summaryrefslogtreecommitdiff
diff options
context:
space:
mode:
-rw-r--r--.gitattributes4
-rw-r--r--LICENSE.txt11
-rw-r--r--README.md2
-rw-r--r--old/60079-0.txt3688
-rw-r--r--old/60079-0.zipbin62944 -> 0 bytes
-rw-r--r--old/60079-h.zipbin122790 -> 0 bytes
-rw-r--r--old/60079-h/60079-h.htm4003
-rw-r--r--old/60079-h/images/ecart_cover.jpgbin68518 -> 0 bytes
8 files changed, 17 insertions, 7691 deletions
diff --git a/.gitattributes b/.gitattributes
new file mode 100644
index 0000000..d7b82bc
--- /dev/null
+++ b/.gitattributes
@@ -0,0 +1,4 @@
+*.txt text eol=lf
+*.htm text eol=lf
+*.html text eol=lf
+*.md text eol=lf
diff --git a/LICENSE.txt b/LICENSE.txt
new file mode 100644
index 0000000..6312041
--- /dev/null
+++ b/LICENSE.txt
@@ -0,0 +1,11 @@
+This eBook, including all associated images, markup, improvements,
+metadata, and any other content or labor, has been confirmed to be
+in the PUBLIC DOMAIN IN THE UNITED STATES.
+
+Procedures for determining public domain status are described in
+the "Copyright How-To" at https://www.gutenberg.org.
+
+No investigation has been made concerning possible copyrights in
+jurisdictions other than the United States. Anyone seeking to utilize
+this eBook outside of the United States should confirm copyright
+status under the laws that apply to them.
diff --git a/README.md b/README.md
new file mode 100644
index 0000000..7540755
--- /dev/null
+++ b/README.md
@@ -0,0 +1,2 @@
+Project Gutenberg (https://www.gutenberg.org) public repository for
+eBook #60079 (https://www.gutenberg.org/ebooks/60079)
diff --git a/old/60079-0.txt b/old/60079-0.txt
deleted file mode 100644
index a399844..0000000
--- a/old/60079-0.txt
+++ /dev/null
@@ -1,3688 +0,0 @@
-The Project Gutenberg EBook of Le Grand Écart, by Jean Cocteau
-
-This eBook is for the use of anyone anywhere in the United States and
-most other parts of the world at no cost and with almost no restrictions
-whatsoever. You may copy it, give it away or re-use it under the terms
-of the Project Gutenberg License included with this eBook or online at
-www.gutenberg.org. If you are not located in the United States, you'll
-have to check the laws of the country where you are located before using
-this ebook.
-
-
-
-Title: Le Grand Écart
-
-Author: Jean Cocteau
-
-Release Date: August 9, 2019 [EBook #60079]
-
-Language: French
-
-Character set encoding: UTF-8
-
-*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LE GRAND ÉCART ***
-
-
-
-
-Produced by Laura Natal Rodrigues at Free Literature (Images
-generously made available by Hathi Trust.)
-
-
-
-
-
-
-JEAN COCTEAU
-
-LE GRAND ÉCART
-
-ROMAN
-
-_Tout riait de travers._
-_Cap de B. E._
-
-1923
-
-SEPTIÈME ÉDITION
-
-LIBRAIRIE STOCK
-
-Delamain, Boutelleau & Cie, Paris
-
---7, RUE DU VIEUX-COLOMBIER--
-
-
-
-
-I
-
-
-Jacques Forestier pleurait vite. Le cinématographe, la mauvaise
-musique, un feuilleton, lui tiraient des larmes. Il ne confondait pas
-ces fausses preuves du cœur avec les larmes profondes. Celles-là
-paraissent couler sans motif.
-
-Comme il cachait ses petites larmes dans l'ombre d'une loge ou seul
-avec un livre et que les vraies larmes sont rares il passait pour un
-homme insensible et spirituel. Sa réputation d'homme spirituel venait
-d'une rapidité d'esprit. Il appelait des rimes d'un bout à l'autre du
-monde pour les joindre de telle sorte qu'elles parussent avoir rimé
-toujours. Par rimes, nous entendons: n'importe quoi.
-
-Il poussait brutalement les noms propres, les visages, les actes, les
-propos timides, et les envoyait au bout d'eux-mêmes. Cette manière lui
-valait la réputation de menteur.
-
-Ajoutons qu'il admirait les beaux corps et les belles figures, à quelque
-sexe qu'ils appartinssent. Cette dernière singularité lui faisait prêter
-de mauvaises mœurs; car les mauvaises mœurs sont la seule chose que les
-gens prêtent sans réfléchir.
-
-N'ayant pas l'apparence qu'il eût souhaitée, ne répondant pas au type
-idéal qu'il se formait d'un jeune homme, Jacques n'essayait plus de
-rejoindre ce type dont il se trouvait trop loin. Il enrichissait
-faiblesses, tics et ridicules jusqu'à les sortir de la gêne. Il les
-portait, volontiers, au premier plan.
-
-À cultiver une terre ingrate, à forcer, à embellir de mauvaises herbes,
-il avait pris quelque chose de dur qui ne s'accordait guère avec sa
-douceur.
-
-Ainsi, de mince qu'il était, s'était-il fait maigre; de nerveux, écorché
-vif. Coiffant difficilement une chevelure jaune plantée en tous sens, il
-la portait hirsute.
-
-Du reste, cette apparence, aussi anti-artificielle que possible,
-procurait les avantages de l'artifice, masquant un goût bourgeois de
-l'ordre, un désintéressement maladif qu'il tenait de son père et la
-mélancolie maternelle. Si un des habiles, féroces chasseurs parisiens le
-dénichait, il devenait simple de lui tordre le cou. On le démoralisait
-d'un mot.
-
-
-Par mépris pour la supériorité primaire qui consiste à prendre le
-contre-pied de l'esprit de sa classe, Jacques adoptait cet esprit, mais
-d'une sorte si différente que les siens ne le pussent reconnaître leur.
-
-En somme, il portait l'élégance suspecte: l'élégance animale. Cet
-aristocrate, ce garçon du peuple, qui ne supporte ni l'aristocratie ni
-la masse, mérite dix fois par jour la Bastille et la guillotine.
-
-Il ne s'accommode ni de la droite ni d'une gauche qu'il trouve molle.
-Seulement sa nature excessive n'envisage aucun juste milieu.
-
-Aussi en vertu de l'axiome: _Les extrêmes se touchent_, se rêvait-il
-une extrême-droite vierge, touchant à l'extrême-gauche au point de se
-confondre avec elle, mais où il pût agir seul. Le fauteuil n'existe pas,
-ou, s'il existe, personne ne l'occupe. Jacques s'y asseyait d'office et,
-de là, regardait toute chose de la politique, de l'art, de la morale.
-
-Il ne briguait aucune récompense. Les gens vous le reprochent.
-
-Ceux qui briguent, parce que le désintéressement attire une certaine
-chance qu'ils ne sauraient admettre dénuée de machinations. Ceux qui
-récompensent, parce ce qu'on ne les sollicite pas.
-
-Arriver. Jacques se demande à quoi on arrive. Bonaparte arrive-t-il au
-Sacre ou à Sainte-Hélène? Un train qui fait parler de lui en déraillant
-et en tuant ses voyageurs arrive-t-il? Arrive-t-il plus s'il arrive en
-gare?
-
-En cherchant plus haut le contour de Jacques, je le dénonce comme
-parasite sur la terre.
-
-En effet, où donc est le papier qui l'autorise à jouir d'un repas, d'un
-beau soir, d'une fille, des hommes? Qu'il nous le montre. Toute la société
-se dresse comme un agent-civil et le lui demande. Il se trouble. Il
-balbutie. Il ne le trouve pas.
-
-Ce jouisseur dont les pieds marchent solidement sur le plancher des
-vaches, ce critique des paysages et des œuvres tient à la terre par un
-fil.
-
-Il est lourd comme le scaphandrier.
-
-Jacques pioche au fond. Il le devine. Il y a pris ses habitudes. On ne le
-remonte pas à la surface. On l'a _oublié._ Remonter, quitter le casque
-et le costume, c'est le passage de la vie à la mort. Mais il lui arrive
-par le tube un souffle irréel qui le fait vivre et le comble de nostalgie.
-
-
-Jacques vit aux prises avec une longue syncope. Il ne se sent pas
-stable. Il ne fonde pas, sauf par jeu. À peine s'il ose s'asseoir. Il est
-de ces marins qui ne peuvent guérir du mal de mer.
-
-
-Enfin, la beauté strictement physique affiche une façon arrogante d'être
-partout chez soi. Jacques, en exil, la convoite. Moins elle est aimable,
-plus elle l'émeut; son destin étant de s'y blesser toujours.
-
-Il voit un bal derrière des vitres: cette race aux papiers en règle,
-joyeuse de vivre, habitant son vrai élément et se passant de scaphandres.
-
-Donc, sur les figures sans douceur, il amassera du songe.
-
-
-Voilà ce que dénoncerait au graphologue idéal l'écriture de Jacques
-Forestier, qui se regarde maintenant dans une armoire à glace.
-
-
-Ne vous y trompez pas. Nous venons de peindre Jacques de face, mais ici
-même son caractère ne se dessine encore que de profil; c'est pourquoi
-nous parlons d'un graphologue idéal. Il faudrait qu'en dénouant des
-jambages, il dénouât toute la ligne d'une vie. Jacques deviendra l'homme
-qui précède à cause, en partie, de ce qui va suivre; et il lui arrivera
-ce qui va suivre, en partie à cause de ce qui précède.
-
-
-Les objets, les atomes prennent leur rôle au sérieux. Si cette glace
-était distraite, sans doute Jacques pourrait-il entrer une jambe, puis
-l'autre, se trouver sous un angle vital si neuf que rien ne permet de
-l'envisager. Non. La glace joue serré. La glace est une glace. L'armoire
-une armoire. La chambre une chambre, au deuxième étage, rue de
-l'Estrapade.
-
-Il pense encore à cet Anglais qui se suicide après avoir écrit: «_Trop
-de boutons à boutonner et à déboutonner, je me tue._» Car Jacques
-déboutonnait sa veste.
-
-Attendre. Attendre quoi? Jacques aurait bien voulu attendre quelque
-chose de net, simplifier son attente. Il ne croyait pas, ou il croyait
-sous une forme si confuse que sa mère, le considérant comme un athée,
-priait pour lui.
-
-La croyance vague fait des âmes dilettantes. Or le dilettantisme est
-un crime social. Il croyait trop. Il ne limitait pas ses croyances et ne
-les précisait pas. Limiter ses croyances donne un état d'âme, comme
-préciser et limiter ses goûts en art, donne un état d'esprit.
-
-
-Il se regarda. Il s'infligeait ce spectacle. Nous sommes pleins de
-choses qui nous jettent à la porte de nous-mêmes. Depuis l'enfance, il
-ressentait le désir d'être ceux qu'il trouvait beaux et non de s'en faire
-aimer. Sa propre beauté lui déplaisait. Il la trouvait laide.
-
-Il lui restait des souvenirs de beauté humaine comme des blessures. Un
-soir, à Mürren, par exemple. Au pied de la montagne, on boit vite une
-bière froide qui vous fracasse les tempes à bout portant. Le funiculaire
-part entre les mûriers.
-
-Peu à peu, les oreilles se bouchent, le nez se débouche; on arrive.
-
-Jacques avait onze ans. Il revoit un prêtre qui a perdu sa malle, le
-demi-sommeil, l'hôtel embaumé de résine, l'arrivée sale dans le salon où
-les dames font des patiences, où les messieurs fument et lisent les
-journaux. Tout à coup, pendant la halte devant la cage de l'ascenseur,
-l'ascenseur descend, dépose un couple. Un jeune homme et une jeune fille
-aux figures sombres, aux yeux constellés, riant et découvrant des
-mâchoires superbes.
-
-La jeune fille porte une robe blanche avec une ceinture bleue. Le jeune
-homme est en smoking. On entend un bruit de vaisselle et l'odeur de
-cuisine empeste les corridors.
-
-Une fois dans sa chambre qui ouvre sur un mur de glace, Jacques se
-regarde. Il se compare au couple. Il voudrait mourir.
-
-Dans la suite, il connut les jeunes gens. Tigrane d'Ybreo, fils d'un
-Arménien du Caire, collectionnait les timbres et confectionnait
-d'écœurantes sucreries sur une lampe à essence. Sa sœur Idgi portait des
-robes neuves et des souliers éculés. Ils dansaient ensemble.
-
-Les souliers éculés et les gâteaux de miel témoignaient d'une race
-royale mais sordide. Jacques rêvait de cette cuisine et de ces trous. Il
-les enviait. Il y voyait l'unique moyen de s'identifier à ces deux chats
-sacrés. Il voulut collectionner des timbres, faire des caramels aux
-amandes. Il usait artificiellement ses chaussures de tennis.
-
-Idgi toussait. Elle était tuberculeuse. Tigrane se cassa la jambe au
-patinage. Le père recevait des télégrammes. Un matin, ils partirent,
-toussant, boitant, suivis d'un chien mystérieux comme l'Anubis.
-
-Jacques toussait; sa mère devint folle d'inquiétude. Il lui laissa son
-tourment. Il toussait par amour. Sur la route, il boitait en cachette.
-
-Chaque soir, après dîner, assis dans un fauteuil de paille, il croyait
-revoir Idgi avec sa robe de Sainte-Vierge dans le cadre éclairé de
-l'ascenseur, entre le groom et Tigrane, montant au ciel soutenue par
-les anges.
-
-De onze à dix-huit ans, il se consuma comme le papier d'Arménie qui
-brûle vite et ne sent pas bon.
-
-Enfin, les voyages en Suisse cessèrent. Mme Forestier l'emmena des
-lacs italiens à Venise.
-
-
-Au bord du lac Majeur, il fit la rencontre d'un normalien qui annotait
-Bergson et Taine. Il avait une moustache blonde, un binocle, et l'humour
-de Barrés travesti. Son intelligence était en pointe. Il l'amincissait en
-la savourant, comme un sucre d'orge. Ce disciple indiscipliné méprisait
-les îles Borromées. Il les surnommait «Les sœurs Isola».
-
-Sa boutade fut, pour Jacques, la première révélation du libre usage
-qu'on peut faire de ses sens. Il admettait ces îles sans contrôle.
-
-
-Un somptueux tir de foire, en miettes, c'est Venise le jour. La nuit,
-elle est une négresse amoureuse, morte au bain avec ses bijoux de
-pacotille.
-
-Le soir de l'arrivée, la gondole de l'hôtel amuse comme une attraction
-foraine. Ce n'est pas un véhicule ordinaire. Les parents, hélas, ne
-l'entendent pas ainsi. Venise commencera demain. Ce soir, on ne monte
-pas en gondole; on monte en omnibus. On compte les malles. On ne regarde
-pas la ville qui ressemble aux coulisses de l'Opéra pendant l'entr'acte.
-
-Le lendemain matin, Jacques vit la foule des touristes. Sur la place
-Saint-Marc, prise au piège par ce décor théâtral, cette foule élégante
-avoue ses moindres secrets, comme au bal masqué. L'impudence la plus
-franche croise les âges et les sexes. Les plus timides y osent enfin
-le geste ou le costume qu'ils souhaitaient honteusement à Londres ou à
-Paris.
-
-C'est un fait que le bal masqué démasque. On dirait un conseil de
-réforme. Venise, à force de rampes, de projecteurs, montre les âmes
-toutes nues.
-
-Le tourment amoureux de Jacques prenait une tournure plus décevante
-qu'à Mürren.
-
-La nuit, sous la moustiquaire, il en tendait les guitares, les ténors.
-Il soupçonnait des conciliabules. Il pleurait de n'être pas la ville.
-Héliogabale, dans ses pires caprices, n'en exigeait pas tant.
-
-Le normalien de Baveno passait par Venise. Il fit connaître à Jacques
-un jeune journaliste et une danseuse. Ils sortirent souvent ensemble.
-
-Une nuit que le journaliste accompagnait Jacques jusqu'à son hôtel.
-
---J'ai à Paris un milieu ignoble, dit-il. J'aime cette jeune fille qui
-ne s'en doute pas. Au retour, il m'est impossible de reprendre mes
-anciennes relations et, d'autre part, je sens que j'aurai du mal à
-rompre.
-
---Mais... si Berthe vous aime (c'était le nom de la danseuse).
-
---Oh! elle ne m'aime pas. Vous devez le savoir. Du reste, je compte me
-tuer dans deux heures.
-
-Jacques le railla sur le suicide classique à Venise et lui souhaita
-bonne nuit.
-
-Le journaliste se suicida. La danseuse aimait Jacques. Il ne s'en était
-pas aperçu et ne l'apprit que des années après, par une tierce personne.
-
-Cet épisode lui donna un dégoût pour la poésie du paludisme. Il
-emportait encore d'une promenade au jardin Eaden une fièvre intermittente
-qui lui rappelait désagréablement son séjour.
-
-
-Mme Forestier craignait les rhumes, les bronchites, les accidents de
-voiture. Elle ne distinguait pas les dangers courus par l'esprit. Elle
-laissait Jacques jouer avec eux.
-
-Venise avait déçu Jacques comme un décor gondolé à force de servir, car
-chaque artiste le dresse au moins pour un acte de sa vie.
-
-Dans les musées, après deux heures de marche et d'attention, la
-splendeur lui tombait à cheval sur les épaules.
-
-Meurtri de fatigue, de crampes, il sortait, descendait les marches,
-regardait le palazzo Dario saluer les loges d'en face comme une vieille
-cantatrice, et rentrait à l'hôtel. Il admirait la force des couples qui
-visitent Venise avec une activité d'insectes. Ceux qui la savent par cœur
-et déjà ont plongé cent fois leur trompe dans les pollens d'or de
-Saint-Marc y pilotent leurs nouvelles amours. Ce rôle de cicerone les
-rajeunit. La seule halte consiste à s'asseoir dans une boutique, où
-l'objet aimé achète des bijoux de verre, des volumes de Wilde et
-Annunzio.
-
-Comme nous, qui revenons sur elle, Jacques, aidé de sa petite fièvre,
-se montait l'esprit contre cette ravissante maison close où les âmes
-d'élite viennent s'assouvir.
-
-Notre insistance même prouve combien il subissait un charme que
-repoussait sa moitié d'ombre.
-
-
-Moitié ombre, moitié lumière: c'est l'éclairage des planètes. Une
-moitié du monde repose, l'autre travaille. Mais, de toute cette moitié
-qui songe, émane une force mystérieuse.
-
-Chez l'homme, il arrive que cette moitié de sommeil contredise sa moitié
-active. La véritable nature y parle. Si la leçon profite, que l'homme
-écoute et mette de l'ordre dans sa moitié de lumière, la moitié d'ombre
-deviendra dangereuse. Son rôle changera. Elle enverra des miasmes. Nous
-errons acques aux prises avec cette nuit du corps humain.
-
-Pour l'instant, elle le garantissait, lui envoyait des contre-poisons,
-des limes, des échelles de corde.
-
-
-
-
-Tous les secours ne parviennent pas au but. Paris est une ville plus
-sournoise que Venise, en ce sens qu'elle cache mieux ses pièges et
-qu'elle est moins naïvement machinée. À Venise, on sait d'avance, comme
-de certaines maisons, qu'il y a de l'eau, la chambre des miroirs, celle
-de Véronèse, le Pont des Soupirs, des beautés fatiguées en chemise rose,
-et qu'on risque d'y prendre du mal.
-
-À Paris, comment se reconnaître?
-
-Jacques, ce Parisien, ce privilégié, arrivait à Paris de province.
-
-Il en était parti cinq mois avant, mais il avait franchi en route la
-délicate ligne d'âge où l'esprit et le corps choisissent.
-
-Sa mère croyait ramener la même personne, un peu distraite par des
-panoramas italiens. Elle en ramenait une autre. Et c'est justement à
-Venise que s'était produite cette mue. Jacques ne la constatait que par
-un malaise. Il le mettait sur le compte du suicide et des commerces,
-surpris, le soir, sous les arcades. En réalité, il laissait une peau
-sèche flotter sur le Grand-Canal, une de ces peaux que les couleuvres
-accrochent aux églantines, légères comme l'écume, ouvertes à la bouche
-et aux yeux.
-
-
-
-
-II
-
-
-La carte de notre vie est pliée de telle sorte que nous ne voyons pas
-une seule grande route qui la traverse, mais au fur et à mesure qu'elle
-s'ouvre, toujours une petite route neuve. Nous croyons choisir et nous
-n'avons pas le choix.
-
-
-Un jeune jardinier persan dit à son prince:
-
---J'ai rencontré la mort ce matin. Elle m'a fait un geste de menace.
-Sauve-moi. Je voudrais être, par miracle, à Ispahan ce soir.
-
-Le bon prince prête ses chevaux. L'après-midi, ce prince rencontre la
-mort.
-
---Pourquoi, lui demande-t-il, avez-vous fait ce matin, à notre
-jardinier, un geste de menace?
-
---Je n'ai pas fait un geste de menace, répond-elle, mais un geste de
-surprise. Car je le voyais loin d'Ispahan ce matin et je dois le prendre
-à Ispahan ce soir.
-
-
-
-
-Jacques préparait son baccalauréat. Ses parents, obligés de vivre une
-année en Touraine après la perte d'un régisseur modèle, le mirent en
-pension chez un professeur, M. Berlin, rue de l'Estrapade.
-
-M. Berlin louait deux étages. Il se réservait le premier et groupait
-les pensionnaires au deuxième, cinq chambres sur un corridor sordide,
-éclairé par un bec de gaz qu'une pâte de poussière empêchait d'ouvrir
-à fond.
-
-La chambre de Jacques se trouvait prise entre celle de Mahieddine
-Bachtarzi, fils d'un riche marchand de Saint-Eugène, qui est l'Auteuil
-d'Alger, et celle d'un albinos: Pierre de Maricelles. En face, demeurait
-un très jeune élève, au visage mou mais charmant. Il répondait au
-pseudonyme de Petitcopain.
-
-L'année précédente, en Sologne, lui et son frère cadet voulurent jouer
-un tour à leur précepteur. Mais au moment où, déguisés en fantômes, ils
-allaient entrer dans sa chambre, à minuit, la porte s'était ouverte et
-leur mère était sortie en chemise, les cheveux épars. Le battant les
-cachait. Elle traversa le vestibule, appuya son oreille contre la porte
-de leur père, et revint, sans les voir, chez le précepteur.
-
-Petitcopain ne devait jamais oublier la minute où ils se remirent au
-lit, sans dire un mot.
-
-
-
-
-La dernière chambre était celle du désordre. Là, dans un naufrage de
-livres, de cahiers, de cravates, de chemises, de pipes, d'encre, de tubs,
-d'éponges, de stylographes, de mouchoirs et de couvertures, campait
-Peter Stopwell, champion du saut en longueur.
-
-Mme Berlin était beaucoup plus fraîche que son mari, veuf d'un premier
-mariage. Elle minaudait et croyait les élèves amoureux d'elle. Parfois,
-elle entrait dans une des chambres où la hâte d'avoir dissimulé n'importe
-quelle occupation étrangère au travail laissait à l'élève une pose
-stupide. Elle dévisageait l'élève qui rougissait et elle éclatait de rire.
-
-Elle déclamait Racine dans des lieux où il est convenable de se taire.
-Un jour, les élèves l'entendirent, se devinant surprise, transformer sa
-déclamation en une toux qui la conduisit progressivement au silence.
-
-Un trait significatif de Mme Berlin était le suivant. Au début de leur
-mariage, Berlin et elle avaient pris en pension, à la campagne, une
-pianiste divorcée. Berlin rentrait chaque soir après le collège, par le
-train de sept heures. Un soir, il dut rester en ville. Mme Berlin, très
-peureuse, supplia la pianiste de coucher auprès d'elle. La pianiste fit
-contre mauvaise fortune bon cœur et se transporta dans le lit du ménage.
-Deux fois en une semaine Berlin découcha et sa femme renouvela sa demande.
-La pianiste souhaitait le bonsoir à sa compagne, se tournait du côté du
-mur, s'endormait, et, le lendemain matin, retournait vite dans sa
-chambre.
-
-Sept ans après, dans un cercle où la conversation roulait sur cette
-pianiste et où chacun l'accusait d'avoir des mœurs suspectes, Mme Berlin
-sourit mystérieusement et déclara qu'elle avait «tout lieu de croire»,
-d'après une «expérience personnelle» que cette jeune femme était surtout
-une «fanfaronne de vice».
-
-Comédienne naïve, elle espérait, par exemple, donner le change
-lorsqu'elle servait le thé tiède, en feignant de se brûler la langue.
-«Ne buvez pas! s'écriait-elle. Attendez! Il est bouillant!»
-
-Berlin regardait sa femme, ses élèves, la vie, d'un œil terne, derrière
-des besicles.
-
-Il portait une barbe blanche et des pantoufles. Son pantalon était
-celui du comparse d'arrière lorsqu'on fait l'éléphant au cirque. Il
-professait à la Sorbonne, jouait aux cartes au café Voltaire et rentrait
-dormir. On abusait de cette somnolence pour réciter n'importe quoi et
-bâcler les devoirs à coups de traductions.
-
-La bonne achève ce tableau. Ce n'était jamais la même. On en changeait
-tous les quinze jours, généralement parce qu'elle nettoyait une pendule
-de Boule que M. Berlin remontait lui seul et ne souffrait point qu'on
-touchât.
-
-Les uns et les autres se réunissaient à midi et à huit heures autour
-d'une table où Mme Berlin distribuait des viandes coriaces.
-
-Son mari mangeait machinalement. Quelquefois il était secoué par un
-hoquet sombre qui l'ébranlait comme une montagne de neige.
-
-
-Peter Stopwell eût possédé la beauté grecque si le saut en longueur ne
-l'avait étiré comme une photographie mal prise. Il sortait d'Oxford. Il
-en tenait sa fatuité, ses boîtes de cigarettes, son cache-nez bleu
-marine et une immoralité multiforme sous l'uniforme sportif. Petitcopain
-l'aimait. Le dimanche, il portait jusqu'au Parc des Princes un sac
-contenant le maillot d'athlétisme et le peignoir éponge.
-
-Aimer et être aimé, voilà l'idéal. Pourvu, par exemple, qu'il s'agisse
-de la même personne. Le contraire arrive souvent. Petitcopain aimait et
-il était aimé. Seulement, il était aimé d'une élève de laboratoire et il
-aimait Stopwell. Son amour l'ahurissait.
-
-Il était victime des pénombres où les sens rencontrent le cœur.
-
-Cet amour flattait Stopwell. Il n'en laissait rien voir. Il rabrouait
-le pauvre petit. «Ça ne se fait pas», disait-il, en réponse aux moindres
-caresses enfantines. Ou bien: «Vous n'êtes pas propre, vous savez.
-Lavez-vous. Baignez-vous. Frictionnez-vous. Vous ne vous baignez jamais.
-Si on ne se baigne pas on _sent mal._»
-
-Souvent, les reproches de Stopwell étaient une manière de taquineries
-anglaises. Mais Petitcopain ne connaissait que l'A B C du rire et des
-larmes. Il ne comprenait pas. Il se croyait sale, vicieux et idiot.
-
-Un soir que Petitcopain, assis au bord du lit où Peter Stopwell fumait,
-lui posait religieusement sa main sur l'épaule, Stopwell le repoussa
-et lui demanda s'il était une fille pour se pendre au cou des hommes.
-
-Petitcopain fondit en larmes.
-
---Ah! dit Stopwell, en allumant une cigarette au mégot qu'il jeta
-n'importe où, vous êtes toujours en train de supplier, de pleurer, de
-frôler, de caresser. Vous feriez mieux de sortir avec des filles. On en
-trouve pour cinquante centimes derrière le Panthéon.
-
-Maricelles était sixième fils d'une famille de hobereaux chétifs. Sa
-constipation maintenait interminablement cet albinos dans un endroit
-qu'il rendait inaccessible. La règle était chez les Maricelles que la
-seule patience doit résoudre de pareils problèmes, le plus jeune frère
-étant mort d'une rupture d'anévrisme, pour avoir voulu forcer le destin.
-
---Vous autres Français, disait Stopwell à Petitcopain, vous aimez les
-saletés. Molière ne parle que de purges.
-
-Petitcopain baissait la tête et n'osait franchir le seuil ridicule.
-
-
-Mahieddine Bachtarzi, Turc d'origine, arborait le tarbouche. Il en
-possédait un rouge, un de fourrure grise, un d'astrakan. Il était grand,
-gras, puéril. Ses cartes de visite portaient un titre étrange:
-
-
-MAHIEDDINE BACHTARZI
-
-_Inspecteur_
-
-
-Il écrivait des poèmes, il respirait de l'éther. Un jour que l'odeur
-d'éther devenait trop forte, Jacques entra chez lui et le trouva, son
-tarbouche sur la tête, assis sur le rebord de la croisée ouverte, la
-lèvre baveuse, se fermant la narine gauche d'une main et, de l'autre,
-appuyant contre la droite un flacon de pharmacie. Sans entendre Jacques
-il oscillait, assourdi parles cigales glacées de la drogue.
-
-
-Était-ce là le milieu de rêve pour une mère délicate, redoutant les
-microbes et les courants d'air?
-
-
-Jacques venait, après quelques jours revêches, de prendre sa place
-dans la boîte Berlin, lorsqu'un intermède tragicomique troubla le calme.
-Petitcopain tomba malade, et d'une façon qui ne laissait aucun doute sur
-l'origine de ses douleurs.
-
-M. Berlin le confessa. Il sut que le pauvre enfant avait suivi les
-conseils de Stopwell, à la lettre. Petitcopain sanglotait.
-
---C'est incroyable, s'écriait Mme Berlin. Mais il ne fallait pas que la
-chose s'ébruitât.
-
-Jacques allait chaque jour lui rendre visite. Un soir, d'une voix
-blanche, Petitcopain le supplia de demander à Peter pourquoi il n'était
-jamais venu dans sa chambre.
-
-Stopwell, dans un nuage, annotait Auguste Comte.
-
---Pourquoi, dit-il, mais parce qu'il me dégoûte. Croyez-vous que je
-veuille voir un garçon qui _se_ couche avec des filles malades. Moi je
-ne _me_ couche avec personne.
-
---Vous êtes dur, murmura Jacques. Ce pauvre enfant; il vous demande peu
-de chose...
-
---Peu de chose! Et si mon régiment me voyait pendant qu'il tripote mes
-mains. Je suppose que vous perdez la tête.
-
-Ce «et si mon régiment me voyait» fut dit comme le «et si ma mère me
-voyait» d'une vierge.
-
-Jacques s'apprêtait à sortir, lorsque Peter, ouvrant une boîte de
-cigarettes, l'arrêta par la manche.
-
---Quoi? Vous retournez chez ce singe? À Oxford, nous les traitons comme
-des domestiques. Laissez-le donc tranquille et restez chez moi.
-
-Sa main empoignait Jacques avec une force herculéenne. Il le fit asseoir
-sur sa malle.
-
-Son geste avait-il suffi pour détacher un masque? Ainsi les roses
-perdent leurs bonnes joues dès qu'on heurte le vase. Jacques vit une
-figure inédite, sans le moindre flegme et toute nue.
-
-Il se leva.
-
---Non, dit-il, Stopwell, il est tard. Il faut que j'écrive une lettre.
-
---À votre aise, mon vieux.
-
-Stopwell, avec une adresse de tricheur, se détourna et montra sa figure
-rhabillée, un masque neuf, maintenu par une cigarette.
-
-
-
-
-En somme, Jacques n'était pas aimé de Petitcopain qui lui enviait les
-fausses bonnes grâces de Stopwell. Stopwell le détestait et donnait le
-change. Bachtarzi lui gardait rancune d'être entré pendant qu'il respirait
-l'éther. Maricelles les méprisait tous, en bloc.
-
-Restait le ménage Berlin.
-
-Un mot juste de Jacques allumait parfois l'œil du professeur, à table,
-et Mme Berlin, chargée par son mari des fonctions de surveillante,
-s'attardait surtout dans sa chambre. Elle ne trouvait pas Stopwell
-«galant». L'Arabe lui «faisait peur». Les autres étaient des mioches.
-
-Un samedi soir où tous les élèves étaient sortis, soit dans leur
-famille, soit au théâtre, Jacques, ayant mal à la gorge, resta seul sur
-l'étage. Mme Berlin lui monta de la tisane, lui tâta les tempes et le
-pouls. Jacques s'aperçut vite que la patronne accomplissait la
-manœuvre de Stopwell; mais cette fois, au lieu que la froideur suffît
-à éteindre le feu, elle l'activait, et insensiblement Mme Berlin
-abandonnait son rôle de seconde mère.
-
-Jacques feignait de n'y rien comprendre et, toussant, poussant les
-plaintes d'un malade qui cherche le repos, voyait entre les cils Mme
-Berlin, son esprit dérangé par le désir, comme, à droite, à gauche, son
-ombre par la bougie, contre les cloisons de la chambre.
-
-Enfin, avec une poigne étonnante, elle lui entraîna la main.
-
---Jacques! Jacques! murmura-t-elle alors, que faites-vous?
-
-Un bruit de porte cochère le sauva. Mme Berlin lâcha prise, se
-rajusta, s'envola.
-
-Mahieddine rentrait du théâtre. Jacques l'entendit qui sifflait un
-refrain à la mode. Il se trompait et recommençait la faute.
-
-Le lendemain, Jacques n'osait regarder Mme Berlin à table. Elle, par
-contre, le bravait, le rassurait, pardonnait.
-
-
-
-
-Jacques vivait en pleine solitude et travaillait en vrai cancre. Que
-sait-il? Rien. Sinon que chaque geste nous brouille avec nos semblables.
-Il voudrait mourir de son mal de gorge. Mais il ne tousse presque plus.
-
-Mahieddine lui propose d'aller ensemble à la Scala. Le dimanche et le
-jeudi en matinée on loue une avant-scène pour très peu d'argent. Jacques
-essaye d'être aimable. Il accepte. On débauche Petitcopain. Il reçoit des
-sommes rondelettes de sa famille, qui habite le Nord.
-
-C'est ainsi, le troisième dimanche, que Jacques rencontra la maîtresse
-de Mahieddine: Louise Champagne.
-
-Louise était plus connue que ses danses et mieux placée dans le
-demi-monde que sur l'affiche. Elle faisait partie de ces femmes qui
-touchent cinquante francs au théâtre et cinquante mille à la maison. Elle
-dit à Jacques qu'il ne pouvait vivre seul et qu'elle lui procurerait une
-amie: Germaine.
-
-Cette fille en vogue jouait quatre rôles dans la revue qui tombait de
-fatigue après trois cent cinquante représentations.
-
-Germaine souriait très haut entre l'orchestre et le tambour. Sa beauté
-penchait sur la laideur, mais comme l'acrobate sur la mort. C'était une
-manière d'émouvoir.
-
-Ce chien-et-loup attirait Jacques.
-
-Hélas, l'espèce de liberté où nous sommes nous laisse entreprendre des
-fautes qu'une plante, qu'un animal évitent. Avec la lampe de Louise,
-Jacques reconnut son désir.
-
-Après un premier contact dans sa loge, Louise se chargea de conclure et
-pria Jacques de venir la voir le lendemain, chez elle, rue Montchanin.
-
-Le lendemain, il sécha le cours, comme disent les potaches, y laissa
-Mahieddine et courut au rendez-vous.
-
-
-Il trouva Champagne déconfite. Il ne plaisait pas à Germaine. Elle lui
-trouvait du charme. Il n'était pas son genre.
-
-Louise se sentait triste d'avoir à transmettre de mauvaises nouvelles.
-
---Pauvre petit!
-
-Elle lui caressait la nuque, lui pinçait le nez, bref, lui proposa sans
-détours de devenir sa consolatrice.
-
-Peter, Mme Berlin, passe encore. Un refus devenait plus difficile.
-Louise Champagne était belle et le canapé sans issue. Ils trompèrent
-l'Arabe.
-
-Bachtarzi ne se doutait de rien et maudissait Germaine, car elle
-possédait une automobile plus grosse que la voiturette de Louise, et
-Mahieddine voyait déjà toute une existence de harem.
-
-Un dimanche, Jacques passait dans les coulisses, devant la loge de
-Germaine. Celle-ci l'appela, l'enferma et lui demanda pour quel motif,
-après la démarche de Louise et sa réponse favorable, il avait tourné
-casaque et poussé l'impolitesse jusqu'à la charger de lui en faire part.
-
-Jacques resta stupéfait. Germaine vit que sa stupeur n'était pas feinte,
-le cajola, le consola, et ne parla plus à Louise.
-
-Jacques, prétextant qu'il lui répugnait de tromper Mahieddine, suivit
-sa nouvelle conquête. Louise auprès de Mahieddine accusa Jacques de lui
-avoir fait la cour. Elle refusait de le voir.
-
-Les voisins de la rue de l'Estrapade vécurent étrangers l'un à l'autre.
-
-
-
-
-III
-
-
-L'art, principalement le pire, est à Paris un enlève-taches magique. Il
-ne les lave pas, il les monte. Dès lors, une mauvaise réputation, mise en
-vedette, devient aussi avantageuse qu'une bonne. Elle exige les mêmes
-soins. Beaucoup de femmes entretenues se font immuniser par la scène. Le
-théâtre est une taxe qu'elles payent. Mais il dérange leur industrie.
-
-Après la cure de théâtre, Germaine et Louise se donnèrent vacances.
-Elles les prirent longues. L'art ne les nourrissait pas.
-
-Germaine avait un amant riche, si riche que son seul nom signifiait
-richesse. Il s'appelait Nestor Osiris, comme une boîte de cigarettes. Son
-frère Lazare entretenait Loute, sœur cadette de Germaine.
-
-Germaine était tendre et volontiers eût envoyé Osiris au diable, mais
-la sœur veillait au grain.
-
-Elle vit Jacques d'un mauvais œil, malgré que de son côté elle trompât
-Lazare avec un peintre. Elle savait que sa sœur n'apporterait aucune
-prudence à ce manège et elle en redoutait les suites.
-
-Elle ressemblait à Germaine comme au marbre son moulage en plâtre.
-C'est dire qu'elles étaient pareilles, sauf tout.
-
-
-Malgré l'atmosphère détestable qu'il respirait depuis sa crise, le cœur
-de Jacques restait intact et capable d'ennoblir n'importe quoi.
-
-
-
-
-Germaine tirait sa fraîcheur du fumier. Elle s'en repaissait avec une
-gloutonnerie de rose; et, de même que la rose offre le spectacle d'une
-bouche profonde qui puise son parfum chez les morts, de même son rire, ses
-lèvres, ses joues, devaient leur éclat aux krachs de la Bourse.
-
-
-L'indifférence d'un paysage nous donne beau jeu pour le mépriser. Venise
-s'offrant, Jacques eût-il méprisé Venise?
-
-Le cœur vit enfermé. De là viennent ses sombres élans et ses grands
-désespoirs. Toujours prêt à fournir ses richesses, il est à la merci de
-son enveloppe. Que sait-il, le pauvre aveugle? Il guette le moindre signe
-qui le sortira de l'ennui. Mille fibres l'avertissent. L'objet pour lequel
-on sollicite son concours en est-il digne? Peu importe. Il s'épuise avec
-confiance et s'il reçoit l'ordre d'interrompre, il se crispe dans un
-épuisement mortel.
-
-Le cœur de Jacques venait de recevoir la permission de mettre en marche.
-Il le fit avec la maladresse, la fougue d'un début.
-
-Aussi Jacques craignit-il les premiers effets de ce cachet qui s'ouvre
-en nous et lâche une drogue puissante.
-
-Aussi vite que sur l'écran du cinématographe se succèdent une femme
-petite parmi des groupes et le visage de cette femme en premier plan, six
-fois grandeur nature, le visage de Germaine remplissait le monde,
-obstruait l'avenir, masquait à Jacques, non seulement ses examens et ses
-camarades, mais sa mère, son père, son propre individu. La nuit régnait
-autour. Ajoutons que cette nuit dissimule Osiris.
-
-Il existe un conte où des enfants cousent des pierres dans le ventre du
-loup endormi. À son réveil, Jacques sentait une charge inconnue, un
-déséquilibre, de quoi se noyer à l'exemple du loup, en se penchant sur
-l'eau pour boire.
-
-Germaine l'aimait, certes. Mais son petit cœur ne débutait pas. La partie
-se présentait inégale.
-
-Au cirque, une mère imprudente laisse son enfant se prêter à l'expérience
-d'un magicien chinois. On le met dans un coffre. On ouvre le coffre; il
-est vide. On referme le coffre. On l'ouvre; l'enfant apparaît et regagne
-sa place. Or, ce n'est plus le même enfant. Personne ne s'en doute.
-
-
-
-
-Un dimanche, Jacques vit sa mère. Elle vint le prendre à la pension.
-N'ayant pas compris qu'elle ramenait un autre fils de Venise, comment
-pouvait-elle sentir sa métamorphose récente? Elle trouva qu'il avait bonne
-mine, bien qu'un peu maigre. C'était traduire en langage maternel sa
-fatigue et le feu de ses joues.
-
-Mme Forestier était myope et vivait dans le passé: deux raisons qui
-l'empêchaient de se rendre un compte exact des choses présentes. Elle
-adorait en son fils sa ressemblance avec une grand'mère, en son mari le
-père de Jacques. Elle paraissait froide parce qu'elle poussait les
-scrupules jusqu'à ne se lier avec personne, craignant ce qu'elle appelait
-des toquades. Sa seule amie était morte. Elle vivait entre l'église, son
-mari honnête et les craintes pour l'avenir de Jacques.
-
-Seule avec lui, elle le harcelait de tendres critiques, mais avec les
-étrangers ou avec son père, elle faisait son éloge.
-
-Si nous effaçons M. Forestier, c'est qu'il s'effaçait lui-même. Jeune,
-il souffrit d'un démon analogue au démon qui tourmente Jacques. Il
-l'avait maté par l'étude et le mariage. Mais un démon se mate
-difficilement. Cette nature droite s'atrophia. Elle se sentait toute de
-travers. Or, M. Forestier devinait les troubles de Jacques, il les
-reconnaissait, il se décourageait comme une victime du sarcome qui, ayant
-guéri son mal à l'épaule, le voit réapparaître au genou.
-
---Alors, Jacques, dit sa mère, tu te portes bien?
-
---Oui, maman.
-
---Tu travailles?
-
---Oui, maman.
-
---Tes camarades?
-
---Quelconques. Un Arabe, un Anglais et deux gamins.
-
---Tu devrais profiter de vivre avec un Anglais pour apprendre sa langue.
-
-Cette phrase emportait Jacques si loin de la réalité qu'il ne répondit
-pas. D'habitude heureux d'accompagner sa mère dans ses courses, il lui
-semblait que ce temps passé ensemble était du temps perdu.
-
-Le mensonge l'ennuyait, enveloppait tout d'une atmosphère factice,
-irrespirable. Ne pouvant raconter Germaine à sa mère, il préférait qu'elle
-partît, qu'elle ne l'obligeât pas à mettre entre elle et lui des distances.
-
-Il aimait.
-
-Il ne souhaitait pas être Germaine. Il voulait la posséder. Pour la
-première fois, son désir ne se manifestait pas sous forme de malaise.
-Pour la première fois, il ne haïssait pas sa propre image. Il se croyait
-guéri.
-
-
-
-
-Le vague désir de la beauté nous tue.
-
-Nous avons expliqué comment Jacques s'épuisait à désirer le vide. Car
-n'est-ce pas le vide, ces corps et ces figures que notre regard traverse
-follement sans les émouvoir.
-
-Cette fois, le désir rencontrait une surface sensible et la réponse de
-Germaine était l'image même de Jacques, comme l'écran délivre le film qui,
-sans obstacle, n'épanouirait qu'une gerbe blanche. Jacques se voyait dans
-ce désir et, pour la première fois, sa propre rencontre le bouleversait.
-Il s'aimait chez Germaine. Il perdait conscience du personnage qu'il
-développa dans la suite sans chercher à rejoindre son idéal.
-
-Jusqu'à ce jour, les femmes auxquelles il plaisait ne lui plaisaient
-pas. Il connaissait leur profil mou. Toutes les têtes du monde
-appartiennent à quelques catégories. Il savait d'avance que certaines
-brunes, hautes de buste, tomberaient amoureuses de lui.
-
-Germaine n'était pas de la génération des grandes filles intimidantes
-qui portent des noms de chevaux de courses. Mais elle avait ce quelque
-chose d'inaccessible, de surnaturel, qui fait d'un marin sur le quai de
-Naples ou d'une joueuse de tennis à Houlgate des souvenirs de tristesse.
-
-Donc, un des mille passants s'était arrêté. Il le tenait dans son piège.
-Il aimerait sur lui toutes les rues, toutes les villes le premier soir
-qu'on y arrive, la température émouvante des ports, Idgi et Tigrane
-d'Ybreo, le chien chacal, la troupe d'acrobates de Genève et l'écuyère
-du cirque de Rome.
-
-Ainsi réfléchissait-il sans relâche jusqu'au départ du train qui
-emportait Mme Forestier à Tours.
-
-
-
-
-IV
-
-
---Mais laisse donc, Loute, disait Germaine à sa sœur. Nestor ne
-s'apercevra de rien. Il faut que tu nous présentes Jacques comme un ami
-de ton peintre, (car le richomme savait son frère trompé, ce qui
-divertissait son égoïsme)--Il adore être de la confidence, et nous
-courrons moins de risques.
-
-Osiris était prodigieusement crédule. Sa maîtresse flattait cette
-sécurité en le mettant du complot contre Lazare.
