conclue; et il sembla que l'empereur et le -roi d'Espagne y missent une plus forte opposition, alors que le prince -d'Orange commençoit à s'y montrer moins opposé. Il fallut de nouveaux -revers pour les y forcer. Enfin la défection du duc de Savoie, que le -roi, après tant d'efforts infructueux, parvint à gagner par la -perspective éblouissante du mariage de sa fille avec le duc de -Bourgogne, ébranla l'empereur; la prise de Barcelonne par le duc de -Vendôme changea presque en même temps les dispositions du roi -d'Espagne; on reprit publiquement à Riswick, entre toutes les -puissances belligérantes, les conférences déjà secrètement commencées -à Gand entre l'Angleterre, la Hollande et le roi de France; et chaque -puissance fit avec lui son traité particulier. Si l'on en excepte la -ville de Strasbourg, qui s'étoit donnée à lui et qui lui resta, il -céda sur tout le reste sans exception; rendit à chaque souverain, -grand ou petit, ce qu'il lui avoit enlevé, soit avant les hostilités, -soit pendant le cours de la guerre; et après tant de sang versé et de -trésors épuisés, se retrouva au même point où il étoit après le traité -de Nimègue; et toutefois avec cette différence que plus tard il sentit -bien amèrement, que la révolution d'Angleterre ayant été un des -résultats de cette guerre si violemment et si imprudemment provoquée, -l'alliance <span class="pagenum"><a id="page124" name="page124"></a>(p. 124)</span> de cette puissance qui avoit si heureusement -favorisé les triomphes de sa jeunesse, étoit à jamais perdue pour lui -au déclin de ses jours. Jacques II se donna la triste et dernière -satisfaction de protester contre tout ce qui s'étoit fait de -préjudiciable à ses intérêts, à la paix de Riswick.</p> - -<p>Louvois mourut pendant le cours de cette guerre<a id="footnotetag81" name="footnotetag81"></a><a href="#footnote81" title="Lien vers la note 81"><span class="smaller">[81]</span></a> que son égoïsme -cruel et sa basse jalousie avoient allumée; et sa mort prévint de -quelques instants la disgrâce éclatante que lui préparoit son maître -désabusé, et qui, trop long-temps la dupe de ses artifices, venoit -enfin d'en découvrir les dernières et peut-être les plus coupables -manœuvres<a id="footnotetag82" name="footnotetag82"></a><a href="#footnote82" title="Lien vers la note 82"><span class="smaller">[82]</span></a>. On ne peut nier que ce ministre ne possédât à un -très haut degré, et, ainsi que nous l'avons déjà dit, la sagacité et -l'activité nécessaire pour saisir l'ensemble et les détails de la -vaste administration qui lui avoit été confiée, et qu'il ne l'eût -perfectionnée de manière à y produire ce qu'on n'auroit pas cru -<span class="pagenum"><a id="page125" name="page125"></a>(p. 125)</span> possible avant lui; mais sans parler ici des guerres injustes -et impolitiques dans lesquelles il entraîna Louis XIV, guerres qui -creusèrent pour la monarchie un abîme que rien n'a pu combler, et même -en ne le considérant que comme ministre de la guerre, ce qui est son -beau côté, il est important de remarquer que, sous ce rapport, il fut -encore pernicieux à la France en voulant tout soumettre à ce mécanisme -administratif qu'il avoit si singulièrement perfectionné. <em>L'ordre du -tableau</em> dont il fut l'inventeur, et qui plut à un monarque absolu -dont la politique étoit de tout niveler autour de lui, éteignit toute -émulation, toute ardeur pour le service militaire, et détruisit -l'école des grands capitaines. Le système de tracer les plans de -campagne dans le cabinet, et de tenir ainsi les généraux en quelque -sorte à la lisière, acheva ce que l'ordre du tableau avoit commencé; -et cette servitude de ceux qui commandoient ses armées plut encore à -l'orgueil de Louis XIV. Une foule d'autres réglements, basés sur le -même principe de servilité, achevèrent de dégrader le service dans -tous les rangs de la hiérarchie militaire; et Saint-Simon, qui en -présente avec énergie et douleur le triste tableau<a id="footnotetag83" name="footnotetag83"></a><a href="#footnote83" title="Lien vers la note 83"><span class="smaller">[83]</span></a>, y voit, avec -juste raison, la principale <span class="pagenum"><a id="page126" name="page126"></a>(p. 126)</span> cause de la honte et des -désastres qui marquèrent les dernières années d'un règne commencé avec -tant de bonheur et de gloire.</p> - -<p>Colbert avait précédé Louvois dans la tombe<a id="footnotetag84" name="footnotetag84"></a><a href="#footnote84" title="Lien vers la note 84"><span class="smaller">[84]</span></a>: il entendoit les -finances, le commerce, les manufactures, et toutes les branches de -l'administration intérieure, aussi bien que Louvois entendoit la -guerre; et pour les admirateurs exclusifs de cette science -industrielle <span class="pagenum"><a id="page127" name="page127"></a>(p. 127)</span> qu'il rendit florissante en France plus qu'elle -ne l'avoit été jusqu'à lui, il n'y eut jamais de plus grand ministre -que Colbert. Il faudroit sans doute le louer sans réserve, si, tout en -administrant avec cette supériorité qu'on ne lui peut contester, son -esprit se fût élevé au dessus du matériel de son administration, et -si, non moins blâmable en ce point que son rival, il n'eût pas, comme -lui, cherché à tout abattre sous le despotisme étroit dans lequel -leurs basses flatteries avoient renfermé leur maître, et dont ils -partageoient avec lui, et à l'ombre de son nom, les funestes -prérogatives. Tout ce qui osoit résister à ce despotisme sans règles -et sans bornes devoit être brisé. Ce n'étoit point assez que Louis XIV -eût la plénitude du pouvoir temporel à un degré où aucun roi de France -ne l'avoit possédé avant lui: il arriva, ainsi que nous l'avons vu, -qu'un pape eut l'audace de ne pas se plier à toutes ses volontés; il -convint d'apprendre au pouvoir spirituel à quelle distance il devoit -se tenir du grand roi, et, comme nous l'apprend Bossuet lui-même<a id="footnotetag85" name="footnotetag85"></a><a href="#footnote85" title="Lien vers la note 85"><span class="smaller">[85]</span></a>, -les quatre articles sortirent à cet effet des bureaux du surintendant. -Cette circonstance lui donnera sans doute un mérite de plus aux yeux -des amants <span class="pagenum"><a id="page128" name="page128"></a>(p. 128)</span> passionnés de nos <em>libertés gallicanes</em>, et elles -en possèdent encore quelques uns; mais pour quiconque voit, dans la -trop célèbre déclaration, une des plus grandes calamités qui aient -jamais désolé l'église de France, Colbert est jugé comme chrétien et -comme homme d'état.</p> - -<p>Nous avons un moment oublié ces discussions si malheureusement -suscitées contre le roi de France et le chef de l'église: et cependant -elles se trouvent encore mêlées aux événements de cette guerre, -pendant lesquels elles furent même poussées jusqu'aux extrémités les -plus fâcheuses pour finir ensuite tant bien que mal, et autant qu'il -étoit alors possible d'en finir avec Louis XIV quand il avoit tort. -Nous avons vu que l'affaire du cardinal de Furstemberg avoit jeté ce -prince dans un emportement presque puéril contre Innocent XI: cet -emportement redoubla lorsqu'il eut connoissance de la ligue -d'Ausbourg; il se persuada, ce qu'on a peine à concevoir, que le pape -étoit le principal auteur de cette guerre générale prête à éclater -contre lui; et parmi les pièces curieuses de la diplomatie moderne, il -n'en est point sans doute qui le soit davantage que la lettre qu'il -écrivit au cardinal d'Estrées son ambassadeur à Rome<a id="footnotetag86" name="footnotetag86"></a><a href="#footnote86" title="Lien vers la note 86"><span class="smaller">[86]</span></a>, lettre que -l'on peut considérer comme <span class="pagenum"><a id="page129" name="page129"></a>(p. 129)</span> un manifeste, puisqu'il lui -ordonna de la rendre publique. Il y présente, comme, de véritables -griefs dont il avoit à se plaindre, tout ce qu'il avoit lui-même -entrepris contre le pape depuis 1681; accuse Innocent XI de haine -personnelle contre la France<a id="footnotetag87" name="footnotetag87"></a><a href="#footnote87" title="Lien vers la note 87"><span class="smaller">[87]</span></a>; voit, dans ce qui s'est passé -relativement à l'élection d'un évêque de Cologne, la cause immédiate -des entreprises du prince d'Orange contre le roi d'Angleterre, et du -triomphe du protestantisme dans ce royaume; et en raison de tant de -justes sujets qu'il avoit de se plaindre du père commun des fidèles, -déclare que, quel que puisse être son attachement et son respect -filial pour le Saint-Siége, attachement dont il ne vouloit jamais se -départir, il ne pouvoit s'empêcher, en cette circonstance, de <em>séparer -le prince temporel du prince spirituel</em>, et de faire provisoirement -entrer ses troupes dans la ville d'Avignon, jusqu'à ce que justice lui -eût été rendue. Il parut une réponse accablante à ce <span class="pagenum"><a id="page130" name="page130"></a>(p. 130)</span> -manifeste<a id="footnotetag88" name="footnotetag88"></a><a href="#footnote88" title="Lien vers la note 88"><span class="smaller">[88]</span></a>; mais Louis XIV étoit le plus fort: il avoit donc -évidemment raison, et pour en donner une preuve irrésistible, il -s'empara à main armée du Comtat.</p> - -<p>Cependant le souverain pontife n'en avoit pas moins continué, pendant -toute cette guerre, de jouer son rôle accoutumé de médiateur de la -paix entre les princes chrétiens; et cette manière d'agir, bien -qu'elle n'eût rien qui pût paroître extraordinaire et nouveau, avoit -fort radouci le roi de France par la raison qu'il avoit besoin de -cette paix, et qu'elle étoit, comme nous l'avons dit, l'objet de tous -ses désirs. Innocent XI étant mort, il se trouva plus à son aise avec -son successeur Alexandre VIII, et son orgueil eut moins à souffrir de -faire auprès d'un nouveau pape quelques démarches pour arriver à une -réconciliation. Elles n'eurent cependant pas un entier succès: -Alexandre ne se montra pas <span class="pagenum"><a id="page131" name="page131"></a>(p. 131)</span> moins inflexible qu'Innocent sur -les deux points capitaux de la régale et de la déclaration; et sentant -ses forces défaillir, ce fut au lit de la mort qu'il publia la -constitution par laquelle il cassoit tout ce qui avoit été fait par le -clergé de France dans l'assemblée de 1682<a id="footnotetag89" name="footnotetag89"></a><a href="#footnote89" title="Lien vers la note 89"><span class="smaller">[89]</span></a>. Les négociations -continuèrent sous Innocent XII, et se terminèrent enfin par la -rétractation formelle que firent les évêques, aux pieds du souverain -pontife, de tout ce qui s'étoit passé dans cette assemblée<a id="footnotetag90" name="footnotetag90"></a><a href="#footnote90" title="Lien vers la note 90"><span class="smaller">[90]</span></a>. En -conséquence de cette rétractation, <span class="pagenum"><a id="page132" name="page132"></a>(p. 132)</span> le roi révoqua son édit, -et la paix fut rétablie entre lui et le Saint-Siége; mais cette -révocation, ainsi que l'a justement remarqué le comte de Maistre, fut -faite par une simple lettre de cabinet: le superbe monarque auroit cru -s'humilier en faisant à ce sujet une démarche solennelle; et la -prudence accoutumée de la cour de Rome se contenta de cette concession -imparfaite. Cette prudence fut trop timide en une si grave -circonstance; la suite ne l'a que trop fait voir, et jusqu'à nos -jours.</p> - -<p>Dès 1683, et peu de temps après que ces brouilleries eurent commencé, -il s'étoit fait un grand changement dans la vie privée de Louis XIV et -dans les allures de sa cour, par la retraite de madame de Montespan, -retraite qui mit fin aux scandales dont il avoit trop long-temps donné -à ses peuples le spectacle dangereux. Madame de Maintenon la remplaça: -un mariage publiquement connu, quoiqu'il ne fût pas publiquement -avoué, parce qu'il auroit fait une reine de France de la veuve de -Scarron<a id="footnotetag91" name="footnotetag91"></a><a href="#footnote91" title="Lien vers la note 91"><span class="smaller">[91]</span></a>, <span class="pagenum"><a id="page133" name="page133"></a>(p. 133)</span> avoit légitimé ses intimités avec cette femme -adroite et ambitieuse. Louvois étant mort, nous allons voir bientôt ce -qu'il advint du système despotique de Louis XIV, entouré d'hommes -médiocres et aidé des lumières de madame de Maintenon.</p> - -<p>(1698) Une réforme considérable avoit été faite dans les troupes; la -paix avoit amené la diminution des impôts; et il sembloit que les -peuples alloient respirer, lorsque la santé chancelante de Charles II, -roi d'Espagne, fit renaître tout à coup les ambitions, les alarmes et -les espérances, dans les divers cabinets de l'Europe. Ce monarque -étoit sans enfants: sa vaste succession sembloit être une proie que se -disputeroient les maisons de France et d'Autriche; et l'on prévoyoit -que sa mort deviendroit la source d'une guerre non moins violente que -celle qui étoit à peine terminée.</p> - -<p>Quelques uns ont prétendu que ce fut par amour pour la paix que -Guillaume imagina le premier traité de partage, traité qui fut signé à -La Haye en 1698, entre la France, la Hollande et l'Angleterre<a id="footnotetag92" name="footnotetag92"></a><a href="#footnote92" title="Lien vers la note 92"><span class="smaller">[92]</span></a>; -d'autres pensent, et avec <span class="pagenum"><a id="page134" name="page134"></a>(p. 134)</span> plus d'apparence de raison, que, -sous ce prétexte de chercher à raffermir la paix, son véritable but -étoit d'allumer une guerre nouvelle en Europe, afin d'avoir un -prétexte de conserver son armée que le parlement vouloit lui faire -licencier, et avec elle sa prépondérance qui étoit sur le point de lui -échapper. Car il est vrai de dire que les Anglois n'avoient changé de -roi que par haine de la royauté, et qu'au degré de licence où ils -étoient parvenus, la condition implicite qu'ils avoient mise pour leur -nouveau monarque, à l'acceptation du trône, étoit de ne point régner; -c'est ce que l'ambitieux Guillaume n'avoit point compris: de là les -chagrins et les dégoûts qui empoisonnèrent si justement les dernières -années de sa vie. Il est donc plus vraisemblable qu'il vouloit la -guerre; et si l'on considère que l'équilibre du territoire étoit alors -toute la politique de l'Europe, qui, depuis cinquante ans, déchiroit -ses propres entrailles, soit pour le rompre, soit pour le rétablir, il -est évident que le partage des états du roi d'Espagne <span class="pagenum"><a id="page135" name="page135"></a>(p. 135)</span> ne -pouvoit manquer, en faisant naître de nouvelles craintes, de ranimer -les anciennes discordes. On a peine à comprendre que Louis XIV qui -avoit besoin de la paix, qui désiroit sincèrement la conserver, ait pu -donner dans ce piége de signer avec la Hollande et l'Angleterre un -traité où il faisoit, de sa pleine autorité, sa part à l'empereur qui -avoit sur la succession entière du roi d'Espagne des prétentions que -rien ne sembloit pouvoir ébranler. Ce traité produisit donc l'effet -qu'il devoit produire: il souleva toute l'Europe, et particulièrement -le roi d'Espagne, qui s'indigna justement que, de son vivant, on osât -faire ainsi le démembrement de ses états. Pour déjouer des projets -dont il étoit profondément blessé, et dont la nation espagnole ne se -sentoit pas moins offensée que lui, ce prince fit un testament par -lequel il déclara le prince électoral de Bavière, encore enfant, -héritier de tous ses royaumes.</p> - -<p>(1699-1700) L'année suivante, ce jeune prince mourut; et Guillaume, -dont la situation à l'égard de son parlement n'étoit point changée, -reprit ses manœuvres et proposa au roi un second traité de partage, -dont les dispositions sembloient plus propres à concilier les esprits, -mais qui, par cela même qu'il donnoit un accroissement de territoire -et de puissance à la France, devoit produire en Europe le même effet -que le premier<a id="footnotetag93" name="footnotetag93"></a><a href="#footnote93" title="Lien vers la note 93"><span class="smaller">[93]</span></a>. <span class="pagenum"><a id="page136" name="page136"></a>(p. 136)</span> C'étoit là sans doute ce que vouloit ce -perfide artisan de discordes; et il paroît certain qu'au moment même -où il signoit ce traité dont une des clauses portoit que l'empereur -devoit y accéder dans trois mois, s'il vouloit jouir de ses avantages -de co-partageant, il le détournoit secrètement de le faire, lui -offrant toutes les forces de la Hollande et de l'Angleterre, pour -soutenir ses droits à la succession entière du roi d'Espagne.</p> - -<p>Léopold n'avoit pas besoin d'être poussé à faire un tel refus: ses -intrigues dans le cabinet de Madrid lui faisoient considérer cette -succession comme devant immanquablement revenir à sa maison; mais la -France intrigua plus heureusement que lui. D'ailleurs, touchant -immédiatement aux frontières d'Espagne, elle avoit un avantage de -position qui sembloit présenter plus de sécurité pour l'avenir; les -droits du sang étoient en outre mieux établis dans la maison de -Bourbon; enfin Charles II fut amené par plusieurs insinuations très -adroites à faire son second testament, lequel institua le duc -d'Anjou, second fils du Dauphin, <span class="pagenum"><a id="page137" name="page137"></a>(p. 137)</span> héritier de la couronne -d'Espagne et de tous ses autres états. Il mourut peu de temps après; -Louis XIV accepta le testament, et la nation espagnole tout entière y -donna son assentiment.</p> - -<p>(1701) C'étoit se résoudre en même temps à accepter la guerre que -l'Europe entière alloit inévitablement lui faire; mais lorsqu'on y -réfléchit, on reconnoît que cette guerre étoit également inévitable, -quelque parti qu'eût pris le roi de France; et en effet cette -politique absurde de l'équilibre, chef-d'œuvre de la civilisation -moderne, devoit la faire nécessairement éclater, soit que la maison -d'Autriche s'accrût de cette succession, soit qu'elle vînt ajouter à -la prépondérance de la maison de Bourbon. À l'instant même, tout fut -donc en fermentation dans cette Europe à peine pacifiée. Louis essaya -vainement de gagner les Hollandois dont Guillaume dirigeoit tous les -conseils, et dont l'importance étoit telle alors, que, si ce prince -habile ne leur eût persuadé qu'il y avoit pour eux plus de sûreté et -d'avantages dans leur alliance avec l'empereur, ils pouvoient à eux -seuls déconcerter tous les projets des ennemis de la France. Léopold -fut moins heureux dans ses démarches pour engager les princes de -l'empire dans sa querelle, et ils refusèrent d'abord d'y entrer, ne se -souciant point de travailler eux-mêmes à l'accroissement de sa -puissance: ce qui ne l'empêcha <span class="pagenum"><a id="page138" name="page138"></a>(p. 138)</span> pas de protester contre le -testament, et sans déclarer encore la guerre à la France, d'appuyer -cette protestation d'une invasion à main armée dans le Milanois. -Assuré du concours des Hollandois, Guillaume s'étoit aussitôt retourné -vers son parlement, pour en obtenir de prendre part à une guerre qu'il -lui présentoit comme nécessaire à la sécurité de toute l'Europe; et -quoique repoussé et même abreuvé d'affronts par l'une et l'autre -chambre, il n'en continuoit pas moins ses négociations avec -l'empereur, l'assurant que son alliance suivroit de près celle que -venoient de faire avec lui les États-Généraux.</p> - -<p>Tandis que ces intrigues se tramoient, Louis, fidèle à cette marche -expéditive que le succès avoit souvent justifiée, prit l'initiative de -la guerre, entra avec une armée sur le territoire des Hollandois, et -s'empara de leurs places fortes: action vigoureuse qui les déconcerta, -et amena de leur part et de celle de Guillaume une reconnoissance -hypocrite du nouveau roi d'Espagne, Philippe V. Cependant le roi -négocioit en même temps avec le duc de Savoie, sur lequel il croyoit -pouvoir compter, sa première fille étant mariée au duc de Bourgogne, -héritier présomptif de la couronne de France, et le mariage de la -seconde étant sur le point de se conclure avec son frère, le roi -d'Espagne. Mais ni les liens du sang, ni les avantages immenses que -lui offroit Louis XIV, <span class="pagenum"><a id="page139" name="page139"></a>(p. 139)</span> ne purent balancer les terreurs que -lui inspiroient un prince si ambitieux et un si redoutable voisinage; -il préféra l'alliance de l'empereur, et il n'y auroit eu aucune raison -de l'en blâmer, si, par une trahison indigne de tout honnête homme, il -n'eût traité secrètement avec lui, en même temps qu'il signoit avec le -roi de France et son petit-fils une alliance offensive et défensive; -ainsi Louis XIV le crut et dut le croire au nombre de ses alliés.</p> - -<p>Cependant rien n'éclatoit encore: tous les regards des intéressés dans -ce grand débat étoient tournés vers l'Angleterre: c'étoit de là que -devoit partir le signal des troubles du continent, et tout dépendoit -du succès de la lutte de Guillaume avec son parlement. L'habile prince -parvint à l'affoiblir en le divisant; et la chambre des lords s'étant -enfin déclarée pour lui, il put payer un subside à l'empereur qui, -sur-le-champ, commença les hostilités contre l'Espagne. C'étoit ce -qu'attendoit Guillaume, sûr qu'une fois la querelle engagée les -Anglois ne pourroient en rester spectateurs indifférents; et en effet, -ayant immédiatement cassé le Parlement qui lui avoit été si long-temps -contraire, les élections lui donnèrent une chambre des communes -entièrement à sa dévotion. (1701) Dès lors il put faire tout ce qu'il -voulut, en Hollande comme en Angleterre; et le traité, si <span class="pagenum"><a id="page140" name="page140"></a>(p. 140)</span> -fameux sous le nom de la <em>Grande-Alliance</em>, fut signé entre les trois -puissances, la Hollande, l'Angleterre et l'empereur.</p> - -<p>Cette guerre, la seule de ce règne que l'on ne puisse pas accuser -Louis XIV d'avoir injustement provoquée<a id="footnotetag94" name="footnotetag94"></a><a href="#footnote94" title="Lien vers la note 94"><span class="smaller">[94]</span></a>, fut de toutes la plus -malheureuse; et un de nos historiens se demande «par quelle -fatalité?<a id="footnotetag95" name="footnotetag95"></a><a href="#footnote95" title="Lien vers la note 95"><span class="smaller">[95]</span></a>» Il n'y a point là de fatalité: les grands généraux et -les ministres habiles étoient morts, et des successeurs dignes d'eux -ne s'étoient point encore présentés. Les flatteries de Louvois et de -Colbert avoient persuadé <span class="pagenum"><a id="page141" name="page141"></a>(p. 141)</span> à ce roi qu'ils dirigeoient à leur -gré, que son génie seul faisoit tout; qu'il n'y avoit point de -capacité comparable à la sienne, tant dans la politique extérieure que -dans l'administration intérieure; qu'ils n'étoient entre ses mains que -des instruments, et qu'ils n'avoient de prix que par la manière dont -il savoit s'en servir. Il avoit cru fermement ce qu'ils lui avoient -dit; et c'étoit en l'abusant de la sorte qu'ils l'avoient gouverné. -Aussi ne fut-il nullement troublé de leur perte, bien persuadé qu'il -ne s'agissoit pour lui que de remplacer les instruments qu'il avoit -perdus, et qu'un Chamillart ou un Voisin étoient tout aussi propres à -recevoir ses ordres et à les faire machinalement exécuter qu'un -Colbert ou un Louvois. Plein de confiance en lui-même et en lui seul, -il se mit donc à la tête des affaires; la chambre à coucher de M<sup>me</sup> -de Maintenon devint celle du conseil; suivant le fatal système inventé -par Louvois, on y dressa les plans de campagne; on y fit marcher, -s'arrêter, reculer à volonté les généraux; la plupart de ces généraux -furent des hommes médiocres, quelques uns même très malhabiles, et -dont le talent principal étoit d'être bons courtisans. La veuve de -Scarron, devenue en réalité reine de France, et plus puissante auprès -de son royal époux qu'aucune reine peut-être ne l'avoit jamais été, -vouloit tout savoir, se mêloit de tout, sans avoir <span class="pagenum"><a id="page142" name="page142"></a>(p. 142)</span> l'air de -s'occuper jamais de rien, et gâtoit souvent les affaires en y faisant -entrer ses petites passions et ses petits intérêts. C'est ainsi que -fut gouvernée la France pendant les dernières années de Louis XIV.</p> - -<p>Et cependant telle avoit été la vigueur imprimée par tant d'hommes -supérieurs à toutes les parties, si bien liées entre elles, de ce -grand et beau royaume, qu'il put long-temps encore soutenir les -efforts de l'Europe conjurée contre lui, malgré toutes les fautes que -l'on commit, et qui furent, en quelque sorte, accumulées les unes sur -les autres. La première fut de se priver du seul bon général que l'on -eût alors, pour n'avoir pas voulu ajouter foi aux avis qu'il donnoit, -et dont l'expérience depuis ne prouva que trop la vérité. Catinat -commandoit, dans le Milanois, les troupes auxiliaires de la France, à -qui la guerre n'avoit point encore été déclarée, l'armée espagnole -étant sous les ordres du prince de Vaudemont, et l'un et l'autre -agissant sous ceux du duc de Savoie, nommé généralissime des armées -combinées. Le prince Eugène, général de l'armée impériale, et qui -commençoit alors sa carrière, depuis si brillante, étoit arrivé sur -les bords de l'Adige, dont il força aussitôt le passage<a id="footnotetag96" name="footnotetag96"></a><a href="#footnote96" title="Lien vers la note 96"><span class="smaller">[96]</span></a>; et la -campagne, ainsi commencée, se <span class="pagenum"><a id="page143" name="page143"></a>(p. 143)</span> composa, pour l'ennemi, d'une -suite de succès si extraordinaires, si contraires à toutes les chances -probables qui devoient résulter de la situation des deux armées, que -Catinat, contrarié en tout ce qu'il faisoit et par le duc de Savoie et -par le prince de Vaudemont, soupçonna leur intelligence avec les -Impériaux, et en avertit le roi. Les petites intrigues commençoient à -se mêler aux grandes affaires: Catinat fut rappelé, et le maréchal de -Villeroi, favori de Louis XIV, et protégé de M<sup>me</sup> de Maintenon, le -remplaça. Le général disgracié n'avoit point encore quitté l'armée, -que la bataille de Chiari, donnée contre son avis et gagnée par les -Impériaux, montra ce que l'on devoit attendre de son successeur; et en -effet, celui-ci crut à la bonne foi du duc de Savoie, par cela seul -qu'on y croyoit à la cour, et se laissa jouer par lui et par le prince -Vaudemont, autant qu'ils le trouvèrent bon. Tout resta dans une -inaction calculée par ceux-ci et favorable à l'ennemi, inaction -qu'eussent <span class="pagenum"><a id="page144" name="page144"></a>(p. 144)</span> probablement suivie de grands revers, si Villeroi -ne se fût laissé prendre dans une surprise que tentèrent les Impériaux -sur Crémone, et que la présence d'esprit du chevalier d'Entragues et -la bravoure des soldats françois firent seules avorter. Le duc de -Vendôme vint prendre le commandement de l'armée; et les alliés ayant -alors déclaré formellement la guerre à la France, les hostilités -prirent un caractère plus décidé, et ce fut en Italie que se portèrent -les premiers coups.</p> - -<p>Nous ne tracerons de même ici qu'une esquisse rapide de cette guerre -si variée dans ses événements, et qui présenta de bien autres -vicissitudes que celles qui l'avoient précédée. Tandis que la trahison -du duc de Savoie et l'impéritie de Villeroi réduisoient à la nullité -la plus absolue l'armée du Milanois, le roi, de son côté, se montroit, -dans les Pays-Bas, moins entreprenant qu'il ne l'avoit été autrefois, -et manquoit une occasion qui ne se présenta plus, de forcer les -Hollandois à se détacher de la grande alliance<a id="footnotetag97" name="footnotetag97"></a><a href="#footnote97" title="Lien vers la note 97"><span class="smaller">[97]</span></a>. Guillaume et -Léopold profitèrent <span class="pagenum"><a id="page145" name="page145"></a>(p. 145)</span> de ces fautes et de cette trahison pour -fortifier leur ligue, en lui suscitant de toutes parts de nouveaux -ennemis. Sur les sollicitations du roi d'Angleterre, le Danemarck -entra dans la grande alliance, et il obtint de Charles XII, alors -occupé de ses expéditions aventureuses dans le nord de l'Allemagne, -sinon la coopération de la Suède, jusqu'alors l'alliée de la France, -du moins sa neutralité. L'empereur, ou par menaces ou par séductions, -entraîna enfin les princes de l'Empire dans sa querelle, et, à -l'exception de l'électeur de Cologne et de celui de Bavière, toute -l'Allemagne se réunit à son chef, et déclara <em>guerre <span class="pagenum"><a id="page146" name="page146"></a>(p. 146)</span> de -l'Empire</em> la guerre que l'on alloit commencer contre Louis XIV; enfin, -le duc de Savoie ne tarda point à lever le masque, et peu de temps -après, le Portugal, qui d'abord s'étoit uni aux deux couronnes, les -abandonna pour avoir été abandonné par elles<a id="footnotetag98" name="footnotetag98"></a><a href="#footnote98" title="Lien vers la note 98"><span class="smaller">[98]</span></a>, et entra aussi dans -cette grande confédération. (1702) Ce vaste incendie de l'Europe étoit -à peine allumé, que Guillaume mourut, uniquement occupé dans ses -derniers moments de sa haine contre la France, et essayant de la -léguer à la princesse de Danemark, qui étoit appelée à lui -succéder<a id="footnotetag99" name="footnotetag99"></a><a href="#footnote99" title="Lien vers la note 99"><span class="smaller">[99]</span></a>. Anne, quels <span class="pagenum"><a id="page147" name="page147"></a>(p. 147)</span> que fussent ses sentiments secrets -à cet égard, se vit forcée d'entrer dans les mêmes voies, et cette -mort ne changea rien à la marche des événements.</p> - -<p>(1702-1703) Les commencements de cette guerre, sans avoir rien de -décisif, furent heureux pour les deux couronnes. Le duc de Vendôme -rétablit en Italie la gloire des armes françoises. En Flandre, où le -duc de Bourgogne fit alors sa première campagne sous le maréchal de -Boufflers, et sur le Rhin, où commandèrent successivement Catinat et -Villars, les confédérés furent presque toujours battus; et sans -l'infidélité du duc de Savoie, qui éclata au moment où l'électeur de -Bavière, qu'une manœuvre hardie avoit rendu maître de Ratisbonne et -que Villars venoit de rejoindre avec son armée, s'avançoit sans -obstacle à travers le Tyrol pour opérer sa jonction avec le duc de -Vendôme, des coups décisifs eussent été portés. Mais la défection de -ce prince fit manquer une manœuvre si bien conçue; et, bien que -Vendôme eût battu les troupes que les alliés avoient envoyées au -secours du duc de Savoie, l'électeur n'en fut pas moins forcé de -rentrer en Allemagne, où son armée, retrouvant celle de Villars, gagna -avec elle la première bataille de Hocstet. La prise d'Augsbourg et de -Passaw fut le fruit de cette victoire; mais l'électeur eut -malheureusement <span class="pagenum"><a id="page148" name="page148"></a>(p. 148)</span> pour la France, et plus malheureusement -encore pour lui, un démêlé avec Villars<a id="footnotetag100" name="footnotetag100"></a><a href="#footnote100" title="Lien vers la note 100"><span class="smaller">[100]</span></a>. Le temps étoit passé où -Louis XIV faisoit la loi à ses alliés; il subissoit maintenant la -leur; d'ailleurs, le roi et ses ministres ne vouloient pas qu'un -général, même victorieux, eût des volontés. Villars fut rappelé, et -Marsin le remplaça.</p> - -<p>De l'armée de Flandre, le duc de Bourgogne étoit passé à celle du -Rhin; le maréchal de Tallard dirigeoit sous lui les opérations. La -bataille de Spire, la prise de Brisac et de Landau signalèrent cette -campagne; et de ce côté la fortune de la France ne se démentit point -encore.</p> - -<p>Celle des Pays-Bas fut moins favorable. Dès la campagne précédente, le -général anglois Malborough, que les désastres de la France ont depuis -rendu si célèbre, étoit venu prendre le commandement de l'armée -confédérée, et avoit balancé, par la prise de l'importante ville de -Liége, les succès du maréchal de Boufflers. Il fut plus heureux -encore, cette année, contre Villeroi; à la vérité, il n'y eut point de -bataille décisive, parce que les François, inférieurs en nombre, ne -voulurent pas l'accepter; mais il <span class="pagenum"><a id="page149" name="page149"></a>(p. 149)</span> s'empara de la ville de -Bonn, sans qu'il fût en leur pouvoir de l'en empêcher.</p> - -<p>(1704) Cependant les alliés, qui ne vouloient pas que la couronne -d'Espagne et celle d'empereur d'Allemagne fussent réunies sur la même -tête, avoient exigé que Léopold et son fils, le roi des Romains, -cédassent leurs droits à l'archiduc; et celui-ci venoit d'être -proclamé roi d'Espagne sous le nom de Charles III. Une flotte angloise -le porta dans les eaux du Tage, et, au moment même où il débarquoit à -Lisbonne, Philippe V déclara la guerre au roi de Portugal, fit -invasion dans ses États avec une armée que commandoit le duc de -Berwick, et par la rapidité de sa marche et de ses conquêtes, y -répandit de toutes parts l'alarme et la consternation<a id="footnotetag101" name="footnotetag101"></a><a href="#footnote101" title="Lien vers la note 101"><span class="smaller">[101]</span></a>. D'un -autre côté, la Savoie tout entière <span class="pagenum"><a id="page150" name="page150"></a>(p. 150)</span> avoit été envahie sans le -moindre obstacle par le duc de La Feuillade; le duc de Vendôme battoit -les armées de Victor-Amédée, et lui enlevoit ses dernières places -fortes; et, cependant toujours obstiné à fermer l'oreille aux -propositions que le roi ne cessoit de lui faire, ce prince, réduit aux -dernières extrémités, tentoit vainement de faire irruption dans le -Dauphiné, pour y chercher des auxiliaires parmi les protestants qui -venoient de se révolter, et dont la révolte étoit entretenue au moyen -de l'argent et des armes que leur fournissoient les alliés<a id="footnotetag102" name="footnotetag102"></a><a href="#footnote102" title="Lien vers la note 102"><span class="smaller">[102]</span></a>.</p> - -<p><span class="pagenum"><a id="page151" name="page151"></a>(p. 151)</span> Jusque là tout alloit bien pour la France. De nouveaux -troubles avoient éclaté en Hongrie; Louis XIV soutenoit cette -rébellion qui donnoit de grands embarras à l'empereur, et l'électeur -de Bavière demeuroit ferme dans l'alliance de la France. Une armée -conduite par Tallard et Marsin, et soutenue d'une autre armée que -commandoit Villeroi, fut envoyée pour l'aider dans ses opérations; et -l'on pouvoit tout attendre de forces aussi imposantes réunies dans le -cœur de l'Allemagne. Il ne s'agissoit que d'éviter de combattre; -les alliés, dans l'impossibilité de tenir dans le pays, eussent été -forcés de l'abandonner aux François et aux Bavarois, et l'empereur -sembloit perdu sans ressources. L'électeur s'obstina à livrer une -bataille que désiroient par dessus tout Eugène et Malborough; ceux-ci -trompèrent Villeroi, et parvinrent à le tenir en échec, tandis qu'ils -marchoient en toute hâte vers les plaines d'Hocstet, dans lesquelles -les attendoit l'ennemi. Ce lieu, où l'on avoit vaincu l'année -précédente, devint le théâtre d'une des défaites les plus désastreuses -que la France eût jamais éprouvées. Les fautes y furent, pour ainsi -dire, accumulées; <span class="pagenum"><a id="page152" name="page152"></a>(p. 152)</span> les méprises n'y furent pas moins funestes -que les fautes, et il s'en commit de plus grandes encore après la -défaite. Une armée entière fut détruite ou prisonnière; on recula du -Danube jusque sur les bords du Rhin: la Bavière demeura abandonnée aux -dévastations des impériaux; et Landau fut assiégé et pris presque sous -les yeux de nos troupes abattues et découragées. La consternation fut -générale en France, et l'on peut juger de la douleur du roi qui, un -moment auparavant, ayant tenu, pour ainsi dire, le sort de l'empereur -entre ses mains, se trouvoit réduit maintenant à craindre pour ses -propres frontières.</p> - -<p>(1705) La victoire de Hocstet avoit fait de Malborough le héros de la -ligue et l'âme de toutes ses délibérations. Il forma dès lors le -projet de porter la guerre dans le cœur de la France; et toutes ses -vues étant tournées vers cet objet, il refusa d'aller au secours du -duc de Savoie que Vendôme ne cessoit de poursuivre à outrance. La -bataille de Cassano, où le prince Eugène, qui s'étoit fait -l'auxiliaire du duc, se vit forcé de reculer devant l'armée françoise, -acheva de détruire les dernières espérances de celui-ci sans vaincre -son obstination; et il supporta de voir son pays ravagé et toutes ses -forteresses rasées, plutôt que d'accepter cette paix que Louis XIV, de -son côté, s'obstinoit à lui offrir. Cependant Malborough <span class="pagenum"><a id="page153" name="page153"></a>(p. 153)</span> -n'avoit point exécuté le grand projet qu'il avoit conçu. Par une suite -de manœuvres habiles, Villars l'avoit tenu en échec, et rien de -décisif ne s'étoit passé sur ce point de nos frontières.</p> - -<p>Il n'en alloit pas de même en Espagne: tout y tournoit -malheureusement; le siége de Gibraltar n'avoit point réussi, et les -armées des deux couronnes s'y étoient inutilement consumées. Les -Portugais profitèrent de l'extrême foiblesse où ce siége les avoit -réduites, pour faire, de concert avec les Anglois, une irruption dans -l'Estramadure, où ils emportèrent plusieurs villes et dévastèrent le -pays. Pendant ce temps, l'amirante de Castille, qui, dès le -commencement, s'étoit déclaré pour le parti autrichien, fomentoit de -toutes parts les divisions nationales que la rivalité des deux maisons -avoit fait naître, rallioit les mécontents et préparoit une guerre -intestine que les succès des Portugais firent bientôt éclater. Les -royaumes de Valence, de Murcie, et la Catalogne arborèrent l'étendard -de la révolte; l'archiduc investit Barcelonne, et s'en empara; Gironne -lui ouvrit ses portes, et il se trouva ainsi établi en Espagne. (1706) -L'année suivante lui fut plus favorable encore: le siége de Barcelonne -avoit été résolu dans le conseil de Philippe; mais la lenteur -habituelle des Espagnols fit manquer cette opération dont le résultat -eût été de faire rentrer la Catalogne sous <span class="pagenum"><a id="page154" name="page154"></a>(p. 154)</span> sa domination. -Une armée angloise força celle des deux couronnes à lever ce siége si -mal commencé, plus mal conduit, et où elles ne s'étoient pas moins -épuisées que devant Gibraltar; la révolte de l'Arragon leur coupa, -dans leur retraite, le chemin de la Castille, et les armées -confédérées marchèrent sans obstacle sur Madrid.</p> - -<p>Ces revers en amenèrent d'autres: Louis XIV se persuada qu'il n'y -avoit qu'un coup décisif dans les Pays-Bas qui pût rétablir les -affaires; peut-être ne se trompoit-il pas, mais ce n'étoit pas au plus -malhabile et au plus malheureux de ses généraux qu'il falloit donner -une semblable commission. Villeroi fut envoyé à l'armée de Flandre, -avec ordre de chercher Malborough, de le combattre et sans doute de le -vaincre. Le présomptueux courtisan fit tout ce qu'il falloit pour être -battu; il ne voulut point attendre les renforts que lui amenoit -Marsin, pour ne pas partager avec lui l'honneur de la victoire; -choisit un terrain dès long-temps réprouvé par le maréchal de -Luxembourg qui n'avoit jamais voulu y hasarder une bataille; et fit -une disposition militaire pire encore que le choix de son terrain. -Ainsi fut donnée et perdue la bataille de Ramilli, qu'on peut appeler -une déroute plutôt qu'une bataille, puisque la France y perdit à peine -quatre mille hommes, mais déroute la plus complète, la plus -désastreuse, et dont les suites <span class="pagenum"><a id="page155" name="page155"></a>(p. 155)</span> passèrent les espérances même -des vainqueurs. Villeroi qui n'avoit pas su rallier ses troupes après -les avoir fait battre, et le duc de Bavière qui commandoit avec lui à -cette funeste bataille, se retirèrent sous le canon de Lille, -abandonnant en un moment tous les Pays-Bas espagnols et même une -partie des nôtres à l'ennemi.</p> - -<p>C'étoit le plus grand désastre que la France eût encore éprouvé: le -malencontreux Villeroi fut rappelé, et l'on arracha Vendôme à l'armée -d'Italie pour venir en Flandre arrêter la marche victorieuse du -général anglois. Il alloit pour réparer les fautes d'un autre, et en -avoit commis lui-même de très grandes dont le prince Eugène avoit su -profiter. Le siége de Turin étoit mal conduit par le duc de La -Feuillade, et les intrigues de cour agravoient encore les fautes des -généraux. Le jeune duc d'Orléans prit la place du duc de Vendôme, mais -sous la tutelle de Marsin qui avoit les ordres secrets du roi. Ces -ordres défendoient expressément de livrer bataille au prince Eugène: -ce fut une nécessité de la recevoir comme il lui plut de la donner, et -malgré tout ce que put dire le duc d'Orléans, qui seul, dans cette -circonstance, se montra général et soldat, il fallut attendre l'ennemi -dans les lignes, et s'abandonner en quelque sorte à sa merci. Une fois -l'attaque commencée, il n'y eut plus que désordre et confusion; et de -même qu'à Ramilli, l'épouvante et <span class="pagenum"><a id="page156" name="page156"></a>(p. 156)</span> la consternation firent -plus que l'épée du vainqueur. On perdit à peine deux mille hommes, et -cependant l'armée débandée repassa la frontière, abandonnant à -l'ennemi les bagages, les provisions, les munitions, la caisse -militaire, et surtout le Milanois, le Mantouan et le Piémont, dont il -fit en quelques heures la conquête. Ainsi la bataille de Ramilli -venoit d'être perdue pour avoir été ordonnée, celle de Turin le fut -pour avoir été défendue.</p> - -<p>Quoique les affaires eussent repris une tournure plus favorable en -Espagne où la nation presque entière s'étoit soulevée en faveur de -Philippe, que ce prince fût rentré à Madrid dont les troupes de -l'archiduc avoient un moment pris possession, et que les armées des -deux couronnes, commandées par Berwick, eussent regagné presque tout -ce que l'ennemi avoit envahi, cependant Louis XIV, qui, dès la -bataille d'Hocstet, avoit inutilement employé la médiation du pape et -des cantons pour négocier de la paix, consterné des deux catastrophes -successives de Turin et de Ramilli, pour la première fois rabattit de -sa fierté, et fit des démarches publiques afin d'obtenir de ses -ennemis cette paix qu'il leur avoit si souvent dictée. On y mit pour -première condition que son petit-fils renonceroit à la couronne -d'Espagne; et il se résolut à continuer la guerre malgré les malheurs -et l'épuisement <span class="pagenum"><a id="page157" name="page157"></a>(p. 157)</span> de la France. Il faut l'admirer ici; car il -fit, dans ces extrémités, tout ce qu'il étoit humainement possible de -faire pour ne pas succomber. Il trouva le moyen d'avoir des armées -pour la garde de toutes ses frontières, en Flandre, sur le Rhin, dans -la Navarre, dans le Roussillon; un traité fut fait avec l'empereur -pour l'évacuation des troupes qui occupoient encore la Lombardie, -traité qui, sans doute, livra à celui-ci l'Italie entière et le -royaume de Naples sans coup férir; mais par lequel le roi -n'abandonnoit en effet que ce qu'il lui étoit impossible de conserver, -et où il trouvoit l'immense avantage de pouvoir envoyer à l'armée de -Castille un renfort dont elle avoit le plus grand besoin. Il est -évident que l'on dut à ce traité et à cette manœuvre le gain de la -bataille décisive d'Almanza, qui porta un coup mortel aux affaires de -l'archiduc.</p> - -<p>(1707-1709) Sur le Rhin, le maréchal de Villars avoit des succès qui -rappeloient ceux des beaux jours de Louis XIV. Il avoit forcé les -lignes de Stalofen, dissipé devant lui les troupes ennemies, mis les -cercles de l'empire à contribution, et poussé l'armée impériale -jusqu'aux bords du Danube; mais ces succès qui menaçoient déjà la -capitale de l'empire, n'eurent point de résultat, parce que l'heureux -et habile général se vit forcé de céder <span class="pagenum"><a id="page158" name="page158"></a>(p. 158)</span> une partie de son -armée pour aller défendre la Provence, où le prince Eugène et le duc -de Savoie venoient de faire invasion. Ils échouèrent, à la vérité, -dans l'entreprise du siége de Toulon, mais enfin la France vit ses -ennemis au cœur de ses provinces. Cependant le successeur de -Léopold<a id="footnotetag103" name="footnotetag103"></a><a href="#footnote103" title="Lien vers la note 103"><span class="smaller">[103]</span></a>, Joseph I, commandoit en maître dans toute l'Italie -indignée, et par les plus injustes violences, forçoit le pape à -reconnoître l'archiduc comme roi d'Espagne; en même temps les Anglois -s'emparoient de la Sardaigne, des îles de Maïorque et Minorque, des -ports que l'Espagne avoit sur les côtes d'Afrique, et lui enlevoient -ainsi, pièce à pièce, tout ce qu'elle possédoit hors de la péninsule. -Ce fut à cette même époque, et au milieu de tant de revers, que Louis -XIV eut le courage de tenter, sur les côtes d'Angleterre, une -diversion en faveur du fils de Jacques II, qu'il avoit reconnu pour -roi d'Angleterre, <span class="pagenum"><a id="page159" name="page159"></a>(p. 159)</span> au lit de mort de son père, avec moins de -prudence sans doute que de générosité. Cette diversion, si elle eût -réussi, auroit été utile sans doute en occupant chez eux les Anglois -dont les armées étoient le principal soutien de la confédération; mais -elle ne réussit point, et la France eut bientôt de nouveaux revers et -plus grands encore à déplorer.</p> - -<p>On faisoit passer les généraux d'un bout de la France à l'autre, et -souvent au risque de tout perdre; une intrigue de cour, un simple -caprice suffisoient pour provoquer de semblables déplacements. Le duc -de Berwick, que nous venons de voir en Espagne, se trouvoit maintenant -opposé au prince Eugène, sur les bords du Rhin<a id="footnotetag104" name="footnotetag104"></a><a href="#footnote104" title="Lien vers la note 104"><span class="smaller">[104]</span></a>; et le duc -d'Orléans commandoit en Espagne; quant à Vendôme, il continuoit à -diriger l'armée de Flandre, mais il avoit au dessus de lui le duc de -Bourgogne et ses courtisans. La division régnoit dans le conseil du -prince; les ordres du cabinet de Versailles venoient en outre, et à -chaque instant, entraver les opérations militaires, <span class="pagenum"><a id="page160" name="page160"></a>(p. 160)</span> et le -véritable général, non seulement n'étoit pas le maître de ses troupes, -mais souvent même n'étoit pas écouté. Sur ces entrefaites, Eugène et -Malborough, qui faisoient ce qu'ils vouloient, opérèrent leur -jonction: ils ne commettoient pas de fautes, et savoient profiter de -celles des autres. Les deux armées se rencontrèrent à Oudenarde; et -là, ce fut encore plutôt une déroute qu'une bataille. L'armée -françoise, débandée et découragée, se retira sous Gand, sous Ypres, -sous Tournay, et les généraux des alliés, avec une armée moins -nombreuse, purent faire tranquillement le siége de Lille. Jamais, dans -toute autre circonstance, entreprise n'eût été plus téméraire: le -désordre et le découragement de l'armée françoise la justifièrent; on -ne fit rien pour empêcher ce siége, auquel on pouvoit apporter des -obstacles insurmontables; et malgré la belle défense du maréchal de -Boufflers, Lille fut pris, au grand étonnement de l'Europe, et -peut-être même de ceux qui l'assiégeoient. Au lieu de combattre on -continuoit à se disputer dans l'armée françoise: Vendôme accusoit les -conseils du prince; ceux-ci récriminoient contre Vendôme; et cependant -cette armée, qui auroit pu entourer l'ennemi, l'affamer, peut-être le -détruire, sembloit frappée d'une sorte de stupeur, et diminuoit de -jour en jour par les maladies et les désertions. Elle laissa enlever -<span class="pagenum"><a id="page161" name="page161"></a>(p. 161)</span> tous ses postes les uns après les autres, et la chute d'un -des derniers boulevards du royaume, laissa aux vainqueurs le chemin -ouvert jusqu'à Paris<a id="footnotetag105" name="footnotetag105"></a><a href="#footnote105" title="Lien vers la note 105"><span class="smaller">[105]</span></a>.</p> - -<p>(1709-1711) La situation de la France étoit affreuse; l'hiver -rigoureux de 1709 combla ses misères; et tandis qu'il eût été -nécessaire de créer de nouveaux impôts pour défendre le royaume de -l'invasion et peut-être de la conquête, il fallut penser à nourrir une -population innombrable, sans travail et sans pain. Tout sembloit -perdu, lorsque la Providence envoya un secours inattendu dans -l'arrivée de la flotte marchande qui revenoit de la mer du sud. Elle -apportoit en lingots trente millions qui furent prêtés au roi à des -conditions supportables; et l'on put ainsi se préparer à soutenir une -nouvelle campagne; mais en même temps de nouvelles démarches furent -faites pour la paix, et les offres de Louis XIV, les humiliations dont -ses ambassadeurs se laissèrent abreuver par les Hollandois, auxquels -ils avoient été renvoyés pour <span class="pagenum"><a id="page162" name="page162"></a>(p. 162)</span> recevoir les conditions des -alliés, prouvèrent quel étoit l'excès du malheur où ce prince étoit -parvenu. Ceux-ci, comblant la mesure de l'insolence à l'égard d'un -grand monarque qui les avoit vus si long-temps ramper bassement à ses -pieds, montrèrent bien, en cette circonstance, ce qu'étoit l'esprit -d'une république de marchands parvenus; et cependant, quel que fût -l'enivrement ridicule où les avoient jetés tant de victoires -remportées en partie avec leur argent, les offres qui leur furent -définitivement faites étoient si avantageuses, tellement au delà de -toutes les espérances qu'ils eussent jamais osé concevoir, que -probablement ils les auroient acceptées, si Eugène et Malborough, qui -trouvoient leur compte, et chacun à sa manière, dans la continuation -de la guerre, ne les eussent fait rejeter. Afin d'y parvenir, -Malborough, qui étoit alors maître absolu en Hollande, et dont le -parti dominoit en Angleterre, trouva le moyen de rendre les conditions -de cette paix inacceptables, en exigeant, sans compter tout le reste, -que le roi de France, qui consentoit à ne plus reconnoître son -petit-fils pour roi d'Espagne, non seulement se réunît contre lui à -ses ennemis, mais s'il refusoit de céder sa couronne, se chargeât seul -du soin de le détrôner. Telles furent les dernières propositions qui -furent faites à Louis XIV aux conférences de Gertruydemberg. <span class="pagenum"><a id="page163" name="page163"></a>(p. 163)</span> -L'âme de l'auguste vieillard se révolta contre l'avilissement auquel -on vouloit le réduire; il se montra véritablement grand dans ces -grandes extrémités, et la guerre fut continuée.</p> - -<p>De nouveaux revers la signalèrent: Malborough continua d'assiéger et -de prendre nos places fortes, sans éprouver le moindre obstacle. -Douai, Aire, Tournay succombèrent: Villars, qui étoit alors à la tête -des armées de Flandres, lui livra la bataille de Malplaquet pour -l'empêcher d'assiéger Mons; et l'on regarda comme un bonheur pour la -France, que cette bataille meurtrière n'eût point été décisive en -faveur de l'ennemi. Le soldat françois y retrempa en quelque sorte son -courage, et y retrouva une partie de la confiance qu'il avoit perdue. -En même temps les impériaux, qui cherchoient à pénétrer en France par -l'Alsace, furent battus et repoussés par une division de l'armée du -maréchal d'Harcourt, commandée par le comte du Bourg.</p> - -<p>Les affaires subissoient en Espagne de grandes vicissitudes: le duc -d'Orléans venoit d'en être rappelé pour avoir eu la pensée de s'y -faire un parti, et de se frayer le chemin d'un trône dont Philippe V -sembloit disposé à descendre<a id="footnotetag106" name="footnotetag106"></a><a href="#footnote106" title="Lien vers la note 106"><span class="smaller">[106]</span></a>. La <span class="pagenum"><a id="page164" name="page164"></a>(p. 164)</span> bataille de Saragosse -perdue, depuis son départ, avoit rouvert les portes de Madrid à -l'archiduc; et pour la seconde fois, tout, de ce côté, sembloit encore -désespéré, lorsque l'arrivée de Vendôme changea tout à coup la face -des choses. Malheureux en Flandre et quelquefois même en Italie, un -bonheur constant l'accompagna dans cette guerre d'Espagne qui fait -presque toute sa gloire. Aidé de cette affection que la nation -espagnole conservoit pour Philippe, il répara par son activité, par sa -popularité, par sa générosité qui lui gagnoient les cœurs des -soldats, toutes les fautes qui avoient été commises; ses manœuvres -habiles empêchèrent la jonction de l'armée portugaise à celle des -alliés; l'archiduc à peine entré à Madrid fut forcé d'en sortir et de -regagner Barcelonne; enfin la bataille de Villa-Viciosa <span class="pagenum"><a id="page165" name="page165"></a>(p. 165)</span> -raffermit Philippe sur son trône chancelant; et depuis cette victoire -décisive, ses affaires allèrent toujours prospérant.</p> - -<p>(1712) Ces succès inespérés obtenus en Espagne; l'archiduc devenu -empereur par la mort de son frère Joseph I<sup>er</sup>, et forcé de renoncer -ainsi à la couronne d'Espagne; les hauteurs et les malversations de -Malborough qui, en Angleterre, avoient excité contre lui la haine d'un -parti puissant, et plus que tout cela, les dispositions secrètes de la -reine Anne en faveur du prétendant son frère, à qui elle vouloit -laisser la succession d'un trône qu'elle n'avoit, pour ainsi dire, -usurpé qu'à regret; cet abaissement même de la France, qui commença à -faire craindre aux Anglois que, ce poids étant ôté de la balance de -l'Europe, la maison d'Autriche n'y devint trop redoutable, tels furent -les motifs et les événements qui préparèrent cette paix tant désirée, -dans laquelle étoit le salut de Louis XIV et de son royaume. Le parti -de Malborough fut abattu; et malgré les cris et les intrigues des -alliés, des négociations s'ouvrirent entre les cabinets de Londres et -de Versailles: Eugène accourut en Angleterre pour en arrêter les -effets, et s'en retourna sans avoir rien obtenu; le général anglois -lui-même, autrefois l'idole de sa nation, y reçut un accueil tel, -qu'il se trouva heureux d'obtenir la permission de se retirer sur le -<span class="pagenum"><a id="page166" name="page166"></a>(p. 166)</span> continent, pour échapper aux accusations violentes qui -s'élevoient contre lui; les Hollandois, avec qui, par l'effet de ces -passions haineuses et cupides qui le poussoient à continuer la guerre, -il avoit fait un traité peu honorable pour l'Angleterre et ruineux -pour son commerce<a id="footnotetag107" name="footnotetag107"></a><a href="#footnote107" title="Lien vers la note 107"><span class="smaller">[107]</span></a>, achevèrent d'irriter la reine par l'insolence -de leurs prétentions; elle ne fut pas moins mécontente de -l'obstination que mirent les alliés à poursuivre leurs opérations -militaires, malgré l'opposition qu'elle y avoit publiquement -manifestée; et une suspension d'armes fut arrêtée entre les deux -couronnes.</p> - -<p>Cependant le prince Eugène, resté seul à la tête des confédérés, après -avoir pris le Quesnoi, étoit sur le point de s'emparer de Landrecies, -et tandis que les conférences pour la paix générale s'ouvroient à -Utrecht, Louis XIV n'étoit pas en sûreté à Versailles, et l'on agitoit -dans son conseil s'il ne se retireroit pas derrière la Loire: la -bataille de Denain, gagnée par <span class="pagenum"><a id="page167" name="page167"></a>(p. 167)</span> Villars, fut le salut de la -France, et acheva ce que les dispositions favorables de la reine Anne -avoient commencé. Les conférences continuèrent alors sous des auspices -plus heureux; (1713) et la paix d'Utrecht, à laquelle les alliés -n'accédèrent pas simultanément, mais qu'après quelques efforts -malheureux il leur fallut enfin accepter les uns après les autres, ne -fut pour Louis XIV, vu les circonstances extrêmes où il s'étoit -trouvé, ni sans avantages, ni sans dignité.</p> - -<p>Tandis que la société <em>matérielle</em> éprouvoit en France de si longues -et si rudes traverses, celle des <em>intelligences</em> étoit loin d'être en -paix; et une guerre intestine, bien plus dangereuse sans doute, la -troubloit et l'ébranloit jusque dans ses fondements. Nous n'avons -point parlé de l'affaire du Quiétisme, de la tendre et innocente -visionnaire qui l'introduisit en France<a id="footnotetag108" name="footnotetag108"></a><a href="#footnote108" title="Lien vers la note 108"><span class="smaller">[108]</span></a>, des persécutions -suscitées à Fénélon son protecteur, pour quelques erreurs, qu'on peut -dire <em>imperceptibles</em>, qui s'étoient glissées dans son livre des -<em>Maximes des Saints</em>; de l'animosité peu honorable pour son caractère -que mit Bossuet à poursuivre, à l'égard de ce livre, une condamnation -à laquelle répugnoit la modération indulgente du Saint-Siége; des -petits motifs de vengeance personnelle qui poussèrent madame <span class="pagenum"><a id="page168" name="page168"></a>(p. 168)</span> -de Maintenon à s'unir aux persécuteurs de l'illustre prélat qu'elle -avoit si long-temps aimé et protégé: et si nous n'en avons point -parlé, c'est que cette affaire ne laissa aucune trace, ni dans le -clergé, ni dans l'État. Fénélon, condamné, se soumit sans réserve aux -décisions de l'autorité pontificale dont il comprenoit mieux que son -fameux rival l'étendue sans bornes et l'infaillible caractère. Mais ce -qui mérite d'être remarqué, c'est que ce furent les jansénistes qui, -les premiers, sonnèrent l'alarme sur l'hérésie nouvelle, espérant -ainsi opérer une diversion favorable à leurs propres doctrines; et -qu'en effet, ceux qui poursuivirent si vivement Fénélon, furent en -cette occasion les dupes de ces sectaires.</p> - -<p>Leur hérésie, fondée sur l'esprit de révolte et d'orgueil, avoit des -racines bien autrement profondes. Ainsi que nous l'avons déjà dit, il -s'en falloit de beaucoup que, pour avoir été abattus par le concours -des deux puissances, les jansénistes fussent en effet persuadés et -soumis; et ils n'en avoient pas moins continué de protester dans -l'ombre contre les décisions de l'autorité pontificale, et de -subtiliser sur la distinction du <em>fait</em> et du <em>droit</em><a id="footnotetag109" name="footnotetag109"></a><a href="#footnote109" title="Lien vers la note 109"><span class="smaller">[109]</span></a>. Or il -arriva que la Sorbonne (1704) ayant été consultée sur un cas de -conscience dans <span class="pagenum"><a id="page169" name="page169"></a>(p. 169)</span> lequel étoit comprise cette distinction, -quarante docteurs donnèrent par écrit une décision favorable au -sophisme janséniste, et que cette décision eut de la publicité: les -jésuites furent les premiers qui la dénoncèrent, et l'on doit dire -qu'elle souleva tout l'épiscopat françois. Le cardinal de Noailles, -alors archevêque de Paris, exigea la rétractation des signataires, et -la Sorbonne elle-même donna son avis doctrinal sur la décision du <em>cas -de conscience</em>. Elle fut déclarée contraire aux constitutions -apostoliques, téméraire, scandaleuse, injurieuse aux souverains -pontifes, favorisant la pratique des équivoques, des restrictions -mentales, du parjure, et renouvelant la doctrine réprouvée du -jansénisme. D'autres facultés de théologie adhérèrent à ce jugement, -et le pape adressa au roi un bref par lequel il condamnoit à la fois -et cette décision et les docteurs qui l'avoient signée.</p> - -<p>Alors le <em>cas de conscience</em> devint le signal d'une nouvelle -insurrection des disciples de Jansénius. Une foule d'écrits sortirent -en un instant du milieu de cette tourbe si long-temps silencieuse, -dans lesquels on attaquoit et le jugement qui l'avoit condamné, et -l'archevêque de Paris, qui avoit provoqué ce jugement, et les docteurs -qui avoient eu <em>la lâcheté</em> de rétracter leur décision; et la -doctrine du <em>silence respectueux</em> à l'égard <span class="pagenum"><a id="page170" name="page170"></a>(p. 170)</span> du chef de -l'Église, fut de nouveau présentée comme légitime et suffisante.</p> - -<p>Alarmés d'une opposition si violente et si audacieuse, les évêques et -le roi lui-même s'adressèrent au souverain pontife pour le prier de -renouveler les constitutions de ses prédécesseurs contre cette -doctrine pernicieuse du <em>silence respectueux</em>; et, en 1705, Clément XI -publia sa constitution connue sous le nom de <i lang="la">Vineam Domini Sabaoth</i>, -où furent condamnés de nouveau et les partisans de cette doctrine et -ceux de l'hérésie de Jansénius. La bulle du pape, envoyée au roi, fut -reçue par l'assemblée du clergé qui se tenoit alors à Paris, par la -Sorbonne, par tous les évêques, et enregistrée au parlement. Il -sembloit que tout dût être fini; mais un nouvel incident, dont les -suites eurent une tout autre gravité, ne tarda point à faire voir que -le parti janséniste étoit plus puissant qu'on n'avoit cru, et que, -parmi ceux-là même qui le poursuivoient, plusieurs étoient, et sans le -savoir, plutôt ses partisans que ses ennemis.</p> - -<p>Et en effet, que faisoient les jansénistes qui ne fût complètement -autorisé par les <em>libertés gallicanes</em>? «Les décisions des papes, -disent ces libertés, ne sont sûres qu'après que l'<em>Église</em> les a -acceptées.» Or, la majorité et même la totalité des évêques françois, -en y joignant encore la Sorbonne, ne faisoient sans doute qu'une -<span class="pagenum"><a id="page171" name="page171"></a>(p. 171)</span> très petite portion de l'Église; il ne semble pas que le -parlement dût être compté comme un supplément suffisant de l'épiscopat -gallican; et les jansénistes qui combattoient et rejetoient une bulle -du pape jusqu'à ce qu'elle eût été confirmée et acceptée par l'Église -<em>universelle</em>, étoient très conséquents. Ils ne pouvoient, à la -vérité, empêcher et les évêques françois et la Sorbonne, et même le -parlement, de faire à cet égard ce qui leur sembloit bon; mais ils -demandoient la même liberté, jusqu'à ce que la seule autorité -compétente (l'Église <em>universelle</em>) eût prononcé; et en cela ils se -montroient les seuls véritables défenseurs des <em>libertés gallicanes</em>; -les autres n'y entendoient rien.</p> - -<p>Or, voici ce qui arriva: un prêtre de l'Oratoire, nommé Quesnel, avoit -publié, environ quarante ans auparavant, et sous l'approbation de son -évêque (celui de Châlons), quelques réflexions morales sur l'Évangile. -Son livre avoit eu du succès; les éditions s'en étoient multipliées, -et, à chaque nouvelle réimpression, l'auteur y avoit ajouté des -réflexions nouvelles, tellement que, vers la fin du siècle, il se -composoit de quatre gros volumes, lesquels s'imprimoient avec -privilége du roi. Lorsqu'il n'étoit encore qu'évêque de ce même -diocèse de Châlons, le cardinal de Noailles en avoit accepté la -dédicace, et il avoit en même temps confirmé l'approbation <span class="pagenum"><a id="page172" name="page172"></a>(p. 172)</span> -qu'y avoit donnée son prédécesseur. Cependant les <cite>Réflexions morales</cite> -avoient déjà excité l'animadversion d'un grand nombre de personnes -éclairées, qui y avoient retrouvé sur la grâce, sur la charité, sur la -pénitence, sur la discipline de l'Église, toutes les doctrines de -Jansénius. Plusieurs évêques l'avoient censuré; il avoit été -ouvertement attaqué par les jésuites; enfin l'affaire fut portée en -cour de Rome; et, après deux ans d'examen, le livre de Quesnel y fut -réprouvé, comme contenant les doctrines déjà condamnées de Jansénius.</p> - -<p>Quesnel et ses partisans firent de grands cris sur le décret du pape, -déclarant qu'il étoit l'ouvrage de l'intrigue et de la passion, -déclamant contre la <em>corruption de la cour de Rome</em>, demandant surtout -qu'au lieu de condamner le livre <em>en général</em>, comme il l'avoit fait, -il plût au saint Père de censurer en particulier chacune des -propositions qui lui avoient semblé condamnables. Cependant, la -plupart des évêques reçurent le décret du pape et proscrivirent, dans -leurs diocèses, les <cite>Réflexions morales</cite>. On s'attendoit que le -cardinal de Noailles, alors archevêque de Paris, ne tarderoit pas à -révoquer l'approbation qu'il leur avoit donnée; et, quoiqu'il éprouvât -en effet quelque chagrin de cette espèce de rétractation, il est -probable qu'il eût fini par prendre ce parti, <span class="pagenum"><a id="page173" name="page173"></a>(p. 173)</span> lorsqu'un -misérable incident, que plusieurs assurent n'avoir point été -prémédité, lui fit prendre tout à coup des résolutions entièrement -opposées. Par l'imprudence d'un libraire, les instructions pastorales -de deux évêques, et le mandement d'un troisième<a id="footnotetag110" name="footnotetag110"></a><a href="#footnote110" title="Lien vers la note 110"><span class="smaller">[110]</span></a>, portant -condamnation du livre de Quesnel, furent affichés aux portes même de -l'archevêché. Le cardinal crut y voir une insulte, et son amour-propre -déjà froissé s'en exaspéra: il publia aussitôt une ordonnance contre -ces mandements, où les deux évêques et leurs doctrines étoient fort -maltraités<a id="footnotetag111" name="footnotetag111"></a><a href="#footnote111" title="Lien vers la note 111"><span class="smaller">[111]</span></a>. Ceux-ci portèrent plainte directement au roi, dans -une lettre où ce prélat étoit présenté comme fauteur d'hérétiques: les -partisans du cardinal répondirent; les évêques répliquèrent, et la -querelle s'échauffa dans une multitude d'écrits qui se succédèrent -très rapidement.</p> - -<p>Le roi fit examiner cette affaire, et la décision <span class="pagenum"><a id="page174" name="page174"></a>(p. 174)</span> des -arbitres fut que le cardinal condamneroit les <cite>Réflexions morales</cite>, -révoqueroit en même temps la condamnation qu'il avoit portée contre -les deux évêques, et que ceux-ci lui donneroient satisfaction au sujet -de la lettre qu'ils avoient écrite contre lui. Le cardinal, par -l'entêtement le plus blâmable, refusa d'accepter un arrangement qui -mettoit fin si convenablement à cette malheureuse discussion. Alors on -jugea nécessaire d'évoquer la cause au tribunal du souverain pontife; -et le roi s'unit au corps des évêques pour supplier Sa Sainteté de -vouloir bien condamner en détail les propositions qu'il jugeoit dignes -d'être censurées. C'est ce qui donna naissance à la fameuse bulle -<i lang="la">Unigenitus Dei filius</i>, dans laquelle le pape condamnoit cent et une -propositions extraites du livre de Quesnel.