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-The Project Gutenberg EBook of Mémoires de Céleste Mogador, Volume 4 (of 4), by
-Céleste de Chabrillan
-
-This eBook is for the use of anyone anywhere in the United States and most
-other parts of the world at no cost and with almost no restrictions
-whatsoever. You may copy it, give it away or re-use it under the terms of
-the Project Gutenberg License included with this eBook or online at
-www.gutenberg.org. If you are not located in the United States, you'll have
-to check the laws of the country where you are located before using this ebook.
-
-Title: Mémoires de Céleste Mogador, Volume 4 (of 4)
-
-Author: Céleste de Chabrillan
-
-Release Date: August 31, 2019 [EBook #60204]
-
-Language: French
-
-Character set encoding: UTF-8
-
-*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK MEMOIRES DE CELESTE MOGADOR, VOL 4 ***
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-
-Produced by Clarity, Hans Pieterse and the Online
-Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This
-file was produced from images generously made available
-by The Internet Archive/Canadian Libraries)
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- Note sur la transcription: L'orthographe d'origine a
- été conservée et n'a pas été harmonisée, mais les erreurs
- clairement introduites par le typographe ont été corrigées.
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-
- MÉMOIRES
-
- DE
-
- CÉLESTE MOGADOR
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-Paris.--IMP. DE LA LIBRAIRIE NOUVELLE.--Bourdilliat, 15, rue Breda
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- MÉMOIRES
-
- DE
-
- CÉLESTE
-
- MOGADOR
-
-
- TOME QUATRIÈME
-
-
- PARIS
-
- LIBRAIRIE NOUVELLE
-
- BOULEVARD DES ITALIENS, 15
-
-
- La traduction et la reproduction sont réservées
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- 1858
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-
-MÉMOIRES DE CÉLESTE MOGADOR
-
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-
-XLVI
-
-DÉPART.
-
-(Suite.)
-
-
-La mesure de la douleur était au comble dans mon âme, et pour me
-soustraire à tant de peines, je me serais tuée sans la lettre que
-je reçus des gens chez qui était ma fille adoptive. La femme venait
-de tomber dangereusement malade; l’on me disait qu’on ne pouvait la
-garder. Je passai une nuit très-agitée et je me mis en route qu’il
-faisait à peine jour. Le pauvre petit ange commençait à parler; elle
-m’appelait sa mère; je la ramenai chez moi; je la serrai sur mon
-cœur, et je lui demandai en larmes s’il était vrai qu’un jour elle me
-maudirait.--Pauvre petite! elle ne pouvait comprendre, pourtant elle
-passait ses bras autour de mon cou, et m’embrassait en me disant: «Oh!
-je t’aime, ma marraine.» Je n’avais pas le droit de mourir; si Dieu
-m’avait envoyé cette innocente créature, c’était peut-être pour me
-donner l’occasion de réparer le mal que j’avais fait.
-
-Deux jours plus tard, trois hommes vinrent saisir chez moi pour une
-somme de quarante-six mille francs, que Robert devait à son bijoutier,
-pour cette garantie qu’il avait donnée si imprudemment. J’avais
-toujours eu horreur du papier timbré et de ceux qui l’apportent; je
-les voyais toujours apparaître, dans mon imagination, avec de grosses
-moustaches, de grosses cannes et de vilains chapeaux. Je devins presque
-folle de peur et de chagrin.
-
-Je voulais écrire à Robert; mais je jetai la plume avec rage.
-
---Non! dis-je, je serai plus généreuse que lui, je ne l’accablerai pas.
-Tant mieux qu’il ne me reste rien que mes larmes, nous nous en irons
-loin de cette ville maudite. Je travaillerai pour t’élever, ma petite
-Caroline; j’en ai perdu l’habitude, tant mieux! j’aurai plus de peine.
-
-Je mis un voile et je me rendis à mon théâtre, car je jouais _les
-reines des bals_. Je dansai et je chantai la mort dans l’âme; mais
-j’étais habituée depuis longtemps à cette comédie. Ma vie s’était
-passée en mascarades de ce genre. Cette contrainte m’a rendue la plus
-malheureuse de toutes les créatures. Après avoir cru échapper à ce
-genre d’existence, l’idée d’une rechute me navrait le cœur.
-
-J’avais fini ma pièce à neuf heures.
-
-En sortant pour rentrer chez moi, je vis un homme dans le passage; il
-se glissait comme une ombre le long des murs et semblait me fuir. Je
-pressai le pas, car sa tournure m’avait frappée. Je me plaçai en face
-de lui.
-
-C’était Robert, pâle, défait; son œil, si ardent d’ordinaire, était
-voilé de tristesse, mais l’ironie était toujours sur ses lèvres
-dédaigneuses.
-
---Ah! lui dis-je, vous ne m’éviterez pas; vous me devez une
-explication. Il se peut que j’aie été coupable, mais vous n’avez pas le
-droit de me torturer comme vous le faites depuis quelque temps. Dieu
-seul juge irrévocablement. Vous ne pouvez partir en me laissant l’idée
-qu’un homme me maudit sous le ciel. D’ailleurs, vous êtes déjà trop
-vengé; vos malédictions s’accomplissent. On m’intente des procès que
-je ne soutiendrai pas. Je vais quitter ce monde aussi malheureuse que
-vous.
-
-Mes larmes me coupèrent la voix. Il me fit monter en voiture et
-m’accompagna chez moi.
-
---J’avais peur de ce qui arrive, me dit-il, et c’est ce qui m’a
-ramené à Paris. Mes biens ont été vendus la moitié de leur valeur.
-Non-seulement je suis ruiné, mais il me reste des dettes.
-
---Oui, et moi l’on m’attaque, disant que ce que j’ai est à vous. C’est
-une infamie, car ils savent bien le contraire; mais ils se disent: Une
-femme comme celle-là, nous aurons bon marché d’elle.
-
---Eh bien! me dit-il, faites-les mentir. Céleste, défendez-vous avec
-tout ce que vous avez d’énergie et d’intelligence! vous avez votre
-droit; il y a des juges. J’emporterais des regrets trop amers, si je
-vous savais malheureuse. Je voulais me faire soldat; mais je suis trop
-vieux, j’ai trente-trois ans. Je vais partir au bout du monde, en
-Australie. Peut-être pourrai-je vivre, comme tant d’autres, loin de la
-France; ne rien demander à personne, ne pas donner le spectacle de ma
-misère, c’est tout ce que je veux. Je n’ai pas d’idées, je vais aller
-où le navire me conduira.
-
-Il resta chez moi. Nous payâmes nos joies passées par de longues nuits
-de larmes.
-
-Une lettre du Berry nous tira de notre abattement.
-
-On venait de saisir ma maison et nos meubles. On me disait qu’on allait
-attaquer l’hypothèque qu’il m’avait donnée en payement.
-
-Tout me manquait à la fois... et je voyais venir la misère.
-
-Les reproches injustes dont il m’accablait depuis quelque temps me
-revinrent en mémoire. En me trouvant si malheureuse, je les lui rendis
-avec usure.
-
---Eh bien! lui disais-je, vous qui n’aviez qu’insulte et mépris pour
-moi, qui me souhaitiez la misère, l’hôpital ou la prison, vous pouvez
-partir heureux. Allons, nous sommes quittes.--Une chose me console,
-c’est que je vous ai prédit ce qui nous arriverait à tous deux. Vous
-avez beau m’accabler, vous devez me rendre justice. Oh! le difficile,
-c’est de forcer votre orgueilleuse nature à s’avouer vaincue.--Partez!
-laissez-moi avec mon désespoir, car je vous le reprocherais. Il vous
-reste une famille, à vous; à moi, il ne me reste que la misère et les
-tourments.
-
-Robert me regarda fixement, sans me répondre un mot. Il scrutait ma
-volonté; elle dut lui paraître implacable, car il sortit lentement,
-acceptant mes paroles comme un ordre d’exil.
-
-Je fus chez un avoué qui me donna l’adresse d’un avocat, et je me mis
-en mesure de faire tête à l’orage qui se préparait. Pour traverser
-cette nouvelle crise, j’appelai à moi tout mon courage. Abattue cent
-fois, je me relevai par des efforts surnaturels. On me traîna devant
-les tribunaux. Mes adversaires, qui se sentaient vulnérables, crurent
-se grandir en me traînant dans la boue. Ils prirent mon passé et
-l’imprimèrent; si bien que, partout où j’allais, on s’éloignait de
-moi. Ils me marchèrent tellement sur le cœur que je devins cruelle. Je
-ne pensais plus qu’à me venger; puis je retombais, anéantie, dans mon
-impuissance.
-
-Je quittai l’appartement rue Joubert pour le temps que durerait ce
-procès; car je ne voulais pas, si les juges étaient trompés par de
-fausses apparences être chassée de chez moi. Je ne pouvais me faire
-d’illusion; la lutte qui se préparait devait être longue, pénible; elle
-fut cruelle.
-
-Je louai, avenue de Saint-Cloud, une petite maison et un jardin pour ma
-fille qui avait besoin d’air.
-
-Toutes les femmes que j’avais connues dansaient en rond comme des
-sorcières autour de ma ruine. Je ne voulus pas leur laisser cette joie;
-je tâchai de les tromper, de me tromper moi-même, et, l’inquiétude au
-cœur, j’exagérai ma vie de luxe et de plaisirs.
-
-Robert était parti. Il avait lutté jusqu’au dernier moment; vaincu,
-il regarda sa ruine en face, et, se sentant faible devant sa volonté,
-il sut du moins prendre une résolution courageuse; il mit cinq mille
-lieues entre lui et la poussière que faisait ce désastre de son bonheur
-perdu et de son opulence brisée.
-
-Ce départ, qui devait influer si profondément sur ma vie, ne me fit pas
-tout d’abord l’impression que je devais en ressentir. Cette impression
-a été successive. Un mot de moi, et Robert serait revenu; ce mot, je ne
-voulus pas le dire. Je sentais trop bien que dans l’état de nos âmes
-et dans la situation de nos affaires, la continuation de notre liaison
-aurait fait notre malheur à tous deux. J’espérais que, le voyant loin
-de moi, sa famille lui rendrait son appui. Je restai inflexible. Plus
-tard, à mesure que j’appris les souffrances de son exil, mon cœur se
-détendit. J’appréciais mieux que je ne l’avais fait d’abord la grandeur
-du sacrifice qu’il m’avait fait en s’éloignant de moi. Pauvre Robert!
-nous avons assez souffert l’un par l’autre; il m’a assez dévoué,
-sacrifié sa vie, pour qu’on me pardonne l’orgueil que m’inspire le
-courage qu’il a montré au milieu de toutes les tortures morales et
-physiques qu’il a subies dans ses lointains voyages.
-
-J’avais songé d’abord à en faire moi-même le récit; mais, en relisant
-sa correspondance, j’ai compris que ce que j’avais de mieux à faire,
-c’était de le laisser parler lui-même.
-
-La première lettre que je reçus de lui était datée de Londres.
-
-
-
-
-XLVII
-
-CORRESPONDANCE.
-
-
- «Londres, ce 22 mai 1852.
-
- »Je ne veux pourtant pas quitter l’Europe sans vous écrire une
- dernière fois. Ce matin encore, je voyais Douvres, les côtes
- de France, et mes yeux ne les ont quittées que quand ils n’ont
- plus rien vu. Adieu mes rêves, mes joies, mon bonheur! J’ai tout
- laissé, et me voici bientôt entre la mer et les cieux, dans
- l’immensité, tout seul avec mon néant. Voilà le fruit d’un amour
- insensé, la misère et l’isolement! Heureusement que mon corps ne
- pourra supporter tout ce que l’avenir me prépare. En arrivant
- ici, j’ai trouvé la glace de mon nécessaire cassée, et le verre
- de votre portrait aussi. C’est mauvais signe, tant mieux! C’est
- peut-être la fin qui arrive. Je suis malade. Je n’ai pas eu la
- force de supporter même cette traversée de quelques heures.
- Merci, mon Dieu, merci! Tout s’use et vous trouverez peut-être
- que je n’ai pas mérité de tant souffrir.
-
- »J’attends ici, à Londres, un bâtiment qui part le 9. Mon passage
- est retenu. Ah! je voudrais que vous vissiez dans mes yeux et
- sur ma figure la trace de votre destruction. Mais je serai bien
- vengé de votre cruauté pour moi; et quand cela ne serait que
- mon souvenir, il vous pèsera toute votre vie; je ne reviendrai
- jamais, je le sens, et mon pressentiment ne me trompe pas; mais
- souvenez-vous, Céleste, que tous ces gens auxquels vous m’avez
- sacrifié n’auront pour vous que mépris. Vous serez seule à
- votre tour, et pas un ami ne vous restera. Oh! vous êtes belle
- aujourd’hui, vous êtes sublime, vous valez beaucoup, vous êtes
- une si belle courtisane, quand vous voulez. Et puis, mon souvenir
- n’est-il pas là? Mogador! Qui a su dévorer, déchirer, marcher sur
- une destinée comme la mienne? Mogador! pour laquelle ce pauvre
- Robert a tout sacrifié!... Mais cela doit être une bien belle
- fille! Robert, qui a passé par-dessus les préjugés, qui lui
- donnait le bras devant tout Paris!
-
- »Oh! qu’elle a été bonne pour moi, Céleste! que de reconnaissance
- pour tant d’amour! Comme elle a pris pitié de mes larmes!
- Comme elle s’est bien vengée de ce Robert qui avait inventé le
- seul moyen de la faire revenir près de lui, en la prenant par
- l’amour-propre! Elle a eu jusqu’à son dernier sou.
-
- »Elle n’a pas eu une minute de regret, pas un instant d’élan de
- reconnaissance ni de pitié! Allez, allez, Céleste, c’est plus que
- de l’infamie, c’est de la monstruosité. Vous ne vous êtes servie
- de moi que pour arriver à vos fins. Eh bien, je ne fais qu’un
- vœu, c’est qu’au moins ce que j’ai fait vous profite. Pensez
- quelquefois qu’il y a de par le monde un homme que vous avez
- condamné à plus que la mort, et que cet homme n’a pour vous sur
- les lèvres que des paroles d’amour et de pardon. Le monde ne rira
- pas de lui; il mourra, mais de misère et de désespoir. Jusque-là
- il est seul, seul avec ses rêves évanouis, sans personne à qui il
- puisse dire: Je souffre, car je l’aime! Il a tout laissé derrière
- lui en quittant l’Europe. Il n’emporte même pas son nom, car il
- le quitte en partant. Rien! rien! Je pars sans un baiser, sans
- une bonne parole! Que de fois pendant ces longues nuits, à bord
- du bateau, mon cœur porté près de vous n’aura pour consolation
- que la pensée des caresses que vous donnerez à un autre dans le
- même moment.
-
- »Depuis que je vous connais, je n’ai pas eu une pensée pour une
- autre femme que pour vous. Cette pensée va être encore la seule
- pendant cinq mois de traversée, et si Dieu veut que je n’arrive
- pas, on jettera mon corps à la mer, et je mourrai avec votre
- image dans le cœur jusqu’au dernier soupir. Regardez quelquefois
- mon portrait; il y a de ces sympathies mystiques et pour ainsi
- dire magnétiques; vous y verrez quelquefois une larme couler
- de mes yeux, ou peut-être un sourire que je vous enverrai en
- mourant. Si le cadre tombe, que mon portrait s’abîme, se déchire,
- c’est que je mourrai. Enfin, si la nuit on te dit: Je t’aime,
- Céleste, c’est encore moi, moi seul et pas d’autre, entends-tu?
- Si tu vas au Poinçonnet, regarde partout, et chaque fleur te dira
- que je ne pensais qu’à toi.
-
- »Adieu, adieu pour toujours! Je n’ai même plus la force d’écrire.
- Il y a si longtemps que je n’ai eu une heure de bon sommeil!--Oh!
- mes forces, mes forces, ne m’abandonnez pas encore! laissez-moi
- arriver là-bas, bien loin! laissez-moi encore souffrir quelques
- mois. Il ne me reste que cela à moi, ma souffrance qui vient
- d’elle, laissez-la-moi, je l’aime!
-
- »Adieu! je n’en puis plus, je ne vois plus clair, je vais me
- jeter sur mon lit; pauvre lit, bien misérable, dans une petite
- chambre bien noire; mais je ne veux en sortir que pour partir.
- Du reste, cette traversée, qui a été si mauvaise, a fini de me
- mettre à bas. J’ai donc besoin de repos pendant trois jours au
- moins.
-
- »Je pars avec une bande d’émigrants, presque tous Irlandais;
- le capitaine même ne sait pas un mot de français. Il y avait
- un bateau qui partait demain, mais je n’avais pas le temps ni
- la force d’être à Liverpool; et puis, le bâtiment du 9 part de
- Londres même, et est moins mauvais.
-
- »J’ai donné votre portrait à mettre dans un écrin. En arrivant
- à Sidney, je vous écrirai, si Dieu m’a prêté vie. Si je trouve
- moyen en route, par un bâtiment, de vous envoyer un souvenir, je
- le ferai. Adieu, encore une fois; je vous pardonne, car, je vous
- le répète, vous le verrez un jour, vous serez seule à votre tour,
- toute seule, sans amis, moi je ne serai plus là. Tâchez que ce
- moment-là arrive bien tard. Quelque riche que vous puissiez être,
- quelque ambition que vous puissiez avoir, tout est affreux, quand
- il ne reste que l’isolement, le dégoût et le mépris.
-
- »Adieu, adieu; à vous toutes mes pensées, comme toutes mes
- douleurs.
-
- »ROBERT.
-
- »J’écrirai demain encore à votre avoué, M. Picard, pour lui bien
- recommander vos intérêts.
-
- »Jetez-moi un mot à la poste, mardi ou mercredi, à Londres,
- bureau restant, pour me dire ce qui aura été fait au tribunal
- pour vos affaires. Ne me parlez pas d’autre chose, je vous prie,
- je ne veux savoir que cela. Vous devez comprendre que je ne dois
- plus croire à rien et que, par conséquent, vos excuses, vos
- raisons, vos larmes et vos regrets ne seraient que mensonges pour
- moi. Mais je désire savoir, puisque j’ai le temps de recevoir ce
- mot, quelle tournure a pris votre procès mardi dernier.»
-
-
- «Southampton, le 15 mai 1852.
-
- »Je vous écris à bord du bâtiment qui, dans une heure, va
- m’emmener pour toujours loin de vous. Je pars sans illusions
- et sans espérances. J’ai fait faire pour vous à Londres une
- bague que je remets en montant sur le bâtiment à M. Godot,
- le seul Français, le seul être qui m’ait témoigné quelque
- intérêt. Peut-être cet intérêt ne vient-il que de l’immensité
- de ma douleur. J’ai pour compagnon, non de route, mais pour
- compagnon d’avenir, et que je dois retrouver, dans quatre ou
- cinq mois, dans les pays où je vais isoler ma douleur et cacher
- ma misère, un garçon que j’ai rencontré à Londres et qui, comme
- moi, va chercher l’oubli et l’existence loin de la France.
- Le rapprochement de position a fait notre rapprochement de
- sentiments, et nous nous trouvons liés par les mêmes idées. Il me
- donne du courage, et nous espérerons ensemble.
-
- »Vous aurez été belle et superbe aux courses du Champ de Mars.
- C’est du reste un beau piédestal qu’une ruine comme la mienne,
- et je ne doute pas un seul instant qu’on ne paye fort cher la
- curiosité d’une nature comme la vôtre. Vous verrez, sur la bague
- que je vous envoie de Londres, la date du 15 mai, de Southampton.
- C’est le jour où tout est fini pour moi et où pas une voix amie
- n’est venue me dire: _Je penserai à toi!_--merci de m’avoir
- aimée!--Je meurs de chagrin, je meurs sans laisser un souvenir
- derrière moi. Vous avez dit et répété, depuis mon départ, que
- pour vous venger vous vouliez toute mon existence, toute ma
- fortune, tout ce que j’avais de jeunesse et d’illusions. Eh
- bien! soyez heureuse; je suis parti; je vous ai donné tout mon
- avenir, tout mon cœur, toutes mes larmes, toute ma fortune pour
- vos caprices, et je pars, le cœur brisé et l’œil desséché, sans
- une livre sterling pour vivre. J’ai payé mon passage. Je vais
- beaucoup plus loin encore qu’à Sidney. Je ne resterai là que huit
- jours et je me rembarquerai pour d’autres îles plus éloignées.
- Je suis décidé à tuer ma douleur morale, à force de souffrances
- physiques. Je ne suis plus de ce monde, et l’immensité de mon
- amour, comme l’immensité de votre infamie, ne sera compensée
- que par ma misère et mes souffrances. Cette bague que je vous
- envoie vous servira, comme mon portrait, à faire valoir plus
- cher et payer de même vos attraits. Dépêchez-vous, car votre vie
- s’avance, et ma seule vengeance, que j’attends du temps, vous
- paraîtra hideuse et terrible. Aujourd’hui que je pars, ce n’est
- pas vous, Mogador, que j’ai aimée, mais un rêve, une femme dont
- le souvenir, dont l’idéal restent gravés dans mon cœur, femme
- sans nom, sans passé, femme de ma création, de mon amour, que
- j’ai rêvée, façonnée comme mon cœur la voyait, et qui est morte
- à tout jamais, et pour laquelle je prie Dieu chaque jour.--Ce
- n’est pas vous que j’ai aimée, on ne peut aimer que ce qui est
- beau et noble, et la femme que j’aimais, je l’adorais. Allez,
- allez, Céleste, la Providence ne pardonne pas. Plus aujourd’hui
- vous jouissez de ma ruine, plus vous serez malheureuse, méprisée,
- et cette même Providence sera sans pitié pour vous comme vous
- l’avez été pour moi. Votre vie sera bientôt un enfer. Moi,
- je vais me créer une vie nouvelle, et vous, le pain que vous
- mangerez sera payé par le mépris général, et sali par la fange
- d’où il sortira. Vous avez été INGRATE! Vous n’avez eu de baisers
- pour moi que pour mieux me mentir.
-
- »Je vous pardonne tout, mensonges, ingratitudes. Pourquoi
- auriez-vous eu quelque respect pour moi, qui ai été assez lâche
- pour supporter toutes vos insultes?
-
- »Je vous pardonne, mais Dieu vous maudira, vous, femme sans cœur
- et sans âme.
-
- »Personne ne saura où je suis. Si la force physique m’abandonne,
- eh bien! Dieu et le monde me pardonneront, car j’aurai souffert
- du cœur et du corps; adieu! Soyez heureuse, si l’argent peut
- faire le bonheur, et n’augmentez pas votre infamie par de
- cyniques paroles sur mon compte. Que la devise de votre voiture:
- «_Forget me not_» (ne m’oubliez pas) ne soit pas le sujet
- de plaisanteries qui deviennent ignobles, quand elles tombent sur
- un homme qui avait fortune, nom, avenir, et qui travaille de ses
- mains pour vivre.
-
- »ROBERT.»
-
-
- «A bord du _Chusan_, le 15 mai 1852,
- cinq heures du soir.
-
- »Je viens de quitter Southampton à deux heures et demie. Pas un
- passager, pas un matelot, pas un mousse qui n’eût quelqu’un venu
- pour l’embrasser, et moi, je suis seul, seul, comme un maudit.
- Toute la ville était sur le port, poussant des hurrah pour nous
- souhaiter bon voyage.
-
- »Des bateaux à vapeur nous ont accompagnés pendant deux heures en
- mer. On avait permis à chacun des passagers d’emmener, pendant ce
- temps, les uns leur famille, les autres leurs maîtresses. Chacun
- partait triste, mais chacun avait quelqu’un qui lui disait: Au
- revoir! Moi seul, je suis seul. Personne, pas même la consolation
- d’avoir près de moi un Français qui me comprenne, Ils avaient
- tous quelqu’un qui les aimait, qui les regrettait.
-
- »Moi je n’ai personne qui me regrette, qui m’aime.
-
-
- »Pendant que j’écris cette lettre, vous, Céleste, vous jouissez
- de votre triomphe. Il n’y a pourtant pas de quoi, car je ne me
- suis guère défendu. J’étais si heureux de vous voir sourire.
- O mon Dieu! je souffre bien, car je suis bien seul dans le
- monde, et j’avais pourtant bien besoin d’affection et d’amour.
- Ces bateaux qui nous ont accompagnés viennent de nous quitter.
- Ils avaient à bord de la musique qui n’a cessé de jouer. Cette
- musique me portait sur les nerfs d’une manière atroce et je
- pleurais comme un enfant. Fou que je suis! je croyais en quittant
- Southampton te reconnaître dans chacune des femmes qui agitaient
- leurs mouchoirs en l’air; mais ce n’était pas à moi qu’on disait
- adieu. Qui donc peut m’aimer, qui donc peut me regretter? Me
- voici pour trois mois entre le ciel et l’eau. Cette lettre ne
- t’arrivera pas avant longtemps. Je tâcherai de la donner en
- passant au Cap. Je t’écrirai tous les jours, car ta pensée ne
- me quitte pas. Tu m’as fait bien du mal, tu as été sans pitié;
- mais je te pardonne. Je ne crois pas jamais revenir, jamais te
- revoir, mais ma dernière parole sera pour te dire: Je t’aime.
- Et quand même je te reverrais, à quoi bon le désirer, à quoi bon
- espérer? N’ai-je pas tout donné, tout sacrifié pour un espoir,
- espoir trompé chaque jour depuis cinq ans? Sais-tu ce que c’est
- que le désespoir? c’est le cœur déchiré, c’est le rêve évanoui,
- c’est le réveil à la réalité. Eh bien! Céleste, voilà ce que j’ai
- aujourd’hui. Tu m’as trompé cinq ans, jusqu’au jour où tu as été
- sans pitié. Que m’importe aujourd’hui l’avenir, la misère? Oh!
- je sais ton raisonnement; tu n’as même pas pitié de moi.--J’ai
- ma famille, dis-tu, qui viendra à mon secours; mais tu ne sais
- donc pas que quand je mourrai, ma famille ne le saura que trois
- mois après.--Et puis, je ne veux rien; où donc serait le prix de
- mes sacrifices pour toi, si j’avais compté sur les autres? Je ne
- compte que sur moi pour vivre. Ma douleur fait presque ma force,
- et si je répare ma position perdue, ce sera à moi seul que je le
- devrai. Je vais me mettre sur mon lit, car je suis très-fatigué.
- Voilà bien des nuits que je passe sans sommeil; mes pauvres
- yeux sont bien rouges. Et du reste, que puis-je te dire qui te
- touche? Tu es heureuse maintenant, tu es libre; mon souvenir est
- déjà bien loin. Mon seul bonheur sera de t’écrire tous les jours
- quelques lignes, de penser à toi. A demain, si la mer n’est pas
- trop mauvaise.--J’ai ton portrait près de moi et je l’embrasse
- souvent.»
-
-
- «Mercredi, 19 mai 1853.
-
- »Depuis samedi, voici la première fois que je puis me tenir
- un peu. Jusqu’à présent, le temps ne permettait pas de rester
- debout. Je suis en face des côtes d’Afrique. J’ai passé tout mon
- temps sur le pont, assis dans un coin, nuit et jour, pensant au
- passé que chaque coup de vent emporte un peu plus loin de moi.
- Mon souvenir doit s’effacer de ta pensée, comme ces horizons que
- mon regard ne voit plus derrière le sillage du navire.
-
- »Je souffre beaucoup, non pas du corps, car ces souffrances me
- sont insignifiantes; mais le cœur, mon pauvre cœur est brisé,
- d’autant qu’il n’a aucune consolation dans les affections qu’il
- laisse derrière lui. Pourquoi faut-il que j’aie porté tout ce que
- j’avais de cœur sur une espèce de fléau, dont la vie ne respirait
- que la destruction et la ruine. Tout ce qui t’aimera, tu le
- détruiras; tout ce qui est beau, tu le détestes. Le mal est ton
- essence; plus il est grand, plus tu souris. Quand il ne reste
- plus rien à détruire, tu rejettes tes victimes loin de toi, tu
- les salis, tu les insultes.
-
- »Depuis samedi, je n’ai aperçu qu’un vaisseau bien loin, il
- retournait en France: y reviendrai-je jamais? Je ne le crois pas;
- qu’y viendrais-je faire?
-
- »Dimanche, tu as dû aller à Chantilly. Chaque jour ma pensée se
- reporte en France, mon pauvre pays où j’ai cru être aimé!--Voilà
- mon avenir: travailler à Sidney avec le rebut de l’Europe, au
- milieu de la fange de la population anglaise, les galériens!
-
- »Je n’ai pour ressource à bord qu’un petit Polonais de vingt ans,
- qui dit quelques mots de français, et qui, exilé par suite des
- guerres de la Hongrie, va tâcher de vivre là-bas, comme moi, sans
- espoir et sans but. Encore est-il très-malade depuis son arrivée
- à bord.
-
- »Le reste me paraît être un ramassis d’affreuses canailles qui
- se sauvent d’Angleterre pour éviter la justice. Le bateau est
- très-mauvais, c’est son premier voyage. On dit qu’aux premières
- on est mieux; mais aux secondes, on est nourri indignement, on
- mange avec les matelots les restes de la table des premières. Il
- y a un Français aux premières qui est négociant de Rouen, qui se
- sauve en faisant banqueroute. Je l’ai vu à peine, et il paraît
- peu se soucier qu’on sache même son nom; je l’ai su à Londres,
- avant de partir. Du reste, je suis si mal équipé pour voyager,
- que je suis trempé comme une soupe toute la journée.--Mais bah!
- que m’importe! pourvu que le temps me permette de temps en
- temps de t’écrire. Je regarde ton portrait. Je pense à toi, à
- toi que je devrais haïr pour toute la haine que tu as eue pour
- moi. Je cherche dans ma tête de quoi tu pouvais te venger sur
- moi, qui t’adorais. Etait-ce ma faute si tu étais ce que tu
- étais?--N’ai-je pas tout tenté pour t’en faire sortir? Pourquoi
- alors m’avoir fait tant de mal?--Il n’y avait donc dans ton
- cœur aucune place, même pour la pitié. Rien pour moi, rien que
- de la haine! De quoi te vengeais-tu? Est-ce donc ta nature? Tu
- dois être heureuse, maintenant. J’ai pris le genre humain dans
- une horreur atroce. Je hais tout le monde, car tout ce qui a de
- l’argent peut me voler, me voler ce que j’aime, ce que j’adore.
-
- »Le bateau marche très-vite, et l’on nous fait espérer que nous
- arriverons au cap de Bonne-Espérance vers le 20 juin. Je serai
- presque à moitié chemin; jusque-là, le ciel et la mer.
-
- »Si les vents sont bons et s’il ne nous arrive pas d’accident en
- traversant la mer des Indes, j’arriverai à Sidney du 1er au 15
- août. Je retrouverai-là, quinze jours après, le jeune homme dont
- je t’ai parlé dans ma dernière lettre.
-
- »J’ai bu énormément pendant les derniers jours que j’ai passés à
- Londres, non pas pour soutenir mon énergie, mais pour m’étourdir
- et oublier. Loin de me faire oublier, l’ivresse m’a rendu encore
- plus malheureux. Plus je souffre, plus je suis heureux, car tout
- le mal me vient de toi. Comme il y a loin de ces jours où tu te
- disais si fière de moi! Toi que j’avais ramassée de si bas, et
- qui, dès le premier jour, prévoyais ton ouvrage!--Te souviens-tu,
- quand tu m’as dit que je te détesterais un jour?--Tu avais déjà
- ton but à cette époque. Tu l’as caché jusqu’au jour où tu l’as
- avoué hautement et à tout le monde. Quel avenir! Quelle position
- à cette époque-là! Comme j’étais brillant! comme je suis bas
- aujourd’hui, et comme tout le monde, comme toi-même, tu méprises
- cet amour qui a été de la lâcheté!
-
- »Je te quitte, car la tête me tourne d’écrire. A demain, si je le
- puis, sinon au premier jour tranquille. Comme je suis fou, je ne
- puis m’ôter de la tête qu’en quittant Southampton je t’ai vue sur
- la jetée! C’est de la folie, mais je ne puis fermer un instant
- les yeux sans te revoir. J’ai vu une femme pleurer, qui a regardé
- le bâtiment longtemps s’éloigner.--Allons, je suis fou, cela ne
- pouvait être toi. Et puis, est-ce que quelqu’un m’aime?
-
- »Adieu, à demain.»
-
-
- «Vendredi, 21 mai 1852.
-
- »Je viens de passer une journée et une nuit atroces. Le temps est
- un peu plus calme ce matin et je tâche d’écrire quelques lignes.
- Cette nuit que je viens de passer entièrement sur le pont, sans
- pouvoir descendre un instant me reposer, ne m’a pas paru trop
- longue. Le ciel était bien clair, les étoiles étaient superbes,
- il n’y avait qu’un vent épouvantable, vent d’Afrique bien chaud,
- qui vous brûlait la figure.
-
- »Comme tu dois être heureuse, toi, tu vois des fleurs, tu dois
- en avoir beaucoup chez toi, et moi qui aime tant la campagne, O
- mon pauvre château! Pauvre Poinçonnet! Vous avez des roses, et
- moi qui vous soignais avec tant de bonheur, moi qui aurais voulu
- faire de vous un petit paradis, qui aurais voulu que tout dît
- autour de moi: Je t’aime! Pauvre fou! tu n’étais que le jouet
- d’une femme pour laquelle ton existence et ta fortune n’étaient
- rien, il lui fallait encore te briser le cœur, t’insulter, et à
- chaque insulte tu as été assez faible pour lui pardonner! Que
- voulez-vous, mon Dieu! je lui pardonne encore aujourd’hui. Et
- vous seul savez, ô mon Dieu! quelle existence elle m’a faite, ce
- que je souffre; moi dans qui vous aviez mis tant de cœur, tant
- d’amour, tant de beau! Vous seul pouvez voir où je suis descendu!
- avec qui et où je vis et comment je vis! Voilà la récompense
- de cinq ans d’amour, de dévouement sans bornes.--Voilà la
- récompense et le merci que me gardait cette femme! le mépris et
- l’oubli!--Eh! mon Dieu, pourquoi aurait-elle été autre pour moi
- que pour les autres? Pourquoi? mais parce que je l’aimais comme
- elle ne pouvait jamais espérer d’être aimée; parce que si elle ne
- m’aimait pas, elle devait au moins respecter une passion comme
- la mienne, passion honteuse pour moi, puisqu’elle ne pouvait
- me donner qu’une existence flétrie; mais elle aurait dû être à
- mes genoux toute sa vie et me remercier d’un amour dont elle
- était indigne, d’un amour qui pouvait lui tout faire pardonner.
- Qu’a-t-elle fait au lieu de cela? Quand elle a eu tout détruit en
- moi et autour de moi, elle a poussé un éclat de rire comme celui
- de l’enfer et elle m’a dit:--Mais regarde donc, pauvre misérable!
- Je ne suis et ne veux être qu’une fille. Tu n’as plus rien à me
- donner, je n’ai plus rien à te vendre. Je viendrai te voir quand
- j’aurai le temps; mais on me paye très-cher ailleurs, je ne
- viendrai que pour jouir de ma destruction et me reposer près de
- toi en te regardant souffrir.
-
- »Après tout ce que j’ai fait pour cette femme, voilà ce que je
- suis aujourd’hui, voilà ce qu’elle a été, et je lui pardonne,
- je désire qu’elle ne paye pas trop cher, par ses regrets, son
- ingratitude envers moi. Le bon Dieu a mis au fond du cœur de
- chaque créature humaine un ver rongeur qui s’appelle le remords,
- et qui, le jour où il s’éveille, vous déchire cruellement sans
- répit et pour toujours. Souvenez-vous de ce que je vous dis
- aujourd’hui, Céleste; ce jour-là n’est pas loin; ne vous faites
- pas d’illusion, vous aurez une existence de damnée; vous vous
- traînerez aux genoux de quelqu’un, vous lui demanderez grâce,
- vous croirez le toucher à force de dévouement, comme j’ai
- essayé de le faire; eh bien! à vous on dira:--Tu n’es qu’une
- fille perdue, ton amour, c’est du venin. On vous répondra
- comme vous m’avez répondu, par l’insulte, et vous n’aurez pas
- la consolation que j’ai aujourd’hui, c’est d’avoir offert et
- donné un amour beau, vrai, amour digne de toute femme belle et
- digne d’être aimée. J’ai dépensé toute ma vie, toute ma force,
- toute mon intelligence à faire de vous un être respectable et
- reconnaissant. J’ai tout usé et suis arrivé à ne faire qu’une
- ingrate, avec tous les vices qu’elle avait avant. Personne ne
- saura toutes mes souffrances physiques. Personne ne saura se
- faire une idée de mes souffrances morales. La misère ne m’effraye
- pas, et je travaillerai avec rage pour nourrir cette existence
- que vous avez détruite moralement. Je ne dois pas me relever
- jamais de ma ruine. Les fortunes ne se refont pas, et puis je
- suis bien vieux déjà, et il faut de longues années pour faire une
- fortune. Je n’ai donc besoin que de la vie matérielle nécessaire,
- et mon intelligence y subviendra.
-
- »Si le temps ne change pas, nous n’arriverons pas avant quatre
- mois, et voilà huit jours seulement de passés. Quatre mois en mer!
-
- »Que je serais heureux de voir une fleur! Quand j’arriverai à
- Sidney, ce sera en plein hiver, car je serai juste au-dessous de
- Paris. Quand il sera minuit à Sidney, il sera midi à Paris, de
- même le mois d’août est le milieu de l’hiver. Ainsi donc me voilà
- privé pour longtemps de verdure et de fleurs. J’ai la tête qui me
- tourne et te dis à revoir. A demain. Je ne suis pas encore fort
- comme marin, et la mer est loin d’être belle. Il faut tout le
- bonheur que j’ai à te parler pour pouvoir écrire. Cette lettre
- ne te parviendra peut-être jamais. A revoir! A demain! Demain,
- j’aurai une ride de plus, car je vieillis bien maintenant en un
- jour.--Vieillir sans avoir vécu. Vieillir par la souffrance!
-
- »A demain!»
-
-
- «Samedi, 22 mai 1852.
-
- »Voilà huit jours d’écoulés. J’ai passé une grande partie de la
- nuit sur le pont, le vent était bien calme et le ciel magnifique.
- J’ai chanté ces beaux vers de Musset que j’avais mis en musique
- et que je t’avais envoyés du Poinçonnet.
-
- »Si tu ne m’aimais pas, dis-moi, fille insensée.
-
- »Je les ai chantés toute la nuit. Tout le monde dormait à bord,
- et d’ailleurs personne ne m’aurait compris; et puis, à deux
- heures, je me suis couché et endormi avec de beaux rêves. Je ne
- sais pourquoi ton souvenir se mêle jusqu’à mon sommeil, c’est
- une souffrance de plus pour le réveil. Et pourquoi t’écrire?
- C’est une jouissance de plus pour toi que mes plaintes, et puis,
- qu’ai-je à te dire? Des vérités que je connais aujourd’hui et
- qui t’affectent peu; car que t’importe? Moi, pour rendre le fond
- de ma pensée, tout ce que mon cœur a d’amertume et d’amour, j’ai
- toujours la même phrase, et j’ai pourtant dans le cœur comme une
- musique dont la phrase aussi est toujours la même, mais dont le
- son délicieux varie pour mon âme.
-
- »Je me suis fait un ami à bord. C’est un petit terrier, un chien
- qui appartient au capitaine. Il m’a pris en affection et je
- l’appelle Finoche, en souvenir de votre petite chienne. Finoche,
- l’ingrate! Elle caresse l’heureux du jour. Elle a été pourtant
- bien heureuse au château.
-
- »Voici le premier jour où l’on aperçoit la terre; nous sommes en
- face de l’île de Madère.
-
- »Avec la lunette du bâtiment j’ai bien regardé, mais c’est si
- loin. Si je pouvais avoir une petite fleur! Pauvre fou, une
- fleur! mais une fleur serait fanée demain. Cela serait donc un
- regret de plus.
-
- »J’ai cru comprendre tout à l’heure que le capitaine parlait
- de relâcher aux îles du Cap-Vert, d’aujourd’hui en huit, pour
- prendre de l’eau. Je laisserai cette lettre à tout hasard; elle
- t’arriverait vers la fin de juin.
-
- »J’ai souvent tort de laisser aller ma plume et de la tremper
- dans l’aigreur. Je devrais souffrir avec résignation, et puisque
- je ne pouvais pas espérer autre chose, avoir au moins l’énergie
- de ma lâcheté et ne pas me plaindre; mais par moments, c’est plus
- fort que moi et cela déborde, et puis les gens qui m’entourent me
- dégoûtent tellement, l’infamie est écrite sur leur figure. Ils
- ont l’air si étonné de me voir au milieu d’eux!
-
- »Le capitaine quelquefois vient aux secondes et je vois qu’il
- voudrait parler le français afin de savoir pourquoi je suis là.
- Il doit me regarder comme un homme bien malheureux ou comme un
- grand misérable. J’apprends l’anglais, c’est mon occupation
- de toute la journée. La nourriture me répugne beaucoup, et la
- plupart du temps je ne mange que du biscuit de mer. Du reste je
- suis insensible à toutes les privations du corps. Tu pourras
- difficilement me lire. J’ai beaucoup de peine à écrire avec le
- roulis.
-
- »Allons, voilà ma lettre d’aujourd’hui finie. Est-elle bonne?
- Dans l’un et l’autre cas, c’est toujours une jouissance pour
- toi. De l’amour, de la haine, des regrets, des reproches, des
- souvenirs; tout cela se tient par la main, c’est ton triomphe, et
- dans les choses les plus vraies et les plus dures, tu retrouves
- toujours le même amour dont tu souris et dont tu te moques.
- Pauvre femme! ton rire est infernal! Prends garde au jour où il
- se changera en cris de rage et de désespoir. Adieu, à demain!
- Voilà vingt-deux jours que j’ai quitté Paris, ta dernière parole
- n’a été qu’un mot glacial, un arrêt, et je suis parti.
-
- »Dieu te pardonne!»
-
-
- «Lundi, 24 mai 1852.
-
- »Je souffre, depuis samedi, de migraines comme celles que j’ai
- déjà eues à Paris, et je n’y voyais pas même assez clair pour
- écrire.
-
- »Aujourd’hui je vais mieux et je prends bien vite la plume. La
- plainte et la souffrance sont mes seules consolations. Pourtant
- il ne faut pas être ingrat envers la Providence, car je viens de
- passer une bonne matinée.
-
- »Il était parti, le même jour que notre bâtiment, un autre
- bâtiment qui ne va qu’au cap de Bonne-Espérance seulement, et sur
- lequel L... a pris passage. On l’a dépassé ce matin et d’assez
- près pour pouvoir nous faire des signes et nous comprendre. Je
- lui avais dit à Londres tout ce que j’avais souffert et tout ce
- que je souffrais pour vous. Il m’a témoigné quelque affection, et
- je crois que nous nous soutiendrons réciproquement.
-
- »Il m’a crié ce matin avec le porte-voix: _Courage!_ et il a mis
- la main sur son cœur, j’ai compris. J’ai regardé le bâtiment
- s’éloigner pendant longtemps. J’ai pleuré quand je ne l’ai plus
- vu. Pourquoi? c’est ce mot _courage_, car le courage est bien
- difficile, quand il n’y a pas d’espoir; et ce que l’on prend pour
- de l’énergie n’est souvent que du désespoir. Je t’écris sur ces
- feuilles parce que je ne puis plus rester en bas et que je suis
- obligé d’écrire sur le pont, où mes grandes feuilles de papier
- s’envoleraient au vent. Je ne puis plus rester assis ni couché en
- bas parce que nous sommes quatre dans ma petite cabine et que la
- chaleur est insupportable.
-
- »J’espère qu’on arrêtera après-demain deux ou trois heures aux
- _îles du cap Vert_.
-
- »Allons, voilà ma journée finie. Les jours et les nuits sont
- bien courts pour toi, et tu verras bientôt combien ils ont passé
- vite; mais moi, pour qui tout est souffrance, passé, présent
- et avenir, les jours sont bien longs, les nuits sans sommeil
- sont bien tristes, et si le sommeil vient à force de fatigue,
- le réveil est encore plus amer, car les rêves finissent, et
- aujourd’hui est comme hier, et demain sera comme aujourd’hui:
- _Souffrance; souvenirs_.»
-
-
- «Mardi, 25 mai 1852.
-
- »Nous sommes bien sous la ligne la plus chaude d’Afrique. La mer
- est calme comme un miroir. Pas un souffle de vent. Le bateau va
- doucement et nous n’arriverons aux îles du cap Vert que jeudi au
- plus tôt. Ce soleil brûlant m’accable. Impossible de descendre
- dans l’intérieur du bateau, même la nuit. Je dors donc sur le
- pont, sous ces belles étoiles qui brillent partout et que l’on
- peut regarder ensemble à Paris comme ici. Je ne puis rien écrire
- aujourd’hui. Je n’ai la force ni de la plainte, ni des reproches.
- Mon cœur souffre et reste anéanti. Que vous ai-je fait pour me
- tuer ainsi?»
-
-
- «Dimanche soir, 29 mai 1852.
-
- »Voici quatre jours entiers que nous sommes relâchés à
- Saint-Vincent, île du Cap-Vert, pays désolé, terre maudite! Je me
- croyais le plus malheureux entre les plus malheureux, et Dieu,
- pour me punir, me montre des misères et des douleurs bien plus
- grandes que la mienne. Il veut éprouver les innocents comme les
- coupables pour soumettre les hommes à la résignation. Ici, le
- sol est aride, la campagne déserte. La mort est à la fois assise
- à toutes les portes. Pour aller d’une maison à une autre, on se
- dit adieu comme si l’on partait pour un long voyage. C’est qu’en
- effet, ces adieux peuvent être éternels; l’aspect de cette ville
- est navrant; si les pauvres habitants n’avaient pas la foi, les
- rues retentiraient de plaintes et de blasphèmes. Sur douze cents
- habitants qui peuplaient la ville, sept cents ont été enlevés par
- la fièvre jaune; elle dévaste tout. Il y a, dans les maisons,
- des morts qu’on n’a pas encore osé enlever; ce qui reste de la
- population semble abattu, désolé; ces pauvres noirs ont l’air de
- porter leur deuil.
-
- Mon cœur souffre parce que je ne puis rien pour eux, si ce n’est
- aller voir les malades et les exhorter au courage par quelques
- paroles qui semblent les consoler un peu.
-
- »Les missionnaires ont fait grand bien dans ce pays; les
- convertis au catholicisme vont mourir sur les marches de l’église
- en souriant à Dieu.
-
- »Je suis allé voir lady C..., une grande dame, une sainte femme
- dont on ne parle ici qu’avec admiration et respect. On ne se
- souvient sans doute pas d’elle en Angleterre, quoiqu’elle
- ait occupé un rang élevé dans la société par sa fortune, sa
- naissance, son esprit et sa bonté. Elle vit au milieu de ce
- désastre, cherchant et secourant les infortunés qui l’entourent.
-
- »Après avoir dissipé une fortune considérable en Angleterre,
- son mari fut obligé de prendre la fuite. Il chercha, pour
- s’expatrier, la partie la plus isolée de la terre. Le cap Vert
- lui parut une tombe convenable pour ensevelir ses regrets et ses
- douleurs. Sa femme le suivit après avoir donné tout ce qu’elle
- possédait pour acquitter les dettes de son mari. Pauvre femme! sa
- vie fut une vie de vertu, de dévouement et d’épreuves cruelles à
- subir; elle n’a pas faibli une minute. Ses deux fils vivent près
- d’elle; leur pauvreté n’a rien d’effrayant; chacun travaille de
- son côté; le soir, ils prient ensemble et se trouvent heureux.
-
- »Si dans ces mille choses créées par Dieu, puisque l’homme ne
- peut les faire naître, il y a un témoignage qui nous oblige à
- croire; il y a aussi dans le passage d’un fléau comme la peste la
- preuve de notre impuissance. Ce mal qu’on ne peut arrêter, qui
- nous l’envoie? Pourquoi lutter contre la destinée?
-
- »A peine a-t-on trouvé quelques nègres pour apporter l’eau et le
- charbon dont nous avons besoin.
-
- »Cette île n’est qu’un rocher, on n’y trouve pas un brin d’herbe.
- Le vent, la poussière vous aveuglent, et le climat est si chaud,
- si brûlant, que si nous restions un jour de plus nous tomberions
- tous malades.
-
- »Nous voilà de nouveau en pleine mer; les habitants sont venus
- sur le port, ils nous enviaient en nous voyant partir, et ils
- nous tendirent longtemps les bras en signe de regrets et d’adieu!
-
- »Chaque instant pour moi est une douleur nouvelle, et quand les
- forces m’abandonnent, j’ai peur de mourir trop tôt: j’ai peur
- que vos remords ne soient pas assez cuisants. Je voudrais que
- vous puissiez voir écrit sur ma figure tout ce que je souffre,
- toutes les humiliations, toutes les avanies, toutes les tortures
- qui m’accablent à chaque instant. J’accepte tout, et à chaque
- souffrance nouvelle, je regarde votre portrait, je prononce
- votre nom, sans haine, sans colère, et je vous dis que c’est pour
- vous, par vous; voilà votre ouvrage, jouissez-en bien, soyez
- fière, soyez heureuse, c’est un beau triomphe et qui ne vous a
- pas coûté grand’peine.
-
- »Je me suis fait tatouer hier, sur le bras, votre nom, cela ne
- peut plus s’effacer; si jamais mon cœur vous oublie, Dieu le
- veuille, ce nom sera toujours là pour me rappeler combien vous
- avez été méchante et cruelle pour moi. Je n’avais certes pas
- besoin de cela pour me souvenir de tout ce que j’ai sacrifié
- pour vous, et comment vous, vous en avez été reconnaissante.
- C’était pourtant la seule chose que j’étais en droit d’espérer,
- votre amour, je n’y ai jamais cru; mais on a de la pitié, même
- pour le pauvre chien qui n’a que des caresses pour de mauvais
- traitements. Vous n’avez eu ni pitié ni reconnaissance.
-
- »La vie est finie pour moi, et je sens très-bien que je ne me
- relèverai jamais de l’abîme où vous m’avez jeté. Malgré tout
- mon courage, les forces m’abandonneront, et le jour où il me
- sera bien démontré que rien ne peut me relever, comme je ne veux
- retourner en France qu’autant que tout sera réparé, si je ne le
- puis pas, je me brûlerai la cervelle. Du reste, cette idée de
- suicide ne me quitte pas depuis longtemps et elle me revient
- plus forte que jamais quand mes idées se reportent sur vous,
- vous que j’ai voulu faire si belle et qui êtes devenue si infâme!
- Il y a en moi une lutte entre la haine, l’amour et le mépris
- pour votre personne, qui fait ma souffrance de chaque instant.
- Qu’est-ce qui sera le plus fort de ces trois sentiments? Quand je
- me vois au milieu de tous ces passagers, tous ignobles, tous le
- rebut de la société, traité comme eux, me regardant comme un des
- leurs, oh! alors, j’ai de grosses larmes dans les yeux, car je me
- souviens du temps où je me croyais si grand, si noble, si fier,
- et où je sacrifiais cette fierté et cette noblesse, jour par
- jour, en voulant vous élever jusqu’à moi; vous vous êtes acharnée
- à me faire descendre jusqu’à vous. Je me souviens du jour, rue
- Geoffroy-Marie, où vous me faisiez une confession que je ne vous
- demandais pas; vous auriez donné tout votre sang, ce jour-là,
- pour pouvoir m’offrir un amour digne de moi.
-
- »Mais tout cela était une comédie. Vous cherchiez déjà à faire
- jouer chez moi un sentiment de pitié, et vous avez réussi, car
- j’ai eu pitié de vos larmes, j’ai cru à vos regrets; j’ai cru
- que votre passé était votre malheur; j’ai cru que vous aviez un
- peu de cœur, que l’homme qui oserait vous aimer, qui oserait
- l’avouer, j’ai cru que vous lui diriez merci et que vous le
- payeriez par un dévouement de toute votre vie.
-
- »J’espère que, pendant que je vous écris ces lignes, vos affaires
- sont terminées pour le mieux, et que vous êtes tranquille de ce
- côté-là. Vous m’avez fait un reproche, un jour, qui a été une
- injure de plus et qui m’a navré le cœur; vous m’avez dit que je
- devais être honteux de vous voir ainsi tourmentée par ma faute.
- Ce reproche était infâme de votre part; mais je vous le pardonne,
- comme tout ce que vous m’avez fait. Je vous le répète, Céleste,
- vous fermez les yeux, vous ne voulez pas voir clair, vous ne
- voulez pas comprendre que mon amour seul a fait votre succès,
- qu’aujourd’hui votre vie est finie.»
-
-
- «Dimanche, 6 juin 1852.
-
- »Le lendemain du jour où je suis parti du cap Vert et où je vous
- ai écrit, je suis tombé malade et suis resté couché toute la
- semaine; ce n’est qu’hier que je me suis levé. J’avais la tête
- trop lourde pour pouvoir écrire. Je crois que je dois cette
- indisposition un peu à l’influence de l’air de l’île du cap
- Vert, et beaucoup à la chaleur accablante que nous avons depuis
- quelques jours.
-
- »Nous sommes à peine au quart de notre route, et je suis déjà
- bien fatigué; on est si mal aux secondes places, et l’on a à
- peine l’eau nécessaire pour boire. Le capitaine, du reste, a
- été très-gracieux pour moi; il aura vu probablement et compris
- combien je devais souffrir, et il m’a fait dire hier que si je
- voulais payer quelques louis de plus, on me ferait une grande
- diminution pour les premières, et qu’il serait heureux pour sa
- part de m’être agréable. Je l’ai remercié du mieux que j’ai pu,
- et je lui ai dit que puisque j’avais commencé ainsi je finirais
- de même, ne voulant choquer personne. La véritable raison est
- qu’il me reste deux cents francs qui doivent me servir jusqu’au
- jour où j’arriverai aux mines. Mon souvenir est probablement
- tout à fait effacé de votre pensée! Vous devez respirer bien à
- l’aise, et si mon nom est venu par hasard se mêler à vos joies et
- à vos rires, cela a été probablement d’une manière ironique et
- méchante. Vous me méprisez bien, moi, pauvre fou qui voulais être
- aimé!
-
- »Oh! vous porterez malheur à tout ce qui s’approchera de vous,
- je vous le prédis, et la Providence vous fera payer bien cher
- les jouissances auxquelles vous sacrifiez tout bon sentiment,
- tout votre cœur. La Providence vous frappera dans tout ce que
- vous pourrez aimer; et si jamais, à votre tour, vous implorez
- l’affection de quelqu’un, on y répondra par l’indifférence.
-
- »Mon Dieu! je n’ai pourtant pas fait de mal à personne, pourquoi
- donc me briser ainsi? je ne sais qu’aimer, mon Dieu! je ne
- pourrais jamais haïr.
-
- »Oh! c’est affreux de n’avoir que mépris pour ce que l’on a
- adoré, oui, adoré!
-
- »Voyez la vie qui me reste aujourd’hui. Je vais vivre et mourir à
- l’autre bout du monde. Je ne reverrai jamais rien de ce que j’ai
- aimé, et personne ne conserve de moi-même un souvenir affectueux.
- Vous a-t-on remis ma bague? C’est la dernière chose que vous ayez
- reçue de moi. Si un jour vous souffrez, si un jour vous avez un
- regret, un remords, venez, rapportez-la-moi, et vous me trouverez
- toujours, non pas un amant, car je ne veux plus me souvenir, le
- passé est tué, mais un ami qui vous tendra la main, qui partagera
- avec vous tout ce qu’il aura gagné, qui trouvera de bonnes
- paroles pour vous consoler si vous souffrez, qui ne vous parlera
- jamais de ce que vous lui avez fait souffrir, et qui, quand tout
- le monde n’aura que mépris pour vous, aura, lui, pitié de vos
- douleurs, et oubliera les siennes pour guérir les vôtres.
-
- »L’énergie que j’ai aujourd’hui, le désir que je puis avoir de
- gagner quelque argent, c’est encore pour vous. Je serais si
- heureux de vous donner ce qui m’aura coûté bien de la peine.
- Ecoutez, Céleste, souvenez-vous bien de ce que je vais vous
- dire: Si vous souffrez, si vous êtes malheureuse, si enfin vous
- voulez fuir et quitter cette vie qui ne peut toujours durer,
- écrivez deux mots à Sidney. Il faut trois mois pour que la lettre
- m’arrive; je partirai immédiatement pour l’Angleterre, et comptez
- les jours, jour par jour, je vous attendrai et nous retournerons
- aux Indes; je ne reviendrai jamais en France; une seule chose
- peut me ramener en Europe, c’est pour vous y chercher; mais tout
- cela sont des folies. Que pouvez-vous avoir besoin de moi? que
- puis-je faire pour vous? et que vous importe le monde? vous le
- voyez, mes seules espérances pour l’avenir ne roulent que sur des
- chimères. Il faut qu’il m’en reste bien peu pour m’arrêter à de
- tels rêves. La seule vérité me restera, c’est l’oubli des gens,
- la misère, le travail. A quoi bon rêver? à quoi bon espérer? On
- souffre tant quand on se réveille. Allons, voilà une bien longue
- lettre, bien stupide, bien ennuyeuse, et j’ai encore vingt jours
- avant de la fermer. N’abusons pas d’un temps qui est employé
- probablement d’une manière plus gaie qu’à lire les phrases et les
- condoléances d’un fou.
-
- »Si par hasard les effets que j’ai laissés chez vous au
- Poinçonnet n’étaient point vendus, mon linge et toute ma
- garde-robe me feraient bien plaisir, car je n’ai absolument rien.
- Vous auriez l’obligeance de me faire une caisse de tous mes
- effets personnels, ainsi que du portrait de mon père.
-
- »Comme la destinée est cruelle en vous retirant tout à coup le
- bonheur dont elle vous avait comblé au début de la vie! Tel
- qui devrait être aimé, estimé, est abandonné, méconnu; tel qui
- devrait être méprisé, haï, est adoré.
-
- »J’ai pour voisins de cabine un ménage irlandais. J’entends bien
- malgré moi tout ce qu’ils se disent en colère; j’ai beau les
- prévenir en remuant ma chaise, en toussant, ils continuent. Cette
- confiance ou plutôt cette imprudence pourrait bien leur coûter
- cher si d’autres les entendaient.
-
- »L’homme peut avoir vingt-huit ans; il est grand, ses épaules
- sont larges, sa taille est mince comme celle d’une femme, son
- front est démesurément haut; ses cheveux, frisés naturellement et
- rejetés en arrière, ressemblent à la crinière d’un lion; ses yeux
- sont renfoncés, mais ils brillent et ont une expression hardie
- qui vous intimide; son nez est fin, ses lèvres fortes; il y a
- quelque chose de diabolique dans tout son air qui vous répugne à
- première vue.
-
- »La jeune fille qui l’accompagne et qui passe pour sa femme
- est blonde, délicate comme une enfant; ses yeux sont d’un bleu
- si doux qu’ils intéressent à sa personne; on dirait qu’ils ont
- été détachés du firmament un beau jour de printemps. Quand elle
- parle, sa bouche s’entr’ouvre comme une rose, son haleine doit
- être parfumée. Elle n’a de la femme que la forme, c’est un pauvre
- ange jeté sur la terre pour racheter par son amour un grand
- pécheur ou convertir un misérable.
-
- »Elle se replie sur elle-même, comme l’ange déchu se replie sous
- son aile; ainsi abîmée sous les peines que la destinée lui a
- envoyées, elle attend la fin avec une résignation angélique.
-
- »Pauvre créature! il y a entre son existence et la mienne un
- rapprochement qui m’a frappé; mais elle, c’est une femme, et sa
- faiblesse est pardonnable.
-
- »Hier, après avoir joué une partie de la nuit, il est rentré
- ivre; elle l’attendait et lui a sans doute fait une réflexion,
- car il s’est emporté; elle réfutait chaque reproche avec une
- douceur infinie.
-
- »--Te quitter si je ne suis pas contente, lui disait-elle, mais
- est-ce possible à présent que je me suis donnée à toi? Peut-on
- avoir deux amours dans sa vie, et quand on endure ce que j’ai
- enduré, se sépare-t-on pour des mauvais traitements?
-
- »--Vos plaintes me fatiguent, disait cet homme d’une voix
- concentrée, je finirai par vous haïr. Vous avez l’air malheureux,
- cela me déplaît, je ne vous ai pas emmenée de force, et puisque
- vous m’avez suivi, que votre vie est désormais liée à la mienne,
- vous êtes ma compagne, ma complice.
-
- »--Votre complice, jamais, Macdonnel! Votre confidente, malgré
- moi, c’est possible; si je ne vous ai pas dénoncé, c’est que
- le rôle de délatrice est odieux; si je vous ai aimé, c’est que
- j’ignorais qui vous étiez; une fois donné, mon pauvre cœur n’a
- pas su se dégager, se reprendre; mais je veux garder la pureté de
- mon âme; ma faute vient de mon amour, mon amour sera le châtiment
- de ma faute. Je subis ma peine, ne m’insultez pas, ne me faites
- pas plus coupable et comptez au moins pour quelque chose un amour
- qui me tue. Mon Dieu! si j’avais aimé un homme de cœur! Mais lui,
- en échange de mon sacrifice, que m’a-t-il donné?
-
- »--Finissons-en une bonne fois avec vos jérémiades, répondit-il
- brusquement. Si vous teniez tant à votre famille, il ne fallait
- pas la quitter.
-
- »--Il me reproche ma faiblesse! Mais j’y tenais comme on tient à
- la lumière, j’aimais mon père comme on aime Dieu! Sa confiance
- en vous n’excusait pas mon crime; maintenant, je sais bien que
- l’argent que vous lui enleviez en partant vous aurait suffi; mais
- moi, je croyais que sa fortune, la mienne lui restaient au moins
- pour consolation.
-
- »--Eh bien, je vous renverrai toutes deux, s’écria Macdonnel hors
- de lui; aussi bien, je veux ma liberté. Si je n’avais pas volé
- cet argent à votre vieil avare de père, il ne me l’aurait pas
- donné et je ne me serais pas embarrassé de vous. S’il fallait que
- toutes les femmes que j’ai aimées et qui m’ont aimé se fussent
- attachées à mes pas, cramponnées à ma vie, mais j’en aurais un
- sérail. On leur dit: «Je vous aime!» C’est à elles d’en prendre
- et d’en laisser; j’aime les amours faciles et j’en trouve
- partout; avant vous, j’en avais une autre; j’en aurai une autre
- après vous, et tout sera dit.
-
- »--Vous me brisez le cœur, murmura la pauvre femme; mais je suis
- comme le lierre, je meurs où je m’attache. Si vous ne m’aimez
- plus, il faudra me tuer pour vous délivrer de moi.
-
- »Je l’entendis pleurer une partie de la nuit; je me promis
- alors de lui offrir le lendemain mes services, ma protection,
- pour l’aider à se délivrer d’un homme que je regardais comme
- son bourreau; mais lorsque je la revis sur le pont, elle était
- appuyée sur le bras de son amant, lui souriait et le regardait
- avec une tendresse infinie. Tout était oublié! elle lui demandait
- compte d’une pensée, d’un soupir.
-
- »Comme elle aime cet être indigne d’affection! Qu’a-t-il fait
- pour cela? J’ai pris quelques renseignements, on sait que lui
- est un chevalier d’industrie vivant on ne sait trop comment;
- mais elle, est la fille d’un riche négociant qui l’avait élevée,
- assure-t-on, comme une duchesse. Je le croirais assez volontiers;
- ses manières sont charmantes, son esprit est fin, distingué; et
- je ne puis comprendre son amour pour un homme qui doit heurter
- à chaque instant la délicatesse de ses goûts. Eh! mon Dieu! je
- vous aime bien, vous, Céleste! nature sauvage, cœur sec, esprit
- révolté! Pourquoi ne l’aimerait-elle pas? L’âme n’a-t-elle pas
- ses mystères? Mais cette femme, je l’ai dit, sa faiblesse est son
- excuse.
-
- »--Et moi? Ah! moi, Dieu m’a condamné et je suis le plus
- malheureux des hommes, voilà la mienne.»
-
-
- «Dimanche, 13 juin 1852.
-
- »Je suis honteux moi-même du peu d’énergie que j’ai pour lutter
- contre la souffrance. Le désespoir est tout chez moi; je ne sais
- que me plaindre et mon cœur se révolte contre moi-même.
-
- »A Saint-Vincent du Cap-Vert, le dimanche, je suis entré dans une
- église bâtie en bois; un bon prêtre disait la messe pour tous ces
- pauvres nègres. Quand on souffre, la prière fait du bien; j’ai
- demandé à Dieu de ne plus souffrir, j’ai pensé à ma pauvre sœur
- qui m’aimait tant, enfin j’ai tâché de reporter mes souvenirs sur
- tout ce que j’avais de bon, de beau et d’honorable dans ma vie;
- j’ai pleuré et je suis sorti honteux de moi-même, car, malgré
- moi, mes souvenirs étaient revenus vers vous. Je n’avais donc pu
- apporter à Dieu qu’un souvenir souillé par votre pensée et par
- mon amour pour vous; vous qui mettez toute votre gloire à être
- ce que vous êtes. Pauvre fille! que Dieu vous prenne en pitié!
- Comme il faut être fou pour vous parler ainsi! Vous n’estimez
- les hommes qu’autant qu’ils vous prennent pour ce que vous êtes,
- et vous méprisez ceux qui ont pour vous un autre sentiment. Ah!
- Céleste! Céleste! je me souviendrai toute ma vie de la première
- lettre que je vous ai écrite. C’est après la mort de mon père;
- je répondais à une lettre que j’avais reçue de vous, quoique je
- ne vous eusse point laissé mon adresse; car je voulais rompre,
- j’avais presque un pressentiment de l’avenir que vous me vouliez
- faire... Je vous ai répondu; je vous disais toutes mes espérances
- pour l’avenir; je vous décrivais ma chambre rouge, la chambre
- de ma mère (souvenir qui aurait dû me garantir). Je vous disais
- que je pensais à vous; je vous parlais du beau pays que j’avais
- devant ma fenêtre, de la nature, du soleil, et toutes choses
- enfin que vous ne pouviez comprendre, et avec lesquelles on aime
- à parler quand le cœur aime, car l’amour est le sentiment qui
- vous rapproche de la Divinité, et lui seul vous relève et vous
- régénère à vos propres yeux; on pardonne et on oublie tout, quand
- on a pour excuse l’amour. Eh bien! cette lettre fut ma première
- faute. Quand j’ai perdu mon père, c’est auprès de vous que j’ai
- été chercher une consolation... c’était ma première infamie.
- Depuis ce temps, Dieu m’a puni et s’est servi de vous pour cela.
- J’ai donc mérité tout ce qui m’est arrivé, et aujourd’hui encore,
- cette lettre dont chaque parole est une plainte, c’est encore une
- lâcheté de plus. Je voudrais être assez fort pour oublier et
- pour rire; je voudrais ne pas donner aux méchants le spectacle de
- ma douleur.
-
- »J’avais trouvé parmi les matelots de l’équipage un Français: je
- m’en étais fait un ami.
-
- »Mon pauvre petit matelot souffre des tortures. C’est, du reste,
- une histoire assez touchante que la sienne. Pauvre enfant! en
- me la racontant, hier, il semblait se confesser. On lui a fait
- payer bien cher une étourderie, un moment de faiblesse. Voilà une
- existence brisée, un homme de mort pour une pièce de cinq francs.
-
- »En l’écoutant, je pensais à tous les heureux que j’aurais pu
- faire avec cette belle fortune que j’ai gaspillée sans qu’elle
- profite à personne. Je regrette de n’être plus riche, et si cela
- revient jamais, j’espère savoir en faire un meilleur usage. Sans
- s’en douter, il m’a donné une bonne leçon, dont je profiterai.
- Mon nouvel ami se nomme Jocelyn Moulin. Il a vingt ans à peine,
- mais on lui en donnerait trente; il a l’air mélancolique,
- soucieux; je devrais écrire: _il avait_, car il est peut-être
- mort au moment où je trace ces lignes: il râlait lorsque j’ai
- quitté sa cabine. Il a reçu une certaine éducation, et il souffre
- bien plus que d’autres du métier qu’il est obligé de faire. Il
- était enfant lorsqu’il a perdu son père, et sa mère, qui faisait
- un petit commerce, a eu la ridicule idée à la mode: elle l’a
- fait élever comme s’il devait avoir de la fortune; les portiers
- font apprendre le piano à leurs filles, elle voulut que son
- fils devînt un Raphaël. Elle s’imposa pendant quinze ans des
- privations inimaginables, et parvint à le faire admettre en
- qualité de rapin chez M. C..., un de nos peintres en renom par
- son originalité, et surtout par la réputation qu’on lui a faite
- d’être d’une avarice sordide. Jocelyn n’avait pas de vocation
- prononcée pour la peinture; mais il travaillait et serait arrivé
- avec plus de peine qu’un autre, mais il serait arrivé. Seulement,
- il vivait misérablement au milieu des autres élèves, qui avaient
- des parents plus aisés et qui pouvaient se donner quelques-unes
- de ces mille et une jouissances auxquelles Paris vous invite à
- chaque pas et qui ont tant d’attrait quand on a quinze ans. Il
- mangeait son pain sec, buvait de l’eau et ne fumait pas, quoique
- cela donnât un certain chic à ses camarades, auxquels le patron
- faisait l’honneur de demander du tabac, pour n’en pas acheter.
- Le pauvre Jocelyn ne pouvait aller au théâtre une fois par mois;
- il refusait toutes les invitations et résistait à la tentation
- avec un courage héroïque. Mais un jour, c’était la fête du roi,
- la Saint-Philippe, le premier jour de mai, les apprentis étaient
- en révolution, on avait été obligé de travailler jusqu’à midi.
- On allait déjeuner à Romainville, chercher des lilas, puis on
- reviendrait aux Champs-Élysées, voir les illuminations et tirer
- des pétards. Depuis trois jours, Jocelyn avait le cauchemar; il
- refusait d’être de la partie, et pour cause: cela coûtait cinq
- francs par tête. Il les avait bien demandés à sa mère; mais elle
- lui avait répondu en lui montrant la liste des dépenses qu’elle
- avait faites et qu’elle faisait chaque jour pour lui.
-
- »--Avec cinq francs, je t’achèterai des souliers le mois
- prochain, et si tu les dépensais en bamboches, tu serais obligé
- de marcher pieds nus.
-
- »Jocelyn y aurait consenti, tant il avait envie d’aller à la
- fête; mais sa mère eut ce qu’elle appelait de la raison pour
- deux. Il s’en revint en pleurant comme un enfant, sans l’avoir
- remerciée de la belle casquette neuve qu’elle venait de lui
- donner pour sa fête.
-
- »Enfin il se crut résigné; mais en rentrant à l’atelier, les
- attaques recommencèrent. On énuméra à grand orchestre le
- programme de la fête, on plaisanta Jocelyn, qu’on traitait
- d’avare, de ladre, en lui disant qu’il avait peur d’être mis en
- pénitence par sa maman ou qu’il craignait d’abîmer sa casquette
- neuve.
-
- »En ce moment, le patron rentra; il portait un sac sous son bras,
- il traversa l’atelier sans parler à ses élèves, entra dans sa
- chambre et vida sur une table son sac d’argent qu’il voulait
- compter sans doute. En entendant résonner ce métal, Jocelyn
- ressentit comme un tremblement nerveux. Dire qu’il y avait là,
- près de lui, peut-être mille francs en pièces de cent sous, qui
- ne causaient pas tant de joie au peintre que s’il en avait une
- seule. On eût dit qu’un malin esprit cherchait à le tourmenter,
- car l’artiste comptait et recomptait son argent avec une lenteur
- qui témoignait le plaisir qu’il éprouvait à le toucher. Sa porte
- était restée ouverte, et Jocelyn le regardait absolument comme
- celui qui meurt de faim doit regarder l’étalage d’un marchand
- de comestibles. En ce moment, la pendule, qu’on avait eu soin
- d’avancer d’une heure ce jour-là, sonna midi. Tous les rapins se
- levèrent comme un seul homme et passèrent dans le petit atelier
- prendre leurs habits et leurs chapeaux.
-
- »--Il n’est pas encore midi, grogna le patron en se levant à son
- tour pour aller voir l’heure à la pendule du salon.
-
- »Jocelyn ne put résister; prompt comme l’éclair, il prit une
- pièce de cinq francs sur le tas qui n’était pas encore compté
- et se sauva comme un fou. M. C... continua sans doute ses
- comptes; tous les élèves sortirent et trouvèrent Jocelyn dans la
- rue, immobile comme s’il était cloué au pavé. La réflexion lui
- était déjà venue et il allait rentrer, lorsque les plaisanteries
- recommencèrent:
-
- »--Prends garde, lui disait-on, il va pleuvoir, tu vas abîmer ta
- casquette.
-
- »--Je vais avec vous, dit-il presque malgré lui.
-
- »--Ton argent! s’écrièrent en chœur les rapins.
-
- »Il donna la pièce de cinq francs au caissier et ordonnateur de
- la fête.
-
- »--Elle n’est pas fausse au moins? dit ce dernier en la jetant
- sur le pavé pour voir si elle rendait le son argentin du métal.
-
- »A cette question, Jocelyn devint pâle comme un mort, il
- suivit la bande joyeuse; mais il était tremblant; sa gaieté
- était morte, le sourire expirait sur ses lèvres. On avait beau
- lui dire:--Amuses-toi donc pour ton argent au moins, tu le
- regretteras demain si tu veux; aujourd’hui, c’est fête.
-
- »Il ne put ni boire ni manger; sa conscience s’était révoltée
- contre lui-même, il se reprochait de ne pas s’être soumis à sa
- mère avec résignation, il se disait qu’il aurait dû se trouver
- bien heureux de manger son pain sec en pensant aux malheureux
- qui n’en avaient pas. Cette journée de plaisir fut une journée
- de souffrance pour lui, pourtant il ne savait pas encore ce qui
- l’attendait; il se disait: Je vendrai quelque chose, j’avouerai
- tout à ma mère, elle viendra demain à l’atelier et je rendrai ces
- cent sous. Oh! je n’oserai jamais dire cela, je les jetterai sous
- un meuble et on les retrouvera.
-
- »Jocelyn était logé chez son patron. Rentré dans la mansarde
- qu’il occupait sous les toits, il chercha ce qu’il pourrait
- vendre, mais il n’avait que le strict nécessaire. Sa mère
- emportait toutes les semaines ses effets à arranger et les
- rapportait à mesure; il fallait donc s’adresser à elle, avouer
- ne pas lui avoir tenu compte de ses sages remontrances. Le
- courage lui manquait à cette idée, car si sa mère était bonne
- et indulgente pour tout ce qui flattait sa manie de faire un
- artiste de son fils, elle avait toujours été très-sévère et
- avait résisté avec une grande fermeté à toutes les fantaisies
- qu’il avait pu avoir en dehors de son état. Il ne dormit pas une
- minute et descendit à l’atelier avant que personne fût levé. M.
- G... le vit, mais il ne lui adressa pas la parole, il se mit à
- son chevalet et siffla un air de chasse comme à son habitude.
- Jocelyn espéra qu’il ne s’était aperçu de rien, il respira plus
- librement. Les élèves arrivèrent les uns après les autres,
- et ce ne fut que lorsque le dernier fut à l’ouvrage que M.
- C... demanda en promenant un regard inquisiteur sur toutes les
- physionomies:
-
- »--Qui de vous m’a _chipé_ une pièce de cent sous, hier?
-
- »Tous se mirent à rire; Jocelyn devint pâle comme le blanc qu’il
- étendait en ce moment sur sa palette, son pinceau lui échappa des
- mains et il chancela lorsqu’il voulut le ramasser. Il eut envie
- de dire: «C’est moi;» mais on se décide rarement à une bonne
- inspiration de ce genre, et puis M. C... reprit en le regardant:
- Je me serai peut-être trompé; pourtant j’avais compté là-bas,
- celui qui m’a donné l’argent a compté devant moi, les piles
- étaient égales, et lorsque j’ai voulu les arranger en rouleaux,
- hier, j’ai trouvé cinq francs de moins, c’est drôle. J’ai pensé
- que vous m’aviez fait une niche.
-
- »--Avec l’argent, jamais! répondit un élève; et je ne pense pas
- que l’un de nous veuille se faire voleur pour cent sous.
-
- »--J’aurais pris le sac, répondit un autre.
-
- »En ce moment, la mère de Jocelyn entra pour demander la clef à
- son fils; elle tenait un petit paquet sous son bras, elle avait
- l’air enchanté d’elle-même.
-
- »--Eh! bien, dit-elle en s’adressant aux élèves, êtes-vous
- remis de vos fatigues d’hier? On vous a vus faire vos gambades
- aux Champs-Élysées, il n’y avait de place que pour vous. Notre
- voisine m’a soutenu qu’elle avait vu Jocelyn avec vous, je savais
- bien qu’il ne pouvait pas y être, puisque je n’avais pas voulu
- lui donner d’argent. Il me boudait bien un peu, hier, en s’en
- allant, mais je lui apporte quatre belles chemises en calicot et
- nous allons faire la paix; il n’aurait plus que le souvenir de
- mes cent sous et ceci lui restera.
-
- »M. C... observait Jocelyn depuis quelques minutes; il était
- devenu livide. Pour se donner une contenance il faisait semblant
- de travailler, mais dans son trouble il se trompa de couleur et
- mit du jaune dans un ciel bleu.
-
- »--Eh bien! la mère Moulin, il est plus fin que vous, dit en
- riant l’un des jeunes gens; il a été à la fête et il aura ses
- chemises; mais je ne sais pas ce qu’il avait, il devait être
- malade, car il n’a pas été gai du tout; si nous avions eu des
- consciences, nous ne lui aurions pris que trois francs, car il
- n’a pas mangé; mais nous sommes des chenapans, mère Moulin, et
- nous avons plus d’estomac que de délicatesse. C’est toujours
- avoir des entrailles, n’est-ce pas, patron?
-
- »--Où donc as-tu pris de l’argent? demanda sa mère fâchée; est-ce
- que tu fais des dettes?
-
- »--Qui de vous lui en a prêté? demanda M. C...
-
- »--Personne, répondirent ensemble les rapins, nous avions bien
- juste pour nous.
-
- »--C’est peut-être moi, reprit le peintre en s’adressant à
- Jocelyn, il n’y avait que la main à allonger.
-
- »--Oui, patron! répondit Jocelyn confiant au faux air de bonhomie
- de M. C.... J’allais vous les rendre aujourd’hui, j’attendais ma
- mère.
-
- »--Et qui vous a dit, mauvais sujet, s’écria-t-elle avec colère,
- que je vous les donnerais ou que je pouvais vous les donner?
- Croyez-vous que je ne fais pas assez pour vous, ingrat, et
- prétendez-vous me mettre à contribution?
-
- »Quelques apprentis riaient, d’autres prenaient la chose plus au
- sérieux.
-
- »--Je n’aime pas cette manière d’emprunter, dit enfin M. C...,
- vous êtes trop vieux pour faire des espiègleries, et je ne
- saurais vous passer cette action que je ne veux pas qualifier à
- cause de votre mère qui est une honnête femme. Dès aujourd’hui
- vous ne faites plus partie de mes élèves.
-
- »La mère pria, le peintre fut inflexible, il fallait un exemple.
- La mère rendit les cinq francs, mais son fils n’en fut pas moins
- traité de voleur. Elle lui défendit de rentrer chez elle, et il
- se trouva sans ressource, abandonné, repoussé par tout le monde.
- Il se mit peintre en bâtiment, il commençait à gagner sa vie,
- lorsqu’un ouvrier qui travaillait avec lui et qui en était jaloux
- découvrit, on ne sait comment, pourquoi Jocelyn était sorti de
- chez M. C... L’histoire courut de bouche en bouche, seulement il
- ne s’agissait plus de cent sous, mais de cent francs; peu lui
- importait le chiffre. Du reste, c’étaient ces mots: Il a volé,
- qui le rendaient fou, le désespéraient. Enfin, ne croyant pas
- Paris assez grand pour s’y cacher, il s’engagea mousse à bord
- d’un navire français, puis sur le bâtiment anglais qui nous
- conduit en Australie. Là, il devait aller travailler aux mines,
- son intention était de ne jamais retourner en France si sa mère
- ne le rappelait pas.
-
- »La physionomie de Jocelyn est douce, agréable; sa nature est
- délicate, nerveuse, et il a dû bien souffrir pendant ces cinq
- années qu’il regardait comme une expiation.
-
- »Hier, les passagers des secondes se plaignirent qu’on les
- volait toutes les nuits; l’un, c’était son tabac; l’autre, son
- eau-de-vie. Le capitaine les reçut assez mal en leur disant
- d’enfermer leurs affaires. Un jeune homme, un Anglais, qui se
- trouvait au nombre des passagers, leur dit en désignant Jocelyn
- qui passait sur l’avant du navire:
-
- »--Tenez, méfiez-vous et surveillez ce garçon-là, il a volé de
- l’argent à son maître; M. C... l’a chassé, je ne me trompe pas,
- j’apprenais la peinture avec lui.
-
- »Jocelyn l’entendit, et prompt comme la pensée, révolté de cette
- injuste accusation, il s’élança sur son ancien camarade, et le
- saisissant à la gorge il s’écria:
-
- »--Tu en as menti; je vais t’étrangler.
-
- »Avant qu’on eût eu le temps de les séparer, Jocelyn avait reçu
- deux coups de couteau en pleine poitrine; son adversaire, se
- sentant le moins fort, l’avait frappé en traître.
-
- »--Tu n’as plus le droit de m’appeler voleur, s’écria Jocelyn en
- tombant, tu es un assassin!
-
- »Un matelot anglais qui se trouvait là fut indigné comme nous de
- cette odieuse lâcheté, et, comme à bord il n’y a guère de rendue
- que la justice qu’on peut se faire soi-même, il se chargea de
- venger celui qu’on emportait pour mort. Il arracha le couteau des
- mains de celui qui avait frappé Jocelyn et le jeta par-dessus le
- bord, en lui disant:
-
- »--Vous êtes un mauvais Anglais, vous, et je vais vous casser
- la mâchoire pour vous apprendre comment on se bat quand on a du
- cœur.
-
- »La boxe est un grand divertissement en Angleterre; ce fut comme
- le signal d’une fête à bord. Tout le monde se rangea, et les deux
- champions se placèrent en face l’un de l’autre, l’œil fixe, les
- dents serrées et les poings fermés. L’ancien camarade de Jocelyn
- n’avait pu ni reculer ni s’échapper, le cercle fermé autour de
- lui ressemblait à une chaîne humaine prête à se resserrer pour
- l’étouffer au premier mouvement. Il voulait payer d’audace,
- mais il avait affaire à forte partie; son antagoniste avait
- les épaules larges d’un mètre, il frappait si rudement sur la
- poitrine du peintre, que nous entendions un bruit comme celui que
- fait un forgeron en tapant sur l’enclume; chaque coup rendait un
- son mat et faisait sortir de sa gorge un rugissement, un cri,
- une plainte; il tomba sur le pont, se tordit un instant à nos
- pieds, puis resta immobile comme un mort. Le sang lui sortait de
- la bouche, du nez et des yeux, c’était un affreux spectacle à
- voir. Je suis homme, et j’ai failli m’évanouir pendant que des
- femmes battaient des mains en félicitant le vainqueur. On vient
- de porter le vaincu dans sa cabine, on croit qu’il a toutes les
- dents cassées et plusieurs côtes d’enfoncées; cela ne m’étonne
- pas, mais une chose bien extraordinaire, on vient de trouver chez
- lui une grande partie des objets volés à bord, c’est-à-dire tout
- ce qui ne se mange pas. Sans doute, il voulait détourner les
- soupçons.
-
- »Je viens de faire présent d’une bouteille d’eau-de-vie au
- matelot qui a si bien défendu Jocelyn, car le pauvre garçon ne
- pourra pas le remercier lui-même; il sait pourtant que c’est
- l’autre qui a volé. Cette nouvelle l’a fait sourire: pauvre
- sourire qui ressemblait à un rayon de soleil en hiver. Tout est
- bien fini! c’était le seul être humain avec lequel je causais
- pendant ces longues nuits. Eh bien! il est mort!
-
- »J’ai voulu lui dire un dernier adieu, et je ne me suis pas
- couché pour être là, à l’heure de la cérémonie funèbre qui se
- fait ordinairement au point du jour, afin que ce triste spectacle
- n’effraye pas les passagers. J’avais trop compté sur mes forces,
- et mon âme déjà si triste s’est meurtrie tout à fait.
-
- »Je voudrais vous donner une idée d’un enterrement en mer, mais
- je suis un pauvre conteur; j’éprouve beaucoup et je ne sais pas
- toujours faire comprendre les émotions éprouvées par mon cœur.
-
- »Quatre matelots, têtes nues, portaient un sac sur une civière.
- Un cinquième ouvrit un des panneaux du navire, on y déposa le
- sac, et après quelques paroles prononcées à demi-voix, on voulut
- le lancer dans l’espace, mais le panneau ne fut pas refermé assez
- vite pour jeter au loin le corps de Jocelyn, il roula sur le
- flanc du navire, et le boulet placé aux côtés du mort pour le
- faire couler à fond frappa sur les planches, comme s’il cherchait
- à rentrer dans le bâtiment. Le bruit que cela fit ressemblait à
- l’écho du canon et me fit ressentir une impression douloureuse.
- Le même sort m’est peut-être réservé! Je souffre, et du corps et
- de l’esprit; qu’est-ce qu’un homme de plus ou de moins dans le
- monde? Sur la terre, il laisse au moins un souvenir aux passants,
- son nom gravé sur une pierre qui atteste qu’il a vécu; ici,
- tout disparaît sans laisser l’ombre d’un regret! Il me reste le
- chien du capitaine, mais il vient si rarement me voir. La table
- est meilleure aux premières qu’aux secondes, il a donc raison.
- Je tâche d’apprendre l’anglais; les journées sont courtes, car
- il y a déjà une différence de cinq heures entre Paris et ici.
- Quand il est à bord huit heures du soir, il est à Paris minuit
- et demi ou une heure du matin. Nous approchons des pays où l’on
- est en plein hiver, par conséquent je ne souffre plus de la
- chaleur qui m’a fait tant de mal il y a quelques jours. Je passe
- toutes mes nuits sur le pont à regarder ces belles étoiles qui
- paraissent bien plus belles et bien plus grosses qu’en France;
- je regarde le long sillon que laisse derrière lui le bateau,
- sillon qui m’éloigne toujours de tout ce que j’ai aimé et que je
- ne reverrai jamais. Quelquefois les airs que vous aimiez et que
- vous chantiez me reviennent sur les lèvres. Je tombe alors dans
- une espèce d’extase; mon cœur se reporte en Berry, à chaque coin,
- à chaque place où j’ai laissé un souvenir. Je rêve mes beaux
- marronniers, je rêve fleurs, je rêve bonheur, amour, caresses, et
- je me réveille en chantonnant toujours cet air qui me rappelle
- vous, je me réveille en chantant, mais des larmes plein les yeux.
- Des larmes, toujours des larmes! et pour qui? et pour quoi? Des
- illusions perdues! pourquoi en avais-tu? Pouvais-tu en avoir?
- pourquoi aimer ce qui ne peut être aimé? Pouvais-tu espérer autre
- chose? Cesse donc de te plaindre, et si tu ne peux souffrir, aie
- donc le courage de te tuer.»
-
-
- «Jeudi, 17 juin 1852.
-
- »Chaque jour je me promets de finir cette confession qui ne
- sera pour vous qu’un sujet de plaisanterie; je me promets de
- ne pas recommencer le lendemain, et chaque jour mon cœur, plus
- fort que ma volonté, me fait reprendre la plume malgré moi. Et
- pourquoi? toujours la même chanson, toujours sur le même air; de
- quoi puis-je parler, si ce n’est du passé. Ne vous l’ai-je pas
- dit mille fois? ce cœur sera toujours le même.--Oui, Céleste, je
- serais si heureux de pouvoir encore vous prouver que mon unique
- bonheur, c’est vous; si je puis arriver à ravoir une fortune, si
- je puis trouver l’énergie d’y travailler avec acharnement, je
- la puiserai, cette énergie, dans le seul espoir qui me reste,
- c’est que bientôt vous serez désillusionnée, que bientôt tout
- vous échappera à la fois, et que ce jour-là, je pourrai me venger
- cruellement, car je viendrai vous offrir tout ce que j’aurai
- gagné, et cette vengeance sera plus cruelle pour vous que toute
- autre ne pourrait l’être, s’il vous reste un peu de cœur; cette
- vengeance sera une parole de pardon. J’essayerai pour la seconde
- fois de vous faire partager un bonheur que vous saurez peut-être
- enfin apprécier, quand vous aurez perdu sans retour toutes ces
- illusions, tous ces prestiges dont vous êtes entourée aujourd’hui.
-
- »Enfin, mon seul but est encore vous; avec cette idée j’arriverai
- et je supporterai patiemment cette vie de mineur que je vais
- commencer, et si le temps imprime sur mon front les marques de
- son passage, je veux que vous puissiez lire aussi sur ma figure
- les traces d’un travail opiniâtre entrepris pour assurer votre
- avenir.»
-
-
- «Vendredi, 18 juin 1852.
-
- »J’ai cherché le bonheur! n’est-ce pas une loi de la nature?
- j’étais jeune, riche et brillant, et j’ai cru rencontrer une
- femme aussi aimante que passionnée. Plus tard, j’ai pensé qu’elle
- ne pourrait jamais abandonner un homme qui aurait tout sacrifié
- pour elle. Je me suis trompé; j’ai été abandonné, par ma faute
- probablement. J’aurai déplu, j’aurai été trop aimant, trop
- dévoué et trop exigeant. Le malheur m’éclaire, et après avoir
- été longtemps l’accusateur, je me résigne aujourd’hui et je vous
- absous de tout ce dont je crois avoir à me plaindre. Je n’ai pas
- été assez adroit pour vous conserver, et je suis cruellement puni
- de ma maladresse. Je ne savais qu’aimer. Comment penser à soi,
- quand on aime? J’ai donc été l’esclave, quand j’aurais dû être le
- tyran.
-
- »Je ne comprends pas comment j’existe encore, après avoir tant
- souffert et subi tant de douleurs! On ne devrait jamais former
- des liens quand on sait qu’ils doivent se rompre un jour. Mon
- cœur est assailli par les idées les plus diverses et les plus
- folles. Il cède à la dernière qui le frappe, soit d’espérance,
- soit de désespoir. Aujourd’hui, l’espoir de vous causer un jour
- à venir un regret amer adoucit mes douleurs. C’est la seule
- vengeance que mon cœur désire.»
-
-
- «Dimanche, 20 juin 1852.
-
- »Il m’arrive le dernier coup qui puisse m’atteindre. Mon cœur
- et mon âme ne souffrent pas assez. Je suis malade des suites de
- cette blessure que j’ai reçue en Espagne. Il y a à bord un petit
- médecin que je consulte depuis deux jours. Il faut me faire une
- opération, je vais attendre jusqu’au cap de Bonne-Espérance.
- J’irai à l’hôpital militaire consulter le médecin en chef, et je
- prendrai un parti après. Quand je dis un parti, je veux dire que
- je me tuerai pour en finir avec une existence à laquelle rien ne
- me rattache plus. Aujourd’hui, je suis perdu pour jamais; mais
- enfin vous savez que je vis, que je souffre dans un coin sur la
- terre. Le jour où vous apprendrez que je suis mort, que c’est
- fini sans retour, aurez-vous seulement une pensée pour moi?
- Enfin, ce jour-là, sacrifierez-vous à mon souvenir un souper, une
- fête, une chanson?--Je ne crois pas, mais ma dernière parole pour
- vous sera toujours une bonne parole et un pardon.
-
- »Ne m’en voulez pas de mes lettres quelquefois dures. Cherchez
- bien, et au fond vous trouverez toujours un amour que vous
- ne rencontrerez nulle part. Pardonnez-moi mes plaintes.
- Pardonnez-moi tout ce que j’ai fait et dit qui ait pu vous causer
- de la peine, ne vous souvenez que de mes larmes, si elles ont pu
- vous toucher quelquefois. Ah! que je voudrais avoir une fleur à
- vous envoyer dans cette lettre! mais je n’en ai pas vu ni touché
- depuis ce bouquet que je vous ai envoyé, ma dernière pensée en
- quittant Paris. Vous n’avez seulement pas trouvé une seule bonne
- parole à m’écrire à Londres!»
-
-
- «Vendredi, 25 juin 1852.
-
- »Je viens d’arriver à neuf heures du matin et je repars demain.
- Je ne puis donc songer à me soigner avant d’arriver à Sidney. Au
- reste, j’éprouve depuis mon arrivée ici un bonheur inexplicable.
- Les plus beaux camélias et les plus beaux géraniums poussent dans
- les bouchures des champs. Que cette belle nature des tropiques me
- fait de bien!
-
- »Je vous envoie une fleur d’héliotrope que je viens de cueillir
- pour vous. Ferez-vous un peu de cas d’un souvenir qui aura au
- moins le mérite de vous arriver de l’autre bout du monde?
-
- »Allons, je porte ma lettre bien vite. Soyez heureuse et pensez
- quelquefois à moi, dont la vie n’est plus qu’un triste souvenir.»
-
-
- «A bord du _Chusan_, le 20 juillet 1852.
-
- »J’ai eu à peine le temps de fermer ma lettre au cap de
- Bonne-Espérance, voulant la faire partir par un bateau qui
- mettait à la voile le 28 juin. Vous avez dû la recevoir avec une
- fleur que j’ai cueillie au pied de la montagne en pensant à vous.
- Le temps passe; me voici arrivé bientôt à l’autre bout du monde.
-
- »Nous venons d’avoir pendant quinze jours un temps épouvantable:
- tout a été brisé, mâts et voiles; nous nous sommes crus perdus;
- enfin, ce matin, le temps s’est calmé, et j’espère arriver.
- Pendant ces nuits d’orage, je n’ai que votre portrait pour
- consolation; les passagers des secondes, composés de tout ce
- qu’il y a de plus déclassé en Angleterre, passaient leurs nuits à
- boire du gin ou de l’eau-de-vie. C’étaient des batailles et des
- hurlements atroces au milieu de ces gens ivres, couchés pêle-mêle
- dans tous les coins; enfin, je ne souffre pas de la misère,
- quoiqu’elle soit grande; mais il est bien dur pour moi, dont tous
- les sens et les instincts sont délicats, de se trouver ainsi
- dans la fange. Je n’ai plus même de chaussures, l’eau arrive de
- tous côtés dans ce que l’on appelle mon lit, et je reste couché,
- entortillé dans ma couverture toute la journée, souffrant ainsi
- moins du froid, qui est très-dur dans ce moment; nous sommes
- en plein hiver; j’ai pour nourriture du cochon salé qui sent
- mauvais, du biscuit moisi par l’eau de mer et un litre d’eau par
- jour, tant pour boire que pour faire ma toilette. Voilà ma vie
- matérielle, et encore je ne suis pas arrivé, mais l’avenir ne
- m’effraye pas. Le travail me distraira.
-
- »D’ici à quinze jours, je serai à Sidney, je compte y vendre
- les quelques bijoux que j’ai; j’achèterai tous les outils dont
- j’ai besoin pour les mines et je partirai de suite. Cette lettre
- sera donc la dernière que vous recevrez de moi; une fois enfoncé
- dans les terres, occupé à gagner ma vie, je n’aurai guère de
- relations que de loin en loin avec Sidney, car les provinces où
- se trouve l’or sont à près de cent lieues à Sidney. Le courage
- ne m’abandonnera pas, et, si le bon Dieu me donne la force,
- j’espère arriver à avoir encore assez d’argent pour réparer
- toutes les folies que vous devez faire en ce moment, et j’espère
- que ma misère et mon travail serviront encore à mettre votre
- avenir à l’abri du besoin. Voilà mon espérance, voilà ma position
- présente.»
-
-
- «Dimanche, 25 juillet 1852.
-
- »Il est vraiment temps que ce voyage finisse, car ma nature
- s’use et se fatigue horriblement, mes nuits se passent presque
- sans sommeil ou dans une espèce de somnambulisme, avec des rêves
- pénibles et tristes; votre image et votre souvenir s’associent
- pour ainsi dire à mon chevet et semblent prendre plaisir à me
- torturer, en me rappelant un à un chaque moment de ma vie avec
- vous, chacune de vos méchantes paroles, chacune de vos méchantes
- actions. Je vois continuellement votre figure rire de mes
- misères, et je suis convaincu que vous ne regrettez qu’une chose,
- c’est que Paris entier ne puisse voir le degré de dégradation
- où vous m’avez amené; votre triomphe serait complet. Moi qui
- étais si aimé, si entouré d’amis, de famille, que me reste-t-il
- aujourd’hui? rien, personne! que l’isolement, l’oubli et l’exil!
- Petit à petit, la maladie va me tuer, je ne reverrai rien de ce
- que j’ai aimé; le monde entier me sépare de tous les souvenirs de
- ma vie et de mon enfance. Oh! ma mère! ma mère!»
-
-
- «Mardi, 27 juillet 1852.
-
- »Dans deux jours nous arriverons dans le premier port
- d’Australie, nommé Port-Philippe. C’est près de là que se
- trouvent les mines les plus considérables, et presque tous
- les passagers doivent y descendre. D’un autre côté, comme le
- capitaine craint que tous les matelots se sauvent pour aller aux
- mines, comme cela est arrivé sur plusieurs bâtiments, et qu’il se
- trouverait ainsi sans matelots pour gagner Sidney, terme de son
- voyage, le bâtiment restera à trois lieues en mer; au moyen de
- signaux on fera venir des embarcations du port pour prendre les
- voyageurs, les marchandises, et nous repartirons de suite pour
- Sidney sans entrer à Port-Philippe. J’espère que nous serons à
- Sidney d’ici à dix jours. Dieu en soit loué! car je n’en puis
- plus.
-
- »Nous sommes en hiver, c’est la bonne saison pour arriver aux
- mines, la terre est moins dure pour travailler, et les serpents,
- qui y sont très-nombreux et très-dangereux, ne sont pas à
- craindre à cette époque; l’été il est presque impossible de
- travailler à cause d’eux; du reste, comme le tigre et le chacal,
- ils fuient devant l’homme, ils ne font que se défendre quand on
- les attaque.
-
- »J’espère trouver à Sidney un compagnon et m’associer pour aller
- aux mines! Cela est presque indispensable pour se défendre en
- cas d’agression. Le difficile pour moi sera de trouver quelqu’un
- qui ne soit pas un voleur ou un assassin. C’est très-triste
- et très-ennuyeux d’être obligé de dormir à moitié et d’avoir
- toujours sous la main des pistolets. Cette population d’Australie
- doit être quelque chose de hideux, à en juger par ceux qui sont à
- bord et qui pourtant doivent être ce qu’il y a de mieux. Si j’ai
- assez d’argent pour m’acheter une tente, je serai fort heureux,
- et je ne doute pas qu’avec du courage, j’arrive à faire de bonnes
- journées. Tous les soirs, en entrant dans ma tente, mon grand
- bonheur sera d’écrire mon journal, pensées et actions, cela sera
- pour vous, et quand je trouverai une occasion je vous l’enverrai.
-
- »Les mines où je compte aller sont près d’un village nommé
- Bathurst, à cent lieues de Sidney, dans l’intérieur. Pourtant si,
- en arrivant à Sidney, j’entendais dire que l’on en a découvert
- de nouvelles, ce qui est très-possible, j’irais de préférence
- aux nouvelles, parce qu’il y a plus de chance de réussir; la
- concurrence y étant moins grande, elles seront moins encombrées.
-
- »J’ai trouvé hier une petite boîte que j’avais enfermée dans mon
- nécessaire et que vous m’avez donnée il y a deux ans; cela m’a
- rendu très-heureux; toute ma fortune, pour moi, se compose de
- votre portrait, l’épingle fer à cheval, cette boîte et quatre
- lettres de vous; ce sont les seules choses auxquelles je tienne.
- Quoique vos lettres ne soient que mensonges, je les relis
- presque tous les jours. Votre portrait ne me quitte pas; l’air de
- la mer l’a fait passer un peu, mais j’espère qu’il vivra autant
- que moi: cela sera facile.»
-
-
- «Mercredi 28 juillet 1852.
-
- »Depuis hier nous marchons très-vite et nous approchons beaucoup
- de Port-Philippe. Je crois que, demain, on sera assez près pour
- débarquer toutes les personnes qui vont à ces mines. C’est un
- singulier spectacle, du reste, que cette bande qui va chercher
- fortune; leur joie est extrême d’arriver, et depuis deux ou
- trois jours leurs orgies redoublent; ils sont pour ainsi dire
- continuellement ivres morts.
-
- »Ce qui est triste, c’est que le peu d’effets que j’avais
- emportés est complétement usé et que je suis pour ainsi dire
- dénué de tout. Tout est fort cher en Australie. Il me faut
- pourtant de quoi me couvrir.
-
- »Le jour où le remords vous arrivera, le jour enfin où vous
- serez bien dégoûtée de tout ce qui vous entoure, venez à moi.
- Vous trouverez dans mon cœur un pardon et sur mes lèvres un
- baiser qui effacera tout le passé.»
-
-
- «Jeudi, 29 juillet 1852, dix heures du soir.
-
- »Quelle affreuse journée je viens de passer. Je venais de finir
- ma lettre pour toi, hier mercredi, et j’étais couché depuis
- deux heures, quand nous sommes montés sur le pont; une tempête
- épouvantable faisait craquer le bateau de tous côtés. Nous ne
- voyions même plus le ciel, le bateau était continuellement sous
- les vagues. Un cri de désespoir part parmi nous; un malheureux
- matelot tombe du haut du grand mât, me passe devant les yeux
- et roule dans la mer; le bâtiment, poussé par un vent atroce,
- marchait d’une vitesse dont on ne peut se faire une idée. Un mât
- venait de se casser. Pourtant, au milieu de cette confusion, deux
- officiers du bord, suivis de quatre matelots, coupent à coups
- de hache les cordes qui tenaient attaché un petit bateau de
- sauvetage, et se précipitent, malgré le capitaine, à la recherche
- de ce malheureux. Nous ne pouvons plus nous tenir sur nos pieds.
- Le bâtiment file quatorze nœuds. La barque est distancée; nous
- la perdons de vue pendant deux heures. Les passagers crient, se
- désespèrent, ils veulent qu’on arrête le navire pour attendre
- ces malheureux. Je me suis fâché avec le capitaine parce qu’il
- hésitait; si grand que fût le danger pour nous, pouvions-nous les
- abandonner? Il a commandé la manœuvre, on a tourné le navire,
- il s’en est fallu d’une lame que nous soyons perdus corps et
- biens. Je vous écris sous cette impression. Pendant cette
- terrible tempête, votre souvenir ne m’a pas quitté. Enfin nous
- avons aperçu la barque qui se balançait au gré des flots, car
- les hommes qui la montaient étaient exténués, brisés de fatigue;
- leurs recherches avaient été vaines, le matelot était perdu.
-
- »Tous les passagers se mirent à tirer sur les cordages; le
- lieutenant Bencraf et les matelots qui l’avaient accompagné
- tombèrent sur le pont du navire, sans connaissance. Ils avaient
- fait, pour sauver leur infortuné camarade, tout ce qu’il était
- humainement possible de faire. J’ai donné à ce jeune et courageux
- officier mon épingle de cravate, vous savez, cette couronne de
- comte ornée de perles, de diamants et de rubis. J’aurais voulu
- pouvoir lui donner la croix. Depuis trois jours nous sommes sous
- une triste impression, causée par la perte de cet homme.
-
- »Nous apercevons les côtes d’Australie; la première chose qui
- s’offre à nos yeux, c’est un navire brisé sur un rocher; nous
- avons le pilote à bord. Dieu veut que j’arrive pour me soumettre
- à de plus rudes épreuves, la mort eût été trop douce pour moi;
- que sa volonté soit faite!»
-
-
-
-
-XLVIII
-
-MON COURS DE DROIT
-
-
-Je ne crois pas me faire illusion; ces lettres de Robert étaient bien
-touchantes et bien belles. Quand je les relis aujourd’hui, je me
-sens heureuse, je me sens fière d’avoir inspiré à cet homme si bon,
-si courageux dans son malheur, une passion si tendre et si dévouée.
-Mais alors mon cœur était trop troublé pour se connaître lui-même et
-pour savoir ce qu’il pouvait aimer ou haïr. Cette correspondance,
-d’ailleurs, ne me parvint que par fragments; tantôt par lettres
-détachées, tantôt par groupes de lettres, suivant les arrivages des
-navires, et les élans qu’elles m’inspiraient ne duraient qu’un jour.
-
-Les lettres où Robert m’annonçait qu’il avait quitté l’Angleterre
-furent les seules qui me parvinrent de suite. Ma situation était
-affreuse. Je sentais venir la misère; pour moi, c’était la mort.
-
-Quand on a, comme Robert, occupé une grande position sociale, qu’on est
-noble et qu’on a été riche, on peut envisager sa ruine sans désespoir.
-La chute, quand on tombe de haut, donne le vertige, mais ce vertige
-peut, pour certaines natures taillées en grand, n’être pas sans charme.
-C’est une émotion nouvelle. On a l’espoir de se relever. On entrevoit
-confusément que, dans ce monde dont on a occupé les hauteurs, on
-retrouvera l’expiation du passé, des influences, des protections, des
-amis qui vous tendront la main pour vous aider à remonter, surtout
-quand on a un des beaux noms de France et qu’on possède des parents
-puissants et riches.
-
-Mais pour une pauvre créature comme moi, sans protection de famille
-et avec un passé comme le mien, la ruine, quand elle arrive, est
-définitive. Je le savais; je ne m’étais jamais fait illusion sur
-l’avenir des courtisanes. Sachant avec quel mépris on parlait de mes
-pareilles, je m’étais promis de me soustraire aux humiliations de la
-vieillesse. Je m’étais toujours dit que si à trente ans je n’avais
-pas un moyen d’existence indépendant, je trouverais un refuge dans
-le suicide. Je ne me sentais pas le courage de subir cette misère
-poignante qui suit le mensonge du luxe artificiel au sein duquel
-j’avais vécu. Je ne me sentais pas le courage d’épuiser en dédains et
-en humiliations de toute nature le revers de cette médaille que des
-hommes intéressés montrent aux femmes dont ils désirent la chute tant
-qu’elles sont jeunes et belles. Je n’aurais jamais accepté les petits
-métiers de l’infamie. J’avais mon orgueil, orgueil mal placé, mais qui
-m’avait servi à ne faire de mal qu’à moi.
-
-Il me fallait donc lutter ou mourir. C’était là peut-être le seul
-avantage que j’avais en ce moment sur Robert. Comme j’étais tombée de
-moins haut, ma ruine n’était pas si complète que la sienne. Il avait
-été obligé de fuir au bout du monde. Moi, je pouvais rester et disputer
-ma fortune à mes ennemis.
-
-Mais pour lutter, il faut un courage et une expérience qui me
-manquaient alors. Aussi, ce qui me faisait le plus souffrir, c’était ma
-situation morale: je ne savais plus ce que j’étais, ma tête se perdait.
-J’étais devenue une énigme pour moi-même. La fièvre artificielle qui
-m’avait fait envier le succès des filles à la mode, des usurières de
-l’âme, s’était abattue. Seulement, ce qui l’avait remplacée, c’était
-la pire de toutes les souffrances humaines, l’irrésolution. Je ne
-croyais plus ni au bien ni au mal. Jamais je n’avais eu plus besoin
-d’activité, et je ne trouvais plus en moi de ressort pour agir.
-
-Je restai quelques jours atterrée. Si cet état s’était prolongé (je
-n’ai jamais pu supporter trois jours de désespoir), je me serais tuée.
-Ce qui me sauva, ce fut l’excès de mon mal et la complication même de
-ma position.
-
-Il y a en moi une telle rage de vie, une telle puissance d’existence,
-que ma nature devait l’emporter encore bien des fois sur des
-difficultés que j’avais crues insurmontables.
-
-Les quelques mois que j’ai passés alors sont à mes yeux un véritable
-problème; je ne comprends pas comment j’ai pu suffire à tant de
-douleurs, à tant de fatigues, à tant d’affaires.