-
-Une des premières nuits que Nestor dormait étendu auprès d'elle, un
-jeune comédien qu'elle aimait sonna, par suite d'une erreur de dates.
-
---Cache-toi, dit-elle à Osiris, c'est mon vieux.
-
-Osiris se leva, ramassa ses affaires, entra dans un placard de robes, y
-étouffa, tandis que Germaine recevait le jeune homme, et sortit, bouffi
-d'orgueil.
-
-Leur liaison datait de ce coup de maître. N'en concluez pas que cette
-fille fût basse. Elle se défendait. Elle agissait sans calcul.
-
-
-
-
-Toutes jeunes, sa sœur et elle rêvaient du Palais de Glace qu'elles
-s'imaginaient être un palais de miroirs. Elles y entrèrent un dimanche
-et en sortirent suivies d'une escorte d'hommes élégants. Un d'eux
-débaucha Germaine.
-
-Lorsqu'il la quitta, elle se plaça chez une modiste de Montmartre. Cette
-modiste lui dit un jour: «Ma petite, on va me saisir après-demain. Garde
-la boutique, je décampe.» Elle emportait ses perles et son linge.
-
-Germaine resta, mit à la vitrine une pancarte annonçant que les chapeaux
-de deux cents francs se vendaient vingt cinq, les écoula en une matinée,
-les remplaça en montre par des chapeaux défraîchis trouvés dans la cave,
-loua une charrette avec la somme, transporta les chaises, la table et la
-psyché de la boutique dans la chambre qui lui appartenait encore et laissa
-l'huissier prendre le reste.
-
-Elle avait le démon de la rue. Elle n'en ressentait aucune honte.
-
-Dînant avec Loute, Nestor et Lazare dans un restaurant à la mode, elle
-renversa du vin. Le maître d'hôtel se précipita et déroula une toile cirée
-sur la tache en attendant une nappe. Cette toile éveillait un souvenir
-analogue chez les sœurs. Elles échangèrent un coup d'œil. Loute rougit,
-mais Germaine s'écria:
-
---Oh! cette toile cirée! Je retrouve Belleville, la lampe, la soupe et
-le père Râteau.
-
-Leur nom réel était Râteau. Depuis Nestor, le père et la mère Râteau
-n'étaient pas à plaindre. Ils possédaient une ferme charmante aux
-environs de Paris.
-
-Ces sœurs, la ferme Râteau, les Osiris, Jacques, sa famille, son rêve,
-forment un mélange explosif. Pourtant, la destinée le compose. Elle aime
-manier les hommes chimiquement.
-
-
-
-
-Si les désirs de Jacques se cristallisaient et si nous approchions leur
-multitude comme nous approchons Germaine, le résultat serait-il plus
-avouable?
-
-Narcisse s'aima. Pour ce crime les dieux le changèrent en fleur. Cette
-fleur donne la migraine et son oignon ne fait même pas pleurer.
-Méritait-il d'autres larmes?
-
-L'histoire de notre Narcisse est plus complexe. Il aimait les eaux du
-fleuve. Mais les fleuves coulent sans se soucier des baigneurs, des
-arbres qu'ils reflètent. Leur désir est la mer. Ils la baisent au terme
-d'un voyage perpétuel et s'y enfoncent voluptueusement.
-
-Jacques sentait toujours la beauté humaine avoir, comme les fleuves, un
-lit et un but. Elle passait, elle allait ailleurs. Un navire lève
-l'ancre, un rideau de music-hall tombe, la famille Ybreo retourne à
-ses dieux.
-
-Il se rappelait Idgi lui disant, pendant un match de tennis, qu'il
-ressemblait à Séti Ier. C'était le seul regard de fleuve dont il se
-souvînt.
-
-Cette fois l'eau stoppe, lui renvoie passionnément son reflet. Il trompe
-la nier. Peut-être prend-il pour l'eau qui parlé une voix d'ondine. Mais
-il n'analyse pas. Son cœur ne lui en laisse plus le loisir.
-
-
-
-
-Nous avons dit que le cœur de Germaine était souvent mobilisé. Cette
-habitude n'enlevait aucun enthousiasme à ses caprices. Elle aimait chaque
-fois pour la première fois. Elle se demandait comment elle avait pu aimer
-d'autres hommes et jouait sa partie nouvelle en montrant toutes ses
-cartes. Elle ne cherchait pas à prolonger le feu en le garnissant de
-cendres. Elle flambait le plus haut possible et le plus vite.
-
-Son pouvoir de se mettre sincèrement dans un état primitif l'empêchait
-d'opposer à l'élan de Jacques celui, machinal, d'une fille rompue à
-l'exercice.
-
-La tempête mélangeait leurs trésors, de quelque provenance qu'ils
-fussent.
-
-Car si Jacques avait beaucoup gaspillé mais apportait ses rêves,
-Germaine qui avait beaucoup donné, avait beaucoup reçu. Elle ne
-l'accueillait donc pas les mains vides.
-
-Cette dernière phrase prête à double entente. Là encore l'élan
-emportait Jacques au delà des scrupules. Le richomme serait un mari,
-un mari trompé.
-
-Germaine trouvait si légitime de tromper Nestor qu'elle n'en ressentait
-pas l'ombre de gêne. L'inconscience est contagieuse. Jacques trouva
-naturel le subterfuge qui consistait à jouer le rôle d'un ami du peintre.
-
-Le dîner de rencontre l'amusa. Au dessert, Germaine, distraite, le
-tutoya. Il était à sa droite.
-
---As-tu lu l'article de X...?
-
---_Tu pourrais me répondre_, ajouta-t-elle presque sans transition
-en se retournant à gauche vers Nestor stupéfait, détroussé, décorné par
-ce prodigieux coup de bonneteau. Ils rirent ensuite de l'alerte.
-
-Osiris prit Jacques en affection. Il lui trouvait le sens du chiffre.
-Un jugement aussi absurde venait de ce que Jacques l'écoutait. On
-l'écoutait ou non. Il ne faisait que cette différence grossière entre les
-hommes, n'ayant pas l'esprit qui nous désigne l'originalité de chacun.
-
-Les vrais rendez-vous des jeunes gens étaient rue Daubigny, dans un
-rez-de-chaussée sombre comme les toiles de ce peintre.
-
-La garçonnière appartenait à Germaine. Elle prétexta qu'il lui fallait
-un coin pour fuir les visites de Nestor. D'après ses explications, ce
-coin tombait à pic, mais pour la première fois. Elle le croyait. Elle
-craignait Mme Supplice, la concierge. Et non que la concierge pensât
-«Encore un», mais qu'elle se choquât de ne l'y plus voir entrer seule.
-
-
-
-
-Les caresses, même les plus profondes, ont une limite. Jacques,
-quasiment vierge, essayait de satisfaire un désir illimité. La première
-étreinte le déçut. À la longue, le vertige s'apaisant, son regard et son
-esprit redevinrent agiles.
-
-Alors, contemplant cette Desdémone à la renverse, mourante auprès de
-l'oreiller, pâle à faire peur, les dents découvertes, il amoncelait des
-souvenirs de honte sur sa figure et sortait d'elle comme un couteau.
-
-Germaine distribuait vite ses caresses épanouies. C'était le luxe d'une
-gerbe de fleuriste. La gerbe fanée, on en achète une autre. Jacques, lui,
-prenait racine. Son amour anormal poussait normalement, lentement. Il
-s'aimait, il aimait des voyages, il aimait trop de choses sur sa
-maîtresse. Germaine n'aimait que son amoureux.
-
-
-
-
-V
-
-
-Cette existence nécessitait des stratagèmes rue de l'Estrapade, où
-Jacques perdait les heures que Germaine et Osiris vivaient ensemble.
-
-L'après-midi, il inventait un travail à la bibliothèque Sainte-Geneviève.
-
-Cette bibliothèque est le prétexte des polissons du Quartier-Latin. Si
-tous ceux qui doivent s'y rendre, s'y rendaient réellement, il faudrait
-bâtir une aile. Réconcilié avec Mahieddine et avec Louise, Jacques
-découchait une nuit sur quatre. L'Arabe et lui laissaient la porte cochère
-entre-bâillé. Ils la refermaient à l'aube en revenant de chez leurs
-maîtresses.
-
-Louise recevait Mahieddine chez elle. Les deux complices se retrouvaient
-devant la grille du Parc Monceau et attendaient le premier métropolitain.
-
-Ce départ de guillotinés n'avait rien de drôle. Ils somnolaient parmi
-les ouvrières qui se rendent au travail.
-
-
-
-
-Duper le professeur, ne demandait pas grande malice. Il ne voyait rien
-et ne voulait rien voir. L'exactitude des élèves à son cours et celle
-des mensualités suffisant à ses exigences.
-
-Sa femme, elle, voyait. Elle voyait de travers. Elle était convaincue
-que Jacques, épris d'elle, incapable de tromper son maître, fuyait sa
-présence et s'étourdissait avec des filles du Café Soufflet. Elle
-approuvait l'Arabe de le surveiller.
-
-
-
-
-Chaque dimanche, Stopwell trouvait un ressort mystérieux pour gagner
-les épreuves de saut. En semaine, il était une loque, guettait le facteur
-qui devait toujours lui apporter un chèque, vivait dans un nuage de pipe
-et de théière. Son grand corps jonchait la chambre. Après dîner, il
-passait un costume de foulard et s'endormait comme une masse, intoxiqué
-de tabac.
-
-Petitcopain servait ce despote avec le regard des jeunes filles qui
-soignent les fous dans les hôpitaux. Il se partageait entre cet office et
-le poste de guetteur, qu'il tenait au compte de Mahieddine.
-
-Il n'en voulait pas à Peter. Il découvrait sous son attitude une foule
-de faiblesses dont il ne comprenait pas la nature, mais à cause de quoi
-il le devinait vulnérable. Il flairait, avec l'arôme du tabac blond, la
-poésie de l'Angleterre.
-
-Il aimait Stopwell comme les Latins subissent peu à peu la ville aux
-joues de santé rose, au cœur de charbon noir, Londres, ce pavot qui
-endort.
-
-Il aimait chez lui du sommeil, un échiquier royal, des biches sur
-l'herbe, des ducs qui épousent des actrices, des Chinois au bord de la
-Tamise.
-
-Les rares paroles de Stopwell étaient pour louer Oxford, paradis des
-collèges et des boutiques, où se trouvent les meilleurs hellénistes et
-les plus beaux gants du monde.
-
-
-
-
-Le jeune Maricelles, à force d'espérer, assis près d'une lucarne, comme
-une princesse dans sa tour, était tombé malade. Il se soignait au château
-de Maricelles, par Maricelles Les-Maricelles, adresse suffisante pour
-divertir les pensionnaires et défrayer la conversation à table.
-
-
-
-
-Un mercredi de novembre que Germaine et Jacques avaient rendez-vous
-avec Bachtarzi chez Louise, ils y virent une petite dame maigre, sans
-chapeau, portant un pendentif d'émeraude, assise dans le salon. C'était
-sa mère. Jacques reconnut avec stupeur Mme Supplice, la concierge de la
-rue Daubigny. L'immeuble appartenait à un des ex-protecteurs de Louise.
-Germaine ne lui en avait jamais ouvert la bouche.
-
---Bonjour, Madame, dit Germaine. Vous en avez une robe! Louise est là?
-
---Non, répondit la concierge d'une voix monotone, _mademoiselle n'est
-pas encore rentrée._
-
-Ils s'assirent. Ils toussèrent. Mais Mme Supplice s'apprivoisait vite.
-Elle se lança dans un éloge de Mahieddine, qu'elle croyait prince turc.
-
-Du reste, Mahieddine, assez timide en face des personnes de tête et qui
-leur cachait sa littérature, perdait tout contrôle avec les fournisseurs
-et les naïfs. On devinait à travers les phrases de Mme Supplice, débitées
-sur une ligne sans points ni virgules, les contes qu'il devait lui conter
-faute de pouvoir éblouir plus haut.
-
-Jacques n'osait regarder Germaine. Il eût été bien surpris de voir
-qu'elle ne riait pas. Elle souriait. Elle se leva.
-
---Brave mère Lili, s'écria-t-elle, toujours la même! et elle lui tapa
-familièrement sur le genou.
-
-Louise et Mahieddine rentrèrent. Ils paraissaient ennuyés de la
-rencontre, Mahieddine surtout.
-
-
-
-
-Un écrivain peut-il plier au milieu de son livre une histoire qui en
-déborde? Oui, si cette histoire souligne un personnage. Or il importe
-de souligner que Louise était bonne fille, mais une bonne fille
-Supplice-Champagne.
-
-Avant que notre livre ne débute, Louise dansait à l'Eldorado. Quatre
-collégiens allaient l'y applaudir et lui lancer des bouquets de
-violettes. Le premier janvier, ils voulurent lui donner un pendentif.
-Le filou de la bande escamota une émeraude chez une vieille parente.
-Il accepta naïvement qu'on tirerait au sort celui qui l'offrirait. Le
-sort désigna le plus timide. Louise remercia d'une caresse. Ils se
-dirent qu'une émeraude chez une actrice est une goutte d'eau dans
-l'océan. Ils oubliaient que l'océan existe à force de gouttes d'eau.
-
-Longtemps après l'épisode qui ferme notre livre, le timide, devenu
-diplomate, rencontra Louise. On remua des souvenirs.
-
---Vous savez, dit-elle, la fausse émeraude? Je l'avais donnée à ma
-mère. Elle la portait toujours. Elle a voulu être enterrée avec.
-
-Le diplomate lui avoua le vol et que l'émeraude était véritable. Louise
-pâlit.
-
---Pouvez-vous me le jurer? demanda-t-elle. Et il n'osa jurer parce
-que Louise venait de prendre une figure de fossoyeur.
-
-
-Revenons rue Montchanin.
-
-Les deux couples fréquentaient un skating. Ils y allèrent. Ils
-connaissaient les professeurs et le barman.
-
-Un jeune homme au visage de blanchisseuse, qui portait une cape et un
-collier de perles, se promenait entre les tables, souriait aux uns,
-bousculait les autres, criait qu'il avait mal au cœur à force de tourner.
-Sa voix apprise ressemblait aux courbes ridicules du modern-style.
-
-Ce monstre se fût fait lapider n'importe où. Là, il était fétiche. On
-le cajolait, on se sentait fier qu'il vous adressât la parole. Il serra
-la main de Germaine et de Louise, fit aux hommes un geste de grande
-coquette.
-
-La moitié d'ombre de Jacques envoyait en vain à sa moitié de lumière
-un esprit d'inconfort moral. Il avait adopté un rythme boiteux. Il s'y
-complaisait. Il longeait les toits sans vertige, avec une démarche de
-somnambule.
-
-Le monstre leur accorda de s'asseoir une minute. D'une voix assez
-éteinte maintenant, il estimait les bagues de Louise. Il montrait les
-siennes. Il racontait des histoires de descente de police.
-
-Quand tout bouge ensemble, rien ne bouge en apparence.
-
-Pour que Jacques se rendît compte de sa paresse d'âme, il eût fallu
-un point fixe. Qu'il imaginât, par exemple, son père ou sa mère
-traversant le promenoir. Mais il agissait loin d'eux, loin de lui-même et
-complaisamment accoudé sur l'eau sale.
-
-Il eût senti du dégoût, seul dans un tel lieu. Mélangé à Germaine qui
-parlait de plain-pied avec le fétiche, il ne se révoltait pas et se
-laissait vivre.
-
-L'orchestre jouait la danse à la mode.
-
-La mode meurt jeune. C'est ce qui fait sa légèreté si grave. L'aplomb
-du succès et la mélancolie de n'en plus avoir bientôt, magnifiaient cette
-danse. Toutes ses notes devaient un jour trouer le cœur de Jacques. Ils
-patinèrent.
-
-Pendant une halte où le monstre exécutait un numéro, Louise poussa un
-cri: Vous! et tous, détournant les yeux de la piste, virent Osiris,
-jovial, appuyé sur sa canne, des reflets de globes électriques sur son
-nez, son tube, sa perle de cravate.
-
---Moi, oui, mes enfants! moi. Et même assez satisfait. Depuis quelques
-jours on m'accable de lettres anonymes qui racontent que Germaine passe
-sa vie au skating avec un amant. J'ai voulu me rendre compte et je
-constate que c'est faux. Voilà, termina-t-il, en posant sa main sur
-l'épaule de Jacques,--car mon cher, entre nous, je ne veux pas vous dire
-une chose désagréable (tous les goûts sont dans la nature), mais vous
-n'êtes pas son type.
-
-Il s'assit. Germaine le bourrait de coups de poing, le menaçait et
-reprenait contenance.
-
---D'ailleurs, fit-il, en dépliant un porte-carte, il me semble
-reconnaître l'écriture de Lazare. Peut-être qu'il se venge. Tenez, mon
-petit Jacques, prenez ces lettres, étudiez-les. Vous autres, jeune
-classe, on vous élève à la Rocambole. Vous devinerez mieux qu'un vieil
-imbécile comme moi.
-
---On l'aime, son vieil imbécile? zézayait-il en chatouillant le menton
-de Germaine, on l'aime?
-
-Et Germaine, remontée sur sa bête, solide en selle, répondait:
-
---Non, on ne l'aime pas. On n'aime pas les mouchards.
-
-
-La vie de Jacques ressemblait aux chambres jamais faites des femmes de
-Montmartre qui se lèvent à quatre heures et passent un manteau sur leur
-chemise pour descendre manger un plat.
-
-Cet état de choses s'envenime toujours. Nestor ne montrait plus de
-lettres, ne riait plus. Il ne soupçonnait pas Jacques, malgré des
-accusations précises; il soupçonnait Germaine. L'amour-propre l'aveuglant,
-il voulait bien admettre qu'elle le trompât avec un homme de sa corpulence
-et de son âge, ce qu'il appelait naïvement son type, mais que ce fût avec
-le petit Jacques lui coûtait trop cher à croire. Il ne s'y arrêtait pas
-une seconde. Il lui faisait ses confidences et lui demandait de surveiller
-Germaine.
-
---Je dois vivre à la Bourse et je travaille souvent la nuit. Suivez-la.
-Ne la quittez pas. Rendez-moi ce service.
-
-Maintenant, Nestor Osiris se livrait à des scènes. Il ne menaçait pas
-encore; il cassait des objets d'art. Germaine avait remarqué qu'il lui
-offrait, à chaque réconciliation, un animal de Copenhague. Ainsi
-pouvait-il briser en brisant peu. Il évitait les potiches et les terres
-cuites.
-
-Lorsqu'il brisa un groupe de Saxe, Germaine comprit que le vaudeville
-tournait au drame. Il forçait des tiroirs, cherchait des empreintes,
-soudoyait des manucures, perdait la tête.
-
-Un soir qu'il revenait de chez le dentiste, il trouva Germaine sur une
-chaise longue. Il lui demanda si elle avait reçu des visites. Elle
-répondit que non, qu'elle somnolait et lisait depuis le déjeuner. C'était
-vrai.
-
-Nestor sortit pendre sa pelisse au porte-manteau. Il reparut brandissant
-une canne à bec d'écaille.
-
---Et ça! et ça! vociférait-il. Puisque ton monsieur laisse ses cannes
-dans mon antichambre, je vais te corriger avec.
-
-Germaine ferma son livre.
-
---Vous êtes fou, dit-elle. Sortez.
-
-Le téléphone sonna.
-
---Ne touche pas au récepteur, criait Nestor. Si c'est l'homme à la
-canne, c'est moi qui vais lui répondre.
-
-Il s'agissait, en effet, de la canne. Le dentiste demandait à M. Osiris
-s'il ne s'était pas trompé, car son client en trouvait une au chiffre
-N. O. à la place de la sienne, un jonc à bec d'écaille.
-
-Germaine eut le triomphe modeste. Cet épisode lui valut quatre jours
-de paix.
-
-
-Les frères Osiris chassaient le dimanche. Ils partaient la veille à
-cinq heures. Germaine était donc libre. Ce samedi, Nestor resta,
-sacrifiant la chasse. C'était une manière galante d'obtenir son pardon.
-
-Germaine cacha sa déconvenue. Elle prévint Jacques. Il resterait
-sagement rue de l'Estrapade et se coucherait tôt.
-
-À neuf heures, Jacques lisait dans sa chambre ainsi que les autres
-élèves, lorsqu'un coup de timbre timide retentit à la porte de l'étage.
-
-Petitcopain qui servait de concierge, après avoir ouvert et chuchoté,
-frappa chez Jacques. Il lui annonçait une visite. C'était Germaine. Elle
-portait un sac. Jacques n'en revenait pas.
-
-Un réflexe lui fit pousser du pied une vieille paire de chaussettes sous
-la commode. Germaine riait de sa stupeur.
-
-Elle s'ennuyait à table avec Nestor. Elle lui avait dit:
-
---Attends-moi; je vais dans la cuisine préparer une salade surprise.
-Elle avait pris du linge, des objets de toilette et s'était sauvée par
-l'escalier de service.
-
---Ne me gronde pas mon amour, suppliait-t-elle. Je suis libre, libre,
-libre. Qu'il casse tout. Je t'emmène en voyage de noces.
-
-
-Il arrive qu'une route offre des aspects tellement différents à l'aller
-et au retour que le promeneur qui rentre croit se perdre. Un village dans
-lequel on habite, vu soudain d'une colline, peut être pris pour un autre
-village. Jacques, du fait de la présence de Germaine rue de l'Estrapade,
-reconnaissait mal sa maîtresse et ne reconnaissait plus sa chambre.
-
-Il lui fallut une minute pour admettre la proposition, savoir: prendre
-le train et passer le dimanche dans la ferme des Râteau, partis pour le
-Hâvre.
-
-Après le premier choc, Jacques fut aussi enragé qu'elle. Ils baptisèrent
-ce voyage: _Le Tour du Monde._ Il fallait que Jacques descendît voir la
-patronne, lui annonçât qu'il sortait et ne rentrerait que le lundi matin
-pour l'étude.
-
-Ne voulant pas laisser Germaine dans sa chambre où Peter pouvait venir,
-il l'enferma dans la chambre vide de Maricelles, avec une lampe et des
-cigarettes. Là, on ne risquait rien.
-
-À l'étage au-dessous, Jacques trouva le professeur et sa femme en train
-de régler la pendule. Il fallut attendre qu'elle sonnât toutes les heures
-et toutes les demies. Ensuite, Jacques, qui sortait chaque samedi soir,
-annonça qu'il passerait le dimanche à la campagne chez un camarade.
-
-Les Berlin permirent, pourvu que l'élève fit acte de présence dans le
-cabinet de son maître, le lundi matin. Jacques remonta, délivra Germaine,
-et ils firent les préparatifs.
-
-Tout tenait dans un sac. Cette circonstance les ravit. Ils étouffaient
-des fous-rires. Jacques, continuant à jouer au _Tour du Monde_ chuchota
-qu'il faudrait prendre garde au passage devant la cabine d'un anglais
-féroce, portant des favoris rouges, une sacoche de banknotes et un voile
-en tulle de filets à papillons. Il les pistait depuis Liverpool et
-complotait leur ruine.
-
-Ils descendirent sans encombre, en usant une boîte d'allumettes et
-trouvèrent le fiacre laissé par Germaine à l'angle de la rue Mouffetard.
-
-
-
-
-VI
-
-
-Pour exprimer ce voyage, il faudrait le charmant attirail d'un
-prestidigitateur. Des drapeaux, des bouquets, des lanternes, des œufs,
-des poissons rouges.
-
-Germaine gardait son duvet par miracle. On l'avait souvent cueillie.
-Jacques possédait contre la boue une protection pareille à cette graisse
-qui fait que l'eau ne mouille pas les cygnes. Mais l'un et l'autre
-croisaient les premiers arbres neigeux, les premières bêtes, comme un
-noctambule qui rentre croise à cinq heures du matin les tombereaux des
-Halles.
-
-D'ailleurs, peu importe. Germaine avait une hérédité campagnarde. Elle
-rejoignait un paradis perdu et Jacques n'était plus Jacques mais Germaine,
-c'est à dire une des hautes charrettes si fraîches à l'aube, place de la
-Concorde, lorsqu'elles bercent les maraîchers, endormis comme des rois
-fainéants, sur leurs litières de choux et de roses.
-
-Vraiment Germaine donnait le change. On était bien près de prendre le
-prestidigitateur pour le printemps en personne, maniant ses ressorts et
-ses double-fonds.
-
-À Jacques qui supportait le fétiche du skating, comment ces fausses
-primeurs n'eussent-elles pas semblé vraies?
-
-_Mille routes desvoyent du blanc_, dit Montaigne, _une y va._ Jacques
-allait au blanc. Il serrait Germaine, la réchauffait dans le wagon et se
-livrait à des enfantillages.
-
-Jacques se déplaisait, mais ne déplaisait pas. Germaine et lui formaient
-un joli couple. On les prenait pour deux amoureux naïfs, en promenade.
-
-Que de spontanéité, de surprises! Mais ces surprises, la pauvre fille ne
-pouvait plus les tirer que de ses manches.
-
-Jacques ne voyait pas davantage les ficelles que les enfants qui
-applaudissent. Il est déjà beau de faire applaudir les enfants.
-
-Germaine, rompue à ses vieux tours, croyait sincèrement cueillir des
-montres et des colombes. L'illusionniste partageait les illusions du
-public.
-
-Aussi, ce voyage fut-il le seul bonheur aéré qu'ils eurent.
-
-La ferme était petite. Germaine tutoyait les servantes et les vaches.
-Elle marchait, mordillée par une troupe de jeunes chiens. Elle criait,
-elle sautait, elle se décoiffait.
-
-Ils déjeunèrent dans une salle où le feu était un incendie. Ils
-mangèrent des nourritures propres qu'on ne mange jamais en ville. Seul
-le fromage, savamment pourri dans une feuille de vigne, formait un vif
-contraste avec les viandes et les crèmes blanches.
-
-Après déjeuner, Germaine montra la chambre de son père, vieil ivrogne.
-Il était impossible de le corriger de son vice.
-
-Au milieu de cette chambre pendait un lustre en papier de toutes les
-couleurs. On voyait sur la commode des photographies pâles de matelots,
-de noces, et, sous une vitre, une demi-frégate collée contre des vagues
-peintes en vert.
-
---Me voilà vierge, dit Germaine, tendant à Jacques un cadre de
-coquillages. Il entourait un bébé nu.
-
-Elle possédait sa chambre. Ils y couchèrent et s'y adorèrent pour la
-dernière fois. Jacques le pressentait-il? Pas le moins du monde. Ni
-Germaine. Ils avaient raison, puisque, dans la suite, ils devaient
-souvent faire l'amour.
-
-
-Ils partirent le surlendemain à l'aurore, sans fatigue. On entendait
-les coqs contagieux prendre les uns aux autres comme les trous d'une
-vaste girandole de gaz. Tout était glacé, mouillé, virginal. Germaine
-portait crânement le nez rouge. Elle n'opposait pas une ride au matin
-pur.
-
-
-Elle avait découvert une ancienne photographie dans son armoire. Elle
-y clignait des yeux de myope. Jacques trouvait cette grimace divine.
-Germaine la lui donna.
-
-Ils rapportaient en outre des œufs et du fromage. Ils firent réellement
-le tour du monde.
-
-
-
-
-Germaine avait oublié l'aspect des rues de Paris si tôt. Cette surprise
-prolongea l'escapade. C'était reprendre ses habitudes sans tristesse. Les
-cris des marchandes, les maigres coureurs à pied s'entraînant derrière
-des cyclistes, les bonnes battant des carpettes aux fenêtres, les chevaux
-qui fument, lui rappelaient son enfance.
-
-Ils décidèrent qu'après l'étude Jacques viendrait déjeuner chez elle.
-Ils prirent un taximètre, car elle voulut le reconduire.
-
-Le chauffeur menait comme un fou, dérapait, escaladait les refuges.
-Germaine et Jacques s'amusaient, s'embrassaient la bouche, se cognaient
-les dents, étaient projetés en tous sens l'un contre l'autre.
-
-À chaque nouvelle prouesse, le chauffeur se retournait, haussait les
-épaules et leur clignait de l'œil.
-
-Germaine déposa Jacques rue de l'Estrapade vers dix heures, après une
-longue étreinte. Il regarda encore son gant s'agiter tandis que la
-voiture reprenait sa course. Il arriva juste pour se changer et paraître
-à l'heure exacte, comme Philéas Fog, avec ses condisciples, dans le
-cabinet où M. Berlin essayait de leur apprendre la géographie.
-
-Germaine entra dans un bureau de poste et téléphona chez elle. Joséphine
-qui avait ordre de répondre à Osiris, le fameux soir, qu'elle n'avait pas
-vu madame sortir, lui raconta la rage du pauvre homme, ses recherches,
-ses prières, ses injures. Il avait brisé une glace et pleuré, car il
-était superstitieux. Il avait passé le dimanche à guetter le téléphone,
-les automobiles, à marcher de long en large. Enfin, le dimanche soir, il
-dit avec calme:
-
---Joséphine, que madame rentre ou ne rentre pas, je la quitte. Vous
-pourrez le lui annoncer de ma part. Vous me rangerez mes affaires. Je
-lui abandonne le reste. Qu'elle en fasse ce qu'elle veut.
-
---Ouf! soupira Germaine. Bonne chance.
-
-Elle savait qu'une belle fille ne reste jamais dans l'embarras.
-
-En rentrant elle trouva sa sœur.
-
---Avais-je assez prédit ce qui arrive, s'écria Loute. Nestor ne veut
-plus te revoir. Si on parle de toi, il crache.
-
---Qu'il crache, répondit Germaine. J'étouffe. Je rentre de la campagne
-avec Jacques. Nestor sent le renfermé.
-
---Comment vas-tu vivre?
-
---Ne t'inquiète pas, ma petite. D'ailleurs, Nestor est un papier à
-mouches; il colle. Je serais bien surprise qu'il n'essaye pas de
-revenir.
-
-Osiris revint si vite qu'il croisa Loute qui sortait. Germaine, s'étant
-couchée, lui fit faire antichambre.
-
-Lorsqu'il entra, il s'arrêta, s'inclina et vint s'asseoir sur une chaise
-au pied du lit.
-
---Ma chère Germaine, commença-t-il...
-
---C'est un discours?
-
-Il prit une pose.
-
---Ma chère Germaine... entre nous c'est fini, fi-ni. Je t'ai écrit une
-lettre de rupture, mais comme je connais ta négligence et ta façon de
-lire les lettres, je suis venu te la lire.
-
---Savez-vous, dit-elle, que vous dépassez les bornes du ridicule?
-
---C'est possible, poursuivit Nestor, mais vous écouterez ma lettre.
-
-Il la tira de sa poche.
-
---Je ne l'écouterai pas.
-
---Vous l'écouterez.
-
---Non.
-
---Si.
-
---Non.
-
---Bien. Je vous la lirai tout de même.
-
-Elle se boucha les oreilles et chantonna. Osiris, d'une voix d'homme
-habitué à crier les cours de la Bourse, commença:
-
-Ma pauvre petite folle...
-
-Germaine éclata de rire.
-
---Madame rit, madame entend, remarqua Nestor. Donc je continue.
-
-Mais, cette fois, Germaine chantait de toutes ses forces et la lecture
-devint impossible. Nestor posa la lettre sur sa cuisse.
-
---C'est entendu, dit-il, je m'arrête...
-
-Elle déboucha ses oreilles.
-
---Seulement (il agitait son index en signe de menace), je te préviens
-que si tu ne me laisses pas lire, je pars. Et tu ne me reverras ja-mais.
-
---Puisque c'est ta lettre de rupture.
-
---Il y a rupture et rupture bredouilla cet homme qui possédait le génie
-du chiffre, c'est à dire de la poésie, et qui était complètement idiot
-en amour où la poésie n'existe pas.--Je désirais rompre gentiment,
-convenablement, et tu me chasses. Si encore je te demandais des comptes!
-
---Je n'ai pas de comptes à te rendre, s'écria Germaine, que cette
-comédie exaspérait, et si tu veux des comptes, en voilà: Oui, je te
-trompe. Oui, j'ai un amant. Oui, je couche avec Jacques. Et à chaque
-oui, elle tirait sur sa natte comme sur une sonnette.
-
---Par exemple! dit alors Osiris en se levant, reculant et clignant les
-yeux comme un peintre.
-
-Et il accusa Germaine de détourner les soupçons sur un gamin serviable,
-d'espérer que lui, Osiris, courrait à sa recherche pendant qu'elle
-recevrait son véritable amant. Il ajouta qu'il n'était pas dupe; qu'il
-était peut-être l'homme riche qu'on roule, mais que c'était un métier
-d'être riche; un métier dur, qui exerce l'œil.
-
-
-Germaine admirait. Malgré le théâtre qui présente des personnages de
-cette trempe, elle ne croyait pas qu'ils existassent.
-
---Vous êtes formidable, dit-elle, Nestor. Je couche avec Jacques.
-D'ailleurs (on sonnait) le voilà sans doute. Il déjeune. Cachez-vous et
-vous aurez la preuve.
-
-Elle désirait rompre.
-
---Me cacher, ricana Osiris. C'est trop simple. Vous avez plus d'un tour
-dans votre sac et vous ferez des signes. Je reste.
-
-Et, comme on entendait un bruit de porte, la voix de Jacques à la
-cantonade:--Mon cher Jacques, cria-t-il, savez-vous ce que Germaine
-invente?
-
-Jacques entra.
-
---Vous couchez avec elle!
-
-Jacques, au contact de Germaine, apprenait ses ruses. D'un coup d'œil,
-il comprit la scène et que sa maîtresse, morte de fatigue, avait vendu
-la mèche.
-
---Du calme, dit-il, monsieur Osiris. Vous savez que Germaine est
-taquine. Elle vous taquine parce qu'elle vous aime.
-
-Il fit si bien, ce cœur pur, que Nestor resta déjeuner et ouvrit une
-boîte de cigares.
-
-Reines d'Egypte! dans cette boîte richement peinte, on dirait vos
-petites momies avec des ceintures d'or.
-
-Osiris mangeait, fumait, riait, et partit pour la Bourse.
-
-Germaine boudait, reprochait à Jacques son adresse.
-
---Tu ne veux donc pas m'avoir seul?
-
---Je ne veux pas être responsable d'une chose si grave et que tu me la
-reproches un jour.
-
-La ferme, les laitages, les œufs étaient loin.
-
-
-
-
-Lorsque Lazare interrogea son frère, Nestor lui tapa sur l'épaule.
-
---Germaine est une originale, dit-il; c'est son charme. Nous ne la
-changerons pas. Elle était à sa ferme. Elle avait besoin de vaches. Nous
-autres, hommes de Bourse, nous n'y comprenons rien. Loute est plus
-simple, comment dirai-je... moins vive, moins pittoresque. Elle a,
-d'ailleurs, ses qualités. Je garde Germaine.
-
-
-Cet épisode eut l'apparence de mettre encore Osiris de la partie.
-Insinuations, lettres anonymes le faisaient sourire d'un air supérieur
-comme s'il connaissait un secret grâce auquel Germaine pouvait donner
-prise aux mauvaises langues, mais à l'avantage de son riche amant.
-
-Ce secret vague participait d'une supériorité de sa maîtresse, de son
-amour de la nature, de l'élevage des chiens.
-
-Lui demandait-on: «Où est Germaine?» Il répondait: «Je la laisse
-très libre. Je ne m'en mêle pas.»
-
-Loute était stupéfaite. Manquant d'aisance, de génie, elle trouvait sa
-sœur très forte.
-
-
-
-
-VII
-
-
-Les choses traînaient toujours comme du linge sale, des boîtes, des
-peignes dans une chambre d'hôtel. Jacques n'avait pas à souffrir de ce
-désordre. Il ne le voyait plus. Il ne voyait que par sa maîtresse,
-laquelle, depuis l'enfance, avait coutume de vivre ainsi.
-
-Un nouvel élément vint ajouter au désordre.
-
-Depuis trois semaines, Germaine recevait de mauvaises nouvelles de son
-père. Elle ne l'aimait pas et brûlait les lettres.
-
---Tu sais, disait Louise, nous, c'est notre métier de sortir le soir.
-
-Mais Germaine, se trouvant plus «convenable», méprisait un peu Louise,
-et s'imaginait que dissimuler l'état du père Râteau la laisserait plus
-libre. Elle feignait même de croire que sa mère exagérait, s'affolait
-pour rien.
-
-Un soir qu'elle s'habillait pour aller à une revue avec Jacques et
-Osiris, Jacques trouva un télégramme mal caché sous le téléphone: _Père
-se meurt viens urgence embrasse._ Elle le cachait afin de pouvoir se
-rendre au théâtre. Jacques le lui montra en silence.
-
---Laisse, dit-elle en rougissant ses lèvres qu'elle frottait ensuite
-l'une contre l'autre, j'irai demain.
-
-Le père Râteau s'éteignit à onze heures, dans sa ferme, pendant
-l'entr'acte.
-
-Depuis quinze jours, Mme Râteau lui lisait _La Maison du Baigneur_, où
-un plafond mécanique écrase Siete-Iglesias. Râteau mêlait ce chapitre et
-la réalité. Il se croyait Iglesias et mourut, véritablement écrasé par
-le plafond de sa chambre, se couchant par terre, plaçant sa figure de
-profil, essayant de tenir le moins de place possible, devant sa femme
-épouvantée.
-
-
-
-
-M. Râteau léguait à sa femme ce qu'il tenait de sa fille et il exigeait
-qu'on l'inhumât dans le caveau familial, au Père-Lachaise. Osiris
-commanda un fourgon des pompes funèbres.
-
-Loute était brouillée avec sa mère.
-
-Comme Germaine refusait d'aller seule à la ferme chercher le corps,
-Jacques demanda rue de l'Estrapade un congé exceptionnel. Nestor
-prêterait sa voiture qui tenait mieux la route que la limousine. Le
-fourgon les devança d'une demi-journée.
-
-Ce voyage à la ferme ne valait pas l'autre. Le chauffeur avait une
-petite glace lui permettant de voir dans son dos. Il importait qu'on se
-méfiât.
-
-Germaine organisait le retour. Elle aimait sa mère. Elle la logerait à
-Paris une quinzaine. Elle louait au-dessus de son appartement trois
-pièces qui servaient de garde-meuble. Ordre était donné de descendre
-quelques meubles dans la lingerie et de garnir les trois pièces avec le
-reste. Mme Râteau posséderait son petit chez soi.
-
-Sa fille calculait, projetait, s'attendrissait.
-
-Incapable de feindre, sauf avec Nestor, elle ne versait pas une larme
-sur un père ivrogne qui l'avait trop battue. Elle voyait sa mère
-délivrée.
-
-
-
-
-Mme Râteau vint à leur rencontre. Elle pleurait; d'une main tenant un
-mouchoir, de l'autre un éventail espagnol.
-
-Depuis qu'elle ne travaillait plus elle se laissait pousser les ongles
-et, ne sachant où mettre ses mains, ne quittait jamais cet éventail. Son
-corps ressemblait au sac de loto. Elle avait des traits réguliers,
-ordinaires, de la couperose et une perruque blanche accusant son teint
-de juge anglais.
-
-Sa fille présenta Jacques. La veuve leva sur lui l'œil des personnes
-atteintes du mal de mer.
-
-Le cercueil occupait la salle où le jeune couple avait déjeuné, lors
-du _Tour du Monde._
-
-Germaine se tira de son rôle avec tact. Elle décida que Mme Râteau
-monterait dans l'automobile et que le fourgon suivrait.
-
-Chaque fois que le mot fourgon était prononcé, Mme Râteau secouait la
-tête et répétait:
-
---Un fourgon... un fourgon.
-
-Le retour fut pitoyable. Germaine frappait aux vitres. Elle modérait le
-chauffeur pour que M. Râteau pût suivre.
-
-Tout à coup, elle se retourna, regarda par la lucarne et s'écria:
-
---Où est-il?
-
-La route s'étendait à perte de vue, sans fourgon.
-
-Ils firent halte et rebroussèrent chemin à la recherche du corps. On le
-retrouva. Il était en panne sur une traverse. Il s'agissait de changer
-une roue. Le cric fonctionnait mal. Jacques et le chauffeur durent se
-mettre à la besogne.
-
-Après une heure de lutte que Mme Râteau encourageait en hochant la
-tête, fourbue de hoquet et de larmes, ils repartirent.
-
-Par bonheur, le silence de Jacques énervait Germaine et elle le déposa
-rue de l'Estrapade, ce qui fait que les conducteurs des pompes funèbres
-purent un instant croire qu'ils conduisaient au Panthéon un mort
-illustre.
-
-
-
-
-Le deuil de Mme Râteau occupa les couturiers et les modistes en vogue.
-Germaine, trouvant respectable d'avoir une mère veuve, la montra. Elle
-la conduisit chez ses fournisseurs. Mme Râteau goûtait ce luxe. Partout
-elle chiffonnait du crêpe. Elle en eut des robes, des peignoirs, des
-mantelets, des toques, des capes et des capelines. D'ailleurs, elle
-soignait son deuil et ne sortait jamais s'il menaçait de pleuvoir. Car,
-disait-elle, _le crêpe, c'est déjeuner de soleil._
-
-Mais, de même que sur les catafalques on n'hésite pas à poser une
-gerbe de couleurs vives, Mme Râteau ne renonçait pas à son éventail.
-
-Un dimanche que Germaine l'emmenait à Versailles infligeant à Jacques
-cette corvée, le silence qui régna dans l'automobile jusqu'à la porte
-du Bois de Boulogne lui permit d'étudier l'éventail.
-
-Il représentait la mort de Gallito.
-
-
-Rien ne ressemble plus à un coucher de soleil qu'une corrida. Le
-taureau, inclinant gracieusement son cou puissant, son front large et
-frisé d'Antinoüs, regardait la foule et enfonçait sa corne droite dans
-le ventre du matador à la renverse. Au second plan, à gauche, un
-picador, sur un cheval ensanglanté, pareil au Christ d'Espagne, car on
-lui comptait les côtes, essayait de piquer la bête naïve qui secouait à
-l'encolure un bouquet de banderilles. Un homme escaladait l'enceinte à
-l'extrême gauche et, comme l'archer d'Egine qui, dit-on, tire à genoux
-pour remplir un angle, un valet des arènes, bossu, remplissait l'extrême
-droite avec sa bosse.
-
-
-Jacques s'ennuyait. Le crêpe l'intimidait. Il n'osait prendre entre ses
-jambes les genoux de Germaine.
-
---Gallito, se répétait-il stupidement... Gallito, Gai, gai, gai. Et ce
-gai lui rappela les vers de Victor Hugo:
-
-
-Gall, amant de la reine, alla, tour magnanime,
-Galamment, de l'arène à la Tour Magne, à Nîme.
-
-
-Aussi, les récita-t-il, à mi-voix, comme on fredonne.
-
---Qu'est-ce que tu récites? interrogea Germaine.
-
---Rien. Je me rappelais deux vers de Victor Hugo.
-
---Recommence-les.
-
-
-Gall, amant de la reine alla, tour magnanime,
-Galamment, de l'arène à la Tour Magne, à Nîme.
-
-
-—-Qu'est-ce que cela veut dire?
-
---Gall: un M. Gall, qui était l'amant de reine; alla: se rendit--tour
-magnanime: randonnée... généreuse--galamment: chevaleresquement--de
-l'arène, comme sur l'éventail de ta mère--à la tour Magne: une tour qui
-s'appelle Magne--à Nîmes, la ville.
-
---Anime la ville?
-
---Non. Nîmes, Nîmes, la ville de Nîmes.
-
---Et alors?
-
---Alors, rien.
-
---Il s'est payé la tête du monde, Victor Hugo, le jour où il a écrit
-ces vers.
-
---Mais c'est exprès, c'est une farce.
-
---Je ne la trouve pas drôle.
-
---Elle n'est pas faite pour être drôle.
-
---Je ne comprends plus.
-
---Ce sont deux vers pareils si on les écoute et différents si on les
-regarde.
-
---Explique.
-
---Ces deux vers au lieu de rimer au bout, riment d'un bout à l'autre.
-
---Alors, ce ne sont pas des vers, si c'est la même chose.
-
---Mais ce n'est pas la même chose puisqu'ils racontent une chose
-différente. C'est un tour de force.
-
---Je ne vois pas en quoi c'est un tour de force. J'en ferais à la
-douzaine, des tours de force, s'il suffisait de répéter la même chose
-deux fois de suite et de dire ce sont des vers.
-
---Voyons, ma petite Germaine, écoute; tu n'écoutes pas.
-
---Merci. Traite-moi d'imbécile.
-
---Oh! Germaine.
-
---N'en parlons plus, puisque je suis incapable de comprendre.
-
---Je n'ai jamais prétendu que tu étais incapable de comprendre. Tu me
-demandes de t'expliquer ces vers. Je te les explique et tu te fâches...
-
---Moi, je me fâche. Par exemple! Je m'en moque de ton Victor Hugo.
-
---D'abord, Victor Hugo n'est pas à moi. Ensuite, je t'aime. Ces vers
-sont stupides. N'en parlons plus.
-
--—Tu ne les trouvais pas stupides il y a une minute. Tu les trouves
-stupides pour que je te laisse la paix.
-
---Nous ne nous sommes jamais disputés. Allons-nous le faire pour un
-motif aussi ridicule?
-
---À ton aise. Je te questionne doucement et comme tu penses à autre
-chose, que je te dérange, tu me donnes un morceau de sucre.
-
---Je ne te reconnais pas.
-
---Moi non plus.
-
-
-Cette scène d'une qualité si basse, la première entre Germaine et
-Jacques, se déroulait depuis le Bois de Boulogne. Après son «moi non
-plus» Germaine se détourna et regarda les arbres. Mme Râteau
-s'éventait toujours.
