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If you are not located in the United States, you'll have -to check the laws of the country where you are located before using this ebook. - -Title: Mémoires de Céleste Mogador, Volume 4 (of 4) - -Author: Céleste de Chabrillan - -Release Date: August 31, 2019 [EBook #60204] - -Language: French - -Character set encoding: UTF-8 - -*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK MEMOIRES DE CELESTE MOGADOR, VOL 4 *** - - - - -Produced by Clarity, Hans Pieterse and the Online -Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This -file was produced from images generously made available -by The Internet Archive/Canadian Libraries) - - - - - - - - - - Note sur la transcription: L'orthographe d'origine a - été conservée et n'a pas été harmonisée, mais les erreurs - clairement introduites par le typographe ont été corrigées. - - - - - MÉMOIRES - - DE - - CÉLESTE MOGADOR - - - - -Paris.--IMP. DE LA LIBRAIRIE NOUVELLE.--Bourdilliat, 15, rue Breda - - - - - MÉMOIRES - - DE - - CÉLESTE - - MOGADOR - - - TOME QUATRIÈME - - - PARIS - - LIBRAIRIE NOUVELLE - - BOULEVARD DES ITALIENS, 15 - - - La traduction et la reproduction sont réservées - - - 1858 - - - - -MÉMOIRES DE CÉLESTE MOGADOR - - - - -XLVI - -DÉPART. - -(Suite.) - - -La mesure de la douleur était au comble dans mon âme, et pour me -soustraire à tant de peines, je me serais tuée sans la lettre que -je reçus des gens chez qui était ma fille adoptive. La femme venait -de tomber dangereusement malade; l’on me disait qu’on ne pouvait la -garder. Je passai une nuit très-agitée et je me mis en route qu’il -faisait à peine jour. Le pauvre petit ange commençait à parler; elle -m’appelait sa mère; je la ramenai chez moi; je la serrai sur mon -cœur, et je lui demandai en larmes s’il était vrai qu’un jour elle me -maudirait.--Pauvre petite! elle ne pouvait comprendre, pourtant elle -passait ses bras autour de mon cou, et m’embrassait en me disant: «Oh! -je t’aime, ma marraine.» Je n’avais pas le droit de mourir; si Dieu -m’avait envoyé cette innocente créature, c’était peut-être pour me -donner l’occasion de réparer le mal que j’avais fait. - -Deux jours plus tard, trois hommes vinrent saisir chez moi pour une -somme de quarante-six mille francs, que Robert devait à son bijoutier, -pour cette garantie qu’il avait donnée si imprudemment. J’avais -toujours eu horreur du papier timbré et de ceux qui l’apportent; je -les voyais toujours apparaître, dans mon imagination, avec de grosses -moustaches, de grosses cannes et de vilains chapeaux. Je devins presque -folle de peur et de chagrin. - -Je voulais écrire à Robert; mais je jetai la plume avec rage. - ---Non! dis-je, je serai plus généreuse que lui, je ne l’accablerai pas. -Tant mieux qu’il ne me reste rien que mes larmes, nous nous en irons -loin de cette ville maudite. Je travaillerai pour t’élever, ma petite -Caroline; j’en ai perdu l’habitude, tant mieux! j’aurai plus de peine. - -Je mis un voile et je me rendis à mon théâtre, car je jouais _les -reines des bals_. Je dansai et je chantai la mort dans l’âme; mais -j’étais habituée depuis longtemps à cette comédie. Ma vie s’était -passée en mascarades de ce genre. Cette contrainte m’a rendue la plus -malheureuse de toutes les créatures. Après avoir cru échapper à ce -genre d’existence, l’idée d’une rechute me navrait le cœur. - -J’avais fini ma pièce à neuf heures. - -En sortant pour rentrer chez moi, je vis un homme dans le passage; il -se glissait comme une ombre le long des murs et semblait me fuir. Je -pressai le pas, car sa tournure m’avait frappée. Je me plaçai en face -de lui. - -C’était Robert, pâle, défait; son œil, si ardent d’ordinaire, était -voilé de tristesse, mais l’ironie était toujours sur ses lèvres -dédaigneuses. - ---Ah! lui dis-je, vous ne m’éviterez pas; vous me devez une -explication. Il se peut que j’aie été coupable, mais vous n’avez pas le -droit de me torturer comme vous le faites depuis quelque temps. Dieu -seul juge irrévocablement. Vous ne pouvez partir en me laissant l’idée -qu’un homme me maudit sous le ciel. D’ailleurs, vous êtes déjà trop -vengé; vos malédictions s’accomplissent. On m’intente des procès que -je ne soutiendrai pas. Je vais quitter ce monde aussi malheureuse que -vous. - -Mes larmes me coupèrent la voix. Il me fit monter en voiture et -m’accompagna chez moi. - ---J’avais peur de ce qui arrive, me dit-il, et c’est ce qui m’a -ramené à Paris. Mes biens ont été vendus la moitié de leur valeur. -Non-seulement je suis ruiné, mais il me reste des dettes. - ---Oui, et moi l’on m’attaque, disant que ce que j’ai est à vous. C’est -une infamie, car ils savent bien le contraire; mais ils se disent: Une -femme comme celle-là, nous aurons bon marché d’elle. - ---Eh bien! me dit-il, faites-les mentir. Céleste, défendez-vous avec -tout ce que vous avez d’énergie et d’intelligence! vous avez votre -droit; il y a des juges. J’emporterais des regrets trop amers, si je -vous savais malheureuse. Je voulais me faire soldat; mais je suis trop -vieux, j’ai trente-trois ans. Je vais partir au bout du monde, en -Australie. Peut-être pourrai-je vivre, comme tant d’autres, loin de la -France; ne rien demander à personne, ne pas donner le spectacle de ma -misère, c’est tout ce que je veux. Je n’ai pas d’idées, je vais aller -où le navire me conduira. - -Il resta chez moi. Nous payâmes nos joies passées par de longues nuits -de larmes. - -Une lettre du Berry nous tira de notre abattement. - -On venait de saisir ma maison et nos meubles. On me disait qu’on allait -attaquer l’hypothèque qu’il m’avait donnée en payement. - -Tout me manquait à la fois... et je voyais venir la misère. - -Les reproches injustes dont il m’accablait depuis quelque temps me -revinrent en mémoire. En me trouvant si malheureuse, je les lui rendis -avec usure. - ---Eh bien! lui disais-je, vous qui n’aviez qu’insulte et mépris pour -moi, qui me souhaitiez la misère, l’hôpital ou la prison, vous pouvez -partir heureux. Allons, nous sommes quittes.--Une chose me console, -c’est que je vous ai prédit ce qui nous arriverait à tous deux. Vous -avez beau m’accabler, vous devez me rendre justice. Oh! le difficile, -c’est de forcer votre orgueilleuse nature à s’avouer vaincue.--Partez! -laissez-moi avec mon désespoir, car je vous le reprocherais. Il vous -reste une famille, à vous; à moi, il ne me reste que la misère et les -tourments. - -Robert me regarda fixement, sans me répondre un mot. Il scrutait ma -volonté; elle dut lui paraître implacable, car il sortit lentement, -acceptant mes paroles comme un ordre d’exil. - -Je fus chez un avoué qui me donna l’adresse d’un avocat, et je me mis -en mesure de faire tête à l’orage qui se préparait. Pour traverser -cette nouvelle crise, j’appelai à moi tout mon courage. Abattue cent -fois, je me relevai par des efforts surnaturels. On me traîna devant -les tribunaux. Mes adversaires, qui se sentaient vulnérables, crurent -se grandir en me traînant dans la boue. Ils prirent mon passé et -l’imprimèrent; si bien que, partout où j’allais, on s’éloignait de -moi. Ils me marchèrent tellement sur le cœur que je devins cruelle. Je -ne pensais plus qu’à me venger; puis je retombais, anéantie, dans mon -impuissance. - -Je quittai l’appartement rue Joubert pour le temps que durerait ce -procès; car je ne voulais pas, si les juges étaient trompés par de -fausses apparences être chassée de chez moi. Je ne pouvais me faire -d’illusion; la lutte qui se préparait devait être longue, pénible; elle -fut cruelle. - -Je louai, avenue de Saint-Cloud, une petite maison et un jardin pour ma -fille qui avait besoin d’air. - -Toutes les femmes que j’avais connues dansaient en rond comme des -sorcières autour de ma ruine. Je ne voulus pas leur laisser cette joie; -je tâchai de les tromper, de me tromper moi-même, et, l’inquiétude au -cœur, j’exagérai ma vie de luxe et de plaisirs. - -Robert était parti. Il avait lutté jusqu’au dernier moment; vaincu, -il regarda sa ruine en face, et, se sentant faible devant sa volonté, -il sut du moins prendre une résolution courageuse; il mit cinq mille -lieues entre lui et la poussière que faisait ce désastre de son bonheur -perdu et de son opulence brisée. - -Ce départ, qui devait influer si profondément sur ma vie, ne me fit pas -tout d’abord l’impression que je devais en ressentir. Cette impression -a été successive. Un mot de moi, et Robert serait revenu; ce mot, je ne -voulus pas le dire. Je sentais trop bien que dans l’état de nos âmes -et dans la situation de nos affaires, la continuation de notre liaison -aurait fait notre malheur à tous deux. J’espérais que, le voyant loin -de moi, sa famille lui rendrait son appui. Je restai inflexible. Plus -tard, à mesure que j’appris les souffrances de son exil, mon cœur se -détendit. J’appréciais mieux que je ne l’avais fait d’abord la grandeur -du sacrifice qu’il m’avait fait en s’éloignant de moi. Pauvre Robert! -nous avons assez souffert l’un par l’autre; il m’a assez dévoué, -sacrifié sa vie, pour qu’on me pardonne l’orgueil que m’inspire le -courage qu’il a montré au milieu de toutes les tortures morales et -physiques qu’il a subies dans ses lointains voyages. - -J’avais songé d’abord à en faire moi-même le récit; mais, en relisant -sa correspondance, j’ai compris que ce que j’avais de mieux à faire, -c’était de le laisser parler lui-même. - -La première lettre que je reçus de lui était datée de Londres. - - - - -XLVII - -CORRESPONDANCE. - - - «Londres, ce 22 mai 1852. - - »Je ne veux pourtant pas quitter l’Europe sans vous écrire une - dernière fois. Ce matin encore, je voyais Douvres, les côtes - de France, et mes yeux ne les ont quittées que quand ils n’ont - plus rien vu. Adieu mes rêves, mes joies, mon bonheur! J’ai tout - laissé, et me voici bientôt entre la mer et les cieux, dans - l’immensité, tout seul avec mon néant. Voilà le fruit d’un amour - insensé, la misère et l’isolement! Heureusement que mon corps ne - pourra supporter tout ce que l’avenir me prépare. En arrivant - ici, j’ai trouvé la glace de mon nécessaire cassée, et le verre - de votre portrait aussi. C’est mauvais signe, tant mieux! C’est - peut-être la fin qui arrive. Je suis malade. Je n’ai pas eu la - force de supporter même cette traversée de quelques heures. - Merci, mon Dieu, merci! Tout s’use et vous trouverez peut-être - que je n’ai pas mérité de tant souffrir. - - »J’attends ici, à Londres, un bâtiment qui part le 9. Mon passage - est retenu. Ah! je voudrais que vous vissiez dans mes yeux et - sur ma figure la trace de votre destruction. Mais je serai bien - vengé de votre cruauté pour moi; et quand cela ne serait que - mon souvenir, il vous pèsera toute votre vie; je ne reviendrai - jamais, je le sens, et mon pressentiment ne me trompe pas; mais - souvenez-vous, Céleste, que tous ces gens auxquels vous m’avez - sacrifié n’auront pour vous que mépris. Vous serez seule à - votre tour, et pas un ami ne vous restera. Oh! vous êtes belle - aujourd’hui, vous êtes sublime, vous valez beaucoup, vous êtes - une si belle courtisane, quand vous voulez. Et puis, mon souvenir - n’est-il pas là? Mogador! Qui a su dévorer, déchirer, marcher sur - une destinée comme la mienne? Mogador! pour laquelle ce pauvre - Robert a tout sacrifié!... Mais cela doit être une bien belle - fille! Robert, qui a passé par-dessus les préjugés, qui lui - donnait le bras devant tout Paris! - - »Oh! qu’elle a été bonne pour moi, Céleste! que de reconnaissance - pour tant d’amour! Comme elle a pris pitié de mes larmes! - Comme elle s’est bien vengée de ce Robert qui avait inventé le - seul moyen de la faire revenir près de lui, en la prenant par - l’amour-propre! Elle a eu jusqu’à son dernier sou. - - »Elle n’a pas eu une minute de regret, pas un instant d’élan de - reconnaissance ni de pitié! Allez, allez, Céleste, c’est plus que - de l’infamie, c’est de la monstruosité. Vous ne vous êtes servie - de moi que pour arriver à vos fins. Eh bien, je ne fais qu’un - vœu, c’est qu’au moins ce que j’ai fait vous profite. Pensez - quelquefois qu’il y a de par le monde un homme que vous avez - condamné à plus que la mort, et que cet homme n’a pour vous sur - les lèvres que des paroles d’amour et de pardon. Le monde ne rira - pas de lui; il mourra, mais de misère et de désespoir. Jusque-là - il est seul, seul avec ses rêves évanouis, sans personne à qui il - puisse dire: Je souffre, car je l’aime! Il a tout laissé derrière - lui en quittant l’Europe. Il n’emporte même pas son nom, car il - le quitte en partant. Rien! rien! Je pars sans un baiser, sans - une bonne parole! Que de fois pendant ces longues nuits, à bord - du bateau, mon cœur porté près de vous n’aura pour consolation - que la pensée des caresses que vous donnerez à un autre dans le - même moment. - - »Depuis que je vous connais, je n’ai pas eu une pensée pour une - autre femme que pour vous. Cette pensée va être encore la seule - pendant cinq mois de traversée, et si Dieu veut que je n’arrive - pas, on jettera mon corps à la mer, et je mourrai avec votre - image dans le cœur jusqu’au dernier soupir. Regardez quelquefois - mon portrait; il y a de ces sympathies mystiques et pour ainsi - dire magnétiques; vous y verrez quelquefois une larme couler - de mes yeux, ou peut-être un sourire que je vous enverrai en - mourant. Si le cadre tombe, que mon portrait s’abîme, se déchire, - c’est que je mourrai. Enfin, si la nuit on te dit: Je t’aime, - Céleste, c’est encore moi, moi seul et pas d’autre, entends-tu? - Si tu vas au Poinçonnet, regarde partout, et chaque fleur te dira - que je ne pensais qu’à toi. - - »Adieu, adieu pour toujours! Je n’ai même plus la force d’écrire. - Il y a si longtemps que je n’ai eu une heure de bon sommeil!--Oh! - mes forces, mes forces, ne m’abandonnez pas encore! laissez-moi - arriver là-bas, bien loin! laissez-moi encore souffrir quelques - mois. Il ne me reste que cela à moi, ma souffrance qui vient - d’elle, laissez-la-moi, je l’aime! - - »Adieu! je n’en puis plus, je ne vois plus clair, je vais me - jeter sur mon lit; pauvre lit, bien misérable, dans une petite - chambre bien noire; mais je ne veux en sortir que pour partir. - Du reste, cette traversée, qui a été si mauvaise, a fini de me - mettre à bas. J’ai donc besoin de repos pendant trois jours au - moins. - - »Je pars avec une bande d’émigrants, presque tous Irlandais; - le capitaine même ne sait pas un mot de français. Il y avait - un bateau qui partait demain, mais je n’avais pas le temps ni - la force d’être à Liverpool; et puis, le bâtiment du 9 part de - Londres même, et est moins mauvais. - - »J’ai donné votre portrait à mettre dans un écrin. En arrivant - à Sidney, je vous écrirai, si Dieu m’a prêté vie. Si je trouve - moyen en route, par un bâtiment, de vous envoyer un souvenir, je - le ferai. Adieu, encore une fois; je vous pardonne, car, je vous - le répète, vous le verrez un jour, vous serez seule à votre tour, - toute seule, sans amis, moi je ne serai plus là. Tâchez que ce - moment-là arrive bien tard. Quelque riche que vous puissiez être, - quelque ambition que vous puissiez avoir, tout est affreux, quand - il ne reste que l’isolement, le dégoût et le mépris. - - »Adieu, adieu; à vous toutes mes pensées, comme toutes mes - douleurs. - - »ROBERT. - - »J’écrirai demain encore à votre avoué, M. Picard, pour lui bien - recommander vos intérêts. - - »Jetez-moi un mot à la poste, mardi ou mercredi, à Londres, - bureau restant, pour me dire ce qui aura été fait au tribunal - pour vos affaires. Ne me parlez pas d’autre chose, je vous prie, - je ne veux savoir que cela. Vous devez comprendre que je ne dois - plus croire à rien et que, par conséquent, vos excuses, vos - raisons, vos larmes et vos regrets ne seraient que mensonges pour - moi. Mais je désire savoir, puisque j’ai le temps de recevoir ce - mot, quelle tournure a pris votre procès mardi dernier.» - - - «Southampton, le 15 mai 1852. - - »Je vous écris à bord du bâtiment qui, dans une heure, va - m’emmener pour toujours loin de vous. Je pars sans illusions - et sans espérances. J’ai fait faire pour vous à Londres une - bague que je remets en montant sur le bâtiment à M. Godot, - le seul Français, le seul être qui m’ait témoigné quelque - intérêt. Peut-être cet intérêt ne vient-il que de l’immensité - de ma douleur. J’ai pour compagnon, non de route, mais pour - compagnon d’avenir, et que je dois retrouver, dans quatre ou - cinq mois, dans les pays où je vais isoler ma douleur et cacher - ma misère, un garçon que j’ai rencontré à Londres et qui, comme - moi, va chercher l’oubli et l’existence loin de la France. - Le rapprochement de position a fait notre rapprochement de - sentiments, et nous nous trouvons liés par les mêmes idées. Il me - donne du courage, et nous espérerons ensemble. - - »Vous aurez été belle et superbe aux courses du Champ de Mars. - C’est du reste un beau piédestal qu’une ruine comme la mienne, - et je ne doute pas un seul instant qu’on ne paye fort cher la - curiosité d’une nature comme la vôtre. Vous verrez, sur la bague - que je vous envoie de Londres, la date du 15 mai, de Southampton. - C’est le jour où tout est fini pour moi et où pas une voix amie - n’est venue me dire: _Je penserai à toi!_--merci de m’avoir - aimée!--Je meurs de chagrin, je meurs sans laisser un souvenir - derrière moi. Vous avez dit et répété, depuis mon départ, que - pour vous venger vous vouliez toute mon existence, toute ma - fortune, tout ce que j’avais de jeunesse et d’illusions. Eh - bien! soyez heureuse; je suis parti; je vous ai donné tout mon - avenir, tout mon cœur, toutes mes larmes, toute ma fortune pour - vos caprices, et je pars, le cœur brisé et l’œil desséché, sans - une livre sterling pour vivre. J’ai payé mon passage. Je vais - beaucoup plus loin encore qu’à Sidney. Je ne resterai là que huit - jours et je me rembarquerai pour d’autres îles plus éloignées. - Je suis décidé à tuer ma douleur morale, à force de souffrances - physiques. Je ne suis plus de ce monde, et l’immensité de mon - amour, comme l’immensité de votre infamie, ne sera compensée - que par ma misère et mes souffrances. Cette bague que je vous - envoie vous servira, comme mon portrait, à faire valoir plus - cher et payer de même vos attraits. Dépêchez-vous, car votre vie - s’avance, et ma seule vengeance, que j’attends du temps, vous - paraîtra hideuse et terrible. Aujourd’hui que je pars, ce n’est - pas vous, Mogador, que j’ai aimée, mais un rêve, une femme dont - le souvenir, dont l’idéal restent gravés dans mon cœur, femme - sans nom, sans passé, femme de ma création, de mon amour, que - j’ai rêvée, façonnée comme mon cœur la voyait, et qui est morte - à tout jamais, et pour laquelle je prie Dieu chaque jour.--Ce - n’est pas vous que j’ai aimée, on ne peut aimer que ce qui est - beau et noble, et la femme que j’aimais, je l’adorais. Allez, - allez, Céleste, la Providence ne pardonne pas. Plus aujourd’hui - vous jouissez de ma ruine, plus vous serez malheureuse, méprisée, - et cette même Providence sera sans pitié pour vous comme vous - l’avez été pour moi. Votre vie sera bientôt un enfer. Moi, - je vais me créer une vie nouvelle, et vous, le pain que vous - mangerez sera payé par le mépris général, et sali par la fange - d’où il sortira. Vous avez été INGRATE! Vous n’avez eu de baisers - pour moi que pour mieux me mentir. - - »Je vous pardonne tout, mensonges, ingratitudes. Pourquoi - auriez-vous eu quelque respect pour moi, qui ai été assez lâche - pour supporter toutes vos insultes? - - »Je vous pardonne, mais Dieu vous maudira, vous, femme sans cœur - et sans âme. - - »Personne ne saura où je suis. Si la force physique m’abandonne, - eh bien! Dieu et le monde me pardonneront, car j’aurai souffert - du cœur et du corps; adieu! Soyez heureuse, si l’argent peut - faire le bonheur, et n’augmentez pas votre infamie par de - cyniques paroles sur mon compte. Que la devise de votre voiture: - «_Forget me not_» (ne m’oubliez pas) ne soit pas le sujet - de plaisanteries qui deviennent ignobles, quand elles tombent sur - un homme qui avait fortune, nom, avenir, et qui travaille de ses - mains pour vivre. - - »ROBERT.» - - - «A bord du _Chusan_, le 15 mai 1852, - cinq heures du soir. - - »Je viens de quitter Southampton à deux heures et demie. Pas un - passager, pas un matelot, pas un mousse qui n’eût quelqu’un venu - pour l’embrasser, et moi, je suis seul, seul, comme un maudit. - Toute la ville était sur le port, poussant des hurrah pour nous - souhaiter bon voyage. - - »Des bateaux à vapeur nous ont accompagnés pendant deux heures en - mer. On avait permis à chacun des passagers d’emmener, pendant ce - temps, les uns leur famille, les autres leurs maîtresses. Chacun - partait triste, mais chacun avait quelqu’un qui lui disait: Au - revoir! Moi seul, je suis seul. Personne, pas même la consolation - d’avoir près de moi un Français qui me comprenne, Ils avaient - tous quelqu’un qui les aimait, qui les regrettait. - - »Moi je n’ai personne qui me regrette, qui m’aime. - - - »Pendant que j’écris cette lettre, vous, Céleste, vous jouissez - de votre triomphe. Il n’y a pourtant pas de quoi, car je ne me - suis guère défendu. J’étais si heureux de vous voir sourire. - O mon Dieu! je souffre bien, car je suis bien seul dans le - monde, et j’avais pourtant bien besoin d’affection et d’amour. - Ces bateaux qui nous ont accompagnés viennent de nous quitter. - Ils avaient à bord de la musique qui n’a cessé de jouer. Cette - musique me portait sur les nerfs d’une manière atroce et je - pleurais comme un enfant. Fou que je suis! je croyais en quittant - Southampton te reconnaître dans chacune des femmes qui agitaient - leurs mouchoirs en l’air; mais ce n’était pas à moi qu’on disait - adieu. Qui donc peut m’aimer, qui donc peut me regretter? Me - voici pour trois mois entre le ciel et l’eau. Cette lettre ne - t’arrivera pas avant longtemps. Je tâcherai de la donner en - passant au Cap. Je t’écrirai tous les jours, car ta pensée ne - me quitte pas. Tu m’as fait bien du mal, tu as été sans pitié; - mais je te pardonne. Je ne crois pas jamais revenir, jamais te - revoir, mais ma dernière parole sera pour te dire: Je t’aime. - Et quand même je te reverrais, à quoi bon le désirer, à quoi bon - espérer? N’ai-je pas tout donné, tout sacrifié pour un espoir, - espoir trompé chaque jour depuis cinq ans? Sais-tu ce que c’est - que le désespoir? c’est le cœur déchiré, c’est le rêve évanoui, - c’est le réveil à la réalité. Eh bien! Céleste, voilà ce que j’ai - aujourd’hui. Tu m’as trompé cinq ans, jusqu’au jour où tu as été - sans pitié. Que m’importe aujourd’hui l’avenir, la misère? Oh! - je sais ton raisonnement; tu n’as même pas pitié de moi.--J’ai - ma famille, dis-tu, qui viendra à mon secours; mais tu ne sais - donc pas que quand je mourrai, ma famille ne le saura que trois - mois après.--Et puis, je ne veux rien; où donc serait le prix de - mes sacrifices pour toi, si j’avais compté sur les autres? Je ne - compte que sur moi pour vivre. Ma douleur fait presque ma force, - et si je répare ma position perdue, ce sera à moi seul que je le - devrai. Je vais me mettre sur mon lit, car je suis très-fatigué. - Voilà bien des nuits que je passe sans sommeil; mes pauvres - yeux sont bien rouges. Et du reste, que puis-je te dire qui te - touche? Tu es heureuse maintenant, tu es libre; mon souvenir est - déjà bien loin. Mon seul bonheur sera de t’écrire tous les jours - quelques lignes, de penser à toi. A demain, si la mer n’est pas - trop mauvaise.--J’ai ton portrait près de moi et je l’embrasse - souvent.» - - - «Mercredi, 19 mai 1853. - - »Depuis samedi, voici la première fois que je puis me tenir - un peu. Jusqu’à présent, le temps ne permettait pas de rester - debout. Je suis en face des côtes d’Afrique. J’ai passé tout mon - temps sur le pont, assis dans un coin, nuit et jour, pensant au - passé que chaque coup de vent emporte un peu plus loin de moi. - Mon souvenir doit s’effacer de ta pensée, comme ces horizons que - mon regard ne voit plus derrière le sillage du navire. - - »Je souffre beaucoup, non pas du corps, car ces souffrances me - sont insignifiantes; mais le cœur, mon pauvre cœur est brisé, - d’autant qu’il n’a aucune consolation dans les affections qu’il - laisse derrière lui. Pourquoi faut-il que j’aie porté tout ce que - j’avais de cœur sur une espèce de fléau, dont la vie ne respirait - que la destruction et la ruine. Tout ce qui t’aimera, tu le - détruiras; tout ce qui est beau, tu le détestes. Le mal est ton - essence; plus il est grand, plus tu souris. Quand il ne reste - plus rien à détruire, tu rejettes tes victimes loin de toi, tu - les salis, tu les insultes. - - »Depuis samedi, je n’ai aperçu qu’un vaisseau bien loin, il - retournait en France: y reviendrai-je jamais? Je ne le crois pas; - qu’y viendrais-je faire? - - »Dimanche, tu as dû aller à Chantilly. Chaque jour ma pensée se - reporte en France, mon pauvre pays où j’ai cru être aimé!--Voilà - mon avenir: travailler à Sidney avec le rebut de l’Europe, au - milieu de la fange de la population anglaise, les galériens! - - »Je n’ai pour ressource à bord qu’un petit Polonais de vingt ans, - qui dit quelques mots de français, et qui, exilé par suite des - guerres de la Hongrie, va tâcher de vivre là-bas, comme moi, sans - espoir et sans but. Encore est-il très-malade depuis son arrivée - à bord. - - »Le reste me paraît être un ramassis d’affreuses canailles qui - se sauvent d’Angleterre pour éviter la justice. Le bateau est - très-mauvais, c’est son premier voyage. On dit qu’aux premières - on est mieux; mais aux secondes, on est nourri indignement, on - mange avec les matelots les restes de la table des premières. Il - y a un Français aux premières qui est négociant de Rouen, qui se - sauve en faisant banqueroute. Je l’ai vu à peine, et il paraît - peu se soucier qu’on sache même son nom; je l’ai su à Londres, - avant de partir. Du reste, je suis si mal équipé pour voyager, - que je suis trempé comme une soupe toute la journée.--Mais bah! - que m’importe! pourvu que le temps me permette de temps en - temps de t’écrire. Je regarde ton portrait. Je pense à toi, à - toi que je devrais haïr pour toute la haine que tu as eue pour - moi. Je cherche dans ma tête de quoi tu pouvais te venger sur - moi, qui t’adorais. Etait-ce ma faute si tu étais ce que tu - étais?--N’ai-je pas tout tenté pour t’en faire sortir? Pourquoi - alors m’avoir fait tant de mal?--Il n’y avait donc dans ton - cœur aucune place, même pour la pitié. Rien pour moi, rien que - de la haine! De quoi te vengeais-tu? Est-ce donc ta nature? Tu - dois être heureuse, maintenant. J’ai pris le genre humain dans - une horreur atroce. Je hais tout le monde, car tout ce qui a de - l’argent peut me voler, me voler ce que j’aime, ce que j’adore. - - »Le bateau marche très-vite, et l’on nous fait espérer que nous - arriverons au cap de Bonne-Espérance vers le 20 juin. Je serai - presque à moitié chemin; jusque-là, le ciel et la mer. - - »Si les vents sont bons et s’il ne nous arrive pas d’accident en - traversant la mer des Indes, j’arriverai à Sidney du 1er au 15 - août. Je retrouverai-là, quinze jours après, le jeune homme dont - je t’ai parlé dans ma dernière lettre. - - »J’ai bu énormément pendant les derniers jours que j’ai passés à - Londres, non pas pour soutenir mon énergie, mais pour m’étourdir - et oublier. Loin de me faire oublier, l’ivresse m’a rendu encore - plus malheureux. Plus je souffre, plus je suis heureux, car tout - le mal me vient de toi. Comme il y a loin de ces jours où tu te - disais si fière de moi! Toi que j’avais ramassée de si bas, et - qui, dès le premier jour, prévoyais ton ouvrage!--Te souviens-tu, - quand tu m’as dit que je te détesterais un jour?--Tu avais déjà - ton but à cette époque. Tu l’as caché jusqu’au jour où tu l’as - avoué hautement et à tout le monde. Quel avenir! Quelle position - à cette époque-là! Comme j’étais brillant! comme je suis bas - aujourd’hui, et comme tout le monde, comme toi-même, tu méprises - cet amour qui a été de la lâcheté! - - »Je te quitte, car la tête me tourne d’écrire. A demain, si je le - puis, sinon au premier jour tranquille. Comme je suis fou, je ne - puis m’ôter de la tête qu’en quittant Southampton je t’ai vue sur - la jetée! C’est de la folie, mais je ne puis fermer un instant - les yeux sans te revoir. J’ai vu une femme pleurer, qui a regardé - le bâtiment longtemps s’éloigner.--Allons, je suis fou, cela ne - pouvait être toi. Et puis, est-ce que quelqu’un m’aime? - - »Adieu, à demain.» - - - «Vendredi, 21 mai 1852. - - »Je viens de passer une journée et une nuit atroces. Le temps est - un peu plus calme ce matin et je tâche d’écrire quelques lignes. - Cette nuit que je viens de passer entièrement sur le pont, sans - pouvoir descendre un instant me reposer, ne m’a pas paru trop - longue. Le ciel était bien clair, les étoiles étaient superbes, - il n’y avait qu’un vent épouvantable, vent d’Afrique bien chaud, - qui vous brûlait la figure. - - »Comme tu dois être heureuse, toi, tu vois des fleurs, tu dois - en avoir beaucoup chez toi, et moi qui aime tant la campagne, O - mon pauvre château! Pauvre Poinçonnet! Vous avez des roses, et - moi qui vous soignais avec tant de bonheur, moi qui aurais voulu - faire de vous un petit paradis, qui aurais voulu que tout dît - autour de moi: Je t’aime! Pauvre fou! tu n’étais que le jouet - d’une femme pour laquelle ton existence et ta fortune n’étaient - rien, il lui fallait encore te briser le cœur, t’insulter, et à - chaque insulte tu as été assez faible pour lui pardonner! Que - voulez-vous, mon Dieu! je lui pardonne encore aujourd’hui. Et - vous seul savez, ô mon Dieu! quelle existence elle m’a faite, ce - que je souffre; moi dans qui vous aviez mis tant de cœur, tant - d’amour, tant de beau! Vous seul pouvez voir où je suis descendu! - avec qui et où je vis et comment je vis! Voilà la récompense - de cinq ans d’amour, de dévouement sans bornes.--Voilà la - récompense et le merci que me gardait cette femme! le mépris et - l’oubli!--Eh! mon Dieu, pourquoi aurait-elle été autre pour moi - que pour les autres? Pourquoi? mais parce que je l’aimais comme - elle ne pouvait jamais espérer d’être aimée; parce que si elle ne - m’aimait pas, elle devait au moins respecter une passion comme - la mienne, passion honteuse pour moi, puisqu’elle ne pouvait - me donner qu’une existence flétrie; mais elle aurait dû être à - mes genoux toute sa vie et me remercier d’un amour dont elle - était indigne, d’un amour qui pouvait lui tout faire pardonner. - Qu’a-t-elle fait au lieu de cela? Quand elle a eu tout détruit en - moi et autour de moi, elle a poussé un éclat de rire comme celui - de l’enfer et elle m’a dit:--Mais regarde donc, pauvre misérable! - Je ne suis et ne veux être qu’une fille. Tu n’as plus rien à me - donner, je n’ai plus rien à te vendre. Je viendrai te voir quand - j’aurai le temps; mais on me paye très-cher ailleurs, je ne - viendrai que pour jouir de ma destruction et me reposer près de - toi en te regardant souffrir. - - »Après tout ce que j’ai fait pour cette femme, voilà ce que je - suis aujourd’hui, voilà ce qu’elle a été, et je lui pardonne, - je désire qu’elle ne paye pas trop cher, par ses regrets, son - ingratitude envers moi. Le bon Dieu a mis au fond du cœur de - chaque créature humaine un ver rongeur qui s’appelle le remords, - et qui, le jour où il s’éveille, vous déchire cruellement sans - répit et pour toujours. Souvenez-vous de ce que je vous dis - aujourd’hui, Céleste; ce jour-là n’est pas loin; ne vous faites - pas d’illusion, vous aurez une existence de damnée; vous vous - traînerez aux genoux de quelqu’un, vous lui demanderez grâce, - vous croirez le toucher à force de dévouement, comme j’ai - essayé de le faire; eh bien! à vous on dira:--Tu n’es qu’une - fille perdue, ton amour, c’est du venin. On vous répondra - comme vous m’avez répondu, par l’insulte, et vous n’aurez pas - la consolation que j’ai aujourd’hui, c’est d’avoir offert et - donné un amour beau, vrai, amour digne de toute femme belle et - digne d’être aimée. J’ai dépensé toute ma vie, toute ma force, - toute mon intelligence à faire de vous un être respectable et - reconnaissant. J’ai tout usé et suis arrivé à ne faire qu’une - ingrate, avec tous les vices qu’elle avait avant. Personne ne - saura toutes mes souffrances physiques. Personne ne saura se - faire une idée de mes souffrances morales. La misère ne m’effraye - pas, et je travaillerai avec rage pour nourrir cette existence - que vous avez détruite moralement. Je ne dois pas me relever - jamais de ma ruine. Les fortunes ne se refont pas, et puis je - suis bien vieux déjà, et il faut de longues années pour faire une - fortune. Je n’ai donc besoin que de la vie matérielle nécessaire, - et mon intelligence y subviendra. - - »Si le temps ne change pas, nous n’arriverons pas avant quatre - mois, et voilà huit jours seulement de passés. Quatre mois en mer! - - »Que je serais heureux de voir une fleur! Quand j’arriverai à - Sidney, ce sera en plein hiver, car je serai juste au-dessous de - Paris. Quand il sera minuit à Sidney, il sera midi à Paris, de - même le mois d’août est le milieu de l’hiver. Ainsi donc me voilà - privé pour longtemps de verdure et de fleurs. J’ai la tête qui me - tourne et te dis à revoir. A demain. Je ne suis pas encore fort - comme marin, et la mer est loin d’être belle. Il faut tout le - bonheur que j’ai à te parler pour pouvoir écrire. Cette lettre - ne te parviendra peut-être jamais. A revoir! A demain! Demain, - j’aurai une ride de plus, car je vieillis bien maintenant en un - jour.--Vieillir sans avoir vécu. Vieillir par la souffrance! - - »A demain!» - - - «Samedi, 22 mai 1852. - - »Voilà huit jours d’écoulés. J’ai passé une grande partie de la - nuit sur le pont, le vent était bien calme et le ciel magnifique. - J’ai chanté ces beaux vers de Musset que j’avais mis en musique - et que je t’avais envoyés du Poinçonnet. - - »Si tu ne m’aimais pas, dis-moi, fille insensée. - - »Je les ai chantés toute la nuit. Tout le monde dormait à bord, - et d’ailleurs personne ne m’aurait compris; et puis, à deux - heures, je me suis couché et endormi avec de beaux rêves. Je ne - sais pourquoi ton souvenir se mêle jusqu’à mon sommeil, c’est - une souffrance de plus pour le réveil. Et pourquoi t’écrire? - C’est une jouissance de plus pour toi que mes plaintes, et puis, - qu’ai-je à te dire? Des vérités que je connais aujourd’hui et - qui t’affectent peu; car que t’importe? Moi, pour rendre le fond - de ma pensée, tout ce que mon cœur a d’amertume et d’amour, j’ai - toujours la même phrase, et j’ai pourtant dans le cœur comme une - musique dont la phrase aussi est toujours la même, mais dont le - son délicieux varie pour mon âme. - - »Je me suis fait un ami à bord. C’est un petit terrier, un chien - qui appartient au capitaine. Il m’a pris en affection et je - l’appelle Finoche, en souvenir de votre petite chienne. Finoche, - l’ingrate! Elle caresse l’heureux du jour. Elle a été pourtant - bien heureuse au château. - - »Voici le premier jour où l’on aperçoit la terre; nous sommes en - face de l’île de Madère. - - »Avec la lunette du bâtiment j’ai bien regardé, mais c’est si - loin. Si je pouvais avoir une petite fleur! Pauvre fou, une - fleur! mais une fleur serait fanée demain. Cela serait donc un - regret de plus. - - »J’ai cru comprendre tout à l’heure que le capitaine parlait - de relâcher aux îles du Cap-Vert, d’aujourd’hui en huit, pour - prendre de l’eau. Je laisserai cette lettre à tout hasard; elle - t’arriverait vers la fin de juin. - - »J’ai souvent tort de laisser aller ma plume et de la tremper - dans l’aigreur. Je devrais souffrir avec résignation, et puisque - je ne pouvais pas espérer autre chose, avoir au moins l’énergie - de ma lâcheté et ne pas me plaindre; mais par moments, c’est plus - fort que moi et cela déborde, et puis les gens qui m’entourent me - dégoûtent tellement, l’infamie est écrite sur leur figure. Ils - ont l’air si étonné de me voir au milieu d’eux! - - »Le capitaine quelquefois vient aux secondes et je vois qu’il - voudrait parler le français afin de savoir pourquoi je suis là. - Il doit me regarder comme un homme bien malheureux ou comme un - grand misérable. J’apprends l’anglais, c’est mon occupation - de toute la journée. La nourriture me répugne beaucoup, et la - plupart du temps je ne mange que du biscuit de mer. Du reste je - suis insensible à toutes les privations du corps. Tu pourras - difficilement me lire. J’ai beaucoup de peine à écrire avec le - roulis. - - »Allons, voilà ma lettre d’aujourd’hui finie. Est-elle bonne? - Dans l’un et l’autre cas, c’est toujours une jouissance pour - toi. De l’amour, de la haine, des regrets, des reproches, des - souvenirs; tout cela se tient par la main, c’est ton triomphe, et - dans les choses les plus vraies et les plus dures, tu retrouves - toujours le même amour dont tu souris et dont tu te moques. - Pauvre femme! ton rire est infernal! Prends garde au jour où il - se changera en cris de rage et de désespoir. Adieu, à demain! - Voilà vingt-deux jours que j’ai quitté Paris, ta dernière parole - n’a été qu’un mot glacial, un arrêt, et je suis parti. - - »Dieu te pardonne!» - - - «Lundi, 24 mai 1852. - - »Je souffre, depuis samedi, de migraines comme celles que j’ai - déjà eues à Paris, et je n’y voyais pas même assez clair pour - écrire. - - »Aujourd’hui je vais mieux et je prends bien vite la plume. La - plainte et la souffrance sont mes seules consolations. Pourtant - il ne faut pas être ingrat envers la Providence, car je viens de - passer une bonne matinée. - - »Il était parti, le même jour que notre bâtiment, un autre - bâtiment qui ne va qu’au cap de Bonne-Espérance seulement, et sur - lequel L... a pris passage. On l’a dépassé ce matin et d’assez - près pour pouvoir nous faire des signes et nous comprendre. Je - lui avais dit à Londres tout ce que j’avais souffert et tout ce - que je souffrais pour vous. Il m’a témoigné quelque affection, et - je crois que nous nous soutiendrons réciproquement. - - »Il m’a crié ce matin avec le porte-voix: _Courage!_ et il a mis - la main sur son cœur, j’ai compris. J’ai regardé le bâtiment - s’éloigner pendant longtemps. J’ai pleuré quand je ne l’ai plus - vu. Pourquoi? c’est ce mot _courage_, car le courage est bien - difficile, quand il n’y a pas d’espoir; et ce que l’on prend pour - de l’énergie n’est souvent que du désespoir. Je t’écris sur ces - feuilles parce que je ne puis plus rester en bas et que je suis - obligé d’écrire sur le pont, où mes grandes feuilles de papier - s’envoleraient au vent. Je ne puis plus rester assis ni couché en - bas parce que nous sommes quatre dans ma petite cabine et que la - chaleur est insupportable. - - »J’espère qu’on arrêtera après-demain deux ou trois heures aux - _îles du cap Vert_. - - »Allons, voilà ma journée finie. Les jours et les nuits sont - bien courts pour toi, et tu verras bientôt combien ils ont passé - vite; mais moi, pour qui tout est souffrance, passé, présent - et avenir, les jours sont bien longs, les nuits sans sommeil - sont bien tristes, et si le sommeil vient à force de fatigue, - le réveil est encore plus amer, car les rêves finissent, et - aujourd’hui est comme hier, et demain sera comme aujourd’hui: - _Souffrance; souvenirs_.» - - - «Mardi, 25 mai 1852. - - »Nous sommes bien sous la ligne la plus chaude d’Afrique. La mer - est calme comme un miroir. Pas un souffle de vent. Le bateau va - doucement et nous n’arriverons aux îles du cap Vert que jeudi au - plus tôt. Ce soleil brûlant m’accable. Impossible de descendre - dans l’intérieur du bateau, même la nuit. Je dors donc sur le - pont, sous ces belles étoiles qui brillent partout et que l’on - peut regarder ensemble à Paris comme ici. Je ne puis rien écrire - aujourd’hui. Je n’ai la force ni de la plainte, ni des reproches. - Mon cœur souffre et reste anéanti. Que vous ai-je fait pour me - tuer ainsi?» - - - «Dimanche soir, 29 mai 1852. - - »Voici quatre jours entiers que nous sommes relâchés à - Saint-Vincent, île du Cap-Vert, pays désolé, terre maudite! Je me - croyais le plus malheureux entre les plus malheureux, et Dieu, - pour me punir, me montre des misères et des douleurs bien plus - grandes que la mienne. Il veut éprouver les innocents comme les - coupables pour soumettre les hommes à la résignation. Ici, le - sol est aride, la campagne déserte. La mort est à la fois assise - à toutes les portes. Pour aller d’une maison à une autre, on se - dit adieu comme si l’on partait pour un long voyage. C’est qu’en - effet, ces adieux peuvent être éternels; l’aspect de cette ville - est navrant; si les pauvres habitants n’avaient pas la foi, les - rues retentiraient de plaintes et de blasphèmes. Sur douze cents - habitants qui peuplaient la ville, sept cents ont été enlevés par - la fièvre jaune; elle dévaste tout. Il y a, dans les maisons, - des morts qu’on n’a pas encore osé enlever; ce qui reste de la - population semble abattu, désolé; ces pauvres noirs ont l’air de - porter leur deuil. - - Mon cœur souffre parce que je ne puis rien pour eux, si ce n’est - aller voir les malades et les exhorter au courage par quelques - paroles qui semblent les consoler un peu. - - »Les missionnaires ont fait grand bien dans ce pays; les - convertis au catholicisme vont mourir sur les marches de l’église - en souriant à Dieu. - - »Je suis allé voir lady C..., une grande dame, une sainte femme - dont on ne parle ici qu’avec admiration et respect. On ne se - souvient sans doute pas d’elle en Angleterre, quoiqu’elle - ait occupé un rang élevé dans la société par sa fortune, sa - naissance, son esprit et sa bonté. Elle vit au milieu de ce - désastre, cherchant et secourant les infortunés qui l’entourent. - - »Après avoir dissipé une fortune considérable en Angleterre, - son mari fut obligé de prendre la fuite. Il chercha, pour - s’expatrier, la partie la plus isolée de la terre. Le cap Vert - lui parut une tombe convenable pour ensevelir ses regrets et ses - douleurs. Sa femme le suivit après avoir donné tout ce qu’elle - possédait pour acquitter les dettes de son mari. Pauvre femme! sa - vie fut une vie de vertu, de dévouement et d’épreuves cruelles à - subir; elle n’a pas faibli une minute. Ses deux fils vivent près - d’elle; leur pauvreté n’a rien d’effrayant; chacun travaille de - son côté; le soir, ils prient ensemble et se trouvent heureux. - - »Si dans ces mille choses créées par Dieu, puisque l’homme ne - peut les faire naître, il y a un témoignage qui nous oblige à - croire; il y a aussi dans le passage d’un fléau comme la peste la - preuve de notre impuissance. Ce mal qu’on ne peut arrêter, qui - nous l’envoie? Pourquoi lutter contre la destinée? - - »A peine a-t-on trouvé quelques nègres pour apporter l’eau et le - charbon dont nous avons besoin. - - »Cette île n’est qu’un rocher, on n’y trouve pas un brin d’herbe. - Le vent, la poussière vous aveuglent, et le climat est si chaud, - si brûlant, que si nous restions un jour de plus nous tomberions - tous malades. - - »Nous voilà de nouveau en pleine mer; les habitants sont venus - sur le port, ils nous enviaient en nous voyant partir, et ils - nous tendirent longtemps les bras en signe de regrets et d’adieu! - - »Chaque instant pour moi est une douleur nouvelle, et quand les - forces m’abandonnent, j’ai peur de mourir trop tôt: j’ai peur - que vos remords ne soient pas assez cuisants. Je voudrais que - vous puissiez voir écrit sur ma figure tout ce que je souffre, - toutes les humiliations, toutes les avanies, toutes les tortures - qui m’accablent à chaque instant. J’accepte tout, et à chaque - souffrance nouvelle, je regarde votre portrait, je prononce - votre nom, sans haine, sans colère, et je vous dis que c’est pour - vous, par vous; voilà votre ouvrage, jouissez-en bien, soyez - fière, soyez heureuse, c’est un beau triomphe et qui ne vous a - pas coûté grand’peine. - - »Je me suis fait tatouer hier, sur le bras, votre nom, cela ne - peut plus s’effacer; si jamais mon cœur vous oublie, Dieu le - veuille, ce nom sera toujours là pour me rappeler combien vous - avez été méchante et cruelle pour moi. Je n’avais certes pas - besoin de cela pour me souvenir de tout ce que j’ai sacrifié - pour vous, et comment vous, vous en avez été reconnaissante. - C’était pourtant la seule chose que j’étais en droit d’espérer, - votre amour, je n’y ai jamais cru; mais on a de la pitié, même - pour le pauvre chien qui n’a que des caresses pour de mauvais - traitements. Vous n’avez eu ni pitié ni reconnaissance. - - »La vie est finie pour moi, et je sens très-bien que je ne me - relèverai jamais de l’abîme où vous m’avez jeté. Malgré tout - mon courage, les forces m’abandonneront, et le jour où il me - sera bien démontré que rien ne peut me relever, comme je ne veux - retourner en France qu’autant que tout sera réparé, si je ne le - puis pas, je me brûlerai la cervelle. Du reste, cette idée de - suicide ne me quitte pas depuis longtemps et elle me revient - plus forte que jamais quand mes idées se reportent sur vous, - vous que j’ai voulu faire si belle et qui êtes devenue si infâme! - Il y a en moi une lutte entre la haine, l’amour et le mépris - pour votre personne, qui fait ma souffrance de chaque instant. - Qu’est-ce qui sera le plus fort de ces trois sentiments? Quand je - me vois au milieu de tous ces passagers, tous ignobles, tous le - rebut de la société, traité comme eux, me regardant comme un des - leurs, oh! alors, j’ai de grosses larmes dans les yeux, car je me - souviens du temps où je me croyais si grand, si noble, si fier, - et où je sacrifiais cette fierté et cette noblesse, jour par - jour, en voulant vous élever jusqu’à moi; vous vous êtes acharnée - à me faire descendre