-
-Comme je l’avais prévu, on m’avait saisi mon appartement rue Joubert,
-mes voitures rue de la Chaussée-d’Antin, ma maison en Berry, et fait
-des oppositions sur l’hypothèque que Robert m’avait laissée en payement
-pour l’argent que je lui avais prêté; toutes ces affaires étaient
-divisées, j’avais un procès dans chaque chambre.
-
-L’éclat de ma liaison avec Robert et son départ avaient fait beaucoup
-de bruit autour de ma vie. Les mauvaises réputations sont comme les
-bonnes, elles sont lentes à acquérir; mais quand elles ont passé un
-certain terme, elles vont toutes seules.
-
-Le monde venait me chercher, et par besoin je montai quelques échelons
-de plus sur cette échelle du vice élégant.
-
-Je continuais de vivre dans ce tourbillon, mais depuis longtemps je
-n’avais plus le cœur de mon personnage.
-
-Ma vie reposait sur un double mensonge: mensonge financier, mensonge
-moral. On me croyait riche, et le terrain était miné sous mes pas.
-On me croyait plus pervertie que jamais, et mon âme valait mieux que
-ma vie. Je ressemblais à ces comiques si gais sur les planches et si
-tristes dans l’intimité qu’on a peine à les reconnaître.
-
-J’avais donc quatre procès sur les bras. Mon avenir, celui de ma petite
-fille dépendaient de la justice. Je voyais avec terreur ma fortune et
-ma vie engagées dans une de ces longues et ruineuses parties où le gain
-n’empêche pas la perte. Je me disais: Que pèsera une femme comme moi
-dans la balance de la justice? Je souffrais doublement d’une question
-d’intérêt et d’une question d’amour-propre.
-
-Mon avoué à Paris, M. Picard, homme d’une haute intelligence et d’un
-grand mérite, me donna d’excellents conseils. Il m’adressa à M.
-Desmarest, qui voulut bien se charger de plaider ma cause ou plutôt
-mes causes. J’avais pour avoué à Châteauroux M. Berton-Pourriat, homme
-soigneux, dévoué aux causes qu’il représente, et il m’a rendu, grâce à
-sa vigilance, d’importants services. Toutes les personnes auxquelles
-je m’adressai, du reste, me montrèrent beaucoup de bienveillance et de
-dévouement; seulement personne ne fait de procédure pour la gloire,
-et pour subvenir aux frais de la guerre, je fus obligée à de grands
-sacrifices.
-
-J’ai toujours été curieuse et toujours aimé à me rendre compte des
-choses qui m’intéressent. Si au début de mon existence j’avais eu une
-occupation intellectuelle, ma vie aurait peut-être été bien différente.
-Je me fis expliquer mes droits; je cherchais dans le code, j’écoutais,
-je questionnais, je voulais comprendre, savoir; je compris et je sus
-toutes les mesures prises dans mon intérêt.
-
-Un peu défiante de ma nature, je demandais des explications à plusieurs
-personnes pour les contrôler les unes par les autres et pour être bien
-sûre que les hommes d’affaires ne se ménageaient pas, car l’un d’eux,
-s’étant compromis par son zèle exagéré pour mes adversaires, allait
-être mis en jugement. Je ne tardai pas à comprendre le mécanisme de la
-justice. Je me familiarisai avec les mots qui m’avaient d’abord causé
-tant d’effroi.
-
-Je passai ma vie dans les études d’huissiers, dans les études d’avoués,
-dans les cabinets des juges d’instruction. Pendant six mois on n’a vu
-que moi au Palais de justice.
-
-Si je ne suis pas devenue très-savante en droit, ce n’est assurément
-pas la faute de mes adversaires, car je vous l’ai déjà dit, ils me
-firent des procès devant tous les tribunaux: tribunal civil, tribunal
-de commerce, tribunal de police correctionnelle, où on m’avait appelée
-en diffamation à propos d’une bonne qui m’avait volé de l’argent et
-dont j’avais eu l’audace de me plaindre.
-
-Quand tous mes procès furent en train et que je pus me reposer un peu
-de mon activité chicanière, je m’occupai sérieusement de mon théâtre.
-
-Les hommages ne me tournaient plus la tête. Je savais que cette vie ne
-durerait pas longtemps. Je voulais quitter le monde avant que le monde
-ne me quittât. Ma seule ressource d’avenir était le théâtre. Je m’y
-attachai comme à une espérance; mais ma vie était dévorée. Courtisane,
-actrice et plaideuse, c’est plus qu’il n’en faut pour remplir une
-existence. Je courais du bois à la salle des Pas perdus, de la salle
-des Pas perdus aux Variétés.
-
-Il faut qu’il y ait un vertige dans certaines situations morales
-et que les passions s’attirent comme la foudre. J’étais triste et
-désenchantée; je ne voyais autour de moi qu’affection et dévouement.
-
-On s’acharnait à me refaire une âme, un cœur, une existence d’amours
-rendue impossible par mon insouciance et mes préoccupations.
-
-J’appris vers cette époque une nouvelle qui me fit pourtant une grosse
-peine. Une femme, dont j’avais fait la connaissance quand je demeurais
-rue Geoffroy-Marie, vint me voir et me dit que Deligny avait été tué en
-duel. Je me rappelai combien il avait été bon pour moi et je lui donnai
-des regrets bien sincères.
-
-Je gagnai en première instance mon procès sur le mobilier de la rue
-Joubert. Ce succès me donna quelque confiance. En voyant qu’on me
-rendait justice, même à moi, un sentiment doux pénétra jusqu’à mon
-cœur. Cette vie active qui m’avait effrayée d’abord avait pour moi
-maintenant une sorte de charme. J’étais étonnée de faire des réflexions
-qui ne s’étaient jamais présentées à mon esprit, ou qui n’y étaient
-arrivées que distraites par le tourbillon du monde ou par les
-entraînements de la jeunesse.
-
-Je pris en dégoût la dépendance dans laquelle j’avais vécu jusqu’alors.
-A mesure que je pénétrais en moi, je regrettais de n’avoir pas dû à mon
-intelligence ce que j’avais dû à ma beauté.
-
-Le procès sur la propriété du Poinçonnet devait se plaider dans le mois
-d’août au tribunal de Châteauroux. Mes adversaires, furieux de leur
-première défaite, employaient, comme toujours, les moyens extrêmes. Je
-fus obligée de faire un voyage au Poinçonnet. Ce voyage me fut bien
-pénible à cause des souvenirs qu’il me rappelait à chaque tour de roue.
-Les arbres, les stations, les buissons, tout avait un langage; je
-retrouvais l’image de Robert.
-
-Le sentiment de la douleur présente rendait plus vif le regret du
-bonheur passé, de tant de songes évanouis, de tant d’illusions
-détruites! J’eus beaucoup de peine à entrer dans ma maison; on avait
-établi un gardien à la saisie. Je fus obligée d’attendre pendant
-une heure dans la cour que le gardien voulût bien se déranger pour
-m’autoriser à pénétrer chez moi, ce qu’il fit d’assez mauvaise grâce.
-Cette contrariété me fut très-sensible.
-
-Quelques jours après mes adversaires vinrent fouiller la maison. Ils
-visitèrent les papiers les plus secrets de Robert; ils espéraient
-trouver la preuve que je n’étais que son prête-nom; et puis, je ne sais
-pourquoi, on était bien aise de faire du scandale, de traîner un grand
-nom dans la fange en le calomniant d’une manière odieuse.
-
-Ces manœuvres inouïes, qu’on ne se serait pas permises vis-à-vis de
-personnes capables de se défendre, tournèrent à la confusion de mes
-adversaires. Elles indignèrent le tribunal et le disposèrent en ma
-faveur. Je fus défendue avec autant de cœur que de talent par M.
-Desmarest qui était venu plaider pour moi à Châteauroux.
-
-Robert avait laissé de bons souvenirs dans le Berry, et lorsqu’on lui
-jeta l’insulte en pleine audience, juges et auditeurs se récrièrent.
-
-J’étais restée à l’hôtel de la Promenade, attendant l’arrêt du tribunal
-avec l’anxiété d’une personne qui a encouru une condamnation à la peine
-de mort. Cette maison serait-elle vendue au plus offrant? Allait-on
-chasser jusqu’à mon souvenir de cette demeure qui devait toujours me
-rappeler les doux projets d’avenir formés par Robert et où j’avais eu
-l’espérance de mourir?
-
-Mme Edouard Suard, la propriétaire de l’hôtel, fit tous ses efforts
-pour calmer mon anxiété pendant deux longues et mortelles journées.
-C’est une bonne et honnête créature, trop forte de sa vertu et trop
-juste d’esprit pour craindre le contact d’une femme déclassée quand il
-s’agit de donner une consolation, de calmer une douleur. Ce n’était pas
-la première fois, du reste, que j’avais pu apprécier la générosité de
-son cœur.
-
-Lorsque je vins en ce pays pour la première fois, nous descendîmes
-à l’hôtel, puis Robert m’y ramena souvent quand il chassait dans la
-forêt. Sans cette aimable et indulgente personne, je serais restée
-seule, enfermée dans une chambre, des jours entiers.
-
-Elle venait près de moi passer quelques minutes ou me faisait descendre
-près d’elle dans son salon particulier, petit sanctuaire tout orné de
-fleurs, d’ouvrages faits à la main, précieuses reliques qui annonçaient
-une vie d’ordre, de labeur et de foi.
-
-J’étais tout heureuse d’écouter ses bons conseils, toute fière qu’elle
-voulût bien me les donner; malgré mon caractère et un genre d’existence
-qui contrastait singulièrement avec le fond de mes idées, j’appréciais
-à un très-haut point tout ce qu’il y avait de grand et d’élevé chez les
-autres femmes.
-
-Ce sentiment du devoir qui leur semble si facile à accomplir me
-paraissait, à moi, une lourde tâche à remplir sur la terre, parce
-que la tentation du mal se présente sans cesse et sous toutes les
-formes. Au contact d’une honnête femme, mon cœur se dilatait, mon
-âme s’élevait; avec de bonnes paroles et un peu de persévérance, on
-m’aurait facilement arrachée à moi-même.
-
-Ceux qui auraient pu opérer ce miracle n’y étaient pas intéressés, et
-puis, il y a toujours une moitié du monde qui empêche l’autre moitié
-de faire le bien. Que dirait-on, en effet, si l’on voyait une mère de
-famille recevoir une femme déchue pour l’initier aux joies pures et
-simples de son intérieur, pour lui montrer qu’elle a perdu sa part de
-paradis en ce monde, et l’amener par des regrets à une conversion qui,
-pour être tardive, si elle était sincère, ne serait pas moins acceptée
-de Dieu et de tous ceux qui croient en lui!
-
-J’ai voué à Mme Edouard une profonde reconnaissance; je me suis tenue
-à distance par réserve; ce qu’on a souvent pris chez moi pour de la
-froideur était de la timidité. Je me rendais justice, parce que je ne
-crois pas que le mépris de personne ait jamais égalé celui que Robert
-m’avait inspiré pour moi-même.
-
-M. Edouard était au tribunal et fut le premier qui vint me donner des
-nouvelles de mon procès. Les deux avocats de Paris, deux célébrités du
-barreau, étaient en présence; la séance avait été agitée, on espérait
-que je gagnerais, mais rien n’était certain parce que le jugement
-n’était pas prononcé.
-
-M. Edouard Suard a un caractère d’une vivacité extrême, mais au fond
-c’est un excellent cœur; il avait eu des rapports d’intérêt avec
-Robert et lui gardait le plus affectueux des souvenirs; aussi, lors
-de tous ces vilains procès, il se mit en quatre pour m’aider à sortir
-d’embarras, me rassurer, et il parvint à me faire emporter un peu
-d’espoir.
-
-Je ne connus le résultat de ce procès que trois mois après. L’affaire
-avait été plaidée le 31 août, mais le jugement ne fut rendu qu’après
-les vacances.
-
-Pour avoir longtemps attendu, le bonheur ne fut pas moins grand pour
-moi; mais, hélas! tous les ennuis m’arrivaient en partie double. Je
-n’avais gagné qu’une manche, mes adversaires en appelèrent à la Cour
-impériale de Bourges.
-
-Ces deux premières et importantes victoires me permettaient toujours
-d’espérer; à mesure que le calme rentrait dans mon cœur, les
-impressions de ma vie passée me revenaient avec moins d’amertume;
-je devenais moins exigeante envers le bonheur. Je me sentais plus
-d’indulgence pour les autres, plus de sévérité pour moi-même.
-
-L’éloignement et les événements qui semblaient nous unir avaient rendu
-à Robert sa véritable place dans mon cœur. Je commençais à souffrir
-bien cruellement de son exil, je n’avais pas reçu de lettres depuis
-celle qu’il m’avait écrite le jour de son arrivée; j’attendais de ses
-nouvelles avec impatience.
-
-Ma pensée errait dans ces horizons lointains où il avait été cacher sa
-douleur et sa misère.
-
-Je me faisais des reproches sanglants. Je doutais, quoi que je fisse,
-que Dieu me pardonnât jamais sa déchéance.
-
-Je formais mille projets d’abnégation, de dévouement, de repentir, que
-je pourrai avouer plus tard, puisque la Providence devait m’aider à les
-accomplir.
-
-Pour arriver à la petite maison que j’habitais, avenue de Saint-Cloud,
-il fallait traverser un jardin fermé d’une grille. Le salon était au
-rez-de-chaussée. La cheminée se trouvait en face de la porte, de sorte
-qu’en regardant dans la glace, je voyais passer tout le monde dans
-l’avenue, et je pouvais reconnaître les personnes qui sonnaient à la
-grille.
-
-Il commençait à faire froid. J’avais fait allumer du feu. J’étais
-assise devant la cheminée et je regardais machinalement dans la glace,
-quand je vis ouvrir la grille sans qu’on eût sonné. Je poussai un
-grand cri.
-
-C’était Richard...
-
-Je l’avais reconnu de suite, quoiqu’il fût horriblement changé! Il
-prononça mon nom. J’aurais voulu rentrer sous terre. Que pouvait-il
-venir faire chez moi? M’accabler de reproches, me jeter à la face sa
-vie gaspillée, son bonheur perdu?
-
-Quand ma femme de chambre me demanda si je voulais le recevoir, je
-restai clouée sur ma chaise, sans trouver un mot à répondre. La porte
-était restée ouverte, et il me dit de sa voix douce:
-
---Est-ce que vous ne voulez pas me voir, Céleste?
-
-Je lui fis signe que si. Il entra et, attachant sur moi ses yeux encore
-adoucis par la souffrance, il me tendit la main en me disant:
-
---Est-ce que vous ne voulez pas m’embrasser, Céleste?
-
---Oh! si. Mais je n’ose pas; vous devez tant me haïr!
-
---Moi! je n’ai jamais cessé de vous aimer; et il me serrait les mains
-avec passion. Sans votre souvenir, je me serais tué! J’espérais
-toujours vous revoir. J’ai presque constamment été malade. Les fièvres
-ne m’ont pas quitté.
-
-Cependant, j’avais presque refait une petite fortune. Nous avions, un
-de mes amis et moi, une maison en commun. Le feu l’a dévorée. J’ai
-pleuré ce malheur, uniquement parce que cela retardait mon retour en
-France, et que cela éloignait le moment où je pourrais vous revoir.
-J’avais quelquefois de vos nouvelles par des Français qui venaient en
-Californie. J’ai appris le malheur de M. Robert. Je le plains et lui
-pardonne tout le mal qu’il m’a fait. Je ne sais si vous éprouvez la
-même chose que moi. Le temps calme la douleur, adoucit la haine. Il n’y
-a que mon amour pour vous auquel le temps ne fasse rien.
-
-J’ai reconstruit une maison à San-Francisco. Je l’ai louée à un
-banquier et me voilà. Je suis arrivé hier, j’ai été chercher votre
-adresse. Que cela me fait du bien de vous revoir!
-
---Et moi, que cela me fait du bien de savoir que vous ne me détestez
-pas!...
-
---Je vous déteste si peu, me dit-il, que si votre cœur était changé, et
-si vous vouliez accepter ce que je vous ai offert il y a deux ans, je
-vous l’offrirais encore, mais je sais bien que c’est impossible; et il
-souriait tristement.
-
-Je lui serrai les mains à mon tour, en lui disant:
-
---Mon bon Richard, vous avez un cœur d’or. J’étais indigne d’un regard
-de vos yeux. Le mal que je vous ai fait ne m’a pas profité, et je ne
-suis pas plus heureuse que vous.
-
---Oui, me dit-il, je sais que M. Robert est parti, et qu’il ne vous
-reste rien de ce que je vous ai donné.
-
-Si vous avez des ennemis, vous savez que vous pouvez toujours compter
-sur moi.
-
-Je regardai ma pendule avec effroi. L’émotion et le plaisir que cette
-visite m’avait causés m’avaient fait oublier l’heure de mon théâtre.
-
-On répétait une pièce intitulée _Taconnet_, pour les débuts de
-Frédérick-Lemaître. Il fallait être exacte, le grand artiste n’était
-pas patient. Richard vint me conduire, ne me quitta qu’à la porte des
-Variétés et emporta tout naturellement la permission de revenir me voir.
-
-J’avais un poids de moins sur le cœur. Son retour m’avait fait du bien.
-Pourtant il me semblait que sa présence chez moi devait être un outrage
-au souvenir de Robert, je regrettais la permission que j’avais donnée,
-et je me promis de la retirer à la première occasion.
-
-
-
-
-XLIX
-
-LE THÉATRE DES VARIÉTÉS.
-
-
-Je fis mes préparatifs pour rentrer dans Paris, car la saison
-commençait à devenir trop rigoureuse, et puis la raison qui m’avait
-éloignée de chez moi n’existait plus.
-
-Je travaillais avec ardeur à mon théâtre, mais j’avais de ce côté bien
-des ennuis, à cause des petites perfidies des femmes et de la mauvaise
-volonté des directeurs et auteurs, qui s’obstinaient à me faire jouer
-des soubrettes, des grisettes et des danseuses.
-
-Je n’avais ni l’organe, ni la taille, ni le physique de ces emplois.
-J’étais mauvaise parce que j’étais toujours à faux.
-
-J’étais très-mécontente du rôle qui m’avait été donné dans la pièce
-récemment distribuée. Ce rôle était celui de la reine des Bacchantes,
-espèce de figuration que tout le monde aurait pu jouer; il s’agissait
-seulement d’être bien faite, car le costume ressemblait à celui des
-tableaux vivants.
-
-Ce n’était pas ce qu’on m’avait promis, et je signifiai au directeur
-que s’il ne voulait pas me donner un rôle que je pusse travailler, je
-quitterais le théâtre. On en parla aux auteurs, qui finirent par me
-donner, au refus d’une autre, le rôle du Palais de Cristal, dans la
-revue de 1852.
-
-Je me donnais un mal dont on aurait dû me savoir gré. Une nouvelle
-danse, l’_Impériale_, venait de paraître; on me pria de la danser
-avec Page. J’acceptai, quoique depuis longtemps je désirasse en finir
-définitivement avec cette chorégraphie qu’on m’imposait dans toutes les
-pièces, toujours et à tout propos.
-
-J’aimais tout ce qui avait du talent; je défendais mes préférées avec
-une chaleur qui me laissait toujours maîtresse du terrain quand il y
-avait discussion.
-
-Il va sans dire que j’étais fanatique du talent de la grande
-tragédienne, talent magique, sublime, incontestable, qui trouvait
-pourtant ses détracteurs au milieu de méchantes cabotines sans autre
-esprit qu’une méchanceté constante et sans autre mérite qu’un joli
-visage. On la lapidait au physique ou au moral, la jalousie féminine
-trouve toujours prise.
-
-Un jour, pendant une des répétitions de la revue, une jolie petite
-juive parlait très-irrespectueusement de Rachel, cette véritable reine
-de ses coreligionnaires. Je ne pus m’empêcher de prendre la défense de
-celle qui n’était pas là pour répondre, bien que je ne la connusse que
-pour l’avoir vue jouer et l’avoir applaudie comme tout le monde. Je me
-souvenais seulement d’avoir pleuré, tremblé, pâli plus que les autres
-en l’écoutant.
-
-Après avoir assisté à une représentation de _Phèdre_, je rentrai
-chez moi en proie à la fièvre; j’avais le délire de l’enthousiasme;
-j’entendis toute la nuit tinter à mes oreilles la voix vibrante,
-plaintive ou sonore de la tragédienne. Jamais statue antique ne m’avait
-paru aussi belle que Rachel!
-
-Cette puissance concentrée, ce sourire plein de haine et de mépris,
-ce regard plein de colère ou d’amour, tout cela était nouveau pour
-moi et m’avait paru surnaturel. Pendant le temps que dura cette
-représentation, mon âme resta suspendue aux plis de la tunique dont la
-grande actrice sait si bien se draper; tout disparut autour de moi,
-je ne vis plus et n’entendis plus qu’elle. Je restai longtemps sous le
-charme qui me faisait adorer le Théâtre-Français.
-
-Je disais donc que, comme toutes les puissances, Rachel était attaquée,
-et que moi, qui étais sérieusement éprise de son génie, je me révoltais
-quand on ne la trouvait pas parfaite.
-
---Elle est fière, impertinente, hautaine, disait donc ce jour-là la
-juive en question en parlant d’_Andromaque_. Je l’ai connue dans la
-misère, je lui ai prêté jusqu’à mes robes quand elle chantait dans les
-rues, et aujourd’hui elle ne me salue pas.
-
-Cette ingratitude me paraissait incompatible avec le caractère de
-Rachel. Je savais, car les secrets de son existence appartenaient au
-public comme tous ceux des grands hommes, je savais qu’elle était
-généreuse jusqu’à la prodigalité, insouciante des grandeurs où l’avait
-élevée son génie, et que, loin de rougir de sa misère passée, elle
-en parlait elle-même et s’entourait volontiers de ceux qui l’avaient
-connue quand elle était enfant. Je donnai donc un démenti à ma chère
-camarade en l’assurant qu’elle se vantait en disant avoir connu Rachel,
-et surtout l’avoir obligée de ses robes. Elle jura ses grands dieux
-qu’elle disait la vérité; je la crus moins que jamais et je me promis
-d’en avoir le cœur net.
-
-On n’était pas reçu à toute heure chez Mlle Rachel, quand on y était
-reçu, parce que les curieux et les importuns auraient envahi son petit
-hôtel de la rue Trudon. On m’avait prévenue, mais je me dirigeai chez
-elle en sortant du théâtre, décidée à voir par moi-même.
-
-En effet, le concierge, qui se trouvait dans une jolie petite niche en
-entrant à droite, me fit signe de m’asseoir dans un beau fauteuil à la
-Voltaire, et me pria d’examiner ses tableaux et ses curiosités le temps
-qu’il irait voir si Mlle Rachel était visible. Je regrettais d’être
-venue. Qu’allais-je dire? comment allais-je m’y prendre? quel prétexte
-allais-je inventer pour motiver ma visite? La vérité était le dernier
-des moyens que je voulusse évoquer.
-
-J’en étais là de mes réflexions quand un domestique en livrée entra, ce
-n’était pas celui qui était allé m’annoncer; le nouveau venu me regarda
-tout à son aise, puis, après m’avoir examiné quelques secondes, comme
-si sa réponse devait être subordonnée à l’air qu’il me trouvait, il me
-dit:
-
---Madame est dans son cabinet de travail, elle ne reçoit pas
-aujourd’hui; revenez jeudi à deux heures, madame vous recevra. Si ce
-que vous avez à lui dire est pressé, écrivez-lui.
-
-J’avais eu peur d’un refus formel, mon cœur se dégonfla, et j’éprouvai
-autant de joie, à l’idée de voir et de causer quelques secondes avec
-cette femme sublime à mes yeux, qu’un astronome en aurait eu à se
-promener à pied dans les astres. Je dînais ce soir-là chez une personne
-qui avait un beau jardin, on me permit de faire un bouquet, je le
-trouvai si beau à cause des fleurs rares qu’il renfermait, que je
-l’envoyai à Mlle Rachel avec une lettre où je la remerciais de vouloir
-bien me recevoir.
-
-Je n’avais pas encore trouvé mon prétexte, il vint me trouver lui-même.
-Le jeudi matin, à onze heures, un artiste, un père de famille qui avait
-un bénéfice aux Variétés la semaine suivante, vint m’offrir des places
-et surtout se recommander à moi pour lui en placer. Je pris deux loges
-de face une bonne avant-scène, et je me rendis chez Mlle Rachel.
-
-J’avais passé deux heures à ma toilette; j’étais toute gaie et triste à
-la fois.
-
-Je n’aurai jamais d’audience royale, mais si cela m’arrivait, je ne
-serais certes pas plus émue que je ne l’ai été lorsque le domestique me
-dit:
-
---Par ici, mademoiselle. Madame est malade, mais elle vous recevra
-quand même.
-
-Il passa devant moi pour me montrer le chemin, nous montâmes un petit
-escalier tortueux. Arrivé au second, il ouvrit une porte et m’annonça.
-
---Faites entrer, répondit la voix qui m’avait fait tressaillir tant de
-fois.
-
-La pièce dans laquelle on venait de m’introduire était plus longue que
-large, elle était simplement meublée; la tenture était en perse, le
-tapis de Smyrne. Ce qui me frappa par son étrangeté, ce fut le costume
-de Rachel.
-
-Elle était couchée dans un lit qui faisait face à la porte. Son buste
-sortait à demi. Elle portait, par-dessus un peignoir de batiste
-admirable, une jaquette de velours vert, soutachée d’or, les manches
-étaient faites à la grecque. Autour de sa tête était enroulée, avec un
-art infini, une écharpe algérienne aux couleurs voyantes. De chaque
-côté de cette espèce de turban à la juive, retombaient sur ses épaules
-les bouts frangés de l’écharpe. Ses cheveux noirs et un peu frisés
-naturellement s’échappaient par places en petites boucles soyeuses.
-
-En une seconde, elle me fit croire à toutes ces beautés israélites
-décrites dans l’histoire sainte, si bien illustrée par Horace Vernet.
-Je fus interdite, honteuse; on m’avait toujours dit que je ressemblais
-à Rachel. En ce moment, cette ressemblance me paraissait impossible,
-injurieuse pour elle. Elle aussi cherchait à découvrir cette prétendue
-ressemblance, car elle m’examina quelques secondes en silence.
-
---Asseyez-vous, me dit-elle en m’indiquant, avec sa main blanche comme
-de l’albâtre, le fauteuil qui se trouvait auprès de son lit.--Vous
-m’avez fait dire que vous aviez à me parler, que puis-je pour vous être
-agréable?
-
---Mon Dieu, madame, lui dis-je, un peu rassurée par la façon toute
-gracieuse avec laquelle ces paroles étaient dites; ce matin encore, je
-cherchais un prétexte qui vous parût au moins passable, il est venu à
-moi aujourd’hui. Je crois aux _dit-on_; on prétend que j’ai du bonheur,
-mais je ne veux point me servir d’un détour.
-
-Ce qui m’a amenée à votre porte la première fois, c’est un immense
-désir de vous voir de près, afin de vous exprimer ma gratitude pour
-toutes les grandes et profondes émotions que votre talent m’a fait
-éprouver. Cela ressemble beaucoup à de la curiosité, c’est possible;
-mais il me semble qu’elle vient du cœur et que vous me la pardonnerez.
-
-Mlle Rachel me tendit la main en me disant: Asseyez-vous là près de
-moi, je dois parler peu et très-bas, je suis enrhumée, la gorge me fait
-mal. Vous êtes toute pardonnée; le plaisir que vous dites éprouver est
-partagé. Je suis toujours heureuse d’apprendre qu’une personne a de la
-sympathie pour moi.
-
-En ce moment, une de ses sœurs entra, tenant un rouleau de papier à
-la main; elle venait, je crois, répéter quelque chose. (Je ne sais
-si c’était Dinah ou Rébecca.) Elle était petite et mignonne comme un
-enfant.
-
---Laisse-nous, lui dit Mlle Rachel en l’embrassant au front. Tu
-reviendras dans une demi-heure.
-
-Elle sortit en me regardant à la dérobée; évidemment, elle savait qui
-j’étais et cherchait aussi la fameuse ressemblance.
-
-Lorsque la porte fut refermée, Mlle Rachel me dit en souriant:--Et
-peut-on vous demander sans indiscrétion quel était le prétexte de ce
-matin?
-
---Une représentation au bénéfice d’un brave garçon qui m’a priée de lui
-placer des billets.
-
---Vous avez bien fait de donner un autre motif à votre visite; je
-suis assiégée de demandes du matin au soir, et quelquefois du soir au
-matin, reprit-elle en souriant. Si j’avais joué aux représentations à
-bénéfice chaque fois qu’on m’en a priée, j’aurais passé ma vie dans
-tous les théâtres excepté dans le mien. J’ai pris un parti et je refuse
-impitoyablement de payer de ma personne, mais il n’en est pas de même
-pour les loges et je me mets à votre discrétion. Combien voulez-vous
-m’en donner?
-
---Une, puisque vous voulez bien ne pas me refuser.
-
---Une n’est pas assez, vous m’en enverrez une seconde pour ma mère.
-
---J’aime mieux vous l’apporter moi-même si vous le permettez.
-
---De grand cœur, me dit-elle en me tendant une seconde fois la main.
-
-J’y retournai le samedi; elle était dans son salon au premier étage;
-à gauche, en entrant, se trouvait une jardinière à espalier toute
-recouverte de lierre; un divan capitonné en perse, dessin cachemire,
-faisait le tour du salon; à droite, se trouvait une armoire à portes
-vitrées contenant mille curiosités. Je ne vis pas de suite Mlle Rachel;
-elle était assise dans un grand fauteuil, le dos tourné au jour.
-Au-dessus de sa tête, dans un cadre ovale, était suspendu un portrait
-d’enfant; c’était celui de son fils aîné, ravissant petit garçon dont
-le regard, intelligent comme celui de sa mère, semblait vous suivre
-partout.
-
---Il est beau, mon fils! n’est-ce pas? me dit-elle en se levant; c’est
-un vrai trésor. Comment allez-vous?
-
---Mais à merveille, et vous? Mieux, j’espère, puisque je vous trouve
-levée.
-
---Je vais tout à fait bien. M’apportez-vous ma loge?
-
-Je la lui donnai, elle m’indiqua un siége de la main, regarda le
-coupon quelques minutes pendant lesquelles elle sembla m’oublier tout
-à fait. Sa toilette était sombre ce jour-là et ajoutait encore à son
-air de tristesse. Elle portait une robe de moire antique noire montée
-à gros plis autour de la taille; par-dessus une jaquette en drap noir
-soutachée de petits lacets de même couleur; un col uni, des manchettes
-plates lui emprisonnaient le cou et les poignets; ses cheveux étaient
-arrangés en bandeaux lisses, une seule petite boucle frisée en anneau
-sur le milieu de son front trahissait des ondulations effacées. Par
-moment, elle semblait en proie à une grande agitation et paraissait
-parcourir un monde de sa pensée.
-
---Excusez-moi, me dit-elle en me voyant levée, je suis dévorée
-d’inquiétude. Je viens de refuser un rôle; ils me forceront à le jouer,
-mais je quitterai le théâtre. Je puis toujours être malade. Ah! tenez,
-me dit-elle en changeant de ton, voici pour les loges du bénéficiaire.
-
-Je pris congé d’elle, et, comme elle ne me demanda pas de venir la
-revoir, je partis assez triste, car le charme qu’elle possède à un si
-haut point avait opéré sur moi comme il opère sur tous ceux qui l’ont
-approchée.
-
-On l’aime quand on la voit, on en raffole quand elle vous parle.
-
-Cinq jours après eut lieu la représentation de mon camarade M... Elle
-vint aux Variétés. Entre deux pièces, il voulut la remercier, et je fus
-avec lui.
-
-Ce soir-là, elle était belle comme une étoile; elle était radieuse, ses
-yeux brillaient d’un éclat vif et doux à la fois, cela donnait une tout
-autre expression à sa physionomie. Sa bouche était souriante, sa voix
-douce. Il n’y avait qu’une opinion qui circulait de bouche en bouche;
-tout le monde disait:
-
---Comme Rachel est belle ce soir!
-
---Venez me voir, me dit-elle au moment où j’allais sortir. Je la
-remerciai d’un regard qui lui exprima toute ma gratitude, mais je ne
-voulus pas abuser, et je restai au moins quinze jours sans retourner
-rue Trudon.
-
-Lorsque je la revis, je lui parlai de cette femme qui disait l’avoir
-connue intimement; Mlle Rachel m’assura ne l’avoir jamais vue, et je la
-crus sans peine.
-
-Je plaisantai donc ma bonne camarade, si longtemps et si bien, à ce
-qu’il paraît, qu’elle quitta les Variétés.
-
-J’ai vu, en tout, Mlle Rachel sept ou huit fois; je l’ai trouvée
-charmante, mais un peu fantasque, ce qui lui est bien permis.
-
-On dirait que ses variations de caractère tiennent à une cause
-maladive, nerveuse, indépendante de sa volonté, et qu’elle souffre
-elle-même de cette espèce d’incertitude qui ne lui laisse jamais le
-temps de former un projet d’avenir. Ce qu’elle aime un jour lui déplaît
-le lendemain; elle se construit des idoles pour s’amuser à les briser à
-sa fantaisie.
-
-C’est une sirène, une enchanteresse qu’on aime malgré soi, et qu’on ne
-peut oublier quand on l’a connue dans ses beaux et bons moments.
-
-Elle est affectueuse, simple, généreuse, indulgente; quand rien ne
-l’irrite, ses manières sont distinguées, on dirait une duchesse; mais
-lorsqu’elle se fâche, l’orage de son caractère est aussi terrible que
-le beau temps était calme.
-
-Je la crois instruite; elle raconte à merveille et sait écouter avec
-une patience infinie.
-
-Un nouveau chagrin vint s’ajouter à mes tribulations théâtrales; je
-restai quelques semaines sans aller la voir, puis je n’osai plus y
-retourner, mais je pensais et je pense souvent à elle.
-
-
-
-
-L
-
-UNE ÉTOILE
-
-
-Je voyais rarement Richard. Je répétais presque toute la journée. Un
-soir, il me fit prier de l’attendre. Le lendemain, il arriva à l’heure
-qu’il m’avait indiquée. Je fus frappée de sa tristesse.
-
---Je viens vous faire mes adieux, me dit-il, je vous avais trompée pour
-ne pas vous inquiéter sur mon sort. L’incendie de San-Francisco ne m’a
-rien laissé.
-
---Et qu’allez-vous faire? grand Dieu!
-
---Ce n’est pas à faire, c’est fait. Je me suis engagé hier comme simple
-soldat dans la légion étrangère, et je vais rejoindre mon régiment en
-Afrique.
-
-Je n’avais pas le droit de combattre cette résolution. Il ne la prenait
-pas d’ailleurs comme un homme désespéré, mais comme un homme qui veut
-réparer par son énergie les entraînements de sa jeunesse. Sa dernière
-parole fut un vœu pour mon bonheur.
-
-Mes procès étaient suspendus. Les choses marchaient avec une lenteur
-désespérante; cela me rendait toutes mes terreurs.
-
-On m’invitait de tous côtés à des dîners, à des bals. J’y allais. Je
-recevais chez moi, mais c’était moins pour m’amuser que pour me fuir,
-pour donner le change à mes bonnes amies et à mes idées pleines de
-tristesse.
-
-Je vivais cinq heures par jour au théâtre. J’avais déjà joué dans une
-pièce faite par les auteurs de la revue, mais je les connaissais peu.
-Ils étaient tous deux jolis garçons, ce qui ne nuit en rien au mérite;
-l’un était un véritable étourneau. Il contrefaisait à merveille les
-acteurs de Paris. Un jour, il vous faisait la cour en prenant l’organe
-enchanteur de Pelletier, l’acteur des Funambules, et il continuait avec
-le timbre de voix de Laurent, de l’Ambigu. L’autre, M. D..., était un
-homme de cœur et de mérite. Il était très-réservé avec les femmes de
-théâtre; il leur montrait une grande froideur, et comme il ne faisait
-d’exception que pour moi, je lui étais reconnaissante de l’amitié
-qu’il me témoignait. Cet appui m’était d’autant plus nécessaire que
-les femmes me faisaient une guerre acharnée, au milieu de beaucoup de
-câlineries et d’embrassades.
-
-B....., par exemple, est bien la femme la plus singulière que j’aie
-rencontrée de ma vie. Elle est criarde à fendre la tête. Tous les douze
-mois, elle veut avoir deux ans de moins. Elle ne parle que de son air
-distingué, et, en fait de théâtre, elle était jalouse du souffleur;
-bonne personne, du reste, quand elle avait quitté ses planches.
-
-Ozy, avec sa voix douce et sa jolie bouche, ne ménageait pas même ses
-intimes. Un jour, elle sortait du théâtre en grande toilette, M. C...,
-le directeur, lui demanda où elle allait. Elle lui répondit:
-
---Dame! je vais où vous m’avez condamnée d’aller, chez Mlle Mogador,
-puisque vous me l’avez donnée pour camarade.
-
-Il lui répondit:
-
---Mais il me semble que je n’ai pas imposé dans votre engagement
-l’obligation d’aller chez elle?
-
-Elle me fit sans doute mille amitiés ce jour-là, elle savait son monde
-comme une grande dame.
-
-M. C..., avait pour caissier l’original le plus étrange qu’il fût
-possible d’imaginer. Il était gros, court et tout gris. On prétendait
-que c’était un juif arménien; mais il était difficile de savoir où
-il était né, car il parlait mal cinq ou six langues. Ses procédés
-administratifs consistaient à ne payer personne. Quand on lui
-demandait de l’argent ou des costumes, il vous répondait en allemand.
-Insistait-on, il parlait hébreu. Il avait eu, avec le concierge du
-théâtre, une histoire qui nous amusa pendant huit jours. Le concierge
-présentait sa note:
-
---Trente sous de mou, dit le caissier, pour quoi faire, du mou?
-
---Monsieur, reprit timidement le concierge, c’est pour les chats.
-
---Pour quoi faire, des chats?
-
---Mais, monsieur, pour manger les souris, qui, sans cela, mangeraient
-les décors.
-
---Eh bien! répondit l’Arménien, rouge de colère, si les chats mangent
-les souris, ils n’ont pas besoin de mou; s’ils ne les mangent pas, il
-n’y a pas besoin de chats.
-
-Et il refusa de payer.
-
-Ces bizarreries étaient fort drôles, mais elles rendaient les artistes
-très-malheureux. J’avais trois costumes dans la revue. Je fus obligée
-de les acheter tous les trois; car, sans cela, je crois qu’il m’aurait
-obligée à me déguiser en Turc.
-
-Je dois encore à mon admission aux Variétés d’avoir fait connaissance
-avec une de ces étoiles qui brillent sur Paris et qui en sont
-l’ornement indispensable, comme il est le sanctificateur indispensable
-à leur gloire. Si petite que soit la place qu’on occupe dans la
-capitale, on est toujours fier d’y briller, ne fût-ce que par une
-robe ou un chapeau; mais la personne dont il s’agit n’avait besoin ni
-des robes de Camille ni des chapeaux de Laure. Elle avait pour toute
-parure de luxe une voix de rossignol, et si elle n’éblouissait pas
-les yeux, elle charmait les oreilles. Je ne sais à propos de quelle
-injustice commise à son préjudice elle quitta l’Opéra-Comique et vint
-aux Variétés jouer une pièce arrangée pour elle, c’est-à-dire, c’est
-_dérangée_ qu’il faut écrire; je ne sais encore pourquoi il lui prit
-fantaisie de jouer le rôle de Roxelane dans les _Trois Sultanes_; mais
-on fit de la musique sur des paroles difficiles à chanter, et, avec
-beaucoup de peine, on parvint à faire une nullité d’une médiocrité.
-
-Tout Paris devait accourir voir la transfuge de l’Opéra-Comique. Grand
-bruit à l’intérieur, nettoyage des coulisses, balayage des loges, mise
-en frais de l’Arménien, rien ne fut épargné.
-
-Par l’intervention d’un de mes amis, je fis obtenir à M. C... la pièce
-que le Théâtre-Français ne voulait pas laisser jouer au boulevard
-Montmartre.
-
-Tout à sa nouvelle prima donna, il oublia même de me remercier.
-Mme Ugalde me dédommagea de cette rudesse. Son esprit est vif, son
-caractère charmant, et je crois son cœur excellent. La première fois
-que je la vis de près, je fus un peu désappointée, et le compliment
-que je me disposais à lui faire en entrant dans sa loge mourut sur mes
-lèvres.
-
-Mme Ugalde, vous le savez, est plutôt petite que grande, et fortement
-boulotte; elle marche mal, ses yeux sont ordinaires, sa bouche grande,
-ses lèvres fortes. La robe noire qu’elle portait ce soir-là, ses
-cheveux en l’air, me la firent trouver laide à première vue. Elle me
-pria fort gracieusement de m’asseoir, comme pour me donner le temps de
-l’examiner à mon aise, de me remettre ou de changer d’opinion à son
-égard.
-
-Les femmes sont coquettes entre elles, et cela est bien simple, ce sont
-les conquêtes les plus difficiles à faire.
-
-En ma qualité de mauvaise actrice, je jouais toujours au lever du
-rideau. Je venais de finir les _Reines des bals_, lorsque Boullé vint
-me dire:
-
---Avant de partir, vous entrerez chez Mme Ugalde, je vous conduirai à
-sa loge.
-
-Boullé était notre régisseur; c’est un homme aussi grand et aussi
-maigre que l’Arménien est gros et petit. Boullé est le régisseur de la
-scène; il est bègue, nerveux, quelquefois colère, et plus il se fâche,
-plus sa maudite langue refuse de lui obéir. On rit, il s’emporte;
-pourtant il est excellent homme et vous pardonne très-vite les sottises
-qu’il vous a dites.
-
-Son intelligence et son habileté sont connues; les artistes l’aiment
-beaucoup, et s’il est un peu banal, s’il donne raison à chacun, c’est
-que, vivant au milieu d’une république difficile à gouverner, il veut
-être bien avec tout le monde. Son fils, qui joue la comédie sous le
-nom de Nanteuil, n’est pas épargné plus que les autres. Un hasard
-nous faisait jouer ensemble dans toutes les pièces; je n’ose pas dire
-qu’il était aussi mauvais acteur que j’étais mauvaise actrice, mais
-je le pense; seulement c’était bien l’homme le plus consciencieux, le
-meilleur camarade que j’aie jamais connu. On le faisait danser avec
-moi, ce n’était pas trop son affaire; mais il y mettait tant de bonne
-volonté qu’il serait arrivé à sauter en mesure.
-
-J’entrai donc, en descendant, car je m’habillais au second, chez la
-sirène du premier. Boullé m’annonça et, je l’ai dit, Mme Ugalde vint
-au-devant de moi, le sourire aux lèvres, sans doute pour me montrer ses
-dents blanches.
-
-Si elle s’est fait à première vue une opinion de ma personne, elle a dû
-me trouver stupide.
-
-N’ayant pas l’habitude de préparer mes phrases et ayant voulu faire
-une exception pour aborder convenablement la grande cantatrice, je me
-trouvai dépourvue comme un enfant qui a oublié son compliment. Il ne
-me venait pas à l’idée de dire autre chose, je voulais rattraper mon
-discours envolé à sa vue, elle continua sa toilette comme si je n’étais
-pas là.
-
-Petit à petit, je vis revenir sous les couches de blanc, de rouge et
-de noir artistement posées, la belle fée aux roses de l’Opéra-Comique.
-Cela me rendit la parole, et une roulade lancée pour exercer sa voix,
-sans doute, au beau milieu d’une phrase, me rendit mon admiration.
-
-Il était peut-être bien un peu tard, je n’avais pas de notes enchantées
-à jeter à ses pieds comme une pluie de perles. Elle me demanda en
-riant si je la trouvais un peu mieux; l’embarras me rendit toute ma
-timidité, et je m’en pris encore une fois à la maudite expression de ma
-physionomie qui trahissait toujours mes pensées les plus secrètes.
-
-Mme Ugalde, du reste, est très-modeste; elle prend avis de tout
-le monde, elle n’a ni morgue ni orgueil, on dirait que son mérite
-l’étonne. Elle ne se fait jamais prier pour chanter, elle ne
-s’assujettit pas à ces mille précautions prises d’ordinaire par les
-chanteurs pour épargner leur voix.
-
-Ce jour-là, elle était prête, on allait commencer _les Trois Sultanes_,
-la salle était pleine à s’écrouler. Elle me pria d’aller l’entendre
-pour lui dire comment je l’avais trouvée. Je crus d’abord qu’elle se
-moquait de moi, mais elle insista, et j’y fus.
-
-Son entrée en scène fut accueillie par un tonnerre d’applaudissements,
-cela dura plus de vingt minutes; chaque fois qu’elle voulait ouvrir la
-bouche, tous les spectateurs applaudissaient comme un seul homme. Elle
-fut émue aux larmes et chanta comme elle chante; mais ce qui surprit
-tout le monde, ce fut sa manière de dire les vers. Non-seulement c’est
-une grande cantatrice, mais aussi une grande comédienne, jouant et
-riant avec autant de grâce qu’Augustine Brohan.
-
-Les tirades, les morceaux furent bissés, la représentation fut double.
-
-On avait engagé pour cette solennité une grande et belle personne, Mlle
-Irène. Ce soir-là, elle était éblouissante de beauté avec son costume
-de sultane et ses cheveux épars entrelacés de sequins d’or. Eh bien,
-le croirait-on? le talent a une si grande puissance sur les masses, la
-volonté de Mme Ugalde est si ferme quand elle veut plaire ou briller,
-que ce soir-là elle fut trouvée plus belle que cette vraie beauté.
-
-Kopp, qui remplissait un rôle d’eunuque, la seconda si bien qu’il eut
-une place dans son succès. Je le vis heureux une fois, une seule, car
-il se plaignait toujours, et en effet, on le sacrifiait un peu.
-
-Le pauvre Baptiste de la _Vie de Bohême_ ne voyait augmenter ni ses
-appointements ni ses rôles. Cela était injuste, et il aurait eu raison
-de se plaindre si cela avait servi à quelque chose.
-
-Quand je retournai dans la loge de Mme Ugalde, elle s’habillait pour le
-dernier acte, et j’assistai à une grande discussion entre elle et son
-coiffeur.
-
-Elle devait entrer en costume d’esclave et les cheveux pendants; cela,
-soit dit en passant, ne lui faisait pas de peine, ses cheveux avaient
-au moins un mètre cinquante centimètres de longueur, cela lui faisait
-presque un manteau. Mais elle s’était mise dans l’idée qu’elle avait un
-creux derrière la tête et elle voulait absolument qu’on lui rembourrât
-la fossette que tout le monde a plus ou moins marquée derrière la nuque.
-
-Charles (c’est le nom du coiffeur) se désespérait. Il ne trouvait rien
-pour combler la prétendue cavité, quand Mme Ugalde s’écria tout à coup
-en riant comme une folle, et se précipitant sur un des vieux fauteuils
-de l’administration:--Voici mon affaire.
-
-Elle présenta au coiffeur, qui recula épouvanté, une poignée de vieux
-crin. Tout le monde se récria, elle frappa du pied, mais l’artiste en
-cheveux tint bon et il refusa formellement de fourrer une parcelle de
-cette tignasse dans les magnifiques cheveux de la cantatrice.
-
-Il fallut céder au nombre, mais elle demanda à chacun en particulier
-si ce qu’elle appelait son creux n’était pas ridicule. Quand elle
-s’adressa à Nargeot, notre chef d’orchestre (l’auteur de _Drin, drin_),
-il lui répondit:
-
---Je n’ai jamais rien vu de comparable à cela. Nargeot est un peu
-sourd, il avait compris qu’elle lui parlait de son succès.
-
-Il y avait dans cette pièce, qui n’a eu aucun succès malgré le talent
-de l’artiste, un morceau qu’elle chantait à merveille et qui commençait
-ainsi.
-
- Mon doux pays, France bien chère.
-
-Pour l’entendre chanter par elle, j’irais en Belgique à pied. Quand
-j’avais fini, je restais dans les coulisses pour l’entendre, et Mme
-Ugalde me disait en passant: Je vais le chanter pour vous.
-
-Un soir que j’étais à mon poste, le jour de la vingtième
-représentation, je crois, on me remit un petit papier plié en forme
-de billet. Je m’approchai du quinquet et je lus avec beaucoup de
-difficulté:
-
- «Madame, il faut absolument que je vous parle ce soir; je ne
- serai libre qu’à dix heures et demie, heure à laquelle vous me
- trouverez dans la galerie Vivienne, passage des Panoramas.»
-
-Je crus d’abord à un amoureux sans gêne, puis, en regardant de nouveau,
-je reconnus une écriture de femme, écriture de femme qui ne sait pas
-écrire. Qui cela pouvait-il être? attendrai-je ou n’attendrai-je pas?
-Que pouvait-on me vouloir? m’intriguer, sans doute.
-
-Le plus simple était de ne pas attendre; mais comme les femmes sont
-souvent plus curieuses que raisonnables, je sortis à dix heures et
-demie précises, et j’eus soin de regarder partout en traversant le
-passage. Je n’aperçus pas l’ombre d’une femme, mais je vis un petit
-jeune homme qui semblait venir à moi; j’allais monter en voiture, rue
-Vivienne, lorsqu’il me dit d’une voix douce comme celle d’un enfant, et
-en ôtant son chapeau avec beaucoup de grâce:
-
---C’est moi qui vous ai écrit. Je désire vous parler, il fallait que ce
-que j’ai à vous dire fût bien pressé, car, vous le voyez, je n’ai pas
-pris le temps d’ôter mon costume.
-
-Ses cheveux étaient d’un beau noir, bien plantés, mais frisés, pommadés
-avec une recherche qui me déplaît toujours chez un homme; son front
-était élevé, l’expression de ses yeux douce, sa figure mince, son
-sourire agréable, l’ensemble était bien.
-
-Quand il me parla de costume, je le regardai plus attentivement.
-
---Vous ne me connaissez pas, me dit-il en souriant, ou plutôt vous ne
-reconnaissez pas la petite fleuriste qui travaillait rue du Temple, la
-figurante du théâtre de Belleville.
-
-
-
-
-LI
-
-UNE VIEILLE CONNAISSANCE
-
-
-Ce jeune homme était une femme, et je ne compris pas comment j’avais pu
-m’y méprendre une seconde.
-
-Je quittai un peu cet air désagréable dont je ne puis me défaire tout
-à fait, et que bien des gens ont pris pour du dédain, de l’orgueil, ou
-une fierté qui serait bien mal placée chez une femme aussi déchue que
-moi.
-
-Mon excuse, du reste, était justifiée par mon erreur, et j’eus peu
-de peine à me faire pardonner ma brusquerie. Je lui demandai si elle
-voulait monter dans ma voiture, afin que nous fussions plus à notre
-aise pour causer; elle accepta après m’avoir dit qu’elle venait me
-chercher pour me conduire chez une femme qui désirait me voir avant de
-mourir. Je lui demandai le nom de la malade, elle répondit:
-
-Rue d’Angoulême, au coin du boulevard.
-
-Et mon cocher partit.
-
---Ah! me dit-elle, quelle émotion j’ai éprouvée en vous revoyant! Le
-saisissement m’avait coupé la parole. J’avais presque peur; si vous
-m’aviez mal reçue! Je n’ai jamais perdu une occasion de vous voir à
-l’Hippodrome ou au théâtre, je vous suivais partout, de loin, bien
-entendu; chacun de vos succès me rendait heureuse, et j’aurais voulu
-vous le dire, mais je n’étais rien et vous montiez toujours. Vous riez,
-vous avez peut-être raison: les sœurs qui m’ont élevée me disaient
-un peu folle; je suis originale, affectueuse et je me souviens plus
-longtemps que les autres, voilà tout.
-
-J’étais très-flattée de ce bon souvenir, mais j’étais encore plus
-intriguée de savoir chez qui j’allais et qui était ma compagne.
-
-Je la priai donc de me dire plus clairement qui elle était, car le
-nom de sa malade m’était inconnu, et elle-même ne me rappelait aucun
-souvenir.
-
---Moi, me dit-elle, j’ai votre âge; je suis née le même jour que
-vous, je m’appelle Elisabeth comme vous, et nous avons fait notre
-apprentissage dans la même maison, rue du Temple.
-
-Je me souvins alors, et je lui demandai ce qu’elle faisait et pourquoi
-elle portait ce costume.
-
---Dieu a repris ma mère, j’étais encore bien jeune, je me trouvais sans
-ressource, sans asile; les voisines me promenaient dans le quartier; on
-semblait demander de porte en porte:
-
-«Quelqu’un a-t-il du pain de trop à donner à cette enfant?»
-
-Ma mère est morte rue de Bondy, et, pendant longtemps, la marchande
-des quatre saisons qui est sur le boulevard, à la porte de
-l’Ambigu-Comique, me donnait chaque soir le pain de seigle rassis, ou
-les cerises tournées qu’elle n’avait pu vendre dans la journée.
-
-Mme Roger de B... entendit parler de moi; mon infortune la toucha, et
-elle me plaça chez des sœurs; mais elles avaient fort à faire avec moi.
-
-Je me ressentais de ma vie errante, indépendante, presque vagabonde.
-
-Mon bonheur ressemblait trop à la captivité pour me plaire; on me plaça
-en apprentissage, j’appris l’état de fleuriste.
-
-Ensuite, j’ai aimé un artiste; je lui croyais autant de cœur que de
-talent, je me suis trompée, ou plutôt je me suis fait illusion sur mon
-propre compte, je n’étais pas digne de lui. Qu’il soit heureux, c’est
-tout le mal que je lui souhaite!
-
-Si, à l’époque où je l’ai connu, il avait voulu prendre mon existence,
-je sens bien qu’il aurait fait quelque chose de moi.
-
-Enfin, j’ai rêvé la vie d’actrice; il devait y avoir là un mouvement,
-une agitation, qui ne permettait point au cœur de s’endormir, à
-l’esprit de rêver.
-
-J’étais figurante à Belleville, lorsque vous y vîntes jouer un rôle de
-grisette dans le _Canal Saint-Martin_.
-
-Mais j’étais si malheureuse à cette époque que j’avais formé le projet
-de me noyer en passant sur le canal.
-
-Personne n’aurait pu se faire une idée de ma misère; je crois être
-restée cinq jours sans manger. J’étais gentille, j’aurais pu me vendre
-comme tant d’autres, mais je préférais me jeter au canal.
-
-La leçon était dure pour moi, mais elle ne connaissait pas les détails
-de ma vie. Je lui demandai pourquoi elle ne m’avait pas parlé à
-Belleville.
-
---J’étais trop malheureuse, je vous aurais fait honte, ou vous m’auriez
-fait l’aumône, cela m’aurait humiliée; et puis je voulais mourir: j’en
-aurais eu le courage si la force ne m’avait pas manqué, je suis tombée
-comme une masse.
-
-Quand je revins à moi, j’étais dans un lit bien blanc, à l’hospice de
-la Pitié. On m’avait apportée là sur un brancard, et je me trouvais si
-heureuse de m’étendre sur un matelas que j’embrassais mes draps; puis,
-quand je vis une bonne sœur, mon cœur se détendit, je me souvins des
-religieuses qui m’avaient élevée et je fondis en larmes.
-
-Si j’avais pu entrer en religion à cette époque, il me semble que
-j’aurais servi le bon Dieu à deux genoux toute ma vie; mais il fallait
-ce que je n’avais pas: des protections ou de l’argent.
-
-Lorsqu’on m’eut emmenée à l’hospice, Célestine fit une quête pour moi
-dans le théâtre, et lorsqu’elle m’en remit le montant, je vis votre nom
-sur la liste des souscripteurs. Quand je sortis, vous n’étiez plus à
-Belleville.
-
-Je trouvai un peu d’ouvrage, j’allais renoncer au théâtre, quand mon
-bon ou mon mauvais génie me fit rencontrer une personne qui me proposa
-de chanter dans un café-concert; on m’offrait quarante sous par jour et
-l’on s’engageait à me fournir les costumes.
-
-Je crus faire un marché d’or et j’acceptai avec reconnaissance.
-
-J’avais une voix de contralto; à force de chanter dans tous les tons,
-ma voix se brisa; je quittai la romance pour chanter la chansonnette,
-en costume d’homme.
-
-Je suis toujours dans un café. On dit que j’ai contribué à sa fortune;
-ce que je puis assurer, c’est qu’il n’a guère contribué à la mienne;
-et puis je n’ai pas d’ordre, personne ne m’a appris à compter, voilà
-pourquoi je ne suis pas souvent en mesure pour obliger les autres
-autant que je le voudrais; sans cela, je n’aurais pas été vous chercher.
-
-Mais je vous parle de moi depuis une heure, comme s’il ne s’agissait
-pas d’une autre personne plus intéressante.
-
-Depuis plusieurs mois je demeure dans un hôtel, rue d’Angoulême.
-
-Il y a deux mois environ, une jeune femme est venue habiter la chambre
-qui touche à la mienne; nous ne sommes séparées que par une porte
-condamnée.
-
-J’entendais toujours parler, chez la concierge, d’une femme enceinte
-qui ne sortait jamais et vivait on ne savait de quoi ni comment.
-
-J’avais cherché à la voir, plutôt par curiosité que par intérêt, elle
-semblait se cacher.
-
-Un matin, j’entendis des plaintes et j’entrai chez elle. On courut
-chercher un médecin; la pauvre femme resta dans les douleurs jusqu’à
-deux heures du matin; en venant au monde, son enfant semblait lui
-déchirer les entrailles.
-
-A peine s’entendit-elle dire: «C’est une fille». Elle tomba dans une
-espèce de léthargie qui ressemblait à la mort.
-
-Chose assez extraordinaire, la mère était pâle, maigre à lui compter
-les côtes, l’enfant était grasse, rose et blanche.
-
-Je donnai la petite fille à nourrir à une femme du quartier, elle
-demanda bien cher, mais je n’avais pas le choix.
-
-J’avais cherché dans les meubles de ma voisine de quoi emmailloter
-l’enfant et je n’avais trouvé que des reconnaissances du mont-de-piété.
-
-Les tiroirs étaient vides et je payai le premier mois de la nourrice;
-depuis, j’ai fait tout ce que j’ai pu, mais je ne puis pas grand’chose;
-la pauvre femme va de mal en pis. Elle a fait de grands efforts pour
-écrire deux lettres qui sont restées sans réponse.
-
-Cette dernière déception a semblé la briser, je lui avais demandé cent
-fois si elle avait des parents, des amis qui pussent lui venir en aide,
-elle m’avait toujours répondu que non, ce soir j’insistai davantage.
-
---J’ai eu une amie dans le temps, me dit-elle en cherchant à rassembler
-ses souvenirs, mais si celui qui m’a tant aimée m’abandonne dans un
-pareil moment, pourquoi se souviendrait-elle de moi? Puis, si elle s’en
-rappelait, ce serait un triste souvenir. Laissez-moi mourir, allez! je
-n’ai droit à la pitié de personne.
-
-Je lui parlai de son enfant, elle parut se ranimer un peu en me disant:
-
---Ah! vous avez raison; je veux qu’on la mette aux Enfants-Trouvés,
-Céleste saura pourquoi. Allez la voir, vous la trouverez au théâtre des
-Variétés, elle n’a pas changé de nom, elle, et si son cœur est toujours
-le même, elle viendra.
-
-Nous étions arrivées rue d’Angoulême; Adèle, c’était le nom de la
-fleuriste, me dit en descendant: Vous devriez renvoyer votre voiture,
-vous resterez probablement longtemps et j’irai vous en chercher une
-autre quand vous voudrez partir.
-
-Je renvoyai mon cocher et je la suivis. La maison n’était pas
-élégante, l’escalier était raide, étroit, et sur chaque palier se
-trouvaient huit ou dix portes numérotées, portes qui disaient assez que
-les appartements devaient ressembler à des tabatières.
-
-Mon cœur battait très-fort; je suivais Adèle en silence, mais un
-monde d’idées me traversait la pensée, et lorsque nous arrivâmes au
-troisième, j’avais fait mille conjectures toutes plus éloignées les
-unes que les autres de la vérité.
-
-Adèle ouvrit une porte avec précaution; je vis une petite chambre
-pauvrement meublée et où tout était en désordre.
-
-Je ne pouvais distinguer les traits de la malade, une chandelle qu’elle
-n’avait pas eu la force de moucher, sans doute, brûlait sur une table
-de nuit en bois peint placée un peu plus haut que la tête de la
-couchette et jetait sur les objets et sur la figure de cette femme des
-lueurs si étranges que je reculai d’un pas.
-
---Merci d’être venue, me dit une voix qui me fit tressaillir, merci,
-demain il eût été trop tard.
-
-J’étais déjà auprès du lit et je tenais la tête de la pauvre Denise
-dans mes bras; c’était bien elle que je retrouvais en cet état, dans
-cette misère, mon amie de la correction; la première femme, peut-être
-la seule qui eût eu un véritable attachement pour moi.
-
-Elle m’avait entraînée à mal faire sans savoir ce qu’elle faisait, puis
-elle l’avait regretté tant de fois, et en ce moment je la voyais si
-cruellement punie, qu’il ne me vint pas un seul instant à l’idée de la
-considérer comme mon mauvais génie.
-
-Je pleurais, je riais et j’étais bien convaincue que ma présence allait
-lui rendre la santé, la vie.
-
-Adèle plaça une tasse de tisane sur la table de nuit, nous apporta une
-bougie, m’approcha une chaise et sortit en me disant: «Si vous avez
-besoin de moi, frappez à cette porte et ne parlez pas trop haut si vous
-avez des secrets, car, de chez moi, j’entends tout ce qui se dit ici.»
-
-Denise tint longtemps ses mains dans les miennes, je les sentais se
-réchauffer petit à petit. J’attendais qu’elle pût me parler, car moi,
-je ne trouvais point un mot à dire; je me sentais émue, désolée,
-j’étais bien réellement en face de la mort. La pauvre femme n’avait
-plus qu’un souffle, et il était si faible que je le crus éteint vingt
-fois.
-
-Je descendis chez le concierge, qui était, je crois, le maître de
-l’hôtel, et je le priai de faire chauffer un peu de vin de Bordeaux
-bien sucré, je fis boire à Denise quelques cuillerées de ce vin, il la
-réchauffa et ranima ses forces et sa mémoire.
-
-Ses yeux brillèrent un peu dans leur orbite creusée par la souffrance
-et les privations. Sa mâchoire se dessinait sous sa peau transparente
-comme la cire et j’aurais pu compter au travers ses dents, le seul
-ornement qui lui restait.
-
-On pouvait donc changer ainsi! une heure plus tôt, je ne l’aurais pas
-cru. Etait-ce bien là cette pauvre fille si fraîche, si enjouée, qui
-me faisait rire quand j’avais envie de pleurer? celle que j’avais crue
-mariée, heureuse, et dont je m’étais si peu souvenue au milieu de mes
-splendeurs, la croyant à l’abri du besoin! Que s’était-il donc passé?
-J’aurais voulu le savoir et je n’osais l’interroger.
-
---Allons, me dit-elle en se soulevant un peu, je me sens mieux; mais
-j’ai tant de choses à te dire que je ne sais pas par où commencer. Si
-je perdais connaissance, n’aie pas peur et appelle Adèle. Si tu savais
-comme elle a été bonne pour moi! C’est un cœur comme on en rencontre
-rarement dans la vie. Sans elle je serais morte; pour moi, un peu plus
-tôt, un peu plus tard, cela ne faisait rien, mais l’enfant voulait
-vivre et je n’avais pas une goutte de lait. Adèle a vendu ou engagé ses
-robes pour me secourir et je crois qu’elle garde son costume d’homme
-parce qu’elle n’a pas autre chose à mettre. Je n’aurais ni le courage
-ni la force de te raconter les détails de ma vie, reprit Denise après
-une pause; j’avais le cœur aimant, cela devait me conduire à toutes
-les faiblesses; j’étais confiante, cela devait me perdre. J’ai eu mon
-bonheur dans les mains et je l’ai brisé comme l’enfant brise un jouet;
-je croyais trop en moi pour douter des autres; aujourd’hui, il ne me
-reste pas même l’ombre d’un espoir et je ne te dirai pas les choses
-comme je les voyais alors, mais comme elles sont aujourd’hui que j’en
-connais le dénoûment.
-
-Depuis que je me suis enfermée dans cette chambre avec ma douleur
-physique et morale, mon intelligence s’est développée; je suis sûre que
-mon jugement est juste, et si je pouvais enseigner aux femmes, au lieu
-de leur dire ce que je te disais, je les sauverais de la honte en me
-donnant à elles pour exemple et pour solution; mais je vais emporter
-dans la tombe mes regrets et mes envies de bien faire.
-
---Enfin, tu mourras pardonnée, n’est-ce pas?
-
-Denise devint si pâle que je crus que tout était fini et je l’engageai
-à demander pardon à Dieu.
-
---J’ai trop péché, murmura-t-elle, un prêtre ne pourrait rien pour moi;
-que ma destinée s’accomplisse dans l’autre monde comme elle s’est
-accomplie dans celui-ci!
-
-Je ne me rendis pas du tout à cette mauvaise raison, mais l’heure
-avancée de la nuit ne me permettait pas d’envoyer chercher un
-confesseur, ce que j’aurais certainement fait sans la consulter, car il
-doit y avoir, dans ces prières dites pour votre âme au moment suprême,
-une consolation infinie pour la réprouvée; tout le monde la repousse,
-la méprise; la religion lui tend la main, fait entrer le repentir
-dans son cœur, lui rend la foi, l’espérance perdue, et si l’on ne
-s’adressait pas à elle qu’au dernier moment, elle vous aiderait à vous
-supporter vous-même et vous apprendrait qu’il n’est jamais trop tard
-pour bien faire.
-
-Denise avait trop d’intelligence pour ne pas comprendre, et je lui
-aurais fait entendre raison si elle avait pu m’écouter, mais elle
-reprit la parole et je n’osai plus l’interrompre.
-
---Je m’étais crue ambitieuse, orgueilleuse, mais je ne fus pas
-longtemps à m’apercevoir de mon erreur, et au fond j’étais plutôt faite
-pour être une bonne ménagère qu’une courtisane. Je m’attachais aux
-choses et je me faisais un intérieur avec rien. J’eus quelques liaisons
-commencées gaiement et toujours rompues avec des larmes de ma part.
-
-Il y a huit ans, je fis à Rouen la connaissance d’un jeune homme; il
-était employé dans une maison de commerce. Sa mère avait un peu de
-bien, mais cela ne devait pas lui faire une grande fortune, et je ne le
-voyais pas assez au-dessus de moi pour redouter une séparation motivée,
-comme cela arrive toujours, parce qu’on devient riche et que votre
-position, votre rang, vous obligent à vous marier. Sa mère habitait la
-campagne; moi, je demeurais avec lui et je portais son nom, quoique
-l’on sût à quoi s’en tenir. Il gagnait peu, mais j’apportais tant
-d’ordre dans notre petit ménage, que nous étions heureux; avec ma sotte
-confiance, je ne voyais pas de changement possible dans l’avenir. Il se
-nommait Edouard M....., son nom ne pouvait tenter personne; mon passé
-seul me séparait de lui, mais j’étais convaincue que je parviendrais
-à l’oublier moi-même en le lui faisant oublier à force de tendresse
-et d’abnégation. Pendant huit ans, je fus sa servante, son esclave,
-son bon génie, l’âme de son âme, l’esprit de son esprit. Il devint
-rangé, laborieux, instruit, parce que je l’encourageais au travail.
-Je ne devais jamais le quitter; il voulait m’épouser dès que sa mère
-serait convaincue que je l’aimais assez pour lui être dévouée et le
-rendre heureux; il me proposa plusieurs fois d’en finir malgré elle si
-elle faisait encore une objection, et je refusai parce que je voulais
-gagner mon bonheur.
-
-Il y a un an, Edouard changea tout à coup; il était rêveur, préoccupé,
-contraint en ma présence. Les affaires l’absorbaient, me disait-il; son
-patron quittait le commerce et songeait à le mettre à la tête de son
-établissement, sa mère désirait ardemment lui voir une position; mais à
-tout cela il y avait un obstacle: l’obstacle, c’était moi. On cherchait
-bien à me le faire comprendre; mais ma confiance ou plutôt ma bêtise
-s’obstinait à ne pas voir clair.
-
-Je comprenais seulement que sa position avec moi n’étant pas régulière
-pour le monde, il voulait m’épouser.
-
-Un jour, je crus mourir de joie en lui apprenant que j’allais être
-mère. Un enfant devait me régénérer, faire tout oublier; c’était le
-pardon que Dieu m’envoyait! Au lieu de me sourire en apprenant cette
-nouvelle, Edouard devint pâle comme la mort, et, au lieu de me serrer
-la main, il recula.
-
-J’eus le pressentiment de mon malheur, mais je ne voulais pas y croire,
-et il fut obligé de me le dire en pleurant; larmes hypocrites et plus
-cruelles que l’insulte des passants.
-
---Ma mère a pris des informations sur ton passé, ma pauvre Louise
-(j’avais pris mon autre nom de baptême), et elle a su... Un mariage
-entre nous est désormais impossible, mais je ne t’abandonnerai pas.
-
-L’idée d’une séparation me porta un coup si terrible, que je sentis de
-suite que je ne devais pas m’en relever.
-
-S’il n’avait agi que pour le monde, je me serais résignée, et puis
-peut-être la vue de son enfant l’aurait-elle fait changer d’idée; mais
-il agissait par égoïsme, par ambition et parce qu’il ne m’aimait plus.
-
-Il fallait me briser pour se débarrasser de moi, et ne pas attendre
-surtout, dans la crainte du blâme, que mon enfant fût là.
-
-Il me chercha mille querelles, je supportai tout pour mon enfant; mais
-un jour il m’humilia avec cruauté. Ce jour-là, il fut le plus lâche de
-tous les hommes! Il me reprocha un passé que je lui avais avoué.
-
-Ce passé, disait-il, ne lui donnait aucune confiance, aucune sécurité,
-et mon enfant, ma seule force, pouvait aussi bien être d’un autre que
-de lui.
-
-Il a fallu que je sois bien misérable pour ne pas tuer cet homme, bien
-forte pour ne pas devenir folle.
-
-A moi, l’on ne me pardonnait pas ma chute! Amour, dévouement,
-maternité, rien ne pouvait me relever, et lui pouvait commettre de plus
-grandes fautes que moi, être mon complice, m’insulter, me chasser à son
-gré, sûr que cela n’altérerait en rien l’estime qu’on avait pour lui.
-
-Je trouvais les choses d’ici-bas mal organisées, et, pour la première
-fois de ma vie, j’eus l’impudence de me plaindre d’un sort que je
-m’étais fait, il est vrai, mais sans connaître l’abîme où je me jetais.
-
-Je me sauvai de chez lui, n’emportant que ce que j’avais sur moi.
-J’allai dans un hôtel, espérant qu’il reviendrait me chercher; il
-m’envoya mes effets et cinquante francs pour faire mon voyage. Sa
-mère était venue le chercher et l’obligeait à partir; il ne savait
-quand il pourrait me revoir et m’engageait à retourner à Paris, où il
-m’enverrait de l’argent dès qu’il le pourrait. J’attendis huit jours
-dans cet hôtel, huit jours qui me parurent huit siècles.
-
-J’envoyai chez lui, il ne rentrait plus; je passai plusieurs fois
-pendant la nuit sous les fenêtres de notre petit logement; mes fleurs
-étaient toujours sur l’appui de la croisée, mais on ne les avait pas
-arrosées, elles retombaient flétries sur les bords de la caisse;
-jusqu’à mon oiseau qu’on avait laissé mourir de faim dans sa cage;
-l’oiseau, les fleurs, la femme et l’enfant, tout devait avoir le même
-sort.
-
-Voyant qu’il n’y avait plus d’espérance à avoir, car j’appris qu’il
-allait se marier avec la fille d’un négociant d’Elbeuf et qu’il
-comptait sur sa dot pour payer son établissement, je revins à Paris,
-décidée à travailler pour nourrir mon enfant; j’avais compté sans le
-chagrin qui détruit les forces; j’avais trouvé un peu d’ouvrage, mais
-je suis tombée malade. J’ai vingt-huit ans; une première grossesse à
-cet âge vous fait horriblement souffrir; j’ai regretté d’être partie,
-j’aurais dû rester auprès de lui comme un reproche vivant, mais je n’ai
-pas eu la force de repartir, mes ressources se sont épuisées petit à
-petit, je suis venue loger ici par économie, j’ai écrit à Rouen lettres
-sur lettres, ne demandant rien pour moi, mais pour mon enfant, qui
-devait souffrir des privations que je m’imposais, on ne m’a pas répondu.
-
-Pas un secours, pas une parole de consolation ne m’est venue de lui; il
-est marié, heureux, il n’a pas le temps de se souvenir, et je te l’ai
-dit, sans cette bonne fille tout serait fini, sans elle je n’aurais pas
-pensé à toi, je n’ai plus la force de rien.
-
-Elle laissa tomber sa tête en avant comme une chose inerte, j’eus
-peur, mais elle rouvrit les yeux et me fit signe de lui donner à boire,
-puis elle reprit:
-
---Puisque la destinée ou le hasard nous rapproche, je vais te
-dire à toi ce que je ne puis dire à d’autres, parce qu’ils ne me
-comprendraient pas.
-
-Je l’engageai à se reposer, l’assurant que je ferais tout ce qui
-dépendrait de moi pour elle et son enfant.
-
---Moi, reprit-elle en souriant, je n’ai plus besoin que d’un morceau
-de toile et de quelques planches de sapin, et je ne veux pas que ni
-toi ni une autre femme se charge de ma fille. Oh! je sais bien que
-tu ne la pousserais pas à mal faire, mais on ne fait pas toujours ce
-qu’on voudrait, et je retrouverais des forces pour l’écraser si j’étais
-sûre qu’elle devînt ce que j’ai été. Je lui ai trouvé un asile où les
-orphelines trouvent une famille, des soins constants, un bon exemple,
-et où l’idée du mal ne peut arriver jusqu’à elles.
-
-Ce mot d’enfant trouvé me faisait peur il y a huit jours, puis je m’y
-suis habituée en interrogeant mes souvenirs.
-
-Jamais je n’ai rencontré parmi les femmes perdues une jeune fille qui
-ait été élevée aux Orphelines; et puis, je me rappelle les avoir vues
-quelquefois, toutes habillées de même, passer en rang dans les rues;
-elles étaient conduites par ces religieuses qui veillent sans cesse sur
-ce troupeau abandonné des hommes.
-
-Tous ces enfants avaient l’air heureux, la sérénité de leurs âmes était
-transparente sur leurs visages résignés.
-
-Pas une petite fille ne cherchait autour d’elle, elles se croyaient les
-enfants de Dieu, j’en suis sûre, et cela vaut mieux que de connaître sa
-mère quand on doit la mépriser.
-
-Je cherchai à combattre sa résolution; l’hospice des Enfants-Trouvés,
-que je n’avais jamais envisagé, il est vrai, sous ce point de vue, me
-paraissait la plus triste et la plus désespérée de toutes les demeures,
-mais je ne pouvais m’opposer aux dernières volontés d’une mère mourante
-qui ne voyait que ce moyen de salut pour sa fille.
-
-Je résolus pourtant de tenter une dernière épreuve auprès de son père.
-Profitant d’un instant où Denise reposait, j’écrivis une longue lettre
-à un de mes amis qui habitait Rouen, je lui dépeignis de mon mieux la
-triste situation de cette pauvre abandonnée.
-
-Le sujet et le lieu étaient bien faits pour m’inspirer des paroles
-touchantes! je joignis à cette lettre quelques lignes pour M. Edouard;
-ces quelques lignes contenaient des reproches, des plaintes et des
-menaces. J’étais sûre d’avoir une réponse quelconque de mon ami, mais
-arriverait-elle à temps?
-
-
-
-
-LII
-
-DENISE
-
-
-J’envoyai chercher un médecin au point du jour; il déclara que la
-malade ne pouvait être transportée chez moi, que son état était
-désespéré, que cependant elle pouvait encore vivre quelques jours si on
-lui faisait prendre les drogues qu’il ordonnait.
-
-Je me fis amener la petite fille; elle était gentille et d’une propreté
-éblouissante. Adèle lui avait acheté une jolie layette et allait voir
-l’enfant deux fois par jour pour s’assurer qu’elle ne manquait de rien.
-Adèle est une de ces natures qui ne se décrivent pas; il faut voir par
-soi-même avec quelle simplicité, quel désintéressement elles font le
-bien, pour y croire.
-
-Je voulus lui exprimer ma reconnaissance de ce qu’elle avait fait pour
-Denise; elle me répondit que si Denise mourait, elle garderait son
-enfant, qu’elle n’était pas riche, mais qu’elle ferait de son mieux en
-travaillant un peu plus.
-
-Elle l’aurait fait comme elle le disait, et je suis bien sûre qu’elle
-aurait continué avec tout ce qu’elle a de cœur ce qu’elle avait
-commencé.
-
-Je revins voir Denise dans la même journée: elle se trouvait beaucoup
-plus mal; le soir, on crut encore tout fini, on m’envoya chercher à
-minuit. Adèle lui frottait les tempes avec du vinaigre.
-
---Elle vient d’avoir une crise terrible, me dit-elle à demi-voix, c’est
-pour cette nuit.
-
-Denise me fit signe qu’elle me voyait, mais elle ne put me parler et
-je restai auprès de son lit sans oser dire une parole. Elle dormit
-quelques heures, mais son sommeil était agité, elle se remuait,
-marmottait des paroles inintelligibles.
-
-Tantôt il sortait de sa gorge des sons rauques et lugubres, tantôt
-de petits cris étranglés et plaintifs comme ceux d’un enfant. A cinq
-heures, elle se souleva sur son séant, ses joues creuses et pâles se
-ranimèrent un peu.
-
---Je viens de revivre, me dit-elle en souriant, j’ai rêvé.
-
-Elle parla encore, mais ses paroles expirèrent entre ses dents, sa
-poitrine s’agita. J’avais vu mourir la mère de ma filleule et je
-compris que le moment suprême approchait. Je lui demandai si elle
-voulait recevoir les sacrements, elle me fit signe que non.
-
---Sa fille n’est pas encore baptisée, me dit Adèle à voix basse.
-
-Je priai le domestique de l’hôtel d’aller à Sainte-Élisabeth chercher
-un prêtre et de m’envoyer de suite la nourrice de l’enfant.
-
-Pour ne pas effrayer Denise, je lui annonçai que j’allais faire ondoyer
-sa fille en attendant la cérémonie régulière du baptême.
-
-A sept heures, le prêtre arrivait; nous le laissâmes seul avec la
-malade. Il lui parla longtemps à voix basse, l’exhortant sans doute à
-la prière et au courage. Denise retrouva la parole et des larmes.
-
-Elle voulut sans doute s’agenouiller pour demander pardon à Dieu, car
-nous entendîmes le prêtre lui dire:
-
---Vous n’êtes pas assez forte pour vous agenouiller; plus tard, mon
-enfant, vous prierez le Seigneur comme il convient de le prier; en
-attendant, c’est moi qui prierai pour vous.
-
-Lorsque nous rentrâmes, elle était calme; sa figure avait pris une
-expression pleine de sérénité qu’elle n’avait pas une heure auparavant,
-et quand un tressaillement nerveux trahissait une de ses souffrances,
-elle embrassait un petit crucifix que le prêtre avait placé près d’elle
-afin de l’exhorter au courage.
-
-L’enfant reçut l’onction première dans la chambre où sa mère venait de
-recevoir l’extrême-onction. Denise regarda tout ce que l’on faisait
-sans mot dire; une grosse larme roula sur sa joue et je crois qu’elle
-pria mentalement. Le prêtre lui promit de revenir la voir.
-
-A neuf heures, ma domestique que j’avais prévenue m’apporta une
-lettre de Rouen; elle était de mon ami et voici à peu près ce qu’elle
-contenait:
-
-
- «Ma chère Céleste, je m’étais mis à votre disposition et vous
- avez bien fait de vous adresser à moi. Je regrette que la mission
- dont vous m’avez chargé ait été aussi facile à remplir et je veux
- au moins avoir un mérite, celui de la promptitude.
-
- »Je me suis rendu de suite chez M. Edouard M.... Ce fut sa mère
- qui me reçut; elle m’avait fait attendre près d’une heure,
- elle vint à moi en s’excusant de son mieux, mais son fils, me
- dit-elle, était dangereusement malade, il y avait en ce moment
- deux médecins près de lui et elle avait hâte de savoir le
- résultat de la consultation. Son fils avait commis une imprudence
- lors de son installation dans sa fabrique de rouennerie; les
- suites d’une sueur rentrée allaient peut-être le conduire au
- tombeau.
-
- »La pauvre femme se mit à fondre en larmes, et je fus obligé
- d’attendre qu’elle fût un peu remise pour lui expliquer le
- motif de ma visite. Le moment, du reste, était propice, et je
- ne trouvai rien de mieux à faire que de lui lire votre lettre.
- Ses larmes redoublèrent, cela ne m’étonna pas, j’avais moi-même
- pleuré en la lisant.
-
- »J’ajoutai à ma lecture quelques appréciations personnelles:--M.
- M... s’est mal conduit, lui dis-je; ce qu’il a fait là est
- l’action d’un homme sans cœur.
-
- »Cette malheureuse n’a pas de parents, de soutien, eh! bien, dès
- aujourd’hui, elle a un ami, un protecteur en moi, et si votre
- fils ne fait pas ce qu’un honnête homme doit faire en pareille
- circonstance, donner du pain à un enfant qui ne lui demandait
- pas la vie, qu’il a créé pour son plaisir avec la volonté de
- l’abandonner, je lui dirai à lui-même ce que je pense et j’en
- supporterai toutes les conséquences.
-
- »--Ah! s’écria la bonne femme, qui au fond n’a pas l’air méchant;
- vous oseriez provoquer mon fils pour une aventurière qu’il a
- trouvée je ne sais où!
-
- »--Si vous ne le savez pas, vous, il doit le savoir, lui,
- puisqu’il y est allé; et puis, cette aventurière a porté son nom
- pendant sept ans, elle est la mère de son enfant et il doit la
- respecter s’il se respecte lui-même.
-
- »S’il ne voulait pas l’épouser, il était libre, puisque sa
- conscience me paraît pleine d’élasticité; mais il devait faire
- quelque chose pour cette malheureuse en la quittant.
-
- »Elle lui avait donné sept années de son amour, de sa jeunesse,
- on ne fait pas pareil présent trois fois dans sa vie et cela doit
- se payer.
-
- »Du reste, on vous dit qu’il est trop tard pour la sauver, il
- n’y a donc rien à faire pour elle, mais il reste son enfant; le
- laisserez-vous aller à l’hospice comme un chien?
-
- »Tenez! si vous faites cela, Dieu vous punira! et qui sait s’il
- ne commence pas en frappant votre fils.
-
- »--Ah! monsieur, ne dites pas cela, s’écria la bonne femme en
- joignant les mains, vous me rendriez folle. Mon pauvre Edouard
- n’est pas méchant; il n’a même pas vu les dernières lettres de
- Louise, c’est moi qui les ai reçues, et reconnaissant l’écriture,
- je les ai brûlées sans les lire.
-
- »Si j’avais su qu’elle fût aussi malheureuse, j’aurais été
- moi-même à Paris.
-
- »Pauvre petite fille! si j’allais perdre mon fils, c’est tout ce
- qui me resterait de lui.
-
- »Où demeure Louise? à Paris? je veux lui écrire, la supplier de
- me donner son enfant, le mien.
-
- »J’en aurai bien soin, je l’aimerai de tout mon cœur pour expier
- mes torts envers sa mère.
-
- »Tenez, vous aviez raison, le bon Dieu me punit et va peut-être
- me rendre le mal que j’ai fait à une autre. Qu’elle ne vienne
- pas, elle, vous entendez; mon Edouard est marié, mais qu’elle
- vous confie sa fille. Ah! si je pouvais aller à Paris! mais je
- dois rester ici.
-
- »Je suis trop vieille pour souffrir autant; le moindre choc me
- brise, et si mon fils doit mourir demain, je voudrais mourir
- aujourd’hui.
-
- »--Vous n’en avez plus le droit, lui dis-je, vous avez un autre
- enfant.
-
- »Je rentrai chez moi pour vous écrire.
-
- »Que voulez-vous faire?
-
- »Puis-je vous être utile en quoi que ce soit? je suis tout à
- votre disposition.»
-
-
-Je lus plusieurs fois cette lettre à Denise.
-
-Elle me serra la main avec le peu de force qui lui restait, puis elle
-murmura:
-
---Il souffre... Cela me fait du bien de savoir qu’il n’avait pas reçu
-mes lettres. Que Dieu lui pardonne comme je lui pardonne le mal qu’il
-m’a fait! Il faut faire partir ma fille de suite. Je voudrais qu’il la
-vît au moins une fois.
-
-Je fis venir la nourrice, Denise donna un long et dernier baiser à sa
-fille, ses lèvres restèrent entr’ouvertes, son regard fixe, elle était
-morte! non pas en désespérée, comme elle serait morte si le hasard ne
-m’eût pas amenée à son chevet, mais morte en croyante, le sourire aux
-lèvres et de l’espérance plein le cœur.
-
-La nourrice partit à midi ou une heure.
-
-Lorsqu’elle vit l’enfant s’éloigner, Adèle pleura, elle le regardait
-déjà comme étant à elle; il est si naturel d’avoir des affections
-chastes quand on est femme et jetée sur la terre sans famille, comme
-un pauvre esquif lancé en mer sans mâture, qu’on cherche toujours à se
-créer une tendresse durable.
-
---Allons, me dit-elle en essuyant ses larmes, le bonheur m’échappe
-encore une fois; il me semble que si j’avais eu une tâche à remplir, je
-serais arrivée à faire quelque chose de bien.
-
-Le prêtre qui avait assisté Denise revint dans la journée, comme
-il l’avait promis, il pria longtemps près de la morte, et la garda
-quelques heures, en disant à son chevet la prière des morts; je ne
-doute pas qu’il ait obtenu sa grâce devant celui qui nous jugera tous!
-
-Quant à moi, il me semble que les exhortations du saint homme m’avaient
-rendue meilleure.
-
-Le surlendemain, je reçus une lettre de Rouen, qui me rassura tout à
-fait sur le compte de l’enfant de ma pauvre amie.
-
-Son arrivée avait été fêtée par la mère d’Edouard; elle lui trouvait
-déjà une ressemblance avec son fils, mais la joie ne fut pas de longue
-durée.
-
-La fièvre, le délire, s’étaient emparés du malade; il ne reconnut ni sa
-mère, ni sa femme, et il mourut entre leurs bras, vingt-quatre heures
-après Denise.
-
-La bonne femme va reporter toute sa tendresse sur l’enfant, elle sera
-riche un jour; voilà une innocente qui ne portera pas les fautes d’une
-mère coupable: cela est juste, mais assez rare.
-
-La mort de Denise m’affecta beaucoup; mais au milieu de mes tourments,
-de mes préoccupations, j’avais peu de place à donner aux regrets, et
-puis, à force de voir naître et mourir autour de soi, on s’habitue à la
-mort, et ce qui vous paraissait un événement au début de la vie vous
-semble moins extraordinaire au milieu, naturel, je crois, lorsqu’on
-arrive à la fin; d’ailleurs, il y a des êtres pour qui la mort est une
-délivrance. Je trouvais Denise bien plus heureuse que moi, et au lieu
-de m’apitoyer sur son sort, je l’enviais.
-
-La misère dans laquelle je l’avais retrouvée venait encore justifier
-mes craintes pour l’avenir.
-
-Le jour de la première représentation de la revue arriva. J’avais à
-chanter un très-grand rondeau. J’avais beaucoup travaillé, le rôle
-était sérieux, je l’avais bien compris, et pour la première fois depuis
-que je jouais la comédie, je me sentis à mon aise.
-
-Le public me récompensa de mes efforts, je fus couverte
-d’applaudissements; on me fit bisser et je fus rappelée deux fois.
-
-Les bravos sont une bien douce musique.
-
-Mais, hélas! la gloire est incertaine et les médailles ont des
-revers. A la troisième représentation, je pris un demi-ton au-dessus
-de l’orchestre et je chantai faux tout le temps, mais cela n’était
-qu’un accident, j’avais étonné tout le monde le jour de la première
-représentation, ma place était faite, j’avais attendu assez longtemps.
-
-C’est à peu près à ce moment que je reçus les premières lettres que
-Robert m’avait écrites en mer.
-
-Elles me firent à la fois beaucoup de bien et beaucoup de mal.
-
-J’étais heureuse de voir que mon souvenir grandissait dans sa pensée
-à mesure qu’il s’éloignait de moi, mais ces plaintes si douces qui me
-venaient de si loin me navraient le cœur.
-
-J’avais éprouvé depuis quelques mois des émotions si poignantes
-et si diverses, que mes forces physiques, malgré l’énergie de ma
-constitution, ne purent y résister.
-
-Il s’opéra en moi une réaction terrible. Je tombai malade, si malade
-que je fus obligée d’interrompre mon service au théâtre.
-
-Je quittai à la dix-huitième représentation.
-
-M. D... vint me voir.
-
-Il savait que je ne voulais plus reprendre mon rôle.
-
-Il espérait me faire revenir sur cette détermination.
-
-Il devint un de mes meilleurs amis et fut très-bon pour moi pendant
-cette maladie.
-
-L’affection que je lui ai témoignée a prouvé que je ne le confondais
-pas avec d’autres.
-
-Je me suis toujours très-effrayée des liaisons entre les auteurs et les
-actrices.
-
-Il y a dans la vie de théâtre beaucoup d’écrivains consciencieux qui ne
-voient que les grands côtés de l’art, il y en a aussi malheureusement
-quelques-uns qui abusent de leur intelligence pour satisfaire les plus
-mauvais penchants.
-
-Combien de jeunes gens, à l’esprit faux, se croient de grands hommes
-parce qu’ils tiennent une plume, et envient jusqu’à la haine ceux
-qu’ils ne peuvent atteindre! C’est un mélange de sentiments faux et
-injustes, révoltants.
-
-Quelques-uns ont des mots particuliers; on dirait qu’ils parlent une
-langue à part.
-
-Ainsi, pour exprimer qu’ils sont satisfaits d’eux-mêmes, ils disent:
-
-«_Suis-je assez à la prestance! hein? Enfonce-t-on les fils de famille!
-Les hommes du monde sont des daims! Il n’y a que nous qui soyons sur la
-ligne._»
-
-Ils s’acharnent après les actrices, ils ne les quittent pas plus que
-leur ombre.
-
-Leur grand moyen de séduction consiste à dire aux femmes de théâtre
-qu’elles seules sont les _véritables grandes dames_.
-
-Ils vous font toutes sortes de misères. On les reçoit souvent parce
-qu’on ne peut pas faire autrement.
-
-Ils ne veulent pas de femmes dans une position modeste.
-
-C’est indigne d’eux; il leur faut les plus élégantes, les plus
-prodigues.
-
-Cela leur coûte si peu, et ils sont si complaisants; mais si l’actrice,
-presque toujours courtisane, ne jette pas sous leurs pieds son
-manteau doré de luxe et de honte, si elle ne quitte pas tout pour les
-accompagner à l’estaminet, les regarder fumer leur pipe, ils méditent
-une vengeance.
-
-Ils s’emparent d’elle, attendent derrière un rideau que le grand
-seigneur qu’elle trompe pour eux soit parti.
-
-Ils prennent sa place, boivent dans son verre le vin qu’il a laissé et
-payé.
-
-Quand ils sont ivres, ils insultent l’amphitryon.
-
-Cette vie dure quelques mois sans qu’il leur en coûte même une bonne
-parole.
-
-Ce n’est pas tout, il faut tirer parti de ce temps perdu à rire, à
-boire.
-
-On écrit un pamphlet, une pièce de vers, un feuilleton, un drame où
-l’on fait du puritanisme.
-
-Pour connaître les femmes, il faut vivre avec elles, diront-ils. Cela
-est un faux et mauvais prétexte.
-
-Des hommes d’infiniment d’esprit les jugent et les condamnent sans
-avoir vécu du produit de leur honteuse existence.
-
-Quand le moraliste est un complice qui me frappe, sûr de l’impunité, et
-qu’il n’a même pas pour excuse le semblant d’une conversion, cela me
-révolte.
-
-Je connais un de ces hommes qui vivait aux dépens de ces femmes qu’il
-accable aujourd’hui; c’est le plus implacable.
-
-Je me rends justice.
-
-Je baisse le front jusqu’à terre devant une honnête femme; je ne
-répondrais pas aux réprimandes d’un homme juste, quelque sévères
-qu’elles fussent, je lui confesserais ma vie tout entière.
-
-Je lui avouerais que j’ai fait le malheur de ceux qui m’entouraient,
-que je suis une affreuse créature, que moi et mes pareilles, nous
-devons être la terreur des honnêtes gens; mais quand un de ceux qui
-aident si souvent à la première chute m’insultera pour recevoir le
-soir chez une autre le prix de ce qu’il vient de dire de moi, je le
-regarderai en face, je lui rirai au nez en lui disant:
-
---Je vous pardonne parce qu’il faut que vous viviez. Combien vous
-a-t-on donné? Je comprends tous les marchés infâmes. Voyons: soyez
-franc et ne me dites pas que vous voulez redresser un monde que vous
-minez à sa base.
-
-Ces types sont de rares exceptions, mais ils existent.
-
-D... était un honnête homme plein de mépris pour cette littérature, et
-ce n’est pas lui qui songera jamais à faire du théâtre un tréteau pour
-une basse vengeance.
-
-
-
-
-LIII
-
-PRESSENTIMENTS.
-
-
-Ma maladie m’avait rendu toutes mes tristesses, tous mes
-découragements, toutes mes amertumes.
-
-Les jours succédaient aux jours, et je ne recevais plus de nouvelles de
-Robert.
-
-Je commençais à concevoir de sérieuses inquiétudes, lorsque je reçus à
-la fois plusieurs lettres qui, tout en me donnant des détails tristes,
-me rassuraient au moins sur sa vie.
-
-
- «18 août 1852.
-
- »Je ne sais, ma chère Céleste, si nous nous reverrons jamais!
-
- »Telle est la vie; elle est pleine de courtes joies et de longues
- douleurs, de liaisons commencées et rompues.
-
- »Par une étrange fatalité, ces liaisons ne sont jamais faites à
- l’heure où elles pourraient être durables.
-
- »On découvre le cœur que l’on cherchait la veille du jour où ce
- cœur va cesser de battre.
-
- »Mille choses, mille accidents séparent les âmes qui s’aiment
- pendant la vie; puis vient cette séparation de la mort qui
- renverse tous nos projets...
-
- »Allons, mon cœur, cesse de te plaindre et ne te laisse pas
- abattre par les douleurs du souvenir, par les espérances trompées.
-
- »Si tes douleurs sont aussi grandes que ton amour, que ton
- courage aussi soit à la hauteur de tes douleurs.
-
- »Tu es à l’autre bout du monde, et tes cris n’arriveront jamais
- pour déchirer le cœur qui te fait tant souffrir.
-
- »Et quand même ils y arriveraient, que rencontreraient-ils comme
- écho?
-
- »Peut-être des cris de joie et de fête.
-
- »Souffre donc sans te plaindre et que tes seules paroles soient
- des paroles de pardon et de tendresse.
-
- »Cet amour n’est-il pas plus beau, plus pur dans ce pays, loin de
- ces joies, de ces rires, de ces orgies qui pouvaient le souiller
- et l’humilier par leur contact, loin de ce Paris, loin de ce
- monde où le dévouement est une sottise, la tendresse une folie,
- la fidélité un ridicule.»
-
-
- «19 août 1852.
-
- »Je suis si souffrant, que le découragement s’empare de mon âme.
-
- »Le bateau qui a dû partir d’Angleterre quinze jours après nous
- n’arrive pas.
-
- »Je ne puis partir pour les mines dans l’état où je suis, et
- d’un autre côté, je voudrais voir arriver ce bâtiment par lequel
- j’espère recevoir quelques nouvelles de France.
-
- »J’ai écrit à mes parents la position dans laquelle je me trouve,
- et puis j’attends aussi M. L..., ce jeune homme dont je vous ai
- parlé dans mes premières lettres.
-
- »Mes nuits sont atroces, toujours des rêves, des cauchemars, où
- votre image est mêlée.
-
- »On dirait qu’elle s’assied à mon chevet, et qu’elle prend
- plaisir à me déchirer le cœur.
-
- »Je me lève, et quoique bien faible, je reprends la plume pour
- vous écrire.
-
- »Les mots me manquent pour rendre ma pensée, et pourtant mon cœur
- aurait tant de choses à vous dire, je voudrais tant vous voir,
- causer longtemps avec vous.
-
- »Je sais que mes plaintes vous importunent et qu’elles ne
- réveilleront pas un amour éteint dans votre cœur; mais j’aime à
- me nourrir de mes angoisses.
-
- »Je voudrais pouvoir vous en exprimer toute la violence.
-
- »Oh! si j’étais aimé! je trouverais, pour vous parler, un langage
- digne du ciel.
-
- »Les mots me manquent parce que votre âme ne peut comprendre mon
- âme.
-
- »Je n’en puis plus.
-
- »La souffrance physique brise mon moral; je suis si seul, je
- n’ose pas même demander un médecin, je ne pourrais pas le payer.
-
- »Et ce vaisseau qui doit amener L..., et les lettres qui
- n’arrivent pas!
-
- »Il est si doux, quand on souffre, d’avoir un ami.
-
- »Il m’a témoigné de l’affection, sa présence serait pour moi une
- grande consolation.
-
- »Pourvu que vous soyez heureuse!»
-
-
- «26 août 1852.
-
- »Point de nouvelles! point de navire!
-
- »Je croyais vous annoncer par cette lettre mon départ pour les
- mines, mais je ne puis quitter Sidney sans avoir reçu quelques
- nouvelles de France.
-
- »Céleste, Céleste, je mérite au moins un souvenir de vous, et
- si mon nom vient quelquefois se mêler à vos joies et à vos
- plaisirs, tâchez au moins de conserver pour lui un respect que
- vous lui devez.
-
- »J’attendrai encore quelques jours, jusqu’à la fin de la semaine,
- et si ce navire que j’attends n’arrive pas, je me mettrai en
- route pour les mines.»
-
-
- «Sidney, lundi, 20 septembre 1852.
-
- »Je monte à cheval dans une heure.
-
- »J’ai employé mes dernières ressources; après avoir vendu tout ce
- que j’avais pour acheter un cheval, je pars pour les mines.
-
- »Je vais dans l’intérieur des terres, à deux cents lieues d’ici.
-
- »Il me faut de onze à quinze jours pour arriver.
-
- »J’ai un pressentiment que je n’en reviendrai pas.
-
- »Outre la fatigue du voyage, c’est un métier si dur, que je ne
- crois pas pouvoir y résister, et si j’y résistais, il y a trop de
- chances contre moi pour y réussir.
-
- »Je ne veux pas me mettre en route, Céleste, sans t’adresser mes
- derniers adieux, toi qui as été le seul amour de ma vie et dont
- le souvenir et la pensée ne me quitteront qu’avec la vie.
-
- »On dirait que mon amour pour toi s’est augmenté en raison du mal
- que tu m’as fait.
-
- »Je t’aime aujourd’hui comme je t’ai toujours aimée.
-
- »Plains-moi, car je souffre bien, et respecte un souvenir qui est
- le seul beau que tu puisses conserver.
-
- »Je devrais te haïr et je t’adore.
-
- »Adieu, idole de ma vie! Je t’envoie ce dernier souvenir comme si
- je ne devais jamais te revoir. Pourquoi le désirer?
-
- »Qu’aurais-tu à me donner maintenant?
-
- »Quand j’avais tout ce qui aurait pu te rendre fière de mon
- amour, tu l’as dédaigné.
-
- »Aujourd’hui je suis ruiné, mes cheveux blanchissent, mon cœur
- est brisé, l’avenir est donc fini.
-
- »Adieu, adieu, je t’aime! adieu, je te pardonne.
-
- »Je jette cette lettre à la poste, en m’en allant à Sidney.
-
- »Adieu, n’oublie pas qu’à l’extrémité du monde, il y a un cœur
- qui ne bat que pour toi. Adieu!
-
- »ROBERT.»
-
-
-J’écrivais souvent à Robert, mais combien mes lettres étaient loin
-d’égaler la brûlante éloquence des siennes.
-
-Elles ne ressemblaient en rien à celles que je lui avais adressées
-autrefois dans le Berry; les premières étaient ardentes, passionnées,
-les secondes étaient froides et décolorées.
-
-Etait-ce une marque d’indifférence? tout le monde l’aurait cru,
-lui-même peut-être m’en accusait; mais le cœur des femmes est une
-énigme, et tout le monde se serait trompé.
-
-Seulement mon âme était trop troublée, trop profondément malade pour se
-répandre au dehors.
-
-Robert en face de sa douleur et des magnificences de la nature, les
-yeux fixés sur l’Océan, m’écrivait des lettres admirables de poésie et
-de tendresse! et moi, perdue au milieu de mille tracasseries, livrée à
-mille impressions qui torturaient ma vie, je me repliais sur moi-même,
-et je n’avais de force que pour une muette douleur.
-
-D’ailleurs, je ne savais pas où était Robert.
-
-Je me demandais si mes lettres pourraient jamais lui parvenir.
-
-C’est sans doute une infirmité de ma nature, mais cette incertitude
-glaçait ma pensée.
-
-Le temps, qui est le maître de tout, avait dissipé mon mal mieux que
-l’art des médecins.
-
-Comme toujours aussi, ma convalescence physique avait amené une sorte
-de convalescence morale.
-
-Je reprenais un peu de confiance et de courage.
-
-Les blessures que Robert m’avait faites se cicatrisaient peu à peu.
-
-S’il n’eût pas été si malheureux, cela eût été plus long, peut-être
-cela aurait-il duré toute ma vie, mais il devait tant souffrir que,
-lorsqu’une des mauvaises pensées qui m’avaient rendue pendant deux ans
-complice de sa ruine venait traverser mon esprit, je la chassais, et
-malgré moi, je sentais revenir pour lui une tendresse que la vengeance
-avait mal étouffée.
-
-Les femmes qui, comme moi, ont violé les lois de la pudeur, sont
-forcées de rougir de leurs pensées comme de leurs actions.
-
-L’image de Robert n’était pas la seule qui vînt s’offrir à mon esprit.
-
-J’avais écrit plusieurs lettres à Richard, et ces lettres étaient
-restées sans réponses.
-
-J’étais bien sûre pourtant qu’il ne m’oubliait pas; mais il était dans
-la nature de cette âme douce et tendre de se nourrir de sa mélancolie
-dans la solitude.
-
-Pendant son voyage en Californie, il était resté deux ans sans m’écrire.
-
-Je n’avais pas le droit d’imposer mon souvenir à cette âme souffrante.
-
-Il vivait dans mon cœur, tombe bien indigne de lui. Pauvre Richard!
-
-Si je ne lui ai pas donné tout l’amour qu’il méritait, s’il doit
-désormais rester étranger à ma vie, je lui garderai une grande place
-dans ma reconnaissance.
-
-Je n’ai jamais souffert par lui.
-
-J’ai souvent maudit l’amour que j’avais pour Robert, amour qui nous
-perdait tous deux, car, à force de me faire souffrir des inégalités de
-son caractère, il avait tué, étouffé ma passion, ma confiance, mon cœur
-s’était flétri, endurci, à force d’humiliations; me croyant sans cesse
-attaquée, j’étais toujours en révolte.
-
-J’aimais Richard comme un frère, j’aurais voulu pouvoir lui rendre
-service au prix de mon sang.
-
-Enfin, son souvenir était le parfum de ma vie, comme la nuit passée
-chez Robert avec une rivale en avait été l’enfer.
-
-Il continuait de s’opérer en moi une grande transformation, mais rien
-n’était plus variable que mon humeur.
-
-Parfois il me prenait des envies d’aller vivre dans un coin, seule,
-comme une bête sauvage.
-
-Pauvre folle! n’avais-je pas ma chaîne à porter?
-
-Il me fallait simuler la gaieté quand je mourais d’envie de pleurer,
-vendre les sourires que je n’avais plus.
-
-Il me fallait répondre à toutes ces femmes qui me demandaient:
-
---Eh bien! où en sont vos procès?
-
---Ils vont à merveille, je suis sûre de les gagner tous.
-
-Quand, au fond de l’âme, j’étais dévorée d’inquiétude, obligée de subir
-des amis importuns qui pouvaient me protéger ou me conseiller, entendre
-des déclarations absurdes.
-
-Lorsqu’une femme est passable, on s’impose à elle, on ne lui donne
-rien, on ne lui laisse que la latitude de tomber un peu plus bas.
-
-Il faut alors être rusée et devenir un profond diplomate, pour résister
-à toutes ces prétentions sans heurter ceux qui les ont.
-
-Le plus acharné de mes ennemis était un amoureux éconduit.
-
-Parfois, je formais le projet d’aller à l’étranger.
-
-Ne pouvant m’échapper à moi-même, je voulais au moins échapper au pays
-où j’avais gaspillé mon existence.
-
-Je retrouve la trace de ces préoccupations dans une de mes lettres à
-Robert.
-
-Je trouve aussi la trace des mouvements de colère que le souvenir du
-passé me donnait quelquefois contre lui.
-
-
- «Il est neuf heures du soir.
-
- »Je suis près du feu, dans ce cabinet de toilette où cette femme
- était le jour où j’ai tant pleuré, sur ce lit qui aujourd’hui me
- fait l’effet d’une tombe.
-
- »Depuis ce jour-là, je t’ai revu à mes pieds, tu l’as quittée
- pour moi; mais, depuis, je n’ai jamais été heureuse, le souvenir
- de quelques heures a tué toute ma vie avec toi.
-
- »Et quand je pense à ta faiblesse pour cette femme, à la manière
- dont tu me laissas partir, mon cœur bat, ma tête brûle.
-
- »Je ris et je suis heureuse de ta _misère_.
-
- »Ah! j’ai tant souffert! et cette cicatrice qui vous a fait rire
- tous deux de moi me fait si souvent mal!
-
- »Je n’ai pourtant pas le cœur haineux, mais je déteste cette
- créature à qui j’ai demandé miséricorde et à qui le bruit de
- cette scène a fait une auréole.
-
- »Je ne vivrai probablement pas assez pour voir leur misère, à
- ces belles railleuses; mais si je survis à toutes mes peines,
- l’avenir qui les attend me vengera.
-
- »Dès que mes procès seront terminés, je vais faire un grand
- voyage, je quitterai ce pays, j’irai à l’étranger.
-
- »Je n’ai pas voulu faire d’engagement pour ici, ni pour Londres.
-
- »Londres, c’est trop près.
-
- »Une fois tout terminé, je partirai.
-
- »Aller près de toi, c’est impossible, ce serait rejoindre nos
- misères.
-
- »Tu ne feras rien dans ce pays que des années d’exil.
-
- »Je ne serai plus là quand tu reviendras; morte ou partie, mon
- âme sera près de toi pour te dire:
-
- »--Courage; tu dois espérer, tu es jeune encore, tu as des frères
- et des sœurs millionnaires; ils ne peuvent t’abandonner, ils ont
- voulu te faire subir une épreuve; ils ne la croyaient pas si
- rude; ils ont des cœurs pleins de noblesse, ils t’ouvriront les
- bras.
-
- »Pour toi, il y a encore une étoile à l’horizon, ne la quitte
- plus des yeux; ton âme était pleine de piété, fais remonter tes
- pensées à Dieu.
-
- »Pour moi, tout est nuit; j’ai le pressentiment que tu ne m’aimes
- plus, que la misère a arraché de ton cœur un amour qui n’était
- pas fait pour moi; une autre m’a peut-être remplacée; si elle te
- rend heureux, tant mieux.»
-
-
-Mes lettres, du reste, n’étaient pas toujours amères.
-
-Il y en avait de bonnes et tendres, je lui disais:
-
-
- «Si tous ces maudits procès étaient finis, je quitterais un monde
- qui me dégoûte, que je méprise, parce que c’est le pire de tous
- les mondes.
-
- »Il s’enorgueillit de ses ridicules, c’est le vice sans besoin,
- sans passion, sans excuse.
-
- »L’impudence, la dépravation président à tout ce qu’il appelle
- ses fêtes, ses plaisirs.
-
- »On rougit de soi-même, quand le besoin vous rive à ses côtés.
-
- »Si vous m’en trouviez encore digne, j’irais vous rejoindre aux
- antipodes.