-
-Ils arrivèrent à Versailles, goûtèrent à l'Hôtel des Réservoirs sans
-que Germaine ni sa mère parlassent.
-
-Pendant le retour, Germaine rompit le silence et, d'une voix soumise:
-
---Jacques, mon amour, ces vers...
-
---Oh!
-
---Veux-tu me les apprendre?
-
---Écoute. Je vais te les répéter en détail:
-
-Gall-amant-de-la-reine-alla-tour-magnanime Galamment-de-l'arène-à-la
-Tour Magne-à Nîme.
-
---Tu vois bien que c'est la même chose.
-
---Mais non.
-
---Tu dis mais non et tu ne prouves rien.
-
---Il n'y a rien à prouver. C'est un exemple célèbre.
-
---Il est célèbre?
-
---Oui.
-
---Très célèbre?
-
---Oui.
-
---Alors, comment se fait-il que je ne le connaisse pas?
-
---Parce que tu ne t'occupes pas de littérature.
-
---C'est ce que je disais. Je suis une idiote.
-
---Écoute, Germaine, tu es le contraire d'une idiote, mais aujourd'hui,
-tu me fais peur. Tu essayes de me faire peur exprès.
-
---Il ne manquait plus que ça.
-
---Comme c'est triste de se blesser pour une histoire aussi niaise.
-
---Je ne te le fais pas dire.
-
---Assez. J'ai mal. Je demande le silence, à mon tour.
-
-Ainsi continuèrent-ils jusqu'aux portes de s'enfoncer des épingles.
-Alors Mme Râteau sortit de son mutisme.
-
---Voyez-vous, mes enfants, dit-elle, en repliant son éventail, tout
-cela n'empêchait pas ce Gall d'être l'amant de la reine.
-
-Ce mot d'une mère, atteste un sens parfait des réalités.
-
-Mme Râteau parlait peu, mais bien. C'était soit: «Mon pauvre mari a
-été nettoyé en une heure», soit: «Quoi? Monsieur Jacques, Paris
-s'appelait Lutèce? Première nouvelle».
-
-Comme elle louait une «superbe statue de Henri IV» Jacques lui demanda
-machinalement si cette statue était équestre. Elle hésita, pour répondre:
-«Comme ci, comme ça», définissant, du coup, le centaure.
-
-Germaine se tenait les côtes. Mme Râteau se vexait. Jacques s'enlisait.
-
-
-
-
-Le lendemain de l'affaire Gall, il se réveilla triste.
-
-Comme un opéré pense à des boissons froides, comme un blessé de la
-moëlle épinière qui ne peut plus s'asseoir dessine des chaises, il
-songeait aux épouses discrètes qui aident le travail des hommes et
-fondent une famille. Mais il repoussait cette soif d'eau fraîche
-comme une soif d'alcool.
-
-
-
-
-Une nuit, en étreignant Germaine, il lui chuchota qu'il souhaitait un
-enfant. Germaine avoua que cette douceur lui était interdite.
-
---J'en aurais déjà un, dit-elle, si c'était possible. Je me console en
-élevant des fox-terriers.
-
-La pêche raconte son ver. Presque toutes en cachent. Pauvre Jacques; ce
-serait grande imprudence que de changer son sort contre celui des bêtes
-royales qu'il désire. Ne sentirait-on pas, à peine revêtue leur
-apparence, outre les imperfections qui échappent aux yeux entre les
-arbres d'un parc ou la fumée des bars, quelqu'infirmité profonde.
-
-Ces poids successifs ne le détachaient en rien de Germaine. Au
-contraire. Il la plaignait. Il se plaignait donc. Son amour grandissait
-et somnolait comme un bébé qu'on berce.
-
-
-
-
-Il y eut, chez Germaine, une suprise-partie. La bande Sucre-en-Poudre
-vint goûter à l'improviste.
-
-Sucre-en-Poudre comptait soixante ans et en paraissait vingt-cinq. Son
-régime consistait à ne boire que du champagne et à ne jamais se coucher,
-sauf avec des jockeys ou des professeurs de danse. Elle tenait une
-fumerie d'opium. On y endossait des robes japonaises en crêpe de Chine.
-On fumait, pêle-mêle, sur une descente de lit. On écoutait feu Caruso
-chanter _Paillasse._
-
-Ce joli monde cria, sauta, boxa.
-
-Vers sept heures, tous s'entassèrent dans un panier à salade que
-conduisait un chauffeur blanc, sourd, muet, aveugle, comme une statue
-de cocaïne.
-
-Jacques et Germaine montant chez Mme Râteau l'aperçurent, de dos,
-assise. Seul l'éventail bougeait.
-
---Bonjour, maman.
-
---Bonjour, ma fille.
-
---Tu as une drôle de voix.
-
---Non... non.
-
---Si.
-
---Mais non...
-
---Mais si, Madame Râteau, vous avez une drôle de voix.
-
---Jacques le remarque, tu as quelque chose.
-
---Eh, bien, dit alors la veuve, puisque tu me pousses, j'avoue que je
-trouve étrange qu'on donne des fêtes sans me prier de descendre.
-
---Mais, voyons, maman, tu n'y penses pas. D'abord tu es en deuil (sa
-fille oubliait qu'elle partageait ce deuil), et ensuite, je ne peux
-tout de même pas te faire rencontrer avec Mlle Sucre.
-
-
-Cet extraordinaire prétexte ouvrit à Jacques une porte secrète. Car, de
-même qu'une dame regarde un magazine sur la couverture duquel on voit
-cette dame regarder ce magazine et ainsi de suite jusqu'à un certain
-point où l'image s'arrête, faute de place, mais continue, de même, alors
-que nous croyons être arrivés au fond d'une classe sociale, il en existe
-encore une multitude capables de prononcer cette parole d'un roi: «Je me
-trouve plus loin de ma sœur que ma sœur de son jardinier chef.»
-
-Jacques acceptait tout cela. Il vivait trop en sa maîtresse pour juger
-ses actes ou sa famille. Maintenant, c'est sa moitié sombre qui crache
-comme une seiche des nuages d'encre sur sa moitié claire. Après lui
-avoir envoyé des secours, elle l'aveugle doucement.
-
-
-
-
-Louise s'offrait Mahieddine et Mahieddine Louise. Cet échange dépourvu
-d'amour les rendait gais. Ils poursuivaient parallèlement au drame
-Jacques-Germaine, une indécente partie de plaisir.
-
-Louise recevait des chèques d'un prince étranger. Ce prince devait
-régner et sortait peu de son futur royaume. Il venait pour ces
-conférences où les grands se réunissent à Londres. Ensuite, il passait
-quinze jours chez Louise. Il racontait les secrets d'Europe et comment
-les rois puérils, parqués ensemble, se faisaient des mystifications et
-changeaient les bottines devant les portes. Même il l'écrivait et Mme
-Supplice disait souvent de sa voix d'extralucide:--Si jamais monseigneur
-lâche Louison, elle portera ses lettres à la frontière. Je m'étonne qu'un
-monseigneur écrive des choses pareilles. Elle les portera. Elle le tient.
-
-En somme, Louise vivait libre, sauf aux grandes secousses politiques.
-
-Le quinze de chaque mois, un officier à moustaches bleues entrait rue
-Montchanin, claquait des talons et lui remettait une enveloppe.
-
-Mahieddine admirait son uniforme par le vasistas du cabinet de toilette.
-
-Un matin, vers six heures, que Mahieddine s'habillait pour rejoindre
-Jacques, il eut l'idée d'une farce. Louise dormait. Il y avait sur la
-table de nuit une boîte pleine de monnaie et de bagues. Cette farce,
-plus ou moins drôle, consistait à laisser tomber bruyamment une pièce
-sur les autres et à réveiller ainsi la dormeuse en jouant au couple
-d'hôtel borgne.
-
-Le sommeil possède son univers, ses géographies, ses géométries, ses
-calendriers. Il arrive qu'il nous reporte avant le déluge. Alors nous
-retrouvons une mystérieuse science de la mer. Nous nageons, et nous
-croyons voler sans effort.
-
-Les souvenirs de Louise ne remontaient pas si loin. Le bruit de la
-pièce la tira d'une couche moins profonde du rêve.
-
---Gustave, soupira-t-elle, tu me laisseras de quoi déjeuner.
-
-Elle soupirait dix ans avant.
-
-Cet épisode émerveilla Mahieddine. Il riait seul dans la rue vide.
-Jacques l'attendait. Il raconta ce que soulève une pièce qui tombe dans
-un marécage endormi.
-
---Pauvre fille, dit Jacques, ne lui répète rien.
-
---Tu dramatises tout, criait Mahieddine. Tu as tort. Tu t'empoisonnes
-l'existence.
-
-Dans le métro, Jacques s'aperçut qu'il avait oublié son bracelet-montre.
-Il ne voyait pas Germaine le lendemain. Le surlendemain, il alla rue
-Daubigny, à dix heures pour le reprendre.
-
-Mme Supplice n'était pas dans sa loge. Il enfonça la clef, tourna,
-traversa le vestibule, ouvrit la porte. Que vit-il? Germaine et Louise.
-
-
-Elles dormaient, enlacées comme des initiales, et même si curieusement
-que les membres de l'une semblaient appartenir à l'autre. Imaginons la
-reine de cœur sans robe.
-
-En face de ces corps blancs épars sur le drap, Jacques devint stupide
-comme Perrette devant son lait répandu. Fallait-il tuer? C'eût été fort
-ridicule, et, en outre, un pléonasme. Il semblait impossible de faire ces
-mortes plus mortes. Sauf que Germaine remuait sa bouche ouverte et que
-Louise avait aux jambes des tics de chienne qui dort.
-
-Une chose frappante était le naturel de ce spectacle.
-
-On eût dit que les situations franches endimanchaient ces belles filles.
-Grandies dans le vice, elles y trouvent un délassement.
-
-D'où remontent ces deux noyées? Sans doute arrivent-elles de loin.
-Toutes les vagues et toutes les lunes les roulent depuis Lesbos pour les
-étaler là, sous une écume de dentelles et de mousseline.
-
-
-Jacques se sentit tellement gauche qu'il pensa partir sans laisser de
-traces. Mais comme Jésus ressuscite un pécheur, sa présence ressuscita
-Louise.
-
---C'est toi, maman? dit-elle, les yeux entr'ouverts.
-
-Elle les ouvrit, reconnut Jacques et secoua Germaine.
-
-Il fallait sourire ou battre. Jacques murmura:
-
---C'est du propre.
-
---Quoi, du propre? cria Germaine. Tu préférerais que je te trompe avec
-un homme.
-
-Une femme de cette classe, si elle aime encore, cherche un mensonge.
-Mais sans le comprendre, elle n'aimait plus. Depuis le dimanche de la
-ferme, la chaudière éteinte, son cœur n'aimait que par habitude.
-
---Tu es jeune, conclut Louise en bâillant.
-
-Jacques prit le bracelet-montre et se sauva.
-
-Le sentiment de sa sottise lui apparut chez les Berlin. Après un sursaut
-individuel, il revoyait sous l'angle de Germaine. Il avait rapporté sa
-découverte à Mahieddine qui connaissait le commerce des amies.
-
---Tu te montes le bourrichon, dit-il. Les lois morales sont les règles
-d'un jeu auquel chacun triche, et cela depuis que le monde est monde.
-Nous n'y changerons rien. Va les rejoindre à quatre heures au skating.
-J'ai un cours. J'irai vous prendre à six heures.
-
-Jacques se rasa, contempla le portrait myope, se félicita d'avoir comme
-rivaux un Osiris et une Louise, bâcla une version grecque et courut au
-skating. On y donnait un gala au bénéfice d'une oeuvre de musiciens.
-
-
-
-
-VIII
-
-
-Le roller-skating était comble. La rumeur de Vésuve des patins sur le
-béton remplissait les oreilles, même pendant les pauses. Un orchestre
-nègre alternait avec un orgue mécanique. Les nègres se jetaient des
-notes de trompette comme de la viande crue. Près de l'orgue qui vomissait
-par derrière un escalier de carton, une dame en deuil écrivait sa
-correspondance sur une petite table. Elle changeait les bandes. Une foule
-triste tournait, chacun croyant avoir autour de lui le vide. Au sous-sol
-on voyait un charmant tir en ardoises orné de pipes, de cibles rouges,
-d'un cortège de lapins, de palmiers, de zouaves. Le jet d'eau sur quoi
-sautille l'œuf était un tulipier dont le tireur coupe la tulipe. La dame
-du tir se penchait et le refleurissait. Des hommes en chandail jouaient
-au bowling. Du haut, ce bowling, entre deux musiques, faisait un bruit
-sourd d'embauchoirs qu'on lance aux quatre coins de la chambre.
-
-Sur le balcon du pourtour qui dominait la salle, leurs rubans affolés
-par les ventilateurs, deux marins américains penchaient sur le gouffre
-les profils de Dante et de Virgile.
-
-Le décor était d'oriflammes et de projections.
-
-Un numéro consistait en une rétrospective du cancan. Huit femmes,
-survivantes de l'âgé d'or, secouaient un vrai poulailler sur des rythmes
-d'Offenbach.
-
-Quelquefois on ne distinguait que leurs jambes noires dans une literie
-du Palais-Royal; quelquefois elles faisaient à pleines mains sauter leur
-pied en l'air comme un bouchon de champagne et la mousse des dessous les
-inondait. La naissance de Vénus, n'agite pas plus d'écume.
-
-Cette danse touche le Parisien comme la corrida l'Espagnol. Elle
-s'achève sur le grand écart, un groupe de carte transparente, où, cassant
-son buste de cire, la vieille Môme Tour-Eiffel souriait, fendue en deux
-jusqu'au cœur.
-
-
-Malgré la bousculade, Jacques trouva les jeunes femmes assises. Leur
-image d'idole hindoue à plusieurs membres le poursuivait. Il dut faire un
-effort pour les démêler.
-
---Tiens, dit Germaine, c'est trop froid; prends mon verre.
-
-Jacques buvait, heureux de mettre dans sa bouche une paille avec
-laquelle Germaine avait bu, lorsqu'un choc défonça, contre la table, la
-palissade qui entoure la piste. Des mains rouges saisirent le bourrelet
-de peluche. Jacques leva les yeux. C'était Stopwell.
-
---Bonjour, Jacques! Vous excusez. Je patinais. Je vous ai reconnu. Je
-tombe comme la foudre. Je ne savais pas que vous fréquentiez le skating.
-
---Mais, cria Jacques, à cause de l'orgue qui empêchait de s'entendre, si
-vous le fréquentiez, vous, pourquoi ne vous y ai-je encore jamais vu?
-
---Je patinais ailleurs. Cette fois, je suis ici pour l'œuvre.
-
-Il disparut sur la piste.
-
---Qui est-ce? demanda Germaine.
-
---C'est cet Anglais, ce terrible Anglais du _Tour du Monde._
-
---Invitez-le, dit Louise, il est seul; vous ne l'avez même pas prié de
-s'asseoir à notre table.
-
-
-C'est de la sorte que les nuages se groupent, que l'air fraîchit, que
-les plantes s'inclinent, qu'une couleur de perle oriente l'eau.
-
-
-Jacques chercha Stopwell et Stopwell vint s'asseoir entre Germaine et
-Louise.
-
-Comme dit Verlaine de Lucien Létinois: «_Il patinait merveilleusement._»
-Il portait des knickerbockers, charmantes culottes anglaises qui se
-bouclent sous le genou et retombent sur la jambe, des bas écossais, une
-chemise molle, une cravate aux rayures de son club. Sa grâce, son aisance
-frappèrent Jacques.
-
-Il le voyait toujours dans la boîte Berlin et, comme une toile qui donne
-peu de chose sans cadre, sans lumière, ne trouve sa force que
-définitivement encadrée, contre un mur, sous un éclairage cru, Stopwell
-prenait, au skating, un relief nouveau.
-
-Germaine parla de l'élégance masculine. Jacques, agacé, prétendit que
-tous les hommes anglais ont une élégance régimentaire et que l'élégance
-française l'emporte par sa rareté même. Il cita l'accoutrement de tels
-membres du Jockey-Club dont la singularité charmante n'appartient qu'à
-eux. Il voulut faire comprendre la silhouette de feu le duc de
-Montmorency, élimé, taché, emportant son gibus à table.
-
-Il manqua son but. Le malheur qui s'approche prive un homme de tous
-ses moyens.
-
-Stopwell l'approuve. Stopwell parle. Il souligne ses fautes de français.
-C'est la première fois qu'il parle. Chez les Berlin, il ne daigne.
-
-Il parle de l'Angleterre. C'est un marin qui parle de son navire,
-Jacques est juste; il le trouve noble. De son fauteuil d'extrême droite,
-il s'incline. Il baisse la tête.
-
-Maintenant Stopwell l'écrase d'une réponse indirecte. Il parle
-d'élégance. Il coupe ses phrases de _vous savez_, gentils, terribles,
-comme sa poignée de main.
-
---Il y a de la véritable élégance à Londres, vous savez, dit-il. En face
-Rumpelmayer, par exemple, (il s'adresse aux femmes)... la petite échoppe
-du chapelier Lock. C'est une chose très noire et très petite; si petite,
-que les commis clouent les caisses dans la rue. Tout le charbon de
-l'Angleterre (et Stopwell prend la voix de Lady Macbeth lorsqu'elle
-prononce la phrase illustre: Tous les parfums de l'Arabie...), tout le
-charbon de l'Angleterre a fait ce petit diamant. Derrière sa vitrine,
-comme vous dites, on voit de très, très vieux couvre-chefs, des
-couvre-chefs d'un siècle, blancs de poussière. M. Lock ne les brosse
-jamais. Et si lord Ribblesdale essaye son chapeau... alors, vous savez...
-c'est mag-ni-fique.
-
-Il scande ce magnifique et appuie sur le mag et le fique en enfonçant
-ses mains dans ses poches de pantalon, bourrées de chaînes et de clefs
-en nickel.
-
-Les femmes se taisent.
-
-Germaine boit ses paroles. Ses yeux chavirent. Jacques est éperdu, car,
-incorporé à cette femme qui se détache de lui sans transition, il se voit
-diminuer à mesure qu'elle s'éloigne. Pareil au savetier des _Mille et une
-Nuits_ il réintègre sa forme primitive. Il redevient ce qu'il était avant
-leur amour.
-
-Ce supplice physique et moral dépasse ses forces.
-
---Qu'avez-vous, mon petit Jacquot? demande Louise. Votre lèvre tremble.
-
-Mais Germaine n'entend plus ni la question ni la réponse.
-
---Houp! ordonne Stopwell, qui se dresse sur ses roulettes, venez patiner
-avec moi.
-
-Germaine quitte la table et le suit comme une esclave.
-
-
-Jacques regarde la piste. Elle 's'allonge et se courbe dans des miroirs
-déformants. La musique aussi change comme quand on s'amuse à écouter
-un orchestre en se bouchant et se débouchant les oreilles. Il voit Peter
-et Germaine, moines du Gréco. Ils s'étirent, ils verdissent, ils montent
-au ciel, pâmés, foudroyés par les lampes au mercure. Ensuite ils roulent
-loin, très loin: une Germaine large, nabote; Stopwell devenu un fauteuil
-Louis-Philippe qui lancerait ses pieds à droite et à gauche. Le bar
-tangue. Louise approche le visage flou des films artistiques. Elle remue
-la bouche et Jacques n'entend aucune parole.
-
-Il n'est plus richement emboîté par la personne de Germaine. Il sent
-ses os, ses côtes, ses cheveux jaunes, ses dents en pointe, ses taches
-de rousseur, tout ce qu'il déteste et qu'il ne constatait plus.
-
-Sous les projecteurs de la valse qui l'étrangle, Germaine et Stopwell
-passent d'un bout du ring à l'autre, sur une jambe, les mains jointes,
-dans la pose de l'aurige. Stopwell bombe le torse. Il se croit Achille.
-Une seconde Jacques le trouve absurde et pense naïvement que Germaine va
-s'en apercevoir, fuir, revenir seule, avouer que c'était une farce.
-
-Louise n'est pas méchante, mais elle est femme. Elle se souvient. Elle
-contemple complaisamment la victime.
-
-Mahieddine arrive. Louise cligne de l'œil, abaisse les coins de la bouche
-et désigne du menton le couple qui valse.
-
-Mahieddine répond à ces grimaces explicatives par une autre qui consiste
-à avancer la lèvre inférieure et à incliner la tête en ouvrant des yeux
-énormes.
-
-La tête coupée de Jacques roule sur sa poitrine.
-
---Rentre-le, dit Louise à son amant. Il va tourner de l'œil.
-
-Jacques refuse. Il n'est pas de ceux qui partent. Il est de la race
-maudite qui reste, qui boit la dernière goutte.
-
-La valse cesse. Germaine et Stopwell rentrent en s'accrochant aux
-chaises et aux consommateurs. Germaine tombe sur une grosse dame.
-Elle rit. La dame l'insulte. Stopwell hausse les épaules. Le mari de la
-dame se lève. La dame le calme et l'oblige à se rasseoir.
-
-Jacques devine la scène. Tout cela n'est pas très au point.
-
-Louise, avec le même geste du menton, et comme à un enterrement on
-prévient l'ami bavard qu'il se trouve derrière un membre de la famille,
-montre à Germaine le malheureux.
-
---Il se remettra, dit-elle.
-
-Ce mot était humain dans le sens où la loi estime pitoyable la balle
-que l'officier tire à bout portant sur un fusillé qui respire encore.
-
---Une cigarette? offre Stopwell.
-
-Charmante attention des hautes œuvres.
-
-
-
-
-La retraite jouée, ils sortirent. Ils montèrent dans l'automobile de
-Germaine. Jacques hissé, ballotté, sans force, voyait à droite et à
-gauche un décor trouble. Un profil: Mahieddine; l'Odéon, des affiches,
-le Luxembourg, la taverne Gambrinus, le bassin. On reconduisait Stopwell.
-
-L'automobile s'arrêta près du Panthéon. Stopwell descendit. Comme
-Jacques restait à sa place:
-
---Allons, dit Germaine, tu dors? On arrive.
-
-Il balbutia, sauta, rentra en silence avec Stopwell. Mahieddine
-retournait chez Louise.
-
-Peter regagna sa chambre et Jacques la sienne. Là, tombant à genoux
-devant le lit, il évacua les larmes qui tendaient une loupe d'eau entre
-ses cils et lui montraient un univers grotesque.
-
-
-
-
-Jacques ne comprenait pas comment il pourrait vivre, se coucher, se
-lever, se laver, travailler, continuer, avec une souffrance incroyable
-et qui semblait à peine pouvoir s'endurer une heure.
-
-Il s'excusa, ne dîna pas, se coucha. Il espérait la trêve du sommeil.
-
-
-
-
-Le sommeil n'est pas à nos ordres. C'est un poisson aveugle qui monte
-des profondeurs, un oiseau qui s'abat sur nous.
-
-Il sentait nager le poisson en cercle, hors des limites. L'oiseau
-fermait ses ailes, se posait au bord de l'insomnie, tournait le cou, se
-lissait les plumes, piétinait, n'entrait pas.
-
-Jacques retenait sa respiration d'oiseleur. Enfin, l'oiseau prenait son
-élan, fuyait, et Jacques restait en face de l'impossible.
-
-Impossible. C'était impossible. À cause de cette vitesse acquise du cœur
-de Germaine, Jacques ne pouvait distinguer aucune transition.
-
-Il avait vu, d'une seconde à l'autre, un visage à des kilomètres. Il
-avait senti molle une main qui cherchait hier encore la sienne. Son
-regard avait rencontré, à la place de l'œil qui câline, l'œil qui
-inspecte.
-
-Il se répétait: C'est impossible. Je rêve. Stopwell méprise les femmes
-et feint le reste par une pose d'Oxford. Il est vierge. Il fait la
-grimace dès qu'on parle d'amour physique. «Ça ne se fait pas», dit-il,
-et il ajoute: «Comment peut-on se coucher avec les autres?»
-
-Même si Germaine éprouve un caprice, elle rencontrera le vide.
-
-Stopwell se méfie de la France. Sur l'autre bord de la Manche, son père
-le pasteur, son équipe de foot-ball et son régiment le regardent.
-L'alerte n'aura pas de suite.
-
-
-Soudain, une épaisseur habite ses yeux. Ses mâchoires se contractent.
-L'oiseau est dans le piège, le poisson dans le bocal. Il dort.
-
-Il rêve. Il rêve qu'il ne rêve pas et que Stopwell, qui porte une jupe
-d'Écossais, le force à croire qu'il rêve. Ensuite, il patine, il vole.
-Il vole autour du skating où poussent des arbres. Stopwell cherche à
-l'humilier, dit à Germaine qu'il rêve, qu'il ne vole pas réellement.
-Germaine sautille auprès de Stopwell à l'aide d'une ombrelle. Cette
-ombrelle leur sert de parachute. La jupe de Stopwell devient très longue,
-avec une traîne.
-
-Germaine, accompagnée par un orgue d'église, chante l'_Honorât
-Silencieux._ Ce titre dépourvu de sens en possède un dans le rêve.
-
-Jacques tombe. Il arrive au fond d'un trou de linge. Il est réveillé.
-Il entend Mahieddine qui se couche. C'est donc le matin. Il se rendort.
-Il retrouve le skating. Sa piste tourne. C'est ainsi que Stopwell a l'air
-de patiner. Il dénonce le subterfuge à Germaine. Elle rit, l'embrasse.
-Il est heureux.
-
-Petitcopain le secoue pour l'étude. Il se lève, passe de l'eau froide
-sur sa figure.
-
-Un à un, comme des soldats à l'appel, ses souvenirs endormis se
-réveillent et se rangent en peloton. Le souvenir du skating à son tour.
-Mais à peine se trouve-t-il là, que les autres rapetissent. Lui seul
-grandit, gonfle, devient colosse.
-
-Les assassinés peuvent vivre sans comprendre leur blessure tant que le
-couteau y reste. L'enlève-t-on? Le sang coule et les chairs travaillent.
-
-L'eau froide ôte à Jacques le couteau.
-
-Il décide, bien que Germaine dorme à cette heure, de courir se faire
-embrasser, gronder, fermer sa plaie.
-
-
-Au réveil, c'est en nous l'animal, la plante qui pensent. Pensée
-primitive sans le moindre fard. Nous voyons un univers terrible, parce
-que nous voyons juste. Peu après l'intelligence nous encombre
-d'artifices. Elle apporte les petits jouets que l'homme invente pour
-cacher le vide. C'est alors que nous croyons voir juste. Nous mettons
-notre malaise sur le compte des miasmes du cerveau qui passe du rêve à
-la réalité.
-
-
-Jacques se rassurait. L'étude était à neuf heures. Il y serra la main
-de Peter. À dix heures, il se jeta dans une automobile, acheta des
-fleurs en route, et s'arrêta chez Germaine.
-
-Joséphine ouvrit, surprise. Germaine dormait.
-
---Je la réveillerai, dit-il.
-
-Jacques entra. Germaine, reportée en arrière par le songe, présentait
-son ancien visage. Il le détaillait, se réjouissait. Il posa les fleurs
-fraîches sur ses joues.
-
-Elle était de ces personnes alertes qui se réveillent vite.
-
---C'est toi! dit-elle; tu n'es pas fou de déranger le monde à une heure
-pareille.
-
---Je ne tenais plus, répondit-il. J'avais rêvé que tu me quittais. J'ai
-sauté dans un fiacre.
-
-Germaine n'hésite pas à briser un cœur. Elle partage avec les
-domestiques cette opinion qu'une chose précieuse, brisée, se recolle.
-
---Tu n'as pas rêvé, mon bonhomme. Garde ton bouquet. Je suis franche.
-J'aime Peter et il m'aime. Tu en trouveras douze qui me valent.
-Laisse-moi dormir.
-
-Elle se tourna vers le mur. Jacques se coucha par terre et sanglota.
-
---Dis donc, fit Germaine, ce n'est pas un hôpital, cette chambre. Je
-déteste les hommes qui pleurent. Retourne rue de l'Estrapade et
-travaille. Tu ne mènes pas l'existence d'un élève qui prépare des
-examens.
-
-Jacques suppliait. Elle avait pris cette paraffine, ce masque contre
-les gaz, des gens qui n'aiment plus.
-
-Elle mesurait l'amour de Jacques aux siennes. Elle pensait que cette
-crise passerait en un jour. Elle sonna.
-
---Joséphine, apportez un peu de cognac à Monsieur Jacques.
-
-Elle imitait le dentiste qui sait que l'extraction tourne le cœur,
-provoque un ébranlement vite disparu.
-
-Jacques buvait, pour lui plaire. Joséphine le souleva, lui donna son
-feutre, sa canne, le poussa dehors, toujours comme le domestique du
-dentiste. Il connaît les suites du choc opératoire mais doit introduire
-un nouveau client qui s'impatiente.
-
-De cette minute, la vie de Jacques fut voilée comme une roue de
-bicyclette après une chuté, comme une plaque de photographie lorsqu'on
-entr'ouvre l'appareil.
-
---Sois bon avec lui répétait Mme Berlin au professeur, il souffre.
-
---De quoi?
-
---Laisse. Les femmes devinent certaines choses.
-
-Car elle poursuivait son roman.
-
-Mahieddine continuant de voir Louise, ses départs et ses retours
-déchiraient Jacques. Ce voisinage le consolait mal.
-
-Attendre est la plus minutieuse occupation. Le cerveau, comme une ruche
-le jour de l'essaimage, se vide et ne conserve que les éléments d'un
-travail sans joie. Si nos sens frivoles le dérangent, les abeilles de la
-douleur les paralysent. Il faut attendre, attendre, attendre; manger
-machinalement pour donner des forces à l'usine des faux bruits, des faux
-calculs, des faux souvenirs, des faux espoirs.
-
-Que faisait Jacques? Il attendait.
-
-Qu'attendait-il? Un miracle. Un signe de Germaine, un pneumatique.
-
-Couché sur son lit, le cœur noué comme ces nœuds de marine que les
-mouvements de la corde lâchent ou contractent, il guettait la porte
-cochère, le télégraphiste qui monte les dépêches aux étages.
-
-Il inventait les bruits de la voûte et de l'escalier. Les bruits
-distincts s'évanouissaient dans le corridor.
-
-Sortait-il? Il n'osait rentrer. Il demandait à la concierge:
-
---A-t-on monté un pneumatique pour moi?
-
---Non, Monsieur Forestier, répondait-elle.
-
-Alors, il pensait que la concierge pouvait n'avoir pas vu le
-télégraphiste. Il comptait jusqu'à douze sur chaque marche. Son esprit
-crédule imaginait que, pendant cette opération, le pneumatique pourrait
-naître sur sa table, spontanément.
-
-Un matin, il le reçut. _Viens à cinq heures, chez Louise_, écrivait
-Germaine, _j'ai à te parler._
-
-Il l'embrassa, le plia, l'enferma contre la photographie myope et, même
-dans la suite, ne le quitta jamais.
-
-Comment patienter jusqu'à cinq heures?
-
-Il remua, il parla, il tua un peu le temps qui le tuait beaucoup.
-
-Stopwell l'évitait, ne le rencontrait qu'à table. Mahieddine le crut
-guéri, Mme Berlin, héroïque. Ses amours avec Jacques lui apparaissaient
-comme celles du duc de Nemours et de la princesse de Clèves.
-
-À quatre heures, Jacques se rendit rue Montchanin.
-
-Il y trouva les deux femmes. Louise feignait de se polir les ongles.
-Germaine marchait de long en large. Elle portait une coiffure qui lui
-découvrait les oreilles, des boucles d'oreilles, un visage neuf, un
-costume tailleur à carreaux noirs et beiges que Jacques ne connaissait
-pas.
-
---Assieds-toi, dit-elle. Tu sais ma franchise. Je ne suis pas de ces
-femmes qui dissimulent. Stopwell ne veut pas... elle insista: il ne veut
-pas que nous nous mettions ensemble sans que tu le saches et que tu
-l'acceptes. J'avoue ne pas connaître beaucoup d'amis qui agiraient de
-la sorte. Nous devons dîner ce soir à Enghien. Est-ce oui ou non?
-
---Allons... mon petit Jacques, dit Louise, en arrêtant son polissoir...
-allons, un joli geste.
-
-Elle ne se sentait pas mécontente.
-
-Ce joli geste exaspéra Jacques. Il retrouva des forces pour répondre:
-
---Il n'y a pas de jolis gestes, Louise. Ce sont les ministres et les
-dames patronnesses qui font de jolis gestes. Je m'incline. On n'empêche
-pas les cœurs.
-
-
-Il reste un espoir sous la guillotine, puisque si le couperet se
-détraque, la justice fait grâce. Jacques espérait encore que sa grandeur
-d'âme toucherait Germaine et la ramènerait à lui.
-
---Serrons-nous la main, dit-elle.
-
-Il reconnut la poignée de main anglaise.
-
---Un peu de thé? demanda Louise.
-
---Non, Louise... non. Je rentre.
-
-Il ferma les yeux. Sous ses paupières, à force d'avoir regardé la robe
-de Germaine, il traduisait son damier en rouge, glissant lentement vers
-la droite, se reformant à gauche et glissant encore.
-
-
-Rue de l'Estrapade, Jacques frappa chez Stopwell.
-
---Stopwell, déclara-t-il, elle m'a tout avoué; elle est libre.
-
-Peter crut-il qu'elle avait tout avoué, ou profita-t-il d'une occasion
-pour donner le coup de lance?
-
---Nous sommes des gentlemen. Il faut que vous sachiez que je ne
-soupçonnais pas qu'il y eût une femme dans la chambre de Maricelles.
-J'entendais remuer. Je croyais surprendre Petitcopain.
-
-Après ces phrases incompréhensibles, Jacques se retrouva dans le
-corridor comme lorsqu'on _y est_ à colin-maillard et que des joueurs
-vous étourdissent.
-
-Mahieddine sortait. Jacques l'en empêcha et le cuisina. Il apprit que
-le soir de Germaine rue de l'Estrapade, pendant le rite de la pendule,
-Stopwell, prévenu par Petitcopain, entra chez Maricelles et s'excusa.
-Germaine le retint, lui dit qu'elle attendait Jacques, l'interrogea sur
-le nombre des élèves, le travail, les collèges d'Angleterre. Stopwell
-trouvait que les collèges de France manquent de sport et lui demanda si
-elle était sportive. Elle répondit que non. Elle se contentait du patinage
-à roulettes. Elle indiqua leur skating.
-
---Je me sauve, s'écria Stopwell, car j'ai peur que Forestier ne remonte.
-Il est susceptible, savez-vous. Il croirait que je suis venu exprès.
-Promettez-moi de ne pas lui dire que j'ai ouvert cette porte.
-
-Jacques se souvint de ses plaisanteries, de l'Anglais du _Tour du Monde._
-
-Il réintégra sa chambre. Sur le plus propre de ses souvenirs, il venait
-de trouver une tache.
-
-Et voici où nous le rencontrons au commencement de ce livre. Il se
-cambre. Il résiste. Redevenu Jacques, il se regarde dans le miroir.
-
-Un miroir n'est pas l'eau de Narcisse; on n'y plonge pas. Jacques y
-ppuie le front et son haleine cache cette figure pâle qu'il déteste.
-
-
-Lunettes noires ou mélancolie éteignent les couleurs du monde; mais,
-au travers, le soleil et la mort se peuvent regarder fixement.
-
-Il envisagea donc le suicide sans grimace, comme un voyage de luxe.
-Ces voyages paraissent irréels. On se force pour les préparatifs.
-
-Jacques craignait les fins ignobles. Il revoyait le journaliste de
-Venise, vert et joufflu. Il se rappelait un suicidé après les courses
-de Maisons-Lafitte, au bord de la Seine, les tempes en marmelade, avec
-des pieds de danseur à cause des remous de l'eau où il flottait à demi.
-
-La veille, un docteur, locataire du cinquième, déplorait le nombre des
-décès par les stupéfiants. Il racontait l'histoire d'une de ses clientes
-lui téléphonant, la nuit, presque folle. Son amant, qu'elle croyait
-endormi, était mort. Il avait prisé trop de poudre.
-
-Le docteur arrive, habille le cadavre et le porte, bras-dessus
-bras-dessous, dans un fiacre, jusqu'à une clinique complaisante, pour
-sauver cette femme mariée, éteindre le scandale autour d'un nom
-d'industriels connus.
-
-
-Jacques se décide.
-
-
-Il alla, vers onze heures du matin, au skating. La salle déserte
-changeait d'air. Le barman balayait son bar. Jacques lui dit bonjour et,
-fort rouge, commença:
-
---Vous savez que je ne me drogue jamais.
-
---Oui, monsieur Jacques, répondit le barman, qui connaissait la phrase
-des novices.
-
---Vous en avez? C'est pour une Russe.
-
-Le barman passa derrière sa caisse, tendit le cou pourvoir s'ils étaient
-seuls, descendit d'un dressoir le Jéroboam qui l'ornait, ôta le fond
-postiche et demanda:
-
---Combien en désirez-vous? Quatre grammes? douze grammes?
-
---Donnez-moi dix grammes.
-
-Le barman compta dix petites enveloppes à vingt francs l'une, empocha
-deux billets et recommanda la plus extrême prudence.
-
---Comptez sur moi, dit Jacques qui mit les doses dans sa poche, lui
-serra la main et quitta le skating.
-
-Pour sortir plus vite, il traversa la piste. Cette piste était sa Place
-de Grève. Elle affermit sa résolution.
-
-Il rentra tranquillement comme quelqu'un qui, possédant billet et place
-de sleeping, n'a plus à se préoccuper des ennuyeux détails du voyage.
-
-
-
-
-IX
-
-
-Malgré la différence des classes, la vie nous emporte tous ensemble, à
-grande vitesse, dans un seul train, vers la mort.
-
-La sagesse serait de dormir jusqu'à cette gare terminus. Mais, hélas,
-le trajet nous enchante, et nous prenons un intérêt si démesuré à ce qui
-ne devrait nous servir que de passe-temps qu'il est dur, le dernier jour,
-de boucler nos valises.
-
-Pour peu que le couloir reliant les classes rapproche clandestinement
-deux âmes et les mélange, la certitude que la fin du voyage ou que la
-descente de l'une d'elles en route anéantira l'idylle, rend la
-perspective du but intolérable. On voudrait de longues haltes en rase
-campagne. On regarde la portière qui est, à cause du mouvement des fils
-télégraphiques, une harpiste maladroite, travaillant un arpège et le
-recommençant toujours.
-
-On essaye de lire; on approche. On envie ceux qui, à la minute de
-mourir, pensant comme Socrate au coiffeur pour Phédon et au coq pour
-Esculape, mettent sans effroi leurs affaires en ordre.
-
-Jacques, trop seul, se jetait du train en marche. Ou bien, peut-être,
-ce scaphandrier qui étouffe dans le corps humain veut-il s'en dévêtir.
-Il cherche le signal d'alarme.
-
-Il se déshabilla, écrivît quelques lignes sur un bloc qu'il mit en
-évidence et déplia les paquets de poudre.
-
-Il les vida par le coin dans une vieille boîte de cigarettes. Le contenu
-scintillait comme du mica.
-
-Il avait sur un meuble, habitude prise chez Stopwell, une bouteille de
-whisky, un siphon et un verre. Il versa du whisky, mélangea la poudre et
-but d'une traite. Ensuite, il alla s'étendre.
-
-
-L'invasion se fit de tous les côtés à la fois. Sa figure durcissait. Il
-se souvint d'une sensation analogue chez le dentiste. Il touchait d'une
-langue pâteuse des dents étrangères enchâssées dans du bois. Un froid de
-chlorure d'éthyle vaporisait ses yeux et ses joues. Des vagues de chair
-de poule parcouraient ses membres et s'arrêtaient autour du cœur qui
-battait à se rompre. Ces vagues allant, venant, des orteils à la racine
-des cheveux, imitaient la mer trop courte et qui ôte toujours à une plage
-ce qu'elle donne à l'autre. Un froid mortel remplaçait les vagues; il
-jouait, s'épanouissait, disparaissait et reparaissait, comme les dessins
-de la moire.
-
-Jacques sentait un poids de liège, un poids de marbre, un poids de
-neige. C'était l'ange de la mort qui accomplissait son œuvre. Il se
-couche à plat ventre sur ceux qui vont mourir, et pour les statufier
-guette leur moindre distraction.
-
-La mort l'envoie; on dirait ces ambassadeurs extraordinaires qui
-épousent à la place des princes. Aussi le font-ils avec indifférence.
-
-Un masseur n'est plus touché par la peau des jeunes femmes. L'ange
-travaille froidement, cruellement, patiemment, jusqu'au spasme. Alors,
-il s'envole.
-
-Sa victime le devinait implacable, pareil au chirurgien qui donne le
-chloroforme, aux boas qui, pour manger une gazelle, se dilatent peu à peu
-comme une femme qui accouche.
-
-«L'homme de neige... l'homme de neige...» Une rengaine confuse charmait
-ses oreilles. On parle aux enfants de l'homme au sable, quand ils veulent
-rester le soir avec les grandes personnes et perdent pied dans des
-sommeils naïfs. Le menton qui leur touche la poitrine les réveille, les
-ramène ahuris à la surface.
-
-Jacques entendait une voix qui modulait: «L'homme de neige... de
-neige... de neige...» Il ne fallait pas s'y laisser prendre et Jacques
-faisait la planche, la tête en arrière, les oreilles sourdes plongées
-seules dans l'élément inconnu. Car le travail de l'ange avait ceci de
-terrible qu'étant illimité il se produisait dessus, dessous et à
-l'intérieur. Il n'était pas brutal; l'ange se reposait et reprenait de
-plus belle.
-
-Entre la décision de se noyer, l'acte et les surprises qu'il réserve à
-l'organisme, que de distances! Bien des faibles, à peine l'eau
-entre-t-elle dans leurs narines, nagent, ou, ne sachant pas nager,
-inventent désespérément la natation.
-
-La peur gagnait Jacques. Il voulut prier, joindre les mains. Elles
-étaient lourdes, intransportables.
-
-Un bras mort sur lequel on a dormi se charge vite d'eau de Seltz; il
-pétille et peut obéir. Les mains de Jacques demeuraient inertes.
-
-Les mouvements qu'on exécute en aéroplane ne se constatent pas.
-L'appareil reste immobile. Enfermé dans le casque et les lunettes,
-on voit les maisons qui rapetissent et qui enflent, une ville morte que
-son fleuve divise. Cette ville se balance ou dresse une carte d'atlas
-contre un mur. Soudain, le looping nous la montre peinte au-dessus de nos
-têtes. Ce jeu du monde autour des pilotes s'accompagne d'angoisse. Le
-ventre s'évanouit. Les oreilles se bouchent. Le vertige traverse la
-poitrine de son fil à couper le beurre. Il arrive d'atterrir en se
-croyant à mille mètres d'altitude: on prend les bruyères pour une forêt.
-
-Jacques, sur son lit, commençait à embrouiller ses symptômes avec les
-phénomènes extérieurs. Les cloisons respiraient. Le bruit de la pendule
-sortait tantôt de l'encrier, tantôt de l'armoire. La fenêtre était close
-ou grande ouverte sur un ciel d'étoiles. Le lit glissait, penchait, se
-tenait en équilibre instable. Il retombait et se recabrait lentement.
-
-Le cerveau de Jacques devint plus lucide, malgré un murmure de ruche.
-Il vit Tours, sa pauvre mère ouvrant la dépêche, se pétrifiant, son père
-bouclant des sacs.
-
-«Voilà la fin, pensa-t-il. La mort nous montre toute notre existence.»
-Mais il ne voyait rien d'autre. Sa mère changeait de figure. C'était
-Germaine. C'était Germaine ou sa mère. Puis Germaine seule, qu'il avait
-un mal atroce à se rappeler. Il confondait sa bouche et ses yeux avec
-les yeux et la bouche d'une Anglaise, une des bêtes de son désir,
-entrevue au Casino de Lucerne. Le tout fut englouti par un édelweiss.
-Il contemplait à la loupe cette petite étoile de mer en velours blanc
-qui poussé sur les Alpes. Il avait neuf ans. On manqua le train de Genève
-parce qu'il trépignait, qu'il voulait qu'on lui en achetât un.
-
-Les souvenirs... se disait-il. Voilà les souvenirs.
-
-Mais il se trompait. L'édelweiss termina la séance.
-
-
-Les bêtes nocturnes se cachent le jour; un incendie les chasse de leurs
-trous. La fin d'une corrida mêle le public des places de soleil et des
-places d'ombre; le tumulte de la drogue mêlait en Jacques sa moitié
-d'ombre et sa moitié de lumière. Il ressentait vaguement un dégoût, un
-désastre étrangers au drame physique. Il ne se souvenait ni de son cœur
-gaspillé, ni de ses semaines crapuleuses; il les vomissait comme un
-ivrogne rejette le vin qu'il oublie avoir bu.
-
-
-Jacques s'élève. Il perd ses bornes. Il voit le dessous des cartes. Il
-n'a pas conscience du système qu'il bouleverse, mais il se pressent une
-responsabilité. La nuit du corps humain possède ses nébuleuses, ses
-soleils, ses terres, ses lunes. Un esprit moins esclave d'une matière
-engourdie devine combien le mécanisme de l'univers est simple. S'il ne
-l'était pas, il se détraquerait. Il est simple comme la roue. Notre mort
-détruit des univers et les univers de notre ciel sont à l'intérieur d'un
-personnage dont la taille déconcerte. Dieu contient-il le tout? Jacques
-retombe.
-
-Les spéculations de cette envergure sont fréquentes chez les intoxiqués.
