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-Project Gutenberg's Lucien Leeuwen ou l'Amarante et le Noir, by Stendhal
-
-This eBook is for the use of anyone anywhere in the United States and
-most other parts of the world at no cost and with almost no restrictions
-whatsoever. You may copy it, give it away or re-use it under the terms
-of the Project Gutenberg License included with this eBook or online at
-www.gutenberg.org. If you are not located in the United States, you'll
-have to check the laws of the country where you are located before using
-this ebook.
-
-
-
-Title: Lucien Leeuwen ou l'Amarante et le Noir
- Tome Second
-
-Author: Stendhal
-
-Contributor: Jean de Mitty
-
-Illustrator: Maximilien Vox
-
-Release Date: August 1, 2019 [EBook #60033]
-
-Language: French
-
-Character set encoding: UTF-8
-
-*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LUCIEN LEEUWEN OU L'AMARANTE ***
-
-
-
-
-Produced by Laura Natal Rodrigues in memoriam of of Marc
-D'Hooghe (Images generously made available by Internet
-Archive.)
-
-
-
-
-
-"_Mes Livres_"
-
-STENDHAL
-
-LUCIEN LEUWEN
-
-OU
-
-L'AMARANTE ET LE NOIR
-
-Oeuvre posthume reconstituée par
-
-Jean de Mitty
-
-Ornée de bois dessinés et gravés par
-
-Maximilien Vox
-
-TOME SECOND
-
-À PARIS
-
-"_LE LIVRE_"
-
-9, RUE COETLOGON
-
-1923
-
-[Illustration 01]
-
-
-
-
-
-DEUXIÈME PARTIE
-
-
-
-
-_Lecteur bénévole._
-
-
-_En arrivant à Paris, il me faut faire grands efforts pour ne pas
-tomber dans quelques personnalités. Ce n'est pas que je n'aime beaucoup
-la satire, mais en fixant l'œil du lecteur sur la figure grotesque
-de quelque ministre, le cœur de ce lecteur fait banqueroute à l'intérêt
-que je veux lui inspirer pour les autres personnages._
-
-_Cette chose si amusante: la satire personnelle, ne convient donc point,
-par malheur, à la narration de l'histoire._
-
-_Les personnalités sont charmantes quand elles sont vraies et point
-exagérées, et c'est une tentation que ce que nous voyons depuis vingt
-ans est bien fait pour nous ôter._
-
-_«Quelle duperie, dit Montesquieu, que de calomnier l'inquisition!»_
-
-_Il eût dit de nos jours: «Comment ajouter à l'amour de l'argent, à la
-crainte de perdre sa place, et an désir de tout faire pour deviner la
-fantaisie du maître, qui font l'âme de tous les discours hypocrites, de
-tout ce qui mange plus de 50.000 francs au budget?»_
-
-_Je professe qu'au-dessus de 50.000 francs la vie privée doit cesser
-d'être murée._
-
-_Mais la satire de cet heureux du budget n'entre point dans mon plan. Le
-vinaigre est en lui-même une chose excellente, mais mélangé avec une
-crème, il gâte tout._
-
-_J'ai donc fait tout ce que j'ai pu pour que vous ne puissiez
-reconnaître, ô lecteur bénévole, un ministre de ces derniers temps qui
-voulut jouer un mauvais tour à Leuwen._
-
-_Quel plaisir auriez-vous à voir en détail que ce ministre était voleur,
-insolent, de peur de perdre sa place, et ne se permettait pas un mot qui
-ne fut une fausseté? Comme rien d'un peu élevé n'est jamais entré dans
-son âme, la vue seulement de cette âme vous donnerait du dégoût, ô
-lecteur bénévole, et bien plus encore si j'avais le malheur de vous faire
-deviner les traits doucereux et ignobles qui recouvraient cette âme
-plate._
-
-_C'est bien assez de voir ces gens-là quand on va les solliciter le
-matin._
-
-«Non raziona di loro, ma guarda e passa.»
-
-
-H. B.
-
-
-
-
-[Illustration 02]
-
-
-
-
-PARIS
-
-
-«Je ne veux point abuser de mon titre de père pour vous contrarier;
-soyez libre, mon fils!»
-
-Ainsi, établi dans un fauteuil admirable, devant un bon feu, parlait M.
-Leuwen père à Lucien, son fils et notre héros. Le cabinet où avait lieu
-la conférence entre le père et le fils, venait d'être arrangé avec le
-plus grand luxe sur les dessins de M. Leuwen lui-même. Il avait placé
-dans ce nouvel ameublement les trois ou quatre bonnes gravures qui
-avaient paru dans l'année, en France et en Italie, et un admirable
-tableau de l'École romaine, dont il venait de faire l'acquisition. La
-cheminée de marbre blanc contre laquelle s'appuyait Lucien avait été
-sculptée dans l'atelier de T..., et la glace de huit pieds de haut sur
-six de large, placée au-dessus, avait figuré dans l'exposition de 1834
-comme absolument sans défaut.
-
-Il y avait loin de là au misérable salon dans lequel, à Nancy, Lucien
-promenait ses inquiétudes. En dépit de sa douleur profonde, la partie
-parisienne et vaniteuse de son âme était sensible à cette différence. Il
-n'était plus dans des pays barbares; il se trouvait de nouveau au sein
-de sa patrie.
-
-«--Mon ami, dit M. Leuwen père, le thermomètre monte trop vite;
-faites-moi le plaisir de pousser le bouton de ce ventilateur numéro 2...,
-là..., derrière la cheminée...; fort bien. Donc, je ne prétends nullement
-abuser de mon titre pour _abréger_ votre liberté. Faites absolument ce
-qui vous conviendra.»
-
-Lucien, devant la cheminée, avait l'air sombre, agité, tragique; l'air,
-en un mot, que nous devrions trouver à un jeune premier de tragédie
-malheureux par l'amour. Il cherchait avec un effort pénible à quitter
-cet air farouche, pour prendre l'apparence du respect et de l'amour
-filial le plus sincère, sentiments très vivants dans son cœur.
-
-Mais l'horreur de sa situation, depuis la dernière soirée passée à Nancy,
-lui avait ôté l'emploi de sa physionomie.
-
-«--Votre mère prétend, continua M. Leuwen, que vous ne voulez plus
-retourner à Nancy. Ne retournez pas en province; à Dieu ne plaise que je
-m'érige en tyran. Pourquoi ne feriez-vous pas des folies, et même des
-sottises? Il y en a une pourtant, mais une seule, à laquelle je ne
-consentirai pas, parce qu'elle a des suites: c'est le mariage. Mais vous
-avez la ressource des _sommations respectueuses..._, et, pour cela, je ne
-me brouillerai pas avec vous. Nous plaiderons, mon ami, en dînant
-ensemble.
-
-«--Mais, mon père, répondit Lucien comme revenant de bien loin, il n'est
-nullement question de mariage.
-
-«--Eh bien, si vous ne songez pas au mariage, moi j'y songerai.
-Réfléchissez à ceci: je puis vous marier à une fille riche et pas plus
-sotte qu'une pauvre, car il est fort possible qu'après moi vous ne soyez
-pas riche. Ce peuple-ci est si fou, qu'avec une épaulette, une fortune
-bornée est très supportable pour l'amour-propre. La pauvreté n'est que
-la pauvreté, ce n'est pas grand'chose; il n'y a pas le mépris. Mais tu
-croiras ces choses-là, dit M. Leuwen en changeant de ton, quand tu les
-auras vues toi-même... Je dois te sembler un radoteur. Donc, brave
-sous-lieutenant, vous ne voulez plus de l'état militaire?
-
-«--Puisque vous êtes si bon que de raisonner avec moi, au lieu de
-commander, non, je ne veux plus de l'état militaire en temps de paix,
-c'est-à-dire passer ma soirée à jouer au billard et à m'enivrer au café,
-et encore avec défense de prendre, sur la table de marbre mal essuyée,
-d'autre journal que le _Journal de Paris._
-
-«Dès que nous sommes trois officiers à nous promener ensemble, un au
-moins peut passer pour espion dans l'esprit des deux autres.
-
-«Le colonel, autrefois intrépide soldat, s'est transformé, sous la
-baguette du juste-milieu, en commissaire de police.»
-
-M. Leuwen père sourit comme malgré lui.
-
-Lucien comprit et ajouta avec empressement:
-
-«--Je ne prétends point tromper un homme aussi clairvoyant; je ne l'ai
-jamais prétendu, croyez-le bien, mon père. Mais enfin il fallait bien
-commencer mon conte par un bout.
-
-«Ce n'est donc point pour des motifs raisonnables que, si vous le
-permettez, je quitterai l'état militaire, mais cependant c'est une
-démarche raisonnable. Je sais donner un coup de lance et commander à
-cinquante hommes qui donnent des coups de lance; je sais vivre
-convenablement avec trente-cinq camarades, dont cinq ou six font des
-rapports de police. Je sais donc le _métier._ Si la guerre survient, mais
-une vraie guerre, dans laquelle le général en chef ne trahisse pas son
-armée, je demanderai la permission de faire une campagne ou deux. La
-guerre, suivant moi, ne peut pas durer davantage, si le général en chef
-ressemble un peu à Washington. Si ce n'est qu'un pillard habile et brave,
-comme..., je me retirerai une seconde fois.
-
-«--Ah! c'est là votre politique, reprit son père avec ironie. Diable!
-c'est de la haute vertu! Mais la politique, c'est bien long! Que
-voulez-vous, pour vous, personnellement?
-
-«--Vivre à Paris ou faire de grands voyages: l'Amérique, la Chine.
-
-«--Vu mon âge et celui de votre mère, tenons-nous-en à Paris. Si j'étais
-l'enchanteur Merlin et que vous n'eussiez qu'un mot à dire pour arranger
-le matériel de votre destinée, que demanderiez-vous? Voudriez-vous
-être commis dans mon comptoir, ou employé dans le bureau particulier d'un
-ministre qui va se trouver en possession d'une grande influence sur la
-destinée de la France? M. de Vaize, en un mot. Demain, il peut être
-ministre de l'Intérieur.
-
-«--M. de Vaize! ce pair de France qui a tant de goût pour
-l'administration, ce grand travailleur?
-
-«--Précisément! répondit M. Leuwen en riant et admirant la haute vertu
-des intentions et la bêtise des perceptions de son fils.
-
-«--Je n'aime pas assez l'argent pour entrer au comptoir.
-
-«--Mais si après moi vous êtes pauvre?
-
-«--Du moins à la dépense que j'ai faite à Nancy, maintenant je suis
-riche; et pourquoi cela ne durerait-il pas bien longtemps?
-
-«--Parce que 65 n'est pas égal à 24.
-
-«--Mais cette différence...»
-
-La voix de Lucien s'attendrissait.
-
-«--Pas de phrases, monsieur, je vous rappelle à l'ordre. La politique et
-le sentiment nous écartent également de l'objet à l'ordre du jour:
-
-
-_Sera-t-il Dieu,
-Table ou cuvette?_
-
-
-«C'est de vous qu'il s'agit et c'est à quoi nous cherchons une réponse.
-Le comptoir vous ennuie et vous aimez mieux le bureau particulier du
-comte de Vaize?
-
-«--Oui, mon père.
-
-«--Maintenant, paraît une grande difficulté: serez-vous assez coquin pour
-cet emploi?»
-
-Lucien tressaillit; son père le regarda avec le même air gai et sérieux
-tout à la fois.
-
-Après un silence, M. Leuwen reprit:
-
-«--Oui, monsieur le sous-lieutenant, serez-vous assez coquin?
-
-«Vous serez à même de voir une foule de petites manœuvres; voulez-vous,
-vous subalterne, aider le ministre dans ces choses ou le contrecarrer?
-_That is the question?_ et c'est là-dessus que vous répondrez ce soir,
-après l'Opéra, car ceci est un secret: pourquoi n'y aurait-il pas crise
-ministérielle en ce moment? La finance et la guerre ne se sont-elles pas
-dit des gros mots pour la vingtième fois? Je suis fourré là dedans: je
-puis ce soir, je puis demain, je ne pourrai plus après-demain vous nicher
-d'une façon brillante.
-
-«Je ne vous dissimule pas que les mères jetteront les yeux sur vous, pour
-vous faire épouser leurs filles; en un mot, la position _la plus
-honorable_, comme disent les sots; mais serez-vous assez coquin pour la
-remplir? Réfléchissez donc à ceci: jusqu'à quel point vous sentez-vous la
-force d'être un coquin, c'est-à-dire d'aider à faire une petite coquinerie?
-Car depuis quatre ans il n'est plus question de verser du sang...
-
-«--Tout au plus de voler l'argent, interrompit Lucien.
-
-«--_Du pauvre peuple_, interrompit à son tour M. Leuwen d'un air piteux.
-Mais il est un peu bête et ses députés un peu sots et pas mal
-intéressés...
-
-«--Et que désirez-vous que je sois? demanda Lucien d'un air simple.
-
-«--Un coquin! reprit le père, je veux dire un homme politique, un
-Martignac, je n'irai pas jusqu'à dire un Talleyrand. À votre âge et dans
-vos journaux, on appelle ça être un coquin. Dans dix ans, vous saurez
-que Colbert, que Sully, que le cardinal de Richelieu, en un mot que tout
-ce qui a été homme politique, c'est-à-dire dirigeant les hommes, s'est
-élevé au moins à ce premier degré de coquinerie que je désire vous voir.
-N'allez pas faire comme N... qui, nommé secrétaire général de la police,
-au bout de quinze jours donna sa démission parce que cela était trop
-sale. Il est vrai que, dans le temps, on faisait fusiller _Frotté_ par
-des gendarmes chargés de le conduire de sa maison en prison. Les
-gendarmes savaient qu'il tenterait de s'échapper en route et les
-obligerait à le tuer.
-
-«--Diable! dit Lucien.
-
-«--Oui. Le préfet Cafarelli, ce brave homme, préfet à Troyes et mon ami,
-dont vous vous souvenez peut-être, un homme de cinq pieds six pouces,
-grand, à cheveux gris...
-
-«--Oui, je m'en souviens très bien. Ma mère lui donnait la belle chambre
-à damas rouge, à l'angle du château, quand nous habitions Plancy...
-
-«--C'est ça; il perdit sa préfecture parce qu'il ne voulut pas être
-assez coquin.
-
-«Ah! diable, _mon jeune ami_, comme disent les pères nobles, vous êtes
-étonné?
-
-«--_On le serait à moins_, répond souvent le jeune premier, dit Lucien.
-Je croyais que les Jésuites seuls et la Restauration...
-
-«--Ne croyez rien, mon ami, que ce que vous aurez vu, et vous serez plus
-sage.
-
-«Maintenant, à cause de cette maudite liberté de la presse, dit M. Leuwen
-en riant, il n'y a plus moyen de traiter les gens à la _Frotté._ Les
-ombres les plus noires du tableau actuel ne sont plus fournies que par
-des pertes d'argent ou de place.
-
-«Et ce soir votre réponse, claire, nette, sans phrases sentimentales,
-surtout. Demain, peut-être, je ne pourrai plus _rien pour mon fils._»
-
-Ces mots furent dits d'une façon à la fois noble et sentimentale, comme
-eût fait Monvel, le grand acteur.
-
-«--À propos, dit-il en revenant, vous savez sans doute que _sans votre
-père_ vous seriez à l'_Abbaye._ J'ai écrit au général D...; j'ai dit que
-je vous avais envoyé un courrier parce que votre mère était fort
-malade. Je vais passer à la Guerre pour que votre congé antidaté arrive
-au colonel; de votre coté, écrivez-lui et lâchez de le séduire.
-
-«--Je voulais vous parler de l'Abbaye. Je pensais à deux jours de prison,
-et à remédier à tout par ma démission...
-
-«--Pas de démission, mon ami; il n'y a que les sots qui donnent leur
-démission. Je prétends bien que vous serez toute votre vie un jeune
-militaire de la plus haute distinction attiré par la politique. Une
-véritable _perte pour l'armée_, comme disent les _Débats..._»
-
-
-* * *
-
-
-La distraction violente causée par la réponse catégorique, décisive,
-demandée par son père, fut une première consolation pour Lucien. Pendant
-le voyage de Nancy à Paris il n'avait pas réfléchi; il fuyait la douleur.
-Le mouvement physique lui tenait lieu de mouvement moral. Depuis son
-arrivée, il était dégoûté de lui-même et de la vie. Parler avec quelqu'un
-lui était un supplice; à peine pouvait-il prendre sur lui de parler une
-heure avec sa mère.
-
-«--Je suis un grand sot, je suis un grand fou! J'ai estimé ce qui n'est
-pas estimable: le cœur d'une femme, et, la désirant avec passion, je n'ai
-pas su l'obtenir. Il faut ou quitter la vie, ou me corriger profondément.»
-
-Le plaisant, c'est que tous les amis de Mme Leuwen lui faisaient
-compliment sur l'excellente tenue que son fils avait acquise. «C'est
-maintenant l'homme sage, disait-on de toutes parts, l'homme fait pour
-satisfaire l'ambition d'une mère.»
-
-Tourmenté par la nécessité de donner le soir même une réponse décisive,
-il alla dîner seul, car il fallait parler et être aimable à la maison, ou
-bien il pleuvrait des épigrammes, et l'usage était de n'épargner personne.
-
-Après dîner, il erra sur les boulevards et ensuite dans les rues; il
-craignait de rencontrer des amis sur le boulevard et chaque minute était
-précieuse et pouvait lui donner l'idée d'une réponse. En passant sur
-la place Beauvau, il entra machinalement dans un cabinet de lecture, mal
-éclairé, et ou il espérait trouver peu de monde.
-
-Il ouvrit un livre au hasard; c'était un ennuyeux moraliste qui avait
-divisé sa drogue par portraits détachés, comme Vauvenargues:
-
-
-_Edgar ou le Parisien de vingt ans._
-
-
-«--Qu'est-ce qu'un jeune homme qui ne connaît pas les hommes? Qui n'a
-vécu qu'avec des gens polis ou avec des subordonnés, ou des êtres dont
-il ne choquait pas les intérêts? Edgar n'a pour garant de son mérite que
-les magnifiques promesses qu'il se fait à lui-même. Ce n'est tout au plus
-qu'un brillant _Peut-être..._»
-
-Lucien relisait chaque phrase de cette morale deux et même trois fois: il
-en examinait le sens et la vérité.
-
-Sa rêverie sombre fit lever le nez aux lecteurs du _Journal du soir_; il
-s'en aperçut, paya avec humeur, et sortit. Il se promenait sur la place
-Beauvau, devant le cabinet littéraire.
-
-«--Je serai un coquin!» s'écria-t-il tout à coup.
-
-Il passa encore un quart d'heure à bien tâter son courage, puis appela un
-cabriolet et courut à l'Opéra.
-
-«--Je vous cherchais,» lui dit son père qu'il trouva errant dans le foyer.
-
-Ils montèrent rapidement dans la loge de M. Leuwen; ils y trouvèrent
-trois demoiselles en costume de sylphides.
-
-«--Elles ne comprendront pas un mot de ce que nous dirons; aussi ne nous
-gênons pas.
-
-«--Messieurs, nous lisons dans vos yeux, dit l'une d'elles, des choses
-beaucoup trop sérieuses pour nous. Nous allons sur le théâtre... Soyeux
-heureux, si vous le pouvez, sans nous.
-
-«--Eh bien, vous sentez-vous l'âme assez scélérate pour entrer dans la
-carrière des honneurs?
-
-«--Je serai sincère avec vous, mon père. L'excès de votre indulgence
-m'étonne et augmente ma reconnaissance et mon respect. Par suite de
-malheurs sur lesquels je ne puis m'expliquer, même avec mon père, je me
-trouve dégoûté de moi-même et de la vie. Comment choisir telle ou telle
-carrière?
-
-«Tout m'est également indifférent, je puis dire odieux.
-
-«Le seul état qui me conviendrait serait celui d'un mourant à
-l'Hôtel-Dieu, et ensuite peut-être celui d'un sauvage qui est obligé de
-chasser ou de pêcher pour sa subsistance de chaque jour. Cela n'est ni
-beau ni honorable pour un jeune homme de vingt-quatre ans..., aussi
-personne n'aura jamais cette confidence...
-
-«--Quoi? pas même votre mère...?
-
-«--Ses consolations augmenteraient mon martyre: elle souffrirait trop de
-me voir dans ce malheureux état.»
-
-L'égoïsme de M. Leuwen eut une jouissance qui l'attacha un peu à son
-fils. «Il a, se dit-il, des secrets pour sa mère qui n'en sont pas pour
-moi.»
-
-«--Si je reviens à la sensibilité pour les choses extérieures, il se peut
-que je me trouve étrangement choqué des exigences de l'état que j'aurais
-choisi. Une place dans votre comptoir pouvant se quitter sans scandaliser
-personne, je devrais peut-être la choisir.
-
-«--Je dois vous communiquer une donnée importante de plus: vous serez
-plus utile à mes intérêts comme secrétaire du ministre de l'Intérieur
-que comme chef de correspondance dans mon bureau; vos qualités comme
-homme du monde me seraient inutiles dans mon bureau.»
-
-Lucien fut adroit pour la première fois depuis _son cocuage._
-
-C'était le mot qu'il employait avec une amère ironie, car pour torturer
-davantage son âme, il se regardait comme un mari trompé et s'appliquait
-la masse de ridicule et d'antipathie dont le théâtre et le monde
-affublent cet état. Comme s'il y avait encore des caractères d'état!
-
-Il allait conclure pour la place au ministère, principalement par
-curiosité; il connaissait le comptoir et n'avait pas la moindre idée de
-l'intérieur intime d'un ministre. Il se faisait une fête d'approcher M.
-le comte de Vaize, travailleur infatigable et le premier administrateur
-de France, disaient les journaux; un homme qu'on comparait au comte Daru
-de l'empereur.
-
-À peine son père eut-il cessé de parler.
-
-«--Ce mot me décide, s'écria-t-il avec une fausseté naïve qui pouvait
-donner de l'espoir pour l'avenir. Je penchais pour le comptoir, mais je
-m'engage au ministère sous la condition que je ne contribuerai à aucun
-assassinat comme ceux du maréchal Ney, du colonel Caron, de Frotté, etc.
-Je m'engage tout au plus pour des friponneries d'argent, et, enfin, peu
-sur de moi-même, je ne m'engage que pour un an.
-
-«--C'est bien peu pour le monde; on dira: il ne peut pas tenir en place
-plus de six mois. Peut-être aurez-vous du dégoût dans les commencements,
-et de l'indulgence pour les faiblesses des hommes six mois plus tard.