-
- »Vous serez vieux, dites-vous; eh bien, tant mieux, je ne vous en
- aimerai pas moins.
-
- »Vous serez tout à moi; nous irons nous enfermer dans un coin du
- monde.
-
- »Personne ne se souviendra de notre jeunesse, nous l’oublierons
- nous-mêmes.
-
- »Je viens d’être bien malade, j’ai eu peur de mourir, uniquement
- à cause de vous; je craignais de ne plus vous revoir.
-
- »A vous ma vie! Puisse-t-elle être assez longue pour racheter le
- passé.»
-
-
-En attendant, la route théâtrale que je suivais était si aride, que
-j’avais souvent envie de m’arrêter.
-
-Je crois que, sans Page, j’aurais abandonné le théâtre.
-
-Malheureusement, elle tomba subitement malade et quitta les Variétés.
-
-Ma seule amie partie, l’ennui me prit plus fort que jamais.
-
-Je cherchais une distraction dans mes ennuis mêmes; à force de répondre
-aux attaques dirigées contre moi par mes adversaires, de faire des
-notes sur ma vie, notes indispensables à mes procès, je finis par
-prendre goût à ce griffonnage.
-
-Je me défendais mieux en écrivant qu’en parlant. J’apportais, en
-présence des injustices dont j’étais victime, une ardeur fébrile qui
-gagnait ceux qui s’intéressaient à moi.
-
-Un moment pourtant, je crus encore une fois tout perdu; la ruse,
-le croirait-on, était du côté des hommes; rien ne les arrêtait, et
-je cherchais souvent dans ma pensée s’il n’y avait pas une cause
-mystérieuse à cette guerre acharnée, déloyale.
-
-La haine semblait égarer la raison de ceux qui me poursuivaient.
-
-J’ai dit qu’en mon absence, on était entré chez moi, qu’on avait
-ouvert mes meubles, compulsé mes papiers, mes lettres les plus intimes
-et pris tout ce qui semblait devoir être des armes contre moi.
-
-Je déposai de nouvelles plaintes au parquet, mais la justice a
-tellement à faire qu’un instant je crus qu’elle s’arrêterait à moi.
-
-J’étais sur le point de renoncer à tout, lorsque des attaques
-injurieuses dirigées contre Robert me rendirent toute mon énergie.
-
-Il ne s’agissait que de mon argent; pour lui, il s’agissait de
-l’honneur.
-
-On l’accusait d’avoir fait des actes frauduleux.
-
-On disait que, prévoyant sa ruine, il m’avait prise pour son prête-nom.
-
-Les procès recommencèrent, pendant trois mois les journaux ne
-s’occupèrent que de cette affaire et soudèrent ainsi publiquement au
-mien un nom honorable, et qui ne pouvait être déclassé parce qu’il
-s’était ruiné, et puis Robert était exilé et si malheureux qu’il avait
-déjà expié une partie de ses torts.
-
-Je ne pouvais l’entendre insulter et je tâchais de me faire éloquente
-pour le défendre.
-
-Je dois dire que si un ami, un parent l’avait secouru de quelque
-mille francs à cette époque, tout cela se serait arrangé sans mon
-intervention, et mon nom ne se serait pas trouvé à chaque instant uni
-au sien pour le flétrir.
-
-Quelques lettres écrites par moi à Robert et saisies chez moi, avec des
-papiers qu’il m’avait laissés en partant, figurèrent aux procès; elles
-furent imprimées dans le _Droit_, et on me les contesta.
-
-Elles étaient trop jolies, disait-on, pour émaner de mon cerveau; on me
-les avait dictées, faites, que sais-je?
-
-J’éprouvai de la peine à me voir discuter jusqu’à mes pensées; mais
-au lieu d’affaiblir mon courage, cela me rendit plus ardente, plus
-réfléchie.
-
-Je commençai à comprendre que la vie laborieuse vous aidait à tout
-supporter; les tourments même deviennent un intérêt de tous les
-instants.
-
-Je ne dormais plus, je mangeais à peine, mais j’avais un but: prouver
-que ce je possédais était à moi, que Robert avait pu être léger, mais
-qu’il était incapable d’une fourberie, d’avoir eu même la pensée
-des odieux calculs dont on l’accusait, et enfin défendre une petite
-fortune qui devait assurer mon avenir et me donner les moyens d’élever
-honorablement l’enfant que Dieu semblait m’avoir envoyé.
-
-J’ai dit que, dans toutes les phases heureuses ou malheureuses de mon
-existence, j’avais l’habitude d’écrire mes impressions.
-
-Un ami m’avait engagé à reprendre toute ma vie passée, à faire une
-confession qui pourrait éclairer mes juges.
-
-J’écrivis donc ma vie entière, espérant rendre ma défense plus facile.
-
-Quelques années plus tôt, je n’aurais pas compris ce que l’on me
-demandait; quelques années plus tard, il n’aurait plus été temps.
-
-Mais au moment de cette fermentation de mon esprit, je mesurai du
-regard les difficultés sans pâlir.
-
-Etudier le jour, écrire la nuit, rien ne m’arrêtait.
-
-Je me suis mise à ce travail et j’y ai trouvé un intérêt qui m’a
-surprise et enchantée.
-
-En repassant ma vie, j’étais étonnée de voir les amertumes s’en adoucir.
-
-Je découvrais en moi deux ressources dont je ne m’étais pas doutée,
-et je compris qu’il pouvait y avoir, en dehors des mouvements d’une
-existence agitée, de la joie et du bonheur.
-
-J’avais comme un pressentiment que le dénoûment de ma vie se préparait.
-
-Non-seulement mes souvenirs me rappelaient le passé, mais un hasard
-heureux semblait évoquer autour de moi les personnes pour qui j’avais
-gardé de l’affection.
-
-Un jour, ma femme de chambre m’annonça qu’il y avait dans le salon un
-militaire qui voulait me parler.
-
---Je lui ai demandé son nom, me dit-elle.
-
-Mais il m’a répondu:
-
---Votre maîtresse doit l’avoir oublié.
-
-Piquée par la curiosité, j’allai au-devant du mystérieux visiteur.
-
-Jugez de ma surprise; c’était Deligny! Deligny qu’on m’avait dit mort!
-Deligny bien portant et en costume d’officier! Je fis trois fois le
-tour de sa personne avant de lui dire un mot.
-
---Ah çà! dit-il, est-ce que vous ne me reconnaissez pas? Faut-il que je
-vous donne ma carte?
-
---Si, je vous reconnais bien, mais je ne suis pas fâchée de vous
-entendre causer un peu. On m’avait dit que vous étiez mort.
-
---Moi! dit-il en riant, je vous aurais envoyé un billet de faire part;
-mais, Dieu merci, je me porte bien, je suis à Paris depuis deux jours,
-c’est le temps qu’il m’a fallu pour vous déterrer. Voulez-vous me
-permettre de vous embrasser?
-
---De grand cœur.
-
---Hein! me dit-il, en se posant sur la hanche, je suis changé. Oh!
-c’est qu’il fait chaud là-bas, et j’ai mangé pas mal de vache enragée.
-C’est égal, c’est fait et je n’en suis pas fâché! Je suis caserné à
-l’Ecole militaire. Je suis en petite tenue, aujourd’hui, ajouta-t-il
-en faisant un tour sur lui-même; il y a la grande tenue qui est
-très-belle, je la mettrai la première fois que je viendrai vous voir,
-si vous le permettez.
-
---Mais certainement, mon bon Deligny, tant que cela vous fera plaisir;
-vous avez l’air si joyeux que je n’ai pas besoin de demander si vous
-êtes heureux. Êtes-vous toujours querelleur?
-
---Il n’y a rien de changé, me dit-il, en me prenant les mains, et mon
-affection pour vous moins que tout le reste.
-
-Comme je riais d’un air incrédule, il reprit:
-
---Il n’y a pas grand mérite à ne pas changer d’amour dans ce pays-là,
-où les femmes ressemblent à de la réglisse noire, et quand on leur
-parle de trop près, on a toutes les chances possibles pour qu’un
-Bédouin de mari vous envoie une balle dans la tête en guise de réponse;
-et puis ce n’est pas là le motif, mais je n’aimerai jamais une autre
-femme que vous.
-
-Je me mis à rire. Il reprit:
-
---Je m’entends, il y a amour et amour. Quelquefois on se moque de moi
-au quartier, mais je leur réponds que je ne suis pas le seul. On ne dit
-plus rien, parce qu’on sait bien que je n’entends pas la plaisanterie
-sur votre compte. Et vous, êtes-vous heureuse, Céleste?
-
---Oui, mon ami, très-heureuse de vous voir.
-
---Vrai, me dit-il, en m’embrassant les mains, eh bien, tant mieux! Je
-n’osais pas venir, car je sais que vous êtes actrice, que vous avez une
-cour nombreuse, que vous avez des voitures, des chevaux. A propos, je
-voudrais bien vous voir jouer. Ah! vous ne savez pas, ce pauvre Médème
-est mort, il a été tué en duel. Tout le monde a cru que c’était moi.
-
---C’est pour cela qu’on était venu me le dire. Pauvre garçon, il était
-si doux.
-
---Ah! bah! il ne faut pas y penser. Cela peut arriver à tout le monde;
-il vaut mieux finir comme cela qu’entre les mains des médecins. Mais
-il se fait tard, et je dîne en ville, il faut que je vous quitte. Au
-revoir, ma bonne Céleste, nous dînerons ensemble un de ces jours; je
-vous présenterai de mes amis, de bons enfants. Ils vous connaissent,
-j’ai assez parlé de vous là-bas. Adieu, à bientôt!
-
-Je le regardai partir. Je ne puis vous dire le plaisir que j’éprouvais
-à lui voir l’air si heureux.
-
-Je ressentis une véritable joie, ce qui ne m’était pas arrivé depuis
-longtemps.
-
-J’avais aussi l’espérance qu’on avait envoyé quelques secours à mon
-pauvre Robert; mes illusions à ce sujet ne devaient pas être de longue
-durée.
-
-Au moment où Deligny sortait, on me remit un paquet de lettres venant
-d’Australie.
-
-Je brisai le cachet avec un pressentiment douloureux, j’étais sûre que
-leur lecture devait m’affliger.
-
-
-
-
-LIV
-
-LES MINES D’AUSTRALIE.
-
-Journal d’un mineur.
-
-
- Je suis parti de Sydney à huit heures du matin avec un Français,
- M. Malfil..., qui, comme moi, se rend aux mines.
-
- La route jusqu’à Paramatta est charmante.
-
- Je n’ai de chance en rien. Mon cheval commence à se blesser sur
- la croupe et aux reins.
-
- Déjeuner à Paramatta dans une auberge remplie d’indigènes ivres.
-
- Nous nous remettons en route et nous arrivons au bac de Peurith,
- après avoir fait dix milles.
-
- Nous traversons une rivière.
-
- Le paysage change de nature et devient plus abrupte.
-
- La route monte et côtoie des ravins d’une profondeur immense.
-
- Nous entrons dans une forêt d’arbres gigantesques, comme je n’en
- ai jamais vus en Europe.
-
- Par moment l’œil plonge dans des gorges à perte de vue, et à
- mesure que nous nous élevons, nous découvrons en nous retournant
- les plaines et les prairies que nous avons parcourues.
-
- Toutes les fois que mon imagination s’exalte, mon cœur et mes
- pensées se reportent vers Céleste.
-
- J’ai cueilli une petite branche d’une délicieuse bruyère sur le
- bord du chemin, me promettant de la lui envoyer dans ma première
- lettre.
-
- A six heures du soir, nous avons été pris par la pluie et par la
- nuit.
-
- Plus on s’éloigne de Sydney, plus les chemins sont mauvais;
- enfin, moitié à pied, moitié à cheval, nous sommes arrivés à sept
- heures du soir à Blue.
-
- Mon pauvre cheval est complétement abîmé sur le dos.
-
- Cependant, grâce à un bon feu pour moi, une bonne paille pour mon
- cheval, nous pourrons, j’espère, recommencer demain.
-
- Sur les quatre heures et demie, nous avons rencontré un break à
- quatre chevaux revenant de Bathurst.
-
- La voiture était escortée.
-
- C’est celle qui rapporte l’or.
-
- Nous nous croisons aussi avec quelques diggers (mineurs) qui
- reviennent à cheval, et nous en trouvons un assez grand nombre
- campés au milieu des bouches avec des feux immenses autour de
- leurs voitures et de leurs chevaux.
-
- Ces campements sont très-originaux, et surtout la nuit, ils font
- l’effet le plus singulier.
-
- On dirait des camps de voleurs au milieu de ces bois immenses.
-
- J’ai assisté à un spectacle si étrange, si nouveau pour moi, que
- je vais essayer de le décrire.
-
- La nuit était belle.
-
- Dans un ravin solitaire, sur les bords d’un petit creech, cinq
- mineurs étaient réunis.
-
- La lune se promenait radieuse dans le ciel, et ses brillants
- rayons, passant à travers les branches de ces gigantesques pins,
- venaient se mêler à la rouge lueur d’un feu autour duquel ces
- cinq associés étaient groupés.
-
- Ils venaient de prendre le thé.
-
- Les figures et les accoutrements de ces individus étaient des
- plus extraordinaires; jamais Schiller n’a rêvé pour ses brigands
- des visages plus basanés, des barbes et des cheveux plus touffus
- et plus incultes.
-
- Jamais le crayon du fantaisiste Callot n’a trouvé des haillons
- plus souillés, des chaussures plus sordides.
-
- Chaque individu était un arsenal complet: pistolets, revolvers,
- couteaux, poignards, rien ne manquait à leurs ceintures; ainsi
- affublés, ils auraient été les types les plus grotesques sur un
- théâtre du boulevard; dans une forêt d’Australie, ils étaient
- effrayants.
-
- C’étaient pourtant d’inoffensifs diggers (mineurs) digérant
- un maigre souper après une journée de travail.
-
- La conversation était bruyante, les gestes vifs et saccadés.
-
- Je crus un moment qu’ils se disputaient plutôt qu’ils ne
- discutaient.
-
- Un de ces hommes était étendu sur l’herbe, la tête appuyée sur le
- tronc d’un arbre, il paraissait souffrir beaucoup.
-
- Ses camarades l’appelèrent Meurice en lui offrant à boire.
-
- Meurice était plus distingué que les autres; mais la maladie
- avait dû faire des ravages considérables sur lui; il était plus
- pâle que la lune, ses joues étaient creuses, son œil presque
- éteint.
-
- Il semblait ne prendre aucune part à la conversation de ses
- camarades.
-
- --Paul, dit-il à l’un d’eux, j’ai soif.
-
- Paul jeta sur lui un regard plein d’intérêt et de pitié; il lui
- passa une tasse en fer-blanc remplie d’un mélange de thé et
- d’eau-de-vie bien chaud, qu’il avala d’un trait.
-
- --Veux-tu un grog, Cartahu? demanda Paul à un gros garçon qui
- regardait le petit morceau d’or empilé dans sa bourse de cuir.
-
- La journée avait été fructueuse; le contentement était dans les
- yeux de Cartahu.
-
- La figure de Paul était froide et contrastait avec celles de ses
- compagnons.
-
- Ses cheveux et sa barbe étaient gris, des rides profondes
- sillonnaient son front; vieilli avant l’âge, on voyait qu’il
- cherchait plutôt l’oubli que l’ivresse.
-
- Une bouteille d’eau-de-vie circulait de main en main et de bouche
- en bouche.
-
- Nos trois autres compagnons allaient remplir la bouteille chaque
- fois qu’elle était vide à un baril placé sur une petite hauteur
- à cinquante pas environ.
-
- L’ivresse commençait chez tous; Paul lui-même buvait par larges
- gorgées.
-
- --Allons, disait-il chaque fois en buvant: cherchons, non pas
- comme eux, l’oubli, mais la goutte de poison qui donne le repos
- éternel. Allons, camarades, buvons encore un coup, aux amis
- absents, à nos souvenirs, à notre douleur, à nos espérances.
-
- --Tiens, s’écria Cartahu, une idée; à nos dernières maîtresses.
-
- Deux ou trois bouteilles d’eau-de-vie furent versées dans un
- large plat en fer-blanc qui sert à essayer la terre au lavage; on
- y mit le feu; ce punch horrible de force fut englouti comme de
- l’eau pure, tant ce monde était au même niveau.
-
- Meurice et Paul seuls ne hurlaient pas.
-
- Meurice râlait dans un coin; Paul était comme abruti, l’œil fixe
- et un dédaigneux sourire errait sur ses lèvres.
-
- --Je demande la parole pour le Faucheux, reprit Cartahu, en
- désignant un homme bâti comme une asperge montée. Parle, dit
- Cartahu, Mobile nous contera quelque chose après.
-
- --J’ai soif, râla Meurice.
-
- --A l’ordre, répondit Cartahu.
-
- --Passez la tisane au sentimental, ajouta Mobile en tendant
- une tasse pleine de grog, et qu’il étouffe ses soupirs avec sa
- coqueluche.
-
- --Gentlemen, exclama le Faucheux, voilà plus d’un an que nous
- piochons ensemble, dormons sous la même tente aussi mal que peu
- confortablement.
-
- Le magot de la société s’arrondit, l’instant d’une séparation
- aussi douce que cruelle approche.
-
- Personne n’a jamais parlé de son passé, c’est tout simple, on a
- ses petits secrets qu’on n’aime pas à divulguer.
-
- En passant la ligne, on prend à la frontière un nouveau
- passe-port, un nouveau nom et une nouvelle existence.
-
- Mais l’avenir, gentlemen, l’avenir avec sa fortune que nous
- touchons du doigt, comment chacun entendrait-il cette nouvelle
- existence?
-
- Allons, enfants de la patrie, le jour des confidences est arrivé;
- que chacun débite son petit chapelet et redemande que l’auteur du
- plan le plus original soit promené en triomphe autour de ce sacré
- feu!
-
- --Hourra! hurlèrent Mobile et Cartahu.
-
- --Pour donner le bon exemple, j’aurai l’honneur, continua le
- Faucheux, d’exposer à l’honorable assemblée mon plan d’avenir.
-
- Je demande, avant de commencer, afin de clarifier mes idées, je
- demande un tour de grog.
-
- L’eau-de-vie circula de nouveau.
-
- --Je brûle et j’ai soif, murmura Meurice.
-
- --Voilà du lolo pour l’enfant qui pleure, dit Mobile en passant
- une tasse à Meurice qui, dévoré par la fièvre, avala d’un trait.
-
- --Messieurs, reprit le Faucheux, dans un mois, le temps de notre
- association sera fini, nous liquiderons, et pour ma part, je vous
- tire ma révérence.
-
- Je vais à Paris, centre des grandes opérations, et où
- l’intelligence est sûre de réussir.
-
- Les meilleurs claims[1], messieurs, se trouvent encore entre la
- place de la Madeleine et la porte Saint-Denis.
-
- [1] Trous à exploiter.
-
- On y spécule sans danger sur la bonne foi et le malheur; la
- spéculation, quelquefois le tripotage, change votre monaco en
- cinq bons sous.
-
- Avec l’argent, on aspire aux honneurs; je suis bientôt entouré
- d’hommages et d’égards; je vois le monde, le monde me voit; des
- grands seigneurs me serrent la main, se prosternent devant moi
- ou plutôt devant ma caisse; des duchesses, des marquises font
- antichambre chez moi.
-
- Sous le poids de l’or, tout plie; les épines dorsales les plus
- rétives deviennent les plus flexibles. Quand Scribe composa ce
- vers:
-
- L’or n’est qu’une chimère,
-
- il était gris ou n’avait pas un radis en poche.
-
- Enfin, un jour, quand la confiance publique, cette grande
- éhontée, est à son apogée, quand ma caisse est pleine des dépôts
- de tous ces petits et niais spéculateurs, je prépare le grand
- escompte des livres où la justice n’a rien à faire, je suis la
- victime de la fièvre générale des spéculations; enfin je dépose
- mon bilan, donne 25 pour cent, obtiens mon concordat, et je me
- retire ruiné, victime de l’impulsion que j’ai voulu donner à
- l’industrie, avec quelques millions, débris que mes créanciers
- ont bien voulu m’abandonner, hein!
-
- --Hourrah! crièrent Mobile et Cartahu, un tour de cognac! et la
- bouteille passa.
-
- --J’ai soif, je souffre! murmura Meurice dans le délire de la
- fièvre.
-
- Paul était immobile et fixe comme une statue de pierre, les dents
- serrées et les yeux haineux.
-
- Cartahu, à la mine abrutie, fit signe qu’il voulait parler;
- il plongea la moitié de sa main dans sa bouche à seule fin de
- retirer une énorme chique de tabac, envoya cinq ou six jets de
- noire salive dans le brasier et, d’une voix de tragédien anglais,
- s’expliqua en ces termes:
-
- --Toutes ces bricoles ne valent pas un vieux biscuit moisi.
-
- Pour moi, voilà mon plan:
-
- J’arme un joli brick de guerre, je racole une vingtaine de
- chenapans, vrais risque-tout.
-
- Je me risque, m’expédie pour Guam et je vais chercher du dehors
- des passes de Port-Philippe.
-
- Le premier gros clipper qui passe, je le soulage des cent ou cent
- cinquante mille onces d’or qu’il a à bord et je vogue après vers
- des rives enchantées.
-
- Puis, s’adressant à Mobile:
-
- --Dis donc, Parisien, veux-tu être de mon bord?
-
- --Ça me va, répond ce dernier; mais à condition que, le coup
- fait, nous allons en Turquie, nous nous établissons pachas, nous
- achèterons des _zouris_, des esclaves, des _obélisques_, et que
- nous nous roulerons dans des torrents de volupté. Je veux fumer
- une bouffarde de quinze pieds de long et ne me nourrir que de
- _pastilles du sérail_, enfin une vie de pacha Monte-Christo.
-
- --On y est, dit Cartahu; passez-moi l’eau-de-vie.
-
- --Moi, je retournerai à Paris, dit Paul, j’ai des comptes à
- régler.
-
- --Moi, murmura Meurice, je n’irai nulle part; je vais mourir là,
- j’étouffe.
-
- L’ivresse était arrivée à son comble; les chants, les cris, les
- gestes, les hurlements de Cartahu, de Mobile et de le Faucheux
- continuèrent jusqu’à ce qu’épuisés, ils tombassent à terre.
-
- L’écho répétait encore les éclats de rire des mineurs, quand tout
- à coup une voix aigre et nasillarde se fit entendre, et un homme
- de cinquante à cinquante-cinq ans, grand, maigre et efflanqué,
- s’avança et se plaça près du feu.
-
- --_Per Bacco!_ on s’amouse ici, _buena sera, signori_, ne vi
- dérangez pas.
-
- Une espèce de grognement fut la seule réponse qu’il obtint.
-
- L’arrivant promena autour de lui un regard inquisiteur.
-
- --Hum! dit-il, on fait bombance, on a de l’or.
-
- Les traits de cet homme étaient taillés à angles aigus et ses
- petits yeux enfoncés sous une voûte d’épais sourcils brillaient
- d’un éclat sinistre.
-
- Sa maigreur était affreuse, et sous ses sordides habits, flottant
- autour de ses membres, on aurait dit un fil de fer.
-
- Il se frottait les mains devant le foyer en faisant craquer ses
- doigts.
-
- Il avait pour tout bagage une couverture de laine, roulée en
- porte-manteau sur ses épaules, et à la main un sac de serge verte
- dans lequel on découvrait un violon.
-
- --Tiens, vieux secco, dit Mobile en lui tendant la bouteille,
- bois-moi ça sans répandre.
-
- L’inconnu prit la bouteille à moitié pleine et la vida d’un trait.
-
- --Quel avaloir! dit Cartahu, v’là mon maître.
-
- --Dis donc, l’Italien, demanda le Faucheux, qu’est-ce que t’as
- dans ce vieux sac?
-
- --_Caro mio_, un _violino_.
-
- --Eh bien, vieux, joue-nous quelque chose, que nous riions un
- peu. Ohé! place au bal, nous allons faire sauter un peu notre or.
-
- Ces trois hommes cherchaient à trouver sur leurs jambes
- vacillantes un équilibre; impossible.
-
- L’inconnu tira son violon du sac sans se faire prier, un violon
- noir comme de l’ébène, fendu et décollé dans plusieurs endroits;
- les cordes étaient rapiécées et remplies de nœuds.
-
- --Oh! ce sabot! Dis donc, vieux parchemin, s’écria Cartahu, il a
- eu des malheurs, ton crin-crin?
-
- --Eh! non, vois-tu pas qui s’embête dans sa compagnie, il bâille
- de tous côtés, répondit le Faucheux.
-
- --_Patienza!_ dit l’inconnu en passant de la colophane sur les
- rares soies de son archet. _Patienza, figli miei_, l’instrument
- est vieux, mais il est délicioso, vi verrez, _patienza!_ et il
- préluda pour l’accorder.
-
- --Ah! cette crécelle, dit le Faucheux. Dis donc, Paganini, ta
- bête est enrhumée.
-
- Sans répondre à toutes ces interpellations, l’inconnu commença
- une espèce de ronde, il était de première force.
-
- Le motif fut d’abord joué dans toute sa simplicité, ensuite le
- virtuose se mit à broder sur son thème les variations les plus
- compliquées.
-
- L’œil pouvait à peine suivre le mouvement rapide de son archet;
- sous ses doigts de fer, l’instrument riait, pleurait, grinçait,
- sifflait; tantôt ce son était plaintif comme le murmure du vent
- à travers les feuilles, tantôt criard comme le vagissement d’un
- enfant, quelquefois sec et aigre comme le grincement d’une
- vieille girouette, souvent rauque et agaçant comme le diamant
- coupant le verre.
-
- Cartahu, Mobile et le Faucheux, surexcités par l’eau-de-vie et
- par la danse, se livraient aux contorsions les plus excentriques;
- le bacchanal continuait, l’infatigable violon faisait merveille,
- le son devenait de plus en plus rapide, des gerbes de notes
- jaillissaient de son archet.
-
- La persistante ronde s’élançait claire et précise au milieu de
- toutes ces modulations.
-
- Meurice se leva sur son séant et retomba lourdement en poussant
- un long soupir et prononçant le nom de Constance.
-
- Paul était raide comme un épileptique, les veines du cou et du
- front gonflées, les dents serrées et le regard fixe.
-
- Les autres diggers poussaient des cris, hurlaient des chansons
- obscènes, et le violon forcené redoublait toujours de vitesse.
-
- Tout à coup les cris cessèrent, les jambes plièrent et nos trois
- compagnons tombèrent comme des masses sans mouvement.
-
- L’inconnu remit tranquillement son violon dans son sac de serge
- verte, regarda autour de lui, avala une gorgée d’eau-de-vie et
- resta immobile à contempler les dormeurs.
-
- Nous partîmes, croyant qu’il n’y avait plus rien à voir, mais
- à peine fûmes-nous éloignés de quelques pas qu’il poussa des
- branches de sapin pour ranimer le feu.
-
- Cartahu, Mobile et le Faucheux, complétement ivres, étaient
- tombés entrelacés, se tenant comme en dansant, les bras autour du
- cou les uns des autres.
-
- Nous entendîmes le musicien dire:
-
- _Patienza, figli miei_, et il se releva après les avoir examinés.
-
- Le lendemain, au moment où nous allions nous mettre en route, on
- nous apprit que des mineurs avaient été brûlés par imprudence.
-
- Ils s’étaient endormis auprès d’un feu qui avait gagné une
- barrique contenant de l’eau-de-vie.
-
- En se répandant, la liqueur enflammée les avait enveloppés avant
- qu’ils fussent éveillés.
-
- Je ne sais pourquoi le souvenir des mineurs que j’avais vus la
- veille revint frapper ma pensée.
-
- La barrique était trop éloignée du feu pour qu’il l’eût atteinte
- sans qu’on y touchât.
-
- Je voulus voir par moi-même, et j’acquis la conviction qu’on
- avait commis un crime.
-
- L’Italien avait disparu, l’or des mineurs avait été volé, et les
- cercles en fer restés à côté des cadavres calcinés démontraient
- clairement que ce tonneau avait été placé au milieu d’eux.
-
- J’ai vu la figure de cet homme. Qui sait? peut-être le
- retrouverai-je un jour.
-
-
-
-
-LV
-
-JOURNAL D’UN MINEUR
-
-(Suite.)
-
-
- Nous continuons notre route à travers les bois, mais les
- difficultés croissent à chaque pas.
-
- Nous voici dans des chemins dont rien ne peut donner une idée.
-
- Nous avons bien aperçu sur notre route trois ou quatre maisons ou
- huttes en écorce; mais, dans l’espérance de trouver au moins une
- auberge passable, nous avons continué en pressant le pas de nos
- chevaux.
-
- Enfin, à la nuit close, nous sommes arrivés devant une rivière
- assez rapide. Nous avons cru nous être trompés de chemin, et nous
- avons été sur le point de camper en plein air sur le bord de
- cette rivière.
-
- M. Malfil... est entré dans l’eau jusqu’aux genoux pour sonder le
- fond; moi, j’ai cru voir de l’autre côté la route se continuer le
- long du ravin.
-
- J’ai donc pris mon courage à deux mains, mis les éperons dans le
- ventre de mon cheval, et suis entré à tout hasard dans la rivière
- qui n’avait guère effectivement que trois ou quatre pieds de
- profondeur, et nous avons trouvé la route de l’autre côté.
-
- Tout cela ne nous rassurait que fort peu et ne nous prouvait pas
- que nous fussions sur la route de Bathurst.
-
- Enfin à neuf heures nous avons aperçu une lumière et sommes
- arrivés à une auberge.
-
- On ne voulait pas nous y recevoir, tout était occupé; après bien
- des pourparlers on a daigné nous accorder des places pour nos
- chevaux et des lits pour nous avec un mauvais souper.
-
- Les lits, je n’en parlerai pas, ils étaient plus que sales.
-
- J’ai étendu mon paletot dessus, mis mon porte-manteau sous ma
- tête et ai dormi tout habillé.
-
- Nous avions fait quarante milles dans notre journée, nos chevaux
- étaient éreintés, et, qui plus est, mon cheval se dépouillait sur
- les reins de plus en plus.
-
- Quels magnifiques types pour Jacques Callot que ces types
- traversant les _bouches_ (forêts) deux ou trois ensemble, ou bien
- des familles entières campant et passant la nuit en pleine forêt
- sous une tente ou dans leurs charrettes, les uns dormant, les
- autres veillant devant un grand feu.
-
- Du reste, il y a de grands espaces de forêt brûlée et dévastée.
-
- Quand on veut faire du feu, on allume un arbre, puis on s’en va
- sans s’inquiéter du reste; l’arbre qui contient de la résine
- brûle et finit par tomber.
-
- Le feu se communique, l’incendie se propage et s’étend
- quelquefois à plusieurs milles.
-
- Dans ces immenses clairières, il ne reste que les plus gros
- arbres que le feu n’a pu dévorer et qui de loin ressemblent à des
- cadavres calcinés.
-
- Je voudrais voir la figure d’un intrépide gendarme français au
- milieu des _bouches_; il voudrait, trompé par leur mine, arrêter
- tous les passants.
-
- Je crois que nos moustaches nous font prendre pour des officiers
- de la police, car on nous regarde plutôt avec des yeux inquiets
- que provocants.
-
- C’est dommage, je comptais sur une petite attaque, j’avais
- toujours mes pistolets sous la main.
-
- Après avoir passé une nuit aussi mauvaise que possible, nous ne
- sommes partis qu’à dix heures du matin.
-
- La diligence de Sidney à Bathurst était passée à neuf heures.
-
- Il y a tant de boue sur les routes, qu’avec une voiture légère et
- quatre chevaux, on a de la peine à faire deux milles à l’heure;
- les voitures enfoncent jusqu’à la caisse; aussi sur les bords des
- chemins, depuis notre entrée dans les _bouches_, voyons-nous à
- chaque instant des carcasses de bœufs ou de chevaux qu’on a été
- obligé d’abattre ou de laisser morts sur la route.
-
- Mon pauvre cheval est dans un état affreux; depuis deux jours je
- fais la moitié du chemin à pied pour le soulager.
-
- Pauvre bête! c’est mon seul ami, et je me prive de manger pour
- lui.
-
- La pluie et le mauvais temps continuent.
-
- Il y a impossibilité de partir de Bathurst.
-
- Nous sommes arrêtés par un torrent qu’on nomme le Macquarie et
- qui est devenu infranchissable, même à la nage; on nous prédit
- que nous ne pourrons pas le traverser avant huit jours au moins.
-
- Quelle nuit atroce je viens de passer! nuit remplie de souvenirs
- tristes et de rêves affreux.
-
- Décidément la perspective de passer huit jours ici n’est pas
- acceptable, et puis je ne pourrais subvenir aux frais.
-
- A midi et demi je prends mon parti; je traverse le Macquarie dans
- un petit bateau.
-
- J’attache mon cheval à une longue corde et le tire de l’autre
- côté.
-
- Il nage difficilement, tant le torrent est fort; après bien des
- peines il a traversé.
-
- Nous rencontrons encore l’escorte qui a manqué de tout perdre:
- chevaux, voitures et hommes, et que l’on n’a retirée d’un crick
- qu’avec des efforts inimaginables.
-
- On appelle _cricks_ des ravins qui deviennent des torrents à
- chaque orage.
-
- Une fois le Macquarie passé, nous avons regagné le chemin de
- Sofala à travers les _bouches_.
-
- Sofala est le centre d’exploitation de la rivière le Turon.
-
- C’est un amas de toiles et de baraques en planches.
-
- Il peut y avoir sur ce point seul quinze cents à deux mille
- mineurs et marchands de toute espèce.
-
- C’est absolument comme un champ de foire.
-
- Le Turon est un torrent fort large et qui fait des détours
- énormes et continuels.
-
- Chaque pointe est occupée par des diggers qui y ont leurs
- _claims_.
-
- Ces pointes sont plus ou moins rapprochées des autres, mais
- généralement à un mille au plus.
-
- On voit donc à chacune de ces pointes des amas de tentes comme à
- Sofala.
-
- Les trous se trouvent depuis le haut de la côte jusque sur le
- bord de la rivière.
-
- L’opinion générale est que le lit du Turon est très-riche; il y a
- des gens qui depuis six mois sont sur ses bords à attendre qu’il
- soit à sec ou à peu près pour y travailler.
-
- Il est donc très-difficile de trouver des places, ou bien il faut
- les acheter et même très-cher.
-
- C’est, du reste, fort curieux que de voir tous ces gens lavant
- leur terre sur le bord du Turon, terre qu’ils vont chercher à de
- grandes distances, soit dans des brouettes, soit dans des seaux.
-
- Les puits ont jusqu’à cinquante pieds de profondeur.
-
- C’est un métier très-fatigant. Le cœur me manque quand je vois
- maintenant de près ce que c’est que cette vie et ce travail.
-
- Pourtant il faut me décider; depuis ce matin je ne fais que
- marcher soit en remontant soit en descendant le Turon, pour
- regarder, étudier et tâcher de trouver une place.
-
- Je ne puis rester plus longtemps sans rien faire; toutes mes
- ressources s’épuisent et mon cheval me coûte 12 francs par jour
- pour le nourrir et le loger.
-
- Bien heureux si on ne me le vole pas, ce qui arrive à chaque
- instant; du reste, il me tarde d’être sous ma tente à travailler.
-
- On ne peut se faire une idée du bouge dans lequel nous couchons
- sur des planches, avec une mauvaise couverture de laine
- dégoûtante, sans draps.
-
- Ah! Céleste! Céleste! où m’as-tu conduit?
-
- Allons, allons, pas de découragement.
-
- Je me dis, pour me consoler, que tout le luxe dont tu es entourée
- est le prix de la misère et de la fange dans lesquelles je me
- trouve.
-
- Cette population des mines est ce qu’on peut se figurer de plus
- étrange.
-
- On y voit le rebut des villes, des gens immondes, échappés
- des galères, à côté d’hommes bien élevés, qui ont vécu dans
- l’élégance et dans le luxe, et qui, comme moi, ont tout dissipé.
-
- On reconnaît le gentleman, même sous sa chemise de laine rouge et
- son mauvais chapeau de paille.
-
- Généralement, tous tâchent d’oublier le passé dans l’ivresse.
- C’est un spectacle ignoble.
-
- Du reste, tout est chance dans ce métier, et je n’en ai plus
- depuis longtemps.
-
- Mon compagnon commence à se plaindre et à trouver cela par trop
- dur; je crois qu’il m’abandonnera bientôt.
-
- Je n’avais rien trouvé.
-
- Je revenais triste et découragé, quand j’ai rencontré un jeune
- homme d’une jolie figure.
-
- Il m’a semblé que cette figure ne m’était pas inconnue.
-
- Son costume, comme tous ceux de ce pays-ci, est une chemise de
- laine rouge et un chapeau de paille, seulement le tout a un air
- de misère et de souffrance.
-
- Il m’aborde en très-bon français et finit par me dire qu’il a,
- sur les bords du Turon, trois claims qui lui appartiennent et
- qu’il désire vendre.
-
- Il veut 25 livres sterling de chacun.
-
- Malgré ma fatigue et une chaleur étouffante, je suis retourné
- avec lui pour les visiter.
-
- Tous ces droits de propriété sur les claims sont fort arbitraires.
-
- Légalement je pourrais m’établir dans toutes les places
- abandonnées depuis vingt-quatre heures, en payant une licence, 30
- schellings par mois.
-
- Il s’est établi une sorte de commerce toléré; le premier venu
- marque un terrain en y plantant des pieux.
-
- Pour détruire cet abus, il faudrait reprendre ces places de force
- et faire le coup de poing et le coup de fusil.
-
- Il y a des gens qui ont sur les bords du Turon dix, quinze et
- vingt claims, qu’ils font travailler, qu’ils conservent sans
- payer de licence, et qu’ils vendent à ceux qui en ont envie;
- c’est un commerce avantageux.
-
- Les trois claims qu’on me propose me plairaient assez, mais je ne
- puis en donner le prix qu’on m’en demande.
-
- Je sais maintenant quel est ce jeune homme qui veut les vendre.
-
- Il se nomme M. Black.
-
- C’est un ancien capitaine dans l’armée de la reine, qui a perdu
- toute sa fortune au jeu et est venu s’encanailler ici.
-
- Il est toujours ivre et perd tout l’or qu’il gagne ou qu’il
- trouve.
-
- Je me décide à traiter avec lui pour les trois claims moyennant
- vingt-cinq livres payables par cinq livres de mois en mois.
-
- Nous avons acheté de suite le mobilier et l’attirail nécessaire
- pour notre métier de mineurs.
-
- C’est effroyable ce que cela nous a coûté! à l’exception de la
- viande, tout ici est hors de prix.
-
- Le pain vaut un schelling la livre; le beurre et le thé coûtent
- horriblement cher; le tabac, huit schellings la livre; sur tout,
- il faut compter cinquante pour cent de plus qu’à Sydney, et à
- Sydney cent pour cent de plus qu’à Londres; une grosse paire de
- souliers à clous vaut une livre à Sofala.
-
- En nous promenant à Sofala pour faire nos acquisitions, nous
- avons rencontré deux femmes, deux natives de l’intérieur.
-
- Elles sont difformes et hideuses de figure, faites comme des
- singes, sous le rapport des jambes surtout.
-
- Une d’elles, à qui j’ai adressé la parole, m’a paru fort
- intelligente.
-
- Elles n’ont pour tout vêtement qu’une couverture de laine dans
- laquelle elles se drapent.
-
- La manière dont elles portent leurs enfants à la mamelle est
- très-curieuse.
-
- L’enfant est roulé comme un serpent autour de leurs reins, la
- tête sous le bras de sa mère.
-
- Du reste, absolument comme les singes portent leurs petits.
-
- Les naturels, dans les provinces connues de l’Australie, sont
- généralement doux, mais très-paresseux et ne faisant absolument
- rien.
-
- Ils se nourrissent de tout ce qu’ils trouvent, mangent du chien,
- des racines et jusqu’à de gros vers blancs qui se trouvent dans
- l’écorce des arbres.
-
- Ils sont fort insouciants de l’or.
-
- Le fameux morceau de cent six livres a été trouvé près de
- Bathurst par un naturel qui alla le montrer à son maître, dont il
- reçut en présent un magnifique troupeau.
-
- Le maître a gagné plus de cent mille francs, et le naturel a
- mangé et vendu depuis longtemps ses moutons; aujourd’hui il n’est
- pas plus riche qu’avant, et va de diggers en diggers,
- en se promenant, pour tâcher d’attraper un morceau de tabac ou de
- viande.
-
- Ils sont intelligents, et l’on peut leur donner des commissions
- à faire à des cinq ou six cents milles à travers les forêts; on
- est sûr qu’ils arriveront toujours.
-
- J’espère que demain nous pourrons coucher sous notre tente en
- pleine forêt.
-
- Elle n’est guère bonne, notre tente; elle est en calicot, et
- c’est un triste abri, par le temps atroce qu’il continue à faire.
-
- Notre coucher se compose d’un lit de sangle sans matelas et d’une
- couverture.
-
- Je n’ai pu fermer l’œil de la nuit, je n’ai fait que grelotter.
-
- Au jour, j’ai abattu un gros arbre, car dans les bois chacun
- abat ses arbres; c’est le premier de ma vie que j’abats et c’est
- éreintant.
-
- Le capitaine Black nous a volés d’une manière indigne.
-
- Il nous a vendu ce que nous avions le droit de prendre pour rien.
-
- Mon cheval, que j’avais attaché près de ma tente, vient de casser
- sa corde à neuf heures du soir et s’est sauvé dans la forêt.
-
- Pourvu qu’on ne me le vole pas.
-
- Un mineur veut-il changer de place et aller à vingt ou trente
- milles plus loin, il prend le premier cheval qu’il rencontre et
- le lâche dans la forêt quand il est arrivé.
-
- Il faut être bien désespéré pour entreprendre la vie que je mène.
-
- Ah! Céleste, où m’as-tu conduit? et pourtant je n’ai toujours
- qu’une pensée, c’est toi!
-
- Je ne supporte cette vie qu’avec l’espoir de te revoir un jour et
- de conquérir par mon travail de quoi me mettre à même de te faire
- encore sourire pour un caprice satisfait, pour une joie d’une
- minute.
-
- Profite de ce temps qui passe si vite.
-
- Si pour quelques joies bien courtes, tu as sacrifié toute ma
- vie, cette vie aura été employée à acheter pour plus tard les
- jouissances et le bien-être que je serai si heureux de te donner.
-
- Bonsoir.
-
- J’embrasse ton portrait.
-
- Je viens de terminer ma première journée de travail et je n’en
- puis plus.
-
- Je vais me coucher et tâcher de dormir; c’est difficile avec le
- froid qu’il fait pendant les nuits.
-
- Depuis que nous sommes ainsi en plein air, je n’ai que du pain et
- du thé à manger.
-
- J’ai lavé aujourd’hui une vingtaine de seaux de terre et n’ai pas
- ramassé pour vingt sous d’or.
-
- L’or n’est pas où nous le cherchons, il est dans le lit du
- Turon; mais il sera impossible d’y travailler avant un mois à
- cause des eaux.
-
- Je vais faire un puits dans la montagne et le continuer jusqu’au
- roc.
-
- Pourvu que les forces ne me manquent pas, les reins me font déjà
- bien mal.
-
- Je le répète, c’est payer bien cher une chance fort incertaine
- que d’entreprendre ce métier dont on n’a aucune espèce d’idée
- avant de le voir.
-
- Il n’y a que les mineurs habitués depuis l’enfance qui peuvent le
- supporter.
-
- J’ai retrouvé mon cheval ce matin à deux milles dans la forêt;
- j’ai pris le parti de le lâcher à la grâce de Dieu.
-
- Quand j’aurai le temps, j’irai voir de quel côté il est et le
- ramènerai à la tente.
-
- Nous commençons à être dévorés par les mouches.
-
- Dans ce pays-ci, c’est un vrai fléau.
-
- On est obligé d’avoir des voiles ou des lunettes pour travailler,
- sans cela elles s’attachent aux paupières et pourraient à la
- longue déterminer la perte de la vue même.
-
- Je ne sais si je pourrai continuer longtemps ce travail; j’ai les
- bras rompus. Nous n’avons pour ainsi dire rien fait aujourd’hui.
-
- J’ai porté toute la journée des seaux de terre à la rivière et
- les ai lavés; il n’y avait presque pas d’or.
-
- M. Malfil... ne fait rien et me laisse tout le dur du travail;
- j’espère qu’il va se dégoûter de cette vie, car si avec de la
- patience j’arrive à faire quelque chose, je serai la dupe de mon
- association.
-
- Nous sommes à nos derniers vingt schellings et pas de lettre de
- France.
-
- En cela, comme en toutes choses, il faut avoir un peu d’argent
- afin de pouvoir attendre une veine.
-
- M. Malfil... veut partir; je ne crois pas pouvoir y tenir
- longtemps.
-
- Il faut percer des trous de vingt-cinq à trente pieds au moins.
- Je ne le puis tout seul.
-
- Oh! Céleste! Céleste!
-
- Je suis tellement courbaturé que je ne puis fermer les yeux.
-
- Les nuits sont pourtant moins froides.
-
- J’ai essayé un trou dans un crick; je suis arrivé au rocher sans
- rien trouver.
-
- Depuis deux jours je n’ai plus de souliers et suis obligé de
- travailler pieds nus.
-
- Céleste, toujours Céleste!
-
- Ce nom et ce souvenir ne me quittent pas.
-
- A-t-elle eu une seule pensée pour moi depuis mon départ?
-
- Que puis-je attendre d’elle?
-
- A-t-elle eu un seul mouvement pour moi depuis cinq ans?
-
- Je n’étais que sa dupe et sa victime, et aujourd’hui plus que
- jamais je continue à être sa victime.
-
- Je te pardonne quand même.
-
- Personne ne travaille aujourd’hui; je vais donc passer ma journée
- à écrire et à laver mes deux chemises.
-
- La fatigue commence à me rendre malade.
-
- Je sens que les forces vont me manquer.
-
- La solitude et l’isolement m’effrayent.
-
- Je suis bien loin et bien abandonné.
-
- Le découragement arrive chaque jour et pourtant je n’ai pas une
- parole ou une pensée de haine pour toi, Céleste, qui m’a amené de
- gaieté de cœur où j’en suis aujourd’hui.
-
- Pas une lettre de France! tout le monde m’abandonne.
-
- Nous sommes sans argent, je ne puis travailler à cause de l’eau.
-
- M. Malfil... veut partir à toute force.
-
- Je vends mon cheval à Sofala dix livres sterling et lui en donne
- sept pour qu’il parte demain.
-
- M. Malfil... part à neuf heures du matin par le mail.
-
- Dès qu’il est parti, je vends ma selle et ma bride quatre livres
- quinze schellings, et je rentre à ma tente tout seul cette fois,
- sans même avoir un Français à qui causer.
-
- J’arrange tous mes outils et affaires et vais laver dans le
- milieu de la rivière quelques seaux de terre pris dans le lit
- même.
-
- Cela rend quelques grains d’or, mais très-peu.
-
- Je me couche très-fatigué, espérant dormir; mais l’orage arrive
- avec un torrent de pluie qui perce la tente de tous côtés.
-
- Vilaine nuit pour la première que je passe tout seul.
-
- Après une nuit épouvantable, trempé et mouillé jusqu’aux os, je
- me lève dans la plus sombre disposition d’esprit.
-
- La matinée toujours mauvaise, impossible de travailler.
-
- A midi, le temps s’élève un peu; je m’établis sur un seau et
- j’écris une longue lettre à Céleste, avec le résumé de ce journal.
-
- Je lui envoie le peu d’or que j’ai ramassé ainsi qu’une bruyère
- cueillie pour elle dans la forêt pendant le voyage de Sidney à
- Bathurst.
-
- Son souvenir et sa figure ne me quittent même pas pendant mon
- sommeil.
-
- Mon Dieu, ayez pitié de moi! donnez-moi l’oubli ou le courage du
- suicide. Mais non! je suis lâche parce que j’espère la revoir.
-
- Ah! Céleste, que Dieu vous pardonne, mais je vous plains.
-
- ROBERT.
-
-
-Après la lecture du récit de ses souffrances, je m’enfermai chez moi,
-ne voulant voir personne.
-
-Ma douleur était si grande, mes larmes si amères, qu’on ne les aurait
-pas comprises.
-
-Pauvre Robert, lui, habitué à la fortune; lui, d’un caractère à qui
-tout devait céder; impétueux, fier, il était réduit à cette position
-voisine de la mendicité.
-
-Je le trouvais grand dans sa misère et je l’admirais en rougissant de
-moi-même.
-
-Une idée traversa ma pensée comme un éclair traverse le ciel; c’est
-qu’à mon tour, je pourrais lui rendre un peu du bien qu’il avait voulu
-me faire lorsqu’il était riche.
-
-Cette grande infortune me faisait tout oublier.
-
-Je me maudissais, j’aurais voulu lui ouvrir mon cœur, je me sentais
-redevenir bonne en pensant à lui; j’étais fière de son amour.
-
-J’oubliais tout le mal pour ne me souvenir que du bien qu’il m’avait
-fait, et après l’avoir exilé de mon cœur et ne lui avoir écrit que pour
-le consoler, je lui rendis la place qu’il avait perdue.
-
-
-
-
-LVI
-
-LES PRESSENTIMENTS.
-
-
- «Mon pauvre Robert, je reçois de toi une lettre si triste, je me
- sens en ce moment si désespérée, si coupable, qu’il me paraît
- impossible de trouver des paroles pour t’exprimer mes regrets, ma
- souffrance, mon repentir.
-
- »Mes larmes sont bien amères, mais que peuvent des larmes, que
- peuvent des sanglots pour celui qui est la cause de ses propres
- douleurs?
-
- »Tu me dis ne pas avoir reçu de lettres de moi, on les aura
- prises, interceptées comme étant indignes de toi.
-
- »C’est la sixième lettre bien longue que je t’écris; l’idée que
- tu me crois oublieuse me désespère, un souvenir t’aurait fait
- tant de bien!
-
- »L’épreuve est au-dessus de mes forces, vois-tu, et je deviendrai
- folle si tout m’accable ainsi sans relâche.
-
- »Tu m’accuses sans cesse d’ingratitude, moi qui ne vis que pour
- toi et par ton souvenir! moi qui n’ai pas une pensée qui ne me
- ramène à toi!
-
- »Ah! si tu me crois aussi indigne, tu dois être bien malheureux.
-
- »Mais non, ton cœur doit démentir ces paroles dictées par une
- imagination ardente et souvent injuste.
-
- »Puisque tu m’as aimée et dis m’aimer encore, je veux espérer,
- j’ai besoin de cela pour ranimer mon courage abattu par la
- maladie, le dégoût, les fatigues et l’ennui.
-
- »Quand je reçois de tes nouvelles, je pleure toujours, mais ces
- larmes sont douces, car ton souvenir les console.
-
- »Si loin que tu sois, mon âme est à toi; ma pensée, mon amour
- t’enveloppent.
-
- »Tu dis que j’ai fait ton malheur.
-
- »Eh bien! je l’aurai fait sans faire mon bonheur.
-
- »J’ai bien souffert, va, mais je ne suis pas à ta hauteur et je
- ne veux plus chercher de repos ni de consolations; je vivrai dans
- mes larmes pour me punir de t’avoir méconnu, et je finirai par la
- retraite ou le suicide.
-
- »Garde-toi, Robert, soigne-toi, car s’il t’arrivait malheur, je
- mourrais; du reste, ma vie est finie, elle me quittera comme tout
- ce qui m’a entourée.
-
- »Je sens que mon âme sera errante jusqu’à ce qu’elle ait retrouvé
- la tienne.
-
- »Ta famille t’abandonne, dis-tu, je ne puis le croire; mais si
- cela est, tant mieux, je te défendrai sans elle, et tu seras bien
- à moi.
-
- »Je te l’ai dit, je crois en toi et j’espère en Dieu; lui seul a
- pu te donner la force de supporter cette misère.
-
- »Je vais le prier avec ferveur pour qu’il te conserve.
-
- »Je t’envoie une bruyère de France.
-
- »Je _t’aime_ avec le plus pur de mon cœur, garde-toi pour moi
- encore une larme, un baiser.
-
- »Du courage... espère.
-
- »CÉLESTE.»
-
-
-Je me laissai aller au chagrin; ma conscience ne trouvait plus
-d’excuses.
-
-Deux choses arrivaient à mon cœur: le souvenir de Robert et celui de
-ma petite fille, sa tendresse, ses jeux, son bavardage, me faisaient
-oublier; et je me surprenais jouant avec elle comme si j’avais son âge.
-
-Ma position ne me permettait pas de rester seule avec mes peines; dans
-cette vie dont j’espérais la fin, les larmes et les bonnes pensées
-n’ont pas cours; on n’achète que baisers ou éclats de rire.
-
-On me donna une pièce à jouer, intitulée: _la Fille de madame Grégoire_.
-
-Cela m’occupa; les nuits étaient si longues pour moi que je les passais
-à travailler.
-
-Mon ignorance me pesait plus que jamais, mais mes efforts étaient
-inutiles.
-
-Les études ne pouvaient s’accorder avec ma vie agitée.
-
-Trois mois s’étaient écoulés depuis que j’avais reçu la lettre de
-Robert. Mon inquiétude devenait une fièvre ardente.
-
-Je faisais mille conjectures;--peut-être m’avait-il oubliée!
-
-Si ce genre de vie l’avait tué!
-
-Cette pensée s’enfonçait dans mon cœur comme une pointe d’acier.
-
---Mon Dieu! me disais-je, c’est impossible! ce serait trop affreux!...
-Oh! je suis insensée!... Une lettre peut se perdre,--ce n’est qu’un
-retard.
-
-Les pensées, les souvenirs, si pénibles qu’ils soient, aident toujours
-un peu à la vie réelle.
-
-Chaque jour je faisais de nouvelles connaissances.
-
-Un soir, au foyer des artistes, aux Variétés, je vis un petit monsieur
-dans un si drôle de paletot-sac, que je ne pus m’empêcher de rire, ce
-qui était fort inconvenant, car je voyais ce monsieur pour la première
-fois.
-
-Il était très-petit, assez gros d’embonpoint, et ses jambes me parurent
-trop petites pour supporter son buste.
-
-Sa tête était forte, son front large, sa physionomie intelligente, son
-œil vif et spirituel.
-
-Il causait et riait avec toutes les personnes qui l’entouraient et
-semblait connaître et être connu de tout le monde.
-
-C’était à moi à entrer en scène; je sortis du foyer.
-
-Quand je revins il contait une histoire.
-
-On l’entourait, je fis comme les autres, et je n’en fus pas fâchée,
-car c’était un conteur très-amusant.
-
-Je demandai à une de mes camarades comment on l’appelait; elle me
-regarda d’un air étonné, et me dit:
-
---Comment, vous ne le connaissez pas? c’est Couture, le peintre, celui
-qui a fait l’_Orgie romaine_.
-
---Je connais le tableau, je connais le nom de l’auteur, mais il me
-semble ne l’avoir jamais vu en personne.
-
---C’est un homme de beaucoup de talent, mais d’un caractère
-très-original. Tenez, il raconte une autre histoire, écoutez.
-
-Je m’approchai plus près pour entendre.
-
---Figurez-vous, disait-il, qu’il y a quelque temps, j’étais sur la
-porte cochère de mon atelier, en train de fumer ma cigarette, dans une
-tenue assez débraillée, quand une voiture s’arrête à vingt pas. Une
-très-jolie dame en descend avec des paquets, des cartons, et regardant
-de mon côté.
-
---Hé! l’ami!
-
-Comme je ne bougeais pas, elle recommença son hé, et me fit signe de la
-main d’avancer.
-
-Si elle eût été laide, je ne me serais pas dérangé; mais elle était
-très-bien, et je lui demandai ce que je pouvais faire pour lui être
-agréable.
-
---Tenez, me dit-elle, en me montrant ses paquets, montez tout cela chez
-moi au cinquième, à gauche.
-
-Je la regardai, un peu étonné; mais je pris les colis, et je la suivis.
-
-Arrivé en haut, je n’en pouvais plus; elle me fit mettre les paquets
-chez elle, fouilla dans sa bourse et me donna dix sous.
-
-Je les pris et sortis tenant mon sérieux, bien que j’eusse une envie de
-rire qui m’étouffait.
-
-Elle m’avait pris pour un commissionnaire.
-
-Ça ne me fâcha point du tout, parce que j’en avais bien l’air.
-
-Le lendemain, je lui envoyai ma carte et ses cinquante centimes, en
-lui disant que j’avais été trop heureux de lui être utile, et que si
-elle aimait la peinture, elle pouvait s’acquitter envers moi en venant
-visiter mon atelier.
-
-Elle adorait les arts, et l’artiste en profita.
-
-Puis, se retournant de mon côté, et m’adressant la parole pour la
-première fois, il me dit:
-
---Si vous avez des courses à faire, je suis à votre disposition.
-
-Je me mis à rire et lui répondis:
-
---Au même prix, n’est-ce pas?
-
---Oh! comme vous voudrez, je n’ai pas de tarif, moi. Je suis bon
-garçon, je prends ce qu’on me donne.
-
---Eh bien! je vous offre une tasse de thé, demain, chez moi, avec
-quelques amis.
-
-Il me promit de venir, et me tint parole.
-
-Il est d’une gaieté qui ne tarit jamais.
-
-On le dit très-avare de sa peinture; je trouve qu’il a raison, elle est
-assez belle pour ça.
-
-Il est très-amusant; quand quelqu’un de laid veut lui faire faire son
-portrait, il répond:
-
---Revenez dans un an, je suis trop pressé.
-
-La figure est un livre où il prétend lire, sans jamais se tromper, le
-caractère des gens.
-
-Il sacrifie les traits à la pensée; ce qu’il refuse aux uns pour
-de l’argent, il le donne aux autres, pourvu que la physionomie lui
-convienne.
-
-La mienne lui plut sans doute, car il me proposa de faire un dessin
-d’après moi, semblable à celui qu’il avait fait de Mme George Sand et
-de Béranger.
-
-Vous pensez bien que j’acceptai avec reconnaissance.
-
-Ce dessin est probablement la seule chose qui restera de moi, parce
-qu’il est signé du nom d’un grand artiste!
-
-Il mit à peine trois heures à le faire.
-
-Peu de jours après, je gagnai un procès qui, sans être d’une grande
-importance, devait avoir de l’influence sur le gain des autres.
-
-Pour que personne n’ignorât ce triomphe sur mes adversaires, je donnai
-une soirée, et puis je n’étais pas fâchée de montrer le dessin fait par
-l’auteur des _Enrôlés volontaires_.
-
-Mon portrait eut un grand succès, et son auteur reçut force compliments.
-
-Parmi les souvenirs que j’ai gardés des quelques personnes réunies
-chez moi ce soir-là, vient naturellement se placer en première ligne
-Alexandre Dumas fils.
-
-Ce n’était point encore le Molière de notre époque, mais il était le
-fils de son père, et son nom faisait retourner toutes les têtes.
-
-Il était d’un caractère froid, son esprit était sceptique, profond,
-quelquefois méchant; mais s’il vous disait une chose gracieuse, s’il
-vous adressait un compliment, on pouvait y croire, car il n’était pas
-banal et ne jetait pas ses éloges aux vents.
-
-Il avait assisté à la première représentation de la Revue de 1852, et
-avait dit à plusieurs personnes en parlant de moi:
-
---Elle a chanté, joué, dit à merveille; si elle veut travailler, elle
-aura un véritable talent. Peut-être lui ferai-je un rôle.
-
-A cette époque critique de ma vie, cet encouragement était pour moi
-d’une grande importance.
-
-Je savais qu’il s’adressait de l’auteur à l’artiste, ma qualité de
-femme n’y entrait pour rien.
-
-Si M. Dumas rendait justice à ma manière d’être, il avait, en mainte
-occasion, montré de l’éloignement pour ma personne; mon nom de guerre
-lui avait déplu lorsque j’étais à l’Hippodrome.
-
-C’était donc un admirateur dont je pouvais m’enorgueillir à juste
-titre; et puis, je l’ai déjà dit, j’étais fatiguée de toutes ces
-conquêtes faciles et ennuyeuses qui se groupaient chaque jour autour de
-moi.
-
-Le talent, l’esprit me paraissaient, pour un homme, la plus enviable de
-toutes les richesses.
-
-J’aurais voulu vivre au milieu de tous ces esprits supérieurs, mais je
-n’avais aucun droit à cette insigne faveur; c’est à vol d’oiseau que
-j’avais eu l’occasion d’apprécier Dumas père, Méry, Augier, Murger,
-Théophile Gautier, Camille Doucet, M. de Girardin et Nestor Roqueplan.
-
-Il en est des grands hommes comme des femmes vraiment honnêtes; ils
-sont accessibles aux petits parce qu’ils sont simples de manière, bons
-et indulgents.
-
-Un nom devrait figurer en tête de tous ces noms; je ne veux pas le
-nommer, mais il est inscrit dans mon cœur et ne s’effacera jamais.
-
-Homme au-dessus des autres par la naissance et surtout par le mérite,
-il a été mon bon génie, mon appui en mainte circonstance, et n’a pas
-dédaigné de m’aider de ses conseils.
-
-Cœur droit, loyal, indépendant et dégagé de vains préjugés, il m’avait
-découverte avant que je me connusse moi-même.
-
-On dit que chacun a son étoile au ciel; moi, je puis affirmer que
-j’avais la mienne sur la terre.
-
-Robert ne m’avait pas écrit depuis quatre mois! il devait lui être
-arrivé quelque malheur.
-
-Bien que je fusse rentrée dans cette vie agitée, que je fusse occupée
-à mon théâtre, que l’aisance et le luxe fussent revenus autour de moi
-peut-être avec plus d’abondance que jamais, le souvenir de Robert ne me
-quittait pas.
-
-C’était une vraie torture pour mon cœur.
-
-Ma petite Caroline était ma seule consolation réelle.
-
-C’était un ange de douceur et de bonté; sa mère ne l’aurait jamais
-aimée plus que moi.
-
-J’étais sortie avec elle pour faire des emplettes rue de la
-Chaussée-d’Antin.
-
-Je fus séduite par de ravissants petits bonnets que je vis en étalage,
-et j’entrai pour en acheter un à Caroline.
-
-Je venais de la prendre dans mes bras pour qu’on pût les lui essayer.
-
-En voyant en face la marchande, je poussai un ah!... si étonné, que je
-faillis laisser tomber l’enfant, ce qui serait arrivé si elle n’avait
-eu ses petits bras passés autour de mon cou.
-
-Je venais de reconnaître, dans la belle personne qui me faisait voir de
-la lingerie, ma petite mendiante du dépôt, ma compagne de la correction.
-
-Elle n’était pas changée.
-
-C’était bien sa jolie figure, ses cheveux noirs et brillants.
-
-Je l’examinais avec un plaisir inouï.
-
-J’attendais qu’elle me reconnût; mais elle me regarda à peine; mon
-examen semblait la gêner.
-
-J’aurais voulu l’embrasser.
-
-Je lui pris la main; je la serrai; elle me regarda d’un air stupéfait.
-
-J’allais lui dire:
-
---Mais tu ne me reconnais donc pas?
-
-Je m’arrêtai court; une voix intérieure me disait:
-
---Pourquoi rappeler à cette pauvre fille une rencontre aussi triste
-pour elle que pour toi?
-
-Elle a peut-être le bonheur de l’avoir oubliée. Tant mieux!
-
-Elle ne peut me reconnaître, j’ai eu la petite vérole depuis que nous
-ne nous sommes vues.
-
-Elle, elle est toujours aussi jolie.
-
-Comme elle paraît heureuse avec sa robe de mérinos!
-
-Pendant que je faisais ces réflexions, Caroline, montée sans façon sur
-le comptoir, se promenait au milieu des chiffons empilés; elle jouait
-avec Louise et voulait à toute force lui essayer un bonnet. Louise lui
-rendait ses caresses.
-
-J’achetai tout ce qu’elle me fit voir; elle eut bien tort de ne pas
-me proposer tout le contenu de sa boutique, je l’aurais payé sans
-marchander.
-
-Une fois sortie, j’eus envie de pleurer.
-
-Pauvre petite Louise! je me la rappelais m’offrant la moitié de son
-pain.
-
-Pour la première fois depuis cette affreuse époque de ma vie, je m’en
-souvenais avec plaisir.
-
-Son souvenir me faisait l’effet d’un parfum qui se sauve de la fange où
-l’on va l’engloutir.
-
-Je rentrai chez moi, me promettant bien d’y retourner. Une voiture
-était à ma porte, Victorine m’attendait depuis une heure.
-
---Enfin! me dit-elle, ce n’est pas malheureux; je croyais que vous ne
-reviendriez jamais. On ne vous voit plus.
-
-Vous êtes fière avec vos amies depuis votre succès de la Revue.
-
-Je vous fais mon compliment.
-
-Vous savez, je suis franche, je vous avais trouvée mauvaise, je vous
-l’avais dit.
-
-Vous avez travaillé, je viens vous dire: C’est mieux.
-
-Qu’est-ce que c’est que ça? fit-elle en montrant ma fille adoptive.
-
-Oh! ma chère, je retire mon compliment.
-
-Comment, vous, une femme d’imagination, vous imitez vos camarades?
-
-Vous avez tort; si petit qu’on soit, il faut être soi.
-
---Qu’est-ce que vous voulez dire?
-
---Comment! vous êtes avec elle au théâtre et vous ne connaissez pas
-l’histoire du petit? mais on en parle ici, à Madrid, partout où les
-femmes ont une langue.
-
-Votre camarade ne fait rien pour la gloire, tout pour la réclame: elle
-lit dans un journal qu’une femme vient de mourir et laisse un petit
-garçon orphelin.
-
-Elle ne va pas chez le magistrat en personne lui offrir de servir de
-mère à l’enfant, elle écrit à un journal qui publie sa lettre; on lui
-accorde le petit garçon; il faut qu’elle le fasse voir à tout le monde.
-
-Sa mère est morte depuis quinze jours; au lieu de lui acheter un habit
-de deuil, elle le déguise en Ecossais.
-
-Elle lui apprend une scène de tragédie.
-
-Quand il y a du monde, elle lui dit: Comment a-t-on tué ta mère?
-
-L’enfant fait le simulacre de donner des coups de poignard et dit d’un
-air sauvage:
-
---Comme ça, en se frappant la poitrine.
-
-Mais aujourd’hui, la farce est jouée, le petit a fait son effet, on ne
-le voit plus, il est relégué on sait où.
-
-Pauvre enfant! on aurait mieux fait de le laisser où il était.
-
---Je ne comprends pas ce que vous me dites ou ce que vous voulez me
-dire, ma chère Victorine.
-
-Ce que je sais, c’est que votre nature a beaucoup de celle du reptile,
-toutes vos paroles sentent le venin.
-
-Vos conseils m’ont poussée dans une voie où je ne me serais peut-être
-pas fourvoyée, si, au lieu de vous connaître, j’avais connu une femme
-au cœur moins corrompu, à l’âme moins sèche.
-
-Le scepticisme, la philosophie _seyent_ mal aux femmes.
-
-Pendant un temps, elles peuvent se servir de ces armes-là avec succès,
-mais un jour vient où elles se blessent elles-mêmes.
-
-Si j’ai un conseil à vous donner, c’est de croire à quelque chose.
-
-L’isolement de l’âme est le pire de tous les isolements.
-
-La créature a besoin de croire ou d’aimer.
-
-Quand à moi, je ne me consolerai jamais du départ de mon pauvre Robert.
-
-J’ai besoin d’amies qui adoucissent les violences de mon caractère,
-qui polissent mon esprit, et vous n’êtes point faite pour cela, au
-contraire.
-
---C’est-à-dire que vous ne voulez plus me voir, dit-elle en se levant.
-
---Le moins possible; vous me rappelez des souvenirs pénibles.
-
---Vous me regretterez, me dit-elle en s’éloignant; mon caractère,
-c’est le vôtre. J’ai sur la tête dix années de désillusions que vous
-n’avez pas encore, patience! cela viendra et vous vous rappellerez
-d’aujourd’hui.
-
-Elle partit sans que j’y prisse garde.
-
-J’étais préoccupée, inquiète; ce silence de Robert me paraissait
-surnaturel.
-
-La présence de cette femme venait de raviver mes souvenirs, je rêvais
-tout éveillée.
-
-J’avais de si étranges préoccupations que je me croyais un peu folle.
-
-Tantôt je voyais Robert sur un vaisseau démâté en pleine mer; son
-regard était tourné vers moi, il était plein d’amour et de pardon.
-
-Tantôt je le voyais à mes côtés, son regard ardent semblait vouloir
-m’anéantir.
-
-J’avais peur; toutes ces hallucinations produites par l’agitation et
-l’inquiétude de mes pensées ne me quittaient pas depuis quelques jours.
-
-On sonna très-fort à ma porte, et je courus ouvrir, croyant que c’était
-lui.
-
-Un de mes amis venait m’inviter à dîner avec Maria.
-
---Vous êtes bien aimable d’avoir pensé à moi; mais je ne sais pas ce
-que j’ai; je suis dans une disposition d’esprit extraordinaire.
-
-Si j’étais petite maîtresse, je dirais que j’ai des vapeurs, car il
-me passe devant les yeux comme un nuage derrière lequel je voudrais
-regarder.
-
-Non, je ne sortirai pas aujourd’hui.
-
---Venez dîner ici, demain, si vous voulez, j’ai quelques personnes.
-
-Il accepta et je restai seule.
-
-Je me couchai de bonne heure; impossible de dormir.
-
-Je voyais le grand portrait de Robert se balancer, quitter le mur et
-venir à moi.
-
-Je rallumais ma bougie; il était à sa place.
-
-Je me rendormais, j’entendais sa voix, je me levais, en lui disant: Que
-me veux-tu?
-
-J’écoutais et je n’entendais rien.
-
-Evidemment, j’avais le cauchemar, mais il était obstiné.
-
-A six heures, mes invités arrivèrent; comme je regardais toujours la
-porte, on me demanda si j’attendais encore quelqu’un?
-
---Non, mais je suis stupide depuis hier. Je suis distraite au point de
-ne pas savoir ce que je fais.
-
-Mes invités étaient gais, je faisais de mon mieux pour être aimable,
-mais mon rire était nerveux.
-
-Je ne savais pourquoi j’aurais voulu qu’ils fussent à cent lieues de
-chez moi.
-
-Il était à peu près neuf heures, quand ma domestique entra.
-
-Elle avait l’air bouleversé.
-
-Mon concierge la suivait et avait l’air encore plus effaré qu’elle.
-
---Madame!... ah! si vous saviez...
-
---Quoi donc? lui dis-je brusquement.
-
---Ah! madame, c’est... M. le comte ne vous a pas écrit?
-
---Eh bien? dis-je en me levant malgré moi.
-
---Eh! bien, madame, il est à Paris.
-
---Robert! criai-je en quittant brusquement ma place, qui vous a dit
-cela?
-
---Madame, il a parlé au concierge. Comme on lui a dit que vous aviez du
-monde, il n’a pas voulu monter; il est dans le passage du Havre.
-
-Ma langue semblait paralysée.
-
-Il me prit un tremblement nerveux qui faisait claquer mes dents.
-
-Je regardais tout le monde sans rien voir, mon cœur battait à se rompre.
-
-Je voulais courir et je ne pouvais faire un pas; je fus obligée de
-m’asseoir quelques secondes pendant lesquelles on me crut folle.
-
-J’aurais voulu cacher, anéantir tous ceux qui m’entouraient.
-
-J’aurais voulu que cette maudite table fût engloutie.
-
-Quoi! il y avait festin chez moi, le champagne pétillait dans les
-verres, les lumières se reflétaient dans les plats d’argent que Robert
-m’avait donnés, et lui, il était à ma porte comme un pauvre abandonné.
-Je trouvais ma situation odieuse.
-
---Faites-le monter, me dit une de mes amies.
-
-Ces paroles me rappelèrent à la raison.
-
---Non, non, m’écriai-je en me sauvant, je vous en supplie, partez de
-suite.
-
-Ma femme de chambre me courait après avec un manteau et un chapeau.
-
-Je vis Robert.
-
-C’était bien lui; mais dans quel état, grand Dieu!
-
-Il avait laissé pousser toute sa barbe; sa figure était maigre et
-brunie, ses yeux étaient ternes, son front pâle; la souffrance était
-écrite sur tous ses traits.
-
-Ses vêtements se ressentaient du désordre d’un long voyage; il n’avait
-pourtant rien perdu de sa distinction.
-
-Lorsqu’il m’aperçut, il vacilla comme un homme qui reçoit une blessure,
-mais il se remit vite et releva la tête pour me regarder en face.
-
-Je voulais l’embrasser, il m’arrêta d’un regard.
-
-Je n’osais ni avancer ni parler.
-
-Ce fut lui qui rompit ce terrible silence:
-
---Il n’y a que les morts qui ne reviennent jamais! Vous étiez en fête,
-n’est-ce pas? je vous ai dérangée.
-
---Vous ne le croyez pas, Robert, j’avais invité de mes amies à dîner.
-
---Je n’ai pas le droit de vous demander qui était chez vous.
-
-J’aurais dû attendre à demain, vous écrire.
-
-Mais vous savez combien mon cœur est lâche; j’arrive à l’instant et il
-m’a amené malgré moi.
-
-Il serait mal à vous de me reprocher ma faiblesse, elles sont toutes
-dans la nature.
-
-Celui qui ne sait pas dompter la _sienne_ lorsqu’elle le torture est
-plus à plaindre qu’à blâmer.
-
-Je ne crains ni le danger ni la mort.
-
-J’ai de l’énergie, du courage, rien ne m’effraye, excepté l’idée de ne
-plus vous revoir.
-
-Oh! vous devez me mépriser, vous qui avez une volonté de fer.
-
-Ma faiblesse fait votre force.
-
-Céleste! épargnez-moi.
-
-Voulez-vous venir à mon hôtel? nous avons à causer de vos affaires.
-
-Je le suivis sans oser lui répondre un mot, mais il voyait bien que mon
-âme était à ses pieds.
-
-Arrivés à son hôtel, il me dit:
-
---Tenez! voilà ce que je vous ai rapporté.
-
---Et il découvrit des cages pleines de ravissants petits oiseaux de
-toutes couleurs.
-
---Voilà, dit-il, quatre mois que je les soigne afin de vous les offrir.
-J’avais froid la nuit pour les garantir du vent avec ma couverture.
-
-Je me mis à pleurer, car il ne m’avait pas embrassée.
-
-Il me prit la main et me dit en la serrant doucement:--Mon amour serait
-indigne s’il était matériel.
-
-Je suis l’amant de ton esprit.
-
-Je vous l’ai déjà dit, Céleste, ce que j’aime en vous, ce n’est pas
-Mogador; c’est une autre femme qui se débat dans votre enveloppe.
-
-J’ai voulu lutter, me défendre, je suis brisé.
-
-Il faut avoir pitié des vaincus.
-
-Je lui embrassai les mains, elles portaient les traces de larges
-cicatrices à peine fermées.
-
-Il reprit en m’enveloppant de son regard profond:
-
---Si tu savais comme je t’aime, Céleste! Depuis que je me sais
-abandonné des miens, je ne lutte plus avec le penchant qui m’entraîne.
-
---Et moi qui étais si inquiète de ne plus recevoir des lettres de toi,
-je croyais que tu m’avais oubliée.
-
---T’oublier! je ne le puis plus.
-
-Il releva sa manche et me montra mon nom et la date de son départ
-tatoués en encre bleue sur son bras droit.
-
---Après t’avoir écrit ma dernière lettre, espèce de journal que tu
-n’auras pas lu, je restai encore trois mois aux mines.
-
-Le courage ne m’a pas fait défaut un seul instant, mais avec le
-courage, il faut la santé qui donne la force, et je suis tombé
-dangereusement malade.
-
-On ne peut travailler seul aux mines; comme les autres, je m’étais
-associé avec un mineur nommé Faubare.
-
-C’était un Français, un ancien matelot qui, je crois, avait déserté son
-bord.
-
-Malgré sa rudesse et sa force, il pouvait à peine lutter avec moi, tant
-je travaillais avec ardeur.
-
-Le pauvre garçon m’avait entendu appeler _monsieur le comte_ par ce
-chevalier d’industrie qui m’avait vendu mon claim, et il me disait:
-
---Dis donc, Lecomte, passe-moi ma pioche, mon seau. Va couper du bois
-dans la forêt, fais le thé.
-
-Comme ma plus grande souffrance était de manquer de linge propre,
-j’allais en laver au bord de la rivière.
-
-Il me demandait si j’avais été blanchisseur à Paris.
-
-Les eaux n’étaient pas encore retirées, les trous étaient submergés, et
-l’on était souvent obligé de se mettre dans l’eau jusqu’à la ceinture.
-
-Cette eau est une espèce de vase acide qui vous brûle la peau; vois
-mes mains, j’ai eu des plaies jusqu’aux coudes, mes jambes ont été
-littéralement dépouillées; tout cela n’eût rien été si nous avions
-trouvé de quoi vivre, mais tous nos efforts étaient vains.
-
-Lorsque Faubare me vit ainsi, il refusa de me laisser continuer.
-
-Je n’avais jamais été à même d’apprécier d’aussi près un cœur
-d’ouvrier, et je dois dire que celui-là était plein de noblesse et de
-générosité, car il travaillait pour moi, m’apportant chaque jour, sous
-ma tente, tout ce que j’avais besoin et me rendant le compte fidèle de
-ce qu’il gagnait pour l’association.
-
-J’avais beau lui dire qu’elle n’existait plus, puisque je ne pouvais
-rien faire, que je me regardais comme son débiteur, il ne voulait rien
-entendre.
-
-Il faisait sa cuisine en chantant et me donnait toujours le meilleur
-morceau.
-
-J’attendais avec une anxiété cruelle des lettres, des nouvelles de
-France; je n’avais rien demandé, mais il me semblait impossible qu’on
-m’eût ainsi abandonné.
-
-J’écrivis à Sidney, espérant que le consul avait quelque chose pour
-moi, il m’envoya une lettre de toi.
-
-Je serais mort là sans autre ressource que la charité de ce brave
-garçon, si le jeune homme que j’avais rencontré à Londres et qui était
-commis voyageur pour une grande maison de Paris, n’était venu à mon
-secours.
-
-En voyant l’état où j’étais, il me dit:
-
---Vous ne pouvez rester ici, il est impossible que vous n’ayez pas
-quelques ressources en Europe, je vais vous prêter de quoi faire votre
-voyage, retournez en France, et revenez avec des marchandises.
-
---Mais, dis-je à Robert, il y a quelques jours on faisait courir le
-bruit ici qu’un de vos proches parents vous avait envoyé quelque mille
-francs.
-
---C’est faux, me dit-il avec un sourire plein d’amertume.
-
-J’ai, en effet, trouvé une lettre à mon adresse en arrivant à Londres,
-mais on ne m’y donnait qu’un conseil.
-
-Je refusai d’abord de partir, mais on n’eut pas grand’peine à me
-convaincre que ce voyage était indispensable à mes intérêts, pour ma
-vie peut-être.
-
-En partant, je donnai à Faubare tout ce que je possédais; ma tente, mes
-outils, mon pistolet et la propriété des claims, que j’avais achetés.
-
-Tout cela était une petite fortune pour lui.
-
-Rien ne peut égaler son étonnement lorsque je lui signai l’acte de
-donation qui devait le mettre en règle en cas de réclamation.
-
---Comte de...! disait-il en tournant tout autour de moi. Comment, tu
-es... mais je croyais que tu t’appelais Lecomte.
-
-Ah! si j’avais su, par exemple! Mais moi, j’ai été élevé dans l’un des
-domaines de votre grand-père, et je vous ai laissé travailler comme le
-chien de notre berger.
-
-Tenez, je ne suis qu’une brute, et si vous êtes tombé malade, c’est de
-ma faute.
-
-Quand j’ai vu vos mains saigner sur l’ouvrage, j’aurais dû m’apercevoir
-qu’elles n’étaient pas faites pour manier la pioche.
-
-J’ai embrassé Faubare en pleurant, puis je suis retourné à Sidney avec
-cet autre ami qui était venu me chercher, inspiré par son bon cœur.
-
-Quand le bâtiment eut levé l’ancre, je regrettai d’être parti.
-
-La nuit, quand je regardais et que je voyais des étoiles filer, je
-croyais voir pleurer le ciel sur ma folie!
-
-J’aurais dû rester, mourir là-bas, mais je pensais à vous; vous vous
-disiez poursuivie et j’espérais arriver à temps pour vous être utile.
-
-Personne n’a le droit de reprendre ce que je vous ai donné quand
-j’étais riche.
-
-Je mis Robert à peu près au courant de tout ce qui s’était passé
-pendant son absence.
-
-La rougeur lui monta au front quand il sut ce dont on l’avait accusé.
-
-J’eus beaucoup de peine à calmer son agitation, il refusa de venir
-demeurer chez moi, dans cet appartement qui lui avait en partie
-appartenu.
-
-Je compris le sentiment qui le faisait agir; il était trop pauvre pour
-payer son loyer, et moi, j’avais trop de cœur pour l’éclabousser dans
-les rues avec les voitures qu’il m’avait données.
-
-Sans le prévenir, j’envoyai tout à l’hôtel des ventes.
-
-Une personne qui avait envie de mon appartement fut agréée par le
-propriétaire, et me dégagea de mon bail.
-
-Je louai, pour mille francs par an, un appartement au rez-de-chaussée,
-rue de Navarin.
-
-J’avais un petit jardin pour ma filleule, et ce quartier était assez
-éloigné du centre élégant pour dépayser Robert de certains voisinages
-qui auraient pu lui donner des regrets ou le faire souffrir de la vie
-plus que modeste à laquelle il était condamné désormais.
-
-Je vendis la plus grande partie de ce qui me restait en cachemires et
-bijoux, afin de vivre auprès de lui sans être à sa charge le temps
-qu’il resterait en France.
-
-Je payai tout ce que je devais ainsi que quelques dettes qu’il avait
-faites pour moi, mais pour lesquelles cependant lui seul était engagé.
-
-Robert n’avait pas vu assez clair dans ses affaires d’intérêt pour
-s’apercevoir de tous ces détails pécuniaires.
-
-D’ailleurs, quoi que je fisse, il ne voulut pas demeurer chez moi.
-
-Il loua une petite chambre dans un hôtel, rue Laffitte, mais il passait
-toutes ses journées auprès de moi.
-
-Le théâtre lui portait ombrage; je l’aimais beaucoup à cette époque,
-je venais d’obtenir un grand succès; je touchais à un second, mais
-je l’abandonnai avec bonheur, puisque cela me mettait à même de
-sacrifier quelque chose à celui qui m’avait tout sacrifié. Amis, amies,
-jouissances du luxe, d’amour-propre, j’abandonnai tout, j’aurais voulu
-lui donner ma vie.
-
-Ma nature, mon caractère se révélaient enfin à mes propres yeux.
-
-J’avais été toute ma vie humiliée de recevoir, je me sentais fière de
-donner.
-
-J’employais mille finesses pour faire accepter ces riens qui sont tout
-un poëme.
-
-J’avais racheté tout ce que les créanciers de Robert avaient fait
-vendre: des tableaux, des effets, des armes.
-
-Chaque chose pour lui était un souvenir, une relique.
-
-Il me témoigna plus de gratitude pour ces riens que si je lui eusse
-rendu un million.
-
-Tout entière au bonheur de faire ce que je faisais, j’oubliais qu’un
-grand malheur pesait encore sur ma tête.
-
-Le procès en appel à la cour impériale de Bourges allait être jugé.
-
-Je ne pouvais encore disposer de ma maison du Poinçonnet, joli
-petit cottage que les habitants du pays ont baptisé du nom pompeux
-de château, nom sur lequel mes adversaires s’appuyèrent pour faire
-beaucoup de bruit.
-
-Avec peu, en effet, il eût pu paraître naturel que j’eusse une maison
-de campagne, mais un château! cela était révoltant, il fallait me
-déposséder.
-
-Les hommes d’affaires, les magistrats de Châteauroux surent à quoi
-s’en tenir relativement à cette gasconnade, et ne se laissèrent pas
-influencer par des phrases.
-
-Mais à Bourges, comment les choses allaient-elles se passer au dernier
-moment?
-
-La crainte me rendait profondément triste.
-
-Le grand jour arriva enfin; il fallut rassembler tout son courage et
-partir.
-
-Je fis un résumé de ces Mémoires pour donner à la cour.
-
-Robert en fit une note de son côté, précisant les faits, donnant des
-chiffres à l’appui et me défendant avec tout ce qu’il avait de cœur,
-mais il resta à Paris.
-
-Ce que j’ai souffert pendant les trois jours que ces débats ont duré,
-Dieu seul le sait.
-
-En entrant sous le vestibule de ce grand palais de Jacques Cœur, où
-siége aujourd’hui le tribunal, le froid des voûtes m’enveloppa comme un
-linceul, mes dents claquèrent, j’étais pâle à faire peur aux statues de
-pierre.
-
-Toutes les voix résonnaient à mes oreilles comme des instruments de
-cuivre.
-
-Mon nom mille fois répété par l’écho me fit peur.
-
-L’impatience, l’inquiétude, une volonté plus forte que la mienne
-m’avaient amenée au tribunal.
-
-Cachée derrière une colonne, je m’entendais traiter avec tant de mépris
-que je perdis la tête et me laissai glisser à genoux en pleurant.
-
-Alors, j’oubliai le tribunal, les juges, je me crus dans une église et
-je priai Dieu avec ferveur.
-
-Je lui demandai pardon du passé, lui promettant de faire mieux dans
-l’avenir, s’il voulait m’absoudre.
-
-Dieu est bon, sa clémence est infinie.
-
-Je sentis le calme et la résignation rentrer en moi.
-
-Je sortis du palais comme j’y étais entrée, sans être vue, et
-j’attendis que mon sort se décidât.
-
-J’avais bien fait de m’armer de patience; les débats, comme je l’ai
-dit, après avoir duré trois jours et avoir fait plus de bruit que s’il
-s’était agi d’un grand criminel, furent clos et le jugement remis à
-quinzaine.
-
-Je revins à Paris.
-
-Les émotions, les secousses avaient été si vives, que mes traits en
-gardèrent l’empreinte pendant plusieurs mois.
-
-Robert me demanda pardon de m’avoir exposée à toutes ces tribulations,
-généralement au-dessus des forces de la femme.
-
-Ce jour-là je fus heureuse de toutes mes misères.
-
-J’aurais voulu avoir eu à souffrir davantage.
-
-Cela ne se serait pas fait attendre si, comme je l’ai dit, Dieu, en qui
-j’avais mis toute ma confiance, ne m’avait donné la résignation.
-
-Huit jours après les débats de Bourges eut lieu mon procès au tribunal
-de commerce à Paris.
-
-Il s’agissait des quarante mille francs que Robert me devait et pour
-lesquels il m’avait fait des lettres de change.
-
-Cet argent était en réalité ma fortune, car la maison était hypothéquée
-et il était dû beaucoup à Châteauroux.
-
-Le tribunal de la place de la Bourse déclara que ces lettres de change
-étaient des effets de complaisance et ne pouvaient être regardés comme
-sérieux.
-
-J’éprouvai une contrariété passagère, mais j’avais placé ma confiance
-au-dessus des hommes, j’espérais encore quand tout semblait désespéré.
-
-L’avocat général de Bourges fit un résumé écrasant pour moi.
-
-Il voulut flétrir, frapper un parti en ma personne, arrêter la
-contagion du mal fait à la société par mes pareilles, en donnant sur
-moi l’exemple du châtiment.
-
-La cour était nombreuse; elle remit à huitaine sa délibération et me
-donna gain de cause.
-
-Ce fut un beau jour pour moi et une grande confusion pour mes
-adversaires.
-
-En réalité, je n’en avais qu’un, mais il avait cherché quelques
-petits débiteurs de Robert, en leur promettant de payer les frais qui
-pourraient être faits, qu’il gagnât ou qu’il perdît.
-
-Plusieurs noms groupés ensemble devaient donner plus de force à ses
-prétentions.
-
-Quelques-uns se désistèrent pendant le cours de ces procès qui
-semblaient devoir être interminables; d’autres avouèrent qu’ils
-regrettaient d’être entrés dans cette voie où ils s’étaient laissé
-entraîner par de faux rapports.
-
-Enfin, le plus intéressé à ma perte se croyait déjà possesseur de
-mon petit château de cartes, et parlait de réformes, de changements,
-d’améliorations à faire lorsqu’il l’habiterait.
-
-Il avait gagné au tribunal de commerce, il est vrai, mais cela était en
-première instance.
-
-J’allais interjeter appel de ce jugement, et cela menaçait de durer
-encore longtemps, quand les choses prirent une direction sur laquelle
-je ne comptais plus.
-
-Mon domicile fut envahi en mon absence par cinq personnes solidaires
-les unes pour les autres de cette inqualifiable violation des droits,
-prenant, je l’ai déjà dit, dans mes papiers et ceux de Robert ce qui
-leur convenait.
-
-Je déposai des plaintes au parquet; on parut d’abord ne pas donner une
-grande importance à ces faits; mais un beau matin, lorsque le tour de
-cette affaire fut venu, elle se classa et parut causer un grand effroi
-à ceux qui en avaient ri jusqu’alors.
-
-C’est qu’ils savaient mieux que moi que la justice, quand elle est
-instruite, punit sévèrement l’homme de loi qui fait un mauvais usage
-des pouvoirs qui lui ont été confiés.
-
-Le tribunal de Châteauroux condamna à un mois de suspension et aux
-frais l’huissier qui les accompagnait dans cette injuste perquisition.
-
-Il disait pour toute défense:
-
---J’ai exécuté les ordres de l’avoué de Paris; j’ai fait ce qu’il
-faisait lui-même, croyant qu’il agissait en vertu d’un droit ou d’un
-pouvoir quelconque.
-
-Il y avait bien là de quoi effrayer ces messieurs qui, en fait de
-pouvoirs, n’avaient que ceux qu’ils s’étaient arrogés.
-
-Poussés par la crainte, ils me firent proposer un arrangement plus
-avantageux pour moi que celui que j’avais sollicité pendant deux ans.
-
-Je refusais alors de sacrifier la moitié de ce que je possédais, comme
-j’y aurais consenti à cette époque afin d’en finir.
-
-Ils revinrent humiliés, confus, me prier de retirer mes plaintes,
-m’envoyèrent de leurs amis qui me supplièrent de me désister, m’offrant
-de me rembourser immédiatement l’argent de mon hypothèque; mais je
-n’avais pas été la seule victime de ces brutalités sans nombre, et
-Robert m’obligea à refuser pendant plusieurs jours qui durent leur
-paraître bien longs.
-
-Si cet argent lui avait appartenu, il l’aurait volontiers sacrifié à
-l’ombre d’une réparation, mais il comprit qu’il ne pouvait me forcer à
-un si grand sacrifice, et il me donna carte blanche.
-
-Non-seulement je fus dégagée de la responsabilité qu’on voulait faire
-peser sur moi, mais encore j’exigeai que le bijoutier reprît pour son
-compte la créance du jeune homme pour lequel Robert avait si légèrement
-donné sa garantie.
-
-Puis, leur demandant combien il leur devait personnellement, je leur
-payai le tout en son nom; la somme s’élevait à 20,000 francs.
-
-Il valait mieux que Robert me les dût qu’à ces vilaines gens qui
-l’avaient si fort maltraité.
-
-D’ailleurs, Robert m’avait fait part de ses projets.
-
-Il voulait entreprendre quelque chose, faire du commerce.
-
-Ses créanciers l’en auraient peut-être empêché.
-
-Comme cela, il était libre et sans entraves.
-
-Certes, dissiper sa fortune est un grand tort, mais il est excusable
-quand on a le courage de la refaire.
-
-Robert eut beau me gronder, se fâcher, ce qui était fait était fait.
-
-J’étais bien sûre que pas un de ceux que j’avais payés ne rendrait
-l’argent en échange d’une promesse.
-
-Robert fit tout ce qu’il put pour se procurer cette somme afin de me la
-rembourser.
-
-Personne ne l’aida à se dégager de ce qu’il croyait devoir appeler sa
-reconnaissance envers moi.
-
-Il ne m’en devait pourtant pas; ce que j’avais fait était tout naturel.
-
-Une partie de ses dettes devaient avoir été faites pour moi, à mon
-insu, il est vrai, mais n’avais-je pas profité de ses dons et fait-on
-de la générosité lorsqu’on rend ce qui vous a été donné d’une façon
-irréfléchie?
-
-Malgré le proverbe: «Il faut que jeunesse se passe,» l’homme qui
-s’est ruiné aussi ostensiblement s’est déclassé aux yeux du monde;
-il n’inspire aucune confiance aux gens sérieux, et il semble que le
-présent doive toujours être ce qu’a été le passé.
-
-Avec ce raisonnement souvent injuste, on met d’immenses entraves à des
-difficultés déjà si difficiles à vaincre pour celui qui commence un
-apprentissage à trente ans.
-
-Partout Robert se trouvait face à face avec la méfiance et
-l’incrédulité.
-
-Il sollicita une place, on la lui refusa.
-
-Il chercha des marchandises, on le prit pour un chevalier d’industrie.
-
-Souvent il se rebutait, et il se serait fait sauter la cervelle si je
-n’avais fait descendre en lui un peu de cette confiance qui m’était
-rendue, un peu de cette énergique ardeur qui augmentait toujours chez
-moi en présence des difficultés à combattre.
-
-Enfin, à force de recherches, de persévérance, il trouva un grand
-négociant qui voulut bien l’aider sans le connaître.
-
-Il l’écouta, le conseilla et lui promit des marchandises pour une somme
-assez importante.
-
-M. Bertrand (c’est le nom de ce nouvel ami de Robert) était un homme
-plein de cœur.
-
-Avec son expérience, il devina une grande intelligence, une grande
-envie de bien faire chez cet homme que l’on croyait incapable.
-
-Lorsque Robert se fut assuré du travail, sa seule ressource pour
-l’avenir, il me proposa sérieusement de m’emmener.
-
-Avant cette époque, comme il n’avait rien, il ne m’en avait parlé
-que d’une façon indirecte, et ses demandes avaient toujours été
-subordonnées à un: _Si je réussis_.
-
-J’avoue que je n’avais jamais envisagé l’idée d’un pareil voyage sans
-effroi, et puis, j’avais vingt raisons pour refuser.
-
-S’il m’emmenait, cela allait encore jeter de la déconsidération sur
-lui, ses rapports avec le monde en souffriraient et cela ferait
-diminuer ses chances de fortune.
-
-Sa famille serait indignée et persisterait à le laisser vivre dans cet
-abandon qui lui avait été si douloureux.
-
-Mais son idée était bien arrêtée; il combattit mes objections avec
-toute la chaleur dont son âme était capable.
-
---Je n’ai que toi au monde, me dit-il; si tu refuses de me suivre, je
-ne partirai pas.
-
-Mon courage, c’est toi! mon pays sera partout où tu seras.
-
-Que m’importe l’opinion des miens? Se sont-ils souvenus de moi quand
-mon cœur avait besoin du leur?
-
-Ils ont détourné la tête, dans la crainte que j’aie besoin d’eux.
-
-Aujourd’hui, je suis heureux de cet abandon, parce qu’il me fait libre.
-
-Jamais je n’aurai un regret, jamais je ne te ferai un reproche; mais
-j’ai besoin de toi pour vivre comme on a besoin d’air pour respirer.
-
-J’avais cru devoir lui dire ce que je lui avais dit, mais je pensai
-qu’il était inutile de refuser plus longtemps, car par-dessus tout, mon
-désir le plus ardent, mon vœu le plus cher était de ne plus le quitter.
-
-Je ne lui posai qu’une seule condition: c’est que ma fille adoptive me
-suivrait partout, je ne voulais la confier à personne.
-
-Sa réponse fut deux gros baisers sur les joues de l’enfant. J’avais
-dit à Robert tout ce que j’avais fait pendant son absence. Cependant
-je n’avais pas osé lui avouer l’existence de ces Mémoires, mais ils ne
-m’appartenaient plus.
-
-Ne sachant pas si Robert reviendrait, j’en avais disposé avant qu’ils
-fussent terminés, et voici comment:
-
-Au plus fort de mes procès, un de mes amis, M. A... me demanda de les
-lui prêter. Il les lut, fut étonné, et les fit circuler sans que je le
-susse.
-
-Lorsqu’il me rendit mes six volumes, ils avaient été lus par dix
-personnes.
-
-J’en citerai quelques-unes dont l’opinion, sans qu’elles s’en
-doutassent, dicta ma conduite dans cette circonstance et peut la faire
-excuser.
-
-La première fut M. Camille Doucet.
-
-Son esprit doux et délicat s’effraya de ces révélations brutales, mais
-il ne les condamna pas, sachant que j’y avais été contrainte.
-
-Mme Emile de Girardin, cette grande âme placée par Dieu au-dessus
-des autres âmes, compatissante pour ceux qui souffrent, indulgente
-et pleine de pitié pour tout ce qui est déchu, devina avec les
-délicatesses de son cœur de femme que la mort devait être préférable au
-suicide moral que j’avais accompli; quoique souffrante, elle passa la
-nuit à lire ces pages tombées de ma main comme des larmes tombent des
-yeux.
-
---Peu importe qui pleure, disait l’auteur de _Marguerite ou les Deux
-Amours_.
-
-Nous devons écouter la plainte de tous ceux qui souffrent.
-
-J’ai trouvé la lecture de ces Mémoires très-attachante, et si jamais
-ils sont publiés, ils auront du succès parmi ceux qui les comprendront
-tels qu’ils sont.
-
-M. Dumas les lut aussi; son imagination ardente, son extrême
-bienveillance l’emportèrent bien au delà de la réalité, parce qu’il
-avait mesuré d’un coup d’œil les difficultés que j’avais eues à vaincre
-pour rallier ces souvenirs épars, les mettre en ordre, et rapporter des
-choses si difficiles à dire.
-
-L’auteur d’_Antony_, que je connaissais à peine, parla de ces Mémoires
-à tout le monde.
-
-Il inséra même dans son journal (_le Mousquetaire_) quelques lignes
-capables d’éveiller la curiosité et l’intérêt de ses nombreux amis.
-
-A cette époque, j’eus l’occasion de me rencontrer avec une femme dont
-la réputation a fait grand bruit, sans doute parce qu’il y avait en
-elle deux personnalités et un surnom.
-
-Un jour, c’était une chatte séduisante, souple, gracieuse; le
-lendemain, un vrai lion rugissant, griffes aiguës, œil étincelant,
-dents blanches qui déchirent, rien n’y manquait; la ressemblance était
-telle enfin que le nom lui en resta.
-
-Ce nouveau roi du désert régna sur un coin de Paris pendant longtemps,
-sans qu’on sût quel était son mode de gouvernement.
-
-Le Lion est petite, blonde; ses traits sont insaisissables pour moi
-comme son caractère, il y a en elle des élans de cœur ou de haine
-surnaturels.
-
-Elle est puissante par ses amis, entourage haut placé qui lui reste
-fidèle envers et contre tous.
-
-Elle m’a rendu un service à moi qu’elle connaissait à peine; on
-dit qu’elle en rend à beaucoup de monde, c’est peut-être pour cela
-qu’elle a des ennemis, et qui sait si dans les plus acharnés elle ne
-reconnaîtrait pas ses obligés?
-
-Je l’ai trop peu vue pour me former une opinion sur son véritable
-caractère.
-
-J’aime mieux voir un peu par moi-même que d’entendre dire beaucoup;
-ce dont je me suis convaincue, c’est que son esprit est un des plus
-subtils et des plus amusants que j’aie jamais rencontrés.
-
-C’est un feu roulant, quelquefois chargé à mitraille; personne ne lui
-échappe, personne ne peut lui tenir tête.
-
-Elle connaît tout, voit tout, entend tout et en fait son profit; douée
-d’une mémoire incroyable, elle sait l’histoire de chacun sur le bout du
-doigt; les heures passent auprès d’elle comme des minutes.
-
-On ne veut plus la revoir quand elle vous a fait une blessure morale,
-ce qui arrive souvent; mais alors elle redevient chatte.
-
-Elle vous fait oublier avec une parole, un bout de lettre bien tourné,
-une grosse égratignure qu’elle vous a faite en riant.
-
-Un homme d’esprit qui est son ami depuis vingt-cinq ans disait, en
-parlant d’elle:
-
---C’est une sorcière ou une fée. Il doit y avoir quelque chose comme
-cela.
-
-Ce même ami, qui nous était commun, me mit en rapport avec un éditeur.
-
-Je fis un traité; je n’avais pu me résigner à brûler ce que j’avais eu
-tant de mal à construire.
-
-J’avais passé bien des jours et des nuits à faire et refaire sans cesse.
-
-Je devais à ce travail constant un goût très-vif pour la retraite; loin
-de m’effrayer, la solitude, l’isolement m’apparaissaient avec des
-charmes inconnus jusqu’alors.
-
-Lorsque Robert revint, il était trop tard pour m’empêcher d’entrer dans
-cette voie de publicité, où, du reste, j’étais entrée à cause de lui.
-
-Je commençai mes préparatifs de départ; cela n’est pas une petite
-affaire quand on entreprend un si long voyage.
-
-Mes meubles, tout ce que je possédais était expédié au Havre, lorsque
-Robert reçut sa nomination à une place qu’il avait sollicitée et sur
-laquelle il ne comptait plus depuis quelques mois.
-
-Il voulut refuser à cause de moi; je refusai de partir s’il n’acceptait
-pas.
-
-Il y avait pour lui une question d’avenir; mon avenir, à moi, je m’en
-inquiétais peu.
-
-Je trouverai toujours le moyen de vivre d’un travail quelconque, mais
-lui... J’aurais mieux aimé mourir que le revoir exposé de nouveau à
-toutes les misères qu’il avait subies.
-
-J’éprouve quelques terreurs à m’en aller si loin de mon pays, de
-ma beauté, de ma jeunesse. Il ne m’en restera bientôt plus que le
-souvenir. On ne peut aimer longtemps que la vertu, les mérites; pour
-aimer la femme qui vieillit, il faut qu’on l’estime, qu’elle soit la
-mère de vos enfants.
-
-Si Robert allait redevenir ce qu’il était, violent, emporté! S’il
-allait se venger de m’avoir aimée! Si cette mer, dont le murmure me
-fait peur, allait m’engloutir! Si, enfin, je ne pouvais jamais revenir
-dans ce Paris où je suis née et que j’aime comme j’aimais ma mère,
-lorsque j’étais enfant!...
-
-Peut être mourrai-je abandonnée là-bas, sous ce soleil brûlant qui
-dévore les plantes et les hommes.
-
-Le portrait qu’il m’en a fait dans ses lettres n’est-il pas effrayant?
-
-En cela, comme en toutes choses, que la volonté de Dieu soit faite! que
-ma destinée s’accomplisse!
-
-Peut-être de grands événements m’attendent-ils à l’autre bout de cet
-horizon que je ne puis traverser de la pensée? Je vous écrirai chaque
-jour.
-
-Puisse ce second journal, s’il vous parvient jamais, être plus
-intéressant et mieux écrit que celui-ci.
-
-Si mes mémoires paraissent après mon départ, Robert n’en saura rien,
-car nous allons rester quatre mois en mer.
-
-Et puis, qui les lira? quelques amis.
-
-Ils passeront inaperçus, comme tout ce qui manque d’intérêt.
-
-Si la critique allait s’en occuper!
-
-Eh bien! qu’elle fasse selon sa conscience.
-
-Je vais tenter, pendant le cours de cette longue traversée, la
-miséricorde de celui qui nous jugera tous. Dieu seul condamne sur
-l’Océan!
-
-
-FIN.
-
-
-
-
-NOTES
-
-
-Craignant de n’avoir pas fait assez bien comprendre les raisons qui
-m’ont poussée à faire ces tristes révélations, je donne la copie des
-mémoires faits par mes défenseurs pour mes juges pendant le cours de
-ces procès. Les réponses adressées à mes adversaires diront assez à
-quel point ils m’accablaient, et si je ne reproduis pas ici les injures
-dont ils m’ont abreuvée sans relâche et sans pitié pendant trois années
-qui m’ont paru trois siècles, c’est que je crois qu’ils ont vivement
-regretté de s’être laissé entraîner dans une voie qui a failli les
-perdre et qui les a certainement compromis.
-
-
-
-
-TRIBUNAL CIVIL DE CHATEAUROUX.
-
-
-Note pour mademoiselle Céleste, contre M. D...
-
-Un jour la société D...-B... a rêvé qu’elle allait devenir propriétaire
-du petit domaine du Poinsonnet. Elle ne peut renoncer à cette illusion
-sans se venger. Elle se venge par des injures ou des révélations
-étrangères à la discussion. On la dénonce. Rien n’est respecté, ni les
-regrets, ni les droits. Vous lui ferez justice, mais elle aura été
-obligée de se confesser publiquement, de dire aux hommes ce qu’elle
-n’aurait avoué à un confesseur qu’en rougissant et parlant bas.
-
-Aux outrages, mademoiselle Céleste opposera des raisons. Sûre de son
-bon droit, elle se défendra surtout par le souvenir des faits.
-
-_La vivacité des attaques dont elle est l’objet, dans la note publiée
-sous le nom de M. D..._, lui donne apparemment le droit de regarder en
-face son adversaire, de lui demander qui il est.
-
-Qu’est-ce que c’est que M. D... dans le monde? Nous le dirons tout à
-l’heure.
-
-Qu’est-ce que c’est que M. D... dans le procès? Rien du tout.
-
-M. D... n’a droit de faire ce procès qu’autant qu’il est créancier. Or
-il ne l’est plus, il a été complétement désintéressé.
-
-M. D... est porteur d’une hypothèque de 45,000 fr. qui frappe, de la
-manière la plus utile, sur les biens de M. de ***.
-
-Après M. D..., il y a encore une marge considérable. Pure
-allégation! simple éventualité! s’écrie mon honorable adversaire!
-Comment? allégation! éventualité! Mais M. D... en est convenu dans
-l’interrogatoire qu’il a subi à Paris, et dont le texte est sous les
-yeux du tribunal de Châteauroux. M. D... a été obligé d’avouer qu’il
-n’a été que le prête-nom de M. B..., qu’il allait être payé, que s’il
-ne l’était pas encore, c’est que probablement M. B... avait intérêt à
-ce retard.
-
-Le procès se fait sous son nom, mais il n’y porte aucune préoccupation
-personnelle, et c’est à peine s’il s’est exactement informé des progrès
-de la procédure.
-
-Nous avons fait un pas dans la cause. En ôtant le masque dont s’est
-affublé M. D..., nous trouvons derrière M. B...
-
-M. B..., c’est bien le véritable adversaire de mademoiselle Céleste,
-c’est celui qu’elle a rencontré partout, dans le prétoire du tribunal
-comme dans la cour du Poinsonnet.
-
-M. B... est-il créancier?
-
-Il le dit, mais M. de ***, qui depuis douze ans a laissé entre les
-mains de son bijoutier banquier plus de 130,000 fr. de sa fortune, sous
-forme de billets et sous forme d’hypothèques, conteste le compte de
-son créancier, et le tribunal de la Seine est saisi d’une contestation
-élevée contre la créance de M. B...
-
-Mademoiselle Céleste sait parfaitement qu’une des douleurs de ce
-procès, c’est de la forcer à révéler les fautes et les entraînements
-de sa vie. Elle sait qu’elle doit entrer dans le sanctuaire de la
-justice, comme on entre au tribunal de la pénitence. C’est l’attitude
-qu’elle n’a cessé de garder... devant ses juges. Mais elle ne se croit
-pas obligée de courber le front sous les outrages dont cherchent à
-l’abreuver MM. D... et B... Devant une attaque qui manque de mesure et
-de générosité, elle se relève sous l’affront, et, se retournant vers
-ses accusateurs, elle prend la liberté de leur demander qui ils sont
-pour l’insulter.
-
-Si MM. D... et B... s’étaient toujours renfermés dans le strict
-exercice de la profession de joailliers, ils n’auraient pas aujourd’hui
-l’occasion qu’ils croient avoir trouvée de faire du puritanisme sur
-les débris des fortunes de fils de famille ruinés. Si MM. D... et B...
-s’étaient bornés à vendre des bijoux pour les corbeilles de mariage,
-ils ne seraient pas ou ne prétendraient pas être les créanciers de M.
