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-The Project Gutenberg EBook of Ruy Blas, by Victor Hugo
-
-This eBook is for the use of anyone anywhere in the United States and
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-whatsoever. You may copy it, give it away or re-use it under the terms
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-have to check the laws of the country where you are located before using
-this ebook.
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-
-Title: Ruy Blas
- Drame
-
-Author: Victor Hugo
-
-Release Date: September 25, 2019 [EBook #60354]
-
-Language: French
-
-Character set encoding: UTF-8
-
-*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK RUY BLAS ***
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-
-Produced by Ramon Pajares Box and the Online Distributed
-Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This file was
-produced from images generously made available by The
-Internet Archive/Canadian Libraries)
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-NOTE DE TRANSCRIPTION
-
- * Le texte en italiques est représenté _en italiques_ et le texte
- en petites capitales en MAJUSCULES.
-
- * Les erreurs clairement introduites par le typographe ont été
- corrigées.
-
- * L’orthographe originale a été conservée, mais les «n» ont été
- remplacés para des «ñ» aux noms espagnols qui, à l'origine, les
- utilisent: par exemple, «Onate» a été changé en «Oñate».
-
- * Les points de suspension ont été normalisés à trois points.
-
- * Les notes de scène (ou didascalies) apparaissent à l’original
- imprimé en une typographie réduite. Sur cette transcription elles
- apparaissent en italiques.
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- ŒUVRES
- DE
- VICTOR HUGO.
-
- XXIV.
-
-
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-
- REPRÉSENTÉ POUR LA PREMIÈRE FOIS
- LE 8 NOVEMBRE 1838,
- POUR L’OUVERTURE DU THÉÂTRE DE LA RENAISSANCE.
-
-
- IMP. DE HAUMAN ET Ce.--DELTOMBE, GÉRANT.
- Rue du Nord, nº 8.
-
-
-
-
- RUY BLAS,
-
- DRAME
-
- Par Victor Hugo.
-
- [Illustration]
-
- BRUXELLES.
- SOCIÉTÉ BELGE DE LIBRAIRIE.
- HAUMAN ET COMPe.
- --
- 1839
-
-
-
-
-PRÉFACE.
-
-
-Trois espèces de spectateurs composent ce qu’on est convenu d’appeler
-le public: premièrement, les femmes; deuxièmement, les penseurs;
-troisièmement, la foule proprement dite. Ce que la foule demande
-presque exclusivement à l’œuvre dramatique, c’est de l’action; ce
-que les femmes y veulent avant tout, c’est de la passion; ce qu’y
-cherchent plus spécialement les penseurs, ce sont des caractères. Si
-l’on étudie attentivement ces trois classes de spectateurs, voici ce
-qu’on remarque: la foule est tellement amoureuse de l’action qu’au
-besoin elle fait bon marché des caractères et des passions[1]. Les
-femmes, que l’action intéresse d’ailleurs, sont si absorbées par les
-développements de la passion, qu’elles se préoccupent peu du dessin
-des caractères; quant aux penseurs, ils ont un tel goût de voir des
-caractères, c’est-à-dire, des hommes vivre sur la scène, que, tout en
-accueillant volontiers la passion comme incident naturel dans l’œuvre
-dramatique, ils en viennent presque à y être importunés par l’action.
-Cela tient à ce que la foule demande surtout au théâtre des sensations;
-la femme, des émotions; le penseur, des méditations: tous veulent un
-plaisir, mais ceux-ci, le plaisir des yeux; celles-là, le plaisir du
-cœur; les derniers, le plaisir de l’esprit. De là, sur notre scène,
-trois espèces d’œuvres bien distinctes, l’une vulgaire et inférieure,
-les deux autres illustres et supérieures, mais qui, toutes les trois,
-satisfont un besoin: le mélodrame pour la foule; pour les femmes, la
-tragédie qui analyse la passion; pour les penseurs, la comédie qui
-peint l’humanité.
-
- [1] C’est-à-dire du style; car, si l’action peut, dans beaucoup
- de cas, s’exprimer par l’action même, les passions et les
- caractères, à très-peu d’exceptions près, ne s’expriment que
- par la parole. Or, la parole au théâtre, la parole fixée et non
- flottante, c’est le style.
-
- Que le personnage parle comme il doit parler, _sibi constet_, dit
- Horace. Tout est là.
-
-Disons-le en passant, nous ne prétendons rien établir ici de rigoureux,
-et nous prions le lecteur d’introduire de lui-même dans notre pensée
-les restrictions qu’elle peut contenir. Les généralités admettent
-toujours les exceptions; nous savons fort bien que la foule est une
-grande chose dans laquelle on trouve tout, l’instinct du beau comme
-le goût du médiocre; l’amour de l’idéal comme l’appétit du commun;
-nous savons également que tout penseur complet doit être femme par les
-côtés délicats du cœur; et nous n’ignorons pas que, grâce à cette loi
-mystérieuse qui lie les sexes l’un à l’autre aussi bien par l’esprit
-que par le corps, bien souvent dans une femme il y a un penseur. Ceci
-posé, et après avoir prié de nouveau le lecteur de ne pas attacher
-un sens trop absolu aux quelques mots qui nous restent à dire, nous
-reprenons.
-
-Pour tout homme qui fixe un regard sérieux sur trois sortes de
-spectateurs dont nous venons de parler, il est évident qu’elles ont
-toutes les trois raison. Les femmes ont raison de vouloir être émues,
-les penseurs ont raison de vouloir être enseignés, la foule n’a pas
-tort de vouloir être amusée. De cette évidence se déduit la loi du
-drame. En effet, au delà de cette barrière de feu qu’on appelle la
-rampe du théâtre et qui sépare le monde réel du monde idéal, créer et
-faire vivre, dans les conditions combinées de l’art et de la nature,
-des caractères, c’est-à-dire, et nous le répétons, des hommes; dans
-ces hommes, dans ces caractères, jeter des passions qui développent
-ceux-ci et modifient ceux-là; et enfin du choc de ces caractères et de
-ces passions avec les grandes lois providentielles, faire sortir la
-vie humaine, c’est-à-dire des événements grands, petits, douloureux,
-comiques, terribles, qui contiennent pour le cœur ce plaisir qu’on
-appelle l’intérêt, et pour l’esprit cette leçon qu’on appelle la
-morale: tel est le but du drame. On le voit; le drame tient de la
-tragédie par la peinture des passions, et de la comédie par la peinture
-des caractères. Le drame est la troisième grande forme de l’art,
-comprenant, enserrant et fécondant les deux premières. Corneille et
-Molière existeraient indépendamment l’un de l’autre, si Shakspeare
-n’était entre eux, donnant à Corneille la main gauche, à Molière
-la main droite. De cette façon les deux électricités opposées de
-la comédie et de la tragédie se rencontrent, et l’étincelle qui en
-jaillit, c’est le drame.
-
-En expliquant, comme il les entend et comme il les a déjà indiqués
-plusieurs fois, le principe, la loi et le but du drame, l’auteur est
-loin de se dissimuler l’exiguité de ses forces et la brièveté de son
-esprit. Il définit ici, qu’on ne s’y méprenne pas, non ce qu’il a fait,
-mais ce qu’il a voulu faire. Il montre ce qui a été pour lui le point
-de départ. Rien de plus.
-
-Nous n’avons en tête de ce livre que peu de lignes à écrire et l’espace
-nous manque pour les développements nécessaires. Qu’on nous permette
-donc de passer, sans nous appesantir autrement sur la transition, des
-idées générales que nous venons de poser et qui, selon nous (toutes
-les conditions de l’idéal étant maintenues du reste) régissent l’art
-tout entier, à quelques-unes des idées particulières que ce drame, _Ruy
-Blas_, peut soulever dans les esprits attentifs.
-
-Et premièrement, pour ne prendre qu’un des côtés de la question, au
-point de vue de la philosophie de l’histoire, quel est le sens de ce
-drame?--Expliquons-nous.
-
-Au moment où une monarchie va s’écrouler, plusieurs phénomènes peuvent
-être observés. Et d’abord la noblesse tend à se dissoudre. En se
-dissolvant elle se divise, et voici de quelle façon:
-
-Le royaume chancelle, la dynastie s’éteint, la loi tombe en ruine;
-l’unité politique s’émiette aux tiraillements de l’intrigue; le haut
-de la société s’abâtardit et dégénère; un mortel affaiblissement se
-fait sentir à tous au dehors comme au dedans; les grandes choses de
-l’État sont tombées, les petites seules sont debout: triste spectacle
-public; plus de police, plus d’armée, plus de finances; chacun devine
-que la fin arrive. De là, dans tous les esprits, ennui de la veille,
-crainte du lendemain, défiance de tout homme, découragement de toute
-chose, dégoût profond. Comme la maladie de l’État est dans la tête, la
-noblesse, qui y touche, en est la première atteinte. Que devient-elle
-alors? Une partie des gentilshommes, la moins honnête et la moins
-généreuse, reste à la cour. Tout va être englouti, le temps presse,
-il faut se hâter, il faut s’enrichir, s’agrandir et profiter des
-circonstances. On ne songe plus qu’à soi. Chacun se fait, sans pitié
-pour le pays, une petite fortune particulière dans un coin de la grande
-infortune publique. On est courtisan, on est ministre, on se dépêche
-d’être heureux et puissant. On a de l’esprit, on se déprave et l’on
-réussit. Les ordres de l’État, les dignités, les places, l’argent,
-on prend tout, on veut tout, on pille tout. On ne vit plus que par
-l’ambition et la cupidité. On cache les désordres secrets que peut
-engendrer l’infirmité humaine sous beaucoup de gravité extérieure. Et
-comme cette vie acharnée aux vanités et aux jouissances de l’orgueil a
-pour première condition l’oubli de tous les sentiments naturels, on y
-devient féroce. Quand le jour de la disgrâce arrive, quelque chose de
-monstrueux se développe dans le courtisan tombé, et l’homme se change
-en démon.
-
-L’état désespéré du royaume pousse l’autre moitié de la noblesse, la
-meilleure et la mieux née, dans une autre voie. Elle s’en va chez elle.
-Elle rentre dans ses palais, dans ses châteaux, dans ses seigneuries.
-Elle a horreur des affaires, elle n’y peut rien, la fin du monde
-approche; qu’y faire et à quoi bon se désoler? Il faut s’étourdir,
-fermer les yeux, vivre, boire, aimer, jouir. Qui sait! a-t-on même
-un an devant soi? Cela dit, ou même simplement senti, le gentilhomme
-prend la chose au vif, décuple sa livrée, achète des chevaux, enrichit
-des femmes, ordonne des fêtes, paye des orgies, jette, donne, vend,
-achète, hypothèque, compromet, dévore, se livre aux usuriers et met
-le feu aux quatre coins de son bien. Un beau matin, il lui arrive un
-malheur. C’est que, quoique la monarchie aille grand train, il s’est
-ruiné avant elle. Tout est fini, tout est brûlé. De toute cette belle
-vie flamboyante, il ne reste pas même de la fumée; elle s’est envolée.
-De la cendre, rien de plus. Oublié et abandonné de tous, excepté de
-ses créanciers, le pauvre gentilhomme devient alors ce qu’il peut, un
-peu aventurier, un peu spadassin, un peu bohémien. Il s’enfonce et
-disparaît dans la foule, grande masse terne et noire que, jusqu’à ce
-jour, il a à peine entrevue de loin sous ses pieds. Il s’y plonge,
-il s’y réfugie. Il n’a plus d’or, mais il lui reste le soleil, cette
-richesse de ceux qui n’ont rien. Il a d’abord habité le haut de la
-société, voici maintenant qu’il vient se loger dans le bas, et qu’il
-s’en accommode; il se moque de son parent l’ambitieux, qui est riche
-et qui est puissant; il devient philosophe, et il compare les voleurs
-aux courtisans. Du reste, bonne, brave, loyale et intelligente nature;
-mélange du poëte, du gueux et du prince; riant de tout; faisant
-aujourd’hui rosser le guet par ses camarades comme autrefois par ses
-gens, mais n’y touchant pas; alliant dans sa manière, avec quelque
-grâce, l’impudence du marquis à l’effronterie du zingaro; souillé au
-dehors, sain au dedans; et n’ayant plus du gentilhomme que son honneur
-qu’il garde, son nom qu’il cache et son épée qu’il montre.
-
-Si le double tableau que nous venons de tracer s’offre dans
-l’histoire de toutes les monarchies à un moment donné, il se présente
-particulièrement en Espagne d’une façon frappante à la fin du
-dix-septième siècle. Ainsi, si l’auteur avait réussi à exécuter cette
-partie de sa pensée, ce qu’il est loin de supposer, dans le drame qu’on
-va lire, la première moitié de la noblesse espagnole à cette époque se
-résumerait en don Salluste, et la seconde moitié en don César. Tous
-deux cousins, comme il convient.
-
-Ici, comme partout, en esquissant ce croquis de la noblesse castillane
-vers 1695, nous réservons, bien entendu, les rares et vénérables
-exceptions.--Poursuivons.
-
-En examinant toujours cette monarchie et cette époque, au-dessous de
-la noblesse ainsi partagée, et qui pourrait, jusqu’à un certain point,
-être personnifiée dans les deux hommes que nous venons de nommer,
-on voit remuer dans l’ombre quelque chose de grand, de sombre et
-d’inconnu. C’est le peuple: le peuple, qui a l’avenir et qui n’a pas
-le présent; le peuple, orphelin, pauvre, intelligent et fort; placé
-très-bas, et aspirant très-haut; ayant sur le dos les marques de la
-servitude et dans le cœur les préméditations du génie; le peuple,
-valet des grands seigneurs, et amoureux, dans sa misère et dans son
-abjection, de la seule figure qui, au milieu de cette société écroulée,
-représente pour lui, dans un divin rayonnement, l’autorité, la charité
-et la fécondité. Le peuple, ce serait Ruy Blas.
-
-Maintenant, au-dessus de ces trois hommes, qui, ainsi considérés,
-feraient vivre et marcher aux yeux du spectateur, trois faits, et
-dans ces trois faits toute la monarchie espagnole au dix-septième
-siècle; au-dessus de ces trois hommes, disons-nous, il y a une pure et
-lumineuse créature, une femme, une reine. Malheureuse comme femme, car
-elle est comme si elle n’avait pas de mari; malheureuse comme reine,
-car elle est comme si elle n’avait pas de roi; penchée vers ceux qui
-sont au-dessous d’elle par pitié royale et par instinct de femme aussi
-peut-être, et regardant en bas pendant que Ruy Blas, le peuple, regarde
-en haut.
-
-Aux yeux de l’auteur, et sans préjudice de ce que les personnages
-accessoires peuvent apporter à la vérité de l’ensemble, ces quatre
-têtes ainsi groupées résumeraient les principales saillies qu’offrait
-au regard du philosophe historien la monarchie espagnole il y a cent
-quarante ans. A ces quatre têtes, il semble qu’on pourrait en ajouter
-une cinquième, celle du roi Charles II. Mais, dans l’histoire comme
-dans le drame, Charles II d’Espagne n’est pas une figure, c’est une
-ombre.
-
-A présent, hâtons-nous de le dire, ce qu’on vient de lire n’est point
-l’explication de _Ruy Blas_. C’en est simplement un des aspects.
-C’est l’impression particulière que pourrait laisser ce drame, s’il
-valait la peine d’être étudié, à l’esprit grave et consciencieux
-qui l’examinerait, par exemple, du point de vue de la philosophie de
-l’histoire.
-
-Mais, si peu qu’il soit, ce drame, comme toutes les choses de ce
-monde, a beaucoup d’autres aspects, et peut être envisagé de beaucoup
-d’autres manières. On peut prendre plusieurs vues d’une idée comme
-d’une montagne. Cela dépend du lieu où l’on se place. Qu’on nous passe,
-seulement pour rendre claire notre idée, une comparaison infiniment
-trop ambitieuse: le Mont-Blanc, vu de la Croix-de-Fléchères, ne
-ressemble pas au Mont-Blanc vu de Sallenches. Pourtant, c’est le
-Mont-Blanc.
-
-De même, pour tomber d’une très-grande chose à une très-petite, ce
-drame, dont nous venons d’indiquer le sens historique, offrirait une
-tout autre figure si on le considérait d’un point de vue beaucoup plus
-élevé encore, du point de vue purement humain. Alors don Salluste
-serait l’égoïsme absolu, le souci sans repos; don César, son contraire,
-serait le désintéressement et l’insouciance; on verrait dans Ruy Blas
-le génie et la passion comprimés par la société et s’élançant d’autant
-plus haut que la compression est plus violente; la reine enfin, ce
-serait la vertu minée par l’ennui.
-
-Au point de vue uniquement littéraire, l’aspect de cette pensée, telle
-quelle, intitulée: _Ruy Blas_, changerait encore. Les trois formes
-souveraines de l’art pourraient y paraître personnifiées et résumées.
-Don Salluste serait le Drame, don César la Comédie, Ruy Blas la
-Tragédie. Le drame noue l’action; la comédie l’embrouille, la tragédie
-la tranche.
-
-Tous ces aspects sont justes et vrais, mais aucun d’eux n’est complet.
-La vérité absolue n’est que dans l’ensemble de l’œuvre. Que chacun
-y trouve ce qu’il y cherche, et le poëte, qui ne s’en flatte pas du
-reste, aura atteint son but. Le sujet philosophique de _Ruy Blas_,
-c’est le peuple aspirant aux régions élevées; le sujet humain, c’est
-un homme qui aime une femme; le sujet dramatique, c’est un laquais qui
-aime une reine. La foule qui se presse chaque soir devant cette œuvre,
-parce qu’en France jamais l’attention publique n’a fait défaut aux
-tentatives de l’esprit, quelles qu’elles soient d’ailleurs, la foule,
-disons-nous, ne voit dans _Ruy Blas_ que ce dernier sujet, le sujet
-dramatique, le laquais; et elle a raison.
-
-Et ce que nous venons de dire de _Ruy Blas_ nous semble évident
-de tout autre ouvrage. Les œuvres vénérables des maîtres ont même
-cela de remarquable qu’elles offrent plus de faces à étudier que
-les autres. Tartufe fait rire ceux-ci et trembler ceux-là. Tartufe,
-c’est le serpent domestique; ou bien c’est l’hypocrite; ou bien c’est
-l’hypocrisie. C’est tantôt un homme, tantôt une idée. Othello, pour
-les uns, c’est un noir qui aime une blanche; pour les autres, c’est un
-parvenu qui a épousé une patricienne; pour ceux là, c’est un jaloux;
-pour ceux-ci, c’est la jalousie. Et cette diversité d’aspects n’ôte
-rien à l’unité fondamentale de la composition. Nous l’avons déjà dit
-ailleurs: mille rameaux et un tronc unique.
-
-Si l’auteur de ce livre a particulièrement insisté sur la signification
-historique de _Ruy Blas_, c’est que dans sa pensée, par le sens
-historique, et, il est vrai, par le sens historique uniquement, _Ruy
-Blas_ se rattache à _Hernani_. Le grand fait de la noblesse se
-montre, dans _Hernani_ comme dans _Ruy Blas_, à côté du grand fait de
-la royauté. Seulement, dans _Hernani_, comme la royauté absolue n’est
-pas faite, la noblesse lutte encore contre le roi, ici avec l’orgueil,
-là avec l’épée; à demi féodale, à demi rebelle. En 1519, le seigneur
-vit loin de la cour dans la montagne, en bandit comme Hernani, ou en
-patriarche comme Ruy Gomez. Deux cents ans plus tard, la question est
-retournée. Les vassaux sont devenus des courtisans. Et, si le seigneur
-sent encore d’aventure le besoin de cacher son nom, ce n’est pas pour
-échapper au roi, c’est pour échapper à ses créanciers. Il ne se fait
-pas bandit, il se fait bohémien.--On sent que la royauté absolue a
-passé pendant longues années sur ces nobles têtes, courbant l’une,
-brisant l’autre.
-
-Et puis, qu’on nous permette ce dernier mot, entre _Hernani_ et _Ruy
-Blas_ deux siècles de l’Espagne sont encadrés; deux grands siècles,
-pendant lesquels il a été donné à la descendance de Charles-Quint de
-dominer le monde; deux siècles que la Providence, chose remarquable,
-n’a pas voulu allonger d’une heure, car Charles-Quint naît en 1500 et
-Charles II meurt en 1700. En 1700, Louis XIV héritait de Charles-Quint,
-comme en 1800 Napoléon héritait de Louis XIV. Ces grandes apparitions
-de dynasties, qui illuminent par moments l’histoire, sont pour
-l’auteur un beau et mélancolique spectacle sur lequel ses yeux se
-fixent souvent. Il essaye parfois d’en transporter quelque chose
-dans ses œuvres. Ainsi, il a voulu remplir _Hernani_ du rayonnement
-d’une aurore et couvrir _Ruy Blas_ des ténèbres d’un crépuscule. Dans
-_Hernani_, le soleil de la maison d’Autriche se lève; dans _Ruy Blas_,
-il se couche.
-
- Paris, 25 novembre 1838.
-
-
-
-
-RUY BLAS.
-
-
-
-
- PERSONNAGES. ACTEURS.
-
- RUY BLAS. M. FRÉDÉRICK-LEMAÎTRE.
- DON SALLUSTE DE BAZAN. M. ALEXANDRE MAUZIN.
- DON CÉSAR DE BAZAN. M. SAINT-FIRMIN.
- DON GURITAN. M. FÉRÉOL.
- LE COMTE DE CAMPOREAL. M. MONTDIDIER.
- LE MARQUIS DE SANTA-CRUZ. M. HIELLARD.
- LE MARQUIS DEL BASTO. M. FRESNE.
- LE COMTE D’ALBE. M. GUSTAVE.
- LE MARQUIS DE PRIEGO. M. AMABLE.
- DON MANUEL ARIAS. M. HECTOR.
- MONTAZGO. M. JULIEN.
- DON ANTONIO UBILLA. M. FELGINES.
- COVADENGA. M. VICTOR.
- GUDIEL. M. ALFRED.
- UN LAQUAIS. M. HENRY.
- UN ALCADE. M. BEAULIEU.
- UN HUISSIER. M. ZELGER.
- UN ALGUAZIL. M. ADRIEN.
- DOÑA MARIA DE NEUBOURG, REINE D’ESPAGNE. Mme L. BEAUDOUIN.
- LA DUCHESSE D’ALBUQUERQUE. Mme MOUTIN.
- CASILDA. Mme MAREUIL.
- UNE DUÈGNE. Mme LOUIS.
- UN PAGE. Mme COURTOIS.
-
- DAMES, SEIGNEURS, CONSEILLERS PRIVÉS, PAGES, DUÈGNES, ALGUAZILS,
- GARDES, HUISSIERS DE CHAMBRE ET DE COUR.
-
-
-Madrid. -- 169...
-
-
-
-
-ACTE PREMIER.
-
-DON SALLUSTE.
-
-
-
-
-PERSONNAGES.
-
-
- RUY BLAS.
- DON SALLUSTE DE BAZAN.
- DON CÉSAR DE BAZAN.
- LE MARQUIS DEL BASTO.
- LE MARQUIS DE SANTA-CRUZ.
- LE COMTE D’ALBE.
- GUDIEL.
- UN HUISSIER DE COUR.
- LA REINE.
- SEIGNEURS, DAMES, DUÈGNES, PAGES.
-
-
-
-
-ACTE PREMIER.
-
-Le salon de Danaé dans le palais du roi, à Madrid. Ameublement
-magnifique dans le goût demi-flamand du temps de Philippe IV. A
-gauche, une grande fenêtre à châssis dorés et à petits carreaux. Des
-deux côtés, sur un pan coupé, une porte basse donnant dans quelque
-appartement intérieur. Au fond, une grande cloison vitrée à châssis
-dorés s’ouvrant par une large porte également vitrée sur une longue
-galerie. Cette galerie qui traverse tout le théâtre, est masquée par
-d’immenses rideaux qui tombent du haut en bas de la cloison vitrée.
-Une table, un fauteuil, et ce qu’il faut pour écrire.
-
-Don Salluste entre par la petite porte de gauche, suivi de Ruy
-Blas et de Gudiel, qui porte une cassette et divers paquets qu’on
-dirait disposés pour un voyage. Don Salluste est vêtu de velours
-noir, costume de cour du temps de Charles II. La toison d’or au cou.
-Par-dessus l’habillement noir, un riche manteau de velours vert
-clair, brodé d’or et doublé de satin noir. Épée à grande coquille.
-Chapeau à plumes blanches. Gudiel est en noir, épée au côté. Ruy
-Blas est en livrée. Haut-de-chausses et justaucorps bruns. Surtout
-galonné, rouge et or. Tête nue. Sans épée.
-
-
-SCÈNE PREMIÈRE.
-
-DON SALLUSTE DE BAZAN, GUDIEL, par instants RUY BLAS.
-
-DON SALLUSTE.
-
- Ruy Blas, fermez la porte,--ouvrez cette fenêtre.
-
-_Ruy Blas obéit, puis, sur un signe de don Salluste, il sort par la
-porte du fond. Don Salluste va à la fenêtre._
-
- Ils dorment encore tous ici,--le jour va naître.
-
-_Il se tourne brusquement vers Gudiel._
-
- Ah! c’est un coup de foudre!..--oui, mon règne est passé,
- Gudiel!--renvoyé, disgracié, chassé!--
- Ah! tout perdre en un jour!--L’aventure est secrète
- Encor, n’en parle pas.--Oui, pour une amourette,
- --Chose, à mon âge, sotte et folle, j’en convien!--
- Avec une suivante, une fille de rien!
- Séduite, beau malheur! parce que la donzelle
- Est à la reine, et vient de Neubourg avec elle,
- Que cette créature a pleuré contre moi,
- Et traîné son enfant dans les chambres du roi;
- Ordre de l’épouser. Je refuse. On m’exile!
- On m’exile! Et vingt ans d’un labeur difficile,
- Vingt ans d’ambition, de travaux nuit et jour;
- Le président haï des alcades de cour,
- Dont nul ne prononçait le nom sans épouvante;
- Le chef de la maison de Bazan, qui s’en vante;
- Mon crédit, mon pouvoir, tout ce que je rêvais,
- Tout ce que je faisais et tout ce que j’avais:
- Charge, emplois, honneurs, tout en un instant s’écroule
- Au milieu des éclats de rire de la foule!
-
-GUDIEL.
-
- Nul ne le sait encor, monseigneur.
-
-DON SALLUSTE.
-
- Mais demain!
- Demain, on le saura!--Nous serons en chemin!
- Je ne veux pas tomber, non, je veux disparaître!
-
-_Il déboutonne violemment son pourpoint._
-
- --Tu m’agrafes toujours comme on agrafe un prêtre,
- Tu serres mon pourpoint, et j’étouffe, mon cher!--
-
-_Il s’assied._
-
- Oh! mais je vais construire, et sans en avoir l’air,
- Une sape profonde, obscure et souterraine!
- --Chassé!--
-
-_Il se lève._
-
-GUDIEL.
-
- D’où vient le coup, monseigneur?
-
-DON SALLUSTE.
-
- De la reine.
- Oh! je me vengerai, Gudiel! tu m’entends?
- Toi dont je suis l’élève, et qui depuis vingt ans
- M’as aidé, m’as servi dans les choses passées,
- Tu sais bien jusqu’où vont dans l’ombre mes pensées,
- Comme un bon architecte au coup d’œil exercé
- Connaît la profondeur du puits qu’il a creusé.
- Je pars. Je vais aller à Finlas, en Castille,
- Dans mes États,--et là, songer!--Pour une fille!
- --Toi, règle le départ, car nous sommes pressés.
- Moi, je vais dire un mot au drôle que tu sais.
- A tout hasard. Peut-il me servir? Je l’ignore.
- Ici jusqu’à ce soir je suis le maître encore.
- Je me vengerai, va! Comment? je ne sais pas;
- Mais je veux que ce soit effrayant!--De ce pas
- Va faire nos apprêts, et hâte-toi.--Silence!
- Tu pars avec moi. Va.
-
-_Gudiel salue et sort._
-
-DON SALLUSTE, _appelant_.
-
- --Ruy Blas!
-
-RUY BLAS, _se présentant à la porte du fond_.
-
- Votre Excellence?
-
-DON SALLUSTE.
-
- Comme je ne dois plus coucher dans le palais,
- Il faut laisser les clefs et clore les volets.
-
-RUY BLAS, _s’inclinant_.
-
- Monseigneur, il suffit.
-
-DON SALLUSTE.
-
- Écoutez, je vous prie.
- La reine va passer, là, dans la galerie,
- En allant de la messe à sa chambre d’honneur.
- Dans deux heures, Ruy Blas, soyez-là.
-
-RUY BLAS.
-
- Monseigneur,
- J’y serai.
-
-DON SALLUSTE, _à la fenêtre_.
-
- Voyez-vous cet homme dans la place
- Qui montre au gens de garde un papier, et qui passe?
- Faites-lui, sans parler, signe qu’il peut monter,
- Par l’escalier étroit.
-
-_Ruy Blas obéit. Don Salluste continue en lui montrant la petite porte
-à droite._
-
- --Avant de nous quitter,
- Dans cette chambre où sont les hommes de police,
- Voyez donc si les trois alguazils de service
- Sont éveillés.
-
-RUY BLAS.
-
-_Il va à la porte, l’entr’ouvre et revient._
-
- Seigneur, ils dorment.
-
-DON SALLUSTE.
-
- Parlez bas.
- J’aurai besoin de vous, ne vous éloignez pas.
- Faites le guet afin que les fâcheux nous laissent.
-
-_Entre don César de Bazan. Chapeau défoncé. Grande cape déguenillée qui
-ne laisse voir de sa toilette que des bas mal tirés et des souliers
-crevés. Épée de spadassin._
-
-_Au moment où il entre, lui et Ruy Blas se regardent et font en même
-temps, chacun de leur côté, un geste de surprise._
-
-DON SALLUSTE, _les observant, à part_.
-
- Ils se sont regardés! Est-ce qu’ils se connaissent?
-
-_Ruy Blas sort._
-
-
-SCÈNE DEUXIÈME.
-
-DON SALLUSTE, DON CÉSAR.
-
-DON SALLUSTE.
-
- Ah! vous voilà, bandit!
-
-DON CÉSAR.
-
- Oui, cousin, me voilà.
-
-DON SALLUSTE.
-
- C’est grand plaisir de voir un gueux comme cela!
-
-DON CÉSAR, _saluant_.
-
- Je suis charmé...
-
-DON SALLUSTE.
-
- Monsieur, on sait de vos histoires.
-
-DON CÉSAR, _gracieusement_.
-
- Qui sont de votre goût?
-
-DON SALLUSTE.
-
- Oui, des plus méritoires.
- Don Charles de Mira l’autre nuit fut volé.
- On lui prit son épée à fourreau ciselé
- Et son buffle. C’était la surveille de Pâques.
- Seulement, comme il est chevalier de Saint-Jacques,
- La bande lui laissa son manteau.
-
-DON CÉSAR.
-
- Doux Jésus!
- Pourquoi?
-
-DON SALLUSTE.
-
- Parce que l’ordre était brodé dessus.
- Eh bien! que dites-vous de l’algarade?
-
-DON CÉSAR.
-
- Ah! diable!
- Je dis que nous vivons dans un siècle effroyable!
- Qu’allons-nous devenir, bon Dieu! si les voleurs
- Vont courtiser saint Jacque et le mettre des leurs?
-
-DON SALLUSTE.
-
- Vous en étiez!
-
-DON CÉSAR.
-
- Hé bien--oui! s’il faut que je parle,
- J’étais là. Je n’ai pas touché votre don Charle.