</p> - -<p>Cette bulle, donnée à Rome en 1713, ne fut apportée en France qu'au -commencement de 1714. Elle fut acceptée dans une assemblée d'évêques -que le roi avoit convoquée à Paris à cet effet; et pour arriver plus -sûrement à son but, qui étoit de concilier les esprits, il avoit voulu -que le cardinal de Noailles en fût le président. Toutefois cette -acceptation fut vivement combattue, et le cardinal lui-même se mit à -la tête de l'opposition. Sans oser défendre les <cite>Réflexions morales</cite>, -qu'ils se déclarèrent même tout prêts à condamner, les opposants -prétendirent <span class="pagenum"><a id="page175" name="page175"></a>(p. 175)</span> que la bulle étoit obscure, et ne devoit être -acceptée qu'après que le pape auroit donné, sur ces obscurités, les -éclaircissements qu'ils proposoient de lui demander. On passa outre: -quarante évêques acceptants écrivirent au pontife pour lui rendre -leurs actions de grâces, et lui faire connoître leur acceptation; il -fut ordonné au parlement d'enregistrer la bulle, et en cette occasion -il fit bien connoître quel étoit son esprit: car, quoique ce fût Louis -XIV qui donnât cet ordre, il n'enregistra néanmoins qu'avec les -réserves des droits de la couronne, des libertés gallicanes, du -pouvoir et de la juridiction des évêques, hasardant même de faire une -censure indirecte de celle que le pape avoit faite lui-même de la cent -et unième proposition<a id="footnotetag112" name="footnotetag112"></a><a href="#footnote112" title="Lien vers la note 112"><span class="smaller">[112]</span></a>. Immédiatement après l'enregistrement, une -lettre du roi, adressée à la faculté de Sorbonne, lui intima également -l'ordre d'insérer la bulle sur ses registres.</p> - -<p>C'étoit ainsi que Louis XIV entendoit les <em>libertés gallicanes</em>, -quand il étoit de l'avis du <span class="pagenum"><a id="page176" name="page176"></a>(p. 176)</span> pape. Le cardinal de Noailles les -avoit entendues de la même manière, lorsqu'il avoit adopté la bulle -<i lang="la">Vineam Domini</i> contre les jansénistes et le cas de conscience; -maintenant il lui plaisoit de rejeter la bulle <i lang="la">Unigenitus</i>, et il les -entendoit autrement. Il est évident que quarante prélats n'étoient pas -plus l'Église <em>universelle</em> pour l'archevêque de Paris que pour les -disciples de Jansénius: il persista donc dans sa résolution de -demander au pape des explications, publia un mandement par lequel il -défendoit, sous les peines canoniques, à tous ecclésiastiques -d'exercer, dans son diocèse, aucune fonction et juridiction -relativement à la bulle, et de la recevoir sans sa permission; et le -jour même où l'enregistrement s'en fit à la Sorbonne, il eut la -hardiesse de faire distribuer à chaque membre de l'assemblée un -exemplaire de ce jugement.</p> - -<p>On peut croire que les jansénistes surent profiter de cet incident: -suivant leur coutume, ils prirent part à la querelle par un -débordement d'écrits, tous, comme on le peut croire, injurieux pour le -pape, favorables aux opposants, et surtout aux cent et une -propositions condamnées, qu'ils appeloient hautement cent et une -vérités.</p> - -<p>Le roi se montra, dans toute la suite de cette affaire, ce que, de nos -jours, on appelleroit un véritable <em>ultramontain</em>; et l'on attribuoit -principalement <span class="pagenum"><a id="page177" name="page177"></a>(p. 177)</span> au père Le Tellier, jésuite, et depuis quelque -temps son confesseur, la force de volonté qu'il y mit, la marche ferme -et régulière qu'il s'y traça, et les disgrâces qu'éprouva le parti des -opposants. De là ce redoublement de haine contre la Compagnie de -Jésus, que le parti janséniste répandit dans toutes les classes de la -société, depuis les plus élevées où, sous des apparences hypocrites, -la licence des opinions religieuses avoit fait de grands progrès, -jusqu'aux plus obscures, où le respect pour le chef de l'Église étoit -fort diminué par l'effet de tant d'outrages qu'il avoit reçus de ce -même roi qui se faisoit alors son soutien et son défenseur; de là ce -déchaînement presque général contre les vues ambitieuses de cette -célèbre et sainte société, contre ses manœuvres ténébreuses, son -esprit persécuteur, sa politique artificieuse, sa morale relâchée; de -là surtout cette opinion inconcevable, adoptée alors sur parole par -tant de gens passionnés et perpétuée jusqu'à nos jours (car il n'est -point d'extravagance dont les passions ne puissent faire un article de -foi), que la Compagnie de Jésus avoit, en théorie et en pratique, un -plan secret de corruption des esprits, et de domination universelle à -l'aide de cette corruption<a id="footnotetag113" name="footnotetag113"></a><a href="#footnote113" title="Lien vers la note 113"><span class="smaller">[113]</span></a>. Le père Le Tellier fut dès lors -<span class="pagenum"><a id="page178" name="page178"></a>(p. 178)</span> représenté comme un caractère atroce, comme un monstre -d'ambition et d'hypocrisie, parce que l'exil ou la prison punirent -quelques boutefeux <span class="pagenum"><a id="page179" name="page179"></a>(p. 179)</span> qui excitoient à la révolte contre les -décrets du pape et contre les ordres du roi, c'est-à-dire contre tous -les pouvoirs de la société<a id="footnotetag114" name="footnotetag114"></a><a href="#footnote114" title="Lien vers la note 114"><span class="smaller">[114]</span></a>; et l'on supposa de même à tous ceux -qui prirent parti contre le cardinal de Noailles les plus vils motifs -de vengeance et d'intérêt personnel. Aujourd'hui <span class="pagenum"><a id="page180" name="page180"></a>(p. 180)</span> que -reste-t-il dans l'opinion des gens sensés de tant de cris et de -déclamations furibondes? que les propositions extraites du livre -<span class="pagenum"><a id="page181" name="page181"></a>(p. 181)</span> de Quesnel, sans en excepter une seule, ont été justement -condamnées<a id="footnotetag115" name="footnotetag115"></a><a href="#footnote115" title="Lien vers la note 115"><span class="smaller">[115]</span></a>; qu'un cardinal qui se mettoit en révolte contre le -pape étoit peut-être plus condamnable encore que Quesnel; que le -jésuite, directeur de la conscience de <span class="pagenum"><a id="page182" name="page182"></a>(p. 182)</span> Louis XIV, et qui -exhortoit son royal pénitent à user de son pouvoir pour combattre -l'hérésie et faire respecter dans ses États l'autorité du chef de la -chrétienté, remplissoit son devoir, et s'il eût agi autrement, eût été -coupable de prévarication.</p> - -<p>Cependant telle étoit la profondeur du mal, que Louis XIV, qui ne -perdoit pas de vue cette affaire, n'en put voir la fin. Les opposants, -et le cardinal à leur tête, persistant dans leur rébellion, le pape, -qui se fatiguoit d'un tel scandale, demanda au roi de consentir qu'il -citât ce prélat à son tribunal, comme membre du sacré collége: on y -trouva des difficultés, car, même alors que l'on marchoit d'accord -avec lui, on pensoit qu'il y auroit du danger à le satisfaire sur un -point important de haute discipline; et ce moyen décisif, qui -finissoit sans retour cette affaire et dont le cardinal fut très -effrayé, fut éludé par l'offre qui lui fut faite de convoquer un -concile national, c'est-à-dire de donner son consentement à une -assemblée où tout se seroit indubitablement traité selon les libertés -gallicanes, et où se fût probablement accru le mal qu'il cherchoit à -détruire. Clément XI refusa: alors on prit un terme moyen qui fut -d'employer simultanément l'autorité du pape et le pouvoir du roi pour -forcer enfin à la soumission le cardinal et ses adhérents. En <span class="pagenum"><a id="page183" name="page183"></a>(p. 183)</span> -conséquence il fut décidé que le monarque donneroit une déclaration -par laquelle tout évêque qui n'auroit pas souscrit la bulle, seroit -tenu de l'accepter <em>purement et simplement</em>, sous peine d'être -poursuivi selon toute la rigueur des canons. La déclaration étoit -faite; et comme il y avoit lieu de craindre, vu l'esprit qui régnoit -dans le Parlement, que l'enregistrement n'éprouvât des difficultés, le -roi fixa un jour pour le lit de justice où il se proposoit d'aller en -personne procéder à cet enregistrement. La veille du jour désigné, il -fut pris de la maladie dont il mourut.</p> - -<p>Les désastres qui accablèrent la France pendant les dernières années -de sa vie, ne furent pas les seules amertumes qui en empoisonnèrent le -cours. Malheureux comme roi, Louis XIV ne le fut pas moins dans -l'intérieur de sa famille. On sait quels ravages la mort exerça, dans -un court espace de temps, au milieu de cette race royale: le duc et la -duchesse de Bourgogne étoient morts, en 1712, dans un intervalle de -quelques jours; un mois après, l'aîné de leurs fils les avoit suivis -dans la tombe, et le duc de Berry, second fils du dauphin, au bout de -deux ans. Il ne restoit plus, dans la ligne directe de la succession -au trône, que le duc d'Anjou, dernier fils du duc de Bourgogne: ce fut -alors que les intrigues de madame de Maintenon et son attachement -<span class="pagenum"><a id="page184" name="page184"></a>(p. 184)</span> aveugle pour le duc du Maine qu'elle avoit élevé, poussèrent -Louis XIV à prendre une détermination qui rappela le scandale de ses -jeunes années, et répandit quelque avilissement sur ses derniers -jours. Comme si les rois avoient d'autres règles de mœurs que les -simples particuliers, il légitima par un édit ses deux fils -adultérins, le duc du Maine et le duc de Toulouse, les déclarant, à -défaut de princes du sang, habiles, eux et leurs descendants, à -succéder à la couronne de France, les faisant eux-mêmes, et de sa -pleine autorité, princes du sang, immédiatement après ceux qui -appartenoient aux branches légitimes. Ce fut sous la même influence -qu'il fit son testament dont nous parlerons plus tard. Et ces choses -s'étant passées en 1714, il mourut le 1<sup>er</sup> septembre 1715, âgé de -soixante-dix-sept ans.</p> - -<p>Nous avons vu, dès les premières pages de son histoire, quelles -étoient les traditions monarchiques qu'il avoit reçues du disciple de -Richelieu, et à quel point il les avoit perfectionnées. La suite de -son règne nous a successivement offert les conséquences de ce système -oriental, dans lequel tout fut abattu devant le monarque, où l'on ne -voulut plus qu'un maître et des esclaves, où les ministres des -volontés royales, courbés en apparence sous le même joug qui -s'appesantissoit indistinctement sur tous, possédoient en effet par -transmission, de même <span class="pagenum"><a id="page185" name="page185"></a>(p. 185)</span> que dans tous les gouvernements -despotiques, la plénitude du pouvoir dont il leur étoit donné d'abuser -impunément envers les grands et envers les petits<a id="footnotetag116" name="footnotetag116"></a><a href="#footnote116" title="Lien vers la note 116"><span class="smaller">[116]</span></a>. On a vu quel -mouvement factice cette force et cette concentration de volonté avoit -donné à la société, et le parti qu'en avoient su tirer deux hommes -habiles, qui exploitèrent ainsi, au profit de leur propre ambition, -l'orgueil et l'ambition de leur maître, le sang et la substance des -peuples, le repos de la chrétienté, l'avenir de la France. Louvois -avoit fait de Louis XIV le vainqueur et l'arbitre de l'Europe: -Colbert, nous l'avons déjà dit, jugea que ce n'étoit point assez, et -ne prétendit pas moins qu'à <span class="pagenum"><a id="page186" name="page186"></a>(p. 186)</span> le soustraire entièrement à -l'ascendant, de jour en jour moins sensible, que l'autorité -spirituelle exerçoit encore sur les souverains. Il n'y réussit point -entièrement, parce qu'il auroit fallu, pour obtenir un tel succès, que -Louis XIV cessât d'être catholique; mais le mal qu'il fit pour l'avoir -tenté fut grand et irréparable<a id="footnotetag117" name="footnotetag117"></a><a href="#footnote117" title="Lien vers la note 117"><span class="smaller">[117]</span></a>. Sous une administration si active -et si féconde en résultats brillants et positifs, il y eut pour le -<em>grand roi</em> un long enivrement; et même, après qu'il fut passé, tout -porte à croire que Louis XIV, nourri dès son enfance des doctrines de -ce ministérialisme grossier, ne cessa point d'être dans la ferme -conviction qu'il avoit enfin résolu le problème du gouvernement -monarchique dans sa <span class="pagenum"><a id="page187" name="page187"></a>(p. 187)</span> plus grande perfection. «L'État, c'est -moi», disoit-il; et il se complaisoit dans cet égoïsme politique, qui -ne prouvoit autre chose, sinon que, si sa volonté étoit forte, ses -vues n'étoient pas très étendues, et qu'il ne comprenoit que très -imparfaitement la société telle que l'a faite la religion catholique, -à laquelle d'ailleurs il étoit si sincèrement attaché.</p> - -<p>Les plus grands ennemis de cette religion de vérité ne peuvent -disconvenir d'un fait aussi clair que la lumière du soleil: c'est -qu'elle a développé les <em>intelligences</em> dans tous les rangs de la -hiérarchie sociale, et à un degré dont aucune société de l'antiquité -païenne ne nous offre d'exemple; d'où il est résulté que le peuple -proprement dit a pu, chez les nations chrétiennes, devenir <em>libre</em> et -entrer dans la société civile, parce que tout chrétien, quelque -ignorant et grossier qu'on le suppose, a en lui-même, par sa foi et -par la perpétuité de l'enseignement, une règle de mœurs et un -principe d'ordre suffisant pour se maintenir dans cette société sans -la troubler; tandis que la multitude païenne, à qui manquoit cette loi -morale, ou qui, du moins, n'en avoit que des notions très incomplètes, -a dû, pour que le monde social ne fût point bouleversé, rester esclave -et ne point sortir de la société domestique, seule convenable à son -éternelle enfance. Or cette puissance du christianisme, <span class="pagenum"><a id="page188" name="page188"></a>(p. 188)</span> -découlant de Dieu même, a, dans ce qui concerne ses rapports avec la -société politique, deux principaux caractères, c'est d'être -universelle et souverainement indépendante: car Dieu ne peut avoir -deux lois, c'est-à-dire deux volontés, et il n'y a rien sans doute de -plus libre que Dieu. C'est l'universalité de cette loi, son -indépendance et son action continuelle sur les <em>intelligences</em>, qui -constitue ce merveilleux ensemble social que l'on nomme la -<em>chrétienté</em>. Régulateur universel, le christianisme a donc des -préceptes également obligatoires pour ceux qui gouvernent et pour ceux -qui sont gouvernés; rois et sujets vivent également sous sa dépendance -et dans son unité; et ce seroit aller jusqu'au blasphème que de -supposer qu'il peut y avoir, en ce monde, quelque chose qui soit -indépendant de Dieu. Il est donc évident que, de la soumission d'un -prince à cette loi divine, dérive la légitimité de son pouvoir sur une -société chrétienne; et en effet, obéir à l'autorité du roi et obéir en -même temps à une autorité que l'on juge supérieure à la sienne et -contre laquelle il seroit en révolte, implique contradiction. S'il -croit avoir le droit de s'y soustraire, tous auront le droit bien plus -incontestable de lui résister en tout ce qui concerne cette loi, -puisque c'est par cette loi même, et uniquement par elle, qu'il a le -droit de leur <span class="pagenum"><a id="page189" name="page189"></a>(p. 189)</span> commander; car, de prétendre que -l'<em>intelligence</em> d'un homme, quel qu'il puisse être, ait le privilége -d'imposer une règle <em>tirée d'elle-même</em> à d'autres <em>intelligences</em>, -c'est imaginer, en fait de tyrannie, quelque chose de plus avilissant -et de plus monstrueux que ce qui a jamais été établi en principe ou -mis en pratique chez aucun peuple du monde<a id="footnotetag118" name="footnotetag118"></a><a href="#footnote118" title="Lien vers la note 118"><span class="smaller">[118]</span></a>. Les gouvernements -païens les plus violents n'avoient pas même cette prétention; et s'ils -avoient réduit à l'esclavage le peuple proprement dit, c'est qu'ils -l'avoient en quelque sorte exclu du rang des <em>intelligences</em>, -n'exerçant leur action que sur ce qu'il y avoit de matériel dans -l'homme à ce point dégradé.</p> - -<p>Ainsi, tout étant <em>intelligent</em>, libre, agissant dans une société -chrétienne, il est facile de concevoir quelle faute commit Louis XIV, -après avoir entièrement isolé son pouvoir en achevant d'abattre tout -ce qui étoit intermédiaire entre son peuple et lui, de chercher à se -rendre encore indépendant de ce joug si léger que lui imposoit -l'autorité religieuse. Il crut, et ses conseillers crurent avec lui, -que cette indépendance fortifieroit ce pouvoir; et la vérité est que -ce pouvoir en fut ébranlé jusque dans ses fondements, et que jamais -coup plus fatal ne lui avoit encore <span class="pagenum"><a id="page190" name="page190"></a>(p. 190)</span> été porté. S'étant ainsi -placé <em>seul</em> en face de son peuple, c'est-à-dire d'une multitude -d'<em>intelligences</em> à qui la lumière du catholicisme avoit imprimé un -mouvement qu'il appartenoit au <em>seul</em> pouvoir catholique de diriger, -qu'il n'étoit donné à personne d'arrêter, deux oppositions s'élevèrent -à l'instant contre l'imprudent monarque: l'une, des vrais chrétiens, -qui continuèrent de poser devant lui les limites de cette loi divine -qu'il vouloit franchir; l'autre, de sectaires qui, adoptant avec -empressement le principe de révolte qu'il avoit proclamé, en tirèrent -sur le champ toutes les conséquences, et se soulevèrent à la fois -contre l'une et l'autre puissances. Étrange contradiction! On a vu -combien, dans les derniers temps de sa vie, il fut alarmé de cet -esprit de rébellion, et au point d'aller en quelque sorte chercher -contre lui un refuge auprès de l'autorité même qu'il avoit outragée; -et cependant en même temps qu'il sembloit rendre au Saint-Siége la -plénitude de ses droits, il traitoit d'<em>opinions libres</em> cette même -déclaration, qui les sapoit jusque dans leurs fondements, et alloit -jusqu'à ordonner qu'elle fût publiquement professée et défendue<a id="footnotetag119" name="footnotetag119"></a><a href="#footnote119" title="Lien vers la note 119"><span class="smaller">[119]</span></a>! -Les jansénistes et le parlement ne l'oublièrent pas, <span class="pagenum"><a id="page191" name="page191"></a>(p. 191)</span> et -réservèrent dès lors ces <em>opinions libres</em> pour de meilleurs temps.</p> - -<p>Le principe du protestantisme se manifestoit <span class="pagenum"><a id="page192" name="page192"></a>(p. 192)</span> clairement dans -cette fermentation des esprits, et le prince qui l'avoit excitée y -cédoit lui-même sans s'en douter. Mais en même temps que ce principe -altéroit, par des degrés qui sembloient presque insensibles, les -croyances catholiques du plus grand nombre, les dernières conséquences -de ces doctrines, qui, de la négation de quelques dogmes du -christianisme, conduisent rapidement tout esprit raisonneur jusqu'à -l'athéisme qui est la négation de toutes vérités, avoient déjà produit -leur effet sur plusieurs; et c'étoit surtout à la cour qu'elles -avoient fait des incrédules et des athées. Ainsi ce n'étoit pas -seulement pour son avilissement et son anéantissement politique que la -noblesse françoise avoit quitté ses vieux donjons, et étoit venue -peupler les antichambres, c'étoit encore pour se corrompre et tout -entraîner dans sa corruption. Mais il falloit que Louis XIV passât, -pour que le mal interne de la société pût librement éclater. Cette -main, sous laquelle tout s'étoit façonné à la servitude, contenoit les -sectaires par l'exil et les châtiments; faisoit trembler le parlement -qui, jusqu'à la fin, demeura courbé sous elle et obéissant à son -moindre signe; et la terreur qu'elle inspirait peupla la cour -d'hypocrites. Ceux-ci purent se jouer impunément d'un prince religieux -sans doute, mais dont la religion, suivant l'heureuse expression de -Saint-Simon, étoit <span class="pagenum"><a id="page193" name="page193"></a>(p. 193)</span> <em>toute d'écorce</em>, et dont nous avons déjà -fait voir l'impuissance à bien saisir les hautes doctrines et la -politique du christianisme, non moins salutaires aux hommes que ses -dogmes et sa morale.</p> - -<p>Les malheurs de ses guerres, et même ses victoires, avoient aggravé ce -malaise du corps social, du désordre qu'y apporte inévitablement le -dérangement des finances, autre source d'inquiétude pour les esprits, -de haine ou de mépris contre l'autorité. Quoique Colbert eût opéré en -ce genre des prodiges, il ne faut pas croire cependant qu'il eut le -privilége de faire l'impossible, c'est-à-dire de subvenir à des -dépenses qui dépassoient les revenus ordinaires de l'État sans -l'endetter. Même au sein des prospérités de son maître, il commença -donc cette dette publique que ses successeurs ne cessèrent -d'accroître, malgré les impôts dont les peuples étoient écrasés. -Création de rentes, billets d'État, altération des monnoies, charges -nouvelles, opérations ruineuses avec les traitants, toutes ces -ressources qui soulagent un moment et épuisent les nations pour des -siècles, en ouvrant devant elles l'abîme des révolutions, furent -employées pendant ce règne et jusqu'à la fin. «Que deviendra mon -royaume, quand je ne serai plus?» s'écrioit, vers cette fin si -malheureuse de son règne et dans l'amertume de ses pensées, ce -monarque <span class="pagenum"><a id="page194" name="page194"></a>(p. 194)</span> qu'épouvantoient tant de symptômes de destruction -dont il étoit environné. C'étoit donc là qu'avoient abouti tant de -triomphes et de gloire, des prodiges d'administration, cet éclat dont -brilloient les sciences, les lettres et les arts, cette amélioration -de l'agriculture et ces progrès du commerce, à attacher les destinées -entières d'une nation à la vie d'un seul homme, qui avoit voulu tout -tenir dans sa main, et qui maintenant ne voyoit pas à qui il pourroit -sûrement remettre ce qui étoit sur le point de lui échapper! C'est -ainsi que l'orgueil, l'ambition, les faux systèmes, les flatteurs, -corrompirent les grandes et bonnes qualités de ce roi, que la -postérité commence à juger sévèrement<a id="footnotetag120" name="footnotetag120"></a><a href="#footnote120" title="Lien vers la note 120"><span class="smaller">[120]</span></a>, parce qu'une leçon -terrible lui a appris à mieux <span class="pagenum"><a id="page195" name="page195"></a>(p. 195)</span> comprendre son règne qu'on ne -l'avoit pu jusqu'à présent.</p> - -<hr class="hr5" /> - -<p>Sous ce règne, où le parlement se montra si docile, la tranquillité de -Paris ne fut pas un seul instant troublée; sa police intérieure se -perfectionna; les mœurs achevèrent d'y perdre ce qui leur restoit -encore de leur ancienne rudesse, et prirent, par imitation, quelque -chose de la politesse et de l'élégance de celles de la cour. Le goût -que Louis XIV avoit pour la magnificence et pour les bâtiments -s'exerça particulièrement et avec plus de complaisance sur la capitale -de ses États; et, grâce à lui, cette ville s'accrut et s'embellit de -manière à n'être plus reconnoissable. Son histoire, pendant ce siècle -mémorable, se trouve tout entière dans la description de ses plus -beaux monuments, dans le détail de ses plus utiles institutions, dans -l'énumération de tant de productions des beaux arts qui en faisoient -et qui en font encore aujourd'hui l'ornement, et <span class="pagenum"><a id="page196" name="page196"></a>(p. 196)</span> l'on peut -dire qu'elle se trouve ainsi répandue dans toutes les parties de cet -ouvrage.</p> - -<hr class="hr5" /> - -<p>Afin de faire mieux comprendre quel étoit l'état de la France à la -mort de Louis XIV, et les événements qui s'ensuivirent, lesquels sont -réservés à la deuxième partie de ce volume, nous croyons faire plaisir -à nos lecteurs en leur donnant les détails suivants, empruntés aux -<cite>Annales politiques</cite> de l'abbé de Saint-Pierre, sur les opérations de -finances faites pendant le règne de ce monarque.</p> - - -<h3>IMPÔTS, CRÉATIONS D'OFFICES, AUGMENTATIONS DE FINANCES ET EMPRUNTS.</h3> - -<p>«Les emprunts à rentes perpétuelles, les créations d'offices et de -charges, les augmentations de finances sur le premier prix des offices -et charges déjà créés, sont des impôts masqués qui tôt ou tard se -convertissent en impôts découverts et directs.</p> - -<p>»Quand le roi emprunte, quand il crée de nouveaux offices, quand il -exige une addition de finances aux anciens, c'est pour un besoin, et -l'argent qui provient de ce secours s'emploie tout de suite à -satisfaire ce besoin.</p> - -<p><span class="pagenum"><a id="page197" name="page197"></a>(p. 197)</span> »Mais quand les sommes ont disparu, emportées par le besoin -présent, il n'en faut pas moins payer les intérêts de l'emprunt et les -gages augmentés des charges qu'on tire alors du revenu foncier, que -ces capitaux dissipés n'ont point augmenté.</p> - -<p>»Ce qui augmente encore et précipite la ruine, c'est que, comme pour -ces besoins présents il faut de l'argent comptant, et que les impôts -et autres expédients n'en fournissent que lentement, on s'adresse aux -traitants, qui avancent la somme moyennant de gros intérêts, et se -remplissent ensuite de leur capital par la levée de l'impôt dont ils -prennent la régie au grand détriment du peuple.</p> - -<p>»Ainsi se forment des dettes énormes, telles qu'on en a vu à la fin du -règne de Louis XIV, et dont le détail suivant fera connoître la -progression.</p> - -<p>»Le torrent des impôts commença, pendant la guerre contre la Hollande, -à se répandre sur toute la France; et aucune possession, de quelque -genre qu'elle fût, ne put se soustraire à son impétuosité.</p> - - -<h4>1672.</h4> - -<p>»Création dans chaque bailliage et sénéchaussée d'un greffe pour -l'enregistrement des titres portant <span class="pagenum"><a id="page198" name="page198"></a>(p. 198)</span> hypothèque. Cet -établissement, utile en lui-même, fut regardé comme un édit bursal, à -cause des frais qu'exigeoit le dépôt, et ne passa pas sans résistance.</p> - - -<h4>1674.</h4> - -<p>»Création de huit nouveaux maîtres des requêtes.</p> - -<p>»Offices des jaugeurs.</p> - -<p>»Taxes sur les officiers de judicature.</p> - -<p>»Sur l'étain, la vaisselle d'or et d'argent, les contrats d'échange.</p> - -<p>»Plus de trois cents petits offices sur les ports et aux barrières de -Paris.</p> - -<p>»Nouvelles charges de procureurs.</p> - -<p>»Taxes sur le tabac;</p> - -<p>»Sur les consignations;</p> - -<p>»Sur les bois de Normandie;</p> - -<p>»Sur le <em>prétexte</em> du tiers et du dixième denier.</p> - -<p>»Un million de rentes sur la ville. Ce dernier expédient de création -de rentes sur la ville parut dans la suite le plus facile et le moins -onéreux.</p> - - -<h4>1675.</h4> - -<p>»L'impôt du papier marqué, qui excita une révolte à Rennes et à -Bordeaux.</p> - -<p><span class="pagenum"><a id="page199" name="page199"></a>(p. 199)</span> »Taxes sur ceux qui avoient acquis des terres du clergé.</p> - -<p>»Nouveau million de rentes sur l'hôtel de ville de Paris, au paiement -desquelles est affecté le revenu des fermes.</p> - -<p>»Création d'un million de gages annuels, qu'on force les officiers de -justice d'acquérir malgré eux.</p> - - -<h4>1677.</h4> - -<p>»Augmentation de la taxe du contrôle.</p> - -<p>»Création d'un million de rentes sur la ville.</p> - - -<h4>1679.</h4> - -<p>»Création de deux millions de rentes sur la ville. L'abbé de -Saint-Pierre remarque que cet emprunt de quarante millions en capital -étoit fait principalement pour bâtir Versailles, et il ajoute: «<cite>Pour -juger si en cela le roi étoit juste envers ses sujets, il n'auroit eu -qu'à se demander à lui-même: Si j'étois sujet, serois-je bien aise que -le roi fît de grandes dépenses en bâtimens à mes dépens? est-il juste -qu'il emploie mon bien à satisfaire des fantaisies si coûteuses?</cite>»</p> - - -<h4>1680.</h4> - - -<p>»Nouveau million sur la ville pour Versailles, et pour des -fortifications.</p> - - -<h4><span class="pagenum"><a id="page200" name="page200"></a>(p. 200)</span> 1681.</h4> - -<p>»Deux nouveaux millions sur la ville et sur les gages des officiers, -pour le même emploi.</p> - - -<h4>1683.</h4> - -<p>»Taxes sur les petites îles que forment les rivières, édit fort -onéreux à beaucoup de particuliers.</p> - -<p>»Cinquante mille livres de rentes sur la ville. On ne fit plus -d'établissements utiles; Colbert étoit mort.</p> - - -<h4>1684.<br /> -<i>Sous Pelletier.</i></h4> - -<p>»Cinq cent mille livres de rentes sur les charges, dont on augmenta -les gages d'autant.</p> - -<p>»Un million de rentes sur la ville. Douze cent mille livres sur les -aides et gabelles.</p> - -<p>»Capital de cinquante-quatre millions pour fortifications et -bâtiments, qui grevoient l'État de deux millions cinq cent mille -livres de rentes annuelles.</p> - - -<h4>1688.</h4> - -<p>»Un million sur l'hôtel de ville.</p> - - -<h4><span class="pagenum"><a id="page201" name="page201"></a>(p. 201)</span> 1689.<br /> -<i>Sous Ponchartrain.</i></h4> - -<p>»Dix-neuf édits bursaux sur le tabac, les consignations, les -amortissements, les boissons, la monnoie, la vaisselle d'argent, les -octrois, les cuirs.</p> - -<p>»Création de rentes perpétuelles et viagères, nouveaux gages -d'officiers, nouvelles charges de finances, de maîtres des requêtes, -de greffiers et de procureurs.</p> - - -<h4>1690.</h4> - -<p>»Vingt-deux édits bursaux.</p> - - -<h4>1691.</h4> - -<p>»Plus de quatre-vingts édits bursaux, «<em>dont plus de quatre-vingt -mille familles furent affligées</em>.»</p> - - -<h4>1692.</h4> - -<p>»Cinquante-cinq édits.</p> - - -<h4>1693.</h4> - -<p>»Plus de soixante édits, «<em>dont les moins onéreux étoient des -créations de rentes sur les fermes</em>.»</p> - - -<h4><span class="pagenum"><a id="page202" name="page202"></a>(p. 202)</span> 1694.</h4> - -<p>»Soixante-dix déclarations pour différentes taxes. «<i>Pontchartrain -étoit plein d'expédients et d'inventions.</i>»</p> - - -<h4>1695.</h4> - -<p>»La capitation. «<i>On craignoit que cette nouvelle taxe ne fût mal -reçue du peuple; mais comme on en connoissoit la nécessité, je fus -témoin qu'on la reçut avec joie</i>,» dit l'abbé de Saint-Pierre. Elle -monta à vingt-deux millions.</p> - - -<h4>1696.</h4> - -<p>»Encore quelques édits bursaux, mais en petit nombre, parce que la -capitation suppléoit.</p> - - -<h4>1697.</h4> - -<p>»Quelques édits bursaux pour acquitter les dettes de la guerre.</p> - - -<h4>1701.<br /> -<i>Sous Chamillart.</i></h4> - -<p>»La capitation, qui avoit été supprimée en 1698, rétablie.</p> - -<p>»Augmentation de gages, rentes sur les fermes, refonte de monnoies.</p> - - -<h4><span class="pagenum"><a id="page203" name="page203"></a>(p. 203)</span> 1702.</h4> - -<p>»Toutes les semaines, édits bursaux, rentes viagères, création de -nobles, de chevaliers en Flandre, nouvelles rentes sur la ville au -denier seize, nouveaux gages.</p> - -<p>»Caisse d'emprunt.</p> - -<p>»Vente des emplois de commissaires de marine au plus offrant.</p> - - -<h4>1703.</h4> - -<p>»Création d'offices grands et petits.</p> - - -<h4>1704.</h4> - -<p>»Création de huit inspecteurs généraux de marine, cent commissaires -aux classes, huit commissaires aux vivres.</p> - -<p>»Ordre de recevoir pour comptant les billets de monnoie qui perdoient -douze et quinze pour cent.</p> - - -<h4>1705.</h4> - -<p>»Révocation des priviléges d'exemption de taille. «<i>La révocation -étoit juste, mais il falloit rembourser ceux qui avoient acheté des -priviléges, et n'en plus créer. Les priviléges sont autant de fentes -par lesquelles s'écoulent les revenus de l'État. Il est de la nature -des fentes <span class="pagenum"><a id="page204" name="page204"></a>(p. 204)</span> de s'agrandir avec le temps; par là les priviléges -deviennent des sources de fraudes.</i>»</p> - -<p>»Quantité d'édits et d'arrêts du conseil des finances, qui donnent -lieu à des vexations.</p> - - -<h4>1706.</h4> - -<p>»Beaucoup d'édits pour création d'offices.</p> - - -<h4>1707.<br /> -<i>Sous Desmarêts.</i></h4> - -<p>»Contrat avec le clergé. L'abbé de Saint-Pierre vouloit ou qu'on n'en -fît pas avec le clergé, ou qu'on en fît de pareils avec la noblesse.</p> - -<p>»Il se trouvoit des billets de monnoie pour cent soixante-treize -millions. Ceux qui vouloient rembourser leurs dettes furent autorisés -à le faire en donnant un tiers en billets, et les deux tiers en -argent, qui perdoit un tiers par la <em>hausse des espèces</em>, de sorte que -celui qui avoit prêté deux cent mille francs étoit remboursé par cent -mille. Par là la perte tomboit sur les gens les plus économes.</p> - -<p>«<i>Desmarêts voulut se soutenir par les traitants en leur donnant plus -à gagner que ses prédécesseurs, dans l'espérance de leur faire rendre -un jour une partie de leurs brigandages. Colbert leur donnoit aussi à -gagner, parce qu'il <span class="pagenum"><a id="page205" name="page205"></a>(p. 205)</span> faut que les gens qui traitent avec le -roi gagnent, mais modérément; aussi n'y eut-il pas de chambres de -justice après sa mort.</i>»</p> - - -<h4>1708.</h4> - -<p>»Nouveaux offices. Augmentation de gages, créations de rentes.</p> - - -<h4>1710.</h4> - -<p>»Le dixième. Il produisit d'abord dix millions.</p> - - -<h4>1712.</h4> - -<p>»Création de cinq cent mille livres de rentes au denier douze, -constituées sur les tailles, remboursables par annuités. «<i>Bonne -méthode, parce qu'ainsi, outre qu'on paie l'intérêt, on rembourse tous -les ans une partie du capital.</i>»</p> - - -<h4>1714.</h4> - -<p>»Cinq cent mille livres de rentes constituées au denier seize, en mai, -sur les contrôles.</p> - -<p>»Autant au mois d'août, remboursables en dix-sept ans.</p> - -<p>»Six-vingt mille livres de rentes au denier vingt, remboursables en -vingt ans par les états de Bretagne.</p> - -<p>»Quand on connoîtroit le produit de ces impôts, il seroit très -difficile de le fixer relativement au produit actuel, parce qu'il -faudroit <span class="pagenum"><a id="page206" name="page206"></a>(p. 206)</span> suivre la valeur graduelle du marc d'argent, qui -doit faire la base de ce calcul, et qui a varié sous Louis XIV depuis -vingt-sept francs jusqu'à cinquante: de sorte qu'un impôt qui auroit -produit, en 1660, un million, en a produit à peu près deux en 1715. -Par la même raison, les revenus de l'État ont augmenté progressivement -de près du double dans cette période.</p> - -<p>»Malgré cela, selon le Mémoire présenté au régent, en 1716, par M. -Desmarêts, lorsqu'il quitta le contrôle général, la dette en billets -visés et reconnus montoit, le 1<sup>er</sup> septembre 1715, à quatre cent -quatre-vingt-onze millions huit cent quatorze mille quatre cent -quarante-deux livres. Il ne fait pas entrer dans son état les fonds -des rentes constituées sur la ville, sur les charges et les offices, -peut-être de forts arrérages, de grosses avances prises sur des -assignations non échues, et, comme il arrive dans une grande -administration, beaucoup d'articles dus et non encore arrêtés. D'où il -s'ensuit que le capital de la dette, à la mort de Louis XIV, pouvoit -bien approcher de la somme énoncée par Voltaire dans son <cite>Siècle de -Louis XIV</cite>, chapitre des finances, somme effrayante de deux milliards -six cent millions, à vingt-huit livres le marc.» (<span class="smcap">Anquetil</span>, <cite>Louis -XIV, sa cour et le régent</cite>.)</p> -</div> - -<div class="chapter"> -<h2><span class="pagenum"><a id="page207" name="page207"></a>(p. 207)</span> QUARTIER DU LUXEMBOURG.</h2> - -<p>Ce quartier, entièrement situé hors des murs de l'enceinte de -Philippe-Auguste, n'offroit encore, sous le règne de Charles VI, qu'un -petit nombre de rues placées au midi et à l'orient de l'abbaye -Saint-Germain-des-Prés, qui en étoit le centre, et de vastes terrains -remplis de cultures, presque tous dépendants de cette abbaye. Alors la -chapelle qu'a remplacée l'église paroissiale de Saint-Sulpice étoit -située à l'extrémité méridionale du bourg Saint-Germain, et presque au -milieu des champs.</p> - -<p>L'accroissement de cette partie des faubourgs se fit assez lentement -jusqu'à la fin du règne de Henri IV; et le quartier du Luxembourg ne -commence à se développer avec quelque rapidité qu'après la -construction du superbe palais que Marie de Médicis y fit élever. Ce -grand monument fut en quelque sorte le point intermédiaire qui unit -entre eux les édifices bâtis à l'entrée de la porte Saint-Michel, -lesquels formoient déjà un faubourg du même nom, avec <span class="pagenum"><a id="page208" name="page208"></a>(p. 208)</span> les -maisons de la partie septentrionale du quartier. C'est ce que la -description des rues et des monuments fera plus particulièrement -connoître.</p> - - -<h3>L'ÉGLISE PAROISSIALE DE SAINT-SULPICE.</h3> - -<p>Il est impossible de présenter une opinion positive sur l'origine de -cette église. L'incertitude des traditions est telle, que des -auteurs<a id="footnotetag121" name="footnotetag121"></a><a href="#footnote121" title="Lien vers la note 121"><span class="smaller">[121]</span></a> en ont fait remonter l'antiquité jusqu'au commencement de -la seconde race, lui donnant ainsi une existence de plus de dix -siècles, tandis que d'autres l'ont mise au nombre des paroisses les -plus modernes de Paris<a id="footnotetag122" name="footnotetag122"></a><a href="#footnote122" title="Lien vers la note 122"><span class="smaller">[122]</span></a>. Le premier de ces deux sentiments, en le -modifiant un peu, nous semble approcher davantage de la vérité.</p> - -<p>On n'ignore pas, et nous avons eu souvent l'occasion de le faire -remarquer dans le cours de cet ouvrage, que c'étoit un ancien usage -de bâtir <span class="pagenum"><a id="page209" name="page209"></a>(p. 209)</span> des chapelles ou oratoires près des basiliques. -Saint Germain en avoit fait construire une sous le nom de -Saint-Symphorien, à une petite distance et au midi de l'église -Saint-Vincent, aujourd'hui Saint-Germain-des-Prés; c'est là qu'il fut -enterré, et que le furent aussi son père et sa mère. Il existoit au -nord une semblable chapelle sous le nom de Saint-Pierre, dans laquelle -fut inhumé saint Droctové, premier abbé de Saint-Germain. Les titres -de cette abbaye font encore mention d'une chapelle dite de -Saint-Martin-le-Vieux, et depuis de Saint-Martin-des-Orges ou -des-Bienfaiteurs. Enfin le martyrologe d'Usuard, dédié en 870 à -Charles-le-Chauve, désigne une église dépendante de Saint-Germain, et -dédiée à saint Jean-Baptiste, à saint Laurent, archidiacre, et à saint -Sulpice, évêque.</p> - -<p>Si ce dernier titre étoit authentique, point de doute qu'il ne fallût -chercher uniquement ici l'origine de cette paroisse; mais il est -prouvé jusqu'à l'évidence que ce passage a été ajouté au manuscrit -d'Usuard plus de trois cents ans après la mort de cet auteur<a id="footnotetag123" name="footnotetag123"></a><a href="#footnote123" title="Lien vers la note 123"><span class="smaller">[123]</span></a>, et -par conséquent qu'il faut absolument l'abandonner dans les recherches -qu'on seroit tenté de faire sur l'antiquité de cette église. La seule -induction qu'on en puisse tirer, c'est qu'il existoit, à cette -dernière <span class="pagenum"><a id="page210" name="page210"></a>(p. 210)</span> époque, une quatrième chapelle, sous l'invocation -des trois saints que nous venons de nommer.</p> - -<p>On a prétendu, dans un autre écrit<a id="footnotetag124" name="footnotetag124"></a><a href="#footnote124" title="Lien vers la note 124"><span class="smaller">[124]</span></a>, «que cette église fut bâtie -en 563, pour être la paroisse des fermiers, colons et habitants de -l'abbaye Saint-Germain.» Mais on ne voit pas comment on auroit pu -ériger alors une chapelle sous le nom de Saint-Sulpice, qui ne mourut -que quatre-vingts ans après cette époque; et tout porte à croire que -c'étoit la chapelle Saint-Pierre qui avoit été choisie pour cet usage. -Lorsqu'au dixième siècle l'abbé Morard fit rebâtir l'église -Saint-Germain, cette chapelle et celle de Saint-Symphorien furent -renfermées dans la nouvelle basilique, ainsi qu'on peut le voir dans -le plan qu'en a donné dom Bouillart<a id="footnotetag125" name="footnotetag125"></a><a href="#footnote125" title="Lien vers la note 125"><span class="smaller">[125]</span></a>. La dernière conserva son -nom, et subsistoit encore avant la révolution; quant à l'autre, on -jugea à propos de la transférer au bout du clos de l'abbaye<a id="footnotetag126" name="footnotetag126"></a><a href="#footnote126" title="Lien vers la note 126"><span class="smaller">[126]</span></a>.</p> - -<p>Il est constant qu'alors elle continua de servir de paroisse aux serfs -et aux habitants de ce canton, lequel n'étoit pas encore très peuplé. -Tout ce <span class="pagenum"><a id="page211" name="page211"></a>(p. 211)</span> vaste terrain qui forme le faubourg Saint-Germain du -côté du couchant ne consistoit, à cette époque, qu'en vignobles, prés, -marais potagers, terres labourables et autres cultures, entremêlés de -quelques édifices isolés, servant de maisons de plaisance aux -habitants de la ville, ou d'habitations pour les cultivateurs. Les -concessions que les religieux de Saint-Germain firent successivement -de diverses parties de leur territoire, soit par vente, soit sous la -condition de redevances annuelles, ayant rapidement accru la -population de ce petit canton, il est probable que, vers le <span class="smcap">XII</span><sup>e</sup> -siècle, la situation de la chapelle Saint-Pierre, élevée à l'une de -ses extrémités, parut incommode pour le plus grand nombre des -paroissiens, et qu'on imagina de la remplacer par cette chapelle -dédiée à saint Jean, saint Laurent et saint Sulpice, située dès lors à -la place où est aujourd'hui l'église dont nous parlons.</p> - -<p>L'abbé Lebeuf n'est pas de ce sentiment; et sans nier que la chapelle -Saint-Pierre fût paroisse du bourg Saint-Germain, il s'efforce de -prouver qu'alors celle de Saint-Sulpice partageoit avec elle cet -honneur. Les raisons qu'il apporte à l'appui de son sentiment ont été -réfutées très solidement par Jaillot; il n'y a jamais eu deux -paroisses dans ce faubourg, et nous pensons qu'il faut considérer, -avec ce judicieux critique, le douzième siècle comme l'époque à -<span class="pagenum"><a id="page212" name="page212"></a>(p. 212)</span> laquelle se fit la mutation dont nous venons de parler<a id="footnotetag127" name="footnotetag127"></a><a href="#footnote127" title="Lien vers la note 127"><span class="smaller">[127]</span></a>.</p> - -<p>Cependant les édifices continuoient à se multiplier autour de l'abbaye -Saint-Germain; la population augmentoit de jour en jour davantage, et -l'église Saint-Sulpice se trouva trop petite pour contenir la foule -des fidèles qui venoient assister aux offices. Elle fut agrandie d'une -nef sous François I<sup>er</sup>; et en 1614 on ajouta trois chapelles de -chaque côté de cette nef. Ces augmentations furent bientôt -insuffisantes; d'ailleurs l'église menaçoit ruine; et cette double -considération fit naître l'idée à ses plus illustres paroissiens de se -réunir pour bâtir une église nouvelle. La première pierre en fut posée -le 20 février 1646 par la reine Anne d'Autriche; et les bâtiments -commencèrent à s'élever sur les dessins de Louis Levau. Sa mort, -arrivée peu de temps après, fit confier la conduite des travaux à -Daniel Gittard, architecte d'une grande réputation. Il acheva la -chapelle de la Vierge d'après le plan de son prédécesseur, construisit -le chœur, les bas côtés qui l'environnent et les deux -croisées<a id="footnotetag128" name="footnotetag128"></a><a href="#footnote128" title="Lien vers la note 128"><span class="smaller">[128]</span></a>. <span class="pagenum"><a id="page213" name="page213"></a>(p. 213)</span> Le portail d'une de ces croisées fut alors -commencé, et poussé jusqu'au premier ordre; mais les dettes -considérables que la fabrique avoit été forcée de contracter pour -élever un si grand monument forcèrent, en 1678, d'en suspendre tout à -coup les travaux.</p> - -<p>Ce ne fut qu'en 1718 qu'ils furent repris, par les soins de M. Languet -de Gergi, alors curé de cette paroisse, lequel déploya dans cette -grande entreprise un zèle et une activité qui tiennent du prodige. Une -somme de 300 fr. étoit alors tout ce qu'il possédoit: elle fut -employée à acheter quelques pierres, qu'il annonça publiquement -devoir être employées à la continuation de <span class="pagenum"><a id="page214" name="page214"></a>(p. 214)</span> son église. Ses -prières, ses exhortations, firent le reste: elles émurent ses nombreux -et riches paroissiens; la piété sincère de quelques uns, peut-être la -vanité de plusieurs, surtout l'exemple si puissant sur les hommes, lui -ouvrirent toutes les bourses; aux sommes considérables qu'il avoit -ainsi recueillies, le roi daigna ajouter, en 1721, le bénéfice d'une -loterie, qui assura l'exécution d'un si beau projet.</p> - -<p>Le monument fut continué d'abord sous la conduite de Gille-Marie -Oppenord, directeur général des bâtiments et des jardins du duc -d'Orléans, architecte alors très célèbre, mais peu digne de sa -réputation, et à qui nous devons bien certainement l'extrême -corruption du goût, et tous ces ornements capricieux dont l'emploi -caractérise les ouvrages exécutés sous le règne de Louis XV. Le point -où les travaux étoient parvenus ne lui permit pas sans doute d'en -surcharger davantage la nouvelle église, sans quoi toutes les formes -en eussent été enveloppées. Il fit néanmoins en ce genre tout ce qu'il -lui étoit possible de faire; et il n'y a pas long-temps qu'on a démoli -des consoles ou encorbellements formés par des anges, et employés à -soutenir des tribunes établies dans les croisées. Ces ornements, où -étoit empreinte toute la bizarrerie du goût d'Oppenord, n'étoient -heureusement exécutés qu'en carton.</p> - -<p><span class="pagenum"><a id="page215" name="page215"></a>(p. 215)</span> Le portail de l'église, commencé en 1733, est d'un style bien -différent: on le doit au célèbre chevalier Servandoni; et ses grandes -proportions, la hardiesse de son dessin, les grands effets qu'il -produit, tout décèle ici le génie élevé de ce décorateur fécond, dont -les compositions pittoresques pour les fêtes publiques et les scènes -théâtrales firent pendant si long-temps les délices de l'Europe. En -établissant son portail sur une aussi grande échelle, en adoptant pour -ses lignes un si grand parti, cet artiste fit triompher la noble et -antique architecture de ce style maigre et sans caractère, de ces -formes brisées et de ce <em>tortillage</em> continuel, dont le système -bizarre, et qu'on peut regarder comme une espèce de mode françoise, -étoit parvenu à dégrader jusqu'à la majesté des temples.</p> - -<p>La direction des ordres dorique et ionique de ce portail<a id="footnotetag129" name="footnotetag129"></a><a href="#footnote129" title="Lien vers la note 129"><span class="smaller">[129]</span></a>, dont -les entablemens suivent toute l'étendue de la façade, sur une longueur -de cent quatre-vingt-quatre pieds sans <span class="pagenum"><a id="page216" name="page216"></a>(p. 216)</span> aucun ressaut, est -une de ces conceptions hardies qui caractérisent la grande manière de -Servandoni, manière tellement opposée à celle de son siècle, qu'alors -plus une ligne étoit <em>ressautée</em> et tourmentée de profils, plus les -architectes, tant françois qu'italiens, s'imaginoient avoir fait -preuve de science et de génie. Servandoni ne fut pas aussi heureux -dans le dessin des tours qui devoient couronner son ouvrage: un -architecte nommé Maclaurin, chargé d'y faire les changements -nécessaires, ne tint pas ce qu'il avoit fait espérer; on peut en juger -par celle de ces deux tours qui subsiste encore, et qui est placée à -la droite du portail. Il étoit réservé à Chalgrin de mettre ces -constructions en harmonie avec les ordres qu'elles accompagnent; et -l'on peut dire que la tour déjà élevée sur ses dessins<a id="footnotetag130" name="footnotetag130"></a><a href="#footnote130" title="Lien vers la note 130"><span class="smaller">[130]</span></a> ne seroit -point désavouée par Servandoni lui-même. Ce fut en 1777 que cet -architecte fut chargé de ce travail, interrompu par la révolution, et -qui sans doute sera quelque jour achevé, pour l'honneur de -l'architecture françoise. Le portail de Saint-Sulpice présentera -<span class="pagenum"><a id="page217" name="page217"></a>(p. 217)</span> alors une élévation de deux cent dix pieds, élévation qui -surpasse d'une toise celle des tours de Notre-Dame.</p> - -<p>Au dessus du second ordre, et entre les deux tours, Servandoni avoit -élevé un fronton: frappé de la foudre en 1770, il parut menacer ruine, -et sa suppression fut opérée peu de temps après. On ne doit point le -regretter: il est résulté de cette suppression plus de tranquillité, -un ensemble plus régulier dans la façade, dont le bel effet sera -encore mieux senti lorsqu'elle se trouvera en harmonie avec la place -qui doit l'environner, et dont les travaux sont déjà commencés<a id="footnotetag131" name="footnotetag131"></a><a href="#footnote131" title="Lien vers la note 131"><span class="smaller">[131]</span></a>.</p> - -<p>Quant aux autres parties qui furent exécutées depuis 1718, voici de -quelle manière on y procéda: M. Languet commença par faire élever le -portail de la croisée à droite sur la rue des Fossoyeurs; le duc -d'Orléans en posa la première pierre en 1719. C'est une construction -pyramidale <span class="pagenum"><a id="page218" name="page218"></a>(p. 218)</span> dans le genre de celles qui servent de façades aux -églises de Paris; elle est composée de deux ordres de colonnes, -dorique et ionique. Le portail de la croisée à droite, élevé presque -en même temps et conçu dans le même système, présente aussi deux -ordres, composés chacun de quatre colonnes, le premier corinthien, le -second composite. Après l'exécution de ces deux parties du bâtiment, -on commença, en 1722, à élever le côté gauche de la nef, laquelle ne -fut entièrement terminée qu'en 1736. Alors on s'occupa de l'achèvement -du portail, dont les travaux, comme nous venons de le dire, étoient -déjà commencés depuis trois années.</p> - -<p>Il étoit déjà fort avancé, lorsque le digne pasteur, dont l'activité -infatigable avoit su procurer à son église une décoration intérieure -digne d'un vaisseau aussi vaste et aussi magnifique, crut devoir -profiter de l'occasion brillante que lui offroit l'assemblée du clergé -pour en rendre la dédicace plus solennelle. Les prélats qui -composoient cette assemblée voulurent bien se rendre à la prière qu'il -leur fit de présider à cette consécration; la cérémonie s'en fit le 30 -juin 1745, et l'église fut dédiée sous l'invocation de la sainte -Vierge, de saint Pierre et de saint Sulpice.</p> - -<p>Le maître-autel, construit à la romaine, et isolé entre la nef et le -chœur, étoit élevé de sept <span class="pagenum"><a id="page219" name="page219"></a>(p. 219)</span> degrés<a id="footnotetag132" name="footnotetag132"></a><a href="#footnote132" title="Lien vers la note 132"><span class="smaller">[132]</span></a>. Le rond-point du -chœur, percé d'une grande arcade, laisse apercevoir la chapelle de -la Vierge, décorée d'abord sur les dessins de Servandoni, restaurée -ensuite<a id="footnotetag133" name="footnotetag133"></a><a href="#footnote133" title="Lien vers la note 133"><span class="smaller">[133]</span></a> par de Wailly, architecte. Le groupe de la Vierge et de -l'enfant Jésus est éclairé avec art dans une niche ajoutée à la -construction primitive, et supportée en dehors par une trompe en coupe -de pierre très habilement exécutée. L'heureux emploi du marbre, de la -dorure et de la peinture, rappelle, dans cette chapelle, les belles -décorations des églises d'Italie, si différentes de cette profusion -d'ornements dont on a si long-temps chargé l'intérieur de nos églises. -La gravité du style sacré demande plus de retenue: c'est du choix des -plus belles matières, de la perfection de la main d'œuvre et de la -pureté des formes que doit se composer la richesse des temples; une -noble simplicité est plus propre que le luxe des ornemens à y produire -les impressions profondes de piété et de recueillement que l'on vient -y chercher.</p> - -<p>Au bas des tours sont deux chapelles, l'une <span class="pagenum"><a id="page220" name="page220"></a>(p. 220)</span> destinée pour le -baptistaire, l'autre pour le sanctuaire du saint-viatique. Elles sont -décorées de huit colonnes corinthiennes, qui soutiennent une frise -garnie de rinceaux d'ornements; le tout est surmonté d'un plafond en -coupole avec caissons et rosaces, séparés par des bandes à l'aplomb -des colonnes.</p> - -<p>La nef et les bras de la croix sont, de même que le chœur, percés -d'arcades, dont les pieds-droits, ornés de pilastres corinthiens, -correspondent aux arcs doubleaux des voûtes. Tous les piliers de cette -église sont revêtus de marbre à hauteur d'appui<a id="footnotetag134" name="footnotetag134"></a><a href="#footnote134" title="Lien vers la note 134"><span class="smaller">[134]</span></a>.</p> - -<div class="descript"> -<p class="center">CURIOSITÉS DE L'ÉGLISE SAINT-SULPICE EN 1789.</p> - -<p class="center small">TABLEAUX.</p> - - <p>Dans la première chapelle, à côté de la grande sacristie, une - nativité et un concert d'anges; par <cite>La Fosse</cite>.</p> - - <p>Dans la troisième, une Sainte-Geneviève; par <cite>Hallé</cite>.</p> - - <p>Dans la chapelle des mariages, deux anges peints sur le plafond; - par le même.</p> - - <p>Jésus-Christ bénissant les petits enfants; par le même.</p> - - <p>Une nativité; par <cite>Carle-Vanloo</cite>.</p> - - <p>Une présentation au temple; par <cite>Pierre</cite>.</p> - - <p>Une fuite en Égypte; par le même.</p> - - <p>Jésus-Christ au milieu des docteurs; par <cite>Frontier</cite>.</p> - - <p>Dans la sacristie des messes, une apparition; par <cite>Hallé</cite>.</p> - - <p><span class="pagenum"><a id="page221" name="page221"></a>(p. 221)</span> Une vierge à genoux; par <cite>Monier</cite>.</p> - - <p>Dans la chapelle de la Vierge, des peintures entre les pilastres; - par <cite>Carle-Vanloo</cite>. (Ces peintures ont été rendues à l'église.)</p> - - <p>Dans la coupole, l'assomption de la Vierge; par <cite>François - Lemoine</cite><a id="footnotetag135" name="footnotetag135"></a><a href="#footnote135" title="Lien vers la note 135"><span class="smaller">[135]</span></a>.</p> - - <p>Dans la première chapelle à droite en entrant par le grand - portail, le baptême de N. S. et une cène.</p> - - <p>Dans la seconde, un saint Jérôme.</p> - - <p>Dans la troisième chapelle, Jésus-Christ chassant les marchands - du temple, et l'esquisse du plafond de la chapelle de la Vierge.</p> - - <p>Dans la quatrième chapelle à gauche, derrière le chœur, saint - François et saint Nicolas; par <cite>Pierre</cite>. (Le premier de ces deux - tableaux a été replacé dans une des chapelles.)</p> - - -<p class="p2 center small">SCULPTURES.</p> - - <p>Sur le maître-autel, de marbre bleu-turquin, orné de bronzes - dorés, un tabernacle de même matière, et enrichi de pierreries. - Deux anges de bronze doré soutenoient la table qui s'élevoit au - dessus et formoit le propitiatoire. Toute cette décoration, d'un - très mauvais goût, étoit d'<cite>Oppenord</cite>, et n'existe plus<a id="footnotetag136" name="footnotetag136"></a><a href="#footnote136" title="Lien vers la note 136"><span class="smaller">[136]</span></a>.</p> - - <p>À l'entrée du chœur, deux anges de bronze doré, grands comme - nature; par <cite>Bouchardon</cite>. (Ces deux figures ont été rendues à - l'église.)</p> - - <p>Sur des culs de lampes adaptés aux pilastres de l'intérieur du - chœur, les statues, en pierre de Tonnerre, et plus grandes que - nature, de Jésus-Christ, de la Vierge et des douze apôtres; par - le même<a id="footnotetag137" name="footnotetag137"></a><a href="#footnote137" title="Lien vers la note 137"><span class="smaller">[137]</span></a>.</p> - - <p><span class="pagenum"><a id="page222" name="page222"></a>(p. 222)</span> Dans la chapelle de la Vierge, une statue en marbre, de - sept pieds de proportion, représentant cette mère du Sauveur; par - <cite>Pigale</cite><a id="footnotetag138" name="footnotetag138"></a><a href="#footnote138" title="Lien vers la note 138"><span class="smaller">[138]</span></a>.</p> - - <p>Dans la même chapelle, des statues et une gloire en stuc; par - <cite>Mouchy</cite>.</p> - - <p>Dans la chapelle du Saint-Viatique, sur le maître-autel, un - bas-relief représentant la mort de saint Joseph; par le même.</p> - - <p>Dans quatre niches pratiquées autour de cette chapelle, quatre - statues représentant la Religion, l'Espérance, l'Humilité et la - Résignation; par le même.</p> - - <p>Dans la chapelle du baptistaire, sur le maître-autel, un - bas-relief représentant le baptême de Notre Seigneur; par - <cite>Boizot</cite>.</p> - - <p>Dans les quatre niches, quatre statues, représentant la Force, la - Grâce, l'Innocence et la Sagesse; par le même.</p> - - <p>Au milieu, une cuve de cinq pieds de diamètre, en marbre - bleu-turquin, et ornée de bronze, servant de baptistaire; par le - même.</p> - - <p>Dans la chapelle de Saint-Jean-Baptiste, sur l'autel, la statue - de ce saint; par le même. (Elle existe.)</p> - - <p>Dans la chapelle du Sacré-Cœur, une vierge en marbre; par - <cite>Michel-Ange Sloldtz</cite>.</p> - - <p>Dans la croisée de l'église, deux urnes antiques en granit, - apportées d'Égypte, et servant de bénitiers.</p> - - <p>Au bas de l'église, deux belles coquilles, servant aussi de - bénitiers, et données à François I<sup>er</sup> par la république de - Venise. (Elles servent encore au même usage.)</p> - - <p><span class="pagenum"><a id="page223" name="page223"></a>(p. 223)</span> Dans la sacristie, un très beau lavoir, incrusté de - marbre blanc et orné de bas-reliefs.</p> - - <p>Dans les niches extérieures des deux portails de la croisée, les - statues de saint Jean, de saint Joseph, de saint Pierre et de - saint Jean; par <cite>François Dumont</cite>.</p> - - <p>La tribune intérieure sur laquelle pose le buffet d'orgue, - soutenue par un péristyle de colonnes isolées, d'ordre composite, - a été élevée sur les dessins de <cite>Servandoni</cite>. Ce buffet d'orgue, - exécuté par <cite>Clicquot</cite>, et renfermé dans une menuiserie dont les - dessins ont été donnés par <cite>Chalgrin</cite>, passe pour le plus complet - de l'Europe. Les sculptures dont il est orné sont de <cite>Duret</cite>. - (Toute cette décoration est demeurée intacte.)</p> - - <p>La chaire à prêcher, très riche, mais d'une forme bizarre, a été - élevée sur les dessins de <cite>Wailly</cite>. (Elle existe.)</p> - - -<p class="p2 center small">SÉPULTURES.</p> - - <p>Dans cette église avoient été inhumés:</p> - - <p>Claude Dupuy, conseiller au parlement, et l'un des plus savants - hommes de son temps, mort en 1594.</p> - - <p>Michel de Marolles, auteur d'un grand nombre de mauvaises - traductions de classiques latins, mort en 1681<a id="footnotetag139" name="footnotetag139"></a><a href="#footnote139" title="Lien vers la note 139"><span class="smaller">[139]</span></a>.</p> - - <p>Pierre Bourdelot, médecin célèbre, mort en 1685.</p> - - <p>François Blondel, seigneur des Croisettes, maréchal des camps et - armées du roi, et célèbre architecte, mort en 1686.</p> - - <p>Barthélemi d'Herbelot, savant orientaliste, mort en 1695.</p> - - <p>Gaston-Jean Zumbo, habile sculpteur en cire, mort en 1701.</p> - - <p>Marie-Catherine Le Jumel de Barneville, comtesse d'Aulnoy, auteur - de contes de fées très agréables, et de plusieurs autres - ouvrages, morte en 1705.</p> - - <p>Roger de Piles, peintre et auteur d'ouvrages sur la peinture, - mort en 1709.</p> - - <p>Élisabeth-Sophie Chéron, célèbre par ses talents pour la peinture - et la poésie, morte en 1711.</p> - - <p>Jean Jouvenet, l'un des meilleurs peintres de l'École françoise, - mort en 1717.</p> - - <p><span class="pagenum"><a id="page224" name="page224"></a>(p. 224)</span> Étienne Baluze, savant compilateur, mort en 1718.</p> - - <p>Louis d'Oger, marquis de Cavoie, grand maréchal-des-logis de la - maison du roi, mort en 1716.</p> - - <p>Louise-Philippe de Coetlogon, son épouse, morte en 1729.</p> - - <p>Allain-Emmanuel de Coetlogon, maréchal et vice-amiral de France, - etc., mort en 1730.</p> - - <p>Vincent Languet, comte de Gergi, frère du curé de cette paroisse - auquel on doit l'achèvement de l'église, mort en 1734.</p> - - <p>Philippe de Courcillon, marquis de Dangeau, mort en 1720.</p> - - <p>Philippe Égon, marquis de Courcillon son fils, mort en 1719.</p> - - <p>Jean-Victor de Bezenval, colonel des gardes suisses, mort en - 1737. Sur son tombeau étoit un médaillon de bronze offrant son - portrait, par <cite>Meyssonnier</cite>. (Détruit.)</p> - - <p>Jean-Baptiste Languet de Gergi, curé de Saint-Sulpice. Son - mausolée, placé dans la cinquième chapelle à droite du portail, - étoit de la main de <cite>Michel-Ange Sloldtz</cite><a id="footnotetag140" name="footnotetag140"></a><a href="#footnote140" title="Lien vers la note 140"><span class="smaller">[140]</span></a>.</p> - - <p>La comtesse de Lauraguais; son tombeau avoit été exécuté par - <cite>Bouchardon</cite><a id="footnotetag141" name="footnotetag141"></a><a href="#footnote141" title="Lien vers la note 141"><span class="smaller">[141]</span></a>.</p> - - <p><span class="pagenum"><a id="page225" name="page225"></a>(p. 225)</span> L'église souterraine de Saint-Sulpice, remarquable par - son étendue, contenoit encore un très grand nombre de sépultures. - On y voit d'anciens piliers de l'église primitive, qui prouvent - combien le sol de Paris s'est exhaussé depuis quelques siècles.</p> -</div> - - -<h3>CIRCONSCRIPTION.</h3> - -<p>La paroisse Saint-Sulpice comprenoit tout le faubourg Saint-Germain, -et n'étoit bornée au couchant que par la portion de l'enceinte dans -laquelle ce faubourg est renfermé. Pour bien connoître son étendue, il -suffira donc d'en marquer les bornes du côté des paroisses -Saint-Séverin, Saint-Côme et Saint-André. Elle touchoit aux limites de -Saint-Séverin dans la rue d'Enfer, où elle avoit quelques maisons du -côté du Luxembourg; elle en avoit aussi quelques unes vers le -séminaire Saint-Louis. Son territoire embrassoit ensuite le côté -occidental de la place Saint-Michel et de la rue des -Fossés-de-Monsieur-le-Prince en descendant; la rue de Touraine des -deux côtés, une partie de celle des Cordeliers, la rue qui la suit -jusqu'au carrefour des anciens fossés, la rue des -Fossés-Saint-Germain, quelques maisons dans les rues Dauphine -<span class="pagenum"><a id="page226" name="page226"></a>(p. 226)</span> et Saint-André lui appartenoient également; elle s'étendoit -ensuite dans les deux côtés de la rue Mazarine, renfermoit quelques -maisons de la rue Guénégaud, et descendoit ainsi jusqu'aux -Quatre-Nations, où son territoire finissoit inclusivement.</p> - -<p>Il y avoit à Saint-Sulpice six confréries et deux congrégations -célèbres. La nomination de cette cure appartenoit à l'abbé de -Saint-Germain<a id="footnotetag142" name="footnotetag142"></a><a href="#footnote142" title="Lien vers la note 142"><span class="smaller">[142]</span></a>.</p> - -<p>En 1646, on abattit la partie la plus ancienne de l'église de -Saint-Sulpice; cette construction paroissoit être du treizième -siècle<a id="footnotetag143" name="footnotetag143"></a><a href="#footnote143" title="Lien vers la note 143"><span class="smaller">[143]</span></a>. La nef, élevée sous François I<sup>er</sup>, existait encore au -commencement du siècle dernier.</p> - - -<h3><span class="pagenum"><a id="page227" name="page227"></a>(p. 227)</span> LES RELIGIEUSES DE NOTRE-DAME DE LA MISÉRICORDE.</h3> - -<p>Voici une institution que l'on peut considérer comme un des miracles -de la charité chrétienne et d'une confiance sans bornes dans la -Providence. Son objet étoit de procurer un asile et l'existence à des -filles de qualité ou du moins d'une bonne famille, qui n'auroient pas -eu les ressources suffisantes pour remplir leur vocation et se -consacrer à Dieu; et le projet en fut conçu par deux personnes -dépourvues de biens, sans naissance, et alors sans considération, -Madeleine Martin, fille d'un soldat, et Antoine Yvan, prêtre de -l'Oratoire. La ville d'Aix en Provence fut, en 1633, le berceau de -cette communauté naissante, qui toutefois n'y fut établie -convenablement qu'en 1638. Elle obtint des lettres-patentes du roi en -1639; en 1642, Urbain VIII confirma l'ordonnance de l'archevêque -d'Aix, par laquelle il érigeoit cette maison <span class="pagenum"><a id="page228" name="page228"></a>(p. 228)</span> en monastère, -sous le nom de <i>Filles de Notre-Dame de la Miséricorde</i>, et sous la -règle de saint Augustin. Une bulle d'Innocent X la confirma de nouveau -en 1648.</p> - -<p>Anne d'Autriche, ayant entendu parler avec éloge de cet institut, -désira en former un semblable à Paris. Contrariée d'abord dans ses -vues par l'archevêque d'Aix, la mort de ce prélat fit, peu de temps -après, évanouir toutes les difficultés, et la mère Madeleine arriva à -Paris le 24 janvier 1649, avec trois de ses compagnes. Dans ce moment -la reine se voyoit forcée par les frondeurs d'en sortir; et au milieu -des embarras d'une aussi cruelle situation, elle ne put ni voir ces -religieuses ni s'occuper de leur sort. Madame de Boutteville, qui les -reçut d'abord dans sa maison, ne put leur accorder qu'une hospitalité -passagère; et dans une ville livrée aux fureurs des factions et à tous -les maux qui en sont la suite, ces malheureuses filles, abandonnées à -elles-mêmes, se trouvèrent sans ressources, sans protecteurs, en proie -à tous les besoins. Il ne faut pas s'étonner si, dans de telles -circonstances, l'abbé de Saint-Germain refusa son consentement à -l'établissement des Filles de la Miséricorde; la prudence humaine -sembloit dicter ce refus. Mais le courage que la mère Madeleine -puisoit dans son zèle religieux triompha d'obstacles que l'on pouvoit -croire <span class="pagenum"><a id="page229" name="page229"></a>(p. 229)</span> insurmontables. Elle ne possédoit absolument rien au -monde; cependant elle ne craignit point d'acheter, en 1651, une grande -maison rue du Vieux-Colombier, pour une somme de 50,000 f., qu'elle se -vit en état de payer, lors de la signature du contrat, par les -libéralités de plusieurs personnes de piété qu'avoient touchées son -malheur et son dévouement. La duchesse d'Aiguillon donna seule 20,000 -fr.; et la mère Madeleine, installée la même année dans l'asile -qu'elle s'étoit créé, se trouva, dans l'espace de dix ans, assez riche -des charités nouvelles qu'elle reçut de tous les côtés, pour acheter -encore cinq petites maisons et une grande, situées rue des Canettes, -acquisition qui lui fournit les moyens d'accroître son monastère, et -des revenus suffisants pour rendre plus douce l'existence de ses -religieuses. Dans les lettres-patentes que le roi donna en 1662 pour -confirmer cette acquisition, il déclara la nouvelle institution de -fondation royale, accorda aux religieuses le droit de <i lang="la">Committimus</i>, -et la permission d'acquérir encore des fonds de terre jusqu'à la -valeur de 10,000 liv. de rente<a id="footnotetag144" name="footnotetag144"></a><a href="#footnote144" title="Lien vers la note 144"><span class="smaller">[144]</span></a>.