-Elles illusionnent bien des médiocres sur leur intelligence. Ils
-s'imaginent résoudre les problèmes éternels.
-
-Après une accalmie, les moires, les frissons, les crampes recommençaient.
-Jacques se sentait de moins en moins de force pour la lutte. Des sources
-de sueur trouaient son corps. Le cœur battait peu. Il le sentait battre
-d'autant moins qu'il venait de battre trop. Il touchait des épaules sous
-l'ange. Il enfonçait. L'eau montait plus haut que ses oreilles. Cette
-phase fut interminable.
-
-Jacques ne résistait plus.
-
---La... la... la... disait l'ange, vous voyez bien qu'on y arrive... que
-ce n'est pas si pénible...
-
-Jacques répondait:
-
---Oui... oui... c'est très facile, très facile..., attendait sans
-révolte.
-
-Enfin, pareil au voilier torpillé, devenu lourd comme un immeuble,
-saluant et s'enfonçant de biais dans la mer, Jacques coula.
-
-
-Il n'est pas mort.
-
-L'ange exécute on ne sait quel contre-ordre.
-
-
-
-
-Petitcopain revient d'un bal d'internes (son premier bal), à cinq heures
-du matin, et, moitié pour prendre des allumettes, moitié pour établir la
-preuve de son exploit, trouvant de la lumière sous la porte, entre chez
-Jacques.
-
-Il voit ce faux cadavre, le bloc sur lequel Jacques avait écrit, réveille
-Mahieddine, Stopwell, les Berlin, le docteur du cinquième.
-
-On fit des bouillottes, des cataplasmes. On frictionna Jacques. On lui
-versa du café noir entre les dents. On ouvrit la fenêtre.
-
-Mme Berlin, qui se croyait la cause du suicide, pleurait à chaudes
-larmes. Berlin drapait une couverture sur ses épaules.
-
-Les secours s'organisèrent. On chercha une garde. À huit heures, le
-docteur affirma que Jacques était sauf.
-
-À quoi devait-il de vivre? À un filou. Encore une fois, mais à rebours,
-le sauvait sa moitié d'ombre. Le barman lui ayant vendu un mélange assez
-inoffensif.
-
-
-
-
-X
-
-
-La convalescence fut longue, car le sang empoisonné lui donna la
-jaunisse. Après la jaunisse se déclarèrent à la jambe gauche les
-symptômes d'une névrite qui se dissipa. Il en aimait les blessures
-aiguës qui seules distraient d'une idée fixe et que la médecine nomme
-_exquises_, les admirant à l'égal d'une enluminure de missel.
-
-Malgré la disparition décente du champion de saut, la rue de l'Estrapade
-augmentait son épuisement.
-
-Enfin, comme il devenait transportable, sa mère qui habitait l'hôtel et
-le veillait depuis trente jours, assistée de Petitcopain, l'emporta en
-Touraine.
-
-
-C'est là que, désintoxiqué du poison et des remèdes, Jacques se réveille
-une après-midi de février.
-
-Le papier qui couvre sa chambre représente une vieille chasse à courre.
-Les braises sont intenses, fourrées, zébrées, félines de loin, et
-terribles si on approche, comme une figure de tigre. Sa mère tricote près
-de la chaise-longue.
-
-Jacques prolonge l'engourdissement. Il feint de sommeiller encore. Il
-empêche ses souvenirs d'enfance de gêner ses souvenirs nouveaux.
-
-Il pousse interminablement, maladroitement, des pièces d'échecs:
-Germaine, Stopwell, Osiris, Jacques Forestier. Il corrige ses fautes,
-combine des coups impossibles.
-
-Ce jeu l'éreinte et lui gâche ses petites forces de convalescent. Après
-quelques secondes, l'échiquier se brouille; Osiris, Stopwell, Germaine
-l'entourent. Il est battu, toujours battu.
-
-Jacques se demande s'il n'y a pas maldonne, si Germaine n'était pas une
-contrefaçon de ses désirs, pipés par une ressemblance. Mais non. Le désir
-ne trompe pas. Elle est bien de la race.
-
-Car c'est une race sur la terre; une race qui ne se retourne pas, qui ne
-souffre pas, qui n'aime pas, qui ne tombe pas malade; une race de diamant
-qui coupe la race des vitres.
-
-Jacques en adorait de loin le type. C'est la première fois qu'il s'y
-frotte.
-
-Que peuvent une Germaine, un Stopwell l'un contre l'autre? Mais Stopwell
-peut rayer, jusqu'à l'âme, Petitcopain.
-
-Race fleuve aussi. Petitcopain et Jacques sont de la race noyée. Jacques
-s'en tire à bon compte. Un peu plus, il y restait. D'ailleurs, à quoi bon
-le repêchage? Qu'un de ces fleuves coule, qu'une de ces pierres miroite,
-il y courra fatalement.
-
-Hé bien! non. Il luttera. La volonté change les lignes de nos mains. À
-force de digues on détourne le sort. Ulysse s'attache; il s'attachera.
-Dans un foyer, il fuira les sirènes. Il est facile de les reconnaître.
-Si on décide de ne plus prêter une oreille crédule on découvre vite la
-vulgarité de leur répertoire musical.
-
-Le diamant, qu'est-ce? Un fils de charbonniers, devenu riche. Ne lui
-sacrifions pas notre chance. Ni fleuve, ni diamant. L'eau molle et l'eau
-dure n'auront plus ses larmes.
-
-Ainsi Jacques se fait des mots. Il croit fixer un type, cerner l'ennemi,
-le voir en face, ligoter le fantôme, se mettre en garde contre un danger
-connu.
-
-Les mots fleuve, diamant, vitre, sirène, sont des fétiches nègres. Mieux
-vaudrait un signalement. Mais quel signalement? Le vrai monstre a
-beaucoup trop de têtes différentes. Leur multitude cache son corps.
-
-Jacques bouge, regarde sa mère en souriant. Elle se lève. Elle va faire
-une maladresse charmante, avouer sa jalousie.
-
---Jacques, dit-elle, mon Jacques, il ne faut plus te tourmenter pour une
-mauvaise femme.
-
-Jacques lâche ses résolutions d'un seul coup. Il se contracte, se
-révolte. Mme Forestier se rassoit. Il cherche sur la table un
-porte-carte, l'ouvre, tire par bravade la photographie de Germaine.
-Que voit-il? Une actrice. Il ferme les yeux. Sa martingale réapparaît. Il
-s'y accroche, Sa mère pardonne et, pour rompre le silence:
-
---Tu te souviens d'Idgi d'Ybreo à Mürren?
-
-Elle compte ses mailles...
-
---Le journal annonce sa mort au Caire.
-
-Cette fois, Mme Forestier lâche son ouvrage. Jacques se renverse. Des
-larmes coulent sur ses joues, des larmes profondes.
-
---Jacques... mon ange... s'écrie-t-elle. Qu'y a-t-il? Jacques!
-
-Elle l'embrasse, l'enferme dans son châle. Il sanglote sans répondre.
-
-Il voit un lit. Contre ce lit, le Dieu Anubis se dresse. Il a une tête
-de chien. Il lèche une petite figure toute froide, toute noble, déjà
-momifiée par la douleur.
-
-
-
-
-ÉPILOGUE
-
-
-Au bout du mois, Jacques se trouvait plus valide qu'avant sa maladie,
-car le repos d'une maladie soigne les nerveux. Il lui fallait reprendre
-ses études. On décida qu'il retournerait à Paris avec sa mère, qu'ils y
-habiteraient en ménage et que Mme Forestier logerait un répétiteur.
-Jacques avait suggéré ce système. Il se sentait encore trop déséquilibré
-pour vivre sans appui. Il savait que sa mère et lui s'entremeurtriraient
-sans doute, mais un point fixe d'amour, de respect, lui signalerait la
-moindre dérive. Sa propre nature n'était pas assez droite pour l'avertir.
-Elle penchait et dérivait sans secousses.
-
-M. Forestier n'avait plus besoin de fil à plomb. Il donna sa femme à son
-fils. Il irait les voir en mai.
-
-Le matin du retour à Paris, Jacques, à son regret de n'y pas débarquer
-seul, comprit combien la présence de Mme Forestier serait indispensable.
-Il suffoquait. Il n'osait se mettre à la foule. Il entrait mal dans la
-mer. Il la retrouvait froide et folle.
-
-Mme Forestier devait aérer l'appartement, s'entendre avec du personnel,
-ôter la lustrine et le camphre. Jacques la rejoindrait à sept heures pour
-dîner en ville.
-
-La rue excitait son corps guéri. Il se disait: J'ai les yeux ouverts. Je
-regarde Paris comme je regardais Venise. Il faut des drames pour
-m'éveiller.
-
-Ensuite il retombait inerte sous un chaos d'immeubles, d'autobus,
-d'enseignes, de barricades, de kiosques, de sifflets, de grondements
-souterrains. Il se rappelait les jeunes gens de Balzac qui, en arrivant
-à Paris, posent le pied sur le premier échelon d'une échelle d'or. Il ne
-trouvait pas un engrenage où se faire mordre. Sur ce Paris léger, il
-surnageait lourdement. Il était de l'huile sur de l'eau; une épave. Il
-s'écœura.
-
-Il fallait rendre visite à un précepteur possible que connaissait son
-père, rue Réaumur. Par chance, le précepteur n'était pas à la maison.
-Jacques laissa une carte.
-
-Au moment où il passait devant la poste de la Bourse, un homme sortit
-de sous terre. Il reconnut Osiris. Osiris sortant d'une nécropole creusée
-sous un temple, c'était le dieu Osiris, figurant le passé. Le cœur de
-Jacques battit à se rompre. Il pressa le pas.
-
---Hep! Jacques! Jacques!
-
-Nestor l'appelait. Impossible de prendre le large.
-
---Où courez-vous? Par exemple! Si je m'attendais à vous voir. Germaine
-m'avait dit que votre famille vous séquestrait à la campagne. Entre nous,
-je vous traitais de lâcheur. Je me demandais ce que nous avions bien pu
-vous faire. Vous nous avez brûlé la politesse.
-
-Jacques bredouilla qu'il avait été très malade, qu'il arrivait de
-Touraine, qu'il passait un jour à Paris.
-
---Un jour à Paris! Je ne vous lâche pas. Venez prendre le vermouth avec
-moi.
-
-Le bureau des Osiris était à quelques mètres, rue de Richelieu.
-
-Pendant que Nestor ouvrait, se débarrassait, cherchait le vermouth et
-les verres dans un placard, Jacques vit, sur la cheminée, une
-photographie récente de Germaine. Ses yeux se remplirent de larmes.
-
---Vous avez bonne mine, mais vous êtes pâle; buvez, dit Nestor. Le
-vermouth remonte les lymphatiques. Fumez-vous? Non. Moi je ne fume plus.
-Je suis au régime. Regardez mon ventre.
-
-Il s'installa dans un fauteuil de cuir et croisa les jambes, tenant son
-pied de la main gauche, son verre de la main droite.
-
---Sacré Jack! Germaine avait beau me répéter que votre famille vous
-forçait à partir en cinq sec, je me demandais si vous ne boudiez pas.
-Sait-on jamais avec Germaine? Elle est si taquine. Elle sera bien contente
-en apprenant que je vous ai vu. Vous connaissez notre dernière toquade,
-notre grand favori? Non, c'est vrai, vous ne connaissez rien. Je vous le
-donne en mille... Mahieddine! Oui, mon cher, Mahieddine. On ne jure plus
-que par Mahieddine. Mahieddine est un poète. Mahieddine est beau. Vous
-voyez qu'elle ne change pas.
-
-Jacques n'attendait pas le nom de l'Arabe. Sa surprise réjouit Nestor.
-Il se claquait le pied et riait.
-
---La mode tourne. J'en vois passer. J'en vois passer. Germaine fume des
-cigarettes à l'ambre, elle mange du loucoume, elle brûle des pastilles
-du sérail. Tout ce qui me dégoûte. Moi, je suis un vieil imbécile.
-Mahieddine a toujours raison. Remarquez que si je lui imposais mon bazar
-elle n'en voudrait pour rien au monde. Voilà la femme. Voilà Germaine.
-Je la laisse libre. Nous ne la changerons pas.
-
---Et Louise?
-
---Louise? Germaine ne voit plus Louise. C'est une autre paire de
-manches. Figurez-vous que Mahieddine ne couchait pas avec Louise. C'était
-l'amour platonique. Alors Germaine lui a soufflé Mahieddine, et patati,
-patata. On lui enlève son poète. Du reste, je ne suis pas fâché qu'elle
-ne fréquente plus Louise. Encore un mic-mac. Imaginez qu'avant Mahieddine,
-tout allait à l'Angleterre. Nous faisions du sport, nous jouions au golf,
-nous montions à cheval, nous mangions du porridge, nous lisions le
-_Times._ C'est à mourir de rire. Comme l'Angleterre était à l'ordre du
-jour, il fallait un Anglais. Nous avons eu un Anglais; très agréable, du
-reste. Vous le connaissez: Stopwell. Stopwell grand favori juste après
-votre départ. Jacques nous tire sa révérence, il faut du neuf. Vous y
-êtes? Paf. L'Angleterre a duré trente-sept jours. Une semaine après la
-crise anglaise, elle découvre votre Stopwell. Un mois après la découverte,
-je reçois des lettres anonymes. Germaine vous trompe... (vous connaissez
-le style)... elle a une garçonnière rue Daubigny. Bon. Je veux bien. Je
-marche. En revenant de la chasse j'arrive rue Daubigny. Je sonne. On
-m'ouvre. Savez-vous qui je pince? Stopwell. Stopwell et Louise.
-Parfaitement. Le pauvre Stopwell était rouge comme une tomate. Louise
-riait aux larmes. La garçonnière est à elle, pour fuir l'Altesse qui
-habite Paris incognito. Voyez comment les mauvaises langues se
-renseignent. En rentrant chez moi, j'hésitais. Dois-je raconter à
-Germaine? Avec elle, c'est pile ou face. Elle a pris la chose au tragique.
-Elle croyait Stopwell vierge. Elle pleurait. Elle perdait sa mascotte,
-son joujou, son dada, son Angleterre. J'ai eu beau défendre Stop, lui
-dire que la chair est faible, que Louise... «Inutile. C'est un mufle.
-Les hommes sont ignobles.» Et cœtera, et cœtera. Elle n'a pas voulu que
-Stop remette les pieds à la maison. Elle criait que la maison n'était pas
-un dancing qu'elle irait vivre seule à la ferme. Je vous jure que j'en ai
-entendu.
-
-
-Jacques écoutait, assez gêné. Quinte-Curce rapporte qu'Alexandre, au
-contact des Barbares, s'imprégnait peu à peu de leurs défauts. Mais
-Jacques, s'il avait attrapé, au contact de Germaine, un tour de main de
-bonneteur, l'avait perdu. Il n'était plus le Jacques du _Tour du Monde._
-Il ne pouvait admettre tant d'aveuglement. Il ressemblait au détective
-qui, devinant le voleur sous la moustache du banquier, tâte la crosse
-de son revolver. Il se demandait si Osiris ne raillait pas, ne savait pas,
-ne préparait pas un mauvais coup.
-
-Nestor continuait:
-
---Que voulez-vous, mon pauvre ami, elle est un diable, un vrai diable.
-Je l'aime, et tant qu'elle ne me trompe pas, c'est le principal.
-
-Jacques renversa du vermouth sur son fauteuil.
-
---Laissez, laissez, dit Osiris, peu importe.
-
-Il faut qu'elle se distraie. Moi, je ne peux pas la distraire. Je la
-loge, je l'habille, je la dorlote, mais j'ai la banque. J'ai la tête
-pleine d'échéances. Si j'étais un Stopwell, un Mahieddine, je garderais
-encore des ânes en Egypte.
-
-Il se leva. Il tambourina sur les vitres.
-
-
-Ces mots grandirent tellement cet homme aux yeux de Jacques qu'il se
-recula pour le voir. Il se demanda s'il n'en distinguait pas que la base.
-Il lui sembla qu'un Osiris de granit, assis sur cinq étages de morts,
-souriait d'une hauteur incalculable, dans un ciel constellé de chiffres.
-
-Osiris coupa le silence.
-
---Voilà, dit-il; voilà où nous en sommes. Voilà le résultat complet des
-courses. Il faut que je sorte. Vous m'accompagnez? Où allez-vous? Je
-vous dépose avec l'automobile.
-
-Nestor prit son manteau et son tube. Non. Jacques reconnaissait le Nestor
-crédule. Ses cornes n'étaient pas les cornes du bœuf Apis.
-
-
-Dans l'antichambre, un jeune téléphoniste collait des timbres sur des
-enveloppes.
-
---Que faites-vous, Jules? demanda Osiris. Vous collez des timbres de
-cinquante centimes sur des lettres pour la ville?
-
---Je n'en avais pas d'autres sous la main, Monsieur Osiris, et j'ai
-cru...
-
---Vous avez mal cru; je vous chasse.
-
-Osiris montrait un visage inflexible. L'employé chancelait.
-
---N'insistez pas, cria Osiris. Vous passerez à la caisse. Je vous
-chasse.
-
-La porte claqua.
-
-Dans l'escalier, Jacques revoyait la figure défaite de l'employé sans
-place. Sous la voûte, sa décision était prise. Sur le trottoir:
-
---Monsieur Osiris, dit-il, je regrette, J'ai une course rue Réaumur.
-Mais accordez-moi une grâce. Celle de Jules. Il vous coûtait un franc.
-Vous êtes injuste. Pourquoi le renvoyez-vous?
-
---Pourquoi? (Osiris prit un temps). Parce que ÇA, mon cher Jacques, ÇA,
-je peux éviter.
-
-Puis, changeant de regard, il fit des caresses d'adieu. L'automobile
-disparut.
-
-Seul, place de la Bourse, Jacques écoutait encore le ÇA majuscule
-d'Osiris; il voyait l'oriental lui tirer le revers du paletot en le
-prononçant, comme on tire une oreille.
-
-La phrase lui apparut vague, haute, mystérieuse. Il y retrouva le
-sourire des colosses.
-
-Sans doute ne renfermait-elle qu'un sens financier, ne donnait-elle
-qu'un exemple de la méthode puissante des Osiris, capables d'apprendre
-les plus lourdes pertes sans sourciller, pourvu qu'elles fussent
-inévitables. Mais l'esprit de Jacques courait, amassait.
-
-Il décida, sur cette phrase, coûte que coûte, de se bâtir le caractère,
-de chausser du plomb, de prendre un uniforme.
-
-Je flotte dans moi-même, pensait-il, et _ÇA, je peux éviter._ Le reste
-à la grâce de Dieu.
-
-Comme il tournait pour la quatrième fois autour de la Bourse, il vit,
-derrière les grilles, l'ex-employé d'Osiris. Jules paraissait
-prodigieusement gai. Il jouait aux barres avec les cyclistes de
-l'agence Havas.
-
---Drôle de pays, murmura Jacques.
-
-C'étaient les propres termes d'un ange qui visite le monde et dissimule
-ses ailes sous une housse de vitrier.
-
-Il ajouta:
-
---Sous quel uniforme cacherai-je mon cœur trop gros? II paraîtra
-toujours.
-
-Jacques se sentait redevenir sombre. Il savait bien que pour vivre sur
-terre il faut en suivre les modes et le cœur ne s'y porte plus.
-
-
-
-
-FIN
-
-
-
-
-
-
-
-End of the Project Gutenberg EBook of Le Grand Écart, by Jean Cocteau
-
-*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LE GRAND ÉCART ***
-
-***** This file should be named 60079-0.txt or 60079-0.zip *****
-This and all associated files of various formats will be found in:
- http://www.gutenberg.org/6/0/0/7/60079/
-
-Produced by Laura Natal Rodrigues at Free Literature (Images
-generously made available by Hathi Trust.)
-
-
-Updated editions will replace the previous one--the old editions will
-be renamed.
-
-Creating the works from print editions not protected by U.S. copyright
-law means that no one owns a United States copyright in these works,
-so the Foundation (and you!) can copy and distribute it in the United
-States without permission and without paying copyright
-royalties. Special rules, set forth in the General Terms of Use part
-of this license, apply to copying and distributing Project
-Gutenberg-tm electronic works to protect the PROJECT GUTENBERG-tm
-concept and trademark. Project Gutenberg is a registered trademark,
-and may not be used if you charge for the eBooks, unless you receive
-specific permission. If you do not charge anything for copies of this
-eBook, complying with the rules is very easy. You may use this eBook
-for nearly any purpose such as creation of derivative works, reports,
-performances and research. They may be modified and printed and given
-away--you may do practically ANYTHING in the United States with eBooks
-not protected by U.S. copyright law. Redistribution is subject to the
-trademark license, especially commercial redistribution.
-
-START: FULL LICENSE
-
-THE FULL PROJECT GUTENBERG LICENSE
-PLEASE READ THIS BEFORE YOU DISTRIBUTE OR USE THIS WORK
-
-To protect the Project Gutenberg-tm mission of promoting the free
-distribution of electronic works, by using or distributing this work
-(or any other work associated in any way with the phrase "Project
-Gutenberg"), you agree to comply with all the terms of the Full
-Project Gutenberg-tm License available with this file or online at
-www.gutenberg.org/license.
-
-Section 1. General Terms of Use and Redistributing Project
-Gutenberg-tm electronic works
-
-1.A. By reading or using any part of this Project Gutenberg-tm
-electronic work, you indicate that you have read, understand, agree to
-and accept all the terms of this license and intellectual property
-(trademark/copyright) agreement. If you do not agree to abide by all
-the terms of this agreement, you must cease using and return or
-destroy all copies of Project Gutenberg-tm electronic works in your
-possession. If you paid a fee for obtaining a copy of or access to a
-Project Gutenberg-tm electronic work and you do not agree to be bound
-by the terms of this agreement, you may obtain a refund from the
-person or entity to whom you paid the fee as set forth in paragraph
-1.E.8.
-
-1.B. "Project Gutenberg" is a registered trademark. It may only be
-used on or associated in any way with an electronic work by people who
-agree to be bound by the terms of this agreement. There are a few
-things that you can do with most Project Gutenberg-tm electronic works
-even without complying with the full terms of this agreement. See
-paragraph 1.C below. There are a lot of things you can do with Project
-Gutenberg-tm electronic works if you follow the terms of this
-agreement and help preserve free future access to Project Gutenberg-tm
-electronic works. See paragraph 1.E below.
-
-1.C. The Project Gutenberg Literary Archive Foundation ("the
-Foundation" or PGLAF), owns a compilation copyright in the collection
-of Project Gutenberg-tm electronic works. Nearly all the individual
-works in the collection are in the public domain in the United
-States. If an individual work is unprotected by copyright law in the
-United States and you are located in the United States, we do not
-claim a right to prevent you from copying, distributing, performing,
-displaying or creating derivative works based on the work as long as
-all references to Project Gutenberg are removed. Of course, we hope
-that you will support the Project Gutenberg-tm mission of promoting
-free access to electronic works by freely sharing Project Gutenberg-tm
-works in compliance with the terms of this agreement for keeping the
-Project Gutenberg-tm name associated with the work. You can easily
-comply with the terms of this agreement by keeping this work in the
-same format with its attached full Project Gutenberg-tm License when
-you share it without charge with others.
-
-1.D. The copyright laws of the place where you are located also govern
-what you can do with this work. Copyright laws in most countries are
-in a constant state of change. If you are outside the United States,
-check the laws of your country in addition to the terms of this
-agreement before downloading, copying, displaying, performing,
-distributing or creating derivative works based on this work or any
-other Project Gutenberg-tm work. The Foundation makes no
-representations concerning the copyright status of any work in any
-country outside the United States.
-
-1.E. Unless you have removed all references to Project Gutenberg:
-
-1.E.1. The following sentence, with active links to, or other
-immediate access to, the full Project Gutenberg-tm License must appear
-prominently whenever any copy of a Project Gutenberg-tm work (any work
-on which the phrase "Project Gutenberg" appears, or with which the
-phrase "Project Gutenberg" is associated) is accessed, displayed,
-performed, viewed, copied or distributed:
-
- This eBook is for the use of anyone anywhere in the United States and
- most other parts of the world at no cost and with almost no
- restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or re-use it
- under the terms of the Project Gutenberg License included with this
- eBook or online at www.gutenberg.org. If you are not located in the
- United States, you'll have to check the laws of the country where you
- are located before using this ebook.
-
-1.E.2. If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is
-derived from texts not protected by U.S. copyright law (does not
-contain a notice indicating that it is posted with permission of the
-copyright holder), the work can be copied and distributed to anyone in
-the United States without paying any fees or charges. If you are
-redistributing or providing access to a work with the phrase "Project
-Gutenberg" associated with or appearing on the work, you must comply
-either with the requirements of paragraphs 1.E.1 through 1.E.7 or
-obtain permission for the use of the work and the Project Gutenberg-tm
-trademark as set forth in paragraphs 1.E.8 or 1.E.9.
-
-1.E.3. If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is posted
-with the permission of the copyright holder, your use and distribution
-must comply with both paragraphs 1.E.1 through 1.E.7 and any
-additional terms imposed by the copyright holder. Additional terms
-will be linked to the Project Gutenberg-tm License for all works
-posted with the permission of the copyright holder found at the
-beginning of this work.
-
-1.E.4. Do not unlink or detach or remove the full Project Gutenberg-tm
-License terms from this work, or any files containing a part of this
-work or any other work associated with Project Gutenberg-tm.
-
-1.E.5. Do not copy, display, perform, distribute or redistribute this
-electronic work, or any part of this electronic work, without
-prominently displaying the sentence set forth in paragraph 1.E.1 with
-active links or immediate access to the full terms of the Project
-Gutenberg-tm License.
-
-1.E.6. You may convert to and distribute this work in any binary,
-compressed, marked up, nonproprietary or proprietary form, including
-any word processing or hypertext form. However, if you provide access
-to or distribute copies of a Project Gutenberg-tm work in a format
-other than "Plain Vanilla ASCII" or other format used in the official
-version posted on the official Project Gutenberg-tm web site
-(www.gutenberg.org), you must, at no additional cost, fee or expense
-to the user, provide a copy, a means of exporting a copy, or a means
-of obtaining a copy upon request, of the work in its original "Plain
-Vanilla ASCII" or other form. Any alternate format must include the
-full Project Gutenberg-tm License as specified in paragraph 1.E.1.
-
-1.E.7. Do not charge a fee for access to, viewing, displaying,
-performing, copying or distributing any Project Gutenberg-tm works
-unless you comply with paragraph 1.E.8 or 1.E.9.
-
-1.E.8. You may charge a reasonable fee for copies of or providing
-access to or distributing Project Gutenberg-tm electronic works
-provided that
-
-* You pay a royalty fee of 20% of the gross profits you derive from
- the use of Project Gutenberg-tm works calculated using the method
- you already use to calculate your applicable taxes. The fee is owed
- to the owner of the Project Gutenberg-tm trademark, but he has
- agreed to donate royalties under this paragraph to the Project
- Gutenberg Literary Archive Foundation. Royalty payments must be paid
- within 60 days following each date on which you prepare (or are
- legally required to prepare) your periodic tax returns. Royalty
- payments should be clearly marked as such and sent to the Project
- Gutenberg Literary Archive Foundation at the address specified in
- Section 4, "Information about donations to the Project Gutenberg
- Literary Archive Foundation."
-
-* You provide a full refund of any money paid by a user who notifies
- you in writing (or by e-mail) within 30 days of receipt that s/he
- does not agree to the terms of the full Project Gutenberg-tm
- License. You must require such a user to return or destroy all
- copies of the works possessed in a physical medium and discontinue
- all use of and all access to other copies of Project Gutenberg-tm
- works.
-
-* You provide, in accordance with paragraph 1.F.3, a full refund of
- any money paid for a work or a replacement copy, if a defect in the
- electronic work is discovered and reported to you within 90 days of
- receipt of the work.
-
-* You comply with all other terms of this agreement for free
- distribution of Project Gutenberg-tm works.
-
-1.E.9. If you wish to charge a fee or distribute a Project
-Gutenberg-tm electronic work or group of works on different terms than
-are set forth in this agreement, you must obtain permission in writing
-from both the Project Gutenberg Literary Archive Foundation and The
-Project Gutenberg Trademark LLC, the owner of the Project Gutenberg-tm
-trademark. Contact the Foundation as set forth in Section 3 below.
-
-1.F.
-
-1.F.1. Project Gutenberg volunteers and employees expend considerable
-effort to identify, do copyright research on, transcribe and proofread
-works not protected by U.S. copyright law in creating the Project
-Gutenberg-tm collection. Despite these efforts, Project Gutenberg-tm
-electronic works, and the medium on which they may be stored, may
-contain "Defects," such as, but not limited to, incomplete, inaccurate
-or corrupt data, transcription errors, a copyright or other
-intellectual property infringement, a defective or damaged disk or
-other medium, a computer virus, or computer codes that damage or
-cannot be read by your equipment.
-
-1.F.2. LIMITED WARRANTY, DISCLAIMER OF DAMAGES - Except for the "Right
-of Replacement or Refund" described in paragraph 1.F.3, the Project
-Gutenberg Literary Archive Foundation, the owner of the Project
-Gutenberg-tm trademark, and any other party distributing a Project
-Gutenberg-tm electronic work under this agreement, disclaim all
-liability to you for damages, costs and expenses, including legal
-fees. YOU AGREE THAT YOU HAVE NO REMEDIES FOR NEGLIGENCE, STRICT
-LIABILITY, BREACH OF WARRANTY OR BREACH OF CONTRACT EXCEPT THOSE
-PROVIDED IN PARAGRAPH 1.F.3. YOU AGREE THAT THE FOUNDATION, THE
-TRADEMARK OWNER, AND ANY DISTRIBUTOR UNDER THIS AGREEMENT WILL NOT BE
-LIABLE TO YOU FOR ACTUAL, DIRECT, INDIRECT, CONSEQUENTIAL, PUNITIVE OR
-INCIDENTAL DAMAGES EVEN IF YOU GIVE NOTICE OF THE POSSIBILITY OF SUCH
-DAMAGE.
-
-1.F.3. LIMITED RIGHT OF REPLACEMENT OR REFUND - If you discover a
-defect in this electronic work within 90 days of receiving it, you can
-receive a refund of the money (if any) you paid for it by sending a
-written explanation to the person you received the work from. If you
-received the work on a physical medium, you must return the medium
-with your written explanation. The person or entity that provided you
-with the defective work may elect to provide a replacement copy in
-lieu of a refund. If you received the work electronically, the person
-or entity providing it to you may choose to give you a second
-opportunity to receive the work electronically in lieu of a refund. If
-the second copy is also defective, you may demand a refund in writing
-without further opportunities to fix the problem.
-
-1.F.4. Except for the limited right of replacement or refund set forth
-in paragraph 1.F.3, this work is provided to you 'AS-IS', WITH NO
-OTHER WARRANTIES OF ANY KIND, EXPRESS OR IMPLIED, INCLUDING BUT NOT
-LIMITED TO WARRANTIES OF MERCHANTABILITY OR FITNESS FOR ANY PURPOSE.
-
-1.F.5. Some states do not allow disclaimers of certain implied
-warranties or the exclusion or limitation of certain types of
-damages. If any disclaimer or limitation set forth in this agreement
-violates the law of the state applicable to this agreement, the
-agreement shall be interpreted to make the maximum disclaimer or
-limitation permitted by the applicable state law. The invalidity or
-unenforceability of any provision of this agreement shall not void the
-remaining provisions.
-
-1.F.6. INDEMNITY - You agree to indemnify and hold the Foundation, the
-trademark owner, any agent or employee of the Foundation, anyone
-providing copies of Project Gutenberg-tm electronic works in
-accordance with this agreement, and any volunteers associated with the
-production, promotion and distribution of Project Gutenberg-tm
-electronic works, harmless from all liability, costs and expenses,
-including legal fees, that arise directly or indirectly from any of
-the following which you do or cause to occur: (a) distribution of this
-or any Project Gutenberg-tm work, (b) alteration, modification, or
-additions or deletions to any Project Gutenberg-tm work, and (c) any
-Defect you cause.
-
-Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg-tm
-
-Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
-electronic works in formats readable by the widest variety of
-computers including obsolete, old, middle-aged and new computers. It
-exists because of the efforts of hundreds of volunteers and donations
-from people in all walks of life.
-
-Volunteers and financial support to provide volunteers with the
-assistance they need are critical to reaching Project Gutenberg-tm's
-goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
-remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
-Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
-and permanent future for Project Gutenberg-tm and future
-generations. To learn more about the Project Gutenberg Literary
-Archive Foundation and how your efforts and donations can help, see
-Sections 3 and 4 and the Foundation information page at
-www.gutenberg.org Section 3. Information about the Project Gutenberg
-Literary Archive Foundation
-
-The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
-501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
-state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
-Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
-number is 64-6221541. Contributions to the Project Gutenberg Literary
-Archive Foundation are tax deductible to the full extent permitted by
-U.S. federal laws and your state's laws.
-
-The Foundation's principal office is in Fairbanks, Alaska, with the
-mailing address: PO Box 750175, Fairbanks, AK 99775, but its
-volunteers and employees are scattered throughout numerous
-locations. Its business office is located at 809 North 1500 West, Salt
-Lake City, UT 84116, (801) 596-1887. Email contact links and up to
-date contact information can be found at the Foundation's web site and
-official page at www.gutenberg.org/contact
-
-For additional contact information:
-
- Dr. Gregory B. Newby
- Chief Executive and Director
- gbnewby@pglaf.org
-
-Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
-Literary Archive Foundation
-
-Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
-spread public support and donations to carry out its mission of
-increasing the number of public domain and licensed works that can be
-freely distributed in machine readable form accessible by the widest
-array of equipment including outdated equipment. Many small donations
-($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
-status with the IRS.
-
-The Foundation is committed to complying with the laws regulating
-charities and charitable donations in all 50 states of the United
-States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
-considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
-with these requirements. We do not solicit donations in locations
-where we have not received written confirmation of compliance. To SEND
-DONATIONS or determine the status of compliance for any particular
-state visit www.gutenberg.org/donate
-
-While we cannot and do not solicit contributions from states where we
-have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
-against accepting unsolicited donations from donors in such states who
-approach us with offers to donate.
-
-International donations are gratefully accepted, but we cannot make
-any statements concerning tax treatment of donations received from
-outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
-
-Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
-methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
-ways including checks, online payments and credit card donations. To
-donate, please visit: www.gutenberg.org/donate
-
-Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic works.
-
-Professor Michael S. Hart was the originator of the Project
-Gutenberg-tm concept of a library of electronic works that could be
-freely shared with anyone. For forty years, he produced and
-distributed Project Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of
-volunteer support.
-
-Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
-editions, all of which are confirmed as not protected by copyright in
-the U.S. unless a copyright notice is included. Thus, we do not
-necessarily keep eBooks in compliance with any particular paper
-edition.
-
-Most people start at our Web site which has the main PG search
-facility: www.gutenberg.org
-
-This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
-including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
-Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
-subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks.
-
diff --git a/old/60079-0.zip b/old/60079-0.zip
deleted file mode 100644
index 0c8ebc3..0000000
--- a/old/60079-0.zip
+++ /dev/null
Binary files differ
diff --git a/old/60079-h.zip b/old/60079-h.zip
deleted file mode 100644
index 8173326..0000000
--- a/old/60079-h.zip
+++ /dev/null
Binary files differ
diff --git a/old/60079-h/60079-h.htm b/old/60079-h/60079-h.htm
deleted file mode 100644
index 400c403..0000000
--- a/old/60079-h/60079-h.htm
+++ /dev/null
@@ -1,4003 +0,0 @@
-<!DOCTYPE html PUBLIC "-//W3C//DTD XHTML 1.0 Strict//EN"
- "http://www.w3.org/TR/xhtml1/DTD/xhtml1-strict.dtd">
-<html xmlns="http://www.w3.org/1999/xhtml" xml:lang="fr" lang="fr">
- <head>
- <meta http-equiv="content-type" content="text/html; charset=utf-8" />
- <meta http-equiv="Content-Style-Type" content="text/css" />
- <title>
- The Project Gutenberg eBook of Le Grand Écart, by Jean Cocteau.
- </title>
- <style type="text/css">
-
-body {
- margin-left: 10%;
- margin-right: 10%;
-
-}
-
- h1,h2,h3,h4,h5,h6 {
- text-align: center; /* all headings centered */
- clear: both;
-}
-
-p {
- margin-top: .51em;
- text-align: justify;
- margin-bottom: .49em;
-}
-
-.p2 {margin-top: 2em;}
-.p4 {margin-top: 4em;}
-.p6 {margin-top: 6em;}
-
-hr {
- width: 33%;
- margin-top: 2em;
- margin-bottom: 2em;
- margin-left: auto;
- margin-right: auto;
- clear: both;
-}
-
-hr.tb {width: 45%;}
-hr.chap {width: 65%}
-hr.full {width: 95%;}
-
-hr.r5 {width: 5%; margin-top: 1em; margin-bottom: 1em;}
-hr.r65 {width: 65%; margin-top: 3em; margin-bottom: 3em;}
-
-ul.index { list-style-type: none; }
-li.ifrst { margin-top: 1em; }
-li.indx { margin-top: .5em; }
-li.isub1 {text-indent: 1em;}
-li.isub2 {text-indent: 2em;}
-li.isub3 {text-indent: 3em;}
-
-table {
- margin-left: auto;
- margin-right: auto;
-}
-
- .tdl {text-align: left;}
- .tdr {text-align: right;}
- .tdc {text-align: center;}
-
-.pagenum { /* uncomment the next line for invisible page numbers */
- /* visibility: hidden; */
- position: absolute;
- left: 92%;
- font-size: smaller;
- text-align: right;
- color: #A9A9A9;
-} /* page numbers */
-
-.linenum {
- position: absolute;
- top: auto;
- left: 4%;
-} /* poetry number */
-
-.blockquot {
- margin-left: 5%;
- margin-right: 10%;
-}
-
-.sidenote {
- width: 20%;
- padding-bottom: .5em;
- padding-top: .5em;
- padding-left: .5em;
- padding-right: .5em;
- margin-left: 1em;
- float: right;
- clear: right;
- margin-top: 1em;
- font-size: smaller;
- color: black;
- background: #eeeeee;
- border: dashed 1px;
-}
-
-.bb {border-bottom: solid 2px;}
-
-.bl {border-left: solid 2px;}
-
-.bt {border-top: solid 2px;}
-
-.br {border-right: solid 2px;}
-
-.bbox {border: solid 2px;}
-
-.center {text-align: center;}
-
-.right {text-align: right;}
-
-.smcap {font-variant: small-caps;}
-
-.u {text-decoration: underline;}
-
-.gesperrt
-{
- letter-spacing: 0.2em;
- margin-right: -0.2em;
-}
-
-em.gesperrt
-{
- font-style: normal;
-}
-
-.caption {font-weight: bold;}
-
-/* Images */
-.figcenter {
- margin: auto;
- text-align: center;
-}
-
-.figleft {
- float: left;
- clear: left;
- margin-left: 0;
- margin-bottom: 1em;
- margin-top: 1em;
- margin-right: 1em;
- padding: 0;
- text-align: center;
-}
-
-.figright {
- float: right;
- clear: right;
- margin-left: 1em;
- margin-bottom:
- 1em;
- margin-top: 1em;
- margin-right: 0;
- padding: 0;
- text-align: center;
-}
-
-/* Footnotes */
-.footnotes {border: dashed 1px;}
-
-.footnote {margin-left: 10%; margin-right: 10%; font-size: 0.9em;}
-
-.footnote .label {position: absolute; right: 84%; text-align: right;}
-
-.fnanchor {
- vertical-align: super;
- font-size: .8em;
- text-decoration:
- none;
-}
-
-/* Poetry */
-.poem {
- margin-left:10%;
- margin-right:10%;
- text-align: left;
-}
-
-.poem br {display: none;}
-
-.poem .stanza {margin: 1em 0em 1em 0em;}
-
-/* Transcriber's notes */
-.transnote {background-color: #E6E6FA;
- color: black;
- font-size:smaller;
- padding:0.5em;
- margin-bottom:5em;
- font-family:sans-serif, serif; }
- </style>
- </head>
-<body>
-
-
-<pre>
-
-The Project Gutenberg EBook of Le Grand Écart, by Jean Cocteau
-
-This eBook is for the use of anyone anywhere in the United States and
-most other parts of the world at no cost and with almost no restrictions
-whatsoever. You may copy it, give it away or re-use it under the terms
-of the Project Gutenberg License included with this eBook or online at
-www.gutenberg.org. If you are not located in the United States, you'll
-have to check the laws of the country where you are located before using
-this ebook.
-
-
-
-Title: Le Grand Écart
-
-Author: Jean Cocteau
-
-Release Date: August 9, 2019 [EBook #60079]
-
-Language: French
-
-Character set encoding: UTF-8
-
-*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LE GRAND ÉCART ***
-
-
-
-
-Produced by Laura Natal Rodrigues at Free Literature (Images
-generously made available by Hathi Trust.)
-
-
-
-
-
-
-</pre>
-
-
-<h2>LE GRAND ÉCART</h2>
-
-<h3>JEAN COCTEAU</h3>
-
-<h4>ROMAN</h4>
-
-<h5><i>Tout riait de travers.<br />
-Cap de B. E.</i></h5>
-
-<h4>1923</h4>
-
-<h4>SEPTIÈME ÉDITION</h4>
-
-<h4>LIBRAIRIE STOCK</h4>
-
-<h5>Delamain, Boutelleau&amp;Cie, Paris</h5>
-
-<h5>&mdash;7, RUE DU VIEUX-COLOMBIER&mdash;</h5>
-
-
-
-
-
-<div class="figcenter" style="width: 500px;">
-<img src="images/ecart_cover.jpg" width="500" alt="" />
-</div>
-
-
-<hr class="chap" />
-
-
-<p style="margin-left: 20%; font-weight: bold;">
-<a id="TABLE_DES_MATIERES"></a>TABLE DES MATIÈRES</p>
-
-
-<p style="margin-left: 20%; font-size: 0.8em;">
-<a href="#I" >I</a><br />
-<a href="#II" >II</a><br />
-<a href="#III" >III</a><br />
-<a href="#IV" >IV</a><br />
-<a href="#V" >V</a><br />
-<a href="#VI" >VI</a><br />
-<a href="#VII" >VII</a><br />
-<a href="#VIII" >VIII</a><br />
-<a href="#IX" >IX</a><br />
-<a href="#X" >X</a><br />
-<a href="#EPILOGUE" >ÉPILOGUE</a><br /></p>
-
-
-
-
-
-<h4><a name="I" id="I">I</a></h4>
-
-
-<p>Jacques Forestier pleurait vite. Le cinématographe, la mauvaise
-musique, un feuilleton, lui tiraient des larmes. Il ne confondait pas
-ces fausses preuves du cœur avec les larmes profondes. Celles-là
-paraissent couler sans motif.</p>
-
-<p>Comme il cachait ses petites larmes dans l'ombre d'une loge ou seul
-avec un livre et que les vraies larmes sont rares il passait pour un
-homme insensible et spirituel. Sa réputation d'homme spirituel venait
-d'une rapidité d'esprit. Il appelait des rimes d'un bout à l'autre du
-monde pour les joindre de telle sorte qu'elles parussent avoir rimé
-toujours. Par rimes, nous entendons: n'importe quoi.</p>
-
-<p>Il poussait brutalement les noms propres, les visages, les actes, les
-propos timides, et les envoyait au bout d'eux-mêmes. Cette manière lui
-valait la réputation de menteur.</p>
-
-<p>Ajoutons qu'il admirait les beaux corps et les belles figures, à
-quelque sexe qu'ils appartinssent. Cette dernière singularité lui faisait
-prêter de mauvaises mœurs; car les mauvaises mœurs sont la seule chose que
-les gens prêtent sans réfléchir.</p>
-
-<p>N'ayant pas l'apparence qu'il eût souhaitée, ne répondant pas au type
-idéal qu'il se formait d'un jeune homme, Jacques n'essayait plus de
-rejoindre ce type dont il se trouvait trop loin. Il enrichissait
-faiblesses, tics et ridicules jusqu'à les sortir de la gêne. Il les
-portait, volontiers, au premier plan.</p>
-
-<p>À cultiver une terre ingrate, à forcer, à embellir de mauvaises herbes,
-il avait pris quelque chose de dur qui ne s'accordait guère avec sa
-douceur.</p>
-
-<p>Ainsi, de mince qu'il était, s'était-il fait maigre; de nerveux,
-écorché vif. Coiffant difficilement une chevelure jaune plantée en tous
-sens, il la portait hirsute.</p>
-
-<p>Du reste, cette apparence, aussi anti-artificielle que possible,
-procurait les avantages de l'artifice, masquant un goût bourgeois de
-l'ordre, un désintéressement maladif qu'il tenait de son père et la
-mélancolie maternelle. Si un des habiles, féroces chasseurs parisiens le
-dénichait, il devenait simple de lui tordre le cou. On le démoralisait
-d'un mot.</p>
-
-
-<p>Par mépris pour la supériorité primaire qui consiste à prendre le
-contre-pied de l'esprit de sa classe, Jacques adoptait cet esprit, mais
-d'une sorte si différente que les siens ne le pussent reconnaître
-leur.</p>
-
-<p>En somme, il portait l'élégance suspecte: l'élégance animale. Cet
-aristocrate, ce garçon du peuple, qui ne supporte ni l'aristocratie ni
-la masse, mérite dix fois par jour la Bastille et la guillotine.</p>
-
-<p>Il ne s'accommode ni de la droite ni d'une gauche qu'il trouve molle.