-de ***. Leurs noms ne retentiraient pas dans des procès où les noms
-de fraude sont prononcés, et où des notes d’une exagération ridicule
-sont réduites, par la justice, à des proportions plus raisonnables.
-MM. D... et B... se souviennent que la défense de mademoiselle Céleste
-a plaidé qu’à côté des fils de famille qui se ruinaient, les femmes
-momentanément associées à leur existence pouvaient échapper à la gêne
-ou à la misère; mais MM. D... et B... ont oublié, sans doute, que
-la défense de mademoiselle Céleste a retracé un tableau complet du
-monde où M. de *** a rencontré MM. D... et B... Ils ont oublié que la
-défense s’est attachée à peindre ces spéculateurs de sang-froid, qui,
-surveillant la ruine progressive des jeunes gens entraînés par leurs
-passions, finissent par s’enrichir de leurs dépouilles.
-
-Nous ne demandons pas mieux que d’évoquer de nouveau, devant les
-magistrats qui jugeront le procès, les images de cette existence
-parisienne, contre laquelle MM. D... et B... tonnent aujourd’hui avec
-une si vertueuse indignation. Les juges seront inévitablement frappés
-de ce contraste. D’un côté, des faiblesses, de l’affection, des fautes.
-De l’autre, du calcul et de l’égoïsme. Au surplus, sans sortir de la
-cause, mademoiselle Céleste propose à MM. D... et B... d’accepter un
-juge entre elle et eux. C’est M. de ***. Il est tombé d’assez haut
-et dans un abîme assez profond, pour voir clair, aujourd’hui, dans
-le passé de sa vie. Il expie assez courageusement les fautes de sa
-jeunesse pour jeter sur les entraînements de son existence un regard
-ferme et assuré. Que pense-t-il de mademoiselle Céleste? Il lui a
-conservé une affection sincère et sérieuse, il lui écrit les lettres
-les plus amicales. Que pense-t-il de MM. D... et B...? Il les considère
-comme les mauvais génies de sa vie.
-
-Tous les titres, on veut bien le reconnaître, sont en faveur de
-mademoiselle Céleste. Qu’oppose-t-on à nos preuves?
-
-On ne donne, il est vrai, que deux raisons principales. Réfuter ces
-deux raisons, c’est réfuter tout le mémoire produit au nom de nos
-adversaires.
-
-On dit: 1º que les ressources personnelles de mademoiselle Céleste
-ne lui ont jamais permis de songer à acheter un terrain pour y faire
-construire le Poinsonnet.
-
-2º Qu’à l’époque où l’acquisition a eu lieu, si M. de *** n’était pas
-complétement ruiné, il était sur le penchant du désastre financier dans
-lequel son patrimoine a été englouti.
-
-Nous avons démontré au tribunal que mademoiselle Céleste pouvait
-parfaitement payer la propriété qui lui appartient. Sa famille n’était
-pas dénuée de ressources; son grand-père a tenu pendant cinquante-six
-ans un hôtel garni rue de Bercy. Nous avons justifié qu’à une époque
-contemporaine de son acquisition dans le Berry elle a vendu à Paris
-un fonds d’hôtel garni, connu sous le nom d’hôtel Cléry, et qui était
-sa propriété particulière. Une partie du mobilier de cet hôtel a
-même servi à compléter celui du Poinsonnet. Nous avons rapporté son
-engagement et la preuve des appointements qu’elle touche au théâtre
-des Variétés. Quand on veut l’insulter, d’ailleurs, on lui oppose sa
-fortune; quand on veut la dépouiller, on lui objecte sa misère. Il
-faudrait choisir. Elle a montré au tribunal des titres d’acquisitions
-de rentes, elle a prouvé que des cadeaux considérables lui ont été
-faits, en dehors de ce que M. de *** a pu dépenser pour elle. Son
-mobilier de Paris est une petite fortune. La société D...-B... ne
-peut l’ignorer, puisqu’elle en a également été tentée, et qu’il a
-fallu un jugement du tribunal pour mettre un terme, à cet égard, à
-sa convoitise. Ajoutons que toutes les dépenses du Poinsonnet sont
-loin d’être payées, que mademoiselle Céleste a engagé des valeurs, a
-contracté des obligations, indépendamment des 6,000 fr. d’hypothèque
-que le tribunal connaît.
-
-Il n’est pas plus vrai de dire qu’au moment où le Poinsonnet a été
-construit, M. de *** était sur le point d’être ruiné. N’oublions pas
-d’abord que l’important, au point de vue de la cause, est précisément
-de savoir si M. de *** se croyait ou ne se croyait pas ruiné. Le
-doute à cet égard n’est pas possible. M. de *** espérait, et avec
-raison, que ses propriétés seraient vendues 800,000 francs. C’est par
-suite d’une dépréciation, aussi considérable qu’inattendue, qu’en son
-absence, les immeubles ont été vendus moitié de leur valeur, et que sa
-déconfiture a été consommée en huit jours. En admettant donc que le
-Poinsonnet fût une libéralité de M. de ***, elle serait antérieure de
-deux ans aux poursuites des créanciers, elle n’aurait jamais pu, par
-conséquent, être faite en fraude de leurs droits. Sous ce point de vue
-encore, mademoiselle Céleste ne saurait être dépouillée de ce qui lui
-appartient.
-
-Battus sur ce terrain, MM. D... et B... invoquent des vraisemblances.
-
-Ils épuisent tous les termes de la vénerie, de l’art héraldique; ils
-accumulent toutes les hypothèses pour montrer que M. de *** aurait pu
-avoir l’idée d’acheter le Poinsonnet pour lui-même. Eh! messieurs, ne
-vous donnez pas tant de mal! Nous vous accordons que M. de *** aurait
-pu avoir cette idée. L’a-t-il eue? Voilà le point à établir.
-
-Il nous est aisé de prouver le contraire, puisque c’est lui précisément
-qui a donné à mademoiselle Céleste la pensée de replacer son argent de
-cette façon.
-
-Vous criez à l’invraisemblance! attendez; les faits vont vous
-convaincre.
-
-Le bulletin de la poste aux chevaux, laissé au dossier, prouve qu’à
-la date par nous indiquée, le mobilier de mademoiselle Céleste a été
-conduit dans le Berry. Les frais de transport ont coûté 600 fr.; c’est
-ce mobilier, dont nous avons donné les factures, Vigand et autres, qui
-n’a jamais cessé d’être la propriété de mademoiselle Céleste, et qui a
-été depuis transporté chez elle au Poinsonnet.
-
-Trois ans après, la liaison de mademoiselle Céleste avec M. de ***
-avait changé de caractère; aux illusions commencèrent à succéder des
-appréciations plus froides et plus raisonnables. La famille de M. de
-*** voulait le marier. Mademoiselle Céleste n’apportait à ces projets,
-dont elle comprenait la nécessité, aucun obstacle. Sa correspondance
-l’atteste. Mais ce lien ne pouvait se rompre en un jour. M. de ***
-comprenait que la vie commune devenait impossible. Mais il ne pouvait
-consentir à laisser s’éloigner de lui la femme qui avait été pendant
-trois ans la compagne de sa vie. C’est alors qu’il eut l’idée de
-l’engager à acheter un petit domaine, dans le but de se créer ou une
-retraite pour l’avenir, ou un revenu avantageux. Se séparant de M. de
-***, elle devait reprendre son mobilier, qui allait tout naturellement
-trouver sa place au Poinsonnet. On chercha d’abord un emplacement
-convenable. Mademoiselle Céleste ne nie pas que M. de *** l’ait dirigée
-dans cette recherche; mais elle l’accompagnait toujours, et rien n’a
-été fait sans son assentiment. La position du Poinsonnet, à quelques
-mètres de la forêt, a paru avantageuse. «Si vous n’habitez pas un
-jour ou l’autre par vous-même, lui disait M. de ***, vous trouverez
-facilement à louer votre propriété comme rendez-vous de chasse.» Qu’on
-ne s’étonne donc pas si le Poinsonnet a reçu une approbation qui
-rappelle tous les attributs de la chasse; à l’origine, mademoiselle
-Céleste ne comptait occuper que la maison du garde. Elle a cédé à
-un entraînement naturel aux personnes qui viennent d’acheter et aux
-conseils de M. de ***. Elle a fait venir Lamarche le maçon, et Duly le
-charpentier. Elle leur a tracé à la plume, sur un morceau de papier, le
-plan du pavillon qu’elle voulait.
-
-Pour mieux marquer l’intention de la rupture projetée entre elle et
-M. de ***, elle est revenue à Paris et s’est engagée au théâtre des
-Variétés.
-
-M. de *** n’était point brouillé avec mademoiselle Céleste. Il séparait
-sa vie de la sienne, mais sans pensée de rupture définitive. Qu’y
-avait-il d’extraordinaire à ce qu’il s’occupât de la réalisation d’un
-projet qu’il avait inspiré, et dans lequel se trouvait la trace de son
-souvenir?
-
-Y a-t-il lieu de s’étonner davantage si M. de *** a fait à ses
-frais, avec sa voiture et ses chevaux, le transport du mobilier de
-mademoiselle Céleste, comme nous le reprochent si haut MM. D... et B...?
-
-Des mois s’étaient écoulés, le mariage de M. de *** avait manqué. Alors
-seulement M. de *** commença à s’apercevoir des embarras d’argent
-qui allaient le presser de toutes parts. Il mit sa terre en vente,
-et s’ennuyant tout seul dans le Berry, il prolongea ses séjours au
-Poinsonnet.
-
-Le tribunal a su, du reste, que si ces messieurs avaient des yeux de
-lynx pour apercevoir les traces du passage de M. de *** au Poinsonnet,
-ils étaient complétement frappés de cécité devant les robes, les
-amazones, les métiers à tapisserie, les ouvrages à la main de
-mademoiselle Céleste.
-
-Le reste des propriétés de M. de *** avait été vendu en son absence,
-avec des pouvoirs émanés de lui, mais qu’il n’avait pas donnés pour
-vendre à si bas prix, ce qui a donné lieu à des réclamations par lui
-adressées à M. M..., procureur de la République.
-
-Alors seulement M. de *** a connu, pour la première fois, toute
-l’étendue de sa ruine.
-
-Il est retourné au Poinsonnet, a vendu ses chiens à M. M..., ainsi
-qu’à deux ou trois autres personnes dont le nom nous échappe, a envoyé
-une partie de sa sellerie en payement à Johns, son sellier, a vendu
-une voiture et un cheval à M. S..., a donné à son piqueur, qu’il avait
-depuis six ans, les chiens trop jeunes pour être vendus, et le petit
-sanglier, dont il a été tant question dans ce procès. Il n’a laissé que
-ses effets exclusivement personnels, a mis en ordre tous les papiers
-et tous les reçus des travaux dont il avait surveillé l’exécution au
-Poinsonnet.
-
-Les adversaires triomphent de ce qu’une grande partie de ces reçus est
-au nom de M. de ***. Qu’y a-t-il de surprenant? M. de *** était sur les
-lieux, mademoiselle Céleste était momentanément absente, les ouvriers
-et les entrepreneurs lui apportaient des factures ainsi conçues, il ne
-prenait pas la peine de les faire rectifier; mais les entrepreneurs qui
-avaient été appelés à l’origine des travaux savaient très-bien qu’ils
-travaillaient pour le compte de mademoiselle Céleste.
-
-Mademoiselle Céleste, d’ailleurs, ne fait pas difficulté d’en convenir.
-La fausseté de sa position, dans le Berry, par suite de ses relations
-avec M. de ***, était pour tous les fournisseurs une cause d’embarras.
-Elle avait toujours eu la discrétion de ne pas se faire appeler madame
-de ***, et craignant de la désobliger en l’appelant _mademoiselle_, les
-fournisseurs lui adressaient jusqu’à ses gants au nom de M. de ***.
-S’il y avait eu la moindre pensée de fraude, soit de la part de M. de
-***, soit de la part de mademoiselle Céleste, on se serait bien gardé
-de prendre les reçus au nom de M. de ***, et l’absence même de toutes
-précautions à cet égard est la preuve de la sincérité des actes faits
-deux ans auparavant.
-
-Une autre preuve non moins forte de la sincérité de ces actes se trouve
-dans la correspondance de M. de ***. Nous avons produit dix lettres
-de M. de *** qui ne sont pas évidemment écrites pour les besoins de
-la cause, et où il reconnaît à chaque ligne ce droit de propriété de
-mademoiselle Céleste.
-
-Le tribunal n’oubliera pas d’ailleurs la visite que mademoiselle
-Céleste a faite au Poinsonnet, et qui lui a été si amèrement reprochée.
-Elle a vu et rangé tous les papiers, tous les reçus dont on se fait
-une arme contre elle.--Rien ne lui était plus facile que de les
-emporter ou de les détruire. Elle les a scrupuleusement laissés à
-leur place, de sorte qu’aujourd’hui nous sommes fondés à dire à nos
-adversaires: Toutes ces pièces dont vous faites un si grand étalage
-sont sans intérêt, puisque mademoiselle Céleste les a laissées à votre
-disposition, ou si elles sont susceptibles de discussion, vous êtes
-obligés de vous incliner devant la parole d’un adversaire, qui vous a
-donné un tel exemple de loyauté!
-
-Nous devons, au surplus, le rappeler, MM. D... et B... n’ont pas
-éprouvé la moindre émulation de générosité.
-
-En dehors même du procès, ils n’ont rien épargné à mademoiselle
-Céleste: injures, mauvais procédés, ils ont tout accumulé. Ils ont
-fouillé ses papiers, scruté ses correspondances, envahi son domicile en
-son absence.
-
-Contre tant d’attaques aussi violentes qu’injustes, mademoiselle
-Céleste n’a qu’une force, son bon droit, elle n’a qu’une espérance et
-qu’un appui, c’est la protection qu’elle attend avec confiance de la
-justice.
-
-
-Chronique de l’Indre.
-
- 23 août 1852.
-
-Une foule immense se pressait mardi dernier, dans la salle d’audience
-du tribunal civil de Châteauroux. Deux avocats célèbres, appartenant
-l’un et l’autre au barreau de Paris, avaient été annoncés.
-
-Il s’agissait d’un procès suivi par un créancier de M. le comte de ***,
-contre mademoiselle C...
-
-On ne saurait exprimer la verve, l’entraînement avec lesquels
-l’illustre avocat de mademoiselle C... a abordé successivement les
-aspects divers de la cause.
-
-Tout l’auditoire était sous le coup d’une vive émotion.
-
-Mᵉ M..., avec cette parole toujours grave d’un maître du barreau,
-s’est constamment attaché à resserrer son procès sur le terrain du
-droit, pour mieux le dégager de l’impression produite par la brillante
-plaidoirie que l’on venait d’entendre.
-
-Le barreau de Châteauroux a pris sa belle part dans cette lutte
-oratoire; Mᵉ Moreau, son bâtonnier, plaidant pour un intérêt analogue à
-celui de mademoiselle C..., a résolûment abordé les principes et les a
-exposés avec la science et la force de logique qui le distinguent.
-
-C’était une fortune que la rencontre de ces trois hommes de talent, et
-la population en conservera longtemps le souvenir.
-
-Si notre réserve nous interdit de rien préjuger d’une cause mise en
-délibéré, nous devons constater que le public nombreux qui assistait
-aux débats confirmait, en sortant du palais, ce fait avancé par Mᵉ
-D..., qu’au lieu d’exciter les prodigalités de M. le comte de ***, sa
-cliente s’est toujours efforcée de les combattre.
-
-
-
-
-COUR IMPÉRIALE DE BOURGES.
-
-
-Note pour mademoiselle C..., contre M. D... saisissant; B...,
-intervenant.
-
-
-§ Ier.
-
-_Question à juger._
-
-MM. D... et B... reconnaissent que mademoiselle Céleste a en sa faveur
-le titre et la possession.
-
-Mais ils prétendent que ce titre et cette possession ne sont qu’une
-apparence mensongère.
-
-MM. D... et B... sont demandeurs, ils doivent détruire l’efficacité
-du titre et de la possession de mademoiselle Céleste, et puisqu’ils
-allèguent la fraude, c’est à eux de la prouver.
-
-Remplissent-ils cette double condition?
-
-Mademoiselle Céleste, dont les papiers ont été fouillés par ses
-adversaires, avant comme après, et malgré les arrêts de la justice,
-n’est-elle pas en droit d’exiger au moins que cette preuve, pour être
-admise, ne laisse rien à désirer?
-
-
-§ II.
-
-_Les fins de non-recevoir._
-
-Avant d’aborder la discussion, MM. D... et B... (page 2 de leur second
-mémoire) insinuent que M. Pierre, intervenant, aurait renoncé à la fin
-de non-recevoir tirée des articles 2209 et 2210 du code Napoléon.
-
-M. Pierre a si peu renoncé à ce moyen, que Mᵉ Guillot, plaidant pour
-lui, a formellement rappelé le principe plus sévère encore, que
-l’action révocatoire n’était ouverte qu’au créancier qui ne trouvait
-pas dans les autres biens de son débiteur un gage suffisant pour sa
-créance. Donc nécessité de discussion préalable des biens que le
-débiteur a hypothéqués spécialement ou dont la propriété dans ses mains
-n’est contestée par personne.
-
-Ce moyen eût-il été abandonné par M. Pierre, mademoiselle Céleste
-aurait le droit de le reprendre et de le soutenir devant la cour,
-puisqu’elle a déclaré en première instance qu’elle se rendait commune
-la défense de M. Pierre à cet égard.
-
-Dans ce système, n’a-t-elle pas plaidé à Bourges que M. D... était payé
-totalement par sa collation dans l’ordre de la Châtre?
-
-Quant à M. B..., le chiffre de sa créance est encore douteux, puisqu’il
-y a appel du jugement rendu par le tribunal de la Seine.
-
-Ce qu’il y a de certain, c’est qu’il reçoit 10,000 francs dans les
-ordres, et qu’au moyen de l’opposition qu’il vient de pratiquer entre
-les mains de M. de la Châ..., débiteur de M. de ***, par suite du
-transport que M. B... lui a fait de sa créance, M. B... se trouve avoir
-deux garanties pour une.
-
-N’oublions pas d’ailleurs quel est le caractère du procès. C’est une
-action en fraude qui est dirigée contre nous.
-
-Cette action n’appartient ni à M. D..., ni à B...
-
-En effet, deux choses constituent la fraude, _l’intention et le
-préjudice_.
-
-D..., payé sur les immeubles dont le prix est distribué à la Châtre, ne
-subit aucun _préjudice_ par suite des actes qu’il attaque.
-
-B..., créancier postérieur au 13 août 1850, ne peut imputer à M. de ***
-_l’intention_ de nuire à ses droits.
-
-B..., embarrassé par la date de son titre, qui est de juillet 1851,
-prétend en vain que les causes de cette seconde obligation sont
-antérieures, au moins pour partie, à l’acquisition du Poinsonnet. Cela
-ne pourrait être vrai que pour une portion extrêmement minime, par deux
-raisons: la première, c’est que cette obligation comprend le prix du
-transport de 39,000 fr. sur M. de la Châ..., transport qui n’a eu lieu
-qu’en juin 1851. La seconde, c’est que la première obligation D... et
-B... étant du 10 mai 1850, les fournitures faites dans l’intervalle
-sont nécessairement très-importantes.
-
-Ajoutons que dans tous les cas cette portion est déjà couverte par les
-10,000 francs que M. B... touche dans les ordres.
-
-Pour échapper à des moyens aussi décisifs, l’adversaire a été obligé de
-se retrancher derrière la théorie de la simulation absolue, qui a le
-double inconvénient de venir tard dans la cause et d’être en désaccord
-avec tous les faits, tous les actes et toutes les circonstances du
-procès.
-
-Au point de vue moral, il serait par trop fort que M. B... pût attaquer
-des droits acquis et des actes authentiques, pour la sauvegarde de
-créances dont l’origine est si peu digne d’intérêt et qui seraient
-encore moins excusables si M. de *** était à cette époque ruiné, comme
-le prétendent MM. D... et B...
-
-
-§ III.
-
-_Objet du procès._
-
-Le procès a un double objet: le mobilier du Poinsonnet, le pavillon du
-Poinsonnet.
-
-
-§ IV.
-
-_Mobilier._
-
-Mademoiselle Céleste adresse aux adversaires les questions suivantes:
-
-Est-il constaté qu’elle ait fait transporter en Berry son mobilier de
-la place de la Madeleine?
-
-Est-il constaté qu’elle ait déboursé les frais de ce transport?
-
-Oui, car elle rapporte au dossier la quittance de la poste aux
-chevaux: le fait n’a même pas été contesté.
-
-Ne produit-elle pas des factures s’appliquant à ce mobilier?--Oui,
-incontestablement. Il y en a même qu’elle a fait enregistrer dès le
-lendemain de la saisie, aux droits de 200 francs environ, pour mettre
-sa demande à l’abri de toutes fins de non-recevoir, en énonçant
-régulièrement, au moins pour partie, les preuves de sa propriété. On
-comprend du reste, par l’énormité de cette dépense, qu’elle n’ait pas
-pu faire enregistrer toutes les factures.
-
-Il est facile de reconnaître l’application de ces factures, qui
-remontent aux années 1844, 1845, 1846, 1847, toutes années antérieures
-aux relations de M. de *** avec mademoiselle Céleste; elle ne doit donc
-pas ce mobilier aux libéralités de M. de ***.
-
-B... a pris communication de ces factures. Il est allé chez les
-marchands, comme le prouvent plusieurs lettres que nous avons
-représentées, et il n’a rien articulé à l’encontre des pièces produites.
-
-Cependant il veut faire vendre le tout!
-
-Bien différente a été la conduite de mademoiselle Céleste. N’est-il
-pas constaté que, par ses conclusions signifiées en première instance,
-elle a reconnu et distingué, parmi les objets mobiliers qui lui
-appartiennent, ceux qui avaient été déposés chez elle par M. de ***, et
-qu’elle a demandé acte de sa reconnaissance à cet égard.
-
-Oui, tel était le but du voyage, voyage nécessaire, qu’elle a fait
-au Poinsonnet, parce qu’en tout elle voulait agir avec loyauté.
-C’est par ce motif qu’elle a marqué de numéros les objets qui ne lui
-appartenaient pas.
-
-En résumé, M. B..., qui devait prouver contre mademoiselle Céleste, ne
-rapporte aucune justification.
-
-Mademoiselle Céleste, qui n’avait aucunes preuves à faire, les rapporte
-toutes.
-
-
-§ V.
-
-_Acquisition et construction du Poinsonnet._
-
-Mademoiselle Céleste procédera de même que pour le mobilier.
-
-N’est-il pas constant que le prix de l’hôtel Cléry est en rapport avec
-le prix de l’acquisition de la location du Poinsonnet?
-
-N’est-il pas constant que mademoiselle Céleste a envoyé de Paris divers
-objets qui sont entrés dans la construction du Poinsonnet, tels que les
-cheminées de marbre, poêle, treillis en fer qui sont dans le parterre,
-corbeille en fil de fer, volière, etc.?
-
-Toutes les factures à son nom sont au dossier.
-
-La correspondance ne justifie-t-elle pas qu’à diverses reprises et
-pendant la durée des travaux, mademoiselle Céleste a envoyé de l’argent
-à Châteauroux?
-
-Ne représentons-nous pas les quittances des ouvriers, payés par suite
-de l’emprunt Pierre, pour lequel mademoiselle Céleste a donné une
-procuration datée de Paris, où elle était retenue par son service
-au théâtre, cette procuration enregistrée, légalisée avant toutes
-poursuites?
-
-Tous les ouvriers qui restent à payer ne comptent-ils pas sur
-mademoiselle Céleste pour leur payement? Ce n’est pas là une feinte,
-un moyen d’intéresser la justice; mademoiselle Céleste a énoncé
-formellement cet engagement dans la lettre publiée par ses adversaires;
-elle l’a pris en effet, elle l’exécutera, la justice reconnaissant son
-droit. C’était son obligation, puisque les ouvriers travaillaient en
-réalité pour elle.
-
-Mademoiselle Céleste ne conteste pas que beaucoup des mémoires des
-travaux du Poinsonnet sont au nom de M. de ***, cela a été expliqué par
-nous dans la note de première instance, nous n’avons pas besoin d’y
-revenir.
-
-Elle ne disconvient pas non plus que M. de *** ait voulu lui faire
-quelques cadeaux pour aider à la construction du pavillon.
-
-M. de *** n’était pas ruiné alors, M. de *** se croyait, et avec
-raison, au-dessus de ses affaires: il avait bien le droit de faire
-des libéralités de bien peu d’importance quand on les compare à sa
-situation. Le ministère public a semblé reconnaître qu’à ce moment M.
-de *** aurait pu, d’un trait de plume, faire à mademoiselle Céleste
-cadeau du pavillon tout construit; ce qu’il pouvait faire pour le
-tout, comment n’aurait-il pas pu le réaliser pour des payements sans
-importance?
-
-Ces libéralités, d’ailleurs, n’ont jamais existé qu’en projet.
-Mademoiselle Céleste a été obligée de payer avec ses ressources
-personnelles, et ce qui n’est pas payé, c’est elle qui le doit.
-
-Le compte du Poinsonnet n’est pas difficile à faire:
-
- Mademoiselle Céleste a commencé par
- payer au vendeur 6,000 fr.
- Elle a emprunté de M. Pierre 6,000
- Ses lettres prouvent qu’elle a envoyé de
- Paris 5,000
- Ses lettres, confirmées par les factures à
- l’appui, prouvent encore qu’elle a envoyé:
- cheminées, treillages et poële,
- etc., le tout pour une somme de 3,500
- Il est dû à Châteauroux pour le Poinsonnet
- une somme d’environ 12,000
- --------
- Cela donne en total 32,500
-
-C’est, à quelques centaines de francs près, le prix de revient du
-Poinsonnet.
-
-Les adversaires se sont bien gardés d’annoncer des chiffres précis à la
-cour, ils ne parlent que par 30 ou 60,000 fr., mais si on leur demande
-des détails ils n’en fournissent aucun.
-
-Ils ont pris nos pièces, ils les ont même envoyées à Paris, sans
-qu’elles fussent revêtues d’aucun visa. Mademoiselle Céleste avait
-protesté par acte signifié contre de tels abus, et avait même demandé
-que les pièces fussent retirées du procès. C’est le motif pour lequel
-elle n’avait pas exploré plus tôt ce qu’elles contenaient.
-
-Si la construction du Poinsonnet avait été la propriété de M. de ***,
-comment n’aurait-il pas pris les bois nécessaires à cette construction
-sur les dépendances de la terre de ***.
-
-Lors même que les allégations des adversaires seraient aussi vraies
-qu’elles ont été prouvées fausses quant aux coupes des bois, il est
-bien évident que M. de ***, qui ne craint pas, dans le système des
-adversaires, de déshonorer sa propriété, eût bien trouvé, en abattant
-quelques arbres de bordures, le bois nécessaire à la construction d’un
-pavillon de 15 mètres de long sur 11 mètres de large.
-
-Les factures de Lemerle sont produites par les adversaires au milieu
-des pièces qui ont été remises par le séquestre.
-
-Donc pour le terrain nous pouvons, comme pour le mobilier, dire que MM.
-D... et B... n’ont rien prouvé, et que mademoiselle Céleste, qui n’a
-rien à prouver, a rapporté toutes les pièces désirables.
-
-
-§ VI.
-
-_Présomptions de simulation invoquées par les adversaires._
-
-
-PREMIÈRE PRÉSOMPTION.
-
-_Situation de fortune de M. de ***._
-
-Où donc eût été l’intérêt de faire des actes simulés au préjudice de
-ses créanciers pour un homme qui avait la conviction que sa fortune
-dépassait deux fois son passif, et qui, au moment de la vente de ses
-biens, croyait encore que, tous ses créanciers étant payés, il lui
-restait 150 ou 200,000 francs.
-
-Vous méconnaissez aussi les enseignements de cette correspondance que
-vous avez arrachée au secret qui lui était destiné. Relisez, et vous
-verrez que, quand M. de *** s’aperçoit enfin de sa ruine, son désespoir
-éclate, et qu’au lieu de se ménager une retraite pour y vieillir, il ne
-pense qu’à se faire soldat en Afrique ou mineur en Australie.
-
-C’est alors que, par un sentiment de délicatesse qui a touché le cœur
-de la cour, mademoiselle Céleste lui offre, dans les termes les plus
-affectueux, les ressources dont sa famille et elle peuvent disposer.
-
-C’est alors qu’elle lui dit dans une lettre: «_Garde mes 40,000 fr.,
-tu peux t’en servir pour tenter la fortune, je n’en ai pas besoin
-maintenant; si tu me les rendais, il me faudrait bien les replacer._»
-
-Si ce ne sont pas les termes mêmes de la lettre que nous n’avons pas
-sous les yeux, c’en est certainement le sens.
-
-Cette idée de prête-nom est vraiment incroyable, et elle ne pouvait
-germer que dans l’esprit de M. B...
-
-
-DEUXIÈME PRÉSOMPTION.
-
-M. B... met sous ce paragraphe l’analyse des nombreux procès qu’il crée
-de tous côtés.
-
-Il s’étourdit du bruit qu’il fait lui-même.
-
-Pourquoi tant de tapage?
-
-Apprécions à notre tour le caractère et les motifs de cette guerre si
-acharnée qu’il a déclarée à mademoiselle Céleste.
-
-Est-il inscrit sur le Poinsonnet? Non, sa créance résulte d’une
-obligation avec affectation spéciale sur les terres de M. de ***.
-
-Rêve-t-il donc quelque marc le franc avec les créanciers
-chirographaires dont il a fixé le chiffre à 300,000 fr.?
-
-Nous lui faisons la même question quant au mobilier.
-
-Ce serait bien désintéressé de sa part, et nous avons quelque peine à
-croire au désintéressement de M. B...
-
-La violation du domicile de mademoiselle Céleste, l’exploration
-illégale de ses papiers et de ceux de M. de ***, exécutée par M. B...
-en personne, n’avaient-elles pas un but caché? Voulait-on priver M. de
-*** des papiers qui lui étaient nécessaires pour discuter le chiffre
-des créances D... dans le procès de Paris.
-
-Espérait-on se procurer des armes pour attaquer la créance Céleste?
-
-La cour ne perdra pas de vue quelles inimitiés pouvait nourrir contre
-mademoiselle Céleste un homme à l’égard duquel elle s’était crue
-autorisée à se servir, dans sa correspondance, d’expressions que nous
-n’avons pas cru devoir répéter en plaidant, d’un homme à l’influence
-duquel elle cherchait à soustraire M. de ***.
-
-Dans son ardeur à tout incriminer, M. B... a prétendu que mademoiselle
-Céleste avait produit à l’ordre pour une créance de 20,000 fr.
-
-Rien de plus inexact.
-
-Mademoiselle Céleste ne figure pas à l’acte; le notaire a fait accepter
-l’obligation par son clerc. Elle n’a pas produit à l’ordre. En énonçant
-ce fait devant la cour, mademoiselle Céleste a dit la vérité.
-
-L’insistance que vous mettez ne peut servir qu’à une chose, c’est à
-donner une nouvelle preuve qu’à cette époque M. de *** ne se croyait
-pas ruiné. Nous aimons à en trouver l’aveu dans votre bouche.
-
-
-TROISIÈME PRÉSOMPTION.
-
-On crie à l’invraisemblance parce que mademoiselle Céleste aurait songé
-à se créer pour elle-même, au Poinsonnet, une petite propriété avec
-l’idée de louer la locature et le chenil, comme rendez-vous de chasse.
-
-Qu’y a-t-il d’inadmissible dans cette idée qui lui avait été donnée par
-M. de ***, par M. le comte de T... et M. le comte de B...
-
-La demande de location qui lui est faite par diverses personnes,
-demande dont elle justifie par des lettres envoyées à la cour, prouve
-assez que cette idée n’était pas aussi extraordinaire, aussi dénuée de
-sens que M. B... se plaît à le dire.
-
-Au nombre des personnes qui ont écrit, nous pouvons citer M. H.,
-notaire à Châteauroux.
-
-
-QUATRIÈME ET CINQUIÈME PRÉSOMPTIONS.
-
-Il aurait été de bon goût de la part de M. B... de ne pas insister sur
-les ressources que mademoiselle Céleste a pu posséder en dehors de son
-théâtre et des économies de sa famille.
-
-Ainsi que nous le disions dans notre première note, quand on veut
-insulter mademoiselle Céleste, on lui oppose sa fortune; quand on veut
-la dépouiller on lui objecte sa misère.
-
-Nous avons charitablement averti M. B... de la contradiction dans
-laquelle il était tombé. Son habile avocat est venu à son secours.
-Il a imaginé une théorie intermédiaire qui consiste à plaisanter
-mademoiselle Céleste sur l’administration de sa fortune.
-
-Trêve de généralités.
-
-Que veulent les adversaires? Forcer une dernière fois mademoiselle
-Céleste à une discussion pénible. Elle en aura le courage pour éclairer
-la justice, elle a justifié d’un titre de rente tout à fait étranger à
-M. de ***.
-
-On a répondu que si elle l’avait eu, elle l’aurait encore. Nous
-ne comprenons pas cette persistance des adversaires, nous avons
-positivement offert de prouver que la rente avait été vendue par elle
-le jour de l’achat de l’hôtel Cléry, et nous avons nommé l’agent de
-change qui a fait la négociation.
-
-Devant l’audace d’un nouveau démenti, nous produisons les deux
-bordereaux.
-
-Il serait aisé à mademoiselle Céleste de faire d’autres justifications
-et de souffler sur le fragile château de cartes dont se composent les
-hypothèses échafaudées par M. B..., si elle n’était pas arrêtée par des
-scrupules que la Cour comprendra, et si elle ne reculait pas à l’idée
-de prononcer des noms qui ne doivent pas figurer au procès.
-
-Si une chose nous a surpris dans le mémoire de M. B..., c’est de le
-voir invoquer la correspondance entre mademoiselle Céleste et M. de
-***, comme contenant la preuve de la fraude qu’il allègue.
-
-Le laconisme avec lequel il en parle prouve du reste qu’il ne se croit
-pas bien assuré sur ce terrain.
-
-Jamais, peut-être, on n’a vu un pareil abus du droit dans les fastes
-judiciaires et à la suite une pareille déconvenue.
-
-Voici un plaideur qui arrive, par tous les moyens imaginables, à se
-procurer les papiers les plus secrets, les correspondances les plus
-intimes de ses adversaires.
-
-La défense qui lui est opposée n’a plus rien de libre ni de spontané;
-elle n’a plus le choix de ses armes. Tout est mis à jour, tout est
-révélé.
-
-Il n’y a rien dans la correspondance au point de vue de la fraude, il y
-a tout au point de vue de la sincérité des actes et de la loyauté que
-mademoiselle Céleste n’a cessé d’apporter dans les déclarations qu’elle
-a faites devant la justice.
-
-Nous en avons la ferme conviction, cette correspondance sera le salut
-de sa cause.
-
-La Cour a les lettres sous les yeux, elle en a bien pénétré le sens.
-Elle rapprochera les sentiments exprimés des faits et des actes, elle
-acquerra la preuve irréfragable que le récit que nous avons présenté
-est vrai et sincère.
-
-Au lieu de s’attacher aux minutes comme le fait M. B..., elle
-appréciera avec élévation.
-
-Nous en dirons autant de la lettre à laquelle se rattache le nom de M.
-T. de ***.
-
-Nous avons beau lire et relire cette lettre, nous n’y voyons rien dont
-on puisse tirer argument contre mademoiselle Céleste.
-
-Le but de la lettre est de prier M. T. de *** de racheter les objets
-personnels à son frère. La seule allusion faite au procès n’exprime que
-l’inquiétude bien naturelle chez une femme engagée pour la première
-fois dans un procès d’où dépend toute sa fortune.
-
-Cette lettre, au surplus, a reçu de M. T. de *** lui-même, sur le sens
-dans lequel on voulait l’interpréter, un démenti dont les adversaires
-ont dû comprendre la portée.
-
-Vous prétendez, messieurs, avoir été autorisés à la produire; mais il
-est constant aujourd’hui que vous ne la possédez que par l’effet d’une
-surprise, et que, loin de vous avoir encouragés, M. T. de *** repousse
-non-seulement le sens que vous lui donnez, mais l’usage que vous en
-faites.
-
-Nous croyons avoir répondu à toutes les objections des adversaires, et
-il nous paraît inutile d’insister davantage.
-
-Pourquoi aurions-nous dans les arguments de M. B... plus de confiance
-qu’il ne paraît en avoir lui-même?
-
-En relisant les dernières lignes du Mémoire, nous trouvons les
-prémisses bien pompeuses et la conclusion bien modeste.
-
-Après avoir crié bien haut que la preuve de la fraude est faite, on
-se résume à demander une enquête pour tâcher de courir après quelques
-indices.
-
-C’est toujours le même système.
-
-On a commencé par dire: Si nous pouvions avoir les papiers explorés au
-Poinsonnet, on y trouverait le démenti des actes. On a eu ces papiers
-en première instance, et on n’y a rien trouvé.
-
-On s’est rejeté alors sur la correspondance. On a dit et répété: Si
-nous pouvions avoir la correspondance, elle nous donnerait gain de
-cause. Cette correspondance, pour vous ôter tout prétexte, nous vous
-l’avons livrée; vous n’y avez trouvé que la preuve des bons sentiments
-de mademoiselle Céleste.
-
-Maintenant on a l’air de soupirer après une enquête; si elle avait
-lieu, elle tournerait certainement à la confusion des adversaires.
-
-La Cour a donc encore plus de raisons pour confirmer le jugement du
-tribunal de Châteauroux que le tribunal de Châteauroux n’en avait pour
-le rendre.
-
-Mademoiselle Céleste a fait sa confession dans ce procès.
-
-M. B..., lui, n’a rien confessé. Si quelques actes de sa vie ont été
-révélés à la justice, ils n’ont été connus que bien malgré lui et par
-la lecture de pièces et documents judiciaires.
-
-S’il n’a pas fait sa confession, en revanche il a fait beaucoup de
-morale.
-
-Mais un tel langage n’a aucune valeur de sa part; M. B... est
-évidemment trop intéressé.
-
-Où aboutirait d’ailleurs cette morale dans le procès? Elle arriverait,
-sous le prétexte que M. de *** peut avoir déboursé quelque argent sur
-les travaux du Poinsonnet, à dépouiller mademoiselle Céleste de tout ce
-qui lui appartient, de tout ce qui appartient à sa famille.
-
-Enoncer un pareil résultat, c’est le rendre moralement impossible.
-
-
-
-
-TRIBUNAL DE COMMERCE.
-
-
-Note pour mademoiselle Céleste, contre M. B... et MM. Crémieux,
-Guillemot, Legris.
-
-Mademoiselle Céleste demande la permission au tribunal de mettre sous
-ses yeux un résumé très-succinct des moyens qu’elle oppose à la demande
-de M. B..., et à celle des créanciers qui ont cru devoir intervenir
-dans le procès, à la suite de M. B...
-
-Cette discussion très-rapide comporte tout naturellement l’examen des
-deux moyens de forme et de la question du fond.
-
-
-§ 1er.
-
-_Fin de non-recevoir._
-
-_Non-recevabilité de la tierce opposition._
-
-1º M. B...
-
-M. B... est non recevable à former tierce opposition au jugement obtenu
-par mademoiselle Céleste contre M. de ***.
-
-En effet, au moment où l’obligation de mademoiselle Céleste a pris
-naissance, M. B... n’avait _aucun droit_. Le titre qui a donné lieu au
-jugement de mademoiselle Céleste contre M. de *** est du 15 avril 1851.
-
-Or, quel est le titre présenté par M. B...?
-
-C’est une obligation de 46,000 francs en date du 19 juillet 1851.
-
-M. B... a essayé d’établir une confusion: il a prétendu que les
-fournitures, causes de cette obligation, remontaient à une époque
-antérieure à 1850.
-
-Cette affirmation est démentie par tous les faits de la cause.
-
-D’abord, l’obligation du 19 juillet 1851 a été précédée d’une autre
-obligation de 45,000 francs, en date du 18 mai 1850, souscrite par
-M. de ***, au bénéfice de M. D..., prédécesseur, associé, et plus
-tard prête-nom de M. B... Cette première obligation porte, au bas de
-l’obligation même: _pour solde de tout compte_.
-
-Cette obligation venait elle-même postérieurement à un jugement du
-tribunal de commerce de la Seine, pour une somme de 15,879 francs 30
-cent., auquel jugement M. de *** a acquiescé le 26 janvier 1849.
-
-Il est donc certain, par cette première raison, que les causes de
-l’obligation du 19 juillet 1851 sont postérieures à 1850.
-
-Nous apportons une nouvelle preuve, c’est une facture signée de M.
-B..., en date du 13 mars 1851, et portant: _pour solde de tout compte_,
-facture remise au Tribunal.
-
-Nous apportons enfin une troisième raison: c’est que l’obligation de
-1851 se compose en grande partie, jusqu’à concurrence de trente et
-quelque mille francs, d’un transport de créance La Châ... et Liév...,
-que M. de *** avait garanti. Les reçus de M. B... portant la date de
-1851 sont au dossier.
-
-Est-il besoin de rappeler que M. B... est en ce moment en instance
-devant la cour impériale de Paris sur la validité de son titre, dont
-la base se trouve encore dans des fournitures, et dans une garantie
-obtenue de la bonne foi de M. de ***?
-
-Voici un extrait de l’obligation B..., en date du 19 juillet 1851.
-
-A été extrait littéralement ce qui suit:
-
-M. de *** déclare, sous les peines de droit, qu’il est célibataire, et
-qu’il n’a jamais été tuteur, curateur ou comptable de deniers publics;
-
-Que les immeubles ci-dessus hypothéqués ne sont grevés d’aucun
-privilége, mais qu’ils sont grevés par hypothèque conventionnelle:
-
- 1. De la somme de 150,000 francs, due, etc.
- 2.
- 3.
- 4.
- 5.
- 6.
-
-Et par hypothèque judiciaire:
-
-1. de la somme de 40,000 fr. due à mademoiselle Céleste, en vertu d’un
-jugement rendu par le tribunal de commerce de la Seine, dans le courant
-du mois d’avril dernier;
-
-2. Et de 2,000 fr. dus, etc.
-
-Dans une pareille situation, M. B... n’a pu prendre lui-même au
-sérieux le procès qu’il nous faisait. Il marchait de déception en
-déception; après avoir plaidé longtemps sous le nom de D..., payé
-dans l’ordre sous le nom de D..., dont les aveux trop naïfs avaient
-compromis le succès de tant de poursuites, M. B... s’était décidé à
-agir par lui-même. Mais voilà que son titre même constitue une fin de
-non-recevoir contre l’action qu’il a intentée.
-
-Comment faire?
-
-M. B... s’est mis en quête pour trouver des alliés. Il a cherché
-parmi les créanciers de M. de *** les éléments d’une coalition contre
-mademoiselle Céleste.
-
-La plupart de ces créanciers ont refusé de s’associer à cette guerre,
-que rien ne justifie. Nous le prouvons par leurs lettres. Trois
-seulement y ont consenti. Ce sont MM. Legris, Guillemot, Crémieux.
-
-Voyons si M. B... doit se féliciter de cette diversion judiciaire.
-
-
-2º M. LEGRIS.
-
-Nous n’avons plus besoin d’en parler. M. Legris s’est désisté de sa
-demande, quand il a su ce qu’on voulait faire de son nom.
-
-
-3º M. GUILLEMOT.
-
-M. Guillemot n’est que le cessionnaire de M. Thomas B..., à qui M. de
-*** avait, en 1851, racheté une voiture d’occasion pour une somme de
-cinq mille francs. Il a reçu déjà une somme de deux mille francs, à
-valoir sur sa créance, dans le courant de 1853. M. Guillemot, si nous
-sommes bien informés, n’a poursuivi que parce que M. B... lui a garanti
-les frais, et c’est ce que M. d’Orléans, son huissier, serait disposé
-à attester, s’il en était besoin. Car M. Guillemot n’a dans le procès
-aucun intérêt personnel. Que la créance de mademoiselle Céleste soit ou
-ne soit pas payée, il ne viendra pas dans l’ordre en rang utile. Il ne
-toucherait rien que ce que M. B... voudrait bien lui donner. Le défaut
-d’intérêt est une véritable fin de non-recevoir contre M. Guillemot,
-aux termes d’une jurisprudence constante, qui décide que la tierce
-opposition, formée par un créancier au jugement rendu en faveur d’un
-autre créancier, est non recevable, lorsque la décision attaquée ne
-change en rien la position du demandeur vis-à-vis du débiteur commun.
-(Arrêt de cassation du 9 juin 1847.)
-
-Voilà donc une intervention qui ne peut servir en rien la cause de M.
-B..., puisque M. Guillemot est non recevable, comme M. B... lui-même.
-
-
-4º M. CRÉMIEUX.
-
-Il n’est pas possible de voir une intervention plus malencontreuse.
-
-Contre M. Crémieux nous n’avons que le choix des fins de non-recevoir.
-
-1º Il est payé dans l’ordre. Dans le cas où, comme il le prétend,
-il lui manquerait quelque chose, il ne pourrait l’attribuer qu’à sa
-complaisance pour M. B..., qui a surchargé ces procédures de frais
-énormes, et discrédité les derniers immeubles vendus.
-
-2º M. Crémieux a connu le jugement de mademoiselle Céleste, ainsi que
-l’inscription hypothécaire prise en exécution de ce jugement, puisqu’il
-a commencé par accepter une hypothèque, après celle de mademoiselle
-Céleste. Il a fait plus, il trouvait sa position tellement bonne et
-assurée, que connaissance prise de l’état hypothécaire, il a, par
-complaisance et sans y être forcé, fait la gracieuseté de son rang à M.
-Blanchard, banquier, à Tours, qui n’a consenti à prêter 16,000 fr. à M.
-de *** qu’à cette condition.
-
-3º M. Crémieux enfin, dans l’obligation même qui lui sert de titre, a,
-comme M. B..., laissé énoncer la déclaration faite par M. de ***, de
-toutes les hypothèques qui le précèdent, et notamment de l’hypothèque
-prise au nom de mademoiselle Céleste, pour sûreté d’une créance de
-40,000 fr.
-
---M. de *** déclare sous les peines de droit:
-
-Que ses immeubles sont grevés par hypothèque conventionnelle,
-
-1º.
-
-2º, etc.,
-
-et par hypothèque judiciaire, de la somme de 40,000 fr. due à
-mademoiselle Céleste, en vertu d’un jugement rendu par le tribunal de
-commerce de la Seine, dans le courant du mois dernier.
-
-Par tous ces motifs, M. Crémieux est non recevable, comme M. B...
-Nous pouvons leur opposer à tous deux une jurisprudence non méconnue
-des adversaires, aux termes de laquelle l’acquiescement au jugement
-ou arrêt susceptible de tierce opposition constitue une fin de
-non-recevoir. _Ainsi doit être rejetée la tierce opposition incidemment
-formée à un jugement qu’on a connu et qu’on a laissé exécuter._ (Arrêt
-de Paris du 18 avril 1833.)
-
-Nous avons donc établi, par ce qui précède, que ni M. B..., ni aucun
-des créanciers intervenants n’ont le droit de former tierce opposition
-au jugement obtenu par mademoiselle Céleste.
-
-Ce jugement subsiste donc avec toute sa force.
-
-
-§ 2.
-
-_Régularité des lettres de change.--Compétence du tribunal de commerce._
-
-Les adversaires ont essayé de démontrer que les lettres de change
-étaient irrégulières, et que mademoiselle Céleste était à Paris
-le 5 avril 1850, jour de la souscription des lettres de change à
-Châteauroux; qu’elle y était également le jour de l’endossement.
-
-Pour se procurer des pièces, ils ont employé des moyens aussi scabreux
-que la razzia du Poinsonnet.
-
-Qu’ont-ils trouvé?
-
-1º Un drame-vaudeville, intitulé _les Deux Anges_, qui a été joué pour
-la première fois le 9 avril 1850.
-
-2º Une affiche en date du 12 avril portant le nom de mademoiselle
-Céleste.
-
-3º Une facture de pianos en date du 10 avril 1850, et deux billets de
-la même date.
-
-Il n’est pas possible de se mystifier soi-même plus complétement.
-
-Le rôle de madame Bompart, dans la pièce des _Deux Anges_, n’a pas été
-créé par mademoiselle Céleste. Il l’a été par mademoiselle Lydie.
-
-Nous rapportons pour attester ce fait un certificat du régisseur des
-Folies, signé également par le directeur, et une attestation de M. de
-Saint-Hilaire, auteur des _Deux Anges_.
-
-Nous rapportons mieux encore; nous rapportons les affiches du 9, du 10
-et du 11 avril, où le nom de mademoiselle Céleste ne figure pas, et où
-figure celui de mademoiselle Lydie.
-
-Comment se fait-il que les adversaires, qui ont rapporté les affiches
-du 12, aient négligé de se procurer les affiches précédentes?
-
-Que devons-nous accuser? Est-ce leur défaut d’attention? Le tribunal en
-jugera.
-
-Il n’est pas jusqu’aux notes de l’hôtel de Châteauroux que mademoiselle
-Céleste n’ait retrouvées.
-
-Il n’est pas besoin de faire remarquer au tribunal que la facture de
-piano et les billets ne signifient exactement rien dans la cause.
-La date d’une facture et de billets qui ne sont pas passés dans le
-commerce n’a rien d’authentique.
-
-En voici la preuve. Mademoiselle Céleste rapporte un certificat de
-M. Moulé, qui atteste que le piano qu’il a livré le 10 lui avait été
-commandé quelque temps avant la livraison.
-
-Le prix et le mode de payement étaient donc convenus d’avance.
-
-Où d’ailleurs les adversaires veulent-ils en venir? Le trajet de
-Châteauroux à Paris est de sept heures. Est-ce qu’on ne peut pas être
-le matin à Châteauroux et l’après-midi à Paris.
-
-Ainsi tombent une à une toutes les objections péniblement échafaudées
-contre la régularité des lettres de change.
-
-C’est donc avec raison que le tribunal de commerce, dans son jugement
-du 15 avril 1851, a reconnu sa compétence et sanctionné les titres de
-mademoiselle Céleste.
-
-Ce jugement, est-il besoin de le faire remarquer, n’a pas été rendu
-avec précipitation.
-
-L’assignation a été donnée le 7 avril 1851; puis, suivant la pratique
-sage et habituelle du tribunal de commerce, la cause a été continuée du
-9 au 15 avril, jour auquel a été rendu le jugement.
-
-Tombe-t-il sous le sens que si mademoiselle Céleste avait voulu
-organiser une fraude, elle eût emprunté le nom de sa mère?
-
-Si M. de *** avait voulu faire tort à ses créanciers, n’aurait-il pas
-choisi toute autre personne que mademoiselle Céleste pour prête-nom, et
-n’aurait-il pas été plus simple à lui de garder son conseil judiciaire
-qui, grâce aux complaisances de M. B... et de ses autres fournisseurs,
-parfaitement confiants dans sa loyauté, ne gênait en rien M. de ***
-pour ses dépenses?
-
-
-§ 3.
-
-_Le fond du procès._
-
-On n’a cessé, au cours de ces procès, d’accuser mademoiselle Céleste
-d’avoir été une des principales causes de la ruine de M. de ***.
-
-C’est une des choses qui lui ont été le plus pénibles, et elle demande
-la permission de se servir de la position que les adversaires lui
-ont faite, en s’emparant de sa correspondance, pour repousser cette
-accusation, dont les échos ont remonté jusqu’à la cour de Bourges.
-
-Nous choisissons au hasard dans les extraits de cette correspondance.
-
-Voici une lettre de 1850, époque à laquelle mademoiselle Céleste était
-aux Folies.
-
- «Je viens des Folies, il est dix heures, je trouve une lettre
- pour toi, je m’empresse de l’envoyer, car il y a dessus _pressé_.
- Je vais la faire mettre à la poste de suite. Du courage, il
- faut sortir de là, il y avait trop de choses entre nous pour que
- nous pussions être heureux. Il faut que tu penses à ta fortune,
- à ton avenir. Je souffre déjà, je t’ai déjà bien regretté depuis
- ce matin. Je t’écrirai tant que tu voudras, mais je le sais, tu
- touches chaque jour à ta ruine du bout du doigt, il ne faut pas
- faire ce plaisir à tous ces gens qui sont jaloux de toi, il faut
- démentir ceux qui disent que tu tires à ta fin. Mais tu me verras
- toujours. Quand même tu serais marié, je serai ton amie, qui fais
- des vœux pour ton bonheur.
-
- »Je t’embrasse,
-
- »CÉLESTE.
-
- »Jeudi, dix heures du soir: j’ai fait des démarches aujourd’hui,
- je vais entrer au Palais-Royal.»
-
-Dans une autre lettre, elle écrivait à M. de ***:
-
- «Mieux vaut une petite réalité que de grandes illusions...
-
- »Je serais heureuse, si tu voulais prendre un bon parti, plutôt
- que de te laisser aller à la douleur, si, après m’avoir revue, tu
- voulais faire un petit voyage, te marier...»
-
-Mademoiselle Céleste n’a jamais cherché à abuser de l’influence qu’elle
-avait sur M. de ***. Qu’on en juge.
-
- «Je te l’ai dit, mon bon Robert, je ne suis pas de force à
- supporter tes plaintes et tes reproches; l’on ne fait pas son
- caractère, je ne puis souffrir l’isolement, ce n’est pas ma
- faute; j’en ai peur et tu ne fais rien pour m’y faire prendre
- goût. Je débutais hier jeudi, j’avais besoin d’être calme, j’ai
- reçu ta lettre le matin et me voilà en pleurs, tu m’accables de
- reproches.
-
- »Pourquoi veux-tu que je n’aie pas pour la solitude la peur que
- tu as eue du mariage toute ta vie? bien souvent, pourtant, tu
- as fait des projets. La destinée est écrite, on ne la conduit
- pas, on la suit. Je crois que tu aurais pu faire autre chose de
- moi; nous avons pris à rebours. Je t’ai toujours dit: Marie-toi,
- je n’aime pas cette vie calme; mais je finis par trouver tes
- accusations tellement exagérées, que je fouille ma vie passée
- avec toi et que je m’excuse un peu, en pensant que je ne t’ai
- jamais menti sur le genre de vie que je préférais. On ne peut
- pas toujours ce qu’on veut. Tu as voulu me régénérer, cela
- était impossible: c’est aujourd’hui que je serais infâme, si
- j’acceptais ce que tu m’as offert, puisque je sens que je ne
- pourrais pas remplir des devoirs sacrés.
-
- »J’ai, etc.
-
- »CÉLESTE.»
-
-Mademoiselle Céleste conseillait à M. de *** de diminuer son luxe et
-elle savait elle-même réduire ses dépenses et s’imposer des privations.
-
- «Il faut que tes intérêts soient les miens, c’est-à-dire que
- tu me permettes de te gronder quelquefois et de te donner des
- conseils. Si tu m’avais écoutée, les deux années de privations
- seraient finies et nous serions à notre aise. Enfin c’est à faire
- au lieu d’être fait; donne des ordres en partant, que l’on fasse
- vendre tes chevaux à tout prix, cela coûte à nourrir. Je ne suis
- pas moins raisonnable que toi, je vendrai le mien à la première
- occasion.»
-
-Dans cet ordre d’idées, nous ne pouvons résister au désir d’imprimer
-une dernière lettre, qui dénote combien mademoiselle Céleste avait à
-cœur de faire prendre une bonne résolution à M. de ***, et comment
-elle repoussait les reproches que celui-ci, souvent, dans son humeur
-injuste, lui adressait.
-
-Pour faire éclater la vérité aux yeux du tribunal, mademoiselle
-Céleste n’a pas reculé devant ce que ces souvenirs ont de cruel et ces
-révélations intimes d’affligeant pour une femme.
-
-Abordons maintenant une autre série de preuves. Les passages des
-lettres que nous allons citer désormais convaincront le tribunal de
-la réalité des prêts que mademoiselle Céleste a faits à M. de ***,
-pour l’empêcher d’emprunter à des taux usuraires, et de la délicatesse
-qu’elle mettait pour les lui faire accepter, sachant bien que M.
-de ***, quoique souvent très-pressé d’argent, n’aurait rien voulu
-recevoir, s’il avait pu deviner les sources d’une partie des fonds dont
-mademoiselle Céleste disposait.
-
-Les extraits que nous allons donner étant nombreux, et se rapportant à
-la même démonstration, nous les classerons par numéros qui représentent
-chacun un fragment de lettre.
-
-
-1.
-
- Tout s’arrangera avec du temps, ne t’inquiète pas des 2,000 fr.
- de la fin du mois. Tu les auras, mon grand-père me les prêterait,
- s’il y avait besoin. J’emporterai les 15,000 fr. de samedi avec
- moi, pour que tu puisses donner de petits à-comptes.
-
-
-2.
-
- Enfin, l’on m’avait prêté de l’argent, madame de Seine: mon
- grand-père a payé et les a donnés à maman, c’est à elle que je
- dois, c’est-à-dire que je suis quitte.
-
-
-3.
-
- Quand j’aurai mes 40,000 fr., il faudra bien les replacer. Si tu
- trouves quelque entreprise, tu sais que tu peux disposer de mon
- argent.
-
-
-4.
-
- Je pourrai encore faire 3,000 fr. au Mont-de-Piété; écris-moi de
- suite si cela pourra te tirer d’embarras pour quelques jours, je
- te les enverrai de suite en mettant mes boucles d’émeraude en
- gage.
-
-
-5.
-
- J’ai reçu en réponse à ma lettre de sottises la lettre que je
- vous envoie, et le même soir j’ai reçu 4,000 fr.
-
-
-6.
-
- Ecris-moi pour quel chiffre Thomas te poursuit, je tâcherai
- d’arranger cela, puisque c’est le plus pressé.
-
- M. B... est venu voir où tout cela en était. Je ne l’ai pas reçu,
- je lui ai fait dire que je ne savais rien.
-
-
-7.
-
- Ne t’inquiète pas de moi: je n’ai besoin de rien; j’ai un billet
- des gens qui m’ont acheté mon hôtel. Je l’escompterai, cela me
- fera aller quelque temps.
-
-
-8.
-
- Si tu vends, _nous aurons mes 40,000 fr._ Si nous ne les avons
- pas, eh bien, je chercherai quelques ressources dans mes effets.
- J’aurai toujours assez avec ce que me doit Charles C...; ainsi,
- cet argent, s’il rentre, est à toi, du moins la moitié: je
- n’en veux pas, disposes-en comme tu le voudras. Informe-toi si
- quelqu’un veut prendre 20,000 fr. d’hypothèque à ma place. Cela
- t’aidera un peu, ne me refuse pas.
-
-
-9.
-
- Morel n’offre que 1,000 fr. du dockart; si tu veux le garder, je
- lui vendrai ma petite voiture 1,400 fr.; garde ta voiture si tu y
- tiens le moins du monde, ne te gêne pas.
-
-
-10.
-
- Quant à cet entremetteur de mariages, de qui même tu m’envoies
- les injures, je ne le connais pas. Que veut-il? Que lui ai-je
- fait? N’es-tu pas allé à Lyon? N’est-ce pas pour cela que je suis
- entrée au théâtre?
-
- --Sitôt que tu voulais te marier, je rentrais au théâtre.
-
- Je vais tout vendre sans regret: je suis contente même de me
- défaire de toutes ces choses qui m’ont coûté tant de larmes. Je
- prendrai un petit appartement rue Vivienne et une bonne; nous
- dépenserons peu. _Tu tâcheras de faire valoir ton argent et le
- mien_; cela t’occupera et dans quelque temps nous partirons pour
- toujours.
-
- _J’aurais été si heureuse que tu prisses une femme qui te donnât
- la fortune et le bonheur._
-
- _Tu sais bien que je ne t’ai jamais rien demandé. T’ai-je jamais
- mis à contribution?_
-
- _Je vais envoyer mes émeraudes en gage; je les retirerai quand
- j’aurai mon argent._
-
-
-11.
-
- Je crois que c’est un grand malheur que tu n’aies pas vendu hier,
- car nous voilà dans une crise qui menace d’être assez longue. Ne
- crois pas, mon bon Lionel, que si je m’inquiète de cette vente,
- ce soit à cause de moi. Non, je te l’ai dit, cet argent est à
- toi. Je veux que tu t’en serves, s’il rentre, pour tenter quelque
- chose. Je te l’ai dit aussi, tu ne peux pas partir, tu mourrais
- là-bas. Je ne veux pas que tu partes dans cet affreux pays.
-
-
-12.
-
- _Ma mère va me faire prêter quelque cents francs._
-
- Je suis allée voir M. Thiébaut, c’est un brave homme que j’ai
- toujours trouvé quand j’ai eu besoin de lui.
-
-
-13.
-
- Comment vas-tu faire pour Thomas B...? Tu sais ce que je t’ai
- dit, si cela peut suffire. _Je puis encore faire 3,000 fr._, ne
- te gêne pas. Cela me fera plaisir de te rendre un peu du bien que
- tu m’as fait.
-
-
-14.
-
- Quel parti vas-tu prendre? C’est bien effrayant une vente
- judiciaire. _Je puis t’envoyer deux ou trois mille francs[2]._
-
- [2] Voir dans le dossier d’autres preuves, notamment un cadeau
- de 20,000 fr. et la vente de la rente d’Espagne.
-
-
-Interrogeons aux mêmes époques la correspondance de M. de ***, et nous
-y trouverons la preuve des mêmes faits.
-
-
-1.
-
- Espères-tu réussir pour ton bureau? Réfléchis bien, tu es
- peut-être encore bien jeune, et, _en plaçant bien ton argent_ et
- attendant un peu plus tard, peut-être retrouveras-tu une aussi
- belle occasion. Je ne t’envoie pas encore aujourd’hui tes 1,200
- francs.
-
- Je t’envoie 200 fr., dont 100 fr. que je te dois et 100 fr. que
- je t’ai promis. Je t’enverrai les 1,000 fr. d’ici à deux ou trois
- jours.
-
-
-2
-
- Je vous envoie 1,000 fr. à valoir sur les 3,000 fr. que je vous
- dois. C’est le seul argent que j’ai pu ramasser; d’ici la fin du
- mois, j’espère m’acquitter des 2,000 fr. restant.
-
-
-3
-
- Rien ne m’est rentré encore. J’attends de l’argent ces jours-ci,
- et mes bois doivent se vendre vers le 2 décembre. Je suis pour
- le moment sans le sou. Je serai à Paris vers le 5 ou le 6 du
- mois prochain, et alors je régulariserai toutes tes affaires _et
- nous aviserons ensemble à faire un bon placement de ton argent_
- (commencement de 1850).
-
-
-Nous terminerons cette note en donnant une dernière lettre de
-mademoiselle Céleste, qui contient l’histoire et comme le résumé de
-sa liaison avec M. de ***. Au milieu de l’exaltation des sentiments,
-le tribunal y verra la preuve la plus positive, la plus évidente de
-la créance de mademoiselle Céleste contre M. de ***. Autant elle met
-d’insistance pour rentrer aujourd’hui dans ce qui lui appartient,
-autant elle a opposé de résistance aux cadeaux que M. de *** voulait
-lui faire et qui pouvaient lui porter préjudice. Ainsi, elle lui a
-renvoyé plusieurs fois une reconnaissance de 20,000 fr., et quand pour
-la lui faire accepter il lui a fait cadeau d’une hypothèque de 20,000
-fr., elle a formellement refusé de signer, et avant même de savoir si
-cette dernière hypothèque viendrait en ordre utile, elle ne s’est pas
-présentée aux ordres, se bornant à maintenir énergiquement son droit
-pour l’hypothèque de 40,000 fr.
-
- «Tu m’avais promis 20,000 fr., c’est vrai; mais je voyais ta
- ruine: le premier jour j’étais effrayée, j’aurais voulu que tu te
- mariasses pour nous deux, mais l’idée ne m’était pas venue que tu
- pourrais prendre une autre maîtresse: tu pourrais tout sauver en
- te mariant.
-
- »J’ai pris ailleurs ce que je ne pouvais te demander, ce que je
- ne voulais te demander ni prendre, car je te l’ai renvoyé bien
- des fois ce billet que tu m’avais donné. Je n’ai pas supporté
- la douleur de te savoir avec une autre, j’ai payé bien cher ton
- retour à moi. Le peu que j’avais je l’ai mis à ta disposition,
- j’aurais voulu te donner ma vie, tes affaires allaient mal,
- tu avais pris cet appartement qui était une charge énorme, la
- peur me reprit et je te demandai de me reconnaître mon argent,
- c’était mal, mais j’avais peur. Cette peur m’a donné un ennui
- continuel. J’avais tout en espérance, rien en réalité, la nuit je
- me tourmentais, le jour je cachais mon inquiétude sous le luxe.
- Cette femme m’a fait bien du mal: j’ai lutté d’amour-propre:
- alors, voiture, chevaux, bijoux, toilette, j’ai tout désiré;
- pardon, ce n’est pas un combat contre toi, non, je t’aimais,
- mais quelquefois avec rage; je voudrais aujourd’hui donner ma
- vie pour réparer le passé. L’ennui, cette ombre de soi-même que
- l’on traîne partout, s’est accroché à moi pour toujours; je
- n’ai plus de santé, plus de jeunesse; j’ai perdu ma gaieté, je
- suis rentrée dans un théâtre, parce que je veux quitter Paris
- dans un an; j’irai en Russie, au bout du monde, je veux faire
- des envieuses, je ne veux pas que l’on se réjouisse de notre
- séparation. Si j’avais ma petite fortune, je vendrais tous ces
- oripeaux qui cachent tant de larmes, et je m’habituerais à la vie
- modeste avec laquelle je dois finir; mais voilà toujours où a
- été mon désespoir, je te disais: J’aimerais mieux avoir 100 fr.
- par mois sûrs, que d’être comme nous sommes. Cela n’a jamais pu
- se réaliser, Dieu ne l’a pas voulu, puisqu’il n’a pas mis en moi
- l’énergie nécessaire. Oui, je t’ai aimé, je t’aime encore, tu
- as été, tu es, tu seras toujours mon dernier amour. L’isolement
- et l’oisiveté me font mourir, c’est au-dessus de ma volonté,
- mais tu ne m’as jamais connue autrement. Ce n’est pas à cause du
- malheur qui te frappe aujourd’hui. Tu me parles de mon peu de
- dévouement. Dis-moi, quand j’aurais vécu près de toi malgré mon
- goût et lorsque tu me voyais l’air ennuyé, si tu ne me renvoyais
- pas. Je t’aime, je suis une misérable créature que ton mépris
- désespère, pourtant je ne t’ai jamais menti; le premier jour je
- t’ai dit que j’étais incapable d’une heure de dévouement quand
- il s’agissait de vivre à la campagne. Pardonne-moi, je t’en prie
- à mains jointes, j’ai été peut-être plus coupable que je ne le
- sais, mais je ne l’ai pas médité. Ecris-moi, mais pas de ces mots
- que contient ta lettre, ou ne m’écris plus jamais. Je pense à toi
- comme on pense à Dieu. Je te respecte comme l’ange qui m’a tendu
- la main. Crois-moi, si mon corps a été avili, il y a une place
- bien pure dans mon cœur et mon âme que tu as habitée et qui est
- toujours à toi.»
-
-Le tribunal nous pardonnera ces détails et ces productions de lettres.
-Mais, en présence de la guerre qui est faite à mademoiselle Céleste
-par M. B..., elle avait besoin de montrer que les prétentions de ses
-adversaires étaient aussi mal fondées en équité, qu’inacceptables en
-droit.
-
-
-
-
-MÉMOIRE
-
-A MESSIEURS DE LA COUR IMPÉRIALE DE BOURGES,
-
-PAR M. DE ***.
-
-
- La position que les sieurs D... et B... veulent me donner dans un
- procès où mon nom se trouve malheureusement mêlé, me force, au
- retour d’un long voyage, à sortir du silence et de l’inaction que
- je m’étais imposés. Victime, je me taisais et j’acceptais sans
- murmure les conséquences de mes faiblesses, dont D... et B...
- étaient les escompteurs depuis de longues années; ils veulent
- changer les rôles! Je ne le souffrirai pas. Mes faiblesses n’ont
- fait tort qu’à moi: MM. D... et B... ne sont pas mes juges, et je
- leur défends de donner à ma conduite une interprétation mauvaise.
- Vous oubliez, messieurs, qui vous êtes, et en essayant de rejeter
- sur moi des soupçons qui ne peuvent m’atteindre, souvenez-vous
- que vous vous servez de lettres qui m’ont été soustraites
- illégalement.
-
- Ma plainte à ce sujet est déposée au parquet de Châteauroux, de
- Bourges, et elle le sera également au parquet de Paris. Il s’est
- trouvé des officiers publics assez complaisants pour servir mes
- adversaires au mépris de la loi. Je ne redoute pas la publicité
- donnée à ces lettres intimes, mais il faudra que je retrouve les
- papiers qui ont rapport à la créance D... et B..., papiers qui en
- prouveront l’origine.
-
- Je viens de lire le mémoire publié dans l’intérêt de MM. D... et
- B... Tous les documents qui servent de base à ce mémoire sont
- sans fondement. Je laisse de côté les injures que je méprise,
- et c’est par des faits vrais que je veux répondre à ce que
- mes adversaires avancent. Page 4 du mémoire, ils disent: «Si
- l’obligation hypothécaire est postérieure à l’acte simulé, il est
- certain que les causes de cette obligation, au moins pour partie,
- remontent à une époque antérieure à cet acte, et cela suffit.»
-
- Je répondrai que lorsque B... est venu à l’hôtel Chatam me faire
- souscrire une seconde obligation de 46.000 fr., 1º l’inscription
- de mademoiselle Céleste existait depuis longtemps, à la
- connaissance de B...; 2º je ne devais alors à B..., d’après ses
- comptes, que 10 à 12,000 fr., dettes dont on retrouvera l’origine
- dans les bijoux qui sont encore dans son magasin; 3º je cédai aux
- sollicitations de B..., et je consentis à souscrire l’obligation
- de 46,000 fr., ignorant combien était illusoire la créance de
- M. de la C... que m’offrait B..., qui, pour me décider, me donna
- 3,000 fr.--Ainsi, B... connaissait ma position hypothécaire et
- la trouvait bonne, puisqu’il employait tous les moyens pour y
- prendre la place qu’il y a.
-
- J’ai pris le château de... et ses dépendances moyennant une somme
- de 804,000 fr. sans fonds de cheptels dans les domaines. Les
- cheptels qui garnissaient les domaines appartenaient aux fermiers
- belges qui les occupaient. Pendant les deux premières années de
- mon administration, ne recevant aucun fermage, je fus obligé de
- résilier leurs baux et de prendre en payement des sommes qu’ils
- me devaient les bestiaux qui garnissaient ces domaines et qui
- n’étaient plus suffisants pour les exploiter. Je fus obligé,
- pour trouver de nouveaux fermiers, de porter à 4.000 fr. par
- domaine les fonds de cheptels. Quant à la question des bois, mon
- père, deux ans avant sa mort, avait vendu à M. le marquis de
- B..., propriétaire des forges du Centre, pour 101,000 fr. de
- bois. Les bois restants furent la seule ressource que je tirai
- de la propriété, ressource qui fut largement absorbée par les
- achats de bestiaux, les constructions et les améliorations qui
- décidèrent de nouveaux fermiers à affermer les domaines avec une
- diminution de 25 pour cent sur les anciens baux.--Ainsi, je n’ai
- pas distrait pour 45,000 fr. de fonds de cheptels, comme le dit
- ce mémoire, puisque je n’en ai pas reçu et que j’en ai laissé de
- considérables.
-
- Avant le partage, pendant que les biens étaient indivis, le bois
- de la Touche a été vendu pour 10,000 fr. par l’administrateur
- judiciaire de la fortune. Qu’ai-je donc vendu? 43,500 fr.
- de bois, répartis ainsi: 17,000 fr. aux forges de Vierzon,
- 12,000 fr. à Gibaut, marchand de bois à Châteauroux, et 12,000 fr.
- à Baronnet et Barbier, à Ardentes. Plus, 2,500 fr. de traverses
- pour le chemin de fer de Bordeaux.--M. B..., sur ses ventes, a su
- avoir sa part, touchant des billets de marchands de bois.
-
- Voilà comment j’ai déshonoré ma terre de..., j’en ai recueilli
- 43,500 fr., et j’y ai dépensé plus de 100,000 fr. Vous dites que
- le château m’avait été compté pour 100,000 fr. dans les partages;
- le château et ses dépendances n’est compté que pour 30,000 fr. et
- le mobilier pour 7,000 fr.
-
- Si, d’après le cahier des charges, je n’ai pas trouvé d’acquéreur
- pour la vente tentée le 20 mai 1850, on ne peut pas l’attribuer
- à la mauvaise administration de la terre, mais aux circonstances
- malheureuses de cette époque. Quant aux biens que j’avais à cette
- date vendus en Berry, ils étaient éloignés du château d’une ou
- plusieurs lieues, et leur vente ne détruisait en rien l’ensemble
- de la terre.
-
- Au moment où une seconde vente, faite par un abus de pouvoir
- à M. S..., est venue me ruiner, B... et D... prétendent que
- j’avais une dette chirographaire considérable. Ceci est encore
- faux. Ils doivent connaître ma position, puisqu’ils ont su
- trouver dans tous mes papiers les noms des divers fournisseurs
- auxquels je devais.--A quoi cela se monte-t-il? Un tailleur,
- 4,000 fr.; un bottier, 5 ou 600 fr.; un chapelier, 1,000 fr.; un
- chemisier, 3,000 fr.; enfin bref, 7 à 8,000 fr. Ajoutez à cela 7
- à 8,000 fr. à un ami, M. de Saint-G..., restant d’une dette plus
- considérable, datant de longtemps.
-
- Voilà donc 15 à 16,000 fr. de dettes chirographaires, qui
- devraient monter à 20,000 fr. en 1850.
-
- Je le répète, M. B... doit savoir que ces chiffres sont exacts,
- puisqu’il est allé chez tous ces créanciers pour les engager à se
- joindre à lui dans les poursuites qu’il voulait faire.
-
- Y a-t-il réussi? Non, parce que tous ont confiance en ma loyauté.
-
- Tous les chiffres de M. B... sont donc erronés comme ses
- prétendues créances de 91,000 fr.
-
- L’appartement de la rue de Joubert a été payé par moi 14,000 fr.
- à Monbro, tapissier, qui l’avait acheté 12,000 fr. à M. de Mackau;
- en le quittant, j’ai enlevé ce mobilier, dans lequel il y avait
- beaucoup d’objets auxquels je tenais par caprice ou par souvenir.
- Je ne l’ai quitté que parce que j’avais des idées de mariage en
- vue.
-
- Je devais bien réellement 40,000 fr. à mademoiselle Céleste ou
- à sa famille. Quant à la dernière inscription de 20,000 fr.
- à mademoiselle Céleste, c’est un cadeau que j’ai voulu lui
- faire sans son aveu au moment de quitter le Berry et la France
- quelques jours plus tard. Quand mademoiselle Céleste bâtissait
- le Poinsonnet, quand, d’après ses instructions, je suivais ces
- travaux,--j’étais fermier de la chasse de la forêt de Châteauroux
- depuis mon arrivée en Berry,--et non du jour où elle acquérait
- ce terrain, non pas de plusieurs hectares, mais à peine d’un
- arpent. Ces messieurs ont déjà beaucoup rabattu de leurs
- appréciations.
-
- Le château imaginaire que mes adversaires ont construit au
- Poinsonnet ne se trouve être, de leur propre aveu, qu’un simple
- pavillon de chasse, et le parc splendide de ce château un arpent
- de parterre.
-
- Je le répète, si j’ai rompu le silence dans cette affaire, c’est
- que B... et D... m’y ont forcé. Dépouillé par eux depuis de
- longues années de sommes considérables, il est temps que je me
- révolte et que je repousse, par des faits et des chiffres, des
- allégations fausses.
-
- Je compte sur l’appui du ministère public, désormais complétement
- éclairé, pour me protéger contre des faits aussi incroyables.
-
- Quant à la lettre de mon frère, produite au procès, elle ne se
- trouve entre les mains de MM. D... et B... que par une surprise,
- et à ce premier tort ils en ont ajouté un deuxième, celui de
- dénaturer complétement le sens de cette lettre, comme la cour
- peut en juger par la lettre que mon frère m’a remise comme
- protestation contre un acte que je pourrais, à bon droit, tenir
- autrement pour un procédé indigne de son caractère.
-
- COMTE DE ***.
-
-
- «Je soussigné, certifie que la lettre qui été produite au
- tribunal de Bourges, par M. B..., m’a été écrite par mademoiselle
- Céleste, pour m’engager à racheter divers objets de famille qui
- étaient restés _chez elle_ au Poinsonnet, et que cette lettre que
- M. B... m’avait prise pour prendre des renseignements sur la
- vente du Poinsonnet qu’il me disait, à tort, devoir avoir lieu
- prochainement, devait m’être rendue le lendemain.
-
- »J’apprends, avec étonnement et indignation, qu’elle a servi
- comme pièce au procès, et je désavoue toute participation à un
- acte semblable, et _surtout_ la signification toute fausse qu’on
- a voulu lui donner.
-
- »COMTE DE ***.»
-
-
-FIN.
-
-
-
-
-TABLE
-
-
- Pages
-
- XLVI. Départ (suite) 1
-
- XLVII. Correspondance 9
-
- XLVIII. Mon cours de droit 80
-
- XLIX. Le théâtre des Variétés 97
-
- L. Une étoile 111
-
- LI. Une vieille connaissance 124
-
- LII. Denise 145
-
- LIII. Pressentiments 160
-
- LIV. Les mines d’Australie (Journal
- d’un mineur) 183
-
- LV. Journal d’un mineur (suite) 199
-
- LVI. Les pressentiments 218
-
- NOTES 266
-
-
-
-
-
-
-
-
-End of the Project Gutenberg EBook of Mémoires de Céleste Mogador, Volume
-4 (of 4), by Céleste de Chabrillan
-
-*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK MEMOIRES DE CELESTE MOGADOR, VOL 4 ***
-
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- </head>
-<body>
-
-
-<pre>
-
-The Project Gutenberg EBook of Mémoires de Céleste Mogador, Volume 4 (of 4), by
-Céleste de Chabrillan
-
-This eBook is for the use of anyone anywhere in the United States and most
-other parts of the world at no cost and with almost no restrictions
-whatsoever. You may copy it, give it away or re-use it under the terms of
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-www.gutenberg.org. If you are not located in the United States, you'll have
-to check the laws of the country where you are located before using this ebook.
-
-Title: Mémoires de Céleste Mogador, Volume 4 (of 4)
-
-Author: Céleste de Chabrillan
-
-Release Date: August 31, 2019 [EBook #60204]
-
-Language: French
-
-Character set encoding: UTF-8
-
-*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK MEMOIRES DE CELESTE MOGADOR, VOL 4 ***
-
-
-
-
-Produced by Clarity, Hans Pieterse and the Online
-Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This
-file was produced from images generously made available
-by The Internet Archive/Canadian Libraries)
-
-
-
-
-
-
-</pre>
-
-
-<div class="tnote">
-<p>Note sur la transcription: L'orthographe d'origine a
-été conservée et n'a pas été harmonisée, mais les erreurs
-clairement introduites par le typographe ont été corrigées.</p>
-
-<p><a href="#toc">Table.</a></p>
-</div>
-
-<h1><span class="large">MÉMOIRES</span><br />
-<span class="xs">DE</span><br />
-<span class="xxlarge">CÉLESTE MOGADOR</span></h1>
-
-<div class="frontmatter">
-<p>Paris.—IMP. DE LA LIBRAIRIE NOUVELLE.—Bourdilliat, 15, rue Breda.</p>
-</div>
-
-<div class="topspace titlepage">
-<p class="xlh"><span class="xlarge">MÉMOIRES</span><br />
-<span class="xs">DE</span><br />
-<span class="large">CÉLESTE</span><br />
-<span class="xxlarge">MOGADOR</span></p>
-
-<hr class="deco" />
-
-<p><span class="large">TOME QUATRIÈME</span></p>
-
-<hr class="deco" />
-
-<p><span class="large">PARIS</span><br />
-<span class="medium">LIBRAIRIE NOUVELLE</span><br />
-<span class="xs">BOULEVARD DES ITALIENS, 15</span><br />
-<span class="xxs">La traduction et la reproduction sont réservées.</span></p>
-
-<hr class="deco" />
-
-<p class="small">1858</p>
-
-<hr class="deco" />
-</div>
-
-<p><span class="pagenum"><a id="Page_1">1</a></span></p>
-
-<p class="space extra"><span class="xlarge">MÉMOIRES</span><br />
-<span class="xs">DE</span><br />
-<span class="xxlarge">CÉLESTE MOGADOR</span></p>
-
-<h2 style="page-break-before: avoid;">XLVI<br />
-DÉPART.<br />
-(Suite.)</h2>
-
-<p>La mesure de la douleur était au comble dans
-mon âme, et pour me soustraire à tant de peines,
-je me serais tuée sans la lettre que je reçus des
-gens chez qui était ma fille adoptive. La femme
-venait de tomber dangereusement malade; l’on
-me disait qu’on ne pouvait la garder. Je passai
-une nuit très-agitée et je me mis en route qu’il
-faisait à peine jour. Le pauvre petit ange commençait
-à parler; elle m’appelait sa mère; je la ramenai
-<span class="pagenum"><a id="Page_2">2</a></span>
-chez moi; je la serrai sur mon cœur, et je lui
-demandai en larmes s’il était vrai qu’un jour elle
-me maudirait.—Pauvre petite! elle ne pouvait
-comprendre, pourtant elle passait ses bras autour
-de mon cou, et m’embrassait en me disant: «Oh!
-je t’aime, ma marraine.» Je n’avais pas le droit de
-mourir; si Dieu m’avait envoyé cette innocente
-créature, c’était peut-être pour me donner l’occasion
-de réparer le mal que j’avais fait.</p>
-
-<p>Deux jours plus tard, trois hommes vinrent saisir
-chez moi pour une somme de quarante-six
-mille francs, que Robert devait à son bijoutier,
-pour cette garantie qu’il avait donnée si imprudemment.
-J’avais toujours eu horreur du papier
-timbré et de ceux qui l’apportent; je les voyais
-toujours apparaître, dans mon imagination, avec
-de grosses moustaches, de grosses cannes et de
-vilains chapeaux. Je devins presque folle de peur
-et de chagrin.</p>
-
-<p>Je voulais écrire à Robert; mais je jetai la plume
-avec rage.</p>
-
-<p>—Non! dis-je, je serai plus généreuse que lui,
-je ne l’accablerai pas. Tant mieux qu’il ne me reste
-rien que mes larmes, nous nous en irons loin de
-cette ville maudite. Je travaillerai pour t’élever,
-ma petite Caroline; j’en ai perdu l’habitude, tant
-mieux! j’aurai plus de peine.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a id="Page_3">3</a></span>
-Je mis un voile et je me rendis à mon théâtre,
-car je jouais <i>les reines des bals</i>. Je dansai et je
-chantai la mort dans l’âme; mais j’étais habituée
-depuis longtemps à cette comédie. Ma vie s’était
-passée en mascarades de ce genre. Cette contrainte
-m’a rendue la plus malheureuse de toutes
-les créatures. Après avoir cru échapper à ce genre
-d’existence, l’idée d’une rechute me navrait le
-cœur.</p>
-
-<p>J’avais fini ma pièce à neuf heures.</p>
-
-<p>En sortant pour rentrer chez moi, je vis un
-homme dans le passage; il se glissait comme une
-ombre le long des murs et semblait me fuir. Je
-pressai le pas, car sa tournure m’avait frappée. Je
-me plaçai en face de lui.</p>
-
-<p>C’était Robert, pâle, défait; son œil, si ardent
-d’ordinaire, était voilé de tristesse, mais l’ironie
-était toujours sur ses lèvres dédaigneuses.</p>
-
-<p>—Ah! lui dis-je, vous ne m’éviterez pas; vous
-me devez une explication. Il se peut que j’aie été
-coupable, mais vous n’avez pas le droit de me
-torturer comme vous le faites depuis quelque
-temps. Dieu seul juge irrévocablement. Vous ne
-pouvez partir en me laissant l’idée qu’un homme
-me maudit sous le ciel. D’ailleurs, vous êtes déjà
-trop vengé; vos malédictions s’accomplissent. On
-m’intente des procès que je ne soutiendrai pas.
-<span class="pagenum"><a id="Page_4">4</a></span>
-Je vais quitter ce monde aussi malheureuse que
-vous.</p>
-
-<p>Mes larmes me coupèrent la voix. Il me fit monter
-en voiture et m’accompagna chez moi.</p>
-
-<p>—J’avais peur de ce qui arrive, me dit-il, et
-c’est ce qui m’a ramené à Paris. Mes biens ont été
-vendus la moitié de leur valeur. Non-seulement je
-suis ruiné, mais il me reste des dettes.</p>
-
-<p>—Oui, et moi l’on m’attaque, disant que ce
-que j’ai est à vous. C’est une infamie, car ils savent
-bien le contraire; mais ils se disent: Une
-femme comme celle-là, nous aurons bon marché
-d’elle.</p>
-
-<p>—Eh bien! me dit-il, faites-les mentir. Céleste,
-défendez-vous avec tout ce que vous avez
-d’énergie et d’intelligence! vous avez votre droit;
-il y a des juges. J’emporterais des regrets trop
-amers, si je vous savais malheureuse. Je voulais
-me faire soldat; mais je suis trop vieux, j’ai
-trente-trois ans. Je vais partir au bout du monde,
-en Australie. Peut-être pourrai-je vivre, comme
-tant d’autres, loin de la France; ne rien demander
-à personne, ne pas donner le spectacle de ma misère,
-c’est tout ce que je veux. Je n’ai pas d’idées,
-je vais aller où le navire me conduira.</p>
-
-<p>Il resta chez moi. Nous payâmes nos joies passées
-par de longues nuits de larmes.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a id="Page_5">5</a></span>
-Une lettre du Berry nous tira de notre abattement.</p>
-
-<p>On venait de saisir ma maison et nos meubles.
-On me disait qu’on allait attaquer l’hypothèque
-qu’il m’avait donnée en payement.</p>
-
-<p>Tout me manquait à la fois... et je voyais venir
-la misère.</p>
-
-<p>Les reproches injustes dont il m’accablait depuis
-quelque temps me revinrent en mémoire. En me
-trouvant si malheureuse, je les lui rendis avec
-usure.</p>
-
-<p>—Eh bien! lui disais-je, vous qui n’aviez qu’insulte
-et mépris pour moi, qui me souhaitiez la
-misère, l’hôpital ou la prison, vous pouvez partir
-heureux. Allons, nous sommes quittes.—Une
-chose me console, c’est que je vous ai prédit ce
-qui nous arriverait à tous deux. Vous avez beau
-m’accabler, vous devez me rendre justice. Oh! le
-difficile, c’est de forcer votre orgueilleuse nature
-à s’avouer vaincue.—Partez! laissez-moi avec
-mon désespoir, car je vous le reprocherais. Il vous
-reste une famille, à vous; à moi, il ne me reste
-que la misère et les tourments.</p>
-
-<p>Robert me regarda fixement, sans me répondre
-un mot. Il scrutait ma volonté; elle dut lui paraître
-implacable, car il sortit lentement, acceptant
-mes paroles comme un ordre d’exil.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a id="Page_6">6</a></span>
-Je fus chez un avoué qui me donna l’adresse
-d’un avocat, et je me mis en mesure de faire tête
-à l’orage qui se préparait. Pour traverser cette
-nouvelle crise, j’appelai à moi tout mon courage.
-Abattue cent fois, je me relevai par des efforts
-surnaturels. On me traîna devant les tribunaux.
-Mes adversaires, qui se sentaient vulnérables,
-crurent se grandir en me traînant dans la boue. Ils
-prirent mon passé et l’imprimèrent; si bien que,
-partout où j’allais, on s’éloignait de moi. Ils me
-marchèrent tellement sur le cœur que je devins
-cruelle. Je ne pensais plus qu’à me venger;
-puis je retombais, anéantie, dans mon impuissance.</p>
-
-<p>Je quittai l’appartement rue Joubert pour le
-temps que durerait ce procès; car je ne voulais
-pas, si les juges étaient trompés par de fausses apparences
-être chassée de chez moi. Je ne pouvais
-me faire d’illusion; la lutte qui se préparait devait
-être longue, pénible; elle fut cruelle.</p>
-
-<p>Je louai, avenue de Saint-Cloud, une petite
-maison et un jardin pour ma fille qui avait besoin
-d’air.</p>
-
-<p>Toutes les femmes que j’avais connues dansaient
-en rond comme des sorcières autour de ma ruine.
-Je ne voulus pas leur laisser cette joie; je tâchai
-de les tromper, de me tromper moi-même, et,
-<span class="pagenum"><a id="Page_7">7</a></span>
-l’inquiétude au cœur, j’exagérai ma vie de luxe et
-de plaisirs.</p>
-
-<p>Robert était parti. Il avait lutté jusqu’au dernier
-moment; vaincu, il regarda sa ruine en face, et,
-se sentant faible devant sa volonté, il sut du moins
-prendre une résolution courageuse; il mit cinq
-mille lieues entre lui et la poussière que faisait ce
-désastre de son bonheur perdu et de son opulence
-brisée.</p>
-
-<p>Ce départ, qui devait influer si profondément
-sur ma vie, ne me fit pas tout d’abord l’impression
-que je devais en ressentir. Cette impression
-a été successive. Un mot de moi, et Robert serait
-revenu; ce mot, je ne voulus pas le dire. Je sentais
-trop bien que dans l’état de nos âmes et dans
-la situation de nos affaires, la continuation de
-notre liaison aurait fait notre malheur à tous
-deux. J’espérais que, le voyant loin de moi, sa famille
-lui rendrait son appui. Je restai inflexible.
-Plus tard, à mesure que j’appris les souffrances
-de son exil, mon cœur se détendit. J’appréciais
-mieux que je ne l’avais fait d’abord la grandeur
-du sacrifice qu’il m’avait fait en s’éloignant de
-moi. Pauvre Robert! nous avons assez souffert
-l’un par l’autre; il m’a assez dévoué, sacrifié sa
-vie, pour qu’on me pardonne l’orgueil que m’inspire
-le courage qu’il a montré au milieu de toutes
-<span class="pagenum"><a id="Page_8">8</a></span>
-les tortures morales et physiques qu’il a subies
-dans ses lointains voyages.</p>
-
-<p>J’avais songé d’abord à en faire moi-même le
-récit; mais, en relisant sa correspondance, j’ai
-compris que ce que j’avais de mieux à faire, c’était
-de le laisser parler lui-même.</p>
-
-<p>La première lettre que je reçus de lui était datée
-de Londres.</p>
-
-<hr class="chap" />
-
-<h2><span class="pagenum"><a id="Page_9">9</a></span>
-XLVII<br />
-<span class="medium">CORRESPONDANCE.</span></h2>
-
-<div class="blockquote">
-<p class="dater">«Londres, ce 22 mai 1852.</p>
-
-<p>»Je ne veux pourtant pas quitter l’Europe sans
-vous écrire une dernière fois. Ce matin encore, je
-voyais Douvres, les côtes de France, et mes yeux
-ne les ont quittées que quand ils n’ont plus rien
-vu. Adieu mes rêves, mes joies, mon bonheur!
-J’ai tout laissé, et me voici bientôt entre la mer et
-les cieux, dans l’immensité, tout seul avec mon
-néant. Voilà le fruit d’un amour insensé, la misère
-et l’isolement! Heureusement que mon corps
-ne pourra supporter tout ce que l’avenir me prépare.
-<span class="pagenum"><a id="Page_10">10</a></span>
-En arrivant ici, j’ai trouvé la glace de mon
-nécessaire cassée, et le verre de votre portrait
-aussi. C’est mauvais signe, tant mieux! C’est peut-être
-la fin qui arrive. Je suis malade. Je n’ai pas
-eu la force de supporter même cette traversée de
-quelques heures. Merci, mon Dieu, merci! Tout
-s’use et vous trouverez peut-être que je n’ai pas
-mérité de tant souffrir.</p>
-
-<p>»J’attends ici, à Londres, un bâtiment qui part
-le 9. Mon passage est retenu. Ah! je voudrais que
-vous vissiez dans mes yeux et sur ma figure la
-trace de votre destruction. Mais je serai bien
-vengé de votre cruauté pour moi; et quand cela
-ne serait que mon souvenir, il vous pèsera toute
-votre vie; je ne reviendrai jamais, je le sens, et
-mon pressentiment ne me trompe pas; mais souvenez-vous,
-Céleste, que tous ces gens auxquels
-vous m’avez sacrifié n’auront pour vous que mépris.
-Vous serez seule à votre tour, et pas un ami
-ne vous restera. Oh! vous êtes belle aujourd’hui,
-vous êtes sublime, vous valez beaucoup, vous
-êtes une si belle courtisane, quand vous voulez.
-Et puis, mon souvenir n’est-il pas là? Mogador!
-Qui a su dévorer, déchirer, marcher sur une destinée
-comme la mienne? Mogador! pour laquelle
-ce pauvre Robert a tout sacrifié!... Mais cela doit
-être une bien belle fille! Robert, qui a passé
-<span class="pagenum"><a id="Page_11">11</a></span>
-par-dessus les préjugés, qui lui donnait le bras devant
-tout Paris!</p>
-
-<p>»Oh! qu’elle a été bonne pour moi, Céleste!
-que de reconnaissance pour tant d’amour! Comme
-elle a pris pitié de mes larmes! Comme elle s’est
-bien vengée de ce Robert qui avait inventé le seul
-moyen de la faire revenir près de lui, en la prenant
-par l’amour-propre! Elle a eu jusqu’à son dernier
-sou.</p>
-
-<p>»Elle n’a pas eu une minute de regret, pas un
-instant d’élan de reconnaissance ni de pitié! Allez,
-allez, Céleste, c’est plus que de l’infamie, c’est de
-la monstruosité. Vous ne vous êtes servie de moi
-que pour arriver à vos fins. Eh bien, je ne fais
-qu’un vœu, c’est qu’au moins ce que j’ai fait vous
-profite. Pensez quelquefois qu’il y a de par le
-monde un homme que vous avez condamné à plus
-que la mort, et que cet homme n’a pour vous sur
-les lèvres que des paroles d’amour et de pardon.
-Le monde ne rira pas de lui; il mourra, mais de
-misère et de désespoir. Jusque-là il est seul, seul
-avec ses rêves évanouis, sans personne à qui il
-puisse dire: Je souffre, car je l’aime! Il a tout
-laissé derrière lui en quittant l’Europe. Il n’emporte
-même pas son nom, car il le quitte en partant.
-Rien! rien! Je pars sans un baiser, sans une
-bonne parole! Que de fois pendant ces longues
-<span class="pagenum"><a id="Page_12">12</a></span>
-nuits, à bord du bateau, mon cœur porté près
-<ins id="cor_1" title="de de">de</ins> vous n’aura pour consolation que la pensée
-des caresses que vous donnerez à un autre dans le
-même moment.</p>
-
-<p>»Depuis que je vous connais, je n’ai pas eu une
-pensée pour une autre femme que pour vous.
-Cette pensée va être encore la seule pendant cinq
-mois de traversée, et si Dieu veut que je n’arrive
-pas, on jettera mon corps à la mer, et je mourrai
-avec votre image dans le cœur jusqu’au dernier
-soupir. Regardez quelquefois mon portrait; il y a
-de ces sympathies mystiques et pour ainsi dire
-magnétiques; vous y verrez quelquefois une
-larme couler de mes yeux, ou peut-être un sourire
-que je vous enverrai en mourant. Si le cadre
-tombe, que mon portrait s’abîme, se déchire,
-c’est que je mourrai. Enfin, si la nuit on te dit:
-Je t’aime, Céleste, c’est encore moi, moi seul et
-pas d’autre, entends-tu? Si tu vas au Poinçonnet,
-regarde partout, et chaque fleur te dira que je ne
-pensais qu’à toi.</p>
-
-<p>»Adieu, adieu pour toujours! Je n’ai même
-plus la force d’écrire. Il y a si longtemps que je
-n’ai eu une heure de bon sommeil!—Oh! mes
-forces, mes forces, ne m’abandonnez pas encore!
-laissez-moi arriver là-bas, bien loin! laissez-moi
-encore souffrir quelques mois. Il ne me reste
-<span class="pagenum"><a id="Page_13">13</a></span>
-que cela à moi, ma souffrance qui vient d’elle,
-laissez-la-moi, je l’aime!</p>
-
-<p>»Adieu! je n’en puis plus, je ne vois plus clair,
-je vais me jeter sur mon lit; pauvre lit, bien misérable,
-dans une petite chambre bien noire; mais
-je ne veux en sortir que pour partir. Du reste,
-cette traversée, qui a été si mauvaise, a fini de me
-mettre à bas. J’ai donc besoin de repos pendant
-trois jours au moins.</p>
-
-<p>»Je pars avec une bande d’émigrants, presque
-tous Irlandais; le capitaine même ne sait pas un
-mot de français. Il y avait un bateau qui partait
-demain, mais je n’avais pas le temps ni la force
-d’être à Liverpool; et puis, le bâtiment du 9 part
-de Londres même, et est moins mauvais.</p>
-
-<p>»J’ai donné votre portrait à mettre dans un
-écrin. En arrivant à Sidney, je vous écrirai, si
-Dieu m’a prêté vie. Si je trouve moyen en route,
-par un bâtiment, de vous envoyer un souvenir, je
-le ferai. Adieu, encore une fois; je vous pardonne,
-car, je vous le répète, vous le verrez un jour,
-vous serez seule à votre tour, toute seule, sans
-amis, moi je ne serai plus là. Tâchez que ce moment-là
-arrive bien tard. Quelque riche que vous
-puissiez être, quelque ambition que vous puissiez
-avoir, tout est affreux, quand il ne reste que l’isolement,
-le dégoût et le mépris.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a id="Page_14">14</a></span>
-»Adieu, adieu; à vous toutes mes pensées,
-comme toutes mes douleurs.</p>
-
-<p class="signature"><span class="smcap">»Robert.</span></p>
-
-<p class="space">»J’écrirai demain encore à votre avoué, M. Picard,
-pour lui bien recommander vos intérêts.</p>
-
-<p>»Jetez-moi un mot à la poste, mardi ou mercredi,
-à Londres, bureau restant, pour me dire ce
-qui aura été fait au tribunal pour vos affaires. Ne
-me parlez pas d’autre chose, je vous prie, je ne
-veux savoir que cela. Vous devez comprendre que
-je ne dois plus croire à rien et que, par conséquent,
-vos excuses, vos raisons, vos larmes et vos
-regrets ne seraient que mensonges pour moi. Mais
-je désire savoir, puisque j’ai le temps de recevoir
-ce mot, quelle tournure a pris votre procès mardi
-dernier.»</p>
-
-<hr class="let" />
-
-<p class="dater">«Southampton, le 15 mai 1852.</p>
-
-<p>»Je vous écris à bord du bâtiment qui, <ins id="cor_2" title="dans dans">dans</ins>
-une heure, va m’emmener pour toujours loin
-<span class="pagenum"><a id="Page_15">15</a></span>
-de vous. Je pars sans illusions et sans espérances.
-J’ai fait faire pour vous à Londres une bague que
-je remets en montant sur le bâtiment à M. Godot,
-le seul Français, le seul être qui m’ait témoigné
-quelque intérêt. Peut-être cet intérêt ne vient-il
-que de l’immensité de ma douleur. J’ai pour compagnon,
-non de route, mais pour compagnon d’avenir,
-et que je dois retrouver, dans quatre ou
-cinq mois, dans les pays où je vais isoler ma douleur
-et cacher ma misère, un garçon que j’ai rencontré
-à Londres et qui, comme moi, va chercher
-l’oubli et l’existence loin de la France. Le rapprochement
-de position a fait notre rapprochement
-de sentiments, et nous nous trouvons liés par les
-mêmes idées. Il me donne du courage, et nous espérerons
-ensemble.</p>
-
-<p>»Vous aurez été belle et superbe aux courses
-du Champ de Mars. C’est du reste un beau piédestal
-qu’une ruine comme la mienne, et je ne doute
-pas un seul instant qu’on ne paye fort cher la curiosité
-d’une nature comme la vôtre. Vous verrez,
-sur la bague que je vous envoie de Londres, la
-date du 15 mai, de Southampton. C’est le jour où
-tout est fini pour moi et où pas une voix amie
-n’est venue me dire: <i>Je penserai à toi!</i>—merci
-de m’avoir aimée!—Je meurs de chagrin, je
-meurs sans laisser un souvenir derrière moi. Vous
-<span class="pagenum"><a id="Page_16">16</a></span>
-avez dit et répété, depuis mon départ, que pour
-vous venger vous vouliez toute mon existence,
-toute ma fortune, tout ce que j’avais de jeunesse
-et d’illusions. Eh bien! soyez heureuse; je
-suis parti; je vous ai donné tout mon avenir, tout
-mon cœur, toutes mes larmes, toute ma fortune
-pour vos caprices, et je pars, le cœur brisé et
-l’œil desséché, sans une livre sterling pour vivre.
-J’ai payé mon passage. Je vais beaucoup plus loin
-encore qu’à Sidney. Je ne resterai là que huit jours
-et je me rembarquerai pour d’autres îles plus éloignées.
-Je suis décidé à tuer ma douleur morale, à
-force de souffrances physiques. Je ne suis plus de
-ce monde, et l’immensité de mon amour, comme
-l’immensité de votre infamie, ne sera compensée
-que par ma misère et mes souffrances. Cette bague
-que je vous envoie vous servira, comme mon
-portrait, à faire valoir plus cher et payer de même
-vos attraits. Dépêchez-vous, car votre vie s’avance,
-et ma seule vengeance, que j’attends du
-temps, vous paraîtra hideuse et terrible. Aujourd’hui
-que je pars, ce n’est pas vous, Mogador, que
-j’ai aimée, mais un rêve, une femme dont le souvenir,
-dont l’idéal restent gravés dans mon cœur,
-femme sans nom, sans passé, femme de ma création,
-de mon amour, que j’ai rêvée, façonnée
-comme mon cœur la voyait, et qui est morte à
-<span class="pagenum"><a id="Page_17">17</a></span>
-tout jamais, et pour laquelle je prie Dieu chaque
-jour.—Ce n’est pas vous que j’ai aimée, on ne
-peut aimer que ce qui est beau et noble, et la
-femme que j’aimais, je l’adorais. Allez, allez, Céleste,
-la Providence ne pardonne pas. Plus aujourd’hui
-vous jouissez de ma ruine, plus vous serez
-malheureuse, méprisée, et cette même Providence
-sera sans pitié pour vous comme vous l’avez été
-pour moi. Votre vie sera bientôt un enfer. Moi,
-je vais me créer une vie nouvelle, et vous, le pain
-que vous mangerez sera payé par le mépris général,
-et sali par la fange d’où il sortira. Vous avez
-été INGRATE! Vous n’avez eu de baisers pour
-moi que pour mieux me mentir.</p>
-
-<p>»Je vous pardonne tout, mensonges, ingratitudes.
-Pourquoi auriez-vous eu quelque respect
-pour moi, qui ai été assez lâche pour supporter
-toutes vos insultes?</p>
-
-<p>»Je vous pardonne, mais Dieu vous maudira,
-vous, femme sans cœur et sans âme.</p>
-
-<p>»Personne ne saura où je suis. Si la force physique
-m’abandonne, eh bien! Dieu et le monde me
-pardonneront, car j’aurai souffert du cœur et du
-corps; adieu! Soyez heureuse, si l’argent peut
-faire le bonheur, et n’augmentez pas votre infamie
-par de cyniques paroles sur mon compte. Que la
-devise de votre voiture: «<i lang="en" xml:lang="en">Forget me not</i>» (ne
-<span class="pagenum"><a id="Page_18">18</a></span>
-m’oubliez pas) ne soit pas le sujet de plaisanteries
-qui deviennent ignobles, quand elles tombent
-sur un homme qui avait fortune, nom, avenir, et
-qui travaille de ses mains pour vivre.</p>
-
-<p class="signature">»<span class="smcap">Robert.</span>»</p>
-
-<hr class="let" />
-
-<p class="dater">«A bord du <i>Chusan</i>, le 15 mai 1852,<br />
-cinq heures du soir.</p>
-
-<p>»Je viens de quitter Southampton à deux heures
-et demie. Pas un passager, pas un matelot, pas
-un mousse qui n’eût quelqu’un venu pour l’embrasser,
-et moi, je suis seul, seul, comme un maudit.
-Toute la ville était sur le port, poussant des
-hurrah pour nous souhaiter bon voyage.</p>
-
-<p>»Des bateaux à vapeur nous ont accompagnés
-pendant deux heures en mer. On avait permis à
-chacun des passagers d’emmener, pendant ce
-temps, les uns leur famille, les autres leurs maîtresses.
-Chacun partait triste, mais chacun avait
-quelqu’un qui lui disait: Au revoir! Moi seul, je
-suis seul. Personne, pas même la consolation
-<span class="pagenum"><a id="Page_19">19</a></span>
-d’avoir près de moi un Français qui me comprenne,
-Ils avaient tous quelqu’un qui les aimait, qui les
-regrettait.</p>
-
-<p>»Moi je n’ai personne qui me regrette, qui
-m’aime.</p>
-
-<p class="space">»Pendant que j’écris cette lettre, vous, Céleste,
-vous jouissez de votre triomphe. Il n’y a pourtant
-pas de quoi, car je ne me suis guère défendu.
-J’étais si heureux de vous voir sourire. O mon
-Dieu! je souffre bien, car je suis bien seul dans
-le monde, et j’avais pourtant bien besoin d’affection
-et d’amour. Ces bateaux qui nous ont accompagnés
-viennent de nous quitter. Ils avaient à
-bord de la musique qui n’a cessé de jouer. Cette
-musique me portait sur les nerfs d’une manière
-atroce et je pleurais comme un enfant. Fou que
-je suis! je croyais en quittant Southampton te
-reconnaître dans chacune des femmes qui agitaient
-leurs mouchoirs en l’air; mais ce n’était pas
-à moi qu’on disait adieu. Qui donc peut m’aimer,
-qui donc peut me regretter? Me voici pour trois
-mois entre le ciel et l’eau. Cette lettre ne t’arrivera
-pas avant longtemps. Je tâcherai de la donner
-en passant au Cap. Je t’écrirai tous les jours,
-car ta pensée ne me quitte pas. Tu m’as fait bien
-du mal, tu as été sans pitié; mais je te pardonne.
-Je ne crois pas jamais revenir, jamais te revoir,
-<span class="pagenum"><a id="Page_20">20</a></span>
-mais ma dernière parole sera pour te dire: Je
-t’aime. Et quand même je te reverrais, à quoi bon
-le désirer, à quoi bon espérer? N’ai-je pas tout
-donné, tout sacrifié pour un espoir, espoir trompé
-chaque jour depuis cinq ans? Sais-tu ce que c’est
-que le désespoir? c’est le cœur déchiré, c’est le
-rêve évanoui, c’est le réveil à la réalité. Eh bien!
-Céleste, voilà ce que j’ai aujourd’hui. Tu m’as
-trompé cinq ans, jusqu’au jour où tu as été sans
-pitié. Que m’importe aujourd’hui l’avenir, la misère?