</p> - -<p>Les religieuses de cette maison suivoient la règle de saint Augustin. -Elles étoient vêtues de <span class="pagenum"><a id="page230" name="page230"></a>(p. 230)</span> noir, avec un scapulaire blanc, et -portoient en sautoir un Christ suspendu à un ruban noir. Les fruits de -leurs travaux étoient destinés à remplir le but de leur -fondation<a id="footnotetag145" name="footnotetag145"></a><a href="#footnote145" title="Lien vers la note 145"><span class="smaller">[145]</span></a>.</p> - - -<div class="descript"> -<p class="center">CURIOSITÉS DE L'ÉGLISE.</p> - - <p>Sur le maître-autel, un tableau estimé représentant - Notre-Dame-des-Sept-Douleurs; par un peintre inconnu.</p> -</div> - - -<h3>LES ENFANTS ORPHELINS DE SAINT-SULPICE.</h3> - -<p>La plupart de nos historiens ne sont entrés dans aucun détail sur cet -établissement, et ont manqué d'exactitude dans le peu qu'ils en ont -dit. M. Olier, curé de Saint-Sulpice, doit être considéré comme le -premier, et ce nous semble, comme le seul qui ait conçu et exécuté le -projet de procurer un asile et des secours à ces enfants infortunés -que la mort de leurs parents laisse sans appui et sans autre -ressource que la charité <span class="pagenum"><a id="page231" name="page231"></a>(p. 231)</span> des fidèles. Ce fut principalement -sur cette portion malheureuse de son troupeau que ce vertueux pasteur -porta ses plus grandes sollicitudes. Il commença, en 1648, par placer -les garçons dans différents ateliers pour y apprendre les métiers qui -paroissoient convenir davantage à leur goût et à leur intelligence. -Les filles furent rassemblées d'abord dans une maison de la rue de -Grenelle, ensuite rue du Petit-Bourbon, dans un bâtiment que madame -Lesturgeon donna libéralement pour ce pieux usage.</p> - -<p>Il paroît, par quelques actes, qu'en 1675 cet établissement avoit -encore changé de local, et qu'il étoit alors placé au coin des rues du -Canivet et des Fossoyeurs<a id="footnotetag146" name="footnotetag146"></a><a href="#footnote146" title="Lien vers la note 146"><span class="smaller">[146]</span></a>. C'est alors que ceux qui le -dirigeoient<a id="footnotetag147" name="footnotetag147"></a><a href="#footnote147" title="Lien vers la note 147"><span class="smaller">[147]</span></a>, présentèrent requête au roi pour qu'il voulût bien -confirmer cette communauté sous le titre <i>d'Orphelins de la Mère de -Dieu</i>, ce que Sa Majesté accorda par lettres-patentes de 1678. On voit -par ces lettres que cette fondation a été faite pour les orphelins des -deux sexes, et que le nombre n'en est point déterminé; il a été porté -jusqu'à cent dans les derniers temps.</p> - -<p><span class="pagenum"><a id="page232" name="page232"></a>(p. 232)</span> Il y avoit dans cette maison une chapelle, sous le titre de -l'<i>Annonciation</i>. On y recevoit les orphelins dès la plus tendre -enfance; ils étoient élevés et instruits avec beaucoup de soin jusqu'à -ce qu'ils eussent atteint l'âge convenable pour être mis en -apprentissage ou placés avantageusement. Huit sœurs dirigeoient la -maison, et s'étoient consacrées à cette œuvre de charité, sans s'y -astreindre par aucun vœu<a id="footnotetag148" name="footnotetag148"></a><a href="#footnote148" title="Lien vers la note 148"><span class="smaller">[148]</span></a>.</p> - - -<h3>SŒURS DE LA CHARITÉ.</h3> - -<p>La paroisse Saint-Sulpice possédoit un établissement de ces saintes -filles, placé, en 1656, rue du Pot-de-Fer, et transféré dans la rue -Férou en 1732<a id="footnotetag149" name="footnotetag149"></a><a href="#footnote149" title="Lien vers la note 149"><span class="smaller">[149]</span></a>.</p> - - -<h3>COMMUNAUTÉS DE FILLES (rue des Fossoyeurs.)</h3> - -<p>Ces communautés, instituées pour l'instruction des jeunes filles et -pour leur apprendre les travaux propres à leur sexe, existoient dans -cette rue à la fin du dix-septième siècle. La première, dont Jaillot -n'a pu découvrir ni le nom <span class="pagenum"><a id="page233" name="page233"></a>(p. 233)</span> ni la fondation, étoit placée, en -1689, un peu en deçà de la rue du Canivet, du côté de celle de -Vaugirard; la seconde, connue sous le nom de <i>Filles de l'intérieur de -la très sainte Vierge</i>, et vulgairement sous celui de <i>Communauté de -madame Saujon</i>, avoit été établie en 1663, et détruite environ -quatorze ans après. Elle occupoit l'espace compris entre les rues -Palatine, Garancière et des Fossoyeurs jusqu'à la rue du Canivet. -Enfin la troisième, située un peu au dessus de celle-ci, s'appeloit la -<i>Communauté de madame Picart</i>. Elle existoit en 1692; on ignore quand -elle a été détruite.</p> - - -<h3>COMMUNAUTÉ DE LA RUE NEUVE-GUILLEMIN.</h3> - -<p>Cette communauté profita des débris de celle de madame Picart. Lorsque -ce dernier établissement eut été détruit par des causes que nous -ignorons, la grande duchesse de Toscane, qui avoit contribué à le -former par ses libéralités, transporta les rentes qu'elle y avoit -attachées à une institution semblable, établie dans la rue que nous -venons de nommer, par mademoiselle Seguier. Cette faveur n'empêcha -point sa destruction, dont nous n'avons pu également découvrir ni -l'époque ni la cause.</p> - - -<h3><span class="pagenum"><a id="page234" name="page234"></a>(p. 234)</span> LES FILLES DU SAINT-SACREMENT.</h3> - -<p>Nous avons déjà parlé de la seconde maison fondée à Paris par ces -religieuses<a id="footnotetag150" name="footnotetag150"></a><a href="#footnote150" title="Lien vers la note 150"><span class="smaller">[150]</span></a>, sans rien dire alors de leur origine et de leur -établissement dans cette ville. Lorsque les continuelles inconstances -de Charles IV, duc de Lorraine, eurent soulevé contre lui les -premières puissances de l'Europe, et rendu son pays le théâtre d'une -guerre violente et de toutes les calamités qui en sont ordinairement -la suite, les religieuses bénédictines de la Conception-de-Notre-Dame -de Rambervilliers, exposées chaque jour aux excès d'une soldatesque -effrénée, et aux dernières extrémités du besoin, se virent forcées -d'abandonner leur monastère et de se retirer à Saint-Mihel. Elles y -vécurent plus en sûreté, mais dans une telle misère, que les -missionnaires envoyés par M. Vincent-de-Paul pour répandre des -charités dans cette province désolée ne virent d'autre moyen de les -arracher <span class="pagenum"><a id="page235" name="page235"></a>(p. 235)</span> au sort affreux qui les menaçoit que de les envoyer -à Paris. L'abbesse de Montmartre consentit à en recevoir quelques unes -dans son monastère. Catherine de Bar, dite du Saint-Sacrement, l'une -de ces religieuses infortunées, s'y rendit avec une de ses compagnes -en 1641, et sut tellement intéresser la communauté par le récit -touchant qu'elle fit de ses malheurs, que douze autres sœurs, parmi -celles qui restoient encore à Saint-Mihel, en furent appelées pour -être placées à Paris dans différentes abbayes. Réunies en 1643 dans un -hospice qu'une dame pieuse leur avoit procuré à Saint-Maur, elles ne -tardèrent pas à s'en voir expulsées de nouveau par les troubles qui -commençoient à agiter Paris, et qui attiroient la guerre dans ses -environs. Pour échapper une seconde fois à ce fléau, elles se -réfugièrent, en 1650, dans cette capitale, où elles habitèrent quelque -temps une petite maison située rue du Bac. Cependant la sœur -Catherine de Bar, qui étoit retournée à Rambervilliers quelques années -auparavant, vint les rejoindre, ramenant avec elle les quatre -dernières religieuses de sa communauté, jusque là restées en Lorraine. -Elle avoit des vertus et un mérite qui jetèrent bientôt un grand -éclat, et contribuèrent à procurer un établissement plus solide à son -petit troupeau.</p> - -<p>Les outrages faits au Saint-Sacrement par les <span class="pagenum"><a id="page236" name="page236"></a>(p. 236)</span> hérétiques et -les impies affligeoient profondément quelques pieuses personnes, qui -méditoient le projet de réparer, autant qu'il étoit possible, ces -profanations. La marquise de Beauves en avoit conçu la première idée: -la comtesse de Châteauvieux, mesdames de Sessac et Mangot de Villeran -entrèrent avec ardeur dans des vues si louables, et toutes réunies -formèrent un fonds de 30,000 fr., destiné au premier établissement -d'une institution dont l'objet principal seroit d'honorer d'une façon -particulière le mystère ineffable de l'Eucharistie. Elles jetèrent les -yeux sur la mère Catherine de Bar pour diriger cette communauté -nouvelle; et le contrat fut passé le 14 août 1652. Cependant les -circonstances où se trouvoit alors la ville de Paris leur suscitèrent, -dès le commencement, des obstacles: Anne d'Autriche rejeta d'abord -toutes les demandes qui lui furent faites à cet égard, et engagea même -l'abbé de Saint-Germain à ne pas permettre qu'il se fît de nouveaux -établissements sur son territoire; mais il arriva, par une grâce -spéciale de la Providence, que, peu de temps après, cette reine, dont -la piété étoit grande, dans l'espoir de fléchir le ciel irrité contre -la France et de faire cesser les maux qui l'accabloient, chargea un -saint prêtre de la communauté de Saint-Sulpice, nommé Picoté, de faire -tel vœu qu'il jugeroit convenable, lui promettant <span class="pagenum"><a id="page237" name="page237"></a>(p. 237)</span> de -l'accomplir sur-le-champ. On prétend que, sans avoir aucune -connoissance du projet dont nous venons de parler, il conçut, comme -par inspiration, l'idée d'une maison religieuse consacrée au culte -perpétuel du Saint-Sacrement. L'application de son vœu s'étant -faite naturellement à l'établissement déjà formé, l'abbé de -Saint-Germain, sur les ordres de la reine, donna son consentement le -19 mars 1653, et le roi, ses lettres-patentes au mois de mai suivant.</p> - -<p>Ces religieuses furent d'abord placées rue Férou, dans une maison que -l'on avoit arrangée le plus convenablement possible; la croix y fut -posée le 12 mars 1654, et la reine, qui s'étoit déclarée fondatrice du -nouveau couvent, donna un exemple frappant de son ardente et sincère -dévotion, en prenant elle-même le flambeau, et faisant réparation la -première des outrages commis contre le plus saint de nos mystères.</p> - -<p>Indépendamment des vœux ordinaires, les filles de ce monastère -faisoient le vœu particulier de l'adoration perpétuelle du -Saint-Sacrement. Chaque jour une sœur se mettoit à genoux vis-à-vis -d'un poteau placé au milieu du chœur, une torche allumée à la main -et la corde au cou: dans cette humble posture, elle faisoit amende -honorable de tous les outrages que l'impiété des hommes commet chaque -jour contre cet auguste mystère.</p> - -<p><span class="pagenum"><a id="page238" name="page238"></a>(p. 238)</span> Cependant l'habitation qu'occupoient ces religieuses, prise -d'abord plutôt par nécessité que par choix, étoit incommode et trop -resserrée; leurs bienfaitrices achetèrent presque aussitôt un grand -terrain dans la rue Cassette, et y firent construire un monastère, qui -fut béni en 1659, et où elles furent transférées dans la même année.</p> - -<p>Cet institut, dont la mère Catherine de Bar<a id="footnotetag151" name="footnotetag151"></a><a href="#footnote151" title="Lien vers la note 151"><span class="smaller">[151]</span></a> avoit dressé -elle-même les constitutions, fut approuvé, en 1668, par le cardinal de -Vendôme, alors légat en France, et confirmé depuis, en 1676 et 1705, -par Innocent XI et Clément XI<a id="footnotetag152" name="footnotetag152"></a><a href="#footnote152" title="Lien vers la note 152"><span class="smaller">[152]</span></a>.</p> - - -<div class="descript"> -<p class="center">CURIOSITÉS.</p> - -<p class="center small">TABLEAUX ET SCULPTURES.</p> - - <p>Dans l'église, qui étoit petite, mais très propre, des peintures - de plafond et deux tableaux représentant saint Benoît et sainte - Scolastique; par <cite>Nicolas Montaignes</cite>.</p> - - <p>Deux statues d'anges soutenant le tabernacle; par <cite>Lespingola</cite>.</p> -</div> - - -<h3><span class="pagenum"><a id="page239" name="page239"></a>(p. 239)</span> LES PRÉMONTRÉS RÉFORMÉS.</h3> - -<p>L'ordre que saint Norbert avoit institué au commencement du douzième -siècle, et dont il a déjà été fait mention dans cet ouvrage<a id="footnotetag153" name="footnotetag153"></a><a href="#footnote153" title="Lien vers la note 153"><span class="smaller">[153]</span></a>, -avoit, comme tant d'autres, éprouvé les effets funestes du -relâchement. La sévérité des premières lois s'étoit adoucie par -degrés, et il ne restoit plus que de foibles traces de l'ancienne -discipline, lorsque le P. Daniel Picart, abbé de Sainte-Marie-aux-Bois -en Lorraine, conçut le dessein de la faire revivre dans toute la -vigueur qu'elle avoit eue aux anciens jours. Secondé dans ce projet -par le P. Gervais Lairuels, abbé de Saint-Paul de Verdun, il -introduisit dans l'ordre une réforme qu'approuvèrent plusieurs -papes<a id="footnotetag154" name="footnotetag154"></a><a href="#footnote154" title="Lien vers la note 154"><span class="smaller">[154]</span></a>, et qu'embrassèrent plusieurs maisons de Prémontrés, ce qui -donna naissance à une nouvelle congrégation sous le titre de <i>la -Réforme de saint <span class="pagenum"><a id="page240" name="page240"></a>(p. 240)</span> Norbert</i>. Elle avoit été confirmée par des -lettres-patentes dès 1621; cependant, en 1660, elle n'avoit point -encore d'établissement à Paris. Il fut résolu d'en former un, dans le -chapitre général tenu, cette même année, à Saint-Paul de Verdun. -Toutes les maisons de l'ordre consentirent à en partager la dépense, -et l'on députa le P. Paul Terrier pour faciliter l'exécution de ce -projet. La reine Anne d'Autriche, à laquelle il s'adressa, voulut -l'aider non seulement de sa protection, mais encore de ses -libéralités. Soutenus par une main si puissante, les Prémontrés -achetèrent, en 1661, un terrain fort étendu et une maison appelée les -Tuileries, située à l'angle que forment les rues de Sèvre et du -Chasse-Midi. Ils y pratiquèrent les lieux réguliers nécessaires dans -une communauté, obtinrent, en 1662, le consentement de l'abbé de -Saint-Germain, et des lettres-patentes dans lesquelles le roi se -déclare leur fondateur, et les qualifie de <i>Chanoines réguliers de la -réforme de l'étroite observance de l'ordre de Prémontré</i>.</p> - -<p>La reine-mère posa, le 13 octobre 1662, la première pierre de -l'église, qui fut achevée en 1663, et bénite sous le titre du <i>Très -saint Sacrement de l'autel et de l'Immaculée Conception de la sainte -Vierge</i>; mais se trouvant trop petite pour le nombre des personnes -pieuses qui se plaisoient à y entendre les offices, les <span class="pagenum"><a id="page241" name="page241"></a>(p. 241)</span> -Prémontrés la firent rebâtir en 1719 sur un plan plus spacieux. La -première pierre en fut posée par l'évêque de Bayeux, au nom du roi: du -reste, cet édifice, élevé sur les dessins d'un architecte nommé -Simonet, n'avoit rien de remarquable<a id="footnotetag155" name="footnotetag155"></a><a href="#footnote155" title="Lien vers la note 155"><span class="smaller">[155]</span></a>.</p> - - -<div class="descript"> -<p class="center small">CURIOSITÉS.</p> - - <p>Dans le chœur, huit tableaux, dont trois par <cite>Frontier</cite> et - cinq par <cite>Jollain</cite>.</p> - - <p>On estimoit la menuiserie du chœur et des stalles, exécutée - par un frère convers de cette maison.</p> - - -<p class="p2 center small">SÉPULTURES.</p> - - <p>Dans l'église avoient été inhumés le chevalier Turpin, seigneur - de Crissé, mort en 1684, et Anne de Salles, son épouse. Leur - épitaphe, sur une table de marbre blanc, étoit appliquée à l'un - des murs des bas côtés.</p> - - <p>Cette église contenoit encore les épitaphes de plusieurs autres - personnes de distinction.</p> -</div> - - -<h3><span class="pagenum"><a id="page242" name="page242"></a>(p. 242)</span> L'ABBAYE DE NOTRE-DAME-AUX-BOIS.</h3> - -<p>Cette abbaye avoit été fondée, en 1202<a id="footnotetag156" name="footnotetag156"></a><a href="#footnote156" title="Lien vers la note 156"><span class="smaller">[156]</span></a>, par Jean de Nesle, -châtelain de Bruges, et par Eustache, sa femme, au milieu d'un bois, -dans un lieu nommé <em>le Batiz</em>, situé au diocèse de Noyon, sous le -titre de <i>la franche abbaye de Notre-Dame-aux-Bois</i>. Elle s'y maintint -florissante jusqu'au milieu du dix-septième siècle, que le passage des -gens de guerre, les incursions des ennemis, et la crainte de se voir -exposées à toutes les horreurs de la guerre, déterminèrent ses -religieuses à la quitter, et à venir, en 1650, implorer la protection -de la reine Anne d'Autriche. Leur espérance ne fut pas trompée, et la -pieuse princesse leur fournit, peu de temps après, l'occasion et les -moyens de se fixer à Paris. Nous avons parlé, dans la description du -quartier Saint-Antoine, de quelques religieuses Annonciades arrivées -de Bourges dans cette capitale, établies successivement dans <span class="pagenum"><a id="page243" name="page243"></a>(p. 243)</span> -deux endroits différents, et forcées enfin, en 1654, de quitter leur -dernier asile, situé dans la rue de Sèvre, près des Petites-Maisons. -Ce fut cette demeure abandonnée que les religieuses de -l'Abbaye-aux-Bois achetèrent, non pour y former un établissement fixe, -mais pour y rester jusqu'à ce que les événements leur permissent de -retourner dans leur première habitation. Elles avoient commencé à -faire réparer les bâtiments de ce monastère, et quelques unes d'entre -elles y étoient déjà retournées, lorsqu'en 1661 un incendie consuma -l'église et les lieux réguliers. Cet accident les détermina à se fixer -entièrement dans leur maison de Paris, et à y faire transférer les -titres et les biens de l'abbaye. Le pape et les supérieurs donnèrent -leur consentement à cette translation, et le roi les y autorisa par -des lettres-patentes délivrées en 1667. En 1718 on construisit une -nouvelle église, dont la première pierre fut posée par la duchesse -d'Orléans, et qui fut dédiée, en 1720, sous le nom de <i>Notre-Dame</i> et -de <i>Saint-Antoine</i>. Ces religieuses suivoient la règle de -Cîteaux<a id="footnotetag157" name="footnotetag157"></a><a href="#footnote157" title="Lien vers la note 157"><span class="smaller">[157]</span></a>.</p> - - -<div class="descript"> -<p class="center small">TABLEAUX.</p> - - <p>Sur le maître-autel, une descente de croix; par <cite>Canis</cite>.</p> -</div> - - -<h3><span class="pagenum"><a id="page244" name="page244"></a>(p. 244)</span> LE PRIEURÉ DE NOTRE-DAME-DE-CONSOLATION, -DIT DU CHASSE-MIDI.</h3> - -<p>Des religieuses Augustines de la congrégation de Notre-Dame, établies -à Laon pour l'instruction gratuite des jeunes filles, crurent que -l'exercice de leur ministère seroit plus utile à Paris que dans le -monastère qu'elles habitoient. Elles y vinrent en 1633, achetèrent, en -1634, des sieurs et dame Barbier, l'emplacement sur lequel leur -monastère étoit bâti, et, d'après le consentement de l'abbé de -Saint-Germain, obtinrent, dans la même année, des lettres-patentes qui -confirmèrent leur établissement. Leur chapelle fut bénite sous -l'invocation de saint Joseph, dont elles ajoutèrent le nom à celui de -leur institut.</p> - -<p>Soit que leurs revenus fussent trop modiques, soit qu'ils n'eussent -pas été administrés avec la prudence et l'économie nécessaires, leurs -affaires se trouvèrent dans un tel dérangement, <span class="pagenum"><a id="page245" name="page245"></a>(p. 245)</span> que, par -arrêt du 3 mars 1663, il fut ordonné que leur maison seroit vendue par -décret. Avant que cet arrêt eût été rendu, et pendant le cours de la -procédure qui l'avoit amené, ces religieuses, pour prévenir -l'extinction de leur monastère, avoient su intéresser en leur faveur -la vertueuse abbesse de Malnoue, madame Marie-Éléonore de Rohan, lui -offrant, si elle vouloit leur accorder sa protection, d'embrasser la -règle de saint Benoît, et de se mettre sous sa dépendance. En -conséquence du concordat qui fut passé entre elles et cette illustre -dame, leur maison fut rachetée en 1669 de ses propres deniers; les -religieuses obtinrent la permission de prendre l'habit et la règle de -saint Benoît, et le roi autorisa ces changements par des -lettres-patentes de la même année, dans lesquelles l'érection de ce -prieuré est approuvée sous le nom de <i>Religieuses bénédictines de -Notre-Dame-de-Consolation-du-Chasse-Midi</i>. Depuis ce temps les -abbesses de Malnoue n'ont eu d'autre droit que celui de confirmer -l'élection des prieures de ce couvent, sans pouvoir ni les changer ni -les rejeter<a id="footnotetag158" name="footnotetag158"></a><a href="#footnote158" title="Lien vers la note 158"><span class="smaller">[158]</span></a>.</p> - -<p>En 1737 ces religieuses entreprirent de faire bâtir une nouvelle -église. La première pierre en <span class="pagenum"><a id="page246" name="page246"></a>(p. 246)</span> fut posée par le cardinal de -Rohan, et la seconde par madame de Mortemart. Elle fut achevée dès -l'année suivante, et bénite solennellement le 20 mars par le supérieur -de cette maison.</p> - - -<div class="descript"> -<p class="center">CURIOSITÉS DE L'ÉGLISE.</p> - -<p class="center small">TABLEAUX.</p> - - <p>Sur le maître-autel, un tableau représentant le Christ entre la - Vierge et saint Jean; sans nom d'auteur.</p> - - <p>Dans la nef, plusieurs tableaux représentant des sujets pris dans - la vie de la sainte Vierge; également sans nom d'auteur.</p> - - -<p class="p2 center small">SÉPULTURES.</p> - - <p>Dans cette église se lisoit l'épitaphe de madame de Rohan, morte - en 1681, au milieu de ce petit troupeau qui lui devoit sa - conservation, et qu'elle avoit édifié par ses vertus<a id="footnotetag159" name="footnotetag159"></a><a href="#footnote159" title="Lien vers la note 159"><span class="smaller">[159]</span></a>.</p> -</div> - - - -<h3><span class="pagenum"><a id="page247" name="page247"></a>(p. 247)</span> LES FILLES DE SAINT-THOMAS-DE-VILLENEUVE.</h3> - -<p>Cette communauté reconnoît pour son fondateur le P. Ange Proust, -augustin réformé de la province de Bourges, et qui étoit, en 1659, -prieur du couvent de Lamballe en Bretagne. Animé d'un zèle ardent de -charité, il résolut de <span class="pagenum"><a id="page248" name="page248"></a>(p. 248)</span> ranimer cette vertu dans le canton -qu'il habitoit, voyant que le nombre des pauvres et des malades y -étoit considérable, parce que la misère étoit grande, et qu'on n'avoit -généralement ni le courage ni l'instruction nécessaires pour procurer -à ces infortunés des secours efficaces. Ses discours et ses exemples -réveillèrent l'humanité dans tous les cœurs, et il ne tarda pas à -former une congrégation de filles destinée à rétablir les hôpitaux et -à les desservir. L'utilité d'un tel établissement se fit sentir dès le -premier moment; Louis XIV, à qui on en rendit compte, le confirma par -des lettres-patentes données en 1661, avec autorisation de créer de -semblables sociétés dans tous les endroits où elles seroient jugées -nécessaires pour servir les malades dans les hôpitaux, pourvoir à leur -subsistance, élever gratuitement les pauvres filles orphelines, et -même recevoir les personnes du sexe qui voudroient faire des retraites -de piété.</p> - -<p>Cette institution se répandit bientôt, tant en Bretagne que dans les -provinces, avec un succès égal à toutes les espérances qu'on en avoit -conçues. Quoiqu'il y en eût déjà plusieurs à Paris du même genre, les -besoins extrêmes d'une aussi grande ville firent penser qu'il seroit -utile d'y attirer les Filles de Saint-Thomas-de-Villeneuve. Elles y -vinrent donc en 1700, et le roi leur permit d'avoir dans cette -capitale une <span class="pagenum"><a id="page249" name="page249"></a>(p. 249)</span> maison particulière, tant pour élever des sujets -propres à remplir cette charitable vocation que pour servir de -retraite aux sœurs devenues inutiles par l'âge ou par les -infirmités, et devenir ainsi le chef-lieu à l'institut. Elles -s'établirent, dès ce temps-là, rue de Sèvre, où elles sont restées -jusque dans les derniers temps.</p> - -<p>Louis XV confirma leur établissement en 1726, et leur permit -d'acquérir jusqu'à vingt mille livres de rente pour l'entretien de -quarante sœurs. Ces filles étoient hospitalières, et suivoient la -règle de saint Augustin; mais elles ne faisoient que des vœux -simples.</p> - -<p>Après la mort du P. Proust, leur instituteur, arrivée en 1697, elles -élurent le curé de Saint-Sulpice pour supérieur-général, titre que ses -successeurs ont gardé jusqu'à la fin. Ces filles avoient encore un -hospice dans la rue Copeau, et étoient de plus chargées de diriger la -maison de l'Enfant-Jésus, dont nous ne tarderons pas à parler<a id="footnotetag160" name="footnotetag160"></a><a href="#footnote160" title="Lien vers la note 160"><span class="smaller">[160]</span></a>.</p> - - -<h3><span class="pagenum"><a id="page250" name="page250"></a>(p. 250)</span> LES PETITES-MAISONS.</h3> - -<p>Cet hôpital a été bâti sur l'emplacement qu'occupoit autrefois celui -de Saint-Germain, lequel étoit vulgairement nommé <em>la maladrerie -Saint-Germain</em>. On ne trouve aucune trace de son origine; mais comme -la <em>lèpre</em> ou <em>ladrerie</em> étoit une maladie ancienne et assez commune, -il est à présumer que l'on créa des asiles pour les lépreux à Paris -avant le règne de Louis-le-Jeune, époque à laquelle le commissaire -Delamare place, sur son troisième plan, l'établissement de cette -maladrerie. Nous avons déjà dit que le caractère contagieux de leur -affreuse maladie ayant fait interdire l'entrée des villes aux lépreux, -les bâtiments destinés à les recevoir étoient toujours à une certaine -distance des portes: telles furent les maladreries de Saint-Lazare et -de Saint-Germain. C'est donc une grande erreur de la part de plusieurs -historiens de Paris<a id="footnotetag161" name="footnotetag161"></a><a href="#footnote161" title="Lien vers la note 161"><span class="smaller">[161]</span></a>, d'avoir dit que le <em>mal de Naples</em> ayant -fait des progrès rapides dans cette capitale, <span class="pagenum"><a id="page251" name="page251"></a>(p. 251)</span> la ville prit à -loyer, en 1497, une place vide au faubourg Saint-Germain, y fit -construire à la hâte des logements pour y recevoir ceux qui étoient -attaqués de ce mal, et que ce fut là l'origine de la maladrerie de -Saint-Germain, laquelle fut employée à cet usage jusqu'en 1544, époque -à laquelle cet hôpital fut détruit et l'emplacement vendu. Il est -évident que ces historiens se sont copiés les uns les autres, mêlant -ainsi, sans la moindre critique, des objets différents, et qui leur -étoient entièrement inconnus; il suffiroit de parcourir les titres de -Saint-Germain pour reconnoître que le maladrerie de cette abbaye -n'avoit jamais été affectée qu'aux lépreux; mais ces mêmes titres -désignoient: «une maison aboutissant par derrière au cimetière des -malades de la maladrerie, et dans la rue du Four une maison tenant, -d'une part, aux granges où furent les <em>malades de Naples</em>, de l'autre -part, au chemin qui tend de la rue du Four à la Justice.» Ce sont ces -granges qu'ils ont confondues avec l'hôpital Saint-Germain<a id="footnotetag162" name="footnotetag162"></a><a href="#footnote162" title="Lien vers la note 162"><span class="smaller">[162]</span></a>.</p> - -<p>Le parlement ayant été informé que les lépreux qui continuoient à se -retirer dans cette maladrerie, où la charité leur procuroit des -secours suffisants pour leur subsistance, ne <span class="pagenum"><a id="page252" name="page252"></a>(p. 252)</span> s'en -répandoient pas moins par la ville pour y demander l'aumône, ce qui -pouvoit avoir des suites dangereuses, ordonna, en 1544, que les -bâtiments en seroient détruits, et les matériaux réservés pour en -bâtir une autre dans un lieu plus éloigné, ou vendus au profit des -pauvres. Ces matériaux furent effectivement vendus, ainsi que -l'emplacement, contenant deux arpents et demi, mais au profit du -cardinal de Tournon, alors abbé de Saint-Germain, qui revendiqua ses -droits, auxquels le parlement eut égard.</p> - -<p>La ville acheta ce terrain en 1557, et y fit construire l'hôpital que -nous voyons aujourd'hui. Elle le destina à recevoir les mendiants -incorrigibles, les personnes pauvres, vieilles et infirmes, les femmes -sujettes au mal caduc, les teigneux, les fous et les insensés. Jean -Luillier de Boulencourt, président à la chambre des comptes, fut un de -ceux qui, par leurs libéralités, contribuèrent le plus à ce charitable -établissement. Il donna des rentes et des meubles, et fit élever -plusieurs des bâtiments qui le composent. La forme de leur -construction les fit appeler les <em>Petites-Maisons</em>, parce -qu'effectivement ces édifices étoient petits et séparés les uns des -autres. La chapelle, rebâtie en 1615, fut dédiée sous le titre de -Saint-Sauveur, et l'on bénit, en 1656, celle de l'infirmerie, sous -l'invocation de la sainte Vierge.</p> - -<p><span class="pagenum"><a id="page253" name="page253"></a>(p. 253)</span> Cet hôpital, qui ne formoit qu'un seul et même établissement -avec le grand bureau des pauvres, étoit destiné, à l'époque où a -commencé la révolution, 1<sup>o</sup> pour quatre cents personnes vieilles et -infirmes des deux sexes; 2<sup>o</sup> pour les insensés; 3<sup>o</sup> pour ceux qui -étoient affectés de maladies honteuses; 4<sup>o</sup> pour les enfants -teigneux<a id="footnotetag163" name="footnotetag163"></a><a href="#footnote163" title="Lien vers la note 163"><span class="smaller">[163]</span></a>. Le procureur-général en étoit le chef: il y avoit en -outre huit administrateurs<a id="footnotetag164" name="footnotetag164"></a><a href="#footnote164" title="Lien vers la note 164"><span class="smaller">[164]</span></a>.</p> - - -<h3>LES FILLES DU BON-PASTEUR.</h3> - -<p>Cette communauté doit son établissement à Marie-Magdeleine de Ciz, -veuve du sieur Adrien de Combé. Née à Leyde d'une famille noble, mais -protestante, restée veuve à vingt-un ans, cette dame eut l'occasion de -venir à Paris et le bonheur d'y faire abjuration. Comme elle <span class="pagenum"><a id="page254" name="page254"></a>(p. 254)</span> -étoit sans bien, et que cette action la fit abandonner par sa famille, -le curé de Saint-Sulpice, M. de la Barmondière, lui procura une -pension de 200 liv. sur l'économat de l'abbaye Saint-Germain, pension -au moyen de laquelle il la fit entrer dans une communauté; mais elle y -resta peu de temps, et revint demeurer sur la paroisse Saint-Sulpice. -Elle y étoit à peine, qu'un saint ecclésiastique, entre les mains -duquel elle avoit fait abjuration, vint la prier de se charger d'une -pauvre fille qui cherchoit à se retirer du désordre dans lequel elle -avoit vécu, ce que madame de Combé accepta très volontiers. Ceci se -passoit en 1686. Quelques autres jeunes personnes, tombées dans les -mêmes fautes, et touchées du même repentir, sollicitèrent une -semblable faveur, et la maison de cette dame devint en peu de temps -une communauté de filles pénitentes. Malgré le dénûment auquel elle -étoit réduite, dénûment qui approchoit de l'indigence, la pieuse -directrice de ce foible troupeau se confia à la Providence, et ne -désespéra point du succès de sa charitable entreprise. L'ardeur de son -zèle dédaignant même toute prudence humaine, elle ne craignit point -d'offrir sa maison aux infortunées victimes du libertinage que leur -pauvreté empêchoit d'entrer dans les asiles destinés à ces sortes de -personnes. Louis XIV eut connoissance des efforts prodigieux de -madame <span class="pagenum"><a id="page255" name="page255"></a>(p. 255)</span> de Combé, et désirant contribuer au succès d'une si -bonne œuvre, il lui donna, en 1688, une maison située rue du -Chasse-Midi, et confisquée sur un protestant qui s'étoit retiré à -Genève, et 1,500 livres pour y faire les réparations convenables. On y -construisit une chapelle, et la messe y fut dite, pour la première -fois, le jour de la Pentecôte de la même année. Plusieurs personnes, -excitées par l'exemple du monarque, ajoutèrent à ses libéralités des -dons considérables, qui fournirent à cette vertueuse dame les moyens -d'augmenter ses bâtiments, et de loger jusqu'à deux cents filles. Elle -mourut le 16 juin 1692, âgée seulement de trente-six ans.</p> - -<p>La maison du Bon-Pasteur étoit composée de deux sortes de personnes: -de filles qu'on nommoit <em>sœurs</em>, dont la conduite avoit toujours -été régulière, lesquelles se consacroient à la conversion et à la -sanctification des pénitentes, et de filles qui, touchées de la grâce -et revenues des égarements de leur jeunesse, suivoient, de leur plein -gré, les exemples des premières, et partageoient avec elles les -travaux, la retraite et la mortification. Elles jouissoient d'environ -10,000 liv. de rente, et travailloient en commun pour le soutien de la -maison<a id="footnotetag165" name="footnotetag165"></a><a href="#footnote165" title="Lien vers la note 165"><span class="smaller">[165]</span></a>.</p> - -<div class="descript"> -<p class="center"><span class="pagenum"><a id="page256" name="page256"></a>(p. 256)</span> CURIOSITÉS DE L'ÉGLISE.</p> - -<p class="center small">TABLEAUX.</p> - - <p>Sur le maître-autel, le Bon Pasteur; des deux côtés saint Pierre - et saint Paul; sans nom d'auteur.</p> - -<p class="p2 center small">SCULPTURES.</p> - - <p>Au milieu du retable de l'autel, un bas-relief doré représentant - aussi le Bon Pasteur.</p> - - <p>Dans le sanctuaire, l'Adoration des Rois et la sépulture de - Jésus-Christ, bas-reliefs.</p> -</div> - - -<h3>HOSPICE DES HIBERNOIS.</h3> - -<p>Sauval parle de religieux Hibernois de l'observance de saint François, -qui, sous la conduite du P. <cite>Diléon</cite>, obtinrent, en 1653, de l'abbé de -Saint-Germain, la permission d'avoir un hospice dans ce faubourg<a id="footnotetag166" name="footnotetag166"></a><a href="#footnote166" title="Lien vers la note 166"><span class="smaller">[166]</span></a>, -et il ajoute qu'en conséquence ils prirent une petite maison rue du -Chasse-Midi. Il ne paroît pas que cet établissement ait été de longue -durée, car on n'en trouve nulle mention ni dans l'histoire de l'abbaye -ni sur les plans de cette époque.</p> - - -<h3>FILLES DE L'ANNONCIATION.</h3> - -<p>Quelques historiens prétendent aussi qu'en 1698 il y avoit dans cette -rue une communauté <span class="pagenum"><a id="page257" name="page257"></a>(p. 257)</span> de filles dite de l'<i>Annonciation</i>, qui -tenoient des écoles pour les jeunes personnes de leur sexe. Nous -ignorons dans quel temps elle a été établie et quand elle a cessé -d'exister.</p> - - -<h3>LES INCURABLES.</h3> - -<p>On doit la première pensée de ce charitable établissement à M<sup>me</sup> -Marguerite Rouillé, épouse du sieur Jacques Le Bret, conseiller au -Châtelet. En 1632, elle donna pour cet effet, à l'Hôtel-Dieu de Paris, -une rente de 622 liv., avec les maisons et jardins qu'elle avoit à -Chaillot, sous la condition d'y établir un hôpital qu'on appelleroit -<i>les Pauvres incurables de Sainte-Marguerite</i>.</p> - -<p>Dans le même temps, un saint prêtre nommé Jean Joullet, de Châtillon, -concevoit un dessein entièrement semblable. Le premier établissement -n'étoit pas encore entièrement fondé, et le projet du second étoit à -peine formé, que le cardinal de La Rochefoucauld résolut de faire -exécuter les intentions de M. Joullet, qui venoit de mourir, et de se -déclarer lui-même le fondateur et le bienfaiteur des pauvres -incurables. <span class="pagenum"><a id="page258" name="page258"></a>(p. 258)</span> Il donna d'abord plusieurs sommés assez -considérables, pour déterminer les administrateurs de l'Hôtel-Dieu à -céder dix arpents sur dix-sept que possédoit cet établissement le long -du chemin de Sèvre, au delà des Petites-Maisons. C'est là que l'on -commença à élever le nouvel hospice. Madame Le Bret consentit à y -transférer la fondation qu'elle avoit ordonnée à Chaillot; le legs de -feu M. Joullet fut appliqué à cette maison; et de nouvelles -libéralités, tant de la part du cardinal que d'une personne qui ne -voulut pas se faire connoître, fournirent les moyens de monter -trente-six lits dans deux salles, pour un nombre égal de malades des -deux sexes. Des lettres-patentes confirmèrent cet établissement en -1637, et l'abbé de Saint-Germain donna, la même année, son -consentement.</p> - -<p>Cet hôpital étoit sous la même administration que celui de -l'Hôtel-Dieu; mais les revenus en étoient séparés et employés au seul -usage des incurables. Les fondations s'en sont successivement accrues, -et l'on y comptoit, avant la révolution, près de quatre cents lits, -qui étoient à la nomination des administrateurs, des curés et des -héritiers des fondateurs. Les malades y étoient servis avec beaucoup -de soins par les sœurs de la Charité<a id="footnotetag167" name="footnotetag167"></a><a href="#footnote167" title="Lien vers la note 167"><span class="smaller">[167]</span></a>.</p> - -<div class="descript"> -<p class="center"><span class="pagenum"><a id="page259" name="page259"></a>(p. 259)</span> CURIOSITÉS DE L'ÉGLISE.</p> - -<p class="center small">TABLEAUX.</p> - - <p>Sur le maître-autel, une Annonciation; par <cite>Perrier</cite>.</p> - - <p>Dans la chapelle à droite, une Fuite en Égypte; par <cite>Philippe de - Champagne</cite>.</p> - - <p>Dans la chapelle à gauche, l'Ange gardien; par le même.</p> - -<p class="p2 center small">SCULPTURES.</p> - - <p>Dans la salle des hommes, les bustes de saint Charles-Borromée, - de saint François-de-Salles, du cardinal de la Rochefoucauld, et - de M. Camus, évêque de Bellay; les deux premiers par <cite>Durand</cite>, et - les deux autres par <cite>Buister</cite>.</p> - -<p class="p2 center small">SÉPULTURES.</p> - - <p>Dans l'église avoient été inhumés Jean-Pierre Camus, évêque de - Bellay, mort en 1652.</p> - - <p>Jean-Baptiste Lambert, l'un des bienfaiteurs de cette maison, - mort en 1644.</p> - - <p>Matthieu de Morgues, aumônier de Marie de Médicis, mort en 1670.</p> - - <p>Au bas des marches du grand autel avoient été déposées les - entrailles du cardinal de la Rochefoucauld, mort en 1645.</p> - - <p>Dans la salle des hommes, on lisoit l'épitaphe de Pierre - Chandelier, auditeur en la chambre des comptes, et l'un des - administrateurs de cette maison, mort en 1679.</p> -</div> - - -<h3><span class="pagenum"><a id="page260" name="page260"></a>(p. 260)</span> LES BÉNÉDICTINES DE NOTRE-DAME-DE-LIESSE.</h3> - -<p>Ces religieuses, établies en 1631 à Rhétel, diocèse de Reims, se -virent forcées, par la marche des gens de guerre dans cette province, -et par les désordres qu'ils y commettoient, de venir, dès 1636, -chercher un asile à Paris. Elles y louèrent, du consentement de l'abbé -de Saint-Germain, une maison rue du Vieux-Colombier, où elles -reprirent les exercices de leur institut, dont l'éducation des jeunes -filles étoit le principal objet. Madame Anne de Montafié, comtesse de -Soissons, s'étoit déclarée leur fondatrice en leur assignant 2,000 -liv. de rente; et madame de Longueville avoit bien voulu joindre à -cette dotation une rente de 500 liv. Mais ces deux sommes étoient -encore bien insuffisantes pour une communauté qui n'avoit ni maison ni -chapelle, et qui avoit déjà reçu huit novices, lorsque la Providence -lui fournit une occasion favorable <span class="pagenum"><a id="page261" name="page261"></a>(p. 261)</span> de former un établissement -fixe et avantageux.</p> - -<p>M<sup>me</sup> Marie Brissonet, veuve de M. Le Tonnelier, conseiller au grand -conseil, avoit donné, en 1626, à trois saintes filles une pièce de -terre de trois arpents et demi sur le chemin de Sèvre, au lieu dit <i>le -Jardin d'Olivet</i>, à l'effet d'y faire construire une maison, dans -laquelle on éleveroit de jeunes filles, en attendant qu'on pût réunir -les fonds nécessaires pour y faire construire un monastère de -religieuses. Les bâtiments et la chapelle avaient été achevés en 1631; -mais cette petite communauté n'ayant point de revenus assurés, et -n'ayant pu obtenir de lettres-patentes, Barbe Descoux, l'une des trois -personnes que nous venons de citer, et qui en étoit alors supérieure, -crut prendre un parti convenable, et même remplir les intentions de la -fondatrice, en cédant cette maison aux religieuses de -Notre-Dame-de-Liesse. Cette cession, datée de 1645, et autorisée par -lettres-patentes de la même année, fut faite sous la condition de -réciter certaines oraisons, d'y conserver les filles séculières qui -s'y trouvoient alors, et d'admettre à la profession religieuse celles -qui voudroient l'embrasser. Cependant, malgré de telles dispositions, -qui tendoient à l'augmentation de cette communauté, douze ans -s'étoient à peine écoulés qu'elle se trouvoit réduite à dix ou douze -religieuses. <span class="pagenum"><a id="page262" name="page262"></a>(p. 262)</span> Quelques personnes intéressées essayèrent de -profiter de cette conjoncture pour s'introduire à leur place; mais -cette tentative n'eut aucun succès, et des lettres du roi, envoyées en -1657 à l'abbé de Saint-Germain, lui défendirent de permettre aucun -changement. La chapelle de ce couvent ne fut bâtie qu'en 1663.</p> - -<p>La prieure de ce monastère étoit à vie ou triennale, suivant la -volonté de sa communauté, à qui appartenoit l'élection.</p> - - -<h3>HOSPICE DE SAINT-SULPICE.</h3> - -<p>Cet hôpital fut institué sur la fin de l'année 1778, et par ordre du -roi, dans les bâtiments de <i>Notre-Dame-de-Liesse</i>, dont la communauté -venoit de s'éteindre. Il étoit destiné aux indigents de cette -paroisse, la plus nombreuse de Paris, et disposé de la manière la plus -salubre et la plus commode pour recevoir et soigner cent vingt -malades. Quatorze sœurs de la Charité, aidées de quelques officiers -subalternes, en faisoient le service; et les pauvres y étoient reçus -sur un billet du curé de Saint-Sulpice ou de celui du -Gros-Caillou<a id="footnotetag168" name="footnotetag168"></a><a href="#footnote168" title="Lien vers la note 168"><span class="smaller">[168]</span></a>.</p> - - -<h3><span class="pagenum"><a id="page263" name="page263"></a>(p. 263)</span> LA COMMUNAUTÉ DES FILLES DE L'ENFANT-JÉSUS.</h3> - -<p>Tous nos historiens prétendent que cette maison fut fondée par la -reine, épouse de Louis XV, à l'occasion de la naissance du duc de -Bourgogne; Jaillot seul lui donne une autre origine: il dit qu'au -commencement du siècle dernier on avoit établi, sous le titre de -l'<i>Enfant-Jésus</i>, une pension sur un terrain assez étendu entre les -chemins de Sèvre et de Vaugirard. Elle passa depuis en plusieurs mains -jusqu'à l'année 1724, que le bail en fut cédé à M. Languet de Gergi, -curé de Saint-Sulpice, par M. de Raphælix, supérieur de la communauté -des Gentilshommes<a id="footnotetag169" name="footnotetag169"></a><a href="#footnote169" title="Lien vers la note 169"><span class="smaller">[169]</span></a>. Le respectable pasteur en fit l'acquisition -quelques années après (en 1732), dans l'intention d'y établir un -hôpital destiné aux pauvres filles ou femmes malades de sa paroisse. -Toutefois, <span class="pagenum"><a id="page264" name="page264"></a>(p. 264)</span> sans abandonner ce projet, il crut devoir le -modifier au moment de l'exécution, et le rendre en même temps -profitable à la noblesse indigente. Trente jeunes demoiselles de -qualité furent donc placées dans cette maison pour y être instruites -et élevées d'une manière convenable à leur naissance, et sur le modèle -de la maison royale de Saint-Cyr. Des lettres-patentes autorisèrent, -en 1751, un si utile établissement. Au lieu d'y recevoir des malades, -comme il l'avoit résolu d'abord, M. Languet se contenta de faire -construire des bâtiments dans lesquels se rendoient tous les jours des -filles ou femmes pauvres, auxquelles on procuroit du travail, et que -l'on mettoit ainsi dans le cas de gagner leur vie sans être à charge à -la paroisse. Les jeunes demoiselles mêloient aux instructions solides -ou brillantes qu'elles recevoient tous les soins du ménage, de la -basse-cour, de la laiterie, du blanchissage, de la lingerie, etc., et -acquéroient ainsi ces qualités plus précieuses mille fois que les -talents agréables, qui devoient un jour en faire des épouses -vertueuses et de bonnes mères de famille.</p> - -<p>On comptoit, dit-on, dans les derniers temps, plus de huit cents -pauvres femmes qui alloient tous les jours chercher leur subsistance à -<i>l'Enfant-Jésus</i>, et que l'on y occupoit à différents travaux, -surtout à filer du lin et du coton. Les <span class="pagenum"><a id="page265" name="page265"></a>(p. 265)</span> filles de -Saint-Thomas-de-Villeneuve avoient la direction de cette -communauté<a id="footnotetag170" name="footnotetag170"></a><a href="#footnote170" title="Lien vers la note 170"><span class="smaller">[170]</span></a>.</p> - - -<h3>LES RELIGIEUSES DE NOTRE-DAME-DES-PRÉS.</h3> - -<p>Nous sommes parvenus, en décrivant ces diverses institutions, jusqu'à -l'extrémité occidentale du quartier; il faut maintenant y rentrer par -la rue de Vaugirard, pour parvenir à son extrémité opposée. Cette -partie de son territoire renferme les plus remarquables de ses -édifices et de ses établissements.</p> - -<p>Le premier monastère qui se présentoit autrefois à l'extrémité de -cette rue, étoit celui des religieuses de Notre-Dame-des-Prés: il -tiroit son origine d'un couvent de religieuses bénédictines, fondé en -1627, à Mouzon, dans le diocèse de Reims, par madame Henriette de La -Vieuville, <span class="pagenum"><a id="page266" name="page266"></a>(p. 266)</span> veuve d'Antoine de Joyeuse, comte de Grandpré. La -guerre ayant forcé ces religieuses, en 1637, de quitter leur demeure, -Catherine de Joyeuse, fille de la fondatrice, et prieure perpétuelle -de ce couvent, obtint de M. de Gondi la permission de s'établir à -Picpus avec ses religieuses; mais dès 1640 le prétexte de cette -translation ayant cessé, elles retournèrent à Mouzon, où elles -restèrent jusqu'en 1671. Vers cette époque le roi ayant jugé à propos -de faire détruire les fortifications de cette petite ville, près -desquelles leur monastère étoit situé, on leur permit de revenir à -Paris et de s'y fixer. Cette seconde permission leur fut donnée sur la -fin de l'année 1675; et elles s'établirent alors rue du Bac, attendant -l'occasion de se procurer une maison convenable. Sans entrer dans les -discussions qui se sont élevées entre les historiens, pour savoir au -juste dans quelle année elles achetèrent la maison qu'elles -habitoient<a id="footnotetag171" name="footnotetag171"></a><a href="#footnote171" title="Lien vers la note 171"><span class="smaller">[171]</span></a>, il nous suffit de dire qu'elles demeurèrent quatorze -ans dans cette rue, et ne vinrent s'établir dans la rue de Vaugirard -qu'en 1689.</p> - -<p>Elles n'y demeurèrent qu'environ cinquante ans. Un concours de -circonstances fâcheuses ayant diminué par degrés les revenus de leur -maison, ces religieuses se trouvèrent hors d'état <span class="pagenum"><a id="page267" name="page267"></a>(p. 267)</span> de -subvenir à leurs dépenses les plus nécessaires, et même de satisfaire -aux engagements qu'elles avoient contractés. Il fallut, dans ces -extrémités, transférer en d'autres monastères dix religieuses qui s'y -trouvoient encore en 1739. Le décret de suppression de l'archevêque, -confirmé par lettres-patentes, fut donné le 18 avril 1741. En -conséquence, la nuit du 30 au 31 août suivant, on exhuma les corps qui -y étoient enterrés: ils furent transportés dans l'église -Saint-Sulpice, et inhumés dans un caveau de la croisée méridionale.</p> - -<p>Plusieurs auteurs ont donné le nom d'<em>abbaye</em> à ce monastère: ce -n'étoit qu'un prieuré perpétuel. Ses religieuses avoient pris le nom -de <i>Notre-Dame-des-Prés</i>, parce qu'un bref d'Innocent X avoit réuni, -en 1649, à leur maison un monastère de Guillemites, fondé, en 1248, -par Jean, comte de Rhétel, en un lieu appelé <i>les Prés Notre-Dame</i>, -paroisse de Louvergni, diocèse de Reims.</p> - - -<h3>LES FILLES DE SAINTE-THÈCLE.</h3> - -<p>On ignore dans quel temps et par qui fut instituée cette communauté, -détruite au commencement du siècle dernier. On sait seulement qu'en -1678 ces religieuses demeuroient déjà rue de Vaugirard, et qu'en 1697 -M. de Noailles, archevêque <span class="pagenum"><a id="page268" name="page268"></a>(p. 268)</span> de Paris, approuva les règlements -qu'elles avoient suivis jusqu'alors, lesquels avoient pour objet -d'instruire les jeunes filles, et de leur apprendre à travailler, de -donner un asile aux femmes de chambre et servantes qui n'avoient point -de condition, et de tenir des écoles gratuites. Trois ans après elles -allèrent habiter, dans la même rue, au coin de celle de -Notre-Dame-des-Champs, une maison sans doute plus commode, et devenue -vacante par la suppression d'une autre communauté que M. Moni, prêtre -de la communauté de Saint-Sulpice, avoit établie sous le nom de -<i>Filles de la mort</i>. Les filles de Sainte-Thècle se nommoient alors -simplement <i>Filles de Saint-Sulpice</i>; elles prirent, peu de temps -après, le nom de cette sainte, à l'occasion d'une de ses reliques qui -fut déposée dans leur chapelle, et qu'on a depuis transportée à -Saint-Sulpice.</p> - -<p>La modicité des revenus casuels de cette communauté, et les dettes -qu'elle avoit été forcée de contracter, mirent les sœurs qui la -composoient dans la nécessité de vendre leur maison, en se réservant -chacune une pension. M. Languet de Gergi, curé de Saint-Sulpice, en -fit l'acquisition en 1720, au profit des orphelins de sa paroisse.</p> - - -<h3><span class="pagenum"><a id="page269" name="page269"></a>(p. 269)</span> LES CARMES DÉCHAUSSÉS.</h3> - -<p>Nous avons parlé de l'origine de l'ordre de Notre-Dame-du-Mont-Carmel, -et de la réforme que sainte Thérèse introduisit parmi ses -religieuses<a id="footnotetag172" name="footnotetag172"></a><a href="#footnote172" title="Lien vers la note 172"><span class="smaller">[172]</span></a>. Elle avoit également conçu le projet hardi de la -faire adopter par les hommes de son ordre, et sans doute elle n'eût pu -vaincre tous les obstacles qui s'élevèrent contre son exécution, si la -Providence n'eût suscité un religieux d'un caractère propre à en -assurer le succès. Jean d'Yépès, dit depuis Jean de saint Mathias, et -révéré dans l'Église sous le nom de <i>saint Jean de la croix</i>, voulut -être le compagnon des travaux de cette femme extraordinaire, prit -l'esprit de la réforme, l'embrassa dans toute sa rigueur, et la -conseilla par ses discours en même temps qu'il la prêchoit par ses -exemples. Elle fit d'abord de grands progrès en Espagne, et se -répandit ensuite si rapidement et avec tant de succès en Italie, que -Paul V, prévoyant les services que cet ordre pourroit rendre à -l'Église de France, <span class="pagenum"><a id="page270" name="page270"></a>(p. 270)</span> écrivit en 1610 à Henri IV, pour -l'engager à le recevoir dans son royaume. Deux carmes déchaussés, les -pères Denis <em>de la mère de Dieu</em>, et de Vaillac, dit <em>de -Saint-Joseph</em>, étoient porteurs de ce bref, et venoient d'entrer en -France, lorsqu'ils reçurent la nouvelle inopinée de la mort de ce -grand roi. La douleur qu'ils en ressentirent ne les empêcha point de -continuer leur voyage; ils arrivèrent à Paris au mois de juin, et -logèrent d'abord aux Mathurins, ensuite au collége de Cluni. Présentés -au roi et à la reine-mère par le nonce du pape et par le cardinal de -Joyeuse, ces pères obtinrent, l'année suivante, des lettres-patentes -portant permission de s'établir à Paris et à Lyon. Ayant obtenu -également le consentement de M. de Gondi, archevêque de Paris, ils -prirent possession d'une grande maison et d'un jardin fort étendu, -situés dans la rue de Vaugirard, qu'ils avoient obtenus des -libéralités de M. Nicolas Vivien, maître des comptes. On bâtit à la -hâte les bâtiments nécessaires, et l'on fit une chapelle dans une -salle qui avoit autrefois servi de prêche aux protestants. Cependant, -dès ce moment, on formoit le projet d'en construire une plus grande; -et elle le fut en effet en 1611, aux frais de M. Jean du Tillet de La -Buissière, greffier du parlement; mais le concours des fidèles -devenant de jour en jour plus considérable, le parti fut pris de -rebâtir et <span class="pagenum"><a id="page271" name="page271"></a>(p. 271)</span> l'église et le couvent en entier. M. Vivien, comme -fondateur, y mit la première pierre le 7 février 1613, et le 20 -juillet de la même année, Marie de Médicis posa celle de l'église, qui -subsiste encore aujourd'hui<a id="footnotetag173" name="footnotetag173"></a><a href="#footnote173" title="Lien vers la note 173"><span class="smaller">[173]</span></a>. Elle fut achevée et bénite en 1620, -par Charles de Lorraine, évêque de Verdun, puis dédiée, en 1625, sous -l'invocation de <em>saint Joseph</em>, par Éléonor d'Estampes de Valençai, -évêque de Chartres.</p> - -<p>On a remarqué que cette église est la première qui ait eu saint Joseph -pour patron, et dans laquelle on ait dit les prières de quarante -heures pendant les trois jours qui précèdent le carême. On peut -ajouter que son dôme est le premier qui ait été construit à Paris, si -l'on en excepte celui de la chapelle de Notre-Dame, aux -Petits-Augustins.</p> - -<div class="descript"> -<p class="center">CURIOSITÉS DE L'ÉGLISE.</p> - -<p class="center small">TABLEAUX.</p> - - <p>Sur le maître-autel, dont la décoration avoit été faite aux frais - du chancelier Seguier, la Présentation au temple; par <cite>Quentin - Varin</cite>.</p> - - <p>Dans une chapelle, l'apparition de Notre-Seigneur à sainte - Thérèse et à saint Jean de La Croix; par <cite>Corneille</cite>.</p> - - <p>Deux autres grands tableaux; par <cite>Sève</cite> aîné.</p> - - <p>Sur le dôme, le prophète Élie enlevé au ciel; par <cite>Bertholet - Flamael</cite>.</p> - - <p>Dans le chapitre, les quatre Évangelistes, une Fuite en Égypte - et un portement de croix.</p> - - -<p class="p2 center small"><span class="pagenum"><a id="page272" name="page272"></a>(p. 272)</span> SCULPTURES.</p> - - <p>Dans la chapelle de la Vierge, sa statue en marbre blanc; par - <cite>Antonio Raggi</cite>, dit le <cite>Lombard</cite>, d'après un modèle de - <cite>Bernin</cite><a id="footnotetag174" name="footnotetag174"></a><a href="#footnote174" title="Lien vers la note 174"><span class="smaller">[174]</span></a>.</p> - - -<p class="p2 center small">SÉPULTURES.</p> - - <p>Dans cette église avoit été inhumé Éléonor d'Estampes de - Valençay, évêque de Chartres, depuis archevêque de Reims, mort en - 1651.</p> - - <p>Une tombe de bronze, ornée de bas-reliefs, fermoit l'entrée du - caveau où l'on enterroit les religieux; elle avoit été exécutée - sur les dessins d'<cite>Oppenord</cite>.</p> -</div> - -<p>Le monastère étoit vaste, mais n'avoit rien que de très simple dans sa -construction. La seule chose qu'on y remarquât, c'étoit la blancheur -extrême des murs, enduits d'une sorte de stuc aussi brillant que le -marbre, et dont la composition a été pendant long-temps un secret très -soigneusement gardé par ces religieux, qui en étoient les inventeurs. -C'est l'espèce d'enduit connu depuis sous le nom de <em>blanc des -carmes</em>. Ils étoient aussi les inventeurs de l'<em>eau de Mélisse</em>, dont -ils faisoient tous les ans un débit considérable.</p> - -<p>La bibliothèque, distribuée en deux pièces, contenoit environ douze -mille volumes, parmi <span class="pagenum"><a id="page273" name="page273"></a>(p. 273)</span> lesquels il y avoit quelques manuscrits -précieux. Les jardins étoient vastes et bien cultivés.</p> - -<p>Indépendamment de l'espace qu'occupoit leur couvent, les carmes -déchaussés possédoient autour de leur cloître de grandes portions de -terrain sur lesquelles ils avoient fait bâtir, vers la fin du siècle -dernier, plusieurs beaux hôtels qui donnoient dans la rue du Regard et -dans la rue Cassette; ces propriétés nouvelles, dont ils tiroient un -grand revenu, avoient rendu leur couvent l'un des plus riches de -l'ordre<a id="footnotetag175" name="footnotetag175"></a><a href="#footnote175" title="Lien vers la note 175"><span class="smaller">[175]</span></a>.</p> - - -<h3>LES RELIGIEUSES DU PRÉCIEUX SANG.</h3> - -<p>La réforme ayant été introduite dans un monastère de l'ordre de -Cîteaux établi à Grenoble, les religieuses qui l'avoient reçue -cherchèrent les moyens de la faire adopter dans d'autres <span class="pagenum"><a id="page274" name="page274"></a>(p. 274)</span> -couvents ou d'en fonder de nouveaux. Ce fut dans cette intention -qu'elles sollicitèrent de l'abbé de Saint-Germain la permission de -s'établir dans l'étendue de sa juridiction, ce qu'il leur accorda en -1635. Elles obtinrent des lettres-patentes à cet effet, et soutenues -des bienfaits de madame la duchesse d'Aiguillon, achetèrent, rue -Pot-de-Fer, au coin de la rue Mézière, une grande maison dans laquelle -elles entrèrent dès 1636. Toutefois, pour s'y établir, ces religieuses -contractèrent des dettes qu'il leur fut impossible d'acquitter, et qui -les mirent dans la nécessité d'abandonner, en 1656, leur demeure à -leurs créanciers, et d'aller se loger, rue du Bac, dans une maison -prise à loyer<a id="footnotetag176" name="footnotetag176"></a><a href="#footnote176" title="Lien vers la note 176"><span class="smaller">[176]</span></a>.</p> - -<p>Plusieurs personnes charitables, touchées de leur situation -malheureuse, vinrent alors à leur secours, et, par leurs libéralités, -les mirent en état de se procurer bientôt un établissement plus -solide. Elles achetèrent donc, en 1658, une grande maison située rue -de Vaugirard; la chapelle en fut bénite le 20 février de l'année -suivante, sous le titre du <i>Précieux sang de Notre-Seigneur</i>, et le -même jour elles furent mises sous la clôture dans ce nouveau -monastère, qu'elles agrandirent depuis par l'acquisition, <span class="pagenum"><a id="page275" name="page275"></a>(p. 275)</span> -faite en 1662 et 1666, de deux maisons adjacentes.</p> - -<p>Nous venons de dire que la chapelle étoit sous l'invocation du -précieux sang de Notre-Seigneur. Ces religieuses avoient quitté, -depuis quatre ans, le titre de <i>Sainte-Cécile</i>, qu'elles portoient -dans l'origine, pour prendre celui-ci, en vertu d'un vœu -particulier qu'elles avoient fait de se consacrer au culte du précieux -sang d'une manière spéciale. La permission d'en faire l'office leur -fut accordée en 1660.</p> - -<p>Quoique ces religieuses fussent de l'ordre de Cîteaux, dont tous les -membres dépendoient de l'abbé, elles étoient cependant sous la -juridiction de l'ordinaire. Leur supérieure, élue par le chapitre, -étoit triennale<a id="footnotetag177" name="footnotetag177"></a><a href="#footnote177" title="Lien vers la note 177"><span class="smaller">[177]</span></a>.</p> - - -<h3>LES RELIGIEUSES DE LORRAINE.</h3> - -<p>Sauval, qui fait venir les religieuses du <em>Précieux sang</em> tantôt de -Provence, tantôt de Grenoble<a id="footnotetag178" name="footnotetag178"></a><a href="#footnote178" title="Lien vers la note 178"><span class="smaller">[178]</span></a>, dit qu'en 1659 elles allèrent -demeurer rue de Vaugirard, dans un monastère qu'avoient habité les -religieuses de Lorraine. Il n'existe aucune preuve de cette -assertion, qui n'a été <span class="pagenum"><a id="page276" name="page276"></a>(p. 276)</span> adoptée que par un seul -historien<a id="footnotetag179" name="footnotetag179"></a><a href="#footnote179" title="Lien vers la note 179"><span class="smaller">[179]</span></a>. Il est certain toutefois que les religieuses -<em>Annonciades</em> du Saint-Sacrement et de Saint-Nicolas en Lorraine -furent obligées, en 1636, de venir chercher un asile à Paris. Avec la -permission de l'abbé de Saint-Germain, elles s'établirent d'abord rue -du Colombier, ensuite rue du Bac, enfin dans la rue de Vaugirard. Leur -sort n'y fut pas heureux, car, en 1656, les lieux qu'elles occupoient -furent vendus par décret. Quatre religieuses du couvent de -l'Assomption leur succédèrent, y furent installées dans la même année, -et alors le couvent prit le nom de monastère de <i>la Présentation -Notre-Dame</i>, puis, en 1658, celui de <i>Notre-Dame de grâces</i>. Ce second -établissement ne réussit pas mieux que le premier; et l'on voit que, -dès 1664, elles furent également forcées de céder leur monastère à -leurs créanciers, et de se retirer dans la rue Saint-Maur, où elles -sont restées jusqu'en 1670, époque à laquelle cet hospice et plusieurs -autres furent supprimés.</p> - - -<h3><span class="pagenum"><a id="page277" name="page277"></a>(p. 277)</span> NOVICIAT DES JÉSUITES.</h3> - -<p>La maison qui servoit de noviciat aux jésuites étoit située dans la -rue Pot-de-Fer. Avant l'édit donné en 1603 pour leur rétablissement, -ils n'avoient eu que deux maisons à Paris, le collége et la maison -professe. Cette circonstance leur parut favorable pour se procurer un -troisième établissement, destiné à éprouver et à former ceux qui -aspiroient à entrer dans leur société. Ils en obtinrent la permission -du roi en 1610; mais leur projet ne put être exécuté qu'en 1612, -époque à laquelle madame de Beuve leur transporta définitivement la -propriété de l'hôtel de Mézière, qu'elle avoit acheté deux ans -auparavant à leur intention. Les jésuites firent successivement -l'acquisition de plusieurs maisons voisines, en sorte que leur terrain -se trouvoit renfermé entre les rues Pot-de-Fer, Mézière, Cassette et -Honoré-Chevalier. À l'extrémité du jardin de l'hôtel Mézière existoit -alors une petite maison: ce fut sur son emplacement que M. François -Sublet des Noyers, secrétaire d'état, <span class="pagenum"><a id="page278" name="page278"></a>(p. 278)</span> fit construire à ses -dépens l'église de cette communauté. La première pierre en fut posée -par Henri de Bourbon, abbé de Saint-Germain; commencée en 1630, elle -fut achevée en 1642, et bénite par l'évêque de Boulogne sous -l'invocation de <i>saint François-Xavier</i>.</p> - -<p>Cette église, élevée sur les dessins et sous la conduite de frère -Martel-Ange, passoit autrefois pour une des constructions de ce genre -les plus régulières de Paris. L'intérieur étoit décoré de pilastres -doriques, à l'aplomb desquels s'élevoient des arcs-doubleaux enrichis -d'ornements d'architecture. Le portail, construit dans la forme -pyramidale, offroit deux ordres de pilastres dorique et ionique l'un -sur l'autre, avec les ressauts et les enroulements adoptés à cette -époque: cependant on peut remarquer que les lignes étoient ici moins -tourmentées que dans la plupart des décorations du même genre<a id="footnotetag180" name="footnotetag180"></a><a href="#footnote180" title="Lien vers la note 180"><span class="smaller">[180]</span></a>.</p> - -<div class="descript"> -<p class="center">CURIOSITÉS DE L'ÉGLISE.</p> - -<p class="center small">TABLEAUX.</p> - - <p>Sur le maître-autel, richement décoré par Jules-Hardouin - <cite>Mansard</cite>, sous la conduite de Robert <cite>de Cotte</cite>, saint - François-Xavier ressuscitant un mort au Japon; par <cite>Le - Poussin</cite><a id="footnotetag181" name="footnotetag181"></a><a href="#footnote181" title="Lien vers la note 181"><span class="smaller">[181]</span></a>.</p> - - <p><span class="pagenum"><a id="page279" name="page279"></a>(p. 279)</span> Dans les chapelles des croisées, la Vierge; par <cite>Simon - Vouet</cite>.</p> - - <p>Jésus-Christ prêchant; par <cite>Stella</cite>.</p> - -<p class="p2 center small">SCULPTURES.</p> - - <p>Un très beau Christ; par <cite>Sarrazin</cite>.</p> - -<p class="p2 center small">SÉPULTURES.</p> - - <p>Dans cette église avoit été inhumé M. Sublet des Noyers, son - fondateur, mort en 1645.</p> -</div> - - -<h3>LES FILLES DE L'INSTRUCTION CHRÉTIENNE.</h3> - -<p>Cette communauté, connue aussi, dans le commencement de son -institution, sous le nom de <i>Filles de la très sainte Vierge</i>, étoit -située dans la rue Pot-de-Fer, du côté de celle de Vaugirard. On en -devoit l'établissement à la piété charitable de Marie de Gournai, -veuve de David Rousseau, l'un des marchands de vin du roi, morte en -odeur de sainteté le 4 août 1688. Son intention avoit été de -rassembler cinq à six femmes ou filles capables d'apprendre aux -pauvres personnes de leur sexe les devoirs du christianisme, <span class="pagenum"><a id="page280" name="page280"></a>(p. 280)</span> -à lire, à écrire, et à acquérir une industrie suffisante pour se -procurer l'existence par leur travail. Quelques personnes vertueuses -la secondèrent dans cette utile entreprise, et l'on obtint des -lettres-patentes en 1657. Madame Rousseau y consacra une maison -qu'elle possédoit rue du Gindre, où cette communauté a subsisté -jusqu'en 1738, qu'on la transféra dans son dernier local, à la fois -plus vaste et mieux distribué. Cette maison étoit régie par une des -maîtresses, qui, conformément aux statuts, ne prenoit que le titre de -<em>sœur aînée</em>; dans les derniers temps on l'appeloit <em>sœur -première</em>. La chapelle étoit dédiée sous le titre de la <i>Conception de -la sainte Vierge</i>.</p> - -<p>Ces filles, qui ne faisoient point de vœux, étoient recommandables -par le zèle et l'exactitude avec lesquels elles n'ont cessé, jusqu'au -dernier moment, de remplir tous les devoirs de leur institut<a id="footnotetag182" name="footnotetag182"></a><a href="#footnote182" title="Lien vers la note 182"><span class="smaller">[182]</span></a>.</p> - - -<h3><span class="pagenum"><a id="page281" name="page281"></a>(p. 281)</span> LES DAMES DU CALVAIRE.