jusqu’à vous. Je me souviens du jour, rue - Geoffroy-Marie, où vous me faisiez une confession que je ne vous - demandais pas; vous auriez donné tout votre sang, ce jour-là, - pour pouvoir m’offrir un amour digne de moi. - - »Mais tout cela était une comédie. Vous cherchiez déjà à faire - jouer chez moi un sentiment de pitié, et vous avez réussi, car - j’ai eu pitié de vos larmes, j’ai cru à vos regrets; j’ai cru - que votre passé était votre malheur; j’ai cru que vous aviez un - peu de cœur, que l’homme qui oserait vous aimer, qui oserait - l’avouer, j’ai cru que vous lui diriez merci et que vous le - payeriez par un dévouement de toute votre vie. - - »J’espère que, pendant que je vous écris ces lignes, vos affaires - sont terminées pour le mieux, et que vous êtes tranquille de ce - côté-là. Vous m’avez fait un reproche, un jour, qui a été une - injure de plus et qui m’a navré le cœur; vous m’avez dit que je - devais être honteux de vous voir ainsi tourmentée par ma faute. - Ce reproche était infâme de votre part; mais je vous le pardonne, - comme tout ce que vous m’avez fait. Je vous le répète, Céleste, - vous fermez les yeux, vous ne voulez pas voir clair, vous ne - voulez pas comprendre que mon amour seul a fait votre succès, - qu’aujourd’hui votre vie est finie.» - - - «Dimanche, 6 juin 1852. - - »Le lendemain du jour où je suis parti du cap Vert et où je vous - ai écrit, je suis tombé malade et suis resté couché toute la - semaine; ce n’est qu’hier que je me suis levé. J’avais la tête - trop lourde pour pouvoir écrire. Je crois que je dois cette - indisposition un peu à l’influence de l’air de l’île du cap - Vert, et beaucoup à la chaleur accablante que nous avons depuis - quelques jours. - - »Nous sommes à peine au quart de notre route, et je suis déjà - bien fatigué; on est si mal aux secondes places, et l’on a à - peine l’eau nécessaire pour boire. Le capitaine, du reste, a - été très-gracieux pour moi; il aura vu probablement et compris - combien je devais souffrir, et il m’a fait dire hier que si je - voulais payer quelques louis de plus, on me ferait une grande - diminution pour les premières, et qu’il serait heureux pour sa - part de m’être agréable. Je l’ai remercié du mieux que j’ai pu, - et je lui ai dit que puisque j’avais commencé ainsi je finirais - de même, ne voulant choquer personne. La véritable raison est - qu’il me reste deux cents francs qui doivent me servir jusqu’au - jour où j’arriverai aux mines. Mon souvenir est probablement - tout à fait effacé de votre pensée! Vous devez respirer bien à - l’aise, et si mon nom est venu par hasard se mêler à vos joies et - à vos rires, cela a été probablement d’une manière ironique et - méchante. Vous me méprisez bien, moi, pauvre fou qui voulais être - aimé! - - »Oh! vous porterez malheur à tout ce qui s’approchera de vous, - je vous le prédis, et la Providence vous fera payer bien cher - les jouissances auxquelles vous sacrifiez tout bon sentiment, - tout votre cœur. La Providence vous frappera dans tout ce que - vous pourrez aimer; et si jamais, à votre tour, vous implorez - l’affection de quelqu’un, on y répondra par l’indifférence. - - »Mon Dieu! je n’ai pourtant pas fait de mal à personne, pourquoi - donc me briser ainsi? je ne sais qu’aimer, mon Dieu! je ne - pourrais jamais haïr. - - »Oh! c’est affreux de n’avoir que mépris pour ce que l’on a - adoré, oui, adoré! - - »Voyez la vie qui me reste aujourd’hui. Je vais vivre et mourir à - l’autre bout du monde. Je ne reverrai jamais rien de ce que j’ai - aimé, et personne ne conserve de moi-même un souvenir affectueux. - Vous a-t-on remis ma bague? C’est la dernière chose que vous ayez - reçue de moi. Si un jour vous souffrez, si un jour vous avez un - regret, un remords, venez, rapportez-la-moi, et vous me trouverez - toujours, non pas un amant, car je ne veux plus me souvenir, le - passé est tué, mais un ami qui vous tendra la main, qui partagera - avec vous tout ce qu’il aura gagné, qui trouvera de bonnes - paroles pour vous consoler si vous souffrez, qui ne vous parlera - jamais de ce que vous lui avez fait souffrir, et qui, quand tout - le monde n’aura que mépris pour vous, aura, lui, pitié de vos - douleurs, et oubliera les siennes pour guérir les vôtres. - - »L’énergie que j’ai aujourd’hui, le désir que je puis avoir de - gagner quelque argent, c’est encore pour vous. Je serais si - heureux de vous donner ce qui m’aura coûté bien de la peine. - Ecoutez, Céleste, souvenez-vous bien de ce que je vais vous - dire: Si vous souffrez, si vous êtes malheureuse, si enfin vous - voulez fuir et quitter cette vie qui ne peut toujours durer, - écrivez deux mots à Sidney. Il faut trois mois pour que la lettre - m’arrive; je partirai immédiatement pour l’Angleterre, et comptez - les jours, jour par jour, je vous attendrai et nous retournerons - aux Indes; je ne reviendrai jamais en France; une seule chose - peut me ramener en Europe, c’est pour vous y chercher; mais tout - cela sont des folies. Que pouvez-vous avoir besoin de moi? que - puis-je faire pour vous? et que vous importe le monde? vous le - voyez, mes seules espérances pour l’avenir ne roulent que sur des - chimères. Il faut qu’il m’en reste bien peu pour m’arrêter à de - tels rêves. La seule vérité me restera, c’est l’oubli des gens, - la misère, le travail. A quoi bon rêver? à quoi bon espérer? On - souffre tant quand on se réveille. Allons, voilà une bien longue - lettre, bien stupide, bien ennuyeuse, et j’ai encore vingt jours - avant de la fermer. N’abusons pas d’un temps qui est employé - probablement d’une manière plus gaie qu’à lire les phrases et les - condoléances d’un fou. - - »Si par hasard les effets que j’ai laissés chez vous au - Poinçonnet n’étaient point vendus, mon linge et toute ma - garde-robe me feraient bien plaisir, car je n’ai absolument rien. - Vous auriez l’obligeance de me faire une caisse de tous mes - effets personnels, ainsi que du portrait de mon père. - - »Comme la destinée est cruelle en vous retirant tout à coup le - bonheur dont elle vous avait comblé au début de la vie! Tel - qui devrait être aimé, estimé, est abandonné, méconnu; tel qui - devrait être méprisé, haï, est adoré. - - »J’ai pour voisins de cabine un ménage irlandais. J’entends bien - malgré moi tout ce qu’ils se disent en colère; j’ai beau les - prévenir en remuant ma chaise, en toussant, ils continuent. Cette - confiance ou plutôt cette imprudence pourrait bien leur coûter - cher si d’autres les entendaient. - - »L’homme peut avoir vingt-huit ans; il est grand, ses épaules - sont larges, sa taille est mince comme celle d’une femme, son - front est démesurément haut; ses cheveux, frisés naturellement et - rejetés en arrière, ressemblent à la crinière d’un lion; ses yeux - sont renfoncés, mais ils brillent et ont une expression hardie - qui vous intimide; son nez est fin, ses lèvres fortes; il y a - quelque chose de diabolique dans tout son air qui vous répugne à - première vue. - - »La jeune fille qui l’accompagne et qui passe pour sa femme - est blonde, délicate comme une enfant; ses yeux sont d’un bleu - si doux qu’ils intéressent à sa personne; on dirait qu’ils ont - été détachés du firmament un beau jour de printemps. Quand elle - parle, sa bouche s’entr’ouvre comme une rose, son haleine doit - être parfumée. Elle n’a de la femme que la forme, c’est un pauvre - ange jeté sur la terre pour racheter par son amour un grand - pécheur ou convertir un misérable. - - »Elle se replie sur elle-même, comme l’ange déchu se replie sous - son aile; ainsi abîmée sous les peines que la destinée lui a - envoyées, elle attend la fin avec une résignation angélique. - - »Pauvre créature! il y a entre son existence et la mienne un - rapprochement qui m’a frappé; mais elle, c’est une femme, et sa - faiblesse est pardonnable. - - »Hier, après avoir joué une partie de la nuit, il est rentré - ivre; elle l’attendait et lui a sans doute fait une réflexion, - car il s’est emporté; elle réfutait chaque reproche avec une - douceur infinie. - - »--Te quitter si je ne suis pas contente, lui disait-elle, mais - est-ce possible à présent que je me suis donnée à toi? Peut-on - avoir deux amours dans sa vie, et quand on endure ce que j’ai - enduré, se sépare-t-on pour des mauvais traitements? - - »--Vos plaintes me fatiguent, disait cet homme d’une voix - concentrée, je finirai par vous haïr. Vous avez l’air malheureux, - cela me déplaît, je ne vous ai pas emmenée de force, et puisque - vous m’avez suivi, que votre vie est désormais liée à la mienne, - vous êtes ma compagne, ma complice. - - »--Votre complice, jamais, Macdonnel! Votre confidente, malgré - moi, c’est possible; si je ne vous ai pas dénoncé, c’est que - le rôle de délatrice est odieux; si je vous ai aimé, c’est que - j’ignorais qui vous étiez; une fois donné, mon pauvre cœur n’a - pas su se dégager, se reprendre; mais je veux garder la pureté de - mon âme; ma faute vient de mon amour, mon amour sera le châtiment - de ma faute. Je subis ma peine, ne m’insultez pas, ne me faites - pas plus coupable et comptez au moins pour quelque chose un amour - qui me tue. Mon Dieu! si j’avais aimé un homme de cœur! Mais lui, - en échange de mon sacrifice, que m’a-t-il donné? - - »--Finissons-en une bonne fois avec vos jérémiades, répondit-il - brusquement. Si vous teniez tant à votre famille, il ne fallait - pas la quitter. - - »--Il me reproche ma faiblesse! Mais j’y tenais comme on tient à - la lumière, j’aimais mon père comme on aime Dieu! Sa confiance - en vous n’excusait pas mon crime; maintenant, je sais bien que - l’argent que vous lui enleviez en partant vous aurait suffi; mais - moi, je croyais que sa fortune, la mienne lui restaient au moins - pour consolation. - - »--Eh bien, je vous renverrai toutes deux, s’écria Macdonnel hors - de lui; aussi bien, je veux ma liberté. Si je n’avais pas volé - cet argent à votre vieil avare de père, il ne me l’aurait pas - donné et je ne me serais pas embarrassé de vous. S’il fallait que - toutes les femmes que j’ai aimées et qui m’ont aimé se fussent - attachées à mes pas, cramponnées à ma vie, mais j’en aurais un - sérail. On leur dit: «Je vous aime!» C’est à elles d’en prendre - et d’en laisser; j’aime les amours faciles et j’en trouve - partout; avant vous, j’en avais une autre; j’en aurai une autre - après vous, et tout sera dit. - - »--Vous me brisez le cœur, murmura la pauvre femme; mais je suis - comme le lierre, je meurs où je m’attache. Si vous ne m’aimez - plus, il faudra me tuer pour vous délivrer de moi. - - »Je l’entendis pleurer une partie de la nuit; je me promis - alors de lui offrir le lendemain mes services, ma protection, - pour l’aider à se délivrer d’un homme que je regardais comme - son bourreau; mais lorsque je la revis sur le pont, elle était - appuyée sur le bras de son amant, lui souriait et le regardait - avec une tendresse infinie. Tout était oublié! elle lui demandait - compte d’une pensée, d’un soupir. - - »Comme elle aime cet être indigne d’affection! Qu’a-t-il fait - pour cela? J’ai pris quelques renseignements, on sait que lui - est un chevalier d’industrie vivant on ne sait trop comment; - mais elle, est la fille d’un riche négociant qui l’avait élevée, - assure-t-on, comme une duchesse. Je le croirais assez volontiers; - ses manières sont charmantes, son esprit est fin, distingué; et - je ne puis comprendre son amour pour un homme qui doit heurter - à chaque instant la délicatesse de ses goûts. Eh! mon Dieu! je - vous aime bien, vous, Céleste! nature sauvage, cœur sec, esprit - révolté! Pourquoi ne l’aimerait-elle pas? L’âme n’a-t-elle pas - ses mystères? Mais cette femme, je l’ai dit, sa faiblesse est son - excuse. - - »--Et moi? Ah! moi, Dieu m’a condamné et je suis le plus - malheureux des hommes, voilà la mienne.» - - - «Dimanche, 13 juin 1852. - - »Je suis honteux moi-même du peu d’énergie que j’ai pour lutter - contre la souffrance. Le désespoir est tout chez moi; je ne sais - que me plaindre et mon cœur se révolte contre moi-même. - - »A Saint-Vincent du Cap-Vert, le dimanche, je suis entré dans une - église bâtie en bois; un bon prêtre disait la messe pour tous ces - pauvres nègres. Quand on souffre, la prière fait du bien; j’ai - demandé à Dieu de ne plus souffrir, j’ai pensé à ma pauvre sœur - qui m’aimait tant, enfin j’ai tâché de reporter mes souvenirs sur - tout ce que j’avais de bon, de beau et d’honorable dans ma vie; - j’ai pleuré et je suis sorti honteux de moi-même, car, malgré - moi, mes souvenirs étaient revenus vers vous. Je n’avais donc pu - apporter à Dieu qu’un souvenir souillé par votre pensée et par - mon amour pour vous; vous qui mettez toute votre gloire à être - ce que vous êtes. Pauvre fille! que Dieu vous prenne en pitié! - Comme il faut être fou pour vous parler ainsi! Vous n’estimez - les hommes qu’autant qu’ils vous prennent pour ce que vous êtes, - et vous méprisez ceux qui ont pour vous un autre sentiment. Ah! - Céleste! Céleste! je me souviendrai toute ma vie de la première - lettre que je vous ai écrite. C’est après la mort de mon père; - je répondais à une lettre que j’avais reçue de vous, quoique je - ne vous eusse point laissé mon adresse; car je voulais rompre, - j’avais presque un pressentiment de l’avenir que vous me vouliez - faire... Je vous ai répondu; je vous disais toutes mes espérances - pour l’avenir; je vous décrivais ma chambre rouge, la chambre - de ma mère (souvenir qui aurait dû me garantir). Je vous disais - que je pensais à vous; je vous parlais du beau pays que j’avais - devant ma fenêtre, de la nature, du soleil, et toutes choses - enfin que vous ne pouviez comprendre, et avec lesquelles on aime - à parler quand le cœur aime, car l’amour est le sentiment qui - vous rapproche de la Divinité, et lui seul vous relève et vous - régénère à vos propres yeux; on pardonne et on oublie tout, quand - on a pour excuse l’amour. Eh bien! cette lettre fut ma première - faute. Quand j’ai perdu mon père, c’est auprès de vous que j’ai - été chercher une consolation... c’était ma première infamie. - Depuis ce temps, Dieu m’a puni et s’est servi de vous pour cela. - J’ai donc mérité tout ce qui m’est arrivé, et aujourd’hui encore, - cette lettre dont chaque parole est une plainte, c’est encore une - lâcheté de plus. Je voudrais être assez fort pour oublier et - pour rire; je voudrais ne pas donner aux méchants le spectacle de - ma douleur. - - »J’avais trouvé parmi les matelots de l’équipage un Français: je - m’en étais fait un ami. - - »Mon pauvre petit matelot souffre des tortures. C’est, du reste, - une histoire assez touchante que la sienne. Pauvre enfant! en - me la racontant, hier, il semblait se confesser. On lui a fait - payer bien cher une étourderie, un moment de faiblesse. Voilà une - existence brisée, un homme de mort pour une pièce de cinq francs. - - »En l’écoutant, je pensais à tous les heureux que j’aurais pu - faire avec cette belle fortune que j’ai gaspillée sans qu’elle - profite à personne. Je regrette de n’être plus riche, et si cela - revient jamais, j’espère savoir en faire un meilleur usage. Sans - s’en douter, il m’a donné une bonne leçon, dont je profiterai. - Mon nouvel ami se nomme Jocelyn Moulin. Il a vingt ans à peine, - mais on lui en donnerait trente; il a l’air mélancolique, - soucieux; je devrais écrire: _il avait_, car il est peut-être - mort au moment où je trace ces lignes: il râlait lorsque j’ai - quitté sa cabine. Il a reçu une certaine éducation, et il souffre - bien plus que d’autres du métier qu’il est obligé de faire. Il - était enfant lorsqu’il a perdu son père, et sa mère, qui faisait - un petit commerce, a eu la ridicule idée à la mode: elle l’a - fait élever comme s’il devait avoir de la fortune; les portiers - font apprendre le piano à leurs filles, elle voulut que son - fils devînt un Raphaël. Elle s’imposa pendant quinze ans des - privations inimaginables, et parvint à le faire admettre en - qualité de rapin chez M. C..., un de nos peintres en renom par - son originalité, et surtout par la réputation qu’on lui a faite - d’être d’une avarice sordide. Jocelyn n’avait pas de vocation - prononcée pour la peinture; mais il travaillait et serait arrivé - avec plus de peine qu’un autre, mais il serait arrivé. Seulement, - il vivait misérablement au milieu des autres élèves, qui avaient - des parents plus aisés et qui pouvaient se donner quelques-unes - de ces mille et une jouissances auxquelles Paris vous invite à - chaque pas et qui ont tant d’attrait quand on a quinze ans. Il - mangeait son pain sec, buvait de l’eau et ne fumait pas, quoique - cela donnât un certain chic à ses camarades, auxquels le patron - faisait l’honneur de demander du tabac, pour n’en pas acheter. - Le pauvre Jocelyn ne pouvait aller au théâtre une fois par mois; - il refusait toutes les invitations et résistait à la tentation - avec un courage héroïque. Mais un jour, c’était la fête du roi, - la Saint-Philippe, le premier jour de mai, les apprentis étaient - en révolution, on avait été obligé de travailler jusqu’à midi. - On allait déjeuner à Romainville, chercher des lilas, puis on - reviendrait aux Champs-Élysées, voir les illuminations et tirer - des pétards. Depuis trois jours, Jocelyn avait le cauchemar; il - refusait d’être de la partie, et pour cause: cela coûtait cinq - francs par tête. Il les avait bien demandés à sa mère; mais elle - lui avait répondu en lui montrant la liste des dépenses qu’elle - avait faites et qu’elle faisait chaque jour pour lui. - - »--Avec cinq francs, je t’achèterai des souliers le mois - prochain, et si tu les dépensais en bamboches, tu serais obligé - de marcher pieds nus. - - »Jocelyn y aurait consenti, tant il avait envie d’aller à la - fête; mais sa mère eut ce qu’elle appelait de la raison pour - deux. Il s’en revint en pleurant comme un enfant, sans l’avoir - remerciée de la belle casquette neuve qu’elle venait de lui - donner pour sa fête. - - »Enfin il se crut résigné; mais en rentrant à l’atelier, les - attaques recommencèrent. On énuméra à grand orchestre le - programme de la fête, on plaisanta Jocelyn, qu’on traitait - d’avare, de ladre, en lui disant qu’il avait peur d’être mis en - pénitence par sa maman ou qu’il craignait d’abîmer sa casquette - neuve. - - »En ce moment, le patron rentra; il portait un sac sous son bras, - il traversa l’atelier sans parler à ses élèves, entra dans sa - chambre et vida sur une table son sac d’argent qu’il voulait - compter sans doute. En entendant résonner ce métal, Jocelyn - ressentit comme un tremblement nerveux. Dire qu’il y avait là, - près de lui, peut-être mille francs en pièces de cent sous, qui - ne causaient pas tant de joie au peintre que s’il en avait une - seule. On eût dit qu’un malin esprit cherchait à le tourmenter, - car l’artiste comptait et recomptait son argent avec une lenteur - qui témoignait le plaisir qu’il éprouvait à le toucher. Sa porte - était restée ouverte, et Jocelyn le regardait absolument comme - celui qui meurt de faim doit regarder l’étalage d’un marchand - de comestibles. En ce moment, la pendule, qu’on avait eu soin - d’avancer d’une heure ce jour-là, sonna midi. Tous les rapins se - levèrent comme un seul homme et passèrent dans le petit atelier - prendre leurs habits et leurs chapeaux. - - »--Il n’est pas encore midi, grogna le patron en se levant à son - tour pour aller voir l’heure à la pendule du salon. - - »Jocelyn ne put résister; prompt comme l’éclair, il prit une - pièce de cinq francs sur le tas qui n’était pas encore compté - et se sauva comme un fou. M. C... continua sans doute ses - comptes; tous les élèves sortirent et trouvèrent Jocelyn dans la - rue, immobile comme s’il était cloué au pavé. La réflexion lui - était déjà venue et il allait rentrer, lorsque les plaisanteries - recommencèrent: - - »--Prends garde, lui disait-on, il va pleuvoir, tu vas abîmer ta - casquette. - - »--Je vais avec vous, dit-il presque malgré lui. - - »--Ton argent! s’écrièrent en chœur les rapins. - - »Il donna la pièce de cinq francs au caissier et ordonnateur de - la fête. - - »--Elle n’est pas fausse au moins? dit ce dernier en la jetant - sur le pavé pour voir si elle rendait le son argentin du métal. - - »A cette question, Jocelyn devint pâle comme un mort, il - suivit la bande joyeuse; mais il était tremblant; sa gaieté - était morte, le sourire expirait sur ses lèvres. On avait beau - lui dire:--Amuses-toi donc pour ton argent au moins, tu le - regretteras demain si tu veux; aujourd’hui, c’est fête. - - »Il ne put ni boire ni manger; sa conscience s’était révoltée - contre lui-même, il se reprochait de ne pas s’être soumis à sa - mère avec résignation, il se disait qu’il aurait dû se trouver - bien heureux de manger son pain sec en pensant aux malheureux - qui n’en avaient pas. Cette journée de plaisir fut une journée - de souffrance pour lui, pourtant il ne savait pas encore ce qui - l’attendait; il se disait: Je vendrai quelque chose, j’avouerai - tout à ma mère, elle viendra demain à l’atelier et je rendrai ces - cent sous. Oh! je n’oserai jamais dire cela, je les jetterai sous - un meuble et on les retrouvera. - - »Jocelyn était logé chez son patron. Rentré dans la mansarde - qu’il occupait sous les toits, il chercha ce qu’il pourrait - vendre, mais il n’avait que le strict nécessaire. Sa mère - emportait toutes les semaines ses effets à arranger et les - rapportait à mesure; il fallait donc s’adresser à elle, avouer - ne pas lui avoir tenu compte de ses sages remontrances. Le - courage lui manquait à cette idée, car si sa mère était bonne - et indulgente pour tout ce qui flattait sa manie de faire un - artiste de son fils, elle avait toujours été très-sévère et - avait résisté avec une grande fermeté à toutes les fantaisies - qu’il avait pu avoir en dehors de son état. Il ne dormit pas une - minute et descendit à l’atelier avant que personne fût levé. M. - G... le vit, mais il ne lui adressa pas la parole, il se mit à - son chevalet et siffla un air de chasse comme à son habitude. - Jocelyn espéra qu’il ne s’était aperçu de rien, il respira plus - librement. Les élèves arrivèrent les uns après les autres, - et ce ne fut que lorsque le dernier fut à l’ouvrage que M. - C... demanda en promenant un regard inquisiteur sur toutes les - physionomies: - - »--Qui de vous m’a _chipé_ une pièce de cent sous, hier? - - »Tous se mirent à rire; Jocelyn devint pâle comme le blanc qu’il - étendait en ce moment sur sa palette, son pinceau lui échappa des - mains et il chancela lorsqu’il voulut le ramasser. Il eut envie - de dire: «C’est moi;» mais on se décide rarement à une bonne - inspiration de ce genre, et puis M. C... reprit en le regardant: - Je me serai peut-être trompé; pourtant j’avais compté là-bas, - celui qui m’a donné l’argent a compté devant moi, les piles - étaient égales, et lorsque j’ai voulu les arranger en rouleaux, - hier, j’ai trouvé cinq francs de moins, c’est drôle. J’ai pensé - que vous m’aviez fait une niche. - - »--Avec l’argent, jamais! répondit un élève; et je ne pense pas - que l’un de nous veuille se faire voleur pour cent sous. - - »--J’aurais pris le sac, répondit un autre. - - »En ce moment, la mère de Jocelyn entra pour demander la clef à - son fils; elle tenait un petit paquet sous son bras, elle avait - l’air enchanté d’elle-même. - - »--Eh! bien, dit-elle en s’adressant aux élèves, êtes-vous - remis de vos fatigues d’hier? On vous a vus faire vos gambades - aux Champs-Élysées, il n’y avait de place que pour vous. Notre - voisine m’a soutenu qu’elle avait vu Jocelyn avec vous, je savais - bien qu’il ne pouvait pas y être, puisque je n’avais pas voulu - lui donner d’argent. Il me boudait bien un peu, hier, en s’en - allant, mais je lui apporte quatre belles chemises en calicot et - nous allons faire la paix; il n’aurait plus que le souvenir de - mes cent sous et ceci lui restera. - - »M. C... observait Jocelyn depuis quelques minutes; il était - devenu livide. Pour se donner une contenance il faisait semblant - de travailler, mais dans son trouble il se trompa de couleur et - mit du jaune dans un ciel bleu. - - »--Eh bien! la mère Moulin, il est plus fin que vous, dit en - riant l’un des jeunes gens; il a été à la fête et il aura ses - chemises; mais je ne sais pas ce qu’il avait, il devait être - malade, car il n’a pas été gai du tout; si nous avions eu des - consciences, nous ne lui aurions pris que trois francs, car il - n’a pas mangé; mais nous sommes des chenapans, mère Moulin, et - nous avons plus d’estomac que de délicatesse. C’est toujours - avoir des entrailles, n’est-ce pas, patron? - - »--Où donc as-tu pris de l’argent? demanda sa mère fâchée; est-ce - que tu fais des dettes? - - »--Qui de vous lui en a prêté? demanda M. C... - - »--Personne, répondirent ensemble les rapins, nous avions bien - juste pour nous. - - »--C’est peut-être moi, reprit le peintre en s’adressant à - Jocelyn, il n’y avait que la main à allonger. - - »--Oui, patron! répondit Jocelyn confiant au faux air de bonhomie - de M. C.... J’allais vous les rendre aujourd’hui, j’attendais ma - mère. - - »--Et qui vous a dit, mauvais sujet, s’écria-t-elle avec colère, - que je vous les donnerais ou que je pouvais vous les donner? - Croyez-vous que je ne fais pas assez pour vous, ingrat, et - prétendez-vous me mettre à contribution? - - »Quelques apprentis riaient, d’autres prenaient la chose plus au - sérieux. - - »--Je n’aime pas cette manière d’emprunter, dit enfin M. C..., - vous êtes trop vieux pour faire des espiègleries, et je ne - saurais vous passer cette action que je ne veux pas qualifier à - cause de votre mère qui est une honnête femme. Dès aujourd’hui - vous ne faites plus partie de mes élèves. - - »La mère pria, le peintre fut inflexible, il fallait un exemple. - La mère rendit les cinq francs, mais son fils n’en fut pas moins - traité de voleur. Elle lui défendit de rentrer chez elle, et il - se trouva sans ressource, abandonné, repoussé par tout le monde. - Il se mit peintre en bâtiment, il commençait à gagner sa vie, - lorsqu’un ouvrier qui travaillait avec lui et qui en était jaloux - découvrit, on ne sait comment, pourquoi Jocelyn était sorti de - chez M. C... L’histoire courut de bouche en bouche, seulement il - ne s’agissait plus de cent sous, mais de cent francs; peu lui - importait le chiffre. Du reste, c’étaient ces mots: Il a volé, - qui le rendaient fou, le désespéraient. Enfin, ne croyant pas - Paris assez grand pour s’y cacher, il s’engagea mousse à bord - d’un navire français, puis sur le bâtiment anglais qui nous - conduit en Australie. Là, il devait aller travailler aux mines, - son intention était de ne jamais retourner en France si sa mère - ne le rappelait pas. - - »La physionomie de Jocelyn est douce, agréable; sa nature est - délicate, nerveuse, et il a dû bien souffrir pendant ces cinq - années qu’il regardait comme une expiation. - - »Hier, les passagers des secondes se plaignirent qu’on les - volait toutes les nuits; l’un, c’était son tabac; l’autre, son - eau-de-vie. Le capitaine les reçut assez mal en leur disant - d’enfermer leurs affaires. Un jeune homme, un Anglais, qui se - trouvait au nombre des passagers, leur dit en désignant Jocelyn - qui passait sur l’avant du navire: - - »--Tenez, méfiez-vous et surveillez ce garçon-là, il a volé de - l’argent à son maître; M. C... l’a chassé, je ne me trompe pas, - j’apprenais la peinture avec lui. - - »Jocelyn l’entendit, et prompt comme la pensée, révolté de cette - injuste accusation, il s’élança sur son ancien camarade, et le - saisissant à la gorge il s’écria: - - »--Tu en as menti; je vais t’étrangler. - - »Avant qu’on eût eu le temps de les séparer, Jocelyn avait reçu - deux coups de couteau en pleine poitrine; son adversaire, se - sentant le moins fort, l’avait frappé en traître. - - »--Tu n’as plus le droit de m’appeler voleur, s’écria Jocelyn en - tombant, tu es un assassin! - - »Un matelot anglais qui se trouvait là fut indigné comme nous de - cette odieuse lâcheté, et, comme à bord il n’y a guère de rendue - que la justice qu’on peut se faire soi-même, il se chargea de - venger celui qu’on emportait pour mort. Il arracha le couteau des - mains de celui qui avait frappé Jocelyn et le jeta par-dessus le - bord, en lui disant: - - »--Vous êtes un mauvais Anglais, vous, et je vais vous casser - la mâchoire pour vous apprendre comment on se bat quand on a du - cœur. - - »La boxe est un grand divertissement en Angleterre; ce fut comme - le signal d’une fête à bord. Tout le monde se rangea, et les deux - champions se placèrent en face l’un de l’autre, l’œil fixe, les - dents serrées et les poings fermés. L’ancien camarade de Jocelyn - n’avait pu ni reculer ni s’échapper, le cercle fermé autour de - lui ressemblait à une chaîne humaine prête à se resserrer pour - l’étouffer au premier mouvement. Il voulait payer d’audace, - mais il avait affaire à forte partie; son antagoniste avait - les épaules larges d’un mètre, il frappait si rudement sur la - poitrine du peintre, que nous entendions un bruit comme celui que - fait un forgeron en tapant sur l’enclume; chaque coup rendait un - son mat et faisait sortir de sa gorge un rugissement, un cri, - une plainte; il tomba sur le pont, se tordit un instant à nos - pieds, puis resta immobile comme un mort. Le sang lui sortait de - la bouche, du nez et des yeux, c’était un affreux spectacle à - voir. Je suis homme, et j’ai failli m’évanouir pendant que des - femmes battaient des mains en félicitant le vainqueur. On vient - de porter le vaincu dans sa cabine, on croit qu’il a toutes les - dents cassées et plusieurs côtes d’enfoncées; cela ne m’étonne - pas, mais une chose bien extraordinaire, on vient de trouver chez - lui une grande partie des objets volés à bord, c’est-à-dire tout - ce qui ne se mange pas. Sans doute, il voulait détourner les - soupçons. - - »Je viens de faire présent d’une bouteille d’eau-de-vie au - matelot qui a si bien défendu Jocelyn, car le pauvre garçon ne - pourra pas le remercier lui-même; il sait pourtant que c’est - l’autre qui a volé. Cette nouvelle l’a fait sourire: pauvre - sourire qui ressemblait à un rayon de soleil en hiver. Tout est - bien fini! c’était le seul être humain avec lequel je causais - pendant ces longues nuits. Eh bien! il est mort! - - »J’ai voulu lui dire un dernier adieu, et je ne me suis pas - couché pour être là, à l’heure de la cérémonie funèbre qui se - fait ordinairement au point du jour, afin que ce triste spectacle - n’effraye pas les passagers. J’avais trop compté sur mes forces, - et mon âme déjà si triste s’est meurtrie tout à fait. - - »Je voudrais vous donner une idée d’un enterrement en mer, mais - je suis un pauvre conteur; j’éprouve beaucoup et je ne sais pas - toujours faire comprendre les émotions éprouvées par mon cœur. - - »Quatre matelots, têtes nues, portaient un sac sur une civière. - Un cinquième ouvrit un des panneaux du navire, on y déposa le - sac, et après quelques paroles prononcées à demi-voix, on voulut - le lancer dans l’espace, mais le panneau ne fut pas refermé assez - vite pour jeter au loin le corps de Jocelyn, il roula sur le - flanc du navire, et le boulet placé aux côtés du mort pour le - faire couler à fond frappa sur les planches, comme s’il cherchait - à rentrer dans le bâtiment. Le bruit que cela fit ressemblait à - l’écho du canon et me fit ressentir une impression douloureuse. - Le même sort m’est peut-être réservé! Je souffre, et du corps et - de l’esprit; qu’est-ce qu’un homme de plus ou de moins dans le - monde? Sur la terre, il laisse au moins un souvenir aux passants, - son nom gravé sur une pierre qui atteste qu’il a vécu; ici, - tout disparaît sans laisser l’ombre d’un regret! Il me reste le - chien du capitaine, mais il vient si rarement me voir. La table - est meilleure aux premières qu’aux secondes, il a donc raison. - Je tâche d’apprendre l’anglais; les journées sont courtes, car - il y a déjà une différence de cinq heures entre Paris et ici. - Quand il est à bord huit heures du soir, il est à Paris minuit - et demi ou une heure du matin. Nous approchons des pays où l’on - est en plein hiver, par conséquent je ne souffre plus de la - chaleur qui m’a fait tant de mal il y a quelques jours. Je passe - toutes mes nuits sur le pont à regarder ces belles étoiles qui - paraissent bien plus belles et bien plus grosses qu’en France; - je regarde le long sillon que laisse derrière lui le bateau, - sillon qui m’éloigne toujours de tout ce que j’ai aimé et que je - ne reverrai jamais. Quelquefois les airs que vous aimiez et que - vous chantiez me reviennent sur les lèvres. Je tombe alors dans - une espèce d’extase; mon cœur se reporte en Berry, à chaque coin, - à chaque place où j’ai laissé un souvenir. Je rêve mes beaux - marronniers, je rêve fleurs, je rêve bonheur, amour, caresses, et - je me réveille en chantonnant toujours cet air qui me rappelle - vous, je me réveille en chantant, mais des larmes plein les yeux. - Des larmes, toujours des larmes! et pour qui? et pour quoi? Des - illusions perdues! pourquoi en avais-tu? Pouvais-tu en avoir? - pourquoi aimer ce qui ne peut être aimé? Pouvais-tu espérer autre - chose? Cesse donc de te plaindre, et si tu ne peux souffrir, aie - donc le courage de te tuer.» - - - «Jeudi, 17 juin 1852. - - »Chaque jour je me promets de finir cette confession qui ne - sera pour vous qu’un sujet de plaisanterie; je me promets de - ne pas recommencer le lendemain, et chaque jour mon cœur, plus - fort que ma volonté, me fait reprendre la plume malgré moi. Et - pourquoi? toujours la même chanson, toujours sur le même air; de - quoi puis-je parler, si ce n’est du passé. Ne vous l’ai-je pas - dit mille fois? ce cœur sera toujours le même.--Oui, Céleste, je - serais si heureux de pouvoir encore vous prouver que mon unique - bonheur, c’est vous; si je puis arriver à ravoir une fortune, si - je puis trouver l’énergie d’y travailler avec acharnement, je - la puiserai, cette énergie, dans le seul espoir qui me reste, - c’est que bientôt vous serez désillusionnée, que bientôt tout - vous échappera à la fois, et que ce jour-là, je pourrai me venger - cruellement, car je viendrai vous offrir tout ce que j’aurai - gagné, et cette vengeance sera plus cruelle pour vous que toute - autre ne pourrait l’être, s’il vous reste un peu de cœur; cette - vengeance sera une parole de pardon. J’essayerai pour la seconde - fois de vous faire partager un bonheur que vous saurez peut-être - enfin apprécier, quand vous aurez perdu sans retour toutes ces - illusions, tous ces prestiges dont vous êtes entourée aujourd’hui. - - »Enfin, mon seul but est encore vous; avec cette idée j’arriverai - et je supporterai patiemment cette vie de mineur que je vais - commencer, et si le temps imprime sur mon front les marques de - son passage, je veux que vous puissiez lire aussi sur ma figure - les traces d’un travail opiniâtre entrepris pour assurer votre - avenir.» - - - «Vendredi, 18 juin 1852. - - »J’ai cherché le bonheur! n’est-ce pas une loi de la nature? - j’étais jeune, riche et brillant, et j’ai cru rencontrer une - femme aussi aimante que passionnée. Plus tard, j’ai pensé qu’elle - ne pourrait jamais abandonner un homme qui aurait tout sacrifié - pour elle. Je me suis trompé; j’ai été abandonné, par ma faute - probablement. J’aurai déplu, j’aurai été trop aimant, trop - dévoué et trop exigeant. Le malheur m’éclaire, et après avoir - été longtemps l’accusateur, je me résigne aujourd’hui et je vous - absous de tout ce dont je crois avoir à me plaindre. Je n’ai pas - été assez adroit pour vous conserver, et je suis cruellement puni - de ma maladresse. Je ne savais qu’aimer. Comment penser à soi, - quand on aime? J’ai donc été l’esclave, quand j’aurais dû être le - tyran. - - »Je ne comprends pas comment j’existe encore, après avoir tant - souffert et subi tant de douleurs! On ne devrait jamais former - des liens quand on sait qu’ils doivent se rompre un jour. Mon - cœur est assailli par les idées les plus diverses et les plus - folles. Il cède à la dernière qui le frappe, soit d’espérance, - soit de désespoir. Aujourd’hui, l’espoir de vous causer un jour - à venir un regret amer adoucit mes douleurs. C’est la seule - vengeance que mon cœur désire.» - - - «Dimanche, 20 juin 1852. - - »Il m’arrive le dernier coup qui puisse m’atteindre. Mon cœur - et mon âme ne souffrent pas assez. Je suis malade des suites de - cette blessure que j’ai reçue en Espagne. Il y a à bord un petit - médecin que je consulte depuis deux jours. Il faut me faire une - opération, je vais attendre jusqu’au cap de Bonne-Espérance. - J’irai à l’hôpital militaire consulter le médecin en chef, et je - prendrai un parti après. Quand je dis un parti, je veux dire que - je me tuerai pour en finir avec une existence à laquelle rien ne - me rattache plus. Aujourd’hui, je suis perdu pour jamais; mais - enfin vous savez que je vis, que je souffre dans un coin sur la - terre. Le jour où vous apprendrez que je suis mort, que c’est - fini sans retour, aurez-vous seulement une pensée pour moi? - Enfin, ce jour-là, sacrifierez-vous à mon souvenir un souper, une - fête, une chanson?--Je ne crois pas, mais ma dernière parole pour - vous sera toujours une bonne parole et un pardon. - - »Ne m’en voulez pas de mes lettres quelquefois dures. Cherchez - bien, et au fond vous trouverez toujours un amour que vous - ne rencontrerez nulle part. Pardonnez-moi mes plaintes. - Pardonnez-moi tout ce que j’ai fait et dit qui ait pu vous causer - de la peine, ne vous souvenez que de mes larmes, si elles ont pu - vous toucher quelquefois. Ah! que je voudrais avoir une fleur à - vous envoyer dans cette lettre! mais je n’en ai pas vu ni touché - depuis ce bouquet que je vous ai envoyé, ma dernière pensée en - quittant Paris. Vous n’avez seulement pas trouvé une seule bonne - parole à m’écrire à Londres!» - - - «Vendredi, 25 juin 1852. - - »Je viens d’arriver à neuf heures du matin et je repars demain. - Je ne puis donc songer à me soigner avant d’arriver à Sidney. Au - reste, j’éprouve depuis mon arrivée ici un bonheur inexplicable. - Les plus beaux camélias et les plus beaux géraniums poussent dans - les bouchures des champs. Que cette belle nature des tropiques me - fait de bien! - - »Je vous envoie une fleur d’héliotrope que je viens de cueillir - pour vous. Ferez-vous un peu de cas d’un souvenir qui aura au - moins le mérite de vous arriver de l’autre bout du monde? - - »Allons, je porte ma lettre bien vite. Soyez heureuse et pensez - quelquefois à moi, dont la vie n’est plus qu’un triste souvenir.» - - - «A bord du _Chusan_, le 20 juillet 1852. - - »J’ai eu à peine le temps de fermer ma lettre au cap de - Bonne-Espérance, voulant la faire partir par un bateau qui - mettait à la voile le 28 juin. Vous avez dû la recevoir avec une - fleur que j’ai cueillie au pied de la montagne en pensant à vous. - Le temps passe; me voici arrivé bientôt à l’autre bout du monde. - - »Nous venons d’avoir pendant quinze jours un temps épouvantable: - tout a été brisé, mâts et voiles; nous nous sommes crus perdus; - enfin, ce matin, le temps s’est calmé, et j’espère arriver. - Pendant ces nuits d’orage, je n’ai que votre portrait pour - consolation; les passagers des secondes, composés de tout ce - qu’il y a de plus déclassé en Angleterre, passaient leurs nuits à - boire du gin ou de l’eau-de-vie. C’étaient des batailles et des - hurlements atroces au milieu de ces gens ivres, couchés pêle-mêle - dans tous les coins; enfin, je ne souffre pas de la misère, - quoiqu’elle soit grande; mais il est bien dur pour moi, dont tous - les sens et les instincts sont délicats, de se trouver ainsi - dans la fange. Je n’ai plus même de chaussures, l’eau arrive de - tous côtés dans ce que l’on appelle mon lit, et je reste couché, - entortillé dans ma couverture toute la journée, souffrant ainsi - moins du froid, qui est très-dur dans ce moment; nous sommes - en plein hiver; j’ai pour nourriture du cochon salé qui sent - mauvais, du biscuit moisi par l’eau de mer et un litre d’eau par - jour, tant pour boire que pour faire ma toilette. Voilà ma vie - matérielle, et encore je ne suis pas arrivé, mais l’avenir ne - m’effraye pas. Le travail me distraira. - - »D’ici à quinze jours, je serai à Sidney, je compte y vendre - les quelques bijoux que j’ai; j’achèterai tous les outils dont - j’ai besoin pour les mines et je partirai de suite. Cette lettre - sera donc la dernière que vous recevrez de moi; une fois enfoncé - dans les terres, occupé à gagner ma vie, je n’aurai guère de - relations que de loin en loin avec Sidney, car les provinces où - se trouve l’or sont à près de cent lieues à Sidney. Le courage - ne m’abandonnera pas, et, si le bon Dieu me donne la force, - j’espère arriver à avoir encore assez d’argent pour réparer - toutes les folies que vous devez faire en ce moment, et j’espère - que ma misère et mon travail serviront encore à mettre votre - avenir à l’abri du besoin. Voilà mon espérance, voilà ma position - présente.» - - - «Dimanche, 25 juillet 1852. - - »Il est vraiment temps que ce voyage finisse, car ma nature - s’use et se fatigue horriblement, mes nuits se passent presque - sans sommeil ou dans une espèce de somnambulisme, avec des rêves - pénibles et tristes; votre image et votre souvenir s’associent - pour ainsi dire à mon chevet et semblent prendre plaisir à me - torturer, en me rappelant un à un chaque moment de ma vie avec - vous, chacune de vos méchantes paroles, chacune de vos méchantes - actions. Je vois continuellement votre figure rire de mes - misères, et je suis convaincu que vous ne regrettez qu’une chose, - c’est que Paris entier ne puisse voir le degré de dégradation - où vous m’avez amené; votre triomphe serait complet. Moi qui - étais si aimé, si entouré d’amis, de famille, que me reste-t-il - aujourd’hui? rien, personne! que l’isolement, l’oubli et l’exil! - Petit à petit, la maladie va me tuer, je ne reverrai rien de ce - que j’ai aimé; le monde entier me sépare de tous les souvenirs de - ma vie et de mon enfance. Oh! ma mère! ma mère!» - - - «Mardi, 27 juillet 1852. - - »Dans deux jours nous arriverons dans le premier port - d’Australie, nommé Port-Philippe. C’est près de là que se - trouvent les mines les plus considérables, et presque tous - les passagers doivent y descendre. D’un autre côté, comme le - capitaine craint que tous les matelots se sauvent pour aller aux - mines, comme cela est arrivé sur plusieurs bâtiments, et qu’il se - trouverait ainsi sans matelots pour gagner Sidney, terme de son - voyage, le bâtiment restera à trois lieues en mer; au moyen de - signaux on fera venir des embarcations du port pour prendre les - voyageurs, les marchandises, et nous repartirons de suite pour - Sidney sans entrer à Port-Philippe. J’espère que nous serons à - Sidney d’ici à dix jours. Dieu en soit loué! car je n’en puis - plus. - - »Nous sommes en hiver, c’est la bonne saison pour arriver aux - mines, la terre est moins dure pour travailler, et les serpents, - qui y sont très-nombreux et très-dangereux, ne sont pas à - craindre à cette époque; l’été il est presque impossible de - travailler à cause d’eux; du reste, comme le tigre et le chacal, - ils fuient devant l’homme, ils ne font que se défendre quand on - les attaque. - - »J’espère trouver à Sidney un compagnon et m’associer pour aller - aux mines! Cela est presque indispensable pour se défendre en - cas d’agression. Le difficile pour moi sera de trouver quelqu’un - qui ne soit pas un voleur ou un assassin. C’est très-triste - et très-ennuyeux d’être obligé de dormir à moitié et d’avoir - toujours sous la main des pistolets. Cette population d’Australie - doit être quelque chose de hideux, à en juger par ceux qui sont à - bord et qui pourtant doivent être ce qu’il y a de mieux. Si j’ai - assez d’argent pour m’acheter une tente, je serai fort heureux, - et je ne doute pas qu’avec du courage, j’arrive à faire de bonnes - journées. Tous les soirs, en entrant dans ma tente, mon grand - bonheur sera d’écrire mon journal, pensées et actions, cela sera - pour vous, et quand je trouverai une occasion je vous l’enverrai. - - »Les mines où je compte aller sont près d’un village nommé - Bathurst, à cent lieues de Sidney, dans l’intérieur. Pourtant si, - en arrivant à Sidney, j’entendais dire que l’on en a découvert - de nouvelles, ce qui est très-possible, j’irais de préférence - aux nouvelles, parce qu’il y a plus de chance de réussir; la - concurrence y étant moins grande, elles seront moins encombrées. - - »J’ai trouvé hier une petite boîte que j’avais enfermée dans mon - nécessaire et que vous m’avez donnée il y a deux ans; cela m’a - rendu très-heureux; toute ma fortune, pour moi, se compose de - votre portrait, l’épingle fer à cheval, cette boîte et quatre - lettres de vous; ce sont les seules choses auxquelles je tienne. - Quoique vos lettres ne soient que mensonges, je les relis - presque tous les jours. Votre portrait ne me quitte pas; l’air de - la mer l’a fait passer un peu, mais j’espère qu’il vivra autant - que moi: cela sera facile.» - - - «Mercredi 28 juillet 1852. - - »Depuis hier nous marchons très-vite et nous approchons beaucoup - de Port-Philippe. Je crois que, demain, on sera assez près pour - débarquer toutes les personnes qui vont à ces mines. C’est un - singulier spectacle, du reste, que cette bande qui va chercher - fortune; leur joie est extrême d’arriver, et depuis deux ou - trois jours leurs orgies redoublent; ils sont pour ainsi dire - continuellement ivres morts. - - »Ce qui est triste, c’est que le peu d’effets que j’avais - emportés est complétement usé et que je suis pour ainsi dire - dénué de tout. Tout est fort cher en Australie. Il me faut - pourtant de quoi me couvrir. - - »Le jour où le remords vous arrivera, le jour enfin où vous - serez bien dégoûtée de tout ce qui vous entoure, venez à moi. - Vous trouverez dans mon cœur un pardon et sur mes lèvres un - baiser qui effacera tout le passé.» - - - «Jeudi, 29 juillet 1852, dix heures du soir. - - »Quelle affreuse journée je viens de passer. Je venais de finir - ma lettre pour toi, hier mercredi, et j’étais couché depuis - deux heures, quand nous sommes montés sur le pont; une tempête - épouvantable faisait craquer le bateau de tous côtés. Nous ne - voyions même plus le ciel, le bateau était continuellement sous - les vagues. Un cri de désespoir part parmi nous; un malheureux - matelot tombe du haut du grand mât, me passe devant les yeux - et roule dans la mer; le bâtiment, poussé par un vent atroce, - marchait d’une vitesse dont on ne peut se faire une idée. Un mât - venait de se casser. Pourtant, au milieu de cette confusion, deux - officiers du bord, suivis de quatre matelots, coupent à coups - de hache les cordes qui tenaient attaché un petit bateau de - sauvetage, et se précipitent, malgré le capitaine, à la recherche - de ce malheureux. Nous ne pouvons plus nous tenir sur nos pieds. - Le bâtiment file quatorze nœuds. La barque est distancée; nous - la perdons de vue pendant deux heures. Les passagers crient, se - désespèrent, ils veulent qu’on arrête le navire pour attendre - ces malheureux. Je me suis fâché avec le capitaine parce qu’il - hésitait; si grand que fût le danger pour nous, pouvions-nous les - abandonner? Il a commandé la manœuvre, on a tourné le navire, - il s’en est fallu d’une lame que nous soyons perdus corps et - biens. Je vous écris sous cette impression. Pendant cette - terrible tempête, votre souvenir ne m’a pas quitté. Enfin nous - avons aperçu la barque qui se balançait au gré des flots, car - les hommes qui la montaient étaient exténués, brisés de fatigue; - leurs recherches avaient été vaines, le matelot était perdu. - - »Tous les passagers se mirent à tirer sur les cordages; le - lieutenant Bencraf et les matelots qui l’avaient accompagné - tombèrent sur le pont du navire, sans connaissance. Ils avaient - fait, pour sauver leur infortuné camarade, tout ce qu’il était - humainement possible de faire. J’ai donné à ce jeune et courageux - officier mon épingle de cravate, vous savez, cette couronne de - comte ornée de perles, de diamants et de rubis. J’aurais voulu - pouvoir lui donner la croix. Depuis trois jours nous sommes sous - une triste impression, causée par la perte de cet homme. - - »Nous apercevons les côtes d’Australie; la première chose qui - s’offre à nos yeux, c’est un navire brisé sur un rocher; nous - avons le pilote à bord. Dieu veut que j’arrive pour me soumettre - à de plus rudes épreuves, la mort eût été trop douce pour moi; - que sa volonté soit faite!» - - - - -XLVIII - -MON COURS DE DROIT - - -Je ne crois pas me faire illusion; ces lettres de Robert étaient bien -touchantes et bien belles. Quand je les relis aujourd’hui, je me -sens heureuse, je me sens fière d’avoir inspiré à cet homme si bon, -si courageux dans son malheur, une passion si tendre et si dévouée. -Mais alors mon cœur était trop troublé pour se connaître lui-même et -pour savoir ce qu’il pouvait aimer ou haïr. Cette correspondance, -d’ailleurs, ne me parvint que par fragments; tantôt par lettres -détachées, tantôt par groupes de lettres, suivant les arrivages des -navires, et les élans qu’elles m’inspiraient ne duraient qu’un jour. - -Les lettres où Robert m’annonçait qu’il avait quitté l’Angleterre -furent les seules qui me parvinrent de suite. Ma situation était -affreuse. Je sentais venir la misère; pour moi, c’était la mort. - -Quand on a, comme Robert, occupé une grande position sociale, qu’on est -noble et qu’on a été riche, on peut envisager sa ruine sans désespoir. -La chute, quand on tombe de haut, donne le vertige, mais ce vertige -peut, pour certaines natures taillées en grand, n’être pas sans charme. -C’est une émotion nouvelle. On a l’espoir de se relever. On entrevoit -confusément que, dans ce monde dont on a occupé les hauteurs, on -retrouvera l’expiation du passé, des influences, des protections, des -amis qui vous tendront la main pour vous aider à remonter, surtout -quand on a un des beaux noms de France et qu’on possède des parents -puissants et riches. - -Mais pour une pauvre créature comme moi, sans protection de famille -et avec un passé comme le mien, la ruine, quand elle arrive, est -définitive. Je le savais; je ne m’étais jamais fait illusion sur -l’avenir des courtisanes. Sachant avec quel mépris on parlait de mes -pareilles, je m’étais promis de me soustraire aux humiliations de la -vieillesse. Je m’étais toujours dit que si à trente ans je n’avais -pas un moyen d’existence indépendant, je trouverais un refuge dans -le suicide. Je ne me sentais pas le courage de subir cette misère -poignante qui suit le mensonge du luxe artificiel au sein duquel -j’avais vécu. Je ne me sentais pas le courage d’épuiser en dédains et -en humiliations de toute nature le revers de cette médaille que des -hommes intéressés montrent aux femmes dont ils désirent la chute tant -qu’elles sont jeunes et belles. Je n’aurais jamais accepté les petits -métiers de l’infamie. J’avais mon orgueil, orgueil mal placé, mais qui -m’avait servi à ne faire de mal qu’à moi. - -Il me fallait donc lutter ou mourir. C’était là peut-être le seul -avantage que j’avais en ce moment sur Robert. Comme j’étais tombée de -moins haut, ma ruine n’était pas si complète que la sienne. Il avait -été obligé de fuir au bout du monde. Moi, je pouvais rester et disputer -ma fortune à mes ennemis. - -Mais pour lutter, il faut un courage et une expérience qui me -manquaient alors. Aussi, ce qui me faisait le plus souffrir, c’était ma -situation morale: je ne savais plus ce que j’étais, ma tête se perdait. -J’étais devenue une énigme pour moi-même. La fièvre artificielle qui -m’avait fait envier le succès des filles à la mode, des usurières de -l’âme, s’était abattue. Seulement, ce qui l’avait remplacée, c’était -la pire de toutes les souffrances humaines, l’irrésolution. Je ne -croyais plus ni au bien ni au mal. Jamais je n’avais eu plus besoin -d’activité, et je ne trouvais plus en moi de ressort pour agir. - -Je restai quelques jours atterrée. Si cet état s’était prolongé (je -n’ai jamais pu supporter trois jours de désespoir), je me serais tuée. -Ce qui me sauva, ce fut l’excès de mon mal et la complication même de -ma position. - -Il y a en moi une telle rage de vie, une telle puissance d’existence, -que ma nature devait l’emporter encore bien des fois sur des -difficultés que j’avais crues insurmontables. - -Les quelques mois que j’ai passés alors sont à mes yeux un véritable -problème; je ne comprends pas comment j’ai pu suffire à tant de -douleurs, à tant de fatigues, à tant d’affaires. - -Comme je l’avais prévu, on m’avait saisi mon appartement rue Joubert, -mes voitures rue de la Chaussée-d’Antin, ma maison en Berry, et fait -des oppositions sur l’hypothèque que Robert m’avait laissée en payement -pour l’argent que je lui avais prêté; toutes ces affaires étaient -divisées, j’avais un procès dans chaque chambre. - -L’éclat de ma liaison avec Robert et son départ avaient fait beaucoup -de bruit autour de ma vie. Les mauvaises réputations sont comme les -bonnes, elles sont lentes à acquérir; mais quand elles ont passé un -certain terme, elles vont toutes seules. - -Le monde venait me chercher, et par besoin je montai quelques échelons -de plus sur cette échelle du vice élégant. - -Je continuais de vivre dans ce tourbillon, mais depuis longtemps je -n’avais plus le cœur de mon personnage. - -Ma vie reposait sur un double mensonge: mensonge financier, mensonge -moral. On me croyait riche, et le terrain était miné sous mes pas. -On me croyait plus pervertie que jamais, et mon âme valait mieux que -ma vie. Je ressemblais à ces comiques si gais sur les planches et si -tristes dans l’intimité qu’on a peine à les reconnaître. - -J’avais donc quatre procès sur les bras. Mon avenir, celui de ma petite -fille dépendaient de la justice. Je voyais avec terreur ma fortune et -ma vie engagées dans une de ces longues et ruineuses parties où le gain -n’empêche pas la perte. Je me disais: Que pèsera une femme comme moi -dans la balance de la justice? Je souffrais doublement d’une question -d’intérêt et d’une question d’amour-propre. - -Mon avoué à Paris, M. Picard, homme d’une haute intelligence et d’un -grand mérite, me donna d’excellents conseils. Il m’adressa à M. -Desmarest, qui voulut bien se charger de plaider ma cause ou plutôt -mes causes. J’avais pour avoué à Châteauroux M. Berton-Pourriat, homme -soigneux, dévoué aux causes qu’il représente, et il m’a rendu, grâce à -sa vigilance, d’importants services. Toutes les personnes auxquelles -je m’adressai, du reste, me montrèrent beaucoup de bienveillance et de -dévouement; seulement personne ne fait de procédure pour la gloire, -et pour subvenir aux frais de la guerre, je fus obligée à de grands -sacrifices. - -J’ai toujours été curieuse et toujours aimé à me rendre compte des -choses qui m’intéressent. Si au début de mon existence j’avais eu une -occupation intellectuelle, ma vie aurait peut-être été bien différente. -Je me fis expliquer mes droits; je cherchais dans le code, j’écoutais, -je questionnais, je voulais comprendre, savoir; je compris et je sus -toutes les mesures prises dans mon intérêt. - -Un peu défiante de ma nature, je demandais des explications à plusieurs -personnes pour les contrôler les unes par les autres et pour être bien -sûre que les hommes d’affaires ne se ménageaient pas, car l’un d’eux, -s’étant compromis par son zèle exagéré pour mes adversaires, allait -être mis en jugement. Je ne tardai pas à comprendre le mécanisme de la -justice. Je me familiarisai avec les mots qui m’avaient d’abord causé -tant d’effroi. - -Je passai ma vie dans les études d’huissiers, dans les études d’avoués, -dans les cabinets des juges d’instruction. Pendant six mois on n’a vu -que moi au Palais de justice. - -Si je ne suis pas devenue très-savante en droit, ce n’est assurément -pas la faute de mes adversaires, car je vous l’ai déjà dit, ils me -firent des procès devant tous les tribunaux: tribunal civil, tribunal -de commerce, tribunal de police correctionnelle, où on m’avait appelée -en diffamation à propos d’une bonne qui m’avait volé de l’argent et -dont j’avais eu l’audace de me plaindre. - -Quand tous mes procès furent en train et que je pus me reposer un peu -de mon activité chicanière, je m’occupai sérieusement de mon théâtre. - -Les hommages ne me tournaient plus la tête. Je savais que cette vie ne -durerait pas longtemps. Je voulais quitter le monde avant que le monde -ne me quittât. Ma seule ressource d’avenir était le théâtre. Je m’y -attachai comme à une espérance; mais ma vie était dévorée. Courtisane, -actrice et plaideuse, c’est plus qu’il n’en faut pour remplir une -existence. Je courais du bois à la salle des Pas perdus, de la salle -des Pas perdus aux Variétés. - -Il faut qu’il y ait un vertige dans certaines situations morales -et que les passions s’attirent comme la foudre. J’étais triste et -désenchantée; je ne voyais autour de moi qu’affection et dévouement. - -On s’acharnait à me refaire une âme, un cœur, une existence d’amours -rendue impossible par mon insouciance et mes préoccupations. - -J’appris vers cette époque une nouvelle qui me fit pourtant une grosse -peine. Une femme, dont j’avais fait la connaissance quand je demeurais -rue Geoffroy-Marie, vint me voir et me dit que Deligny avait été tué en -duel. Je me rappelai combien il avait été bon pour moi et je lui donnai -des regrets bien sincères. - -Je gagnai en première instance mon procès sur le mobilier de la rue -Joubert. Ce succès me donna quelque confiance. En voyant qu’on me -rendait justice, même à moi, un sentiment doux pénétra jusqu’à mon -cœur. Cette vie active qui m’avait effrayée d’abord avait pour moi -maintenant une sorte de charme. J’étais étonnée de faire des réflexions -qui ne s’étaient jamais présentées à mon esprit, ou qui n’y étaient -arrivées que distraites par le tourbillon du monde ou par les -entraînements de la jeunesse. - -Je pris en dégoût la dépendance dans laquelle j’avais vécu jusqu’alors. -A mesure que je pénétrais en moi, je regrettais de n’avoir pas dû à mon -intelligence ce que j’avais dû à ma beauté. - -Le procès sur la propriété du Poinçonnet devait se plaider dans le mois -d’août au tribunal de Châteauroux. Mes adversaires, furieux de leur -première défaite, employaient, comme toujours, les moyens extrêmes. Je -fus obligée de faire un voyage au Poinçonnet. Ce voyage me fut bien -pénible à cause des souvenirs qu’il me rappelait à chaque tour de roue. -Les arbres, les stations, les buissons, tout avait un langage; je -retrouvais l’image de Robert. - -Le sentiment de la douleur présente rendait plus vif le regret du -bonheur passé, de tant de songes évanouis, de tant d’illusions -détruites! J’eus beaucoup de peine à entrer dans ma maison; on avait -établi un gardien à la saisie. Je fus obligée d’attendre pendant -une heure dans la cour que le gardien voulût bien se déranger pour -m’autoriser à pénétrer chez moi, ce qu’il fit d’assez mauvaise grâce. -Cette contrariété me fut très-sensible. - -Quelques jours après mes adversaires vinrent fouiller la maison. Ils -visitèrent les papiers les plus secrets de Robert; ils espéraient -trouver la preuve que je n’étais que son prête-nom; et puis, je ne sais -pourquoi, on était bien aise de faire du scandale, de traîner un grand -nom dans la fange en le calomniant d’une manière odieuse. - -Ces manœuvres inouïes, qu’on ne se serait pas permises vis-à-vis de -personnes capables de se défendre, tournèrent à la confusion de mes -adversaires. Elles indignèrent le tribunal et le disposèrent en ma -faveur. Je fus défendue avec autant de cœur que de talent par M. -Desmarest qui était venu plaider pour moi à Châteauroux. - -Robert avait laissé de bons souvenirs dans le Berry, et lorsqu’on lui -jeta l’insulte en pleine audience, juges et auditeurs se récrièrent. - -J’étais restée à l’hôtel de la Promenade, attendant l’arrêt du tribunal -avec l’anxiété d’une personne qui a encouru une condamnation à la peine -de mort. Cette maison serait-elle vendue au plus offrant? Allait-on -chasser jusqu’à mon souvenir de cette demeure qui devait toujours me -rappeler les doux projets d’avenir formés par Robert et où j’avais eu -l’espérance de mourir? - -Mme Edouard Suard, la propriétaire de l’hôtel, fit tous ses efforts -pour calmer mon anxiété pendant deux longues et mortelles journées. -C’est une bonne et honnête créature, trop forte de sa vertu et trop -juste d’esprit pour craindre le contact d’une femme déclassée quand il -s’agit de donner une consolation, de calmer une douleur. Ce n’était pas -la première fois, du reste, que j’avais pu apprécier la générosité de -son cœur. - -Lorsque je vins en ce pays pour la première fois, nous descendîmes -à l’hôtel, puis Robert m’y ramena souvent quand il chassait dans la -forêt. Sans cette aimable et indulgente personne, je serais restée -seule, enfermée dans une chambre, des jours entiers. - -Elle venait près de moi passer quelques minutes ou me faisait descendre -près d’elle dans son salon particulier, petit sanctuaire tout orné de -fleurs, d’ouvrages faits à la main, précieuses reliques qui annonçaient -une vie d’ordre, de labeur et de foi. - -J’étais tout heureuse d’écouter ses bons conseils, toute fière qu’elle -voulût bien me les donner; malgré mon caractère et un genre d’existence -qui contrastait singulièrement avec le fond de mes idées, j’appréciais -à un très-haut point tout ce qu’il y avait de grand et d’élevé chez les -autres femmes. - -Ce sentiment du devoir qui leur semble si facile à accomplir me -paraissait, à moi, une lourde tâche à remplir sur la terre, parce -que la tentation du mal se présente sans cesse et sous toutes les -formes. Au contact d’une honnête femme, mon cœur se dilatait, mon -âme s’élevait; avec de bonnes paroles et un peu de persévérance, on -m’aurait facilement arrachée à moi-même. - -Ceux qui auraient pu opérer ce miracle n’y étaient pas intéressés, et -puis, il y a toujours une moitié du monde qui empêche l’autre moitié -de faire le bien. Que dirait-on, en effet, si l’on voyait une mère de -famille recevoir une femme déchue pour l’initier aux joies pures et -simples de son intérieur, pour lui montrer qu’elle a perdu sa part de -paradis en ce monde, et l’amener par des regrets à une conversion qui, -pour être tardive, si elle était sincère, ne serait pas moins acceptée -de Dieu et de tous ceux qui croient en lui! - -J’ai voué à Mme Edouard une profonde reconnaissance; je me suis tenue -à distance par réserve; ce qu’on a souvent pris chez moi pour de la -froideur était de la timidité. Je me rendais justice, parce que je ne -crois pas que le mépris de personne ait jamais égalé celui que Robert -m’avait inspiré pour moi-même. - -M. Edouard était au tribunal et fut le premier qui vint me donner des -nouvelles de mon procès. Les deux avocats de Paris, deux célébrités du -barreau, étaient en présence; la séance avait été agitée, on espérait -que je gagnerais, mais rien n’était certain parce que le jugement -n’était pas prononcé. - -M. Edouard Suard a un caractère d’une vivacité extrême, mais au fond -c’est un excellent cœur; il avait eu des rapports d’intérêt avec -Robert et lui gardait le plus affectueux des souvenirs; aussi, lors -de tous ces vilains procès, il se mit en quatre pour m’aider à sortir -d’embarras, me rassurer, et il parvint à me faire emporter un peu -d’espoir. - -Je ne connus le résultat de ce procès que trois mois après. L’affaire -avait été plaidée le 31 août, mais le jugement ne fut rendu qu’après -les vacances. - -Pour avoir longtemps attendu, le bonheur ne fut pas moins grand pour -moi; mais, hélas! tous les ennuis m’arrivaient en partie double. Je -n’avais gagné qu’une manche, mes adversaires en appelèrent à la Cour -impériale de Bourges. - -Ces deux premières et importantes victoires me permettaient toujours -d’espérer; à mesure que le calme rentrait dans mon cœur, les -impressions de ma vie passée me revenaient avec moins d’amertume; -je devenais moins exigeante envers le bonheur. Je me sentais plus -d’indulgence pour les autres, plus de sévérité pour moi-même. - -L’éloignement et les événements qui semblaient nous unir avaient rendu -à Robert sa véritable place dans mon cœur. Je commençais à souffrir -bien cruellement de son exil, je n’avais pas reçu de lettres depuis -celle qu’il m’avait écrite le jour de son arrivée; j’attendais de ses -nouvelles avec impatience. - -Ma pensée errait dans ces horizons lointains où il avait été cacher sa -douleur et sa misère. - -Je me faisais des reproches sanglants. Je doutais, quoi que je fisse, -que Dieu me pardonnât jamais sa déchéance. - -Je formais mille projets d’abnégation, de dévouement, de repentir, que -je pourrai avouer plus tard, puisque la Providence devait m’aider à les -accomplir. - -Pour arriver à la petite maison que j’habitais, avenue de Saint-Cloud, -il fallait traverser un jardin fermé d’une grille. Le salon était au -rez-de-chaussée. La cheminée se trouvait en face de la porte, de sorte -qu’en regardant dans la glace, je voyais passer tout le monde dans -l’avenue, et je pouvais reconnaître les personnes qui sonnaient à la -grille. - -Il commençait à faire froid. J’avais fait allumer du feu. J’étais -assise devant la cheminée et je regardais machinalement dans la glace, -quand je vis ouvrir la grille sans qu’on eût sonné. Je poussai un -grand cri. - -C’était Richard... - -Je l’avais reconnu de suite, quoiqu’il fût horriblement changé! Il -prononça mon nom. J’aurais voulu rentrer sous terre. Que pouvait-il -venir faire chez moi? M’accabler de reproches, me jeter à la face sa -vie gaspillée, son bonheur perdu? - -Quand ma femme de chambre me demanda si je voulais le recevoir, je -restai clouée sur ma chaise, sans trouver un mot à répondre. La porte -était restée ouverte, et il me dit de sa voix douce: - ---Est-ce que vous ne voulez pas me voir, Céleste? - -Je lui fis signe que si. Il entra et, attachant sur moi ses yeux encore -adoucis par la souffrance, il me tendit la main en me disant: - ---Est-ce que vous ne voulez pas m’embrasser, Céleste? - ---Oh! si. Mais je n’ose pas; vous devez tant me haïr! - ---Moi! je n’ai jamais cessé de vous aimer; et il me serrait les mains -avec passion. Sans votre souvenir, je me serais tué! J’espérais -toujours vous revoir. J’ai presque constamment été malade. Les fièvres -ne m’ont pas quitté. - -Cependant, j’avais presque refait une petite fortune. Nous avions, un -de mes amis et moi, une maison en commun. Le feu l’a dévorée. J’ai -pleuré ce malheur, uniquement parce que cela retardait mon retour en -France, et que cela éloignait le moment où je pourrais vous revoir. -J’avais quelquefois de vos nouvelles par des Français qui venaient en -Californie. J’ai appris le malheur de M. Robert. Je le plains et lui -pardonne tout le mal qu’il m’a fait. Je ne sais si vous éprouvez la -même chose que moi. Le temps calme la douleur, adoucit la haine. Il n’y -a que mon amour pour vous auquel le temps ne fasse rien. - -J’ai reconstruit une maison à San-Francisco. Je l’ai louée à un -banquier et me voilà. Je suis arrivé hier, j’ai été chercher votre -adresse. Que cela me fait du bien de vous revoir! - ---Et moi, que cela me fait du bien de savoir que vous ne me détestez -pas!... - ---Je vous déteste si peu, me dit-il, que si votre cœur était changé, et -si vous vouliez accepter ce que je vous ai offert il y a deux ans, je -vous l’offrirais encore, mais je sais bien que c’est impossible; et il -souriait tristement. - -Je lui serrai les mains à mon tour, en lui disant: - ---Mon bon Richard, vous avez un cœur d’or. J’étais indigne d’un regard -de vos yeux. Le mal que je vous ai fait ne m’a pas profité, et je ne -suis pas plus heureuse que vous. - ---Oui, me dit-il, je sais que M. Robert est parti, et qu’il ne vous -reste rien de ce que je vous ai donné. - -Si vous avez des ennemis, vous savez que vous pouvez toujours compter -sur moi. - -Je regardai ma pendule avec effroi. L’émotion et le plaisir que cette -visite m’avait causés m’avaient fait oublier l’heure de mon théâtre. - -On répétait une pièce intitulée _Taconnet_, pour les débuts de -Frédérick-Lemaître. Il fallait être exacte, le grand artiste n’était -pas patient. Richard vint me conduire, ne me quitta qu’à la porte des -Variétés et emporta tout naturellement la permission de revenir me voir. - -J’avais un poids de moins sur le cœur. Son retour m’avait fait du bien. -Pourtant il me semblait que sa présence chez moi devait être un outrage -au souvenir de Robert, je regrettais la permission que j’avais donnée, -et je me promis de la retirer à la première occasion. - - - - -XLIX - -LE THÉATRE DES VARIÉTÉS. - - -Je fis mes préparatifs pour rentrer dans Paris, car la saison -commençait à devenir trop rigoureuse, et puis la raison qui m’avait -éloignée de chez moi n’existait plus. - -Je travaillais avec ardeur à mon théâtre, mais j’avais de ce côté bien -des ennuis, à cause des petites perfidies des femmes et de la mauvaise -volonté des directeurs et auteurs, qui s’obstinaient à me faire jouer -des soubrettes, des grisettes et des danseuses. - -Je n’avais ni l’organe, ni la taille, ni le physique de ces emplois. -J’étais mauvaise parce que j’étais toujours à faux. - -J’étais très-mécontente du rôle qui m’avait été donné dans la pièce -récemment distribuée. Ce rôle était celui de la reine des Bacchantes, -espèce de figuration que tout le monde aurait pu jouer; il s’agissait -seulement d’être bien faite, car le costume ressemblait à celui des -tableaux vivants. - -Ce n’était pas ce qu’on m’avait promis, et je signifiai au directeur -que s’il ne voulait pas me donner un rôle que je pusse travailler, je -quitterais le théâtre. On en parla aux auteurs, qui finirent par me -donner, au refus d’une autre, le rôle du Palais de Cristal, dans la -revue de 1852. - -Je me donnais un mal dont on aurait dû me savoir gré. Une nouvelle -danse, l’_Impériale_, venait de paraître; on me pria de la danser -avec Page. J’acceptai, quoique depuis longtemps je désirasse en finir -définitivement avec cette chorégraphie qu’on m’imposait dans toutes les -pièces, toujours et à tout propos. - -J’aimais tout ce qui avait du talent; je défendais mes préférées avec -une chaleur qui me laissait toujours maîtresse du terrain quand il y -avait discussion. - -Il va sans dire que j’étais fanatique du talent de la grande -tragédienne, talent magique, sublime, incontestable, qui trouvait -pourtant ses détracteurs au milieu de méchantes cabotines sans autre -esprit qu’une méchanceté constante et sans autre mérite qu’un joli -visage. On la lapidait au physique ou au moral, la jalousie féminine -trouve toujours prise. - -Un jour, pendant une des répétitions de la revue, une jolie petite -juive parlait très-irrespectueusement de Rachel, cette véritable reine -de ses coreligionnaires. Je ne pus m’empêcher de prendre la défense de -celle qui n’était pas là pour répondre, bien que je ne la connusse que -pour l’avoir vue jouer et l’avoir applaudie comme tout le monde. Je me -souvenais seulement d’avoir pleuré, tremblé, pâli plus que les autres -en l’écoutant. - -Après avoir assisté à une représentation de _Phèdre_, je rentrai -chez moi en proie à la fièvre; j’avais le délire de l’enthousiasme; -j’entendis toute la nuit tinter à mes oreilles la voix vibrante, -plaintive ou sonore de la tragédienne. Jamais statue antique ne m’avait -paru aussi belle que Rachel! - -Cette puissance concentrée, ce sourire plein de haine et de mépris, -ce regard plein de colère ou d’amour, tout cela était nouveau pour -moi et m’avait paru surnaturel. Pendant le temps que dura cette -représentation, mon âme resta suspendue aux plis de la tunique dont la -grande actrice sait si bien se draper; tout disparut autour de moi, -je ne vis plus et n’entendis plus qu’elle. Je restai longtemps sous le -charme qui me faisait adorer le Théâtre-Français. - -Je disais donc que, comme toutes les puissances, Rachel était attaquée, -et que moi, qui étais sérieusement éprise de son génie, je me révoltais -quand on ne la trouvait pas parfaite. - ---Elle est fière, impertinente, hautaine, disait donc ce jour-là la -juive en question en parlant d’_Andromaque_. Je l’ai connue dans la -misère, je lui ai prêté jusqu’à mes robes quand elle chantait dans les -rues, et aujourd’hui elle ne me salue pas. - -Cette ingratitude me paraissait incompatible avec le caractère de -Rachel. Je savais, car les secrets de son existence appartenaient au -public comme tous ceux des grands hommes, je savais qu’elle était -généreuse jusqu’à la prodigalité, insouciante des grandeurs où l’avait -élevée son génie, et que, loin de rougir de sa misère passée, elle -en parlait elle-même et s’entourait volontiers de ceux qui l’avaient -connue quand elle était enfant. Je donnai donc un démenti à ma chère -camarade en l’assurant qu’elle se vantait en disant avoir connu Rachel, -et surtout l’avoir obligée de ses robes. Elle jura ses grands dieux -qu’elle disait la vérité; je la crus moins que jamais et je me promis -d’en avoir le cœur net. - -On n’était pas reçu à toute heure chez Mlle Rachel, quand on y était -reçu, parce que les curieux et les importuns auraient envahi son petit -hôtel de la rue Trudon. On m’avait prévenue, mais je me dirigeai chez -elle en sortant du théâtre, décidée à voir par moi-même. - -En effet, le concierge, qui se trouvait dans une jolie petite niche en -entrant à droite, me fit signe de m’asseoir dans un beau fauteuil à la -Voltaire, et me pria d’examiner ses tableaux et ses curiosités le temps -qu’il irait voir si Mlle Rachel était visible. Je regrettais d’être -venue. Qu’allais-je dire? comment allais-je m’y prendre? quel prétexte -allais-je inventer pour motiver ma visite? La vérité était le dernier -des moyens que je voulusse évoquer. - -J’en étais là de mes réflexions quand un domestique en livrée entra, ce -n’était pas celui qui était allé m’annoncer; le nouveau venu me regarda -tout à son aise, puis, après m’avoir examiné quelques secondes, comme -si sa réponse devait être subordonnée à l’air qu’il me trouvait, il me -dit: - ---Madame est dans son cabinet de travail, elle ne reçoit pas -aujourd’hui; revenez jeudi à deux heures, madame vous recevra. Si ce -que vous avez à lui dire est pressé, écrivez-lui. - -J’avais eu peur d’un refus formel, mon cœur se dégonfla, et j’éprouvai -autant de joie, à l’idée de voir et de causer quelques secondes avec -cette femme sublime à mes yeux, qu’un astronome en aurait eu à se -promener à pied dans les astres. Je dînais ce soir-là chez une personne -qui avait un beau jardin, on me permit de faire un bouquet, je le -trouvai si beau à cause des fleurs rares qu’il renfermait, que je -l’envoyai à Mlle Rachel avec une lettre où je la remerciais de vouloir -bien me recevoir. - -Je n’avais pas encore trouvé mon prétexte, il vint me trouver lui-même. -Le jeudi matin, à onze heures, un artiste, un père de famille qui avait -un bénéfice aux Variétés la semaine suivante, vint m’offrir des places -et surtout se recommander à moi pour lui en placer. Je pris deux loges -de face une bonne avant-scène, et je me rendis chez Mlle Rachel. - -J’avais passé deux heures à ma toilette; j’étais toute gaie et triste à -la fois. - -Je n’aurai jamais d’audience royale, mais si cela m’arrivait, je ne -serais certes pas plus émue que je ne l’ai été lorsque le domestique me -dit: - ---Par ici, mademoiselle. Madame est malade, mais elle vous recevra -quand même. - -Il passa devant moi pour me montrer le chemin, nous montâmes un petit -escalier tortueux. Arrivé au second, il ouvrit une porte et m’annonça. - ---Faites entrer, répondit la voix qui m’avait fait tressaillir tant de -fois. - -La pièce dans laquelle on venait de m’introduire était plus longue que -large, elle était simplement meublée; la tenture était en perse, le -tapis de Smyrne. Ce qui me frappa par son étrangeté, ce fut le costume -de Rachel. - -Elle était couchée dans un lit qui faisait face à la porte. Son buste -sortait à demi. Elle portait, par-dessus un peignoir de batiste -admirable, une jaquette de velours vert, soutachée d’or, les manches -étaient faites à la grecque. Autour de sa tête était enroulée, avec un -art infini, une écharpe algérienne aux couleurs voyantes. De chaque -côté de cette espèce de turban à la juive, retombaient sur ses épaules -les bouts frangés de l’écharpe. Ses cheveux noirs et un peu frisés -naturellement s’échappaient par places en petites boucles soyeuses. - -En une seconde, elle me fit croire à toutes ces beautés israélites -décrites dans l’histoire sainte, si bien illustrée par Horace Vernet. -Je fus interdite, honteuse; on m’avait toujours dit que je ressemblais -à Rachel. En ce moment, cette ressemblance me paraissait impossible, -injurieuse pour elle. Elle aussi cherchait à découvrir cette prétendue -ressemblance, car elle m’examina quelques secondes en silence. - ---Asseyez-vous, me dit-elle en m’indiquant, avec sa main blanche comme -de l’albâtre, le fauteuil qui se trouvait auprès de son lit.--Vous -m’avez fait dire que vous aviez à me parler, que puis-je pour vous être -agréable? - ---Mon Dieu, madame, lui dis-je, un peu rassurée par la façon toute -gracieuse avec laquelle ces paroles étaient dites; ce matin encore, je -cherchais un prétexte qui vous parût au moins passable, il est venu à -moi aujourd’hui. Je crois aux _dit-on_; on prétend que j’ai du bonheur, -mais je ne veux point me servir d’un détour. - -Ce qui m’a amenée à votre porte la première fois, c’est un immense -désir de vous voir de près, afin de vous exprimer ma gratitude pour -toutes les grandes et profondes émotions que votre talent m’a fait -éprouver. Cela ressemble beaucoup à de la curiosité, c’est possible; -mais il me semble qu’elle vient du cœur et que vous me la pardonnerez. - -Mlle Rachel me tendit la main en me disant: Asseyez-vous là près de -moi, je dois parler peu et très-bas, je suis enrhumée, la gorge me fait -mal. Vous êtes toute pardonnée; le plaisir que vous dites éprouver est -partagé. Je suis toujours heureuse d’apprendre qu’une personne a de la -sympathie pour moi. - -En ce moment, une de ses sœurs entra, tenant un rouleau de papier à -la main; elle venait, je crois, répéter quelque chose. (Je ne sais -si c’était Dinah ou Rébecca.) Elle était petite et mignonne comme un -enfant. - ---Laisse-nous, lui dit Mlle Rachel en l’embrassant au front. Tu -reviendras dans une demi-heure. - -Elle sortit en me regardant à la dérobée; évidemment, elle savait qui -j’étais et cherchait aussi la fameuse ressemblance. - -Lorsque la porte fut refermée, Mlle Rachel me dit en souriant:--Et -peut-on vous demander sans indiscrétion quel était le prétexte de ce -matin? - ---Une représentation au bénéfice d’un brave garçon qui m’a priée de lui -placer des billets. - ---Vous avez bien fait de donner un autre motif à votre visite; je -suis assiégée de demandes du matin au soir, et quelquefois du soir au -matin, reprit-elle en souriant. Si j’avais joué aux représentations à -bénéfice chaque fois qu’on m’en a priée, j’aurais passé ma vie dans -tous les théâtres excepté dans le mien. J’ai pris un parti et je refuse -impitoyablement de payer de ma personne, mais il n’en est pas de même -pour les loges et je me mets à votre discrétion. Combien voulez-vous -m’en donner? - ---Une, puisque vous voulez bien ne pas me refuser. - ---Une n’est pas assez, vous m’en enverrez une seconde pour ma mère. - ---J’aime mieux vous l’apporter moi-même si vous le permettez. - ---De grand cœur, me dit-elle en me tendant une seconde fois la main. - -J’y retournai le samedi; elle était dans son salon au premier étage; -à gauche, en entrant, se trouvait une jardinière à espalier toute -recouverte de lierre; un divan capitonné en perse, dessin cachemire, -faisait le tour du salon; à droite, se trouvait une armoire à portes -vitrées contenant mille curiosités. Je ne vis pas de suite Mlle Rachel; -elle était assise dans un grand fauteuil, le dos tourné au jour. -Au-dessus de sa tête, dans un cadre ovale, était suspendu un portrait -d’enfant; c’était celui de son fils aîné, ravissant petit garçon dont -le regard, intelligent comme celui de sa mère, semblait vous suivre -partout. - ---Il est beau, mon fils! n’est-ce pas? me dit-elle en se levant; c’est -un vrai trésor. Comment allez-vous? - ---Mais à merveille, et vous? Mieux, j’espère, puisque je vous trouve -levée. - ---Je vais tout à fait bien. M’apportez-vous ma loge? - -Je la lui donnai, elle m’indiqua un siége de la main, regarda le -coupon quelques minutes pendant lesquelles elle sembla m’oublier tout -à fait. Sa toilette était sombre ce jour-là et ajoutait encore à son -air de tristesse. Elle portait une robe de moire antique noire montée -à gros plis autour de la taille; par-dessus une jaquette en drap noir -soutachée de petits lacets de même couleur; un col uni, des manchettes -plates lui emprisonnaient le cou et les poignets; ses cheveux étaient -arrangés en bandeaux lisses, une seule petite boucle frisée en anneau -sur le milieu de son front trahissait des ondulations effacées. Par -moment, elle semblait en proie à une grande agitation et paraissait -parcourir un monde de sa pensée. - ---Excusez-moi, me dit-elle en me voyant levée, je suis dévorée -d’inquiétude. Je viens de refuser un rôle; ils me forceront à le jouer, -mais je quitterai le théâtre. Je puis toujours être malade. Ah! tenez, -me dit-elle en changeant de ton, voici pour les loges du bénéficiaire. - -Je pris congé d’elle, et, comme elle ne me demanda pas de venir la -revoir, je partis assez triste, car le charme qu’elle possède à un si -haut point avait opéré sur moi comme il opère sur tous ceux qui l’ont -approchée. - -On l’aime quand on la voit, on en raffole quand elle vous parle. - -Cinq jours après eut lieu la représentation de mon camarade M... Elle -vint aux Variétés. Entre deux pièces, il voulut la remercier, et je fus -avec lui. - -Ce soir-là, elle était belle comme une étoile; elle était radieuse, ses -yeux brillaient d’un éclat vif et doux à la fois, cela donnait une tout -autre expression à sa physionomie. Sa bouche était souriante, sa voix -douce. Il n’y avait qu’une opinion qui circulait de bouche en bouche; -tout le monde disait: - ---Comme Rachel est belle ce soir! - ---Venez me voir, me dit-elle au moment où j’allais sortir. Je la -remerciai d’un regard qui lui exprima toute ma gratitude, mais je ne -voulus pas abuser, et je restai au moins quinze jours sans retourner -rue Trudon. - -Lorsque je la revis, je lui parlai de cette femme qui disait l’avoir -connue intimement; Mlle Rachel m’assura ne l’avoir jamais vue, et je la -crus sans peine. - -Je plaisantai donc ma bonne camarade, si longtemps et si bien, à ce -qu’il paraît, qu’elle quitta les Variétés. - -J’ai vu, en tout, Mlle Rachel sept ou huit fois; je l’ai trouvée -charmante, mais un peu fantasque, ce qui lui est bien permis. - -On dirait que ses variations de caractère tiennent à une cause -maladive, nerveuse, indépendante de sa volonté, et qu’elle souffre -elle-même de cette espèce d’incertitude qui ne lui laisse jamais le -temps de former un projet d’avenir. Ce qu’elle aime un jour lui déplaît -le lendemain; elle se construit des idoles pour s’amuser à les briser à -sa fantaisie. - -C’est une sirène, une enchanteresse qu’on aime malgré soi, et qu’on ne -peut oublier quand on l’a connue dans ses beaux et bons moments. - -Elle est affectueuse, simple, généreuse, indulgente; quand rien ne -l’irrite, ses manières sont distinguées, on dirait une duchesse; mais -lorsqu’elle se fâche, l’orage de son caractère est aussi terrible que -le beau temps était calme. - -Je la crois instruite; elle raconte à merveille et sait écouter avec -une patience infinie. - -Un nouveau chagrin vint s’ajouter à mes tribulations théâtrales; je -restai quelques semaines sans aller la voir, puis je n’osai plus y -retourner, mais je pensais et je pense souvent à elle. - - - - -L - -UNE ÉTOILE - - -Je voyais rarement Richard. Je répétais presque toute la journée. Un -soir, il me fit prier de l’attendre. Le lendemain, il arriva à l’heure -qu’il m’avait indiquée. Je fus frappée de sa tristesse. - ---Je viens vous faire mes adieux, me dit-il, je vous avais trompée pour -ne pas vous inquiéter sur mon sort. L’incendie de San-Francisco ne m’a -rien laissé. - ---Et qu’allez-vous faire? grand Dieu! - ---Ce n’est pas à faire, c’est fait. Je me suis engagé hier comme simple -soldat dans la légion étrangère, et je vais rejoindre mon régiment en -Afrique. - -Je n’avais pas le droit de combattre cette résolution. Il ne la prenait -pas d’ailleurs comme un homme désespéré, mais comme un homme qui veut -réparer par son énergie les entraînements de sa jeunesse. Sa dernière -parole fut un vœu pour mon bonheur. - -Mes procès étaient suspendus. Les choses marchaient avec une lenteur -désespérante; cela me rendait toutes mes terreurs. - -On m’invitait de tous côtés à des dîners, à des bals. J’y allais. Je -recevais chez moi, mais c’était moins pour m’amuser que pour me fuir, -pour donner le change à mes bonnes amies et à mes idées pleines de -tristesse. - -Je vivais cinq heures par jour au théâtre. J’avais déjà joué dans une -pièce faite par les auteurs de la revue, mais je les connaissais peu. -Ils étaient tous deux jolis garçons, ce qui ne nuit en rien au mérite; -l’un était un véritable étourneau. Il contrefaisait à merveille les -acteurs de Paris. Un jour, il vous faisait la cour en prenant l’organe -enchanteur de Pelletier, l’acteur des Funambules, et il continuait avec -le timbre de voix de Laurent, de l’Ambigu. L’autre, M. D..., était un -homme de cœur et de mérite. Il était très-réservé avec les femmes de -théâtre; il leur montrait une grande froideur, et comme il ne faisait -d’exception que pour moi, je lui étais reconnaissante de l’amitié -qu’il me témoignait. Cet appui m’était d’autant plus nécessaire que -les femmes me faisaient une guerre acharnée, au milieu de beaucoup de -câlineries et d’embrassades. - -B....., par exemple, est bien la femme la plus singulière que j’aie -rencontrée de ma vie. Elle est criarde à fendre la tête. Tous les douze -mois, elle veut avoir deux ans de moins. Elle ne parle que de son air -distingué, et, en fait de théâtre, elle était jalouse du souffleur; -bonne personne, du reste, quand elle avait quitté ses planches. - -Ozy, avec sa voix douce et sa jolie bouche, ne ménageait pas même ses -intimes. Un jour, elle sortait du théâtre en grande toilette, M. C..., -le directeur, lui demanda où elle allait. Elle lui répondit: - ---Dame! je vais où vous m’avez condamnée d’aller, chez Mlle Mogador, -puisque vous me l’avez donnée pour camarade. - -Il lui répondit: - ---Mais il me semble que je n’ai pas imposé dans votre engagement -l’obligation d’aller chez elle? - -Elle me fit sans doute mille amitiés ce jour-là, elle savait son monde -comme une grande dame. - -M. C..., avait pour caissier l’original le plus étrange qu’il fût -possible d’imaginer. Il était gros, court et tout gris. On prétendait -que c’était un juif arménien; mais il était difficile de savoir où -il était né, car il parlait mal cinq ou six langues. Ses procédés -administratifs consistaient à ne payer personne. Quand on lui -demandait de l’argent ou des costumes, il vous répondait en allemand. -Insistait-on, il parlait hébreu. Il avait eu, avec le concierge du -théâtre, une histoire qui nous amusa pendant huit jours. Le concierge -présentait sa note: - ---Trente sous de mou, dit le caissier, pour quoi faire, du mou? - ---Monsieur, reprit timidement le concierge, c’est pour les chats. - ---Pour quoi faire, des chats? - ---Mais, monsieur, pour manger les souris, qui, sans cela, mangeraient -les décors. - ---Eh bien! répondit l’Arménien, rouge de colère, si les chats mangent -les souris, ils n’ont pas besoin de mou; s’ils ne les mangent pas, il -n’y a pas besoin de chats. - -Et il refusa de payer. - -Ces bizarreries étaient fort drôles, mais elles rendaient les artistes -très-malheureux. J’avais trois costumes dans la revue. Je fus obligée -de les acheter tous les trois; car, sans cela, je crois qu’il m’aurait -obligée à me déguiser en Turc. - -Je dois encore à mon admission aux Variétés d’avoir fait connaissance -avec une de ces étoiles qui brillent sur Paris et qui en sont -l’ornement indispensable, comme il est le sanctificateur indispensable -à leur gloire. Si petite que soit la place qu’on occupe dans la -capitale, on est toujours fier d’y briller, ne fût-ce que par une -robe ou un chapeau; mais la personne dont il s’agit n’avait besoin ni -des robes de Camille ni des chapeaux de Laure. Elle avait pour toute -parure de luxe une voix de rossignol, et si elle n’éblouissait pas -les yeux, elle charmait les oreilles. Je ne sais à propos de quelle -injustice commise à son préjudice elle quitta l’Opéra-Comique et vint -aux Variétés jouer une pièce arrangée pour elle, c’est-à-dire, c’est -_dérangée_ qu’il faut écrire; je ne sais encore pourquoi il lui prit -fantaisie de jouer le rôle de Roxelane dans les _Trois Sultanes_; mais -on fit de la musique sur des paroles difficiles à chanter, et, avec -beaucoup de peine, on parvint à faire une nullité d’une médiocrité. - -Tout Paris devait accourir voir la transfuge de l’Opéra-Comique. Grand -bruit à l’intérieur, nettoyage des coulisses, balayage des loges, mise -en frais de l’Arménien, rien ne fut épargné. - -Par l’intervention d’un de mes amis, je fis obtenir à M. C... la pièce -que le Théâtre-Français ne voulait pas laisser jouer au boulevard -Montmartre. - -Tout à sa nouvelle prima donna, il oublia même de me remercier. -Mme Ugalde me dédommagea de cette rudesse. Son esprit est vif, son -caractère charmant, et je crois son cœur excellent. La première fois -que je la vis de près, je fus un peu désappointée, et le compliment -que je me disposais à lui faire en entrant dans sa loge mourut sur mes -lèvres. - -Mme Ugalde, vous le savez, est plutôt petite que grande, et fortement -boulotte; elle marche mal, ses yeux sont ordinaires, sa bouche grande, -ses lèvres fortes. La robe noire qu’elle portait ce soir-là, ses -cheveux en l’air, me la firent trouver laide à première vue. Elle me -pria fort gracieusement de m’asseoir, comme pour me donner le temps de -l’examiner à mon aise, de me remettre ou de changer d’opinion à son -égard. - -Les femmes sont coquettes entre elles, et cela est bien simple, ce sont -les conquêtes les plus difficiles à faire. - -En ma qualité de mauvaise actrice, je jouais toujours au lever du -rideau. Je venais de finir les _Reines des bals_, lorsque Boullé vint -me dire: - ---Avant de partir, vous entrerez chez Mme Ugalde, je vous conduirai à -sa loge. - -Boullé était notre régisseur; c’est un homme aussi grand et aussi -maigre que l’Arménien est gros et petit. Boullé est le régisseur de la -scène; il est bègue, nerveux, quelquefois colère, et plus il se fâche, -plus sa maudite langue refuse de lui obéir. On rit, il s’emporte; -pourtant il est excellent homme et vous pardonne très-vite les sottises -qu’il vous a dites. - -Son intelligence et son habileté sont connues; les artistes l’aiment -beaucoup, et s’il est un peu banal, s’il donne raison à chacun, c’est -que, vivant au milieu d’une république difficile à gouverner, il veut -être bien avec tout le monde. Son fils, qui joue la comédie sous le -nom de Nanteuil, n’est pas épargné plus que les autres. Un hasard -nous faisait jouer ensemble dans toutes les pièces; je n’ose pas dire -qu’il était aussi mauvais acteur que j’étais mauvaise actrice, mais -je le pense; seulement c’était bien l’homme le plus