diff options
Diffstat (limited to 'old/60354-0.txt')
| -rw-r--r-- | old/60354-0.txt | 7809 |
1 files changed, 0 insertions, 7809 deletions
diff --git a/old/60354-0.txt b/old/60354-0.txt deleted file mode 100644 index 8ea7133..0000000 --- a/old/60354-0.txt +++ /dev/null @@ -1,7809 +0,0 @@ -The Project Gutenberg EBook of Ruy Blas, by Victor Hugo - -This eBook is for the use of anyone anywhere in the United States and -most other parts of the world at no cost and with almost no restrictions -whatsoever. You may copy it, give it away or re-use it under the terms -of the Project Gutenberg License included with this eBook or online at -www.gutenberg.org. If you are not located in the United States, you'll -have to check the laws of the country where you are located before using -this ebook. - - - -Title: Ruy Blas - Drame - -Author: Victor Hugo - -Release Date: September 25, 2019 [EBook #60354] - -Language: French - -Character set encoding: UTF-8 - -*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK RUY BLAS *** - - - - -Produced by Ramon Pajares Box and the Online Distributed -Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This file was -produced from images generously made available by The -Internet Archive/Canadian Libraries) - - - - - - -NOTE DE TRANSCRIPTION - - * Le texte en italiques est représenté _en italiques_ et le texte - en petites capitales en MAJUSCULES. - - * Les erreurs clairement introduites par le typographe ont été - corrigées. - - * L’orthographe originale a été conservée, mais les «n» ont été - remplacés para des «ñ» aux noms espagnols qui, à l'origine, les - utilisent: par exemple, «Onate» a été changé en «Oñate». - - * Les points de suspension ont été normalisés à trois points. - - * Les notes de scène (ou didascalies) apparaissent à l’original - imprimé en une typographie réduite. Sur cette transcription elles - apparaissent en italiques. - - - - - ŒUVRES - DE - VICTOR HUGO. - - XXIV. - - - - - REPRÉSENTÉ POUR LA PREMIÈRE FOIS - LE 8 NOVEMBRE 1838, - POUR L’OUVERTURE DU THÉÂTRE DE LA RENAISSANCE. - - - IMP. DE HAUMAN ET Ce.--DELTOMBE, GÉRANT. - Rue du Nord, nº 8. - - - - - RUY BLAS, - - DRAME - - Par Victor Hugo. - - [Illustration] - - BRUXELLES. - SOCIÉTÉ BELGE DE LIBRAIRIE. - HAUMAN ET COMPe. - -- - 1839 - - - - -PRÉFACE. - - -Trois espèces de spectateurs composent ce qu’on est convenu d’appeler -le public: premièrement, les femmes; deuxièmement, les penseurs; -troisièmement, la foule proprement dite. Ce que la foule demande -presque exclusivement à l’œuvre dramatique, c’est de l’action; ce -que les femmes y veulent avant tout, c’est de la passion; ce qu’y -cherchent plus spécialement les penseurs, ce sont des caractères. Si -l’on étudie attentivement ces trois classes de spectateurs, voici ce -qu’on remarque: la foule est tellement amoureuse de l’action qu’au -besoin elle fait bon marché des caractères et des passions[1]. Les -femmes, que l’action intéresse d’ailleurs, sont si absorbées par les -développements de la passion, qu’elles se préoccupent peu du dessin -des caractères; quant aux penseurs, ils ont un tel goût de voir des -caractères, c’est-à-dire, des hommes vivre sur la scène, que, tout en -accueillant volontiers la passion comme incident naturel dans l’œuvre -dramatique, ils en viennent presque à y être importunés par l’action. -Cela tient à ce que la foule demande surtout au théâtre des sensations; -la femme, des émotions; le penseur, des méditations: tous veulent un -plaisir, mais ceux-ci, le plaisir des yeux; celles-là, le plaisir du -cœur; les derniers, le plaisir de l’esprit. De là, sur notre scène, -trois espèces d’œuvres bien distinctes, l’une vulgaire et inférieure, -les deux autres illustres et supérieures, mais qui, toutes les trois, -satisfont un besoin: le mélodrame pour la foule; pour les femmes, la -tragédie qui analyse la passion; pour les penseurs, la comédie qui -peint l’humanité. - - [1] C’est-à-dire du style; car, si l’action peut, dans beaucoup - de cas, s’exprimer par l’action même, les passions et les - caractères, à très-peu d’exceptions près, ne s’expriment que - par la parole. Or, la parole au théâtre, la parole fixée et non - flottante, c’est le style. - - Que le personnage parle comme il doit parler, _sibi constet_, dit - Horace. Tout est là. - -Disons-le en passant, nous ne prétendons rien établir ici de rigoureux, -et nous prions le lecteur d’introduire de lui-même dans notre pensée -les restrictions qu’elle peut contenir. Les généralités admettent -toujours les exceptions; nous savons fort bien que la foule est une -grande chose dans laquelle on trouve tout, l’instinct du beau comme -le goût du médiocre; l’amour de l’idéal comme l’appétit du commun; -nous savons également que tout penseur complet doit être femme par les -côtés délicats du cœur; et nous n’ignorons pas que, grâce à cette loi -mystérieuse qui lie les sexes l’un à l’autre aussi bien par l’esprit -que par le corps, bien souvent dans une femme il y a un penseur. Ceci -posé, et après avoir prié de nouveau le lecteur de ne pas attacher -un sens trop absolu aux quelques mots qui nous restent à dire, nous -reprenons. - -Pour tout homme qui fixe un regard sérieux sur trois sortes de -spectateurs dont nous venons de parler, il est évident qu’elles ont -toutes les trois raison. Les femmes ont raison de vouloir être émues, -les penseurs ont raison de vouloir être enseignés, la foule n’a pas -tort de vouloir être amusée. De cette évidence se déduit la loi du -drame. En effet, au delà de cette barrière de feu qu’on appelle la -rampe du théâtre et qui sépare le monde réel du monde idéal, créer et -faire vivre, dans les conditions combinées de l’art et de la nature, -des caractères, c’est-à-dire, et nous le répétons, des hommes; dans -ces hommes, dans ces caractères, jeter des passions qui développent -ceux-ci et modifient ceux-là; et enfin du choc de ces caractères et de -ces passions avec les grandes lois providentielles, faire sortir la -vie humaine, c’est-à-dire des événements grands, petits, douloureux, -comiques, terribles, qui contiennent pour le cœur ce plaisir qu’on -appelle l’intérêt, et pour l’esprit cette leçon qu’on appelle la -morale: tel est le but du drame. On le voit; le drame tient de la -tragédie par la peinture des passions, et de la comédie par la peinture -des caractères. Le drame est la troisième grande forme de l’art, -comprenant, enserrant et fécondant les deux premières. Corneille et -Molière existeraient indépendamment l’un de l’autre, si Shakspeare -n’était entre eux, donnant à Corneille la main gauche, à Molière -la main droite. De cette façon les deux électricités opposées de -la comédie et de la tragédie se rencontrent, et l’étincelle qui en -jaillit, c’est le drame. - -En expliquant, comme il les entend et comme il les a déjà indiqués -plusieurs fois, le principe, la loi et le but du drame, l’auteur est -loin de se dissimuler l’exiguité de ses forces et la brièveté de son -esprit. Il définit ici, qu’on ne s’y méprenne pas, non ce qu’il a fait, -mais ce qu’il a voulu faire. Il montre ce qui a été pour lui le point -de départ. Rien de plus. - -Nous n’avons en tête de ce livre que peu de lignes à écrire et l’espace -nous manque pour les développements nécessaires. Qu’on nous permette -donc de passer, sans nous appesantir autrement sur la transition, des -idées générales que nous venons de poser et qui, selon nous (toutes -les conditions de l’idéal étant maintenues du reste) régissent l’art -tout entier, à quelques-unes des idées particulières que ce drame, _Ruy -Blas_, peut soulever dans les esprits attentifs. - -Et premièrement, pour ne prendre qu’un des côtés de la question, au -point de vue de la philosophie de l’histoire, quel est le sens de ce -drame?--Expliquons-nous. - -Au moment où une monarchie va s’écrouler, plusieurs phénomènes peuvent -être observés. Et d’abord la noblesse tend à se dissoudre. En se -dissolvant elle se divise, et voici de quelle façon: - -Le royaume chancelle, la dynastie s’éteint, la loi tombe en ruine; -l’unité politique s’émiette aux tiraillements de l’intrigue; le haut -de la société s’abâtardit et dégénère; un mortel affaiblissement se -fait sentir à tous au dehors comme au dedans; les grandes choses de -l’État sont tombées, les petites seules sont debout: triste spectacle -public; plus de police, plus d’armée, plus de finances; chacun devine -que la fin arrive. De là, dans tous les esprits, ennui de la veille, -crainte du lendemain, défiance de tout homme, découragement de toute -chose, dégoût profond. Comme la maladie de l’État est dans la tête, la -noblesse, qui y touche, en est la première atteinte. Que devient-elle -alors? Une partie des gentilshommes, la moins honnête et la moins -généreuse, reste à la cour. Tout va être englouti, le temps presse, -il faut se hâter, il faut s’enrichir, s’agrandir et profiter des -circonstances. On ne songe plus qu’à soi. Chacun se fait, sans pitié -pour le pays, une petite fortune particulière dans un coin de la grande -infortune publique. On est courtisan, on est ministre, on se dépêche -d’être heureux et puissant. On a de l’esprit, on se déprave et l’on -réussit. Les ordres de l’État, les dignités, les places, l’argent, -on prend tout, on veut tout, on pille tout. On ne vit plus que par -l’ambition et la cupidité. On cache les désordres secrets que peut -engendrer l’infirmité humaine sous beaucoup de gravité extérieure. Et -comme cette vie acharnée aux vanités et aux jouissances de l’orgueil a -pour première condition l’oubli de tous les sentiments naturels, on y -devient féroce. Quand le jour de la disgrâce arrive, quelque chose de -monstrueux se développe dans le courtisan tombé, et l’homme se change -en démon. - -L’état désespéré du royaume pousse l’autre moitié de la noblesse, la -meilleure et la mieux née, dans une autre voie. Elle s’en va chez elle. -Elle rentre dans ses palais, dans ses châteaux, dans ses seigneuries. -Elle a horreur des affaires, elle n’y peut rien, la fin du monde -approche; qu’y faire et à quoi bon se désoler? Il faut s’étourdir, -fermer les yeux, vivre, boire, aimer, jouir. Qui sait! a-t-on même -un an devant soi? Cela dit, ou même simplement senti, le gentilhomme -prend la chose au vif, décuple sa livrée, achète des chevaux, enrichit -des femmes, ordonne des fêtes, paye des orgies, jette, donne, vend, -achète, hypothèque, compromet, dévore, se livre aux usuriers et met -le feu aux quatre coins de son bien. Un beau matin, il lui arrive un -malheur. C’est que, quoique la monarchie aille grand train, il s’est -ruiné avant elle. Tout est fini, tout est brûlé. De toute cette belle -vie flamboyante, il ne reste pas même de la fumée; elle s’est envolée. -De la cendre, rien de plus. Oublié et abandonné de tous, excepté de -ses créanciers, le pauvre gentilhomme devient alors ce qu’il peut, un -peu aventurier, un peu spadassin, un peu bohémien. Il s’enfonce et -disparaît dans la foule, grande masse terne et noire que, jusqu’à ce -jour, il a à peine entrevue de loin sous ses pieds. Il s’y plonge, -il s’y réfugie. Il n’a plus d’or, mais il lui reste le soleil, cette -richesse de ceux qui n’ont rien. Il a d’abord habité le haut de la -société, voici maintenant qu’il vient se loger dans le bas, et qu’il -s’en accommode; il se moque de son parent l’ambitieux, qui est riche -et qui est puissant; il devient philosophe, et il compare les voleurs -aux courtisans. Du reste, bonne, brave, loyale et intelligente nature; -mélange du poëte, du gueux et du prince; riant de tout; faisant -aujourd’hui rosser le guet par ses camarades comme autrefois par ses -gens, mais n’y touchant pas; alliant dans sa manière, avec quelque -grâce, l’impudence du marquis à l’effronterie du zingaro; souillé au -dehors, sain au dedans; et n’ayant plus du gentilhomme que son honneur -qu’il garde, son nom qu’il cache et son épée qu’il montre. - -Si le double tableau que nous venons de tracer s’offre dans -l’histoire de toutes les monarchies à un moment donné, il se présente -particulièrement en Espagne d’une façon frappante à la fin du -dix-septième siècle. Ainsi, si l’auteur avait réussi à exécuter cette -partie de sa pensée, ce qu’il est loin de supposer, dans le drame qu’on -va lire, la première moitié de la noblesse espagnole à cette époque se -résumerait en don Salluste, et la seconde moitié en don César. Tous -deux cousins, comme il convient. - -Ici, comme partout, en esquissant ce croquis de la noblesse castillane -vers 1695, nous réservons, bien entendu, les rares et vénérables -exceptions.--Poursuivons. - -En examinant toujours cette monarchie et cette époque, au-dessous de -la noblesse ainsi partagée, et qui pourrait, jusqu’à un certain point, -être personnifiée dans les deux hommes que nous venons de nommer, -on voit remuer dans l’ombre quelque chose de grand, de sombre et -d’inconnu. C’est le peuple: le peuple, qui a l’avenir et qui n’a pas -le présent; le peuple, orphelin, pauvre, intelligent et fort; placé -très-bas, et aspirant très-haut; ayant sur le dos les marques de la -servitude et dans le cœur les préméditations du génie; le peuple, -valet des grands seigneurs, et amoureux, dans sa misère et dans son -abjection, de la seule figure qui, au milieu de cette société écroulée, -représente pour lui, dans un divin rayonnement, l’autorité, la charité -et la fécondité. Le peuple, ce serait Ruy Blas. - -Maintenant, au-dessus de ces trois hommes, qui, ainsi considérés, -feraient vivre et marcher aux yeux du spectateur, trois faits, et -dans ces trois faits toute la monarchie espagnole au dix-septième -siècle; au-dessus de ces trois hommes, disons-nous, il y a une pure et -lumineuse créature, une femme, une reine. Malheureuse comme femme, car -elle est comme si elle n’avait pas de mari; malheureuse comme reine, -car elle est comme si elle n’avait pas de roi; penchée vers ceux qui -sont au-dessous d’elle par pitié royale et par instinct de femme aussi -peut-être, et regardant en bas pendant que Ruy Blas, le peuple, regarde -en haut. - -Aux yeux de l’auteur, et sans préjudice de ce que les personnages -accessoires peuvent apporter à la vérité de l’ensemble, ces quatre -têtes ainsi groupées résumeraient les principales saillies qu’offrait -au regard du philosophe historien la monarchie espagnole il y a cent -quarante ans. A ces quatre têtes, il semble qu’on pourrait en ajouter -une cinquième, celle du roi Charles II. Mais, dans l’histoire comme -dans le drame, Charles II d’Espagne n’est pas une figure, c’est une -ombre. - -A présent, hâtons-nous de le dire, ce qu’on vient de lire n’est point -l’explication de _Ruy Blas_. C’en est simplement un des aspects. -C’est l’impression particulière que pourrait laisser ce drame, s’il -valait la peine d’être étudié, à l’esprit grave et consciencieux -qui l’examinerait, par exemple, du point de vue de la philosophie de -l’histoire. - -Mais, si peu qu’il soit, ce drame, comme toutes les choses de ce -monde, a beaucoup d’autres aspects, et peut être envisagé de beaucoup -d’autres manières. On peut prendre plusieurs vues d’une idée comme -d’une montagne. Cela dépend du lieu où l’on se place. Qu’on nous passe, -seulement pour rendre claire notre idée, une comparaison infiniment -trop ambitieuse: le Mont-Blanc, vu de la Croix-de-Fléchères, ne -ressemble pas au Mont-Blanc vu de Sallenches. Pourtant, c’est le -Mont-Blanc. - -De même, pour tomber d’une très-grande chose à une très-petite, ce -drame, dont nous venons d’indiquer le sens historique, offrirait une -tout autre figure si on le considérait d’un point de vue beaucoup plus -élevé encore, du point de vue purement humain. Alors don Salluste -serait l’égoïsme absolu, le souci sans repos; don César, son contraire, -serait le désintéressement et l’insouciance; on verrait dans Ruy Blas -le génie et la passion comprimés par la société et s’élançant d’autant -plus haut que la compression est plus violente; la reine enfin, ce -serait la vertu minée par l’ennui. - -Au point de vue uniquement littéraire, l’aspect de cette pensée, telle -quelle, intitulée: _Ruy Blas_, changerait encore. Les trois formes -souveraines de l’art pourraient y paraître personnifiées et résumées. -Don Salluste serait le Drame, don César la Comédie, Ruy Blas la -Tragédie. Le drame noue l’action; la comédie l’embrouille, la tragédie -la tranche. - -Tous ces aspects sont justes et vrais, mais aucun d’eux n’est complet. -La vérité absolue n’est que dans l’ensemble de l’œuvre. Que chacun -y trouve ce qu’il y cherche, et le poëte, qui ne s’en flatte pas du -reste, aura atteint son but. Le sujet philosophique de _Ruy Blas_, -c’est le peuple aspirant aux régions élevées; le sujet humain, c’est -un homme qui aime une femme; le sujet dramatique, c’est un laquais qui -aime une reine. La foule qui se presse chaque soir devant cette œuvre, -parce qu’en France jamais l’attention publique n’a fait défaut aux -tentatives de l’esprit, quelles qu’elles soient d’ailleurs, la foule, -disons-nous, ne voit dans _Ruy Blas_ que ce dernier sujet, le sujet -dramatique, le laquais; et elle a raison. - -Et ce que nous venons de dire de _Ruy Blas_ nous semble évident -de tout autre ouvrage. Les œuvres vénérables des maîtres ont même -cela de remarquable qu’elles offrent plus de faces à étudier que -les autres. Tartufe fait rire ceux-ci et trembler ceux-là. Tartufe, -c’est le serpent domestique; ou bien c’est l’hypocrite; ou bien c’est -l’hypocrisie. C’est tantôt un homme, tantôt une idée. Othello, pour -les uns, c’est un noir qui aime une blanche; pour les autres, c’est un -parvenu qui a épousé une patricienne; pour ceux là, c’est un jaloux; -pour ceux-ci, c’est la jalousie. Et cette diversité d’aspects n’ôte -rien à l’unité fondamentale de la composition. Nous l’avons déjà dit -ailleurs: mille rameaux et un tronc unique. - -Si l’auteur de ce livre a particulièrement insisté sur la signification -historique de _Ruy Blas_, c’est que dans sa pensée, par le sens -historique, et, il est vrai, par le sens historique uniquement, _Ruy -Blas_ se rattache à _Hernani_. Le grand fait de la noblesse se -montre, dans _Hernani_ comme dans _Ruy Blas_, à côté du grand fait de -la royauté. Seulement, dans _Hernani_, comme la royauté absolue n’est -pas faite, la noblesse lutte encore contre le roi, ici avec l’orgueil, -là avec l’épée; à demi féodale, à demi rebelle. En 1519, le seigneur -vit loin de la cour dans la montagne, en bandit comme Hernani, ou en -patriarche comme Ruy Gomez. Deux cents ans plus tard, la question est -retournée. Les vassaux sont devenus des courtisans. Et, si le seigneur -sent encore d’aventure le besoin de cacher son nom, ce n’est pas pour -échapper au roi, c’est pour échapper à ses créanciers. Il ne se fait -pas bandit, il se fait bohémien.--On sent que la royauté absolue a -passé pendant longues années sur ces nobles têtes, courbant l’une, -brisant l’autre. - -Et puis, qu’on nous permette ce dernier mot, entre _Hernani_ et _Ruy -Blas_ deux siècles de l’Espagne sont encadrés; deux grands siècles, -pendant lesquels il a été donné à la descendance de Charles-Quint de -dominer le monde; deux siècles que la Providence, chose remarquable, -n’a pas voulu allonger d’une heure, car Charles-Quint naît en 1500 et -Charles II meurt en 1700. En 1700, Louis XIV héritait de Charles-Quint, -comme en 1800 Napoléon héritait de Louis XIV. Ces grandes apparitions -de dynasties, qui illuminent par moments l’histoire, sont pour -l’auteur un beau et mélancolique spectacle sur lequel ses yeux se -fixent souvent. Il essaye parfois d’en transporter quelque chose -dans ses œuvres. Ainsi, il a voulu remplir _Hernani_ du rayonnement -d’une aurore et couvrir _Ruy Blas_ des ténèbres d’un crépuscule. Dans -_Hernani_, le soleil de la maison d’Autriche se lève; dans _Ruy Blas_, -il se couche. - - Paris, 25 novembre 1838. - - - - -RUY BLAS. - - - - - PERSONNAGES. ACTEURS. - - RUY BLAS. M. FRÉDÉRICK-LEMAÎTRE. - DON SALLUSTE DE BAZAN. M. ALEXANDRE MAUZIN. - DON CÉSAR DE BAZAN. M. SAINT-FIRMIN. - DON GURITAN. M. FÉRÉOL. - LE COMTE DE CAMPOREAL. M. MONTDIDIER. - LE MARQUIS DE SANTA-CRUZ. M. HIELLARD. - LE MARQUIS DEL BASTO. M. FRESNE. - LE COMTE D’ALBE. M. GUSTAVE. - LE MARQUIS DE PRIEGO. M. AMABLE. - DON MANUEL ARIAS. M. HECTOR. - MONTAZGO. M. JULIEN. - DON ANTONIO UBILLA. M. FELGINES. - COVADENGA. M. VICTOR. - GUDIEL. M. ALFRED. - UN LAQUAIS. M. HENRY. - UN ALCADE. M. BEAULIEU. - UN HUISSIER. M. ZELGER. - UN ALGUAZIL. M. ADRIEN. - DOÑA MARIA DE NEUBOURG, REINE D’ESPAGNE. Mme L. BEAUDOUIN. - LA DUCHESSE D’ALBUQUERQUE. Mme MOUTIN. - CASILDA. Mme MAREUIL. - UNE DUÈGNE. Mme LOUIS. - UN PAGE. Mme COURTOIS. - - DAMES, SEIGNEURS, CONSEILLERS PRIVÉS, PAGES, DUÈGNES, ALGUAZILS, - GARDES, HUISSIERS DE CHAMBRE ET DE COUR. - - -Madrid. -- 169... - - - - -ACTE PREMIER. - -DON SALLUSTE. - - - - -PERSONNAGES. - - - RUY BLAS. - DON SALLUSTE DE BAZAN. - DON CÉSAR DE BAZAN. - LE MARQUIS DEL BASTO. - LE MARQUIS DE SANTA-CRUZ. - LE COMTE D’ALBE. - GUDIEL. - UN HUISSIER DE COUR. - LA REINE. - SEIGNEURS, DAMES, DUÈGNES, PAGES. - - - - -ACTE PREMIER. - -Le salon de Danaé dans le palais du roi, à Madrid. Ameublement -magnifique dans le goût demi-flamand du temps de Philippe IV. A -gauche, une grande fenêtre à châssis dorés et à petits carreaux. Des -deux côtés, sur un pan coupé, une porte basse donnant dans quelque -appartement intérieur. Au fond, une grande cloison vitrée à châssis -dorés s’ouvrant par une large porte également vitrée sur une longue -galerie. Cette galerie qui traverse tout le théâtre, est masquée par -d’immenses rideaux qui tombent du haut en bas de la cloison vitrée. -Une table, un fauteuil, et ce qu’il faut pour écrire. - -Don Salluste entre par la petite porte de gauche, suivi de Ruy -Blas et de Gudiel, qui porte une cassette et divers paquets qu’on -dirait disposés pour un voyage. Don Salluste est vêtu de velours -noir, costume de cour du temps de Charles II. La toison d’or au cou. -Par-dessus l’habillement noir, un riche manteau de velours vert -clair, brodé d’or et doublé de satin noir. Épée à grande coquille. -Chapeau à plumes blanches. Gudiel est en noir, épée au côté. Ruy -Blas est en livrée. Haut-de-chausses et justaucorps bruns. Surtout -galonné, rouge et or. Tête nue. Sans épée. - - -SCÈNE PREMIÈRE. - -DON SALLUSTE DE BAZAN, GUDIEL, par instants RUY BLAS. - -DON SALLUSTE. - - Ruy Blas, fermez la porte,--ouvrez cette fenêtre. - -_Ruy Blas obéit, puis, sur un signe de don Salluste, il sort par la -porte du fond. Don Salluste va à la fenêtre._ - - Ils dorment encore tous ici,--le jour va naître. - -_Il se tourne brusquement vers Gudiel._ - - Ah! c’est un coup de foudre!..--oui, mon règne est passé, - Gudiel!--renvoyé, disgracié, chassé!-- - Ah! tout perdre en un jour!--L’aventure est secrète - Encor, n’en parle pas.--Oui, pour une amourette, - --Chose, à mon âge, sotte et folle, j’en convien!-- - Avec une suivante, une fille de rien! - Séduite, beau malheur! parce que la donzelle - Est à la reine, et vient de Neubourg avec elle, - Que cette créature a pleuré contre moi, - Et traîné son enfant dans les chambres du roi; - Ordre de l’épouser. Je refuse. On m’exile! - On m’exile! Et vingt ans d’un labeur difficile, - Vingt ans d’ambition, de travaux nuit et jour; - Le président haï des alcades de cour, - Dont nul ne prononçait le nom sans épouvante; - Le chef de la maison de Bazan, qui s’en vante; - Mon crédit, mon pouvoir, tout ce que je rêvais, - Tout ce que je faisais et tout ce que j’avais: - Charge, emplois, honneurs, tout en un instant s’écroule - Au milieu des éclats de rire de la foule! - -GUDIEL. - - Nul ne le sait encor, monseigneur. - -DON SALLUSTE. - - Mais demain! - Demain, on le saura!--Nous serons en chemin! - Je ne veux pas tomber, non, je veux disparaître! - -_Il déboutonne violemment son pourpoint._ - - --Tu m’agrafes toujours comme on agrafe un prêtre, - Tu serres mon pourpoint, et j’étouffe, mon cher!-- - -_Il s’assied._ - - Oh! mais je vais construire, et sans en avoir l’air, - Une sape profonde, obscure et souterraine! - --Chassé!-- - -_Il se lève._ - -GUDIEL. - - D’où vient le coup, monseigneur? - -DON SALLUSTE. - - De la reine. - Oh! je me vengerai, Gudiel! tu m’entends? - Toi dont je suis l’élève, et qui depuis vingt ans - M’as aidé, m’as servi dans les choses passées, - Tu sais bien jusqu’où vont dans l’ombre mes pensées, - Comme un bon architecte au coup d’œil exercé - Connaît la profondeur du puits qu’il a creusé. - Je pars. Je vais aller à Finlas, en Castille, - Dans mes États,--et là, songer!--Pour une fille! - --Toi, règle le départ, car nous sommes pressés. - Moi, je vais dire un mot au drôle que tu sais. - A tout hasard. Peut-il me servir? Je l’ignore. - Ici jusqu’à ce soir je suis le maître encore. - Je me vengerai, va! Comment? je ne sais pas; - Mais je veux que ce soit effrayant!--De ce pas - Va faire nos apprêts, et hâte-toi.--Silence! - Tu pars avec moi. Va. - -_Gudiel salue et sort._ - -DON SALLUSTE, _appelant_. - - --Ruy Blas! - -RUY BLAS, _se présentant à la porte du fond_. - - Votre Excellence? - -DON SALLUSTE. - - Comme je ne dois plus coucher dans le palais, - Il faut laisser les clefs et clore les volets. - -RUY BLAS, _s’inclinant_. - - Monseigneur, il suffit. - -DON SALLUSTE. - - Écoutez, je vous prie. - La reine va passer, là, dans la galerie, - En allant de la messe à sa chambre d’honneur. - Dans deux heures, Ruy Blas, soyez-là. - -RUY BLAS. - - Monseigneur, - J’y serai. - -DON SALLUSTE, _à la fenêtre_. - - Voyez-vous cet homme dans la place - Qui montre au gens de garde un papier, et qui passe? - Faites-lui, sans parler, signe qu’il peut monter, - Par l’escalier étroit. - -_Ruy Blas obéit. Don Salluste continue en lui montrant la petite porte -à droite._ - - --Avant de nous quitter, - Dans cette chambre où sont les hommes de police, - Voyez donc si les trois alguazils de service - Sont éveillés. - -RUY BLAS. - -_Il va à la porte, l’entr’ouvre et revient._ - - Seigneur, ils dorment. - -DON SALLUSTE. - - Parlez bas. - J’aurai besoin de vous, ne vous éloignez pas. - Faites le guet afin que les fâcheux nous laissent. - -_Entre don César de Bazan. Chapeau défoncé. Grande cape déguenillée qui -ne laisse voir de sa toilette que des bas mal tirés et des souliers -crevés. Épée de spadassin._ - -_Au moment où il entre, lui et Ruy Blas se regardent et font en même -temps, chacun de leur côté, un geste de surprise._ - -DON SALLUSTE, _les observant, à part_. - - Ils se sont regardés! Est-ce qu’ils se connaissent? - -_Ruy Blas sort._ - - -SCÈNE DEUXIÈME. - -DON SALLUSTE, DON CÉSAR. - -DON SALLUSTE. - - Ah! vous voilà, bandit! - -DON CÉSAR. - - Oui, cousin, me voilà. - -DON SALLUSTE. - - C’est grand plaisir de voir un gueux comme cela! - -DON CÉSAR, _saluant_. - - Je suis charmé... - -DON SALLUSTE. - - Monsieur, on sait de vos histoires. - -DON CÉSAR, _gracieusement_. - - Qui sont de votre goût? - -DON SALLUSTE. - - Oui, des plus méritoires. - Don Charles de Mira l’autre nuit fut volé. - On lui prit son épée à fourreau ciselé - Et son buffle. C’était la surveille de Pâques. - Seulement, comme il est chevalier de Saint-Jacques, - La bande lui laissa son manteau. - -DON CÉSAR. - - Doux Jésus! - Pourquoi? - -DON SALLUSTE. - - Parce que l’ordre était brodé dessus. - Eh bien! que dites-vous de l’algarade? - -DON CÉSAR. - - Ah! diable! - Je dis que nous vivons dans un siècle effroyable! - Qu’allons-nous devenir, bon Dieu! si les voleurs - Vont courtiser saint Jacque et le mettre des leurs? - -DON SALLUSTE. - - Vous en étiez! - -DON CÉSAR. - - Hé bien--oui! s’il faut que je parle, - J’étais là. Je n’ai pas touché votre don Charle. - J’ai donné seulement des conseils. - -DON SALLUSTE. - - Mieux encor. - La lune étant couchée, hier, Plaza-Mayor, - Toutes sortes de gens, sans coiffe et sans semelle, - Qui hors d’un bouge affreux se ruaient pêle-mêle, - Ont attaqué le guet.