-
-Pouvez-vous, par amitié pour moi, me sacrifier six mois de plus, et me
-promettre de ne pas quitter les bureaux de la rue de Grenelle avant
-dix-huit mois?
-
-«--Je vous donne ma parole pour dix-huit mois, toujours à moins
-d'assassinat: par exemple si mon ministre engageait quatre ou cinq
-officiers à se battre en duel successivement contre un député trop
-éloquent, incommode pour le budget.
-
-«--Ah! monsieur, dit M. Leuwen en riant de tout son cœur, d'où
-sortez-vous? Il n'y aura jamais de ces crimes-là, et pour cause!
-
-«--Ce serait-là un cas rédhibitoire, continua son fils sérieusement.
-Je partirais à l'instant pour l'Angleterre.
-
-«--Mais qui sera juge des crimes, homme vertueux?
-
-«--Vous, mon père.
-
-«--Les friponneries, les mensonges, les manœuvres, ne rompront pas notre
-marché?
-
-«--Je ne ferai pas les pamphlets menteurs...
-
-«--Fi donc! Cela regarde les gens de lettres. Dans le genre sale, vous
-dirigez; vous ne faites jamais. Voici le principe: tout gouvernement,
-même celui des États-Unis, ment toujours et en tout; quand il ne peut pas
-mentir sur le fond, il ment sur le détail. Ensuite, il y a les _bons_
-mensonges et les _mauvais._ Les _bons_ sont ceux que croit le petit
-public de cinquante louis de rente à douze ou quinze mille francs. Les
-_excellents_ attrapent quelques gens à voiture. Les _excécrables_ sont
-ceux que personne ne croit et qui ne sont répétés que par les
-ministériels éhontés. Ceci est bien entendu. Voilà une première _maxime
-d'État_; elle ne doit jamais sortir de votre mémoire ni de votre bouche.
-
-«--J'entre dans une caverne de voleurs, mais tous leurs secrets, petits
-et grands, sont confiés à mon honneur.
-
-«--Le gouvernement escamote les droits et l'argent des populations tout
-en jurant, tous les matins, de les respecter. Vous souvenez-vous du fil
-rouge que l'on trouve au centre de tous les cordages, gros ou petits,
-appartenant à la marine royale d'Angleterre? Ou plutôt vous souvenez-vous
-de Werther, où j'ai lu je crois cette belle chose?
-
-«--Très bien.
-
-«--Voilà l'image d'une corporation ou d'un homme qui a un mensonge _de
-fond_ à soutenir. Jamais de vérité pure et simple: voyez les
-_doctrinaires._
-
-«--Les mensonges de Napoléon n'étaient pas aussi grossiers à beaucoup près.
-
-«--Il n'y a que deux choses sur lesquelles on n'ait pas encore trouvé
-moyen d'être hypocrite: amuser quelqu'un dans la conversation et gagner
-une bataille. Du reste ne parlons pas de Napoléon. Laissez le sens
-moral à la porte en entrant au ministère, comme de son temps on laissait
-l'amour de la patrie en entrant dans sa garde.
-
-«Voulez-vous être un _joueur d'échecs_ pendant dix-huit mois, et n'être
-rebuté par aucune affaire d'argent? Le sang seul vous arrêterait?
-
-«--Oui, mon père.
-
-«--Eh bien, n'en parlons plus.»
-
-Et M. Leuwen s'enfuit de sa loge. Lucien remarqua qu'il marchait comme
-un jeune homme de vingt ans.
-
-C'est que cette conversation avec un niais l'avait mortellement excédé.
-
-
-* * *
-
-
-Dans le fait, Lucien était moins malheureux. Dix fois par jour, la pensée
-de Nancy était remplacée par celle-ci:
-
-«--À quel genre de besogne est-ce qu'ils vont me mettre?»
-
-Il lisait tous les journaux avec un intérêt bien nouveau pour lui.
-
-Sa mère lui dit:
-
-«--Tu écris bien mal; tu ne formes pas tes lettres.
-
-«--Ce n'est que trop vrai.
-
-«--Eh bien, si tu vas rue de Grenelle, écris encore plus mal. Que jamais
-ton écriture ne puisse passer sous les yeux du roi sans être recopiée.
-Cela t'évitera l'ennui de transcrire des pièces secrètes, et, ce qui
-vaut mieux, ton écriture ne restera pas attachée à des choses qui peuvent
-être déshonorantes, ou à des souvenirs pénibles dans dix ans.
-
-«Vois les changements qui ont eu lieu en France depuis trente-huit ans.
-Pourquoi l'avenir ne ressemblerait-il pas au passé?
-
-«La révolution est faite dans les choses, dit toujours ton père pour me
-tranquilliser; mais une ambition effrénée n'est-elle pas descendue dans
-les plus bas rangs, dans les rangs les plus infimes? Un garçon cordonnier
-veut devenir un Napoléon.
-
-«--Je ne vois que ce moyen pour acquérir de l'expérience et me _colleter_
-avec la nécessité; mais une plaisanterie comme celle sur Caron ou le duc
-d'Enghien me ferait fuir au bout du monde...»
-
-Une idée bien lâche qu'il avail déjà repoussée plusieurs lois, se
-présenta avec une vivacité à laquelle il ne put résister:
-
-«--Si je campais là le ministère et retournais à Nancy et au régiment; si
-je lui demandais pardon du mal qu'elle m'a fait, ou plutôt si je ne lui
-parlais pas de ce que j'ai vu, ce qui est plus juste; pourquoi ne me
-recevrait-elle pas comme la veille de ce jour fatal? En quoi puis-je être
-offensé, raisonnablement, moi, qui ne suis point son amant, de rencontrer
-la preuve qu'elle a eu un autre amant avant de me connaître?»
-
-Huit jours après l'entretien à l'Opéra, le _Moniteur_ portait
-l'acceptation de la démission de M. C..., ministre de l'Intérieur; la
-nomination à cette place de M. le comte de Vaize, pair de France; des
-ordonnances analogues pour quatre autres ministres, et, beaucoup plus
-bas, dans un coin obscur: «Par ordonnance du..., MM. R..., N..., et
-Lucien Leuwen, ont été nommés maîtres des requêtes. M. Lucien Leuwen est
-chargé du bureau particulier de M. le comte de Vaize, ministre de
-l'Intérieur.»
-
-Pendant que Lucien recevait de son père les premières leçons de sens
-commun, voici ce qui se passait à Nancy. Quand, le surlendemain du
-brusque départ de Lucien, cet événement fut connu de M. de Sanréal, du
-comte Roller et des autres conspirateurs qui avaient dîné ensemble pour
-arranger un duel contre lui, ils pensèrent tomber de leur haut.
-
-Leur admiration pour M. Dupoirier fut sans bornes; ils ne pouvaient
-deviner ses moyens de succès.
-
-Suivant un premier mouvement, toujours généreux et dangereux, ces
-messieurs oublièrent leur répugnance pour ce bourgeois de mauvais ton, et
-allèrent en corps lui faire une visite.
-
-Et comme le provincial est avide de tout ce qui peut prendre un air
-officiel et le tirer de la monotonie de sa vie habituelle, ces messieurs
-montèrent avec gravité au troisième étage du docteur. Ils entrèrent en
-saluant, sans mot dire, et, s'étant rangés, en baie contre la muraille,
-M. de Sanréal porta la parole. Parmi beaucoup de lieux communs, la phrase
-suivante frappa M. Dupoirier.
-
-«--Si vous songez à la Chambre des députés de Louis-Philippe et qu'il
-vous convienne de paraître aux élections, nous vous promettons nos voix
-et toutes celles dont chacun de nous peut disposer.»
-
-Le discours fini, M. Ludwig Roller s'avança d'un air gauche. Sa figure
-sèche se couvrit d'un nombre infini de rides nouvelles; il fit une
-grimace et enfin dit d'un air piqué:
-
-«--Moi seul, peut-être, je ne dois pas de remerciements à M. Dupoirier:
-il m'a privé du plaisir de punir cet insolent, ou du moins d'essayer d'y
-faire mon possible. Mais je devais ce sacrifice aux ordres de Sa
-Majesté Charles X, et, quoique partie lésée dans cette circonstance, je
-n'en fais pas moins à M. Dupoirier les mêmes offres de service que ces
-messieurs.»
-
-L'orgueil de Dupoirier, et sa manie de parler en public, triomphaient.
-
-Il faut avouer qu'il parla admirablement, mais il se garda bien
-d'expliquer pourquoi et comment Lucien était parti.
-
-Il sut attendrir ses auditeurs: Sanréal pleurait tout à fait, Ludwig
-Roller lui-même serra la main du docteur avec cordialité en quittant le
-cabinet.
-
-La porte fermée, Dupoirier éclata de rire: il venait de parler pendant
-quarante minutes, il avait eu beaucoup de succès et il se moquait
-parfaitement des gens qui l'avaient écouté.
-
-C'était là, pour ce coquin singulier, les trois éléments de plaisir les
-plus vifs.
-
-Un autre chef de parti, aussi honnête que Dupoirier l'était peu,
-Gauthier, le républicain, était resté fort étonné et encore plus effrayé
-du départ de Lucien:
-
-«--Ne m'avoir rien dit, à moi qui l'aimais tant! Ah! cœurs parisiens:
-politesse infinie et sentiment nul! Je le croyais un peu différent des
-autres; il me semblait qu'il y avait de la chaleur et de l'enthousiasme
-au fond de cette âme!...»
-
-Les mêmes sentiments, mais poussés à un bien autre degré d'énergie,
-agitaient le cœur de Mme de Chasteller:
-
-«--Ne m'avoir pas écrit, à moi qu'il jurait de tant aimer! À moi, hélas!
-dont il voyait la faiblesse!»
-
-Cette idée lui était trop horrible; elle finit par se persuader que la
-lettre de Lucien avait été interceptée.
-
-«--Est-ce que je reçois une réponse de Mme de Constantin? Et je lui ai
-écrit au moins six fois depuis que je suis malade!...»
-
-Le lecteur doit savoir que la directrice de la poste aux lettres de Nancy
-pensait bien. À peine M. le marquis de Pointcarré vit-il sa fille malade
-et dans l'impossibilité de sortir, qu'il se transporta chez Mme Cunier,
-petite dévote de trois pieds et demi de haut. Après les premiers
-compliments:
-
-«--Vous êtes trop bonne chrétienne, madame, et trop bonne royaliste, lui
-dit-il avec onction, pour n'avoir pas une idée juste de ce que doit être
-l'autorité du roi et des commissaires établis par lui, durant son
-absence...»
-
-Après l'hypocrisie élégante de ce père qui voulait hériter de sa fille,
-et la fausseté plus plate et moins déguisée d'une dévote de profession,
-après la promesse d'une bonne place dans le cas où Charles X ou Henry V
-remonteraient sur le trône de leurs pères; après avoir parlé de franchise,
-de cordialité, de vertu, pendant sept quarts d'heure, ces deux aimables
-personnes tombèrent d'accord sur les articles suivants:
-
-1° Aucune lettre du préfet, du maire, du lieutenant de gendarmerie ne
-sera jamais livrée à M. le marquis. Mme Cunier lui montrera seulement,
-sans s'en dessaisir, les lettres écrites par M. le grand vicaire Rey,
-l'abbé Olivier, etc.
-
-Toute la conversation de M. de Pointcarré avait porté sur ce premier
-article. En cédant il obtint un triomphe complet sur le second:
-
-2° Toutes les lettres adressées à Mme de Chasteller seront remises à M.
-le marquis, qui se charge de les donnera madame sa fille, retenue au lit
-par la maladie.
-
-3° Toutes les lettres écrites par Mme de Chasteller seront montrées à M.
-le marquis.
-
-Il fut tacitement convenu que le marquis pourrait s'en saisir pour les
-faire parvenir par une voie plus économique que la poste. Mais, dans ce
-cas, qui entraînait une perte de deniers pour l'État, Mme Cunier, sa
-représentante dans la présente affaire, pourrait naturellement s'attendre
-à un cadeau d'un panier de bon vin du Rhin de seconde qualité.
-
-Dès le surlendemain de cette conversation, Mme Cunier remit un paquet,
-fermé par elle, au vieux Saint-Jean, valet de chambre du marquis.
-
-Ce paquet contenait, une toute petite lettre de Mme de Constantin. Son
-ton était doux et tendre.
-
-«--Bavardage insignifiant,» se dit le marquis en la serrant dans son
-bureau, et, un quart d'heure après, on vit le vieux valet de chambre
-portant à Mme Cunier un panier de seize bouteilles de vin du Rhin.
-
-Le caractère de Mme de Chasteller était la douceur et la nonchalance.
-Rien ne parvenait à agiter cette âme douce et noble, amante de ses
-pensées et de la solitude. Mais, placée par le malheur hors de son état
-habituel, les décisions ne lui coûtaient rien; elle envoya son valet de
-chambre jeter à la poste au bourg de Darney, une lettre adressée à Mme
-de Constantin.
-
-Une heure après le départ du valet de chambre, quelle ne fut pas la
-surprise de Mme de Chasteller en voyant Mme de Constantin entrer dans sa
-chambre.
-
-Ce moment fut bien doux pour les deux amies.
-
-«--Quoi, ma chère Bathilde, dit enfin Mme de Constantin, quand on put
-parler après les premiers transports; six semaines sans un mot de toi! Et
-c'est par hasard que j'apprends d'un des agents que M. le préfet emploie
-pour les élections, que tu es malade et que ton état donne des
-inquiétudes...
-
-«--Je t'ai écrit huit lettres au moins.
-
-«--Ma chère, ceci est trop fort; il est un point où la bonté devient
-duperie...
-
-«--Il croit bien faire...»
-
-Ceci voulait dire «_mon père_ croit bien faire,» car l'indulgence de Mme
-de Chasteller n'allait pas sans voir ce qui se passait autour d'elle;
-mais le dégoût inspiré parles petites manœuvres dont elle suivait le
-développement n'avait d'autre effet que de redoubler son amour pour
-l'isolement.
-
-Ce qui lui convenait de la société, c'étaient les plaisirs des beaux-arts,
-le spectacle, une promenade brillante, un bal très nombreux. Quand elle
-voyait un salon avec six personnes, elle frémissait, elle était sûre que
-quelque chose de bas allait la blesser vivement.
-
-C'était un caractère tout opposé qui faisait compter pour beaucoup dans
-la société, Mme de Constantin. Une humeur vive, entreprenante,
-s'attaquant aux difficultés et aimant à se moquer de tous les ridicules,
-faisait considérer Mme de Constantin comme l'une des femmes du département
-qu'il était le plus dangereux d'offenser. Son mari, très bel homme, et
-assez riche, s'occupait avec passion de tout ce qu'elle lui indiquait.
-Depuis deux ans, par exemple, il ne songeait qu'à un moulin à vent, en
-pierre, qu'il ferait construire sur une vieille tour, voisine de son
-château, et qui devait lui rapporter 40 pour 100. Depuis trois mois il
-négligeait le moulin et ne songeait qu'à la Chambre des députés. Comme il
-n'avait point d'esprit, n'avait jamais offensé personne et passait pour
-s'acquitter avec complaisance et exactitude des petites commissions
-qu'on lui donnait, il avait des chances.
-
-«--Nous croyons être assurés de l'élection de M. de Constantin. Le préfet
-le porte en seconde ligne, par la peur qu'il a du marquis de Croisans,
-_notre rival_, ma chère.»
-
-Mme de Constantin dit ce mot en riant.
-
-«--Le candidat ministériel sera perdu. C'est un friponneau assez méprisé;
-et, la veille de l'élection, on fera courir trois lettres de lui qui
-prouvent clairement qu'il s'adonne au noble métier d'espion. Si nous
-réussissons, le lendemain du grand jour nous partons pour Paris, où nous
-restons au moins six grands mois, et tu viens avec nous.»
-
-Ce mot fit rougir Mme de Chasteller.
-
-«--Eh! bon Dieu! ma chère, fit Mme de Constantin en s'interrompant, que
-se passe-t-il donc?»
-
-Mme de Chasteller était pourpre. Elle aurait été heureuse en ce moment
-que son amie eût reçu la lettre que le valet de chambre portait à Darney.
-Là se trouvait le mot fatal: «Une personne que tu aimes a donné son cœur.»
-
-Elle dit enfin avec une honte infinie:
-
-«--Hélas! mon amie, il y a un homme qui doit croire que je l'aime, et,
-ajouta-t-elle en baissant tout à fait la tête, il ne se trompe guère.
-
-«--Que tu es folle, s'écria Mme de Constantin. Réellement, si je te
-laisse encore un an ou deux à Nancy, tu vas prendre toutes les manières
-de sentir d'une religieuse. Et où est le mal, grand Dieu! qu'une jeune
-veuve de vingt-quatre ans, qui n'a pour unique soutien qu'un père de
-soixante et onze ans, lequel, par excès de tendresse, intercepte toutes
-ses lettres, songeât à choisir un mari, un appui, un soutien...?
-
-«--Hélas! ce ne sont pas toutes ces bonnes raisons; je mentirais si
-j'acceptais tes louanges. Il se trouve par hasard qu'il est riche et
-assez né, mais il aurait été pauvre et fils d'un fermier qu'il en eût été
-de même, que tout se serait passé exactement de même.»
-
-Mme de Constantin exigea une histoire suivie; rien ne l'intéressait comme
-les histoires d'amours sincères, et elle avait une amitié passionnée pour
-Mme de Chasteller.
-
-«--Il commença par tomber de cheval deux fois sous mes fenêtres...»
-
-Mme de Constantin fut saisie d'un rire fou. Les yeux remplis de larmes,
-elle put dire, en s'interrompant vingt fois:
-
-«--Ainsi, ma chère Bathilde... tu ne peux pas appliquer... à ce puissant
-vainqueur... le mot obligé de la province... _c'est un beau cavalier._»
-
-L'injustice faite à Lucien ne fit que redoubler l'intérêt avec lequel Mme
-de Chasteller raconta à son amie ce qui s'était passé depuis six mois.
-
-Mais toute la partie tendre ne toucha guère Mme de Constantin: elle ne
-croyait pas aux grandes passions.
-
-Cependant, sur la fin du récit, qui fut infini, elle devint pensive.
-
-«--Ton M. Leuwen est-il un don Juan terrible pour nous autres pauvres
-femmes, ou est-ce un enfant sans expérience? Sa conduite n'a rien de
-naturel...
-
-«--Dis qu'elle n'a rien de commun, rien de convenu d'avance,» reprit
-Mme de Chasteller avec une vivacité bien rare chez elle, et elle ajouta
-avec une sorte d'enthousiasme: «C'est pour cela qu'il m'est cher. Ce
-n'est point un nigaud qui a lu des romans...»
-
-Le discours des deux amies fut infini sur ce point.
-
-Mme de Constantin garda ses méfiances; elles furent même augmentées par
-le profond intérêt, qu'à son grand chagrin, elle découvrait chez son amie.
-
-Elle avait espéré d'abord un petit amour bien convenable, pouvant conduire
-à un mariage avantageux si toutes les convenances se rencontraient; sinon
-un voyage en Italie, ou les distractions d'un hiver à Paris, effaceraient
-le ravage produit par trois mois de visites journalières. Au lieu de cela,
-cette femme douce, timide, indolente, que rien ne pouvait émouvoir, elle
-la trouvait absolument folle et prête à prendre tous les partis.
-
-«--Mon cœur me dit, disait de temps en temps Mme de Chasteller, qu'il m'a
-lâchement abandonnée. Quoi! ne pas m'écrire!
-
-«--Mais de toutes les lettres que je t'ai écrites, pas une seule n'est
-arrivée, disait Mme de Constantin.
-
-«--Comment n'a-t-il pas dit à un postillon, reprenait Mme de Chasteller
-avec un feu bien singulier, comment n'a-t-il pas dit à un postillon, à
-dix lieues d'ici: «Mon ami, voilà cent francs, allez vous-même remettre
-cette lettre à Mme de Chasteller, à Nancy, rue de la Pompe. Donnez-la à
-elle-même et non à une autre.»
-
-«--Il aura écrit en partant... écrit de nouveau en arrivant à Paris.
-
-«--Et voilà neuf jours qu'il est parti. Jamais je ne lui ai avoué tout à
-fait mes soupçons sur le sort de mes lettres, mais il sait ce que je
-pense sur toutes choses...»
-
-
-* * *
-
-
-Les soupçons de Mme de Chasteller lui fournirent une objection décisive
-à la proposition de suivre Mme de Constantin à Paris, si son mari était
-nommé député.
-
-«--N'aurais-je pas l'air, lui dit-elle, de _courir après_ M. Leuwen?»
-
-Pendant les quinze jours qui suivirent, cette objection occupa seule les
-moments les plus intimes de la conversation des deux amies.
-
-Trois jours après l'arrivée de Mme de Constantin, Mlle Bérard fut payée
-magnifiquement et renvoyée. Avec son activité ordinaire, Mme de
-Constantin interrogea la bonne Mlle Beaulieu et congédia Anne-Marie.
-
-M. le marquis de Pointcarré, extrêmement attentif à ces petits événements
-domestiques, comprit qu'il avait une rivale invincible dans l'âme de sa
-fille.
-
-C'était un peu l'espoir de Mme de Constantin; son activité continue
-rendit la santé à Mme de Chasteller. Elle voulut être menée dans le monde
-et, sous ce prétexte, elle força son amie à paraître presque chaque
-soir chez Mmes de Puy-Laurens, d'Hocquincourt, de Marcilly, de Serpierre,
-de Commercy, etc.
-
-Elle voulait bien établir que Mme de Chasteller n'était pas au désespoir
-du départ de M. Leuwen.
-
-En voiture, un soir, en allant chez Mme de Puy-Laurens:
-
-«--Quel est l'homme le plus actif, le plus impertinent, le plus influent
-de toute votre jeunesse? demanda Mme de Constantin.
-
-«--C'est M. de Sanréal, sans doute répondit Mme de Chasteller en souriant.
-
-«--Eh bien, je vais attaquer ce grand cœur dans ton intérêt. Dans le
-mien, dis-moi, dispose-t-il de quelques voix?
-
-«--Il a des notaires, un agent, des fermiers... Cet homme est aimable
-parce qu'il a 40.000 livres de rente au moins.
-
-«--Et qu'en fait-il?
-
-«--Il s'enivre soir et matin, et il a deux chevaux.
-
-«--C'est-à-dire qu'il s'ennuie. Je vais le séduire. Est-ce que jamais une
-femme un peu bien a voulu le séduire?
-
-«--J'en doute; il faut d'abord trouver le secret de ne pas mourir d'ennui
-en l'écoutant.»