- J’ai donné seulement des conseils.
-
-DON SALLUSTE.
-
- Mieux encor.
- La lune étant couchée, hier, Plaza-Mayor,
- Toutes sortes de gens, sans coiffe et sans semelle,
- Qui hors d’un bouge affreux se ruaient pêle-mêle,
- Ont attaqué le guet.--Vous en étiez!
-
-DON CÉSAR.
-
- Cousin,
- J’ai toujours dédaigné de battre un argousin.
- J’étais là. Rien de plus. Pendant les estocades,
- Je marchais en faisant des vers sous les arcades.
- On s’est fort assommé.
-
-DON SALLUSTE.
-
- Ce n’est pas tout.
-
-DON CÉSAR.
-
- Voyons.
-
-DON SALLUSTE.
-
- En France, on vous accuse, entr’autres actions,
- Avec vos compagnons à toute loi rebelles,
- D’avoir ouvert sans clef la caisse des gabelles.
-
-DON CÉSAR.
-
- Je ne dis pas.--La France est pays ennemi.
-
-DON SALLUSTE.
-
- En Flandre, rencontrant dom Paul Barthélemy,
- Lequel portait à Mons le produit d’un vignoble
- Qu’il venait de toucher pour le chapitre noble,
- Vous avez mis la main sur l’argent du clergé.
-
-DON CÉSAR.
-
- En Flandre?--il se peut bien. J’ai beaucoup voyagé.
- --Est-ce tout?
-
-DON SALLUSTE.
-
- Don César, la sueur de la honte,
- Lorsque je pense à vous, à la face me monte.
-
-DON CÉSAR.
-
- Bon. Laissez-la monter.
-
-DON SALLUSTE.
-
- Notre famille...
-
-DON CÉSAR.
-
- Non.
- Car vous seul à Madrid connaissez mon vrai nom.
- Ainsi ne parlons pas famille!
-
-DON SALLUSTE.
-
- Une marquise
- Me disait l’autre jour en sortant de l’église:
- --Quel est donc ce brigand, qui, là-bas, nez au vent,
- Se carre, l’œil au guet et la hanche en avant,
- Plus délabré que Job et plus fier que Bragance,
- Drapant sa gueuserie avec son arrogance,
- Et qui, froissant du poing sous sa manche en haillons,
- L’épée à lourd pommeau qui lui bat les talons,
- Promène, d’une mine altière et magistrale,
- Sa cape en dents de scie et ses bas en spirale?
-
-DON CÉSAR, _jetant un coup d’œil sur sa toilette_.
-
- Vous avez répondu: C’est ce cher Zafari!
-
-DON SALLUSTE.
-
- Non; j’ai rougi, monsieur!
-
-DON CÉSAR.
-
- Eh bien! la dame a ri.
- Voilà. J’aime beaucoup faire rire les femmes.
-
-DON SALLUSTE.
-
- Vous n’allez fréquentant que spadassins infâmes!
-
-DON CÉSAR.
-
- Des clercs! des écoliers doux comme des moutons!
-
-DON SALLUSTE.
-
- Partout on vous rencontre avec des Jeannetons!
-
-DON CÉSAR.
-
- O Lucindes d’amour! ô douces Isabelles!
- Eh bien! sur votre compte on en entend de belles!
- Quoi! l’on vous traite ainsi, beautés à l’œil mutin,
- A qui je dis le soir mes sonnets du matin!
-
-DON SALLUSTE.
-
- Enfin, Matalobos, ce voleur de Galice
- Qui désole Madrid malgré notre police,
- Il est de vos amis!
-
-DON CÉSAR.
-
- Raisonnons, s’il vous plaît.
- Sans lui j’irais tout nu, ce qui serait fort laid.
- Me voyant sans habit, dans la rue, en décembre,
- La chose le toucha.--Ce fat parfumé d’ambre,
- Le comte d’Albe, à qui l’autre mois fut volé
- Son beau pourpoint de soie...
-
-DON SALLUSTE.
-
- Eh bien?
-
-DON CÉSAR.
-
- C’est moi qui l’ai.
- Matalobos me l’a donné.
-
-DON SALLUSTE.
-
- L’habit du comte!
- Vous n’êtes pas honteux?...
-
-DON CÉSAR.
-
- Je n’aurai jamais honte
- De mettre un bon pourpoint, brodé, passementé,
- Qui me tient chaud l’hiver et me fait beau l’été.
- --Voyez, il est tout neuf.--
-
-_Il entr’ouvre son manteau qui laisse voir un superbe pourpoint de
-satin rose brodé d’or._
-
- Les poches en sont pleines
- De billets doux au comte adressés par centaines.
- Souvent, pauvre, amoureux, n’ayant rien sous la dent,
- J’avise une cuisine au soupirail ardent
- D’où la vapeur des mets aux narines me monte;
- Je m’assieds là, j’y lis les billets doux du comte,
- Et, trompant l’estomac et le cœur tour à tour,
- J’ai l’odeur du festin et l’ombre de l’amour!
-
-DON SALLUSTE.
-
- Don César...
-
-DON CÉSAR.
-
- Mon cousin, tenez, trêve aux reproches.
- Je suis un grand seigneur, c’est vrai, l’un de vos proches;
- Je m’appelle César, comte de Garofa;
- Mais le sort de folie en naissant me coiffa.
- J’étais riche, j’avais des palais, des domaines,
- Je pouvais largement renier les Célimènes.
- Bah! mes vingt ans n’étaient pas encore révolus
- Que j’avais mangé tout! il ne me restait plus
- De mes prospérités, ou réelles, ou fausses,
- Qu’un tas de créanciers hurlant après mes chausses.
- Ma foi, j’ai pris la fuite et j’ai changé de nom.
- A présent, je ne suis qu’un joyeux compagnon,
- Zafari, que, hors vous, nul ne peut reconnaître.
- Vous ne me donnez pas du tout d’argent, mon maître;
- Je m’en passe. Le soir, le front sur un pavé,
- Devant l’ancien palais des comtes de Tevé,
- --C’est là, depuis neuf ans, que la nuit je m’arrête.--
- Je vais dormir avec le ciel bleu sur ma tête.
- Je suis heureux ainsi. Pardieu, c’est un beau sort!
- Tout le monde me croit dans l’Inde, au diable,--mort.
- La fontaine voisine a de l’eau, j’y vais boire,
- Et puis je me promène avec un air de gloire.
- Mon palais, d’où jadis mon argent s’envola,
- Appartient à cette heure au nonce Espinola,
- C’est bien. Quand par hasard jusque-là je m’enfonce,
- Je donne des avis aux ouvriers du nonce
- Occupés à sculpter sur la porte un Bacchus.--
- Maintenant, pouvez-vous me prêter dix écus?
-
-DON SALLUSTE.
-
- Écoutez-moi...
-
-DON CÉSAR, _croisant les bras_.
-
- Voyons à présent votre style.
-
-DON SALLUSTE.
-
- Je vous ai fait venir, c’est pour vous être utile
- César, sans enfants, riche, et de plus votre aîné.
- Je vous vois à regret vers l’abîme entraîné,
- Je veux vous en tirer. Bravache que vous êtes,
- Vous êtes malheureux. Je veux payer vos dettes,
- Vous rendre vos palais, vous remettre à la cour,
- Et refaire de vous un beau seigneur d’amour.
- Que Zafari s’éteigne et que César renaisse.
- Je veux qu’à votre gré vous puisiez dans ma caisse,
- Sans crainte, à pleines mains, sans soin de l’avenir.
- Quand on a des parents il faut les soutenir,
- César, et pour les siens se montrer pitoyable...
-
-_Pendant que don Salluste parle, le visage de don César prend une
-expression de plus en plus étonnée, joyeuse et confiante; enfin il
-éclate._
-
-DON CÉSAR.
-
- Vous avez toujours eu de l’esprit comme un diable,
- Et c’est fort éloquent ce que vous dites là.
- --Continuez!
-
-DON SALLUSTE.
-
- César, je ne mets à cela
- Qu’une condition.--Dans l’instant je m’explique.
- Prenez d’abord ma bourse.
-
-DON CÉSAR, _empoignant la bourse qui est pleine d’or_.
-
- Ah çà! c’est magnifique!
-
-DON SALLUSTE.
-
- Et je vais vous donner cinq cents ducats...
-
-DON CÉSAR, _ébloui_.
-
- Marquis!
-
-DON SALLUSTE, _continuant_.
-
- Dès aujourd’hui!
-
-DON CÉSAR.
-
- Pardieu, je vous suis tout acquis.
- Quant aux conditions, ordonnez. Foi de brave!
- Mon épée est à vous. Je deviens votre esclave,
- Et, si cela vous plaît, j’irai croiser le fer
- Avec don Spavento, capitan de l’enfer.
-
-DON SALLUSTE.
-
- Non, je n’accepte pas, don César, et pour cause,
- Votre épée.
-
-DON CÉSAR.
-
- Alors quoi? je n’ai guère autre chose.
-
-DON SALLUSTE, _se rapprochant de lui et baissant la voix_.
-
- Vous connaissez,--et c’est en ce cas un bonheur,--
- Tous les gueux de Madrid?
-
-DON CÉSAR.
-
- Vous me faites honneur.
-
-DON SALLUSTE.
-
- Vous en traînez toujours après vous une meute;
- Vous pourriez, au besoin, soulever une émeute,
- Je le sais. Tout cela peut-être servira.
-
-DON CÉSAR, _éclatant de rire_.
-
- D’honneur! vous avez l’air de faire un opéra.
- Quelle part donnez-vous dans l’œuvre à mon génie?
- Sera-ce le poème ou bien la symphonie?
- Commandez. Je suis fort pour le charivari.
-
-DON SALLUSTE, _gravement_.
-
- Je parle à don César et non à Zafari.
-
-_Baissant la voix de plus en plus._
-
- Écoute. J’ai besoin, pour un résultat sombre,
- De quelqu’un qui travaille à mon côté dans l’ombre
- Et qui m’aide à bâtir un grand événement.
- Je ne suis pas méchant, mais il est tel moment
- Où le plus délicat, quittant toute vergogne,
- Doit retrousser sa manche et faire la besogne.
- Tu seras riche, mais il faut m’aider sans bruit
- A dresser, comme font les oiseleurs la nuit,
- Un bon filet caché sous un miroir qui brille,
- Un piége d’alouette ou bien de jeune fille.
- Il faut, par quelque plan terrible et merveilleux,
- --Tu n’es pas, que je pense, un homme scrupuleux,--
- Me venger!
-
-DON CÉSAR.
-
- Vous venger?
-
-DON SALLUSTE.
-
- Oui.
-
-DON CÉSAR.
-
- De qui?
-
-DON SALLUSTE.
-
- D’une femme.
-
-DON CÉSAR.
-
-_Il se redresse et regarde fièrement don Salluste._
-
- Ne m’en dites pas plus. Halte-là!--sur mon âme,
- Mon cousin, en ceci voilà mon sentiment:
- Celui qui, bassement et tortueusement,
- Se venge, ayant le droit de porter une lame,
- Noble, par une intrigue, homme, sur une femme,
- Et qui, né gentilhomme, agit en alguazil,
- Celui-là,--fût-il grand de Castille, fût-il
- Suivi de cent clairons sonnant des tintamarres,
- Fût-il tout harnaché d’ordres et de chamarres,
- Et marquis, et vicomte, et fils des anciens preux,
- N’est pour moi qu’un maraud sinistre et ténébreux
- Que je voudrais, pour prix de sa lâcheté vile,
- Voir pendre à quatre clous au gibet de la ville!
-
-DON SALLUSTE.
-
- César!...
-
-DON CÉSAR.
-
- N’ajoutez pas un mot, c’est outrageant.
-
-_Il jette la bourse aux pieds de don Salluste._
-
- Gardez votre secret, et gardez votre argent.
- Oh! je comprends qu’on vole, et qu’on tue et qu’on pille;
- Que par une nuit noire on force une bastille,
- D’assaut, la hache au poing, avec cent flibustiers;
- Qu’on égorge estafiers, geôliers et guichetiers,
- Tous, taillant et hurlants, en bandits que nous sommes,
- Œil pour œil, dent pour dent, c’est bien! hommes contre hommes!
- Mais doucement détruire une femme! et creuser
- Sous ses pieds une trappe! et contre elle abuser,
- Qui sait? de son humeur peut-être hasardeuse!
- Prendre ce pauvre oiseau dans quelque glu hideuse!
- Oh! plutôt qu’arriver jusqu’à ce déshonneur,
- Plutôt qu’être, à ce prix, un riche et haut seigneur,
- --Et je le dis ici pour Dieu qui voit mon âme,--
- J’aimerais mieux, plutôt qu’être à ce point infâme,
- Vil, odieux, pervers, misérable et flétri,
- Qu’un chien rongeât mon crâne au pied du pilori!
-
-DON SALLUSTE.
-
- Cousin!...
-
-DON CÉSAR.
-
- De vos bienfaits je n’aurai nulle envie,
- Tant que je trouverai, vivant ma libre vie,
- Aux fontaines de l’eau, dans les champs le grand air,
- A la ville un voleur qui m’habille l’hiver,
- Dans mon âme l’oubli des prospérités mortes,
- Et devant vos palais, monsieur, de larges portes
- Où je puis, à midi, sans souci du réveil,
- Dormir, la tête à l’ombre et les pieds au soleil!
- --Adieu donc.--De nous deux Dieu sait quel est le juste.
- Avec les gens de cour, vos pareils, don Salluste,
- Je vous laisse, et je reste avec mes chenapans.
- Je vis avec les loups, non avec les serpents.
-
-DON SALLUSTE.
-
- Un instant...
-
-DON CÉSAR.
-
- Tenez, maître, abrégeons la visite.
- Si c’est pour m’envoyer en prison, faites vite.
-
-DON SALLUSTE.
-
- Allons, je vous croyais, César, plus endurci.
- L’épreuve vous est bonne et vous a réussi;
- Je suis content de vous. Votre main, je vous prie.
-
-DON CÉSAR.
-
- Comment!
-
-DON SALLUSTE.
-
- Je n’ai parlé que par plaisanterie.
- Tout ce que j’ai dit là, c’est pour vous éprouver.
- Rien de plus.
-
-DON CÉSAR.
-
- Çà, debout vous me faites rêver.
- La femme, le complot, cette vengeance...
-
-DON SALLUSTE.
-
- Leurre!
- Imagination! chimère!
-
-DON CÉSAR.
-
- A la bonne heure.
- Et l’offre de payer mes dettes! vision?
- Et les cinq cents ducats! imagination?
-
-DON SALLUSTE.
-
- Je vais vous les chercher.
-
-_Il se dirige vers la porte du fond, et fait signe à Ruy Blas de
-rentrer._
-
-DON CÉSAR, _à part sur le devant du théâtre et regardant don Salluste
-de travers_.
-
- Hum! visage de traître!
- Quand la bouche dit oui, le regard dit peut-être.
-
-DON SALLUSTE, _à Ruy Blas_.
-
- Ruy Blas, restez ici.
-
-_A don César._
-
- Je reviens.
-
-_Il sort par la petite porte de gauche. Sitôt qu’il est sorti, don
-César et Ruy Blas vont vivement l’un à l’autre._
-
-
-SCÈNE TROISIÈME.
-
-DON CÉSAR, RUY BLAS.
-
-DON CÉSAR.
-
- Sur ma foi,
- Je ne me trompais pas. C’est toi, Ruy Blas?
-
-RUY BLAS.
-
- C’est toi,
- Zafari! que fais-tu dans ce palais?
-
-DON CÉSAR.
-
- J’y passe.
- Mais je m’en vais. Je suis oiseau, j’aime l’espace.
- Mais toi! cette livrée? est-ce un déguisement?
-
-RUY BLAS, _avec amertume_.
-
- Non, je suis déguisé quand je suis autrement.
-
-DON CÉSAR.
-
- Que dis-tu!
-
-RUY BLAS.
-
- Donne-moi ta main, que je la serre
- Comme en cet heureux temps de joie et de misère,
- Où je vivais sans gîte, où le jour j’avais faim,
- Où j’avais froid la nuit, où j’étais libre enfin!
- --Quand tu me connaissais, j’étais un homme encore.
- Tous deux nés dans le peuple,--hélas! c’était l’aurore!
- Nous nous ressemblions au point qu’on nous prenait
- Pour frères; nous chantions dès l’heure où l’aube naît,
- Et le soir, devant Dieu, notre père et notre hôte,
- Sous le ciel étoilé nous dormions côte à côte!
- Oui, nous partagions tout. Puis enfin arriva
- L’heure triste où chacun de son côté s’en va.
- Je te retrouve, après quatre ans, toujours le même,
- Joyeux comme un enfant, libre comme un bohême,
- Toujours ce Zafari, riche en sa pauvreté,
- Qui n’a rien eu jamais et n’a rien souhaité!
- Mais moi, quel changement! Frère, que te dirai-je?
- Orphelin, par pitié nourri dans un collége
- De science et d’orgueil, de moi, triste faveur!
- Au lieu d’un ouvrier on a fait un rêveur.
- Tu sais, tu m’as connu. Je jetais mes pensées
- Et mes vœux vers le ciel en strophes insensées.
- J’opposais cent raisons à ton rire moqueur.
- J’avais je ne sais quelle ambition au cœur.
- A quoi bon travailler? Vers un but invisible
- Je marchais, je croyais tout réel, tout possible,
- J’espérais tout du sort!--Et puis je suis de ceux
- Qui passent tout un jour, pensifs et paresseux,
- Devant quelque palais regorgeant de richesses,
- A regarder entrer et sortir des duchesses.--
- Si bien qu’un jour, mourant de faim sur le pavé,
- J’ai ramassé du pain, frère, où j’en ai trouvé:
- Dans la fainéantise et dans l’ignominie.
- Oh! quand j’avais vingt ans, crédule à mon génie,
- Je me perdais, marchant pieds nus dans les chemins,
- En méditations sur le sort des humains;
- J’avais bâti des plans sur tout,--une montagne
- De projets;--je plaignais le malheur de l’Espagne;
- Je croyais, pauvre esprit, qu’au monde je manquais...--
- Ami, le résultat, tu le vois:--un laquais!
-
-DON CÉSAR.
-
- Oui, je le sais, la faim est une porte basse:
- Et par nécessité, lorsqu’il faut qu’il y passe,
- Le plus grand est celui qui se courbe le plus.
- Mais le sort a toujours son flux et son reflux.
- Espère.
-
-RUY BLAS, _secouant la tête_.
-
- Le marquis de Finlas est mon maître.
-
-DON CÉSAR.
-
- Je le connais.--Tu vis dans ce palais, peut-être?
-
-RUY BLAS.
-
- Non, avant ce matin et jusqu’à ce moment
- Je n’en avais jamais passé le seuil.
-
-DON CÉSAR.
-
- Vraiment?
- Ton maître cependant pour sa charge y demeure?
-
-RUY BLAS.
-
- Oui, car la cour le fait demander à toute heure.
- Mais il a quelque part un logis inconnu,
- Où jamais en plein jour peut-être il n’est venu.
- A cent pas du palais. Une maison discrète.
- Frère, j’habite là. Par la porte secrète
- Dont il a seul la clef, quelquefois, à la nuit,
- Le marquis vient, suivi d’hommes qu’il introduit.
- Ces hommes sont masqués et parlent à voix basse.
- Ils s’enferment, et nul ne sait ce qui se passe.
- Là, de deux noirs muets je suis le compagnon.
- Je suis pour eux le maître. Ils ignorent mon nom.
-
-DON CÉSAR.
-
- Oui, c’est là qu’il reçoit, comme chef des alcades,
- Ses espions; c’est là qu’il tend ses embuscades.
- C’est un homme profond qui tient tout dans sa main.
-
-RUY BLAS.
-
- Hier, il m’a dit:--Il faut être au palais demain.
- Avant l’aurore. Entrez par la grille dorée.--
- En arrivant il m’a fait mettre la livrée,
- Car l’habit odieux sous lequel tu me vois,
- Je le porte aujourd’hui pour la première fois.
-
-DON CÉSAR, _lui serrant la main_.
-
- Espère!
-
-RUY BLAS.
-
- Espérer! mais tu ne sais rien encore.
- Vivre sous cet habit qui souille et déshonore,
- Avoir perdu la joie et l’orgueil, ce n’est rien,
- Être esclave, être vil; qu’importe?--Écoute bien:
- Frère! je ne sens pas cette livrée infâme,
- Car j’ai dans ma poitrine une hydre aux dents de flamme,
- Qui me serre le cœur dans ses replis ardents.
- Le dehors te fait peur? si tu voyais dedans!
-
-DON CÉSAR.
-
- Que veux-tu dire?
-
-RUY BLAS.
-
- Invente, imagine, suppose.
- Fouille dans ton esprit. Cherches-y quelque chose
- D’étrange, d’insensé, d’horrible et d’inoui
- Une fatalité dont on soit ébloui!
- Oui, compose un poison affreux, creuse un abîme
- Plus sourd que la folie et plus noir que le crime,
- Tu n’approcheras pas encore de mon secret.
- --Tu ne devines pas?--Hé! qui devinerait?--
- Zafari! dans le gouffre où mon destin m’entraîne,
- Plonge les yeux!--Je suis amoureux de la reine!
-
-DON CÉSAR.
-
- Ciel!
-
-RUY BLAS.
-
- Sous un dais orné du globe impérial,
- Il est, dans Aranjuez ou dans l’Escurial,
- --Dans ce palais, parfois,--mon frère, il est un homme
- Qu’à peine on voit d’en bas, qu’avec terreur on nomme;
- Pour qui, comme pour Dieu, nous sommes égaux tous;
- Qu’on regarde en tremblant et qu’on sert à genoux;
- Devant qui se couvrir est un honneur insigne;
- Qui peut faire tomber nos deux têtes d’un signe;
- Dont chaque fantaisie est un événement;
- Qui vit, seul et superbe, enfermé gravement
- Dans une majesté redoutable et profonde;
- Et dont on sent le poids dans la moitié du monde.
- Eh bien!--moi, le laquais,--tu m’entends,--Eh bien! oui,
- Cet homme-là! le roi! je suis jaloux de lui!
-
-DON CÉSAR.
-
- Jaloux du roi!
-
-RUY BLAS.
-
- Hé oui! jaloux du roi! sans doute,
- Puisque j’aime sa femme!
-
-DON CÉSAR.
-
- Oh! malheureux!
-
-RUY BLAS.
-
- Écoute.
- Je l’attends tous les jours au passage. Je suis
- Comme un fou. Ho! sa vie est un tissu d’ennuis,
- A cette pauvre femme!--Oui, chaque nuit j’y songe!--
- Vivre dans cette cour de haine et de mensonge,
- Mariée à ce roi qui passe tout son temps
- A chasser! Imbécile!--un sot! vieux à trente ans!
- Moins qu’un homme! à régner comme à vivre inhabile.
- --Famille qui s’en va!--Le père était débile
- Au point qu’il ne pouvait tenir un parchemin.
- --Oh! si belle et si jeune, avoir donné sa main
- A ce roi Charles deux! Elle! Quelle misère!
- --Elle va tous les soirs chez les sœurs du Rosaire.
- Tu sais? en remontant la rue Ortaleza.
- Comment cette démence en mon cœur s’amassa,
- Je l’ignore. Mais juge! elle aime une fleur bleue
- --D’Allemagne...--Je fais chaque jour une lieue,
- Jusqu’à Caramanchel, pour avoir de ces fleurs.
- J’en ai cherché partout sans en trouver ailleurs.
- J’en compose un bouquet; je prends les plus jolies...
- --Oh! mais je te dis là des choses, des folies!--
- Puis à minuit, au parc royal, comme un voleur,
- Je me glisse et je vais déposer cette fleur
- Sur son banc favori. Même, hier, j’osai mettre
- Dans le bouquet,--vraiment, plains-moi, frère!--une lettre!
- La nuit, pour parvenir jusqu’à ce banc, il faut
- Franchir les murs du parc, et je rencontre en haut
- Ces broussailles de fer qu’on met sur les murailles.
- Un jour j’y laisserai ma chair et mes entrailles.
- Trouve-t-elle mes fleurs, ma lettre? je ne sai.
- Frère, tu le vois bien, je suis un insensé.
-
-DON CÉSAR.
-
- Diable! ton algarade a son danger. Prends garde.
- Le comte d’Oñate, qui l’aime aussi, la garde
- Et comme un majordome et comme un amoureux
- Quel reître, une nuit, gardien peu langoureux,
- Pourrait bien, frère, avant que ton bouquet se fane,
- Te le clouer au cœur d’un coup de pertuisane.--
- Mais quelle idée! aimer la reine! ah çà, pourquoi?
- Comment diable as-tu fait?
-
-RUY BLAS, _avec emportement_.
-
- Est ce que je sais, moi!
- --Oh! mon âme au démon! je la vendrais pour être
- Un des jeunes seigneurs que, de cette fenêtre,
- Je vois en ce moment, comme un vivant affront,
- Entrer, la plume au feutre et l’orgueil sur le front!
- Oui, je me damnerais pour dépouiller ma chaîne,
- Et pour pouvoir comme eux m’approcher de la reine
- Avec un vêtement qui ne soit pas honteux!
- Mais, ô rage! être ainsi, près d’elle! devant eux!
- En livrée! un laquais! être un laquais pour elle!
- Ayez pitié de moi, mon Dieu!
-
-_Se rapprochant de don César._
-
- Je me rappelle.
- Ne demandais-tu pas pourquoi je l’aime ainsi,
- Et depuis quand?...--Un jour...--Mais à quoi bon ceci?
- C’est vrai, je t’ai toujours connu cette manie!
- Par mille questions vous mettre à l’agonie!
- Demander où? comment? quand? pourquoi? Mon sang bout!
- Je l’aime follement! Je l’aime, voilà tout!
-
-DON CÉSAR.
-
- Là; ne te fâche pas.
-
-RUY BLAS, _tombant épuisé et pâle sur le fauteuil_.
-
- Non. Je souffre.--Pardonne.
- Ou plutôt, va, fuis-moi. Va-t’en, frère. Abandonne
- Ce misérable fou qui porte avec effroi
- Sous l’habit d’un valet les passions d’un roi!
-
-DON CÉSAR, _lui posant la main sur l’épaule_.
-
- Te fuir!--moi qui n’ai pas souffert, n’aimant personne,
- Moi, pauvre grelot vide où manque ce qui sonne,
- Gueux, qui vais mendiant l’amour je ne sais où,
- A qui de temps en temps le destin jette un sou,
- Moi, cœur éteint, dont l’âme, hélas! s’est retirée,
- Du spectacle d’hier affiche déchirée,
- Vois-tu, pour cet amour dont les regards sont pleins!
- Mon frère, je t’envie autant que je te plains!
- --Ruy Blas!--
-
-_Moment de silence. Ils se tiennent les mains serrées en se regardant
-tous les deux avec une expression de tristesse et d’amitié confiante._
-
-_Entre don Salluste. Il s’avance à pas lents, fixant un regard
-d’attention profonde sur don César et Ruy Blas, qui ne le voient pas.
-Il tient d’une main un chapeau et une épée qu’il dépose en entrant sur
-un fauteuil, de l’autre une bourse qu’il apporte sur la table._
-
-DON SALLUSTE, _à don César_.
-
- Voici l’argent:
-
-_A la voix de don Salluste, Ruy Blas se lève comme réveillé en sursaut,
-et se tient debout, les yeux baissés, dans l’attitude du respect._
-
-DON CÉSAR, _à part, regardant don Salluste de travers_.
-
- Hum! le diable m’emporte!
- Cette sombre figure écoutait à la porte.
- Bah! qu’importe, après tout!
-
-_Haut à don Salluste._
-
- Don Salluste, merci.
-
-_Il ouvre la bourse, la répand sur la table, et remue avec joie les
-ducats qu’il range en piles sur le tapis de velours. Pendant qu’il les
-compte, don Salluste va au fond du théâtre, en regardant derrière lui
-s’il n’éveille pas l’attention de don César. Il ouvre la petite porte
-de droite. A un signe qu’il fait, trois alguazils armés d’épées et
-vêtus de noir en sortent. Don Salluste leur montre mystérieusement don
-César. Ruy Blas se tient immobile et debout près de la table comme une
-statue, sans rien voir ni rien entendre._
-
-DON SALLUSTE, _bas aux alguazils_.
-
- Vous allez suivre, alors qu’il sortira d’ici,
- L’homme qui compte là de l’argent.--En silence,
- Vous vous emparerez de lui.--Sans violence,
- Vous l’irez embarquer, par le plus court chemin,
- A Denia.--
-
-_Il leur remet un parchemin scellé._
-
- Voici l’ordre écrit de ma main.--
- Enfin, sans écouter sa plainte chimérique,
- Vous le vendrez en mer aux corsaires d’Afrique.
- Mille piastres pour vous. Faites vite à présent.
-
-_Les trois alguazils s’inclinent et sortent._
-
-DON CÉSAR, _achevant de ranger ses ducats_.
-
- Rien n’est plus gracieux et plus divertissant
- Que des écus à soi qu’on met en équilibre.
-
-_Il fait deux parts égales et se tourne vers Ruy Blas._
-
- Frère, voici ta part.
-
-RUY BLAS.
-
- Comment!
-
-DON CÉSAR, _lui montrant une des deux piles d’or_.
-
- Prends! viens! sois libre!
-
-DON SALLUSTE, _qui les observe au fond du théâtre, à part_.
-
- Diable!
-
-RUY BLAS, _secouant la tête en signe de refus_.
-
- Non. C’est le cœur qu’il faudrait délivrer.
- Non, mon sort est ici. Je dois y demeurer.
-
-DON CÉSAR.
-
- Bien. Suis ta fantaisie. Es-tu fou? suis-je sage?
- Dieu le sait.
-
-_Il ramasse l’argent et le jette dans le sac qu’il empoche._
-
-DON SALLUSTE, _au fond du théâtre, à part, et les observant toujours_.
-
- A peu près même air, même visage.
-
-DON CÉSAR, _à Ruy Blas_.
-
- Adieu.
-
-RUY BLAS.
-
- Ta main!
-
-_Ils se serrent la main. Don César sort sans voir don Salluste, qui se
-tient à l’écart._
-
-
-SCÈNE QUATRIÈME.
-
-RUY BLAS, DON SALLUSTE.
-
-DON SALLUSTE.
-
- Ruy Blas?
-
-RUY BLAS, _se retournant vivement_.
-
- Monseigneur?
-
-DON SALLUSTE.
-
- Ce matin,
- Quand vous êtes venu, je ne suis pas certain
- S’il faisait jour déjà?
-
-RUY BLAS.
-
- Pas encore, Excellence.
- J’ai remis au portier votre passe en silence,
- Et puis je suis monté.
-
-DON SALLUSTE.
-
- Vous étiez en manteau?
-
-RUY BLAS.
-
- Oui, monseigneur.
-
-DON SALLUSTE.
-
- Personne en ce cas au château
- Ne vous a vu porter cette livrée encore?
-
-RUY BLAS.
-
- Ni personne à Madrid.
-
-DON SALLUSTE, _désignant du doigt la porte par où est sorti don César_.
-
- C’est fort bien. Allez clore
- Cette porte. Quittez cet habit.
-
-_Ruy Blas dépouille son surtout de livrée et le jette sur un fauteuil._
-
- Vous avez
- Une belle écriture, il me semble.--Écrivez:
-
-_Il fait signe à Ruy Blas de s’asseoir à la table où sont les plumes et
-les écritoires. Ruy Blas obéit._
-
- Vous m’allez aujourd’hui servir de secrétaire.