--Vous en étiez! - -DON CÉSAR. - - Cousin, - J’ai toujours dédaigné de battre un argousin. - J’étais là. Rien de plus. Pendant les estocades, - Je marchais en faisant des vers sous les arcades. - On s’est fort assommé. - -DON SALLUSTE. - - Ce n’est pas tout. - -DON CÉSAR. - - Voyons. - -DON SALLUSTE. - - En France, on vous accuse, entr’autres actions, - Avec vos compagnons à toute loi rebelles, - D’avoir ouvert sans clef la caisse des gabelles. - -DON CÉSAR. - - Je ne dis pas.--La France est pays ennemi. - -DON SALLUSTE. - - En Flandre, rencontrant dom Paul Barthélemy, - Lequel portait à Mons le produit d’un vignoble - Qu’il venait de toucher pour le chapitre noble, - Vous avez mis la main sur l’argent du clergé. - -DON CÉSAR. - - En Flandre?--il se peut bien. J’ai beaucoup voyagé. - --Est-ce tout? - -DON SALLUSTE. - - Don César, la sueur de la honte, - Lorsque je pense à vous, à la face me monte. - -DON CÉSAR. - - Bon. Laissez-la monter. - -DON SALLUSTE. - - Notre famille... - -DON CÉSAR. - - Non. - Car vous seul à Madrid connaissez mon vrai nom. - Ainsi ne parlons pas famille! - -DON SALLUSTE. - - Une marquise - Me disait l’autre jour en sortant de l’église: - --Quel est donc ce brigand, qui, là-bas, nez au vent, - Se carre, l’œil au guet et la hanche en avant, - Plus délabré que Job et plus fier que Bragance, - Drapant sa gueuserie avec son arrogance, - Et qui, froissant du poing sous sa manche en haillons, - L’épée à lourd pommeau qui lui bat les talons, - Promène, d’une mine altière et magistrale, - Sa cape en dents de scie et ses bas en spirale? - -DON CÉSAR, _jetant un coup d’œil sur sa toilette_. - - Vous avez répondu: C’est ce cher Zafari! - -DON SALLUSTE. - - Non; j’ai rougi, monsieur! - -DON CÉSAR. - - Eh bien! la dame a ri. - Voilà. J’aime beaucoup faire rire les femmes. - -DON SALLUSTE. - - Vous n’allez fréquentant que spadassins infâmes! - -DON CÉSAR. - - Des clercs! des écoliers doux comme des moutons! - -DON SALLUSTE. - - Partout on vous rencontre avec des Jeannetons! - -DON CÉSAR. - - O Lucindes d’amour! ô douces Isabelles! - Eh bien! sur votre compte on en entend de belles! - Quoi! l’on vous traite ainsi, beautés à l’œil mutin, - A qui je dis le soir mes sonnets du matin! - -DON SALLUSTE. - - Enfin, Matalobos, ce voleur de Galice - Qui désole Madrid malgré notre police, - Il est de vos amis! - -DON CÉSAR. - - Raisonnons, s’il vous plaît. - Sans lui j’irais tout nu, ce qui serait fort laid. - Me voyant sans habit, dans la rue, en décembre, - La chose le toucha.--Ce fat parfumé d’ambre, - Le comte d’Albe, à qui l’autre mois fut volé - Son beau pourpoint de soie... - -DON SALLUSTE. - - Eh bien? - -DON CÉSAR. - - C’est moi qui l’ai. - Matalobos me l’a donné. - -DON SALLUSTE. - - L’habit du comte! - Vous n’êtes pas honteux?... - -DON CÉSAR. - - Je n’aurai jamais honte - De mettre un bon pourpoint, brodé, passementé, - Qui me tient chaud l’hiver et me fait beau l’été. - --Voyez, il est tout neuf.-- - -_Il entr’ouvre son manteau qui laisse voir un superbe pourpoint de -satin rose brodé d’or._ - - Les poches en sont pleines - De billets doux au comte adressés par centaines. - Souvent, pauvre, amoureux, n’ayant rien sous la dent, - J’avise une cuisine au soupirail ardent - D’où la vapeur des mets aux narines me monte; - Je m’assieds là, j’y lis les billets doux du comte, - Et, trompant l’estomac et le cœur tour à tour, - J’ai l’odeur du festin et l’ombre de l’amour! - -DON SALLUSTE. - - Don César... - -DON CÉSAR. - - Mon cousin, tenez, trêve aux reproches. - Je suis un grand seigneur, c’est vrai, l’un de vos proches; - Je m’appelle César, comte de Garofa; - Mais le sort de folie en naissant me coiffa. - J’étais riche, j’avais des palais, des domaines, - Je pouvais largement renier les Célimènes. - Bah! mes vingt ans n’étaient pas encore révolus - Que j’avais mangé tout! il ne me restait plus - De mes prospérités, ou réelles, ou fausses, - Qu’un tas de créanciers hurlant après mes chausses. - Ma foi, j’ai pris la fuite et j’ai changé de nom. - A présent, je ne suis qu’un joyeux compagnon, - Zafari, que, hors vous, nul ne peut reconnaître. - Vous ne me donnez pas du tout d’argent, mon maître; - Je m’en passe. Le soir, le front sur un pavé, - Devant l’ancien palais des comtes de Tevé, - --C’est là, depuis neuf ans, que la nuit je m’arrête.-- - Je vais dormir avec le ciel bleu sur ma tête. - Je suis heureux ainsi. Pardieu, c’est un beau sort! - Tout le monde me croit dans l’Inde, au diable,--mort. - La fontaine voisine a de l’eau, j’y vais boire, - Et puis je me promène avec un air de gloire. - Mon palais, d’où jadis mon argent s’envola, - Appartient à cette heure au nonce Espinola, - C’est bien. Quand par hasard jusque-là je m’enfonce, - Je donne des avis aux ouvriers du nonce - Occupés à sculpter sur la porte un Bacchus.-- - Maintenant, pouvez-vous me prêter dix écus? - -DON SALLUSTE. - - Écoutez-moi... - -DON CÉSAR, _croisant les bras_. - - Voyons à présent votre style. - -DON SALLUSTE. - - Je vous ai fait venir, c’est pour vous être utile - César, sans enfants, riche, et de plus votre aîné. - Je vous vois à regret vers l’abîme entraîné, - Je veux vous en tirer. Bravache que vous êtes, - Vous êtes malheureux. Je veux payer vos dettes, - Vous rendre vos palais, vous remettre à la cour, - Et refaire de vous un beau seigneur d’amour. - Que Zafari s’éteigne et que César renaisse. - Je veux qu’à votre gré vous puisiez dans ma caisse, - Sans crainte, à pleines mains, sans soin de l’avenir. - Quand on a des parents il faut les soutenir, - César, et pour les siens se montrer pitoyable... - -_Pendant que don Salluste parle, le visage de don César prend une -expression de plus en plus étonnée, joyeuse et confiante; enfin il -éclate._ - -DON CÉSAR. - - Vous avez toujours eu de l’esprit comme un diable, - Et c’est fort éloquent ce que vous dites là. - --Continuez! - -DON SALLUSTE. - - César, je ne mets à cela - Qu’une condition.--Dans l’instant je m’explique. - Prenez d’abord ma bourse. - -DON CÉSAR, _empoignant la bourse qui est pleine d’or_. - - Ah çà! c’est magnifique! - -DON SALLUSTE. - - Et je vais vous donner cinq cents ducats... - -DON CÉSAR, _ébloui_. - - Marquis! - -DON SALLUSTE, _continuant_. - - Dès aujourd’hui! - -DON CÉSAR. - - Pardieu, je vous suis tout acquis. - Quant aux conditions, ordonnez. Foi de brave! - Mon épée est à vous. Je deviens votre esclave, - Et, si cela vous plaît, j’irai croiser le fer - Avec don Spavento, capitan de l’enfer. - -DON SALLUSTE. - - Non, je n’accepte pas, don César, et pour cause, - Votre épée. - -DON CÉSAR. - - Alors quoi? je n’ai guère autre chose. - -DON SALLUSTE, _se rapprochant de lui et baissant la voix_. - - Vous connaissez,--et c’est en ce cas un bonheur,-- - Tous les gueux de Madrid? - -DON CÉSAR. - - Vous me faites honneur. - -DON SALLUSTE. - - Vous en traînez toujours après vous une meute; - Vous pourriez, au besoin, soulever une émeute, - Je le sais. Tout cela peut-être servira. - -DON CÉSAR, _éclatant de rire_. - - D’honneur! vous avez l’air de faire un opéra. - Quelle part donnez-vous dans l’œuvre à mon génie? - Sera-ce le poème ou bien la symphonie? - Commandez. Je suis fort pour le charivari. - -DON SALLUSTE, _gravement_. - - Je parle à don César et non à Zafari. - -_Baissant la voix de plus en plus._ - - Écoute. J’ai besoin, pour un résultat sombre, - De quelqu’un qui travaille à mon côté dans l’ombre - Et qui m’aide à bâtir un grand événement. - Je ne suis pas méchant, mais il est tel moment - Où le plus délicat, quittant toute vergogne, - Doit retrousser sa manche et faire la besogne. - Tu seras riche, mais il faut m’aider sans bruit - A dresser, comme font les oiseleurs la nuit, - Un bon filet caché sous un miroir qui brille, - Un piége d’alouette ou bien de jeune fille. - Il faut, par quelque plan terrible et merveilleux, - --Tu n’es pas, que je pense, un homme scrupuleux,-- - Me venger! - -DON CÉSAR. - - Vous venger? - -DON SALLUSTE. - - Oui. - -DON CÉSAR. - - De qui? - -DON SALLUSTE. - - D’une femme. - -DON CÉSAR. - -_Il se redresse et regarde fièrement don Salluste._ - - Ne m’en dites pas plus. Halte-là!--sur mon âme, - Mon cousin, en ceci voilà mon sentiment: - Celui qui, bassement et tortueusement, - Se venge, ayant le droit de porter une lame, - Noble, par une intrigue, homme, sur une femme, - Et qui, né gentilhomme, agit en alguazil, - Celui-là,--fût-il grand de Castille, fût-il - Suivi de cent clairons sonnant des tintamarres, - Fût-il tout harnaché d’ordres et de chamarres, - Et marquis, et vicomte, et fils des anciens preux, - N’est pour moi qu’un maraud sinistre et ténébreux - Que je voudrais, pour prix de sa lâcheté vile, - Voir pendre à quatre clous au gibet de la ville! - -DON SALLUSTE. - - César!... - -DON CÉSAR. - - N’ajoutez pas un mot, c’est outrageant. - -_Il jette la bourse aux pieds de don Salluste._ - - Gardez votre secret, et gardez votre argent. - Oh! je comprends qu’on vole, et qu’on tue et qu’on pille; - Que par une nuit noire on force une bastille, - D’assaut, la hache au poing, avec cent flibustiers; - Qu’on égorge estafiers, geôliers et guichetiers, - Tous, taillant et hurlants, en bandits que nous sommes, - Œil pour œil, dent pour dent, c’est bien! hommes contre hommes! - Mais doucement détruire une femme! et creuser - Sous ses pieds une trappe! et contre elle abuser, - Qui sait? de son humeur peut-être hasardeuse! - Prendre ce pauvre oiseau dans quelque glu hideuse! - Oh! plutôt qu’arriver jusqu’à ce déshonneur, - Plutôt qu’être, à ce prix, un riche et haut seigneur, - --Et je le dis ici pour Dieu qui voit mon âme,-- - J’aimerais mieux, plutôt qu’être à ce point infâme, - Vil, odieux, pervers, misérable et flétri, - Qu’un chien rongeât mon crâne au pied du pilori! - -DON SALLUSTE. - - Cousin!... - -DON CÉSAR. - - De vos bienfaits je n’aurai nulle envie, - Tant que je trouverai, vivant ma libre vie, - Aux fontaines de l’eau, dans les champs le grand air, - A la ville un voleur qui m’habille l’hiver, - Dans mon âme l’oubli des prospérités mortes, - Et devant vos palais, monsieur, de larges portes - Où je puis, à midi, sans souci du réveil, - Dormir, la tête à l’ombre et les pieds au soleil! - --Adieu donc.--De nous deux Dieu sait quel est le juste. - Avec les gens de cour, vos pareils, don Salluste, - Je vous laisse, et je reste avec mes chenapans. - Je vis avec les loups, non avec les serpents. - -DON SALLUSTE. - - Un instant... - -DON CÉSAR. - - Tenez, maître, abrégeons la visite. - Si c’est pour m’envoyer en prison, faites vite. - -DON SALLUSTE. - - Allons, je vous croyais, César, plus endurci. - L’épreuve vous est bonne et vous a réussi; - Je suis content de vous. Votre main, je vous prie. - -DON CÉSAR. - - Comment! - -DON SALLUSTE. - - Je n’ai parlé que par plaisanterie. - Tout ce que j’ai dit là, c’est pour vous éprouver. - Rien de plus. - -DON CÉSAR. - - Çà, debout vous me faites rêver. - La femme, le complot, cette vengeance... - -DON SALLUSTE. - - Leurre! - Imagination! chimère! - -DON CÉSAR. - - A la bonne heure. - Et l’offre de payer mes dettes! vision? - Et les cinq cents ducats! imagination? - -DON SALLUSTE. - - Je vais vous les chercher. - -_Il se dirige vers la porte du fond, et fait signe à Ruy Blas de -rentrer._ - -DON CÉSAR, _à part sur le devant du théâtre et regardant don Salluste -de travers_. - - Hum! visage de traître! - Quand la bouche dit oui, le regard dit peut-être. - -DON SALLUSTE, _à Ruy Blas_. - - Ruy Blas, restez ici. - -_A don César._ - - Je reviens. - -_Il sort par la petite porte de gauche. Sitôt qu’il est sorti, don -César et Ruy Blas vont vivement l’un à l’autre._ - - -SCÈNE TROISIÈME. - -DON CÉSAR, RUY BLAS. - -DON CÉSAR. - - Sur ma foi, - Je ne me trompais pas. C’est toi, Ruy Blas? - -RUY BLAS. - - C’est toi, - Zafari! que fais-tu dans ce palais? - -DON CÉSAR. - - J’y passe. - Mais je m’en vais. Je suis oiseau, j’aime l’espace. - Mais toi! cette livrée? est-ce un déguisement? - -RUY BLAS, _avec amertume_. - - Non, je suis déguisé quand je suis autrement. - -DON CÉSAR. - - Que dis-tu! - -RUY BLAS. - - Donne-moi ta main, que je la serre - Comme en cet heureux temps de joie et de misère, - Où je vivais sans gîte, où le jour j’avais faim, - Où j’avais froid la nuit, où j’étais libre enfin! - --Quand tu me connaissais, j’étais un homme encore. - Tous deux nés dans le peuple,--hélas! c’était l’aurore! - Nous nous ressemblions au point qu’on nous prenait - Pour frères; nous chantions dès l’heure où l’aube naît, - Et le soir, devant Dieu, notre père et notre hôte, - Sous le ciel étoilé nous dormions côte à côte! - Oui, nous partagions tout. Puis enfin arriva - L’heure triste où chacun de son côté s’en va. - Je te retrouve, après quatre ans, toujours le même, - Joyeux comme un enfant, libre comme un bohême, - Toujours ce Zafari, riche en sa pauvreté, - Qui n’a rien eu jamais et n’a rien souhaité! - Mais moi, quel changement! Frère, que te dirai-je? - Orphelin, par pitié nourri dans un collége - De science et d’orgueil, de moi, triste faveur! - Au lieu d’un ouvrier on a fait un rêveur. - Tu sais, tu m’as connu. Je jetais mes pensées - Et mes vœux vers le ciel en strophes insensées. - J’opposais cent raisons à ton rire moqueur. - J’avais je ne sais quelle ambition au cœur. - A quoi bon travailler? Vers un but invisible - Je marchais, je croyais tout réel, tout possible, - J’espérais tout du sort!--Et puis je suis de ceux - Qui passent tout un jour, pensifs et paresseux, - Devant quelque palais regorgeant de richesses, - A regarder entrer et sortir des duchesses.-- - Si bien qu’un jour, mourant de faim sur le pavé, - J’ai ramassé du pain, frère, où j’en ai trouvé: - Dans la fainéantise et dans l’ignominie. - Oh! quand j’avais vingt ans, crédule à mon génie, - Je me perdais, marchant pieds nus dans les chemins, - En méditations sur le sort des humains; - J’avais bâti des plans sur tout,--une montagne - De projets;--je plaignais le malheur de l’Espagne; - Je croyais, pauvre esprit, qu’au monde je manquais...-- - Ami, le résultat, tu le vois:--un laquais! - -DON CÉSAR. - - Oui, je le sais, la faim est une porte basse: - Et par nécessité, lorsqu’il faut qu’il y passe, - Le plus grand est celui qui se courbe le plus. - Mais le sort a toujours son flux et son reflux. - Espère. - -RUY BLAS, _secouant la tête_. - - Le marquis de Finlas est mon maître. - -DON CÉSAR. - - Je le connais.--Tu vis dans ce palais, peut-être? - -RUY BLAS. - - Non, avant ce matin et jusqu’à ce moment - Je n’en avais jamais passé le seuil. - -DON CÉSAR. - - Vraiment? - Ton maître cependant pour sa charge y demeure? - -RUY BLAS. - - Oui, car la cour le fait demander à toute heure. - Mais il a quelque part un logis inconnu, - Où jamais en plein jour peut-être il n’est venu. - A cent pas du palais. Une maison discrète. - Frère, j’habite là. Par la porte secrète - Dont il a seul la clef, quelquefois, à la nuit, - Le marquis vient, suivi d’hommes qu’il introduit. - Ces hommes sont masqués et parlent à voix basse. - Ils s’enferment, et nul ne sait ce qui se passe. - Là, de deux noirs muets je suis le compagnon. - Je suis pour eux le maître. Ils ignorent mon nom. - -DON CÉSAR. - - Oui, c’est là qu’il reçoit, comme chef des alcades, - Ses espions; c’est là qu’il tend ses embuscades. - C’est un homme profond qui tient tout dans sa main. - -RUY BLAS. - - Hier, il m’a dit:--Il faut être au palais demain. - Avant l’aurore. Entrez par la grille dorée.-- - En arrivant il m’a fait mettre la livrée, - Car l’habit odieux sous lequel tu me vois, - Je le porte aujourd’hui pour la première fois. - -DON CÉSAR, _lui serrant la main_. - - Espère! - -RUY BLAS. - - Espérer! mais tu ne sais rien encore. - Vivre sous cet habit qui souille et déshonore, - Avoir perdu la joie et l’orgueil, ce n’est rien, - Être esclave, être vil; qu’importe?--Écoute bien: - Frère! je ne sens pas cette livrée infâme, - Car j’ai dans ma poitrine une hydre aux dents de flamme, - Qui me serre le cœur dans ses replis ardents. - Le dehors te fait peur? si tu voyais dedans! - -DON CÉSAR. - - Que veux-tu dire? - -RUY BLAS. - - Invente, imagine, suppose. - Fouille dans ton esprit. Cherches-y quelque chose - D’étrange, d’insensé, d’horrible et d’inoui - Une fatalité dont on soit ébloui! - Oui, compose un poison affreux, creuse un abîme - Plus sourd que la folie et plus noir que le crime, - Tu n’approcheras pas encore de mon secret. - --Tu ne devines pas?--Hé! qui devinerait?-- - Zafari! dans le gouffre où mon destin m’entraîne, - Plonge les yeux!--Je suis amoureux de la reine! - -DON CÉSAR. - - Ciel! - -RUY BLAS. - - Sous un dais orné du globe impérial, - Il est, dans Aranjuez ou dans l’Escurial, - --Dans ce palais, parfois,--mon frère, il est un homme - Qu’à peine on voit d’en bas, qu’avec terreur on nomme; - Pour qui, comme pour Dieu, nous sommes égaux tous; - Qu’on regarde en tremblant et qu’on sert à genoux; - Devant qui se couvrir est un honneur insigne; - Qui peut faire tomber nos deux têtes d’un signe; - Dont chaque fantaisie est un événement; - Qui vit, seul et superbe, enfermé gravement - Dans une majesté redoutable et profonde; - Et dont on sent le poids dans la moitié du monde. - Eh bien!--moi, le laquais,--tu m’entends,--Eh bien! oui, - Cet homme-là! le roi! je suis jaloux de lui! - -DON CÉSAR. - - Jaloux du roi! - -RUY BLAS. - - Hé oui! jaloux du roi! sans doute, - Puisque j’aime sa femme! - -DON CÉSAR. - - Oh! malheureux! - -RUY BLAS. - - Écoute. - Je l’attends tous les jours au passage. Je suis - Comme un fou. Ho! sa vie est un tissu d’ennuis, - A cette pauvre femme!--Oui, chaque nuit j’y songe!-- - Vivre dans cette cour de haine et de mensonge, - Mariée à ce roi qui passe tout son temps - A chasser! Imbécile!--un sot! vieux à trente ans! - Moins qu’un homme! à régner comme à vivre inhabile. - --Famille qui s’en va!--Le père était débile - Au point qu’il ne pouvait tenir un parchemin. - --Oh! si belle et si jeune, avoir donné sa main - A ce roi Charles deux! Elle! Quelle misère! - --Elle va tous les soirs chez les sœurs du Rosaire. - Tu sais? en remontant la rue Ortaleza. - Comment cette démence en mon cœur s’amassa, - Je l’ignore. Mais juge! elle aime une fleur bleue - --D’Allemagne...--Je fais chaque jour une lieue, - Jusqu’à Caramanchel, pour avoir de ces fleurs. - J’en ai cherché partout sans en trouver ailleurs. - J’en compose un bouquet; je prends les plus jolies... - --Oh! mais je te dis là des choses, des folies!-- - Puis à minuit, au parc royal, comme un voleur, - Je me glisse et je vais déposer cette fleur - Sur son banc favori. Même, hier, j’osai mettre - Dans le bouquet,--vraiment, plains-moi, frère!--une lettre! - La nuit, pour parvenir jusqu’à ce banc, il faut - Franchir les murs du parc, et je rencontre en haut - Ces broussailles de fer qu’on met sur les murailles. - Un jour j’y laisserai ma chair et mes entrailles. - Trouve-t-elle mes fleurs, ma lettre? je ne sai. - Frère, tu le vois bien, je suis un insensé. - -DON CÉSAR. - - Diable! ton algarade a son danger. Prends garde. - Le comte d’Oñate, qui l’aime aussi, la garde - Et comme un majordome et comme un amoureux - Quel reître, une nuit, gardien peu langoureux, - Pourrait bien, frère, avant que ton bouquet se fane, - Te le clouer au cœur d’un coup de pertuisane.-- - Mais quelle idée! aimer la reine! ah çà, pourquoi? - Comment diable as-tu fait? - -RUY BLAS, _avec emportement_. - - Est ce que je sais, moi! - --Oh! mon âme au démon! je la vendrais pour être - Un des jeunes seigneurs que, de cette fenêtre, - Je vois en ce moment, comme un vivant affront, - Entrer, la plume au feutre et l’orgueil sur le front! - Oui, je me damnerais pour dépouiller ma chaîne, - Et pour pouvoir comme eux m’approcher de la reine - Avec un vêtement qui ne soit pas honteux! - Mais, ô rage! être ainsi, près d’elle! devant eux! - En livrée! un laquais! être un laquais pour elle! - Ayez pitié de moi, mon Dieu! - -_Se rapprochant de don César._ - - Je me rappelle. - Ne demandais-tu pas pourquoi je l’aime ainsi, - Et depuis quand?...--Un jour...--Mais à quoi bon ceci? - C’est vrai, je t’ai toujours connu cette manie! - Par mille questions vous mettre à l’agonie! - Demander où? comment? quand? pourquoi? Mon sang bout! - Je l’aime follement! Je l’aime, voilà tout! - -DON CÉSAR. - - Là; ne te fâche pas. - -RUY BLAS, _tombant épuisé et pâle sur le fauteuil_. - - Non. Je souffre.--Pardonne. - Ou plutôt, va, fuis-moi. Va-t’en, frère. Abandonne - Ce misérable fou qui porte avec effroi - Sous l’habit d’un valet les passions d’un roi! - -DON CÉSAR, _lui posant la main sur l’épaule_. - - Te fuir!--moi qui n’ai pas souffert, n’aimant personne, - Moi, pauvre grelot vide où manque ce qui sonne, - Gueux, qui vais mendiant l’amour je ne sais où, - A qui de temps en temps le destin jette un sou, - Moi, cœur éteint, dont l’âme, hélas! s’est retirée, - Du spectacle d’hier affiche déchirée, - Vois-tu, pour cet amour dont les regards sont pleins! - Mon frère, je t’envie autant que je te plains! - --Ruy Blas!-- - -_Moment de silence. Ils se tiennent les mains serrées en se regardant -tous les deux avec une expression de tristesse et d’amitié confiante._ - -_Entre don Salluste. Il s’avance à pas lents, fixant un regard -d’attention profonde sur don César et Ruy Blas, qui ne le voient pas. -Il tient d’une main un chapeau et une épée qu’il dépose en entrant sur -un fauteuil, de l’autre une bourse qu’il apporte sur la table._ - -DON SALLUSTE, _à don César_. - - Voici l’argent: - -_A la voix de don Salluste, Ruy Blas se lève comme réveillé en sursaut, -et se tient debout, les yeux baissés, dans l’attitude du respect._ - -DON CÉSAR, _à part, regardant don Salluste de travers_. - - Hum! le diable m’emporte! - Cette sombre figure écoutait à la porte. - Bah! qu’importe, après tout! - -_Haut à don Salluste._ - - Don Salluste, merci. - -_Il ouvre la bourse, la répand sur la table, et remue avec joie les -ducats qu’il range en piles sur le tapis de velours. Pendant qu’il les -compte, don Salluste va au fond du théâtre, en regardant derrière lui -s’il n’éveille pas l’attention de don César. Il ouvre la petite porte -de droite. A un signe qu’il fait, trois alguazils armés d’épées et -vêtus de noir en sortent. Don Salluste leur montre mystérieusement don -César. Ruy Blas se tient immobile et debout près de la table comme une -statue, sans rien voir ni rien entendre._ - -DON SALLUSTE, _bas aux alguazils_. - - Vous allez suivre, alors qu’il sortira d’ici, - L’homme qui compte là de l’argent.--En silence, - Vous vous emparerez de lui.--Sans violence, - Vous l’irez embarquer, par le plus court chemin, - A Denia.-- - -_Il leur remet un parchemin scellé._ - - Voici l’ordre écrit de ma main.-- - Enfin, sans écouter sa plainte chimérique, - Vous le vendrez en mer aux corsaires d’Afrique. - Mille piastres pour vous. Faites vite à présent. - -_Les trois alguazils s’inclinent et sortent._ - -DON CÉSAR, _achevant de ranger ses ducats_. - - Rien n’est plus gracieux et plus divertissant - Que des écus à soi qu’on met en équilibre. - -_Il fait deux parts égales et se tourne vers Ruy Blas._ - - Frère, voici ta part. - -RUY BLAS. - - Comment! - -DON CÉSAR, _lui montrant une des deux piles d’or_. - - Prends! viens! sois libre! - -DON SALLUSTE, _qui les observe au fond du théâtre, à part_. - - Diable! - -RUY BLAS, _secouant la tête en signe de refus_. - - Non. C’est le cœur qu’il faudrait délivrer. - Non, mon sort est ici. Je dois y demeurer. - -DON CÉSAR. - - Bien. Suis ta fantaisie. Es-tu fou? suis-je sage? - Dieu le sait. - -_Il ramasse l’argent et le jette dans le sac qu’il empoche._ - -DON SALLUSTE, _au fond du théâtre, à part, et les observant toujours_. - - A peu près même air, même visage. - -DON CÉSAR, _à Ruy Blas_. - - Adieu. - -RUY BLAS. - - Ta main! - -_Ils se serrent la main. Don César sort sans voir don Salluste, qui se -tient à l’écart._ - - -SCÈNE QUATRIÈME. - -RUY BLAS, DON SALLUSTE. - -DON SALLUSTE. - - Ruy Blas? - -RUY BLAS, _se retournant vivement_. - - Monseigneur? - -DON SALLUSTE. - - Ce matin, - Quand vous êtes venu, je ne suis pas certain - S’il faisait jour déjà? - -RUY BLAS. - - Pas encore, Excellence. - J’ai remis au portier votre passe en silence, - Et puis je suis monté. - -DON SALLUSTE. - - Vous étiez en manteau? - -RUY BLAS. - - Oui, monseigneur. - -DON SALLUSTE. - - Personne en ce cas au château - Ne vous a vu porter cette livrée encore? - -RUY BLAS. - - Ni personne à Madrid. - -DON SALLUSTE, _désignant du doigt la porte par où est sorti don César_. - - C’est fort bien. Allez clore - Cette porte. Quittez cet habit. - -_Ruy Blas dépouille son surtout de livrée et le jette sur un fauteuil._ - - Vous avez - Une belle écriture, il me semble.--Écrivez: - -_Il fait signe à Ruy Blas de s’asseoir à la table où sont les plumes et -les écritoires. Ruy Blas obéit._ - - Vous m’allez aujourd’hui servir de secrétaire. - D’abord, un billet doux,--je ne veux rien vous taire,-- - Pour ma reine d’amour, pour doña Praxedis, - Ce démon que je crois venu du paradis. - --Là, je dicte. «Un danger terrible est sur ma tête. - «Ma reine seule--peut conjurer la tempête, - «En venant me trouver ce soir dans ma maison. - «Sinon, je suis perdu. Ma vie et ma raison - «Et mon cœur, je mets tout à ses pieds que je baise.» - -_Il rit et s’interrompt._ - - Un danger! la tournure, au fait, n’est pas mauvaise - Pour l’attirer chez moi. C’est que j’y suis expert. - Les femmes aiment fort à sauver qui les perd. - --Ajoutez:--«Par la porte au bas de l’avenue, - «Vous entrerez la nuit sans être reconnue. - «Quelqu’un de dévoué vous ouvrira.»--D’honneur, - C’est parfait.--Ah! signez. - -RUY BLAS. - - Votre nom, monseigneur? - -DON SALLUSTE. - - Non pas. Signez CÉSAR. C’est mon nom d’aventure. - -RUY BLAS, _après avoir obéi_. - - La dame ne pourra connaître l’écriture? - -DON SALLUSTE. - - Bah! le cachet suffit. J’écris souvent ainsi. - Ruy Blas, je pars ce soir, et je vous laisse ici. - J’ai sur vous les projets d’un ami très-sincère. - Votre état va changer, mais il est nécessaire - De m’obéir en tout. Comme en vous j’ai trouvé - Un serviteur discret, fidèle et réservé... - -RUY BLAS, _s’inclinant_. - - Monseigneur! - -DON SALLUSTE, _continuant_. - - Je veux vous faire un destin plus large. - -RUY BLAS, _montrant le billet qu’il vient d’écrire_. - - Où faut-il adresser la lettre? - -DON SALLUSTE. - - Je m’en charge. - -_S’approchant de Ruy Blas d’un air significatif._ - - Je veux votre bonheur. - -_Un silence. Il fait signe à Ruy Blas de se rasseoir à table._ - - Écrivez:--«Moi, Ruy Blas, - «Laquais de monseigneur le marquis de Finlas, - «En toute occasion, ou secrète ou publique, - «M’engage à le servir comme un bon domestique.» - -_Ruy Blas obéit._ - - --Signez. De votre nom. La date. Bien. Donnez. - -_Il ploie et serre dans son portefeuille la lettre et le papier que Ruy -Blas vient d’écrire._ - - On vient de m’apporter une épée. Ah! tenez, - Elle est sur ce fauteuil. - -_Il désigne le fauteuil sur lequel il a posé l’épée et le chapeau. Il y -va et prend l’épée._ - - L’écharpe est d’une soie - Peinte et brodée au goût le plus nouveau qu’on voie. - -_Il lui fait admirer la souplesse du tissu._ - - Touchez.--Que dites-vous, Ruy Blas, de cette fleur? - La poignée est de Gil, le fameux ciseleur, - Celui qui le mieux creuse, au gré des belles filles, - Dans un pommeau d’épée une boîte à pastilles. - -_Il passe au cou de Ruy Blas l’écharpe à laquelle est attachée l’épée._ - - Mettez-la donc.