consciencieux, le -meilleur camarade que j’aie jamais connu. On le faisait danser avec -moi, ce n’était pas trop son affaire; mais il y mettait tant de bonne -volonté qu’il serait arrivé à sauter en mesure. - -J’entrai donc, en descendant, car je m’habillais au second, chez la -sirène du premier. Boullé m’annonça et, je l’ai dit, Mme Ugalde vint -au-devant de moi, le sourire aux lèvres, sans doute pour me montrer ses -dents blanches. - -Si elle s’est fait à première vue une opinion de ma personne, elle a dû -me trouver stupide. - -N’ayant pas l’habitude de préparer mes phrases et ayant voulu faire -une exception pour aborder convenablement la grande cantatrice, je me -trouvai dépourvue comme un enfant qui a oublié son compliment. Il ne -me venait pas à l’idée de dire autre chose, je voulais rattraper mon -discours envolé à sa vue, elle continua sa toilette comme si je n’étais -pas là. - -Petit à petit, je vis revenir sous les couches de blanc, de rouge et -de noir artistement posées, la belle fée aux roses de l’Opéra-Comique. -Cela me rendit la parole, et une roulade lancée pour exercer sa voix, -sans doute, au beau milieu d’une phrase, me rendit mon admiration. - -Il était peut-être bien un peu tard, je n’avais pas de notes enchantées -à jeter à ses pieds comme une pluie de perles. Elle me demanda en -riant si je la trouvais un peu mieux; l’embarras me rendit toute ma -timidité, et je m’en pris encore une fois à la maudite expression de ma -physionomie qui trahissait toujours mes pensées les plus secrètes. - -Mme Ugalde, du reste, est très-modeste; elle prend avis de tout -le monde, elle n’a ni morgue ni orgueil, on dirait que son mérite -l’étonne. Elle ne se fait jamais prier pour chanter, elle ne -s’assujettit pas à ces mille précautions prises d’ordinaire par les -chanteurs pour épargner leur voix. - -Ce jour-là, elle était prête, on allait commencer _les Trois Sultanes_, -la salle était pleine à s’écrouler. Elle me pria d’aller l’entendre -pour lui dire comment je l’avais trouvée. Je crus d’abord qu’elle se -moquait de moi, mais elle insista, et j’y fus. - -Son entrée en scène fut accueillie par un tonnerre d’applaudissements, -cela dura plus de vingt minutes; chaque fois qu’elle voulait ouvrir la -bouche, tous les spectateurs applaudissaient comme un seul homme. Elle -fut émue aux larmes et chanta comme elle chante; mais ce qui surprit -tout le monde, ce fut sa manière de dire les vers. Non-seulement c’est -une grande cantatrice, mais aussi une grande comédienne, jouant et -riant avec autant de grâce qu’Augustine Brohan. - -Les tirades, les morceaux furent bissés, la représentation fut double. - -On avait engagé pour cette solennité une grande et belle personne, Mlle -Irène. Ce soir-là, elle était éblouissante de beauté avec son costume -de sultane et ses cheveux épars entrelacés de sequins d’or. Eh bien, -le croirait-on? le talent a une si grande puissance sur les masses, la -volonté de Mme Ugalde est si ferme quand elle veut plaire ou briller, -que ce soir-là elle fut trouvée plus belle que cette vraie beauté. - -Kopp, qui remplissait un rôle d’eunuque, la seconda si bien qu’il eut -une place dans son succès. Je le vis heureux une fois, une seule, car -il se plaignait toujours, et en effet, on le sacrifiait un peu. - -Le pauvre Baptiste de la _Vie de Bohême_ ne voyait augmenter ni ses -appointements ni ses rôles. Cela était injuste, et il aurait eu raison -de se plaindre si cela avait servi à quelque chose. - -Quand je retournai dans la loge de Mme Ugalde, elle s’habillait pour le -dernier acte, et j’assistai à une grande discussion entre elle et son -coiffeur. - -Elle devait entrer en costume d’esclave et les cheveux pendants; cela, -soit dit en passant, ne lui faisait pas de peine, ses cheveux avaient -au moins un mètre cinquante centimètres de longueur, cela lui faisait -presque un manteau. Mais elle s’était mise dans l’idée qu’elle avait un -creux derrière la tête et elle voulait absolument qu’on lui rembourrât -la fossette que tout le monde a plus ou moins marquée derrière la nuque. - -Charles (c’est le nom du coiffeur) se désespérait. Il ne trouvait rien -pour combler la prétendue cavité, quand Mme Ugalde s’écria tout à coup -en riant comme une folle, et se précipitant sur un des vieux fauteuils -de l’administration:--Voici mon affaire. - -Elle présenta au coiffeur, qui recula épouvanté, une poignée de vieux -crin. Tout le monde se récria, elle frappa du pied, mais l’artiste en -cheveux tint bon et il refusa formellement de fourrer une parcelle de -cette tignasse dans les magnifiques cheveux de la cantatrice. - -Il fallut céder au nombre, mais elle demanda à chacun en particulier -si ce qu’elle appelait son creux n’était pas ridicule. Quand elle -s’adressa à Nargeot, notre chef d’orchestre (l’auteur de _Drin, drin_), -il lui répondit: - ---Je n’ai jamais rien vu de comparable à cela. Nargeot est un peu -sourd, il avait compris qu’elle lui parlait de son succès. - -Il y avait dans cette pièce, qui n’a eu aucun succès malgré le talent -de l’artiste, un morceau qu’elle chantait à merveille et qui commençait -ainsi. - - Mon doux pays, France bien chère. - -Pour l’entendre chanter par elle, j’irais en Belgique à pied. Quand -j’avais fini, je restais dans les coulisses pour l’entendre, et Mme -Ugalde me disait en passant: Je vais le chanter pour vous. - -Un soir que j’étais à mon poste, le jour de la vingtième -représentation, je crois, on me remit un petit papier plié en forme -de billet. Je m’approchai du quinquet et je lus avec beaucoup de -difficulté: - - «Madame, il faut absolument que je vous parle ce soir; je ne - serai libre qu’à dix heures et demie, heure à laquelle vous me - trouverez dans la galerie Vivienne, passage des Panoramas.» - -Je crus d’abord à un amoureux sans gêne, puis, en regardant de nouveau, -je reconnus une écriture de femme, écriture de femme qui ne sait pas -écrire. Qui cela pouvait-il être? attendrai-je ou n’attendrai-je pas? -Que pouvait-on me vouloir? m’intriguer, sans doute. - -Le plus simple était de ne pas attendre; mais comme les femmes sont -souvent plus curieuses que raisonnables, je sortis à dix heures et -demie précises, et j’eus soin de regarder partout en traversant le -passage. Je n’aperçus pas l’ombre d’une femme, mais je vis un petit -jeune homme qui semblait venir à moi; j’allais monter en voiture, rue -Vivienne, lorsqu’il me dit d’une voix douce comme celle d’un enfant, et -en ôtant son chapeau avec beaucoup de grâce: - ---C’est moi qui vous ai écrit. Je désire vous parler, il fallait que ce -que j’ai à vous dire fût bien pressé, car, vous le voyez, je n’ai pas -pris le temps d’ôter mon costume. - -Ses cheveux étaient d’un beau noir, bien plantés, mais frisés, pommadés -avec une recherche qui me déplaît toujours chez un homme; son front -était élevé, l’expression de ses yeux douce, sa figure mince, son -sourire agréable, l’ensemble était bien. - -Quand il me parla de costume, je le regardai plus attentivement. - ---Vous ne me connaissez pas, me dit-il en souriant, ou plutôt vous ne -reconnaissez pas la petite fleuriste qui travaillait rue du Temple, la -figurante du théâtre de Belleville. - - - - -LI - -UNE VIEILLE CONNAISSANCE - - -Ce jeune homme était une femme, et je ne compris pas comment j’avais pu -m’y méprendre une seconde. - -Je quittai un peu cet air désagréable dont je ne puis me défaire tout -à fait, et que bien des gens ont pris pour du dédain, de l’orgueil, ou -une fierté qui serait bien mal placée chez une femme aussi déchue que -moi. - -Mon excuse, du reste, était justifiée par mon erreur, et j’eus peu -de peine à me faire pardonner ma brusquerie. Je lui demandai si elle -voulait monter dans ma voiture, afin que nous fussions plus à notre -aise pour causer; elle accepta après m’avoir dit qu’elle venait me -chercher pour me conduire chez une femme qui désirait me voir avant de -mourir. Je lui demandai le nom de la malade, elle répondit: - -Rue d’Angoulême, au coin du boulevard. - -Et mon cocher partit. - ---Ah! me dit-elle, quelle émotion j’ai éprouvée en vous revoyant! Le -saisissement m’avait coupé la parole. J’avais presque peur; si vous -m’aviez mal reçue! Je n’ai jamais perdu une occasion de vous voir à -l’Hippodrome ou au théâtre, je vous suivais partout, de loin, bien -entendu; chacun de vos succès me rendait heureuse, et j’aurais voulu -vous le dire, mais je n’étais rien et vous montiez toujours. Vous riez, -vous avez peut-être raison: les sœurs qui m’ont élevée me disaient -un peu folle; je suis originale, affectueuse et je me souviens plus -longtemps que les autres, voilà tout. - -J’étais très-flattée de ce bon souvenir, mais j’étais encore plus -intriguée de savoir chez qui j’allais et qui était ma compagne. - -Je la priai donc de me dire plus clairement qui elle était, car le -nom de sa malade m’était inconnu, et elle-même ne me rappelait aucun -souvenir. - ---Moi, me dit-elle, j’ai votre âge; je suis née le même jour que -vous, je m’appelle Elisabeth comme vous, et nous avons fait notre -apprentissage dans la même maison, rue du Temple. - -Je me souvins alors, et je lui demandai ce qu’elle faisait et pourquoi -elle portait ce costume. - ---Dieu a repris ma mère, j’étais encore bien jeune, je me trouvais sans -ressource, sans asile; les voisines me promenaient dans le quartier; on -semblait demander de porte en porte: - -«Quelqu’un a-t-il du pain de trop à donner à cette enfant?» - -Ma mère est morte rue de Bondy, et, pendant longtemps, la marchande -des quatre saisons qui est sur le boulevard, à la porte de -l’Ambigu-Comique, me donnait chaque soir le pain de seigle rassis, ou -les cerises tournées qu’elle n’avait pu vendre dans la journée. - -Mme Roger de B... entendit parler de moi; mon infortune la toucha, et -elle me plaça chez des sœurs; mais elles avaient fort à faire avec moi. - -Je me ressentais de ma vie errante, indépendante, presque vagabonde. - -Mon bonheur ressemblait trop à la captivité pour me plaire; on me plaça -en apprentissage, j’appris l’état de fleuriste. - -Ensuite, j’ai aimé un artiste; je lui croyais autant de cœur que de -talent, je me suis trompée, ou plutôt je me suis fait illusion sur mon -propre compte, je n’étais pas digne de lui. Qu’il soit heureux, c’est -tout le mal que je lui souhaite! - -Si, à l’époque où je l’ai connu, il avait voulu prendre mon existence, -je sens bien qu’il aurait fait quelque chose de moi. - -Enfin, j’ai rêvé la vie d’actrice; il devait y avoir là un mouvement, -une agitation, qui ne permettait point au cœur de s’endormir, à -l’esprit de rêver. - -J’étais figurante à Belleville, lorsque vous y vîntes jouer un rôle de -grisette dans le _Canal Saint-Martin_. - -Mais j’étais si malheureuse à cette époque que j’avais formé le projet -de me noyer en passant sur le canal. - -Personne n’aurait pu se faire une idée de ma misère; je crois être -restée cinq jours sans manger. J’étais gentille, j’aurais pu me vendre -comme tant d’autres, mais je préférais me jeter au canal. - -La leçon était dure pour moi, mais elle ne connaissait pas les détails -de ma vie. Je lui demandai pourquoi elle ne m’avait pas parlé à -Belleville. - ---J’étais trop malheureuse, je vous aurais fait honte, ou vous m’auriez -fait l’aumône, cela m’aurait humiliée; et puis je voulais mourir: j’en -aurais eu le courage si la force ne m’avait pas manqué, je suis tombée -comme une masse. - -Quand je revins à moi, j’étais dans un lit bien blanc, à l’hospice de -la Pitié. On m’avait apportée là sur un brancard, et je me trouvais si -heureuse de m’étendre sur un matelas que j’embrassais mes draps; puis, -quand je vis une bonne sœur, mon cœur se détendit, je me souvins des -religieuses qui m’avaient élevée et je fondis en larmes. - -Si j’avais pu entrer en religion à cette époque, il me semble que -j’aurais servi le bon Dieu à deux genoux toute ma vie; mais il fallait -ce que je n’avais pas: des protections ou de l’argent. - -Lorsqu’on m’eut emmenée à l’hospice, Célestine fit une quête pour moi -dans le théâtre, et lorsqu’elle m’en remit le montant, je vis votre nom -sur la liste des souscripteurs. Quand je sortis, vous n’étiez plus à -Belleville. - -Je trouvai un peu d’ouvrage, j’allais renoncer au théâtre, quand mon -bon ou mon mauvais génie me fit rencontrer une personne qui me proposa -de chanter dans un café-concert; on m’offrait quarante sous par jour et -l’on s’engageait à me fournir les costumes. - -Je crus faire un marché d’or et j’acceptai avec reconnaissance. - -J’avais une voix de contralto; à force de chanter dans tous les tons, -ma voix se brisa; je quittai la romance pour chanter la chansonnette, -en costume d’homme. - -Je suis toujours dans un café. On dit que j’ai contribué à sa fortune; -ce que je puis assurer, c’est qu’il n’a guère contribué à la mienne; -et puis je n’ai pas d’ordre, personne ne m’a appris à compter, voilà -pourquoi je ne suis pas souvent en mesure pour obliger les autres -autant que je le voudrais; sans cela, je n’aurais pas été vous chercher. - -Mais je vous parle de moi depuis une heure, comme s’il ne s’agissait -pas d’une autre personne plus intéressante. - -Depuis plusieurs mois je demeure dans un hôtel, rue d’Angoulême. - -Il y a deux mois environ, une jeune femme est venue habiter la chambre -qui touche à la mienne; nous ne sommes séparées que par une porte -condamnée. - -J’entendais toujours parler, chez la concierge, d’une femme enceinte -qui ne sortait jamais et vivait on ne savait de quoi ni comment. - -J’avais cherché à la voir, plutôt par curiosité que par intérêt, elle -semblait se cacher. - -Un matin, j’entendis des plaintes et j’entrai chez elle. On courut -chercher un médecin; la pauvre femme resta dans les douleurs jusqu’à -deux heures du matin; en venant au monde, son enfant semblait lui -déchirer les entrailles. - -A peine s’entendit-elle dire: «C’est une fille». Elle tomba dans une -espèce de léthargie qui ressemblait à la mort. - -Chose assez extraordinaire, la mère était pâle, maigre à lui compter -les côtes, l’enfant était grasse, rose et blanche. - -Je donnai la petite fille à nourrir à une femme du quartier, elle -demanda bien cher, mais je n’avais pas le choix. - -J’avais cherché dans les meubles de ma voisine de quoi emmailloter -l’enfant et je n’avais trouvé que des reconnaissances du mont-de-piété. - -Les tiroirs étaient vides et je payai le premier mois de la nourrice; -depuis, j’ai fait tout ce que j’ai pu, mais je ne puis pas grand’chose; -la pauvre femme va de mal en pis. Elle a fait de grands efforts pour -écrire deux lettres qui sont restées sans réponse. - -Cette dernière déception a semblé la briser, je lui avais demandé cent -fois si elle avait des parents, des amis qui pussent lui venir en aide, -elle m’avait toujours répondu que non, ce soir j’insistai davantage. - ---J’ai eu une amie dans le temps, me dit-elle en cherchant à rassembler -ses souvenirs, mais si celui qui m’a tant aimée m’abandonne dans un -pareil moment, pourquoi se souviendrait-elle de moi? Puis, si elle s’en -rappelait, ce serait un triste souvenir. Laissez-moi mourir, allez! je -n’ai droit à la pitié de personne. - -Je lui parlai de son enfant, elle parut se ranimer un peu en me disant: - ---Ah! vous avez raison; je veux qu’on la mette aux Enfants-Trouvés, -Céleste saura pourquoi. Allez la voir, vous la trouverez au théâtre des -Variétés, elle n’a pas changé de nom, elle, et si son cœur est toujours -le même, elle viendra. - -Nous étions arrivées rue d’Angoulême; Adèle, c’était le nom de la -fleuriste, me dit en descendant: Vous devriez renvoyer votre voiture, -vous resterez probablement longtemps et j’irai vous en chercher une -autre quand vous voudrez partir. - -Je renvoyai mon cocher et je la suivis. La maison n’était pas -élégante, l’escalier était raide, étroit, et sur chaque palier se -trouvaient huit ou dix portes numérotées, portes qui disaient assez que -les appartements devaient ressembler à des tabatières. - -Mon cœur battait très-fort; je suivais Adèle en silence, mais un -monde d’idées me traversait la pensée, et lorsque nous arrivâmes au -troisième, j’avais fait mille conjectures toutes plus éloignées les -unes que les autres de la vérité. - -Adèle ouvrit une porte avec précaution; je vis une petite chambre -pauvrement meublée et où tout était en désordre. - -Je ne pouvais distinguer les traits de la malade, une chandelle qu’elle -n’avait pas eu la force de moucher, sans doute, brûlait sur une table -de nuit en bois peint placée un peu plus haut que la tête de la -couchette et jetait sur les objets et sur la figure de cette femme des -lueurs si étranges que je reculai d’un pas. - ---Merci d’être venue, me dit une voix qui me fit tressaillir, merci, -demain il eût été trop tard. - -J’étais déjà auprès du lit et je tenais la tête de la pauvre Denise -dans mes bras; c’était bien elle que je retrouvais en cet état, dans -cette misère, mon amie de la correction; la première femme, peut-être -la seule qui eût eu un véritable attachement pour moi. - -Elle m’avait entraînée à mal faire sans savoir ce qu’elle faisait, puis -elle l’avait regretté tant de fois, et en ce moment je la voyais si -cruellement punie, qu’il ne me vint pas un seul instant à l’idée de la -considérer comme mon mauvais génie. - -Je pleurais, je riais et j’étais bien convaincue que ma présence allait -lui rendre la santé, la vie. - -Adèle plaça une tasse de tisane sur la table de nuit, nous apporta une -bougie, m’approcha une chaise et sortit en me disant: «Si vous avez -besoin de moi, frappez à cette porte et ne parlez pas trop haut si vous -avez des secrets, car, de chez moi, j’entends tout ce qui se dit ici.» - -Denise tint longtemps ses mains dans les miennes, je les sentais se -réchauffer petit à petit. J’attendais qu’elle pût me parler, car moi, -je ne trouvais point un mot à dire; je me sentais émue, désolée, -j’étais bien réellement en face de la mort. La pauvre femme n’avait -plus qu’un souffle, et il était si faible que je le crus éteint vingt -fois. - -Je descendis chez le concierge, qui était, je crois, le maître de -l’hôtel, et je le priai de faire chauffer un peu de vin de Bordeaux -bien sucré, je fis boire à Denise quelques cuillerées de ce vin, il la -réchauffa et ranima ses forces et sa mémoire. - -Ses yeux brillèrent un peu dans leur orbite creusée par la souffrance -et les privations. Sa mâchoire se dessinait sous sa peau transparente -comme la cire et j’aurais pu compter au travers ses dents, le seul -ornement qui lui restait. - -On pouvait donc changer ainsi! une heure plus tôt, je ne l’aurais pas -cru. Etait-ce bien là cette pauvre fille si fraîche, si enjouée, qui -me faisait rire quand j’avais envie de pleurer? celle que j’avais crue -mariée, heureuse, et dont je m’étais si peu souvenue au milieu de mes -splendeurs, la croyant à l’abri du besoin! Que s’était-il donc passé? -J’aurais voulu le savoir et je n’osais l’interroger. - ---Allons, me dit-elle en se soulevant un peu, je me sens mieux; mais -j’ai tant de choses à te dire que je ne sais pas par où commencer. Si -je perdais connaissance, n’aie pas peur et appelle Adèle. Si tu savais -comme elle a été bonne pour moi! C’est un cœur comme on en rencontre -rarement dans la vie. Sans elle je serais morte; pour moi, un peu plus -tôt, un peu plus tard, cela ne faisait rien, mais l’enfant voulait -vivre et je n’avais pas une goutte de lait. Adèle a vendu ou engagé ses -robes pour me secourir et je crois qu’elle garde son costume d’homme -parce qu’elle n’a pas autre chose à mettre. Je n’aurais ni le courage -ni la force de te raconter les détails de ma vie, reprit Denise après -une pause; j’avais le cœur aimant, cela devait me conduire à toutes -les faiblesses; j’étais confiante, cela devait me perdre. J’ai eu mon -bonheur dans les mains et je l’ai brisé comme l’enfant brise un jouet; -je croyais trop en moi pour douter des autres; aujourd’hui, il ne me -reste pas même l’ombre d’un espoir et je ne te dirai pas les choses -comme je les voyais alors, mais comme elles sont aujourd’hui que j’en -connais le dénoûment. - -Depuis que je me suis enfermée dans cette chambre avec ma douleur -physique et morale, mon intelligence s’est développée; je suis sûre que -mon jugement est juste, et si je pouvais enseigner aux femmes, au lieu -de leur dire ce que je te disais, je les sauverais de la honte en me -donnant à elles pour exemple et pour solution; mais je vais emporter -dans la tombe mes regrets et mes envies de bien faire. - ---Enfin, tu mourras pardonnée, n’est-ce pas? - -Denise devint si pâle que je crus que tout était fini et je l’engageai -à demander pardon à Dieu. - ---J’ai trop péché, murmura-t-elle, un prêtre ne pourrait rien pour moi; -que ma destinée s’accomplisse dans l’autre monde comme elle s’est -accomplie dans celui-ci! - -Je ne me rendis pas du tout à cette mauvaise raison, mais l’heure -avancée de la nuit ne me permettait pas d’envoyer chercher un -confesseur, ce que j’aurais certainement fait sans la consulter, car il -doit y avoir, dans ces prières dites pour votre âme au moment suprême, -une consolation infinie pour la réprouvée; tout le monde la repousse, -la méprise; la religion lui tend la main, fait entrer le repentir -dans son cœur, lui rend la foi, l’espérance perdue, et si l’on ne -s’adressait pas à elle qu’au dernier moment, elle vous aiderait à vous -supporter vous-même et vous apprendrait qu’il n’est jamais trop tard -pour bien faire. - -Denise avait trop d’intelligence pour ne pas comprendre, et je lui -aurais fait entendre raison si elle avait pu m’écouter, mais elle -reprit la parole et je n’osai plus l’interrompre. - ---Je m’étais crue ambitieuse, orgueilleuse, mais je ne fus pas -longtemps à m’apercevoir de mon erreur, et au fond j’étais plutôt faite -pour être une bonne ménagère qu’une courtisane. Je m’attachais aux -choses et je me faisais un intérieur avec rien. J’eus quelques liaisons -commencées gaiement et toujours rompues avec des larmes de ma part. - -Il y a huit ans, je fis à Rouen la connaissance d’un jeune homme; il -était employé dans une maison de commerce. Sa mère avait un peu de -bien, mais cela ne devait pas lui faire une grande fortune, et je ne le -voyais pas assez au-dessus de moi pour redouter une séparation motivée, -comme cela arrive toujours, parce qu’on devient riche et que votre -position, votre rang, vous obligent à vous marier. Sa mère habitait la -campagne; moi, je demeurais avec lui et je portais son nom, quoique -l’on sût à quoi s’en tenir. Il gagnait peu, mais j’apportais tant -d’ordre dans notre petit ménage, que nous étions heureux; avec ma sotte -confiance, je ne voyais pas de changement possible dans l’avenir. Il se -nommait Edouard M....., son nom ne pouvait tenter personne; mon passé -seul me séparait de lui, mais j’étais convaincue que je parviendrais -à l’oublier moi-même en le lui faisant oublier à force de tendresse -et d’abnégation. Pendant huit ans, je fus sa servante, son esclave, -son bon génie, l’âme de son âme, l’esprit de son esprit. Il devint -rangé, laborieux, instruit, parce que je l’encourageais au travail. -Je ne devais jamais le quitter; il voulait m’épouser dès que sa mère -serait convaincue que je l’aimais assez pour lui être dévouée et le -rendre heureux; il me proposa plusieurs fois d’en finir malgré elle si -elle faisait encore une objection, et je refusai parce que je voulais -gagner mon bonheur. - -Il y a un an, Edouard changea tout à coup; il était rêveur, préoccupé, -contraint en ma présence. Les affaires l’absorbaient, me disait-il; son -patron quittait le commerce et songeait à le mettre à la tête de son -établissement, sa mère désirait ardemment lui voir une position; mais à -tout cela il y avait un obstacle: l’obstacle, c’était moi. On cherchait -bien à me le faire comprendre; mais ma confiance ou plutôt ma bêtise -s’obstinait à ne pas voir clair. - -Je comprenais seulement que sa position avec moi n’étant pas régulière -pour le monde, il voulait m’épouser. - -Un jour, je crus mourir de joie en lui apprenant que j’allais être -mère. Un enfant devait me régénérer, faire tout oublier; c’était le -pardon que Dieu m’envoyait! Au lieu de me sourire en apprenant cette -nouvelle, Edouard devint pâle comme la mort, et, au lieu de me serrer -la main, il recula. - -J’eus le pressentiment de mon malheur, mais je ne voulais pas y croire, -et il fut obligé de me le dire en pleurant; larmes hypocrites et plus -cruelles que l’insulte des passants. - ---Ma mère a pris des informations sur ton passé, ma pauvre Louise -(j’avais pris mon autre nom de baptême), et elle a su... Un mariage -entre nous est désormais impossible, mais je ne t’abandonnerai pas. - -L’idée d’une séparation me porta un coup si terrible, que je sentis de -suite que je ne devais pas m’en relever. - -S’il n’avait agi que pour le monde, je me serais résignée, et puis -peut-être la vue de son enfant l’aurait-elle fait changer d’idée; mais -il agissait par égoïsme, par ambition et parce qu’il ne m’aimait plus. - -Il fallait me briser pour se débarrasser de moi, et ne pas attendre -surtout, dans la crainte du blâme, que mon enfant fût là. - -Il me chercha mille querelles, je supportai tout pour mon enfant; mais -un jour il m’humilia avec cruauté. Ce jour-là, il fut le plus lâche de -tous les hommes! Il me reprocha un passé que je lui avais avoué. - -Ce passé, disait-il, ne lui donnait aucune confiance, aucune sécurité, -et mon enfant, ma seule force, pouvait aussi bien être d’un autre que -de lui. - -Il a fallu que je sois bien misérable pour ne pas tuer cet homme, bien -forte pour ne pas devenir folle. - -A moi, l’on ne me pardonnait pas ma chute! Amour, dévouement, -maternité, rien ne pouvait me relever, et lui pouvait commettre de plus -grandes fautes que moi, être mon complice, m’insulter, me chasser à son -gré, sûr que cela n’altérerait en rien l’estime qu’on avait pour lui. - -Je trouvais les choses d’ici-bas mal organisées, et, pour la première -fois de ma vie, j’eus l’impudence de me plaindre d’un sort que je -m’étais fait, il est vrai, mais sans connaître l’abîme où je me jetais. - -Je me sauvai de chez lui, n’emportant que ce que j’avais sur moi. -J’allai dans un hôtel, espérant qu’il reviendrait me chercher; il -m’envoya mes effets et cinquante francs pour faire mon voyage. Sa -mère était venue le chercher et l’obligeait à partir; il ne savait -quand il pourrait me revoir et m’engageait à retourner à Paris, où il -m’enverrait de l’argent dès qu’il le pourrait. J’attendis huit jours -dans cet hôtel, huit jours qui me parurent huit siècles. - -J’envoyai chez lui, il ne rentrait plus; je passai plusieurs fois -pendant la nuit sous les fenêtres de notre petit logement; mes fleurs -étaient toujours sur l’appui de la croisée, mais on ne les avait pas -arrosées, elles retombaient flétries sur les bords de la caisse; -jusqu’à mon oiseau qu’on avait laissé mourir de faim dans sa cage; -l’oiseau, les fleurs, la femme et l’enfant, tout devait avoir le même -sort. - -Voyant qu’il n’y avait plus d’espérance à avoir, car j’appris qu’il -allait se marier avec la fille d’un négociant d’Elbeuf et qu’il -comptait sur sa dot pour payer son établissement, je revins à Paris, -décidée à travailler pour nourrir mon enfant; j’avais compté sans le -chagrin qui détruit les forces; j’avais trouvé un peu d’ouvrage, mais -je suis tombée malade. J’ai vingt-huit ans; une première grossesse à -cet âge vous fait horriblement souffrir; j’ai regretté d’être partie, -j’aurais dû rester auprès de lui comme un reproche vivant, mais je n’ai -pas eu la force de repartir, mes ressources se sont épuisées petit à -petit, je suis venue loger ici par économie, j’ai écrit à Rouen lettres -sur lettres, ne demandant rien pour moi, mais pour mon enfant, qui -devait souffrir des privations que je m’imposais, on ne m’a pas répondu. - -Pas un secours, pas une parole de consolation ne m’est venue de lui; il -est marié, heureux, il n’a pas le temps de se souvenir, et je te l’ai -dit, sans cette bonne fille tout serait fini, sans elle je n’aurais pas -pensé à toi, je n’ai plus la force de rien. - -Elle laissa tomber sa tête en avant comme une chose inerte, j’eus -peur, mais elle rouvrit les yeux et me fit signe de lui donner à boire, -puis elle reprit: - ---Puisque la destinée ou le hasard nous rapproche, je vais te -dire à toi ce que je ne puis dire à d’autres, parce qu’ils ne me -comprendraient pas. - -Je l’engageai à se reposer, l’assurant que je ferais tout ce qui -dépendrait de moi pour elle et son enfant. - ---Moi, reprit-elle en souriant, je n’ai plus besoin que d’un morceau -de toile et de quelques planches de sapin, et je ne veux pas que ni -toi ni une autre femme se charge de ma fille. Oh! je sais bien que -tu ne la pousserais pas à mal faire, mais on ne fait pas toujours ce -qu’on voudrait, et je retrouverais des forces pour l’écraser si j’étais -sûre qu’elle devînt ce que j’ai été. Je lui ai trouvé un asile où les -orphelines trouvent une famille, des soins constants, un bon exemple, -et où l’idée du mal ne peut arriver jusqu’à elles. - -Ce mot d’enfant trouvé me faisait peur il y a huit jours, puis je m’y -suis habituée en interrogeant mes souvenirs. - -Jamais je n’ai rencontré parmi les femmes perdues une jeune fille qui -ait été élevée aux Orphelines; et puis, je me rappelle les avoir vues -quelquefois, toutes habillées de même, passer en rang dans les rues; -elles étaient conduites par ces religieuses qui veillent sans cesse sur -ce troupeau abandonné des hommes. - -Tous ces enfants avaient l’air heureux, la sérénité de leurs âmes était -transparente sur leurs visages résignés. - -Pas une petite fille ne cherchait autour d’elle, elles se croyaient les -enfants de Dieu, j’en suis sûre, et cela vaut mieux que de connaître sa -mère quand on doit la mépriser. - -Je cherchai à combattre sa résolution; l’hospice des Enfants-Trouvés, -que je n’avais jamais envisagé, il est vrai, sous ce point de vue, me -paraissait la plus triste et la plus désespérée de toutes les demeures, -mais je ne pouvais m’opposer aux dernières volontés d’une mère mourante -qui ne voyait que ce moyen de salut pour sa fille. - -Je résolus pourtant de tenter une dernière épreuve auprès de son père. -Profitant d’un instant où Denise reposait, j’écrivis une longue lettre -à un de mes amis qui habitait Rouen, je lui dépeignis de mon mieux la -triste situation de cette pauvre abandonnée. - -Le sujet et le lieu étaient bien faits pour m’inspirer des paroles -touchantes! je joignis à cette lettre quelques lignes pour M. Edouard; -ces quelques lignes contenaient des reproches, des plaintes et des -menaces. J’étais sûre d’avoir une réponse quelconque de mon ami, mais -arriverait-elle à temps? - - - - -LII - -DENISE - - -J’envoyai chercher un médecin au point du jour; il déclara que la -malade ne pouvait être transportée chez moi, que son état était -désespéré, que cependant elle pouvait encore vivre quelques jours si on -lui faisait prendre les drogues qu’il ordonnait. - -Je me fis amener la petite fille; elle était gentille et d’une propreté -éblouissante. Adèle lui avait acheté une jolie layette et allait voir -l’enfant deux fois par jour pour s’assurer qu’elle ne manquait de rien. -Adèle est une de ces natures qui ne se décrivent pas; il faut voir par -soi-même avec quelle simplicité, quel désintéressement elles font le -bien, pour y croire. - -Je voulus lui exprimer ma reconnaissance de ce qu’elle avait fait pour -Denise; elle me répondit que si Denise mourait, elle garderait son -enfant, qu’elle n’était pas riche, mais qu’elle ferait de son mieux en -travaillant un peu plus. - -Elle l’aurait fait comme elle le disait, et je suis bien sûre qu’elle -aurait continué avec tout ce qu’elle a de cœur ce qu’elle avait -commencé. - -Je revins voir Denise dans la même journée: elle se trouvait beaucoup -plus mal; le soir, on crut encore tout fini, on m’envoya chercher à -minuit. Adèle lui frottait les tempes avec du vinaigre. - ---Elle vient d’avoir une crise terrible, me dit-elle à demi-voix, c’est -pour cette nuit. - -Denise me fit signe qu’elle me voyait, mais elle ne put me parler et -je restai auprès de son lit sans oser dire une parole. Elle dormit -quelques heures, mais son sommeil était agité, elle se remuait, -marmottait des paroles inintelligibles. - -Tantôt il sortait de sa gorge des sons rauques et lugubres, tantôt -de petits cris étranglés et plaintifs comme ceux d’un enfant. A cinq -heures, elle se souleva sur son séant, ses joues creuses et pâles se -ranimèrent un peu. - ---Je viens de revivre, me dit-elle en souriant, j’ai rêvé. - -Elle parla encore, mais ses paroles expirèrent entre ses dents, sa -poitrine s’agita. J’avais vu mourir la mère de ma filleule et je -compris que le moment suprême approchait. Je lui demandai si elle -voulait recevoir les sacrements, elle me fit signe que non. - ---Sa fille n’est pas encore baptisée, me dit Adèle à voix basse. - -Je priai le domestique de l’hôtel d’aller à Sainte-Élisabeth chercher -un prêtre et de m’envoyer de suite la nourrice de l’enfant. - -Pour ne pas effrayer Denise, je lui annonçai que j’allais faire ondoyer -sa fille en attendant la cérémonie régulière du baptême. - -A sept heures, le prêtre arrivait; nous le laissâmes seul avec la -malade. Il lui parla longtemps à voix basse, l’exhortant sans doute à -la prière et au courage. Denise retrouva la parole et des larmes. - -Elle voulut sans doute s’agenouiller pour demander pardon à Dieu, car -nous entendîmes le prêtre lui dire: - ---Vous n’êtes pas assez forte pour vous agenouiller; plus tard, mon -enfant, vous prierez le Seigneur comme il convient de le prier; en -attendant, c’est moi qui prierai pour vous. - -Lorsque nous rentrâmes, elle était calme; sa figure avait pris une -expression pleine de sérénité qu’elle n’avait pas une heure auparavant, -et quand un tressaillement nerveux trahissait une de ses souffrances, -elle embrassait un petit crucifix que le prêtre avait placé près d’elle -afin de l’exhorter au courage. - -L’enfant reçut l’onction première dans la chambre où sa mère venait de -recevoir l’extrême-onction. Denise regarda tout ce que l’on faisait -sans mot dire; une grosse larme roula sur sa joue et je crois qu’elle -pria mentalement. Le prêtre lui promit de revenir la voir. - -A neuf heures, ma domestique que j’avais prévenue m’apporta une -lettre de Rouen; elle était de mon ami et voici à peu près ce qu’elle -contenait: - - - «Ma chère Céleste, je m’étais mis à votre disposition et vous - avez bien fait de vous adresser à moi. Je regrette que la mission - dont vous m’avez chargé ait été aussi facile à remplir et je veux - au moins avoir un mérite, celui de la promptitude. - - »Je me suis rendu de suite chez M. Edouard M.... Ce fut sa mère - qui me reçut; elle m’avait fait attendre près d’une heure, - elle vint à moi en s’excusant de son mieux, mais son fils, me - dit-elle, était dangereusement malade, il y avait en ce moment - deux médecins près de lui et elle avait hâte de savoir le - résultat de la consultation. Son fils avait commis une imprudence - lors de son installation dans sa fabrique de rouennerie; les - suites d’une sueur rentrée allaient peut-être le conduire au - tombeau. - - »La pauvre femme se mit à fondre en larmes, et je fus obligé - d’attendre qu’elle fût un peu remise pour lui expliquer le - motif de ma visite. Le moment, du reste, était propice, et je - ne trouvai rien de mieux à faire que de lui lire votre lettre. - Ses larmes redoublèrent, cela ne m’étonna pas, j’avais moi-même - pleuré en la lisant. - - »J’ajoutai à ma lecture quelques appréciations personnelles:--M. - M... s’est mal conduit, lui dis-je; ce qu’il a fait là est - l’action d’un homme sans cœur. - - »Cette malheureuse n’a pas de parents, de soutien, eh! bien, dès - aujourd’hui, elle a un ami, un protecteur en moi, et si votre - fils ne fait pas ce qu’un honnête homme doit faire en pareille - circonstance, donner du pain à un enfant qui ne lui demandait - pas la vie, qu’il a créé pour son plaisir avec la volonté de - l’abandonner, je lui dirai à lui-même ce que je pense et j’en - supporterai toutes les conséquences. - - »--Ah! s’écria la bonne femme, qui au fond n’a pas l’air méchant; - vous oseriez provoquer mon fils pour une aventurière qu’il a - trouvée je ne sais où! - - »--Si vous ne le savez pas, vous, il doit le savoir, lui, - puisqu’il y est allé; et puis, cette aventurière a porté son nom - pendant sept ans, elle est la mère de son enfant et il doit la - respecter s’il se respecte lui-même. - - »S’il ne voulait pas l’épouser, il était libre, puisque sa - conscience me paraît pleine d’élasticité; mais il devait faire - quelque chose pour cette malheureuse en la quittant. - - »Elle lui avait donné sept années de son amour, de sa jeunesse, - on ne fait pas pareil présent trois fois dans sa vie et cela doit - se payer. - - »Du reste, on vous dit qu’il est trop tard pour la sauver, il - n’y a donc rien à faire pour elle, mais il reste son enfant; le - laisserez-vous aller à l’hospice comme un chien? - - »Tenez! si vous faites cela, Dieu vous punira! et qui sait s’il - ne commence pas en frappant votre fils. - - »--Ah! monsieur, ne dites pas cela, s’écria la bonne femme en - joignant les mains, vous me rendriez folle. Mon pauvre Edouard - n’est pas méchant; il n’a même pas vu les dernières lettres de - Louise, c’est moi qui les ai reçues, et reconnaissant l’écriture, - je les ai brûlées sans les lire. - - »Si j’avais su qu’elle fût aussi malheureuse, j’aurais été - moi-même à Paris. - - »Pauvre petite fille! si j’allais perdre mon fils, c’est tout ce - qui me resterait de lui. - - »Où demeure Louise? à Paris? je veux lui écrire, la supplier de - me donner son enfant, le mien. - - »J’en aurai bien soin, je l’aimerai de tout mon cœur pour expier - mes torts envers sa mère. - - »Tenez, vous aviez raison, le bon Dieu me punit et va peut-être - me rendre le mal que j’ai fait à une autre. Qu’elle ne vienne - pas, elle, vous entendez; mon Edouard est marié, mais qu’elle - vous confie sa fille. Ah! si je pouvais aller à Paris! mais je - dois rester ici. - - »Je suis trop vieille pour souffrir autant; le moindre choc me - brise, et si mon fils doit mourir demain, je voudrais mourir - aujourd’hui. - - »--Vous n’en avez plus le droit, lui dis-je, vous avez un autre - enfant. - - »Je rentrai chez moi pour vous écrire. - - »Que voulez-vous faire? - - »Puis-je vous être utile en quoi que ce soit? je suis tout à - votre disposition.» - - -Je lus plusieurs fois cette lettre à Denise. - -Elle me serra la main avec le peu de force qui lui restait, puis elle -murmura: - ---Il souffre... Cela me fait du bien de savoir qu’il n’avait pas reçu -mes lettres. Que Dieu lui pardonne comme je lui pardonne le mal qu’il -m’a fait! Il faut faire partir ma fille de suite. Je voudrais qu’il la -vît au moins une fois. - -Je fis venir la nourrice, Denise donna un long et dernier baiser à sa -fille, ses lèvres restèrent entr’ouvertes, son regard fixe, elle était -morte! non pas en désespérée, comme elle serait morte si le hasard ne -m’eût pas amenée à son chevet, mais morte en croyante, le sourire aux -lèvres et de l’espérance plein le cœur. - -La nourrice partit à midi ou une heure. - -Lorsqu’elle vit l’enfant s’éloigner, Adèle pleura, elle le regardait -déjà comme étant à elle; il est si naturel d’avoir des affections -chastes quand on est femme et jetée sur la terre sans famille, comme -un pauvre esquif lancé en mer sans mâture, qu’on cherche toujours à se -créer une tendresse durable. - ---Allons, me dit-elle en essuyant ses larmes, le bonheur m’échappe -encore une fois; il me semble que si j’avais eu une tâche à remplir, je -serais arrivée à faire quelque chose de bien. - -Le prêtre qui avait assisté Denise revint dans la journée, comme -il l’avait promis, il pria longtemps près de la morte, et la garda -quelques heures, en disant à son chevet la prière des morts; je ne -doute pas qu’il ait obtenu sa grâce devant celui qui nous jugera tous! - -Quant à moi, il me semble que les exhortations du saint homme m’avaient -rendue meilleure. - -Le surlendemain, je reçus une lettre de Rouen, qui me rassura tout à -fait sur le compte de l’enfant de ma pauvre amie. - -Son arrivée avait été fêtée par la mère d’Edouard; elle lui trouvait -déjà une ressemblance avec son fils, mais la joie ne fut pas de longue -durée. - -La fièvre, le délire, s’étaient emparés du malade; il ne reconnut ni sa -mère, ni sa femme, et il mourut entre leurs bras, vingt-quatre heures -après Denise. - -La bonne femme va reporter toute sa tendresse sur l’enfant, elle sera -riche un jour; voilà une innocente qui ne portera pas les fautes d’une -mère coupable: cela est juste, mais assez rare. - -La mort de Denise m’affecta beaucoup; mais au milieu de mes tourments, -de mes préoccupations, j’avais peu de place à donner aux regrets, et -puis, à force de voir naître et mourir autour de soi, on s’habitue à la -mort, et ce qui vous paraissait un événement au début de la vie vous -semble moins extraordinaire au milieu, naturel, je crois, lorsqu’on -arrive à la fin; d’ailleurs, il y a des êtres pour qui la mort est une -délivrance. Je trouvais Denise bien plus heureuse que moi, et au lieu -de m’apitoyer sur son sort, je l’enviais. - -La misère dans laquelle je l’avais retrouvée venait encore justifier -mes craintes pour l’avenir. - -Le jour de la première représentation de la revue arriva. J’avais à -chanter un très-grand rondeau. J’avais beaucoup travaillé, le rôle -était sérieux, je l’avais bien compris, et pour la première fois depuis -que je jouais la comédie, je me sentis à mon aise. - -Le public me récompensa de mes efforts, je fus couverte -d’applaudissements; on me fit bisser et je fus rappelée deux fois. - -Les bravos sont une bien douce musique. - -Mais, hélas! la gloire est incertaine et les médailles ont des -revers. A la troisième représentation, je pris un demi-ton au-dessus -de l’orchestre et je chantai faux tout le temps, mais cela n’était -qu’un accident, j’avais étonné tout le monde le jour de la première -représentation, ma place était faite, j’avais attendu assez longtemps. - -C’est à peu près à ce moment que je reçus les premières lettres que -Robert m’avait écrites en mer. - -Elles me firent à la fois beaucoup de bien et beaucoup de mal. - -J’étais heureuse de voir que mon souvenir grandissait dans sa pensée -à mesure qu’il s’éloignait de moi, mais ces plaintes si douces qui me -venaient de si loin me navraient le cœur. - -J’avais éprouvé depuis quelques mois des émotions si poignantes -et si diverses, que mes forces physiques, malgré l’énergie de ma -constitution, ne purent y résister. - -Il s’opéra en moi une réaction terrible. Je tombai malade, si malade -que je fus obligée d’interrompre mon service au théâtre. - -Je quittai à la dix-huitième représentation. - -M. D... vint me voir. - -Il savait que je ne voulais plus reprendre mon rôle. - -Il espérait me faire revenir sur cette détermination. - -Il devint un de mes meilleurs amis et fut très-bon pour moi pendant -cette maladie. - -L’affection que je lui ai témoignée a prouvé que je ne le confondais -pas avec d’autres. - -Je me suis toujours très-effrayée des liaisons entre les auteurs et les -actrices. - -Il y a dans la vie de théâtre beaucoup d’écrivains consciencieux qui ne -voient que les grands côtés de l’art, il y en a aussi malheureusement -quelques-uns qui abusent de leur intelligence pour satisfaire les plus -mauvais penchants. - -Combien de jeunes gens, à l’esprit faux, se croient de grands hommes -parce qu’ils tiennent une plume, et envient jusqu’à la haine ceux -qu’ils ne peuvent atteindre! C’est un mélange de sentiments faux et -injustes, révoltants. - -Quelques-uns ont des mots particuliers; on dirait qu’ils parlent une -langue à part. - -Ainsi, pour exprimer qu’ils sont satisfaits d’eux-mêmes, ils disent: - -«_Suis-je assez à la prestance! hein? Enfonce-t-on les fils de famille! -Les hommes du monde sont des daims! Il n’y a que nous qui soyons sur la -ligne._» - -Ils s’acharnent après les actrices, ils ne les quittent pas plus que -leur ombre. - -Leur grand moyen de séduction consiste à dire aux femmes de théâtre -qu’elles seules sont les _véritables grandes dames_. - -Ils vous font toutes sortes de misères. On les reçoit souvent parce -qu’on ne peut pas faire autrement. - -Ils ne veulent pas de femmes dans une position modeste. - -C’est indigne d’eux; il leur faut les plus élégantes, les plus -prodigues. - -Cela leur coûte si peu, et ils sont si complaisants; mais si l’actrice, -presque toujours courtisane, ne jette pas sous leurs pieds son -manteau doré de luxe et de honte, si elle ne quitte pas tout pour les -accompagner à l’estaminet, les regarder fumer leur pipe, ils méditent -une vengeance. - -Ils s’emparent d’elle, attendent derrière un rideau que le grand -seigneur qu’elle trompe pour eux soit parti. - -Ils prennent sa place, boivent dans son verre le vin qu’il a laissé et -payé. - -Quand ils sont ivres, ils insultent l’amphitryon. - -Cette vie dure quelques mois sans qu’il leur en coûte même une bonne -parole. - -Ce n’est pas tout, il faut tirer parti de ce temps perdu à rire, à -boire. - -On écrit un pamphlet, une pièce de vers, un feuilleton, un drame où -l’on fait du puritanisme. - -Pour connaître les femmes, il faut vivre avec elles, diront-ils. Cela -est un faux et mauvais prétexte. - -Des hommes d’infiniment d’esprit les jugent et les condamnent sans -avoir vécu du produit de leur honteuse existence. - -Quand le moraliste est un complice qui me frappe, sûr de l’impunité, et -qu’il n’a même pas pour excuse le semblant d’une conversion, cela me -révolte. - -Je connais un de ces hommes qui vivait aux dépens de ces femmes qu’il -accable aujourd’hui; c’est le plus implacable. - -Je me rends justice. - -Je baisse le front jusqu’à