-Oh! je sais ton raisonnement; tu n’as même
-pas pitié de moi.—J’ai ma famille, dis-tu, qui
-viendra à mon secours; mais tu ne sais donc pas
-que quand je mourrai, ma famille ne le saura que
-trois mois après.—Et puis, je ne veux rien; où
-donc serait le prix de mes sacrifices pour toi, si
-j’avais compté sur les autres? Je ne compte que
-sur moi pour vivre. Ma douleur fait presque ma
-force, et si je répare ma position perdue, ce sera
-à moi seul que je le devrai. Je vais me mettre sur
-mon lit, car je suis très-fatigué. Voilà bien des
-nuits que je passe sans sommeil; mes pauvres
-yeux sont bien rouges. Et du reste, que puis-je
-te dire qui te touche? Tu es heureuse maintenant,
-tu es libre; mon souvenir est déjà bien loin. Mon
-seul bonheur sera de t’écrire tous les jours quelques
-lignes, de penser à toi. A demain, si la mer
-<span class="pagenum"><a id="Page_21">21</a></span>
-n’est pas trop mauvaise.—J’ai ton portrait près
-de moi et je l’embrasse souvent.»</p>
-
-<hr class="let" />
-
-<p class="dater">«Mercredi, 19 mai 1853.</p>
-
-<p>»Depuis samedi, voici la première fois que je
-puis me tenir un peu. Jusqu’à présent, le temps
-ne permettait pas de rester debout. Je suis en face
-des côtes d’Afrique. J’ai passé tout mon temps
-sur le pont, assis dans un coin, nuit et jour, pensant
-au passé que chaque coup de vent emporte
-un peu plus loin de moi. Mon souvenir doit s’effacer
-de ta pensée, comme ces horizons que mon
-regard ne voit plus derrière le sillage du navire.</p>
-
-<p>»Je souffre beaucoup, non pas du corps, car
-ces souffrances me sont insignifiantes; mais le
-cœur, mon pauvre cœur est brisé, d’autant qu’il
-n’a aucune consolation dans les affections qu’il
-laisse derrière lui. Pourquoi faut-il que j’aie porté
-tout ce que j’avais de cœur sur une espèce de
-fléau, dont la vie ne respirait que la destruction
-et la ruine. Tout ce qui t’aimera, tu le détruiras;
-<span class="pagenum"><a id="Page_22">22</a></span>
-tout ce qui est beau, tu le détestes. Le mal est
-ton essence; plus il est grand, plus tu souris.
-Quand il ne reste plus rien à détruire, tu rejettes
-tes victimes loin de toi, tu les salis, tu les insultes.</p>
-
-<p>»Depuis samedi, je n’ai aperçu qu’un vaisseau
-bien loin, il retournait en France: y reviendrai-je
-jamais? Je ne le crois pas; qu’y viendrais-je
-faire?</p>
-
-<p>»Dimanche, tu as dû aller à Chantilly. Chaque
-jour ma pensée se reporte en France, mon pauvre
-pays où j’ai cru être aimé!—Voilà mon avenir:
-travailler à Sidney avec le rebut de l’Europe, au
-milieu de la fange de la population anglaise, les
-galériens!</p>
-
-<p>»Je n’ai pour ressource à bord qu’un petit Polonais
-de vingt ans, qui dit quelques mots de
-français, et qui, exilé par suite des guerres de la
-Hongrie, va tâcher de vivre là-bas, comme moi,
-sans espoir et sans but. Encore est-il très-malade
-depuis son arrivée à bord.</p>
-
-<p>»Le reste me paraît être un ramassis d’affreuses
-canailles qui se sauvent d’Angleterre pour éviter
-la justice. Le bateau est très-mauvais, c’est son
-premier voyage. On dit qu’aux premières on est
-mieux; mais aux secondes, on est nourri indignement,
-on mange avec les matelots les restes de la
-<span class="pagenum"><a id="Page_23">23</a></span>
-table des premières. Il y a un Français aux premières
-qui est négociant de Rouen, qui se sauve
-en faisant banqueroute. Je l’ai vu à peine, et il
-paraît peu se soucier qu’on sache même son nom;
-je l’ai su à Londres, avant de partir. Du reste, je
-suis si mal équipé pour voyager, que je suis
-trempé comme une soupe toute la journée.—Mais
-bah! que m’importe! pourvu que le temps
-me permette de temps en temps de t’écrire. Je
-regarde ton portrait. Je pense à toi, à toi que je
-devrais haïr pour toute la haine que tu as eue pour
-moi. Je cherche dans ma tête de quoi tu pouvais
-te venger sur moi, qui t’adorais. Etait-ce ma faute
-si tu étais ce que tu étais?—N’ai-je pas tout tenté
-pour t’en faire sortir? Pourquoi alors m’avoir fait
-tant de mal?—Il n’y avait donc dans ton cœur
-aucune place, même pour la pitié. Rien pour moi,
-rien que de la haine! De quoi te vengeais-tu? Est-ce
-donc ta nature? Tu dois être heureuse, maintenant.
-J’ai pris le genre humain dans une horreur
-atroce. Je hais tout le monde, car tout ce qui a de
-l’argent peut me voler, me voler ce que j’aime, ce
-que j’adore.</p>
-
-<p>»Le bateau marche très-vite, et l’on nous fait
-espérer que nous arriverons au cap de Bonne-Espérance
-vers le 20 juin. Je serai presque à moitié
-chemin; jusque-là, le ciel et la mer.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a id="Page_24">24</a></span>
-»Si les vents sont bons et s’il ne nous arrive pas
-d’accident en traversant la mer des Indes, j’arriverai
-à Sidney du 1<sup>er</sup> au 15 août. Je retrouverai-là,
-quinze jours après, le jeune homme dont je
-t’ai parlé dans ma dernière lettre.</p>
-
-<p>»J’ai bu énormément pendant les derniers
-jours que j’ai passés à Londres, non pas pour
-soutenir mon énergie, mais pour m’étourdir et
-oublier. Loin de me faire oublier, l’ivresse m’a
-rendu encore plus malheureux. Plus je souffre,
-plus je suis heureux, car tout le mal me vient de
-toi. Comme il y a loin de ces jours où tu te disais
-si fière de moi! Toi que j’avais ramassée de si bas,
-et qui, dès le premier jour, prévoyais ton ouvrage!—Te
-souviens-tu, quand tu m’as dit que
-je te détesterais un jour?—Tu avais déjà ton but
-à cette époque. Tu l’as caché jusqu’au jour où tu
-l’as avoué hautement et à tout le monde. Quel
-avenir! Quelle position à cette époque-là! Comme
-j’étais brillant! comme je suis bas aujourd’hui, et
-comme tout le monde, comme toi-même, tu méprises
-cet amour qui a été de la lâcheté!</p>
-
-<p>»Je te quitte, car la tête me tourne d’écrire. A
-demain, si je le puis, sinon au premier jour tranquille.
-Comme je suis fou, je ne puis m’ôter de la
-tête qu’en quittant Southampton je t’ai vue sur la
-jetée! C’est de la folie, mais je ne puis fermer un
-<span class="pagenum"><a id="Page_25">25</a></span>
-instant les yeux sans te revoir. J’ai vu une femme
-pleurer, qui a regardé le bâtiment longtemps
-s’éloigner.—Allons, je suis fou, cela ne pouvait
-être toi. Et puis, est-ce que quelqu’un m’aime?</p>
-
-<p>»Adieu, à demain.»</p>
-
-<hr class="let" />
-
-<p class="dater">«Vendredi, 21 mai 1852.</p>
-
-<p>»Je viens de passer une journée et une nuit
-atroces. Le temps est un peu plus calme ce matin
-et je tâche d’écrire quelques lignes. Cette nuit que
-je viens de passer entièrement sur le pont, sans
-pouvoir descendre un instant me reposer, ne m’a
-pas paru trop longue. Le ciel était bien clair, les
-étoiles étaient superbes, il n’y avait qu’un vent
-épouvantable, vent d’Afrique bien chaud, qui
-vous brûlait la figure.</p>
-
-<p>»Comme tu dois être heureuse, toi, tu vois des
-fleurs, tu dois en avoir beaucoup chez toi, et moi
-qui aime tant la campagne, O mon pauvre château!
-Pauvre Poinçonnet! Vous avez des roses, et
-moi qui vous soignais avec tant de bonheur, moi
-qui aurais voulu faire de vous un petit paradis,
-<span class="pagenum"><a id="Page_26">26</a></span>
-qui aurais voulu que tout dît autour de moi: Je
-t’aime! Pauvre fou! tu n’étais que le jouet d’une
-femme pour laquelle ton existence et ta fortune
-n’étaient rien, il lui fallait encore te briser le cœur,
-t’insulter, et à chaque insulte tu as été assez
-faible pour lui pardonner! Que voulez-vous, mon
-Dieu! je lui pardonne encore aujourd’hui. Et vous
-seul savez, ô mon Dieu! quelle existence elle m’a
-faite, ce que je souffre; moi dans qui vous aviez
-mis tant de cœur, tant d’amour, tant de beau! Vous
-seul pouvez voir où je suis descendu! avec qui et où
-je vis et comment je vis! Voilà la récompense de
-cinq ans d’amour, de dévouement sans bornes.—Voilà
-la récompense et le merci que me gardait
-cette femme! le mépris et l’oubli!—Eh! mon
-Dieu, pourquoi aurait-elle été autre pour moi
-que pour les autres? Pourquoi? mais parce que
-je l’aimais comme elle ne pouvait jamais espérer
-d’être aimée; parce que si elle ne m’aimait pas,
-elle devait au moins respecter une passion comme
-la mienne, passion honteuse pour moi, puisqu’elle
-ne pouvait me donner qu’une existence flétrie;
-mais elle aurait dû être à mes genoux toute sa vie
-et me remercier d’un amour dont elle était indigne,
-d’un amour qui pouvait lui tout faire pardonner.
-Qu’a-t-elle fait au lieu de cela? Quand elle a
-eu tout détruit en moi et autour de moi, elle a
-<span class="pagenum"><a id="Page_27">27</a></span>
-poussé un éclat de rire comme celui de l’enfer et
-elle m’a dit:—Mais regarde donc, pauvre misérable!
-Je ne suis et ne veux être qu’une fille. Tu
-n’as plus rien à me donner, je n’ai plus rien à te
-vendre. Je viendrai te voir quand j’aurai le temps;
-mais on me paye très-cher ailleurs, je ne viendrai
-que pour jouir de ma destruction et me reposer
-près de toi en te regardant souffrir.</p>
-
-<p>»Après tout ce que j’ai fait pour cette femme,
-voilà ce que je suis aujourd’hui, voilà ce qu’elle a
-été, et je lui pardonne, je désire qu’elle ne paye
-pas trop cher, par ses regrets, son ingratitude
-envers moi. Le bon Dieu a mis au fond du cœur
-de chaque créature humaine un ver rongeur qui
-s’appelle le remords, et qui, le jour où il s’éveille,
-vous déchire cruellement sans répit et pour toujours.
-Souvenez-vous de ce que je vous dis aujourd’hui,
-Céleste; ce jour-là n’est pas loin; ne
-vous faites pas d’illusion, vous aurez une existence
-de damnée; vous vous traînerez aux genoux de
-quelqu’un, vous lui demanderez grâce, vous croirez
-le toucher à force de dévouement, comme j’ai
-essayé de le faire; eh bien! à vous on dira:—Tu
-n’es qu’une fille perdue, ton amour, c’est du
-venin. On vous répondra comme vous m’avez répondu,
-par l’insulte, et vous n’aurez pas la consolation
-que j’ai aujourd’hui, c’est d’avoir offert
-<span class="pagenum"><a id="Page_28">28</a></span>
-et donné un amour beau, vrai, amour digne de
-toute femme belle et digne d’être aimée. J’ai dépensé
-toute ma vie, toute ma force, toute mon intelligence
-à faire de vous un être respectable et
-reconnaissant. J’ai tout usé et suis arrivé à ne
-faire qu’une ingrate, avec tous les vices qu’elle avait
-avant. Personne ne saura toutes mes souffrances
-physiques. Personne ne saura se faire une idée de
-mes souffrances morales. La misère ne m’effraye
-pas, et je travaillerai avec rage pour nourrir cette
-existence que vous avez détruite moralement. Je
-ne dois pas me relever jamais de ma ruine. Les
-fortunes ne se refont pas, et puis je suis bien vieux
-déjà, et il faut de longues années pour faire une
-fortune. Je n’ai donc besoin que de la vie matérielle
-nécessaire, et mon intelligence y subviendra.</p>
-
-<p>»Si le temps ne change pas, nous n’arriverons
-pas avant quatre mois, et voilà huit jours seulement
-de passés. Quatre mois en mer!</p>
-
-<p>»Que je serais heureux de voir une fleur! Quand
-j’arriverai à Sidney, ce sera en plein hiver, car je
-serai juste au-dessous de Paris. Quand il sera minuit
-à Sidney, il sera midi à Paris, de même
-le mois d’août est le milieu de l’hiver. Ainsi donc
-me voilà privé pour longtemps de verdure et de
-fleurs. J’ai la tête qui me tourne et te dis à revoir.
-A demain. Je ne suis pas encore fort comme
-<span class="pagenum"><a id="Page_29">29</a></span>
-marin, et la mer est loin d’être belle. Il faut tout
-le bonheur que j’ai à te parler pour pouvoir
-écrire. Cette lettre ne te parviendra peut-être jamais.
-A revoir! A demain! Demain, j’aurai une ride
-de plus, car je vieillis bien maintenant en un jour.—Vieillir
-sans avoir vécu. Vieillir par la souffrance!</p>
-
-<p class="space">»A demain!»</p>
-
-<hr class="let" />
-
-<p class="dater">«Samedi, 22 mai 1852.</p>
-
-<p>»Voilà huit jours d’écoulés. J’ai passé une
-grande partie de la nuit sur le pont, le vent était
-bien calme et le ciel magnifique. J’ai chanté ces
-beaux vers de Musset que j’avais mis en musique
-et que je t’avais envoyés du Poinçonnet.</p>
-
-<p class="quote">»Si tu ne m’aimais pas, dis-moi, fille insensée.</p>
-
-<p>»Je les ai chantés toute la nuit. Tout le monde
-dormait à bord, et d’ailleurs personne ne m’aurait
-compris; et puis, à deux heures, je me suis couché
-et endormi avec de beaux rêves. Je ne sais
-<span class="pagenum"><a id="Page_30">30</a></span>
-pourquoi ton souvenir se mêle jusqu’à mon sommeil,
-c’est une souffrance de plus pour le réveil.
-Et pourquoi t’écrire? C’est une jouissance de plus
-pour toi que mes plaintes, et puis, qu’ai-je à te
-dire? Des vérités que je connais aujourd’hui et
-qui t’affectent peu; car que t’importe? Moi, pour
-rendre le fond de ma pensée, tout ce que mon
-cœur a d’amertume et d’amour, j’ai toujours la
-même phrase, et j’ai pourtant dans le cœur
-comme une musique dont la phrase aussi est
-toujours la même, mais dont le son délicieux
-varie pour mon âme.</p>
-
-<p>»Je me suis fait un ami à bord. C’est un petit
-terrier, un chien qui appartient au capitaine. Il
-m’a pris en affection et je l’appelle Finoche, en
-souvenir de votre petite chienne. Finoche, l’ingrate!
-Elle caresse l’heureux du jour. Elle a été
-pourtant bien heureuse au château.</p>
-
-<p>»Voici le premier jour où l’on aperçoit la
-terre; nous sommes en face de l’île de Madère.</p>
-
-<p>»Avec la lunette du bâtiment j’ai bien regardé,
-mais c’est si loin. Si je pouvais avoir une petite
-fleur! Pauvre fou, une fleur! mais une fleur
-serait fanée demain. Cela serait donc un regret de
-plus.</p>
-
-<p>»J’ai cru comprendre tout à l’heure que le
-<span class="pagenum"><a id="Page_31">31</a></span>
-capitaine parlait de relâcher aux îles du Cap-Vert,
-d’aujourd’hui en huit, pour prendre de
-l’eau. Je laisserai cette lettre à tout hasard; elle
-t’arriverait vers la fin de juin.</p>
-
-<p>»J’ai souvent tort de laisser aller ma plume et
-de la tremper dans l’aigreur. Je devrais souffrir
-avec résignation, et puisque je ne pouvais pas espérer
-autre chose, avoir au moins l’énergie de ma
-lâcheté et ne pas me plaindre; mais par moments,
-c’est plus fort que moi et cela déborde, et puis
-les gens qui m’entourent me dégoûtent tellement,
-l’infamie est écrite sur leur figure. Ils ont l’air si
-étonné de me voir au milieu d’eux!</p>
-
-<p>»Le capitaine quelquefois vient aux secondes
-et je vois qu’il voudrait parler le français afin de
-savoir pourquoi je suis là. Il doit me regarder
-comme un homme bien malheureux ou comme
-un grand misérable. J’apprends l’anglais, c’est
-mon occupation de toute la journée. La nourriture
-me répugne beaucoup, et la plupart du temps
-je ne mange que du biscuit de mer. Du reste je
-suis insensible à toutes les privations du corps.
-Tu pourras difficilement me lire. J’ai beaucoup de
-peine à écrire avec le roulis.</p>
-
-<p>»Allons, voilà ma lettre d’aujourd’hui finie.
-Est-elle bonne? Dans l’un et l’autre cas, c’est
-toujours une jouissance pour toi. De l’amour, de
-<span class="pagenum"><a id="Page_32">32</a></span>
-la haine, des regrets, des reproches, des souvenirs;
-tout cela se tient par la main, c’est ton
-triomphe, et dans les choses les plus vraies et les
-plus dures, tu retrouves toujours le même amour
-dont tu souris et dont tu te moques. Pauvre
-femme! ton rire est infernal! Prends garde au
-jour où il se changera en cris de rage et de désespoir.
-Adieu, à demain! Voilà vingt-deux jours
-que j’ai quitté Paris, ta dernière parole n’a été
-qu’un mot glacial, un arrêt, et je suis parti.</p>
-
-<p>»Dieu te pardonne!»</p>
-
-<hr class="let" />
-
-<p class="dater">«Lundi, 24 mai 1852.</p>
-
-<p>»Je souffre, depuis samedi, de migraines comme
-celles que j’ai déjà eues à Paris, et je n’y voyais
-pas même assez clair pour écrire.</p>
-
-<p>»Aujourd’hui je vais mieux et je prends bien
-vite la plume. La plainte et la souffrance sont mes
-seules consolations. Pourtant il ne faut pas être
-ingrat envers la Providence, car je viens de passer
-une bonne matinée.</p>
-
-<p>»Il était parti, le même jour que notre bâtiment,
-<span class="pagenum"><a id="Page_33">33</a></span>
-un autre bâtiment qui ne va qu’au cap de Bonne-Espérance
-seulement, et sur lequel L... a pris passage.
-On l’a dépassé ce matin et d’assez près pour pouvoir
-nous faire des signes et nous comprendre.
-Je lui avais dit à Londres tout ce que j’avais souffert
-et tout ce que je souffrais pour vous. Il m’a
-témoigné quelque affection, et je crois que nous
-nous soutiendrons réciproquement.</p>
-
-<p>»Il m’a crié ce matin avec le porte-voix: <i>Courage!</i>
-et il a mis la main sur son cœur, j’ai compris.
-J’ai regardé le bâtiment s’éloigner pendant
-longtemps. J’ai pleuré quand je ne l’ai plus vu.
-Pourquoi? c’est ce mot <i>courage</i>, car le courage est
-bien difficile, quand il n’y a pas d’espoir; et ce
-que l’on prend pour de l’énergie n’est souvent que
-du désespoir. Je t’écris sur ces feuilles parce que
-je ne puis plus rester en bas et que je suis obligé
-d’écrire sur le pont, où mes grandes feuilles de
-papier s’envoleraient au vent. Je ne puis plus rester
-assis ni couché en bas parce que nous sommes
-quatre dans ma petite cabine et que la chaleur est
-insupportable.</p>
-
-<p>»J’espère qu’on arrêtera après-demain deux
-ou trois heures aux <i>îles du cap Vert</i>.</p>
-
-<p>»Allons, voilà ma journée finie. Les jours et
-les nuits sont bien courts pour toi, et tu verras
-bientôt combien ils ont passé vite; mais moi, pour
-<span class="pagenum"><a id="Page_34">34</a></span>
-qui tout est souffrance, passé, présent et avenir,
-les jours sont bien longs, les nuits sans sommeil
-sont bien tristes, et si le sommeil vient à force de
-fatigue, le réveil est encore plus amer, car les
-rêves finissent, et aujourd’hui est comme hier, et
-demain sera comme aujourd’hui: <i>Souffrance</i>;
-<i>souvenirs</i>.»</p>
-
-<hr class="let" />
-
-<p class="dater">«Mardi, 25 mai 1852.</p>
-
-<p>»Nous sommes bien sous la ligne la plus chaude
-d’Afrique. La mer est calme comme un miroir.
-Pas un souffle de vent. Le bateau va doucement
-et nous n’arriverons aux îles du cap Vert que
-jeudi au plus tôt. Ce soleil brûlant m’accable. Impossible
-de descendre dans l’intérieur du bateau,
-même la nuit. Je dors donc sur le pont, sous ces
-belles étoiles qui brillent partout et que l’on peut
-regarder ensemble à Paris comme ici. Je ne puis
-rien écrire aujourd’hui. Je n’ai la force ni de la
-plainte, ni des reproches. Mon cœur souffre et
-reste anéanti. Que vous ai-je fait pour me tuer
-ainsi?»</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a id="Page_35">35</a></span></p>
-
-<hr class="let" />
-
-<p class="dater">«Dimanche soir, 29 mai 1852.</p>
-
-<p>»Voici quatre jours entiers que nous sommes
-relâchés à Saint-Vincent, île du Cap-Vert, pays
-désolé, terre maudite! Je me croyais le plus malheureux
-entre les plus malheureux, et Dieu, pour
-me punir, me montre des misères et des douleurs
-bien plus grandes que la mienne. Il veut éprouver
-les innocents comme les coupables pour soumettre
-les hommes à la résignation. Ici, le sol est aride,
-la campagne déserte. La mort est à la fois assise à
-toutes les portes. Pour aller d’une maison à une
-autre, on se dit adieu comme si l’on partait pour
-un long voyage. C’est qu’en effet, ces adieux peuvent
-être éternels; l’aspect de cette ville est navrant;
-si les pauvres habitants n’avaient pas la foi,
-les rues retentiraient de plaintes et de blasphèmes.
-Sur douze cents habitants qui peuplaient la ville,
-sept cents ont été enlevés par la fièvre jaune; elle
-dévaste tout. Il y a, dans les maisons, des morts
-qu’on n’a pas encore osé enlever; ce qui reste de
-la population semble abattu, désolé; ces pauvres
-noirs ont l’air de porter leur deuil.</p>
-
-<p>Mon cœur souffre parce que je ne puis rien pour
-<span class="pagenum"><a id="Page_36">36</a></span>
-eux, si ce n’est aller voir les malades et les exhorter
-au courage par quelques paroles qui semblent
-les consoler un peu.</p>
-
-<p>»Les missionnaires ont fait grand bien dans ce
-pays; les convertis au catholicisme vont mourir
-sur les marches de l’église en souriant à Dieu.</p>
-
-<p>»Je suis allé voir lady C..., une grande dame,
-une sainte femme dont on ne parle ici qu’avec
-admiration et respect. On ne se souvient sans
-doute pas d’elle en Angleterre, quoiqu’elle ait
-occupé un rang élevé dans la société par sa fortune,
-sa naissance, son esprit et sa bonté. Elle vit
-au milieu de ce désastre, cherchant et secourant
-les infortunés qui l’entourent.</p>
-
-<p>»Après avoir dissipé une fortune considérable en
-Angleterre, son mari fut obligé de prendre la fuite.
-Il chercha, pour s’expatrier, la partie la plus isolée
-de la terre. Le cap Vert lui parut une tombe
-convenable pour ensevelir ses regrets et ses douleurs.
-Sa femme le suivit après avoir donné tout
-ce qu’elle possédait pour acquitter les dettes de
-son mari. Pauvre femme! sa vie fut une vie de
-vertu, de dévouement et d’épreuves cruelles à
-subir; elle n’a pas faibli une minute. Ses deux fils
-vivent près d’elle; leur pauvreté n’a rien d’effrayant;
-chacun travaille de son côté; le soir, ils
-prient ensemble et se trouvent heureux.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a id="Page_37">37</a></span>
-»Si dans ces mille choses créées par Dieu, puisque
-l’homme ne peut les faire naître, il y a un témoignage
-qui nous oblige à croire; il y a aussi dans
-le passage d’un fléau comme la peste la preuve de
-notre impuissance. Ce mal qu’on ne peut arrêter,
-qui nous l’envoie? Pourquoi lutter contre la destinée?</p>
-
-<p>»A peine a-t-on trouvé quelques nègres pour
-apporter l’eau et le charbon dont nous avons
-besoin.</p>
-
-<p>»Cette île n’est qu’un rocher, on n’y trouve pas
-un brin d’herbe. Le vent, la poussière vous aveuglent,
-et le climat est si chaud, si brûlant, que si
-nous restions un jour de plus nous tomberions
-tous malades.</p>
-
-<p>»Nous voilà de nouveau en pleine mer; les habitants
-sont venus sur le port, ils nous enviaient en
-nous voyant partir, et ils nous tendirent longtemps
-les bras en signe de regrets et d’adieu!</p>
-
-<p>»Chaque instant pour moi est une douleur nouvelle,
-et quand les forces m’abandonnent, j’ai peur
-de mourir trop tôt: j’ai peur que vos remords ne
-soient pas assez cuisants. Je voudrais que vous
-puissiez voir écrit sur ma figure tout ce que je
-souffre, toutes les humiliations, toutes les avanies,
-toutes les tortures qui m’accablent à chaque instant.
-J’accepte tout, et à chaque souffrance nouvelle, je
-<span class="pagenum"><a id="Page_38">38</a></span>
-regarde votre portrait, je prononce votre nom,
-sans haine, sans colère, et je vous dis que c’est
-pour vous, par vous; voilà votre ouvrage, jouissez-en
-bien, soyez fière, soyez heureuse, c’est un beau
-triomphe et qui ne vous a pas coûté grand’peine.</p>
-
-<p>»Je me suis fait tatouer hier, sur le bras, votre
-nom, cela ne peut plus s’effacer; si jamais mon
-cœur vous oublie, Dieu le veuille, ce nom sera
-toujours là pour me rappeler combien vous avez
-été méchante et cruelle pour moi. Je n’avais certes
-pas besoin de cela pour me souvenir de tout ce
-que j’ai sacrifié pour vous, et comment vous, vous
-en avez été reconnaissante. C’était pourtant la
-seule chose que j’étais en droit d’espérer, votre
-amour, je n’y ai jamais cru; mais on a de la pitié,
-même pour le pauvre chien qui n’a que des caresses
-pour de mauvais traitements. Vous n’avez
-eu ni pitié ni reconnaissance.</p>
-
-<p>»La vie est finie pour moi, et je sens très-bien
-que je ne me relèverai jamais de l’abîme où vous
-m’avez jeté. Malgré tout mon courage, les forces
-m’abandonneront, et le jour où il me sera bien
-démontré que rien ne peut me relever, comme je
-ne veux retourner en France qu’autant que tout
-sera réparé, si je ne le puis pas, je me brûlerai la
-cervelle. Du reste, cette idée de suicide ne me
-quitte pas depuis longtemps et elle me revient
-<span class="pagenum"><a id="Page_39">39</a></span>
-plus forte que jamais quand mes idées se reportent
-sur vous, vous que j’ai voulu faire si belle et
-qui êtes devenue si infâme! Il y a en moi une
-lutte entre la haine, l’amour et le mépris pour
-votre personne, qui fait ma souffrance de chaque
-instant. Qu’est-ce qui sera le plus fort de ces trois
-sentiments? Quand je me vois au milieu de tous
-ces passagers, tous ignobles, tous le rebut de la
-société, traité comme eux, me regardant comme
-un des leurs, oh! alors, j’ai de grosses larmes dans
-les yeux, car je me souviens du temps où je me
-croyais si grand, si noble, si fier, et où je sacrifiais
-cette fierté et cette noblesse, jour par jour,
-en voulant vous élever jusqu’à moi; vous vous êtes
-acharnée à me faire descendre jusqu’à vous. Je me
-souviens du jour, rue Geoffroy-Marie, où vous me
-faisiez une confession que je ne vous demandais
-pas; vous auriez donné tout votre sang, ce
-jour-là, pour pouvoir m’offrir un amour digne de
-moi.</p>
-
-<p>»Mais tout cela était une comédie. Vous cherchiez
-déjà à faire jouer chez moi un sentiment de
-pitié, et vous avez réussi, car j’ai eu pitié de vos
-larmes, j’ai cru à vos regrets; j’ai cru que votre
-passé était votre malheur; j’ai cru que vous aviez
-un peu de cœur, que l’homme qui oserait vous
-aimer, qui oserait l’avouer, j’ai cru que vous lui
-<span class="pagenum"><a id="Page_40">40</a></span>
-diriez merci et que vous le payeriez par un dévouement
-de toute votre vie.</p>
-
-<p>»J’espère que, pendant que je vous écris ces
-lignes, vos affaires sont terminées pour le mieux,
-et que vous êtes tranquille de ce côté-là. Vous
-m’avez fait un reproche, un jour, qui a été une
-injure de plus et qui m’a navré le cœur; vous
-m’avez dit que je devais être honteux de vous
-voir ainsi tourmentée par ma faute. Ce reproche
-était infâme de votre part; mais je vous le pardonne,
-comme tout ce que vous m’avez fait. Je
-vous le répète, Céleste, vous fermez les yeux, vous
-ne voulez pas voir clair, vous ne voulez pas comprendre
-que mon amour seul a fait votre succès,
-qu’aujourd’hui votre vie est finie.»</p>
-
-<hr class="let" />
-
-<p class="dater">«Dimanche, 6 juin 1852.</p>
-
-<p>»Le lendemain du jour où je suis parti du cap
-Vert et où je vous ai écrit, je suis tombé malade
-et suis resté couché toute la semaine; ce n’est
-qu’hier que je me suis levé. J’avais la tête trop
-lourde pour pouvoir écrire. Je crois que je dois
-<span class="pagenum"><a id="Page_41">41</a></span>
-cette indisposition un peu à l’influence de l’air de
-l’île du cap Vert, et beaucoup à la chaleur accablante
-que nous avons depuis quelques jours.</p>
-
-<p>»Nous sommes à peine au quart de notre
-route, et je suis déjà bien fatigué; on est si mal
-aux secondes places, et l’on a à peine l’eau nécessaire
-pour boire. Le capitaine, du reste, a été très-gracieux
-pour moi; il aura vu probablement et
-compris combien je devais souffrir, et il m’a fait
-dire hier que si je voulais payer quelques louis de
-plus, on me ferait une grande diminution pour
-les premières, et qu’il serait heureux pour sa part
-de m’être agréable. Je l’ai remercié du mieux que
-j’ai pu, et je lui ai dit que puisque j’avais commencé
-ainsi je finirais de même, ne voulant choquer
-personne. La véritable raison est qu’il me
-reste deux cents francs qui doivent me servir jusqu’au
-jour où j’arriverai aux mines. Mon souvenir
-est probablement tout à fait effacé de votre pensée!
-Vous devez respirer bien à l’aise, et si mon
-nom est venu par hasard se mêler à vos joies et à
-vos rires, cela a été probablement d’une manière
-ironique et méchante. Vous me méprisez bien,
-moi, pauvre fou qui voulais être aimé!</p>
-
-<p>»Oh! vous porterez malheur à tout ce qui s’approchera
-de vous, je vous le prédis, et la Providence
-vous fera payer bien cher les jouissances
-<span class="pagenum"><a id="Page_42">42</a></span>
-auxquelles vous sacrifiez tout bon sentiment, tout
-votre cœur. La Providence vous frappera dans
-tout ce que vous pourrez aimer; et si jamais, à
-votre tour, vous implorez l’affection de quelqu’un,
-on y répondra par l’indifférence.</p>
-
-<p>»Mon Dieu! je n’ai pourtant pas fait de mal à
-personne, pourquoi donc me briser ainsi? je ne
-sais qu’aimer, mon Dieu! je ne pourrais jamais
-haïr.</p>
-
-<p>»Oh! c’est affreux de n’avoir que mépris pour
-ce que l’on a adoré, oui, adoré!</p>
-
-<p>»Voyez la vie qui me reste aujourd’hui. Je vais
-vivre et mourir à l’autre bout du monde. Je ne
-reverrai jamais rien de ce que j’ai aimé, et personne
-ne conserve de moi-même un souvenir affectueux.
-Vous a-t-on remis ma bague? C’est la
-dernière chose que vous ayez reçue de moi. Si un
-jour vous souffrez, si un jour vous avez un regret,
-un remords, venez, rapportez-la-moi, et vous me
-trouverez toujours, non pas un amant, car je ne
-veux plus me souvenir, le passé est tué, mais un
-ami qui vous tendra la main, qui partagera avec
-vous tout ce qu’il aura gagné, qui trouvera de
-bonnes paroles pour vous consoler si vous souffrez,
-qui ne vous parlera jamais de ce que vous
-lui avez fait souffrir, et qui, quand tout le monde
-n’aura que mépris pour vous, aura, lui, pitié de
-<span class="pagenum"><a id="Page_43">43</a></span>
-vos douleurs, et oubliera les siennes pour guérir
-les vôtres.</p>
-
-<p>»L’énergie que j’ai aujourd’hui, le désir que je
-puis avoir de gagner quelque argent, c’est encore
-pour vous. Je serais si heureux de vous donner ce
-qui m’aura coûté bien de la peine. Ecoutez, Céleste,
-souvenez-vous bien de ce que je vais vous
-dire: Si vous souffrez, si vous êtes malheureuse,
-si enfin vous voulez fuir et quitter cette vie qui
-ne peut toujours durer, écrivez deux mots à Sidney.
-Il faut trois mois pour que la lettre m’arrive;
-je partirai immédiatement pour l’Angleterre, et
-comptez les jours, jour par jour, je vous attendrai
-et nous retournerons aux Indes; je ne reviendrai
-jamais en France; une seule chose peut me ramener
-en Europe, c’est pour vous y chercher; mais
-tout cela sont des folies. Que pouvez-vous avoir
-besoin de moi? que puis-je faire pour vous? et
-que vous importe le monde? vous le voyez, mes
-seules espérances pour l’avenir ne roulent que sur
-des chimères. Il faut qu’il m’en reste bien peu
-pour m’arrêter à de tels rêves. La seule vérité me
-restera, c’est l’oubli des gens, la misère, le travail.
-A quoi bon rêver? à quoi bon espérer? On souffre
-tant quand on se réveille. Allons, voilà une bien
-longue lettre, bien stupide, bien ennuyeuse, et j’ai
-encore vingt jours avant de la fermer. N’abusons
-<span class="pagenum"><a id="Page_44">44</a></span>
-pas d’un temps qui est employé probablement
-d’une manière plus gaie qu’à lire les phrases et les
-condoléances d’un fou.</p>
-
-<p>»Si par hasard les effets que j’ai laissés chez
-vous au Poinçonnet n’étaient point vendus, mon
-linge et toute ma garde-robe me feraient bien
-plaisir, car je n’ai absolument rien. Vous auriez
-l’obligeance de me faire une caisse de tous mes
-effets personnels, ainsi que du portrait de mon
-père.</p>
-
-<p>»Comme la destinée est cruelle en vous retirant
-tout à coup le bonheur dont elle vous avait comblé
-au début de la vie! Tel qui devrait être aimé,
-estimé, est abandonné, méconnu; tel qui devrait
-être méprisé, haï, est adoré.</p>
-
-<p>»J’ai pour voisins de cabine un ménage irlandais.
-J’entends bien malgré moi tout ce qu’ils se disent
-en colère; j’ai beau les prévenir en remuant ma
-chaise, en toussant, ils continuent. Cette confiance
-ou plutôt cette imprudence pourrait bien leur
-coûter cher si d’autres les entendaient.</p>
-
-<p>»L’homme peut avoir vingt-huit ans; il est
-grand, ses épaules sont larges, sa taille est mince
-comme celle d’une femme, son front est démesurément
-haut; ses cheveux, frisés naturellement et
-rejetés en arrière, ressemblent à la crinière d’un
-lion; ses yeux sont renfoncés, mais ils brillent et
-<span class="pagenum"><a id="Page_45">45</a></span>
-ont une expression hardie qui vous intimide; son
-nez est fin, ses lèvres fortes; il y a quelque chose
-de diabolique dans tout son air qui vous répugne
-à première vue.</p>
-
-<p>»La jeune fille qui l’accompagne et qui passe
-pour sa femme est blonde, délicate comme une
-enfant; ses yeux sont d’un bleu si doux qu’ils
-intéressent à sa personne; on dirait qu’ils ont
-été détachés du firmament un beau jour de printemps.
-Quand elle parle, sa bouche s’entr’ouvre
-comme une rose, son haleine doit être parfumée.
-Elle n’a de la femme que la forme, c’est
-un pauvre ange jeté sur la terre pour racheter
-par son amour un grand pécheur ou convertir
-un misérable.</p>
-
-<p>»Elle se replie sur elle-même, comme l’ange déchu
-se replie sous son aile; ainsi abîmée sous les
-peines que la destinée lui a envoyées, elle attend
-la fin avec une résignation angélique.</p>
-
-<p>»Pauvre créature! il y a entre son existence et
-la mienne un rapprochement qui m’a frappé;
-mais elle, c’est une femme, et sa faiblesse est pardonnable.</p>
-
-<p>»Hier, après avoir joué une partie de la nuit, il
-est rentré ivre; elle l’attendait et lui a sans doute
-fait une réflexion, car il s’est emporté; elle réfutait
-chaque reproche avec une douceur infinie.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a id="Page_46">46</a></span>
-»—Te quitter si je ne suis pas contente, lui
-disait-elle, mais est-ce possible à présent que je
-me suis donnée à toi? Peut-on avoir deux amours
-dans sa vie, et quand on endure ce que j’ai enduré,
-se sépare-t-on pour des mauvais traitements?</p>
-
-<p>»—Vos plaintes me fatiguent, disait cet homme
-d’une voix concentrée, je finirai par vous haïr.
-Vous avez l’air malheureux, cela me déplaît, je ne
-vous ai pas emmenée de force, et puisque vous
-m’avez suivi, que votre vie est désormais liée à la
-mienne, vous êtes ma compagne, ma complice.</p>
-
-<p>»—Votre complice, jamais, Macdonnel! Votre
-confidente, malgré moi, c’est possible; si je ne
-vous ai pas dénoncé, c’est que le rôle de délatrice
-est odieux; si je vous ai aimé, c’est que j’ignorais
-qui vous étiez; une fois donné, mon pauvre cœur
-n’a pas su se dégager, se reprendre; mais je veux
-garder la pureté de mon âme; ma faute vient de
-mon amour, mon amour sera le châtiment de ma
-faute. Je subis ma peine, ne m’insultez pas, ne me
-faites pas plus coupable et comptez au moins pour
-quelque chose un amour qui me tue. Mon Dieu!
-si j’avais aimé un homme de cœur! Mais lui, en
-échange de mon sacrifice, que m’a-t-il donné?</p>
-
-<p>»—Finissons-en une bonne fois avec vos jérémiades,
-répondit-il brusquement. Si vous teniez
-tant à votre famille, il ne fallait pas la quitter.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a id="Page_47">47</a></span>
-»—Il me reproche ma faiblesse! Mais j’y tenais
-comme on tient à la lumière, j’aimais mon
-père comme on aime Dieu! Sa confiance en vous
-n’excusait pas mon crime; maintenant, je sais
-bien que l’argent que vous lui enleviez en partant
-vous aurait suffi; mais moi, je croyais que sa fortune,
-la mienne lui restaient au moins pour consolation.</p>
-
-<p>»—Eh bien, je vous renverrai toutes deux,
-s’écria Macdonnel hors de lui; aussi bien, je veux
-ma liberté. Si je n’avais pas volé cet argent à votre
-vieil avare de père, il ne me l’aurait pas donné et
-je ne me serais pas embarrassé de vous. S’il fallait
-que toutes les femmes que j’ai aimées et qui m’ont
-aimé se fussent attachées à mes pas, cramponnées
-à ma vie, mais j’en aurais un sérail. On leur dit:
-«Je vous aime!» C’est à elles d’en prendre et d’en
-laisser; j’aime les amours faciles et j’en trouve
-partout; avant vous, j’en avais une autre; j’en
-aurai une autre après vous, et tout sera dit.</p>
-
-<p>»—Vous me brisez le cœur, murmura la pauvre
-femme; mais je suis comme le lierre, je meurs
-où je m’attache. Si vous ne m’aimez plus, il faudra
-me tuer pour vous délivrer de moi.</p>
-
-<p>»Je l’entendis pleurer une partie de la nuit; je
-me promis alors de lui offrir le lendemain mes
-services, ma protection, pour l’aider à se délivrer
-<span class="pagenum"><a id="Page_48">48</a></span>
-d’un homme que je regardais comme son bourreau;
-mais lorsque je la revis sur le pont, elle était appuyée
-sur le bras de son amant, lui souriait et le
-regardait avec une tendresse infinie. Tout était
-oublié! elle lui demandait compte d’une pensée,
-d’un soupir.</p>
-
-<p>»Comme elle aime cet être indigne d’affection!
-Qu’a-t-il fait pour cela? J’ai pris quelques renseignements,
-on sait que lui est un chevalier d’industrie
-vivant on ne sait trop comment; mais elle,
-est la fille d’un riche négociant qui l’avait élevée,
-assure-t-on, comme une duchesse. Je le croirais
-assez volontiers; ses manières sont charmantes,
-son esprit est fin, distingué; et je ne puis comprendre
-son amour pour un homme qui doit heurter
-à chaque instant la délicatesse de ses goûts.
-Eh! mon Dieu! je vous aime bien, vous, Céleste!
-nature sauvage, cœur sec, esprit révolté! Pourquoi
-ne l’aimerait-elle pas? L’âme n’a-t-elle pas ses mystères?
-Mais cette femme, je l’ai dit, sa faiblesse
-est son excuse.</p>
-
-<p>»—Et moi? Ah! moi, Dieu m’a condamné et
-je suis le plus malheureux des hommes, voilà la
-mienne.»</p>
-
-<hr class="let" />
-
-<p class="dater"><span class="pagenum"><a id="Page_49">49</a></span>
-«Dimanche, 13 juin 1852.</p>
-
-<p>»Je suis honteux moi-même du peu d’énergie
-que j’ai pour lutter contre la souffrance. Le désespoir
-est tout chez moi; je ne sais que me plaindre
-et mon cœur se révolte contre moi-même.</p>
-
-<p>»A Saint-Vincent du Cap-Vert, le dimanche, je
-suis entré dans une église bâtie en bois; un bon
-prêtre disait la messe pour tous ces pauvres nègres.
-Quand on souffre, la prière fait du bien; j’ai demandé
-à Dieu de ne plus souffrir, j’ai pensé à ma
-pauvre sœur qui m’aimait tant, enfin j’ai tâché de
-reporter mes souvenirs sur tout ce que j’avais de
-bon, de beau et d’honorable dans ma vie; j’ai
-pleuré et je suis sorti honteux de moi-même, car,
-malgré moi, mes souvenirs étaient revenus vers
-vous. Je n’avais donc pu apporter à Dieu qu’un
-souvenir souillé par votre pensée et par mon amour
-pour vous; vous qui mettez toute votre gloire à
-être ce que vous êtes. Pauvre fille! que Dieu vous
-prenne en pitié! Comme il faut être fou pour vous
-parler ainsi! Vous n’estimez les hommes qu’autant
-qu’ils vous prennent pour ce que vous êtes,
-et vous méprisez ceux qui ont pour vous un autre
-<span class="pagenum"><a id="Page_50">50</a></span>
-sentiment. Ah! Céleste! Céleste! je me souviendrai
-toute ma vie de la première lettre que je vous
-ai écrite. C’est après la mort de mon père; je répondais
-à une lettre que j’avais reçue de vous,
-quoique je ne vous eusse point laissé mon adresse;
-car je voulais rompre, j’avais presque un pressentiment
-de l’avenir que vous me vouliez faire... Je
-vous ai répondu; je vous disais toutes mes espérances
-pour l’avenir; je vous décrivais ma chambre
-rouge, la chambre de ma mère (souvenir qui aurait
-dû me garantir). Je vous disais que je pensais
-à vous; je vous parlais du beau pays que j’avais
-devant ma fenêtre, de la nature, du soleil, et
-toutes choses enfin que vous ne pouviez comprendre,
-et avec lesquelles on aime à parler quand le
-cœur aime, car l’amour est le sentiment qui vous
-rapproche de la Divinité, et lui seul vous relève et
-vous régénère à vos propres yeux; on pardonne et
-on oublie tout, quand on a pour excuse l’amour.
-Eh bien! cette lettre fut ma première faute. Quand
-j’ai perdu mon père, c’est auprès de vous que j’ai
-été chercher une consolation... c’était ma première
-infamie. Depuis ce temps, Dieu m’a puni et
-s’est servi de vous pour cela. J’ai donc mérité tout
-ce qui m’est arrivé, et aujourd’hui encore, cette
-lettre dont chaque parole est une plainte, c’est
-encore une lâcheté de plus. Je voudrais être assez
-<span class="pagenum"><a id="Page_51">51</a></span>
-fort pour oublier et pour rire; je voudrais ne pas
-donner aux méchants le spectacle de ma douleur.</p>
-
-<p>»J’avais trouvé parmi les matelots de l’équipage
-un Français: je m’en étais fait un ami.</p>
-
-<p>»Mon pauvre petit matelot souffre des tortures.
-C’est, du reste, une histoire assez touchante que
-la sienne. Pauvre enfant! en me la racontant, hier,
-il semblait se confesser. On lui a fait payer bien
-cher une étourderie, un moment de faiblesse.
-Voilà une existence brisée, un homme de mort
-pour une pièce de cinq francs.</p>
-
-<p>»En l’écoutant, je pensais à tous les heureux
-que j’aurais pu faire avec cette belle fortune que
-j’ai gaspillée sans qu’elle profite à personne. Je
-regrette de n’être plus riche, et si cela revient jamais,
-j’espère savoir en faire un meilleur usage.
-Sans s’en douter, il m’a donné une bonne leçon,
-dont je profiterai. Mon nouvel ami se nomme
-Jocelyn Moulin. Il a vingt ans à peine, mais on lui
-en donnerait trente; il a l’air mélancolique, soucieux;
-je devrais écrire: <i>il avait</i>, car il est peut-être
-mort au moment où je trace ces lignes: il râlait
-lorsque j’ai quitté sa cabine. Il a reçu une
-certaine éducation, et il souffre bien plus que
-d’autres du métier qu’il est obligé de faire. Il était
-enfant lorsqu’il a perdu son père, et sa mère, qui
-faisait un petit commerce, a eu la ridicule idée à
-<span class="pagenum"><a id="Page_52">52</a></span>
-la mode: elle l’a fait élever comme s’il devait avoir
-de la fortune; les portiers font apprendre le piano
-à leurs filles, elle voulut que son fils devînt un
-Raphaël. Elle s’imposa pendant quinze ans des
-privations inimaginables, et parvint à le faire admettre
-en qualité de rapin chez M. C..., un de nos
-peintres en renom par son originalité, et surtout
-par la réputation qu’on lui a faite d’être d’une avarice
-sordide. Jocelyn n’avait pas de vocation prononcée
-pour la peinture; mais il travaillait et
-serait arrivé avec plus de peine qu’un autre, mais
-il serait arrivé. Seulement, il vivait misérablement
-au milieu des autres élèves, qui avaient des parents
-plus aisés et qui pouvaient se donner quelques-unes
-de ces mille et une jouissances auxquelles
-Paris vous invite à chaque pas et qui ont
-tant d’attrait quand on a quinze ans. Il mangeait
-son pain sec, buvait de l’eau et ne fumait pas,
-quoique cela donnât un certain chic à ses camarades,
-auxquels le patron faisait l’honneur de
-demander du tabac, pour n’en pas acheter. Le
-pauvre Jocelyn ne pouvait aller au théâtre une
-fois par mois; il refusait toutes les invitations
-et résistait à la tentation avec un courage héroïque.
-Mais un jour, c’était la fête du roi, la Saint-Philippe,
-le premier jour de mai, les apprentis
-étaient en révolution, on avait été obligé de
-<span class="pagenum"><a id="Page_53">53</a></span>
-travailler jusqu’à midi. On allait déjeuner à Romainville,
-chercher des lilas, puis on reviendrait aux
-Champs-Élysées, voir les illuminations et tirer des
-pétards. Depuis trois jours, Jocelyn avait le cauchemar;
-il refusait d’être de la partie, et pour
-cause: cela coûtait cinq francs par tête. Il les avait
-bien demandés à sa mère; mais elle lui avait
-répondu en lui montrant la liste des dépenses
-qu’elle avait faites et qu’elle faisait chaque jour
-pour lui.</p>
-
-<p>»—Avec cinq francs, je t’achèterai des souliers
-le mois prochain, et si tu les dépensais en
-bamboches, tu serais obligé de marcher pieds
-nus.</p>
-
-<p>»Jocelyn y aurait consenti, tant il avait envie
-d’aller à la fête; mais sa mère eut ce qu’elle appelait
-de la raison pour deux. Il s’en revint en
-pleurant comme un enfant, sans l’avoir remerciée
-de la belle casquette neuve qu’elle venait de lui
-donner pour sa fête.</p>
-
-<p>»Enfin il se crut résigné; mais en rentrant à
-l’atelier, les attaques recommencèrent. On énuméra
-à grand orchestre le programme de la fête,
-on plaisanta Jocelyn, qu’on traitait d’avare, de
-ladre, en lui disant qu’il avait peur d’être mis en
-pénitence par sa maman ou qu’il craignait d’abîmer
-sa casquette neuve.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a id="Page_54">54</a></span>
-»En ce moment, le patron rentra; il portait un
-sac sous son bras, il traversa l’atelier sans parler à
-ses élèves, entra dans sa chambre et vida sur une
-table son sac d’argent qu’il voulait compter sans
-doute. En entendant résonner ce métal, Jocelyn
-ressentit comme un tremblement nerveux. Dire
-qu’il y avait là, près de lui, peut-être mille francs
-en pièces de cent sous, qui ne causaient pas
-tant de joie au peintre que s’il en avait une seule.
-On eût dit qu’un malin esprit cherchait à le tourmenter,
-car l’artiste comptait et recomptait son
-argent avec une lenteur qui témoignait le plaisir
-qu’il éprouvait à le toucher. Sa porte était restée
-ouverte, et Jocelyn le regardait absolument comme
-celui qui meurt de faim doit regarder l’étalage
-d’un marchand de comestibles. En ce moment, la
-pendule, qu’on avait eu soin d’avancer d’une
-heure ce jour-là, sonna midi. Tous les rapins se
-levèrent comme un seul homme et passèrent dans
-le petit atelier prendre leurs habits et leurs chapeaux.</p>
-
-<p>»—Il n’est pas encore midi, grogna le patron
-en se levant à son tour pour aller voir l’heure à la
-pendule du salon.</p>
-
-<p>»Jocelyn ne put résister; prompt comme l’éclair,
-il prit une pièce de cinq francs sur le tas qui n’était
-pas encore compté et se sauva comme un fou.
-<span class="pagenum"><a id="Page_55">55</a></span>
-M. C... continua sans doute ses comptes; tous les
-élèves sortirent et trouvèrent Jocelyn dans la
-rue, immobile comme s’il était cloué au pavé. La
-réflexion lui était déjà venue et il allait rentrer,
-lorsque les plaisanteries recommencèrent:</p>
-
-<p>»—Prends garde, lui disait-on, il va pleuvoir,
-tu vas abîmer ta casquette.</p>
-
-<p>»—Je vais avec vous, dit-il presque malgré lui.</p>
-
-<p>»—Ton argent! s’écrièrent en chœur les rapins.</p>
-
-<p>»Il donna la pièce de cinq francs au caissier et
-ordonnateur de la fête.</p>
-
-<p>»—Elle n’est pas fausse au moins? dit ce dernier
-en la jetant sur le pavé pour voir si elle rendait
-le son argentin du métal.</p>
-
-<p>»A cette question, Jocelyn devint pâle comme
-un mort, il suivit la bande joyeuse; mais il était
-tremblant; sa gaieté était morte, le sourire expirait
-sur ses lèvres. On avait beau lui dire:—Amuses-toi
-donc pour ton argent au moins, tu le regretteras
-demain si tu veux; aujourd’hui, c’est
-fête.</p>
-
-<p>»Il ne put ni boire ni manger; sa conscience
-s’était révoltée contre lui-même, il se reprochait
-de ne pas s’être soumis à sa mère avec résignation,
-il se disait qu’il aurait dû se trouver bien heureux
-de manger son pain sec en pensant aux malheureux
-qui n’en avaient pas. Cette journée de plaisir
-<span class="pagenum"><a id="Page_56">56</a></span>
-fut une journée de souffrance pour lui, pourtant
-il ne savait pas encore ce qui l’attendait; il se
-disait: Je vendrai quelque chose, j’avouerai tout à
-ma mère, elle viendra demain à l’atelier et je rendrai
-ces cent sous. Oh! je n’oserai jamais dire cela,
-je les jetterai sous un meuble et on les retrouvera.</p>
-
-<p>»Jocelyn était logé chez son patron. Rentré dans
-la mansarde qu’il occupait sous les toits, il chercha
-ce qu’il pourrait vendre, mais il n’avait que le strict
-nécessaire. Sa mère emportait toutes les semaines
-ses effets à arranger et les rapportait à mesure; il
-fallait donc s’adresser à elle, avouer ne pas lui avoir
-tenu compte de ses sages remontrances. Le courage
-lui manquait à cette idée, car si sa mère
-était bonne et indulgente pour tout ce qui flattait
-sa manie de faire un artiste de son fils, elle avait
-toujours été très-sévère et avait résisté avec une
-grande fermeté à toutes les fantaisies qu’il avait
-pu avoir en dehors de son état. Il ne dormit pas
-une minute et descendit à l’atelier avant que
-personne fût levé. M. G... le vit, mais il ne lui
-adressa pas la parole, il se mit à son chevalet
-et siffla un air de chasse comme à son habitude.
-Jocelyn espéra qu’il ne s’était aperçu de rien, il
-respira plus librement. Les élèves arrivèrent les
-uns après les autres, et ce ne fut que lorsque le
-<span class="pagenum"><a id="Page_57">57</a></span>
-dernier fut à l’ouvrage que M. C... demanda en
-promenant un regard inquisiteur sur toutes les
-physionomies:</p>
-
-<p>»—Qui de vous m’a <i>chipé</i> une pièce de cent
-sous, hier?</p>
-
-<p>»Tous se mirent à rire; Jocelyn devint pâle
-comme le blanc qu’il étendait en ce moment sur
-sa palette, son pinceau lui échappa des mains et
-il chancela lorsqu’il voulut le ramasser. Il eut envie
-de dire: «C’est moi;» mais on se décide rarement
-à une bonne inspiration de ce genre, et puis
-M. C... reprit en le regardant: Je me serai peut-être
-trompé; pourtant j’avais compté là-bas, celui
-qui m’a donné l’argent a compté devant moi,
-les piles étaient égales, et lorsque j’ai voulu les
-arranger en rouleaux, hier, j’ai trouvé cinq francs
-de moins, c’est drôle. J’ai pensé que vous m’aviez
-fait une niche.</p>
-
-<p>»—Avec l’argent, jamais! répondit un élève;
-et je ne pense pas que l’un de nous veuille se
-faire voleur pour cent sous.</p>
-
-<p>»—J’aurais pris le sac, répondit un autre.</p>
-
-<p>»En ce moment, la mère de Jocelyn entra pour
-demander la clef à son fils; elle tenait un petit
-paquet sous son bras, elle avait l’air enchanté
-d’elle-même.</p>
-
-<p>»—Eh! bien, dit-elle en s’adressant aux élèves,
-<span class="pagenum"><a id="Page_58">58</a></span>
-êtes-vous remis de vos fatigues d’hier? On vous a
-vus faire vos gambades aux Champs-Élysées, il n’y
-avait de place que pour vous. Notre voisine m’a
-soutenu qu’elle avait vu Jocelyn avec vous, je savais
-bien qu’il ne pouvait pas y être, puisque je
-n’avais pas voulu lui donner d’argent. Il me boudait
-bien un peu, hier, en s’en allant, mais je lui
-apporte quatre belles chemises en calicot et nous
-allons faire la paix; il n’aurait plus que le souvenir
-de mes cent sous et ceci lui restera.</p>
-
-<p>»M. C... observait Jocelyn depuis quelques
-minutes; il était devenu livide. Pour se donner
-une contenance il faisait semblant de travailler,
-mais dans son trouble il se trompa de couleur et
-mit du jaune dans un ciel bleu.</p>
-
-<p>»—Eh bien! la mère Moulin, il est plus fin que
-vous, dit en riant l’un des jeunes gens; il a été à
-la fête et il aura ses chemises; mais je ne sais pas
-ce qu’il avait, il devait être malade, car il n’a pas
-été gai du tout; si nous avions eu des consciences,
-nous ne lui aurions pris que trois francs, car il n’a
-pas mangé; mais nous sommes des chenapans,
-mère Moulin, et nous avons plus d’estomac que de
-délicatesse. C’est toujours avoir des entrailles,
-n’est-ce pas, patron?</p>
-
-<p>»—Où donc as-tu pris de l’argent? demanda
-sa mère fâchée; est-ce que tu fais des dettes?</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a id="Page_59">59</a></span>
-»—Qui de vous lui en a prêté? demanda
-M. C...</p>
-
-<p>»—Personne, répondirent ensemble les rapins,
-nous avions bien juste pour nous.</p>
-
-<p>»—C’est peut-être moi, reprit le peintre en
-s’adressant à Jocelyn, il n’y avait que la main à
-allonger.</p>
-
-<p>»—Oui, patron! répondit Jocelyn confiant au
-faux air de bonhomie de M. C.... J’allais vous
-les rendre aujourd’hui, j’attendais ma mère.</p>
-
-<p>»—Et qui vous a dit, mauvais sujet, s’écria-t-elle
-avec colère, que je vous les donnerais ou que
-je pouvais vous les donner? Croyez-vous que je
-ne fais pas assez pour vous, ingrat, et prétendez-vous
-me mettre à contribution?</p>
-
-<p>»Quelques apprentis riaient, d’autres prenaient
-la chose plus au sérieux.</p>
-
-<p>»—Je n’aime pas cette manière d’emprunter,
-dit enfin M. C..., vous êtes trop vieux pour faire
-des espiègleries, et je ne saurais vous passer cette
-action que je ne veux pas qualifier à cause de
-votre mère qui est une honnête femme. Dès aujourd’hui
-vous ne faites plus partie de mes élèves.</p>
-
-<p>»La mère pria, le peintre fut inflexible, il fallait
-un exemple. La mère rendit les cinq francs, mais
-son fils n’en fut pas moins traité de voleur. Elle
-lui défendit de rentrer chez elle, et il se trouva
-<span class="pagenum"><a id="Page_60">60</a></span>
-sans ressource, abandonné, repoussé par tout le
-monde. Il se mit peintre en bâtiment, il commençait
-à gagner sa vie, lorsqu’un ouvrier qui travaillait
-avec lui et qui en était jaloux découvrit, on
-ne sait comment, pourquoi Jocelyn était sorti de
-chez M. C... L’histoire courut de bouche en bouche,
-seulement il ne s’agissait plus de cent sous,
-mais de cent francs; peu lui importait le chiffre. Du
-reste, c’étaient ces mots: Il a volé, qui le rendaient
-fou, le désespéraient. Enfin, ne croyant pas Paris
-assez grand pour s’y cacher, il s’engagea mousse
-à bord d’un navire français, puis sur le bâtiment
-anglais qui nous conduit en Australie. Là, il devait
-aller travailler aux mines, son intention était
-de ne jamais retourner en France si sa mère ne le
-rappelait pas.</p>
-
-<p>»La physionomie de Jocelyn est douce, agréable;
-sa nature est délicate, nerveuse, et il a dû bien
-souffrir pendant ces cinq années qu’il regardait
-comme une expiation.</p>
-
-<p>»Hier, les passagers des secondes se plaignirent
-qu’on les volait toutes les nuits; l’un, c’était son
-tabac; l’autre, son eau-de-vie. Le capitaine les
-reçut assez mal en leur disant d’enfermer leurs
-affaires. Un jeune homme, un Anglais, qui se
-trouvait au nombre des passagers, leur dit en désignant
-Jocelyn qui passait sur l’avant du navire:</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a id="Page_61">61</a></span>
-»—Tenez, méfiez-vous et surveillez ce garçon-là,
-il a volé de l’argent à son maître; M. C... l’a
-chassé, je ne me trompe pas, j’apprenais la peinture
-avec lui.</p>
-
-<p>»Jocelyn l’entendit, et prompt comme la pensée,
-révolté de cette injuste accusation, il s’élança
-sur son ancien camarade, et le saisissant à la gorge
-il s’écria:</p>
-
-<p>»—Tu en as menti; je vais t’étrangler.</p>
-
-<p>»Avant qu’on eût eu le temps de les séparer,
-Jocelyn avait reçu deux coups de couteau en
-pleine poitrine; son adversaire, se sentant le
-moins fort, l’avait frappé en traître.</p>
-
-<p>»—Tu n’as plus le droit de m’appeler voleur,
-s’écria Jocelyn en tombant, tu es un assassin!</p>
-
-<p>»Un matelot anglais qui se trouvait là fut indigné
-comme nous de cette odieuse lâcheté, et,
-comme à bord il n’y a guère de rendue que la
-justice qu’on peut se faire soi-même, il se chargea
-de venger celui qu’on emportait pour mort. Il
-arracha le couteau des mains de celui qui avait
-frappé Jocelyn et le jeta par-dessus le bord, en
-lui disant:</p>
-
-<p>»—Vous êtes un mauvais Anglais, vous, et je
-vais vous casser la mâchoire pour vous apprendre
-comment on se bat quand on a du cœur.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a id="Page_62">62</a></span>
-»La boxe est un grand divertissement en Angleterre;
-ce fut comme le signal d’une fête à bord.
-Tout le monde se rangea, et les deux champions
-se placèrent en face l’un de l’autre, l’œil fixe, les
-dents serrées et les poings fermés. L’ancien camarade
-de Jocelyn n’avait pu ni reculer ni s’échapper,
-le cercle fermé autour de lui ressemblait à
-une chaîne humaine prête à se resserrer pour l’étouffer
-au premier mouvement. Il voulait payer
-d’audace, mais il avait affaire à forte partie; son
-antagoniste avait les épaules larges d’un mètre, il
-frappait si rudement sur la poitrine du peintre,
-que nous entendions un bruit comme celui que
-fait un forgeron en tapant sur l’enclume; chaque
-coup rendait un son mat et faisait sortir de sa
-gorge un rugissement, un cri, une plainte;
-il tomba sur le pont, se tordit un instant à nos
-pieds, puis resta immobile comme un mort. Le
-sang lui sortait de la bouche, du nez et des yeux,
-c’était un affreux spectacle à voir. Je suis homme,
-et j’ai failli m’évanouir pendant que des femmes
-battaient des mains en félicitant le vainqueur. On
-vient de porter le vaincu dans sa cabine, on croit
-qu’il a toutes les dents cassées et plusieurs côtes
-d’enfoncées; cela ne m’étonne pas, mais une
-chose bien extraordinaire, on vient de trouver
-chez lui une grande partie des objets volés à bord,
-<span class="pagenum"><a id="Page_63">63</a></span>
-c’est-à-dire tout ce qui ne se mange pas. Sans
-doute, il voulait détourner les soupçons.</p>
-
-<p>»Je viens de faire présent d’une bouteille
-d’eau-de-vie au matelot qui a si bien défendu
-Jocelyn, car le pauvre garçon ne pourra pas le
-remercier lui-même; il sait pourtant que c’est
-l’autre qui a volé. Cette nouvelle l’a fait sourire:
-pauvre sourire qui ressemblait à un rayon de soleil
-en hiver. Tout est bien fini! c’était le seul être
-humain avec lequel je causais pendant ces longues
-nuits. Eh bien! il est mort!</p>
-
-<p>»J’ai voulu lui dire un dernier adieu, et je ne
-me suis pas couché pour être là, à l’heure de la
-cérémonie funèbre qui se fait ordinairement au
-point du jour, afin que ce triste spectacle n’effraye
-pas les passagers. J’avais trop compté sur
-mes forces, et mon âme déjà si triste s’est meurtrie
-tout à fait.</p>
-
-<p>»Je voudrais vous donner une idée d’un enterrement
-en mer, mais je suis un pauvre conteur;
-j’éprouve beaucoup et je ne sais pas toujours faire
-comprendre les émotions éprouvées par mon
-cœur.</p>
-
-<p>»Quatre matelots, têtes nues, portaient un sac
-sur une civière. Un cinquième ouvrit un des panneaux
-du navire, on y déposa le sac, et après
-quelques paroles prononcées à demi-voix, on
-<span class="pagenum"><a id="Page_64">64</a></span>
-voulut le lancer dans l’espace, mais le panneau ne
-fut pas refermé assez vite pour jeter au loin le
-corps de Jocelyn, il roula sur le flanc du navire, et
-le boulet placé aux côtés du mort pour le faire
-couler à fond frappa sur les planches, comme s’il
-cherchait à rentrer dans le bâtiment. Le bruit que
-cela fit ressemblait à l’écho du canon et me fit
-ressentir une impression douloureuse. Le même
-sort m’est peut-être réservé! Je souffre, et du corps
-et de l’esprit; qu’est-ce qu’un homme de plus
-ou de moins dans le monde? Sur la terre, il laisse
-au moins un souvenir aux passants, son nom
-gravé sur une pierre qui atteste qu’il a vécu; ici,
-tout disparaît sans laisser l’ombre d’un regret!
-Il me reste le chien du capitaine, mais il vient si
-rarement me voir. La table est meilleure aux
-premières qu’aux secondes, il a donc raison. Je
-tâche d’apprendre l’anglais; les journées sont
-courtes, car il y a déjà une différence de cinq
-heures entre Paris et ici. Quand il est à bord huit
-heures du soir, il est à Paris minuit et demi ou
-une heure du matin. Nous approchons des pays
-où l’on est en plein hiver, par conséquent je ne
-souffre plus de la chaleur qui m’a fait tant de
-mal il y a quelques jours. Je passe toutes mes
-nuits sur le pont à regarder ces belles étoiles qui
-paraissent bien plus belles et bien plus grosses
-<span class="pagenum"><a id="Page_65">65</a></span>
-qu’en France; je regarde le long sillon que laisse
-derrière lui le bateau, sillon qui m’éloigne toujours
-de tout ce que j’ai aimé et que je ne reverrai
-jamais. Quelquefois les airs que vous aimiez
-et que vous chantiez me reviennent sur les lèvres.
-Je tombe alors dans une espèce d’extase; mon
-cœur se reporte en Berry, à chaque coin, à
-chaque place où j’ai laissé un souvenir. Je rêve
-mes beaux marronniers, je rêve fleurs, je rêve
-bonheur, amour, caresses, et je me réveille en
-chantonnant toujours cet air qui me rappelle vous,
-je me réveille en chantant, mais des larmes plein
-les yeux. Des larmes, toujours des larmes! et pour
-qui? et pour quoi? Des illusions perdues! pourquoi
-en avais-tu? Pouvais-tu en avoir? pourquoi
-aimer ce qui ne peut être aimé? Pouvais-tu espérer
-autre chose? Cesse donc de te plaindre, et
-si tu ne peux souffrir, aie donc le courage de te
-tuer.»</p>
-
-<hr class="let" />
-
-<p class="dater">«Jeudi, 17 juin 1852.</p>
-
-<p>»Chaque jour je me promets de finir cette
-confession qui ne sera pour vous qu’un sujet de
-<span class="pagenum"><a id="Page_66">66</a></span>
-plaisanterie; je me promets de ne pas recommencer
-le lendemain, et chaque jour mon cœur, plus
-fort que ma volonté, me fait reprendre la plume
-malgré moi. Et pourquoi? toujours la même chanson,
-toujours sur le même air; de quoi puis-je
-parler, si ce n’est du passé. Ne vous l’ai-je pas
-dit mille fois? ce cœur sera toujours le même.—Oui,
-Céleste, je serais si heureux de pouvoir
-encore vous prouver que mon unique bonheur,
-c’est vous; si je puis arriver à ravoir une
-fortune, si je puis trouver l’énergie d’y travailler
-avec acharnement, je la puiserai, cette
-énergie, dans le seul espoir qui me reste, c’est
-que bientôt vous serez désillusionnée, que bientôt
-tout vous échappera à la fois, et que ce jour-là, je
-pourrai me venger cruellement, car je viendrai
-vous offrir tout ce que j’aurai gagné, et cette vengeance
-sera plus cruelle pour vous que toute autre
-ne pourrait l’être, s’il vous reste un peu de cœur;
-cette vengeance sera une parole de pardon. J’essayerai
-pour la seconde fois de vous faire partager
-un bonheur que vous saurez peut-être enfin apprécier,
-quand vous aurez perdu sans retour
-toutes ces illusions, tous ces prestiges dont vous
-êtes entourée aujourd’hui.</p>
-
-<p>»Enfin, mon seul but est encore vous; avec
-cette idée j’arriverai et je supporterai patiemment
-<span class="pagenum"><a id="Page_67">67</a></span>
-cette vie de mineur que je vais commencer,
-et si le temps imprime sur mon front les marques
-de son passage, je veux que vous puissiez lire
-aussi sur ma figure les traces d’un travail opiniâtre
-entrepris pour assurer votre avenir.»</p>
-
-<hr class="let" />
-
-<p class="dater">«Vendredi, 18 juin 1852.</p>
-
-<p>»J’ai cherché le bonheur! n’est-ce pas une loi
-de la nature? j’étais jeune, riche et brillant, et j’ai
-cru rencontrer une femme aussi aimante que passionnée.
-Plus tard, j’ai pensé qu’elle ne pourrait
-jamais abandonner un homme qui aurait tout sacrifié
-pour elle. Je me suis trompé; j’ai été abandonné,
-par ma faute probablement. J’aurai déplu,
-j’aurai été trop aimant, trop dévoué et trop exigeant.
-Le malheur m’éclaire, et après avoir été
-longtemps l’accusateur, je me résigne aujourd’hui
-et je vous absous de tout ce dont je crois avoir à
-me plaindre. Je n’ai pas été assez adroit pour vous
-conserver, et je suis cruellement puni de ma maladresse.
-Je ne savais qu’aimer. Comment penser
-<span class="pagenum"><a id="Page_68">68</a></span>
-à soi, quand on aime? J’ai donc été l’esclave,
-quand j’aurais dû être le tyran.</p>
-
-<p>»Je ne comprends pas comment j’existe encore,
-après avoir tant souffert et subi tant de
-douleurs! On ne devrait jamais former des liens
-quand on sait qu’ils doivent se rompre un jour.
-Mon cœur est assailli par les idées les plus diverses
-et les plus folles. Il cède à la dernière qui le
-frappe, soit d’espérance, soit de désespoir. Aujourd’hui,
-l’espoir de vous causer un jour à venir
-un regret amer adoucit mes douleurs. C’est la
-seule vengeance que mon cœur désire.»</p>
-
-<hr class="let" />
-
-<p class="dater">«Dimanche, 20 juin 1852.</p>
-
-<p>»Il m’arrive le dernier coup qui puisse m’atteindre.
-Mon cœur et mon âme ne souffrent pas
-assez. Je suis malade des suites de cette blessure
-que j’ai reçue en Espagne. Il y a à bord un petit
-médecin que je consulte depuis deux jours. Il faut
-me faire une opération, je vais attendre jusqu’au
-<span class="pagenum"><a id="Page_69">69</a></span>
-cap de Bonne-Espérance. J’irai à l’hôpital militaire
-consulter le médecin en chef, et je prendrai
-un parti après. Quand je dis un parti, je veux dire
-que je me tuerai pour en finir avec une existence
-à laquelle rien ne me rattache plus. Aujourd’hui,
-je suis perdu pour jamais; mais enfin vous savez
-que je vis, que je souffre dans un coin sur la terre.
-Le jour où vous apprendrez que je suis mort, que
-c’est fini sans retour, aurez-vous seulement une
-pensée pour moi? Enfin, ce jour-là, sacrifierez-vous
-à mon souvenir un souper, une fête, une
-chanson?—Je ne crois pas, mais ma dernière
-parole pour vous sera toujours une bonne parole
-et un pardon.</p>
-
-<p>»Ne m’en voulez pas de mes lettres quelquefois
-dures. Cherchez bien, et au fond vous trouverez
-toujours un amour que vous ne rencontrerez
-nulle part. Pardonnez-moi mes plaintes. Pardonnez-moi
-tout ce que j’ai fait et dit qui ait pu
-vous causer de la peine, ne vous souvenez que de
-mes larmes, si elles ont pu vous toucher quelquefois.
-Ah! que je voudrais avoir une fleur à vous
-envoyer dans cette lettre! mais je n’en ai pas vu
-ni touché depuis ce bouquet que je vous ai envoyé,
-ma dernière pensée en quittant Paris. Vous
-n’avez seulement pas trouvé une seule bonne parole
-à m’écrire à Londres!»</p>
-
-
-<hr class="let" />
-
-<p class="dater"><span class="pagenum"><a id="Page_70">70</a></span>
-«Vendredi, 25 juin 1852.</p>
-
-<p>»Je viens d’arriver à neuf heures du matin et
-je repars demain. Je ne puis donc songer à me
-soigner avant d’arriver à Sidney. Au reste, j’éprouve
-depuis mon arrivée ici un bonheur inexplicable.
-Les plus beaux camélias et les plus
-beaux géraniums poussent dans les bouchures
-des champs. Que cette belle nature des tropiques
-me fait de bien!</p>
-
-<p>»Je vous envoie une fleur d’héliotrope que je
-viens de cueillir pour vous. Ferez-vous un peu
-de cas d’un souvenir qui aura au moins le mérite
-de vous arriver de l’autre bout du monde?</p>
-
-<p>»Allons, je porte ma lettre bien vite. Soyez
-heureuse et pensez quelquefois à moi, dont la
-vie n’est plus qu’un triste souvenir.»</p>
-
-<hr class="let" />
-
-<p class="dater">«A bord du <i>Chusan</i>, le 20 juillet 1852.</p>
-
-<p>»J’ai eu à peine le temps de fermer ma lettre
-au cap de Bonne-Espérance, voulant la faire partir
-<span class="pagenum"><a id="Page_71">71</a></span>
-par un bateau qui mettait à la voile le 28 juin.
-Vous avez dû la recevoir avec une fleur que j’ai
-cueillie au pied de la montagne en pensant à
-vous. Le temps passe; me voici arrivé bientôt à
-l’autre bout du monde.</p>
-
-<p>»Nous venons d’avoir pendant quinze jours un
-temps épouvantable: tout a été brisé, mâts et
-voiles; nous nous sommes crus perdus; enfin, ce
-matin, le temps s’est calmé, et j’espère arriver.
-Pendant ces nuits d’orage, je n’ai que votre portrait
-pour consolation; les passagers des secondes,
-composés de tout ce qu’il y a de plus déclassé en
-Angleterre, passaient leurs nuits à boire du gin
-ou de l’eau-de-vie. C’étaient des batailles et des
-hurlements atroces au milieu de ces gens ivres,
-couchés pêle-mêle dans tous les coins; enfin, je
-ne souffre pas de la misère, quoiqu’elle soit
-grande; mais il est bien dur pour moi, dont tous
-les sens et les instincts sont délicats, de se trouver
-ainsi dans la fange. Je n’ai plus même de
-chaussures, l’eau arrive de tous côtés dans ce que
-l’on appelle mon lit, et je reste couché, entortillé
-dans ma couverture toute la journée, souffrant
-ainsi moins du froid, qui est très-dur dans ce
-moment; nous sommes en plein hiver; j’ai pour
-nourriture du cochon salé qui sent mauvais, du
-biscuit moisi par l’eau de mer et un litre d’eau
-<span class="pagenum"><a id="Page_72">72</a></span>
-par jour, tant pour boire que pour faire ma toilette.
-Voilà ma vie matérielle, et encore je ne suis
-pas arrivé, mais l’avenir ne m’effraye pas. Le travail
-me distraira.</p>
-
-<p>»D’ici à quinze jours, je serai à Sidney, je compte
-y vendre les quelques bijoux que j’ai; j’achèterai
-tous les outils dont j’ai besoin pour les mines et
-je partirai de suite. Cette lettre sera donc la dernière
-que vous recevrez de moi; une fois enfoncé
-dans les terres, occupé à gagner ma vie, je n’aurai
-guère de relations que de loin en loin avec
-Sidney, car les provinces où se trouve l’or sont
-à près de cent lieues à Sidney. Le courage ne m’abandonnera
-pas, et, si le bon Dieu me donne la
-force, j’espère arriver à avoir encore assez d’argent
-pour réparer toutes les folies que vous devez
-faire en ce moment, et j’espère que ma misère
-et mon travail serviront encore à mettre votre
-avenir à l’abri du besoin. Voilà mon espérance,
-voilà ma position présente.»</p>
-
-<hr class="let" />
-
-<p class="dater">«Dimanche, 25 juillet 1852.</p>
-
-<p>»Il est vraiment temps que ce voyage finisse,
-car ma nature s’use et se fatigue horriblement,
-<span class="pagenum"><a id="Page_73">73</a></span>
-mes nuits se passent presque sans sommeil ou
-dans une espèce de somnambulisme, avec des
-rêves pénibles et tristes; votre image et votre souvenir
-s’associent pour ainsi dire à mon chevet et
-semblent prendre plaisir à me torturer, en me
-rappelant un à un chaque moment de ma vie avec
-vous, chacune de vos méchantes paroles, chacune
-de vos méchantes actions. Je vois continuellement
-votre figure rire de mes misères, et je suis convaincu
-que vous ne regrettez qu’une chose, c’est
-que Paris entier ne puisse voir le degré de dégradation
-où vous m’avez amené; votre triomphe
-serait complet. Moi qui étais si aimé, si entouré
-d’amis, de famille, que me reste-t-il aujourd’hui?
-rien, personne! que l’isolement, l’oubli et l’exil!
-Petit à petit, la maladie va me tuer, je ne reverrai
-rien de ce que j’ai aimé; le monde entier me sépare
-de tous les souvenirs de ma vie et de mon
-enfance. Oh! ma mère! ma mère!»</p>
-
-<hr class="let" />
-
-<p class="dater">«Mardi, 27 juillet 1852.</p>
-
-<p>»Dans deux jours nous arriverons dans le premier
-port d’Australie, nommé Port-Philippe. C’est
-<span class="pagenum"><a id="Page_74">74</a></span>
-près de là que se trouvent les mines les plus considérables,
-et presque tous les passagers doivent
-y descendre. D’un autre côté, comme le capitaine
-craint que tous les matelots se sauvent pour aller
-aux mines, comme cela est arrivé sur plusieurs bâtiments,
-et qu’il se trouverait ainsi sans matelots
-pour gagner Sidney, terme de son voyage, le bâtiment
-restera à trois lieues en mer; au moyen
-de signaux on fera venir des embarcations du
-port pour prendre les voyageurs, les marchandises,
-et nous repartirons de suite pour Sidney sans
-entrer à Port-Philippe. J’espère que nous serons
-à Sidney d’ici à dix jours. Dieu en soit loué! car
-je n’en puis plus.</p>
-
-<p>»Nous sommes en hiver, c’est la bonne saison
-pour arriver aux mines, la terre est moins dure
-pour travailler, et les serpents, qui y sont très-nombreux
-et très-dangereux, ne sont pas à craindre
-à cette époque; l’été il est presque impossible
-de travailler à cause d’eux; du reste, comme le
-tigre et le chacal, ils fuient devant l’homme, ils
-ne font que se défendre quand on les attaque.</p>
-
-<p>»J’espère trouver à Sidney un compagnon et
-m’associer pour aller aux mines! Cela est presque
-indispensable pour se défendre en cas d’agression.
-Le difficile pour moi sera de trouver quelqu’un
-qui ne soit pas un voleur ou un assassin. C’est
-<span class="pagenum"><a id="Page_75">75</a></span>
-très-triste et très-ennuyeux d’être obligé de dormir
-à moitié et d’avoir toujours sous la main des
-pistolets. Cette population d’Australie doit être
-quelque chose de hideux, à en juger par ceux qui
-sont à bord et qui pourtant doivent être ce qu’il
-y a de mieux. Si j’ai assez d’argent pour m’acheter
-une tente, je serai fort heureux, et je ne doute
-pas qu’avec du courage, j’arrive à faire de bonnes
-journées. Tous les soirs, en entrant dans ma tente,
-mon grand bonheur sera d’écrire mon journal,
-pensées et actions, cela sera pour vous, et quand
-je trouverai une occasion je vous l’enverrai.</p>
-
-<p>»Les mines où je compte aller sont près d’un
-village nommé <span lang="en" xml:lang="en">Bathurst</span>, à cent lieues de Sidney,
-dans l’intérieur. Pourtant si, en arrivant à Sidney,
-j’entendais dire que l’on en a découvert de nouvelles,
-ce qui est très-possible, j’irais de préférence
-aux nouvelles, parce qu’il y a plus de chance de
-réussir; la concurrence y étant moins grande, elles
-seront moins encombrées.</p>
-
-<p>»J’ai trouvé hier une petite boîte que j’avais
-enfermée dans mon nécessaire et que vous m’avez
-donnée il y a deux ans; cela m’a rendu très-heureux;
-toute ma fortune, pour moi, se compose de
-votre portrait, l’épingle fer à cheval, cette boîte et
-quatre lettres de vous; ce sont les seules choses
-auxquelles je tienne. Quoique vos lettres ne soient
-<span class="pagenum"><a id="Page_76">76</a></span>
-que mensonges, je les relis presque tous les jours.
-Votre portrait ne me quitte pas; l’air de la mer l’a
-fait passer un peu, mais j’espère qu’il vivra autant
-que moi: cela sera facile.»</p>
-
-<hr class="let" />
-
-<p class="dater">«Mercredi 28 juillet 1852.</p>
-
-<p>»Depuis hier nous marchons très-vite et nous
-approchons beaucoup de Port-Philippe. Je crois
-que, demain, on sera assez près pour débarquer
-toutes les personnes qui vont à ces mines. C’est
-un singulier spectacle, du reste, que cette bande
-qui va chercher fortune; leur joie est extrême
-d’arriver, et depuis deux ou trois jours leurs orgies
-redoublent; ils sont pour ainsi dire continuellement
-ivres morts.</p>
-
-<p>»Ce qui est triste, c’est que le peu d’effets que
-j’avais emportés est complétement usé et que je
-suis pour ainsi dire dénué de tout. Tout est fort
-cher en Australie. Il me faut pourtant de quoi
-me couvrir.</p>
-
-<p>»Le jour où le remords vous arrivera, le jour
-<span class="pagenum"><a id="Page_77">77</a></span>
-enfin où vous serez bien dégoûtée de tout ce qui
-vous entoure, venez à moi. Vous trouverez dans
-mon cœur un pardon et sur mes lèvres un baiser
-qui effacera tout le passé.»</p>
-
-<hr class="let" />
-
-<p class="dater">«Jeudi, 29 juillet 1852, dix heures du soir.</p>
-
-<p>»Quelle affreuse journée je viens de passer. Je
-venais de finir ma lettre pour toi, hier mercredi,
-et j’étais couché depuis deux heures, quand nous
-sommes montés sur le pont; une tempête épouvantable
-faisait craquer le bateau de tous côtés.
-Nous ne voyions même plus le ciel, le bateau était
-continuellement sous les vagues. Un cri de désespoir
-part parmi nous; un malheureux matelot
-tombe du haut du grand mât, me passe devant les
-yeux et roule dans la mer; le bâtiment, poussé par
-un vent atroce, marchait d’une vitesse dont on ne
-peut se faire une idée. Un mât venait de se casser.
-Pourtant, au milieu de cette confusion, deux officiers
-du bord, suivis de quatre matelots, coupent
-à coups de hache les cordes qui tenaient attaché
-<span class="pagenum"><a id="Page_78">78</a></span>
-un petit bateau de sauvetage, et se précipitent,
-malgré le capitaine, à la recherche de ce malheureux.
-Nous ne pouvons plus nous tenir sur nos
-pieds. Le bâtiment file quatorze nœuds. La barque
-est distancée; nous la perdons de vue pendant
-deux heures. Les passagers crient, se désespèrent,
-ils veulent qu’on arrête le navire pour attendre
-ces malheureux. Je me suis fâché avec le capitaine
-parce qu’il hésitait; si grand que fût le danger
-pour nous, pouvions-nous les abandonner? Il a
-commandé la manœuvre, on a tourné le navire, il
-s’en est fallu d’une lame que nous soyons perdus
-corps et biens. Je vous écris sous cette impression.
-Pendant cette terrible tempête, votre souvenir ne
-m’a pas quitté. Enfin nous avons aperçu la barque
-qui se balançait au gré des flots, car les hommes
-qui la montaient étaient exténués, brisés de fatigue;
-leurs recherches avaient été vaines, le matelot
-était perdu.</p>
-
-<p>»Tous les passagers se mirent à tirer sur les
-cordages; le lieutenant Bencraf et les matelots
-qui l’avaient accompagné tombèrent sur le pont
-du navire, sans connaissance. Ils avaient fait, pour
-sauver leur infortuné camarade, tout ce qu’il était
-humainement possible de faire. J’ai donné à ce
-jeune et courageux officier mon épingle de cravate,
-vous savez, cette couronne de comte ornée
-<span class="pagenum"><a id="Page_79">79</a></span>
-de perles, de diamants et de rubis. J’aurais voulu
-pouvoir lui donner la croix. Depuis trois jours
-nous sommes sous une triste impression, causée
-par la perte de cet homme.</p>
-
-<p>»Nous apercevons les côtes d’Australie; la première
-chose qui s’offre à nos yeux, c’est un navire
-brisé sur un rocher; nous avons le pilote à bord.
-Dieu veut que j’arrive pour me soumettre à de
-plus rudes épreuves, la mort eût été trop douce
-pour moi; que sa volonté soit faite!»</p>
-</div>
-
-<hr class="chap" />
-
-<h2><span class="pagenum"><a id="Page_80">80</a></span>
-XLVIII<br />
-MON COURS DE DROIT</h2>
-
-<p>Je ne crois pas me faire illusion; ces lettres de
-Robert étaient bien touchantes et bien belles.
-Quand je les relis aujourd’hui, je me sens heureuse,
-je me sens fière d’avoir inspiré à cet
-homme si bon, si courageux dans son malheur,
-une passion si tendre et si dévouée. Mais alors
-mon cœur était trop troublé pour se connaître
-lui-même et pour savoir ce qu’il pouvait aimer ou
-haïr. Cette correspondance, d’ailleurs, ne me parvint
-que par fragments; tantôt par lettres détachées,
-tantôt par groupes de lettres, suivant les
-arrivages des navires, et les élans qu’elles m’inspiraient
-ne duraient qu’un jour.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a id="Page_81">81</a></span>
-Les lettres où Robert m’annonçait qu’il avait
-quitté l’Angleterre furent les seules qui me
-parvinrent de suite. Ma situation était affreuse.
-Je sentais venir la misère; pour moi, c’était
-la mort.</p>
-
-<p>Quand on a, comme Robert, occupé une grande
-position sociale, qu’on est noble et qu’on a été
-riche, on peut envisager sa ruine sans désespoir.
-La chute, quand on tombe de haut, donne le vertige,
-mais ce vertige peut, pour certaines natures
-taillées en grand, n’être pas sans charme. C’est
-une émotion nouvelle. On a l’espoir de se relever.
-On entrevoit confusément que, dans ce monde
-dont on a occupé les hauteurs, on retrouvera
-l’expiation du passé, des influences, des protections,
-des amis qui vous tendront la main pour
-vous aider à remonter, surtout quand on a un
-des beaux noms de France et qu’on possède des
-parents puissants et riches.</p>
-
-<p>Mais pour une pauvre créature comme moi,
-sans protection de famille et avec un passé comme
-le mien, la ruine, quand elle arrive, est définitive.
-Je le savais; je ne m’étais jamais fait illusion sur
-l’avenir des courtisanes. Sachant avec quel mépris
-on parlait de mes pareilles, je m’étais promis
-de me soustraire aux humiliations de la vieillesse.
-Je m’étais toujours dit que si à trente ans je
-<span class="pagenum"><a id="Page_82">82</a></span>
-n’avais pas un moyen d’existence indépendant, je
-trouverais un refuge dans le suicide. Je ne me
-sentais pas le courage de subir cette misère poignante
-qui suit le mensonge du luxe artificiel au
-sein duquel j’avais vécu. Je ne me sentais pas le
-courage d’épuiser en dédains et en humiliations
-de toute nature le revers de cette médaille que
-des hommes intéressés montrent aux femmes
-dont ils désirent la chute tant qu’elles sont jeunes
-et belles. Je n’aurais jamais accepté les petits métiers
-de l’infamie. J’avais mon orgueil, orgueil
-mal placé, mais qui m’avait servi à ne faire de
-mal qu’à moi.</p>
-
-<p>Il me fallait donc lutter ou mourir. C’était là
-peut-être le seul avantage que j’avais en ce moment
-sur Robert. Comme j’étais tombée de moins
-haut, ma ruine n’était pas si complète que la
-sienne. Il avait été obligé de fuir au bout du
-monde. Moi, je pouvais rester et disputer ma fortune
-à mes ennemis.</p>
-
-<p>Mais pour lutter, il faut un courage et une expérience
-qui me manquaient alors. Aussi, ce qui me
-faisait le plus souffrir, c’était ma situation morale:
-je ne savais plus ce que j’étais, ma tête se perdait.
-J’étais devenue une énigme pour moi-même. La
-fièvre artificielle qui m’avait fait envier le succès
-des filles à la mode, des usurières de l’âme, s’était
-<span class="pagenum"><a id="Page_83">83</a></span>
-abattue. Seulement, ce qui l’avait remplacée,
-c’était la pire de toutes les souffrances humaines,
-l’irrésolution. Je ne croyais plus ni au bien ni au
-mal. Jamais je n’avais eu plus besoin d’activité,
-et je ne trouvais plus en moi de ressort pour
-agir.</p>
-
-<p>Je restai quelques jours atterrée. Si cet état
-s’était prolongé (je n’ai jamais pu supporter trois
-jours de désespoir), je me serais tuée. Ce qui me
-sauva, ce fut l’excès de mon mal et la complication
-même de ma position.</p>
-
-<p>Il y a en moi une telle rage de vie, une telle
-puissance d’existence, que ma nature devait l’emporter
-encore bien des fois sur des difficultés que
-j’avais crues insurmontables.</p>
-
-<p>Les quelques mois que j’ai passés alors sont à
-mes yeux un véritable problème; je ne comprends
-pas comment j’ai pu suffire à tant de douleurs,
-à tant de fatigues, à tant d’affaires.</p>
-
-<p>Comme je l’avais prévu, on m’avait saisi mon
-appartement rue Joubert, mes voitures rue de la
-Chaussée-d’Antin, ma maison en Berry, et fait des
-oppositions sur l’hypothèque que Robert m’avait
-laissée en payement pour l’argent que je lui avais
-prêté; toutes ces affaires étaient divisées, j’avais
-un procès dans chaque chambre.</p>
-
-<p>L’éclat de ma liaison avec Robert et son départ
-<span class="pagenum"><a id="Page_84">84</a></span>
-avaient fait beaucoup de bruit autour de ma vie.
-Les mauvaises réputations sont comme les bonnes,
-elles sont lentes à acquérir; mais quand elles
-ont passé un certain terme, elles vont toutes
-seules.</p>
-
-<p>Le monde venait me chercher, et par besoin je
-montai quelques échelons de plus sur cette échelle
-du vice élégant.</p>
-
-<p>Je continuais de vivre dans ce tourbillon, mais
-depuis longtemps je n’avais plus le cœur de mon
-personnage.</p>
-
-<p>Ma vie reposait sur un double mensonge: mensonge
-financier, mensonge moral. On me croyait
-riche, et le terrain était miné sous mes pas. On
-me croyait plus pervertie que jamais, et mon âme
-valait mieux que ma vie. Je ressemblais à ces
-comiques si gais sur les planches et si tristes
-dans l’intimité qu’on a peine à les reconnaître.</p>
-
-<p>J’avais donc quatre procès sur les bras. Mon
-avenir, celui de ma petite fille dépendaient de la
-justice. Je voyais avec terreur ma fortune et ma vie
-engagées dans une de ces longues et ruineuses
-parties où le gain n’empêche pas la perte. Je me disais:
-Que pèsera une femme comme moi dans la
-balance de la justice? Je souffrais doublement
-d’une question d’intérêt et d’une question d’amour-propre.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a id="Page_85">85</a></span>
-Mon avoué à Paris, M. Picard, homme d’une
-haute intelligence et d’un grand mérite, me donna
-d’excellents conseils. Il m’adressa à M. Desmarest,
-qui voulut bien se charger de plaider ma cause ou
-plutôt mes causes. J’avais pour avoué à Châteauroux
-M. Berton-Pourriat, homme soigneux, dévoué
-aux causes qu’il représente, et il m’a rendu, grâce
-à sa vigilance, d’importants services. Toutes les
-personnes auxquelles je m’adressai, du reste, me
-montrèrent beaucoup de bienveillance et de dévouement;
-seulement personne ne fait de procédure
-pour la gloire, et pour subvenir aux frais
-de la guerre, je fus obligée à de grands sacrifices.</p>
-
-<p>J’ai toujours été curieuse et toujours aimé à me
-rendre compte des choses qui m’intéressent. Si
-au début de mon existence j’avais eu une occupation
-intellectuelle, ma vie aurait peut-être été
-bien différente. Je me fis expliquer mes droits;
-je cherchais dans le code, j’écoutais, je questionnais,
-je voulais comprendre, savoir; je compris et
-je sus toutes les mesures prises dans mon intérêt.</p>
-
-<p>Un peu défiante de ma nature, je demandais
-des explications à plusieurs personnes pour les
-contrôler les unes par les autres et pour être bien
-sûre que les hommes d’affaires ne se ménageaient
-pas, car l’un d’eux, s’étant compromis par son
-<span class="pagenum"><a id="Page_86">86</a></span>
-zèle exagéré pour mes adversaires, allait être mis
-en jugement. Je ne tardai pas à comprendre le
-mécanisme de la justice. Je me familiarisai avec
-les mots qui m’avaient d’abord causé tant d’effroi.</p>
-
-<p>Je passai ma vie dans les études d’huissiers,
-dans les études d’avoués, dans les cabinets des
-juges d’instruction. Pendant six mois on n’a vu
-que moi au Palais de justice.</p>
-
-<p>Si je ne suis pas devenue très-savante en
-droit, ce n’est assurément pas la faute de mes adversaires,
-car je vous l’ai déjà dit, ils me firent des
-procès devant tous les tribunaux: tribunal civil,
-tribunal de commerce, tribunal de police correctionnelle,
-où on m’avait appelée en diffamation à
-propos d’une bonne qui m’avait volé de l’argent
-et dont j’avais eu l’audace de me plaindre.</p>
-
-<p>Quand tous mes procès furent en train et que
-je pus me reposer un peu de mon activité chicanière,
-je m’occupai sérieusement de mon théâtre.</p>
-
-<p>Les hommages ne me tournaient plus la tête.
-Je savais que cette vie ne durerait pas longtemps.
-Je voulais quitter le monde avant que le monde
-ne me quittât. Ma seule ressource d’avenir était
-le théâtre. Je m’y attachai comme à une espérance;
-mais ma vie était dévorée. Courtisane, actrice et
-plaideuse, c’est plus qu’il n’en faut pour remplir
-<span class="pagenum"><a id="Page_87">87</a></span>
-une existence. Je courais du bois à la salle des
-Pas perdus, de la salle des Pas perdus aux Variétés.</p>
-
-<p>Il faut qu’il y ait un vertige dans certaines
-situations morales et que les passions s’attirent
-comme la foudre. J’étais triste et désenchantée;
-je ne voyais autour de moi qu’affection et dévouement.</p>
-
-<p>On s’acharnait à me refaire une âme, un cœur,
-une existence d’amours rendue impossible par
-mon insouciance et mes préoccupations.</p>
-
-<p>J’appris vers cette époque une nouvelle qui
-me fit pourtant une grosse peine. Une femme,
-dont j’avais fait la connaissance quand je demeurais
-rue Geoffroy-Marie, vint me voir et me dit
-que Deligny avait été tué en duel. Je me rappelai
-combien il avait été bon pour moi et je lui donnai
-des regrets bien sincères.</p>
-
-<p>Je gagnai en première instance mon procès
-sur le mobilier de la rue Joubert. Ce succès me
-donna quelque confiance. En voyant qu’on me
-rendait justice, même à moi, un sentiment doux
-pénétra jusqu’à mon cœur. Cette vie active qui
-m’avait effrayée d’abord avait pour moi maintenant
-une sorte de charme. J’étais étonnée de
-faire des réflexions qui ne s’étaient jamais présentées
-à mon esprit, ou qui n’y étaient arrivées
-<span class="pagenum"><a id="Page_88">88</a></span>
-que distraites par le tourbillon du monde ou par
-les entraînements de la jeunesse.</p>
-
-<p>Je pris en dégoût la dépendance dans laquelle
-j’avais vécu jusqu’alors. A mesure que je pénétrais
-en moi, je regrettais de n’avoir pas dû à mon
-intelligence ce que j’avais dû à ma beauté.</p>
-
-<p>Le procès sur la propriété du Poinçonnet devait
-se plaider dans le mois d’août au tribunal de
-Châteauroux. Mes adversaires, furieux de leur
-première défaite, employaient, comme toujours,
-les moyens extrêmes. Je fus obligée de faire un
-voyage au Poinçonnet. Ce voyage me fut bien pénible
-à cause des souvenirs qu’il me rappelait à
-chaque tour de roue. Les arbres, les stations, les
-buissons, tout avait un langage; je retrouvais l’image
-de Robert.</p>
-
-<p>Le sentiment de la douleur présente rendait
-plus vif le regret du bonheur passé, de tant de
-songes évanouis, de tant d’illusions détruites!
-J’eus beaucoup de peine à entrer dans ma maison;
-on avait établi un gardien à la saisie. Je fus obligée
-d’attendre pendant une heure dans la cour
-que le gardien voulût bien se déranger pour
-m’autoriser à pénétrer chez moi, ce qu’il fit d’assez
-mauvaise grâce. Cette contrariété me fut très-sensible.</p>
-
-<p>Quelques jours après mes adversaires vinrent
-<span class="pagenum"><a id="Page_89">89</a></span>
-fouiller la maison. Ils visitèrent les papiers les plus
-secrets de Robert; ils espéraient trouver la preuve
-que je n’étais que son prête-nom; et puis, je ne
-sais pourquoi, on était bien aise de faire du scandale,
-de traîner un grand nom dans la fange en le
-calomniant d’une manière odieuse.</p>
-
-<p>Ces manœuvres inouïes, qu’on ne se serait pas
-permises vis-à-vis de personnes capables de se défendre,
-tournèrent à la confusion de mes adversaires.
-Elles indignèrent le tribunal et le disposèrent
-en ma faveur. Je fus défendue avec autant de
-cœur que de talent par M. Desmarest qui était
-venu plaider pour moi à Châteauroux.</p>
-
-<p>Robert avait laissé de bons souvenirs dans le
-Berry, et lorsqu’on lui jeta l’insulte en pleine audience,
-juges et auditeurs se récrièrent.</p>
-
-<p>J’étais restée à l’hôtel de la Promenade, attendant
-l’arrêt du tribunal avec l’anxiété d’une personne
-qui a encouru une condamnation à la peine
-de mort. Cette maison serait-elle vendue au plus
-offrant? Allait-on chasser jusqu’à mon souvenir
-de cette demeure qui devait toujours me rappeler
-les doux projets d’avenir formés par Robert et
-où j’avais eu l’espérance de mourir?</p>
-
-<p>M<sup>me</sup> Édouard Suard, la propriétaire de l’hôtel,
-fit tous ses efforts pour calmer mon anxiété pendant
-deux longues et mortelles journées. C’est une
-<span class="pagenum"><a id="Page_90">90</a></span>
-bonne et honnête créature, trop forte de sa vertu
-et trop juste d’esprit pour craindre le contact d’une
-femme déclassée quand il s’agit de donner une
-consolation, de calmer une douleur. Ce n’était pas
-la première fois, du reste, que j’avais pu apprécier
-la générosité de son cœur.</p>
-
-<p>Lorsque je vins en ce pays pour la première
-fois, nous descendîmes à l’hôtel, puis Robert m’y
-ramena souvent quand il chassait dans la forêt.
-Sans cette aimable et indulgente personne, je serais
-restée seule, enfermée dans une chambre, des
-jours entiers.</p>
-
-<p>Elle venait près de moi passer quelques minutes
-ou me faisait descendre près d’elle dans son
-salon particulier, petit sanctuaire tout orné de
-fleurs, d’ouvrages faits à la main, précieuses reliques
-qui annonçaient une vie d’ordre, de labeur
-et de foi.</p>
-
-<p>J’étais tout heureuse d’écouter ses bons conseils,
-toute fière qu’elle voulût bien me les donner;
-malgré mon caractère et un genre d’existence qui
-contrastait singulièrement avec le fond de mes
-idées, j’appréciais à un très-haut point tout ce
-qu’il y avait de grand et d’élevé chez les autres
-femmes.</p>
-
-<p>Ce sentiment du devoir qui leur semble si facile
-à accomplir me paraissait, à moi, une lourde
-<span class="pagenum"><a id="Page_91">91</a></span>
-tâche à remplir sur la terre, parce que la tentation
-du mal se présente sans cesse et sous toutes les
-formes. Au contact d’une honnête femme, mon
-cœur se dilatait, mon âme s’élevait; avec de bonnes
-paroles et un peu de persévérance, on m’aurait
-facilement arrachée à moi-même.</p>
-
-<p>Ceux qui auraient pu opérer ce miracle n’y
-étaient pas intéressés, et puis, il y a toujours une
-moitié du monde qui empêche l’autre moitié de
-faire le bien. Que dirait-on, en effet, si l’on voyait
-une mère de famille recevoir une femme déchue
-pour l’initier aux joies pures et simples de son intérieur,
-pour lui montrer qu’elle a perdu sa part
-de paradis en ce monde, et l’amener par des regrets
-à une conversion qui, pour être tardive, si
-elle était sincère, ne serait pas moins acceptée de
-Dieu et de tous ceux qui croient en lui!</p>
-
-<p>J’ai voué à M<sup>me</sup> Édouard une profonde reconnaissance;
-je me suis tenue à distance par réserve;
-ce qu’on a souvent pris chez moi pour de
-la froideur était de la timidité. Je me rendais justice,
-parce que je ne crois pas que le mépris de
-personne ait jamais égalé celui que Robert m’avait
-inspiré pour moi-même.</p>
-
-<p>M. Édouard était au tribunal et fut le premier
-qui vint me donner des nouvelles de mon procès.
-Les deux avocats de Paris, deux célébrités du barreau,
-<span class="pagenum"><a id="Page_92">92</a></span>
-étaient en présence; la séance avait été agitée,
-on espérait que je gagnerais, mais rien n’était
-certain parce que le jugement n’était pas prononcé.</p>
-
-<p>M. Édouard Suard a un caractère d’une vivacité
-extrême, mais au fond c’est un excellent cœur;
-il avait eu des rapports d’intérêt avec Robert et lui
-gardait le plus affectueux des souvenirs; aussi, lors
-de tous ces vilains procès, il se mit en quatre pour
-m’aider à sortir d’embarras, me rassurer, et il
-parvint à me faire emporter un peu d’espoir.</p>
-
-<p>Je ne connus le résultat de ce procès que trois
-mois après. L’affaire avait été plaidée le 31 août,
-mais le jugement ne fut rendu qu’après les vacances.</p>
-
-<p>Pour avoir longtemps attendu, le bonheur ne
-fut pas moins grand pour moi; mais, hélas! tous
-les ennuis m’arrivaient en partie double. Je n’avais
-gagné qu’une manche, mes adversaires en
-appelèrent à la Cour impériale de Bourges.</p>
-
-<p>Ces deux premières et importantes victoires
-me permettaient toujours d’espérer; à mesure que
-le calme rentrait dans mon cœur, les impressions
-de ma vie passée me revenaient avec moins d’amertume;
-je devenais moins exigeante envers le
-bonheur. Je me sentais plus d’indulgence pour les
-autres, plus de sévérité pour moi-même.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a id="Page_93">93</a></span>
-L’éloignement et les événements qui semblaient
-nous unir avaient rendu à Robert sa véritable
-place dans mon cœur. Je commençais à souffrir
-bien cruellement de son exil, je n’avais pas reçu
-de lettres depuis celle qu’il m’avait écrite le jour
-de son arrivée; j’attendais de ses nouvelles avec
-impatience.</p>
-
-<p>Ma pensée errait dans ces horizons lointains où
-il avait été cacher sa douleur et sa misère.</p>
-
-<p>Je me faisais des reproches sanglants. Je doutais,
-quoi que je fisse, que Dieu me pardonnât jamais
-sa déchéance.</p>
-
-<p>Je formais mille projets d’abnégation, de dévouement,
-de repentir, que je pourrai avouer
-plus tard, puisque la Providence devait m’aider
-à les accomplir.</p>
-
-<p>Pour arriver à la petite maison que j’habitais,
-avenue de Saint-Cloud, il fallait traverser un jardin
-fermé d’une grille. Le salon était au rez-de-chaussée.
-La cheminée se trouvait en face de la
-porte, de sorte qu’en regardant dans la glace, je
-voyais passer tout le monde dans l’avenue, et je
-pouvais reconnaître les personnes qui sonnaient à
-la grille.</p>
-
-<p>Il commençait à faire froid. J’avais fait allumer
-du feu. J’étais assise devant la cheminée et je
-regardais machinalement dans la glace, quand je
-<span class="pagenum"><a id="Page_94">94</a></span>
-vis ouvrir la grille sans qu’on eût sonné. Je poussai
-un grand cri.</p>
-
-<p>C’était Richard...</p>
-
-<p>Je l’avais reconnu de suite, quoiqu’il fût horriblement
-changé! Il prononça mon nom. J’aurais
-voulu rentrer sous terre. Que pouvait-il venir
-faire chez moi? M’accabler de reproches, me jeter
-à la face sa vie gaspillée, son bonheur perdu?</p>
-
-<p>Quand ma femme de chambre me demanda si
-je voulais le recevoir, je restai clouée sur ma
-chaise, sans trouver un mot à répondre. La porte
-était restée ouverte, et il me dit de sa voix
-douce:</p>
-
-<p>—Est-ce que vous ne voulez pas me voir,
-Céleste?</p>
-
-<p>Je lui fis signe que si. Il entra et, attachant sur
-moi ses yeux encore adoucis par la souffrance, il
-me tendit la main en me disant:</p>
-
-<p>—Est-ce que vous ne voulez pas m’embrasser,
-Céleste?</p>
-
-<p>—Oh! si. Mais je n’ose pas; vous devez tant
-me haïr!</p>
-
-<p>—Moi! je n’ai jamais cessé de vous aimer; et
-il me serrait les mains avec passion. Sans votre
-souvenir, je me serais tué! J’espérais toujours
-vous revoir. J’ai presque constamment été malade.
-Les fièvres ne m’ont pas quitté.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a id="Page_95">95</a></span>
-Cependant, j’avais presque refait une petite fortune.
-Nous avions, un de mes amis et moi, une
-maison en commun. Le feu l’a dévorée. J’ai
-pleuré ce malheur, uniquement parce que cela
-retardait mon retour en France, et que cela éloignait
-le moment où je pourrais vous revoir. J’avais
-quelquefois de vos nouvelles par des Français qui
-venaient en Californie. J’ai appris le malheur de
-M. Robert. Je le plains et lui pardonne tout le
-mal qu’il m’a fait. Je ne sais si vous éprouvez la
-même chose que moi. Le temps calme la douleur,
-adoucit la haine. Il n’y a que mon amour pour
-vous auquel le temps ne fasse rien.</p>
-
-<p>J’ai reconstruit une maison à San-Francisco. Je
-l’ai louée à un banquier et me voilà. Je suis arrivé
-hier, j’ai été chercher votre adresse. Que cela me
-fait du bien de vous revoir!</p>
-
-<p>—Et moi, que cela me fait du bien de savoir
-que vous ne me détestez pas!...</p>
-
-<p>—Je vous déteste si peu, me dit-il, que si
-votre cœur était changé, et si vous vouliez accepter
-ce que je vous ai offert il y a deux ans, je vous
-l’offrirais encore, mais je sais bien que c’est impossible;
-et il souriait tristement.</p>
-
-<p>Je lui serrai les mains à mon tour, en lui disant:</p>
-
-<p>—Mon bon Richard, vous avez un cœur d’or.