--Je veux en voir sur vous l’effet. - --Mais vous avez ainsi l’air d’un seigneur parfait! - -_Écoutant._ - - On vient... oui. C’est bientôt l’heure où la reine passe.-- - --Le marquis del Basto!-- - -_La porte du fond sur la galerie s’ouvre. Don Salluste détache son -manteau et le jette vivement sur les épaules de Ruy Blas, au moment où -le marquis del Basto paraît; puis il va droit au marquis, en entraînant -avec lui Ruy Blas stupéfait._ - - -SCÈNE CINQUIÈME. - - DON SALLUSTE, RUY BLAS, DON PAMFILO D’AVALOS, MARQUIS DEL - BASTO.--_Puis_ LE MARQUIS DE SANTA-CRUZ.--_Puis_ LE COMTE - D’ALBE.--_Puis toute la cour._ - -DON SALLUSTE, _au marquis del Basto_. - - Souffrez qu’à votre grâce - Je présente, marquis, mon cousin don César, - Comte de Garofa près de Velalcazar. - -RUY BLAS, _à part_. - - Ciel! - -DON SALLUSTE, _bas à Ruy Blas_. - - Taisez-vous! - -LE MARQUIS DEL BASTO, _saluant Ruy Blas_. - - Monsieur... charmé. - -_Il lui prend la main, que Ruy Blas lui livre avec embarras._ - -DON SALLUSTE, _bas à Ruy Blas_. - - Laissez-vous faire. - Saluez! - -_Ruy Blas salue le marquis._ - -LE MARQUIS DEL BASTO, _à Ruy Blas_. - - J’aimais fort madame votre mère. - -_Bas à don Salluste, en lui montrant Ruy Blas._ - - Bien changé! Je l’aurais à peine reconnu. - -DON SALLUSTE, _bas au marquis_. - - Dix ans d’absence! - -LE MARQUIS DEL BASTO, _de même_. - - Au fait! - -DON SALLUSTE, _frappant sur l’épaule de Ruy Blas_. - - Le voilà revenu! - Vous souvient-il, marquis? oh! quel enfant prodigue! - Comme il vous répandait les pistoles sans digue! - Tous les soirs danse et fête au vivier d’Apollo, - Et cent musiciens faisant rage sur l’eau! - A tous moments, galas, masques, concerts, fredaines, - Éblouissant Madrid de visions soudaines! - --En trois ans, ruiné!--c’était un vrai lion. - --Il arrive de l’Inde avec le galion. - -RUY BLAS, _avec embarras_. - - Seigneur... - -DON SALLUSTE, _gaiement_. - - Appelez-moi cousin, car nous le sommes. - Les Bazan sont, je crois, d’assez francs gentilshommes. - Nous avons pour ancêtre Iniguez d’Iviza. - Son petit-fils, Pedro de Bazan, épousa - Marianne de Gor. Il eut de Marianne - Jean, qui fut général de la mer Océane - Sous le roi don Philippe, et Jean eut deux garçons - Qui sur notre arbre antique ont greffé deux blasons. - Moi, je suis le marquis de Finlas; vous, le comte - De Garofa. Tous deux se valent si l’on compte. - Par les femmes, César, notre rang est égal. - Vous êtes Aragon, moi je suis Portugal. - Votre branche n’est pas moins haute que la nôtre: - Je suis le fruit de l’une, et vous la fleur de l’autre. - -RUY BLAS, _à part_. - - Où donc m’entraîne-t-il? - -_Pendant que don Salluste a parlé, le marquis de Santa-Cruz, don -Alvar de Bazan y Benavides, vieillard à moustache blanche et à grande -perruque, s’est approché d’eux._ - -LE MARQUIS DE SANTA-CRUZ, _à don Salluste_. - - Vous l’expliquez fort bien. - S’il est votre cousin, il est aussi le mien. - -DON SALLUSTE. - - C’est vrai, car nous avons une même origine, - Monsieur de Santa-Cruz. - -_Il lui présente Ruy Blas._ - - Don César. - -LE MARQUIS DE SANTA-CRUZ. - - J’imagine - Que ce n’est pas celui qu’on croyait mort. - -DON SALLUSTE. - - Si fait. - -LE MARQUIS DE SANTA-CRUZ. - - Il est donc revenu? - -DON SALLUSTE. - - Des Indes. - -LE MARQUIS DE SANTA-CRUZ, _examinant Ruy Blas_. - - En effet! - -DON SALLUSTE. - - Vous le reconnaissez? - -LE MARQUIS DE SANTA-CRUZ. - - Pardieu! je l’ai vu naître! - -DON SALLUSTE, _bas à Ruy Blas_. - - Le bon homme est aveugle et se défend de l’être, - Il vous a reconnu pour prouver ses bons yeux. - -LE MARQUIS DE SANTA-CRUZ, _tendant la main à Ruy Blas_. - - Touchez là, mon cousin. - -RUY BLAS, _s’inclinant_. - - Seigneur... - -LE MARQUIS DE SANTA-CRUZ, _bas à don Salluste et lui montrant Ruy Blas_. - - On n’est pas mieux. - -_A Ruy Blas._ - - Charmé de vous revoir! - -DON SALLUSTE, _bas au marquis et le prenant à part_. - - Je vais payer ses dettes. - Vous le pouvez servir dans le poste où vous êtes. - Si quelque emploi de cour vaquait en ce moment, - Chez le roi,--chez la reine...-- - -LE MARQUIS DE SANTA-CRUZ, _bas_. - - Un jeune homme charmant! - J’y vais songer.--Et puis il est de la famille. - -DON SALLUSTE, _bas_. - - Vous avez tout crédit au conseil de Castille, - Je vous le recommande. - -_Il quitte le marquis de Santa-Cruz, et va à d’autres seigneurs -auxquels il présente Ruy Blas. Parmi eux le comte d’Albe, -très-superbement paré._ - -_Don Salluste leur présentant Ruy Blas._ - - Un mien cousin, César, - Comte de Garofa, près de Velalcazar. - -_Les seigneurs échangent gravement des révérences avec Ruy Blas -interdit._ - -_Don Salluste, au comte de Ribagorza._ - - Vous n’étiez pas hier au ballet d’Atalante? - Lindamire a dansé d’une façon galante. - -_Il s’extasie sur le pourpoint du comte d’Albe._ - - C’est très-beau, comte d’Albe! - -LE COMTE D’ALBE. - - Ah! j’en avais encor - Un plus beau. Satin rose avec des rubans d’or. - Matalobos me l’a volé. - -UN HUISSIER DE COUR, _au fond du théâtre_. - - La reine approche! - Prenez vos rangs, messieurs. - -_Les grands rideaux de la galerie vitrée s’ouvrent. Les seigneurs -s’échelonnent près de la porte, des gardes font la haie. Ruy Blas, -haletant, hors de lui, vient sur le devant du théâtre comme pour s’y -réfugier. Don Salluste l’y suit._ - -DON SALLUSTE, _bas à Ruy Blas_. - - Est-ce que, sans reproche, - Quand votre sort grandit, votre esprit s’amoindrit? - Réveillez-vous, Ruy Blas. Je vais quitter Madrid. - Ma petite maison, près du pont, où vous êtes, - --Je n’en veux rien garder, hormis les clefs secrètes,-- - Ruy Blas, je vous la donne, et les muets aussi. - Vous recevrez bientôt d’autres ordres. Ainsi - Faites ma volonté, je fais votre fortune. - Montez, ne craignez rien, car l’heure est opportune. - La cour est un pays où l’on va sans voir clair. - Marchez les yeux bandés; j’y vois pour vous, mon cher! - -_De nouveaux gardes paraissent au fond du théâtre._ - -L’HUISSIER, _à haute voix_. - - La reine! - -RUY BLAS, _à part_. - - La reine! ah! - -_La reine, vêtue magnifiquement, paraît, entourée de dames et de -pages, sous un dais de velours écarlate porté par quatre gentilshommes -de chambre, tête nue. Ruy Blas, effaré, la regarde comme absorbé par -cette resplendissante vision. Tous les grands d’Espagne se couvrent, -le marquis del Basto, le comte d’Albe, le marquis de Santa-Cruz, don -Salluste. Don Salluste va rapidement au fauteuil, et y prend le chapeau -qu’il apporte à Ruy Blas._ - -DON SALLUSTE, _à Ruy Blas en lui mettant le chapeau sur la tête_. - - Quel vertige vous gagne? - Couvrez-vous donc, César, vous êtes grand d’Espagne. - -RUY BLAS, _éperdu, bas à don Salluste_. - - Et que m’ordonnez-vous, seigneur, présentement? - -DON SALLUSTE, _lui montrant la reine qui traverse lentement la galerie_. - - De plaire à cette femme et d’être son amant. - - -FIN DU PREMIER ACTE. - - - - -ACTE DEUXIÈME. - -LA REINE D’ESPAGNE. - - - - -PERSONNAGES. - - - LA REINE. - RUY BLAS. - DON GURITAN. - CASILDA. - LA DUCHESSE D’ALBUQUERQUE. - UN HUISSIER DE CHAMBRE. - DUÈGNES, PAGES, GARDES. - - - - -ACTE DEUXIÈME. - -Un salon contigu à la chambre à coucher de la reine. A gauche, une -petite porte donnant dans cette chambre. A droite, sur un pan coupé, -une autre porte donnant dans les appartements extérieurs. Au fond, -de grandes fenêtres ouvertes. C’est l’après-midi d’une belle journée -d’été. Grande table. Fauteuils. Une figure de sainte, richement -enchâssée, est adossée au mur; au bas on lit: _Santa Maria Esclava_. -Au côté opposé est une madone devant laquelle brûle une lampe d’or. -Près de la madone, un portrait en pied du roi Charles II. - -Au lever du rideau, la reine doña Maria de Neubourg est dans un coin, -assise à côté d’une de ses femmes, jeune et jolie fille. La reine est -vêtue de blanc, robe de drap d’argent. Elle brode et s’interrompt par -moments pour causer. Dans le coin opposé est assise, sur une chaise -à dossier, doña Juana de la Cueva, duchesse d’Albuquerque, camerera -mayor, une tapisserie à la main; vieille femme en noir. Près de la -duchesse, à une table, plusieurs duègnes, travaillant à des ouvrages -de femmes. Au fond, se tient don Guritan, comte d’Oñate, majordome, -grand, sec, moustaches grises, cinquante-cinq ans environ; mine de -vieux militaire, quoique vêtu avec une élégance exagérée et qu’il ait -des rubans jusque sur les souliers. - - -SCÈNE PREMIÈRE. - -LA REINE, LA DUCHESSE D’ALBUQUERQUE, DON GURITAN, CASILDA, DUÈGNES. - -LA REINE. - - Il est parti pourtant! Je devrais être à l’aise; - Eh bien non! ce marquis de Finlas! il me pèse! - Cet homme-là me hait. - -CASILDA. - - Selon votre souhait - N’est-il pas exilé? - -LA REINE. - - Cet homme-là me hait. - -CASILDA. - - Votre Majesté... - -LA REINE. - - Vrai! Casilda, c’est étrange, - Ce marquis est pour moi comme le mauvais ange. - L’autre jour, il devait partir le lendemain, - Et, comme à l’ordinaire, il vint au baise-main. - Tous les grands s’avançaient vers le trône à la file; - Je leur livrais ma main, j’étais triste et tranquille, - Regardant vaguement, dans le salon obscur, - Une bataille au fond peinte sur un grand mur, - Quand tout à coup, mon œil se baissant vers la table, - Je vis venir à moi cet homme redoutable! - Sitôt que je le vis, je ne vis plus que lui. - Il venait à pas lents, jouant avec l’étui - D’un poignard dont parfois j’entrevoyais la lame, - Grave, et m’éblouissant de son regard de flamme. - Soudain il se courba, souple et comme rampant...-- - Je sentis sur ma main sa bouche de serpent! - -CASILDA. - - Il rendait ses devoirs:--rendons-nous pas les nôtres? - -LA REINE. - - Sa lèvre n’était pas comme celle des autres. - C’est la dernière fois que je l’ai vu. Depuis, - J’y pense très-souvent. J’ai bien d’autres ennuis, - C’est égal, je me dis:--L’enfer est dans cette âme. - Devant cet homme-là je ne suis qu’une femme.-- - Dans mes rêves, la nuit, je rencontre en chemin - Cet effrayant démon qui me baise la main; - Je vois luire son œil d’où rayonne la haine; - Et, comme un noir poison qui va de veine en veine, - Souvent, jusqu’à mon cœur qui semble se glacer, - Je sens en longs frissons courir son froid baiser! - Que dis-tu de cela? - -CASILDA. - - Purs fantômes, madame. - -LA REINE. - - Au fait, j’ai des soucis bien plus réels dans l’âme. - -_A part._ - - Oh! ce qui me tourmente, il faut le leur cacher! - -_A Casilda._ - - Dis-moi, ces mendiants qui n’osaient approcher... - -CASILDA, _allant à la fenêtre_. - - Je sais, madame, ils sont encor là, dans la place. - -LA REINE. - - Tiens! jette-leur ma bourse... - -_Casilda prend la bourse et va la jeter par la fenêtre._ - -CASILDA. - - Oh! madame, par grâce, - Vous qui faites l’aumône avec tant de bonté, - -_Montrant à la reine don Guritan, qui, debout et silencieux au fond de -la chambre, fixe sur la reine un œil plein d’adoration muette._ - - Ne jetterez-vous rien au comte d’Oñate? - Rien qu’un mot!--un vieux brave! amoureux sous l’armure - D’autant plus tendre au cœur que l’écorce est plus dure! - -LA REINE. - - Il est bien ennuyeux! - -CASILDA. - - J’en conviens.--Parlez-lui! - -LA REINE, _se tournant vers don Guritan_. - - Bonjour, comte! - -_Don Guritan s’approche avec trois révérences, et vient baiser en -soupirant la main de la reine, qui le laisse faire d’un air indifférent -et distrait. Puis, il retourne à sa place, à côté du siége de la -camerera mayor._ - -DON GURITAN, _en se retirant, bas à Casilda_. - - La reine est charmante aujourd’hui! - -CASILDA, _le regardant s’éloigner_. - - Oh! le pauvre héron! près de l’eau qui le tente, - Il se tient. Il attrape, après un jour d’attente, - Un bonjour, un bonsoir, souvent un mot bien sec, - Et s’en va tout joyeux, cette pâture au bec. - -LA REINE, _avec un sourire triste_. - - Tais-toi! - -CASILDA. - - Pour être heureux, il suffit qu’il vous voie! - Voir la reine, pour lui cela veut dire:--joie! - -_S’extasiant sur une boîte posée sur un guéridon._ - - Oh! la divine boîte! - -LA REINE. - - Ah! j’en ai la clef là. - -CASILDA. - - Ce bois de calambour est exquis! - -LA REINE, _lui présentant la clef_. - - Ouvre-la. - Vois:--je l’ai fait emplir de reliques, ma chère; - Puis je vais l’envoyer à Neubourg, à mon père; - Il sera très-content!-- - -_Elle rêve un instant, puis s’arrache vivement de sa rêverie._ - -_A part._ - - Je ne veux pas penser! - Ce que j’ai dans l’esprit, je voudrais le chasser. - -_A Casilda._ - - Va chercher dans ma chambre un livre...--je suis folle! - Pas un livre allemand! tout en langue espagnole. - Le roi chasse. Toujours absent. Ah! quel ennui! - En six mois, j’ai passé douze jours près de lui. - -CASILDA. - - Épousez donc un roi pour vivre de la sorte! - -_La reine retombe dans sa rêverie, puis en sort de nouveau violemment -et comme avec effort._ - -LA REINE. - - Je veux sortir! - -_A ce mot, prononcé impétueusement par la reine, la duchesse -d’Albuquerque, qui est jusqu’à ce moment restée immobile sur son -siége, lève la tête, puis se dresse debout et fait une profonde -révérence à la reine._ - -LA DUCHESSE D’ALBUQUERQUE, _d’une voix brève et dure_. - - Il faut, pour que la reine sorte, - Que chaque porte soit ouverte,--c’est réglé, - Par un des grands d’Espagne ayant droit à la clé. - Or, nul d’eux ne peut être au palais à cette heure. - -LA REINE. - - Mais on m’enferme donc! mais on veut que je meure, - Duchesse, enfin! - -LA DUCHESSE, _avec une nouvelle révérence_. - - Je suis camerera mayor, - Et je remplis ma charge. - -_Elle se rassied._ - -LA REINE, _prenant sa tête à deux mains, avec désespoir, à part_. - - Allons! rêver encor! - Non! - -_Haut._ - - --Vite! un lansquenet! à moi, toutes mes femmes! - Une table, et jouons! - -LA DUCHESSE, _aux duègnes_. - - Ne bougez pas, mesdames. - -_Se levant et faisant la révérence à la reine._ - - Sa Majesté ne peut, suivant l’ancienne loi, - Jouer qu’avec des rois ou des parents du roi. - -LA REINE, _avec emportement_. - - Eh bien! faites venir ces parents. - -CASILDA, _à part, regardant la duchesse_. - - Oh! la duègne! - -LA DUCHESSE, _avec un signe de croix_. - - Dieu n’en a pas donné, madame, au roi qui règne. - La reine mère est morte. Il est seul à présent. - -LA REINE. - - Qu’on me serve à goûter! - -CASILDA. - - Oui, c’est très-amusant. - -LA REINE. - - Casilda, je t’invite. - -CASILDA, _à part, regardant la camerera_. - - Oh! respectable aïeule! - -LA DUCHESSE, _avec une révérence_. - - Quand le roi n’est pas là, la reine mange seule. - -_Elle se rassied._ - -LA REINE, _poussée à bout_. - - Ne pouvoir--O mon Dieu! qu’est-ce que je ferai?-- - Ni sortir, ni jouer, ni manger à mon gré! - Vraiment, je meurs depuis un an que je suis reine. - -CASILDA, _à part, la regardant avec compassion_. - - Pauvre femme! passer tous ses jours dans la gêne. - Au fond de cette cour insipide! et n’avoir - D’autre distraction que le plaisir de voir, - Au bord de ce marais à l’eau dormante et plate, - -_Regardant don Guritan toujours immobile et debout au fond de la -chambre._ - - Un vieux comte amoureux rêvant sur une patte! - -LA REINE, _à Casilda_. - - Que faire? voyons! cherche une idée. - -CASILDA. - - Ah! tenez! - En l’absence du roi c’est vous qui gouvernez. - Faites, pour vous distraire, appeler les ministres! - -LA REINE, _haussant les épaules_. - - Ce plaisir!--avoir là huit visages sinistres - Me parlant de la France et de son roi caduc, - De Rome, et du portrait de monsieur l’archiduc, - Qu’on promène à Burgos, parmi des cavalcades, - Sous un dais de drap d’or porté par quatre alcades! - --Cherche autre chose. - -CASILDA. - - Eh bien! pour vous désennuyer, - Si je faisais monter quelque jeune écuyer? - -LA REINE. - - Casilda! - -CASILDA. - - Je voudrais regarder un jeune homme, - Madame! cette cour vénérable m’assomme. - Je crois que la veillesse arrive par les yeux, - Et qu’on vieillit plus vite à voir toujours des vieux! - -LA REINE. - - Ris, folle!--Il vient un jour où le cœur se reploie. - Comme on perd le sommeil, enfant, on perd la joie. - -_Pensive._ - - Mon bonheur, c’est ce coin du parc où j’ai le droit - D’aller seule. - -CASILDA. - - Oh! le beau bonheur, l’aimable endroit! - Des piéges sont creusés derrière tous les marbres. - On ne voit rien. Les murs sont plus hauts que les arbres. - -LA REINE. - - Oh! je voudrais sortir parfois! - -CASILDA, _bas_. - - Sortir! Eh bien, - Madame, écoutez-moi. Parlons bas. Il n’est rien - De tel qu’une prison bien austère et bien sombre - Pour vous faire chercher et trouver dans son ombre - Ce bijou rayonnant nommé la clef des champs. - --Je l’ai!--Quand vous voudrez, en dépit des méchants, - Je vous ferai sortir, la nuit, et par la ville, - Nous irons! - -LA REINE. - - Ciel! jamais! tais-toi! - -CASILDA. - - C’est très-facile! - -LA REINE. - - Paix! - -_Elle s’éloigne un peu de Casilda et retombe dans sa rêverie._ - - Que ne suis-je encor, moi qui crains tous ces grands, - Dans ma bonne Allemagne avec mes bons parents! - Comme, ma sœur et moi, nous courions dans les herbes - Et puis des paysans passaient, traînant des gerbes; - Nous leur parlions. C’était charmant. Hélas! un soir, - Un homme vint, qui dit:--Il était tout en noir. - Je tenais par la main ma sœur, douce compagne.-- - «Madame, vous allez être reine d’Espagne.» - Mon père était joyeux et ma mère pleurait. - Ils pleurent tous les deux à présent.--En secret - Je vais faire envoyer cette boîte à mon père, - Il sera bien content.--Vois, tout me désespère. - Mes oiseaux d’Allemagne, ils sont tous morts; - -_Casilda fait le signe de tordre le cou à des oiseaux, en regardant de -travers la camerera._ - - Et puis - On m’empêche d’avoir des fleurs de mon pays. - Jamais à mon oreille un mot d’amour ne vibre. - Aujourd’hui je suis reine. Autrefois j’étais libre! - Comme tu dis, ce parc est bien triste le soir, - Et les murs sont si hauts qu’ils empêchent de voir. - --Oh! l’ennui!-- - -_On entend au dehors un chant éloigné._ - - Qu’est ce bruit? - -CASILDA. - - Ce sont des lavandières - Qui passent en chantant, là-bas, dans les bruyères. - -_Le chant se rapproche. On distingue les paroles. La reine écoute -avidement._ - -VOIX DU DEHORS. - - A quoi bon entendre - Les oiseaux des bois? - L’oiseau le plus tendre - Chante dans ta voix. - - Que Dieu montre ou voile - Les astres des cieux! - La plus pure étoile - Brille dans tes yeux. - - Qu’avril renouvelle - Le jardin en fleur! - La fleur la plus belle - Fleurit dans ton cœur. - - Cet oiseau de flamme, - Cet astre du jour, - Cette fleur de l’âme - S’appelle l’amour! - -_Les voix décroissent et s’éloignent._ - -LA REINE, _rêveuse_. - - L’amour!--oui, celles-là sont heureuses.--Leur voix - Leur chant me fait du mal et du bien à la fois. - -La DUCHESSE, _aux duègnes_. - - Ces femmes dont le chant importune la reine, - Qu’on les chasse! - -LA REINE, _vivement_. - - Comment! on les entend à peine. - Pauvres femmes! je veux qu’elles passent en paix, - Madame. - -_A Casilda en lui montrant une croisée au fond._ - - Par ici le bois est moins épais; - Cette fenêtre-là donne sur la campagne; - Viens, tâchons de les voir. - -_Elle se dirige vers la fenêtre avec Casilda._ - -LA DUCHESSE, _se levant, avec une révérence_. - - Une reine d’Espagne - Ne doit pas regarder à la fenêtre. - -LA REINE, _s’arrêtant et revenant sur ses pas_. - - Allons! - Le beau soleil couchant qui remplit les vallons, - La poudre d’or du soir qui monte sur la route, - Les lointaines chansons que toute oreille écoute, - N’existent plus pour moi! j’ai dit au monde adieu. - Je ne puis même voir la nature de Dieu! - Je ne puis même voir la liberté des autres! - -LA DUCHESSE, _faisant signe aux assistants de sortir_. - - Sortez, c’est aujourd’hui le jour des saints apôtres. - -_Casilda fait quelques pas vers la porte; la reine l’arrête._ - -LA REINE. - - Tu me quittes? - -CASILDA, _montrant la duchesse_. - - Madame, on veut que nous sortions. - -LA DUCHESSE, _saluant la reine jusqu’à terre_. - - Il faut laisser la reine à ses dévotions. - -_Tous sortent avec de profondes révérences._ - - -SCÈNE DEUXIÈME. - -LA REINE, _seule_. - - A ses dévotions? dis donc à sa pensée! - Où la fuir maintenant? seule! ils m’ont tous laissée. - Pauvre esprit sans flambeau dans un chemin obscur! - -_Rêvant._ - - Oh! cette main sanglante empreinte sur le mur! - Il s’est donc blessé? Dieu!--mais aussi c’est sa faute. - Pourquoi vouloir franchir la muraille si haute? - Pour m’apporter les fleurs qu’on me refuse ici, - Pour cela, pour si peu, s’aventurer ainsi! - C’est aux pointes de fer qu’il s’est blessé sans doute. - Un morceau de dentelle y pendait. Une goutte - De ce sang répandu pour moi vaut tous mes pleurs. - -_S’enfonçant dans sa rêverie._ - - Chaque fois qu’à ce banc je vais chercher les fleurs, - Je promets à mon Dieu, dont l’appui me délaisse, - De n’y plus retourner. J’y retourne sans cesse. - --Mais lui! voilà trois jours qu’il n’est pas revenu. - --Blessé!--qui que tu sois, ô jeune homme inconnu! - Toi qui, me voyant seule et loin de ce qui m’aime, - Sans me rien demander, sans rien espérer même, - Viens à moi, sans compter les périls où tu cours; - Toi qui verses ton sang, toi qui risques tes jours - Pour donner une fleur à la reine d’Espagne; - Qui que tu sois, ami dont l’ombre m’accompagne, - Puisque mon cœur subit une inflexible loi, - Sois aimé par ta mère et sois béni par moi! - -_Vivement et portant la main à son cœur._ - - --Oh! sa lettre me brûle!-- - -_Retombant dans sa rêverie._ - - Et l’autre! l’implacable - Don Salluste! le sort me protége et m’accable. - En même temps qu’un ange un spectre affreux me suit; - Et, sans les voir, je sens s’agiter dans ma nuit, - Pour m’amener peut-être à quelque instant suprême, - Un homme qui me hait près d’un homme qui m’aime. - L’un me sauvera-t-il de l’autre? Je ne sais. - Hélas! mon destin flotte à deux vents opposés. - Que c’est faible une reine et que c’est peu de chose! - Prions. - -_Elle s’agenouille devant la madone._ - - --Secourez-moi, madame! car je n’ose - Élever mon regard jusqu’à vous! - -_Elle s’interrompt._ - - --O mon Dieu! - La dentelle, la fleur, la lettre, c’est du feu! - -_Elle met la main dans sa poitrine et en arrache une lettre froissée, -un bouquet desséché de petites fleurs bleues et un morceau de dentelle -taché de sang qu’elle jette sur la table, puis elle retombe à genoux._ - - Vierge! astre de la mer! Vierge! espoir du martyre! - Aidez-moi!-- - -_S’interrompant._ - - Cette lettre! - -_Se tournant à demi vers la table._ - - Elle est là qui m’attire. - -_S’agenouillant de nouveau._ - - Je ne veux plus la lire!--O reine de douceur! - Vous qu’à tout affligé Jésus donne pour sœur! - Venez, je vous appelle!-- - -_Elle se lève, fait quelques pas vers la table, puis s’arrête, puis -enfin se précipite sur la lettre, comme cédant à une attraction -irrésistible._ - - Oui, je vais la relire - Une dernière fois! Après, je la déchire! - -_Avec un sourire triste._ - - Hélas! depuis un mois je dis toujours cela. - -_Elle déplie la lettre résolument et lit._ - - «Madame, sous vos pieds, dans l’ombre, un homme est là - «Qui vous aime, perdu dans la nuit qui le voile; - «Qui souffre, ver de terre amoureux d’une étoile; - «Qui pour vous donnera son âme, s’il le faut; - «Et qui se meurt en bas quand vous brillez en haut.» - -_Elle pose la lettre sur la table._ - - Quand l’âme a soif, il faut qu’elle se désaltère, - Fût-ce dans du poison! - -_Elle remet la lettre et la dentelle dans sa poitrine._ - - Je n’ai rien sur la terre. - Mais enfin il faut bien que j’aime quelqu’un, moi! - Oh! s’il avait voulu, j’aurais aimé le roi. - Mais il me laisse aussi,--seule,--d’amour privée. - -_La grande porte s’ouvre à deux battants. Entre un huissier de chambre -en grand costume._ - -L’HUISSIER, _à haute voix_. - - Une lettre du roi! - -LA REINE, _comme réveillée en sursaut, avec un cri de joie_. - - Du roi! je suis sauvée! - - -SCÈNE TROISIÈME. - - LA REINE, LA DUCHESSE D’ALBUQUERQUE, CASILDA, DON GURITAN, FEMMES - DE LA REINE, PAGES, RUY BLAS. - -_Tous entrent gravement. La duchesse en tête, puis les femmes. Ruy Blas -reste au fond du théâtre. Il est magnifiquement vêtu. Son manteau tombe -sur son bras gauche et le cache. Deux pages, portant sur un coussin de -drap d’or la lettre du roi, viennent s’agenouiller devant la reine, à -quelques pas de distance._ - -RUY BLAS, _au fond du théâtre, à part_. - - Où suis-je?--Qu’elle est belle!--Oh! pour qui suis-je ici? - -LA REINE, _à part_. - - C’est un secours du ciel! - -_Haut._ - - Donnez-vite!... - -_Se tournant vers le portrait du roi._ - - Merci, - Monseigneur! - -_A la duchesse._ - - D’où me vient cette lettre? - -LA DUCHESSE. - - Madame, - D’Aranjuez où le roi chasse. - -LA REINE. - - Du fond de l’âme - Je lui rends grâce. Il a compris qu’en mon ennui, - J’avais besoin d’un mot d’amour qui vînt de lui! - Mais donnez-donc. - -LA DUCHESSE, _avec une révérence, montrant la lettre_. - - L’usage, il faut que je le dise, - Veut que ce soit d’abord moi qui l’ouvre et la lise. - -LA REINE. - - Encore!--Eh bien, lisez! - -_La duchesse prend la lettre et la déplie lentement._ - -CASILDA, _à part_. - - Voyons le billet doux. - -LA DUCHESSE, _lisant_. - - «Madame, il fait grand vent et j’ai tué six loups. - «Signé, CARLOS.» - -LA REINE, _à part_. - - Hélas! - -DON GURITAN, _à la duchesse_. - - C’est tout? - -LA DUCHESSE. - - Oui, seigneur comte. - -CASILDA, _à part_. - - Il a tué six loups! comme cela vous monte - L’imagination! Votre cœur est jaloux, - Tendre, ennuyé, malade?--Il a tué six loups! - -LA DUCHESSE, _à la reine en lui présentant la lettre_. - - Si sa majesté veut?... - -LA REINE, _la repoussant_. - - Non. - -CASILDA, _à la duchesse_. - - C’est bien tout? - -LA DUCHESSE. - - Sans doute. - Que faut-il donc de plus? notre roi chasse; en route - Il écrit ce qu’il tue avec le temps qu’il fait. - C’est fort bien. - -_Examinant de nouveau la lettre._ - - Il écrit? non, il dicte. - -LA REINE, _lui arrachant la lettre et l’examinant à son tour_. - - En effet, - Ce n’est pas de sa main. Rien que sa signature! - -_Elle l’examine avec plus d’attention et paraît frappée de stupeur. A -part._ - - Est-ce une illusion? c’est la même écriture - Que celle de la lettre! - -_Elle désigne de la main la lettre qu’elle vient de cacher sur son -cœur._ - - Oh? qu’est-ce que cela? - -_A la duchesse._ - - Où donc est le porteur du message? - -LA DUCHESSE, _montrant Ruy Blas_. - - Il est là. - -LA REINE, _se tournant à demi vers Ruy Blas_. - - Ce jeune homme? - -LA DUCHESSE. - - C’est lui qui l’apporte en personne. - --Un nouvel écuyer que sa majesté donne - A la reine. Un seigneur que de la part du roi - Monsieur de Santa-Cruz me recommande, à moi. - -LA REINE. - - Son nom? - -LA DUCHESSE. - - C’est le seigneur César de Bazan, comte - De Garofa. S’il faut croire ce qu’on raconte, - C’est le plus accompli gentilhomme qui soit. - -LA REINE. - - Bien. Je veux lui parler. - -_A Ruy Blas._ - - Monsieur... - -RUY BLAS, _à part, tressaillant_. - - Elle me voit! - Elle me parle! Dieu! je tremble. - -LA DUCHESSE, _à Ruy Blas_. - - Approchez, comte. - -DON GURITAN, _regardant Ruy Blas de travers, à part_. - - Ce jeune homme! écuyer! ce n’est pas là mon compte. - -_Ruy Blas, pâle et troublé, approche à pas lents._ - -LA REINE, _à Ruy Blas_. - - Vous venez d’Aranjuez? - -RUY BLAS, _s’inclinant_. - - Oui, Madame. - -LA REINE. - - Le roi - Se porte bien? - -_Ruy Blas s’incline, elle montre la lettre royale._ - - Il a dicté ceci pour moi? - -RUY BLAS. - - Il était à cheval, il a dicté la lettre... - -_Il hésite un moment._ - - A l’un des assistants. - -LA REINE, _à part, regardant Ruy Blas_. - - Son regard me pénètre. - Je n’ose demander à qui. - -_Haut._ - - C’est bien, allez. - --Ah!