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If you are not located in the United States, you'll -have to check the laws of the country where you are located before using -this ebook. - - - -Title: Le Grand Écart - -Author: Jean Cocteau - -Release Date: August 9, 2019 [EBook #60079] - -Language: French - -Character set encoding: UTF-8 - -*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LE GRAND ÉCART *** - - - - -Produced by Laura Natal Rodrigues at Free Literature (Images -generously made available by Hathi Trust.) - - - - - - -JEAN COCTEAU - -LE GRAND ÉCART - -ROMAN - -_Tout riait de travers._ -_Cap de B. E._ - -1923 - -SEPTIÈME ÉDITION - -LIBRAIRIE STOCK - -Delamain, Boutelleau & Cie, Paris - ---7, RUE DU VIEUX-COLOMBIER-- - - - - -I - - -Jacques Forestier pleurait vite. Le cinématographe, la mauvaise -musique, un feuilleton, lui tiraient des larmes. Il ne confondait pas -ces fausses preuves du cœur avec les larmes profondes. Celles-là -paraissent couler sans motif. - -Comme il cachait ses petites larmes dans l'ombre d'une loge ou seul -avec un livre et que les vraies larmes sont rares il passait pour un -homme insensible et spirituel. Sa réputation d'homme spirituel venait -d'une rapidité d'esprit. Il appelait des rimes d'un bout à l'autre du -monde pour les joindre de telle sorte qu'elles parussent avoir rimé -toujours. Par rimes, nous entendons: n'importe quoi. - -Il poussait brutalement les noms propres, les visages, les actes, les -propos timides, et les envoyait au bout d'eux-mêmes. Cette manière lui -valait la réputation de menteur. - -Ajoutons qu'il admirait les beaux corps et les belles figures, à quelque -sexe qu'ils appartinssent. Cette dernière singularité lui faisait prêter -de mauvaises mœurs; car les mauvaises mœurs sont la seule chose que les -gens prêtent sans réfléchir. - -N'ayant pas l'apparence qu'il eût souhaitée, ne répondant pas au type -idéal qu'il se formait d'un jeune homme, Jacques n'essayait plus de -rejoindre ce type dont il se trouvait trop loin. Il enrichissait -faiblesses, tics et ridicules jusqu'à les sortir de la gêne. Il les -portait, volontiers, au premier plan. - -À cultiver une terre ingrate, à forcer, à embellir de mauvaises herbes, -il avait pris quelque chose de dur qui ne s'accordait guère avec sa -douceur. - -Ainsi, de mince qu'il était, s'était-il fait maigre; de nerveux, écorché -vif. Coiffant difficilement une chevelure jaune plantée en tous sens, il -la portait hirsute. - -Du reste, cette apparence, aussi anti-artificielle que possible, -procurait les avantages de l'artifice, masquant un goût bourgeois de -l'ordre, un désintéressement maladif qu'il tenait de son père et la -mélancolie maternelle. Si un des habiles, féroces chasseurs parisiens le -dénichait, il devenait simple de lui tordre le cou. On le démoralisait -d'un mot. - - -Par mépris pour la supériorité primaire qui consiste à prendre le -contre-pied de l'esprit de sa classe, Jacques adoptait cet esprit, mais -d'une sorte si différente que les siens ne le pussent reconnaître leur. - -En somme, il portait l'élégance suspecte: l'élégance animale. Cet -aristocrate, ce garçon du peuple, qui ne supporte ni l'aristocratie ni -la masse, mérite dix fois par jour la Bastille et la guillotine. - -Il ne s'accommode ni de la droite ni d'une gauche qu'il trouve molle. -Seulement sa nature excessive n'envisage aucun juste milieu. - -Aussi en vertu de l'axiome: _Les extrêmes se touchent_, se rêvait-il -une extrême-droite vierge, touchant à l'extrême-gauche au point de se -confondre avec elle, mais où il pût agir seul. Le fauteuil n'existe pas, -ou, s'il existe, personne ne l'occupe. Jacques s'y asseyait d'office et, -de là, regardait toute chose de la politique, de l'art, de la morale. - -Il ne briguait aucune récompense. Les gens vous le reprochent. - -Ceux qui briguent, parce que le désintéressement attire une certaine -chance qu'ils ne sauraient admettre dénuée de machinations. Ceux qui -récompensent, parce ce qu'on ne les sollicite pas. - -Arriver. Jacques se demande à quoi on arrive. Bonaparte arrive-t-il au -Sacre ou à Sainte-Hélène? Un train qui fait parler de lui en déraillant -et en tuant ses voyageurs arrive-t-il? Arrive-t-il plus s'il arrive en -gare? - -En cherchant plus haut le contour de Jacques, je le dénonce comme -parasite sur la terre. - -En effet, où donc est le papier qui l'autorise à jouir d'un repas, d'un -beau soir, d'une fille, des hommes? Qu'il nous le montre. Toute la société -se dresse comme un agent-civil et le lui demande. Il se trouble. Il -balbutie. Il ne le trouve pas. - -Ce jouisseur dont les pieds marchent solidement sur le plancher des -vaches, ce critique des paysages et des œuvres tient à la terre par un -fil. - -Il est lourd comme le scaphandrier. - -Jacques pioche au fond. Il le devine. Il y a pris ses habitudes. On ne le -remonte pas à la surface. On l'a _oublié._ Remonter, quitter le casque -et le costume, c'est le passage de la vie à la mort. Mais il lui arrive -par le tube un souffle irréel qui le fait vivre et le comble de nostalgie. - - -Jacques vit aux prises avec une longue syncope. Il ne se sent pas -stable. Il ne fonde pas, sauf par jeu. À peine s'il ose s'asseoir. Il est -de ces marins qui ne peuvent guérir du mal de mer. - - -Enfin, la beauté strictement physique affiche une façon arrogante d'être -partout chez soi. Jacques, en exil, la convoite. Moins elle est aimable, -plus elle l'émeut; son destin étant de s'y blesser toujours. - -Il voit un bal derrière des vitres: cette race aux papiers en règle, -joyeuse de vivre, habitant son vrai élément et se passant de scaphandres. - -Donc, sur les figures sans douceur, il amassera du songe. - - -Voilà ce que dénoncerait au graphologue idéal l'écriture de Jacques -Forestier, qui se regarde maintenant dans une armoire à glace. - - -Ne vous y trompez pas. Nous venons de peindre Jacques de face, mais ici -même son caractère ne se dessine encore que de profil; c'est pourquoi -nous parlons d'un graphologue idéal. Il faudrait qu'en dénouant des -jambages, il dénouât toute la ligne d'une vie. Jacques deviendra l'homme -qui précède à cause, en partie, de ce qui va suivre; et il lui arrivera -ce qui va suivre, en partie à cause de ce qui précède. - - -Les objets, les atomes prennent leur rôle au sérieux. Si cette glace -était distraite, sans doute Jacques pourrait-il entrer une jambe, puis -l'autre, se trouver sous un angle vital si neuf que rien ne permet de -l'envisager. Non. La glace joue serré. La glace est une glace. L'armoire -une armoire. La chambre une chambre, au deuxième étage, rue de -l'Estrapade. - -Il pense encore à cet Anglais qui se suicide après avoir écrit: «_Trop -de boutons à boutonner et à déboutonner, je me tue._» Car Jacques -déboutonnait sa veste. - -Attendre. Attendre quoi? Jacques aurait bien voulu attendre quelque -chose de net, simplifier son attente. Il ne croyait pas, ou il croyait -sous une forme si confuse que sa mère, le considérant comme un athée, -priait pour lui. - -La croyance vague fait des âmes dilettantes. Or le dilettantisme est -un crime social. Il croyait trop. Il ne limitait pas ses croyances et ne -les précisait pas. Limiter ses croyances donne un état d'âme, comme -préciser et limiter ses goûts en art, donne un état d'esprit. - - -Il se regarda. Il s'infligeait ce spectacle. Nous sommes pleins de -choses qui nous jettent à la porte de nous-mêmes. Depuis l'enfance, il -ressentait le désir d'être ceux qu'il trouvait beaux et non de s'en faire -aimer. Sa propre beauté lui déplaisait. Il la trouvait laide. - -Il lui restait des souvenirs de beauté humaine comme des blessures. Un -soir, à Mürren, par exemple. Au pied de la montagne, on boit vite une -bière froide qui vous fracasse les tempes à bout portant. Le funiculaire -part entre les mûriers. - -Peu à peu, les oreilles se bouchent, le nez se débouche; on arrive. - -Jacques avait onze ans. Il revoit un prêtre qui a perdu sa malle, le -demi-sommeil, l'hôtel embaumé de résine, l'arrivée sale dans le salon où -les dames font des patiences, où les messieurs fument et lisent les -journaux. Tout à coup, pendant la halte devant la cage de l'ascenseur, -l'ascenseur descend, dépose un couple. Un jeune homme et une jeune fille -aux figures sombres, aux yeux constellés, riant et découvrant des -mâchoires superbes. - -La jeune fille porte une robe blanche avec une ceinture bleue. Le jeune -homme est en smoking. On entend un bruit de vaisselle et l'odeur de -cuisine empeste les corridors. - -Une fois dans sa chambre qui ouvre sur un mur de glace, Jacques se -regarde. Il se compare au couple. Il voudrait mourir. - -Dans la suite, il connut les jeunes gens. Tigrane d'Ybreo, fils d'un -Arménien du Caire, collectionnait les timbres et confectionnait -d'écœurantes sucreries sur une lampe à essence. Sa sœur Idgi portait des -robes neuves et des souliers éculés. Ils dansaient ensemble. - -Les souliers éculés et les gâteaux de miel témoignaient d'une race -royale mais sordide. Jacques rêvait de cette cuisine et de ces trous. Il -les enviait. Il y voyait l'unique moyen de s'identifier à ces deux chats -sacrés. Il voulut collectionner des timbres, faire des caramels aux -amandes. Il usait artificiellement ses chaussures de tennis. - -Idgi toussait. Elle était tuberculeuse. Tigrane se cassa la jambe au -patinage. Le père recevait des télégrammes. Un matin, ils partirent, -toussant, boitant, suivis d'un chien mystérieux comme l'Anubis. - -Jacques toussait; sa mère devint folle d'inquiétude. Il lui laissa son -tourment. Il toussait par amour. Sur la route, il boitait en cachette. - -Chaque soir, après dîner, assis dans un fauteuil de paille, il croyait -revoir Idgi avec sa robe de Sainte-Vierge dans le cadre éclairé de -l'ascenseur, entre le groom et Tigrane, montant au ciel soutenue par -les anges. - -De onze à dix-huit ans, il se consuma comme le papier d'Arménie qui -brûle vite et ne sent pas bon. - -Enfin, les voyages en Suisse cessèrent. Mme Forestier l'emmena des -lacs italiens à Venise. - - -Au bord du lac Majeur, il fit la rencontre d'un normalien qui annotait -Bergson et Taine. Il avait une moustache blonde, un binocle, et l'humour -de Barrés travesti. Son intelligence était en pointe. Il l'amincissait en -la savourant, comme un sucre d'orge. Ce disciple indiscipliné méprisait -les îles Borromées. Il les surnommait «Les sœurs Isola». - -Sa boutade fut, pour Jacques, la première révélation du libre usage -qu'on peut faire de ses sens. Il admettait ces îles sans contrôle. - - -Un somptueux tir de foire, en miettes, c'est Venise le jour. La nuit, -elle est une négresse amoureuse, morte au bain avec ses bijoux de -pacotille. - -Le soir de l'arrivée, la gondole de l'hôtel amuse comme une attraction -foraine. Ce n'est pas un véhicule ordinaire. Les parents, hélas, ne -l'entendent pas ainsi. Venise commencera demain. Ce soir, on ne monte -pas en gondole; on monte en omnibus. On compte les malles. On ne regarde -pas la ville qui ressemble aux coulisses de l'Opéra pendant l'entr'acte. - -Le lendemain matin, Jacques vit la foule des touristes. Sur la place -Saint-Marc, prise au piège par ce décor théâtral, cette foule élégante -avoue ses moindres secrets, comme au bal masqué. L'impudence la plus -franche croise les âges et les sexes. Les plus timides y osent enfin -le geste ou le costume qu'ils souhaitaient honteusement à Londres ou à -Paris. - -C'est un fait que le bal masqué démasque. On dirait un conseil de -réforme. Venise, à force de rampes, de projecteurs, montre les âmes -toutes nues. - -Le tourment amoureux de Jacques prenait une tournure plus décevante -qu'à Mürren. - -La nuit, sous la moustiquaire, il en tendait les guitares, les ténors. -Il soupçonnait des conciliabules. Il pleurait de n'être pas la ville. -Héliogabale, dans ses pires caprices, n'en exigeait pas tant. - -Le normalien de Baveno passait par Venise. Il fit connaître à Jacques -un jeune journaliste et une danseuse. Ils sortirent souvent ensemble. - -Une nuit que le journaliste accompagnait Jacques jusqu'à son hôtel. - ---J'ai à Paris un milieu ignoble, dit-il. J'aime cette jeune fille qui -ne s'en doute pas. Au retour, il m'est impossible de reprendre mes -anciennes relations et, d'autre part, je sens que j'aurai du mal à -rompre. - ---Mais... si Berthe vous aime (c'était le nom de la danseuse). - ---Oh! elle ne m'aime pas. Vous devez le savoir. Du reste, je compte me -tuer dans deux heures. - -Jacques le railla sur le suicide classique à Venise et lui souhaita -bonne nuit. - -Le journaliste se suicida. La danseuse aimait Jacques. Il ne s'en était -pas aperçu et ne l'apprit que des années après, par une tierce personne. - -Cet épisode lui donna un dégoût pour la poésie du paludisme. Il -emportait encore d'une promenade au jardin Eaden une fièvre intermittente -qui lui rappelait désagréablement son séjour. - - -Mme Forestier craignait les rhumes, les bronchites, les accidents de -voiture. Elle ne distinguait pas les dangers courus par l'esprit. Elle -laissait Jacques jouer avec eux. - -Venise avait déçu Jacques comme un décor gondolé à force de servir, car -chaque artiste le dresse au moins pour un acte de sa vie. - -Dans les musées, après deux heures de marche et d'attention, la -splendeur lui tombait à cheval sur les épaules. - -Meurtri de fatigue, de crampes, il sortait, descendait les marches, -regardait le palazzo Dario saluer les loges d'en face comme une vieille -cantatrice, et rentrait à l'hôtel. Il admirait la force des couples qui -visitent Venise avec une activité d'insectes. Ceux qui la savent par cœur -et déjà ont plongé cent fois leur trompe dans les pollens d'or de -Saint-Marc y pilotent leurs nouvelles amours. Ce rôle de cicerone les -rajeunit. La seule halte consiste à s'asseoir dans une boutique, où -l'objet aimé achète des bijoux de verre, des volumes de Wilde et -Annunzio. - -Comme nous, qui revenons sur elle, Jacques, aidé de sa petite fièvre, -se montait l'esprit contre cette ravissante maison close où les âmes -d'élite viennent s'assouvir. - -Notre insistance même prouve combien il subissait un charme que -repoussait sa moitié d'ombre. - - -Moitié ombre, moitié lumière: c'est l'éclairage des planètes. Une -moitié du monde repose, l'autre travaille. Mais, de toute cette moitié -qui songe, émane une force mystérieuse. - -Chez l'homme, il arrive que cette moitié de sommeil contredise sa moitié -active. La véritable nature y parle. Si la leçon profite, que l'homme -écoute et mette de l'ordre dans sa moitié de lumière, la moitié d'ombre -deviendra dangereuse. Son rôle changera. Elle enverra des miasmes. Nous -errons acques aux prises avec cette nuit du corps humain. - -Pour l'instant, elle le garantissait, lui envoyait des contre-poisons, -des limes, des échelles de corde. - - - - -Tous les secours ne parviennent pas au but. Paris est une ville plus -sournoise que Venise, en ce sens qu'elle cache mieux ses pièges et -qu'elle est moins naïvement machinée. À Venise, on sait d'avance, comme -de certaines maisons, qu'il y a de l'eau, la chambre des miroirs, celle -de Véronèse, le Pont des Soupirs, des beautés fatiguées en chemise rose, -et qu'on risque d'y prendre du mal. - -À Paris, comment se reconnaître? - -Jacques, ce Parisien, ce privilégié, arrivait à Paris de province. - -Il en était parti cinq mois avant, mais il avait franchi en route la -délicate ligne d'âge où l'esprit et le corps choisissent. - -Sa mère croyait ramener la même personne, un peu distraite par des -panoramas italiens. Elle en ramenait une autre. Et c'est justement à -Venise que s'était produite cette mue. Jacques ne la constatait que par -un malaise. Il le mettait sur le compte du suicide et des commerces, -surpris, le soir, sous les arcades. En réalité, il laissait une peau -sèche flotter sur le Grand-Canal, une de ces peaux que les couleuvres -accrochent aux églantines, légères comme l'écume, ouvertes à la bouche -et aux yeux. - - - - -II - - -La carte de notre vie est pliée de telle sorte que nous ne voyons pas -une seule grande route qui la traverse, mais au fur et à mesure qu'elle -s'ouvre, toujours une petite route neuve. Nous croyons choisir et nous -n'avons pas le choix. - - -Un jeune jardinier persan dit à son prince: - ---J'ai rencontré la mort ce matin. Elle m'a fait un geste de menace. -Sauve-moi. Je voudrais être, par miracle, à Ispahan ce soir. - -Le bon prince prête ses chevaux. L'après-midi, ce prince rencontre la -mort. - ---Pourquoi, lui demande-t-il, avez-vous fait ce matin, à notre -jardinier, un geste de menace? - ---Je n'ai pas fait un geste de menace, répond-elle, mais un geste de -surprise. Car je le voyais loin d'Ispahan ce matin et je dois le prendre -à Ispahan ce soir. - - - - -Jacques préparait son baccalauréat. Ses parents, obligés de vivre une -année en Touraine après la perte d'un régisseur modèle, le mirent en -pension chez un professeur, M. Berlin, rue de l'Estrapade. - -M. Berlin louait deux étages. Il se réservait le premier et groupait -les pensionnaires au deuxième, cinq chambres sur un corridor sordide, -éclairé par un bec de gaz qu'une pâte de poussière empêchait d'ouvrir -à fond. - -La chambre de Jacques se trouvait prise entre celle de Mahieddine -Bachtarzi, fils d'un riche marchand de Saint-Eugène, qui est l'Auteuil -d'Alger, et celle d'un albinos: Pierre de Maricelles. En face, demeurait -un très jeune élève, au visage mou mais charmant. Il répondait au -pseudonyme de Petitcopain. - -L'année précédente, en Sologne, lui et son frère cadet voulurent jouer -un tour à leur précepteur. Mais au moment où, déguisés en fantômes, ils -allaient entrer dans sa chambre, à minuit, la porte s'était ouverte et -leur mère était sortie en chemise, les cheveux épars. Le battant les -cachait. Elle traversa le vestibule, appuya son oreille contre la porte -de leur père, et revint, sans les voir, chez le précepteur. - -Petitcopain ne devait jamais oublier la minute où ils se remirent au -lit, sans dire un mot. - - - - -La dernière chambre était celle du désordre. Là, dans un naufrage de -livres, de cahiers, de cravates, de chemises, de pipes, d'encre, de tubs, -d'éponges, de stylographes, de mouchoirs et de couvertures, campait -Peter Stopwell, champion du saut en longueur. - -Mme Berlin était beaucoup plus fraîche que son mari, veuf d'un premier -mariage. Elle minaudait et croyait les élèves amoureux d'elle. Parfois, -elle entrait dans une des chambres où la hâte d'avoir dissimulé n'importe -quelle occupation étrangère au travail laissait à l'élève une pose -stupide. Elle dévisageait l'élève qui rougissait et elle éclatait de rire. - -Elle déclamait Racine dans des lieux où il est convenable de se taire. -Un jour, les élèves l'entendirent, se devinant surprise, transformer sa -déclamation en une toux qui la conduisit progressivement au silence. - -Un trait significatif de Mme Berlin était le suivant. Au début de leur -mariage, Berlin et elle avaient pris en pension, à la campagne, une -pianiste divorcée. Berlin rentrait chaque soir après le collège, par le -train de sept heures. Un soir, il dut rester en ville. Mme Berlin, très -peureuse, supplia la pianiste de coucher auprès d'elle. La pianiste fit -contre mauvaise fortune bon cœur et se transporta dans le lit du ménage. -Deux fois en une semaine Berlin découcha et sa femme renouvela sa demande. -La pianiste souhaitait le bonsoir à sa compagne, se tournait du côté du -mur, s'endormait, et, le lendemain matin, retournait vite dans sa -chambre. - -Sept ans après, dans un cercle où la conversation roulait sur cette -pianiste et où chacun l'accusait d'avoir des mœurs suspectes, Mme Berlin -sourit mystérieusement et déclara qu'elle avait «tout lieu de croire», -d'après une «expérience personnelle» que cette jeune femme était surtout -une «fanfaronne de vice». - -Comédienne naïve, elle espérait, par exemple, donner le change -lorsqu'elle servait le thé tiède, en feignant de se brûler la langue. -«Ne buvez pas! s'écriait-elle. Attendez! Il est bouillant!» - -Berlin regardait sa femme, ses élèves, la vie, d'un œil terne, derrière -des besicles. - -Il portait une barbe blanche et des pantoufles. Son pantalon était -celui du comparse d'arrière lorsqu'on fait l'éléphant au cirque. Il -professait à la Sorbonne, jouait aux cartes au café Voltaire et rentrait -dormir. On abusait de cette somnolence pour réciter n'importe quoi et -bâcler les devoirs à coups de traductions. - -La bonne achève ce tableau. Ce n'était jamais la même. On en changeait -tous les quinze jours, généralement parce qu'elle nettoyait une pendule -de Boule que M. Berlin remontait lui seul et ne souffrait point qu'on -touchât. - -Les uns et les autres se réunissaient à midi et à huit heures autour -d'une table où Mme Berlin distribuait des viandes coriaces. - -Son mari mangeait machinalement. Quelquefois il était secoué par un -hoquet sombre qui l'ébranlait comme une montagne de neige. - - -Peter Stopwell eût possédé la beauté grecque si le saut en longueur ne -l'avait étiré comme une photographie mal prise. Il sortait d'Oxford. Il -en tenait sa fatuité, ses boîtes de cigarettes, son cache-nez bleu -marine et une immoralité multiforme sous l'uniforme sportif. Petitcopain -l'aimait. Le dimanche, il portait jusqu'au Parc des Princes un sac -contenant le maillot d'athlétisme et le peignoir éponge. - -Aimer et être aimé, voilà l'idéal. Pourvu, par exemple, qu'il s'agisse -de la même personne. Le contraire arrive souvent. Petitcopain aimait et -il était aimé. Seulement, il était aimé d'une élève de laboratoire et il -aimait Stopwell. Son amour l'ahurissait. - -Il était victime des pénombres où les sens rencontrent le cœur. - -Cet amour flattait Stopwell. Il n'en laissait rien voir. Il rabrouait -le pauvre petit. «Ça ne se fait pas», disait-il, en réponse aux moindres -caresses enfantines. Ou bien: «Vous n'êtes pas propre, vous savez. -Lavez-vous. Baignez-vous. Frictionnez-vous. Vous ne vous baignez jamais. -Si on ne se baigne pas on _sent mal._» - -Souvent, les reproches de Stopwell étaient une manière de taquineries -anglaises. Mais Petitcopain ne connaissait que l'A B C du rire et des -larmes. Il ne comprenait pas. Il se croyait sale, vicieux et idiot. - -Un soir que Petitcopain, assis au bord du lit où Peter Stopwell fumait, -lui posait religieusement sa main sur l'épaule, Stopwell le repoussa -et lui demanda s'il était une fille pour se pendre au cou des hommes. - -Petitcopain fondit en larmes. - ---Ah! dit Stopwell, en allumant une cigarette au mégot qu'il jeta -n'importe où, vous êtes toujours en train de supplier, de pleurer, de -frôler, de caresser. Vous feriez mieux de sortir avec des filles. On en -trouve pour cinquante centimes derrière le Panthéon. - -Maricelles était sixième fils d'une famille de hobereaux chétifs. Sa -constipation maintenait interminablement cet albinos dans un endroit -qu'il rendait inaccessible. La règle était chez les Maricelles que la -seule patience doit résoudre de pareils problèmes, le plus jeune frère -étant mort d'une rupture d'anévrisme, pour avoir voulu forcer le destin. - ---Vous autres Français, disait Stopwell à Petitcopain, vous aimez les -saletés. Molière ne parle que de purges. - -Petitcopain baissait la tête et n'osait franchir le seuil ridicule. - - -Mahieddine Bachtarzi, Turc d'origine, arborait le tarbouche. Il en -possédait un rouge, un de fourrure grise, un d'astrakan. Il était grand, -gras, puéril. Ses cartes de visite portaient un titre étrange: - - -MAHIEDDINE BACHTARZI - -_Inspecteur_ - - -Il écrivait des poèmes, il respirait de l'éther. Un jour que l'odeur -d'éther devenait trop forte, Jacques entra chez lui et le trouva, son -tarbouche sur la tête, assis sur le rebord de la croisée ouverte, la -lèvre baveuse, se fermant la narine gauche d'une main et, de l'autre, -appuyant contre la droite un flacon de pharmacie. Sans entendre Jacques -il oscillait, assourdi parles cigales glacées de la drogue. - - -Était-ce là le milieu de rêve pour une mère délicate, redoutant les -microbes et les courants d'air? - - -Jacques venait, après quelques jours revêches, de prendre sa place -dans la boîte Berlin, lorsqu'un intermède tragicomique troubla le calme. -Petitcopain tomba malade, et d'une façon qui ne laissait aucun doute sur -l'origine de ses douleurs. - -M. Berlin le confessa. Il sut que le pauvre enfant avait suivi les -conseils de Stopwell, à la lettre. Petitcopain sanglotait. - ---C'est incroyable, s'écriait Mme Berlin. Mais il ne fallait pas que la -chose s'ébruitât. - -Jacques allait chaque jour lui rendre visite. Un soir, d'une voix -blanche, Petitcopain le supplia de demander à Peter pourquoi il n'était -jamais venu dans sa chambre. - -Stopwell, dans un nuage, annotait Auguste Comte. - ---Pourquoi, dit-il, mais parce qu'il me dégoûte. Croyez-vous que je -veuille voir un garçon qui _se_ couche avec des filles malades. Moi je -ne _me_ couche avec personne. - ---Vous êtes dur, murmura Jacques. Ce pauvre enfant; il vous demande peu -de chose... - ---Peu de chose! Et si mon régiment me voyait pendant qu'il tripote mes -mains. Je suppose que vous perdez la tête. - -Ce «et si mon régiment me voyait» fut dit comme le «et si ma mère me -voyait» d'une vierge. - -Jacques s'apprêtait à sortir, lorsque Peter, ouvrant une boîte de -cigarettes, l'arrêta par la manche. - ---Quoi? Vous retournez chez ce singe? À Oxford, nous les traitons comme -des domestiques. Laissez-le donc tranquille et restez chez moi. - -Sa main empoignait Jacques avec une force herculéenne. Il le fit asseoir -sur sa malle. - -Son geste avait-il suffi pour détacher un masque? Ainsi les roses -perdent leurs bonnes joues dès qu'on heurte le vase. Jacques vit une -figure inédite, sans le moindre flegme et toute nue. - -Il se leva. - ---Non, dit-il, Stopwell, il est tard. Il faut que j'écrive une lettre. - ---À votre aise, mon vieux. - -Stopwell, avec une adresse de tricheur, se détourna et montra sa figure -rhabillée, un masque neuf, maintenu par une cigarette. - - - - -En somme, Jacques n'était pas aimé de Petitcopain qui lui enviait les -fausses bonnes grâces de Stopwell. Stopwell le détestait et donnait le -change. Bachtarzi lui gardait rancune d'être entré pendant qu'il respirait -l'éther. Maricelles les méprisait tous, en bloc. - -Restait le ménage Berlin. - -Un mot juste de Jacques allumait parfois l'œil du professeur, à table, -et Mme Berlin, chargée par son mari des fonctions de surveillante, -s'attardait surtout dans sa chambre. Elle ne trouvait pas Stopwell -«galant». L'Arabe lui «faisait peur». Les autres étaient des mioches. - -Un samedi soir où tous les élèves étaient sortis, soit dans leur -famille, soit au théâtre, Jacques, ayant mal à la gorge, resta seul sur -l'étage. Mme Berlin lui monta de la tisane, lui tâta les tempes et le -pouls. Jacques s'aperçut vite que la patronne accomplissait la -manœuvre de Stopwell; mais cette fois, au lieu que la froideur suffît -à éteindre le feu, elle l'activait, et insensiblement Mme Berlin -abandonnait son rôle de seconde mère. - -Jacques feignait de n'y rien comprendre et, toussant, poussant les -plaintes d'un malade qui cherche le repos, voyait entre les cils Mme -Berlin, son esprit dérangé par le désir, comme, à droite, à gauche, son -ombre par la bougie, contre les cloisons de la chambre. - -Enfin, avec une poigne étonnante, elle lui entraîna la main. - ---Jacques! Jacques! murmura-t-elle alors, que faites-vous? - -Un bruit de porte cochère le sauva. Mme Berlin lâcha prise, se -rajusta, s'envola. - -Mahieddine rentrait du théâtre. Jacques l'entendit qui sifflait un -refrain à la mode. Il se trompait et recommençait la faute. - -Le lendemain, Jacques n'osait regarder Mme Berlin à table. Elle, par -contre, le bravait, le rassurait, pardonnait. - - - - -Jacques vivait en pleine solitude et travaillait en vrai cancre. Que -sait-il? Rien. Sinon que chaque geste nous brouille avec nos semblables. -Il voudrait mourir de son mal de gorge. Mais il ne tousse presque plus. - -Mahieddine lui propose d'aller ensemble à la Scala. Le dimanche et le -jeudi en matinée on loue une avant-scène pour très peu d'argent. Jacques -essaye d'être aimable. Il accepte. On débauche Petitcopain. Il reçoit des -sommes rondelettes de sa famille, qui habite le Nord. - -C'est ainsi, le troisième dimanche, que Jacques rencontra la maîtresse -de Mahieddine: Louise Champagne. - -Louise était plus connue que ses danses et mieux placée dans le -demi-monde que sur l'affiche. Elle faisait partie de ces femmes qui -touchent cinquante francs au théâtre et cinquante mille à la maison. Elle -dit à Jacques qu'il ne pouvait vivre seul et qu'elle lui procurerait une -amie: Germaine. - -Cette fille en vogue jouait quatre rôles dans la revue qui tombait de -fatigue après trois cent cinquante représentations. - -Germaine souriait très haut entre l'orchestre et le tambour. Sa beauté -penchait sur la laideur, mais comme l'acrobate sur la mort. C'était une -manière d'émouvoir. - -Ce chien-et-loup attirait Jacques. - -Hélas, l'espèce de liberté où nous sommes nous laisse entreprendre des -fautes qu'une plante, qu'un animal évitent. Avec la lampe de Louise, -Jacques reconnut son désir. - -Après un premier contact dans sa loge, Louise se chargea de conclure et -pria Jacques de venir la voir le lendemain, chez elle, rue Montchanin. - -Le lendemain, il sécha le cours, comme disent les potaches, y laissa -Mahieddine et courut au rendez-vous. - - -Il trouva Champagne déconfite. Il ne plaisait pas à Germaine. Elle lui -trouvait du charme. Il n'était pas son genre. - -Louise se sentait triste d'avoir à transmettre de mauvaises nouvelles. - ---Pauvre petit! - -Elle lui caressait la nuque, lui pinçait le nez, bref, lui proposa sans -détours de devenir sa consolatrice. - -Peter, Mme Berlin, passe encore. Un refus devenait plus difficile. -Louise Champagne était belle et le canapé sans issue. Ils trompèrent -l'Arabe. - -Bachtarzi ne se doutait de rien et maudissait Germaine, car elle -possédait une automobile plus grosse que la voiturette de Louise, et -Mahieddine voyait déjà toute une existence de harem. - -Un dimanche, Jacques passait dans les coulisses, devant la loge de -Germaine. Celle-ci l'appela, l'enferma et lui demanda pour quel motif, -après la démarche de Louise et sa réponse favorable, il avait tourné -casaque et poussé l'impolitesse jusqu'à la charger de lui en faire part. - -Jacques resta stupéfait. Germaine vit que sa stupeur n'était pas feinte, -le cajola, le consola, et ne parla plus à Louise. - -Jacques, prétextant qu'il lui répugnait de tromper Mahieddine, suivit -sa nouvelle conquête. Louise auprès de Mahieddine accusa Jacques de lui -avoir fait la cour. Elle refusait de le voir. - -Les voisins de la rue de l'Estrapade vécurent étrangers l'un à l'autre. - - - - -III - - -L'art, principalement le pire, est à Paris un enlève-taches magique. Il -ne les lave pas, il les monte. Dès lors, une mauvaise réputation, mise en -vedette, devient aussi avantageuse qu'une bonne. Elle exige les mêmes -soins. Beaucoup de femmes entretenues se font immuniser par la scène. Le -théâtre est une taxe qu'elles payent. Mais il dérange leur industrie. - -Après la cure de théâtre, Germaine et Louise se donnèrent vacances. -Elles les prirent longues. L'art ne les nourrissait pas. - -Germaine avait un amant riche, si riche que son seul nom signifiait -richesse. Il s'appelait Nestor Osiris, comme une boîte de cigarettes. Son -frère Lazare entretenait Loute, sœur cadette de Germaine. - -Germaine était tendre et volontiers eût envoyé Osiris au diable, mais -la sœur veillait au grain. - -Elle vit Jacques d'un mauvais œil, malgré que de son côté elle trompât -Lazare avec un peintre. Elle savait que sa sœur n'apporterait aucune -prudence à ce manège et elle en redoutait les suites. - -Elle ressemblait à Germaine comme au marbre son moulage en plâtre. -C'est dire qu'elles étaient pareilles, sauf tout. - - -Malgré l'atmosphère détestable qu'il respirait depuis sa crise, le cœur -de Jacques restait intact et capable d'ennoblir n'importe quoi. - - - - -Germaine tirait sa fraîcheur du fumier. Elle s'en repaissait avec une -gloutonnerie de rose; et, de même que la rose offre le spectacle d'une -bouche profonde qui puise son parfum chez les morts, de même son rire, ses -lèvres, ses joues, devaient leur éclat aux krachs de la Bourse. - - -L'indifférence d'un paysage nous donne beau jeu pour le mépriser. Venise -s'offrant, Jacques eût-il méprisé Venise? - -Le cœur vit enfermé. De là viennent ses sombres élans et ses grands -désespoirs. Toujours prêt à fournir ses richesses, il est à la merci de -son enveloppe. Que sait-il, le pauvre aveugle? Il guette le moindre signe -qui le sortira de l'ennui. Mille fibres l'avertissent. L'objet pour lequel -on sollicite son concours en est-il digne? Peu importe. Il s'épuise avec -confiance et s'il reçoit l'ordre d'interrompre, il se crispe dans un -épuisement mortel. - -Le cœur de Jacques venait de recevoir la permission de mettre en marche. -Il le fit avec la maladresse, la fougue d'un début. - -Aussi Jacques craignit-il les premiers effets de ce cachet qui s'ouvre -en nous et lâche une drogue puissante. - -Aussi vite que sur l'écran du cinématographe se succèdent une femme -petite parmi des groupes et le visage de cette femme en premier plan, six -fois grandeur nature, le visage de Germaine remplissait le monde, -obstruait l'avenir, masquait à Jacques, non seulement ses examens et ses -camarades, mais sa mère, son père, son propre individu. La nuit régnait -autour. Ajoutons que cette nuit dissimule Osiris. - -Il existe un conte où des enfants cousent des pierres dans le ventre du -loup endormi. À son réveil, Jacques sentait une charge inconnue, un -déséquilibre, de quoi se noyer à l'exemple du loup, en se penchant sur -l'eau pour boire. - -Germaine l'aimait, certes. Mais son petit cœur ne débutait pas. La partie -se présentait inégale. - -Au cirque, une mère imprudente laisse son enfant se prêter à l'expérience -d'un magicien chinois. On le met dans un coffre. On ouvre le coffre; il -est vide. On referme le coffre. On l'ouvre; l'enfant apparaît et regagne -sa place. Or, ce n'est plus le même enfant. Personne ne s'en doute. - - - - -Un dimanche, Jacques vit sa mère. Elle vint le prendre à la pension. -N'ayant pas compris qu'elle ramenait un autre fils de Venise, comment -pouvait-elle sentir sa métamorphose récente? Elle trouva qu'il avait bonne -mine, bien qu'un peu maigre. C'était traduire en langage maternel sa -fatigue et le feu de ses joues. - -Mme Forestier était myope et vivait dans le passé: deux raisons qui -l'empêchaient de se rendre un compte exact des choses présentes. Elle -adorait en son fils sa ressemblance avec une grand'mère, en son mari le -père de Jacques. Elle paraissait froide parce qu'elle poussait les -scrupules jusqu'à ne se lier avec personne, craignant ce qu'elle appelait -des toquades. Sa seule amie était morte. Elle vivait entre l'église, son -mari honnête et les craintes pour l'avenir de Jacques. - -Seule avec lui, elle le harcelait de tendres critiques, mais avec les -étrangers ou avec son père, elle faisait son éloge. - -Si nous effaçons M. Forestier, c'est qu'il s'effaçait lui-même. Jeune, -il souffrit d'un démon analogue au démon qui tourmente Jacques. Il -l'avait maté par l'étude et le mariage. Mais un démon se mate -difficilement. Cette nature droite s'atrophia. Elle se sentait toute de -travers. Or, M. Forestier devinait les troubles de Jacques, il les -reconnaissait, il se décourageait comme une victime du sarcome qui, ayant -guéri son mal à l'épaule, le voit réapparaître au genou. - ---Alors, Jacques, dit sa mère, tu te portes bien? - ---Oui, maman. - ---Tu travailles? - ---Oui, maman. - ---Tes camarades? - ---Quelconques. Un