-
-En peu de jours, Mme de Constantin devina, sous une écorce grossière,
-l'esprit supérieur du Dr Dupoirier, et se lia tout à fait avec lui.
-
-Cet ours n'avait jamais vu une jolie femme non malade lui adresser la
-parole deux fois de suite. En province, les médecins n'ont pas encore
-succédé aux confesseurs.
-
-«--Vous serez notre collègue, cher docteur, lui disait-elle; nous
-voterons ensemble, nous ferons et déferons les ministères. Nos dîners
-vaudront bien les leurs, et vous me donnerez votre voix, n'est-ce pas?
-Mais j'oubliais... Vous êtes légitimiste furibond, et nous...
-antirépublicains modérés...»
-
-Au bout de quelques jours, Mme de Constantin fit une découverte bien
-utile: Mme d'Hocquincourt était au désespoir du départ de Leuwen. Le
-silence farouche de cette femme si gaie, si parlante, qui autrefois était
-l'âme de la société, sauvait Mme de Chasteller; personne presque ne
-songeait à dire qu'elle avait perdu son attentif.
-
-Mme d'Hocquincourt n'ouvrait la bouche que pour parler de Paris et de
-ses projets de voyage aussitôt après les élections.
-
-Un jour Mme de Serpierre lui dit méchamment:
-
-«--Vous y retrouverez M. d'Antin...»
-
-Elle la regarda avec un étonnement profond qui fut bien amusant pour Mme
-de Constantin. Mme d'Hocquincourt avait oublié jusqu'à l'existence de
-M. d'Antin!
-
-Mme de Constantin ne trouva de propos réellement dangereux pour son amie
-que dans le salon de Mme de Serpierre.
-
-«--Mais, lui disait-elle, comment peut-on avoir la prétention de marier
-une fille aussi cruellement, aussi ridiculement laide, à un jeune homme
-riche, de Paris, et sans que ce jeune homme ait jamais dit un mot
-encourageant? Cela est fou réellement. Il faudrait des millions pour
-qu'un Parisien osât entrer dans un salon avec une telle figure...
-
-«--M. Leuwen n'est pas ainsi, tu ne le connais pas. S'il l'aimait, le
-blâme de la société serait méprisé par lui, ou plutôt il ne le verrait
-pas.»
-
-Et elle expliqua pendant cinq minutes le caractère de Lucien. Ces
-explications avaient le pouvoir de rendre son amie très pensive.
-
-Mais à peine Mme de Constantin eut-elle vu cinq ou six fois la bonne
-Théodelinde, qu'elle fut touchée de la tendre amitié qu'elle avait pour
-Leuwen. Ce n'était pas de l'amour, la pauvre fille n'osait pas. Elle
-s'exagérait peut-être les désavantages de sa taille et de sa figure.
-C'était sa mère qui avait des prétentions fondées sur ce que sa haute
-noblesse lorraine honorait trop un petit roturier.
-
-«--Mais que fait-on à Paris de ce lustre-là?» lui disait un jour
-Théodelinde.
-
-Le vieux M. de Serpierre plut aussi beaucoup à Mme de Constantin; il
-avait un cœur admirable de bonté et passait son temps à soutenir des
-doctrines atroces.
-
-Mme de Constantin, avec sa jolie figure un peu commune, mais si
-appétissante à regarder, avec son activité, sa politesse parfaite et son
-adresse insinuante, eut bientôt fait la paix de son amie avec la maison
-Serpierre.
-
-«--Je garde ma pensée, dit d'un air mutin Mme de Serpierre la dernière
-fois qu'on traita cette question délicate.
-
-«--À la bonne heure, ma chère amie, dit le bon lieutenant du roi à
-Colmar; mais ne parlons plus de cela, autrement les méchants diraient que
-nous allons à la chasse aux maris.»
-
-Il y avait bien dix ans que M. de Serpierre n'avait trouvé un mot aussi
-dur; celui-ci fit époque dans sa famille, et la réputation de Leuwen,
-jusque-là séducteur de Mlle Théodelinde, fut rétablie.
-
-Tous les jours, pour fuir le malheur d'être rencontrées par des électeurs
-auxquels il eût fallu faire bon accueil, les deux amies faisaient de
-grandes promenades au _Chasseur vert._
-
-Mme de Chasteller aimait à revoir ce charmant _Café Haus._
-
-Ce fut là que _l'ultimatum_ du voyage de Paris fut arrêté.
-
-«--Ta conscience elle-même, si timorée, ne pourra t'appliquer ce mot
-humiliant et vulgaire: _courir après un amant_, si tu te jures à
-toi-même de ne jamais lui parler.
-
-«--Eh bien, soit! dit Mme de Chasteller saisissant cette idée. À ces
-conditions je consens, et mes scrupules s'évanouissent. Si je le
-rencontrais au bois de Boulogne et s'il s'approchait de moi en
-m'adressant la parole, je ne lui répondrais pas un seul mot, avant
-d'avoir revu le _Chasseur vert._»
-
-Mme de Constantin la regardait étonnée.
-
-«--Si je voulais lui parler, je partirais pour Nancy, et ce n'est
-qu'après avoir touché barre ici que je me permettrais de lui répondre.»
-
-Il y eut un silence.
-
-«--Ceci est un vœu!» reprit Mme de Chasteller avec un sérieux qui fit
-sourire son amie.
-
-Le lendemain, en revenant au _Chasseur vert_, Mme de Constantin remarqua
-un cadre dans la voiture. C'était une belle Sainte-Cécile, gravée par
-Perfetti, offerte jadis par Leuwen. Mme de Chasteller pria le maître du
-cale de placer cette gravure au-dessus de son comptoir.
-
-«--_Je vous la redemanderai peut-être un jour._ Et jamais, ajouta-t-elle
-tout bas en s'éloignant, je n'aurai la faiblesse d'adresser môme un seul
-mot à M. Leuwen tant que cette gravure sera ici. C'est ici qu'a commencé
-cette préoccupation _fatale!_
-
-«--Halte-là! sur ce mot _fatal._ Grâce au ciel, l'amour n'est point un
-_devoir_ comme c'est un plaisir; ne le prenons donc point au tragique.
-Quand ton âge, réuni au mien, fera cinquante ans, nous serons tristes,
-raisonnables, lugubres, tant qu'il te plaira; nous ferons ce beau
-raisonnement de mon beau-père: «Il pleut, tant pis! Il fait beau, tant
-pis encore!» Tu t'ennuyais à périr, jouant la colère contre Paris sans
-être en colère, arrive un beau jeune homme...
-
-«--Mais il n'est pas très bien...
-
-«--Arrive un beau jeune homme, sans épithète, tu l'aimes, tu es occupée,
-l'ennui s'envole bien loin, el tu appelles cet amour-là _fatal?_»
-
-Le départ arrêté, il y eut de grandes scènes à ce sujet avec M. de
-Pointcarré. Heureusement Mme de Constantin soutint la plus grande part
-du dialogue, et le marquis avait une peur mortelle de sa gaieté
-quelquefois ironique.
-
-«--Cette femme-là _dit tout._ Il n'est pas difficile d'être aimable quand
-on ne se refuse rien, répétait-il un soir fort piqué, à Mme de
-Puy-Laurens; il n'est pas difficile d'avoir de l'esprit quand on se
-permet tout.
-
---Eh bien, mon cher marquis, engagez Mme de Serpierre, que voilà là-bas,
-à ne se rien refuser, et nous allons voir si nous serons amusés.
-
-«--Des propos toujours ironiques, disait le marquis avec humeur; rien
-n'est sacré aux yeux de cette femme-là.
-
-«--Jamais personne au monde n'eut l'esprit de Mme de Constantin, dit M.
-de Sanréal, prenant la parole d'un air imposant; et si elle se moque des
-prétentions ridicules, à qui la faute?
-
-«--Aux prétentions, dit Mme de Puy-Laurens, curieuse de voir ces deux
-êtres se gourmer.
-
-«--Oui, ajouta Sanréal, aux prétentions, aux tyrannies.»
-
-Heureux d'avoir une idée, plus heureux d'être approuvé par Mme de
-Puy-Laurens, ce qui ne lui était peut-être jamais arrivé, M. de Sanréal
-tint la parole pendant un gros quart d'heure, et retourna sa pauvre
-idée dans tous les sens.
-
-Mme de Constantin accepta deux ou trois dîners magnifiques qui réunirent
-toute la bonne compagnie de Nancy. Quand M. de Sanréal, faisant sa cour,
-ne trouvait rien absolument à lui dire, elle lui demandait sa voix
-électorale pour la centième fois. Elle était sûre de quelque protestation
-bizarre. Il lui jurait qu'il lui était dévoué, lui, son homme d'affaires,
-son notaire et ses fermiers.
-
-«--Et de plus, madame, j'irai vous voir à Paris.
-
-«--À Paris, je ne vous recevrai qu'une fois par semaine, disait-elle en
-regardant Mme de Puy-Laurens. Ici nous nous connaissons tous, là, vous me
-compromettriez. Un jeune homme! Votre fortune, vos chevaux, votre état
-dans le monde! Une fois la semaine, je dis trop..., deux visites par
-mois, tout au plus...»
-
-Jamais Sanréal ne s'était trouvé à pareille fête. Il eût volontiers pris
-acte, par-devant notaire, des choses aimables que lui adressait Mme de
-Constantin, une femme d'esprit.
-
-Il lui donnait ce titre au moins vingt fois par jour et avec une voix de
-stentor, ce qui faisait beaucoup d'effet.
-
-À cause de ses beaux yeux, il eut une grande querelle avec M. de
-Pointcarré, auquel il déclara tout net qu'il prétendait aller au collège
-électoral, sauf à prêter serment à Louis-Philippe.
-
-«--Qui croit aux serments en France aujourd'hui? Louis-Philippe même
-croit-il aux siens? Des voleurs m'arrêtent au coin d'un bois, ils sont
-trois contre un, et me demandent un serment. Irais-je le refuser? Ici le
-gouvernement est le voleur, qui prétend me voler ce droit d'élire un
-député qu'a tout Français. Le gouvernement a ses préfets, ses gendarmes;
-irai-je le combattre? Non, ma foi! je le paierai en monnaie de singe,
-comme lui-même paie les partis.»
-
-Dans quel pamphlet M. de Sanréal avait-il pris ces trois phrases? Car
-personne ne le soupçonnait jamais de les avoir inventées.
-
-Mme de Constantin qui lui donnait des idées tous les soirs, se serait
-bien gardée de répandra des raisonnements qui eussent pu choquer le
-préfet du département.
-
-
-* * *
-
-
-Le soir du jour où le nom de Leuwen avait paru si glorieux dans le
-_Moniteur_, ce maître des requêtes, outré de fatigue et de dégoût, était
-assis chez sa mère dans un petit coin sombre du salon, comme un
-misanthrope. Accablé des compliments auxquels il avait été en butte toute
-la journée, les mots de carrière superbe, de bel avenir, de premier pas
-brillant, papillotaient devant ses yeux et lui faisaient mal à la tête.
-Il était fatigué des réponses, la plupart de mauvaise grâce et mal
-tournées, qu'il avait faites à tant de compliments, tous fort bien faits
-et encore mieux dits: c'est là le talent de l'habitant de Paris.
-
-«--Maman, voilà donc le bonheur! dit-il à sa mère quand ils furent seuls.
-
-«--Mon fils, il n'y a point de bonheur avec l'extrême fatigue, à moins
-que l'esprit ne soit amusé ou que l'imagination ne se charge de peindre
-vivement le bonheur à venir. Des compliments trop répétés sont fort
-ennuyeux, et vous n'ôtes ni assez enfant, ni assez vieux, ni assez
-ambitieux, ni assez vaniteux pour rester ébahi devant un uniforme de
-maître des requêtes.»
-
-M. Leuwen ne parut qu'une heure après la fin de l'Opéra.
-
-«--Demain, à huit heures, dit-il à son fils, je vous présente à votre
-ministre, si vous n'avez rien de mieux à faire.»
-
-Le lendemain, à huit heures moins cinq minutes, Lucien était dans la
-petite antichambre de l'appartement de son père.
-
-Huit heures sonnèrent.
-
-«--Pour rien au monde, monsieur, dit à Lucien, Anselme, le vieux valet
-de chambre, je n'entrerais chez monsieur avant qu'il sonne.»
-
-Enfin la sonnette se fit entendre à dix heures et demie.
-
-«--Je suis fâché de t'avoir fait attendre, mon ami, dit M. Leuwen avec
-bonté.
-
-«--Moi, peu importe..., mais le ministre?
-
-«--Le ministre est fait pour attendre, quand il le faut. Il a, ma foi,
-plus besoin de moi, que moi de lui; il a besoin de ma banque et peur
-de mon salon.
-
-«Mais te donner deux heures d'ennui, à toi, mon fils, un homme que j'aime
-et que j'estime, ajouta-t-il en riant, c'est fort différent. J'ai bien
-entendu sonner huit heures, mais je sentais un peu de transpiration,
-j'ai voulu attendre qu'elle fût bien passée. À soixante-cinq ans la vie
-est un problème..., et il ne faut pas l'embrouiller par des difficultés
-imaginaires. Mais comme te voilà fait, dit-il en s'interrompant. Tu as
-l'air bien jeune! Va prendre un habit moins frais, un gilet noir...
-arrange mal tes cheveux... tousse quelquefois... tâche de te donner
-vingt-huit ou trente ans... La première impression fait beaucoup avec un
-imbécile: il n'a pas le temps de penser. Rappelle-toi: n'être jamais très
-bien vêtu tant que tu seras dans les affaires.»
-
-On partit après une grande heure de toilette; le comte de Vaize n'était
-point sorti. L'huissier accueillit avec empressement le nom de MM.
-Leuwen, et les annonça sans délai.
-
-«--Son Excellence nous attendait, dit M. Leuwen, à son fils, en
-traversant trois salons où les solliciteurs étaient étagés selon leur
-mérite de leur rang dans le monde.
-
-MM. Leuwen trouvèrent Son Excellence fort occupée à mettre en ordre, sur
-un bureau de citronnier chargé de ciselures de mauvais goût, trois ou
-quatre cents lettres.
-
-«--Vous me trouvez occupé de ma circulaire, mon cher Leuwen. Il faut
-que je fasse une circulaire qui sera déchiquetée par le _National_, par
-la _Gazette_, etc..., et messieurs mes commis me font attendre depuis
-deux heures la collection des circulaires de mes prédécesseurs. Je suis
-curieux de savoir comment ils ont franchi le pas... Je suis fâché de ne
-l'avoir pas faite..., un homme d'esprit comme vous m'avertirait des
-phrases qui peuvent donner prise.»
-
-Son Excellence continua ainsi pendant vingt minutes. Pendant ce temps,
-Lucien l'examinait.
-
-M. de Vaize annonçait une cinquantaine d'années; il était grand et assez
-bien fait. De beaux cheveux grisonnants, des traits fort réguliers, une
-tête haute, prévenaient en sa faveur. Mais cette impression ne durait pas.
-
-Au second regard, on remarquait un front bas, couvert de rides, excluant
-toute idée de pensée. Lucien fut étonné et fâché de trouver à ce grand
-administrateur l'air plus que commun, l'air valet de chambre. Il avait
-de grands bras dont il ne savait que faire, et ce qui est pis, Lucien
-crut entrevoir que Son Excellence cherchait à se donner des grâces
-imposantes. Il parlait trop haut et s'écoutait parler.
-
-M. Leuwen père, presque en interrompant l'éloquence du ministre, trouva
-le moment de dire les paroles sacramentales:
-
-«--J'ai l'honneur de présenter mon fils à Votre Excellence.
-
-«--J'en veux faire un ami; il sera mon premier aide de camp. Nous aurons
-bien de la besogne... mon prédécesseur a tout laissé dans un désordre
-complet. Les commis qu'il a fourrés ici, au lieu de me répondre par des
-faits et des notions exactes, me font des phrases.
-
-«Vous me voyez ici devant le bureau de ce pauvre Corbière! Qui m'eût dit,
-quand je le combattais à la Chambre des pairs et qu'il me répondait avec
-sa petite voix de chat qu'on écorche, que je m'assoierais dans son
-fauteuil un jour? C'était une tête étroite, sa vue était courte, mais il
-ne manquait pas de sens dans les choses qu'il apercevait. Il avait de la
-sagacité, mais c'était bien l'antipode de l'éloquence, outre que sa mine
-de chat fâché donnait aux plus indifférents l'envie de le contredire. M.
-de Villèle eût mieux fait de s'adjoindre un homme éloquent, Martignac,
-par exemple...»
-
-Ici, dissertation sur le système de M. de Villèle. Ensuite M. de Vaize
-prouva que la justice est le premier besoin des sociétés. De là, il passa
-à expliquer comment la bonne foi est la hase du crédit, et dit à ces
-messieurs qu'un gouvernement partial et injuste se _suicide_ de ses
-propres mains.
-
-La présence de M. Leuwen père avait semblé lui en imposer d'abord, mais
-bientôt, enivré de ses paroles, il oublia qu'il parlait devant un homme
-dont Paris répétait les épigrammes. Il prit des airs imposants et finit
-par l'éloge de son prédécesseur, qui passait généralement pour avoir
-économisé 800.000 francs pendant son ministère d'une année.
-
-«--Ceci est trop magnanime pour moi, mon cher comte,» lui dit M. Leuwen,
-et il s'évada.
-
-Mais le ministre était en train de parler; il prouva à son secrétaire
-intime que, sans probité, l'on ne peut pas être un grand ministre.
-
-Enfin Son Excellence installa Lucien dans un magnifique bureau, à vingt
-pas de son cabinet particulier.
-
-Celui-ci fut surpris par la vue d'un jardin charmant dans lequel
-donnaient ses croisées; c'était un contraste piquant avec la sécheresse
-de toutes les sensations dont il était assailli.
-
-Il se mit à considérer les arbres avec attendrissement.
-
-En s'asseyant, il remarqua de la poudre sur le dossier de son fauteuil.
-
-«--Mon prédécesseur n'avait pas de ces idées-là,» se dit-il en riant.
-
-Bientôt, en voyant l'écriture sage, très grosse et très bien formée de ce
-prédécesseur, il eut le sentiment de la vieillerie au suprême degré.
-
-«--Il me semble que ce cabinet sue l'éloquence vide et l'emphase plate.»
-
-Il décrocha deux ou trois gravures de l'École française: _Ulysse arrêtant
-le char de Pénélope_, par Fragonard, _Le Barbier_, etc., et les envoya
-dans les bureaux.
-
-Il les remplaça plus tard par des gravures d'Anderloni et de Morghen.
-
-Le ministre revint une heure après et lui remit une liste de vingt-cinq
-personnes qu'il fallait inviter pour le lendemain.
-
-«--J'ai décidé qu'au moment où l'horloge du ministère sonne l'heure,
-le portier vous apportera toutes les lettres arrivées à mon adresse.
-
-Vous me donnerez sans délai ce qui viendra des Tuileries ou des
-ministères, vous ouvrirez tout le reste et m'en ferez un extrait en une
-ligne ou deux tout au plus; mon temps est précieux.»
-
-À peine fut-il sorti, huit ou dix commis vinrent faire connaissance avec
-le maître des requêtes dont l'air déterminé et froid leur parut de bien
-mauvais augure.
-
-Pendant toute cette journée, remplie d'un cérémonial faux à couper au
-couteau, Lucien fut plus froid encore et plus ironique qu'au régiment.
-Il lui semblait être séparé par dix années d'expérience impitoyable
-de ce moment de premier début à Nancy.
-
-Il trouva, en rentrant à la maison, son père d'une gaieté parfaite.
-
-«--Voici deux petites assignations, lui dit-il, qui sont les suites
-naturelles de vos dignités du matin.»
-
-C'étaient deux cartes d'abonnement à l'Opéra et aux Bouffes.
-
-«--Ah! mon père, ces plaisirs me font peur.
-
-«--Vous m'avez accordé dix-huit mois au lieu d'un an, pour une certaine
-position dans le monde. Pour rendre la grâce complète, promettez-moi de
-passer une demi-heure chaque soir dans ces _temples du plaisir_,
-particulièrement vers la fin des plaisirs, à onze heures.
-
-«--Je le promets. Ainsi je n'aurai pas une pauvre petite heure de
-tranquillité dans toute la journée!
-
-«--Et le dimanche donc!»
-
-Le second jour, le ministre dit à Lucien:
-
-«--Je vous charge d'accorder des rendez-vous à cette foule de figures
-qui afflue chez un ministre nouvellement nommé. Éloignez l'intrigant de
-Paris, faufilé avec des femmes de moyenne vertu; ces gens-là sont
-capables de tout, même de ce qu'il y a de plus noir. Faites accueil au
-pauvre diable de provincial entêté de quelque idée folle. Le solliciteur
-portant avec une élégance parfaite un habit râpé, est un fripon, il
-habite à Paris. S'il valait quelque chose, je le rencontrerais dans un
-salon, il trouverait quelqu'un pour me le présenter et répondre de lui.»
-
-Peu de jours après, Lucien invita à dîner un peintre, La Croix, homme de
-beaucoup d'esprit, qui portait le nom d'un préfet destitué par M. de
-Polignac. Justement, ce jour-là, le ministre n'avait que des préfets.
-
-Le soir, quand le comte de Vaize se trouva seul dans son salon, avec sa
-femme et Leuwen, il rit beaucoup de la mine attentive des préfets qui,
-voyant dans le peintre un candidat à préfecture, destiné à les remplacer,
-l'observaient d'un œil jaloux.
-
-«--Et pour fortifier le quiproquo, disait le ministre, j'ai adressé dix
-fois la parole à La Croix, et toujours sur de graves sujets
-d'administration.
-
-«--C'est donc pour cela qu'il avait l'air si ennuyé et si ennuyeux, dit
-la petite comtesse de Vaize, de sa voix douce et timide.
-
-«C'était à ne pas le reconnaître: je voyais sa petite figure spirituelle
-par-dessus un des bouquets du plateau. Je ne pouvais deviner ce qui lui
-arrivait... Il maudissait votre dîner.
-
-«--On ne maudit point un dîner chez un ministre, dit le comte de Vaize,
-à demi sérieux.
-
-«--Voilà la griffe du lion», pensa Leuwen.
-
-Mme de Vaize, fort sensible à ces coups de boutoir, avait pris un air
-morne.
-
-«--Ce petit Lucien va me faire jouer un sot rôle chez son père, pensa
-le ministre.
-
-«Il veut avoir des commandes, reprit-il d'un air gai, et, parbleu, à
-votre recommandation, je lui en donnerai. Je remarque que, de façon ou
-d'autre, il vient ici deux fois la semaine.