-- - -_Ruy Blas, qui avait fait quelques pas pour sortir, revient vers la -reine._ - - Beaucoup de seigneurs étaient là rassemblés? - -_A part._ - - Pourquoi donc suis-je émue en voyant ce jeune homme? - -_Ruy Blas s’incline, elle reprend._ - - Lesquels? - -RUY BLAS. - - Je ne sais pas les noms dont on les nomme. - Je n’ai passé là-bas que des instants fort courts. - Voilà trois jours que j’ai quitté Madrid. - -LA REINE, _à part_. - - Trois jours! - -_Elle fixe un regard plein de trouble sur Ruy Blas._ - -RUY BLAS, _à part_. - - C’est la femme d’un autre! ô jalousie affreuse! - --Et de qui!--Dans mon cœur un abîme se creuse. - -DON GURITAN, _s’approchant de Ruy Blas_. - - Vous êtes écuyer de la reine? Un seul mot. - Vous connaissez quel est votre service? Il faut - Vous tenir cette nuit dans la chambre prochaine, - Afin d’ouvrir au roi, s’il venait chez la reine. - -RUY BLAS, _tressaillant_. - -_A part._ - - Ouvrir au roi! moi! - -_Haut._ - - Mais... il est absent. - -DON GURITAN. - - Le roi - Peut-il pas arriver à l’improviste? - -RUY BLAS, _à part_. - - Quoi! - -DON GURITAN, _à part, observant Ruy Blas_. - - Qu’a-t-il? - -LA REINE, _qui a tout entendu et dont le regard est resté fixé sur Ruy -Blas_. - - Comme il pâlit! - -_Ruy Blas chancelant s’appuie sur le bras d’un fauteuil._ - -CASILDA, _à la reine_. - - Madame, ce jeune homme - Se trouve mal... - -RUY BLAS, _se soutenant à peine_. - - Moi, non! mais c’est singulier comme - Le grand air... le soleil... la longueur du chemin... - -_A part._ - - --Ouvrir au roi! - -_Il tombe épuisé sur un fauteuil, son manteau se dérange et laisse voir -sa main gauche enveloppée de linges ensanglantés._ - -CASILDA. - - Grand Dieu, madame! à cette main - Il est blessé! - -LA REINE. - - Blessé! - -CASILDA. - - Mais il perd connaissance. - Mais vite, faisons-lui respirer quelque essence! - -LA REINE, _fouillant dans sa gorgerette_. - - Un flacon que j’ai là contient une liqueur... - -_En ce moment son regard tombe sur la manchette que Ruy Blas porte au -bras droit._ - -_A part._ - - C’est la même dentelle! - -_Au même instant elle a tiré le flacon de sa poitrine, et dans son -trouble elle a pris en même temps le morceau de dentelle qui y était -caché. Ruy Blas, qui ne la quitte pas des yeux, voit cette dentelle -sortir du sein de la reine._ - -RUY BLAS, _éperdu_. - - Oh! - -_Le regard de la reine et le regard de Ruy Blas se rencontrent. Un -silence._ - -LA REINE, _à part_. - - C’est lui! - -RUY BLAS, _à part_. - - Sur son cœur! - -LA REINE, _à part_. - - C’est lui! - -RUY BLAS, _à part_. - - Faites, mon Dieu, qu’en ce moment je meure! - -_Dans le désordre de toutes les femmes s’empressant autour de Ruy Blas, -ce qui se passe entre la reine et lui n’est remarqué de personne._ - -CASILDA, _faisant respirer le flacon à Ruy Blas_. - - Comment vous êtes-vous blessé? c’est tout à l’heure? - Non? cela s’est rouvert en route? Aussi pourquoi - Vous charger d’apporter le message du roi? - -LA REINE, _à Casilda_. - - Vous finirez bientôt vos questions, j’espère. - -LA DUCHESSE, _à Casilda_. - - Qu’est-ce que cela fait à la reine, ma chère? - -LA REINE. - - Puisqu’il avait écrit la lettre, il pouvait bien - L’apporter, n’est-ce pas? - -CASILDA. - - Mais il n’a dit en rien - Qu’il eût écrit la lettre. - -LA REINE, _à part_. - - Oh! - -_A Casilda._ - - Tais-toi! - -CASILDA, _à Ruy Blas_. - - Votre grâce - Se trouve-t-elle mieux? - -RUY BLAS. - - Je renais! - -LA REINE, _à ses femmes_. - - L’heure passe, - Rentrons.--Qu’en son logis le comte soit conduit. - -_Aux pages au fond du théâtre._ - - Vous savez que le roi ne vient pas cette nuit? - Il passe la saison tout entière à la chasse. - -_Elle rentre avec sa suite dans ses appartements._ - -CASILDA, _la regardant sortir_. - - La reine a dans l’esprit quelque chose. - -_Elle sort par la même porte que la reine en emportant la petite -cassette aux reliques._ - -RUY BLAS, _resté seul_. - -_Il semble écouter encore quelque temps avec une joie profonde les -dernières paroles de la reine. Il paraît comme en proie à un rêve. Le -morceau de dentelle que la reine a laissé tomber dans son trouble est -resté à terre sur le tapis. Il le ramasse, le regarde avec amour et le -couvre de baisers. Puis il lève les yeux au ciel._ - - O Dieu! grâce! - Ne me rendez pas fou! - -_Regardant le morceau de dentelle._ - - C’était bien sur son cœur! - -_Il le cache dans sa poitrine.--Entre don Guritan. Il revient par la -porte de la chambre où il a suivi la reine. Il marche à pas lents vers -Ruy Blas. Arrivé près de lui sans dire un mot, il tire à demi son épée, -et la mesure du regard avec celle de Ruy Blas. Elles sont inégales. -Il remet son épée dans le fourreau. Ruy Blas le regarde faire avec -étonnement._ - - -SCÈNE QUATRIÈME. - -RUY BLAS, DON GURITAN. - -DON GURITAN, _repoussant son épée dans le fourreau_. - - J’en apporterai deux de pareille longueur. - -RUY BLAS. - - Monsieur, que signifie?... - -DON GURITAN, _avec gravité_. - - En mille six cent cinquante, - J’étais très-amoureux. J’habitais Alicante. - Un jeune homme, bien fait, beau comme les amours, - Regardait de fort près ma maîtresse, et toujours - Passait sous son balcon, devant la cathédrale, - Plus fier qu’un capitan sur la barque amirale. - Il avait nom Vasquez, seigneur, quoique bâtard. - Je le tuai.-- - -_Ruy Blas veut l’interrompre, don Guritan l’arrête du geste, et -continue._ - - Vers l’an soixante-six, plus tard, - Gil, comte d’Iscola, cavalier magnifique, - Envoya chez ma belle, appelée Angélique, - Avec un billet doux, qu’elle me présenta, - Un esclave nommé Grifel de Viserta. - Je fis tuer l’esclave et je tuai le maître. - -RUY BLAS. - - Monsieur!... - -DON GURITAN, _poursuivant_. - - Plus tard, vers l’an quatre-vingt, je crus être - Trompé par ma beauté, fille aux tendres façons, - Pour Tirso Gamonal, un de ces beaux garçons - Dont le visage altier et charmant s’accommode - D’un panache éclatant. C’est l’époque où la mode - Était qu’on fit ferrer ses mules en or fin. - Je tuai don Tirso Gamonal. - -RUY BLAS. - - Mais enfin - Que veut dire cela, monsieur? - -DON GURITAN. - - Cela veut dire, - Comte, qu’il sort de l’eau du puits quand on en tire; - Que le soleil se lève à quatre heures demain; - Qu’il est un lieu désert et loin de tout chemin, - Commode aux gens de cœur, derrière la chapelle; - Qu’on vous nomme, je crois, César, et qu’on m’appelle - Don Gaspar Guritan Tassis y Guevarra, - Comte d’Oñate. - -RUY BLAS, _froidement_. - - Bien, monsieur, on y sera. - -_Depuis quelques instants, Casilda, curieuse, est entrée à pas de loup -par la petite porte du fond, et a écouté les dernières paroles des deux -interlocuteurs sans être vue d’eux._ - -CASILDA, _à part_. - - Un duel! avertissons la reine. - -_Elle rentre et disparaît par la petite porte._ - -DON GURITAN, _toujours imperturbable_. - - En vos études, - S’il vous plaît de connaître un peu mes habitudes, - Pour votre instruction, monsieur, je vous dirai - Que je n’ai jamais eu qu’un goût fort modéré - Pour ces godelureaux, grands friseurs de moustache, - Beaux damerets sur qui l’œil des femmes s’attache, - Qui sont tantôt plaintifs et tantôt radieux, - Et qui, dans les maisons, faisant force clins d’yeux - Prenant sur les fauteuils d’adorables tournures, - Viennent s’évanouir pour des égratignures. - -RUY BLAS. - - Mais--je ne comprends pas. - -DON GURITAN. - - Vous comprenez fort bien. - Nous sommes tous les deux épris du même bien. - L’un de nous est de trop dans ce palais. En somme, - Vous êtes écuyer, moi je suis majordome. - Droits pareils. Au surplus, je suis mal partagé, - La partie entre nous n’est pas égale: j’ai - Le droit du plus ancien, vous le droit du plus jeune. - Donc vous me faites peur. A la table où je jeûne - Voir un jeune affamé s’asseoir avec des dents - Effrayantes, un air vainqueur, des yeux ardents, - Cela me trouble fort. Quant à lutter ensemble - Sur le terrain d’amour, beau champ qui toujours tremble, - De fadaises, mon cher, je sais mal faire assaut, - J’ai la goutte; et d’ailleurs ne suis point assez sot - Pour disputer le cœur d’aucune Pénélope - Contre un jeune gaillard si prompt à la syncope. - C’est pourquoi vous trouvant fort beau, fort caressant, - Fort gracieux, fort tendre et fort intéressant, - Il faut que je vous tue. - -RUY BLAS. - - Eh bien, essayez. - -DON GURITAN. - - Comte - De Garofa, demain, à l’heure où le jour monte, - A l’endroit indiqué, sans témoin, ni valet, - Nous nous égorgerons galamment, s’il vous plaît, - Avec épée et dague, en dignes gentilshommes, - Comme il sied quand on est des maisons dont nous sommes. - -_Il tend la main à Ruy Blas qui la lui prend._ - -RUY BLAS. - - Pas un mot de ceci, n’est-ce pas?-- - -_Le comte fait un signe d’adhésion._ - - A demain. - -_Ruy Blas sort._ - -DON GURITAN, _resté seul_. - - Non, je n’ai pas du tout senti trembler sa main, - Être sûr de mourir et faire de la sorte, - C’est d’un brave jeune homme! - -_Bruit d’une clef à la petite porte de la chambre de la reine. Don -Guritan se retourne._ - - On ouvre cette porte? - -_La reine paraît et marche vivement vers don Guritan, surpris et charmé -de la voir. Elle tient entre ses mains la petite cassette._ - - -SCÈNE CINQUIÈME. - -DON GURITAN, LA REINE. - -LA REINE, _avec un sourire_. - - C’est vous que je cherchais! - -DON GURITAN, _ravi_. - - Qui me vaut ce bonheur? - -LA REINE, _posant la cassette sur le guéridon_. - - Oh! Dieu, rien, ou du moins peu de chose, seigneur. - -_Elle rit._ - - Tout à l’heure on disait, parmi d’autres paroles,-- - Casilda,--vous savez que les femmes sont folles,-- - Casilda soutenait que vous feriez pour moi - Tout ce que je voudrais. - -DON GURITAN. - - Elle a raison! - -LA REINE, _riant_. - - Ma foi, - J’ai soutenu que non. - -DON GURITAN. - - Vous avez tort, madame! - -LA REINE. - - Elle a dit que pour moi vous donneriez votre âme, - Votre sang... - -DON GURITAN. - - Casilda parlait fort bien ainsi. - -LA REINE. - - Et moi, j’ai dit que non. - -DON GURITAN. - - Et moi, je dis que si! - Pour votre majesté je suis prêt à tout faire. - -LA REINE. - - Tout? - -DON GURITAN. - - Tout! - -LA REINE. - - Eh bien, voyons, jurez que, pour me plaire, - Vous ferez à l’instant ce que je vous dirai. - -DON GURITAN. - - Par le saint roi Gaspar, mon patron vénéré, - Je le jure! ordonnez. J’obéis, ou je meure! - -LA REINE, _prenant la cassette_. - - Bien. Vous allez partir de Madrid tout à l’heure - Pour porter cette boîte en bois de calambour - A mon père, monsieur l’électeur de Neubourg. - -DON GURITAN, _à part_. - - Je suis pris! - -_Haut._ - - A Neubourg? - -LA REINE. - - A Neubourg! - -DON GURITAN. - - Six cents lieues! - -LA REINE. - - Cinq cent cinquante.-- - -_Elle montre la housse de soie qui enveloppe la cassette._ - - Ayez grand soin des franges bleues! - Cela peut se faner en route. - -DON GURITAN. - - Et quand partir? - -LA REINE. - - Sur-le-champ. - -DON GURITAN. - - Ah! demain! - -LA REINE. - - Je n’y puis consentir. - -DON GURITAN, _à part_. - - Je suis pris! - -_Haut._ - - Mais... - -LA REINE. - - Partez! - -DON GURITAN. - - Quoi?... - -LA REINE. - - J’ai votre parole. - -DON GURITAN. - - Une affaire... - -LA REINE. - - Impossible. - -DON GURITAN. - - Un objet si frivole... - -LA REINE. - - Vite! - -DON GURITAN. - - Un seul jour! - -LA REINE. - - Néant. - -DON GURITAN. - - Car... - -LA REINE. - - Faites à mon gré. - -DON GURITAN. - - Je... - -LA REINE. - - Non. - -DON GURITAN. - - Mais... - -LA REINE. - - Partez! - -DON GURITAN. - - Si... - -LA REINE. - - Je vous embrasserai! - -_Elle lui saute au cou et l’embrasse._ - -DON GURITAN, _fâché et charmé_. - -_Haut._ - - Je ne résiste plus. J’obéirai, madame. - -_A part._ - - Dieu s’est fait homme; soit. Le diable s’est fait femme. - -LA REINE, _montrant la fenêtre_. - - Une voiture en bas est là qui vous attend. - -DON GURITAN. - - Elle avait tout prévu! - -_Il écrit sur un papier quelques mots à la hâte et agite une sonnette. -Un page paraît._ - - Page, porte à l’instant - Au seigneur don César de Bazan cette lettre. - -_A part._ - - Ce duel, à mon retour il faut bien le remettre. - Je reviendrai! - -_Haut._ - - Je vais contenter de ce pas - Votre majesté. - -LA REINE. - - Bien. - -_Il prend la cassette, baise la main de la reine, salue profondément -et sort. Un moment après on entend le roulement d’une voiture qui -s’éloigne._ - -LA REINE, _tombant sur un fauteuil_. - - Il ne le tuera pas! - - -FIN DU DEUXIÈME ACTE. - - - - -ACTE TROISIÈME. - -RUY BLAS. - - - - -PERSONNAGES. - - - RUY BLAS. - LA REINE. - DON SALLUSTE. - DON MANUEL ARIAS. - LE COMTE DE CAMPOREAL. - LE MARQUIS DE PRIEGO. - COVADENGA. - ANTONIO UBILLA. - MONTAZGO. - UN HUISSIER DE COUR. - UN PAGE. - CONSEILLERS PRIVÉS. - - - - -ACTE TROISIÈME. - -La salle dite _salle de gouvernement_, dans le palais du roi à Madrid. - -Au fond, une grande porte élevée au-dessus de quelques marches. Dans -l’angle, à gauche, un pan coupé formé par une tapisserie de haute -lice. Dans l’angle opposé, une fenêtre. A droite, une table carrée, -revêtue d’un tapis de velours vert, autour de laquelle sont rangés -des tabourets pour huit ou dix personnes correspondant à autant de -pupitres placés sur la table. Le côté de la table qui fait face au -spectateur est occupé par un grand fauteuil recouvert de drap d’or et -surmonté d’un dais en drap d’or, aux armes d’Espagne, timbrées de la -couronne royale. A côté de ce fauteuil une chaise. - -Au moment où le rideau se lève, la junte du _Despacho Universal_ -(conseil privé du roi) est au moment de prendre séance. - - -SCÈNE PREMIÈRE. - -DON MANUEL ARIAS, président de Castille. DON PEDRO VELEZ DE -GUEVARRA, COMTE DE CAMPOREAL, conseiller de cape et d’épée de la -contaduria-mayor. DON FERNANDO DE CORDOVA Y AGUILAR, MARQUIS DE PRIEGO, -même qualité. ANTONIO UBILLA, écrivain-mayor des rentes. MONTAZGO, -conseiller de robe de la chambre des Indes. COVADENGA, secrétaire -suprême des îles. Plusieurs autres conseillers. Les conseillers de robe -vêtus de noir. Les autres en habit de cour. Camporeal a la croix de -Calatrava au manteau. Priego la toison d’or au cou. - -_Don Manuel Arias, président de Castille, et le comte de Camporeal -causent à voix basse, et entre eux, sur le devant du théâtre, les -autres conseillers font des groupes çà et là dans la salle._ - -DON MANUEL ARIAS. - - Cette fortune-là cache quelque mystère. - -LE COMTE DE CAMPOREAL. - - Il a la toison d’or. Le voilà secrétaire - Universel, ministre, et puis duc d’Olmedo! - -DON MANUEL ARIAS. - - En six mois! - -LE COMTE DE CAMPOREAL. - - On le sert derrière le rideau. - -DON MANUEL ARIAS, _mystérieusement_. - - La reine! - -LE COMTE DE CAMPOREAL. - - Au fait, le roi, malade et fou dans l’âme, - Vit avec le tombeau de sa première femme. - Il abdique, enfermé dans son Escurial, - Et la reine fait tout! - -DON MANUEL ARIAS. - - Mon cher Camporeal, - Elle règne sur nous, et don César sur elle. - -LE COMTE DE CAMPOREAL. - - Il vit d’une façon qui n’est pas naturelle. - D’abord, quant à la reine, il ne la voit jamais. - Ils paraissent se fuir. Vous me direz non, mais - Comme depuis six mois je les guette, et pour cause, - J’en suis sûr. Puis il a le caprice morose - D’habiter, assez près de l’hôtel de Tormez, - Un logis aveuglé par des volets fermés, - Avec deux laquais noirs, gardeurs de portes closes, - Qui, s’ils n’étaient muets, diraient beaucoup de choses. - -DON MANUEL ARIAS. - - Des muets? - -LE COMTE DE CAMPOREAL. - - Des muets.--Tous ses autres valets - Restent au logement qu’il a dans le palais. - -DON MANUEL ARIAS. - - C’est singulier. - -DON ANTONIO UBILLA, _qui s’est approché depuis quelques instants_. - - Il est de grande race, en somme. - -LE COMTE DE CAMPOREAL. - - L’étrange, c’est qu’il veut faire son honnête homme! - -_A don Manuel Arias._ - - --Il est cousin,--aussi Santa-Cruz l’a poussé!-- - De ce marquis Salluste écroulé l’an passé.-- - Jadis, ce don César, aujourd’hui notre maître, - Était le plus grand fou que la lune eût vu naître, - C’était un drôle,--on sait des gens qui l’ont connu,-- - Qui prit un beau matin son fonds pour revenu, - Qui changeait tous les jours de femmes, de carrosses, - Et dont la fantaisie avait des dents féroces - Capables de manger en un an le Pérou. - Un jour il s’en alla, sans qu’on ait su par où. - -DON MANUEL ARIAS. - - L’âge a du fou joyeux fait un sage fort rude. - -LE COMTE DE CAMPOREAL. - - Toute fille de joie en séchant devient prude. - -UBILLA. - - Je le crois homme probe. - -LE COMTE DE CAMPOREAL, _riant_. - - Oh! candide Ubilla! - Qui se laisse éblouir à ces probités-là! - -_D’un ton significatif._ - - La maison de la reine, ordinaire et civile, - -_Appuyant sur les chiffres._ - - Coûte par an six cent soixante-quatre mille - Soixante-six ducats!--c’est un pactole obscur - Où, certe, on doit jeter le filet à coup sûr. - Eau trouble, pêche claire. - -LE MARQUIS DE PRIEGO, _survenant_. - - Ah çà, ne vous déplaise, - Je vous trouve imprudents et parlant fort à l’aise. - Feu mon grand père, auprès du comte-duc nourri, - Disait: Mordez le roi, baisez le favori.-- - Messieurs, occupons-nous des affaires publiques. - -_Tous s’asseyent autour de la table; les uns prennent des plumes, les -autres feuillettent des papiers. Du reste, oisiveté générale. Moment de -silence._ - -MONTAZGO, _bas à Ubilla_. - - Je vous ai demandé sur la caisse aux reliques - De quoi payer l’emploi d’alcade à mon neveu. - -UBILLA, _bas_. - - Vous, vous m’aviez promis de nommer avant peu - Mon cousin Melchior d’Elva bailli de l’Èbre. - -MONTAZGO, _se récriant_. - - Nous venons de doter votre fille. On célèbre - Encor sa noce.--On est sans relâche assailli... - -UBILLA, _bas_. - - Vous aurez votre alcade. - -MONTAZGO, _bas_. - - Et vous votre bailli. - -_Ils se serrent la main._ - -COVADENGA, _se levant_. - - Messieurs les conseillers de Castille, il importe, - Afin qu’aucun de nous de sa sphère ne sorte, - De bien régler nos droits et de faire nos parts. - Le revenu d’Espagne en cent mains est épars, - C’est un malheur public, il y faut mettre un terme. - Les uns n’ont pas assez, les autres trop. La ferme - Du tabac est à vous, Ubilla. L’indigo - Et le musc sont à vous, marquis de Priego. - Camporeal perçoit l’impôt des huit mille hommes, - L’almojarifazgo, le sel, mille autres sommes, - Le quint du cent de l’or, de l’ambre et du jayet. - -_A Montazgo._ - - Vous qui me regardez de cet œil inquiet, - Vous avez à vous seul, grâce à votre manège, - L’impôt sur l’arsenic et le droit sur la neige; - Vous avez les ports secs, les cartes, le laiton, - L’amende des bourgeois qu’on punit du bâton, - La dîme de la mer, le plomb, le bois de rose!...-- - Moi, je n’ai rien, messieurs. Rendez-moi quelque chose! - -LE COMTE DE CAMPOREAL, _éclatant de rire_. - - Oh! le vieux diable! il prend les profits les plus clairs. - Excepté l’Inde, il a les îles des deux mers. - Quelle envergure! Il tient Mayorque d’une griffe - Et de l’autre il s’accroche au pic du Ténériffe! - -COVADENGA, _s’échauffant_. - - Moi, je n’ai rien! - -LE MARQUIS DE PRIEGO, _riant_. - - Il a les nègres! - -_Tous se lèvent et parlent à la fois, se querellant._ - -MONTAZGO. - - Je devrais - Me plaindre bien plutôt. Il me faut les forêts! - -COVADENGA, _au marquis de Priego_. - - Donnez-moi l’arsenic, je vous cède les nègres! - -_Depuis quelques instants, Ruy Blas est entré par la porte du fond -et assiste à la scène sans être vu des interlocuteurs. Il est vêtu -de velours noir, avec un manteau de velours écarlate; il a la plume -blanche au chapeau et la Toison-d’Or au cou. Il les écoute d’abord en -silence, puis, tout à coup, il s’avance à pas lents et paraît au milieu -d’eux au plus fort de la querelle._ - - -SCÈNE DEUXIÈME. - -LES MÊMES, RUY BLAS. - -RUY BLAS, _survenant_. - - Bon appétit! messieurs!-- - -_Tous se retournent. Silence de surprise et d’inquiétude. Ruy Blas se -couvre, croise les bras, et poursuit en les regardant en face._ - - O ministres intègres! - Conseillers vertueux! voilà votre façon - De servir, serviteurs qui pillez la maison! - Donc vous n’avez pas honte et vous choisissez l’heure, - L’heure sombre où l’Espagne agonisante pleure! - Donc vous n’avez ici pas d’autres intérêts - Que d’emplir votre poche et vous enfuir après! - Soyez flétris devant votre pays qui tombe, - Fossoyeurs qui venez le voler dans sa tombe! - --Mais voyez, regardez, ayez quelque pudeur. - L’Espagne et sa vertu, l’Espagne et sa grandeur, - Tout s’en va.--Nous avons, depuis Philippe-Quatre, - Perdu le Portugal, le Brésil, sans combattre; - En Alsace Brisach, Steinfort en Luxembourg; - Et toute la Comté jusqu’au dernier faubourg; - Le Roussillon, Ormuz, Goa, cinq mille lieues - De côte, et Pernambouc, et les Montagnes-Bleues! - Mais voyez.--Du ponant jusques à l’orient, - L’Europe, qui vous hait, vous regarde en riant. - Comme si votre roi n’était plus qu’un fantôme, - La Hollande et l’Anglais partagent ce royaume; - Rome vous trompe; il faut ne risquer qu’à demi - Une armée en Piémont, quoique pays ami; - La Savoie et son duc sont pleins de précipices; - La France, pour vous prendre, attend des jours propices; - L’Autriche aussi vous guette.--Et l’infant bavarois - Se meurt, vous le savez.--Quant à vos vice-rois, - Médina, fou d’amour, emplit Naples d’esclandres, - Vaudémont vend Milan, Legañez perd les Flandres. - Quel remède à cela?--L’État est indigent; - L’État est épuisé de troupes et d’argent; - Nous avons sur la mer, où Dieu met ses colères, - Perdu trois cents vaisseaux, sans compter les galères! - Et vous osez!...--Messieurs, en vingt ans, songez-y, - Le peuple,--j’en ai fait le compte, et c’est ainsi!-- - Portant sa charge énorme et sous laquelle il ploie, - Pour vous, pour vos plaisirs, pour vos filles de joie, - Le peuple misérable, et qu’on pressure encor, - A sué quatre cent trente millions d’or! - Et ce n’est pas assez! et vous voulez, mes maîtres!...-- - Ah! j’ai honte pour vous!--Au dedans, routiers, reîtres, - Vont battant le pays et brûlant la moisson. - L’escopette est braquée au coin de tout buisson. - Comme si c’était peu de la guerre des princes, - Guerre entre les couvents, guerre entre les provinces, - Tous voulant dévorer leur voisin éperdu, - Morsures d’affamés sur un vaisseau perdu! - Notre église en ruine est pleine de couleuvres; - L’herbe y croît. Quant aux grands, des aïeux, mais pas d’œuvres. - Tout se fait par intrigue et rien par loyauté. - L’Espagne est un égout où vient l’impureté - De toute nation.--Tout seigneur à ses gages - A cent coupe-jarrets qui parlent cent langages. - Gênois, Sardes, Flamands. Babel est dans Madrid. - L’alguazil, dur au pauvre, au riche s’attendrit. - La nuit, on assassine et chacun crie: à l’aide! - --Hier on m’a volé, moi, près du pont de Tolède! - La moitié de Madrid pille l’autre moitié. - Tous les juges vendus; pas un soldat payé. - Anciens vainqueurs du monde, Espagnols que nous sommes, - Quelle armée avons-nous? A peine six mille hommes, - Qui vont pieds nus. Des gueux, des juifs, des montagnards - S’habillant d’une loque et s’armant de poignards. - Aussi d’un régiment toute bande se double. - Sitôt que la nuit tombe, il est une heure trouble - Où le soldat douteux se transforme en larron. - Matalobos a plus de troupes qu’un baron. - Un voleur fait chez lui la guerre au roi d’Espagne. - Hélas! les paysans qui sont dans la campagne - Insultent en passant la voiture du roi; - Et lui, votre seigneur, plein de deuil et d’effroi, - Seul, dans l’Escurial, avec les morts qu’il foule, - Courbe son front pensif sur l’empire qui croule! - --Voilà!--L’Europe, hélas! écrase du talon - Ce pays qui fut pourpre et n’est plus que haillon! - L’État s’est ruiné dans ce siècle funeste, - Et vous vous disputez à qui prendra le reste! - Ce grand peuple espagnol aux membres énervés, - Qui s’est couché dans l’ombre et sur qui vous vivez, - Expire dans cet antre où son sort se termine, - Triste comme un lion mangé par la vermine! - --Charles-Quint! dans ces temps d’opprobre et de terreur, - Que fais-tu dans ta tombe, ô puissant empereur? - Oh! lève-toi! viens voir!--Les bons font place aux pires. - Ce royaume effrayant, fait d’un amas d’empires, - Penche... Il nous faut ton bras! au secours, Charles-Quint! - Car l’Espagne se meurt! car l’Espagne s’éteint! - Ton globe, qui brillait dans ta droite profonde, - Soleil éblouissant, qui faisait croire au monde - Que le jour désormais se levait à Madrid, - Maintenant, astre mort, dans l’ombre s’amoindrit, - Lune aux trois quarts rongée et qui décroît encore, - Et que d’un autre peuple effacera l’aurore! - Hélas! ton héritage est en proie aux vendeurs. - Tes rayons, ils en font des piastres! Tes splendeurs, - On les souille!--O géant! se peut-il que tu dormes?-- - On vend ton sceptre au poids! un tas de nains difformes - Se taillent des pourpoints dans ton manteau de roi; - Et l’aigle impérial qui, jadis, sous ta loi, - Couvrait le monde entier de tonnerre, et de flamme, - Cuit, pauvre oiseau plumé, dans leur marmite infâme! - -_Les conseillers se taisent consternés. Seuls, le marquis de Priego et -le comte de Camporeal redressent la tête et regardent Ruy Blas avec -colère. Puis Camporeal, après avoir parlé à Priego, va à la table, -écrit quelques mots sur un papier, les signe et les fait signer au -marquis._ - -LE COMTE DE CAMPOREAL, _désignant le marquis de Priego et remettant le -papier à Ruy Blas_. - - Monsieur le duc,--au nom de tous les deux,--voici - Notre démission de notre emploi. - -RUY BLAS, _prenant le papier, froidement_. - - Merci. - Vous vous retirerez, avec votre famille, - -_A Priego._ - - Vous, en Andalousie,-- - -_A Camporeal._ - - Et vous, comte, en Castille. - Chacun dans vos États. Soyez partis demain. - -_Les deux seigneurs s’inclinent et sortent fièrement le chapeau sur la -tête. Ruy Blas se tourne vers les autres conseillers._ - - Quiconque ne veut pas marcher dans mon chemin - Peut suivre ces messieurs. - -_Silence dans les assistants. Ruy Blas s’assied à la table sur une -chaise à dossier placée à droite du fauteuil royal, et s’occupe à -décacheter une correspondance. Pendant qu’il parcourt les lettres l’une -après l’autre, Covadenga, Arias et Ubilla échangent quelques paroles à -voix basse._ - -UBILLA, _à Covadenga, montrant Ruy Blas_. - - Fils, nous avons un maître. - Cet homme sera grand. - -DON MANUEL ARIAS. - - Oui, s’il a le temps d’être. - -COVADENGA. - - Et s’il ne se perd pas à tout voir de trop près. - -UBILLA. - - Il sera Richelieu! - -DON MANUEL ARIAS. - - S’il n’est Olivarès! - -RUY BLAS, _après avoir parcouru vivement une lettre qu’il vient -d’ouvrir._ - - Un complot! qu’est ceci? messieurs, que vous disais-je? - -_Lisant._ - - --... «Duc d’Olmedo, veillez. Il se prépare un piége - «Pour enlever quelqu’un de très-grand de Madrid.» - -_Examinant la lettre._ - - --On ne nomme pas qui. Je veillerai.--L’écrit - Est anonyme.-- - -_Entre un huissier de cour qui s’approche de Ruy Blas avec une profonde -révérence._ - - Allons! qu’est-ce! - -L’HUISSIER. - - A Votre Excellence - J’annonce monseigneur l’ambassadeur de France. - -RUY BLAS. - - Ah! d’Harcourt! Je ne puis à présent. - -L’HUISSIER, _s’inclinant_. - - Monseigneur, - Le nonce impérial dans la chambre d’honneur - Attend Votre Excellence. - -RUY BLAS. - - A cette heure? impossible. - -_L’huissier s’incline et sort. Depuis quelques instants, un page est -entré, vêtu d’une livrée couleur de feu à galons d’argent, et s’est -approché de Ruy Blas._ - -RUY BLAS, _l’apercevant_. - - Mon page! je ne suis pour personne visible. - -LE PAGE, _bas_. - - Le comte Guritan, qui revient de Neubourg... - -RUY BLAS, _avec un geste de surprise_. - - Ah!