Arabe, un Anglais et deux gamins. - ---Tu devrais profiter de vivre avec un Anglais pour apprendre sa langue. - -Cette phrase emportait Jacques si loin de la réalité qu'il ne répondit -pas. D'habitude heureux d'accompagner sa mère dans ses courses, il lui -semblait que ce temps passé ensemble était du temps perdu. - -Le mensonge l'ennuyait, enveloppait tout d'une atmosphère factice, -irrespirable. Ne pouvant raconter Germaine à sa mère, il préférait qu'elle -partît, qu'elle ne l'obligeât pas à mettre entre elle et lui des distances. - -Il aimait. - -Il ne souhaitait pas être Germaine. Il voulait la posséder. Pour la -première fois, son désir ne se manifestait pas sous forme de malaise. -Pour la première fois, il ne haïssait pas sa propre image. Il se croyait -guéri. - - - - -Le vague désir de la beauté nous tue. - -Nous avons expliqué comment Jacques s'épuisait à désirer le vide. Car -n'est-ce pas le vide, ces corps et ces figures que notre regard traverse -follement sans les émouvoir. - -Cette fois, le désir rencontrait une surface sensible et la réponse de -Germaine était l'image même de Jacques, comme l'écran délivre le film qui, -sans obstacle, n'épanouirait qu'une gerbe blanche. Jacques se voyait dans -ce désir et, pour la première fois, sa propre rencontre le bouleversait. -Il s'aimait chez Germaine. Il perdait conscience du personnage qu'il -développa dans la suite sans chercher à rejoindre son idéal. - -Jusqu'à ce jour, les femmes auxquelles il plaisait ne lui plaisaient -pas. Il connaissait leur profil mou. Toutes les têtes du monde -appartiennent à quelques catégories. Il savait d'avance que certaines -brunes, hautes de buste, tomberaient amoureuses de lui. - -Germaine n'était pas de la génération des grandes filles intimidantes -qui portent des noms de chevaux de courses. Mais elle avait ce quelque -chose d'inaccessible, de surnaturel, qui fait d'un marin sur le quai de -Naples ou d'une joueuse de tennis à Houlgate des souvenirs de tristesse. - -Donc, un des mille passants s'était arrêté. Il le tenait dans son piège. -Il aimerait sur lui toutes les rues, toutes les villes le premier soir -qu'on y arrive, la température émouvante des ports, Idgi et Tigrane -d'Ybreo, le chien chacal, la troupe d'acrobates de Genève et l'écuyère -du cirque de Rome. - -Ainsi réfléchissait-il sans relâche jusqu'au départ du train qui -emportait Mme Forestier à Tours. - - - - -IV - - ---Mais laisse donc, Loute, disait Germaine à sa sœur. Nestor ne -s'apercevra de rien. Il faut que tu nous présentes Jacques comme un ami -de ton peintre, (car le richomme savait son frère trompé, ce qui -divertissait son égoïsme)--Il adore être de la confidence, et nous -courrons moins de risques. - -Osiris était prodigieusement crédule. Sa maîtresse flattait cette -sécurité en le mettant du complot contre Lazare. - -Une des premières nuits que Nestor dormait étendu auprès d'elle, un -jeune comédien qu'elle aimait sonna, par suite d'une erreur de dates. - ---Cache-toi, dit-elle à Osiris, c'est mon vieux. - -Osiris se leva, ramassa ses affaires, entra dans un placard de robes, y -étouffa, tandis que Germaine recevait le jeune homme, et sortit, bouffi -d'orgueil. - -Leur liaison datait de ce coup de maître. N'en concluez pas que cette -fille fût basse. Elle se défendait. Elle agissait sans calcul. - - - - -Toutes jeunes, sa sœur et elle rêvaient du Palais de Glace qu'elles -s'imaginaient être un palais de miroirs. Elles y entrèrent un dimanche -et en sortirent suivies d'une escorte d'hommes élégants. Un d'eux -débaucha Germaine. - -Lorsqu'il la quitta, elle se plaça chez une modiste de Montmartre. Cette -modiste lui dit un jour: «Ma petite, on va me saisir après-demain. Garde -la boutique, je décampe.» Elle emportait ses perles et son linge. - -Germaine resta, mit à la vitrine une pancarte annonçant que les chapeaux -de deux cents francs se vendaient vingt cinq, les écoula en une matinée, -les remplaça en montre par des chapeaux défraîchis trouvés dans la cave, -loua une charrette avec la somme, transporta les chaises, la table et la -psyché de la boutique dans la chambre qui lui appartenait encore et laissa -l'huissier prendre le reste. - -Elle avait le démon de la rue. Elle n'en ressentait aucune honte. - -Dînant avec Loute, Nestor et Lazare dans un restaurant à la mode, elle -renversa du vin. Le maître d'hôtel se précipita et déroula une toile cirée -sur la tache en attendant une nappe. Cette toile éveillait un souvenir -analogue chez les sœurs. Elles échangèrent un coup d'œil. Loute rougit, -mais Germaine s'écria: - ---Oh! cette toile cirée! Je retrouve Belleville, la lampe, la soupe et -le père Râteau. - -Leur nom réel était Râteau. Depuis Nestor, le père et la mère Râteau -n'étaient pas à plaindre. Ils possédaient une ferme charmante aux -environs de Paris. - -Ces sœurs, la ferme Râteau, les Osiris, Jacques, sa famille, son rêve, -forment un mélange explosif. Pourtant, la destinée le compose. Elle aime -manier les hommes chimiquement. - - - - -Si les désirs de Jacques se cristallisaient et si nous approchions leur -multitude comme nous approchons Germaine, le résultat serait-il plus -avouable? - -Narcisse s'aima. Pour ce crime les dieux le changèrent en fleur. Cette -fleur donne la migraine et son oignon ne fait même pas pleurer. -Méritait-il d'autres larmes? - -L'histoire de notre Narcisse est plus complexe. Il aimait les eaux du -fleuve. Mais les fleuves coulent sans se soucier des baigneurs, des -arbres qu'ils reflètent. Leur désir est la mer. Ils la baisent au terme -d'un voyage perpétuel et s'y enfoncent voluptueusement. - -Jacques sentait toujours la beauté humaine avoir, comme les fleuves, un -lit et un but. Elle passait, elle allait ailleurs. Un navire lève -l'ancre, un rideau de music-hall tombe, la famille Ybreo retourne à -ses dieux. - -Il se rappelait Idgi lui disant, pendant un match de tennis, qu'il -ressemblait à Séti Ier. C'était le seul regard de fleuve dont il se -souvînt. - -Cette fois l'eau stoppe, lui renvoie passionnément son reflet. Il trompe -la nier. Peut-être prend-il pour l'eau qui parlé une voix d'ondine. Mais -il n'analyse pas. Son cœur ne lui en laisse plus le loisir. - - - - -Nous avons dit que le cœur de Germaine était souvent mobilisé. Cette -habitude n'enlevait aucun enthousiasme à ses caprices. Elle aimait chaque -fois pour la première fois. Elle se demandait comment elle avait pu aimer -d'autres hommes et jouait sa partie nouvelle en montrant toutes ses -cartes. Elle ne cherchait pas à prolonger le feu en le garnissant de -cendres. Elle flambait le plus haut possible et le plus vite. - -Son pouvoir de se mettre sincèrement dans un état primitif l'empêchait -d'opposer à l'élan de Jacques celui, machinal, d'une fille rompue à -l'exercice. - -La tempête mélangeait leurs trésors, de quelque provenance qu'ils -fussent. - -Car si Jacques avait beaucoup gaspillé mais apportait ses rêves, -Germaine qui avait beaucoup donné, avait beaucoup reçu. Elle ne -l'accueillait donc pas les mains vides. - -Cette dernière phrase prête à double entente. Là encore l'élan -emportait Jacques au delà des scrupules. Le richomme serait un mari, -un mari trompé. - -Germaine trouvait si légitime de tromper Nestor qu'elle n'en ressentait -pas l'ombre de gêne. L'inconscience est contagieuse. Jacques trouva -naturel le subterfuge qui consistait à jouer le rôle d'un ami du peintre. - -Le dîner de rencontre l'amusa. Au dessert, Germaine, distraite, le -tutoya. Il était à sa droite. - ---As-tu lu l'article de X...? - ---_Tu pourrais me répondre_, ajouta-t-elle presque sans transition -en se retournant à gauche vers Nestor stupéfait, détroussé, décorné par -ce prodigieux coup de bonneteau. Ils rirent ensuite de l'alerte. - -Osiris prit Jacques en affection. Il lui trouvait le sens du chiffre. -Un jugement aussi absurde venait de ce que Jacques l'écoutait. On -l'écoutait ou non. Il ne faisait que cette différence grossière entre les -hommes, n'ayant pas l'esprit qui nous désigne l'originalité de chacun. - -Les vrais rendez-vous des jeunes gens étaient rue Daubigny, dans un -rez-de-chaussée sombre comme les toiles de ce peintre. - -La garçonnière appartenait à Germaine. Elle prétexta qu'il lui fallait -un coin pour fuir les visites de Nestor. D'après ses explications, ce -coin tombait à pic, mais pour la première fois. Elle le croyait. Elle -craignait Mme Supplice, la concierge. Et non que la concierge pensât -«Encore un», mais qu'elle se choquât de ne l'y plus voir entrer seule. - - - - -Les caresses, même les plus profondes, ont une limite. Jacques, -quasiment vierge, essayait de satisfaire un désir illimité. La première -étreinte le déçut. À la longue, le vertige s'apaisant, son regard et son -esprit redevinrent agiles. - -Alors, contemplant cette Desdémone à la renverse, mourante auprès de -l'oreiller, pâle à faire peur, les dents découvertes, il amoncelait des -souvenirs de honte sur sa figure et sortait d'elle comme un couteau. - -Germaine distribuait vite ses caresses épanouies. C'était le luxe d'une -gerbe de fleuriste. La gerbe fanée, on en achète une autre. Jacques, lui, -prenait racine. Son amour anormal poussait normalement, lentement. Il -s'aimait, il aimait des voyages, il aimait trop de choses sur sa -maîtresse. Germaine n'aimait que son amoureux. - - - - -V - - -Cette existence nécessitait des stratagèmes rue de l'Estrapade, où -Jacques perdait les heures que Germaine et Osiris vivaient ensemble. - -L'après-midi, il inventait un travail à la bibliothèque Sainte-Geneviève. - -Cette bibliothèque est le prétexte des polissons du Quartier-Latin. Si -tous ceux qui doivent s'y rendre, s'y rendaient réellement, il faudrait -bâtir une aile. Réconcilié avec Mahieddine et avec Louise, Jacques -découchait une nuit sur quatre. L'Arabe et lui laissaient la porte cochère -entre-bâillé. Ils la refermaient à l'aube en revenant de chez leurs -maîtresses. - -Louise recevait Mahieddine chez elle. Les deux complices se retrouvaient -devant la grille du Parc Monceau et attendaient le premier métropolitain. - -Ce départ de guillotinés n'avait rien de drôle. Ils somnolaient parmi -les ouvrières qui se rendent au travail. - - - - -Duper le professeur, ne demandait pas grande malice. Il ne voyait rien -et ne voulait rien voir. L'exactitude des élèves à son cours et celle -des mensualités suffisant à ses exigences. - -Sa femme, elle, voyait. Elle voyait de travers. Elle était convaincue -que Jacques, épris d'elle, incapable de tromper son maître, fuyait sa -présence et s'étourdissait avec des filles du Café Soufflet. Elle -approuvait l'Arabe de le surveiller. - - - - -Chaque dimanche, Stopwell trouvait un ressort mystérieux pour gagner -les épreuves de saut. En semaine, il était une loque, guettait le facteur -qui devait toujours lui apporter un chèque, vivait dans un nuage de pipe -et de théière. Son grand corps jonchait la chambre. Après dîner, il -passait un costume de foulard et s'endormait comme une masse, intoxiqué -de tabac. - -Petitcopain servait ce despote avec le regard des jeunes filles qui -soignent les fous dans les hôpitaux. Il se partageait entre cet office et -le poste de guetteur, qu'il tenait au compte de Mahieddine. - -Il n'en voulait pas à Peter. Il découvrait sous son attitude une foule -de faiblesses dont il ne comprenait pas la nature, mais à cause de quoi -il le devinait vulnérable. Il flairait, avec l'arôme du tabac blond, la -poésie de l'Angleterre. - -Il aimait Stopwell comme les Latins subissent peu à peu la ville aux -joues de santé rose, au cœur de charbon noir, Londres, ce pavot qui -endort. - -Il aimait chez lui du sommeil, un échiquier royal, des biches sur -l'herbe, des ducs qui épousent des actrices, des Chinois au bord de la -Tamise. - -Les rares paroles de Stopwell étaient pour louer Oxford, paradis des -collèges et des boutiques, où se trouvent les meilleurs hellénistes et -les plus beaux gants du monde. - - - - -Le jeune Maricelles, à force d'espérer, assis près d'une lucarne, comme -une princesse dans sa tour, était tombé malade. Il se soignait au château -de Maricelles, par Maricelles Les-Maricelles, adresse suffisante pour -divertir les pensionnaires et défrayer la conversation à table. - - - - -Un mercredi de novembre que Germaine et Jacques avaient rendez-vous -avec Bachtarzi chez Louise, ils y virent une petite dame maigre, sans -chapeau, portant un pendentif d'émeraude, assise dans le salon. C'était -sa mère. Jacques reconnut avec stupeur Mme Supplice, la concierge de la -rue Daubigny. L'immeuble appartenait à un des ex-protecteurs de Louise. -Germaine ne lui en avait jamais ouvert la bouche. - ---Bonjour, Madame, dit Germaine. Vous en avez une robe! Louise est là? - ---Non, répondit la concierge d'une voix monotone, _mademoiselle n'est -pas encore rentrée._ - -Ils s'assirent. Ils toussèrent. Mais Mme Supplice s'apprivoisait vite. -Elle se lança dans un éloge de Mahieddine, qu'elle croyait prince turc. - -Du reste, Mahieddine, assez timide en face des personnes de tête et qui -leur cachait sa littérature, perdait tout contrôle avec les fournisseurs -et les naïfs. On devinait à travers les phrases de Mme Supplice, débitées -sur une ligne sans points ni virgules, les contes qu'il devait lui conter -faute de pouvoir éblouir plus haut. - -Jacques n'osait regarder Germaine. Il eût été bien surpris de voir -qu'elle ne riait pas. Elle souriait. Elle se leva. - ---Brave mère Lili, s'écria-t-elle, toujours la même! et elle lui tapa -familièrement sur le genou. - -Louise et Mahieddine rentrèrent. Ils paraissaient ennuyés de la -rencontre, Mahieddine surtout. - - - - -Un écrivain peut-il plier au milieu de son livre une histoire qui en -déborde? Oui, si cette histoire souligne un personnage. Or il importe -de souligner que Louise était bonne fille, mais une bonne fille -Supplice-Champagne. - -Avant que notre livre ne débute, Louise dansait à l'Eldorado. Quatre -collégiens allaient l'y applaudir et lui lancer des bouquets de -violettes. Le premier janvier, ils voulurent lui donner un pendentif. -Le filou de la bande escamota une émeraude chez une vieille parente. -Il accepta naïvement qu'on tirerait au sort celui qui l'offrirait. Le -sort désigna le plus timide. Louise remercia d'une caresse. Ils se -dirent qu'une émeraude chez une actrice est une goutte d'eau dans -l'océan. Ils oubliaient que l'océan existe à force de gouttes d'eau. - -Longtemps après l'épisode qui ferme notre livre, le timide, devenu -diplomate, rencontra Louise. On remua des souvenirs. - ---Vous savez, dit-elle, la fausse émeraude? Je l'avais donnée à ma -mère. Elle la portait toujours. Elle a voulu être enterrée avec. - -Le diplomate lui avoua le vol et que l'émeraude était véritable. Louise -pâlit. - ---Pouvez-vous me le jurer? demanda-t-elle. Et il n'osa jurer parce -que Louise venait de prendre une figure de fossoyeur. - - -Revenons rue Montchanin. - -Les deux couples fréquentaient un skating. Ils y allèrent. Ils -connaissaient les professeurs et le barman. - -Un jeune homme au visage de blanchisseuse, qui portait une cape et un -collier de perles, se promenait entre les tables, souriait aux uns, -bousculait les autres, criait qu'il avait mal au cœur à force de tourner. -Sa voix apprise ressemblait aux courbes ridicules du modern-style. - -Ce monstre se fût fait lapider n'importe où. Là, il était fétiche. On -le cajolait, on se sentait fier qu'il vous adressât la parole. Il serra -la main de Germaine et de Louise, fit aux hommes un geste de grande -coquette. - -La moitié d'ombre de Jacques envoyait en vain à sa moitié de lumière -un esprit d'inconfort moral. Il avait adopté un rythme boiteux. Il s'y -complaisait. Il longeait les toits sans vertige, avec une démarche de -somnambule. - -Le monstre leur accorda de s'asseoir une minute. D'une voix assez -éteinte maintenant, il estimait les bagues de Louise. Il montrait les -siennes. Il racontait des histoires de descente de police. - -Quand tout bouge ensemble, rien ne bouge en apparence. - -Pour que Jacques se rendît compte de sa paresse d'âme, il eût fallu -un point fixe. Qu'il imaginât, par exemple, son père ou sa mère -traversant le promenoir. Mais il agissait loin d'eux, loin de lui-même et -complaisamment accoudé sur l'eau sale. - -Il eût senti du dégoût, seul dans un tel lieu. Mélangé à Germaine qui -parlait de plain-pied avec le fétiche, il ne se révoltait pas et se -laissait vivre. - -L'orchestre jouait la danse à la mode. - -La mode meurt jeune. C'est ce qui fait sa légèreté si grave. L'aplomb -du succès et la mélancolie de n'en plus avoir bientôt, magnifiaient cette -danse. Toutes ses notes devaient un jour trouer le cœur de Jacques. Ils -patinèrent. - -Pendant une halte où le monstre exécutait un numéro, Louise poussa un -cri: Vous! et tous, détournant les yeux de la piste, virent Osiris, -jovial, appuyé sur sa canne, des reflets de globes électriques sur son -nez, son tube, sa perle de cravate. - ---Moi, oui, mes enfants! moi. Et même assez satisfait. Depuis quelques -jours on m'accable de lettres anonymes qui racontent que Germaine passe -sa vie au skating avec un amant. J'ai voulu me rendre compte et je -constate que c'est faux. Voilà, termina-t-il, en posant sa main sur -l'épaule de Jacques,--car mon cher, entre nous, je ne veux pas vous dire -une chose désagréable (tous les goûts sont dans la nature), mais vous -n'êtes pas son type. - -Il s'assit. Germaine le bourrait de coups de poing, le menaçait et -reprenait contenance. - ---D'ailleurs, fit-il, en dépliant un porte-carte, il me semble -reconnaître l'écriture de Lazare. Peut-être qu'il se venge. Tenez, mon -petit Jacques, prenez ces lettres, étudiez-les. Vous autres, jeune -classe, on vous élève à la Rocambole. Vous devinerez mieux qu'un vieil -imbécile comme moi. - ---On l'aime, son vieil imbécile? zézayait-il en chatouillant le menton -de Germaine, on l'aime? - -Et Germaine, remontée sur sa bête, solide en selle, répondait: - ---Non, on ne l'aime pas. On n'aime pas les mouchards. - - -La vie de Jacques ressemblait aux chambres jamais faites des femmes de -Montmartre qui se lèvent à quatre heures et passent un manteau sur leur -chemise pour descendre manger un plat. - -Cet état de choses s'envenime toujours. Nestor ne montrait plus de -lettres, ne riait plus. Il ne soupçonnait pas Jacques, malgré des -accusations précises; il soupçonnait Germaine. L'amour-propre l'aveuglant, -il voulait bien admettre qu'elle le trompât avec un homme de sa corpulence -et de son âge, ce qu'il appelait naïvement son type, mais que ce fût avec -le petit Jacques lui coûtait trop cher à croire. Il ne s'y arrêtait pas -une seconde. Il lui faisait ses confidences et lui demandait de surveiller -Germaine. - ---Je dois vivre à la Bourse et je travaille souvent la nuit. Suivez-la. -Ne la quittez pas. Rendez-moi ce service. - -Maintenant, Nestor Osiris se livrait à des scènes. Il ne menaçait pas -encore; il cassait des objets d'art. Germaine avait remarqué qu'il lui -offrait, à chaque réconciliation, un animal de Copenhague. Ainsi -pouvait-il briser en brisant peu. Il évitait les potiches et les terres -cuites. - -Lorsqu'il brisa un groupe de Saxe, Germaine comprit que le vaudeville -tournait au drame. Il forçait des tiroirs, cherchait des empreintes, -soudoyait des manucures, perdait la tête. - -Un soir qu'il revenait de chez le dentiste, il trouva Germaine sur une -chaise longue. Il lui demanda si elle avait reçu des visites. Elle -répondit que non, qu'elle somnolait et lisait depuis le déjeuner. C'était -vrai. - -Nestor sortit pendre sa pelisse au porte-manteau. Il reparut brandissant -une canne à bec d'écaille. - ---Et ça! et ça! vociférait-il. Puisque ton monsieur laisse ses cannes -dans mon antichambre, je vais te corriger avec. - -Germaine ferma son livre. - ---Vous êtes fou, dit-elle. Sortez. - -Le téléphone sonna. - ---Ne touche pas au récepteur, criait Nestor. Si c'est l'homme à la -canne, c'est moi qui vais lui répondre. - -Il s'agissait, en effet, de la canne. Le dentiste demandait à M. Osiris -s'il ne s'était pas trompé, car son client en trouvait une au chiffre -N. O. à la place de la sienne, un jonc à bec d'écaille. - -Germaine eut le triomphe modeste. Cet épisode lui valut quatre jours -de paix. - - -Les frères Osiris chassaient le dimanche. Ils partaient la veille à -cinq heures. Germaine était donc libre. Ce samedi, Nestor resta, -sacrifiant la chasse. C'était une manière galante d'obtenir son pardon. - -Germaine cacha sa déconvenue. Elle prévint Jacques. Il resterait -sagement rue de l'Estrapade et se coucherait tôt. - -À neuf heures, Jacques lisait dans sa chambre ainsi que les autres -élèves, lorsqu'un coup de timbre timide retentit à la porte de l'étage. - -Petitcopain qui servait de concierge, après avoir ouvert et chuchoté, -frappa chez Jacques. Il lui annonçait une visite. C'était Germaine. Elle -portait un sac. Jacques n'en revenait pas. - -Un réflexe lui fit pousser du pied une vieille paire de chaussettes sous -la commode. Germaine riait de sa stupeur. - -Elle s'ennuyait à table avec Nestor. Elle lui avait dit: - ---Attends-moi; je vais dans la cuisine préparer une salade surprise. -Elle avait pris du linge, des objets de toilette et s'était sauvée par -l'escalier de service. - ---Ne me gronde pas mon amour, suppliait-t-elle. Je suis libre, libre, -libre. Qu'il casse tout. Je t'emmène en voyage de noces. - - -Il arrive qu'une route offre des aspects tellement différents à l'aller -et au retour que le promeneur qui rentre croit se perdre. Un village dans -lequel on habite, vu soudain d'une colline, peut être pris pour un autre -village. Jacques, du fait de la présence de Germaine rue de l'Estrapade, -reconnaissait mal sa maîtresse et ne reconnaissait plus sa chambre. - -Il lui fallut une minute pour admettre la proposition, savoir: prendre -le train et passer le dimanche dans la ferme des Râteau, partis pour le -Hâvre. - -Après le premier choc, Jacques fut aussi enragé qu'elle. Ils baptisèrent -ce voyage: _Le Tour du Monde._ Il fallait que Jacques descendît voir la -patronne, lui annonçât qu'il sortait et ne rentrerait que le lundi matin -pour l'étude. - -Ne voulant pas laisser Germaine dans sa chambre où Peter pouvait venir, -il l'enferma dans la chambre vide de Maricelles, avec une lampe et des -cigarettes. Là, on ne risquait rien. - -À l'étage au-dessous, Jacques trouva le professeur et sa femme en train -de régler la pendule. Il fallut attendre qu'elle sonnât toutes les heures -et toutes les demies. Ensuite, Jacques, qui sortait chaque samedi soir, -annonça qu'il passerait le dimanche à la campagne chez un camarade. - -Les Berlin permirent, pourvu que l'élève fit acte de présence dans le -cabinet de son maître, le lundi matin. Jacques remonta, délivra Germaine, -et ils firent les préparatifs. - -Tout tenait dans un sac. Cette circonstance les ravit. Ils étouffaient -des fous-rires. Jacques, continuant à jouer au _Tour du Monde_ chuchota -qu'il faudrait prendre garde au passage devant la cabine d'un anglais -féroce, portant des favoris rouges, une sacoche de banknotes et un voile -en tulle de filets à papillons. Il les pistait depuis Liverpool et -complotait leur ruine. - -Ils descendirent sans encombre, en usant une boîte d'allumettes et -trouvèrent le fiacre laissé par Germaine à l'angle de la rue Mouffetard. - - - - -VI - - -Pour exprimer ce voyage, il faudrait le charmant attirail d'un -prestidigitateur. Des drapeaux, des bouquets, des lanternes, des œufs, -des poissons rouges. - -Germaine gardait son duvet par miracle. On l'avait souvent cueillie. -Jacques possédait contre la boue une protection pareille à cette graisse -qui fait que l'eau ne mouille pas les cygnes. Mais l'un et l'autre -croisaient les premiers arbres neigeux, les premières bêtes, comme un -noctambule qui rentre croise à cinq heures du matin les tombereaux des -Halles. - -D'ailleurs, peu importe. Germaine avait une hérédité campagnarde. Elle -rejoignait un paradis perdu et Jacques n'était plus Jacques mais Germaine, -c'est à dire une des hautes charrettes si fraîches à l'aube, place de la -Concorde, lorsqu'elles bercent les maraîchers, endormis comme des rois -fainéants, sur leurs litières de choux et de roses. - -Vraiment Germaine donnait le change. On était bien près de prendre le -prestidigitateur pour le printemps en personne, maniant ses ressorts et -ses double-fonds. - -À Jacques qui supportait le fétiche du skating, comment ces fausses -primeurs n'eussent-elles pas semblé vraies? - -_Mille routes desvoyent du blanc_, dit Montaigne, _une y va._ Jacques -allait au blanc. Il serrait Germaine, la réchauffait dans le wagon et se -livrait à des enfantillages. - -Jacques se déplaisait, mais ne déplaisait pas. Germaine et lui formaient -un joli couple. On les prenait pour deux amoureux naïfs, en promenade. - -Que de spontanéité, de surprises! Mais ces surprises, la pauvre fille ne -pouvait plus les tirer que de ses manches. - -Jacques ne voyait pas davantage les ficelles que les enfants qui -applaudissent. Il est déjà beau de faire applaudir les enfants. - -Germaine, rompue à ses vieux tours, croyait sincèrement cueillir des -montres et des colombes. L'illusionniste partageait les illusions du -public. - -Aussi, ce voyage fut-il le seul bonheur aéré qu'ils eurent. - -La ferme était petite. Germaine tutoyait les servantes et les vaches. -Elle marchait, mordillée par une troupe de jeunes chiens. Elle criait, -elle sautait, elle se décoiffait. - -Ils déjeunèrent dans une salle où le feu était un incendie. Ils -mangèrent des nourritures propres qu'on ne mange jamais en ville. Seul -le fromage, savamment pourri dans une feuille de vigne, formait un vif -contraste avec les viandes et les crèmes blanches. - -Après déjeuner, Germaine montra la chambre de son père, vieil ivrogne. -Il était impossible de le corriger de son vice. - -Au milieu de cette chambre pendait un lustre en papier de toutes les -couleurs. On voyait sur la commode des photographies pâles de matelots, -de noces, et, sous une vitre, une demi-frégate collée contre des vagues -peintes en vert. - ---Me voilà vierge, dit Germaine, tendant à Jacques un cadre de -coquillages. Il entourait un bébé nu. - -Elle possédait sa chambre. Ils y couchèrent et s'y adorèrent pour la -dernière fois. Jacques le pressentait-il? Pas le moins du monde. Ni -Germaine. Ils avaient raison, puisque, dans la suite, ils devaient -souvent faire l'amour. - - -Ils partirent le surlendemain à l'aurore, sans fatigue. On entendait -les coqs contagieux prendre les uns aux autres comme les trous d'une -vaste girandole de gaz. Tout était glacé, mouillé, virginal. Germaine -portait crânement le nez rouge. Elle n'opposait pas une ride au matin -pur. - - -Elle avait découvert une ancienne photographie dans son armoire. Elle -y clignait des yeux de myope. Jacques trouvait cette grimace divine. -Germaine la lui donna. - -Ils rapportaient en outre des œufs et du fromage. Ils firent réellement -le tour du monde. - - - - -Germaine avait oublié l'aspect des rues de Paris si tôt. Cette surprise -prolongea l'escapade. C'était reprendre ses habitudes sans tristesse. Les -cris des marchandes, les maigres coureurs à pied s'entraînant derrière -des cyclistes, les bonnes battant des carpettes aux fenêtres, les chevaux -qui fument, lui rappelaient son enfance. - -Ils décidèrent qu'après l'étude Jacques viendrait déjeuner chez elle. -Ils prirent un taximètre, car elle voulut le reconduire. - -Le chauffeur menait comme un fou, dérapait, escaladait les refuges. -Germaine et Jacques s'amusaient, s'embrassaient la bouche, se cognaient -les dents, étaient projetés en tous sens l'un contre l'autre. - -À chaque nouvelle prouesse, le chauffeur se retournait, haussait les -épaules et leur clignait de l'œil. - -Germaine déposa Jacques rue de l'Estrapade vers dix heures, après une -longue étreinte. Il regarda encore son gant s'agiter tandis que la -voiture reprenait sa course. Il arriva juste pour se changer et paraître -à l'heure exacte, comme Philéas Fog, avec ses condisciples, dans le -cabinet où M. Berlin essayait de leur apprendre la géographie. - -Germaine entra dans un bureau de poste et téléphona chez elle. Joséphine -qui avait ordre de répondre à Osiris, le fameux soir, qu'elle n'avait pas -vu madame sortir, lui raconta la rage du pauvre homme, ses recherches, -ses prières, ses injures. Il avait brisé une glace et pleuré, car il -était superstitieux. Il avait passé le dimanche à guetter le téléphone, -les automobiles, à marcher de long en large. Enfin, le dimanche soir, il -dit avec calme: - ---Joséphine, que madame rentre ou ne rentre pas, je la quitte. Vous -pourrez le lui annoncer de ma part. Vous me rangerez mes affaires. Je -lui abandonne le reste. Qu'elle en fasse ce qu'elle veut. - ---Ouf! soupira Germaine. Bonne chance. - -Elle savait qu'une belle fille ne reste jamais dans l'embarras. - -En rentrant elle trouva sa sœur. - ---Avais-je assez prédit ce qui arrive, s'écria Loute. Nestor ne veut -plus te revoir. Si on parle de toi, il crache. - ---Qu'il crache, répondit Germaine. J'étouffe. Je rentre de la campagne -avec Jacques. Nestor sent le renfermé. - ---Comment vas-tu vivre? - ---Ne t'inquiète pas, ma petite. D'ailleurs, Nestor est un papier à -mouches; il colle. Je serais bien surprise qu'il n'essaye pas de -revenir. - -Osiris revint si vite qu'il croisa Loute qui sortait. Germaine, s'étant -couchée, lui fit faire antichambre. - -Lorsqu'il entra, il s'arrêta, s'inclina et vint s'asseoir sur une chaise -au pied du lit. - ---Ma chère Germaine, commença-t-il... - ---C'est un discours? - -Il prit une pose. - ---Ma chère Germaine... entre nous c'est fini, fi-ni. Je t'ai écrit une -lettre de rupture, mais comme je connais ta négligence et ta façon de -lire les lettres, je suis venu te la lire. - ---Savez-vous, dit-elle, que vous dépassez les bornes du ridicule? - ---C'est possible, poursuivit Nestor, mais vous écouterez ma lettre. - -Il la tira de sa poche. - ---Je ne l'écouterai pas. - ---Vous l'écouterez. - ---Non. - ---Si. - ---Non. - ---Bien. Je vous la lirai tout de même. - -Elle se boucha les oreilles et chantonna. Osiris, d'une voix d'homme -habitué à crier les cours de la Bourse, commença: - -Ma pauvre petite folle... - -Germaine éclata de rire. - ---Madame rit, madame entend, remarqua Nestor. Donc je continue. - -Mais, cette fois, Germaine chantait de toutes ses forces et la lecture -devint impossible. Nestor posa la lettre sur sa cuisse. - ---C'est entendu, dit-il, je m'arrête... - -Elle déboucha ses oreilles. - ---Seulement (il agitait son index en signe de menace), je te préviens -que si tu ne me laisses pas lire, je pars. Et tu ne me reverras ja-mais. - ---Puisque c'est ta lettre de rupture. - ---Il y a rupture et rupture bredouilla cet homme qui possédait le génie -du chiffre, c'est à dire de la poésie, et qui était complètement idiot -en amour où la poésie n'existe pas.