terre devant une honnête femme; je ne -répondrais pas aux réprimandes d’un homme juste, quelque sévères -qu’elles fussent, je lui confesserais ma vie tout entière. - -Je lui avouerais que j’ai fait le malheur de ceux qui m’entouraient, -que je suis une affreuse créature, que moi et mes pareilles, nous -devons être la terreur des honnêtes gens; mais quand un de ceux qui -aident si souvent à la première chute m’insultera pour recevoir le -soir chez une autre le prix de ce qu’il vient de dire de moi, je le -regarderai en face, je lui rirai au nez en lui disant: - ---Je vous pardonne parce qu’il faut que vous viviez. Combien vous -a-t-on donné? Je comprends tous les marchés infâmes. Voyons: soyez -franc et ne me dites pas que vous voulez redresser un monde que vous -minez à sa base. - -Ces types sont de rares exceptions, mais ils existent. - -D... était un honnête homme plein de mépris pour cette littérature, et -ce n’est pas lui qui songera jamais à faire du théâtre un tréteau pour -une basse vengeance. - - - - -LIII - -PRESSENTIMENTS. - - -Ma maladie m’avait rendu toutes mes tristesses, tous mes -découragements, toutes mes amertumes. - -Les jours succédaient aux jours, et je ne recevais plus de nouvelles de -Robert. - -Je commençais à concevoir de sérieuses inquiétudes, lorsque je reçus à -la fois plusieurs lettres qui, tout en me donnant des détails tristes, -me rassuraient au moins sur sa vie. - - - «18 août 1852. - - »Je ne sais, ma chère Céleste, si nous nous reverrons jamais! - - »Telle est la vie; elle est pleine de courtes joies et de longues - douleurs, de liaisons commencées et rompues. - - »Par une étrange fatalité, ces liaisons ne sont jamais faites à - l’heure où elles pourraient être durables. - - »On découvre le cœur que l’on cherchait la veille du jour où ce - cœur va cesser de battre. - - »Mille choses, mille accidents séparent les âmes qui s’aiment - pendant la vie; puis vient cette séparation de la mort qui - renverse tous nos projets... - - »Allons, mon cœur, cesse de te plaindre et ne te laisse pas - abattre par les douleurs du souvenir, par les espérances trompées. - - »Si tes douleurs sont aussi grandes que ton amour, que ton - courage aussi soit à la hauteur de tes douleurs. - - »Tu es à l’autre bout du monde, et tes cris n’arriveront jamais - pour déchirer le cœur qui te fait tant souffrir. - - »Et quand même ils y arriveraient, que rencontreraient-ils comme - écho? - - »Peut-être des cris de joie et de fête. - - »Souffre donc sans te plaindre et que tes seules paroles soient - des paroles de pardon et de tendresse. - - »Cet amour n’est-il pas plus beau, plus pur dans ce pays, loin de - ces joies, de ces rires, de ces orgies qui pouvaient le souiller - et l’humilier par leur contact, loin de ce Paris, loin de ce - monde où le dévouement est une sottise, la tendresse une folie, - la fidélité un ridicule.» - - - «19 août 1852. - - »Je suis si souffrant, que le découragement s’empare de mon âme. - - »Le bateau qui a dû partir d’Angleterre quinze jours après nous - n’arrive pas. - - »Je ne puis partir pour les mines dans l’état où je suis, et - d’un autre côté, je voudrais voir arriver ce bâtiment par lequel - j’espère recevoir quelques nouvelles de France. - - »J’ai écrit à mes parents la position dans laquelle je me trouve, - et puis j’attends aussi M. L..., ce jeune homme dont je vous ai - parlé dans mes premières lettres. - - »Mes nuits sont atroces, toujours des rêves, des cauchemars, où - votre image est mêlée. - - »On dirait qu’elle s’assied à mon chevet, et qu’elle prend - plaisir à me déchirer le cœur. - - »Je me lève, et quoique bien faible, je reprends la plume pour - vous écrire. - - »Les mots me manquent pour rendre ma pensée, et pourtant mon cœur - aurait tant de choses à vous dire, je voudrais tant vous voir, - causer longtemps avec vous. - - »Je sais que mes plaintes vous importunent et qu’elles ne - réveilleront pas un amour éteint dans votre cœur; mais j’aime à - me nourrir de mes angoisses. - - »Je voudrais pouvoir vous en exprimer toute la violence. - - »Oh! si j’étais aimé! je trouverais, pour vous parler, un langage - digne du ciel. - - »Les mots me manquent parce que votre âme ne peut comprendre mon - âme. - - »Je n’en puis plus. - - »La souffrance physique brise mon moral; je suis si seul, je - n’ose pas même demander un médecin, je ne pourrais pas le payer. - - »Et ce vaisseau qui doit amener L..., et les lettres qui - n’arrivent pas! - - »Il est si doux, quand on souffre, d’avoir un ami. - - »Il m’a témoigné de l’affection, sa présence serait pour moi une - grande consolation. - - »Pourvu que vous soyez heureuse!» - - - «26 août 1852. - - »Point de nouvelles! point de navire! - - »Je croyais vous annoncer par cette lettre mon départ pour les - mines, mais je ne puis quitter Sidney sans avoir reçu quelques - nouvelles de France. - - »Céleste, Céleste, je mérite au moins un souvenir de vous, et - si mon nom vient quelquefois se mêler à vos joies et à vos - plaisirs, tâchez au moins de conserver pour lui un respect que - vous lui devez. - - »J’attendrai encore quelques jours, jusqu’à la fin de la semaine, - et si ce navire que j’attends n’arrive pas, je me mettrai en - route pour les mines.» - - - «Sidney, lundi, 20 septembre 1852. - - »Je monte à cheval dans une heure. - - »J’ai employé mes dernières ressources; après avoir vendu tout ce - que j’avais pour acheter un cheval, je pars pour les mines. - - »Je vais dans l’intérieur des terres, à deux cents lieues d’ici. - - »Il me faut de onze à quinze jours pour arriver. - - »J’ai un pressentiment que je n’en reviendrai pas. - - »Outre la fatigue du voyage, c’est un métier si dur, que je ne - crois pas pouvoir y résister, et si j’y résistais, il y a trop de - chances contre moi pour y réussir. - - »Je ne veux pas me mettre en route, Céleste, sans t’adresser mes - derniers adieux, toi qui as été le seul amour de ma vie et dont - le souvenir et la pensée ne me quitteront qu’avec la vie. - - »On dirait que mon amour pour toi s’est augmenté en raison du mal - que tu m’as fait. - - »Je t’aime aujourd’hui comme je t’ai toujours aimée. - - »Plains-moi, car je souffre bien, et respecte un souvenir qui est - le seul beau que tu puisses conserver. - - »Je devrais te haïr et je t’adore. - - »Adieu, idole de ma vie! Je t’envoie ce dernier souvenir comme si - je ne devais jamais te revoir. Pourquoi le désirer? - - »Qu’aurais-tu à me donner maintenant? - - »Quand j’avais tout ce qui aurait pu te rendre fière de mon - amour, tu l’as dédaigné. - - »Aujourd’hui je suis ruiné, mes cheveux blanchissent, mon cœur - est brisé, l’avenir est donc fini. - - »Adieu, adieu, je t’aime! adieu, je te pardonne. - - »Je jette cette lettre à la poste, en m’en allant à Sidney. - - »Adieu, n’oublie pas qu’à l’extrémité du monde, il y a un cœur - qui ne bat que pour toi. Adieu! - - »ROBERT.» - - -J’écrivais souvent à Robert, mais combien mes lettres étaient loin -d’égaler la brûlante éloquence des siennes. - -Elles ne ressemblaient en rien à celles que je lui avais adressées -autrefois dans le Berry; les premières étaient ardentes, passionnées, -les secondes étaient froides et décolorées. - -Etait-ce une marque d’indifférence? tout le monde l’aurait cru, -lui-même peut-être m’en accusait; mais le cœur des femmes est une -énigme, et tout le monde se serait trompé. - -Seulement mon âme était trop troublée, trop profondément malade pour se -répandre au dehors. - -Robert en face de sa douleur et des magnificences de la nature, les -yeux fixés sur l’Océan, m’écrivait des lettres admirables de poésie et -de tendresse! et moi, perdue au milieu de mille tracasseries, livrée à -mille impressions qui torturaient ma vie, je me repliais sur moi-même, -et je n’avais de force que pour une muette douleur. - -D’ailleurs, je ne savais pas où était Robert. - -Je me demandais si mes lettres pourraient jamais lui parvenir. - -C’est sans doute une infirmité de ma nature, mais cette incertitude -glaçait ma pensée. - -Le temps, qui est le maître de tout, avait dissipé mon mal mieux que -l’art des médecins. - -Comme toujours aussi, ma convalescence physique avait amené une sorte -de convalescence morale. - -Je reprenais un peu de confiance et de courage. - -Les blessures que Robert m’avait faites se cicatrisaient peu à peu. - -S’il n’eût pas été si malheureux, cela eût été plus long, peut-être -cela aurait-il duré toute ma vie, mais il devait tant souffrir que, -lorsqu’une des mauvaises pensées qui m’avaient rendue pendant deux ans -complice de sa ruine venait traverser mon esprit, je la chassais, et -malgré moi, je sentais revenir pour lui une tendresse que la vengeance -avait mal étouffée. - -Les femmes qui, comme moi, ont violé les lois de la pudeur, sont -forcées de rougir de leurs pensées comme de leurs actions. - -L’image de Robert n’était pas la seule qui vînt s’offrir à mon esprit. - -J’avais écrit plusieurs lettres à Richard, et ces lettres étaient -restées sans réponses. - -J’étais bien sûre pourtant qu’il ne m’oubliait pas; mais il était dans -la nature de cette âme douce et tendre de se nourrir de sa mélancolie -dans la solitude. - -Pendant son voyage en Californie, il était resté deux ans sans m’écrire. - -Je n’avais pas le droit d’imposer mon souvenir à cette âme souffrante. - -Il vivait dans mon cœur, tombe bien indigne de lui. Pauvre Richard! - -Si je ne lui ai pas donné tout l’amour qu’il méritait, s’il doit -désormais rester étranger à ma vie, je lui garderai une grande place -dans ma reconnaissance. - -Je n’ai jamais souffert par lui. - -J’ai souvent maudit l’amour que j’avais pour Robert, amour qui nous -perdait tous deux, car, à force de me faire souffrir des inégalités de -son caractère, il avait tué, étouffé ma passion, ma confiance, mon cœur -s’était flétri, endurci, à force d’humiliations; me croyant sans cesse -attaquée, j’étais toujours en révolte. - -J’aimais Richard comme un frère, j’aurais voulu pouvoir lui rendre -service au prix de mon sang. - -Enfin, son souvenir était le parfum de ma vie, comme la nuit passée -chez Robert avec une rivale en avait été l’enfer. - -Il continuait de s’opérer en moi une grande transformation, mais rien -n’était plus variable que mon humeur. - -Parfois il me prenait des envies d’aller vivre dans un coin, seule, -comme une bête sauvage. - -Pauvre folle! n’avais-je pas ma chaîne à porter? - -Il me fallait simuler la gaieté quand je mourais d’envie de pleurer, -vendre les sourires que je n’avais plus. - -Il me fallait répondre à toutes ces femmes qui me demandaient: - ---Eh bien! où en sont vos procès? - ---Ils vont à merveille, je suis sûre de les gagner tous. - -Quand, au fond de l’âme, j’étais dévorée d’inquiétude, obligée de subir -des amis importuns qui pouvaient me protéger ou me conseiller, entendre -des déclarations absurdes. - -Lorsqu’une femme est passable, on s’impose à elle, on ne lui donne -rien, on ne lui laisse que la latitude de tomber un peu plus bas. - -Il faut alors être rusée et devenir un profond diplomate, pour résister -à toutes ces prétentions sans heurter ceux qui les ont. - -Le plus acharné de mes ennemis était un amoureux éconduit. - -Parfois, je formais le projet d’aller à l’étranger. - -Ne pouvant m’échapper à moi-même, je voulais au moins échapper au pays -où j’avais gaspillé mon existence. - -Je retrouve la trace de ces préoccupations dans une de mes lettres à -Robert. - -Je trouve aussi la trace des mouvements de colère que le souvenir du -passé me donnait quelquefois contre lui. - - - «Il est neuf heures du soir. - - »Je suis près du feu, dans ce cabinet de toilette où cette femme - était le jour où j’ai tant pleuré, sur ce lit qui aujourd’hui me - fait l’effet d’une tombe. - - »Depuis ce jour-là, je t’ai revu à mes pieds, tu l’as quittée - pour moi; mais, depuis, je n’ai jamais été heureuse, le souvenir - de quelques heures a tué toute ma vie avec toi. - - »Et quand je pense à ta faiblesse pour cette femme, à la manière - dont tu me laissas partir, mon cœur bat, ma tête brûle. - - »Je ris et je suis heureuse de ta _misère_. - - »Ah! j’ai tant souffert! et cette cicatrice qui vous a fait rire - tous deux de moi me fait si souvent mal! - - »Je n’ai pourtant pas le cœur haineux, mais je déteste cette - créature à qui j’ai demandé miséricorde et à qui le bruit de - cette scène a fait une auréole. - - »Je ne vivrai probablement pas assez pour voir leur misère, à - ces belles railleuses; mais si je survis à toutes mes peines, - l’avenir qui les attend me vengera. - - »Dès que mes procès seront terminés, je vais faire un grand - voyage, je quitterai ce pays, j’irai à l’étranger. - - »Je n’ai pas voulu faire d’engagement pour ici, ni pour Londres. - - »Londres, c’est trop près. - - »Une fois tout terminé, je partirai. - - »Aller près de toi, c’est impossible, ce serait rejoindre nos - misères. - - »Tu ne feras rien dans ce pays que des années d’exil. - - »Je ne serai plus là quand tu reviendras; morte ou partie, mon - âme sera près de toi pour te dire: - - »--Courage; tu dois espérer, tu es jeune encore, tu as des frères - et des sœurs millionnaires; ils ne peuvent t’abandonner, ils ont - voulu te faire subir une épreuve; ils ne la croyaient pas si - rude; ils ont des cœurs pleins de noblesse, ils t’ouvriront les - bras. - - »Pour toi, il y a encore une étoile à l’horizon, ne la quitte - plus des yeux; ton âme était pleine de piété, fais remonter tes - pensées à Dieu. - - »Pour moi, tout est nuit; j’ai le pressentiment que tu ne m’aimes - plus, que la misère a arraché de ton cœur un amour qui n’était - pas fait pour moi; une autre m’a peut-être remplacée; si elle te - rend heureux, tant mieux.» - - -Mes lettres, du reste, n’étaient pas toujours amères. - -Il y en avait de bonnes et tendres, je lui disais: - - - «Si tous ces maudits procès étaient finis, je quitterais un monde - qui me dégoûte, que je méprise, parce que c’est le pire de tous - les mondes. - - »Il s’enorgueillit de ses ridicules, c’est le vice sans besoin, - sans passion, sans excuse. - - »L’impudence, la dépravation président à tout ce qu’il appelle - ses fêtes, ses plaisirs. - - »On rougit de soi-même, quand le besoin vous rive à ses côtés. - - »Si vous m’en trouviez encore digne, j’irais vous rejoindre aux - antipodes. - - »Vous serez vieux, dites-vous; eh bien, tant mieux, je ne vous en - aimerai pas moins. - - »Vous serez tout à moi; nous irons nous enfermer dans un coin du - monde. - - »Personne ne se souviendra de notre jeunesse, nous l’oublierons - nous-mêmes. - - »Je viens d’être bien malade, j’ai eu peur de mourir, uniquement - à cause de vous; je craignais de ne plus vous revoir. - - »A vous ma vie! Puisse-t-elle être assez longue pour racheter le - passé.» - - -En attendant, la route théâtrale que je suivais était si aride, que -j’avais souvent envie de m’arrêter. - -Je crois que, sans Page, j’aurais abandonné le théâtre. - -Malheureusement, elle tomba subitement malade et quitta les Variétés. - -Ma seule amie partie, l’ennui me prit plus fort que jamais. - -Je cherchais une distraction dans mes ennuis mêmes; à force de répondre -aux attaques dirigées contre moi par mes adversaires, de faire des -notes sur ma vie, notes indispensables à mes procès, je finis par -prendre goût à ce griffonnage. - -Je me défendais mieux en écrivant qu’en parlant. J’apportais, en -présence des injustices dont j’étais victime, une ardeur fébrile qui -gagnait ceux qui s’intéressaient à moi. - -Un moment pourtant, je crus encore une fois tout perdu; la ruse, -le croirait-on, était du côté des hommes; rien ne les arrêtait, et -je cherchais souvent dans ma pensée s’il n’y avait pas une cause -mystérieuse à cette guerre acharnée, déloyale. - -La haine semblait égarer la raison de ceux qui me poursuivaient. - -J’ai dit qu’en mon absence, on était entré chez moi, qu’on avait -ouvert mes meubles, compulsé mes papiers, mes lettres les plus intimes -et pris tout ce qui semblait devoir être des armes contre moi. - -Je déposai de nouvelles plaintes au parquet, mais la justice a -tellement à faire qu’un instant je crus qu’elle s’arrêterait à moi. - -J’étais sur le point de renoncer à tout, lorsque des attaques -injurieuses dirigées contre Robert me rendirent toute mon énergie. - -Il ne s’agissait que de mon argent; pour lui, il s’agissait de -l’honneur. - -On l’accusait d’avoir fait des actes frauduleux. - -On disait que, prévoyant sa ruine, il m’avait prise pour son prête-nom. - -Les procès recommencèrent, pendant trois mois les journaux ne -s’occupèrent que de cette affaire et soudèrent ainsi publiquement au -mien un nom honorable, et qui ne pouvait être déclassé parce qu’il -s’était ruiné, et puis Robert était exilé et si malheureux qu’il avait -déjà expié une partie de ses torts. - -Je ne pouvais l’entendre insulter et je tâchais de me faire éloquente -pour le défendre. - -Je dois dire que si un ami, un parent l’avait secouru de quelque -mille francs à cette époque, tout cela se serait arrangé sans mon -intervention, et mon nom ne se serait pas trouvé à chaque instant uni -au sien pour le flétrir. - -Quelques lettres écrites par moi à Robert et saisies chez moi, avec des -papiers qu’il m’avait laissés en partant, figurèrent aux procès; elles -furent imprimées dans le _Droit_, et on me les contesta. - -Elles étaient trop jolies, disait-on, pour émaner de mon cerveau; on me -les avait dictées, faites, que sais-je? - -J’éprouvai de la peine à me voir discuter jusqu’à mes pensées; mais -au lieu d’affaiblir mon courage, cela me rendit plus ardente, plus -réfléchie. - -Je commençai à comprendre que la vie laborieuse vous aidait à tout -supporter; les tourments même deviennent un intérêt de tous les -instants. - -Je ne dormais plus, je mangeais à peine, mais j’avais un but: prouver -que ce je possédais était à moi, que Robert avait pu être léger, mais -qu’il était incapable d’une fourberie, d’avoir eu même la pensée -des odieux calculs dont on l’accusait, et enfin défendre une petite -fortune qui devait assurer mon avenir et me donner les moyens d’élever -honorablement l’enfant que Dieu semblait m’avoir envoyé. - -J’ai dit que, dans toutes les phases heureuses ou malheureuses de mon -existence, j’avais l’habitude d’écrire mes impressions. - -Un ami m’avait engagé à reprendre toute ma vie passée, à faire une -confession qui pourrait éclairer mes juges. - -J’écrivis donc ma vie entière, espérant rendre ma défense plus facile. - -Quelques années plus tôt, je n’aurais pas compris ce que l’on me -demandait; quelques années plus tard, il n’aurait plus été temps. - -Mais au moment de cette fermentation de mon esprit, je mesurai du -regard les difficultés sans pâlir. - -Etudier le jour, écrire la nuit, rien ne m’arrêtait. - -Je me suis mise à ce travail et j’y ai trouvé un intérêt qui m’a -surprise et enchantée. - -En repassant ma vie, j’étais étonnée de voir les amertumes s’en adoucir. - -Je découvrais en moi deux ressources dont je ne m’étais pas doutée, -et je compris qu’il pouvait y avoir, en dehors des mouvements d’une -existence agitée, de la joie et du bonheur. - -J’avais comme un pressentiment que le dénoûment de ma vie se préparait. - -Non-seulement mes souvenirs me rappelaient le passé, mais un hasard -heureux semblait évoquer autour de moi les personnes pour qui j’avais -gardé de l’affection. - -Un jour, ma femme de chambre m’annonça qu’il y avait dans le salon un -militaire qui voulait me parler. - ---Je lui ai demandé son nom, me dit-elle. - -Mais il m’a répondu: - ---Votre maîtresse doit l’avoir oublié. - -Piquée par la curiosité, j’allai au-devant du mystérieux visiteur. - -Jugez de ma surprise; c’était Deligny! Deligny qu’on m’avait dit mort! -Deligny bien portant et en costume d’officier! Je fis trois fois le -tour de sa personne avant de lui dire un mot. - ---Ah çà! dit-il, est-ce que vous ne me reconnaissez pas? Faut-il que je -vous donne ma carte? - ---Si, je vous reconnais bien, mais je ne suis pas fâchée de vous -entendre causer un peu. On m’avait dit que vous étiez mort. - ---Moi! dit-il en riant, je vous aurais envoyé un billet de faire part; -mais, Dieu merci, je me porte bien, je suis à Paris depuis deux jours, -c’est le temps qu’il m’a fallu pour vous déterrer. Voulez-vous me -permettre de vous embrasser? - ---De grand cœur. - ---Hein! me dit-il, en se posant sur la hanche, je suis changé. Oh! -c’est qu’il fait chaud là-bas, et j’ai mangé pas mal de vache enragée. -C’est égal, c’est fait et je n’en suis pas fâché! Je suis caserné à -l’Ecole militaire. Je suis en petite tenue, aujourd’hui, ajouta-t-il -en faisant un tour sur lui-même; il y a la grande tenue qui est -très-belle, je la mettrai la première fois que je viendrai vous voir, -si vous le permettez. - ---Mais certainement, mon bon Deligny, tant que cela vous fera plaisir; -vous avez l’air si joyeux que je n’ai pas besoin de demander si vous -êtes heureux. Êtes-vous toujours querelleur? - ---Il n’y a rien de changé, me dit-il, en me prenant les mains, et mon -affection pour vous moins que tout le reste. - -Comme je riais d’un air incrédule, il reprit: - ---Il n’y a pas grand mérite à ne pas changer d’amour dans ce pays-là, -où les femmes ressemblent à de la réglisse noire, et quand on leur -parle de trop près, on a toutes les chances possibles pour qu’un -Bédouin de mari vous envoie une balle dans la tête en guise de réponse; -et puis ce n’est pas là le motif, mais je n’aimerai jamais une autre -femme que vous. - -Je me mis à rire. Il reprit: - ---Je m’entends, il y a amour et amour. Quelquefois on se moque de moi -au quartier, mais je leur réponds que je ne suis pas le seul. On ne dit -plus rien, parce qu’on sait bien que je n’entends pas la plaisanterie -sur votre compte. Et vous, êtes-vous heureuse, Céleste? - ---Oui, mon ami, très-heureuse de vous voir. - ---Vrai, me dit-il, en m’embrassant les mains, eh bien, tant mieux! Je -n’osais pas venir, car je sais que vous êtes actrice, que vous avez une -cour nombreuse, que vous avez des voitures, des chevaux. A propos, je -voudrais bien vous voir jouer. Ah! vous ne savez pas, ce pauvre Médème -est mort, il a été tué en duel. Tout le monde a cru que c’était moi. - ---C’est pour cela qu’on était venu me le dire. Pauvre garçon, il était -si doux. - ---Ah! bah! il ne faut pas y penser. Cela peut arriver à tout le monde; -il vaut mieux finir comme cela qu’entre les mains des médecins. Mais -il se fait tard, et je dîne en ville, il faut que je vous quitte. Au -revoir, ma bonne Céleste, nous dînerons ensemble un de ces jours; je -vous présenterai de mes amis, de bons enfants. Ils vous connaissent, -j’ai assez parlé de vous là-bas. Adieu, à bientôt! - -Je le regardai partir. Je ne puis vous dire le plaisir que j’éprouvais -à lui voir l’air si heureux. - -Je ressentis une véritable joie, ce qui ne m’était pas arrivé depuis -longtemps. - -J’avais aussi l’espérance qu’on avait envoyé quelques secours à mon -pauvre Robert; mes illusions à ce sujet ne devaient pas être de longue -durée. - -Au moment où Deligny sortait, on me remit un paquet de lettres venant -d’Australie. - -Je brisai le cachet avec un pressentiment douloureux, j’étais sûre que -leur lecture devait m’affliger. - - - - -LIV - -LES MINES D’AUSTRALIE. - -Journal d’un mineur. - - - Je suis parti de Sydney à huit heures du matin avec un Français, - M. Malfil..., qui, comme moi, se rend aux mines. - - La route jusqu’à Paramatta est charmante. - - Je n’ai de chance en rien. Mon cheval commence à se blesser sur - la croupe et aux reins. - - Déjeuner à Paramatta dans une auberge remplie d’indigènes ivres. - - Nous nous remettons en route et nous arrivons au bac de Peurith, - après avoir fait dix milles. - - Nous traversons une rivière. - - Le paysage change de nature et devient plus abrupte. - - La route monte et côtoie des ravins d’une profondeur immense. - - Nous entrons dans une forêt d’arbres gigantesques, comme je n’en - ai jamais vus en Europe. - - Par moment l’œil plonge dans des gorges à perte de vue, et à - mesure que nous nous élevons, nous découvrons en nous retournant - les plaines et les prairies que nous avons parcourues. - - Toutes les fois que mon imagination s’exalte, mon cœur et mes - pensées se reportent vers Céleste. - - J’ai cueilli une petite branche d’une délicieuse bruyère sur le - bord du chemin, me promettant de la lui envoyer dans ma première - lettre. - - A six heures du soir, nous avons été pris par la pluie et par la - nuit. - - Plus on s’éloigne de Sydney, plus les chemins sont mauvais; - enfin, moitié à pied, moitié à cheval, nous sommes arrivés à sept - heures du soir à Blue. - - Mon pauvre cheval est complétement abîmé sur le dos. - - Cependant, grâce à un bon feu pour moi, une bonne paille pour mon - cheval, nous pourrons, j’espère, recommencer demain. - - Sur les quatre heures et demie, nous avons rencontré un break à - quatre chevaux revenant de Bathurst. - - La voiture était escortée. - - C’est celle qui rapporte l’or. - - Nous nous croisons aussi avec quelques diggers (mineurs) qui - reviennent à cheval, et nous en trouvons un assez grand nombre - campés au milieu des bouches avec des feux immenses autour de - leurs voitures et de leurs chevaux. - - Ces campements sont très-originaux, et surtout la nuit, ils font - l’effet le plus singulier. - - On dirait des camps de voleurs au milieu de ces bois immenses. - - J’ai assisté à un spectacle si étrange, si nouveau pour moi, que - je vais essayer de le décrire. - - La nuit était belle. - - Dans un ravin solitaire, sur les bords d’un petit creech, cinq - mineurs étaient réunis. - - La lune se promenait radieuse dans le ciel, et ses brillants - rayons, passant à travers les branches de ces gigantesques pins, - venaient se mêler à la rouge lueur d’un feu autour duquel ces - cinq associés étaient groupés. - - Ils venaient de prendre le thé. - - Les figures et les accoutrements de ces individus étaient des - plus extraordinaires; jamais Schiller n’a rêvé pour ses brigands - des visages plus basanés, des barbes et des cheveux plus touffus - et plus incultes. - - Jamais le crayon du fantaisiste Callot n’a trouvé des haillons - plus souillés, des chaussures plus sordides. - - Chaque individu était un arsenal complet: pistolets, revolvers, - couteaux, poignards, rien ne manquait à leurs ceintures; ainsi - affublés, ils auraient été les types les plus grotesques sur un - théâtre du boulevard; dans une forêt d’Australie, ils étaient - effrayants. - - C’étaient pourtant d’inoffensifs diggers (mineurs) digérant - un maigre souper après une journée de travail. - - La conversation était bruyante, les gestes vifs et saccadés. - - Je crus un moment qu’ils se disputaient plutôt qu’ils ne - discutaient. - - Un de ces hommes était étendu sur l’herbe, la tête appuyée sur le - tronc d’un arbre, il paraissait souffrir beaucoup. - - Ses camarades l’appelèrent Meurice en lui offrant à boire. - - Meurice était plus distingué que les autres; mais la maladie - avait dû faire des ravages considérables sur lui; il était plus - pâle que la lune, ses joues étaient creuses, son œil presque - éteint. - - Il semblait ne prendre aucune part à la conversation de ses - camarades. - - --Paul, dit-il à l’un d’eux, j’ai soif. - - Paul jeta sur lui un regard plein d’intérêt et de pitié; il lui - passa une tasse en fer-blanc remplie d’un mélange de thé et - d’eau-de-vie bien chaud, qu’il avala d’un trait. - - --Veux-tu un grog, Cartahu? demanda Paul à un gros garçon qui - regardait le petit morceau d’or empilé dans sa bourse de cuir. - - La journée avait été fructueuse; le contentement était dans les - yeux de Cartahu. - - La figure de Paul était froide et contrastait avec celles de ses - compagnons. - - Ses cheveux et sa barbe étaient gris, des rides profondes - sillonnaient son front; vieilli avant l’âge, on voyait qu’il - cherchait plutôt l’oubli que l’ivresse. - - Une bouteille d’eau-de-vie circulait de main en main et de bouche - en bouche. - - Nos trois autres compagnons allaient remplir la bouteille chaque - fois qu’elle était vide à un baril placé sur une petite hauteur - à cinquante pas environ. - - L’ivresse commençait chez tous; Paul lui-même buvait par larges - gorgées. - - --Allons, disait-il chaque fois en buvant: cherchons, non pas - comme eux, l’oubli, mais la goutte de poison qui donne le repos - éternel. Allons, camarades, buvons encore un coup, aux amis - absents, à nos souvenirs, à notre douleur, à nos espérances. - - --Tiens, s’écria Cartahu, une idée; à nos dernières maîtresses. - - Deux ou trois bouteilles d’eau-de-vie furent versées dans un - large plat en fer-blanc qui sert à essayer la terre au lavage; on - y mit le feu; ce punch horrible de force fut englouti comme de - l’eau pure, tant ce monde était au même niveau. - - Meurice et Paul seuls ne hurlaient pas. - - Meurice râlait dans un coin; Paul était comme abruti, l’œil fixe - et un dédaigneux sourire errait sur ses lèvres. - - --Je demande la parole pour le Faucheux, reprit Cartahu, en - désignant un homme bâti comme une asperge montée. Parle, dit - Cartahu, Mobile nous contera quelque chose après. - - --J’ai soif, râla Meurice. - - --A l’ordre, répondit Cartahu. - - --Passez la tisane au sentimental, ajouta Mobile en tendant - une tasse pleine de grog, et qu’il étouffe ses soupirs avec sa - coqueluche. - - --Gentlemen, exclama le Faucheux, voilà plus d’un an que nous - piochons ensemble, dormons sous la même tente aussi mal que peu - confortablement. - - Le magot de la société s’arrondit, l’instant d’une séparation - aussi douce que cruelle approche. - - Personne n’a jamais parlé de son passé, c’est tout simple, on a - ses petits secrets qu’on n’aime pas à divulguer. - - En passant la ligne, on prend à la frontière un nouveau - passe-port, un nouveau nom et une nouvelle existence. - - Mais l’avenir, gentlemen, l’avenir avec sa fortune que nous - touchons du doigt, comment chacun entendrait-il cette nouvelle - existence? - - Allons, enfants de la patrie, le jour des confidences est arrivé; - que chacun débite son petit chapelet et redemande que l’auteur du - plan le plus original soit promené en triomphe autour de ce sacré - feu! - - --Hourra! hurlèrent Mobile et Cartahu. - - --Pour donner le bon exemple, j’aurai l’honneur, continua le - Faucheux, d’exposer à l’honorable assemblée mon plan d’avenir. - - Je demande, avant de commencer, afin de clarifier mes idées, je - demande un tour de grog. - - L’eau-de-vie circula de nouveau. - - --Je brûle et j’ai soif, murmura Meurice. - - --Voilà du lolo pour l’enfant qui pleure, dit Mobile en passant - une tasse à Meurice qui, dévoré par la fièvre, avala d’un trait. - - --Messieurs, reprit le Faucheux, dans un mois, le temps de notre - association sera fini, nous liquiderons, et pour ma part, je vous - tire ma révérence. - - Je vais à Paris, centre des grandes opérations, et où - l’intelligence est sûre de réussir. - - Les meilleurs claims[1], messieurs, se trouvent encore entre la - place de la Madeleine et la porte Saint-Denis. - - [1] Trous à exploiter. - - On y spécule sans danger sur la bonne foi et le malheur; la - spéculation, quelquefois le tripotage, change votre monaco en - cinq bons sous. - - Avec l’argent, on aspire aux honneurs; je suis bientôt entouré - d’hommages et d’égards; je vois le monde, le monde me voit; des - grands seigneurs me serrent la main, se prosternent devant moi - ou plutôt devant ma caisse; des duchesses, des marquises font - antichambre chez moi. - - Sous le poids de l’or, tout plie; les épines dorsales les plus - rétives deviennent les plus flexibles. Quand Scribe composa ce - vers: - - L’or n’est qu’une chimère, - - il était gris ou n’avait pas un radis en poche. - - Enfin, un jour, quand la confiance publique, cette grande - éhontée, est à son apogée, quand ma caisse est pleine des dépôts - de tous ces petits et niais spéculateurs, je prépare le grand - escompte des livres où la justice n’a rien à faire, je suis la - victime de la fièvre générale des spéculations; enfin je dépose - mon bilan, donne 25 pour cent, obtiens mon concordat, et je me - retire ruiné, victime de l’impulsion que j’ai voulu donner à - l’industrie, avec quelques millions, débris que mes créanciers - ont bien voulu m’abandonner, hein! - - --Hourrah! crièrent Mobile et Cartahu, un tour de cognac! et la - bouteille passa. - - --J’ai soif, je souffre! murmura Meurice dans le délire de la - fièvre. - - Paul était immobile et fixe comme une statue de pierre, les dents - serrées et les yeux haineux. - - Cartahu, à la mine abrutie, fit signe qu’il voulait parler; - il plongea la moitié de sa main dans sa bouche à seule fin de - retirer une énorme chique de tabac, envoya cinq ou six jets de - noire salive dans le brasier et, d’une voix de tragédien anglais, - s’expliqua en ces termes: - - --Toutes ces bricoles ne valent pas un vieux biscuit moisi. - - Pour moi, voilà mon plan: - - J’arme un joli brick de guerre, je racole une vingtaine de - chenapans, vrais risque-tout. - - Je me risque, m’expédie pour Guam et je vais chercher du dehors - des passes de Port-Philippe. - - Le premier gros clipper qui passe, je le soulage des cent ou cent - cinquante mille onces d’or qu’il a à bord et je vogue après vers - des rives enchantées. - - Puis, s’adressant à Mobile: - - --Dis donc, Parisien, veux-tu être de mon bord? - - --Ça me va, répond ce dernier; mais à condition que, le coup - fait, nous allons en Turquie, nous nous établissons pachas, nous - achèterons des _zouris_, des esclaves, des _obélisques_, et que - nous nous roulerons dans des torrents de volupté. Je veux fumer - une bouffarde de quinze pieds de long et ne me nourrir que de - _pastilles du sérail_, enfin une vie de pacha Monte-Christo. - - --On y est, dit Cartahu; passez-moi l’eau-de-vie. - - --Moi, je retournerai à Paris, dit Paul, j’ai des comptes à - régler. - - --Moi, murmura Meurice, je n’irai nulle part; je vais mourir là, - j’étouffe. - - L’ivresse était arrivée à son comble; les chants, les cris, les - gestes, les hurlements de Cartahu, de Mobile et de le Faucheux - continuèrent jusqu’à ce qu’épuisés, ils tombassent à terre. - - L’écho répétait encore les éclats de rire des mineurs, quand tout - à coup une voix aigre et nasillarde se fit entendre, et un homme - de cinquante à cinquante-cinq ans, grand, maigre et efflanqué, - s’avança et se plaça près du feu. - - --_Per Bacco!_ on s’amouse ici, _buena sera, signori_, ne vi - dérangez pas. - - Une espèce de grognement fut la seule réponse qu’il obtint. - - L’arrivant promena autour de lui un regard inquisiteur. - - --Hum! dit-il, on fait bombance, on a de l’or. - - Les traits de cet homme étaient taillés à angles aigus et ses - petits yeux enfoncés sous une voûte d’épais sourcils brillaient - d’un éclat sinistre. - - Sa maigreur était affreuse, et sous ses sordides habits, flottant - autour de ses membres, on aurait dit un fil de fer. - - Il se frottait les mains devant le foyer en faisant craquer ses - doigts. - - Il avait pour tout bagage une couverture de laine, roulée en - porte-manteau sur ses épaules, et à la main un sac de serge verte - dans lequel on découvrait un violon. - - --Tiens, vieux secco, dit Mobile en lui tendant la bouteille, - bois-moi ça sans répandre. - - L’inconnu prit la bouteille à moitié pleine et la vida d’un trait. - - --Quel avaloir! dit Cartahu, v’là mon maître. - - --Dis donc, l’Italien, demanda le Faucheux, qu’est-ce que t’as - dans ce vieux sac? - - --_Caro mio_, un _violino_. - - --Eh bien, vieux, joue-nous quelque chose, que nous riions un - peu. Ohé! place au bal, nous allons faire sauter un peu notre or. - - Ces trois hommes cherchaient à trouver sur leurs jambes - vacillantes un équilibre; impossible. - - L’inconnu tira son violon du sac sans se faire prier, un violon - noir comme de l’ébène, fendu et décollé dans plusieurs endroits; - les cordes étaient rapiécées et remplies de nœuds. - - --Oh! ce sabot! Dis donc, vieux parchemin, s’écria Cartahu, il a - eu des malheurs, ton crin-crin? - - --Eh! non, vois-tu pas qui s’embête dans sa compagnie, il bâille - de tous côtés, répondit le Faucheux. - - --_Patienza!_ dit l’inconnu en passant de la colophane sur les - rares soies de son archet. _Patienza, figli miei_, l’instrument - est vieux, mais il est délicioso, vi verrez, _patienza!_ et il - préluda pour l’accorder. - - --Ah! cette crécelle, dit le Faucheux. Dis donc, Paganini, ta - bête est enrhumée. - - Sans répondre à toutes ces interpellations, l’inconnu commença - une espèce de ronde, il était de première force. - - Le motif fut d’abord joué dans toute sa simplicité, ensuite le - virtuose se mit à broder sur son thème les variations les plus - compliquées. - - L’œil pouvait à peine suivre le mouvement rapide de son archet; - sous ses doigts de fer, l’instrument riait, pleurait, grinçait, - sifflait; tantôt ce son était plaintif comme le murmure du vent - à travers les feuilles, tantôt criard comme le vagissement d’un - enfant, quelquefois sec et aigre comme le grincement d’une - vieille girouette, souvent rauque et agaçant comme le diamant - coupant le verre. - - Cartahu, Mobile et le Faucheux, surexcités par l’eau-de-vie et - par la danse, se livraient aux contorsions les plus excentriques; - le bacchanal continuait, l’infatigable violon faisait merveille, - le son devenait de plus en plus rapide, des gerbes de notes - jaillissaient de son archet. - - La persistante ronde s’élançait claire et précise au milieu de - toutes ces modulations. - - Meurice se leva sur son séant et retomba lourdement en poussant - un long soupir et prononçant le nom de Constance. - - Paul était raide comme un épileptique, les veines du cou et du - front gonflées, les dents serrées et le regard fixe. - - Les autres diggers poussaient des cris, hurlaient des chansons - obscènes, et le violon forcené redoublait toujours de vitesse. - - Tout à coup les cris cessèrent, les jambes plièrent et nos trois - compagnons tombèrent comme des masses sans mouvement. - - L’inconnu remit tranquillement son violon dans son sac de serge - verte, regarda autour de lui, avala une gorgée d’eau-de-vie et - resta immobile à contempler les dormeurs. - - Nous partîmes, croyant qu’il n’y avait plus rien à voir, mais - à peine fûmes-nous éloignés de quelques pas qu’il poussa des - branches de sapin pour ranimer le feu. - - Cartahu, Mobile et le Faucheux, complétement ivres, étaient - tombés entrelacés, se tenant comme en dansant, les bras autour du - cou les uns des autres. - - Nous entendîmes le musicien dire: - - _Patienza, figli miei_, et il se releva après les avoir examinés. - - Le lendemain, au moment où nous allions nous mettre en route, on - nous apprit que des mineurs avaient été brûlés par imprudence. - - Ils s’étaient endormis auprès d’un feu qui avait gagné une - barrique contenant de l’eau-de-vie. - - En se répandant, la liqueur enflammée les avait enveloppés avant - qu’ils fussent éveillés. - - Je ne sais pourquoi le souvenir des mineurs que j’avais vus la - veille revint frapper ma pensée. - - La barrique était trop éloignée du feu pour qu’il l’eût atteinte - sans qu’on y touchât. - - Je voulus voir par moi-même, et j’acquis la conviction qu’on - avait commis un crime. - - L’Italien avait disparu, l’or des mineurs avait été volé, et les - cercles en fer restés à côté des cadavres calcinés démontraient - clairement que ce tonneau avait été placé au milieu d’eux. - - J’ai vu la figure de cet homme. Qui sait? peut-être le - retrouverai-je un jour. - - - - -LV - -JOURNAL D’UN MINEUR - -(Suite.) - - - Nous continuons notre route à travers les bois, mais les - difficultés croissent à chaque pas. - - Nous voici dans des chemins dont rien ne peut donner une idée. - - Nous avons bien aperçu sur notre route trois ou quatre maisons ou - huttes en écorce; mais, dans l’espérance de trouver au moins une - auberge passable, nous avons continué en pressant le pas de nos - chevaux. - - Enfin, à la nuit close, nous sommes arrivés devant une rivière - assez rapide. Nous avons cru nous être trompés de chemin, et nous - avons été sur le point de camper en plein air sur le bord de - cette rivière. - - M. Malfil... est entré dans l’eau jusqu’aux genoux pour sonder le - fond; moi, j’ai cru voir de l’autre côté la route se continuer le - long du ravin. - - J’ai donc pris mon courage à deux mains, mis les éperons dans le - ventre de mon cheval, et suis entré à tout hasard dans la rivière - qui n’avait guère effectivement que trois ou quatre pieds de - profondeur, et nous avons trouvé la route de l’autre côté. - - Tout cela ne nous rassurait que fort peu et ne nous prouvait pas - que nous fussions sur la route de Bathurst. - - Enfin à neuf heures nous avons aperçu une lumière et sommes - arrivés à une auberge. - - On ne voulait pas nous y recevoir, tout était occupé; après bien - des pourparlers on a daigné nous accorder des places pour nos - chevaux et des lits pour nous avec un mauvais souper. - - Les lits, je n’en parlerai pas, ils étaient plus que sales. - - J’ai étendu mon paletot dessus, mis mon porte-manteau sous ma - tête et ai dormi tout habillé. - - Nous avions fait quarante milles dans notre journée, nos chevaux - étaient éreintés, et, qui plus est, mon cheval se dépouillait sur - les reins de plus en plus. - - Quels magnifiques types pour Jacques Callot que ces types - traversant les _bouches_ (forêts) deux ou trois ensemble, ou bien - des familles entières campant et passant la nuit en pleine forêt - sous une tente ou dans leurs charrettes, les uns dormant, les - autres veillant devant un grand feu. - - Du reste, il y a de grands espaces de forêt brûlée et dévastée. - - Quand on veut faire du feu, on allume un arbre, puis on s’en va - sans s’inquiéter du reste; l’arbre qui contient de la résine - brûle et finit par tomber. - - Le feu se communique, l’incendie se propage et s’étend - quelquefois à plusieurs milles. - - Dans ces immenses clairières, il ne reste que les plus gros - arbres que le feu n’a pu dévorer et qui de loin ressemblent à des - cadavres calcinés. - - Je voudrais voir la figure d’un intrépide gendarme français au - milieu des _bouches_; il voudrait, trompé par leur mine, arrêter - tous les passants. - - Je crois que nos moustaches nous font prendre pour des officiers - de la police, car on nous regarde plutôt avec des yeux inquiets - que provocants. - - C’est dommage, je comptais sur une petite attaque, j’avais - toujours mes pistolets sous la main. - - Après avoir passé une nuit aussi mauvaise que possible, nous ne - sommes partis qu’à dix heures du matin. - - La diligence de Sidney à Bathurst était passée à neuf heures. - - Il y a tant de boue sur les routes, qu’avec une voiture légère et - quatre chevaux, on a de la peine à faire deux milles à l’heure; - les voitures enfoncent jusqu’à la caisse; aussi sur les bords des - chemins, depuis notre entrée dans les _bouches_, voyons-nous à - chaque instant des carcasses de bœufs ou de chevaux qu’on a été - obligé d’abattre ou de laisser morts sur la route. - - Mon pauvre cheval est dans un état affreux; depuis deux jours je - fais la moitié du chemin à pied pour le soulager. - - Pauvre bête! c’est mon seul ami, et je me prive de manger pour - lui. - - La pluie et le mauvais temps continuent. - - Il y a impossibilité de partir de Bathurst. - - Nous sommes arrêtés par un torrent qu’on nomme le Macquarie et - qui est devenu infranchissable, même à la nage; on nous prédit - que nous ne pourrons pas le traverser avant huit jours au moins. - - Quelle nuit atroce je viens de passer! nuit remplie de souvenirs - tristes et de rêves affreux. - - Décidément la perspective de passer huit jours ici n’est pas - acceptable, et puis je ne pourrais subvenir aux frais. - - A midi et demi je prends mon parti; je traverse le Macquarie dans - un petit bateau. - - J’attache mon cheval à une longue corde et le tire de l’autre - côté. - - Il nage difficilement, tant le torrent est fort; après bien des - peines il a traversé. - - Nous rencontrons encore l’escorte qui a manqué de tout perdre: - chevaux, voitures et hommes, et que l’on n’a retirée d’un crick - qu’avec des efforts inimaginables. - - On appelle _cricks_ des ravins qui deviennent des torrents à - chaque orage. - - Une fois le Macquarie passé, nous avons regagné le chemin de - Sofala à travers les _bouches_. - - Sofala est le centre d’exploitation de la rivière le Turon. - - C’est un amas de toiles et de baraques en planches. - - Il peut y avoir sur ce point seul quinze cents à deux mille - mineurs et marchands de toute espèce. - - C’est absolument comme un champ de foire. - - Le Turon est un torrent fort large et qui fait des détours - énormes et continuels. - - Chaque pointe est occupée par des diggers qui y ont leurs - _claims_. - - Ces pointes sont plus ou moins rapprochées des autres, mais - généralement à un mille au plus. - - On voit donc à chacune de ces pointes des amas de tentes comme à - Sofala. - - Les trous se trouvent depuis le haut de la côte jusque sur le - bord de la rivière. - - L’opinion générale est que le lit du Turon est très-riche; il y a - des gens qui depuis six mois sont sur ses bords à attendre qu’il - soit à sec ou à peu près pour y travailler. - - Il est donc très-difficile de trouver des places, ou bien il faut - les acheter et même très-cher. - - C’est, du reste, fort curieux que de voir tous ces gens lavant - leur terre sur le bord du Turon, terre qu’ils vont chercher à de - grandes distances, soit dans des brouettes, soit dans des seaux. - - Les puits ont jusqu’à cinquante pieds de profondeur. - - C’est un métier très-fatigant. Le cœur me manque quand je vois - maintenant de près ce que c’est que cette vie et ce travail. - - Pourtant il faut me décider; depuis ce matin je ne fais que - marcher soit en remontant soit en descendant le Turon, pour - regarder, étudier et tâcher de trouver une