--Page, enseigne-lui ma maison du faubourg. - Qu’il m’y vienne trouver demain, si bon lui semble. - Va. - -_Le page sort. Aux conseillers._ - - Nous aurons tantôt à travailler ensemble. - Dans deux heures. Messieurs, revenez. - -_Tous sortent en saluant profondément Ruy Blas._ - -_Ruy Blas, resté seul, fait quelques pas en proie à une rêverie -profonde. Tout à coup, à l’angle du salon, la tapisserie s’écarte et la -reine apparaît. Elle est vêtue de blanc avec la couronne en tête; elle -paraît rayonnante de joie et fixe sur Ruy Blas un regard d’admiration -et de respect. Elle soutient d’un bras la tapisserie derrière laquelle -on entrevoit une sorte de cabinet obscur où l’on distingue une petite -porte. Ruy Blas, en se retournant, aperçoit la reine et reste comme -pétrifié devant cette apparition._ - - -SCÈNE TROISIÈME. - -RUY BLAS, LA REINE. - -LA REINE, _du fond du théâtre_. - - Oh! merci! - -RUY BLAS. - - Ciel! - -LA REINE. - - Vous avez bien fait de leur parler ainsi. - Je n’y puis résister, duc, il faut que je serre - Cette loyale main si ferme et si sincère! - -_Elle marche vivement à lui et lui prend la main qu’elle presse avant -qu’il ait pu s’en défendre._ - -RUY BLAS. - -_A part._ - - La fuir depuis six mois et la voir tout à coup. - -_Haut._ - - Vous étiez là, madame?... - -LA REINE. - - Oui, duc, j’entendais tout. - J’étais là. J’écoutais avec toute mon âme! - -RUY BLAS, _montrant la cachette_. - - Je ne soupçonnais pas...--Ce cabinet, madame... - -LA REINE. - - Personne ne le sait. C’est un réduit obscur - Que don Philippe trois fit creuser dans ce mur, - D’où le maître invisible entend tout comme une ombre. - Là j’ai vu bien souvent Charles deux, morne et sombre, - Assister aux conseils où l’on pillait son bien, - Où l’on vendait l’État. - -RUY BLAS. - - Et que disait-il? - -LA REINE. - - Rien. - -RUY BLAS. - - Rien?--Et que faisait-il? - -LA REINE. - - Il allait à la chasse. - Mais vous! j’entends encor votre accent qui menace. - Comme vous les traitiez d’une haute façon, - Et comme vous aviez superbement raison! - Je soulevais le bord de la tapisserie, - Je vous voyais. Votre œil, irrité sans furie, - Les foudroyait d’éclairs, et vous leur disiez tout. - Vous me sembliez seul être resté debout! - Mais où donc avez-vous appris toutes ces choses? - D’où vient que vous savez les effets et les causes? - Vous n’ignorez donc rien? D’où vient que votre voix - Parlait comme devrait parler celle des rois? - Pourquoi donc étiez-vous, comme eût été Dieu même, - Si terrible et si grand? - -RUY BLAS. - - Parce que je vous aime! - Parce que je sens bien, moi qu’ils haïssent tous, - Que ce qu’ils font crouler s’écroulera sur vous! - Parce que rien n’effraye une ardeur si profonde, - Et que, pour vous sauver, je sauverais le monde! - Je suis un malheureux qui vous aime d’amour. - Hélas! je pense à vous comme l’aveugle au jour, - Madame, écoutez-moi. J’ai des rêves sans nombre. - Je vous aime de loin, d’en bas, du fond de l’ombre; - Je n’oserais toucher le bout de votre doigt, - Et vous m’éblouissez comme un ange qu’on voit! - --Vraiment, j’ai bien souffert. Si vous saviez, madame! - Je vous parle à présent. Six mois, cachant ma flamme - J’ai fui. Je vous fuyais et je souffrais beaucoup. - Je ne m’occupe pas de ces hommes du tout, - Je vous aime.--O mon Dieu! j’ose le dire en face - A Votre Majesté. Que faut-il que je fasse? - Si vous disiez: Meurs! je mourrais. J’ai l’effroi - Dans le cœur. Pardonnez! - -LA REINE. - - Oh! parle! ravis-moi! - Jamais on ne m’a dit ces choses-là. J’écoute! - Ton âme, en me parlant, me bouleverse toute. - J’ai besoin de tes yeux, j’ai besoin de ta voix. - Oh! c’est moi qui souffrais! Si tu savais! cent fois, - Cent fois, depuis six mois que ton regard m’évite... - --Mais non, je ne dois pas dire cela si vite. - Je suis bien malheureuse. Oh! je me tais, j’ai peur! - -RUY BLAS, _qui l’écoute avec ravissement_. - - O madame! achevez! vous m’emplissez le cœur! - -LA REINE. - - Eh bien, écoute donc! - -_Levant les yeux au ciel._ - - --Oui, je vais tout lui dire. - Est-ce un crime? Tant pis. Quand le cœur se déchire, - Il faut bien laisser voir tout ce qu’on y cachait.-- - Tu fuis la reine? Eh bien, la reine te cherchait! - Tous les jours je viens là,--là, dans cette retraite,-- - T’écoutant, recueillant ce que tu dis, muette, - Contemplant ton esprit qui veut, juge et résout, - Et prise par ta voix qui m’intéresse à tout. - Va, tu me sembles bien le vrai roi, le vrai maître. - C’est moi, depuis six mois, tu t’en doutes peut-être, - Qui t’ai fait, par degrés, monter jusqu’au sommet. - Où Dieu t’aurait dû mettre une femme te met. - Oui, tout ce qui me touche a mes soins. Je t’admire. - Autrefois une fleur, à présent un empire! - D’abord je t’ai vu bon, et puis je te vois grand. - Mon Dieu! c’est à cela qu’une femme se prend! - Mon Dieu! si je fais mal, pourquoi, dans cette tombe, - M’enfermer, comme on met en cage une colombe, - Sans espoir, sans amour, sans un rayon doré? - --Un jour que nous aurons le temps, je te dirai - Tout ce que j’ai souffert.--Toujours seule, oubliée. - Et puis, à chaque instant, je suis humiliée. - Tiens, juge: hier encor...--Ma chambre me deplaît. - --Tu dois savoir cela, toi qui sais tout, il est - Des chambres où l’on est plus triste que dans d’autres;-- - J’en ai voulu changer. Vois quels fers sont les nôtres! - On ne l’a pas voulu. Je suis esclave ainsi!-- - Duc, il faut,--dans ce but le ciel t’envoie ici,-- - Sauver l’État qui tremble, et retirer du gouffre - Le peuple qui travaille, et m’aimer, moi qui souffre. - Je te dis tout cela sans suite, à ma façon, - Mais tu dois cependant voir que j’ai bien raison. - -RUY BLAS, _tombant à genoux_. - - Madame... - -LA REINE, _gravement_. - - Don César, je vous donne mon âme. - Reine pour tous, pour vous je ne suis qu’une femme. - Par l’amour, par le cœur, duc, je vous appartien. - J’ai foi dans votre honneur pour respecter le mien. - Quand vous m’appellerez, je viendrai. Je suis prête. - --O César! un esprit sublime est dans ta tête. - Sois fier, car le génie est ta couronne à toi! - -_Elle baise Ruy Blas au front._ - - Adieu. - -_Elle soulève la tapisserie et disparaît._ - - -SCÈNE QUATRIÈME. - -RUY BLAS, _seul_. - -_Il est comme absorbé dans une contemplation angélique._ - - Devant mes yeux c’est le ciel que je voi! - De ma vie, ô mon Dieu! cette heure est la première. - Devant moi tout un monde, un monde de lumière, - Comme ces paradis qu’en songe nous voyons, - S’entr’ouvre en m’inondant de vie et de rayons! - Partout, en moi, hors moi, joie, extase et mystère, - Et l’ivresse, et l’orgueil, et ce qui sur la terre - Se rapproche le plus de la Divinité, - L’amour dans la puissance et dans la majesté! - La reine m’aime! ô Dieu! c’est bien vrai, c’est moi-même. - Je suis plus que le roi puisque la reine m’aime! - Oh! cela m’éblouit. Heureux, aimé, vainqueur! - Duc d’Olmedo,--l’Espagne à mes pieds,--j’ai son cœur! - Cet ange qu’à genoux je contemple et je nomme, - D’un mot me transfigure et me fait plus qu’un homme. - Donc je marche vivant dans mon rêve étoilé! - Oh! oui, j’en suis bien sûr, elle m’a bien parlé. - C’est bien elle. Elle avait un petit diadème - En dentelle d’argent. Et je regardais même, - Pendant qu’elle parlait,--je crois la voir encor,-- - Un aigle ciselé sur son bracelet d’or. - Elle se fie à moi, m’a-t-elle dit.--Pauvre ange! - Oh! s’il est vrai que Dieu, par un prodige étrange, - En nous donnant l’amour, voulut mêler en nous - Ce qui fait l’homme grand à ce qui le fait doux, - Moi, qui ne crains plus rien maintenant qu’elle m’aime, - Moi, qui suis tout-puissant, grâce à son choix suprême, - Moi, dont le cœur gonflé ferait envie aux rois, - Devant Dieu qui m’entend, sans peur, à haute voix, - Je le dis, vous pouvez vous confier, madame, - A mon bras comme reine, à mon cœur comme femme! - Le dévoûment se cache au fond de mon amour - Pur et loyal!--Allez, ne craignez rien!-- - -_Depuis quelques instants, un homme est entré par la porte du fond, -enveloppé d’un grand manteau, coiffé d’un chapeau galonné d’argent. Il -s’est avancé lentement vers Ruy Blas sans être vu, et, au moment où Ruy -Blas, ivre d’extase et de bonheur, lève les yeux au ciel, cet homme -lui pose brusquement la main sur l’épaule. Ruy Blas se retourne comme -réveillé subitement; l’homme laisse tomber son manteau, et Ruy Blas -reconnaît don Salluste. Don Salluste est vêtu d’une livrée couleur de -feu à galons d’argent, pareille à celle du page de Ruy Blas._ - - -SCÈNE CINQUIÈME. - -RUY BLAS, DON SALLUSTE. - -DON SALLUSTE, _posant sa main sur l’épaule de Ruy Blas_. - - Bonjour. - -RUY BLAS, _effaré_. - -_A part._ - - Grand Dieu! je suis perdu! le marquis! - -DON SALLUSTE, _souriant_. - - Je parie - Que tous ne pensiez pas à moi. - -RUY BLAS. - - Sa seigneurie - En effet me surprend. - -_A part._ - - Oh! mon malheur renaît. - J’étais tourné vers l’ange et le démon venait. - -_Il court à la tapisserie qui cache le cabinet secret, et en ferme -la petite porte au verrou; puis il revient tout tremblant vers don -Salluste._ - -DON SALLUSTE. - - Eh bien! comment cela va-t-il? - -RUY BLAS, _l’œil fixé sur don Salluste impassible, pouvant à peine -rassembler ses idées_. - - Cette livrée?... - -DON SALLUSTE, _souriant toujours_. - - Il fallait du palais me procurer l’entrée. - Avec cet habit-là l’on arrive partout. - J’ai pris votre livrée et la trouve à mon goût. - -(_Il se couvre. Ruy Blas reste tête nue._) - -RUY BLAS. - - Mais j’ai peur pour vous... - -DON SALLUSTE. - - Peur! Quel est ce mot risible? - -RUY BLAS. - - Vous êtes exilé? - -DON SALLUSTE. - - Croyez-vous? c’est possible. - -RUY BLAS. - - Si l’on vous reconnaît, au palais, en plein jour? - -DON SALLUSTE. - - Ah bah! des gens heureux, qui sont des gens de cour, - Iraient perdre leur temps, ce temps qui sitôt passe, - A se ressouvenir d’un visage en disgrâce! - D’ailleurs, regarde-t-on le profil d’un valet? - -_Il s’assied dans un fauteuil, et Ruy Blas reste debout._ - - A propos, que dit-on à Madrid, s’il vous plaît? - Est-il vrai que, brûlant d’un zèle hyperbolique, - Ici, pour les beaux yeux de la caisse publique, - Vous exilez ce cher Priego, l’un des grands? - Vous avez oublié que vous êtes parents. - Sa mère est Sandoval, la vôtre aussi. Que diable! - Sandoval porte d’or à la bande de sable. - Regardez vos blasons, don César. C’est fort clair. - Cela ne se fait pas entre parents, mon cher. - Les loups pour nuire aux loups font-ils les bons apôtres? - Ouvrez les yeux pour vous, fermez-les pour les autres. - Chacun pour soi. - -RUY BLAS, _se rassurant un peu_. - - Pourtant, monsieur, permettez-moi. - Monsieur de Priego, comme noble du roi, - A grand tort d’aggraver les charges de l’Espagne. - Or, il va falloir mettre une armée en campagne; - Nous n’avons pas d’argent, et pourtant il le faut. - L’héritier bavarois penche à mourir bientôt. - Hier, le comte d’Harrach, que vous devez connaître, - Me le disait au nom de l’empereur son maître. - Si monsieur l’archiduc veut soutenir son droit, - La guerre éclatera... - -DON SALLUSTE. - - L’air me semble un peu froid. - Faites-moi le plaisir de fermer la croisée. - -_Ruy Blas, pâle de honte et de désespoir, hésite un moment; puis il -fait un effort et se dirige lentement vers la fenêtre, et revient vers -don Salluste, qui, assis dans le fauteuil, le suit des yeux d’un air -indifférent._ - -RUY BLAS, _reprenant et essayant de convaincre don Salluste_. - - Daignez voir à quel point la guerre est malaisée. - Que faire sans argent? Excellence, écoutez. - Le salut de l’Espagne est dans nos probités. - Pour moi, j’ai, comme si notre armée était prête, - Fait dire à l’empereur que je lui tiendrais tête... - -DON SALLUSTE, _interrompant Ruy Blas et lui montrant son mouchoir qu’il -a laissé tomber en entrant_. - - Pardon! ramassez-moi mon mouchoir. - -_Ruy Blas, comme à la torture, hésite encore, puis se baisse, ramasse -le mouchoir, et le présente à don Salluste._ - -DON SALLUSTE, _mettant le mouchoir dans sa poche_. - - --Vous disiez?... - -RUY BLAS, _avec un effort_. - - Le salut de l’Espagne!--oui, l’Espagne à nos pieds, - Et l’intérêt public demandent qu’on s’oublie. - Ah! toute nation bénit qui la délie. - Sauvons ce peuple! Osons être grands, et frappons! - Otons l’ombre à l’intrigue et le masque aux fripons! - -DON SALLUSTE, _nonchalamment_. - - Et d’abord ce n’est pas de bonne compagnie.-- - Cela sent son pédant et son petit génie - Que de faire sur tout un bruit démesuré. - Un méchant million, plus ou moins dévoré, - Voilà-t-il pas de quoi pousser des cris sinistres! - Mon cher, les grands seigneurs ne sont pas de vos cuistres. - Ils vivent largement. Je parle sans phébus. - Le bel air que celui d’un redresseur d’abus - Toujours bouffi d’orgueil et rouge de colère! - Mais bah! vous voulez être un gaillard populaire, - Adoré des bourgeois et des marchands d’esteufs. - C’est fort drôle. Ayez donc des caprices plus neufs. - Les intérêts publics? Songez d’abord aux vôtres. - Le salut de l’Espagne est un mot creux que d’autres - Feront sonner, mon cher, tout aussi bien que vous. - La popularité? c’est la gloire en gros sous. - Rôder, dogue aboyant, tout autour des gabelles? - Charmant métier! je sais des postures plus belles. - Vertu? foi? probité? c’est du clinquant déteint. - C’était usé déjà du temps de Charles-Quint. - Vous n’êtes pas un sot; faut-il qu’on vous guérisse - Du pathos? Vous tétiez encore votre nourrice, - Que nous autres déjà, nous avions sans pitié, - Gaîment, à coups d’épingle ou bien à coups de pié, - Crevant votre ballon au milieu des risées, - Fait sortir tout le vent de ces billevesées! - -RUY BLAS. - - Mais pourtant, monseigneur... - -DON SALLUSTE, _avec un sourire glacé_. - - Vous êtes étonnant. - Occupons-nous d’objets sérieux, maintenant. - -_D’un ton bref et impérieux._ - - --Vous m’attendrez demain toute la matinée, - Chez vous, dans la maison que je vous ai donnée. - La chose que je fais touche à l’événement. - Gardez pour nous servir les muets seulement. - Ayez dans le jardin, caché sous le feuillage, - Un carrosse attelé, tout prêt pour un voyage. - J’aurai soin des relais. Faites tout à mon gré. - --Il vous faut de l’argent. Je vous en enverrai.-- - -RUY BLAS. - - Monsieur, j’obéirai. Je consens à tout faire. - Mais jurez-moi d’abord qu’en toute cette affaire - La reine n’est pour rien. - -DON SALLUSTE, _qui jouait avec un couteau d’ivoire sur la table, se -retourne à demi_. - - De quoi vous mêlez-vous? - -RUY BLAS, _chancelant et le regardant avec épouvante_. - - Oh! vous êtes un homme effrayant. Mes genoux - Tremblent... Vous m’entraînez vers un gouffre invisible. - Oh! je sens que je suis dans une main terrible! - Vous avez des projets monstrueux. J’entrevoi - Quelque chose d’horrible...--Ayez pitié de moi. - Il faut que je vous dise, hélas! jugez vous-même!-- - Vous ne le saviez pas! cette femme, je l’aime! - -DON SALLUSTE, _froidement_. - - Mais si. Je le savais. - -RUY BLAS. - - Vous le saviez! - -DON SALLUSTE. - - Pardieu! - Qu’est-ce que cela fait? - -RUY BLAS, _s’appuyant au mur pour ne pas tomber, et comme se parlant à -lui-même_. - - Donc il s’est fait un jeu, - Le lâche, d’essayer sur moi cette torture! - Mais c’est que ce serait une affreuse aventure! - -_Il lève les yeux au ciel._ - - Seigneur Dieu tout-puissant, mon Dieu qui m’éprouvez, - Épargnez-moi, Seigneur! - -DON SALLUSTE. - - Ah çà, mais--vous rêvez! - Vraiment! vous vous prenez au sérieux, mon maître. - C’est bouffon. Vers un but que seul je dois connaître, - But plus heureux pour vous que vous ne le pensez, - J’avance. Tenez-vous tranquille. Obéissez. - Je vous l’ai déjà dit et je vous le répète, - Je veux votre bonheur. Marchez, la chose est faite. - Puis, grand’chose après tout que des chagrins d’amour! - Nous passons tous par là. C’est l’affaire d’un jour. - Savez-vous qu’il s’agit du destin d’un empire? - Qu’est le vôtre à côté? Je veux bien tout vous dire, - Mais ayez le bon sens de comprendre aussi, vous. - Soyez de votre état. Je suis très-bon, très-doux, - Mais que diable! un laquais, d’argile humble ou choisie, - N’est qu’un vase où je veux verser ma fantaisie. - De vous autres, mon cher, on fait tout ce qu’on veut. - Votre maître, selon le dessein qui l’émeut, - A son gré vous déguise, à son gré vous démasque. - Je vous ai fait seigneur. C’est un rôle fantasque, - --Pour l’instant.--Vous avez l’habillement complet. - Mais, ne l’oubliez pas, vous êtes mon valet. - Vous courtisez la reine ici par aventure, - Comme vous monteriez derrière ma voiture. - Soyez donc raisonnable. - -RUY BLAS, _qui l’a écouté avec égarement et comme ne pouvant en croire -ses oreilles_. - - O mon Dieu!--Dieu clément! - Dieu juste! de quel crime est-ce le châtiment? - Qu’est-ce donc que j’ai fait? Vous êtes notre père, - Et vous ne voulez pas qu’un homme désespère! - Voilà donc où j’en suis!--et volontairement, - Et sans tort de ma part,--pour voir,--uniquement - Pour voir agoniser une pauvre victime, - Monseigneur, vous m’avez plongé dans cet abîme. - Tordre un malheureux cœur plein d’amour et de foi, - Afin d’en exprimer la vengeance pour soi! - -_Se parlant à lui-même._ - - Car c’est une vengeance! oui, la chose est certaine - Et je devine bien que c’est contre la reine! - Qu’est-ce que je vais faire? Aller lui dire tout? - Ciel! devenir pour elle un objet de dégoût - Et d’horreur! un Crispin! un fourbe à double face! - Un effronté coquin qu’on bâtonne et qu’on chasse! - Jamais!--Je deviens fou, ma raison se confond! - -_Une pause. Il rêve._ - - O mon Dieu! voilà donc les choses qui se font! - Bâtir une machine effroyable dans l’ombre, - L’armer hideusement de rouages sans nombre, - Puis, sous la meule, afin de voir comment elle est, - Jeter une livrée, une chose, un valet, - Puis la faire mouvoir, et soudain sous la roue - Voir sortir des lambeaux teints de sang et de boue, - Une tête brisée, un cœur tiède et fumant, - Et ne pas frissonner alors qu’en ce moment - On reconnaît, malgré le mot dont on le nomme, - Que ce laquais était l’enveloppe d’un homme! - -_Se tournant vers don Salluste._ - - Mais il est temps encore! oh! monseigneur, vraiment! - L’horrible roue encor n’est pas en mouvement! - -_Il se jette à ses pieds._ - - Ayez pitié de moi! grâce! ayez pitié d’elle! - Vous savez que je suis un serviteur fidèle! - Vous l’avez dit souvent! voyez! je me soumets! - Grâce! - -DON SALLUSTE. - - Cet homme-là ne comprendra jamais. - C’est impatientant. - -RUY BLAS, _se traînant à ses pieds_. - - Grâce! - -DON SALLUSTE. - - Abrégeons, mon maître. - -_Il se tourne vers la fenêtre._ - - Gageons que vous avez mal fermé la fenêtre. - Il vient un froid par là! - -_Il va à la croisée et la ferme._ - -RUY BLAS, _se relevant_. - - Oh! c’est trop! à présent - Je suis duc d’Olmedo, ministre tout-puissant! - Je relève le front sous le pied qui m’écrase. - -DON SALLUSTE. - - Comment dit-il cela? Répétez-donc la phrase. - Ruy Blas, duc d’Olmedo? Vos yeux ont un bandeau. - Ce n’est que sur Bazan qu’on a mis Olmedo. - -RUY BLAS. - - Je vous fais arrêter. - -DON SALLUSTE. - - Je dirai qui vous êtes. - -RUY BLAS, _exaspéré_. - - Mais... - -DON SALLUSTE. - - Vous m’accuserez? J’ai risqué nos deux têtes. - C’est prévu. Vous prenez trop tôt l’air triomphant. - -RUY BLAS. - - Je nierai tout! - -DON SALLUSTE. - - Allons! vous êtes un enfant. - -RUY BLAS. - - Vous n’avez pas de preuve! - -DON SALLUSTE. - - Et vous pas de mémoire. - Je fais ce que je dis, et vous pouvez m’en croire. - Vous n’êtes que le gant, et moi je suis la main. - -_Bas et se rapprochant de Ruy Blas._ - - Si tu n’obéis pas, si tu n’es pas demain - Chez toi pour préparer ce qu’il faut que je fasse, - Si tu dis un seul mot de tout ce qui se passe, - Si tes yeux, si ton geste en laissent rien percer, - Celle pour qui tu crains, d’abord, pour commencer, - Par ta folle aventure, en cent lieux répandue, - Sera publiquement diffamée et perdue, - Puis, elle recevra, ceci n’a rien d’obscur, - Sous cachet, un papier, que je garde en lieu sûr, - Écrit, te souvient-il avec quelle écriture? - Signé, tu dois savoir de quelle signature? - Voici ce que ses yeux y liront; «--Moi Ruy Blas, - «Laquais de monseigneur le marquis de Finlas, - «En toute occasion, ou secrète, ou publique, - «M’engage à le servir comme un bon domestique.» - -RUY BLAS, _brisé et d’une voix éteinte_. - - Il suffit.--Je ferai, monsieur, ce qu’il vous plaît. - -_La porte du fond s’ouvre. On voit rentrer les conseillers du conseil -privé._ - -_Don Salluste s’enveloppe vivement de son manteau._ - -DON SALLUSTE, _bas_. - - On vient. - -_Il salue profondément Ruy Blas. Haut._ - - Monsieur le duc, je suis votre valet. - -_Il sort._ - - -FIN DU TROISIÈME ACTE. - - - - -ACTE QUATRIÈME. - -DON CÉSAR. - - - - -PERSONNAGES. - - - RUY BLAS. - DON CÉSAR. - DON SALLUSTE. - DON GURITAN. - UN LAQUAIS. - UNE DUÈGNE. - UN PAGE. - UN ALCADE. - DES ALGUAZILS. - DEUX MUETS. - - - - -ACTE QUATRIÈME. - -Une petite chambre somptueuse et sombre. Lambris et meubles de -vieille forme et de vieille dorure. Murs couverts d’anciennes -tentures de velours cramoisi, écrasé et miroitant par places et -derrière le dos des fauteuils, avec de larges galons d’or qui le -divisent en bandes verticales. Au fond, une porte à deux battants. -A gauche, sur un pan coupé, une grande cheminée sculptée du temps -de Philippe II, avec écusson de fer battu dans l’intérieur. Du côté -opposé, sur un pan coupé, une petite porte basse donnant dans un -cabinet obscur. Une seule fenêtre à gauche, placée très-haut et -garnie de barreaux et d’un auvent inférieur comme les croisées des -prisons. Sur le mur, quelques vieux portraits enfumés et à demi -effacés. Coffre de garde-robe avec miroir de Venise. Grands fauteuils -du temps de Philippe III. Une armoire très-ornée adossée au mur. Une -table carrée avec ce qu’il faut pour écrire. Un petit guéridon de -forme ronde à pieds dorés dans un coin. C’est le matin. - -Au lever du rideau, Ruy Blas, vêtu de noir, sans manteau et sans la -toison, vivement agité, se promène à grands pas dans la chambre. Au -fond se tient son page, immobile et comme attendant ses ordres. - - -SCÈNE PREMIÈRE. - -RUY BLAS, LE PAGE. - -RUY BLAS, _à part, et se parlant à lui-même_. - - Que faire?--Elle d’abord! elle avant tout!--rien qu’elle! - Dût-on voir sur un mur rejaillir ma cervelle, - Dût le gibet me prendre ou l’enfer me saisir - Il faut que je la sauve!--oui! mais y réussir, - Comment faire? donner mon sang, mon cœur, mon âme, - Ce n’est rien, c’est aisé. Mais rompre cette trame! - Deviner...--deviner! car il faut deviner!-- - Ce que cet homme a pu construire et combiner! - Il sort soudain de l’ombre et puis il s’y replonge, - Et là, seul dans sa nuit, que fait-il?--Quand j’y songe, - Dans le premier moment je l’ai prié pour moi! - Je suis un lâche, et puis c’est stupide!--eh bien quoi! - C’est un homme méchant.--Mais que je m’imagine - --La chose a sans nul doute une ancienne origine,-- - Que lorsqu’il tient sa proie et la mâche à moitié, - Ce démon va lâcher la reine, par pitié - Pour son valet! Peut-on fléchir les bêtes fauves? - --Mais, misérable, il faut pourtant que tu la sauves! - C’est toi qui l’as perdue! à tout prix! il le faut! - --C’est fini. Me voilà retombé! De si haut! - Si bas! j’ai donc rêvé!--Ho! je veux qu’elle échappe! - Mais lui! par quelle porte, ô Dieu, par quelle trappe, - Par où va-t-il venir, l’homme de trahison? - Dans ma vie et dans moi, comme en cette maison, - Il est maître. Il en peut arracher les dorures. - Il a toutes les clefs de toutes les serrures. - Il peut entrer, sortir, dans l’ombre s’approcher, - Et marcher sur mon cœur comme sur ce plancher. - --Oui, c’est que je rêvais! le sort trouble nos têtes - Dans la rapidité des choses sitôt faites.-- - Je suis fou. Je n’ai plus une idée en son lieu. - Ma raison dont j’étais si vain, mon Dieu! mon Dieu! - Prise en un tourbillon d’épouvante et de rage, - N’est plus qu’un pauvre jonc tordu par un orage! - Que faire? Pensons bien. D’abord empêchons-la - De sortir du palais.--Oh oui, le piége est là. - Sans doute. Autour de moi tout est nuit, tout est gouffre. - Je sens le piége, mais je ne vois pas.--Je souffre! - C’est dit. Empêchons-la de sortir du palais. - Faisons-la prévenir sûrement, sans délais.-- - Par qui?--je n’ai personne! - -_Il rêve avec accablement. Puis, tout à coup, comme frappé d’une idée -subite et d’une lueur d’espoir, il relève la tête._ - - --Oui, don Guritan l’aime! - C’est un homme loyal! oui! - -_Faisant un signe au page de s’approcher. Bas._ - - --Page, à l’instant même, - Va chez don Guritan, et fais-lui de ma part - Mes excuses, et puis dis-lui que sans retard - Il aille chez la reine et qu’il la prie en grâce, - En mon nom comme au sien, quoi qu’on dise ou qu’on fasse, - De ne point s’absenter du palais de trois jours. - Quoi qu’il puisse arriver. De ne point sortir. Cours! - -_Rappelant le page._ - - Ah! - -_Il tire de son garde-notes une feuille et un crayon._ - - Qu’il donne ce mot à la reine, et qu’il veille! - -_Il écrit rapidement sur son genou._ - - --«Croyez don Guritan, faites ce qu’il conseille!» - -_Il ploie le papier et le remet au page._ - - Quant à ce duel, dis-lui que j’ai tort, que je suis - A ses pieds, qu’il me plaigne et que j’ai des ennuis, - Qu’il porte chez la reine à l’instant mes suppliques, - Et que je lui ferai des excuses publiques. - Qu’elle est en grand péril. Qu’elle ne sorte point. - Quoi qu’il arrive. Au moins trois jours.--De point en point - Fais tout. Va, sois discret, ne laisse rien paraître. - -LE PAGE. - - Je vous suis dévoué. Vous êtes un bon maître. - -RUY BLAS. - - Cours, mon bon petit page. As-tu bien tout compris! - -LE PAGE. - - Oui, monseigneur, soyez tranquille. - -_Il sort._ - -RUY BLAS, _resté seul, tombant sur un fauteuil_. - - Mes esprits - Se calment. Cependant, comme dans la folie, - Je sens confusément des choses que j’oublie. - Oui, le moyen est sûr. Don Guritan...!--mais moi? - Faut-il attendre ici don Salluste? Pourquoi? - Non. Ne l’attendons pas. Cela le paralyse - Tout un grand jour. Allons prier dans quelque église. - Sortons. J’ai besoin d’aide, et Dieu m’inspirera! - -_Il prend son chapeau sur une crédence, et secoue une sonnette posée -sur la table. Deux nègres, vêtus de velours vert-clair et de brocard -d’or, jaquettes plissées à grandes basques, paraissent à la porte du -fond._ - - Je sors. Dans un instant un homme ici viendra. - --Par une entrée à lui.--Dans la maison, peut-être, - Vous le verrez agir comme s’il était maître. - Laissez-le faire. Et si d’autres viennent... - -_Après avoir hésité un moment._ - - Ma foi, - Vous laisserez entrer!-- - -_Il congédie du geste les noirs, qui s’inclinent en signe d’obéissance -et qui sortent._ - - Allons? - -_Il sort._ - -_Au moment où la porte se referme sur Ruy Blas, on entend un grand -bruit dans la cheminée, par laquelle on voit tomber tout à coup un -homme, enveloppé d’un manteau déguenillé, qui se précipite dans la -chambre. C’est don César._ - - -SCÈNE DEUXIÈME - -DON CÉSAR. - -_Effaré, essoufflé, décoiffé, étourdi, avec une expression joyeuse et -inquiète en même temps._ - - Tant pis! c’est moi! - -_Il se relève en se frottant la jambe sur laquelle il est tombé, et -s’avance dans la chambre avec force révérences et chapeau bas._ - - Pardon! ne faites pas attention, je passe. - Vous parliez entre vous. Continuez, de grâce. - J’entre un peu brusquement, messieurs, j’en suis fâché! - -_Il s’arrête au milieu de la chambre et s’aperçoit qu’il est seul._ - - --Personne!