--Je désirais rompre gentiment, -convenablement, et tu me chasses. Si encore je te demandais des comptes! - ---Je n'ai pas de comptes à te rendre, s'écria Germaine, que cette -comédie exaspérait, et si tu veux des comptes, en voilà: Oui, je te -trompe. Oui, j'ai un amant. Oui, je couche avec Jacques. Et à chaque -oui, elle tirait sur sa natte comme sur une sonnette. - ---Par exemple! dit alors Osiris en se levant, reculant et clignant les -yeux comme un peintre. - -Et il accusa Germaine de détourner les soupçons sur un gamin serviable, -d'espérer que lui, Osiris, courrait à sa recherche pendant qu'elle -recevrait son véritable amant. Il ajouta qu'il n'était pas dupe; qu'il -était peut-être l'homme riche qu'on roule, mais que c'était un métier -d'être riche; un métier dur, qui exerce l'œil. - - -Germaine admirait. Malgré le théâtre qui présente des personnages de -cette trempe, elle ne croyait pas qu'ils existassent. - ---Vous êtes formidable, dit-elle, Nestor. Je couche avec Jacques. -D'ailleurs (on sonnait) le voilà sans doute. Il déjeune. Cachez-vous et -vous aurez la preuve. - -Elle désirait rompre. - ---Me cacher, ricana Osiris. C'est trop simple. Vous avez plus d'un tour -dans votre sac et vous ferez des signes. Je reste. - -Et, comme on entendait un bruit de porte, la voix de Jacques à la -cantonade:--Mon cher Jacques, cria-t-il, savez-vous ce que Germaine -invente? - -Jacques entra. - ---Vous couchez avec elle! - -Jacques, au contact de Germaine, apprenait ses ruses. D'un coup d'œil, -il comprit la scène et que sa maîtresse, morte de fatigue, avait vendu -la mèche. - ---Du calme, dit-il, monsieur Osiris. Vous savez que Germaine est -taquine. Elle vous taquine parce qu'elle vous aime. - -Il fit si bien, ce cœur pur, que Nestor resta déjeuner et ouvrit une -boîte de cigares. - -Reines d'Egypte! dans cette boîte richement peinte, on dirait vos -petites momies avec des ceintures d'or. - -Osiris mangeait, fumait, riait, et partit pour la Bourse. - -Germaine boudait, reprochait à Jacques son adresse. - ---Tu ne veux donc pas m'avoir seul? - ---Je ne veux pas être responsable d'une chose si grave et que tu me la -reproches un jour. - -La ferme, les laitages, les œufs étaient loin. - - - - -Lorsque Lazare interrogea son frère, Nestor lui tapa sur l'épaule. - ---Germaine est une originale, dit-il; c'est son charme. Nous ne la -changerons pas. Elle était à sa ferme. Elle avait besoin de vaches. Nous -autres, hommes de Bourse, nous n'y comprenons rien. Loute est plus -simple, comment dirai-je... moins vive, moins pittoresque. Elle a, -d'ailleurs, ses qualités. Je garde Germaine. - - -Cet épisode eut l'apparence de mettre encore Osiris de la partie. -Insinuations, lettres anonymes le faisaient sourire d'un air supérieur -comme s'il connaissait un secret grâce auquel Germaine pouvait donner -prise aux mauvaises langues, mais à l'avantage de son riche amant. - -Ce secret vague participait d'une supériorité de sa maîtresse, de son -amour de la nature, de l'élevage des chiens. - -Lui demandait-on: «Où est Germaine?» Il répondait: «Je la laisse -très libre. Je ne m'en mêle pas.» - -Loute était stupéfaite. Manquant d'aisance, de génie, elle trouvait sa -sœur très forte. - - - - -VII - - -Les choses traînaient toujours comme du linge sale, des boîtes, des -peignes dans une chambre d'hôtel. Jacques n'avait pas à souffrir de ce -désordre. Il ne le voyait plus. Il ne voyait que par sa maîtresse, -laquelle, depuis l'enfance, avait coutume de vivre ainsi. - -Un nouvel élément vint ajouter au désordre. - -Depuis trois semaines, Germaine recevait de mauvaises nouvelles de son -père. Elle ne l'aimait pas et brûlait les lettres. - ---Tu sais, disait Louise, nous, c'est notre métier de sortir le soir. - -Mais Germaine, se trouvant plus «convenable», méprisait un peu Louise, -et s'imaginait que dissimuler l'état du père Râteau la laisserait plus -libre. Elle feignait même de croire que sa mère exagérait, s'affolait -pour rien. - -Un soir qu'elle s'habillait pour aller à une revue avec Jacques et -Osiris, Jacques trouva un télégramme mal caché sous le téléphone: _Père -se meurt viens urgence embrasse._ Elle le cachait afin de pouvoir se -rendre au théâtre. Jacques le lui montra en silence. - ---Laisse, dit-elle en rougissant ses lèvres qu'elle frottait ensuite -l'une contre l'autre, j'irai demain. - -Le père Râteau s'éteignit à onze heures, dans sa ferme, pendant -l'entr'acte. - -Depuis quinze jours, Mme Râteau lui lisait _La Maison du Baigneur_, où -un plafond mécanique écrase Siete-Iglesias. Râteau mêlait ce chapitre et -la réalité. Il se croyait Iglesias et mourut, véritablement écrasé par -le plafond de sa chambre, se couchant par terre, plaçant sa figure de -profil, essayant de tenir le moins de place possible, devant sa femme -épouvantée. - - - - -M. Râteau léguait à sa femme ce qu'il tenait de sa fille et il exigeait -qu'on l'inhumât dans le caveau familial, au Père-Lachaise. Osiris -commanda un fourgon des pompes funèbres. - -Loute était brouillée avec sa mère. - -Comme Germaine refusait d'aller seule à la ferme chercher le corps, -Jacques demanda rue de l'Estrapade un congé exceptionnel. Nestor -prêterait sa voiture qui tenait mieux la route que la limousine. Le -fourgon les devança d'une demi-journée. - -Ce voyage à la ferme ne valait pas l'autre. Le chauffeur avait une -petite glace lui permettant de voir dans son dos. Il importait qu'on se -méfiât. - -Germaine organisait le retour. Elle aimait sa mère. Elle la logerait à -Paris une quinzaine. Elle louait au-dessus de son appartement trois -pièces qui servaient de garde-meuble. Ordre était donné de descendre -quelques meubles dans la lingerie et de garnir les trois pièces avec le -reste. Mme Râteau posséderait son petit chez soi. - -Sa fille calculait, projetait, s'attendrissait. - -Incapable de feindre, sauf avec Nestor, elle ne versait pas une larme -sur un père ivrogne qui l'avait trop battue. Elle voyait sa mère -délivrée. - - - - -Mme Râteau vint à leur rencontre. Elle pleurait; d'une main tenant un -mouchoir, de l'autre un éventail espagnol. - -Depuis qu'elle ne travaillait plus elle se laissait pousser les ongles -et, ne sachant où mettre ses mains, ne quittait jamais cet éventail. Son -corps ressemblait au sac de loto. Elle avait des traits réguliers, -ordinaires, de la couperose et une perruque blanche accusant son teint -de juge anglais. - -Sa fille présenta Jacques. La veuve leva sur lui l'œil des personnes -atteintes du mal de mer. - -Le cercueil occupait la salle où le jeune couple avait déjeuné, lors -du _Tour du Monde._ - -Germaine se tira de son rôle avec tact. Elle décida que Mme Râteau -monterait dans l'automobile et que le fourgon suivrait. - -Chaque fois que le mot fourgon était prononcé, Mme Râteau secouait la -tête et répétait: - ---Un fourgon... un fourgon. - -Le retour fut pitoyable. Germaine frappait aux vitres. Elle modérait le -chauffeur pour que M. Râteau pût suivre. - -Tout à coup, elle se retourna, regarda par la lucarne et s'écria: - ---Où est-il? - -La route s'étendait à perte de vue, sans fourgon. - -Ils firent halte et rebroussèrent chemin à la recherche du corps. On le -retrouva. Il était en panne sur une traverse. Il s'agissait de changer -une roue. Le cric fonctionnait mal. Jacques et le chauffeur durent se -mettre à la besogne. - -Après une heure de lutte que Mme Râteau encourageait en hochant la -tête, fourbue de hoquet et de larmes, ils repartirent. - -Par bonheur, le silence de Jacques énervait Germaine et elle le déposa -rue de l'Estrapade, ce qui fait que les conducteurs des pompes funèbres -purent un instant croire qu'ils conduisaient au Panthéon un mort -illustre. - - - - -Le deuil de Mme Râteau occupa les couturiers et les modistes en vogue. -Germaine, trouvant respectable d'avoir une mère veuve, la montra. Elle -la conduisit chez ses fournisseurs. Mme Râteau goûtait ce luxe. Partout -elle chiffonnait du crêpe. Elle en eut des robes, des peignoirs, des -mantelets, des toques, des capes et des capelines. D'ailleurs, elle -soignait son deuil et ne sortait jamais s'il menaçait de pleuvoir. Car, -disait-elle, _le crêpe, c'est déjeuner de soleil._ - -Mais, de même que sur les catafalques on n'hésite pas à poser une -gerbe de couleurs vives, Mme Râteau ne renonçait pas à son éventail. - -Un dimanche que Germaine l'emmenait à Versailles infligeant à Jacques -cette corvée, le silence qui régna dans l'automobile jusqu'à la porte -du Bois de Boulogne lui permit d'étudier l'éventail. - -Il représentait la mort de Gallito. - - -Rien ne ressemble plus à un coucher de soleil qu'une corrida. Le -taureau, inclinant gracieusement son cou puissant, son front large et -frisé d'Antinoüs, regardait la foule et enfonçait sa corne droite dans -le ventre du matador à la renverse. Au second plan, à gauche, un -picador, sur un cheval ensanglanté, pareil au Christ d'Espagne, car on -lui comptait les côtes, essayait de piquer la bête naïve qui secouait à -l'encolure un bouquet de banderilles. Un homme escaladait l'enceinte à -l'extrême gauche et, comme l'archer d'Egine qui, dit-on, tire à genoux -pour remplir un angle, un valet des arènes, bossu, remplissait l'extrême -droite avec sa bosse. - - -Jacques s'ennuyait. Le crêpe l'intimidait. Il n'osait prendre entre ses -jambes les genoux de Germaine. - ---Gallito, se répétait-il stupidement... Gallito, Gai, gai, gai. Et ce -gai lui rappela les vers de Victor Hugo: - - -Gall, amant de la reine, alla, tour magnanime, -Galamment, de l'arène à la Tour Magne, à Nîme. - - -Aussi, les récita-t-il, à mi-voix, comme on fredonne. - ---Qu'est-ce que tu récites? interrogea Germaine. - ---Rien. Je me rappelais deux vers de Victor Hugo. - ---Recommence-les. - - -Gall, amant de la reine alla, tour magnanime, -Galamment, de l'arène à la Tour Magne, à Nîme. - - -—-Qu'est-ce que cela veut dire? - ---Gall: un M. Gall, qui était l'amant de reine; alla: se rendit--tour -magnanime: randonnée... généreuse--galamment: chevaleresquement--de -l'arène, comme sur l'éventail de ta mère--à la tour Magne: une tour qui -s'appelle Magne--à Nîmes, la ville. - ---Anime la ville? - ---Non. Nîmes, Nîmes, la ville de Nîmes. - ---Et alors? - ---Alors, rien. - ---Il s'est payé la tête du monde, Victor Hugo, le jour où il a écrit -ces vers. - ---Mais c'est exprès, c'est une farce. - ---Je ne la trouve pas drôle. - ---Elle n'est pas faite pour être drôle. - ---Je ne comprends plus. - ---Ce sont deux vers pareils si on les écoute et différents si on les -regarde. - ---Explique. - ---Ces deux vers au lieu de rimer au bout, riment d'un bout à l'autre. - ---Alors, ce ne sont pas des vers, si c'est la même chose. - ---Mais ce n'est pas la même chose puisqu'ils racontent une chose -différente. C'est un tour de force. - ---Je ne vois pas en quoi c'est un tour de force. J'en ferais à la -douzaine, des tours de force, s'il suffisait de répéter la même chose -deux fois de suite et de dire ce sont des vers. - ---Voyons, ma petite Germaine, écoute; tu n'écoutes pas. - ---Merci. Traite-moi d'imbécile. - ---Oh! Germaine. - ---N'en parlons plus, puisque je suis incapable de comprendre. - ---Je n'ai jamais prétendu que tu étais incapable de comprendre. Tu me -demandes de t'expliquer ces vers. Je te les explique et tu te fâches... - ---Moi, je me fâche. Par exemple! Je m'en moque de ton Victor Hugo. - ---D'abord, Victor Hugo n'est pas à moi. Ensuite, je t'aime. Ces vers -sont stupides. N'en parlons plus. - --—Tu ne les trouvais pas stupides il y a une minute. Tu les trouves -stupides pour que je te laisse la paix. - ---Nous ne nous sommes jamais disputés. Allons-nous le faire pour un -motif aussi ridicule? - ---À ton aise. Je te questionne doucement et comme tu penses à autre -chose, que je te dérange, tu me donnes un morceau de sucre. - ---Je ne te reconnais pas. - ---Moi non plus. - - -Cette scène d'une qualité si basse, la première entre Germaine et -Jacques, se déroulait depuis le Bois de Boulogne. Après son «moi non -plus» Germaine se détourna et regarda les arbres. Mme Râteau -s'éventait toujours. - -Ils arrivèrent à Versailles, goûtèrent à l'Hôtel des Réservoirs sans -que Germaine ni sa mère parlassent. - -Pendant le retour, Germaine rompit le silence et, d'une voix soumise: - ---Jacques, mon amour, ces vers... - ---Oh! - ---Veux-tu me les apprendre? - ---Écoute. Je vais te les répéter en détail: - -Gall-amant-de-la-reine-alla-tour-magnanime Galamment-de-l'arène-à-la -Tour Magne-à Nîme. - ---Tu vois bien que c'est la même chose. - ---Mais non. - ---Tu dis mais non et tu ne prouves rien. - ---Il n'y a rien à prouver. C'est un exemple célèbre. - ---Il est célèbre? - ---Oui. - ---Très célèbre? - ---Oui. - ---Alors, comment se fait-il que je ne le connaisse pas? - ---Parce que tu ne t'occupes pas de littérature. - ---C'est ce que je disais. Je suis une idiote. - ---Écoute, Germaine, tu es le contraire d'une idiote, mais aujourd'hui, -tu me fais peur. Tu essayes de me faire peur exprès. - ---Il ne manquait plus que ça. - ---Comme c'est triste de se blesser pour une histoire aussi niaise. - ---Je ne te le fais pas dire. - ---Assez. J'ai mal. Je demande le silence, à mon tour. - -Ainsi continuèrent-ils jusqu'aux portes de s'enfoncer des épingles. -Alors Mme Râteau sortit de son mutisme. - ---Voyez-vous, mes enfants, dit-elle, en repliant son éventail, tout -cela n'empêchait pas ce Gall d'être l'amant de la reine. - -Ce mot d'une mère, atteste un sens parfait des réalités. - -Mme Râteau parlait peu, mais bien. C'était soit: «Mon pauvre mari a -été nettoyé en une heure», soit: «Quoi? Monsieur Jacques, Paris -s'appelait Lutèce? Première nouvelle». - -Comme elle louait une «superbe statue de Henri IV» Jacques lui demanda -machinalement si cette statue était équestre. Elle hésita, pour répondre: -«Comme ci, comme ça», définissant, du coup, le centaure. - -Germaine se tenait les côtes. Mme Râteau se vexait. Jacques s'enlisait. - - - - -Le lendemain de l'affaire Gall, il se réveilla triste. - -Comme un opéré pense à des boissons froides, comme un blessé de la -moëlle épinière qui ne peut plus s'asseoir dessine des chaises, il -songeait aux épouses discrètes qui aident le travail des hommes et -fondent une famille. Mais il repoussait cette soif d'eau fraîche -comme une soif d'alcool. - - - - -Une nuit, en étreignant Germaine, il lui chuchota qu'il souhaitait un -enfant. Germaine avoua que cette douceur lui était interdite. - ---J'en aurais déjà un, dit-elle, si c'était possible. Je me console en -élevant des fox-terriers. - -La pêche raconte son ver. Presque toutes en cachent. Pauvre Jacques; ce -serait grande imprudence que de changer son sort contre celui des bêtes -royales qu'il désire. Ne sentirait-on pas, à peine revêtue leur -apparence, outre les imperfections qui échappent aux yeux entre les -arbres d'un parc ou la fumée des bars, quelqu'infirmité profonde. - -Ces poids successifs ne le détachaient en rien de Germaine. Au -contraire. Il la plaignait. Il se plaignait donc. Son amour grandissait -et somnolait comme un bébé qu'on berce. - - - - -Il y eut, chez Germaine, une suprise-partie. La bande Sucre-en-Poudre -vint goûter à l'improviste. - -Sucre-en-Poudre comptait soixante ans et en paraissait vingt-cinq. Son -régime consistait à ne boire que du champagne et à ne jamais se coucher, -sauf avec des jockeys ou des professeurs de danse. Elle tenait une -fumerie d'opium. On y endossait des robes japonaises en crêpe de Chine. -On fumait, pêle-mêle, sur une descente de lit. On écoutait feu Caruso -chanter _Paillasse._ - -Ce joli monde cria, sauta, boxa. - -Vers sept heures, tous s'entassèrent dans un panier à salade que -conduisait un chauffeur blanc, sourd, muet, aveugle, comme une statue -de cocaïne. - -Jacques et Germaine montant chez Mme Râteau l'aperçurent, de dos, -assise. Seul l'éventail bougeait. - ---Bonjour, maman. - ---Bonjour, ma fille. - ---Tu as une drôle de voix. - ---Non... non. - ---Si. - ---Mais non... - ---Mais si, Madame Râteau, vous avez une drôle de voix. - ---Jacques le remarque, tu as quelque chose. - ---Eh, bien, dit alors la veuve, puisque tu me pousses, j'avoue que je -trouve étrange qu'on donne des fêtes sans me prier de descendre. - ---Mais, voyons, maman, tu n'y penses pas. D'abord tu es en deuil (sa -fille oubliait qu'elle partageait ce deuil), et ensuite, je ne peux -tout de même pas te faire rencontrer avec Mlle Sucre. - - -Cet extraordinaire prétexte ouvrit à Jacques une porte secrète. Car, de -même qu'une dame regarde un magazine sur la couverture duquel on voit -cette dame regarder ce magazine et ainsi de suite jusqu'à un certain -point où l'image s'arrête, faute de place, mais continue, de même, alors -que nous croyons être arrivés au fond d'une classe sociale, il en existe -encore une multitude capables de prononcer cette parole d'un roi: «Je me -trouve plus loin de ma sœur que ma sœur de son jardinier chef.» - -Jacques acceptait tout cela. Il vivait trop en sa maîtresse pour juger -ses actes ou sa famille. Maintenant, c'est sa moitié sombre qui crache -comme une seiche des nuages d'encre sur sa moitié claire. Après lui -avoir envoyé des secours, elle l'aveugle doucement. - - - - -Louise s'offrait Mahieddine et Mahieddine Louise. Cet échange dépourvu -d'amour les rendait gais. Ils poursuivaient parallèlement au drame -Jacques-Germaine, une indécente partie de plaisir. - -Louise recevait des chèques d'un prince étranger. Ce prince devait -régner et sortait peu de son futur royaume. Il venait pour ces -conférences où les grands se réunissent à Londres. Ensuite, il passait -quinze jours chez Louise. Il racontait les secrets d'Europe et comment -les rois puérils, parqués ensemble, se faisaient des mystifications et -changeaient les bottines devant les portes. Même il l'écrivait et Mme -Supplice disait souvent de sa voix d'extralucide:--Si jamais monseigneur -lâche Louison, elle portera ses lettres à la frontière. Je m'étonne qu'un -monseigneur écrive des choses pareilles. Elle les portera. Elle le tient. - -En somme, Louise vivait libre, sauf aux grandes secousses politiques. - -Le quinze de chaque mois, un officier à moustaches bleues entrait rue -Montchanin, claquait des talons et lui remettait une enveloppe. - -Mahieddine admirait son uniforme par le vasistas du cabinet de toilette. - -Un matin, vers six heures, que Mahieddine s'habillait pour rejoindre -Jacques, il eut l'idée d'une farce. Louise dormait. Il y avait sur la -table de nuit une boîte pleine de monnaie et de bagues. Cette farce, -plus ou moins drôle, consistait à laisser tomber bruyamment une pièce -sur les autres et à réveiller ainsi la dormeuse en jouant au couple -d'hôtel borgne. - -Le sommeil possède son univers, ses géographies, ses géométries, ses -calendriers. Il arrive qu'il nous reporte avant le déluge. Alors nous -retrouvons une mystérieuse science de la mer. Nous nageons, et nous -croyons voler sans effort. - -Les souvenirs de Louise ne remontaient pas si loin. Le bruit de la -pièce la tira d'une couche moins profonde du rêve. - ---Gustave, soupira-t-elle, tu me laisseras de quoi déjeuner. - -Elle soupirait dix ans avant. - -Cet épisode émerveilla Mahieddine. Il riait seul dans la rue vide. -Jacques l'attendait. Il raconta ce que soulève une pièce qui tombe dans -un marécage endormi. - ---Pauvre fille, dit Jacques, ne lui répète rien. - ---Tu dramatises tout, criait Mahieddine. Tu as tort. Tu t'empoisonnes -l'existence. - -Dans le métro, Jacques s'aperçut qu'il avait oublié son bracelet-montre. -Il ne voyait pas Germaine le lendemain. Le surlendemain, il alla rue -Daubigny, à dix heures pour le reprendre. - -Mme Supplice n'était pas dans sa loge. Il enfonça la clef, tourna, -traversa le vestibule, ouvrit la porte. Que vit-il? Germaine et Louise. - - -Elles dormaient, enlacées comme des initiales, et même si curieusement -que les membres de l'une semblaient appartenir à l'autre. Imaginons la -reine de cœur sans robe. - -En face de ces corps blancs épars sur le drap, Jacques devint stupide -comme Perrette devant son lait répandu. Fallait-il tuer? C'eût été fort -ridicule, et, en outre, un pléonasme. Il semblait impossible de faire ces -mortes plus mortes. Sauf que Germaine remuait sa bouche ouverte et que -Louise avait aux jambes des tics de chienne qui dort. - -Une chose frappante était le naturel de ce spectacle. - -On eût dit que les situations franches endimanchaient ces belles filles. -Grandies dans le vice, elles y trouvent un délassement. - -D'où remontent ces deux noyées? Sans doute arrivent-elles de loin. -Toutes les vagues et toutes les lunes les roulent depuis Lesbos pour les -étaler là, sous une écume de dentelles et de mousseline. - - -Jacques se sentit tellement gauche qu'il pensa partir sans laisser de -traces. Mais comme Jésus ressuscite un pécheur, sa présence ressuscita -Louise. - ---C'est toi, maman? dit-elle, les yeux entr'ouverts. - -Elle les ouvrit, reconnut Jacques et secoua Germaine. - -Il fallait sourire ou battre. Jacques murmura: - ---C'est du propre. - ---Quoi, du propre? cria Germaine. Tu préférerais que je te trompe avec -un homme. - -Une femme de cette classe, si elle aime encore, cherche un mensonge. -Mais sans le comprendre, elle n'aimait plus. Depuis le dimanche de la -ferme, la chaudière éteinte, son cœur n'aimait que par habitude. - ---Tu es jeune, conclut Louise en bâillant. - -Jacques prit le bracelet-montre et se sauva. - -Le sentiment de sa sottise lui apparut chez les Berlin. Après un sursaut -individuel, il revoyait sous l'angle de Germaine. Il avait rapporté sa -découverte à Mahieddine qui connaissait le commerce des amies. - ---Tu te montes le bourrichon, dit-il. Les lois morales sont les règles -d'un jeu auquel chacun triche, et cela depuis que le monde est monde. -Nous n'y changerons rien. Va les rejoindre à quatre heures au skating. -J'ai un cours. J'irai vous prendre à six heures. - -Jacques se rasa, contempla le portrait myope, se félicita d'avoir comme -rivaux un Osiris et une Louise, bâcla une version grecque et courut au -skating. On y donnait un gala au bénéfice d'une oeuvre de musiciens. - - - - -VIII - - -Le roller-skating était comble. La rumeur de Vésuve des patins sur le -béton remplissait les oreilles, même pendant les pauses. Un orchestre -nègre alternait avec un orgue mécanique. Les nègres se jetaient des -notes de trompette comme de la viande crue. Près de l'orgue qui vomissait -par derrière un escalier de carton, une dame en deuil écrivait sa -correspondance sur une petite table. Elle changeait les bandes. Une foule -triste tournait, chacun croyant avoir autour de lui le vide. Au sous-sol -on voyait un charmant tir en ardoises orné de pipes, de cibles rouges, -d'un cortège de lapins, de palmiers, de zouaves. Le jet d'eau sur quoi -sautille l'œuf était un tulipier dont le tireur coupe la tulipe. La dame -du tir se penchait et le refleurissait. Des hommes en chandail jouaient -au bowling. Du haut, ce bowling, entre deux musiques, faisait un bruit -sourd d'embauchoirs qu'on lance aux quatre coins de la chambre. - -Sur le balcon du pourtour qui dominait la salle, leurs rubans affolés -par les ventilateurs, deux marins américains penchaient sur le gouffre -les profils de Dante et de Virgile. - -Le décor était d'oriflammes et de projections. - -Un numéro consistait en une rétrospective du cancan. Huit femmes, -survivantes de l'âgé d'or, secouaient un vrai poulailler sur des rythmes -d'Offenbach. - -Quelquefois on ne distinguait que leurs jambes noires dans une literie -du Palais-Royal; quelquefois elles faisaient à pleines mains sauter leur -pied en l'air comme un bouchon de champagne et la mousse des dessous les -inondait. La naissance de Vénus, n'agite pas plus d'écume. - -Cette danse touche le Parisien comme la corrida l'Espagnol. Elle -s'achève sur le grand écart, un groupe de carte transparente, où, cassant -son buste de cire, la vieille Môme Tour-Eiffel souriait, fendue en deux -jusqu'au cœur. - - -Malgré la bousculade, Jacques trouva les jeunes femmes assises. Leur -image d'idole hindoue à plusieurs membres le poursuivait. Il dut faire un -effort pour les démêler. - ---Tiens, dit Germaine, c'est trop froid; prends mon verre. - -Jacques buvait, heureux de mettre dans sa bouche une paille avec -laquelle Germaine avait bu, lorsqu'un choc défonça, contre la table, la -palissade qui entoure la piste. Des mains rouges saisirent le bourrelet -de peluche. Jacques leva les yeux. C'était Stopwell. - ---Bonjour, Jacques! Vous excusez. Je patinais. Je vous ai reconnu. Je -tombe comme la foudre. Je ne savais pas que vous fréquentiez le skating. - ---Mais, cria Jacques, à cause de l'orgue qui empêchait de s'entendre, si -vous le fréquentiez, vous, pourquoi ne vous y ai-je encore jamais vu? - ---Je patinais ailleurs. Cette fois, je suis ici pour l'œuvre. - -Il disparut sur la piste. - ---Qui est-ce? demanda Germaine. - ---C'est cet Anglais, ce terrible Anglais du _Tour du Monde._ - ---Invitez-le, dit Louise, il est seul; vous ne l'avez même pas prié de -s'asseoir à notre table. - - -C'est de la sorte que les nuages se groupent, que l'air fraîchit, que -les plantes s'inclinent, qu'une couleur de perle oriente l'eau. - - -Jacques chercha Stopwell et Stopwell vint s'asseoir entre Germaine et -Louise. - -Comme dit Verlaine de Lucien Létinois: «_Il patinait merveilleusement._» -Il portait des knickerbockers, charmantes culottes anglaises qui se -bouclent sous le genou et retombent sur la jambe, des bas écossais, une -chemise molle, une cravate aux rayures de son club. Sa grâce, son aisance -frappèrent Jacques. - -Il le voyait toujours dans la boîte Berlin et, comme une toile qui donne -peu de chose sans cadre, sans lumière, ne trouve sa force que -définitivement encadrée, contre un mur, sous un éclairage cru, Stopwell -prenait, au skating, un relief nouveau. - -Germaine parla de l'élégance masculine. Jacques, agacé, prétendit que -tous les hommes anglais ont une élégance régimentaire et que l'élégance -française l'emporte par sa rareté même. Il cita l'accoutrement de tels -membres du Jockey-Club dont la singularité charmante n'appartient qu'à -eux. Il voulut faire comprendre la silhouette de feu le duc de -Montmorency, élimé, taché, emportant son gibus à table. - -Il manqua son but. Le malheur qui s'approche prive un homme de tous -ses moyens. - -Stopwell l'approuve. Stopwell parle. Il souligne ses fautes de français. -C'est la première fois qu'il parle. Chez les Berlin, il ne daigne. - -Il parle de l'Angleterre. C'est un marin qui parle de son navire, -Jacques est juste; il le trouve noble. De son fauteuil d'extrême droite, -il s'incline. Il baisse la tête. - -Maintenant Stopwell l'écrase d'une réponse indirecte. Il parle -d'élégance. Il coupe ses phrases de _vous savez_, gentils, terribles, -comme sa poignée de main. - ---Il y a de la véritable élégance à Londres, vous savez, dit-il. En face -Rumpelmayer, par exemple, (il s'adresse aux femmes)... la petite échoppe -du chapelier Lock. C'est une chose très noire et très petite; si petite, -que les commis clouent les caisses dans la rue. Tout le charbon de -l'Angleterre (et Stopwell prend la voix de Lady Macbeth lorsqu'elle -prononce la phrase illustre: Tous les parfums de l'Arabie...), tout le -charbon de l'Angleterre a fait ce petit diamant. Derrière sa vitrine, -comme vous dites, on voit de très, très vieux couvre-chefs, des -couvre-chefs d'un siècle, blancs de poussière. M. Lock ne les brosse -jamais. Et si lord Ribblesdale essaye son chapeau... alors, vous savez... -c'est mag-ni-fique. - -Il scande ce magnifique et appuie sur le mag et le fique en enfonçant -ses mains dans ses poches de pantalon, bourrées de chaînes et de clefs -en nickel. - -Les femmes se taisent. - -Germaine boit ses paroles. Ses yeux chavirent. Jacques est éperdu, car, -incorporé à cette femme qui se détache de lui sans transition, il se voit -diminuer à mesure qu'elle s'éloigne. Pareil au savetier des _Mille et une -Nuits_ il réintègre sa forme primitive. Il redevient ce qu'il était avant -leur amour. - -Ce supplice physique et moral dépasse ses forces. - ---Qu'avez-vous, mon petit Jacquot? demande Louise. Votre lèvre tremble. - -Mais Germaine n'entend plus ni la question ni la réponse. - ---Houp! ordonne Stopwell, qui se dresse sur ses roulettes, venez patiner -avec moi. - -Germaine quitte la table et le suit comme une esclave. - - -Jacques regarde la piste. Elle 's'allonge et se courbe dans des miroirs -déformants. La musique aussi change comme quand on s'amuse à écouter -un orchestre en se bouchant et se débouchant les oreilles. Il voit Peter -et Germaine, moines du Gréco. Ils s'étirent, ils verdissent, ils montent -au ciel, pâmés, foudroyés par les lampes au mercure. Ensuite ils roulent -loin, très loin: une Germaine large, nabote; Stopwell devenu un fauteuil -Louis-Philippe qui lancerait ses pieds à droite et à gauche. Le bar -tangue. Louise approche le visage flou des films artistiques. Elle remue -la bouche et Jacques n'entend aucune parole. - -Il n'est plus richement emboîté par la personne de Germaine. Il sent -ses os, ses côtes, ses cheveux jaunes, ses dents en pointe, ses taches -de rousseur, tout ce qu'il déteste et qu'il ne constatait plus. - -Sous les projecteurs de la valse qui l'étrangle, Germaine et Stopwell -passent d'un bout du ring à l'autre, sur une jambe, les mains jointes, -dans la pose de l'aurige. Stopwell bombe le torse. Il se croit Achille. -Une seconde Jacques le trouve absurde et pense naïvement que Germaine va -s'en apercevoir, fuir, revenir seule, avouer que c'était une farce. - -Louise n'est pas méchante, mais elle est femme. Elle se souvient. Elle -contemple complaisamment la victime. - -Mahieddine arrive. Louise cligne de l'œil, abaisse les coins de la bouche -et désigne du menton le couple qui valse. - -Mahieddine répond à ces grimaces explicatives par une autre qui consiste -à avancer la lèvre inférieure et à incliner la tête en ouvrant des yeux -énormes. - -La tête coupée de Jacques roule sur sa poitrine. - ---Rentre-le, dit Louise à son amant. Il va tourner de l'œil. - -Jacques refuse. Il n'est pas de ceux qui partent. Il est de la race -maudite qui reste, qui boit la dernière goutte. - -La valse cesse. Germaine et Stopwell rentrent en s'accrochant aux -chaises et aux consommateurs. Germaine tombe sur une grosse dame. -Elle rit. La dame l'insulte. Stopwell hausse les épaules. Le mari de la -dame se lève. La dame le calme et l'oblige à se rasseoir. - -Jacques devine la scène. Tout cela n'est pas très au point. - -Louise, avec le même geste du menton, et comme à un enterrement on -prévient l'ami bavard qu'il se trouve derrière un membre de la famille, -montre à Germaine le malheureux. - ---Il se remettra, dit-elle. - -Ce mot était humain dans le sens où la loi estime pitoyable la balle -que l'officier tire à bout portant sur un fusillé qui respire encore. - ---Une cigarette? offre Stopwell. - -Charmante attention des hautes œuvres. - - - - -La retraite jouée, ils sortirent. Ils montèrent dans l'automobile de -Germaine. Jacques hissé, ballotté, sans force, voyait à droite et à -gauche un décor trouble. Un profil: Mahieddine; l'Odéon, des affiches, -le Luxembourg, la taverne Gambrinus, le bassin. On reconduisait Stopwell. - -L'automobile s'arrêta près du Panthéon. Stopwell descendit. Comme -Jacques restait à sa place: - ---Allons, dit Germaine, tu dors? On arrive. - -Il balbutia, sauta, rentra en silence avec Stopwell. Mahieddine -retournait chez Louise. - -Peter regagna sa chambre et Jacques la sienne. Là, tombant à genoux -devant le lit, il évacua les larmes qui tendaient une loupe d'eau entre -ses cils et lui montraient un univers grotesque. - - - - -Jacques ne comprenait pas comment il pourrait vivre, se coucher, se -lever, se laver, travailler, continuer, avec une souffrance incroyable -et qui semblait à peine pouvoir s'endurer une heure. - -Il s'excusa, ne dîna pas, se coucha. Il espérait la trêve du sommeil. - - - - -Le sommeil n'est pas à nos ordres. C'est un poisson aveugle qui monte -des profondeurs, un oiseau qui s'abat sur nous. - -Il sentait nager le poisson en cercle, hors des limites. L'oiseau -fermait ses ailes, se posait au bord de l'insomnie, tournait le cou, se -lissait les plumes, piétinait, n'entrait pas. - -Jacques retenait sa respiration d'oiseleur. Enfin, l'oiseau prenait son -élan, fuyait, et Jacques restait en face de l'impossible. - -Impossible. C'était impossible. À cause de cette vitesse acquise du cœur -de Germaine, Jacques ne pouvait distinguer aucune transition. - -Il avait vu, d'une seconde à l'autre, un visage à des kilomètres. Il -avait senti molle une main qui cherchait hier encore la sienne. Son -regard avait rencontré, à la place de l'œil qui câline, l'œil qui -inspecte. - -Il se répétait: C'est impossible. Je rêve. Stopwell méprise les femmes -et feint le reste par une pose d'Oxford. Il est vierge. Il fait la -grimace dès qu'on parle d'amour physique. «Ça ne se fait pas», dit-il, -et il ajoute: «Comment peut-on se coucher avec les autres?» - -Même si Germaine éprouve un caprice, elle rencontrera le vide. - -Stopwell se méfie de la France. Sur l'autre bord de la Manche, son père -le pasteur, son équipe de foot-ball et son régiment le regardent. -L'alerte n'aura pas de suite. - - -Soudain, une épaisseur habite ses yeux. Ses mâchoires se contractent. -L'oiseau est dans le piège, le poisson dans le bocal. Il dort. - -Il rêve. Il rêve qu'il ne rêve pas et que Stopwell, qui porte une jupe -d'Écossais, le force à croire qu'il rêve. Ensuite, il patine, il vole. -Il vole autour du skating où poussent des arbres. Stopwell cherche à -l'humilier, dit à Germaine qu'il rêve, qu'il ne vole pas réellement. -Germaine sautille auprès de Stopwell à l'aide d'une ombrelle. Cette -ombrelle leur sert de parachute. La jupe de Stopwell devient très longue, -avec une traîne. - -Germaine, accompagnée par un orgue d'église, chante l'_Honorât -Silencieux._ Ce titre dépourvu de sens en possède un dans le rêve. - -Jacques tombe. Il arrive au fond d'un trou de linge. Il est réveillé. -Il entend Mahieddine qui se couche. C'est donc le matin. Il se rendort. -Il retrouve le skating. Sa piste tourne. C'est ainsi que Stopwell a l'air -de patiner. Il dénonce le subterfuge à Germaine. Elle rit, l'embrasse. -Il est heureux. - -Petitcopain le secoue pour l'étude. Il se lève, passe de l'eau froide -sur sa figure. - -Un à un, comme des soldats à l'appel, ses souvenirs endormis se -réveillent et se rangent en peloton. Le souvenir du skating à son tour. -Mais à peine se trouve-t-il là, que les autres rapetissent. Lui seul -grandit, gonfle, devient colosse. - -Les assassinés peuvent vivre sans comprendre leur blessure tant que le -couteau y reste. L'enlève-t-on? Le sang coule et les chairs travaillent. - -L'eau froide ôte à Jacques le couteau. - -Il décide, bien que Germaine dorme à cette heure, de courir se faire -embrasser, gronder, fermer sa plaie. - - -Au réveil, c'est en nous l'animal, la plante qui pensent. Pensée -primitive sans le moindre fard. Nous voyons un univers terrible, parce -que nous voyons juste. Peu après l'intelligence nous encombre -d'artifices. Elle apporte les petits jouets que l'homme invente pour -cacher le vide. C'est alors que nous croyons voir juste. Nous mettons -notre malaise sur le compte des miasmes du cerveau qui passe du rêve à -la réalité. - - -Jacques se rassurait. L'étude était à neuf heures. Il y serra la main -de Peter. À dix heures, il se jeta dans une automobile, acheta des -fleurs en route, et s'arrêta chez Germaine. - -Joséphine ouvrit, surprise. Germaine dormait. - ---Je la réveillerai, dit-il. - -Jacques entra. Germaine, reportée en arrière par le songe, présentait -son ancien visage. Il le détaillait, se réjouissait. Il posa les fleurs -fraîches sur ses joues. - -Elle était de ces personnes alertes qui se réveillent vite. - ---C'est toi! dit-elle; tu n'es pas fou de déranger le monde à une heure -pareille. - ---Je ne tenais plus, répondit-il. J'avais rêvé que tu me quittais. J'ai -sauté dans un fiacre. - -Germaine n'hésite pas à briser un cœur. Elle partage avec les -domestiques cette opinion qu'une chose précieuse, brisée, se recolle. - ---Tu n'as pas rêvé, mon bonhomme. Garde ton bouquet. Je suis franche. -J'aime Peter et il m'aime. Tu en trouveras douze qui me valent. -Laisse-moi dormir. - -Elle se tourna vers le mur. Jacques se coucha par terre et sanglota. - ---Dis donc, fit Germaine, ce n'est pas un hôpital, cette chambre. Je -déteste les hommes qui pleurent. Retourne rue de l'Estrapade et -travaille. Tu ne mènes pas l'existence d'un élève qui prépare des -examens. - -Jacques suppliait. Elle avait pris cette paraffine, ce masque contre -les gaz, des gens qui n'aiment plus. - -Elle mesurait l'amour de Jacques aux siennes. Elle pensait que cette -crise passerait en un jour. Elle sonna. - ---Joséphine, apportez un peu de cognac à Monsieur Jacques. - -Elle imitait le dentiste qui sait que l'extraction tourne le cœur, -provoque un ébranlement vite disparu. - -Jacques buvait, pour lui plaire. Joséphine le souleva, lui donna son -feutre, sa canne, le poussa dehors, toujours comme le domestique du -dentiste. Il connaît les suites du choc opératoire mais doit introduire -un nouveau client qui s'impatiente. - -De cette minute, la vie de Jacques fut voilée comme une roue de -bicyclette après une chuté, comme une plaque de photographie lorsqu'on -entr'ouvre l'appareil. - ---Sois bon avec lui répétait Mme Berlin au professeur, il souffre. - ---De quoi? - ---Laisse. Les femmes devinent certaines choses. - -Car elle poursuivait son roman. - -Mahieddine continuant de voir Louise, ses départs et ses retours -déchiraient Jacques. Ce voisinage le consolait mal. - -Attendre est la plus minutieuse occupation. Le cerveau, comme une ruche -le jour de l'essaimage, se vide et ne conserve que les éléments d'un -travail sans joie. Si nos sens frivoles le dérangent, les abeilles de la -douleur les paralysent. Il faut attendre, attendre, attendre; manger -machinalement pour donner des forces à l'usine des faux bruits, des faux -calculs, des faux souvenirs, des faux espoirs. - -Que faisait Jacques? Il attendait. - -Qu'attendait-il? Un miracle. Un signe de Germaine, un pneumatique. - -Couché sur son lit, le cœur noué comme ces nœuds de marine que les -mouvements de la corde lâchent ou contractent, il guettait la porte -cochère, le télégraphiste qui monte les dépêches aux étages. - -Il inventait les bruits de la voûte et de l'escalier. Les bruits -distincts s'évanouissaient dans le corridor. - -Sortait-il? Il n'osait rentrer. Il demandait à la concierge: - ---A-t-on monté un pneumatique pour moi? - ---Non, Monsieur Forestier, répondait-elle. - -Alors, il pensait que la concierge pouvait n'avoir pas vu le -télégraphiste. Il comptait jusqu'à douze sur chaque marche. Son esprit -crédule imaginait que, pendant cette opération, le pneumatique pourrait -naître sur sa table, spontanément. - -Un matin, il le reçut. _Viens à cinq heures, chez Louise_, écrivait -Germaine, _j'ai à te parler._ - -Il l'embrassa, le plia, l'enferma contre la photographie myope et, même -dans la suite, ne le quitta jamais. - -Comment patienter jusqu'à cinq heures? - -Il remua, il parla, il tua un peu le temps qui le tuait beaucoup. - -Stopwell l'évitait, ne le rencontrait qu'à table. Mahieddine le crut -guéri, Mme Berlin, héroïque. Ses amours avec Jacques lui apparaissaient -comme celles du duc de Nemours et de la princesse de Clèves. - -À quatre heures, Jacques se rendit rue Montchanin. - -Il y trouva les deux femmes. Louise feignait de se polir les ongles. -Germaine marchait de long en large. Elle portait une coiffure qui lui -découvrait les oreilles, des boucles d'oreilles, un visage neuf, un -costume tailleur à carreaux noirs et beiges que Jacques ne connaissait -pas. - ---Assieds-toi, dit-elle. Tu sais ma franchise. Je ne suis pas de ces -femmes qui dissimulent. Stopwell ne veut pas... elle insista: il ne veut -pas que nous nous mettions ensemble sans que tu le saches et que tu -l'acceptes. J'avoue ne pas connaître beaucoup d'amis qui agiraient de -la sorte. Nous devons dîner ce soir à Enghien. Est-ce oui ou non? - ---Allons... mon petit Jacques, dit Louise, en arrêtant son polissoir... -allons, un joli geste. - -Elle ne se sentait pas mécontente. - -Ce joli geste exaspéra Jacques. Il retrouva des forces pour répondre: - ---Il n'y a pas de jolis gestes, Louise. Ce sont les ministres et les -dames patronnesses qui font de jolis gestes. Je m'incline. On n'empêche -pas les cœurs. - - -Il reste un espoir sous la guillotine, puisque si