-<span class="pagenum"><a id="Page_96">96</a></span>
-J’étais indigne d’un regard de vos yeux. Le mal
-que je vous ai fait ne m’a pas profité, et je ne
-suis pas plus heureuse que vous.</p>
-
-<p>—Oui, me dit-il, je sais que M. Robert est
-parti, et qu’il ne vous reste rien de ce que je vous
-ai donné.</p>
-
-<p>Si vous avez des ennemis, vous savez que vous
-pouvez toujours compter sur moi.</p>
-
-<p>Je regardai ma pendule avec effroi. L’émotion
-et le plaisir que cette visite m’avait causés m’avaient
-fait oublier l’heure de mon théâtre.</p>
-
-<p>On répétait une pièce intitulée <i>Taconnet</i>, pour
-les débuts de Frédérick-Lemaître. Il fallait être
-exacte, le grand artiste n’était pas patient. Richard
-vint me conduire, ne me quitta qu’à la
-porte des Variétés et emporta tout naturellement
-la permission de revenir me voir.</p>
-
-<p>J’avais un poids de moins sur le cœur. Son retour
-m’avait fait du bien. Pourtant il me semblait
-que sa présence chez moi devait être un outrage
-au souvenir de Robert, je regrettais la permission
-que j’avais donnée, et je me promis de la retirer
-à la première occasion.</p>
-
-<hr class="chap" />
-
-<h2><span class="pagenum"><a id="Page_97">97</a></span>
-XLIX<br />
-LE THÉATRE DES VARIÉTÉS.</h2>
-
-<p>Je fis mes préparatifs pour rentrer dans Paris,
-car la saison commençait à devenir trop rigoureuse,
-et puis la raison qui m’avait éloignée de
-chez moi n’existait plus.</p>
-
-<p>Je travaillais avec ardeur à mon théâtre, mais
-j’avais de ce côté bien des ennuis, à cause des petites
-perfidies des femmes et de la mauvaise volonté
-des directeurs et auteurs, qui s’obstinaient
-à me faire jouer des soubrettes, des grisettes et
-des danseuses.</p>
-
-<p>Je n’avais ni l’organe, ni la taille, ni le physique
-de ces emplois. J’étais mauvaise parce que
-j’étais toujours à faux.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a id="Page_98">98</a></span>
-J’étais très-mécontente du rôle qui m’avait
-été donné dans la pièce récemment distribuée. Ce
-rôle était celui de la reine des Bacchantes, espèce
-de figuration que tout le monde aurait pu jouer; il
-s’agissait seulement d’être bien faite, car le costume
-ressemblait à celui des tableaux vivants.</p>
-
-<p>Ce n’était pas ce qu’on m’avait promis, et je
-signifiai au directeur que s’il ne voulait pas me
-donner un rôle que je pusse travailler, je quitterais
-le théâtre. On en parla aux auteurs, qui finirent
-par me donner, au refus d’une autre, le rôle
-du Palais de Cristal, dans la revue de 1852.</p>
-
-<p>Je me donnais un mal dont on aurait dû me
-savoir gré. Une nouvelle danse, l’<i>Impériale</i>, venait
-de paraître; on me pria de la danser avec Page.
-J’acceptai, quoique depuis longtemps je désirasse
-en finir définitivement avec cette chorégraphie
-qu’on m’imposait dans toutes les pièces, toujours
-et à tout propos.</p>
-
-<p>J’aimais tout ce qui avait du talent; je défendais
-mes préférées avec une chaleur qui me laissait
-toujours maîtresse du terrain quand il y avait discussion.</p>
-
-<p>Il va sans dire que j’étais fanatique du talent
-de la grande tragédienne, talent magique, sublime,
-incontestable, qui trouvait pourtant ses détracteurs
-au milieu de méchantes cabotines sans autre
-<span class="pagenum"><a id="Page_99">99</a></span>
-esprit qu’une méchanceté constante et sans autre
-mérite qu’un joli visage. On la lapidait au physique
-ou au moral, la jalousie féminine trouve
-toujours prise.</p>
-
-<p>Un jour, pendant une des répétitions de la
-revue, une jolie petite juive parlait très-irrespectueusement
-de Rachel, cette véritable reine de ses
-coreligionnaires. Je ne pus m’empêcher de prendre
-la défense de celle qui n’était pas là pour
-répondre, bien que je ne la connusse que pour
-l’avoir vue jouer et l’avoir applaudie comme tout
-le monde. Je me souvenais seulement d’avoir
-pleuré, tremblé, pâli plus que les autres en l’écoutant.</p>
-
-<p>Après avoir assisté à une représentation de
-<i>Phèdre</i>, je rentrai chez moi en proie à la fièvre;
-j’avais le délire de l’enthousiasme; j’entendis toute
-la nuit tinter à mes oreilles la voix vibrante,
-plaintive ou sonore de la tragédienne. Jamais
-statue antique ne m’avait paru aussi belle que
-Rachel!</p>
-
-<p>Cette puissance concentrée, ce sourire plein
-de haine et de mépris, ce regard plein de colère
-ou d’amour, tout cela était nouveau pour moi et
-m’avait paru surnaturel. Pendant le temps que
-dura cette représentation, mon âme resta suspendue
-aux plis de la tunique dont la grande actrice
-<span class="pagenum"><a id="Page_100">100</a></span>
-sait si bien se draper; tout disparut autour de moi,
-je ne vis plus et n’entendis plus qu’elle. Je restai
-longtemps sous le charme qui me faisait adorer le
-Théâtre-Français.</p>
-
-<p>Je disais donc que, comme toutes les puissances,
-Rachel était attaquée, et que moi, qui étais
-sérieusement éprise de son génie, je me révoltais
-quand on ne la trouvait pas parfaite.</p>
-
-<p>—Elle est fière, impertinente, hautaine, disait
-donc ce jour-là la juive en question en parlant
-d’<i>Andromaque</i>. Je l’ai connue dans la misère, je
-lui ai prêté jusqu’à mes robes quand elle chantait
-dans les rues, et aujourd’hui elle ne me salue
-pas.</p>
-
-<p>Cette ingratitude me paraissait incompatible
-avec le caractère de Rachel. Je savais, car les secrets
-de son existence appartenaient au public
-comme tous ceux des grands hommes, je savais
-qu’elle était généreuse jusqu’à la prodigalité, insouciante
-des grandeurs où l’avait élevée son génie,
-et que, loin de rougir de sa misère passée,
-elle en parlait elle-même et s’entourait volontiers
-de ceux qui l’avaient connue quand elle était enfant.
-Je donnai donc un démenti à ma chère camarade
-en l’assurant qu’elle se vantait en disant
-avoir connu Rachel, et surtout l’avoir obligée de
-ses robes. Elle jura ses grands dieux qu’elle disait
-<span class="pagenum"><a id="Page_101">101</a></span>
-la vérité; je la crus moins que jamais et je me
-promis d’en avoir le cœur net.</p>
-
-<p>On n’était pas reçu à toute heure chez M<sup>lle</sup> Rachel,
-quand on y était reçu, parce que les curieux
-et les importuns auraient envahi son petit hôtel
-de la rue Trudon. On m’avait prévenue, mais je
-me dirigeai chez elle en sortant du théâtre, décidée
-à voir par moi-même.</p>
-
-<p>En effet, le concierge, qui se trouvait dans une
-jolie petite niche en entrant à droite, me fit signe
-de m’asseoir dans un beau fauteuil à la Voltaire,
-et me pria d’examiner ses tableaux et ses curiosités
-le temps qu’il irait voir si M<sup>lle</sup> Rachel était visible.
-Je regrettais d’être venue. Qu’allais-je dire?
-comment allais-je m’y prendre? quel prétexte
-allais-je inventer pour motiver ma visite? La vérité
-était le dernier des moyens que je voulusse
-évoquer.</p>
-
-<p>J’en étais là de mes réflexions quand un domestique
-en livrée entra, ce n’était pas celui qui était
-allé m’annoncer; le nouveau venu me regarda
-tout à son aise, puis, après m’avoir examiné
-quelques secondes, comme si sa réponse devait
-être subordonnée à l’air qu’il me trouvait, il me
-dit:</p>
-
-<p>—Madame est dans son cabinet de travail,
-elle ne reçoit pas aujourd’hui; revenez jeudi à
-<span class="pagenum"><a id="Page_102">102</a></span>
-deux heures, madame vous recevra. Si ce que
-vous avez à lui dire est pressé, écrivez-lui.</p>
-
-<p>J’avais eu peur d’un refus formel, mon cœur se
-dégonfla, et j’éprouvai autant de joie, à l’idée de
-voir et de causer quelques secondes avec cette
-femme sublime à mes yeux, qu’un astronome en
-aurait eu à se promener à pied dans les astres.
-Je dînais ce soir-là chez une personne qui avait
-un beau jardin, on me permit de faire un bouquet,
-je le trouvai si beau à cause des fleurs rares qu’il
-renfermait, que je l’envoyai à M<sup>lle</sup> Rachel avec une
-lettre où je la remerciais de vouloir bien me recevoir.</p>
-
-<p>Je n’avais pas encore trouvé mon prétexte, il
-vint me trouver lui-même. Le jeudi matin, à onze
-heures, un artiste, un père de famille qui avait un
-bénéfice aux Variétés la semaine suivante, vint
-m’offrir des places et surtout se recommander à
-moi pour lui en placer. Je pris deux loges de face
-une bonne avant-scène, et je me rendis chez
-M<sup>lle</sup> Rachel.</p>
-
-<p>J’avais passé deux heures à ma toilette; j’étais
-toute gaie et triste à la fois.</p>
-
-<p>Je n’aurai jamais d’audience royale, mais si
-cela m’arrivait, je ne serais certes pas plus émue
-que je ne l’ai été lorsque le domestique me
-dit:</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a id="Page_103">103</a></span>
-—Par ici, mademoiselle. Madame est malade,
-mais elle vous recevra quand même.</p>
-
-<p>Il passa devant moi pour me montrer le chemin,
-nous montâmes un petit escalier tortueux.
-Arrivé au second, il ouvrit une porte et m’annonça.</p>
-
-<p>—Faites entrer, répondit la voix qui m’avait
-fait tressaillir tant de fois.</p>
-
-<p>La pièce dans laquelle on venait de m’introduire
-était plus longue que large, elle était simplement
-meublée; la tenture était en perse, le tapis
-de Smyrne. Ce qui me frappa par son étrangeté,
-ce fut le costume de Rachel.</p>
-
-<p>Elle était couchée dans un lit qui faisait face à
-la porte. Son buste sortait à demi. Elle portait,
-par-dessus un peignoir de batiste admirable, une
-jaquette de velours vert, soutachée d’or, les manches
-étaient faites à la grecque. Autour de sa
-tête était enroulée, avec un art infini, une écharpe
-algérienne aux couleurs voyantes. De chaque côté
-de cette espèce de turban à la juive, retombaient
-sur ses épaules les bouts frangés de l’écharpe. Ses
-cheveux noirs et un peu frisés naturellement s’échappaient
-par places en petites boucles soyeuses.</p>
-
-<p>En une seconde, elle me fit croire à toutes ces
-beautés israélites décrites dans l’histoire sainte,
-si bien illustrée par Horace Vernet. Je fus interdite,
-<span class="pagenum"><a id="Page_104">104</a></span>
-honteuse; on m’avait toujours dit que je
-ressemblais à Rachel. En ce moment, cette ressemblance
-me paraissait impossible, injurieuse
-pour elle. Elle aussi cherchait à découvrir cette
-prétendue ressemblance, car elle m’examina quelques
-secondes en silence.</p>
-
-<p>—Asseyez-vous, me dit-elle en m’indiquant,
-avec sa main blanche comme de l’albâtre, le fauteuil
-qui se trouvait auprès de son lit.—Vous
-m’avez fait dire que vous aviez à me parler, que
-puis-je pour vous être agréable?</p>
-
-<p>—Mon Dieu, madame, lui dis-je, un peu rassurée
-par la façon toute gracieuse avec laquelle
-ces paroles étaient dites; ce matin encore, je cherchais
-un prétexte qui vous parût au moins passable,
-il est venu à moi aujourd’hui. Je crois aux
-<i>dit-on</i>; on prétend que j’ai du bonheur, mais je
-ne veux point me servir d’un détour.</p>
-
-<p>Ce qui m’a amenée à votre porte la première
-fois, c’est un immense désir de vous voir de près,
-afin de vous exprimer ma gratitude pour toutes
-les grandes et profondes émotions que votre
-talent m’a fait éprouver. Cela ressemble beaucoup
-à de la curiosité, c’est possible; mais il me semble
-qu’elle vient du cœur et que vous me la pardonnerez.</p>
-
-<p>M<sup>lle</sup> Rachel me tendit la main en me disant:
-<span class="pagenum"><a id="Page_105">105</a></span>
-Asseyez-vous là près de moi, je dois parler peu et
-très-bas, je suis enrhumée, la gorge me fait mal.
-Vous êtes toute pardonnée; le plaisir que vous
-dites éprouver est partagé. Je suis toujours heureuse
-d’apprendre qu’une personne a de la sympathie
-pour moi.</p>
-
-<p>En ce moment, une de ses sœurs entra, tenant
-un rouleau de papier à la main; elle venait, je
-crois, répéter quelque chose. (Je ne sais si c’était
-Dinah ou Rébecca.) Elle était petite et mignonne
-comme un enfant.</p>
-
-<p>—Laisse-nous, lui dit M<sup>lle</sup> Rachel en l’embrassant
-au front. Tu reviendras dans une demi-heure.</p>
-
-<p>Elle sortit en me regardant à la dérobée; évidemment,
-elle savait qui j’étais et cherchait aussi
-la fameuse ressemblance.</p>
-
-<p>Lorsque la porte fut refermée, M<sup>lle</sup> Rachel me
-dit en souriant:—Et peut-on vous demander
-sans indiscrétion quel était le prétexte de ce
-matin?</p>
-
-<p>—Une représentation au bénéfice d’un brave
-garçon qui m’a priée de lui placer des billets.</p>
-
-<p>—Vous avez bien fait de donner un autre motif
-à votre visite; je suis assiégée de demandes du
-matin au soir, et quelquefois du soir au matin,
-reprit-elle en souriant. Si j’avais joué aux représentations
-à bénéfice chaque fois qu’on m’en a
-<span class="pagenum"><a id="Page_106">106</a></span>
-priée, j’aurais passé ma vie dans tous les théâtres
-excepté dans le mien. J’ai pris un parti et je refuse
-impitoyablement de payer de ma personne, mais
-il n’en est pas de même pour les loges et je me
-mets à votre discrétion. Combien voulez-vous m’en
-donner?</p>
-
-<p>—Une, puisque vous voulez bien ne pas me
-refuser.</p>
-
-<p>—Une n’est pas assez, vous m’en enverrez une
-seconde pour ma mère.</p>
-
-<p>—J’aime mieux vous l’apporter moi-même si
-vous le permettez.</p>
-
-<p>—De grand cœur, me dit-elle en me tendant
-une seconde fois la main.</p>
-
-<p>J’y retournai le samedi; elle était dans son salon
-au premier étage; à gauche, en entrant, se
-trouvait une jardinière à espalier toute recouverte
-de lierre; un divan capitonné en perse, dessin cachemire,
-faisait le tour du salon; à droite, se trouvait
-une armoire à portes vitrées contenant mille
-curiosités. Je ne vis pas de suite M<sup>lle</sup> Rachel;
-elle était assise dans un grand fauteuil, le dos
-tourné au jour. Au-dessus de sa tête, dans un
-cadre ovale, était suspendu un portrait d’enfant;
-c’était celui de son fils aîné, ravissant petit garçon
-dont le regard, intelligent comme celui de sa mère,
-semblait vous suivre partout.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a id="Page_107">107</a></span>
-—Il est beau, mon fils! n’est-ce pas? me dit-elle
-en se levant; c’est un vrai trésor. Comment
-allez-vous?</p>
-
-<p>—Mais à merveille, et vous? Mieux, j’espère,
-puisque je vous trouve levée.</p>
-
-<p>—Je vais tout à fait bien. M’apportez-vous ma
-loge?</p>
-
-<p>Je la lui donnai, elle m’indiqua un siége de la
-main, regarda le coupon quelques minutes pendant
-lesquelles elle sembla m’oublier tout à fait.
-Sa toilette était sombre ce jour-là et ajoutait encore
-à son air de tristesse. Elle portait une robe
-de moire antique noire montée à gros plis autour
-de la taille; par-dessus une jaquette en drap noir
-soutachée de petits lacets de même couleur; un
-col uni, des manchettes plates lui emprisonnaient
-le cou et les poignets; ses cheveux étaient arrangés
-en bandeaux lisses, une seule petite boucle
-frisée en anneau sur le milieu de son front trahissait
-des ondulations effacées. Par moment, elle
-semblait en proie à une grande agitation et paraissait
-parcourir un monde de sa pensée.</p>
-
-<p>—Excusez-moi, me dit-elle en me voyant
-levée, je suis dévorée d’inquiétude. Je viens de
-refuser un rôle; ils me forceront à le jouer, mais
-je quitterai le théâtre. Je puis toujours être malade.
-<span class="pagenum"><a id="Page_108">108</a></span>
-Ah! tenez, me dit-elle en changeant de ton,
-voici pour les loges du bénéficiaire.</p>
-
-<p>Je pris congé d’elle, et, comme elle ne me demanda
-pas de venir la revoir, je partis assez triste,
-car le charme qu’elle possède à un si haut point
-avait opéré sur moi comme il opère sur tous ceux
-qui l’ont approchée.</p>
-
-<p>On l’aime quand on la voit, on en raffole quand
-elle vous parle.</p>
-
-<p>Cinq jours après eut lieu la représentation de
-mon camarade M... Elle vint aux Variétés. Entre
-deux pièces, il voulut la remercier, et je fus avec
-lui.</p>
-
-<p>Ce soir-là, elle était belle comme une étoile;
-elle était radieuse, ses yeux brillaient d’un éclat
-vif et doux à la fois, cela donnait une tout autre
-expression à sa physionomie. Sa bouche était souriante,
-sa voix douce. Il n’y avait qu’une opinion
-qui circulait de bouche en bouche; tout le monde
-disait:</p>
-
-<p>—Comme Rachel est belle ce soir!</p>
-
-<p>—Venez me voir, me dit-elle au moment où
-j’allais sortir. Je la remerciai d’un regard qui lui
-exprima toute ma gratitude, mais je ne voulus
-pas abuser, et je restai au moins quinze jours sans
-retourner rue Trudon.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a id="Page_109">109</a></span>
-Lorsque je la revis, je lui parlai de cette femme
-qui disait l’avoir connue intimement; M<sup>lle</sup> Rachel
-m’assura ne l’avoir jamais vue, et je la crus sans
-peine.</p>
-
-<p>Je plaisantai donc ma bonne camarade, si
-longtemps et si bien, à ce qu’il paraît, qu’elle quitta
-les Variétés.</p>
-
-<p>J’ai vu, en tout, M<sup>lle</sup> Rachel sept ou huit fois;
-je l’ai trouvée charmante, mais un peu fantasque,
-ce qui lui est bien permis.</p>
-
-<p>On dirait que ses variations de caractère tiennent
-à une cause maladive, nerveuse, indépendante
-de sa volonté, et qu’elle souffre elle-même
-de cette espèce d’incertitude qui ne lui laisse
-jamais le temps de former un projet d’avenir. Ce
-qu’elle aime un jour lui déplaît le lendemain;
-elle se construit des idoles pour s’amuser à les
-briser à sa fantaisie.</p>
-
-<p>C’est une sirène, une enchanteresse qu’on
-aime malgré soi, et qu’on ne peut oublier quand
-on l’a connue dans ses beaux et bons moments.</p>
-
-<p>Elle est affectueuse, simple, généreuse, indulgente;
-quand rien ne l’irrite, ses manières sont
-distinguées, on dirait une duchesse; mais lorsqu’elle
-se fâche, l’orage de son caractère est aussi
-terrible que le beau temps était calme.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a id="Page_110">110</a></span>
-Je la crois instruite; elle raconte à merveille et
-sait écouter avec une patience infinie.</p>
-
-<p>Un nouveau chagrin vint s’ajouter à mes tribulations
-théâtrales; je restai quelques semaines sans
-aller la voir, puis je n’osai plus y retourner, mais
-je pensais et je pense souvent à elle.</p>
-
-<hr class="chap" />
-
-<h2><span class="pagenum"><a id="Page_111">111</a></span>
-L<br />
-UNE ÉTOILE</h2>
-
-<p>Je voyais rarement Richard. Je répétais presque
-toute la journée. Un soir, il me fit prier de l’attendre.
-Le lendemain, il arriva à l’heure qu’il m’avait
-indiquée. Je fus frappée de sa tristesse.</p>
-
-<p>—Je viens vous faire mes adieux, me dit-il, je
-vous avais trompée pour ne pas vous inquiéter
-sur mon sort. L’incendie de San-Francisco ne m’a
-rien laissé.</p>
-
-<p>—Et qu’allez-vous faire? grand Dieu!</p>
-
-<p>—Ce n’est pas à faire, c’est fait. Je me suis engagé
-hier comme simple soldat dans la légion
-étrangère, et je vais rejoindre mon régiment en
-Afrique.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a id="Page_112">112</a></span>
-Je n’avais pas le droit de combattre cette résolution.
-Il ne la prenait pas d’ailleurs comme un
-homme désespéré, mais comme un homme qui
-veut réparer par son énergie les entraînements de
-sa jeunesse. Sa dernière parole fut un vœu pour
-mon bonheur.</p>
-
-<p>Mes procès étaient suspendus. Les choses marchaient
-avec une lenteur désespérante; cela me
-rendait toutes mes terreurs.</p>
-
-<p>On m’invitait de tous côtés à des dîners, à des
-bals. J’y allais. Je recevais chez moi, mais c’était
-moins pour m’amuser que pour me fuir, pour
-donner le change à mes bonnes amies et à mes
-idées pleines de tristesse.</p>
-
-<p>Je vivais cinq heures par jour au théâtre. J’avais
-déjà joué dans une pièce faite par les auteurs de
-la revue, mais je les connaissais peu. Ils étaient
-tous deux jolis garçons, ce qui ne nuit en rien au
-mérite; l’un était un véritable étourneau. Il contrefaisait
-à merveille les acteurs de Paris. Un jour,
-il vous faisait la cour en prenant l’organe enchanteur
-de Pelletier, l’acteur des Funambules, et il
-continuait avec le timbre de voix de Laurent, de
-l’Ambigu. L’autre, M. D..., était un homme de
-cœur et de mérite. Il était très-réservé avec les
-femmes de théâtre; il leur montrait une grande
-froideur, et comme il ne faisait d’exception que
-<span class="pagenum"><a id="Page_113">113</a></span>
-pour moi, je lui étais reconnaissante de l’amitié
-qu’il me témoignait. Cet appui m’était d’autant
-plus nécessaire que les femmes me faisaient une
-guerre acharnée, au milieu de beaucoup de câlineries
-et d’embrassades.</p>
-
-<p>B....., par exemple, est bien la femme la
-plus singulière que j’aie rencontrée de ma vie.
-Elle est criarde à fendre la tête. Tous les douze
-mois, elle veut avoir deux ans de moins. Elle ne
-parle que de son air distingué, et, en fait de
-théâtre, elle était jalouse du souffleur; bonne
-personne, du reste, quand elle avait quitté ses
-planches.</p>
-
-<p>Ozy, avec sa voix douce et sa jolie bouche, ne
-ménageait pas même ses intimes. Un jour, elle
-sortait du théâtre en grande toilette, M. C..., le
-directeur, lui demanda où elle allait. Elle lui répondit:</p>
-
-<p>—Dame! je vais où vous m’avez condamnée
-d’aller, chez M<sup>lle</sup> Mogador, puisque vous me l’avez
-donnée pour camarade.</p>
-
-<p>Il lui répondit:</p>
-
-<p>—Mais il me semble que je n’ai pas imposé
-dans votre engagement l’obligation d’aller chez
-elle?</p>
-
-<p>Elle me fit sans doute mille amitiés ce jour-là,
-elle savait son monde comme une grande dame.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a id="Page_114">114</a></span>
-M. C..., avait pour caissier l’original le plus
-étrange qu’il fût possible d’imaginer. Il était gros,
-court et tout gris. On prétendait que c’était un
-juif arménien; mais il était difficile de savoir où
-il était né, car il parlait mal cinq ou six langues.
-Ses procédés administratifs consistaient à ne payer
-personne. Quand on lui demandait de l’argent ou
-des costumes, il vous répondait en allemand. Insistait-on,
-il parlait hébreu. Il avait eu, avec le
-concierge du théâtre, une histoire qui nous amusa
-pendant huit jours. Le concierge présentait sa
-note:</p>
-
-<p>—Trente sous de mou, dit le caissier, pour
-quoi faire, du mou?</p>
-
-<p>—Monsieur, reprit timidement le concierge,
-c’est pour les chats.</p>
-
-<p>—Pour quoi faire, des chats?</p>
-
-<p>—Mais, monsieur, pour manger les souris, qui,
-sans cela, mangeraient les décors.</p>
-
-<p>—Eh bien! répondit l’Arménien, rouge de colère,
-si les chats mangent les souris, ils n’ont pas
-besoin de mou; s’ils ne les mangent pas, il n’y a
-pas besoin de chats.</p>
-
-<p>Et il refusa de payer.</p>
-
-<p>Ces bizarreries étaient fort drôles, mais elles
-rendaient les artistes très-malheureux. J’avais trois
-costumes dans la revue. Je fus obligée de les acheter
-<span class="pagenum"><a id="Page_115">115</a></span>
-tous les trois; car, sans cela, je crois qu’il
-m’aurait obligée à me déguiser en Turc.</p>
-
-<p>Je dois encore à mon admission aux Variétés
-d’avoir fait connaissance avec une de ces étoiles
-qui brillent sur Paris et qui en sont l’ornement indispensable,
-comme il est le sanctificateur indispensable
-à leur gloire. Si petite que soit la place
-qu’on occupe dans la capitale, on est toujours fier
-d’y briller, ne fût-ce que par une robe ou un chapeau;
-mais la personne dont il s’agit n’avait besoin
-ni des robes de Camille ni des chapeaux de
-Laure. Elle avait pour toute parure de luxe une
-voix de rossignol, et si elle n’éblouissait pas les
-yeux, elle charmait les oreilles. Je ne sais à propos
-de quelle injustice commise à son préjudice elle
-quitta l’Opéra-Comique et vint aux Variétés jouer
-une pièce arrangée pour elle, c’est-à-dire, c’est
-<i>dérangée</i> qu’il faut écrire; je ne sais encore pourquoi
-il lui prit fantaisie de jouer le rôle de Roxelane
-dans les <i>Trois Sultanes</i>; mais on fit de la musique
-sur des paroles difficiles à chanter, et, avec
-beaucoup de peine, on parvint à faire une nullité
-d’une médiocrité.</p>
-
-<p>Tout Paris devait accourir voir la transfuge de
-l’Opéra-Comique. Grand bruit à l’intérieur, nettoyage
-des coulisses, balayage des loges, mise en
-frais de l’Arménien, rien ne fut épargné.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a id="Page_116">116</a></span>
-Par l’intervention d’un de mes amis, je fis obtenir
-à M. C... la pièce que le Théâtre-Français ne
-voulait pas laisser jouer au boulevard Montmartre.</p>
-
-<p>Tout à sa nouvelle prima donna, il oublia même
-de me remercier. M<sup>me</sup> Ugalde me dédommagea de
-cette rudesse. Son esprit est vif, son caractère
-charmant, et je crois son cœur excellent. La première
-fois que je la vis de près, je fus un peu
-désappointée, et le compliment que je me disposais
-à lui faire en entrant dans sa loge mourut sur
-mes lèvres.</p>
-
-<p>M<sup>me</sup> Ugalde, vous le savez, est plutôt petite que
-grande, et fortement boulotte; elle marche mal,
-ses yeux sont ordinaires, sa bouche grande, ses
-lèvres fortes. La robe noire qu’elle portait ce soir-là,
-ses cheveux en l’air, me la firent trouver laide
-à première vue. Elle me pria fort gracieusement
-de m’asseoir, comme pour me donner le temps de
-l’examiner à mon aise, de me remettre ou de
-changer d’opinion à son égard.</p>
-
-<p>Les femmes sont coquettes entre elles, et cela
-est bien simple, ce sont les conquêtes les plus difficiles
-à faire.</p>
-
-<p>En ma qualité de mauvaise actrice, je jouais
-toujours au lever du rideau. Je venais de finir les
-<i>Reines des bals</i>, lorsque Boullé vint me dire:</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a id="Page_117">117</a></span>
-—Avant de partir, vous entrerez chez M<sup>me</sup> Ugalde,
-je vous conduirai à sa loge.</p>
-
-<p>Boullé était notre régisseur; c’est un homme
-aussi grand et aussi maigre que l’Arménien est
-gros et petit. Boullé est le régisseur de la scène;
-il est bègue, nerveux, quelquefois colère, et plus
-il se fâche, plus sa maudite langue refuse de lui
-obéir. On rit, il s’emporte; pourtant il est excellent
-homme et vous pardonne très-vite les sottises
-qu’il vous a dites.</p>
-
-<p>Son intelligence et son habileté sont connues;
-les artistes l’aiment beaucoup, et s’il est un peu
-banal, s’il donne raison à chacun, c’est que, vivant
-au milieu d’une république difficile à gouverner,
-il veut être bien avec tout le monde. Son
-fils, qui joue la comédie sous le nom de Nanteuil,
-n’est pas épargné plus que les autres. Un hasard
-nous faisait jouer ensemble dans toutes les pièces;
-je n’ose pas dire qu’il était aussi mauvais acteur
-que j’étais mauvaise actrice, mais je le pense;
-seulement c’était bien l’homme le plus consciencieux,
-le meilleur camarade que j’aie jamais connu.
-On le faisait danser avec moi, ce n’était pas trop
-son affaire; mais il y mettait tant de bonne volonté
-qu’il serait arrivé à sauter en mesure.</p>
-
-<p>J’entrai donc, en descendant, car je m’habillais
-au second, chez la sirène du premier. Boullé
-<span class="pagenum"><a id="Page_118">118</a></span>
-m’annonça et, je l’ai dit, M<sup>me</sup> Ugalde vint au-devant
-de moi, le sourire aux lèvres, sans doute pour me
-montrer ses dents blanches.</p>
-
-<p>Si elle s’est fait à première vue une opinion de
-ma personne, elle a dû me trouver stupide.</p>
-
-<p>N’ayant pas l’habitude de préparer mes phrases
-et ayant voulu faire une exception pour aborder
-convenablement la grande cantatrice, je me
-trouvai dépourvue comme un enfant qui a oublié
-son compliment. Il ne me venait pas à l’idée de
-dire autre chose, je voulais rattraper mon discours
-envolé à sa vue, elle continua sa toilette
-comme si je n’étais pas là.</p>
-
-<p>Petit à petit, je vis revenir sous les couches de
-blanc, de rouge et de noir artistement posées, la
-belle fée aux roses de l’Opéra-Comique. Cela
-me rendit la parole, et une roulade lancée pour
-exercer sa voix, sans doute, au beau milieu d’une
-phrase, me rendit mon admiration.</p>
-
-<p>Il était peut-être bien un peu tard, je n’avais
-pas de notes enchantées à jeter à ses pieds comme
-une pluie de perles. Elle me demanda en riant si
-je la trouvais un peu mieux; l’embarras me rendit
-toute ma timidité, et je m’en pris encore une
-fois à la maudite expression de ma physionomie
-qui trahissait toujours mes pensées les plus secrètes.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a id="Page_119">119</a></span>
-M<sup>me</sup> Ugalde, du reste, est très-modeste; elle
-prend avis de tout le monde, elle n’a ni morgue
-ni orgueil, on dirait que son mérite l’étonne. Elle
-ne se fait jamais prier pour chanter, elle ne
-s’assujettit pas à ces mille précautions prises
-d’ordinaire par les chanteurs pour épargner leur
-voix.</p>
-
-<p>Ce jour-là, elle était prête, on allait commencer
-<i>les Trois Sultanes</i>, la salle était pleine à s’écrouler.
-Elle me pria d’aller l’entendre pour lui
-dire comment je l’avais trouvée. Je crus d’abord
-qu’elle se moquait de moi, mais elle insista, et
-j’y fus.</p>
-
-<p>Son entrée en scène fut accueillie par un tonnerre
-d’applaudissements, cela dura plus de vingt
-minutes; chaque fois qu’elle voulait ouvrir la
-bouche, tous les spectateurs applaudissaient
-comme un seul homme. Elle fut émue aux larmes
-et chanta comme elle chante; mais ce qui surprit
-tout le monde, ce fut sa manière de dire les vers.
-Non-seulement c’est une grande cantatrice, mais
-aussi une grande comédienne, jouant et riant
-avec autant de grâce qu’Augustine Brohan.</p>
-
-<p>Les tirades, les morceaux furent bissés, la représentation
-fut double.</p>
-
-<p>On avait engagé pour cette solennité une
-grande et belle personne, M<sup>lle</sup> Irène. Ce soir-là,
-<span class="pagenum"><a id="Page_120">120</a></span>
-elle était éblouissante de beauté avec son costume
-de sultane et ses cheveux épars entrelacés
-de sequins d’or. Eh bien, le croirait-on? le talent
-a une si grande puissance sur les masses, la volonté
-de M<sup>me</sup> Ugalde est si ferme quand elle veut
-plaire ou briller, que ce soir-là elle fut trouvée
-plus belle que cette vraie beauté.</p>
-
-<p>Kopp, qui remplissait un rôle d’eunuque, la
-seconda si bien qu’il eut une place dans son succès.
-Je le vis heureux une fois, une seule, car il
-se plaignait toujours, et en effet, on le sacrifiait
-un peu.</p>
-
-<p>Le pauvre Baptiste de la <i>Vie de Bohême</i> ne
-voyait augmenter ni ses appointements ni ses
-rôles. Cela était injuste, et il aurait eu raison de
-se plaindre si cela avait servi à quelque chose.</p>
-
-<p>Quand je retournai dans la loge de M<sup>me</sup> Ugalde,
-elle s’habillait pour le dernier acte, et j’assistai à
-une grande discussion entre elle et son coiffeur.</p>
-
-<p>Elle devait entrer en costume d’esclave et les
-cheveux pendants; cela, soit dit en passant, ne
-lui faisait pas de peine, ses cheveux avaient au
-moins un mètre cinquante centimètres de longueur,
-cela lui faisait presque un manteau. Mais
-elle s’était mise dans l’idée qu’elle avait un creux
-derrière la tête et elle voulait absolument qu’on
-<span class="pagenum"><a id="Page_121">121</a></span>
-lui rembourrât la fossette que tout le monde a
-plus ou moins marquée derrière la nuque.</p>
-
-<p>Charles (c’est le nom du coiffeur) se désespérait.
-Il ne trouvait rien pour combler la prétendue
-cavité, quand M<sup>me</sup> Ugalde s’écria tout à
-coup en riant comme une folle, et se précipitant
-sur un des vieux fauteuils de l’administration:—Voici
-mon affaire.</p>
-
-<p>Elle présenta au coiffeur, qui recula épouvanté,
-une poignée de vieux crin. Tout le monde se récria,
-elle frappa du pied, mais l’artiste en cheveux
-tint bon et il refusa formellement de fourrer une
-parcelle de cette tignasse dans les magnifiques
-cheveux de la cantatrice.</p>
-
-<p>Il fallut céder au nombre, mais elle demanda à
-chacun en particulier si ce qu’elle appelait son
-creux n’était pas ridicule. Quand elle s’adressa à
-Nargeot, notre chef d’orchestre (l’auteur de <i>Drin,
-drin</i>), il lui répondit:</p>
-
-<p>—Je n’ai jamais rien vu de comparable à cela.
-Nargeot est un peu sourd, il avait compris qu’elle
-lui parlait de son succès.</p>
-
-<p>Il y avait dans cette pièce, qui n’a eu aucun
-succès malgré le talent de l’artiste, un morceau
-qu’elle chantait à merveille et qui commençait
-ainsi.</p>
-
-<p class="quote">Mon doux pays, France bien chère.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a id="Page_122">122</a></span>
-Pour l’entendre chanter par elle, j’irais en Belgique
-à pied. Quand j’avais fini, je restais dans les
-coulisses pour l’entendre, et M<sup>me</sup> Ugalde me disait
-en passant: Je vais le chanter pour vous.</p>
-
-<p>Un soir que j’étais à mon poste, le jour de la
-vingtième représentation, je crois, on me remit
-un petit papier plié en forme de billet. Je m’approchai
-du quinquet et je lus avec beaucoup de
-difficulté:</p>
-
-<div class="blockquote">
-<p>«Madame, il faut absolument que je vous parle
-ce soir; je ne serai libre qu’à dix heures et demie,
-heure à laquelle vous me trouverez dans la galerie
-Vivienne, passage des Panoramas.»</p>
-</div>
-
-<p>Je crus d’abord à un amoureux sans gêne, puis,
-en regardant de nouveau, je reconnus une écriture
-de femme, écriture de femme qui ne sait pas
-écrire. Qui cela pouvait-il être? attendrai-je ou
-n’attendrai-je pas? Que pouvait-on me vouloir?
-m’intriguer, sans doute.</p>
-
-<p>Le plus simple était de ne pas attendre; mais
-comme les femmes sont souvent plus curieuses
-que raisonnables, je sortis à dix heures et demie
-précises, et j’eus soin de regarder partout
-en traversant le passage. Je n’aperçus pas l’ombre
-d’une femme, mais je vis un petit jeune
-homme qui semblait venir à moi; j’allais monter
-<span class="pagenum"><a id="Page_123">123</a></span>
-en voiture, rue Vivienne, lorsqu’il me dit d’une
-voix douce comme celle d’un enfant, et en ôtant
-son chapeau avec beaucoup de grâce:</p>
-
-<p>—C’est moi qui vous ai écrit. Je désire vous
-parler, il fallait que ce que j’ai à vous dire fût
-bien pressé, car, vous le voyez, je n’ai pas pris le
-temps d’ôter mon costume.</p>
-
-<p>Ses cheveux étaient d’un beau noir, bien plantés,
-mais frisés, pommadés avec une recherche qui me
-déplaît toujours chez un homme; son front était
-élevé, l’expression de ses yeux douce, sa figure
-mince, son sourire agréable, l’ensemble était bien.</p>
-
-<p>Quand il me parla de costume, je le regardai
-plus attentivement.</p>
-
-<p>—Vous ne me connaissez pas, me dit-il en
-souriant, ou plutôt vous ne reconnaissez pas la
-petite fleuriste qui travaillait rue du Temple,
-la figurante du théâtre de Belleville.</p>
-
-<hr class="chap" />
-
-<h2><span class="pagenum"><a id="Page_124">124</a></span>
-LI<br />
-UNE VIEILLE CONNAISSANCE</h2>
-
-<p>Ce jeune homme était une femme, et je ne
-compris pas comment j’avais pu m’y méprendre
-une seconde.</p>
-
-<p>Je quittai un peu cet air désagréable dont je
-ne puis me défaire tout à fait, et que bien des
-gens ont pris pour du dédain, de l’orgueil, ou une
-fierté qui serait bien mal placée chez une femme
-aussi déchue que moi.</p>
-
-<p>Mon excuse, du reste, était justifiée par mon
-erreur, et j’eus peu de peine à me faire pardonner
-ma brusquerie. Je lui demandai si elle voulait
-monter dans ma voiture, afin que nous fussions
-plus à notre aise pour causer; elle accepta
-<span class="pagenum"><a id="Page_125">125</a></span>
-après m’avoir dit qu’elle venait me chercher pour
-me conduire chez une femme qui désirait me voir
-avant de mourir. Je lui demandai le nom de la
-malade, elle répondit:</p>
-
-<p>Rue d’Angoulême, au coin du boulevard.</p>
-
-<p>Et mon cocher partit.</p>
-
-<p>—Ah! me dit-elle, quelle émotion j’ai éprouvée
-en vous revoyant! Le saisissement m’avait
-coupé la parole. J’avais presque peur; si vous
-m’aviez mal reçue! Je n’ai jamais perdu une occasion
-de vous voir à l’Hippodrome ou au théâtre,
-je vous suivais partout, de loin, bien entendu;
-chacun de vos succès me rendait heureuse, et
-j’aurais voulu vous le dire, mais je n’étais rien et
-vous montiez toujours. Vous riez, vous avez peut-être
-raison: les sœurs qui m’ont élevée me disaient
-un peu folle; je suis originale, affectueuse
-et je me souviens plus longtemps que les
-autres, voilà tout.</p>
-
-<p>J’étais très-flattée de ce bon souvenir, mais j’étais
-encore plus intriguée de savoir chez qui j’allais
-et qui était ma compagne.</p>
-
-<p>Je la priai donc de me dire plus clairement qui
-elle était, car le nom de sa malade m’était inconnu,
-et elle-même ne me rappelait aucun souvenir.</p>
-
-<p>—Moi, me dit-elle, j’ai votre âge; je suis née
-<span class="pagenum"><a id="Page_126">126</a></span>
-le même jour que vous, je m’appelle Elisabeth
-comme vous, et nous avons fait notre apprentissage
-dans la même maison, rue du Temple.</p>
-
-<p>Je me souvins alors, et je lui demandai ce
-qu’elle faisait et pourquoi elle portait ce costume.</p>
-
-<p>—Dieu a repris ma mère, j’étais encore bien
-jeune, je me trouvais sans ressource, sans asile;
-les voisines me promenaient dans le quartier;
-on semblait demander de porte en porte:</p>
-
-<p>«Quelqu’un a-t-il du pain de trop à donner
-à cette enfant?»</p>
-
-<p>Ma mère est morte rue de Bondy, et, pendant
-longtemps, la marchande des quatre saisons
-qui est sur le boulevard, à la porte de
-l’Ambigu-Comique, me donnait chaque soir le
-pain de seigle rassis, ou les cerises tournées qu’elle
-n’avait pu vendre dans la journée.</p>
-
-<p>M<sup>me</sup> Roger de B... entendit parler de moi;
-mon infortune la toucha, et elle me plaça chez
-des sœurs; mais elles avaient fort à faire avec
-moi.</p>
-
-<p>Je me ressentais de ma vie errante, indépendante,
-presque vagabonde.</p>
-
-<p>Mon bonheur ressemblait trop à la captivité
-pour me plaire; on me plaça en apprentissage,
-j’appris l’état de fleuriste.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a id="Page_127">127</a></span>
-Ensuite, j’ai aimé un artiste; je lui croyais
-autant de cœur que de talent, je me suis trompée,
-ou plutôt je me suis fait illusion sur mon
-propre compte, je n’étais pas digne de lui. Qu’il
-soit heureux, c’est tout le mal que je lui souhaite!</p>
-
-<p>Si, à l’époque où je l’ai connu, il avait voulu
-prendre mon existence, je sens bien qu’il aurait
-fait quelque chose de moi.</p>
-
-<p>Enfin, j’ai rêvé la vie d’actrice; il devait y
-avoir là un mouvement, une agitation, qui ne
-permettait point au cœur de s’endormir, à l’esprit
-de rêver.</p>
-
-<p>J’étais figurante à Belleville, lorsque vous y
-vîntes jouer un rôle de grisette dans le <i>Canal
-Saint-Martin</i>.</p>
-
-<p>Mais j’étais si malheureuse à cette époque que
-j’avais formé le projet de me noyer en passant sur
-le canal.</p>
-
-<p>Personne n’aurait pu se faire une idée de ma
-misère; je crois être restée cinq jours sans manger.
-J’étais gentille, j’aurais pu me vendre comme
-tant d’autres, mais je préférais me jeter au canal.</p>
-
-<p>La leçon était dure pour moi, mais elle ne
-connaissait pas les détails de ma vie. Je lui
-<span class="pagenum"><a id="Page_128">128</a></span>
-demandai pourquoi elle ne m’avait pas parlé à
-Belleville.</p>
-
-<p>—J’étais trop malheureuse, je vous aurais fait
-honte, ou vous m’auriez fait l’aumône, cela m’aurait
-humiliée; et puis je voulais mourir: j’en aurais
-eu le courage si la force ne m’avait pas
-manqué, je suis tombée comme une masse.</p>
-
-<p>Quand je revins à moi, j’étais dans un lit bien
-blanc, à l’hospice de la Pitié. On m’avait apportée
-là sur un brancard, et je me trouvais si
-heureuse de m’étendre sur un matelas que j’embrassais
-mes draps; puis, quand je vis une bonne
-sœur, mon cœur se détendit, je me souvins des
-religieuses qui m’avaient élevée et je fondis en
-larmes.</p>
-
-<p>Si j’avais pu entrer en religion à cette époque,
-il me semble que j’aurais servi le bon Dieu à
-deux genoux toute ma vie; mais il fallait ce
-que je n’avais pas: des protections ou de l’argent.</p>
-
-<p>Lorsqu’on m’eut emmenée à l’hospice, Célestine
-fit une quête pour moi dans le théâtre, et lorsqu’elle
-m’en remit le montant, je vis votre nom
-sur la liste des souscripteurs. Quand je sortis,
-vous n’étiez plus à Belleville.</p>
-
-<p>Je trouvai un peu d’ouvrage, j’allais renoncer
-au théâtre, quand mon bon ou mon mauvais
-<span class="pagenum"><a id="Page_129">129</a></span>
-génie me fit rencontrer une personne qui me proposa
-de chanter dans un café-concert; on m’offrait
-quarante sous par jour et l’on s’engageait à
-me fournir les costumes.</p>
-
-<p>Je crus faire un marché d’or et j’acceptai avec
-reconnaissance.</p>
-
-<p>J’avais une voix de contralto; à force de chanter
-dans tous les tons, ma voix se brisa; je quittai
-la romance pour chanter la chansonnette, en
-costume d’homme.</p>
-
-<p>Je suis toujours dans un café. On dit que j’ai
-contribué à sa fortune; ce que je puis assurer,
-c’est qu’il n’a guère contribué à la mienne; et puis
-je n’ai pas d’ordre, personne ne m’a appris à
-compter, voilà pourquoi je ne suis pas souvent en
-mesure pour obliger les autres autant que je le
-voudrais; sans cela, je n’aurais pas été vous chercher.</p>
-
-<p>Mais je vous parle de moi depuis une heure,
-comme s’il ne s’agissait pas d’une autre personne
-plus intéressante.</p>
-
-<p>Depuis plusieurs mois je demeure dans un
-hôtel, rue d’Angoulême.</p>
-
-<p>Il y a deux mois environ, une jeune femme est
-venue habiter la chambre qui touche à la mienne;
-nous ne sommes séparées que par une porte condamnée.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a id="Page_130">130</a></span>
-J’entendais toujours parler, chez la concierge,
-d’une femme enceinte qui ne sortait jamais et vivait
-on ne savait de quoi ni comment.</p>
-
-<p>J’avais cherché à la voir, plutôt par curiosité
-que par intérêt, elle semblait se cacher.</p>
-
-<p>Un matin, j’entendis des plaintes et j’entrai
-chez elle. On courut chercher un médecin; la
-pauvre femme resta dans les douleurs jusqu’à
-deux heures du matin; en venant au monde, son
-enfant semblait lui déchirer les entrailles.</p>
-
-<p>A peine s’entendit-elle dire: «C’est une fille».
-Elle tomba dans une espèce de léthargie qui ressemblait
-à la mort.</p>
-
-<p>Chose assez extraordinaire, la mère était pâle,
-maigre à lui compter les côtes, l’enfant était grasse,
-rose et blanche.</p>
-
-<p>Je donnai la petite fille à nourrir à une femme
-du quartier, elle demanda bien cher, mais je n’avais
-pas le choix.</p>
-
-<p>J’avais cherché dans les meubles de ma voisine
-de quoi emmailloter l’enfant et je n’avais trouvé
-que des reconnaissances du mont-de-piété.</p>
-
-<p>Les tiroirs étaient vides et je payai le premier
-mois de la nourrice; depuis, j’ai fait tout ce que
-j’ai pu, mais je ne puis pas grand’chose; la pauvre
-femme va de mal en pis. Elle a fait de grands
-<span class="pagenum"><a id="Page_131">131</a></span>
-efforts pour écrire deux lettres qui sont restées sans
-réponse.</p>
-
-<p>Cette dernière déception a semblé la briser, je
-lui avais demandé cent fois si elle avait des parents,
-des amis qui pussent lui venir en aide, elle
-m’avait toujours répondu que non, ce soir j’insistai
-davantage.</p>
-
-<p>—J’ai eu une amie dans le temps, me dit-elle
-en cherchant à rassembler ses souvenirs, mais si
-celui qui m’a tant aimée m’abandonne dans un
-pareil moment, pourquoi se souviendrait-elle de
-moi? Puis, si elle s’en rappelait, ce serait un triste
-souvenir. Laissez-moi mourir, allez! je n’ai droit à
-la pitié de personne.</p>
-
-<p>Je lui parlai de son enfant, elle parut se ranimer
-un peu en me disant:</p>
-
-<p>—Ah! vous avez raison; je veux qu’on la mette
-aux Enfants-Trouvés, Céleste saura pourquoi.
-Allez la voir, vous la trouverez au théâtre des Variétés,
-elle n’a pas changé de nom, elle, et si son
-cœur est toujours le même, elle viendra.</p>
-
-<p>Nous étions arrivées rue d’Angoulême; Adèle,
-c’était le nom de la fleuriste, me dit en descendant:
-Vous devriez renvoyer votre voiture, vous
-resterez probablement longtemps et j’irai vous en
-chercher une autre quand vous voudrez partir.</p>
-
-<p>Je renvoyai mon cocher et je la suivis. La maison
-<span class="pagenum"><a id="Page_132">132</a></span>
-n’était pas élégante, l’escalier était raide, étroit,
-et sur chaque palier se trouvaient huit ou dix
-portes numérotées, portes qui disaient assez que
-les appartements devaient ressembler à des tabatières.</p>
-
-<p>Mon cœur battait très-fort; je suivais Adèle en
-silence, mais un monde d’idées me traversait la
-pensée, et lorsque nous arrivâmes au troisième,
-j’avais fait mille conjectures toutes plus éloignées
-les unes que les autres de la vérité.</p>
-
-<p>Adèle ouvrit une porte avec précaution; je vis
-une petite chambre pauvrement meublée et où
-tout était en désordre.</p>
-
-<p>Je ne pouvais distinguer les traits de la malade,
-une chandelle qu’elle n’avait pas eu la force de
-moucher, sans doute, brûlait sur une table de nuit
-en bois peint placée un peu plus haut que la tête
-de la couchette et jetait sur les objets et sur la
-figure de cette femme des lueurs si étranges que
-je reculai d’un pas.</p>
-
-<p>—Merci d’être venue, me dit une voix qui
-me fit tressaillir, merci, demain il eût été trop
-tard.</p>
-
-<p>J’étais déjà auprès du lit et je tenais la tête de
-la pauvre Denise dans mes bras; c’était bien elle
-que je retrouvais en cet état, dans cette misère,
-mon amie de la correction; la première femme,
-<span class="pagenum"><a id="Page_133">133</a></span>
-peut-être la seule qui eût eu un véritable attachement
-pour moi.</p>
-
-<p>Elle m’avait entraînée à mal faire sans savoir ce
-qu’elle faisait, puis elle l’avait regretté tant
-de fois, et en ce moment je la voyais si cruellement
-punie, qu’il ne me vint pas un seul instant
-à l’idée de la considérer comme mon mauvais
-génie.</p>
-
-<p>Je pleurais, je riais et j’étais bien convaincue
-que ma présence allait lui rendre la santé, la vie.</p>
-
-<p>Adèle plaça une tasse de tisane sur la table de
-nuit, nous apporta une bougie, m’approcha une
-chaise et sortit en me disant: «Si vous avez besoin
-de moi, frappez à cette porte et ne parlez pas
-trop haut si vous avez des secrets, car, de chez
-moi, j’entends tout ce qui se dit ici.»</p>
-
-<p>Denise tint longtemps ses mains dans les miennes,
-je les sentais se réchauffer petit à petit. J’attendais
-qu’elle pût me parler, car moi, je ne trouvais
-point un mot à dire; je me sentais émue,
-désolée, j’étais bien réellement en face de la
-mort. La pauvre femme n’avait plus qu’un souffle,
-et il était si faible que je le crus éteint vingt
-fois.</p>
-
-<p>Je descendis chez le concierge, qui était, je crois,
-le maître de l’hôtel, et je le priai de faire chauffer
-un peu de vin de Bordeaux bien sucré, je fis
-<span class="pagenum"><a id="Page_134">134</a></span>
-boire à Denise quelques cuillerées de ce vin, il la
-réchauffa et ranima ses forces et sa mémoire.</p>
-
-<p>Ses yeux brillèrent un peu dans leur orbite
-creusée par la souffrance et les privations. Sa
-mâchoire se dessinait sous sa peau transparente
-comme la cire et j’aurais pu compter au travers
-ses dents, le seul ornement qui lui restait.</p>
-
-<p>On pouvait donc changer ainsi! une heure plus
-tôt, je ne l’aurais pas cru. Etait-ce bien là cette
-pauvre fille si fraîche, si enjouée, qui me faisait
-rire quand j’avais envie de pleurer? celle que
-j’avais crue mariée, heureuse, et dont je m’étais
-si peu souvenue au milieu de mes splendeurs, la
-croyant à l’abri du besoin! Que s’était-il donc
-passé? J’aurais voulu le savoir et je n’osais l’interroger.</p>
-
-<p>—Allons, me dit-elle en se soulevant un peu,
-je me sens mieux; mais j’ai tant de choses à te dire
-que je ne sais pas par où commencer. Si je perdais
-connaissance, n’aie pas peur et appelle Adèle.
-Si tu savais comme elle a été bonne pour moi!
-C’est un cœur comme on en rencontre rarement
-dans la vie. Sans elle je serais morte; pour moi,
-un peu plus tôt, un peu plus tard, cela ne faisait
-rien, mais l’enfant voulait vivre et je n’avais pas
-une goutte de lait. Adèle a vendu ou engagé ses
-robes pour me secourir et je crois qu’elle garde
-<span class="pagenum"><a id="Page_135">135</a></span>
-son costume d’homme parce qu’elle n’a pas autre
-chose à mettre. Je n’aurais ni le courage ni la force
-de te raconter les détails de ma vie, reprit
-Denise après une pause; j’avais le cœur aimant,
-cela devait me conduire à toutes les faiblesses;
-j’étais confiante, cela devait me perdre. J’ai eu
-mon bonheur dans les mains et je l’ai brisé comme
-l’enfant brise un jouet; je croyais trop en moi
-pour douter des autres; aujourd’hui, il ne me
-reste pas même l’ombre d’un espoir et je ne te dirai
-pas les choses comme je les voyais alors, mais
-comme elles sont aujourd’hui que j’en connais le
-dénoûment.</p>
-
-<p>Depuis que je me suis enfermée dans cette
-chambre avec ma douleur physique et morale,
-mon intelligence s’est développée; je suis sûre que
-mon jugement est juste, et si je pouvais enseigner
-aux femmes, au lieu de leur dire ce que je te disais,
-je les sauverais de la honte en me donnant à elles
-pour exemple et pour solution; mais je vais emporter
-dans la tombe mes regrets et mes envies de
-bien faire.</p>
-
-<p>—Enfin, tu mourras pardonnée, n’est-ce pas?</p>
-
-<p>Denise devint si pâle que je crus que tout était
-fini et je l’engageai à demander pardon à Dieu.</p>
-
-<p>—J’ai trop péché, murmura-t-elle, un prêtre
-ne pourrait rien pour moi; que ma destinée
-<span class="pagenum"><a id="Page_136">136</a></span>
-s’accomplisse dans l’autre monde comme elle s’est accomplie
-dans celui-ci!</p>
-
-<p>Je ne me rendis pas du tout à cette mauvaise
-raison, mais l’heure avancée de la nuit ne me permettait
-pas d’envoyer chercher un confesseur, ce
-que j’aurais certainement fait sans la consulter, car
-il doit y avoir, dans ces prières dites pour votre
-âme au moment suprême, une consolation infinie
-pour la réprouvée; tout le monde la repousse, la
-méprise; la religion lui tend la main, fait entrer
-le repentir dans son cœur, lui rend la foi, l’espérance
-perdue, et si l’on ne s’adressait pas à elle
-qu’au dernier moment, elle vous aiderait à vous
-supporter vous-même et vous apprendrait qu’il
-n’est jamais trop tard pour bien faire.</p>
-
-<p>Denise avait trop d’intelligence pour ne pas
-comprendre, et je lui aurais fait entendre raison si
-elle avait pu m’écouter, mais elle reprit la parole
-et je n’osai plus l’interrompre.</p>
-
-<p>—Je m’étais crue ambitieuse, orgueilleuse, mais
-je ne fus pas longtemps à m’apercevoir de mon erreur,
-et au fond j’étais plutôt faite pour être une
-bonne ménagère qu’une courtisane. Je m’attachais
-aux choses et je me faisais un intérieur avec rien.
-J’eus quelques liaisons commencées gaiement et
-toujours rompues avec des larmes de ma part.</p>
-
-<p>Il y a huit ans, je fis à Rouen la connaissance
-<span class="pagenum"><a id="Page_137">137</a></span>
-d’un jeune homme; il était employé dans une maison
-de commerce. Sa mère avait un peu de bien,
-mais cela ne devait pas lui faire une grande fortune,
-et je ne le voyais pas assez au-dessus de
-moi pour redouter une séparation motivée,
-comme cela arrive toujours, parce qu’on devient
-riche et que votre position, votre rang,
-vous obligent à vous marier. Sa mère habitait la
-campagne; moi, je demeurais avec lui et je portais
-son nom, quoique l’on sût à quoi s’en tenir.
-Il gagnait peu, mais j’apportais tant d’ordre dans
-notre petit ménage, que nous étions heureux;
-avec ma sotte confiance, je ne voyais pas de changement
-possible dans l’avenir. Il se nommait
-Édouard M....., son nom ne pouvait tenter personne;
-mon passé seul me séparait de lui, mais
-j’étais convaincue que je parviendrais à l’oublier
-moi-même en le lui faisant oublier à force de tendresse
-et d’abnégation. Pendant huit ans, je fus
-sa servante, son esclave, son bon génie, l’âme de
-son âme, l’esprit de son esprit. Il devint rangé,
-laborieux, instruit, parce que je l’encourageais au
-travail. Je ne devais jamais le quitter; il voulait
-m’épouser dès que sa mère serait convaincue que
-je l’aimais assez pour lui être dévouée et le rendre
-heureux; il me proposa plusieurs fois d’en finir
-malgré elle si elle faisait encore une objection, et
-<span class="pagenum"><a id="Page_138">138</a></span>
-je refusai parce que je voulais gagner mon bonheur.</p>
-
-<p>Il y a un an, Édouard changea tout à coup; il
-était rêveur, préoccupé, contraint en ma présence.
-Les affaires l’absorbaient, me disait-il; son
-patron quittait le commerce et songeait à le mettre
-à la tête de son établissement, sa mère désirait
-ardemment lui voir une position; mais à tout cela
-il y avait un obstacle: l’obstacle, c’était moi. On
-cherchait bien à me le faire comprendre; mais ma
-confiance ou plutôt ma bêtise s’obstinait à ne pas
-voir clair.</p>
-
-<p>Je comprenais seulement que sa position avec
-moi n’étant pas régulière pour le monde, il voulait
-m’épouser.</p>
-
-<p>Un jour, je crus mourir de joie en lui apprenant
-que j’allais être mère. Un enfant devait me régénérer,
-faire tout oublier; c’était le pardon que
-Dieu m’envoyait! Au lieu de me sourire en apprenant
-cette nouvelle, Édouard devint pâle
-comme la mort, et, au lieu de me serrer la main,
-il recula.</p>
-
-<p>J’eus le pressentiment de mon malheur, mais
-je ne voulais pas y croire, et il fut obligé de me
-le dire en pleurant; larmes hypocrites et plus
-cruelles que l’insulte des passants.</p>
-
-<p>—Ma mère a pris des informations sur ton
-<span class="pagenum"><a id="Page_139">139</a></span>
-passé, ma pauvre Louise (j’avais pris mon autre
-nom de baptême), et elle a su... Un mariage entre
-nous est désormais impossible, mais je ne t’abandonnerai
-pas.</p>
-
-<p>L’idée d’une séparation me porta un coup si
-terrible, que je sentis de suite que je ne devais
-pas m’en relever.</p>
-
-<p>S’il n’avait agi que pour le monde, je me serais
-résignée, et puis peut-être la vue de son enfant
-l’aurait-elle fait changer d’idée; mais il agissait
-par égoïsme, par ambition et parce qu’il ne
-m’aimait plus.</p>
-
-<p>Il fallait me briser pour se débarrasser de moi,
-et ne pas attendre surtout, dans la crainte du
-blâme, que mon enfant fût là.</p>
-
-<p>Il me chercha mille querelles, je supportai tout
-pour mon enfant; mais un jour il m’humilia avec
-cruauté. Ce jour-là, il fut le plus lâche de tous les
-hommes! Il me reprocha un passé que je lui avais
-avoué.</p>
-
-<p>Ce passé, disait-il, ne lui donnait aucune confiance,
-aucune sécurité, et mon enfant, ma seule
-force, pouvait aussi bien être d’un autre que
-de lui.</p>
-
-<p>Il a fallu que je sois bien misérable pour ne pas
-tuer cet homme, bien forte pour ne pas devenir
-folle.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a id="Page_140">140</a></span>
-A moi, l’on ne me pardonnait pas ma chute!
-Amour, dévouement, maternité, rien ne pouvait
-me relever, et lui pouvait commettre de plus
-grandes fautes que moi, être mon complice, m’insulter,
-me chasser à son gré, sûr que cela n’altérerait
-en rien l’estime qu’on avait pour lui.</p>
-
-<p>Je trouvais les choses d’ici-bas mal organisées,
-et, pour la première fois de ma vie, j’eus l’impudence
-de me plaindre d’un sort que je m’étais
-fait, il est vrai, mais sans connaître l’abîme où je
-me jetais.</p>
-
-<p>Je me sauvai de chez lui, n’emportant que ce
-que j’avais sur moi. J’allai dans un hôtel, espérant
-qu’il reviendrait me chercher; il m’envoya mes
-effets et cinquante francs pour faire mon voyage.
-Sa mère était venue le chercher et l’obligeait à
-partir; il ne savait quand il pourrait me revoir et
-m’engageait à retourner à Paris, où il m’enverrait
-de l’argent dès qu’il le pourrait. J’attendis huit jours
-dans cet hôtel, huit jours qui me parurent huit
-siècles.</p>
-
-<p>J’envoyai chez lui, il ne rentrait plus; je passai
-plusieurs fois pendant la nuit sous les fenêtres de
-notre petit logement; mes fleurs étaient toujours
-sur l’appui de la croisée, mais on ne les avait pas
-arrosées, elles retombaient flétries sur les bords de
-la caisse; jusqu’à mon oiseau qu’on avait laissé
-<span class="pagenum"><a id="Page_141">141</a></span>
-mourir de faim dans sa cage; l’oiseau, les fleurs, la
-femme et l’enfant, tout devait avoir le même
-sort.</p>
-
-<p>Voyant qu’il n’y avait plus d’espérance à avoir,
-car j’appris qu’il allait se marier avec la fille d’un
-négociant d’Elbeuf et qu’il comptait sur sa dot pour
-payer son établissement, je revins à Paris, décidée
-à travailler pour nourrir mon enfant; j’avais
-compté sans le chagrin qui détruit les forces;
-j’avais trouvé un peu d’ouvrage, mais je suis
-tombée malade. J’ai vingt-huit ans; une première
-grossesse à cet âge vous fait horriblement souffrir;
-j’ai regretté d’être partie, j’aurais dû rester
-auprès de lui comme un reproche vivant, mais je
-n’ai pas eu la force de repartir, mes ressources se
-sont épuisées petit à petit, je suis venue loger ici
-par économie, j’ai écrit à Rouen lettres sur lettres,
-ne demandant rien pour moi, mais pour mon enfant,
-qui devait souffrir des privations que je
-m’imposais, on ne m’a pas répondu.</p>
-
-<p>Pas un secours, pas une parole de consolation
-ne m’est venue de lui; il est marié, heureux, il
-n’a pas le temps de se souvenir, et je te l’ai dit,
-sans cette bonne fille tout serait fini, sans elle
-je n’aurais pas pensé à toi, je n’ai plus la force
-de rien.</p>
-
-<p>Elle laissa tomber sa tête en avant comme une
-<span class="pagenum"><a id="Page_142">142</a></span>
-chose inerte, j’eus peur, mais elle rouvrit les yeux
-et me fit signe de lui donner à boire, puis elle reprit:</p>
-
-<p>—Puisque la destinée ou le hasard nous rapproche,
-je vais te dire à toi ce que je ne puis
-dire à d’autres, parce qu’ils ne me comprendraient
-pas.</p>
-
-<p>Je l’engageai à se reposer, l’assurant que je ferais
-tout ce qui dépendrait de moi pour elle et
-son enfant.</p>
-
-<p>—Moi, reprit-elle en souriant, je n’ai plus besoin
-que d’un morceau de toile et de quelques
-planches de sapin, et je ne veux pas que ni toi ni
-une autre femme se charge de ma fille. Oh! je
-sais bien que tu ne la pousserais pas à mal faire,
-mais on ne fait pas toujours ce qu’on voudrait, et
-je retrouverais des forces pour l’écraser si j’étais
-sûre qu’elle devînt ce que j’ai été. Je lui ai trouvé
-un asile où les orphelines trouvent une famille,
-des soins constants, un bon exemple, et où l’idée
-du mal ne peut arriver jusqu’à elles.</p>
-
-<p>Ce mot d’enfant trouvé me faisait peur il y a
-huit jours, puis je m’y suis habituée en interrogeant
-mes souvenirs.</p>
-
-<p>Jamais je n’ai rencontré parmi les femmes
-perdues une jeune fille qui ait été élevée aux Orphelines;
-et puis, je me rappelle les avoir vues
-<span class="pagenum"><a id="Page_143">143</a></span>
-quelquefois, toutes habillées de même, passer en
-rang dans les rues; elles étaient conduites par ces
-religieuses qui veillent sans cesse sur ce troupeau
-abandonné des hommes.</p>
-
-<p>Tous ces enfants avaient l’air heureux, la sérénité
-de leurs âmes était transparente sur leurs visages
-résignés.</p>
-
-<p>Pas une petite fille ne cherchait autour d’elle,
-elles se croyaient les enfants de Dieu, j’en suis
-sûre, et cela vaut mieux que de connaître sa
-mère quand on doit la mépriser.</p>
-
-<p>Je cherchai à combattre sa résolution; l’hospice
-des Enfants-Trouvés, que je n’avais jamais envisagé,
-il est vrai, sous ce point de vue, me paraissait
-la plus triste et la plus désespérée de toutes les
-demeures, mais je ne pouvais m’opposer aux
-dernières volontés d’une mère mourante qui ne
-voyait que ce moyen de salut pour sa fille.</p>
-
-<p>Je résolus pourtant de tenter une dernière
-épreuve auprès de son père. Profitant d’un instant
-où Denise reposait, j’écrivis une longue lettre à
-un de mes amis qui habitait Rouen, je lui dépeignis
-de mon mieux la triste situation de cette
-pauvre abandonnée.</p>
-
-<p>Le sujet et le lieu étaient bien faits pour
-m’inspirer des paroles touchantes! je joignis à
-cette lettre quelques lignes pour M. Édouard;
-<span class="pagenum"><a id="Page_144">144</a></span>
-ces quelques lignes contenaient des reproches,
-des plaintes et des menaces. J’étais sûre d’avoir
-une réponse quelconque de mon ami, mais arriverait-elle
-à temps?</p>
-
-<hr class="chap" />
-
-<h2><span class="pagenum"><a id="Page_145">145</a></span>
-LII<br />
-DENISE</h2>
-
-<p>J’envoyai chercher un médecin au point du
-jour; il déclara que la malade ne pouvait être
-transportée chez moi, que son état était désespéré,
-que cependant elle pouvait encore vivre quelques
-jours si on lui faisait prendre les drogues qu’il
-ordonnait.</p>
-
-<p>Je me fis amener la petite fille; elle était gentille
-et d’une propreté éblouissante. Adèle lui avait
-acheté une jolie layette et allait voir l’enfant deux
-fois par jour pour s’assurer qu’elle ne manquait de
-rien. Adèle est une de ces natures qui ne se
-<span class="pagenum"><a id="Page_146">146</a></span>
-décrivent pas; il faut voir par soi-même avec quelle
-simplicité, quel désintéressement elles font le
-bien, pour y croire.</p>
-
-<p>Je voulus lui exprimer ma reconnaissance de ce
-qu’elle avait fait pour Denise; elle me répondit
-que si Denise mourait, elle garderait son enfant,
-qu’elle n’était pas riche, mais qu’elle ferait de son
-mieux en travaillant un peu plus.</p>
-
-<p>Elle l’aurait fait comme elle le disait, et je suis
-bien sûre qu’elle aurait continué avec tout ce
-qu’elle a de cœur ce qu’elle avait commencé.</p>
-
-<p>Je revins voir Denise dans la même journée:
-elle se trouvait beaucoup plus mal; le soir, on
-crut encore tout fini, on m’envoya chercher à
-minuit. Adèle lui frottait les tempes avec du vinaigre.</p>
-
-<p>—Elle vient d’avoir une crise terrible, me dit-elle
-à demi-voix, c’est pour cette nuit.</p>
-
-<p>Denise me fit signe qu’elle me voyait, mais elle
-ne put me parler et je restai auprès de son lit
-sans oser dire une parole. Elle dormit quelques
-heures, mais son sommeil était agité, elle se remuait,
-marmottait des paroles inintelligibles.</p>
-
-<p>Tantôt il sortait de sa gorge des sons rauques et
-lugubres, tantôt de petits cris étranglés et plaintifs
-comme ceux d’un enfant. A cinq heures, elle
-<span class="pagenum"><a id="Page_147">147</a></span>
-se souleva sur son séant, ses joues creuses et pâles
-se ranimèrent un peu.</p>
-
-<p>—Je viens de revivre, me dit-elle en souriant,
-j’ai rêvé.</p>
-
-<p>Elle parla encore, mais ses paroles expirèrent
-entre ses dents, sa poitrine s’agita. J’avais vu mourir
-la mère de ma filleule et je compris que le moment
-suprême approchait. Je lui demandai si elle
-voulait recevoir les sacrements, elle me fit signe
-que non.</p>
-
-<p>—Sa fille n’est pas encore baptisée, me dit
-Adèle à voix basse.</p>
-
-<p>Je priai le domestique de l’hôtel d’aller à Sainte-Élisabeth
-chercher un prêtre et de m’envoyer de
-suite la nourrice de l’enfant.</p>
-
-<p>Pour ne pas effrayer Denise, je lui annonçai que
-j’allais faire ondoyer sa fille en attendant la cérémonie
-régulière du baptême.</p>
-
-<p>A sept heures, le prêtre arrivait; nous le laissâmes
-seul avec la malade. Il lui parla longtemps
-à voix basse, l’exhortant sans doute à la prière et
-au courage. Denise retrouva la parole et des
-larmes.</p>
-
-<p>Elle voulut sans doute s’agenouiller pour demander
-pardon à Dieu, car nous entendîmes le
-prêtre lui dire:</p>
-
-<p>—Vous n’êtes pas assez forte pour vous
-<span class="pagenum"><a id="Page_148">148</a></span>
-agenouiller; plus tard, mon enfant, vous prierez le
-Seigneur comme il convient de le prier; en attendant,
-c’est moi qui prierai pour vous.</p>
-
-<p>Lorsque nous rentrâmes, elle était calme; sa
-figure avait pris une expression pleine de sérénité
-qu’elle n’avait pas une heure auparavant, et quand
-un tressaillement nerveux trahissait une de ses
-souffrances, elle embrassait un petit crucifix que
-le prêtre avait placé près d’elle afin de l’exhorter au
-courage.</p>
-
-<p>L’enfant reçut l’onction première dans la chambre
-où sa mère venait de recevoir l’extrême-onction.
-Denise regarda tout ce que l’on faisait sans
-mot dire; une grosse larme roula sur sa joue et je
-crois qu’elle pria mentalement. Le prêtre lui promit
-de revenir la voir.</p>
-
-<p>A neuf heures, ma domestique que j’avais prévenue
-m’apporta une lettre de Rouen; elle était
-de mon ami et voici à peu près ce qu’elle contenait:</p>
-
-<div class="blockquote">
-<p>«Ma chère Céleste, je m’étais mis à votre disposition
-et vous avez bien fait de vous adresser à
-moi. Je regrette que la mission dont vous m’avez
-chargé ait été aussi facile à remplir et je veux
-au moins avoir un mérite, celui de la promptitude.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a id="Page_149">149</a></span>
-»Je me suis rendu de suite chez M. Édouard
-M.... Ce fut sa mère qui me reçut; elle m’avait
-fait attendre près d’une heure, elle vint à moi en
-s’excusant de son mieux, mais son fils, me dit-elle,
-était dangereusement malade, il y avait en
-ce moment deux médecins près de lui et elle avait
-hâte de savoir le résultat de la consultation. Son
-fils avait commis une imprudence lors de son
-installation dans sa fabrique de rouennerie; les
-suites d’une sueur rentrée allaient peut-être le
-conduire au tombeau.</p>
-
-<p>»La pauvre femme se mit à fondre en larmes,
-et je fus obligé d’attendre qu’elle fût un peu remise
-pour lui expliquer le motif de ma visite. Le
-moment, du reste, était propice, et je ne trouvai
-rien de mieux à faire que de lui lire votre lettre.
-Ses larmes redoublèrent, cela ne m’étonna pas,
-j’avais moi-même pleuré en la lisant.</p>
-
-<p>»J’ajoutai à ma lecture quelques appréciations
-personnelles:—M. M... s’est mal conduit, lui
-dis-je; ce qu’il a fait là est l’action d’un homme
-sans cœur.</p>
-
-<p>»Cette malheureuse n’a pas de parents, de
-soutien, eh! bien, dès aujourd’hui, elle a un ami,
-un protecteur en moi, et si votre fils ne fait pas ce
-qu’un honnête homme doit faire en pareille circonstance,
-donner du pain à un enfant qui ne lui
-<span class="pagenum"><a id="Page_150">150</a></span>
-demandait pas la vie, qu’il a créé pour son plaisir
-avec la volonté de l’abandonner, je lui dirai à lui-même
-ce que je pense et j’en supporterai toutes
-les conséquences.</p>
-
-<p>»—Ah! s’écria la bonne femme, qui au fond
-n’a pas l’air méchant; vous oseriez provoquer mon
-fils pour une aventurière qu’il a trouvée je ne
-sais où!</p>
-
-<p>»—Si vous ne le savez pas, vous, il doit le savoir,
-lui, puisqu’il y est allé; et puis, cette aventurière
-a porté son nom pendant sept ans, elle est
-la mère de son enfant et il doit la respecter s’il se
-respecte lui-même.</p>
-
-<p>»S’il ne voulait pas l’épouser, il était libre, puisque
-sa conscience me paraît pleine d’élasticité;
-mais il devait faire quelque chose pour cette malheureuse
-en la quittant.</p>
-
-<p>»Elle lui avait donné sept années de son amour,
-de sa jeunesse, on ne fait pas pareil présent trois
-fois dans sa vie et cela doit se payer.</p>
-
-<p>»Du reste, on vous dit qu’il est trop tard pour la
-sauver, il n’y a donc rien à faire pour elle, mais
-il reste son enfant; le laisserez-vous aller à l’hospice
-comme un chien?</p>
-
-<p>»Tenez! si vous faites cela, Dieu vous punira!
-et qui sait s’il ne commence pas en frappant
-votre fils.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a id="Page_151">151</a></span>
-»—Ah! monsieur, ne dites pas cela, s’écria la
-bonne femme en joignant les mains, vous me rendriez
-folle. Mon pauvre Édouard n’est pas méchant;
-il n’a même pas vu les dernières lettres de
-Louise, c’est moi qui les ai reçues, et reconnaissant
-l’écriture, je les ai brûlées sans les lire.</p>
-
-<p>»Si j’avais su qu’elle fût aussi malheureuse,
-j’aurais été moi-même à Paris.</p>
-
-<p>»Pauvre petite fille! si j’allais perdre mon fils,
-c’est tout ce qui me resterait de lui.</p>
-
-<p>»Où demeure Louise? à Paris? je veux lui
-écrire, la supplier de me donner son enfant, le
-mien.</p>
-
-<p>»J’en aurai bien soin, je l’aimerai de tout mon
-cœur pour expier mes torts envers sa mère.</p>
-
-<p>»Tenez, vous aviez raison, le bon Dieu me punit
-et va peut-être me rendre le mal que j’ai fait à
-une autre. Qu’elle ne vienne pas, elle, vous entendez;
-mon Édouard est marié, mais qu’elle vous
-confie sa fille. Ah! si je pouvais aller à Paris!
-mais je dois rester ici.</p>
-
-<p>»Je suis trop vieille pour souffrir autant; le
-moindre choc me brise, et si mon fils doit mourir
-demain, je voudrais mourir aujourd’hui.</p>
-
-<p>»—Vous n’en avez plus le droit, lui dis-je,
-vous avez un autre enfant.</p>
-
-<p>»Je rentrai chez moi pour vous écrire.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a id="Page_152">152</a></span>
-»Que voulez-vous faire?</p>
-
-<p>»Puis-je vous être utile en quoi que ce soit?
-je suis tout à votre disposition.»</p>
-</div>
-
-<p>Je lus plusieurs fois cette lettre à Denise.</p>
-
-<p>Elle me serra la main avec le peu de force qui
-lui restait, puis elle murmura:</p>
-
-<p>—Il souffre... Cela me fait du bien de savoir
-qu’il n’avait pas reçu mes lettres. Que Dieu lui
-pardonne comme je lui pardonne le mal qu’il m’a
-fait! Il faut faire partir ma fille de suite. Je voudrais
-qu’il la vît au moins une fois.</p>
-
-<p>Je fis venir la nourrice, Denise donna un long
-et dernier baiser à sa fille, ses lèvres restèrent entr’ouvertes,
-son regard fixe, elle était morte! non
-pas en désespérée, comme elle serait morte si le
-hasard ne m’eût pas amenée à son chevet, mais
-morte en croyante, le sourire aux lèvres et de l’espérance
-plein le cœur.</p>
-
-<p>La nourrice partit à midi ou une heure.</p>
-
-<p>Lorsqu’elle vit l’enfant s’éloigner, Adèle pleura,
-elle le regardait déjà comme étant à elle; il est
-si naturel d’avoir des affections chastes quand
-on est femme et jetée sur la terre sans famille,
-comme un pauvre esquif lancé en mer sans mâture,
-qu’on cherche toujours à se créer une tendresse
-durable.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a id="Page_153">153</a></span>
-—Allons, me dit-elle en essuyant ses larmes,
-le bonheur m’échappe encore une fois; il me
-semble que si j’avais eu une tâche à remplir, je
-serais arrivée à faire quelque chose de bien.</p>
-
-<p>Le prêtre qui avait assisté Denise revint dans
-la journée, comme il l’avait promis, il pria longtemps
-près de la morte, et la garda quelques
-heures, en disant à son chevet la prière des
-morts; je ne doute pas qu’il ait obtenu sa grâce
-devant celui qui nous jugera tous!</p>
-
-<p>Quant à moi, il me semble que les exhortations
-du saint homme m’avaient rendue meilleure.</p>
-
-<p>Le surlendemain, je reçus une lettre de Rouen,
-qui me rassura tout à fait sur le compte de l’enfant
-de ma pauvre amie.</p>
-
-<p>Son arrivée avait été fêtée par la mère d’Édouard;
-elle lui trouvait déjà une ressemblance
-avec son fils, mais la joie ne fut pas de longue
-durée.</p>
-
-<p>La fièvre, le délire, s’étaient emparés du malade;
-il ne reconnut ni sa mère, ni sa femme, et il
-mourut entre leurs bras, vingt-quatre heures après
-Denise.</p>
-
-<p>La bonne femme va reporter toute sa tendresse
-sur l’enfant, elle sera riche un jour; voilà une innocente
-qui ne portera pas les fautes d’une mère
-coupable: cela est juste, mais assez rare.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a id="Page_154">154</a></span>
-La mort de Denise m’affecta beaucoup; mais
-au milieu de mes tourments, de mes préoccupations,
-j’avais peu de place à donner aux regrets,
-et puis, à force de voir naître et mourir autour de
-soi, on s’habitue à la mort, et ce qui vous paraissait
-un événement au début de la vie vous semble
-moins extraordinaire au milieu, naturel, je crois,
-lorsqu’on arrive à la fin; d’ailleurs, il y a des êtres
-pour qui la mort est une délivrance. Je trouvais
-Denise bien plus heureuse que moi, et au lieu de
-m’apitoyer sur son sort, je l’enviais.</p>
-
-<p>La misère dans laquelle je l’avais retrouvée venait
-encore justifier mes craintes pour l’avenir.</p>
-
-<p>Le jour de la première représentation de la
-revue arriva. J’avais à chanter un très-grand rondeau.
-J’avais beaucoup travaillé, le rôle était sérieux,
-je l’avais bien compris, et pour la première
-fois depuis que je jouais la comédie, je me sentis
-à mon aise.</p>
-
-<p>Le public me récompensa de mes efforts, je fus
-couverte d’applaudissements; on me fit bisser et
-je fus rappelée deux fois.</p>
-
-<p>Les bravos sont une bien douce musique.</p>
-
-<p>Mais, hélas! la gloire est incertaine et les médailles
-ont des revers. A la troisième représentation,
-je pris un demi-ton au-dessus de l’orchestre
-et je chantai faux tout le temps, mais cela n’était
-<span class="pagenum"><a id="Page_155">155</a></span>
-qu’un accident, j’avais étonné tout le monde le
-jour de la première représentation, ma place était
-faite, j’avais attendu assez longtemps.</p>
-
-<p>C’est à peu près à ce moment que je reçus les
-premières lettres que Robert m’avait écrites en
-mer.</p>
-
-<p>Elles me firent à la fois beaucoup de bien et
-beaucoup de mal.</p>
-
-<p>J’étais heureuse de voir que mon souvenir grandissait
-dans sa pensée à mesure qu’il s’éloignait
-de moi, mais ces plaintes si douces qui me venaient
-de si loin me navraient le cœur.</p>
-
-<p>J’avais éprouvé depuis quelques mois des
-émotions si poignantes et si diverses, que mes
-forces physiques, malgré l’énergie de ma constitution,
-ne purent y résister.</p>
-
-<p>Il s’opéra en moi une réaction terrible. Je tombai
-malade, si malade que je fus obligée d’interrompre
-mon service au théâtre.</p>
-
-<p>Je quittai à la dix-huitième représentation.</p>
-
-<p>M. D... vint me voir.</p>
-
-<p>Il savait que je ne voulais plus reprendre mon
-rôle.</p>
-
-<p>Il espérait me faire revenir sur cette détermination.</p>
-
-<p>Il devint un de mes meilleurs amis et fut très-bon
-pour moi pendant cette maladie.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a id="Page_156">156</a></span>
-L’affection que je lui ai témoignée a prouvé que
-je ne le confondais pas avec d’autres.</p>
-
-<p>Je me suis toujours très-effrayée des liaisons
-entre les auteurs et les actrices.</p>
-
-<p>Il y a dans la vie de théâtre beaucoup d’écrivains
-consciencieux qui ne voient que les grands
-côtés de l’art, il y en a aussi malheureusement
-quelques-uns qui abusent de leur intelligence
-pour satisfaire les plus mauvais penchants.</p>
-
-<p>Combien de jeunes gens, à l’esprit faux, se
-croient de grands hommes parce qu’ils tiennent
-une plume, et envient jusqu’à la haine ceux qu’ils
-ne peuvent atteindre! C’est un mélange de sentiments
-faux et injustes, révoltants.</p>
-
-<p>Quelques-uns ont des mots particuliers; on
-dirait qu’ils parlent une langue à part.</p>
-
-<p>Ainsi, pour exprimer qu’ils sont satisfaits d’eux-mêmes,
-ils disent:</p>
-
-<p>«<i>Suis-je assez à la prestance! hein? Enfonce-t-on
-les fils de famille! Les hommes du monde sont
-des daims! Il n’y a que nous qui soyons sur la
-ligne.</i>»</p>
-
-<p>Ils s’acharnent après les actrices, ils ne les quittent
-pas plus que leur ombre.</p>
-
-<p>Leur grand moyen de séduction consiste à dire
-aux femmes de théâtre qu’elles seules sont les
-<i>véritables grandes dames</i>.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a id="Page_157">157</a></span>
-Ils vous font toutes sortes de misères. On les
-reçoit souvent parce qu’on ne peut pas faire autrement.</p>
-
-<p>Ils ne veulent pas de femmes dans une position
-modeste.</p>
-
-<p>C’est indigne d’eux; il leur faut les plus élégantes,
-les plus prodigues.</p>
-
-<p>Cela leur coûte si peu, et ils sont si complaisants;
-mais si l’actrice, presque toujours courtisane,
-ne jette pas sous leurs pieds son manteau
-doré de luxe et de honte, si elle ne quitte pas tout
-pour les accompagner à l’estaminet, les regarder
-fumer leur pipe, ils méditent une vengeance.</p>
-
-<p>Ils s’emparent d’elle, attendent derrière un rideau
-que le grand seigneur qu’elle trompe pour
-eux soit parti.</p>
-
-<p>Ils prennent sa place, boivent dans son verre le
-vin qu’il a laissé et payé.</p>
-
-<p>Quand ils sont ivres, ils insultent l’amphitryon.</p>
-
-<p>Cette vie dure quelques mois sans qu’il leur en
-coûte même une bonne parole.</p>
-
-<p>Ce n’est pas tout, il faut tirer parti de ce temps
-perdu à rire, à boire.</p>
-
-<p>On écrit un pamphlet, une pièce de vers, un
-feuilleton, un drame où l’on fait du puritanisme.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a id="Page_158">158</a></span>
-Pour connaître les femmes, il faut vivre avec
-elles, diront-ils. Cela est un faux et mauvais prétexte.</p>
-
-<p>Des hommes d’infiniment d’esprit les jugent et
-les condamnent sans avoir vécu du produit de
-leur honteuse existence.</p>
-
-<p>Quand le moraliste est un complice qui me
-frappe, sûr de l’impunité, et qu’il n’a même pas
-pour excuse le semblant d’une conversion, cela
-me révolte.</p>
-
-<p>Je connais un de ces hommes qui vivait aux
-dépens de ces femmes qu’il accable aujourd’hui;
-c’est le plus implacable.</p>
-
-<p>Je me rends justice.</p>
-
-<p>Je baisse le front jusqu’à terre devant une
-honnête femme; je ne répondrais pas aux réprimandes
-d’un homme juste, quelque sévères
-qu’elles fussent, je lui confesserais ma vie tout
-entière.</p>
-
-<p>Je lui avouerais que j’ai fait le malheur de ceux
-qui m’entouraient, que je suis une affreuse créature,
-que moi et mes pareilles, nous devons être
-la terreur des honnêtes gens; mais quand un de
-ceux qui aident si souvent à la première chute
-m’insultera pour recevoir le soir chez une autre le
-prix de ce qu’il vient de dire de moi, je le regarderai
-en face, je lui rirai au nez en lui disant:</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a id="Page_159">159</a></span>
-—Je vous pardonne parce qu’il faut que vous
-viviez. Combien vous a-t-on donné? Je comprends
-tous les marchés infâmes. Voyons: soyez franc et
-ne me dites pas que vous voulez redresser un
-monde que vous minez à sa base.</p>
-
-<p>Ces types sont de rares exceptions, mais ils
-existent.</p>
-
-<p>D... était un honnête homme plein de mépris
-pour cette littérature, et ce n’est pas lui qui songera
-jamais à faire du théâtre un tréteau pour
-une basse vengeance.</p>
-
-<hr class="chap" />
-
-<h2><span class="pagenum"><a id="Page_160">160</a></span>
-LIII<br />
-PRESSENTIMENTS.</h2>
-
-<p>Ma maladie m’avait rendu toutes mes tristesses,
-tous mes découragements, toutes mes amertumes.</p>
-
-<p>Les jours succédaient aux jours, et je ne recevais
-plus de nouvelles de Robert.</p>
-
-<p>Je commençais à concevoir de sérieuses inquiétudes,
-lorsque je reçus à la fois plusieurs lettres
-qui, tout en me donnant des détails tristes, me
-rassuraient au moins sur sa vie.</p>
-
-<hr class="let" />
-
-<div class="blockquote">
-<p class="dater"><span class="pagenum"><a id="Page_161">161</a></span>
-«18 août 1852.</p>
-
-<p>»Je ne sais, ma chère Céleste, si nous nous
-reverrons jamais!</p>
-
-<p>»Telle est la vie; elle est pleine de courtes joies
-et de longues douleurs, de liaisons commencées
-et rompues.</p>
-
-<p>»Par une étrange fatalité, ces liaisons ne sont
-jamais faites à l’heure où elles pourraient être
-durables.</p>
-
-<p>»On découvre le cœur que l’on cherchait la
-veille du jour où ce cœur va cesser de battre.</p>
-
-<p>»Mille choses, mille accidents séparent les âmes
-qui s’aiment pendant la vie; puis vient cette séparation
-de la mort qui renverse tous nos projets...</p>
-
-<p>»Allons, mon cœur, cesse de te plaindre et ne
-te laisse pas abattre par les douleurs du souvenir,
-par les espérances trompées.</p>
-
-<p>»Si tes douleurs sont aussi grandes que ton
-amour, que ton courage aussi soit à la hauteur de
-tes douleurs.</p>
-
-<p>»Tu es à l’autre bout du monde, et tes cris
-<span class="pagenum"><a id="Page_162">162</a></span>
-n’arriveront jamais pour déchirer le cœur qui te
-fait tant souffrir.</p>
-
-<p>»Et quand même ils y arriveraient, que rencontreraient-ils
-comme écho?</p>
-
-<p>»Peut-être des cris de joie et de fête.</p>
-
-<p>»Souffre donc sans te plaindre et que tes seules
-paroles soient des paroles de pardon et de tendresse.</p>
-
-<p>»Cet amour n’est-il pas plus beau, plus pur dans
-ce pays, loin de ces joies, de ces rires, de ces orgies
-qui pouvaient le souiller et l’humilier par
-leur contact, loin de ce Paris, loin de ce monde
-où le dévouement est une sottise, la tendresse
-une folie, la fidélité un ridicule.»</p>
-
-<hr class="let" />
-
-<p class="dater">«19 août 1852.</p>
-
-<p>»Je suis si souffrant, que le découragement
-s’empare de mon âme.</p>
-
-<p>»Le bateau qui a dû partir d’Angleterre quinze
-jours après nous n’arrive pas.</p>
-
-<p>»Je ne puis partir pour les mines dans l’état où
-<span class="pagenum"><a id="Page_163">163</a></span>
-je suis, et d’un autre côté, je voudrais voir arriver
-ce bâtiment par lequel j’espère recevoir quelques
-nouvelles de France.</p>
-
-<p>»J’ai écrit à mes parents la position dans laquelle
-je me trouve, et puis j’attends aussi M. L...,
-ce jeune homme dont je vous ai parlé dans mes
-premières lettres.</p>
-
-<p>»Mes nuits sont atroces, toujours des rêves, des
-cauchemars, où votre image est mêlée.</p>
-
-<p>»On dirait qu’elle s’assied à mon chevet, et
-qu’elle prend plaisir à me déchirer le cœur.</p>
-
-<p>»Je me lève, et quoique bien faible, je reprends
-la plume pour vous écrire.</p>
-
-<p>»Les mots me manquent pour rendre ma pensée,
-et pourtant mon cœur aurait tant de choses à
-vous dire, je voudrais tant vous voir, causer longtemps
-avec vous.</p>
-
-<p>»Je sais que mes plaintes vous importunent et
-qu’elles ne réveilleront pas un amour éteint dans
-votre cœur; mais j’aime à me nourrir de mes angoisses.</p>
-
-<p>»Je voudrais pouvoir vous en exprimer toute
-la violence.</p>
-
-<p>»Oh! si j’étais aimé! je trouverais, pour vous
-parler, un langage digne du ciel.</p>
-
-<p>»Les mots me manquent parce que votre âme
-ne peut comprendre mon âme.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a id="Page_164">164</a></span>
-»Je n’en puis plus.</p>
-
-<p>»La souffrance physique brise mon moral; je
-suis si seul, je n’ose pas même demander un médecin,
-je ne pourrais pas le payer.</p>
-
-<p>»Et ce vaisseau qui doit amener L..., et les
-lettres qui n’arrivent pas!</p>
-
-<p>»Il est si doux, quand on souffre, d’avoir un
-ami.</p>
-
-<p>»Il m’a témoigné de l’affection, sa présence
-serait pour moi une grande consolation.</p>
-
-<p>»Pourvu que vous soyez heureuse!»</p>
-
-<hr class="let" />
-
-<p class="dater">«26 août 1852.</p>
-
-<p>»Point de nouvelles! point de navire!</p>
-
-<p>»Je croyais vous annoncer par cette lettre mon
-départ pour les mines, mais je ne puis quitter
-Sidney sans avoir reçu quelques nouvelles de
-France.</p>
-
-<p>»Céleste, Céleste, je mérite au moins un souvenir
-de vous, et si mon nom vient quelquefois
-<span class="pagenum"><a id="Page_165">165</a></span>
-se mêler à vos joies et à vos plaisirs, tâchez au
-moins de conserver pour lui un respect que vous
-lui devez.</p>
-
-<p>»J’attendrai encore quelques jours, jusqu’à la
-fin de la semaine, et si ce navire que j’attends
-n’arrive pas, je me mettrai en route pour les
-mines.»</p>
-
-<hr class="let" />
-
-<p class="dater">«Sidney, lundi, 20 septembre 1852.</p>
-
-<p>»Je monte à cheval dans une heure.</p>
-
-<p>»J’ai employé mes dernières ressources; après
-avoir vendu tout ce que j’avais pour acheter un
-cheval, je pars pour les mines.</p>
-
-<p>»Je vais dans l’intérieur des terres, à deux
-cents lieues d’ici.</p>
-
-<p>»Il me faut de onze à quinze jours pour arriver.</p>
-
-<p>»J’ai un pressentiment que je n’en reviendrai
-pas.</p>
-
-<p>»Outre la fatigue du voyage, c’est un métier si
-<span class="pagenum"><a id="Page_166">166</a></span>
-dur, que je ne crois pas pouvoir y résister, et si
-j’y résistais, il y a trop de chances contre moi
-pour y réussir.</p>
-
-<p>»Je ne veux pas me mettre en route, Céleste,
-sans t’adresser mes derniers adieux, toi qui as
-été le seul amour de ma vie et dont le souvenir
-et la pensée ne me quitteront qu’avec la vie.</p>
-
-<p>»On dirait que mon amour pour toi s’est augmenté
-en raison du mal que tu m’as fait.</p>
-
-<p>»Je t’aime aujourd’hui comme je t’ai toujours
-aimée.</p>
-
-<p>»Plains-moi, car je souffre bien, et respecte
-un souvenir qui est le seul beau que tu puisses
-conserver.</p>
-
-<p>»Je devrais te haïr et je t’adore.</p>
-
-<p>»Adieu, idole de ma vie! Je t’envoie ce dernier
-souvenir comme si je ne devais jamais te revoir.
-Pourquoi le désirer?</p>
-
-<p>»Qu’aurais-tu à me donner maintenant?</p>
-
-<p>»Quand j’avais tout ce qui aurait pu te rendre
-fière de mon amour, tu l’as dédaigné.</p>
-
-<p>»Aujourd’hui je suis ruiné, mes cheveux blanchissent,
-mon cœur est brisé, l’avenir est donc
-fini.</p>
-
-<p>»Adieu, adieu, je t’aime! adieu, je te pardonne.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a id="Page_167">167</a></span>
-»Je jette cette lettre à la poste, en m’en allant
-à Sidney.</p>
-
-<p>»Adieu, n’oublie pas qu’à l’extrémité du
-monde, il y a un cœur qui ne bat que pour toi.
-Adieu!</p>
-
-<p class="signature">»ROBERT.»</p>
-</div>
-
-<hr class="let" />
-
-<p>J’écrivais souvent à Robert, mais combien mes
-lettres étaient loin d’égaler la brûlante éloquence
-des siennes.</p>
-
-<p>Elles ne ressemblaient en rien à celles que je
-lui avais adressées autrefois dans le Berry; les
-premières étaient ardentes, passionnées, les secondes
-étaient froides et décolorées.</p>
-
-<p>Etait-ce une marque d’indifférence? tout le
-monde l’aurait cru, lui-même peut-être m’en
-accusait; mais le cœur des femmes est une
-énigme, et tout le monde se serait trompé.</p>
-
-<p>Seulement mon âme était trop troublée, trop
-profondément malade pour se répandre au dehors.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a id="Page_168">168</a></span>
-Robert en face de sa douleur et des magnificences
-de la nature, les yeux fixés sur l’Océan,
-m’écrivait des lettres admirables de poésie et de
-tendresse! et moi, perdue au milieu de mille
-tracasseries, livrée à mille impressions qui torturaient
-ma vie, je me repliais sur moi-même, et
-je n’avais de force que pour une muette
-douleur.</p>
-
-<p>D’ailleurs, je ne savais pas où était Robert.</p>
-
-<p>Je me demandais si mes lettres pourraient jamais
-lui parvenir.</p>
-
-<p>C’est sans doute une infirmité de ma nature,
-mais cette incertitude glaçait ma pensée.</p>
-
-<p>Le temps, qui est le maître de tout, avait dissipé
-mon mal mieux que l’art des médecins.</p>
-
-<p>Comme toujours aussi, ma convalescence physique
-avait amené une sorte de convalescence
-morale.</p>
-
-<p>Je reprenais un peu de confiance et de courage.</p>
-
-<p>Les blessures que Robert m’avait faites se cicatrisaient
-peu à peu.</p>
-
-<p>S’il n’eût pas été si malheureux, cela eût été
-plus long, peut-être cela aurait-il duré toute ma
-vie, mais il devait tant souffrir que, lorsqu’une
-des mauvaises pensées qui m’avaient rendue pendant
-deux ans complice de sa ruine venait
-<span class="pagenum"><a id="Page_169">169</a></span>
-traverser mon esprit, je la chassais, et malgré moi,
-je sentais revenir pour lui une tendresse que la
-vengeance avait mal étouffée.</p>
-
-<p>Les femmes qui, comme moi, ont violé les lois
-de la pudeur, sont forcées de rougir de leurs pensées
-comme de leurs actions.</p>
-
-<p>L’image de Robert n’était pas la seule qui vînt
-s’offrir à mon esprit.</p>
-
-<p>J’avais écrit plusieurs lettres à Richard, et ces
-lettres étaient restées sans réponses.</p>
-
-<p>J’étais bien sûre pourtant qu’il ne m’oubliait
-pas; mais il était dans la nature de cette âme
-douce et tendre de se nourrir de sa mélancolie
-dans la solitude.</p>
-
-<p>Pendant son voyage en Californie, il était resté
-deux ans sans m’écrire.</p>
-
-<p>Je n’avais pas le droit d’imposer mon souvenir
-à cette âme souffrante.</p>
-
-<p>Il vivait dans mon cœur, tombe bien indigne de
-lui. Pauvre Richard!</p>
-
-<p>Si je ne lui ai pas donné tout l’amour qu’il
-méritait, s’il doit désormais rester étranger à ma
-vie, je lui garderai une grande place dans ma reconnaissance.</p>
-
-<p>Je n’ai jamais souffert par lui.</p>
-
-<p>J’ai souvent maudit l’amour que j’avais pour
-Robert, amour qui nous perdait tous deux, car, à
-<span class="pagenum"><a id="Page_170">170</a></span>
-force de me faire souffrir des inégalités de son
-caractère, il avait tué, étouffé ma passion, ma
-confiance, mon cœur s’était flétri, endurci, à force
-d’humiliations; me croyant sans cesse attaquée,
-j’étais toujours en révolte.</p>
-
-<p>J’aimais Richard comme un frère, j’aurais
-voulu pouvoir lui rendre service au prix de mon
-sang.</p>
-
-<p>Enfin, son souvenir était le parfum de ma vie,
-comme la nuit passée chez Robert avec une rivale
-en avait été l’enfer.</p>
-
-<p>Il continuait de s’opérer en moi une grande
-transformation, mais rien n’était plus variable que
-mon humeur.</p>
-
-<p>Parfois il me prenait des envies d’aller vivre
-dans un coin, seule, comme une bête sauvage.</p>
-
-<p>Pauvre folle! n’avais-je pas ma chaîne à
-porter?</p>
-
-<p>Il me fallait simuler la gaieté quand je mourais
-d’envie de pleurer, vendre les sourires que je
-n’avais plus.</p>
-
-<p>Il me fallait répondre à toutes ces femmes qui
-me demandaient:</p>
-
-<p>—Eh bien! où en sont vos procès?</p>
-
-<p>—Ils vont à merveille, je suis sûre de les gagner
-tous.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a id="Page_171">171</a></span>
-Quand, au fond de l’âme, j’étais dévorée d’inquiétude,
-obligée de subir des amis importuns
-qui pouvaient me protéger ou me conseiller, entendre
-des déclarations absurdes.</p>
-
-<p>Lorsqu’une femme est passable, on s’impose
-à elle, on ne lui donne rien, on ne lui laisse
-que la latitude de tomber un peu plus bas.</p>
-
-<p>Il faut alors être rusée et devenir un profond
-diplomate, pour résister à toutes ces prétentions
-sans heurter ceux qui les ont.</p>
-
-<p>Le plus acharné de mes ennemis était un amoureux
-éconduit.</p>
-
-<p>Parfois, je formais le projet d’aller à l’étranger.</p>
-
-<p>Ne pouvant m’échapper à moi-même, je voulais
-au moins échapper au pays où j’avais gaspillé
-mon existence.</p>
-
-<p>Je retrouve la trace de ces préoccupations dans
-une de mes lettres à Robert.</p>
-
-<p>Je trouve aussi la trace des mouvements de colère
-que le souvenir du passé me donnait quelquefois
-contre lui.</p>
-
-<div class="blockquote">
-<p>«Il est neuf heures du soir.</p>
-
-<p>»Je suis près du feu, dans ce cabinet de toilette
-où cette femme était le jour où j’ai tant
-<span class="pagenum"><a id="Page_172">172</a></span>
-pleuré, sur ce lit qui aujourd’hui me fait l’effet
-d’une tombe.</p>
-
-<p>»Depuis ce jour-là, je t’ai revu à mes pieds, tu
-l’as quittée pour moi; mais, depuis, je n’ai jamais
-été heureuse, le souvenir de quelques heures a
-tué toute ma vie avec toi.</p>
-
-<p>»Et quand je pense à ta faiblesse pour cette
-femme, à la manière dont tu me laissas partir,
-mon cœur bat, ma tête brûle.</p>
-
-<p>»Je ris et je suis heureuse de ta <i>misère</i>.</p>
-
-<p>»Ah! j’ai tant souffert! et cette cicatrice qui
-vous a fait rire tous deux de moi me fait si souvent
-mal!</p>
-
-<p>»Je n’ai pourtant pas le cœur haineux, mais je
-déteste cette créature à qui j’ai demandé miséricorde
-et à qui le bruit de cette scène a fait une
-auréole.</p>
-
-<p>»Je ne vivrai probablement pas assez pour voir
-leur misère, à ces belles railleuses; mais si je survis
-à toutes mes peines, l’avenir qui les attend me
-vengera.</p>
-
-<p>»Dès que mes procès seront terminés, je vais
-faire un grand voyage, je quitterai ce pays, j’irai
-à l’étranger.</p>
-
-<p>»Je n’ai pas voulu faire d’engagement pour ici,
-ni pour Londres.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a id="Page_173">173</a></span>
-»Londres, c’est trop près.</p>
-
-<p>»Une fois tout terminé, je partirai.</p>
-
-<p>»Aller près de toi, c’est impossible, ce serait
-rejoindre nos misères.</p>
-
-<p>»Tu ne feras rien dans ce pays que des années
-d’exil.</p>
-
-<p>»Je ne serai plus là quand tu reviendras;
-morte ou partie, mon âme sera près de toi pour te
-dire:</p>
-
-<p>»—Courage; tu dois espérer, tu es jeune encore,
-tu as des frères et des sœurs millionnaires;
-ils ne peuvent t’abandonner, ils ont voulu te faire
-subir une épreuve; ils ne la croyaient pas si rude;
-ils ont des cœurs pleins de noblesse, ils t’ouvriront
-les bras.</p>
-
-<p>»Pour toi, il y a encore une étoile à l’horizon,
-ne la quitte plus des yeux; ton âme était pleine
-de piété, fais remonter tes pensées à Dieu.</p>
-
-<p>»Pour moi, tout est nuit; j’ai le pressentiment
-que tu ne m’aimes plus, que la misère a arraché
-de ton cœur un amour qui n’était pas fait pour
-moi; une autre m’a peut-être remplacée; si elle
-te rend heureux, tant mieux.»</p>
-</div>
-
-<p>Mes lettres, du reste, n’étaient pas toujours
-amères.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a id="Page_174">174</a></span>
-Il y en avait de bonnes et tendres, je lui
-disais:</p>
-
-<div class="blockquote">
-<p>«Si tous ces maudits procès étaient finis, je
-quitterais un monde qui me dégoûte, que je
-méprise, parce que c’est le pire de tous les
-mondes.</p>
-
-<p>»Il s’enorgueillit de ses ridicules, c’est le vice
-sans besoin, sans passion, sans excuse.</p>
-
-<p>»L’impudence, la dépravation président à tout
-ce qu’il appelle ses fêtes, ses plaisirs.</p>
-
-<p>»On rougit de soi-même, quand le besoin vous
-rive à ses côtés.</p>
-
-<p>»Si vous m’en trouviez encore digne, j’irais
-vous rejoindre aux antipodes.</p>
-
-<p>»Vous serez vieux, dites-vous; eh bien, tant
-mieux, je ne vous en aimerai pas moins.</p>
-
-<p>»Vous serez tout à moi; nous irons nous enfermer
-dans un coin du monde.</p>
-
-<p>»Personne ne se souviendra de notre jeunesse,
-nous l’oublierons nous-mêmes.</p>
-
-<p>»Je viens d’être bien malade, j’ai eu peur de
-mourir, uniquement à cause de vous; je craignais
-de ne plus vous revoir.</p>
-
-<p>»A vous ma vie! Puisse-t-elle être assez longue
-pour racheter le passé.»</p>
-</div>
-
-<p><span class="pagenum"><a id="Page_175">175</a></span>
-En attendant, la route théâtrale que je suivais
-était si aride, que j’avais souvent envie de m’arrêter.</p>
-
-<p>Je crois que, sans Page, j’aurais abandonné le
-théâtre.</p>
-
-<p>Malheureusement, elle tomba subitement malade
-et quitta les Variétés.</p>
-
-<p>Ma seule amie partie, l’ennui me prit plus fort
-que jamais.</p>
-
-<p>Je cherchais une distraction dans mes ennuis
-mêmes; à force de répondre aux attaques dirigées
-contre moi par mes adversaires, de faire des notes
-sur ma vie, notes indispensables à mes procès, je
-finis par prendre goût à ce griffonnage.</p>
-
-<p>Je me défendais mieux en écrivant qu’en parlant.