- D’abord, un billet doux,--je ne veux rien vous taire,--
- Pour ma reine d’amour, pour doña Praxedis,
- Ce démon que je crois venu du paradis.
- --Là, je dicte. «Un danger terrible est sur ma tête.
- «Ma reine seule--peut conjurer la tempête,
- «En venant me trouver ce soir dans ma maison.
- «Sinon, je suis perdu. Ma vie et ma raison
- «Et mon cœur, je mets tout à ses pieds que je baise.»
-
-_Il rit et s’interrompt._
-
- Un danger! la tournure, au fait, n’est pas mauvaise
- Pour l’attirer chez moi. C’est que j’y suis expert.
- Les femmes aiment fort à sauver qui les perd.
- --Ajoutez:--«Par la porte au bas de l’avenue,
- «Vous entrerez la nuit sans être reconnue.
- «Quelqu’un de dévoué vous ouvrira.»--D’honneur,
- C’est parfait.--Ah! signez.
-
-RUY BLAS.
-
- Votre nom, monseigneur?
-
-DON SALLUSTE.
-
- Non pas. Signez CÉSAR. C’est mon nom d’aventure.
-
-RUY BLAS, _après avoir obéi_.
-
- La dame ne pourra connaître l’écriture?
-
-DON SALLUSTE.
-
- Bah! le cachet suffit. J’écris souvent ainsi.
- Ruy Blas, je pars ce soir, et je vous laisse ici.
- J’ai sur vous les projets d’un ami très-sincère.
- Votre état va changer, mais il est nécessaire
- De m’obéir en tout. Comme en vous j’ai trouvé
- Un serviteur discret, fidèle et réservé...
-
-RUY BLAS, _s’inclinant_.
-
- Monseigneur!
-
-DON SALLUSTE, _continuant_.
-
- Je veux vous faire un destin plus large.
-
-RUY BLAS, _montrant le billet qu’il vient d’écrire_.
-
- Où faut-il adresser la lettre?
-
-DON SALLUSTE.
-
- Je m’en charge.
-
-_S’approchant de Ruy Blas d’un air significatif._
-
- Je veux votre bonheur.
-
-_Un silence. Il fait signe à Ruy Blas de se rasseoir à table._
-
- Écrivez:--«Moi, Ruy Blas,
- «Laquais de monseigneur le marquis de Finlas,
- «En toute occasion, ou secrète ou publique,
- «M’engage à le servir comme un bon domestique.»
-
-_Ruy Blas obéit._
-
- --Signez. De votre nom. La date. Bien. Donnez.
-
-_Il ploie et serre dans son portefeuille la lettre et le papier que Ruy
-Blas vient d’écrire._
-
- On vient de m’apporter une épée. Ah! tenez,
- Elle est sur ce fauteuil.
-
-_Il désigne le fauteuil sur lequel il a posé l’épée et le chapeau. Il y
-va et prend l’épée._
-
- L’écharpe est d’une soie
- Peinte et brodée au goût le plus nouveau qu’on voie.
-
-_Il lui fait admirer la souplesse du tissu._
-
- Touchez.--Que dites-vous, Ruy Blas, de cette fleur?
- La poignée est de Gil, le fameux ciseleur,
- Celui qui le mieux creuse, au gré des belles filles,
- Dans un pommeau d’épée une boîte à pastilles.
-
-_Il passe au cou de Ruy Blas l’écharpe à laquelle est attachée l’épée._
-
- Mettez-la donc.--Je veux en voir sur vous l’effet.
- --Mais vous avez ainsi l’air d’un seigneur parfait!
-
-_Écoutant._
-
- On vient... oui. C’est bientôt l’heure où la reine passe.--
- --Le marquis del Basto!--
-
-_La porte du fond sur la galerie s’ouvre. Don Salluste détache son
-manteau et le jette vivement sur les épaules de Ruy Blas, au moment où
-le marquis del Basto paraît; puis il va droit au marquis, en entraînant
-avec lui Ruy Blas stupéfait._
-
-
-SCÈNE CINQUIÈME.
-
- DON SALLUSTE, RUY BLAS, DON PAMFILO D’AVALOS, MARQUIS DEL
- BASTO.--_Puis_ LE MARQUIS DE SANTA-CRUZ.--_Puis_ LE COMTE
- D’ALBE.--_Puis toute la cour._
-
-DON SALLUSTE, _au marquis del Basto_.
-
- Souffrez qu’à votre grâce
- Je présente, marquis, mon cousin don César,
- Comte de Garofa près de Velalcazar.
-
-RUY BLAS, _à part_.
-
- Ciel!
-
-DON SALLUSTE, _bas à Ruy Blas_.
-
- Taisez-vous!
-
-LE MARQUIS DEL BASTO, _saluant Ruy Blas_.
-
- Monsieur... charmé.
-
-_Il lui prend la main, que Ruy Blas lui livre avec embarras._
-
-DON SALLUSTE, _bas à Ruy Blas_.
-
- Laissez-vous faire.
- Saluez!
-
-_Ruy Blas salue le marquis._
-
-LE MARQUIS DEL BASTO, _à Ruy Blas_.
-
- J’aimais fort madame votre mère.
-
-_Bas à don Salluste, en lui montrant Ruy Blas._
-
- Bien changé! Je l’aurais à peine reconnu.
-
-DON SALLUSTE, _bas au marquis_.
-
- Dix ans d’absence!
-
-LE MARQUIS DEL BASTO, _de même_.
-
- Au fait!
-
-DON SALLUSTE, _frappant sur l’épaule de Ruy Blas_.
-
- Le voilà revenu!
- Vous souvient-il, marquis? oh! quel enfant prodigue!
- Comme il vous répandait les pistoles sans digue!
- Tous les soirs danse et fête au vivier d’Apollo,
- Et cent musiciens faisant rage sur l’eau!
- A tous moments, galas, masques, concerts, fredaines,
- Éblouissant Madrid de visions soudaines!
- --En trois ans, ruiné!--c’était un vrai lion.
- --Il arrive de l’Inde avec le galion.
-
-RUY BLAS, _avec embarras_.
-
- Seigneur...
-
-DON SALLUSTE, _gaiement_.
-
- Appelez-moi cousin, car nous le sommes.
- Les Bazan sont, je crois, d’assez francs gentilshommes.
- Nous avons pour ancêtre Iniguez d’Iviza.
- Son petit-fils, Pedro de Bazan, épousa
- Marianne de Gor. Il eut de Marianne
- Jean, qui fut général de la mer Océane
- Sous le roi don Philippe, et Jean eut deux garçons
- Qui sur notre arbre antique ont greffé deux blasons.
- Moi, je suis le marquis de Finlas; vous, le comte
- De Garofa. Tous deux se valent si l’on compte.
- Par les femmes, César, notre rang est égal.
- Vous êtes Aragon, moi je suis Portugal.
- Votre branche n’est pas moins haute que la nôtre:
- Je suis le fruit de l’une, et vous la fleur de l’autre.
-
-RUY BLAS, _à part_.
-
- Où donc m’entraîne-t-il?
-
-_Pendant que don Salluste a parlé, le marquis de Santa-Cruz, don
-Alvar de Bazan y Benavides, vieillard à moustache blanche et à grande
-perruque, s’est approché d’eux._
-
-LE MARQUIS DE SANTA-CRUZ, _à don Salluste_.
-
- Vous l’expliquez fort bien.
- S’il est votre cousin, il est aussi le mien.
-
-DON SALLUSTE.
-
- C’est vrai, car nous avons une même origine,
- Monsieur de Santa-Cruz.
-
-_Il lui présente Ruy Blas._
-
- Don César.
-
-LE MARQUIS DE SANTA-CRUZ.
-
- J’imagine
- Que ce n’est pas celui qu’on croyait mort.
-
-DON SALLUSTE.
-
- Si fait.
-
-LE MARQUIS DE SANTA-CRUZ.
-
- Il est donc revenu?
-
-DON SALLUSTE.
-
- Des Indes.
-
-LE MARQUIS DE SANTA-CRUZ, _examinant Ruy Blas_.
-
- En effet!
-
-DON SALLUSTE.
-
- Vous le reconnaissez?
-
-LE MARQUIS DE SANTA-CRUZ.
-
- Pardieu! je l’ai vu naître!
-
-DON SALLUSTE, _bas à Ruy Blas_.
-
- Le bon homme est aveugle et se défend de l’être,
- Il vous a reconnu pour prouver ses bons yeux.
-
-LE MARQUIS DE SANTA-CRUZ, _tendant la main à Ruy Blas_.
-
- Touchez là, mon cousin.
-
-RUY BLAS, _s’inclinant_.
-
- Seigneur...
-
-LE MARQUIS DE SANTA-CRUZ, _bas à don Salluste et lui montrant Ruy Blas_.
-
- On n’est pas mieux.
-
-_A Ruy Blas._
-
- Charmé de vous revoir!
-
-DON SALLUSTE, _bas au marquis et le prenant à part_.
-
- Je vais payer ses dettes.
- Vous le pouvez servir dans le poste où vous êtes.
- Si quelque emploi de cour vaquait en ce moment,
- Chez le roi,--chez la reine...--
-
-LE MARQUIS DE SANTA-CRUZ, _bas_.
-
- Un jeune homme charmant!
- J’y vais songer.--Et puis il est de la famille.
-
-DON SALLUSTE, _bas_.
-
- Vous avez tout crédit au conseil de Castille,
- Je vous le recommande.
-
-_Il quitte le marquis de Santa-Cruz, et va à d’autres seigneurs
-auxquels il présente Ruy Blas. Parmi eux le comte d’Albe,
-très-superbement paré._
-
-_Don Salluste leur présentant Ruy Blas._
-
- Un mien cousin, César,
- Comte de Garofa, près de Velalcazar.
-
-_Les seigneurs échangent gravement des révérences avec Ruy Blas
-interdit._
-
-_Don Salluste, au comte de Ribagorza._
-
- Vous n’étiez pas hier au ballet d’Atalante?
- Lindamire a dansé d’une façon galante.
-
-_Il s’extasie sur le pourpoint du comte d’Albe._
-
- C’est très-beau, comte d’Albe!
-
-LE COMTE D’ALBE.
-
- Ah! j’en avais encor
- Un plus beau. Satin rose avec des rubans d’or.
- Matalobos me l’a volé.
-
-UN HUISSIER DE COUR, _au fond du théâtre_.
-
- La reine approche!
- Prenez vos rangs, messieurs.
-
-_Les grands rideaux de la galerie vitrée s’ouvrent. Les seigneurs
-s’échelonnent près de la porte, des gardes font la haie. Ruy Blas,
-haletant, hors de lui, vient sur le devant du théâtre comme pour s’y
-réfugier. Don Salluste l’y suit._
-
-DON SALLUSTE, _bas à Ruy Blas_.
-
- Est-ce que, sans reproche,
- Quand votre sort grandit, votre esprit s’amoindrit?
- Réveillez-vous, Ruy Blas. Je vais quitter Madrid.
- Ma petite maison, près du pont, où vous êtes,
- --Je n’en veux rien garder, hormis les clefs secrètes,--
- Ruy Blas, je vous la donne, et les muets aussi.
- Vous recevrez bientôt d’autres ordres. Ainsi
- Faites ma volonté, je fais votre fortune.
- Montez, ne craignez rien, car l’heure est opportune.
- La cour est un pays où l’on va sans voir clair.
- Marchez les yeux bandés; j’y vois pour vous, mon cher!
-
-_De nouveaux gardes paraissent au fond du théâtre._
-
-L’HUISSIER, _à haute voix_.
-
- La reine!
-
-RUY BLAS, _à part_.
-
- La reine! ah!
-
-_La reine, vêtue magnifiquement, paraît, entourée de dames et de
-pages, sous un dais de velours écarlate porté par quatre gentilshommes
-de chambre, tête nue. Ruy Blas, effaré, la regarde comme absorbé par
-cette resplendissante vision. Tous les grands d’Espagne se couvrent,
-le marquis del Basto, le comte d’Albe, le marquis de Santa-Cruz, don
-Salluste. Don Salluste va rapidement au fauteuil, et y prend le chapeau
-qu’il apporte à Ruy Blas._
-
-DON SALLUSTE, _à Ruy Blas en lui mettant le chapeau sur la tête_.
-
- Quel vertige vous gagne?
- Couvrez-vous donc, César, vous êtes grand d’Espagne.
-
-RUY BLAS, _éperdu, bas à don Salluste_.
-
- Et que m’ordonnez-vous, seigneur, présentement?
-
-DON SALLUSTE, _lui montrant la reine qui traverse lentement la galerie_.
-
- De plaire à cette femme et d’être son amant.
-
-
-FIN DU PREMIER ACTE.
-
-
-
-
-ACTE DEUXIÈME.
-
-LA REINE D’ESPAGNE.
-
-
-
-
-PERSONNAGES.
-
-
- LA REINE.
- RUY BLAS.
- DON GURITAN.
- CASILDA.
- LA DUCHESSE D’ALBUQUERQUE.
- UN HUISSIER DE CHAMBRE.
- DUÈGNES, PAGES, GARDES.
-
-
-
-
-ACTE DEUXIÈME.
-
-Un salon contigu à la chambre à coucher de la reine. A gauche, une
-petite porte donnant dans cette chambre. A droite, sur un pan coupé,
-une autre porte donnant dans les appartements extérieurs. Au fond,
-de grandes fenêtres ouvertes. C’est l’après-midi d’une belle journée
-d’été. Grande table. Fauteuils. Une figure de sainte, richement
-enchâssée, est adossée au mur; au bas on lit: _Santa Maria Esclava_.
-Au côté opposé est une madone devant laquelle brûle une lampe d’or.
-Près de la madone, un portrait en pied du roi Charles II.
-
-Au lever du rideau, la reine doña Maria de Neubourg est dans un coin,
-assise à côté d’une de ses femmes, jeune et jolie fille. La reine est
-vêtue de blanc, robe de drap d’argent. Elle brode et s’interrompt par
-moments pour causer. Dans le coin opposé est assise, sur une chaise
-à dossier, doña Juana de la Cueva, duchesse d’Albuquerque, camerera
-mayor, une tapisserie à la main; vieille femme en noir. Près de la
-duchesse, à une table, plusieurs duègnes, travaillant à des ouvrages
-de femmes. Au fond, se tient don Guritan, comte d’Oñate, majordome,
-grand, sec, moustaches grises, cinquante-cinq ans environ; mine de
-vieux militaire, quoique vêtu avec une élégance exagérée et qu’il ait
-des rubans jusque sur les souliers.
-
-
-SCÈNE PREMIÈRE.
-
-LA REINE, LA DUCHESSE D’ALBUQUERQUE, DON GURITAN, CASILDA, DUÈGNES.
-
-LA REINE.
-
- Il est parti pourtant! Je devrais être à l’aise;
- Eh bien non! ce marquis de Finlas! il me pèse!
- Cet homme-là me hait.
-
-CASILDA.
-
- Selon votre souhait
- N’est-il pas exilé?
-
-LA REINE.
-
- Cet homme-là me hait.
-
-CASILDA.
-
- Votre Majesté...
-
-LA REINE.
-
- Vrai! Casilda, c’est étrange,
- Ce marquis est pour moi comme le mauvais ange.
- L’autre jour, il devait partir le lendemain,
- Et, comme à l’ordinaire, il vint au baise-main.
- Tous les grands s’avançaient vers le trône à la file;
- Je leur livrais ma main, j’étais triste et tranquille,
- Regardant vaguement, dans le salon obscur,
- Une bataille au fond peinte sur un grand mur,
- Quand tout à coup, mon œil se baissant vers la table,
- Je vis venir à moi cet homme redoutable!
- Sitôt que je le vis, je ne vis plus que lui.
- Il venait à pas lents, jouant avec l’étui
- D’un poignard dont parfois j’entrevoyais la lame,
- Grave, et m’éblouissant de son regard de flamme.
- Soudain il se courba, souple et comme rampant...--
- Je sentis sur ma main sa bouche de serpent!
-
-CASILDA.
-
- Il rendait ses devoirs:--rendons-nous pas les nôtres?
-
-LA REINE.
-
- Sa lèvre n’était pas comme celle des autres.
- C’est la dernière fois que je l’ai vu. Depuis,
- J’y pense très-souvent. J’ai bien d’autres ennuis,
- C’est égal, je me dis:--L’enfer est dans cette âme.
- Devant cet homme-là je ne suis qu’une femme.--
- Dans mes rêves, la nuit, je rencontre en chemin
- Cet effrayant démon qui me baise la main;
- Je vois luire son œil d’où rayonne la haine;
- Et, comme un noir poison qui va de veine en veine,
- Souvent, jusqu’à mon cœur qui semble se glacer,
- Je sens en longs frissons courir son froid baiser!
- Que dis-tu de cela?
-
-CASILDA.
-
- Purs fantômes, madame.
-
-LA REINE.
-
- Au fait, j’ai des soucis bien plus réels dans l’âme.
-
-_A part._
-
- Oh! ce qui me tourmente, il faut le leur cacher!
-
-_A Casilda._
-
- Dis-moi, ces mendiants qui n’osaient approcher...
-
-CASILDA, _allant à la fenêtre_.
-
- Je sais, madame, ils sont encor là, dans la place.
-
-LA REINE.
-
- Tiens! jette-leur ma bourse...
-
-_Casilda prend la bourse et va la jeter par la fenêtre._
-
-CASILDA.
-
- Oh! madame, par grâce,
- Vous qui faites l’aumône avec tant de bonté,
-
-_Montrant à la reine don Guritan, qui, debout et silencieux au fond de
-la chambre, fixe sur la reine un œil plein d’adoration muette._
-
- Ne jetterez-vous rien au comte d’Oñate?
- Rien qu’un mot!--un vieux brave! amoureux sous l’armure
- D’autant plus tendre au cœur que l’écorce est plus dure!
-
-LA REINE.
-
- Il est bien ennuyeux!
-
-CASILDA.
-
- J’en conviens.--Parlez-lui!
-
-LA REINE, _se tournant vers don Guritan_.
-
- Bonjour, comte!
-
-_Don Guritan s’approche avec trois révérences, et vient baiser en
-soupirant la main de la reine, qui le laisse faire d’un air indifférent
-et distrait. Puis, il retourne à sa place, à côté du siége de la
-camerera mayor._
-
-DON GURITAN, _en se retirant, bas à Casilda_.
-
- La reine est charmante aujourd’hui!
-
-CASILDA, _le regardant s’éloigner_.
-
- Oh! le pauvre héron! près de l’eau qui le tente,
- Il se tient. Il attrape, après un jour d’attente,
- Un bonjour, un bonsoir, souvent un mot bien sec,
- Et s’en va tout joyeux, cette pâture au bec.
-
-LA REINE, _avec un sourire triste_.
-
- Tais-toi!
-
-CASILDA.
-
- Pour être heureux, il suffit qu’il vous voie!
- Voir la reine, pour lui cela veut dire:--joie!
-
-_S’extasiant sur une boîte posée sur un guéridon._
-
- Oh! la divine boîte!
-
-LA REINE.
-
- Ah! j’en ai la clef là.
-
-CASILDA.
-
- Ce bois de calambour est exquis!
-
-LA REINE, _lui présentant la clef_.
-
- Ouvre-la.
- Vois:--je l’ai fait emplir de reliques, ma chère;
- Puis je vais l’envoyer à Neubourg, à mon père;
- Il sera très-content!--
-
-_Elle rêve un instant, puis s’arrache vivement de sa rêverie._
-
-_A part._
-
- Je ne veux pas penser!
- Ce que j’ai dans l’esprit, je voudrais le chasser.
-
-_A Casilda._
-
- Va chercher dans ma chambre un livre...--je suis folle!
- Pas un livre allemand! tout en langue espagnole.
- Le roi chasse. Toujours absent. Ah! quel ennui!
- En six mois, j’ai passé douze jours près de lui.
-
-CASILDA.
-
- Épousez donc un roi pour vivre de la sorte!
-
-_La reine retombe dans sa rêverie, puis en sort de nouveau violemment
-et comme avec effort._
-
-LA REINE.
-
- Je veux sortir!
-
-_A ce mot, prononcé impétueusement par la reine, la duchesse
-d’Albuquerque, qui est jusqu’à ce moment restée immobile sur son
-siége, lève la tête, puis se dresse debout et fait une profonde
-révérence à la reine._
-
-LA DUCHESSE D’ALBUQUERQUE, _d’une voix brève et dure_.
-
- Il faut, pour que la reine sorte,
- Que chaque porte soit ouverte,--c’est réglé,
- Par un des grands d’Espagne ayant droit à la clé.
- Or, nul d’eux ne peut être au palais à cette heure.
-
-LA REINE.
-
- Mais on m’enferme donc! mais on veut que je meure,
- Duchesse, enfin!
-
-LA DUCHESSE, _avec une nouvelle révérence_.
-
- Je suis camerera mayor,
- Et je remplis ma charge.
-
-_Elle se rassied._
-
-LA REINE, _prenant sa tête à deux mains, avec désespoir, à part_.
-
- Allons! rêver encor!
- Non!
-
-_Haut._
-
- --Vite! un lansquenet! à moi, toutes mes femmes!
- Une table, et jouons!
-
-LA DUCHESSE, _aux duègnes_.
-
- Ne bougez pas, mesdames.
-
-_Se levant et faisant la révérence à la reine._
-
- Sa Majesté ne peut, suivant l’ancienne loi,
- Jouer qu’avec des rois ou des parents du roi.
-
-LA REINE, _avec emportement_.
-
- Eh bien! faites venir ces parents.
-
-CASILDA, _à part, regardant la duchesse_.
-
- Oh! la duègne!
-
-LA DUCHESSE, _avec un signe de croix_.
-
- Dieu n’en a pas donné, madame, au roi qui règne.
- La reine mère est morte. Il est seul à présent.
-
-LA REINE.
-
- Qu’on me serve à goûter!
-
-CASILDA.
-
- Oui, c’est très-amusant.
-
-LA REINE.
-
- Casilda, je t’invite.
-
-CASILDA, _à part, regardant la camerera_.
-
- Oh! respectable aïeule!
-
-LA DUCHESSE, _avec une révérence_.
-
- Quand le roi n’est pas là, la reine mange seule.
-
-_Elle se rassied._
-
-LA REINE, _poussée à bout_.
-
- Ne pouvoir--O mon Dieu! qu’est-ce que je ferai?--
- Ni sortir, ni jouer, ni manger à mon gré!
- Vraiment, je meurs depuis un an que je suis reine.
-
-CASILDA, _à part, la regardant avec compassion_.
-
- Pauvre femme! passer tous ses jours dans la gêne.
- Au fond de cette cour insipide! et n’avoir
- D’autre distraction que le plaisir de voir,
- Au bord de ce marais à l’eau dormante et plate,
-
-_Regardant don Guritan toujours immobile et debout au fond de la
-chambre._
-
- Un vieux comte amoureux rêvant sur une patte!
-
-LA REINE, _à Casilda_.
-
- Que faire? voyons! cherche une idée.
-
-CASILDA.
-
- Ah! tenez!
- En l’absence du roi c’est vous qui gouvernez.
- Faites, pour vous distraire, appeler les ministres!
-
-LA REINE, _haussant les épaules_.
-
- Ce plaisir!--avoir là huit visages sinistres
- Me parlant de la France et de son roi caduc,
- De Rome, et du portrait de monsieur l’archiduc,
- Qu’on promène à Burgos, parmi des cavalcades,
- Sous un dais de drap d’or porté par quatre alcades!
- --Cherche autre chose.
-
-CASILDA.
-
- Eh bien! pour vous désennuyer,
- Si je faisais monter quelque jeune écuyer?
-
-LA REINE.
-
- Casilda!
-
-CASILDA.
-
- Je voudrais regarder un jeune homme,
- Madame! cette cour vénérable m’assomme.
- Je crois que la veillesse arrive par les yeux,
- Et qu’on vieillit plus vite à voir toujours des vieux!
-
-LA REINE.
-
- Ris, folle!--Il vient un jour où le cœur se reploie.
- Comme on perd le sommeil, enfant, on perd la joie.
-
-_Pensive._
-
- Mon bonheur, c’est ce coin du parc où j’ai le droit
- D’aller seule.
-
-CASILDA.
-
- Oh! le beau bonheur, l’aimable endroit!
- Des piéges sont creusés derrière tous les marbres.
- On ne voit rien. Les murs sont plus hauts que les arbres.
-
-LA REINE.
-
- Oh! je voudrais sortir parfois!
-
-CASILDA, _bas_.
-
- Sortir! Eh bien,
- Madame, écoutez-moi. Parlons bas. Il n’est rien
- De tel qu’une prison bien austère et bien sombre
- Pour vous faire chercher et trouver dans son ombre
- Ce bijou rayonnant nommé la clef des champs.
- --Je l’ai!--Quand vous voudrez, en dépit des méchants,
- Je vous ferai sortir, la nuit, et par la ville,
- Nous irons!
-
-LA REINE.
-
- Ciel! jamais! tais-toi!
-
-CASILDA.
-
- C’est très-facile!
-
-LA REINE.
-
- Paix!
-
-_Elle s’éloigne un peu de Casilda et retombe dans sa rêverie._
-
- Que ne suis-je encor, moi qui crains tous ces grands,
- Dans ma bonne Allemagne avec mes bons parents!
- Comme, ma sœur et moi, nous courions dans les herbes
- Et puis des paysans passaient, traînant des gerbes;
- Nous leur parlions. C’était charmant. Hélas! un soir,
- Un homme vint, qui dit:--Il était tout en noir.
- Je tenais par la main ma sœur, douce compagne.--
- «Madame, vous allez être reine d’Espagne.»
- Mon père était joyeux et ma mère pleurait.
- Ils pleurent tous les deux à présent.--En secret
- Je vais faire envoyer cette boîte à mon père,
- Il sera bien content.--Vois, tout me désespère.
- Mes oiseaux d’Allemagne, ils sont tous morts;
-
-_Casilda fait le signe de tordre le cou à des oiseaux, en regardant de
-travers la camerera._
-
- Et puis
- On m’empêche d’avoir des fleurs de mon pays.
- Jamais à mon oreille un mot d’amour ne vibre.
- Aujourd’hui je suis reine. Autrefois j’étais libre!
- Comme tu dis, ce parc est bien triste le soir,
- Et les murs sont si hauts qu’ils empêchent de voir.
- --Oh! l’ennui!--
-
-_On entend au dehors un chant éloigné._
-
- Qu’est ce bruit?
-
-CASILDA.
-
- Ce sont des lavandières
- Qui passent en chantant, là-bas, dans les bruyères.
-
-_Le chant se rapproche. On distingue les paroles. La reine écoute
-avidement._
-
-VOIX DU DEHORS.
-
- A quoi bon entendre
- Les oiseaux des bois?
- L’oiseau le plus tendre
- Chante dans ta voix.
-
- Que Dieu montre ou voile
- Les astres des cieux!
- La plus pure étoile
- Brille dans tes yeux.
-
- Qu’avril renouvelle
- Le jardin en fleur!
- La fleur la plus belle
- Fleurit dans ton cœur.
-
- Cet oiseau de flamme,
- Cet astre du jour,
- Cette fleur de l’âme
- S’appelle l’amour!
-
-_Les voix décroissent et s’éloignent._
-
-LA REINE, _rêveuse_.
-
- L’amour!--oui, celles-là sont heureuses.--Leur voix
- Leur chant me fait du mal et du bien à la fois.
-
-La DUCHESSE, _aux duègnes_.
-
- Ces femmes dont le chant importune la reine,
- Qu’on les chasse!
-
-LA REINE, _vivement_.
-
- Comment! on les entend à peine.
- Pauvres femmes! je veux qu’elles passent en paix,
- Madame.
-
-_A Casilda en lui montrant une croisée au fond._
-
- Par ici le bois est moins épais;
- Cette fenêtre-là donne sur la campagne;
- Viens, tâchons de les voir.
-
-_Elle se dirige vers la fenêtre avec Casilda._
-
-LA DUCHESSE, _se levant, avec une révérence_.
-
- Une reine d’Espagne
- Ne doit pas regarder à la fenêtre.
-
-LA REINE, _s’arrêtant et revenant sur ses pas_.
-
- Allons!
- Le beau soleil couchant qui remplit les vallons,
- La poudre d’or du soir qui monte sur la route,
- Les lointaines chansons que toute oreille écoute,
- N’existent plus pour moi! j’ai dit au monde adieu.
- Je ne puis même voir la nature de Dieu!
- Je ne puis même voir la liberté des autres!
-
-LA DUCHESSE, _faisant signe aux assistants de sortir_.
-
- Sortez, c’est aujourd’hui le jour des saints apôtres.
-
-_Casilda fait quelques pas vers la porte; la reine l’arrête._
-
-LA REINE.
-
- Tu me quittes?
-
-CASILDA, _montrant la duchesse_.
-
- Madame, on veut que nous sortions.
-
-LA DUCHESSE, _saluant la reine jusqu’à terre_.
-
- Il faut laisser la reine à ses dévotions.
-
-_Tous sortent avec de profondes révérences._
-
-
-SCÈNE DEUXIÈME.
-
-LA REINE, _seule_.
-
- A ses dévotions? dis donc à sa pensée!
- Où la fuir maintenant? seule! ils m’ont tous laissée.
- Pauvre esprit sans flambeau dans un chemin obscur!
-
-_Rêvant._
-
- Oh! cette main sanglante empreinte sur le mur!
- Il s’est donc blessé? Dieu!--mais aussi c’est sa faute.
- Pourquoi vouloir franchir la muraille si haute?
- Pour m’apporter les fleurs qu’on me refuse ici,
- Pour cela, pour si peu, s’aventurer ainsi!
- C’est aux pointes de fer qu’il s’est blessé sans doute.
- Un morceau de dentelle y pendait. Une goutte
- De ce sang répandu pour moi vaut tous mes pleurs.
-
-_S’enfonçant dans sa rêverie._
-
- Chaque fois qu’à ce banc je vais chercher les fleurs,
- Je promets à mon Dieu, dont l’appui me délaisse,
- De n’y plus retourner. J’y retourne sans cesse.
- --Mais lui! voilà trois jours qu’il n’est pas revenu.
- --Blessé!--qui que tu sois, ô jeune homme inconnu!
- Toi qui, me voyant seule et loin de ce qui m’aime,
- Sans me rien demander, sans rien espérer même,
- Viens à moi, sans compter les périls où tu cours;
- Toi qui verses ton sang, toi qui risques tes jours
- Pour donner une fleur à la reine d’Espagne;
- Qui que tu sois, ami dont l’ombre m’accompagne,
- Puisque mon cœur subit une inflexible loi,
- Sois aimé par ta mère et sois béni par moi!
-
-_Vivement et portant la main à son cœur._
-
- --Oh! sa lettre me brûle!--
-
-_Retombant dans sa rêverie._
-
- Et l’autre! l’implacable
- Don Salluste! le sort me protége et m’accable.
- En même temps qu’un ange un spectre affreux me suit;
- Et, sans les voir, je sens s’agiter dans ma nuit,
- Pour m’amener peut-être à quelque instant suprême,
- Un homme qui me hait près d’un homme qui m’aime.
- L’un me sauvera-t-il de l’autre? Je ne sais.
- Hélas! mon destin flotte à deux vents opposés.
- Que c’est faible une reine et que c’est peu de chose!
- Prions.
-
-_Elle s’agenouille devant la madone._
-
- --Secourez-moi, madame! car je n’ose
- Élever mon regard jusqu’à vous!
-
-_Elle s’interrompt._
-
- --O mon Dieu!
- La dentelle, la fleur, la lettre, c’est du feu!