le couperet se -détraque, la justice fait grâce. Jacques espérait encore que sa grandeur -d'âme toucherait Germaine et la ramènerait à lui. - ---Serrons-nous la main, dit-elle. - -Il reconnut la poignée de main anglaise. - ---Un peu de thé? demanda Louise. - ---Non, Louise... non. Je rentre. - -Il ferma les yeux. Sous ses paupières, à force d'avoir regardé la robe -de Germaine, il traduisait son damier en rouge, glissant lentement vers -la droite, se reformant à gauche et glissant encore. - - -Rue de l'Estrapade, Jacques frappa chez Stopwell. - ---Stopwell, déclara-t-il, elle m'a tout avoué; elle est libre. - -Peter crut-il qu'elle avait tout avoué, ou profita-t-il d'une occasion -pour donner le coup de lance? - ---Nous sommes des gentlemen. Il faut que vous sachiez que je ne -soupçonnais pas qu'il y eût une femme dans la chambre de Maricelles. -J'entendais remuer. Je croyais surprendre Petitcopain. - -Après ces phrases incompréhensibles, Jacques se retrouva dans le -corridor comme lorsqu'on _y est_ à colin-maillard et que des joueurs -vous étourdissent. - -Mahieddine sortait. Jacques l'en empêcha et le cuisina. Il apprit que -le soir de Germaine rue de l'Estrapade, pendant le rite de la pendule, -Stopwell, prévenu par Petitcopain, entra chez Maricelles et s'excusa. -Germaine le retint, lui dit qu'elle attendait Jacques, l'interrogea sur -le nombre des élèves, le travail, les collèges d'Angleterre. Stopwell -trouvait que les collèges de France manquent de sport et lui demanda si -elle était sportive. Elle répondit que non. Elle se contentait du patinage -à roulettes. Elle indiqua leur skating. - ---Je me sauve, s'écria Stopwell, car j'ai peur que Forestier ne remonte. -Il est susceptible, savez-vous. Il croirait que je suis venu exprès. -Promettez-moi de ne pas lui dire que j'ai ouvert cette porte. - -Jacques se souvint de ses plaisanteries, de l'Anglais du _Tour du Monde._ - -Il réintégra sa chambre. Sur le plus propre de ses souvenirs, il venait -de trouver une tache. - -Et voici où nous le rencontrons au commencement de ce livre. Il se -cambre. Il résiste. Redevenu Jacques, il se regarde dans le miroir. - -Un miroir n'est pas l'eau de Narcisse; on n'y plonge pas. Jacques y -ppuie le front et son haleine cache cette figure pâle qu'il déteste. - - -Lunettes noires ou mélancolie éteignent les couleurs du monde; mais, -au travers, le soleil et la mort se peuvent regarder fixement. - -Il envisagea donc le suicide sans grimace, comme un voyage de luxe. -Ces voyages paraissent irréels. On se force pour les préparatifs. - -Jacques craignait les fins ignobles. Il revoyait le journaliste de -Venise, vert et joufflu. Il se rappelait un suicidé après les courses -de Maisons-Lafitte, au bord de la Seine, les tempes en marmelade, avec -des pieds de danseur à cause des remous de l'eau où il flottait à demi. - -La veille, un docteur, locataire du cinquième, déplorait le nombre des -décès par les stupéfiants. Il racontait l'histoire d'une de ses clientes -lui téléphonant, la nuit, presque folle. Son amant, qu'elle croyait -endormi, était mort. Il avait prisé trop de poudre. - -Le docteur arrive, habille le cadavre et le porte, bras-dessus -bras-dessous, dans un fiacre, jusqu'à une clinique complaisante, pour -sauver cette femme mariée, éteindre le scandale autour d'un nom -d'industriels connus. - - -Jacques se décide. - - -Il alla, vers onze heures du matin, au skating. La salle déserte -changeait d'air. Le barman balayait son bar. Jacques lui dit bonjour et, -fort rouge, commença: - ---Vous savez que je ne me drogue jamais. - ---Oui, monsieur Jacques, répondit le barman, qui connaissait la phrase -des novices. - ---Vous en avez? C'est pour une Russe. - -Le barman passa derrière sa caisse, tendit le cou pourvoir s'ils étaient -seuls, descendit d'un dressoir le Jéroboam qui l'ornait, ôta le fond -postiche et demanda: - ---Combien en désirez-vous? Quatre grammes? douze grammes? - ---Donnez-moi dix grammes. - -Le barman compta dix petites enveloppes à vingt francs l'une, empocha -deux billets et recommanda la plus extrême prudence. - ---Comptez sur moi, dit Jacques qui mit les doses dans sa poche, lui -serra la main et quitta le skating. - -Pour sortir plus vite, il traversa la piste. Cette piste était sa Place -de Grève. Elle affermit sa résolution. - -Il rentra tranquillement comme quelqu'un qui, possédant billet et place -de sleeping, n'a plus à se préoccuper des ennuyeux détails du voyage. - - - - -IX - - -Malgré la différence des classes, la vie nous emporte tous ensemble, à -grande vitesse, dans un seul train, vers la mort. - -La sagesse serait de dormir jusqu'à cette gare terminus. Mais, hélas, -le trajet nous enchante, et nous prenons un intérêt si démesuré à ce qui -ne devrait nous servir que de passe-temps qu'il est dur, le dernier jour, -de boucler nos valises. - -Pour peu que le couloir reliant les classes rapproche clandestinement -deux âmes et les mélange, la certitude que la fin du voyage ou que la -descente de l'une d'elles en route anéantira l'idylle, rend la -perspective du but intolérable. On voudrait de longues haltes en rase -campagne. On regarde la portière qui est, à cause du mouvement des fils -télégraphiques, une harpiste maladroite, travaillant un arpège et le -recommençant toujours. - -On essaye de lire; on approche. On envie ceux qui, à la minute de -mourir, pensant comme Socrate au coiffeur pour Phédon et au coq pour -Esculape, mettent sans effroi leurs affaires en ordre. - -Jacques, trop seul, se jetait du train en marche. Ou bien, peut-être, -ce scaphandrier qui étouffe dans le corps humain veut-il s'en dévêtir. -Il cherche le signal d'alarme. - -Il se déshabilla, écrivît quelques lignes sur un bloc qu'il mit en -évidence et déplia les paquets de poudre. - -Il les vida par le coin dans une vieille boîte de cigarettes. Le contenu -scintillait comme du mica. - -Il avait sur un meuble, habitude prise chez Stopwell, une bouteille de -whisky, un siphon et un verre. Il versa du whisky, mélangea la poudre et -but d'une traite. Ensuite, il alla s'étendre. - - -L'invasion se fit de tous les côtés à la fois. Sa figure durcissait. Il -se souvint d'une sensation analogue chez le dentiste. Il touchait d'une -langue pâteuse des dents étrangères enchâssées dans du bois. Un froid de -chlorure d'éthyle vaporisait ses yeux et ses joues. Des vagues de chair -de poule parcouraient ses membres et s'arrêtaient autour du cœur qui -battait à se rompre. Ces vagues allant, venant, des orteils à la racine -des cheveux, imitaient la mer trop courte et qui ôte toujours à une plage -ce qu'elle donne à l'autre. Un froid mortel remplaçait les vagues; il -jouait, s'épanouissait, disparaissait et reparaissait, comme les dessins -de la moire. - -Jacques sentait un poids de liège, un poids de marbre, un poids de -neige. C'était l'ange de la mort qui accomplissait son œuvre. Il se -couche à plat ventre sur ceux qui vont mourir, et pour les statufier -guette leur moindre distraction. - -La mort l'envoie; on dirait ces ambassadeurs extraordinaires qui -épousent à la place des princes. Aussi le font-ils avec indifférence. - -Un masseur n'est plus touché par la peau des jeunes femmes. L'ange -travaille froidement, cruellement, patiemment, jusqu'au spasme. Alors, -il s'envole. - -Sa victime le devinait implacable, pareil au chirurgien qui donne le -chloroforme, aux boas qui, pour manger une gazelle, se dilatent peu à peu -comme une femme qui accouche. - -«L'homme de neige... l'homme de neige...» Une rengaine confuse charmait -ses oreilles. On parle aux enfants de l'homme au sable, quand ils veulent -rester le soir avec les grandes personnes et perdent pied dans des -sommeils naïfs. Le menton qui leur touche la poitrine les réveille, les -ramène ahuris à la surface. - -Jacques entendait une voix qui modulait: «L'homme de neige... de -neige... de neige...» Il ne fallait pas s'y laisser prendre et Jacques -faisait la planche, la tête en arrière, les oreilles sourdes plongées -seules dans l'élément inconnu. Car le travail de l'ange avait ceci de -terrible qu'étant illimité il se produisait dessus, dessous et à -l'intérieur. Il n'était pas brutal; l'ange se reposait et reprenait de -plus belle. - -Entre la décision de se noyer, l'acte et les surprises qu'il réserve à -l'organisme, que de distances! Bien des faibles, à peine l'eau -entre-t-elle dans leurs narines, nagent, ou, ne sachant pas nager, -inventent désespérément la natation. - -La peur gagnait Jacques. Il voulut prier, joindre les mains. Elles -étaient lourdes, intransportables. - -Un bras mort sur lequel on a dormi se charge vite d'eau de Seltz; il -pétille et peut obéir. Les mains de Jacques demeuraient inertes. - -Les mouvements qu'on exécute en aéroplane ne se constatent pas. -L'appareil reste immobile. Enfermé dans le casque et les lunettes, -on voit les maisons qui rapetissent et qui enflent, une ville morte que -son fleuve divise. Cette ville se balance ou dresse une carte d'atlas -contre un mur. Soudain, le looping nous la montre peinte au-dessus de nos -têtes. Ce jeu du monde autour des pilotes s'accompagne d'angoisse. Le -ventre s'évanouit. Les oreilles se bouchent. Le vertige traverse la -poitrine de son fil à couper le beurre. Il arrive d'atterrir en se -croyant à mille mètres d'altitude: on prend les bruyères pour une forêt. - -Jacques, sur son lit, commençait à embrouiller ses symptômes avec les -phénomènes extérieurs. Les cloisons respiraient. Le bruit de la pendule -sortait tantôt de l'encrier, tantôt de l'armoire. La fenêtre était close -ou grande ouverte sur un ciel d'étoiles. Le lit glissait, penchait, se -tenait en équilibre instable. Il retombait et se recabrait lentement. - -Le cerveau de Jacques devint plus lucide, malgré un murmure de ruche. -Il vit Tours, sa pauvre mère ouvrant la dépêche, se pétrifiant, son père -bouclant des sacs. - -«Voilà la fin, pensa-t-il. La mort nous montre toute notre existence.» -Mais il ne voyait rien d'autre. Sa mère changeait de figure. C'était -Germaine. C'était Germaine ou sa mère. Puis Germaine seule, qu'il avait -un mal atroce à se rappeler. Il confondait sa bouche et ses yeux avec -les yeux et la bouche d'une Anglaise, une des bêtes de son désir, -entrevue au Casino de Lucerne. Le tout fut englouti par un édelweiss. -Il contemplait à la loupe cette petite étoile de mer en velours blanc -qui poussé sur les Alpes. Il avait neuf ans. On manqua le train de Genève -parce qu'il trépignait, qu'il voulait qu'on lui en achetât un. - -Les souvenirs... se disait-il. Voilà les souvenirs. - -Mais il se trompait. L'édelweiss termina la séance. - - -Les bêtes nocturnes se cachent le jour; un incendie les chasse de leurs -trous. La fin d'une corrida mêle le public des places de soleil et des -places d'ombre; le tumulte de la drogue mêlait en Jacques sa moitié -d'ombre et sa moitié de lumière. Il ressentait vaguement un dégoût, un -désastre étrangers au drame physique. Il ne se souvenait ni de son cœur -gaspillé, ni de ses semaines crapuleuses; il les vomissait comme un -ivrogne rejette le vin qu'il oublie avoir bu. - - -Jacques s'élève. Il perd ses bornes. Il voit le dessous des cartes. Il -n'a pas conscience du système qu'il bouleverse, mais il se pressent une -responsabilité. La nuit du corps humain possède ses nébuleuses, ses -soleils, ses terres, ses lunes. Un esprit moins esclave d'une matière -engourdie devine combien le mécanisme de l'univers est simple. S'il ne -l'était pas, il se détraquerait. Il est simple comme la roue. Notre mort -détruit des univers et les univers de notre ciel sont à l'intérieur d'un -personnage dont la taille déconcerte. Dieu contient-il le tout? Jacques -retombe. - -Les spéculations de cette envergure sont fréquentes chez les intoxiqués. -Elles illusionnent bien des médiocres sur leur intelligence. Ils -s'imaginent résoudre les problèmes éternels. - -Après une accalmie, les moires, les frissons, les crampes recommençaient. -Jacques se sentait de moins en moins de force pour la lutte. Des sources -de sueur trouaient son corps. Le cœur battait peu. Il le sentait battre -d'autant moins qu'il venait de battre trop. Il touchait des épaules sous -l'ange. Il enfonçait. L'eau montait plus haut que ses oreilles. Cette -phase fut interminable. - -Jacques ne résistait plus. - ---La... la... la... disait l'ange, vous voyez bien qu'on y arrive... que -ce n'est pas si pénible... - -Jacques répondait: - ---Oui... oui... c'est très facile, très facile..., attendait sans -révolte. - -Enfin, pareil au voilier torpillé, devenu lourd comme un immeuble, -saluant et s'enfonçant de biais dans la mer, Jacques coula. - - -Il n'est pas mort. - -L'ange exécute on ne sait quel contre-ordre. - - - - -Petitcopain revient d'un bal d'internes (son premier bal), à cinq heures -du matin, et, moitié pour prendre des allumettes, moitié pour établir la -preuve de son exploit, trouvant de la lumière sous la porte, entre chez -Jacques. - -Il voit ce faux cadavre, le bloc sur lequel Jacques avait écrit, réveille -Mahieddine, Stopwell, les Berlin, le docteur du cinquième. - -On fit des bouillottes, des cataplasmes. On frictionna Jacques. On lui -versa du café noir entre les dents. On ouvrit la fenêtre. - -Mme Berlin, qui se croyait la cause du suicide, pleurait à chaudes -larmes. Berlin drapait une couverture sur ses épaules. - -Les secours s'organisèrent. On chercha une garde. À huit heures, le -docteur affirma que Jacques était sauf. - -À quoi devait-il de vivre? À un filou. Encore une fois, mais à rebours, -le sauvait sa moitié d'ombre. Le barman lui ayant vendu un mélange assez -inoffensif. - - - - -X - - -La convalescence fut longue, car le sang empoisonné lui donna la -jaunisse. Après la jaunisse se déclarèrent à la jambe gauche les -symptômes d'une névrite qui se dissipa. Il en aimait les blessures -aiguës qui seules distraient d'une idée fixe et que la médecine nomme -_exquises_, les admirant à l'égal d'une enluminure de missel. - -Malgré la disparition décente du champion de saut, la rue de l'Estrapade -augmentait son épuisement. - -Enfin, comme il devenait transportable, sa mère qui habitait l'hôtel et -le veillait depuis trente jours, assistée de Petitcopain, l'emporta en -Touraine. - - -C'est là que, désintoxiqué du poison et des remèdes, Jacques se réveille -une après-midi de février. - -Le papier qui couvre sa chambre représente une vieille chasse à courre. -Les braises sont intenses, fourrées, zébrées, félines de loin, et -terribles si on approche, comme une figure de tigre. Sa mère tricote près -de la chaise-longue. - -Jacques prolonge l'engourdissement. Il feint de sommeiller encore. Il -empêche ses souvenirs d'enfance de gêner ses souvenirs nouveaux. - -Il pousse interminablement, maladroitement, des pièces d'échecs: -Germaine, Stopwell, Osiris, Jacques Forestier. Il corrige ses fautes, -combine des coups impossibles. - -Ce jeu l'éreinte et lui gâche ses petites forces de convalescent. Après -quelques secondes, l'échiquier se brouille; Osiris, Stopwell, Germaine -l'entourent. Il est battu, toujours battu. - -Jacques se demande s'il n'y a pas maldonne, si Germaine n'était pas une -contrefaçon de ses désirs, pipés par une ressemblance. Mais non. Le désir -ne trompe pas. Elle est bien de la race. - -Car c'est une race sur la terre; une race qui ne se retourne pas, qui ne -souffre pas, qui n'aime pas, qui ne tombe pas malade; une race de diamant -qui coupe la race des vitres. - -Jacques en adorait de loin le type. C'est la première fois qu'il s'y -frotte. - -Que peuvent une Germaine, un Stopwell l'un contre l'autre? Mais Stopwell -peut rayer, jusqu'à l'âme, Petitcopain. - -Race fleuve aussi. Petitcopain et Jacques sont de la race noyée. Jacques -s'en tire à bon compte. Un peu plus, il y restait. D'ailleurs, à quoi bon -le repêchage? Qu'un de ces fleuves coule, qu'une de ces pierres miroite, -il y courra fatalement. - -Hé bien! non. Il luttera. La volonté change les lignes de nos mains. À -force de digues on détourne le sort. Ulysse s'attache; il s'attachera. -Dans un foyer, il fuira les sirènes. Il est facile de les reconnaître. -Si on décide de ne plus prêter une oreille crédule on découvre vite la -vulgarité de leur répertoire musical. - -Le diamant, qu'est-ce? Un fils de charbonniers, devenu riche. Ne lui -sacrifions pas notre chance. Ni fleuve, ni diamant. L'eau molle et l'eau -dure n'auront plus ses larmes. - -Ainsi Jacques se fait des mots. Il croit fixer un type, cerner l'ennemi, -le voir en face, ligoter le fantôme, se mettre en garde contre un danger -connu. - -Les mots fleuve, diamant, vitre, sirène, sont des fétiches nègres. Mieux -vaudrait un signalement. Mais quel signalement? Le vrai monstre a -beaucoup trop de têtes différentes. Leur multitude cache son corps. - -Jacques bouge, regarde sa mère en souriant. Elle se lève. Elle va faire -une maladresse charmante, avouer sa jalousie. - ---Jacques, dit-elle, mon Jacques, il ne faut plus te tourmenter pour une -mauvaise femme. - -Jacques lâche ses résolutions d'un seul coup. Il se contracte, se -révolte. Mme Forestier se rassoit. Il cherche sur la table un -porte-carte, l'ouvre, tire par bravade la photographie de Germaine. -Que voit-il? Une actrice. Il ferme les yeux. Sa martingale réapparaît. Il -s'y accroche, Sa mère pardonne et, pour rompre le silence: - ---Tu te souviens d'Idgi d'Ybreo à Mürren? - -Elle compte ses mailles... - ---Le journal annonce sa mort au Caire. - -Cette fois, Mme Forestier lâche son ouvrage. Jacques se renverse. Des -larmes coulent sur ses joues, des larmes profondes. - ---Jacques... mon ange... s'écrie-t-elle. Qu'y a-t-il? Jacques! - -Elle l'embrasse, l'enferme dans son châle. Il sanglote sans répondre. - -Il voit un lit. Contre ce lit, le Dieu Anubis se dresse. Il a une tête -de chien. Il lèche une petite figure toute froide, toute noble, déjà -momifiée par la douleur. - - - - -ÉPILOGUE - - -Au bout du mois, Jacques se trouvait plus valide qu'avant sa maladie, -car le repos d'une maladie soigne les nerveux. Il lui fallait reprendre -ses études. On décida qu'il retournerait à Paris avec sa mère, qu'ils y -habiteraient en ménage et que Mme Forestier logerait un répétiteur. -Jacques avait suggéré ce système. Il se sentait encore trop déséquilibré -pour vivre sans appui. Il savait que sa mère et lui s'entremeurtriraient -sans doute, mais un point fixe d'amour, de respect, lui signalerait la -moindre dérive. Sa propre nature n'était pas assez droite pour l'avertir. -Elle penchait et dérivait sans secousses. - -M. Forestier n'avait plus besoin de fil à plomb. Il donna sa femme à son -fils. Il irait les voir en mai. - -Le matin du retour à Paris, Jacques, à son regret de n'y pas débarquer -seul, comprit combien la présence de Mme Forestier serait indispensable. -Il suffoquait. Il n'osait se mettre à la foule. Il entrait mal dans la -mer. Il la retrouvait froide et folle. - -Mme Forestier devait aérer l'appartement, s'entendre avec du personnel, -ôter la lustrine et le camphre. Jacques la rejoindrait à sept heures pour -dîner en ville. - -La rue excitait son corps guéri. Il se disait: J'ai les yeux ouverts. Je -regarde Paris comme je regardais Venise. Il faut des drames pour -m'éveiller. - -Ensuite il retombait inerte sous un chaos d'immeubles, d'autobus, -d'enseignes, de barricades, de kiosques, de sifflets, de grondements -souterrains. Il se rappelait les jeunes gens de Balzac qui, en arrivant -à Paris, posent le pied sur le premier échelon d'une échelle d'or. Il ne -trouvait pas un engrenage où se faire mordre. Sur ce Paris léger, il -surnageait lourdement. Il était de l'huile sur de l'eau; une épave. Il -s'écœura. - -Il fallait rendre visite à un précepteur possible que connaissait son -père, rue Réaumur. Par chance, le précepteur n'était pas à la maison. -Jacques laissa une carte. - -Au moment où il passait devant la poste de la Bourse, un homme sortit -de sous terre. Il reconnut Osiris. Osiris sortant d'une nécropole creusée -sous un temple, c'était le dieu Osiris, figurant le passé. Le cœur de -Jacques battit à se rompre. Il pressa le pas. - ---Hep! Jacques! Jacques! - -Nestor l'appelait. Impossible de prendre le large. - ---Où courez-vous? Par exemple! Si je m'attendais à vous voir. Germaine -m'avait dit que votre famille vous séquestrait à la campagne. Entre nous, -je vous traitais de lâcheur. Je me demandais ce que nous avions bien pu -vous faire. Vous nous avez brûlé la politesse. - -Jacques bredouilla qu'il avait été très malade, qu'il arrivait de -Touraine, qu'il passait un jour à Paris. - ---Un jour à Paris! Je ne vous lâche pas. Venez prendre le vermouth avec -moi. - -Le bureau des Osiris était à quelques mètres, rue de Richelieu. - -Pendant que Nestor ouvrait, se débarrassait, cherchait le vermouth et -les verres dans un placard, Jacques vit, sur la cheminée, une -photographie récente de Germaine. Ses yeux se remplirent de larmes. - ---Vous avez bonne mine, mais vous êtes pâle; buvez, dit Nestor. Le -vermouth remonte les lymphatiques. Fumez-vous? Non. Moi je ne fume plus. -Je suis au régime. Regardez mon ventre. - -Il s'installa dans un fauteuil de cuir et croisa les jambes, tenant son -pied de la main gauche, son verre de la main droite. - ---Sacré Jack! Germaine avait beau me répéter que votre famille vous -forçait à partir en cinq sec, je me demandais si vous ne boudiez pas. -Sait-on jamais avec Germaine? Elle est si taquine. Elle sera bien contente -en apprenant que je vous ai vu. Vous connaissez notre dernière toquade, -notre grand favori? Non, c'est vrai, vous ne connaissez rien. Je vous le -donne en mille... Mahieddine! Oui, mon cher, Mahieddine. On ne jure plus -que par Mahieddine. Mahieddine est un poète. Mahieddine est beau. Vous -voyez qu'elle ne change pas. - -Jacques n'attendait pas le nom de l'Arabe. Sa surprise réjouit Nestor. -Il se claquait le pied et riait. - ---La mode tourne. J'en vois passer. J'en vois passer. Germaine fume des -cigarettes à l'ambre, elle mange du loucoume, elle brûle des pastilles -du sérail. Tout ce qui me dégoûte. Moi, je suis un vieil imbécile. -Mahieddine a toujours raison. Remarquez que si je lui imposais mon bazar -elle n'en voudrait pour rien au monde. Voilà la femme. Voilà Germaine. -Je la laisse libre. Nous ne la changerons pas. - ---Et Louise? - ---Louise? Germaine ne voit plus Louise. C'est une autre paire de -manches. Figurez-vous que Mahieddine ne couchait pas avec Louise. C'était -l'amour platonique. Alors Germaine lui a soufflé Mahieddine, et patati, -patata. On lui enlève son poète. Du reste, je ne suis pas fâché qu'elle -ne fréquente plus Louise. Encore un mic-mac. Imaginez qu'avant Mahieddine, -tout allait à l'Angleterre. Nous faisions du sport, nous jouions au golf, -nous montions à cheval, nous mangions du porridge, nous lisions le -_Times._ C'est à mourir de rire. Comme l'Angleterre était à l'ordre du -jour, il fallait un Anglais. Nous avons eu un Anglais; très agréable, du -reste. Vous le connaissez: Stopwell. Stopwell grand favori juste après -votre départ. Jacques nous tire sa révérence, il faut du neuf. Vous y -êtes? Paf. L'Angleterre a duré trente-sept jours. Une semaine après la -crise anglaise, elle découvre votre Stopwell. Un mois après la découverte, -je reçois des lettres anonymes. Germaine vous trompe... (vous connaissez -le style)... elle a une garçonnière rue Daubigny. Bon. Je veux bien. Je -marche. En revenant de la chasse j'arrive rue Daubigny. Je sonne. On -m'ouvre. Savez-vous qui je pince? Stopwell. Stopwell et Louise. -Parfaitement. Le pauvre Stopwell était rouge comme une tomate. Louise -riait aux larmes. La garçonnière est à elle, pour fuir l'Altesse qui -habite Paris incognito. Voyez comment les mauvaises langues se -renseignent. En rentrant chez moi, j'hésitais. Dois-je raconter à -Germaine? Avec elle, c'est pile ou face. Elle a pris la chose au tragique. -Elle croyait Stopwell vierge. Elle pleurait. Elle perdait sa mascotte, -son joujou, son dada, son Angleterre. J'ai eu beau défendre Stop, lui -dire que la chair est faible, que Louise... «Inutile. C'est un mufle. -Les hommes sont ignobles.» Et cœtera, et cœtera. Elle n'a pas voulu que -Stop remette les pieds à la maison. Elle criait que la maison n'était pas -un dancing qu'elle irait vivre seule à la ferme. Je vous jure que j'en ai -entendu. - - -Jacques écoutait, assez gêné. Quinte-Curce rapporte qu'Alexandre, au -contact des Barbares, s'imprégnait peu à peu de leurs défauts. Mais -Jacques, s'il avait attrapé, au contact de Germaine, un tour de main de -bonneteur, l'avait perdu. Il n'était plus le Jacques du _Tour du Monde._ -Il ne pouvait admettre tant d'aveuglement. Il ressemblait au détective -qui, devinant le voleur sous la moustache du banquier, tâte la crosse -de son revolver. Il se demandait si Osiris ne raillait pas, ne savait pas, -ne préparait pas un mauvais coup. - -Nestor continuait: - ---Que voulez-vous, mon pauvre ami, elle est un diable, un vrai diable. -Je l'aime, et tant qu'elle ne me trompe pas, c'est le principal. - -Jacques renversa du vermouth sur son fauteuil. - ---Laissez, laissez, dit Osiris, peu importe. - -Il faut qu'elle se distraie. Moi, je ne peux pas la distraire. Je la -loge, je l'habille, je la dorlote, mais j'ai la banque. J'ai la tête -pleine d'échéances. Si j'étais un Stopwell, un Mahieddine, je garderais -encore des ânes en Egypte. - -Il se leva. Il tambourina sur les vitres. - - -Ces mots grandirent tellement cet homme aux yeux de Jacques qu'il se -recula pour le voir. Il se demanda s'il n'en distinguait pas que la base. -Il lui sembla qu'un Osiris de granit, assis sur cinq étages de morts, -souriait d'une hauteur incalculable, dans un ciel constellé de chiffres. - -Osiris coupa le silence. - ---Voilà, dit-il; voilà où nous en sommes. Voilà le résultat complet des -courses. Il faut que je sorte. Vous m'accompagnez? Où allez-vous? Je -vous dépose avec l'automobile. - -Nestor prit son manteau et son tube. Non. Jacques reconnaissait le Nestor -crédule. Ses cornes n'étaient pas les cornes du bœuf Apis. - - -Dans l'antichambre, un jeune téléphoniste collait des timbres sur des -enveloppes. - ---Que faites-vous, Jules? demanda Osiris. Vous collez des timbres de -cinquante centimes sur des lettres pour la ville? - ---Je n'en avais pas d'autres sous la main, Monsieur Osiris, et j'ai -cru... - ---Vous avez mal cru; je vous chasse. - -Osiris montrait un visage inflexible. L'employé chancelait. - ---N'insistez pas, cria Osiris. Vous passerez à la caisse. Je vous -chasse. - -La porte claqua. - -Dans l'escalier, Jacques revoyait la figure défaite de l'employé sans -place. Sous la voûte, sa décision était prise. Sur le trottoir: - ---Monsieur Osiris, dit-il, je regrette, J'ai une course rue Réaumur. -Mais accordez-moi une grâce. Celle de Jules. Il vous coûtait un franc. -Vous êtes injuste. Pourquoi le renvoyez-vous? - ---Pourquoi? (Osiris prit un temps). Parce que ÇA, mon cher Jacques, ÇA, -je peux éviter. - -Puis, changeant de regard, il fit des caresses d'adieu. L'automobile -disparut. - -Seul, place de la Bourse, Jacques écoutait encore le ÇA majuscule -d'Osiris; il voyait l'oriental lui tirer le revers du paletot en le -prononçant, comme on tire une oreille. - -La phrase lui apparut vague, haute, mystérieuse. Il y retrouva le -sourire des colosses. - -Sans doute ne renfermait-elle qu'un sens financier, ne donnait-elle -qu'un exemple de la méthode puissante des Osiris, capables d'apprendre -les plus lourdes pertes sans sourciller, pourvu qu'elles fussent -inévitables. Mais l'esprit de Jacques courait, amassait. - -Il décida, sur cette phrase, coûte que coûte, de se bâtir le caractère, -de chausser du plomb, de prendre un uniforme. - -Je flotte dans moi-même, pensait-il, et _ÇA, je peux éviter._ Le reste -à la grâce de Dieu. - -Comme il tournait pour la quatrième fois autour de la Bourse, il vit, -derrière les grilles, l'ex-employé d'Osiris. Jules paraissait -prodigieusement gai. Il jouait aux barres avec les cyclistes de -l'agence Havas. - ---Drôle de pays, murmura Jacques. - -C'étaient les propres termes d'un ange qui visite le monde et dissimule -ses ailes sous une housse de vitrier. - -Il ajouta: - ---Sous quel uniforme cacherai-je mon cœur trop gros? II paraîtra -toujours. - -Jacques se sentait redevenir sombre. Il savait bien que pour vivre sur -terre il faut en suivre les modes et le cœur ne s'y porte plus. - - - - -FIN - - - - - - - -End of the Project Gutenberg EBook of Le Grand Écart, by Jean Cocteau - -*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LE GRAND ÉCART *** - -***** This file should be named 60079-0.txt or 60079-0.zip ***** -This and all associated files of various formats will be found in: - http://www.gutenberg.org/6/0/0/7/60079/ - -Produced by Laura Natal Rodrigues at Free Literature (Images -generously made available by Hathi Trust.) - - -Updated editions will replace the previous one--the old editions will -be renamed. - -Creating the works from print editions not protected by U.S. copyright -law means that no one owns a United States copyright in these works, -so the Foundation (and you!) can copy and distribute it in the United -States without permission and without paying copyright -royalties. 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Redistribution is subject to the -trademark license, especially commercial redistribution. - -START: FULL LICENSE - -THE FULL PROJECT GUTENBERG LICENSE -PLEASE READ THIS BEFORE YOU DISTRIBUTE OR USE THIS WORK - -To protect the Project Gutenberg-tm mission of promoting the free -distribution of electronic works, by using or distributing this work -(or any other work associated in any way with the phrase "Project -Gutenberg"), you agree to comply with all the terms of the Full -Project Gutenberg-tm License available with this file or online at -www.gutenberg.org/license. - -Section 1. General Terms of Use and Redistributing Project -Gutenberg-tm electronic works - -1.A. By reading or using any part of this Project Gutenberg-tm -electronic work, you indicate that you have read, understand, agree to -and accept all the terms of this license and intellectual property -(trademark/copyright) agreement. 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It -exists because of the efforts of hundreds of volunteers and donations -from people in all walks of life. - -Volunteers and financial support to provide volunteers with the -assistance they need are critical to reaching Project Gutenberg-tm's -goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will -remain freely available for generations to come. In 2001, the Project -Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure -and permanent future for Project Gutenberg-tm and future -generations. To learn more about the Project Gutenberg Literary -Archive Foundation and how your efforts and donations can help, see -Sections 3 and 4 and the Foundation information page at -www.gutenberg.org Section 3. 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Email contact links and up to -date contact information can be found at the Foundation's web site and -official page at www.gutenberg.org/contact - -For additional contact information: - - Dr. Gregory B. Newby - Chief Executive and Director - gbnewby@pglaf.org - -Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg -Literary Archive Foundation - -Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide -spread public support and donations to carry out its mission of -increasing the number of public domain and licensed works that can be -freely distributed in machine readable form accessible by the widest -array of equipment including outdated equipment. Many small donations -($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt -status with the IRS. - -The Foundation is committed to complying with the laws regulating -charities and charitable donations in all 50 states of the United -States. 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You may copy it, give it away or re-use it under the terms -of the Project Gutenberg License included with this eBook or online at -www.gutenberg.org. If you are not located in the United States, you'll -have to check the laws of the country where you are located before using -this ebook. - - - -Title: Le Grand Écart - -Author: Jean Cocteau - -Release Date: August 9, 2019 [EBook #60079] - -Language: French - -Character set encoding: UTF-8 - -*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LE GRAND ÉCART *** - - - - -Produced by Laura Natal Rodrigues at Free Literature (Images -generously made available by Hathi Trust.) - - - - - - -</pre> - - -<h2>LE GRAND ÉCART</h2> - -<h3>JEAN COCTEAU</h3> - -<h4>ROMAN</h4> - -<h5><i>Tout riait de travers.<br /> -Cap de B. E.</i></h5> - -<h4>1923</h4> - -<h4>SEPTIÈME ÉDITION</h4> - -<h4>LIBRAIRIE STOCK</h4> - -<h5>Delamain, Boutelleau&Cie, Paris</h5> - -<h5>—7, RUE DU VIEUX-COLOMBIER—</h5> - - - - - -<div class="figcenter" style="width: 500px;"> -<img src="images/ecart_cover.jpg" width="500" alt="" /> -</div> - - -<hr class="chap" /> - - -<p style="margin-left: 20%; font-weight: bold;"> -<a id="TABLE_DES_MATIERES"></a>TABLE DES MATIÈRES</p> - - -<p style="margin-left: 20%; font-size: 0.8em;"> -<a href="#I" >I</a><br /> -<a href="#II" >II</a><br /> -<a href="#III" >III</a><br /> -<a href="#IV" >IV</a><br /> -<a href="#V" >V</a><br /> -<a href="#VI" >VI</a><br /> -<a href="#VII" >VII</a><br /> -<a href="#VIII" >VIII</a><br /> -<a href="#IX" >IX</a><br /> -<a href="#X" >X</a><br /> -<a href="#EPILOGUE" >ÉPILOGUE</a><br /></p> - - - - - -<h4><a name="I" id="I">I</a></h4> - - -<p>Jacques Forestier pleurait vite. Le cinématographe, la mauvaise -musique, un feuilleton, lui tiraient des larmes. Il ne confondait pas -ces fausses preuves du cœur avec les larmes profondes. Celles-là -paraissent couler sans motif.</p> - -<p>Comme il cachait ses petites larmes dans l'ombre d'une loge ou seul -avec un livre et que les vraies larmes sont rares il passait pour un -homme insensible et spirituel. Sa réputation d'homme spirituel venait -d'une rapidité d'esprit. Il appelait des rimes d'un bout à l'autre du -monde pour les joindre de telle sorte qu'elles parussent avoir rimé -toujours. Par rimes, nous entendons: n'importe quoi.</p> - -<p>Il poussait brutalement les noms propres, les visages, les actes, les -propos timides, et les envoyait au bout d'eux-mêmes. Cette manière lui -valait la réputation de menteur.</p> - -<p>Ajoutons qu'il admirait les beaux corps et les belles figures, à -quelque sexe qu'ils appartinssent. Cette dernière singularité lui faisait -prêter de mauvaises mœurs; car les mauvaises mœurs sont la seule chose que -les gens prêtent sans réfléchir.</p> - -<p>N'ayant pas l'apparence qu'il eût souhaitée, ne répondant pas au type -idéal qu'il se formait d'un jeune homme, Jacques n'essayait plus de -rejoindre ce type dont il se trouvait trop loin. Il enrichissait -faiblesses, tics et ridicules jusqu'à les sortir de la gêne. Il les -portait, volontiers, au premier plan.</p> - -<p>À cultiver une terre ingrate, à forcer, à embellir de mauvaises herbes, -il avait pris quelque chose de dur qui ne s'accordait guère avec sa -douceur.</p> - -<p>Ainsi, de mince qu'il était, s'était-il fait maigre; de nerveux, -écorché vif. Coiffant difficilement une chevelure jaune plantée en tous -sens, il la portait hirsute.</p> - -<p>Du reste, cette apparence, aussi anti-artificielle que possible, -procurait les avantages de l'artifice, masquant un goût bourgeois de -l'ordre, un désintéressement maladif qu'il tenait de son père et la -mélancolie maternelle. Si un des habiles, féroces chasseurs parisiens le -dénichait, il devenait simple de lui tordre le cou. On le démoralisait -d'un mot.