-J’apportais, en présence des injustices dont
-j’étais victime, une ardeur fébrile qui gagnait
-ceux qui s’intéressaient à moi.</p>
-
-<p>Un moment pourtant, je crus encore une fois
-tout perdu; la ruse, le croirait-on, était du côté
-des hommes; rien ne les arrêtait, et je cherchais
-souvent dans ma pensée s’il n’y avait pas une
-cause mystérieuse à cette guerre acharnée, déloyale.</p>
-
-<p>La haine semblait égarer la raison de ceux qui
-me poursuivaient.</p>
-
-<p>J’ai dit qu’en mon absence, on était entré chez
-<span class="pagenum"><a id="Page_176">176</a></span>
-moi, qu’on avait ouvert mes meubles, compulsé
-mes papiers, mes lettres les plus intimes et pris
-tout ce qui semblait devoir être des armes contre
-moi.</p>
-
-<p>Je déposai de nouvelles plaintes au parquet,
-mais la justice a tellement à faire qu’un instant je
-crus qu’elle s’arrêterait à moi.</p>
-
-<p>J’étais sur le point de renoncer à tout, lorsque
-des attaques injurieuses dirigées contre Robert me
-rendirent toute mon énergie.</p>
-
-<p>Il ne s’agissait que de mon argent; pour lui, il
-s’agissait de l’honneur.</p>
-
-<p>On l’accusait d’avoir fait des actes frauduleux.</p>
-
-<p>On disait que, prévoyant sa ruine, il m’avait
-prise pour son prête-nom.</p>
-
-<p>Les procès recommencèrent, pendant trois
-mois les journaux ne s’occupèrent que de cette affaire
-et soudèrent ainsi publiquement au mien un
-nom honorable, et qui ne pouvait être déclassé
-parce qu’il s’était ruiné, et puis Robert était exilé
-et si malheureux qu’il avait déjà expié une partie
-de ses torts.</p>
-
-<p>Je ne pouvais l’entendre insulter et je tâchais
-de me faire éloquente pour le défendre.</p>
-
-<p>Je dois dire que si un ami, un parent l’avait secouru
-de quelque mille francs à cette époque,
-tout cela se serait arrangé sans mon intervention,
-<span class="pagenum"><a id="Page_177">177</a></span>
-et mon nom ne se serait pas trouvé à chaque instant
-uni au sien pour le flétrir.</p>
-
-<p>Quelques lettres écrites par moi à Robert et saisies
-chez moi, avec des papiers qu’il m’avait laissés
-en partant, figurèrent aux procès; elles furent
-imprimées dans le <i>Droit</i>, et on me les contesta.</p>
-
-<p>Elles étaient trop jolies, disait-on, pour émaner
-de mon cerveau; on me les avait dictées, faites,
-que sais-je?</p>
-
-<p>J’éprouvai de la peine à me voir discuter jusqu’à
-mes pensées; mais au lieu d’affaiblir mon
-courage, cela me rendit plus ardente, plus réfléchie.</p>
-
-<p>Je commençai à comprendre que la vie laborieuse
-vous aidait à tout supporter; les tourments
-même deviennent un intérêt de tous les instants.</p>
-
-<p>Je ne dormais plus, je mangeais à peine, mais
-j’avais un but: prouver que ce je possédais était
-à moi, que Robert avait pu être léger, mais qu’il
-était incapable d’une fourberie, d’avoir eu même
-la pensée des odieux calculs dont on l’accusait, et
-enfin défendre une petite fortune qui devait assurer
-mon avenir et me donner les moyens d’élever
-honorablement l’enfant que Dieu semblait m’avoir
-envoyé.</p>
-
-<p>J’ai dit que, dans toutes les phases heureuses
-<span class="pagenum"><a id="Page_178">178</a></span>
-ou malheureuses de mon existence, j’avais l’habitude
-d’écrire mes impressions.</p>
-
-<p>Un ami m’avait engagé à reprendre toute ma
-vie passée, à faire une confession qui pourrait
-éclairer mes juges.</p>
-
-<p>J’écrivis donc ma vie entière, espérant rendre
-ma défense plus facile.</p>
-
-<p>Quelques années plus tôt, je n’aurais pas compris
-ce que l’on me demandait; quelques années
-plus tard, il n’aurait plus été temps.</p>
-
-<p>Mais au moment de cette fermentation de mon
-esprit, je mesurai du regard les difficultés sans
-pâlir.</p>
-
-<p>Etudier le jour, écrire la nuit, rien ne m’arrêtait.</p>
-
-<p>Je me suis mise à ce travail et j’y ai trouvé un
-intérêt qui m’a surprise et enchantée.</p>
-
-<p>En repassant ma vie, j’étais étonnée de voir les
-amertumes s’en adoucir.</p>
-
-<p>Je découvrais en moi deux ressources dont je ne
-m’étais pas doutée, et je compris qu’il pouvait y
-avoir, en dehors des mouvements d’une existence
-agitée, de la joie et du bonheur.</p>
-
-<p>J’avais comme un pressentiment que le dénoûment
-de ma vie se préparait.</p>
-
-<p>Non-seulement mes souvenirs me rappelaient
-le passé, mais un hasard heureux semblait
-<span class="pagenum"><a id="Page_179">179</a></span>
-évoquer autour de moi les personnes pour qui j’avais
-gardé de l’affection.</p>
-
-<p>Un jour, ma femme de chambre m’annonça
-qu’il y avait dans le salon un militaire qui voulait
-me parler.</p>
-
-<p>—Je lui ai demandé son nom, me dit-elle.</p>
-
-<p>Mais il m’a répondu:</p>
-
-<p>—Votre maîtresse doit l’avoir oublié.</p>
-
-<p>Piquée par la curiosité, j’allai au-devant du
-mystérieux visiteur.</p>
-
-<p>Jugez de ma surprise; c’était Deligny! Deligny
-qu’on m’avait dit mort! Deligny bien portant
-et en costume d’officier! Je fis trois fois le tour
-de sa personne avant de lui dire un mot.</p>
-
-<p>—Ah çà! dit-il, est-ce que vous ne me reconnaissez
-pas? Faut-il que je vous donne ma carte?</p>
-
-<p>—Si, je vous reconnais bien, mais je ne suis
-pas fâchée de vous entendre causer un peu. On
-m’avait dit que vous étiez mort.</p>
-
-<p>—Moi! dit-il en riant, je vous aurais envoyé
-un billet de faire part; mais, Dieu merci, je me
-porte bien, je suis à Paris depuis deux jours,
-c’est le temps qu’il m’a fallu pour vous déterrer.
-Voulez-vous me permettre de vous embrasser?</p>
-
-<p>—De grand cœur.</p>
-
-<p>—Hein! me dit-il, en se posant sur la hanche,
-<span class="pagenum"><a id="Page_180">180</a></span>
-je suis changé. Oh! c’est qu’il fait chaud là-bas,
-et j’ai mangé pas mal de vache enragée. C’est
-égal, c’est fait et je n’en suis pas fâché! Je suis
-caserné à l’Ecole militaire. Je suis en petite tenue,
-aujourd’hui, ajouta-t-il en faisant un tour sur lui-même;
-il y a la grande tenue qui est très-belle,
-je la mettrai la première fois que je viendrai vous
-voir, si vous le permettez.</p>
-
-<p>—Mais certainement, mon bon Deligny, tant
-que cela vous fera plaisir; vous avez l’air si joyeux
-que je n’ai pas besoin de demander si vous êtes
-heureux. Êtes-vous toujours querelleur?</p>
-
-<p>—Il n’y a rien de changé, me dit-il, en me
-prenant les mains, et mon affection pour vous
-moins que tout le reste.</p>
-
-<p>Comme je riais d’un air incrédule, il reprit:</p>
-
-<p>—Il n’y a pas grand mérite à ne pas changer
-d’amour dans ce pays-là, où les femmes ressemblent
-à de la réglisse noire, et quand on leur parle
-de trop près, on a toutes les chances possibles
-pour qu’un Bédouin de mari vous envoie une
-balle dans la tête en guise de réponse; et puis ce
-n’est pas là le motif, mais je n’aimerai jamais une
-autre femme que vous.</p>
-
-<p>Je me mis à rire. Il reprit:</p>
-
-<p>—Je m’entends, il y a amour et amour.
-<span class="pagenum"><a id="Page_181">181</a></span>
-Quelquefois on se moque de moi au quartier, mais je
-leur réponds que je ne suis pas le seul. On ne dit
-plus rien, parce qu’on sait bien que je n’entends
-pas la plaisanterie sur votre compte. Et vous, êtes-vous
-heureuse, Céleste?</p>
-
-<p>—Oui, mon ami, très-heureuse de vous
-voir.</p>
-
-<p>—Vrai, me dit-il, en m’embrassant les mains,
-eh bien, tant mieux! Je n’osais pas venir, car je
-sais que vous êtes actrice, que vous avez une
-cour nombreuse, que vous avez des voitures, des
-chevaux. A propos, je voudrais bien vous voir
-jouer. Ah! vous ne savez pas, ce pauvre Médème
-est mort, il a été tué en duel. Tout le monde a
-cru que c’était moi.</p>
-
-<p>—C’est pour cela qu’on était venu me le dire.
-Pauvre garçon, il était si doux.</p>
-
-<p>—Ah! bah! il ne faut pas y penser. Cela peut
-arriver à tout le monde; il vaut mieux finir
-comme cela qu’entre les mains des médecins.
-Mais il se fait tard, et je dîne en ville, il faut que
-je vous quitte. Au revoir, ma bonne Céleste, nous
-dînerons ensemble un de ces jours; je vous présenterai
-de mes amis, de bons enfants. Ils vous
-connaissent, j’ai assez parlé de vous là-bas.
-Adieu, à bientôt!</p>
-
-<p>Je le regardai partir. Je ne puis vous dire le
-<span class="pagenum"><a id="Page_182">182</a></span>
-plaisir que j’éprouvais à lui voir l’air si heureux.</p>
-
-<p>Je ressentis une véritable joie, ce qui ne m’était
-pas arrivé depuis longtemps.</p>
-
-<p>J’avais aussi l’espérance qu’on avait envoyé
-quelques secours à mon pauvre Robert; mes illusions
-à ce sujet ne devaient pas être de longue
-durée.</p>
-
-<p>Au moment où Deligny sortait, on me remit un
-paquet de lettres venant d’Australie.</p>
-
-<p>Je brisai le cachet avec un pressentiment douloureux,
-j’étais sûre que leur lecture devait m’affliger.</p>
-
-<hr class="chap" />
-
-<h2><span class="pagenum"><a id="Page_183">183</a></span>
-LIV<br />
-LES MINES D’AUSTRALIE.<br />
-Journal d’un mineur.</h2>
-
-<div class="blockquote">
-<p>Je suis parti de Sydney à huit heures du matin
-avec un Français, M. Malfil..., qui, comme moi,
-se rend aux mines.</p>
-
-<p>La route jusqu’à Paramatta est charmante.</p>
-
-<p>Je n’ai de chance en rien. Mon cheval commence
-à se blesser sur la croupe et aux reins.</p>
-
-<p>Déjeuner à Paramatta dans une auberge remplie
-d’indigènes ivres.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a id="Page_184">184</a></span>
-Nous nous remettons en route et nous arrivons
-au bac de Peurith, après avoir fait dix milles.</p>
-
-<p>Nous traversons une rivière.</p>
-
-<p>Le paysage change de nature et devient plus
-abrupte.</p>
-
-<p>La route monte et côtoie des ravins d’une profondeur
-immense.</p>
-
-<p>Nous entrons dans une forêt d’arbres gigantesques,
-comme je n’en ai jamais vus en Europe.</p>
-
-<p>Par moment l’œil plonge dans des gorges à perte
-de vue, et à mesure que nous nous élevons, nous
-découvrons en nous retournant les plaines et les
-prairies que nous avons parcourues.</p>
-
-<p>Toutes les fois que mon imagination s’exalte,
-mon cœur et mes pensées se reportent vers Céleste.</p>
-
-<p>J’ai cueilli une petite branche d’une délicieuse
-bruyère sur le bord du chemin, me promettant de
-la lui envoyer dans ma première lettre.</p>
-
-<p>A six heures du soir, nous avons été pris par la
-pluie et par la nuit.</p>
-
-<p>Plus on s’éloigne de Sydney, plus les chemins
-sont mauvais; enfin, moitié à pied, moitié à cheval,
-nous sommes arrivés à sept heures du soir à
-<span lang="en" xml:lang="en">Blue</span>.</p>
-
-<p>Mon pauvre cheval est complétement abîmé sur
-le dos.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a id="Page_185">185</a></span>
-Cependant, grâce à un bon feu pour moi, une
-bonne paille pour mon cheval, nous pourrons,
-j’espère, recommencer demain.</p>
-
-<p>Sur les quatre heures et demie, nous avons
-rencontré un break à quatre chevaux revenant de
-<span lang="en" xml:lang="en">Bathurst</span>.</p>
-
-<p>La voiture était escortée.</p>
-
-<p>C’est celle qui rapporte l’or.</p>
-
-<p>Nous nous croisons aussi avec quelques <span lang="en" xml:lang="en">diggers</span>
-(mineurs) qui reviennent à cheval, et nous en
-trouvons un assez grand nombre campés au milieu
-des bouches avec des feux immenses autour
-de leurs voitures et de leurs chevaux.</p>
-
-<p>Ces campements sont très-originaux, et surtout
-la nuit, ils font l’effet le plus singulier.</p>
-
-<p>On dirait des camps de voleurs au milieu de ces
-bois immenses.</p>
-
-<p>J’ai assisté à un spectacle si étrange, si nouveau
-pour moi, que je vais essayer de le décrire.</p>
-
-<p>La nuit était belle.</p>
-
-<p>Dans un ravin solitaire, sur les bords d’un petit
-creech, cinq mineurs étaient réunis.</p>
-
-<p>La lune se promenait radieuse dans le ciel, et
-ses brillants rayons, passant à travers les branches
-de ces gigantesques pins, venaient se mêler à la
-rouge lueur d’un feu autour duquel ces cinq associés
-étaient groupés.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a id="Page_186">186</a></span>
-Ils venaient de prendre le thé.</p>
-
-<p>Les figures et les accoutrements de ces individus
-étaient des plus extraordinaires; jamais Schiller
-n’a rêvé pour ses brigands des visages plus basanés,
-des barbes et des cheveux plus touffus et
-plus incultes.</p>
-
-<p>Jamais le crayon du fantaisiste Callot n’a trouvé
-des haillons plus souillés, des chaussures plus sordides.</p>
-
-<p>Chaque individu était un arsenal complet: pistolets,
-revolvers, couteaux, poignards, rien ne
-manquait à leurs ceintures; ainsi affublés, ils auraient
-été les types les plus grotesques sur un
-théâtre du boulevard; dans une forêt d’Australie,
-ils étaient effrayants.</p>
-
-<p>C’étaient pourtant d’inoffensifs <span lang="en" xml:lang="en">diggers</span> (mineurs)
-digérant un maigre souper après une journée
-de travail.</p>
-
-<p>La conversation était bruyante, les gestes vifs et
-saccadés.</p>
-
-<p>Je crus un moment qu’ils se disputaient plutôt
-qu’ils ne discutaient.</p>
-
-<p>Un de ces hommes était étendu sur l’herbe, la
-tête appuyée sur le tronc d’un arbre, il paraissait
-souffrir beaucoup.</p>
-
-<p>Ses camarades l’appelèrent Meurice en lui offrant
-à boire.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a id="Page_187">187</a></span>
-Meurice était plus distingué que les autres;
-mais la maladie avait dû faire des ravages considérables
-sur lui; il était plus pâle que la lune, ses
-joues étaient creuses, son œil presque éteint.</p>
-
-<p>Il semblait ne prendre aucune part à la conversation
-de ses camarades.</p>
-
-<p>—Paul, dit-il à l’un d’eux, j’ai soif.</p>
-
-<p>Paul jeta sur lui un regard plein d’intérêt et de
-pitié; il lui passa une tasse en fer-blanc remplie
-d’un mélange de thé et d’eau-de-vie bien chaud,
-qu’il avala d’un trait.</p>
-
-<p>—Veux-tu un grog, Cartahu? demanda Paul
-à un gros garçon qui regardait le petit morceau
-d’or empilé dans sa bourse de cuir.</p>
-
-<p>La journée avait été fructueuse; le contentement
-était dans les yeux de Cartahu.</p>
-
-<p>La figure de Paul était froide et contrastait avec
-celles de ses compagnons.</p>
-
-<p>Ses cheveux et sa barbe étaient gris, des rides
-profondes sillonnaient son front; vieilli avant
-l’âge, on voyait qu’il cherchait plutôt l’oubli que
-l’ivresse.</p>
-
-<p>Une bouteille d’eau-de-vie circulait de main en
-main et de bouche en bouche.</p>
-
-<p>Nos trois autres compagnons allaient remplir la
-bouteille chaque fois qu’elle était vide à un baril
-<span class="pagenum"><a id="Page_188">188</a></span>
-placé sur une petite hauteur à cinquante pas environ.</p>
-
-<p>L’ivresse commençait chez tous; Paul lui-même
-buvait par larges gorgées.</p>
-
-<p>—Allons, disait-il chaque fois en buvant:
-cherchons, non pas comme eux, l’oubli, mais la
-goutte de poison qui donne le repos éternel.
-Allons, camarades, buvons encore un coup, aux
-amis absents, à nos souvenirs, à notre douleur, à
-nos espérances.</p>
-
-<p>—Tiens, s’écria Cartahu, une idée; à nos dernières
-maîtresses.</p>
-
-<p>Deux ou trois bouteilles d’eau-de-vie furent
-versées dans un large plat en fer-blanc qui sert à
-essayer la terre au lavage; on y mit le feu; ce
-punch horrible de force fut englouti comme de
-l’eau pure, tant ce monde était au même niveau.</p>
-
-<p>Meurice et Paul seuls ne hurlaient pas.</p>
-
-<p>Meurice râlait dans un coin; Paul était comme
-abruti, l’œil fixe et un dédaigneux sourire errait
-sur ses lèvres.</p>
-
-<p>—Je demande la parole pour le Faucheux, reprit
-Cartahu, en désignant un homme bâti
-comme une asperge montée. Parle, dit Cartahu,
-Mobile nous contera quelque chose après.</p>
-
-<p>—J’ai soif, râla Meurice.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a id="Page_189">189</a></span>
-—A l’ordre, répondit Cartahu.</p>
-
-<p>—Passez la tisane au sentimental, ajouta Mobile
-en tendant une tasse pleine de grog, et qu’il
-étouffe ses soupirs avec sa coqueluche.</p>
-
-<p>—Gentlemen, exclama le Faucheux, voilà plus
-d’un an que nous piochons ensemble, dormons
-sous la même tente aussi mal que peu confortablement.</p>
-
-<p>Le magot de la société s’arrondit, l’instant d’une
-séparation aussi douce que cruelle approche.</p>
-
-<p>Personne n’a jamais parlé de son passé, c’est
-tout simple, on a ses petits secrets qu’on n’aime
-pas à divulguer.</p>
-
-<p>En passant la ligne, on prend à la frontière un
-nouveau passe-port, un nouveau nom et une nouvelle
-existence.</p>
-
-<p>Mais l’avenir, gentlemen, l’avenir avec sa fortune
-que nous touchons du doigt, comment chacun
-entendrait-il cette nouvelle existence?</p>
-
-<p>Allons, enfants de la patrie, le jour des confidences
-est arrivé; que chacun débite son petit
-chapelet et redemande que l’auteur du plan le
-plus original soit promené en triomphe autour de
-ce sacré feu!</p>
-
-<p>—Hourra! hurlèrent Mobile et Cartahu.</p>
-
-<p>—Pour donner le bon exemple, j’aurai l’honneur,
-<span class="pagenum"><a id="Page_190">190</a></span>
-continua le Faucheux, d’exposer à l’honorable
-assemblée mon plan d’avenir.</p>
-
-<p>Je demande, avant de commencer, afin de clarifier
-mes idées, je demande un tour de grog.</p>
-
-<p>L’eau-de-vie circula de nouveau.</p>
-
-<p>—Je brûle et j’ai soif, murmura Meurice.</p>
-
-<p>—Voilà du lolo pour l’enfant qui pleure, dit
-Mobile en passant une tasse à Meurice qui, dévoré
-par la fièvre, avala d’un trait.</p>
-
-<p>—Messieurs, reprit le Faucheux, dans un mois,
-le temps de notre association sera fini, nous liquiderons,
-et pour ma part, je vous tire ma révérence.</p>
-
-<p>Je vais à Paris, centre des grandes opérations,
-et où l’intelligence est sûre de réussir.</p>
-
-<p>Les meilleurs <span lang="en" xml:lang="en">claims</span><a name="FNanchor_1" id="FNanchor_1" href="#Footnote_1" class="fnanchor">[1]</a>, messieurs, se trouvent
-encore entre la place de la Madeleine et la porte
-Saint-Denis.</p>
-
-<p class="footnote"><a name="Footnote_1" id="Footnote_1" href="#FNanchor_1"><span class="label">[1]</span></a>
-Trous à exploiter.</p>
-
-<p>On y spécule sans danger sur la bonne foi et le
-malheur; la spéculation, quelquefois le tripotage,
-change votre monaco en cinq bons sous.</p>
-
-<p>Avec l’argent, on aspire aux honneurs; je suis
-bientôt entouré d’hommages et d’égards; je vois
-le monde, le monde me voit; des grands seigneurs
-me serrent la main, se prosternent devant moi ou
-<span class="pagenum"><a id="Page_191">191</a></span>
-plutôt devant ma caisse; des duchesses, des marquises
-font antichambre chez moi.</p>
-
-<p>Sous le poids de l’or, tout plie; les épines dorsales
-les plus rétives deviennent les plus flexibles.
-Quand Scribe composa ce vers:</p>
-
-<p class="quote">L’or n’est qu’une chimère,</p>
-
-<p>il était gris ou n’avait pas un radis en poche.</p>
-
-<p>Enfin, un jour, quand la confiance publique,
-cette grande éhontée, est à son apogée, quand ma
-caisse est pleine des dépôts de tous ces petits et
-niais spéculateurs, je prépare le grand escompte
-des livres où la justice n’a rien à faire, je suis la
-victime de la fièvre générale des spéculations;
-enfin je dépose mon bilan, donne 25 pour cent,
-obtiens mon concordat, et je me retire ruiné, victime
-de l’impulsion que j’ai voulu donner à l’industrie,
-avec quelques millions, débris que mes
-créanciers ont bien voulu m’abandonner, hein!</p>
-
-<p>—Hourrah! crièrent Mobile et Cartahu, un
-tour de cognac! et la bouteille passa.</p>
-
-<p>—J’ai soif, je souffre! murmura Meurice dans
-le délire de la fièvre.</p>
-
-<p>Paul était immobile et fixe comme une statue
-de pierre, les dents serrées et les yeux haineux.</p>
-
-<p>Cartahu, à la mine abrutie, fit signe qu’il voulait
-<span class="pagenum"><a id="Page_192">192</a></span>
-parler; il plongea la moitié de sa main dans
-sa bouche à seule fin de retirer une énorme
-chique de tabac, envoya cinq ou six jets de noire
-salive dans le brasier et, d’une voix de tragédien
-anglais, s’expliqua en ces termes:</p>
-
-<p>—Toutes ces bricoles ne valent pas un vieux
-biscuit moisi.</p>
-
-<p>Pour moi, voilà mon plan:</p>
-
-<p>J’arme un joli brick de guerre, je racole une
-vingtaine de chenapans, vrais risque-tout.</p>
-
-<p>Je me risque, m’expédie pour Guam et je
-vais chercher du dehors des passes de Port-Philippe.</p>
-
-<p>Le premier gros clipper qui passe, je le soulage
-des cent ou cent cinquante mille onces d’or qu’il
-a à bord et je vogue après vers des rives enchantées.</p>
-
-<p>Puis, s’adressant à Mobile:</p>
-
-<p>—Dis donc, Parisien, veux-tu être de mon
-bord?</p>
-
-<p>—Ça me va, répond ce dernier; mais à condition
-que, le coup fait, nous allons en Turquie,
-nous nous établissons pachas, nous achèterons des
-<i>zouris</i>, des esclaves, des <i>obélisques</i>, et que nous
-nous roulerons dans des torrents de volupté. Je
-<span class="pagenum"><a id="Page_193">193</a></span>
-veux fumer une bouffarde de quinze pieds de
-long et ne me nourrir que de <i>pastilles du sérail</i>,
-enfin une vie de pacha Monte-Christo.</p>
-
-<p>—On y est, dit Cartahu; passez-moi l’eau-de-vie.</p>
-
-<p>—Moi, je retournerai à Paris, dit Paul, j’ai des
-comptes à régler.</p>
-
-<p>—Moi, murmura Meurice, je n’irai nulle part;
-je vais mourir là, j’étouffe.</p>
-
-<p>L’ivresse était arrivée à son comble; les chants,
-les cris, les gestes, les hurlements de Cartahu, de
-Mobile et de le Faucheux continuèrent jusqu’à ce
-qu’épuisés, ils tombassent à terre.</p>
-
-<p>L’écho répétait encore les éclats de rire des mineurs,
-quand tout à coup une voix aigre et nasillarde
-se fit entendre, et un homme de cinquante
-à cinquante-cinq ans, grand, maigre et efflanqué,
-s’avança et se plaça près du feu.</p>
-
-<p>—<i lang="it" xml:lang="it">Per Bacco!</i> on s’amouse ici, <i lang="it" xml:lang="it">buena sera, signori</i>,
-ne vi dérangez pas.</p>
-
-<p>Une espèce de grognement fut la seule réponse
-qu’il obtint.</p>
-
-<p>L’arrivant promena autour de lui un regard inquisiteur.</p>
-
-<p>—Hum! dit-il, on fait bombance, on a de l’or.</p>
-
-<p>Les traits de cet homme étaient taillés à angles
-<span class="pagenum"><a id="Page_194">194</a></span>
-aigus et ses petits yeux enfoncés sous une voûte
-d’épais sourcils brillaient d’un éclat sinistre.</p>
-
-<p>Sa maigreur était affreuse, et sous ses sordides
-habits, flottant autour de ses membres, on aurait
-dit un fil de fer.</p>
-
-<p>Il se frottait les mains devant le foyer en faisant
-craquer ses doigts.</p>
-
-<p>Il avait pour tout bagage une couverture de
-laine, roulée en porte-manteau sur ses épaules, et
-à la main un sac de serge verte dans lequel on découvrait
-un violon.</p>
-
-<p>—Tiens, vieux secco, dit Mobile en lui tendant
-la bouteille, bois-moi ça sans répandre.</p>
-
-<p>L’inconnu prit la bouteille à moitié pleine et
-la vida d’un trait.</p>
-
-<p>—Quel avaloir! dit Cartahu, v’là mon maître.</p>
-
-<p>—Dis donc, l’Italien, demanda le Faucheux,
-qu’est-ce que t’as dans ce vieux sac?</p>
-
-<p>—<i lang="it" xml:lang="it">Caro mio</i>, un <i lang="it" xml:lang="it">violino</i>.</p>
-
-<p>—Eh bien, vieux, joue-nous quelque chose,
-que nous riions un peu. Ohé! place au bal, nous
-allons faire sauter un peu notre or.</p>
-
-<p>Ces trois hommes cherchaient à trouver sur
-leurs jambes vacillantes un équilibre; impossible.</p>
-
-<p>L’inconnu tira son violon du sac sans se faire
-prier, un violon noir comme de l’ébène, fendu et
-<span class="pagenum"><a id="Page_195">195</a></span>
-décollé dans plusieurs endroits; les cordes étaient
-rapiécées et remplies de nœuds.</p>
-
-<p>—Oh! ce sabot! Dis donc, vieux parchemin,
-s’écria Cartahu, il a eu des malheurs, ton crin-crin?</p>
-
-<p>—Eh! non, vois-tu pas qui s’embête dans sa
-compagnie, il bâille de tous côtés, répondit le
-Faucheux.</p>
-
-<p>—<i lang="it" xml:lang="it">Patienza!</i> dit l’inconnu en passant de la colophane
-sur les rares soies de son archet. <i lang="it" xml:lang="it">Patienza,
-figli miei</i>, l’instrument est vieux, mais il
-est délicioso, vi verrez, <i lang="it" xml:lang="it">patienza!</i> et il préluda
-pour l’accorder.</p>
-
-<p>—Ah! cette crécelle, dit le Faucheux. Dis donc,
-Paganini, ta bête est enrhumée.</p>
-
-<p>Sans répondre à toutes ces interpellations, l’inconnu
-commença une espèce de ronde, il était de
-première force.</p>
-
-<p>Le motif fut d’abord joué dans toute sa simplicité,
-ensuite le virtuose se mit à broder sur son
-thème les variations les plus compliquées.</p>
-
-<p>L’œil pouvait à peine suivre le mouvement rapide
-de son archet; sous ses doigts de fer, l’instrument
-riait, pleurait, grinçait, sifflait; tantôt ce
-son était plaintif comme le murmure du vent à
-travers les feuilles, tantôt criard comme le vagissement
-d’un enfant, quelquefois sec et aigre
-<span class="pagenum"><a id="Page_196">196</a></span>
-comme le grincement d’une vieille girouette, souvent
-rauque et agaçant comme le diamant coupant
-le verre.</p>
-
-<p>Cartahu, Mobile et le Faucheux, surexcités par
-l’eau-de-vie et par la danse, se livraient aux contorsions
-les plus excentriques; le bacchanal continuait,
-l’infatigable violon faisait merveille, le
-son devenait de plus en plus rapide, des gerbes de
-notes jaillissaient de son archet.</p>
-
-<p>La persistante ronde s’élançait claire et précise
-au milieu de toutes ces modulations.</p>
-
-<p>Meurice se leva sur son séant et retomba lourdement
-en poussant un long soupir et prononçant
-le nom de Constance.</p>
-
-<p>Paul était raide comme un épileptique, les
-veines du cou et du front gonflées, les dents
-serrées et le regard fixe.</p>
-
-<p>Les autres <span lang="en" xml:lang="en">diggers</span> poussaient des cris, hurlaient
-des chansons obscènes, et le violon forcené redoublait
-toujours de vitesse.</p>
-
-<p>Tout à coup les cris cessèrent, les jambes plièrent
-et nos trois compagnons tombèrent comme
-des masses sans mouvement.</p>
-
-<p>L’inconnu remit tranquillement son violon dans
-son sac de serge verte, regarda autour de lui,
-avala une gorgée d’eau-de-vie et resta immobile
-à contempler les dormeurs.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a id="Page_197">197</a></span>
-Nous partîmes, croyant qu’il n’y avait plus rien
-à voir, mais à peine fûmes-nous éloignés de quelques
-pas qu’il poussa des branches de sapin pour
-ranimer le feu.</p>
-
-<p>Cartahu, Mobile et le Faucheux, complétement
-ivres, étaient tombés entrelacés, se tenant comme
-en dansant, les bras autour du cou les uns des
-autres.</p>
-
-<p>Nous entendîmes le musicien dire:</p>
-
-<p><i lang="it" xml:lang="it">Patienza, figli miei</i>, et il se releva après les
-avoir examinés.</p>
-
-<p>Le lendemain, au moment où nous allions nous
-mettre en route, on nous apprit que des mineurs
-avaient été brûlés par imprudence.</p>
-
-<p>Ils s’étaient endormis auprès d’un feu qui avait
-gagné une barrique contenant de l’eau-de-vie.</p>
-
-<p>En se répandant, la liqueur enflammée les avait
-enveloppés avant qu’ils fussent éveillés.</p>
-
-<p>Je ne sais pourquoi le souvenir des mineurs
-que j’avais vus la veille revint frapper ma pensée.</p>
-
-<p>La barrique était trop éloignée du feu pour
-qu’il l’eût atteinte sans qu’on y touchât.</p>
-
-<p>Je voulus voir par moi-même, et j’acquis la
-conviction qu’on avait commis un crime.</p>
-
-<p>L’Italien avait disparu, l’or des mineurs avait
-été volé, et les cercles en fer restés à côté des
-<span class="pagenum"><a id="Page_198">198</a></span>
-cadavres calcinés démontraient clairement que ce
-tonneau avait été placé au milieu d’eux.</p>
-
-<p>J’ai vu la figure de cet homme. Qui sait? peut-être
-le retrouverai-je un jour.</p>
-</div>
-
-<hr class="chap" />
-
-<h2><span class="pagenum"><a id="Page_199">199</a></span>
-LV<br />
-JOURNAL D’UN MINEUR<br />
-(Suite.)</h2>
-
-<div class="blockquote">
-<p>Nous continuons notre route à travers les
-bois, mais les difficultés croissent à chaque
-pas.</p>
-
-<p>Nous voici dans des chemins dont rien ne peut
-donner une idée.</p>
-
-<p>Nous avons bien aperçu sur notre route trois ou
-quatre maisons ou huttes en écorce; mais, dans
-l’espérance de trouver au moins une auberge
-<span class="pagenum"><a id="Page_200">200</a></span>
-passable, nous avons continué en pressant le pas de
-nos chevaux.</p>
-
-<p>Enfin, à la nuit close, nous sommes arrivés devant
-une rivière assez rapide. Nous avons cru nous
-être trompés de chemin, et nous avons été sur le
-point de camper en plein air sur le bord de cette
-rivière.</p>
-
-<p>M. Malfil... est entré dans l’eau jusqu’aux genoux
-pour sonder le fond; moi, j’ai cru voir de l’autre
-côté la route se continuer le long du ravin.</p>
-
-<p>J’ai donc pris mon courage à deux mains, mis
-les éperons dans le ventre de mon cheval, et suis
-entré à tout hasard dans la rivière qui n’avait
-guère effectivement que trois ou quatre pieds de
-profondeur, et nous avons trouvé la route de l’autre
-côté.</p>
-
-<p>Tout cela ne nous rassurait que fort peu et ne
-nous prouvait pas que nous fussions sur la route
-de <span lang="en" xml:lang="en">Bathurst</span>.</p>
-
-<p>Enfin à neuf heures nous avons aperçu une lumière
-et sommes arrivés à une auberge.</p>
-
-<p>On ne voulait pas nous y recevoir, tout était occupé;
-après bien des pourparlers on a daigné
-nous accorder des places pour nos chevaux et des
-lits pour nous avec un mauvais souper.</p>
-
-<p>Les lits, je n’en parlerai pas, ils étaient plus
-que sales.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a id="Page_201">201</a></span>
-J’ai étendu mon paletot dessus, mis mon
-porte-manteau sous ma tête et ai dormi tout
-habillé.</p>
-
-<p>Nous avions fait quarante milles dans notre
-journée, nos chevaux étaient éreintés, et, qui plus
-est, mon cheval se dépouillait sur les reins de plus
-en plus.</p>
-
-<p>Quels magnifiques types pour Jacques Callot
-que ces types traversant les <i>bouches</i> (forêts) deux
-ou trois ensemble, ou bien des familles entières
-campant et passant la nuit en pleine forêt sous
-une tente ou dans leurs charrettes, les uns dormant,
-les autres veillant devant un grand feu.</p>
-
-<p>Du reste, il y a de grands espaces de forêt brûlée
-et dévastée.</p>
-
-<p>Quand on veut faire du feu, on allume un
-arbre, puis on s’en va sans s’inquiéter du reste;
-l’arbre qui contient de la résine brûle et finit par
-tomber.</p>
-
-<p>Le feu se communique, l’incendie se propage
-et s’étend quelquefois à plusieurs milles.</p>
-
-<p>Dans ces immenses clairières, il ne reste que
-les plus gros arbres que le feu n’a pu dévorer et
-qui de loin ressemblent à des cadavres calcinés.</p>
-
-<p>Je voudrais voir la figure d’un intrépide gendarme
-français au milieu des <i>bouches</i>; il voudrait,
-trompé par leur mine, arrêter tous les passants.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a id="Page_202">202</a></span>
-Je crois que nos moustaches nous font prendre
-pour des officiers de la police, car on nous regarde
-plutôt avec des yeux inquiets que <ins id="cor_3" title="provoquants">provocants</ins>.</p>
-
-<p>C’est dommage, je comptais sur une petite
-attaque, j’avais toujours mes pistolets sous la
-main.</p>
-
-<p>Après avoir passé une nuit aussi mauvaise que
-possible, nous ne sommes partis qu’à dix heures
-du matin.</p>
-
-<p>La diligence de Sidney à <span lang="en" xml:lang="en">Bathurst</span> était passée à
-neuf heures.</p>
-
-<p>Il y a tant de boue sur les routes, qu’avec une
-voiture légère et quatre chevaux, on a de la peine
-à faire deux milles à l’heure; les voitures enfoncent
-jusqu’à la caisse; aussi sur les bords des chemins,
-depuis notre entrée dans les <i>bouches</i>, voyons-nous
-à chaque instant des carcasses de bœufs ou de chevaux
-qu’on a été obligé d’abattre ou de laisser
-morts sur la route.</p>
-
-<p>Mon pauvre cheval est dans un état affreux; depuis
-deux jours je fais la moitié du chemin à pied
-pour le soulager.</p>
-
-<p>Pauvre bête! c’est mon seul ami, et je me prive
-de manger pour lui.</p>
-
-<p>La pluie et le mauvais temps continuent.</p>
-
-<p>Il y a impossibilité de partir de <span lang="en" xml:lang="en">Bathurst</span>.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a id="Page_203">203</a></span>
-Nous sommes arrêtés par un torrent qu’on
-nomme le Macquarie et qui est devenu infranchissable,
-même à la nage; on nous prédit que nous ne
-pourrons pas le traverser avant huit jours au moins.</p>
-
-<p>Quelle nuit atroce je viens de passer! nuit remplie
-de souvenirs tristes et de rêves affreux.</p>
-
-<p>Décidément la perspective de passer huit jours
-ici n’est pas acceptable, et puis je ne pourrais subvenir
-aux frais.</p>
-
-<p>A midi et demi je prends mon parti; je traverse
-le Macquarie dans un petit bateau.</p>
-
-<p>J’attache mon cheval à une longue corde et le
-tire de l’autre côté.</p>
-
-<p>Il nage difficilement, tant le torrent est fort;
-après bien des peines il a traversé.</p>
-
-<p>Nous rencontrons encore l’escorte qui a manqué
-de tout perdre: chevaux, voitures et hommes, et
-que l’on n’a retirée d’un crick qu’avec des efforts
-inimaginables.</p>
-
-<p>On appelle <i>cricks</i> des ravins qui deviennent des
-torrents à chaque orage.</p>
-
-<p>Une fois le Macquarie passé, nous avons regagné
-le chemin de Sofala à travers les <i>bouches</i>.</p>
-
-<p>Sofala est le centre d’exploitation de la rivière
-le Turon.</p>
-
-<p>C’est un amas de toiles et de baraques en planches.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a id="Page_204">204</a></span>
-Il peut y avoir sur ce point seul quinze cents à
-deux mille mineurs et marchands de toute espèce.</p>
-
-<p>C’est absolument comme un champ de foire.</p>
-
-<p>Le Turon est un torrent fort large et qui fait des
-détours énormes et continuels.</p>
-
-<p>Chaque pointe est occupée par des <span lang="en" xml:lang="en">diggers</span> qui
-y ont <ins id="cor_4" title="leur">leurs</ins> <i lang="en" xml:lang="en">claims</i>.</p>
-
-<p>Ces pointes sont plus ou moins rapprochées des
-autres, mais généralement à un mille au plus.</p>
-
-<p>On voit donc à chacune de ces pointes des amas
-de tentes comme à Sofala.</p>
-
-<p>Les trous se trouvent depuis le haut de la côte
-jusque sur le bord de la rivière.</p>
-
-<p>L’opinion générale est que le lit du Turon est
-très-riche; il y a des gens qui depuis six mois
-sont sur ses bords à attendre qu’il soit à sec ou à
-peu près pour y travailler.</p>
-
-<p>Il est donc très-difficile de trouver des places,
-ou bien il faut les acheter et même très-cher.</p>
-
-<p>C’est, du reste, fort curieux que de voir tous ces
-gens lavant leur terre sur le bord du Turon, terre
-qu’ils vont chercher à de grandes distances, soit
-dans des brouettes, soit dans des seaux.</p>
-
-<p>Les puits ont jusqu’à cinquante pieds de profondeur.</p>
-
-<p>C’est un métier très-fatigant. Le cœur me
-<span class="pagenum"><a id="Page_205">205</a></span>
-manque quand je vois maintenant de près ce que
-c’est que cette vie et ce travail.</p>
-
-<p>Pourtant il faut me décider; depuis ce matin
-je ne fais que marcher soit en remontant soit en
-descendant le Turon, pour regarder, étudier et
-tâcher de trouver une place.</p>
-
-<p>Je ne puis rester plus longtemps sans rien faire;
-toutes mes ressources s’épuisent et mon cheval
-me coûte 12 francs par jour pour le nourrir et le
-loger.</p>
-
-<p>Bien heureux si on ne me le vole pas, ce qui
-arrive à chaque instant; du reste, il me tarde
-d’être sous ma tente à travailler.</p>
-
-<p>On ne peut se faire une idée du bouge dans
-lequel nous couchons sur des planches, avec une
-mauvaise couverture de laine dégoûtante, sans
-draps.</p>
-
-<p>Ah! Céleste! Céleste! où m’as-tu conduit?</p>
-
-<p>Allons, allons, pas de découragement.</p>
-
-<p>Je me dis, pour me consoler, que tout le luxe
-dont tu es entourée est le prix de la misère et de
-la fange dans lesquelles je me trouve.</p>
-
-<p>Cette population des mines est ce qu’on peut
-se figurer de plus étrange.</p>
-
-<p>On y voit le rebut des villes, des gens immondes,
-échappés des galères, à côté d’hommes
-<span class="pagenum"><a id="Page_206">206</a></span>
-bien élevés, qui ont vécu dans l’élégance et dans
-le luxe, et qui, comme moi, ont tout dissipé.</p>
-
-<p>On reconnaît le gentleman, même sous sa chemise
-de laine rouge et son mauvais chapeau de
-paille.</p>
-
-<p>Généralement, tous tâchent d’oublier le passé
-dans l’ivresse. C’est un spectacle ignoble.</p>
-
-<p>Du reste, tout est chance dans ce métier, et je
-n’en ai plus depuis longtemps.</p>
-
-<p>Mon compagnon commence à se plaindre et à
-trouver cela par trop dur; je crois qu’il m’abandonnera
-bientôt.</p>
-
-<p>Je n’avais rien trouvé.</p>
-
-<p>Je revenais triste et découragé, quand j’ai rencontré
-un jeune homme d’une jolie figure.</p>
-
-<p>Il m’a semblé que cette figure ne m’était pas
-inconnue.</p>
-
-<p>Son costume, comme tous ceux de ce pays-ci,
-est une chemise de laine rouge et un chapeau de
-paille, seulement le tout a un air de misère et de
-souffrance.</p>
-
-<p>Il m’aborde en très-bon français et finit par
-me dire qu’il a, sur les bords du Turon, trois
-<span lang="en" xml:lang="en">claims</span> qui lui appartiennent et qu’il désire vendre.</p>
-
-<p>Il veut 25 livres sterling de chacun.</p>
-
-<p>Malgré ma fatigue et une chaleur étouffante, je
-suis retourné avec lui pour les visiter.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a id="Page_207">207</a></span>
-Tous ces droits de propriété sur les <span lang="en" xml:lang="en">claims</span> sont
-fort arbitraires.</p>
-
-<p>Légalement je pourrais m’établir dans toutes
-les places abandonnées depuis vingt-quatre
-heures, en payant une licence, 30 schellings par
-mois.</p>
-
-<p>Il s’est établi une sorte de commerce toléré; le
-premier venu marque un terrain en y plantant des
-pieux.</p>
-
-<p>Pour détruire cet abus, il faudrait reprendre
-ces places de force et faire le coup de poing et le
-coup de fusil.</p>
-
-<p>Il y a des gens qui ont sur les bords du Turon
-dix, quinze et vingt <span lang="en" xml:lang="en">claims</span>, qu’ils font travailler,
-qu’ils conservent sans payer de licence, et qu’ils
-vendent à ceux qui en ont envie; c’est un commerce
-avantageux.</p>
-
-<p>Les trois <span lang="en" xml:lang="en">claims</span> qu’on me propose me plairaient
-assez, mais je ne puis en donner le prix
-qu’on m’en demande.</p>
-
-<p>Je sais maintenant quel est ce jeune homme
-qui veut les vendre.</p>
-
-<p>Il se nomme M. Black.</p>
-
-<p>C’est un ancien capitaine dans l’armée de la
-reine, qui a perdu toute sa fortune au jeu et est
-venu s’encanailler ici.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a id="Page_208">208</a></span>
-Il est toujours ivre et perd tout l’or qu’il gagne
-ou qu’il trouve.</p>
-
-<p>Je me décide à traiter avec lui pour les trois
-<span lang="en" xml:lang="en">claims</span> moyennant vingt-cinq livres payables par
-cinq livres de mois en mois.</p>
-
-<p>Nous avons acheté de suite le mobilier et l’attirail
-nécessaire pour notre métier de mineurs.</p>
-
-<p>C’est effroyable ce que cela nous a coûté! à
-l’exception de la viande, tout ici est hors de prix.</p>
-
-<p>Le pain vaut un schelling la livre; le beurre et
-le thé coûtent horriblement cher; le tabac, huit
-schellings la livre; sur tout, il faut compter cinquante
-pour cent de plus qu’à Sydney, et à Sydney
-cent pour cent de plus qu’à Londres; une
-grosse paire de souliers à clous vaut une livre à
-Sofala.</p>
-
-<p>En nous promenant à Sofala pour faire nos acquisitions,
-nous avons rencontré deux femmes,
-deux natives de l’intérieur.</p>
-
-<p>Elles sont difformes et hideuses de figure, faites
-comme des singes, sous le rapport des jambes
-surtout.</p>
-
-<p>Une d’elles, à qui j’ai adressé la parole, m’a
-paru fort intelligente.</p>
-
-<p>Elles n’ont pour tout vêtement qu’une couverture
-de laine dans laquelle elles se drapent.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a id="Page_209">209</a></span>
-La manière dont elles portent leurs enfants à la
-mamelle est très-curieuse.</p>
-
-<p>L’enfant est roulé comme un serpent autour de
-leurs reins, la tête sous le bras de sa mère.</p>
-
-<p>Du reste, absolument comme les singes portent
-leurs petits.</p>
-
-<p>Les naturels, dans les provinces connues de
-l’Australie, sont généralement doux, mais très-paresseux
-et ne faisant absolument rien.</p>
-
-<p>Ils se nourrissent de tout ce qu’ils trouvent,
-mangent du chien, des racines et jusqu’à de
-gros vers blancs qui se trouvent dans l’écorce des
-arbres.</p>
-
-<p>Ils sont fort insouciants de l’or.</p>
-
-<p>Le fameux morceau de cent six livres a été
-trouvé près de <span lang="en" xml:lang="en">Bathurst</span> par un naturel qui alla le
-montrer à son maître, dont il reçut en présent
-un magnifique troupeau.</p>
-
-<p>Le maître a gagné plus de cent mille francs, et
-le naturel a mangé et vendu depuis longtemps ses
-moutons; aujourd’hui il n’est pas plus riche qu’avant,
-et va de <span lang="en" xml:lang="en">diggers</span> en <span lang="en" xml:lang="en">diggers</span>, en se promenant,
-pour tâcher d’attraper un morceau de tabac
-ou de viande.</p>
-
-<p>Ils sont intelligents, et l’on peut leur donner
-des commissions à faire à des cinq ou six cents
-<span class="pagenum"><a id="Page_210">210</a></span>
-milles à travers les forêts; on est sûr qu’ils arriveront
-toujours.</p>
-
-<p>J’espère que demain nous pourrons coucher
-sous notre tente en pleine forêt.</p>
-
-<p>Elle n’est guère bonne, notre tente; elle est en
-calicot, et c’est un triste abri, par le temps atroce
-qu’il continue à faire.</p>
-
-<p>Notre coucher se compose d’un lit de sangle
-sans matelas et d’une couverture.</p>
-
-<p>Je n’ai pu fermer l’œil de la nuit, je n’ai fait que
-grelotter.</p>
-
-<p>Au jour, j’ai abattu un gros arbre, car dans les
-bois chacun abat ses arbres; c’est le premier de
-ma vie que j’abats et c’est éreintant.</p>
-
-<p>Le capitaine Black nous a volés d’une manière
-indigne.</p>
-
-<p>Il nous a vendu ce que nous avions le droit de
-prendre pour rien.</p>
-
-<p>Mon cheval, que j’avais attaché près de ma
-tente, vient de casser sa corde à neuf heures du
-soir et s’est sauvé dans la forêt.</p>
-
-<p>Pourvu qu’on ne me le vole pas.</p>
-
-<p>Un mineur veut-il changer de place et aller à
-vingt ou trente milles plus loin, il prend le premier
-cheval qu’il rencontre et le lâche dans la
-forêt quand il est arrivé.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a id="Page_211">211</a></span>
-Il faut être bien désespéré pour entreprendre la
-vie que je mène.</p>
-
-<p>Ah! Céleste, où m’as-tu conduit? et pourtant je
-n’ai toujours qu’une pensée, c’est toi!</p>
-
-<p>Je ne supporte cette vie qu’avec l’espoir de te
-revoir un jour et de conquérir par mon travail de
-quoi me mettre à même de te faire encore sourire
-pour un caprice satisfait, pour une joie d’une minute.</p>
-
-<p>Profite de ce temps qui passe si vite.</p>
-
-<p>Si pour quelques joies bien courtes, tu as sacrifié
-toute ma vie, cette vie aura été employée à
-acheter pour plus tard les jouissances et le bien-être
-que je serai si heureux de te donner.</p>
-
-<p>Bonsoir.</p>
-
-<p>J’embrasse ton portrait.</p>
-
-<p>Je viens de terminer ma première journée de
-travail et je n’en puis plus.</p>
-
-<p>Je vais me coucher et tâcher de dormir; c’est
-difficile avec le froid qu’il fait pendant les
-nuits.</p>
-
-<p>Depuis que nous sommes ainsi en plein air, je
-n’ai que du pain et du thé à manger.</p>
-
-<p>J’ai lavé aujourd’hui une vingtaine de seaux
-de terre et n’ai pas ramassé pour vingt sous
-d’or.</p>
-
-<p>L’or n’est pas où nous le cherchons, il est dans
-<span class="pagenum"><a id="Page_212">212</a></span>
-le lit du Turon; mais il sera impossible d’y travailler
-avant un mois à cause des eaux.</p>
-
-<p>Je vais faire un puits dans la montagne et le
-continuer jusqu’au roc.</p>
-
-<p>Pourvu que les forces ne me manquent pas, les
-reins me font déjà bien mal.</p>
-
-<p>Je le répète, c’est payer bien cher une chance
-fort incertaine que d’entreprendre ce métier
-dont on n’a aucune espèce d’idée avant de le
-voir.</p>
-
-<p>Il n’y a que les mineurs habitués depuis l’enfance
-qui peuvent le supporter.</p>
-
-<p>J’ai retrouvé mon cheval ce matin à deux
-milles dans la forêt; j’ai pris le parti de le lâcher
-à la grâce de Dieu.</p>
-
-<p>Quand j’aurai le temps, j’irai voir de quel côté
-il est et le ramènerai à la tente.</p>
-
-<p>Nous commençons à être dévorés par les mouches.</p>
-
-<p>Dans ce pays-ci, c’est un vrai fléau.</p>
-
-<p>On est obligé d’avoir des voiles ou des lunettes
-pour travailler, sans cela elles s’attachent aux paupières
-et pourraient à la longue déterminer la
-perte de la vue même.</p>
-
-<p>Je ne sais si je pourrai continuer longtemps ce
-travail; j’ai les bras rompus. Nous n’avons pour
-ainsi dire rien fait aujourd’hui.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a id="Page_213">213</a></span>
-J’ai porté toute la journée des seaux de terre à
-la rivière et les ai lavés; il n’y avait presque pas
-d’or.</p>
-
-<p>M. Malfil... ne fait rien et me laisse tout le dur du
-travail; j’espère qu’il va se dégoûter de cette vie,
-car si avec de la patience j’arrive à faire quelque
-chose, je serai la dupe de mon association.</p>
-
-<p>Nous sommes à nos derniers vingt schellings et
-pas de lettre de France.</p>
-
-<p>En cela, comme en toutes choses, il faut avoir
-un peu d’argent afin de pouvoir attendre une
-veine.</p>
-
-<p>M. Malfil... veut partir; je ne crois pas pouvoir
-y tenir longtemps.</p>
-
-<p>Il faut percer des trous de vingt-cinq à trente
-pieds au moins. Je ne le puis tout seul.</p>
-
-<p>Oh! Céleste! Céleste!</p>
-
-<p>Je suis tellement courbaturé que je ne puis fermer
-les yeux.</p>
-
-<p>Les nuits sont pourtant moins froides.</p>
-
-<p>J’ai essayé un trou dans un crick; je suis arrivé
-au rocher sans rien trouver.</p>
-
-<p>Depuis deux jours je n’ai plus de souliers et suis
-obligé de travailler pieds nus.</p>
-
-<p>Céleste, toujours Céleste!</p>
-
-<p>Ce nom et ce souvenir ne me quittent pas.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a id="Page_214">214</a></span>
-A-t-elle eu une seule pensée pour moi depuis
-mon départ?</p>
-
-<p>Que puis-je attendre d’elle?</p>
-
-<p>A-t-elle eu un seul mouvement pour moi depuis
-cinq ans?</p>
-
-<p>Je n’étais que sa dupe et sa victime, et aujourd’hui
-plus que jamais je continue à être sa victime.</p>
-
-<p>Je te pardonne quand même.</p>
-
-<p>Personne ne travaille aujourd’hui; je vais donc
-passer ma journée à écrire et à laver mes deux chemises.</p>
-
-<p>La fatigue commence à me rendre malade.</p>
-
-<p>Je sens que les forces vont me manquer.</p>
-
-<p>La solitude et l’isolement m’effrayent.</p>
-
-<p>Je suis bien loin et bien abandonné.</p>
-
-<p>Le découragement arrive chaque jour et pourtant
-je n’ai pas une parole ou une pensée de haine
-pour toi, Céleste, qui m’a amené de gaieté de cœur
-où j’en suis aujourd’hui.</p>
-
-<p>Pas une lettre de France! tout le monde m’abandonne.</p>
-
-<p>Nous sommes sans argent, je ne puis travailler
-à cause de l’eau.</p>
-
-<p>M. Malfil... veut partir à toute force.</p>
-
-<p>Je vends mon cheval à Sofala dix livres sterling
-et lui en donne sept pour qu’il parte demain.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a id="Page_215">215</a></span>
-M. Malfil... part à neuf heures du matin par le
-mail.</p>
-
-<p>Dès qu’il est parti, je vends ma selle et ma bride
-quatre livres quinze schellings, et je rentre à ma
-tente tout seul cette fois, sans même avoir un
-Français à qui causer.</p>
-
-<p>J’arrange tous mes outils et affaires et vais laver
-dans le milieu de la rivière quelques seaux de
-terre pris dans le lit même.</p>
-
-<p>Cela rend quelques grains d’or, mais très-peu.</p>
-
-<p>Je me couche très-fatigué, espérant dormir;
-mais l’orage arrive avec un torrent de pluie qui
-perce la tente de tous côtés.</p>
-
-<p>Vilaine nuit pour la première que je passe tout
-seul.</p>
-
-<p>Après une nuit épouvantable, trempé et mouillé
-jusqu’aux os, je me lève dans la plus sombre disposition
-d’esprit.</p>
-
-<p>La matinée toujours mauvaise, impossible de
-travailler.</p>
-
-<p>A midi, le temps s’élève un peu; je m’établis
-sur un seau et j’écris une longue lettre à Céleste,
-avec le résumé de ce journal.</p>
-
-<p>Je lui envoie le peu d’or que j’ai ramassé ainsi
-qu’une bruyère cueillie pour elle dans la forêt
-pendant le voyage de Sidney à <span lang="en" xml:lang="en">Bathurst</span>.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a id="Page_216">216</a></span>
-Son souvenir et sa figure ne me quittent même
-pas pendant mon sommeil.</p>
-
-<p>Mon Dieu, ayez pitié de moi! donnez-moi l’oubli
-ou le courage du suicide. Mais non! je suis
-lâche parce que j’espère la revoir.</p>
-
-<p>Ah! Céleste, que Dieu vous pardonne, mais je
-vous plains.</p>
-
-<p class="signature">ROBERT.</p>
-</div>
-
-<p class="space">Après la lecture du récit de ses souffrances, je
-m’enfermai chez moi, ne voulant voir personne.</p>
-
-<p>Ma douleur était si grande, mes larmes si
-amères, qu’on ne les aurait pas comprises.</p>
-
-<p>Pauvre Robert, lui, habitué à la fortune; lui,
-d’un caractère à qui tout devait céder; impétueux,
-fier, il était réduit à cette position voisine de la
-mendicité.</p>
-
-<p>Je le trouvais grand dans sa misère et je l’admirais
-en rougissant de moi-même.</p>
-
-<p>Une idée traversa ma pensée comme un éclair
-traverse le ciel; c’est qu’à mon tour, je pourrais
-lui rendre un peu du bien qu’il avait voulu me
-faire lorsqu’il était riche.</p>
-
-<p>Cette grande infortune me faisait tout oublier.</p>
-
-<p>Je me maudissais, j’aurais voulu lui ouvrir mon
-cœur, je me sentais redevenir bonne en pensant
-à lui; j’étais fière de son amour.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a id="Page_217">217</a></span>
-J’oubliais tout le mal pour ne me souvenir que
-du bien qu’il m’avait fait, et après l’avoir exilé de
-mon cœur et ne lui avoir écrit que pour le consoler,
-je lui rendis la place qu’il avait perdue.</p>
-
-<hr class="chap" />
-
-<h2><span class="pagenum"><a id="Page_218">218</a></span>
-LVI<br />
-LES PRESSENTIMENTS.</h2>
-
-<div class="blockquote">
-<p>«Mon pauvre Robert, je reçois de toi une lettre
-si triste, je me sens en ce moment si désespérée,
-si coupable, qu’il me paraît impossible de trouver
-des paroles pour t’exprimer mes regrets, ma souffrance,
-mon repentir.</p>
-
-<p>»Mes larmes sont bien amères, mais que peuvent
-des larmes, que peuvent des sanglots pour
-celui qui est la cause de ses propres douleurs?</p>
-
-<p>»Tu me dis ne pas avoir reçu de lettres de moi,
-<span class="pagenum"><a id="Page_219">219</a></span>
-on les aura prises, interceptées comme étant indignes
-de toi.</p>
-
-<p>»C’est la sixième lettre bien longue que je t’écris;
-l’idée que tu me crois oublieuse me désespère,
-un souvenir t’aurait fait tant de bien!</p>
-
-<p>»L’épreuve est au-dessus de mes forces, vois-tu,
-et je deviendrai folle si tout m’accable ainsi
-sans relâche.</p>
-
-<p>»Tu m’accuses sans cesse d’ingratitude, moi
-qui ne vis que pour toi et par ton souvenir! moi
-qui n’ai pas une pensée qui ne me ramène à
-toi!</p>
-
-<p>»Ah! si tu me crois aussi indigne, tu dois être
-bien malheureux.</p>
-
-<p>»Mais non, ton cœur doit démentir ces paroles
-dictées par une imagination ardente et souvent
-injuste.</p>
-
-<p>»Puisque tu m’as aimée et dis m’aimer encore,
-je veux espérer, j’ai besoin de cela pour ranimer
-mon courage abattu par la maladie, le dégoût, les
-fatigues et l’ennui.</p>
-
-<p>»Quand je reçois de tes nouvelles, je pleure
-toujours, mais ces larmes sont douces, car ton
-souvenir les console.</p>
-
-<p>»Si loin que tu sois, mon âme est à toi; ma
-pensée, mon amour t’enveloppent.</p>
-
-<p>»Tu dis que j’ai fait ton malheur.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a id="Page_220">220</a></span>
-»Eh bien! je l’aurai fait sans faire mon bonheur.</p>
-
-<p>»J’ai bien souffert, va, mais je ne suis pas à
-ta hauteur et je ne veux plus chercher de repos
-ni de consolations; je vivrai dans mes larmes
-pour me punir de t’avoir méconnu, et je finirai
-par la retraite ou le suicide.</p>
-
-<p>»Garde-toi, Robert, soigne-toi, car s’il t’arrivait
-malheur, je mourrais; du reste, ma vie est
-finie, elle me quittera comme tout ce qui m’a entourée.</p>
-
-<p>»Je sens que mon âme sera errante jusqu’à ce
-qu’elle ait retrouvé la tienne.</p>
-
-<p>»Ta famille t’abandonne, dis-tu, je ne puis le
-croire; mais si cela est, tant mieux, je te défendrai
-sans elle, et tu seras bien à moi.</p>
-
-<p>»Je te l’ai dit, je crois en toi et j’espère en
-Dieu; lui seul a pu te donner la force de supporter
-cette misère.</p>
-
-<p>»Je vais le prier avec ferveur pour qu’il te conserve.</p>
-
-<p>»Je t’envoie une bruyère de France.</p>
-
-<p>»Je <i>t’aime</i> avec le plus pur de mon cœur, garde-toi
-pour moi encore une larme, un baiser.</p>
-
-<p>»Du courage... espère.</p>
-
-<p class="signature">»<span class="smcap">Céleste.</span>»</p>
-</div>
-
-<p class="space"><span class="pagenum"><a id="Page_221">221</a></span>
-Je me laissai aller au chagrin; ma conscience
-ne trouvait plus d’excuses.</p>
-
-<p>Deux choses arrivaient à mon cœur: le souvenir
-de Robert et celui de ma petite fille, sa tendresse,
-ses jeux, son bavardage, me faisaient oublier;
-et je me surprenais jouant avec elle comme
-si j’avais son âge.</p>
-
-<p>Ma position ne me permettait pas de rester
-seule avec mes peines; dans cette vie dont j’espérais
-la fin, les larmes et les bonnes pensées n’ont
-pas cours; on n’achète que baisers ou éclats de
-rire.</p>
-
-<p>On me donna une pièce à jouer, intitulée: <i>la
-Fille de madame Grégoire</i>.</p>
-
-<p>Cela m’occupa; les nuits étaient si longues pour
-moi que je les passais à travailler.</p>
-
-<p>Mon ignorance me pesait plus que jamais, mais
-mes efforts étaient inutiles.</p>
-
-<p>Les études ne pouvaient s’accorder avec ma
-vie agitée.</p>
-
-<p>Trois mois s’étaient écoulés depuis que j’avais
-reçu la lettre de Robert. Mon inquiétude devenait
-une fièvre ardente.</p>
-
-<p>Je faisais mille conjectures;—peut-être m’avait-il
-oubliée!</p>
-
-<p>Si ce genre de vie l’avait tué!</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a id="Page_222">222</a></span>
-Cette pensée s’enfonçait dans mon cœur comme
-une pointe d’acier.</p>
-
-<p>—Mon Dieu! me disais-je, c’est impossible! ce
-serait trop affreux!... Oh! je suis insensée!...
-Une lettre peut se perdre,—ce n’est qu’un retard.</p>
-
-<p>Les pensées, les souvenirs, si pénibles qu’ils
-soient, aident toujours un peu à la vie réelle.</p>
-
-<p>Chaque jour je faisais de nouvelles connaissances.</p>
-
-<p>Un soir, au foyer des artistes, aux Variétés, je
-vis un petit monsieur dans un si drôle de paletot-sac,
-que je ne pus m’empêcher de rire, ce qui
-était fort inconvenant, car je voyais ce monsieur
-pour la première fois.</p>
-
-<p>Il était très-petit, assez gros d’embonpoint, et
-ses jambes me parurent trop petites pour supporter
-son buste.</p>
-
-<p>Sa tête était forte, son front large, sa physionomie
-intelligente, son œil vif et spirituel.</p>
-
-<p>Il causait et riait avec toutes les personnes qui
-l’entouraient et semblait connaître et être connu
-de tout le monde.</p>
-
-<p>C’était à moi à entrer en scène; je sortis du
-foyer.</p>
-
-<p>Quand je revins il contait une histoire.</p>
-
-<p>On l’entourait, je fis comme les autres, et je
-<span class="pagenum"><a id="Page_223">223</a></span>
-n’en fus pas fâchée, car c’était un conteur très-amusant.</p>
-
-<p>Je demandai à une de mes camarades comment
-on l’appelait; elle me regarda d’un air étonné, et
-me dit:</p>
-
-<p>—Comment, vous ne le connaissez pas? c’est
-Couture, le peintre, celui qui a fait l’<i>Orgie romaine</i>.</p>
-
-<p>—Je connais le tableau, je connais le nom de
-l’auteur, mais il me semble ne l’avoir jamais vu en
-personne.</p>
-
-<p>—C’est un homme de beaucoup de talent, mais
-d’un caractère très-original. Tenez, il raconte une
-autre histoire, écoutez.</p>
-
-<p>Je m’approchai plus près pour entendre.</p>
-
-<p>—Figurez-vous, disait-il, qu’il y a quelque
-temps, j’étais sur la porte cochère de mon atelier,
-en train de fumer ma cigarette, dans une tenue
-assez débraillée, quand une voiture s’arrête à
-vingt pas. Une très-jolie dame en descend avec
-des paquets, des cartons, et regardant de mon
-côté.</p>
-
-<p>—Hé! l’ami!</p>
-
-<p>Comme je ne bougeais pas, elle recommença
-son hé, et me fit signe de la main d’avancer.</p>
-
-<p>Si elle eût été laide, je ne me serais pas
-<span class="pagenum"><a id="Page_224">224</a></span>
-dérangé; mais elle était très-bien, et je lui demandai
-ce que je pouvais faire pour lui être agréable.</p>
-
-<p>—Tenez, me dit-elle, en me montrant ses paquets,
-montez tout cela chez moi au cinquième, à
-gauche.</p>
-
-<p>Je la regardai, un peu étonné; mais je pris les
-colis, et je la suivis.</p>
-
-<p>Arrivé en haut, je n’en pouvais plus; elle me
-fit mettre les paquets chez elle, fouilla dans sa
-bourse et me donna dix sous.</p>
-
-<p>Je les pris et sortis tenant mon sérieux, bien
-que j’eusse une envie de rire qui m’étouffait.</p>
-
-<p>Elle m’avait pris pour un commissionnaire.</p>
-
-<p>Ça ne me fâcha point du tout, parce que j’en
-avais bien l’air.</p>
-
-<p>Le lendemain, je lui envoyai ma carte et ses
-cinquante centimes, en lui disant que j’avais été
-trop heureux de lui être utile, et que si elle
-aimait la peinture, elle pouvait s’acquitter envers
-moi en venant visiter mon atelier.</p>
-
-<p>Elle adorait les arts, et l’artiste en profita.</p>
-
-<p>Puis, se retournant de mon côté, et m’adressant
-la parole pour la première fois, il me dit:</p>
-
-<p>—Si vous avez des courses à faire, je suis à
-votre disposition.</p>
-
-<p>Je me mis à rire et lui répondis:</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a id="Page_225">225</a></span>
-—Au même prix, n’est-ce pas?</p>
-
-<p>—Oh! comme vous voudrez, je n’ai pas de
-tarif, moi. Je suis bon garçon, je prends ce qu’on
-me donne.</p>
-
-<p>—Eh bien! je vous offre une tasse de thé,
-demain, chez moi, avec quelques amis.</p>
-
-<p>Il me promit de venir, et me tint parole.</p>
-
-<p>Il est d’une gaieté qui ne tarit jamais.</p>
-
-<p>On le dit très-avare de sa peinture; je trouve
-qu’il a raison, elle est assez belle pour ça.</p>
-
-<p>Il est très-amusant; quand quelqu’un de laid
-veut lui faire faire son portrait, il répond:</p>
-
-<p>—Revenez dans un an, je suis trop pressé.</p>
-
-<p>La figure est un livre où il prétend lire, sans
-jamais se tromper, le caractère des gens.</p>
-
-<p>Il sacrifie les traits à la pensée; ce qu’il refuse
-aux uns pour de l’argent, il le donne aux autres,
-pourvu que la physionomie lui convienne.</p>
-
-<p>La mienne lui plut sans doute, car il me proposa
-de faire un dessin d’après moi, semblable à celui
-qu’il avait fait de M<sup>me</sup> George Sand et de Béranger.</p>
-
-<p>Vous pensez bien que j’acceptai avec reconnaissance.</p>
-
-<p>Ce dessin est probablement la seule chose qui
-restera de moi, parce qu’il est signé du nom d’un
-grand artiste!</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a id="Page_226">226</a></span>
-Il mit à peine trois heures à le faire.</p>
-
-<p>Peu de jours après, je gagnai un procès qui,
-sans être d’une grande importance, devait avoir
-de l’influence sur le gain des autres.</p>
-
-<p>Pour que personne n’ignorât ce triomphe sur
-mes adversaires, je donnai une soirée, et puis je
-n’étais pas fâchée de montrer le dessin fait par
-l’auteur des <i>Enrôlés volontaires</i>.</p>
-
-<p>Mon portrait eut un grand succès, et son auteur
-reçut force compliments.</p>
-
-<p>Parmi les souvenirs que j’ai gardés des quelques
-personnes réunies chez moi ce soir-là,
-vient naturellement se placer en première ligne
-Alexandre Dumas fils.</p>
-
-<p>Ce n’était point encore le Molière de notre
-époque, mais il était le fils de son père, et son
-nom faisait retourner toutes les têtes.</p>
-
-<p>Il était d’un caractère froid, son esprit était
-sceptique, profond, quelquefois méchant; mais
-s’il vous disait une chose gracieuse, s’il vous
-adressait un compliment, on pouvait y croire, car
-il n’était pas banal et ne jetait pas ses éloges aux
-vents.</p>
-
-<p>Il avait assisté à la première représentation de
-la Revue de 1852, et avait dit à plusieurs personnes
-en parlant de moi:</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a id="Page_227">227</a></span>
-—Elle a chanté, joué, dit à merveille; si elle
-veut travailler, elle aura un véritable talent. Peut-être
-lui ferai-je un rôle.</p>
-
-<p>A cette époque critique de ma vie, cet encouragement
-était pour moi d’une grande importance.</p>
-
-<p>Je savais qu’il s’adressait de l’auteur à l’artiste,
-ma qualité de femme n’y entrait pour rien.</p>
-
-<p>Si M. Dumas rendait justice à ma manière d’être,
-il avait, en mainte occasion, montré de l’éloignement
-pour ma personne; mon nom de guerre lui
-avait déplu lorsque j’étais à l’Hippodrome.</p>
-
-<p>C’était donc un admirateur dont je pouvais
-m’enorgueillir à juste titre; et puis, je l’ai déjà
-dit, j’étais fatiguée de toutes ces conquêtes faciles
-et ennuyeuses qui se groupaient chaque jour autour
-de moi.</p>
-
-<p>Le talent, l’esprit me paraissaient, pour un
-homme, la plus enviable de toutes les richesses.</p>
-
-<p>J’aurais voulu vivre au milieu de tous ces esprits
-supérieurs, mais je n’avais aucun droit à
-cette insigne faveur; c’est à vol d’oiseau que j’avais
-eu l’occasion d’apprécier Dumas père, Méry,
-Augier, Murger, Théophile Gautier, Camille Doucet,
-M. de Girardin et Nestor Roqueplan.</p>
-
-<p>Il en est des grands hommes comme des femmes
-vraiment honnêtes; ils sont accessibles aux
-<span class="pagenum"><a id="Page_228">228</a></span>
-petits parce qu’ils sont simples de manière, bons
-et indulgents.</p>
-
-<p>Un nom devrait figurer en tête de tous ces
-noms; je ne veux pas le nommer, mais il est inscrit
-dans mon cœur et ne s’effacera jamais.</p>
-
-<p>Homme au-dessus des autres par la naissance
-et surtout par le mérite, il a été mon bon génie,
-mon appui en mainte circonstance, et n’a pas dédaigné
-de m’aider de ses conseils.</p>
-
-<p>Cœur droit, loyal, indépendant et dégagé de
-vains préjugés, il m’avait découverte avant que je
-me connusse moi-même.</p>
-
-<p>On dit que chacun a son étoile au ciel; moi, je
-puis affirmer que j’avais la mienne sur la terre.</p>
-
-<p>Robert ne m’avait pas écrit depuis quatre mois!
-il devait lui être arrivé quelque malheur.</p>
-
-<p>Bien que je fusse rentrée dans cette vie agitée,
-que je fusse occupée à mon théâtre, que l’aisance
-et le luxe fussent revenus autour de moi peut-être
-avec plus d’abondance que jamais, le souvenir
-de Robert ne me quittait pas.</p>
-
-<p>C’était une vraie torture pour mon cœur.</p>
-
-<p>Ma petite Caroline était ma seule consolation
-réelle.</p>
-
-<p>C’était un ange de douceur et de bonté; sa
-mère ne l’aurait jamais aimée plus que moi.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a id="Page_229">229</a></span>
-J’étais sortie avec elle pour faire des emplettes
-rue de la Chaussée-d’Antin.</p>
-
-<p>Je fus séduite par de ravissants petits bonnets
-que je vis en étalage, et j’entrai pour en acheter
-un à Caroline.</p>
-
-<p>Je venais de la prendre dans mes bras pour
-qu’on pût les lui essayer.</p>
-
-<p>En voyant en face la marchande, je poussai un
-ah!... si étonné, que je faillis laisser tomber l’enfant,
-ce qui serait arrivé si elle n’avait eu ses petits
-bras passés autour de mon cou.</p>
-
-<p>Je venais de reconnaître, dans la belle personne
-qui me faisait voir de la lingerie, ma petite mendiante
-du dépôt, ma compagne de la correction.</p>
-
-<p>Elle n’était pas changée.</p>
-
-<p>C’était bien sa jolie figure, ses cheveux noirs et
-brillants.</p>
-
-<p>Je l’examinais avec un plaisir inouï.</p>
-
-<p>J’attendais qu’elle me reconnût; mais elle me
-regarda à peine; mon examen semblait la gêner.</p>
-
-<p>J’aurais voulu l’embrasser.</p>
-
-<p>Je lui pris la main; je la serrai; elle me regarda
-d’un air stupéfait.</p>
-
-<p>J’allais lui dire:</p>
-
-<p>—Mais tu ne me reconnais donc pas?</p>
-
-<p>Je m’arrêtai court; une voix intérieure me disait:</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a id="Page_230">230</a></span>
-—Pourquoi rappeler à cette pauvre fille une
-rencontre aussi triste pour elle que pour toi?</p>
-
-<p>Elle a peut-être le bonheur de l’avoir oubliée.
-Tant mieux!</p>
-
-<p>Elle ne peut me reconnaître, j’ai eu la petite
-vérole depuis que nous ne nous sommes vues.</p>
-
-<p>Elle, elle est toujours aussi jolie.</p>
-
-<p>Comme elle paraît heureuse avec sa robe de
-mérinos!</p>
-
-<p>Pendant que je faisais ces réflexions, Caroline,
-montée sans façon sur le comptoir, se promenait
-au milieu des chiffons empilés; elle jouait avec
-Louise et voulait à toute force lui essayer un bonnet.
-Louise lui rendait ses caresses.</p>
-
-<p>J’achetai tout ce qu’elle me fit voir; elle eut
-bien tort de ne pas me proposer tout le contenu
-de sa boutique, je l’aurais payé sans marchander.</p>
-
-<p>Une fois sortie, j’eus envie de pleurer.</p>
-
-<p>Pauvre petite Louise! je me la rappelais m’offrant
-la moitié de son pain.</p>
-
-<p>Pour la première fois depuis cette affreuse
-époque de ma vie, je m’en souvenais avec plaisir.</p>
-
-<p>Son souvenir me faisait l’effet d’un parfum
-qui se sauve de la fange où l’on va l’engloutir.</p>
-
-<p>Je rentrai chez moi, me promettant bien d’y retourner.
-Une voiture était à ma porte, Victorine
-m’attendait depuis une heure.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a id="Page_231">231</a></span>
-—Enfin! me dit-elle, ce n’est pas malheureux;
-je croyais que vous ne reviendriez jamais. On ne
-vous voit plus.</p>
-
-<p>Vous êtes fière avec vos amies depuis votre succès
-de la Revue.</p>
-
-<p>Je vous fais mon compliment.</p>
-
-<p>Vous savez, je suis franche, je vous avais trouvée
-mauvaise, je vous l’avais dit.</p>
-
-<p>Vous avez travaillé, je viens vous dire: C’est
-mieux.</p>
-
-<p>Qu’est-ce que c’est que ça? fit-elle en montrant
-ma fille adoptive.</p>
-
-<p>Oh! ma chère, je retire mon compliment.</p>
-
-<p>Comment, vous, une femme d’imagination, vous
-imitez vos camarades?</p>
-
-<p>Vous avez tort; si petit qu’on soit, il faut être
-soi.</p>
-
-<p>—Qu’est-ce que vous voulez dire?</p>
-
-<p>—Comment! vous êtes avec elle au théâtre et
-vous ne connaissez pas l’histoire du petit? mais
-on en parle ici, à Madrid, partout où les femmes
-ont une langue.</p>
-
-<p>Votre camarade ne fait rien pour la gloire, tout
-pour la réclame: elle lit dans un journal qu’une
-femme vient de mourir et laisse un petit garçon
-orphelin.</p>
-
-<p>Elle ne va pas chez le magistrat en personne lui
-<span class="pagenum"><a id="Page_232">232</a></span>
-offrir de servir de mère à l’enfant, elle écrit à un
-journal qui publie sa lettre; on lui accorde le
-petit garçon; il faut qu’elle le fasse voir à tout le
-monde.</p>
-
-<p>Sa mère est morte depuis quinze jours; au lieu
-de lui acheter un habit de deuil, elle le déguise en
-Ecossais.</p>
-
-<p>Elle lui apprend une scène de tragédie.</p>
-
-<p>Quand il y a du monde, elle lui dit: Comment
-a-t-on tué ta mère?</p>
-
-<p>L’enfant fait le simulacre de donner des coups
-de poignard et dit d’un air sauvage:</p>
-
-<p>—Comme ça, en se frappant la poitrine.</p>
-
-<p>Mais aujourd’hui, la farce est jouée, le petit a
-fait son effet, on ne le voit plus, il est relégué on
-sait où.</p>
-
-<p>Pauvre enfant! on aurait mieux fait de le laisser
-où il était.</p>
-
-<p>—Je ne comprends pas ce que vous me dites
-ou ce que vous voulez me dire, ma chère Victorine.</p>
-
-<p>Ce que je sais, c’est que votre nature a beaucoup
-de celle du reptile, toutes vos paroles sentent
-le venin.</p>
-
-<p>Vos conseils m’ont poussée dans une voie où je
-ne me serais peut-être pas fourvoyée, si, au lieu
-<span class="pagenum"><a id="Page_233">233</a></span>
-de vous connaître, j’avais connu une femme au
-cœur moins corrompu, à l’âme moins sèche.</p>
-
-<p>Le scepticisme, la philosophie <i>seyent</i> mal aux
-femmes.</p>
-
-<p>Pendant un temps, elles peuvent se servir de
-ces armes-là avec succès, mais un jour vient où
-elles se blessent elles-mêmes.</p>
-
-<p>Si j’ai un conseil à vous donner, c’est de croire
-à quelque chose.</p>
-
-<p>L’isolement de l’âme est le pire de tous les isolements.</p>
-
-<p>La créature a besoin de croire ou d’aimer.</p>
-
-<p>Quand à moi, je ne me consolerai jamais du
-départ de mon pauvre Robert.</p>
-
-<p>J’ai besoin d’amies qui adoucissent les violences
-de mon caractère, qui polissent mon esprit,
-et vous n’êtes point faite pour cela, au contraire.</p>
-
-<p>—C’est-à-dire que vous ne voulez plus me
-voir, dit-elle en se levant.</p>
-
-<p>—Le moins possible; vous me rappelez des
-souvenirs pénibles.</p>
-
-<p>—Vous me regretterez, me dit-elle en s’éloignant;
-mon caractère, c’est le vôtre. J’ai sur la
-tête dix années de désillusions que vous n’avez
-pas encore, patience! cela viendra et vous vous
-rappellerez d’aujourd’hui.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a id="Page_234">234</a></span>
-Elle partit sans que j’y prisse garde.</p>
-
-<p>J’étais préoccupée, inquiète; ce silence de Robert
-me paraissait surnaturel.</p>
-
-<p>La présence de cette femme venait de raviver
-mes souvenirs, je rêvais tout éveillée.</p>
-
-<p>J’avais de si étranges préoccupations que je me
-croyais un peu folle.</p>
-
-<p>Tantôt je voyais Robert sur un vaisseau démâté
-en pleine mer; son regard était tourné vers
-moi, il était plein d’amour et de pardon.</p>
-
-<p>Tantôt je le voyais à mes côtés, son regard ardent
-semblait vouloir m’anéantir.</p>
-
-<p>J’avais peur; toutes ces hallucinations produites
-par l’agitation et l’inquiétude de mes pensées ne
-me quittaient pas depuis quelques jours.</p>
-
-<p>On sonna très-fort à ma porte, et je courus ouvrir,
-croyant que c’était lui.</p>
-
-<p>Un de mes amis venait m’inviter à dîner avec
-Maria.</p>
-
-<p>—Vous êtes bien aimable d’avoir pensé à moi;
-mais je ne sais pas ce que j’ai; je suis dans une
-disposition d’esprit extraordinaire.</p>
-
-<p>Si j’étais petite maîtresse, je dirais que j’ai des
-vapeurs, car il me passe devant les yeux comme
-un nuage derrière lequel je voudrais regarder.</p>
-
-<p>Non, je ne sortirai pas aujourd’hui.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a id="Page_235">235</a></span>
-—Venez dîner ici, demain, si vous voulez, j’ai
-quelques personnes.</p>
-
-<p>Il accepta et je restai seule.</p>
-
-<p>Je me couchai de bonne heure; impossible de
-dormir.</p>
-
-<p>Je voyais le grand portrait de Robert se balancer,
-quitter le mur et venir à moi.</p>
-
-<p>Je rallumais ma bougie; il était à sa place.</p>
-
-<p>Je me rendormais, j’entendais sa voix, je me
-levais, en lui disant: Que me veux-tu?</p>
-
-<p>J’écoutais et je n’entendais rien.</p>
-
-<p>Evidemment, j’avais le cauchemar, mais il était
-obstiné.</p>
-
-<p>A six heures, mes invités arrivèrent; comme je
-regardais toujours la porte, on me demanda si
-j’attendais encore quelqu’un?</p>
-
-<p>—Non, mais je suis stupide depuis hier. Je
-suis distraite au point de ne pas savoir ce que je
-fais.</p>
-
-<p>Mes invités étaient gais, je faisais de mon mieux
-pour être aimable, mais mon rire était nerveux.</p>
-
-<p>Je ne savais pourquoi j’aurais voulu qu’ils fussent
-à cent lieues de chez moi.</p>
-
-<p>Il était à peu près neuf heures, quand ma domestique
-entra.</p>
-
-<p>Elle avait l’air bouleversé.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a id="Page_236">236</a></span>
-Mon concierge la suivait et avait l’air encore plus
-effaré qu’elle.</p>
-
-<p>—Madame!... ah! si vous saviez...</p>
-
-<p>—Quoi donc? lui dis-je brusquement.</p>
-
-<p>—Ah! madame, c’est... M. le comte ne vous a
-pas écrit?</p>
-
-<p>—Eh bien? dis-je en me levant malgré moi.</p>
-
-<p>—Eh! bien, madame, il est à Paris.</p>
-
-<p>—Robert! criai-je en quittant brusquement
-ma place, qui vous a dit cela?</p>
-
-<p>—Madame, il a parlé au concierge. Comme
-on lui a dit que vous aviez du monde, il n’a pas
-voulu monter; il est dans le passage du Havre.</p>
-
-<p>Ma langue semblait paralysée.</p>
-
-<p>Il me prit un tremblement nerveux qui faisait
-claquer mes dents.</p>
-
-<p>Je regardais tout le monde sans rien voir, mon
-cœur battait à se rompre.</p>
-
-<p>Je voulais courir et je ne pouvais faire un pas;
-je fus obligée de m’asseoir quelques secondes pendant
-lesquelles on me crut folle.</p>
-
-<p>J’aurais voulu cacher, anéantir tous ceux qui
-m’entouraient.</p>
-
-<p>J’aurais voulu que cette maudite table fût engloutie.</p>
-
-<p>Quoi! il y avait festin chez moi, le champagne
-pétillait dans les verres, les lumières se reflétaient
-<span class="pagenum"><a id="Page_237">237</a></span>
-dans les plats d’argent que Robert m’avait donnés,
-et lui, il était à ma porte comme un pauvre abandonné.
-Je trouvais ma situation odieuse.</p>
-
-<p>—Faites-le monter, me dit une de mes amies.</p>
-
-<p>Ces paroles me rappelèrent à la raison.</p>
-
-<p>—Non, non, m’écriai-je en me sauvant, je
-vous en supplie, partez de suite.</p>
-
-<p>Ma femme de chambre me courait après avec
-un manteau et un chapeau.</p>
-
-<p>Je vis Robert.</p>
-
-<p>C’était bien lui; mais dans quel état, grand
-Dieu!</p>
-
-<p>Il avait laissé pousser toute sa barbe; sa figure
-était maigre et brunie, ses yeux étaient ternes,
-son front pâle; la souffrance était écrite sur tous
-ses traits.</p>
-
-<p>Ses vêtements se ressentaient du désordre d’un
-long voyage; il n’avait pourtant rien perdu de sa
-distinction.</p>
-
-<p>Lorsqu’il m’aperçut, il vacilla comme un homme
-qui reçoit une blessure, mais il se remit vite et
-releva la tête pour me regarder en face.</p>
-
-<p>Je voulais l’embrasser, il m’arrêta d’un regard.</p>
-
-<p>Je n’osais ni avancer ni parler.</p>
-
-<p>Ce fut lui qui rompit ce terrible silence:</p>
-
-<p>—Il n’y a que les morts qui ne reviennent
-<span class="pagenum"><a id="Page_238">238</a></span>
-jamais! Vous étiez en fête, n’est-ce pas? je vous
-ai dérangée.</p>
-
-<p>—Vous ne le croyez pas, Robert, j’avais invité
-de mes amies à dîner.</p>
-
-<p>—Je n’ai pas le droit de vous demander qui
-était chez vous.</p>
-
-<p>J’aurais dû attendre à demain, vous écrire.</p>
-
-<p>Mais vous savez combien mon cœur est lâche;
-j’arrive à l’instant et il m’a amené malgré moi.</p>
-
-<p>Il serait mal à vous de me reprocher ma faiblesse,
-elles sont toutes dans la nature.</p>
-
-<p>Celui qui ne sait pas dompter la <i>sienne</i> lorsqu’elle
-le torture est plus à plaindre qu’à blâmer.</p>
-
-<p>Je ne crains ni le danger ni la mort.</p>
-
-<p>J’ai de l’énergie, du courage, rien ne m’effraye,
-excepté l’idée de ne plus vous revoir.</p>
-
-<p>Oh! vous devez me mépriser, vous qui avez
-une volonté de fer.</p>
-
-<p>Ma faiblesse fait votre force.</p>
-
-<p>Céleste! épargnez-moi.</p>
-
-<p>Voulez-vous venir à mon hôtel? nous avons à
-causer de vos affaires.</p>
-
-<p>Je le suivis sans oser lui répondre un mot, mais
-il voyait bien que mon âme était à ses pieds.</p>
-
-<p>Arrivés à son hôtel, il me dit:</p>
-
-<p>—Tenez! voilà ce que je vous ai rapporté.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a id="Page_239">239</a></span>
-—Et il découvrit des cages pleines de ravissants
-petits oiseaux de toutes couleurs.</p>
-
-<p>—Voilà, dit-il, quatre mois que je les soigne
-afin de vous les offrir. J’avais froid la nuit pour
-les garantir du vent avec ma couverture.</p>
-
-<p>Je me mis à pleurer, car il ne m’avait pas embrassée.</p>
-
-<p>Il me prit la main et me dit en la serrant doucement:—Mon
-amour serait indigne s’il était
-matériel.</p>
-
-<p>Je suis l’amant de ton esprit.</p>
-
-<p>Je vous l’ai déjà dit, Céleste, ce que j’aime en
-vous, ce n’est pas Mogador; c’est une autre
-femme qui se débat dans votre enveloppe.</p>
-
-<p>J’ai voulu lutter, me défendre, je suis brisé.</p>
-
-<p>Il faut avoir pitié des vaincus.</p>
-
-<p>Je lui embrassai les mains, elles portaient les
-traces de larges cicatrices à peine fermées.</p>
-
-<p>Il reprit en m’enveloppant de son regard profond:</p>
-
-<p>—Si tu savais comme je t’aime, Céleste! Depuis
-que je me sais abandonné des miens, je ne
-lutte plus avec le penchant qui m’entraîne.</p>
-
-<p>—Et moi qui étais si inquiète de ne plus recevoir
-des lettres de toi, je croyais que tu m’avais
-oubliée.</p>
-
-<p>—T’oublier! je ne le puis plus.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a id="Page_240">240</a></span>
-Il releva sa manche et me montra mon nom
-et la date de son départ tatoués en encre bleue
-sur son bras droit.</p>
-
-<p>—Après t’avoir écrit ma dernière lettre, espèce
-de journal que tu n’auras pas lu, je restai
-encore trois mois aux mines.</p>
-
-<p>Le courage ne m’a pas fait défaut un seul instant,
-mais avec le courage, il faut la santé qui
-donne la force, et je suis tombé dangereusement
-malade.</p>
-
-<p>On ne peut travailler seul aux mines; comme
-les autres, je m’étais associé avec un mineur
-nommé Faubare.</p>
-
-<p>C’était un Français, un ancien matelot qui, je
-crois, avait déserté son bord.</p>
-
-<p>Malgré sa rudesse et sa force, il pouvait à
-peine lutter avec moi, tant je travaillais avec
-ardeur.</p>
-
-<p>Le pauvre garçon m’avait entendu appeler
-<i>monsieur le comte</i> par ce chevalier d’industrie qui
-m’avait vendu mon <span lang="en" xml:lang="en">claim</span>, et il me disait:</p>
-
-<p>—Dis donc, Lecomte, passe-moi ma pioche,
-mon seau. Va couper du bois dans la forêt, fais
-le thé.</p>
-
-<p>Comme ma plus grande souffrance était de
-manquer de linge propre, j’allais en laver au
-bord de la rivière.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a id="Page_241">241</a></span>
-Il me demandait si j’avais été blanchisseur à
-Paris.</p>
-
-<p>Les eaux n’étaient pas encore retirées, les trous
-étaient submergés, et l’on était souvent obligé de
-se mettre dans l’eau jusqu’à la ceinture.</p>
-
-<p>Cette eau est une espèce de vase acide qui
-vous brûle la peau; vois mes mains, j’ai eu des
-plaies jusqu’aux coudes, mes jambes ont été littéralement
-dépouillées; tout cela n’eût rien été si
-nous avions trouvé de quoi vivre, mais tous nos
-efforts étaient vains.</p>
-
-<p>Lorsque Faubare me vit ainsi, il refusa de me
-laisser continuer.</p>
-
-<p>Je n’avais jamais été à même d’apprécier
-d’aussi près un cœur d’ouvrier, et je dois dire
-que celui-là était plein de noblesse et de générosité,
-car il travaillait pour moi, m’apportant
-chaque jour, sous ma tente, tout ce que j’avais
-besoin et me rendant le compte fidèle de ce qu’il
-gagnait pour l’association.</p>
-
-<p>J’avais beau lui dire qu’elle n’existait plus,
-puisque je ne pouvais rien faire, que je me regardais
-comme son débiteur, il ne voulait rien
-entendre.</p>
-
-<p>Il faisait sa cuisine en chantant et me donnait
-toujours le meilleur morceau.</p>
-
-<p>J’attendais avec une anxiété cruelle des lettres,
-<span class="pagenum"><a id="Page_242">242</a></span>
-des nouvelles de France; je n’avais rien demandé,
-mais il me semblait impossible qu’on m’eût ainsi
-abandonné.</p>
-
-<p>J’écrivis à Sidney, espérant que le consul avait
-quelque chose pour moi, il m’envoya une lettre
-de toi.</p>
-
-<p>Je serais mort là sans autre ressource que la
-charité de ce brave garçon, si le jeune homme
-que j’avais rencontré à Londres et qui était commis
-voyageur pour une grande maison de Paris,
-n’était venu à mon secours.</p>
-
-<p>En voyant l’état où j’étais, il me dit:</p>
-
-<p>—Vous ne pouvez rester ici, il est impossible
-que vous n’ayez pas quelques ressources en Europe,
-je vais vous prêter de quoi faire votre
-voyage, retournez en France, et revenez avec des
-marchandises.</p>
-
-<p>—Mais, dis-je à Robert, il y a quelques jours
-on faisait courir le bruit ici qu’un de vos
-proches parents vous avait envoyé quelque mille
-francs.</p>
-
-<p>—C’est faux, me dit-il avec un sourire plein
-d’amertume.</p>
-
-<p>J’ai, en effet, trouvé une lettre à mon adresse
-en arrivant à Londres, mais on ne m’y donnait
-qu’un conseil.</p>
-
-<p>Je refusai d’abord de partir, mais on n’eut pas
-<span class="pagenum"><a id="Page_243">243</a></span>
-grand’peine à me convaincre que ce voyage était
-indispensable à mes intérêts, pour ma vie peut-être.</p>
-
-<p>En partant, je donnai à Faubare tout ce que je
-possédais; ma tente, mes outils, mon pistolet
-et la propriété des <span lang="en" xml:lang="en">claims</span>, que j’avais
-achetés.</p>
-
-<p>Tout cela était une petite fortune pour lui.</p>
-
-<p>Rien ne peut égaler son étonnement lorsque je
-lui signai l’acte de donation qui devait le mettre
-en règle en cas de réclamation.</p>
-
-<p>—Comte de...! disait-il en tournant tout autour
-de moi. Comment, tu es... mais je croyais
-que tu t’appelais Lecomte.</p>
-
-<p>Ah! si j’avais su, par exemple! Mais moi, j’ai
-été élevé dans l’un des domaines de votre grand-père,
-et je vous ai laissé travailler comme le chien
-de notre berger.</p>
-
-<p>Tenez, je ne suis qu’une brute, et si vous êtes
-tombé malade, c’est de ma faute.</p>
-
-<p>Quand j’ai vu vos mains saigner sur l’ouvrage,
-j’aurais dû m’apercevoir qu’elles n’étaient pas
-faites pour manier la pioche.</p>
-
-<p>J’ai embrassé Faubare en pleurant, puis je suis
-retourné à Sidney avec cet autre ami qui était
-venu me chercher, inspiré par son bon cœur.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a id="Page_244">244</a></span>
-Quand le bâtiment eut levé l’ancre, je regrettai
-d’être parti.</p>
-
-<p>La nuit, quand je regardais et que je voyais des
-étoiles filer, je croyais voir pleurer le ciel sur ma
-folie!</p>
-
-<p>J’aurais dû rester, mourir là-bas, mais je pensais
-à vous; vous vous disiez poursuivie et j’espérais
-arriver à temps pour vous être utile.</p>
-
-<p>Personne n’a le droit de reprendre ce que je
-vous ai donné quand j’étais riche.</p>
-
-<p>Je mis Robert à peu près au courant de tout ce
-qui s’était passé pendant son absence.</p>
-
-<p>La rougeur lui monta au front quand il sut ce
-dont on l’avait accusé.</p>
-
-<p>J’eus beaucoup de peine à calmer son agitation,
-il refusa de venir demeurer chez moi, dans
-cet appartement qui lui avait en partie appartenu.</p>
-
-<p>Je compris le sentiment qui le faisait agir; il
-était trop pauvre pour payer son loyer, et moi,
-j’avais trop de cœur pour l’éclabousser dans les
-rues avec les voitures qu’il m’avait données.</p>
-
-<p>Sans le prévenir, j’envoyai tout à l’hôtel des
-ventes.</p>
-
-<p>Une personne qui avait envie de mon appartement
-fut agréée par le propriétaire, et me dégagea
-de mon bail.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a id="Page_245">245</a></span>
-Je louai, pour mille francs par an, un appartement
-au rez-de-chaussée, rue de Navarin.</p>
-
-<p>J’avais un petit jardin pour ma filleule, et ce
-quartier était assez éloigné du centre élégant
-pour dépayser Robert de certains voisinages qui
-auraient pu lui donner des regrets ou le faire
-souffrir de la vie plus que modeste à laquelle il
-était condamné désormais.</p>
-
-<p>Je vendis la plus grande partie de ce qui me
-restait en cachemires et bijoux, afin de vivre auprès
-de lui sans être à sa charge le temps qu’il
-resterait en France.</p>
-
-<p>Je payai tout ce que je devais ainsi que quelques
-dettes qu’il avait faites pour moi, mais pour
-lesquelles cependant lui seul était engagé.</p>
-
-<p>Robert n’avait pas vu assez clair dans ses affaires
-d’intérêt pour s’apercevoir de tous ces détails pécuniaires.</p>
-
-<p>D’ailleurs, quoi que je fisse, il ne voulut pas
-demeurer chez moi.</p>
-
-<p>Il loua une petite chambre dans un hôtel, rue
-Laffitte, mais il passait toutes ses journées auprès
-de moi.</p>
-
-<p>Le théâtre lui portait ombrage; je l’aimais beaucoup
-à cette époque, je venais d’obtenir un grand
-succès; je touchais à un second, mais je l’abandonnai
-avec bonheur, puisque cela me mettait à
-<span class="pagenum"><a id="Page_246">246</a></span>
-même de sacrifier quelque chose à celui qui m’avait
-tout sacrifié. Amis, amies, jouissances du
-luxe, d’amour-propre, j’abandonnai tout, j’aurais
-voulu lui donner ma vie.</p>
-
-<p>Ma nature, mon caractère se révélaient enfin à
-mes propres yeux.</p>
-
-<p>J’avais été toute ma vie humiliée de recevoir,
-je me sentais fière de donner.</p>
-
-<p>J’employais mille finesses pour faire accepter
-ces riens qui sont tout un poëme.</p>
-
-<p>J’avais racheté tout ce que les créanciers de
-Robert avaient fait vendre: des tableaux, des
-effets, des armes.</p>
-
-<p>Chaque chose pour lui était un souvenir, une
-relique.</p>
-
-<p>Il me témoigna plus de gratitude pour ces riens
-que si je lui eusse rendu un million.</p>
-
-<p>Tout entière au bonheur de faire ce que je
-faisais, j’oubliais qu’un grand malheur pesait encore
-sur ma tête.</p>
-
-<p>Le procès en appel à la cour impériale de Bourges
-allait être jugé.</p>
-
-<p>Je ne pouvais encore disposer de ma maison du
-Poinçonnet, joli petit cottage que les habitants du
-pays ont baptisé du nom pompeux de château,
-nom sur lequel mes adversaires s’appuyèrent pour
-faire beaucoup de bruit.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a id="Page_247">247</a></span>
-Avec peu, en effet, il eût pu paraître naturel
-que j’eusse une maison de campagne, mais un
-château! cela était révoltant, il fallait me déposséder.</p>
-
-<p>Les hommes d’affaires, les magistrats de Châteauroux
-surent à quoi s’en tenir relativement à
-cette gasconnade, et ne se laissèrent pas influencer
-par des phrases.</p>
-
-<p>Mais à Bourges, comment les choses allaient-elles
-se passer au dernier moment?</p>
-
-<p>La crainte me rendait profondément triste.</p>
-
-<p>Le grand jour arriva enfin; il fallut rassembler
-tout son courage et partir.</p>
-
-<p>Je fis un résumé de ces Mémoires pour donner
-à la cour.</p>
-
-<p>Robert en fit une note de son côté, précisant
-les faits, donnant des chiffres à l’appui et me
-défendant avec tout ce qu’il avait de cœur, mais
-il resta à Paris.</p>
-
-<p>Ce que j’ai souffert pendant les trois jours que
-ces débats ont duré, Dieu seul le sait.</p>
-
-<p>En entrant sous le vestibule de ce grand palais
-de Jacques Cœur, où siége aujourd’hui le tribunal,
-le froid des voûtes m’enveloppa comme un
-linceul, mes dents claquèrent, j’étais pâle à faire
-peur aux statues de pierre.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a id="Page_248">248</a></span>
-Toutes les voix résonnaient à mes oreilles comme
-des instruments de cuivre.</p>
-
-<p>Mon nom mille fois répété par l’écho me fit
-peur.</p>
-
-<p>L’impatience, l’inquiétude, une volonté plus
-forte que la mienne m’avaient amenée au tribunal.</p>
-
-<p>Cachée derrière une colonne, je m’entendais
-traiter avec tant de mépris que je perdis la tête
-et me laissai glisser à genoux en pleurant.</p>
-
-<p>Alors, j’oubliai le tribunal, les juges, je me crus
-dans une église et je priai Dieu avec ferveur.</p>
-
-<p>Je lui demandai pardon du passé, lui promettant
-de faire mieux dans l’avenir, s’il voulait
-m’absoudre.</p>
-
-<p>Dieu est bon, sa clémence est infinie.</p>
-
-<p>Je sentis le calme et la résignation rentrer en
-moi.</p>
-
-<p>Je sortis du palais comme j’y étais entrée, sans
-être vue, et j’attendis que mon sort se décidât.</p>
-
-<p>J’avais bien fait de m’armer de patience; les
-débats, comme je l’ai dit, après avoir duré trois
-jours et avoir fait plus de bruit que s’il s’était agi
-d’un grand criminel, furent clos et le jugement
-remis à quinzaine.</p>
-
-<p>Je revins à Paris.</p>
-
-<p>Les émotions, les secousses avaient été si vives,
-<span class="pagenum"><a id="Page_249">249</a></span>
-que mes traits en gardèrent l’empreinte pendant
-plusieurs mois.</p>
-
-<p>Robert me demanda pardon de m’avoir exposée
-à toutes ces tribulations, généralement au-dessus
-des forces de la femme.</p>
-
-<p>Ce jour-là je fus heureuse de toutes mes misères.</p>
-
-<p>J’aurais voulu avoir eu à souffrir davantage.</p>
-
-<p>Cela ne se serait pas fait attendre si, comme je
-l’ai dit, Dieu, en qui j’avais mis toute ma confiance,
-ne m’avait donné la résignation.</p>
-
-<p>Huit jours après les débats de Bourges eut lieu
-mon procès au tribunal de commerce à Paris.</p>
-
-<p>Il s’agissait des quarante mille francs que Robert
-me devait et pour lesquels il m’avait fait des
-lettres de change.</p>
-
-<p>Cet argent était en réalité ma fortune, car la
-maison était hypothéquée et il était dû beaucoup
-à Châteauroux.</p>
-
-<p>Le tribunal de la place de la Bourse déclara que
-ces lettres de change étaient des effets de complaisance
-et ne pouvaient être regardés comme
-sérieux.</p>
-
-<p>J’éprouvai une contrariété passagère, mais j’avais
-placé ma confiance au-dessus des hommes,
-j’espérais encore quand tout semblait désespéré.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a id="Page_250">250</a></span>
-L’avocat général de Bourges fit un résumé écrasant
-pour moi.</p>
-
-<p>Il voulut flétrir, frapper un parti en ma personne,
-arrêter la contagion du mal fait à la société
-par mes pareilles, en donnant sur moi l’exemple
-du châtiment.</p>
-
-<p>La cour était nombreuse; elle remit à huitaine
-sa délibération et me donna gain de cause.</p>
-
-<p>Ce fut un beau jour pour moi et une grande
-confusion pour mes adversaires.</p>
-
-<p>En réalité, je n’en avais qu’un, mais il avait
-cherché quelques petits débiteurs de Robert, en
-leur promettant de payer les frais qui pourraient
-être faits, qu’il gagnât ou qu’il perdît.</p>
-
-<p>Plusieurs noms groupés ensemble devaient donner
-plus de force à ses prétentions.</p>
-
-<p>Quelques-uns se désistèrent pendant le cours de
-ces procès qui semblaient devoir être interminables;
-d’autres avouèrent qu’ils regrettaient d’être
-entrés dans cette voie où ils s’étaient laissé entraîner
-par de faux rapports.</p>
-
-<p>Enfin, le plus intéressé à ma perte se croyait
-déjà possesseur de mon petit château de cartes, et
-parlait de réformes, de changements, d’améliorations
-à faire lorsqu’il l’habiterait.</p>
-
-<p>Il avait gagné au tribunal de commerce, il est
-vrai, mais cela était en première instance.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a id="Page_251">251</a></span>
-J’allais interjeter appel de ce jugement, et cela
-menaçait de durer encore longtemps, quand les
-choses prirent une direction sur laquelle je ne
-comptais plus.</p>
-
-<p>Mon domicile fut envahi en mon absence par
-cinq personnes solidaires les unes pour les autres
-de cette inqualifiable violation des droits, prenant,
-je l’ai déjà dit, dans mes papiers et ceux de
-Robert ce qui leur convenait.</p>
-
-<p>Je déposai des plaintes au parquet; on parut
-d’abord ne pas donner une grande importance à
-ces faits; mais un beau matin, lorsque le tour de
-cette affaire fut venu, elle se classa et parut causer
-un grand effroi à ceux qui en avaient ri jusqu’alors.</p>
-
-<p>C’est qu’ils savaient mieux que moi que la justice,
-quand elle est instruite, punit sévèrement
-l’homme de loi qui fait un mauvais usage des pouvoirs
-qui lui ont été confiés.</p>
-
-<p>Le tribunal de Châteauroux condamna à un
-mois de suspension et aux frais l’huissier qui les
-accompagnait dans cette injuste perquisition.</p>
-
-<p>Il disait pour toute défense:</p>
-
-<p>—J’ai exécuté les ordres de l’avoué de Paris;
-j’ai fait ce qu’il faisait lui-même, croyant qu’il
-agissait en vertu d’un droit ou d’un pouvoir quelconque.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a id="Page_252">252</a></span>
-Il y avait bien là de quoi effrayer ces messieurs
-qui, en fait de pouvoirs, n’avaient que ceux qu’ils
-s’étaient arrogés.</p>
-
-<p>Poussés par la crainte, ils me firent proposer
-un arrangement plus avantageux pour moi que
-celui que j’avais sollicité pendant deux ans.</p>
-
-<p>Je refusais alors de sacrifier la moitié de ce que
-je possédais, comme j’y aurais consenti à cette
-époque afin d’en finir.</p>
-
-<p>Ils revinrent humiliés, confus, me prier de retirer
-mes plaintes, m’envoyèrent de leurs amis
-qui me supplièrent de me désister, m’offrant de
-me rembourser immédiatement l’argent de mon
-hypothèque; mais je n’avais pas été la seule victime
-de ces brutalités sans nombre, et Robert
-m’obligea à refuser pendant plusieurs jours qui
-durent leur paraître bien longs.</p>
-
-<p>Si cet argent lui avait appartenu, il l’aurait volontiers
-sacrifié à l’ombre d’une réparation, mais
-il comprit qu’il ne pouvait me forcer à un si
-grand sacrifice, et il me donna carte blanche.</p>
-
-<p>Non-seulement je fus dégagée de la responsabilité
-qu’on voulait faire peser sur moi, mais
-encore j’exigeai que le bijoutier reprît pour son
-compte la créance du jeune homme pour lequel
-Robert avait si légèrement donné sa garantie.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a id="Page_253">253</a></span>
-Puis, leur demandant combien il leur devait
-personnellement, je leur payai le tout en son nom;
-la somme s’élevait à 20,000 francs.</p>
-
-<p>Il valait mieux que Robert me les dût qu’à ces
-vilaines gens qui l’avaient si fort maltraité.</p>
-
-<p>D’ailleurs, Robert m’avait fait part de ses projets.</p>
-
-<p>Il voulait entreprendre quelque chose, faire
-du commerce.</p>
-
-<p>Ses créanciers l’en auraient peut-être empêché.</p>
-
-<p>Comme cela, il était libre et sans entraves.</p>
-
-<p>Certes, dissiper sa fortune est un grand tort,
-mais il est excusable quand on a le courage de la
-refaire.</p>
-
-<p>Robert eut beau me gronder, se fâcher, ce qui
-était fait était fait.</p>
-
-<p>J’étais bien sûre que pas un de ceux que
-j’avais payés ne rendrait l’argent en échange d’une
-promesse.</p>
-
-<p>Robert fit tout ce qu’il put pour se procurer
-cette somme afin de me la rembourser.</p>
-
-<p>Personne ne l’aida à se dégager de ce qu’il
-croyait devoir appeler sa reconnaissance envers
-moi.</p>
-
-<p>Il ne m’en devait pourtant pas; ce que j’avais
-fait était tout naturel.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a id="Page_254">254</a></span>
-Une partie de ses dettes devaient avoir été faites
-pour moi, à mon insu, il est vrai, mais n’avais-je
-pas profité de ses dons et fait-on de la générosité
-lorsqu’on rend ce qui vous a été donné d’une
-façon irréfléchie?</p>
-
-<p>Malgré le proverbe: «Il faut que jeunesse se
-passe,» l’homme qui s’est ruiné aussi ostensiblement
-s’est déclassé aux yeux du monde; il n’inspire
-aucune confiance aux gens sérieux, et il
-semble que le présent doive toujours être ce qu’a
-été le passé.</p>
-
-<p>Avec ce raisonnement souvent injuste, on met
-d’immenses entraves à des difficultés déjà si difficiles
-à vaincre pour celui qui commence un apprentissage
-à trente ans.</p>
-
-<p>Partout Robert se trouvait face à face avec la
-méfiance et l’incrédulité.</p>
-
-<p>Il sollicita une place, on la lui refusa.</p>
-
-<p>Il chercha des marchandises, on le prit pour un
-chevalier d’industrie.</p>
-
-<p>Souvent il se rebutait, et il se serait fait sauter
-la cervelle si je n’avais fait descendre en lui un
-peu de cette confiance qui m’était rendue, un
-peu de cette énergique ardeur qui augmentait
-toujours chez moi en présence des difficultés à
-combattre.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a id="Page_255">255</a></span>
-Enfin, à force de recherches, de persévérance,
-il trouva un grand négociant qui voulut bien l’aider
-sans le connaître.</p>
-
-<p>Il l’écouta, le conseilla et lui promit des marchandises
-pour une somme assez importante.</p>
-
-<p>M. Bertrand (c’est le nom de ce nouvel ami de
-Robert) était un homme plein de cœur.</p>
-
-<p>Avec son expérience, il devina une grande intelligence,
-une grande envie de bien faire chez cet
-homme que l’on croyait incapable.</p>
-
-<p>Lorsque Robert se fut assuré du travail, sa seule
-ressource pour l’avenir, il me proposa sérieusement
-de m’emmener.</p>
-
-<p>Avant cette époque, comme il n’avait rien, il ne
-m’en avait parlé que d’une façon indirecte, et ses
-demandes avaient toujours été subordonnées à
-un: <i>Si je réussis</i>.</p>
-
-<p>J’avoue que je n’avais jamais envisagé l’idée
-d’un pareil voyage sans effroi, et puis, j’avais
-vingt raisons pour refuser.</p>
-
-<p>S’il m’emmenait, cela allait encore jeter de la
-déconsidération sur lui, ses rapports avec le monde
-en souffriraient et cela ferait diminuer ses chances
-de fortune.</p>
-
-<p>Sa famille serait indignée et persisterait à le
-laisser vivre dans cet abandon qui lui avait été si
-douloureux.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a id="Page_256">256</a></span>
-Mais son idée était bien arrêtée; il combattit
-mes objections avec toute la chaleur dont son âme
-était capable.</p>
-
-<p>—Je n’ai que toi au monde, me dit-il; si tu
-refuses de me suivre, je ne partirai pas.</p>
-
-<p>Mon courage, c’est toi! mon pays sera partout
-où tu seras.</p>
-
-<p>Que m’importe l’opinion des miens? Se sont-ils
-souvenus de moi quand mon cœur avait besoin
-du leur?</p>
-
-<p>Ils ont détourné la tête, dans la crainte que j’aie
-besoin d’eux.</p>
-
-<p>Aujourd’hui, je suis heureux de cet abandon,
-parce qu’il me fait libre.</p>
-
-<p>Jamais je n’aurai un regret, jamais je ne te
-ferai un reproche; mais j’ai besoin de toi pour
-vivre comme on a besoin d’air pour respirer.</p>
-
-<p>J’avais cru devoir lui dire ce que je lui avais dit,
-mais je pensai qu’il était inutile de refuser plus
-longtemps, car par-dessus tout, mon désir le plus
-ardent, mon vœu le plus cher était de ne plus le
-quitter.</p>
-
-<p>Je ne lui posai qu’une seule condition: c’est que
-ma fille adoptive me suivrait partout, je ne voulais
-la confier à personne.</p>
-
-<p>Sa réponse fut deux gros baisers sur les joues
-<span class="pagenum"><a id="Page_257">257</a></span>
-de l’enfant. J’avais dit à Robert tout ce que j’avais
-fait pendant son absence. Cependant je n’avais
-pas osé lui avouer l’existence de ces Mémoires,
-mais ils ne m’appartenaient plus.</p>
-
-<p>Ne sachant pas si Robert reviendrait, j’en avais
-disposé avant qu’ils fussent terminés, et voici
-comment:</p>
-
-<p>Au plus fort de mes procès, un de mes amis,
-M. A... me demanda de les lui prêter. Il les lut,
-fut étonné, et les fit circuler sans que je le susse.</p>
-
-<p>Lorsqu’il me rendit mes six volumes, ils avaient
-été lus par dix personnes.</p>
-
-<p>J’en citerai quelques-unes dont l’opinion, sans
-qu’elles s’en doutassent, dicta ma conduite dans
-cette circonstance et peut la faire excuser.</p>
-
-<p>La première fut M. Camille Doucet.</p>
-
-<p>Son esprit doux et délicat s’effraya de ces révélations
-brutales, mais il ne les condamna pas, sachant
-que j’y avais été contrainte.</p>
-
-<p>M<sup>me</sup> Emile de Girardin, cette grande âme placée
-par Dieu au-dessus des autres âmes, compatissante
-pour ceux qui souffrent, indulgente et pleine de
-pitié pour tout ce qui est déchu, devina avec les
-délicatesses de son cœur de femme que la mort
-devait être préférable au suicide moral que j’avais
-accompli; quoique souffrante, elle passa la nuit à
-<span class="pagenum"><a id="Page_258">258</a></span>
-lire ces pages tombées de ma main comme des
-larmes tombent des yeux.</p>
-
-<p>—Peu importe qui pleure, disait l’auteur de
-<i>Marguerite ou les Deux Amours</i>.</p>
-
-<p>Nous devons écouter la plainte de tous ceux qui
-souffrent.</p>
-
-<p>J’ai trouvé la lecture de ces Mémoires très-attachante,
-et si jamais ils sont publiés, ils auront du
-succès parmi ceux qui les comprendront tels qu’ils
-sont.</p>
-
-<p>M. Dumas les lut aussi; son imagination ardente,
-son extrême bienveillance l’emportèrent
-bien au delà de la réalité, parce qu’il avait mesuré
-d’un coup d’œil les difficultés que j’avais
-eues à vaincre pour rallier ces souvenirs épars,
-les mettre en ordre, et rapporter des choses si
-difficiles à dire.</p>
-
-<p>L’auteur d’<i>Antony</i>, que je connaissais à peine,
-parla de ces Mémoires à tout le monde.</p>
-
-<p>Il inséra même dans son journal (<i>le Mousquetaire</i>)
-quelques lignes capables d’éveiller la curiosité
-et l’intérêt de ses nombreux amis.</p>
-
-<p>A cette époque, j’eus l’occasion de me rencontrer
-avec une femme dont la réputation a fait
-grand bruit, sans doute parce qu’il y avait en elle
-deux personnalités et un surnom.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a id="Page_259">259</a></span>
-Un jour, c’était une chatte séduisante, souple,
-gracieuse; le lendemain, un vrai lion rugissant,
-griffes aiguës, œil étincelant, dents blanches qui
-déchirent, rien n’y manquait; la ressemblance
-était telle enfin que le nom lui en resta.</p>
-
-<p>Ce nouveau roi du désert régna sur un coin de
-Paris pendant longtemps, sans qu’on sût quel
-était son mode de gouvernement.</p>
-
-<p>Le Lion est petite, blonde; ses traits sont insaisissables
-pour moi comme son caractère, il y a
-en elle des élans de cœur ou de haine surnaturels.</p>
-
-<p>Elle est puissante par ses amis, entourage haut
-placé qui lui reste fidèle envers et contre tous.</p>
-
-<p>Elle m’a rendu un service à moi qu’elle connaissait
-à peine; on dit qu’elle en rend à beaucoup de
-monde, c’est peut-être pour cela qu’elle a des ennemis,
-et qui sait si dans les plus acharnés elle ne
-reconnaîtrait pas ses obligés?</p>
-
-<p>Je l’ai trop peu vue pour me former une opinion
-sur son véritable caractère.</p>
-
-<p>J’aime mieux voir un peu par moi-même que
-d’entendre dire beaucoup; ce dont je me suis convaincue,
-c’est que son esprit est un des plus subtils
-et des plus amusants que j’aie jamais rencontrés.</p>
-
-<p>C’est un feu roulant, quelquefois chargé à
-<span class="pagenum"><a id="Page_260">260</a></span>
-mitraille; personne ne lui échappe, personne ne
-peut lui tenir tête.</p>
-
-<p>Elle connaît tout, voit tout, entend tout et en
-fait son profit; douée d’une mémoire incroyable,
-elle sait l’histoire de chacun sur le bout du doigt;
-les heures passent auprès d’elle comme des minutes.</p>
-
-<p>On ne veut plus la revoir quand elle vous a fait
-une blessure morale, ce qui arrive souvent; mais
-alors elle redevient chatte.</p>
-
-<p>Elle vous fait oublier avec une parole, un bout
-de lettre bien tourné, une grosse égratignure
-qu’elle vous a faite en riant.</p>
-
-<p>Un homme d’esprit qui est son ami depuis
-vingt-cinq ans disait, en parlant d’elle:</p>
-
-<p>—C’est une sorcière ou une fée. Il doit y avoir
-quelque chose comme cela.</p>
-
-<p>Ce même ami, qui nous était commun, me mit
-en rapport avec un éditeur.</p>
-
-<p>Je fis un traité; je n’avais pu me résigner à
-brûler ce que j’avais eu tant de mal à construire.</p>
-
-<p>J’avais passé bien des jours et des nuits à faire
-et refaire sans cesse.</p>
-
-<p>Je devais à ce travail constant un goût très-vif
-pour la retraite; loin de m’effrayer, la solitude,
-<span class="pagenum"><a id="Page_261">261</a></span>
-l’isolement m’apparaissaient avec des charmes inconnus
-jusqu’alors.</p>
-
-<p>Lorsque Robert revint, il était trop tard pour
-m’empêcher d’entrer dans cette voie de publicité,
-où, du reste, j’étais entrée à cause de lui.</p>
-
-<p>Je commençai mes préparatifs de départ; cela
-n’est pas une petite affaire quand on entreprend
-un si long voyage.</p>
-
-<p>Mes meubles, tout ce que je possédais était expédié
-au Havre, lorsque Robert reçut sa nomination
-à une place qu’il avait sollicitée et sur laquelle
-il ne comptait plus depuis quelques
-mois.</p>
-
-<p>Il voulut refuser à cause de moi; je refusai de
-partir s’il n’acceptait pas.</p>
-
-<p>Il y avait pour lui une question d’avenir; mon
-avenir, à moi, je m’en inquiétais peu.</p>
-
-<p>Je trouverai toujours le moyen de vivre d’un
-travail quelconque, mais lui... J’aurais mieux aimé
-mourir que le revoir exposé de nouveau à toutes
-les misères qu’il avait subies.</p>
-
-<p>J’éprouve quelques terreurs à m’en aller si loin
-de mon pays, de ma beauté, de ma jeunesse. Il
-ne m’en restera bientôt plus que le souvenir. On
-ne peut aimer longtemps que la vertu, les mérites;
-pour aimer la femme qui vieillit, il faut
-<span class="pagenum"><a id="Page_262">262</a></span>
-qu’on l’estime, qu’elle soit la mère de vos enfants.</p>
-
-<p>Si Robert allait redevenir ce qu’il était, violent,
-emporté! S’il allait se venger de m’avoir aimée!