</h3> - -<p>On regarde le P. Joseph, ce capucin si fameux sous le ministère de -Richelieu, comme le premier instituteur de cet ordre. Il fut secondé -dans cette entreprise par madame Antoinette d'Orléans-Longueville, -restée veuve à vingt-deux ans par la mort de Charles de Gondi, marquis -de Belle-Isle, son époux. Elle s'étoit d'abord retirée dans le couvent -des Feuillantines de Toulouse, où elle avoit pris le voile en 1599. -Étant passée ensuite à Fontevrauld, elle en embrassa la règle, et fut -nommée coadjutrice de cette abbaye. C'est là, suivant toutes les -apparences, que, de concert avec le P. Joseph, elle établit à -Poitiers, dans un monastère de son ordre, la dévotion à la sainte -Vierge accablée de douleur à la vue de Jésus-Christ expirant sur la -croix, et qu'elle en fit l'objet d'une loi particulière. Par son bref -du 25 octobre 1617, le pape Paul V lui permit de sortir de l'ordre de -Fontevrauld, de prendre à Poitiers le nouvel habit qu'elle avoit -choisi pour son institut, d'y <span class="pagenum"><a id="page282" name="page282"></a>(p. 282)</span> mener tel nombre de filles -qu'elle jugeroit à propos, et d'établir d'autres monastères semblables -sous le titre de <i>Notre-Dame du Calvaire</i>. Comme elle s'apprêtoit à -profiter de cette permission, elle mourut tout à coup l'année -suivante. Toutefois une mort si prématurée n'arrêta point les progrès -de cet ordre naissant: le P. Joseph en établit un couvent à Angers, et -la reine Marie de Médicis, qui étoit alors dans cette ville, s'en -déclara fondatrice. Elle fit plus: elle voulut procurer à ces -religieuses un établissement à Paris, dans l'enceinte même du palais -qu'elle faisoit bâtir. Le P. Joseph, qui lui en avoit inspiré le -dessein, avoit en même temps cherché à leur procurer de nouveaux -appuis; et madame de Lauzon, veuve d'un conseiller au parlement, -entraînée par les sollicitations et par l'autorité de ce grave -personnage, promit 1,200 liv. de rente et un capital de 18,000 liv. -pour les frais de l'établissement. Ce fut sur de telles assurances que -six religieuses de Notre-Dame-du-Calvaire de Poitiers se rendirent à -Paris à la fin d'octobre 1620. Elles furent placées d'abord rue des -Francs-Bourgeois, près la porte Saint-Michel, dans une maison que -madame de Lauzon leur avoit fait préparer; l'année suivante leur ordre -fut approuvé par une bulle de Grégoire XV; et Marie de Médicis passa -avec elles un contrat de fondation, par lequel elle <span class="pagenum"><a id="page283" name="page283"></a>(p. 283)</span> leur -donnoit cinq arpents de terre joignant son palais, et 1,000 livres de -rente. Mais on s'aperçut bientôt que les bâtiments d'une communauté -élevés sur ce terrain auroient offusqué les vues du palais de la -reine; et cette considération ayant déterminé à leur reprendre cette -partie du don, elles se virent obligées d'acheter, en 1622, deux -hôtels voisins<a id="footnotetag183" name="footnotetag183"></a><a href="#footnote183" title="Lien vers la note 183"><span class="smaller">[183]</span></a>, dans lesquels elles firent construire d'abord -quelques cellules et une petite chapelle. Trois ans après, Marie de -Médicis fit bâtir la chapelle que nous avons vue jusque dans les -derniers temps qui ont précédé la révolution, laquelle fut bénite, en -1631, par l'évêque de Léon, et dédiée, en 1650, par celui de Quimper, -sous l'invocation de <i>saint Jean-Baptiste</i>. La reine fit aussitôt -construire le chœur, la tribune, le cloître, une chapelle -intérieure, etc.; et des lettres-patentes données en 1634 confirmèrent -cet établissement.</p> - -<p>L'intention du P. Joseph ayant été d'établir spécialement ce couvent -«pour honorer et imiter le mystère de la compassion de la Vierge aux -douleurs de son adorable Fils», on en avoit conservé le souvenir en -faisant sculpter sur la porte de la chapelle une <em>Notre-Dame de Pitié</em> -tenant son fils mort sur ses genoux. La façade <span class="pagenum"><a id="page284" name="page284"></a>(p. 284)</span> offroit, en -plusieurs endroits, le chiffre de Marie de Médicis<a id="footnotetag184" name="footnotetag184"></a><a href="#footnote184" title="Lien vers la note 184"><span class="smaller">[184]</span></a>.</p> - -<div class="descript"> -<p class="center">CURIOSITÉS DE LA CHAPELLE.</p> - -<p class="center small">TABLEAUX.</p> - - <p>Sur le maître-autel, un Christ avec la Vierge, saint Jean et - sainte Magdeleine; <cite>par Philippe de Champagne.</cite></p> - - <p>Jésus-Christ au jardin des Olives; par le même.</p> - - <p>Une Résurrection; par le même.</p> - - <p>Le Père Éternel entouré d'anges; par le même.</p> - -<p class="p2 center small">SÉPULTURES.</p> - - <p>Dans cette chapelle avoit été inhumé:</p> - - <p>Pierre de Patris, premier maréchal-des-logis de Gaston, frère de - Louis XIII, poète du <span class="smcap">XVII</span><sup>e</sup> siècle, mort en 1671.</p> -</div> - - -<h3><span class="pagenum"><a id="page285" name="page285"></a>(p. 285)</span> LE PALAIS D'ORLÉANS,<br /> -DIT LE LUXEMBOURG.</h3> - -<p>C'étoit dans l'origine une grande maison accompagnée de jardins, que -M. Robert de Harlai de Sanci avoit fait bâtir vers le milieu du -seizième siècle; ce que prouve un arrêt de la cour des aides donné en -1564, dans lequel elle est qualifiée d'hôtel <em>bâti de neuf</em>. M. le duc -de Pinei-Luxembourg en fit depuis l'acquisition, et y ajouta, en 1583 -et années suivantes, plusieurs pièces de terres contiguës pour -agrandir ses jardins. Enfin elle fut achetée en 1612 par la reine -Marie de Médicis. Le contrat de vente, passé le 2 avril de cette -année, dit «que cet hôtel consistoit en trois corps de logis, cour -devant et autres cours et jardins derrière, tenant aux héritiers -Pellerin, au pavillon appelé <i>la ferme du Bourg</i>, et au sieur de -Montherbu; d'autre part, aux terres naguère acquises par ledit sieur -duc de Luxembourg, par devant sur la <span class="pagenum"><a id="page286" name="page286"></a>(p. 286)</span> rue de Vaugirard.... -<i>Item</i> le parc... <i>Item</i> une maison devant l'hôtel du Luxembourg, -aboutissant sur les rues de Vaugirard, Garancière et du -Fer-à-Cheval.... <i>Item</i> trois arpents quarante-deux perches et demie, -tenant à la muraille des Chartreux.... <i>Item</i> sept quartiers de terre -audit lieu.... <i>Item</i> cinq quartiers de terre audit lieu, etc. Ladite -vente faite moyennant 90,000 liv.»</p> - -<p>L'année suivante, Marie de Médicis acheta la ferme de l'Hôtel-Dieu, -contenant sept arpents et demi. Elle y joignit vingt-cinq autres -arpents de terre au lieu appelé <i>le Boulevard</i>. En 1614 elle acquit -d'un particulier deux jardins, contenant ensemble environ deux mille -quatre cents toises de superficie, puis se fit céder plusieurs parties -du clos de Vignerei, qui appartenoient aux Chartreux et à divers -autres propriétaires. Ces religieux reçurent en échange des terres -situées sur le chemin d'Issi, qui depuis ont formé leur petit clos et -qu'ils ont possédées jusqu'au moment de la révolution<a id="footnotetag185" name="footnotetag185"></a><a href="#footnote185" title="Lien vers la note 185"><span class="smaller">[185]</span></a>.</p> - -<p>Ce fut sur ce vaste emplacement que cette reine conçut le projet de -faire élever une demeure royale, et de l'entourer de jardins -somptueux. Les fondements en furent jetés en 1615, sous la direction -et sur les dessins de Jacques <span class="pagenum"><a id="page287" name="page287"></a>(p. 287)</span> Desbrosses, architecte de cette -princesse; et l'on y travailla avec tant d'activité, qu'en peu -d'années cet édifice fut achevé. Il devoit porter le nom de palais -<i>Médicis</i>; mais la reine l'ayant légué à Gaston de France, son second -fils, duc d'Orléans, ce prince y fit mettre le sien, ainsi que le -témoignoit l'inscription restée sur la principale porte, jusqu'au -moment de la révolution. Toutefois il ne conserva ni l'un ni l'autre -de ces deux noms: l'ancienne habitude prévalut, et l'on continua de -l'appeler vulgairement palais <i>du Luxembourg</i>.</p> - -<p>Échu depuis pour moitié à la duchesse de Montpensier, il lui fut -abandonné moyennant la somme de 500,000 liv. Une transaction faite en -1672 le fit passer ensuite à mademoiselle Élisabeth d'Orléans, -duchesse de Guise et d'Alençon, laquelle en fit don au roi en 1694. Ce -palais fut depuis occupé successivement par la duchesse de Brunswick -et par mademoiselle d'Orléans, reine douairière d'Espagne. Enfin, -étant rentré dans le domaine royal à la mort de cette princesse, Louis -XVI le donna, en 1779, à Monsieur, depuis Louis XVIII.</p> - -<p>Le palais dont nous venons de donner l'historique occupe à Paris le -second rang après celui du Louvre; et plus uniforme dans toutes ses -parties, il avoit eu jusqu'à présent sur lui l'avantage d'être -entièrement terminé. On citeroit en <span class="pagenum"><a id="page288" name="page288"></a>(p. 288)</span> Europe peu de monuments -de ce genre qui réunissent plus de grandeur et un ensemble plus -achevé. Le Bernin avouoit sincèrement qu'il n'en connoissoit point qui -pût lui être préféré.</p> - -<p>Son plan présente une dimension de soixante toises en longueur, et de -cinquante sur les deux moindres côtés, qui sont ceux de la façade sur -la rue de Tournon, et de la partie correspondante qui donne sur le -jardin<a id="footnotetag186" name="footnotetag186"></a><a href="#footnote186" title="Lien vers la note 186"><span class="smaller">[186]</span></a>. Ce plan, à la réserve du corps des bâtiments du jardin, -forme un carré presque exact, dont toutes les parties se correspondent -avec art et symétrie, avantage que l'on rencontre bien rarement dans -les grands édifices.</p> - -<p>La simplicité du plan répond à sa régularité. Il se compose d'une -seule et vaste cour, environnée de portiques, et flanquée de quatre -corps de bâtiments carrés qu'on appelle pavillons<a id="footnotetag187" name="footnotetag187"></a><a href="#footnote187" title="Lien vers la note 187"><span class="smaller">[187]</span></a>. La seule -irrégularité qu'on y remarque est causée par la saillie que produisent -les deux pavillons du fond de la cour sur les ailes des portiques -latéraux. Toutefois cette avance, qui annonce le corps principal du -bâtiment, étoit autrefois motivée en ce qu'elle venoit à la rencontre -d'une terrasse, pratiquée au devant de cette partie de l'édifice, et -dont l'effet étoit très <span class="pagenum"><a id="page289" name="page289"></a>(p. 289)</span> agréable. La terrasse a été, depuis -peu, supprimée, pour donner aux voitures la facilité d'approcher du -palais.</p> - -<p>Du côté du jardin, il semble que le plan du monument eût été plus -heureux sans cette addition de deux énormes pavillons, qui, avec le -corps du milieu, doublent, dans cette partie, l'épaisseur du bâtiment, -et donnent un aspect lourd et massif à son élévation<a id="footnotetag188" name="footnotetag188"></a><a href="#footnote188" title="Lien vers la note 188"><span class="smaller">[188]</span></a>. On sait que -ce genre de construction tire son origine des tours gothiques dont -jadis étoient flanqués nos vieux châteaux. Le type s'en est conservé -dans presque tous les édifices françois, et principalement dans les -monuments du dix-septième siècle et du précédent; mais si, de loin, -l'aspect y gagne, il n'en est pas ainsi de près, surtout lorsqu'on -veut faire un mélange de ces constructions avec les ordonnances -grecques, qui demandent surtout de l'égalité dans les lignes et de la -régularité dans les masses.</p> - -<p>Toutefois ce défaut, quoique assez considérable, n'empêche pas que -l'élévation générale de ce palais ne mérite beaucoup d'éloges; et l'on -n'en connoît aucun dont l'aspect soit à la fois plus symétrique et -plus pittoresque. Ce double caractère est surtout remarquable dans la -façade qui donne sur la rue de Tournon. Rien de mieux <span class="pagenum"><a id="page290" name="page290"></a>(p. 290)</span> conçu -que la disposition des deux pavillons, de la coupole qui s'élève -au-dessus de la porte, et l'accord qui règne entre ces trois masses -pyramidales; rien de plus heureux que cette idée de les lier ensemble -par deux terrasses, et jamais rapports d'ordonnance n'ont présenté un -ensemble plus harmonieux. Dans le principe, les corps de bâtiment qui -forment ces terrasses étoient <em>pleins</em>, c'est-à-dire qu'entre les -pilastres accouplés de l'ordonnance, régnoit un mur massif, coupé de -bossages dans le goût général de l'édifice. Ce plein présentoit sans -doute à l'œil un repos toujours favorable à l'architecture; -cependant on ne sauroit dire qu'en ouvrant ce mur et en perçant ces -massifs d'arcades, en tout point semblables à celles de la cour, le -palais y ait perdu. Ces arcades s'accordent bien avec le reste de -l'ordonnance, introduisent de la légèreté dans l'ensemble, et peuvent -même, à quelques égards, passer pour une amélioration.</p> - -<p>Nous le répétons, toute l'ordonnance des élévations de ce palais est -conçue dans le système le plus régulier. Il n'y a point de partie qui -ne corresponde avec exactitude à une autre. Quant à la décoration, au -rez-de-chaussée, tant en dehors qu'en dedans il règne, sur toute la -surface, un ordre prétendu toscan, ajusté par colonnes ou pilastres -accouplés, produisant des ressauts dans tous les trumeaux. Les vides -forment des <span class="pagenum"><a id="page291" name="page291"></a>(p. 291)</span> arcades tantôt libres comme dans les portiques de -la cour, tantôt rétrécies par des croisées inscrites dans leurs -ouvertures.</p> - -<p>Le premier étage, en tout conforme au rez-de-chaussée pour la -disposition, est orné, dans le même style, d'un ordre dorique -également accouplé, également ressauté sur les trumeaux, et d'un rang -de croisées carrées avec chambranles. Une frise en métopes et en -triglyphes, pratiquée à l'entour, est la seule différence qui existe -entre cette ordonnance et l'ordonnance inférieure.</p> - -<p>L'étage qui s'élève au dessus, ne règne ni généralement ni d'une -manière uniforme dans toutes les parties de l'édifice: il n'existe -point dans les ailes de la cour; dans les pavillons, sa hauteur est -égale à celle du premier étage, et il y est décoré, selon le même -style, d'un ordre dont le chapiteau est ionique. Au corps principal du -bâtiment, ce second étage s'annonce sous la forme d'attique, et reçoit -pour décoration l'espèce d'ordre auquel on est convenu de donner ce -nom.</p> - -<p>Une des choses qui frappent le plus dans tout l'ensemble de ce -monument, est ce style un peu bizarre de bossages dont tous les murs, -tous les ordres et tous les étages sont couverts. C'étoit alors le -goût dominant à Florence. Marie de Médicis voulut, dit-on, que son -nouveau palais lui <span class="pagenum"><a id="page292" name="page292"></a>(p. 292)</span> rappelât ceux de sa patrie; et l'on est -assez d'accord que Desbrosses, cherchant à satisfaire son désir, eut -en vue d'offrir dans le palais du Luxembourg quelque imitation du -palais <i>Pitti</i>. Ces deux édifices ont en effet, à plusieurs égards, -des traits de ressemblance, surtout dans ce système d'ordonnances -coupées par des bossages. Quant à ce genre d'ornement, en lui-même -essentiellement défectueux, tout ce que l'on peut en dire, c'est que, -lorsqu'il est traité avec hardiesse dans de grandes masses, il porte -au plus haut degré l'idée de la force et de la solidité, ce qui donne -toujours à l'architecture un caractère imposant. C'est ainsi que l'ont -entendu les architectes florentins. Desbrosses, au contraire, voulant -innover, perfectionner, et croyant adoucir la dureté des bossages en -les arrondissant, n'a produit d'autre effet que de leur donner de la -pesanteur et de la monotonie. Cependant, malgré le vice de cette -innovation, et l'aspect étrange que présente un semblable style, -surtout dans son application aux colonnes et aux ordonnances isolées, -il faut toujours convenir que le palais du Luxembourg frappe par la -solidité de sa construction, par la symétrie de sa disposition, par -l'accord de ses masses, enfin par un ensemble régulier et fini qu'il -est rare de rencontrer à Paris dans les grands édifices.</p> - -<p>Les parties intérieures de ce palais n'avoient <span class="pagenum"><a id="page293" name="page293"></a>(p. 293)</span> jamais été -entièrement terminées quant à la décoration. Les appartements, -distribués et ornés selon le goût du temps, n'offroient, au milieu de -la richesse extrême de leurs énormes plafonds surchargés de dorures, -rien qui, sous le rapport de l'art, méritât d'être remarqué. Mais les -deux ailes qui donnent sur la cour étoient destinées à former des -galeries à jamais célèbres dans l'histoire de la peinture: l'une -devoit offrir la vie de Henri IV, l'autre, celle de Marie de Médicis, -et toutes les deux avoient été confiées au pinceau de Rubens. Un -projet si magnifique ne fut exécuté qu'à moitié: de la première -galerie, il n'acheva que deux tableaux, qui se voient aujourd'hui à -Florence; l'Europe entière connoît la galerie de Médicis<a id="footnotetag189" name="footnotetag189"></a><a href="#footnote189" title="Lien vers la note 189"><span class="smaller">[189]</span></a>.</p> - -<div class="descript"> -<p class="center">CURIOSITÉS DU PALAIS DU LUXEMBOURG EN 1789.</p> - -<p class="center small">TABLEAUX.</p> - - <p>Dans la chapelle, dont l'architecture irrégulière ne répondoit - pas à la beauté du reste de l'édifice, sur le maître-autel, un - Christ au tombeau, attribué à <cite>Perrin del Vago</cite>.</p> - - <p><span class="pagenum"><a id="page294" name="page294"></a>(p. 294)</span> Dans le salon qui précède la galerie de Rubens, David - tenant la tête de Goliad; par <cite>Le Guide</cite><a id="footnotetag190" name="footnotetag190"></a><a href="#footnote190" title="Lien vers la note 190"><span class="smaller">[190]</span></a>.</p> - - <p>Les neuf muses en neuf tableaux; sans nom d'auteur.</p> - - <p>Dans le plafond de l'appartement de mademoiselle de Montpensier, - Flore et Zéphire; par <cite>La Fosse</cite>.</p> - -<p class="p2 center"><i>Galerie de Rubens.</i></p> - - <p>Ce grand peintre y a représenté, en vingt-quatre tableaux - allégoriques, et qui, sous le rapport de la couleur, doivent être - mis au nombre de ses productions les plus parfaites, toute - l'histoire de Marie de Médicis, depuis sa naissance jusqu'à - l'accommodement fait, en 1620, entre elle et Louis XIII.</p> - - <p>1<sup>o</sup> La destinée de la princesse; 2<sup>o</sup> sa naissance; 3<sup>o</sup> son - éducation; 4<sup>o</sup> Henri IV délibérant sur le choix d'une épouse; 5<sup>o</sup> - le mariage du roi et de la reine conclu à Florence en 1600; 6<sup>o</sup> - le débarquement de la reine au port de Marseille dans la même - année; 7<sup>o</sup> le mariage de ces deux augustes personnages accompli à - Lyon aussi en 1600; 8<sup>o</sup> la naissance de Louis XIII en 1601; 9<sup>o</sup> - la première régence de la reine, du vivant du roi; 10<sup>o</sup> le - couronnement de la reine à Saint-Denis en 1610; 11<sup>o</sup> l'apothéose - de Henri IV et la régence de la reine; 12<sup>o</sup> le bonheur du peuple - sous le gouvernement de la régente; 13<sup>o</sup> son voyage au - Pont-de-Cé; 14<sup>o</sup> l'échange fait, en 1615, d'Anne d'Autriche, - infante d'Espagne, femme de Louis XIII, avec Isabelle de Bourbon, - accordée à Philippe IV, roi d'Espagne; 15<sup>o</sup> seconde allégorie sur - la félicité du temps de la régence; 16<sup>o</sup> le gouvernement du - royaume remis à Louis XIII; 17<sup>o</sup> la disgrâce de la reine et sa - retraite; 18<sup>o</sup> l'accommodement de la reine fait à Angers avec - Louis XIII; 19<sup>o</sup> la réconciliation de la mère et du fils; 20<sup>o</sup> - leur entrevue au château de Couzières, près de Tours, en 1619; - 21<sup>o</sup> le Temps découvrant la Vérité; 22<sup>o</sup> le portrait de Marie de - Médicis sous les attributs de Minerve; 23<sup>o</sup> et 24<sup>o</sup> les portraits - <span class="pagenum"><a id="page295" name="page295"></a>(p. 295)</span> de François de Médicis, son père, grand duc de Toscane, - et de Jeanne d'Autriche, duchesse de Toscane, sa mère<a id="footnotetag191" name="footnotetag191"></a><a href="#footnote191" title="Lien vers la note 191"><span class="smaller">[191]</span></a>.</p> -</div> - -<h3>TABLEAUX DU CABINET DU ROI.</h3> - -<p>Cette collection précieuse, long-temps renfermée et comme ensevelie -dans les appartements de la surintendance à Versailles, en fut tirée -en 1750 par permission du roi, et transportée au palais du Luxembourg, -dans les appartements de la reine d'Espagne, pour y être livrée, -plusieurs jours par semaine, à la curiosité du public et aux études -des artistes. Nous croyons qu'on verra avec plaisir une liste des -tableaux dont elle étoit alors composée, tableaux qui sont aujourd'hui -l'un des plus beaux ornements du Musée royal.</p> - -<div class="descript"> -<ul class="none"> -<li class="center"><i>Première Pièce.</i></li> - - <li>Le portrait du cardinal Hippolyte de Médicis; par <cite>Le Titien</cite>.</li> - - <li>Un Soleil couchant; par <cite>Claude Le Lorrain</cite>.</li> - - <li>Le Martyre de saint Georges; par <cite>Paul Véronèse</cite>.</li> - - <li>Le Portrait d'un homme et de son fils; par <cite>Vandyck</cite>.</li> - - <li>Les Israélites recevant la manne dans le désert; par <cite>Le - Poussin</cite>.</li> - - <li>Une bataille; par <cite>Salvator-Rosa</cite>.</li> - - <li>La Peste des Philistins; par <cite>Le Poussin</cite>.</li> - - <li>Jupiter et Antiope; par <cite>Le Titien</cite>.</li> - - <li>Un Portrait de femme avec sa fille; par <cite>Vandyck</cite>.</li> - - <li>Jésus-Christ, la Vierge, saint Ambroise et saint Augustin, par - <cite>Lanfranc</cite>.</li> - - <li><span class="pagenum"><a id="page296" name="page296"></a>(p. 296)</span> Le Débarquement de Cléopâtre; par <cite>Claude Le Lorrain</cite>.</li> - - <li>Portrait du cardinal Jules de Médicis; par <cite>Raphaël</cite>.</li> - - <li>La Charité; par <cite>André del Sarto</cite>.</li> - - <li>Un Christ en croix, saint Jean, la Vierge et la Magdeleine; par - <cite>Rubens</cite>.</li> - - <li>Le Portrait de Louis XI; par <cite>Holbein</cite>.</li> -</ul> - -<ul class="none"> -<li class="center"><i>Petite Galerie.</i></li> - - <li>Jeanne de Clèves, l'une des femmes de Henri VIII; par <cite>Holbein</cite>.</li> - - <li>Victoire de Godefroy de Bouillon; par <cite>Breughel de Velours</cite>.</li> - - <li>Jésus-Christ chassant les marchands du temple; par <cite>Benedette</cite>.</li> - - <li>Judith; par <cite>Valentin</cite>.</li> - - <li>Un Paysage; par <cite>P. Bril</cite>.</li> - - <li>Le Déluge; par <cite>Alexandre Véronèse</cite>.</li> - - <li>Magdeleine pleurant devant la croix; par <cite>Le Guide</cite>.</li> - - <li>Le Déluge; par <cite>Le Poussin</cite>.</li> - - <li>Une Vendange; par <cite>J. Bassan</cite>.</li> - - <li>La Vierge au pilier; par <cite>Le Poussin</cite>.</li> - - <li>Les Envoyés dans la Terre promise; par <cite>Le Poussin</cite>.</li> - - <li>Moïse sauvé; par <cite>Paul Véronèse</cite>.</li> - - <li>La Charité romaine; par <cite>Le Guide</cite>.</li> - - <li>Saint Jérôme; par <cite>Le Titien</cite>.</li> - - <li>La Cène; par <cite>Tintoret</cite>.</li> - - <li>La Femme adultère; par <cite>Lorenzo Lotto</cite>.</li> - - <li>Le Buisson ardent; par <cite>Le Féti</cite>.</li> - - <li>Les Noces de Cana; par <cite>Vandyck</cite>.</li> - - <li>Un Portrait; par <cite>Holbein</cite>.</li> - - <li>Saint Pierre-ès-Liens; par <cite>Peter-Neefs</cite> et <cite>Poëlemburg</cite>.</li> - - <li>Suzanne et les vieillards devant Daniel; par <cite>Valentin</cite>.</li> - - <li>Booz et Ruth; par <cite>Le Poussin</cite>.</li> - - <li>L'Enlèvement des Sabines; par le même.</li> - - <li>Le Christ au tombeau; par <cite>J. Bassan</cite>.</li> - - <li>Le Jugement de Salomon; par <cite>Valentin</cite>.</li> - - <li>Adam et Ève; par <cite>Le Poussin</cite>.</li> -</ul> - -<ul class="none"> -<li class="center"><i>Salle du Trône.</i></li> - - <li>Le Portrait de Henri IV; par <cite>Porbus</cite>.</li> - - <li><span class="pagenum"><a id="page297" name="page297"></a>(p. 297)</span> La Reine de Saba devant Salomon; par <cite>Vleughels</cite>.</li> - - <li>Le Portrait de Henri IV; par <cite>Jeannet</cite>.</li> - - <li>Abigaïl devant David; par <cite>Vleughels</cite>.</li> - - <li>La Vierge et l'enfant Jésus; par <cite>Mignard</cite>.</li> - - <li>La Magdeleine; par <cite>Santerre</cite>.</li> - - <li>La Foi accompagnée de trois enfants; par <cite>Mignard</cite>.</li> - - <li>L'Élévation de la croix; par <cite>Lebrun</cite>.</li> - - <li>Diane au bain; par <cite>de Troy fils</cite>.</li> - - <li>La Victoire tenant Louis XIII entre ses bras; par <cite>Vouet</cite>.</li> - - <li>Marthe et Marie; par <cite>La Fosse</cite>.</li> - - <li>Le Portrait de l'électeur de Bavière; par <cite>Vivien</cite>.</li> - - <li>Le duc de Berri; par le même.</li> - - <li>Louis XV dans sa jeunesse; par <cite>Rigaud</cite>.</li> - - <li>Sainte Cécile; par <cite>Mignard</cite>.</li> - - <li>Une Sainte Famille; par le même.</li> - - <li>Esther devant Assuérus; par <cite>Antoine Coypel</cite>.</li> - - <li>Ptolémée donnant la liberté aux Juifs; par <cite>Noël Coypel</cite>.</li> - - <li>Solon expliquant les lois; par le même.</li> - - <li>Alexandre-Sévère faisant distribuer du blé aux Romains; par le - même.</li> - - <li>Trajan donnant audience aux nations; par le même.</li> - - <li>Le ravissement de saint Paul; par <cite>Le Poussin</cite>.</li> - - <li>L'entrée de Notre-Seigneur dans Jérusalem; par <cite>Le Brun</cite>.</li> - - <li>Une Bacchanale; par le même.</li> - - <li>La Conquête de la Franche-Comté; par le même.</li> - - <li>Un Paysage; par <cite>Claude Le Lorrain</cite>.</li> - - <li>Une Marine; par le même.</li> - - <li>Un Concert; par <cite>F. Puget</cite>.</li> - - <li>Un Christ à la colonne; par <cite>Le Sueur</cite>.</li> - - <li>La Présentation au Temple; par <cite>Rigaud</cite>.</li> - - <li>La Trève de l'archiduc Albert avec la Hollande; par <cite>Porbus</cite>.</li> -</ul> - -<ul class="none"> -<li class="center"><i>Grande Galerie.</i></li> - - <li>La Vierge jardinière; par <cite>Raphaël</cite>.</li> - - <li>Herminie en bergère; par <cite>Francesco Mola</cite>.</li> - - <li>La Vierge, saint Jean et les saintes femmes au pied de la croix; - par <cite>Paul Véronèse</cite>.</li> - - <li>Un Portrait d'homme; par <cite>Antoine Moro</cite>.</li> - - <li><span class="pagenum"><a id="page298" name="page298"></a>(p. 298)</span> La Fuite en Égypte; par <cite>Le Guide</cite>.</li> - - <li>Portrait du comte du Luc; par <cite>Vandyck</cite>.</li> - - <li>La Vierge, l'enfant Jésus, saint Georges, sainte Catherine et - saint Benoît; par <cite>Paul Véronèse</cite>.</li> - - <li>Diane au bain; par <cite>Le Titien</cite>.</li> - - <li>Notre Seigneur au tombeau; par le même.</li> - - <li>Renaud et Armide; par <cite>Le Dominiquin</cite>.</li> - - <li>L'Adoration des Mages; par <cite>Paul Véronèse</cite>.</li> - - <li>Une Sainte Famille; par <cite>André del Sarte</cite>.</li> - - <li>La Vierge Couseuse; par <cite>Le Guide</cite>.</li> - - <li>Saint Georges combattant le dragon; par <cite>Raphaël</cite>.</li> - - <li>Une Sainte Famille avec saint Michel; par <cite>Léonard de Vinci</cite>.</li> - - <li>La Vierge au lapin; par <cite>Le Titien</cite>.</li> - - <li>La Vie champêtre; par <cite>Le Féti</cite>.</li> - - <li>Saint Michel; par <cite>Raphaël</cite>.</li> - - <li>Une Sainte Famille; par <cite>Le Guide</cite>.</li> - - <li>Le Mariage de sainte Catherine; par <cite>Piètre de Cortone</cite>.</li> - - <li>La Continence de Scipion; par <cite>Le Moyne</cite>.</li> - - <li>Le Père éternel dans sa gloire; par <cite>L'Albane</cite>.</li> - - <li>L'Intérieur d'une église; par <cite>Stenwick</cite>.</li> - - <li>Jupiter et Antiope; par <cite>Le Corrège</cite>.</li> - - <li>La Sainte Famille; par <cite>Raphaël</cite>.</li> - - <li>La Prédication de saint Jean; par <cite>L'Albane</cite>.</li> - - <li>Saint Bruno dans le désert; par <cite>Francesco Mola</cite>.</li> - - <li>Tobie prosterné devant l'ange; par <cite>Rembrandt</cite>.</li> - - <li>Le Portrait d'un grand-maître de Malte; par <cite>Michel-Ange de - Caravage</cite>.</li> - - <li>Le Baptême de Notre-Seigneur; par <cite>L'Albane</cite>.</li> - - <li>Un Concert; <cite>par Le Dominiquin</cite>.</li> - - <li>Une Fête de village; par <cite>Rubens</cite>.</li> - - <li>Une Pastorale; par le même.</li> - - <li>Un Christ; par <cite>Vandyck</cite>.</li> - - <li>Un Paysage; par <cite>Berghem</cite>.</li> - - <li>Un autre; par le même.</li> - - <li>Une Écurie; par <cite>Wouwermans</cite>.</li> - - <li>Une Cavalcade; par le même.</li> - - <li>Caune et Biblis; par <cite>L'Albane</cite>.</li> - - <li>Apollon et Daphné; par le même.</li> - - <li><span class="pagenum"><a id="page299" name="page299"></a>(p. 299)</span> La Vierge, Jésus, saint Jean et sainte Agnès; par <cite>Le - Titien</cite>.</li> - - <li>Les Vendeurs chassés du temple; par <cite>Jordaens</cite>.</li> - - <li>Le Déluge; par <cite>Augustin Carrache</cite>.</li> -</ul> - -<ul class="none"> -<li class="center">SCULPTURES.</li> - - <li>Sur les portes d'entrée du principal corps de bâtiment, trois - bustes de marbre offrant les portraits de Henri IV, de Marie de - Médicis et de Louis XIII.</li> - - <li>Sur les frontons des pavillons, des statues couchées.</li> -</ul> -</div> - -<p>Le jardin du Luxembourg, très resserré d'abord et agrandi depuis par -l'acquisition que fit Marie de Médicis d'une portion du terrain des -Chartreux<a id="footnotetag192" name="footnotetag192"></a><a href="#footnote192" title="Lien vers la note 192"><span class="smaller">[192]</span></a>, étoit tombé, par la suite des temps, dans un état -complet de délabrement. Du reste, il n'offroit rien de remarquable -qu'un morceau d'architecture nommé <i>la Grotte</i>. Cette construction, -qui existe encore, se compose d'une ordonnance de quatre colonnes -toscanes, dont le fût est orné de congélations. Des trois -entre-colonnements de cette grotte, celui du milieu est occupé par une -niche à laquelle un attique, couronné d'un fronton circulaire, sert -d'amortissement. Les deux petits entre-colonnements portent un fleuve -et une naïade appuyés <span class="pagenum"><a id="page300" name="page300"></a>(p. 300)</span> sur leurs urnes; dans la niche du -milieu est une statue de nymphe<a id="footnotetag193" name="footnotetag193"></a><a href="#footnote193" title="Lien vers la note 193"><span class="smaller">[193]</span></a>.</p> - -<p>Le parterre est en face du château; le bois, formant plusieurs belles -allées, s'étend, du côté droit, le long de la rue de Vaugirard<a id="footnotetag194" name="footnotetag194"></a><a href="#footnote194" title="Lien vers la note 194"><span class="smaller">[194]</span></a>.</p> - - -<h3>LE PETIT-LUXEMBOURG OU LE PETIT-BOURBON.</h3> - -<p>Cet hôtel, situé à côté du palais du Luxembourg, fut bâti par le -cardinal de Richelieu, qui l'habita jusqu'à ce qu'on eût achevé le -Palais-Cardinal qu'il faisoit construire. En le quittant, il en fit -don à la duchesse d'Aiguillon sa nièce: cet édifice passa ensuite, à -titre héréditaire, à Henri-Jules de Bourbon-Condé. La princesse Anne -Palatine de Bavière, son épouse, l'ayant choisi pour sa demeure après -la mort de ce prince, y fit faire des réparations et des <span class="pagenum"><a id="page301" name="page301"></a>(p. 301)</span> -augmentations considérables. On construisit, par ses ordres, et de -l'autre côté de la rue, un hôtel pour ses officiers, ses cuisines, ses -écuries, avec un passage sous la rue, servant de communication de l'un -à l'autre édifice<a id="footnotetag195" name="footnotetag195"></a><a href="#footnote195" title="Lien vers la note 195"><span class="smaller">[195]</span></a>. Ce palais a été successivement occupé par des -princes et des princesses de la maison de Bourbon-Condé<a id="footnotetag196" name="footnotetag196"></a><a href="#footnote196" title="Lien vers la note 196"><span class="smaller">[196]</span></a>.</p> - - -<h3><span class="pagenum"><a id="page302" name="page302"></a>(p. 302)</span> COMÉDIE FRANÇOISE.</h3> - -<p>Si l'on veut remonter à la première origine des spectacles en France, -on trouvera qu'ils se lient pour ainsi dire aux derniers spectacles -des Romains. La barbarie des conquérants de la Gaule en bannit d'abord -tous ces arts agréables que les maîtres du monde y avoient introduits: -les joutes, les tournois, les combats à outrance les remplacèrent. -Mais bientôt adoucis par leur mélange avec les vaincus, et par le luxe -qui accompagne presque toujours la jouissance paisible d'un grand -pouvoir, les vainqueurs recherchèrent des plaisirs que, jusque là, ils -avoient dédaignés. Nous apprenons par Cassiodore que Clovis fit prier -Théodoric, roi des Ostrogoths, de lui céder un pantomime qui excellait -dans son art, et qui joignoit à ce talent celui de la musique. Bientôt -les histrions, mimes, farceurs de toute espèce, se répandirent de la -cour des rois dans les provinces; on couroit en foule à leurs -spectacles, et ils charmèrent des spectateurs grossiers, -principalement <span class="pagenum"><a id="page303" name="page303"></a>(p. 303)</span> par l'indécence de leurs attitudes et par -l'obscénité de leurs chansons. Cet abus de leur art les rendit -infâmes; et une ordonnance de Charlemagne, conforme au décret du -concile d'Afrique, déclara que leur témoignage ne seroit pas reçu en -justice contre des personnes de condition libre. Cependant ils n'en -furent ni moins goûtés ni moins recherchés; à certaines époques de cet -âge, où le désordre de la société politique altéroit même les -institutions les plus saintes et produisoit partout le relâchement des -mœurs, ils s'introduisirent jusque dans les lieux les plus sacrés, -dans les églises, dans les monastères<a id="footnotetag197" name="footnotetag197"></a><a href="#footnote197" title="Lien vers la note 197"><span class="smaller">[197]</span></a>, ce qui est prouvé par -plusieurs <span class="pagenum"><a id="page304" name="page304"></a>(p. 304)</span> ordonnances, dans lesquelles on est obligé de -défendre aux évêques, abbés, abbesses, non seulement de recevoir dans -leurs maisons des mimes et des farceurs, mais encore de se livrer à -l'exercice personnel d'une si honteuse profession.</p> - -<p>La poésie provençale, s'introduisant à la cour de France sous les -auspices de la princesse Constance, seconde femme du roi Robert, donna -l'idée d'un plaisir plus noble et plus délicat. Effacés par les -troubadours, les histrions eurent le bon esprit de prendre pour -modèles leurs ingénieux rivaux. On vit paroître en France, sur les -théâtres, une action renfermée dans un récit composé de chant et de -déclamation. Ce nouveau genre de spectacle, qui demandoit le concours -des poètes, des acteurs et des musiciens, réunit entre eux les -<em>troubadours</em>, qui récitoient leurs vers, les <em>musiciens</em>, qui -chantoient leurs romances, et les <em>jongleurs</em> ou <em>ménestrels</em>, qui les -accompagnoient avec des instruments. Appelés dans les palais des -rois, <span class="pagenum"><a id="page305" name="page305"></a>(p. 305)</span> où ils étoient comblés de caresses et de présents, -devenus nécessaires dans toutes les fêtes dont ils étoient le plus bel -ornement, les nouveaux histrions se relevèrent du mépris où étoient -tombés leurs prédécesseurs. Ils formèrent, dans les grandes villes, un -corps particulier, de même que toutes les autres professions -autorisées par le gouvernement, et vécurent ainsi réunis sous la -direction d'un chef, ou, comme on s'exprimoit alors, d'un <em>roi</em>, -chargé de maintenir l'ordre dans leur petite société. Plusieurs -souverains ne dédaignèrent pas même de leur donner des statuts.</p> - -<p>Ils jouirent ainsi pendant long-temps du privilége presque exclusif -d'amuser les princes et la nation; et sans parler ici de cette foule -de poésies inventées par les Trouvères et Troubadours, sous les noms -de <i>chant</i>, <i>chanterel</i>, <i>chanson</i>, <i>son</i>, <i>sonnet</i>, <i>layz</i>, -<i>depport</i>, <i>soulas</i>, <i>pastorales</i>, <i>tensons</i>, etc., on voit aussi, -dans ce premier âge des lettres gauloises, des tragédies historiques -et des drames satiriques, ou comédies, que les rois et seigneurs de -châteaux faisoient jouer publiquement dans leurs cours et souvent avec -une grande magnificence. Malheureusement pour eux, les auteurs de ces -poésies dramatiques ne gardèrent point, dans leurs compositions, la -mesure que sembloit leur prescrire la dépendance où ils étoient d'un -si grand <span class="pagenum"><a id="page306" name="page306"></a>(p. 306)</span> nombre de souverains: ils s'oublièrent jusqu'à -représenter sur le théâtre les détails les plus secrets de la vie -privée de plusieurs grands personnages; les crimes et les foiblesses -de Jeanne, reine de Naples et de Sicile, n'échappèrent point à leur -malignité, et cette hardiesse, jusqu'alors inouïe à l'égard d'une tête -couronnée, causa leur perte. <cite>Alors défaillirent les Mécènes et -défaillirent aussi les poëtes</cite>, dit Nostradamus.</p> - -<p>Les jongleurs, retombés dans toute la bassesse de leur ancienne -condition, furent, depuis ce temps, à peine tolérés dans les villes; -et l'on trouve qu'à Paris ils étoient tous réunis, comme les juifs et -les courtisanes, dans une rue, à laquelle ils avoient donné leur -nom<a id="footnotetag198" name="footnotetag198"></a><a href="#footnote198" title="Lien vers la note 198"><span class="smaller">[198]</span></a>; et qu'on y alloit louer ceux dont on pouvoit avoir besoin -dans les fêtes ou assemblées de plaisir.</p> - -<p>Long-temps auparavant, et lorsque les jongleurs et ménétriers étoient -encore florissants, on avoit déjà vu paroître une espèce fort -singulière de comédiens, qui devoit un jour les remplacer, et -peut-être exciter encore un plus grand enthousiasme. Les croisades -occupoient alors tous les esprits: l'imagination ardente des chrétiens -de l'Europe se faisoit des objets de vénération de tous ceux qui -échappoient à ces <span class="pagenum"><a id="page307" name="page307"></a>(p. 307)</span> entreprises hasardeuses et lointaines; et -s'exagérant encore les dangers très réels qu'on y couroit, la force et -la férocité des ennemis qu'il y falloit combattre, le peuple écoutoit -avec avidité, et croyoit sans examen toutes les merveilles les plus -absurdes qu'on pouvoit en raconter. Pour accroître encore des -dispositions si favorables, les croisés qui revenoient de la Palestine -étoient dans l'usage de parcourir les villes, vêtus de l'habit de -pèlerin, chantant des cantiques spirituels et récitant les -singularités ou les miracles des diverses contrées qu'ils avoient -visitées. Isolés d'abord, ils formèrent bientôt de petites troupes et -imaginèrent de donner à leurs récits une forme dramatique, en les -coupant en dialogues ou versets, que chacun d'entre eux déclamoit ou -chantoit à son tour. Ces spectacles se donnoient dans les rues, -quelquefois sur des échafauds dressés dans les carrefours ou sur les -places publiques; et ce fut seulement en 1398 qu'une société de ces -pieux histrions, parmi lesquels on comptoit, dit-on, quelques -bourgeois de Paris, conçut le projet de donner une forme plus -régulière à ces spectacles bizarres, et de mettre plus de magnificence -dans leur représentation. Telle fut l'origine des <i>confrères de la -Passion</i>. Nous avons déjà fait connoître le lieu qu'ils choisirent -pour leurs premiers essais, le mystère qui <span class="pagenum"><a id="page308" name="page308"></a>(p. 308)</span> y fut représenté, -les obstacles qu'il leur fallut combattre, le succès prodigieux qu'ils -obtinrent, leur transmigration de l'abbaye Saint-Maur à l'hôpital de -la Trinité, que l'on peut considérer comme le berceau de la scène -françoise, de là à l'hôtel de Flandre, et enfin à l'hôtel de -Bourgogne, dont ils devinrent les propriétaires, et qui vit cesser -presque aussitôt leurs spectacles, après cent cinquante ans -d'existence<a id="footnotetag199" name="footnotetag199"></a><a href="#footnote199" title="Lien vers la note 199"><span class="smaller">[199]</span></a>. Il convient peut-être de donner ici quelque idée de -ce nouveau genre de composition dramatique.</p> - -<p>Il n'offroit, comme on peut bien l'imaginer, ni unité d'action, ni -unité de lieu, ni dessein, ni invention, ni conduite, enfin aucunes -traces des règles du théâtre. Un de ces mystères, parmi ceux que le -temps a laissé parvenir jusqu'à nous, se compose de cinq journées, -subdivisées en une multitude infinie d'actions et de scènes écrites -généralement d'un style plat et barbare, entièrement dépourvues -d'intérêt, quelquefois même de sens commun<a id="footnotetag200" name="footnotetag200"></a><a href="#footnote200" title="Lien vers la note 200"><span class="smaller">[200]</span></a>, mais offrant -<span class="pagenum"><a id="page309" name="page309"></a>(p. 309)</span> des tableaux qui devoient émouvoir fortement un peuple -ignorant et dévot, et par intervalles, des morceaux écrits avec une -grâce naïve, qui pouvoient satisfaire même les personnes d'un goût -délicat. Les vraisemblances n'étoient pas plus ménagées pour les yeux -que pour les oreilles: la décoration du théâtre restoit toujours la -même depuis le commencement jusqu'à la fin; tous les acteurs -paroissoient à la fois, quelque nombreux qu'ils fussent, et une fois -qu'ils étoient entrés sur la scène, n'en sortoient plus qu'ils -n'eussent achevé leur rôle, ce qui semble d'abord impossible, si l'on -n'a pas quelque idée de la construction de ce théâtre. L'avant-scène y -avoit à peu près la même forme que dans nos théâtres actuels, mais le -fond en <span class="pagenum"><a id="page310" name="page310"></a>(p. 310)</span> étoit bien différent. Il étoit occupé par plusieurs -échafauds placés les uns au-dessus des autres, et que l'on nommoit -<em>établies</em>. Le plus élevé représentoit le paradis; celui qui étoit -immédiatement au-dessous, l'endroit le plus éloigné du lieu de la -scène; le troisième en descendant, le palais d'Hérode, la maison de -Pilate, et ainsi des autres, suivant le mystère qu'on représentoit. -Sur les parties latérales de ce même théâtre étoient pratiqués des -gradins en forme de chaire; c'étoit là que les acteurs s'asseyoient -lorsqu'ils avoient joué leur scène, ou qu'ils attendoient leur tour à -parler. Ainsi, au moment même où le mystère commençoit, les -spectateurs avoient sous les yeux tous ceux qui devoient y paroître; -c'étoit là tout l'artifice; on n'y entendoit pas d'autre finesse, et -un acteur étoit censé absent dès qu'il s'étoit assis. À la place de -ces trappes, au moyen desquelles on descend aujourd'hui sous la scène, -l'enfer étoit représenté par la gueule d'un énorme dragon, laquelle -s'ouvroit et se refermoit pour laisser entrer et sortir les diables. -Que l'on ajoute à cela une espèce de niche avec des rideaux, formant -une chambre où se passoient les choses qui ne devoient pas être vues -du public, telles que l'accouchement de sainte Anne, de la Vierge, -etc., et l'on aura une idée assez complète de l'appareil théâtral des -confrères de la Passion.</p> - -<p><span class="pagenum"><a id="page311" name="page311"></a>(p. 311)</span> Tandis que ces pieux associés continuoient ainsi à amuser et -à édifier, tout à la fois, le bon peuple de Paris, une troupe folâtre -de jeunes gens des meilleures familles de la ville, unis entre eux par -le goût du plaisir et par le penchant à la raillerie, créoient, en -concurrence avec eux, un nouveau genre de spectacle, dont la gaieté -faisoit les frais, et dans lequel ils offroient à la risée des -spectateurs les extravagances humaines, les aventures scandaleuses du -jour, et les ridicules de leurs contemporains. Ils se nommèrent -eux-mêmes les <i>Enfants sans souci</i><a id="footnotetag201" name="footnotetag201"></a><a href="#footnote201" title="Lien vers la note 201"><span class="smaller">[201]</span></a>; leur chef prit le titre de -<i>prince des sots</i>, et ils donnèrent à leur drame celui de sottises. À -la fois auteurs et acteurs dans ces nouvelles <em>attellanes</em>, ils firent -construire aux halles un théâtre, où ils charmèrent la cour et la -ville par ces ingénieux badinages. Des lettres patentes de Charles VI -confirmèrent la <em>joyeuse institution</em>; et le prince des sots fut -reconnu monarque de l'empire qu'il venoit de fonder. <span class="pagenum"><a id="page312" name="page312"></a>(p. 312)</span> Un -capuchon, surmonté de deux oreilles d'âne, devint l'attribut de sa -royauté; et tous les ans il fit son entrée à Paris, suivi de ses -burlesques sujets.</p> - -<p>Vers le même temps, les clercs des procureurs du parlement, connus -sous le nom de <i>Bazochiens</i><a id="footnotetag202" name="footnotetag202"></a><a href="#footnote202" title="Lien vers la note 202"><span class="smaller">[202]</span></a>, inventèrent une autre espèce -<span class="pagenum"><a id="page313" name="page313"></a>(p. 313)</span> de drame, qui fut désigné sous le nom de <em>moralité</em>. C'étoit -un mélange d'êtres purement allégoriques, mêlés avec des personnages -vivants, mélange dont ils reconnurent bientôt la froideur et -l'insipidité, de manière que, pour rendre leurs spectacles plus -piquants, ils transigèrent avec les Enfants sans souci, qui leur -permirent de représenter des <em>sottises</em> et des farces, et reçurent en -échange la liberté d'introduire des <em>moralités</em> sur leur théâtre. On -abandonna les mystères pour ces spectacles, plus variés et plus -piquants, de manière que les confrères, pour rappeler à leur théâtre -le public que leur enlevoient les Enfants sans souci, se virent forcés -de les admettre à jouer de concert avec eux. Les scènes pieuses se -trouvèrent alors entrecoupées d'intermèdes profanes et de -bouffonneries, ce qui fut appelé le <em>jeu des pois pilés</em>. Telles -étoient les extravagances bizarres qui, pendant long-temps, firent les -délices de nos aïeux. Toutefois il ne faut point oublier que toutes -ces associations ou confraternités étoient composées de personnes -libres, qui n'avoient d'autre but que de <span class="pagenum"><a id="page314" name="page314"></a>(p. 314)</span> s'amuser ou de -s'édifier. On ne voit point à cette époque de comédiens de profession -établis à Paris; et si quelques uns tentèrent d'y fixer leur demeure, -les confrères de la Passion, en vertu de leur priviléges, eurent -toujours le pouvoir de les en faire sortir.</p> - -<p>Cependant les lumières commençoient à pénétrer en France; et les -honnêtes gens s'indignoient de ce mélange odieux de bouffonneries et -de choses sacrées, qui déshonoroit la religion et profanoit nos -mystères les plus redoutables et les plus saints. Un tel abus devenant -de jour en jour plus insupportable, le parlement crut devoir profiter -de la circonstance qui avoit occasioné le déplacement des confrères de -la Passion, pour anéantir un genre de spectacle déjà proscrit dans -l'opinion publique. Ainsi, lorsque la salle de l'hôtel de Bourgogne et -les constructions qui en dépendoient furent achevées, la confrérie -ayant présenté requête à cette compagnie pour qu'on lui permît de -reprendre le cours de ses représentations, l'arrêt qui fut rendu en sa -faveur, le 17 septembre 1548, la maintint effectivement dans le droit -exclusif d'avoir un théâtre à Paris, mais lui défendit en même temps -d'y représenter autre chose que des pièces <em>profanes</em>, <em>honnestes</em> et -<em>licites</em>, lui interdisant désormais tous mystères tirés de -l'Écriture sainte et autres <span class="pagenum"><a id="page315" name="page315"></a>(p. 315)</span> sujets de piété. Cette défense, -en faisant disparoître à jamais ces drames barbares, détermina les -confrères à renoncer à une profession qui ne leur avoit semblé -honorable qu'autant qu'elle avoit été de nature à instruire et à -édifier les fidèles, seul but que pouvoit se proposer une corporation -religieuse<a id="footnotetag203" name="footnotetag203"></a><a href="#footnote203" title="Lien vers la note 203"><span class="smaller">[203]</span></a>. Cependant, ne voulant renoncer ni à leur propriété, -ni aux avantages qui y étoient attachés, ils louèrent l'hôtel de -Bourgogne à une troupe de comédiens qui se forma dans ce temps-là; et -jusqu'en 1676, époque de leur entière destruction, ils continuèrent à -jouir du privilége d'avoir seuls un théâtre à Paris, retirant une -contribution des troupes à qui ils permettoient de s'y établir, et -s'opposant à l'établissement de celles qui cherchoient à se soustraire -à leur juridiction.</p> - -<p>Les comédiens de l'hôtel de Bourgogne jouèrent assez long-temps sans -aucune concurrence. Ce fut chez eux que Jodèle<a id="footnotetag204" name="footnotetag204"></a><a href="#footnote204" title="Lien vers la note 204"><span class="smaller">[204]</span></a>, La Peruse, -<span class="pagenum"><a id="page316" name="page316"></a>(p. 316)</span> Robert Garnier, etc., retrouvant les traces si long-temps -perdues des auteurs dramatiques de l'antiquité, jetèrent les premiers -fondements du théâtre. On vit naître une foule de poètes et une -multitude innombrable de tragédies et de comédies; alors parurent ces -comédiens fameux dont la réputation s'est conservée plus long-temps -que celle des auteurs qui travailloient pour eux, les Turlupin, les -Gautier-Garguille, les Guillo-Gorju, les Bruscambille, les Tabarin, -etc. Nous ne pouvons savoir au juste quel étoit le mérite de ces -histrions; mais il reste encore un grand nombre des pièces qu'ils -représentoient, et de ces pièces il n'en est pas une seule qui offre -de la décence, de la régularité, un véritable intérêt; ce sont les -essais informes d'un art dans son enfance, qui s'exerce dans une -langue à demi formée. Parmi ces premiers poètes, Hardi se distingua -par une facilité incroyable à faire des vers, et par quelques -imitations assez heureuses de Sénèque et des tragiques grecs; Mairet -et Rotrou, qui vinrent après, achevèrent de débrouiller ce chaos, et -annoncèrent enfin ce siècle de merveilles littéraires, où Corneille, -Racine et Molière devoient tout-à-coup porter <span class="pagenum"><a id="page317" name="page317"></a>(p. 317)</span> l'art -dramatique à son dernier degré de perfection.</p> - -<p>Cependant l'hôtel de Bourgogne continuoit d'être le seul théâtre de la -ville de Paris, lorsqu'en 1660 une troupe de comédiens de province -obtint la permission d'ouvrir un nouveau théâtre dans une maison du -Marais, connue sous le nom d'hôtel d'<i>Argent</i><a id="footnotetag205" name="footnotetag205"></a><a href="#footnote205" title="Lien vers la note 205"><span class="smaller">[205]</span></a>. Cette troupe, -<span class="pagenum"><a id="page318" name="page318"></a>(p. 318)</span> meilleure que l'autre, obtint plus de vogue, et, se trouvant -bientôt trop à l'étroit dans son nouveau local, alla s'établir dans un -jeu de paume de la rue du Temple, où elle demeura jusqu'à la mort de -Molière, époque à laquelle elle fut réunie à la troupe dont ce grand -auteur comique étoit directeur.</p> - -<p>Il avoit commencé lui-même à jouer la comédie à Paris dès 1650, sur un -théâtre dit <i>de la Croix-Blanche</i>, que des jeunes gens de famille -avoient élevé dans le faubourg Saint-Germain; mais les représentations -eurent peu de succès, et cette société ne tarda pas à se disperser. -Molière courut alors la province avec quelques acteurs qu'il avoit -engagés à le suivre, en enrôla d'autres dans ses voyages, et revint à -Paris en 1658. Le prince de Conti, qui le protégeoit, l'ayant présenté -à Monsieur, frère du roi, lui procura ainsi la faveur de jouer devant -Louis XIV, sur un théâtre que l'on dressa au Louvre dans la salle des -Gardes. Les acteurs qu'il avoit formés eurent le bonheur de plaire au -monarque, qui voulut bien consentir à leur établissement à Paris. On -leur assigna la salle du Petit-Bourbon près -Saint-Germain-l'Auxerrois, <span class="pagenum"><a id="page319" name="page319"></a>(p. 319)</span> et ils y jouèrent, alternativement -avec les comédiens italiens qui en avoient la possession depuis -quelques années. Dès lors la troupe de Molière prit le nom de <i>Troupe -de Monsieur</i>; et ce prince, continuant de la protéger, lui fit -accorder, deux ans après, la salle du Palais-Royal, qu'elle partagea -encore avec les comédiens italiens, et dans laquelle elle joua sans -interruption jusqu'à la mort de son illustre chef, arrivée en 1673.</p> - -<p>Alors la salle du Palais-Royal fut donnée à Lulli, directeur de -l'Académie royale de musique; et les comédiens de Monsieur, réunis à -ceux du Marais, allèrent s'établir rue Mazarine dans la salle même où -l'abbé Perrin avoit fait, quelques années auparavant, les premiers -essais du grand opéra françois. Les principaux acteurs de l'hôtel de -Bourgogne entrèrent aussi dans cette nouvelle association; et ces -trois troupes réunies devinrent le fondement de la comédie françoise.</p> - -<p>Ceci arriva en 1680; mais le collége des Quatre-Nations ayant commencé -ses exercices en 1687, le voisinage d'une salle de spectacle parut -offrir des inconvénients assez graves pour que l'on jugeât nécessaire -d'obliger les comédiens à aller s'établir dans quelque autre lieu. Ils -achetèrent, cette même année, l'hôtel de Lussan, situé rue des -Petits-Champs; mais des <span class="pagenum"><a id="page320" name="page320"></a>(p. 320)</span> obstacles qu'ils n'avoient pu prévoir -ayant rendu cette acquisition inutile, un arrêt du conseil, rendu le -1<sup>er</sup> mars 1688, annulant toutes les transactions passées à cet -effet, leur permit de se rendre propriétaires du jeu de paume de -<i>l'Étoile</i>, rue des Fossés-Saint-Germain, ainsi que de la maison -voisine, et d'y élever leur théâtre. Ils l'achetèrent le 8 du même -mois; la salle fut construite sur les dessins de François d'Orbay, et -ils ne cessèrent point d'y jouer jusqu'en 1770. Alors leur théâtre -menaçant ruine, on leur accorda la permission de continuer leurs -représentations sur le grand théâtre des Tuileries, en attendant qu'on -leur eût élevé une salle nouvelle dont il fut résolu de faire un -monument vraiment digne de la scène françoise. Les fondements en -furent jetés, après quelques hésitations, sur l'emplacement de -l'ancien hôtel de Condé, et les comédiens françois s'y installèrent en -1782, après la quinzaine de Pâques.</p> - -<p>Cette salle, construite sur les dessins de MM. Wailly et Peyre aîné, -présente un seul corps de bâtiment de dix-huit toises et demie de -largeur, vingt-huit de profondeur et neuf d'élévation; il est décoré, -du côté de l'entrée, d'un grand péristyle de huit colonnes doriques, -dont l'entablement se continue à la même hauteur <span class="pagenum"><a id="page321" name="page321"></a>(p. 321)</span> sur les -quatre faces<a id="footnotetag206" name="footnotetag206"></a><a href="#footnote206" title="Lien vers la note 206"><span class="smaller">[206]</span></a>. L'édifice, dans son pourtour, offre au -rez-de-chaussée quarante-six arcades ouvertes, et un pareil nombre de -croisées au premier étage: le second et le troisième sont éclairés par -des ouvertures pratiquées dans les métopes de la frise et dans -l'attique. Sur toutes les faces sont tracés du bas en haut des joints -d'appareil, sans autre décoration. La face principale est appuyée de -deux grandes voûtes dont la partie supérieure est en terrasse, et sous -lesquelles on descend de voiture à couvert. Les galeries qui -environnent le monument sont ouvertes et l'on peut s'y promener à -pied.</p> - -<p>Le style de cet édifice peut sembler un peu sévère pour un théâtre; -mais il est sage et régulier.</p> - -<p>Sous le porche, trois portes donnent l'entrée d'un vestibule orné de -colonnes toscanes, qui soutiennent une voûte plate et d'une exécution -légère. Deux portes, placées en face, conduisent au parterre et à -toutes les loges du rez-de-chaussée; de droite et de gauche, deux -grands escaliers vont aboutir au foyer public, lequel est vaste et -d'une belle disposition; il représente un salon à l'italienne, dont la -forme, carrée par le bas, est octogone au premier entablement, et -circulaire au dernier qui soutient la coupole.</p> - -<p><span class="pagenum"><a id="page322" name="page322"></a>(p. 322)</span> Dans l'intérieur de la salle, règnent au dessus du parterre -un rang de loges grillées, une galerie et trois rangs de loges. Un -quatrième rang au dessus de la corniche occupe les arcades qui -supportent le plafond. Avant l'incendie qui consuma entièrement -l'intérieur de cette salle<a id="footnotetag207" name="footnotetag207"></a><a href="#footnote207" title="Lien vers la note 207"><span class="smaller">[207]</span></a>, du fond des secondes loges -s'élevoient, sur des piédestaux, douze pilastres ioniques qui -séparoient les troisièmes loges en autant de balcons saillant, et -soutenoient une corniche architravée du même ordre. Partie de ces -troisièmes loges, n'ayant point de séparation intérieure, formoit une -espèce de paradis dans l'espace de cinq travées; et les voussures qui -contenoient les quatrièmes loges reposoient sur cette corniche, à -l'aplomb des pilastres. Toute la salle étoit peinte en bleu, sur -lequel se détachoient des ornements blancs en relief, entre autres les -douze signes du Zodiaque, disposés à l'entour du plafond.</p> - -<p><span class="pagenum"><a id="page323" name="page323"></a>(p. 323)</span> Le plan de cette salle est circulaire, et, du fond des loges, -a soixante pieds de diamètre sur une profondeur de soixante-douze -pieds. La scène, qui en a trente-six d'ouverture, étoit soutenue jadis -par quatre pilastres ornés de cariatides: Chalgrin les remplaça par -des colonnes. Ce plan étoit habilement tracé; la disposition en étoit -heureuse; mais le plafond manquoit de légèreté et présentoit des -irrégularités qui faisoient présumer que cette partie de l'édifice -n'avoit pas été suffisamment étudiée.</p> - -<p>Dans le foyer, séparé seulement par des vitrages, des deux escaliers -qui y conduisent, étoient autrefois les bustes en marbre de Corneille, -Racine, Voltaire, Crébillon, Molière, Regnard, Destouches, Dufresny, -Piron. La statue en pied de Voltaire par Houdon étoit placée dans le -vestibule, en face de l'entrée. Les sculptures de l'avant-scène -avoient été exécutées par Caffiéri<a id="footnotetag208" name="footnotetag208"></a><a href="#footnote208" title="Lien vers la note 208"><span class="smaller">[208]</span></a>.</p> - -<p><span class="pagenum"><a id="page324" name="page324"></a>(p. 324)</span> Une place demi-circulaire, en avant du monument, à laquelle -viennent aboutir sept rues, en rend l'approche facile et les débouchés -aussi sûrs que commodes.</p> - - -<h3>LES FEUILLANTS-DES-ANGES-GARDIENS.</h3> - -<p>Nous avons déjà fait connoître l'origine de ces religieux et leur -établissement à Paris<a id="footnotetag209" name="footnotetag209"></a><a href="#footnote209" title="Lien vers la note 209"><span class="smaller">[209]</span></a>. Leur institut y acquit une telle -célébrité, et il se présenta en très peu de temps un si grand nombre -de sujets qui désiroient l'embrasser, qu'ils se virent dans la -nécessité de chercher un lieu propre à l'établissement d'un noviciat. -Ils pensèrent d'abord à acquérir la maison qu'ont occupée depuis les -Carmes-Billettes; mais un emplacement plus commode qu'ils trouvèrent -au faubourg<a id="footnotetag210" name="footnotetag210"></a><a href="#footnote210" title="Lien vers la note 210"><span class="smaller">[210]</span></a> Saint-Michel, les fit bientôt <span class="pagenum"><a id="page325" name="page325"></a>(p. 325)</span> changer de -résolution. Ils en firent l'acquisition en 1630, avec la permission de -l'archevêque de Paris, obtinrent l'année suivante des -lettres-patentes, et firent élever sur-le-champ leur nouveau -monastère, dont M. Seguier, garde-des-sceaux, posa la première pierre -en 1633. Toutefois l'église ne fut commencée que vingt-six ans après -(en 1659)<a id="footnotetag211" name="footnotetag211"></a><a href="#footnote211" title="Lien vers la note 211"><span class="smaller">[211]</span></a>. Ayant été achevée dans la même année, elle fut bénite -aussitôt, et dédiée sous le nom des <i>Saints-Anges-Gardiens</i>. Ce petit -édifice n'avoit rien de remarquable<a id="footnotetag212" name="footnotetag212"></a><a href="#footnote212" title="Lien vers la note 212"><span class="smaller">[212]</span></a>.</p> - - -<h3><span class="pagenum"><a id="page326" name="page326"></a>(p. 326)</span> LES CHARTREUX.</h3> - -<p>On sait que cet ordre doit son nom au désert de <i>Chartreuse</i>, près de -Grenoble, où ses premiers membres fixèrent leur demeure, et qu'il -reconnoît pour instituteur saint Bruno, qui en jeta les premiers -fondements en 1086. Les austérités extraordinaires et les vertus -angéliques de ses disciples, se perpétuant d'âge en âge sans la -moindre altération, jetèrent un tel éclat, que saint Louis, dans le -zèle qui l'animoit pour la propagation des ordres monastiques, forma -la résolution de leur procurer un établissement près de Paris. Il -écrivit en conséquence, dans l'année 1257, à dom Bernard de La Tour, -alors prieur de la grande chartreuse et général de l'ordre, qui se -hâta de remplir ses vœux et lui envoya quatre religieux, sous la -conduite de dom Jean Jocerant. Le saint roi les reçut avec beaucoup de -joie et les établit aussitôt à Gentilli, dans une maison à laquelle -étoient attachées quelques dépendances en vignes et terres -labourables, <span class="pagenum"><a id="page327" name="page327"></a>(p. 327)</span> qu'il avoit acquise des héritiers d'un -particulier nommé Pierre Le Queux. Mais à peine étoient-ils en -possession de cette demeure, que, suivant Dubreul<a id="footnotetag213" name="footnotetag213"></a><a href="#footnote213" title="Lien vers la note 213"><span class="smaller">[213]</span></a>, ils -demandèrent au roi son hôtel de <i>Vauvert</i>, situé vis-à-vis -Notre-Dame-des-Champs, et qui passoit alors pour inhabitable. Cet -auteur, un peu trop crédule sans doute, ajoute sérieusement que les -démons s'étoient depuis quelque temps emparés de cette maison; que par -cette raison saint Louis fit quelque difficulté de la donner aux -Chartreux; mais que, dès qu'elle eut été accordée, ces malins esprits -en furent chassés par les prières de ces religieux. Il cite à l'appui -de son récit plusieurs historiens auxquels il a effectivement emprunté -cette tradition; il prétend même qu'il faut y chercher l'étymologie du -nom d'<em>Enfer</em> donné à la rue qui conduit à ce monastère; mais toutes -ces preuves sont trop foibles pour que la saine critique ne rejette -pas au nombre des fables légendaires et ce miracle et ces apparitions.</p> - -<p>Tous nos historiens placent en 1259 l'établissement des Chartreux au -lieu qu'ils ont occupé jusqu'au moment de la révolution, et la charte -qui leur en confirme la donation est effectivement datée de cette -année; mais les titres de ces <span class="pagenum"><a id="page328" name="page328"></a>(p. 328)</span> religieux, cités par -Jaillot<a id="footnotetag214" name="footnotetag214"></a><a href="#footnote214" title="Lien vers la note 214"><span class="smaller">[214]</span></a>, portent qu'ils en prirent possession dès l'année 1257; -et ce même auteur rapporte un acte d'acquisition de quelques terres -voisines du château de Vauvert, faite en 1258 par les <i>prieur et -frères de Vauvert, de l'ordre des Chartreux</i>.</p> - -<p>Cette maison de Vauvert, qu'on a qualifiée d'hôtel et de palais, avoit -une chapelle qui servit d'abord aux religieux; on reconnut bientôt -qu'elle étoit trop petite, et dès lors on jeta les fondements de -l'église qui a subsisté jusque dans les derniers temps. Saint Louis, -qui en avoit ordonné la construction, l'avoit confiée au célèbre -architecte Pierre de Montreuil; mais ce ne fut point lui qui l'acheva. -La mort du roi arrêta les travaux, qui furent repris en 1276, encore -abandonnés depuis, repris une seconde fois, enfin terminés en 1324. Le -26 mai de l'année suivante, Jean d'Aubigni dédia cette église sous -l'invocation de la sainte Vierge et de saint Jean-Baptiste. L'ancienne -chapelle servit depuis de réfectoire<a id="footnotetag215" name="footnotetag215"></a><a href="#footnote215" title="Lien vers la note 215"><span class="smaller">[215]</span></a>.</p> - -<p>L'intention de saint Louis avoit été de placer trente religieux dans -ce couvent; toutefois il <span class="pagenum"><a id="page329" name="page329"></a>(p. 329)</span> n'avoit encore fait bâtir que huit -cellules lorsqu'il mourut, et jusqu'en 1270 il n'y en eut que deux -nouvelles d'élevées par Marguerite d'Issoudun, comtesse d'Eu, épouse -d'Alphonse de Brienne, grand chambellan de France, et par Thibaud II, -roi de Navarre. Les choses restèrent en cet état jusqu'en 1291, que -Jeanne de Châtillon, femme de Pierre, comte d'Alençon, fonda quatorze -cellules nouvelles. Il paroît, par le titre de cette fondation, que, -pensant qu'il y avoit déjà seize religieux d'établis, elle croyoit -compléter ainsi le nombre des trente projetés par saint Louis. La -mémoire de ce bienfait s'est perpétuée dans un monument sculpté dans -le grand cloître, et dont nous ne tarderons pas à parler. Les six -dernières cellules furent fondées par divers particuliers dans le -siècle suivant; Jeanne d'Évreux, troisième femme de Philippe, fit -bâtir l'infirmerie, une chapelle, et six nouvelles cellules -accompagnées de jardins. Des legs pieux<a id="footnotetag216" name="footnotetag216"></a><a href="#footnote216" title="Lien vers la note 216"><span class="smaller">[216]</span></a> fournirent depuis le -moyen d'en construire plusieurs autres, de manière que, dans les -derniers temps, cette chartreuse contenoit <span class="pagenum"><a id="page330" name="page330"></a>(p. 330)</span> environ quarante -religieux, sans compter les frères et les <em>oblats</em>.</p> - -<p>L'église des chartreux étoit un monument gothique si peu orné, que -l'abbé Lebeuf ne pouvoit croire qu'il eût été élevé dans le siècle de -saint Louis<a id="footnotetag217" name="footnotetag217"></a><a href="#footnote217" title="Lien vers la note 217"><span class="smaller">[217]</span></a>; mais Dubreul donne une raison satisfaisante de cette -extrême simplicité, en prouvant qu'on fut obligé d'y mettre beaucoup -d'épargnes, à cause du peu de fonds qu'on avoit pu recueillir pour sa -construction. L'intérieur de cette église se partageoit en deux -parties: le chœur des frères occupoit la première; on y voyoit deux -petits autels. La seconde, plus considérable, formoit le chœur des -pères, et toutes les deux étoient ornées de menuiseries très propres -et assez élégantes. Selon l'usage de cet ordre, les chapelles jointes -au chœur et à la nef ne pouvoient être aperçues par ceux qui -entroient dans l'église, et avoient une entrée particulière et cachée.</p> - -<p>L'église et la maison des chartreux étoient riches en monuments des -arts, qui méritoient l'attention des curieux.</p> - -<div class="descript"> -<p class="center">CURIOSITÉS DU COUVENT DES CHARTREUX.</p> - -<p class="center smcap">TABLEAUX.</p> - - <p>Dans l'église, sur le grand autel, Jésus-Christ au milieu des - docteurs; par <cite>Philippe de Champagne</cite>.</p> - - <p><span class="pagenum"><a id="page331" name="page331"></a>(p. 331)</span> Au dessus des stalles, et entre les vitraux:</p> - -<ul class="none"> - <li>La Résurrection du Lazare; par <cite>Bon Boullogne</cite>.</li> - - <li>L'Aveugle de Jéricho; par <cite>Antoine Coypel</cite>.</li> - - <li>Le Miracle des cinq pains; par <cite>Audran</cite>.</li> - - <li>La Samaritaine; par <cite>Noël Coypel</cite>.</li> - - <li>La Cananéenne; par <cite>Corneille</cite>.</li> - - <li>La Résurrection du Lazare; par le même.</li> - - <li>La Guérison des malades sur les bords du lac de Génésareth; par - <cite>Jouvenet</cite>.</li> - - <li>La Femme affligée du flux de sang et guérie en touchant la robe - de Notre-Seigneur; par <cite>Boullogne</cite> le jeune.</li> - - <li>Le Centenier; par <cite>Corneille</cite>.</li> - - <li>Le Paralytique; par le même.</li> - - <li>Saint Jacques, saint Jean et leur père Zébédée raccommodant leurs - filets; par <cite>Dumont Le Romain</cite>.