</p> - - -<p>Par mépris pour la supériorité primaire qui consiste à prendre le -contre-pied de l'esprit de sa classe, Jacques adoptait cet esprit, mais -d'une sorte si différente que les siens ne le pussent reconnaître -leur.</p> - -<p>En somme, il portait l'élégance suspecte: l'élégance animale. Cet -aristocrate, ce garçon du peuple, qui ne supporte ni l'aristocratie ni -la masse, mérite dix fois par jour la Bastille et la guillotine.</p> - -<p>Il ne s'accommode ni de la droite ni d'une gauche qu'il trouve molle. -Seulement sa nature excessive n'envisage aucun juste milieu.</p> - -<p>Aussi en vertu de l'axiome: <i>Les extrêmes se touchent</i>, se -rêvait-il une extrême-droite vierge, touchant à l'extrême-gauche au point -de se confondre avec elle, mais où il pût agir seul. Le fauteuil n'existe -pas, ou, s'il existe, personne ne l'occupe. Jacques s'y asseyait d'office -et, de là, regardait toute chose de la politique, de l'art, de la -morale.</p> - -<p>Il ne briguait aucune récompense. Les gens vous le reprochent.</p> - -<p>Ceux qui briguent, parce que le désintéressement attire une certaine -chance qu'ils ne sauraient admettre dénuée de machinations. Ceux qui -récompensent, parce ce qu'on ne les sollicite pas.</p> - -<p>Arriver. Jacques se demande à quoi on arrive. Bonaparte arrive-t-il au -Sacre ou à Sainte-Hélène? Un train qui fait parler de lui en déraillant -et en tuant ses voyageurs arrive-t-il? Arrive-t-il plus s'il arrive en -gare?</p> - -<p>En cherchant plus haut le contour de Jacques, je le dénonce comme -parasite sur la terre.</p> - -<p>En effet, où donc est le papier qui l'autorise à jouir d'un repas, d'un -beau soir, d'une fille, des hommes? Qu'il nous le montre. Toute la société -se dresse comme un agent-civil et le lui demande. Il se trouble. Il -balbutie. Il ne le trouve pas.</p> - -<p>Ce jouisseur dont les pieds marchent solidement sur le plancher des -vaches, ce critique des paysages et des œuvres tient à la terre par un -fil.</p> - -<p>Il est lourd comme le scaphandrier.</p> - -<p>Jacques pioche au fond. Il le devine. Il y a pris ses habitudes. On ne -le remonte pas à la surface. On l'a <i>oublié.</i> Remonter, quitter le -casque et le costume, c'est le passage de la vie à la mort. Mais il lui -arrive par le tube un souffle irréel qui le fait vivre et le comble de -nostalgie.</p> - - -<p>Jacques vit aux prises avec une longue syncope. Il ne se sent pas -stable. Il ne fonde pas, sauf par jeu. À peine s'il ose s'asseoir. Il est -de ces marins qui ne peuvent guérir du mal de mer.</p> - - -<p>Enfin, la beauté strictement physique affiche une façon arrogante -d'être partout chez soi. Jacques, en exil, la convoite. Moins elle est -aimable, plus elle l'émeut; son destin étant de s'y blesser toujours.</p> - -<p>Il voit un bal derrière des vitres: cette race aux papiers en règle, -joyeuse de vivre, habitant son vrai élément et se passant de -scaphandres.</p> - -<p>Donc, sur les figures sans douceur, il amassera du songe.</p> - - -<p>Voilà ce que dénoncerait au graphologue idéal l'écriture de Jacques -Forestier, qui se regarde maintenant dans une armoire à glace.</p> - - -<p>Ne vous y trompez pas. Nous venons de peindre Jacques de face, mais ici -même son caractère ne se dessine encore que de profil; c'est pourquoi -nous parlons d'un graphologue idéal. Il faudrait qu'en dénouant des -jambages, il dénouât toute la ligne d'une vie. Jacques deviendra l'homme -qui précède à cause, en partie, de ce qui va suivre; et il lui arrivera -ce qui va suivre, en partie à cause de ce qui précède.</p> - - -<p>Les objets, les atomes prennent leur rôle au sérieux. Si cette glace -était distraite, sans doute Jacques pourrait-il entrer une jambe, puis -l'autre, se trouver sous un angle vital si neuf que rien ne permet de -l'envisager. Non. La glace joue serré. La glace est une glace. L'armoire -une armoire. La chambre une chambre, au deuxième étage, rue de -l'Estrapade.</p> - -<p>Il pense encore à cet Anglais qui se suicide après avoir écrit: -«<i>Trop de boutons à boutonner et à déboutonner, je me tue.</i>» Car -Jacques déboutonnait sa veste.</p> - -<p>Attendre. Attendre quoi? Jacques aurait bien voulu attendre quelque -chose de net, simplifier son attente. Il ne croyait pas, ou il croyait -sous une forme si confuse que sa mère, le considérant comme un athée, -priait pour lui.</p> - -<p>La croyance vague fait des âmes dilettantes. Or le dilettantisme est -un crime social. Il croyait trop. Il ne limitait pas ses croyances et ne -les précisait pas. Limiter ses croyances donne un état d'âme, comme -préciser et limiter ses goûts en art, donne un état d'esprit.</p> - - -<p>Il se regarda. Il s'infligeait ce spectacle. Nous sommes pleins de -choses qui nous jettent à la porte de nous-mêmes. Depuis l'enfance, il -ressentait le désir d'être ceux qu'il trouvait beaux et non de s'en faire -aimer. Sa propre beauté lui déplaisait. Il la trouvait laide.</p> - -<p>Il lui restait des souvenirs de beauté humaine comme des blessures. Un -soir, à Mürren, par exemple. Au pied de la montagne, on boit vite une -bière froide qui vous fracasse les tempes à bout portant. Le funiculaire -part entre les mûriers.</p> - -<p>Peu à peu, les oreilles se bouchent, le nez se débouche; on arrive.</p> - -<p>Jacques avait onze ans. Il revoit un prêtre qui a perdu sa malle, le -demi-sommeil, l'hôtel embaumé de résine, l'arrivée sale dans le salon où -les dames font des patiences, où les messieurs fument et lisent les -journaux. Tout à coup, pendant la halte devant la cage de l'ascenseur, -l'ascenseur descend, dépose un couple. Un jeune homme et une jeune fille -aux figures sombres, aux yeux constellés, riant et découvrant des -mâchoires superbes.</p> - -<p>La jeune fille porte une robe blanche avec une ceinture bleue. Le jeune -homme est en smoking. On entend un bruit de vaisselle et l'odeur de -cuisine empeste les corridors.</p> - -<p>Une fois dans sa chambre qui ouvre sur un mur de glace, Jacques se -regarde. Il se compare au couple. Il voudrait mourir.</p> - -<p>Dans la suite, il connut les jeunes gens. Tigrane d'Ybreo, fils d'un -Arménien du Caire, collectionnait les timbres et confectionnait -d'écœurantes sucreries sur une lampe à essence. Sa sœur Idgi portait des -robes neuves et des souliers éculés. Ils dansaient ensemble.</p> - -<p>Les souliers éculés et les gâteaux de miel témoignaient d'une race -royale mais sordide. Jacques rêvait de cette cuisine et de ces trous. Il -les enviait. Il y voyait l'unique moyen de s'identifier à ces deux chats -sacrés. Il voulut collectionner des timbres, faire des caramels aux -amandes. Il usait artificiellement ses chaussures de tennis.</p> - -<p>Idgi toussait. Elle était tuberculeuse. Tigrane se cassa la jambe au -patinage. Le père recevait des télégrammes. Un matin, ils partirent, -toussant, boitant, suivis d'un chien mystérieux comme l'Anubis.</p> - -<p>Jacques toussait; sa mère devint folle d'inquiétude. Il lui laissa son -tourment. Il toussait par amour. Sur la route, il boitait en cachette.</p> - -<p>Chaque soir, après dîner, assis dans un fauteuil de paille, il croyait -revoir Idgi avec sa robe de Sainte-Vierge dans le cadre éclairé de -l'ascenseur, entre le groom et Tigrane, montant au ciel soutenue par -les anges.</p> - -<p>De onze à dix-huit ans, il se consuma comme le papier d'Arménie qui -brûle vite et ne sent pas bon.</p> - -<p>Enfin, les voyages en Suisse cessèrent. M<sup>me</sup> Forestier -l'emmena des lacs italiens à Venise.</p> - - -<p>Au bord du lac Majeur, il fit la rencontre d'un normalien qui annotait -Bergson et Taine. Il avait une moustache blonde, un binocle, et l'humour -de Barrés travesti. Son intelligence était en pointe. Il l'amincissait en -la savourant, comme un sucre d'orge. Ce disciple indiscipliné méprisait -les îles Borromées. Il les surnommait «Les sœurs Isola».</p> - -<p>Sa boutade fut, pour Jacques, la première révélation du libre usage -qu'on peut faire de ses sens. Il admettait ces îles sans contrôle.</p> - - -<p>Un somptueux tir de foire, en miettes, c'est Venise le jour. La nuit, -elle est une négresse amoureuse, morte au bain avec ses bijoux de -pacotille.</p> - -<p>Le soir de l'arrivée, la gondole de l'hôtel amuse comme une attraction -foraine. Ce n'est pas un véhicule ordinaire. Les parents, hélas, ne -l'entendent pas ainsi. Venise commencera demain. Ce soir, on ne monte -pas en gondole; on monte en omnibus. On compte les malles. On ne regarde -pas la ville qui ressemble aux coulisses de l'Opéra pendant -l'entr'acte.</p> - -<p>Le lendemain matin, Jacques vit la foule des touristes. Sur la place -Saint-Marc, prise au piège par ce décor théâtral, cette foule élégante -avoue ses moindres secrets, comme au bal masqué. L'impudence la plus -franche croise les âges et les sexes. Les plus timides y osent enfin -le geste ou le costume qu'ils souhaitaient honteusement à Londres ou à -Paris.</p> - -<p>C'est un fait que le bal masqué démasque. On dirait un conseil de -réforme. Venise, à force de rampes, de projecteurs, montre les âmes -toutes nues.</p> - -<p>Le tourment amoureux de Jacques prenait une tournure plus décevante -qu'à Mürren.</p> - -<p>La nuit, sous la moustiquaire, il en tendait les guitares, les ténors. -Il soupçonnait des conciliabules. Il pleurait de n'être pas la ville. -Héliogabale, dans ses pires caprices, n'en exigeait pas tant.</p> - -<p>Le normalien de Baveno passait par Venise. Il fit connaître à Jacques -un jeune journaliste et une danseuse. Ils sortirent souvent ensemble.</p> - -<p>Une nuit que le journaliste accompagnait Jacques jusqu'à son hôtel.</p> - -<p>—J'ai à Paris un milieu ignoble, dit-il. J'aime cette jeune fille -qui ne s'en doute pas. Au retour, il m'est impossible de reprendre mes -anciennes relations et, d'autre part, je sens que j'aurai du mal à -rompre.</p> - -<p>—Mais... si Berthe vous aime (c'était le nom de la danseuse).</p> - -<p>—Oh! elle ne m'aime pas. Vous devez le savoir. Du reste, je -compte me tuer dans deux heures.</p> - -<p>Jacques le railla sur le suicide classique à Venise et lui souhaita -bonne nuit.</p> - -<p>Le journaliste se suicida. La danseuse aimait Jacques. Il ne s'en était -pas aperçu et ne l'apprit que des années après, par une tierce -personne.</p> - -<p>Cet épisode lui donna un dégoût pour la poésie du paludisme. Il -emportait encore d'une promenade au jardin Eaden une fièvre intermittente -qui lui rappelait désagréablement son séjour.</p> - - -<p>M<sup>me</sup> Forestier craignait les rhumes, les bronchites, les -accidents de voiture. Elle ne distinguait pas les dangers courus par -l'esprit. Elle laissait Jacques jouer avec eux.</p> - -<p>Venise avait déçu Jacques comme un décor gondolé à force de servir, car -chaque artiste le dresse au moins pour un acte de sa vie.</p> - -<p>Dans les musées, après deux heures de marche et d'attention, la -splendeur lui tombait à cheval sur les épaules.</p> - -<p>Meurtri de fatigue, de crampes, il sortait, descendait les marches, -regardait le palazzo Dario saluer les loges d'en face comme une vieille -cantatrice, et rentrait à l'hôtel. Il admirait la force des couples qui -visitent Venise avec une activité d'insectes. Ceux qui la savent par cœur -et déjà ont plongé cent fois leur trompe dans les pollens d'or de -Saint-Marc y pilotent leurs nouvelles amours. Ce rôle de cicerone les -rajeunit. La seule halte consiste à s'asseoir dans une boutique, où -l'objet aimé achète des bijoux de verre, des volumes de Wilde et -Annunzio.</p> - -<p>Comme nous, qui revenons sur elle, Jacques, aidé de sa petite fièvre, -se montait l'esprit contre cette ravissante maison close où les âmes -d'élite viennent s'assouvir.</p> - -<p>Notre insistance même prouve combien il subissait un charme que -repoussait sa moitié d'ombre.</p> - - -<p>Moitié ombre, moitié lumière: c'est l'éclairage des planètes. Une -moitié du monde repose, l'autre travaille. Mais, de toute cette moitié -qui songe, émane une force mystérieuse.</p> - -<p>Chez l'homme, il arrive que cette moitié de sommeil contredise sa -moitié active. La véritable nature y parle. Si la leçon profite, que -l'homme écoute et mette de l'ordre dans sa moitié de lumière, la moitié -d'ombre deviendra dangereuse. Son rôle changera. Elle enverra des miasmes. -Nous errons acques aux prises avec cette nuit du corps humain.</p> - -<p>Pour l'instant, elle le garantissait, lui envoyait des contre-poisons, -des limes, des échelles de corde.</p> - - - - -<p>Tous les secours ne parviennent pas au but. Paris est une ville plus -sournoise que Venise, en ce sens qu'elle cache mieux ses pièges et -qu'elle est moins naïvement machinée. À Venise, on sait d'avance, comme -de certaines maisons, qu'il y a de l'eau, la chambre des miroirs, celle -de Véronèse, le Pont des Soupirs, des beautés fatiguées en chemise rose, -et qu'on risque d'y prendre du mal.</p> - -<p>À Paris, comment se reconnaître?</p> - -<p>Jacques, ce Parisien, ce privilégié, arrivait à Paris de province.</p> - -<p>Il en était parti cinq mois avant, mais il avait franchi en route la -délicate ligne d'âge où l'esprit et le corps choisissent.</p> - -<p>Sa mère croyait ramener la même personne, un peu distraite par des -panoramas italiens. Elle en ramenait une autre. Et c'est justement à -Venise que s'était produite cette mue. Jacques ne la constatait que par -un malaise. Il le mettait sur le compte du suicide et des commerces, -surpris, le soir, sous les arcades. En réalité, il laissait une peau -sèche flotter sur le Grand-Canal, une de ces peaux que les couleuvres -accrochent aux églantines, légères comme l'écume, ouvertes à la bouche -et aux yeux.</p> - - - - -<h4><a name="II" id="II">II</a></h4> - - -<p>La carte de notre vie est pliée de telle sorte que nous ne voyons pas -une seule grande route qui la traverse, mais au fur et à mesure qu'elle -s'ouvre, toujours une petite route neuve. Nous croyons choisir et nous -n'avons pas le choix.</p> - - -<p>Un jeune jardinier persan dit à son prince:</p> - -<p>—J'ai rencontré la mort ce matin. Elle m'a fait un geste de -menace. Sauve-moi. Je voudrais être, par miracle, à Ispahan ce soir.</p> - -<p>Le bon prince prête ses chevaux. L'après-midi, ce prince rencontre la -mort.</p> - -<p>—Pourquoi, lui demande-t-il, avez-vous fait ce matin, à notre -jardinier, un geste de menace?</p> - -<p>—Je n'ai pas fait un geste de menace, répond-elle, mais un geste -de surprise. Car je le voyais loin d'Ispahan ce matin et je dois le -prendre à Ispahan ce soir.</p> - - - - -<p>Jacques préparait son baccalauréat. Ses parents, obligés de vivre une -année en Touraine après la perte d'un régisseur modèle, le mirent en -pension chez un professeur, M. Berlin, rue de l'Estrapade.</p> - -<p>M. Berlin louait deux étages. Il se réservait le premier et groupait -les pensionnaires au deuxième, cinq chambres sur un corridor sordide, -éclairé par un bec de gaz qu'une pâte de poussière empêchait d'ouvrir -à fond.</p> - -<p>La chambre de Jacques se trouvait prise entre celle de Mahieddine -Bachtarzi, fils d'un riche marchand de Saint-Eugène, qui est l'Auteuil -d'Alger, et celle d'un albinos: Pierre de Maricelles. En face, demeurait -un très jeune élève, au visage mou mais charmant. Il répondait au -pseudonyme de Petitcopain.</p> - -<p>L'année précédente, en Sologne, lui et son frère cadet voulurent jouer -un tour à leur précepteur. Mais au moment où, déguisés en fantômes, ils -allaient entrer dans sa chambre, à minuit, la porte s'était ouverte et -leur mère était sortie en chemise, les cheveux épars. Le battant les -cachait. Elle traversa le vestibule, appuya son oreille contre la porte -de leur père, et revint, sans les voir, chez le précepteur.</p> - -<p>Petitcopain ne devait jamais oublier la minute où ils se remirent au -lit, sans dire un mot.</p> - - - - -<p>La dernière chambre était celle du désordre. Là, dans un naufrage de -livres, de cahiers, de cravates, de chemises, de pipes, d'encre, de tubs, -d'éponges, de stylographes, de mouchoirs et de couvertures, campait -Peter Stopwell, champion du saut en longueur.</p> - -<p>M<sup>me</sup> Berlin était beaucoup plus fraîche que son mari, veuf -d'un premier mariage. Elle minaudait et croyait les élèves amoureux -d'elle. Parfois, elle entrait dans une des chambres où la hâte d'avoir -dissimulé n'importe quelle occupation étrangère au travail laissait à -l'élève une pose stupide. Elle dévisageait l'élève qui rougissait et elle -éclatait de rire.</p> - -<p>Elle déclamait Racine dans des lieux où il est convenable de se taire. -Un jour, les élèves l'entendirent, se devinant surprise, transformer sa -déclamation en une toux qui la conduisit progressivement au silence.</p> - -<p>Un trait significatif de M<sup>me</sup> Berlin était le suivant. Au -début de leur mariage, Berlin et elle avaient pris en pension, à la -campagne, une pianiste divorcée. Berlin rentrait chaque soir après le -collège, par le train de sept heures. Un soir, il dut rester en ville. -M<sup>me</sup> Berlin, très peureuse, supplia la pianiste de coucher -auprès d'elle. La pianiste fit contre mauvaise fortune bon cœur et se -transporta dans le lit du ménage. Deux fois en une semaine Berlin découcha -et sa femme renouvela sa demande. La pianiste souhaitait le bonsoir à sa -compagne, se tournait du côté du mur, s'endormait, et, le lendemain matin, -retournait vite dans sa chambre.</p> - -<p>Sept ans après, dans un cercle où la conversation roulait sur cette -pianiste et où chacun l'accusait d'avoir des mœurs suspectes, -M<sup>me</sup> Berlin sourit mystérieusement et déclara qu'elle avait -«tout lieu de croire», d'après une «expérience personnelle» que cette -jeune femme était surtout une «fanfaronne de vice».</p> - -<p>Comédienne naïve, elle espérait, par exemple, donner le change -lorsqu'elle servait le thé tiède, en feignant de se brûler la langue. -«Ne buvez pas! s'écriait-elle. Attendez! Il est bouillant!»</p> - -<p>Berlin regardait sa femme, ses élèves, la vie, d'un œil terne, derrière -des besicles.</p> - -<p>Il portait une barbe blanche et des pantoufles. Son pantalon était -celui du comparse d'arrière lorsqu'on fait l'éléphant au cirque. Il -professait à la Sorbonne, jouait aux cartes au café Voltaire et rentrait -dormir. On abusait de cette somnolence pour réciter n'importe quoi et -bâcler les devoirs à coups de traductions.</p> - -<p>La bonne achève ce tableau. Ce n'était jamais la même. On en changeait -tous les quinze jours, généralement parce qu'elle nettoyait une pendule -de Boule que M. Berlin remontait lui seul et ne souffrait point qu'on -touchât.</p> - -<p>Les uns et les autres se réunissaient à midi et à huit heures autour -d'une table où M<sup>me</sup> Berlin distribuait des viandes coriaces.</p> - -<p>Son mari mangeait machinalement. Quelquefois il était secoué par un -hoquet sombre qui l'ébranlait comme une montagne de neige.</p> - - -<p>Peter Stopwell eût possédé la beauté grecque si le saut en longueur ne -l'avait étiré comme une photographie mal prise. Il sortait d'Oxford. Il -en tenait sa fatuité, ses boîtes de cigarettes, son cache-nez bleu -marine et une immoralité multiforme sous l'uniforme sportif. Petitcopain -l'aimait. Le dimanche, il portait jusqu'au Parc des Princes un sac -contenant le maillot d'athlétisme et le peignoir éponge.</p> - -<p>Aimer et être aimé, voilà l'idéal. Pourvu, par exemple, qu'il s'agisse -de la même personne. Le contraire arrive souvent. Petitcopain aimait et -il était aimé. Seulement, il était aimé d'une élève de laboratoire et il -aimait Stopwell. Son amour l'ahurissait.</p> - -<p>Il était victime des pénombres où les sens rencontrent le cœur.</p> - -<p>Cet amour flattait Stopwell. Il n'en laissait rien voir. Il rabrouait -le pauvre petit. «Ça ne se fait pas», disait-il, en réponse aux moindres -caresses enfantines. Ou bien: «Vous n'êtes pas propre, vous savez. -Lavez-vous. Baignez-vous. Frictionnez-vous. Vous ne vous baignez jamais. -Si on ne se baigne pas on <i>sent mal.</i>»</p> - -<p>Souvent, les reproches de Stopwell étaient une manière de taquineries -anglaises. Mais Petitcopain ne connaissait que l'A B C du rire et des -larmes. Il ne comprenait pas. Il se croyait sale, vicieux et idiot.</p> - -<p>Un soir que Petitcopain, assis au bord du lit où Peter Stopwell fumait, -lui posait religieusement sa main sur l'épaule, Stopwell le repoussa -et lui demanda s'il était une fille pour se pendre au cou des hommes.</p> - -<p>Petitcopain fondit en larmes.</p> - -<p>—Ah! dit Stopwell, en allumant une cigarette au mégot qu'il jeta -n'importe où, vous êtes toujours en train de supplier, de pleurer, de -frôler, de caresser. Vous feriez mieux de sortir avec des filles. On en -trouve pour cinquante centimes derrière le Panthéon.</p> - -<p>Maricelles était sixième fils d'une famille de hobereaux chétifs. Sa -constipation maintenait interminablement cet albinos dans un endroit -qu'il rendait inaccessible. La règle était chez les Maricelles que la -seule patience doit résoudre de pareils problèmes, le plus jeune frère -étant mort d'une rupture d'anévrisme, pour avoir voulu forcer le -destin.</p> - -<p>—Vous autres Français, disait Stopwell à Petitcopain, vous aimez -les saletés. Molière ne parle que de purges.</p> - -<p>Petitcopain baissait la tête et n'osait franchir le seuil ridicule.</p> - - -<p>Mahieddine Bachtarzi, Turc d'origine, arborait le tarbouche. Il en -possédait un rouge, un de fourrure grise, un d'astrakan. Il était grand, -gras, puéril. Ses cartes de visite portaient un titre étrange:</p> - - -<p class="center">MAHIEDDINE BACHTARZI<br /> -<i>Inspecteur</i></p> - - -<p>Il écrivait des poèmes, il respirait de l'éther. Un jour que l'odeur -d'éther devenait trop forte, Jacques entra chez lui et le trouva, son -tarbouche sur la tête, assis sur le rebord de la croisée ouverte, la -lèvre baveuse, se fermant la narine gauche d'une main et, de l'autre, -appuyant contre la droite un flacon de pharmacie. Sans entendre Jacques -il oscillait, assourdi parles cigales glacées de la drogue.</p> - - -<p>Était-ce là le milieu de rêve pour une mère délicate, redoutant les -microbes et les courants d'air?</p> - - -<p>Jacques venait, après quelques jours revêches, de prendre sa place -dans la boîte Berlin, lorsqu'un intermède tragicomique troubla le calme. -Petitcopain tomba malade, et d'une façon qui ne laissait aucun doute sur -l'origine de ses douleurs.</p> - -<p>M. Berlin le confessa. Il sut que le pauvre enfant avait suivi les -conseils de Stopwell, à la lettre. Petitcopain sanglotait.</p> - -<p>—C'est incroyable, s'écriait M<sup>me</sup> Berlin. Mais il ne -fallait pas que la chose s'ébruitât.</p> - -<p>Jacques allait chaque jour lui rendre visite. Un soir, d'une voix -blanche, Petitcopain le supplia de demander à Peter pourquoi il n'était -jamais venu dans sa chambre.</p> - -<p>Stopwell, dans un nuage, annotait Auguste Comte.</p> - -<p>—Pourquoi, dit-il, mais parce qu'il me dégoûte. Croyez-vous que -je veuille voir un garçon qui <i>se</i> couche avec des filles malades. -Moi je ne <i>me</i> couche avec personne.</p> - -<p>—Vous êtes dur, murmura Jacques. Ce pauvre enfant; il vous -demande peu de chose...</p> - -<p>—Peu de chose! Et si mon régiment me voyait pendant qu'il tripote -mes mains. Je suppose que vous perdez la tête.</p> - -<p>Ce «et si mon régiment me voyait» fut dit comme le «et si ma mère me -voyait» d'une vierge.</p> - -<p>Jacques s'apprêtait à sortir, lorsque Peter, ouvrant une boîte de -cigarettes, l'arrêta par la manche.</p> - -<p>—Quoi? Vous retournez chez ce singe? À Oxford, nous les traitons -comme des domestiques. Laissez-le donc tranquille et restez chez moi.</p> - -<p>Sa main empoignait Jacques avec une force herculéenne. Il le fit -asseoir sur sa malle.</p> - -<p>Son geste avait-il suffi pour détacher un masque? Ainsi les roses -perdent leurs bonnes joues dès qu'on heurte le vase. Jacques vit une -figure inédite, sans le moindre flegme et toute nue.</p> - -<p>Il se leva.</p> - -<p>—Non, dit-il, Stopwell, il est tard. Il faut que j'écrive une -lettre.</p> - -<p>—À votre aise, mon vieux.</p> - -<p>Stopwell, avec une adresse de tricheur, se détourna et montra sa figure -rhabillée, un masque neuf, maintenu par une cigarette.</p> - - - - -<p>En somme, Jacques n'était pas aimé de Petitcopain qui lui enviait les -fausses bonnes grâces de Stopwell. Stopwell le détestait et donnait le -change. Bachtarzi lui gardait rancune d'être entré pendant qu'il respirait -l'éther. Maricelles les méprisait tous, en bloc.</p> - -<p>Restait le ménage Berlin.</p> - -<p>Un mot juste de Jacques allumait parfois l'œil du professeur, à table, -et M<sup>me</sup> Berlin, chargée par son mari des fonctions de surveillante, -s'attardait surtout dans sa chambre. Elle ne trouvait pas Stopwell -«galant». L'Arabe lui «faisait peur». Les autres étaient des mioches.</p> - -<p>Un samedi soir où tous les élèves étaient sortis, soit dans leur -famille, soit au théâtre, Jacques, ayant mal à la gorge, resta seul sur -l'étage. M<sup>me</sup> Berlin lui monta de la tisane, lui tâta les tempes -et le pouls. Jacques s'aperçut vite que la patronne accomplissait la -manœuvre de Stopwell; mais cette fois, au lieu que la froideur suffît -à éteindre le feu, elle l'activait, et insensiblement M<sup>me</sup> -Berlin abandonnait son rôle de seconde mère.</p> - -<p>Jacques feignait de n'y rien comprendre et, toussant, poussant les -plaintes d'un malade qui cherche le repos, voyait entre les cils -M<sup>me</sup> Berlin, son esprit dérangé par le désir, comme, à droite, -à gauche, son ombre par la bougie, contre les cloisons de la chambre.</p> - -<p>Enfin, avec une poigne étonnante, elle lui entraîna la main.</p> - -<p>—Jacques! Jacques! murmura-t-elle alors, que faites-vous?</p> - -<p>Un bruit de porte cochère le sauva. M<sup>me</sup> Berlin lâcha prise, -se rajusta, s'envola.</p> - -<p>Mahieddine rentrait du théâtre. Jacques l'entendit qui sifflait un -refrain à la mode. Il se trompait et recommençait la faute.</p> - -<p>Le lendemain, Jacques n'osait regarder M<sup>me</sup> Berlin à table. -Elle, par contre, le bravait, le rassurait, pardonnait.</p> - - - - -<p>Jacques vivait en pleine solitude et travaillait en vrai cancre. Que -sait-il? Rien. Sinon que chaque geste nous brouille avec nos semblables. -Il voudrait mourir de son mal de gorge. Mais il ne tousse presque plus.</p> - -<p>Mahieddine lui propose d'aller ensemble à la Scala. Le dimanche et le -jeudi en matinée on loue une avant-scène pour très peu d'argent. Jacques -essaye d'être aimable. Il accepte. On débauche Petitcopain. Il reçoit des -sommes rondelettes de sa famille, qui habite le Nord.</p> - -<p>C'est ainsi, le troisième dimanche, que Jacques rencontra la maîtresse -de Mahieddine: Louise Champagne.</p> - -<p>Louise était plus connue que ses danses et mieux placée dans le -demi-monde que sur l'affiche. Elle faisait partie de ces femmes qui -touchent cinquante francs au théâtre et cinquante mille à la maison. Elle -dit à Jacques qu'il ne pouvait vivre seul et qu'elle lui procurerait une -amie: Germaine.</p> - -<p>Cette fille en vogue jouait quatre rôles dans la revue qui tombait de -fatigue après trois cent cinquante représentations.</p> - -<p>Germaine souriait très haut entre l'orchestre et le tambour. Sa beauté -penchait sur la laideur, mais comme l'acrobate sur la mort. C'était une -manière d'émouvoir.</p> - -<p>Ce chien-et-loup attirait Jacques.</p> - -<p>Hélas, l'espèce de liberté où nous sommes nous laisse entreprendre des -fautes qu'une plante, qu'un animal évitent. Avec la lampe de Louise, -Jacques reconnut son désir.</p> - -<p>Après un premier contact dans sa loge, Louise se chargea de conclure et -pria Jacques de venir la voir le lendemain, chez elle, rue Montchanin.</p> - -<p>Le lendemain, il sécha le cours, comme disent les potaches, y laissa -Mahieddine et courut au rendez-vous.</p> - - -<p>Il trouva Champagne déconfite. Il ne plaisait pas à Germaine. Elle lui -trouvait du charme. Il n'était pas son genre.</p> - -<p>Louise se sentait triste d'avoir à transmettre de mauvaises -nouvelles.</p> - -<p>—Pauvre petit!</p> - -<p>Elle lui caressait la nuque, lui pinçait le nez, bref, lui proposa sans -détours de devenir sa consolatrice.</p> - -<p>Peter, M<sup>me</sup> Berlin, passe encore. Un refus devenait plus -difficile. Louise Champagne était belle et le canapé sans issue. Ils -trompèrent l'Arabe.</p> - -<p>Bachtarzi ne se doutait de rien et maudissait Germaine, car elle -possédait une automobile plus grosse que la voiturette de Louise, et -Mahieddine voyait déjà toute une existence de harem.</p> - -<p>Un dimanche, Jacques passait dans les coulisses, devant la loge de -Germaine. Celle-ci l'appela, l'enferma et lui demanda pour quel motif, -après la démarche de Louise et sa réponse favorable, il avait tourné -casaque et poussé l'impolitesse jusqu'à la charger de lui en faire -part.</p> - -<p>Jacques resta stupéfait. Germaine vit que sa stupeur n'était pas -feinte, le cajola, le consola, et ne parla plus à Louise.</p> - -<p>Jacques, prétextant qu'il lui répugnait de tromper Mahieddine, suivit -sa nouvelle conquête. Louise auprès de Mahieddine accusa Jacques de lui -avoir fait la cour. Elle refusait de le voir.</p> - -<p>Les voisins de la rue de l'Estrapade vécurent étrangers l'un à -l'autre.</p> - - - - -<h4><a name="III" id="III">III</a></h4> - - -<p>L'art, principalement le pire, est à Paris un enlève-taches magique. Il -ne les lave pas, il les monte. Dès lors, une mauvaise réputation, mise en -vedette, devient aussi avantageuse qu'une bonne. Elle exige les mêmes -soins. Beaucoup de femmes entretenues se font immuniser par la scène. Le -théâtre est une taxe qu'elles payent. Mais il dérange leur industrie.</p> - -<p>Après la cure de théâtre, Germaine et Louise se donnèrent vacances. -Elles les prirent longues. L'art ne les nourrissait pas.</p> - -<p>Germaine avait un amant riche, si riche que son seul nom signifiait -richesse. Il s'appelait Nestor Osiris, comme une boîte de cigarettes. Son -frère Lazare entretenait Loute, sœur cadette de Germaine.</p> - -<p>Germaine était tendre et volontiers eût envoyé Osiris au diable, mais -la sœur veillait au grain.</p> - -<p>Elle vit Jacques d'un mauvais œil, malgré que de son côté elle trompât -Lazare avec un peintre. Elle savait que sa sœur n'apporterait aucune -prudence à ce manège et elle en redoutait les suites.</p> - -<p>Elle ressemblait à Germaine comme au marbre son moulage en plâtre. -C'est dire qu'elles étaient pareilles, sauf tout.</p> - - -<p>Malgré l'atmosphère détestable qu'il respirait depuis sa crise, le cœur -de Jacques restait intact et capable d'ennoblir n'importe quoi.</p> - - - - -<p>Germaine tirait sa fraîcheur du fumier. Elle s'en repaissait avec une -gloutonnerie de rose; et, de même que la rose offre le spectacle d'une -bouche profonde qui puise son parfum chez les morts, de même son rire, ses -lèvres, ses joues, devaient leur éclat aux krachs de la Bourse.</p> - - -<p>L'indifférence d'un paysage nous donne beau jeu pour le mépriser. -Venise s'offrant, Jacques eût-il méprisé Venise?</p> - -<p>Le cœur vit enfermé. De là viennent ses sombres élans et ses grands -désespoirs. Toujours prêt à fournir ses richesses, il est à la merci de -son enveloppe. Que sait-il, le pauvre aveugle? Il guette le moindre signe -qui le sortira de l'ennui. Mille fibres l'avertissent. L'objet pour lequel -on sollicite son concours en est-il digne? Peu importe. Il s'épuise avec -confiance et s'il reçoit l'ordre d'interrompre, il se crispe dans un -épuisement mortel.</p> - -<p>Le cœur de Jacques venait de recevoir la permission de mettre en -marche. Il le fit avec la maladresse, la fougue d'un début.</p> - -<p>Aussi Jacques craignit-il les premiers effets de ce cachet qui s'ouvre -en nous et lâche une drogue puissante.</p> - -<p>Aussi vite que sur l'écran du cinématographe se succèdent une femme -petite parmi des groupes et le visage de cette femme en premier plan, six -fois grandeur nature, le visage de Germaine remplissait le monde, -obstruait l'avenir, masquait à Jacques, non seulement ses examens et ses -camarades, mais sa mère, son père, son propre individu. La nuit régnait -autour. Ajoutons que cette nuit dissimule Osiris.</p> - -<p>Il existe un conte où des enfants cousent des pierres dans le ventre du -loup endormi. À son réveil, Jacques sentait une charge inconnue, un -déséquilibre, de quoi se noyer à l'exemple du loup, en se penchant sur -l'eau pour boire.</p> - -<p>Germaine l'aimait, certes. Mais son petit cœur ne débutait pas. La -partie se présentait inégale.</p> - -<p>Au cirque, une mère imprudente laisse son enfant se prêter à -l'expérience d'un magicien chinois. On le met dans un coffre. On ouvre le -coffre; il est vide. On referme le coffre. On l'ouvre; l'enfant apparaît -et regagne sa place. Or, ce n'est plus le même enfant. Personne ne s'en -doute.</p> - - - - -<p>Un dimanche, Jacques vit sa mère. Elle vint le prendre à la pension. -N'ayant pas compris qu'elle ramenait un autre fils de Venise, comment -pouvait-elle sentir sa métamorphose récente? Elle trouva qu'il avait bonne -mine, bien qu'un peu maigre. C'était traduire en langage maternel sa -fatigue et le feu de ses joues.</p> - -<p>M<sup>me</sup> Forestier était myope et vivait dans le passé: deux -raisons qui l'empêchaient de se rendre un compte exact des choses -présentes. Elle adorait en son fils sa ressemblance avec une grand'mère, -en son mari le père de Jacques. Elle paraissait froide parce qu'elle -poussait les scrupules jusqu'à ne se lier avec personne, craignant ce -qu'elle appelait des toquades. Sa seule amie était morte. Elle vivait -entre l'église, son mari honnête et les craintes pour l'avenir de -Jacques.</p> - -<p>Seule avec lui, elle le harcelait de tendres critiques, mais avec les -étrangers ou avec son père, elle faisait son éloge.</p> - -<p>Si nous effaçons M. Forestier, c'est qu'il s'effaçait lui-même. Jeune, -il souffrit d'un démon analogue au démon qui tourmente Jacques. Il -l'avait maté par l'étude et le mariage. Mais un démon se mate -difficilement. Cette nature droite s'atrophia. Elle se sentait toute de -travers. Or, M. Forestier devinait les troubles de Jacques, il les -reconnaissait, il se décourageait comme une victime du sarcome qui, ayant -guéri son mal à l'épaule, le voit réapparaître au genou.</p> - -<p>—Alors, Jacques, dit sa mère, tu te portes bien?</p> - -<p>—Oui, maman.</p> - -<p>—Tu travailles?</p> - -<p>—Oui, maman.</p> - -<p>—Tes camarades?</p> - -<p>—Quelconques. Un Arabe, un Anglais et deux gamins.</p> - -<p>—Tu devrais profiter de vivre avec un Anglais pour apprendre sa -langue.</p> - -<p>Cette phrase emportait Jacques si loin de la réalité qu'il ne répondit -pas. D'habitude heureux d'accompagner sa mère dans ses courses, il lui -semblait que ce temps passé ensemble était du temps perdu.</p> - -<p>Le mensonge l'ennuyait, enveloppait tout d'une atmosphère factice, -irrespirable. Ne pouvant raconter Germaine à sa mère, il préférait qu'elle -partît, qu'elle ne l'obligeât pas à mettre entre elle et lui des -distances.</p> - -<p>Il aimait.</p> - -<p>Il ne souhaitait pas être Germaine. Il voulait la posséder. Pour la -première fois, son désir ne se manifestait pas sous forme de malaise. -Pour la première fois, il ne haïssait pas sa propre image. Il se croyait -guéri.</p> - - - - -<p>Le vague désir de la beauté nous tue.</p> - -<p>Nous avons expliqué comment Jacques s'épuisait à désirer le vide. Car -n'est-ce pas le vide, ces corps et ces figures que notre regard traverse -follement sans les émouvoir.</p> - -<p>Cette fois, le désir rencontrait une surface sensible et la réponse de -Germaine était l'image même de Jacques, comme l'écran délivre le film qui, -sans obstacle, n'épanouirait qu'une gerbe blanche. Jacques se voyait dans -ce désir et, pour la première fois, sa propre rencontre le bouleversait. -Il s'aimait chez Germaine. Il perdait conscience du personnage qu'il -développa dans la suite sans chercher à rejoindre son idéal.