-
-_Elle met la main dans sa poitrine et en arrache une lettre froissée,
-un bouquet desséché de petites fleurs bleues et un morceau de dentelle
-taché de sang qu’elle jette sur la table, puis elle retombe à genoux._
-
- Vierge! astre de la mer! Vierge! espoir du martyre!
- Aidez-moi!--
-
-_S’interrompant._
-
- Cette lettre!
-
-_Se tournant à demi vers la table._
-
- Elle est là qui m’attire.
-
-_S’agenouillant de nouveau._
-
- Je ne veux plus la lire!--O reine de douceur!
- Vous qu’à tout affligé Jésus donne pour sœur!
- Venez, je vous appelle!--
-
-_Elle se lève, fait quelques pas vers la table, puis s’arrête, puis
-enfin se précipite sur la lettre, comme cédant à une attraction
-irrésistible._
-
- Oui, je vais la relire
- Une dernière fois! Après, je la déchire!
-
-_Avec un sourire triste._
-
- Hélas! depuis un mois je dis toujours cela.
-
-_Elle déplie la lettre résolument et lit._
-
- «Madame, sous vos pieds, dans l’ombre, un homme est là
- «Qui vous aime, perdu dans la nuit qui le voile;
- «Qui souffre, ver de terre amoureux d’une étoile;
- «Qui pour vous donnera son âme, s’il le faut;
- «Et qui se meurt en bas quand vous brillez en haut.»
-
-_Elle pose la lettre sur la table._
-
- Quand l’âme a soif, il faut qu’elle se désaltère,
- Fût-ce dans du poison!
-
-_Elle remet la lettre et la dentelle dans sa poitrine._
-
- Je n’ai rien sur la terre.
- Mais enfin il faut bien que j’aime quelqu’un, moi!
- Oh! s’il avait voulu, j’aurais aimé le roi.
- Mais il me laisse aussi,--seule,--d’amour privée.
-
-_La grande porte s’ouvre à deux battants. Entre un huissier de chambre
-en grand costume._
-
-L’HUISSIER, _à haute voix_.
-
- Une lettre du roi!
-
-LA REINE, _comme réveillée en sursaut, avec un cri de joie_.
-
- Du roi! je suis sauvée!
-
-
-SCÈNE TROISIÈME.
-
- LA REINE, LA DUCHESSE D’ALBUQUERQUE, CASILDA, DON GURITAN, FEMMES
- DE LA REINE, PAGES, RUY BLAS.
-
-_Tous entrent gravement. La duchesse en tête, puis les femmes. Ruy Blas
-reste au fond du théâtre. Il est magnifiquement vêtu. Son manteau tombe
-sur son bras gauche et le cache. Deux pages, portant sur un coussin de
-drap d’or la lettre du roi, viennent s’agenouiller devant la reine, à
-quelques pas de distance._
-
-RUY BLAS, _au fond du théâtre, à part_.
-
- Où suis-je?--Qu’elle est belle!--Oh! pour qui suis-je ici?
-
-LA REINE, _à part_.
-
- C’est un secours du ciel!
-
-_Haut._
-
- Donnez-vite!...
-
-_Se tournant vers le portrait du roi._
-
- Merci,
- Monseigneur!
-
-_A la duchesse._
-
- D’où me vient cette lettre?
-
-LA DUCHESSE.
-
- Madame,
- D’Aranjuez où le roi chasse.
-
-LA REINE.
-
- Du fond de l’âme
- Je lui rends grâce. Il a compris qu’en mon ennui,
- J’avais besoin d’un mot d’amour qui vînt de lui!
- Mais donnez-donc.
-
-LA DUCHESSE, _avec une révérence, montrant la lettre_.
-
- L’usage, il faut que je le dise,
- Veut que ce soit d’abord moi qui l’ouvre et la lise.
-
-LA REINE.
-
- Encore!--Eh bien, lisez!
-
-_La duchesse prend la lettre et la déplie lentement._
-
-CASILDA, _à part_.
-
- Voyons le billet doux.
-
-LA DUCHESSE, _lisant_.
-
- «Madame, il fait grand vent et j’ai tué six loups.
- «Signé, CARLOS.»
-
-LA REINE, _à part_.
-
- Hélas!
-
-DON GURITAN, _à la duchesse_.
-
- C’est tout?
-
-LA DUCHESSE.
-
- Oui, seigneur comte.
-
-CASILDA, _à part_.
-
- Il a tué six loups! comme cela vous monte
- L’imagination! Votre cœur est jaloux,
- Tendre, ennuyé, malade?--Il a tué six loups!
-
-LA DUCHESSE, _à la reine en lui présentant la lettre_.
-
- Si sa majesté veut?...
-
-LA REINE, _la repoussant_.
-
- Non.
-
-CASILDA, _à la duchesse_.
-
- C’est bien tout?
-
-LA DUCHESSE.
-
- Sans doute.
- Que faut-il donc de plus? notre roi chasse; en route
- Il écrit ce qu’il tue avec le temps qu’il fait.
- C’est fort bien.
-
-_Examinant de nouveau la lettre._
-
- Il écrit? non, il dicte.
-
-LA REINE, _lui arrachant la lettre et l’examinant à son tour_.
-
- En effet,
- Ce n’est pas de sa main. Rien que sa signature!
-
-_Elle l’examine avec plus d’attention et paraît frappée de stupeur. A
-part._
-
- Est-ce une illusion? c’est la même écriture
- Que celle de la lettre!
-
-_Elle désigne de la main la lettre qu’elle vient de cacher sur son
-cœur._
-
- Oh? qu’est-ce que cela?
-
-_A la duchesse._
-
- Où donc est le porteur du message?
-
-LA DUCHESSE, _montrant Ruy Blas_.
-
- Il est là.
-
-LA REINE, _se tournant à demi vers Ruy Blas_.
-
- Ce jeune homme?
-
-LA DUCHESSE.
-
- C’est lui qui l’apporte en personne.
- --Un nouvel écuyer que sa majesté donne
- A la reine. Un seigneur que de la part du roi
- Monsieur de Santa-Cruz me recommande, à moi.
-
-LA REINE.
-
- Son nom?
-
-LA DUCHESSE.
-
- C’est le seigneur César de Bazan, comte
- De Garofa. S’il faut croire ce qu’on raconte,
- C’est le plus accompli gentilhomme qui soit.
-
-LA REINE.
-
- Bien. Je veux lui parler.
-
-_A Ruy Blas._
-
- Monsieur...
-
-RUY BLAS, _à part, tressaillant_.
-
- Elle me voit!
- Elle me parle! Dieu! je tremble.
-
-LA DUCHESSE, _à Ruy Blas_.
-
- Approchez, comte.
-
-DON GURITAN, _regardant Ruy Blas de travers, à part_.
-
- Ce jeune homme! écuyer! ce n’est pas là mon compte.
-
-_Ruy Blas, pâle et troublé, approche à pas lents._
-
-LA REINE, _à Ruy Blas_.
-
- Vous venez d’Aranjuez?
-
-RUY BLAS, _s’inclinant_.
-
- Oui, Madame.
-
-LA REINE.
-
- Le roi
- Se porte bien?
-
-_Ruy Blas s’incline, elle montre la lettre royale._
-
- Il a dicté ceci pour moi?
-
-RUY BLAS.
-
- Il était à cheval, il a dicté la lettre...
-
-_Il hésite un moment._
-
- A l’un des assistants.
-
-LA REINE, _à part, regardant Ruy Blas_.
-
- Son regard me pénètre.
- Je n’ose demander à qui.
-
-_Haut._
-
- C’est bien, allez.
- --Ah!--
-
-_Ruy Blas, qui avait fait quelques pas pour sortir, revient vers la
-reine._
-
- Beaucoup de seigneurs étaient là rassemblés?
-
-_A part._
-
- Pourquoi donc suis-je émue en voyant ce jeune homme?
-
-_Ruy Blas s’incline, elle reprend._
-
- Lesquels?
-
-RUY BLAS.
-
- Je ne sais pas les noms dont on les nomme.
- Je n’ai passé là-bas que des instants fort courts.
- Voilà trois jours que j’ai quitté Madrid.
-
-LA REINE, _à part_.
-
- Trois jours!
-
-_Elle fixe un regard plein de trouble sur Ruy Blas._
-
-RUY BLAS, _à part_.
-
- C’est la femme d’un autre! ô jalousie affreuse!
- --Et de qui!--Dans mon cœur un abîme se creuse.
-
-DON GURITAN, _s’approchant de Ruy Blas_.
-
- Vous êtes écuyer de la reine? Un seul mot.
- Vous connaissez quel est votre service? Il faut
- Vous tenir cette nuit dans la chambre prochaine,
- Afin d’ouvrir au roi, s’il venait chez la reine.
-
-RUY BLAS, _tressaillant_.
-
-_A part._
-
- Ouvrir au roi! moi!
-
-_Haut._
-
- Mais... il est absent.
-
-DON GURITAN.
-
- Le roi
- Peut-il pas arriver à l’improviste?
-
-RUY BLAS, _à part_.
-
- Quoi!
-
-DON GURITAN, _à part, observant Ruy Blas_.
-
- Qu’a-t-il?
-
-LA REINE, _qui a tout entendu et dont le regard est resté fixé sur Ruy
-Blas_.
-
- Comme il pâlit!
-
-_Ruy Blas chancelant s’appuie sur le bras d’un fauteuil._
-
-CASILDA, _à la reine_.
-
- Madame, ce jeune homme
- Se trouve mal...
-
-RUY BLAS, _se soutenant à peine_.
-
- Moi, non! mais c’est singulier comme
- Le grand air... le soleil... la longueur du chemin...
-
-_A part._
-
- --Ouvrir au roi!
-
-_Il tombe épuisé sur un fauteuil, son manteau se dérange et laisse voir
-sa main gauche enveloppée de linges ensanglantés._
-
-CASILDA.
-
- Grand Dieu, madame! à cette main
- Il est blessé!
-
-LA REINE.
-
- Blessé!
-
-CASILDA.
-
- Mais il perd connaissance.
- Mais vite, faisons-lui respirer quelque essence!
-
-LA REINE, _fouillant dans sa gorgerette_.
-
- Un flacon que j’ai là contient une liqueur...
-
-_En ce moment son regard tombe sur la manchette que Ruy Blas porte au
-bras droit._
-
-_A part._
-
- C’est la même dentelle!
-
-_Au même instant elle a tiré le flacon de sa poitrine, et dans son
-trouble elle a pris en même temps le morceau de dentelle qui y était
-caché. Ruy Blas, qui ne la quitte pas des yeux, voit cette dentelle
-sortir du sein de la reine._
-
-RUY BLAS, _éperdu_.
-
- Oh!
-
-_Le regard de la reine et le regard de Ruy Blas se rencontrent. Un
-silence._
-
-LA REINE, _à part_.
-
- C’est lui!
-
-RUY BLAS, _à part_.
-
- Sur son cœur!
-
-LA REINE, _à part_.
-
- C’est lui!
-
-RUY BLAS, _à part_.
-
- Faites, mon Dieu, qu’en ce moment je meure!
-
-_Dans le désordre de toutes les femmes s’empressant autour de Ruy Blas,
-ce qui se passe entre la reine et lui n’est remarqué de personne._
-
-CASILDA, _faisant respirer le flacon à Ruy Blas_.
-
- Comment vous êtes-vous blessé? c’est tout à l’heure?
- Non? cela s’est rouvert en route? Aussi pourquoi
- Vous charger d’apporter le message du roi?
-
-LA REINE, _à Casilda_.
-
- Vous finirez bientôt vos questions, j’espère.
-
-LA DUCHESSE, _à Casilda_.
-
- Qu’est-ce que cela fait à la reine, ma chère?
-
-LA REINE.
-
- Puisqu’il avait écrit la lettre, il pouvait bien
- L’apporter, n’est-ce pas?
-
-CASILDA.
-
- Mais il n’a dit en rien
- Qu’il eût écrit la lettre.
-
-LA REINE, _à part_.
-
- Oh!
-
-_A Casilda._
-
- Tais-toi!
-
-CASILDA, _à Ruy Blas_.
-
- Votre grâce
- Se trouve-t-elle mieux?
-
-RUY BLAS.
-
- Je renais!
-
-LA REINE, _à ses femmes_.
-
- L’heure passe,
- Rentrons.--Qu’en son logis le comte soit conduit.
-
-_Aux pages au fond du théâtre._
-
- Vous savez que le roi ne vient pas cette nuit?
- Il passe la saison tout entière à la chasse.
-
-_Elle rentre avec sa suite dans ses appartements._
-
-CASILDA, _la regardant sortir_.
-
- La reine a dans l’esprit quelque chose.
-
-_Elle sort par la même porte que la reine en emportant la petite
-cassette aux reliques._
-
-RUY BLAS, _resté seul_.
-
-_Il semble écouter encore quelque temps avec une joie profonde les
-dernières paroles de la reine. Il paraît comme en proie à un rêve. Le
-morceau de dentelle que la reine a laissé tomber dans son trouble est
-resté à terre sur le tapis. Il le ramasse, le regarde avec amour et le
-couvre de baisers. Puis il lève les yeux au ciel._
-
- O Dieu! grâce!
- Ne me rendez pas fou!
-
-_Regardant le morceau de dentelle._
-
- C’était bien sur son cœur!
-
-_Il le cache dans sa poitrine.--Entre don Guritan. Il revient par la
-porte de la chambre où il a suivi la reine. Il marche à pas lents vers
-Ruy Blas. Arrivé près de lui sans dire un mot, il tire à demi son épée,
-et la mesure du regard avec celle de Ruy Blas. Elles sont inégales.
-Il remet son épée dans le fourreau. Ruy Blas le regarde faire avec
-étonnement._
-
-
-SCÈNE QUATRIÈME.
-
-RUY BLAS, DON GURITAN.
-
-DON GURITAN, _repoussant son épée dans le fourreau_.
-
- J’en apporterai deux de pareille longueur.
-
-RUY BLAS.
-
- Monsieur, que signifie?...
-
-DON GURITAN, _avec gravité_.
-
- En mille six cent cinquante,
- J’étais très-amoureux. J’habitais Alicante.
- Un jeune homme, bien fait, beau comme les amours,
- Regardait de fort près ma maîtresse, et toujours
- Passait sous son balcon, devant la cathédrale,
- Plus fier qu’un capitan sur la barque amirale.
- Il avait nom Vasquez, seigneur, quoique bâtard.
- Je le tuai.--
-
-_Ruy Blas veut l’interrompre, don Guritan l’arrête du geste, et
-continue._
-
- Vers l’an soixante-six, plus tard,
- Gil, comte d’Iscola, cavalier magnifique,
- Envoya chez ma belle, appelée Angélique,
- Avec un billet doux, qu’elle me présenta,
- Un esclave nommé Grifel de Viserta.
- Je fis tuer l’esclave et je tuai le maître.
-
-RUY BLAS.
-
- Monsieur!...
-
-DON GURITAN, _poursuivant_.
-
- Plus tard, vers l’an quatre-vingt, je crus être
- Trompé par ma beauté, fille aux tendres façons,
- Pour Tirso Gamonal, un de ces beaux garçons
- Dont le visage altier et charmant s’accommode
- D’un panache éclatant. C’est l’époque où la mode
- Était qu’on fit ferrer ses mules en or fin.
- Je tuai don Tirso Gamonal.
-
-RUY BLAS.
-
- Mais enfin
- Que veut dire cela, monsieur?
-
-DON GURITAN.
-
- Cela veut dire,
- Comte, qu’il sort de l’eau du puits quand on en tire;
- Que le soleil se lève à quatre heures demain;
- Qu’il est un lieu désert et loin de tout chemin,
- Commode aux gens de cœur, derrière la chapelle;
- Qu’on vous nomme, je crois, César, et qu’on m’appelle
- Don Gaspar Guritan Tassis y Guevarra,
- Comte d’Oñate.
-
-RUY BLAS, _froidement_.
-
- Bien, monsieur, on y sera.
-
-_Depuis quelques instants, Casilda, curieuse, est entrée à pas de loup
-par la petite porte du fond, et a écouté les dernières paroles des deux
-interlocuteurs sans être vue d’eux._
-
-CASILDA, _à part_.
-
- Un duel! avertissons la reine.
-
-_Elle rentre et disparaît par la petite porte._
-
-DON GURITAN, _toujours imperturbable_.
-
- En vos études,
- S’il vous plaît de connaître un peu mes habitudes,
- Pour votre instruction, monsieur, je vous dirai
- Que je n’ai jamais eu qu’un goût fort modéré
- Pour ces godelureaux, grands friseurs de moustache,
- Beaux damerets sur qui l’œil des femmes s’attache,
- Qui sont tantôt plaintifs et tantôt radieux,
- Et qui, dans les maisons, faisant force clins d’yeux
- Prenant sur les fauteuils d’adorables tournures,
- Viennent s’évanouir pour des égratignures.
-
-RUY BLAS.
-
- Mais--je ne comprends pas.
-
-DON GURITAN.
-
- Vous comprenez fort bien.
- Nous sommes tous les deux épris du même bien.
- L’un de nous est de trop dans ce palais. En somme,
- Vous êtes écuyer, moi je suis majordome.
- Droits pareils. Au surplus, je suis mal partagé,
- La partie entre nous n’est pas égale: j’ai
- Le droit du plus ancien, vous le droit du plus jeune.
- Donc vous me faites peur. A la table où je jeûne
- Voir un jeune affamé s’asseoir avec des dents
- Effrayantes, un air vainqueur, des yeux ardents,
- Cela me trouble fort. Quant à lutter ensemble
- Sur le terrain d’amour, beau champ qui toujours tremble,
- De fadaises, mon cher, je sais mal faire assaut,
- J’ai la goutte; et d’ailleurs ne suis point assez sot
- Pour disputer le cœur d’aucune Pénélope
- Contre un jeune gaillard si prompt à la syncope.
- C’est pourquoi vous trouvant fort beau, fort caressant,
- Fort gracieux, fort tendre et fort intéressant,
- Il faut que je vous tue.
-
-RUY BLAS.
-
- Eh bien, essayez.
-
-DON GURITAN.
-
- Comte
- De Garofa, demain, à l’heure où le jour monte,
- A l’endroit indiqué, sans témoin, ni valet,
- Nous nous égorgerons galamment, s’il vous plaît,
- Avec épée et dague, en dignes gentilshommes,
- Comme il sied quand on est des maisons dont nous sommes.
-
-_Il tend la main à Ruy Blas qui la lui prend._
-
-RUY BLAS.
-
- Pas un mot de ceci, n’est-ce pas?--
-
-_Le comte fait un signe d’adhésion._
-
- A demain.
-
-_Ruy Blas sort._
-
-DON GURITAN, _resté seul_.
-
- Non, je n’ai pas du tout senti trembler sa main,
- Être sûr de mourir et faire de la sorte,
- C’est d’un brave jeune homme!
-
-_Bruit d’une clef à la petite porte de la chambre de la reine. Don
-Guritan se retourne._
-
- On ouvre cette porte?
-
-_La reine paraît et marche vivement vers don Guritan, surpris et charmé
-de la voir. Elle tient entre ses mains la petite cassette._
-
-
-SCÈNE CINQUIÈME.
-
-DON GURITAN, LA REINE.
-
-LA REINE, _avec un sourire_.
-
- C’est vous que je cherchais!
-
-DON GURITAN, _ravi_.
-
- Qui me vaut ce bonheur?
-
-LA REINE, _posant la cassette sur le guéridon_.
-
- Oh! Dieu, rien, ou du moins peu de chose, seigneur.
-
-_Elle rit._
-
- Tout à l’heure on disait, parmi d’autres paroles,--
- Casilda,--vous savez que les femmes sont folles,--
- Casilda soutenait que vous feriez pour moi
- Tout ce que je voudrais.
-
-DON GURITAN.
-
- Elle a raison!
-
-LA REINE, _riant_.
-
- Ma foi,
- J’ai soutenu que non.
-
-DON GURITAN.
-
- Vous avez tort, madame!
-
-LA REINE.
-
- Elle a dit que pour moi vous donneriez votre âme,
- Votre sang...
-
-DON GURITAN.
-
- Casilda parlait fort bien ainsi.
-
-LA REINE.
-
- Et moi, j’ai dit que non.
-
-DON GURITAN.
-
- Et moi, je dis que si!
- Pour votre majesté je suis prêt à tout faire.
-
-LA REINE.
-
- Tout?
-
-DON GURITAN.
-
- Tout!
-
-LA REINE.
-
- Eh bien, voyons, jurez que, pour me plaire,
- Vous ferez à l’instant ce que je vous dirai.
-
-DON GURITAN.
-
- Par le saint roi Gaspar, mon patron vénéré,
- Je le jure! ordonnez. J’obéis, ou je meure!
-
-LA REINE, _prenant la cassette_.
-
- Bien. Vous allez partir de Madrid tout à l’heure
- Pour porter cette boîte en bois de calambour
- A mon père, monsieur l’électeur de Neubourg.
-
-DON GURITAN, _à part_.
-
- Je suis pris!
-
-_Haut._
-
- A Neubourg?
-
-LA REINE.
-
- A Neubourg!
-
-DON GURITAN.
-
- Six cents lieues!
-
-LA REINE.
-
- Cinq cent cinquante.--
-
-_Elle montre la housse de soie qui enveloppe la cassette._
-
- Ayez grand soin des franges bleues!
- Cela peut se faner en route.
-
-DON GURITAN.
-
- Et quand partir?
-
-LA REINE.
-
- Sur-le-champ.
-
-DON GURITAN.
-
- Ah! demain!
-
-LA REINE.
-
- Je n’y puis consentir.
-
-DON GURITAN, _à part_.
-
- Je suis pris!
-
-_Haut._
-
- Mais...
-
-LA REINE.
-
- Partez!
-
-DON GURITAN.
-
- Quoi?...
-
-LA REINE.
-
- J’ai votre parole.
-
-DON GURITAN.
-
- Une affaire...
-
-LA REINE.
-
- Impossible.
-
-DON GURITAN.
-
- Un objet si frivole...
-
-LA REINE.
-
- Vite!
-
-DON GURITAN.
-
- Un seul jour!
-
-LA REINE.
-
- Néant.
-
-DON GURITAN.
-
- Car...
-
-LA REINE.
-
- Faites à mon gré.
-
-DON GURITAN.
-
- Je...
-
-LA REINE.
-
- Non.
-
-DON GURITAN.
-
- Mais...
-
-LA REINE.
-
- Partez!
-
-DON GURITAN.
-
- Si...
-
-LA REINE.
-
- Je vous embrasserai!
-
-_Elle lui saute au cou et l’embrasse._
-
-DON GURITAN, _fâché et charmé_.
-
-_Haut._
-
- Je ne résiste plus. J’obéirai, madame.
-
-_A part._
-
- Dieu s’est fait homme; soit. Le diable s’est fait femme.
-
-LA REINE, _montrant la fenêtre_.
-
- Une voiture en bas est là qui vous attend.
-
-DON GURITAN.
-
- Elle avait tout prévu!
-
-_Il écrit sur un papier quelques mots à la hâte et agite une sonnette.
-Un page paraît._
-
- Page, porte à l’instant
- Au seigneur don César de Bazan cette lettre.
-
-_A part._
-
- Ce duel, à mon retour il faut bien le remettre.
- Je reviendrai!
-
-_Haut._
-
- Je vais contenter de ce pas
- Votre majesté.
-
-LA REINE.
-
- Bien.
-
-_Il prend la cassette, baise la main de la reine, salue profondément
-et sort. Un moment après on entend le roulement d’une voiture qui
-s’éloigne._
-
-LA REINE, _tombant sur un fauteuil_.
-
- Il ne le tuera pas!
-
-
-FIN DU DEUXIÈME ACTE.
-
-
-
-
-ACTE TROISIÈME.
-
-RUY BLAS.
-
-
-
-
-PERSONNAGES.
-
-
- RUY BLAS.
- LA REINE.
- DON SALLUSTE.
- DON MANUEL ARIAS.
- LE COMTE DE CAMPOREAL.
- LE MARQUIS DE PRIEGO.
- COVADENGA.
- ANTONIO UBILLA.
- MONTAZGO.
- UN HUISSIER DE COUR.
- UN PAGE.
- CONSEILLERS PRIVÉS.
-
-
-
-
-ACTE TROISIÈME.
-
-La salle dite _salle de gouvernement_, dans le palais du roi à Madrid.
-
-Au fond, une grande porte élevée au-dessus de quelques marches. Dans
-l’angle, à gauche, un pan coupé formé par une tapisserie de haute
-lice. Dans l’angle opposé, une fenêtre. A droite, une table carrée,
-revêtue d’un tapis de velours vert, autour de laquelle sont rangés
-des tabourets pour huit ou dix personnes correspondant à autant de
-pupitres placés sur la table. Le côté de la table qui fait face au
-spectateur est occupé par un grand fauteuil recouvert de drap d’or et
-surmonté d’un dais en drap d’or, aux armes d’Espagne, timbrées de la
-couronne royale. A côté de ce fauteuil une chaise.
-
-Au moment où le rideau se lève, la junte du _Despacho Universal_
-(conseil privé du roi) est au moment de prendre séance.
-
-
-SCÈNE PREMIÈRE.
-
-DON MANUEL ARIAS, président de Castille. DON PEDRO VELEZ DE
-GUEVARRA, COMTE DE CAMPOREAL, conseiller de cape et d’épée de la
-contaduria-mayor. DON FERNANDO DE CORDOVA Y AGUILAR, MARQUIS DE PRIEGO,
-même qualité. ANTONIO UBILLA, écrivain-mayor des rentes. MONTAZGO,
-conseiller de robe de la chambre des Indes. COVADENGA, secrétaire
-suprême des îles. Plusieurs autres conseillers. Les conseillers de robe
-vêtus de noir. Les autres en habit de cour. Camporeal a la croix de
-Calatrava au manteau. Priego la toison d’or au cou.
-
-_Don Manuel Arias, président de Castille, et le comte de Camporeal
-causent à voix basse, et entre eux, sur le devant du théâtre, les
-autres conseillers font des groupes çà et là dans la salle._
-
-DON MANUEL ARIAS.
-
- Cette fortune-là cache quelque mystère.
-
-LE COMTE DE CAMPOREAL.
-
- Il a la toison d’or. Le voilà secrétaire
- Universel, ministre, et puis duc d’Olmedo!
-
-DON MANUEL ARIAS.
-
- En six mois!
-
-LE COMTE DE CAMPOREAL.
-
- On le sert derrière le rideau.
-
-DON MANUEL ARIAS, _mystérieusement_.
-
- La reine!
-
-LE COMTE DE CAMPOREAL.
-
- Au fait, le roi, malade et fou dans l’âme,
- Vit avec le tombeau de sa première femme.
- Il abdique, enfermé dans son Escurial,
- Et la reine fait tout!
-
-DON MANUEL ARIAS.
-
- Mon cher Camporeal,
- Elle règne sur nous, et don César sur elle.
-
-LE COMTE DE CAMPOREAL.
-
- Il vit d’une façon qui n’est pas naturelle.
- D’abord, quant à la reine, il ne la voit jamais.
- Ils paraissent se fuir. Vous me direz non, mais
- Comme depuis six mois je les guette, et pour cause,
- J’en suis sûr. Puis il a le caprice morose
- D’habiter, assez près de l’hôtel de Tormez,
- Un logis aveuglé par des volets fermés,
- Avec deux laquais noirs, gardeurs de portes closes,
- Qui, s’ils n’étaient muets, diraient beaucoup de choses.
-
-DON MANUEL ARIAS.
-
- Des muets?
-
-LE COMTE DE CAMPOREAL.
-
- Des muets.--Tous ses autres valets
- Restent au logement qu’il a dans le palais.
-
-DON MANUEL ARIAS.
-
- C’est singulier.
-
-DON ANTONIO UBILLA, _qui s’est approché depuis quelques instants_.
-
- Il est de grande race, en somme.
-
-LE COMTE DE CAMPOREAL.
-
- L’étrange, c’est qu’il veut faire son honnête homme!
-
-_A don Manuel Arias._
-
- --Il est cousin,--aussi Santa-Cruz l’a poussé!--
- De ce marquis Salluste écroulé l’an passé.--
- Jadis, ce don César, aujourd’hui notre maître,
- Était le plus grand fou que la lune eût vu naître,
- C’était un drôle,--on sait des gens qui l’ont connu,--
- Qui prit un beau matin son fonds pour revenu,
- Qui changeait tous les jours de femmes, de carrosses,
- Et dont la fantaisie avait des dents féroces
- Capables de manger en un an le Pérou.
- Un jour il s’en alla, sans qu’on ait su par où.
-
-DON MANUEL ARIAS.
-
- L’âge a du fou joyeux fait un sage fort rude.
-
-LE COMTE DE CAMPOREAL.
-
- Toute fille de joie en séchant devient prude.
-
-UBILLA.
-
- Je le crois homme probe.
-
-LE COMTE DE CAMPOREAL, _riant_.
-
- Oh! candide Ubilla!
- Qui se laisse éblouir à ces probités-là!
-
-_D’un ton significatif._
-
- La maison de la reine, ordinaire et civile,
-
-_Appuyant sur les chiffres._
-
- Coûte par an six cent soixante-quatre mille
- Soixante-six ducats!--c’est un pactole obscur
- Où, certe, on doit jeter le filet à coup sûr.
- Eau trouble, pêche claire.
-
-LE MARQUIS DE PRIEGO, _survenant_.
-
- Ah çà, ne vous déplaise,
- Je vous trouve imprudents et parlant fort à l’aise.
- Feu mon grand père, auprès du comte-duc nourri,
- Disait: Mordez le roi, baisez le favori.--
- Messieurs, occupons-nous des affaires publiques.
-
-_Tous s’asseyent autour de la table; les uns prennent des plumes, les
-autres feuillettent des papiers. Du reste, oisiveté générale. Moment de
-silence._
-
-MONTAZGO, _bas à Ubilla_.
-
- Je vous ai demandé sur la caisse aux reliques
- De quoi payer l’emploi d’alcade à mon neveu.
-
-UBILLA, _bas_.
-
- Vous, vous m’aviez promis de nommer avant peu
- Mon cousin Melchior d’Elva bailli de l’Èbre.
-
-MONTAZGO, _se récriant_.
-
- Nous venons de doter votre fille. On célèbre
- Encor sa noce.--On est sans relâche assailli...
-
-UBILLA, _bas_.
-
- Vous aurez votre alcade.
-
-MONTAZGO, _bas_.
-
- Et vous votre bailli.
-
-_Ils se serrent la main._
-
-COVADENGA, _se levant_.
-
- Messieurs les conseillers de Castille, il importe,
- Afin qu’aucun de nous de sa sphère ne sorte,
- De bien régler nos droits et de faire nos parts.
- Le revenu d’Espagne en cent mains est épars,
- C’est un malheur public, il y faut mettre un terme.
- Les uns n’ont pas assez, les autres trop. La ferme
- Du tabac est à vous, Ubilla. L’indigo
- Et le musc sont à vous, marquis de Priego.
- Camporeal perçoit l’impôt des huit mille hommes,
- L’almojarifazgo, le sel, mille autres sommes,
- Le quint du cent de l’or, de l’ambre et du jayet.
-
-_A Montazgo._
-
- Vous qui me regardez de cet œil inquiet,
- Vous avez à vous seul, grâce à votre manège,
- L’impôt sur l’arsenic et le droit sur la neige;
- Vous avez les ports secs, les cartes, le laiton,
- L’amende des bourgeois qu’on punit du bâton,
- La dîme de la mer, le plomb, le bois de rose!...--
- Moi, je n’ai rien, messieurs. Rendez-moi quelque chose!