-Si cette mer, dont le murmure me fait peur,
-allait m’engloutir! Si, enfin, je ne pouvais jamais
-revenir dans ce Paris où je suis née et que j’aime
-comme j’aimais ma mère, lorsque j’étais enfant!...</p>
-
-<p>Peut être mourrai-je abandonnée là-bas, sous
-ce soleil brûlant qui dévore les plantes et les
-hommes.</p>
-
-<p>Le portrait qu’il m’en a fait dans ses lettres n’est-il
-pas effrayant?</p>
-
-<p>En cela, comme en toutes choses, que la volonté
-de Dieu soit faite! que ma destinée s’accomplisse!</p>
-
-<p>Peut-être de grands événements m’attendent-ils
-à l’autre bout de cet horizon que je ne puis traverser
-de la pensée? Je vous écrirai chaque
-jour.</p>
-
-<p>Puisse ce second journal, s’il vous parvient
-jamais, être plus intéressant et mieux écrit que
-celui-ci.</p>
-
-<p>Si mes mémoires paraissent après mon départ,
-Robert n’en saura rien, car nous allons rester
-quatre mois en mer.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a id="Page_263">263</a></span>
-Et puis, qui les lira? quelques amis.</p>
-
-<p>Ils passeront inaperçus, comme tout ce qui
-manque d’intérêt.</p>
-
-<p>Si la critique allait s’en occuper!</p>
-
-<p>Eh bien! qu’elle fasse selon sa conscience.</p>
-
-<p>Je vais tenter, pendant le cours de cette longue
-traversée, la miséricorde de celui qui nous jugera
-tous. Dieu seul condamne sur l’Océan!</p>
-
-<p class="end">FIN.</p>
-
-<hr class="chap" />
-
-<h2><span class="pagenum"><a id="Page_265">265</a></span>
-NOTES</h2>
-
-<p>Craignant de n’avoir pas fait assez bien comprendre
-les raisons qui m’ont poussée à faire ces
-tristes révélations, je donne la copie des mémoires
-faits par mes défenseurs pour mes juges
-pendant le cours de ces procès. Les réponses adressées
-à mes adversaires diront assez à quel point
-ils m’accablaient, et si je ne reproduis pas ici les
-injures dont ils m’ont abreuvée sans relâche et
-sans pitié pendant trois années qui m’ont paru
-trois siècles, c’est que je crois qu’ils ont
-<span class="pagenum"><a id="Page_266">266</a></span>
-vivement regretté de s’être laissé entraîner dans une
-voie qui a failli les perdre et qui les a certainement
-compromis.</p>
-
-<hr class="let" />
-
-<h3>TRIBUNAL CIVIL DE CHATEAUROUX.<br />
-Note pour mademoiselle Céleste, contre M. D...</h3>
-
-<p>Un jour la société D...-B... a rêvé qu’elle allait devenir
-propriétaire du petit domaine du Poinsonnet. Elle
-ne peut renoncer à cette illusion sans se venger. Elle se
-venge par des injures ou des révélations étrangères à la
-discussion. On la dénonce. Rien n’est respecté, ni les
-regrets, ni les droits. Vous lui ferez justice, mais elle
-aura été obligée de se confesser publiquement, de dire
-aux hommes ce qu’elle n’aurait avoué à un confesseur
-qu’en rougissant et parlant bas.</p>
-
-<p>Aux outrages, mademoiselle Céleste opposera des raisons.
-Sûre de son bon droit, elle se défendra surtout par
-le souvenir des faits.</p>
-
-<p><i>La vivacité des attaques dont elle est l’objet, dans la note
-publiée sous le nom de M. D...</i>, lui donne apparemment le
-droit de regarder en face son adversaire, de lui demander
-qui il est.</p>
-
-<p>Qu’est-ce que c’est que M. D... dans le monde? Nous
-le dirons tout à l’heure.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a id="Page_267">267</a></span>
-Qu’est-ce que c’est que M. D... dans le procès? Rien
-du tout.</p>
-
-<p>M. D... n’a droit de faire ce procès qu’autant qu’il
-est créancier. Or il ne l’est plus, il a été complétement
-désintéressé.</p>
-
-<p>M. D... est porteur d’une hypothèque de 45,000 fr.
-qui frappe, de la manière la plus utile, sur les biens de
-M. de ***.</p>
-
-<p>Après M. D..., il y a encore une marge considérable.
-Pure allégation! simple éventualité! s’écrie mon honorable
-adversaire! Comment? allégation! éventualité!
-Mais M. D... en est convenu dans l’interrogatoire qu’il
-a subi à Paris, et dont le texte est sous les yeux du tribunal
-de Châteauroux. M. D... a été obligé d’avouer
-qu’il n’a été que le prête-nom de M. B..., qu’il allait
-être payé, que s’il ne l’était pas encore, c’est que probablement
-M. B... avait intérêt à ce retard.</p>
-
-<p>Le procès se fait sous son nom, mais il n’y porte aucune
-préoccupation personnelle, et c’est à peine s’il s’est
-exactement informé des progrès de la procédure.</p>
-
-<p>Nous avons fait un pas dans la cause. En ôtant le
-masque dont s’est affublé M. D..., nous trouvons derrière
-M. B...</p>
-
-<p>M. B..., c’est bien le véritable adversaire de mademoiselle
-Céleste, c’est celui qu’elle a rencontré partout,
-dans le prétoire du tribunal comme dans la cour du
-Poinsonnet.</p>
-
-<p>M. B... est-il créancier?</p>
-
-<p>Il le dit, mais M. de ***, qui depuis douze ans a laissé
-entre les mains de son bijoutier banquier plus de
-130,000 fr. de sa fortune, sous forme de billets et
-sous forme d’hypothèques, conteste le compte de son
-créancier, et le tribunal de la Seine est saisi d’une
-contestation élevée contre la créance de M. B...</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a id="Page_268">268</a></span>
-Mademoiselle Céleste sait parfaitement qu’une des douleurs
-de ce procès, c’est de la forcer à révéler les fautes
-et les entraînements de sa vie. Elle sait qu’elle doit entrer
-dans le sanctuaire de la justice, comme on entre
-au tribunal de la pénitence. C’est l’attitude qu’elle n’a
-cessé de garder... devant ses juges. Mais elle ne se croit
-pas obligée de courber le front sous les outrages dont
-cherchent à l’abreuver MM. D... et B... Devant une
-attaque qui manque de mesure et de générosité, elle se
-relève sous l’affront, et, se retournant vers ses accusateurs,
-elle prend la liberté de leur demander qui ils
-sont pour l’insulter.</p>
-
-<p>Si MM. D... et B... s’étaient toujours renfermés dans
-le strict exercice de la profession de joailliers, ils n’auraient
-pas aujourd’hui l’occasion qu’ils croient avoir
-trouvée de faire du puritanisme sur les débris des fortunes
-de fils de famille ruinés. Si MM. D... et B...
-s’étaient bornés à vendre des bijoux pour les corbeilles
-de mariage, ils ne seraient pas ou ne prétendraient pas
-être les créanciers de M. de ***. Leurs noms ne retentiraient
-pas dans des procès où les noms de fraude sont
-prononcés, et où des notes d’une exagération ridicule
-sont réduites, par la justice, à des proportions plus raisonnables.
-MM. D... et B... se souviennent que la défense
-de mademoiselle Céleste a plaidé qu’à côté des
-fils de famille qui se ruinaient, les femmes momentanément
-associées à leur existence pouvaient échapper
-à la gêne ou à la misère; mais MM. D... et B... ont
-oublié, sans doute, que la défense de mademoiselle Céleste
-a retracé un tableau complet du monde où M. de ***
-a rencontré MM. D... et B... Ils ont oublié que la défense
-s’est attachée à peindre ces spéculateurs de sang-froid,
-qui, surveillant la ruine progressive des jeunes
-gens entraînés par leurs passions, finissent par s’enrichir
-de leurs dépouilles.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a id="Page_269">269</a></span>
-Nous ne demandons pas mieux que d’évoquer de nouveau,
-devant les magistrats qui jugeront le procès, les
-images de cette existence parisienne, contre laquelle
-MM. D... et B... tonnent aujourd’hui avec une si vertueuse
-indignation. Les juges seront inévitablement
-frappés de ce contraste. D’un côté, des faiblesses, de
-l’affection, des fautes. De l’autre, du calcul et de
-l’égoïsme. Au surplus, sans sortir de la cause, mademoiselle
-Céleste propose à MM. D... et B... d’accepter
-un juge entre elle et eux. C’est M. de ***. Il est
-tombé d’assez haut et dans un abîme assez profond,
-pour voir clair, aujourd’hui, dans le passé de sa vie. Il
-expie assez courageusement les fautes de sa jeunesse
-pour jeter sur les entraînements de son existence un
-regard ferme et assuré. Que pense-t-il de mademoiselle
-Céleste? Il lui a conservé une affection sincère et sérieuse,
-il lui écrit les lettres les plus amicales. Que pense-t-il
-de MM. D... et B...? Il les considère comme les
-mauvais génies de sa vie.</p>
-
-<p>Tous les titres, on veut bien le reconnaître, sont en
-faveur de mademoiselle Céleste. Qu’oppose-t-on à nos
-preuves?</p>
-
-<p>On ne donne, il est vrai, que deux raisons principales.
-Réfuter ces deux raisons, c’est réfuter tout le mémoire
-produit au nom de nos adversaires.</p>
-
-<p>On dit: 1<sup>o</sup> que les ressources personnelles de mademoiselle
-Céleste ne lui ont jamais permis de songer à
-acheter un terrain pour y faire construire le Poinsonnet.</p>
-
-<p>2<sup>o</sup> Qu’à l’époque où l’acquisition a eu lieu, si M. de ***
-n’était pas complétement ruiné, il était sur le penchant
-du désastre financier dans lequel son patrimoine a été
-englouti.</p>
-
-<p>Nous avons démontré au tribunal que mademoiselle
-Céleste pouvait parfaitement payer la propriété qui lui
-appartient. Sa famille n’était pas dénuée de ressources;
-<span class="pagenum"><a id="Page_270">270</a></span>
-son grand-père a tenu pendant cinquante-six ans un
-hôtel garni rue de Bercy. Nous avons justifié qu’à une
-époque contemporaine de son acquisition dans le Berry
-elle a vendu à Paris un fonds d’hôtel garni, connu sous
-le nom d’hôtel Cléry, et qui était sa propriété particulière.
-Une partie du mobilier de cet hôtel a même servi
-à compléter celui du Poinsonnet. Nous avons rapporté
-son engagement et la preuve des appointements qu’elle
-touche au théâtre des Variétés. Quand on veut l’insulter,
-d’ailleurs, on lui oppose sa fortune; quand on veut
-la dépouiller, on lui objecte sa misère. Il faudrait choisir.
-Elle a montré au tribunal des titres d’acquisitions
-de rentes, elle a prouvé que des cadeaux considérables
-lui ont été faits, en dehors de ce que M. de *** a pu dépenser
-pour elle. Son mobilier de Paris est une petite
-fortune. La société D...-B... ne peut l’ignorer, puisqu’elle
-en a également été tentée, et qu’il a fallu un jugement
-du tribunal pour mettre un terme, à cet égard,
-à sa convoitise. Ajoutons que toutes les dépenses du
-Poinsonnet sont loin d’être payées, que mademoiselle
-Céleste a engagé des valeurs, a contracté des obligations,
-indépendamment des 6,000 fr. d’hypothèque que le tribunal
-connaît.</p>
-
-<p>Il n’est pas plus vrai de dire qu’au moment où le
-Poinsonnet a été construit, M. de *** était sur le point
-d’être ruiné. N’oublions pas d’abord que l’important, au
-point de vue de la cause, est précisément de savoir si
-M. de *** se croyait ou ne se croyait pas ruiné. Le doute
-à cet égard n’est pas possible. M. de *** espérait, et
-avec raison, que ses propriétés seraient vendues 800,000
-francs. C’est par suite d’une dépréciation, aussi considérable
-qu’inattendue, qu’en son absence, les immeubles
-ont été vendus moitié de leur valeur, et que sa déconfiture
-a été consommée en huit jours. En admettant
-donc que le Poinsonnet fût une libéralité de M. de ***,
-<span class="pagenum"><a id="Page_271">271</a></span>
-elle serait antérieure de deux ans aux poursuites des
-créanciers, elle n’aurait jamais pu, par conséquent, être
-faite en fraude de leurs droits. Sous ce point de vue encore,
-mademoiselle Céleste ne saurait être dépouillée de
-ce qui lui appartient.</p>
-
-<p>Battus sur ce terrain, MM. D... et B... invoquent des
-vraisemblances.</p>
-
-<p>Ils épuisent tous les termes de la vénerie, de l’art héraldique;
-ils accumulent toutes les hypothèses pour
-montrer que M. de *** aurait pu avoir l’idée d’acheter
-le Poinsonnet pour lui-même. Eh! messieurs, ne vous
-donnez pas tant de mal! Nous vous accordons que
-M. de *** aurait pu avoir cette idée. L’a-t-il eue? Voilà
-le point à établir.</p>
-
-<p>Il nous est aisé de prouver le contraire, puisque c’est
-lui précisément qui a donné à mademoiselle Céleste la
-pensée de replacer son argent de cette façon.</p>
-
-<p>Vous criez à l’invraisemblance! attendez; les faits
-vont vous convaincre.</p>
-
-<p>Le bulletin de la poste aux chevaux, laissé au dossier,
-prouve qu’à la date par nous indiquée, le mobilier de
-mademoiselle Céleste a été conduit dans le Berry. Les
-frais de transport ont coûté 600 fr.; c’est ce mobilier,
-dont nous avons donné les factures, Vigand et autres,
-qui n’a jamais cessé d’être la propriété de mademoiselle
-Céleste, et qui a été depuis transporté chez elle au
-Poinsonnet.</p>
-
-<p>Trois ans après, la liaison de mademoiselle Céleste
-avec M. de *** avait changé de caractère; aux illusions
-commencèrent à succéder des appréciations plus froides
-et plus raisonnables. La famille de M. de *** voulait le
-marier. Mademoiselle Céleste n’apportait à ces projets,
-dont elle comprenait la nécessité, aucun obstacle. Sa
-correspondance l’atteste. Mais ce lien ne pouvait se
-<span class="pagenum"><a id="Page_272">272</a></span>
-rompre en un jour. M. de *** comprenait que la vie
-commune devenait impossible. Mais il ne pouvait
-consentir à laisser s’éloigner de lui la femme qui
-avait été pendant trois ans la compagne de sa vie.
-C’est alors qu’il eut l’idée de l’engager à acheter un petit
-domaine, dans le but de se créer ou une retraite pour
-l’avenir, ou un revenu avantageux. Se séparant de
-M. de ***, elle devait reprendre son mobilier, qui allait
-tout naturellement trouver sa place au Poinsonnet. On
-chercha d’abord un emplacement convenable. Mademoiselle
-Céleste ne nie pas que M. de *** l’ait dirigée dans
-cette recherche; mais elle l’accompagnait toujours, et
-rien n’a été fait sans son assentiment. La position du
-Poinsonnet, à quelques mètres de la forêt, a paru avantageuse.
-«Si vous n’habitez pas un jour ou l’autre par
-vous-même, lui disait M. de ***, vous trouverez facilement
-à louer votre propriété comme rendez-vous de
-chasse.» Qu’on ne s’étonne donc pas si le Poinsonnet
-a reçu une approbation qui rappelle tous les attributs de
-la chasse; à l’origine, mademoiselle Céleste ne comptait
-occuper que la maison du garde. Elle a cédé à un entraînement
-naturel aux personnes qui viennent d’acheter
-et aux conseils de M. de ***. Elle a fait venir Lamarche
-le maçon, et Duly le charpentier. Elle leur a tracé à la
-plume, sur un morceau de papier, le plan du pavillon
-qu’elle voulait.</p>
-
-<p>Pour mieux marquer l’intention de la rupture projetée
-entre elle et M. de ***, elle est revenue à Paris et s’est
-engagée au théâtre des Variétés.</p>
-
-<p>M. de *** n’était point brouillé avec mademoiselle Céleste.
-Il séparait sa vie de la sienne, mais sans pensée
-de rupture définitive. Qu’y avait-il d’extraordinaire à ce
-qu’il s’occupât de la réalisation d’un projet qu’il avait
-inspiré, et dans lequel se trouvait la trace de son souvenir?</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a id="Page_273">273</a></span>
-Y a-t-il lieu de s’étonner davantage si M. de *** a fait
-à ses frais, avec sa voiture et ses chevaux, le transport
-du mobilier de mademoiselle Céleste, comme nous le reprochent
-si haut MM. D... et B...?</p>
-
-<p>Des mois s’étaient écoulés, le mariage de M. de ***
-avait manqué. Alors seulement M. de *** commença à
-s’apercevoir des embarras d’argent qui allaient le presser
-de toutes parts. Il mit sa terre en vente, et s’ennuyant
-tout seul dans le Berry, il prolongea ses séjours au
-Poinsonnet.</p>
-
-<p>Le tribunal a su, du reste, que si ces messieurs avaient
-des yeux de lynx pour apercevoir les traces du passage
-de M. de *** au Poinsonnet, ils étaient complétement frappés
-de cécité devant les robes, les amazones, les métiers
-à tapisserie, les ouvrages à la main de mademoiselle
-Céleste.</p>
-
-<p>Le reste des propriétés de M. de *** avait été vendu en
-son absence, avec des pouvoirs émanés de lui, mais qu’il
-n’avait pas donnés pour vendre à si bas prix, ce qui a
-donné lieu à des réclamations par lui adressées à M. M...,
-procureur de la République.</p>
-
-<p>Alors seulement M. de *** a connu, pour la première
-fois, toute l’étendue de sa ruine.</p>
-
-<p>Il est retourné au Poinsonnet, a vendu ses chiens à
-M. M..., ainsi qu’à deux ou trois autres personnes dont le
-nom nous échappe, a envoyé une partie de sa sellerie
-en payement à Johns, son sellier, a vendu une voiture et
-un cheval à M. S..., a donné à son piqueur, qu’il avait
-depuis six ans, les chiens trop jeunes pour être vendus,
-et le petit sanglier, dont il a été tant question dans ce
-procès. Il n’a laissé que ses effets exclusivement personnels,
-a mis en ordre tous les papiers et tous les reçus
-des travaux dont il avait surveillé l’exécution au Poinsonnet.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a id="Page_274">274</a></span>
-Les adversaires triomphent de ce qu’une grande partie
-de ces reçus est au nom de M. de ***. Qu’y a-t-il de surprenant?
-M. de *** était sur les lieux, mademoiselle Céleste
-était momentanément absente, les ouvriers et les
-entrepreneurs lui apportaient des factures ainsi conçues,
-il ne prenait pas la peine de les faire rectifier; mais les
-entrepreneurs qui avaient été appelés à l’origine des travaux
-savaient très-bien qu’ils travaillaient pour le compte
-de mademoiselle Céleste.</p>
-
-<p>Mademoiselle Céleste, d’ailleurs, ne fait pas difficulté
-d’en convenir. La fausseté de sa position, dans le Berry,
-par suite de ses relations avec M. de ***, était pour tous
-les fournisseurs une cause d’embarras. Elle avait toujours
-eu la discrétion de ne pas se faire appeler madame
-de ***, et craignant de la désobliger en l’appelant <i>mademoiselle</i>,
-les fournisseurs lui adressaient jusqu’à ses gants
-au nom de M. de ***. S’il y avait eu la moindre pensée de
-fraude, soit de la part de M. de ***, soit de la part de mademoiselle
-Céleste, on se serait bien gardé de prendre les
-reçus au nom de M. de ***, et l’absence même de toutes
-précautions à cet égard est la preuve de la sincérité des
-actes faits deux ans auparavant.</p>
-
-<p>Une autre preuve non moins forte de la sincérité de
-ces actes se trouve dans la correspondance de M. de ***.
-Nous avons produit dix lettres de M. de *** qui ne sont
-pas évidemment écrites pour les besoins de la cause, et
-où il reconnaît à chaque ligne ce droit de propriété de
-mademoiselle Céleste.</p>
-
-<p>Le tribunal n’oubliera pas d’ailleurs la visite que mademoiselle
-Céleste a faite au Poinsonnet, et qui lui a été
-si amèrement reprochée. Elle a vu et rangé tous les papiers,
-tous les reçus dont on se fait une arme contre elle.—Rien
-ne lui était plus facile que de les emporter ou de
-les détruire. Elle les a scrupuleusement laissés à leur
-place, de sorte qu’aujourd’hui nous sommes fondés à
-<span class="pagenum"><a id="Page_275">275</a></span>
-dire à nos adversaires: Toutes ces pièces dont vous
-faites un si grand étalage sont sans intérêt, puisque mademoiselle
-Céleste les a laissées à votre disposition, ou si
-elles sont susceptibles de discussion, vous êtes obligés
-de vous incliner devant la parole d’un adversaire, qui
-vous a donné un tel exemple de loyauté!</p>
-
-<p>Nous devons, au surplus, le rappeler, MM. D... et B...
-n’ont pas éprouvé la moindre émulation de générosité.</p>
-
-<p>En dehors même du procès, ils n’ont rien épargné à
-mademoiselle Céleste: injures, mauvais procédés, ils ont
-tout accumulé. Ils ont fouillé ses papiers, scruté ses correspondances,
-envahi son domicile en son absence.</p>
-
-<p>Contre tant d’attaques aussi violentes qu’injustes, mademoiselle
-Céleste n’a qu’une force, son bon droit, elle
-n’a qu’une espérance et qu’un appui, c’est la protection
-qu’elle attend avec confiance de la justice.</p>
-
-<hr class="let" />
-
-<h3>Chronique de l’Indre.</h3>
-
-<p class="dater">23 août 1852.</p>
-
-<p>Une foule immense se pressait mardi dernier, dans la
-salle d’audience du tribunal civil de Châteauroux. Deux
-avocats célèbres, appartenant l’un et l’autre au barreau
-de Paris, avaient été annoncés.</p>
-
-<p>Il s’agissait d’un procès suivi par un créancier de M. le
-comte de ***, contre mademoiselle C...</p>
-
-<p>On ne saurait exprimer la verve, l’entraînement avec
-<span class="pagenum"><a id="Page_276">276</a></span>
-lesquels l’illustre avocat de mademoiselle C... a abordé
-successivement les aspects divers de la cause.</p>
-
-<p>Tout l’auditoire était sous le coup d’une vive émotion.</p>
-
-<p>M<sup>e</sup> M..., avec cette parole toujours grave d’un maître
-du barreau, s’est constamment attaché à resserrer son
-procès sur le terrain du droit, pour mieux le dégager de
-l’impression produite par la brillante plaidoirie que l’on
-venait d’entendre.</p>
-
-<p>Le barreau de Châteauroux a pris sa belle part dans
-cette lutte oratoire; M<sup>e</sup> Moreau, son bâtonnier, plaidant
-pour un intérêt analogue à celui de mademoiselle C...,
-a résolûment abordé les principes et les a exposés avec la
-science et la force de logique qui le distinguent.</p>
-
-<p>C’était une fortune que la rencontre de ces trois hommes
-de talent, et la population en conservera longtemps
-le souvenir.</p>
-
-<p>Si notre réserve nous interdit de rien préjuger d’une
-cause mise en délibéré, nous devons constater que le
-public nombreux qui assistait aux débats confirmait, en
-sortant du palais, ce fait avancé par M<sup>e</sup> D..., qu’au lieu
-d’exciter les prodigalités de M. le comte de ***, sa cliente
-s’est toujours efforcée de les combattre.</p>
-
-<hr class="let" />
-
-<h3>COUR IMPÉRIALE DE BOURGES.<br />
-Note pour mademoiselle C..., contre M. D...
-saisissant; B..., intervenant.</h3>
-
-<h4>§ I<sup>er</sup>.<br />
-<i>Question à juger.</i></h4>
-
-<p>MM. D... et B... reconnaissent que mademoiselle Céleste
-a en sa faveur le titre et la possession.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a id="Page_277">277</a></span>
-Mais ils prétendent que ce titre et cette possession ne
-sont qu’une apparence mensongère.</p>
-
-<p>MM. D... et B... sont demandeurs, ils doivent détruire
-l’efficacité du titre et de la possession de mademoiselle
-Céleste, et puisqu’ils allèguent la fraude, c’est à eux de
-la prouver.</p>
-
-<p>Remplissent-ils cette double condition?</p>
-
-<p>Mademoiselle Céleste, dont les papiers ont été fouillés
-par ses adversaires, avant comme après, et malgré les
-arrêts de la justice, n’est-elle pas en droit d’exiger au
-moins que cette preuve, pour être admise, ne laisse rien
-à désirer?</p>
-
-<h4>§ II.<br />
-<i>Les fins de non-recevoir.</i></h4>
-
-<p>Avant d’aborder la discussion, MM. D... et B... (page 2
-de leur second mémoire) insinuent que M. Pierre, intervenant,
-aurait renoncé à la fin de non-recevoir tirée des
-articles 2209 et 2210 du code Napoléon.</p>
-
-<p>M. Pierre a si peu renoncé à ce moyen, que M<sup>e</sup> Guillot,
-plaidant pour lui, a formellement rappelé le principe
-plus sévère encore, que l’action révocatoire n’était
-ouverte qu’au créancier qui ne trouvait pas dans les
-autres biens de son débiteur un gage suffisant pour sa
-créance. Donc nécessité de discussion préalable des
-biens que le débiteur a hypothéqués spécialement ou
-dont la propriété dans ses mains n’est contestée par
-personne.</p>
-
-<p>Ce moyen eût-il été abandonné par M. Pierre, mademoiselle
-Céleste aurait le droit de le reprendre et de le
-soutenir devant la cour, puisqu’elle a déclaré en première
-instance qu’elle se rendait commune la défense de
-M. Pierre à cet égard.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a id="Page_278">278</a></span>
-Dans ce système, n’a-t-elle pas plaidé à Bourges que
-M. D... était payé totalement par sa collation dans
-l’ordre de la Châtre?</p>
-
-<p>Quant à M. B..., le chiffre de sa créance est encore
-douteux, puisqu’il y a appel du jugement rendu par le
-tribunal de la Seine.</p>
-
-<p>Ce qu’il y a de certain, c’est qu’il reçoit 10,000 francs
-dans les ordres, et qu’au moyen de l’opposition qu’il
-vient de pratiquer entre les mains de M. de la Châ...,
-débiteur de M. de ***, par suite du transport que M. B...
-lui a fait de sa créance, M. B... se trouve avoir deux garanties
-pour une.</p>
-
-<p>N’oublions pas d’ailleurs quel est le caractère du procès.
-C’est une action en fraude qui est dirigée contre
-nous.</p>
-
-<p>Cette action n’appartient ni à M. D..., ni à B...</p>
-
-<p>En effet, deux choses constituent la fraude, <i>l’intention
-et le préjudice</i>.</p>
-
-<p>D..., payé sur les immeubles dont le prix est distribué
-à la Châtre, ne subit aucun <i>préjudice</i> par suite des actes
-qu’il attaque.</p>
-
-<p>B..., créancier postérieur au 13 août 1850, ne peut imputer
-à M. de *** <i>l’intention</i> de nuire à ses droits.</p>
-
-<p>B..., embarrassé par la date de son titre, qui est de
-juillet 1851, prétend en vain que les causes de cette seconde
-obligation sont antérieures, au moins pour partie,
-à l’acquisition du Poinsonnet. Cela ne pourrait être vrai
-que pour une portion extrêmement minime, par deux
-raisons: la première, c’est que cette obligation comprend
-le prix du transport de 39,000 fr. sur M. de la Châ...,
-transport qui n’a eu lieu qu’en juin 1851. La seconde,
-c’est que la première obligation D... et B... étant du
-10 mai 1850, les fournitures faites dans l’intervalle sont
-nécessairement très-importantes.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a id="Page_279">279</a></span>
-Ajoutons que dans tous les cas cette portion est déjà
-couverte par les 10,000 francs que M. B... touche dans
-les ordres.</p>
-
-<p>Pour échapper à des moyens aussi décisifs, l’adversaire
-a été obligé de se retrancher derrière la théorie de la
-simulation absolue, qui a le double inconvénient de venir
-tard dans la cause et d’être en désaccord avec tous les
-faits, tous les actes et toutes les circonstances du
-procès.</p>
-
-<p>Au point de vue moral, il serait par trop fort que
-M. B... pût attaquer des droits acquis et des actes authentiques,
-pour la sauvegarde de créances dont l’origine
-est si peu digne d’intérêt et qui seraient encore
-moins excusables si M. de *** était à cette époque ruiné,
-comme le prétendent MM. D... et B...</p>
-
-<h4>§ III.<br />
-<i>Objet du procès.</i></h4>
-
-<p>Le procès a un double objet: le mobilier du Poinsonnet,
-le pavillon du Poinsonnet.</p>
-
-<h4>§ IV.<br />
-<i>Mobilier.</i></h4>
-
-<p>Mademoiselle Céleste adresse aux adversaires les questions
-suivantes:</p>
-
-<p>Est-il constaté qu’elle ait fait transporter en Berry son
-mobilier de la place de la Madeleine?</p>
-
-<p>Est-il constaté qu’elle ait déboursé les frais de ce
-transport?</p>
-
-<p>Oui, car elle rapporte au dossier la quittance de la
-<span class="pagenum"><a id="Page_280">280</a></span>
-poste aux chevaux: le fait n’a même pas été contesté.</p>
-
-<p>Ne produit-elle pas des factures s’appliquant à ce mobilier?—Oui,
-incontestablement. Il y en a même qu’elle
-a fait enregistrer dès le lendemain de la saisie, aux
-droits de 200 francs environ, pour mettre sa demande à
-l’abri de toutes fins de non-recevoir, en énonçant régulièrement,
-au moins pour partie, les preuves de sa propriété.
-On comprend du reste, par l’énormité de cette
-dépense, qu’elle n’ait pas pu faire enregistrer toutes les
-factures.</p>
-
-<p>Il est facile de reconnaître l’application de ces factures,
-qui remontent aux années 1844, 1845, 1846, 1847,
-toutes années antérieures aux relations de M. de ***
-avec mademoiselle Céleste; elle ne doit donc pas ce mobilier
-aux libéralités de M. de ***.</p>
-
-<p>B... a pris communication de ces factures. Il est allé
-chez les marchands, comme le prouvent plusieurs lettres
-que nous avons représentées, et il n’a rien articulé
-à l’encontre des pièces produites.</p>
-
-<p>Cependant il veut faire vendre le tout!</p>
-
-<p>Bien différente a été la conduite de mademoiselle Céleste.
-N’est-il pas constaté que, par ses conclusions signifiées
-en première instance, elle a reconnu et distingué,
-parmi les objets mobiliers qui lui appartiennent,
-ceux qui avaient été déposés chez elle par M. de ***, et
-qu’elle a demandé acte de sa reconnaissance à cet
-égard.</p>
-
-<p>Oui, tel était le but du voyage, voyage nécessaire,
-qu’elle a fait au Poinsonnet, parce qu’en tout elle voulait
-agir avec loyauté. C’est par ce motif qu’elle a marqué
-de numéros les objets qui ne lui appartenaient
-pas.</p>
-
-<p>En résumé, M. B..., qui devait prouver contre mademoiselle
-Céleste, ne rapporte aucune justification.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a id="Page_281">281</a></span>
-Mademoiselle Céleste, qui n’avait aucunes preuves à
-faire, les rapporte toutes.</p>
-
-<h4>§ V.<br />
-<i>Acquisition et construction du Poinsonnet.</i></h4>
-
-<p>Mademoiselle Céleste procédera de même que pour le
-mobilier.</p>
-
-<p>N’est-il pas constant que le prix de l’hôtel Cléry est
-en rapport avec le prix de l’acquisition de la location
-du Poinsonnet?</p>
-
-<p>N’est-il pas constant que mademoiselle Céleste a envoyé
-de Paris divers objets qui sont entrés dans la construction
-du Poinsonnet, tels que les cheminées de marbre,
-poêle, treillis en fer qui sont dans le parterre, corbeille
-en fil de fer, volière, etc.?</p>
-
-<p>Toutes les factures à son nom sont au dossier.</p>
-
-<p>La correspondance ne justifie-t-elle pas qu’à diverses
-reprises et pendant la durée des travaux, mademoiselle
-Céleste a envoyé de l’argent à Châteauroux?</p>
-
-<p>Ne représentons-nous pas les quittances des ouvriers,
-payés par suite de l’emprunt Pierre, pour lequel mademoiselle
-Céleste a donné une procuration datée de Paris,
-où elle était retenue par son service au théâtre, cette
-procuration enregistrée, légalisée avant toutes poursuites?</p>
-
-<p>Tous les ouvriers qui restent à payer ne comptent-ils
-pas sur mademoiselle Céleste pour leur payement? Ce
-n’est pas là une feinte, un moyen d’intéresser la justice;
-mademoiselle Céleste a énoncé formellement cet
-engagement dans la lettre publiée par ses adversaires;
-elle l’a pris en effet, elle l’exécutera, la justice reconnaissant
-son droit. C’était son obligation, puisque les
-ouvriers travaillaient en réalité pour elle.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a id="Page_282">282</a></span>
-Mademoiselle Céleste ne conteste pas que beaucoup
-des mémoires des travaux du Poinsonnet sont au nom
-de M. de ***, cela a été expliqué par nous dans la note
-de première instance, nous n’avons pas besoin d’y revenir.</p>
-
-<p>Elle ne disconvient pas non plus que M. de *** ait
-voulu lui faire quelques cadeaux pour aider à la construction
-du pavillon.</p>
-
-<p>M. de *** n’était pas ruiné alors, M. de *** se croyait,
-et avec raison, au-dessus de ses affaires: il avait bien
-le droit de faire des libéralités de bien peu d’importance
-quand on les compare à sa situation. Le ministère
-public a semblé reconnaître qu’à ce moment
-M. de *** aurait pu, d’un trait de plume, faire à mademoiselle
-Céleste cadeau du pavillon tout construit; ce
-qu’il pouvait faire pour le tout, comment n’aurait-il
-pas pu le réaliser pour des payements sans importance?</p>
-
-<p>Ces libéralités, d’ailleurs, n’ont jamais existé qu’en
-projet. Mademoiselle Céleste a été obligée de payer avec
-ses ressources personnelles, et ce qui n’est pas payé,
-c’est elle qui le doit.</p>
-
-<p>Le compte du Poinsonnet n’est pas difficile à faire:</p>
-
-<table class="space" summary="Compte du Poinsonnet">
- <tr>
- <td class="tdl">Mademoiselle Céleste a commencé par
- payer au vendeur</td>
- <td class="tdr">6,000</td>
- <td class="tdl">fr.</td>
- </tr>
- <tr>
- <td class="tdl">Elle a emprunté de M. Pierre</td>
- <td class="tdr">6,000</td>
- <td>&nbsp;</td>
- </tr>
- <tr>
- <td class="tdl">Ses lettres prouvent qu’elle a envoyé de
- Paris</td>
- <td class="tdr">5,000</td>
- <td>&nbsp;</td>
- </tr>
- <tr>
- <td class="tdl">Ses lettres, confirmées par les factures à
- l’appui, prouvent encore qu’elle a envoyé:
- cheminées, treillages et poële,
- etc., le tout pour une somme de</td>
- <td class="tdr">3,500</td>
- <td>&nbsp;</td>
- </tr>
- <tr>
- <td class="tdl">Il est dû à Châteauroux pour le Poinsonnet
- une somme d’environ</td>
- <td class="tdr bb">12,000</td>
- <td>&nbsp;</td>
- </tr>
- <tr>
- <td class="tdc">Cela donne en total</td>
- <td class="tdr">32,500</td>
- </tr>
-</table>
-
-<p class="space"><span class="pagenum"><a id="Page_283">283</a></span>
-C’est, à quelques centaines de francs près, le prix de
-revient du Poinsonnet.</p>
-
-<p>Les adversaires se sont bien gardés d’annoncer des
-chiffres précis à la cour, ils ne parlent que par 30 ou
-60,000 fr., mais si on leur demande des détails ils n’en
-fournissent aucun.</p>
-
-<p>Ils ont pris nos pièces, ils les ont même envoyées à
-Paris, sans qu’elles fussent revêtues d’aucun visa. Mademoiselle
-Céleste avait protesté par acte signifié contre de
-tels abus, et avait même demandé que les pièces fussent
-retirées du procès. C’est le motif pour lequel elle n’avait
-pas exploré plus tôt ce qu’elles contenaient.</p>
-
-<p>Si la construction du Poinsonnet avait été la propriété
-de M. de ***, comment n’aurait-il pas pris les bois nécessaires
-à cette construction sur les dépendances de la
-terre de ***.</p>
-
-<p>Lors même que les allégations des adversaires seraient
-aussi vraies qu’elles ont été prouvées fausses quant aux
-coupes des bois, il est bien évident que M. de ***, qui ne
-craint pas, dans le système des adversaires, de déshonorer
-sa propriété, eût bien trouvé, en abattant quelques
-arbres de bordures, le bois nécessaire à la construction
-d’un pavillon de 15 mètres de long sur 11 mètres de large.</p>
-
-<p>Les factures de Lemerle sont produites par les adversaires
-au milieu des pièces qui ont été remises par le
-séquestre.</p>
-
-<p>Donc pour le terrain nous pouvons, comme pour le
-mobilier, dire que MM. D... et B... n’ont rien prouvé, et
-que mademoiselle Céleste, qui n’a rien à prouver, a rapporté
-toutes les pièces désirables.</p>
-
-<div class="pagenum"><a id="Page_284">284</a></div>
-
-<h4>§ VI.<br />
-<i>Présomptions de simulation invoquées par les adversaires.</i></h4>
-
-<h5>PREMIÈRE PRÉSOMPTION.<br />
-<i>Situation de fortune de M. de ***.</i></h5>
-
-<p>Où donc eût été l’intérêt de faire des actes simulés au
-préjudice de ses créanciers pour un homme qui avait la
-conviction que sa fortune dépassait deux fois son passif,
-et qui, au moment de la vente de ses biens, croyait
-encore que, tous ses créanciers étant payés, il lui restait
-150 ou 200,000 francs.</p>
-
-<p>Vous méconnaissez aussi les enseignements de cette
-correspondance que vous avez arrachée au secret qui lui
-était destiné. Relisez, et vous verrez que, quand M. de ***
-s’aperçoit enfin de sa ruine, son désespoir éclate, et
-qu’au lieu de se ménager une retraite pour y vieillir, il
-ne pense qu’à se faire soldat en Afrique ou mineur en
-Australie.</p>
-
-<p>C’est alors que, par un sentiment de délicatesse qui a
-touché le cœur de la cour, mademoiselle Céleste lui
-offre, dans les termes les plus affectueux, les ressources
-dont sa famille et elle peuvent disposer.</p>
-
-<p>C’est alors qu’elle lui dit dans une lettre: «<i>Garde mes
-40,000 fr., tu peux t’en servir pour tenter la fortune, je n’en
-ai pas besoin maintenant; si tu me les rendais, il me faudrait
-bien les replacer.</i>»</p>
-
-<p>Si ce ne sont pas les termes mêmes de la lettre que
-nous n’avons pas sous les yeux, c’en est certainement le
-sens.</p>
-
-<p>Cette idée de prête-nom est vraiment incroyable, et
-elle ne pouvait germer que dans l’esprit de M. B...</p>
-
-<div class="pagenum"><a id="Page_285">285</a></div>
-
-<h5>DEUXIÈME PRÉSOMPTION.</h5>
-
-<p>M. B... met sous ce paragraphe l’analyse des nombreux
-procès qu’il crée de tous côtés.</p>
-
-<p>Il s’étourdit du bruit qu’il fait lui-même.</p>
-
-<p>Pourquoi tant de tapage?</p>
-
-<p>Apprécions à notre tour le caractère et les motifs de
-cette guerre si acharnée qu’il a déclarée à mademoiselle
-Céleste.</p>
-
-<p>Est-il inscrit sur le Poinsonnet? Non, sa créance résulte
-d’une obligation avec affectation spéciale sur les
-terres de M. de ***.</p>
-
-<p>Rêve-t-il donc quelque marc le franc avec les créanciers
-chirographaires dont il a fixé le chiffre à 300,000 fr.?</p>
-
-<p>Nous lui faisons la même question quant au mobilier.</p>
-
-<p>Ce serait bien désintéressé de sa part, et nous avons
-quelque peine à croire au désintéressement de M. B...</p>
-
-<p>La violation du domicile de mademoiselle Céleste,
-l’exploration illégale de ses papiers et de ceux de M. de ***,
-exécutée par M. B... en personne, n’avaient-elles pas
-un but caché? Voulait-on priver M. de *** des papiers
-qui lui étaient nécessaires pour discuter le chiffre des
-créances D... dans le procès de Paris.</p>
-
-<p>Espérait-on se procurer des armes pour attaquer la
-créance Céleste?</p>
-
-<p>La cour ne perdra pas de vue quelles inimitiés pouvait
-nourrir contre mademoiselle Céleste un homme à l’égard
-duquel elle s’était crue autorisée à se servir, dans sa
-correspondance, d’expressions que nous n’avons pas cru
-devoir répéter en plaidant, d’un homme à l’influence duquel
-elle cherchait à soustraire M. de ***.</p>
-
-<p>Dans son ardeur à tout incriminer, M. B... a prétendu
-<span class="pagenum"><a id="Page_286">286</a></span>
-que mademoiselle Céleste avait produit à l’ordre pour
-une créance de 20,000 fr.</p>
-
-<p>Rien de plus inexact.</p>
-
-<p>Mademoiselle Céleste ne figure pas à l’acte; le notaire
-a fait accepter l’obligation par son clerc. Elle n’a pas
-produit à l’ordre. En énonçant ce fait devant la cour,
-mademoiselle Céleste a dit la vérité.</p>
-
-<p>L’insistance que vous mettez ne peut servir qu’à une
-chose, c’est à donner une nouvelle preuve qu’à cette
-époque M. de *** ne se croyait pas ruiné. Nous aimons
-à en trouver l’aveu dans votre bouche.</p>
-
-<h5>TROISIÈME PRÉSOMPTION.</h5>
-
-<p>On crie à l’invraisemblance parce que mademoiselle
-Céleste aurait songé à se créer pour elle-même, au
-Poinsonnet, une petite propriété avec l’idée de louer la
-locature et le chenil, comme rendez-vous de chasse.</p>
-
-<p>Qu’y a-t-il d’inadmissible dans cette idée qui lui avait
-été donnée par M. de ***, par M. le comte de T... et
-M. le comte de B...</p>
-
-<p>La demande de location qui lui est faite par diverses
-personnes, demande dont elle justifie par des lettres
-envoyées à la cour, prouve assez que cette idée n’était
-pas aussi extraordinaire, aussi dénuée de sens que
-M. B... se plaît à le dire.</p>
-
-<p>Au nombre des personnes qui ont écrit, nous pouvons
-citer M. H., notaire à Châteauroux.</p>
-
-<h5>QUATRIÈME ET CINQUIÈME PRÉSOMPTIONS.</h5>
-
-<p>Il aurait été de bon goût de la part de M. B... de ne
-pas insister sur les ressources que mademoiselle Céleste
-a pu posséder en dehors de son théâtre et des économies
-de sa famille.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a id="Page_287">287</a></span>
-Ainsi que nous le disions dans notre première note,
-quand on veut insulter mademoiselle Céleste, on lui oppose
-sa fortune; quand on veut la dépouiller on lui
-objecte sa misère.</p>
-
-<p>Nous avons charitablement averti M. B... de la contradiction
-dans laquelle il était tombé. Son habile avocat
-est venu à son secours. Il a imaginé une théorie intermédiaire
-qui consiste à plaisanter mademoiselle Céleste
-sur l’administration de sa fortune.</p>
-
-<p>Trêve de généralités.</p>
-
-<p>Que veulent les adversaires? Forcer une dernière fois
-mademoiselle Céleste à une discussion pénible. Elle en
-aura le courage pour éclairer la justice, elle a justifié
-d’un titre de rente tout à fait étranger à M. de ***.</p>
-
-<p>On a répondu que si elle l’avait eu, elle l’aurait
-encore. Nous ne comprenons pas cette persistance des
-adversaires, nous avons positivement offert de prouver
-que la rente avait été vendue par elle le jour de l’achat
-de l’hôtel Cléry, et nous avons nommé l’agent de change
-qui a fait la négociation.</p>
-
-<p>Devant l’audace d’un nouveau démenti, nous produisons
-les deux bordereaux.</p>
-
-<p>Il serait aisé à mademoiselle Céleste de faire d’autres
-justifications et de souffler sur le fragile château de cartes
-dont se composent les hypothèses échafaudées par
-M. B..., si elle n’était pas arrêtée par des scrupules que
-la Cour comprendra, et si elle ne reculait pas à l’idée
-de prononcer des noms qui ne doivent pas figurer au
-procès.</p>
-
-<p>Si une chose nous a surpris dans le mémoire de
-M. B..., c’est de le voir invoquer la correspondance entre
-mademoiselle Céleste et M. de ***, comme contenant la
-preuve de la fraude qu’il allègue.</p>
-
-<p>Le laconisme avec lequel il en parle prouve du reste
-qu’il ne se croit pas bien assuré sur ce terrain.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a id="Page_288">288</a></span>
-Jamais, peut-être, on n’a vu un pareil abus du droit
-dans les fastes judiciaires et à la suite une pareille déconvenue.</p>
-
-<p>Voici un plaideur qui arrive, par tous les moyens
-imaginables, à se procurer les papiers les plus secrets,
-les correspondances les plus intimes de ses adversaires.</p>
-
-<p>La défense qui lui est opposée n’a plus rien de libre
-ni de spontané; elle n’a plus le choix de ses armes.
-Tout est mis à jour, tout est révélé.</p>
-
-<p>Il n’y a rien dans la correspondance au point de vue
-de la fraude, il y a tout au point de vue de la sincérité
-des actes et de la loyauté que mademoiselle Céleste n’a
-cessé d’apporter dans les déclarations qu’elle a faites
-devant la justice.</p>
-
-<p>Nous en avons la ferme conviction, cette correspondance
-sera le salut de sa cause.</p>
-
-<p>La Cour a les lettres sous les yeux, elle en a bien pénétré
-le sens. Elle rapprochera les sentiments exprimés
-des faits et des actes, elle acquerra la preuve irréfragable
-que le récit que nous avons présenté est vrai et sincère.</p>
-
-<p>Au lieu de s’attacher aux minutes comme le fait
-M. B..., elle appréciera avec élévation.</p>
-
-<p>Nous en dirons autant de la lettre à laquelle se rattache
-le nom de M. T. de ***.</p>
-
-<p>Nous avons beau lire et relire cette lettre, nous n’y
-voyons rien dont on puisse tirer argument contre mademoiselle
-Céleste.</p>
-
-<p>Le but de la lettre est de prier M. T. de *** de racheter
-les objets personnels à son frère. La seule allusion
-faite au procès n’exprime que l’inquiétude bien naturelle
-chez une femme engagée pour la première fois dans un
-procès d’où dépend toute sa fortune.</p>
-
-<p>Cette lettre, au surplus, a reçu de M. T. de *** lui-même,
-sur le sens dans lequel on voulait l’interpréter,
-<span class="pagenum"><a id="Page_289">289</a></span>
-un démenti dont les adversaires ont dû comprendre la
-portée.</p>
-
-<p>Vous prétendez, messieurs, avoir été autorisés à la
-produire; mais il est constant aujourd’hui que vous ne
-la possédez que par l’effet d’une surprise, et que, loin de
-vous avoir encouragés, M. T. de *** repousse non-seulement
-le sens que vous lui donnez, mais l’usage que
-vous en faites.</p>
-
-<p>Nous croyons avoir répondu à toutes les objections des
-adversaires, et il nous paraît inutile d’insister davantage.</p>
-
-<p>Pourquoi aurions-nous dans les arguments de M. B...
-plus de confiance qu’il ne paraît en avoir lui-même?</p>
-
-<p>En relisant les dernières lignes du Mémoire, nous
-trouvons les prémisses bien pompeuses et la conclusion
-bien modeste.</p>
-
-<p>Après avoir crié bien haut que la preuve de la fraude
-est faite, on se résume à demander une enquête pour
-tâcher de courir après quelques indices.</p>
-
-<p>C’est toujours le même système.</p>
-
-<p>On a commencé par dire: Si nous pouvions avoir les
-papiers explorés au Poinsonnet, on y trouverait le démenti
-des actes. On a eu ces papiers en première instance,
-et on n’y a rien trouvé.</p>
-
-<p>On s’est rejeté alors sur la correspondance. On a dit
-et répété: Si nous pouvions avoir la correspondance, elle
-nous donnerait gain de cause. Cette correspondance,
-pour vous ôter tout prétexte, nous vous l’avons livrée;
-vous n’y avez trouvé que la preuve des bons sentiments
-de mademoiselle Céleste.</p>
-
-<p>Maintenant on a l’air de soupirer après une enquête;
-si elle avait lieu, elle tournerait certainement à la confusion
-des adversaires.</p>
-
-<p>La Cour a donc encore plus de raisons pour confirmer
-le jugement du tribunal de Châteauroux que le tribunal
-de Châteauroux n’en avait pour le rendre.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a id="Page_290">290</a></span>
-Mademoiselle Céleste a fait sa confession dans ce
-procès.</p>
-
-<p>M. B..., lui, n’a rien confessé. Si quelques actes de
-sa vie ont été révélés à la justice, ils n’ont été connus
-que bien malgré lui et par la lecture de pièces et documents
-judiciaires.</p>
-
-<p>S’il n’a pas fait sa confession, en revanche il a fait
-beaucoup de morale.</p>
-
-<p>Mais un tel langage n’a aucune valeur de sa part;
-M. B... est évidemment trop intéressé.</p>
-
-<p>Où aboutirait d’ailleurs cette morale dans le procès?
-Elle arriverait, sous le prétexte que M. de *** peut avoir
-déboursé quelque argent sur les travaux du Poinsonnet,
-à dépouiller mademoiselle Céleste de tout ce qui lui appartient,
-de tout ce qui appartient à sa famille.</p>
-
-<p>Enoncer un pareil résultat, c’est le rendre moralement
-impossible.</p>
-
-<hr class="let" />
-
-<h3>TRIBUNAL DE COMMERCE.<br />
-Note pour mademoiselle Céleste, contre M. B...
-et MM. Crémieux, Guillemot, Legris.</h3>
-
-<p>Mademoiselle Céleste demande la permission au tribunal
-de mettre sous ses yeux un résumé très-succinct
-des moyens qu’elle oppose à la demande de M. B..., et
-à celle des créanciers qui ont cru devoir intervenir dans
-le procès, à la suite de M. B...</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a id="Page_291">291</a></span>
-Cette discussion très-rapide comporte tout naturellement
-l’examen des deux moyens de forme et de la question
-du fond.</p>
-
-<h4>§ 1<sup>er</sup>.<br />
-<i>Fin de non-recevoir.</i><br />
-<i>Non-recevabilité de la tierce opposition.</i></h4>
-
-<h5>1<sup>o</sup> M. B...</h5>
-
-<p>M. B... est non recevable à former tierce opposition
-au jugement obtenu par mademoiselle Céleste contre
-M. de ***.</p>
-
-<p>En effet, au moment où l’obligation de mademoiselle Céleste
-a pris naissance, M. B... n’avait <i>aucun droit</i>. Le
-titre qui a donné lieu au jugement de mademoiselle Céleste
-contre M. de *** est du 15 avril 1851.</p>
-
-<p>Or, quel est le titre présenté par M. B...?</p>
-
-<p>C’est une obligation de 46,000 francs en date du 19 juillet
-1851.</p>
-
-<p>M. B... a essayé d’établir une confusion: il a prétendu
-que les fournitures, causes de cette obligation, remontaient
-à une époque antérieure à 1850.</p>
-
-<p>Cette affirmation est démentie par tous les faits de la
-cause.</p>
-
-<p>D’abord, l’obligation du 19 juillet 1851 a été précédée
-d’une autre obligation de 45,000 francs, en date du
-18 mai 1850, souscrite par M. de ***, au bénéfice de
-M. D..., prédécesseur, associé, et plus tard prête-nom
-de M. B... Cette première obligation porte, au bas de
-l’obligation même: <i>pour solde de tout compte</i>.</p>
-
-<p>Cette obligation venait elle-même postérieurement à
-un jugement du tribunal de commerce de la Seine,
-<span class="pagenum"><a id="Page_292">292</a></span>
-pour une somme de 15,879 francs 30 cent., auquel jugement
-M. de *** a acquiescé le 26 janvier 1849.</p>
-
-<p>Il est donc certain, par cette première raison, que les
-causes de l’obligation du 19 juillet 1851 sont postérieures
-à 1850.</p>
-
-<p>Nous apportons une nouvelle preuve, c’est une facture
-signée de M. B..., en date du 13 mars 1851, et portant:
-<i>pour solde de tout compte</i>, facture remise au Tribunal.</p>
-
-<p>Nous apportons enfin une troisième raison: c’est que
-l’obligation de 1851 se compose en grande partie, jusqu’à
-concurrence de trente et quelque mille francs,
-d’un transport de créance La Châ... et Liév..., que
-M. de *** avait garanti. Les reçus de M. B... portant la
-date de 1851 sont au dossier.</p>
-
-<p>Est-il besoin de rappeler que M. B... est en ce moment
-en instance devant la cour impériale de Paris sur
-la validité de son titre, dont la base se trouve encore
-dans des fournitures, et dans une garantie obtenue de
-la bonne foi de M. de ***?</p>
-
-<p>Voici un extrait de l’obligation B..., en date du 19 juillet
-1851.</p>
-
-<p>A été extrait littéralement ce qui suit:</p>
-
-<p>M. de *** déclare, sous les peines de droit, qu’il est célibataire,
-et qu’il n’a jamais été tuteur, curateur ou
-comptable de deniers publics;</p>
-
-<p>Que les immeubles ci-dessus hypothéqués ne sont
-grevés d’aucun privilége, mais qu’ils sont grevés par
-hypothèque conventionnelle:</p>
-
-<ul class="lsoff">
-<li>1. De la somme de 150,000 francs, due, etc.</li>
-<li>2.</li>
-<li>3.</li>
-<li>4.</li>
-<li>5.</li>
-<li>6.</li>
-</ul>
-
-<p>Et par hypothèque judiciaire:</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a id="Page_293">293</a></span>
-1. de la somme de 40,000 fr. due à mademoiselle Céleste,
-en vertu d’un jugement rendu par le tribunal de
-commerce de la Seine, dans le courant du mois d’avril
-dernier;</p>
-
-<p>2. Et de 2,000 fr. dus, etc.</p>
-
-<p>Dans une pareille situation, M. B... n’a pu prendre
-lui-même au sérieux le procès qu’il nous faisait. Il marchait
-de déception en déception; après avoir plaidé
-longtemps sous le nom de D..., payé dans l’ordre sous
-le nom de D..., dont les aveux trop naïfs avaient compromis
-le succès de tant de poursuites, M. B...
-s’était décidé à agir par lui-même. Mais voilà que
-son titre même constitue une fin de non-recevoir
-contre l’action qu’il a intentée.</p>
-
-<p>Comment faire?</p>
-
-<p>M. B... s’est mis en quête pour trouver des alliés. Il
-a cherché parmi les créanciers de M. de *** les éléments
-d’une coalition contre mademoiselle Céleste.</p>
-
-<p>La plupart de ces créanciers ont refusé de s’associer
-à cette guerre, que rien ne justifie. Nous le prouvons
-par leurs lettres. Trois seulement y ont consenti.
-Ce sont MM. Legris, Guillemot, Crémieux.</p>
-
-<p>Voyons si M. B... doit se féliciter de cette diversion
-judiciaire.</p>
-
-<h5>2<sup>o</sup> M. LEGRIS.</h5>
-
-<p>Nous n’avons plus besoin d’en parler. M. Legris s’est
-désisté de sa demande, quand il a su ce qu’on voulait
-faire de son nom.</p>
-
-<h5>3<sup>o</sup> M. GUILLEMOT.</h5>
-
-<p>M. Guillemot n’est que le cessionnaire de M. Thomas
-B..., à qui M. de *** avait, en 1851, racheté une voiture
-<span class="pagenum"><a id="Page_294">294</a></span>
-d’occasion pour une somme de cinq mille francs. Il a
-reçu déjà une somme de deux mille francs, à valoir sur
-sa créance, dans le courant de 1853. M. Guillemot, si
-nous sommes bien informés, n’a poursuivi que parce que
-M. B... lui a garanti les frais, et c’est ce que M. d’Orléans,
-son huissier, serait disposé à attester, s’il en était
-besoin. Car M. Guillemot n’a dans le procès aucun intérêt
-personnel. Que la créance de mademoiselle Céleste
-soit ou ne soit pas payée, il ne viendra pas dans l’ordre
-en rang utile. Il ne toucherait rien que ce que M. B...
-voudrait bien lui donner. Le défaut d’intérêt est une véritable
-fin de non-recevoir contre M. Guillemot, aux termes
-d’une jurisprudence constante, qui décide que la
-tierce opposition, formée par un créancier au jugement
-rendu en faveur d’un autre créancier, est non recevable,
-lorsque la décision attaquée ne change en rien la position
-du demandeur vis-à-vis du débiteur commun. (Arrêt
-de cassation du 9 juin 1847.)</p>
-
-<p>Voilà donc une intervention qui ne peut servir en rien
-la cause de M. B..., puisque M. Guillemot est non recevable,
-comme M. B... lui-même.</p>
-
-<h5>4<sup>o</sup> M. CRÉMIEUX.</h5>
-
-<p>Il n’est pas possible de voir une intervention plus
-malencontreuse.</p>
-
-<p>Contre M. Crémieux nous n’avons que le choix des
-fins de non-recevoir.</p>
-
-<p>1<sup>o</sup> Il est payé dans l’ordre. Dans le cas où, comme il
-le prétend, il lui manquerait quelque chose, il ne pourrait
-l’attribuer qu’à sa complaisance pour M. B..., qui a
-surchargé ces procédures de frais énormes, et discrédité
-les derniers immeubles vendus.</p>
-
-<p>2<sup>o</sup> M. Crémieux a connu le jugement de mademoiselle
-<span class="pagenum"><a id="Page_295">295</a></span>
-Céleste, ainsi que l’inscription hypothécaire prise
-en exécution de ce jugement, puisqu’il a commencé par
-accepter une hypothèque, après celle de mademoiselle Céleste.
-Il a fait plus, il trouvait sa position tellement
-bonne et assurée, que connaissance prise de l’état hypothécaire,
-il a, par complaisance et sans y être forcé, fait
-la gracieuseté de son rang à M. Blanchard, banquier, à
-Tours, qui n’a consenti à prêter 16,000 fr. à M. de *** qu’à
-cette condition.</p>
-
-<p>3<sup>o</sup> M. Crémieux enfin, dans l’obligation même qui lui
-sert de titre, a, comme M. B..., laissé énoncer la déclaration
-faite par M. de ***, de toutes les hypothèques qui le
-précèdent, et notamment de l’hypothèque prise au nom
-de mademoiselle Céleste, pour sûreté d’une créance de
-40,000 fr.</p>
-
-<p>—M. de *** déclare sous les peines de droit:</p>
-
-<p>Que ses immeubles sont grevés par hypothèque conventionnelle,</p>
-
-<p>1<sup>o</sup>.</p>
-
-<p>2<sup>o</sup>, etc.,</p>
-
-<p>et par hypothèque judiciaire, de la somme de 40,000 fr.
-due à mademoiselle Céleste, en vertu d’un jugement
-rendu par le tribunal de commerce de la Seine, dans le
-courant du mois dernier.</p>
-
-<p>Par tous ces motifs, M. Crémieux est non recevable,
-comme M. B... Nous pouvons leur opposer à tous deux
-une jurisprudence non méconnue des adversaires, aux
-termes de laquelle l’acquiescement au jugement ou arrêt
-susceptible de tierce opposition constitue une fin de non-recevoir.
-<i>Ainsi doit être rejetée la tierce opposition incidemment
-formée à un jugement qu’on a connu et qu’on a laissé
-exécuter.</i> (Arrêt de Paris du 18 avril 1833.)</p>
-
-<p>Nous avons donc établi, par ce qui précède, que ni
-M. B..., ni aucun des créanciers intervenants n’ont le
-<span class="pagenum"><a id="Page_296">296</a></span>
-droit de former tierce opposition au jugement obtenu
-par mademoiselle Céleste.</p>
-
-<p>Ce jugement subsiste donc avec toute sa force.</p>
-
-<h4>§ 2.<br />
-<i>Régularité des lettres de change.—Compétence du
-tribunal de commerce.</i></h4>
-
-<p>Les adversaires ont essayé de démontrer que les lettres
-de change étaient irrégulières, et que mademoiselle Céleste
-était à Paris le 5 avril 1850, jour de la souscription
-des lettres de change à Châteauroux; qu’elle y était également
-le jour de l’endossement.</p>
-
-<p>Pour se procurer des pièces, ils ont employé des
-moyens aussi scabreux que la razzia du Poinsonnet.</p>
-
-<p>Qu’ont-ils trouvé?</p>
-
-<p>1<sup>o</sup> Un drame-vaudeville, intitulé <i>les Deux Anges</i>, qui
-a été joué pour la première fois le 9 avril 1850.</p>
-
-<p>2<sup>o</sup> Une affiche en date du 12 avril portant le nom de
-mademoiselle Céleste.</p>
-
-<p>3<sup>o</sup> Une facture de pianos en date du 10 avril 1850, et
-deux billets de la même date.</p>
-
-<p>Il n’est pas possible de se mystifier soi-même plus
-complétement.</p>
-
-<p>Le rôle de madame Bompart, dans la pièce des <i>Deux
-Anges</i>, n’a pas été créé par mademoiselle Céleste. Il l’a
-été par mademoiselle Lydie.</p>
-
-<p>Nous rapportons pour attester ce fait un certificat du
-régisseur des Folies, signé également par le directeur,
-et une attestation de M. de Saint-Hilaire, auteur des
-<i>Deux Anges</i>.</p>
-
-<p>Nous rapportons mieux encore; nous rapportons les
-affiches du 9, du 10 et du 11 avril, où le nom de
-<span class="pagenum"><a id="Page_297">297</a></span>
-mademoiselle Céleste ne figure pas, et où figure celui de mademoiselle
-Lydie.</p>
-
-<p>Comment se fait-il que les adversaires, qui ont rapporté
-les affiches du 12, aient négligé de se procurer les
-affiches précédentes?</p>
-
-<p>Que devons-nous accuser? Est-ce leur défaut d’attention?
-Le tribunal en jugera.</p>
-
-<p>Il n’est pas jusqu’aux notes de l’hôtel de Châteauroux
-que mademoiselle Céleste n’ait retrouvées.</p>
-
-<p>Il n’est pas besoin de faire remarquer au tribunal que
-la facture de piano et les billets ne signifient exactement
-rien dans la cause. La date d’une facture et de billets
-qui ne sont pas passés dans le commerce n’a rien d’authentique.</p>
-
-<p>En voici la preuve. Mademoiselle Céleste rapporte un
-certificat de M. Moulé, qui atteste que le piano qu’il a
-livré le 10 lui avait été commandé quelque temps avant
-la livraison.</p>
-
-<p>Le prix et le mode de payement étaient donc convenus
-d’avance.</p>
-
-<p>Où d’ailleurs les adversaires veulent-ils en venir? Le
-trajet de Châteauroux à Paris est de sept heures. Est-ce
-qu’on ne peut pas être le matin à Châteauroux et l’après-midi
-à Paris.</p>
-
-<p>Ainsi tombent une à une toutes les objections péniblement
-échafaudées contre la régularité des lettres de
-change.</p>
-
-<p>C’est donc avec raison que le tribunal de commerce,
-dans son jugement du 15 avril 1851, a reconnu sa compétence
-et sanctionné les titres de mademoiselle Céleste.</p>
-
-<p>Ce jugement, est-il besoin de le faire remarquer, n’a
-pas été rendu avec précipitation.</p>
-
-<p>L’assignation a été donnée le 7 avril 1851; puis,
-<span class="pagenum"><a id="Page_298">298</a></span>
-suivant la pratique sage et habituelle du tribunal de commerce,
-la cause a été continuée du 9 au 15 avril, jour
-auquel a été rendu le jugement.</p>
-
-<p>Tombe-t-il sous le sens que si mademoiselle Céleste
-avait voulu organiser une fraude, elle eût emprunté le
-nom de sa mère?</p>
-
-<p>Si M. de *** avait voulu faire tort à ses créanciers,
-n’aurait-il pas choisi toute autre personne que mademoiselle
-Céleste pour prête-nom, et n’aurait-il pas été
-plus simple à lui de garder son conseil judiciaire qui,
-grâce aux complaisances de M. B... et de ses autres
-fournisseurs, parfaitement confiants dans sa loyauté, ne
-gênait en rien M. de *** pour ses dépenses?</p>
-
-<h4>§ 3.<br />
-<i>Le fond du procès.</i></h4>
-
-<p>On n’a cessé, au cours de ces procès, d’accuser mademoiselle
-Céleste d’avoir été une des principales causes
-de la ruine de M. de ***.</p>
-
-<p>C’est une des choses qui lui ont été le plus pénibles,
-et elle demande la permission de se servir de la position
-que les adversaires lui ont faite, en s’emparant de sa
-correspondance, pour repousser cette accusation, dont
-les échos ont remonté jusqu’à la cour de Bourges.</p>
-
-<p>Nous choisissons au hasard dans les extraits de cette
-correspondance.</p>
-
-<p>Voici une lettre de 1850, époque à laquelle mademoiselle
-Céleste était aux Folies.</p>
-
-<div class="blockquote">
-<p>«Je viens des Folies, il est dix heures, je trouve une
-lettre pour toi, je m’empresse de l’envoyer, car il y a
-dessus <i>pressé</i>. Je vais la faire mettre à la poste de suite.
-<span class="pagenum"><a id="Page_299">299</a></span>
-Du courage, il faut sortir de là, il y avait trop de choses
-entre nous pour que nous pussions être heureux. Il
-faut que tu penses à ta fortune, à ton avenir. Je souffre
-déjà, je t’ai déjà bien regretté depuis ce matin. Je
-t’écrirai tant que tu voudras, mais je le sais, tu touches
-chaque jour à ta ruine du bout du doigt, il ne faut pas
-faire ce plaisir à tous ces gens qui sont jaloux de toi,
-il faut démentir ceux qui disent que tu tires à ta fin.
-Mais tu me verras toujours. Quand même tu serais marié,
-je serai ton amie, qui fais des vœux pour ton
-bonheur.</p>
-
-<p class="i3">»Je t’embrasse,</p>
-
-<p class="signature">»<span class="smcap">Céleste</span>.</p>
-
-<p>»Jeudi, dix heures du soir: j’ai fait des démarches
-aujourd’hui, je vais entrer au Palais-Royal.»</p>
-</div>
-
-<p>Dans une autre lettre, elle écrivait à M. de ***:</p>
-
-<div class="blockquote">
-<p>«Mieux vaut une petite réalité que de grandes illusions...</p>
-
-<p>»Je serais heureuse, si tu voulais prendre un bon
-parti, plutôt que de te laisser aller à la douleur, si, après
-m’avoir revue, tu voulais faire un petit voyage, te marier...»</p>
-</div>
-
-<p>Mademoiselle Céleste n’a jamais cherché à abuser de
-l’influence qu’elle avait sur M. de ***. Qu’on en juge.</p>
-
-<div class="blockquote">
-<p>«Je te l’ai dit, mon bon Robert, je ne suis pas de force
-à supporter tes plaintes et tes reproches; l’on ne fait
-pas son caractère, je ne puis souffrir l’isolement, ce
-n’est pas ma faute; j’en ai peur et tu ne fais rien pour
-m’y faire prendre goût. Je débutais hier jeudi, j’avais
-<span class="pagenum"><a id="Page_300">300</a></span>
-besoin d’être calme, j’ai reçu ta lettre le matin et me voilà
-en pleurs, tu m’accables de reproches.</p>
-
-<p>»Pourquoi veux-tu que je n’aie pas pour la solitude
-la peur que tu as eue du mariage toute ta vie? bien
-souvent, pourtant, tu as fait des projets. La destinée est
-écrite, on ne la conduit pas, on la suit. Je crois que tu
-aurais pu faire autre chose de moi; nous avons pris à
-rebours. Je t’ai toujours dit: Marie-toi, je n’aime pas
-cette vie calme; mais je finis par trouver tes accusations
-tellement exagérées, que je fouille ma vie passée avec
-toi et que je m’excuse un peu, en pensant que je ne t’ai
-jamais menti sur le genre de vie que je préférais. On ne
-peut pas toujours ce qu’on veut. Tu as voulu me régénérer,
-cela était impossible: c’est aujourd’hui que je
-serais infâme, si j’acceptais ce que tu m’as offert, puisque
-je sens que je ne pourrais pas remplir des devoirs
-sacrés.</p>
-
-<p class="i3">»J’ai, etc.</p>
-
-<p class="signature">»<span class="smcap">Céleste</span>.»</p>
-</div>
-
-<p>Mademoiselle Céleste conseillait à M. de *** de diminuer
-son luxe et elle savait elle-même réduire ses dépenses
-et s’imposer des privations.</p>
-
-<div class="blockquote">
-<p>«Il faut que tes intérêts soient les miens, c’est-à-dire
-que tu me permettes de te gronder quelquefois et de te
-donner des conseils. Si tu m’avais écoutée, les deux années
-de privations seraient finies et nous serions à notre
-aise. Enfin c’est à faire au lieu d’être fait; donne des
-ordres en partant, que l’on fasse vendre tes chevaux à
-tout prix, cela coûte à nourrir. Je ne suis pas moins
-raisonnable que toi, je vendrai le mien à la première
-occasion.»</p>
-</div>
-
-<p>Dans cet ordre d’idées, nous ne pouvons résister au
-<span class="pagenum"><a id="Page_301">301</a></span>
-désir d’imprimer une dernière lettre, qui dénote combien
-mademoiselle Céleste avait à cœur de faire prendre
-une bonne résolution à M. de ***, et comment elle repoussait
-les reproches que celui-ci, souvent, dans son
-humeur injuste, lui adressait.</p>
-
-<p>Pour faire éclater la vérité aux yeux du tribunal, mademoiselle
-Céleste n’a pas reculé devant ce que ces souvenirs
-ont de cruel et ces révélations intimes d’affligeant
-pour une femme.</p>
-
-<p>Abordons maintenant une autre série de preuves. Les
-passages des lettres que nous allons citer désormais
-convaincront le tribunal de la réalité des prêts que mademoiselle
-Céleste a faits à M. de ***, pour l’empêcher
-d’emprunter à des taux usuraires, et de la délicatesse
-qu’elle mettait pour les lui faire accepter, sachant bien
-que M. de ***, quoique souvent très-pressé d’argent,
-n’aurait rien voulu recevoir, s’il avait pu deviner les
-sources d’une partie des fonds dont mademoiselle Céleste
-disposait.</p>
-
-<p>Les extraits que nous allons donner étant nombreux,
-et se rapportant à la même démonstration, nous les classerons
-par numéros qui représentent chacun un fragment
-de lettre.</p>
-
-<h5>1.</h5>
-
-<p class="blockquote">Tout s’arrangera avec du temps, ne t’inquiète pas des
-2,000 fr. de la fin du mois. Tu les auras, mon grand-père
-me les prêterait, s’il y avait besoin. J’emporterai
-les 15,000 fr. de samedi avec moi, pour que tu puisses
-donner de petits à-comptes.</p>
-
-<h5>2.</h5>
-
-<p class="blockquote">Enfin, l’on m’avait prêté de l’argent, madame de Seine:
-mon grand-père a payé et les a donnés à maman, c’est
-à elle que je dois, c’est-à-dire que je suis quitte.</p>
-
-<div class="pagenum"><a id="Page_302">302</a></div>
-
-<h5>3.</h5>
-
-<p class="blockquote">Quand j’aurai mes 40,000 fr., il faudra bien les replacer.
-Si tu trouves quelque entreprise, tu sais que tu peux
-disposer de mon argent.</p>
-
-<h5>4.</h5>
-
-<p class="blockquote">Je pourrai encore faire 3,000 fr. au Mont-de-Piété;
-écris-moi de suite si cela pourra te tirer d’embarras pour
-quelques jours, je te les enverrai de suite en mettant
-mes boucles d’émeraude en gage.</p>
-
-<h5>5.</h5>
-
-<p class="blockquote">J’ai reçu en réponse à ma lettre de sottises la lettre
-que je vous envoie, et le même soir j’ai reçu 4,000 fr.</p>
-
-<h5>6.</h5>
-
-<div class="blockquote">
-<p>Ecris-moi pour quel chiffre Thomas te poursuit, je
-tâcherai d’arranger cela, puisque c’est le plus pressé.</p>
-
-<p>M. B... est venu voir où tout cela en était. Je ne l’<ins title="inséré «ai»">ai</ins>
-pas reçu, je lui ai fait dire que je ne savais rien.</p>
-</div>
-
-<h5>7.</h5>
-
-<p class="blockquote">Ne t’inquiète pas de moi: je n’ai besoin de rien; j’ai
-un billet des gens qui m’ont acheté mon hôtel. Je l’escompterai,
-cela me fera aller quelque temps.</p>
-
-<h5>8.</h5>
-
-<p class="blockquote">Si tu vends, <i>nous aurons mes 40,000 fr.</i> Si nous ne les
-avons pas, eh bien, je chercherai quelques ressources
-dans mes effets. J’aurai toujours assez avec ce que me
-doit Charles C...; ainsi, cet argent, s’il rentre, est à toi,
-du moins la moitié: je n’en veux pas, disposes-en comme
-tu le voudras. Informe-toi si quelqu’un veut prendre
-<span class="pagenum"><a id="Page_303">303</a></span>
-20,000 fr. d’hypothèque à ma place. Cela t’aidera un
-peu, ne me refuse pas.</p>
-
-<h5>9.</h5>
-
-<p class="blockquote">Morel n’offre que 1,000 fr. du dockart; si tu veux le
-garder, je lui vendrai ma petite voiture 1,400 fr.; garde
-ta voiture si tu y tiens le moins du monde, ne te gêne
-pas.</p>
-
-<h5>10.</h5>
-
-<div class="blockquote">
-<p>Quant à cet entremetteur de mariages, de qui même
-tu m’envoies les injures, je ne le connais pas. Que
-veut-il? Que lui ai-je fait? N’es-tu pas allé à Lyon?
-N’est-ce pas pour cela que je suis entrée au théâtre?</p>
-
-<p>—Sitôt que tu voulais te marier, je rentrais au
-théâtre.</p>
-
-<p>Je vais tout vendre sans regret: je suis contente
-même de me défaire de toutes ces choses qui m’ont
-coûté tant de larmes. Je prendrai un petit appartement
-rue Vivienne et une bonne; nous dépenserons peu.
-<i>Tu tâcheras de faire valoir ton argent et le mien</i>; cela t’occupera
-et dans quelque temps nous partirons pour toujours.</p>
-
-<p><i>J’aurais été si heureuse que tu prisses une femme qui te
-donnât la fortune et le bonheur.</i></p>
-
-<p><i>Tu sais bien que je ne t’ai jamais rien demandé. T’ai-je
-jamais mis à contribution?</i></p>
-
-<p><i>Je vais envoyer mes émeraudes en gage; je les retirerai
-quand j’aurai mon argent.</i></p>
-</div>
-
-<h5>11.</h5>
-
-<p class="blockquote">Je crois que c’est un grand malheur que tu n’aies pas
-vendu hier, car nous voilà dans une crise qui menace
-d’être assez longue. Ne crois pas, mon bon Lionel, que
-<span class="pagenum"><a id="Page_304">304</a></span>
-si je m’inquiète de cette vente, ce soit à cause de moi.
-Non, je te l’ai dit, cet argent est à toi. Je veux que tu
-t’en serves, s’il rentre, pour tenter quelque chose. Je te
-l’ai dit aussi, tu ne peux pas partir, tu mourrais là-bas.
-Je ne veux pas que tu partes dans cet affreux pays.</p>
-
-<h5>12.</h5>
-
-<div class="blockquote">
-<p><i>Ma mère va me faire prêter quelque cents francs.</i></p>
-
-<p>Je suis allée voir M. Thiébaut, c’est un brave homme
-que j’ai toujours trouvé quand j’ai eu besoin de lui.</p>
-</div>
-
-<h5>13.</h5>
-
-<p class="blockquote">Comment vas-tu faire pour Thomas B...? Tu sais ce
-que je t’ai dit, si cela peut suffire. <i>Je puis encore faire
-3,000 fr.</i>, ne te gêne pas. Cela me fera plaisir de te rendre
-un peu du bien que tu m’as fait.</p>
-
-<h5>14.</h5>
-
-<p class="blockquote">Quel parti vas-tu prendre? C’est bien effrayant une
-vente judiciaire. <i>Je puis t’envoyer deux ou trois mille
-francs<a name="FNanchor_2" id="FNanchor_2" href="#Footnote_2" class="fnanchor">[2]</a>.</i></p>
-
-<p class="footnote"><a name="Footnote_2" id="Footnote_2" href="#FNanchor_2"><span class="label">[2]</span></a>
-Voir dans le dossier d’autres preuves, notamment un cadeau
-de 20,000 fr. et la vente de la rente d’Espagne.</p>
-
-<p class="space">Interrogeons aux mêmes époques la correspondance
-de M. de ***, et nous y trouverons la preuve des mêmes
-faits.</p>
-
-<h5>1.</h5>
-
-<div class="blockquote">
-<p>Espères-tu réussir pour ton bureau? Réfléchis bien, tu
-es peut-être encore bien jeune, et, <i>en plaçant bien ton
-argent</i> et attendant un peu plus tard, peut-être retrouveras-tu
-<span class="pagenum"><a id="Page_305">305</a></span>
-une aussi belle occasion. Je ne t’envoie pas encore
-aujourd’hui tes 1,200 francs.</p>
-
-<p>Je t’envoie 200 fr., dont 100 fr. que je te dois et 100 fr.
-que je t’ai promis. Je t’enverrai les 1,000 fr. d’ici à deux
-ou trois jours.</p>
-</div>
-
-<h5>2.</h5>
-
-<p class="blockquote">Je vous envoie 1,000 fr. à valoir sur les 3,000 fr. que
-je vous dois. C’est le seul argent que j’ai pu ramasser;
-d’ici la fin du mois, j’espère m’acquitter des 2,000 fr.
-restant.</p>
-
-<h5>3.</h5>
-
-<p class="blockquote">Rien ne m’est rentré encore. J’attends de l’argent ces
-jours-ci, et mes bois doivent se vendre vers le 2 décembre.
-Je suis pour le moment sans le sou. Je serai à Paris
-vers le 5 ou le 6 du mois prochain, et alors je régulariserai
-toutes tes affaires <i>et nous aviserons ensemble à faire
-un bon placement de ton argent</i> (commencement de 1850).</p>
-
-<p class="space">Nous terminerons cette note en donnant une dernière
-lettre de mademoiselle Céleste, qui contient l’histoire et
-comme le résumé de sa liaison avec M. de ***. Au milieu
-de l’exaltation des sentiments, le tribunal y verra la
-preuve la plus positive, la plus évidente de la créance
-de mademoiselle Céleste contre M. de ***. Autant elle
-met d’insistance pour rentrer aujourd’hui dans ce qui
-lui appartient, autant elle a opposé de résistance aux
-cadeaux que M. de *** voulait lui faire et qui pouvaient
-lui porter préjudice. Ainsi, elle lui a renvoyé plusieurs
-fois une reconnaissance de 20,000 fr., et quand pour la
-lui faire accepter il lui a fait cadeau d’une hypothèque
-de 20,000 fr., elle a formellement refusé de signer, et
-avant même de savoir si cette dernière hypothèque
-<span class="pagenum"><a id="Page_306">306</a></span>
-viendrait en ordre utile, elle ne s’est pas présentée aux
-ordres, se bornant à maintenir énergiquement son droit
-pour l’hypothèque de 40,000 fr.</p>
-
-<div class="blockquote">
-<p>«Tu m’avais promis 20,000 fr., c’est vrai; mais je
-voyais ta ruine: le premier jour j’étais effrayée, j’aurais
-voulu que tu te mariasses pour nous deux, mais l’idée
-ne m’était pas venue que tu pourrais prendre une autre
-maîtresse: tu pourrais tout sauver en te mariant.</p>
-
-<p>»J’ai pris ailleurs ce que je ne pouvais te demander,
-ce que je ne voulais te demander ni prendre, car je te
-l’ai renvoyé bien des fois ce billet que tu m’avais donné.
-Je n’ai pas supporté la douleur de te savoir avec une
-autre, j’ai payé bien cher ton retour à moi. Le peu que
-j’avais je l’ai mis à ta disposition, j’aurais voulu te donner
-ma vie, tes affaires allaient mal, tu avais pris cet
-appartement qui était une charge énorme, la peur me
-reprit et je te demandai de me reconnaître mon argent,
-c’était mal, mais j’avais peur. Cette peur m’a donné un
-ennui continuel. J’avais tout en espérance, rien en réalité,
-la nuit je me tourmentais, le jour je cachais mon
-inquiétude sous le luxe. Cette femme m’a fait bien du
-mal: j’ai lutté d’amour-propre: alors, voiture, chevaux,
-bijoux, toilette, j’ai tout désiré; pardon, ce n’est pas un
-combat contre toi, non, je t’aimais, mais quelquefois
-avec rage; je voudrais aujourd’hui donner ma vie pour
-réparer le passé. L’ennui, cette ombre de soi-même que
-l’on traîne partout, s’est accroché à moi pour toujours;
-je n’ai plus de santé, plus de jeunesse; j’ai perdu ma
-gaieté, je suis rentrée dans un théâtre, parce que je veux
-quitter Paris dans un an; j’irai en Russie, au bout du
-monde, je veux faire des envieuses, je ne veux pas que
-l’on se réjouisse de notre séparation. Si j’avais ma petite
-fortune, je vendrais tous ces oripeaux qui cachent tant
-de larmes, et je m’habituerais à la vie modeste avec
-<span class="pagenum"><a id="Page_307">307</a></span>
-laquelle je dois finir; mais voilà toujours où a été mon
-désespoir, je te disais: J’aimerais mieux avoir 100 fr. par
-mois sûrs, que d’être comme nous sommes. Cela n’a
-jamais pu se réaliser, Dieu ne l’a pas voulu, puisqu’il
-n’a pas mis en moi l’énergie nécessaire. Oui, je t’ai
-aimé, je t’aime encore, tu as été, tu es, tu seras toujours
-mon dernier amour. L’isolement et l’oisiveté me font
-mourir, c’est au-dessus de ma volonté, mais tu ne m’as
-jamais connue autrement. Ce n’est pas à cause du malheur
-qui te frappe aujourd’hui. Tu me parles de mon
-peu de dévouement. Dis-moi, quand j’aurais vécu près
-de toi malgré mon goût et lorsque tu me voyais l’air
-ennuyé, si tu ne me renvoyais pas. Je t’aime, je suis
-une misérable créature que ton mépris désespère, pourtant
-je ne t’ai jamais menti; le premier jour je t’ai dit
-que j’étais incapable d’une heure de dévouement quand
-il s’agissait de vivre à la campagne. Pardonne-moi, je
-t’en prie à mains jointes, j’ai été peut-être plus coupable
-que je ne le sais, mais je ne l’ai pas médité. Ecris-moi,
-mais pas de ces mots que contient ta lettre, ou ne
-m’écris plus jamais. Je pense à toi comme on pense à
-Dieu. Je te respecte comme l’ange qui m’a tendu la
-main. Crois-moi, si mon corps a été avili, il y a une
-place bien pure dans mon cœur et mon âme que tu as
-habitée et qui est toujours à toi.»</p>
-</div>
-
-<p>Le tribunal nous pardonnera ces détails et ces productions
-de lettres. Mais, en présence de la guerre
-qui est faite à mademoiselle Céleste par M. B..., elle
-avait besoin de montrer que les prétentions de ses adversaires
-étaient aussi mal fondées en équité, qu’inacceptables
-en droit.</p>
-
-<hr class="let" />
-
-<div class="pagenum"><a id="Page_308">308</a></div>
-
-<h3>MÉMOIRE<br />
-A MESSIEURS DE LA COUR IMPÉRIALE DE BOURGES,<br />
-PAR M. DE ***.</h3>
-
-<p>La position que les sieurs D... et B... veulent me
-donner dans un procès où mon nom se trouve malheureusement
-mêlé, me force, au retour d’un long voyage,
-à sortir du silence et de l’inaction que je m’étais
-imposés. Victime, je me taisais et j’acceptais sans murmure
-les conséquences de mes faiblesses, dont D...
-et B... étaient les escompteurs depuis de longues années;
-ils veulent changer les rôles! Je ne le souffrirai pas.
-Mes faiblesses n’ont fait tort qu’à moi: MM. D... et B...
-ne sont pas mes juges, et je leur défends de donner à
-ma conduite une interprétation mauvaise. Vous oubliez,
-messieurs, qui vous êtes, et en essayant de rejeter
-sur moi des soupçons qui ne peuvent m’atteindre, souvenez-vous
-que vous vous servez de lettres qui m’ont été
-soustraites illégalement.</p>
-
-<p>Ma plainte à ce sujet est déposée au parquet de Châteauroux,
-de Bourges, et elle le sera également au parquet
-de Paris. Il s’est trouvé des officiers publics assez
-complaisants pour servir mes adversaires au mépris de
-la loi. Je ne redoute pas la publicité donnée à ces lettres
-intimes, mais il faudra que je retrouve les papiers qui
-ont rapport à la créance D... et B..., papiers qui en
-prouveront l’origine.</p>
-
-<p>Je viens de lire le mémoire publié dans l’intérêt de
-MM. D... et B... Tous les documents qui servent de base à
-<span class="pagenum"><a id="Page_309">309</a></span>
-ce mémoire sont sans fondement. Je laisse de côté les
-injures que je méprise, et c’est par des faits vrais que je
-veux répondre à ce que mes adversaires avancent.
-Page 4 du mémoire, ils disent: «Si l’obligation hypothécaire
-est postérieure à l’acte simulé, il est certain
-que les causes de cette obligation, au moins pour
-partie, remontent à une époque antérieure à cet acte,
-et cela suffit.»</p>
-
-<p>Je répondrai que lorsque B... est venu à l’hôtel Chatam
-me faire souscrire une seconde obligation de
-46.000 fr., 1<sup>o</sup> l’inscription de mademoiselle Céleste existait
-depuis longtemps, à la connaissance de B...; 2<sup>o</sup> je
-ne devais alors à B..., d’après ses comptes, que 10 à
-12,000 fr., dettes dont on retrouvera l’origine dans les
-bijoux qui sont encore dans son magasin; 3<sup>o</sup> je cédai
-aux sollicitations de B..., et je consentis à souscrire
-l’obligation de 46,000 fr., ignorant combien était illusoire
-la créance de M. de la C... que m’offrait B..., qui, pour
-me décider, me donna 3,000 fr.—Ainsi, B... connaissait
-ma position hypothécaire et la trouvait bonne, puisqu’il
-employait tous les moyens pour y prendre la place qu’il
-y a.</p>
-
-<p>J’ai pris le château de... et ses dépendances moyennant
-une somme de 804,000 fr. sans fonds de cheptels dans
-les domaines. Les cheptels qui garnissaient les domaines
-appartenaient aux fermiers belges qui les occupaient.
-Pendant les deux premières années de mon administration,
-ne recevant aucun fermage, je fus obligé de résilier
-leurs baux et de prendre en payement des sommes qu’ils
-me devaient les bestiaux qui garnissaient ces domaines
-et qui n’étaient plus suffisants pour les exploiter. Je fus
-obligé, pour trouver de nouveaux fermiers, de porter à
-4.000 fr. par domaine les fonds de cheptels. Quant à la
-question des bois, mon père, deux ans avant sa mort,
-avait vendu à M. le marquis de B..., propriétaire des
-<span class="pagenum"><a id="Page_310">310</a></span>
-forges du Centre, pour 101,000 fr. de bois. Les bois restants
-furent la seule ressource que je tirai de la propriété,
-ressource qui fut largement absorbée par les achats de
-bestiaux, les constructions et les améliorations qui décidèrent
-de nouveaux fermiers à affermer les domaines
-avec une diminution de 25 pour cent sur les anciens
-baux.—Ainsi, je n’ai pas distrait pour 45,000 fr. de
-fonds de cheptels, comme le dit ce mémoire, puisque je
-n’en ai pas reçu et que j’en ai laissé de considérables.</p>
-
-<p>Avant le partage, pendant que les biens étaient indivis,
-le bois de la Touche a été vendu pour 10,000 fr. par
-l’administrateur judiciaire de la fortune. Qu’ai-je donc
-vendu? 43,500 fr. de bois, répartis ainsi: 17,000 fr. aux
-forges de Vierzon, 12,000 fr. à Gibaut, marchand de bois
-à Châteauroux, et 12,000 fr. à Baronnet et Barbier, à
-Ardentes. Plus, 2,500 fr. de traverses pour le chemin de
-fer de Bordeaux.—M. B..., sur ses ventes, a su avoir
-sa part, touchant des billets de marchands de bois.</p>
-
-<p>Voilà comment j’ai déshonoré ma terre de..., j’en ai recueilli
-43,500 fr., et j’y ai dépensé plus de 100,000 fr. Vous
-dites que le château m’avait été compté pour 100,000 fr.
-dans les partages; le château et ses dépendances n’est
-compté que pour 30,000 fr. et le mobilier pour 7,000 fr.</p>
-
-<p>Si, d’après le cahier des charges, je n’ai pas trouvé
-d’acquéreur pour la vente tentée le 20 mai 1850, on ne
-peut pas l’attribuer à la mauvaise administration de la
-terre, mais aux circonstances malheureuses de cette
-époque. Quant aux biens que j’avais à cette date vendus
-en Berry, ils étaient éloignés du château d’une ou plusieurs
-lieues, et leur vente ne détruisait en rien l’ensemble
-de la terre.</p>
-
-<p>Au moment où une seconde vente, faite par un
-abus de pouvoir à M. S..., est venue me ruiner,
-B... et D... prétendent que j’avais une dette
-<span class="pagenum"><a id="Page_311">311</a></span>
-chirographaire considérable. Ceci est encore faux. Ils doivent
-connaître ma position, puisqu’ils ont su trouver dans
-tous mes papiers les noms des divers fournisseurs auxquels
-je devais.—A quoi cela se monte-t-il? Un tailleur,
-4,000 fr.; un bottier, 5 ou 600 fr.; un chapelier, 1,000 fr.;
-un chemisier, 3,000 fr.; enfin bref, 7 à 8,000 fr. Ajoutez à
-cela 7 à 8,000 fr. à un ami, M. de Saint-G..., restant
-d’une dette plus considérable, datant de longtemps.</p>
-
-<p>Voilà donc 15 à 16,000 fr. de dettes chirographaires,
-qui devraient monter à 20,000 fr. en 1850.</p>
-
-<p>Je le répète, M. B... doit savoir que ces chiffres sont
-exacts, puisqu’il est allé chez tous ces créanciers pour
-les engager à se joindre à lui dans les poursuites qu’il
-voulait faire.</p>
-
-<p>Y a-t-il réussi? Non, parce que tous ont confiance en
-ma loyauté.</p>
-
-<p>Tous les chiffres de M. B... sont donc erronés comme
-ses prétendues créances de 91,000 fr.</p>
-
-<p>L’appartement de la rue de Joubert a été payé par moi
-14,000 fr. à Monbro, tapissier, qui l’avait acheté 12,000 fr.
-à M. de Mackau; en le quittant, j’ai enlevé ce mobilier,
-dans lequel il y avait beaucoup d’objets auxquels je
-tenais par caprice ou par souvenir. Je ne l’ai quitté que
-parce que j’avais des idées de mariage en vue.</p>
-
-<p>Je devais bien réellement 40,000 fr. à mademoiselle
-Céleste ou à sa famille. Quant à la dernière inscription
-de 20,000 fr. à mademoiselle Céleste, c’est un cadeau que
-j’ai voulu lui faire sans son aveu au moment de quitter
-le Berry et la France quelques jours plus tard. Quand
-mademoiselle Céleste bâtissait le Poinsonnet, quand,
-d’après ses instructions, je suivais ces travaux,—j’étais
-fermier de la chasse de la forêt de Châteauroux depuis
-mon arrivée en Berry,—et non du jour où elle acquérait
-ce terrain, non pas de plusieurs hectares, mais à peine
-<span class="pagenum"><a id="Page_312">312</a></span>
-d’un arpent. Ces messieurs ont déjà beaucoup rabattu
-de leurs appréciations.</p>
-
-<p>Le château imaginaire que mes adversaires ont construit
-au Poinsonnet ne se trouve être, de leur propre
-aveu, qu’un simple pavillon de chasse, et le parc splendide
-de ce château un arpent de parterre.</p>
-
-<p>Je le répète, si j’ai rompu le silence dans cette affaire,
-c’est que B... et D... m’y ont forcé. Dépouillé par eux
-depuis de longues années de sommes considérables, il
-est temps que je me révolte et que je repousse, par des
-faits et des chiffres, des allégations fausses.</p>
-
-<p>Je compte sur l’appui du ministère public, désormais
-complétement éclairé, pour me protéger contre des faits
-aussi incroyables.</p>
-
-<p>Quant à la lettre de mon frère, produite au procès, elle
-ne se trouve entre les mains de MM. D... et B... que
-par une surprise, et à ce premier tort ils en ont ajouté un
-deuxième, celui de dénaturer complétement le sens de
-cette lettre, comme la cour peut en juger par la lettre
-que mon frère m’a remise comme protestation contre un
-acte que je pourrais, à bon droit, tenir autrement pour
-un procédé indigne de son caractère.</p>
-
-<p class="signature"><span class="smallc">COMTE DE ***</span>.</p>
-
-<hr class="let" />
-
-<div class="blockquote">
-<p>«Je soussigné, certifie que la lettre qui été produite
-au tribunal de Bourges, par M. B..., m’a été écrite par
-mademoiselle Céleste, pour m’engager à racheter divers
-objets de famille qui étaient restés <i>chez elle</i> au Poinsonnet,
-et que cette lettre que M. B... m’avait prise
-<span class="pagenum"><a id="Page_313">313</a></span>
-pour prendre des renseignements sur la vente du Poinsonnet
-qu’il me disait, à tort, devoir avoir lieu prochainement,
-devait m’être rendue le lendemain.</p>
-
-<p>»J’apprends, avec étonnement et indignation, qu’elle a
-servi comme pièce au procès, et je désavoue toute participation
-à un acte semblable, et <i>surtout</i> la signification
-toute fausse qu’on a voulu lui donner.</p>
-
-<p class="signature"><span class="smallc">»COMTE DE ***.»</span></p>
-</div>
-
-<p class="end">FIN.</p>
-
-<h2 id="toc">TABLE</h2>
-<table summary="Table des matières">
- <tr>
- <td class="tdr">&nbsp;</td>
- <td class="tdr">Pages</td>
- </tr>
- <tr>
- <td>XLVI.<span class="i05">Départ (suite)</span></td>
- <td class="tdr"><a href="#Page_1">1</a></td>
- </tr>
- <tr>
- <td>XLVII.<span class="i05">Correspondance</span></td>
- <td class="tdr"><a href="#Page_9">9</a></td>
- </tr>
- <tr>
- <td>XLVIII.<span class="i05">Mon cours de droit</span></td>
- <td class="tdr"><a href="#Page_80">80</a></td>
- </tr>
- <tr>
- <td>XLIX.<span class="i05">Le théâtre des Variétés</span></td>
- <td class="tdr"><a href="#Page_97">97</a></td>
- </tr>
- <tr>
- <td>L.<span class="i05">Une étoile</span></td>
- <td class="tdr"><a href="#Page_111">111</a></td>
- </tr>
- <tr>
- <td>LI.<span class="i05">Une vieille connaissance</span></td>
- <td class="tdr"><a href="#Page_124">124</a></td>
- </tr>
- <tr>
- <td>LII.<span class="i05">Denise</span></td>
- <td class="tdr"><a href="#Page_145">145</a></td>
- </tr>
- <tr>
- <td>LIII.<span class="i05">Pressentiments</span></td>
- <td class="tdr"><a href="#Page_160">160</a></td>
- </tr>
- <tr>
- <td>LIV.<span class="i05">Les mines d’Australie (Journal d’un mineur)</span></td>
- <td class="tdr"><a href="#Page_183">183</a></td>
- </tr>
- <tr>
- <td>LV.<span class="i05">Journal d’un mineur (suite)</span></td>
- <td class="tdr"><a href="#Page_199">199</a></td>
- </tr>
- <tr>
- <td>LVI.<span class="i05">Les pressentiments</span></td>
- <td class="tdr"><a href="#Page_218">218</a></td>
- </tr>
- <tr>
- <td><span class="smcap">Notes</span></td>
- <td class="tdr"><a href="#Page_265">265</a></td>
- </tr>
-</table>
-
-<hr class="chap" />
-
-
-
-
-
-
-
-
-<pre>
-
-
-
-
-
-End of the Project Gutenberg EBook of Mémoires de Céleste Mogador, Volume
-4 (of 4), by Céleste de Chabrillan
-
-*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK MEMOIRES DE CELESTE MOGADOR, VOL 4 ***
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-Sections 3 and 4 and the Foundation information page at
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-
-
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-locations. Its business office is located at 809 North 1500 West, Salt
-Lake City, UT 84116, (801) 596-1887. Email contact links and up to
-date contact information can be found at the Foundation's web site and
-official page at www.gutenberg.org/contact
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-For additional contact information:
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- Chief Executive and Director
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