-Seulement sa nature excessive n'envisage aucun juste milieu.</p>
-
-<p>Aussi en vertu de l'axiome: <i>Les extrêmes se touchent</i>, se
-rêvait-il une extrême-droite vierge, touchant à l'extrême-gauche au point
-de se confondre avec elle, mais où il pût agir seul. Le fauteuil n'existe
-pas, ou, s'il existe, personne ne l'occupe. Jacques s'y asseyait d'office
-et, de là, regardait toute chose de la politique, de l'art, de la
-morale.</p>
-
-<p>Il ne briguait aucune récompense. Les gens vous le reprochent.</p>
-
-<p>Ceux qui briguent, parce que le désintéressement attire une certaine
-chance qu'ils ne sauraient admettre dénuée de machinations. Ceux qui
-récompensent, parce ce qu'on ne les sollicite pas.</p>
-
-<p>Arriver. Jacques se demande à quoi on arrive. Bonaparte arrive-t-il au
-Sacre ou à Sainte-Hélène? Un train qui fait parler de lui en déraillant
-et en tuant ses voyageurs arrive-t-il? Arrive-t-il plus s'il arrive en
-gare?</p>
-
-<p>En cherchant plus haut le contour de Jacques, je le dénonce comme
-parasite sur la terre.</p>
-
-<p>En effet, où donc est le papier qui l'autorise à jouir d'un repas, d'un
-beau soir, d'une fille, des hommes? Qu'il nous le montre. Toute la société
-se dresse comme un agent-civil et le lui demande. Il se trouble. Il
-balbutie. Il ne le trouve pas.</p>
-
-<p>Ce jouisseur dont les pieds marchent solidement sur le plancher des
-vaches, ce critique des paysages et des œuvres tient à la terre par un
-fil.</p>
-
-<p>Il est lourd comme le scaphandrier.</p>
-
-<p>Jacques pioche au fond. Il le devine. Il y a pris ses habitudes. On ne
-le remonte pas à la surface. On l'a <i>oublié.</i> Remonter, quitter le
-casque et le costume, c'est le passage de la vie à la mort. Mais il lui
-arrive par le tube un souffle irréel qui le fait vivre et le comble de
-nostalgie.</p>
-
-
-<p>Jacques vit aux prises avec une longue syncope. Il ne se sent pas
-stable. Il ne fonde pas, sauf par jeu. À peine s'il ose s'asseoir. Il est
-de ces marins qui ne peuvent guérir du mal de mer.</p>
-
-
-<p>Enfin, la beauté strictement physique affiche une façon arrogante
-d'être partout chez soi. Jacques, en exil, la convoite. Moins elle est
-aimable, plus elle l'émeut; son destin étant de s'y blesser toujours.</p>
-
-<p>Il voit un bal derrière des vitres: cette race aux papiers en règle,
-joyeuse de vivre, habitant son vrai élément et se passant de
-scaphandres.</p>
-
-<p>Donc, sur les figures sans douceur, il amassera du songe.</p>
-
-
-<p>Voilà ce que dénoncerait au graphologue idéal l'écriture de Jacques
-Forestier, qui se regarde maintenant dans une armoire à glace.</p>
-
-
-<p>Ne vous y trompez pas. Nous venons de peindre Jacques de face, mais ici
-même son caractère ne se dessine encore que de profil; c'est pourquoi
-nous parlons d'un graphologue idéal. Il faudrait qu'en dénouant des
-jambages, il dénouât toute la ligne d'une vie. Jacques deviendra l'homme
-qui précède à cause, en partie, de ce qui va suivre; et il lui arrivera
-ce qui va suivre, en partie à cause de ce qui précède.</p>
-
-
-<p>Les objets, les atomes prennent leur rôle au sérieux. Si cette glace
-était distraite, sans doute Jacques pourrait-il entrer une jambe, puis
-l'autre, se trouver sous un angle vital si neuf que rien ne permet de
-l'envisager. Non. La glace joue serré. La glace est une glace. L'armoire
-une armoire. La chambre une chambre, au deuxième étage, rue de
-l'Estrapade.</p>
-
-<p>Il pense encore à cet Anglais qui se suicide après avoir écrit:
-«<i>Trop de boutons à boutonner et à déboutonner, je me tue.</i>» Car
-Jacques déboutonnait sa veste.</p>
-
-<p>Attendre. Attendre quoi? Jacques aurait bien voulu attendre quelque
-chose de net, simplifier son attente. Il ne croyait pas, ou il croyait
-sous une forme si confuse que sa mère, le considérant comme un athée,
-priait pour lui.</p>
-
-<p>La croyance vague fait des âmes dilettantes. Or le dilettantisme est
-un crime social. Il croyait trop. Il ne limitait pas ses croyances et ne
-les précisait pas. Limiter ses croyances donne un état d'âme, comme
-préciser et limiter ses goûts en art, donne un état d'esprit.</p>
-
-
-<p>Il se regarda. Il s'infligeait ce spectacle. Nous sommes pleins de
-choses qui nous jettent à la porte de nous-mêmes. Depuis l'enfance, il
-ressentait le désir d'être ceux qu'il trouvait beaux et non de s'en faire
-aimer. Sa propre beauté lui déplaisait. Il la trouvait laide.</p>
-
-<p>Il lui restait des souvenirs de beauté humaine comme des blessures. Un
-soir, à Mürren, par exemple. Au pied de la montagne, on boit vite une
-bière froide qui vous fracasse les tempes à bout portant. Le funiculaire
-part entre les mûriers.</p>
-
-<p>Peu à peu, les oreilles se bouchent, le nez se débouche; on arrive.</p>
-
-<p>Jacques avait onze ans. Il revoit un prêtre qui a perdu sa malle, le
-demi-sommeil, l'hôtel embaumé de résine, l'arrivée sale dans le salon où
-les dames font des patiences, où les messieurs fument et lisent les
-journaux. Tout à coup, pendant la halte devant la cage de l'ascenseur,
-l'ascenseur descend, dépose un couple. Un jeune homme et une jeune fille
-aux figures sombres, aux yeux constellés, riant et découvrant des
-mâchoires superbes.</p>
-
-<p>La jeune fille porte une robe blanche avec une ceinture bleue. Le jeune
-homme est en smoking. On entend un bruit de vaisselle et l'odeur de
-cuisine empeste les corridors.</p>
-
-<p>Une fois dans sa chambre qui ouvre sur un mur de glace, Jacques se
-regarde. Il se compare au couple. Il voudrait mourir.</p>
-
-<p>Dans la suite, il connut les jeunes gens. Tigrane d'Ybreo, fils d'un
-Arménien du Caire, collectionnait les timbres et confectionnait
-d'écœurantes sucreries sur une lampe à essence. Sa sœur Idgi portait des
-robes neuves et des souliers éculés. Ils dansaient ensemble.</p>
-
-<p>Les souliers éculés et les gâteaux de miel témoignaient d'une race
-royale mais sordide. Jacques rêvait de cette cuisine et de ces trous. Il
-les enviait. Il y voyait l'unique moyen de s'identifier à ces deux chats
-sacrés. Il voulut collectionner des timbres, faire des caramels aux
-amandes. Il usait artificiellement ses chaussures de tennis.</p>
-
-<p>Idgi toussait. Elle était tuberculeuse. Tigrane se cassa la jambe au
-patinage. Le père recevait des télégrammes. Un matin, ils partirent,
-toussant, boitant, suivis d'un chien mystérieux comme l'Anubis.</p>
-
-<p>Jacques toussait; sa mère devint folle d'inquiétude. Il lui laissa son
-tourment. Il toussait par amour. Sur la route, il boitait en cachette.</p>
-
-<p>Chaque soir, après dîner, assis dans un fauteuil de paille, il croyait
-revoir Idgi avec sa robe de Sainte-Vierge dans le cadre éclairé de
-l'ascenseur, entre le groom et Tigrane, montant au ciel soutenue par
-les anges.</p>
-
-<p>De onze à dix-huit ans, il se consuma comme le papier d'Arménie qui
-brûle vite et ne sent pas bon.</p>
-
-<p>Enfin, les voyages en Suisse cessèrent. M<sup>me</sup> Forestier
-l'emmena des lacs italiens à Venise.</p>
-
-
-<p>Au bord du lac Majeur, il fit la rencontre d'un normalien qui annotait
-Bergson et Taine. Il avait une moustache blonde, un binocle, et l'humour
-de Barrés travesti. Son intelligence était en pointe. Il l'amincissait en
-la savourant, comme un sucre d'orge. Ce disciple indiscipliné méprisait
-les îles Borromées. Il les surnommait «Les sœurs Isola».</p>
-
-<p>Sa boutade fut, pour Jacques, la première révélation du libre usage
-qu'on peut faire de ses sens. Il admettait ces îles sans contrôle.</p>
-
-
-<p>Un somptueux tir de foire, en miettes, c'est Venise le jour. La nuit,
-elle est une négresse amoureuse, morte au bain avec ses bijoux de
-pacotille.</p>
-
-<p>Le soir de l'arrivée, la gondole de l'hôtel amuse comme une attraction
-foraine. Ce n'est pas un véhicule ordinaire. Les parents, hélas, ne
-l'entendent pas ainsi. Venise commencera demain. Ce soir, on ne monte
-pas en gondole; on monte en omnibus. On compte les malles. On ne regarde
-pas la ville qui ressemble aux coulisses de l'Opéra pendant
-l'entr'acte.</p>
-
-<p>Le lendemain matin, Jacques vit la foule des touristes. Sur la place
-Saint-Marc, prise au piège par ce décor théâtral, cette foule élégante
-avoue ses moindres secrets, comme au bal masqué. L'impudence la plus
-franche croise les âges et les sexes. Les plus timides y osent enfin
-le geste ou le costume qu'ils souhaitaient honteusement à Londres ou à
-Paris.</p>
-
-<p>C'est un fait que le bal masqué démasque. On dirait un conseil de
-réforme. Venise, à force de rampes, de projecteurs, montre les âmes
-toutes nues.</p>
-
-<p>Le tourment amoureux de Jacques prenait une tournure plus décevante
-qu'à Mürren.</p>
-
-<p>La nuit, sous la moustiquaire, il en tendait les guitares, les ténors.
-Il soupçonnait des conciliabules. Il pleurait de n'être pas la ville.
-Héliogabale, dans ses pires caprices, n'en exigeait pas tant.</p>
-
-<p>Le normalien de Baveno passait par Venise. Il fit connaître à Jacques
-un jeune journaliste et une danseuse. Ils sortirent souvent ensemble.</p>
-
-<p>Une nuit que le journaliste accompagnait Jacques jusqu'à son hôtel.</p>
-
-<p>&mdash;J'ai à Paris un milieu ignoble, dit-il. J'aime cette jeune fille
-qui ne s'en doute pas. Au retour, il m'est impossible de reprendre mes
-anciennes relations et, d'autre part, je sens que j'aurai du mal à
-rompre.</p>
-
-<p>&mdash;Mais... si Berthe vous aime (c'était le nom de la danseuse).</p>
-
-<p>&mdash;Oh! elle ne m'aime pas. Vous devez le savoir. Du reste, je
-compte me tuer dans deux heures.</p>
-
-<p>Jacques le railla sur le suicide classique à Venise et lui souhaita
-bonne nuit.</p>
-
-<p>Le journaliste se suicida. La danseuse aimait Jacques. Il ne s'en était
-pas aperçu et ne l'apprit que des années après, par une tierce
-personne.</p>
-
-<p>Cet épisode lui donna un dégoût pour la poésie du paludisme. Il
-emportait encore d'une promenade au jardin Eaden une fièvre intermittente
-qui lui rappelait désagréablement son séjour.</p>
-
-
-<p>M<sup>me</sup> Forestier craignait les rhumes, les bronchites, les
-accidents de voiture. Elle ne distinguait pas les dangers courus par
-l'esprit. Elle laissait Jacques jouer avec eux.</p>
-
-<p>Venise avait déçu Jacques comme un décor gondolé à force de servir, car
-chaque artiste le dresse au moins pour un acte de sa vie.</p>
-
-<p>Dans les musées, après deux heures de marche et d'attention, la
-splendeur lui tombait à cheval sur les épaules.</p>
-
-<p>Meurtri de fatigue, de crampes, il sortait, descendait les marches,
-regardait le palazzo Dario saluer les loges d'en face comme une vieille
-cantatrice, et rentrait à l'hôtel. Il admirait la force des couples qui
-visitent Venise avec une activité d'insectes. Ceux qui la savent par cœur
-et déjà ont plongé cent fois leur trompe dans les pollens d'or de
-Saint-Marc y pilotent leurs nouvelles amours. Ce rôle de cicerone les
-rajeunit. La seule halte consiste à s'asseoir dans une boutique, où
-l'objet aimé achète des bijoux de verre, des volumes de Wilde et
-Annunzio.</p>
-
-<p>Comme nous, qui revenons sur elle, Jacques, aidé de sa petite fièvre,
-se montait l'esprit contre cette ravissante maison close où les âmes
-d'élite viennent s'assouvir.</p>
-
-<p>Notre insistance même prouve combien il subissait un charme que
-repoussait sa moitié d'ombre.</p>
-
-
-<p>Moitié ombre, moitié lumière: c'est l'éclairage des planètes. Une
-moitié du monde repose, l'autre travaille. Mais, de toute cette moitié
-qui songe, émane une force mystérieuse.</p>
-
-<p>Chez l'homme, il arrive que cette moitié de sommeil contredise sa
-moitié active. La véritable nature y parle. Si la leçon profite, que
-l'homme écoute et mette de l'ordre dans sa moitié de lumière, la moitié
-d'ombre deviendra dangereuse. Son rôle changera. Elle enverra des miasmes.
-Nous errons acques aux prises avec cette nuit du corps humain.</p>
-
-<p>Pour l'instant, elle le garantissait, lui envoyait des contre-poisons,
-des limes, des échelles de corde.</p>
-
-
-
-
-<p>Tous les secours ne parviennent pas au but. Paris est une ville plus
-sournoise que Venise, en ce sens qu'elle cache mieux ses pièges et
-qu'elle est moins naïvement machinée. À Venise, on sait d'avance, comme
-de certaines maisons, qu'il y a de l'eau, la chambre des miroirs, celle
-de Véronèse, le Pont des Soupirs, des beautés fatiguées en chemise rose,
-et qu'on risque d'y prendre du mal.</p>
-
-<p>À Paris, comment se reconnaître?</p>
-
-<p>Jacques, ce Parisien, ce privilégié, arrivait à Paris de province.</p>
-
-<p>Il en était parti cinq mois avant, mais il avait franchi en route la
-délicate ligne d'âge où l'esprit et le corps choisissent.</p>
-
-<p>Sa mère croyait ramener la même personne, un peu distraite par des
-panoramas italiens. Elle en ramenait une autre. Et c'est justement à
-Venise que s'était produite cette mue. Jacques ne la constatait que par
-un malaise. Il le mettait sur le compte du suicide et des commerces,
-surpris, le soir, sous les arcades. En réalité, il laissait une peau
-sèche flotter sur le Grand-Canal, une de ces peaux que les couleuvres
-accrochent aux églantines, légères comme l'écume, ouvertes à la bouche
-et aux yeux.</p>
-
-
-
-
-<h4><a name="II" id="II">II</a></h4>
-
-
-<p>La carte de notre vie est pliée de telle sorte que nous ne voyons pas
-une seule grande route qui la traverse, mais au fur et à mesure qu'elle
-s'ouvre, toujours une petite route neuve. Nous croyons choisir et nous
-n'avons pas le choix.</p>
-
-
-<p>Un jeune jardinier persan dit à son prince:</p>
-
-<p>&mdash;J'ai rencontré la mort ce matin. Elle m'a fait un geste de
-menace. Sauve-moi. Je voudrais être, par miracle, à Ispahan ce soir.</p>
-
-<p>Le bon prince prête ses chevaux. L'après-midi, ce prince rencontre la
-mort.</p>
-
-<p>&mdash;Pourquoi, lui demande-t-il, avez-vous fait ce matin, à notre
-jardinier, un geste de menace?</p>
-
-<p>&mdash;Je n'ai pas fait un geste de menace, répond-elle, mais un geste
-de surprise. Car je le voyais loin d'Ispahan ce matin et je dois le
-prendre à Ispahan ce soir.</p>
-
-
-
-
-<p>Jacques préparait son baccalauréat. Ses parents, obligés de vivre une
-année en Touraine après la perte d'un régisseur modèle, le mirent en
-pension chez un professeur, M. Berlin, rue de l'Estrapade.</p>
-
-<p>M. Berlin louait deux étages. Il se réservait le premier et groupait
-les pensionnaires au deuxième, cinq chambres sur un corridor sordide,
-éclairé par un bec de gaz qu'une pâte de poussière empêchait d'ouvrir
-à fond.</p>
-
-<p>La chambre de Jacques se trouvait prise entre celle de Mahieddine
-Bachtarzi, fils d'un riche marchand de Saint-Eugène, qui est l'Auteuil
-d'Alger, et celle d'un albinos: Pierre de Maricelles. En face, demeurait
-un très jeune élève, au visage mou mais charmant. Il répondait au
-pseudonyme de Petitcopain.</p>
-
-<p>L'année précédente, en Sologne, lui et son frère cadet voulurent jouer
-un tour à leur précepteur. Mais au moment où, déguisés en fantômes, ils
-allaient entrer dans sa chambre, à minuit, la porte s'était ouverte et
-leur mère était sortie en chemise, les cheveux épars. Le battant les
-cachait. Elle traversa le vestibule, appuya son oreille contre la porte
-de leur père, et revint, sans les voir, chez le précepteur.</p>
-
-<p>Petitcopain ne devait jamais oublier la minute où ils se remirent au
-lit, sans dire un mot.</p>
-
-
-
-
-<p>La dernière chambre était celle du désordre. Là, dans un naufrage de
-livres, de cahiers, de cravates, de chemises, de pipes, d'encre, de tubs,
-d'éponges, de stylographes, de mouchoirs et de couvertures, campait
-Peter Stopwell, champion du saut en longueur.</p>
-
-<p>M<sup>me</sup> Berlin était beaucoup plus fraîche que son mari, veuf
-d'un premier mariage. Elle minaudait et croyait les élèves amoureux
-d'elle. Parfois, elle entrait dans une des chambres où la hâte d'avoir
-dissimulé n'importe quelle occupation étrangère au travail laissait à
-l'élève une pose stupide. Elle dévisageait l'élève qui rougissait et elle
-éclatait de rire.</p>
-
-<p>Elle déclamait Racine dans des lieux où il est convenable de se taire.
-Un jour, les élèves l'entendirent, se devinant surprise, transformer sa
-déclamation en une toux qui la conduisit progressivement au silence.</p>
-
-<p>Un trait significatif de M<sup>me</sup> Berlin était le suivant. Au
-début de leur mariage, Berlin et elle avaient pris en pension, à la
-campagne, une pianiste divorcée. Berlin rentrait chaque soir après le
-collège, par le train de sept heures. Un soir, il dut rester en ville.
-M<sup>me</sup> Berlin, très peureuse, supplia la pianiste de coucher
-auprès d'elle. La pianiste fit contre mauvaise fortune bon cœur et se
-transporta dans le lit du ménage. Deux fois en une semaine Berlin découcha
-et sa femme renouvela sa demande. La pianiste souhaitait le bonsoir à sa
-compagne, se tournait du côté du mur, s'endormait, et, le lendemain matin,
-retournait vite dans sa chambre.</p>
-
-<p>Sept ans après, dans un cercle où la conversation roulait sur cette
-pianiste et où chacun l'accusait d'avoir des mœurs suspectes,
-M<sup>me</sup> Berlin sourit mystérieusement et déclara qu'elle avait
-«tout lieu de croire», d'après une «expérience personnelle» que cette
-jeune femme était surtout une «fanfaronne de vice».</p>
-
-<p>Comédienne naïve, elle espérait, par exemple, donner le change
-lorsqu'elle servait le thé tiède, en feignant de se brûler la langue.
-«Ne buvez pas! s'écriait-elle. Attendez! Il est bouillant!»</p>
-
-<p>Berlin regardait sa femme, ses élèves, la vie, d'un œil terne, derrière
-des besicles.</p>
-
-<p>Il portait une barbe blanche et des pantoufles. Son pantalon était
-celui du comparse d'arrière lorsqu'on fait l'éléphant au cirque. Il
-professait à la Sorbonne, jouait aux cartes au café Voltaire et rentrait
-dormir. On abusait de cette somnolence pour réciter n'importe quoi et
-bâcler les devoirs à coups de traductions.</p>
-
-<p>La bonne achève ce tableau. Ce n'était jamais la même. On en changeait
-tous les quinze jours, généralement parce qu'elle nettoyait une pendule
-de Boule que M. Berlin remontait lui seul et ne souffrait point qu'on
-touchât.</p>
-
-<p>Les uns et les autres se réunissaient à midi et à huit heures autour
-d'une table où M<sup>me</sup> Berlin distribuait des viandes coriaces.</p>
-
-<p>Son mari mangeait machinalement. Quelquefois il était secoué par un
-hoquet sombre qui l'ébranlait comme une montagne de neige.</p>
-
-
-<p>Peter Stopwell eût possédé la beauté grecque si le saut en longueur ne
-l'avait étiré comme une photographie mal prise. Il sortait d'Oxford. Il
-en tenait sa fatuité, ses boîtes de cigarettes, son cache-nez bleu
-marine et une immoralité multiforme sous l'uniforme sportif. Petitcopain
-l'aimait. Le dimanche, il portait jusqu'au Parc des Princes un sac
-contenant le maillot d'athlétisme et le peignoir éponge.</p>
-
-<p>Aimer et être aimé, voilà l'idéal. Pourvu, par exemple, qu'il s'agisse
-de la même personne. Le contraire arrive souvent. Petitcopain aimait et
-il était aimé. Seulement, il était aimé d'une élève de laboratoire et il
-aimait Stopwell. Son amour l'ahurissait.</p>
-
-<p>Il était victime des pénombres où les sens rencontrent le cœur.</p>
-
-<p>Cet amour flattait Stopwell. Il n'en laissait rien voir. Il rabrouait
-le pauvre petit. «Ça ne se fait pas», disait-il, en réponse aux moindres
-caresses enfantines. Ou bien: «Vous n'êtes pas propre, vous savez.
-Lavez-vous. Baignez-vous. Frictionnez-vous. Vous ne vous baignez jamais.
-Si on ne se baigne pas on <i>sent mal.</i>»</p>
-
-<p>Souvent, les reproches de Stopwell étaient une manière de taquineries
-anglaises. Mais Petitcopain ne connaissait que l'A B C du rire et des
-larmes. Il ne comprenait pas. Il se croyait sale, vicieux et idiot.</p>
-
-<p>Un soir que Petitcopain, assis au bord du lit où Peter Stopwell fumait,
-lui posait religieusement sa main sur l'épaule, Stopwell le repoussa
-et lui demanda s'il était une fille pour se pendre au cou des hommes.</p>
-
-<p>Petitcopain fondit en larmes.</p>
-
-<p>&mdash;Ah! dit Stopwell, en allumant une cigarette au mégot qu'il jeta
-n'importe où, vous êtes toujours en train de supplier, de pleurer, de
-frôler, de caresser. Vous feriez mieux de sortir avec des filles. On en
-trouve pour cinquante centimes derrière le Panthéon.</p>
-
-<p>Maricelles était sixième fils d'une famille de hobereaux chétifs. Sa
-constipation maintenait interminablement cet albinos dans un endroit
-qu'il rendait inaccessible. La règle était chez les Maricelles que la
-seule patience doit résoudre de pareils problèmes, le plus jeune frère
-étant mort d'une rupture d'anévrisme, pour avoir voulu forcer le
-destin.</p>
-
-<p>&mdash;Vous autres Français, disait Stopwell à Petitcopain, vous aimez
-les saletés. Molière ne parle que de purges.</p>
-
-<p>Petitcopain baissait la tête et n'osait franchir le seuil ridicule.</p>
-
-
-<p>Mahieddine Bachtarzi, Turc d'origine, arborait le tarbouche. Il en
-possédait un rouge, un de fourrure grise, un d'astrakan. Il était grand,
-gras, puéril. Ses cartes de visite portaient un titre étrange:</p>
-
-
-<p class="center">MAHIEDDINE BACHTARZI<br />
-<i>Inspecteur</i></p>
-
-
-<p>Il écrivait des poèmes, il respirait de l'éther. Un jour que l'odeur
-d'éther devenait trop forte, Jacques entra chez lui et le trouva, son
-tarbouche sur la tête, assis sur le rebord de la croisée ouverte, la
-lèvre baveuse, se fermant la narine gauche d'une main et, de l'autre,
-appuyant contre la droite un flacon de pharmacie. Sans entendre Jacques
-il oscillait, assourdi parles cigales glacées de la drogue.</p>
-
-
-<p>Était-ce là le milieu de rêve pour une mère délicate, redoutant les
-microbes et les courants d'air?</p>
-
-
-<p>Jacques venait, après quelques jours revêches, de prendre sa place
-dans la boîte Berlin, lorsqu'un intermède tragicomique troubla le calme.
-Petitcopain tomba malade, et d'une façon qui ne laissait aucun doute sur
-l'origine de ses douleurs.</p>
-
-<p>M. Berlin le confessa. Il sut que le pauvre enfant avait suivi les
-conseils de Stopwell, à la lettre. Petitcopain sanglotait.</p>
-
-<p>&mdash;C'est incroyable, s'écriait M<sup>me</sup> Berlin. Mais il ne
-fallait pas que la chose s'ébruitât.</p>
-
-<p>Jacques allait chaque jour lui rendre visite. Un soir, d'une voix
-blanche, Petitcopain le supplia de demander à Peter pourquoi il n'était
-jamais venu dans sa chambre.</p>
-
-<p>Stopwell, dans un nuage, annotait Auguste Comte.</p>
-
-<p>&mdash;Pourquoi, dit-il, mais parce qu'il me dégoûte. Croyez-vous que
-je veuille voir un garçon qui <i>se</i> couche avec des filles malades.
-Moi je ne <i>me</i> couche avec personne.</p>
-
-<p>&mdash;Vous êtes dur, murmura Jacques. Ce pauvre enfant; il vous
-demande peu de chose...</p>
-
-<p>&mdash;Peu de chose! Et si mon régiment me voyait pendant qu'il tripote
-mes mains. Je suppose que vous perdez la tête.</p>
-
-<p>Ce «et si mon régiment me voyait» fut dit comme le «et si ma mère me
-voyait» d'une vierge.</p>
-
-<p>Jacques s'apprêtait à sortir, lorsque Peter, ouvrant une boîte de
-cigarettes, l'arrêta par la manche.</p>
-
-<p>&mdash;Quoi? Vous retournez chez ce singe? À Oxford, nous les traitons
-comme des domestiques. Laissez-le donc tranquille et restez chez moi.</p>
-
-<p>Sa main empoignait Jacques avec une force herculéenne. Il le fit
-asseoir sur sa malle.</p>
-
-<p>Son geste avait-il suffi pour détacher un masque? Ainsi les roses
-perdent leurs bonnes joues dès qu'on heurte le vase. Jacques vit une
-figure inédite, sans le moindre flegme et toute nue.</p>
-
-<p>Il se leva.</p>
-
-<p>&mdash;Non, dit-il, Stopwell, il est tard. Il faut que j'écrive une
-lettre.</p>
-
-<p>&mdash;À votre aise, mon vieux.</p>
-
-<p>Stopwell, avec une adresse de tricheur, se détourna et montra sa figure
-rhabillée, un masque neuf, maintenu par une cigarette.</p>
-
-
-
-
-<p>En somme, Jacques n'était pas aimé de Petitcopain qui lui enviait les
-fausses bonnes grâces de Stopwell. Stopwell le détestait et donnait le
-change. Bachtarzi lui gardait rancune d'être entré pendant qu'il respirait
-l'éther. Maricelles les méprisait tous, en bloc.</p>
-
-<p>Restait le ménage Berlin.</p>
-
-<p>Un mot juste de Jacques allumait parfois l'œil du professeur, à table,
-et M<sup>me</sup> Berlin, chargée par son mari des fonctions de surveillante,
-s'attardait surtout dans sa chambre. Elle ne trouvait pas Stopwell
-«galant». L'Arabe lui «faisait peur». Les autres étaient des mioches.</p>
-
-<p>Un samedi soir où tous les élèves étaient sortis, soit dans leur
-famille, soit au théâtre, Jacques, ayant mal à la gorge, resta seul sur
-l'étage. M<sup>me</sup> Berlin lui monta de la tisane, lui tâta les tempes
-et le pouls. Jacques s'aperçut vite que la patronne accomplissait la
-manœuvre de Stopwell; mais cette fois, au lieu que la froideur suffît
-à éteindre le feu, elle l'activait, et insensiblement M<sup>me</sup>
-Berlin abandonnait son rôle de seconde mère.</p>
-
-<p>Jacques feignait de n'y rien comprendre et, toussant, poussant les
-plaintes d'un malade qui cherche le repos, voyait entre les cils
-M<sup>me</sup> Berlin, son esprit dérangé par le désir, comme, à droite,
-à gauche, son ombre par la bougie, contre les cloisons de la chambre.</p>
-
-<p>Enfin, avec une poigne étonnante, elle lui entraîna la main.</p>
-
-<p>&mdash;Jacques! Jacques! murmura-t-elle alors, que faites-vous?</p>
-
-<p>Un bruit de porte cochère le sauva. M<sup>me</sup> Berlin lâcha prise,
-se rajusta, s'envola.</p>
-
-<p>Mahieddine rentrait du théâtre. Jacques l'entendit qui sifflait un
-refrain à la mode. Il se trompait et recommençait la faute.</p>
-
-<p>Le lendemain, Jacques n'osait regarder M<sup>me</sup> Berlin à table.
-Elle, par contre, le bravait, le rassurait, pardonnait.</p>
-
-
-
-
-<p>Jacques vivait en pleine solitude et travaillait en vrai cancre. Que
-sait-il? Rien. Sinon que chaque geste nous brouille avec nos semblables.
-Il voudrait mourir de son mal de gorge. Mais il ne tousse presque plus.</p>
-
-<p>Mahieddine lui propose d'aller ensemble à la Scala. Le dimanche et le
-jeudi en matinée on loue une avant-scène pour très peu d'argent. Jacques
-essaye d'être aimable. Il accepte. On débauche Petitcopain. Il reçoit des
-sommes rondelettes de sa famille, qui habite le Nord.</p>
-
-<p>C'est ainsi, le troisième dimanche, que Jacques rencontra la maîtresse
-de Mahieddine: Louise Champagne.</p>
-
-<p>Louise était plus connue que ses danses et mieux placée dans le
-demi-monde que sur l'affiche. Elle faisait partie de ces femmes qui
-touchent cinquante francs au théâtre et cinquante mille à la maison. Elle
-dit à Jacques qu'il ne pouvait vivre seul et qu'elle lui procurerait une
-amie: Germaine.</p>
-
-<p>Cette fille en vogue jouait quatre rôles dans la revue qui tombait de
-fatigue après trois cent cinquante représentations.</p>
-
-<p>Germaine souriait très haut entre l'orchestre et le tambour. Sa beauté
-penchait sur la laideur, mais comme l'acrobate sur la mort. C'était une
-manière d'émouvoir.</p>
-
-<p>Ce chien-et-loup attirait Jacques.</p>
-
-<p>Hélas, l'espèce de liberté où nous sommes nous laisse entreprendre des
-fautes qu'une plante, qu'un animal évitent. Avec la lampe de Louise,
-Jacques reconnut son désir.</p>
-
-<p>Après un premier contact dans sa loge, Louise se chargea de conclure et
-pria Jacques de venir la voir le lendemain, chez elle, rue Montchanin.</p>
-
-<p>Le lendemain, il sécha le cours, comme disent les potaches, y laissa
-Mahieddine et courut au rendez-vous.</p>
-
-
-<p>Il trouva Champagne déconfite. Il ne plaisait pas à Germaine. Elle lui
-trouvait du charme. Il n'était pas son genre.</p>
-
-<p>Louise se sentait triste d'avoir à transmettre de mauvaises
-nouvelles.</p>
-
-<p>&mdash;Pauvre petit!</p>
-
-<p>Elle lui caressait la nuque, lui pinçait le nez, bref, lui proposa sans
-détours de devenir sa consolatrice.</p>
-
-<p>Peter, M<sup>me</sup> Berlin, passe encore. Un refus devenait plus
-difficile. Louise Champagne était belle et le canapé sans issue. Ils
-trompèrent l'Arabe.</p>
-
-<p>Bachtarzi ne se doutait de rien et maudissait Germaine, car elle
-possédait une automobile plus grosse que la voiturette de Louise, et
-Mahieddine voyait déjà toute une existence de harem.</p>
-
-<p>Un dimanche, Jacques passait dans les coulisses, devant la loge de
-Germaine. Celle-ci l'appela, l'enferma et lui demanda pour quel motif,
-après la démarche de Louise et sa réponse favorable, il avait tourné
-casaque et poussé l'impolitesse jusqu'à la charger de lui en faire
-part.</p>
-
-<p>Jacques resta stupéfait. Germaine vit que sa stupeur n'était pas
-feinte, le cajola, le consola, et ne parla plus à Louise.</p>
-
-<p>Jacques, prétextant qu'il lui répugnait de tromper Mahieddine, suivit
-sa nouvelle conquête. Louise auprès de Mahieddine accusa Jacques de lui
-avoir fait la cour. Elle refusait de le voir.</p>
-
-<p>Les voisins de la rue de l'Estrapade vécurent étrangers l'un à
-l'autre.</p>
-
-
-
-
-<h4><a name="III" id="III">III</a></h4>
-
-
-<p>L'art, principalement le pire, est à Paris un enlève-taches magique. Il
-ne les lave pas, il les monte. Dès lors, une mauvaise réputation, mise en
-vedette, devient aussi avantageuse qu'une bonne. Elle exige les mêmes
-soins. Beaucoup de femmes entretenues se font immuniser par la scène. Le
-théâtre est une taxe qu'elles payent. Mais il dérange leur industrie.</p>
-
-<p>Après la cure de théâtre, Germaine et Louise se donnèrent vacances.
-Elles les prirent longues. L'art ne les nourrissait pas.</p>
-
-<p>Germaine avait un amant riche, si riche que son seul nom signifiait
-richesse. Il s'appelait Nestor Osiris, comme une boîte de cigarettes. Son
-frère Lazare entretenait Loute, sœur cadette de Germaine.</p>
-
-<p>Germaine était tendre et volontiers eût envoyé Osiris au diable, mais
-la sœur veillait au grain.</p>
-
-<p>Elle vit Jacques d'un mauvais œil, malgré que de son côté elle trompât
-Lazare avec un peintre. Elle savait que sa sœur n'apporterait aucune
-prudence à ce manège et elle en redoutait les suites.</p>
-
-<p>Elle ressemblait à Germaine comme au marbre son moulage en plâtre.
-C'est dire qu'elles étaient pareilles, sauf tout.</p>
-
-
-<p>Malgré l'atmosphère détestable qu'il respirait depuis sa crise, le cœur
-de Jacques restait intact et capable d'ennoblir n'importe quoi.</p>
-
-
-
-
-<p>Germaine tirait sa fraîcheur du fumier. Elle s'en repaissait avec une
-gloutonnerie de rose; et, de même que la rose offre le spectacle d'une
-bouche profonde qui puise son parfum chez les morts, de même son rire, ses
-lèvres, ses joues, devaient leur éclat aux krachs de la Bourse.</p>
-
-
-<p>L'indifférence d'un paysage nous donne beau jeu pour le mépriser.
-Venise s'offrant, Jacques eût-il méprisé Venise?</p>
-
-<p>Le cœur vit enfermé. De là viennent ses sombres élans et ses grands
-désespoirs. Toujours prêt à fournir ses richesses, il est à la merci de
-son enveloppe. Que sait-il, le pauvre aveugle? Il guette le moindre signe
-qui le sortira de l'ennui. Mille fibres l'avertissent. L'objet pour lequel
-on sollicite son concours en est-il digne? Peu importe. Il s'épuise avec
-confiance et s'il reçoit l'ordre d'interrompre, il se crispe dans un
-épuisement mortel.</p>
-
-<p>Le cœur de Jacques venait de recevoir la permission de mettre en
-marche. Il le fit avec la maladresse, la fougue d'un début.</p>
-
-<p>Aussi Jacques craignit-il les premiers effets de ce cachet qui s'ouvre
-en nous et lâche une drogue puissante.</p>
-
-<p>Aussi vite que sur l'écran du cinématographe se succèdent une femme
-petite parmi des groupes et le visage de cette femme en premier plan, six
-fois grandeur nature, le visage de Germaine remplissait le monde,
-obstruait l'avenir, masquait à Jacques, non seulement ses examens et ses
-camarades, mais sa mère, son père, son propre individu. La nuit régnait
-autour. Ajoutons que cette nuit dissimule Osiris.</p>
-
-<p>Il existe un conte où des enfants cousent des pierres dans le ventre du
-loup endormi. À son réveil, Jacques sentait une charge inconnue, un
-déséquilibre, de quoi se noyer à l'exemple du loup, en se penchant sur
-l'eau pour boire.</p>
-
-<p>Germaine l'aimait, certes. Mais son petit cœur ne débutait pas. La
-partie se présentait inégale.</p>
-
-<p>Au cirque, une mère imprudente laisse son enfant se prêter à
-l'expérience d'un magicien chinois. On le met dans un coffre. On ouvre le
-coffre; il est vide. On referme le coffre. On l'ouvre; l'enfant apparaît
-et regagne sa place. Or, ce n'est plus le même enfant. Personne ne s'en
-doute.</p>
-
-
-
-
-<p>Un dimanche, Jacques vit sa mère. Elle vint le prendre à la pension.
-N'ayant pas compris qu'elle ramenait un autre fils de Venise, comment
-pouvait-elle sentir sa métamorphose récente? Elle trouva qu'il avait bonne
-mine, bien qu'un peu maigre. C'était traduire en langage maternel sa
-fatigue et le feu de ses joues.</p>
-
-<p>M<sup>me</sup> Forestier était myope et vivait dans le passé: deux
-raisons qui l'empêchaient de se rendre un compte exact des choses
-présentes. Elle adorait en son fils sa ressemblance avec une grand'mère,
-en son mari le père de Jacques. Elle paraissait froide parce qu'elle
-poussait les scrupules jusqu'à ne se lier avec personne, craignant ce
-qu'elle appelait des toquades. Sa seule amie était morte. Elle vivait
-entre l'église, son mari honnête et les craintes pour l'avenir de
-Jacques.</p>
-
-<p>Seule avec lui, elle le harcelait de tendres critiques, mais avec les
-étrangers ou avec son père, elle faisait son éloge.</p>
-
-<p>Si nous effaçons M. Forestier, c'est qu'il s'effaçait lui-même. Jeune,
-il souffrit d'un démon analogue au démon qui tourmente Jacques. Il
-l'avait maté par l'étude et le mariage. Mais un démon se mate
-difficilement. Cette nature droite s'atrophia. Elle se sentait toute de
-travers. Or, M. Forestier devinait les troubles de Jacques, il les
-reconnaissait, il se décourageait comme une victime du sarcome qui, ayant
-guéri son mal à l'épaule, le voit réapparaître au genou.</p>
-
-<p>&mdash;Alors, Jacques, dit sa mère, tu te portes bien?</p>
-
-<p>&mdash;Oui, maman.</p>
-
-<p>&mdash;Tu travailles?</p>
-
-<p>&mdash;Oui, maman.</p>
-
-<p>&mdash;Tes camarades?</p>
-
-<p>&mdash;Quelconques. Un Arabe, un Anglais et deux gamins.</p>
-
-<p>&mdash;Tu devrais profiter de vivre avec un Anglais pour apprendre sa
-langue.</p>
-
-<p>Cette phrase emportait Jacques si loin de la réalité qu'il ne répondit
-pas. D'habitude heureux d'accompagner sa mère dans ses courses, il lui
-semblait que ce temps passé ensemble était du temps perdu.</p>
-
-<p>Le mensonge l'ennuyait, enveloppait tout d'une atmosphère factice,
-irrespirable. Ne pouvant raconter Germaine à sa mère, il préférait qu'elle
-partît, qu'elle ne l'obligeât pas à mettre entre elle et lui des
-distances.</p>
-
-<p>Il aimait.</p>
-
-<p>Il ne souhaitait pas être Germaine. Il voulait la posséder. Pour la
-première fois, son désir ne se manifestait pas sous forme de malaise.
-Pour la première fois, il ne haïssait pas sa propre image. Il se croyait
-guéri.</p>
-
-
-
-
-<p>Le vague désir de la beauté nous tue.</p>
-
-<p>Nous avons expliqué comment Jacques s'épuisait à désirer le vide. Car
-n'est-ce pas le vide, ces corps et ces figures que notre regard traverse
-follement sans les émouvoir.</p>
-
-<p>Cette fois, le désir rencontrait une surface sensible et la réponse de
-Germaine était l'image même de Jacques, comme l'écran délivre le film qui,
-sans obstacle, n'épanouirait qu'une gerbe blanche. Jacques se voyait dans
-ce désir et, pour la première fois, sa propre rencontre le bouleversait.
-Il s'aimait chez Germaine. Il perdait conscience du personnage qu'il
-développa dans la suite sans chercher à rejoindre son idéal.</p>
-
-<p>Jusqu'à ce jour, les femmes auxquelles il plaisait ne lui plaisaient
-pas. Il connaissait leur profil mou. Toutes les têtes du monde
-appartiennent à quelques catégories. Il savait d'avance que certaines
-brunes, hautes de buste, tomberaient amoureuses de lui.</p>
-
-<p>Germaine n'était pas de la génération des grandes filles intimidantes
-qui portent des noms de chevaux de courses. Mais elle avait ce quelque
-chose d'inaccessible, de surnaturel, qui fait d'un marin sur le quai de
-Naples ou d'une joueuse de tennis à Houlgate des souvenirs de
-tristesse.</p>
-
-<p>Donc, un des mille passants s'était arrêté. Il le tenait dans son
-piège. Il aimerait sur lui toutes les rues, toutes les villes le premier
-soir qu'on y arrive, la température émouvante des ports, Idgi et Tigrane
-d'Ybreo, le chien chacal, la troupe d'acrobates de Genève et l'écuyère
-du cirque de Rome.</p>
-
-<p>Ainsi réfléchissait-il sans relâche jusqu'au départ du train qui
-emportait M<sup>me</sup> Forestier à Tours.</p>
-
-
-
-
-<h4><a name="IV" id="IV">IV</a></h4>
-
-
-<p>&mdash;Mais laisse donc, Loute, disait Germaine à sa sœur. Nestor ne
-s'apercevra de rien. Il faut que tu nous présentes Jacques comme un ami
-de ton peintre, (car le richomme savait son frère trompé, ce qui
-divertissait son égoïsme)&mdash;Il adore être de la confidence, et nous
-courrons moins de risques.</p>
-
-<p>Osiris était prodigieusement crédule. Sa maîtresse flattait cette
-sécurité en le mettant du complot contre Lazare.</p>
-
-<p>Une des premières nuits que Nestor dormait étendu auprès d'elle, un
-jeune comédien qu'elle aimait sonna, par suite d'une erreur de dates.</p>
-
-<p>&mdash;Cache-toi, dit-elle à Osiris, c'est mon vieux.</p>
-
-<p>Osiris se leva, ramassa ses affaires, entra dans un placard de robes, y
-étouffa, tandis que Germaine recevait le jeune homme, et sortit, bouffi
-d'orgueil.</p>
-
-<p>Leur liaison datait de ce coup de maître. N'en concluez pas que cette
-fille fût basse. Elle se défendait. Elle agissait sans calcul.</p>
-
-
-
-
-<p>Toutes jeunes, sa sœur et elle rêvaient du Palais de Glace qu'elles
-s'imaginaient être un palais de miroirs. Elles y entrèrent un dimanche
-et en sortirent suivies d'une escorte d'hommes élégants. Un d'eux
-débaucha Germaine.</p>
-
-<p>Lorsqu'il la quitta, elle se plaça chez une modiste de Montmartre.
-Cette modiste lui dit un jour: «Ma petite, on va me saisir après-demain.
-Garde la boutique, je décampe.» Elle emportait ses perles et son
-linge.</p>
-
-<p>Germaine resta, mit à la vitrine une pancarte annonçant que les
-chapeaux de deux cents francs se vendaient vingt cinq, les écoula en une
-matinée, les remplaça en montre par des chapeaux défraîchis trouvés dans
-la cave, loua une charrette avec la somme, transporta les chaises, la
-table et la psyché de la boutique dans la chambre qui lui appartenait
-encore et laissa l'huissier prendre le reste.</p>
-
-<p>Elle avait le démon de la rue. Elle n'en ressentait aucune honte.</p>
-
-<p>Dînant avec Loute, Nestor et Lazare dans un restaurant à la mode, elle
-renversa du vin. Le maître d'hôtel se précipita et déroula une toile cirée
-sur la tache en attendant une nappe. Cette toile éveillait un souvenir
-analogue chez les sœurs. Elles échangèrent un coup d'œil. Loute rougit,
-mais Germaine s'écria:</p>
-
-<p>&mdash;Oh! cette toile cirée! Je retrouve Belleville, la lampe, la
-soupe et le père Râteau.</p>
-
-<p>Leur nom réel était Râteau. Depuis Nestor, le père et la mère Râteau
-n'étaient pas à plaindre. Ils possédaient une ferme charmante aux
-environs de Paris.</p>
-
-<p>Ces sœurs, la ferme Râteau, les Osiris, Jacques, sa famille, son rêve,
-forment un mélange explosif. Pourtant, la destinée le compose. Elle aime
-manier les hommes chimiquement.</p>
-
-
-
-
-<p>Si les désirs de Jacques se cristallisaient et si nous approchions leur
-multitude comme nous approchons Germaine, le résultat serait-il plus
-avouable?</p>
-
-<p>Narcisse s'aima. Pour ce crime les dieux le changèrent en fleur. Cette
-fleur donne la migraine et son oignon ne fait même pas pleurer.