-
-LE COMTE DE CAMPOREAL, _éclatant de rire_.
-
- Oh! le vieux diable! il prend les profits les plus clairs.
- Excepté l’Inde, il a les îles des deux mers.
- Quelle envergure! Il tient Mayorque d’une griffe
- Et de l’autre il s’accroche au pic du Ténériffe!
-
-COVADENGA, _s’échauffant_.
-
- Moi, je n’ai rien!
-
-LE MARQUIS DE PRIEGO, _riant_.
-
- Il a les nègres!
-
-_Tous se lèvent et parlent à la fois, se querellant._
-
-MONTAZGO.
-
- Je devrais
- Me plaindre bien plutôt. Il me faut les forêts!
-
-COVADENGA, _au marquis de Priego_.
-
- Donnez-moi l’arsenic, je vous cède les nègres!
-
-_Depuis quelques instants, Ruy Blas est entré par la porte du fond
-et assiste à la scène sans être vu des interlocuteurs. Il est vêtu
-de velours noir, avec un manteau de velours écarlate; il a la plume
-blanche au chapeau et la Toison-d’Or au cou. Il les écoute d’abord en
-silence, puis, tout à coup, il s’avance à pas lents et paraît au milieu
-d’eux au plus fort de la querelle._
-
-
-SCÈNE DEUXIÈME.
-
-LES MÊMES, RUY BLAS.
-
-RUY BLAS, _survenant_.
-
- Bon appétit! messieurs!--
-
-_Tous se retournent. Silence de surprise et d’inquiétude. Ruy Blas se
-couvre, croise les bras, et poursuit en les regardant en face._
-
- O ministres intègres!
- Conseillers vertueux! voilà votre façon
- De servir, serviteurs qui pillez la maison!
- Donc vous n’avez pas honte et vous choisissez l’heure,
- L’heure sombre où l’Espagne agonisante pleure!
- Donc vous n’avez ici pas d’autres intérêts
- Que d’emplir votre poche et vous enfuir après!
- Soyez flétris devant votre pays qui tombe,
- Fossoyeurs qui venez le voler dans sa tombe!
- --Mais voyez, regardez, ayez quelque pudeur.
- L’Espagne et sa vertu, l’Espagne et sa grandeur,
- Tout s’en va.--Nous avons, depuis Philippe-Quatre,
- Perdu le Portugal, le Brésil, sans combattre;
- En Alsace Brisach, Steinfort en Luxembourg;
- Et toute la Comté jusqu’au dernier faubourg;
- Le Roussillon, Ormuz, Goa, cinq mille lieues
- De côte, et Pernambouc, et les Montagnes-Bleues!
- Mais voyez.--Du ponant jusques à l’orient,
- L’Europe, qui vous hait, vous regarde en riant.
- Comme si votre roi n’était plus qu’un fantôme,
- La Hollande et l’Anglais partagent ce royaume;
- Rome vous trompe; il faut ne risquer qu’à demi
- Une armée en Piémont, quoique pays ami;
- La Savoie et son duc sont pleins de précipices;
- La France, pour vous prendre, attend des jours propices;
- L’Autriche aussi vous guette.--Et l’infant bavarois
- Se meurt, vous le savez.--Quant à vos vice-rois,
- Médina, fou d’amour, emplit Naples d’esclandres,
- Vaudémont vend Milan, Legañez perd les Flandres.
- Quel remède à cela?--L’État est indigent;
- L’État est épuisé de troupes et d’argent;
- Nous avons sur la mer, où Dieu met ses colères,
- Perdu trois cents vaisseaux, sans compter les galères!
- Et vous osez!...--Messieurs, en vingt ans, songez-y,
- Le peuple,--j’en ai fait le compte, et c’est ainsi!--
- Portant sa charge énorme et sous laquelle il ploie,
- Pour vous, pour vos plaisirs, pour vos filles de joie,
- Le peuple misérable, et qu’on pressure encor,
- A sué quatre cent trente millions d’or!
- Et ce n’est pas assez! et vous voulez, mes maîtres!...--
- Ah! j’ai honte pour vous!--Au dedans, routiers, reîtres,
- Vont battant le pays et brûlant la moisson.
- L’escopette est braquée au coin de tout buisson.
- Comme si c’était peu de la guerre des princes,
- Guerre entre les couvents, guerre entre les provinces,
- Tous voulant dévorer leur voisin éperdu,
- Morsures d’affamés sur un vaisseau perdu!
- Notre église en ruine est pleine de couleuvres;
- L’herbe y croît. Quant aux grands, des aïeux, mais pas d’œuvres.
- Tout se fait par intrigue et rien par loyauté.
- L’Espagne est un égout où vient l’impureté
- De toute nation.--Tout seigneur à ses gages
- A cent coupe-jarrets qui parlent cent langages.
- Gênois, Sardes, Flamands. Babel est dans Madrid.
- L’alguazil, dur au pauvre, au riche s’attendrit.
- La nuit, on assassine et chacun crie: à l’aide!
- --Hier on m’a volé, moi, près du pont de Tolède!
- La moitié de Madrid pille l’autre moitié.
- Tous les juges vendus; pas un soldat payé.
- Anciens vainqueurs du monde, Espagnols que nous sommes,
- Quelle armée avons-nous? A peine six mille hommes,
- Qui vont pieds nus. Des gueux, des juifs, des montagnards
- S’habillant d’une loque et s’armant de poignards.
- Aussi d’un régiment toute bande se double.
- Sitôt que la nuit tombe, il est une heure trouble
- Où le soldat douteux se transforme en larron.
- Matalobos a plus de troupes qu’un baron.
- Un voleur fait chez lui la guerre au roi d’Espagne.
- Hélas! les paysans qui sont dans la campagne
- Insultent en passant la voiture du roi;
- Et lui, votre seigneur, plein de deuil et d’effroi,
- Seul, dans l’Escurial, avec les morts qu’il foule,
- Courbe son front pensif sur l’empire qui croule!
- --Voilà!--L’Europe, hélas! écrase du talon
- Ce pays qui fut pourpre et n’est plus que haillon!
- L’État s’est ruiné dans ce siècle funeste,
- Et vous vous disputez à qui prendra le reste!
- Ce grand peuple espagnol aux membres énervés,
- Qui s’est couché dans l’ombre et sur qui vous vivez,
- Expire dans cet antre où son sort se termine,
- Triste comme un lion mangé par la vermine!
- --Charles-Quint! dans ces temps d’opprobre et de terreur,
- Que fais-tu dans ta tombe, ô puissant empereur?
- Oh! lève-toi! viens voir!--Les bons font place aux pires.
- Ce royaume effrayant, fait d’un amas d’empires,
- Penche... Il nous faut ton bras! au secours, Charles-Quint!
- Car l’Espagne se meurt! car l’Espagne s’éteint!
- Ton globe, qui brillait dans ta droite profonde,
- Soleil éblouissant, qui faisait croire au monde
- Que le jour désormais se levait à Madrid,
- Maintenant, astre mort, dans l’ombre s’amoindrit,
- Lune aux trois quarts rongée et qui décroît encore,
- Et que d’un autre peuple effacera l’aurore!
- Hélas! ton héritage est en proie aux vendeurs.
- Tes rayons, ils en font des piastres! Tes splendeurs,
- On les souille!--O géant! se peut-il que tu dormes?--
- On vend ton sceptre au poids! un tas de nains difformes
- Se taillent des pourpoints dans ton manteau de roi;
- Et l’aigle impérial qui, jadis, sous ta loi,
- Couvrait le monde entier de tonnerre, et de flamme,
- Cuit, pauvre oiseau plumé, dans leur marmite infâme!
-
-_Les conseillers se taisent consternés. Seuls, le marquis de Priego et
-le comte de Camporeal redressent la tête et regardent Ruy Blas avec
-colère. Puis Camporeal, après avoir parlé à Priego, va à la table,
-écrit quelques mots sur un papier, les signe et les fait signer au
-marquis._
-
-LE COMTE DE CAMPOREAL, _désignant le marquis de Priego et remettant le
-papier à Ruy Blas_.
-
- Monsieur le duc,--au nom de tous les deux,--voici
- Notre démission de notre emploi.
-
-RUY BLAS, _prenant le papier, froidement_.
-
- Merci.
- Vous vous retirerez, avec votre famille,
-
-_A Priego._
-
- Vous, en Andalousie,--
-
-_A Camporeal._
-
- Et vous, comte, en Castille.
- Chacun dans vos États. Soyez partis demain.
-
-_Les deux seigneurs s’inclinent et sortent fièrement le chapeau sur la
-tête. Ruy Blas se tourne vers les autres conseillers._
-
- Quiconque ne veut pas marcher dans mon chemin
- Peut suivre ces messieurs.
-
-_Silence dans les assistants. Ruy Blas s’assied à la table sur une
-chaise à dossier placée à droite du fauteuil royal, et s’occupe à
-décacheter une correspondance. Pendant qu’il parcourt les lettres l’une
-après l’autre, Covadenga, Arias et Ubilla échangent quelques paroles à
-voix basse._
-
-UBILLA, _à Covadenga, montrant Ruy Blas_.
-
- Fils, nous avons un maître.
- Cet homme sera grand.
-
-DON MANUEL ARIAS.
-
- Oui, s’il a le temps d’être.
-
-COVADENGA.
-
- Et s’il ne se perd pas à tout voir de trop près.
-
-UBILLA.
-
- Il sera Richelieu!
-
-DON MANUEL ARIAS.
-
- S’il n’est Olivarès!
-
-RUY BLAS, _après avoir parcouru vivement une lettre qu’il vient
-d’ouvrir._
-
- Un complot! qu’est ceci? messieurs, que vous disais-je?
-
-_Lisant._
-
- --... «Duc d’Olmedo, veillez. Il se prépare un piége
- «Pour enlever quelqu’un de très-grand de Madrid.»
-
-_Examinant la lettre._
-
- --On ne nomme pas qui. Je veillerai.--L’écrit
- Est anonyme.--
-
-_Entre un huissier de cour qui s’approche de Ruy Blas avec une profonde
-révérence._
-
- Allons! qu’est-ce!
-
-L’HUISSIER.
-
- A Votre Excellence
- J’annonce monseigneur l’ambassadeur de France.
-
-RUY BLAS.
-
- Ah! d’Harcourt! Je ne puis à présent.
-
-L’HUISSIER, _s’inclinant_.
-
- Monseigneur,
- Le nonce impérial dans la chambre d’honneur
- Attend Votre Excellence.
-
-RUY BLAS.
-
- A cette heure? impossible.
-
-_L’huissier s’incline et sort. Depuis quelques instants, un page est
-entré, vêtu d’une livrée couleur de feu à galons d’argent, et s’est
-approché de Ruy Blas._
-
-RUY BLAS, _l’apercevant_.
-
- Mon page! je ne suis pour personne visible.
-
-LE PAGE, _bas_.
-
- Le comte Guritan, qui revient de Neubourg...
-
-RUY BLAS, _avec un geste de surprise_.
-
- Ah!--Page, enseigne-lui ma maison du faubourg.
- Qu’il m’y vienne trouver demain, si bon lui semble.
- Va.
-
-_Le page sort. Aux conseillers._
-
- Nous aurons tantôt à travailler ensemble.
- Dans deux heures. Messieurs, revenez.
-
-_Tous sortent en saluant profondément Ruy Blas._
-
-_Ruy Blas, resté seul, fait quelques pas en proie à une rêverie
-profonde. Tout à coup, à l’angle du salon, la tapisserie s’écarte et la
-reine apparaît. Elle est vêtue de blanc avec la couronne en tête; elle
-paraît rayonnante de joie et fixe sur Ruy Blas un regard d’admiration
-et de respect. Elle soutient d’un bras la tapisserie derrière laquelle
-on entrevoit une sorte de cabinet obscur où l’on distingue une petite
-porte. Ruy Blas, en se retournant, aperçoit la reine et reste comme
-pétrifié devant cette apparition._
-
-
-SCÈNE TROISIÈME.
-
-RUY BLAS, LA REINE.
-
-LA REINE, _du fond du théâtre_.
-
- Oh! merci!
-
-RUY BLAS.
-
- Ciel!
-
-LA REINE.
-
- Vous avez bien fait de leur parler ainsi.
- Je n’y puis résister, duc, il faut que je serre
- Cette loyale main si ferme et si sincère!
-
-_Elle marche vivement à lui et lui prend la main qu’elle presse avant
-qu’il ait pu s’en défendre._
-
-RUY BLAS.
-
-_A part._
-
- La fuir depuis six mois et la voir tout à coup.
-
-_Haut._
-
- Vous étiez là, madame?...
-
-LA REINE.
-
- Oui, duc, j’entendais tout.
- J’étais là. J’écoutais avec toute mon âme!
-
-RUY BLAS, _montrant la cachette_.
-
- Je ne soupçonnais pas...--Ce cabinet, madame...
-
-LA REINE.
-
- Personne ne le sait. C’est un réduit obscur
- Que don Philippe trois fit creuser dans ce mur,
- D’où le maître invisible entend tout comme une ombre.
- Là j’ai vu bien souvent Charles deux, morne et sombre,
- Assister aux conseils où l’on pillait son bien,
- Où l’on vendait l’État.
-
-RUY BLAS.
-
- Et que disait-il?
-
-LA REINE.
-
- Rien.
-
-RUY BLAS.
-
- Rien?--Et que faisait-il?
-
-LA REINE.
-
- Il allait à la chasse.
- Mais vous! j’entends encor votre accent qui menace.
- Comme vous les traitiez d’une haute façon,
- Et comme vous aviez superbement raison!
- Je soulevais le bord de la tapisserie,
- Je vous voyais. Votre œil, irrité sans furie,
- Les foudroyait d’éclairs, et vous leur disiez tout.
- Vous me sembliez seul être resté debout!
- Mais où donc avez-vous appris toutes ces choses?
- D’où vient que vous savez les effets et les causes?
- Vous n’ignorez donc rien? D’où vient que votre voix
- Parlait comme devrait parler celle des rois?
- Pourquoi donc étiez-vous, comme eût été Dieu même,
- Si terrible et si grand?
-
-RUY BLAS.
-
- Parce que je vous aime!
- Parce que je sens bien, moi qu’ils haïssent tous,
- Que ce qu’ils font crouler s’écroulera sur vous!
- Parce que rien n’effraye une ardeur si profonde,
- Et que, pour vous sauver, je sauverais le monde!
- Je suis un malheureux qui vous aime d’amour.
- Hélas! je pense à vous comme l’aveugle au jour,
- Madame, écoutez-moi. J’ai des rêves sans nombre.
- Je vous aime de loin, d’en bas, du fond de l’ombre;
- Je n’oserais toucher le bout de votre doigt,
- Et vous m’éblouissez comme un ange qu’on voit!
- --Vraiment, j’ai bien souffert. Si vous saviez, madame!
- Je vous parle à présent. Six mois, cachant ma flamme
- J’ai fui. Je vous fuyais et je souffrais beaucoup.
- Je ne m’occupe pas de ces hommes du tout,
- Je vous aime.--O mon Dieu! j’ose le dire en face
- A Votre Majesté. Que faut-il que je fasse?
- Si vous disiez: Meurs! je mourrais. J’ai l’effroi
- Dans le cœur. Pardonnez!
-
-LA REINE.
-
- Oh! parle! ravis-moi!
- Jamais on ne m’a dit ces choses-là. J’écoute!
- Ton âme, en me parlant, me bouleverse toute.
- J’ai besoin de tes yeux, j’ai besoin de ta voix.
- Oh! c’est moi qui souffrais! Si tu savais! cent fois,
- Cent fois, depuis six mois que ton regard m’évite...
- --Mais non, je ne dois pas dire cela si vite.
- Je suis bien malheureuse. Oh! je me tais, j’ai peur!
-
-RUY BLAS, _qui l’écoute avec ravissement_.
-
- O madame! achevez! vous m’emplissez le cœur!
-
-LA REINE.
-
- Eh bien, écoute donc!
-
-_Levant les yeux au ciel._
-
- --Oui, je vais tout lui dire.
- Est-ce un crime? Tant pis. Quand le cœur se déchire,
- Il faut bien laisser voir tout ce qu’on y cachait.--
- Tu fuis la reine? Eh bien, la reine te cherchait!
- Tous les jours je viens là,--là, dans cette retraite,--
- T’écoutant, recueillant ce que tu dis, muette,
- Contemplant ton esprit qui veut, juge et résout,
- Et prise par ta voix qui m’intéresse à tout.
- Va, tu me sembles bien le vrai roi, le vrai maître.
- C’est moi, depuis six mois, tu t’en doutes peut-être,
- Qui t’ai fait, par degrés, monter jusqu’au sommet.
- Où Dieu t’aurait dû mettre une femme te met.
- Oui, tout ce qui me touche a mes soins. Je t’admire.
- Autrefois une fleur, à présent un empire!
- D’abord je t’ai vu bon, et puis je te vois grand.
- Mon Dieu! c’est à cela qu’une femme se prend!
- Mon Dieu! si je fais mal, pourquoi, dans cette tombe,
- M’enfermer, comme on met en cage une colombe,
- Sans espoir, sans amour, sans un rayon doré?
- --Un jour que nous aurons le temps, je te dirai
- Tout ce que j’ai souffert.--Toujours seule, oubliée.
- Et puis, à chaque instant, je suis humiliée.
- Tiens, juge: hier encor...--Ma chambre me deplaît.
- --Tu dois savoir cela, toi qui sais tout, il est
- Des chambres où l’on est plus triste que dans d’autres;--
- J’en ai voulu changer. Vois quels fers sont les nôtres!
- On ne l’a pas voulu. Je suis esclave ainsi!--
- Duc, il faut,--dans ce but le ciel t’envoie ici,--
- Sauver l’État qui tremble, et retirer du gouffre
- Le peuple qui travaille, et m’aimer, moi qui souffre.
- Je te dis tout cela sans suite, à ma façon,
- Mais tu dois cependant voir que j’ai bien raison.
-
-RUY BLAS, _tombant à genoux_.
-
- Madame...
-
-LA REINE, _gravement_.
-
- Don César, je vous donne mon âme.
- Reine pour tous, pour vous je ne suis qu’une femme.
- Par l’amour, par le cœur, duc, je vous appartien.
- J’ai foi dans votre honneur pour respecter le mien.
- Quand vous m’appellerez, je viendrai. Je suis prête.
- --O César! un esprit sublime est dans ta tête.
- Sois fier, car le génie est ta couronne à toi!
-
-_Elle baise Ruy Blas au front._
-
- Adieu.
-
-_Elle soulève la tapisserie et disparaît._
-
-
-SCÈNE QUATRIÈME.
-
-RUY BLAS, _seul_.
-
-_Il est comme absorbé dans une contemplation angélique._
-
- Devant mes yeux c’est le ciel que je voi!
- De ma vie, ô mon Dieu! cette heure est la première.
- Devant moi tout un monde, un monde de lumière,
- Comme ces paradis qu’en songe nous voyons,
- S’entr’ouvre en m’inondant de vie et de rayons!
- Partout, en moi, hors moi, joie, extase et mystère,
- Et l’ivresse, et l’orgueil, et ce qui sur la terre
- Se rapproche le plus de la Divinité,
- L’amour dans la puissance et dans la majesté!
- La reine m’aime! ô Dieu! c’est bien vrai, c’est moi-même.
- Je suis plus que le roi puisque la reine m’aime!
- Oh! cela m’éblouit. Heureux, aimé, vainqueur!
- Duc d’Olmedo,--l’Espagne à mes pieds,--j’ai son cœur!
- Cet ange qu’à genoux je contemple et je nomme,
- D’un mot me transfigure et me fait plus qu’un homme.
- Donc je marche vivant dans mon rêve étoilé!
- Oh! oui, j’en suis bien sûr, elle m’a bien parlé.
- C’est bien elle. Elle avait un petit diadème
- En dentelle d’argent. Et je regardais même,
- Pendant qu’elle parlait,--je crois la voir encor,--
- Un aigle ciselé sur son bracelet d’or.
- Elle se fie à moi, m’a-t-elle dit.--Pauvre ange!
- Oh! s’il est vrai que Dieu, par un prodige étrange,
- En nous donnant l’amour, voulut mêler en nous
- Ce qui fait l’homme grand à ce qui le fait doux,
- Moi, qui ne crains plus rien maintenant qu’elle m’aime,
- Moi, qui suis tout-puissant, grâce à son choix suprême,
- Moi, dont le cœur gonflé ferait envie aux rois,
- Devant Dieu qui m’entend, sans peur, à haute voix,
- Je le dis, vous pouvez vous confier, madame,
- A mon bras comme reine, à mon cœur comme femme!
- Le dévoûment se cache au fond de mon amour
- Pur et loyal!--Allez, ne craignez rien!--
-
-_Depuis quelques instants, un homme est entré par la porte du fond,
-enveloppé d’un grand manteau, coiffé d’un chapeau galonné d’argent. Il
-s’est avancé lentement vers Ruy Blas sans être vu, et, au moment où Ruy
-Blas, ivre d’extase et de bonheur, lève les yeux au ciel, cet homme
-lui pose brusquement la main sur l’épaule. Ruy Blas se retourne comme
-réveillé subitement; l’homme laisse tomber son manteau, et Ruy Blas
-reconnaît don Salluste. Don Salluste est vêtu d’une livrée couleur de
-feu à galons d’argent, pareille à celle du page de Ruy Blas._
-
-
-SCÈNE CINQUIÈME.
-
-RUY BLAS, DON SALLUSTE.
-
-DON SALLUSTE, _posant sa main sur l’épaule de Ruy Blas_.
-
- Bonjour.
-
-RUY BLAS, _effaré_.
-
-_A part._
-
- Grand Dieu! je suis perdu! le marquis!
-
-DON SALLUSTE, _souriant_.
-
- Je parie
- Que tous ne pensiez pas à moi.
-
-RUY BLAS.
-
- Sa seigneurie
- En effet me surprend.
-
-_A part._
-
- Oh! mon malheur renaît.
- J’étais tourné vers l’ange et le démon venait.
-
-_Il court à la tapisserie qui cache le cabinet secret, et en ferme
-la petite porte au verrou; puis il revient tout tremblant vers don
-Salluste._
-
-DON SALLUSTE.
-
- Eh bien! comment cela va-t-il?
-
-RUY BLAS, _l’œil fixé sur don Salluste impassible, pouvant à peine
-rassembler ses idées_.
-
- Cette livrée?...
-
-DON SALLUSTE, _souriant toujours_.
-
- Il fallait du palais me procurer l’entrée.
- Avec cet habit-là l’on arrive partout.
- J’ai pris votre livrée et la trouve à mon goût.
-
-(_Il se couvre. Ruy Blas reste tête nue._)
-
-RUY BLAS.
-
- Mais j’ai peur pour vous...
-
-DON SALLUSTE.
-
- Peur! Quel est ce mot risible?
-
-RUY BLAS.
-
- Vous êtes exilé?
-
-DON SALLUSTE.
-
- Croyez-vous? c’est possible.
-
-RUY BLAS.
-
- Si l’on vous reconnaît, au palais, en plein jour?
-
-DON SALLUSTE.
-
- Ah bah! des gens heureux, qui sont des gens de cour,
- Iraient perdre leur temps, ce temps qui sitôt passe,
- A se ressouvenir d’un visage en disgrâce!
- D’ailleurs, regarde-t-on le profil d’un valet?
-
-_Il s’assied dans un fauteuil, et Ruy Blas reste debout._
-
- A propos, que dit-on à Madrid, s’il vous plaît?
- Est-il vrai que, brûlant d’un zèle hyperbolique,
- Ici, pour les beaux yeux de la caisse publique,
- Vous exilez ce cher Priego, l’un des grands?
- Vous avez oublié que vous êtes parents.
- Sa mère est Sandoval, la vôtre aussi. Que diable!
- Sandoval porte d’or à la bande de sable.
- Regardez vos blasons, don César. C’est fort clair.
- Cela ne se fait pas entre parents, mon cher.
- Les loups pour nuire aux loups font-ils les bons apôtres?
- Ouvrez les yeux pour vous, fermez-les pour les autres.
- Chacun pour soi.
-
-RUY BLAS, _se rassurant un peu_.
-
- Pourtant, monsieur, permettez-moi.
- Monsieur de Priego, comme noble du roi,
- A grand tort d’aggraver les charges de l’Espagne.
- Or, il va falloir mettre une armée en campagne;
- Nous n’avons pas d’argent, et pourtant il le faut.
- L’héritier bavarois penche à mourir bientôt.
- Hier, le comte d’Harrach, que vous devez connaître,
- Me le disait au nom de l’empereur son maître.
- Si monsieur l’archiduc veut soutenir son droit,
- La guerre éclatera...
-
-DON SALLUSTE.
-
- L’air me semble un peu froid.
- Faites-moi le plaisir de fermer la croisée.
-
-_Ruy Blas, pâle de honte et de désespoir, hésite un moment; puis il
-fait un effort et se dirige lentement vers la fenêtre, et revient vers
-don Salluste, qui, assis dans le fauteuil, le suit des yeux d’un air
-indifférent._
-
-RUY BLAS, _reprenant et essayant de convaincre don Salluste_.
-
- Daignez voir à quel point la guerre est malaisée.
- Que faire sans argent? Excellence, écoutez.
- Le salut de l’Espagne est dans nos probités.
- Pour moi, j’ai, comme si notre armée était prête,
- Fait dire à l’empereur que je lui tiendrais tête...
-
-DON SALLUSTE, _interrompant Ruy Blas et lui montrant son mouchoir qu’il
-a laissé tomber en entrant_.
-
- Pardon! ramassez-moi mon mouchoir.
-
-_Ruy Blas, comme à la torture, hésite encore, puis se baisse, ramasse
-le mouchoir, et le présente à don Salluste._
-
-DON SALLUSTE, _mettant le mouchoir dans sa poche_.
-
- --Vous disiez?...
-
-RUY BLAS, _avec un effort_.
-
- Le salut de l’Espagne!--oui, l’Espagne à nos pieds,
- Et l’intérêt public demandent qu’on s’oublie.
- Ah! toute nation bénit qui la délie.
- Sauvons ce peuple! Osons être grands, et frappons!
- Otons l’ombre à l’intrigue et le masque aux fripons!
-
-DON SALLUSTE, _nonchalamment_.
-
- Et d’abord ce n’est pas de bonne compagnie.--
- Cela sent son pédant et son petit génie
- Que de faire sur tout un bruit démesuré.
- Un méchant million, plus ou moins dévoré,
- Voilà-t-il pas de quoi pousser des cris sinistres!
- Mon cher, les grands seigneurs ne sont pas de vos cuistres.
- Ils vivent largement. Je parle sans phébus.
- Le bel air que celui d’un redresseur d’abus
- Toujours bouffi d’orgueil et rouge de colère!
- Mais bah! vous voulez être un gaillard populaire,
- Adoré des bourgeois et des marchands d’esteufs.
- C’est fort drôle. Ayez donc des caprices plus neufs.
- Les intérêts publics? Songez d’abord aux vôtres.
- Le salut de l’Espagne est un mot creux que d’autres
- Feront sonner, mon cher, tout aussi bien que vous.
- La popularité? c’est la gloire en gros sous.
- Rôder, dogue aboyant, tout autour des gabelles?
- Charmant métier! je sais des postures plus belles.
- Vertu? foi? probité? c’est du clinquant déteint.
- C’était usé déjà du temps de Charles-Quint.
- Vous n’êtes pas un sot; faut-il qu’on vous guérisse
- Du pathos? Vous tétiez encore votre nourrice,
- Que nous autres déjà, nous avions sans pitié,
- Gaîment, à coups d’épingle ou bien à coups de pié,
- Crevant votre ballon au milieu des risées,
- Fait sortir tout le vent de ces billevesées!
-
-RUY BLAS.
-
- Mais pourtant, monseigneur...
-
-DON SALLUSTE, _avec un sourire glacé_.
-
- Vous êtes étonnant.
- Occupons-nous d’objets sérieux, maintenant.
-
-_D’un ton bref et impérieux._
-
- --Vous m’attendrez demain toute la matinée,
- Chez vous, dans la maison que je vous ai donnée.
- La chose que je fais touche à l’événement.
- Gardez pour nous servir les muets seulement.
- Ayez dans le jardin, caché sous le feuillage,
- Un carrosse attelé, tout prêt pour un voyage.
- J’aurai soin des relais. Faites tout à mon gré.
- --Il vous faut de l’argent. Je vous en enverrai.--
-
-RUY BLAS.
-
- Monsieur, j’obéirai. Je consens à tout faire.
- Mais jurez-moi d’abord qu’en toute cette affaire
- La reine n’est pour rien.
-
-DON SALLUSTE, _qui jouait avec un couteau d’ivoire sur la table, se
-retourne à demi_.
-
- De quoi vous mêlez-vous?
-
-RUY BLAS, _chancelant et le regardant avec épouvante_.
-
- Oh! vous êtes un homme effrayant. Mes genoux
- Tremblent... Vous m’entraînez vers un gouffre invisible.
- Oh! je sens que je suis dans une main terrible!
- Vous avez des projets monstrueux. J’entrevoi
- Quelque chose d’horrible...--Ayez pitié de moi.
- Il faut que je vous dise, hélas! jugez vous-même!--
- Vous ne le saviez pas! cette femme, je l’aime!
-
-DON SALLUSTE, _froidement_.
-
- Mais si. Je le savais.
-
-RUY BLAS.
-
- Vous le saviez!
-
-DON SALLUSTE.
-
- Pardieu!
- Qu’est-ce que cela fait?
-
-RUY BLAS, _s’appuyant au mur pour ne pas tomber, et comme se parlant à
-lui-même_.
-
- Donc il s’est fait un jeu,
- Le lâche, d’essayer sur moi cette torture!
- Mais c’est que ce serait une affreuse aventure!
-
-_Il lève les yeux au ciel._
-
- Seigneur Dieu tout-puissant, mon Dieu qui m’éprouvez,
- Épargnez-moi, Seigneur!
-
-DON SALLUSTE.
-
- Ah çà, mais--vous rêvez!
- Vraiment! vous vous prenez au sérieux, mon maître.
- C’est bouffon. Vers un but que seul je dois connaître,
- But plus heureux pour vous que vous ne le pensez,
- J’avance. Tenez-vous tranquille. Obéissez.
- Je vous l’ai déjà dit et je vous le répète,
- Je veux votre bonheur. Marchez, la chose est faite.
- Puis, grand’chose après tout que des chagrins d’amour!
- Nous passons tous par là. C’est l’affaire d’un jour.
- Savez-vous qu’il s’agit du destin d’un empire?
- Qu’est le vôtre à côté? Je veux bien tout vous dire,
- Mais ayez le bon sens de comprendre aussi, vous.
- Soyez de votre état. Je suis très-bon, très-doux,
- Mais que diable! un laquais, d’argile humble ou choisie,
- N’est qu’un vase où je veux verser ma fantaisie.
- De vous autres, mon cher, on fait tout ce qu’on veut.
- Votre maître, selon le dessein qui l’émeut,
- A son gré vous déguise, à son gré vous démasque.
- Je vous ai fait seigneur. C’est un rôle fantasque,
- --Pour l’instant.--Vous avez l’habillement complet.
- Mais, ne l’oubliez pas, vous êtes mon valet.
- Vous courtisez la reine ici par aventure,
- Comme vous monteriez derrière ma voiture.
- Soyez donc raisonnable.
-
-RUY BLAS, _qui l’a écouté avec égarement et comme ne pouvant en croire
-ses oreilles_.
-
- O mon Dieu!--Dieu clément!