</li> - - <li>Jésus-Christ ressuscitant la fille de Jaïre; par <cite>La Fosse</cite>.</li> -</ul> - - <p>Dans le chapitre:</p> - -<ul class="none"> - <li>L'Adoration des Bergers; par <cite>Le Poussin</cite>.</li> - - <li>La Magdeleine et le Sauveur; par <cite>Le Sueur</cite>.</li> - - <li>Saint Bruno; par <cite>Restout</cite>.</li> - - <li>La Nativité de saint Jean-Baptiste, celle de Jésus-Christ et sa - sépulture; par d'anciens peintres.</li> - - <li>La Présentation au temple; par <cite>Lagrenée</cite> jeune.</li> - - <li>L'Entrée de Notre-Seigneur dans Jérusalem; par <cite>Jollain</cite>.</li> -</ul> - - <p>Sur l'autel, fait en forme de tombeau, un Christ; par <cite>Philippe - de Champagne</cite>.</p> - - <p>Dans le petit cloître, les fameux tableaux de <cite>Le Sueur</cite>, - représentant la vie de saint Bruno, arrangés dans l'ordre - suivant:</p> - -<ul class="none"> - <li>1<sup>o</sup> Le Docteur <cite>Raymond Diocres</cite> prêchant au milieu d'un nombreux - auditoire qui l'écoute avec attention.</li> - - <li>2<sup>o</sup> Le Docteur au lit de mort.</li> - - <li>3<sup>o</sup> Le même personnage sortant à demi de son cercueil pendant - qu'on chante l'office des morts<a id="footnotetag218" name="footnotetag218"></a><a href="#footnote218" title="Lien vers la note 218"><span class="smaller">[218]</span></a>, et déclarant lui-même - l'arrêt de sa damnation.</li> - - <li><span class="pagenum"><a id="page332" name="page332"></a>(p. 332)</span> 4<sup>o</sup> Saint Bruno frappé de ce terrible événement, et - prosterné devant un crucifix.</li> - - <li>5<sup>o</sup> Le même saint racontant à ceux qui l'environnent le dessein - qu'il a formé de quitter le monde, et les touchant par l'onction - de ses paroles.</li> - - <li>6<sup>o</sup> Il engage six de ses amis à se joindre à lui et à embrasser - le même genre de vie.</li> - - <li>7<sup>o</sup> Trois anges lui apparoissent pendant son sommeil, et - l'instruisent de ce qu'il doit faire.</li> - - <li>8<sup>o</sup> Saint Bruno et ses compagnons distribuent leurs biens aux - pauvres.</li> - - <li>9<sup>o</sup> Hugues, évêque de Grenoble, reçoit saint Bruno chez lui, et - trouve dans cette visite l'explication d'un songe qu'il avoit eu, - relativement à l'établissement de l'ordre des Chartreux.</li> - - <li>10<sup>o</sup> Ce même évêque, saint Bruno et ses compagnons traversent des - montagnes affreuses pour arriver à la Chartreuse.</li> - - <li>11<sup>o</sup> Saint Bruno et ses compagnons bâtissent une église et des - cellules sur la croupe d'une montagne.</li> - - <li>12<sup>o</sup> L'évêque Hugues donne l'habit à ces nouveaux religieux.</li> - - <li>13<sup>o</sup> Le pape Victor III confirme, en plein consistoire, - l'institut des Chartreux.</li> - - <li>14<sup>o</sup> Saint Bruno donne lui-même l'habit à quelques nouveaux - religieux.</li> - - <li>15<sup>o</sup> Le saint fondateur reçoit une lettre du pape Urbain II, qui - lui ordonne de se rendre à Rome pour l'aider de ses conseils.</li> - - <li>16<sup>o</sup> Saint Bruno en présence du pape, et lui baisant les pieds.</li> - - <li>17<sup>o</sup> Il refuse, par humilité, l'archevêché de Reggio que le pape - lui offroit.</li> - - <li>18<sup>o</sup> Saint Bruno, retiré dans les déserts de la Calabre, y - établit un nouveau monastère de son institut.</li> - - <li>19<sup>o</sup> Sa rencontre avec Roger, comte de Sicile, dans une chasse - que faisoit ce seigneur, et le don que lui fait celui de l'église - de Saint-Martin et de Saint-Étienne.</li> - - <li>20<sup>o</sup> Saint Bruno apparoissant à Roger couché dans sa tente, et - lui donnant avis d'une conjuration tramée contre lui.</li> - - <li>21<sup>o</sup> La mort de saint Bruno.</li> - - <li><span class="pagenum"><a id="page333" name="page333"></a>(p. 333)</span> 22<sup>o</sup> Saint Bruno enlevé au ciel par des anges<a id="footnotetag219" name="footnotetag219"></a><a href="#footnote219" title="Lien vers la note 219"><span class="smaller">[219]</span></a>.</li> -</ul> - - <p>Aux extrémités de ce petit cloître:</p> - -<ul class="none"> - <li>La vue de la ville de Paris telle qu'elle étoit au commencement - du <span class="smcap">XVII</span><sup>e</sup> siècle.</li> - - <li>Celle de la ville de Rome. (On prétend que ces deux vues, ornées - de figures de demi-nature, étoient dues au pinceau de <cite>Le Sueur</cite> - et de ses élèves.)</li> - - <li>La grande Chartreuse de Pavie, fondée par <cite>Jean Galéas - Visconti</cite>.—La Chartreuse de Grenoble.</li> - - <li>On estimoit les vitraux de ce cloître. Ils représentoient les - Pères du désert, et avoient été exécutés d'après un peintre nommé - <cite>Sadeler</cite>.</li> -</ul> - -<p class="p2 center smcap">SCULPTURES.</p> - - <p>Dans le chœur des Pères, trois figures qui soutenoient le - pupitre, représentant la Foi, l'Espérance et la Charité.</p> - - <p>Dans le grand cloître, du côté de l'église, un grand bas-relief - sculpté sur la muraille, où l'on voyoit Jeanne de Châtillon - présentant à la sainte Vierge, qui tenoit l'Enfant Jésus dans ses - bras, et à saint Jean Baptiste, quatorze Chartreux à genoux. Le - haut de cette sculpture étoit orné de treize écussons aux armes - de France et de Châtillon alternativement. On y lisoit aussi - plusieurs inscriptions rapportées par Piganiol<a id="footnotetag220" name="footnotetag220"></a><a href="#footnote220" title="Lien vers la note 220"><span class="smaller">[220]</span></a>.</p> - - <p>Dans le mur des ailes du même cloître, à gauche, la figure de - Pierre de Navarre, ayant saint Pierre à ses côtés, et quatre - Chartreux devant lui, tous aux pieds de la Vierge. Un ange, placé - derrière ce groupe, soutenoit une inscription qui faisoit mention - des quatre cellules fondées par ce prince.</p> - - <p>Sur la porte de la seconde cour, une statue de la Vierge, aux - <span class="pagenum"><a id="page334" name="page334"></a>(p. 334)</span> pieds de laquelle un grand bas-relief faisoit voir saint - Louis présentant plusieurs Chartreux à cette reine du ciel. À ses - côtés étoient saint Jean-Baptiste, saint Antoine et saint Hugues, - d'abord chartreux, depuis évêque de Lincoln.</p> - - -<p class="p2 center smcap">SÉPULTURES.</p> - - <p>Dans l'église avoient été inhumés:</p> - -<ul class="none"> - <li>Philippe de Marigny, évêque de Cambrai, puis archevêque de Sens, - mort en 1325. (Transporté de l'ancienne chapelle devant le - maître-autel de l'église.)</li> - - <li>Jean de Blangi, docteur en théologie, évêque d'Auxerre, mort en - 1344.</li> - - <li>Jean de Chissé, évêque de Grenoble, mort en 1350.</li> - - <li>Amé de Genève, frère du pape Clément VII, mort en 1359. (Il étoit - représenté armé sur son tombeau.)</li> - - <li>Jean de Dormans, évêque de Beauvais, cardinal et chancelier de - France; Guillaume de Dormans, aussi chancelier de France, morts - tous les deux en 1373. (La statue en bronze du cardinal étoit - couchée sur son tombeau)<a id="footnotetag221" name="footnotetag221"></a><a href="#footnote221" title="Lien vers la note 221"><span class="smaller">[221]</span></a>.</li> - - <li>Marguerite de Châlons, femme de Jean de Savoie, chevalier, morte - en 1378.</li> - - <li>Guillaume de Sens, premier président du parlement de Paris, mort - en 1399.</li> - - <li>Michel de Cernay, évêque d'Auxerre et confesseur de Charles VI, - mort en 1409.</li> - - <li>Pierre de Navarre, fils de Charles-le-Mauvais, roi de Navarre, - mort en 1412. (Il étoit représenté en marbre blanc, couché sur - son tombeau, avec Catherine d'Alençon sa femme, quoique cette - princesse, morte en 1462, eût été inhumée à - Sainte-Geneviève<a id="footnotetag222" name="footnotetag222"></a><a href="#footnote222" title="Lien vers la note 222"><span class="smaller">[222]</span></a>).</li> - - <li>Philippe d'Harcourt, premier chambellan de Charles VI, mort en - 1414.</li> - - <li><span class="pagenum"><a id="page335" name="page335"></a>(p. 335)</span> Jean d'Arsonvalle, évêque de Châlons et confesseur du - dauphin, fils de Charles VI, mort en 1416.</li> - - <li>Jean de La Lune, neveu de l'antipape Benoît XIII, mort en 1424.</li> - - <li>Adam de Cambray, premier président de Paris, mort en 1456. - Charlotte Alexandre, sa femme, morte en 1472.</li> - - <li>Louis Stuart, seigneur d'Aubigni, mort en 1665.</li> -</ul> - - <p>Dans le cloître et dans le grand cimetière:</p> - -<ul class="none"> - <li>Jean Versoris, avocat et fameux ligueur, mort en 1588.</li> - - <li>Jean Descordes, chanoine de Limoges, dont la bibliothèque a fait - le fond de celle du collége Mazarin, mort en 1642.</li> - - <li>Pierre Danet, curé de Sainte-Croix de la Cité, et auteur des - dictionnaires qui portent son nom, mort en 1709.</li> -</ul> - - <p>Dans la chapelle des femmes:</p> - -<ul class="none"> - <li>Laurent Bouchel, avocat fameux, mort en 1629, etc.</li> -</ul> -</div> - -<p>On entroit dans ce monastère par un portail situé sur la rue d'Enfer; -une avenue assez longue et plantée d'arbres conduisoit à la porte -intérieure de la maison. La première cour offroit à gauche une -chapelle assez grande que l'on nommoit la chapelle <i>des femmes</i>, parce -que c'étoit le seul endroit du couvent où il leur fût permis d'entrer. -Elle avoit été consacrée en 1460, sous l'invocation de la Vierge et de -saint Blaise<a id="footnotetag223" name="footnotetag223"></a><a href="#footnote223" title="Lien vers la note 223"><span class="smaller">[223]</span></a>; dans la seconde cour on voyoit à droite un corps -de logis bien bâti, qui avoit servi autrefois à <span class="pagenum"><a id="page336" name="page336"></a>(p. 336)</span> loger les -<em>hôtes</em>. À gauche se présentoit l'église dans toute sa longueur.</p> - -<p>De l'église on passoit dans le petit cloître qui étoit orné de -pilastres d'ordre dorique. Les tableaux de Le Sueur étoient encastrés -dans les arcs de ce cloître.</p> - -<p>Autour du grand cloître, qui avoit été bâti à plusieurs reprises, -étoient les cellules. Chacun de ces petits logements se composoit d'un -vestibule, d'une chambre, d'une autre pièce, qui servoit de -bibliothèque ou de laboratoire, suivant le goût du religieux qui -l'occupoit, d'une petite cour et d'un petit jardin. Du reste, la règle -de saint Bruno, tout austère qu'elle étoit, s'est toujours maintenue -chez les chartreux, sans altération et sans adoucissement; c'est de -tous les ordres religieux le seul, ce nous semble, qui n'ait jamais eu -besoin de réforme.</p> - -<p>La sacristie et le chapitre avoient été bâtis aux dépens d'un -cordonnier nommé Pierre Loisel et de sa femme. Tous les deux avoient -été enterrés dans le chapitre en 1331 et 1343<a id="footnotetag224" name="footnotetag224"></a><a href="#footnote224" title="Lien vers la note 224"><span class="smaller">[224]</span></a>. Nous avons déjà -dit que le réfectoire avoit été établi dans la chapelle Vauvert. La -bibliothèque du prieur étoit considérable, et estimée tant pour la -quantité que pour la qualité des livres qui la composoient.</p> - -<p><span class="pagenum"><a id="page337" name="page337"></a>(p. 337)</span> Les dépendances de cette maison, qui ne consistoient d'abord -qu'en huit arpents et demi, n'étant plus suffisantes pour le nombre -toujours croissant de ses religieux, ils firent successivement -beaucoup d'acquisitions dans les clos de Vignerei et de Saint-Sulpice, -acquisitions dont les titres et la preuve se trouvoient dans les -archives de Saint-Germain. Marie de Médicis ayant eu besoin d'une -partie de ce terrain pour son parc du Luxembourg, leur donna en -échange des terres situées vis-à-vis de leur monastère et de l'autre -côté du chemin d'Issy. Comme ce chemin étoit ouvert dans un fond -humide et souvent impraticable, Louis XIII, par des lettres-patentes -datées de 1617, leur en fit don dans une longueur de cent vingt-et-une -toises, avec permission de l'enfermer dans leur enceinte. Ce terrain -formoit leur petit clos. Le même monarque ordonna que l'on -construiroit l'avenue plantée d'arbres qui conduisoit à leur -monastère, et que la rue d'Enfer seroit continuée en ligne droite -jusqu'aux Carmélites.</p> - -<p>Le terrain qu'occupoient les chartreux étoit immense, si l'on -considère qu'il étoit renfermé dans l'un des faubourgs de Paris; le -seul jardin potager renfermoit au moins quinze arpents<a id="footnotetag225" name="footnotetag225"></a><a href="#footnote225" title="Lien vers la note 225"><span class="smaller">[225]</span></a>.</p> - - -<h3><span class="pagenum"><a id="page338" name="page338"></a>(p. 338)</span> L'ABBAYE DE PORT-ROYAL.</h3> - -<p>Ce monastère étoit un démembrement de celui de <em>Porroi</em> ou <em>Porrois</em> -et <em>Porrais</em>, fondé près de Chevreuse en 1204. Il fut nommé depuis, -par altération, <em>Port-du-Roi</em> et <em>Port-Royal</em>. On y suivoit la règle -de Cîteaux; mais les austérités qu'elle prescrit s'étoient adoucies -par degrés, et le relâchement commençoit à s'y introduire, lorsqu'en -1609 la réforme y fut introduite par Jacqueline-Marie-Angélique -Arnauld, qui alors en étoit abbesse. Cette réforme eut un si grand -succès et fut embrassée par tant de personnes, que les bâtiments de -cette maison devenant insuffisants, on pensa, peu de temps après, à -former un second établissement; et ce parti devenoit d'autant plus -urgent que le monastère de Port-Royal étoit situé dans une vallée -marécageuse et très malsaine. Il est probable <span class="pagenum"><a id="page339" name="page339"></a>(p. 339)</span> toutefois que -l'exécution en eût souffert beaucoup de difficultés, sans les -libéralités de madame Catherine Marion, veuve d'Antoine Arnauld, sieur -d'Andilli, et mère de l'abbesse. Elle fit, au profit de cette abbaye, -l'acquisition d'une grande maison accompagnée de jardins, nommée la -maison de <i>Clagni</i>, et non de <i>Glatigni</i>, comme l'écrivent plusieurs -historiens. M. de Gondi donna en 1625 les permissions nécessaires pour -la translation des religieuses, translation qui fut exécutée le 28 mai -de la même année; et les dons considérables d'un très grand nombre de -personnes de la plus haute qualité fournirent bientôt les moyens d'y -faire construire les lieux réguliers, ainsi que tous les autres -bâtiments nécessaires à une communauté religieuse<a id="footnotetag226" name="footnotetag226"></a><a href="#footnote226" title="Lien vers la note 226"><span class="smaller">[226]</span></a>. La mère -Angélique, désirant consolider <span class="pagenum"><a id="page340" name="page340"></a>(p. 340)</span> la réforme qu'elle avoit -instituée, obtint du pape et du roi que son monastère seroit soustrait -à la juridiction de Cîteaux, pour être soumis à celle de l'archevêque -de Paris, et que l'élection des abbesses, jusque là perpétuelle, -deviendroit triennale. Le roi lui ayant accordé à cet effet des -lettres-patentes en 1629, elle donna sa démission en 1630.</p> - -<p>Les fondements de l'église de ce monastère furent jetés en 1646; elle -fut achevée et bénite en 1648. Dès l'année précédente madame Arnauld -avoit obtenu du pape un nouveau bref pour établir dans son monastère -l'adoration perpétuelle du Saint-Sacrement.</p> - -<p>Cependant on ne cessoit point de travailler aux réparations de -l'ancien monastère, à qui l'on donna alors, pour le distinguer de -celui-ci, le nom de <i>Port-Royal-des-Champs</i>. Dès qu'elles furent -achevées, l'abbesse et les religieuses demandèrent à l'archevêque la -permission d'y envoyer quelques-unes de leurs sœurs, ce qui leur -fut accordé en 1647, sous la condition expresse que cette maison ne -formeroit point un corps de communauté particulière, et ne cesseroit -point d'être soumise à l'autorité de l'abbesse et à la juridiction de -l'ordinaire. Depuis, la résistance qu'opposèrent à la signature du -formulaire les religieuses de Paris détermina l'archevêque à les -transférer dans le <span class="pagenum"><a id="page341" name="page341"></a>(p. 341)</span> Port-Royal-des-Champs; quelques unes même -furent dispersées en divers couvents, ce qui dura jusqu'à la paix de -Clément IX, arrivée en 1669. Alors un arrêt du conseil sépara les deux -maisons de Port-Royal en deux titres d'abbayes indépendantes l'une de -l'autre. Celle de Paris fut déclarée de nomination royale et -perpétuelle, et l'autre, élective et triennale. On partagea en même -temps tous les biens, dont les deux tiers furent attribués à -Port-Royal-des-Champs.</p> - -<p>Cette dernière maison a subsisté jusqu'en 1709, qu'en conséquence -d'une bulle de Clément XI, M. le cardinal de Noailles, archevêque de -Paris, supprima le titre de cette abbaye et en réunit les biens à -celle de Paris. Les religieuses furent dispersées dans divers -monastères, et l'on détruisit leur couvent, en vertu d'un arrêt du -conseil donné dans la même année<a id="footnotetag227" name="footnotetag227"></a><a href="#footnote227" title="Lien vers la note 227"><span class="smaller">[227]</span></a>.</p> - -<p>L'église élevée sur les dessins de Le Pautre, architecte célèbre, -passoit autrefois pour un chef-d'œuvre d'architecture<a id="footnotetag228" name="footnotetag228"></a><a href="#footnote228" title="Lien vers la note 228"><span class="smaller">[228]</span></a>.</p> - - -<div class="descript"> -<p class="center"><span class="pagenum"><a id="page342" name="page342"></a>(p. 342)</span> CURIOSITÉS DE L'ÉGLISE DE PORT-ROYAL.</p> - -<p class="center smcap">TABLEAUX.</p> - - <p>Sur le maître-autel, une Cène; par <cite>Philippe de Champagne</cite>. Ce - n'étoit qu'une répétition du même sujet placé dans le chœur - des religieuses, où l'on n'entroit point<a id="footnotetag229" name="footnotetag229"></a><a href="#footnote229" title="Lien vers la note 229"><span class="smaller">[229]</span></a>.</p> - - -<p class="p2 center smcap">SÉPULTURES.</p> - - <p>Dans cette église avoient été inhumés:</p> - -<ul class="none"> - <li>Louis, seigneur de Pontis et d'Ubaie, maréchal de camp, mort en - 1670.</li> - - <li>Marie-Angélique de Scoraille de Roussille, duchesse de Fontange, - maîtresse de Louis XIV, morte en 1681.</li> - - <li>Catherine-Gasparde de Scoraille, marquise de Curton, sa sœur, - morte en 1736.</li> -</ul> -</div> - - -<h3><span class="pagenum"><a id="page343" name="page343"></a>(p. 343)</span> L'INSTITUTION DE L'ORATOIRE.</h3> - -<p>Cette maison, située dans la rue d'Enfer, étoit consacrée à recevoir -ceux qui se destinoient à entrer dans la congrégation de l'Oratoire. -C'étoit là qu'ils recevoient les premières instructions du ministère -auquel ils étoient appelés. Ce fut Nicolas Pinette, trésorier de -Gaston, duc d'Orléans, qui l'acheta en 1650, la fit réparer d'une -manière convenable, et la donna ensuite à cette congrégation en toute -propriété. Les prêtres de l'Oratoire obtinrent, peu de temps après, -par le crédit de Gaston lui-même, des lettres-patentes qui les -gratifièrent de tous les priviléges dont jouissoient les maisons de -fondation royale.</p> - -<p>L'église, dont la première pierre fut posée au nom de ce prince le 11 -novembre 1655, fut bénite en 1657, sous le titre de la <i>Présentation -au temple</i>.</p> - -<div class="descript"> -<p class="center">CURIOSITÉS DE L'ÉGLISE DE L'INSTITUTION.</p> - -<p class="center smcap">TABLEAUX.</p> - - <p>Sur le maître-autel, la Présentation au Temple; par - <cite>Simon-François</cite>; de Tours.</p> - - <p><span class="pagenum"><a id="page344" name="page344"></a>(p. 344)</span> Sur la porte d'entrée, Notre-Seigneur devant Pilate; par - <cite>Charles Coypel</cite>.</p> - - -<p class="p2 center smcap">SÉPULTURES.</p> - - <p>La chapelle de la Vierge renfermoit un mausolée élevé, en 1661, à - la mémoire du cardinal de Bérulle. Ce saint prélat y étoit - représenté à genoux dans une niche; au dessus, une grande urne de - marbre noir renfermoit sa main et son bras droit. Ce monument - avoit été exécuté par <cite>Jacques Sarrazin</cite>, auquel on devoit aussi - la statue du même personnage que l'on voyoit aux Carmélites<a id="footnotetag230" name="footnotetag230"></a><a href="#footnote230" title="Lien vers la note 230"><span class="smaller">[230]</span></a>.</p> - - <p>Dans diverses parties de l'église avoient été inhumés:</p> - -<ul class="none"> - <li>Jeanne-Marie-Françoise Chouberne, l'une des bienfaitrices de - cette communauté, morte en 1655.</li> - - <li>Henri de Barillon, évêque de Luçon, mort en 1699.</li> - - <li>Le maréchal de Biron, mort en 1756.</li> -</ul> -</div> - -<p>La maison de l'institution étoit également célèbre par les hommes -distingués qu'elle a produits et par les personnages illustres qui s'y -sont retirés pour s'occuper uniquement du soin de leur salut.</p> - -<p>Ses bâtiments étoient accompagnés d'un vaste enclos bien cultivé<a id="footnotetag231" name="footnotetag231"></a><a href="#footnote231" title="Lien vers la note 231"><span class="smaller">[231]</span></a>.</p> - -<p>La bibliothèque, peu considérable, offroit un choix de très bons -livres et possédoit quelques manuscrits précieux.</p> - - -<h3><span class="pagenum"><a id="page345" name="page345"></a>(p. 345)</span> PRÊTRES DE LA COMMUNAUTÉ.</h3> - -<p>C'étoit ainsi que l'on nommoit en 1658 une réunion d'ecclésiastiques -qui s'étoit formée dans une maison de la rue Saint-Dominique. Ce sont -les mêmes qui se rendirent depuis si malheureusement célèbres sous le -nom de <i>Solitaires de Port-Royal-des-Champs</i>, où ils s'étoient -retirés.</p> - - -<h3>LA FOIRE SAINT-GERMAIN.</h3> - -<p>On arrivoit à cette foire, sur l'emplacement de laquelle vient d'être -élevé le marché Saint-Germain<a id="footnotetag232" name="footnotetag232"></a><a href="#footnote232" title="Lien vers la note 232"><span class="smaller">[232]</span></a>, en revenant sur ses pas jusqu'à la -rue du Brave, où se présentait une de ses entrées; les autres étoient -dans la rue Guisarde et dans les petites rues qui aboutissent aux rues -du Four et des Boucheries.</p> - -<p>L'abbaye de Saint-Germain jouissoit de temps immémorial du droit de -foire; mais la <span class="pagenum"><a id="page346" name="page346"></a>(p. 346)</span> suite des temps amena de grands changements, -soit à l'égard des lieux où se formoit ce rassemblement, soit dans sa -durée. Le premier titre cité par Jaillot qui en fasse mention est une -charte de Louis-le-Jeune, datée de 1176<a id="footnotetag233" name="footnotetag233"></a><a href="#footnote233" title="Lien vers la note 233"><span class="smaller">[233]</span></a>, par laquelle il paroît -que l'abbé Hugues et ses religieux lui cèdent la moitié des revenus de -cette foire. Toutefois cet acte ne dit point en quel lieu elle se -tenoit, ni à quelle occasion cette cession fut faite; on y lit -seulement qu'elle commençoit tous les ans, quinze jours après Pâques, -et qu'elle duroit trois semaines. Il paroît probable que ce prince -indemnisa l'abbaye en lui permettant d'établir une autre foire, -puisqu'on trouve en 1200 que Philippe-Auguste confirma ce droit en -reconnoissant qu'il avoit été accordé pour Louis VII<a id="footnotetag234" name="footnotetag234"></a><a href="#footnote234" title="Lien vers la note 234"><span class="smaller">[234]</span></a>. Jaillot -pense qu'elle pouvoit bien se tenir près du chemin d'Issy (rue -d'Enfer), et cite plusieurs actes à l'appui de cette assertion<a id="footnotetag235" name="footnotetag235"></a><a href="#footnote235" title="Lien vers la note 235"><span class="smaller">[235]</span></a>.</p> - -<p>Nous avons déjà fait mention de la rixe sanglante qui s'éleva en 1278, -près du Pré-aux-Clercs, entre les domestiques de l'abbaye et les -écoliers de l'Université<a id="footnotetag236" name="footnotetag236"></a><a href="#footnote236" title="Lien vers la note 236"><span class="smaller">[236]</span></a>. Cette compagnie, <span class="pagenum"><a id="page347" name="page347"></a>(p. 347)</span> qui -jouissoit alors d'une autorité sans bornes, la fit valoir à cette -occasion avec une violence qu'on a peine à concevoir aujourd'hui, et -obtint de Philippe le Hardi un arrêt dont la rigueur est presque sans -exemple. Les religieux de Saint-Germain furent condamnés à payer des -sommes considérables et à fonder deux chapelles, chacune de 20 livre -parisis de rente. Pour racheter cette rente de 40 livres, ils se -décidèrent à céder au roi l'autre moitié des droits de leur foire, ce -qui est prouvé par les lettres que Matthieu de Vendôme et le seigneur -de Nesle firent expédier à ce sujet en 1284<a id="footnotetag237" name="footnotetag237"></a><a href="#footnote237" title="Lien vers la note 237"><span class="smaller">[237]</span></a>. Philippe le Hardi -transféra cette foire aux halles, ou pour mieux dire, il la supprima -entièrement.</p> - -<p>On la voit renaître sous le règne de Louis XI. Les pertes -considérables que les religieux de Saint-Germain avoient essuyées sous -les règnes désastreux de Charles VI et Charles VII engagèrent Geofroi -Floreau, abbé de Saint-Germain, à demander à Louis XI, successeur de -ce dernier roi, la permission d'établir dans le faubourg une foire -franche, semblable à celle de Saint-Denis. Les lettres-patentes qui la -lui accordent, datées du Plessis-lès-Tours en <span class="pagenum"><a id="page348" name="page348"></a>(p. 348)</span> 1482<a id="footnotetag238" name="footnotetag238"></a><a href="#footnote238" title="Lien vers la note 238"><span class="smaller">[238]</span></a>, -portent que cette foire de voit commencer le 1<sup>er</sup> octobre et durer -huit jours. L'époque et le temps de la durée furent changés plusieurs -fois sous les règnes suivants; enfin sous Louis XIV, qui en confirma -le privilége en 1711, l'ouverture en fut fixée définitivement au 3 -février. Elle se prolongeoit ordinairement jusqu'à la veille du -dimanche des Rameaux.</p> - -<p>Le terrain sur lequel on l'avoit établie étoit autrefois renfermé dans -les dépendances de l'hôtel de Navarre. En 1398, Charles VI ayant fait -don à son oncle, le duc de Berri, des jardins, places et masures qui -se trouvoient sur cet emplacement<a id="footnotetag239" name="footnotetag239"></a><a href="#footnote239" title="Lien vers la note 239"><span class="smaller">[239]</span></a>, ce prince, pour éteindre une -rente dont il étoit redevable aux religieux de Saint-Germain, leur -céda, dès l'année suivante, sa nouvelle propriété. Ils la destinèrent -aussitôt à leur foire, et, pour en faciliter l'accès, acquirent dans -le siècle suivant (en 1489), d'un particulier nommée Étienne Sandrin, -un passage qui conduisoit de la grande rue au clos de Navarre<a id="footnotetag240" name="footnotetag240"></a><a href="#footnote240" title="Lien vers la note 240"><span class="smaller">[240]</span></a>. -C'est ce passage qu'on a appelé depuis <i>Porte-Greffière</i> et <i>passage -de la Treille</i>. Tel est le détail historique des circonstances -<span class="pagenum"><a id="page349" name="page349"></a>(p. 349)</span> de cet établissement, vérifié par Jaillot sur les titres -originaux, et sur lequel Piganiol s'est considérablement trompé, tant -pour les faits que pour les dates.</p> - -<p>Dès l'année 1486, les religieux de Saint-Germain avoient fait -construire trois cent quarante loges, mais avec si peu de solidité, -qu'en 1511 Guillaume Briçonnet, abbé de Saint-Germain, jugea à propos -de les faire rebâtir telles qu'on les a vues subsister jusqu'en 1762. -Elles furent détruites dans la nuit du 16 au 17 mars de cette année, -par un incendie si violent qu'en moins de cinq heures toutes les -loges, boutiques, etc., furent totalement consumées. On commença à les -reconstruire, dès le mois d'octobre suivant, et avec une telle -activité, que la foire y fut tenue comme à l'ordinaire, l'année -d'après et sans le moindre retard; mais il s'en falloit de beaucoup -que cette nouvelle foire fût aussi commode que l'ancienne, et bâtie -avec la même magnificence<a id="footnotetag241" name="footnotetag241"></a><a href="#footnote241" title="Lien vers la note 241"><span class="smaller">[241]</span></a>.</p> - -<p>On vendoit dans cette foire toute espèce de marchandises, excepté des -livres et des armes. <span class="pagenum"><a id="page350" name="page350"></a>(p. 350)</span> Les marchands du dehors, les ouvriers -qui n'étoient pas maîtres, pouvoient y apporter les objets de leur -commerce et les produits de leur industrie, sans crainte d'être -inquiétés par les jurés de la ville. La richesse et la variété de ces -divers étalages y attiroient une affluence prodigieuse de curieux et -toutes les classes de la société. Des danseurs de corde, des -chanteurs, des comédiens, venoient y établir leurs spectacles; et l'on -a vu que l'un des théâtres les plus renommés de Paris, l'Opéra -comique, y avoit pris naissance. On y élevoit des salles de danse; on -y établissoit des jeux de toute espèce; en un mot, c'étoit une fête -continuelle dans laquelle se déployoit sans contrainte la gaieté -bruyante et folâtre du peuple parisien<a id="footnotetag242" name="footnotetag242"></a><a href="#footnote242" title="Lien vers la note 242"><span class="smaller">[242]</span></a>.</p> - - -<h3><span class="pagenum"><a id="page351" name="page351"></a>(p. 351)</span> PRÉAU DE LA FOIRE SAINT-GERMAIN.</h3> - -<p>Cet endroit, dans lequel se tient encore aujourd'hui le marché du -faubourg Saint-Germain, étoit autrefois plus vaste qu'il n'est -aujourd'hui: on y vendoit alors des bestiaux, ainsi que dans l'espace -compris entre les rues de Tournon et Garancière. Ce dernier -emplacement s'appeloit <i>le Pré-Crotté</i> ou <i>le Champ de la Foire</i>. -Quant au Préau, son nom lui venoit du terrain même sur lequel il avoit -été formé. En 1500, ce terrain étoit couvert d'herbes, et fut affermé -à <span class="pagenum"><a id="page352" name="page352"></a>(p. 352)</span> un particulier<a id="footnotetag243" name="footnotetag243"></a><a href="#footnote243" title="Lien vers la note 243"><span class="smaller">[243]</span></a>. En 1608, on en retrancha un espace de -cent cinquante-trois toises, lequel fut cédé au sieur La Fosse, -secrétaire du prince de Conti, «à la charge d'y faire bâtir des -boutiques, de laisser un passage libre pour la foire, et de conserver -la petite maison au bout, pour servir d'audience.» C'est de cette -maison que le passage de la Treille avoit reçu le nom de -<i>Porte-Greffière</i>. Toutefois cette cession ne fut faite que pour -vingt-neuf ans, après lequel temps tout cet espace devoit rentrer dans -la propriété de l'abbé de Saint-Germain. C'est le passage qui avoit -son entrée par la rue des Boucheries et qui conduisoit au Préau.</p> - -<p>Quant au marché, il fut construit, en 1726, par ordre et aux dépens du -cardinal de Bissi, alors abbé de Saint-Germain. Sur l'emplacement -qu'il occupoit et où s'élève le marché neuf, avoient autrefois été les -Halles de l'abbaye et successivement les jardins de l'hôtel de Navarre -et le Préau dont nous venons de parler. Le cardinal en prit une partie -qu'il fit environner de murs. Il fit en même temps construire les -maisons qui formoient les rues de Bissi et les deux Halles, sous -lesquelles, avant la révolution, il se tenoit, deux fois la semaine, -un marché au pain très considérable.</p> - - -<h3><span class="pagenum"><a id="page353" name="page353"></a>(p. 353)</span> COLLÉGES, ÉCOLES, SÉMINAIRES.<br /> -GRAND SÉMINAIRE SAINT-SULPICE.<br /> -(Rue du Vieux-Colombier.)</h3> - -<p>Il doit son origine à Jean-Jacques Ollier, abbé de Pébrac. Ce pieux -personnage en avoit jeté les premiers fondements à Vaugirard dans -l'année 1641. Il y vivoit en communauté avec quelques ecclésiastiques -également recommandables par leurs lumières et par leurs vertus, -lorsqu'au mois d'août suivant M. de Fiesque lui résigna la cure de -Saint-Sulpice. Persuadé qu'il seroit plus avantageux de fixer à Paris -et de faire croître sous ses propres yeux l'établissement qu'il venoit -de former dans ses environs, il emmena avec lui ses associés, les -logea au presbytère, et plaça dans une maison de la rue Guisarde -quelques autres ecclésiastiques qui désiroient entrer dans cette -réunion. Leurs exercices furent d'abord communs; mais le nombre des -nouveaux sujets que l'on admettoit chaque jour devint si considérable, -que le fondateur se décida à séparer ces deux communautés. Pour -<span class="pagenum"><a id="page354" name="page354"></a>(p. 354)</span> exécuter ce projet, il acheta, au mois de mai 1645, une -grande maison avec un jardin et un terrain assez vaste qui en -dépendoit, le tout situé dans la rue du Vieux-Colombier. Ce fut sur -cet emplacement que, du consentement de l'abbé de Saint-Germain, donné -en 1645, on construisit les édifices nécessaires à une communauté. -Depuis, ces bâtiments furent considérablement augmentés. Dans cette -même année, M. Ollier obtint pour l'établissement de son séminaire des -lettres-patentes enregistrées au grand conseil en 1646, et à la -chambre des comptes en 1650.</p> - -<p>La chapelle fut bénite le 18 novembre de cette dernière année. C'étoit -un petit édifice qui n'avoit rien de remarquable, mais que l'on -visitoit à cause des belles peintures dont <cite>Le Brun</cite> l'avoit décoré.</p> - - -<div class="descript"> -<p class="center">CURIOSITÉS DE LA CHAPELLE.</p> - -<p class="center smcap">TABLEAUX.</p> - - <p>Sur le maître-autel, la Descente du Saint-Esprit; par <cite>Le Brun</cite>. - (Ce peintre célèbre s'étoit représenté lui-même dans un coin de - ce tableau.)</p> - - <p>Dans le plafond, l'Assomption de la Vierge; par le même.</p> - - <p>Au dessus de la porte, une Descente de Croix; par <cite>Hallé</cite>.</p> - - <p>Dans la nef, la Présentation au Temple; par <cite>Marot</cite>.</p> - - <p>La Naissance de la Vierge; par <cite>Restout</cite>.</p> - - <p>La Purification et les prophètes Isaïe et Ézéchiel; par le même.</p> - - <p>La Visitation; par <cite>Verdier</cite>.</p> - - <p>La Naissance du Sauveur; par <cite>Le Clerc</cite>.</p> - - <p><span class="pagenum"><a id="page355" name="page355"></a>(p. 355)</span> L'Adoration des Mages; la Fuite en Égypte; Jésus-Christ - prêchant dans le Temple; le Couronnement de la Vierge; sans nom - d'auteurs.</p> - - -<p class="p2 center smcap">SÉPULTURES.</p> - - <p>Dans cette chapelle avoit été inhumé M. Ollier, fondateur du - séminaire, mort en 1657.</p> -</div> - -<p>Ce séminaire possédoit une belle bibliothèque, composée d'environ -trois mille volumes dispersés dans diverses pièces. Il avoit aussi une -collection choisie d'estampes et un cabinet d'histoire naturelle<a id="footnotetag244" name="footnotetag244"></a><a href="#footnote244" title="Lien vers la note 244"><span class="smaller">[244]</span></a>.</p> - - -<h3>LE PETIT SÉMINAIRE (rue Férou).</h3> - -<p>La partie des bâtiments du grand séminaire qui donnoit sur la rue -Férou étoit destinée à ceux qui composoient le petit séminaire. Il -porta d'abord le nom de <i>Saint-Joseph</i>, et fut fondé, en 1686, dans -une maison de cette rue, que la construction du portail de -Saint-Sulpice força presque aussitôt de démolir; on le transféra, dès -l'année suivante, dans une autre maison achetée par le séminaire, et -toujours dans la même rue. La communauté des étudiants en <span class="pagenum"><a id="page356" name="page356"></a>(p. 356)</span> -philosophie, instituée en 1687, eut ses exercices communs avec ceux du -petit séminaire jusqu'en 1713 qu'elle en fut séparée. En 1694 on avoit -aussi réuni au petit séminaire une autre communauté nommée -<i>Sainte-Anne</i>, établie en 1684 dans la rue Princesse.</p> - - -<h3>COMMUNAUTÉ DES ROBERTINS (cul-de-sac Férou).</h3> - -<p>Cette petite communauté, composée d'ecclésiastiques qui se destinoient -à entrer au séminaire, fut établie dans ce cul-de-sac en 1677 par M. -Boucher, docteur de Sorbonne. Il engagea par son testament MM. de -Saint-Sulpice à s'en charger, ce qu'ils acceptèrent le jour même de -son décès, arrivé le 20 janvier 1708. Les libéralités dont les combla -M. Robert, l'un de leurs supérieurs, leur fit donner le nom de -<i>Robertins</i>.</p> - -<p class="quote"> - Leur chapelle étoit décorée d'un très beau tableau de <cite>Le Sueur</cite>, - représentant la Présentation au Temple.</p> - - -<h3>LES ÉCOLES DE CHARITÉ <i>OU</i> LES SŒURS DE L'ENFANT JÉSUS<br /> (rue -Saint-Maur).</h3> - -<p>Ces écoles, dont le but étoit de donner à de pauvres filles ces -premiers principes d'une éducation religieuse, principes presque -toujours <span class="pagenum"><a id="page357" name="page357"></a>(p. 357)</span> ineffaçables, et que des parents peu éclairés et -dans l'indigence sont hors d'état de communiquer à leurs enfants, -avoient été instituées par un minime nommé le père Barré. Jaillot -pense que les premiers fondements de cette institution charitable -furent jetés à Rouen en 1666 et à Paris en 1667, sur la paroisse -Saint-Jean en Grève. L'utilité de ces écoles fut bientôt tellement -reconnue, que toutes les paroisses s'empressèrent de les adopter. -Elles étoient établies par les curés sous l'administration d'une -supérieure, et les personnes qui se destinoient à cette œuvre de -charité n'y étoient engagées par aucun vœu solennel. La maison de -Saint-Maur étoit le chef-lieu de leur institut<a id="footnotetag245" name="footnotetag245"></a><a href="#footnote245" title="Lien vers la note 245"><span class="smaller">[245]</span></a>.</p> - - -<h3>LES FRÈRES DES ÉCOLES CHRÉTIENNES.<br /> -(Rue Notre-Dame-des-Champs.)</h3> - -<p>Cet établissement, formé dans les mêmes vues de charité et pour élever -dans le travail et dans la piété de jeunes garçons nés de parents -pauvres, succéda, dans cette rue, à une communauté de filles, connue -sous le nom de <i>Communauté de mademoiselle Cossart</i>, ou des <i>Filles du -Saint-Esprit</i>. Cette association, fondée en 1666 <span class="pagenum"><a id="page358" name="page358"></a>(p. 358)</span> par cette -pieuse demoiselle pour l'éducation des pauvres filles, ayant été -supprimée, d'abord en 1670, ensuite et définitivement en 1707, il se -trouva que la fondatrice, qui sembloit avoir prévu son peu de durée, -avoit ordonné que, dans le cas de sa suppression, la propriété en -reviendroit à l'hôpital général. Ses intentions furent remplies, et la -maison, vendue par les administrateurs, après avoir eu plusieurs -propriétaires, passa enfin en 1722 aux frères des écoles chrétiennes.</p> - -<p>Ces frères, indistinctement nommés les frères <em>des Écoles</em>, les frères -<i>de l'Enfant-Jésus</i> qui est leur véritable nom, et les frères <i>de -Saint-Yon</i>, parce que leur noviciat y étoit établi, furent institués à -Reims en 1679 par M. de La Salle, docteur en théologie et chanoine de -cette cathédrale. Le succès de cet établissement fit naître la pensée -d'en former de semblables à Paris. M. de La Salle y fut appelé en -1688, et les frères qu'il avoit amenés avec lui ouvrirent leurs écoles -dans la rue Princesse. Elles procurèrent tout le bien qu'on en avoit -attendu, et l'on en trouve sept, avant la fin de ce siècle, établies -dans divers quartiers de cette partie méridionale de Paris. Enfin -elles furent transférées, comme nous venons de le dire, rue -Notre-Dame-des-Champs.</p> - -<p>La chapelle du Saint-Esprit subsistoit encore <span class="pagenum"><a id="page359" name="page359"></a>(p. 359)</span> dans les -derniers temps, et l'on y disoit la messe tous les dimanches et -fêtes<a id="footnotetag246" name="footnotetag246"></a><a href="#footnote246" title="Lien vers la note 246"><span class="smaller">[246]</span></a>.</p> - - -<h3>COLLÉGE DU MANS (rue d'Enfer).</h3> - -<p>Ce collége fut fondé par Philippe de Luxembourg, évêque du Mans, -cardinal et légat du Saint-Siége, lequel destina à cette bonne -œuvre une somme de 10,000 fr., par son testament du 26 mai 1519. -Ses exécuteurs testamentaires, afin de remplir ses intentions, -achetèrent, 1<sup>o</sup> de François I<sup>er</sup>, moyennant la somme de 8,000 fr., -les émoluments du scel de la prévôté de Paris, qui produisoit alors -550 livres; 2<sup>o</sup> l'hôtel des évêques du Mans, situé rue de Reims, et -alors en très mauvais état, pour le prix de 25 liv. de rente; 3<sup>o</sup> une -place que leur céda l'abbé de Marmoutier, pour 5 liv. de rente et 17 -sous de cens, sur laquelle ils firent construire une chapelle. Cette -fondation fut faite pour un principal, un procureur qui seroit en même -temps chapelain, et dix boursiers du diocèse, et à la nomination des -évêques du Mans. On en dressa les statuts en 1526; mais, dès 1613, les -revenus de la maison étoient tellement diminués, que les exercices -furent interrompus et les bourses supprimées <span class="pagenum"><a id="page360" name="page360"></a>(p. 360)</span> ou du moins -suspendues. Les jésuites profitèrent de cette circonstance pour réunir -ce collége au leur<a id="footnotetag247" name="footnotetag247"></a><a href="#footnote247" title="Lien vers la note 247"><span class="smaller">[247]</span></a>; et sur la somme de 53,156 liv. 13 sous 4 -deniers, que le roi donna pour cette acquisition, on prit celle de -28,000 liv., avec laquelle on acheta l'hôtel de Marillac, rue d'Enfer, -dans lequel ce collége fut transféré en 1683. Il a subsisté jusqu'en -1764, époque de sa réunion au collége de l'Université<a id="footnotetag248" name="footnotetag248"></a><a href="#footnote248" title="Lien vers la note 248"><span class="smaller">[248]</span></a>.</p> - - -<h3>LE SÉMINAIRE DE SAINT-PIERRE ET SAINT-LOUIS (même rue.)</h3> - -<p>La plupart de nos historiens, ayant négligé de faire des recherches -sur l'origine de cet établissement, se sont contentés d'en fixer -l'époque à l'année 1696. Il devoit son origine à M. François de -Chansiergues, diacre. Ayant réuni quelques pauvres ecclésiastiques -qu'il aidoit à subsister, il en forma de petites communautés et leur -donna le nom de <i>Séminaire de la Providence</i><a id="footnotetag249" name="footnotetag249"></a><a href="#footnote249" title="Lien vers la note 249"><span class="smaller">[249]</span></a>. M. de Lauzi, curé -de Saint-Jacques de la Boucherie, convaincu de l'utilité de semblables -institutions, s'unit à M. de Chansiergues <span class="pagenum"><a id="page361" name="page361"></a>(p. 361)</span> pour les -perfectionner. Celle dont nous parlons fut placée d'abord dans une -maison rue Pot-de-Fer, laquelle fut cédée, en pur don et en vue de -cette œuvre de piété, par M. François Pingré, sieur de -Farinvilliers, et dame Catherine Pépin son épouse. M. de Marillac, -successeur de M. de Lauzi, voulut imiter son zèle et prendre la suite -de ses projets. Propriétaire d'une maison assez vaste, rue d'Enfer, il -la destina en 1687 pour recevoir le séminaire de la rue Pot-de-Fer. M. -et madame de Farinvilliers y firent bâtir le corps de logis principal -ainsi que la chapelle, et donnèrent 80,000 liv. pour la fondation de -douze places gratuites, depuis réduites à dix. Elles étoient à la -nomination du supérieur; mais pour donner plus d'émulation aux jeunes -clercs, on les mettoit au concours.</p> - -<p>M. de Marillac, de son côté, ne borna pas ses bienfaits à ces -premières libéralités; il y joignit en 1696 une maison joignant celle -de la rue Pot-de-Fer, deux autres maisons à Gentilli et 1150 livres de -rente. Enfin M. le cardinal de Noailles et M. de Marillac, conseiller -d'état, frère de l'instituteur, mirent la dernière main à cet -établissement, en le faisant confirmer par des lettres-patentes qu'ils -obtinrent en 1696. Le roi gratifia alors ce séminaire d'une pension -annuelle de 3,000 livres, et le clergé lui en accorda une de 1,000 -liv.</p> - -<p><span class="pagenum"><a id="page362" name="page362"></a>(p. 362)</span> Outre les places gratuites fondées par M. de Farinvilliers, -il y en avoit trois autres pour de jeunes clercs d'Aigueperse et de -Riom, dont on étoit redevable à M. Fouet, docteur en théologie. Ce -séminaire étoit en tout composé de cent quarante étudiants, sous -l'inspection de quatre personnes nommées par l'archevêque, qui prenoit -le titre de premier supérieur de cette maison, et payoit la pension de -trente à quarante ecclésiastiques.</p> - -<p>La chapelle étoit grande et bien ornée. La première pierre en fut -posée en 1703 par le cardinal de Noailles, et le séminaire ne fut -transféré dans cette nouvelle demeure que le 1<sup>er</sup> octobre de l'année -suivante<a id="footnotetag250" name="footnotetag250"></a><a href="#footnote250" title="Lien vers la note 250"><span class="smaller">[250]</span></a>.</p> - -<div class="descript"> -<p class="center smcap">TABLEAUX.</p> - - <p>Sur le maître-autel, saint Pierre guérissant le boiteux; par - <cite>Jeaurat</cite>.</p> - - <p>Saint Louis, saint Charles, une Assomption, l'Ange consolant - saint Pierre; par le même.</p> -</div> - -<p>La bibliothèque de cette maison étoit un legs de M. Louis-Bernard -Oursel, prêtre, docteur en théologie, chanoine et grand pénitencier de -l'église de Paris.</p> - - -<h3><span class="pagenum"><a id="page363" name="page363"></a>(p. 363)</span> HÔTELS.</h3> -<h4>ANCIENS HÔTELS DÉTRUITS.</h4> - -<p class="center">HÔTEL DE CONDÉ (rue de Condé).</p> - -<p>L'endroit où il étoit situé faisoit anciennement partie du clos -Bruneau. Antoine de Corbie y fit bâtir un <em>séjour</em> ou <em>maison de -plaisance</em>, que Jérôme de Gondi, duc de Retz et maréchal de France, -acheta au mois de juillet 1610. Cet hôtel qu'il avoit agrandi, -embelli, et rendu l'un des plus magnifiques d'alors, fut vendu et -adjugé par décret, en 1612, à Henri de Bourbon, prince de Condé. Dans -le siècle dernier, la famille de Condé l'ayant abandonné pour occuper -le palais Bourbon, il fut démoli, et l'on choisit cet emplacement pour -y construire le Théâtre-François.</p> - -<p>Cet hôtel étoit composé de plusieurs corps de logis, bâtis à -différentes époques et n'offrant aucune symétrie dans leur ensemble.</p> - - -<p class="p2 center">HÔTEL DE BOURBON (rue du Petit-Bourbon).</p> - -<p>Cet hôtel, sur l'emplacement duquel on a vu depuis s'élever l'hôtel -de Châtillon, occupoit <span class="pagenum"><a id="page364" name="page364"></a>(p. 364)</span> l'espace renfermé entre les rues de -Tournon et Garancière. Il appartenoit à Louis de Bourbon, duc de -Montpensier. Sauval dit que sa veuve y demeuroit en 1588, lorsqu'à la -nouvelle de la mort des Guise, tués à Blois les 23 et 24 décembre de -cette année, elle parcourut la ville de Paris, excitant la populace à -la révolte et allumant ainsi le feu de la guerre civile.</p> - - -<p class="p2 center">HÔTEL DE GARANCIÈRE (rue Garancière).</p> - -<p>Il y avoit autrefois dans cette rue un hôtel Garancière qui lui avoit -donné son nom. Il en est fait mention dans des actes de 1421 et -1427<a id="footnotetag251" name="footnotetag251"></a><a href="#footnote251" title="Lien vers la note 251"><span class="smaller">[251]</span></a>. Mais en 1457 il étoit en ruine et ne fut point rebâti.</p> - - -<p class="p2 center">HÔTEL DE ROUSSILLON (rue du Four).</p> - -<p>Cet hôtel, qui existoit encore au commencement du dix-septième siècle, -appartenoit à Louis, bâtard de Bourbon, comte de Roussillon en -Dauphiné; c'étoit un démembrement de l'ancien hôtel et des jardins de -Navarre dont nous avons déjà parlé. Vers 1620, cet hôtel fut vendu à -divers particuliers; on construisit des maisons sur l'emplacement -qu'il occupoit, et l'on y ouvrit les rues Guisarde et Princesse.</p> - - -<p class="p2 center"><span class="pagenum"><a id="page365" name="page365"></a>(p. 365)</span> HÔTEL CASSEL (rue Cassette).</p> - -<p>Cet ancien hôtel occupoit la plus grande partie de la rue Cassette, -dont le nom n'est qu'une altération de celui de Cassel. Il existoit -dans le seizième siècle; nous ignorons l'époque de sa destruction.</p> - - -<p class="p2 center">HÔTEL MÉZIÈRE (même rue).</p> - -<p>Cet hôtel appartenoit à une ancienne famille que l'on disoit issue de -la maison d'Anjou; et ses jardins s'étendoient le long de la rue qui -conserve encore aujourd'hui le nom de Mézière. Il fut vendu le 3 avril -1610, au prix de 24,000 liv., et changé, comme nous l'avons déjà dit, -en une maison de noviciat pour les Jésuites.</p> - - -<p class="p2 center">HÔTEL SAINT-THOMAS (rue Saint-Thomas).</p> - -<p>Cet hôtel assez remarquable avoit été bâti par les Jacobins. Il en est -fait mention dans un titre nouveau du 17 avril 1636<a id="footnotetag252" name="footnotetag252"></a><a href="#footnote252" title="Lien vers la note 252"><span class="smaller">[252]</span></a>.</p> - - -<p class="p2 center">HÔTEL DU GRAND MOYSE (rue Princesse).</p> - -<p>On ne sait rien autre chose de cet hôtel, sinon qu'il existoit au -dix-septième siècle dans cette rue, au coin de laquelle on avoit placé -une statue de Moyse, tenant les tables de la loi. L'opinion <span class="pagenum"><a id="page366" name="page366"></a>(p. 366)</span> -commune étoit que cette maison avoit appartenu à un Juif; mais on n'en -a aucune preuve.</p> - - -<h4>HÔTELS EXISTANTS EN 1789.</h4> - -<p class="center">HÔTEL DE SOURDÉAC (rue Garancière).</p> - -<p>Cet hôtel bâti par René de Rieux, évêque de Léon, étoit dans le -principe appelé <i>Hôtel de Léon</i>; il passa en 1651 à Gui de Rieux, -seigneur de Sourdéac, dont il a conservé le nom, quoique ce ne soit -plus qu'une maison particulière.</p> - - -<p class="p2 center">HÔTEL DE NIVERNOIS (rue de Tournon).</p> - -<p>Cet hôtel est célèbre pour avoir été habité par le fameux maréchal -d'Ancre, Concino-Concini. On sait qu'après la mort de ce favori il fut -pillé et confisqué au profit du roi. Louis XIII y demeura quelque -temps. Il fut affecté depuis au logement des ambassadeurs -extraordinaires; enfin on l'échangea avec M. le duc de Nivernois -contre l'hôtel de Pontchartrain, et ce seigneur en fut le dernier -propriétaire jusqu'au moment de la révolution. Cet hôtel avoit été -restauré par M. Peyre aîné, architecte, et passoit alors pour une des -plus agréables habitations de Paris.</p> - - -<p class="p2 center">HÔTEL DE VENDÔME (rue d'Enfer).</p> - -<p>Cet hôtel, que les Chartreux avoient fait construire en 1706, en même -temps que toutes les <span class="pagenum"><a id="page367" name="page367"></a>(p. 367)</span> maisons contiguës jusqu'à la première -porte d'entrée de leur monastère, avoit été fort augmenté et embelli -par madame la duchesse de Vendôme qui l'avoit acheté à vie. Il fut -depuis occupé par le duc de Chaulnes. La princesse d'Anhalt y ayant -ensuite établi sa demeure, obtint du roi la permission de faire -abattre une partie du mur, d'établir ainsi une communication avec le -jardin du Luxembourg, et de fermer cette ouverture par une grille de -fer qui subsiste encore aujourd'hui. Cet hôtel est bien bâti, et -accompagné d'un vaste jardin<a id="footnotetag253" name="footnotetag253"></a><a href="#footnote253" title="Lien vers la note 253"><span class="smaller">[253]</span></a>.</p> - - -<p class="p2 center">AUTRES HÔTELS LES PLUS REMARQUABLES.</p> - -<ul class="none"> - <li>Hôtel de Brancas, rue de Tournon.</li> - <li>—— de Châlons, rue du Regard.</li> - <li>—— de Charost, rue Pot-de-Fer.</li> - <li>—— de Cayla, rue de Sèvre.</li> - <li>—— de Clermont-Tonnerre, rue du Petit-Vaugirard.</li> - <li>—— de Croy, rue du Regard.</li> - <li>—— de Guerhoënt, rue de Sèvre.</li> - <li>—— de Laval, rue de Tournon.</li> - <li>—— de Laval, rue Notre-Dame-des-Champs.</li> - <li>—— de Mailli, même rue.</li> - <li>—— de Monteclerc, rue du Chasse-Midi.</li> - <li>—— de Montréal, rue du Regard.</li> - <li>—— de Peruse-Escars, même rue.</li> - <li>—— de Rochambeau, même rue.</li> - <li>—— de l'abbé Terrai, rue Notre-Dame-des-Champs.</li> - <li><span class="pagenum"><a id="page368" name="page368"></a>(p. 368)</span> —— de Toulouse, rue du Regard.</li> - <li>—— de Ventadour, rue de Tournon<a id="footnotetag254" name="footnotetag254"></a><a href="#footnote254" title="Lien vers la note 254"><span class="smaller">[254]</span></a>.</li> -</ul> - -<p class="p2 center">CHÂTEAU D'EAU.</p> - -<p>Ce réservoir, situé à l'angle de la rue Maillet, et vis-à-vis la -maison de l'Oratoire, avoit été bâti en 1615 en même temps que le -palais du Luxembourg, pour recevoir quatre-vingt-quatre pouces d'eau, -qui venoient du village de Rongis, en passant par le bel aqueduc -d'Arcueil. Cette eau étoit ensuite distribuée dans divers quartiers de -la ville<a id="footnotetag255" name="footnotetag255"></a><a href="#footnote255" title="Lien vers la note 255"><span class="smaller">[255]</span></a>.</p> - - -<p class="p2 center">CASERNE DES GARDES FRANÇOISES.</p> - -<p>Cette caserne, construite pour une compagnie de ce régiment, étoit -située dans la rue de Sèvre, au coin de celle de Saint-Romain.</p> - - -<p class="p2 center">BARRIÈRES.</p> - -<p>Ce quartier est borné au midi par cinq barrières.</p> - -<ul class="none"> - <li>1<sup>o</sup> Barrière d'Enfer.</li> - <li>2<sup>o</sup> ——— du Mont-Parnasse.</li> - <li>3<sup>o</sup> ——— du Maine.</li> - <li>4<sup>o</sup> ——— des Fourneaux.</li> - <li>5<sup>o</sup> ——— de Sèvre.</li> -</ul> - - -<h3><span class="pagenum"><a id="page369" name="page369"></a>(p. 369)</span> RUES ET PLACES<br /> -DU QUARTIER DU LUXEMBOURG.</h3> - -<p><i>Rue des Aveugles.</i> Elle commence à la petite place où étoit autrefois -le presbytère de Saint-Sulpice, et finit à la rue du Petit-Bourbon, au -coin de la rue Garancière. Sauval prétend qu'elle doit ce nom à un -aveugle qui y demeuroit<a id="footnotetag256" name="footnotetag256"></a><a href="#footnote256" title="Lien vers la note 256"><span class="smaller">[256]</span></a>, et à qui appartenoient toutes les -maisons dont elle étoit composée. Sans nous arrêter à vérifier cette -tradition, il nous suffira de dire, avec Jaillot, que, dans plusieurs -titres de 1636, elle est nommée rue de l'<i>Aveugle</i>; en 1642 elle est -désignée rue des <i>Prêtres</i>; ce n'est qu'en 1697 qu'elle prend enfin le -nom de rue des <i>Aveugles</i>. Vers le milieu du dix-huitième siècle, elle -se prolongeoit jusqu'à la rue des Canettes; mais à cette époque le -curé de Saint-Sulpice fit abattre quelques maisons pour construire en -cet endroit une petite place qui fait maintenant partie de la place -Saint-Sulpice<a id="footnotetag257" name="footnotetag257"></a><a href="#footnote257" title="Lien vers la note 257"><span class="smaller">[257]</span></a>.</p> - -<p><span class="pagenum"><a id="page370" name="page370"></a>(p. 370)</span> <i>Petite rue du Bac.</i> Elle traverse de la rue de Sèvre à celle -des Vieilles-Tuileries. Quelques auteurs la nomment <i>petite rue du -Barc</i>, et d'autres <i>du Petit-Bac</i>. Sauval dit que: «quelque nouvelle -que soit la petite rue du Bac, elle a changé de nom, et s'appelle la -rue du <i>Baril-Neuf</i><a id="footnotetag258" name="footnotetag258"></a><a href="#footnote258" title="Lien vers la note 258"><span class="smaller">[258]</span></a>.» Elle doit la première dénomination, qu'elle -a reprise, à la grande rue du Bac, dont elle fait presque la -continuation.</p> - -<p><i>Rue de Bagneux.</i> Elle aboutit d'un côté à la rue des -Vieilles-Tuileries, et de l'autre à celle de Vaugirard. Cette rue est -désignée ainsi sur les plans de Jouvin et de Bullet publiés en 1676. -On en prit une partie, en 1749, pour en faire un des cimetières de -Saint-Sulpice.</p> - -<p><i>Rue Barouillère.</i> Elle traverse de la rue de Sèvre à celle du -Petit-Vaugirard. Tous les plans du dix-septième siècle l'indiquent -sous le nom de rue des Vieilles-Tuileries, mais quelques uns marquent -plus bas une rue Barouillère et de la <i>Barouillerie</i>. Sur un plan -manuscrit de 1651, elle est indiquée simplement comme rue projetée -sous le nom de <i>Saint-Michel</i>, et on la retrouve, en 1675, sous cette -même dénomination. On ignore à quelle époque elle prit son dernier -nom; mais il est certain qu'elle le doit à Nicolas Richard, sieur de -la Barouillère, auquel l'abbé de Saint-Germain céda, en 1644, huit -arpents <span class="pagenum"><a id="page371" name="page371"></a>(p. 371)</span> de terre en cet endroit, sous diverses conditions, et -principalement à la charge d'y bâtir.</p> - -<p><i>Rue Beurière.</i> Elle aboutit à la rue du Four et à celle du -Vieux-Colombier. On l'appeloit, dans le dix-septième siècle, <i>de la -Petite-Corne</i>, parce qu'elle étoit parallèle à la rue Neuve-Guillemin, -nommée alors rue de <i>la Corne</i>. Jaillot croit la reconnoître dans le -procès-verbal de 1636, sous le nom de <i>petite rue Cassette</i>.</p> - -<p><i>Rue de Bissi.</i> On appelle ainsi la principale entrée du marché -Saint-Germain du côté de la rue du Four; elle doit ce nom au cardinal -de Bissi, alors abbé de Saint-Germain, par les ordres duquel le marché -avoit été construit<a id="footnotetag259" name="footnotetag259"></a><a href="#footnote259" title="Lien vers la note 259"><span class="smaller">[259]</span></a>.</p> - -<p><i>Rue des Boucheries.</i> Elle commence au carrefour des rue des -Fossés-Saint-Germain, des Cordeliers et de Condé, et finit à celui que -forment les rues de Buci, du Four et de Sainte-Marguerite. On l'a -souvent nommée la <i>grant rue Saint-Germain</i>; et sa dernière -dénomination lui vient de la boucherie que l'abbaye Saint-Germain y -avoit établie. Cette boucherie y existoit de temps immémorial, quoique -le commissaire Delamare n'en place l'origine qu'en 1370<a id="footnotetag260" name="footnotetag260"></a><a href="#footnote260" title="Lien vers la note 260"><span class="smaller">[260]</span></a>; en -effet, plusieurs actes du deuxième siècle en font mention, ainsi que -de la maison des <i>Trois-Étaux</i>, située près le Pilori. La population -du faubourg Saint-Germain s'étant augmentée depuis la construction -<span class="pagenum"><a id="page372" name="page372"></a>(p. 372)</span> de l'enceinte de Philippe-Auguste, l'abbé Gérard fit -construire, en 1274, seize autres étaux<a id="footnotetag261" name="footnotetag261"></a><a href="#footnote261" title="Lien vers la note 261"><span class="smaller">[261]</span></a>.</p> - -<p>Entre plusieurs erreurs que Sauval a commises au sujet de cette rue, -il suffira de relever celle par laquelle il donne le nom des -<i>Boucheries</i> à l'une de ses parties où l'on n'en avoit point établi. -Cette partie, qui s'étendoit depuis la rue des Mauvais-Garçons jusqu'à -celle des Fossés Saint-Germain, dite de la Comédie, étoit alors une -place, qui fut vendue, au treizième siècle, à Raoul d'Aubusson, pour y -faire un collége.</p> - -<p><i>Rue de la Bourbe.</i> Elle traverse de la rue d'Enfer à celle du -faubourg Saint-Jacques; on la trouve désignée sous ce nom sur les -plans de Gomboust, Jouvin et Bullet. Dans quelques titres elle est -appelée de la <i>Boue</i>, aliàs de la <i>Bourde</i><a id="footnotetag262" name="footnotetag262"></a><a href="#footnote262" title="Lien vers la note 262"><span class="smaller">[262]</span></a>.</p> - -<p><i>Rue du Petit-Bourbon.</i> Cette rue, qui commence à la rue de Tournon, -et finit à celle des Aveugles, au coin de la rue Garancière, doit -vraisemblablement son nom à Louis de Bourbon, duc de Montpensier, qui -y avoit son hôtel<a id="footnotetag263" name="footnotetag263"></a><a href="#footnote263" title="Lien vers la note 263"><span class="smaller">[263]</span></a>.</p> - -<p><i>Rue du Brave.</i> Cette petite rue commence au bout de la rue des -Quatre-Vents, et finit au coin de celle du Petit-Lion. Elle étoit -connue sous ce nom dès 1626<a id="footnotetag264" name="footnotetag264"></a><a href="#footnote264" title="Lien vers la note 264"><span class="smaller">[264]</span></a>. Cependant un titre de l'année -suivante, <span class="pagenum"><a id="page373" name="page373"></a>(p. 373)</span> cité par Jaillot<a id="footnotetag265" name="footnotetag265"></a><a href="#footnote265" title="Lien vers la note 265"><span class="smaller">[265]</span></a>, lui donne celui du -<i>Petit-Brave</i>. On ignore l'origine de cette dénomination.</p> - -<p><i>Rue de Buci.</i> Cette rue, qui aboutit d'un côté au carrefour des rues -Dauphine, Saint-André, des Fossés-Saint-Germain; de l'autre, au -Petit-Marché, doit son nom à Simon de Buci, premier président du -parlement, qui fit réparer et couvrir, en 1352, la porte -Saint-Germain. Il prit à rente, de l'abbaye, cette porte, le logis -qu'on avoit construit au dessus, les deux tours qui étoient à côté, et -une grande place vague située vis-à-vis. C'est sur cet emplacement -qu'il fit bâtir l'hôtel dont nous avons déjà parlé, lequel fut -remplacé par le bureau des coches et des messageries.</p> - -<p>Sauval a prétendu que, dès 1209, cette rue portoit, de même que la -porte, le nom de <i>Saint-Germain</i><a id="footnotetag266" name="footnotetag266"></a><a href="#footnote266" title="Lien vers la note 266"><span class="smaller">[266]</span></a>. Il est certain qu'alors la -porte n'étoit pas encore bâtie, et que la rue n'existoit pas. Les -titres qui en font mention l'indiquent en 1388 «<i>rue qui tend du -Pilori à la porte de Buci</i>, <i>rue devant la porte de Buci</i>, et <i>rue du -Pilori</i><a id="footnotetag267" name="footnotetag267"></a><a href="#footnote267" title="Lien vers la note 267"><span class="smaller">[267]</span></a>.» Elle portoit encore ce nom en 1555, époque à laquelle -on ordonna de la paver. Ce n'est que vers ce temps qu'on a continué -d'y bâtir; <span class="pagenum"><a id="page374" name="page374"></a>(p. 374)</span> toutefois on y voyoit quelques maisons dès 1388, -et le terrier de l'abbaye, de 1523, le nomme rue de Buci.</p> - -<p><i>Rue des Canettes.</i> Cette rue, qui aboutit à la rue du Four et à celle -du Vieux-Colombier, étoit anciennement appelée rue <i>Saint-Sulpice</i>, -parce qu'elle conduisoit à l'église qui porte ce nom. On trouve aussi -sur un plan manuscrit de 1651 <i>rue Neuve-Saint-Sulpice</i>; mais le nom -qu'elle porte aujourd'hui est indiqué dès 1636, et provient d'une -maison où étoit une enseigne des trois Canettes<a id="footnotetag268" name="footnotetag268"></a><a href="#footnote268" title="Lien vers la note 268"><span class="smaller">[268]</span></a>.</p> - -<p><i>Rue du Canivet.</i> Elle traverse de la rue Férou dans celle des -Fossoyeurs. Elle étoit ainsi nommée dès 1636, et l'on n'a de -renseignements certains ni sur l'étymologie de ce nom, ni sur le temps -où la rue a été percée. On a écrit <i>Ganivet</i> sur quelques plans.</p> - -<p><i>Rue Carpentier.</i> Elle traverse de la rue Cassette dans celle du -Gindre. En 1636, elle est appelée <i>Charpentier</i>. On trouve sur -quelques plans <i>Apentier</i>, <i>Arpentier</i> et <i>Charpentière</i>.</p> - -<p><i>Rue Cassette.</i> Cette rue commence à celle du Vieux-Colombier, et -aboutit à la rue de Vaugirard. Son véritable nom est <i>Cassel</i>; elle le -devoit à l'hôtel qui y étoit situé<a id="footnotetag269" name="footnotetag269"></a><a href="#footnote269" title="Lien vers la note 269"><span class="smaller">[269]</span></a>, et ce nom fut même donné aux -rues Neuve-Guillemin et du Four. Celle dont nous parlons est ainsi -appelée dès 1456. La dénomination de <span class="pagenum"><a id="page375" name="page375"></a>(p. 375)</span> <i>Cassette</i> n'est qu'une -corruption du nom primitif; on la trouve déjà dans le procès-verbal de -1636, et sur tous les plans publiés depuis.</p> - -<p><i>Rue Sainte-Catherine.</i> Elle traverse de la rue Saint-Thomas dans -celle de Saint-Dominique. Tous les anciens plans la nomment <i>rue de la -Magdeleine</i>.</p> - -<p><i>Rue du Chasse-Midi.</i> Cette rue commence au carrefour de la -Croix-Rouge, et aboutit à la rue des Vieilles-Tuileries, au coin de -celle du Regard. Elle portoit, dans le principe, le nom de rue des -<i>Vieilles-Tuileries</i>, qu'elle conserve encore dans une partie, et le -devoit aux tuileries qu'on avoit établies en cet endroit. On l'a -depuis appelée du <i>Chasse-Midi</i>, et, par corruption, du -<i>Cherche-Midi</i>: ce dernier nom se trouve sur plusieurs plans. Sauval -en reporte l'origine à une enseigne «où l'on avoit peint un cadran et -des gens qui y cherchoient midi à quatorze heures.» Il ajoute «que -cette enseigne a été trouvée si belle, qu'elle a été gravée et mise à -des almanachs, et même qu'on en a fait un proverbe: <i>Il cherche midi à -quatorze heures; c'est un chercheur de midi à quatorze heures.</i><a id="footnotetag270" name="footnotetag270"></a><a href="#footnote270" title="Lien vers la note 270"><span class="smaller">[270]</span></a>» -Jaillot, sans rejeter l'histoire de l'enseigne, croit trouver plutôt -l'origine du proverbe dans cet usage où l'on est en Italie de compter -les vingt-quatre heures de suite. «Midi peut, dit-il, se rencontrer, -dans les grands jours, environ à quinze heures, mais jamais à -quatorze. Ainsi, <i>chercher midi à quatorze heures</i>, c'est -s'alambiquer <span class="pagenum"><a id="page376" name="page376"></a>(p. 376)</span> l'esprit, et chercher ce qu'on ne peut -trouver<a id="footnotetag271" name="footnotetag271"></a><a href="#footnote271" title="Lien vers la note 271"><span class="smaller">[271]</span></a>.»</p> - -<p><i>Rue du Cœur-Volant.</i> Elle aboutit à la rue des Boucheries et à -celle des Quatre-Vents. Jusqu'au quinzième siècle cette rue ne se -trouve indiquée dans les titres de Saint-Germain que sous le nom de -ruelle <i>de la Voirie de la Boucherie</i>, et de rue <i>de la Tuerie</i>. -Sauval la nomme, en 1476, rue <i>des Marguilliers</i> et <i>de la -Blanche-Oie</i><a id="footnotetag272" name="footnotetag272"></a><a href="#footnote272" title="Lien vers la note 272"><span class="smaller">[272]</span></a>. Jaillot rejette ces deux noms. Celui qu'elle porte -actuellement vient d'une enseigne où l'on avoit peint un cœur ailé.</p> - -<p><i>Rue du Vieux-Colombier.</i> Cette rue, qui commence à la place -Saint-Sulpice, aboutit au carrefour de la Croix-Rouge. Plusieurs -titres prouvent qu'elle reçut le nom qu'elle porte d'un colombier que -les religieux de Saint-Germain y avoient fait bâtir. Au quinzième -siècle, on la nommoit quelquefois rue <i>de Cassel</i>, parce qu'elle -conduisent à l'hôtel de ce nom. En 1453 on lit rue <i>de Cassel, dite du -Colombier</i>. Il paroît aussi, par plusieurs titres du même temps, que -la partie de cette rue qui s'étendoit depuis la rue Férou jusqu'à -celle Pot-de-Fer s'appeloit rue <i>du Puits-de-Mauconseil</i>, à cause d'un -puits public situé en cet endroit. Elle prit le nom de rue <i>du -Vieux-Colombier</i> lorsqu'on creusa des fossés autour de l'abbaye, et ce -fut pour la distinguer de l'autre. Elle est indiquée généralement -ainsi sur tous les plans; <span class="pagenum"><a id="page377" name="page377"></a>(p. 377)</span> un seul (celui de Mérier), publié -en 1654, la nomme rue <i>de la Pelleterie</i>, dans la partie située du -côté de la Croix-Rouge.</p> - -<p><i>Rue de Condé.</i> Elle commence au coin de la rue des Boucheries, et -aboutit à celle de Vaugirard. L'espace que les maisons de cette rue -occupent étoit encore, au quinzième siècle, en jardins et vergers; et -tout ce terrain, jusqu'aux fossés, s'appeloit alors <i>le clos Bruneau</i>; -la rue en porta d'abord le nom. En 1510 on la nommoit rue <i>Neuve</i>, rue -<i>Neuve-de-la-Foire</i>, et elle étoit déjà garnie d'édifices des deux -côtés; depuis elle reçut la dénomination de rue <i>Neuve-Saint-Lambert</i>. -Enfin le nom qu'elle porte encore aujourd'hui, lui venoit de l'hôtel -bâti par Arnaud de Corbie, et acheté par Henri de Bourbon, prince de -Condé.</p> - -<p><i>Rue de Corneille.