-
-«--Dites-vous vrai? Me promettez-vous des tableaux pour lui? Et cela sans
-qu'il soit besoin de vous solliciter?
-
-«--Ma parole!
-
-«--En ce cas j'en fais un ami de la maison.
-
-«--Ainsi, madame, vous aurez deux hommes d'esprit: M. La Croix et M.
-Leuwen.»
-
-Le ministre partit de ce propos pour plaisanter Lucien un peu trop
-rudement sur la méprise qui l'avait fait inviter à dîner M. La Croix,
-peintre d'histoire.
-
-Lucien réveillé, répondit à Son Excellence sur le ton de la parfaite
-égalité, ce qui choqua beaucoup le ministre.
-
-Lucien le vit, et continua à parler avec une aisance qui l'étonna et
-l'amusa.
-
-Il aimait à se retrouver avec Mme de Vaize, jolie, très timide, bonne,
-et qui, en lui parlant, oubliait parfaitement qu'elle était une jeune
-femme et lui un jeune homme. Cet arrangement convenait beaucoup à notre
-héros.
-
-«--Ainsi me voilà, se disait-il, sur le ton de l'intimité avec deux êtres
-dont je ne connaissais pas la figure il y a huit jours, et dont l'un
-m'amuse, surtout quand il m'attaque, et dont l'autre m'intéresse.»
-
-Il mit beaucoup d'attention à sa besogne; il lui sembla que le ministre
-voulait prendre avantage de l'erreur de nom dans l'invitation à dîner,
-pour lui attribuer l'aimable légèreté de la première jeunesse.
-
-«--Vous êtes un grand administrateur, monsieur le comte, en ce sens je
-vous respecte; mais l'épigramme à la main, je suis votre homme, et, vu
-vos honneurs, j'aime mieux risquer d'être un peu trop ferme que vous
-laisser empiéter sur ma dignité. Cela vous indiquera d'ailleurs que je
-me moque parfaitement de ma place, tandis que vous adorez la votre.»
-
-Au bout de huit jours de cette vie-là, Lucien fut de retour sur la
-terre; il avait surmonté l'ébranlement produit par la dernière soirée
-à Nancy. Son premier remords fut de n'avoir pas écrit à M. Gauthier; il
-lui fit une lettre infinie, et, il faut l'avouer, assez imprudente.
-Il signa d'un nom en l'air et chargea le préfet de Strasbourg de la
-mettre à la poste.
-
-«--Venant de Strasbourg, elle échappera peut-être à Mlle Cunier.»
-
-Telle était la vie de Lucien: six heures au bureau de la rue de Grenelle
-le matin, une heure au moins à l'Opéra, le soir. Son père, sans le lui
-dire, l'avait précipité dans un travail de toutes les minutes.
-
-«--C'est l'unique moyen, disait-il à Mme Leuwen, de parer au coup de
-pistolet, si toutefois nous en sommes là, ce que je suis loin de croire.
-Sa vertu si ennuyeuse l'empêcherait de nous laisser seuls, et outre cela,
-il y a l'amour de la vie et la curiosité de lutter avec le monde.»
-
-Par amitié pour sa femme, M. Leuwen s'est entièrement appliqué à résoudre
-ce problème.
-
-«--Vous ne pouvez vivre sans votre fils, et moi sans vous, et je vous
-avouerai que depuis que je le suis de près, il ne me semble plus aussi
-plat. Il répond quelquefois aux épigrammes de son ministre, et le
-ministre l'admire. Et à tout prendre, les jeunes reparties un peu
-impétueuses de Lucien valent mieux que les vieilles épigrammes sans
-pointes du comte de Vaize... Reste à voir comment il prendra la première
-friponnerie de Son Excellence.
-
-«--Lucien a toujours la plus haute idée des talents de M. de Vaize.
-
-«--C'est là notre seule ressource. C'est une admiration qu'il faut
-soigneusement entretenir. Mon unique moyen, après avoir nié tant que je
-pourrai le coup de canif donné à la probité, sera de dire: un ministre de
-ce talent est-il trop payé à 400.000 francs par an?
-
-«Là-dessus je lui prouverai que Sully a été un voleur. Trois ou quatre
-jours après, je paraîtrai avec ma réserve, qui est _superbe_: le général
-Bonaparte, en 1796, en Italie, volait. Auriez-vous préféré un honnête
-homme comme Moreau, se laissant battre en 1798 à Cassano, à Novi, etc...?
-Moreau coûtait au trésor 200.000 francs peut-être, et Bonaparte trois
-millions... J'espère que Lucien ne trouvera pas de réponse, et je vous
-réponds de son séjour à Paris, tant qu'il admirera M. de Vaize.
-
-«--Si vous pouvez gagner le bout de l'année, dit Mme Leuwen il aura
-oublié sa Mme de Chasteller.
-
-«--Je ne sais, vous lui avez fait un cœur si constant! Vous n'avez jamais
-pu vous déprendre de moi..., vous m'avez toujours aimé malgré ma conduite
-abominable. Pour un cœur tout d'une pièce, tel que celui que vous avez
-fait à votre fils, il faudrait un nouveau goût. J'attends une occasion
-favorable pour le présenter à Mme Grandet.
-
-«--Elle est bien jolie, bien jeune, bien brillante.
-
-«--Et de plus veut absolument avoir une grande passion.
-
-«--Si Lucien devine l'affectation, il prendra la fuite, etc...»
-
-Un jour de grand soleil, vers les deux heures et demie, le ministre
-entra dans le bureau de Leuwen, la figure fort rouge, les yeux hors de
-la tête et comme hors de lui.
-
-«--Courez auprès de M. votre père..., mais d'abord copiez cette dépêche
-télégraphique... Veuillez prendre copie aussi de cette note que j'envoie
-au _Journal de Paris..._ Vous sentez toute l'importance et le secret
-de la chose?...»
-
-Il ajouta, pendant que Lucien copiait:
-
-«--Je ne vous engage pas à prendre le cabriolet du ministère et pour
-cause. Prenez un cabriolet sous la porte cochère en face, donnez-lui six
-francs d'avance, et, pour Dieu, trouvez M. votre père avant la clôture
-de la Bourse. Elle ferme à trois heures et demie, comme vous le savez...»
-
-Lucien, prêt à partir et son chapeau à la main regardait le ministre
-haletant et ayant peine à parler. En le voyant entrer, il l'avait cru
-destitué, mais le télégramme l'avait mis sur la voie. Le ministre s'enfuit,
-puis rentra, et dit d'un ton impérieux:
-
-«--Vous me remettrez à moi, à moi, monsieur, les deux copies que vous
-venez de faire et, sur votre vie, vous ne les montrerez qu'à M. votre
-père.»
-
-Cela dit, il s'enfuit de nouveau.
-
-«--Voilà qui est bien grossier et bien ridicule, se dit Lucien. Il n'est
-propre qu'à suggérer l'idée d'une vengeance trop facile.
-
-«Voilà donc tous mes soupçons avérés... Son Excellence joue à la Bourse
-et je suis bel et bien complice d'une friponnerie.»
-
-Il eut beaucoup de peine à trouver son père; enfin, comme il faisait un
-beau froid et encore un peu de soleil, il eut l'idée d'aller le chercher
-sur le boulevard, et il le trouva en contemplation devant un énorme
-poisson, exposé au coin de la rue de Choiseul.
-
-M. Leuwen le reçut assez mal et ne voulut point monter dans son cabriolet.
-
-«--Au diable ton casse-cou, je ne monte que dans ma voiture, quand toutes
-les Bourses du monde devraient fermer sans moi.»
-
-Lucien courut chercher cette voiture au coin de la rue de la Paix, où
-elle attendait. Enfin, à trois heures et quart, au moment, où la Bourse
-allait fermer, M. Leuwen y entra. Il ne reparut chez lui qu'à six heures.
-
-«--Va chez ton ministre, donne lui ce mot et attends-toi à être mal reçu.
-
-«--Eh bien, tout ministre qu'il est, je vais lui répondre ferme,» dit
-Lucien, piqué de jouer un rôle dans une friponnerie.
-
-Il trouva M. de Vaize an milieu de vingt généraux, on venait d'annoncer
-le dîner. Déjà le maréchal N... donnait le bras à Mme de Vaize. Le
-ministre debout au milieu du salon, faisait de l'éloquence, mais en
-voyant Lucien il n'acheva pas sa phrase. Il partit comme un trait en
-lui faisant signe de le suivre; arrivé dans son cabinet, il ferma la
-porte à clef et enfin se jeta sur le billet. Il faillit devenir fou de
-joie, il serra Lucien dans ses longs bras vivement et à plusieurs
-reprises. Celui-ci, debout, son habit noir boutonné jusqu'au menton,
-le regardait avec dégoût.
-
-«--Voilà donc un voleur, se disait-il, et un voleur en action! Dans sa
-joie comme dans son anxiété, il a des gestes de laquais...»
-
-Le ministre avait oublié son dîner; c'était la première affaire qu'il
-faisait à la Bourse, et il était hors de lui de ce gain de quelques
-milliers de francs. Le plaisant, c'est qu'il en avait une sorte
-d'orgueil: il se sentait ministre dans toute l'étendue du mot.
-
-«--Cela est divin, mon ami, dit-il à Lucien, en revenant avec lui vers
-la salle à manger. Au reste... il faudra voir demain à la revente.»
-
-Tout le monde était à table, mais par respect pour Son Excellence on
-n'avait pas osé commencer. La pauvre Mme de Vaize était rouge et
-transpirait d'anxiété. Les vingt-cinq convives, assis en silence,
-voyaient bien qu'il fallait parler, mais ne trouvaient rien à dire et
-faisaient la plus sotte figure. Ce silence était interrompu de temps à
-autre par les mots timides et à peine articulés de Mme de Vaize, qui
-offrait une assiette de soupe au maréchal, son voisin, et les gestes de
-refus de ce dernier faisaient le centre d'attention le plus comique.
-
-Le ministre était tellement ému qu'il avait perdu cette assurance si
-vantée dans ses journaux; l'air ahuri, il balbutia quelques mots en
-prenant place.
-
-Le silence était si complet et tout le monde tellement mal à son aise,
-que Lucien put entendre ces mots:
-
-«--Il est bien troublé, disait à voix basse son voisin, un colonel.
-Serait-il chassé?
-
-«--La joie surnage,» répondit sur le même ton un vieux général en
-cheveux blancs.
-
-Le soir, à l'Opéra, toute l'attention de Lucien était pour cette triste
-pensée.
-
-«--Mon père participe à cette manœuvre... On peut répondre qu'il fait son
-métier de banquier... Il sait une nouvelle, il en profite..., il ne
-trahit aucun serment, mais sans le receleur il n'y aurait pas de voleur.»
-
-Cette réponse ne lui rendait point la paix de l'âme.
-
-Toutes les grâces de Mme Raymonde, qui vint le trouver dans la loge dès
-qu'elle le vit, ne purent en tirer un mot. _L'ancien homme_ prenait le
-dessus.
-
-«--Le matin avec des voleurs, le soir avec des catins!» se disait-il
-amèrement.
-
-Le lendemain, le comte de Vaize entra en courant dans le bureau de
-Lucien; il ferma la porte à clef. L'expression de ses yeux était étrange.
-
-«--Mon cher ami, courez chez M. votre père, dit-il d'une voix entrecoupée.
-Il faut que je lui parle, _absolument._ Faites tout au monde pour l'amener
-au ministère, puisque enfin, moi je ne puis pas me montrer dans le
-comptoir de MM. Leuwen et Cie.»
-
-Lucien le regardait attentivement.
-
-«--Il n'a pas la moindre vergogne en me parlant de son vol!»
-
-M. Leuwen reçut en riant la communication que son fils était chargé de
-lui faire.
-
-«--Ah! parce qu'il est ministre, il voudrait me faire courir! Dis-lui de
-ma part que je n'irai pas à son ministère, et que je le prie instamment
-de ne pas venir chez moi. L'affaire d'hier est terminée; j'en fais
-d'autres aujourd'hui.»
-
-Comme Lucien se hâtait de partir:
-
-«--Reste donc un peu...! Il ne faut pas gâter les grands hommes, autrement
-ils se négligent. Tu me dis qu'il prend un ton familier et grossier avec
-toi. Avec toi est de trop. Dès que cet homme ne déclame pas au milieu de
-son salon, domine un préfet accoutumé à parler tout seul, il est grossier
-avec tout le monde. C'est que toute sa vie s'est passée à réfléchir sur
-l'art de gouverner les hommes et les conduire au bonheur par la vertu.»
-
-M. Leuwen regardait son fils pour voir si cette phrase passerait. Lucien
-ne fit, pas attention au ridicule des mots.
-
-«--Comme il est encore loin d'écouter son interlocuteur et de savoir
-profiter de ses fautes!» pensa M. Leuwen.
-
-«--C'est un artiste, mon fils. Son art exige un habit brodé et un
-carrosse, comme l'art d'Ingres et de Prud'hon exige un chevalet et des
-pinceaux. Aimerais-tu mieux un artiste parfaitement poli, gracieux, d'un
-ton parfait, faisant des croûtes, ou un homme au ton grossier, occupé du
-fond des choses et non des formes, et produisant des chefs-d'œuvre? Si,
-après deux ans de ministère, M. de Vaize te présente vingt départements
-où l'agriculture aura fait un pas, trente autres dans lesquels la
-moralité publique se soit augmentée, ne lui pardonneras-tu pas une
-réflexion négligée ou même grossière en parlant à son premier aide de
-camp, jeune homme qu'il aime et estime et qui d'ailleurs lui est
-nécessaire?»
-
-M. Leuwen parla longtemps, sans pouvoir engager la conversation avec
-son fils. Il n'aima pas cet air rêveur.
-
-«--J'ai vu trois ou quatre agents de change attendre dans le premier
-salon,» dit Lucien, et il se levait pour retourner à la rue de Grenelle.
-
-«--Mon ami, lui dit son père, toi qui as de bons yeux, lis-moi un peu les
-_Débats_, la _Quotidienne_ et le _National._»
-
-Lucien se mit à lire tout haut, et, malgré lui, ne put s'empêcher de
-sourire.
-
-M. de Vaize était comme hors de lui quand Lucien rentra.
-
-Il le trouva dans son bureau, «où il était venu plus de dix fois», lui
-dit le garçon de bureau, parlant à mi-voix et de l'air du plus profond
-respect.
-
-«--Eh bien, monsieur? lui dit le ministre d'un air hagard.
-
-«--Rien de nouveau, répondit Lucien avec la plus belle tranquillité; je
-quitte mon père par ordre duquel j'ai attendu. Il ne viendra pas et vous
-prie instamment de ne pas aller chez lui. L'affaire d'hier est terminée
-et il en fait d'autres aujourd'hui.»
-
-M. de Vaize devint pourpre et se hâta de quitter le bureau de son
-secrétaire.
-
-«--Je vois l'argument sur lequel se fonde l'insolence de cet homme, se
-disait-il en se promenant à grands pas dans son cabinet. Une ordonnance
-du roi fait un ministre, une ordonnance ne peut faire un homme comme M.
-Leuwen. Voilà à quoi en arrive le gouvernement en ne vous laissant en
-place qu'un an ou deux. Est-ce qu'un banquier eut refusé à Colbert de
-passer chez lui?»
-
-Après cette comparaison judicieuse, le colérique ministre tomba dans une
-rêverie profonde.
-
-«--Ne pourrais-je pas me passer de cet insolent? Mais sa probité est
-célèbre presque autant que sa méchanceté. C'est un homme de plaisir, un
-viveur, qui depuis vingt ans se moque de tout ce qu'il y a de plus
-respectable... C'est le Talleyrand de la Bourse...; ses épigrammes font
-loi dans ce monde-là depuis la révolte de Juillet. Et ce _monde-là_ se
-rapproche tous les jours davantage du grand monde. Son salon réunit tout
-ce qu'il y a d'hommes d'esprit parmi les gens d'affaires. Il s'est faufilé
-avec tous les diplomates qui vont à l'Opéra... Villèle le consultait...»
-
-M. Leuwen avait prévu tous ces mouvements. Le soir, il dit à son fils:
-
-«--Ton ministre m'a écrit comme un amant à sa maîtresse. J'ai été obligé
-de lui répondre, et cela me pèse. Je suis comme toi, je n'aime pas assez
-le _métal_ pour me beaucoup gêner. Apprends à faire l'opération de Bourse;
-rien n'est plus simple pour un grand géomètre, élève de l'École
-polytechnique. M. Métral, mon commis, te donnera des leçons. Tu me rendras
-un service personnel si tu te rends capable d'être l'intermédiaire
-entre M. de Vaize et moi. Il tourne autour de moi, mais depuis notre
-dernière opération je n'ai voulu lui livrer que des mots gais. D'ici à
-huit jours, s'il ne peut le mater, il te fera la cour. Comment vas-tu
-recevoir un ministre te faisant la cour? Sens-tu l'avantage d'avoir un
-père? C'est une chose fort utile à Paris.
-
-«--J'aurais trop à dire sur ce dernier article et vous n'aimez pas le
-provincial tendre.
-
-«Quant à Son Excellence, pourquoi ne serais-je pas naturel avec lui,
-comme je le suis avec tout le monde?
-
-«--Ressource de paresseux, fi donc!
-
-«--Je veux dire que je serai froid, respectueux, et laissant toujours
-paraître, même fort clairement, le désir de voir se terminer la
-communication sérieuse avec un si grand personnage.
-
-«--Serais-tu de force à hasarder le propos léger et un peu moqueur? Il
-dirait: digne fils d'un tel père!
-
-«--L'idée plaisante qui vous vient en une seconde ne se présente à moi
-qu'au bout de deux minutes.
-
-«--Bravo! Tu vois les choses par le côté utile et, ce qui est pis
-encore, par le _côté honnête._ Tout cela est déplacé et ridicule en
-France. Vois ton saint-simonisme! Il avait du bon et pourtant il est
-resté odieux et inintelligible au premier étage, au deuxième et même
-au troisième; on ne s'en occupe un peu que dans la mansarde. Ce peuple-ci
-ne sera à la hauteur de la raison que vers l'an 1900. Jusque-là, il faut
-voir d'instinct les choses par le côté plaisant, et n'apercevoir _l'utile
-et l'honnête_ que par un effort de volonté. Je me serais gardé d'entrer
-dans ces détails avant ton voyage à Nancy; maintenant je trouve du
-plaisir à parler avec toi. Connais-tu cette plante de laquelle on dit que
-plus on la foule aux pieds, plus elle prospère? Je voudrais en avoir, si
-elle existe; j'en demanderai à mon ami Thouin, et je t'en enverrai un
-bouquet. Cette plante est l'image de la conduite envers M. de Vaize.
-
-«--Mais, mon père, la reconnaissance...
-
-«--Mais, mon fils, c'est un animal. Est-ce sa faute si le hasard l'a jeté
-dans l'administration? Ce n'est, pas un homme comme nous, sensible aux
-bons procédés, à l'amitié continue. Les procédés délicats, il les
-prendrait pour de la faiblesse. C'est un préfet insolent après dîner qui,
-pendant vingt années de sa vie, a tremblé tous les matins de trouver sa
-destitution dans le _Moniteur._ Les écailles ne sont pas encore tombées
-de tes yeux; ne crois aveuglément personne, pas même moi! Tu verras tout
-cela dans un an. Quant à la reconnaissance, je le conseille de rayer ce
-mot de tes papiers. Il y a eu convention, contrat bilatéral avec le comte
-de Vaize, aussitôt après ton retour à Paris. Il s'est engagé: 1°, à
-arranger ta désertion avec son collègue de la guerre; 2°, à te faire
-maître des requêtes, secrétaire particulier, avec la croix au bout de
-l'année. Par contre, mon salon et moi sommes engagés à vanter son crédit,
-ses talents, ses vertus, sa probité surtout. J'ai fait réussir sa
-nomination à la Bourse, aussi je me charge de faire de compte à demi
-toutes les affaires de Bourse basées sur des dépêches télégraphiques.
-Maintenant il prétend que je me suis engagé pour les affaires de Bourse
-basées sur les délibérations du conseil des ministres,--mais cela n'est
-point. J'ai M. N..., le ministre des Finances qui ne sait rien
-administrer, mais qui sait deviner et lire sur les physionomies. Il voit
-l'intention du roi huit jours à l'avance; le pauvre de Vaize ne sait pas
-la voir à une heure de distance. Il a été déjà battu à plate couture,
-dans deux conseils, depuis un mois à peine qu'il est au ministère.
-Mets-toi bien dans la tête que M. de Vaize ne peut se passer de mon
-fils. Si je devenais un imbécile, si je fermais mon salon, si je n'allais
-plus à l'Opéra, il pourrait peut-être songera s'arranger avec une autre
-maison; encore je ne le crois pas de cette force de tête-là. Il va te
-battre froid cinq ou six jours, après quoi il y aura explosion de
-confiance. C'est le moment que je crains. Si tu as l'air comblé,
-reconnaissant, d'un commis à cent louis, ces sentiments louables joints
-à ton air si jeune te classent à jamais parmi les dupes que l'on peut
-accabler de travail, compromettre, humilier à merci et à miséricorde,
-comme jadis _on taillait le tiers état._ Aurais-tu l'esprit de suivre
-ce programme?»
-
-Pendant les jours qui suivirent cette leçon paternelle, le ministre
-parlait à Lucien d'un air abstrait, comme un homme accablé de hautes
-affaires, Lucien répondait le moins possible et faisait la cour à Mme la
-comtesse de Vaize.
-
-Un matin, le ministre entra dans son bureau, suivi d'un garçon qui
-portait un énorme portefeuille: le garçon sorti, il poussa lui-même le
-verrou de la porte et, s'asseyant familièrement à côté de Lucien:
-
-«--Ce pauvre C..., mon prédécesseur, était sans doute un fort honnête
-garçon, lui dit-il; mais le public a d'étranges idées sur son compte.
-On prétend qu'il faisait des affaires.
-
-«Voici, par exemple, un portefeuille de l'administration des Enfants
-trouvés. C'est un objet, de sept ou huit millions. Puis-je de bonne foi
-demander au chef de bureau qui conduit tout cela depuis dix ans, s'il
-y a eu des abus?
-
-«Je ne puis qu'essayer de deviner; M. Coitat, le chef de la police du
-ministère, me dit bien que Mme M..., la femme du chef de bureau susdit,
-dépense quinze ou vingt mille francs. Les appointements du mari sont de
-douze mille et ils ont deux ou trois petites propriétés sur lesquelles
-j'attends des renseignements. Mais tout cela est bien éloigné, bien vague,
-bien peu concluant, et, à moi, il me faut des faits. Donc pour lier M.