- Dieu juste! de quel crime est-ce le châtiment?
- Qu’est-ce donc que j’ai fait? Vous êtes notre père,
- Et vous ne voulez pas qu’un homme désespère!
- Voilà donc où j’en suis!--et volontairement,
- Et sans tort de ma part,--pour voir,--uniquement
- Pour voir agoniser une pauvre victime,
- Monseigneur, vous m’avez plongé dans cet abîme.
- Tordre un malheureux cœur plein d’amour et de foi,
- Afin d’en exprimer la vengeance pour soi!
-
-_Se parlant à lui-même._
-
- Car c’est une vengeance! oui, la chose est certaine
- Et je devine bien que c’est contre la reine!
- Qu’est-ce que je vais faire? Aller lui dire tout?
- Ciel! devenir pour elle un objet de dégoût
- Et d’horreur! un Crispin! un fourbe à double face!
- Un effronté coquin qu’on bâtonne et qu’on chasse!
- Jamais!--Je deviens fou, ma raison se confond!
-
-_Une pause. Il rêve._
-
- O mon Dieu! voilà donc les choses qui se font!
- Bâtir une machine effroyable dans l’ombre,
- L’armer hideusement de rouages sans nombre,
- Puis, sous la meule, afin de voir comment elle est,
- Jeter une livrée, une chose, un valet,
- Puis la faire mouvoir, et soudain sous la roue
- Voir sortir des lambeaux teints de sang et de boue,
- Une tête brisée, un cœur tiède et fumant,
- Et ne pas frissonner alors qu’en ce moment
- On reconnaît, malgré le mot dont on le nomme,
- Que ce laquais était l’enveloppe d’un homme!
-
-_Se tournant vers don Salluste._
-
- Mais il est temps encore! oh! monseigneur, vraiment!
- L’horrible roue encor n’est pas en mouvement!
-
-_Il se jette à ses pieds._
-
- Ayez pitié de moi! grâce! ayez pitié d’elle!
- Vous savez que je suis un serviteur fidèle!
- Vous l’avez dit souvent! voyez! je me soumets!
- Grâce!
-
-DON SALLUSTE.
-
- Cet homme-là ne comprendra jamais.
- C’est impatientant.
-
-RUY BLAS, _se traînant à ses pieds_.
-
- Grâce!
-
-DON SALLUSTE.
-
- Abrégeons, mon maître.
-
-_Il se tourne vers la fenêtre._
-
- Gageons que vous avez mal fermé la fenêtre.
- Il vient un froid par là!
-
-_Il va à la croisée et la ferme._
-
-RUY BLAS, _se relevant_.
-
- Oh! c’est trop! à présent
- Je suis duc d’Olmedo, ministre tout-puissant!
- Je relève le front sous le pied qui m’écrase.
-
-DON SALLUSTE.
-
- Comment dit-il cela? Répétez-donc la phrase.
- Ruy Blas, duc d’Olmedo? Vos yeux ont un bandeau.
- Ce n’est que sur Bazan qu’on a mis Olmedo.
-
-RUY BLAS.
-
- Je vous fais arrêter.
-
-DON SALLUSTE.
-
- Je dirai qui vous êtes.
-
-RUY BLAS, _exaspéré_.
-
- Mais...
-
-DON SALLUSTE.
-
- Vous m’accuserez? J’ai risqué nos deux têtes.
- C’est prévu. Vous prenez trop tôt l’air triomphant.
-
-RUY BLAS.
-
- Je nierai tout!
-
-DON SALLUSTE.
-
- Allons! vous êtes un enfant.
-
-RUY BLAS.
-
- Vous n’avez pas de preuve!
-
-DON SALLUSTE.
-
- Et vous pas de mémoire.
- Je fais ce que je dis, et vous pouvez m’en croire.
- Vous n’êtes que le gant, et moi je suis la main.
-
-_Bas et se rapprochant de Ruy Blas._
-
- Si tu n’obéis pas, si tu n’es pas demain
- Chez toi pour préparer ce qu’il faut que je fasse,
- Si tu dis un seul mot de tout ce qui se passe,
- Si tes yeux, si ton geste en laissent rien percer,
- Celle pour qui tu crains, d’abord, pour commencer,
- Par ta folle aventure, en cent lieux répandue,
- Sera publiquement diffamée et perdue,
- Puis, elle recevra, ceci n’a rien d’obscur,
- Sous cachet, un papier, que je garde en lieu sûr,
- Écrit, te souvient-il avec quelle écriture?
- Signé, tu dois savoir de quelle signature?
- Voici ce que ses yeux y liront; «--Moi Ruy Blas,
- «Laquais de monseigneur le marquis de Finlas,
- «En toute occasion, ou secrète, ou publique,
- «M’engage à le servir comme un bon domestique.»
-
-RUY BLAS, _brisé et d’une voix éteinte_.
-
- Il suffit.--Je ferai, monsieur, ce qu’il vous plaît.
-
-_La porte du fond s’ouvre. On voit rentrer les conseillers du conseil
-privé._
-
-_Don Salluste s’enveloppe vivement de son manteau._
-
-DON SALLUSTE, _bas_.
-
- On vient.
-
-_Il salue profondément Ruy Blas. Haut._
-
- Monsieur le duc, je suis votre valet.
-
-_Il sort._
-
-
-FIN DU TROISIÈME ACTE.
-
-
-
-
-ACTE QUATRIÈME.
-
-DON CÉSAR.
-
-
-
-
-PERSONNAGES.
-
-
- RUY BLAS.
- DON CÉSAR.
- DON SALLUSTE.
- DON GURITAN.
- UN LAQUAIS.
- UNE DUÈGNE.
- UN PAGE.
- UN ALCADE.
- DES ALGUAZILS.
- DEUX MUETS.
-
-
-
-
-ACTE QUATRIÈME.
-
-Une petite chambre somptueuse et sombre. Lambris et meubles de
-vieille forme et de vieille dorure. Murs couverts d’anciennes
-tentures de velours cramoisi, écrasé et miroitant par places et
-derrière le dos des fauteuils, avec de larges galons d’or qui le
-divisent en bandes verticales. Au fond, une porte à deux battants.
-A gauche, sur un pan coupé, une grande cheminée sculptée du temps
-de Philippe II, avec écusson de fer battu dans l’intérieur. Du côté
-opposé, sur un pan coupé, une petite porte basse donnant dans un
-cabinet obscur. Une seule fenêtre à gauche, placée très-haut et
-garnie de barreaux et d’un auvent inférieur comme les croisées des
-prisons. Sur le mur, quelques vieux portraits enfumés et à demi
-effacés. Coffre de garde-robe avec miroir de Venise. Grands fauteuils
-du temps de Philippe III. Une armoire très-ornée adossée au mur. Une
-table carrée avec ce qu’il faut pour écrire. Un petit guéridon de
-forme ronde à pieds dorés dans un coin. C’est le matin.
-
-Au lever du rideau, Ruy Blas, vêtu de noir, sans manteau et sans la
-toison, vivement agité, se promène à grands pas dans la chambre. Au
-fond se tient son page, immobile et comme attendant ses ordres.
-
-
-SCÈNE PREMIÈRE.
-
-RUY BLAS, LE PAGE.
-
-RUY BLAS, _à part, et se parlant à lui-même_.
-
- Que faire?--Elle d’abord! elle avant tout!--rien qu’elle!
- Dût-on voir sur un mur rejaillir ma cervelle,
- Dût le gibet me prendre ou l’enfer me saisir
- Il faut que je la sauve!--oui! mais y réussir,
- Comment faire? donner mon sang, mon cœur, mon âme,
- Ce n’est rien, c’est aisé. Mais rompre cette trame!
- Deviner...--deviner! car il faut deviner!--
- Ce que cet homme a pu construire et combiner!
- Il sort soudain de l’ombre et puis il s’y replonge,
- Et là, seul dans sa nuit, que fait-il?--Quand j’y songe,
- Dans le premier moment je l’ai prié pour moi!
- Je suis un lâche, et puis c’est stupide!--eh bien quoi!
- C’est un homme méchant.--Mais que je m’imagine
- --La chose a sans nul doute une ancienne origine,--
- Que lorsqu’il tient sa proie et la mâche à moitié,
- Ce démon va lâcher la reine, par pitié
- Pour son valet! Peut-on fléchir les bêtes fauves?
- --Mais, misérable, il faut pourtant que tu la sauves!
- C’est toi qui l’as perdue! à tout prix! il le faut!
- --C’est fini. Me voilà retombé! De si haut!
- Si bas! j’ai donc rêvé!--Ho! je veux qu’elle échappe!
- Mais lui! par quelle porte, ô Dieu, par quelle trappe,
- Par où va-t-il venir, l’homme de trahison?
- Dans ma vie et dans moi, comme en cette maison,
- Il est maître. Il en peut arracher les dorures.
- Il a toutes les clefs de toutes les serrures.
- Il peut entrer, sortir, dans l’ombre s’approcher,
- Et marcher sur mon cœur comme sur ce plancher.
- --Oui, c’est que je rêvais! le sort trouble nos têtes
- Dans la rapidité des choses sitôt faites.--
- Je suis fou. Je n’ai plus une idée en son lieu.
- Ma raison dont j’étais si vain, mon Dieu! mon Dieu!
- Prise en un tourbillon d’épouvante et de rage,
- N’est plus qu’un pauvre jonc tordu par un orage!
- Que faire? Pensons bien. D’abord empêchons-la
- De sortir du palais.--Oh oui, le piége est là.
- Sans doute. Autour de moi tout est nuit, tout est gouffre.
- Je sens le piége, mais je ne vois pas.--Je souffre!
- C’est dit. Empêchons-la de sortir du palais.
- Faisons-la prévenir sûrement, sans délais.--
- Par qui?--je n’ai personne!
-
-_Il rêve avec accablement. Puis, tout à coup, comme frappé d’une idée
-subite et d’une lueur d’espoir, il relève la tête._
-
- --Oui, don Guritan l’aime!
- C’est un homme loyal! oui!
-
-_Faisant un signe au page de s’approcher. Bas._
-
- --Page, à l’instant même,
- Va chez don Guritan, et fais-lui de ma part
- Mes excuses, et puis dis-lui que sans retard
- Il aille chez la reine et qu’il la prie en grâce,
- En mon nom comme au sien, quoi qu’on dise ou qu’on fasse,
- De ne point s’absenter du palais de trois jours.
- Quoi qu’il puisse arriver. De ne point sortir. Cours!
-
-_Rappelant le page._
-
- Ah!
-
-_Il tire de son garde-notes une feuille et un crayon._
-
- Qu’il donne ce mot à la reine, et qu’il veille!
-
-_Il écrit rapidement sur son genou._
-
- --«Croyez don Guritan, faites ce qu’il conseille!»
-
-_Il ploie le papier et le remet au page._
-
- Quant à ce duel, dis-lui que j’ai tort, que je suis
- A ses pieds, qu’il me plaigne et que j’ai des ennuis,
- Qu’il porte chez la reine à l’instant mes suppliques,
- Et que je lui ferai des excuses publiques.
- Qu’elle est en grand péril. Qu’elle ne sorte point.
- Quoi qu’il arrive. Au moins trois jours.--De point en point
- Fais tout. Va, sois discret, ne laisse rien paraître.
-
-LE PAGE.
-
- Je vous suis dévoué. Vous êtes un bon maître.
-
-RUY BLAS.
-
- Cours, mon bon petit page. As-tu bien tout compris!
-
-LE PAGE.
-
- Oui, monseigneur, soyez tranquille.
-
-_Il sort._
-
-RUY BLAS, _resté seul, tombant sur un fauteuil_.
-
- Mes esprits
- Se calment. Cependant, comme dans la folie,
- Je sens confusément des choses que j’oublie.
- Oui, le moyen est sûr. Don Guritan...!--mais moi?
- Faut-il attendre ici don Salluste? Pourquoi?
- Non. Ne l’attendons pas. Cela le paralyse
- Tout un grand jour. Allons prier dans quelque église.
- Sortons. J’ai besoin d’aide, et Dieu m’inspirera!
-
-_Il prend son chapeau sur une crédence, et secoue une sonnette posée
-sur la table. Deux nègres, vêtus de velours vert-clair et de brocard
-d’or, jaquettes plissées à grandes basques, paraissent à la porte du
-fond._
-
- Je sors. Dans un instant un homme ici viendra.
- --Par une entrée à lui.--Dans la maison, peut-être,
- Vous le verrez agir comme s’il était maître.
- Laissez-le faire. Et si d’autres viennent...
-
-_Après avoir hésité un moment._
-
- Ma foi,
- Vous laisserez entrer!--
-
-_Il congédie du geste les noirs, qui s’inclinent en signe d’obéissance
-et qui sortent._
-
- Allons?
-
-_Il sort._
-
-_Au moment où la porte se referme sur Ruy Blas, on entend un grand
-bruit dans la cheminée, par laquelle on voit tomber tout à coup un
-homme, enveloppé d’un manteau déguenillé, qui se précipite dans la
-chambre. C’est don César._
-
-
-SCÈNE DEUXIÈME
-
-DON CÉSAR.
-
-_Effaré, essoufflé, décoiffé, étourdi, avec une expression joyeuse et
-inquiète en même temps._
-
- Tant pis! c’est moi!
-
-_Il se relève en se frottant la jambe sur laquelle il est tombé, et
-s’avance dans la chambre avec force révérences et chapeau bas._
-
- Pardon! ne faites pas attention, je passe.
- Vous parliez entre vous. Continuez, de grâce.
- J’entre un peu brusquement, messieurs, j’en suis fâché!
-
-_Il s’arrête au milieu de la chambre et s’aperçoit qu’il est seul._
-
- --Personne!--sur le toit tout à l’heure perché,
- J’ai cru pourtant ouïr un bruit de voix.--Personne!
-
-_S’asseyant dans un fauteuil._
-
- Fort bien. Recueillons-nous. La solitude est bonne.
- --Ouf! que d’événements!--J’en suis émerveillé
- Comme l’eau qu’il secoue aveugle un chien mouillé.
- Primo, ces alguazils qui m’ont pris dans leurs serres;
- Puis cet embarquement absurde; ces corsaires;
- Et cette grosse ville où l’on m’a tant battu;
- Et les tentations faites sur ma vertu
- Par cette femme jaune; et mon départ du bagne:
- Mes voyages; enfin, mon retour en Espagne!
- Puis, quel roman! le jour où j’arrive, c’est fort,
- Ces mêmes alguazils rencontrés tout d’abord!
- Leur poursuite enragée et ma fuite éperdue;
- Je saute un mur; j’avise une maison perdue
- Dans les arbres, j’y cours; personne ne me voit;
- Je grimpe alègrement du hangar sur le toit;
- Enfin, je m’introduis dans le sein des familles
- Par une cheminée où je mets en guenilles
- Mon manteau le plus neuf qui sur mes chausses pend!...
- --Pardieu! monsieur Salluste est un grand sacripant!
-
-_Se regardant dans une petite glace de Venise posée sur le grand coffre
-à tiroirs sculptés._
-
- --Mon pourpoint m’a suivi dans mes malheurs. Il lutte!
-
-_Il ôte son manteau et mire dans la glace son pourpoint de satin rose
-usé, déchiré et rapiécé; puis il porte vivement la main à sa jambe avec
-un coup d’œil vers la cheminée._
-
- Mais ma jambe a souffert diablement dans ma chute!
-
-_Il ouvre les tiroirs du coffre. Dans l’un d’entre eux, il trouve un
-manteau de velours vert-clair, brodé d’or, le manteau donné par don
-Salluste à Ruy Blas. Il examine le manteau et le compare au sien._
-
- --Ce manteau me paraît plus décent que le mien.
-
-_Il jette le manteau vert sur ses épaules, et met le sien à la place
-dans le coffre après l’avoir soigneusement plié; il y ajoute son
-chapeau qu’il enfonce sous le manteau d’un coup de poing, puis il
-referme le tiroir. Il se promène fièrement dans le beau manteau brodé
-d’or._
-
- C’est égal, me voilà revenu. Tout va bien.
- Ah! mon très-cher cousin, vous voulez que j’émigre
- Dans cette Afrique où l’homme est la souris du tigre!
- Mais je vais me venger de vous, cousin damné,
- Épouvantablement quand j’aurai déjeuné.
- J’irai, sous mon vrai nom, chez vous, traînant ma queue,
- D’affreux vauriens sentant le gibet d’une lieue,
- Et je vous livrerai vivant aux appétits
- De tous mes créanciers--suivis de leurs petits.
-
-_Il aperçoit dans un coin une magnifique paire de bottines à canons de
-dentelles. Il jette lestement ses vieux souliers, et chausse sans façon
-les bottines neuves._
-
- Voyons d’abord où m’ont jeté ses perfidies.
-
-_Après avoir examiné la chambre de tous les côtés._
-
- Maison mystérieuse et propre aux tragédies.
- Portes closes, volets barrés, un vrai cachot.
- Dans ce charmant logis on entre par en haut,
- Juste comme le vin entre dans les bouteilles.
-
-_Avec un soupir._
-
- --C’est bien bon du bon vin!--
-
-_Il aperçoit la petite porte à droite, l’ouvre, s’introduit vivement
-dans le cabinet avec lequel elle communique, puis rentre avec des
-gestes d’étonnement._
-
- Merveille des merveilles!
- Cabinet sans issue où tout est clos aussi!
-
-_Il va à la porte du fond, l’entr’ouvre, et regarde au dehors: puis il
-la laisse retomber et revient sur le devant du théâtre._
-
- Personne!--Où diable suis-je?--Au fait, j’ai réussi
- A fuir les alguazils. Que m’importe le reste?
- Vais-je pas m’effarer et prendre un air funeste
- Pour n’avoir jamais vu de maison faite ainsi?
-
-_Il se rassied sur le fauteuil, bâille, puis se relève presque
-aussitôt._
-
- Ah çà! mais--je m’ennuie horriblement ici.
-
-_Avisant une petite armoire dans le mur, à gauche, qui fait le coin du
-pan coupé._
-
- Voyons, ceci m’a l’air d’une bibliothèque.
-
-_Il y va et l’ouvre. C’est un garde-manger bien garni._
-
- Justement.--Un pâté, du vin, une pastèque.
- C’est un encas complet. Six flacons bien rangés!
- Diable! sur ce logis j’avais des préjugés.
-
-_Examinant les flacons l’un après l’autre._
-
- C’est d’un bon choix.--Allons! l’armoire est honorable.
-
-_Il va chercher dans un coin la petite table ronde, l’apporte sur le
-devant du théâtre et la charge joyeusement de tout ce que contient
-le garde-manger, bouteilles, plats, etc.; il ajoute un verre, une
-assiette, une fourchette, etc.--Puis il prend une des bouteilles._
-
- Lisons d’abord ceci.
-
-_Il emplit le verre, et boit d’un trait._
-
- C’est une œuvre admirable
- De ce fameux poëte appelé le soleil!
- Xérès-des-Chevaliers n’a rien de plus vermeil.
-
-_Il s’assied, se verse un second verre et boit._
-
- Quel livre vaut cela? Trouvez-moi quelque chose
- De plus spiritueux!
-
-_Il boit._
-
- Ah! Dieu, cela repose!
- Mangeons.
-
-_Il entame le pâté._
-
- Chiens d’alguazils! je les ai déroutés.
- Ils ont perdu ma trace.
-
-_Il mange._
-
- Oh! le roi des pâtés!
- Quant au maître du lieu, s’il survient...--
-
-_Il va au buffet et en rapporte un verre et un couvert qu’il pose sur
-la table._
-
- je l’invite.
- --Pourvu qu’il n’aille pas me chasser! Mangeons vite.
-
-_Il met les morceaux doubles._
-
- Mon dîner fait, j’irai visiter la maison.
- Mais qui peut l’habiter? peut-être un bon garçon.
- Ceci peut ne cacher qu’une intrigue de femme.
- Bah! quel mal fais-je ici? qu’est ce que je réclame?
- Rien,--l’hospitalité de ce digne mortel,
- A la manière antique,
-
-_Il s’agenouille à demi et entoure la table de ses bras._
-
- En embrassant l’autel.
-
-_Il boit._
-
- D’abord, ceci n’est point le vin d’un méchant homme,
- Et puis, c’est convenu, si l’on vient, je me nomme.
- Ah! vous endiablerez, mon vieux cousin maudit!
- Quoi, ce bohémien? ce galeux? ce bandit?
- Ce Zafari? ce gueux? ce va-nu-pieds...?--Tout juste!
- Don César de Bazan, cousin de don Salluste?
- Oh la bonne surprise! et dans Madrid, quel bruit!
- Quand est-il revenu? ce matin? cette nuit?
- Quel tumulte partout en voyant cette bombe,
- Ce grand nom oublié qui tout à coup retombe,
- Don César de Bazan! oui, messieurs, s’il vous plaît.
- Personne n’y pensait, personne n’en parlait.
- Il n’était donc pas mort? il vit, messieurs, mesdames!
- Les hommes diront: Diable!--Oui-dà! diront les femmes.
- Doux bruit qui vous reçoit rentrant dans vos foyers,
- Mêlé de l’aboiement de trois cents créanciers!
- Quel beau rôle à jouer!--Hélas! l’argent me manque.
-
-_Bruit à la porte._
-
- On vient.--Sans doute on va comme un vil saltimbanque
- M’expulser.--C’est égal, ne fais rien à demi,
- César!
-
-_Il s’enveloppe de son manteau jusqu’aux yeux. La porte du fond
-s’ouvre. Entre un laquais en livrée, portant sur son dos un grosse
-sacoche._
-
-
-SCÈNE TROISIÈME.
-
-DON CÉSAR, UN LAQUAIS.
-
-DON CÉSAR, _toisant le laquais de la tête aux pieds_.
-
- Qui venez-vous chercher céans, l’ami?
-
-_A part._
-
- Il faut beaucoup d’aplomb, le péril est extrême.
-
-LE LAQUAIS.
-
- Don César de Bazan.
-
-DON CÉSAR, _dégageant son visage du manteau_.
-
- Don César! c’est moi-même!
-
-_A part._
-
- Voilà du merveilleux!
-
-LE LAQUAIS.
-
- Vous êtes le seigneur
- Don César de Bazan?
-
-DON CÉSAR.
-
- Pardieu! j’ai cet honneur.
- César! le vrai César! le seul César! le comte
- De Garo...
-
-LE LAQUAIS, _posant sur le fauteuil la sacoche_.
-
- Daignez voir si c’est là votre compte.
-
-DON CÉSAR, _comme ébloui_.
-
-_A part._
-
- De l’argent! c’est trop fort!
-
-_Haut._
-
- Mon cher...
-
-LE LAQUAIS.
-
- Daignez compter.
- C’est la somme que j’ai l’ordre de vous porter.
-
-DON CÉSAR, _gravement_.
-
- Ah! fort bien! je comprends.
-
-_A part._
-
- Je veux bien que le diable...--
- Çà, ne dérangeons pas cette histoire admirable.
- Ceci vient fort à point.
-
-_Haut._
-
- Vous faut-il des reçus?
-
-LE LAQUAIS.
-
- Non, monseigneur.
-
-DON CÉSAR, _lui montrant la table_.
-
- Mettez cet argent là-dessus.
-
-_Le laquais obéit._
-
- De quelle part?
-
-LE LAQUAIS.
-
- Monsieur le sait bien.
-
-DON CÉSAR.
-
- Sans nul doute.
- Mais...
-
-LE LAQUAIS.
-
- Cet argent,--voilà ce qu’il faut que j’ajoute,--
- Vient de qui vous savez pour ce que vous savez.
-
-DON CÉSAR, _satisfait de l’explication_.
-
- Ah!
-
-LE LAQUAIS.
-
- Nous devons, tous deux, être fort réservés.
- Chut!
-
-DON CÉSAR.
-
- Chut!!!--Cet argent vient...--la phrase est magnifique!
- Redites-la moi donc.
-
-LE LAQUAIS.
-
- Cet argent...
-
-DON CÉSAR.
-
- Tout s’explique!
- Me vient de qui je sais...
-
-LE LAQUAIS.
-
- Pour ce que vous savez.
- Nous devons...
-
-DON CÉSAR.
-
- Tous les deux!!!
-
-LE LAQUAIS.
-
- Être fort réservés.
-
-DON CÉSAR.
-
- C’est parfaitement clair.
-
-LE LAQUAIS.
-
- Moi j’obéis. Du reste
- Je ne comprends pas.
-
-DON CÉSAR.
-
- Bah!
-
-LE LAQUAIS.
-
- Mais vous comprenez!
-
-DON CÉSAR.
-
- Peste!
-
-LE LAQUAIS.
-
- Il suffit.
-
-DON CÉSAR.
-
- Je comprends et je prends, mon très-cher.
- De l’argent qu’on reçoit, d’abord, c’est toujours clair.
-
-LE LAQUAIS.
-
- Chut!
-
-DON CÉSAR.
-
- Chut!!! ne faisons pas d’indiscrétion. Diantre!
-
-LE LAQUAIS.
-
- Comptez, seigneur!
-
-DON CÉSAR.
-
- Pour qui me prends-tu?
-
-_Admirant la rondeur du sac posé sur la table._
-
- Le beau ventre!
-
-LE LAQUAIS, _insistant_.
-
- Mais...
-
-DON CÉSAR.
-
- Je me fie à toi.
-
-LE LAQUAIS.
-
- L’or est en souverains.
- Bons quadruples pesant sept gros trente-six grains,
- Ou bons doublons au marc. L’argent, en croix-maries.
-
-_Don César ouvre la sacoche et en tire plusieurs sacs pleins d’or et
-d’argent qu’il ouvre et vide sur la table avec admiration; puis il
-se met à puiser à pleines poignées dans les sacs d’or et remplit ses
-poches de quadruples et de doublons._
-
-DON CÉSAR, _s’interrompant avec majesté_.
-
-_A part._
-
- Voici que mon roman, couronnant ses féeries,
- Meurt amoureusement sur un gros million.
-
-_Il se remet à remplir ses poches._
-
- O délices! je mords à même un galion!
-
-_Une poche pleine, il passe à l’autre. Il se cherche des poches
-partout, et semble avoir oublié le laquais._
-
-LE LAQUAIS, _qui le regarde avec impassibilité_.
-
- Et maintenant j’attends vos ordres.
-
-DON CÉSAR, _se retournant_.
-
- Pourquoi faire?
-
-LE LAQUAIS.
-
- Afin d’exécuter, vite et sans qu’on diffère,
- Ce que je ne sais pas et ce que vous savez.
- De très-grands intérêts...
-
-DON CÉSAR, _l’interrompant d’un air d’intelligence_.
-
- Oui, publics et privés!!!
-
-LE LAQUAIS.
-
- Veulent que tout cela se fasse à l’instant même.
- Je dis ce qu’on m’a dit de dire.
-
-DON CÉSAR, _lui frappant sur l’épaule_.
-
- Et je t’en aime,
- Fidèle serviteur!
-
-LE LAQUAIS.
-
- Pour ne rien retarder,
- Mon maître à vous me donne afin de vous aider.
-
-DON CÉSAR.
-
- C’est agir congrument. Faisons ce qu’il désire.
-
-_A part._
-
- Je veux être pendu si je sais que lui dire.
-
-_Haut._
-
- Approche, galion, et d’abord--
-
-_Il remplit de vin l’autre verre._
-
- Bois-moi çà!
-
-LE LAQUAIS.
-
- Quoi, seigneur!
-
-DON CÉSAR.
-
- Bois-moi çà!
-
-_Le laquais boit, don César lui remplit son verre._
-
- Du vin d’Oropesa!
-
-_Il fait asseoir le laquais, le fait boire, et lui verse de nouveau
-vin._
-
- Causons.
-
-_A part._
-
- Il a déjà la prunelle allumée.
-
-_Haut et s’étendant sur sa chaise._
-
- L’homme, mon cher ami, n’est que de la fumée
- Noire, et qui sort du feu des passions. Voilà.
-
-_Il lui verse à boire._
-
- C’est bête comme tout ce que je te dis là.
- Et d’abord la fumée, au ciel bleu ramenée,
- Se comporte autrement dans une cheminée.
- Elle monte gaîment, et nous dégringolons.
-
-_Il se frotte la jambe._
-
- L’homme n’est qu’un plomb vil.
-
-_Il remplit les deux verres._
-
- Buvons. Tous tes doublons
- Ne valent pas le chant d’un ivrogne qui passe.
-
-_Se rapprochant d’un air mystérieux._
-
- Vois-tu, soyons prudents. Trop chargé, l’essieu casse.
- Le mur sans fondement s’écroule subitò.
- Mon cher, raccroche-moi le col de mon manteau.
-
-LE LAQUAIS, _fièrement_.
-
- Seigneur, je ne suis pas valet de chambre.
-
-_Avant que don César ait pu l’en empêcher, il secoue la sonnette posée
-sur la table._
-
-DON CÉSAR, _à part, effrayé_.
-
- Il sonne!
- Le maître va peut-être arriver en personne.
- Je suis pris.
-
-_Entre un des noirs. Don César, en proie à la plus vive anxiété, se
-retourne du côté opposé comme ne sachant que devenir._
-
-LE LAQUAIS, _au nègre_.
-
- Remettez l’agrafe à monseigneur.
-
-_Le nègre s’approche gravement de don César, qui le regarde faire d’un
-air stupéfait; puis il rattache l’agrafe du manteau, salue et sort,
-laissant don César pétrifié._
-
-DON CÉSAR, _se levant de table_.
-
-_A part._
-
- Je suis chez Belzébuth, ma parole d’honneur!
-
-_Il vient sur le devant du théâtre et s’y promène à grands pas._
-
- Ma foi, laissons-nous faire, et prenons ce qui s’offre.
- Donc je vais remuer les écus à plein coffre.
- J’ai de l’argent! que vais-je en faire?
-
-_Se tournant vers le laquais attablé, qui continue à boire et qui
-commence à chanceler sur sa chaise._
-
- Attends, pardon!
-
-_Rêvant, à part._
-
- Voyons,--si je payais mes créanciers?--fi donc!
- --Du moins, pour les calmer, âmes à s’aigrir promptes
- Si je les arrosais avec quelques à-comptes?
- --A quoi bon arroser ces vilaines fleurs-là?
- Où diable mon esprit va-t-il chercher cela?
- Rien n’est tel que l’argent pour vous corrompre un homme,
- Et, fût-il descendant d’Annibal qui prit Rome,
- L’emplir jusqu’au goulot de sentiments bourgeois!
- Que dirait-on? me voir payer ce que je dois!
- Ah!
-
-LE LAQUAIS, _vidant son verre_.
-
- Que m’ordonnez-vous?
-
-DON CÉSAR.
-
- Laisse-moi, je médite.
- Bois en m’attendant.
-
-_Le laquais se remet à boire. Lui continue de rêver, et tout à coup se
-frappe le front comme ayant trouvé une idée._
-
- Oui!
-
-_Au laquais._
-
- Lève-toi tout de suite.
- Voici ce qu’il faut faire! Emplis tes poches d’or.
-
-_Le laquais se lève en trébuchant, et emplit d’or les poches de son
-justaucorps. Don César l’y aide tout en continuant._
-
- Dans la ruelle, au bout de la Place-Mayor,
- Entre au numéro neuf. Une maison étroite.
- Beau logis, si ce n’est que la fenêtre à droite
- A sur le cristallin une taie en papier.
-
-LE LAQUAIS.
-
- Maison borgne?
-
-DON CÉSAR.
-
- Non, louche. On peut s’estropier
- En montant l’escalier. Prends-y garde.
-
-LE LAQUAIS.
-
- Une échelle?