</i> Cette rue, qui donne, d'un côté, rue de Vaugirard, -de l'autre sur la place du Théâtre François, fut ouverte sur une -partie de l'hôtel de Condé, et en même temps que l'on construisoit ce -théâtre.</p> - -<p><i>Rue de Crébillon.</i> Elle aboutit d'un côté à la rue de Condé, de -l'autre à la place du Théâtre François, et fut ouverte à la même -époque et sur le même terrain que la précédente.</p> - -<p><i>Carrefour de la Croix-Rouge.</i> Ce carrefour se nommoit autrefois -<i>Carrefour de la Maladrerie</i>, dénomination qui lui venoit, non de la -maladrerie de Saint-Germain, située au delà du bourg, mais de quelques -granges bâties à l'extrémité de la rue du Four, qui furent destinées -à loger les malades attaqués du mal <span class="pagenum"><a id="page378" name="page378"></a>(p. 378)</span> de Naples<a id="footnotetag273" name="footnotetag273"></a><a href="#footnote273" title="Lien vers la note 273"><span class="smaller">[273]</span></a>. On lui -donna le nom de carrefour <i>de la Croix-Rouge</i> à cause d'une croix -peinte en cette couleur qu'on y avoit élevée. C'étoit anciennement -l'usage de planter des croix dans les carrefours et dans les places -publiques; on les supprima depuis, parce que l'on reconnut que ces -monuments gênoient la voix publique, et occasionoient même quelquefois -des accidents.</p> - -<p><i>Rue Saint-Dominique.</i> Elle donne d'un bout dans la rue d'Enfer, de -l'autre dans celle du Faubourg-Saint-Jacques. Les religieux Jacobins -ayant obtenu, en 1546, de François I<sup>er</sup>, la permission de donner un -clos de vignes qu'ils possédoient en cet endroit à cens et à rentes, à -la charge d'y bâtir, le vendirent en 1550, exigèrent qu'on y perçât -des rues, et voulurent en outre qu'on leur donnât les noms de quelques -saints de leur ordre. La principale, bâtie vers 1585, reçut celui de -Saint-Dominique<a id="footnotetag274" name="footnotetag274"></a><a href="#footnote274" title="Lien vers la note 274"><span class="smaller">[274]</span></a>.</p> - -<p><i>Rue d'Enfer.</i> Elle commence à la place Saint-Michel, et aboutit au -grand chemin d'Orléans. Cette rue est très ancienne. Au treizième -siècle, ce n'étoit encore qu'un chemin qui conduisoit à des villages, -<span class="pagenum"><a id="page379" name="page379"></a>(p. 379)</span> dont il avoit pris le nom; c'est pourquoi cette rue est tour -à tour appelée, dans les titres de Saint-Germain, chemin d'<i>Issy</i> et -chemin de <i>Venves</i>. Elle avoit aussi reçu le nom de rue de <i>Vauvert</i>, -parce qu'elle conduisoit au château de Vauvert. En 1258 on la trouve -sous celui de <i>la porte Gibard</i>. Sur le bruit populaire qui se -répandit vers ce temps-là, que les démons habitoient ce château, cette -rue prit, suivant plusieurs historiens, le nom d'<i>Enfer</i><a id="footnotetag275" name="footnotetag275"></a><a href="#footnote275" title="Lien vers la note 275"><span class="smaller">[275]</span></a>, et -ensuite celui des <i>Chartreux</i>, lorsque ces religieux se furent établis -en cet endroit. Enfin, comme elle commençoit le faubourg Saint-Michel, -on la trouve indiquée dans quelques actes rue <i>Saint-Michel</i> et rue du -<i>Faubourg-Saint-Michel</i>. Elle a depuis repris le nom de rue d'<i>Enfer</i>, -qu'elle conserve encore aujourd'hui.</p> - -<p>Jaillot fait observer que la direction de cette rue n'étoit pas -autrefois telle que nous la voyons aujourd'hui; elle se prolongeoit -sur la droite, à quelque distance de l'endroit où est la porte du -Luxembourg, passoit entre la première et la seconde cour des -Chartreux, et séparoit leur petit clos du grand.</p> - -<p><i>Rue Férou.</i> Elle aboutit aujourd'hui, d'un côté à la nouvelle place -Saint-Sulpice, de l'autre à la rue de <span class="pagenum"><a id="page380" name="page380"></a>(p. 380)</span> Vaugirard. Les auteurs -ont varié sur la manière d'écrire son nom: on lit <i>Farou</i>, <i>Ferrou</i>, -<i>Ferron</i>, <i>Feron</i>, <i>Faron</i>, <i>Farouls</i>. Sauval s'est trompé lorsqu'il -lui fait prendre le nom de rue des <i>Prêtres</i><a id="footnotetag276" name="footnotetag276"></a><a href="#footnote276" title="Lien vers la note 276"><span class="smaller">[276]</span></a>: ce nom fut -effectivement donné, dans le dix-septième siècle, au cul-de-sac Férou, -mais jamais à la rue. Piganiol, son copiste, est embarrassé d'en -trouver l'étymologie; cependant, s'il eût visité exactement les titres -de l'abbaye Saint-Germain, il auroit pu y voir, dans le terrier de -1523, que les quatre chemins qui aboutissoient en cet endroit au -chemin de Vaugirard, s'appeloient <i>ruelles Saint-Sulpice</i>, parce -qu'elles étoient ouvertes entre l'église et le clos Saint-Sulpice, -enclavé aujourd'hui dans le jardin du Luxembourg. Celle dont nous -parlons étoit du nombre, et reçut le nom de <i>Férou</i>, parce qu'Étienne -Férou, procureur au parlement, y possédoit quelques maisons et jardins -contigus au cimetière, situé alors au côté méridional de l'église. La -construction du portail et de la nef de Saint-Sulpice mit dans la -nécessité de retrancher une partie de cette rue, qui aboutissoit -auparavant au presbytère.</p> - -<p><i>Rue de la Foire.</i> On appelle ainsi le passage qui conduisoit à -l'ancienne Foire Saint-Germain. Il a son entrée dans la rue du Four.</p> - -<a id="ruefossoyeurs" name="ruefossoyeurs"></a> -<p><i>Rue des Fossoyeurs</i><a id="footnotetag277" name="footnotetag277"></a><a href="#footnote277" title="Lien vers la note 277"><span class="smaller">[277]</span></a>. Elle donne d'un côté dans la rue de -Vaugirard, de l'autre dans la rue Palatine, vis-à-vis la porte -méridionale de l'église Saint-Sulpice. <span class="pagenum"><a id="page381" name="page381"></a>(p. 381)</span> Suivant Sauval<a id="footnotetag278" name="footnotetag278"></a><a href="#footnote278" title="Lien vers la note 278"><span class="smaller">[278]</span></a>, -elle s'appeloit du <i>Fossoyeur</i>, parce que celui de cette paroisse y -demeuroit; et plusieurs actes la présentent effectivement sous ce nom. -Il paroît qu'elle a porté ceux du <i>Fer-à-Cheval</i> et du -<i>Pied-de-Biche</i>, qui provenoient vraisemblablement de deux enseignes.</p> - -<p><i>Rue du Four.</i> Elle commence au carrefour des rues de Buci, des -Boucheries, de Sainte-Marguerite, et aboutit à celui de la -Croix-Rouge. Le nom de cette rue n'a pas varié: on le lui avoit donné -parce que le four banal de l'abbaye Saint-Germain y étoit situé, au -coin de la rue dite aujourd'hui rue <i>Neuve-Guillemin</i>. Toutefois il -paroît, par tous les titres de l'abbaye, que, depuis l'endroit où elle -commence maintenant jusqu'à la rue des Canettes, on l'appeloit rue de -la <i>Blanche-Oie</i>, nom que Sauval a donné mal à propos à la rue des -Boucheries et à celle du Cœur-Volant.</p> - -<p><i>Rue des Francs-Bourgeois.</i> Elle commence à la rue des -Fossés-de-M.-le-Prince, au coin de celle de Vaugirard, et finit à la -place Saint-Michel. Il y a apparence, suivant Jaillot<a id="footnotetag279" name="footnotetag279"></a><a href="#footnote279" title="Lien vers la note 279"><span class="smaller">[279]</span></a>, que ce nom -vient de la confrérie aux Bourgeois, qui acquit le terrain sur lequel -cette rue est située du côté du Luxembourg, et en faveur de laquelle -Philippe-le-Hardi amortit cette acquisition, opinion qui semble plus -probable que d'en chercher l'origine dans le parloir et le clos aux -Bourgeois, qui en étoient plus éloignés. Sur plusieurs <span class="pagenum"><a id="page382" name="page382"></a>(p. 382)</span> plans -du dix-septième siècle cette rue n'est point distingué de celle des -Fossés-de-M.-le-Prince.</p> - -<p><i>Rue des Mauvais-Garçons.</i> Elle traverse de la rue de Buci dans celle -des Boucheries. En remontant à sa première origine, on trouve qu'en -1254 l'abbé de Saint-Germain et ses religieux vendirent à Raoul -d'Aubusson un espace de terre de cent soixante pieds carrés, situé en -face des murs de la ville, se réservant le droit de faire ouvrir -derrière cet espace un chemin de trois toises de large, qui depuis a -formé la rue dont nous parlons. On l'appela d'abord rue de <i>la -Folie-Reinier</i>, à cause d'une maison qui portoit cette enseigne; -ensuite (en 1399) de l'<i>Écorcherie</i>, parce qu'elle étoit destinée à -cet usage. Sauval dit qu'elle doit le nom des <i>Mauvais-Garçons</i> à une -autre enseigne; Jaillot pense qu'elle pourroit le tenir des bouchers -qui l'habitoient, espèces d'hommes qu'à plusieurs époques, et -principalement au commencement du quinzième siècle, on trouve mêlés à -toutes les séditions, à tous les troubles qui agitèrent Paris.</p> - -<p><i>Rue Garancière.</i> Elle aboutit d'un côté au coin des rues du -Petit-Bourbon et des Aveugles, de l'autre à la rue de Vaugirard. Ce -nom a été altéré, car, suivant Sauval, on l'appeloit rue <i>Garancée</i>, -et sur tous les plans du siècle passé, on lit rue <i>Garance</i>. Ce -n'étoit, dans le principe, qu'une des ruelles dites de -<i>Saint-Sulpice</i>, et elle n'avoit pas d'autre nom, même après qu'on y -eut bâti l'hôtel de Garancière, auquel elle doit celui qu'elle porte -aujourd'hui. Elle l'avoit pris dès 1540, quoiqu'elle ne fût encore -qu'une ruelle ou chemin non pavé. Les titres du dix-septième <span class="pagenum"><a id="page383" name="page383"></a>(p. 383)</span> -siècle le lui donnoient également, et c'est par abréviation qu'on -l'appeloit rue <i>Garance</i><a id="footnotetag280" name="footnotetag280"></a><a href="#footnote280" title="Lien vers la note 280"><span class="smaller">[280]</span></a>.</p> - -<p><i>Rue des Fossés-Saint-Germain.</i> Elle commence au coin des rues -Saint-André-des-Arcs et de Buci, et finit à celui de la rue des -Boucheries et de celle des Cordeliers. Le procès-verbal de son -alignement entre les portes de Buci et de Saint-Germain étoit daté de -1560, et la désignoit sous le nom de rue <i>des Fossés</i>. Sur quelques -plans elle conserve ce nom, qu'elle partage avec la rue Mazarine; sur -d'autres elle est nommée rue <i>Neuve-des-Fossés</i>, pour la distinguer -des autres rues ouvertes sur les fossés de l'enceinte de -Philippe-Auguste. Depuis l'année 1688, où les comédiens françois y -établirent leur théâtre, on l'appeloit vulgairement rue <i>de la -Comédie</i>; mais dans les actes ainsi que dans les inscriptions gravées -à ses extrémités, on avoit conservé l'ancien nom<a id="footnotetag281" name="footnotetag281"></a><a href="#footnote281" title="Lien vers la note 281"><span class="smaller">[281]</span></a>.</p> - -<p><i>Rue du Gindre.</i> Elle aboutit à la rue Mézière et à celle du -Vieux-Colombier. L'abbé Lebeuf a trouvé que <i>gindre</i> signifioit le -maître-garçon d'un boulanger<a id="footnotetag282" name="footnotetag282"></a><a href="#footnote282" title="Lien vers la note 282"><span class="smaller">[282]</span></a>, et Ménage, qui l'a dit avant lui, -veut qu'il dérive du mot latin <i>Gener</i> (gendre), «parce qu'il arrive -assez ordinairement, dit-il, que les <span class="pagenum"><a id="page384" name="page384"></a>(p. 384)</span> maîtres-garçons -deviennent les gendres des boulangers chez lesquels ils travaillent.» -Cette étymologie paroîtra sans doute bien forcée, et l'on doit -préférer l'opinion de Jaillot, qui fait venir ce nom de <i>junior</i>, -employé effectivement dans plusieurs titres anciens pour désigner un -compagnon, un aide, un commis<a id="footnotetag283" name="footnotetag283"></a><a href="#footnote283" title="Lien vers la note 283"><span class="smaller">[283]</span></a>. Il paroît que cette rue se -prolongeoit autrefois jusqu'à la rue Honoré-Chevalier, et que, depuis -la rue Mézière, elle se nommoit rue ou ruelle <i>des Champs</i>. Les -jésuites obtinrent sans doute la permission d'enfermer cette dernière -partie dans leur enclos.</p> - -<p><i>Rue Neuve-Guillemin.</i> Elle traverse de la rue du Four dans celle du -Vieux-Colombier. Sauval a commis plusieurs erreurs au sujet de cette -rue<a id="footnotetag284" name="footnotetag284"></a><a href="#footnote284" title="Lien vers la note 284"><span class="smaller">[284]</span></a>, qu'il appelle <i>nouvelle</i>, quoique, dès 1456, elle fût connue -sous le nom de rue de <i>Cassel</i>, parce qu'elle conduisoit à l'hôtel de -ce nom. Il ajoute qu'elle se nommoit rue de <i>la Corne</i>, ce qui est -vrai, mais il ne l'est pas que ce fut plutôt parce qu'elle étoit -habitée par des prostituées qu'à cause de l'enseigne d'une maison -située dans cette rue, et dont il a même mal indiqué la situation. La -rue avoit effectivement pris ce nom de cette enseigne, et le -conservoit encore après l'expulsion des personnes de mauvaise vie qui -y demeuroient. C'est ainsi qu'elle est désignée au milieu du -dix-septième siècle sur divers plans, bien qu'on eût déjà changé son -nom en celui de <i>Guillemin</i>. Ce <span class="pagenum"><a id="page385" name="page385"></a>(p. 385)</span> dernier nom lui venoit d'une -famille qui possédoit un grand jardin dans cette rue.</p> - -<p><i>Rue Guizarde.</i> Elle aboutit d'un côté à la rue des Canettes, de -l'autre à l'une des portes de la foire. Il n'en est fait mention, ni -dans le rôle des taxes de 1636, ni dans celui de 1641, mais les plans -la désignent, dès 1643. Elle avoit été ouverte sur une partie de -l'hôtel de Roussillon, ainsi que la rue <i>Princesse</i>, dont nous allons -bientôt parler.</p> - -<p><i>Rue Saint-Hyacinthe.</i> Elle commence à la place Saint-Michel, et -aboutit à la rue du Faubourg-Saint-Jacques. Les maisons qu'on y voit -du côté des Jacobins ont été bâties sur l'emplacement de l'ancien -<i>Parloir aux bourgeois</i> ou <i>hôtel-de-ville</i>. Après la bataille de -Poitiers, les Parisiens ayant jugé nécessaire de fortifier leur ville, -qui n'étoit défendue de ce côté que par l'enceinte de -Philippe-Auguste, creusèrent un fossé au pied de cette enceinte, ce -que rapporte le continuateur de Nangis, témoin oculaire<a id="footnotetag285" name="footnotetag285"></a><a href="#footnote285" title="Lien vers la note 285"><span class="smaller">[285]</span></a>. En 1646, -le roi ayant fait don à la ville de ces fortifications devenues -inutiles, elle fit combler les fossés, et l'emplacement fut couvert de -jardins et de maisonnettes pour loger ceux qui les cultivoient. Ces -bâtiments se sont depuis multipliés, agrandis, élevés, et ont formé la -rue dont nous parlons. Dans le principe, elle n'eut point de nom -particulier; et les maisons qui la composoient, ainsi que les autres -qu'on avoit bâties sur les fossés, n'étoient désignées que sous le -nom général de maisons situées <i>sur le <span class="pagenum"><a id="page386" name="page386"></a>(p. 386)</span> rempart</i>. On leur -donna depuis le nom de <i>rue des Fossés</i>; la nouvelle rue reçut ensuite -la dénomination particulière de rue des <i>Fossés-Saint-Michel</i>, à cause -de sa situation près de la porte, et à l'entrée du faubourg du même -nom. Mais les jacobins ayant fait bâtir des maisons dans leur clos, -dont cette rue faisoit partie, on lui donna le nom de Saint-Hyacinthe, -religieux de leur ordre.</p> - -<p><i>Rue Honoré-Chevalier.</i> Elle traverse de la rue Cassette dans la rue -Pot-de-Fer; et c'est sous ce nom qu'elle est désignée dans un contrat -de vente de 1611. Elle se trouve depuis indiquée rue <i>Chevalier</i>, <i>du -Chevalier</i>, <i>du Chevalier-Honoré</i>; mais son véritable nom est le -premier, qu'elle porte encore aujourd'hui. Il vient d'Honoré -Chevalier, bourgeois de Paris, qui possédoit, rue Pot-de-Fer, trois -maisons et de grands jardins, au travers desquels on ouvrit cette rue.</p> - -<p><i>Rue du Petit-Lion.</i> Elle donne d'un bout dans la rue de Tournon, de -l'autre dans celle de Condé. Anciennement elle n'étoit désignée que -sous la dénomination générale de <i>ruelle descendant de la rue Neuve à -la foire</i>, et <i>ruelle allant à la foire</i>. Une enseigne lui avoit fait -donner, dès le commencement du dix-septième siècle, le nom sous lequel -elle est encore connue aujourd'hui.</p> - -<p><i>Rue Maillet.</i> Elle traverse de la rue d'Enfer à celle du -Faubourg-Saint-Jacques. Sur les plans de Jouvin et de Bullet, ce n'est -qu'un chemin sans nom. Elle est nommée rue <i>des Deux Maillets</i> sur le -plan de Valleyre, et rue <i>du Maillet</i> sur tous les autres plans du -dix-huitième siècle.</p> - -<p><span class="pagenum"><a id="page387" name="page387"></a>(p. 387)</span> <i>Rue Saint-Maur.</i> Elle donne, d'un côté dans la rue de Sèvre, -de l'autre dans celle des Vieilles-Tuileries. C'est ainsi qu'elle est -nommée sur le plan de Gomboust et sur ceux qui en ont été copiés. Dans -les archives de Saint-Germain, on lit qu'en 1644 cette abbaye donna, -par bail à cens et à rente, une certaine quantité de terrain à un -épicier nommé Pierre Le Jai, à la charge d'y bâtir et percer deux rues -qui porteroient les noms de <i>Saint-Maur</i> et de <i>Saint-Placide</i>, deux -religieux célèbres de l'ordre de saint Benoît.</p> - -<p><i>Rue Mézière.</i> Elle donne d'un côté dans la rue Pot-de-Fer, de l'autre -dans la rue Cassette. Sauval a commis sur cette rue plusieurs erreurs -qu'il est inutile de relever; il nous suffira de dire qu'elle devoit -son nom à l'hôtel de Mézière, dont les jardins régnoient le long de -cette rue<a id="footnotetag286" name="footnotetag286"></a><a href="#footnote286" title="Lien vers la note 286"><span class="smaller">[286]</span></a>.</p> - -<p><i>Rue de Molière.</i> Elle donne d'un bout dans la rue de Vaugirard, de -l'autre sur la place du Théâtre-François, et date, comme toutes les -rues environnantes, de l'origine de cet édifice.</p> - -<p><i>Rue Notre-Dame-des-Champs.</i> Elle aboutit aux rues de Vaugirard et -d'Enfer, au coin de celle de la Bourbe. Son nom lui venoit de l'église -Notre-Dame-des-Champs, occupée depuis par les carmélites, parce -qu'anciennement ce chemin y conduisoit. Aux quatorzième et quinzième -siècles on le nommoit le <i>chemin Herbu</i>, et depuis rue <i>du Barc</i>, sans -qu'on sache bien précisément à quelle occasion. Peut-être, <span class="pagenum"><a id="page388" name="page388"></a>(p. 388)</span> -dit Jaillot, en avoit-on supprimé une partie, qui faisoit, en ligne -droite, la continuation de la petite rue du Bac<a id="footnotetag287" name="footnotetag287"></a><a href="#footnote287" title="Lien vers la note 287"><span class="smaller">[287]</span></a>.</p> - -<p><i>Rue de l'Odéon.</i> Voyez <a href="#ruetheatrefrancois" title="ruetheatrefrancois"><i>Rue du Théâtre-François</i></a>.</p> - -<p><i>Place de l'Odéon.</i> Voyez <a href="#placetheatrefrancois" title="placetheatrefrancois"><i>Place du Théâtre-François</i></a>.</p> - -<p><i>Rue Palatine.</i> Elle règne le long de Saint-Sulpice, depuis la rue -Garancière jusqu'à celle des Fossoyeurs, maintenant rue <i>Servandoni</i>. -Le cimetière de cette paroisse étoit autrefois situé au chevet de -l'église: lorsqu'au siècle passé on commença le monument que nous -voyons aujourd'hui, il fallut prendre le terrain qu'occupoit ce -cimetière, qui fut alors transféré au côté méridional. On ouvrit en -même temps, parallèlement à ce côté, une rue, qui fut appelée d'abord -rue <i>Neuve-Saint-Sulpice</i>, et ensuite rue <i>du Cimetière</i>. On la nomma -depuis rue Palatine, en l'honneur de madame la princesse Palatine, -veuve de M. le prince de Condé, qui, au commencement du siècle -dernier, logeoit au Petit-Luxembourg.</p> - -<p><i>Rue Saint-Placide.</i> Elle traverse de la rue de Sèvre dans celle des -Vieilles-Tuileries. Nous avons déjà dit, en parlant de la rue -Saint-Maur, quand elle avoit été percée, et pourquoi on lui avoit -donné le nom qu'elle porte encore aujourd'hui.</p> - -<p><span class="pagenum"><a id="page389" name="page389"></a>(p. 389)</span> <i>Rue Pot-de-Fer.</i> Elle donne d'un côté dans la rue du -Vieux-Colombier, de l'autre dans celle de Vaugirard. Sauval dit -qu'elle se nommoit d'abord rue <i>du Verger</i><a id="footnotetag288" name="footnotetag288"></a><a href="#footnote288" title="Lien vers la note 288"><span class="smaller">[288]</span></a>, et que, de son temps, -elle commençoit à prendre le nom de rue <i>des Jésuites</i>, parce que leur -noviciat en occupoit une partie. Jaillot n'a lu ces noms dans aucun -titre; il trouve seulement qu'au quinzième siècle cette rue n'étoit -qu'une ruelle sans nom, indiquée, dans les titres de l'abbaye, <i>ruelle -tendante de la rue du Colombier à Vignerei</i>. (Le clos de Vignerei -étoit, comme nous l'avons déjà dit, enfermé dans le parc du -Luxembourg). Dans d'autres titres elle porte, avec d'autres rues qui -lui sont parallèles, le nom général de <i>ruelle Saint-Sulpice</i>. Enfin, -dans le terrier de 1523, elle est désignée sous celui de Henri <i>du -Verger</i>, bourgeois de Paris, dont la maison et les jardins occupoient -une grande partie de cette rue. Il est probable que celui qu'elle -porte aujourd'hui lui vient de quelque enseigne; cependant nous -n'avons trouvé à ce sujet aucun renseignement.</p> - -<p><i>Rue Princesse.</i> Elle traverse de la rue du Four à la rue Guisarde. En -parlant de cette dernière nous avons dit qu'elle avoit été ouverte en -même temps que celle-ci sur l'emplacement de l'hôtel de Roussillon. On -ignore du reste à quelle époque et en l'honneur de qui le nom qu'elle -porte lui a été donné; mais elle est déjà désignée ainsi dans le -procès-verbal de 1636.</p> - -<p><span class="pagenum"><a id="page390" name="page390"></a>(p. 390)</span> <i>Rue des Fossés-de-M.-le-Prince.</i> Elle commence à la rue de -Condé, et finit à l'extrémité de la rue de Vaugirard. Sa situation sur -les fossés lui en avoit fait d'abord donner le nom sans aucune -addition; ensuite on l'appela rue des <i>Fossés-Saint-Germain</i>, et enfin -rue des <i>Fossés-de-M.-le-Prince</i>, parce que l'hôtel du prince de Condé -s'étendoit jusque là. On y bâtit quelques maisons avant le milieu du -dix-septième siècle, et à cette époque les fossés existoient encore du -côté de l'hôtel de Condé; mais dès que le roi eut permis de les -combler, on s'empressa de les couvrir de bâtiments, et de former ainsi -la rue telle qu'elle est aujourd'hui.</p> - -<p><i>Rue de Racine.</i> Elle aboutit à la place du Théâtre-François et à la -rue des Fossés-de-M.-le-Prince, et fut percée à l'époque où l'on -bâtissoit ce théâtre.</p> - -<p><i>Rue du Regard.</i> Elle aboutit au coin des rues du Chasse-Midi et des -Vieilles-Tuileries, puis à la rue de Vaugirard, vis-à-vis d'un regard -de fontaine qui lui en a fait donner le nom. Sur quelques plans on la -trouve appelée rue <i>des Carmes</i>, parce qu'elle régnoit le long de -l'enclos des Carmes-Déchaussés.</p> - -<p><i>Rue de Regnard.</i> Elle donne d'un bout dans la rue de Condé, de -l'autre sur la place du Théâtre-François, et son origine est la même -que celle de la rue de Racine.</p> - -<p><i>Rue Saint-Romain.</i> Elle traverse de la rue de Sèvre dans celle du -Petit-Vaugirard. Il y a quelque apparence, dit Jaillot, qu'on lui -donna ce nom parce qu'elle fut ouverte dans le temps où D. Romain -Rodayer étoit prieur de l'abbaye Saint-Germain. <span class="pagenum"><a id="page391" name="page391"></a>(p. 391)</span> Quelques -plans la présentent sous les noms d'<i>Abrulle</i> et <i>du Champ-Malouin</i>, -sans en donner aucune raison.</p> - -<p><i>Rue Servandoni.</i> Voyez <a href="#ruefossoyeurs" title="ruefossoyeurs"><i>Rue des Fossoyeurs</i></a>.</p> - -<p><i>Rue de Sèvre.</i> Elle commence au carrefour de la Croix-Rouge, et finit -au nouveau boulevard. Dans les titres de l'abbaye Saint-Germain, du -treizième siècle et des suivants, elle est nommée rue de <i>la -Maladrerie</i>; et dans un rôle de taxes de 1641, rue de <i>l'Hôpital des -Petites-Maisons</i>. On lui a donné le nom qu'elle porte aujourd'hui -parce qu'elle conduit au village de Sèvre (<i>Savara</i>); ce qui doit -faire préférer ce nom à celui de <i>Sève</i>, qu'on lit sur la plupart des -plans et dans les nomenclatures.</p> - -<p><i>Rue Saint-Thomas.</i> Elle donne d'un bout dans la rue d'Enfer, de -l'autre dans celle du Faubourg-Saint-Jacques. Nous avons déjà parlé du -clos des Jacobins et des rues qu'on y avoit pratiquées, lorsque ces -religieux eurent obtenu la permission d'y faire bâtir. Celle-ci, qui -étoit du nombre, doit son nom à l'un des saints les plus célèbres de -leur ordre, ainsi qu'à l'hôtel qu'ils y avoient fait élever.</p> - -<a id="ruetheatrefrancois" name="ruetheatrefrancois"></a> -<p><i>Rue du Théâtre-François.</i> Cette rue, qui prend naissance au carrefour -de la rue des Fossés-Saint-Germain, et vient aboutir à la place du -même nom, en face du monument, est la principale de celles qui furent -percées à l'époque où l'on construisoit ce monument.</p> - -<a id="placetheatrefrancois" name="placetheatrefrancois"></a> -<p><i>Place du Théâtre-François.</i> Cette place, qui s'étend en demi-cercle -devant le monument dont elle porte le nom, forme une espèce de centre -auquel aboutissent toutes les rues percées pour servir d'issues à -<span class="pagenum"><a id="page392" name="page392"></a>(p. 392)</span> cet édifice. Elle a été pratiquée en même temps que toutes -les constructions auxquelles elle est liée<a id="footnotetag289" name="footnotetag289"></a><a href="#footnote289" title="Lien vers la note 289"><span class="smaller">[289]</span></a>.</p> - -<p><i>Rue des Vieilles-Tuileries.</i> Elle commence au coin de la rue du -Regard, et finit à celui de la rue de Bagneux. Cette rue a reçu mal à -propos, sur les anciens plans, le nom du <i>Chasse-Midi</i>, parce qu'elle -fait la continuation de celle-ci, tandis qu'on y donnoit le nom de -<i>Tuileries</i> et de <i>Vieilles-Tuileries</i> à la rue Barouillère, parce -qu'elle aboutissoit effectivement à des fabriques de tuiles. Dans les -anciens titres elle est indiquée <i>rue des Vieilles-Tuileries allant -droit à Vaugirard</i>.</p> - -<p><i>Rue de Tournon.</i> Elle commence au coin des rues du Petit-Lion et du -Petit-Bourbon, et finit à la rue de Vaugirard, vis-à-vis le palais du -Luxembourg, auquel elle sert d'avenue. Ce n'étoit anciennement qu'une -ruelle désignée, comme celles qui lui sont parallèles, sous le nom -général de <i>ruelles de Saint-Sulpice</i>. On la trouve aussi nommée -ruelle du <i>Champ-de-la-Foire</i>, parce qu'il y avoit un champ où l'on -vendoit des animaux, lequel occupoit une grande partie de l'espace -entre les rues de Tournon et Garancière. Ce champ est désigné, dans -plusieurs actes, sous le nom de <i>Pré-Crotté</i>.</p> - -<p>Il y avoit des maisons bâties dans cette rue avant l'année 1541, et -alors elle portoit déjà le nom de rue <span class="pagenum"><a id="page393" name="page393"></a>(p. 393)</span> de Tournon qu'on lui -avoit donné en l'honneur du cardinal François de Tournon, abbé de -Saint-Germain-des-Prés. Toutefois cette rue ne fut point alors -entièrement bâtie; car on trouve qu'en 1580 plusieurs particuliers y -avoient obtenu des concessions de terrain, à la charge d'y faire -construire des maisons.</p> - -<p><i>Rue de la Treille.</i> Ce n'est qu'un passage qui conduisoit de la rue -des Boucheries au marché et à la foire. Il fut vendu à l'abbaye -Saint-Germain en 1489. Dans plusieurs actes et sur quelques plans, il -est appelé <i>Porte-Gueffière</i>, ou plutôt <i>Greffière</i>, parce que le -greffier de l'abbaye y demeuroit.</p> - -<p><i>Rue de Vaugirard.</i> Elle commence à la rue des -Fossés-de-Monsieur-le-Prince, au coin de celle des Francs-Bourgeois, -et aboutit à la pointe du chemin qui conduit au village de ce nom: ce -village est connu dans les anciens titres sous la dénomination de -<i>Valboitron</i> et <i>Vauboitron</i>, et on l'appeloit encore ainsi en 1256. -Mais, quelque temps après, Gérard, abbé de Saint-Germain, l'ayant fait -rebâtir, et y ayant fait construire une chapelle et des lieux -réguliers pour sa communauté, la reconnoissance des habitans leur fit -substituer à l'ancien nom celui du bienfaiteur: on le nomma -<i>Vau-Gérard</i>, et par corruption <i>Vaugirard</i>. La rue dont nous parlons -s'appeloit simplement le <i>chemin de Vaugirard</i>, et les titres ne lui -donnent point d'autre nom jusqu'au seizième siècle, que les bâtiments -qu'on y éleva lui firent prendre le nom de rue. Tout ce que Sauval dit -au sujet de cette rue, qu'il prétend avoir été successivement -<span class="pagenum"><a id="page394" name="page394"></a>(p. 394)</span> appelée <i>des Vaches</i> et <i>de la Verrerie</i>, est entièrement -destitué de preuves<a id="footnotetag290" name="footnotetag290"></a><a href="#footnote290" title="Lien vers la note 290"><span class="smaller">[290]</span></a>. On trouve seulement qu'en 1583 le duc de -Pinei-Luxembourg ayant acquis un pavillon nommé <i>la ferme du Bourg</i>, -ainsi que plusieurs fermes et héritages situés dans cette rue, elle -commença à porter son nom; et en effet quelques actes de ce temps -l'indiquent rue de Vaugirard, autrement dite <i>de Luxembourg</i>; en 1659 -on trouve <i>grande rue de Luxembourg</i><a id="footnotetag291" name="footnotetag291"></a><a href="#footnote291" title="Lien vers la note 291"><span class="smaller">[291]</span></a>.</p> - -<p><i>Rue du Petit-Vaugirard.</i> C'est la continuation de la rue des -Vieilles-Tuileries jusqu'au chemin de Vaugirard, dont elle a tiré son -nom.</p> - -<p><i>Rue des Quatre-Vents.</i> Elle aboutit d'un côté à la rue de Condé, et -de l'autre à celle du Brave, vis-à-vis la porte de la foire. -Anciennement ce n'étoit qu'une <i>ruelle descendant à la foire</i>. Au -commencement du quinzième siècle, elle prit le nom de rue <i>Combault</i>, -d'un chanoine de Romorantin qui y demeuroit. On la voit aussi sous -celui <i>du Petit-Brac</i> dans les plans du siècle passé. Celui qu'elle -porte aujourd'hui vient d'une enseigne<a id="footnotetag292" name="footnotetag292"></a><a href="#footnote292" title="Lien vers la note 292"><span class="smaller">[292]</span></a>.</p> - -<p><span class="pagenum"><a id="page395" name="page395"></a>(p. 395)</span> <i>Rue de Voltaire.</i> Cette rue donne sur la place du -Théâtre-François et dans la rue des Fossés-de-Monsieur-le-Prince. Elle -a été percée, comme toutes celles qui aboutissent au même point, lors -de la construction du théâtre.</p> - -<a id="monumentsnouveaux" name="monumentsnouveaux"></a> -<h3><span class="pagenum"><a id="page396" name="page396"></a>(p. 396)</span> MONUMENTS NOUVEAUX ET RÉPARATIONS AUX ANCIENS MONUMENTS, -FAITES DEPUIS 1789.</h3> - -<p class="center">ÉGLISE DE SAINT-SULPICE.</p> - -<p>Cette église doit à la munificence du pasteur qui la gouverne -maintenant<a id="footnotetag293" name="footnotetag293"></a><a href="#footnote293" title="Lien vers la note 293"><span class="smaller">[293]</span></a>, d'avoir recouvré une partie de son ancienne -splendeur, et d'offrir un genre de décoration, dont il n'y a que très -peu d'exemples à Paris: ce sont des peintures à fresque exécutées, -dans plusieurs de ses chapelles, par plusieurs de nos peintres les -plus distingués. Nous donnerons le détail des divers ornements dont -elle a été enrichie, en commençant par la description des chapelles.</p> - -<p><i>Deuxième chapelle</i>, à droite en entrant. On la prépare maintenant -pour être peinte à fresque.</p> - -<p><i>Troisième chapelle</i>, dite de <i>Saint-Roch</i>. Cette chapelle, peinte à -fresque par M. <cite>Abel de Pujol</cite>, représente, dans le tableau qui est à -droite, saint Roch guérissant miraculeusement des malades, dans un -hôpital de Rome; dans le tableau de la gauche, sa mort dans une -prison; dans le plafond, il est enlevé au ciel par <span class="pagenum"><a id="page397" name="page397"></a>(p. 397)</span> des anges, -et les quatre pendentifs représentent les quatre principales villes où -s'exerça sa charité, Rome, Aquapendente, Plaisance et Cesène; au fond -de la chapelle, un bas-relief couleur d'or offre le convoi du saint, -mort à Montpellier en 1327.</p> - -<p>L'ordonnance de ces diverses peintures est fort belle; on y retrouve -la correction de dessin et le style élevé de M. Abel de Pujol; et l'on -ne peut reprocher à ce dessin que d'offrir de la maigreur dans un -certain nombre de figures; d'autres sont exemptes de ce défaut.</p> - -<p><i>Quatrième chapelle</i>, dite de <i>Saint-Maurice</i>. Cette chapelle, peinte -également à fresque par M. <cite>Vinchon</cite>, nous montre, dans le tableau de -la droite, Saint-Maurice, Exupère, Candide, et les autres héros de la -légion thébéenne, qui refusent de sacrifier aux idoles; le tableau à -gauche représente le moment où la légion est entourée et massacrée par -les ordres du féroce Maximien; dans le plafond, des anges apportent -des palmes à ces généreux martyrs; les figures de la Foi, de -l'Espérance, de la Charité, de la Constance, ornent les quatre -pendentifs; d'autres groupes d'anges soutiennent des écussons et une -guirlande de verdure dont le plafond est entouré.</p> - -<p>La statue de saint Maurice, de grandeur naturelle, occupe le fond de -la chapelle.</p> - -<p>Les compositions de cette chapelle sont d'une belle ordonnance, et les -ornements en sont de bon goût.</p> - -<p>Le monument de M. Languet de Gergy est dans la <i>cinquième chapelle</i> -dédiée à saint Jean-Baptiste.</p> - -<p>À l'entrée de la sacristie, sur deux piédestaux carrés, <span class="pagenum"><a id="page398" name="page398"></a>(p. 398)</span> sont -élevées les statues en plâtre de saint Pierre et de saint Jean: la -première par M. <cite>Pradier</cite>, la seconde par M. <cite>Petitot</cite>. Des -inscriptions portent qu'elles ont été données par la Ville à l'église -Saint-Sulpice, en 1822.</p> - -<p><i>Sixième chapelle.</i> 1<sup>o</sup> Deux copies d'apôtres, vus à mi corps, d'après -le <cite>Valentin</cite> ou <cite>Michel-Ange de Caravage</cite>; 2<sup>o</sup> l'esquisse de la -coupole de la chapelle de la Vierge.</p> - -<p><i>Septième chapelle</i>, dite de <i>Saint-Fiacre</i>. 1<sup>o</sup> Un très beau tableau -par M. <cite>Dejuinne</cite>, qui représente le saint refusant la couronne -d'Écosse; 2<sup>o</sup> la Résurrection de la fille de Jaïre (École de -<cite>Jouvenet</cite>); tableau au dessous du médiocre.</p> - -<p><i>Huitième chapelle.</i> Dans une niche sur l'autel, une petite statue de -Sainte-Geneviève, d'un style médiocre, mais exécutée avec naïveté et -correction.</p> - -<p><i>Neuvième chapelle.</i> Sur l'autel une bonne copie du Saint-Michel de -Raphaël; vis-à-vis, la Samaritaine, bon tableau de l'école de <cite>La -Hire</cite> ou de <cite>Le Brun</cite>.</p> - -<p><i>Deuxième chapelle</i>, à gauche en entrant. Trois tableaux: 1<sup>o</sup> -Sainte-Perpétue dans sa prison; 2<sup>o</sup> saint Vincent faisant une -instruction aux orphelins en présence des sœurs de la Charité; 3<sup>o</sup> -la mort de la Vierge, par <cite>Dandré-Bardon</cite>. Le premier de ces tableaux -est très médiocre, les deux autres sont détestables.</p> - -<p><i>Troisième chapelle.</i> On la peint à fresque en ce moment.</p> - -<p><i>Quatrième chapelle</i> dite de <i>Saint-Vincent de Paule</i>. Cette -chapelle, peinte à fresque par M. <cite>Guillemot</cite>, <span class="pagenum"><a id="page399" name="page399"></a>(p. 399)</span> nous montre, -dans le tableau de la droite, le saint assistant Louis XIII à ses -derniers moments; dans celui de la gauche, le moment où il recommande -les enfants trouvés à la pitié des dames de charité; dans les quatre -pendentifs, des médaillons en bas-relief de couleur d'or représentent -plusieurs actions de sa vie; dans le plafond, il est enlevé au ciel -par des anges.</p> - -<p>Il y a, dans ces peintures, le mérite de composition et de dessin qui -distingue les ouvrages de M. Guillemot<a id="footnotetag294" name="footnotetag294"></a><a href="#footnote294" title="Lien vers la note 294"><span class="smaller">[294]</span></a>.</p> - -<p><i>Cinquième chapelle.</i> Dans cette chapelle, qui est ornée d'une très -belle menuiserie, sur le maître-autel, un tableau allégorique -représentant la Conversion des nations infidèles par saint François -Xavier; sans nom d'auteur.</p> - -<p><span class="pagenum"><a id="page400" name="page400"></a>(p. 400)</span> <i>Sixième chapelle.</i> Deux tableaux: 1<sup>o</sup> saint Jean écrivant -son Apocalypse; sans nom d'auteur; 2<sup>o</sup> saint François en prière, par -<cite>Pierre</cite>.</p> - -<p><i>Septième chapelle.</i> Un très beau tableau représentant saint Charles -Borromée pendant la peste de Milan; par M. <cite>Granger</cite>. (Donné par la -Ville à l'église de Saint-Sulpice, en 1817).</p> - -<p><i>Huitième chapelle.</i> Deux tableaux; 1<sup>o</sup> la Pentecôte; 2<sup>o</sup> -l'Annonciation; sans nom d'auteur.</p> - -<p>Au dessus des deux portes d'entrée, pratiquées des deux côtés de la -chapelle de la Vierge, deux tableaux: 1<sup>o</sup> l'Annonciation; sans nom -d'auteur; 2<sup>o</sup> la Vierge de douleur, bon tableau qui paroît appartenir -à l'école de <cite>Le Brun</cite>.</p> - -<p>Au dessus du banc des marguilliers, un tableau représentant -l'intérieur de Saint-Sulpice; sans nom d'auteur; vis-à-vis, une Vierge -tenant l'enfant Jésus entre ses bras; école de <cite>Mignard</cite>.</p> - -<p><i>Grand autel.</i> Il est fait en forme de sarcophage antique; au milieu -on a pratiqué une niche recouverte d'une glace, où sont exposées des -reliques. Le tabernacle, d'une forme carrée, est décoré, dans ses -parties latérales, de colonnes d'ordre corinthien, et supporte une -plinthe sur laquelle deux anges sont en adoration devant la croix. -Toute cette partie de l'autel est en cuivre doré, et l'ensemble de -cette composition est simple et de bon goût.</p> - - -<h3>NOUVEAU SÉMINAIRE SAINT-SULPICE.</h3> - -<p>Ce monument, achevé depuis peu de temps, borde tout le côté -méridional de la nouvelle place Saint-Sulpice. <span class="pagenum"><a id="page401" name="page401"></a>(p. 401)</span> C'est une -construction faite avec soin et d'une belle simplicité; mais elle n'a -pas le caractère convenable à sa destination, et ressemble plutôt à -une caserne qu'à un séminaire.</p> - - -<h3>PALAIS DU LUXEMBOURG.</h3> - -<p>Ce palais, ayant été destiné aux séances du Sénat de Buonaparte et -ensuite à celles de la Chambre des Pairs, a éprouvé, en raison de -cette destination, plusieurs changements dans ses distributions -intérieures: à droite, a été pratiqué un grand escalier qui conduit à -la salle des séances; il est décoré de statues représentant quelques -uns des généraux et des grands hommes qui ont illustré la France. À -gauche et au dessus du rez-de-chaussée, est la galerie des tableaux. -Ceux des anciens maîtres qu'elle contenoit ayant été transportés au -musée du Louvre, cette galerie est maintenant destinée à recevoir les -ouvrages des peintres vivants dont le gouvernement juge à propos de -faire l'acquisition; cette collection de tableaux modernes change -souvent d'aspect et pour ainsi dire, à chaque salon, un grand nombre -d'ouvrages nouvellement exposés prenant la place des tableaux de -l'exposition précédente qui sont alors distribués, ou dans les maisons -royales, ou dans les musées des départements.</p> - -<p>Ce palais, autrefois obstrué, comme la plupart de nos édifices -publics, de bâtisses irrégulières ou de baraques qui y étoient -attenantes, est maintenant, des deux côtés, parfaitement isolé au -milieu d'un <span class="pagenum"><a id="page402" name="page402"></a>(p. 402)</span> espace symétrique, et fermé de tous côtés par des -grilles.</p> - - -<h3>JARDIN DU LUXEMBOURG.</h3> - -<p>Ce jardin, considéré maintenant comme le plus beau jardin public de -l'Europe, sans en excepter celui des Tuileries, qu'il surpasse par -l'élégance du dessin et l'heureuse harmonie de toutes ses parties, -mérite que nous nous arrêtions un moment sur les changements que le -génie de Chalgrin y a opérés, et qui en ont fait, comme par -enchantement, ce qu'il est aujourd'hui.</p> - -<p>Planté sur un terrain irrégulier, toutes les irrégularités de l'espace -dans lequel il est circonscrit se trouvent entièrement perdues dans -les parties les plus reculées du bois qui l'environne, et ce bois, -élevé en terrasse, vient se dessiner circulairement autour d'un -parterre également circulaire dans sa partie centrale, et qui, à -partir de la terrasse du château, se prolonge jusqu'à une seconde -terrasse, laquelle précède une immense allée percée en face du palais. -Cette allée, ouverte sur l'ancien terrain des Chartreux, termine, de -ce côté, le jardin, et présente pour perspective le monument de -l'Observatoire, dont l'axe s'est trouvé, par le plus heureux des -hasards, absolument le même que celui du monument élevé par -Desbrosses. Des deux côtés, et dans la partie basse de ce terrain, que -l'on a fort élevé au dessus de son niveau, mais seulement sur l'espace -où l'allée a été pratiquée, sont des pépinières expérimentales -<span class="pagenum"><a id="page403" name="page403"></a>(p. 403)</span> qui dépendent du palais, et sont renfermées dans l'enceinte -du jardin.</p> - -<p>Le bois symétriquement percé de larges allées, et dont la lisière -forme, de tous les côtés, des terrasses en amphithéâtre d'où la vue -embrasse tout le jardin, a, pour ces allées, des issues sur toutes les -rues qui l'environnent<a id="footnotetag295" name="footnotetag295"></a><a href="#footnote295" title="Lien vers la note 295"><span class="smaller">[295]</span></a>, de manière que les promeneurs peuvent y -aborder de tous les côtés. Le milieu du parterre, dont les -compartiments sont dessinés avec goût et simplicité, est occupé par un -grand bassin octogone avec jet d'eau; des pentes douces en fer à -cheval lient cette partie du jardin, à son extrémité méridionale, avec -les terrasses sur lesquelles s'élève le bois dont elle est entourée; -les murs de ces terrasses sont revêtus de massifs disposés en talus et -revêtus d'un gazon sur lequel on a planté des rosiers qui forment -autour du jardin comme une immense ceinture de fleurs. On communique -encore du parterre aux terrasses par plusieurs escaliers.</p> - -<p>Enfin les deux entrées, du côté de la rue de Vaugirard où se trouve la -façade du château, offrent un couvert d'arbres par lequel on arrive à -la grande terrasse placée vis-à-vis de la façade opposée. De l'un et -de l'autre côté, cette terrasse est accompagnée de deux grands espaces -entourés de grillages et remplis de rosiers greffés sur des -églantiers, et des espèces les plus rares et les plus variées. Ainsi, -de quelque côté qu'on entre dans ce jardin, on y trouve de l'ombrage -et les aspects les plus séduisants.</p> - -<p><span class="pagenum"><a id="page404" name="page404"></a>(p. 404)</span> Sur les terrasses et dans la partie circulaire du parterre, -on a placé comme ornement un assez grand nombre de statues.</p> - - -<table border="0" cellpadding="1" summary="Ornements du jardin du Luxembourg."> - -<tr> -<td colspan="3" class="center smcap">STATUES ET AUTRES ORNEMENTS DU JARDIN DU LUXEMBOURG.</td> -</tr> -<tr> -<td colspan="3"> </td> -</tr> -<tr> -<td class="center"><i>Sur la terrasse, à droite.</i></td> -<td> </td> -<td class="center"><i>Sur la terrasse, à gauche.</i></td> -</tr> - -<tr> -<td>Vulcain.</td> -<td> </td> -<td>Flore.</td> -</tr> -<tr> -<td>La Pudicité.</td> -<td> </td> -<td>Mars.</td> -</tr> -<tr> -<td>Romain.</td> -<td> </td> -<td>Guerrier romain.</td> -</tr> -<tr> -<td>Cérès.</td> -<td> </td> -<td>Bacchus.</td> -</tr> -<tr> -<td>Bacchus.</td> -<td> </td> -<td>L'Été.</td> -</tr> -<tr> -<td>Méléagre.</td> -<td> </td> -<td>Vertumne.</td> -</tr> -<tr> -<td>L'Été.</td> -<td> </td> -<td>Mercure.</td> -</tr> -<tr> -<td>Guerrier romain.</td> -<td> </td> -<td>Apollon.</td> -</tr> -<tr> -<td>Romain.</td> -<td> </td> -<td>Bacchus.</td> -</tr> -<tr> -<td>Vénus.</td> -<td> </td> -<td>Vénus.</td> -</tr> -<tr> -<td>Cérès.</td> -<td> </td> -<td>Méléagre.</td> -</tr> -<tr> -<td>Le Gladiateur Borghèse.</td> -<td> </td> -<td>Diane chasseresse.</td> -</tr> - -<tr> -<td colspan="3"> </td> -</tr> -<tr> -<td class="center"><i>Autour du parterre.</i></td> -<td> </td> -<td class="center"><i>Autour du parterre.</i></td> -</tr> - -<tr> -<td>Minerve.</td> -<td> </td> -<td>Diane.</td> -</tr> -<tr> -<td>Junon.</td> -<td> </td> -<td>Diane.</td> -</tr> -<tr> -<td>Vénus.</td> -<td> </td> -<td>Bacchus.</td> -</tr> -<tr> -<td>Flore.</td> -<td> </td> -<td>Vénus.</td> -</tr> -</table> - -<p class="p2 center"><i>Dans le parterre, aux angles des grands tapis de verdure.</i></p> - - <p>Quatre grands vases en marbre, forme de Médicis.</p> - - -<p class="p2 center"><i>À l'origine des balustrades qui bordent le fer à cheval.</i></p> - - <p>Des groupes d'enfants supportant des cuvettes.</p> - - -<p class="p2 center"><i>Aux deux extrémités du fer à cheval.</i></p> - - <p>Des copies des lutteurs, d'après les deux groupes antiques de la - galerie de Florence.</p> - - -<p class="p2 center"><span class="pagenum"><a id="page405" name="page405"></a>(p. 405)</span> <i>Au milieu du tapis de verdure, dans la partie du bois, - à droite.</i></p> - - <p>Un grand vase, forme de Médicis.</p> - - -<p class="p2 center"><i>Dans le carré de rosiers, du même coté.</i></p> - - <p>Une statue de Mercure.</p> - - -<p class="p2 center"><i>À l'entrée de la grande allée.</i></p> - - <p>Sur deux piédestaux carrés, deux lions en marbre. Les deux portes - qui donnent sur les rues de Fleurus et d'Enfer sont ornées des - mêmes animaux sculptés en pierre.</p> - - -<p class="p2 center"><i>Dans la partie du bois qui borde la rue d'Enfer.</i></p> - - <p>Trois statues allégoriques.</p> - - -<p class="p2">La plupart de ces statues sont copiées d'après l'antique. Les -meilleures de ces copies sont médiocres, ce qui ne peut choquer dans -des figures destinées à l'ornement d'un jardin public; mais plusieurs -d'entre elles offrent des nudités, et ces nudités sont choquantes, -même pour l'œil le moins scrupuleux.</p> - -<p>Les honnêtes gens s'étonnent avec juste raison que, dans la capitale -d'un royaume où la religion chrétienne est du moins reconnue comme -<em>religion de l'État</em>, on laisse encore subsister, dans des lieux -ouverts à toute une population<a id="footnotetag296" name="footnotetag296"></a><a href="#footnote296" title="Lien vers la note 296"><span class="smaller">[296]</span></a>, et dont n'écartent <span class="pagenum"><a id="page406" name="page406"></a>(p. 406)</span> ni -le sexe ni l'âge, ces monuments hideux de la licence du paganisme, sur -lesquels du moins on jettoit autrefois un voile, lorsque, très -imprudemment encore, on les exposoit aux regards de la multitude. -Puisqu'on juge à propos de ne point les y soustraire, la pudeur -publique exigeroit qu'on leur rendît du moins ce voile, qui en a été -arraché pendant les saturnales de la révolution.</p> - - -<h3>THÉÂTRE-FRANÇOIS.</h3> - -<p>Ce théâtre, devenu, il y a quelques années, la proie d'un nouvel -incendie qui, de même que le premier, en avoit détruit toutes les -constructions intérieures, a été très promptement rétabli. La salle, -dont la coupe est la même, offre une décoration élégante, exécutée -sous la direction et d'après les dessins de M. Lafitte. Dans les -compartiments du plafond, disposé en éventail, sont représentées les -Muses et autres divinités du paganisme qui président aux beaux arts; -vers l'entablement sont rassemblés, dans des médaillons, les portraits -des grands auteurs tragiques, grecs et romains. Les autres parties de -cette salle sont richement décorées en arabesques où domine l'or, au -milieu d'une grande variété de couleurs. À l'extérieur, le fronton a -été remplacé par un attique.</p> - - -<h3><span class="pagenum"><a id="page407" name="page407"></a>(p. 407)</span> NOUVEAU MARCHÉ SAINT-GERMAIN.</h3> - -<p>Cette belle construction se compose, dans sa partie principale, d'un -grand bâtiment carré-long, qui occupe tout l'espace sur lequel étoit -placée autrefois la Foire Saint-Germain. Les deux façades du nord et -du midi sont percées chacune de vingt-et-une arcades, dont trois -seulement sont ouvertes au milieu, et deux à chacun des angles; les -façades du levant et du couchant, qui n'ont que dix-sept arcades, -présentent également trois arcades ouvertes au milieu, et une à chaque -angle. Une rue sépare au midi ce bâtiment d'un autre qui sert de -boucherie, et se prolonge dans toute la longueur de cette façade -méridionale. Il contient aussi vingt-et-une arcades, et présente des -ouvertures toutes semblables. Les toits de ces deux constructions sont -plats et couverts de tuiles rondes; des ouvertures pratiquées au -dessus de chaque arcade y entretiennent la libre circulation de l'air -et y maintiennent la salubrité.</p> - -<p>Au milieu de la cour du grand marché a été transportée une fontaine, -autrefois placée sur la place Saint-Sulpice, et dont les dimensions -étoient hors de proportion, et avec le monument en face duquel elle -avoit été élevée, et avec la place immense dont elle devoit faire -l'ornement. La composition en est simple et de bon goût: c'est une -espèce de cippe carré, orné de quatre bas-reliefs, représentant le -Commerce, l'Agriculture, les Sciences et les Arts. Ces bas-reliefs -sont dus à M. Espercieux.</p> - -<p>Au milieu du bâtiment destiné aux bouchers, <span class="pagenum"><a id="page408" name="page408"></a>(p. 408)</span> s'élève une autre -fontaine que surmonte une figure colossale en moulage.</p> - -<p>Ce monument, pour la pureté de son exécution, la noble simplicité de -ses lignes et l'accord parfait de toutes les convenances -architecturales, peut être offert comme un modèle qu'il seroit -difficile de surpasser.</p> - - -<h3>THÉÂTRE FORAIN DU LUXEMBOURG.</h3> - -<p>Ce théâtre, très fréquenté par le peuple qui habite les quartiers -environnants, est situé dans la rue de Fleurus, et à l'entrée du -jardin du Luxembourg.</p> - - -<h3>BARRIÈRE DU MONT-PARNASSE.</h3> - -<p>En dehors de cette barrière, est situé l'ancien cimetière de la -Charité, que l'on a considérablement agrandi, et que l'on nomme -maintenant cimetière du Midi. C'est là que la plupart des habitants de -la rive méridionale de la Seine ont leur sépulture. Près de ce -cimetière s'élève un petit théâtre très fréquenté, dans la belle -saison, par les classes populaires de Paris. L'espace entre cette -barrière et celle du midi est couvert de guinguettes de la -construction la plus élégante, et dont plusieurs pourroient soutenir -la comparaison avec les hôtels les plus brillants de la -Chaussée-d'Antin.</p> - -<a id="ruesnouvelles" name="ruesnouvelles"></a> -<h3>RUES ET PLACES NOUVELLES.</h3> - -<p><i>Rue d'Assas.</i> Elle donne d'un côté dans la rue du Cherche-Midi, de -l'autre dans la rue de Vaugirard. <span class="pagenum"><a id="page409" name="page409"></a>(p. 409)</span> Elle a été ouverte sur -l'ancien terrain des Carmes-Déchaussés.</p> - -<p><i>Rue Clément.</i> Elle longe le côté nord du marché neuf Saint-Germain, -et d'une part aboutit à la rue de Seine, de l'autre à la rue Mabillon.</p> - -<p><i>Rue de l'Est.</i> Elle commence au boulevard et vient aboutir dans la -rue d'Enfer, à l'endroit où est ouvert le passage de -Saint-Jacques-du-Haut-Pas.</p> - -<p><i>Rue Félibien.</i> Cette rue, formée par la façade méridionale du marché -Saint-Germain et par le bâtiment qui lui est parallèle, aboutit d'un -côté à la rue Neuve-de-Seine, et de l'autre à la rue Mabillon.</p> - -<p><i>Rue de Fleurus.</i> Cette rue aboutit d'un côté à la grille du -Luxembourg (côté du couchant), de l'autre au cul-de-sac de la rue -Notre-Dame-des-Champs, auquel elle a donné son nom.</p> - -<p><i>Rue des Fourneaux.</i> Cette rue, ouverte dans la rue de Vaugirard, -vient aboutir à la barrière dont elle porte le nom.</p> - -<p><i>Rue Duguay-Trouin.</i> Elle est ouverte sur la rue de Fleurus, et vient -aboutir en équerre à la rue de l'Ouest.</p> - -<p><i>Rue Jean-Bart.</i> Cette rue, ouverte dans la rue de Vaugirard et -vis-à-vis la rue Cassette, donne par son extrémité dans la rue de -Fleurus.</p> - -<p><i>Rue de la Caille.</i> Elle donne d'un côté dans la rue d'Enfer, et de -l'autre aboutit aux nouveaux boulevards.</p> - -<p><i>Rue Mabillon.</i> Elle longe le côté occidental du marché -Saint-Germain, et aboutit d'un côté à la rue <span class="pagenum"><a id="page410" name="page410"></a>(p. 410)</span> des Aveugles, de -l'autre à celle du Four Saint-Germain.</p> - -<p><i>Rue Montfaucon.</i> Elle aboutit d'un côté dans la rue Clément, de -l'autre dans celle du Four Saint-Germain. C'est l'ancienne rue de -Bissi.</p> - -<p><i>Rue Neuve-de-Seine.</i> Elle commence à la rue des Quatre-Vents, aboutit -d'un côté à la rue de Seine, et de l'autre fait le prolongement de la -rue de Tournon.</p> - -<p><i>Rue de l'Ouest.</i> Elle commence dans la rue de Vaugirard, longe -l'ancien enclos des Chartreux, et vient aboutir au boulevard.</p> - -<p><i>Place Saint-Sulpice.</i> Elle a été formée devant l'église dont elle -porte le nom, et là viennent aboutir les rues Palatine, Férou, -Pot-de-Fer, du Vieux-Colombier, des Canettes et des Aveugles.</p> - -<p><i>Rue Toustain.</i> Elle aboutit d'un côté à la rue Félibien, de l'autre à -la rue Neuve-de-Seine.</p> - -<p><i>Rue du Val-de-Grâce.</i> Elle a été ouverte en face de ce monastère, et -vient aboutir à la rue d'Enfer.</p> - -<p><i>Cul-de-sac Vaugirard.</i> Il a été ouvert dans la rue dont il porte le -nom, près de la maison de l'Enfant-Jésus.</p> - - -<h3>BOULEVARD.</h3> - -<p><i>Boulevard d'Enfer.</i> Il prend naissance au boulevard du Mont-Parnasse, -et vient aboutir à la barrière dont il porte le nom<a id="footnotetag297" name="footnotetag297"></a><a href="#footnote297" title="Lien vers la note 297"><span class="smaller">[297]</span></a>.</p> - - -<h3><span class="pagenum"><a id="page411" name="page411"></a>(p. 411)</span> FONTAINES.</h3> - -<p><i>Fontaine Garancière.</i> Elle est située à l'entrée de cette rue, du -côté de celle de Vaugirard, et avoit été construite, en 1715, aux -frais de la princesse Anne, palatine de Bavière, veuve de Henri-Jules -de Bourbon-Condé, ainsi que l'indique l'inscription suivante, détruite -pendant la révolution, et qui a été rétablie:</p> - -<p class="quote"> - <i lang="la">Aquam præfecto et ædilibus acceptam hic, suis impensis, civibus - fluere voluit serenissima princeps Anna Palatina ex Bavariis, - relicta serenissimi principis Henrici-Borbonii, principis Condæi, - anno Domini M. D. CC. XV.</i></p> - -<p><i>Fontaine de la rue du Regard.</i> Cette fontaine, qui existe depuis -long-temps à l'angle de cette rue et de celle de Vaugirard, est ornée, -depuis quelques années, d'un bas-relief de peu de saillie et d'un bon -style, lequel représente une Naïade qui se joue avec des cignes.</p> -</div> - -<p class="p2 center smaller">FIN DE LA PREMIÈRE PARTIE DU QUATRIÈME VOLUME.</p> - - - -<div class="chapter"> -<div class="toc"> -<h2><span class="pagenum"><a id="page413" name="page413"></a>(p. 413)</span> TABLE DES MATIÈRES.<br /> -QUATRIÈME VOLUME.—PREMIÈRE PARTIE.</h2> - -<p class="center">QUARTIER DU LUXEMBOURG.</p> - -<ul class="none"> -<li> <span class="ralign10">Pages</span></li> - -<li>Paris sous Louis XIV. -<span class="ralign10"><a href="#page1">1</a></span></li> - -<li>Origine du quartier. -<span class="ralign10"><a href="#page207">207</a></span></li> - -<li>Saint-Sulpice. -<span class="ralign10"><a href="#page208">208</a></span></li> - -<li>Les Religieuses de Notre-Dame-de-la-Miséricorde. -<span class="ralign10"><a href="#page227">227</a></span></li> - -<li>Les Orphelines de Saint-Sulpice. -<span class="ralign10"><a href="#page230">230</a></span></li> - -<li>Les Filles du Saint-Sacrement. -<span class="ralign10"><a href="#page234">234</a></span></li> - -<li>Les Prémontrés réformés. -<span class="ralign10"><a href="#page239">239</a></span></li> - -<li>L'abbaye de Notre-Dame-aux-Bois. -<span class="ralign10"><a href="#page242">242</a></span></li> - -<li>Le prieuré du Chasse-Midi. -<span class="ralign10"><a href="#page244">244</a></span></li> - -<li>Les Filles de Saint-Thomas-de-Villeneuve. -<span class="ralign10"><a href="#page247">247</a></span></li> - -<li>Les Petites-Maisons. -<span class="ralign10"><a href="#page250">250</a></span></li> - -<li>Les Filles du Bon-Pasteur. -<span class="ralign10"><a href="#page253">253</a></span></li> - -<li>Hospice des Hibernois. -<span class="ralign10"><a href="#page256">256</a></span></li> - -<li>Les Filles de l'Annonciation. -<span class="ralign10"><i>Ib.</i></span></li> - -<li>Les Incurables. -<span class="ralign10"><a href="#page257">257</a></span></li> - -<li>Les Bénédictines de Notre-Dame-de-Liesse. -<span class="ralign10"><a href="#page260">260</a></span></li> - -<li>Hospice Saint-Sulpice. -<span class="ralign10"><a href="#page262">262</a></span></li> - -<li>Les Filles de l'Enfant-Jésus. -<span class="ralign10"><a href="#page263">263</a></span></li> - -<li>Les Filles de Notre-Dame-des-Prés. -<span class="ralign10"><a href="#page265">265</a></span></li> - -<li>Les Filles de Sainte-Thècle. -<span class="ralign10"><a href="#page267">267</a></span></li> - -<li>Les Carmes-Déchaussés. -<span class="ralign10"><a href="#page269">269</a></span></li> - -<li>Les Religieuses du Précieux-Sang. -<span class="ralign10"><a href="#page273">273</a></span></li> - -<li>Les Religieuses de Lorraine. -<span class="ralign10"><a href="#page275">275</a></span></li> - -<li>Noviciat des Jésuites. -<span class="ralign10"><a href="#page277">277</a></span></li> - -<li>Les Filles de l'Instruction-Chrétienne. -<span class="ralign10"><a href="#page279">279</a></span></li> - -<li>Les Dames du Calvaire. -<span class="ralign10"><a href="#page281">281</a></span></li> - -<li>Le palais du Luxembourg. -<span class="ralign10"><a href="#page285">285</a></span></li> - -<li>Comédie Françoise. -<span class="ralign10"><a href="#page302">302</a></span></li> - -<li>Les Feuillants-des-Anges-Gardiens. -<span class="ralign10"><a href="#page324">324</a></span></li> - -<li>Les Chartreux. -<span class="ralign10"><a href="#page326">326</a></span></li> - -<li>L'abbaye de Port-Royal. -<span class="ralign10"><a href="#page338">338</a></span></li> - -<li>L'Institution de l'Oratoire. -<span class="ralign10"><a href="#page343">343</a></span></li> - -<li>La Foire Saint-Germain. -<span class="ralign10"><a href="#page345">345</a></span></li> - -<li>Colléges, Écoles, etc. -<span class="ralign10"><a href="#page353">353</a></span></li> - -<li>Hôtels. -<span class="ralign10"><a href="#page363">363</a></span></li> - -<li>Rues et Places du quartier du Luxembourg. -<span class="ralign10"><a href="#page369">369</a></span></li> - -<li>Monuments nouveaux. -<span class="ralign10"><a href="#page396">396</a></span></li> - -<li>Rues et Places nouvelles. -<span class="ralign10"><a href="#page408">408</a></span></li> - -<li>Fontaines. -<span class="ralign10"><a href="#page411">411</a></span></li> -</ul> -</div> -</div> - -<p class="p2 center smaller">FIN DE LA TABLE DES MATIÈRES.</p> - - - - -<p class="p4 center smaller">IMPRIMERIE ET FONDERIE DE J. PINARD,<br /> -<span class="smcap">RUE D'ANJOU-DAUPHINE, N<sup>o</sup> 8.</span></p> - - - - -<div class="chapter"> -<h2>Notes</h2> - -<p><a id="footnote1" name="footnote1"></a> -<b><a href="#footnotetag1">1</a></b>: II. Cor. 1, 12.</p> - -<p><a id="footnote2" name="footnote2"></a> -<b><a href="#footnotetag2">2</a></b>: Toutefois il est vrai de dire que ces honteux traités ne -furent point l'ouvrage du jeune monarque, mais de Mazarin qui régnoit -encore à sa place. Du caractère qu'il étoit, Louis XIV s'en fût sans -doute indigné et ne les eût point signés.</p> - -<p><a id="footnote3" name="footnote3"></a> -<b><a href="#footnotetag3">3</a></b>: «Les enfants de Charles I<sup>er</sup> se réfugièrent en Espagne. -Les ministres espagnols éclatèrent dans toutes les cours, et surtout à -Rome, de vive voix et par écrit, contre un cardinal qui sacrifioit, -disoient-ils, les lois divines et humaines, l'honneur et la religion, -au meurtrier d'un roi, et qui chassoit de France Charles II et le duc -d'York, cousins de Louis XIV, pour plaire au bourreau de leur père. -Pour toute réponse aux cris des Espagnols, on produisit les offres -qu'ils avoient faites eux-mêmes au protecteur. (<span class="smcap">Voltaire.</span>)» Ainsi la -France mettoit au jour la honte de l'Espagne, mais ne se lavoit point -de la sienne; et ceci ne prouvoit autre chose, sinon qu'il y avoit -entre les deux cabinets rivalité de bassesse et d'immoralité.</p> - -<p><a id="footnote4" name="footnote4"></a> -<b><a href="#footnotetag4">4</a></b>: La mort du duc d'Épernon, colonel-général de -l'infanterie, lui fournit l'occasion qu'il souhaitoit de supprimer -cette charge comme donnant trop d'autorité à celui qui en étoit -revêtu; et tous les mestres de camp, tant d'infanterie que de -cavalerie, prirent le titre de colonels particuliers de leurs -régiments. Dès lors l'armée tout entière fut, pour ainsi dire, dans sa -main; et il se réserva de nommer à tous les grades, ne souffrant pas -même qu'il se fît un enseigne qui ne fût de son choix.</p> - -<p><a id="footnote5" name="footnote5"></a> -<b><a href="#footnotetag5">5</a></b>: Les instructions qu'il donnoit à son royal élève se -réduisoient à lui recommander de tenir très bas les princes de son -sang, de ne point se familiariser avec ses courtisans, surtout de -savoir dissimuler avec tout le monde, lui montrant la dissimulation -comme le point le plus important de l'art de régner; du reste, il ne -lui parloit jamais que vaguement des affaires, et employoit à son -égard tous les moyens qu'il jugeoit propres à l'en distraire, à lui -ôter la curiosité d'en savoir davantage (<span class="smcap">Reboulet</span>, t. 1, p. 536, -in-4<sup>o</sup>).</p> - -<p><a id="footnote6" name="footnote6"></a> -<b><a href="#footnotetag6">6</a></b>: Jusqu'alors ils avoient passé leur vie presque entière -dans les provinces qui leur étoient confiées, et où ils jouissoient -d'une grande indépendance; à peine en sortoient-ils une fois l'an pour -aller faire leur cour au souverain; et l'on conçoit ce que leur -offroit d'avantages une telle position, soit pour se faire des -créatures en répandant les grâces dont ils étoient les seuls -distributeurs, soit pour se présenter aux peuples comme des maîtres de -qui ils avoient tout à craindre et tout à espérer. Il avoit été -prouvé, par la guerre de la Fronde, que Richelieu ne les avoit point -encore assez abattus. Louis XIV forma le dessein d'achever ce que ce -ministre avoit commencé. La cour devint le séjour ordinaire et forcé -de ces personnages éminents, et l'on finit par leur persuader qu'ils -ne pouvoient être bien et honorablement nulle autre part, et à un tel -point, qu'après quelques années de séjour auprès du prince ils se -seroient crus exilés, si on les eût de nouveau confinés dans leurs -gouvernements. Enfin, pour achever de leur ôter toute influence, -l'autorité attachée à leur charge fut partagée entre les gouverneurs -particuliers qui ne relevèrent plus que de la cour, et les intendants -qui reçurent la plus grande part de cette autorité; en sorte que cette -qualité de gouverneur de province ne fut plus qu'un grand titre auquel -étoient attachés de grands revenus. (<span class="smcap">Reboulet</span>, t. 1, p. 557, -in-4<sup>o</sup>.)</p> - -<p><a id="footnote7" name="footnote7"></a> -<b><a href="#footnotetag7">7</a></b>: Ses autres ministres étoient le marquis de Lionne et -Michel Le Tellier, père de Louvois. Ces deux personnages, et le -surintendant des finances Fouquet, administroient toutes les affaires -sous le cardinal. Le roi les avoit conservés, et lors de la chute de -Fouquet, Colbert remplaça celui-ci sous le titre de -contrôleur-général.</p> - -<p><a id="footnote8" name="footnote8"></a> -<b><a href="#footnotetag8">8</a></b>: Ces billets d'épargne avoient été jetés par la cour dans -le commerce, pendant les temps critiques de la régence; les porteurs -en étoient devenus créanciers de l'État; et les besoins toujours -croissants du trésor les avoient fait multiplier d'une manière -excessive. Ne voyant aucun moyen de les acquitter, Colbert imagina de -les décrier; et, pour y parvenir sûrement, il commença par les faire -refuser dans les recettes du roi. Le moyen étoit sans doute -immanquable, et l'effet en fut tel, qu'à peine trouvoit-on cinquante -francs sur un billet de dix mille francs. Alors il en fit racheter -d'énormes quantités, et paya ainsi à peu de frais des dettes -considérables. Quant aux rentes de l'Hôtel-de-Ville, voici ce qui -arriva: dans ces mêmes moments de crise, la cour avoit forcé la ville -de Paris à emprunter de très grandes sommes à de gros intérêts, et -comme elle ne pouvoit subvenir à les payer, une ordonnance obligea les -rentiers à imputer au remboursement du capital, ce que l'on déclaroit -<em>excessif</em> dans les intérêts qu'ils avoient reçus; cette opération -ruina un grand nombre de familles, dont le plus clair et souvent -l'unique revenu étoit en rentes constituées sur l'hôtel-de-ville. -(<cite>Mém. de l'abbé</cite> <span class="smcap">de Choisi</span>.—<cite>Id. du comte</cite> <span class="smcap">de Bussi</span>, t. 3.)</p> - -<p><a id="footnote9" name="footnote9"></a> -<b><a href="#footnotetag9">9</a></b>: Fouquet étoit coupable sans doute; mais Colbert qui, sous -le masque hypocrite de la plus ardente amitié, abuse de sa confiance, -l'attire dans un piége exécrable, et, lorsqu'il l'y a fait tomber, se -montre son ennemi le plus implacable et le plus acharné, Colbert est -mille fois plus coupable que lui. On ne peut lire sans indignation, et -sans concevoir pour cet homme autant de haine que de mépris, les -détails de cette manœuvre atroce et de ce vil espionnage (<i>Voyez</i> -les <cite>Mémoires de l'abbé</cite> <span class="smcap">de Choisi</span>, t. 1, liv. 3).</p> - -<p><a id="footnote10" name="footnote10"></a> -<b><a href="#footnotetag10">10</a></b>: Le canal du Languedoc.</p> - -<p><a id="footnote11" name="footnote11"></a> -<b><a href="#footnotetag11">11</a></b>: C'étoit un malheureux effet de la licence des guerres -qui avoient précédé. Le roi remédia à ce mal en établissant une -chambre de justice ambulante qui, sous le nom de <em>grands jours</em>, -devoit parcourir les provinces, réprimer et punir toutes ces -injustices. Elle commença ses fonctions en Auvergne, où les violences -avoient été poussées à de plus grands excès que partout ailleurs. Il -en coûta la tête à plusieurs; un grand nombre de seigneurs furent -punis par la démolition de leurs châteaux, et la sévérité du prince -s'étendit jusque sur les juges subalternes dont ils avoient fait les -instrumens de leur tyrannie. (<span class="smcap">Reboulet</span>, t. 1, p. 635, in-4<sup>o</sup>.)</p> - -<p><a id="footnote12" name="footnote12"></a> -<b><a href="#footnotetag12">12</a></b>: <cite>Mém. du duc</cite> <span class="smcap">de Saint-Simon</span>, liv. 1.