-M..., je lui ai demandé un rapport général et approfondi: le voici avec
-les pièces à l'appui. Enfermez-vous, cher ami, comparez les pièces au
-rapport, et dites-moi votre avis.»
-
-Lucien admira la physionomie du ministre; elle était convenable, sans
-morgue. Il se mit aussitôt au travail et, trois heures après, il écrivit
-au ministre: «_Ce rapport n'est pas approfondi_, ce sont des phrases.
-M. M.... ne convient franchement d'aucun fait; je n'ai pas trouvé une
-seule assertion sans quelque faux-fuyant. M. M... _ne se lie_ nullement.
-C'est une dissertation bien écrite, redondante d'humanité, c'est un
-article de journal, mais l'auteur semble brouillé avec Barrème.»
-
-Quelques minutes après, le ministre accourut; ce fut une explosion de
-tendresse. Il serrait Lucien dans ses bras:
-
-«--Que je suis heureux d'avoir un tel capitaine dans mon régiment! etc...»
-
-Lucien s'attendait à avoir beaucoup de peine à être hypocrite.
-
-Ce fut sans la moindre hésitation qu'il prit l'air d'un homme qui désire
-voir finir l'accès de confiance. À cette seconde entrée. M. de Vaize lui
-parut un comédien de campagne qui charge trop. Il le trouva manquant de
-noblesse presque autant que le colonel Malher mais l'air faux était bien
-plus visible chez le ministre.
-
-La froideur de Lucien, écoutant les éloges de son talent, était tellement
-glaciale, que le ministre tout déconcerté se mit à dire du mal du chef de
-bureau M...
-
-Une chose frappa Lucien: le ministre n'avait pas lu le travail de M. M...
-
-«--Votre Excellence est tellement accablée par les grandes discussions
-du conseil et par la préparation du budget de son département, qu'elle
-n'a pas eu le temps de lire ce rapport de M. M... qu'elle censure et
-avec raison!...»
-
-Le ministre eut un mouvement de vive colère. Attaquer son aptitude au
-travail, douter des quatorze heures que, de jour et de nuit, disait-il,
-il passait devant son bureau!
-
-«--Parbleu, monsieur, prouvez-moi cela, dit-il en rougissant.
-
-«--À mon tour,» pensa Lucien.
-
-Il triompha parla modération, par la clarté, par la respectueuse
-politesse. Il démontra clairement au ministre qu'il n'avait pas lu le
-rapport du pauvre M. M... si injurié.
-
-Deux ou trois fois, M. de Vaize voulut tout terminer en embrouillant
-les questions.
-
-Son Excellence sortit du cabinet en fureur et Lucien l'entendit
-maltraiter le pauvre chef de division que l'huissier avait introduit
-dans son cabinet. La voix redoutable du ministre passa jusqu'à
-l'anti-chambre correspondant à la porte dérobée par laquelle on entrait
-dans le bureau de Leuwen. Un ancien domestique, placé la par le crédit
-du ministre, et que Lucien soupçonnait fort d'être un espion, entra sans
-être appelé.
-
-«--Est-ce que Son Excellence a besoin de quelque chose?
-
-«--Non pas Son Excellence, mais moi; j'ai à vous prier fort sérieusement
-de ne pas entrer ici quand je ne sonne pas.»
-
-
-* * *
-
-
-Un des bonheurs de Lucien avait été de ne pas trouver à Paris son cousin
-Ernest Déverloy, futur membre de l'Académie des sciences morales et
-politiques. Un des académiciens moraux, qui donnait quelques mauvais
-dîners et disposait de trois voix, outre la sienne, avait eu besoin
-d'aller aux eaux de Vichy, et Déverloy s'était donné le rôle de
-garde-malade. Cette abnégation de deux ou trois mois avait produit le
-meilleur effet à l'Académie morale.
-
-«--C'est un homme à coté duquel il est bien agréable de s'asseoir»,
-disait M. Boneau, un des meneurs de cette société.
-
-«--La campagne d'Ernest aux eaux de Vichy, ajoutait M. Leuwen, avance
-de quatre ans son entrée à l'Institut.
-
-«--Ne vaudrait-il pas mieux pour vous, mon père, avoir un tel fils?
-répliquait Lucien presque attendri.
-
-«--Je t'aime encore mieux avec ta vertu. Je ne suis pas en peine de
-l'avancement d'Ernest, il aura bientôt pour 30.000 francs de places,
-comme le philosophe Cousin.»
-
-Il y avait dans les bureaux du comte de Vaize un M. Desbacs, dont la
-position sociale avait quelques points de rapport avec celle de Lucien.
-
-Il avait de la fortune, et M. de Vaize l'appelait son cousin; mais il
-n'avait pas un salon accrédité et un dîner renommé toutes les semaines,
-pour le soutenir dans le monde. Il sentait vivement cette différence et
-tâchait de s'accrocher à Lucien.
-
-M. Desbacs était d'un caractère sournois et c'est ce qui malheureusement
-se lisait trop sur sa figure, extrêmement pâle et fort marquée par la
-petite vérole. Cette figure n'avait guère d'autre expression que celle
-d'une politesse feinte et d'une bonhomie qui rappelait celle de Tartufe.
-Des cheveux absolument noirs, sur cette face blême, fixaient trop les
-regards.
-
-Avec ce désavantage, qui était grand, comme M. Desbacs disait toujours
-tout ce qui est convenable et jamais rien au delà, il avait fait des
-progrès rapides dans les salons de Paris. Il avait été sous-préfet,
-destitué par M. de Martignac, comme trop jésuite, et c'était un des
-commis les plus habiles qu'eut le ministère de l'Intérieur.
-
-Lucien était, comme toutes les âmes tendres, au désespoir: tout lui
-semblait indifférent; il ne choisissait pas les hommes et se liait avec
-ce qui se présentait. Il ne s'aperçut même pas que M. Desbacs lui
-faisait la cour. Celui-ci vit que Lucien désirait réellement s'instruire
-et travailler, et il se donnait à lui comme chercheur de renseignements,
-non seulement dans les bureaux du ministère de l'Intérieur, mais dans tous
-les bureaux de Paris. Rien n'est plus commode et n'abrège plus les
-travaux. En revanche, M. Desbacs ne manquait jamais au dîner que Mme
-Leuwen avait fondé, une fois la semaine, pour les employés du ministère
-de l'Intérieur qui se liaient avec son fils.
-
-«--Vous vous liez là avec d'étranges figures, disait son mari; des
-espions subalternes, peut-être.
-
-«--Ou bien des gens de mérite inconnus. Béranger a été commis à dix-huit
-cents francs.
-
-«Mais quoi qu'il en soit, on voit trop dans les façons de Lucien que la
-présence des hommes l'importune et l'irrite. C'est le genre de
-misanthropie que l'on pardonne le moins.»
-
-Le but de M. Leuwen était de ne pas laisser un quart d'heure de solitude
-à son fils. Il trouvait qu'avec son heure à l'Opéra tous les soirs, le
-pauvre garçon n'était pas assez... bouclé.
-
-Il le rencontra au foyer des Bouffes.
-
-«--Voulez-vous que je vous mène chez Mme Grandet? Elle est éblouissante
-ce soir; c'est sans contredit la plus jolie femme de la salle. Et je ne
-veux pas vous vendre chat en poche. Je vous mène d'abord chez Dufresnoy
-dont la loge est à côté de celle de Mme Grandet.
-
-«--Je serais si heureux, mon père, de n'adresser la parole qu'à vous ce
-soir.
-
-«--Il faut que le monde connaisse votre figure du vivant de mon salon.»
-
-Déjà plusieurs fois, M. Leuwen avait voulu le conduire dans vingt maisons
-du juste-milieu, fort convenables pour le chef de bureau particulier du
-ministre de l'Intérieur. Lucien avait toujours trouvé des prétextes pour
-refuser.
-
-Il disait:
-
-«--Je suis encore trop sot. Laissez-moi me guérir de ma distraction; je
-tomberais dans quelque gaucherie qui s'attacherait à mon nom et me
-discréditerait, me déshonorerait à jamais... C'est une grande chose que
-de débuter.»
-
-Mais comme une âme au désespoir n'a de force pour rien, ce soir-là il se
-laissa entraîner dans la loge de M. Dufresnoy, receveur général, et
-ensuite, une heure plus tard, dans le salon de M. Grandet, ancien
-fabricant fort riche, et juste-milieu furibond. L'hôtel parut charmant
-à Lucien, le salon magnifique, mais M. Grandet d'un ridicule trop noir.
-
-Le soir du dîner qui suivit la présentation de Lucien, M. Grandet exprima,
-tout haut, devant trente personnes au moins, le désir que M. N..., de
-l'opposition, mourût d'une blessure qu'il venait de recevoir dans
-un duel célèbre.
-
-La beauté éblouissante de Mme Grandet, ne put faire oublier à Lucien le
-dégoût profond inspiré par son mari.
-
-C'était une femme de vingt-trois à vingt-quatre ans au plus: il était
-impossible d'imaginer des traits plus réguliers, une beauté plus délicate
-et plus parfaite. On eût dit une figure d'ivoire. Elle chantait fort bien;
-c'était une élève de Rubini. Son mérite pour les aquarelles était célèbre,
-et son mari lui faisait quelquefois le compliment de lui en voler une
-qu'il envoyait vendre et qu'on payait 300 francs.
-
-Mais elle ne se contentait pas du mérite d'être un excellent peintre:
-c'était encore une bavarde effrénée. Malheur à la conversation, si
-quelqu'un venait à prononcer les mots terribles de bonheur, religion,
-civilisation, pouvoir légitime, mariage, etc...
-
-«--Je crois, Dieu me pardonne, qu'elle tient à imiter Mme de Staël, se
-dit Lucien en écoulant une de ses _tartines._ Elle ne laisse rien passer
-sans y clouer son mot. Le mot est juste, mais il est d'un plat à mourir,
-quoique exprimé avec noblesse et délicatesse. Je parierais qu'elle fait
-provision d'esprit dans les manuels à trois francs.»
-
-Malgré son dégoût parfait pour la beauté aristocratique et les grâces
-imitatives de Mme Grandet. Lucien était fidèle à sa promesse et, deux
-fois par semaine, il paraissait dans le salon le plus aimable du
-juste-milieu.
-
-Un soir qu'il rentrait à minuit et qu'il répondait à sa mère avoir été
-chez les Grandet:
-
-«--Qu'as-lu fait pour le tirer de pair aux yeux de Mme Grandet? lui
-demanda son père.
-
-«--J'ai imité les talents qui la font si séduisante: j'ai fait une
-aquarelle.
-
-«--Et quel sujet a choisi la galanterie, lui dit Mme Leuwen?
-
-«--Un moine espagnol monté sur un âne, et que Rodil envoie pendre.
-
-«--Quelle horreur! Quel caractère vous vous donnez dans cette maison!
-s'écria Mme Leuwen; et encore ce caractère n'est pas le vôtre. Vous en
-avez tous les inconvénients, sans les avantages. Mon fils, un bourreau!
-
-«--Votre fils, un héros! voilà ce que Mme Grandet voit dans les supplices
-décernés sans ménagement à qui ne pense pas connue elle. Une jeune femme
-qui aurait de la délicatesse, de l'esprit, qui verrait les choses comme
-elles sont, enfin, qui aurait le bonheur de vous ressembler un peu, me
-prendrait pour un vilain être, par exemple pour un séide des ministres,
-qui veut devenir préfet et chercher en France des rues Transnonain. Mais
-Mme Grandet vise au génie, à la grande passion, à l'esprit brillant. Pour
-une pauvre petite femme qui n'a que du bonheur, et encore des plus
-communs, un moine envoyé à la mort, dans un pays superstitieux, et par un
-général juste-milieu, c'est sublime.
-
-«--Ainsi, tu vas prendre le triste caractère d'un don Juan,» dit Mme
-Leuwen avec un profond soupir.
-
-M. Leuwen éclata de rire.
-
-«--Ah! que cela est bon. Lucien un don Juan! Mais, mon ange, il faut que
-vous l'aimiez avec bien de la passion pour déraisonner ainsi. Heureux
-qui bat la campagne par l'effet d'une passion! Et mille fois heureux
-qui déraisonne par amour, dans ce siècle où l'on ne déraisonne que par
-impuissance ou médiocrité d'esprit. Le pauvre Lucien sera toujours dupe
-de toutes les femmes qu'il aimera. Je vois dans ce cœur-là du fonds pour
-être dupé jusqu'à cinquante ans. As-tu deviné quel est l'amant de la dame?
-
-«--Ce cœur est si sec, que je la croyais sage.
-
-«--Mais sans amant il manquerait quelque chose a son état de maison. Le
-choix est tombé sur M. Crapart.
-
-«--Quoi? le chef de la police de mon ministère?
-
-«--_The same_, et par lequel vous pourriez faire espionner votre
-maîtresse aux frais de l'État.»
-
-Sur ce mot, Lucien devint taciturne. Sa mère devina son secret.
-
-«--Je le trouve pâle, mon ami. Prends ton bougeoir, et, de grâce, sois
-toujours dans ton lit avant l'heure.
-
-«--Si j'avais eu M. Crapart à Nancy, se disait Lucien, j'aurais su,
-autrement qu'en le voyant, ce qu'il arrivait à Mme de Chasteller. Et que
-serait-il arrivé si je l'eusse connu un mois plus tôt? J'aurais perdu un
-peu plus tôt les plus beaux jours de ma vie. J'aurais été condamné un mois
-plus tôt à vivre le matin avec un fripon Excellence, et le soir avec une
-coquine, la femme la plus considérée de Paris.»
-
-On voit combien l'âme de Lucien souffrait encore.
-
-
-* * *
-
-
-Un soir vers les cinq heures, en revenant des Tuileries, le ministre fit
-appeler Lucien dans son cabinet. Notre héros le trouva pâle comme un mort.
-
-«Voici une affaire, mon cher Leuwen. Il s'agit, pour vous, de la mission
-la plus délicate...»
-
-À son insu, Lucien prit l'air altier du refus, et le ministre se hâta
-d'ajouter:
-
-«--...Et la plus honorable.»
-
-Après ce mot, l'air hautain de Lucien ne se radoucit pas beaucoup. Il
-n'avait pas grande idée de l'honneur que l'on peut acquérir en servant
-Son Excellence.
-
-Sur quoi, celle-ci continua:
-
-«--Vous savez que nous avons le bonheur de vivre sous cinq polices...
-Mais vous le savez comme le public et non comme il faut le savoir, pour
-agir avec sûreté. Oubliez donc, de grâce, tout ce que vous croyez savoir
-là-dessus. Pour être lus, les journaux de l'opposition enveniment toutes
-les choses. Gardez-vous de confondre ce que le public croit vrai, avec ce
-que je vous apprendrai. Autrement, vous vous tromperez en agissant.
-N'oubliez pas, surtout, mon cher Leuwen, que le plus coquin a de la
-vanité et de l'honneur, à sa manière. Aperçoit-il le mépris chez vous,
-il devient intraitable.
-
-«Pardonnez ces détails, mon ami; je désire vivement vos succès...»
-
-Le ministre était tout à sa douleur. Son œil hagard se détachait sur des
-joues d'une pâleur mortelle. Il continua:
-
-«--Ce diable de général B... ne pense qu'à une chose: devenir
-lieutenant-général. Il est, comme vous le savez, chef de la police du
-château. Mais ce n'est pas tout; il veut être ministre de la Guerre, et
-comme tel, se montre habile dans la partie la plus difficile et, à vrai
-dire, la seule difficile de ce pauvre ministère, ajouta avec mépris le
-grand administrateur. «Veiller à ce que trop d'intimité ne s'établisse
-pas entre les soldats et les citoyens, et maintenir entre eux les
-duels suivis de mort à six par mois. C'est le chiffre arrêté par le
-conseil des ministres.» Le général N... s'était contenté jusqu'ici de
-faire courir, dans les casernes, des bruits d'attaques et de guets-apens,
-commis par dus gens du bas peuple, par des ouvriers, contre des militaires
-isolés. Ces classes sont sans cesse rapprochées par la _douce égalité_;
-elles s'estiment; il faut donc, pour les désunir, un soin continu dans la
-police militaire. Le général B... me tourmente sans cesse pour que je
-fasse insérer dans _nos journaux_ des récits exacts de toutes les
-querelles de cabaret, de toutes les grossièretés de corps de garde, de
-toutes les rixes d'ivrognes qu'il reçoit de ses agents déguisés. Ces
-messieurs sont chargés d'observer l'ivresse sans jamais y succomber.
-Toutes ces choses font le supplice de nos gens de lettres.
-
-«--Comment espérer, disent-ils, quelque effet d'une phrase délicate, d'un
-trait d'ironie, après ces saletés?»
-
-«--Qu'importe à la bonne compagnie des scènes de cabaret, toujours les
-mêmes? À l'exposé de ces vilenies, le lecteur un peu littéraire jette le
-journal, et, non sans raison, ajoute quelque mot de mépris sur les
-gens de lettres salariés.
-
-«Quelque adresse qu'y mettent ces messieurs de la littérature, le public
-ne lit plus ces querelles dans lesquelles deux pauvres ouvriers maçons
-auraient assommé trois grenadiers armés de leurs sabres, sans
-l'intervention miraculeuse du poste voisin.
-
-«Les soldats mêmes, dans les casernes, se moquent de cette partie de nos
-journaux que je fais jeter dans les corridors. Dans cet état de choses,
-ce diable de B..., tourmenté par les deux étoiles qui sont sur ses
-épaulettes, a entrepris d'avoir des faits. Or, mon ami, ajouta le Ministre
-en baissant la voix, l'affaire du pont Royal, si vertement démentie dans
-nos journaux d'hier matin, n'est que trop vraie.
-
-«L'homme le plus dévoué du général B..., employé à trois cents francs par
-mois, a entrepris, mercredi passé, de désarmer un conscrit bien niais
-qu'il guettait depuis huit jours. Ce conscrit fut mis en sentinelle, au
-beau milieu du pont Royal, à minuit. Une demi-heure après, le mouchard
-s'avance en imitant l'ivrogne, tout à coup se jette sur lui et veut lui
-arracher son fusil. Ce diable de conscrit, si niais en apparence et choisi
-sur sa mine, recule d'un pas et campe au mouchard un coup de fusil dans le
-ventre. Le conscrit s'est trouvé être un chasseur des montagnes du
-Dauphiné.
-
-«Voilà donc le policier blessé mortellement. L'ennuyeux c'est qu'il n'est
-pas mort.
-
-«C'est là l'affaire. Maintenant, le problème à résoudre: cet homme sait
-qu'il n'a que trois ou quatre jours à vivre; _qui nous répond de sa
-discrétion?_
-
-«Le roi vient de faire une scène épouvantable au général B...
-Malheureusement je me suis trouvé là, sous la main, et le roi a prétendu
-que moi seul avais tout le tact nécessaire pour faire finir cette cruelle
-affaire comme il faut. Si j'étais moins connu, j'irais voir le blessé qui
-est à l'Hôtel-Dieu, et étudier les personnes qui approchent son lit. Mais
-ma présence seule centuplerait le venin de cette affaire. Le général B...
-paye mieux ses employés de police que moi les miens. De plus, il doit être
-furieux de la scène de ce matin et des éloges dont j'ai été l'objet en sa
-présence et presque à ses dépens. Un homme d'esprit connue vous devine la
-vérité. Si mes agents font quelque chose qui vaille auprès du lit de
-douleur de cet homme, ils auront soin de remettre leur rapport dans mon
-cabinet cinq minutes après qu'ils m'auront vu sortir de l'hôtel de la rue
-de Grenelle, et une heure auparavant le général B... les aura interrogés
-tout à son aise. Maintenant, mon cher Lucien, voulez-vous me tirer d'un
-grand embarras?»
-
-Après un petit silence, Lucien répondit:
-
-«--Oui, monsieur.»
-
-Mais l'expression de ses traits était infiniment moins rassurante que sa
-réponse.
-
-Lucien continua d'un air glacial:
-
-«--Je suppose que je n'aurai pas à parler au chirurgien.
-
-«--Très bien, mon ami, très bien. Vous devinez tout le poids de la
-question, se hâta de répondre le ministre. Le général B... a déjà agi et
-trop agi. Ce chirurgien est un colosse dénommé Monod, qui ne lit que
-le _Courrier Fronçais_ au café de l'Hôpital.»
-
-Lucien était violemment agité; après un silence inquiétant, il finit par
-dire au ministre:
-
-«--Je ne veux pas être inutile. Si j'accepte de Votre Excellence de me
-conduire envers le blessé comme le ferait l'homme le plus tendre,
-j'accepte la mission.
-
-«--Cette condition me fait injure,» s'écria le ministre d'un ton
-affectueux.
-
-Et réellement les idées d'empoisonnement ou seulement d'opium lui
-faisaient horreur. Lorsqu'il avait été question, dans le conseil, d'opium
-pour calmer les douleurs du malheureux policier, il avait pâli.
-
-«--Rappelons-nous, ajouta-t-il avec effusion, l'opium tant reproché au
-général Bonaparte sous les murs de Jaffa.
-
-«Ne nous exposons pas à être en butte pour toute la vie aux calomnies
-des journaux républicains, et ce qui est bien pis, des journaux
-légitimistes qui pénètrent dans les salons.»
-
-Ce mouvement vrai et vertueux diminua l'angoisse horrible de Lucien. Il
-se disait:
-
-«--Ceci est bien pis que tout ce que j'aurais pu rencontrer au régiment.
-Là, sabrer ou fusiller un pauvre ouvrier égaré ou même innocent; ici, se
-trouver mêlé toute la vie à un ignoble récit d'empoisonnement. Si j'ai du
-courage, qu'importe la forme du danger?»
-
-Et il dit d'un ton résolu:
-
-«--Je vous seconderai, monsieur le comte. Je me repentirai peut-être
-toujours de ne pas tomber malade à l'instant, garder le lit huit jours et
-ensuite revenir au bureau, et, si je vous trouvais trop changé, donner
-ma démission.
-
-«Le ministre est trop honnête homme (et il pensait: trop engagé avec mon
-père) pour me persécuter avec les grands bras du pouvoir. Mais je suis las
-de reculer devant le danger. Puisque la vie au XIXe siècle est si pénible,
-je ne changerai pas d'état pour la troisième fois. Je vois fort bien à
-quelles affreuses calomnies j'expose tout le reste de mes jours. Je vais
-donc agir avec l'inquiétude continue à chaque démarche de la possibilité
-de la justifier dans un mémoire imprimé.