-Méritait-il d'autres larmes?</p>
-
-<p>L'histoire de notre Narcisse est plus complexe. Il aimait les eaux du
-fleuve. Mais les fleuves coulent sans se soucier des baigneurs, des
-arbres qu'ils reflètent. Leur désir est la mer. Ils la baisent au terme
-d'un voyage perpétuel et s'y enfoncent voluptueusement.</p>
-
-<p>Jacques sentait toujours la beauté humaine avoir, comme les fleuves, un
-lit et un but. Elle passait, elle allait ailleurs. Un navire lève
-l'ancre, un rideau de music-hall tombe, la famille Ybreo retourne à
-ses dieux.</p>
-
-<p>Il se rappelait Idgi lui disant, pendant un match de tennis, qu'il
-ressemblait à Séti Ier. C'était le seul regard de fleuve dont il se
-souvînt.</p>
-
-<p>Cette fois l'eau stoppe, lui renvoie passionnément son reflet. Il
-trompe la nier. Peut-être prend-il pour l'eau qui parlé une voix d'ondine.
-Mais il n'analyse pas. Son cœur ne lui en laisse plus le loisir.</p>
-
-
-
-
-<p>Nous avons dit que le cœur de Germaine était souvent mobilisé. Cette
-habitude n'enlevait aucun enthousiasme à ses caprices. Elle aimait chaque
-fois pour la première fois. Elle se demandait comment elle avait pu aimer
-d'autres hommes et jouait sa partie nouvelle en montrant toutes ses
-cartes. Elle ne cherchait pas à prolonger le feu en le garnissant de
-cendres. Elle flambait le plus haut possible et le plus vite.</p>
-
-<p>Son pouvoir de se mettre sincèrement dans un état primitif l'empêchait
-d'opposer à l'élan de Jacques celui, machinal, d'une fille rompue à
-l'exercice.</p>
-
-<p>La tempête mélangeait leurs trésors, de quelque provenance qu'ils
-fussent.</p>
-
-<p>Car si Jacques avait beaucoup gaspillé mais apportait ses rêves,
-Germaine qui avait beaucoup donné, avait beaucoup reçu. Elle ne
-l'accueillait donc pas les mains vides.</p>
-
-<p>Cette dernière phrase prête à double entente. Là encore l'élan
-emportait Jacques au delà des scrupules. Le richomme serait un mari,
-un mari trompé.</p>
-
-<p>Germaine trouvait si légitime de tromper Nestor qu'elle n'en ressentait
-pas l'ombre de gêne. L'inconscience est contagieuse. Jacques trouva
-naturel le subterfuge qui consistait à jouer le rôle d'un ami du
-peintre.</p>
-
-<p>Le dîner de rencontre l'amusa. Au dessert, Germaine, distraite, le
-tutoya. Il était à sa droite.</p>
-
-<p>&mdash;As-tu lu l'article de X...?</p>
-
-<p>&mdash;<i>Tu pourrais me répondre</i>, ajouta-t-elle presque sans
-transition en se retournant à gauche vers Nestor stupéfait, détroussé,
-décorné par ce prodigieux coup de bonneteau. Ils rirent ensuite de
-l'alerte.</p>
-
-<p>Osiris prit Jacques en affection. Il lui trouvait le sens du chiffre.
-Un jugement aussi absurde venait de ce que Jacques l'écoutait. On
-l'écoutait ou non. Il ne faisait que cette différence grossière entre les
-hommes, n'ayant pas l'esprit qui nous désigne l'originalité de chacun.</p>
-
-<p>Les vrais rendez-vous des jeunes gens étaient rue Daubigny, dans un
-rez-de-chaussée sombre comme les toiles de ce peintre.</p>
-
-<p>La garçonnière appartenait à Germaine. Elle prétexta qu'il lui fallait
-un coin pour fuir les visites de Nestor. D'après ses explications, ce
-coin tombait à pic, mais pour la première fois. Elle le croyait. Elle
-craignait M<sup>me</sup> Supplice, la concierge. Et non que la concierge
-pensât «Encore un», mais qu'elle se choquât de ne l'y plus voir entrer
-seule.</p>
-
-
-
-
-<p>Les caresses, même les plus profondes, ont une limite. Jacques,
-quasiment vierge, essayait de satisfaire un désir illimité. La première
-étreinte le déçut. À la longue, le vertige s'apaisant, son regard et son
-esprit redevinrent agiles.</p>
-
-<p>Alors, contemplant cette Desdémone à la renverse, mourante auprès de
-l'oreiller, pâle à faire peur, les dents découvertes, il amoncelait des
-souvenirs de honte sur sa figure et sortait d'elle comme un couteau.</p>
-
-<p>Germaine distribuait vite ses caresses épanouies. C'était le luxe d'une
-gerbe de fleuriste. La gerbe fanée, on en achète une autre. Jacques, lui,
-prenait racine. Son amour anormal poussait normalement, lentement. Il
-s'aimait, il aimait des voyages, il aimait trop de choses sur sa
-maîtresse. Germaine n'aimait que son amoureux.</p>
-
-
-
-
-<h4><a name="V" id="V">V</a></h4>
-
-
-<p>Cette existence nécessitait des stratagèmes rue de l'Estrapade, où
-Jacques perdait les heures que Germaine et Osiris vivaient ensemble.</p>
-
-<p>L'après-midi, il inventait un travail à la bibliothèque
-Sainte-Geneviève.</p>
-
-<p>Cette bibliothèque est le prétexte des polissons du Quartier-Latin. Si
-tous ceux qui doivent s'y rendre, s'y rendaient réellement, il faudrait
-bâtir une aile. Réconcilié avec Mahieddine et avec Louise, Jacques
-découchait une nuit sur quatre. L'Arabe et lui laissaient la porte cochère
-entre-bâillé. Ils la refermaient à l'aube en revenant de chez leurs
-maîtresses.</p>
-
-<p>Louise recevait Mahieddine chez elle. Les deux complices se
-retrouvaient devant la grille du Parc Monceau et attendaient le premier
-métropolitain.</p>
-
-<p>Ce départ de guillotinés n'avait rien de drôle. Ils somnolaient parmi
-les ouvrières qui se rendent au travail.</p>
-
-
-
-
-<p>Duper le professeur, ne demandait pas grande malice. Il ne voyait rien
-et ne voulait rien voir. L'exactitude des élèves à son cours et celle
-des mensualités suffisant à ses exigences.</p>
-
-<p>Sa femme, elle, voyait. Elle voyait de travers. Elle était convaincue
-que Jacques, épris d'elle, incapable de tromper son maître, fuyait sa
-présence et s'étourdissait avec des filles du Café Soufflet. Elle
-approuvait l'Arabe de le surveiller.</p>
-
-
-
-
-<p>Chaque dimanche, Stopwell trouvait un ressort mystérieux pour gagner
-les épreuves de saut. En semaine, il était une loque, guettait le facteur
-qui devait toujours lui apporter un chèque, vivait dans un nuage de pipe
-et de théière. Son grand corps jonchait la chambre. Après dîner, il
-passait un costume de foulard et s'endormait comme une masse, intoxiqué
-de tabac.</p>
-
-<p>Petitcopain servait ce despote avec le regard des jeunes filles qui
-soignent les fous dans les hôpitaux. Il se partageait entre cet office et
-le poste de guetteur, qu'il tenait au compte de Mahieddine.</p>
-
-<p>Il n'en voulait pas à Peter. Il découvrait sous son attitude une foule
-de faiblesses dont il ne comprenait pas la nature, mais à cause de quoi
-il le devinait vulnérable. Il flairait, avec l'arôme du tabac blond, la
-poésie de l'Angleterre.</p>
-
-<p>Il aimait Stopwell comme les Latins subissent peu à peu la ville aux
-joues de santé rose, au cœur de charbon noir, Londres, ce pavot qui
-endort.</p>
-
-<p>Il aimait chez lui du sommeil, un échiquier royal, des biches sur
-l'herbe, des ducs qui épousent des actrices, des Chinois au bord de la
-Tamise.</p>
-
-<p>Les rares paroles de Stopwell étaient pour louer Oxford, paradis des
-collèges et des boutiques, où se trouvent les meilleurs hellénistes et
-les plus beaux gants du monde.</p>
-
-
-
-
-<p>Le jeune Maricelles, à force d'espérer, assis près d'une lucarne, comme
-une princesse dans sa tour, était tombé malade. Il se soignait au château
-de Maricelles, par Maricelles Les-Maricelles, adresse suffisante pour
-divertir les pensionnaires et défrayer la conversation à table.</p>
-
-
-
-
-<p>Un mercredi de novembre que Germaine et Jacques avaient rendez-vous
-avec Bachtarzi chez Louise, ils y virent une petite dame maigre, sans
-chapeau, portant un pendentif d'émeraude, assise dans le salon. C'était
-sa mère. Jacques reconnut avec stupeur M<sup>me</sup> Supplice, la
-concierge de la rue Daubigny. L'immeuble appartenait à un des
-ex-protecteurs de Louise. Germaine ne lui en avait jamais ouvert la
-bouche.</p>
-
-<p>&mdash;Bonjour, Madame, dit Germaine. Vous en avez une robe! Louise
-est là?</p>
-
-<p>&mdash;Non, répondit la concierge d'une voix monotone, <i>mademoiselle
-n'est pas encore rentrée.</i></p>
-
-<p>Ils s'assirent. Ils toussèrent. Mais M<sup>me</sup> Supplice
-s'apprivoisait vite. Elle se lança dans un éloge de Mahieddine, qu'elle
-croyait prince turc.</p>
-
-<p>Du reste, Mahieddine, assez timide en face des personnes de tête et qui
-leur cachait sa littérature, perdait tout contrôle avec les fournisseurs
-et les naïfs. On devinait à travers les phrases de M<sup>me</sup> Supplice,
-débitées sur une ligne sans points ni virgules, les contes qu'il devait
-lui conter faute de pouvoir éblouir plus haut.</p>
-
-<p>Jacques n'osait regarder Germaine. Il eût été bien surpris de voir
-qu'elle ne riait pas. Elle souriait. Elle se leva.</p>
-
-<p>&mdash;Brave mère Lili, s'écria-t-elle, toujours la même! et elle lui
-tapa familièrement sur le genou.</p>
-
-<p>Louise et Mahieddine rentrèrent. Ils paraissaient ennuyés de la
-rencontre, Mahieddine surtout.</p>
-
-
-
-
-<p>Un écrivain peut-il plier au milieu de son livre une histoire qui en
-déborde? Oui, si cette histoire souligne un personnage. Or il importe
-de souligner que Louise était bonne fille, mais une bonne fille
-Supplice-Champagne.</p>
-
-<p>Avant que notre livre ne débute, Louise dansait à l'Eldorado. Quatre
-collégiens allaient l'y applaudir et lui lancer des bouquets de
-violettes. Le premier janvier, ils voulurent lui donner un pendentif.
-Le filou de la bande escamota une émeraude chez une vieille parente.
-Il accepta naïvement qu'on tirerait au sort celui qui l'offrirait. Le
-sort désigna le plus timide. Louise remercia d'une caresse. Ils se
-dirent qu'une émeraude chez une actrice est une goutte d'eau dans
-l'océan. Ils oubliaient que l'océan existe à force de gouttes d'eau.</p>
-
-<p>Longtemps après l'épisode qui ferme notre livre, le timide, devenu
-diplomate, rencontra Louise. On remua des souvenirs.</p>
-
-<p>&mdash;Vous savez, dit-elle, la fausse émeraude? Je l'avais donnée à ma
-mère. Elle la portait toujours. Elle a voulu être enterrée avec.</p>
-
-<p>Le diplomate lui avoua le vol et que l'émeraude était véritable. Louise
-pâlit.</p>
-
-<p>&mdash;Pouvez-vous me le jurer? demanda-t-elle. Et il n'osa jurer parce
-que Louise venait de prendre une figure de fossoyeur.</p>
-
-
-<p>Revenons rue Montchanin.</p>
-
-<p>Les deux couples fréquentaient un skating. Ils y allèrent. Ils
-connaissaient les professeurs et le barman.</p>
-
-<p>Un jeune homme au visage de blanchisseuse, qui portait une cape et un
-collier de perles, se promenait entre les tables, souriait aux uns,
-bousculait les autres, criait qu'il avait mal au cœur à force de tourner.
-Sa voix apprise ressemblait aux courbes ridicules du modern-style.</p>
-
-<p>Ce monstre se fût fait lapider n'importe où. Là, il était fétiche. On
-le cajolait, on se sentait fier qu'il vous adressât la parole. Il serra
-la main de Germaine et de Louise, fit aux hommes un geste de grande
-coquette.</p>
-
-<p>La moitié d'ombre de Jacques envoyait en vain à sa moitié de lumière
-un esprit d'inconfort moral. Il avait adopté un rythme boiteux. Il s'y
-complaisait. Il longeait les toits sans vertige, avec une démarche de
-somnambule.</p>
-
-<p>Le monstre leur accorda de s'asseoir une minute. D'une voix assez
-éteinte maintenant, il estimait les bagues de Louise. Il montrait les
-siennes. Il racontait des histoires de descente de police.</p>
-
-<p>Quand tout bouge ensemble, rien ne bouge en apparence.</p>
-
-<p>Pour que Jacques se rendît compte de sa paresse d'âme, il eût fallu
-un point fixe. Qu'il imaginât, par exemple, son père ou sa mère
-traversant le promenoir. Mais il agissait loin d'eux, loin de lui-même et
-complaisamment accoudé sur l'eau sale.</p>
-
-<p>Il eût senti du dégoût, seul dans un tel lieu. Mélangé à Germaine qui
-parlait de plain-pied avec le fétiche, il ne se révoltait pas et se
-laissait vivre.</p>
-
-<p>L'orchestre jouait la danse à la mode.</p>
-
-<p>La mode meurt jeune. C'est ce qui fait sa légèreté si grave. L'aplomb
-du succès et la mélancolie de n'en plus avoir bientôt, magnifiaient cette
-danse. Toutes ses notes devaient un jour trouer le cœur de Jacques. Ils
-patinèrent.</p>
-
-<p>Pendant une halte où le monstre exécutait un numéro, Louise poussa un
-cri: Vous! et tous, détournant les yeux de la piste, virent Osiris,
-jovial, appuyé sur sa canne, des reflets de globes électriques sur son
-nez, son tube, sa perle de cravate.</p>
-
-<p>&mdash;Moi, oui, mes enfants! moi. Et même assez satisfait. Depuis
-quelques jours on m'accable de lettres anonymes qui racontent que Germaine
-passe sa vie au skating avec un amant. J'ai voulu me rendre compte et je
-constate que c'est faux. Voilà, termina-t-il, en posant sa main sur
-l'épaule de Jacques,&mdash;car mon cher, entre nous, je ne veux pas vous
-dire une chose désagréable (tous les goûts sont dans la nature), mais vous
-n'êtes pas son type.</p>
-
-<p>Il s'assit. Germaine le bourrait de coups de poing, le menaçait et
-reprenait contenance.</p>
-
-<p>&mdash;D'ailleurs, fit-il, en dépliant un porte-carte, il me semble
-reconnaître l'écriture de Lazare. Peut-être qu'il se venge. Tenez, mon
-petit Jacques, prenez ces lettres, étudiez-les. Vous autres, jeune
-classe, on vous élève à la Rocambole. Vous devinerez mieux qu'un vieil
-imbécile comme moi.</p>
-
-<p>&mdash;On l'aime, son vieil imbécile? zézayait-il en chatouillant le
-menton de Germaine, on l'aime?</p>
-
-<p>Et Germaine, remontée sur sa bête, solide en selle, répondait:</p>
-
-<p>&mdash;Non, on ne l'aime pas. On n'aime pas les mouchards.</p>
-
-
-<p>La vie de Jacques ressemblait aux chambres jamais faites des femmes de
-Montmartre qui se lèvent à quatre heures et passent un manteau sur leur
-chemise pour descendre manger un plat.</p>
-
-<p>Cet état de choses s'envenime toujours. Nestor ne montrait plus de
-lettres, ne riait plus. Il ne soupçonnait pas Jacques, malgré des
-accusations précises; il soupçonnait Germaine. L'amour-propre l'aveuglant,
-il voulait bien admettre qu'elle le trompât avec un homme de sa corpulence
-et de son âge, ce qu'il appelait naïvement son type, mais que ce fût avec
-le petit Jacques lui coûtait trop cher à croire. Il ne s'y arrêtait pas
-une seconde. Il lui faisait ses confidences et lui demandait de surveiller
-Germaine.</p>
-
-<p>&mdash;Je dois vivre à la Bourse et je travaille souvent la nuit.
-Suivez-la. Ne la quittez pas. Rendez-moi ce service.</p>
-
-<p>Maintenant, Nestor Osiris se livrait à des scènes. Il ne menaçait pas
-encore; il cassait des objets d'art. Germaine avait remarqué qu'il lui
-offrait, à chaque réconciliation, un animal de Copenhague. Ainsi
-pouvait-il briser en brisant peu. Il évitait les potiches et les terres
-cuites.</p>
-
-<p>Lorsqu'il brisa un groupe de Saxe, Germaine comprit que le vaudeville
-tournait au drame. Il forçait des tiroirs, cherchait des empreintes,
-soudoyait des manucures, perdait la tête.</p>
-
-<p>Un soir qu'il revenait de chez le dentiste, il trouva Germaine sur une
-chaise longue. Il lui demanda si elle avait reçu des visites. Elle
-répondit que non, qu'elle somnolait et lisait depuis le déjeuner. C'était
-vrai.</p>
-
-<p>Nestor sortit pendre sa pelisse au porte-manteau. Il reparut
-brandissant une canne à bec d'écaille.</p>
-
-<p>&mdash;Et ça! et ça! vociférait-il. Puisque ton monsieur laisse ses
-cannes dans mon antichambre, je vais te corriger avec.</p>
-
-<p>Germaine ferma son livre.</p>
-
-<p>&mdash;Vous êtes fou, dit-elle. Sortez.</p>
-
-<p>Le téléphone sonna.</p>
-
-<p>&mdash;Ne touche pas au récepteur, criait Nestor. Si c'est l'homme à la
-canne, c'est moi qui vais lui répondre.</p>
-
-<p>Il s'agissait, en effet, de la canne. Le dentiste demandait à M. Osiris
-s'il ne s'était pas trompé, car son client en trouvait une au chiffre
-N. O. à la place de la sienne, un jonc à bec d'écaille.</p>
-
-<p>Germaine eut le triomphe modeste. Cet épisode lui valut quatre jours
-de paix.</p>
-
-
-<p>Les frères Osiris chassaient le dimanche. Ils partaient la veille à
-cinq heures. Germaine était donc libre. Ce samedi, Nestor resta,
-sacrifiant la chasse. C'était une manière galante d'obtenir son
-pardon.</p>
-
-<p>Germaine cacha sa déconvenue. Elle prévint Jacques. Il resterait
-sagement rue de l'Estrapade et se coucherait tôt.</p>
-
-<p>À neuf heures, Jacques lisait dans sa chambre ainsi que les autres
-élèves, lorsqu'un coup de timbre timide retentit à la porte de
-l'étage.</p>
-
-<p>Petitcopain qui servait de concierge, après avoir ouvert et chuchoté,
-frappa chez Jacques. Il lui annonçait une visite. C'était Germaine. Elle
-portait un sac. Jacques n'en revenait pas.</p>
-
-<p>Un réflexe lui fit pousser du pied une vieille paire de chaussettes
-sous la commode. Germaine riait de sa stupeur.</p>
-
-<p>Elle s'ennuyait à table avec Nestor. Elle lui avait dit:</p>
-
-<p>&mdash;Attends-moi; je vais dans la cuisine préparer une salade
-surprise. Elle avait pris du linge, des objets de toilette et s'était
-sauvée par l'escalier de service.</p>
-
-<p>&mdash;Ne me gronde pas mon amour, suppliait-t-elle. Je suis libre,
-libre, libre. Qu'il casse tout. Je t'emmène en voyage de noces.</p>
-
-
-<p>Il arrive qu'une route offre des aspects tellement différents à l'aller
-et au retour que le promeneur qui rentre croit se perdre. Un village dans
-lequel on habite, vu soudain d'une colline, peut être pris pour un autre
-village. Jacques, du fait de la présence de Germaine rue de l'Estrapade,
-reconnaissait mal sa maîtresse et ne reconnaissait plus sa chambre.</p>
-
-<p>Il lui fallut une minute pour admettre la proposition, savoir: prendre
-le train et passer le dimanche dans la ferme des Râteau, partis pour le
-Hâvre.</p>
-
-<p>Après le premier choc, Jacques fut aussi enragé qu'elle. Ils
-baptisèrent ce voyage: <i>Le Tour du Monde.</i> Il fallait que Jacques
-descendît voir la patronne, lui annonçât qu'il sortait et ne rentrerait
-que le lundi matin pour l'étude.</p>
-
-<p>Ne voulant pas laisser Germaine dans sa chambre où Peter pouvait venir,
-il l'enferma dans la chambre vide de Maricelles, avec une lampe et des
-cigarettes. Là, on ne risquait rien.</p>
-
-<p>À l'étage au-dessous, Jacques trouva le professeur et sa femme en train
-de régler la pendule. Il fallut attendre qu'elle sonnât toutes les heures
-et toutes les demies. Ensuite, Jacques, qui sortait chaque samedi soir,
-annonça qu'il passerait le dimanche à la campagne chez un camarade.</p>
-
-<p>Les Berlin permirent, pourvu que l'élève fit acte de présence dans le
-cabinet de son maître, le lundi matin. Jacques remonta, délivra Germaine,
-et ils firent les préparatifs.</p>
-
-<p>Tout tenait dans un sac. Cette circonstance les ravit. Ils étouffaient
-des fous-rires. Jacques, continuant à jouer au <i>Tour du Monde</i>
-chuchota qu'il faudrait prendre garde au passage devant la cabine d'un
-anglais féroce, portant des favoris rouges, une sacoche de banknotes et un
-voile en tulle de filets à papillons. Il les pistait depuis Liverpool et
-complotait leur ruine.</p>
-
-<p>Ils descendirent sans encombre, en usant une boîte d'allumettes et
-trouvèrent le fiacre laissé par Germaine à l'angle de la rue
-Mouffetard.</p>
-
-
-
-
-<h4><a name="VI" id="VI">VI</a></h4>
-
-
-<p>Pour exprimer ce voyage, il faudrait le charmant attirail d'un
-prestidigitateur. Des drapeaux, des bouquets, des lanternes, des œufs,
-des poissons rouges.</p>
-
-<p>Germaine gardait son duvet par miracle. On l'avait souvent cueillie.
-Jacques possédait contre la boue une protection pareille à cette graisse
-qui fait que l'eau ne mouille pas les cygnes. Mais l'un et l'autre
-croisaient les premiers arbres neigeux, les premières bêtes, comme un
-noctambule qui rentre croise à cinq heures du matin les tombereaux des
-Halles.</p>
-
-<p>D'ailleurs, peu importe. Germaine avait une hérédité campagnarde. Elle
-rejoignait un paradis perdu et Jacques n'était plus Jacques mais Germaine,
-c'est à dire une des hautes charrettes si fraîches à l'aube, place de la
-Concorde, lorsqu'elles bercent les maraîchers, endormis comme des rois
-fainéants, sur leurs litières de choux et de roses.</p>
-
-<p>Vraiment Germaine donnait le change. On était bien près de prendre le
-prestidigitateur pour le printemps en personne, maniant ses ressorts et
-ses double-fonds.</p>
-
-<p>À Jacques qui supportait le fétiche du skating, comment ces fausses
-primeurs n'eussent-elles pas semblé vraies?</p>
-
-<p><i>Mille routes desvoyent du blanc</i>, dit Montaigne, <i>une y va.</i>
-Jacques allait au blanc. Il serrait Germaine, la réchauffait dans le wagon
-et se livrait à des enfantillages.</p>
-
-<p>Jacques se déplaisait, mais ne déplaisait pas. Germaine et lui
-formaient un joli couple. On les prenait pour deux amoureux naïfs, en
-promenade.</p>
-
-<p>Que de spontanéité, de surprises! Mais ces surprises, la pauvre fille
-ne pouvait plus les tirer que de ses manches.</p>
-
-<p>Jacques ne voyait pas davantage les ficelles que les enfants qui
-applaudissent. Il est déjà beau de faire applaudir les enfants.</p>
-
-<p>Germaine, rompue à ses vieux tours, croyait sincèrement cueillir des
-montres et des colombes. L'illusionniste partageait les illusions du
-public.</p>
-
-<p>Aussi, ce voyage fut-il le seul bonheur aéré qu'ils eurent.</p>
-
-<p>La ferme était petite. Germaine tutoyait les servantes et les vaches.
-Elle marchait, mordillée par une troupe de jeunes chiens. Elle criait,
-elle sautait, elle se décoiffait.</p>
-
-<p>Ils déjeunèrent dans une salle où le feu était un incendie. Ils
-mangèrent des nourritures propres qu'on ne mange jamais en ville. Seul
-le fromage, savamment pourri dans une feuille de vigne, formait un vif
-contraste avec les viandes et les crèmes blanches.</p>
-
-<p>Après déjeuner, Germaine montra la chambre de son père, vieil ivrogne.
-Il était impossible de le corriger de son vice.</p>
-
-<p>Au milieu de cette chambre pendait un lustre en papier de toutes les
-couleurs. On voyait sur la commode des photographies pâles de matelots,
-de noces, et, sous une vitre, une demi-frégate collée contre des vagues
-peintes en vert.</p>
-
-<p>&mdash;Me voilà vierge, dit Germaine, tendant à Jacques un cadre de
-coquillages. Il entourait un bébé nu.</p>
-
-<p>Elle possédait sa chambre. Ils y couchèrent et s'y adorèrent pour la
-dernière fois. Jacques le pressentait-il? Pas le moins du monde. Ni
-Germaine. Ils avaient raison, puisque, dans la suite, ils devaient
-souvent faire l'amour.</p>
-
-
-<p>Ils partirent le surlendemain à l'aurore, sans fatigue. On entendait
-les coqs contagieux prendre les uns aux autres comme les trous d'une
-vaste girandole de gaz. Tout était glacé, mouillé, virginal. Germaine
-portait crânement le nez rouge. Elle n'opposait pas une ride au matin
-pur.</p>
-
-
-<p>Elle avait découvert une ancienne photographie dans son armoire. Elle
-y clignait des yeux de myope. Jacques trouvait cette grimace divine.
-Germaine la lui donna.</p>
-
-<p>Ils rapportaient en outre des œufs et du fromage. Ils firent réellement
-le tour du monde.</p>
-
-
-
-
-<p>Germaine avait oublié l'aspect des rues de Paris si tôt. Cette surprise
-prolongea l'escapade. C'était reprendre ses habitudes sans tristesse. Les
-cris des marchandes, les maigres coureurs à pied s'entraînant derrière
-des cyclistes, les bonnes battant des carpettes aux fenêtres, les chevaux
-qui fument, lui rappelaient son enfance.</p>
-
-<p>Ils décidèrent qu'après l'étude Jacques viendrait déjeuner chez elle.
-Ils prirent un taximètre, car elle voulut le reconduire.</p>
-
-<p>Le chauffeur menait comme un fou, dérapait, escaladait les refuges.
-Germaine et Jacques s'amusaient, s'embrassaient la bouche, se cognaient
-les dents, étaient projetés en tous sens l'un contre l'autre.</p>
-
-<p>À chaque nouvelle prouesse, le chauffeur se retournait, haussait les
-épaules et leur clignait de l'œil.</p>
-
-<p>Germaine déposa Jacques rue de l'Estrapade vers dix heures, après une
-longue étreinte. Il regarda encore son gant s'agiter tandis que la
-voiture reprenait sa course. Il arriva juste pour se changer et paraître
-à l'heure exacte, comme Philéas Fog, avec ses condisciples, dans le
-cabinet où M. Berlin essayait de leur apprendre la géographie.</p>
-
-<p>Germaine entra dans un bureau de poste et téléphona chez elle.
-Joséphine qui avait ordre de répondre à Osiris, le fameux soir, qu'elle
-n'avait pas vu madame sortir, lui raconta la rage du pauvre homme, ses
-recherches, ses prières, ses injures. Il avait brisé une glace et pleuré,
-car il était superstitieux. Il avait passé le dimanche à guetter le
-téléphone, les automobiles, à marcher de long en large. Enfin, le dimanche
-soir, il dit avec calme:</p>
-
-<p>&mdash;Joséphine, que madame rentre ou ne rentre pas, je la quitte.
-Vous pourrez le lui annoncer de ma part. Vous me rangerez mes affaires. Je
-lui abandonne le reste. Qu'elle en fasse ce qu'elle veut.</p>
-
-<p>&mdash;Ouf! soupira Germaine. Bonne chance.</p>
-
-<p>Elle savait qu'une belle fille ne reste jamais dans l'embarras.</p>
-
-<p>En rentrant elle trouva sa sœur.</p>
-
-<p>&mdash;Avais-je assez prédit ce qui arrive, s'écria Loute. Nestor ne
-veut plus te revoir. Si on parle de toi, il crache.</p>
-
-<p>&mdash;Qu'il crache, répondit Germaine. J'étouffe. Je rentre de la
-campagne avec Jacques. Nestor sent le renfermé.</p>
-
-<p>&mdash;Comment vas-tu vivre?</p>
-
-<p>&mdash;Ne t'inquiète pas, ma petite. D'ailleurs, Nestor est un papier à
-mouches; il colle. Je serais bien surprise qu'il n'essaye pas de
-revenir.</p>
-
-<p>Osiris revint si vite qu'il croisa Loute qui sortait. Germaine, s'étant
-couchée, lui fit faire antichambre.</p>
-
-<p>Lorsqu'il entra, il s'arrêta, s'inclina et vint s'asseoir sur une
-chaise au pied du lit.</p>
-
-<p>&mdash;Ma chère Germaine, commença-t-il...</p>
-
-<p>&mdash;C'est un discours?</p>
-
-<p>Il prit une pose.</p>
-
-<p>&mdash;Ma chère Germaine... entre nous c'est fini, fi-ni. Je t'ai écrit
-une lettre de rupture, mais comme je connais ta négligence et ta façon de
-lire les lettres, je suis venu te la lire.</p>
-
-<p>&mdash;Savez-vous, dit-elle, que vous dépassez les bornes du
-ridicule?</p>
-
-<p>&mdash;C'est possible, poursuivit Nestor, mais vous écouterez ma
-lettre.</p>
-
-<p>Il la tira de sa poche.</p>
-
-<p>&mdash;Je ne l'écouterai pas.</p>
-
-<p>&mdash;Vous l'écouterez.</p>
-
-<p>&mdash;Non.</p>
-
-<p>&mdash;Si.</p>
-
-<p>&mdash;Non.</p>
-
-<p>&mdash;Bien. Je vous la lirai tout de même.</p>
-
-<p>Elle se boucha les oreilles et chantonna. Osiris, d'une voix d'homme
-habitué à crier les cours de la Bourse, commença:</p>
-
-<p>Ma pauvre petite folle...</p>
-
-<p>Germaine éclata de rire.</p>
-
-<p>&mdash;Madame rit, madame entend, remarqua Nestor. Donc je
-continue.</p>
-
-<p>Mais, cette fois, Germaine chantait de toutes ses forces et la lecture
-devint impossible. Nestor posa la lettre sur sa cuisse.</p>
-
-<p>&mdash;C'est entendu, dit-il, je m'arrête...</p>
-
-<p>Elle déboucha ses oreilles.</p>
-
-<p>&mdash;Seulement (il agitait son index en signe de menace), je te
-préviens que si tu ne me laisses pas lire, je pars. Et tu ne me reverras
-ja-mais.</p>
-
-<p>&mdash;Puisque c'est ta lettre de rupture.</p>
-
-<p>&mdash;Il y a rupture et rupture bredouilla cet homme qui possédait le
-génie du chiffre, c'est à dire de la poésie, et qui était complètement
-idiot en amour où la poésie n'existe pas.&mdash;Je désirais rompre
-gentiment, convenablement, et tu me chasses. Si encore je te demandais des
-comptes!</p>
-
-<p>&mdash;Je n'ai pas de comptes à te rendre, s'écria Germaine, que cette
-comédie exaspérait, et si tu veux des comptes, en voilà: Oui, je te
-trompe. Oui, j'ai un amant. Oui, je couche avec Jacques. Et à chaque
-oui, elle tirait sur sa natte comme sur une sonnette.</p>
-
-<p>&mdash;Par exemple! dit alors Osiris en se levant, reculant et clignant
-les yeux comme un peintre.</p>
-
-<p>Et il accusa Germaine de détourner les soupçons sur un gamin serviable,
-d'espérer que lui, Osiris, courrait à sa recherche pendant qu'elle
-recevrait son véritable amant. Il ajouta qu'il n'était pas dupe; qu'il
-était peut-être l'homme riche qu'on roule, mais que c'était un métier
-d'être riche; un métier dur, qui exerce l'œil.</p>
-
-
-<p>Germaine admirait. Malgré le théâtre qui présente des personnages de
-cette trempe, elle ne croyait pas qu'ils existassent.</p>
-
-<p>&mdash;Vous êtes formidable, dit-elle, Nestor. Je couche avec Jacques.
-D'ailleurs (on sonnait) le voilà sans doute. Il déjeune. Cachez-vous et
-vous aurez la preuve.</p>
-
-<p>Elle désirait rompre.</p>
-
-<p>&mdash;Me cacher, ricana Osiris. C'est trop simple. Vous avez plus d'un
-tour dans votre sac et vous ferez des signes. Je reste.</p>
-
-<p>Et, comme on entendait un bruit de porte, la voix de Jacques à la
-cantonade:&mdash;Mon cher Jacques, cria-t-il, savez-vous ce que Germaine
-invente?</p>
-
-<p>Jacques entra.</p>
-
-<p>&mdash;Vous couchez avec elle!</p>
-
-<p>Jacques, au contact de Germaine, apprenait ses ruses. D'un coup d'œil,
-il comprit la scène et que sa maîtresse, morte de fatigue, avait vendu
-la mèche.</p>
-
-<p>&mdash;Du calme, dit-il, monsieur Osiris. Vous savez que Germaine est
-taquine. Elle vous taquine parce qu'elle vous aime.</p>
-
-<p>Il fit si bien, ce cœur pur, que Nestor resta déjeuner et ouvrit une
-boîte de cigares.</p>
-
-<p>Reines d'Egypte! dans cette boîte richement peinte, on dirait vos
-petites momies avec des ceintures d'or.</p>
-
-<p>Osiris mangeait, fumait, riait, et partit pour la Bourse.</p>
-
-<p>Germaine boudait, reprochait à Jacques son adresse.</p>
-
-<p>&mdash;Tu ne veux donc pas m'avoir seul?</p>
-
-<p>&mdash;Je ne veux pas être responsable d'une chose si grave et que tu
-me la reproches un jour.</p>
-
-<p>La ferme, les laitages, les œufs étaient loin.</p>
-
-
-
-
-<p>Lorsque Lazare interrogea son frère, Nestor lui tapa sur l'épaule.</p>
-
-<p>&mdash;Germaine est une originale, dit-il; c'est son charme. Nous ne la
-changerons pas. Elle était à sa ferme. Elle avait besoin de vaches. Nous
-autres, hommes de Bourse, nous n'y comprenons rien. Loute est plus
-simple, comment dirai-je... moins vive, moins pittoresque. Elle a,
-d'ailleurs, ses qualités. Je garde Germaine.</p>
-
-
-<p>Cet épisode eut l'apparence de mettre encore Osiris de la partie.
-Insinuations, lettres anonymes le faisaient sourire d'un air supérieur
-comme s'il connaissait un secret grâce auquel Germaine pouvait donner
-prise aux mauvaises langues, mais à l'avantage de son riche amant.</p>
-
-<p>Ce secret vague participait d'une supériorité de sa maîtresse, de son
-amour de la nature, de l'élevage des chiens.</p>
-
-<p>Lui demandait-on: «Où est Germaine?» Il répondait: «Je la laisse
-très libre. Je ne m'en mêle pas.»</p>
-
-<p>Loute était stupéfaite. Manquant d'aisance, de génie, elle trouvait sa
-sœur très forte.</p>
-
-
-
-
-<h4><a name="VII" id="VII">VII</a></h4>
-
-
-<p>Les choses traînaient toujours comme du linge sale, des boîtes, des
-peignes dans une chambre d'hôtel. Jacques n'avait pas à souffrir de ce
-désordre. Il ne le voyait plus. Il ne voyait que par sa maîtresse,
-laquelle, depuis l'enfance, avait coutume de vivre ainsi.</p>
-
-<p>Un nouvel élément vint ajouter au désordre.</p>
-
-<p>Depuis trois semaines, Germaine recevait de mauvaises nouvelles de son
-père. Elle ne l'aimait pas et brûlait les lettres.</p>
-
-<p>&mdash;Tu sais, disait Louise, nous, c'est notre métier de sortir le
-soir.</p>
-
-<p>Mais Germaine, se trouvant plus «convenable», méprisait un peu Louise,
-et s'imaginait que dissimuler l'état du père Râteau la laisserait plus
-libre. Elle feignait même de croire que sa mère exagérait, s'affolait
-pour rien.</p>
-
-<p>Un soir qu'elle s'habillait pour aller à une revue avec Jacques et
-Osiris, Jacques trouva un télégramme mal caché sous le téléphone: <i>Père
-se meurt viens urgence embrasse.</i> Elle le cachait afin de pouvoir se
-rendre au théâtre. Jacques le lui montra en silence.</p>
-
-<p>&mdash;Laisse, dit-elle en rougissant ses lèvres qu'elle frottait
-ensuite l'une contre l'autre, j'irai demain.</p>
-
-<p>Le père Râteau s'éteignit à onze heures, dans sa ferme, pendant
-l'entr'acte.</p>
-
-<p>Depuis quinze jours, M<sup>me</sup> Râteau lui lisait <i>La Maison du
-Baigneur</i>, où un plafond mécanique écrase Siete-Iglesias. Râteau mêlait
-ce chapitre et la réalité. Il se croyait Iglesias et mourut, véritablement
-écrasé par le plafond de sa chambre, se couchant par terre, plaçant sa
-figure de profil, essayant de tenir le moins de place possible, devant sa
-femme épouvantée.</p>
-
-
-
-
-<p>M. Râteau léguait à sa femme ce qu'il tenait de sa fille et il exigeait
-qu'on l'inhumât dans le caveau familial, au Père-Lachaise. Osiris
-commanda un fourgon des pompes funèbres.</p>
-
-<p>Loute était brouillée avec sa mère.</p>
-
-<p>Comme Germaine refusait d'aller seule à la ferme chercher le corps,
-Jacques demanda rue de l'Estrapade un congé exceptionnel. Nestor
-prêterait sa voiture qui tenait mieux la route que la limousine. Le
-fourgon les devança d'une demi-journée.</p>
-
-<p>Ce voyage à la ferme ne valait pas l'autre. Le chauffeur avait une
-petite glace lui permettant de voir dans son dos. Il importait qu'on se
-méfiât.</p>
-
-<p>Germaine organisait le retour. Elle aimait sa mère. Elle la logerait à
-Paris une quinzaine. Elle louait au-dessus de son appartement trois
-pièces qui servaient de garde-meuble. Ordre était donné de descendre
-quelques meubles dans la lingerie et de garnir les trois pièces avec le
-reste. M<sup>me</sup> Râteau posséderait son petit chez soi.</p>
-
-<p>Sa fille calculait, projetait, s'attendrissait.</p>
-
-<p>Incapable de feindre, sauf avec Nestor, elle ne versait pas une larme
-sur un père ivrogne qui l'avait trop battue. Elle voyait sa mère
-délivrée.</p>
-
-
-
-
-<p>M<sup>me</sup> Râteau vint à leur rencontre. Elle pleurait; d'une main
-tenant un mouchoir, de l'autre un éventail espagnol.</p>
-
-<p>Depuis qu'elle ne travaillait plus elle se laissait pousser les ongles
-et, ne sachant où mettre ses mains, ne quittait jamais cet éventail. Son
-corps ressemblait au sac de loto. Elle avait des traits réguliers,
-ordinaires, de la couperose et une perruque blanche accusant son teint
-de juge anglais.</p>
-
-<p>Sa fille présenta Jacques. La veuve leva sur lui l'œil des personnes
-atteintes du mal de mer.</p>
-
-<p>Le cercueil occupait la salle où le jeune couple avait déjeuné, lors
-du <i>Tour du Monde.</i></p>
-
-<p>Germaine se tira de son rôle avec tact. Elle décida que M<sup>me</sup>
-Râteau monterait dans l'automobile et que le fourgon suivrait.</p>
-
-<p>Chaque fois que le mot fourgon était prononcé, M<sup>me</sup> Râteau
-secouait la tête et répétait:</p>
-
-<p>&mdash;Un fourgon... un fourgon.</p>
-
-<p>Le retour fut pitoyable. Germaine frappait aux vitres. Elle modérait le
-chauffeur pour que M. Râteau pût suivre.</p>
-
-<p>Tout à coup, elle se retourna, regarda par la lucarne et s'écria:</p>
-
-<p>&mdash;Où est-il?</p>
-
-<p>La route s'étendait à perte de vue, sans fourgon.</p>
-
-<p>Ils firent halte et rebroussèrent chemin à la recherche du corps. On le
-retrouva. Il était en panne sur une traverse. Il s'agissait de changer
-une roue. Le cric fonctionnait mal. Jacques et le chauffeur durent se
-mettre à la besogne.</p>
-
-<p>Après une heure de lutte que M<sup>me</sup> Râteau encourageait en
-hochant la tête, fourbue de hoquet et de larmes, ils repartirent.</p>
-
-<p>Par bonheur, le silence de Jacques énervait Germaine et elle le déposa
-rue de l'Estrapade, ce qui fait que les conducteurs des pompes funèbres
-purent un instant croire qu'ils conduisaient au Panthéon un mort
-illustre.</p>
-
-
-
-
-<p>Le deuil de M<sup>me</sup> Râteau occupa les couturiers et les modistes
-en vogue. Germaine, trouvant respectable d'avoir une mère veuve, la
-montra. Elle la conduisit chez ses fournisseurs. M<sup>me</sup> Râteau
-goûtait ce luxe. Partout elle chiffonnait du crêpe. Elle en eut des robes,
-des peignoirs, des mantelets, des toques, des capes et des capelines.
-D'ailleurs, elle soignait son deuil et ne sortait jamais s'il menaçait de
-pleuvoir. Car, disait-elle, <i>le crêpe, c'est déjeuner de soleil.</i></p>
-
-<p>Mais, de même que sur les catafalques on n'hésite pas à poser une
-gerbe de couleurs vives, M<sup>me</sup> Râteau ne renonçait pas à son
-éventail.</p>
-
-<p>Un dimanche que Germaine l'emmenait à Versailles infligeant à Jacques
-cette corvée, le silence qui régna dans l'automobile jusqu'à la porte
-du Bois de Boulogne lui permit d'étudier l'éventail.</p>
-
-<p>Il représentait la mort de Gallito.</p>
-
-
-<p>Rien ne ressemble plus à un coucher de soleil qu'une corrida. Le
-taureau, inclinant gracieusement son cou puissant, son front large et
-frisé d'Antinoüs, regardait la foule et enfonçait sa corne droite dans
-le ventre du matador à la renverse. Au second plan, à gauche, un
-picador, sur un cheval ensanglanté, pareil au Christ d'Espagne, car on
-lui comptait les côtes, essayait de piquer la bête naïve qui secouait à
-l'encolure un bouquet de banderilles. Un homme escaladait l'enceinte à
-l'extrême gauche et, comme l'archer d'Egine qui, dit-on, tire à genoux
-pour remplir un angle, un valet des arènes, bossu, remplissait l'extrême
-droite avec sa bosse.</p>
-
-
-<p>Jacques s'ennuyait. Le crêpe l'intimidait. Il n'osait prendre entre ses
-jambes les genoux de Germaine.</p>
-
-<p>&mdash;Gallito, se répétait-il stupidement... Gallito, Gai, gai, gai.