</p> - -<p>Jusqu'à ce jour, les femmes auxquelles il plaisait ne lui plaisaient -pas. Il connaissait leur profil mou. Toutes les têtes du monde -appartiennent à quelques catégories. Il savait d'avance que certaines -brunes, hautes de buste, tomberaient amoureuses de lui.</p> - -<p>Germaine n'était pas de la génération des grandes filles intimidantes -qui portent des noms de chevaux de courses. Mais elle avait ce quelque -chose d'inaccessible, de surnaturel, qui fait d'un marin sur le quai de -Naples ou d'une joueuse de tennis à Houlgate des souvenirs de -tristesse.</p> - -<p>Donc, un des mille passants s'était arrêté. Il le tenait dans son -piège. Il aimerait sur lui toutes les rues, toutes les villes le premier -soir qu'on y arrive, la température émouvante des ports, Idgi et Tigrane -d'Ybreo, le chien chacal, la troupe d'acrobates de Genève et l'écuyère -du cirque de Rome.</p> - -<p>Ainsi réfléchissait-il sans relâche jusqu'au départ du train qui -emportait M<sup>me</sup> Forestier à Tours.</p> - - - - -<h4><a name="IV" id="IV">IV</a></h4> - - -<p>—Mais laisse donc, Loute, disait Germaine à sa sœur. Nestor ne -s'apercevra de rien. Il faut que tu nous présentes Jacques comme un ami -de ton peintre, (car le richomme savait son frère trompé, ce qui -divertissait son égoïsme)—Il adore être de la confidence, et nous -courrons moins de risques.</p> - -<p>Osiris était prodigieusement crédule. Sa maîtresse flattait cette -sécurité en le mettant du complot contre Lazare.</p> - -<p>Une des premières nuits que Nestor dormait étendu auprès d'elle, un -jeune comédien qu'elle aimait sonna, par suite d'une erreur de dates.</p> - -<p>—Cache-toi, dit-elle à Osiris, c'est mon vieux.</p> - -<p>Osiris se leva, ramassa ses affaires, entra dans un placard de robes, y -étouffa, tandis que Germaine recevait le jeune homme, et sortit, bouffi -d'orgueil.</p> - -<p>Leur liaison datait de ce coup de maître. N'en concluez pas que cette -fille fût basse. Elle se défendait. Elle agissait sans calcul.</p> - - - - -<p>Toutes jeunes, sa sœur et elle rêvaient du Palais de Glace qu'elles -s'imaginaient être un palais de miroirs. Elles y entrèrent un dimanche -et en sortirent suivies d'une escorte d'hommes élégants. Un d'eux -débaucha Germaine.</p> - -<p>Lorsqu'il la quitta, elle se plaça chez une modiste de Montmartre. -Cette modiste lui dit un jour: «Ma petite, on va me saisir après-demain. -Garde la boutique, je décampe.» Elle emportait ses perles et son -linge.</p> - -<p>Germaine resta, mit à la vitrine une pancarte annonçant que les -chapeaux de deux cents francs se vendaient vingt cinq, les écoula en une -matinée, les remplaça en montre par des chapeaux défraîchis trouvés dans -la cave, loua une charrette avec la somme, transporta les chaises, la -table et la psyché de la boutique dans la chambre qui lui appartenait -encore et laissa l'huissier prendre le reste.</p> - -<p>Elle avait le démon de la rue. Elle n'en ressentait aucune honte.</p> - -<p>Dînant avec Loute, Nestor et Lazare dans un restaurant à la mode, elle -renversa du vin. Le maître d'hôtel se précipita et déroula une toile cirée -sur la tache en attendant une nappe. Cette toile éveillait un souvenir -analogue chez les sœurs. Elles échangèrent un coup d'œil. Loute rougit, -mais Germaine s'écria:</p> - -<p>—Oh! cette toile cirée! Je retrouve Belleville, la lampe, la -soupe et le père Râteau.</p> - -<p>Leur nom réel était Râteau. Depuis Nestor, le père et la mère Râteau -n'étaient pas à plaindre. Ils possédaient une ferme charmante aux -environs de Paris.</p> - -<p>Ces sœurs, la ferme Râteau, les Osiris, Jacques, sa famille, son rêve, -forment un mélange explosif. Pourtant, la destinée le compose. Elle aime -manier les hommes chimiquement.</p> - - - - -<p>Si les désirs de Jacques se cristallisaient et si nous approchions leur -multitude comme nous approchons Germaine, le résultat serait-il plus -avouable?</p> - -<p>Narcisse s'aima. Pour ce crime les dieux le changèrent en fleur. Cette -fleur donne la migraine et son oignon ne fait même pas pleurer. -Méritait-il d'autres larmes?</p> - -<p>L'histoire de notre Narcisse est plus complexe. Il aimait les eaux du -fleuve. Mais les fleuves coulent sans se soucier des baigneurs, des -arbres qu'ils reflètent. Leur désir est la mer. Ils la baisent au terme -d'un voyage perpétuel et s'y enfoncent voluptueusement.</p> - -<p>Jacques sentait toujours la beauté humaine avoir, comme les fleuves, un -lit et un but. Elle passait, elle allait ailleurs. Un navire lève -l'ancre, un rideau de music-hall tombe, la famille Ybreo retourne à -ses dieux.</p> - -<p>Il se rappelait Idgi lui disant, pendant un match de tennis, qu'il -ressemblait à Séti Ier. C'était le seul regard de fleuve dont il se -souvînt.</p> - -<p>Cette fois l'eau stoppe, lui renvoie passionnément son reflet. Il -trompe la nier. Peut-être prend-il pour l'eau qui parlé une voix d'ondine. -Mais il n'analyse pas. Son cœur ne lui en laisse plus le loisir.</p> - - - - -<p>Nous avons dit que le cœur de Germaine était souvent mobilisé. Cette -habitude n'enlevait aucun enthousiasme à ses caprices. Elle aimait chaque -fois pour la première fois. Elle se demandait comment elle avait pu aimer -d'autres hommes et jouait sa partie nouvelle en montrant toutes ses -cartes. Elle ne cherchait pas à prolonger le feu en le garnissant de -cendres. Elle flambait le plus haut possible et le plus vite.</p> - -<p>Son pouvoir de se mettre sincèrement dans un état primitif l'empêchait -d'opposer à l'élan de Jacques celui, machinal, d'une fille rompue à -l'exercice.</p> - -<p>La tempête mélangeait leurs trésors, de quelque provenance qu'ils -fussent.</p> - -<p>Car si Jacques avait beaucoup gaspillé mais apportait ses rêves, -Germaine qui avait beaucoup donné, avait beaucoup reçu. Elle ne -l'accueillait donc pas les mains vides.</p> - -<p>Cette dernière phrase prête à double entente. Là encore l'élan -emportait Jacques au delà des scrupules. Le richomme serait un mari, -un mari trompé.</p> - -<p>Germaine trouvait si légitime de tromper Nestor qu'elle n'en ressentait -pas l'ombre de gêne. L'inconscience est contagieuse. Jacques trouva -naturel le subterfuge qui consistait à jouer le rôle d'un ami du -peintre.</p> - -<p>Le dîner de rencontre l'amusa. Au dessert, Germaine, distraite, le -tutoya. Il était à sa droite.</p> - -<p>—As-tu lu l'article de X...?</p> - -<p>—<i>Tu pourrais me répondre</i>, ajouta-t-elle presque sans -transition en se retournant à gauche vers Nestor stupéfait, détroussé, -décorné par ce prodigieux coup de bonneteau. Ils rirent ensuite de -l'alerte.</p> - -<p>Osiris prit Jacques en affection. Il lui trouvait le sens du chiffre. -Un jugement aussi absurde venait de ce que Jacques l'écoutait. On -l'écoutait ou non. Il ne faisait que cette différence grossière entre les -hommes, n'ayant pas l'esprit qui nous désigne l'originalité de chacun.</p> - -<p>Les vrais rendez-vous des jeunes gens étaient rue Daubigny, dans un -rez-de-chaussée sombre comme les toiles de ce peintre.</p> - -<p>La garçonnière appartenait à Germaine. Elle prétexta qu'il lui fallait -un coin pour fuir les visites de Nestor. D'après ses explications, ce -coin tombait à pic, mais pour la première fois. Elle le croyait. Elle -craignait M<sup>me</sup> Supplice, la concierge. Et non que la concierge -pensât «Encore un», mais qu'elle se choquât de ne l'y plus voir entrer -seule.</p> - - - - -<p>Les caresses, même les plus profondes, ont une limite. Jacques, -quasiment vierge, essayait de satisfaire un désir illimité. La première -étreinte le déçut. À la longue, le vertige s'apaisant, son regard et son -esprit redevinrent agiles.</p> - -<p>Alors, contemplant cette Desdémone à la renverse, mourante auprès de -l'oreiller, pâle à faire peur, les dents découvertes, il amoncelait des -souvenirs de honte sur sa figure et sortait d'elle comme un couteau.</p> - -<p>Germaine distribuait vite ses caresses épanouies. C'était le luxe d'une -gerbe de fleuriste. La gerbe fanée, on en achète une autre. Jacques, lui, -prenait racine. Son amour anormal poussait normalement, lentement. Il -s'aimait, il aimait des voyages, il aimait trop de choses sur sa -maîtresse. Germaine n'aimait que son amoureux.</p> - - - - -<h4><a name="V" id="V">V</a></h4> - - -<p>Cette existence nécessitait des stratagèmes rue de l'Estrapade, où -Jacques perdait les heures que Germaine et Osiris vivaient ensemble.</p> - -<p>L'après-midi, il inventait un travail à la bibliothèque -Sainte-Geneviève.</p> - -<p>Cette bibliothèque est le prétexte des polissons du Quartier-Latin. Si -tous ceux qui doivent s'y rendre, s'y rendaient réellement, il faudrait -bâtir une aile. Réconcilié avec Mahieddine et avec Louise, Jacques -découchait une nuit sur quatre. L'Arabe et lui laissaient la porte cochère -entre-bâillé. Ils la refermaient à l'aube en revenant de chez leurs -maîtresses.</p> - -<p>Louise recevait Mahieddine chez elle. Les deux complices se -retrouvaient devant la grille du Parc Monceau et attendaient le premier -métropolitain.</p> - -<p>Ce départ de guillotinés n'avait rien de drôle. Ils somnolaient parmi -les ouvrières qui se rendent au travail.</p> - - - - -<p>Duper le professeur, ne demandait pas grande malice. Il ne voyait rien -et ne voulait rien voir. L'exactitude des élèves à son cours et celle -des mensualités suffisant à ses exigences.</p> - -<p>Sa femme, elle, voyait. Elle voyait de travers. Elle était convaincue -que Jacques, épris d'elle, incapable de tromper son maître, fuyait sa -présence et s'étourdissait avec des filles du Café Soufflet. Elle -approuvait l'Arabe de le surveiller.</p> - - - - -<p>Chaque dimanche, Stopwell trouvait un ressort mystérieux pour gagner -les épreuves de saut. En semaine, il était une loque, guettait le facteur -qui devait toujours lui apporter un chèque, vivait dans un nuage de pipe -et de théière. Son grand corps jonchait la chambre. Après dîner, il -passait un costume de foulard et s'endormait comme une masse, intoxiqué -de tabac.</p> - -<p>Petitcopain servait ce despote avec le regard des jeunes filles qui -soignent les fous dans les hôpitaux. Il se partageait entre cet office et -le poste de guetteur, qu'il tenait au compte de Mahieddine.</p> - -<p>Il n'en voulait pas à Peter. Il découvrait sous son attitude une foule -de faiblesses dont il ne comprenait pas la nature, mais à cause de quoi -il le devinait vulnérable. Il flairait, avec l'arôme du tabac blond, la -poésie de l'Angleterre.</p> - -<p>Il aimait Stopwell comme les Latins subissent peu à peu la ville aux -joues de santé rose, au cœur de charbon noir, Londres, ce pavot qui -endort.</p> - -<p>Il aimait chez lui du sommeil, un échiquier royal, des biches sur -l'herbe, des ducs qui épousent des actrices, des Chinois au bord de la -Tamise.</p> - -<p>Les rares paroles de Stopwell étaient pour louer Oxford, paradis des -collèges et des boutiques, où se trouvent les meilleurs hellénistes et -les plus beaux gants du monde.</p> - - - - -<p>Le jeune Maricelles, à force d'espérer, assis près d'une lucarne, comme -une princesse dans sa tour, était tombé malade. Il se soignait au château -de Maricelles, par Maricelles Les-Maricelles, adresse suffisante pour -divertir les pensionnaires et défrayer la conversation à table.</p> - - - - -<p>Un mercredi de novembre que Germaine et Jacques avaient rendez-vous -avec Bachtarzi chez Louise, ils y virent une petite dame maigre, sans -chapeau, portant un pendentif d'émeraude, assise dans le salon. C'était -sa mère. Jacques reconnut avec stupeur M<sup>me</sup> Supplice, la -concierge de la rue Daubigny. L'immeuble appartenait à un des -ex-protecteurs de Louise. Germaine ne lui en avait jamais ouvert la -bouche.</p> - -<p>—Bonjour, Madame, dit Germaine. Vous en avez une robe! Louise -est là?</p> - -<p>—Non, répondit la concierge d'une voix monotone, <i>mademoiselle -n'est pas encore rentrée.</i></p> - -<p>Ils s'assirent. Ils toussèrent. Mais M<sup>me</sup> Supplice -s'apprivoisait vite. Elle se lança dans un éloge de Mahieddine, qu'elle -croyait prince turc.</p> - -<p>Du reste, Mahieddine, assez timide en face des personnes de tête et qui -leur cachait sa littérature, perdait tout contrôle avec les fournisseurs -et les naïfs. On devinait à travers les phrases de M<sup>me</sup> Supplice, -débitées sur une ligne sans points ni virgules, les contes qu'il devait -lui conter faute de pouvoir éblouir plus haut.</p> - -<p>Jacques n'osait regarder Germaine. Il eût été bien surpris de voir -qu'elle ne riait pas. Elle souriait. Elle se leva.</p> - -<p>—Brave mère Lili, s'écria-t-elle, toujours la même! et elle lui -tapa familièrement sur le genou.</p> - -<p>Louise et Mahieddine rentrèrent. Ils paraissaient ennuyés de la -rencontre, Mahieddine surtout.</p> - - - - -<p>Un écrivain peut-il plier au milieu de son livre une histoire qui en -déborde? Oui, si cette histoire souligne un personnage. Or il importe -de souligner que Louise était bonne fille, mais une bonne fille -Supplice-Champagne.</p> - -<p>Avant que notre livre ne débute, Louise dansait à l'Eldorado. Quatre -collégiens allaient l'y applaudir et lui lancer des bouquets de -violettes. Le premier janvier, ils voulurent lui donner un pendentif. -Le filou de la bande escamota une émeraude chez une vieille parente. -Il accepta naïvement qu'on tirerait au sort celui qui l'offrirait. Le -sort désigna le plus timide. Louise remercia d'une caresse. Ils se -dirent qu'une émeraude chez une actrice est une goutte d'eau dans -l'océan. Ils oubliaient que l'océan existe à force de gouttes d'eau.</p> - -<p>Longtemps après l'épisode qui ferme notre livre, le timide, devenu -diplomate, rencontra Louise. On remua des souvenirs.</p> - -<p>—Vous savez, dit-elle, la fausse émeraude? Je l'avais donnée à ma -mère. Elle la portait toujours. Elle a voulu être enterrée avec.</p> - -<p>Le diplomate lui avoua le vol et que l'émeraude était véritable. Louise -pâlit.</p> - -<p>—Pouvez-vous me le jurer? demanda-t-elle. Et il n'osa jurer parce -que Louise venait de prendre une figure de fossoyeur.</p> - - -<p>Revenons rue Montchanin.</p> - -<p>Les deux couples fréquentaient un skating. Ils y allèrent. Ils -connaissaient les professeurs et le barman.</p> - -<p>Un jeune homme au visage de blanchisseuse, qui portait une cape et un -collier de perles, se promenait entre les tables, souriait aux uns, -bousculait les autres, criait qu'il avait mal au cœur à force de tourner. -Sa voix apprise ressemblait aux courbes ridicules du modern-style.</p> - -<p>Ce monstre se fût fait lapider n'importe où. Là, il était fétiche. On -le cajolait, on se sentait fier qu'il vous adressât la parole. Il serra -la main de Germaine et de Louise, fit aux hommes un geste de grande -coquette.</p> - -<p>La moitié d'ombre de Jacques envoyait en vain à sa moitié de lumière -un esprit d'inconfort moral. Il avait adopté un rythme boiteux. Il s'y -complaisait. Il longeait les toits sans vertige, avec une démarche de -somnambule.</p> - -<p>Le monstre leur accorda de s'asseoir une minute. D'une voix assez -éteinte maintenant, il estimait les bagues de Louise. Il montrait les -siennes. Il racontait des histoires de descente de police.</p> - -<p>Quand tout bouge ensemble, rien ne bouge en apparence.</p> - -<p>Pour que Jacques se rendît compte de sa paresse d'âme, il eût fallu -un point fixe. Qu'il imaginât, par exemple, son père ou sa mère -traversant le promenoir. Mais il agissait loin d'eux, loin de lui-même et -complaisamment accoudé sur l'eau sale.</p> - -<p>Il eût senti du dégoût, seul dans un tel lieu. Mélangé à Germaine qui -parlait de plain-pied avec le fétiche, il ne se révoltait pas et se -laissait vivre.</p> - -<p>L'orchestre jouait la danse à la mode.</p> - -<p>La mode meurt jeune. C'est ce qui fait sa légèreté si grave. L'aplomb -du succès et la mélancolie de n'en plus avoir bientôt, magnifiaient cette -danse. Toutes ses notes devaient un jour trouer le cœur de Jacques. Ils -patinèrent.</p> - -<p>Pendant une halte où le monstre exécutait un numéro, Louise poussa un -cri: Vous! et tous, détournant les yeux de la piste, virent Osiris, -jovial, appuyé sur sa canne, des reflets de globes électriques sur son -nez, son tube, sa perle de cravate.</p> - -<p>—Moi, oui, mes enfants! moi. Et même assez satisfait. Depuis -quelques jours on m'accable de lettres anonymes qui racontent que Germaine -passe sa vie au skating avec un amant. J'ai voulu me rendre compte et je -constate que c'est faux. Voilà, termina-t-il, en posant sa main sur -l'épaule de Jacques,—car mon cher, entre nous, je ne veux pas vous -dire une chose désagréable (tous les goûts sont dans la nature), mais vous -n'êtes pas son type.</p> - -<p>Il s'assit. Germaine le bourrait de coups de poing, le menaçait et -reprenait contenance.</p> - -<p>—D'ailleurs, fit-il, en dépliant un porte-carte, il me semble -reconnaître l'écriture de Lazare. Peut-être qu'il se venge. Tenez, mon -petit Jacques, prenez ces lettres, étudiez-les. Vous autres, jeune -classe, on vous élève à la Rocambole. Vous devinerez mieux qu'un vieil -imbécile comme moi.</p> - -<p>—On l'aime, son vieil imbécile? zézayait-il en chatouillant le -menton de Germaine, on l'aime?</p> - -<p>Et Germaine, remontée sur sa bête, solide en selle, répondait:</p> - -<p>—Non, on ne l'aime pas. On n'aime pas les mouchards.</p> - - -<p>La vie de Jacques ressemblait aux chambres jamais faites des femmes de -Montmartre qui se lèvent à quatre heures et passent un manteau sur leur -chemise pour descendre manger un plat.</p> - -<p>Cet état de choses s'envenime toujours. Nestor ne montrait plus de -lettres, ne riait plus. Il ne soupçonnait pas Jacques, malgré des -accusations précises; il soupçonnait Germaine. L'amour-propre l'aveuglant, -il voulait bien admettre qu'elle le trompât avec un homme de sa corpulence -et de son âge, ce qu'il appelait naïvement son type, mais que ce fût avec -le petit Jacques lui coûtait trop cher à croire. Il ne s'y arrêtait pas -une seconde. Il lui faisait ses confidences et lui demandait de surveiller -Germaine.</p> - -<p>—Je dois vivre à la Bourse et je travaille souvent la nuit. -Suivez-la. Ne la quittez pas. Rendez-moi ce service.</p> - -<p>Maintenant, Nestor Osiris se livrait à des scènes. Il ne menaçait pas -encore; il cassait des objets d'art. Germaine avait remarqué qu'il lui -offrait, à chaque réconciliation, un animal de Copenhague. Ainsi -pouvait-il briser en brisant peu. Il évitait les potiches et les terres -cuites.</p> - -<p>Lorsqu'il brisa un groupe de Saxe, Germaine comprit que le vaudeville -tournait au drame. Il forçait des tiroirs, cherchait des empreintes, -soudoyait des manucures, perdait la tête.</p> - -<p>Un soir qu'il revenait de chez le dentiste, il trouva Germaine sur une -chaise longue. Il lui demanda si elle avait reçu des visites. Elle -répondit que non, qu'elle somnolait et lisait depuis le déjeuner. C'était -vrai.</p> - -<p>Nestor sortit pendre sa pelisse au porte-manteau. Il reparut -brandissant une canne à bec d'écaille.</p> - -<p>—Et ça! et ça! vociférait-il. Puisque ton monsieur laisse ses -cannes dans mon antichambre, je vais te corriger avec.</p> - -<p>Germaine ferma son livre.</p> - -<p>—Vous êtes fou, dit-elle. Sortez.</p> - -<p>Le téléphone sonna.</p> - -<p>—Ne touche pas au récepteur, criait Nestor. Si c'est l'homme à la -canne, c'est moi qui vais lui répondre.</p> - -<p>Il s'agissait, en effet, de la canne. Le dentiste demandait à M. Osiris -s'il ne s'était pas trompé, car son client en trouvait une au chiffre -N. O. à la place de la sienne, un jonc à bec d'écaille.</p> - -<p>Germaine eut le triomphe modeste. Cet épisode lui valut quatre jours -de paix.</p> - - -<p>Les frères Osiris chassaient le dimanche. Ils partaient la veille à -cinq heures. Germaine était donc libre. Ce samedi, Nestor resta, -sacrifiant la chasse. C'était une manière galante d'obtenir son -pardon.</p> - -<p>Germaine cacha sa déconvenue. Elle prévint Jacques. Il resterait -sagement rue de l'Estrapade et se coucherait tôt.</p> - -<p>À neuf heures, Jacques lisait dans sa chambre ainsi que les autres -élèves, lorsqu'un coup de timbre timide retentit à la porte de -l'étage.</p> - -<p>Petitcopain qui servait de concierge, après avoir ouvert et chuchoté, -frappa chez Jacques. Il lui annonçait une visite. C'était Germaine. Elle -portait un sac. Jacques n'en revenait pas.</p> - -<p>Un réflexe lui fit pousser du pied une vieille paire de chaussettes -sous la commode. Germaine riait de sa stupeur.</p> - -<p>Elle s'ennuyait à table avec Nestor. Elle lui avait dit:</p> - -<p>—Attends-moi; je vais dans la cuisine préparer une salade -surprise. Elle avait pris du linge, des objets de toilette et s'était -sauvée par l'escalier de service.</p> - -<p>—Ne me gronde pas mon amour, suppliait-t-elle. Je suis libre, -libre, libre. Qu'il casse tout. Je t'emmène en voyage de noces.</p> - - -<p>Il arrive qu'une route offre des aspects tellement différents à l'aller -et au retour que le promeneur qui rentre croit se perdre. Un village dans -lequel on habite, vu soudain d'une colline, peut être pris pour un autre -village. Jacques, du fait de la présence de Germaine rue de l'Estrapade, -reconnaissait mal sa maîtresse et ne reconnaissait plus sa chambre.</p> - -<p>Il lui fallut une minute pour admettre la proposition, savoir: prendre -le train et passer le dimanche dans la ferme des Râteau, partis pour le -Hâvre.</p> - -<p>Après le premier choc, Jacques fut aussi enragé qu'elle. Ils -baptisèrent ce voyage: <i>Le Tour du Monde.</i> Il fallait que Jacques -descendît voir la patronne, lui annonçât qu'il sortait et ne rentrerait -que le lundi matin pour l'étude.</p> - -<p>Ne voulant pas laisser Germaine dans sa chambre où Peter pouvait venir, -il l'enferma dans la chambre vide de Maricelles, avec une lampe et des -cigarettes. Là, on ne risquait rien.</p> - -<p>À l'étage au-dessous, Jacques trouva le professeur et sa femme en train -de régler la pendule. Il fallut attendre qu'elle sonnât toutes les heures -et toutes les demies. Ensuite, Jacques, qui sortait chaque samedi soir, -annonça qu'il passerait le dimanche à la campagne chez un camarade.</p> - -<p>Les Berlin permirent, pourvu que l'élève fit acte de présence dans le -cabinet de son maître, le lundi matin. Jacques remonta, délivra Germaine, -et ils firent les préparatifs.</p> - -<p>Tout tenait dans un sac. Cette circonstance les ravit. Ils étouffaient -des fous-rires. Jacques, continuant à jouer au <i>Tour du Monde</i> -chuchota qu'il faudrait prendre garde au passage devant la cabine d'un -anglais féroce, portant des favoris rouges, une sacoche de banknotes et un -voile en tulle de filets à papillons. Il les pistait depuis Liverpool et -complotait leur ruine.</p> - -<p>Ils descendirent sans encombre, en usant une boîte d'allumettes et -trouvèrent le fiacre laissé par Germaine à l'angle de la rue -Mouffetard.</p> - - - - -<h4><a name="VI" id="VI">VI</a></h4> - - -<p>Pour exprimer ce voyage, il faudrait le charmant attirail d'un -prestidigitateur. Des drapeaux, des bouquets, des lanternes, des œufs, -des poissons rouges.</p> - -<p>Germaine gardait son duvet par miracle. On l'avait souvent cueillie. -Jacques possédait contre la boue une protection pareille à cette graisse -qui fait que l'eau ne mouille pas les cygnes. Mais l'un et l'autre -croisaient les premiers arbres neigeux, les premières bêtes, comme un -noctambule qui rentre croise à cinq heures du matin les tombereaux des -Halles.</p> - -<p>D'ailleurs, peu importe. Germaine avait une hérédité campagnarde. Elle -rejoignait un paradis perdu et Jacques n'était plus Jacques mais Germaine, -c'est à dire une des hautes charrettes si fraîches à l'aube, place de la -Concorde, lorsqu'elles bercent les maraîchers, endormis comme des rois -fainéants, sur leurs litières de choux et de roses.</p> - -<p>Vraiment Germaine donnait le change. On était bien près de prendre le -prestidigitateur pour le printemps en personne, maniant ses ressorts et -ses double-fonds.</p> - -<p>À Jacques qui supportait le fétiche du skating, comment ces fausses -primeurs n'eussent-elles pas semblé vraies?</p> - -<p><i>Mille routes desvoyent du blanc</i>, dit Montaigne, <i>une y va.</i> -Jacques allait au blanc. Il serrait Germaine, la réchauffait dans le wagon -et se livrait à des enfantillages.</p> - -<p>Jacques se déplaisait, mais ne déplaisait pas. Germaine et lui -formaient un joli couple. On les prenait pour deux amoureux naïfs, en -promenade.</p> - -<p>Que de spontanéité, de surprises! Mais ces surprises, la pauvre fille -ne pouvait plus les tirer que de ses manches.</p> - -<p>Jacques ne voyait pas davantage les ficelles que les enfants qui -applaudissent. Il est déjà beau de faire applaudir les enfants.</p> - -<p>Germaine, rompue à ses vieux tours, croyait sincèrement cueillir des -montres et des colombes. L'illusionniste partageait les illusions du -public.</p> - -<p>Aussi, ce voyage fut-il le seul bonheur aéré qu'ils eurent.</p> - -<p>La ferme était petite. Germaine tutoyait les servantes et les vaches. -Elle marchait, mordillée par une troupe de jeunes chiens. Elle criait, -elle sautait, elle se décoiffait.</p> - -<p>Ils déjeunèrent dans une salle où le feu était un incendie. Ils -mangèrent des nourritures propres qu'on ne mange jamais en ville. Seul -le fromage, savamment pourri dans une feuille de vigne, formait un vif -contraste avec les viandes et les crèmes blanches.</p> - -<p>Après déjeuner, Germaine montra la chambre de son père, vieil ivrogne. -Il était impossible de le corriger de son vice.</p> - -<p>Au milieu de cette chambre pendait un lustre en papier de toutes les -couleurs. On voyait sur la commode des photographies pâles de matelots, -de noces, et, sous une vitre, une demi-frégate collée contre des vagues -peintes en vert.</p> - -<p>—Me voilà vierge, dit Germaine, tendant à Jacques un cadre de -coquillages. Il entourait un bébé nu.</p> - -<p>Elle possédait sa chambre. Ils y couchèrent et s'y adorèrent pour la -dernière fois. Jacques le pressentait-il? Pas le moins du monde. Ni -Germaine. Ils avaient raison, puisque, dans la suite, ils devaient -souvent faire l'amour.</p> - - -<p>Ils partirent le surlendemain à l'aurore, sans fatigue. On entendait -les coqs contagieux prendre les uns aux autres comme les trous d'une -vaste girandole de gaz. Tout était glacé, mouillé, virginal. Germaine -portait crânement le nez rouge. Elle n'opposait pas une ride au matin -pur.</p> - - -<p>Elle avait découvert une ancienne photographie dans son armoire. Elle -y clignait des yeux de myope. Jacques trouvait cette grimace divine. -Germaine la lui donna.</p> - -<p>Ils rapportaient en outre des œufs et du fromage. Ils firent réellement -le tour du monde.</p> - - - - -<p>Germaine avait oublié l'aspect des rues de Paris si tôt. Cette surprise -prolongea l'escapade. C'était reprendre ses habitudes sans tristesse. Les -cris des marchandes, les maigres coureurs à pied s'entraînant derrière -des cyclistes, les bonnes battant des carpettes aux fenêtres, les chevaux -qui fument, lui rappelaient son enfance.</p> - -<p>Ils décidèrent qu'après l'étude Jacques viendrait déjeuner chez elle. -Ils prirent un taximètre, car elle voulut le reconduire.</p> - -<p>Le chauffeur menait comme un fou, dérapait, escaladait les refuges. -Germaine et Jacques s'amusaient, s'embrassaient la bouche, se cognaient -les dents, étaient projetés en tous sens l'un contre l'autre.</p> - -<p>À chaque nouvelle prouesse, le chauffeur se retournait, haussait les -épaules et leur clignait de l'œil.</p> - -<p>Germaine déposa Jacques rue de l'Estrapade vers dix heures, après une -longue étreinte. Il regarda encore son gant s'agiter tandis que la -voiture reprenait sa course. Il arriva juste pour se changer et paraître -à l'heure exacte, comme Philéas Fog, avec ses condisciples, dans le -cabinet où M. Berlin essayait de leur apprendre la géographie.</p> - -<p>Germaine entra dans un bureau de poste et téléphona chez elle. -Joséphine qui avait ordre de répondre à Osiris, le fameux soir, qu'elle -n'avait pas vu madame sortir, lui raconta la rage du pauvre homme, ses -recherches, ses prières, ses injures. Il avait brisé une glace et pleuré, -car il était superstitieux. Il avait passé le dimanche à guetter le -téléphone, les automobiles, à marcher de long en large. Enfin, le dimanche -soir, il dit avec calme:</p> - -<p>—Joséphine, que madame rentre ou ne rentre pas, je la quitte. -Vous pourrez le lui annoncer de ma part. Vous me rangerez mes affaires. Je -lui abandonne le reste. Qu'elle en fasse ce qu'elle veut.</p> - -<p>—Ouf! soupira Germaine. Bonne chance.</p> - -<p>Elle savait qu'une belle fille ne reste jamais dans l'embarras.</p> - -<p>En rentrant elle trouva sa sœur.</p> - -<p>—Avais-je assez prédit ce qui arrive, s'écria Loute. Nestor ne -veut plus te revoir. Si on parle de toi, il crache.</p> - -<p>—Qu'il crache, répondit Germaine. J'étouffe. Je rentre de la -campagne avec Jacques. Nestor sent le renfermé.</p> - -<p>—Comment vas-tu vivre?</p> - -<p>—Ne t'inquiète pas, ma petite. D'ailleurs, Nestor est un papier à -mouches; il colle. Je serais bien surprise qu'il n'essaye pas de -revenir.</p> - -<p>Osiris revint si vite qu'il croisa Loute qui sortait. Germaine, s'étant -couchée, lui fit faire antichambre.</p> - -<p>Lorsqu'il entra, il s'arrêta, s'inclina et vint s'asseoir sur une -chaise au pied du lit.</p> - -<p>—Ma chère Germaine, commença-t-il...</p> - -<p>—C'est un discours?</p> - -<p>Il prit une pose.</p> - -<p>—Ma chère Germaine... entre nous c'est fini, fi-ni. Je t'ai écrit -une lettre de rupture, mais comme je connais ta négligence et ta façon de -lire les lettres, je suis venu te la lire.</p> - -<p>—Savez-vous, dit-elle, que vous dépassez les bornes du -ridicule?</p> - -<p>—C'est possible, poursuivit Nestor, mais vous écouterez ma -lettre.</p> - -<p>Il la tira de sa poche.</p> - -<p>—Je ne l'écouterai pas.</p> - -<p>—Vous l'écouterez.</p> - -<p>—Non.</p> - -<p>—Si.</p> - -<p>—Non.</p> - -<p>—Bien. Je vous la lirai tout de même.</p> - -<p>Elle se boucha les oreilles et chantonna. Osiris, d'une voix d'homme -habitué à crier les cours de la Bourse, commença:</p> - -<p>Ma pauvre petite folle...</p> - -<p>Germaine éclata de rire.</p> - -<p>—Madame rit, madame entend, remarqua Nestor. Donc je -continue.</p> - -<p>Mais, cette fois, Germaine chantait de toutes ses forces et la lecture -devint impossible. Nestor posa la lettre sur sa cuisse.</p> - -<p>—C'est entendu, dit-il, je m'arrête...</p> - -<p>Elle déboucha ses oreilles.</p> - -<p>—Seulement (il agitait son index en signe de menace), je te -préviens que si tu ne me laisses pas lire, je pars. Et tu ne me reverras -ja-mais.</p> - -<p>—Puisque c'est ta lettre de rupture.</p> - -<p>—Il y a rupture et rupture bredouilla cet homme qui possédait le -génie du chiffre, c'est à dire de la poésie, et qui était complètement -idiot en amour où la poésie n'existe pas.—Je désirais rompre -gentiment, convenablement, et tu me chasses. Si encore je te demandais des -comptes!</p> - -<p>—Je n'ai pas de comptes à te rendre, s'écria Germaine, que cette -comédie exaspérait, et si tu veux des comptes, en voilà: Oui, je te -trompe. Oui, j'ai un amant. Oui, je couche avec Jacques. Et à chaque -oui, elle tirait sur sa natte comme sur une sonnette.</p> - -<p>—Par exemple! dit alors Osiris en se levant, reculant et clignant -les yeux comme un peintre.</p> - -<p>Et il accusa Germaine de détourner les soupçons sur un gamin serviable, -d'espérer que lui, Osiris, courrait à sa recherche pendant qu'elle -recevrait son véritable amant. Il ajouta qu'il n'était pas dupe; qu'il -était peut-être l'homme riche qu'on roule, mais que c'était un métier -d'être riche; un métier dur, qui exerce l'œil.</p> - - -<p>Germaine admirait. Malgré le théâtre qui présente des personnages de -cette trempe, elle ne croyait pas qu'ils existassent.</p> - -<p>—Vous êtes formidable, dit-elle, Nestor. Je couche avec Jacques. -D'ailleurs (on sonnait) le voilà sans doute. Il déjeune. Cachez-vous et -vous aurez la preuve.</p> - -<p>Elle désirait rompre.</p> - -<p>—Me cacher, ricana Osiris. C'est trop simple. Vous avez plus d'un -tour dans votre sac et vous ferez des signes. Je reste.</p> - -<p>Et, comme on entendait un bruit de porte, la voix de Jacques à la -cantonade:—Mon cher Jacques, cria-t-il, savez-vous ce que Germaine -invente?</p> - -<p>Jacques entra.</p> - -<p>—Vous couchez avec elle!</p> - -<p>Jacques, au contact de Germaine, apprenait ses ruses. D'un coup d'œil, -il comprit la scène et que sa maîtresse, morte de fatigue, avait vendu -la mèche.</p> - -<p>—Du calme, dit-il, monsieur Osiris. Vous savez que Germaine est -taquine. Elle vous taquine parce qu'elle vous aime.</p> - -<p>Il fit si bien, ce cœur pur, que Nestor resta déjeuner et ouvrit une -boîte de cigares.</p> - -<p>Reines d'Egypte! dans cette boîte richement peinte, on dirait vos -petites momies avec des ceintures d'or.</p> - -<p>Osiris mangeait, fumait, riait, et partit pour la Bourse.</p> - -<p>Germaine boudait, reprochait à Jacques son adresse.</p> - -<p>—Tu ne veux donc pas m'avoir seul?</p> - -<p>—Je ne veux pas être responsable d'une chose si grave et que tu -me la reproches un jour.</p> - -<p>La ferme, les laitages, les œufs étaient loin.</p> - - - - -<p>Lorsque Lazare interrogea son frère, Nestor lui tapa sur l'épaule.</p> - -<p>—Germaine est une originale, dit-il; c'est son charme. Nous ne la -changerons pas. Elle était à sa ferme. Elle avait besoin de vaches. Nous -autres, hommes de Bourse, nous n'y comprenons rien. Loute est plus -simple, comment dirai-je... moins vive, moins pittoresque. Elle a, -d'ailleurs, ses qualités. Je garde Germaine.</p> - - -<p>Cet épisode eut l'apparence de mettre encore Osiris de la partie. -Insinuations, lettres anonymes le faisaient sourire d'un air supérieur -comme s'il connaissait un secret grâce auquel Germaine pouvait donner -prise aux mauvaises langues, mais à l'avantage de son riche amant.</p> - -<p>Ce secret vague participait d'une supériorité de sa maîtresse, de son -amour de la nature, de l'élevage des chiens.</p> - -<p>Lui demandait-on: «Où est Germaine?» Il répondait: «Je la laisse -très libre. Je ne m'en mêle pas.»</p> - -<p>Loute était stupéfaite. Manquant d'aisance, de génie, elle trouvait sa -sœur très forte.</p> - - - - -<h4><a name="VII" id="VII">VII</a></h4> - - -<p>Les choses traînaient toujours comme du linge sale, des boîtes, des -peignes dans une chambre d'hôtel. Jacques n'avait pas à souffrir de ce -désordre. Il ne le voyait plus. Il ne voyait que par sa maîtresse, -laquelle, depuis l'enfance, avait coutume de vivre ainsi.</p> - -<p>Un nouvel élément vint ajouter au désordre.</p> - -<p>Depuis trois semaines, Germaine recevait de mauvaises nouvelles de son -père. Elle ne l'aimait pas et brûlait les lettres.</p> - -<p>—Tu sais, disait Louise, nous, c'est notre métier de sortir le -soir.</p> - -<p>Mais Germaine, se trouvant plus «convenable», méprisait un peu Louise, -et s'imaginait que dissimuler l'état du père Râteau la laisserait plus -libre. Elle feignait même de croire que sa mère exagérait, s'affolait -pour rien.</p> - -<p>Un soir qu'elle s'habillait pour aller à une revue avec Jacques et -Osiris, Jacques trouva un télégramme mal caché sous le téléphone: <i>Père -se meurt viens urgence embrasse.</i> Elle le cachait afin de pouvoir se -rendre au théâtre. Jacques le lui montra en silence.</p> - -<p>—Laisse, dit-elle en rougissant ses lèvres qu'elle frottait -ensuite l'une contre l'autre, j'irai demain.</p> - -<p>Le père Râteau s'éteignit à onze heures, dans sa ferme, pendant -l'entr'acte.