-
-«Peut-être, monsieur le comte, eût-il été mieux, même pour vous, de
-laisser ces démarches à des agents couverts par l'épaulette. Le Français
-pardonne beaucoup à l'uniforme.»
-
-Le ministre fit un mouvement.
-
-«--Je ne veux, monsieur le comte, ni vous donner des conseils, non
-demandés et d'ailleurs tardifs, ni encore moins vous insulter. Je n'ai
-pas voulu vous demander une heure pour réfléchir, et, naturellement,
-j'ai pensé tout haut...»
-
-Cela fut dit d'un ton si simple, mais en même temps si mâle, que la
-figure morale de Lucien changea aux yeux du ministre.
-
-«--C'est un homme, et un homme ferme, pensa-t-il. Tant mieux. Je maudirai
-moins l'effroyable pouvoir de son père.
-
-«Mes affaires du télégraphe sont enterrées à jamais; et je puis, en
-conscience, fermer la bouche à celui-ci par une préfecture; ce sera une
-façon fort honnête de m'acquitter avec le père, s'il ne meurt pas d'ici
-là d'une indigestion--et en même temps de _lier_ son salon.»
-
-«--Voici, dit-il, une lettre qui place sous vos ordres tout ce que vous
-rencontrerez dans les hôpitaux, et voici de l'or.»
-
-Lucien s'approcha d'une table pour écrire un mot de reçu.
-
-«--Que faites-vous là, mon cher, un reçu entre nous? dit le ministre avec
-une légèreté guindée.
-
-«--Monsieur le comte, tout ce que nous faisons ici peut être un jour
-imprimé! répondit Lucien avec le sérieux d'un homme qui dispute sa tête
-à l'échafaud.
-
-«--Attendez-vous à trouver auprès du lit de Kortis,--c'est le nom du
-policier,--un agent du _National_ ou de la _Tribune_; surtout pas
-d'emportement, pas de duel avec ces messieurs. Vous sentez quel immense
-avantage pour eux, et comme le général B... triompherait de mon pauvre
-ministère?
-
-«--Je vous réponds que je n'aurai pas de duel, ou du moins du vivant
-de Kortis.
-
-«--C'est la grande affaire du jour. Dès que vous aurez fait ce qui est
-possible, cherchez-moi partout. Voici mon itinéraire. Vous m'obligeriez
-infiniment en me tenant au courant de tout ce que vous ferez.
-
-«--Votre Excellence m'a-t-elle mis au courant de tout? dit Lucien d'un
-air significatif.
-
-«--D'honneur! répondit le ministre. Je n'en ai pas dit un mot à personne,
-et, de mon côté, je vous livre l'affaire vierge.
-
-«--Votre Excellence me permettra de lui dire, avec tout le respect que je
-lui dois, que dans le cas où j'apercevrais quelqu'un de la police, je me
-retirerais. Un tel voisinage n'est pas fait pour moi.
-
-«--De ma police, oui, mon cher aide de camp. Mais puis-je être responsable
-envers vous des sottises que peuvent faire les autres polices? Je ne veux
-ni ne puis rien vous cacher. Oui me répond qu'aussitôt après mon départ,
-on n'a pas donné la même commission à un autre ministre? L'inquiétude est
-grande au château.
-
-«L'article du _National_ est abominable de modération... Il y a une
-finesse, une hauteur de mépris...! On le lira jusqu'au bout dans les
-salons. Ce n'est point le ton de la _Tribune._ Ah! ce roi qui n'a pas
-fait Carrel conseiller d'État!
-
-«Mais Carrel aurait refusé, et avec raison. Il vaut mieux être candidat
-à la présidence de la République française, que conseiller d'État. Un
-conseiller d'État a douze mille francs, et lui reçoit trente-six mille
-pour dire ce qu'il pense. D'ailleurs, son nom est dans toutes les bouches.
-
-«Adieu, adieu, mon cher; bonne chance, je vous ouvre un crédit illimité.
-Tenez-moi au courant. Si je ne suis pas ici, soyez assez bon pour me
-chercher.»
-
-Lucien retourna à son cabinet avec le pas assuré d'un homme qui marche
-à l'assaut d'une batterie.
-
-Il trouva Desbacs dans son bureau.
-
-«--La femme de Kortis a écrit. Voici la lettre.» Lucien la prit.
-
-. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
-
-«Mon malheureux époux n'est pas entouré de soins suffisants à l'hôpital.
-Pour que mon cœur puisse lui prodiguer les soins que je lui dois, il faut
-de toute nécessité que je me fasse remplacer auprès de ces malheureux
-enfants qui vont être orphelins.
-
-«Mon mari est frappé à mort sur les marches du trône et de l'autel. Je
-réclame de la justice de Votre Excellence...»
-
-«--Au diable l'Excellence, pensa Lucien. Quelle heure? dit-il en
-s'adressant à Desbacs, voulant ainsi s'assurer un témoin irrécusable.
-
-«--Six heures moins un quart. Il n'y a plus un chat dans les bureaux.»
-
-Lucien marqua cette heure sur une feuille de papier, et appela le garçon
-de bureau espion.
-
-«--Si l'on vient me demander dans la soirée, dites que je suis sorti à
-six heures.»
-
-Il remarqua encore que l'œil de Desbacs, ordinairement si calme, était
-étincelant de curiosité et d'envie de savoir.
-
-«--Vous pourriez bien n'être qu'u coquin, mon ami, pensait Lucien, ou
-peut-être même un espion du général B...»
-
-«--C'est que, tel que vous me voyez, reprit-il d'un air indifférent,
-j'ai promis d'aller dîner à la campagne. On va croire que je me fais
-attendre comme un grand seigneur.»
-
-Et il regarda l'œil de Desbacs qui, à l'instant, perdit son feu.
-
-Lucien vola à l'Hôtel-Dieu et se fit conduire par le portier au
-chirurgien de garde. Dans les cours de l'hôpital, il rencontra deux
-médecins, déclina ses noms et qualités, et pria ces messieurs de
-l'accompagner à l'instant. Et il mit tant de politesse dans ses
-manières, que ces messieurs n'eurent pas l'idée de le refuser.
-
-«--Quelle heure est-il? demanda-t-il au portier qui marchait devant eux.
-
-«--Six heures et demie.
-
-«--Ainsi je n'aurai mis que dix-huit, minutes du ministère ici, et je
-puis le prouver.»
-
-En arrivant auprès du chirurgien de garde, il le pria de prendre
-communication de la lettre du ministre.
-
-«--Messieurs, dit-il aux trois médecins qu'il avait auprès de lui, on a
-calomnié l'administration du ministère de l'intérieur, à propos d'un
-blessé, Kortis, qui appartient, dit-on, au parti républicain... Le mot
-_d'opium_ a été prononcé. Il convient à l'honneur de votre hôpital et à
-votre responsabilité comme employés du gouvernement, d'entourer de la
-plus grande publicité tout ce qui se passera autour du lit de ce blessé.
-Il ne faut pas que les journaux de l'opposition puissent nous calomnier.
-Peut-être enverront-ils des agents. Ne trouveriez-vous pas convenable,
-messieurs, d'appeler M. le médecin ou M. le chirurgien en chef, et
-d'expédier des élèves internes à ces messieurs. Et ne serait-il pas à
-propos de mettre, dès cet instant, auprès du lit de Kortis, deux
-infirmiers, _gens sages et incapables de mensonges?_»
-
-Ces mots furent compris par le plus âgé des médecins présents, dans le
-sens qu'on leur eût donné quatre ans plus tôt. Il désigna deux infirmiers,
-ayant jadis appartenu à la Congrégation, et coquins consommés. L'un des
-chirurgiens se détacha pour aller les installer sur-le-champ.
-
-Les médecins et les chirurgiens affluèrent vite dans la salle de garde,
-mais il régnait un grand silence et tous avaient l'air morne.
-
-«--Je me propose, messieurs, leur dit Lucien, au nom de M. le ministre
-de l'Intérieur, dont j'ai l'ordre dans ma poche, de traiter Kortis comme
-s'il appartenait à la classe la plus riche. Il me semble que cette
-marche convient à tous.»
-
-Il y eut un assentiment méfiant, mais général.
-
-«--Ne conviendrait-il pas, messieurs, de nous rendre _tous_ autour du lit
-du blessé, et ensuite de faire une consultation? Je ferai un bout de
-procès-verbal de ce qui sera dit, et je le porterai à M. le ministre de
-l'Intérieur.»
-
-L'air résolu de Lucien en imposa à ces messieurs, dont la plupart avaient
-disposé de leur soirée et comptaient la passer d'une façon plus profitable
-ou plus gaie.
-
-«--Mais, monsieur, j'ai vu Kortis ce matin, dit d'un air pointu une petite
-figure sèche; c'est un homme mort. À quoi bon une consultation?
-
-«--Monsieur, je placerai votre observation au commencement du
-procès-verbal.
-
-«--Mais, je ne parlais pas dans l'intention que mon observation fût
-répétée.
-
-«--_Répétée!_ monsieur, vous vous oubliez. J'ai l'honneur de vous donner
-ma parole que tout ce qui est dit ici sera fidèlement reproduit dans le
-procès-verbal; votre dire, monsieur, comme ma réponse.»
-
-Les paroles de Lucien n'étaient pas mal, mais il devint fort rouge en
-les prononçant, ce qui pouvait envenimer la chose.
-
-«--Nous ne voulons tous, certainement, que la guérison du blessé,» se
-dit le plus âgé des médecins, pour mettre le holà.
-
-Il ouvrit la porte et l'on se mit en marche. Trois ou quatre passants se
-joignirent au cortège dans les cours de l'hôpital. Enfin le chirurgien en
-chef arriva comme on ouvrait la porte de la salle où était Kortis. On
-entra chez un portier voisin.
-
-Lucien pria le chirurgien de s'approcher avec lui d'un quinquet, lui fit
-lire la lettre du ministre, et raconta ce qui avait été fait depuis son
-arrivée à l'hôpital.
-
-Ce chirurgien en chef était un fort honnête homme, et malgré un ton
-d'emphase bourgeoise, ne manquait pas de tact. Il comprit que l'affaire
-pouvait être importante.
-
-«--Ne faisons rien sans M. Monod, dit-il à Lucien. Il loge à deux pas de
-l'hôpital.
-
-«--Ah! pensa Lucien, c'est le chirurgien qui a repoussé par un coup de
-poing l'idée de l'opium.»
-
-Au bout de quelques minutes, M. Monod arriva en grommelant; on avait
-interrompu son dîner et il songeait aussi un peu aux suites de son coup
-de poing. Quand il sut de quoi il s'agissait:
-
-«--Eh bien, messieurs, dit-il à Lucien et au chirurgien en chef--c'est un
-homme mort. Voilà tout. C'est un miracle qu'il vive encore avec une balle
-dans le ventre, et non seulement la balle, mais encore des lambeaux de
-drap, la bourre du fusil, que sais-je moi? Vous songez bien que je ne
-suis pas allé sonder une telle blessure. La peau a été brûlée par la
-chemise, qui a pris feu.»
-
-En parlant ainsi, on arriva au malade. Lucien lui trouva la physionomie
-résolue et l'air pas trop coquin--moins coquin que Desbacs.
-
-«--Monsieur, lui dit-il, en rentrant chez moi, j'ai trouvé cette lettre
-de Mme Kortis...
-
-«--Madame... madame... Une drôle de madame! qui mendiera son pain dans
-huit jours...
-
-«--Monsieur, à quelque parti que vous apparteniez, _res sacra miser_, le
-ministre ne veut voir en vous qu'un homme qui souffre.
-
-«On dit que vous ôtes un ancien militaire; je suis lieutenant au 27e de
-lanciers. En qualité de camarade, permettez-moi de vous offrir quelques
-petits secours temporaires...
-
-«--Voilà qui s'appelle parler! dit le blessé. Ce matin il est encore venu
-un monsieur avec l'espérance d'une pension... Eau bénite de cour, rien de
-comptant. Mais vous, mon lieutenant, c'est bien différent, et je vous
-parlerai...»
-
-Lucien se hâta d'interrompre et, se tournant vers les médecins ou
-chirurgiens qui l'entouraient:
-
-«--Monsieur, dit-il au chirurgien en chef, je suppose que la présidence
-de la consultation vous appartient.
-
-«--Je le pense aussi, répondit le chirurgien, si ces messieurs n'ont pas
-d'objections...
-
-«--En ce cas, comme mon devoir est de prier celui de ces messieurs que
-vous aurez la bonté de désigner, de dresser un procès-verbal fort
-circonstancié de tout ce que nous faisons, il serait peut-être bon que
-vous fissiez la désignation de la personne qui voudra bien écrire...»
-
-Et comme il entendait une conversation peu agréable pour le pouvoir qui
-commençait à s'établir à voix basse, il ajouta:
-
-«--Il faudrait que chacun de nous parlât à son tour...»
-
-Cette gravité ferme en imposa enfin. Le blessé fut examiné et interrogé
-régulièrement.
-
-M. Monod, chirurgien de la salle, fit un rapport succinct. Ensuite on
-quitta le lit du malade, et dans une salle à part se fit la consultation
-que M. Monod écrivit pendant qu'un jeune médecin, portant un nom bien
-connu dans les sciences, écrivait le procès-verbal sous la dictée de
-Leuwen.
-
-Sur sept médecins ou chirurgiens, cinq conclurent à la mort possible à
-chaque instant, et certaine--avant deux ou trois jours. Un des sept
-proposa l'opium.
-
-«--Ah! voilà le coquin gagné par le général B...» pensa Lucien.
-
-C'était un monsieur fort élégant, avec des cheveux blonds, et portant à
-sa boutonnière deux énormes rubans.
-
-Lucien lut sa pensée dans les yeux de l'assistance. On fit justice de
-cette proposition en deux mots. Un autre proposa une saignée abondante au
-pied, pour prévenir l'hémorragie dans les entrailles.
-
-Lucien ne voyait rien de politique dans cette nouvelle proposition, mais
-M. Monod lui fit changer d'avis en disant de sa grosse voix et d'un ton
-significatif:
-
-«--Cette saignée n'aurait qu'un effet hors de doute, celui d'ôter la
-parole au blessé.
-
-«--Je la repousse de toutes mes forces, dit un chirurgien honnête homme.
-
-«--Et moi!
-
-«--Et moi!
-
-«--Et moi!
-
-«--Il y a majorité, ce me semble,» dit Lucien d'un ton fort animé.
-
-La consultation et le procès-verbal furent signés à dix heures un quart.
-MM. les médecins et chirurgiens parlaient tous de malades à voir et se
-sauvaient à mesure qu'ils avaient signé.
-
-Lucien resta seul avec le chirurgien Monod.
-
-«--Je vais revoir le blessé, dit-il.
-
-«--Et moi achever de dîner. Vous le trouverez peut-être mort. Il peut
-passer comme un poulet. Au revoir.»
-
-Et Lucien rentra dans la salle des blessés. Il fut choqué de l'obscurité
-et de l'odeur. De temps en temps, s'entendaient des gémissements faibles.
-Notre héros n'avait jamais rien vu de semblable. La mort était pour lui
-quelque chose de terrible, sans doute, mais propre et de bon ton.
-
-Il s'approcha du lit du blessé.
-
-Les deux infirmiers étaient à demi couchés sur leurs chaises, les pieds
-étendus sur une chaise percée. Ils dormaient et semblaient ivres.
-
-Le blessé avait les yeux bien ouverts.
-
-«--Les parties nobles ne sont pas offensées, ou bien vous seriez mort
-dans la première nuit. Vous êtes bien moins dangereusement blessé que
-vous ne le croyez.
-
-«--Bah! dit Kortis avec impatience, comme se moquant de cet espoir.
-
-«--Mon cher camarade, ou vous mourrez, ou vous vivrez, dit Lucien d'un
-ton mâle, résolu et même affectueux.
-
-«--Il n'y a pas de _ou_, mon lieutenant. Je suis un homme _frit._
-
-«--Dans tous les cas, regardez-moi comme votre ministre des Finances...
-
-«--Comment? Le ministre des Finances me donnerait une pension? Quand je
-dis _moi_, c'est à ma pauvre femme?»
-
-Lucien regarda les deux infirmiers; ils ne jouaient pas l'ivresse et
-étaient hors d'état d'entendre ou du moins de comprendre.
-
-«--Oui, mon camarade, _si vous ne jasez pas._»
-
-Les yeux du mourant s'éclaircirent et se fixèrent sur Leuwen avec une
-expression étonnante.
-
-«--Vous m'entendez, mon camarade?
-
-«Oui, mais à condition que je ne serai pas empoisonné. Je vais mourir, je
-m'en f..., mais voyez-vous, j'ai l'idée que dans ce que l'on me donne...
-
-«--Vous vous trompez. D'ailleurs, n'avalez rien de ce que fournit
-l'hôpital. Vous avez de l'argent.
-
-«--Dès que j'aurai tapé de l'œil, ces bougres vont le voler.
-
-«--Voulez-vous, mon camarade, que je vous envoie votre femme?
-
-«--F...! mon lieutenant, vous êtes un brave homme. Je donnerai vos dix
-napoléons à ma pauvre femme.
-
-«--N'avalez que ce que votre femme vous présentera. J'espère que c'est
-parlé, cela?... D'ailleurs, je vous donne ma parole d'honneur qu'il n'y
-a rien de suspect...
-
-«--Voulez-vous approcher votre oreille, mon lieutenant! Sans vous
-commander... mais quoi! le moindre mouvement me tue...
-
-«--Eh bien, comptez sur moi, dit Lucien en s'approchant.
-
-«--Comment vous appelez-vous?
-
-«--Lucien Leuwen, sous-lieutenant au 27e de lanciers.
-
-«--Pourquoi n'êtes-vous pas en uniforme?
-
---Je suis en permission à Paris, et détaché près le ministre de
-l'Intérieur.
-
-«--Où logez-vous? Pardon, excuse... voyez-vous...
-
-«--Rue de Londres, 43...
-
-«--Ah! le fils de ce riche banquier Van Peters et Leuwen...
-
-Après un petit silence:
-
-«--Précisément.
-
-«--Enfin, quoi! je vous crois. Ce matin, pendant que j'étais examiné
-après le pansement, j'ai entendu qu'on proposait de me donner de
-_l'opium_, à ce grand chirurgien si puissant. Il a juré, et puis ils se
-sont éloignés. J'ai ouvert les yeux, mais j'avais la vue trouble; la
-perte de sang... Enfin, suffit! Le chirurgien a-t-il consenti à la
-proposition ou n'a-t-il pas voulu?
-
-«--Êtes-vous bien sur de cela? dit Lucien fort embarrassé! Je ne croyais
-pas le parti républicain si alerte...
-
-Le blessé le regarda.
-
-«--Mon lieutenant, sauf votre respect, vous le savez aussi bien que moi
-d'où ça vient.
-
-«--Je déteste ces horreurs; j'abhorre et je méprise les hommes qui se les
-permettent. Comptez sur moi. Je vous ai amené sept médecins, comme on le
-ferait pour un général. Comment voulez-vous que tant de gens s'entendent
-pour une manigance? Vous avez de l'argent, appelez votre femme ou un
-parent, et ne buvez que ce qu'ils vous auront acheté.
-
-«--Enfin, quoi! dit le malade, j'ai été caporal au 3e de ligne, à
-Montmirail. Je sais bien qu'il faut sauter le pas, mais je n'aime pas à
-être empoisonné. Je ne suis pas honteux, et, ajouta-t-il en changeant de
-physionomie, _dans mon métier_ il ne faut pas être honteux. S'il avait du
-sang dans les veines, après ce que j'ai fait pour lui et à sa demande,
-vingt fois répétée, le général B... devrait être là, à votre place.
-Êtes-vous son aide de camp?
-
-«--Je ne l'ai jamais vu.
-
-«--L'aide de camp s'appelle Saint-Vincent, et non pas Leuwen, dit le
-blessé comme en se parlant à lui-même. Il y a une chose que j'aimerais
-mieux que votre argent.
-
-«--Dites.
-
-«--Si c'était un effet de votre bonté, je ne me laisserai panser que
-lorsque vous serez là. Car voyez-vous, mon lieutenant, quand ils verront
-que je ne veux pas boire leur opium... en me pansant... crac, un coup de
-lancette est bien vite donné, là, dans le ventre. Et y a me brûle .. ça
-me brûle... Ça ne durera pas; ça ne peut pas durer. Pour demain,
-voulez-vous ordonner, car vous commandez ici... Et pourquoi
-commandez-vous? Et sans uniforme encore!... Enfin, au moins, pansé sous
-vos yeux. Et le grand chirurgien puissant, a-t-il dit oui ou non? Voilà
-le fait...»
-
-La tête s'embarrassait.
-
-«--Ne _jasez pas_, dit Lucien. Je vous prends sous ma protection et je
-vais vous envoyer votre femme.
-
-«--Vous êtes un bien brave homme. Le riche banquier Leuwen, qui
-entretient Mlle de Brions de l'Opéra, ça ne triche pas comme le général
-B...
-
-«--Certainement je ne triche pas. Tenez, ne me parlez jamais du
-général B..., ni de personne, voilà encore dix napoléons.
-
-«--Comptez-les-moi dans la main. Lever la tête me fait trop mal au
-ventre.»
-
-Lucien compta les napoléons à voix basse, et en les faisant sentir comme
-il les mettait dans la main du blessé.
-
-«--Motus! dit celui-ci.
-
-«--Motus. Si vous parlez, on vous vole votre argent. Ne parlez qu'à moi
-et quand nous sommes seuls. Je viendrai vous voir tous les jours, jusqu'à
-ce que vous soyez en convalescence.»
-
-Lucien passa encore quelques instants auprès du blessé, dont la tête
-semblait se perdre. Il courut ensuite dans la rue de Braque, où logeait
-Kortis, et trouva la femme de celui-ci entourée de commères qu'il eut
-assez de peine à faire retirer.
-
-«--_Je côtoie le mépris et la mort_, se répétait-il en s'en allant, mais
-j'ai bien mené ma barque.»
-
-Enfin, comme onze heures sonnaient à Saint-Eustache, Lucien remonta dans
-son cabriolet. Il s'aperçut qu'il mourait de faim, n'ayant pas dîné et
-presque toujours parlé.
-
-«--Actuellement, il faut chercher le ministre...»
-
-Mais il ne le trouva pas à l'hôtel de la rue de Grenelle. Il écrivit un
-mot, fit changer le cheval du cabriolet et le domestique, et alla au
-ministère des Finances. M. de Vaize en était sorti depuis longtemps.