-Et ce gai lui rappela les vers de Victor Hugo:</p>
-
-
-<p>Gall, amant de la reine, alla, tour magnanime,
-Galamment, de l'arène à la Tour Magne, à Nîme.</p>
-
-
-<p>Aussi, les récita-t-il, à mi-voix, comme on fredonne.</p>
-
-<p>&mdash;Qu'est-ce que tu récites? interrogea Germaine.</p>
-
-<p>&mdash;Rien. Je me rappelais deux vers de Victor Hugo.</p>
-
-<p>&mdash;Recommence-les.</p>
-
-
-<p><span style="margin-left: 5em;">Gall, amant de la reine alla, tour magnanime,</span><br />
-<span style="margin-left: 5em;">Galamment, de l'arène à la Tour Magne, à Nîme.</span></p>
-
-
-<p>&mdash;Qu'est-ce que cela veut dire?</p>
-
-<p>&mdash;Gall: un M. Gall, qui était l'amant de reine; alla: se
-rendit&mdash;tour magnanime: randonnée... généreuse&mdash;galamment:
-chevaleresquement&mdash;de l'arène, comme sur l'éventail de ta mère&mdash;à
-la tour Magne: une tour qui s'appelle Magne&mdash;à Nîmes, la ville.</p>
-
-<p>&mdash;Anime la ville?</p>
-
-<p>&mdash;Non. Nîmes, Nîmes, la ville de Nîmes.</p>
-
-<p>&mdash;Et alors?</p>
-
-<p>&mdash;Alors, rien.</p>
-
-<p>&mdash;Il s'est payé la tête du monde, Victor Hugo, le jour où il a
-écrit ces vers.</p>
-
-<p>&mdash;Mais c'est exprès, c'est une farce.</p>
-
-<p>&mdash;Je ne la trouve pas drôle.</p>
-
-<p>&mdash;Elle n'est pas faite pour être drôle.</p>
-
-<p>&mdash;Je ne comprends plus.</p>
-
-<p>&mdash;Ce sont deux vers pareils si on les écoute et différents si on
-les regarde.</p>
-
-<p>&mdash;Explique.</p>
-
-<p>&mdash;Ces deux vers au lieu de rimer au bout, riment d'un bout à
-l'autre.</p>
-
-<p>&mdash;Alors, ce ne sont pas des vers, si c'est la même chose.</p>
-
-<p>&mdash;Mais ce n'est pas la même chose puisqu'ils racontent une chose
-différente. C'est un tour de force.</p>
-
-<p>&mdash;Je ne vois pas en quoi c'est un tour de force. J'en ferais à la
-douzaine, des tours de force, s'il suffisait de répéter la même chose
-deux fois de suite et de dire ce sont des vers.</p>
-
-<p>&mdash;Voyons, ma petite Germaine, écoute; tu n'écoutes pas.</p>
-
-<p>&mdash;Merci. Traite-moi d'imbécile.</p>
-
-<p>&mdash;Oh! Germaine.</p>
-
-<p>&mdash;N'en parlons plus, puisque je suis incapable de comprendre.</p>
-
-<p>&mdash;Je n'ai jamais prétendu que tu étais incapable de comprendre. Tu
-me demandes de t'expliquer ces vers. Je te les explique et tu te
-fâches...</p>
-
-<p>&mdash;Moi, je me fâche. Par exemple! Je m'en moque de ton Victor
-Hugo.</p>
-
-<p>&mdash;D'abord, Victor Hugo n'est pas à moi. Ensuite, je t'aime. Ces
-vers sont stupides. N'en parlons plus.</p>
-
-<p>&mdash;Tu ne les trouvais pas stupides il y a une minute. Tu les
-trouves stupides pour que je te laisse la paix.</p>
-
-<p>&mdash;Nous ne nous sommes jamais disputés. Allons-nous le faire pour
-un motif aussi ridicule?</p>
-
-<p>&mdash;À ton aise. Je te questionne doucement et comme tu penses à
-autre chose, que je te dérange, tu me donnes un morceau de sucre.</p>
-
-<p>&mdash;Je ne te reconnais pas.</p>
-
-<p>&mdash;Moi non plus.</p>
-
-
-<p>Cette scène d'une qualité si basse, la première entre Germaine et
-Jacques, se déroulait depuis le Bois de Boulogne. Après son «moi non
-plus» Germaine se détourna et regarda les arbres. M<sup>me</sup> Râteau
-s'éventait toujours.</p>
-
-<p>Ils arrivèrent à Versailles, goûtèrent à l'Hôtel des Réservoirs sans
-que Germaine ni sa mère parlassent.</p>
-
-<p>Pendant le retour, Germaine rompit le silence et, d'une voix
-soumise:</p>
-
-<p>&mdash;Jacques, mon amour, ces vers...</p>
-
-<p>&mdash;Oh!</p>
-
-<p>&mdash;Veux-tu me les apprendre?</p>
-
-<p>&mdash;Écoute. Je vais te les répéter en détail:</p>
-
-<p>Gall-amant-de-la-reine-alla-tour-magnanime Galamment-de-l'arène-à-la
-Tour Magne-à Nîme.</p>
-
-<p>&mdash;Tu vois bien que c'est la même chose.</p>
-
-<p>&mdash;Mais non.</p>
-
-<p>&mdash;Tu dis mais non et tu ne prouves rien.</p>
-
-<p>&mdash;Il n'y a rien à prouver. C'est un exemple célèbre.</p>
-
-<p>&mdash;Il est célèbre?</p>
-
-<p>&mdash;Oui.</p>
-
-<p>&mdash;Très célèbre?</p>
-
-<p>&mdash;Oui.</p>
-
-<p>&mdash;Alors, comment se fait-il que je ne le connaisse pas?</p>
-
-<p>&mdash;Parce que tu ne t'occupes pas de littérature.</p>
-
-<p>&mdash;C'est ce que je disais. Je suis une idiote.</p>
-
-<p>&mdash;Écoute, Germaine, tu es le contraire d'une idiote, mais
-aujourd'hui, tu me fais peur. Tu essayes de me faire peur exprès.</p>
-
-<p>&mdash;Il ne manquait plus que ça.</p>
-
-<p>&mdash;Comme c'est triste de se blesser pour une histoire aussi
-niaise.</p>
-
-<p>&mdash;Je ne te le fais pas dire.</p>
-
-<p>&mdash;Assez. J'ai mal. Je demande le silence, à mon tour.</p>
-
-<p>Ainsi continuèrent-ils jusqu'aux portes de s'enfoncer des épingles.
-Alors M<sup>me</sup> Râteau sortit de son mutisme.</p>
-
-<p>&mdash;Voyez-vous, mes enfants, dit-elle, en repliant son éventail,
-tout cela n'empêchait pas ce Gall d'être l'amant de la reine.</p>
-
-<p>Ce mot d'une mère, atteste un sens parfait des réalités.</p>
-
-<p>M<sup>me</sup> Râteau parlait peu, mais bien. C'était soit: «Mon pauvre
-mari a été nettoyé en une heure», soit: «Quoi? Monsieur Jacques, Paris
-s'appelait Lutèce? Première nouvelle».</p>
-
-<p>Comme elle louait une «superbe statue de Henri IV» Jacques lui demanda
-machinalement si cette statue était équestre. Elle hésita, pour répondre:
-«Comme ci, comme ça», définissant, du coup, le centaure.</p>
-
-<p>Germaine se tenait les côtes. M<sup>me</sup> Râteau se vexait. Jacques
-s'enlisait.</p>
-
-
-
-
-<p>Le lendemain de l'affaire Gall, il se réveilla triste.</p>
-
-<p>Comme un opéré pense à des boissons froides, comme un blessé de la
-moëlle épinière qui ne peut plus s'asseoir dessine des chaises, il
-songeait aux épouses discrètes qui aident le travail des hommes et
-fondent une famille. Mais il repoussait cette soif d'eau fraîche
-comme une soif d'alcool.</p>
-
-
-
-
-<p>Une nuit, en étreignant Germaine, il lui chuchota qu'il souhaitait un
-enfant. Germaine avoua que cette douceur lui était interdite.</p>
-
-<p>&mdash;J'en aurais déjà un, dit-elle, si c'était possible. Je me
-console en élevant des fox-terriers.</p>
-
-<p>La pêche raconte son ver. Presque toutes en cachent. Pauvre Jacques; ce
-serait grande imprudence que de changer son sort contre celui des bêtes
-royales qu'il désire. Ne sentirait-on pas, à peine revêtue leur
-apparence, outre les imperfections qui échappent aux yeux entre les
-arbres d'un parc ou la fumée des bars, quelqu'infirmité profonde.</p>
-
-<p>Ces poids successifs ne le détachaient en rien de Germaine. Au
-contraire. Il la plaignait. Il se plaignait donc. Son amour grandissait
-et somnolait comme un bébé qu'on berce.</p>
-
-
-
-
-<p>Il y eut, chez Germaine, une suprise-partie. La bande Sucre-en-Poudre
-vint goûter à l'improviste.</p>
-
-<p>Sucre-en-Poudre comptait soixante ans et en paraissait vingt-cinq. Son
-régime consistait à ne boire que du champagne et à ne jamais se coucher,
-sauf avec des jockeys ou des professeurs de danse. Elle tenait une
-fumerie d'opium. On y endossait des robes japonaises en crêpe de Chine.
-On fumait, pêle-mêle, sur une descente de lit. On écoutait feu Caruso
-chanter <i>Paillasse.</i></p>
-
-<p>Ce joli monde cria, sauta, boxa.</p>
-
-<p>Vers sept heures, tous s'entassèrent dans un panier à salade que
-conduisait un chauffeur blanc, sourd, muet, aveugle, comme une statue
-de cocaïne.</p>
-
-<p>Jacques et Germaine montant chez M<sup>me</sup> Râteau l'aperçurent, de
-dos, assise. Seul l'éventail bougeait.</p>
-
-<p>&mdash;Bonjour, maman.</p>
-
-<p>&mdash;Bonjour, ma fille.</p>
-
-<p>&mdash;Tu as une drôle de voix.</p>
-
-<p>&mdash;Non... non.</p>
-
-<p>&mdash;Si.</p>
-
-<p>&mdash;Mais non...</p>
-
-<p>&mdash;Mais si, Madame Râteau, vous avez une drôle de voix.</p>
-
-<p>&mdash;Jacques le remarque, tu as quelque chose.</p>
-
-<p>&mdash;Eh, bien, dit alors la veuve, puisque tu me pousses, j'avoue que
-je trouve étrange qu'on donne des fêtes sans me prier de descendre.</p>
-
-<p>&mdash;Mais, voyons, maman, tu n'y penses pas. D'abord tu es en deuil
-(sa fille oubliait qu'elle partageait ce deuil), et ensuite, je ne peux
-tout de même pas te faire rencontrer avec M<sup>lle</sup> Sucre.</p>
-
-
-<p>Cet extraordinaire prétexte ouvrit à Jacques une porte secrète. Car, de
-même qu'une dame regarde un magazine sur la couverture duquel on voit
-cette dame regarder ce magazine et ainsi de suite jusqu'à un certain
-point où l'image s'arrête, faute de place, mais continue, de même, alors
-que nous croyons être arrivés au fond d'une classe sociale, il en existe
-encore une multitude capables de prononcer cette parole d'un roi: «Je me
-trouve plus loin de ma sœur que ma sœur de son jardinier chef.»</p>
-
-<p>Jacques acceptait tout cela. Il vivait trop en sa maîtresse pour juger
-ses actes ou sa famille. Maintenant, c'est sa moitié sombre qui crache
-comme une seiche des nuages d'encre sur sa moitié claire. Après lui
-avoir envoyé des secours, elle l'aveugle doucement.</p>
-
-
-
-
-<p>Louise s'offrait Mahieddine et Mahieddine Louise. Cet échange dépourvu
-d'amour les rendait gais. Ils poursuivaient parallèlement au drame
-Jacques-Germaine, une indécente partie de plaisir.</p>
-
-<p>Louise recevait des chèques d'un prince étranger. Ce prince devait
-régner et sortait peu de son futur royaume. Il venait pour ces
-conférences où les grands se réunissent à Londres. Ensuite, il passait
-quinze jours chez Louise. Il racontait les secrets d'Europe et comment
-les rois puérils, parqués ensemble, se faisaient des mystifications et
-changeaient les bottines devant les portes. Même il l'écrivait et
-M<sup>me</sup> Supplice disait souvent de sa voix d'extralucide:&mdash;Si
-jamais monseigneur lâche Louison, elle portera ses lettres à la frontière.
-Je m'étonne qu'un monseigneur écrive des choses pareilles. Elle les
-portera. Elle le tient.</p>
-
-<p>En somme, Louise vivait libre, sauf aux grandes secousses
-politiques.</p>
-
-<p>Le quinze de chaque mois, un officier à moustaches bleues entrait rue
-Montchanin, claquait des talons et lui remettait une enveloppe.</p>
-
-<p>Mahieddine admirait son uniforme par le vasistas du cabinet de
-toilette.</p>
-
-<p>Un matin, vers six heures, que Mahieddine s'habillait pour rejoindre
-Jacques, il eut l'idée d'une farce. Louise dormait. Il y avait sur la
-table de nuit une boîte pleine de monnaie et de bagues. Cette farce,
-plus ou moins drôle, consistait à laisser tomber bruyamment une pièce
-sur les autres et à réveiller ainsi la dormeuse en jouant au couple
-d'hôtel borgne.</p>
-
-<p>Le sommeil possède son univers, ses géographies, ses géométries, ses
-calendriers. Il arrive qu'il nous reporte avant le déluge. Alors nous
-retrouvons une mystérieuse science de la mer. Nous nageons, et nous
-croyons voler sans effort.</p>
-
-<p>Les souvenirs de Louise ne remontaient pas si loin. Le bruit de la
-pièce la tira d'une couche moins profonde du rêve.</p>
-
-<p>&mdash;Gustave, soupira-t-elle, tu me laisseras de quoi déjeuner.</p>
-
-<p>Elle soupirait dix ans avant.</p>
-
-<p>Cet épisode émerveilla Mahieddine. Il riait seul dans la rue vide.
-Jacques l'attendait. Il raconta ce que soulève une pièce qui tombe dans
-un marécage endormi.</p>
-
-<p>&mdash;Pauvre fille, dit Jacques, ne lui répète rien.</p>
-
-<p>&mdash;Tu dramatises tout, criait Mahieddine. Tu as tort. Tu
-t'empoisonnes l'existence.</p>
-
-<p>Dans le métro, Jacques s'aperçut qu'il avait oublié son bracelet-montre.
-Il ne voyait pas Germaine le lendemain. Le surlendemain, il alla rue
-Daubigny, à dix heures pour le reprendre.</p>
-
-<p>M<sup>me</sup> Supplice n'était pas dans sa loge. Il enfonça la clef,
-tourna, traversa le vestibule, ouvrit la porte. Que vit-il? Germaine et
-Louise.</p>
-
-
-<p>Elles dormaient, enlacées comme des initiales, et même si curieusement
-que les membres de l'une semblaient appartenir à l'autre. Imaginons la
-reine de cœur sans robe.</p>
-
-<p>En face de ces corps blancs épars sur le drap, Jacques devint stupide
-comme Perrette devant son lait répandu. Fallait-il tuer? C'eût été fort
-ridicule, et, en outre, un pléonasme. Il semblait impossible de faire ces
-mortes plus mortes. Sauf que Germaine remuait sa bouche ouverte et que
-Louise avait aux jambes des tics de chienne qui dort.</p>
-
-<p>Une chose frappante était le naturel de ce spectacle.</p>
-
-<p>On eût dit que les situations franches endimanchaient ces belles
-filles. Grandies dans le vice, elles y trouvent un délassement.</p>
-
-<p>D'où remontent ces deux noyées? Sans doute arrivent-elles de loin.
-Toutes les vagues et toutes les lunes les roulent depuis Lesbos pour les
-étaler là, sous une écume de dentelles et de mousseline.</p>
-
-
-<p>Jacques se sentit tellement gauche qu'il pensa partir sans laisser de
-traces. Mais comme Jésus ressuscite un pécheur, sa présence ressuscita
-Louise.</p>
-
-<p>&mdash;C'est toi, maman? dit-elle, les yeux entr'ouverts.</p>
-
-<p>Elle les ouvrit, reconnut Jacques et secoua Germaine.</p>
-
-<p>Il fallait sourire ou battre. Jacques murmura:</p>
-
-<p>&mdash;C'est du propre.</p>
-
-<p>&mdash;Quoi, du propre? cria Germaine. Tu préférerais que je te trompe
-avec un homme.</p>
-
-<p>Une femme de cette classe, si elle aime encore, cherche un mensonge.
-Mais sans le comprendre, elle n'aimait plus. Depuis le dimanche de la
-ferme, la chaudière éteinte, son cœur n'aimait que par habitude.</p>
-
-<p>&mdash;Tu es jeune, conclut Louise en bâillant.</p>
-
-<p>Jacques prit le bracelet-montre et se sauva.</p>
-
-<p>Le sentiment de sa sottise lui apparut chez les Berlin. Après un
-sursaut individuel, il revoyait sous l'angle de Germaine. Il avait
-rapporté sa découverte à Mahieddine qui connaissait le commerce des
-amies.</p>
-
-<p>&mdash;Tu te montes le bourrichon, dit-il. Les lois morales sont les
-règles d'un jeu auquel chacun triche, et cela depuis que le monde est
-monde. Nous n'y changerons rien. Va les rejoindre à quatre heures au
-skating. J'ai un cours. J'irai vous prendre à six heures.</p>
-
-<p>Jacques se rasa, contempla le portrait myope, se félicita d'avoir comme
-rivaux un Osiris et une Louise, bâcla une version grecque et courut au
-skating. On y donnait un gala au bénéfice d'une oeuvre de musiciens.</p>
-
-
-
-
-<h4><a name="VIII" id="VIII">VIII</a></h4>
-
-
-<p>Le roller-skating était comble. La rumeur de Vésuve des patins sur le
-béton remplissait les oreilles, même pendant les pauses. Un orchestre
-nègre alternait avec un orgue mécanique. Les nègres se jetaient des
-notes de trompette comme de la viande crue. Près de l'orgue qui vomissait
-par derrière un escalier de carton, une dame en deuil écrivait sa
-correspondance sur une petite table. Elle changeait les bandes. Une foule
-triste tournait, chacun croyant avoir autour de lui le vide. Au sous-sol
-on voyait un charmant tir en ardoises orné de pipes, de cibles rouges,
-d'un cortège de lapins, de palmiers, de zouaves. Le jet d'eau sur quoi
-sautille l'œuf était un tulipier dont le tireur coupe la tulipe. La dame
-du tir se penchait et le refleurissait. Des hommes en chandail jouaient
-au bowling. Du haut, ce bowling, entre deux musiques, faisait un bruit
-sourd d'embauchoirs qu'on lance aux quatre coins de la chambre.</p>
-
-<p>Sur le balcon du pourtour qui dominait la salle, leurs rubans affolés
-par les ventilateurs, deux marins américains penchaient sur le gouffre
-les profils de Dante et de Virgile.</p>
-
-<p>Le décor était d'oriflammes et de projections.</p>
-
-<p>Un numéro consistait en une rétrospective du cancan. Huit femmes,
-survivantes de l'âgé d'or, secouaient un vrai poulailler sur des rythmes
-d'Offenbach.</p>
-
-<p>Quelquefois on ne distinguait que leurs jambes noires dans une literie
-du Palais-Royal; quelquefois elles faisaient à pleines mains sauter leur
-pied en l'air comme un bouchon de champagne et la mousse des dessous les
-inondait. La naissance de Vénus, n'agite pas plus d'écume.</p>
-
-<p>Cette danse touche le Parisien comme la corrida l'Espagnol. Elle
-s'achève sur le grand écart, un groupe de carte transparente, où, cassant
-son buste de cire, la vieille Môme Tour-Eiffel souriait, fendue en deux
-jusqu'au cœur.</p>
-
-
-<p>Malgré la bousculade, Jacques trouva les jeunes femmes assises. Leur
-image d'idole hindoue à plusieurs membres le poursuivait. Il dut faire un
-effort pour les démêler.</p>
-
-<p>&mdash;Tiens, dit Germaine, c'est trop froid; prends mon verre.</p>
-
-<p>Jacques buvait, heureux de mettre dans sa bouche une paille avec
-laquelle Germaine avait bu, lorsqu'un choc défonça, contre la table, la
-palissade qui entoure la piste. Des mains rouges saisirent le bourrelet
-de peluche. Jacques leva les yeux. C'était Stopwell.</p>
-
-<p>&mdash;Bonjour, Jacques! Vous excusez. Je patinais. Je vous ai reconnu.
-Je tombe comme la foudre. Je ne savais pas que vous fréquentiez le
-skating.</p>
-
-<p>&mdash;Mais, cria Jacques, à cause de l'orgue qui empêchait de
-s'entendre, si vous le fréquentiez, vous, pourquoi ne vous y ai-je encore
-jamais vu?</p>
-
-<p>&mdash;Je patinais ailleurs. Cette fois, je suis ici pour l'œuvre.</p>
-
-<p>Il disparut sur la piste.</p>
-
-<p>&mdash;Qui est-ce? demanda Germaine.</p>
-
-<p>&mdash;C'est cet Anglais, ce terrible Anglais du <i>Tour du
-Monde.</i></p>
-
-<p>&mdash;Invitez-le, dit Louise, il est seul; vous ne l'avez même pas
-prié de s'asseoir à notre table.</p>
-
-
-<p>C'est de la sorte que les nuages se groupent, que l'air fraîchit, que
-les plantes s'inclinent, qu'une couleur de perle oriente l'eau.</p>
-
-
-<p>Jacques chercha Stopwell et Stopwell vint s'asseoir entre Germaine et
-Louise.</p>
-
-<p>Comme dit Verlaine de Lucien Létinois: «<i>Il patinait
-merveilleusement.</i>» Il portait des knickerbockers, charmantes culottes
-anglaises qui se bouclent sous le genou et retombent sur la jambe, des bas
-écossais, une chemise molle, une cravate aux rayures de son club. Sa
-grâce, son aisance frappèrent Jacques.</p>
-
-<p>Il le voyait toujours dans la boîte Berlin et, comme une toile qui
-donne peu de chose sans cadre, sans lumière, ne trouve sa force que
-définitivement encadrée, contre un mur, sous un éclairage cru, Stopwell
-prenait, au skating, un relief nouveau.</p>
-
-<p>Germaine parla de l'élégance masculine. Jacques, agacé, prétendit que
-tous les hommes anglais ont une élégance régimentaire et que l'élégance
-française l'emporte par sa rareté même. Il cita l'accoutrement de tels
-membres du Jockey-Club dont la singularité charmante n'appartient qu'à
-eux. Il voulut faire comprendre la silhouette de feu le duc de
-Montmorency, élimé, taché, emportant son gibus à table.</p>
-
-<p>Il manqua son but. Le malheur qui s'approche prive un homme de tous
-ses moyens.</p>
-
-<p>Stopwell l'approuve. Stopwell parle. Il souligne ses fautes de
-français. C'est la première fois qu'il parle. Chez les Berlin, il ne
-daigne.</p>
-
-<p>Il parle de l'Angleterre. C'est un marin qui parle de son navire,
-Jacques est juste; il le trouve noble. De son fauteuil d'extrême droite,
-il s'incline. Il baisse la tête.</p>
-
-<p>Maintenant Stopwell l'écrase d'une réponse indirecte. Il parle
-d'élégance. Il coupe ses phrases de <i>vous savez</i>, gentils, terribles,
-comme sa poignée de main.</p>
-
-<p>&mdash;Il y a de la véritable élégance à Londres, vous savez, dit-il.
-En face Rumpelmayer, par exemple, (il s'adresse aux femmes)... la petite
-échoppe du chapelier Lock. C'est une chose très noire et très petite; si
-petite, que les commis clouent les caisses dans la rue. Tout le charbon de
-l'Angleterre (et Stopwell prend la voix de Lady Macbeth lorsqu'elle
-prononce la phrase illustre: Tous les parfums de l'Arabie...), tout le
-charbon de l'Angleterre a fait ce petit diamant. Derrière sa vitrine,
-comme vous dites, on voit de très, très vieux couvre-chefs, des
-couvre-chefs d'un siècle, blancs de poussière. M. Lock ne les brosse
-jamais. Et si lord Ribblesdale essaye son chapeau... alors, vous savez...
-c'est mag-ni-fique.</p>
-
-<p>Il scande ce magnifique et appuie sur le mag et le fique en enfonçant
-ses mains dans ses poches de pantalon, bourrées de chaînes et de clefs
-en nickel.</p>
-
-<p>Les femmes se taisent.</p>
-
-<p>Germaine boit ses paroles. Ses yeux chavirent. Jacques est éperdu, car,
-incorporé à cette femme qui se détache de lui sans transition, il se voit
-diminuer à mesure qu'elle s'éloigne. Pareil au savetier des <i>Mille et
-une Nuits</i> il réintègre sa forme primitive. Il redevient ce qu'il était
-avant leur amour.</p>
-
-<p>Ce supplice physique et moral dépasse ses forces.</p>
-
-<p>&mdash;Qu'avez-vous, mon petit Jacquot? demande Louise. Votre lèvre
-tremble.</p>
-
-<p>Mais Germaine n'entend plus ni la question ni la réponse.</p>
-
-<p>&mdash;Houp! ordonne Stopwell, qui se dresse sur ses roulettes, venez
-patiner avec moi.</p>
-
-<p>Germaine quitte la table et le suit comme une esclave.</p>
-
-
-<p>Jacques regarde la piste. Elle 's'allonge et se courbe dans des miroirs
-déformants. La musique aussi change comme quand on s'amuse à écouter
-un orchestre en se bouchant et se débouchant les oreilles. Il voit Peter
-et Germaine, moines du Gréco. Ils s'étirent, ils verdissent, ils montent
-au ciel, pâmés, foudroyés par les lampes au mercure. Ensuite ils roulent
-loin, très loin: une Germaine large, nabote; Stopwell devenu un fauteuil
-Louis-Philippe qui lancerait ses pieds à droite et à gauche. Le bar
-tangue. Louise approche le visage flou des films artistiques. Elle remue
-la bouche et Jacques n'entend aucune parole.</p>
-
-<p>Il n'est plus richement emboîté par la personne de Germaine. Il sent
-ses os, ses côtes, ses cheveux jaunes, ses dents en pointe, ses taches
-de rousseur, tout ce qu'il déteste et qu'il ne constatait plus.</p>
-
-<p>Sous les projecteurs de la valse qui l'étrangle, Germaine et Stopwell
-passent d'un bout du ring à l'autre, sur une jambe, les mains jointes,
-dans la pose de l'aurige. Stopwell bombe le torse. Il se croit Achille.
-Une seconde Jacques le trouve absurde et pense naïvement que Germaine va
-s'en apercevoir, fuir, revenir seule, avouer que c'était une farce.</p>
-
-<p>Louise n'est pas méchante, mais elle est femme. Elle se souvient. Elle
-contemple complaisamment la victime.</p>
-
-<p>Mahieddine arrive. Louise cligne de l'œil, abaisse les coins de la
-bouche et désigne du menton le couple qui valse.</p>
-
-<p>Mahieddine répond à ces grimaces explicatives par une autre qui
-consiste à avancer la lèvre inférieure et à incliner la tête en ouvrant
-des yeux énormes.</p>
-
-<p>La tête coupée de Jacques roule sur sa poitrine.</p>
-
-<p>&mdash;Rentre-le, dit Louise à son amant. Il va tourner de l'œil.</p>
-
-<p>Jacques refuse. Il n'est pas de ceux qui partent. Il est de la race
-maudite qui reste, qui boit la dernière goutte.</p>
-
-<p>La valse cesse. Germaine et Stopwell rentrent en s'accrochant aux
-chaises et aux consommateurs. Germaine tombe sur une grosse dame.
-Elle rit. La dame l'insulte. Stopwell hausse les épaules. Le mari de la
-dame se lève. La dame le calme et l'oblige à se rasseoir.</p>
-
-<p>Jacques devine la scène. Tout cela n'est pas très au point.</p>
-
-<p>Louise, avec le même geste du menton, et comme à un enterrement on
-prévient l'ami bavard qu'il se trouve derrière un membre de la famille,
-montre à Germaine le malheureux.</p>
-
-<p>&mdash;Il se remettra, dit-elle.</p>
-
-<p>Ce mot était humain dans le sens où la loi estime pitoyable la balle
-que l'officier tire à bout portant sur un fusillé qui respire encore.</p>
-
-<p>&mdash;Une cigarette? offre Stopwell.</p>
-
-<p>Charmante attention des hautes œuvres.</p>
-
-
-
-
-<p>La retraite jouée, ils sortirent. Ils montèrent dans l'automobile de
-Germaine. Jacques hissé, ballotté, sans force, voyait à droite et à
-gauche un décor trouble. Un profil: Mahieddine; l'Odéon, des affiches,
-le Luxembourg, la taverne Gambrinus, le bassin. On reconduisait
-Stopwell.</p>
-
-<p>L'automobile s'arrêta près du Panthéon. Stopwell descendit. Comme
-Jacques restait à sa place:</p>
-
-<p>&mdash;Allons, dit Germaine, tu dors? On arrive.</p>
-
-<p>Il balbutia, sauta, rentra en silence avec Stopwell. Mahieddine
-retournait chez Louise.</p>
-
-<p>Peter regagna sa chambre et Jacques la sienne. Là, tombant à genoux
-devant le lit, il évacua les larmes qui tendaient une loupe d'eau entre
-ses cils et lui montraient un univers grotesque.</p>
-
-
-
-
-<p>Jacques ne comprenait pas comment il pourrait vivre, se coucher, se
-lever, se laver, travailler, continuer, avec une souffrance incroyable
-et qui semblait à peine pouvoir s'endurer une heure.</p>
-
-<p>Il s'excusa, ne dîna pas, se coucha. Il espérait la trêve du
-sommeil.</p>
-
-
-
-
-<p>Le sommeil n'est pas à nos ordres. C'est un poisson aveugle qui monte
-des profondeurs, un oiseau qui s'abat sur nous.</p>
-
-<p>Il sentait nager le poisson en cercle, hors des limites. L'oiseau
-fermait ses ailes, se posait au bord de l'insomnie, tournait le cou, se
-lissait les plumes, piétinait, n'entrait pas.</p>
-
-<p>Jacques retenait sa respiration d'oiseleur. Enfin, l'oiseau prenait son
-élan, fuyait, et Jacques restait en face de l'impossible.</p>
-
-<p>Impossible. C'était impossible. À cause de cette vitesse acquise du
-cœur de Germaine, Jacques ne pouvait distinguer aucune transition.</p>
-
-<p>Il avait vu, d'une seconde à l'autre, un visage à des kilomètres. Il
-avait senti molle une main qui cherchait hier encore la sienne. Son
-regard avait rencontré, à la place de l'œil qui câline, l'œil qui
-inspecte.</p>
-
-<p>Il se répétait: C'est impossible. Je rêve. Stopwell méprise les femmes
-et feint le reste par une pose d'Oxford. Il est vierge. Il fait la
-grimace dès qu'on parle d'amour physique. «Ça ne se fait pas», dit-il,
-et il ajoute: «Comment peut-on se coucher avec les autres?»</p>
-
-<p>Même si Germaine éprouve un caprice, elle rencontrera le vide.</p>
-
-<p>Stopwell se méfie de la France. Sur l'autre bord de la Manche, son père
-le pasteur, son équipe de foot-ball et son régiment le regardent.
-L'alerte n'aura pas de suite.</p>
-
-
-<p>Soudain, une épaisseur habite ses yeux. Ses mâchoires se contractent.
-L'oiseau est dans le piège, le poisson dans le bocal. Il dort.</p>
-
-<p>Il rêve. Il rêve qu'il ne rêve pas et que Stopwell, qui porte une jupe
-d'Écossais, le force à croire qu'il rêve. Ensuite, il patine, il vole.
-Il vole autour du skating où poussent des arbres. Stopwell cherche à
-l'humilier, dit à Germaine qu'il rêve, qu'il ne vole pas réellement.
-Germaine sautille auprès de Stopwell à l'aide d'une ombrelle. Cette
-ombrelle leur sert de parachute. La jupe de Stopwell devient très longue,
-avec une traîne.</p>
-
-<p>Germaine, accompagnée par un orgue d'église, chante l'<i>Honorât
-Silencieux.</i> Ce titre dépourvu de sens en possède un dans le rêve.</p>
-
-<p>Jacques tombe. Il arrive au fond d'un trou de linge. Il est réveillé.
-Il entend Mahieddine qui se couche. C'est donc le matin. Il se rendort.
-Il retrouve le skating. Sa piste tourne. C'est ainsi que Stopwell a l'air
-de patiner. Il dénonce le subterfuge à Germaine. Elle rit, l'embrasse.
-Il est heureux.</p>
-
-<p>Petitcopain le secoue pour l'étude. Il se lève, passe de l'eau froide
-sur sa figure.</p>
-
-<p>Un à un, comme des soldats à l'appel, ses souvenirs endormis se
-réveillent et se rangent en peloton. Le souvenir du skating à son tour.
-Mais à peine se trouve-t-il là, que les autres rapetissent. Lui seul
-grandit, gonfle, devient colosse.</p>
-
-<p>Les assassinés peuvent vivre sans comprendre leur blessure tant que le
-couteau y reste. L'enlève-t-on? Le sang coule et les chairs
-travaillent.</p>
-
-<p>L'eau froide ôte à Jacques le couteau.</p>
-
-<p>Il décide, bien que Germaine dorme à cette heure, de courir se faire
-embrasser, gronder, fermer sa plaie.</p>
-
-
-<p>Au réveil, c'est en nous l'animal, la plante qui pensent. Pensée
-primitive sans le moindre fard. Nous voyons un univers terrible, parce
-que nous voyons juste. Peu après l'intelligence nous encombre
-d'artifices. Elle apporte les petits jouets que l'homme invente pour
-cacher le vide. C'est alors que nous croyons voir juste. Nous mettons
-notre malaise sur le compte des miasmes du cerveau qui passe du rêve à
-la réalité.</p>
-
-
-<p>Jacques se rassurait. L'étude était à neuf heures. Il y serra la main
-de Peter. À dix heures, il se jeta dans une automobile, acheta des
-fleurs en route, et s'arrêta chez Germaine.</p>
-
-<p>Joséphine ouvrit, surprise. Germaine dormait.</p>
-
-<p>&mdash;Je la réveillerai, dit-il.</p>
-
-<p>Jacques entra. Germaine, reportée en arrière par le songe, présentait
-son ancien visage. Il le détaillait, se réjouissait. Il posa les fleurs
-fraîches sur ses joues.</p>
-
-<p>Elle était de ces personnes alertes qui se réveillent vite.</p>
-
-<p>&mdash;C'est toi! dit-elle; tu n'es pas fou de déranger le monde à une
-heure pareille.</p>
-
-<p>&mdash;Je ne tenais plus, répondit-il. J'avais rêvé que tu me quittais.
-J'ai sauté dans un fiacre.</p>
-
-<p>Germaine n'hésite pas à briser un cœur. Elle partage avec les
-domestiques cette opinion qu'une chose précieuse, brisée, se recolle.</p>
-
-<p>&mdash;Tu n'as pas rêvé, mon bonhomme. Garde ton bouquet. Je suis
-franche. J'aime Peter et il m'aime. Tu en trouveras douze qui me valent.
-Laisse-moi dormir.</p>
-
-<p>Elle se tourna vers le mur. Jacques se coucha par terre et
-sanglota.</p>
-
-<p>&mdash;Dis donc, fit Germaine, ce n'est pas un hôpital, cette chambre.
-Je déteste les hommes qui pleurent. Retourne rue de l'Estrapade et
-travaille. Tu ne mènes pas l'existence d'un élève qui prépare des
-examens.</p>
-
-<p>Jacques suppliait. Elle avait pris cette paraffine, ce masque contre
-les gaz, des gens qui n'aiment plus.</p>
-
-<p>Elle mesurait l'amour de Jacques aux siennes. Elle pensait que cette
-crise passerait en un jour. Elle sonna.</p>
-
-<p>&mdash;Joséphine, apportez un peu de cognac à Monsieur Jacques.</p>
-
-<p>Elle imitait le dentiste qui sait que l'extraction tourne le cœur,
-provoque un ébranlement vite disparu.</p>
-
-<p>Jacques buvait, pour lui plaire. Joséphine le souleva, lui donna son
-feutre, sa canne, le poussa dehors, toujours comme le domestique du
-dentiste. Il connaît les suites du choc opératoire mais doit introduire
-un nouveau client qui s'impatiente.</p>
-
-<p>De cette minute, la vie de Jacques fut voilée comme une roue de
-bicyclette après une chuté, comme une plaque de photographie lorsqu'on
-entr'ouvre l'appareil.</p>
-
-<p>&mdash;Sois bon avec lui répétait M<sup>me</sup> Berlin au professeur,
-il souffre.</p>
-
-<p>&mdash;De quoi?</p>
-
-<p>&mdash;Laisse. Les femmes devinent certaines choses.</p>
-
-<p>Car elle poursuivait son roman.</p>
-
-<p>Mahieddine continuant de voir Louise, ses départs et ses retours
-déchiraient Jacques. Ce voisinage le consolait mal.</p>
-
-<p>Attendre est la plus minutieuse occupation. Le cerveau, comme une ruche
-le jour de l'essaimage, se vide et ne conserve que les éléments d'un
-travail sans joie. Si nos sens frivoles le dérangent, les abeilles de la
-douleur les paralysent. Il faut attendre, attendre, attendre; manger
-machinalement pour donner des forces à l'usine des faux bruits, des faux
-calculs, des faux souvenirs, des faux espoirs.</p>
-
-<p>Que faisait Jacques? Il attendait.</p>
-
-<p>Qu'attendait-il? Un miracle. Un signe de Germaine, un pneumatique.</p>
-
-<p>Couché sur son lit, le cœur noué comme ces nœuds de marine que les
-mouvements de la corde lâchent ou contractent, il guettait la porte
-cochère, le télégraphiste qui monte les dépêches aux étages.</p>
-
-<p>Il inventait les bruits de la voûte et de l'escalier. Les bruits
-distincts s'évanouissaient dans le corridor.</p>
-
-<p>Sortait-il? Il n'osait rentrer. Il demandait à la concierge:</p>
-
-<p>&mdash;A-t-on monté un pneumatique pour moi?</p>
-
-<p>&mdash;Non, Monsieur Forestier, répondait-elle.</p>
-
-<p>Alors, il pensait que la concierge pouvait n'avoir pas vu le
-télégraphiste. Il comptait jusqu'à douze sur chaque marche. Son esprit
-crédule imaginait que, pendant cette opération, le pneumatique pourrait
-naître sur sa table, spontanément.</p>
-
-<p>Un matin, il le reçut. <i>Viens à cinq heures, chez Louise</i>,
-écrivait Germaine, <i>j'ai à te parler.</i></p>
-
-<p>Il l'embrassa, le plia, l'enferma contre la photographie myope et, même
-dans la suite, ne le quitta jamais.</p>
-
-<p>Comment patienter jusqu'à cinq heures?</p>
-
-<p>Il remua, il parla, il tua un peu le temps qui le tuait beaucoup.</p>
-
-<p>Stopwell l'évitait, ne le rencontrait qu'à table. Mahieddine le crut
-guéri, M<sup>me</sup> Berlin, héroïque. Ses amours avec Jacques lui
-apparaissaient comme celles du duc de Nemours et de la princesse de
-Clèves.</p>
-
-<p>À quatre heures, Jacques se rendit rue Montchanin.</p>
-
-<p>Il y trouva les deux femmes. Louise feignait de se polir les ongles.
-Germaine marchait de long en large. Elle portait une coiffure qui lui
-découvrait les oreilles, des boucles d'oreilles, un visage neuf, un
-costume tailleur à carreaux noirs et beiges que Jacques ne connaissait
-pas.</p>
-
-<p>&mdash;Assieds-toi, dit-elle. Tu sais ma franchise. Je ne suis pas de
-ces femmes qui dissimulent. Stopwell ne veut pas... elle insista: il ne
-veut pas que nous nous mettions ensemble sans que tu le saches et que tu
-l'acceptes. J'avoue ne pas connaître beaucoup d'amis qui agiraient de
-la sorte. Nous devons dîner ce soir à Enghien. Est-ce oui ou non?</p>
-
-<p>&mdash;Allons... mon petit Jacques, dit Louise, en arrêtant son
-polissoir... allons, un joli geste.</p>
-
-<p>Elle ne se sentait pas mécontente.</p>
-
-<p>Ce joli geste exaspéra Jacques. Il retrouva des forces pour
-répondre:</p>
-
-<p>&mdash;Il n'y a pas de jolis gestes, Louise. Ce sont les ministres et
-les dames patronnesses qui font de jolis gestes. Je m'incline. On
-n'empêche pas les cœurs.</p>
-
-
-<p>Il reste un espoir sous la guillotine, puisque si le couperet se
-détraque, la justice fait grâce. Jacques espérait encore que sa grandeur
-d'âme toucherait Germaine et la ramènerait à lui.</p>
-
-<p>&mdash;Serrons-nous la main, dit-elle.</p>
-
-<p>Il reconnut la poignée de main anglaise.</p>
-
-<p>&mdash;Un peu de thé? demanda Louise.</p>
-
-<p>&mdash;Non, Louise... non. Je rentre.</p>
-
-<p>Il ferma les yeux. Sous ses paupières, à force d'avoir regardé la robe
-de Germaine, il traduisait son damier en rouge, glissant lentement vers
-la droite, se reformant à gauche et glissant encore.</p>
-
-
-<p>Rue de l'Estrapade, Jacques frappa chez Stopwell.</p>
-
-<p>&mdash;Stopwell, déclara-t-il, elle m'a tout avoué; elle est libre.</p>
-
-<p>Peter crut-il qu'elle avait tout avoué, ou profita-t-il d'une occasion
-pour donner le coup de lance?</p>
-
-<p>&mdash;Nous sommes des gentlemen. Il faut que vous sachiez que je ne
-soupçonnais pas qu'il y eût une femme dans la chambre de Maricelles.
-J'entendais remuer. Je croyais surprendre Petitcopain.</p>
-
-<p>Après ces phrases incompréhensibles, Jacques se retrouva dans le
-corridor comme lorsqu'on <i>y est</i> à colin-maillard et que des joueurs
-vous étourdissent.</p>
-
-<p>Mahieddine sortait. Jacques l'en empêcha et le cuisina. Il apprit que
-le soir de Germaine rue de l'Estrapade, pendant le rite de la pendule,
-Stopwell, prévenu par Petitcopain, entra chez Maricelles et s'excusa.
-Germaine le retint, lui dit qu'elle attendait Jacques, l'interrogea sur
-le nombre des élèves, le travail, les collèges d'Angleterre. Stopwell
-trouvait que les collèges de France manquent de sport et lui demanda si
-elle était sportive. Elle répondit que non. Elle se contentait du patinage
-à roulettes. Elle indiqua leur skating.</p>
-
-<p>&mdash;Je me sauve, s'écria Stopwell, car j'ai peur que Forestier ne
-remonte. Il est susceptible, savez-vous. Il croirait que je suis venu
-exprès. Promettez-moi de ne pas lui dire que j'ai ouvert cette porte.</p>
-
-<p>Jacques se souvint de ses plaisanteries, de l'Anglais du <i>Tour du
-Monde.</i></p>
-
-<p>Il réintégra sa chambre. Sur le plus propre de ses souvenirs, il venait
-de trouver une tache.</p>
-
-<p>Et voici où nous le rencontrons au commencement de ce livre. Il se
-cambre. Il résiste. Redevenu Jacques, il se regarde dans le miroir.</p>
-
-<p>Un miroir n'est pas l'eau de Narcisse; on n'y plonge pas. Jacques y
-ppuie le front et son haleine cache cette figure pâle qu'il déteste.</p>
-
-
-<p>Lunettes noires ou mélancolie éteignent les couleurs du monde; mais,
-au travers, le soleil et la mort se peuvent regarder fixement.</p>
-
-<p>Il envisagea donc le suicide sans grimace, comme un voyage de luxe.
-Ces voyages paraissent irréels. On se force pour les préparatifs.</p>
-
-<p>Jacques craignait les fins ignobles. Il revoyait le journaliste de
-Venise, vert et joufflu. Il se rappelait un suicidé après les courses
-de Maisons-Lafitte, au bord de la Seine, les tempes en marmelade, avec
-des pieds de danseur à cause des remous de l'eau où il flottait à
-demi.</p>
-
-<p>La veille, un docteur, locataire du cinquième, déplorait le nombre des
-décès par les stupéfiants. Il racontait l'histoire d'une de ses clientes
-lui téléphonant, la nuit, presque folle. Son amant, qu'elle croyait
-endormi, était mort. Il avait prisé trop de poudre.</p>
-
-<p>Le docteur arrive, habille le cadavre et le porte, bras-dessus
-bras-dessous, dans un fiacre, jusqu'à une clinique complaisante, pour
-sauver cette femme mariée, éteindre le scandale autour d'un nom
-d'industriels connus.</p>
-
-
-<p>Jacques se décide.</p>
-
-
-<p>Il alla, vers onze heures du matin, au skating. La salle déserte
-changeait d'air. Le barman balayait son bar. Jacques lui dit bonjour et,
-fort rouge, commença:</p>
-
-<p>&mdash;Vous savez que je ne me drogue jamais.</p>
-
-<p>&mdash;Oui, monsieur Jacques, répondit le barman, qui connaissait la
-phrase des novices.</p>
-
-<p>&mdash;Vous en avez? C'est pour une Russe.</p>
-
-<p>Le barman passa derrière sa caisse, tendit le cou pourvoir s'ils
-étaient seuls, descendit d'un dressoir le Jéroboam qui l'ornait, ôta le
-fond postiche et demanda:</p>
-
-<p>&mdash;Combien en désirez-vous? Quatre grammes? douze grammes?</p>
-
-<p>&mdash;Donnez-moi dix grammes.</p>
-
-<p>Le barman compta dix petites enveloppes à vingt francs l'une, empocha
-deux billets et recommanda la plus extrême prudence.</p>
-
-<p>&mdash;Comptez sur moi, dit Jacques qui mit les doses dans sa poche,
-lui serra la main et quitta le skating.</p>
-
-<p>Pour sortir plus vite, il traversa la piste. Cette piste était sa Place
-de Grève. Elle affermit sa résolution.</p>
-
-<p>Il rentra tranquillement comme quelqu'un qui, possédant billet et place
-de sleeping, n'a plus à se préoccuper des ennuyeux détails du voyage.</p>
-
-
-
-
-<h4><a name="IX" id="IX">IX</a></h4>
-
-
-<p>Malgré la différence des classes, la vie nous emporte tous ensemble, à
-grande vitesse, dans un seul train, vers la mort.</p>
-
-<p>La sagesse serait de dormir jusqu'à cette gare terminus. Mais, hélas,
-le trajet nous enchante, et nous prenons un intérêt si démesuré à ce qui
-ne devrait nous servir que de passe-temps qu'il est dur, le dernier jour,
-de boucler nos valises.</p>
-
-<p>Pour peu que le couloir reliant les classes rapproche clandestinement
-deux âmes et les mélange, la certitude que la fin du voyage ou que la
-descente de l'une d'elles en route anéantira l'idylle, rend la
-perspective du but intolérable. On voudrait de longues haltes en rase
-campagne. On regarde la portière qui est, à cause du mouvement des fils
-télégraphiques, une harpiste maladroite, travaillant un arpège et le
-recommençant toujours.</p>
-
-<p>On essaye de lire; on approche. On envie ceux qui, à la minute de
-mourir, pensant comme Socrate au coiffeur pour Phédon et au coq pour
-Esculape, mettent sans effroi leurs affaires en ordre.</p>
-
-<p>Jacques, trop seul, se jetait du train en marche. Ou bien, peut-être,
-ce scaphandrier qui étouffe dans le corps humain veut-il s'en dévêtir.