--sur le toit tout à l’heure perché, - J’ai cru pourtant ouïr un bruit de voix.--Personne! - -_S’asseyant dans un fauteuil._ - - Fort bien. Recueillons-nous. La solitude est bonne. - --Ouf! que d’événements!--J’en suis émerveillé - Comme l’eau qu’il secoue aveugle un chien mouillé. - Primo, ces alguazils qui m’ont pris dans leurs serres; - Puis cet embarquement absurde; ces corsaires; - Et cette grosse ville où l’on m’a tant battu; - Et les tentations faites sur ma vertu - Par cette femme jaune; et mon départ du bagne: - Mes voyages; enfin, mon retour en Espagne! - Puis, quel roman! le jour où j’arrive, c’est fort, - Ces mêmes alguazils rencontrés tout d’abord! - Leur poursuite enragée et ma fuite éperdue; - Je saute un mur; j’avise une maison perdue - Dans les arbres, j’y cours; personne ne me voit; - Je grimpe alègrement du hangar sur le toit; - Enfin, je m’introduis dans le sein des familles - Par une cheminée où je mets en guenilles - Mon manteau le plus neuf qui sur mes chausses pend!... - --Pardieu! monsieur Salluste est un grand sacripant! - -_Se regardant dans une petite glace de Venise posée sur le grand coffre -à tiroirs sculptés._ - - --Mon pourpoint m’a suivi dans mes malheurs. Il lutte! - -_Il ôte son manteau et mire dans la glace son pourpoint de satin rose -usé, déchiré et rapiécé; puis il porte vivement la main à sa jambe avec -un coup d’œil vers la cheminée._ - - Mais ma jambe a souffert diablement dans ma chute! - -_Il ouvre les tiroirs du coffre. Dans l’un d’entre eux, il trouve un -manteau de velours vert-clair, brodé d’or, le manteau donné par don -Salluste à Ruy Blas. Il examine le manteau et le compare au sien._ - - --Ce manteau me paraît plus décent que le mien. - -_Il jette le manteau vert sur ses épaules, et met le sien à la place -dans le coffre après l’avoir soigneusement plié; il y ajoute son -chapeau qu’il enfonce sous le manteau d’un coup de poing, puis il -referme le tiroir. Il se promène fièrement dans le beau manteau brodé -d’or._ - - C’est égal, me voilà revenu. Tout va bien. - Ah! mon très-cher cousin, vous voulez que j’émigre - Dans cette Afrique où l’homme est la souris du tigre! - Mais je vais me venger de vous, cousin damné, - Épouvantablement quand j’aurai déjeuné. - J’irai, sous mon vrai nom, chez vous, traînant ma queue, - D’affreux vauriens sentant le gibet d’une lieue, - Et je vous livrerai vivant aux appétits - De tous mes créanciers--suivis de leurs petits. - -_Il aperçoit dans un coin une magnifique paire de bottines à canons de -dentelles. Il jette lestement ses vieux souliers, et chausse sans façon -les bottines neuves._ - - Voyons d’abord où m’ont jeté ses perfidies. - -_Après avoir examiné la chambre de tous les côtés._ - - Maison mystérieuse et propre aux tragédies. - Portes closes, volets barrés, un vrai cachot. - Dans ce charmant logis on entre par en haut, - Juste comme le vin entre dans les bouteilles. - -_Avec un soupir._ - - --C’est bien bon du bon vin!-- - -_Il aperçoit la petite porte à droite, l’ouvre, s’introduit vivement -dans le cabinet avec lequel elle communique, puis rentre avec des -gestes d’étonnement._ - - Merveille des merveilles! - Cabinet sans issue où tout est clos aussi! - -_Il va à la porte du fond, l’entr’ouvre, et regarde au dehors: puis il -la laisse retomber et revient sur le devant du théâtre._ - - Personne!--Où diable suis-je?--Au fait, j’ai réussi - A fuir les alguazils. Que m’importe le reste? - Vais-je pas m’effarer et prendre un air funeste - Pour n’avoir jamais vu de maison faite ainsi? - -_Il se rassied sur le fauteuil, bâille, puis se relève presque -aussitôt._ - - Ah çà! mais--je m’ennuie horriblement ici. - -_Avisant une petite armoire dans le mur, à gauche, qui fait le coin du -pan coupé._ - - Voyons, ceci m’a l’air d’une bibliothèque. - -_Il y va et l’ouvre. C’est un garde-manger bien garni._ - - Justement.--Un pâté, du vin, une pastèque. - C’est un encas complet. Six flacons bien rangés! - Diable! sur ce logis j’avais des préjugés. - -_Examinant les flacons l’un après l’autre._ - - C’est d’un bon choix.--Allons! l’armoire est honorable. - -_Il va chercher dans un coin la petite table ronde, l’apporte sur le -devant du théâtre et la charge joyeusement de tout ce que contient -le garde-manger, bouteilles, plats, etc.; il ajoute un verre, une -assiette, une fourchette, etc.--Puis il prend une des bouteilles._ - - Lisons d’abord ceci. - -_Il emplit le verre, et boit d’un trait._ - - C’est une œuvre admirable - De ce fameux poëte appelé le soleil! - Xérès-des-Chevaliers n’a rien de plus vermeil. - -_Il s’assied, se verse un second verre et boit._ - - Quel livre vaut cela? Trouvez-moi quelque chose - De plus spiritueux! - -_Il boit._ - - Ah! Dieu, cela repose! - Mangeons. - -_Il entame le pâté._ - - Chiens d’alguazils! je les ai déroutés. - Ils ont perdu ma trace. - -_Il mange._ - - Oh! le roi des pâtés! - Quant au maître du lieu, s’il survient...-- - -_Il va au buffet et en rapporte un verre et un couvert qu’il pose sur -la table._ - - je l’invite. - --Pourvu qu’il n’aille pas me chasser! Mangeons vite. - -_Il met les morceaux doubles._ - - Mon dîner fait, j’irai visiter la maison. - Mais qui peut l’habiter? peut-être un bon garçon. - Ceci peut ne cacher qu’une intrigue de femme. - Bah! quel mal fais-je ici? qu’est ce que je réclame? - Rien,--l’hospitalité de ce digne mortel, - A la manière antique, - -_Il s’agenouille à demi et entoure la table de ses bras._ - - En embrassant l’autel. - -_Il boit._ - - D’abord, ceci n’est point le vin d’un méchant homme, - Et puis, c’est convenu, si l’on vient, je me nomme. - Ah! vous endiablerez, mon vieux cousin maudit! - Quoi, ce bohémien? ce galeux? ce bandit? - Ce Zafari? ce gueux? ce va-nu-pieds...?--Tout juste! - Don César de Bazan, cousin de don Salluste? - Oh la bonne surprise! et dans Madrid, quel bruit! - Quand est-il revenu? ce matin? cette nuit? - Quel tumulte partout en voyant cette bombe, - Ce grand nom oublié qui tout à coup retombe, - Don César de Bazan! oui, messieurs, s’il vous plaît. - Personne n’y pensait, personne n’en parlait. - Il n’était donc pas mort? il vit, messieurs, mesdames! - Les hommes diront: Diable!--Oui-dà! diront les femmes. - Doux bruit qui vous reçoit rentrant dans vos foyers, - Mêlé de l’aboiement de trois cents créanciers! - Quel beau rôle à jouer!--Hélas! l’argent me manque. - -_Bruit à la porte._ - - On vient.--Sans doute on va comme un vil saltimbanque - M’expulser.--C’est égal, ne fais rien à demi, - César! - -_Il s’enveloppe de son manteau jusqu’aux yeux. La porte du fond -s’ouvre. Entre un laquais en livrée, portant sur son dos un grosse -sacoche._ - - -SCÈNE TROISIÈME. - -DON CÉSAR, UN LAQUAIS. - -DON CÉSAR, _toisant le laquais de la tête aux pieds_. - - Qui venez-vous chercher céans, l’ami? - -_A part._ - - Il faut beaucoup d’aplomb, le péril est extrême. - -LE LAQUAIS. - - Don César de Bazan. - -DON CÉSAR, _dégageant son visage du manteau_. - - Don César! c’est moi-même! - -_A part._ - - Voilà du merveilleux! - -LE LAQUAIS. - - Vous êtes le seigneur - Don César de Bazan? - -DON CÉSAR. - - Pardieu! j’ai cet honneur. - César! le vrai César! le seul César! le comte - De Garo... - -LE LAQUAIS, _posant sur le fauteuil la sacoche_. - - Daignez voir si c’est là votre compte. - -DON CÉSAR, _comme ébloui_. - -_A part._ - - De l’argent! c’est trop fort! - -_Haut._ - - Mon cher... - -LE LAQUAIS. - - Daignez compter. - C’est la somme que j’ai l’ordre de vous porter. - -DON CÉSAR, _gravement_. - - Ah! fort bien! je comprends. - -_A part._ - - Je veux bien que le diable...-- - Çà, ne dérangeons pas cette histoire admirable. - Ceci vient fort à point. - -_Haut._ - - Vous faut-il des reçus? - -LE LAQUAIS. - - Non, monseigneur. - -DON CÉSAR, _lui montrant la table_. - - Mettez cet argent là-dessus. - -_Le laquais obéit._ - - De quelle part? - -LE LAQUAIS. - - Monsieur le sait bien. - -DON CÉSAR. - - Sans nul doute. - Mais... - -LE LAQUAIS. - - Cet argent,--voilà ce qu’il faut que j’ajoute,-- - Vient de qui vous savez pour ce que vous savez. - -DON CÉSAR, _satisfait de l’explication_. - - Ah! - -LE LAQUAIS. - - Nous devons, tous deux, être fort réservés. - Chut! - -DON CÉSAR. - - Chut!!!--Cet argent vient...--la phrase est magnifique! - Redites-la moi donc. - -LE LAQUAIS. - - Cet argent... - -DON CÉSAR. - - Tout s’explique! - Me vient de qui je sais... - -LE LAQUAIS. - - Pour ce que vous savez. - Nous devons... - -DON CÉSAR. - - Tous les deux!!! - -LE LAQUAIS. - - Être fort réservés. - -DON CÉSAR. - - C’est parfaitement clair. - -LE LAQUAIS. - - Moi j’obéis. Du reste - Je ne comprends pas. - -DON CÉSAR. - - Bah! - -LE LAQUAIS. - - Mais vous comprenez! - -DON CÉSAR. - - Peste! - -LE LAQUAIS. - - Il suffit. - -DON CÉSAR. - - Je comprends et je prends, mon très-cher. - De l’argent qu’on reçoit, d’abord, c’est toujours clair. - -LE LAQUAIS. - - Chut! - -DON CÉSAR. - - Chut!!! ne faisons pas d’indiscrétion. Diantre! - -LE LAQUAIS. - - Comptez, seigneur! - -DON CÉSAR. - - Pour qui me prends-tu? - -_Admirant la rondeur du sac posé sur la table._ - - Le beau ventre! - -LE LAQUAIS, _insistant_. - - Mais... - -DON CÉSAR. - - Je me fie à toi. - -LE LAQUAIS. - - L’or est en souverains. - Bons quadruples pesant sept gros trente-six grains, - Ou bons doublons au marc. L’argent, en croix-maries. - -_Don César ouvre la sacoche et en tire plusieurs sacs pleins d’or et -d’argent qu’il ouvre et vide sur la table avec admiration; puis il -se met à puiser à pleines poignées dans les sacs d’or et remplit ses -poches de quadruples et de doublons._ - -DON CÉSAR, _s’interrompant avec majesté_. - -_A part._ - - Voici que mon roman, couronnant ses féeries, - Meurt amoureusement sur un gros million. - -_Il se remet à remplir ses poches._ - - O délices! je mords à même un galion! - -_Une poche pleine, il passe à l’autre. Il se cherche des poches -partout, et semble avoir oublié le laquais._ - -LE LAQUAIS, _qui le regarde avec impassibilité_. - - Et maintenant j’attends vos ordres. - -DON CÉSAR, _se retournant_. - - Pourquoi faire? - -LE LAQUAIS. - - Afin d’exécuter, vite et sans qu’on diffère, - Ce que je ne sais pas et ce que vous savez. - De très-grands intérêts... - -DON CÉSAR, _l’interrompant d’un air d’intelligence_. - - Oui, publics et privés!!! - -LE LAQUAIS. - - Veulent que tout cela se fasse à l’instant même. - Je dis ce qu’on m’a dit de dire. - -DON CÉSAR, _lui frappant sur l’épaule_. - - Et je t’en aime, - Fidèle serviteur! - -LE LAQUAIS. - - Pour ne rien retarder, - Mon maître à vous me donne afin de vous aider. - -DON CÉSAR. - - C’est agir congrument. Faisons ce qu’il désire. - -_A part._ - - Je veux être pendu si je sais que lui dire. - -_Haut._ - - Approche, galion, et d’abord-- - -_Il remplit de vin l’autre verre._ - - Bois-moi çà! - -LE LAQUAIS. - - Quoi, seigneur! - -DON CÉSAR. - - Bois-moi çà! - -_Le laquais boit, don César lui remplit son verre._ - - Du vin d’Oropesa! - -_Il fait asseoir le laquais, le fait boire, et lui verse de nouveau -vin._ - - Causons. - -_A part._ - - Il a déjà la prunelle allumée. - -_Haut et s’étendant sur sa chaise._ - - L’homme, mon cher ami, n’est que de la fumée - Noire, et qui sort du feu des passions. Voilà. - -_Il lui verse à boire._ - - C’est bête comme tout ce que je te dis là. - Et d’abord la fumée, au ciel bleu ramenée, - Se comporte autrement dans une cheminée. - Elle monte gaîment, et nous dégringolons. - -_Il se frotte la jambe._ - - L’homme n’est qu’un plomb vil. - -_Il remplit les deux verres._ - - Buvons. Tous tes doublons - Ne valent pas le chant d’un ivrogne qui passe. - -_Se rapprochant d’un air mystérieux._ - - Vois-tu, soyons prudents. Trop chargé, l’essieu casse. - Le mur sans fondement s’écroule subitò. - Mon cher, raccroche-moi le col de mon manteau. - -LE LAQUAIS, _fièrement_. - - Seigneur, je ne suis pas valet de chambre. - -_Avant que don César ait pu l’en empêcher, il secoue la sonnette posée -sur la table._ - -DON CÉSAR, _à part, effrayé_. - - Il sonne! - Le maître va peut-être arriver en personne. - Je suis pris. - -_Entre un des noirs. Don César, en proie à la plus vive anxiété, se -retourne du côté opposé comme ne sachant que devenir._ - -LE LAQUAIS, _au nègre_. - - Remettez l’agrafe à monseigneur. - -_Le nègre s’approche gravement de don César, qui le regarde faire d’un -air stupéfait; puis il rattache l’agrafe du manteau, salue et sort, -laissant don César pétrifié._ - -DON CÉSAR, _se levant de table_. - -_A part._ - - Je suis chez Belzébuth, ma parole d’honneur! - -_Il vient sur le devant du théâtre et s’y promène à grands pas._ - - Ma foi, laissons-nous faire, et prenons ce qui s’offre. - Donc je vais remuer les écus à plein coffre. - J’ai de l’argent! que vais-je en faire? - -_Se tournant vers le laquais attablé, qui continue à boire et qui -commence à chanceler sur sa chaise._ - - Attends, pardon! - -_Rêvant, à part._ - - Voyons,--si je payais mes créanciers?--fi donc! - --Du moins, pour les calmer, âmes à s’aigrir promptes - Si je les arrosais avec quelques à-comptes? - --A quoi bon arroser ces vilaines fleurs-là? - Où diable mon esprit va-t-il chercher cela? - Rien n’est tel que l’argent pour vous corrompre un homme, - Et, fût-il descendant d’Annibal qui prit Rome, - L’emplir jusqu’au goulot de sentiments bourgeois! - Que dirait-on? me voir payer ce que je dois! - Ah! - -LE LAQUAIS, _vidant son verre_. - - Que m’ordonnez-vous? - -DON CÉSAR. - - Laisse-moi, je médite. - Bois en m’attendant. - -_Le laquais se remet à boire. Lui continue de rêver, et tout à coup se -frappe le front comme ayant trouvé une idée._ - - Oui! - -_Au laquais._ - - Lève-toi tout de suite. - Voici ce qu’il faut faire! Emplis tes poches d’or. - -_Le laquais se lève en trébuchant, et emplit d’or les poches de son -justaucorps. Don César l’y aide tout en continuant._ - - Dans la ruelle, au bout de la Place-Mayor, - Entre au numéro neuf. Une maison étroite. - Beau logis, si ce n’est que la fenêtre à droite - A sur le cristallin une taie en papier. - -LE LAQUAIS. - - Maison borgne? - -DON CÉSAR. - - Non, louche. On peut s’estropier - En montant l’escalier. Prends-y garde. - -LE LAQUAIS. - - Une échelle? - -DON CÉSAR. - - A peu près. C’est plus roide.--En haut loge une belle - Facile à reconnaître, un bonnet de six sous - Avec de gros cheveux ébouriffés dessous, - Un peu courte, un peu rousse...--Une femme charmante! - Sois très-respectueux, mon cher, c’est mon amante! - Lucinda, qui jadis, blonde à l’œil indigo, - Chez le pape, le soir, dansait le fandango. - Compte-lui cent ducats en mon nom.--Dans un bouge, - A côté, tu verras un gros diable au nez rouge, - Coiffé jusqu’aux sourcils d’un vieux feutre fané - Où pend tragiquement un plumeau consterné, - La rapière à l’échine et la loque à l’épaule. - --Donne de notre part six piastres à ce drôle.-- - Plus loin, tu trouveras un trou noir comme un four, - Un cabaret qui chante au coin d’un carrefour. - Sur le seuil boit et fume un vivant qui le hante. - C’est un homme fort doux et de vie élégante, - Un seigneur dont jamais un juron ne tomba, - Et mon ami de cœur, nommé Goulatromba. - --Trente écus!--Et dis-lui, pour toutes patenôtres, - Qu’il les boive bien vite et qu’il en aura d’autres. - Donne à tous ces faquins ton argent le plus rond, - Et ne t’ébahis pas des yeux qu’ils ouvriront. - -LE LAQUAIS. - - Après? - -DON CÉSAR. - - Garde le reste. Et pour dernier chapitre... - -LE LAQUAIS. - - Qu’ordonne monseigneur! - -DON CÉSAR. - - Va te soûler, bélître! - Casse beaucoup de pots et fais beaucoup de bruit, - Et ne rentre chez toi que demain--dans la nuit. - -LE LAQUAIS. - - Suffit, mon prince. - -_Il se dirige vers la porte en faisant des zig-zags._ - -DON CÉSAR, _le regardant marcher_. - -_A part._ - - Il est effroyablement ivre! - -_Le rappelant. L’autre se rapproche._ - - Ah!...--Quand tu sortiras, les oisifs vont te suivre. - Fais par ta contenance honneur à la boisson. - Sache te comporter d’une noble façon. - S’il tombe par hasard des écus de tes chausses, - Laisse tomber;--et si des essayeurs de sauces, - Des clercs, des écoliers, des gueux qu’on voit passer, - Les ramassent,--mon cher, laisse-les ramasser. - Ne sois pas un mortel de trop farouche approche. - Si même ils en prenaient quelques-uns dans ta poche, - Sois indulgent. Ce sont des hommes comme nous. - Et puis il faut, vois-tu, c’est une loi pour tous, - Dans ce monde, rempli de sombres aventures, - Donner parfois un peu de joie aux créatures. - -_Avec mélancolie._ - - Tous ces gens-là seront peut-être un jour pendus! - Ayons donc les égards pour eux qui leur sont dus! - --Va-t’en. - -_Le laquais sort. Resté seul, don César se rassied, s’accoude sur la -table, et paraît plongé dans de profondes réflexions._ - - C’est le devoir du chrétien et du sage, - Quand il a de l’argent, d’en faire un bon usage. - J’ai de quoi vivre au moins huit jours! Je les vivrai. - Et s’il me reste un peu d’argent, je l’emploirai - A des fondations pieuses. Mais je n’ose - M’y fier, car on va me reprendre la chose. - C’est méprise sans doute, et ce mal adressé - Aura mal entendu, j’aurai mal prononcé... - -_La porte du fond se rouvre. Entre une duègne; vieille, cheveux gris, -basquine et mantille noires; éventail._ - - -SCÈNE QUATRIÈME. - -DON CÉSAR, UNE DUÈGNE. - -LA DUÈGNE, _sur le seuil de la porte_. - - Don César de Bazan! - -_Don César, absorbé dans ses méditations, relève brusquement la tête._ - -DON CÉSAR. - - Pour le coup! - -_A part._ - - Oh! femelle! - -_Pendant que la duègne accomplit une profonde révérence au fond du -théâtre, il vient stupéfait sur le devant de la scène._ - - Mais il faut que le diable ou Salluste s’en mêle? - Gageons que je vais voir arriver mon cousin. - Une duègne! - -_Haut._ - - C’est moi don César,--Quel dessein?... - -_A part._ - - D’ordinaire une vieille en annonce une jeune. - -LA DUÈGNE (_révérence avec un signe de croix._) - - Seigneur, je vous salue, aujourd’hui jour de jeûne, - En Jésus Dieu le fils sur qui rien ne prévaut. - -DON CÉSAR, _à part_. - - A galant dénoûment commencement dévot. - -_Haut._ - - Ainsi soit-il! Bonjour. - -LA DUÈGNE. - - Dieu vous maintienne en joie! - -_Mystérieusement._ - - Avez-vous à quelqu’un qui jusqu’à vous m’envoie, - Donné pour cette nuit un rendez-vous secret? - -DON CÉSAR. - - Mais j’en suis fort capable. - -LA DUÈGNE. - -_Elle tire de son garde-infante un billet plié et le lui présente mais -sans le lui laisser prendre._ - - Ainsi, mon beau discret, - C’est bien vous qui venez, et pour cette nuit même, - D’adresser ce message à quelqu’un qui vous aime, - Et que vous savez bien? - -DON CÉSAR. - - Ce doit être moi. - -LA DUÈGNE. - - Bon. - La dame, mariée à quelque vieux barbon, - A des ménagements sans doute est obligée, - Et de me renseigner céans on m’a chargée. - Je ne la connais pas, mais vous la connaissez. - La soubrette m’a dit des choses. C’est assez. - Sans les noms. - -DON CÉSAR. - - Hors le mien. - -LA DUÈGNE. - - C’est tout simple. Une dame - Reçoit un rendez-vous de l’ami de son âme, - Mais on craint de tomber dans quelque piége; mais - Trop de précautions ne gâtent rien jamais. - Bref! ici l’on m’envoie avoir de votre bouche - La confirmation... - -DON CÉSAR. - - Oh! la vieille farouche! - Vrai Dieu! quelle broussaille autour d’un billet doux, - Oui, c’est moi, moi, te dis-je! - -LA DUÈGNE. - -_Elle pose sur la table le billet plié, que don César examine avec -curiosité._ - - En ce cas, si c’est vous, - Vous écrirez: _Venez_, au dos de cette lettre. - Mais pas de votre main, pour ne rien compromettre. - -DON CÉSAR. - - Peste! au fait! de ma main! - -_A part._ - - Message bien rempli! - -_Il tend la main pour prendre la lettre, mais elle est recachetée, et -la duègne ne la lui laisse pas toucher._ - -LA DUÈGNE. - - N’ouvrez pas. Vous devez reconnaître le pli. - -DON CÉSAR. - - Pardieu! - -_A part._ - - Moi qui brûlais de voir!... jouons mon rôle! - -_Il agite la sonnette. Entre un des noirs._ - - Tu sais écrire?... - -_Le noir fait un signe de tête affirmatif. Étonnement de don César._ - -_A part._ - - Un signe! - -_Haut._ - - Es-tu muet, mon drôle? - -_Le noir fait un nouveau signe d’affirmation. Nouvelle stupéfaction de -don César._ - -_A part._ - - Fort bien! continuez! des muets à présent! - -_Au muet, en lui montrant la lettre, que la vieille tient appliquée sur -la table._ - - --Écris-moi là: Venez. - -_Le muet écrit. Don César fait signe à la duègne de reprendre la -lettre, et au muet de sortir. Le muet sort._ - -_A part._ - - Il est obéissant! - -LA DUÈGNE, _remettant le billet dans son garde-infante et se -rapprochant de don César_. - - Vous la verrez ce soir. Est-elle bien jolie? - -DON CÉSAR. - - Charmante! - -LA DUÈGNE. - - La suivante est d’abord accomplie. - Elle m’a pris à part au milieu du sermon. - Mais belle! un profil d’ange avec l’œil d’un démon. - Puis aux choses d’amour elle paraît savante. - -DON CÉSAR, _à part_. - - Je me contenterais fort bien de la servante! - -LA DUÈGNE. - - Nous jugeons, car toujours le beau fait peur au laid, - La sultane à l’esclave, et le maître au valet. - La vôtre est, à coup sûr, fort belle. - -DON CÉSAR. - - Je m’en flatte. - -LA DUÈGNE, _faisant une révérence pour se retirer_. - - Je vous baise la main. - -DON CÉSAR, _lui donnant une poignée de doublons_. - - Je te graisse la patte. - Tiens, vieille! - -LA DUÈGNE, _empochant_. - - La jeunesse est gaie aujourd’hui! - -DON CÉSAR, _la congédiant_. - - Va. - -LA DUÈGNE, _révérences_. - - Si vous aviez besoin... J’ai nom dame Oliva. - Couvent San-Isidro.-- - -_Elle sort; puis la porte se rouvre et l’on voit sa tête reparaître._ - - Toujours à droite assise. - Au troisième pilier en entrant dans l’église. - -_Don César se retourne avec impatience. La porte retombe; puis elle se -rouvre encore, et la vieille reparaît._ - - Vous la verrez ce soir! monsieur, pensez à moi - Dans vos prières. - -DON CÉSAR, _la chassant avec colère_. - - Ah! - -_La duègne disparaît; la porte se referme._ - -DON CÉSAR, _seul_. - - Je me résous, ma foi, - A ne plus m’étonner. J’habite dans la lune. - Me voici maintenant une bonne fortune; - Et je vais contenter mon cœur après ma faim. - -_Rêvant._ - - Tout cela me paraît bien beau.--Gare la fin. - -_La porte du fond se rouvre. Paraît don Guritan avec deux longues épées -nues sous le bras._ - - -SCÈNE CINQUIÈME. - -DON CÉSAR, DON GURITAN. - -DON GURITAN, _du fond du théâtre_. - - Don César de Bazan! - -DON CÉSAR. - -_Il se retourne et aperçoit don Guritan et les deux épées._ - - Enfin! à la bonne heure! - L’aventure était bonne, elle devient meilleure. - Bon dîner, de l’argent, un rendez-vous,--un duel! - Je redeviens César à l’état naturel! - -_Il aborde gaîment, avec force salutations empressées, don Guritan, -qui fixe sur lui un œil inquiétant, et s’avance d’un pas roide sur le -devant du théâtre._ - - C’est ici, cher seigneur. Veuillez prendre la peine - -_Il lui présente un fauteuil. Don Guritan reste debout._ - - D’entrer, de vous asseoir.--Comme chez vous,--sans gêne. - Enchanté de vous voir. Çà, causons un moment. - Que fait-on à Madrid? Ah! quel séjour charmant! - Moi, je ne sais plus rien, je pense qu’on admire - Toujours Matalobos et toujours Lindamire. - Pour moi je craindrais plus, comme péril urgent, - La voleuse de cœurs que le voleur d’argent. - Oh! les femmes, monsieur! Cette engeance endiablée - Me tient, et j’ai la tête à leur endroit fêlée. - Parlez, remettez-moi l’esprit en bon chemin. - Je ne suis plus vivant, je n’ai plus rien d’humain, - Je suis un être absurde, un mort qui se réveille, - Un bœuf, un hidalgo de la Castille-Vieille. - On m’a volé ma plume et j’ai perdu mes gants. - J’arrive des pays les plus extravagants. - -DON GURITAN. - - Vous arrivez, mon cher monsieur? Eh bien, j’arrive - Encor bien plus que vous! - -DON CÉSAR, _épanoui_. - - De quelle illustre rive? - -DON GURITAN. - - De là-bas, dans le Nord. - -DON CÉSAR. - - Et moi, de tout là-bas, - Dans le Midi. - -DON GURITAN. - - Je suis furieux! - -DON CÉSAR. - - N’est-ce pas? - Moi je suis enragé! - -DON GURITAN. - - J’ai fait douze cents lieues! - -DON CÉSAR. - - Moi, deux mille! j’ai vu des femmes jaunes, bleues, - Noires, vertes. J’ai vu des lieux du ciel bénis, - Alger, la ville heureuse, l’aimable Tunis, - Où l’on voit, tant ces Turcs ont des façons accortes, - Force gens empaillés accrochés sur les portes. - -DON GURITAN. - - On m’a joué, monsieur! - -DON CÉSAR. - - Et moi, l’on m’a vendu! - -DON GURITAN. - - L’on m’a presque exilé! - -DON CÉSAR. - - L’on m’a presque pendu! - -DON GURITAN. - - On m’envoie à Neubourg, d’une manière adroite, - Porter ces quatre mots écrits dans une boîte: - «Gardez le plus longtemps possible ce vieux fou!» - -DON CÉSAR, _éclatant de rire_. - - Parfait! qui donc cela? - -DON GURITAN. - - Mais je tordrai le cou - A César de Bazan! - -DON CÉSAR, _gravement_. - - Ah! - -DON GURITAN. - - Pour comble d’audace, - Tout à l’heure il m’envoie un laquais à sa place. - Pour l’excuser, dit-il! Un dresseur de buffet! - Je n’ai point voulu voir le valet. Je l’ai fait - Chez moi mettre en prison, et je viens chez le maître. - Ce César de Bazan! cet impudent! ce traître! - Voyons, que je le tue? Où donc est-il? - -DON CÉSAR, _toujours avec gravité_. - - C’est moi. - -DON GURITAN. - - Vous!--raillez-vous, monsieur? - -DON CÉSAR. - - Je suis don César. - -DON GURITAN. - - Quoi! - Encor! - -DON CÉSAR. - - Sans doute encor! - -DON GURITAN. - - Mon cher, quittez ce rôle. - Vous m’ennuyez beaucoup si vous vous croyez drôle. - -DON CÉSAR. - - Vous, vous m’amusez fort. Et vous m’avez tout l’air - D’un jaloux. Je vous plains énormément, mon cher. - Car le mal qui nous vient des vices qui sont nôtres - Est pire que le mal que nous font ceux des autres. - J’aimerais mieux encore, et je le dis à vous, - Être pauvre qu’avare et cocu que jaloux. - Vous êtes l’un et l’autre au reste. Sur mon âme, - J’attends encor ce soir madame votre femme. - -DON GURITAN. - - Ma femme! - -DON CÉSAR. - - Oui, votre femme! - -DON GURITAN. - - Allons! je ne suis pas - Marié. - -DON CÉSAR. - - Vous venez faire cet embarras! - Point marié! Monsieur prend depuis un quart d’heure - L’air d’un mari qui hurle ou d’un tigre qui pleure, - Si bien que je lui donne, avec simplicité, - Un tas de bons conseils en cette qualité! - Mais si vous n’êtes pas marié, par Hercule, - De quel droit êtes-vous à ce point ridicule? - -DON GURITAN. - - Savez-vous bien, monsieur, que vous m’exaspérez? - -DON CÉSAR. - - Bah! - -DON GURITAN. - - Que c’est trop fort! - -DON CÉSAR. - - Vrai? - -DON GURITAN. - - Que vous me le pairez! - -DON CÉSAR. - -_Il examine d’un air goguenard les souliers de don Guritan, qui -disparaissent sous des flots de rubans selon la nouvelle mode._ - - Jadis on se mettait des rubans sur la tête. - Aujourd’hui, je le vois, c’est une mode honnête, - On en met sur sa botte. On se coiffe les pieds. - C’est charmant! - -DON GURITAN. - - Nous allons nous battre! - -DON CÉSAR, _impassible_. - - Vous croyez? - -DON GURITAN. - - Vous n’êtes pas César, la chose me regarde, - Mais je vais commencer par vous. - -DON CÉSAR. - - Bon. Prenez garde - De finir par moi. - -DON GURITAN. - -_Il lui présente une des deux épées._ - - Fat! sur-le-champ! - -DON CÉSAR, _prenant l’épée_. - - De ce pas. - Quand je tiens un bon duel, je ne le lâche pas! - -DON GURITAN. - - Où! - -DON CÉSAR. - - Derrière le mur. Cette rue est déserte. - -DON GURITAN, _essayant la pointe de l’épée sur le parquet_. - - Pour César, je le tue ensuite! - -DON CÉSAR. - - Vraiment? - -DON GURITAN. - - Certe! - -DON CÉSAR, _faisant aussi ployer son épée_. - - Bah! l’un de nous deux mort, je vous défie après - De tuer don César. - -DON GURITAN. - - Sortons! - -_Ils sortent. On entend le bruit de leurs pas qui s’éloignent. Une -petite porte masquée s’ouvre à droite dans le mur, et donne passage à -don Salluste._ - - -SCÈNE SIXIÈME. - -DON SALLUSTE, _vêtu d’un habit vert sombre, presque noir_. - -_Il paraît soucieux et préoccupé. Il regarde et écoute avec inquiétude._ - - Aucuns apprêts! - -_Apercevant la table chargée de mets._ - - Que veut dire ceci? - -_Écoutant le bruit des pas de César et de Guritan._ - - Quel est donc ce tapage? - -_Il se promène rêveur sur l’avant-scène._ - - Gudiel ce matin a vu sortir le page - Et l’a suivi.