-
-«--C'est assez de zèle comme cela,» pensa-t-il, et il s'arrêta dans un
-café pour dîner. Puis il remonta en voiture après quelques minutes, fit
-deux courses inutiles dans la chaussée d'Antin, et comme il passait
-devant le ministère des Affaires étrangères l'idée lui vint d'y faire
-frapper. Le portier répondit que M. le ministre de l'Intérieur était chez
-son Excellence. Mais l'huissier ne voulut pas l'annoncer et interrompre
-ainsi la conférence de Leurs Excellences. Lucien, qui savait qu'il y avait
-une porte dérobée, eut peur que son ministre lui échappât; il était las
-de courir et n'avait pas envie de retourner rue de Grenelle.
-
-Il insista encore, et l'huissier refusa avec hauteur.
-
-«--Parbleu, j'ai l'honneur de vous répéter que je suis porteur d'un ordre
-auprès de M. le ministre de l'Intérieur. J'entrerai. Appelez la garde, si
-vous voulez, mais j'entrerai de force. Je vous répète que je suis M.
-Lucien Leuwen, maître des requêtes.»
-
-Quatre ou cinq domestiques étaient accourus pour défendre la porte.
-
-Voyant qu'il allait avoir à combattre cette canaille, Lucien eut l'idée
-d'arracher les cordons des deux sonnettes à force de sonner.
-
-Au mouvement de respect que firent les laquais, il s'aperçut que M. le
-comte de Beauséant, ministre des Affaires étrangères, entrait dans le
-salon.
-
-Il ne l'avait jamais vu.
-
-«--Monsieur le comte, je me nomme Lucien Leuwen, maître des requêtes.
-J'ai un million d'excuses à demander à Votre Excellence. Mais je cherche
-M. le comte de Vaize, depuis deux heures, et par son ordre exprès; il
-faut que je lui parle pour une affaire importante et pressée.
-
-«--_Quelle affaire... pressée?_ dit le ministre avec une fatuité rare et
-en redressant sa petite personne.
-
-«--Parbleu, je vais te faire changer de ton, pensa Lucien, et il ajouta
-de grand sang-froid et avec une prononciation marquée:
-
-«--L'affaire Kortis, monsieur le comte; cet homme blessé sur le pont
-d'Austerlitz par un soldat qu'il voulait désarmer.
-
-«--Sortez!» dit le ministre aux valets.
-
-Et comme l'huissier restait:
-
-«--Mais sortez donc!...»
-
-L'huissier sorti, il dit à Leuwen:
-
-«--Monsieur, le mot Kortis eût suffi, sans les explications.»
-
-L'empressement du ton de voix et des gestes était rare.
-
-«--Monsieur le comte, je suis nouveau dans les affaires. Dans la société
-de mon père, M. Leuwen, je n'ai pas été accoutumé à être reçu avec
-l'accueil que Votre Excellence m'a fait. J'ai interrompu aussi
-rapidement que possible un état de choses désagréable et peu convenable.
-
-«--Comment, monsieur, _peu convenable_, dit le ministre en prononçant du
-nez, en relevant la tête et en redoublant d'impertinence. Mesurez vos
-paroles.
-
---Si vous en ajoutez une seule, sur ce ton, monsieur le comte, je donne
-ma démission, et nous mesurerons nos épées. La fatuité, monsieur, ne m'en
-a jamais imposé.»
-
-M. de Vaize venait d'un cabinet éloigné pour savoir ce qui se passait; il
-entendit les derniers mots de Lucien, et vit, que lui, de Vaize, pouvait
-en être la cause indirecte.
-
-«--De grâce, mon ami, de grâce, dit-il à Leuwen. Mon cher collègue, c'est
-le jeune officier dont je vous parlais. N'allons pas plus loin.
-
-«--Il n'y a qu'une façon de ne pas aller plus loin, dit Lucien avec un
-sang-froid qui cloua les ministres dans le silence. Il n'y a absolument
-qu'une façon, répéta-t-il d'un air glacial. C'est de ne pas ajouter un
-seul petit mot sur cet incident, et de supposer que l'huissier m'a
-annoncé à Vos Excellences.
-
-«--Mais, monsieur! dit le ministre des Affaires étrangères en se
-redressant vivement.
-
-«--J'ai un million de pardons à demander à Votre Excellence. Mais si
-Votre Excellence ajoute encore un mot, je donne ma démission à M. de
-Vaize, que voilà, et je vous insulte de façon à rendre une réparation
-nécessaire.
-
-«--Allons-nous-en, allons-nous-en!» s'écria M. de Vaize fort troublé,
-entraînant Lucien.
-
-Celui-ci prêta l'oreille pour entendre ce que disait le ministre...;
-il n'entendit rien.
-
-Une fois en voiture, il pria M. de Vaize, qui commençait un discours
-paternel, de lui permettre d'abord de lui rendre compte de l'affaire
-Kortis. Comme on arrivait dans la rue de Grenelle, et comme Lucien
-finissait de rendre compte de sa mission, M. de Vaize essaya de
-reprendre son discours onctueux.
-
-«--Monsieur le comte, je travaille pour Votre Excellence depuis cinq
-heures du soir. Il est une heure. Souffrez que je monte dans mon cabriolet
-qui suit votre voiture. Je suis mort de fatigue.»
-
-Le ministre se laissa quitter, Lucien monta dans son cabriolet et dit à
-son domestique de conduire. Il était réellement exténué.
-
-En passant sur le pont Louis XV, le domestique lui dit:
-
-«--Voilà le ministre.»
-
-Il retournait chez son collègue, malgré l'heure avancée.
-
-Chez lui, Lucien trouva son père, un bougeoir à la main qui montait
-se coucher.
-
-Malgré l'envie passionnée d'avoir l'avis d'un homme de tant d'esprit
-sur cette affaire:
-
-«--Il est vieux, et il ne faut pas l'empêcher de dormir. À demain les
-affaires.»
-
-Effectivement, le lendemain à dix heures, il conta tout à son père qui
-se mit à rire.
-
-«--M. de Vaize te mènera demain dîner chez son collègue, aux Affaires
-étrangères. Mais voilà assez de duels dans ta vie; maintenant ils seraient
-de mauvais ton pour toi. Ces messieurs se seront promis de te destituer
-dans deux mois, ou de te faire nommer préfet à Briançon ou à Pondichéry.
-Mais si cette place éloignée ne te convient pas plus qu'à moi, je leur
-ferai peur et j'empêcherai cette disgrâce. Du moins, je le tenterai avec
-quelques chances de succès.»
-
-Le dîner du ministère des Affaires étrangères se fit attendre jusqu'au
-surlendemain, et dans l'intervalle, Lucien, toujours occupé de l'affaire
-Kortis, ne permit pas que M. de Vaize lui reparlât de l'incident.
-
-Quelques jours après, M. Leuwen raconta l'anecdote à trois ou quatre
-diplomates. Il ne cacha que le nom de Kortis et le genre de l'affaire
-importante qui obligeait Lucien à chercher son ministre à une heure
-du matin.
-
-Après des démarches au ministère des Affaires étrangères et une audience
-au château, M. Leuwen pria Lucien de le suivre.
-
-«--Viens ici, que je répète pour la deuxième fois la conversation que
-j'ai eu l'honneur d'avoir avec ton ministre. Mais pour ne pas m'exposer
-à une troisième répétition, allons chez ta mère.»
-
-À la fin de la conférence chez Mme Leuwen, Lucien crut pouvoir accorder
-un mot de remerciement à son père.
-
-«--Tu deviens commun, mon ami, sans t'en douter. Tu ne m'as jamais tant
-amusé que depuis un mois. Enfin je t'aime, et la mère te dira que
-jusqu'ici, pour employer un mot des livres ascétiques, je l'aimais en toi.
-Mais il faut payer mon amitié d'un peu de gêne.
-
-«--De quoi s'agit-il?
-
-«--Suis-moi.»
-
-Arrivé dans sa chambre:
-
-«--Il est capital que tu te laves de la calomnie d'être saint-simonien.
-Ton air sérieux et même important peut lui donner cours.
-
-«--Rien de plus simple, un coup d'épée...
-
-«--Oui, pour le donner la réputation de duelliste, presque aussi triste
-que celle de saint-simonien. Je t'en prie, plus de duel sous aucun
-prétexte.
-
-«--Et que faut-il donc?
-
-«--Aimer. Rien de moins. Il faut séduire Mme Grandet.
-
-«--Mais, mon père, est-ce que je n'ai pas l'honneur d'être amoureux,
-déjà, de Mlle Raymonde?»
-
-Lucien demanda au ministre un congé de quatre jours pour terminer
-quelques affaires d'intérêt à Nancy. Il se sentait depuis quelque temps
-une envie folle de revoir la petite fenêtre de Mme de Chasteller. Après
-avoir obtenu le congé du ministre, Lucien en parla à ses parents qui ne
-trouvèrent pas d'inconvénient à un petit voyage à Strasbourg. Là-dessus,
-un beau jour, arriva Mme d'Hocquincourt qui débuta par la folie de venir
-le trouver au ministère.
-
-«--Prenons Mme d'Hocquincourt, se dit Lucien; je ne l'aurai jamais, mais
-elle va faire mille folies; je m'en tiendrai pour les besoins physiques
-à Mlle Raymonde.
-
-«--J'ai gagné bien de l'argent par ton _télégraphe_, dit M. Leuwen à
-son fils, et jamais ta présence n'a été aussi nécessaire.»
-
-Le soir même, Lucien trouva à dîner, chez son père, son cousin Ernest
-Déverloy. Celui-ci était fort triste. Son savant, qui lui avait promis
-quatre voix à l'Académie des sciences politiques, était mort aux eaux de
-Vichy, et après l'a voir dûment enterré, Ernest s'aperçut qu'il venait
-de perdre quatre mois de soins ennuyeux et de gagner un ridicule.
-
-«--Car il faut réussir, disait-il à Lucien, et si jamais je me dévoue
-à un membre de l'Institut, je le prendrai de meilleure santé. Tu as une
-grande passion et parbleu! tu es bien heureux. On s'occupe de toi! Il
-ne s'agit que d'en deviner l'objet. Je le dirai bientôt quels sont les
-beaux yeux qui t'ont enlevé ta gaieté. Heureux Lucien! tu occupes le
-public. Qu'on est chançard d'être né d'un père qui donne à dîner et qui
-reçoit _Pozzo di Borgo_ et la haute diplomatie. Si j'avais été le fils
-d'un tel père, je serais pour tout cet hiver le héros de Paris, et la
-mort de mon savant m'eût été plus utile que sa vie. Faute d'un père tel
-que le tien, je fais des miracles et cela ne compte pas, ou ne compte que
-pour me faire appeler intrigant.»
-
-Lucien trouva les mêmes bruits sur son compte chez quelques anciennes
-amies de sa mère, qui avaient des salons de second ordre où il était reçu
-avec amitié.
-
-Le petit Desbacs, auquel il donna quelque liberté de parler de choses
-étrangères aux affaires, lui avoua que les personnes les mieux instruites
-parlaient de lui comme d'un jeune homme destiné aux plus grandes choses,
-mais arrêté tout court par une grande passion.
-
-«--Ah! mon cher, que vous êtes heureux, surtout si vous n'aviez pas cette
-passion.»
-
-Lucien se détendait du mieux qu'il le pouvait.
-
-Mais il était loin de deviner qu'il devait sa réputation à son père,
-lequel, réellement, depuis l'aventure du ministère des Affaires
-étrangères, avait pris de l'amitié pour lui jusqu'au point d'aller à la
-Bourse, par ces jours froids et humides, chose à laquelle, depuis le
-jour où il avait eu 60 ans, rien n'avait pu le décider. M. Leuwen songeait
-à Mme de Thémines, vieille amie de 20 ans et fort liée avec Mme Grandet.
-Depuis bien des années il prenait soin de sa fortune, et c'est un grand
-service à Paris et pour lequel la reconnaissance est sans bornes, car,
-dans la déroute des dignités et de la noblesse d'origine, l'argent est
-resté la seule chose essentielle, et l'argent sans inquiétudes est la
-belle chose des belles choses. M. Leuwen alla lui demander des nouvelles
-de Mme Grandet.
-
-Il voyait Mme de Thémines une fois la semaine, ou chez lui ou chez elle,
-parce qu'il habitait auprès d'elle. Il prit son rôle au sérieux.
-
-Même il alla plus loin, et jugea qu'à son âge il pouvait entreprendre de
-la tromper net et de supprimer dans l'histoire de son fils le nom de Mme
-de Chasteller. Des aventures de son fils il fit une histoire fort jolie,
-et après avoir amusé Mme de Thémines pendant toute la fin d'une soirée,
-finit par lui avouer des inquiétudes sérieuses sur son fils qui, depuis
-trois mois qu'il était admis dans les salons de Mme Grandet, était d'une
-tristesse mortelle. Il craignait un amour sérieux qui dérangerait ses
-projets de mariage pour son Lucien.
-
-«--Ce qu'il y a de singulier, lui dit Mme de Thémines, c'est que depuis
-son retour d'Angleterre, Mme Grandet est fort changée. Il y a aussi du
-chagrin dans cette tête-là.»
-
-Pour prendre les choses par ordre, voici ce que M. Leuwen apprit de Mme
-de Thémines et de ses amies, qu'il vit séparément, et nous y ajouterons
-aussi ce que des mémoires particuliers nous ont fait savoir sur cette
-femme célèbre.
-
-Mme Grandet se voyait à peu près la plus jolie femme de Paris, ou du
-moins, on ne pouvait citer les dix plus jolies sans la mettre du nombre.
-Ce qui brillait surtout en elle, c'était une taille élancée, souple,
-charmante. Elle avait les plus beaux cheveux blonds du monde. C'était
-une beauté dans le genre des jeunes Vénitiennes de Paul Véronèse. Les
-traits étaient jolis, mais pas très distingués. Pour son cœur, il était
-à peu près l'opposé de ce que l'on se figure comme étant le cœur italien.
-Le sien était parfaitement étranger à tout ce qu'on appelle émotions
-tendres et enthousiasme, et cependant elle passait sa vie à jouer ces
-sentiments. Lucien l'avait trouvée dix fois s'apitoyant sur les
-infortunes de quelques prêtres prêchant l'évangile en Chine ou sur la
-misère d'une famille appartenant dans sa province _à tout ce qu'il y a de
-mieux._ Mais dans le secret de son cœur, rien ne lui paraissait plus
-ridicule, plus bourgeois en un mot, que d'être attendrie. Elle voyait
-en cela la marque la plus sûre d'une âme faible. Elle lisait souvent les
-Mémoires du cardinal de Retz; ils avaient pour elle le charme qu'elle
-cherchait vainement dans les romans. Le rôle politique de mesdames de
-Longueville et de Chevreuse était pour elle ce que sont les aventures
-de tendresse et de danger pour un jeune homme de dix-huit ans.
-
-«--Quelles positions superbes, se disait Mme Grandet, si elles eussent
-su se garantir de ces erreurs de conduite qui donnent tant de prise
-sur nous!»
-
-L'amour même, dans ce qu'il y a de plus réel, ne lui semblait, qu'une
-corvée, qu'un ennui. C'est peut-être à cette tranquillité d'âme qu'elle
-devait son étonnante fraîcheur, ce teint admirable qui eût pu lutter avec
-celui des plus belles Allemandes; cet air de fraîcheur qui était comme
-une fête pour les yeux. Aussi aimait-elle à se laisser voir à neuf heures
-du matin, au sortir du lit. C'est alors surtout qu'elle était
-incomparable: il fallait songer au ridicule du mot, pour résister au
-plaisir de la comparer à l'aurore. Aucune de ses rivales ne pouvait
-approcher d'elle sous le rapport de la fraîcheur du teint. Aussi son
-bonheur était-il de prolonger jusqu'au grand jour les bals qu'elle
-donnait, et de faire déjeuner les danseurs au soleil, les volets ouverts.
-Si quelque femme, sans se douter de ce coup de Jarnac, était restée à
-l'étourdie, entraînée par le plaisir de la danse, Mme Grandet triomphait.
-C'était le seul moment dans la vie où son âme perdit terre, et ces
-humiliations de ses rivales étaient l'unique chose à quoi sa beauté lui
-semblait bonne. La musique, la peinture, l'amour lui semblaient des
-niaiseries inventées par et pour les petites âmes. Et elle passait sa vie
-à goûter un plaisir sérieux, disait-elle, dans sa loge aux Bouffes; car,
-avait-elle soin d'ajouter, les chanteurs italiens ne sont pas excommuniés.
-
-Le matin, elle peignait des aquarelles avec un talent vraiment fort
-distingué. Cela lui semblait aussi nécessaire à une femme du grand monde
-qu'un métier à broder, et bien moins ennuyeux. Une chose marquait qu'elle
-n'avait pas l'âme noble: c'était l'habitude et presque la nécessité de se
-comparer aux grandes dames du faubourg Saint-Germain. Elle avait engagé
-son mari à la conduire en Angleterre, pour voir si elle trouverait une
-blonde qui eût plus de fraîcheur, et pour savoir si elle aurait peur à
-cheval. Elle avait rencontré dans les élégants Country-Seats où elle avait
-été invitée, l'ennui, mais non le sentiment de la moindre crainte.
-
-Quand Lucien lui fut présenté, elle revenait d'Angleterre, et ce séjour
-en ce pays avait envenimé l'admiration, voisine de l'envie, qu'elle
-éprouvait pour la noblesse d'origine. Mme Grandet n'avait été en
-Angleterre que la femme d'un des juste-milieu de Juillet les plus
-distingués par la faveur du roi, mais à chaque instant elle s'était
-sentie la femme d'un marchand. Ses cent mille livres de rente qui la
-tiraient si fort du pair à Paris, en Angleterre n'étaient presque qu'une
-vulgarité de plus.
-
-Elle vivait donc avec ce grand souci:
-
-«--Il faut n'être plus femme de marchand; devenir une Montmorency!»
-
-Son mari était un gros et grand homme de quarante ans, fort bien portant.
-Il n'y avait pas de veuvage à espérer. Mais elle ne s'arrêta pas longtemps
-à cette idée: sa grande fortune l'avait éloignée de bonne heure, et par
-orgueil, des voies obliques. Elle méprisait tout ce qui était crime. Il
-s'agissait de devenir une Montmorency sans rien se permettre qu'elle
-n'eût pu avouer. C'était comme la diplomatie de Louis XIV quand il était
-heureux.
-
-Son mari, colonel de la garde nationale, avait bien remplacé les Rohan
-et les Montmorency, politiquement parlant, mais quant à elle,
-personnellement, sa fortune était encore à faire.
-
-Qu'est-ce qu'une Montmorency, à peine âgée de vingt-trois ans et avec
-une immense fortune, ferait de son bonheur? Et ce n'était pas encore là
-toute la question. Ne fallait-il pas faire encore autre chose, pour
-arriver à être regardée dans le monde à peu près comme cette Montmorency
-le serait?
-
-Une haute et sublime dévotion, ou bien de l'esprit comme Mme de Staël,
-ou bien une illustre amitié. Devenir l'amie intime de la reine ou de Mme
-Adélaïde, ou une sorte de Mme de Polignac de 1785; être à la tête de la
-cour et donner des soupers à la reine. Ou encore, à défaut de tout cela,
-une amitié dans le faubourg Saint-Germain.
-
-Toutes ces possibilités occupaient tour à tour son esprit, et
-l'accablaient, car elle avait plus de persévérance et de courage que
-d'esprit. Elle ne savait pas se faire aider, elle avait bien deux amies,
-Mmes de Thémines et de Travel, mais elle n'accordait sa confiance que
-pour une partie seulement des projets qui l'empêchaient de dormir.
-
-Un peu avant le voyage de Lucien à Nancy, Mme Grandet ne voyant rien se
-réaliser de ses ambitions, s'était dit ceci:
-
-«--Ne serait-ce pas négliger un avantage actuel et perdre une grande
-chance de distinction, que de ne pas inspirer un grand amour, célèbre par
-le malheur de l'amoureuse? Ne serait-il pas admirable, dans toutes les
-suppositions, qu'un homme distingué allât voyager en Amérique pour
-m'oublier, moi qui ne lui accordais jamais un moment d'attention?»
-
-Ce fut dans ces circonstances intimes et tout à fait inconnues de M.
-Leuwen le père, que Mme de Thémines, un matin, vint passer une heure avec
-sa jeune amie pour savoir si dans ce cœur il y avait quelque chose pour
-Lucien. Après avoir ménagé l'état de sa vanité et de son ambition, Mme
-de Thémines lui dit:
-
-«--Vous faites des malheureux, ma belle, et vous les choisissez bien.
-
-«--Je suis si éloignée de choisir, répondit sérieusement Mme Grandet, que
-j'ignore jusqu'au nom du malheureux chevalier. Est-ce un homme de
-naissance?
-
-«--La naissance ne lui manque pas.
-
-«--Trouve-t-on vraiment de bonnes manières sans naissance? fit Mme Grandet
-avec découragement.
-
-«--Que j'aime le ton parfait qui vous distingue! s'écria Mme de Thémines.
-Malgré la plate adoration qu'on a pour l'esprit, cet acide de vitriol qui
-ronge tout, vous ne l'admettez pas comme compensation des bonnes manières.
-Ah! que vous êtes bien des nôtres!
-
-«Mais je croirais assez que votre victime nouvelle a des manières
-distinguées. Il est vrai qu'il est habituellement si triste depuis qu'il
-vient ici, qu'il n'est pas bien facile d'en juger. C'est la gaieté d'un
-homme, c'est le genre de ses plaisanteries et sa manière de les dire, qui
-marquent sa place dans la société. Si celui que vous rendez malheureux
-appartenait à une famille de noblesse, il appartiendrait indubitablement
-au premier rang.
-
-«--Ah! c'est M. Leuwen, le maître des requêtes?
-
-«--Eh bien! c'est vous ma belle, qui le conduirez au tombeau.
-
-«--Ce n'est pas l'air malheureux que je lui trouve, dit Mme Grandet;
-c'est l'air ennuyé.»
-
-On ajouta à peine quelques mots, Mme de Thémines laissa tomber le discours
-sur la politique et dit, à propos de quelque chose:
-
-«--Ce sont les gens que vous recevez chez vous qui font et défont les
-ministres.
-
-«--Mais je suis bien loin de recevoir exclusivement ces messieurs.
-
-«--Ne désertez pas une belle position, ma chère. Déjà une fois, sous
-Louis XIV, comme le rabâche sans cesse ce méchant duc de Saint-Simon que
-vous aimez tant, les bourgeois ont pris le ministère. Qu'étaient
-Colbert, Séguier? À la longue les ministres font la fortune de leurs amis.