-Il cherche le signal d'alarme.</p>
-
-<p>Il se déshabilla, écrivît quelques lignes sur un bloc qu'il mit en
-évidence et déplia les paquets de poudre.</p>
-
-<p>Il les vida par le coin dans une vieille boîte de cigarettes. Le
-contenu scintillait comme du mica.</p>
-
-<p>Il avait sur un meuble, habitude prise chez Stopwell, une bouteille de
-whisky, un siphon et un verre. Il versa du whisky, mélangea la poudre et
-but d'une traite. Ensuite, il alla s'étendre.</p>
-
-
-<p>L'invasion se fit de tous les côtés à la fois. Sa figure durcissait. Il
-se souvint d'une sensation analogue chez le dentiste. Il touchait d'une
-langue pâteuse des dents étrangères enchâssées dans du bois. Un froid de
-chlorure d'éthyle vaporisait ses yeux et ses joues. Des vagues de chair
-de poule parcouraient ses membres et s'arrêtaient autour du cœur qui
-battait à se rompre. Ces vagues allant, venant, des orteils à la racine
-des cheveux, imitaient la mer trop courte et qui ôte toujours à une plage
-ce qu'elle donne à l'autre. Un froid mortel remplaçait les vagues; il
-jouait, s'épanouissait, disparaissait et reparaissait, comme les dessins
-de la moire.</p>
-
-<p>Jacques sentait un poids de liège, un poids de marbre, un poids de
-neige. C'était l'ange de la mort qui accomplissait son œuvre. Il se
-couche à plat ventre sur ceux qui vont mourir, et pour les statufier
-guette leur moindre distraction.</p>
-
-<p>La mort l'envoie; on dirait ces ambassadeurs extraordinaires qui
-épousent à la place des princes. Aussi le font-ils avec indifférence.</p>
-
-<p>Un masseur n'est plus touché par la peau des jeunes femmes. L'ange
-travaille froidement, cruellement, patiemment, jusqu'au spasme. Alors,
-il s'envole.</p>
-
-<p>Sa victime le devinait implacable, pareil au chirurgien qui donne le
-chloroforme, aux boas qui, pour manger une gazelle, se dilatent peu à peu
-comme une femme qui accouche.</p>
-
-<p>«L'homme de neige... l'homme de neige...» Une rengaine confuse charmait
-ses oreilles. On parle aux enfants de l'homme au sable, quand ils veulent
-rester le soir avec les grandes personnes et perdent pied dans des
-sommeils naïfs. Le menton qui leur touche la poitrine les réveille, les
-ramène ahuris à la surface.</p>
-
-<p>Jacques entendait une voix qui modulait: «L'homme de neige... de
-neige... de neige...» Il ne fallait pas s'y laisser prendre et Jacques
-faisait la planche, la tête en arrière, les oreilles sourdes plongées
-seules dans l'élément inconnu. Car le travail de l'ange avait ceci de
-terrible qu'étant illimité il se produisait dessus, dessous et à
-l'intérieur. Il n'était pas brutal; l'ange se reposait et reprenait de
-plus belle.</p>
-
-<p>Entre la décision de se noyer, l'acte et les surprises qu'il réserve à
-l'organisme, que de distances! Bien des faibles, à peine l'eau
-entre-t-elle dans leurs narines, nagent, ou, ne sachant pas nager,
-inventent désespérément la natation.</p>
-
-<p>La peur gagnait Jacques. Il voulut prier, joindre les mains. Elles
-étaient lourdes, intransportables.</p>
-
-<p>Un bras mort sur lequel on a dormi se charge vite d'eau de Seltz; il
-pétille et peut obéir. Les mains de Jacques demeuraient inertes.</p>
-
-<p>Les mouvements qu'on exécute en aéroplane ne se constatent pas.
-L'appareil reste immobile. Enfermé dans le casque et les lunettes,
-on voit les maisons qui rapetissent et qui enflent, une ville morte que
-son fleuve divise. Cette ville se balance ou dresse une carte d'atlas
-contre un mur. Soudain, le looping nous la montre peinte au-dessus de nos
-têtes. Ce jeu du monde autour des pilotes s'accompagne d'angoisse. Le
-ventre s'évanouit. Les oreilles se bouchent. Le vertige traverse la
-poitrine de son fil à couper le beurre. Il arrive d'atterrir en se
-croyant à mille mètres d'altitude: on prend les bruyères pour une
-forêt.</p>
-
-<p>Jacques, sur son lit, commençait à embrouiller ses symptômes avec les
-phénomènes extérieurs. Les cloisons respiraient. Le bruit de la pendule
-sortait tantôt de l'encrier, tantôt de l'armoire. La fenêtre était close
-ou grande ouverte sur un ciel d'étoiles. Le lit glissait, penchait, se
-tenait en équilibre instable. Il retombait et se recabrait lentement.</p>
-
-<p>Le cerveau de Jacques devint plus lucide, malgré un murmure de ruche.
-Il vit Tours, sa pauvre mère ouvrant la dépêche, se pétrifiant, son père
-bouclant des sacs.</p>
-
-<p>«Voilà la fin, pensa-t-il. La mort nous montre toute notre existence.»
-Mais il ne voyait rien d'autre. Sa mère changeait de figure. C'était
-Germaine. C'était Germaine ou sa mère. Puis Germaine seule, qu'il avait
-un mal atroce à se rappeler. Il confondait sa bouche et ses yeux avec
-les yeux et la bouche d'une Anglaise, une des bêtes de son désir,
-entrevue au Casino de Lucerne. Le tout fut englouti par un édelweiss.
-Il contemplait à la loupe cette petite étoile de mer en velours blanc
-qui poussé sur les Alpes. Il avait neuf ans. On manqua le train de Genève
-parce qu'il trépignait, qu'il voulait qu'on lui en achetât un.</p>
-
-<p>Les souvenirs... se disait-il. Voilà les souvenirs.</p>
-
-<p>Mais il se trompait. L'édelweiss termina la séance.</p>
-
-
-<p>Les bêtes nocturnes se cachent le jour; un incendie les chasse de leurs
-trous. La fin d'une corrida mêle le public des places de soleil et des
-places d'ombre; le tumulte de la drogue mêlait en Jacques sa moitié
-d'ombre et sa moitié de lumière. Il ressentait vaguement un dégoût, un
-désastre étrangers au drame physique. Il ne se souvenait ni de son cœur
-gaspillé, ni de ses semaines crapuleuses; il les vomissait comme un
-ivrogne rejette le vin qu'il oublie avoir bu.</p>
-
-
-<p>Jacques s'élève. Il perd ses bornes. Il voit le dessous des cartes. Il
-n'a pas conscience du système qu'il bouleverse, mais il se pressent une
-responsabilité. La nuit du corps humain possède ses nébuleuses, ses
-soleils, ses terres, ses lunes. Un esprit moins esclave d'une matière
-engourdie devine combien le mécanisme de l'univers est simple. S'il ne
-l'était pas, il se détraquerait. Il est simple comme la roue. Notre mort
-détruit des univers et les univers de notre ciel sont à l'intérieur d'un
-personnage dont la taille déconcerte. Dieu contient-il le tout? Jacques
-retombe.</p>
-
-<p>Les spéculations de cette envergure sont fréquentes chez les
-intoxiqués. Elles illusionnent bien des médiocres sur leur intelligence.
-Ils s'imaginent résoudre les problèmes éternels.</p>
-
-<p>Après une accalmie, les moires, les frissons, les crampes
-recommençaient. Jacques se sentait de moins en moins de force pour la
-lutte. Des sources de sueur trouaient son corps. Le cœur battait peu. Il
-le sentait battre d'autant moins qu'il venait de battre trop. Il touchait
-des épaules sous l'ange. Il enfonçait. L'eau montait plus haut que ses
-oreilles. Cette phase fut interminable.</p>
-
-<p>Jacques ne résistait plus.</p>
-
-<p>&mdash;La... la... la... disait l'ange, vous voyez bien qu'on y
-arrive... que ce n'est pas si pénible...</p>
-
-<p>Jacques répondait:</p>
-
-<p>&mdash;Oui... oui... c'est très facile, très facile..., attendait sans
-révolte.</p>
-
-<p>Enfin, pareil au voilier torpillé, devenu lourd comme un immeuble,
-saluant et s'enfonçant de biais dans la mer, Jacques coula.</p>
-
-
-<p>Il n'est pas mort.</p>
-
-<p>L'ange exécute on ne sait quel contre-ordre.</p>
-
-
-
-
-<p>Petitcopain revient d'un bal d'internes (son premier bal), à cinq
-heures du matin, et, moitié pour prendre des allumettes, moitié pour
-établir la preuve de son exploit, trouvant de la lumière sous la porte,
-entre chez Jacques.</p>
-
-<p>Il voit ce faux cadavre, le bloc sur lequel Jacques avait écrit,
-réveille Mahieddine, Stopwell, les Berlin, le docteur du cinquième.</p>
-
-<p>On fit des bouillottes, des cataplasmes. On frictionna Jacques. On lui
-versa du café noir entre les dents. On ouvrit la fenêtre.</p>
-
-<p>M<sup>me</sup> Berlin, qui se croyait la cause du suicide, pleurait à
-chaudes larmes. Berlin drapait une couverture sur ses épaules.</p>
-
-<p>Les secours s'organisèrent. On chercha une garde. À huit heures, le
-docteur affirma que Jacques était sauf.</p>
-
-<p>À quoi devait-il de vivre? À un filou. Encore une fois, mais à rebours,
-le sauvait sa moitié d'ombre. Le barman lui ayant vendu un mélange assez
-inoffensif.</p>
-
-
-
-
-<h4><a name="X" id="X">X</a></h4>
-
-
-<p>La convalescence fut longue, car le sang empoisonné lui donna la
-jaunisse. Après la jaunisse se déclarèrent à la jambe gauche les
-symptômes d'une névrite qui se dissipa. Il en aimait les blessures
-aiguës qui seules distraient d'une idée fixe et que la médecine nomme
-<i>exquises</i>, les admirant à l'égal d'une enluminure de missel.</p>
-
-<p>Malgré la disparition décente du champion de saut, la rue de
-l'Estrapade augmentait son épuisement.</p>
-
-<p>Enfin, comme il devenait transportable, sa mère qui habitait l'hôtel et
-le veillait depuis trente jours, assistée de Petitcopain, l'emporta en
-Touraine.</p>
-
-
-<p>C'est là que, désintoxiqué du poison et des remèdes, Jacques se
-réveille une après-midi de février.</p>
-
-<p>Le papier qui couvre sa chambre représente une vieille chasse à courre.
-Les braises sont intenses, fourrées, zébrées, félines de loin, et
-terribles si on approche, comme une figure de tigre. Sa mère tricote près
-de la chaise-longue.</p>
-
-<p>Jacques prolonge l'engourdissement. Il feint de sommeiller encore. Il
-empêche ses souvenirs d'enfance de gêner ses souvenirs nouveaux.</p>
-
-<p>Il pousse interminablement, maladroitement, des pièces d'échecs:
-Germaine, Stopwell, Osiris, Jacques Forestier. Il corrige ses fautes,
-combine des coups impossibles.</p>
-
-<p>Ce jeu l'éreinte et lui gâche ses petites forces de convalescent. Après
-quelques secondes, l'échiquier se brouille; Osiris, Stopwell, Germaine
-l'entourent. Il est battu, toujours battu.</p>
-
-<p>Jacques se demande s'il n'y a pas maldonne, si Germaine n'était pas une
-contrefaçon de ses désirs, pipés par une ressemblance. Mais non. Le désir
-ne trompe pas. Elle est bien de la race.</p>
-
-<p>Car c'est une race sur la terre; une race qui ne se retourne pas, qui
-ne souffre pas, qui n'aime pas, qui ne tombe pas malade; une race de
-diamant qui coupe la race des vitres.</p>
-
-<p>Jacques en adorait de loin le type. C'est la première fois qu'il s'y
-frotte.</p>
-
-<p>Que peuvent une Germaine, un Stopwell l'un contre l'autre? Mais
-Stopwell peut rayer, jusqu'à l'âme, Petitcopain.</p>
-
-<p>Race fleuve aussi. Petitcopain et Jacques sont de la race noyée.
-Jacques s'en tire à bon compte. Un peu plus, il y restait. D'ailleurs, à
-quoi bon le repêchage? Qu'un de ces fleuves coule, qu'une de ces pierres
-miroite, il y courra fatalement.</p>
-
-<p>Hé bien! non. Il luttera. La volonté change les lignes de nos mains. À
-force de digues on détourne le sort. Ulysse s'attache; il s'attachera.
-Dans un foyer, il fuira les sirènes. Il est facile de les reconnaître.
-Si on décide de ne plus prêter une oreille crédule on découvre vite la
-vulgarité de leur répertoire musical.</p>
-
-<p>Le diamant, qu'est-ce? Un fils de charbonniers, devenu riche. Ne lui
-sacrifions pas notre chance. Ni fleuve, ni diamant. L'eau molle et l'eau
-dure n'auront plus ses larmes.</p>
-
-<p>Ainsi Jacques se fait des mots. Il croit fixer un type, cerner
-l'ennemi, le voir en face, ligoter le fantôme, se mettre en garde contre
-un danger connu.</p>
-
-<p>Les mots fleuve, diamant, vitre, sirène, sont des fétiches nègres.
-Mieux vaudrait un signalement. Mais quel signalement? Le vrai monstre a
-beaucoup trop de têtes différentes. Leur multitude cache son corps.</p>
-
-<p>Jacques bouge, regarde sa mère en souriant. Elle se lève. Elle va faire
-une maladresse charmante, avouer sa jalousie.</p>
-
-<p>&mdash;Jacques, dit-elle, mon Jacques, il ne faut plus te tourmenter
-pour une mauvaise femme.</p>
-
-<p>Jacques lâche ses résolutions d'un seul coup. Il se contracte, se
-révolte. M<sup>me</sup> Forestier se rassoit. Il cherche sur la table un
-porte-carte, l'ouvre, tire par bravade la photographie de Germaine.
-Que voit-il? Une actrice. Il ferme les yeux. Sa martingale réapparaît. Il
-s'y accroche, Sa mère pardonne et, pour rompre le silence:</p>
-
-<p>&mdash;Tu te souviens d'Idgi d'Ybreo à Mürren?</p>
-
-<p>Elle compte ses mailles...</p>
-
-<p>&mdash;Le journal annonce sa mort au Caire.</p>
-
-<p>Cette fois, M<sup>me</sup> Forestier lâche son ouvrage. Jacques se
-renverse. Des larmes coulent sur ses joues, des larmes profondes.</p>
-
-<p>&mdash;Jacques... mon ange... s'écrie-t-elle. Qu'y a-t-il? Jacques!</p>
-
-<p>Elle l'embrasse, l'enferme dans son châle. Il sanglote sans
-répondre.</p>
-
-<p>Il voit un lit. Contre ce lit, le Dieu Anubis se dresse. Il a une tête
-de chien. Il lèche une petite figure toute froide, toute noble, déjà
-momifiée par la douleur.</p>
-
-
-
-
-<h4><a name="EPILOGUE" id="EPILOGUE">ÉPILOGUE</a></h4>
-
-
-<p>Au bout du mois, Jacques se trouvait plus valide qu'avant sa maladie,
-car le repos d'une maladie soigne les nerveux. Il lui fallait reprendre
-ses études. On décida qu'il retournerait à Paris avec sa mère, qu'ils y
-habiteraient en ménage et que M<sup>me</sup> Forestier logerait un
-répétiteur. Jacques avait suggéré ce système. Il se sentait encore trop
-déséquilibré pour vivre sans appui. Il savait que sa mère et lui
-s'entremeurtriraient sans doute, mais un point fixe d'amour, de respect,
-lui signalerait la moindre dérive. Sa propre nature n'était pas assez
-droite pour l'avertir. Elle penchait et dérivait sans secousses.</p>
-
-<p>M. Forestier n'avait plus besoin de fil à plomb. Il donna sa femme à
-son fils. Il irait les voir en mai.</p>
-
-<p>Le matin du retour à Paris, Jacques, à son regret de n'y pas débarquer
-seul, comprit combien la présence de M<sup>me</sup> Forestier serait
-indispensable. Il suffoquait. Il n'osait se mettre à la foule. Il entrait
-mal dans la mer. Il la retrouvait froide et folle.</p>
-
-<p>M<sup>me</sup> Forestier devait aérer l'appartement, s'entendre avec du
-personnel, ôter la lustrine et le camphre. Jacques la rejoindrait à sept
-heures pour dîner en ville.</p>
-
-<p>La rue excitait son corps guéri. Il se disait: J'ai les yeux ouverts.
-Je regarde Paris comme je regardais Venise. Il faut des drames pour
-m'éveiller.</p>
-
-<p>Ensuite il retombait inerte sous un chaos d'immeubles, d'autobus,
-d'enseignes, de barricades, de kiosques, de sifflets, de grondements
-souterrains. Il se rappelait les jeunes gens de Balzac qui, en arrivant
-à Paris, posent le pied sur le premier échelon d'une échelle d'or. Il ne
-trouvait pas un engrenage où se faire mordre. Sur ce Paris léger, il
-surnageait lourdement. Il était de l'huile sur de l'eau; une épave. Il
-s'écœura.</p>
-
-<p>Il fallait rendre visite à un précepteur possible que connaissait son
-père, rue Réaumur. Par chance, le précepteur n'était pas à la maison.
-Jacques laissa une carte.</p>
-
-<p>Au moment où il passait devant la poste de la Bourse, un homme sortit
-de sous terre. Il reconnut Osiris. Osiris sortant d'une nécropole creusée
-sous un temple, c'était le dieu Osiris, figurant le passé. Le cœur de
-Jacques battit à se rompre. Il pressa le pas.</p>
-
-<p>&mdash;Hep! Jacques! Jacques!</p>
-
-<p>Nestor l'appelait. Impossible de prendre le large.</p>
-
-<p>&mdash;Où courez-vous? Par exemple! Si je m'attendais à vous voir.
-Germaine m'avait dit que votre famille vous séquestrait à la campagne.
-Entre nous, je vous traitais de lâcheur. Je me demandais ce que nous
-avions bien pu vous faire. Vous nous avez brûlé la politesse.</p>
-
-<p>Jacques bredouilla qu'il avait été très malade, qu'il arrivait de
-Touraine, qu'il passait un jour à Paris.</p>
-
-<p>&mdash;Un jour à Paris! Je ne vous lâche pas. Venez prendre le vermouth
-avec moi.</p>
-
-<p>Le bureau des Osiris était à quelques mètres, rue de Richelieu.</p>
-
-<p>Pendant que Nestor ouvrait, se débarrassait, cherchait le vermouth et
-les verres dans un placard, Jacques vit, sur la cheminée, une
-photographie récente de Germaine. Ses yeux se remplirent de larmes.</p>
-
-<p>&mdash;Vous avez bonne mine, mais vous êtes pâle; buvez, dit Nestor. Le
-vermouth remonte les lymphatiques. Fumez-vous? Non. Moi je ne fume plus.
-Je suis au régime. Regardez mon ventre.</p>
-
-<p>Il s'installa dans un fauteuil de cuir et croisa les jambes, tenant son
-pied de la main gauche, son verre de la main droite.</p>
-
-<p>&mdash;Sacré Jack! Germaine avait beau me répéter que votre famille
-vous forçait à partir en cinq sec, je me demandais si vous ne boudiez pas.
-Sait-on jamais avec Germaine? Elle est si taquine. Elle sera bien contente
-en apprenant que je vous ai vu. Vous connaissez notre dernière toquade,
-notre grand favori? Non, c'est vrai, vous ne connaissez rien. Je vous le
-donne en mille... Mahieddine! Oui, mon cher, Mahieddine. On ne jure plus
-que par Mahieddine. Mahieddine est un poète. Mahieddine est beau. Vous
-voyez qu'elle ne change pas.</p>
-
-<p>Jacques n'attendait pas le nom de l'Arabe. Sa surprise réjouit Nestor.
-Il se claquait le pied et riait.</p>
-
-<p>&mdash;La mode tourne. J'en vois passer. J'en vois passer. Germaine
-fume des cigarettes à l'ambre, elle mange du loucoume, elle brûle des
-pastilles du sérail. Tout ce qui me dégoûte. Moi, je suis un vieil
-imbécile. Mahieddine a toujours raison. Remarquez que si je lui imposais
-mon bazar elle n'en voudrait pour rien au monde. Voilà la femme. Voilà
-Germaine. Je la laisse libre. Nous ne la changerons pas.</p>
-
-<p>&mdash;Et Louise?</p>
-
-<p>&mdash;Louise? Germaine ne voit plus Louise. C'est une autre paire de
-manches. Figurez-vous que Mahieddine ne couchait pas avec Louise. C'était
-l'amour platonique. Alors Germaine lui a soufflé Mahieddine, et patati,
-patata. On lui enlève son poète. Du reste, je ne suis pas fâché qu'elle
-ne fréquente plus Louise. Encore un mic-mac. Imaginez qu'avant Mahieddine,
-tout allait à l'Angleterre. Nous faisions du sport, nous jouions au golf,
-nous montions à cheval, nous mangions du porridge, nous lisions le
-<i>Times.</i> C'est à mourir de rire. Comme l'Angleterre était à l'ordre
-du jour, il fallait un Anglais. Nous avons eu un Anglais; très agréable,
-du reste. Vous le connaissez: Stopwell. Stopwell grand favori juste après
-votre départ. Jacques nous tire sa révérence, il faut du neuf. Vous y
-êtes? Paf. L'Angleterre a duré trente-sept jours. Une semaine après la
-crise anglaise, elle découvre votre Stopwell. Un mois après la découverte,
-je reçois des lettres anonymes. Germaine vous trompe... (vous connaissez
-le style)... elle a une garçonnière rue Daubigny. Bon. Je veux bien. Je
-marche. En revenant de la chasse j'arrive rue Daubigny. Je sonne. On
-m'ouvre. Savez-vous qui je pince? Stopwell. Stopwell et Louise.
-Parfaitement. Le pauvre Stopwell était rouge comme une tomate. Louise
-riait aux larmes. La garçonnière est à elle, pour fuir l'Altesse qui
-habite Paris incognito. Voyez comment les mauvaises langues se
-renseignent. En rentrant chez moi, j'hésitais. Dois-je raconter à
-Germaine? Avec elle, c'est pile ou face. Elle a pris la chose au tragique.
-Elle croyait Stopwell vierge. Elle pleurait. Elle perdait sa mascotte,
-son joujou, son dada, son Angleterre. J'ai eu beau défendre Stop, lui
-dire que la chair est faible, que Louise... «Inutile. C'est un mufle.
-Les hommes sont ignobles.» Et cœtera, et cœtera. Elle n'a pas voulu que
-Stop remette les pieds à la maison. Elle criait que la maison n'était pas
-un dancing qu'elle irait vivre seule à la ferme. Je vous jure que j'en ai
-entendu.</p>
-
-
-<p>Jacques écoutait, assez gêné. Quinte-Curce rapporte qu'Alexandre, au
-contact des Barbares, s'imprégnait peu à peu de leurs défauts. Mais
-Jacques, s'il avait attrapé, au contact de Germaine, un tour de main de
-bonneteur, l'avait perdu. Il n'était plus le Jacques du <i>Tour du
-Monde.</i> Il ne pouvait admettre tant d'aveuglement. Il ressemblait au
-détective qui, devinant le voleur sous la moustache du banquier, tâte la
-crosse de son revolver. Il se demandait si Osiris ne raillait pas, ne
-savait pas, ne préparait pas un mauvais coup.</p>
-
-<p>Nestor continuait:</p>
-
-<p>&mdash;Que voulez-vous, mon pauvre ami, elle est un diable, un vrai
-diable. Je l'aime, et tant qu'elle ne me trompe pas, c'est le
-principal.</p>
-
-<p>Jacques renversa du vermouth sur son fauteuil.</p>
-
-<p>&mdash;Laissez, laissez, dit Osiris, peu importe.</p>
-
-<p>Il faut qu'elle se distraie. Moi, je ne peux pas la distraire. Je la
-loge, je l'habille, je la dorlote, mais j'ai la banque. J'ai la tête
-pleine d'échéances. Si j'étais un Stopwell, un Mahieddine, je garderais
-encore des ânes en Egypte.</p>
-
-<p>Il se leva. Il tambourina sur les vitres.</p>
-
-
-<p>Ces mots grandirent tellement cet homme aux yeux de Jacques qu'il se
-recula pour le voir. Il se demanda s'il n'en distinguait pas que la base.
-Il lui sembla qu'un Osiris de granit, assis sur cinq étages de morts,
-souriait d'une hauteur incalculable, dans un ciel constellé de
-chiffres.</p>
-
-<p>Osiris coupa le silence.</p>
-
-<p>&mdash;Voilà, dit-il; voilà où nous en sommes. Voilà le résultat
-complet des courses. Il faut que je sorte. Vous m'accompagnez? Où
-allez-vous? Je vous dépose avec l'automobile.</p>
-
-<p>Nestor prit son manteau et son tube. Non. Jacques reconnaissait le
-Nestor crédule. Ses cornes n'étaient pas les cornes du bœuf Apis.</p>
-
-
-<p>Dans l'antichambre, un jeune téléphoniste collait des timbres sur des
-enveloppes.</p>
-
-<p>&mdash;Que faites-vous, Jules? demanda Osiris. Vous collez des timbres
-de cinquante centimes sur des lettres pour la ville?</p>
-
-<p>&mdash;Je n'en avais pas d'autres sous la main, Monsieur Osiris, et
-j'ai cru...</p>
-
-<p>&mdash;Vous avez mal cru; je vous chasse.</p>
-
-<p>Osiris montrait un visage inflexible. L'employé chancelait.</p>
-
-<p>&mdash;N'insistez pas, cria Osiris. Vous passerez à la caisse. Je vous
-chasse.</p>
-
-<p>La porte claqua.</p>
-
-<p>Dans l'escalier, Jacques revoyait la figure défaite de l'employé sans
-place. Sous la voûte, sa décision était prise. Sur le trottoir:</p>
-
-<p>&mdash;Monsieur Osiris, dit-il, je regrette, J'ai une course rue
-Réaumur. Mais accordez-moi une grâce. Celle de Jules. Il vous coûtait un
-franc. Vous êtes injuste. Pourquoi le renvoyez-vous?</p>
-
-<p>&mdash;Pourquoi? (Osiris prit un temps). Parce que ÇA, mon cher
-Jacques, ÇA, je peux éviter.</p>
-
-<p>Puis, changeant de regard, il fit des caresses d'adieu. L'automobile
-disparut.</p>
-
-<p>Seul, place de la Bourse, Jacques écoutait encore le ÇA majuscule
-d'Osiris; il voyait l'oriental lui tirer le revers du paletot en le
-prononçant, comme on tire une oreille.</p>
-
-<p>La phrase lui apparut vague, haute, mystérieuse. Il y retrouva le
-sourire des colosses.</p>
-
-<p>Sans doute ne renfermait-elle qu'un sens financier, ne donnait-elle
-qu'un exemple de la méthode puissante des Osiris, capables d'apprendre
-les plus lourdes pertes sans sourciller, pourvu qu'elles fussent
-inévitables. Mais l'esprit de Jacques courait, amassait.</p>
-
-<p>Il décida, sur cette phrase, coûte que coûte, de se bâtir le caractère,
-de chausser du plomb, de prendre un uniforme.</p>
-
-<p>Je flotte dans moi-même, pensait-il, et <i>ÇA, je peux éviter.</i> Le
-reste à la grâce de Dieu.</p>
-
-<p>Comme il tournait pour la quatrième fois autour de la Bourse, il vit,
-derrière les grilles, l'ex-employé d'Osiris. Jules paraissait
-prodigieusement gai. Il jouait aux barres avec les cyclistes de
-l'agence Havas.</p>
-
-<p>&mdash;Drôle de pays, murmura Jacques.</p>
-
-<p>C'étaient les propres termes d'un ange qui visite le monde et dissimule
-ses ailes sous une housse de vitrier.</p>
-
-<p>Il ajouta:</p>
-
-<p>&mdash;Sous quel uniforme cacherai-je mon cœur trop gros? II paraîtra
-toujours.</p>
-
-<p>Jacques se sentait redevenir sombre. Il savait bien que pour vivre sur
-terre il faut en suivre les modes et le cœur ne s'y porte plus.</p>
-
-
-
-
-<p class="center">FIN</p>
-
-
-
-
-
-
-
-
-
-<pre>
-
-
-
-
-
-End of the Project Gutenberg EBook of Le Grand Écart, by Jean Cocteau
-
-*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LE GRAND ÉCART ***
-
-***** This file should be named 60079-h.htm or 60079-h.zip *****
-This and all associated files of various formats will be found in:
- http://www.gutenberg.org/6/0/0/7/60079/
-
-Produced by Laura Natal Rodrigues at Free Literature (Images
-generously made available by Hathi Trust.)
-
-
-Updated editions will replace the previous one--the old editions will
-be renamed.
-
-Creating the works from print editions not protected by U.S. copyright
-law means that no one owns a United States copyright in these works,
-so the Foundation (and you!) can copy and distribute it in the United
-States without permission and without paying copyright
-royalties. Special rules, set forth in the General Terms of Use part
-of this license, apply to copying and distributing Project
-Gutenberg-tm electronic works to protect the PROJECT GUTENBERG-tm
-concept and trademark. Project Gutenberg is a registered trademark,
-and may not be used if you charge for the eBooks, unless you receive
-specific permission. If you do not charge anything for copies of this
-eBook, complying with the rules is very easy. You may use this eBook
-for nearly any purpose such as creation of derivative works, reports,
-performances and research. They may be modified and printed and given
-away--you may do practically ANYTHING in the United States with eBooks
-not protected by U.S. copyright law. Redistribution is subject to the
-trademark license, especially commercial redistribution.
-
-START: FULL LICENSE
-
-THE FULL PROJECT GUTENBERG LICENSE
-PLEASE READ THIS BEFORE YOU DISTRIBUTE OR USE THIS WORK
-
-To protect the Project Gutenberg-tm mission of promoting the free
-distribution of electronic works, by using or distributing this work
-(or any other work associated in any way with the phrase "Project
-Gutenberg"), you agree to comply with all the terms of the Full
-Project Gutenberg-tm License available with this file or online at
-www.gutenberg.org/license.
-
-Section 1. General Terms of Use and Redistributing Project
-Gutenberg-tm electronic works
-
-1.A. By reading or using any part of this Project Gutenberg-tm
-electronic work, you indicate that you have read, understand, agree to
-and accept all the terms of this license and intellectual property
-(trademark/copyright) agreement. If you do not agree to abide by all
-the terms of this agreement, you must cease using and return or
-destroy all copies of Project Gutenberg-tm electronic works in your
-possession. If you paid a fee for obtaining a copy of or access to a
-Project Gutenberg-tm electronic work and you do not agree to be bound
-by the terms of this agreement, you may obtain a refund from the
-person or entity to whom you paid the fee as set forth in paragraph
-1.E.8.
-
-1.B. "Project Gutenberg" is a registered trademark. It may only be
-used on or associated in any way with an electronic work by people who
-agree to be bound by the terms of this agreement. There are a few
-things that you can do with most Project Gutenberg-tm electronic works
-even without complying with the full terms of this agreement. See
-paragraph 1.C below. There are a lot of things you can do with Project
-Gutenberg-tm electronic works if you follow the terms of this
-agreement and help preserve free future access to Project Gutenberg-tm
-electronic works. See paragraph 1.E below.
-
-1.C. The Project Gutenberg Literary Archive Foundation ("the
-Foundation" or PGLAF), owns a compilation copyright in the collection
-of Project Gutenberg-tm electronic works. Nearly all the individual
-works in the collection are in the public domain in the United
-States. If an individual work is unprotected by copyright law in the
-United States and you are located in the United States, we do not
-claim a right to prevent you from copying, distributing, performing,
-displaying or creating derivative works based on the work as long as
-all references to Project Gutenberg are removed. Of course, we hope
-that you will support the Project Gutenberg-tm mission of promoting
-free access to electronic works by freely sharing Project Gutenberg-tm
-works in compliance with the terms of this agreement for keeping the
-Project Gutenberg-tm name associated with the work. You can easily
-comply with the terms of this agreement by keeping this work in the
-same format with its attached full Project Gutenberg-tm License when
-you share it without charge with others.
-
-1.D. The copyright laws of the place where you are located also govern
-what you can do with this work. Copyright laws in most countries are
-in a constant state of change. If you are outside the United States,
-check the laws of your country in addition to the terms of this
-agreement before downloading, copying, displaying, performing,
-distributing or creating derivative works based on this work or any
-other Project Gutenberg-tm work. The Foundation makes no
-representations concerning the copyright status of any work in any
-country outside the United States.
-
-1.E. Unless you have removed all references to Project Gutenberg:
-
-1.E.1. The following sentence, with active links to, or other
-immediate access to, the full Project Gutenberg-tm License must appear
-prominently whenever any copy of a Project Gutenberg-tm work (any work
-on which the phrase "Project Gutenberg" appears, or with which the
-phrase "Project Gutenberg" is associated) is accessed, displayed,
-performed, viewed, copied or distributed:
-
- This eBook is for the use of anyone anywhere in the United States and
- most other parts of the world at no cost and with almost no
- restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or re-use it
- under the terms of the Project Gutenberg License included with this
- eBook or online at www.gutenberg.org. If you are not located in the
- United States, you'll have to check the laws of the country where you
- are located before using this ebook.
-
-1.E.2. If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is
-derived from texts not protected by U.S. copyright law (does not
-contain a notice indicating that it is posted with permission of the
-copyright holder), the work can be copied and distributed to anyone in
-the United States without paying any fees or charges. If you are
-redistributing or providing access to a work with the phrase "Project
-Gutenberg" associated with or appearing on the work, you must comply
-either with the requirements of paragraphs 1.E.1 through 1.E.7 or
-obtain permission for the use of the work and the Project Gutenberg-tm
-trademark as set forth in paragraphs 1.E.8 or 1.E.9.
-
-1.E.3. If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is posted
-with the permission of the copyright holder, your use and distribution
-must comply with both paragraphs 1.E.1 through 1.E.7 and any
-additional terms imposed by the copyright holder. Additional terms
-will be linked to the Project Gutenberg-tm License for all works
-posted with the permission of the copyright holder found at the
-beginning of this work.
-
-1.E.4. Do not unlink or detach or remove the full Project Gutenberg-tm
-License terms from this work, or any files containing a part of this
-work or any other work associated with Project Gutenberg-tm.
-
-1.E.5. Do not copy, display, perform, distribute or redistribute this
-electronic work, or any part of this electronic work, without
-prominently displaying the sentence set forth in paragraph 1.E.1 with
-active links or immediate access to the full terms of the Project
-Gutenberg-tm License.
-
-1.E.6. You may convert to and distribute this work in any binary,
-compressed, marked up, nonproprietary or proprietary form, including
-any word processing or hypertext form. However, if you provide access
-to or distribute copies of a Project Gutenberg-tm work in a format
-other than "Plain Vanilla ASCII" or other format used in the official
-version posted on the official Project Gutenberg-tm web site
-(www.gutenberg.org), you must, at no additional cost, fee or expense
-to the user, provide a copy, a means of exporting a copy, or a means
-of obtaining a copy upon request, of the work in its original "Plain
-Vanilla ASCII" or other form. Any alternate format must include the
-full Project Gutenberg-tm License as specified in paragraph 1.E.1.
-
-1.E.7. Do not charge a fee for access to, viewing, displaying,
-performing, copying or distributing any Project Gutenberg-tm works
-unless you comply with paragraph 1.E.8 or 1.E.9.
-
-1.E.8. You may charge a reasonable fee for copies of or providing
-access to or distributing Project Gutenberg-tm electronic works
-provided that
-
-* You pay a royalty fee of 20% of the gross profits you derive from
- the use of Project Gutenberg-tm works calculated using the method
- you already use to calculate your applicable taxes. The fee is owed
- to the owner of the Project Gutenberg-tm trademark, but he has
- agreed to donate royalties under this paragraph to the Project
- Gutenberg Literary Archive Foundation. Royalty payments must be paid
- within 60 days following each date on which you prepare (or are
- legally required to prepare) your periodic tax returns. Royalty
- payments should be clearly marked as such and sent to the Project
- Gutenberg Literary Archive Foundation at the address specified in
- Section 4, "Information about donations to the Project Gutenberg
- Literary Archive Foundation."
-
-* You provide a full refund of any money paid by a user who notifies
- you in writing (or by e-mail) within 30 days of receipt that s/he
- does not agree to the terms of the full Project Gutenberg-tm
- License. You must require such a user to return or destroy all
- copies of the works possessed in a physical medium and discontinue
- all use of and all access to other copies of Project Gutenberg-tm
- works.
-
-* You provide, in accordance with paragraph 1.F.3, a full refund of
- any money paid for a work or a replacement copy, if a defect in the
- electronic work is discovered and reported to you within 90 days of
- receipt of the work.
-
-* You comply with all other terms of this agreement for free
- distribution of Project Gutenberg-tm works.
-
-1.E.9. If you wish to charge a fee or distribute a Project
-Gutenberg-tm electronic work or group of works on different terms than
-are set forth in this agreement, you must obtain permission in writing
-from both the Project Gutenberg Literary Archive Foundation and The
-Project Gutenberg Trademark LLC, the owner of the Project Gutenberg-tm
-trademark. Contact the Foundation as set forth in Section 3 below.
-
-1.F.
-
-1.F.1. Project Gutenberg volunteers and employees expend considerable
-effort to identify, do copyright research on, transcribe and proofread
-works not protected by U.S. copyright law in creating the Project
-Gutenberg-tm collection. Despite these efforts, Project Gutenberg-tm
-electronic works, and the medium on which they may be stored, may
-contain "Defects," such as, but not limited to, incomplete, inaccurate
-or corrupt data, transcription errors, a copyright or other
-intellectual property infringement, a defective or damaged disk or
-other medium, a computer virus, or computer codes that damage or
-cannot be read by your equipment.
-
-1.F.2. LIMITED WARRANTY, DISCLAIMER OF DAMAGES - Except for the "Right
-of Replacement or Refund" described in paragraph 1.F.3, the Project
-Gutenberg Literary Archive Foundation, the owner of the Project
-Gutenberg-tm trademark, and any other party distributing a Project
-Gutenberg-tm electronic work under this agreement, disclaim all
-liability to you for damages, costs and expenses, including legal
-fees. YOU AGREE THAT YOU HAVE NO REMEDIES FOR NEGLIGENCE, STRICT
-LIABILITY, BREACH OF WARRANTY OR BREACH OF CONTRACT EXCEPT THOSE
-PROVIDED IN PARAGRAPH 1.F.3. YOU AGREE THAT THE FOUNDATION, THE
-TRADEMARK OWNER, AND ANY DISTRIBUTOR UNDER THIS AGREEMENT WILL NOT BE
-LIABLE TO YOU FOR ACTUAL, DIRECT, INDIRECT, CONSEQUENTIAL, PUNITIVE OR
-INCIDENTAL DAMAGES EVEN IF YOU GIVE NOTICE OF THE POSSIBILITY OF SUCH
-DAMAGE.
-
-1.F.3. LIMITED RIGHT OF REPLACEMENT OR REFUND - If you discover a
-defect in this electronic work within 90 days of receiving it, you can
-receive a refund of the money (if any) you paid for it by sending a
-written explanation to the person you received the work from. If you
-received the work on a physical medium, you must return the medium
-with your written explanation. The person or entity that provided you
-with the defective work may elect to provide a replacement copy in
-lieu of a refund. If you received the work electronically, the person
-or entity providing it to you may choose to give you a second
-opportunity to receive the work electronically in lieu of a refund. If
-the second copy is also defective, you may demand a refund in writing
-without further opportunities to fix the problem.
-
-1.F.4. Except for the limited right of replacement or refund set forth
-in paragraph 1.F.3, this work is provided to you 'AS-IS', WITH NO
-OTHER WARRANTIES OF ANY KIND, EXPRESS OR IMPLIED, INCLUDING BUT NOT
-LIMITED TO WARRANTIES OF MERCHANTABILITY OR FITNESS FOR ANY PURPOSE.
-
-1.F.5. Some states do not allow disclaimers of certain implied
-warranties or the exclusion or limitation of certain types of
-damages. If any disclaimer or limitation set forth in this agreement
-violates the law of the state applicable to this agreement, the
-agreement shall be interpreted to make the maximum disclaimer or
-limitation permitted by the applicable state law. The invalidity or
-unenforceability of any provision of this agreement shall not void the
-remaining provisions.
-
-1.F.6. INDEMNITY - You agree to indemnify and hold the Foundation, the
-trademark owner, any agent or employee of the Foundation, anyone
-providing copies of Project Gutenberg-tm electronic works in
-accordance with this agreement, and any volunteers associated with the
-production, promotion and distribution of Project Gutenberg-tm
-electronic works, harmless from all liability, costs and expenses,
-including legal fees, that arise directly or indirectly from any of
-the following which you do or cause to occur: (a) distribution of this
-or any Project Gutenberg-tm work, (b) alteration, modification, or
-additions or deletions to any Project Gutenberg-tm work, and (c) any
-Defect you cause.
-
-Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg-tm
-
-Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
-electronic works in formats readable by the widest variety of
-computers including obsolete, old, middle-aged and new computers. It
-exists because of the efforts of hundreds of volunteers and donations
-from people in all walks of life.
-
-Volunteers and financial support to provide volunteers with the
-assistance they need are critical to reaching Project Gutenberg-tm's
-goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
-remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
-Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
-and permanent future for Project Gutenberg-tm and future
-generations. To learn more about the Project Gutenberg Literary
-Archive Foundation and how your efforts and donations can help, see
-Sections 3 and 4 and the Foundation information page at
-www.gutenberg.org Section 3. Information about the Project Gutenberg
-Literary Archive Foundation
-
-The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
-501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
-state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
-Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
-number is 64-6221541. Contributions to the Project Gutenberg Literary
-Archive Foundation are tax deductible to the full extent permitted by
-U.S. federal laws and your state's laws.
-
-The Foundation's principal office is in Fairbanks, Alaska, with the
-mailing address: PO Box 750175, Fairbanks, AK 99775, but its
-volunteers and employees are scattered throughout numerous
-locations. Its business office is located at 809 North 1500 West, Salt
-Lake City, UT 84116, (801) 596-1887. Email contact links and up to
-date contact information can be found at the Foundation's web site and
-official page at www.gutenberg.org/contact
-
-For additional contact information:
-
- Dr. Gregory B. Newby
- Chief Executive and Director
- gbnewby@pglaf.org
-
-Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
-Literary Archive Foundation
-
-Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
-spread public support and donations to carry out its mission of
-increasing the number of public domain and licensed works that can be
-freely distributed in machine readable form accessible by the widest
-array of equipment including outdated equipment. Many small donations
-($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
-status with the IRS.
-
-The Foundation is committed to complying with the laws regulating
-charities and charitable donations in all 50 states of the United
-States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
-considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
-with these requirements. We do not solicit donations in locations
-where we have not received written confirmation of compliance. To SEND
-DONATIONS or determine the status of compliance for any particular
-state visit www.gutenberg.org/donate
-
-While we cannot and do not solicit contributions from states where we
-have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
-against accepting unsolicited donations from donors in such states who
-approach us with offers to donate.
-
-International donations are gratefully accepted, but we cannot make
-any statements concerning tax treatment of donations received from
-outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
-
-Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
-methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
-ways including checks, online payments and credit card donations. To
-donate, please visit: www.gutenberg.org/donate
-
-Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic works.
-
-Professor Michael S. Hart was the originator of the Project
-Gutenberg-tm concept of a library of electronic works that could be
-freely shared with anyone. For forty years, he produced and
-distributed Project Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of
-volunteer support.
-
-Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
-editions, all of which are confirmed as not protected by copyright in
-the U.S. unless a copyright notice is included. Thus, we do not
-necessarily keep eBooks in compliance with any particular paper
-edition.
-
-Most people start at our Web site which has the main PG search
-facility: www.gutenberg.org
-
-This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
-including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
-Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
-subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks.
-
-
-
-</pre>
-
-</body>
-
-
-</html>
-
-
diff --git a/old/60079-h/images/ecart_cover.jpg b/old/60079-h/images/ecart_cover.jpg
deleted file mode 100644
index 1b7d05a..0000000
--- a/old/60079-h/images/ecart_cover.jpg
+++ /dev/null
Binary files differ