--Le page allait chez Guritan.-- - Je ne vois pas Ruy Blas.--Et ce page...--Satan! - C’est quelque contre-mine! oui, quelque avis fidèle - Dont il aura chargé don Guritan pour elle! - --On ne peut rien savoir des muets!--C’est cela! - Je n’avais pas prévu ce don Guritan-là! - -_Rentre don César. Il tient à la main l’épée nue qu’il jette en entrant -sur un fauteuil._ - - -SCÈNE SEPTIÈME. - -DON SALLUSTE, DON CÉSAR. - -DON CÉSAR, _du seuil de la porte_. - - Ah! j’en étais bien sûr! vous voilà donc, vieux diable! - -DON SALLUSTE, _se retournant, pétrifié_. - - Don César! - -DON CÉSAR, _croisant les bras avec un grand éclat de rire_. - - Vous tramez quelque histoire effroyable! - Mais je dérange tout, pas vrai, dans ce moment? - Je viens au beau milieu m’épater lourdement! - -DON SALLUSTE, _à part_. - - Tout est perdu! - -DON CÉSAR, _riant_. - - Depuis toute la matinée, - Je patauge à travers vos toiles d’araignée. - Aucun de vos projets ne doit être debout. - Je m’y vautre au hasard. Je vous démolis tout. - C’est très-réjouissant. - -DON SALLUSTE, _à part_. - - Démon! qu’a-t-il pu faire? - -DON CÉSAR, _riant de plus en plus fort_. - - Votre homme au sac d’argent,--qui venait pour l’affaire! - --Pour ce que vous savez!--qui vous savez!-- - -_Il rit._ - - Parfait! - -DON SALLUSTE. - - Eh bien? - -DON CÉSAR. - - Je l’ai soûlé. - -DON SALLUSTE. - - Mais l’argent qu’il avait? - -DON CÉSAR, _majestueusement_. - - J’en ai fait des cadeaux à diverses personnes. - Dame! on a des amis. - -DON SALLUSTE. - - A tort tu me soupçonnes... - Je... - -DON CÉSAR, _faisant sonner ses grègues_. - - J’ai d’abord rempli mes poches, vous pensez. - -_Il se remet à rire._ - - Vous savez bien? la dame!... - -DON SALLUSTE. - - Oh! - -DON CÉSAR, _qui remarque son anxiété_. - - Que vous connaissez.-- - -_Don Salluste écoute avec un redoublement d’angoisse. Don César -poursuit en riant._ - - Qui m’envoie une duègne, affreuse compagnonne, - Dont la barbe fleurit et dont le nez trognonne... - -DON SALLUSTE. - - Pourquoi? - -DON CÉSAR. - - Pour demander, par prudence et sans bruit, - Si c’est bien don César qui l’attend cette nuit?... - -DON SALLUSTE. - -_A part._ - - Ciel! - -_Haut._ - - Qu’as-tu répondu? - -DON CÉSAR. - - J’ai dit que oui, mon maître! - Que je l’attendais! - -DON SALLUSTE, _à part_. - - Tout n’est pas perdu peut-être! - -DON CÉSAR. - - Enfin, votre tueur, votre grand capitan, - Qui m’a dit sur le pré s’appeler--Guritan, - -_Mouvement de don Salluste._ - - Qui ce matin n’a pas voulu voir, l’homme sage, - Un laquais de César lui portant un message, - Et qui venait céans m’en demander raison. - -DON SALLUSTE. - - Eh bien! qu’en as-tu fait? - -DON CÉSAR. - - J’ai tué cet oison. - -DON SALLUSTE. - - Vrai? - -DON CÉSAR. - - Vrai. Là, sous le mur, à cette heure il expire. - -DON SALLUSTE. - - Es-tu sûr qu’il soit mort? - -DON CÉSAR. - - J’en ai peur. - -DON SALLUSTE, _à part_. - - Je respire! - Allons! bonté du ciel! il n’a rien dérangé! - Au contraire. Pourtant, donnons-lui son congé. - Débarrassons-nous-en! quel rude auxiliaire! - Pour l’argent, ce n’est rien. - -_Haut._ - - L’histoire est singulière. - Et vous n’avez pas vu d’autres personnes? - -DON CÉSAR. - - Non. - Mais j’en verrai. Je veux continuer. Mon nom, - Je compte en faire éclat tout à travers la ville. - Je vais faire un scandale affreux. Soyez tranquille. - -DON SALLUSTE. - -_A part._ - - Diable! - -_Vivement et se rapprochant de don César._ - - Garde l’argent, mais quitte la maison! - -DON CÉSAR. - - Oui? Vous me feriez suivre! on sait votre façon. - Puis je retournerais, aimable destinée, - Contempler ton azur, ô Méditerranée! - Point. - -DON SALLUSTE. - - Crois-moi. - -DON CÉSAR. - - Non. D’ailleurs, dans ce palais-prison, - Je sens quelqu’un en proie à votre trahison. - Toute intrigue de cour est une échelle double. - D’un côté, bras liés, morne et le regard trouble, - Monte le patient; de l’autre, le bourreau. - --Or, vous êtes bourreau--nécessairement. - -DON SALLUSTE. - - Oh! - -DON CÉSAR. - - Moi, je tire l’échelle, et patatras. - -DON SALLUSTE. - - Je jure... - -DON CÉSAR. - - Je veux, pour tout gâter, rester dans l’aventure. - Je vous sais assez fort, cousin, assez subtil - Pour pendre deux ou trois pantins au même fil. - Tiens! j’en suis un! Je reste! - -DON SALLUSTE. - - Écoute... - -DON CÉSAR. - - Rhétorique. - Ah! vous me faites vendre aux pirates d’Afrique! - Ah! vous me fabriquiez ici des faux César! - Ah! vous compromettez mon nom! - -DON SALLUSTE. - - Hasard! - -DON CÉSAR. - - Hasard? - Mets que font les fripons pour les sots qui le mangent. - Point de hasard! Tant pis si vos plans se dérangent! - Mais je prétends sauver ceux qu’ici vous perdez. - Je vais crier mon nom sur les toits. - -_Il monte sur l’appui de la fenêtre et regarde au dehors._ - - Attendez! - Juste! des alguazils passent sous la fenêtre. - -_Il passe son bras à travers les barreaux, et l’agite en criant._ - - Holà! - -DON SALLUSTE, _effaré, sur le devant du théâtre_. - -_A part._ - - Tout est perdu s’il se fait reconnaître! - -_Entrent des alguazils précédés d’un alcade. Don Salluste paraît en -proie à une vive perplexité. Don César va vers l’alcade d’un air de -triomphe._ - - -SCÈNE HUITIÈME. - -LES MÊMES, UN ALCADE, DES ALGUAZILS. - -DON CÉSAR, _à l’alcade_. - - Vous allez consigner dans vos procès-verbaux... - -DON SALLUSTE, _montrant don César à l’alcade_. - - Que voici le fameux voleur Matalobos! - -DON CÉSAR, _stupéfait_. - - Comment! - -DON SALLUSTE, _à part_. - - Je gagne tout en gagnant vingt-quatre heures. - -_A l’alcade._ - - Cet homme ose en plein jour entrer dans les demeures. - Saisissez ce voleur. - -_Les alguazils saisissent don César au collet._ - -DON CÉSAR, _furieux, à don Salluste_. - - Je suis votre valet, - Vous mentez hardiment! - -L’ALCADE. - - Qui donc nous appelait? - -DON SALLUSTE. - - C’est moi. - -DON CÉSAR. - - Pardieu! c’est fort! - -L’ALCADE. - - Paix! je crois qu’il raisonne. - -DON CÉSAR. - - Mais je suis don César de Bazan en personne! - -DON SALLUSTE. - - Don César?--Regardez son manteau, s’il vous plaît. - Vous trouverez SALLUSTE écrit sous le collet. - C’est un manteau qu’il vient de me voler. - -_Les alguazils arrachent le manteau, l’alcade l’examine._ - -L’ALCADE. - - C’est juste, - -DON SALLUSTE. - - Et le pourpoint qu’il porte... - -DON CÉSAR, _à part_. - - Oh! le damné Salluste! - -DON SALLUSTE, _continuant_. - - Il est au comte d’Albe auquel il fut volé...-- - -_Montrant un écusson brodé sur le parement de la manche gauche._ - - Dont voici le blason! - -DON CÉSAR, _à part_. - - Il est ensorcelé! - -L’ALCADE, _examinant le blason_. - - Oui, les deux châteaux d’or... - -DON SALLUSTE. - - Et puis, les deux chaudières. - Enriquez et Gusman. - -_En se débattant, don César fait tomber quelques doublons de ses -poches._ - -_Don Salluste montre à l’alcade la façon dont elles sont remplies._ - - Sont-ce là les manières - Dont les honnêtes gens portent l’argent qu’ils ont? - -L’ALCADE, _hochant la tête_. - - Hum! - -DON CÉSAR, _à part_. - - Je suis pris! - -_Les alguazils le fouillent et lui prennent son argent._ - -UN ALGUAZIL, _fouillant_. - - Voilà des papiers. - -DON CÉSAR, _à part_. - - Ils y sont! - Oh! pauvres billets doux sauvés dans mes traverses! - -L’ALCADE, _examinant les papiers_. - - Des lettres?... qu’est cela? d’écritures diverses...? - -DON SALLUSTE, _lui faisant remarquer les suscriptions_. - - Toutes au comte d’Albe! - -L’ALCADE. - - Oui. - -DON CÉSAR. - - Mais... - -LES ALGUAZILS, _lui liant les mains_. - - Pris! quel bonheur! - -UN ALGUAZIL, _entrant, à l’alcade_. - - Un homme est là qu’on vient d’assassiner, seigneur. - -L’ALCADE. - - Quel est l’assassin? - -DON SALLUSTE, _montrant don César_. - - Lui! - -DON CÉSAR, _à part_. - - Ce duel! quelle équipée! - -DON SALLUSTE. - - En entrant, il tenait à la main une épée. - La voilà. - -L’ALCADE, _examinant l’épée_. - - Du sang.--Bien. - -_A don César._ - - Allons, marche avec eux! - -DON SALLUSTE, _à don César que les alguazils emmènent_. - - Bonsoir, Matalobos. - -DON CÉSAR, _faisant un pas et le regardant fixement_. - - Vous êtes un fier gueux! - - -FIN DU QUATRIÈME ACTE. - - - - -ACTE CINQUIÈME. - -LE TIGRE ET LE LION. - - - - -PERSONNAGES. - - - RUY BLAS. - DON SALLUSTE DE BAZAN. - LA REINE. - - - - -ACTE CINQUIÈME. - -Même chambre. C’est la nuit. Une lampe est posée sur la table. - -Au lever du rideau Ruy Blas est seul. Une sorte de longue robe noire -cache ses vêtements. - - -SCÈNE PREMIÈRE. - -RUY BLAS, _seul_. - - C’est fini. Rêve éteint! Visions disparues! - Jusqu’au soir au hasard j’ai marché dans les rues. - J’espère en ce moment. Je suis calme. La nuit - On pense mieux. La tête est moins pleine de bruit. - Rien de trop effrayant sur ces murailles noires; - Les meubles sont rangés, les clés sont aux armoires. - Les muets sont là-haut qui dorment. La maison - Est vraiment bien tranquille. Oh! oui, pas de raison - D’alarme. Tout va bien. Mon page est très-fidèle. - Don Guritan est sûr alors qu’il s’agit d’elle. - O mon Dieu! n’est-ce pas que je puis vous bénir, - Que vous avez laissé l’avis lui parvenir, - Que vous m’avez aidé, vous Dieu bon, vous Dieu juste, - A protéger cet ange, à déjouer Salluste, - Qu’elle n’a rien à craindre, hélas! rien à souffrir, - Et qu’elle est bien sauvée,--et que je puis mourir? - -_Il tire de sa poitrine une petite fiole qu’il pose sur la table._ - - Oui, meurs maintenant, lâche! et tombe dans l’abîme! - Meurs comme on doit mourir quand on expie un crime! - Meurs dans cette maison, vil, misérable et seul! - -_Il écarte sa robe noire sous laquelle on entrevoit la livrée qu’il -portait au premier acte._ - - --Meurs avec ta livrée enfin sous ton linceul! - --Dieu! Si ce démon vient voir sa victime morte! - -_Il pousse un meuble de façon à barricader la porte secrète._ - - Qu’il n’entre pas du moins par cette horrible porte! - -_Il revient vers la table._ - - --Oh! le page a trouvé Guritan, c’est certain, - Il n’était pas encore huit heures du matin. - -_Il fixe son regard sur la fiole._ - - --Pour moi, j’ai prononcé mon arrêt, et j’apprête - Mon supplice, et je vais moi-même sur ma tête - Faire choir du tombeau le couvercle pesant. - J’ai du moins le plaisir de penser qu’à présent - Personne n’y peut rien. Ma chute est sans remède! - -_S’asseyant sur le fauteuil._ - - Elle m’aimait pourtant!--Que Dieu me soit en aide! - Je n’ai pas de courage! - -_Il pleure._ - - Oh! l’on aurait bien dû - Nous laisser en paix! - -_Il cache sa tête dans ses mains et pleure à sanglots._ - - Dieu! - -_Relevant la tête et comme égaré, regardant la fiole._ - - L’homme, qui m’a vendu - Ceci, me demandait quel jour du mois nous sommes. - Je ne sais pas. J’ai mal dans la tête. Les hommes - Sont méchants. Vous mourez, personne ne s’émeut. - Je souffre!--Elle m’aimait!--Et dire qu’on ne peut - Jamais rien ressaisir d’une chose passée! - Je ne la verrai plus!--Sa main que j’ai pressée, - Sa bouche qui toucha mon front...--Ange adoré! - Pauvre ange!--Il faut mourir, mourir désespéré! - Sa robe où tous les plis contenaient de la grâce, - Son pied qui fait trembler mon âme quand il passe, - Son œil où s’enivraient mes yeux irrésolus, - Son sourire, sa voix...--Je ne la verrai plus! - Je ne l’entendrai plus!--Enfin c’est donc possible? - Jamais! - -_Il avance avec angoisse sa main vers la fiole; au moment où il la -saisit convulsivement, la porte du fond s’ouvre. La reine paraît, vêtue -de blanc, avec une mante de couleur sombre, dont le capuchon, rejeté -sur ses épaules, laisse voir sa tête pâle. Elle tient une lanterne -sourde à la main, elle la pose à terre et marche rapidement vers Ruy -Blas._ - - -SCÈNE DEUXIÈME. - -RUY BLAS, LA REINE. - -LA REINE, _entrant_. - - Don César! - -RUY BLAS, _se retournant avec un mouvement d’épouvante et fermant -précipitamment la robe qui cache sa livrée_. - - Dieu! c’est elle!--Au piége horrible - Elle est prise! - -_Haut._ - - Madame!... - -LA REINE. - - Eh bien! quel cri d’effroi! - César... - -RUY BLAS. - - Qui vous a dit de venir ici? - -LA REINE. - - Toi. - -RUY BLAS. - - Moi?--Comment? - -LA REINE. - - J’ai reçu de vous... - -RUY BLAS, _haletant_. - - Parlez donc vite! - -LA REINE. - - Une lettre. - -RUY BLAS. - - De moi? - -LA REINE. - - De votre main écrite. - -RUY BLAS. - - Mais c’est à se briser le front contre le mur! - Mais je n’ai pas écrit, pardieu! j’en suis bien sûr! - -LA REINE, _tirant de sa poitrine un billet qu’elle lui présente_. - - Lisez, donc. - -_Ruy Blas prend la lettre avec emportement, se penche vers la lampe et -lit._ - -RUY BLAS, _lisant_. - - «Un danger terrible est sur ma tête. - «Ma reine seule peut conjurer la tempête... - -_Il regarde la lettre avec stupeur, comme ne pouvant aller plus loin._ - -LA REINE, _continuant, et lui montrant du doigt la ligne qu’elle lit_. - - «En venant me trouver ce soir dans ma maison. - «Sinon, je puis perdu.» - -RUY BLAS, _d’une voix éteinte_. - - Ho! quelle trahison! - Ce billet! - -LA REINE, _continuant de lire_. - - «Par la porte au bas de l’avenue, - «Vous entrerez la nuit sans être reconnue. - «Quelqu’un de dévoué vous ouvrira.» - -RUY BLAS, _à part_. - - J’avais - Oublié ce billet. - -_A la reine, d’une voix terrible._ - - Allez-vous-en! - -LA REINE. - - Je vais - M’en aller, don César. O mon Dieu! que vous êtes - Méchant! qu’ai-je donc fait? - -RUY BLAS. - - O ciel! ce que vous faites? - Vous vous perdez! - -LA REINE. - - Comment? - -RUY BLAS. - - Je ne puis l’expliquer. - Fuyez vite. - -LA REINE. - - J’ai même, et pour ne rien manquer, - Eu le soin d’envoyer ce matin une duègne... - -RUY BLAS. - - Dieu!--mais à chaque instant, comme d’un cœur qui saigne, - Je sens que votre vie à flots coule et s’en va. - Partez! - -LA REINE, _comme frappée d’une idée subite_. - - Le dévoûment que mon amour rêva - M’inspire. Vous touchez à quelque instant funeste. - Vous voulez m’écarter de vos dangers!--Je reste. - -RUY BLAS. - - Ah! Voilà, par exemple, une idée! ô mon Dieu! - Rester à pareille heure et dans un pareil lieu! - -LA REINE. - - La lettre est bien de vous. Ainsi... - -RUY BLAS, _levant les bras au ciel avec émotion_. - - Bonté divine! - -LA REINE. - - Vous voulez m’éloigner? - -RUY BLAS, _lui prenant les mains_. - - Comprenez! - -LA REINE. - - Je devine. - Dans le premier moment vous m’écrivez, et puis... - -RUY BLAS. - - Je ne t’ai pas écrit. Je suis un démon. Fuis! - Mais c’est toi, pauvre enfant, qui te prends dans un piége! - Mais c’est vrai! mais l’enfer de tous côtés t’assiége! - Pour te persuader je ne trouve donc rien? - Écoute, comprends donc, je t’aime, tu sais bien. - Pour sauver ton esprit de ce qu’il imagine, - Je voudrais arracher mon cœur de ma poitrine! - Oh! je t’aime. Va-t’en! - -LA REINE. - - Don César... - -RUY BLAS. - - Oh! va-t’en! - --Mais j’y songe, on a dû t’ouvrir? - -LA REINE. - - Mais oui. - -RUY BLAS. - - Satan! - Qui? - -LA REINE. - - Quelqu’un de masqué, caché par la muraille. - -RUY BLAS. - - Masqué! Qu’a dit cet homme? est-il de haute taille? - Cet homme, quel est-il? Mais parle donc! j’attends! - -_Un homme en noir et masqué paraît à la porte du fond._ - -L’HOMME MASQUÉ. - - C’est moi! - -_Il ôte son masque. C’est don Salluste. La reine et Ruy Blas le -reconnaissent avec terreur._ - - -SCÈNE TROISIÈME. - -LES MÊMES, DON SALLUSTE. - -RUY BLAS. - - Grand Dieu!--Fuyez, madame! - -DON SALLUSTE. - - Il n’est plus temps! - Madame de Neubourg n’est plus reine d’Espagne. - -LA REINE, _avec horreur_. - - Don Salluste! - -DON SALLUSTE, _montrant Ruy Blas_. - - A jamais vous êtes la compagne - De cet homme. - -LA REINE. - - Grand Dieu! c’est un piége en effet! - Et don César... - -RUY BLAS, _désespéré_. - - Madame, hélas! qu’avez-vous fait! - -DON SALLUSTE, _s’avançant à pas lent vers la reine_. - - Je vous tiens.--Mais je vais parler, sans lui déplaire, - A votre majesté, car je suis sans colère. - Je vous trouve,--écoutez, ne faisons pas de bruit,-- - Seule avec don César, dans sa chambre, à minuit. - Ce fait,--pour une reine,--étant public,--en somme - Suffit pour annuler le mariage à Rome. - Le saint-père en serait informé promptement. - Mais on supplée au fait par le consentement. - Tout peut rester secret. - -_Il tire de sa poche un parchemin qu’il déroule et qu’il présente à la -reine._ - - Signez-moi cette lettre - Au seigneur notre roi. Je la ferai remettre - Par le grand écuyer au notaire mayor. - Ensuite,--une voiture, où j’ai mis beaucoup d’or, - -_Désignant le dehors._ - - Est là.--Partez tous deux sur-le-champ. Je vous aide. - Sans être inquiétés, vous pourrez par Tolède - Et par Alcantara gagner le Portugal. - Allez où vous voudrez, cela nous est égal. - Nous fermerons les yeux.--Obéissez. Je jure - Que seul en ce moment je connais l’aventure; - Mais si vous refusez, Madrid sait tout demain. - Ne nous emportons pas. Vous êtes dans ma main. - -_Montrant la table sur laquelle il y a un écritoire._ - - Voilà tout ce qu’il faut pour écrire, madame. - -LA REINE, _attérée, tombant sur le fauteuil_. - - Je suis en son pouvoir! - -DON SALLUSTE. - - De vous je ne réclame - Que ce consentement pour le porter au roi. - -_Bas à Ruy Blas, qui écoute tout immobile et comme frappé de la foudre._ - - Laisse-moi faire, ami, je travaille pour toi! - -_A la reine._ - - Signez. - -LA REINE, _tremblante, à part_. - - Que faire? - -DON SALLUSTE, _se penchant à son oreille et lui présentant une plume_. - - Allons! qu’est-ce qu’une couronne? - Vous gagnez le bonheur si vous perdez le trône. - Tous mes gens sont restés dehors. On ne sait rien - De ceci. Tout se passe entre nous trois. - -_Essayant de lui mettre la plume entre les doigts sans qu’elle la -repousse ni la prenne._ - - Eh bien? - -_La reine indécise et égarée le regarde avec angoisse._ - - Si vous ne signez point, vous vous frappez vous-même. - Le scandale et le cloître! - -LA REINE, _accablée_. - - O Dieu! - -DON SALLUSTE, _montrant Ruy Blas_. - - César vous aime. - Il est digne de vous. Il est, sur mon honneur, - De fort grande maison. Presqu’un prince. Un seigneur - Ayant donjon sur roche et fief dans la campagne. - Il est duc d’Olmedo, Bazan, et grand d’Espagne... - -_Il pousse sur le parchemin la main de la reine éperdue et tremblante -et qui semble prête à signer._ - -RUY BLAS, _comme se réveillant tout à coup_. - - Je m’appelle Ruy Blas, et je suis un laquais! - -_Arrachant des mains de la reine la plume et le parchemin qu’il -déchire._ - - Ne signez pas, madame!--Enfin!--Je suffoquais! - -LA REINE. - - Que dit-il? don César! - -RUY BLAS, _laissant tomber sa robe et se montrant vêtu de la livrée; -sans épée._ - - Je dis que je me nomme - Ruy Blas, et que je suis le valet de cet homme! - -_Se tournant vers don Salluste._ - - Je dis que c’est assez de trahison ainsi, - Et que je ne veux pas de mon bonheur!--Merci! - --Ah vous avez eu beau me parler à l’oreille!-- - Je dis qu’il est bien temps qu’enfin je me réveille, - Quoique tout garrotté dans vos complots hideux, - Et que je n’irai pas plus loin, et qu’à nous deux, - Monseigneur, nous faisons un assemblage infâme. - J’ai l’habit d’un laquais, et vous en avez l’âme! - -DON SALLUSTE, _à la reine, froidement_. - - Cet homme est en effet mon valet. - -_A Ruy Blas avec autorité._ - - Plus un mot. - -LA REINE, _laissant enfin échapper un cri de désespoir et se tordant -les mains._ - - Juste ciel! - -DON SALLUSTE, _poursuivant_. - - Seulement il a parlé trop tôt. - -_Il croise les bras et se redresse, avec une voix tonnante._ - - Eh bien oui! maintenant disons tout. Il n’importe! - Ma vengeance est assez complète de la sorte. - -_A la reine._ - - Qu’en pensez-vous? Madrid va rire, sur ma foi! - Ah! vous m’avez cassé! je vous détrône, moi. - Ah! vous m’avez banni! je vous chasse, et m’en vante! - Ah! vous m’avez pour femme offert votre suivante! - -_Il éclate de rire._ - - Moi, je vous ai donné mon laquais pour amant. - Vous pourrez l’épouser aussi! certainement. - Le roi s’en va!--Son cœur sera votre richesse! - -_Il rit._ - - Et vous l’aurez fait duc afin d’être duchesse! - -_Grinçant des dents._ - - Ah! vous m’avez brisé, flétri, mis sous vos pieds, - Et vous dormiez en paix, folle que vous étiez! - -_Pendant qu’il a parlé, Ruy Blas est allé à la porte du fond et en a -poussé le verrou, puis il s’est approché de lui sans qu’il s’en soit -aperçu, par derrière, à pas lents. Au moment où don Salluste achève, -fixant des yeux pleins de haine et de triomphe sur la reine anéantie, -Ruy Blas saisit l’épée du marquis par la poignée et la tire vivement._ - -RUY BLAS, _terrible, l’épée de don Salluste à la main_. - - Je crois que vous venez d’insulter votre reine! - -_Don Salluste se précipite vers la porte. Ruy Blas la lui barre._ - - --Oh! n’allez point par là, ce n’en est pas la peine, - J’ai poussé le verrou depuis longtemps déjà.-- - Marquis, jusqu’à ce jour Satan te protégea, - Mais s’il veut t’arracher de mes mains, qu’il se montre! - --A mon tour!--On écrase un serpent qu’on rencontre. - --Personne n’entrera, ni tes gens, ni l’enfer! - Je te tiens écumant sous mon talon de fer! - --Cet homme vous parlait insolemment, madame? - Je vais vous expliquer. Cet homme n’a point d’âme, - C’est un monstre. En riant hier il m’étouffait. - Il m’a broyé le cœur à plaisir. Il m’a fait - Fermer une fenêtre, et j’étais au martyre! - Je priais! je pleurais! je ne peux pas vous dire! - -_Au marquis._ - - Vous contiez vos griefs dans ces derniers moments. - Je ne répondrai pas à vos raisonnements, - Et d’ailleurs--je n’ai pas compris.--Ah! misérable! - Vous osez,--votre reine! une femme adorable! - Vous osez l’outrager quand je suis là!--Tenez, - Pour un homme d’esprit, vraiment, vous m’étonnez! - Et vous vous figurez que je vous verrai faire - Sans rien dire!--Écoutez, quelle que soit sa sphère, - Monseigneur, lorsqu’un traître, un fourbe tortueux, - Commet de certains faits rares et monstrueux, - Noble ou manant, tout homme a droit, sur son passage, - De venir lui cracher sa sentence au visage, - Et de prendre une épée, une hache, un couteau!...-- - Pardieu! j’étais laquais! quand je serais bourreau? - -LA REINE. - - Vous n’allez pas frapper cet homme? - -RUY BLAS. - - Je me blâme - D’accomplir devant vous ma fonction, madame. - Mais il faut étouffer cette affaire en ce lieu. - -_Il pousse don Salluste vers le cabinet._ - - --C’est dit, monsieur! allez là-dedans prier Dieu! - -DON SALLUSTE. - - C’est un assassinat! - -RUY BLAS. - - Crois-tu? - -DON SALLUSTE, _désarmé, et jetant un regard plein de rage autour de -lui._ - - Sur ces murailles - Rien! pas d’arme! - -_A Ruy Blas._ - - Une épée au moins! - -RUY BLAS. - - Marquis! tu railles! - Maître! est-ce que je suis un gentilhomme, moi? - Un duel! fi donc! je suis un de tes gens à toi, - Valetaille de rouge et de galons vêtue, - Un maraud qu’on châtie et qu’on fouette,--et qui tue. - Oui, je vais te tuer, monseigneur, vois-tu bien? - Comme un infâme! comme un lâche! comme un chien! - -LA REINE. - - Grâce pour lui! - -RUY BLAS, _à la reine, saisissant le marquis_. - - Madame, ici chacun se venge. - Le démon ne peut plus être sauvé par l’ange! - -LA REINE, _à genoux_. - - Grâce! - -DON SALLUSTE, _appelant_. - - Au meurtre! au secours! - -RUY BLAS, _levant l’épée_. - - As-tu bientôt fini? - -DON SALLUSTE, _se jetant sur lui en criant_. - - Je meurs assassiné! Démon! - -RUY BLAS, _le poussant dans le cabinet_, - - Tu meurs puni! - -_Ils disparaissent dans le cabinet, dont la porte se referme sur eux._ - -LA REINE, _restée seule, tombant demi-morte sur le fauteuil_. - - Ciel! - -_Un moment de silence. Rentre Ruy Blas, pâle, sans épée._ - - -SCÈNE QUATRIÈME. - -LA REINE, RUY BLAS. - -_Ruy Blas fait quelques pas en chancelant vers la reine immobile et -glacée, puis il tombe à deux genoux, l’œil fixé à terre, comme s’il -n’osait lever les yeux jusqu’à elle._ - -RUY BLAS, _d’une voix grave et basse_. - - Maintenant, madame, il faut que je vous dise. - --Je n’approcherai pas.--Je parle avec franchise. - Je ne suis point coupable autant que vous croyez. - Je sens, ma trahison, comme vous la voyez, - Doit vous paraître horrible... Oh! ce n’est pas facile - A raconter. Pourtant je n’ai pas l’âme vile. - Je suis honnête au fond.--Cet amour m’a perdu.-- - Je ne me défends pas, je sais bien, j’aurais dû - Trouver quelque moyen. La faute est consommée! - --C’est égal, voyez-vous, je vous ai bien aimée. - -LA REINE. - - Monsieur... - -RUY BLAS, _toujours à genoux_. - - N’ayez pas peur, je n’approcherai point. - A votre majesté je vais de point en point - Tout dire. Oh! croyez-moi, je n’ai pas l’âme vile!-- - Aujourd’hui tout le jour j’ai couru par la ville - Comme un fou. Bien souvent même on m’a regardé. - Auprès de l’hôpital que vous avez fondé, - J’ai senti vaguement, à travers mon délire, - Une femme du peuple essuyer sans rien dire - Les gouttes de sueur qui tombaient de mon front. - Ayez pitié de moi, mon Dieu! mon cœur se rompt! - -LA REINE. - - Que voulez-vous? - -RUY BLAS, _joignant les mains_. - - Que vous me pardonniez, madame! - -LA REINE. - - Jamais. - -RUY BLAS. - - Jamais! - -_Il se lève et marche lentement vers la table._ - - Bien sûr? - -LA REINE. - - Non, jamais! - -RUY BLAS. - -_Il prend la fiole posée sur la table, la porte à ses lèvres et la vide -d’un trait._ - - Triste flamme, - Éteins-toi! - -LA REINE, _se levant et courant à lui_. - - Que fait-il? - -RUY BLAS, _posant la fiole_. - - Rien. Mes maux sont finis. - Rien. Vous me maudissez, et moi je vous bénis. - Voilà tout. - -LA REINE, _éperdue_. - - Don César! - -RUY BLAS. - - Quand je pense, pauvre ange, - Que vous m’avez aimé! - -LA REINE. - - Quel est ce philtre étrange? - Qu’avez-vous fait? Dis-moi! réponds-moi! parle-moi! - César! je te pardonne et t’aime et je te croi! - -RUY BLAS. - - Je m’appelle Ruy Blas. - -LA REINE, _l’entourant de ses bras_. - - Ruy Blas, je vous pardonne! - Mais qu’avez-vous fait là? Parle, je te l’ordonne! - Ce n’est pas du poison, cette affreuse liqueur? - Dis? - -RUY BLAS. - - Si! c’est du poison. Mais j’ai la joie au cœur. - -_Tenant la reine embrassée et levant les yeux au ciel._ - - Permettez, ô mon Dieu! justice souveraine! - Que ce pauvre laquais bénisse cette reine, - Car elle a consolé mon cœur crucifié, - Vivant par son amour, mourant, par sa pitié! - -LA REINE. - - Du poison! Dieu! c’est moi qui l’ai tué! Je t’aime! - Si j’avais pardonné?... - -RUY BLAS, _défaillant_. - - J’aurais agi de même. - -_Sa voix s’éteint. La reine le soutient dans ses bras._ - - Je ne pouvais plus vivre. Adieu! - -_Montrant la porte._ - - Fuyez d’ici! - --Tout restera secret.