—«Son esprit, -dit-il, naturellement porté au petit, se plut en toutes sortes de -détails. Il entra sans cesse dans les derniers sur les troupes, -habillement, évolutions, armement, exercice, discipline, en un mot, -dans toutes sortes de bas détails; il ne s'en occupoit pas moins sur -ses bâtiments, sa maison civile, ses extraordinaires de bouche: il -croyoit toujours apprendre quelque chose à ceux qui en ce genre en -savoient le plus, qui recevoient en novices des leçons qu'ils savoient -par cœur depuis long-temps. Ces pertes de temps, qui paroissoient -au roi avoir tout le mérite d'une application continuelle, étoient le -triomphe de ses ministres qui, avec un peu d'art et d'expérience à le -tourner, faisoient venir, comme de lui, ce qu'ils vouloient eux-mêmes, -et qui conduisoient le grand monarque selon leurs vues et trop souvent -selon leurs intérêts, tandis qu'ils s'applaudissoient de le voir se -noyer dans les détails.» Il faut sans doute ne se livrer qu'avec -quelque méfiance aux récits du duc de Saint-Simon, qui se laisse trop -souvent aller à ses préjugés et à ses préventions; mais comme son -caractère était la franchise même, on doit le croire, lorsque ce qu'il -dit est expliqué et confirmé par les faits.</p> - -<p><a id="footnote13" name="footnote13"></a> -<b><a href="#footnotetag13">13</a></b>: Il rappela l'ambassadeur qu'il avoit à Madrid, fit -sortir de France celui d'Espagne, et déclara à son beau-père que, s'il -ne reconnoissoit la supériorité de la cour de France et ne lui faisoit -pas une satisfaction solennelle d'un tel affront, la guerre alloit -recommencer. Philippe IV étoit loin de pouvoir accepter un pareil -défi; il lui fallut s'humilier; «et cette cour encore fière, dit -Voltaire, murmura long-temps de son humiliation.»</p> - -<p><a id="footnote14" name="footnote14"></a> -<b><a href="#footnotetag14">14</a></b>: Voltaire dit lui-même que le duc Créqui avoit révolté -les Romains par ses hauteurs; que ses domestiques commettoient dans -Rome les mêmes désordres que la jeunesse indisciplinable de Paris; que -ses laquais avoient chargé, l'épée à la main, une escouade de Corses -qui protégeoit les exécutions de justice.</p> - -<p><a id="footnote15" name="footnote15"></a> -<b><a href="#footnotetag15">15</a></b>: Avant d'en venir là, le pape avoit vainement employé -tous les moyens de conciliation; il avoit fait pendre quelques-uns des -soldats qui avoient insulté l'hôtel de l'ambassade; il avoit fait -sortir de Rome le gouverneur de cette ville, soupçonné d'avoir -favorisé l'attentat. Ni ces actes de déférence, ni les paroles de paix -qu'il lui fit porter, ne purent fléchir le roi. Pour l'apaiser quand -on l'avoit offensé, il falloit qu'on se mît sous ses pieds. On sait à -quoi ce pape fut réduit: il se vit forcé d'exiler de Rome son propre -neveu, de casser la garde corse, d'élever lui-même, dans la capitale -de ses États et du monde chrétien, une pyramide, avec une inscription -qui signaloit à la fois l'injure et la réparation, enfin d'envoyer un -légat à <i lang="la">latere</i> faire satisfaction au roi, ou, pour mieux dire, lui -demander pardon.</p> - -<p><a id="footnote16" name="footnote16"></a> -<b><a href="#footnotetag16">16</a></b>: Par cette distinction, bien digne d'eux assurément, ils -reconnoissoient, disoient-ils, avec le pape et les évêques, que la -doctrine des cinq propositions étoit justement censurée: c'étoit là le -point <em>de droit</em>. Mais ils nioient que cette doctrine fût celle de -Jansénius: c'étoit là le point <em>de fait</em>. D'où il résultoit que si -l'on eût consenti à leur faire une telle concession, tout en -paroissant condamner les cinq propositions, ils les eussent réellement -soutenues en soutenant le livre de Jansénius, où elles étoient -effectivement.</p> - -<p><a id="footnote17" name="footnote17"></a> -<b><a href="#footnotetag17">17</a></b>: Ce prince, que nous avons vu jouer un rôle dans la -Fronde, et que les vicissitudes de sa fortune, ses inconstances et ses -bizarreries ont rendu plus célèbre que ses talents militaires qui -étoient très réels, fit cette donation au roi, pour se venger de ce -que son neveu, à qui il avoit promis la succession de ses États en -faveur de son mariage avec mademoiselle de Nemours, usoit de -l'entremise même du roi pour obtenir l'exécution d'une promesse que -son oncle ne vouloit plus tenir, parce que ce mariage, qui lui avoit -plu d'abord, lui déplaisoit maintenant; et Louis XIV, qui s'étoit -déclaré le protecteur du jeune prince de Lorraine, ne balança pas à -signer une convention qui l'enrichissoit des dépouilles de son -protégé, ne répondant autre chose à ses justes plaintes, sinon que -<em>les affaires des rois ne se traitoient pas comme celles des -particuliers</em>. Toutefois, on sait que ce traité demeura sans effet.</p> - -<p><a id="footnote18" name="footnote18"></a> -<b><a href="#footnotetag18">18</a></b>: Pour violer ce traité, des ministres, et Turenne -lui-même que l'on voit avec peine professer de pareilles doctrines, -soutinrent que «la promesse qu'avoit faite Mazarin d'abandonner le -Portugal étoit une <em>foiblesse</em> contraire à l'<em>équité naturelle</em>, <em>au -droit des gens</em>, à la protection <em>que les rois se doivent -mutuellement</em>; qu'elle n'étoit pas moins <em>contraire à la politique</em>; -que l'intérêt de la France étoit que la couronne de Portugal fût -indépendante; que l'Espagne n'<em>étoit point encore assez humiliée</em>, -quoiqu'elle le fût beaucoup; qu'il falloit l'abattre tellement, -qu'elle ne pût pas se relever, etc. (<cite>Mém.</cite> <span class="smcap">de Choisi</span>.). Le roi <em>goûta -ces raisons</em>; et, en effet, elles devoient lui sembler bonnes, <em>les -affaires des rois ne se traitant pas comme celles des particuliers</em>.</p> - -<p><a id="footnote19" name="footnote19"></a> -<b><a href="#footnotetag19">19</a></b>: «L'Angleterre ravagée par la peste; Londres réduite en -cendres par un incendie attribué injustement aux catholiques; la -prodigalité et l'indigence continuelle de Charles II, aussi -dangereuses pour ses affaires que la contagion et l'incendie, -mettoient la France en sûreté du côté des Anglois. L'empereur réparant -à peine l'épuisement d'une guerre contre les Turcs; le roi d'Espagne, -Philippe IV, mourant, et sa monarchie aussi foible que lui, laissoient -Louis XIV le seul puissant et le seul redoutable.» Voilà ce que dit -Voltaire; mais il auroit dû ajouter, et l'événement le prouva, que, vu -l'état actuel de l'Europe, il n'étoit point de tentation plus -dangereuse pour ce prince que cette puissance même et la crainte -qu'elle inspiroit.</p> - -<p><a id="footnote20" name="footnote20"></a> -<b><a href="#footnotetag20">20</a></b>: Cette coutume particulière du pays étoit appelée <em>droit -de dévolution</em>; elle portoit que «si une femme ou un mari venoient à -mourir, la propriété de tous leurs fonds de terre étoit dévolue aux -enfants mâles ou femelles issus de ce mariage, sans que ceux du second -lit y pussent prétendre, l'époux survivant n'ayant que l'usufruit.» -Cette fois-ci Louis XIV jugea que <em>les affaires du prince ne devoient -point se traiter</em> autrement <em>que celles des particuliers</em>.</p> - -<p><a id="footnote21" name="footnote21"></a> -<b><a href="#footnotetag21">21</a></b>: «Les premiers historiens de Louis XIV, n'ayant pas tous -les documents que l'on a acquis depuis, disent que ce fut au moyen -d'un traité d'alliance qu'il fit avec la Suède qu'il s'assura, dans -cette guerre, la neutralité de l'empereur, la Suède s'engageant par ce -traité à faire entrer douze mille hommes dans les États héréditaires -d'Autriche, au moment où l'empereur prendroit parti contre la France. -Depuis, l'on a découvert que l'inaction du chef de la maison -d'Autriche, dans cette circonstance, avoit pour cause un traité conclu -secrètement entre lui et le roi de France, traité à peu près semblable -à celui qu'ils entamèrent à la mort de Charles II, roi d'Espagne, et -dans lequel ils se partageoient à l'avance les dépouilles de ce roi -encore enfant, dont l'un et l'autre étoient les protecteurs naturels.» -(<span class="smcap">Voltaire</span>, <cite>Siècle de Louis XIV</cite>.)</p> - -<p><a id="footnote22" name="footnote22"></a> -<b><a href="#footnotetag22">22</a></b>: Le maréchal de Turenne commandoit en chef sous le roi; -et il y avoit deux autres corps d'armée, l'un sous les ordres du -maréchal d'Aumont, l'autre commandé par M. de Créqui. Les villes de -Charleroi, Armentières, Saint-Vinox, Furnes, Ath, Tournay, Douay, -Courtray, Oudenarde et le fort de la Scarpe, furent pris dans l'espace -de deux mois par ces trois corps d'armée manœuvrant chacun -séparément. La campagne fut terminée par le siége de Lille, auquel le -roi assista, et qui se rendit, le 27 août, après neuf jours de -tranchée.</p> - -<p><a id="footnote23" name="footnote23"></a> -<b><a href="#footnotetag23">23</a></b>: Louvois, sous qui tout plioit, et qui vouloit la faveur -pour lui seul, étoit profondément blessé du ton d'indépendance et -quelquefois de supériorité que prenoit à son égard le maréchal de -Turenne, placé trop haut dans l'estime et dans la confiance de son -maître, pour qu'il pût espérer d'en faire, ainsi que des autres -généraux, l'admirateur de ses conceptions et l'esclave de ses -volontés. Ce fut donc lui qui détermina Louis XIV, en faisant valoir -mille raisons de bienséance, à employer, dans cette expédition, le -prince de Condé, alors gouverneur de la Bourgogne, province voisine de -celle qu'il s'agissoit d'envahir, et à qui, depuis sa rentrée en -France, le jeune monarque n'avoit encore accordé aucune marque de -confiance. Quant à Condé, il désiroit sa part de ces lauriers que -Turenne depuis long-temps moissonnoit à lui seul, et ce sentiment -jaloux n'avoit rien qui fût indigne de son noble caractère.</p> - -<p><a id="footnote24" name="footnote24"></a> -<b><a href="#footnotetag24">24</a></b>: Besançon se rendit dans deux jours; Dôle, après quatre -jours de siége; le reste fit encore moins de résistance.</p> - -<p><a id="footnote25" name="footnote25"></a> -<b><a href="#footnotetag25">25</a></b>: Dans leurs gazettes, publiées sous l'autorité de leurs -magistrats, et dans une foule d'autres petits écrits dont ils -inondoient l'Europe, ils se présentoient comme les libérateurs et les -conservateurs des Pays-Bas, qu'ils prétendoient avoir seuls empêchés -de devenir la proie du roi de France. On les accusoit, en outre, -d'avoir fait frapper des médailles, dont les inscriptions étoient -personnellement outrageantes pour Louis XIV.</p> - -<p><a id="footnote26" name="footnote26"></a> -<b><a href="#footnotetag26">26</a></b>: Cette négociation est fameuse par le voyage mystérieux -que fit auprès de son frère la duchesse d'Orléans, Henriette -d'Angleterre, voyage que suivit de près sa mort violente et subite; -elle l'est encore par l'indiscrétion de Turenne à qui une foiblesse -amoureuse arracha le secret de l'État.</p> - -<p><a id="footnote27" name="footnote27"></a> -<b><a href="#footnotetag27">27</a></b>: Les électeurs de Trèves, de Mayence, et le Palatin, -avoient promis de demeurer dans l'alliance qu'ils avoient faite avec -lui, ou du moins de garder la neutralité; et ce dernier tenoit encore -à la France par le mariage que venoit de contracter le duc d'Orléans -avec sa fille. L'électeur de Bavière, que le roi avoit flatté de -l'espérance de voir une de ses filles épouser le dauphin, étoit -également dans les meilleures dispositions à l'égard de la France. Il -en étoit de même de plusieurs autres princes de l'empire qui, lors de -la paix de Munster, lui avoient été redevables de la restitution d'une -partie plus ou moins considérable de leurs souverainetés.</p> - -<p><a id="footnote28" name="footnote28"></a> -<b><a href="#footnotetag28">28</a></b>: Le roi étoit informé que ce prince traitoit secrètement -avec les Hollandois pour être admis dans la triple alliance, et qu'il -faisoit en même temps solliciter l'Espagne de prendre une attitude -plus décisive dans des circonstances où l'union des puissances -menacées par Louis XIV pouvoit seule les préserver de ses entreprises; -et certes, il n'y avoit rien en cela qui ne fût d'un esprit judicieux -et prévoyant.</p> - -<p><a id="footnote29" name="footnote29"></a> -<b><a href="#footnotetag29">29</a></b>: <span class="smcap">Voltaire</span>, <cite>Siècle de Louis XIV</cite>.</p> - -<p><a id="footnote30" name="footnote30"></a> -<b><a href="#footnotetag30">30</a></b>: Le prince Guillaume d'Orange n'avoit alors que -vingt-deux ans.</p> - -<p><a id="footnote31" name="footnote31"></a> -<b><a href="#footnotetag31">31</a></b>: Boileau.</p> - -<p><a id="footnote32" name="footnote32"></a> -<b><a href="#footnotetag32">32</a></b>: L'infanterie hollandoise, voyant la cavalerie françoise -toucher le rivage où elle s'étoit retranchée, mit bas les armes et -demanda quartier; le jeune prince, la tête pleine, dit-on, des fumées -du vin, tira un coup de pistolet en criant: <cite>Point de quartier pour -cette canaille</cite>. Alors, poussés au désespoir, les Hollandois firent -une décharge dont il fut tué. Le prince de Condé reçut en cette -rencontre une blessure, qui lui fracassa le poignet, et la seule qu'il -ait jamais reçue dans toutes ses campagnes.</p> - -<p><a id="footnote33" name="footnote33"></a> -<b><a href="#footnotetag33">33</a></b>: Ils lui offroient la ville de Maëstricht en échange de -toutes les places dont il s'étoit emparé, et dix millions pour le -dédommager des frais de la guerre.</p> - -<p><a id="footnote34" name="footnote34"></a> -<b><a href="#footnotetag34">34</a></b>: Tandis que les Hollandois fuyoient ainsi sur terre -devant Louis XIV, sans oser lui opposer la moindre résistance, leur -flotte, commandée par Ruyter, tenoit tête aux flottes combinées de -France et d'Angleterre, qui jusqu'alors n'avoient remporté sur elle -aucun avantage décisif.</p> - -<p><a id="footnote35" name="footnote35"></a> -<b><a href="#footnotetag35">35</a></b>: Il demandoit pour lui vingt millions de dédommagement, -et, en échange des trois provinces qu'il avoit conquises, toutes les -places dont il s'étoit emparé sur la Meuse, en deçà du Rhin; pour le -roi d'Angleterre, cent mille livres sterling, et l'engagement de -saluer à l'avenir son pavillon.</p> - -<p><a id="footnote36" name="footnote36"></a> -<b><a href="#footnotetag36">36</a></b>: Les deux frères s'étoient mis à la tête de la faction -dite de <i>Louvestein</i>, dont le but étoit d'abattre la maison d'Orange, -la grandeur de cette maison, depuis l'entreprise hardie du père de -Henri Guillaume sur la ville d'Amsterdam, leur semblant incompatible -avec la sûreté et l'indépendance de leur pays. Il n'étoit point -d'efforts qu'ils n'eussent faits pour y parvenir; c'étoit dans cette -intention qu'ils avoient recherché l'appui de la France; et ils -seroient parvenus à ce but s'ils eussent pu conserver une aussi -puissante protection. Déjà ils avoient fait abolir la dignité de -stathouder; et le prince d'Orange avoit été forcé de jurer qu'il ne -l'accepteroit jamais, quand même elle lui seroit offerte.</p> - -<p><a id="footnote37" name="footnote37"></a> -<b><a href="#footnotetag37">37</a></b>: Immédiatement après la mort des deux frères de Witt, son -parti avoit forcé les magistrats à révoquer la loi qui, sous le nom -d'<em>édit perpétuel</em>, abolissoit à jamais le stathouderat, et à joindre -cette dignité à celle de général des troupes de terre et d'amiral, qui -déjà lui avoient été déférées.</p> - -<p><a id="footnote38" name="footnote38"></a> -<b><a href="#footnotetag38">38</a></b>: Par une conséquence nécessaire d'un tel mandement, il -étoit ordonné aux princes qui avoient des troupes au service des -puissances étrangères, de les en retirer sous peine d'être mis au ban -de l'empire.</p> - -<p><a id="footnote39" name="footnote39"></a> -<b><a href="#footnotetag39">39</a></b>: Les troupes impériales et celles de l'électeur de -Brandebourg formoient ensemble une armée de quarante-trois mille -hommes; Turenne n'en avoit que douze mille à leur opposer.</p> - -<p><a id="footnote40" name="footnote40"></a> -<b><a href="#footnotetag40">40</a></b>: Pour faire cette expédition, il avoit voulu profiter -d'une forte gelée qui rendoit praticables les pays inondés. Le dégel, -qui survint tout à coup, sauva les Hollandois. Ce fut dans cette -expédition que les François enlevèrent d'assaut Bodegrave et -Swrammerdam, qu'ils détruisirent de fond en comble, après en avoir -massacré tous les habitants avec une barbarie dont il y a peu -d'exemples chez les peuples que le christianisme a civilisés.</p> - -<p><a id="footnote41" name="footnote41"></a> -<b><a href="#footnotetag41">41</a></b>: Ils étoient cinq, et la plupart catholiques dans le -cœur. C'est la fameuse <em>cabale</em>, ou plutôt <em>cabal</em> selon -l'orthographe angloise. Cette association fut ainsi nommée parce que -les premières lettres de leurs noms formoient le mot <em>cabal</em>.</p> - -<p><a id="footnote42" name="footnote42"></a> -<b><a href="#footnotetag42">42</a></b>: Il se montroit favorable aux catholiques, parce qu'il -lui étoit démontré qu'on pouvoit compter sur leur fidélité pour -rétablir le pouvoir monarchique dans toute sa plénitude.</p> - -<p><a id="footnote43" name="footnote43"></a> -<b><a href="#footnotetag43">43</a></b>: C'est-à-dire le serment de profession de la religion -anglicane, serment qui se réduisit d'abord à une abjuration de la -présence réelle dans le sacrement de l'Eucharistie. Shaftsbury y fit -ajouter une loi pénale qui excluoit de tous emplois civils ou -militaires, ou les réfractaires, ou ceux qui refuseroient de signer le -Test, d'où s'ensuivoit à plus forte raison, pour un prince catholique, -l'impuissance de succéder à la couronne.</p> - -<p><a id="footnote44" name="footnote44"></a> -<b><a href="#footnotetag44">44</a></b>: Ils demandoient que le duc de Lorraine, vassal du roi de -France, fût admis au congrès comme puissance indépendante, et que ses -ministres y traitassent d'égal à égal avec ceux de son suzerain.</p> - -<p><a id="footnote45" name="footnote45"></a> -<b><a href="#footnotetag45">45</a></b>: Le duc de Lorraine étoit d'avis que l'on transportât le -fort de la guerre dans la Franche-Comté, la France étant tout ouverte -de ce côté, d'où il devoit résulter qu'au premier avantage que l'on -remporteroit, ce qui étoit plus que probable avec des troupes si -supérieures en nombre, les alliés entreroient sans obstacle dans la -Lorraine où il avoit des intelligences et qui se soulèveroit -immanquablement. Ce projet, mieux conçu que celui qui fut suivi, et -dont l'exécution eût jeté la France dans de grands embarras, fut -rejeté par l'empereur et le roi d'Espagne qui préféroient faire la -guerre en Flandres et sur les bords du Rhin, dans l'espoir d'y faire -des conquêtes plus à leur bienséance et plus faciles à conserver. -(<cite>Mém. du marquis</cite> <span class="smcap">de Beauveau</span>.)</p> - -<p><a id="footnote46" name="footnote46"></a> -<b><a href="#footnotetag46">46</a></b>: Un historien assure que la reddition de Grave avoit été -concertée entre le roi de France et le roi d'Angleterre, celui-ci -ayant vivement sollicité Louis XIV d'abandonner cette place à son -neveu, afin qu'il ne fût pas dit qu'ayant eu, pendant toute cette -campagne, des forces si supérieures à celles de France, il l'eût -achevée sans avoir remporté le moindre avantage (<cite>Histoire de France -sous Louis XIV</cite>, par le sieur <span class="smcap">de Laraye</span>, t. 4). Il est certain que le -roi ménageoit le prince d'Orange, en raison de l'influence qu'il -exerçoit sur les affaires, et vouloit plaire en même temps au roi -d'Angleterre. Aveugles tous les deux de ne pas reconnoître que, par sa -position et par son caractère, le prince d'Orange étoit leur plus -dangereux ennemi!</p> - -<p><a id="footnote47" name="footnote47"></a> -<b><a href="#footnotetag47">47</a></b>: L'électeur Palatin étoit appelé <em>infidèle</em> pour avoir -rompu son alliance avec la France, et fait cause commune avec le corps -germanique dont il étoit membre, dans une cause qui intéressoit la -sûreté de l'empire! Certes, il est difficile d'abuser des termes d'une -manière plus révoltante, surtout quand on s'en sert pour justifier de -semblables atrocités. L'ordre en fut donné à Turenne par Louvois. Il -auroit dû désobéir, et c'est une tâche à sa gloire que rien ne peut -effacer.</p> - -<p><a id="footnote48" name="footnote48"></a> -<b><a href="#footnotetag48">48</a></b>: Ce général, plus habile que les autres, étoit encore le -duc de Lorraine. Il vouloit qu'on lui donnât toute la cavalerie de -l'armée, avec laquelle il se proposoit d'entrer dans ses États où un -parti nombreux n'attendoit que sa présence pour se rallier à lui. -Maître de la Lorraine, il coupoit aussitôt au maréchal de Turenne -toutes ses communications avec la France, et lui ôtoit tout moyen de -subsister, tandis que le duc de Bournonville l'auroit tenu en échec -avec le reste de l'armée. Ce plan étoit sans doute le meilleur, -quoique le duc l'eût proposé dans des vues intéressées; il fut -néanmoins obstinément rejeté par tous les autres généraux.</p> - -<p><a id="footnote49" name="footnote49"></a> -<b><a href="#footnotetag49">49</a></b>: Les relations du temps nous apprennent qu'ils s'y -montrèrent à la fois insolents et débauchés, comme s'ils ne fussent -allés à Messine que pour en vexer les habitants et y insulter à la -pudeur de toutes les femmes, sans en excepter même les plus -qualifiées. Aussi presque tous les Messinois, d'abord si animés contre -les Espagnols, commencèrent-ils à regretter leur domination.</p> - -<p><a id="footnote50" name="footnote50"></a> -<b><a href="#footnotetag50">50</a></b>: Les maréchaux de Créqui, d'Humières, de Schomberg, de La -Feuillade, de Lorge.</p> - -<p><a id="footnote51" name="footnote51"></a> -<b><a href="#footnotetag51">51</a></b>: La jalousie de Louvois contribua beaucoup à cette -retraite du prince de Condé; et la hauteur de Louis XIV envers les -princes de son sang s'y montra tout entière. Condé avoit demandé qu'on -lui associât dans le commandement son fils, le duc d'Enghien, dont le -roi n'étoit pas content. Louvois persuada à celui-ci que le prince -vouloit profiter de la circonstance et du besoin qu'on avoit de lui -pour arracher une faveur à son souverain. L'orgueil du monarque fut -blessé, et la disgrâce du plus grand général qui restât alors à la -France fut le résultat de cette démarche que tout devoit justifier. -(<cite>Mém. pour servir à l'Histoire du prince de Condé</cite>, t. 2.)</p> - -<p><a id="footnote52" name="footnote52"></a> -<b><a href="#footnotetag52">52</a></b>: Cette haine contre la France étoit telle que, désespéré -de cette paix, il ne craignit point, même après qu'elle eut été -conclue et signée, de se déshonorer en allant, avec des forces -supérieures, attaquer le maréchal de Luxembourg qui bloquoit alors la -ville de Mons, et qui, se confiant sur la foi déjà jurée, étoit loin -de s'attendre à une semblable violation du droit des gens. Quoique -pris à l'improviste, celui-ci battit son déloyal ennemi, lui tua -quatre mille hommes, et le força de se retirer, n'emportant d'une -telle action que la honte de l'avoir entreprise. Elle est désignée -dans l'histoire sous le nom de bataille de Saint-Denis. (<cite>Journal -historique du règne de Louis XIV.</cite>)</p> - -<p><a id="footnote53" name="footnote53"></a> -<b><a href="#footnotetag53">53</a></b>: Les Hollandois, qui l'avoient outragé autrefois par des -médailles insolentes, en firent frapper une sur laquelle, autour de -l'image de ce prince couronné de lauriers, on lisoit: <i lang="la">Ludovicus -magnus, orbis pacificator</i>. (<cite>Histoire de France sous Louis XIV</cite>, par -<span class="smcap">de Lahaye</span>.)</p> - -<p><a id="footnote54" name="footnote54"></a> -<b><a href="#footnotetag54">54</a></b>: «Ce projet a plus d'éclat que de solidité, disoit l'abbé -de Saint-Pierre, et, ce nous semble, avec juste raison; car il en -coûte à la nation trois cents livres par soldat pour les nourrir et -entretenir à Paris; au lieu qu'en donnant cent livres à chacun d'eux -dans leurs villages, ils se trouveroient beaucoup plus heureux, et on -en entretiendroit beaucoup davantage.» Il n'est pas besoin de dire -que, pour une semblable évaluation, il faut se reporter au temps où -écrivoit l'auteur; mais les résultats n'en sont pas moins les mêmes -aujourd'hui avec des évaluations différentes.</p> - -<p><a id="footnote55" name="footnote55"></a> -<b><a href="#footnotetag55">55</a></b>: Les travaux qu'il fit faire à cet effet furent tels, que -tous les passages par où les ennemis auroient pu pénétrer en France du -côté de la Lys, de l'Escaut, du Rhin, de la Sarre, de la Moselle et de -la Meuse, leur furent fermés; il garantit la frontière des Pyrénées en -faisant construire la forteresse de Mont-Louis en Cerdagne. (<cite>Mém. de -l'abbé</cite> <span class="smcap">de Choisi</span>.)</p> - -<p><a id="footnote56" name="footnote56"></a> -<b><a href="#footnotetag56">56</a></b>: Le port de Rochefort.</p> - -<p><a id="footnote57" name="footnote57"></a> -<b><a href="#footnotetag57">57</a></b>: Les commis devinrent les maîtres de l'État, non pas au -degré où ils le sont aujourd'hui, ce qu'alors on n'eût pas même cru -possible, mais assez pour éteindre toute émulation, et créer partout -des mécontents. En effet, rien de plus insensé pour un prince que de -vouloir tout tenir dans sa main, tout régler, tout diriger, ne rien -abandonner, dans les détails, à l'intelligence et à la conscience des -administrateurs civils ou des chefs militaires. Du moment que -l'orgueil ou la méfiance lui ont inspiré de mettre à exécution un -semblable projet qui est au dessus des forces d'un seul homme, les -subalternes s'emparent de lui, et, bien loin de tout conduire, il -devient entre leurs mains un instrument au moyen duquel ils oppriment, -insultent et dépouillent qui il leur plaît, comme il leur plaît, et -dans toutes les classes de la société. Ainsi se trouve avili un -gouvernement despotique en même temps qu'il devient odieux, ce qui est -surtout vrai dans les sociétés chrétiennes où l'intelligence de -l'homme acquiert son plus grand développement et oppose une plus -grande résistance aux excès du pouvoir.</p> - -<p><a id="footnote58" name="footnote58"></a> -<b><a href="#footnotetag58">58</a></b>: On appeloit de ce nom certains droits utiles et -honorifiques dont les rois de France jouissoient sur quelques églises -de leur royaume pendant la vacance des siéges: ils en percevoient les -revenus, ils présentoient aux bénéfices, ils les conféroient même -directement, etc.</p> - -<p>«Que l'Église reconnoissante, dit le comte de Maistre, ait voulu -payer, dans l'antiquité, par ces concessions ou par d'autres, la -libéralité des rois qui s'honoroient du titre de <em>fondateurs</em>, rien -n'est plus juste sans doute; mais il faut avouer aussi que la régale -étoit une exception odieuse aux plus saintes lois du droit commun: -elle donnoit nécessairement lieu à une foule d'abus. Le concile de -Lyon, tenu sur la fin du <span class="smcap">XIII</span><sup>e</sup> siècle, sous la présidence du pape -Grégoire X, accorda donc la justice et la reconnoissance en autorisant -la régale, mais en <em>défendant</em> de l'étendre.» (<cite>De l'Église -gallicane</cite>, p. 116.)</p> - -<p><a id="footnote59" name="footnote59"></a> -<b><a href="#footnotetag59">59</a></b>: «Une de leurs raisons pour généraliser ce droit, c'<i>est -que la couronne de France étoit ronde</i> (<cite>Opusc. de</cite> <span class="smcap">Fleury</span>, p. 137 et -140). C'est ainsi que ces grands jurisconsultes raisonnoient.» (<cite>De -l'Église gallicane</cite>, p. 117.)</p> - -<p><a id="footnote60" name="footnote60"></a> -<b><a href="#footnotetag60">60</a></b>: <span class="smcap">Reboulet</span>, t. 2, in-4<sup>o</sup>, p. 294.</p> - -<p><a id="footnote61" name="footnote61"></a> -<b><a href="#footnotetag61">61</a></b>: À la mort d'une de leurs supérieures, le roi, de sa -pleine autorité, en avoit nommé une autre sur la proposition de -l'archevêque de Paris qui l'installa lui-même, et la déclara -perpétuelle. Ces religieuses se plaignirent hautement d'un acte qui -violoit une de leurs règles fondamentales, laquelle établissoit le -droit qu'elles avoient de faire elles-mêmes l'élection de leurs -supérieures, et vouloit que la supériorité ne fût que triennale. -N'ayant point obtenu satisfaction, elles portèrent leurs plaintes au -Saint-Siége: elles en obtinrent un bref qui les maintint dans leur -droit, et leur enjoignoit de procéder sur-le-champ à l'élection; de là -des débats très animés entre le parlement de Paris et la cour de Rome, -dans lesquels cette compagnie passa, suivant son usage, toute mesure.</p> - -<p><a id="footnote62" name="footnote62"></a> -<b><a href="#footnotetag62">62</a></b>: Le comte de Maistre. (<cite>De l'Église gallicane</cite>, p. 116.)</p> - -<p><a id="footnote63" name="footnote63"></a> -<b><a href="#footnotetag63">63</a></b>: <cite>Collections et Additions pour les nouveaux Opuscules -de</cite> <span class="smcap">Fleury</span>, p. 16.</p> - -<p><a id="footnote64" name="footnote64"></a> -<b><a href="#footnotetag64">64</a></b>: Il n'arriva en France qu'au commencement du mois de mai, -et les résolutions de l'assemblée étoient prises et arrêtées dès le -milieu de mars; ainsi l'on ne peut alléguer, pour leur excuse, qu'ils -furent poussés à faire la <em>déclaration</em> par le chagrin et le dépit que -leur causèrent les vifs reproches du souverain pontife. (<i>Voyez</i> -<span class="smcap">Reboulet</span>, t. 2, p. 301, in-4<sup>o</sup>.)</p> - -<p><a id="footnote65" name="footnote65"></a> -<b><a href="#footnotetag65">65</a></b>: Ce grand et beau génie, cet homme, le plus puissant par -la parole qui ait peut-être jamais existé, avoit pénétré beaucoup des -profondeurs du christianisme; mais il ne paroît pas qu'il en eût -parfaitement compris les vrais rapports avec le pouvoir temporel; et -sa <cite>Politique tirée de l'Écriture Sainte</cite>, livre que l'on vante et que -l'on admire sur parole, uniquement parce qu'il est de Bossuet, nous -semble une preuve frappante du vague de ses idées sur un point aussi -important. Il y propose pour modèle aux rois chrétiens cette -Théocratie juive, où les chefs du peuple, ministres des volontés de -Dieu, étoient, pour ainsi parler, en communication directe avec lui, -oubliant que, depuis Jésus-Christ, nous vivons sous les lois d'une -médiation et d'une autorité divine qui se manifeste humainement: oubli -fort étrange dans un évêque lorsqu'il traite de matières politiques, -et qui ne va pas moins qu'à remplacer par une sorte de méthodisme -politique ce chef-d'œuvre de la société humaine que l'on nomme -<em>chrétienté</em>.</p> - -<p><a id="footnote66" name="footnote66"></a> -<b><a href="#footnotetag66">66</a></b>: La Flandre, l'Espagne, l'Italie, s'élevèrent contre -cette inconcevable aberration; l'Église de Hongrie, dans une assemblée -nationale, la déclara <em>absurde et détestable</em> (décret du 24 octobre -1682); l'université de Douai crut devoir s'en plaindre directement au -roi. (<cite>De l'Église gallic.</cite>, p. 152.)</p> - -<p><a id="footnote67" name="footnote67"></a> -<b><a href="#footnotetag67">67</a></b>: <span class="smcap">Reboulet</span>, t. 2, in-4<sup>o</sup>, p. 302.</p> - -<p><a id="footnote68" name="footnote68"></a> -<b><a href="#footnotetag68">68</a></b>: Ces franchises consistoient à faire un lieu d'asile du -quartier des ambassadeurs, pour tout individu qui s'y réfugioit.</p> - -<p><a id="footnote69" name="footnote69"></a> -<b><a href="#footnotetag69">69</a></b>: Cette publication de son excommunication eut lieu parce -que, la veille de cette fête, l'ambassadeur étoit allé publiquement, -et suivi de sa maison, faire ses dévotions dans l'église de -Saint-Louis, qui étoit celle de l'ambassade. L'église fut interdite, -et la même interdiction fut prononcée contre le curé et les prêtres -qui la desservoient, pour l'avoir admis à la participation des -sacrements.</p> - -<p><a id="footnote70" name="footnote70"></a> -<b><a href="#footnotetag70">70</a></b>: <span class="smcap">Reboulet</span>, t. 2, p. 383, in-4<sup>o</sup>.</p> - -<p><a id="footnote71" name="footnote71"></a> -<b><a href="#footnotetag71">71</a></b>: <span class="smcap">Reboulet</span>, t. 2, p. 384-385, in-4<sup>o</sup>.</p> - -<p><a id="footnote72" name="footnote72"></a> -<b><a href="#footnotetag72">72</a></b>: Il lui avoit déjà donné l'évêché de Strasbourg comme -première récompense des services que ce prince lui avoit rendus, et y -avoit ajouté sa nomination au cardinalat, auquel il avoit été promu, -malgré les oppositions de la cour de Vienne. C'étoit une des qualités -de Louis XIV d'être reconnoissant envers ceux qui l'avoient servi.</p> - -<p><a id="footnote73" name="footnote73"></a> -<b><a href="#footnotetag73">73</a></b>: <span class="smcap">Reboulet</span>, t. II, p. 390, in-4<sup>o</sup>.</p> - -<p><a id="footnote74" name="footnote74"></a> -<b><a href="#footnotetag74">74</a></b>: Cet homme, que la faveur du roi ne pouvoit satisfaire si -elle étoit partagée par quelques autres, voyoit d'un œil jaloux les -longues et fréquentes audiences que le roi donnoit, à l'occasion de -ces affaires des calvinistes, à l'archevêque de Paris François de -Harlay, au père Lachaise et à Pélisson, qui, après avoir servi -fidèlement et courageusement le surintendant Fouquet, s'étoit attaché -à Colbert et ne le servoit pas avec moins de fidélité. Ces trois -personnages cherchoient à arriver, par les moyens les plus doux, à -l'extinction de l'hérésie; Louvois poussoit aux moyens violents, dont -le résultat devoit être de faire cesser leurs rapports intimes avec le -roi, et l'espèce d'influence qui en pouvoit résulter. (<cite>Mém. de -l'abbé</cite> <span class="smcap">de Choisi</span>.—<cite>Histoire de la révocation de l'Édit de Nantes.</cite>)</p> - -<p><a id="footnote75" name="footnote75"></a> -<b><a href="#footnotetag75">75</a></b>: Oui, sans doute, l'exécution de cette loi fut -tyrannique; mais il n'appartient de la trouver telle qu'aux -catholiques, qui seuls connoissent l'esprit de douceur et de charité -de la religion sainte qu'ils professent dans toute sa pureté, qui -seuls peuvent en être profondément pénétrés. Les fauteurs du -protestantisme n'en ont pas le droit, eux qui se sont montrés plus -intolérants et plus barbares envers ceux qu'ils appellent <em>papistes</em> -que les païens eux-mêmes à l'égard des premiers chrétiens; eux qui, -pendant des siècles, ont inondé les échafauds de leur sang, inventant -pour leurs victimes des tortures nouvelles et des supplices nouveaux; -qui, même encore aujourd'hui, dans une île fameuse que l'on peut -considérer comme le centre de la réforme expirante, nous offrent le -spectacle hideux et lamentable de plusieurs millions de catholiques en -butte à tous les genres d'oppression, en proie à toutes les horreurs -de la misère, jetés en quelque sorte hors de la société. Le docteur -Lingard, dans son <cite>Histoire d'Angleterre</cite>, vient de nous révéler les -horribles secrets du passé, et l'Europe chrétienne n'a qu'un cri -d'indignation contre ce qui se passe présentement au milieu de cette -nation, que nos politiques niais appellent encore la terre -<em>classique</em> de la liberté.</p> - -<p><a id="footnote76" name="footnote76"></a> -<b><a href="#footnotetag76">76</a></b>: Le traité de Westphalie avoit cédé à la France la -souveraineté entière des trois évêchés de Metz, Toul et Verdun. Avant -qu'ils eussent été ainsi réunis à la couronne de France, il s'étoit -fait, à diverses époques, des démembrements très considérables de -plusieurs fiefs qui en dépendoient, et cela par divers motifs de -convenances qu'il est inutile de rappeler ici. Quelles que fussent les -origines de ces démembrements, la possession en étoit fort ancienne, -et les possesseurs invoquoient justement la prescription. Louvois sut -persuader au roi qu'il falloit passer outre; et deux chambres de -justice furent instituées, l'une à Metz, l'autre à Brisac, à l'effet -d'examiner les titres de ceux qui possédoient les terres contestées. -Le roi de Suède y fut ajourné pour le duché des Deux-Ponts, celui -d'Espagne pour le comté de Chinci, et successivement l'électeur de -Trèves, le Palatin, l'évêque de Spire, le Landgrave et plusieurs -autres princes de l'empire; et nonobstant leurs plaintes, ces réunions -se firent en vertu des sentences rendues par ces deux chambres de -justice.</p> - -<p>L'autre affaire n'intéressoit que le roi d'Espagne: il s'agissoit de -régler les dépendances, tant des places que le roi avoit rendues à -cette couronne par le dernier traité de paix, que de celles qu'il lui -avoit été accordé de retenir pour lui-même. Les deux puissances -n'étoient point d'accord sur les limites de ces territoires, et -chacune faisoit valoir ses raisons et ses droits, le traité n'ayant -rien déterminé sur ce point.</p> - -<p><a id="footnote77" name="footnote77"></a> -<b><a href="#footnotetag77">77</a></b>: La France, en vertu de ce traité provisoire, rendit -Courtrai et Dixmude dans l'état où se trouvèrent ces deux places, -c'est-à-dire démantelées, et retint Luxembourg, Bouvines, Beaumont et -Chinci, ce qui régla l'affaire des <em>dépendances</em>. De son côté, -l'empereur consentit à ce que Louis XIV gardât Strasbourg et tout ce -qui lui avoit été adjugé par les chambres de Metz et de Brisac; et -ainsi se termina l'affaire des <em>réunions</em>.</p> - -<p><a id="footnote78" name="footnote78"></a> -<b><a href="#footnotetag78">78</a></b>: Ce démêlé s'étoit élevé à l'occasion des prétentions de -la duchesse d'Orléans, sœur de l'électeur palatin qui venoit de -mourir, sur diverses parties de sa succession, et entre autres sur -plusieurs fiefs dont elle prétendoit pouvoir hériter. Le nouvel -électeur lui contestoit ce droit; le roi de France soutenoit vivement -les prétentions de sa belle-sœur. Il avoit d'abord parlé de faire -mettre sous le séquestre les terres contestées, et bien qu'il se fût -ensuite fort radouci, et que, sur la demande de l'empereur et de -plusieurs princes de l'empire, il eût consenti à soumettre cette -affaire à l'arbitrage du pape, l'électeur n'étoit point tranquille; et -sans doute, avec un semblable adversaire, il avoit quelque sujet de ne -point se tranquilliser.</p> - -<p><a id="footnote79" name="footnote79"></a> -<b><a href="#footnotetag79">79</a></b>: Ses troupes passèrent le Rhin et s'emparèrent en peu de -temps de Philisbourg, Keiserloutre, Manheim, Spire, Trèves, Worms, -Oppenheim, et d'un grand nombre d'autres places qui formèrent comme -une nouvelle barrière pour la France; elles se répandirent dans la -campagne, mettant tout le pays à contribution, et portèrent la terreur -jusqu'aux portes d'Ausbourg.</p> - -<p><a id="footnote80" name="footnote80"></a> -<b><a href="#footnotetag80">80</a></b>: Pendant tout le cours de ce règne, et à l'occasion de -toutes les guerres où l'ambition de Louis XIV engagea l'Europe presque -entière, les papes ne cessèrent point de s'offrir comme médiateurs -entre les princes chrétiens, mais avec peu de succès. Ils avoient été -plus heureux dans ces siècles du moyen âge que l'on est convenu -d'appeler <em>barbares</em>, et pour le repos des peuples et pour le salut -des souverains eux-mêmes, que cette médiation puissante et salutaire -préserva si souvent des périls où les avoient jetés leurs propres -fureurs. On entendoit autrement les choses dans le bel âge de la -civilisation: tout s'y faisoit entre les princes <em>chrétiens</em> sans le -pape, malgré le pape ou contre le pape.</p> - -<p><a id="footnote81" name="footnote81"></a> -<b><a href="#footnotetag81">81</a></b>: En 1692.</p> - -<p><a id="footnote82" name="footnote82"></a> -<b><a href="#footnotetag82">82</a></b>: Le roi avoit découvert le projet que ce ministre avoit -formé de le brouiller avec les Suisses, dans la seule vue de rendre la -conclusion de la paix plus difficile et ses services plus nécessaires; -il avoit acquis en outre la conviction que la guerre entre la France -et la Savoie étoit encore un résultat de ses manœuvres coupables et -intéressées; et que, si la rupture avoit eu lieu, c'étoit lui qui en -avoit fourni au duc le prétexte, en empêchant un de ses courriers -d'arriver à la cour. (<cite>Mém. de l'abbé</cite> <span class="smcap">de Choisi</span>.)</p> - -<p><a id="footnote83" name="footnote83"></a> -<b><a href="#footnotetag83">83</a></b>: <i>Voyez</i> ses <cite>Mémoires</cite>, liv. 1<sup>er</sup>, ch. v. Voici le -début de ce passage remarquable: «On a déjà vu les funestes -obligations de la France à ce pernicieux ministre: des guerres sans -mesure et sans fin pour se rendre nécessaire, pour sa grandeur, pour -son autorité, pour sa toute-puissance; des troupes innombrables qui -ont appris à nos ennemis à en avoir autant, qui chez eux sont -inépuisables, et qui ont dépeuplé le royaume; enfin la ruine de la -marine, de notre commerce, de nos manufactures, de nos colonies, par -sa jalousie de Colbert, de son frère et de son fils, entre les mains -desquels étoient les départements de ces choses, et le dessein trop -bien exécuté pour culbuter Colbert, il reste à voir comment il a, pour -être pleinement le maître, arraché les dernières racines des bons -capitaines en France, et a mis l'État radicalement hors des moyens -d'en plus porter, etc.»</p> - -<p>En bon janséniste, le duc de Saint-Simon se garde bien de dire du mal -de Colbert, qu'il vénéroit sans doute comme le principal auteur des -libertés gallicanes. D'ailleurs, il est vrai de dire que les vices de -son matérialisme administratif ne pouvoient être alors aperçus, et -qu'il n'y auroit même rien à reprendre dans son système, s'il n'étoit -démontré qu'il croyoit <em>gouverner</em> et non pas simplement -<em>administrer</em>; ne voyant rien au delà de sa besogne, et la monarchie -tout entière existant pour lui dans les manufactures, les finances et -le commerce.</p> - -<p><a id="footnote84" name="footnote84"></a> -<b><a href="#footnotetag84">84</a></b>: Il étoit mort en 1683.</p> - -<p><a id="footnote85" name="footnote85"></a> -<b><a href="#footnotetag85">85</a></b>: Aveu exprès de Bossuet fait à son secrétaire confident, -l'abbé Ledieu. (<cite>Hist. de Bossuet</cite>, l. <span class="smcap">vi</span>, n<sup>o</sup> 12, p. 161.)</p> - -<p><a id="footnote86" name="footnote86"></a> -<b><a href="#footnotetag86">86</a></b>: <span class="smcap">Reboulet</span>, t. 2, p. 396, in-4<sup>o</sup>.</p> - -<p><a id="footnote87" name="footnote87"></a> -<b><a href="#footnotetag87">87</a></b>: C'est une accusation qu'en bon parlementaire le -président Hénault n'a pas manqué de répéter: «La mort d'Innocent XI, -<em>ennemi déclaré de la France</em>, arrivée le 12 août de l'année -précédente (1690), et l'exaltation d'Ottoboni, sous le nom d'Alexandre -VIII, suspendirent, dit-il, les différends de Rome et de la France.» À -l'entendre, ne sembleroit-il pas qu'Alexandre VIII se montra beaucoup -<em>plus accommodant</em> qu'Innocent XI? Nous ne tarderons pas à voir ce qui -en arriva, et ce que gagnèrent au change les <em>libertés gallicanes</em>.</p> - -<p><a id="footnote88" name="footnote88"></a> -<b><a href="#footnotetag88">88</a></b>: Après avoir passé en revue tous les prétendus griefs que -le roi élevoit contre le pontife, et les avoir réduits à leur juste -valeur, on y disoit, relativement aux desseins du prince d'Orange, -«qu'en supposant qu'il eût des dispositions hostiles contre -l'Angleterre, le meilleur moyen d'en empêcher l'exécution, et par -suite le préjudice qu'en pourroit éprouver la religion catholique dans -ce royaume, seroit de ne point engager sans sujet, et comme malgré -eux, les princes chrétiens dans une guerre qui les mît hors d'état de -secourir sa majesté britannique.» (<span class="smcap">Reboulet</span>, t. 2, p. 399.) -L'événement prouva que ce conseil étoit bon et en quelque sorte -prophétique.</p> - -<p><a id="footnote89" name="footnote89"></a> -<b><a href="#footnotetag89">89</a></b>: «Le pape Alexandre VIII, dit le comte de Maistre, par sa -bulle <i lang="la">Inter multiplices</i> (prid. non. Aug., 1690), condamna et cassa -tout ce qui s'étoit passé dans l'assemblée de 1682. Mais la prudence -ordinaire du Saint-Siége ne permit point au pape de publier cette -bulle, et de l'environner des solennités nécessaires. Quelques mois -après cependant, et au lit de la mort, il la fit publier en présence -de douze cardinaux. Le 30 janvier 1691, il écrivit à Louis XIV une -lettre pathétique, pour lui demander la révocation de cette fatale -déclaration, faite pour bouleverser l'Église; et quelques heures après -avoir écrit cette lettre, qui tiroit tant de force de sa date, il -expira.» (Zaccaria, <i lang="la">Antifebronius vindicatus</i>, t. 3, dissert. v, cap. -v, p. 398.)</p> - -<p><a id="footnote90" name="footnote90"></a> -<b><a href="#footnotetag90">90</a></b>: Les gallicans cherchent encore à chicaner sur le sens de -cette lettre, qu'ils prétendent n'être qu'un acte de déférence à -l'égard du pape, et à peu insignifiant en tout ce qui touche le fond -de la question. En voici le contenu: «Prosternés aux pieds de V. S., -nous venons lui exprimer l'amère douleur dont nous sommes pénétrés -dans le fond de nos cœurs, et plus qu'il ne nous est possible de -l'exprimer, à raison des choses qui se sont passées dans cette -assemblée, et qui ont souverainement déplu à V. S. ainsi qu'à ses -prédécesseurs. En conséquence, si quelques points ont pu être -considérés comme décrétés dans cette assemblée sur la puissance -ecclésiastique et sur l'<em>autorité pontificale</em>, nous les tenons comme -<em>non décrétés</em>, et nous déclarons qu'ils doivent être regardés comme -tels.»</p> - -<p><a id="footnote91" name="footnote91"></a> -<b><a href="#footnotetag91">91</a></b>: Personne ne s'opposa plus fortement que Louvois à cette -déclaration si avilissante pour le roi. Ce fut un vrai service qu'il -lui rendit, et que madame de Maintenon ne lui pardonna point. Il -n'échappa que par la mort à la vengeance de cette femme, qui se -croyoit profondément outragée pour n'avoir pas été déclarée reine de -France.</p> - -<p><a id="footnote92" name="footnote92"></a> -<b><a href="#footnotetag92">92</a></b>: Le prince électoral de Bavière y étoit désigné roi -d'Espagne; le dauphin y avoit pour sa part les royaumes de Naples et -de Sicile, les places dépendantes de la monarchie espagnole situées -sur la côte de Toscane ou îles adjacentes, la ville et le marquisat de -Final, la province de Guipuscoa, nommément les villes de Fontarabie et -Saint-Sébastien, situées dans cette province, et le port du passage. -On donnoit à l'archiduc Charles d'Autriche le duché de Milan.</p> - -<p><a id="footnote93" name="footnote93"></a> -<b><a href="#footnotetag93">93</a></b>: Relativement au dauphin, ce traité ne changeoit rien à -ce qui avoit été établi dans le premier, si ce n'est qu'on y ajoutoit -la Lorraine; le duc Léopold recevoit en dédommagement le Milanois, que -l'on ôtoit à l'archiduc pour lui donner tout le reste de la monarchie -espagnole.</p> - -<p><a id="footnote94" name="footnote94"></a> -<b><a href="#footnotetag94">94</a></b>: Elle étoit juste sans doute, mais les réflexions -suivantes de l'abbé de Saint-Pierre n'en méritent pas moins d'être -remarquées: «Si, dit-il, depuis la paix de Nimègue il avoit donné -jusqu'en 1700 des preuves de modération et de justice à ses voisins, -il est vraisemblable que, lorsqu'en mourant Charles II appela le duc -d'Anjou au trône d'Espagne, les Hollandois, les Anglois, les Italiens -et les Allemands, excepté l'empereur, ne se seroient pas réunis pour -donner cette couronne à l'archiduc, au préjudice de la famille d'un -prince dont ils n'auroient pas redouté l'ambition. C'est donc encore à -ce funeste défaut de Louis XIV qu'on doit attribuer la guerre -désastreuse de la succession, dont on ne pourra jamais apprécier les -dommages.</p> - -<p>»Je me suis tant arrêté, ajoute-t-il, à prouver que ce monarque pécha -toujours par excès de vanité, qu'il étoit idolâtre de la fausse -gloire, et qu'il ne connut jamais la véritable, qui consiste à être -modéré, juste et prudent; j'ai insisté sur ce point, parce que cette -fausse gloire a été son principal défaut, le principe de presque -toutes ses entreprises; qu'elle a causé les plus grands malheurs de sa -vie, les plus grands malheurs de l'Europe et les plus grands malheurs -de ses sujets.»</p> - -<p><a id="footnote95" name="footnote95"></a> -<b><a href="#footnotetag95">95</a></b>: Le président Hénault.</p> - -<p><a id="footnote96" name="footnote96"></a> -<b><a href="#footnotetag96">96</a></b>: Voltaire assure que ce fut le roi lui-même qui ordonna à -Catinat de ne point s'opposer au passage du prince Eugène, pour -n'avoir pas l'air de commencer les hostilités. Bien que, selon son -usage, il ne cite à ce sujet aucune autorité, cet ordre de Louis XIV -s'accorderoit très bien avec celui qu'il donna à l'égard des -bataillons hollandois trouvés dans les villes de Flandre (<i>voyez</i> la -note, p. <a href="#footnote97" title="footnote97">144</a>); mais ce qu'il y a de certain, c'est que le prince -Eugène avoit carte blanche et étoit véritablement le chef de son -armée, et qu'il n'en alloit pas de même pour les généraux françois.</p> - -<p><a id="footnote97" name="footnote97"></a> -<b><a href="#footnotetag97">97</a></b>: «Le duc de Bavière, à qui Charles II avoit donné le -gouvernement des Pays-Bas, fit entrer des troupes françoises dans -Nieuport, Oudenarde, Ath, Mons, Charleroi, Namur et Luxembourg. Il y -avoit vingt-deux bataillons hollandois dans ces villes; le roi eut la -délicatesse de ne vouloir pas les arrêter, pour qu'on ne lui imputât -pas d'avoir fait les premiers actes d'hostilité (principe aussi faux -que dangereux).» (<span class="smcap">Hénault</span>.)</p> - -<p>Saint-Simon ajoute: «En Flandre, on ne fit que se regarder sans aucune -hostilité. Ce fut une grande faute, émanée de ce même misérable -principe de ne vouloir pas être l'agresseur, c'est-à-dire de laisser à -ses ennemis tout le temps de s'arranger, de se concerter, et -d'attendre le signal d'une guerre dont on ne pouvoit plus douter. Si, -au lieu de cette fausse et pernicieuse politique, l'armée du roi eût -agi, elle auroit pénétré dans les Pays-Bas, où rien n'étoit prêt ni en -état de résistance, eût fait crier miséricorde aux ennemis au milieu -de leur pays, les eût mis hors d'état de soutenir la guerre, auroit -déconcerté cette grande alliance dont la bourse des Hollandois fut -l'âme et le soutien, auroit mis l'empereur hors d'état de pousser la -guerre, faute d'argent; l'Empire n'auroit pas pris forcément, comme il -le fit, parti pour l'empereur; et, malgré la faute d'avoir rendu -vingt-deux bataillons hollandois, on auroit encore obtenu la paix par -les succès d'une seule campagne, et assuré la totalité de la monarchie -d'Espagne à Philippe V.» (Liv. <span class="smcap">II</span>, ch. 3.)</p> - -<p><a id="footnote98" name="footnote98"></a> -<b><a href="#footnotetag98">98</a></b>: «Le Portugal nous avoit manqué, dit le duc de -Saint-Simon; nous avions manqué au Portugal, avec qui on ne put -exécuter ce que nous lui avions promis, nos forces navales pour le -mettre à couvert de celles de l'Angleterre. L'exécution en étoit -d'autant plus essentielle, qu'il étoit clair que les Portugais ne -pouvoient pas se défendre, par leurs propres forces, d'ouvrir leurs -ports aux flottes ennemies. Il ne l'étoit pas moins que l'Espagne ne -pouvoit être attaquée que par le Portugal, et que l'archiduc ne -pouvoit mettre le pied ailleurs pour y porter la guerre.»</p> - -<p><a id="footnote99" name="footnote99"></a> -<b><a href="#footnotetag99">99</a></b>: «Il la fit venir à son lit de mort, et après lui avoir -donné connoissance de l'état actuel des affaires, des traités qu'il -avoit faits, des mesures qu'il avoit prises, il lui rappela ensuite -les maximes générales, desquelles les rois d'Angleterre ne devoient -jamais s'écarter, savoir que, pour régner tranquillement sur les -Anglois, il faut leur <em>donner de l'occupation</em>; que les guerres -étrangères, et principalement contre la France, étoient un des -meilleurs moyens de se maintenir paisiblement sur le trône, et d'être -maîtresse dans ses États, parce qu'elles lui assureroient l'appui de -tous les princes protestants de l'Europe et de la maison d'Autriche.» -(<span class="smcap">Reboulet</span>, t. 3, p. 113, in-4<sup>o</sup>.)</p> - -<p><a id="footnote100" name="footnote100"></a> -<b><a href="#footnotetag100">100</a></b>: Ce démêlé eut lieu à l'occasion de quelques opérations -militaires que projetoit l'électeur, et qui semblèrent à Villars de -nature à compromettre le sort de l'armée qu'il commandoit. On va voir -ce qui arriva après son départ.</p> - -<p><a id="footnote101" name="footnote101"></a> -<b><a href="#footnotetag101">101</a></b>: Cette expédition, si heureusement commencée, et qui -auroit peut-être mis fin à la guerre, manqua par la friponnerie -d'Orry, chargé de l'intendance des vivres, et favori de la princesse -des Ursins, qui, comme on sait, gouvernoit absolument la reine -d'Espagne, et par elle le roi. Il avoit reçu des sommes considérables -pour ces approvisionnements, avoit assuré que tout étoit préparé; et -lorsqu'on arriva sur la frontière, on ne trouva ni vivres ni convois. -Cet événement pensa perdre la favorite, dont Louis XIV exigea le -renvoi; mais elle rentra bientôt en grâce par l'adresse de madame de -Maintenon qui en étoit engouée, et il ne tint pas à ces deux femmes, -qui intriguoient et correspondoient ensemble, dirigeoient toutes les -affaires, faisoient et défaisoient les généraux au gré de leurs -caprices et de leurs intérêts, que Philippe V ne perdît l'affection de -ses peuples, et avec elles son royaume qui en dépendoit. «De là, dit -le duc de Saint-Simon, cette autorité sans bornes de madame des -Ursins, de là la chute de tous ceux qui avoient mis Philippe V sur le -trône et de ceux dont les conseils pouvoient l'y soutenir; de là le -néant de nos ministres sur l'Espagne, dont aucun ne put s'y maintenir -qu'en s'abandonnant sans réserve à la des Ursins.»</p> - -<p><a id="footnote102" name="footnote102"></a> -<b><a href="#footnotetag102">102</a></b>: Cette révolte, dite des <i>Camisars</i>, et dont le foyer -principal étoit dans les Cévennes, eut d'abord de foibles -commencements; mais bientôt, par le peu d'activité que l'on mit à -l'éteindre, elle prit tous les caractères de violence et d'atrocité -qui signaloient les révoltes des religionnaires. Ils se livrèrent, -ainsi qu'ils avoient déjà fait et si souvent, à des cruautés inouïes -contre les catholiques, et exercèrent dans les églises les plus -horribles profanations. Le mal parut assez grave pour que l'on crût -nécessaire d'envoyer contre eux une petite armée et un maréchal de -France pour la commander. C'étoit le maréchal de Montrevel. Il les -poursuivit vigoureusement, exerçant contre eux de terribles -représailles; et il les eût sans doute facilement détruits sans ces -continuels secours qu'ils recevoient des Anglois, et plus -particulièrement des Hollandois. Le maréchal de Villars prit la place -de Montrevel, lorsque leur courage étoit déjà abattu, tant par les -défaites qu'ils avoient essuyées que par le peu de succès qu'avoit -obtenu le duc de Savoie dans sa tentative d'irruption. Ces troubles ne -tardèrent point à finir par la mort de quelques chefs, la soumission -des autres, et une amnistie générale accordée au reste des rebelles.</p> - -<p><a id="footnote103" name="footnote103"></a> -<b><a href="#footnotetag103">103</a></b>: Ce prince, d'un caractère hautain et impérieux, abusa -violemment de la victoire, tant à l'égard des princes de l'Empire qui -avoient suivi le parti de la France et de l'Espagne, qu'à l'égard des -princes italiens qui s'en étoient faits les auxiliaires. Mais ce fut -surtout contre le pape que ses persécutions prirent un caractère plus -odieux; elles n'alloient pas moins qu'à le dépouiller d'une grande -partie de ses états, et ne cessèrent que lorsqu'il eut obtenu de lui -cette reconnoissance des prétendus droits de l'archiduc, -reconnoissance évidemment arrachée par la force, qui fut considérée -comme telle par toutes les puissances de l'Europe, et que Philippe V -eut seul le tort de prendre au sérieux.</p> - -<p><a id="footnote104" name="footnote104"></a> -<b><a href="#footnotetag104">104</a></b>: «C'est un grand Diable d'Anglois, sec, qui va toujours -droit devant lui,» disoit la reine d'Espagne, qui ne le trouvoit pas -assez homme de cour. Ce fut elle qui le fit rappeler; peu s'en fallut -qu'elle ne payât de la perte du trône cette fantaisie de qu'un général -d'armée eût en même temps la souplesse d'un courtisan.</p> - -<p><a id="footnote105" name="footnote105"></a> -<b><a href="#footnotetag105">105</a></b>: Un parti hollandois avoit eu la hardiesse de pénétrer -de Courtrai jusqu'auprès de Versailles, et avoit enlevé le premier -écuyer du roi, croyant se saisir de la personne du dauphin. Il est -vrai que le premier écuyer fut délivré, et que ceux qui avoient tenté -ce coup si hardi furent tous faits prisonniers. Mais l'avoir seulement -osé tenter et avoir été sur le point de réussir, prouve en quel état -étoit alors la France.</p> - -<p><a id="footnote106" name="footnote106"></a> -<b><a href="#footnotetag106">106</a></b>: Le bruit courut qu'il avoit intrigué en Espagne dans le -dessein de détrôner Philippe V; deux de ses agents, nommés Flotte et -Deslandes, dont les démarches et les paroles avoient semblé suspectes, -furent arrêtés. Le duc d'Orléans fut un moment considéré comme un -traître, et, en France comme en Espagne, il n'y eut qu'un cri contre -lui. Or il fut bientôt démontré que si ce prince avoit eu quelques -vues sur la couronne d'Espagne, ce n'avoit été que dans le cas d'une -renonciation formelle de Philippe, dont il étoit déjà question même -dans le cabinet de Versailles, et qu'il sembloit, vu la situation -critique où se trouvoient ses affaires, assez disposé à faire. Ce -n'étoit point à lui, mais à l'archiduc d'Autriche, que le duc -d'Orléans vouloit, dans un tel cas, tenter d'enlever cette couronne; -et un tel projet, qui ne blessoit point la justice, avoit quelque -chose de louable et de grand. Le véritable crime du duc d'Orléans -étoit de s'être montré en diverses occasions opposé aux vues -ambitieuses de la princesse des Ursins, et d'avoir lancé sur elle -quelques sarcasmes trop piquants.</p> - -<p><a id="footnote107" name="footnote107"></a> -<b><a href="#footnotetag107">107</a></b>: C'est le traité connu sous le nom de <i>la Barrière</i>. Les -États-Généraux s'engageoient à maintenir la succession à la couronne -d'Angleterre dans la ligne protestante, et le cabinet anglois prenoit -de son côté l'engagement de concourir avec ses alliés à s'emparer à -leur profit de tous les Pays-Bas espagnols, et d'autant de Villes -fortes qu'il seroit nécessaire pour les mettre à couvert tant du côté -de la France que de toutes les autres puissances qui les avoisinoient. -Ce traité prodigieux souleva justement la reine et toute l'Angleterre -contre celui qui en étoit l'auteur.</p> - -<p><a id="footnote108" name="footnote108"></a> -<b><a href="#footnotetag108">108</a></b>: Madame Guyon.</p> - -<p><a id="footnote109" name="footnote109"></a> -<b><a href="#footnotetag109">109</a></b>: <i>Voyez</i> p. <a href="#footnote16" title="footnote16">26</a> (<i>note</i>).</p> - -<p><a id="footnote110" name="footnote110"></a> -<b><a href="#footnotetag110">110</a></b>: Les instructions pastorales étoient des évêques de -Luçon et de La Rochelle, le mandement étoit de l'évêque de Gap.</p> - -<p><a id="footnote111" name="footnote111"></a> -<b><a href="#footnotetag111">111</a></b>: Le cardinal poussa plus loin son ressentiment et -jusqu'à l'excès le plus condamnable; car supposant, sans en avoir -aucune preuve, que deux jeunes ecclésiastiques, neveux de deux de ces -évêques, et qui étudioient au séminaire de Saint-Sulpice, n'étoient -point étrangers à l'affront qu'il venoit de recevoir, il ordonna -qu'ils fussent à l'instant même chassés de cette maison. Cependant il -fut prouvé par la suite que c'étoit très injustement qu'ils avoient -été soupçonnés; et sans doute il étoit plus injuste encore de les -avoir condamnés sur un simple soupçon.</p> - -<p><a id="footnote112" name="footnote112"></a> -<b><a href="#footnotetag112">112</a></b>: Cette proposition, devenue fameuse par les débats -qu'elle fit naître, porte «que la crainte d'une excommunication -injuste ne doit jamais nous empêcher de faire notre devoir.» Or, qui -ne voit qu'une semblable doctrine tend à rendre chaque individu juge -en dernier ressort, et de son devoir, et des censures de l'Église dont -il est libre ainsi de toujours contester à son égard la juste -application, ce qui établit pleinement le principe protestant du -<em>jugement particulier</em>, et toutes ses conséquences.</p> - -<p><a id="footnote113" name="footnote113"></a> -<b><a href="#footnotetag113">113</a></b>: Ce que dit Voltaire au sujet des jésuites et des -<em>Provinciales</em> où ils étoient si odieusement diffamés, mérite d'être -remarqué. Après avoir présenté ce livre comme un modèle d'éloquence et -de bonnes plaisanteries: «Il est vrai, ajoute cet écrivain, qu'en -totalité il portoit sur un fondement faux. On attribuoit adroitement à -<em>toute</em> la société les opinions extravagantes de plusieurs jésuites -espagnols et flamands. On les auroit déterrées aussi bien chez les -casuistes dominicains et franciscains; mais c'étoit <em>aux seuls -jésuites</em> qu'on en vouloit. On tâchoit, dans ces lettres, de prouver -qu'ils avoient un dessein formé de corrompre les mœurs des hommes, -dessein qu'aucune secte, aucune société n'<em>a jamais eu et ne peut -avoir</em>. Mais il ne s'agissoit pas d'<em>avoir raison</em>, il s'agissoit <em>de -divertir le public</em>.» (<cite>Siècle de Louis XIV.</cite>)</p> - -<p>Voilà ce qu'a dit le patriarche de la philosophie moderne, ce qui -n'empêche pas de braves philosophes de continuer à nous présenter tous -les jours, comme la doctrine fondamentale de la compagnie de Jésus, -toutes les folies et toutes les absurdités que Pascal a recueillies -dans son livre.</p> - -<p>Il ne sera peut-être pas hors de propos de faire connoître ici comment -fut reçu, à son apparition, ce livre <em>classique</em>, ce chef-d'œuvre, -devant lequel s'extasient les rhéteurs, les littérateurs de collége, -et toute cette tourbe de pédants qui, dans les ouvrages d'esprit, ne -voient que l'arrangement des paroles, et s'inquiètent peu que l'auteur -ait du sens, pourvu que ses phrases soient nombreuses et ses périodes -bien arrondies.</p> - -<p>À peine les <cite>Provinciales</cite> eurent-elles paru, que Rome les condamna. -De son côté, Louis XIV nomma pour l'examen de ce livre treize -commissaires, archevêques, évêques, docteurs ou professeurs de -théologie, qui donnèrent la décision suivante:</p> - -<p>«Nous soussignés, etc., certifions, après avoir diligemment examiné le -livre qui a pour titre: <cite>Lettres provinciales</cite> (avec les notes de -Vendrock-Nicole), que les hérésies de Jansénius, condamnées par -l'Église, y sont soutenues et défendues.... Certifions de plus que la -<em>médisance</em> et l'insolence sont si naturelles à ces deux auteurs, qu'à -la réserve des jansénistes, ils n'épargnent qui que ce soit, ni le -pape, ni les évêques, ni le roi, ni ses principaux ministres, ni la -sacrée faculté de Paris, ni les ordres religieux; et qu'ainsi ce livre -est digne des peines que les lois décernent contre les libelles -<em>diffamatoires et hérétiques</em>. Fait à Paris, le 4 septembre 1660. -Signé: Henri de Rennes, Hardouin de Rhodez, François d'Amiens, Charles -de Soissons, etc.»</p> - -<p>Sur cet avis des commissaires, ce livre fut condamné au feu par arrêt -du conseil d'état.</p> - -<p><a id="footnote114" name="footnote114"></a> -<b><a href="#footnotetag114">114</a></b>: Le foyer du jansénisme étoit à quelques lieues de -Paris, dans une maison attenante à l'abbaye de Port-Royal-des-Champs, -et dans laquelle s'étoient retirés Arnauld, Saint-Cyran, et les autres -chefs du parti. Ils y élevoient des jeunes gens, et leurs disciples se -répandoient ensuite dans le monde où ils propageoient leurs doctrines. -Ils gouvernoient en même temps les religieuses de ce monastère et -celles de Port-Royal-de-Paris; et ces filles, très régulières -d'ailleurs, étoient jansénistes sans trop savoir pourquoi, mais, -suivant l'esprit de la secte, très obstinées dans leurs opinions, et -fortement persuadées que cette révolte de leur esprit étoit une -véritable force d'aine et un amour ardent de la vérité, qui les -rendoit fort agréables à Dieu. Lors de la signature du formulaire, -elles avoient d'abord refusé de signer, donnant pour raison les motifs -qui leur étoient dictés par leurs directeurs. La cour s'irrita de cet -entêtement; et, sur un ordre du roi, le lieutenant civil alla à -Port-Royal-des-Champs, et en fit sortir tous les prétendus solitaires -qui s'y étoient retirés, et tous les jeunes gens qu'ils y élevoient. -Peu s'en fallut qu'alors les deux monastères ne fussent détruits; mais -on crut suffisant de disperser dans d'autres couvents les plus -récalcitrantes de ces religieuses; et quelques jansénistes furent mis -à la Bastille par suite de cette affaire. La signature du formulaire -les en fit sortir, et fit rentrer dans leur couvent les religieuses -exilées. Il n'est pas besoin de dire que tout ce troupeau janséniste -signa avec les restrictions mentales qu'il reprochoit aux jésuites, et -qui lui étoient beaucoup plus familières qu'à ces religieux.</p> - -<p>Cependant la secte se fortifioit par les persécutions, et Port-Royal -étoit toujours signalé comme le centre de toutes ses manœuvres. On -en eut la preuve lorsqu'il fut question d'y faire signer la bulle de -Clément XI sur le <em>cas de conscience</em>: ces filles consentirent à -signer, mais sans déroger à la doctrine du droit et du <em>fait</em> et à -celle du <em>silence respectueux</em>. Cette fois-ci le roi se montra moins -indulgent; mais voulant procéder dans les formes, il commença par -demander au pape la suppression de leur monastère; et l'ayant obtenue, -toutes les religieuses en furent enlevées et renfermées sans retour -dans d'autres couvents. Le lieutenant de police reçut l'ordre de faire -démolir leur maison de fond en comble, et les corps inhumés dans -l'église et dans le cimetière furent déterrés et transportés ailleurs. -Quesnel, condamné peu de temps après, se sauva dans les Pays-Bas, où -Arnauld avoit si long-temps vécu exilé et se consolant jusqu'à sa mort -de son exil par les combats que sa plume ne cessoit de livrer au pape -et aux cinq propositions. La Bastille se remplit une seconde fois de -jansénistes qui y restèrent jusqu'à la fin de ce règne. S'ils furent -traités avec cette rigueur, ce ne fut pas pour leurs opinions -religieuses dont il est probable que Louis XIV se seroit très peu -occupé, quelque dangereuses qu'elles fussent en effet, mais pour leur -ardeur à les répandre, et leur caractère remuant et séditieux. C'étoit -là ce qui l'irritoit contre eux, et finit par le rendre inexorable -pour tout ce qui tenoit de près ou de loin à ce parti.