place. - - Je ne puis rester plus longtemps sans rien faire; toutes mes - ressources s’épuisent et mon cheval me coûte 12 francs par jour - pour le nourrir et le loger. - - Bien heureux si on ne me le vole pas, ce qui arrive à chaque - instant; du reste, il me tarde d’être sous ma tente à travailler. - - On ne peut se faire une idée du bouge dans lequel nous couchons - sur des planches, avec une mauvaise couverture de laine - dégoûtante, sans draps. - - Ah! Céleste! Céleste! où m’as-tu conduit? - - Allons, allons, pas de découragement. - - Je me dis, pour me consoler, que tout le luxe dont tu es entourée - est le prix de la misère et de la fange dans lesquelles je me - trouve. - - Cette population des mines est ce qu’on peut se figurer de plus - étrange. - - On y voit le rebut des villes, des gens immondes, échappés - des galères, à côté d’hommes bien élevés, qui ont vécu dans - l’élégance et dans le luxe, et qui, comme moi, ont tout dissipé. - - On reconnaît le gentleman, même sous sa chemise de laine rouge et - son mauvais chapeau de paille. - - Généralement, tous tâchent d’oublier le passé dans l’ivresse. - C’est un spectacle ignoble. - - Du reste, tout est chance dans ce métier, et je n’en ai plus - depuis longtemps. - - Mon compagnon commence à se plaindre et à trouver cela par trop - dur; je crois qu’il m’abandonnera bientôt. - - Je n’avais rien trouvé. - - Je revenais triste et découragé, quand j’ai rencontré un jeune - homme d’une jolie figure. - - Il m’a semblé que cette figure ne m’était pas inconnue. - - Son costume, comme tous ceux de ce pays-ci, est une chemise de - laine rouge et un chapeau de paille, seulement le tout a un air - de misère et de souffrance. - - Il m’aborde en très-bon français et finit par me dire qu’il a, - sur les bords du Turon, trois claims qui lui appartiennent et - qu’il désire vendre. - - Il veut 25 livres sterling de chacun. - - Malgré ma fatigue et une chaleur étouffante, je suis retourné - avec lui pour les visiter. - - Tous ces droits de propriété sur les claims sont fort arbitraires. - - Légalement je pourrais m’établir dans toutes les places - abandonnées depuis vingt-quatre heures, en payant une licence, 30 - schellings par mois. - - Il s’est établi une sorte de commerce toléré; le premier venu - marque un terrain en y plantant des pieux. - - Pour détruire cet abus, il faudrait reprendre ces places de force - et faire le coup de poing et le coup de fusil. - - Il y a des gens qui ont sur les bords du Turon dix, quinze et - vingt claims, qu’ils font travailler, qu’ils conservent sans - payer de licence, et qu’ils vendent à ceux qui en ont envie; - c’est un commerce avantageux. - - Les trois claims qu’on me propose me plairaient assez, mais je ne - puis en donner le prix qu’on m’en demande. - - Je sais maintenant quel est ce jeune homme qui veut les vendre. - - Il se nomme M. Black. - - C’est un ancien capitaine dans l’armée de la reine, qui a perdu - toute sa fortune au jeu et est venu s’encanailler ici. - - Il est toujours ivre et perd tout l’or qu’il gagne ou qu’il - trouve. - - Je me décide à traiter avec lui pour les trois claims moyennant - vingt-cinq livres payables par cinq livres de mois en mois. - - Nous avons acheté de suite le mobilier et l’attirail nécessaire - pour notre métier de mineurs. - - C’est effroyable ce que cela nous a coûté! à l’exception de la - viande, tout ici est hors de prix. - - Le pain vaut un schelling la livre; le beurre et le thé coûtent - horriblement cher; le tabac, huit schellings la livre; sur tout, - il faut compter cinquante pour cent de plus qu’à Sydney, et à - Sydney cent pour cent de plus qu’à Londres; une grosse paire de - souliers à clous vaut une livre à Sofala. - - En nous promenant à Sofala pour faire nos acquisitions, nous - avons rencontré deux femmes, deux natives de l’intérieur. - - Elles sont difformes et hideuses de figure, faites comme des - singes, sous le rapport des jambes surtout. - - Une d’elles, à qui j’ai adressé la parole, m’a paru fort - intelligente. - - Elles n’ont pour tout vêtement qu’une couverture de laine dans - laquelle elles se drapent. - - La manière dont elles portent leurs enfants à la mamelle est - très-curieuse. - - L’enfant est roulé comme un serpent autour de leurs reins, la - tête sous le bras de sa mère. - - Du reste, absolument comme les singes portent leurs petits. - - Les naturels, dans les provinces connues de l’Australie, sont - généralement doux, mais très-paresseux et ne faisant absolument - rien. - - Ils se nourrissent de tout ce qu’ils trouvent, mangent du chien, - des racines et jusqu’à de gros vers blancs qui se trouvent dans - l’écorce des arbres. - - Ils sont fort insouciants de l’or. - - Le fameux morceau de cent six livres a été trouvé près de - Bathurst par un naturel qui alla le montrer à son maître, dont il - reçut en présent un magnifique troupeau. - - Le maître a gagné plus de cent mille francs, et le naturel a - mangé et vendu depuis longtemps ses moutons; aujourd’hui il n’est - pas plus riche qu’avant, et va de diggers en diggers, - en se promenant, pour tâcher d’attraper un morceau de tabac ou de - viande. - - Ils sont intelligents, et l’on peut leur donner des commissions - à faire à des cinq ou six cents milles à travers les forêts; on - est sûr qu’ils arriveront toujours. - - J’espère que demain nous pourrons coucher sous notre tente en - pleine forêt. - - Elle n’est guère bonne, notre tente; elle est en calicot, et - c’est un triste abri, par le temps atroce qu’il continue à faire. - - Notre coucher se compose d’un lit de sangle sans matelas et d’une - couverture. - - Je n’ai pu fermer l’œil de la nuit, je n’ai fait que grelotter. - - Au jour, j’ai abattu un gros arbre, car dans les bois chacun - abat ses arbres; c’est le premier de ma vie que j’abats et c’est - éreintant. - - Le capitaine Black nous a volés d’une manière indigne. - - Il nous a vendu ce que nous avions le droit de prendre pour rien. - - Mon cheval, que j’avais attaché près de ma tente, vient de casser - sa corde à neuf heures du soir et s’est sauvé dans la forêt. - - Pourvu qu’on ne me le vole pas. - - Un mineur veut-il changer de place et aller à vingt ou trente - milles plus loin, il prend le premier cheval qu’il rencontre et - le lâche dans la forêt quand il est arrivé. - - Il faut être bien désespéré pour entreprendre la vie que je mène. - - Ah! Céleste, où m’as-tu conduit? et pourtant je n’ai toujours - qu’une pensée, c’est toi! - - Je ne supporte cette vie qu’avec l’espoir de te revoir un jour et - de conquérir par mon travail de quoi me mettre à même de te faire - encore sourire pour un caprice satisfait, pour une joie d’une - minute. - - Profite de ce temps qui passe si vite. - - Si pour quelques joies bien courtes, tu as sacrifié toute ma - vie, cette vie aura été employée à acheter pour plus tard les - jouissances et le bien-être que je serai si heureux de te donner. - - Bonsoir. - - J’embrasse ton portrait. - - Je viens de terminer ma première journée de travail et je n’en - puis plus. - - Je vais me coucher et tâcher de dormir; c’est difficile avec le - froid qu’il fait pendant les nuits. - - Depuis que nous sommes ainsi en plein air, je n’ai que du pain et - du thé à manger. - - J’ai lavé aujourd’hui une vingtaine de seaux de terre et n’ai pas - ramassé pour vingt sous d’or. - - L’or n’est pas où nous le cherchons, il est dans le lit du - Turon; mais il sera impossible d’y travailler avant un mois à - cause des eaux. - - Je vais faire un puits dans la montagne et le continuer jusqu’au - roc. - - Pourvu que les forces ne me manquent pas, les reins me font déjà - bien mal. - - Je le répète, c’est payer bien cher une chance fort incertaine - que d’entreprendre ce métier dont on n’a aucune espèce d’idée - avant de le voir. - - Il n’y a que les mineurs habitués depuis l’enfance qui peuvent le - supporter. - - J’ai retrouvé mon cheval ce matin à deux milles dans la forêt; - j’ai pris le parti de le lâcher à la grâce de Dieu. - - Quand j’aurai le temps, j’irai voir de quel côté il est et le - ramènerai à la tente. - - Nous commençons à être dévorés par les mouches. - - Dans ce pays-ci, c’est un vrai fléau. - - On est obligé d’avoir des voiles ou des lunettes pour travailler, - sans cela elles s’attachent aux paupières et pourraient à la - longue déterminer la perte de la vue même. - - Je ne sais si je pourrai continuer longtemps ce travail; j’ai les - bras rompus. Nous n’avons pour ainsi dire rien fait aujourd’hui. - - J’ai porté toute la journée des seaux de terre à la rivière et - les ai lavés; il n’y avait presque pas d’or. - - M. Malfil... ne fait rien et me laisse tout le dur du travail; - j’espère qu’il va se dégoûter de cette vie, car si avec de la - patience j’arrive à faire quelque chose, je serai la dupe de mon - association. - - Nous sommes à nos derniers vingt schellings et pas de lettre de - France. - - En cela, comme en toutes choses, il faut avoir un peu d’argent - afin de pouvoir attendre une veine. - - M. Malfil... veut partir; je ne crois pas pouvoir y tenir - longtemps. - - Il faut percer des trous de vingt-cinq à trente pieds au moins. - Je ne le puis tout seul. - - Oh! Céleste! Céleste! - - Je suis tellement courbaturé que je ne puis fermer les yeux. - - Les nuits sont pourtant moins froides. - - J’ai essayé un trou dans un crick; je suis arrivé au rocher sans - rien trouver. - - Depuis deux jours je n’ai plus de souliers et suis obligé de - travailler pieds nus. - - Céleste, toujours Céleste! - - Ce nom et ce souvenir ne me quittent pas. - - A-t-elle eu une seule pensée pour moi depuis mon départ? - - Que puis-je attendre d’elle? - - A-t-elle eu un seul mouvement pour moi depuis cinq ans? - - Je n’étais que sa dupe et sa victime, et aujourd’hui plus que - jamais je continue à être sa victime. - - Je te pardonne quand même. - - Personne ne travaille aujourd’hui; je vais donc passer ma journée - à écrire et à laver mes deux chemises. - - La fatigue commence à me rendre malade. - - Je sens que les forces vont me manquer. - - La solitude et l’isolement m’effrayent. - - Je suis bien loin et bien abandonné. - - Le découragement arrive chaque jour et pourtant je n’ai pas une - parole ou une pensée de haine pour toi, Céleste, qui m’a amené de - gaieté de cœur où j’en suis aujourd’hui. - - Pas une lettre de France! tout le monde m’abandonne. - - Nous sommes sans argent, je ne puis travailler à cause de l’eau. - - M. Malfil... veut partir à toute force. - - Je vends mon cheval à Sofala dix livres sterling et lui en donne - sept pour qu’il parte demain. - - M. Malfil... part à neuf heures du matin par le mail. - - Dès qu’il est parti, je vends ma selle et ma bride quatre livres - quinze schellings, et je rentre à ma tente tout seul cette fois, - sans même avoir un Français à qui causer. - - J’arrange tous mes outils et affaires et vais laver dans le - milieu de la rivière quelques seaux de terre pris dans le lit - même. - - Cela rend quelques grains d’or, mais très-peu. - - Je me couche très-fatigué, espérant dormir; mais l’orage arrive - avec un torrent de pluie qui perce la tente de tous côtés. - - Vilaine nuit pour la première que je passe tout seul. - - Après une nuit épouvantable, trempé et mouillé jusqu’aux os, je - me lève dans la plus sombre disposition d’esprit. - - La matinée toujours mauvaise, impossible de travailler. - - A midi, le temps s’élève un peu; je m’établis sur un seau et - j’écris une longue lettre à Céleste, avec le résumé de ce journal. - - Je lui envoie le peu d’or que j’ai ramassé ainsi qu’une bruyère - cueillie pour elle dans la forêt pendant le voyage de Sidney à - Bathurst. - - Son souvenir et sa figure ne me quittent même pas pendant mon - sommeil. - - Mon Dieu, ayez pitié de moi! donnez-moi l’oubli ou le courage du - suicide. Mais non! je suis lâche parce que j’espère la revoir. - - Ah! Céleste, que Dieu vous pardonne, mais je vous plains. - - ROBERT. - - -Après la lecture du récit de ses souffrances, je m’enfermai chez moi, -ne voulant voir personne. - -Ma douleur était si grande, mes larmes si amères, qu’on ne les aurait -pas comprises. - -Pauvre Robert, lui, habitué à la fortune; lui, d’un caractère à qui -tout devait céder; impétueux, fier, il était réduit à cette position -voisine de la mendicité. - -Je le trouvais grand dans sa misère et je l’admirais en rougissant de -moi-même. - -Une idée traversa ma pensée comme un éclair traverse le ciel; c’est -qu’à mon tour, je pourrais lui rendre un peu du bien qu’il avait voulu -me faire lorsqu’il était riche. - -Cette grande infortune me faisait tout oublier. - -Je me maudissais, j’aurais voulu lui ouvrir mon cœur, je me sentais -redevenir bonne en pensant à lui; j’étais fière de son amour. - -J’oubliais tout le mal pour ne me souvenir que du bien qu’il m’avait -fait, et après l’avoir exilé de mon cœur et ne lui avoir écrit que pour -le consoler, je lui rendis la place qu’il avait perdue. - - - - -LVI - -LES PRESSENTIMENTS. - - - «Mon pauvre Robert, je reçois de toi une lettre si triste, je me - sens en ce moment si désespérée, si coupable, qu’il me paraît - impossible de trouver des paroles pour t’exprimer mes regrets, ma - souffrance, mon repentir. - - »Mes larmes sont bien amères, mais que peuvent des larmes, que - peuvent des sanglots pour celui qui est la cause de ses propres - douleurs? - - »Tu me dis ne pas avoir reçu de lettres de moi, on les aura - prises, interceptées comme étant indignes de toi. - - »C’est la sixième lettre bien longue que je t’écris; l’idée que - tu me crois oublieuse me désespère, un souvenir t’aurait fait - tant de bien! - - »L’épreuve est au-dessus de mes forces, vois-tu, et je deviendrai - folle si tout m’accable ainsi sans relâche. - - »Tu m’accuses sans cesse d’ingratitude, moi qui ne vis que pour - toi et par ton souvenir! moi qui n’ai pas une pensée qui ne me - ramène à toi! - - »Ah! si tu me crois aussi indigne, tu dois être bien malheureux. - - »Mais non, ton cœur doit démentir ces paroles dictées par une - imagination ardente et souvent injuste. - - »Puisque tu m’as aimée et dis m’aimer encore, je veux espérer, - j’ai besoin de cela pour ranimer mon courage abattu par la - maladie, le dégoût, les fatigues et l’ennui. - - »Quand je reçois de tes nouvelles, je pleure toujours, mais ces - larmes sont douces, car ton souvenir les console. - - »Si loin que tu sois, mon âme est à toi; ma pensée, mon amour - t’enveloppent. - - »Tu dis que j’ai fait ton malheur. - - »Eh bien! je l’aurai fait sans faire mon bonheur. - - »J’ai bien souffert, va, mais je ne suis pas à ta hauteur et je - ne veux plus chercher de repos ni de consolations; je vivrai dans - mes larmes pour me punir de t’avoir méconnu, et je finirai par la - retraite ou le suicide. - - »Garde-toi, Robert, soigne-toi, car s’il t’arrivait malheur, je - mourrais; du reste, ma vie est finie, elle me quittera comme tout - ce qui m’a entourée. - - »Je sens que mon âme sera errante jusqu’à ce qu’elle ait retrouvé - la tienne. - - »Ta famille t’abandonne, dis-tu, je ne puis le croire; mais si - cela est, tant mieux, je te défendrai sans elle, et tu seras bien - à moi. - - »Je te l’ai dit, je crois en toi et j’espère en Dieu; lui seul a - pu te donner la force de supporter cette misère. - - »Je vais le prier avec ferveur pour qu’il te conserve. - - »Je t’envoie une bruyère de France. - - »Je _t’aime_ avec le plus pur de mon cœur, garde-toi pour moi - encore une larme, un baiser. - - »Du courage... espère. - - »CÉLESTE.» - - -Je me laissai aller au chagrin; ma conscience ne trouvait plus -d’excuses. - -Deux choses arrivaient à mon cœur: le souvenir de Robert et celui de -ma petite fille, sa tendresse, ses jeux, son bavardage, me faisaient -oublier; et je me surprenais jouant avec elle comme si j’avais son âge. - -Ma position ne me permettait pas de rester seule avec mes peines; dans -cette vie dont j’espérais la fin, les larmes et les bonnes pensées -n’ont pas cours; on n’achète que baisers ou éclats de rire. - -On me donna une pièce à jouer, intitulée: _la Fille de madame Grégoire_. - -Cela m’occupa; les nuits étaient si longues pour moi que je les passais -à travailler. - -Mon ignorance me pesait plus que jamais, mais mes efforts étaient -inutiles. - -Les études ne pouvaient s’accorder avec ma vie agitée. - -Trois mois s’étaient écoulés depuis que j’avais reçu la lettre de -Robert. Mon inquiétude devenait une fièvre ardente. - -Je faisais mille conjectures;--peut-être m’avait-il oubliée! - -Si ce genre de vie l’avait tué! - -Cette pensée s’enfonçait dans mon cœur comme une pointe d’acier. - ---Mon Dieu! me disais-je, c’est impossible! ce serait trop affreux!... -Oh! je suis insensée!... Une lettre peut se perdre,--ce n’est qu’un -retard. - -Les pensées, les souvenirs, si pénibles qu’ils soient, aident toujours -un peu à la vie réelle. - -Chaque jour je faisais de nouvelles connaissances. - -Un soir, au foyer des artistes, aux Variétés, je vis un petit monsieur -dans un si drôle de paletot-sac, que je ne pus m’empêcher de rire, ce -qui était fort inconvenant, car je voyais ce monsieur pour la première -fois. - -Il était très-petit, assez gros d’embonpoint, et ses jambes me parurent -trop petites pour supporter son buste. - -Sa tête était forte, son front large, sa physionomie intelligente, son -œil vif et spirituel. - -Il causait et riait avec toutes les personnes qui l’entouraient et -semblait connaître et être connu de tout le monde. - -C’était à moi à entrer en scène; je sortis du foyer. - -Quand je revins il contait une histoire. - -On l’entourait, je fis comme les autres, et je n’en fus pas fâchée, -car c’était un conteur très-amusant. - -Je demandai à une de mes camarades comment on l’appelait; elle me -regarda d’un air étonné, et me dit: - ---Comment, vous ne le connaissez pas? c’est Couture, le peintre, celui -qui a fait l’_Orgie romaine_. - ---Je connais le tableau, je connais le nom de l’auteur, mais il me -semble ne l’avoir jamais vu en personne. - ---C’est un homme de beaucoup de talent, mais d’un caractère -très-original. Tenez, il raconte une autre histoire, écoutez. - -Je m’approchai plus près pour entendre. - ---Figurez-vous, disait-il, qu’il y a quelque temps, j’étais sur la -porte cochère de mon atelier, en train de fumer ma cigarette, dans une -tenue assez débraillée, quand une voiture s’arrête à vingt pas. Une -très-jolie dame en descend avec des paquets, des cartons, et regardant -de mon côté. - ---Hé! l’ami! - -Comme je ne bougeais pas, elle recommença son hé, et me fit signe de la -main d’avancer. - -Si elle eût été laide, je ne me serais pas dérangé; mais elle était -très-bien, et je lui demandai ce que je pouvais faire pour lui être -agréable. - ---Tenez, me dit-elle, en me montrant ses paquets, montez tout cela chez -moi au cinquième, à gauche. - -Je la regardai, un peu étonné; mais je pris les colis, et je la suivis. - -Arrivé en haut, je n’en pouvais plus; elle me fit mettre les paquets -chez elle, fouilla dans sa bourse et me donna dix sous. - -Je les pris et sortis tenant mon sérieux, bien que j’eusse une envie de -rire qui m’étouffait. - -Elle m’avait pris pour un commissionnaire. - -Ça ne me fâcha point du tout, parce que j’en avais bien l’air. - -Le lendemain, je lui envoyai ma carte et ses cinquante centimes, en -lui disant que j’avais été trop heureux de lui être utile, et que si -elle aimait la peinture, elle pouvait s’acquitter envers moi en venant -visiter mon atelier. - -Elle adorait les arts, et l’artiste en profita. - -Puis, se retournant de mon côté, et m’adressant la parole pour la -première fois, il me dit: - ---Si vous avez des courses à faire, je suis à votre disposition. - -Je me mis à rire et lui répondis: - ---Au même prix, n’est-ce pas? - ---Oh! comme vous voudrez, je n’ai pas de tarif, moi. Je suis bon -garçon, je prends ce qu’on me donne. - ---Eh bien! je vous offre une tasse de thé, demain, chez moi, avec -quelques amis. - -Il me promit de venir, et me tint parole. - -Il est d’une gaieté qui ne tarit jamais. - -On le dit très-avare de sa peinture; je trouve qu’il a raison, elle est -assez belle pour ça. - -Il est très-amusant; quand quelqu’un de laid veut lui faire faire son -portrait, il répond: - ---Revenez dans un an, je suis trop pressé. - -La figure est un livre où il prétend lire, sans jamais se tromper, le -caractère des gens. - -Il sacrifie les traits à la pensée; ce qu’il refuse aux uns pour -de l’argent, il le donne aux autres, pourvu que la physionomie lui -convienne. - -La mienne lui plut sans doute, car il me proposa de faire un dessin -d’après moi, semblable à celui qu’il avait fait de Mme George Sand et -de Béranger. - -Vous pensez bien que j’acceptai avec reconnaissance. - -Ce dessin est probablement la seule chose qui restera de moi, parce -qu’il est signé du nom d’un grand artiste! - -Il mit à peine trois heures à le faire. - -Peu de jours après, je gagnai un procès qui, sans être d’une grande -importance, devait avoir de l’influence sur le gain des autres. - -Pour que personne n’ignorât ce triomphe sur mes adversaires, je donnai -une soirée, et puis je n’étais pas fâchée de montrer le dessin fait par -l’auteur des _Enrôlés volontaires_. - -Mon portrait eut un grand succès, et son auteur reçut force compliments. - -Parmi les souvenirs que j’ai gardés des quelques personnes réunies -chez moi ce soir-là, vient naturellement se placer en première ligne -Alexandre Dumas fils. - -Ce n’était point encore le Molière de notre époque, mais il était le -fils de son père, et son nom faisait retourner toutes les têtes. - -Il était d’un caractère froid, son esprit était sceptique, profond, -quelquefois méchant; mais s’il vous disait une chose gracieuse, s’il -vous adressait un compliment, on pouvait y croire, car il n’était pas -banal et ne jetait pas ses éloges aux vents. - -Il avait assisté à la première représentation de la Revue de 1852, et -avait dit à plusieurs personnes en parlant de moi: - ---Elle a chanté, joué, dit à merveille; si elle veut travailler, elle -aura un véritable talent. Peut-être lui ferai-je un rôle. - -A cette époque critique de ma vie, cet encouragement était pour moi -d’une grande importance. - -Je savais qu’il s’adressait de l’auteur à l’artiste, ma qualité de -femme n’y entrait pour rien. - -Si M. Dumas rendait justice à ma manière d’être, il avait, en mainte -occasion, montré de l’éloignement pour ma personne; mon nom de guerre -lui avait déplu lorsque j’étais à l’Hippodrome. - -C’était donc un admirateur dont je pouvais m’enorgueillir à juste -titre; et puis, je l’ai déjà dit, j’étais fatiguée de toutes ces -conquêtes faciles et ennuyeuses qui se groupaient chaque jour autour de -moi. - -Le talent, l’esprit me paraissaient, pour un homme, la plus enviable de -toutes les richesses. - -J’aurais voulu vivre au milieu de tous ces esprits supérieurs, mais je -n’avais aucun droit à cette insigne faveur; c’est à vol d’oiseau que -j’avais eu l’occasion d’apprécier Dumas père, Méry, Augier, Murger, -Théophile Gautier, Camille Doucet, M. de Girardin et Nestor Roqueplan. - -Il en est des grands hommes comme des femmes vraiment honnêtes; ils -sont accessibles aux petits parce qu’ils sont simples de manière, bons -et indulgents. - -Un nom devrait figurer en tête de tous ces noms; je ne veux pas le -nommer, mais il est inscrit dans mon cœur et ne s’effacera jamais. - -Homme au-dessus des autres par la naissance et surtout par le mérite, -il a été mon bon génie, mon appui en mainte circonstance, et n’a pas -dédaigné de m’aider de ses conseils. - -Cœur droit, loyal, indépendant et dégagé de vains préjugés, il m’avait -découverte avant que je me connusse moi-même. - -On dit que chacun a son étoile au ciel; moi, je puis affirmer que -j’avais la mienne sur la terre. - -Robert ne m’avait pas écrit depuis quatre mois! il devait lui être -arrivé quelque malheur. - -Bien que je fusse rentrée dans cette vie agitée, que je fusse occupée -à mon théâtre, que l’aisance et le luxe fussent revenus autour de moi -peut-être avec plus d’abondance que jamais, le souvenir de Robert ne me -quittait pas. - -C’était une vraie torture pour mon cœur. - -Ma petite Caroline était ma seule consolation réelle. - -C’était un ange de douceur et de bonté; sa mère ne l’aurait jamais -aimée plus que moi. - -J’étais sortie avec elle pour faire des emplettes rue de la -Chaussée-d’Antin. - -Je fus séduite par de ravissants petits bonnets que je vis en étalage, -et j’entrai pour en acheter un à Caroline. - -Je venais de la prendre dans mes bras pour qu’on pût les lui essayer. - -En voyant en face la marchande, je poussai un ah!... si étonné, que je -faillis laisser tomber l’enfant, ce qui serait arrivé si elle n’avait -eu ses petits bras passés autour de mon cou. - -Je venais de reconnaître, dans la belle personne qui me faisait voir de -la lingerie, ma petite mendiante du dépôt, ma compagne de la correction. - -Elle n’était pas changée. - -C’était bien sa jolie figure, ses cheveux noirs et brillants. - -Je l’examinais avec un plaisir inouï. - -J’attendais qu’elle me reconnût; mais elle me regarda à peine; mon -examen semblait la gêner. - -J’aurais voulu l’embrasser. - -Je lui pris la main; je la serrai; elle me regarda d’un air stupéfait. - -J’allais lui dire: - ---Mais tu ne me reconnais donc pas? - -Je m’arrêtai court; une voix intérieure me disait: - ---Pourquoi rappeler à cette pauvre fille une rencontre aussi triste -pour elle que pour toi? - -Elle a peut-être le bonheur de l’avoir oubliée. Tant mieux! - -Elle ne peut me reconnaître, j’ai eu la petite vérole depuis que nous -ne nous sommes vues. - -Elle, elle est toujours aussi jolie. - -Comme elle paraît heureuse avec sa robe de mérinos! - -Pendant que je faisais ces réflexions, Caroline, montée sans façon sur -le comptoir, se promenait au milieu des chiffons empilés; elle jouait -avec Louise et voulait à toute force lui essayer un bonnet. Louise lui -rendait ses caresses. - -J’achetai tout ce qu’elle me fit voir; elle eut bien tort de ne pas -me proposer tout le contenu de sa boutique, je l’aurais payé sans -marchander. - -Une fois sortie, j’eus envie de pleurer. - -Pauvre petite Louise! je me la rappelais m’offrant la moitié de son -pain. - -Pour la première fois depuis cette affreuse époque de ma vie, je m’en -souvenais avec plaisir. - -Son souvenir me faisait l’effet d’un parfum qui se sauve de la fange où -l’on va l’engloutir. - -Je rentrai chez moi, me promettant bien d’y retourner. Une voiture -était à ma porte, Victorine m’attendait depuis une heure. - ---Enfin! me dit-elle, ce n’est pas malheureux; je croyais que vous ne -reviendriez jamais. On ne vous voit plus. - -Vous êtes fière avec vos amies depuis votre succès de la Revue. - -Je vous fais mon compliment. - -Vous savez, je suis franche, je vous avais trouvée mauvaise, je vous -l’avais dit. - -Vous avez travaillé, je viens vous dire: C’est mieux. - -Qu’est-ce que c’est que ça? fit-elle en montrant ma fille adoptive. - -Oh! ma chère, je retire mon compliment. - -Comment, vous, une femme d’imagination, vous imitez vos camarades? - -Vous avez tort; si petit qu’on soit, il faut être soi. - ---Qu’est-ce que vous voulez dire? - ---Comment! vous êtes avec elle au théâtre et vous ne connaissez pas -l’histoire du petit? mais on en parle ici, à Madrid, partout où les -femmes ont une langue. - -Votre camarade ne fait rien pour la gloire, tout pour la réclame: elle -lit dans un journal qu’une femme vient de mourir et laisse un petit -garçon orphelin. - -Elle ne va pas chez le magistrat en personne lui offrir de servir de -mère à l’enfant, elle écrit à un journal qui publie sa lettre; on lui -accorde le petit garçon; il faut qu’elle le fasse voir à tout le monde. - -Sa mère est morte depuis quinze jours; au lieu de lui acheter un habit -de deuil, elle le déguise en Ecossais. - -Elle lui apprend une scène de tragédie. - -Quand il y a du monde, elle lui dit: Comment a-t-on tué ta mère? - -L’enfant fait le simulacre de donner des coups de poignard et dit d’un -air sauvage: - ---Comme ça, en se frappant la poitrine. - -Mais aujourd’hui, la farce est jouée, le petit a fait son effet, on ne -le voit plus, il est relégué on sait où. - -Pauvre enfant! on aurait mieux fait de le laisser où il était. - ---Je ne comprends pas ce que vous me dites ou ce que vous voulez me -dire, ma chère Victorine. - -Ce que je sais, c’est que votre nature a beaucoup de celle du reptile, -toutes vos paroles sentent le venin. - -Vos conseils m’ont poussée dans une voie où je ne me serais peut-être -pas fourvoyée, si, au lieu de vous connaître, j’avais connu une femme -au cœur moins corrompu, à l’âme moins sèche. - -Le scepticisme, la philosophie _seyent_ mal aux femmes. - -Pendant un temps, elles peuvent se servir de ces armes-là avec succès, -mais un jour vient où elles se blessent elles-mêmes. - -Si j’ai un conseil à vous donner, c’est de croire à quelque chose. - -L’isolement de l’âme est le pire de tous les isolements. - -La créature a besoin de croire ou d’aimer. - -Quand à moi, je ne me consolerai jamais du départ de mon pauvre Robert. - -J’ai besoin d’amies qui adoucissent les violences de mon caractère, -qui polissent mon esprit, et vous n’êtes point faite pour cela, au -contraire. - ---C’est-à-dire que vous ne voulez plus me voir, dit-elle en se levant. - ---Le moins possible; vous me rappelez des souvenirs pénibles. - ---Vous me regretterez, me dit-elle en s’éloignant; mon caractère, -c’est le vôtre. J’ai sur la tête dix années de désillusions que vous -n’avez pas encore, patience! cela viendra et vous vous rappellerez -d’aujourd’hui. - -Elle partit sans que j’y prisse garde. - -J’étais préoccupée, inquiète; ce silence de Robert me paraissait -surnaturel. - -La présence de cette femme venait de raviver mes souvenirs, je rêvais -tout éveillée. - -J’avais de si étranges préoccupations que je me croyais un peu folle. - -Tantôt je voyais Robert sur un vaisseau démâté en pleine mer; son -regard était tourné vers moi, il était plein d’amour et de pardon. - -Tantôt je le voyais à mes côtés, son regard ardent semblait vouloir -m’anéantir. - -J’avais peur; toutes ces hallucinations produites par l’agitation et -l’inquiétude de mes pensées ne me quittaient pas depuis quelques jours. - -On sonna très-fort à ma porte, et je courus ouvrir, croyant que c’était -lui. - -Un de mes amis venait m’inviter à dîner avec Maria. - ---Vous êtes bien aimable d’avoir pensé à moi; mais je ne sais pas ce -que j’ai; je suis dans une disposition d’esprit extraordinaire. - -Si j’étais petite maîtresse, je dirais que j’ai des vapeurs, car il -me passe devant les yeux comme un nuage derrière lequel je voudrais -regarder. - -Non, je ne sortirai pas aujourd’hui. - ---Venez dîner ici, demain, si vous voulez, j’ai quelques personnes. - -Il accepta et je restai seule. - -Je me couchai de bonne heure; impossible de dormir. - -Je voyais le grand portrait de Robert se balancer, quitter le mur et -venir à moi. - -Je rallumais ma bougie; il était à sa place. - -Je me rendormais, j’entendais sa voix, je me levais, en lui disant: Que -me veux-tu? - -J’écoutais et je n’entendais rien. - -Evidemment, j’avais le cauchemar, mais il était obstiné. - -A six heures, mes invités arrivèrent; comme je regardais toujours la -porte, on me demanda si j’attendais encore quelqu’un? - ---Non, mais je suis stupide depuis hier. Je suis distraite au point de -ne pas savoir ce que je fais. - -Mes invités étaient gais, je faisais de mon mieux pour être aimable, -mais mon rire était nerveux. - -Je ne savais pourquoi j’aurais voulu qu’ils fussent à cent lieues de -chez moi. - -Il était à peu près neuf heures, quand ma domestique entra. - -Elle avait l’air bouleversé. - -Mon concierge la suivait et avait l’air encore plus effaré qu’elle. - ---Madame!... ah! si vous saviez... - ---Quoi donc? lui dis-je brusquement. - ---Ah! madame, c’est... M. le comte ne vous a pas écrit? - ---Eh bien? dis-je en me levant malgré moi. - ---Eh! bien, madame, il est à Paris. - ---Robert! criai-je en quittant brusquement ma place, qui vous a dit -cela? - ---Madame, il a parlé au concierge. Comme on lui a dit que vous aviez du -monde, il n’a pas voulu monter; il est dans le passage du Havre. - -Ma langue semblait paralysée. - -Il me prit un tremblement nerveux qui faisait claquer mes dents. - -Je regardais tout le monde sans rien voir, mon cœur battait à se rompre. - -Je voulais courir et je ne pouvais faire un pas; je fus obligée de -m’asseoir quelques secondes pendant lesquelles on me crut folle. - -J’aurais voulu cacher, anéantir tous ceux qui m’entouraient. - -J’aurais voulu que cette maudite table fût engloutie. - -Quoi! il y avait festin chez moi, le champagne pétillait dans les -verres, les lumières se reflétaient dans les plats d’argent que Robert -m’avait donnés, et lui, il était à ma porte comme un pauvre abandonné. -Je trouvais ma situation odieuse. - ---Faites-le monter, me dit une de mes amies. - -Ces paroles me rappelèrent à la raison. - ---Non, non, m’écriai-je en me sauvant, je vous en supplie, partez de -suite. - -Ma femme de chambre me courait après avec un manteau et un chapeau. - -Je vis Robert. - -C’était bien lui; mais dans quel état, grand Dieu! - -Il avait laissé pousser toute sa barbe; sa figure était maigre et -brunie, ses yeux étaient ternes, son front pâle; la souffrance était -écrite sur tous ses traits. - -Ses vêtements se ressentaient du désordre d’un long voyage; il n’avait -pourtant rien perdu de sa distinction. - -Lorsqu’il m’aperçut, il vacilla comme un homme qui reçoit une blessure, -mais il se remit vite et releva la tête pour me regarder en face. - -Je voulais l’embrasser, il m’arrêta d’un regard. - -Je n’osais ni avancer ni parler. - -Ce fut lui qui rompit ce terrible silence: - ---Il n’y a que les morts qui ne reviennent jamais! Vous étiez en fête, -n’est-ce pas? je vous ai dérangée. - ---Vous ne le croyez pas, Robert, j’avais invité de mes amies à dîner. - ---Je n’ai pas le droit de vous demander qui était chez vous. - -J’aurais dû attendre à demain, vous écrire. - -Mais vous savez combien mon cœur est lâche; j’arrive à l’instant et il -m’a amené malgré moi. - -Il serait mal à vous de me reprocher ma faiblesse, elles sont toutes -dans la nature. - -Celui qui ne sait pas dompter la _sienne_ lorsqu’elle le torture est -plus à plaindre qu’à blâmer. - -Je ne crains ni le danger ni la mort. - -J’ai de l’énergie, du courage, rien ne m’effraye, excepté l’idée de ne -plus vous revoir. - -Oh! vous devez me mépriser, vous qui avez une volonté de fer. - -Ma faiblesse fait votre force. - -Céleste! épargnez-moi. - -Voulez-vous venir à mon hôtel? nous avons à causer de vos affaires. - -Je le suivis sans oser lui répondre un mot, mais il voyait bien que mon -âme était à ses pieds. - -Arrivés à son hôtel, il me dit: - ---Tenez! voilà ce que je vous ai rapporté. - ---Et il découvrit des cages pleines de ravissants petits oiseaux de -toutes couleurs. - ---Voilà, dit-il, quatre mois que je les soigne afin de vous les offrir. -J’avais froid la nuit pour les garantir du vent avec ma couverture. - -Je me mis à pleurer, car il ne m’avait pas embrassée. - -Il me prit la main et me dit en la serrant doucement:--Mon amour serait -indigne s’il était matériel. - -Je suis l’amant de ton esprit. - -Je vous l’ai déjà dit, Céleste, ce que j’aime en vous, ce n’est pas -Mogador; c’est une autre femme qui se débat dans votre enveloppe. - -J’ai voulu lutter, me défendre, je suis brisé. - -Il faut avoir pitié des vaincus. - -Je lui embrassai les mains, elles portaient les traces de larges -cicatrices à peine fermées. - -Il reprit en m’enveloppant de son regard profond: - ---Si tu savais comme je t’aime, Céleste! Depuis que je me sais -abandonné des miens, je ne lutte plus avec le penchant qui m’entraîne. - ---Et moi qui étais si inquiète de ne plus recevoir des lettres de toi, -je croyais que tu m’avais oubliée. - ---T’oublier! je ne le puis plus. - -Il releva sa manche et me montra mon nom et la date de son départ -tatoués en encre bleue sur son bras droit. - ---Après t’avoir écrit ma dernière lettre, espèce de journal que tu -n’auras pas lu, je restai encore trois mois aux mines. - -Le courage ne m’a pas fait défaut un seul instant, mais avec le -courage, il faut la santé qui donne la force, et je suis tombé -dangereusement malade. - -On ne peut travailler seul aux mines; comme les autres, je m’étais -associé avec un mineur nommé Faubare. - -C’était un Français, un ancien matelot qui, je crois, avait déserté son -bord. - -Malgré sa rudesse et sa force, il pouvait à peine lutter avec moi, tant -je travaillais avec ardeur. - -Le pauvre garçon m’avait entendu appeler _monsieur le comte_ par ce -chevalier d’industrie qui m’avait vendu mon claim, et il me disait: - ---Dis donc, Lecomte, passe-moi ma pioche, mon seau. Va couper du bois -dans la forêt, fais le thé. - -Comme ma plus grande souffrance était de manquer de linge propre, -j’allais en laver au bord de la rivière. - -Il me demandait si j’avais été blanchisseur à Paris. - -Les eaux n’étaient pas encore retirées, les trous étaient submergés, et -l’on était souvent obligé de se mettre dans l’eau jusqu’à la ceinture. - -Cette eau est une espèce de vase acide qui vous brûle la peau; vois -mes mains, j’ai eu des plaies jusqu’aux coudes, mes jambes ont été -littéralement dépouillées; tout cela n’eût rien été si nous avions -trouvé de quoi vivre, mais tous nos efforts étaient vains. - -Lorsque Faubare me vit ainsi, il refusa de me laisser continuer. - -Je n’avais jamais été à même d’apprécier d’aussi près un cœur -d’ouvrier, et je dois dire que celui-là était plein de noblesse et de -générosité, car il travaillait pour moi, m’apportant chaque jour, sous -ma tente, tout ce que j’avais besoin et me rendant le compte fidèle de -ce qu’il gagnait pour l’association. - -J’avais beau lui dire qu’elle n’existait plus, puisque je ne pouvais -rien faire, que je me regardais comme son débiteur, il ne voulait rien -entendre. - -Il faisait sa cuisine en chantant et me donnait toujours le meilleur -morceau. - -J’attendais avec une anxiété cruelle des lettres, des nouvelles de -France; je n’avais rien demandé, mais il me semblait impossible qu’on -m’eût ainsi abandonné. - -J’écrivis à Sidney, espérant que le consul avait quelque chose pour -moi, il m’envoya une lettre de toi. - -Je serais mort là sans autre ressource que la charité de ce brave -garçon, si le jeune homme que j’avais rencontré à Londres et qui était -commis voyageur pour une grande maison de Paris, n’était venu à mon -secours. - -En voyant l’état où j’étais, il me dit: - ---Vous ne pouvez rester ici, il est impossible que vous n’ayez pas -quelques ressources en Europe, je vais vous prêter de quoi faire votre -voyage, retournez en France, et revenez avec des marchandises. - ---Mais, dis-je à Robert, il y a quelques jours on faisait courir le -bruit ici qu’un de vos proches parents vous avait envoyé quelque mille -francs. - ---C’est faux, me dit-il avec un sourire plein d’amertume. - -J’ai, en effet, trouvé une lettre à mon adresse en arrivant à Londres, -mais on ne m’y donnait qu’un conseil. - -Je refusai d’abord de partir, mais on n’eut pas grand’peine à me -convaincre que ce voyage était indispensable à mes intérêts, pour ma -vie peut-être. - -En partant, je donnai à Faubare tout ce que je possédais; ma tente, mes -outils, mon pistolet et la propriété des claims, que j’avais achetés. - -Tout cela était une petite fortune pour lui. - -Rien ne peut égaler son étonnement lorsque je lui signai l’acte de -donation qui devait le mettre en règle en cas de réclamation. - ---Comte de...! disait-il en tournant tout autour de moi. Comment, tu -es... mais je croyais que tu t’appelais Lecomte. - -Ah! si j’avais su, par exemple! Mais moi, j’ai été élevé dans l’un des -domaines de votre grand-père, et je vous ai laissé travailler comme le -chien de notre berger. - -Tenez, je ne suis qu’une brute, et si vous êtes tombé malade, c’est de -ma faute. - -Quand j’ai vu vos mains saigner sur l’ouvrage, j’aurais dû m’apercevoir -qu’elles n’étaient pas faites pour manier la pioche. - -J’ai embrassé Faubare en pleurant, puis je suis retourné à Sidney avec -cet autre ami qui était venu me chercher, inspiré par son bon cœur. - -Quand le bâtiment eut levé l’ancre, je regrettai d’être parti. - -La nuit, quand je regardais et que je voyais des étoiles filer, je -croyais voir pleurer le ciel sur ma folie! - -J’aurais dû rester, mourir là-bas, mais je pensais à vous; vous vous -disiez poursuivie et j’espérais arriver à temps pour vous être utile. - -Personne n’a le droit de reprendre ce que je vous ai donné quand -j’étais riche. - -Je mis Robert à peu près au courant de tout ce qui s’était passé -pendant son absence. - -La rougeur lui monta au front quand il sut ce dont on l’avait accusé. - -J’eus beaucoup de peine à calmer son agitation, il refusa de venir -demeurer chez moi, dans cet appartement qui lui avait en partie -appartenu. - -Je compris le sentiment qui le faisait agir; il était trop pauvre pour -payer son loyer, et moi, j’avais trop de cœur pour l’éclabousser dans -les rues avec les voitures qu’il m’avait données. - -Sans le prévenir, j’envoyai tout à l’hôtel des ventes. - -Une personne qui avait envie de mon appartement fut agréée par le -propriétaire, et me dégagea de mon bail. - -Je louai, pour mille francs par an, un appartement au rez-de-chaussée, -rue de Navarin. - -J’avais un petit jardin pour ma filleule, et ce quartier était assez -éloigné du centre élégant pour dépayser Robert de certains voisinages -qui auraient pu lui donner des regrets ou le faire souffrir de la vie -plus que modeste à laquelle il était condamné désormais. - -Je vendis la plus grande partie de ce qui me restait en cachemires et -bijoux, afin de vivre auprès de lui sans être à sa charge le temps -qu’il resterait en France. - -Je payai tout ce que je devais ainsi que quelques dettes qu’il avait -faites pour moi, mais pour lesquelles cependant lui seul était engagé. - -Robert n’avait pas vu assez clair dans ses affaires d’intérêt pour -s’apercevoir de tous ces détails pécuniaires. - -D’ailleurs, quoi que je fisse, il ne voulut pas demeurer chez moi. - -Il loua une petite chambre dans un hôtel, rue Laffitte, mais il passait -toutes ses journées auprès de moi. - -Le théâtre lui portait ombrage; je l’aimais beaucoup à cette époque, -je venais d’obtenir un grand succès; je touchais à un second, mais -je l’abandonnai avec bonheur, puisque cela me mettait à même de -sacrifier quelque chose à celui qui m’avait tout sacrifié. Amis, amies, -jouissances du luxe, d’amour-propre, j’abandonnai tout, j’aurais voulu -lui donner ma vie. - -Ma nature, mon caractère se révélaient enfin à mes propres yeux. - -J’avais été toute ma vie humiliée de recevoir, je me sentais fière de -donner. - -J’employais mille finesses pour faire accepter ces riens qui sont tout -un poëme. - -J’avais racheté tout ce que les créanciers de Robert avaient fait -vendre: des tableaux, des effets, des armes. - -Chaque chose pour lui était un souvenir, une relique. - -Il me témoigna plus de gratitude pour ces riens que si je lui eusse -rendu un million. - -Tout entière au bonheur de faire ce que je faisais, j’oubliais qu’un -grand malheur pesait encore sur ma tête. - -Le procès en appel à la cour impériale de Bourges allait être jugé. - -Je ne pouvais encore disposer de ma maison du Poinçonnet, joli -petit cottage que les habitants du pays ont baptisé du nom pompeux -de château, nom sur lequel mes adversaires s’appuyèrent pour faire -beaucoup de bruit. - -Avec peu, en effet, il eût pu paraître naturel que j’eusse une maison -de campagne, mais un château! cela était révoltant, il fallait me -déposséder. - -Les hommes d’affaires, les magistrats de Châteauroux surent à quoi -s’en tenir relativement à cette gasconnade, et ne se laissèrent pas -influencer par des phrases. - -Mais à Bourges, comment les choses allaient-elles se passer au dernier -moment? - -La crainte me rendait profondément triste. - -Le grand jour arriva enfin; il fallut rassembler tout son courage et -partir. - -Je fis un résumé de ces Mémoires pour donner à la cour. - -Robert en fit une note de son côté, précisant les faits, donnant des -chiffres à l’appui et me défendant avec tout ce qu’il avait de cœur, -mais il resta à Paris. - -Ce que j’ai souffert pendant les trois jours que ces débats ont duré, -Dieu seul le sait. - -En entrant sous le vestibule de ce grand palais de Jacques Cœur, où -siége aujourd’hui le tribunal, le froid des voûtes m’enveloppa comme un -linceul, mes dents claquèrent, j’étais pâle à faire peur aux statues de -pierre. - -Toutes les voix résonnaient à mes oreilles comme des instruments de -cuivre. - -Mon nom mille fois répété par l’écho me fit peur. - -L’impatience, l’inquiétude, une volonté plus forte que la mienne -m’avaient amenée au tribunal. - -Cachée derrière une colonne, je m’entendais traiter avec tant de mépris -que je perdis la tête et me laissai glisser à genoux en pleurant. - -Alors, j’oubliai le tribunal, les juges, je me crus dans une église et -je priai Dieu avec ferveur. - -Je lui demandai pardon du passé, lui promettant de faire mieux dans -l’avenir, s’il voulait m’absoudre. - -Dieu est bon, sa clémence est infinie. - -Je sentis le calme et la résignation rentrer en moi. - -Je sortis du palais comme j’y étais entrée, sans être vue, et -j’attendis que mon sort se décidât. - -J’avais bien fait de m’armer de patience; les débats, comme je l’ai -dit, après avoir duré trois jours et avoir fait plus de bruit que s’il -s’était agi d’un grand criminel, furent clos et le jugement remis à -quinzaine. - -Je revins à Paris. - -Les émotions, les secousses avaient été si vives, que mes traits en -gardèrent l’empreinte pendant plusieurs mois. - -Robert me demanda pardon de m’avoir