-
-DON CÉSAR.
-
- A peu près. C’est plus roide.--En haut loge une belle
- Facile à reconnaître, un bonnet de six sous
- Avec de gros cheveux ébouriffés dessous,
- Un peu courte, un peu rousse...--Une femme charmante!
- Sois très-respectueux, mon cher, c’est mon amante!
- Lucinda, qui jadis, blonde à l’œil indigo,
- Chez le pape, le soir, dansait le fandango.
- Compte-lui cent ducats en mon nom.--Dans un bouge,
- A côté, tu verras un gros diable au nez rouge,
- Coiffé jusqu’aux sourcils d’un vieux feutre fané
- Où pend tragiquement un plumeau consterné,
- La rapière à l’échine et la loque à l’épaule.
- --Donne de notre part six piastres à ce drôle.--
- Plus loin, tu trouveras un trou noir comme un four,
- Un cabaret qui chante au coin d’un carrefour.
- Sur le seuil boit et fume un vivant qui le hante.
- C’est un homme fort doux et de vie élégante,
- Un seigneur dont jamais un juron ne tomba,
- Et mon ami de cœur, nommé Goulatromba.
- --Trente écus!--Et dis-lui, pour toutes patenôtres,
- Qu’il les boive bien vite et qu’il en aura d’autres.
- Donne à tous ces faquins ton argent le plus rond,
- Et ne t’ébahis pas des yeux qu’ils ouvriront.
-
-LE LAQUAIS.
-
- Après?
-
-DON CÉSAR.
-
- Garde le reste. Et pour dernier chapitre...
-
-LE LAQUAIS.
-
- Qu’ordonne monseigneur!
-
-DON CÉSAR.
-
- Va te soûler, bélître!
- Casse beaucoup de pots et fais beaucoup de bruit,
- Et ne rentre chez toi que demain--dans la nuit.
-
-LE LAQUAIS.
-
- Suffit, mon prince.
-
-_Il se dirige vers la porte en faisant des zig-zags._
-
-DON CÉSAR, _le regardant marcher_.
-
-_A part._
-
- Il est effroyablement ivre!
-
-_Le rappelant. L’autre se rapproche._
-
- Ah!...--Quand tu sortiras, les oisifs vont te suivre.
- Fais par ta contenance honneur à la boisson.
- Sache te comporter d’une noble façon.
- S’il tombe par hasard des écus de tes chausses,
- Laisse tomber;--et si des essayeurs de sauces,
- Des clercs, des écoliers, des gueux qu’on voit passer,
- Les ramassent,--mon cher, laisse-les ramasser.
- Ne sois pas un mortel de trop farouche approche.
- Si même ils en prenaient quelques-uns dans ta poche,
- Sois indulgent. Ce sont des hommes comme nous.
- Et puis il faut, vois-tu, c’est une loi pour tous,
- Dans ce monde, rempli de sombres aventures,
- Donner parfois un peu de joie aux créatures.
-
-_Avec mélancolie._
-
- Tous ces gens-là seront peut-être un jour pendus!
- Ayons donc les égards pour eux qui leur sont dus!
- --Va-t’en.
-
-_Le laquais sort. Resté seul, don César se rassied, s’accoude sur la
-table, et paraît plongé dans de profondes réflexions._
-
- C’est le devoir du chrétien et du sage,
- Quand il a de l’argent, d’en faire un bon usage.
- J’ai de quoi vivre au moins huit jours! Je les vivrai.
- Et s’il me reste un peu d’argent, je l’emploirai
- A des fondations pieuses. Mais je n’ose
- M’y fier, car on va me reprendre la chose.
- C’est méprise sans doute, et ce mal adressé
- Aura mal entendu, j’aurai mal prononcé...
-
-_La porte du fond se rouvre. Entre une duègne; vieille, cheveux gris,
-basquine et mantille noires; éventail._
-
-
-SCÈNE QUATRIÈME.
-
-DON CÉSAR, UNE DUÈGNE.
-
-LA DUÈGNE, _sur le seuil de la porte_.
-
- Don César de Bazan!
-
-_Don César, absorbé dans ses méditations, relève brusquement la tête._
-
-DON CÉSAR.
-
- Pour le coup!
-
-_A part._
-
- Oh! femelle!
-
-_Pendant que la duègne accomplit une profonde révérence au fond du
-théâtre, il vient stupéfait sur le devant de la scène._
-
- Mais il faut que le diable ou Salluste s’en mêle?
- Gageons que je vais voir arriver mon cousin.
- Une duègne!
-
-_Haut._
-
- C’est moi don César,--Quel dessein?...
-
-_A part._
-
- D’ordinaire une vieille en annonce une jeune.
-
-LA DUÈGNE (_révérence avec un signe de croix._)
-
- Seigneur, je vous salue, aujourd’hui jour de jeûne,
- En Jésus Dieu le fils sur qui rien ne prévaut.
-
-DON CÉSAR, _à part_.
-
- A galant dénoûment commencement dévot.
-
-_Haut._
-
- Ainsi soit-il! Bonjour.
-
-LA DUÈGNE.
-
- Dieu vous maintienne en joie!
-
-_Mystérieusement._
-
- Avez-vous à quelqu’un qui jusqu’à vous m’envoie,
- Donné pour cette nuit un rendez-vous secret?
-
-DON CÉSAR.
-
- Mais j’en suis fort capable.
-
-LA DUÈGNE.
-
-_Elle tire de son garde-infante un billet plié et le lui présente mais
-sans le lui laisser prendre._
-
- Ainsi, mon beau discret,
- C’est bien vous qui venez, et pour cette nuit même,
- D’adresser ce message à quelqu’un qui vous aime,
- Et que vous savez bien?
-
-DON CÉSAR.
-
- Ce doit être moi.
-
-LA DUÈGNE.
-
- Bon.
- La dame, mariée à quelque vieux barbon,
- A des ménagements sans doute est obligée,
- Et de me renseigner céans on m’a chargée.
- Je ne la connais pas, mais vous la connaissez.
- La soubrette m’a dit des choses. C’est assez.
- Sans les noms.
-
-DON CÉSAR.
-
- Hors le mien.
-
-LA DUÈGNE.
-
- C’est tout simple. Une dame
- Reçoit un rendez-vous de l’ami de son âme,
- Mais on craint de tomber dans quelque piége; mais
- Trop de précautions ne gâtent rien jamais.
- Bref! ici l’on m’envoie avoir de votre bouche
- La confirmation...
-
-DON CÉSAR.
-
- Oh! la vieille farouche!
- Vrai Dieu! quelle broussaille autour d’un billet doux,
- Oui, c’est moi, moi, te dis-je!
-
-LA DUÈGNE.
-
-_Elle pose sur la table le billet plié, que don César examine avec
-curiosité._
-
- En ce cas, si c’est vous,
- Vous écrirez: _Venez_, au dos de cette lettre.
- Mais pas de votre main, pour ne rien compromettre.
-
-DON CÉSAR.
-
- Peste! au fait! de ma main!
-
-_A part._
-
- Message bien rempli!
-
-_Il tend la main pour prendre la lettre, mais elle est recachetée, et
-la duègne ne la lui laisse pas toucher._
-
-LA DUÈGNE.
-
- N’ouvrez pas. Vous devez reconnaître le pli.
-
-DON CÉSAR.
-
- Pardieu!
-
-_A part._
-
- Moi qui brûlais de voir!... jouons mon rôle!
-
-_Il agite la sonnette. Entre un des noirs._
-
- Tu sais écrire?...
-
-_Le noir fait un signe de tête affirmatif. Étonnement de don César._
-
-_A part._
-
- Un signe!
-
-_Haut._
-
- Es-tu muet, mon drôle?
-
-_Le noir fait un nouveau signe d’affirmation. Nouvelle stupéfaction de
-don César._
-
-_A part._
-
- Fort bien! continuez! des muets à présent!
-
-_Au muet, en lui montrant la lettre, que la vieille tient appliquée sur
-la table._
-
- --Écris-moi là: Venez.
-
-_Le muet écrit. Don César fait signe à la duègne de reprendre la
-lettre, et au muet de sortir. Le muet sort._
-
-_A part._
-
- Il est obéissant!
-
-LA DUÈGNE, _remettant le billet dans son garde-infante et se
-rapprochant de don César_.
-
- Vous la verrez ce soir. Est-elle bien jolie?
-
-DON CÉSAR.
-
- Charmante!
-
-LA DUÈGNE.
-
- La suivante est d’abord accomplie.
- Elle m’a pris à part au milieu du sermon.
- Mais belle! un profil d’ange avec l’œil d’un démon.
- Puis aux choses d’amour elle paraît savante.
-
-DON CÉSAR, _à part_.
-
- Je me contenterais fort bien de la servante!
-
-LA DUÈGNE.
-
- Nous jugeons, car toujours le beau fait peur au laid,
- La sultane à l’esclave, et le maître au valet.
- La vôtre est, à coup sûr, fort belle.
-
-DON CÉSAR.
-
- Je m’en flatte.
-
-LA DUÈGNE, _faisant une révérence pour se retirer_.
-
- Je vous baise la main.
-
-DON CÉSAR, _lui donnant une poignée de doublons_.
-
- Je te graisse la patte.
- Tiens, vieille!
-
-LA DUÈGNE, _empochant_.
-
- La jeunesse est gaie aujourd’hui!
-
-DON CÉSAR, _la congédiant_.
-
- Va.
-
-LA DUÈGNE, _révérences_.
-
- Si vous aviez besoin... J’ai nom dame Oliva.
- Couvent San-Isidro.--
-
-_Elle sort; puis la porte se rouvre et l’on voit sa tête reparaître._
-
- Toujours à droite assise.
- Au troisième pilier en entrant dans l’église.
-
-_Don César se retourne avec impatience. La porte retombe; puis elle se
-rouvre encore, et la vieille reparaît._
-
- Vous la verrez ce soir! monsieur, pensez à moi
- Dans vos prières.
-
-DON CÉSAR, _la chassant avec colère_.
-
- Ah!
-
-_La duègne disparaît; la porte se referme._
-
-DON CÉSAR, _seul_.
-
- Je me résous, ma foi,
- A ne plus m’étonner. J’habite dans la lune.
- Me voici maintenant une bonne fortune;
- Et je vais contenter mon cœur après ma faim.
-
-_Rêvant._
-
- Tout cela me paraît bien beau.--Gare la fin.
-
-_La porte du fond se rouvre. Paraît don Guritan avec deux longues épées
-nues sous le bras._
-
-
-SCÈNE CINQUIÈME.
-
-DON CÉSAR, DON GURITAN.
-
-DON GURITAN, _du fond du théâtre_.
-
- Don César de Bazan!
-
-DON CÉSAR.
-
-_Il se retourne et aperçoit don Guritan et les deux épées._
-
- Enfin! à la bonne heure!
- L’aventure était bonne, elle devient meilleure.
- Bon dîner, de l’argent, un rendez-vous,--un duel!
- Je redeviens César à l’état naturel!
-
-_Il aborde gaîment, avec force salutations empressées, don Guritan,
-qui fixe sur lui un œil inquiétant, et s’avance d’un pas roide sur le
-devant du théâtre._
-
- C’est ici, cher seigneur. Veuillez prendre la peine
-
-_Il lui présente un fauteuil. Don Guritan reste debout._
-
- D’entrer, de vous asseoir.--Comme chez vous,--sans gêne.
- Enchanté de vous voir. Çà, causons un moment.
- Que fait-on à Madrid? Ah! quel séjour charmant!
- Moi, je ne sais plus rien, je pense qu’on admire
- Toujours Matalobos et toujours Lindamire.
- Pour moi je craindrais plus, comme péril urgent,
- La voleuse de cœurs que le voleur d’argent.
- Oh! les femmes, monsieur! Cette engeance endiablée
- Me tient, et j’ai la tête à leur endroit fêlée.
- Parlez, remettez-moi l’esprit en bon chemin.
- Je ne suis plus vivant, je n’ai plus rien d’humain,
- Je suis un être absurde, un mort qui se réveille,
- Un bœuf, un hidalgo de la Castille-Vieille.
- On m’a volé ma plume et j’ai perdu mes gants.
- J’arrive des pays les plus extravagants.
-
-DON GURITAN.
-
- Vous arrivez, mon cher monsieur? Eh bien, j’arrive
- Encor bien plus que vous!
-
-DON CÉSAR, _épanoui_.
-
- De quelle illustre rive?
-
-DON GURITAN.
-
- De là-bas, dans le Nord.
-
-DON CÉSAR.
-
- Et moi, de tout là-bas,
- Dans le Midi.
-
-DON GURITAN.
-
- Je suis furieux!
-
-DON CÉSAR.
-
- N’est-ce pas?
- Moi je suis enragé!
-
-DON GURITAN.
-
- J’ai fait douze cents lieues!
-
-DON CÉSAR.
-
- Moi, deux mille! j’ai vu des femmes jaunes, bleues,
- Noires, vertes. J’ai vu des lieux du ciel bénis,
- Alger, la ville heureuse, l’aimable Tunis,
- Où l’on voit, tant ces Turcs ont des façons accortes,
- Force gens empaillés accrochés sur les portes.
-
-DON GURITAN.
-
- On m’a joué, monsieur!
-
-DON CÉSAR.
-
- Et moi, l’on m’a vendu!
-
-DON GURITAN.
-
- L’on m’a presque exilé!
-
-DON CÉSAR.
-
- L’on m’a presque pendu!
-
-DON GURITAN.
-
- On m’envoie à Neubourg, d’une manière adroite,
- Porter ces quatre mots écrits dans une boîte:
- «Gardez le plus longtemps possible ce vieux fou!»
-
-DON CÉSAR, _éclatant de rire_.
-
- Parfait! qui donc cela?
-
-DON GURITAN.
-
- Mais je tordrai le cou
- A César de Bazan!
-
-DON CÉSAR, _gravement_.
-
- Ah!
-
-DON GURITAN.
-
- Pour comble d’audace,
- Tout à l’heure il m’envoie un laquais à sa place.
- Pour l’excuser, dit-il! Un dresseur de buffet!
- Je n’ai point voulu voir le valet. Je l’ai fait
- Chez moi mettre en prison, et je viens chez le maître.
- Ce César de Bazan! cet impudent! ce traître!
- Voyons, que je le tue? Où donc est-il?
-
-DON CÉSAR, _toujours avec gravité_.
-
- C’est moi.
-
-DON GURITAN.
-
- Vous!--raillez-vous, monsieur?
-
-DON CÉSAR.
-
- Je suis don César.
-
-DON GURITAN.
-
- Quoi!
- Encor!
-
-DON CÉSAR.
-
- Sans doute encor!
-
-DON GURITAN.
-
- Mon cher, quittez ce rôle.
- Vous m’ennuyez beaucoup si vous vous croyez drôle.
-
-DON CÉSAR.
-
- Vous, vous m’amusez fort. Et vous m’avez tout l’air
- D’un jaloux. Je vous plains énormément, mon cher.
- Car le mal qui nous vient des vices qui sont nôtres
- Est pire que le mal que nous font ceux des autres.
- J’aimerais mieux encore, et je le dis à vous,
- Être pauvre qu’avare et cocu que jaloux.
- Vous êtes l’un et l’autre au reste. Sur mon âme,
- J’attends encor ce soir madame votre femme.
-
-DON GURITAN.
-
- Ma femme!
-
-DON CÉSAR.
-
- Oui, votre femme!
-
-DON GURITAN.
-
- Allons! je ne suis pas
- Marié.
-
-DON CÉSAR.
-
- Vous venez faire cet embarras!
- Point marié! Monsieur prend depuis un quart d’heure
- L’air d’un mari qui hurle ou d’un tigre qui pleure,
- Si bien que je lui donne, avec simplicité,
- Un tas de bons conseils en cette qualité!
- Mais si vous n’êtes pas marié, par Hercule,
- De quel droit êtes-vous à ce point ridicule?
-
-DON GURITAN.
-
- Savez-vous bien, monsieur, que vous m’exaspérez?
-
-DON CÉSAR.
-
- Bah!
-
-DON GURITAN.
-
- Que c’est trop fort!
-
-DON CÉSAR.
-
- Vrai?
-
-DON GURITAN.
-
- Que vous me le pairez!
-
-DON CÉSAR.
-
-_Il examine d’un air goguenard les souliers de don Guritan, qui
-disparaissent sous des flots de rubans selon la nouvelle mode._
-
- Jadis on se mettait des rubans sur la tête.
- Aujourd’hui, je le vois, c’est une mode honnête,
- On en met sur sa botte. On se coiffe les pieds.
- C’est charmant!
-
-DON GURITAN.
-
- Nous allons nous battre!
-
-DON CÉSAR, _impassible_.
-
- Vous croyez?
-
-DON GURITAN.
-
- Vous n’êtes pas César, la chose me regarde,
- Mais je vais commencer par vous.
-
-DON CÉSAR.
-
- Bon. Prenez garde
- De finir par moi.
-
-DON GURITAN.
-
-_Il lui présente une des deux épées._
-
- Fat! sur-le-champ!
-
-DON CÉSAR, _prenant l’épée_.
-
- De ce pas.
- Quand je tiens un bon duel, je ne le lâche pas!
-
-DON GURITAN.
-
- Où!
-
-DON CÉSAR.
-
- Derrière le mur. Cette rue est déserte.
-
-DON GURITAN, _essayant la pointe de l’épée sur le parquet_.
-
- Pour César, je le tue ensuite!
-
-DON CÉSAR.
-
- Vraiment?
-
-DON GURITAN.
-
- Certe!
-
-DON CÉSAR, _faisant aussi ployer son épée_.
-
- Bah! l’un de nous deux mort, je vous défie après
- De tuer don César.
-
-DON GURITAN.
-
- Sortons!
-
-_Ils sortent. On entend le bruit de leurs pas qui s’éloignent. Une
-petite porte masquée s’ouvre à droite dans le mur, et donne passage à
-don Salluste._
-
-
-SCÈNE SIXIÈME.
-
-DON SALLUSTE, _vêtu d’un habit vert sombre, presque noir_.
-
-_Il paraît soucieux et préoccupé. Il regarde et écoute avec inquiétude._
-
- Aucuns apprêts!
-
-_Apercevant la table chargée de mets._
-
- Que veut dire ceci?
-
-_Écoutant le bruit des pas de César et de Guritan._
-
- Quel est donc ce tapage?
-
-_Il se promène rêveur sur l’avant-scène._
-
- Gudiel ce matin a vu sortir le page
- Et l’a suivi.--Le page allait chez Guritan.--
- Je ne vois pas Ruy Blas.--Et ce page...--Satan!
- C’est quelque contre-mine! oui, quelque avis fidèle
- Dont il aura chargé don Guritan pour elle!
- --On ne peut rien savoir des muets!--C’est cela!
- Je n’avais pas prévu ce don Guritan-là!
-
-_Rentre don César. Il tient à la main l’épée nue qu’il jette en entrant
-sur un fauteuil._
-
-
-SCÈNE SEPTIÈME.
-
-DON SALLUSTE, DON CÉSAR.
-
-DON CÉSAR, _du seuil de la porte_.
-
- Ah! j’en étais bien sûr! vous voilà donc, vieux diable!
-
-DON SALLUSTE, _se retournant, pétrifié_.
-
- Don César!
-
-DON CÉSAR, _croisant les bras avec un grand éclat de rire_.
-
- Vous tramez quelque histoire effroyable!
- Mais je dérange tout, pas vrai, dans ce moment?
- Je viens au beau milieu m’épater lourdement!
-
-DON SALLUSTE, _à part_.
-
- Tout est perdu!
-
-DON CÉSAR, _riant_.
-
- Depuis toute la matinée,
- Je patauge à travers vos toiles d’araignée.
- Aucun de vos projets ne doit être debout.
- Je m’y vautre au hasard. Je vous démolis tout.
- C’est très-réjouissant.
-
-DON SALLUSTE, _à part_.
-
- Démon! qu’a-t-il pu faire?
-
-DON CÉSAR, _riant de plus en plus fort_.
-
- Votre homme au sac d’argent,--qui venait pour l’affaire!
- --Pour ce que vous savez!--qui vous savez!--
-
-_Il rit._
-
- Parfait!
-
-DON SALLUSTE.
-
- Eh bien?
-
-DON CÉSAR.
-
- Je l’ai soûlé.
-
-DON SALLUSTE.
-
- Mais l’argent qu’il avait?
-
-DON CÉSAR, _majestueusement_.
-
- J’en ai fait des cadeaux à diverses personnes.
- Dame! on a des amis.
-
-DON SALLUSTE.
-
- A tort tu me soupçonnes...
- Je...
-
-DON CÉSAR, _faisant sonner ses grègues_.
-
- J’ai d’abord rempli mes poches, vous pensez.
-
-_Il se remet à rire._
-
- Vous savez bien? la dame!...
-
-DON SALLUSTE.
-
- Oh!
-
-DON CÉSAR, _qui remarque son anxiété_.
-
- Que vous connaissez.--
-
-_Don Salluste écoute avec un redoublement d’angoisse. Don César
-poursuit en riant._
-
- Qui m’envoie une duègne, affreuse compagnonne,
- Dont la barbe fleurit et dont le nez trognonne...
-
-DON SALLUSTE.
-
- Pourquoi?
-
-DON CÉSAR.
-
- Pour demander, par prudence et sans bruit,
- Si c’est bien don César qui l’attend cette nuit?...
-
-DON SALLUSTE.
-
-_A part._
-
- Ciel!
-
-_Haut._
-
- Qu’as-tu répondu?
-
-DON CÉSAR.
-
- J’ai dit que oui, mon maître!
- Que je l’attendais!
-
-DON SALLUSTE, _à part_.
-
- Tout n’est pas perdu peut-être!
-
-DON CÉSAR.
-
- Enfin, votre tueur, votre grand capitan,
- Qui m’a dit sur le pré s’appeler--Guritan,
-
-_Mouvement de don Salluste._
-
- Qui ce matin n’a pas voulu voir, l’homme sage,
- Un laquais de César lui portant un message,
- Et qui venait céans m’en demander raison.
-
-DON SALLUSTE.
-
- Eh bien! qu’en as-tu fait?
-
-DON CÉSAR.
-
- J’ai tué cet oison.
-
-DON SALLUSTE.
-
- Vrai?
-
-DON CÉSAR.
-
- Vrai. Là, sous le mur, à cette heure il expire.
-
-DON SALLUSTE.
-
- Es-tu sûr qu’il soit mort?
-
-DON CÉSAR.
-
- J’en ai peur.
-
-DON SALLUSTE, _à part_.
-
- Je respire!
- Allons! bonté du ciel! il n’a rien dérangé!
- Au contraire. Pourtant, donnons-lui son congé.
- Débarrassons-nous-en! quel rude auxiliaire!
- Pour l’argent, ce n’est rien.
-
-_Haut._
-
- L’histoire est singulière.
- Et vous n’avez pas vu d’autres personnes?
-
-DON CÉSAR.
-
- Non.
- Mais j’en verrai. Je veux continuer. Mon nom,
- Je compte en faire éclat tout à travers la ville.
- Je vais faire un scandale affreux. Soyez tranquille.
-
-DON SALLUSTE.
-
-_A part._
-
- Diable!
-
-_Vivement et se rapprochant de don César._
-
- Garde l’argent, mais quitte la maison!
-
-DON CÉSAR.
-
- Oui? Vous me feriez suivre! on sait votre façon.
- Puis je retournerais, aimable destinée,
- Contempler ton azur, ô Méditerranée!
- Point.
-
-DON SALLUSTE.
-
- Crois-moi.
-
-DON CÉSAR.
-
- Non. D’ailleurs, dans ce palais-prison,
- Je sens quelqu’un en proie à votre trahison.
- Toute intrigue de cour est une échelle double.
- D’un côté, bras liés, morne et le regard trouble,
- Monte le patient; de l’autre, le bourreau.
- --Or, vous êtes bourreau--nécessairement.
-
-DON SALLUSTE.
-
- Oh!
-
-DON CÉSAR.
-
- Moi, je tire l’échelle, et patatras.
-
-DON SALLUSTE.
-
- Je jure...
-
-DON CÉSAR.
-
- Je veux, pour tout gâter, rester dans l’aventure.
- Je vous sais assez fort, cousin, assez subtil
- Pour pendre deux ou trois pantins au même fil.
- Tiens! j’en suis un! Je reste!
-
-DON SALLUSTE.
-
- Écoute...
-
-DON CÉSAR.
-
- Rhétorique.
- Ah! vous me faites vendre aux pirates d’Afrique!
- Ah! vous me fabriquiez ici des faux César!
- Ah! vous compromettez mon nom!
-
-DON SALLUSTE.
-
- Hasard!
-
-DON CÉSAR.
-
- Hasard?
- Mets que font les fripons pour les sots qui le mangent.
- Point de hasard! Tant pis si vos plans se dérangent!
- Mais je prétends sauver ceux qu’ici vous perdez.
- Je vais crier mon nom sur les toits.
-
-_Il monte sur l’appui de la fenêtre et regarde au dehors._
-
- Attendez!
- Juste! des alguazils passent sous la fenêtre.
-
-_Il passe son bras à travers les barreaux, et l’agite en criant._
-
- Holà!
-
-DON SALLUSTE, _effaré, sur le devant du théâtre_.
-
-_A part._
-
- Tout est perdu s’il se fait reconnaître!
-
-_Entrent des alguazils précédés d’un alcade. Don Salluste paraît en
-proie à une vive perplexité. Don César va vers l’alcade d’un air de
-triomphe._
-
-
-SCÈNE HUITIÈME.
-
-LES MÊMES, UN ALCADE, DES ALGUAZILS.
-
-DON CÉSAR, _à l’alcade_.
-
- Vous allez consigner dans vos procès-verbaux...
-
-DON SALLUSTE, _montrant don César à l’alcade_.
-
- Que voici le fameux voleur Matalobos!
-
-DON CÉSAR, _stupéfait_.
-
- Comment!
-
-DON SALLUSTE, _à part_.
-
- Je gagne tout en gagnant vingt-quatre heures.
-
-_A l’alcade._
-
- Cet homme ose en plein jour entrer dans les demeures.
- Saisissez ce voleur.
-
-_Les alguazils saisissent don César au collet._
-
-DON CÉSAR, _furieux, à don Salluste_.
-
- Je suis votre valet,
- Vous mentez hardiment!
-
-L’ALCADE.
-
- Qui donc nous appelait?
-
-DON SALLUSTE.
-
- C’est moi.
-
-DON CÉSAR.
-
- Pardieu! c’est fort!
-
-L’ALCADE.
-
- Paix! je crois qu’il raisonne.
-
-DON CÉSAR.
-
- Mais je suis don César de Bazan en personne!
-
-DON SALLUSTE.
-
- Don César?--Regardez son manteau, s’il vous plaît.
- Vous trouverez SALLUSTE écrit sous le collet.
- C’est un manteau qu’il vient de me voler.
-
-_Les alguazils arrachent le manteau, l’alcade l’examine._
-
-L’ALCADE.
-
- C’est juste,
-
-DON SALLUSTE.
-
- Et le pourpoint qu’il porte...
-
-DON CÉSAR, _à part_.
-
- Oh! le damné Salluste!
-
-DON SALLUSTE, _continuant_.
-
- Il est au comte d’Albe auquel il fut volé...--
-
-_Montrant un écusson brodé sur le parement de la manche gauche._
-
- Dont voici le blason!
-
-DON CÉSAR, _à part_.
-
- Il est ensorcelé!
-
-L’ALCADE, _examinant le blason_.
-
- Oui, les deux châteaux d’or...
-
-DON SALLUSTE.
-
- Et puis, les deux chaudières.
- Enriquez et Gusman.
-
-_En se débattant, don César fait tomber quelques doublons de ses
-poches._
-
-_Don Salluste montre à l’alcade la façon dont elles sont remplies._
-
- Sont-ce là les manières
- Dont les honnêtes gens portent l’argent qu’ils ont?
-
-L’ALCADE, _hochant la tête_.
-
- Hum!
-
-DON CÉSAR, _à part_.
-
- Je suis pris!
-
-_Les alguazils le fouillent et lui prennent son argent._
-
-UN ALGUAZIL, _fouillant_.
-
- Voilà des papiers.
-
-DON CÉSAR, _à part_.
-
- Ils y sont!
- Oh! pauvres billets doux sauvés dans mes traverses!
-
-L’ALCADE, _examinant les papiers_.
-
- Des lettres?... qu’est cela? d’écritures diverses...?
-
-DON SALLUSTE, _lui faisant remarquer les suscriptions_.
-
- Toutes au comte d’Albe!
-
-L’ALCADE.
-
- Oui.
-
-DON CÉSAR.
-
- Mais...
-
-LES ALGUAZILS, _lui liant les mains_.
-
- Pris! quel bonheur!
-
-UN ALGUAZIL, _entrant, à l’alcade_.
-
- Un homme est là qu’on vient d’assassiner, seigneur.
-
-L’ALCADE.
-
- Quel est l’assassin?
-
-DON SALLUSTE, _montrant don César_.
-
- Lui!
-
-DON CÉSAR, _à part_.
-
- Ce duel! quelle équipée!
-
-DON SALLUSTE.
-
- En entrant, il tenait à la main une épée.
- La voilà.
-
-L’ALCADE, _examinant l’épée_.
-
- Du sang.--Bien.
-
-_A don César._
-
- Allons, marche avec eux!
-
-DON SALLUSTE, _à don César que les alguazils emmènent_.
-
- Bonsoir, Matalobos.
-
-DON CÉSAR, _faisant un pas et le regardant fixement_.
-
- Vous êtes un fier gueux!
-
-
-FIN DU QUATRIÈME ACTE.
-
-
-
-
-ACTE CINQUIÈME.
-
-LE TIGRE ET LE LION.
-
-
-
-
-PERSONNAGES.
-
-
- RUY BLAS.
- DON SALLUSTE DE BAZAN.
- LA REINE.
-
-
-
-
-ACTE CINQUIÈME.
-
-Même chambre. C’est la nuit. Une lampe est posée sur la table.
-
-Au lever du rideau Ruy Blas est seul. Une sorte de longue robe noire
-cache ses vêtements.
-
-
-SCÈNE PREMIÈRE.
-
-RUY BLAS, _seul_.
-
- C’est fini. Rêve éteint! Visions disparues!
- Jusqu’au soir au hasard j’ai marché dans les rues.
- J’espère en ce moment. Je suis calme. La nuit
- On pense mieux. La tête est moins pleine de bruit.
- Rien de trop effrayant sur ces murailles noires;
- Les meubles sont rangés, les clés sont aux armoires.
- Les muets sont là-haut qui dorment. La maison
- Est vraiment bien tranquille. Oh! oui, pas de raison
- D’alarme. Tout va bien. Mon page est très-fidèle.
- Don Guritan est sûr alors qu’il s’agit d’elle.
- O mon Dieu! n’est-ce pas que je puis vous bénir,
- Que vous avez laissé l’avis lui parvenir,
- Que vous m’avez aidé, vous Dieu bon, vous Dieu juste,
- A protéger cet ange, à déjouer Salluste,
- Qu’elle n’a rien à craindre, hélas! rien à souffrir,
- Et qu’elle est bien sauvée,--et que je puis mourir?
-
-_Il tire de sa poitrine une petite fiole qu’il pose sur la table._
-
- Oui, meurs maintenant, lâche! et tombe dans l’abîme!
- Meurs comme on doit mourir quand on expie un crime!
- Meurs dans cette maison, vil, misérable et seul!
-
-_Il écarte sa robe noire sous laquelle on entrevoit la livrée qu’il
-portait au premier acte._
-
- --Meurs avec ta livrée enfin sous ton linceul!