</p> - -<p>Depuis quinze jours, M<sup>me</sup> Râteau lui lisait <i>La Maison du -Baigneur</i>, où un plafond mécanique écrase Siete-Iglesias. Râteau mêlait -ce chapitre et la réalité. Il se croyait Iglesias et mourut, véritablement -écrasé par le plafond de sa chambre, se couchant par terre, plaçant sa -figure de profil, essayant de tenir le moins de place possible, devant sa -femme épouvantée.</p> - - - - -<p>M. Râteau léguait à sa femme ce qu'il tenait de sa fille et il exigeait -qu'on l'inhumât dans le caveau familial, au Père-Lachaise. Osiris -commanda un fourgon des pompes funèbres.</p> - -<p>Loute était brouillée avec sa mère.</p> - -<p>Comme Germaine refusait d'aller seule à la ferme chercher le corps, -Jacques demanda rue de l'Estrapade un congé exceptionnel. Nestor -prêterait sa voiture qui tenait mieux la route que la limousine. Le -fourgon les devança d'une demi-journée.</p> - -<p>Ce voyage à la ferme ne valait pas l'autre. Le chauffeur avait une -petite glace lui permettant de voir dans son dos. Il importait qu'on se -méfiât.</p> - -<p>Germaine organisait le retour. Elle aimait sa mère. Elle la logerait à -Paris une quinzaine. Elle louait au-dessus de son appartement trois -pièces qui servaient de garde-meuble. Ordre était donné de descendre -quelques meubles dans la lingerie et de garnir les trois pièces avec le -reste. M<sup>me</sup> Râteau posséderait son petit chez soi.</p> - -<p>Sa fille calculait, projetait, s'attendrissait.</p> - -<p>Incapable de feindre, sauf avec Nestor, elle ne versait pas une larme -sur un père ivrogne qui l'avait trop battue. Elle voyait sa mère -délivrée.</p> - - - - -<p>M<sup>me</sup> Râteau vint à leur rencontre. Elle pleurait; d'une main -tenant un mouchoir, de l'autre un éventail espagnol.</p> - -<p>Depuis qu'elle ne travaillait plus elle se laissait pousser les ongles -et, ne sachant où mettre ses mains, ne quittait jamais cet éventail. Son -corps ressemblait au sac de loto. Elle avait des traits réguliers, -ordinaires, de la couperose et une perruque blanche accusant son teint -de juge anglais.</p> - -<p>Sa fille présenta Jacques. La veuve leva sur lui l'œil des personnes -atteintes du mal de mer.</p> - -<p>Le cercueil occupait la salle où le jeune couple avait déjeuné, lors -du <i>Tour du Monde.</i></p> - -<p>Germaine se tira de son rôle avec tact. Elle décida que M<sup>me</sup> -Râteau monterait dans l'automobile et que le fourgon suivrait.</p> - -<p>Chaque fois que le mot fourgon était prononcé, M<sup>me</sup> Râteau -secouait la tête et répétait:</p> - -<p>—Un fourgon... un fourgon.</p> - -<p>Le retour fut pitoyable. Germaine frappait aux vitres. Elle modérait le -chauffeur pour que M. Râteau pût suivre.</p> - -<p>Tout à coup, elle se retourna, regarda par la lucarne et s'écria:</p> - -<p>—Où est-il?</p> - -<p>La route s'étendait à perte de vue, sans fourgon.</p> - -<p>Ils firent halte et rebroussèrent chemin à la recherche du corps. On le -retrouva. Il était en panne sur une traverse. Il s'agissait de changer -une roue. Le cric fonctionnait mal. Jacques et le chauffeur durent se -mettre à la besogne.</p> - -<p>Après une heure de lutte que M<sup>me</sup> Râteau encourageait en -hochant la tête, fourbue de hoquet et de larmes, ils repartirent.</p> - -<p>Par bonheur, le silence de Jacques énervait Germaine et elle le déposa -rue de l'Estrapade, ce qui fait que les conducteurs des pompes funèbres -purent un instant croire qu'ils conduisaient au Panthéon un mort -illustre.</p> - - - - -<p>Le deuil de M<sup>me</sup> Râteau occupa les couturiers et les modistes -en vogue. Germaine, trouvant respectable d'avoir une mère veuve, la -montra. Elle la conduisit chez ses fournisseurs. M<sup>me</sup> Râteau -goûtait ce luxe. Partout elle chiffonnait du crêpe. Elle en eut des robes, -des peignoirs, des mantelets, des toques, des capes et des capelines. -D'ailleurs, elle soignait son deuil et ne sortait jamais s'il menaçait de -pleuvoir. Car, disait-elle, <i>le crêpe, c'est déjeuner de soleil.</i></p> - -<p>Mais, de même que sur les catafalques on n'hésite pas à poser une -gerbe de couleurs vives, M<sup>me</sup> Râteau ne renonçait pas à son -éventail.</p> - -<p>Un dimanche que Germaine l'emmenait à Versailles infligeant à Jacques -cette corvée, le silence qui régna dans l'automobile jusqu'à la porte -du Bois de Boulogne lui permit d'étudier l'éventail.</p> - -<p>Il représentait la mort de Gallito.</p> - - -<p>Rien ne ressemble plus à un coucher de soleil qu'une corrida. Le -taureau, inclinant gracieusement son cou puissant, son front large et -frisé d'Antinoüs, regardait la foule et enfonçait sa corne droite dans -le ventre du matador à la renverse. Au second plan, à gauche, un -picador, sur un cheval ensanglanté, pareil au Christ d'Espagne, car on -lui comptait les côtes, essayait de piquer la bête naïve qui secouait à -l'encolure un bouquet de banderilles. Un homme escaladait l'enceinte à -l'extrême gauche et, comme l'archer d'Egine qui, dit-on, tire à genoux -pour remplir un angle, un valet des arènes, bossu, remplissait l'extrême -droite avec sa bosse.</p> - - -<p>Jacques s'ennuyait. Le crêpe l'intimidait. Il n'osait prendre entre ses -jambes les genoux de Germaine.</p> - -<p>—Gallito, se répétait-il stupidement... Gallito, Gai, gai, gai. -Et ce gai lui rappela les vers de Victor Hugo:</p> - - -<p>Gall, amant de la reine, alla, tour magnanime, -Galamment, de l'arène à la Tour Magne, à Nîme.</p> - - -<p>Aussi, les récita-t-il, à mi-voix, comme on fredonne.</p> - -<p>—Qu'est-ce que tu récites? interrogea Germaine.</p> - -<p>—Rien. Je me rappelais deux vers de Victor Hugo.</p> - -<p>—Recommence-les.</p> - - -<p><span style="margin-left: 5em;">Gall, amant de la reine alla, tour magnanime,</span><br /> -<span style="margin-left: 5em;">Galamment, de l'arène à la Tour Magne, à Nîme.</span></p> - - -<p>—Qu'est-ce que cela veut dire?</p> - -<p>—Gall: un M. Gall, qui était l'amant de reine; alla: se -rendit—tour magnanime: randonnée... généreuse—galamment: -chevaleresquement—de l'arène, comme sur l'éventail de ta mère—à -la tour Magne: une tour qui s'appelle Magne—à Nîmes, la ville.</p> - -<p>—Anime la ville?</p> - -<p>—Non. Nîmes, Nîmes, la ville de Nîmes.</p> - -<p>—Et alors?</p> - -<p>—Alors, rien.</p> - -<p>—Il s'est payé la tête du monde, Victor Hugo, le jour où il a -écrit ces vers.</p> - -<p>—Mais c'est exprès, c'est une farce.</p> - -<p>—Je ne la trouve pas drôle.</p> - -<p>—Elle n'est pas faite pour être drôle.</p> - -<p>—Je ne comprends plus.</p> - -<p>—Ce sont deux vers pareils si on les écoute et différents si on -les regarde.</p> - -<p>—Explique.</p> - -<p>—Ces deux vers au lieu de rimer au bout, riment d'un bout à -l'autre.</p> - -<p>—Alors, ce ne sont pas des vers, si c'est la même chose.</p> - -<p>—Mais ce n'est pas la même chose puisqu'ils racontent une chose -différente. C'est un tour de force.</p> - -<p>—Je ne vois pas en quoi c'est un tour de force. J'en ferais à la -douzaine, des tours de force, s'il suffisait de répéter la même chose -deux fois de suite et de dire ce sont des vers.</p> - -<p>—Voyons, ma petite Germaine, écoute; tu n'écoutes pas.</p> - -<p>—Merci. Traite-moi d'imbécile.</p> - -<p>—Oh! Germaine.</p> - -<p>—N'en parlons plus, puisque je suis incapable de comprendre.</p> - -<p>—Je n'ai jamais prétendu que tu étais incapable de comprendre. Tu -me demandes de t'expliquer ces vers. Je te les explique et tu te -fâches...</p> - -<p>—Moi, je me fâche. Par exemple! Je m'en moque de ton Victor -Hugo.</p> - -<p>—D'abord, Victor Hugo n'est pas à moi. Ensuite, je t'aime. Ces -vers sont stupides. N'en parlons plus.</p> - -<p>—Tu ne les trouvais pas stupides il y a une minute. Tu les -trouves stupides pour que je te laisse la paix.</p> - -<p>—Nous ne nous sommes jamais disputés. Allons-nous le faire pour -un motif aussi ridicule?</p> - -<p>—À ton aise. Je te questionne doucement et comme tu penses à -autre chose, que je te dérange, tu me donnes un morceau de sucre.</p> - -<p>—Je ne te reconnais pas.</p> - -<p>—Moi non plus.</p> - - -<p>Cette scène d'une qualité si basse, la première entre Germaine et -Jacques, se déroulait depuis le Bois de Boulogne. Après son «moi non -plus» Germaine se détourna et regarda les arbres. M<sup>me</sup> Râteau -s'éventait toujours.</p> - -<p>Ils arrivèrent à Versailles, goûtèrent à l'Hôtel des Réservoirs sans -que Germaine ni sa mère parlassent.</p> - -<p>Pendant le retour, Germaine rompit le silence et, d'une voix -soumise:</p> - -<p>—Jacques, mon amour, ces vers...</p> - -<p>—Oh!</p> - -<p>—Veux-tu me les apprendre?</p> - -<p>—Écoute. Je vais te les répéter en détail:</p> - -<p>Gall-amant-de-la-reine-alla-tour-magnanime Galamment-de-l'arène-à-la -Tour Magne-à Nîme.</p> - -<p>—Tu vois bien que c'est la même chose.</p> - -<p>—Mais non.</p> - -<p>—Tu dis mais non et tu ne prouves rien.</p> - -<p>—Il n'y a rien à prouver. C'est un exemple célèbre.</p> - -<p>—Il est célèbre?</p> - -<p>—Oui.</p> - -<p>—Très célèbre?</p> - -<p>—Oui.</p> - -<p>—Alors, comment se fait-il que je ne le connaisse pas?</p> - -<p>—Parce que tu ne t'occupes pas de littérature.</p> - -<p>—C'est ce que je disais. Je suis une idiote.</p> - -<p>—Écoute, Germaine, tu es le contraire d'une idiote, mais -aujourd'hui, tu me fais peur. Tu essayes de me faire peur exprès.</p> - -<p>—Il ne manquait plus que ça.</p> - -<p>—Comme c'est triste de se blesser pour une histoire aussi -niaise.</p> - -<p>—Je ne te le fais pas dire.</p> - -<p>—Assez. J'ai mal. Je demande le silence, à mon tour.</p> - -<p>Ainsi continuèrent-ils jusqu'aux portes de s'enfoncer des épingles. -Alors M<sup>me</sup> Râteau sortit de son mutisme.</p> - -<p>—Voyez-vous, mes enfants, dit-elle, en repliant son éventail, -tout cela n'empêchait pas ce Gall d'être l'amant de la reine.</p> - -<p>Ce mot d'une mère, atteste un sens parfait des réalités.</p> - -<p>M<sup>me</sup> Râteau parlait peu, mais bien. C'était soit: «Mon pauvre -mari a été nettoyé en une heure», soit: «Quoi? Monsieur Jacques, Paris -s'appelait Lutèce? Première nouvelle».</p> - -<p>Comme elle louait une «superbe statue de Henri IV» Jacques lui demanda -machinalement si cette statue était équestre. Elle hésita, pour répondre: -«Comme ci, comme ça», définissant, du coup, le centaure.</p> - -<p>Germaine se tenait les côtes. M<sup>me</sup> Râteau se vexait. Jacques -s'enlisait.</p> - - - - -<p>Le lendemain de l'affaire Gall, il se réveilla triste.</p> - -<p>Comme un opéré pense à des boissons froides, comme un blessé de la -moëlle épinière qui ne peut plus s'asseoir dessine des chaises, il -songeait aux épouses discrètes qui aident le travail des hommes et -fondent une famille. Mais il repoussait cette soif d'eau fraîche -comme une soif d'alcool.</p> - - - - -<p>Une nuit, en étreignant Germaine, il lui chuchota qu'il souhaitait un -enfant. Germaine avoua que cette douceur lui était interdite.</p> - -<p>—J'en aurais déjà un, dit-elle, si c'était possible. Je me -console en élevant des fox-terriers.</p> - -<p>La pêche raconte son ver. Presque toutes en cachent. Pauvre Jacques; ce -serait grande imprudence que de changer son sort contre celui des bêtes -royales qu'il désire. Ne sentirait-on pas, à peine revêtue leur -apparence, outre les imperfections qui échappent aux yeux entre les -arbres d'un parc ou la fumée des bars, quelqu'infirmité profonde.</p> - -<p>Ces poids successifs ne le détachaient en rien de Germaine. Au -contraire. Il la plaignait. Il se plaignait donc. Son amour grandissait -et somnolait comme un bébé qu'on berce.</p> - - - - -<p>Il y eut, chez Germaine, une suprise-partie. La bande Sucre-en-Poudre -vint goûter à l'improviste.</p> - -<p>Sucre-en-Poudre comptait soixante ans et en paraissait vingt-cinq. Son -régime consistait à ne boire que du champagne et à ne jamais se coucher, -sauf avec des jockeys ou des professeurs de danse. Elle tenait une -fumerie d'opium. On y endossait des robes japonaises en crêpe de Chine. -On fumait, pêle-mêle, sur une descente de lit. On écoutait feu Caruso -chanter <i>Paillasse.</i></p> - -<p>Ce joli monde cria, sauta, boxa.</p> - -<p>Vers sept heures, tous s'entassèrent dans un panier à salade que -conduisait un chauffeur blanc, sourd, muet, aveugle, comme une statue -de cocaïne.</p> - -<p>Jacques et Germaine montant chez M<sup>me</sup> Râteau l'aperçurent, de -dos, assise. Seul l'éventail bougeait.</p> - -<p>—Bonjour, maman.</p> - -<p>—Bonjour, ma fille.</p> - -<p>—Tu as une drôle de voix.</p> - -<p>—Non... non.</p> - -<p>—Si.</p> - -<p>—Mais non...</p> - -<p>—Mais si, Madame Râteau, vous avez une drôle de voix.</p> - -<p>—Jacques le remarque, tu as quelque chose.</p> - -<p>—Eh, bien, dit alors la veuve, puisque tu me pousses, j'avoue que -je trouve étrange qu'on donne des fêtes sans me prier de descendre.</p> - -<p>—Mais, voyons, maman, tu n'y penses pas. D'abord tu es en deuil -(sa fille oubliait qu'elle partageait ce deuil), et ensuite, je ne peux -tout de même pas te faire rencontrer avec M<sup>lle</sup> Sucre.</p> - - -<p>Cet extraordinaire prétexte ouvrit à Jacques une porte secrète. Car, de -même qu'une dame regarde un magazine sur la couverture duquel on voit -cette dame regarder ce magazine et ainsi de suite jusqu'à un certain -point où l'image s'arrête, faute de place, mais continue, de même, alors -que nous croyons être arrivés au fond d'une classe sociale, il en existe -encore une multitude capables de prononcer cette parole d'un roi: «Je me -trouve plus loin de ma sœur que ma sœur de son jardinier chef.»</p> - -<p>Jacques acceptait tout cela. Il vivait trop en sa maîtresse pour juger -ses actes ou sa famille. Maintenant, c'est sa moitié sombre qui crache -comme une seiche des nuages d'encre sur sa moitié claire. Après lui -avoir envoyé des secours, elle l'aveugle doucement.</p> - - - - -<p>Louise s'offrait Mahieddine et Mahieddine Louise. Cet échange dépourvu -d'amour les rendait gais. Ils poursuivaient parallèlement au drame -Jacques-Germaine, une indécente partie de plaisir.</p> - -<p>Louise recevait des chèques d'un prince étranger. Ce prince devait -régner et sortait peu de son futur royaume. Il venait pour ces -conférences où les grands se réunissent à Londres. Ensuite, il passait -quinze jours chez Louise. Il racontait les secrets d'Europe et comment -les rois puérils, parqués ensemble, se faisaient des mystifications et -changeaient les bottines devant les portes. Même il l'écrivait et -M<sup>me</sup> Supplice disait souvent de sa voix d'extralucide:—Si -jamais monseigneur lâche Louison, elle portera ses lettres à la frontière. -Je m'étonne qu'un monseigneur écrive des choses pareilles. Elle les -portera. Elle le tient.</p> - -<p>En somme, Louise vivait libre, sauf aux grandes secousses -politiques.</p> - -<p>Le quinze de chaque mois, un officier à moustaches bleues entrait rue -Montchanin, claquait des talons et lui remettait une enveloppe.</p> - -<p>Mahieddine admirait son uniforme par le vasistas du cabinet de -toilette.</p> - -<p>Un matin, vers six heures, que Mahieddine s'habillait pour rejoindre -Jacques, il eut l'idée d'une farce. Louise dormait. Il y avait sur la -table de nuit une boîte pleine de monnaie et de bagues. Cette farce, -plus ou moins drôle, consistait à laisser tomber bruyamment une pièce -sur les autres et à réveiller ainsi la dormeuse en jouant au couple -d'hôtel borgne.</p> - -<p>Le sommeil possède son univers, ses géographies, ses géométries, ses -calendriers. Il arrive qu'il nous reporte avant le déluge. Alors nous -retrouvons une mystérieuse science de la mer. Nous nageons, et nous -croyons voler sans effort.</p> - -<p>Les souvenirs de Louise ne remontaient pas si loin. Le bruit de la -pièce la tira d'une couche moins profonde du rêve.</p> - -<p>—Gustave, soupira-t-elle, tu me laisseras de quoi déjeuner.</p> - -<p>Elle soupirait dix ans avant.</p> - -<p>Cet épisode émerveilla Mahieddine. Il riait seul dans la rue vide. -Jacques l'attendait. Il raconta ce que soulève une pièce qui tombe dans -un marécage endormi.</p> - -<p>—Pauvre fille, dit Jacques, ne lui répète rien.</p> - -<p>—Tu dramatises tout, criait Mahieddine. Tu as tort. Tu -t'empoisonnes l'existence.</p> - -<p>Dans le métro, Jacques s'aperçut qu'il avait oublié son bracelet-montre. -Il ne voyait pas Germaine le lendemain. Le surlendemain, il alla rue -Daubigny, à dix heures pour le reprendre.</p> - -<p>M<sup>me</sup> Supplice n'était pas dans sa loge. Il enfonça la clef, -tourna, traversa le vestibule, ouvrit la porte. Que vit-il? Germaine et -Louise.</p> - - -<p>Elles dormaient, enlacées comme des initiales, et même si curieusement -que les membres de l'une semblaient appartenir à l'autre. Imaginons la -reine de cœur sans robe.</p> - -<p>En face de ces corps blancs épars sur le drap, Jacques devint stupide -comme Perrette devant son lait répandu. Fallait-il tuer? C'eût été fort -ridicule, et, en outre, un pléonasme. Il semblait impossible de faire ces -mortes plus mortes. Sauf que Germaine remuait sa bouche ouverte et que -Louise avait aux jambes des tics de chienne qui dort.</p> - -<p>Une chose frappante était le naturel de ce spectacle.</p> - -<p>On eût dit que les situations franches endimanchaient ces belles -filles. Grandies dans le vice, elles y trouvent un délassement.</p> - -<p>D'où remontent ces deux noyées? Sans doute arrivent-elles de loin. -Toutes les vagues et toutes les lunes les roulent depuis Lesbos pour les -étaler là, sous une écume de dentelles et de mousseline.</p> - - -<p>Jacques se sentit tellement gauche qu'il pensa partir sans laisser de -traces. Mais comme Jésus ressuscite un pécheur, sa présence ressuscita -Louise.</p> - -<p>—C'est toi, maman? dit-elle, les yeux entr'ouverts.</p> - -<p>Elle les ouvrit, reconnut Jacques et secoua Germaine.</p> - -<p>Il fallait sourire ou battre. Jacques murmura:</p> - -<p>—C'est du propre.</p> - -<p>—Quoi, du propre? cria Germaine. Tu préférerais que je te trompe -avec un homme.</p> - -<p>Une femme de cette classe, si elle aime encore, cherche un mensonge. -Mais sans le comprendre, elle n'aimait plus. Depuis le dimanche de la -ferme, la chaudière éteinte, son cœur n'aimait que par habitude.</p> - -<p>—Tu es jeune, conclut Louise en bâillant.</p> - -<p>Jacques prit le bracelet-montre et se sauva.</p> - -<p>Le sentiment de sa sottise lui apparut chez les Berlin. Après un -sursaut individuel, il revoyait sous l'angle de Germaine. Il avait -rapporté sa découverte à Mahieddine qui connaissait le commerce des -amies.</p> - -<p>—Tu te montes le bourrichon, dit-il. Les lois morales sont les -règles d'un jeu auquel chacun triche, et cela depuis que le monde est -monde. Nous n'y changerons rien. Va les rejoindre à quatre heures au -skating. J'ai un cours. J'irai vous prendre à six heures.</p> - -<p>Jacques se rasa, contempla le portrait myope, se félicita d'avoir comme -rivaux un Osiris et une Louise, bâcla une version grecque et courut au -skating. On y donnait un gala au bénéfice d'une oeuvre de musiciens.</p> - - - - -<h4><a name="VIII" id="VIII">VIII</a></h4> - - -<p>Le roller-skating était comble. La rumeur de Vésuve des patins sur le -béton remplissait les oreilles, même pendant les pauses. Un orchestre -nègre alternait avec un orgue mécanique. Les nègres se jetaient des -notes de trompette comme de la viande crue. Près de l'orgue qui vomissait -par derrière un escalier de carton, une dame en deuil écrivait sa -correspondance sur une petite table. Elle changeait les bandes. Une foule -triste tournait, chacun croyant avoir autour de lui le vide. Au sous-sol -on voyait un charmant tir en ardoises orné de pipes, de cibles rouges, -d'un cortège de lapins, de palmiers, de zouaves. Le jet d'eau sur quoi -sautille l'œuf était un tulipier dont le tireur coupe la tulipe. La dame -du tir se penchait et le refleurissait. Des hommes en chandail jouaient -au bowling. Du haut, ce bowling, entre deux musiques, faisait un bruit -sourd d'embauchoirs qu'on lance aux quatre coins de la chambre.</p> - -<p>Sur le balcon du pourtour qui dominait la salle, leurs rubans affolés -par les ventilateurs, deux marins américains penchaient sur le gouffre -les profils de Dante et de Virgile.</p> - -<p>Le décor était d'oriflammes et de projections.</p> - -<p>Un numéro consistait en une rétrospective du cancan. Huit femmes, -survivantes de l'âgé d'or, secouaient un vrai poulailler sur des rythmes -d'Offenbach.</p> - -<p>Quelquefois on ne distinguait que leurs jambes noires dans une literie -du Palais-Royal; quelquefois elles faisaient à pleines mains sauter leur -pied en l'air comme un bouchon de champagne et la mousse des dessous les -inondait. La naissance de Vénus, n'agite pas plus d'écume.</p> - -<p>Cette danse touche le Parisien comme la corrida l'Espagnol. Elle -s'achève sur le grand écart, un groupe de carte transparente, où, cassant -son buste de cire, la vieille Môme Tour-Eiffel souriait, fendue en deux -jusqu'au cœur.</p> - - -<p>Malgré la bousculade, Jacques trouva les jeunes femmes assises. Leur -image d'idole hindoue à plusieurs membres le poursuivait. Il dut faire un -effort pour les démêler.</p> - -<p>—Tiens, dit Germaine, c'est trop froid; prends mon verre.</p> - -<p>Jacques buvait, heureux de mettre dans sa bouche une paille avec -laquelle Germaine avait bu, lorsqu'un choc défonça, contre la table, la -palissade qui entoure la piste. Des mains rouges saisirent le bourrelet -de peluche. Jacques leva les yeux. C'était Stopwell.</p> - -<p>—Bonjour, Jacques! Vous excusez. Je patinais. Je vous ai reconnu. -Je tombe comme la foudre. Je ne savais pas que vous fréquentiez le -skating.</p> - -<p>—Mais, cria Jacques, à cause de l'orgue qui empêchait de -s'entendre, si vous le fréquentiez, vous, pourquoi ne vous y ai-je encore -jamais vu?</p> - -<p>—Je patinais ailleurs. Cette fois, je suis ici pour l'œuvre.</p> - -<p>Il disparut sur la piste.</p> - -<p>—Qui est-ce? demanda Germaine.</p> - -<p>—C'est cet Anglais, ce terrible Anglais du <i>Tour du -Monde.</i></p> - -<p>—Invitez-le, dit Louise, il est seul; vous ne l'avez même pas -prié de s'asseoir à notre table.</p> - - -<p>C'est de la sorte que les nuages se groupent, que l'air fraîchit, que -les plantes s'inclinent, qu'une couleur de perle oriente l'eau.</p> - - -<p>Jacques chercha Stopwell et Stopwell vint s'asseoir entre Germaine et -Louise.</p> - -<p>Comme dit Verlaine de Lucien Létinois: «<i>Il patinait -merveilleusement.</i>» Il portait des knickerbockers, charmantes culottes -anglaises qui se bouclent sous le genou et retombent sur la jambe, des bas -écossais, une chemise molle, une cravate aux rayures de son club. Sa -grâce, son aisance frappèrent Jacques.</p> - -<p>Il le voyait toujours dans la boîte Berlin et, comme une toile qui -donne peu de chose sans cadre, sans lumière, ne trouve sa force que -définitivement encadrée, contre un mur, sous un éclairage cru, Stopwell -prenait, au skating, un relief nouveau.</p> - -<p>Germaine parla de l'élégance masculine. Jacques, agacé, prétendit que -tous les hommes anglais ont une élégance régimentaire et que l'élégance -française l'emporte par sa rareté même. Il cita l'accoutrement de tels -membres du Jockey-Club dont la singularité charmante n'appartient qu'à -eux. Il voulut faire comprendre la silhouette de feu le duc de -Montmorency, élimé, taché, emportant son gibus à table.</p> - -<p>Il manqua son but. Le malheur qui s'approche prive un homme de tous -ses moyens.</p> - -<p>Stopwell l'approuve. Stopwell parle. Il souligne ses fautes de -français. C'est la première fois qu'il parle. Chez les Berlin, il ne -daigne.</p> - -<p>Il parle de l'Angleterre. C'est un marin qui parle de son navire, -Jacques est juste; il le trouve noble. De son fauteuil d'extrême droite, -il s'incline. Il baisse la tête.</p> - -<p>Maintenant Stopwell l'écrase d'une réponse indirecte. Il parle -d'élégance. Il coupe ses phrases de <i>vous savez</i>, gentils, terribles, -comme sa poignée de main.</p> - -<p>—Il y a de la véritable élégance à Londres, vous savez, dit-il. -En face Rumpelmayer, par exemple, (il s'adresse aux femmes)... la petite -échoppe du chapelier Lock. C'est une chose très noire et très petite; si -petite, que les commis clouent les caisses dans la rue. Tout le charbon de -l'Angleterre (et Stopwell prend la voix de Lady Macbeth lorsqu'elle -prononce la phrase illustre: Tous les parfums de l'Arabie...), tout le -charbon de l'Angleterre a fait ce petit diamant. Derrière sa vitrine, -comme vous dites, on voit de très, très vieux couvre-chefs, des -couvre-chefs d'un siècle, blancs de poussière. M. Lock ne les brosse -jamais. Et si lord Ribblesdale essaye son chapeau... alors, vous savez... -c'est mag-ni-fique.</p> - -<p>Il scande ce magnifique et appuie sur le mag et le fique en enfonçant -ses mains dans ses poches de pantalon, bourrées de chaînes et de clefs -en nickel.</p> - -<p>Les femmes se taisent.</p> - -<p>Germaine boit ses paroles. Ses yeux chavirent. Jacques est éperdu, car, -incorporé à cette femme qui se détache de lui sans transition, il se voit -diminuer à mesure qu'elle s'éloigne. Pareil au savetier des <i>Mille et -une Nuits</i> il réintègre sa forme primitive. Il redevient ce qu'il était -avant leur amour.</p> - -<p>Ce supplice physique et moral dépasse ses forces.</p> - -<p>—Qu'avez-vous, mon petit Jacquot? demande Louise. Votre lèvre -tremble.</p> - -<p>Mais Germaine n'entend plus ni la question ni la réponse.</p> - -<p>—Houp! ordonne Stopwell, qui se dresse sur ses roulettes, venez -patiner avec moi.</p> - -<p>Germaine quitte la table et le suit comme une esclave.</p> - - -<p>Jacques regarde la piste. Elle 's'allonge et se courbe dans des miroirs -déformants. La musique aussi change comme quand on s'amuse à écouter -un orchestre en se bouchant et se débouchant les oreilles. Il voit Peter -et Germaine, moines du Gréco. Ils s'étirent, ils verdissent, ils montent -au ciel, pâmés, foudroyés par les lampes au mercure. Ensuite ils roulent -loin, très loin: une Germaine large, nabote; Stopwell devenu un fauteuil -Louis-Philippe qui lancerait ses pieds à droite et à gauche. Le bar -tangue. Louise approche le visage flou des films artistiques. Elle remue -la bouche et Jacques n'entend aucune parole.</p> - -<p>Il n'est plus richement emboîté par la personne de Germaine. Il sent -ses os, ses côtes, ses cheveux jaunes, ses dents en pointe, ses taches -de rousseur, tout ce qu'il déteste et qu'il ne constatait plus.</p> - -<p>Sous les projecteurs de la valse qui l'étrangle, Germaine et Stopwell -passent d'un bout du ring à l'autre, sur une jambe, les mains jointes, -dans la pose de l'aurige. Stopwell bombe le torse. Il se croit Achille. -Une seconde Jacques le trouve absurde et pense naïvement que Germaine va -s'en apercevoir, fuir, revenir seule, avouer que c'était une farce.</p> - -<p>Louise n'est pas méchante, mais elle est femme. Elle se souvient. Elle -contemple complaisamment la victime.</p> - -<p>Mahieddine arrive. Louise cligne de l'œil, abaisse les coins de la -bouche et désigne du menton le couple qui valse.</p> - -<p>Mahieddine répond à ces grimaces explicatives par une autre qui -consiste à avancer la lèvre inférieure et à incliner la tête en ouvrant -des yeux énormes.</p> - -<p>La tête coupée de Jacques roule sur sa poitrine.</p> - -<p>—Rentre-le, dit Louise à son amant. Il va tourner de l'œil.</p> - -<p>Jacques refuse. Il n'est pas de ceux qui partent. Il est de la race -maudite qui reste, qui boit la dernière goutte.</p> - -<p>La valse cesse. Germaine et Stopwell rentrent en s'accrochant aux -chaises et aux consommateurs. Germaine tombe sur une grosse dame. -Elle rit. La dame l'insulte. Stopwell hausse les épaules. Le mari de la -dame se lève. La dame le calme et l'oblige à se rasseoir.</p> - -<p>Jacques devine la scène. Tout cela n'est pas très au point.</p> - -<p>Louise, avec le même geste du menton, et comme à un enterrement on -prévient l'ami bavard qu'il se trouve derrière un membre de la famille, -montre à Germaine le malheureux.</p> - -<p>—Il se remettra, dit-elle.</p> - -<p>Ce mot était humain dans le sens où la loi estime pitoyable la balle -que l'officier tire à bout portant sur un fusillé qui respire encore.</p> - -<p>—Une cigarette? offre Stopwell.</p> - -<p>Charmante attention des hautes œuvres.</p> - - - - -<p>La retraite jouée, ils sortirent. Ils montèrent dans l'automobile de -Germaine. Jacques hissé, ballotté, sans force, voyait à droite et à -gauche un décor trouble. Un profil: Mahieddine; l'Odéon, des affiches, -le Luxembourg, la taverne Gambrinus, le bassin. On reconduisait -Stopwell.</p> - -<p>L'automobile s'arrêta près du Panthéon. Stopwell descendit. Comme -Jacques restait à sa place:</p> - -<p>—Allons, dit Germaine, tu dors? On arrive.</p> - -<p>Il balbutia, sauta, rentra en silence avec Stopwell. Mahieddine -retournait chez Louise.</p> - -<p>Peter regagna sa chambre et Jacques la sienne. Là, tombant à genoux -devant le lit, il évacua les larmes qui tendaient une loupe d'eau entre -ses cils et lui montraient un univers grotesque.</p> - - - - -<p>Jacques ne comprenait pas comment il pourrait vivre, se coucher, se -lever, se laver, travailler, continuer, avec une souffrance incroyable -et qui semblait à peine pouvoir s'endurer une heure.</p> - -<p>Il s'excusa, ne dîna pas, se coucha. Il espérait la trêve du -sommeil.</p> - - - - -<p>Le sommeil n'est pas à nos ordres. C'est un poisson aveugle qui monte -des profondeurs, un oiseau qui s'abat sur nous.</p> - -<p>Il sentait nager le poisson en cercle, hors des limites. L'oiseau -fermait ses ailes, se posait au bord de l'insomnie, tournait le cou, se -lissait les plumes, piétinait, n'entrait pas.</p> - -<p>Jacques retenait sa respiration d'oiseleur. Enfin, l'oiseau prenait son -élan, fuyait, et Jacques restait en face de l'impossible.</p> - -<p>Impossible. C'était impossible. À cause de cette vitesse acquise du -cœur de Germaine, Jacques ne pouvait distinguer aucune transition.</p> - -<p>Il avait vu, d'une seconde à l'autre, un visage à des kilomètres. Il -avait senti molle une main qui cherchait hier encore la sienne. Son -regard avait rencontré, à la place de l'œil qui câline, l'œil qui -inspecte.</p> - -<p>Il se répétait: C'est impossible. Je rêve. Stopwell méprise les femmes -et feint le reste par une pose d'Oxford. Il est vierge. Il fait la -grimace dès qu'on parle d'amour physique. «Ça ne se fait pas», dit-il, -et il ajoute: «Comment peut-on se coucher avec les autres?»</p> - -<p>Même si Germaine éprouve un caprice, elle rencontrera le vide.</p> - -<p>Stopwell se méfie de la France. Sur l'autre bord de la Manche, son père -le pasteur, son équipe de foot-ball et son régiment le regardent. -L'alerte n'aura pas de suite.</p> - - -<p>Soudain, une épaisseur habite ses yeux. Ses mâchoires se contractent. -L'oiseau est dans le piège, le poisson dans le bocal. Il dort.</p> - -<p>Il rêve. Il rêve qu'il ne rêve pas et que Stopwell, qui porte une jupe -d'Écossais, le force à croire qu'il rêve. Ensuite, il patine, il vole. -Il vole autour du skating où poussent des arbres. Stopwell cherche à -l'humilier, dit à Germaine qu'il rêve, qu'il ne vole pas réellement. -Germaine sautille auprès de Stopwell à l'aide d'une ombrelle. Cette -ombrelle leur sert de parachute. La jupe de Stopwell devient très longue, -avec une traîne.</p> - -<p>Germaine, accompagnée par un orgue d'église, chante l'<i>Honorât -Silencieux.</i> Ce titre dépourvu de sens en possède un dans le rêve.</p> - -<p>Jacques tombe. Il arrive au fond d'un trou de linge. Il est réveillé. -Il entend Mahieddine qui se couche. C'est donc le matin. Il se rendort. -Il retrouve le skating. Sa piste tourne. C'est ainsi que Stopwell a l'air -de patiner. Il dénonce le subterfuge à Germaine. Elle rit, l'embrasse. -Il est heureux.</p> - -<p>Petitcopain le secoue pour l'étude. Il se lève, passe de l'eau froide -sur sa figure.</p> - -<p>Un à un, comme des soldats à l'appel, ses souvenirs endormis se -réveillent et se rangent en peloton. Le souvenir du skating à son tour. -Mais à peine se trouve-t-il là, que les autres rapetissent. Lui seul -grandit, gonfle, devient colosse.</p> - -<p>Les assassinés peuvent vivre sans comprendre leur blessure tant que le -couteau y reste. L'enlève-t-on? Le sang coule et les chairs -travaillent.</p> - -<p>L'eau froide ôte à Jacques le couteau.</p> - -<p>Il décide, bien que Germaine dorme à cette heure, de courir se faire -embrasser, gronder, fermer sa plaie.</p> - - -<p>Au réveil, c'est en nous l'animal, la plante qui pensent. Pensée -primitive sans le moindre fard. Nous voyons un univers terrible, parce -que nous voyons juste. Peu après l'intelligence nous encombre -d'artifices. Elle apporte les petits jouets que l'homme invente pour -cacher le vide. C'est alors que nous croyons voir juste. Nous mettons -notre malaise sur le compte des miasmes du cerveau qui passe du rêve à -la réalité.</p> - - -<p>Jacques se rassurait. L'étude était à neuf heures. Il y serra la main -de Peter. À dix heures, il se jeta dans une automobile, acheta des -fleurs en route, et s'arrêta chez Germaine.</p> - -<p>Joséphine ouvrit, surprise. Germaine dormait.</p> - -<p>—Je la réveillerai, dit-il.</p> - -<p>Jacques entra. Germaine, reportée en arrière par le songe, présentait -son ancien visage. Il le détaillait, se réjouissait. Il posa les fleurs -fraîches sur ses joues.</p> - -<p>Elle était de ces personnes alertes qui se réveillent vite.</p> - -<p>—C'est toi! dit-elle; tu n'es pas fou de déranger le monde à une -heure pareille.</p> - -<p>—Je ne tenais plus, répondit-il. J'avais rêvé que tu me quittais. -J'ai sauté dans un fiacre.</p> - -<p>Germaine n'hésite pas à briser un cœur. Elle partage avec les -domestiques cette opinion qu'une chose précieuse, brisée, se recolle.</p> - -<p>—Tu n'as pas rêvé, mon bonhomme. Garde ton bouquet. Je suis -franche. J'aime Peter et il m'aime. Tu en trouveras douze qui me valent. -Laisse-moi dormir.</p> - -<p>Elle se tourna vers le mur. Jacques se coucha par terre et -sanglota.</p> - -<p>—Dis donc, fit Germaine, ce n'est pas un hôpital, cette chambre. -Je déteste les hommes qui pleurent. Retourne rue de l'Estrapade et -travaille. Tu ne mènes pas l'existence d'un élève qui prépare des -examens.</p> - -<p>Jacques suppliait. Elle avait pris cette paraffine, ce masque contre -les gaz, des gens qui n'aiment plus.</p> - -<p>Elle mesurait l'amour de Jacques aux siennes. Elle pensait que cette -crise passerait en un jour. Elle sonna.</p> - -<p>—Joséphine, apportez un peu de cognac à Monsieur Jacques.</p> - -<p>Elle imitait le dentiste qui sait que l'extraction tourne le cœur, -provoque un ébranlement vite disparu.</p> - -<p>Jacques buvait, pour lui plaire. Joséphine le souleva, lui donna son -feutre, sa canne, le poussa dehors, toujours comme le domestique du -dentiste. Il connaît les suites du choc opératoire mais doit introduire -un nouveau client qui s'impatiente.</p> - -<p>De cette minute, la vie de Jacques fut voilée comme une roue de -bicyclette après une chuté, comme une plaque de photographie lorsqu'on -entr'ouvre l'appareil.</p> - -<p>—Sois bon avec lui répétait M<sup>me</sup> Berlin au professeur, -il souffre.</p> - -<p>—De quoi?</p> - -<p>—Laisse. Les femmes devinent certaines choses.</p> - -<p>Car elle poursuivait son roman.</p> - -<p>Mahieddine continuant de voir Louise, ses départs et ses retours -déchiraient Jacques. Ce voisinage le consolait mal.</p> - -<p>Attendre est la plus minutieuse occupation. Le cerveau, comme une ruche -le jour de l'essaimage, se vide et ne conserve que les éléments d'un -travail sans joie. Si nos sens frivoles le dérangent, les abeilles de la -douleur les paralysent. Il faut attendre, attendre, attendre; manger -machinalement pour donner des forces à l'usine des faux bruits, des faux -calculs, des faux souvenirs, des faux espoirs.</p> - -<p>Que faisait Jacques? Il attendait.</p> - -<p>Qu'attendait-il? Un miracle. Un signe de Germaine, un pneumatique.