--Je meurs! - -_Il tombe._ - -LA REINE, _se jetant sur son corps_. - - Ruy Blas! - -RUY BLAS, _qui allait mourir, se réveille à son nom prononcé par la -reine_. - - Merci! - - -FIN. - - - - -NOTE. - - -Il est arrivé à l’auteur de voir représenter _Angelo, tyran de Padoue_, -par des acteurs qui prononçaient _Tisbe_, _Dafne_, fort satisfaisants -du reste sous d’autres rapports. Il lui paraît donc utile d’indiquer -ici, pour ceux qui pourraient l’ignorer, que dans les noms espagnols -et italiens, les _e_ doivent se prononcer _é_. Quand on lit _Teve_, -_Camporeal_, _Oñate_, il faut dire _Tévé_, _Camporéal_, _Ognâté_. Après -cette observation, qui s’adresse particulièrement aux régisseurs des -théâtres de province où l’on pourrait monter _Ruy Blas_, l’auteur croit -à propos d’expliquer, pour le lecteur, deux ou trois mots spéciaux -employés dans ce drame. Ainsi, _almojarifazgo_ est le mot arabe par -lequel on désignait, dans l’ancienne monarchie espagnole, le tribut de -cinq pour cent que payaient au roi toutes les marchandises qui allaient -d’Espagne aux Indes; ainsi l’impôt des _ports-secs_ signifie le droit -de douane des villes frontières. Du reste, et cela va sans dire, il n’y -a pas dans _Ruy Blas_ un détail de vie privée ou publique, d’intérieur, -d’ameublement, de blason, d’étiquette, de biographie, de chiffre ou -de topographie, qui ne soit scrupuleusement exact. Ainsi, quand le -comte de Camporeal dit: _La maison de la reine, ordinaire et civile, -coûte par an six cent soixante-quatre mille soixante-six ducats,_ -on peut consulter _Solo Madrid es corte_, on y trouvera cette somme -pour le règne de Charles II, sans un maravedi de plus ou de moins. -Quand don Salluste dit: _Sandoval porte d’or à la bande de sable_, on -n’a qu’à recourir au registre de la grandesse pour s’assurer que don -Salluste ne change rien au blason de Sandoval. Quand le laquais du -quatrième acte dit: _L’or est en souverains, bons quadruples pesant -sept gros trente-six grains, ou bons doublons au marc_, on peut ouvrir -le livre des monnaies publié sous Philippe IV, _en la imprenta real_. -De même pour le reste. L’auteur pourrait multiplier à l’infini ce -genre d’observations, mais on comprendra qu’il s’arrête ici. Toutes -ses pièces pourraient être escortées d’un volume de notes dont il se -dispense et dont il dispense le lecteur. Il l’a déjà dit ailleurs, -et il espère qu’on s’en souvient peut-être, _à défaut de talent il -a la conscience_. Et cette conscience, il veut la porter en tout, -dans les petites choses comme dans les grandes, dans la citation d’un -chiffre comme dans la peinture des cœurs et des âmes, dans le dessin -d’un blason comme dans l’analyse des caractères et des passions. -Seulement, il croit devoir maintenir rigoureusement chaque chose dans -sa proportion, et ne jamais souffrir que le petit détail sorte de sa -place. Les petits détails d’histoire et de vie domestique doivent être -scrupuleusement étudiés et reproduits par le poëte, mais uniquement -comme des moyens d’accroître la réalité de l’ensemble, et de faire -pénétrer jusque dans les coins les plus obscurs de l’œuvre cette vie -générale et puissante au milieu de laquelle les personnages sont plus -vrais, et les catastrophes, par conséquent, plus poignantes. Tout doit -être subordonné à ce but. L’homme sur le premier plan, le reste au fond. - -Pour en finir avec les observations minutieuses, notons encore en -passant que Ruy Blas au théâtre, dit (IIIe acte): Monsieur de Priego, -_comme sujet du roi_, etc., et que dans le livre il dit: _comme noble -du roi_. Le livre donne l’expression juste. En Espagne, il y avait -deux espèces de nobles, _les nobles du royaume_, c’est-à-dire tous -les gentilshommes, et _les nobles du roi_, c’est-à-dire les grands -d’Espagne. Or, M. de Priego est grand d’Espagne, et par conséquent, -noble du roi. Mais l’expression aurait pu paraître obscure à quelques -spectateurs peu lettrés; et, comme au théâtre deux ou trois personnes -qui ne comprennent pas se croient parfois le droit de troubler deux -mille personnes qui comprennent, l’auteur a fait dire à Ruy Blas _sujet -du roi_ pour _noble du roi_, comme il avait déjà fait dire à Angelo -Malipieri _la croix rouge_ au lieu de _la croix de gueules_. Il en -offre ici toutes ses excuses aux spectateurs intelligents. - -Maintenant qu’on lui permette d’accomplir un devoir qui est pour lui un -plaisir, c’est-à-dire d’adresser un remerciement public à cette troupe -excellente qui vient de se révéler tout à coup par _Ruy Blas_ au public -parisien dans la belle salle Ventadour, et qui a tout à la fois l’éclat -des troupes neuves et l’ensemble des troupes anciennes. Il n’est -pas un personnage de cette pièce, si petit qu’il soit, qui ne soit -remarquablement bien représenté, et plusieurs des rôles secondaires -laissent entrevoir aux connaisseurs, par des ouvertures trop étroites -à la vérité, des talents fort distingués. Grâce, en grande partie, -à cette troupe si intelligente et si bien faite, de hautes destinées -attendent, nous n’en doutons pas, ce magnifique théâtre, déjà aussi -royal qu’aucun des théâtres royaux, et plus utile aux lettres qu’aucun -des théâtres subventionnés. - -Quant à nous, pour nous borner aux rôles principaux, félicitons -M. Féréol de cette science d’excellent comédien avec laquelle il -a reproduit la figure chevaleresque et gravement bouffonne de don -Guritan. Au dix-septième siècle, il restait encore en Espagne quelques -Don Quichottes malgré Cervantes. M. Féréol s’en est spirituellement -souvenu. - -M. Alexandre Mauzin a supérieurement compris et composé don Salluste. -Don Salluste, c’est Satan, mais c’est Satan grand d’Espagne de première -classe; c’est l’orgueil du démon sous la fierté du marquis; du bronze -sous de l’or; un personnage poli, sérieux, contenu, sobrement railleur, -froid, lettré, homme du monde, avec des éclairs infernaux. Il faut à -l’acteur qui aborde ce rôle, et c’est ce que tous les connaisseurs ont -trouvé dans M. Alexandre, une manière tranquille, sinistre et grande, -avec deux explosions terribles, l’une au commencement, l’autre à la fin. - -Le rôle de don César a naturellement eu beaucoup d’aventures dont -les journaux et les tribunaux ont entretenu le public. En somme, le -résultat a été le plus heureux du monde. Don César a fort cavalièrement -pris au boulevard et fort légitimement donné à la comédie un bien qui -lui appartenait, c’est-à-dire le talent vrai, fin, souple, charmant, -irrésistiblement gai et singulièrement littéraire de M. Saint-Firmin. - -La reine est un ange, et la reine est une femme. Le double aspect de -cette chaste figure a été reproduit par mademoiselle Louise Beaudouin -avec une intelligence rare et exquise. Au cinquième acte, Marie de -Neubourg repousse le laquais et s’attendrit sur le mourant; reine -devant la faute, elle redevient femme devant l’expiation. Aucune de ces -nuances n’a échappé à mademoiselle Beaudouin qui s’est élevée très-haut -dans ce rôle. Elle a eu la pureté, la dignité et le pathétique. - -Quant à M. Frédérick Lemaître, qu’en dire? Les acclamations -enthousiastes de la foule le saisissent à son entrée en scène et le -suivent jusqu’après le dénoûment. Rêveur et profond au premier acte, -mélancolique au deuxième, grand, passionné et sublime au troisième, il -s’élève au cinquième acte à l’un de ces prodigieux effets tragiques, -du haut desquels l’acteur rayonnant domine tous les souvenirs de son -art. Pour les vieillards, c’est Lekain et Garrick mêlés dans un seul -homme; pour nous, contemporains, c’est l’action de Kean combinée -avec l’émotion de Talma. Et puis, partout, à travers les éclairs -éblouissants de son jeu, M. Frédérick a des larmes, de ces vraies -larmes qui font pleurer les autres, de ces larmes dont parle Horace, -_Si vis me flere, dolendum est primum ipsi tibi_. Dans _Ruy Blas_, M. -Frédérick réalise pour nous l’idéal du grand acteur. Il est certain que -toute sa vie de théâtre, le passé comme l’avenir, sera illuminée par -cette création radieuse. Pour M. Frédérick, la soirée du 8 novembre -1838 n’a pas été une représentation, mais une transfiguration. - - -FIN DE LA NOTE. - - - - -TABLE. - - - Pages. - - PRÉFACE. I - - ACTE PREMIER.--DON SALLUSTE. 3 - - ACTE DEUXIÈME.--LA REINE D’ESPAGNE. 51 - - ACTE TROISIÈME.--RUY BLAS. 97 - - ACTE QUATRIÈME.--DON CÉSAR. 133 - - ACTE CINQUIÈME.--LE TIGRE ET LE LION. 187 - - NOTE. 209 - - - - - -End of the Project Gutenberg EBook of Ruy Blas, by Victor Hugo - -*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK RUY BLAS *** - -***** This file should be named 60354-0.txt or 60354-0.zip ***** -This and all associated files of various formats will be found in: - http://www.gutenberg.org/6/0/3/5/60354/ - -Produced by Ramon Pajares Box and the Online Distributed -Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This file was -produced from images generously made available by The -Internet Archive/Canadian Libraries) - - -Updated editions will replace the previous one--the old editions will -be renamed. - -Creating the works from print editions not protected by U.S. copyright -law means that no one owns a United States copyright in these works, -so the Foundation (and you!) can copy and distribute it in the United -States without permission and without paying copyright -royalties. Special rules, set forth in the General Terms of Use part -of this license, apply to copying and distributing Project -Gutenberg-tm electronic works to protect the PROJECT GUTENBERG-tm -concept and trademark. Project Gutenberg is a registered trademark, -and may not be used if you charge for the eBooks, unless you receive -specific permission. If you do not charge anything for copies of this -eBook, complying with the rules is very easy. You may use this eBook -for nearly any purpose such as creation of derivative works, reports, -performances and research. They may be modified and printed and given -away--you may do practically ANYTHING in the United States with eBooks -not protected by U.S. copyright law. Redistribution is subject to the -trademark license, especially commercial redistribution. - -START: FULL LICENSE - -THE FULL PROJECT GUTENBERG LICENSE -PLEASE READ THIS BEFORE YOU DISTRIBUTE OR USE THIS WORK - -To protect the Project Gutenberg-tm mission of promoting the free -distribution of electronic works, by using or distributing this work -(or any other work associated in any way with the phrase "Project -Gutenberg"), you agree to comply with all the terms of the Full -Project Gutenberg-tm License available with this file or online at -www.gutenberg.org/license. - -Section 1. General Terms of Use and Redistributing Project -Gutenberg-tm electronic works - -1.A. By reading or using any part of this Project Gutenberg-tm -electronic work, you indicate that you have read, understand, agree to -and accept all the terms of this license and intellectual property -(trademark/copyright) agreement. If you do not agree to abide by all -the terms of this agreement, you must cease using and return or -destroy all copies of Project Gutenberg-tm electronic works in your -possession. If you paid a fee for obtaining a copy of or access to a -Project Gutenberg-tm electronic work and you do not agree to be bound -by the terms of this agreement, you may obtain a refund from the -person or entity to whom you paid the fee as set forth in paragraph -1.E.8. - -1.B. "Project Gutenberg" is a registered trademark. It may only be -used on or associated in any way with an electronic work by people who -agree to be bound by the terms of this agreement. There are a few -things that you can do with most Project Gutenberg-tm electronic works -even without complying with the full terms of this agreement. See -paragraph 1.C below. There are a lot of things you can do with Project -Gutenberg-tm electronic works if you follow the terms of this -agreement and help preserve free future access to Project Gutenberg-tm -electronic works. See paragraph 1.E below. - -1.C. The Project Gutenberg Literary Archive Foundation ("the -Foundation" or PGLAF), owns a compilation copyright in the collection -of Project Gutenberg-tm electronic works. Nearly all the individual -works in the collection are in the public domain in the United -States. If an individual work is unprotected by copyright law in the -United States and you are located in the United States, we do not -claim a right to prevent you from copying, distributing, performing, -displaying or creating derivative works based on the work as long as -all references to Project Gutenberg are removed. Of course, we hope -that you will support the Project Gutenberg-tm mission of promoting -free access to electronic works by freely sharing Project Gutenberg-tm -works in compliance with the terms of this agreement for keeping the -Project Gutenberg-tm name associated with the work. You can easily -comply with the terms of this agreement by keeping this work in the -same format with its attached full Project Gutenberg-tm License when -you share it without charge with others. - -1.D. The copyright laws of the place where you are located also govern -what you can do with this work. Copyright laws in most countries are -in a constant state of change. If you are outside the United States, -check the laws of your country in addition to the terms of this -agreement before downloading, copying, displaying, performing, -distributing or creating derivative works based on this work or any -other Project Gutenberg-tm work. The Foundation makes no -representations concerning the copyright status of any work in any -country outside the United States. - -1.E. Unless you have removed all references to Project Gutenberg: - -1.E.1. The following sentence, with active links to, or other -immediate access to, the full Project Gutenberg-tm License must appear -prominently whenever any copy of a Project Gutenberg-tm work (any work -on which the phrase "Project Gutenberg" appears, or with which the -phrase "Project Gutenberg" is associated) is accessed, displayed, -performed, viewed, copied or distributed: - - This eBook is for the use of anyone anywhere in the United States and - most other parts of the world at no cost and with almost no - restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or re-use it - under the terms of the Project Gutenberg License included with this - eBook or online at www.gutenberg.org. If you are not located in the - United States, you'll have to check the laws of the country where you - are located before using this ebook. - -1.E.2. If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is -derived from texts not protected by U.S. copyright law (does not -contain a notice indicating that it is posted with permission of the -copyright holder), the work can be copied and distributed to anyone in -the United States without paying any fees or charges. If you are -redistributing or providing access to a work with the phrase "Project -Gutenberg" associated with or appearing on the work, you must comply -either with the requirements of paragraphs 1.E.1 through 1.E.7 or -obtain permission for the use of the work and the Project Gutenberg-tm -trademark as set forth in paragraphs 1.E.8 or 1.E.9. - -1.E.3. If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is posted -with the permission of the copyright holder, your use and distribution -must comply with both paragraphs 1.E.1 through 1.E.7 and any -additional terms imposed by the copyright holder. Additional terms -will be linked to the Project Gutenberg-tm License for all works -posted with the permission of the copyright holder found at the -beginning of this work. - -1.E.4. Do not unlink or detach or remove the full Project Gutenberg-tm -License terms from this work, or any files containing a part of this -work or any other work associated with Project Gutenberg-tm. - -1.E.5. Do not copy, display, perform, distribute or redistribute this -electronic work, or any part of this electronic work, without -prominently displaying the sentence set forth in paragraph 1.E.1 with -active links or immediate access to the full terms of the Project -Gutenberg-tm License. - -1.E.6. You may convert to and distribute this work in any binary, -compressed, marked up, nonproprietary or proprietary form, including -any word processing or hypertext form. However, if you provide access -to or distribute copies of a Project Gutenberg-tm work in a format -other than "Plain Vanilla ASCII" or other format used in the official -version posted on the official Project Gutenberg-tm web site -(www.gutenberg.org), you must, at no additional cost, fee or expense -to the user, provide a copy, a means of exporting a copy, or a means -of obtaining a copy upon request, of the work in its original "Plain -Vanilla ASCII" or other form. Any alternate format must include the -full Project Gutenberg-tm License as specified in paragraph 1.E.1. - -1.E.7. Do not charge a fee for access to, viewing, displaying, -performing, copying or distributing any Project Gutenberg-tm works -unless you comply with paragraph 1.E.8 or 1.E.9. - -1.E.8. You may charge a reasonable fee for copies of or providing -access to or distributing Project Gutenberg-tm electronic works -provided that - -* You pay a royalty fee of 20% of the gross profits you derive from - the use of Project Gutenberg-tm works calculated using the method - you already use to calculate your applicable taxes. The fee is owed - to the owner of the Project Gutenberg-tm trademark, but he has - agreed to donate royalties under this paragraph to the Project - Gutenberg Literary Archive Foundation. Royalty payments must be paid - within 60 days following each date on which you prepare (or are - legally required to prepare) your periodic tax returns. Royalty - payments should be clearly marked as such and sent to the Project - Gutenberg Literary Archive Foundation at the address specified in - Section 4, "Information about donations to the Project Gutenberg - Literary Archive Foundation." - -* You provide a full refund of any money paid by a user who notifies - you in writing (or by e-mail) within 30 days of receipt that s/he - does not agree to the terms of the full Project Gutenberg-tm - License. You must require such a user to return or destroy all - copies of the works possessed in a physical medium and discontinue - all use of and all access to other copies of Project Gutenberg-tm - works. - -* You provide, in accordance with paragraph 1.F.3, a full refund of - any money paid for a work or a replacement copy, if a defect in the - electronic work is discovered and reported to you within 90 days of - receipt of the work. - -* You comply with all other terms of this agreement for free - distribution of Project Gutenberg-tm works. - -1.E.9. If you wish to charge a fee or distribute a Project -Gutenberg-tm electronic work or group of works on different terms than -are set forth in this agreement, you must obtain permission in writing -from both the Project Gutenberg Literary Archive Foundation and The -Project Gutenberg Trademark LLC, the owner of the Project Gutenberg-tm -trademark. Contact the Foundation as set forth in Section 3 below. - -1.F. - -1.F.1. Project Gutenberg volunteers and employees expend considerable -effort to identify, do copyright research on, transcribe and proofread -works not protected by U.S. copyright law in creating the Project -Gutenberg-tm collection. Despite these efforts, Project Gutenberg-tm -electronic works, and the medium on which they may be stored, may -contain "Defects," such as, but not limited to, incomplete, inaccurate -or corrupt data, transcription errors, a copyright or other -intellectual property infringement, a defective or damaged disk or -other medium, a computer virus, or computer codes that damage or -cannot be read by your equipment. - -1.F.2. LIMITED WARRANTY, DISCLAIMER OF DAMAGES - Except for the "Right -of Replacement or Refund" described in paragraph 1.F.3, the Project -Gutenberg Literary Archive Foundation, the owner of the Project -Gutenberg-tm trademark, and any other party distributing a Project -Gutenberg-tm electronic work under this agreement, disclaim all -liability to you for damages, costs and expenses, including legal -fees. YOU AGREE THAT YOU HAVE NO REMEDIES FOR NEGLIGENCE, STRICT -LIABILITY, BREACH OF WARRANTY OR BREACH OF CONTRACT EXCEPT THOSE -PROVIDED IN PARAGRAPH 1.F.3. YOU AGREE THAT THE FOUNDATION, THE -TRADEMARK OWNER, AND ANY DISTRIBUTOR UNDER THIS AGREEMENT WILL NOT BE -LIABLE TO YOU FOR ACTUAL, DIRECT, INDIRECT, CONSEQUENTIAL, PUNITIVE OR -INCIDENTAL DAMAGES EVEN IF YOU GIVE NOTICE OF THE POSSIBILITY OF SUCH -DAMAGE. - -1.F.3. LIMITED RIGHT OF REPLACEMENT OR REFUND - If you discover a -defect in this electronic work within 90 days of receiving it, you can -receive a refund of the money (if any) you paid for it by sending a -written explanation to the person you received the work from. If you -received the work on a physical medium, you must return the medium -with your written explanation. The person or entity that provided you -with the defective work may elect to provide a replacement copy in -lieu of a refund. If you received the work electronically, the person -or entity providing it to you may choose to give you a second -opportunity to receive the work electronically in lieu of a refund. If -the second copy is also defective, you may demand a refund in writing -without further opportunities to fix the problem. - -1.F.4. Except for the limited right of replacement or refund set forth -in paragraph 1.F.3, this work is provided to you 'AS-IS', WITH NO -OTHER WARRANTIES OF ANY KIND, EXPRESS OR IMPLIED, INCLUDING BUT NOT -LIMITED TO WARRANTIES OF MERCHANTABILITY OR FITNESS FOR ANY PURPOSE. - -1.F.5. Some states do not allow disclaimers of certain implied -warranties or the exclusion or limitation of certain types of -damages. If any disclaimer or limitation set forth in this agreement -violates the law of the state applicable to this agreement, the -agreement shall be interpreted to make the maximum disclaimer or -limitation permitted by the applicable state law. The invalidity or -unenforceability of any provision of this agreement shall not void the -remaining provisions. - -1.F.6. INDEMNITY - You agree to indemnify and hold the Foundation, the -trademark owner, any agent or employee of the Foundation, anyone -providing copies of Project Gutenberg-tm electronic works in -accordance with this agreement, and any volunteers associated with the -production, promotion and distribution of Project Gutenberg-tm -electronic works, harmless from all liability, costs and expenses, -including legal fees, that arise directly or indirectly from any of -the following which you do or cause to occur: (a) distribution of this -or any Project Gutenberg-tm work, (b) alteration, modification, or -additions or deletions to any Project Gutenberg-tm work, and (c) any -Defect you cause. - -Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg-tm - -Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of -electronic works in formats readable by the widest variety of -computers including obsolete, old, middle-aged and new computers. It -exists because of the efforts of hundreds of volunteers and donations -from people in all walks of life. - -Volunteers and financial support to provide volunteers with the -assistance they need are critical to reaching Project Gutenberg-tm's -goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will -remain freely available for generations to come. In 2001, the Project -Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure -and permanent future for Project Gutenberg-tm and future -generations. To learn more about the Project Gutenberg Literary -Archive Foundation and how your efforts and donations can help, see -Sections 3 and 4 and the Foundation information page at -www.gutenberg.org Section 3. Information about the Project Gutenberg -Literary Archive Foundation - -The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit -501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the -state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal -Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification -number is 64-6221541. Contributions to the Project Gutenberg Literary -Archive Foundation are tax deductible to the full extent permitted by -U.S. federal laws and your state's laws. - -The Foundation's principal office is in Fairbanks, Alaska, with the -mailing address: PO Box 750175, Fairbanks, AK 99775, but its -volunteers and employees are scattered throughout numerous -locations. Its business office is located at 809 North 1500 West, Salt -Lake City, UT 84116, (801) 596-1887. Email contact links and up to -date contact information can be found at the Foundation's web site and -official page at www.gutenberg.org/contact - -For additional contact information: - - Dr. Gregory B. Newby - Chief Executive and Director - gbnewby@pglaf.org - -Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg -Literary Archive Foundation - -Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide -spread public support and donations to carry out its mission of -increasing the number of public domain and licensed works that can be -freely distributed in machine readable form accessible by the widest -array of equipment including outdated equipment. Many small donations -($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt -status with the IRS. - -The Foundation is committed to complying with the laws regulating -charities and charitable donations in all 50 states of the United -States. Compliance requirements are not uniform and it takes a -considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up -with these requirements. We do not solicit donations in locations -where we have not received written confirmation of compliance. To SEND -DONATIONS or determine the status of compliance for any particular -state visit www.gutenberg.org/donate - -While we cannot and do not solicit contributions from states where we -have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition -against accepting unsolicited donations from donors in such states who -approach us with offers to donate. - -International donations are gratefully accepted, but we cannot make -any statements concerning tax treatment of donations received from -outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff. - -Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation -methods and addresses. Donations are accepted in a number of other -ways including checks, online payments and credit card donations. To -donate, please visit: www.gutenberg.org/donate - -Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic works. - -Professor Michael S. Hart was the originator of the Project -Gutenberg-tm concept of a library of electronic works that could be -freely shared with anyone. For forty years, he produced and -distributed Project Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of -volunteer support. - -Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed -editions, all of which are confirmed as not protected by copyright in -the U.S. unless a copyright notice is included. Thus, we do not -necessarily keep eBooks in compliance with any particular paper -edition. - -Most people start at our Web site which has the main PG search -facility: www.gutenberg.org - -This Web site includes information about Project Gutenberg-tm, -including how to make donations to the Project Gutenberg Literary -Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to -subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks. - |