- --Dieu! Si ce démon vient voir sa victime morte!
-
-_Il pousse un meuble de façon à barricader la porte secrète._
-
- Qu’il n’entre pas du moins par cette horrible porte!
-
-_Il revient vers la table._
-
- --Oh! le page a trouvé Guritan, c’est certain,
- Il n’était pas encore huit heures du matin.
-
-_Il fixe son regard sur la fiole._
-
- --Pour moi, j’ai prononcé mon arrêt, et j’apprête
- Mon supplice, et je vais moi-même sur ma tête
- Faire choir du tombeau le couvercle pesant.
- J’ai du moins le plaisir de penser qu’à présent
- Personne n’y peut rien. Ma chute est sans remède!
-
-_S’asseyant sur le fauteuil._
-
- Elle m’aimait pourtant!--Que Dieu me soit en aide!
- Je n’ai pas de courage!
-
-_Il pleure._
-
- Oh! l’on aurait bien dû
- Nous laisser en paix!
-
-_Il cache sa tête dans ses mains et pleure à sanglots._
-
- Dieu!
-
-_Relevant la tête et comme égaré, regardant la fiole._
-
- L’homme, qui m’a vendu
- Ceci, me demandait quel jour du mois nous sommes.
- Je ne sais pas. J’ai mal dans la tête. Les hommes
- Sont méchants. Vous mourez, personne ne s’émeut.
- Je souffre!--Elle m’aimait!--Et dire qu’on ne peut
- Jamais rien ressaisir d’une chose passée!
- Je ne la verrai plus!--Sa main que j’ai pressée,
- Sa bouche qui toucha mon front...--Ange adoré!
- Pauvre ange!--Il faut mourir, mourir désespéré!
- Sa robe où tous les plis contenaient de la grâce,
- Son pied qui fait trembler mon âme quand il passe,
- Son œil où s’enivraient mes yeux irrésolus,
- Son sourire, sa voix...--Je ne la verrai plus!
- Je ne l’entendrai plus!--Enfin c’est donc possible?
- Jamais!
-
-_Il avance avec angoisse sa main vers la fiole; au moment où il la
-saisit convulsivement, la porte du fond s’ouvre. La reine paraît, vêtue
-de blanc, avec une mante de couleur sombre, dont le capuchon, rejeté
-sur ses épaules, laisse voir sa tête pâle. Elle tient une lanterne
-sourde à la main, elle la pose à terre et marche rapidement vers Ruy
-Blas._
-
-
-SCÈNE DEUXIÈME.
-
-RUY BLAS, LA REINE.
-
-LA REINE, _entrant_.
-
- Don César!
-
-RUY BLAS, _se retournant avec un mouvement d’épouvante et fermant
-précipitamment la robe qui cache sa livrée_.
-
- Dieu! c’est elle!--Au piége horrible
- Elle est prise!
-
-_Haut._
-
- Madame!...
-
-LA REINE.
-
- Eh bien! quel cri d’effroi!
- César...
-
-RUY BLAS.
-
- Qui vous a dit de venir ici?
-
-LA REINE.
-
- Toi.
-
-RUY BLAS.
-
- Moi?--Comment?
-
-LA REINE.
-
- J’ai reçu de vous...
-
-RUY BLAS, _haletant_.
-
- Parlez donc vite!
-
-LA REINE.
-
- Une lettre.
-
-RUY BLAS.
-
- De moi?
-
-LA REINE.
-
- De votre main écrite.
-
-RUY BLAS.
-
- Mais c’est à se briser le front contre le mur!
- Mais je n’ai pas écrit, pardieu! j’en suis bien sûr!
-
-LA REINE, _tirant de sa poitrine un billet qu’elle lui présente_.
-
- Lisez, donc.
-
-_Ruy Blas prend la lettre avec emportement, se penche vers la lampe et
-lit._
-
-RUY BLAS, _lisant_.
-
- «Un danger terrible est sur ma tête.
- «Ma reine seule peut conjurer la tempête...
-
-_Il regarde la lettre avec stupeur, comme ne pouvant aller plus loin._
-
-LA REINE, _continuant, et lui montrant du doigt la ligne qu’elle lit_.
-
- «En venant me trouver ce soir dans ma maison.
- «Sinon, je puis perdu.»
-
-RUY BLAS, _d’une voix éteinte_.
-
- Ho! quelle trahison!
- Ce billet!
-
-LA REINE, _continuant de lire_.
-
- «Par la porte au bas de l’avenue,
- «Vous entrerez la nuit sans être reconnue.
- «Quelqu’un de dévoué vous ouvrira.»
-
-RUY BLAS, _à part_.
-
- J’avais
- Oublié ce billet.
-
-_A la reine, d’une voix terrible._
-
- Allez-vous-en!
-
-LA REINE.
-
- Je vais
- M’en aller, don César. O mon Dieu! que vous êtes
- Méchant! qu’ai-je donc fait?
-
-RUY BLAS.
-
- O ciel! ce que vous faites?
- Vous vous perdez!
-
-LA REINE.
-
- Comment?
-
-RUY BLAS.
-
- Je ne puis l’expliquer.
- Fuyez vite.
-
-LA REINE.
-
- J’ai même, et pour ne rien manquer,
- Eu le soin d’envoyer ce matin une duègne...
-
-RUY BLAS.
-
- Dieu!--mais à chaque instant, comme d’un cœur qui saigne,
- Je sens que votre vie à flots coule et s’en va.
- Partez!
-
-LA REINE, _comme frappée d’une idée subite_.
-
- Le dévoûment que mon amour rêva
- M’inspire. Vous touchez à quelque instant funeste.
- Vous voulez m’écarter de vos dangers!--Je reste.
-
-RUY BLAS.
-
- Ah! Voilà, par exemple, une idée! ô mon Dieu!
- Rester à pareille heure et dans un pareil lieu!
-
-LA REINE.
-
- La lettre est bien de vous. Ainsi...
-
-RUY BLAS, _levant les bras au ciel avec émotion_.
-
- Bonté divine!
-
-LA REINE.
-
- Vous voulez m’éloigner?
-
-RUY BLAS, _lui prenant les mains_.
-
- Comprenez!
-
-LA REINE.
-
- Je devine.
- Dans le premier moment vous m’écrivez, et puis...
-
-RUY BLAS.
-
- Je ne t’ai pas écrit. Je suis un démon. Fuis!
- Mais c’est toi, pauvre enfant, qui te prends dans un piége!
- Mais c’est vrai! mais l’enfer de tous côtés t’assiége!
- Pour te persuader je ne trouve donc rien?
- Écoute, comprends donc, je t’aime, tu sais bien.
- Pour sauver ton esprit de ce qu’il imagine,
- Je voudrais arracher mon cœur de ma poitrine!
- Oh! je t’aime. Va-t’en!
-
-LA REINE.
-
- Don César...
-
-RUY BLAS.
-
- Oh! va-t’en!
- --Mais j’y songe, on a dû t’ouvrir?
-
-LA REINE.
-
- Mais oui.
-
-RUY BLAS.
-
- Satan!
- Qui?
-
-LA REINE.
-
- Quelqu’un de masqué, caché par la muraille.
-
-RUY BLAS.
-
- Masqué! Qu’a dit cet homme? est-il de haute taille?
- Cet homme, quel est-il? Mais parle donc! j’attends!
-
-_Un homme en noir et masqué paraît à la porte du fond._
-
-L’HOMME MASQUÉ.
-
- C’est moi!
-
-_Il ôte son masque. C’est don Salluste. La reine et Ruy Blas le
-reconnaissent avec terreur._
-
-
-SCÈNE TROISIÈME.
-
-LES MÊMES, DON SALLUSTE.
-
-RUY BLAS.
-
- Grand Dieu!--Fuyez, madame!
-
-DON SALLUSTE.
-
- Il n’est plus temps!
- Madame de Neubourg n’est plus reine d’Espagne.
-
-LA REINE, _avec horreur_.
-
- Don Salluste!
-
-DON SALLUSTE, _montrant Ruy Blas_.
-
- A jamais vous êtes la compagne
- De cet homme.
-
-LA REINE.
-
- Grand Dieu! c’est un piége en effet!
- Et don César...
-
-RUY BLAS, _désespéré_.
-
- Madame, hélas! qu’avez-vous fait!
-
-DON SALLUSTE, _s’avançant à pas lent vers la reine_.
-
- Je vous tiens.--Mais je vais parler, sans lui déplaire,
- A votre majesté, car je suis sans colère.
- Je vous trouve,--écoutez, ne faisons pas de bruit,--
- Seule avec don César, dans sa chambre, à minuit.
- Ce fait,--pour une reine,--étant public,--en somme
- Suffit pour annuler le mariage à Rome.
- Le saint-père en serait informé promptement.
- Mais on supplée au fait par le consentement.
- Tout peut rester secret.
-
-_Il tire de sa poche un parchemin qu’il déroule et qu’il présente à la
-reine._
-
- Signez-moi cette lettre
- Au seigneur notre roi. Je la ferai remettre
- Par le grand écuyer au notaire mayor.
- Ensuite,--une voiture, où j’ai mis beaucoup d’or,
-
-_Désignant le dehors._
-
- Est là.--Partez tous deux sur-le-champ. Je vous aide.
- Sans être inquiétés, vous pourrez par Tolède
- Et par Alcantara gagner le Portugal.
- Allez où vous voudrez, cela nous est égal.
- Nous fermerons les yeux.--Obéissez. Je jure
- Que seul en ce moment je connais l’aventure;
- Mais si vous refusez, Madrid sait tout demain.
- Ne nous emportons pas. Vous êtes dans ma main.
-
-_Montrant la table sur laquelle il y a un écritoire._
-
- Voilà tout ce qu’il faut pour écrire, madame.
-
-LA REINE, _attérée, tombant sur le fauteuil_.
-
- Je suis en son pouvoir!
-
-DON SALLUSTE.
-
- De vous je ne réclame
- Que ce consentement pour le porter au roi.
-
-_Bas à Ruy Blas, qui écoute tout immobile et comme frappé de la foudre._
-
- Laisse-moi faire, ami, je travaille pour toi!
-
-_A la reine._
-
- Signez.
-
-LA REINE, _tremblante, à part_.
-
- Que faire?
-
-DON SALLUSTE, _se penchant à son oreille et lui présentant une plume_.
-
- Allons! qu’est-ce qu’une couronne?
- Vous gagnez le bonheur si vous perdez le trône.
- Tous mes gens sont restés dehors. On ne sait rien
- De ceci. Tout se passe entre nous trois.
-
-_Essayant de lui mettre la plume entre les doigts sans qu’elle la
-repousse ni la prenne._
-
- Eh bien?
-
-_La reine indécise et égarée le regarde avec angoisse._
-
- Si vous ne signez point, vous vous frappez vous-même.
- Le scandale et le cloître!
-
-LA REINE, _accablée_.
-
- O Dieu!
-
-DON SALLUSTE, _montrant Ruy Blas_.
-
- César vous aime.
- Il est digne de vous. Il est, sur mon honneur,
- De fort grande maison. Presqu’un prince. Un seigneur
- Ayant donjon sur roche et fief dans la campagne.
- Il est duc d’Olmedo, Bazan, et grand d’Espagne...
-
-_Il pousse sur le parchemin la main de la reine éperdue et tremblante
-et qui semble prête à signer._
-
-RUY BLAS, _comme se réveillant tout à coup_.
-
- Je m’appelle Ruy Blas, et je suis un laquais!
-
-_Arrachant des mains de la reine la plume et le parchemin qu’il
-déchire._
-
- Ne signez pas, madame!--Enfin!--Je suffoquais!
-
-LA REINE.
-
- Que dit-il? don César!
-
-RUY BLAS, _laissant tomber sa robe et se montrant vêtu de la livrée;
-sans épée._
-
- Je dis que je me nomme
- Ruy Blas, et que je suis le valet de cet homme!
-
-_Se tournant vers don Salluste._
-
- Je dis que c’est assez de trahison ainsi,
- Et que je ne veux pas de mon bonheur!--Merci!
- --Ah vous avez eu beau me parler à l’oreille!--
- Je dis qu’il est bien temps qu’enfin je me réveille,
- Quoique tout garrotté dans vos complots hideux,
- Et que je n’irai pas plus loin, et qu’à nous deux,
- Monseigneur, nous faisons un assemblage infâme.
- J’ai l’habit d’un laquais, et vous en avez l’âme!
-
-DON SALLUSTE, _à la reine, froidement_.
-
- Cet homme est en effet mon valet.
-
-_A Ruy Blas avec autorité._
-
- Plus un mot.
-
-LA REINE, _laissant enfin échapper un cri de désespoir et se tordant
-les mains._
-
- Juste ciel!
-
-DON SALLUSTE, _poursuivant_.
-
- Seulement il a parlé trop tôt.
-
-_Il croise les bras et se redresse, avec une voix tonnante._
-
- Eh bien oui! maintenant disons tout. Il n’importe!
- Ma vengeance est assez complète de la sorte.
-
-_A la reine._
-
- Qu’en pensez-vous? Madrid va rire, sur ma foi!
- Ah! vous m’avez cassé! je vous détrône, moi.
- Ah! vous m’avez banni! je vous chasse, et m’en vante!
- Ah! vous m’avez pour femme offert votre suivante!
-
-_Il éclate de rire._
-
- Moi, je vous ai donné mon laquais pour amant.
- Vous pourrez l’épouser aussi! certainement.
- Le roi s’en va!--Son cœur sera votre richesse!
-
-_Il rit._
-
- Et vous l’aurez fait duc afin d’être duchesse!
-
-_Grinçant des dents._
-
- Ah! vous m’avez brisé, flétri, mis sous vos pieds,
- Et vous dormiez en paix, folle que vous étiez!
-
-_Pendant qu’il a parlé, Ruy Blas est allé à la porte du fond et en a
-poussé le verrou, puis il s’est approché de lui sans qu’il s’en soit
-aperçu, par derrière, à pas lents. Au moment où don Salluste achève,
-fixant des yeux pleins de haine et de triomphe sur la reine anéantie,
-Ruy Blas saisit l’épée du marquis par la poignée et la tire vivement._
-
-RUY BLAS, _terrible, l’épée de don Salluste à la main_.
-
- Je crois que vous venez d’insulter votre reine!
-
-_Don Salluste se précipite vers la porte. Ruy Blas la lui barre._
-
- --Oh! n’allez point par là, ce n’en est pas la peine,
- J’ai poussé le verrou depuis longtemps déjà.--
- Marquis, jusqu’à ce jour Satan te protégea,
- Mais s’il veut t’arracher de mes mains, qu’il se montre!
- --A mon tour!--On écrase un serpent qu’on rencontre.
- --Personne n’entrera, ni tes gens, ni l’enfer!
- Je te tiens écumant sous mon talon de fer!
- --Cet homme vous parlait insolemment, madame?
- Je vais vous expliquer. Cet homme n’a point d’âme,
- C’est un monstre. En riant hier il m’étouffait.
- Il m’a broyé le cœur à plaisir. Il m’a fait
- Fermer une fenêtre, et j’étais au martyre!
- Je priais! je pleurais! je ne peux pas vous dire!
-
-_Au marquis._
-
- Vous contiez vos griefs dans ces derniers moments.
- Je ne répondrai pas à vos raisonnements,
- Et d’ailleurs--je n’ai pas compris.--Ah! misérable!
- Vous osez,--votre reine! une femme adorable!
- Vous osez l’outrager quand je suis là!--Tenez,
- Pour un homme d’esprit, vraiment, vous m’étonnez!
- Et vous vous figurez que je vous verrai faire
- Sans rien dire!--Écoutez, quelle que soit sa sphère,
- Monseigneur, lorsqu’un traître, un fourbe tortueux,
- Commet de certains faits rares et monstrueux,
- Noble ou manant, tout homme a droit, sur son passage,
- De venir lui cracher sa sentence au visage,
- Et de prendre une épée, une hache, un couteau!...--
- Pardieu! j’étais laquais! quand je serais bourreau?
-
-LA REINE.
-
- Vous n’allez pas frapper cet homme?
-
-RUY BLAS.
-
- Je me blâme
- D’accomplir devant vous ma fonction, madame.
- Mais il faut étouffer cette affaire en ce lieu.
-
-_Il pousse don Salluste vers le cabinet._
-
- --C’est dit, monsieur! allez là-dedans prier Dieu!
-
-DON SALLUSTE.
-
- C’est un assassinat!
-
-RUY BLAS.
-
- Crois-tu?
-
-DON SALLUSTE, _désarmé, et jetant un regard plein de rage autour de
-lui._
-
- Sur ces murailles
- Rien! pas d’arme!
-
-_A Ruy Blas._
-
- Une épée au moins!
-
-RUY BLAS.
-
- Marquis! tu railles!
- Maître! est-ce que je suis un gentilhomme, moi?
- Un duel! fi donc! je suis un de tes gens à toi,
- Valetaille de rouge et de galons vêtue,
- Un maraud qu’on châtie et qu’on fouette,--et qui tue.
- Oui, je vais te tuer, monseigneur, vois-tu bien?
- Comme un infâme! comme un lâche! comme un chien!
-
-LA REINE.
-
- Grâce pour lui!
-
-RUY BLAS, _à la reine, saisissant le marquis_.
-
- Madame, ici chacun se venge.
- Le démon ne peut plus être sauvé par l’ange!
-
-LA REINE, _à genoux_.
-
- Grâce!
-
-DON SALLUSTE, _appelant_.
-
- Au meurtre! au secours!
-
-RUY BLAS, _levant l’épée_.
-
- As-tu bientôt fini?
-
-DON SALLUSTE, _se jetant sur lui en criant_.
-
- Je meurs assassiné! Démon!
-
-RUY BLAS, _le poussant dans le cabinet_,
-
- Tu meurs puni!
-
-_Ils disparaissent dans le cabinet, dont la porte se referme sur eux._
-
-LA REINE, _restée seule, tombant demi-morte sur le fauteuil_.
-
- Ciel!
-
-_Un moment de silence. Rentre Ruy Blas, pâle, sans épée._
-
-
-SCÈNE QUATRIÈME.
-
-LA REINE, RUY BLAS.
-
-_Ruy Blas fait quelques pas en chancelant vers la reine immobile et
-glacée, puis il tombe à deux genoux, l’œil fixé à terre, comme s’il
-n’osait lever les yeux jusqu’à elle._
-
-RUY BLAS, _d’une voix grave et basse_.
-
- Maintenant, madame, il faut que je vous dise.
- --Je n’approcherai pas.--Je parle avec franchise.
- Je ne suis point coupable autant que vous croyez.
- Je sens, ma trahison, comme vous la voyez,
- Doit vous paraître horrible... Oh! ce n’est pas facile
- A raconter. Pourtant je n’ai pas l’âme vile.
- Je suis honnête au fond.--Cet amour m’a perdu.--
- Je ne me défends pas, je sais bien, j’aurais dû
- Trouver quelque moyen. La faute est consommée!
- --C’est égal, voyez-vous, je vous ai bien aimée.
-
-LA REINE.
-
- Monsieur...
-
-RUY BLAS, _toujours à genoux_.
-
- N’ayez pas peur, je n’approcherai point.
- A votre majesté je vais de point en point
- Tout dire. Oh! croyez-moi, je n’ai pas l’âme vile!--
- Aujourd’hui tout le jour j’ai couru par la ville
- Comme un fou. Bien souvent même on m’a regardé.
- Auprès de l’hôpital que vous avez fondé,
- J’ai senti vaguement, à travers mon délire,
- Une femme du peuple essuyer sans rien dire
- Les gouttes de sueur qui tombaient de mon front.
- Ayez pitié de moi, mon Dieu! mon cœur se rompt!
-
-LA REINE.
-
- Que voulez-vous?
-
-RUY BLAS, _joignant les mains_.
-
- Que vous me pardonniez, madame!
-
-LA REINE.
-
- Jamais.
-
-RUY BLAS.
-
- Jamais!
-
-_Il se lève et marche lentement vers la table._
-
- Bien sûr?
-
-LA REINE.
-
- Non, jamais!
-
-RUY BLAS.
-
-_Il prend la fiole posée sur la table, la porte à ses lèvres et la vide
-d’un trait._
-
- Triste flamme,
- Éteins-toi!
-
-LA REINE, _se levant et courant à lui_.
-
- Que fait-il?
-
-RUY BLAS, _posant la fiole_.
-
- Rien. Mes maux sont finis.
- Rien. Vous me maudissez, et moi je vous bénis.
- Voilà tout.
-
-LA REINE, _éperdue_.
-
- Don César!
-
-RUY BLAS.
-
- Quand je pense, pauvre ange,
- Que vous m’avez aimé!
-
-LA REINE.
-
- Quel est ce philtre étrange?
- Qu’avez-vous fait? Dis-moi! réponds-moi! parle-moi!
- César! je te pardonne et t’aime et je te croi!
-
-RUY BLAS.
-
- Je m’appelle Ruy Blas.
-
-LA REINE, _l’entourant de ses bras_.
-
- Ruy Blas, je vous pardonne!
- Mais qu’avez-vous fait là? Parle, je te l’ordonne!
- Ce n’est pas du poison, cette affreuse liqueur?
- Dis?
-
-RUY BLAS.
-
- Si! c’est du poison. Mais j’ai la joie au cœur.
-
-_Tenant la reine embrassée et levant les yeux au ciel._
-
- Permettez, ô mon Dieu! justice souveraine!
- Que ce pauvre laquais bénisse cette reine,
- Car elle a consolé mon cœur crucifié,
- Vivant par son amour, mourant, par sa pitié!
-
-LA REINE.
-
- Du poison! Dieu! c’est moi qui l’ai tué! Je t’aime!
- Si j’avais pardonné?...
-
-RUY BLAS, _défaillant_.
-
- J’aurais agi de même.
-
-_Sa voix s’éteint. La reine le soutient dans ses bras._
-
- Je ne pouvais plus vivre. Adieu!
-
-_Montrant la porte._
-
- Fuyez d’ici!
- --Tout restera secret.--Je meurs!
-
-_Il tombe._
-
-LA REINE, _se jetant sur son corps_.
-
- Ruy Blas!
-
-RUY BLAS, _qui allait mourir, se réveille à son nom prononcé par la
-reine_.
-
- Merci!
-
-
-FIN.
-
-
-
-
-NOTE.
-
-
-Il est arrivé à l’auteur de voir représenter _Angelo, tyran de Padoue_,
-par des acteurs qui prononçaient _Tisbe_, _Dafne_, fort satisfaisants
-du reste sous d’autres rapports. Il lui paraît donc utile d’indiquer
-ici, pour ceux qui pourraient l’ignorer, que dans les noms espagnols
-et italiens, les _e_ doivent se prononcer _é_. Quand on lit _Teve_,
-_Camporeal_, _Oñate_, il faut dire _Tévé_, _Camporéal_, _Ognâté_. Après
-cette observation, qui s’adresse particulièrement aux régisseurs des
-théâtres de province où l’on pourrait monter _Ruy Blas_, l’auteur croit
-à propos d’expliquer, pour le lecteur, deux ou trois mots spéciaux
-employés dans ce drame. Ainsi, _almojarifazgo_ est le mot arabe par
-lequel on désignait, dans l’ancienne monarchie espagnole, le tribut de
-cinq pour cent que payaient au roi toutes les marchandises qui allaient
-d’Espagne aux Indes; ainsi l’impôt des _ports-secs_ signifie le droit
-de douane des villes frontières. Du reste, et cela va sans dire, il n’y
-a pas dans _Ruy Blas_ un détail de vie privée ou publique, d’intérieur,
-d’ameublement, de blason, d’étiquette, de biographie, de chiffre ou
-de topographie, qui ne soit scrupuleusement exact. Ainsi, quand le
-comte de Camporeal dit: _La maison de la reine, ordinaire et civile,
-coûte par an six cent soixante-quatre mille soixante-six ducats,_
-on peut consulter _Solo Madrid es corte_, on y trouvera cette somme
-pour le règne de Charles II, sans un maravedi de plus ou de moins.
-Quand don Salluste dit: _Sandoval porte d’or à la bande de sable_, on
-n’a qu’à recourir au registre de la grandesse pour s’assurer que don
-Salluste ne change rien au blason de Sandoval. Quand le laquais du
-quatrième acte dit: _L’or est en souverains, bons quadruples pesant
-sept gros trente-six grains, ou bons doublons au marc_, on peut ouvrir
-le livre des monnaies publié sous Philippe IV, _en la imprenta real_.
-De même pour le reste. L’auteur pourrait multiplier à l’infini ce
-genre d’observations, mais on comprendra qu’il s’arrête ici. Toutes
-ses pièces pourraient être escortées d’un volume de notes dont il se
-dispense et dont il dispense le lecteur. Il l’a déjà dit ailleurs,
-et il espère qu’on s’en souvient peut-être, _à défaut de talent il
-a la conscience_. Et cette conscience, il veut la porter en tout,
-dans les petites choses comme dans les grandes, dans la citation d’un
-chiffre comme dans la peinture des cœurs et des âmes, dans le dessin
-d’un blason comme dans l’analyse des caractères et des passions.
-Seulement, il croit devoir maintenir rigoureusement chaque chose dans
-sa proportion, et ne jamais souffrir que le petit détail sorte de sa
-place. Les petits détails d’histoire et de vie domestique doivent être
-scrupuleusement étudiés et reproduits par le poëte, mais uniquement
-comme des moyens d’accroître la réalité de l’ensemble, et de faire
-pénétrer jusque dans les coins les plus obscurs de l’œuvre cette vie
-générale et puissante au milieu de laquelle les personnages sont plus
-vrais, et les catastrophes, par conséquent, plus poignantes. Tout doit
-être subordonné à ce but. L’homme sur le premier plan, le reste au fond.
-
-Pour en finir avec les observations minutieuses, notons encore en
-passant que Ruy Blas au théâtre, dit (IIIe acte): Monsieur de Priego,
-_comme sujet du roi_, etc., et que dans le livre il dit: _comme noble
-du roi_. Le livre donne l’expression juste. En Espagne, il y avait
-deux espèces de nobles, _les nobles du royaume_, c’est-à-dire tous
-les gentilshommes, et _les nobles du roi_, c’est-à-dire les grands
-d’Espagne. Or, M. de Priego est grand d’Espagne, et par conséquent,
-noble du roi. Mais l’expression aurait pu paraître obscure à quelques
-spectateurs peu lettrés; et, comme au théâtre deux ou trois personnes
-qui ne comprennent pas se croient parfois le droit de troubler deux
-mille personnes qui comprennent, l’auteur a fait dire à Ruy Blas _sujet
-du roi_ pour _noble du roi_, comme il avait déjà fait dire à Angelo
-Malipieri _la croix rouge_ au lieu de _la croix de gueules_. Il en
-offre ici toutes ses excuses aux spectateurs intelligents.
-
-Maintenant qu’on lui permette d’accomplir un devoir qui est pour lui un
-plaisir, c’est-à-dire d’adresser un remerciement public à cette troupe
-excellente qui vient de se révéler tout à coup par _Ruy Blas_ au public
-parisien dans la belle salle Ventadour, et qui a tout à la fois l’éclat
-des troupes neuves et l’ensemble des troupes anciennes. Il n’est
-pas un personnage de cette pièce, si petit qu’il soit, qui ne soit
-remarquablement bien représenté, et plusieurs des rôles secondaires
-laissent entrevoir aux connaisseurs, par des ouvertures trop étroites
-à la vérité, des talents fort distingués. Grâce, en grande partie,
-à cette troupe si intelligente et si bien faite, de hautes destinées
-attendent, nous n’en doutons pas, ce magnifique théâtre, déjà aussi
-royal qu’aucun des théâtres royaux, et plus utile aux lettres qu’aucun
-des théâtres subventionnés.
-
-Quant à nous, pour nous borner aux rôles principaux, félicitons
-M. Féréol de cette science d’excellent comédien avec laquelle il
-a reproduit la figure chevaleresque et gravement bouffonne de don
-Guritan. Au dix-septième siècle, il restait encore en Espagne quelques
-Don Quichottes malgré Cervantes. M. Féréol s’en est spirituellement
-souvenu.
-
-M. Alexandre Mauzin a supérieurement compris et composé don Salluste.
-Don Salluste, c’est Satan, mais c’est Satan grand d’Espagne de première
-classe; c’est l’orgueil du démon sous la fierté du marquis; du bronze
-sous de l’or; un personnage poli, sérieux, contenu, sobrement railleur,
-froid, lettré, homme du monde, avec des éclairs infernaux. Il faut à
-l’acteur qui aborde ce rôle, et c’est ce que tous les connaisseurs ont
-trouvé dans M. Alexandre, une manière tranquille, sinistre et grande,
-avec deux explosions terribles, l’une au commencement, l’autre à la fin.
-
-Le rôle de don César a naturellement eu beaucoup d’aventures dont
-les journaux et les tribunaux ont entretenu le public. En somme, le
-résultat a été le plus heureux du monde. Don César a fort cavalièrement
-pris au boulevard et fort légitimement donné à la comédie un bien qui
-lui appartenait, c’est-à-dire le talent vrai, fin, souple, charmant,
-irrésistiblement gai et singulièrement littéraire de M. Saint-Firmin.
-
-La reine est un ange, et la reine est une femme. Le double aspect de
-cette chaste figure a été reproduit par mademoiselle Louise Beaudouin
-avec une intelligence rare et exquise. Au cinquième acte, Marie de
-Neubourg repousse le laquais et s’attendrit sur le mourant; reine
-devant la faute, elle redevient femme devant l’expiation. Aucune de ces
-nuances n’a échappé à mademoiselle Beaudouin qui s’est élevée très-haut
-dans ce rôle. Elle a eu la pureté, la dignité et le pathétique.
-
-Quant à M. Frédérick Lemaître, qu’en dire? Les acclamations
-enthousiastes de la foule le saisissent à son entrée en scène et le
-suivent jusqu’après le dénoûment. Rêveur et profond au premier acte,
-mélancolique au deuxième, grand, passionné et sublime au troisième, il
-s’élève au cinquième acte à l’un de ces prodigieux effets tragiques,
-du haut desquels l’acteur rayonnant domine tous les souvenirs de son
-art. Pour les vieillards, c’est Lekain et Garrick mêlés dans un seul
-homme; pour nous, contemporains, c’est l’action de Kean combinée
-avec l’émotion de Talma. Et puis, partout, à travers les éclairs
-éblouissants de son jeu, M. Frédérick a des larmes, de ces vraies
-larmes qui font pleurer les autres, de ces larmes dont parle Horace,
-_Si vis me flere, dolendum est primum ipsi tibi_. Dans _Ruy Blas_, M.
-Frédérick réalise pour nous l’idéal du grand acteur. Il est certain que
-toute sa vie de théâtre, le passé comme l’avenir, sera illuminée par
-cette création radieuse. Pour M. Frédérick, la soirée du 8 novembre
-1838 n’a pas été une représentation, mais une transfiguration.
-
-
-FIN DE LA NOTE.
-
-
-
-
-TABLE.
-
-
- Pages.
-
- PRÉFACE. I
-
- ACTE PREMIER.--DON SALLUSTE. 3
-
- ACTE DEUXIÈME.--LA REINE D’ESPAGNE. 51
-
- ACTE TROISIÈME.--RUY BLAS. 97
-
- ACTE QUATRIÈME.--DON CÉSAR. 133
-
- ACTE CINQUIÈME.--LE TIGRE ET LE LION. 187
-
- NOTE. 209
-
-
-
-
-
-End of the Project Gutenberg EBook of Ruy Blas, by Victor Hugo
-
-*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK RUY BLAS ***
-
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