exposée à toutes ces tribulations, -généralement au-dessus des forces de la femme. - -Ce jour-là je fus heureuse de toutes mes misères. - -J’aurais voulu avoir eu à souffrir davantage. - -Cela ne se serait pas fait attendre si, comme je l’ai dit, Dieu, en qui -j’avais mis toute ma confiance, ne m’avait donné la résignation. - -Huit jours après les débats de Bourges eut lieu mon procès au tribunal -de commerce à Paris. - -Il s’agissait des quarante mille francs que Robert me devait et pour -lesquels il m’avait fait des lettres de change. - -Cet argent était en réalité ma fortune, car la maison était hypothéquée -et il était dû beaucoup à Châteauroux. - -Le tribunal de la place de la Bourse déclara que ces lettres de change -étaient des effets de complaisance et ne pouvaient être regardés comme -sérieux. - -J’éprouvai une contrariété passagère, mais j’avais placé ma confiance -au-dessus des hommes, j’espérais encore quand tout semblait désespéré. - -L’avocat général de Bourges fit un résumé écrasant pour moi. - -Il voulut flétrir, frapper un parti en ma personne, arrêter la -contagion du mal fait à la société par mes pareilles, en donnant sur -moi l’exemple du châtiment. - -La cour était nombreuse; elle remit à huitaine sa délibération et me -donna gain de cause. - -Ce fut un beau jour pour moi et une grande confusion pour mes -adversaires. - -En réalité, je n’en avais qu’un, mais il avait cherché quelques -petits débiteurs de Robert, en leur promettant de payer les frais qui -pourraient être faits, qu’il gagnât ou qu’il perdît. - -Plusieurs noms groupés ensemble devaient donner plus de force à ses -prétentions. - -Quelques-uns se désistèrent pendant le cours de ces procès qui -semblaient devoir être interminables; d’autres avouèrent qu’ils -regrettaient d’être entrés dans cette voie où ils s’étaient laissé -entraîner par de faux rapports. - -Enfin, le plus intéressé à ma perte se croyait déjà possesseur de -mon petit château de cartes, et parlait de réformes, de changements, -d’améliorations à faire lorsqu’il l’habiterait. - -Il avait gagné au tribunal de commerce, il est vrai, mais cela était en -première instance. - -J’allais interjeter appel de ce jugement, et cela menaçait de durer -encore longtemps, quand les choses prirent une direction sur laquelle -je ne comptais plus. - -Mon domicile fut envahi en mon absence par cinq personnes solidaires -les unes pour les autres de cette inqualifiable violation des droits, -prenant, je l’ai déjà dit, dans mes papiers et ceux de Robert ce qui -leur convenait. - -Je déposai des plaintes au parquet; on parut d’abord ne pas donner une -grande importance à ces faits; mais un beau matin, lorsque le tour de -cette affaire fut venu, elle se classa et parut causer un grand effroi -à ceux qui en avaient ri jusqu’alors. - -C’est qu’ils savaient mieux que moi que la justice, quand elle est -instruite, punit sévèrement l’homme de loi qui fait un mauvais usage -des pouvoirs qui lui ont été confiés. - -Le tribunal de Châteauroux condamna à un mois de suspension et aux -frais l’huissier qui les accompagnait dans cette injuste perquisition. - -Il disait pour toute défense: - ---J’ai exécuté les ordres de l’avoué de Paris; j’ai fait ce qu’il -faisait lui-même, croyant qu’il agissait en vertu d’un droit ou d’un -pouvoir quelconque. - -Il y avait bien là de quoi effrayer ces messieurs qui, en fait de -pouvoirs, n’avaient que ceux qu’ils s’étaient arrogés. - -Poussés par la crainte, ils me firent proposer un arrangement plus -avantageux pour moi que celui que j’avais sollicité pendant deux ans. - -Je refusais alors de sacrifier la moitié de ce que je possédais, comme -j’y aurais consenti à cette époque afin d’en finir. - -Ils revinrent humiliés, confus, me prier de retirer mes plaintes, -m’envoyèrent de leurs amis qui me supplièrent de me désister, m’offrant -de me rembourser immédiatement l’argent de mon hypothèque; mais je -n’avais pas été la seule victime de ces brutalités sans nombre, et -Robert m’obligea à refuser pendant plusieurs jours qui durent leur -paraître bien longs. - -Si cet argent lui avait appartenu, il l’aurait volontiers sacrifié à -l’ombre d’une réparation, mais il comprit qu’il ne pouvait me forcer à -un si grand sacrifice, et il me donna carte blanche. - -Non-seulement je fus dégagée de la responsabilité qu’on voulait faire -peser sur moi, mais encore j’exigeai que le bijoutier reprît pour son -compte la créance du jeune homme pour lequel Robert avait si légèrement -donné sa garantie. - -Puis, leur demandant combien il leur devait personnellement, je leur -payai le tout en son nom; la somme s’élevait à 20,000 francs. - -Il valait mieux que Robert me les dût qu’à ces vilaines gens qui -l’avaient si fort maltraité. - -D’ailleurs, Robert m’avait fait part de ses projets. - -Il voulait entreprendre quelque chose, faire du commerce. - -Ses créanciers l’en auraient peut-être empêché. - -Comme cela, il était libre et sans entraves. - -Certes, dissiper sa fortune est un grand tort, mais il est excusable -quand on a le courage de la refaire. - -Robert eut beau me gronder, se fâcher, ce qui était fait était fait. - -J’étais bien sûre que pas un de ceux que j’avais payés ne rendrait -l’argent en échange d’une promesse. - -Robert fit tout ce qu’il put pour se procurer cette somme afin de me la -rembourser. - -Personne ne l’aida à se dégager de ce qu’il croyait devoir appeler sa -reconnaissance envers moi. - -Il ne m’en devait pourtant pas; ce que j’avais fait était tout naturel. - -Une partie de ses dettes devaient avoir été faites pour moi, à mon -insu, il est vrai, mais n’avais-je pas profité de ses dons et fait-on -de la générosité lorsqu’on rend ce qui vous a été donné d’une façon -irréfléchie? - -Malgré le proverbe: «Il faut que jeunesse se passe,» l’homme qui -s’est ruiné aussi ostensiblement s’est déclassé aux yeux du monde; -il n’inspire aucune confiance aux gens sérieux, et il semble que le -présent doive toujours être ce qu’a été le passé. - -Avec ce raisonnement souvent injuste, on met d’immenses entraves à des -difficultés déjà si difficiles à vaincre pour celui qui commence un -apprentissage à trente ans. - -Partout Robert se trouvait face à face avec la méfiance et -l’incrédulité. - -Il sollicita une place, on la lui refusa. - -Il chercha des marchandises, on le prit pour un chevalier d’industrie. - -Souvent il se rebutait, et il se serait fait sauter la cervelle si je -n’avais fait descendre en lui un peu de cette confiance qui m’était -rendue, un peu de cette énergique ardeur qui augmentait toujours chez -moi en présence des difficultés à combattre. - -Enfin, à force de recherches, de persévérance, il trouva un grand -négociant qui voulut bien l’aider sans le connaître. - -Il l’écouta, le conseilla et lui promit des marchandises pour une somme -assez importante. - -M. Bertrand (c’est le nom de ce nouvel ami de Robert) était un homme -plein de cœur. - -Avec son expérience, il devina une grande intelligence, une grande -envie de bien faire chez cet homme que l’on croyait incapable. - -Lorsque Robert se fut assuré du travail, sa seule ressource pour -l’avenir, il me proposa sérieusement de m’emmener. - -Avant cette époque, comme il n’avait rien, il ne m’en avait parlé -que d’une façon indirecte, et ses demandes avaient toujours été -subordonnées à un: _Si je réussis_. - -J’avoue que je n’avais jamais envisagé l’idée d’un pareil voyage sans -effroi, et puis, j’avais vingt raisons pour refuser. - -S’il m’emmenait, cela allait encore jeter de la déconsidération sur -lui, ses rapports avec le monde en souffriraient et cela ferait -diminuer ses chances de fortune. - -Sa famille serait indignée et persisterait à le laisser vivre dans cet -abandon qui lui avait été si douloureux. - -Mais son idée était bien arrêtée; il combattit mes objections avec -toute la chaleur dont son âme était capable. - ---Je n’ai que toi au monde, me dit-il; si tu refuses de me suivre, je -ne partirai pas. - -Mon courage, c’est toi! mon pays sera partout où tu seras. - -Que m’importe l’opinion des miens? Se sont-ils souvenus de moi quand -mon cœur avait besoin du leur? - -Ils ont détourné la tête, dans la crainte que j’aie besoin d’eux. - -Aujourd’hui, je suis heureux de cet abandon, parce qu’il me fait libre. - -Jamais je n’aurai un regret, jamais je ne te ferai un reproche; mais -j’ai besoin de toi pour vivre comme on a besoin d’air pour respirer. - -J’avais cru devoir lui dire ce que je lui avais dit, mais je pensai -qu’il était inutile de refuser plus longtemps, car par-dessus tout, mon -désir le plus ardent, mon vœu le plus cher était de ne plus le quitter. - -Je ne lui posai qu’une seule condition: c’est que ma fille adoptive me -suivrait partout, je ne voulais la confier à personne. - -Sa réponse fut deux gros baisers sur les joues de l’enfant. J’avais -dit à Robert tout ce que j’avais fait pendant son absence. Cependant -je n’avais pas osé lui avouer l’existence de ces Mémoires, mais ils ne -m’appartenaient plus. - -Ne sachant pas si Robert reviendrait, j’en avais disposé avant qu’ils -fussent terminés, et voici comment: - -Au plus fort de mes procès, un de mes amis, M. A... me demanda de les -lui prêter. Il les lut, fut étonné, et les fit circuler sans que je le -susse. - -Lorsqu’il me rendit mes six volumes, ils avaient été lus par dix -personnes. - -J’en citerai quelques-unes dont l’opinion, sans qu’elles s’en -doutassent, dicta ma conduite dans cette circonstance et peut la faire -excuser. - -La première fut M. Camille Doucet. - -Son esprit doux et délicat s’effraya de ces révélations brutales, mais -il ne les condamna pas, sachant que j’y avais été contrainte. - -Mme Emile de Girardin, cette grande âme placée par Dieu au-dessus -des autres âmes, compatissante pour ceux qui souffrent, indulgente -et pleine de pitié pour tout ce qui est déchu, devina avec les -délicatesses de son cœur de femme que la mort devait être préférable au -suicide moral que j’avais accompli; quoique souffrante, elle passa la -nuit à lire ces pages tombées de ma main comme des larmes tombent des -yeux. - ---Peu importe qui pleure, disait l’auteur de _Marguerite ou les Deux -Amours_. - -Nous devons écouter la plainte de tous ceux qui souffrent. - -J’ai trouvé la lecture de ces Mémoires très-attachante, et si jamais -ils sont publiés, ils auront du succès parmi ceux qui les comprendront -tels qu’ils sont. - -M. Dumas les lut aussi; son imagination ardente, son extrême -bienveillance l’emportèrent bien au delà de la réalité, parce qu’il -avait mesuré d’un coup d’œil les difficultés que j’avais eues à vaincre -pour rallier ces souvenirs épars, les mettre en ordre, et rapporter des -choses si difficiles à dire. - -L’auteur d’_Antony_, que je connaissais à peine, parla de ces Mémoires -à tout le monde. - -Il inséra même dans son journal (_le Mousquetaire_) quelques lignes -capables d’éveiller la curiosité et l’intérêt de ses nombreux amis. - -A cette époque, j’eus l’occasion de me rencontrer avec une femme dont -la réputation a fait grand bruit, sans doute parce qu’il y avait en -elle deux personnalités et un surnom. - -Un jour, c’était une chatte séduisante, souple, gracieuse; le -lendemain, un vrai lion rugissant, griffes aiguës, œil étincelant, -dents blanches qui déchirent, rien n’y manquait; la ressemblance était -telle enfin que le nom lui en resta. - -Ce nouveau roi du désert régna sur un coin de Paris pendant longtemps, -sans qu’on sût quel était son mode de gouvernement. - -Le Lion est petite, blonde; ses traits sont insaisissables pour moi -comme son caractère, il y a en elle des élans de cœur ou de haine -surnaturels. - -Elle est puissante par ses amis, entourage haut placé qui lui reste -fidèle envers et contre tous. - -Elle m’a rendu un service à moi qu’elle connaissait à peine; on -dit qu’elle en rend à beaucoup de monde, c’est peut-être pour cela -qu’elle a des ennemis, et qui sait si dans les plus acharnés elle ne -reconnaîtrait pas ses obligés? - -Je l’ai trop peu vue pour me former une opinion sur son véritable -caractère. - -J’aime mieux voir un peu par moi-même que d’entendre dire beaucoup; -ce dont je me suis convaincue, c’est que son esprit est un des plus -subtils et des plus amusants que j’aie jamais rencontrés. - -C’est un feu roulant, quelquefois chargé à mitraille; personne ne lui -échappe, personne ne peut lui tenir tête. - -Elle connaît tout, voit tout, entend tout et en fait son profit; douée -d’une mémoire incroyable, elle sait l’histoire de chacun sur le bout du -doigt; les heures passent auprès d’elle comme des minutes. - -On ne veut plus la revoir quand elle vous a fait une blessure morale, -ce qui arrive souvent; mais alors elle redevient chatte. - -Elle vous fait oublier avec une parole, un bout de lettre bien tourné, -une grosse égratignure qu’elle vous a faite en riant. - -Un homme d’esprit qui est son ami depuis vingt-cinq ans disait, en -parlant d’elle: - ---C’est une sorcière ou une fée. Il doit y avoir quelque chose comme -cela. - -Ce même ami, qui nous était commun, me mit en rapport avec un éditeur. - -Je fis un traité; je n’avais pu me résigner à brûler ce que j’avais eu -tant de mal à construire. - -J’avais passé bien des jours et des nuits à faire et refaire sans cesse. - -Je devais à ce travail constant un goût très-vif pour la retraite; loin -de m’effrayer, la solitude, l’isolement m’apparaissaient avec des -charmes inconnus jusqu’alors. - -Lorsque Robert revint, il était trop tard pour m’empêcher d’entrer dans -cette voie de publicité, où, du reste, j’étais entrée à cause de lui. - -Je commençai mes préparatifs de départ; cela n’est pas une petite -affaire quand on entreprend un si long voyage. - -Mes meubles, tout ce que je possédais était expédié au Havre, lorsque -Robert reçut sa nomination à une place qu’il avait sollicitée et sur -laquelle il ne comptait plus depuis quelques mois. - -Il voulut refuser à cause de moi; je refusai de partir s’il n’acceptait -pas. - -Il y avait pour lui une question d’avenir; mon avenir, à moi, je m’en -inquiétais peu. - -Je trouverai toujours le moyen de vivre d’un travail quelconque, mais -lui... J’aurais mieux aimé mourir que le revoir exposé de nouveau à -toutes les misères qu’il avait subies. - -J’éprouve quelques terreurs à m’en aller si loin de mon pays, de -ma beauté, de ma jeunesse. Il ne m’en restera bientôt plus que le -souvenir. On ne peut aimer longtemps que la vertu, les mérites; pour -aimer la femme qui vieillit, il faut qu’on l’estime, qu’elle soit la -mère de vos enfants. - -Si Robert allait redevenir ce qu’il était, violent, emporté! S’il -allait se venger de m’avoir aimée! Si cette mer, dont le murmure me -fait peur, allait m’engloutir! Si, enfin, je ne pouvais jamais revenir -dans ce Paris où je suis née et que j’aime comme j’aimais ma mère, -lorsque j’étais enfant!... - -Peut être mourrai-je abandonnée là-bas, sous ce soleil brûlant qui -dévore les plantes et les hommes. - -Le portrait qu’il m’en a fait dans ses lettres n’est-il pas effrayant? - -En cela, comme en toutes choses, que la volonté de Dieu soit faite! que -ma destinée s’accomplisse! - -Peut-être de grands événements m’attendent-ils à l’autre bout de cet -horizon que je ne puis traverser de la pensée? Je vous écrirai chaque -jour. - -Puisse ce second journal, s’il vous parvient jamais, être plus -intéressant et mieux écrit que celui-ci. - -Si mes mémoires paraissent après mon départ, Robert n’en saura rien, -car nous allons rester quatre mois en mer. - -Et puis, qui les lira? quelques amis. - -Ils passeront inaperçus, comme tout ce qui manque d’intérêt. - -Si la critique allait s’en occuper! - -Eh bien! qu’elle fasse selon sa conscience. - -Je vais tenter, pendant le cours de cette longue traversée, la -miséricorde de celui qui nous jugera tous. Dieu seul condamne sur -l’Océan! - - -FIN. - - - - -NOTES - - -Craignant de n’avoir pas fait assez bien comprendre les raisons qui -m’ont poussée à faire ces tristes révélations, je donne la copie des -mémoires faits par mes défenseurs pour mes juges pendant le cours de -ces procès. Les réponses adressées à mes adversaires diront assez à -quel point ils m’accablaient, et si je ne reproduis pas ici les injures -dont ils m’ont abreuvée sans relâche et sans pitié pendant trois années -qui m’ont paru trois siècles, c’est que je crois qu’ils ont vivement -regretté de s’être laissé entraîner dans une voie qui a failli les -perdre et qui les a certainement compromis. - - - - -TRIBUNAL CIVIL DE CHATEAUROUX. - - -Note pour mademoiselle Céleste, contre M. D... - -Un jour la société D...-B... a rêvé qu’elle allait devenir propriétaire -du petit domaine du Poinsonnet. Elle ne peut renoncer à cette illusion -sans se venger. Elle se venge par des injures ou des révélations -étrangères à la discussion. On la dénonce. Rien n’est respecté, ni les -regrets, ni les droits. Vous lui ferez justice, mais elle aura été -obligée de se confesser publiquement, de dire aux hommes ce qu’elle -n’aurait avoué à un confesseur qu’en rougissant et parlant bas. - -Aux outrages, mademoiselle Céleste opposera des raisons. Sûre de son -bon droit, elle se défendra surtout par le souvenir des faits. - -_La vivacité des attaques dont elle est l’objet, dans la note publiée -sous le nom de M. D..._, lui donne apparemment le droit de regarder en -face son adversaire, de lui demander qui il est. - -Qu’est-ce que c’est que M. D... dans le monde? Nous le dirons tout à -l’heure. - -Qu’est-ce que c’est que M. D... dans le procès? Rien du tout. - -M. D... n’a droit de faire ce procès qu’autant qu’il est créancier. Or -il ne l’est plus, il a été complétement désintéressé. - -M. D... est porteur d’une hypothèque de 45,000 fr. qui frappe, de la -manière la plus utile, sur les biens de M. de ***. - -Après M. D..., il y a encore une marge considérable. Pure -allégation! simple éventualité! s’écrie mon honorable adversaire! -Comment? allégation! éventualité! Mais M. D... en est convenu dans -l’interrogatoire qu’il a subi à Paris, et dont le texte est sous les -yeux du tribunal de Châteauroux. M. D... a été obligé d’avouer qu’il -n’a été que le prête-nom de M. B..., qu’il allait être payé, que s’il -ne l’était pas encore, c’est que probablement M. B... avait intérêt à -ce retard. - -Le procès se fait sous son nom, mais il n’y porte aucune préoccupation -personnelle, et c’est à peine s’il s’est exactement informé des progrès -de la procédure. - -Nous avons fait un pas dans la cause. En ôtant le masque dont s’est -affublé M. D..., nous trouvons derrière M. B... - -M. B..., c’est bien le véritable adversaire de mademoiselle Céleste, -c’est celui qu’elle a rencontré partout, dans le prétoire du tribunal -comme dans la cour du Poinsonnet. - -M. B... est-il créancier? - -Il le dit, mais M. de ***, qui depuis douze ans a laissé entre les -mains de son bijoutier banquier plus de 130,000 fr. de sa fortune, sous -forme de billets et sous forme d’hypothèques, conteste le compte de -son créancier, et le tribunal de la Seine est saisi d’une contestation -élevée contre la créance de M. B... - -Mademoiselle Céleste sait parfaitement qu’une des douleurs de ce -procès, c’est de la forcer à révéler les fautes et les entraînements -de sa vie. Elle sait qu’elle doit entrer dans le sanctuaire de la -justice, comme on entre au tribunal de la pénitence. C’est l’attitude -qu’elle n’a cessé de garder... devant ses juges. Mais elle ne se croit -pas obligée de courber le front sous les outrages dont cherchent à -l’abreuver MM. D... et B... Devant une attaque qui manque de mesure et -de générosité, elle se relève sous l’affront, et, se retournant vers -ses accusateurs, elle prend la liberté de leur demander qui ils sont -pour l’insulter. - -Si MM. D... et B... s’étaient toujours renfermés dans le strict -exercice de la profession de joailliers, ils n’auraient pas aujourd’hui -l’occasion qu’ils croient avoir trouvée de faire du puritanisme sur -les débris des fortunes de fils de famille ruinés. Si MM. D... et B... -s’étaient bornés à vendre des bijoux pour les corbeilles de mariage, -ils ne seraient pas ou ne prétendraient pas être les créanciers de M. -de ***. Leurs noms ne retentiraient pas dans des procès où les noms -de fraude sont prononcés, et où des notes d’une exagération ridicule -sont réduites, par la justice, à des proportions plus raisonnables. -MM. D... et B... se souviennent que la défense de mademoiselle Céleste -a plaidé qu’à côté des fils de famille qui se ruinaient, les femmes -momentanément associées à leur existence pouvaient échapper à la gêne -ou à la misère; mais MM. D... et B... ont oublié, sans doute, que -la défense de mademoiselle Céleste a retracé un tableau complet du -monde où M. de *** a rencontré MM. D... et B... Ils ont oublié que la -défense s’est attachée à peindre ces spéculateurs de sang-froid, qui, -surveillant la ruine progressive des jeunes gens entraînés par leurs -passions, finissent par s’enrichir de leurs dépouilles. - -Nous ne demandons pas mieux que d’évoquer de nouveau, devant les -magistrats qui jugeront le procès, les images de cette existence -parisienne, contre laquelle MM. D... et B... tonnent aujourd’hui avec -une si vertueuse indignation. Les juges seront inévitablement frappés -de ce contraste. D’un côté, des faiblesses, de l’affection, des fautes. -De l’autre, du calcul et de l’égoïsme. Au surplus, sans sortir de la -cause, mademoiselle Céleste propose à MM. D... et B... d’accepter un -juge entre elle et eux. C’est M. de ***. Il est tombé d’assez haut -et dans un abîme assez profond, pour voir clair, aujourd’hui, dans -le passé de sa vie. Il expie assez courageusement les fautes de sa -jeunesse pour jeter sur les entraînements de son existence un regard -ferme et assuré. Que pense-t-il de mademoiselle Céleste? Il lui a -conservé une affection sincère et sérieuse, il lui écrit les lettres -les plus amicales. Que pense-t-il de MM. D... et B...? Il les considère -comme les mauvais génies de sa vie. - -Tous les titres, on veut bien le reconnaître, sont en faveur de -mademoiselle Céleste. Qu’oppose-t-on à nos preuves? - -On ne donne, il est vrai, que deux raisons principales. Réfuter ces -deux raisons, c’est réfuter tout le mémoire produit au nom de nos -adversaires. - -On dit: 1º que les ressources personnelles de mademoiselle Céleste -ne lui ont jamais permis de songer à acheter un terrain pour y faire -construire le Poinsonnet. - -2º Qu’à l’époque où l’acquisition a eu lieu, si M. de *** n’était pas -complétement ruiné, il était sur le penchant du désastre financier dans -lequel son patrimoine a été englouti. - -Nous avons démontré au tribunal que mademoiselle Céleste pouvait -parfaitement payer la propriété qui lui appartient. Sa famille n’était -pas dénuée de ressources; son grand-père a tenu pendant cinquante-six -ans un hôtel garni rue de Bercy. Nous avons justifié qu’à une époque -contemporaine de son acquisition dans le Berry elle a vendu à Paris -un fonds d’hôtel garni, connu sous le nom d’hôtel Cléry, et qui était -sa propriété particulière. Une partie du mobilier de cet hôtel a -même servi à compléter celui du Poinsonnet. Nous avons rapporté son -engagement et la preuve des appointements qu’elle touche au théâtre -des Variétés. Quand on veut l’insulter, d’ailleurs, on lui oppose sa -fortune; quand on veut la dépouiller, on lui objecte sa misère. Il -faudrait choisir. Elle a montré au tribunal des titres d’acquisitions -de rentes, elle a prouvé que des cadeaux considérables lui ont été -faits, en dehors de ce que M. de *** a pu dépenser pour elle. Son -mobilier de Paris est une petite fortune. La société D...-B... ne -peut l’ignorer, puisqu’elle en a également été tentée, et qu’il a -fallu un jugement du tribunal pour mettre un terme, à cet égard, à -sa convoitise. Ajoutons que toutes les dépenses du Poinsonnet sont -loin d’être payées, que mademoiselle Céleste a engagé des valeurs, a -contracté des obligations, indépendamment des 6,000 fr. d’hypothèque -que le tribunal connaît. - -Il n’est pas plus vrai de dire qu’au moment où le Poinsonnet a été -construit, M. de *** était sur le point d’être ruiné. N’oublions pas -d’abord que l’important, au point de vue de la cause, est précisément -de savoir si M. de *** se croyait ou ne se croyait pas ruiné. Le -doute à cet égard n’est pas possible. M. de *** espérait, et avec -raison, que ses propriétés seraient vendues 800,000 francs. C’est par -suite d’une dépréciation, aussi considérable qu’inattendue, qu’en son -absence, les immeubles ont été vendus moitié de leur valeur, et que sa -déconfiture a été consommée en huit jours. En admettant donc que le -Poinsonnet fût une libéralité de M. de ***, elle serait antérieure de -deux ans aux poursuites des créanciers, elle n’aurait jamais pu, par -conséquent, être faite en fraude de leurs droits. Sous ce point de vue -encore, mademoiselle Céleste ne saurait être dépouillée de ce qui lui -appartient. - -Battus sur ce terrain, MM. D... et B... invoquent des vraisemblances. - -Ils épuisent tous les termes de la vénerie, de l’art héraldique; ils -accumulent toutes les hypothèses pour montrer que M. de *** aurait pu -avoir l’idée d’acheter le Poinsonnet pour lui-même. Eh! messieurs, ne -vous donnez pas tant de mal! Nous vous accordons que M. de *** aurait -pu avoir cette idée. L’a-t-il eue? Voilà le point à établir. - -Il nous est aisé de prouver le contraire, puisque c’est lui précisément -qui a donné à mademoiselle Céleste la pensée de replacer son argent de -cette façon. - -Vous criez à l’invraisemblance! attendez; les faits vont vous -convaincre. - -Le bulletin de la poste aux chevaux, laissé au dossier, prouve qu’à -la date par nous indiquée, le mobilier de mademoiselle Céleste a été -conduit dans le Berry. Les frais de transport ont coûté 600 fr.; c’est -ce mobilier, dont nous avons donné les factures, Vigand et autres, qui -n’a jamais cessé d’être la propriété de mademoiselle Céleste, et qui a -été depuis transporté chez elle au Poinsonnet. - -Trois ans après, la liaison de mademoiselle Céleste avec M. de *** -avait changé de caractère; aux illusions commencèrent à succéder des -appréciations plus froides et plus raisonnables. La famille de M. de -*** voulait le marier. Mademoiselle Céleste n’apportait à ces projets, -dont elle comprenait la nécessité, aucun obstacle. Sa correspondance -l’atteste. Mais ce lien ne pouvait se rompre en un jour. M. de *** -comprenait que la vie commune devenait impossible. Mais il ne pouvait -consentir à laisser s’éloigner de lui la femme qui avait été pendant -trois ans la compagne de sa vie. C’est alors qu’il eut l’idée de -l’engager à acheter un petit domaine, dans le but de se créer ou une -retraite pour l’avenir, ou un revenu avantageux. Se séparant de M. de -***, elle devait reprendre son mobilier, qui allait tout naturellement -trouver sa place au Poinsonnet. On chercha d’abord un emplacement -convenable. Mademoiselle Céleste ne nie pas que M. de *** l’ait dirigée -dans cette recherche; mais elle l’accompagnait toujours, et rien n’a -été fait sans son assentiment. La position du Poinsonnet, à quelques -mètres de la forêt, a paru avantageuse. «Si vous n’habitez pas un -jour ou l’autre par vous-même, lui disait M. de ***, vous trouverez -facilement à louer votre propriété comme rendez-vous de chasse.» Qu’on -ne s’étonne donc pas si le Poinsonnet a reçu une approbation qui -rappelle tous les attributs de la chasse; à l’origine, mademoiselle -Céleste ne comptait occuper que la maison du garde. Elle a cédé à -un entraînement naturel aux personnes qui viennent d’acheter et aux -conseils de M. de ***. Elle a fait venir Lamarche le maçon, et Duly le -charpentier. Elle leur a tracé à la plume, sur un morceau de papier, le -plan du pavillon qu’elle voulait. - -Pour mieux marquer l’intention de la rupture projetée entre elle et -M. de ***, elle est revenue à Paris et s’est engagée au théâtre des -Variétés. - -M. de *** n’était point brouillé avec mademoiselle Céleste. Il séparait -sa vie de la sienne, mais sans pensée de rupture définitive. Qu’y -avait-il d’extraordinaire à ce qu’il s’occupât de la réalisation d’un -projet qu’il avait inspiré, et dans lequel se trouvait la trace de son -souvenir? - -Y a-t-il lieu de s’étonner davantage si M. de *** a fait à ses -frais, avec sa voiture et ses chevaux, le transport du mobilier de -mademoiselle Céleste, comme nous le reprochent si haut MM. D... et B...? - -Des mois s’étaient écoulés, le mariage de M. de *** avait manqué. Alors -seulement M. de *** commença à s’apercevoir des embarras d’argent -qui allaient le presser de toutes parts. Il mit sa terre en vente, -et s’ennuyant tout seul dans le Berry, il prolongea ses séjours au -Poinsonnet. - -Le tribunal a su, du reste, que si ces messieurs avaient des yeux de -lynx pour apercevoir les traces du passage de M. de *** au Poinsonnet, -ils étaient complétement frappés de cécité devant les robes, les -amazones, les métiers à tapisserie, les ouvrages à la main de -mademoiselle Céleste. - -Le reste des propriétés de M. de *** avait été vendu en son absence, -avec des pouvoirs émanés de lui, mais qu’il n’avait pas donnés pour -vendre à si bas prix, ce qui a donné lieu à des réclamations par lui -adressées à M. M..., procureur de la République. - -Alors seulement M. de *** a connu, pour la première fois, toute -l’étendue de sa ruine. - -Il est retourné au Poinsonnet, a vendu ses chiens à M. M..., ainsi -qu’à deux ou trois autres personnes dont le nom nous échappe, a envoyé -une partie de sa sellerie en payement à Johns, son sellier, a vendu -une voiture et un cheval à M. S..., a donné à son piqueur, qu’il avait -depuis six ans, les chiens trop jeunes pour être vendus, et le petit -sanglier, dont il a été tant question dans ce procès. Il n’a laissé que -ses effets exclusivement personnels, a mis en ordre tous les papiers -et tous les reçus des travaux dont il avait surveillé l’exécution au -Poinsonnet. - -Les adversaires triomphent de ce qu’une grande partie de ces reçus est -au nom de M. de ***. Qu’y a-t-il de surprenant? M. de *** était sur les -lieux, mademoiselle Céleste était momentanément absente, les ouvriers -et les entrepreneurs lui apportaient des factures ainsi conçues, il ne -prenait pas la peine de les faire rectifier; mais les entrepreneurs qui -avaient été appelés à l’origine des travaux savaient très-bien qu’ils -travaillaient pour le compte de mademoiselle Céleste. - -Mademoiselle Céleste, d’ailleurs, ne fait pas difficulté d’en convenir. -La fausseté de sa position, dans le Berry, par suite de ses relations -avec M. de ***, était pour tous les fournisseurs une cause d’embarras. -Elle avait toujours eu la discrétion de ne pas se faire appeler madame -de ***, et craignant de la désobliger en l’appelant _mademoiselle_, les -fournisseurs lui adressaient jusqu’à ses gants au nom de M. de ***. -S’il y avait eu la moindre pensée de fraude, soit de la part de M. de -***, soit de la part de mademoiselle Céleste, on se serait bien gardé -de prendre les reçus au nom de M. de ***, et l’absence même de toutes -précautions à cet égard est la preuve de la sincérité des actes faits -deux ans auparavant. - -Une autre preuve non moins forte de la sincérité de ces actes se trouve -dans la correspondance de M. de ***. Nous avons produit dix lettres -de M. de *** qui ne sont pas évidemment écrites pour les besoins de -la cause, et où il reconnaît à chaque ligne ce droit de propriété de -mademoiselle Céleste. - -Le tribunal n’oubliera pas d’ailleurs la visite que mademoiselle -Céleste a faite au Poinsonnet, et qui lui a été si amèrement reprochée. -Elle a vu et rangé tous les papiers, tous les reçus dont on se fait -une arme contre elle.--Rien ne lui était plus facile que de les -emporter ou de les détruire. Elle les a scrupuleusement laissés à -leur place, de sorte qu’aujourd’hui nous sommes fondés à dire à nos -adversaires: Toutes ces pièces dont vous faites un si grand étalage -sont sans intérêt, puisque mademoiselle Céleste les a laissées à votre -disposition, ou si elles sont susceptibles de discussion, vous êtes -obligés de vous incliner devant la parole d’un adversaire, qui vous a -donné un tel exemple de loyauté! - -Nous devons, au surplus, le rappeler, MM. D... et B... n’ont pas -éprouvé la moindre émulation de générosité. - -En dehors même du procès, ils n’ont rien épargné à mademoiselle -Céleste: injures, mauvais procédés, ils ont tout accumulé. Ils ont -fouillé ses papiers, scruté ses correspondances, envahi son domicile en -son absence. - -Contre tant d’attaques aussi violentes qu’injustes, mademoiselle -Céleste n’a qu’une force, son bon droit, elle n’a qu’une espérance et -qu’un appui, c’est la protection qu’elle attend avec confiance de la -justice. - - -Chronique de l’Indre. - - 23 août 1852. - -Une foule immense se pressait mardi dernier, dans la salle d’audience -du tribunal civil de Châteauroux. Deux avocats célèbres, appartenant -l’un et l’autre au barreau de Paris, avaient été annoncés. - -Il s’agissait d’un procès suivi par un créancier de M. le comte de ***, -contre mademoiselle C... - -On ne saurait exprimer la verve, l’entraînement avec lesquels -l’illustre avocat de mademoiselle C... a abordé successivement les -aspects divers de la cause. - -Tout l’auditoire était sous le coup d’une vive émotion. - -Mᵉ M..., avec cette parole toujours grave d’un maître du barreau, -s’est constamment attaché à resserrer son procès sur le terrain du -droit, pour mieux le dégager de l’impression produite par la brillante -plaidoirie que l’on venait d’entendre. - -Le barreau de Châteauroux a pris sa belle part dans cette lutte -oratoire; Mᵉ Moreau, son bâtonnier, plaidant pour un intérêt analogue à -celui de mademoiselle C..., a résolûment abordé les principes et les a -exposés avec la science et la force de logique qui le distinguent. - -C’était une fortune que la rencontre de ces trois hommes de talent, et -la population en conservera longtemps le souvenir. - -Si notre réserve nous interdit de rien préjuger d’une cause mise en -délibéré, nous devons constater que le public nombreux qui assistait -aux débats confirmait, en sortant du palais, ce fait avancé par Mᵉ -D..., qu’au lieu d’exciter les prodigalités de M. le comte de ***, sa -cliente s’est toujours efforcée de les combattre. - - - - -COUR IMPÉRIALE DE BOURGES. - - -Note pour mademoiselle C..., contre M. D... saisissant; B..., -intervenant. - - -§ Ier. - -_Question à juger._ - -MM. D... et B... reconnaissent que mademoiselle Céleste a en sa faveur -le titre et la possession. - -Mais ils prétendent que ce titre et cette possession ne sont qu’une -apparence mensongère. - -MM. D... et B... sont demandeurs, ils doivent détruire l’efficacité -du titre et de la possession de mademoiselle Céleste, et puisqu’ils -allèguent la fraude, c’est à eux de la prouver. - -Remplissent-ils cette double condition? - -Mademoiselle Céleste, dont les papiers ont été fouillés par ses -adversaires, avant comme après, et malgré les arrêts de la justice, -n’est-elle pas en droit d’exiger au moins que cette preuve, pour être -admise, ne laisse rien à désirer? - - -§ II. - -_Les fins de non-recevoir._ - -Avant d’aborder la discussion, MM. D... et B... (page 2 de leur second -mémoire) insinuent que M. Pierre, intervenant, aurait renoncé à la fin -de non-recevoir tirée des articles 2209 et 2210 du code Napoléon. - -M. Pierre a si peu renoncé à ce moyen, que Mᵉ Guillot, plaidant pour -lui, a formellement rappelé le principe plus sévère encore, que -l’action révocatoire n’était ouverte qu’au créancier qui ne trouvait -pas dans les autres biens de son débiteur un gage suffisant pour sa -créance. Donc nécessité de discussion préalable des biens que le -débiteur a hypothéqués spécialement ou dont la propriété dans ses mains -n’est contestée par personne. - -Ce moyen eût-il été abandonné par M. Pierre, mademoiselle Céleste -aurait le droit de le reprendre et de le soutenir devant la cour, -puisqu’elle a déclaré en première instance qu’elle se rendait commune -la défense de M. Pierre à cet égard. - -Dans ce système, n’a-t-elle pas plaidé à Bourges que M. D... était payé -totalement par sa collation dans l’ordre de la Châtre? - -Quant à M. B..., le chiffre de sa créance est encore douteux, puisqu’il -y a appel du jugement rendu par le tribunal de la Seine. - -Ce qu’il y a de certain, c’est qu’il reçoit 10,000 francs dans les -ordres, et qu’au moyen de l’opposition qu’il vient de pratiquer entre -les mains de M. de la Châ..., débiteur de M. de ***, par suite du -transport que M. B... lui a fait de sa créance, M. B... se trouve avoir -deux garanties pour une. - -N’oublions pas d’ailleurs quel est le caractère du procès. C’est une -action en fraude qui est dirigée contre nous. - -Cette action n’appartient ni à M. D..., ni à B... - -En effet, deux choses constituent la fraude, _l’intention et le -préjudice_. - -D..., payé sur les immeubles dont le prix est distribué à la Châtre, ne -subit aucun _préjudice_ par suite des actes qu’il attaque. - -B..., créancier postérieur au 13 août 1850, ne peut imputer à M. de *** -_l’intention_ de nuire à ses droits. - -B..., embarrassé par la date de son titre, qui est de juillet 1851, -prétend en vain que les causes de cette seconde obligation sont -antérieures, au moins pour partie, à l’acquisition du Poinsonnet. Cela -ne pourrait être vrai que pour une portion extrêmement minime, par deux -raisons: la première, c’est que cette obligation comprend le prix du -transport de 39,000 fr. sur M. de la Châ..., transport qui n’a eu lieu -qu’en juin 1851. La seconde, c’est que la première obligation D... et -B... étant du 10 mai 1850, les fournitures faites dans l’intervalle -sont nécessairement très-importantes. - -Ajoutons que dans tous les cas cette portion est déjà couverte par les -10,000 francs que M. B... touche dans les ordres. - -Pour échapper à des moyens aussi décisifs, l’adversaire a été obligé de -se retrancher derrière la théorie de la simulation absolue, qui a le -double inconvénient de venir tard dans la cause et d’être en désaccord -avec tous les faits, tous les actes et toutes les circonstances du -procès. - -Au point de vue moral, il serait par trop fort que M. B... pût attaquer -des droits acquis et des actes authentiques, pour la sauvegarde de -créances dont l’origine est si peu digne d’intérêt et qui seraient -encore moins excusables si M. de *** était à cette époque ruiné, comme -le prétendent MM. D... et B... - - -§ III. - -_Objet du procès._ - -Le procès a un double objet: le mobilier du Poinsonnet, le pavillon du -Poinsonnet. - - -§ IV. - -_Mobilier._ - -Mademoiselle Céleste adresse aux adversaires les questions suivantes: - -Est-il constaté qu’elle ait fait transporter en Berry son mobilier de -la place de la Madeleine? - -Est-il constaté qu’elle ait déboursé les frais de ce transport? - -Oui, car elle rapporte au dossier la quittance de la poste aux -chevaux: le fait n’a même pas été contesté. - -Ne produit-elle pas des factures s’appliquant à ce mobilier?