</p> - -<p><a id="footnote115" name="footnote115"></a> -<b><a href="#footnotetag115">115</a></b>: «À son retour de Rome, dit le duc de Saint-Simon, -Amelot me conta que le pape l'avoit pris en amitié, et qu'il gémissoit -de se voir la boule et l'instrument du plus fort des partis de -l'Église de France, tellement qu'après s'être laissé aller à donner la -Constitution, dans la persuasion où les lettres de Le Tellier -l'avoient mis, que le roi étoit le maître absolu de tout son royaume, -il se trouvoit dans l'embarras.»</p> - -<p>«Là dessus, Amelot, qui le savoit bien, lui demanda pourquoi il ne -s'étoit pas contenté de censurer <em>en gros</em> quelques propositions de -Quesnel, au lieu de faire une censure <em>baroque</em> de cent et une: «Eh! -M. Amelot, que vouliez-vous, dit le pape, que je fisse? Le Tellier -avoit assuré le roi qu'il y avoit dans ce livre <em>plus de cent</em> -propositions censurables: il n'a pas voulu passer pour menteur; on m'a -<em>tenu le pied sur la gorge</em> pour s'en mettre plus de cent.»</p> - -<p>«Amelot, ajoute-t-il, <em>étoit vrai et avoit de la probité</em>.» Permis au -duc de Saint-Simon de le croire, et, en bon janséniste, de trouver -cette anecdote tout à fait vraisemblable. Quant à nous, nous ne -craindrons pas de prononcer hardiment que cet <em>honnête</em> et <em>véridique</em> -M. Amelot a fait un impudent et grossier mensonge; et, en effet, pour -que la chose fût vraie, deux conditions seroient nécessaires: la -première, que Clément XI eût été un malhonnête homme, absolument sans -foi, ni loi; la seconde, qu'il eût eu la bonhomie d'en convenir. Tout, -dans ce misérable conte, jusqu'au ton indécent de cette prétendue -conversation, outrage le sens commun et décèle l'imposture.</p> - -<p>Cependant aujourd'hui encore, et lorsqu'après plus d'un siècle on sait -sans doute à quoi s'en tenir sur le livre de Quesnel, il se trouve des -écrivains qui répètent gravement cette prodigieuse sottise comme une -vérité historique des plus incontestables.</p> - -<p><a id="footnote116" name="footnote116"></a> -<b><a href="#footnotetag116">116</a></b>: «Les ministres avoient su persuader au roi -l'abaissement de tout ce qui étoit élevé; et leur refuser le -<em>traitement</em> (le titre de <em>monseigneur</em> qu'ils exigeoient de tous, -sans exception), c'étoit mépriser son autorité et son service dont ils -étoient les organes, parce que d'ailleurs, et par eux-mêmes, ils -n'étoient rien. Le roi, séduit par ce reflet prétendu de grandeur sur -lui-même, s'expliqua si rudement à cet égard, qu'il ne fut plus -question que de ployer sous ce nouveau style ou de quitter le service, -et de tomber en même temps, en le quittant, dans la disgrâce marquée -du roi, et sous la persécution des ministres dont les occasions se -rencontroient à tous moments; de là l'autorité personnelle et -particulière des ministres montée au comble, jusqu'en ce qui ne -regardoit ni les ordres, ni le service du roi, sous l'ombre que -c'étoit la sienne; de là ce degré de puissance qu'ils usurpèrent; de -là leurs richesses immenses, et les alliances qu'ils firent à leur -choix.» (<cite>Mém. de Saint-Simon</cite>, liv. <span class="smcap">IV</span>.)</p> - -<p><a id="footnote117" name="footnote117"></a> -<b><a href="#footnotetag117">117</a></b>: «Il me paroît, a dit un homme très au fait de la -matière, que ces prélats (les auteurs de la déclaration) ont semé dans -le cœur des princes un germe funeste de défiance contre les papes, -qui ne pouvoit qu'être fatal à l'Église. L'exemple de Louis XIV et de -ces prélats a donné à toutes les cours un motif très spécieux pour se -mettre en garde contre les prétendues entreprises de la cour de Rome. -De plus, il a accrédité auprès des hérétiques toutes les calomnies et -les injures vomies contre le chef de l'Église, puisqu'il les a -affermis dans les préjugés qu'ils avoient, en voyant que les -catholiques même et les évêques faisoient semblant de craindre les -entreprises des papes sur le temporel des princes; et, enfin, cette -doctrine répandue parmi les fidèles a diminué infiniment l'obéissance, -la vénération, la confiance pour le chef de l'Église, que les évêques -auroient dû affermir de plus en plus.» (<cite>Lettres sur les quatre -articles dits du Clergé de France</cite>, lettre <span class="smcap">II</span>, p. 5.)</p> - -<p><a id="footnote118" name="footnote118"></a> -<b><a href="#footnotetag118">118</a></b>: L'Angleterre exceptée; c'est là que, sous Henri VIII et -ses successeurs, ce prodige s'est réalisé.</p> - -<p><a id="footnote119" name="footnote119"></a> -<b><a href="#footnotetag119">119</a></b>: «Louis XIV, dit le comte de Maistre, avoit bien accordé -quelque chose à sa conscience et aux prières d'un pape mourant -(Alexandre VIII): il en coûtoit néanmoins à ce prince superbe d'avoir -l'air de plier sur un point qui lui sembloit toucher à sa prérogative. -Les magistrats, les ministres, et d'autres puissances, profitèrent -constamment de cette disposition du monarque, et le tournèrent enfin -de nouveau du côté de la déclaration, en le trompant comme on trompe -toujours les souverains, non en leur proposant à découvert le mal que -leur droiture repousseroit, mais en le voilant sous la raison d'état.</p> - -<p>Deux jeunes ecclésiastiques, l'abbé de Saint-Aignan et le neveu de -l'évêque de Chartres, reçurent, en 1713, <em>de la part du roi</em>, l'ordre -de soutenir une thèse publique où les quatre articles reparoîtroient -comme des vérités incontestables; cet ordre avoit été déterminé par le -chancelier de Pontchartrain<a id="footnotetag119-A" name="footnotetag119-A"></a><a href="#footnote119-A" title="Lien vers la note 119-A"><span class="smaller">[119-A]</span></a>, homme excessivement attaché aux -maximes parlementaires. Le pape se plaignit hautement de cette thèse, -et le roi s'expliqua dans une lettre qu'il adressa au cardinal de la -Trémouille, alors son ministre près du Saint-Siége. Cette lettre, -qu'on peut lire en plusieurs ouvrages, se réduit néanmoins en -substance à soutenir «que l'engagement pris par le roi se bornoit à ne -plus forcer l'enseignement des quatre propositions, mais que jamais il -n'avoit promis de l'empêcher; de manière qu'en laissant l'enseignement -libre, il avoit satisfait à ses engagements envers le -Saint-Siége<a id="footnotetag119-B" name="footnotetag119-B"></a><a href="#footnote119-B" title="Lien vers la note 119-B"><span class="smaller">[119-B]</span></a>.»</p> - -<p>Dès qu'on eut arraché la permission de soutenir les quatre articles, -le parti demeura réellement vainqueur. Ayant pour lui une loi non -révoquée et la permission de parler, c'étoit, avec la persévérance -naturelle aux corps, tout ce qu'il falloit pour réussir. (<cite>De l'Église -gallicane</cite>, p. 163.)</p> - -<p><a id="footnote119-A" name="footnote119-A"></a> -<b><a href="#footnotetag119-A">119-A</a></b>: <cite>Nouvelles additions et corrections aux Opuscules</cite> <span class="smcap">de -Fleury</span>, p. 36. <cite>Lettre</cite> <span class="smcap">de Fénélon</span>, rapportée par M. Émery.</p> - -<p><a id="footnote119-B" name="footnote119-B"></a> -<b><a href="#footnotetag119-B">119-B</a></b>: <cite>Histoire de Bossuet</cite>, t. <span class="smcap">II</span>, liv. vi, n<sup>o</sup> 13, p. 215 -et seqq.</p> - -<p><a id="footnote120" name="footnote120"></a> -<b><a href="#footnotetag120">120</a></b>: Le jugement qu'il porta de lui-même dans ces derniers -moments où finissent toutes les illusions de l'homme, n'est guère -moins rigoureux que celui de la postérité.</p> - -<p>«Prêt à mourir, il fit appeler le dauphin qui devoit lui succéder. Ce -prince n'avoit que quatre ans et demi; ainsi le discours que son aïeul -lui tint étoit plutôt une déclaration de ses sentiments adressée à -ceux qui l'environnoient, qu'une instruction pour cet enfant qui ne -devoit être de long-temps en état de l'entendre et d'en profiter: «Mon -fils, lui dit-il, je vous laisse un grand royaume à gouverner; je vous -recommande surtout de travailler autant que vous pourrez à diminuer -les maux et à augmenter les biens de vos sujets; et, pour cet effet, -je vous demande avec instance de conserver toujours précieusement la -paix avec vos voisins comme la source des plus grands biens, et -d'éviter soigneusement la guerre comme la source des plus grands maux. -Ne faites donc jamais la guerre que pour vous défendre ou pour -défendre vos alliés. Je vous avoue que, de ce côté-là, je ne vous ai -pas donné de bons exemples. Ne m'imitez pas: c'est la partie de ma vie -et de mon gouvernement dont je me repens davantage.» (L'abbé <span class="smcap">de -Saint-Pierre</span>.)</p> - -<p><a id="footnote121" name="footnote121"></a> -<b><a href="#footnotetag121">121</a></b>: L'abbé <span class="smcap">Lebeuf</span>, t. <span class="smcap">I</span>, p. 416.</p> - -<p><a id="footnote122" name="footnote122"></a> -<b><a href="#footnotetag122">122</a></b>: Mémoire imprimé pour l'église Saint-Séverin, 1764, p. -1.</p> - -<p><a id="footnote123" name="footnote123"></a> -<b><a href="#footnotetag123">123</a></b>: Manuscrit de Saint-Germain, côté 1027.</p> - -<p><a id="footnote124" name="footnote124"></a> -<b><a href="#footnotetag124">124</a></b>: <cite>Mémoire pour les Curé et Marguilliers de Saint-Sulpice -contre ceux de Saint-Séverin</cite>, 1764, p. 27.</p> - -<p><a id="footnote125" name="footnote125"></a> -<b><a href="#footnotetag125">125</a></b>: Dans son Histoire de l'abbaye Saint-Germain.</p> - -<p><a id="footnote126" name="footnote126"></a> -<b><a href="#footnotetag126">126</a></b>: On la voyoit encore, en 1789, dans la maison des -religieux de la Charité, située, dans le <span class="smcap">X</span><sup>e</sup> siècle, hors des murs. -Elle y étoit désignée sous le nom de <i>Chapelle de la Vierge</i>.</p> - -<p><a id="footnote127" name="footnote127"></a> -<b><a href="#footnotetag127">127</a></b>: Le premier curé dont les titres lui aient offert le nom -se nommoit <em>Raoul</em> (<i lang="la">Radulphus presbyter Sancti Sulpitii</i>). Il étoit -en contestation avec le curé de Saint-Séverin au sujet des limites des -deux paroisses; et cette contestation fut terminée par une sentence -arbitrale rendue en 1210; mais il n'est pas dit qu'il n'y avoit pas eu -avant lui d'autres curés dans cette église.</p> - -<p><a id="footnote128" name="footnote128"></a> -<b><a href="#footnotetag128">128</a></b>: Ce chœur présente un carré long de quarante-deux -pieds de large sur soixante-huit pieds de long, terminé au sommet par -un demi-cercle de vingt pieds de rayon, et percé dans son pourtour de -sept arcades, dont les pieds-droits sont ornés de pilastres -corinthiens qui soutiennent l'entablement. Sa hauteur dans œuvre, -depuis le pavé jusqu'au milieu de la voûte, est de quatre-vingt-douze -pieds. Les bas-côtés, larges de vingt-quatre pieds, et élevés de -quarante-six, sont décorés d'un ordre composé que Gittard avoit -imaginé, dans l'intention bizarre d'en faire un ordre françois. Ces -constructions ne furent achevées qu'au bout de dix-huit ans. Alors on -commença à travailler à la croisée, dont la dimension est de cent -soixante-seize pieds de long sur quarante-deux de large, grandeur qui -surpasse de quatorze pieds la longueur de la croisée de Notre-Dame. Le -côté gauche de cette croisée, en entrant, fut achevé, jusqu'à -l'entablement, de 1672 à 1674; et l'on éleva en même temps le premier -ordre du portail de ce côté. C'est alors que les travaux furent -interrompus.</p> - -<p><a id="footnote129" name="footnote129"></a> -<b><a href="#footnotetag129">129</a></b>: Les colonnes du premier ordre ont cinq pieds de -diamètre et quarante de hauteur; leur entablement est de dix pieds: -celles du second ordre ont trente-huit pieds de haut sur un diamètre -de quatre pieds trois pouces, et neuf pieds d'entablement. On monte au -porche par un perron de vingt-deux marches, auquel on reproche de -n'avoir pas assez de développement, ce qui ôte à l'ordre inférieur -beaucoup de sa majesté; mais Servandoni fut obligé de le renfoncer -ainsi dans l'intérieur, parce qu'il élevoit son portail dans une rue -étroite, vis-à-vis le séminaire de Saint-Sulpice, qu'on ne vouloit -point abattre.</p> - -<p><a id="footnote130" name="footnote130"></a> -<b><a href="#footnotetag130">130</a></b>: Cette tour présente un plan carré composé de colonnes -que surmontent des frontons triangulaires. Au dessus règne un dernier -ordre de huit colonnes érigées sur un plan circulaire, et terminées -par une balustrade.</p> - -<p><a id="footnote131" name="footnote131"></a> -<b><a href="#footnotetag131">131</a></b>: <i>Voyez</i> pl. 181. On a abattu, pour former cette place, -le séminaire Saint-Sulpice, une partie de la rue Férou et quelques -maisons de la rue du Pot-de-Fer. Au milieu de ce grand espace, on -avoit élevé une fontaine, dont les dimensions étoient visiblement trop -petites pour la place et pour le monument; elle vient d'être enlevée -et transportée dans l'enceinte du marché Saint-Germain. Le nouveau -séminaire Saint-Sulpice occupe, à droite, toute la partie latérale de -cette nouvelle place qui est loin d'être encore terminée. (<i>Voyez</i> -l'article <a href="#monumentsnouveaux" title="monumentsnouveaux"><cite>Monuments nouveaux</cite></a> à la fin de ce volume.)</p> - -<p><a id="footnote132" name="footnote132"></a> -<b><a href="#footnotetag132">132</a></b>: Il a été remplacé depuis peu par un nouvel autel d'une -composition plus simple et plus heureuse. (<i>Voy.</i> l'article <a href="#monumentsnouveaux" title="monumentsnouveaux"><cite>Monuments -nouveaux</cite></a>.)</p> - -<p><a id="footnote133" name="footnote133"></a> -<b><a href="#footnotetag133">133</a></b>: La coupole de cette chapelle avoit été fort endommagée -par l'incendie de la foire Saint-Germain, arrivé au mois de mars -1763.</p> - -<p><a id="footnote134" name="footnote134"></a> -<b><a href="#footnotetag134">134</a></b>: <i>Voyez</i> pl. 182.</p> - -<p><a id="footnote135" name="footnote135"></a> -<b><a href="#footnotetag135">135</a></b>: La seconde coupole, élevée après l'incendie, a été -peinte par <cite>Callet</cite>.</p> - -<p><a id="footnote136" name="footnote136"></a> -<b><a href="#footnotetag136">136</a></b>: Cet autel étoit, dans le principe, recouvert d'un -baldaquin doré d'une très grande dimension, mais suspendu par trois -cordes visibles, ce qui étoit de l'effet le plus ridicule. On ne tarda -pas à s'en apercevoir, et le baldaquin fut supprimé.</p> - -<p><a id="footnote137" name="footnote137"></a> -<b><a href="#footnotetag137">137</a></b>: Ces statues ainsi placées sur des culs-de-lampes, à dix -pieds au dessus du sol, offroient à l'œil un porte-à-faux -effrayant, et produisoient un effet peu agréable à l'œil. Enlevées -de cette église pendant le régime révolutionnaire, elles viennent de -lui être rendues, et ont repris la même place qu'elles occupoient -auparavant et sur les mêmes culs-de-lampes. Il eût été possible, -puisque l'occasion s'en présentoit, de les disposer plus heureusement.</p> - -<p><a id="footnote138" name="footnote138"></a> -<b><a href="#footnotetag138">138</a></b>: M. Languet avoit obtenu de la piété des fidèles des -sommes assez considérables pour faire exécuter en argent la statue de -la Vierge, sur un modèle de Bouchardon, et dans une proportion de six -pieds; mais la richesse de la matière exigeant une surveillance -continuelle, on prit le parti de lui substituer la Vierge en marbre -dont nous venons de parler. La Vierge d'argent, renfermée alors dans -la sacristie, a été détruite pendant la révolution; quant à celle de -Pigale, on l'a replacée dans sa niche, au milieu de sa gloire et de -tous les autres accessoires dont elle étoit d'abord entourée. Il est -difficile de voir de plus médiocres sculptures et des ornemens d'un -plus mauvais goût.</p> - -<p><a id="footnote139" name="footnote139"></a> -<b><a href="#footnotetag139">139</a></b>: Son portrait, dans un médaillon de marbre, avoit été -déposé aux Petits-Augustins.</p> - -<p><a id="footnote140" name="footnote140"></a> -<b><a href="#footnotetag140">140</a></b>: Le pasteur est représenté à genoux, levant les mains et -les yeux au ciel. Le génie de l'Immortalité, placé devant lui, soulève -une draperie funéraire, sous laquelle on aperçoit le squelette de la -mort qui semble frappé d'épouvante. Sur le piédestal étoient les deux -génies de la Charité et de la Religion; ils ont été détruits. Ce -mausolée, conservé pendant la révolution, dans le musée des -Petits-Augustins, et qui, par son volume ainsi que par la beauté des -marbres qu'on y a employés, doit avoir coûté des sommes considérables, -nous semble le monument le plus curieux de ce dernier degré de -corruption auquel les arts du dessin étoient enfin arrivés sur la fin -du règne de Louis XV. Il n'y a point d'expression qui puisse rendre à -quel point tout, dans cette sculpture, draperies, figures, -composition, est faux, lourd, ignoble et maniéré. Le sculpteur, -<cite>Michel-Ange Sloldtz</cite>, considéré de son temps comme un grand artiste, -ignorant même jusqu'aux limites de son art, paroît avoir voulu, par le -mélange du bronze et des marbres de diverses couleurs, produire -quelques uns des effets de la peinture, ce qui ajoute encore la -bizarrerie et le ridicule à tous ses autres défauts. Les deux figures -sont en marbre blanc, la mort en bronze, la draperie de deux sortes de -marbres, bleu turquin et albâtre jaunâtre. Les coussins sur lesquels -le pasteur est à genoux sont en marbre jaune de Rennes, etc. (Ce -monument a été rendu à l'église Saint-Sulpice.)</p> - -<p><a id="footnote141" name="footnote141"></a> -<b><a href="#footnotetag141">141</a></b>: Ce monument, en demi-relief, représente une femme -éplorée, enveloppée d'une draperie, et s'appuyant sur une urne. C'est -de la sculpture la plus médiocre. (Déposé aux Petits-Augustins.)</p> - -<p><a id="footnote142" name="footnote142"></a> -<b><a href="#footnotetag142">142</a></b>: L'église de Saint-Sulpice a été rendue au culte. -Presque entièrement dépouillée de son ancienne magnificence, elle doit -au zèle et à la libéralité du digne curé qui l'administre maintenant -des décorations nouvelles, non moins riches et d'un meilleur goût. -(<i>Voyez</i> l'article <a href="#monumentsnouveaux" title="monumentsnouveaux"><cite>Monuments nouveaux</cite></a>.)</p> - -<p><a id="footnote143" name="footnote143"></a> -<b><a href="#footnotetag143">143</a></b>: La vue perspective que nous donnons de cette église a -été levée d'après une ancienne gravure exécutée avant cette -démolition. (<i>Voyez</i> pl. 187.)</p> - -<p><a id="footnote144" name="footnote144"></a> -<b><a href="#footnotetag144">144</a></b>: <cite>Histoire de Paris</cite>, t. 5, p. 191.</p> - -<p><a id="footnote145" name="footnote145"></a> -<b><a href="#footnotetag145">145</a></b>: Ce couvent a été changé en maison particulière.</p> - -<p><a id="footnote146" name="footnote146"></a> -<b><a href="#footnotetag146">146</a></b>: Maintenant rue <i>Servandoni</i>.</p> - -<p><a id="footnote147" name="footnote147"></a> -<b><a href="#footnotetag147">147</a></b>: Mademoiselle L'Échassier, et M. Raguier de Poussé, curé -de Saint-Sulpice.</p> - -<p><a id="footnote148" name="footnote148"></a> -<b><a href="#footnotetag148">148</a></b>: Le bâtiment qu'ils occupoient est habité maintenant par -les Sœurs de la Charité.</p> - -<p><a id="footnote149" name="footnote149"></a> -<b><a href="#footnotetag149">149</a></b>: Cette institution a été rétablie, comme nous venons de -le dire, dans la maison des Orphelins.</p> - -<p><a id="footnote150" name="footnote150"></a> -<b><a href="#footnotetag150">150</a></b>: <i>Voyez</i> tome 2, 2<sup>e</sup> partie, page 1085.</p> - -<p><a id="footnote151" name="footnote151"></a> -<b><a href="#footnotetag151">151</a></b>: La plupart des historiens donnent à la mère Catherine -de Bar le nom de <i>Mectilde du Saint-Sacrement</i>; cependant il est -certain qu'elle ne le prenoit point dans les actes; et celui de -Catherine de Bar du Saint-Sacrement est le seul que l'on trouve dans -la requête présentée à l'abbé de Saint-Germain et dans les -lettres-patentes.</p> - -<p><a id="footnote152" name="footnote152"></a> -<b><a href="#footnotetag152">152</a></b>: Le couvent de ces religieuses est maintenant une -habitation particulière.</p> - -<p><a id="footnote153" name="footnote153"></a> -<b><a href="#footnotetag153">153</a></b>: <i>Voyez</i> tome 3, 2<sup>e</sup> partie, page 647.</p> - -<p><a id="footnote154" name="footnote154"></a> -<b><a href="#footnotetag154">154</a></b>: Paul V, Grégoire XV, Urbain VIII, Innocent X et -Innocent XII.</p> - -<p><a id="footnote155" name="footnote155"></a> -<b><a href="#footnotetag155">155</a></b>: L'église a été détruite, et l'on a changé les bâtiments -en habitations particulières.</p> - -<p><a id="footnote156" name="footnote156"></a> -<b><a href="#footnotetag156">156</a></b>: <cite>Histoire de Paris</cite>, tome 4, page 183.</p> - -<p><a id="footnote157" name="footnote157"></a> -<b><a href="#footnotetag157">157</a></b>: Les bâtiments sont habités par des particuliers. -L'église rendue au culte est maintenant l'une des paroisses -succursales de Paris, et l'une des plus pauvrement décorées de cette -capitale.</p> - -<p><a id="footnote158" name="footnote158"></a> -<b><a href="#footnotetag158">158</a></b>: L'église a été détruite, et les bâtiments sont devenus -des habitations particulières.</p> - -<p><a id="footnote159" name="footnote159"></a> -<b><a href="#footnotetag159">159</a></b>: Cette épitaphe étoit de Pélisson: Nous la citerons, -quoique longue, parce qu'elle nous semble digne d'être remarquée:</p> - -<div class="quote"> -<p class="center">ICI REPOSE</p> - -<p>Très illustre et vertueuse princesse Marie-Éléonore de Rohan, - premièrement abbesse de Caen, puis de Malnoue, seconde fondatrice - de ce prieuré, qu'elle redonna à Dieu, et où elle voulut finir - ses jours. Plus révérée par ses grandes qualités que par sa haute - naissance, le sang des rois trouva en elle une ame royale: en sa - personne, en son esprit, en toutes ses actions, éclata tout ce - qui peut rendre la piété et la vertu plus aimables. Sa - professions fut son choix, et non pas celui de ses parents: elle - leur fit violence pour ravir le royaume des cieux. Capable de - gouverner des états autant que de grandes communautés, elle se - réduisit volontairement à une petite, pour y servir, avec le - droit d'y commander. Douce aux autres, sévère à elle-même, ce ne - fut qu'humanité au dehors, qu'austérité au dedans. Elle joignit à - la modestie de son sexe le savoir du nôtre; au siècle de - Louis-le-Grand, rien ne fut ni plus poli, ni plus élevé que ses - écrits: Salomon y vit, y parle, y règne encore, et Salomon en - toute sa gloire. Les constitutions qu'elle fit pour ce monastère - serviront de modèle pour tous les autres. Comme si elle n'eût - vécu que pour sa sainte postérité, le même jour qu'elle acheva - son travail, elle tomba dans une maladie courte et mortelle, et y - succomba le 8 d'avril 1681, en la cinquante-troisième année de - son âge. Jusqu'en ses derniers moments, et dans la mort même, - bonne, tendre, vive et ardente pour tout ce qu'elle aimoit, et - surtout pour son Dieu. Tant que cette maison aura des vierges - épouses d'un seul époux, tant que le monde aura des chrétiens, et - l'Église des fidèles, sa mémoire y sera en bénédiction: ceux qui - l'ont vue n'y pensent point sans douleur, et n'en parlent point - sans larmes.</p> - - <p>Qui que vous soyez, priez pour elle, encore qu'il soit bien plus - vraisemblable que c'est maintenant à elle à prier pour nous; et - ne vous contentez pas de la regretter ou de l'admirer, mais - tâchez de l'imiter et de la suivre.</p> - - <p>Sœur Françoise de Longaunay, première prieure de cette maison, - sa plus chère fille, l'autre moitié d'elle-même, dans l'espérance - de la rejoindre bientôt, lui a fait élever ce tombeau.</p> - - <p>Le moindre et le plus affligé de ses serviteurs eut l'honneur et - le plaisir de lui faire cette épitaphe, où il supprima, contre la - coutume, beaucoup de justes louanges, et n'ajouta rien à la - vérité.</p> -</div> - -<p><a id="footnote160" name="footnote160"></a> -<b><a href="#footnotetag160">160</a></b>: Ces filles ont été réinstallées dans leur maison.</p> - -<p><a id="footnote161" name="footnote161"></a> -<b><a href="#footnotetag161">161</a></b>: <cite>Histoire de Paris</cite>, t. 2, p. 1060.—<span class="smcap">Piganiol</span>, t. 7, p. -391.—<span class="smcap">Labarre</span>, t. 5, p. 352.</p> - -<p><a id="footnote162" name="footnote162"></a> -<b><a href="#footnotetag162">162</a></b>: <span class="smcap">Jaillot</span>, <i>Quart. du Luxembourg</i>, p. 86.</p> - -<p><a id="footnote163" name="footnote163"></a> -<b><a href="#footnotetag163">163</a></b>: Le bâtiment destiné à cette dernière espèce de malades -étoit séparé des autres et situé dans la rue de la Chaise. Nous aurons -occasion d'en reparler.</p> - -<p><a id="footnote164" name="footnote164"></a> -<b><a href="#footnotetag164">164</a></b>: Cet établissement est tel qu'il étoit avant la -révolution; seulement on n'y reçoit plus que des personnages âgés et -infirmes.</p> - -<p><a id="footnote165" name="footnote165"></a> -<b><a href="#footnotetag165">165</a></b>: Les bâtiments de cette communauté sont maintenant -habités par des particuliers.</p> - -<p><a id="footnote166" name="footnote166"></a> -<b><a href="#footnotetag166">166</a></b>: Tome I<sup>er</sup>, page 494.</p> - -<p><a id="footnote167" name="footnote167"></a> -<b><a href="#footnotetag167">167</a></b>: Cet hôpital est resté tel qu'il étoit avant 1789.</p> - -<p><a id="footnote168" name="footnote168"></a> -<b><a href="#footnotetag168">168</a></b>: Cet établissement existe encore sous le nom d'<i>Hospice -de madame Necker</i>.</p> - -<p><a id="footnote169" name="footnote169"></a> -<b><a href="#footnotetag169">169</a></b>: Cette communauté, fondée en 1676, ne subsistoit plus à -cette époque.</p> - -<p><a id="footnote170" name="footnote170"></a> -<b><a href="#footnotetag170">170</a></b>: Ses bâtiments servent maintenant d'hôpital aux pauvres -enfants malades.</p> - -<p><a id="footnote171" name="footnote171"></a> -<b><a href="#footnotetag171">171</a></b>: <span class="smcap">Sauval</span>, t. I<sup>er</sup>, p. 600.—<cite>Gallia Christ.</cite>, t. 7, -col. 646.</p> - -<p><a id="footnote172" name="footnote172"></a> -<b><a href="#footnotetag172">172</a></b>: <i>Voyez</i> tom. 3, 2<sup>e</sup> partie, p. 466.</p> - -<p><a id="footnote173" name="footnote173"></a> -<b><a href="#footnotetag173">173</a></b>: <i>Voyez</i> pl. 188.</p> - -<p><a id="footnote174" name="footnote174"></a> -<b><a href="#footnotetag174">174</a></b>: Cette statue, vantée comme un chef-d'œuvre dans -toutes les descriptions de Paris, et qui étoit un présent fait aux -Carmes-Déchaussés par le cardinal Barberin, a été déposée dans une des -chapelles de la cathédrale. C'est un ouvrage très médiocre.</p> - -<p><a id="footnote175" name="footnote175"></a> -<b><a href="#footnotetag175">175</a></b>: Une partie des bâtiments a été détruite, et sur cet -emplacement on a percé une rue nouvelle qui donne dans celle de -Vaugirard. L'église a été rendue au culte: l'autre portion du couvent -est habitée par des religieuses carmélites.</p> - -<p><a id="footnote176" name="footnote176"></a> -<b><a href="#footnotetag176">176</a></b>: Cette maison a fait depuis partie du séminaire des -Missions-Étrangères.</p> - -<p><a id="footnote177" name="footnote177"></a> -<b><a href="#footnotetag177">177</a></b>: Les bâtiments de ce couvent sont habités par des -particuliers.</p> - -<p><a id="footnote178" name="footnote178"></a> -<b><a href="#footnotetag178">178</a></b>: Tome I<sup>er</sup>, pages 489 et 708.</p> - -<p><a id="footnote179" name="footnote179"></a> -<b><a href="#footnotetag179">179</a></b>: Le Maire.</p> - -<p><a id="footnote180" name="footnote180"></a> -<b><a href="#footnotetag180">180</a></b>: <i>Voyez</i> pl. 188. L'église n'existe plus: la maison -avoit été détruite avant la révolution.</p> - -<p><a id="footnote181" name="footnote181"></a> -<b><a href="#footnotetag181">181</a></b>: Ce précieux tableau est dans la collection du -Musée.</p> - -<p><a id="footnote182" name="footnote182"></a> -<b><a href="#footnotetag182">182</a></b>: Cette maison est maintenant habitée par des -particuliers.</p> - -<p><a id="footnote183" name="footnote183"></a> -<b><a href="#footnotetag183">183</a></b>: L'une de ces maisons se nommoit de <i>Montherbu</i>, -l'autre, l'hôtel des <i>Trois Rois</i>. (<span class="smcap">Jaillot.</span>)</p> - -<p><a id="footnote184" name="footnote184"></a> -<b><a href="#footnotetag184">184</a></b>: Les bâtiments de cette maison servent maintenant de -caserne à la gendarmerie d'élite.</p> - -<p><a id="footnote185" name="footnote185"></a> -<b><a href="#footnotetag185">185</a></b>: <span class="smcap">Jaillot</span>, <i>Quartier du Luxembourg</i>, p. 100 et seqq.</p> - -<p><a id="footnote186" name="footnote186"></a> -<b><a href="#footnotetag186">186</a></b>: <i>Voyez</i> pl. 183 et 184.</p> - -<p><a id="footnote187" name="footnote187"></a> -<b><a href="#footnotetag187">187</a></b>: <i>Voyez</i> pl. 185.</p> - -<p><a id="footnote188" name="footnote188"></a> -<b><a href="#footnotetag188">188</a></b>: <i>Voyez</i> pl. 184.</p> - -<p><a id="footnote189" name="footnote189"></a> -<b><a href="#footnotetag189">189</a></b>: Il a été opéré dans le plan de cet édifice un -changement auquel la disposition intérieure a beaucoup gagné, c'est -celui de l'escalier et du vestibule. Cette partie de l'ancien plan -étoit justement regardée comme la plus défectueuse. L'escalier étoit -mal situé, lourd, d'un aspect désagréable. Il vient d'être reporté -dans l'aile droite de la cour, qu'il occupe presque tout entière. On y -a prodigué toute la richesse de l'architecture et de la sculpture, -ainsi que dans la petite galerie et dans le vestibule, qui, tous les -deux, servent de passage pour arriver au jardin.</p> - -<p><a id="footnote190" name="footnote190"></a> -<b><a href="#footnotetag190">190</a></b>: Ce tableau est maintenant dans le Musée du Roi.</p> - -<p><a id="footnote191" name="footnote191"></a> -<b><a href="#footnotetag191">191</a></b>: Cette collection entière a été gravée par divers -graveurs célèbres, sous la direction et d'après les dessins de -<cite>Nattier</cite>. Elle orne maintenant le Musée du Roi.</p> - -<p><a id="footnote192" name="footnote192"></a> -<b><a href="#footnotetag192">192</a></b>: Ce terrain s'étendoit jusqu'au bassin qui forme -maintenant le milieu du parterre.</p> - -<p><a id="footnote193" name="footnote193"></a> -<b><a href="#footnotetag193">193</a></b>: <i>Voyez</i> pl. 188.</p> - -<p><a id="footnote194" name="footnote194"></a> -<b><a href="#footnotetag194">194</a></b>: Ce jardin a été, depuis la révolution, considérablement -augmenté et embelli sous la direction de M. <i>Chalgrin</i>, architecte, -auquel on doit aussi les améliorations, changements et augmentations -dans le palais. De grands terrains y ont été ajoutés aux dépens des -maisons voisines et de l'emplacement des Chartreux; et son intérieur, -plus riant et plus agréable qu'autrefois, a été enrichi d'un grand -nombre de statues. (<i>Voyez</i> l'article <a href="#monumentsnouveaux" title="monumentsnouveaux"><cite>Monuments nouveaux</cite></a>.)</p> - -<p><a id="footnote195" name="footnote195"></a> -<b><a href="#footnotetag195">195</a></b>: Ce second hôtel fut bâti sur l'emplacement de la maison -vendue à Marie de Médicis par le duc de Pinei-Luxembourg.</p> - -<p><a id="footnote196" name="footnote196"></a> -<b><a href="#footnotetag196">196</a></b>: On a démoli cet hôtel, pour former, de ce côté, une -entrée particulière au jardin. Les murs de pignons de cette entrée ont -été restaurés suivant l'ordonnance générale du palais, et ce bel -édifice se trouve maintenant, de toutes parts, isolé.</p> - -<p><a id="footnote197" name="footnote197"></a> -<b><a href="#footnotetag197">197</a></b>: Il en resta long-temps des traces dans la fête -scandaleuse connue sous le nom de <em>fête des Fous</em>, et qu'on doit -regarder comme un reste déplorable des superstitions païennes. Au jour -qui lui étoit consacré, des prêtres, des clercs, les uns travestis en -femmes, les autres vêtus comme des bouffons, chantoient dans le -chœur des vers obscènes, mangeoient des <em>soupes grasses</em> sur -l'autel, jouoient aux dés à côté du ministre tandis qu'il célébroit le -sacrifice, infectoient l'église des ordures qu'ils faisoient brûler -dans leurs encensoirs; et réunis à une foule de gens masqués qui -accouroient de toutes parts dans l'église, dansoient, tenoient les -propos les plus infâmes, imitoient les postures les plus indécentes. -Poussant plus loin encore leurs bouffonneries sacriléges, ils -élisoient des évêques, des archevêques et même un souverain pontife, -auquel on donnoit le nom de <em>pape</em> des fous, qui officioit -pontificalement et donnoit sa bénédiction au peuple. Eudes publia, -l'an 1198, un mandement à l'effet de réprimer des désordres si -abominables; mais il y a grande apparence que son autorité échoua -contre un usage qui charmoit un peuple superstitieux et grossier, car -la <em>fête des Fous</em> subsistoit encore deux cent quarante ans après, -comme le prouve la censure de la faculté de théologie de Paris, en -date du 12 mars 1444. Il fallut ce long espace de temps et touts la -vigilance des prélats et de la partie la plus saine du clergé pour -déraciner enfin cet opprobre du christianisme.</p> - -<p><a id="footnote198" name="footnote198"></a> -<b><a href="#footnotetag198">198</a></b>: La rue des <i>Ménétriers</i>.</p> - -<p><a id="footnote199" name="footnote199"></a> -<b><a href="#footnotetag199">199</a></b>: <i>Voyez</i> tome 2, 1<sup>re</sup> partie, p. 495.</p> - -<p><a id="footnote200" name="footnote200"></a> -<b><a href="#footnotetag200">200</a></b>: L'action duroit souvent un demi-siècle, et quelquefois -davantage. Jésus-Christ prononçoit des sermons moitié françois, moitié -latins; s'il donnoit la communion aux apôtres, c'étoit avec des -hosties. Dans sa transfiguration sur le mont Thabor, on le voyoit -paroître entre Moïse et le prophète Élie, en habit de Carme. Sainte -Anne et la Vierge accouchoient dans une alcôve pratiquée sur le -théâtre: on avoit soin seulement de tirer les rideaux du lit. Si les -auteurs de ces pièces monstrueuses inventoient quelque épisode, il se -ressentoit de leur grossière ignorance. Par exemple, Judas tuoit le -fils du roi de <i>Scarioth</i>, à la suite d'une querelle qu'il avoit prise -avec lui en jouant aux échecs; il assommoit ensuite son père, et -devenoit le mari de sa mère, ce qui produisoit une reconnoissance et -des fureurs. Mahomet, dont on faisoit mention sept cents ans avant sa -naissance, étoit compté parmi les divinités du paganisme. Le -gouvernement de Judée vendoit les évêchés à l'enchère. Satan prioit -Lucifer de lui donner sa bénédiction. Les diables, les satellites des -tyrans, les bourreaux, les archers, les voleurs, étoient ordinairement -les personnages plaisants de ces compositions dramatiques.</p> - -<p><a id="footnote201" name="footnote201"></a> -<b><a href="#footnotetag201">201</a></b>: Clément Marot composa, dit-on, des pièces pour les -Enfants sans souci, et partagea leurs amusements. Louis XI les -honoroit d'une protection particulière, et assistoit souvent à leurs -spectacles. Les guerres civiles qui survinrent ensuite jetèrent de -l'amertume et de l'aigreur dans ces jeux d'esprit, et convertirent les -acteurs en factieux. Les plus modérés abandonnèrent alors cette -société, qui ne fut plus composée que de libertins et de gens perdus -de réputation.</p> - -<p><a id="footnote202" name="footnote202"></a> -<b><a href="#footnotetag202">202</a></b>: La Bazoche, fondée peu de temps après que le parlement -eut été rendu sédentaire à Paris, avoit obtenu, en 1303, la permission -de se choisir un chef avec le nom de <em>roi</em>. Philippe-le-Bel, qui -régnoit alors, lui ayant en même temps concédé le droit de justice -souveraine, la cour de son chef fut composée de grands officiers, -comme chancelier, maîtres des requêtes, avocat et procureur du roi, -grand référendaire, grand audiencier, etc., tous pris parmi les -Bazochiens. Le roi de la Bazoche eut aussi le droit de faire frapper -une monnoie qui avoit cours parmi les clercs, et de gré à gré parmi -les marchands. Ceci dura jusqu'au règne de Henri III, qui abrogea le -titre de <em>roi</em>, ce qui rendit le chancelier chef de cette singulière -juridiction.</p> - -<p>Vers la mi-juillet, le roi de la Bazoche faisoit la montre générale de -tous ses clercs ou sujets distribués en douze compagnies, commandées -par autant de capitaines. Après cette cérémonie, ils alloient donner -des aubades à MM. du parlement, et représentoient une de leurs -moralités. Ce spectacle se renouveloit trois fois par année, à la fête -de l'Épiphanie, à la cérémonie du mai<a id="footnotetag202-A" name="footnotetag202-A"></a><a href="#footnote202-A" title="Lien vers la note 202-A"><span class="smaller">[202-A]</span></a> et après la montre -générale. D'abord ils n'eurent point de théâtre fixe, et leurs jeux se -faisoient tantôt au Palais, tantôt au Châtelet, et le plus souvent -dans des maisons particulières. Ce fut à Louis XII qu'ils durent de -pouvoir dresser leur théâtre sur la fameuse table de marbre qui -occupoit toute la largeur de la salle du Palais, et qui fut détruite -dans l'incendie de 1618. Les Bazochiens, de même que les Enfants sans -souci, eurent plus d'une fois besoin d'être réprimés pour l'insolence -de leurs satires et de leurs allusions, dans lesquelles ils -n'épargnèrent pas même la personne du bon roi à qui ils étoient -redevables de leur dernier théâtre.</p> - -<p><a id="footnote202-A" name="footnote202-A"></a> -<b><a href="#footnotetag202-A">202-A</a></b>: <i>Voyez</i> tome 1<sup>er</sup>, 1<sup>re</sup> partie, p. 166.</p> - -<p><a id="footnote203" name="footnote203"></a> -<b><a href="#footnotetag203">203</a></b>: Ils exigeoient cependant une rétribution des -spectateurs; et le parlement, chargé de la police de leurs jeux, la -fixa à deux sous, qui en valoient alors huit des nôtres. Leurs -représentations commençoient à une heure après midi, et duroient -jusqu'à cinq heures sans intervalle. L'arrêt qui fixoit le prix des -places, ordonnoit en outre qu'ils paieroient mille livres par an au -trésorier des pauvres de la ville.</p> - -<p><a id="footnote204" name="footnote204"></a> -<b><a href="#footnotetag204">204</a></b>: Jodèle fit jouer ses premières pièces sur deux théâtres -qu'on éleva dans les colléges de Reims et de Boncourt. Henri II y -assista avec toute sa cour.</p> - -<p><a id="footnote205" name="footnote205"></a> -<b><a href="#footnotetag205">205</a></b>: Cette maison étoit située au coin de la rue de la -Poterie, près de la place de Grève. Pour avoir le droit de jouer, la -troupe qui l'occupoit payoit un écu tournois par représentation aux -confrères de la Passion.</p> - -<p>Dans cette même année (1660) on vit à Paris des comédiens espagnols; -ils avoient suivi la reine, femme de Louis XIV, et restèrent douze ans -à Paris avec une pension du roi; mais ils ne purent s'y soutenir.</p> - -<p>En 1661, une troupe de comédiens de province, appelés à Paris par -<i>Mademoiselle</i>, établit son théâtre au faubourg Saint Germain; mais -n'ayant point eu de succès, elle se dispersa après le temps de la -foire.</p> - -<p>En 1662, une troupe d'enfants, qui prit le nom de <i>troupe du Dauphin</i>, -parut aussi à la foire Saint-Germain. Ce fut là que débuta le célèbre -Baron, âgé alors d'environ douze ans.</p> - -<p>En 1677 commença le théâtre des <em>Bamboches</em>, établi au Marais, dans -lequel ne paroissoient que de très petits enfants. Il n'eut que -quelques mois d'existence.</p> - -<p>En 1684, des comédiens de province venus à Paris louèrent une grande -salle dans l'hôtel Cluni, et osèrent y jouer sans aucune permission. -Leur théâtre fut fermé presque aussitôt par arrêt du parlement.</p> - -<p>D'autres comédiens de province étoient déjà venus, en 1632, établir un -théâtre dans un jeu de paume de la rue Michel-le-Comte; mais à peine -eurent-ils ouvert leur spectacle qu'il fut fermé, sur la demande des -habitants du quartier.</p> - -<p>Les comédiens <em>forains</em> avoient paru à Paris dès 1596.</p> - -<p><a id="footnote206" name="footnote206"></a> -<b><a href="#footnotetag206">206</a></b>: <i>Voyez</i> pl. 186.</p> - -<p><a id="footnote207" name="footnote207"></a> -<b><a href="#footnotetag207">207</a></b>: Cet incendie arriva dans le mois de mars 1799. Ce -théâtre avoit alors le nom d'<i>Odéon</i>, qu'on lui avoit donné en 1794, -et étoit occupé par la troupe du sieur Picard. Abandonné pendant -plusieurs années, il fut reconstruit sous la direction de feu -Chalgrin, qui, si l'on en excepte la décoration intérieure de la salle -et quelques détails de construction, eut le bon esprit de ne point -s'écarter du plan des deux premiers architectes. Ce théâtre a été -depuis la proie d'un second incendie. (<i>Voyez</i> l'article <a href="#monumentsnouveaux" title="monumentsnouveaux"><cite>Monuments -nouveaux</cite></a>.)</p> - -<p><a id="footnote208" name="footnote208"></a> -<b><a href="#footnotetag208">208</a></b>: Le théâtre de la comédie françoise étoit occupé, en -1799, par les bouffons italiens et par l'ancienne troupe établie -d'abord dans la rue de Louvois; ces deux troupes y jouoient -alternativement sous la même direction. Plusieurs autres troupes se -sont succédé depuis sur ce théâtre; aujourd'hui il est occupé par des -acteurs qui jouent alternativement la tragédie, la comédie et l'opéra. -Les comédiens françois n'ont point quitté, jusqu'à présent, la grande -salle du Palais-Royal, destinée, dans le principe, à la troupe dite -<i>des Variétés</i>. (Voyez t. 1, 2<sup>e</sup> partie, p. 887.)</p> - -<p><a id="footnote209" name="footnote209"></a> -<b><a href="#footnotetag209">209</a></b>: <i>Voyez</i> tome 1<sup>er</sup>, 2<sup>e</sup> partie, p. 982.</p> - -<p><a id="footnote210" name="footnote210"></a> -<b><a href="#footnotetag210">210</a></b>: Sur cet emplacement étoit une tour carrée, anciennement -appelée la tour <i>Gaudron</i>, et une maison qui en portoit encore le nom -en 1640.</p> - -<p><a id="footnote211" name="footnote211"></a> -<b><a href="#footnotetag211">211</a></b>: Les inscriptions placées sous les premières pierres -portoient qu'elles avoient été posées par M. Antoine de Barillon, -seigneur de Morangis, et par M. Louis de Rochechouart, comte de -Maure.</p> - -<p><a id="footnote212" name="footnote212"></a> -<b><a href="#footnotetag212">212</a></b>: La maison des Feuillants est maintenant habitée par des -particuliers.</p> - -<p><a id="footnote213" name="footnote213"></a> -<b><a href="#footnotetag213">213</a></b>: Page 454.</p> - -<p><a id="footnote214" name="footnote214"></a> -<b><a href="#footnotetag214">214</a></b>: <i>Quartier du Luxembourg</i>, p. 44.</p> - -<p><a id="footnote215" name="footnote215"></a> -<b><a href="#footnotetag215">215</a></b>: Les religieux y mangeoient ensemble les dimanches, les -fêtes, et les jeudis; les autres jours, chacun prenoit ses repas en -particulier dans sa cellule.</p> - -<p><a id="footnote216" name="footnote216"></a> -<b><a href="#footnotetag216">216</a></b>: Pierre de Navarre, fils de Charles II, roi de Navarre, -donna, en 1396, pour l'entretien de quatre Chartreux, une somme de -5,000 liv., que ces religieux employèrent à faire l'acquisition de la -terre de Villeneuve-le-Roi; et Jeanne d'Évreux affecta sa terre -d'Yères à l'entretien de l'église qu'elle avoit fait bâtir.</p> - -<p><a id="footnote217" name="footnote217"></a> -<b><a href="#footnotetag217">217</a></b>: <i>Voyez</i> pl. 187.</p> - -<p><a id="footnote218" name="footnote218"></a> -<b><a href="#footnotetag218">218</a></b>: Personne n'ignore que ce prétendu miracle, lequel donna -lieu, dit-on, à la retraite de saint Bruno et à l'institution de son -ordre, est mis au nombre des fables par les meilleurs critiques.</p> - -<p><a id="footnote219" name="footnote219"></a> -<b><a href="#footnotetag219">219</a></b>: Quelques années avant la révolution, le roi avoit fait -l'acquisition de ces chefs-d'œuvre pour les mettre dans sa -collection: ils sont passés de la galerie du Luxembourg dans le Musée -royal.</p> - -<p><a id="footnote220" name="footnote220"></a> -<b><a href="#footnotetag220">220</a></b>: Pour empêcher la dégradation entière de ce monument, -MM. de Châtillon le firent masquer, en 1712, par une boiserie, sur -laquelle on avoit peint tout ce qui étoit sculpté derrière; ce qui -faisoit un tableau de quinze pieds de largeur sur quatre de hauteur.</p> - -<p><a id="footnote221" name="footnote221"></a> -<b><a href="#footnotetag221">221</a></b>: Cette statue et celle d'Amé de Genève n'avoient point -été déposées aux Petits-Augustins.</p> - -<p><a id="footnote222" name="footnote222"></a> -<b><a href="#footnotetag222">222</a></b>: Ces deux statues, d'une exécution gothique assez -soignée, se voyoient dans ce Musée.</p> - -<p><a id="footnote223" name="footnote223"></a> -<b><a href="#footnotetag223">223</a></b>: L'ancien chemin d'Issy passoit autrefois le long du -terrain où elle avoit été bâtie.</p> - -<p><a id="footnote224" name="footnote224"></a> -<b><a href="#footnotetag224">224</a></b>: On voyoit sur leur tombe un écusson ayant une botte en -pal, chargée d'un oiseau sur la genouillière.</p> - -<p><a id="footnote225" name="footnote225"></a> -<b><a href="#footnotetag225">225</a></b>: L'église et le couvent des Chartreux ont été -entièrement détruits; sur leur terrain on a établi une très grande -pépinière, et plusieurs avenues plantées d'arbres qui font partie du -jardin du Luxembourg. (<i>Voyez</i> l'article <a href="#monumentsnouveaux" title="monumentsnouveaux"><cite>Monuments nouveaux</cite></a>.)</p> - -<p><a id="footnote226" name="footnote226"></a> -<b><a href="#footnotetag226">226</a></b>: Madame Hurault de Chiverni, veuve du marquis d'Aumont, -acquitta toutes les dettes de la communauté, fit bâtir le chœur et -les logements pratiqués au dessus, éleva les murs de clôture du -jardin, etc.; la marquise de Sablé fit construire le corps de logis et -le chapitre au bout du chœur; la princesse de Guémenée, la -sacristie et partie d'un des côtés du cloître. Mesdames de Pontcarré, -de Choiseul-Praslin, de La Guette de Champigny, de Boulogne, de -Rubantel, etc.; MM. de Sévigné, Le Maître de Séricourt-Sacy, Le Roi de -La Potherie, etc., comblèrent les religieuses de libéralités, et -plusieurs de ces dames s'y renfermèrent après la mort de leurs maris. -Louise-Marie de Gonzague de Clèves, reine de Pologne, qui avoit été -élevée à Port-Royal, signala sa reconnoissance par de riches -présents.</p> - -<p><a id="footnote227" name="footnote227"></a> -<b><a href="#footnotetag227">227</a></b>: <i>Voyez</i> p. <a href="#page180" title="page180">180</a>.</p> - -<p><a id="footnote228" name="footnote228"></a> -<b><a href="#footnotetag228">228</a></b>: Elle existe encore, ainsi que la maison qui sert -maintenant d'hospices pour les pauvres femmes en couche. C'est un -ouvrage bien médiocre. (<i>Voyez</i> pl. 188.)</p> - -<p><a id="footnote229" name="footnote229"></a> -<b><a href="#footnotetag229">229</a></b>: Ce beau tableau est maintenant dans le Musée du -Roi.</p> - -<p><a id="footnote230" name="footnote230"></a> -<b><a href="#footnotetag230">230</a></b>: Ce dernier monument a été donné au collége de -Juilly.</p> - -<p><a id="footnote231" name="footnote231"></a> -<b><a href="#footnotetag231">231</a></b>: Cette maison, réunie au monastère de Port-Royal, sert -maintenant d'hospice pour les femmes en couche.</p> - -<p><a id="footnote232" name="footnote232"></a> -<b><a href="#footnotetag232">232</a></b>: <i>Voyez</i> l'article <a href="#monumentsnouveaux" title="monumentsnouveaux"><cite>Monuments nouveaux</cite></a>.</p> - -<p><a id="footnote233" name="footnote233"></a> -<b><a href="#footnotetag233">233</a></b>: <i>Arch. de Saint-Germain</i>, A. 4, 1, 1.</p> - -<p><a id="footnote234" name="footnote234"></a> -<b><a href="#footnotetag234">234</a></b>: <cite>Histoire de l'abbaye Saint-Germain</cite>, p. 109.</p> - -<p><a id="footnote235" name="footnote235"></a> -<b><a href="#footnotetag235">235</a></b>: <i>Quartier du Luxembourg</i>, p. 12.</p> - -<p><a id="footnote236" name="footnote236"></a> -<b><a href="#footnotetag236">236</a></b>: <i>Voyez</i> tome 1<sup>er</sup>, 2<sup>e</sup> partie, p. 718.</p> - -<p><a id="footnote237" name="footnote237"></a> -<b><a href="#footnotetag237">237</a></b>: <cite>Arch. de Saint-Germain</cite>, A. 4, 1, 3.</p> - -<p><a id="footnote238" name="footnote238"></a> -<b><a href="#footnotetag238">238</a></b>: <cite>Arch. de Saint-Germain</cite>, A. 4, 1, 6.</p> - -<p><a id="footnote239" name="footnote239"></a> -<b><a href="#footnotetag239">239</a></b>: <i>Ibid.</i>, A. 4, 1, 4.</p> - -<p><a id="footnote240" name="footnote240"></a> -<b><a href="#footnotetag240">240</a></b>: <i>Ibid.</i>, A. 4, 1, 5.</p> - -<p><a id="footnote241" name="footnote241"></a> -<b><a href="#footnotetag241">241</a></b>: Cette ancienne foire étoit alors admirée comme un des -morceaux de charpente les plus hardis qu'il fût possible d'imaginer. -Elle se composoit d'un seul bâtiment divisé en deux halles contiguës, -qui, chacune, avoient cent trente pas de long sur cent de large. Neuf -rues tirées au cordeau, et qui se coupoient à angles droits, les -partageoient en vingt-quatre parties<a id="footnotetag241-A" name="footnotetag241-A"></a><a href="#footnote241-A" title="Lien vers la note 241-A"><span class="smaller">[241-A]</span></a>. Chaque loge étoit -composée d'une boutique au rez-de-chaussée et d'une chambre au dessus. -Quelques-unes étoient accompagnées de cours, où il y avoit des puits -pour éteindre le feu en cas d'accident, précaution que la violence du -vent rendit inutile dans cette nuit désastreuse. Au bout de l'une des -halles on avoit pratiqué une chapelle, dans laquelle on disoit la -messe tous les jours pendant la durée de la foire.</p> - -<p><a id="footnote241-A" name="footnote241-A"></a> -<b><a href="#footnotetag241-A">241-A</a></b>: Ces rues étoient distinguées par les noms des divers -marchands qui y étaloient, tels que ceux de rue <i>aux Orfèvres</i>, <i>aux -Merciers</i>, <i>aux Drapiers</i>, <i>aux Peintres</i>, <i>aux Tabletiers</i>, <i>aux -Fayenciers</i>, <i>aux Lingères</i>, <i>etc.</i></p> - -<p><a id="footnote242" name="footnote242"></a> -<b><a href="#footnotetag242">242</a></b>: Indépendamment des foires Saint-Laurent et -Saint-Germain, la ville de Paris avoit encore plusieurs autres foires, -qui se tenoient en divers lieux et à des époques différentes.</p> - -<p><i>La foire des Jambons</i> ou <i>du parvis Notre-Dame</i>. Cette foire, qui -appartenoit à l'archevêque et au chapitre de la cathédrale, ne durait -qu'un jour, et se tenoit le mardi-saint.</p> - -<p><i>La foire du Temple.</i> Elle appartenoit au grand-prieur de France, et -s'ouvroit dans l'enclos du Temple le jour de saint Simon et saint -Jude. On y vendoit principalement de la mercerie, des manchons, des -fourrures, beaucoup de nèfles, etc., etc.</p> - -<p><i>La foire Saint-Ovide.</i> Établie d'abord sur la place Vendôme, elle fut -transférée, en 1771, sur la place Louis XV. Toutes les boutiques, -disposées sur un plan circulaire, y étoient accompagnées d'une galerie -qui tournoit autour, et sous laquelle on se promenoit à l'abri. Elle -duroit un mois entier, et attiroit un grand concours de monde, tant -par le nombre et la variété de ses boutiques que par les spectacles -forains qui venoient de toutes parts s'y établir.</p> - -<p><i>La foire Saint-Clair.</i> Elle se tenoit, le jour de la fête de ce -saint, devant l'abbaye Saint-Victor, et duroit huit jours. Les -marchands y occupoient la rue Saint-Victor jusqu'au jardin des -Plantes, celle des Fossés et toute la place de la Pitié.</p> - -<p>Du reste, il se tenoit une foire devant chaque église, le jour de la -fête de son patron, laquelle duroit plus ou moins long-temps, comme -la foire des Prémontrés de la Croix-Rouge, etc.</p> - -<p><a id="footnote243" name="footnote243"></a> -<b><a href="#footnotetag243">243</a></b>: <cite>Arch. de Saint-Germain</cite>, A. 4, 2, 2.</p> - -<p><a id="footnote244" name="footnote244"></a> -<b><a href="#footnotetag244">244</a></b>: La maison de cette communauté a été démolie pour former -la place Saint-Sulpice; le nouveau séminaire qui se prolonge dans la -rue Pot-de-Fer, a sa façade sur un des côtés de cette place. (<i>Voyez</i> -l'article <a href="#monumentsnouveaux" title="monumentsnouveaux"><cite>Monuments nouveaux</cite></a>.)</p> - -<p><a id="footnote245" name="footnote245"></a> -<b><a href="#footnotetag245">245</a></b>: Cette maison et la précédente sont aujourd'hui des -habitations particulières.</p> - -<p><a id="footnote246" name="footnote246"></a> -<b><a href="#footnotetag246">246</a></b>: La chapelle a été détruite; la maison est habitée par -des particuliers.</p> - -<p><a id="footnote247" name="footnote247"></a> -<b><a href="#footnotetag247">247</a></b>: <i>Voyez</i> t. 3, 2<sup>e</sup> partie, p. 529.</p> - -<p><a id="footnote248" name="footnote248"></a> -<b><a href="#footnotetag248">248</a></b>: Ce collége est habité maintenant par des particuliers.</p> - -<p><a id="footnote249" name="footnote249"></a> -<b><a href="#footnotetag249">249</a></b>: Il avoit déjà établi une communauté du même genre en -1685, près de l'église Saint-Marcel, dans le quartier de la place -Maubert.</p> - -<p><a id="footnote250" name="footnote250"></a> -<b><a href="#footnotetag250">250</a></b>: Les bâtiments en furent d'abord changés en caserne -pendant la révolution, et l'église devint le magasin des décorations -du Théâtre-François, dit l'<i>Odéon</i>; maintenant on en a fait une usine -où se confectionne le gaz hydrogène qui sert à l'éclairage de Paris.</p> - -<p><a id="footnote251" name="footnote251"></a> -<b><a href="#footnotetag251">251</a></b>: <cite>Arch. de Saint-Germain.</cite></p> - -<p><a id="footnote252" name="footnote252"></a> -<b><a href="#footnotetag252">252</a></b>: <span class="smcap">Jaillot</span>, <i>Quartier du Luxembourg</i>.</p> - -<p><a id="footnote253" name="footnote253"></a> -<b><a href="#footnotetag253">253</a></b>: Il sert maintenant de dépôt au cabinet de minéralogie.</p> - -<p><a id="footnote254" name="footnote254"></a> -<b><a href="#footnotetag254">254</a></b>: C'est dans cet hôtel que se tiennent les séances du -conseil de guerre de la première Division militaire.</p> - -<p><a id="footnote255" name="footnote255"></a> -<b><a href="#footnotetag255">255</a></b>: Cet édifice existe encore, et n'a point changé de -destination.</p> - -<p><a id="footnote256" name="footnote256"></a> -<b><a href="#footnotetag256">256</a></b>: Tome 1<sup>er</sup>, page 111.</p> - -<p><a id="footnote257" name="footnote257"></a> -<b><a href="#footnotetag257">257</a></b>: Elle fut aussi nommée, suivant un auteur, rue du -<i>Cimetière-Saint-Sulpice</i>. Il est vrai qu'il y en avoit un dans cette -rue, lequel fut béni le 10 juin 1664; mais on ne trouve nulle part -qu'on en ait donné le nom à la rue. (Ce cimetière a été détruit -pendant la révolution, et changé en jardin.)</p> - -<p><a id="footnote258" name="footnote258"></a> -<b><a href="#footnotetag258">258</a></b>: Tome 1<sup>er</sup>, page 111.</p> - -<p><a id="footnote259" name="footnote259"></a> -<b><a href="#footnotetag259">259</a></b>: <i>Voyez</i> p. <a href="#page352" title="page352">352</a>. Elle se nomme maintenant rue -<i>Montfaucon</i>.</p> - -<p><a id="footnote260" name="footnote260"></a> -<b><a href="#footnotetag260">260</a></b>: <cite>Traité de Police</cite>, t. 2, p. 1208 et 1215.</p> - -<p><a id="footnote261" name="footnote261"></a> -<b><a href="#footnotetag261">261</a></b>: <cite>Traité de la Police</cite>, t. 1<sup>er</sup>, p. 118.</p> - -<p><a id="footnote262" name="footnote262"></a> -<b><a href="#footnotetag262">262</a></b>: Manuscrit de Blondeau à la Bibliothèque du Roi, tome -66, premier cahier.</p> - -<p><a id="footnote263" name="footnote263"></a> -<b><a href="#footnotetag263">263</a></b>: <i>Voyez</i> p. <a href="#page363" title="page363">363</a>.</p> - -<p><a id="footnote264" name="footnote264"></a> -<b><a href="#footnotetag264">264</a></b>: <cite>Arch. de Saint-Germain</cite>, A. 2, 33, 1.</p> - -<p><a id="footnote265" name="footnote265"></a> -<b><a href="#footnotetag265">265</a></b>: <i>Quartier du Luxembourg</i>, p. 11.</p> - -<p><a id="footnote266" name="footnote266"></a> -<b><a href="#footnotetag266">266</a></b>: Tome 1, page 121.</p> - -<p><a id="footnote267" name="footnote267"></a> -<b><a href="#footnotetag267">267</a></b>: Le pilori, dont cette rue avoit pris le nom, étoit -situé au carrefour où elle aboutit, et près de l'endroit où fut depuis -la barrière des sergents. Il paroît que ce fut un droit accordé à -l'abbaye Saint-Germain, ou confirmé par la charte de -Philippe-le-Hardi, du mois d'août 1275. (<cite>Histoire de l'Abbaye</cite>, -Preuves, n<sup>o</sup> 98.)</p> - -<p><a id="footnote268" name="footnote268"></a> -<b><a href="#footnotetag268">268</a></b>: À la fin du <span class="smcap">XIV</span><sup>e</sup> siècle, auprès d'une maison de cette -rue, dont l'enseigne étoit le <i>chef Saint-Jean</i>, il y avoit une rue ou -ruelle qui portoit aussi ce nom: elle n'existe plus.</p> - -<p><a id="footnote269" name="footnote269"></a> -<b><a href="#footnotetag269">269</a></b>: <i>Voyez</i> p. <a href="#page365" title="page365">365</a>.</p> - -<p><a id="footnote270" name="footnote270"></a> -<b><a href="#footnotetag270">270</a></b>: Tome 1, page 126.</p> - -<p><a id="footnote271" name="footnote271"></a> -<b><a href="#footnotetag271">271</a></b>: <i>Quartier du Luxembourg</i>, p. 23.</p> - -<p><a id="footnote272" name="footnote272"></a> -<b><a href="#footnotetag272">272</a></b>: Tome 1, page 127.</p> - -<p><a id="footnote273" name="footnote273"></a> -<b><a href="#footnotetag273">273</a></b>: Près de là, on prit des jardins situes entre les rues -du Sépulcre et des Saints-Pères, pour leur servir de cimetière. -Vis-à-vis étoient la justice de l'abbaye et une voirie, sur -l'emplacement de laquelle on fit construire des maisons, dont une -partie a servi depuis de couvent aux Petites-Cordelières.</p> - -<p><a id="footnote274" name="footnote274"></a> -<b><a href="#footnotetag274">274</a></b>: Dans cette rue est un cul-de-sac qui porte le même nom. -On l'appela d'abord rue de la <i>Magdeleine</i>, ensuite de -<i>Sainte-Catherine</i>, parce qu'il fait la continuation de cette dernière -rue.</p> - -<p><a id="footnote275" name="footnote275"></a> -<b><a href="#footnotetag275">275</a></b>: Jaillot seroit porté à adopter l'opinion de ceux qui -pensent que ce nom d'<i>Enfer</i> vient plutôt de sa situation; qu'étant -plus basse que la rue Saint-Jacques, qui lui étoit parallèle, et qu'on -appeloit <i>via Superior</i>, on l'avoit nommée <i>via Inferior</i>, <i>via -Infera</i>, et que ce mot a été altéré et changé en celui d'Enfer. -(<i>Quartier du Luxembourg</i>, p. 38.)</p> - -<p><a id="footnote276" name="footnote276"></a> -<b><a href="#footnotetag276">276</a></b>: Tome 1, page 133.</p> - -<p><a id="footnote277" name="footnote277"></a> -<b><a href="#footnotetag277">277</a></b>: Elle porte aujourd'hui le nom de rue <i>Servandoni</i>.</p> - -<p><a id="footnote278" name="footnote278"></a> -<b><a href="#footnotetag278">278</a></b>: Tome 1, page 135.</p> - -<p><a id="footnote279" name="footnote279"></a> -<b><a href="#footnotetag279">279</a></b>: <i>Quartier du Luxembourg</i>, p. 61.</p> - -<p><a id="footnote280" name="footnote280"></a> -<b><a href="#footnotetag280">280</a></b>: <span class="smcap">Jaillot</span>, <i>Quartier du Luxembourg</i>, p. 63.</p> - -<p><a id="footnote281" name="footnote281"></a> -<b><a href="#footnotetag281">281</a></b>: Au commencement du <span class="smcap">XVII</span><sup>e</sup> siècle il y avoit dans cette -rue un marché, situé à son extrémité, près de celle des Cordeliers; il -contenoit quatre toises de large sur sept de long. M. le Prince en -ayant demandé la suppression en 1634, il fut transféré rue -Sainte-Marguerite en 1636.</p> - -<p><a id="footnote282" name="footnote282"></a> -<b><a href="#footnotetag282">282</a></b>: Tome 2, page 454.</p> - -<p><a id="footnote283" name="footnote283"></a> -<b><a href="#footnotetag283">283</a></b>: <i>Quartier du Luxembourg</i>, p. 65.</p> - -<p><a id="footnote284" name="footnote284"></a> -<b><a href="#footnotetag284">284</a></b>: Tome 1, page 140.</p> - -<p><a id="footnote285" name="footnote285"></a> -<b><a href="#footnotetag285">285</a></b>: <cite>Spicil.</cite>, in-fol., t. 3, p. 116.</p> - -<p><a id="footnote286" name="footnote286"></a> -<b><a href="#footnotetag286">286</a></b>: <i>Voyez</i> p. <a href="#page365" title="page365">365</a>.</p> - -<p><a id="footnote287" name="footnote287"></a> -<b><a href="#footnotetag287">287</a></b>: À côté de cette rue, est un cul-de-sac qui portoit -autrefois ce nom de <i>Notre-Dame-des-Champs</i>. Il a pris celui de la rue -de <i>Fleurus</i> qui vient y aboutir. (Voyez <a href="#ruesnouvelles" title="ruesnouvelles"><i>Rues nouvelles</i></a>.)</p> - -<p>Il existe, dans cette même rue, un passage planté d'arbres et formant -avenue, qui donne dans la rue de l'<i>Ouest</i>. (Voyez <a href="#ruesnouvelles" title="ruesnouvelles"><i>Rues nouvelles</i></a>.)</p> - -<p><a id="footnote288" name="footnote288"></a> -<b><a href="#footnotetag288">288</a></b>: Tome 1, page 159.</p> - -<p><a id="footnote289" name="footnote289"></a> -<b><a href="#footnotetag289">289</a></b>: La rue et la place du Théâtre-François ont pris le nom -de rue et place de l'<i>Odéon</i>.</p> - -<p><a id="footnote290" name="footnote290"></a> -<b><a href="#footnotetag290">290</a></b>: Tome 1, page 166.</p> - -<p><a id="footnote291" name="footnote291"></a> -<b><a href="#footnotetag291">291</a></b>: <span class="smcap">Jaillot</span>, <i>Quartier du Luxembourg</i>, p. 100.</p> - -<p><a id="footnote292" name="footnote292"></a> -<b><a href="#footnotetag292">292</a></b>: Il y avoit dans cette rue un cul-de-sac portant le même -nom, lequel retournoit en équerre jusqu'au mur du préau de la foire. -On y avoit pratiqué une porte pour faciliter l'entrée et la sortie du -théâtre de l'<i>Opéra-Comique</i>. Ce cul-de-sac est aussi indiqué sous les -noms de cul-de-sac <i>de la Foire</i> et de l'<i>Opéra-Comique</i>.</p> - -<p>La rue des <i>Quatre-Vents</i> a été ouverte jusqu'à la rue des Boucheries, -et de là dans une ligne droite jusqu'à celle de Buci, pour établir une -communication directe, de la rue de Seine au palais du Luxembourg.</p> - -<p><a id="footnote293" name="footnote293"></a> -<b><a href="#footnotetag293">293</a></b>: M. Depierre.</p> - -<p><a id="footnote294" name="footnote294"></a> -<b><a href="#footnotetag294">294</a></b>: En examinant ces peintures exécutées par des artistes -d'un vrai talent, et qui néanmoins s'y sont montrés au dessous -d'eux-mêmes dans tout ce qui touche la pratique de l'art, c'est-à-dire -dans la couleur, la touche, l'harmonie, on est porté à croire que ces -défauts, qu'on ne retrouve point dans les tableaux qu'ils ont exécutés -à l'huile, ne peuvent provenir que d'une connoissance imparfaite du -procédé de la fresque, qui ne leur a pas permis de développer ici tout -ce qu'ils ont d'habileté de main et de facilité de pinceau; et ce qui -vient à l'appui de cette conjecture, c'est que les galeries du Musée -du Louvre contiennent des fresques exécutées par des artistes -inférieurs à ceux-ci sous le rapport du style et du dessin, lesquelles -cependant offrent, dans l'exécution, ces autres qualités du peintre -que l'on cherche vainement dans celles que nous décrivons. La peinture -à fresque est encore chez nous à son enfance, et demande de nouveaux -efforts et de nouvelles études pour être amenée au point de perfection -où l'ont portée les peintres d'Italie.</p> - -<p><a id="footnote295" name="footnote295"></a> -<b><a href="#footnotetag295">295</a></b>: Les rues de Vaugirard, d'Enfer, de Fleurus et de -l'Ouest.</p> - -<p><a id="footnote296" name="footnote296"></a> -<b><a href="#footnotetag296">296</a></b>: Le jardin des Tuileries offre également, et de toutes -parts, les mêmes nudités. On les retrouve encore dans le parc de -Versailles et dans d'autres endroits publics. Le jardin du -Palais-Royal, où de tels monuments sembleroient moins déplacés -qu'ailleurs, n'en avoit point encore: il vient d'en recevoir un, c'est -la copie en bronze de l'Apollon du Belvédère.</p> - -<p>Penseroit-on que, dans tels cas, la perfection du travail dût demander -grâce pour l'indécence du sujet? ce seroit là une erreur bien -grossière: les yeux du vulgaire ne comprennent rien à cette -perfection.</p> - -<p><a id="footnote297" name="footnote297"></a> -<b><a href="#footnotetag297">297</a></b>: Vers le milieu de ce boulevard, on a ouvert un passage -qui donne dans la rue Notre-Dame-des-Champs.</p> -</div> - -<div class="chapter tn"> -<h2 class="small">Notes au lecteur de ce fichier numérique:</h2> - -<div class="tn"> - -<p>Seules les erreurs clairement introduites par le typographe ont été -corrigées. L'orthographe de l'auteur a été conservée.</p> - -<p>Les lettres supérieures inusuelles ont été entourées de parenthèses.</p> - -<p>Corrections effectuées:</p> - -<p>—Note <a href="#footnote55" title="Lien vers la note 55">55</a>: "Les travaux qu'il fit faire à cette effet" a été remplacé -par "Les travaux qu'il fit faire à cet effet".</p> - -<p>—Note <a href="#footnote114" title="Lien vers la note 114">114</a>: "une véritable force d'aine" a été remplacé par "une -véritable force d'ame".</p> - -<p>—Page <a href="#page409" title="Lien vers la page 409">409</a>: "au cul-de-sac de la rue Notre-Dame-des-Champs, auquelle" -a été remplacé par "au cul-de-sac de la rue Notre-Dame-des-Champs, -auquel".</p> -</div> - -</div> - - - - - - - -<pre> - - - - - -End of the Project Gutenberg EBook of Tableau historique et pittoresque de -Paris depuis les Gaulois jusqu'à nos jours (Tome 7/8), by J. B. Bins de Saint-Victor - -*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK TABLEAAU HISTORIQUE *** - -***** This file should be named 60355-h.htm or 60355-h.zip ***** -This and all associated files of various formats will be found in: - http://www.gutenberg.org/6/0/3/5/60355/ - -Produced by Mireille Harmelin, Guy de Montpellier, Christine -P. Travers and the Online Distributed Proofreading Team -at http://www.pgdp.net (This file was produced from images -generously made available by the Bibliothèque nationale -de France (BnF/Gallica) at http://gallica.bnf.fr) - - -Updated editions will replace the previous one--the old editions will -be renamed. - -Creating the works from print editions not protected by U.S. copyright -law means that no one owns a United States copyright in these works, -so the Foundation (and you!) can copy and distribute it in the United -States without permission and without paying copyright -royalties. 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