</p> - -<p>Couché sur son lit, le cœur noué comme ces nœuds de marine que les -mouvements de la corde lâchent ou contractent, il guettait la porte -cochère, le télégraphiste qui monte les dépêches aux étages.</p> - -<p>Il inventait les bruits de la voûte et de l'escalier. Les bruits -distincts s'évanouissaient dans le corridor.</p> - -<p>Sortait-il? Il n'osait rentrer. Il demandait à la concierge:</p> - -<p>—A-t-on monté un pneumatique pour moi?</p> - -<p>—Non, Monsieur Forestier, répondait-elle.</p> - -<p>Alors, il pensait que la concierge pouvait n'avoir pas vu le -télégraphiste. Il comptait jusqu'à douze sur chaque marche. Son esprit -crédule imaginait que, pendant cette opération, le pneumatique pourrait -naître sur sa table, spontanément.</p> - -<p>Un matin, il le reçut. <i>Viens à cinq heures, chez Louise</i>, -écrivait Germaine, <i>j'ai à te parler.</i></p> - -<p>Il l'embrassa, le plia, l'enferma contre la photographie myope et, même -dans la suite, ne le quitta jamais.</p> - -<p>Comment patienter jusqu'à cinq heures?</p> - -<p>Il remua, il parla, il tua un peu le temps qui le tuait beaucoup.</p> - -<p>Stopwell l'évitait, ne le rencontrait qu'à table. Mahieddine le crut -guéri, M<sup>me</sup> Berlin, héroïque. Ses amours avec Jacques lui -apparaissaient comme celles du duc de Nemours et de la princesse de -Clèves.</p> - -<p>À quatre heures, Jacques se rendit rue Montchanin.</p> - -<p>Il y trouva les deux femmes. Louise feignait de se polir les ongles. -Germaine marchait de long en large. Elle portait une coiffure qui lui -découvrait les oreilles, des boucles d'oreilles, un visage neuf, un -costume tailleur à carreaux noirs et beiges que Jacques ne connaissait -pas.</p> - -<p>—Assieds-toi, dit-elle. Tu sais ma franchise. Je ne suis pas de -ces femmes qui dissimulent. Stopwell ne veut pas... elle insista: il ne -veut pas que nous nous mettions ensemble sans que tu le saches et que tu -l'acceptes. J'avoue ne pas connaître beaucoup d'amis qui agiraient de -la sorte. Nous devons dîner ce soir à Enghien. Est-ce oui ou non?</p> - -<p>—Allons... mon petit Jacques, dit Louise, en arrêtant son -polissoir... allons, un joli geste.</p> - -<p>Elle ne se sentait pas mécontente.</p> - -<p>Ce joli geste exaspéra Jacques. Il retrouva des forces pour -répondre:</p> - -<p>—Il n'y a pas de jolis gestes, Louise. Ce sont les ministres et -les dames patronnesses qui font de jolis gestes. Je m'incline. On -n'empêche pas les cœurs.</p> - - -<p>Il reste un espoir sous la guillotine, puisque si le couperet se -détraque, la justice fait grâce. Jacques espérait encore que sa grandeur -d'âme toucherait Germaine et la ramènerait à lui.</p> - -<p>—Serrons-nous la main, dit-elle.</p> - -<p>Il reconnut la poignée de main anglaise.</p> - -<p>—Un peu de thé? demanda Louise.</p> - -<p>—Non, Louise... non. Je rentre.</p> - -<p>Il ferma les yeux. Sous ses paupières, à force d'avoir regardé la robe -de Germaine, il traduisait son damier en rouge, glissant lentement vers -la droite, se reformant à gauche et glissant encore.</p> - - -<p>Rue de l'Estrapade, Jacques frappa chez Stopwell.</p> - -<p>—Stopwell, déclara-t-il, elle m'a tout avoué; elle est libre.</p> - -<p>Peter crut-il qu'elle avait tout avoué, ou profita-t-il d'une occasion -pour donner le coup de lance?</p> - -<p>—Nous sommes des gentlemen. Il faut que vous sachiez que je ne -soupçonnais pas qu'il y eût une femme dans la chambre de Maricelles. -J'entendais remuer. Je croyais surprendre Petitcopain.</p> - -<p>Après ces phrases incompréhensibles, Jacques se retrouva dans le -corridor comme lorsqu'on <i>y est</i> à colin-maillard et que des joueurs -vous étourdissent.</p> - -<p>Mahieddine sortait. Jacques l'en empêcha et le cuisina. Il apprit que -le soir de Germaine rue de l'Estrapade, pendant le rite de la pendule, -Stopwell, prévenu par Petitcopain, entra chez Maricelles et s'excusa. -Germaine le retint, lui dit qu'elle attendait Jacques, l'interrogea sur -le nombre des élèves, le travail, les collèges d'Angleterre. Stopwell -trouvait que les collèges de France manquent de sport et lui demanda si -elle était sportive. Elle répondit que non. Elle se contentait du patinage -à roulettes. Elle indiqua leur skating.</p> - -<p>—Je me sauve, s'écria Stopwell, car j'ai peur que Forestier ne -remonte. Il est susceptible, savez-vous. Il croirait que je suis venu -exprès. Promettez-moi de ne pas lui dire que j'ai ouvert cette porte.</p> - -<p>Jacques se souvint de ses plaisanteries, de l'Anglais du <i>Tour du -Monde.</i></p> - -<p>Il réintégra sa chambre. Sur le plus propre de ses souvenirs, il venait -de trouver une tache.</p> - -<p>Et voici où nous le rencontrons au commencement de ce livre. Il se -cambre. Il résiste. Redevenu Jacques, il se regarde dans le miroir.</p> - -<p>Un miroir n'est pas l'eau de Narcisse; on n'y plonge pas. Jacques y -ppuie le front et son haleine cache cette figure pâle qu'il déteste.</p> - - -<p>Lunettes noires ou mélancolie éteignent les couleurs du monde; mais, -au travers, le soleil et la mort se peuvent regarder fixement.</p> - -<p>Il envisagea donc le suicide sans grimace, comme un voyage de luxe. -Ces voyages paraissent irréels. On se force pour les préparatifs.</p> - -<p>Jacques craignait les fins ignobles. Il revoyait le journaliste de -Venise, vert et joufflu. Il se rappelait un suicidé après les courses -de Maisons-Lafitte, au bord de la Seine, les tempes en marmelade, avec -des pieds de danseur à cause des remous de l'eau où il flottait à -demi.</p> - -<p>La veille, un docteur, locataire du cinquième, déplorait le nombre des -décès par les stupéfiants. Il racontait l'histoire d'une de ses clientes -lui téléphonant, la nuit, presque folle. Son amant, qu'elle croyait -endormi, était mort. Il avait prisé trop de poudre.</p> - -<p>Le docteur arrive, habille le cadavre et le porte, bras-dessus -bras-dessous, dans un fiacre, jusqu'à une clinique complaisante, pour -sauver cette femme mariée, éteindre le scandale autour d'un nom -d'industriels connus.</p> - - -<p>Jacques se décide.</p> - - -<p>Il alla, vers onze heures du matin, au skating. La salle déserte -changeait d'air. Le barman balayait son bar. Jacques lui dit bonjour et, -fort rouge, commença:</p> - -<p>—Vous savez que je ne me drogue jamais.</p> - -<p>—Oui, monsieur Jacques, répondit le barman, qui connaissait la -phrase des novices.</p> - -<p>—Vous en avez? C'est pour une Russe.</p> - -<p>Le barman passa derrière sa caisse, tendit le cou pourvoir s'ils -étaient seuls, descendit d'un dressoir le Jéroboam qui l'ornait, ôta le -fond postiche et demanda:</p> - -<p>—Combien en désirez-vous? Quatre grammes? douze grammes?</p> - -<p>—Donnez-moi dix grammes.</p> - -<p>Le barman compta dix petites enveloppes à vingt francs l'une, empocha -deux billets et recommanda la plus extrême prudence.</p> - -<p>—Comptez sur moi, dit Jacques qui mit les doses dans sa poche, -lui serra la main et quitta le skating.</p> - -<p>Pour sortir plus vite, il traversa la piste. Cette piste était sa Place -de Grève. Elle affermit sa résolution.</p> - -<p>Il rentra tranquillement comme quelqu'un qui, possédant billet et place -de sleeping, n'a plus à se préoccuper des ennuyeux détails du voyage.</p> - - - - -<h4><a name="IX" id="IX">IX</a></h4> - - -<p>Malgré la différence des classes, la vie nous emporte tous ensemble, à -grande vitesse, dans un seul train, vers la mort.</p> - -<p>La sagesse serait de dormir jusqu'à cette gare terminus. Mais, hélas, -le trajet nous enchante, et nous prenons un intérêt si démesuré à ce qui -ne devrait nous servir que de passe-temps qu'il est dur, le dernier jour, -de boucler nos valises.</p> - -<p>Pour peu que le couloir reliant les classes rapproche clandestinement -deux âmes et les mélange, la certitude que la fin du voyage ou que la -descente de l'une d'elles en route anéantira l'idylle, rend la -perspective du but intolérable. On voudrait de longues haltes en rase -campagne. On regarde la portière qui est, à cause du mouvement des fils -télégraphiques, une harpiste maladroite, travaillant un arpège et le -recommençant toujours.</p> - -<p>On essaye de lire; on approche. On envie ceux qui, à la minute de -mourir, pensant comme Socrate au coiffeur pour Phédon et au coq pour -Esculape, mettent sans effroi leurs affaires en ordre.</p> - -<p>Jacques, trop seul, se jetait du train en marche. Ou bien, peut-être, -ce scaphandrier qui étouffe dans le corps humain veut-il s'en dévêtir. -Il cherche le signal d'alarme.</p> - -<p>Il se déshabilla, écrivît quelques lignes sur un bloc qu'il mit en -évidence et déplia les paquets de poudre.</p> - -<p>Il les vida par le coin dans une vieille boîte de cigarettes. Le -contenu scintillait comme du mica.</p> - -<p>Il avait sur un meuble, habitude prise chez Stopwell, une bouteille de -whisky, un siphon et un verre. Il versa du whisky, mélangea la poudre et -but d'une traite. Ensuite, il alla s'étendre.</p> - - -<p>L'invasion se fit de tous les côtés à la fois. Sa figure durcissait. Il -se souvint d'une sensation analogue chez le dentiste. Il touchait d'une -langue pâteuse des dents étrangères enchâssées dans du bois. Un froid de -chlorure d'éthyle vaporisait ses yeux et ses joues. Des vagues de chair -de poule parcouraient ses membres et s'arrêtaient autour du cœur qui -battait à se rompre. Ces vagues allant, venant, des orteils à la racine -des cheveux, imitaient la mer trop courte et qui ôte toujours à une plage -ce qu'elle donne à l'autre. Un froid mortel remplaçait les vagues; il -jouait, s'épanouissait, disparaissait et reparaissait, comme les dessins -de la moire.</p> - -<p>Jacques sentait un poids de liège, un poids de marbre, un poids de -neige. C'était l'ange de la mort qui accomplissait son œuvre. Il se -couche à plat ventre sur ceux qui vont mourir, et pour les statufier -guette leur moindre distraction.</p> - -<p>La mort l'envoie; on dirait ces ambassadeurs extraordinaires qui -épousent à la place des princes. Aussi le font-ils avec indifférence.</p> - -<p>Un masseur n'est plus touché par la peau des jeunes femmes. L'ange -travaille froidement, cruellement, patiemment, jusqu'au spasme. Alors, -il s'envole.</p> - -<p>Sa victime le devinait implacable, pareil au chirurgien qui donne le -chloroforme, aux boas qui, pour manger une gazelle, se dilatent peu à peu -comme une femme qui accouche.</p> - -<p>«L'homme de neige... l'homme de neige...» Une rengaine confuse charmait -ses oreilles. On parle aux enfants de l'homme au sable, quand ils veulent -rester le soir avec les grandes personnes et perdent pied dans des -sommeils naïfs. Le menton qui leur touche la poitrine les réveille, les -ramène ahuris à la surface.</p> - -<p>Jacques entendait une voix qui modulait: «L'homme de neige... de -neige... de neige...» Il ne fallait pas s'y laisser prendre et Jacques -faisait la planche, la tête en arrière, les oreilles sourdes plongées -seules dans l'élément inconnu. Car le travail de l'ange avait ceci de -terrible qu'étant illimité il se produisait dessus, dessous et à -l'intérieur. Il n'était pas brutal; l'ange se reposait et reprenait de -plus belle.</p> - -<p>Entre la décision de se noyer, l'acte et les surprises qu'il réserve à -l'organisme, que de distances! Bien des faibles, à peine l'eau -entre-t-elle dans leurs narines, nagent, ou, ne sachant pas nager, -inventent désespérément la natation.</p> - -<p>La peur gagnait Jacques. Il voulut prier, joindre les mains. Elles -étaient lourdes, intransportables.</p> - -<p>Un bras mort sur lequel on a dormi se charge vite d'eau de Seltz; il -pétille et peut obéir. Les mains de Jacques demeuraient inertes.</p> - -<p>Les mouvements qu'on exécute en aéroplane ne se constatent pas. -L'appareil reste immobile. Enfermé dans le casque et les lunettes, -on voit les maisons qui rapetissent et qui enflent, une ville morte que -son fleuve divise. Cette ville se balance ou dresse une carte d'atlas -contre un mur. Soudain, le looping nous la montre peinte au-dessus de nos -têtes. Ce jeu du monde autour des pilotes s'accompagne d'angoisse. Le -ventre s'évanouit. Les oreilles se bouchent. Le vertige traverse la -poitrine de son fil à couper le beurre. Il arrive d'atterrir en se -croyant à mille mètres d'altitude: on prend les bruyères pour une -forêt.</p> - -<p>Jacques, sur son lit, commençait à embrouiller ses symptômes avec les -phénomènes extérieurs. Les cloisons respiraient. Le bruit de la pendule -sortait tantôt de l'encrier, tantôt de l'armoire. La fenêtre était close -ou grande ouverte sur un ciel d'étoiles. Le lit glissait, penchait, se -tenait en équilibre instable. Il retombait et se recabrait lentement.</p> - -<p>Le cerveau de Jacques devint plus lucide, malgré un murmure de ruche. -Il vit Tours, sa pauvre mère ouvrant la dépêche, se pétrifiant, son père -bouclant des sacs.</p> - -<p>«Voilà la fin, pensa-t-il. La mort nous montre toute notre existence.» -Mais il ne voyait rien d'autre. Sa mère changeait de figure. C'était -Germaine. C'était Germaine ou sa mère. Puis Germaine seule, qu'il avait -un mal atroce à se rappeler. Il confondait sa bouche et ses yeux avec -les yeux et la bouche d'une Anglaise, une des bêtes de son désir, -entrevue au Casino de Lucerne. Le tout fut englouti par un édelweiss. -Il contemplait à la loupe cette petite étoile de mer en velours blanc -qui poussé sur les Alpes. Il avait neuf ans. On manqua le train de Genève -parce qu'il trépignait, qu'il voulait qu'on lui en achetât un.</p> - -<p>Les souvenirs... se disait-il. Voilà les souvenirs.</p> - -<p>Mais il se trompait. L'édelweiss termina la séance.</p> - - -<p>Les bêtes nocturnes se cachent le jour; un incendie les chasse de leurs -trous. La fin d'une corrida mêle le public des places de soleil et des -places d'ombre; le tumulte de la drogue mêlait en Jacques sa moitié -d'ombre et sa moitié de lumière. Il ressentait vaguement un dégoût, un -désastre étrangers au drame physique. Il ne se souvenait ni de son cœur -gaspillé, ni de ses semaines crapuleuses; il les vomissait comme un -ivrogne rejette le vin qu'il oublie avoir bu.</p> - - -<p>Jacques s'élève. Il perd ses bornes. Il voit le dessous des cartes. Il -n'a pas conscience du système qu'il bouleverse, mais il se pressent une -responsabilité. La nuit du corps humain possède ses nébuleuses, ses -soleils, ses terres, ses lunes. Un esprit moins esclave d'une matière -engourdie devine combien le mécanisme de l'univers est simple. S'il ne -l'était pas, il se détraquerait. Il est simple comme la roue. Notre mort -détruit des univers et les univers de notre ciel sont à l'intérieur d'un -personnage dont la taille déconcerte. Dieu contient-il le tout? Jacques -retombe.</p> - -<p>Les spéculations de cette envergure sont fréquentes chez les -intoxiqués. Elles illusionnent bien des médiocres sur leur intelligence. -Ils s'imaginent résoudre les problèmes éternels.</p> - -<p>Après une accalmie, les moires, les frissons, les crampes -recommençaient. Jacques se sentait de moins en moins de force pour la -lutte. Des sources de sueur trouaient son corps. Le cœur battait peu. Il -le sentait battre d'autant moins qu'il venait de battre trop. Il touchait -des épaules sous l'ange. Il enfonçait. L'eau montait plus haut que ses -oreilles. Cette phase fut interminable.</p> - -<p>Jacques ne résistait plus.</p> - -<p>—La... la... la... disait l'ange, vous voyez bien qu'on y -arrive... que ce n'est pas si pénible...</p> - -<p>Jacques répondait:</p> - -<p>—Oui... oui... c'est très facile, très facile..., attendait sans -révolte.</p> - -<p>Enfin, pareil au voilier torpillé, devenu lourd comme un immeuble, -saluant et s'enfonçant de biais dans la mer, Jacques coula.</p> - - -<p>Il n'est pas mort.</p> - -<p>L'ange exécute on ne sait quel contre-ordre.</p> - - - - -<p>Petitcopain revient d'un bal d'internes (son premier bal), à cinq -heures du matin, et, moitié pour prendre des allumettes, moitié pour -établir la preuve de son exploit, trouvant de la lumière sous la porte, -entre chez Jacques.</p> - -<p>Il voit ce faux cadavre, le bloc sur lequel Jacques avait écrit, -réveille Mahieddine, Stopwell, les Berlin, le docteur du cinquième.</p> - -<p>On fit des bouillottes, des cataplasmes. On frictionna Jacques. On lui -versa du café noir entre les dents. On ouvrit la fenêtre.</p> - -<p>M<sup>me</sup> Berlin, qui se croyait la cause du suicide, pleurait à -chaudes larmes. Berlin drapait une couverture sur ses épaules.</p> - -<p>Les secours s'organisèrent. On chercha une garde. À huit heures, le -docteur affirma que Jacques était sauf.</p> - -<p>À quoi devait-il de vivre? À un filou. Encore une fois, mais à rebours, -le sauvait sa moitié d'ombre. Le barman lui ayant vendu un mélange assez -inoffensif.</p> - - - - -<h4><a name="X" id="X">X</a></h4> - - -<p>La convalescence fut longue, car le sang empoisonné lui donna la -jaunisse. Après la jaunisse se déclarèrent à la jambe gauche les -symptômes d'une névrite qui se dissipa. Il en aimait les blessures -aiguës qui seules distraient d'une idée fixe et que la médecine nomme -<i>exquises</i>, les admirant à l'égal d'une enluminure de missel.</p> - -<p>Malgré la disparition décente du champion de saut, la rue de -l'Estrapade augmentait son épuisement.</p> - -<p>Enfin, comme il devenait transportable, sa mère qui habitait l'hôtel et -le veillait depuis trente jours, assistée de Petitcopain, l'emporta en -Touraine.</p> - - -<p>C'est là que, désintoxiqué du poison et des remèdes, Jacques se -réveille une après-midi de février.</p> - -<p>Le papier qui couvre sa chambre représente une vieille chasse à courre. -Les braises sont intenses, fourrées, zébrées, félines de loin, et -terribles si on approche, comme une figure de tigre. Sa mère tricote près -de la chaise-longue.</p> - -<p>Jacques prolonge l'engourdissement. Il feint de sommeiller encore. Il -empêche ses souvenirs d'enfance de gêner ses souvenirs nouveaux.</p> - -<p>Il pousse interminablement, maladroitement, des pièces d'échecs: -Germaine, Stopwell, Osiris, Jacques Forestier. Il corrige ses fautes, -combine des coups impossibles.</p> - -<p>Ce jeu l'éreinte et lui gâche ses petites forces de convalescent. Après -quelques secondes, l'échiquier se brouille; Osiris, Stopwell, Germaine -l'entourent. Il est battu, toujours battu.</p> - -<p>Jacques se demande s'il n'y a pas maldonne, si Germaine n'était pas une -contrefaçon de ses désirs, pipés par une ressemblance. Mais non. Le désir -ne trompe pas. Elle est bien de la race.</p> - -<p>Car c'est une race sur la terre; une race qui ne se retourne pas, qui -ne souffre pas, qui n'aime pas, qui ne tombe pas malade; une race de -diamant qui coupe la race des vitres.</p> - -<p>Jacques en adorait de loin le type. C'est la première fois qu'il s'y -frotte.</p> - -<p>Que peuvent une Germaine, un Stopwell l'un contre l'autre? Mais -Stopwell peut rayer, jusqu'à l'âme, Petitcopain.</p> - -<p>Race fleuve aussi. Petitcopain et Jacques sont de la race noyée. -Jacques s'en tire à bon compte. Un peu plus, il y restait. D'ailleurs, à -quoi bon le repêchage? Qu'un de ces fleuves coule, qu'une de ces pierres -miroite, il y courra fatalement.</p> - -<p>Hé bien! non. Il luttera. La volonté change les lignes de nos mains. À -force de digues on détourne le sort. Ulysse s'attache; il s'attachera. -Dans un foyer, il fuira les sirènes. Il est facile de les reconnaître. -Si on décide de ne plus prêter une oreille crédule on découvre vite la -vulgarité de leur répertoire musical.</p> - -<p>Le diamant, qu'est-ce? Un fils de charbonniers, devenu riche. Ne lui -sacrifions pas notre chance. Ni fleuve, ni diamant. L'eau molle et l'eau -dure n'auront plus ses larmes.</p> - -<p>Ainsi Jacques se fait des mots. Il croit fixer un type, cerner -l'ennemi, le voir en face, ligoter le fantôme, se mettre en garde contre -un danger connu.</p> - -<p>Les mots fleuve, diamant, vitre, sirène, sont des fétiches nègres. -Mieux vaudrait un signalement. Mais quel signalement? Le vrai monstre a -beaucoup trop de têtes différentes. Leur multitude cache son corps.</p> - -<p>Jacques bouge, regarde sa mère en souriant. Elle se lève. Elle va faire -une maladresse charmante, avouer sa jalousie.</p> - -<p>—Jacques, dit-elle, mon Jacques, il ne faut plus te tourmenter -pour une mauvaise femme.</p> - -<p>Jacques lâche ses résolutions d'un seul coup. Il se contracte, se -révolte. M<sup>me</sup> Forestier se rassoit. Il cherche sur la table un -porte-carte, l'ouvre, tire par bravade la photographie de Germaine. -Que voit-il? Une actrice. Il ferme les yeux. Sa martingale réapparaît. Il -s'y accroche, Sa mère pardonne et, pour rompre le silence:</p> - -<p>—Tu te souviens d'Idgi d'Ybreo à Mürren?</p> - -<p>Elle compte ses mailles...</p> - -<p>—Le journal annonce sa mort au Caire.</p> - -<p>Cette fois, M<sup>me</sup> Forestier lâche son ouvrage. Jacques se -renverse. Des larmes coulent sur ses joues, des larmes profondes.</p> - -<p>—Jacques... mon ange... s'écrie-t-elle. Qu'y a-t-il? Jacques!</p> - -<p>Elle l'embrasse, l'enferme dans son châle. Il sanglote sans -répondre.</p> - -<p>Il voit un lit. Contre ce lit, le Dieu Anubis se dresse. Il a une tête -de chien. Il lèche une petite figure toute froide, toute noble, déjà -momifiée par la douleur.</p> - - - - -<h4><a name="EPILOGUE" id="EPILOGUE">ÉPILOGUE</a></h4> - - -<p>Au bout du mois, Jacques se trouvait plus valide qu'avant sa maladie, -car le repos d'une maladie soigne les nerveux. Il lui fallait reprendre -ses études. On décida qu'il retournerait à Paris avec sa mère, qu'ils y -habiteraient en ménage et que M<sup>me</sup> Forestier logerait un -répétiteur. Jacques avait suggéré ce système. Il se sentait encore trop -déséquilibré pour vivre sans appui. Il savait que sa mère et lui -s'entremeurtriraient sans doute, mais un point fixe d'amour, de respect, -lui signalerait la moindre dérive. Sa propre nature n'était pas assez -droite pour l'avertir. Elle penchait et dérivait sans secousses.</p> - -<p>M. Forestier n'avait plus besoin de fil à plomb. Il donna sa femme à -son fils. Il irait les voir en mai.</p> - -<p>Le matin du retour à Paris, Jacques, à son regret de n'y pas débarquer -seul, comprit combien la présence de M<sup>me</sup> Forestier serait -indispensable. Il suffoquait. Il n'osait se mettre à la foule. Il entrait -mal dans la mer. Il la retrouvait froide et folle.</p> - -<p>M<sup>me</sup> Forestier devait aérer l'appartement, s'entendre avec du -personnel, ôter la lustrine et le camphre. Jacques la rejoindrait à sept -heures pour dîner en ville.</p> - -<p>La rue excitait son corps guéri. Il se disait: J'ai les yeux ouverts. -Je regarde Paris comme je regardais Venise. Il faut des drames pour -m'éveiller.</p> - -<p>Ensuite il retombait inerte sous un chaos d'immeubles, d'autobus, -d'enseignes, de barricades, de kiosques, de sifflets, de grondements -souterrains. Il se rappelait les jeunes gens de Balzac qui, en arrivant -à Paris, posent le pied sur le premier échelon d'une échelle d'or. Il ne -trouvait pas un engrenage où se faire mordre. Sur ce Paris léger, il -surnageait lourdement. Il était de l'huile sur de l'eau; une épave. Il -s'écœura.</p> - -<p>Il fallait rendre visite à un précepteur possible que connaissait son -père, rue Réaumur. Par chance, le précepteur n'était pas à la maison. -Jacques laissa une carte.</p> - -<p>Au moment où il passait devant la poste de la Bourse, un homme sortit -de sous terre. Il reconnut Osiris. Osiris sortant d'une nécropole creusée -sous un temple, c'était le dieu Osiris, figurant le passé. Le cœur de -Jacques battit à se rompre. Il pressa le pas.</p> - -<p>—Hep! Jacques! Jacques!</p> - -<p>Nestor l'appelait. Impossible de prendre le large.</p> - -<p>—Où courez-vous? Par exemple! Si je m'attendais à vous voir. -Germaine m'avait dit que votre famille vous séquestrait à la campagne. -Entre nous, je vous traitais de lâcheur. Je me demandais ce que nous -avions bien pu vous faire. Vous nous avez brûlé la politesse.</p> - -<p>Jacques bredouilla qu'il avait été très malade, qu'il arrivait de -Touraine, qu'il passait un jour à Paris.</p> - -<p>—Un jour à Paris! Je ne vous lâche pas. Venez prendre le vermouth -avec moi.</p> - -<p>Le bureau des Osiris était à quelques mètres, rue de Richelieu.</p> - -<p>Pendant que Nestor ouvrait, se débarrassait, cherchait le vermouth et -les verres dans un placard, Jacques vit, sur la cheminée, une -photographie récente de Germaine. Ses yeux se remplirent de larmes.</p> - -<p>—Vous avez bonne mine, mais vous êtes pâle; buvez, dit Nestor. Le -vermouth remonte les lymphatiques. Fumez-vous? Non. Moi je ne fume plus. -Je suis au régime. Regardez mon ventre.</p> - -<p>Il s'installa dans un fauteuil de cuir et croisa les jambes, tenant son -pied de la main gauche, son verre de la main droite.</p> - -<p>—Sacré Jack! Germaine avait beau me répéter que votre famille -vous forçait à partir en cinq sec, je me demandais si vous ne boudiez pas. -Sait-on jamais avec Germaine? Elle est si taquine. Elle sera bien contente -en apprenant que je vous ai vu. Vous connaissez notre dernière toquade, -notre grand favori? Non, c'est vrai, vous ne connaissez rien. Je vous le -donne en mille... Mahieddine! Oui, mon cher, Mahieddine. On ne jure plus -que par Mahieddine. Mahieddine est un poète. Mahieddine est beau. Vous -voyez qu'elle ne change pas.</p> - -<p>Jacques n'attendait pas le nom de l'Arabe. Sa surprise réjouit Nestor. -Il se claquait le pied et riait.</p> - -<p>—La mode tourne. J'en vois passer. J'en vois passer. Germaine -fume des cigarettes à l'ambre, elle mange du loucoume, elle brûle des -pastilles du sérail. Tout ce qui me dégoûte. Moi, je suis un vieil -imbécile. Mahieddine a toujours raison. Remarquez que si je lui imposais -mon bazar elle n'en voudrait pour rien au monde. Voilà la femme. Voilà -Germaine. Je la laisse libre. Nous ne la changerons pas.</p> - -<p>—Et Louise?</p> - -<p>—Louise? Germaine ne voit plus Louise. C'est une autre paire de -manches. Figurez-vous que Mahieddine ne couchait pas avec Louise. C'était -l'amour platonique. Alors Germaine lui a soufflé Mahieddine, et patati, -patata. On lui enlève son poète. Du reste, je ne suis pas fâché qu'elle -ne fréquente plus Louise. Encore un mic-mac. Imaginez qu'avant Mahieddine, -tout allait à l'Angleterre. Nous faisions du sport, nous jouions au golf, -nous montions à cheval, nous mangions du porridge, nous lisions le -<i>Times.</i> C'est à mourir de rire. Comme l'Angleterre était à l'ordre -du jour, il fallait un Anglais. Nous avons eu un Anglais; très agréable, -du reste. Vous le connaissez: Stopwell. Stopwell grand favori juste après -votre départ. Jacques nous tire sa révérence, il faut du neuf. Vous y -êtes? Paf. L'Angleterre a duré trente-sept jours. Une semaine après la -crise anglaise, elle découvre votre Stopwell. Un mois après la découverte, -je reçois des lettres anonymes. Germaine vous trompe... (vous connaissez -le style)... elle a une garçonnière rue Daubigny. Bon. Je veux bien. Je -marche. En revenant de la chasse j'arrive rue Daubigny. Je sonne. On -m'ouvre. Savez-vous qui je pince? Stopwell. Stopwell et Louise. -Parfaitement. Le pauvre Stopwell était rouge comme une tomate. Louise -riait aux larmes. La garçonnière est à elle, pour fuir l'Altesse qui -habite Paris incognito. Voyez comment les mauvaises langues se -renseignent. En rentrant chez moi, j'hésitais. Dois-je raconter à -Germaine? Avec elle, c'est pile ou face. Elle a pris la chose au tragique. -Elle croyait Stopwell vierge. Elle pleurait. Elle perdait sa mascotte, -son joujou, son dada, son Angleterre. J'ai eu beau défendre Stop, lui -dire que la chair est faible, que Louise... «Inutile. C'est un mufle. -Les hommes sont ignobles.» Et cœtera, et cœtera. Elle n'a pas voulu que -Stop remette les pieds à la maison. Elle criait que la maison n'était pas -un dancing qu'elle irait vivre seule à la ferme. Je vous jure que j'en ai -entendu.</p> - - -<p>Jacques écoutait, assez gêné. Quinte-Curce rapporte qu'Alexandre, au -contact des Barbares, s'imprégnait peu à peu de leurs défauts. Mais -Jacques, s'il avait attrapé, au contact de Germaine, un tour de main de -bonneteur, l'avait perdu. Il n'était plus le Jacques du <i>Tour du -Monde.</i> Il ne pouvait admettre tant d'aveuglement. Il ressemblait au -détective qui, devinant le voleur sous la moustache du banquier, tâte la -crosse de son revolver. Il se demandait si Osiris ne raillait pas, ne -savait pas, ne préparait pas un mauvais coup.</p> - -<p>Nestor continuait:</p> - -<p>—Que voulez-vous, mon pauvre ami, elle est un diable, un vrai -diable. Je l'aime, et tant qu'elle ne me trompe pas, c'est le -principal.</p> - -<p>Jacques renversa du vermouth sur son fauteuil.</p> - -<p>—Laissez, laissez, dit Osiris, peu importe.</p> - -<p>Il faut qu'elle se distraie. Moi, je ne peux pas la distraire. Je la -loge, je l'habille, je la dorlote, mais j'ai la banque. J'ai la tête -pleine d'échéances. Si j'étais un Stopwell, un Mahieddine, je garderais -encore des ânes en Egypte.</p> - -<p>Il se leva. Il tambourina sur les vitres.</p> - - -<p>Ces mots grandirent tellement cet homme aux yeux de Jacques qu'il se -recula pour le voir. Il se demanda s'il n'en distinguait pas que la base. -Il lui sembla qu'un Osiris de granit, assis sur cinq étages de morts, -souriait d'une hauteur incalculable, dans un ciel constellé de -chiffres.</p> - -<p>Osiris coupa le silence.</p> - -<p>—Voilà, dit-il; voilà où nous en sommes. Voilà le résultat -complet des courses. Il faut que je sorte. Vous m'accompagnez? Où -allez-vous? Je vous dépose avec l'automobile.</p> - -<p>Nestor prit son manteau et son tube. Non. Jacques reconnaissait le -Nestor crédule. Ses cornes n'étaient pas les cornes du bœuf Apis.</p> - - -<p>Dans l'antichambre, un jeune téléphoniste collait des timbres sur des -enveloppes.</p> - -<p>—Que faites-vous, Jules? demanda Osiris. Vous collez des timbres -de cinquante centimes sur des lettres pour la ville?</p> - -<p>—Je n'en avais pas d'autres sous la main, Monsieur Osiris, et -j'ai cru...</p> - -<p>—Vous avez mal cru; je vous chasse.</p> - -<p>Osiris montrait un visage inflexible. L'employé chancelait.</p> - -<p>—N'insistez pas, cria Osiris. Vous passerez à la caisse. Je vous -chasse.</p> - -<p>La porte claqua.</p> - -<p>Dans l'escalier, Jacques revoyait la figure défaite de l'employé sans -place. Sous la voûte, sa décision était prise. Sur le trottoir:</p> - -<p>—Monsieur Osiris, dit-il, je regrette, J'ai une course rue -Réaumur. Mais accordez-moi une grâce. Celle de Jules. Il vous coûtait un -franc. Vous êtes injuste. Pourquoi le renvoyez-vous?</p> - -<p>—Pourquoi? (Osiris prit un temps). Parce que ÇA, mon cher -Jacques, ÇA, je peux éviter.</p> - -<p>Puis, changeant de regard, il fit des caresses d'adieu. L'automobile -disparut.</p> - -<p>Seul, place de la Bourse, Jacques écoutait encore le ÇA majuscule -d'Osiris; il voyait l'oriental lui tirer le revers du paletot en le -prononçant, comme on tire une oreille.</p> - -<p>La phrase lui apparut vague, haute, mystérieuse. Il y retrouva le -sourire des colosses.</p> - -<p>Sans doute ne renfermait-elle qu'un sens financier, ne donnait-elle -qu'un exemple de la méthode puissante des Osiris, capables d'apprendre -les plus lourdes pertes sans sourciller, pourvu qu'elles fussent -inévitables. Mais l'esprit de Jacques courait, amassait.</p> - -<p>Il décida, sur cette phrase, coûte que coûte, de se bâtir le caractère, -de chausser du plomb, de prendre un uniforme.</p> - -<p>Je flotte dans moi-même, pensait-il, et <i>ÇA, je peux éviter.</i> Le -reste à la grâce de Dieu.</p> - -<p>Comme il tournait pour la quatrième fois autour de la Bourse, il vit, -derrière les grilles, l'ex-employé d'Osiris. Jules paraissait -prodigieusement gai. Il jouait aux barres avec les cyclistes de -l'agence Havas.</p> - -<p>—Drôle de pays, murmura Jacques.</p> - -<p>C'étaient les propres termes d'un ange qui visite le monde et dissimule -ses ailes sous une housse de vitrier.</p> - -<p>Il ajouta:</p> - -<p>—Sous quel uniforme cacherai-je mon cœur trop gros? II paraîtra -toujours.</p> - -<p>Jacques se sentait redevenir sombre. Il savait bien que pour vivre sur -terre il faut en suivre les modes et le cœur ne s'y porte plus.</p> - - - - -<p class="center">FIN</p> - - - - - - - - - -<pre> - - - - - -End of the Project Gutenberg EBook of Le Grand Écart, by Jean Cocteau - -*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LE GRAND ÉCART *** - -***** This file should be named 60079-h.htm or 60079-h.zip ***** -This and all associated files of various formats will be found in: - http://www.gutenberg.org/6/0/0/7/60079/ - -Produced by Laura Natal Rodrigues at Free Literature (Images -generously made available by Hathi Trust.) - - -Updated editions will replace the previous one--the old editions will -be renamed. - -Creating the works from print editions not protected by U.S. copyright -law means that no one owns a United States copyright in these works, -so the Foundation (and you!) can copy and distribute it in the United -States without permission and without paying copyright -royalties. 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Redistribution is subject to the -trademark license, especially commercial redistribution. - -START: FULL LICENSE - -THE FULL PROJECT GUTENBERG LICENSE -PLEASE READ THIS BEFORE YOU DISTRIBUTE OR USE THIS WORK - -To protect the Project Gutenberg-tm mission of promoting the free -distribution of electronic works, by using or distributing this work -(or any other work associated in any way with the phrase "Project -Gutenberg"), you agree to comply with all the terms of the Full -Project Gutenberg-tm License available with this file or online at -www.gutenberg.org/license. - -Section 1. General Terms of Use and Redistributing Project -Gutenberg-tm electronic works - -1.A. By reading or using any part of this Project Gutenberg-tm -electronic work, you indicate that you have read, understand, agree to -and accept all the terms of this license and intellectual property -(trademark/copyright) agreement. 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Information about the Project Gutenberg -Literary Archive Foundation - -The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit -501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the -state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal -Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification -number is 64-6221541. Contributions to the Project Gutenberg Literary -Archive Foundation are tax deductible to the full extent permitted by -U.S. federal laws and your state's laws. - -The Foundation's principal office is in Fairbanks, Alaska, with the -mailing address: PO Box 750175, Fairbanks, AK 99775, but its -volunteers and employees are scattered throughout numerous -locations. Its business office is located at 809 North 1500 West, Salt -Lake City, UT 84116, (801) 596-1887. Email contact links and up to -date contact information can be found at the Foundation's web site and -official page at www.gutenberg.org/contact - -For additional contact information: - - Dr. Gregory B. Newby - Chief Executive and Director - gbnewby@pglaf.org - -Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg -Literary Archive Foundation - -Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide -spread public support and donations to carry out its mission of -increasing the number of public domain and licensed works that can be -freely distributed in machine readable form accessible by the widest -array of equipment including outdated equipment. Many small donations -($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt -status with the IRS. - -The Foundation is committed to complying with the laws regulating -charities and charitable donations in all 50 states of the United -States. 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