--Oui, -incontestablement. Il y en a même qu’elle a fait enregistrer dès le -lendemain de la saisie, aux droits de 200 francs environ, pour mettre -sa demande à l’abri de toutes fins de non-recevoir, en énonçant -régulièrement, au moins pour partie, les preuves de sa propriété. On -comprend du reste, par l’énormité de cette dépense, qu’elle n’ait pas -pu faire enregistrer toutes les factures. - -Il est facile de reconnaître l’application de ces factures, qui -remontent aux années 1844, 1845, 1846, 1847, toutes années antérieures -aux relations de M. de *** avec mademoiselle Céleste; elle ne doit donc -pas ce mobilier aux libéralités de M. de ***. - -B... a pris communication de ces factures. Il est allé chez les -marchands, comme le prouvent plusieurs lettres que nous avons -représentées, et il n’a rien articulé à l’encontre des pièces produites. - -Cependant il veut faire vendre le tout! - -Bien différente a été la conduite de mademoiselle Céleste. N’est-il -pas constaté que, par ses conclusions signifiées en première instance, -elle a reconnu et distingué, parmi les objets mobiliers qui lui -appartiennent, ceux qui avaient été déposés chez elle par M. de ***, et -qu’elle a demandé acte de sa reconnaissance à cet égard. - -Oui, tel était le but du voyage, voyage nécessaire, qu’elle a fait -au Poinsonnet, parce qu’en tout elle voulait agir avec loyauté. -C’est par ce motif qu’elle a marqué de numéros les objets qui ne lui -appartenaient pas. - -En résumé, M. B..., qui devait prouver contre mademoiselle Céleste, ne -rapporte aucune justification. - -Mademoiselle Céleste, qui n’avait aucunes preuves à faire, les rapporte -toutes. - - -§ V. - -_Acquisition et construction du Poinsonnet._ - -Mademoiselle Céleste procédera de même que pour le mobilier. - -N’est-il pas constant que le prix de l’hôtel Cléry est en rapport avec -le prix de l’acquisition de la location du Poinsonnet? - -N’est-il pas constant que mademoiselle Céleste a envoyé de Paris divers -objets qui sont entrés dans la construction du Poinsonnet, tels que les -cheminées de marbre, poêle, treillis en fer qui sont dans le parterre, -corbeille en fil de fer, volière, etc.? - -Toutes les factures à son nom sont au dossier. - -La correspondance ne justifie-t-elle pas qu’à diverses reprises et -pendant la durée des travaux, mademoiselle Céleste a envoyé de l’argent -à Châteauroux? - -Ne représentons-nous pas les quittances des ouvriers, payés par suite -de l’emprunt Pierre, pour lequel mademoiselle Céleste a donné une -procuration datée de Paris, où elle était retenue par son service -au théâtre, cette procuration enregistrée, légalisée avant toutes -poursuites? - -Tous les ouvriers qui restent à payer ne comptent-ils pas sur -mademoiselle Céleste pour leur payement? Ce n’est pas là une feinte, -un moyen d’intéresser la justice; mademoiselle Céleste a énoncé -formellement cet engagement dans la lettre publiée par ses adversaires; -elle l’a pris en effet, elle l’exécutera, la justice reconnaissant son -droit. C’était son obligation, puisque les ouvriers travaillaient en -réalité pour elle. - -Mademoiselle Céleste ne conteste pas que beaucoup des mémoires des -travaux du Poinsonnet sont au nom de M. de ***, cela a été expliqué par -nous dans la note de première instance, nous n’avons pas besoin d’y -revenir. - -Elle ne disconvient pas non plus que M. de *** ait voulu lui faire -quelques cadeaux pour aider à la construction du pavillon. - -M. de *** n’était pas ruiné alors, M. de *** se croyait, et avec -raison, au-dessus de ses affaires: il avait bien le droit de faire -des libéralités de bien peu d’importance quand on les compare à sa -situation. Le ministère public a semblé reconnaître qu’à ce moment M. -de *** aurait pu, d’un trait de plume, faire à mademoiselle Céleste -cadeau du pavillon tout construit; ce qu’il pouvait faire pour le -tout, comment n’aurait-il pas pu le réaliser pour des payements sans -importance? - -Ces libéralités, d’ailleurs, n’ont jamais existé qu’en projet. -Mademoiselle Céleste a été obligée de payer avec ses ressources -personnelles, et ce qui n’est pas payé, c’est elle qui le doit. - -Le compte du Poinsonnet n’est pas difficile à faire: - - Mademoiselle Céleste a commencé par - payer au vendeur 6,000 fr. - Elle a emprunté de M. Pierre 6,000 - Ses lettres prouvent qu’elle a envoyé de - Paris 5,000 - Ses lettres, confirmées par les factures à - l’appui, prouvent encore qu’elle a envoyé: - cheminées, treillages et poële, - etc., le tout pour une somme de 3,500 - Il est dû à Châteauroux pour le Poinsonnet - une somme d’environ 12,000 - -------- - Cela donne en total 32,500 - -C’est, à quelques centaines de francs près, le prix de revient du -Poinsonnet. - -Les adversaires se sont bien gardés d’annoncer des chiffres précis à la -cour, ils ne parlent que par 30 ou 60,000 fr., mais si on leur demande -des détails ils n’en fournissent aucun. - -Ils ont pris nos pièces, ils les ont même envoyées à Paris, sans -qu’elles fussent revêtues d’aucun visa. Mademoiselle Céleste avait -protesté par acte signifié contre de tels abus, et avait même demandé -que les pièces fussent retirées du procès. C’est le motif pour lequel -elle n’avait pas exploré plus tôt ce qu’elles contenaient. - -Si la construction du Poinsonnet avait été la propriété de M. de ***, -comment n’aurait-il pas pris les bois nécessaires à cette construction -sur les dépendances de la terre de ***. - -Lors même que les allégations des adversaires seraient aussi vraies -qu’elles ont été prouvées fausses quant aux coupes des bois, il est -bien évident que M. de ***, qui ne craint pas, dans le système des -adversaires, de déshonorer sa propriété, eût bien trouvé, en abattant -quelques arbres de bordures, le bois nécessaire à la construction d’un -pavillon de 15 mètres de long sur 11 mètres de large. - -Les factures de Lemerle sont produites par les adversaires au milieu -des pièces qui ont été remises par le séquestre. - -Donc pour le terrain nous pouvons, comme pour le mobilier, dire que MM. -D... et B... n’ont rien prouvé, et que mademoiselle Céleste, qui n’a -rien à prouver, a rapporté toutes les pièces désirables. - - -§ VI. - -_Présomptions de simulation invoquées par les adversaires._ - - -PREMIÈRE PRÉSOMPTION. - -_Situation de fortune de M. de ***._ - -Où donc eût été l’intérêt de faire des actes simulés au préjudice de -ses créanciers pour un homme qui avait la conviction que sa fortune -dépassait deux fois son passif, et qui, au moment de la vente de ses -biens, croyait encore que, tous ses créanciers étant payés, il lui -restait 150 ou 200,000 francs. - -Vous méconnaissez aussi les enseignements de cette correspondance que -vous avez arrachée au secret qui lui était destiné. Relisez, et vous -verrez que, quand M. de *** s’aperçoit enfin de sa ruine, son désespoir -éclate, et qu’au lieu de se ménager une retraite pour y vieillir, il ne -pense qu’à se faire soldat en Afrique ou mineur en Australie. - -C’est alors que, par un sentiment de délicatesse qui a touché le cœur -de la cour, mademoiselle Céleste lui offre, dans les termes les plus -affectueux, les ressources dont sa famille et elle peuvent disposer. - -C’est alors qu’elle lui dit dans une lettre: «_Garde mes 40,000 fr., -tu peux t’en servir pour tenter la fortune, je n’en ai pas besoin -maintenant; si tu me les rendais, il me faudrait bien les replacer._» - -Si ce ne sont pas les termes mêmes de la lettre que nous n’avons pas -sous les yeux, c’en est certainement le sens. - -Cette idée de prête-nom est vraiment incroyable, et elle ne pouvait -germer que dans l’esprit de M. B... - - -DEUXIÈME PRÉSOMPTION. - -M. B... met sous ce paragraphe l’analyse des nombreux procès qu’il crée -de tous côtés. - -Il s’étourdit du bruit qu’il fait lui-même. - -Pourquoi tant de tapage? - -Apprécions à notre tour le caractère et les motifs de cette guerre si -acharnée qu’il a déclarée à mademoiselle Céleste. - -Est-il inscrit sur le Poinsonnet? Non, sa créance résulte d’une -obligation avec affectation spéciale sur les terres de M. de ***. - -Rêve-t-il donc quelque marc le franc avec les créanciers -chirographaires dont il a fixé le chiffre à 300,000 fr.? - -Nous lui faisons la même question quant au mobilier. - -Ce serait bien désintéressé de sa part, et nous avons quelque peine à -croire au désintéressement de M. B... - -La violation du domicile de mademoiselle Céleste, l’exploration -illégale de ses papiers et de ceux de M. de ***, exécutée par M. B... -en personne, n’avaient-elles pas un but caché? Voulait-on priver M. de -*** des papiers qui lui étaient nécessaires pour discuter le chiffre -des créances D... dans le procès de Paris. - -Espérait-on se procurer des armes pour attaquer la créance Céleste? - -La cour ne perdra pas de vue quelles inimitiés pouvait nourrir contre -mademoiselle Céleste un homme à l’égard duquel elle s’était crue -autorisée à se servir, dans sa correspondance, d’expressions que nous -n’avons pas cru devoir répéter en plaidant, d’un homme à l’influence -duquel elle cherchait à soustraire M. de ***. - -Dans son ardeur à tout incriminer, M. B... a prétendu que mademoiselle -Céleste avait produit à l’ordre pour une créance de 20,000 fr. - -Rien de plus inexact. - -Mademoiselle Céleste ne figure pas à l’acte; le notaire a fait accepter -l’obligation par son clerc. Elle n’a pas produit à l’ordre. En énonçant -ce fait devant la cour, mademoiselle Céleste a dit la vérité. - -L’insistance que vous mettez ne peut servir qu’à une chose, c’est à -donner une nouvelle preuve qu’à cette époque M. de *** ne se croyait -pas ruiné. Nous aimons à en trouver l’aveu dans votre bouche. - - -TROISIÈME PRÉSOMPTION. - -On crie à l’invraisemblance parce que mademoiselle Céleste aurait songé -à se créer pour elle-même, au Poinsonnet, une petite propriété avec -l’idée de louer la locature et le chenil, comme rendez-vous de chasse. - -Qu’y a-t-il d’inadmissible dans cette idée qui lui avait été donnée par -M. de ***, par M. le comte de T... et M. le comte de B... - -La demande de location qui lui est faite par diverses personnes, -demande dont elle justifie par des lettres envoyées à la cour, prouve -assez que cette idée n’était pas aussi extraordinaire, aussi dénuée de -sens que M. B... se plaît à le dire. - -Au nombre des personnes qui ont écrit, nous pouvons citer M. H., -notaire à Châteauroux. - - -QUATRIÈME ET CINQUIÈME PRÉSOMPTIONS. - -Il aurait été de bon goût de la part de M. B... de ne pas insister sur -les ressources que mademoiselle Céleste a pu posséder en dehors de son -théâtre et des économies de sa famille. - -Ainsi que nous le disions dans notre première note, quand on veut -insulter mademoiselle Céleste, on lui oppose sa fortune; quand on veut -la dépouiller on lui objecte sa misère. - -Nous avons charitablement averti M. B... de la contradiction dans -laquelle il était tombé. Son habile avocat est venu à son secours. -Il a imaginé une théorie intermédiaire qui consiste à plaisanter -mademoiselle Céleste sur l’administration de sa fortune. - -Trêve de généralités. - -Que veulent les adversaires? Forcer une dernière fois mademoiselle -Céleste à une discussion pénible. Elle en aura le courage pour éclairer -la justice, elle a justifié d’un titre de rente tout à fait étranger à -M. de ***. - -On a répondu que si elle l’avait eu, elle l’aurait encore. Nous -ne comprenons pas cette persistance des adversaires, nous avons -positivement offert de prouver que la rente avait été vendue par elle -le jour de l’achat de l’hôtel Cléry, et nous avons nommé l’agent de -change qui a fait la négociation. - -Devant l’audace d’un nouveau démenti, nous produisons les deux -bordereaux. - -Il serait aisé à mademoiselle Céleste de faire d’autres justifications -et de souffler sur le fragile château de cartes dont se composent les -hypothèses échafaudées par M. B..., si elle n’était pas arrêtée par des -scrupules que la Cour comprendra, et si elle ne reculait pas à l’idée -de prononcer des noms qui ne doivent pas figurer au procès. - -Si une chose nous a surpris dans le mémoire de M. B..., c’est de le -voir invoquer la correspondance entre mademoiselle Céleste et M. de -***, comme contenant la preuve de la fraude qu’il allègue. - -Le laconisme avec lequel il en parle prouve du reste qu’il ne se croit -pas bien assuré sur ce terrain. - -Jamais, peut-être, on n’a vu un pareil abus du droit dans les fastes -judiciaires et à la suite une pareille déconvenue. - -Voici un plaideur qui arrive, par tous les moyens imaginables, à se -procurer les papiers les plus secrets, les correspondances les plus -intimes de ses adversaires. - -La défense qui lui est opposée n’a plus rien de libre ni de spontané; -elle n’a plus le choix de ses armes. Tout est mis à jour, tout est -révélé. - -Il n’y a rien dans la correspondance au point de vue de la fraude, il y -a tout au point de vue de la sincérité des actes et de la loyauté que -mademoiselle Céleste n’a cessé d’apporter dans les déclarations qu’elle -a faites devant la justice. - -Nous en avons la ferme conviction, cette correspondance sera le salut -de sa cause. - -La Cour a les lettres sous les yeux, elle en a bien pénétré le sens. -Elle rapprochera les sentiments exprimés des faits et des actes, elle -acquerra la preuve irréfragable que le récit que nous avons présenté -est vrai et sincère. - -Au lieu de s’attacher aux minutes comme le fait M. B..., elle -appréciera avec élévation. - -Nous en dirons autant de la lettre à laquelle se rattache le nom de M. -T. de ***. - -Nous avons beau lire et relire cette lettre, nous n’y voyons rien dont -on puisse tirer argument contre mademoiselle Céleste. - -Le but de la lettre est de prier M. T. de *** de racheter les objets -personnels à son frère. La seule allusion faite au procès n’exprime que -l’inquiétude bien naturelle chez une femme engagée pour la première -fois dans un procès d’où dépend toute sa fortune. - -Cette lettre, au surplus, a reçu de M. T. de *** lui-même, sur le sens -dans lequel on voulait l’interpréter, un démenti dont les adversaires -ont dû comprendre la portée. - -Vous prétendez, messieurs, avoir été autorisés à la produire; mais il -est constant aujourd’hui que vous ne la possédez que par l’effet d’une -surprise, et que, loin de vous avoir encouragés, M. T. de *** repousse -non-seulement le sens que vous lui donnez, mais l’usage que vous en -faites. - -Nous croyons avoir répondu à toutes les objections des adversaires, et -il nous paraît inutile d’insister davantage. - -Pourquoi aurions-nous dans les arguments de M. B... plus de confiance -qu’il ne paraît en avoir lui-même? - -En relisant les dernières lignes du Mémoire, nous trouvons les -prémisses bien pompeuses et la conclusion bien modeste. - -Après avoir crié bien haut que la preuve de la fraude est faite, on -se résume à demander une enquête pour tâcher de courir après quelques -indices. - -C’est toujours le même système. - -On a commencé par dire: Si nous pouvions avoir les papiers explorés au -Poinsonnet, on y trouverait le démenti des actes. On a eu ces papiers -en première instance, et on n’y a rien trouvé. - -On s’est rejeté alors sur la correspondance. On a dit et répété: Si -nous pouvions avoir la correspondance, elle nous donnerait gain de -cause. Cette correspondance, pour vous ôter tout prétexte, nous vous -l’avons livrée; vous n’y avez trouvé que la preuve des bons sentiments -de mademoiselle Céleste. - -Maintenant on a l’air de soupirer après une enquête; si elle avait -lieu, elle tournerait certainement à la confusion des adversaires. - -La Cour a donc encore plus de raisons pour confirmer le jugement du -tribunal de Châteauroux que le tribunal de Châteauroux n’en avait pour -le rendre. - -Mademoiselle Céleste a fait sa confession dans ce procès. - -M. B..., lui, n’a rien confessé. Si quelques actes de sa vie ont été -révélés à la justice, ils n’ont été connus que bien malgré lui et par -la lecture de pièces et documents judiciaires. - -S’il n’a pas fait sa confession, en revanche il a fait beaucoup de -morale. - -Mais un tel langage n’a aucune valeur de sa part; M. B... est -évidemment trop intéressé. - -Où aboutirait d’ailleurs cette morale dans le procès? Elle arriverait, -sous le prétexte que M. de *** peut avoir déboursé quelque argent sur -les travaux du Poinsonnet, à dépouiller mademoiselle Céleste de tout ce -qui lui appartient, de tout ce qui appartient à sa famille. - -Enoncer un pareil résultat, c’est le rendre moralement impossible. - - - - -TRIBUNAL DE COMMERCE. - - -Note pour mademoiselle Céleste, contre M. B... et MM. Crémieux, -Guillemot, Legris. - -Mademoiselle Céleste demande la permission au tribunal de mettre sous -ses yeux un résumé très-succinct des moyens qu’elle oppose à la demande -de M. B..., et à celle des créanciers qui ont cru devoir intervenir -dans le procès, à la suite de M. B... - -Cette discussion très-rapide comporte tout naturellement l’examen des -deux moyens de forme et de la question du fond. - - -§ 1er. - -_Fin de non-recevoir._ - -_Non-recevabilité de la tierce opposition._ - -1º M. B... - -M. B... est non recevable à former tierce opposition au jugement obtenu -par mademoiselle Céleste contre M. de ***. - -En effet, au moment où l’obligation de mademoiselle Céleste a pris -naissance, M. B... n’avait _aucun droit_. Le titre qui a donné lieu au -jugement de mademoiselle Céleste contre M. de *** est du 15 avril 1851. - -Or, quel est le titre présenté par M. B...? - -C’est une obligation de 46,000 francs en date du 19 juillet 1851. - -M. B... a essayé d’établir une confusion: il a prétendu que les -fournitures, causes de cette obligation, remontaient à une époque -antérieure à 1850. - -Cette affirmation est démentie par tous les faits de la cause. - -D’abord, l’obligation du 19 juillet 1851 a été précédée d’une autre -obligation de 45,000 francs, en date du 18 mai 1850, souscrite par -M. de ***, au bénéfice de M. D..., prédécesseur, associé, et plus -tard prête-nom de M. B... Cette première obligation porte, au bas de -l’obligation même: _pour solde de tout compte_. - -Cette obligation venait elle-même postérieurement à un jugement du -tribunal de commerce de la Seine, pour une somme de 15,879 francs 30 -cent., auquel jugement M. de *** a acquiescé le 26 janvier 1849. - -Il est donc certain, par cette première raison, que les causes de -l’obligation du 19 juillet 1851 sont postérieures à 1850. - -Nous apportons une nouvelle preuve, c’est une facture signée de M. -B..., en date du 13 mars 1851, et portant: _pour solde de tout compte_, -facture remise au Tribunal. - -Nous apportons enfin une troisième raison: c’est que l’obligation de -1851 se compose en grande partie, jusqu’à concurrence de trente et -quelque mille francs, d’un transport de créance La Châ... et Liév..., -que M. de *** avait garanti. Les reçus de M. B... portant la date de -1851 sont au dossier. - -Est-il besoin de rappeler que M. B... est en ce moment en instance -devant la cour impériale de Paris sur la validité de son titre, dont -la base se trouve encore dans des fournitures, et dans une garantie -obtenue de la bonne foi de M. de ***? - -Voici un extrait de l’obligation B..., en date du 19 juillet 1851. - -A été extrait littéralement ce qui suit: - -M. de *** déclare, sous les peines de droit, qu’il est célibataire, et -qu’il n’a jamais été tuteur, curateur ou comptable de deniers publics; - -Que les immeubles ci-dessus hypothéqués ne sont grevés d’aucun -privilége, mais qu’ils sont grevés par hypothèque conventionnelle: - - 1. De la somme de 150,000 francs, due, etc. - 2. - 3. - 4. - 5. - 6. - -Et par hypothèque judiciaire: - -1. de la somme de 40,000 fr. due à mademoiselle Céleste, en vertu d’un -jugement rendu par le tribunal de commerce de la Seine, dans le courant -du mois d’avril dernier; - -2. Et de 2,000 fr. dus, etc. - -Dans une pareille situation, M. B... n’a pu prendre lui-même au -sérieux le procès qu’il nous faisait. Il marchait de déception en -déception; après avoir plaidé longtemps sous le nom de D..., payé -dans l’ordre sous le nom de D..., dont les aveux trop naïfs avaient -compromis le succès de tant de poursuites, M. B... s’était décidé à -agir par lui-même. Mais voilà que son titre même constitue une fin de -non-recevoir contre l’action qu’il a intentée. - -Comment faire? - -M. B... s’est mis en quête pour trouver des alliés. Il a cherché -parmi les créanciers de M. de *** les éléments d’une coalition contre -mademoiselle Céleste. - -La plupart de ces créanciers ont refusé de s’associer à cette guerre, -que rien ne justifie. Nous le prouvons par leurs lettres. Trois -seulement y ont consenti. Ce sont MM. Legris, Guillemot, Crémieux. - -Voyons si M. B... doit se féliciter de cette diversion judiciaire. - - -2º M. LEGRIS. - -Nous n’avons plus besoin d’en parler. M. Legris s’est désisté de sa -demande, quand il a su ce qu’on voulait faire de son nom. - - -3º M. GUILLEMOT. - -M. Guillemot n’est que le cessionnaire de M. Thomas B..., à qui M. de -*** avait, en 1851, racheté une voiture d’occasion pour une somme de -cinq mille francs. Il a reçu déjà une somme de deux mille francs, à -valoir sur sa créance, dans le courant de 1853. M. Guillemot, si nous -sommes bien informés, n’a poursuivi que parce que M. B... lui a garanti -les frais, et c’est ce que M. d’Orléans, son huissier, serait disposé -à attester, s’il en était besoin. Car M. Guillemot n’a dans le procès -aucun intérêt personnel. Que la créance de mademoiselle Céleste soit ou -ne soit pas payée, il ne viendra pas dans l’ordre en rang utile. Il ne -toucherait rien que ce que M. B... voudrait bien lui donner. Le défaut -d’intérêt est une véritable fin de non-recevoir contre M. Guillemot, -aux termes d’une jurisprudence constante, qui décide que la tierce -opposition, formée par un créancier au jugement rendu en faveur d’un -autre créancier, est non recevable, lorsque la décision attaquée ne -change en rien la position du demandeur vis-à-vis du débiteur commun. -(Arrêt de cassation du 9 juin 1847.) - -Voilà donc une intervention qui ne peut servir en rien la cause de M. -B..., puisque M. Guillemot est non recevable, comme M. B... lui-même. - - -4º M. CRÉMIEUX. - -Il n’est pas possible de voir une intervention plus malencontreuse. - -Contre M. Crémieux nous n’avons que le choix des fins de non-recevoir. - -1º Il est payé dans l’ordre. Dans le cas où, comme il le prétend, -il lui manquerait quelque chose, il ne pourrait l’attribuer qu’à sa -complaisance pour M. B..., qui a surchargé ces procédures de frais -énormes, et discrédité les derniers immeubles vendus. - -2º M. Crémieux a connu le jugement de mademoiselle Céleste, ainsi que -l’inscription hypothécaire prise en exécution de ce jugement, puisqu’il -a commencé par accepter une hypothèque, après celle de mademoiselle -Céleste. Il a fait plus, il trouvait sa position tellement bonne et -assurée, que connaissance prise de l’état hypothécaire, il a, par -complaisance et sans y être forcé, fait la gracieuseté de son rang à M. -Blanchard, banquier, à Tours, qui n’a consenti à prêter 16,000 fr. à M. -de *** qu’à cette condition. - -3º M. Crémieux enfin, dans l’obligation même qui lui sert de titre, a, -comme M. B..., laissé énoncer la déclaration faite par M. de ***, de -toutes les hypothèques qui le précèdent, et notamment de l’hypothèque -prise au nom de mademoiselle Céleste, pour sûreté d’une créance de -40,000 fr. - ---M. de *** déclare sous les peines de droit: - -Que ses immeubles sont grevés par hypothèque conventionnelle, - -1º. - -2º, etc., - -et par hypothèque judiciaire, de la somme de 40,000 fr. due à -mademoiselle Céleste, en vertu d’un jugement rendu par le tribunal de -commerce de la Seine, dans le courant du mois dernier. - -Par tous ces motifs, M. Crémieux est non recevable, comme M. B... -Nous pouvons leur opposer à tous deux une jurisprudence non méconnue -des adversaires, aux termes de laquelle l’acquiescement au jugement -ou arrêt susceptible de tierce opposition constitue une fin de -non-recevoir. _Ainsi doit être rejetée la tierce opposition incidemment -formée à un jugement qu’on a connu et qu’on a laissé exécuter._ (Arrêt -de Paris du 18 avril 1833.) - -Nous avons donc établi, par ce qui précède, que ni M. B..., ni aucun -des créanciers intervenants n’ont le droit de former tierce opposition -au jugement obtenu par mademoiselle Céleste. - -Ce jugement subsiste donc avec toute sa force. - - -§ 2. - -_Régularité des lettres de change.--Compétence du tribunal de commerce._ - -Les adversaires ont essayé de démontrer que les lettres de change -étaient irrégulières, et que mademoiselle Céleste était à Paris -le 5 avril 1850, jour de la souscription des lettres de change à -Châteauroux; qu’elle y était également le jour de l’endossement. - -Pour se procurer des pièces, ils ont employé des moyens aussi scabreux -que la razzia du Poinsonnet. - -Qu’ont-ils trouvé? - -1º Un drame-vaudeville, intitulé _les Deux Anges_, qui a été joué pour -la première fois le 9 avril 1850. - -2º Une affiche en date du 12 avril portant le nom de mademoiselle -Céleste. - -3º Une facture de pianos en date du 10 avril 1850, et deux billets de -la même date. - -Il n’est pas possible de se mystifier soi-même plus complétement. - -Le rôle de madame Bompart, dans la pièce des _Deux Anges_, n’a pas été -créé par mademoiselle Céleste. Il l’a été par mademoiselle Lydie. - -Nous rapportons pour attester ce fait un certificat du régisseur des -Folies, signé également par le directeur, et une attestation de M. de -Saint-Hilaire, auteur des _Deux Anges_. - -Nous rapportons mieux encore; nous rapportons les affiches du 9, du 10 -et du 11 avril, où le nom de mademoiselle Céleste ne figure pas, et où -figure celui de mademoiselle Lydie. - -Comment se fait-il que les adversaires, qui ont rapporté les affiches -du 12, aient négligé de se procurer les affiches précédentes? - -Que devons-nous accuser? Est-ce leur défaut d’attention? Le tribunal en -jugera. - -Il n’est pas jusqu’aux notes de l’hôtel de Châteauroux que mademoiselle -Céleste n’ait retrouvées. - -Il n’est pas besoin de faire remarquer au tribunal que la facture de -piano et les billets ne signifient exactement rien dans la cause. -La date d’une facture et de billets qui ne sont pas passés dans le -commerce n’a rien d’authentique. - -En voici la preuve. Mademoiselle Céleste rapporte un certificat de -M. Moulé, qui atteste que le piano qu’il a livré le 10 lui avait été -commandé quelque temps avant la livraison. - -Le prix et le mode de payement étaient donc convenus d’avance. - -Où d’ailleurs les adversaires veulent-ils en venir? Le trajet de -Châteauroux à Paris est de sept heures. Est-ce qu’on ne peut pas être -le matin à Châteauroux et l’après-midi à Paris. - -Ainsi tombent une à une toutes les objections péniblement échafaudées -contre la régularité des lettres de change. - -C’est donc avec raison que le tribunal de commerce, dans son jugement -du 15 avril 1851, a reconnu sa compétence et sanctionné les titres de -mademoiselle Céleste. - -Ce jugement, est-il besoin de le faire remarquer, n’a pas été rendu -avec précipitation. - -L’assignation a été donnée le 7 avril 1851; puis, suivant la pratique -sage et habituelle du tribunal de commerce, la cause a été continuée du -9 au 15 avril, jour auquel a été rendu le jugement. - -Tombe-t-il sous le sens que si mademoiselle Céleste avait voulu -organiser une fraude, elle eût emprunté le nom de sa mère? - -Si M. de *** avait voulu faire tort à ses créanciers, n’aurait-il pas -choisi toute autre personne que mademoiselle Céleste pour prête-nom, et -n’aurait-il pas été plus simple à lui de garder son conseil judiciaire -qui, grâce aux complaisances de M. B... et de ses autres fournisseurs, -parfaitement confiants dans sa loyauté, ne gênait en rien M. de *** -pour ses dépenses? - - -§ 3. - -_Le fond du procès._ - -On n’a cessé, au cours de ces procès, d’accuser mademoiselle Céleste -d’avoir été une des principales causes de la ruine de M. de ***. - -C’est une des choses qui lui ont été le plus pénibles, et elle demande -la permission de se servir de la position que les adversaires lui -ont faite, en s’emparant de sa correspondance, pour repousser cette -accusation, dont les échos ont remonté jusqu’à la cour de Bourges. - -Nous choisissons au hasard dans les extraits de cette correspondance. - -Voici une lettre de 1850, époque à laquelle mademoiselle Céleste était -aux Folies. - - «Je viens des Folies, il est dix heures, je trouve une lettre - pour toi, je m’empresse de l’envoyer, car il y a dessus _pressé_. - Je vais la faire mettre à la poste de suite. Du courage, il - faut sortir de là, il y avait trop de choses entre nous pour que - nous pussions être heureux. Il faut que tu penses à ta fortune, - à ton avenir. Je souffre déjà, je t’ai déjà bien regretté depuis - ce matin. Je t’écrirai tant que tu voudras, mais je le sais, tu - touches chaque jour à ta ruine du bout du doigt, il ne faut pas - faire ce plaisir à tous ces gens qui sont jaloux de toi, il faut - démentir ceux qui disent que tu tires à ta fin. Mais tu me verras - toujours. Quand même tu serais marié, je serai ton amie, qui fais - des vœux pour ton bonheur. - - »Je t’embrasse, - - »CÉLESTE. - - »Jeudi, dix heures du soir: j’ai fait des démarches aujourd’hui, - je vais entrer au Palais-Royal.» - -Dans une autre lettre, elle écrivait à M. de ***: - - «Mieux vaut une petite réalité que de grandes illusions... - - »Je serais heureuse, si tu voulais prendre un bon parti, plutôt - que de te laisser aller à la douleur, si, après m’avoir revue, tu - voulais faire un petit voyage, te marier...» - -Mademoiselle Céleste n’a jamais cherché à abuser de l’influence qu’elle -avait sur M. de ***. Qu’on en juge. - - «Je te l’ai dit, mon bon Robert, je ne suis pas de force à - supporter tes plaintes et tes reproches; l’on ne fait pas son - caractère, je ne puis souffrir l’isolement, ce n’est pas ma - faute; j’en ai peur et tu ne fais rien pour m’y faire prendre - goût. Je débutais hier jeudi, j’avais besoin d’être calme, j’ai - reçu ta lettre le matin et me voilà en pleurs, tu m’accables de - reproches. - - »Pourquoi veux-tu que je n’aie pas pour la solitude la peur que - tu as eue du mariage toute ta vie? bien souvent, pourtant, tu - as fait des projets. La destinée est écrite, on ne la conduit - pas, on la suit. Je crois que tu aurais pu faire autre chose de - moi; nous avons pris à rebours. Je t’ai toujours dit: Marie-toi, - je n’aime pas cette vie calme; mais je finis par trouver tes - accusations tellement exagérées, que je fouille ma vie passée - avec toi et que je m’excuse un peu, en pensant que je ne t’ai - jamais menti sur le genre de vie que je préférais. On ne peut - pas toujours ce qu’on veut. Tu as voulu me régénérer, cela - était impossible: c’est aujourd’hui que je serais infâme, si - j’acceptais ce que tu m’as offert, puisque je sens que je ne - pourrais pas remplir des devoirs sacrés. - - »J’ai, etc. - - »CÉLESTE.» - -Mademoiselle Céleste conseillait à M. de *** de diminuer son luxe et -elle savait elle-même réduire ses dépenses et s’imposer des privations. - - «Il faut que tes intérêts soient les miens, c’est-à-dire que - tu me permettes de te gronder quelquefois et de te donner des - conseils. Si tu m’avais écoutée, les deux années de privations - seraient finies et nous serions à notre aise. Enfin c’est à faire - au lieu d’être fait; donne des ordres en partant, que l’on fasse - vendre tes chevaux à tout prix, cela coûte à nourrir. Je ne suis - pas moins raisonnable que toi, je vendrai le mien à la première - occasion.» - -Dans cet ordre d’idées, nous ne pouvons résister au désir d’imprimer -une dernière lettre, qui dénote combien mademoiselle Céleste avait à -cœur de faire prendre une bonne résolution à M. de ***, et comment -elle repoussait les reproches que celui-ci, souvent, dans son humeur -injuste, lui adressait. - -Pour faire éclater la vérité aux yeux du tribunal, mademoiselle -Céleste n’a pas reculé devant ce que ces souvenirs ont de cruel et ces -révélations intimes d’affligeant pour une femme. - -Abordons maintenant une autre série de preuves. Les passages des -lettres que nous allons citer désormais convaincront le tribunal de -la réalité des prêts que mademoiselle Céleste a faits à M. de ***, -pour l’empêcher d’emprunter à des taux usuraires, et de la délicatesse -qu’elle mettait pour les lui faire accepter, sachant bien que M. -de ***, quoique souvent très-pressé d’argent, n’aurait rien voulu -recevoir, s’il avait pu deviner les sources d’une partie des fonds dont -mademoiselle Céleste disposait. - -Les extraits que nous allons donner étant nombreux, et se rapportant à -la même démonstration, nous les classerons par numéros qui représentent -chacun un fragment de lettre. - - -1. - - Tout s’arrangera avec du temps, ne t’inquiète pas des 2,000 fr. - de la fin du mois. Tu les auras, mon grand-père me les prêterait, - s’il y avait besoin. J’emporterai les 15,000 fr. de samedi avec - moi, pour que tu puisses donner de petits à-comptes. - - -2. - - Enfin, l’on m’avait prêté de l’argent, madame de Seine: mon - grand-père a payé et les a donnés à maman, c’est à elle que je - dois, c’est-à-dire que je suis quitte. - - -3. - - Quand j’aurai mes 40,000 fr., il faudra bien les replacer. Si tu - trouves quelque entreprise, tu sais que tu peux disposer de mon - argent. - - -4. - - Je pourrai encore faire 3,000 fr. au Mont-de-Piété; écris-moi de - suite si cela pourra te tirer d’embarras pour quelques jours, je - te les enverrai de suite en mettant mes boucles d’émeraude en - gage. - - -5. - - J’ai reçu en réponse à ma lettre de sottises la lettre que je - vous envoie, et le même soir j’ai reçu 4,000 fr. - - -6. - - Ecris-moi pour quel chiffre Thomas te poursuit, je tâcherai - d’arranger cela, puisque c’est le plus pressé. - - M. B... est venu voir où tout cela en était. Je ne l’ai pas reçu, - je lui ai fait dire que je ne savais rien. - - -7. - - Ne t’inquiète pas de moi: je n’ai besoin de rien; j’ai un billet - des gens qui m’ont acheté mon hôtel. Je l’escompterai, cela me - fera aller quelque temps. - - -8. - - Si tu vends, _nous aurons mes 40,000 fr._ Si nous ne les avons - pas, eh bien, je chercherai quelques ressources dans mes effets. - J’aurai toujours assez avec ce que me doit Charles C...; ainsi, - cet argent, s’il rentre, est à toi, du moins la moitié: je - n’en veux pas, disposes-en comme tu le voudras. Informe-toi si - quelqu’un veut prendre 20,000 fr. d’hypothèque à ma place. Cela - t’aidera un peu, ne me refuse pas. - - -9. - - Morel n’offre que 1,000 fr. du dockart; si tu veux le garder, je - lui vendrai ma petite voiture 1,400 fr.; garde ta voiture si tu y - tiens le moins du monde, ne te gêne pas. - - -10. - - Quant à cet entremetteur de mariages, de qui même tu m’envoies - les injures, je ne le connais pas. Que veut-il? Que lui ai-je - fait? N’es-tu pas allé à Lyon? N’est-ce pas pour cela que je suis - entrée au théâtre? - - --Sitôt que tu voulais te marier, je rentrais au théâtre. - - Je vais tout vendre sans regret: je suis contente même de me - défaire de toutes ces choses qui m’ont coûté tant de larmes. Je - prendrai un petit appartement rue Vivienne et une bonne; nous - dépenserons peu. _Tu tâcheras de faire valoir ton argent et le - mien_; cela t’occupera et dans quelque temps nous partirons pour - toujours. - - _J’aurais été si heureuse que tu prisses une femme qui te donnât - la fortune et le bonheur._ - - _Tu sais bien que je ne t’ai jamais rien demandé. T’ai-je jamais - mis à contribution?_ - - _Je vais envoyer mes émeraudes en gage; je les retirerai quand - j’aurai mon argent._ - - -11. - - Je crois que c’est un grand malheur que tu n’aies pas vendu hier, - car nous voilà dans une crise qui menace d’être assez longue. Ne - crois pas, mon bon Lionel, que si je m’inquiète de cette vente, - ce soit à cause de moi. Non, je te l’ai dit, cet argent est à - toi. Je veux que tu t’en serves, s’il rentre, pour tenter quelque - chose. Je te l’ai dit aussi, tu ne peux pas partir, tu mourrais - là-bas. Je ne veux pas que tu partes dans cet affreux pays. - - -12. - - _Ma mère va me faire prêter quelque cents francs._ - - Je suis allée voir M. Thiébaut, c’est un brave homme que j’ai - toujours trouvé quand j’ai eu besoin de lui. - - -13. - - Comment vas-tu faire pour Thomas B...? Tu sais ce que je t’ai - dit, si cela peut suffire. _Je puis encore faire 3,000 fr._, ne - te gêne pas. Cela me fera plaisir de te rendre un peu du bien que - tu m’as fait. - - -14. - - Quel parti vas-tu prendre? C’est bien effrayant une vente - judiciaire. _Je puis t’envoyer deux ou trois mille francs[2]._ - - [2] Voir dans le dossier d’autres preuves, notamment un cadeau - de 20,000 fr. et la vente de la rente d’Espagne. - - -Interrogeons aux mêmes époques la correspondance de M. de ***, et nous -y trouverons la preuve des mêmes faits. - - -1. - - Espères-tu réussir pour ton bureau? Réfléchis bien, tu es - peut-être encore bien jeune, et, _en plaçant bien ton argent_ et - attendant un peu plus tard, peut-être retrouveras-tu une aussi - belle occasion. Je ne t’envoie pas encore aujourd’hui tes 1,200 - francs. - - Je t’envoie 200 fr., dont 100 fr. que je te dois et 100 fr. que - je t’ai promis. Je t’enverrai les 1,000 fr. d’ici à deux ou trois - jours. - - -2 - - Je vous envoie 1,000 fr. à valoir sur les 3,000 fr. que je vous - dois. C’est le seul argent que j’ai pu ramasser; d’ici la fin du - mois, j’espère m’acquitter des 2,000 fr. restant. - - -3 - - Rien ne m’est rentré encore. J’attends de l’argent ces jours-ci, - et mes bois doivent se vendre vers le 2 décembre. Je suis pour - le moment sans le sou. Je serai à Paris vers le 5 ou le 6 du - mois prochain, et alors je régulariserai toutes tes affaires _et - nous aviserons ensemble à faire un bon placement de ton argent_ - (commencement de 1850). - - -Nous terminerons cette note en donnant une dernière lettre de -mademoiselle Céleste, qui contient l’histoire et comme le résumé de -sa liaison avec M. de ***. Au milieu de l’exaltation des sentiments, -le tribunal y verra la preuve la plus positive, la plus évidente de -la créance de mademoiselle Céleste contre M. de ***. Autant elle met -d’insistance pour rentrer aujourd’hui dans ce qui lui appartient, -autant elle a opposé de résistance aux cadeaux que M. de *** voulait -lui faire et qui pouvaient lui porter préjudice. Ainsi, elle lui a -renvoyé plusieurs fois une reconnaissance de 20,000 fr., et quand pour -la lui faire accepter il lui a fait cadeau d’une hypothèque de 20,000 -fr., elle a formellement refusé de signer, et avant même de savoir si -cette dernière hypothèque viendrait en ordre utile, elle ne s’est pas -présentée aux ordres, se bornant à maintenir énergiquement son droit -pour l’hypothèque de 40,000 fr. - - «Tu m’avais promis 20,000 fr., c’est vrai; mais je voyais ta - ruine: le premier jour j’étais effrayée, j’aurais voulu que tu te - mariasses pour nous deux, mais l’idée ne m’était pas venue que tu - pourrais prendre une autre maîtresse: tu pourrais tout sauver en - te mariant. - - »J’ai pris ailleurs ce que je ne pouvais te demander, ce que je - ne voulais te demander ni prendre, car je te l’ai renvoyé bien - des fois ce billet que tu m’avais donné. Je n’ai pas supporté - la douleur de te savoir avec une autre, j’ai payé bien cher ton - retour à moi. Le peu que j’avais je l’ai mis à ta disposition, - j’aurais voulu te donner ma vie, tes affaires allaient mal, - tu avais pris cet appartement qui était une charge énorme, la - peur me reprit et je te demandai de me reconnaître mon argent, - c’était mal, mais j’avais peur. Cette peur m’a donné un ennui - continuel. J’avais tout en espérance, rien en réalité, la nuit je - me tourmentais, le jour je cachais mon inquiétude sous le luxe. - Cette femme m’a fait bien du mal: j’ai lutté d’amour-propre: - alors, voiture, chevaux, bijoux, toilette, j’ai tout désiré; - pardon, ce n’est pas un combat contre toi, non, je t’aimais, - mais quelquefois avec rage; je voudrais aujourd’hui donner ma - vie pour réparer le passé. L’ennui, cette ombre de soi-même que - l’on traîne partout, s’est accroché à moi pour toujours; je - n’ai plus de santé, plus de jeunesse; j’ai perdu ma gaieté, je - suis rentrée dans un théâtre, parce que je veux quitter Paris - dans un an; j’irai en Russie, au bout du monde, je veux faire - des envieuses, je ne veux pas que l’on se réjouisse de notre - séparation. Si j’avais ma petite fortune, je vendrais tous ces - oripeaux qui cachent tant de larmes, et je m’habituerais à la vie - modeste avec laquelle je dois finir; mais voilà toujours où a - été mon désespoir, je te disais: J’aimerais mieux avoir 100 fr. - par mois sûrs, que d’être comme nous sommes. Cela n’a jamais pu - se réaliser, Dieu ne l’a pas voulu, puisqu’il n’a pas mis en moi - l’énergie nécessaire. Oui, je t’ai aimé, je t’aime encore, tu - as été, tu es, tu seras toujours mon dernier amour. L’isolement - et l’oisiveté me font mourir, c’est au-dessus de ma volonté, - mais tu ne m’as jamais connue autrement. Ce n’est pas à cause du - malheur qui te frappe aujourd’hui. Tu me parles de mon peu de - dévouement. Dis-moi, quand j’aurais vécu près de toi malgré mon - goût et lorsque tu me voyais l’air ennuyé, si tu ne me renvoyais - pas. Je t’aime, je suis une misérable créature que ton mépris - désespère, pourtant je ne t’ai jamais menti; le premier jour je - t’ai dit que j’étais incapable d’une heure de dévouement quand - il s’agissait de vivre à la campagne. Pardonne-moi, je t’en prie - à mains jointes, j’ai été peut-être plus coupable que je ne le - sais, mais je ne l’ai pas médité. Ecris-moi, mais pas de ces mots - que contient ta lettre, ou ne m’écris plus jamais. Je pense à toi - comme on pense à Dieu. Je te respecte comme l’ange qui m’a tendu - la main. Crois-moi, si mon corps a été avili, il y a une place - bien pure dans mon cœur et mon âme que tu as habitée et qui est - toujours à toi.» - -Le tribunal nous pardonnera ces détails et ces productions de lettres. -Mais, en présence de la guerre qui est faite à mademoiselle Céleste -par M. B..., elle avait besoin de montrer que les prétentions de ses -adversaires étaient aussi mal fondées en équité, qu’inacceptables en -droit. - - - - -MÉMOIRE - -A MESSIEURS DE LA COUR IMPÉRIALE DE BOURGES, - -PAR M. DE ***. - - - La position que les sieurs D... et B... veulent me donner dans un - procès où mon nom se trouve malheureusement mêlé, me force, au - retour d’un long voyage, à sortir du silence et de l’inaction que - je m’étais imposés. Victime, je me taisais et j’acceptais sans - murmure les conséquences de mes faiblesses, dont D... et B... - étaient les escompteurs depuis de longues années; ils veulent - changer les rôles! Je ne le souffrirai pas. Mes faiblesses n’ont - fait tort qu’à moi: MM. D... et B... ne sont pas mes juges, et je - leur défends de donner à ma conduite une interprétation mauvaise. - Vous oubliez, messieurs, qui vous êtes, et en essayant de rejeter - sur moi des soupçons qui ne peuvent m’atteindre, souvenez-vous - que vous vous servez de lettres qui m’ont été soustraites - illégalement. - - Ma plainte à ce sujet est déposée au parquet de Châteauroux, de - Bourges, et elle le sera également au parquet de Paris. Il s’est - trouvé des officiers publics assez complaisants pour servir mes - adversaires au mépris de la loi. Je ne redoute pas la publicité - donnée à ces lettres intimes, mais il faudra que je retrouve les - papiers qui ont rapport à la créance D... et B..., papiers qui en - prouveront l’origine. - - Je viens de lire le mémoire publié dans l’intérêt de MM. D... et - B... Tous les documents qui servent de base à ce mémoire sont - sans fondement. Je laisse de côté les injures que je méprise, - et c’est par des faits vrais que je veux répondre à ce que - mes adversaires avancent. Page 4 du mémoire, ils disent: «Si - l’obligation hypothécaire est postérieure à l’acte simulé, il est - certain que les causes de cette obligation, au moins pour partie, - remontent à une époque antérieure à cet acte, et cela suffit.» - - Je répondrai que lorsque B... est venu à l’hôtel Chatam me faire - souscrire une seconde obligation de 46.000 fr., 1º l’inscription - de mademoiselle Céleste existait depuis longtemps, à la - connaissance de B...; 2º je ne devais alors à B..., d’après ses - comptes, que 10 à 12,000 fr., dettes dont on retrouvera l’origine - dans les bijoux qui sont encore dans son magasin; 3º je cédai aux - sollicitations de B..., et je consentis à souscrire l’obligation - de 46,000 fr., ignorant combien était illusoire la créance de - M. de la C... que m’offrait B..., qui, pour me décider, me donna - 3,000 fr.--Ainsi, B... connaissait ma position hypothécaire et - la trouvait bonne, puisqu’il employait tous les moyens pour y - prendre la place qu’il y a. - - J’ai pris le château de... et ses dépendances moyennant une somme - de 804,000 fr. sans fonds de cheptels dans les domaines. Les - cheptels qui garnissaient les domaines appartenaient aux fermiers - belges qui les occupaient. Pendant les deux premières années de - mon administration, ne recevant aucun fermage, je fus obligé de - résilier leurs baux et de prendre en payement des sommes qu’ils - me devaient les bestiaux qui garnissaient ces domaines et qui - n’étaient plus suffisants pour les exploiter. Je fus obligé, - pour trouver de nouveaux fermiers, de porter à 4.000 fr. par - domaine les fonds de cheptels. Quant à la question des bois, mon - père, deux ans avant sa mort, avait vendu à M. le marquis de - B..., propriétaire des forges du Centre, pour 101,000 fr. de - bois. Les bois restants furent la seule ressource que je tirai - de la propriété, ressource qui fut largement absorbée par les - achats de bestiaux, les constructions et les améliorations qui - décidèrent de nouveaux fermiers à affermer les domaines avec une - diminution de 25 pour cent sur les anciens baux.--Ainsi, je n’ai - pas distrait pour 45,000 fr. de fonds de cheptels, comme le dit - ce mémoire, puisque je n’en ai pas reçu et que j’en ai laissé de - considérables. - - Avant le partage, pendant que les biens étaient indivis, le bois - de la Touche a été vendu pour 10,000 fr. par l’administrateur - judiciaire de la fortune. Qu’ai-je donc vendu? 43,500 fr. - de bois, répartis ainsi: 17,000 fr. aux forges de Vierzon, - 12,000 fr. à Gibaut, marchand de bois à Châteauroux, et 12,000 fr. - à Baronnet et Barbier, à Ardentes. Plus, 2,500 fr. de traverses - pour le chemin de fer de Bordeaux.--M. B..., sur ses ventes, a su - avoir sa part, touchant des billets de marchands de bois. - - Voilà comment j’ai déshonoré ma terre de..., j’en ai recueilli - 43,500 fr., et j’y ai dépensé plus de 100,000 fr. Vous dites que - le château m’avait été compté pour 100,000 fr. dans les partages; - le château et ses dépendances n’est compté que pour 30,000 fr. et - le mobilier pour 7,000 fr. - - Si, d’après le cahier des charges, je n’ai pas trouvé d’acquéreur - pour la vente tentée le 20 mai 1850, on ne peut pas l’attribuer - à la mauvaise administration de la terre, mais aux circonstances - malheureuses de cette époque. Quant aux biens que j’avais à cette - date vendus en Berry, ils étaient éloignés du château d’une ou - plusieurs lieues, et leur vente ne détruisait en rien l’ensemble - de la terre. - - Au moment où une seconde vente, faite par un abus de pouvoir - à M. S..., est venue me ruiner, B... et D... prétendent que - j’avais une dette chirographaire considérable. Ceci est encore - faux. Ils doivent connaître ma position, puisqu’ils ont su - trouver dans tous mes papiers les noms des divers fournisseurs - auxquels je devais.--A quoi cela se monte-t-il? Un tailleur, - 4,000 fr.; un bottier, 5 ou 600 fr.; un chapelier, 1,000 fr.; un - chemisier, 3,000 fr.; enfin bref, 7 à 8,000 fr. Ajoutez à cela 7 - à 8,000 fr. à un ami, M. de Saint-G..., restant d’une dette plus - considérable, datant de longtemps. - - Voilà donc 15 à 16,000 fr. de dettes chirographaires, qui - devraient monter à 20,000 fr. en 1850. - - Je le répète, M. B... doit savoir que ces chiffres sont exacts, - puisqu’il est allé chez tous ces créanciers pour les engager à se - joindre à lui dans les poursuites qu’il voulait faire. - - Y a-t-il réussi? Non, parce que tous ont confiance en ma loyauté. - - Tous les chiffres de M. B... sont donc erronés comme ses - prétendues créances de 91,000 fr. - - L’appartement de la rue de Joubert a été payé par moi 14,000 fr. - à Monbro, tapissier, qui l’avait acheté 12,000 fr. à M. de Mackau; - en le quittant, j’ai enlevé ce mobilier, dans lequel il y avait - beaucoup d’objets auxquels je tenais par caprice ou par souvenir. - Je ne l’ai quitté que parce que j’avais des idées de mariage en - vue. - - Je devais bien réellement 40,000 fr. à mademoiselle Céleste ou - à sa famille. Quant à la dernière inscription de 20,000 fr. - à mademoiselle Céleste, c’est un cadeau que j’ai voulu lui - faire sans son aveu au moment de quitter le Berry et la France - quelques jours plus tard. Quand mademoiselle Céleste bâtissait - le Poinsonnet, quand, d’après ses instructions, je suivais ces - travaux,--j’étais fermier de la chasse de la forêt de Châteauroux - depuis mon arrivée en Berry,--et non du jour où elle acquérait - ce terrain, non pas de plusieurs hectares, mais à peine d’un - arpent. Ces messieurs ont déjà beaucoup rabattu de leurs - appréciations. - - Le château imaginaire que mes adversaires ont construit au - Poinsonnet ne se trouve être, de leur propre aveu, qu’un simple - pavillon de chasse, et le parc splendide de ce château un arpent - de parterre. - - Je le répète, si j’ai rompu le silence dans cette affaire, c’est - que B... et D... m’y ont forcé. Dépouillé par eux depuis de - longues années de sommes considérables, il est temps que je me - révolte et que je repousse, par des faits et des chiffres, des - allégations fausses. - - Je compte sur l’appui du ministère public, désormais complétement - éclairé, pour me protéger contre des faits aussi incroyables. - - Quant à la lettre de mon frère, produite au procès, elle ne se - trouve entre les mains de MM. D... et B... que par une surprise, - et à ce premier tort ils en ont ajouté un deuxième, celui de - dénaturer complétement le sens de cette lettre, comme la cour - peut en juger par la lettre que mon frère m’a remise comme - protestation contre un acte que je pourrais, à bon droit, tenir - autrement pour un procédé indigne de son caractère. - - COMTE DE ***. - - - «Je soussigné, certifie que la lettre qui été produite au - tribunal de Bourges, par M. B..., m’a été écrite par mademoiselle - Céleste, pour m’engager à racheter divers objets de famille qui - étaient restés _chez elle_ au Poinsonnet, et que cette lettre que - M. B... m’avait prise pour prendre des renseignements sur la - vente du Poinsonnet qu’il me disait, à tort, devoir avoir lieu - prochainement, devait m’être rendue le lendemain. - - »J’apprends, avec étonnement et indignation, qu’elle a servi - comme pièce au procès, et je désavoue toute participation à un - acte semblable, et _surtout_ la signification toute fausse qu’on - a voulu lui donner. - - »COMTE DE ***.» - - -FIN. - - - - -TABLE - - - Pages - - XLVI. Départ (suite) 1 - - XLVII. Correspondance 9 - - XLVIII. Mon cours de droit 80 - - XLIX. Le théâtre des Variétés 97 - - L. Une étoile 111 - - LI. Une vieille connaissance 124 - - LII. Denise 145 - - LIII. Pressentiments 160 - - LIV. Les mines d’Australie (Journal - d’un mineur) 183 - - LV. Journal d’un mineur (suite) 199 - - LVI. Les pressentiments 218 - - NOTES 266 - - - - - - - - -End of the Project Gutenberg EBook of Mémoires de Céleste Mogador, Volume -4 (of 4), by Céleste de Chabrillan - -*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK MEMOIRES DE CELESTE MOGADOR, VOL 4 *** - -***** This file should be named 60204-0.txt or 60204-0.zip ***** -This and all associated files of various formats will be found in: - http://www.gutenberg.org/6/0/2/0/60204/ - -Produced by Clarity, Hans Pieterse and the Online -Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This -file was produced from images generously made available -by The Internet Archive/Canadian Libraries) - -Updated editions will replace the previous one--the old editions will -be renamed. - -Creating the works from print editions not protected by U.S. copyright -law means that no one owns a United States copyright in these works, -so the Foundation (and you!) can copy and distribute it in the United -States without permission and without paying copyright -royalties. 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