-
-«Qui fait les ministres aujourd'hui? Les Rothschild, les Leuwen, les...
-À propos, n'est-ce pas M. Pozzo di Borgo qui disait l'autre jour que M.
-Leuwen avait fait une scène au ministre des Affaires étrangères à propos
-de son fils, ou bien c'est le fils qui au milieu de la nuit, est allé
-faire une scène à ce ministre...»
-
-Mme Grandet raconta tout ce qu'elle savait sur l'affaire; c'était la
-vérité, à peu près, mais racontée à l'avantage des Leuwen.
-
-Le soir, Mme de Thémines crut pouvoir rassurer M. Leuwen le père et lui
-dire qu'il n'y avait ni amour, ni galanterie, entre son fils et la belle
-Mme Grandet.
-
-
-* * *
-
-
-M. Leuwen était, un homme gros et fort; il avait le teint fleuri, l'œil
-vif et de jolis cheveux gris bouclés. Son habit, son gilet, étaient un
-modèle de cette élégance modeste qui convient à un homme âgé. On trouvait
-dans toute sa personne quelque chose d'assuré. À son œil noir, à ses
-brusques changements de physionomie, on l'eût pris plutôt pour un peintre,
-pour un homme de génie (comme il n'y en a plus) que pour un banquier
-célèbre. Il paraissait dans beaucoup de salons, mais il abhorrait les gens
-graves; il passait sa vie avec les diplomates, gens d'esprit, et le corps
-respectable des danseuses de l'Opéra. Il était leur providence dans les
-petites affaires d'argent; tous les soirs on le trouvait au foyer de
-l'Opéra. Il faisait assez peu de cas de la société qui s'appelle _bonne._
-L'impudence et le charlatanisme, sans lesquels on ne réussit pas,
-l'importunaient. Il ne craignait, comme nous l'avons dit, que deux choses
-au monde: les ennuyeux et l'air humide. Pour fuir ces deux pestes, il
-faisait des choses qui eussent donné des ridicules à tout autre. Se
-promenant sur le boulevard, son laquais lui donnait un manteau pour passer
-devant la rue de la Chaussée-d'Antin. Il changeait d'habit cinq ou six
-fois par jour au moins, suivant le vent qui soufflait, et il avait pour
-cela des appartements dans tous les quartiers de Paris. Il ne disait
-jamais la vérité qu'à sa femme, qui l'adorait, mais aussi il la lui disait
-toute. Elle était pour lui comme une seconde mémoire à laquelle il tenait
-plus qu'à la sienne propre. D'abord, il avait voulu s'imposer quelque
-réserve quand son fils était en tiers, mais cette réserve était incommode
-et gâtait l'entretien. Mme Leuwen aimait à ne pas se priver de la présence
-de son fils, et comme il le jugeait fort discret, il avait fini par tout
-dire devant lui. L'intérieur de ce vieillard, dont les mots méchants
-faisaient si peur, était des plus gais.
-
-À l'époque dont il est question ici, M. Leuwen était triste, agité.
-Pendant quelques jours, il joua fort gros jeu, se permit même d'aller à
-la Bourse, et Mlles des Brions, sa maîtresse, donna deux soirées dansantes
-dont il fit les honneurs.
-
-Une nuit, à deux heures du matin, en revenant de l'une de ces soirées, il
-trouva son fils qui se chauffait dans le salon, el son chagrin éclata.
-
-«--Allez pousser le verrou de cette porte...»
-
-Et comme Lucien revenait près de la cheminée:
-
-«--Savez-vous le ridicule affreux dans lequel je suis tombé? dit-il avec
-humeur.
-
-«--Et lequel, mon père? je ne me serais jamais douté...
-
-«--Je vous aime, et par conséquent vous me rendez malheureux, car la
-première des peines, c'est d'aimer, fit-il en s'animant de plus en plus
-et en prenant un ton sérieux que son fils ne lui connaissait pas. Dans
-ma longue carrière, je n'ai connu qu'une exception, mais aussi elle est
-unique. J'aime votre mère, elle est nécessaire à ma vie, et elle ne m'a
-jamais donné un grain de malheur. Au lieu de vous regarder comme mon
-rival dans son cœur, je me suis avisé devons aimer, et c'est un ridicule
-dans lequel je m'étais bien juré de ne jamais tomber. _Vous m'empêchez
-de dormir._»
-
-À ce mot Lucien devint tout à fait sérieux. Son père n'exagérait jamais
-et il comprit qu'il allait avoir affaire à un accès de colère réel.
-
-M. Leuwen était d'autant plus irrité qu'il parlait à son fils après
-s'être promis, quinze jours durant, de ne pas lui dire un mot de ce qui
-le tourmentait.
-
-«--Daignez m'attendre, dit-il avec amertume.
-
-Il revint bientôt avec un petit portefeuille en cuir de Russie.
-
-«--Il y a là 12.000 francs. Si vous ne les prenez pas, je crois que nous
-nous brouillerons.
-
-«--Le sujet de la querelle serait neuf, dit Lucien en souriant. Les rôles
-sont renversés et...
-
-«--Oui, ce n'est pas mal. Voilà du petit esprit. Mais, en un mot comme en
-mille, il faut que vous preniez une grande passion pour Mlle Gosselin,
-la petite danseuse. Et n'allez pas lui donner votre argent et puis vous
-sauver à cheval, dans les bois de Meudon ou au diable, comme c'est votre
-belle habitude. Il s'agit de passer vos soirées avec elle, de lui donner
-tous vos moments. Il faut en être fou.
-
-«--Fou de Mlle Gosselin?
-
-«--Le diable t'emporte! Fou de Mlle Gosselin ou d'une autre. Qu'est-ce que
-cela fait? Il convient que le public sache que tu as une maîtresse.
-
-«--Et, mon père, la raison de cet ordre si sévère?
-
-«--Tu la sais fort bien. Voilà que tu deviens de mauvaise foi en parlant
-avec ton père, et de tes intérêts encore. Que le diable t'emporte, et
-qu'après t'avoir emporté, il ne te rapporte jamais! Je suis certain
-que si je passais deux mois sans le voir, je ne penserais plus à toi.
-Que n'es-tu resté à Nancy! Cela fallait fort bien: tu aurais été le
-digne héros de deux ou trois bégueules...
-
-Lucien devint pourpre...
-
-«--Mais dans la position que je l'ai faite, ton fichu air sérieux et
-même triste, si admis en province, où il est l'exagération de la mode,
-n'est propre qu'a le donner dans le ridicule abominable de n'être au fond
-qu'un fichu saint-simonien.
-
-«--Mais je ne suis pas saint-simonien: je crois vous l'avoir prouvé.
-
-«--Eh! sois-le, saint-simonien! sois encore mille fois plus sot, mais ne
-le parais pas.
-
-«--Mon père, je serai plus gai, plus causeur, je passerai deux heures à
-l'Opéra au lieu d'une.
-
-«--Est-ce qu'on change de caractère? Est-ce que tu seras jamais folâtre
-ou léger? Or, toute ta vie, si je n'y mets ordre, mais ordre d'ici à
-quinze jours, ton sérieux passera non pour l'enseigne du _bon sens_,
-non pour la conséquence d'une bonne chose, mais pour tout ce qu'il y a
-de plus antipathique à la bonne compagnie. Et quand ici l'on s'est mis
-à dos la bonne compagnie, il faut accoutumer son amour-propre à recevoir
-dix coups d'épingle par jour, auquel cas la meilleure ressource est de se
-brûler la cervelle ou d'aller s'enfermer à la Trappe. Voilà où tu en
-étais il y a deux mois, moi me tuant à faire comprendre que tu me ruinais
-en folies de jeune homme. Et en ce bel état, avec ce fichu bon sens sur la
-figure, tu vas te faire un ennemi du comte de Beauséant, le ministre des
-Affaires étrangères, un renard qui ne te pardonnera jamais si tu parviens
-à faire quelque figure dans le monde, et si tu t'avises à parler encore
-de l'affaire, pour laquelle tu veux l'obliger a se couper la gorge avec
-toi, ce qu'il n'aime pas.
-
-«Tu en trouveras d'autres, fort bien reçus dans le monde, hommes d'esprit
-et, de plus, espions du ministère des Affaires étrangères. Prétends-tu
-les tuer tous en duel? Et si tu es tué, que devient ta mère? car le diable
-m'emporte si je pense à toi après que je ne te verrai plus. Pour toi,
-depuis trois mois, je cours les chances de prendre un accès de goutte qui
-peut fort bien m'enlever. Je passe ma vie à cette Bourse qui est plus
-humide que jamais depuis que j'y mets les pieds.
-
-«--Ainsi, vous faites la guerre au pauvre petit quart d'heure de liberté
-que je puis encore avoir! Sans reproche, vous m'avez pris tous mes
-moments. Il n'est pas de pauvre diable d'ambitieux qui travaille autant
-que moi, car je compte pour travail, et le plus pénible, dans la
-disposition d'esprit où je me trouve, les séances à l'Opéra...
-
-«--Si tu partais, en revenant au bout de six mois tu trouverais ta
-réputation complètement perdue, et tes mauvaises qualités seraient
-établies sur des faits incontestables et parfaitement oubliés. C'est ce
-qu'il y a de pire pour une réputation. Il faut ensuite ramener l'attention
-du public et se donner l'inflammation à la blessure pour la guérir.
-M'entends-tu?
-
-«--Que trop, hélas! Je vois que vous ne voulez pas de six mois de voyage
-ou de six mois de présence, en échange de Mlle Gosselin.
-
-«--Ah! tu parais devenir raisonnable, le ciel en soit béni! Mais comprends
-donc que je ne suis pas baroque. Mme de Beauséant dispose de vingt, de
-trente, peut-être de quarante espions diplomatiques, appartenant à la
-bonne compagnie et plusieurs à la très haute société. Il y a là des
-espions volontaires, tels que X... qui a quarante mille livres de rente.
-Mme la princesse de Morvan est à ses ordres.
-
-«Ces gens ne manquent pas de tact, la plupart ont servi sous dix ou douze
-ministres et la personne qu'ils ont étudiée de plus près avec le plus de
-soin, c'est naturellement leur ministre. Je les ai surpris jadis, ayant
-des conférences entre eux à ce sujet. Même j'ai été consulté par demi ou
-trois qui m'ont des obligations d'argent. Quatre ou cinq,--M. le comte
-X... par exemple, que tu vois chez moi,--quand ils peuvent donner une
-nouvelle, veulent jouer à la rente et n'ont pas toujours ce qu'il faut
-pour couvrir les différences. Je leur rends service, par-ci par-là, pour
-de petites sommes. Enfin, pour le dire tout, j'ai obtenu l'aveu, il y a
-deux jours, que le Beauséant a une colère bleue, contre toi. Il passe pour
-n'avoir du cœur que lorsqu'il y a un grand cordon à gagner. Peut-être
-rougit-il de s'être trouvé faible en ta présence. Le pourquoi de sa peine,
-je l'ignore, mais il te fait l'honneur de te haïr.
-
-«Ce dont je suis sur, c'est qu'on a organisé la mise en circulation d'une
-calomnie qui tend à te faire passer pour saint-simonien, retenu à grand
-peine dans le monde par ton amitié pour moi. Après moi, tu arboreras le
-saint-simonisme et tu te feras chef de quelque nouvelle religion.
-
-«Je ne répondrais pus même, si la colère de Beauséant lui dure, que
-quelqu'un de ces espions ne le servît avec trop de zèle... Plusieurs de
-ces messieurs, malgré leurs brillants cabriolets, ont souvent le plus
-urgent besoin d'une gratification de cinquante louis et seraient trop
-heureux d'accrocher cette somme au moyen d'un duel. C'est à cause de cette
-partie de mon discours que j'ai la faiblesse de parler. Tu me fais faire,
-coquin, ce qui ne m'est pas arrivé depuis quinze ans: manquer à la parole
-que je me suis donnée à moi-même. C'est à cause de la gratification de
-cinquante louis, gagnée si l'on t'envoie _ad patres_, que je n'ai pas pu
-te parler devant ta mère. Si elle le perd, elle meurt, et j'aurai beau
-faire des folies, rien ne pourrait me consoler de sa perte,
-et,--ajouta-t-il avec emphase,--nous aurions une famille effacée du monde.
-
-«--Je tremble que vous ne vous moquiez de moi, dit Lucien d'une voix qui
-semblait s'éteindre à chaque mot. Quand vous me faites une épigramme, elle
-me semble si bonne que je me la répète pendant huit jours contre moi-même,
-et le Méphistophélès que j'ai en moi, triomphe de la partie agissante. Ne
-me plaisantez pas, car je saurai être sincère. Ne me persiflez pas pour
-une chose que vous savez sans doute, mais que je n'ai jamais avouée à âme
-qui vive.
-
-«--Diable! c'est du neuf en ce cas. Je ne t'en parlerai jamais.
-
-«--Je tiens, ajouta Lucien d'une voix brève et en regardant le parquet, à
-être fidèle à une maîtresse que je n'ai jamais eue. Le moral entre pour
-si peu dans mes relations avec Mme Raymonde qu'elle ne me donne presque
-pas de remords. Et cependant--vous allez vous moquer de moi--elle m'en
-donne souvent! quand je la trouve gentille. Mais quand je ne lui fais pas
-la cour, je suis triste, sombre et il me vient des idées de suicide--car
-rien ne m'amuse... Répondre à votre tendresse c'est seulement un devoir
-moins pénible que les autres.
-
-Je n'ai trouvé de distraction complète qu'auprès du lit de ce malheureux
-Kortis, et encore à quel prix! Je côtoyais l'infamie!
-
-«Mais vous vous moquez de moi, dit Lucien, en osant relever les yeux à la
-dérobée.
-
-«--Pas du tout. Heureux qui a une passion, fût-ce d'être amoureux d'un
-diamant, comme cet Espagnol dont Tallemant des Réaux raconte l'histoire.
-
-«La vieillesse n'est, autre chose que la privation de folies, l'absence
-d'illusions et de passions. Je place l'absence des folies bien avant la
-diminution des forces physiques. Je voudrais être amoureux, fût-ce de
-la plus laide cuisinière de Paris, et qu'elle répondît à ma flamme.
-
-«Je dirai comme saint Augustin: «_Credo quia absurdum._» Plus la passion
-serait absurde, plus je l'envierais.»
-
-Et la physionomie de M. Leuwen prit un caractère de solennité que Lucien
-ne lui avait jamais vu. (C'est que M. Leuwen n'était jamais absolument
-sérieux. Quand il n'avait personne de qui se moquer, il se moquait de
-lui-même, souvent sans que Mme Leuwen même s'en aperçût.) Ce changement
-de physionomie plut à notre héros et encouragea sa faiblesse.
-
-«--Eh bien, reprit-il d'une voix plus assurée, si je fais la cour à Mlle
-Gosselin ou à toute autre demoiselle célèbre, tôt ou tard, je serai obligé
-d'être heureux, et c'est ce qui me fait horreur. Ne vous est-il pas égal
-que je prisse une femme honnête?»
-
-M. Leuwen éclata de rire.
-
-«--Ne... te... fâche pas, dit-il en étouffant. Je resterai fidèle... à
-notre traité; c'est de la partie réservée du traité... que je ris... Et
-où diable... prendras-tu ta femme honnête?...
-
-«Ah! mon Dieu, fit-il en riant aux larmes, et quand enfin, un beau jour...
-ta femme honnête confessera sa sensibilité à ta passion, quand enfin
-sonnera l'heure du berger... que fera le berger?...
-
-«--Je lui reprocherai gravement de manquer à la vertu, dit Lucien d'un
-grand sang-froid. Cela ne sera-t-il pas digne de ce siècle moral?
-
-«--Pour que la plaisanterie fût bonne, il faudrait choisir cette maîtresse
-dans le faubourg Saint-Germain.
-
-«--Mais vous n'êtes pas duc, et je ne sais pas avoir de l'esprit et de
-la gaieté, en ménageant trois ou quatre préjugés saugrenus, dont nous
-rions même dans nos salons du juste-milieu, si stupides d'ailleurs.»
-
-Tout en parlant, Lucien vint à songer à quoi il s'engageait
-insensiblement; il tourna à la tristesse sur-le-champ, et dit malgré lui:
-
-«--Quoi, mon père, une grande passion! Avec ses assiduités, sa constance,
-son occupation de tous les moments.
-
-«--_Fais ton arrêt toi-même, et choisis ton supplice._ J'en conviens, la
-plaisanterie serait meilleure avec une vertu à haute pitié et à privilège.
-Et d'ailleurs le pouvoir, qui est une bonne chose, se retire de ces
-gens-là, quand ils viennent à nous.
-
-«Eh bien! parmi nous autres, nouvelle noblesse, gagnée en écrasant ou en
-escamotant la révolution de Juillet...
-
-«--Ah! je vois où vous voulez en venir.
-
-«--Eh bien! dit M. Leuwen du ton de la plus parfaite bonne foi, où veux-tu
-trouver mieux? N'est-ce pas une vertu, _d'après_ celles du faubourg
-Saint-Germain?
-
-«--Comme Dangeau n'était pas un grand seigneur, mais d'après un grand
-seigneur! Ah! elle est trop ridicule à mes yeux; jamais je ne pourrai
-m'accoutumer à avoir une grande passion pour Mme Grandet. Dieu! quel
-flux de paroles, quelles prétentions!
-
-«--Chez Mlle Gosselin, tu auras des gens désagréables et de mauvais ton.
-D'ailleurs plus elle est différente de ce que l'on a aimé, moins il y a
-d'infidélité.»
-
-M. Leuwen alla se promener à l'autre bout du salon. Il se reprochait
-cette allusion.
-
-«--J'ai manqué au traité. Cela est mal, fort mal. Quoi! même avec mon
-fils, ne puis-je pas me permettre de penser tout haut?
-
-«Mon ami, ma dernière phrase ne vaut rien et je parlerai mieux à l'avenir.
-Mais voilà trois heures qui sonnent. Si tu fais ce sacrifice, c'est pour
-moi et uniquement pour moi. Je ne te dirai point que, comme le prophète,
-tu vis dans un nuage depuis plusieurs mois, et qu'au sortir du nuage, tu
-seras tout étonné du nouvel aspect de toutes choses. Tu en croiras
-toujours plus les sensations que mes récits. Ainsi ce que mon amitié te
-demande, c'est le sacrifice de six mois de ta vie. Il n'y aura de très
-amer que le premier. Ensuite tu prendras certaines habitudes dans ce
-salon où vont quelques hommes paisibles, si toutefois tu n'en es pas
-expulsé par la vertu terrible de Mme Grandet, auquel cas nous chercherions
-une autre vertu. Te sens-tu le courage de signer un engagement de six
-mois?»
-
-Lucien se promenait dans le salon et ne répondait pas.
-
-«--Si tu dois signer le traité, signons-le tout de suite, et tu me
-donneras une bonne nuit, car,--fit-il en souriant,--depuis quinze jours,
-à cause de vos beaux yeux, je ne dors plus.»
-
-Lucien s'arrêta, le regarda et se jeta dans ses bras. M. Leuwen père fut
-très sensible à cette embrassade; il avait soixante-cinq ans!
-
-Lucien lui dit, pendant qu'il était dans ses bras:
-
-«--Ce sera le dernier sacrifice que vous me demanderez?
-
-«--Oui, mon ami, je te le promets. Tu fais mon bonheur. Adieu!»
-
-Lucien resta debout dans le salon, profondément pensif. Ce mot si
-touchant: _tu fais mon bonheur_, retentissait dans son cœur.
-
-Mais d'un autre côté, faire la cour à Mme Grandet lui semblait une
-chose horrible.
-
-«--Voyons ce que dit la raison, se dit-il tout à coup. Quand je n'aurais
-pour mon père aucun des sentiments que je lui dois en stricte justice,
-je suis obligé de lui obéir, car enfin j'ai été incapable de gagner
-quatre-vingt-quinze francs par mois. Si mon père ne me donnait pas ce
-qu'il faut pour vivre à Paris, ce que je devrais faire pour gagner de quoi
-vivre ne serait-il pas plus pénible que de faire la cour à Mme Grandet?»
-
-Lucien prolongea longtemps son examen. Comment ferait-il le lendemain
-pour marquer à Mme Grandet qu'il l'adorait. Et ce mot le jeta peu à peu
-dans le profond et tendre souvenir de Mme de Chasteller. Il y trouva tant
-de charme qu'il finit par se dire:
-
-«--À demain les affaires.»
-
-Ce demain n'était qu'une façon de parler. Quand il éteignit sa bougie,
-les tristes bruits d'une matinée d'hiver remplissaient déjà la rue.
-
-Il eut, ce jour-là, beaucoup de travail au bureau de la rue de Grenelle
-et à la Bourse. Jusqu'à deux heures, il examina les articles d'un grand
-règlement qu'il fallait rendre le soir même. Depuis quelque temps le
-ministre avait pris l'habitude de renvoyer à l'examen sérieux de Lucien
-les rapports de ses chefs de division, travail qui exigeait plutôt du bon
-sens et de la probité qu'une profonde connaissance des 4.400 lois, arrêts,
-circulaires, qui régissaient le ministère de l'Intérieur. Le ministre
-avait donné à ces rapports de Lucien le nom de _sommaires succincts_, et
-ces sommaires succincts avaient souvent de dix à quinze pages. Très occupé
-par les affaires du télégraphe, Lucien avait été obligé de laisser en
-retard plusieurs de ces travaux. Il prit un cabriolet qui roula rapidement
-vers le comptoir de son père et, de là, à la Bourse. Comme à l'ordinaire,
-il se garda bien d'y entrer, mais attendit des nouvelles de ses agents
-dans les cafés voisins et en regardant les boutiques d'estampes.
-
-Tout à coup, il rencontra trois domestiques de son père qui le cherchaient
-partout pour lui remettre un billet de deux lignes:
-
-«Courez à la Bourse. Entrez-y vous-même et arrêtez toute l'opération.
-Coupez net. Faites revendre, même à perte, et cela fait, venez bien vite
-me parler.»
-
-Cet ordre l'étonna beaucoup; il courut l'exécuter et il eut assez de
-peine. Enfin il put courir chez son père.
-
-«--Eh bien, as-tu défait cette affaire?
-
-«--Tout à fait: mais pourquoi la défaire? elle me semble...
-
-«--C'est de bien loin, la meilleure affaire dont nous nous soyons
-occupés. Il y avait là trois cent mille francs à réaliser. Ton ministre
-te le dira si tu sais l'interroger. Va le retrouver, il est fou
-d'inquiétude.»
-
-Lucien courut au ministère et trouva M. de Vaize qui attendait enfermé
-à double tour dans sa chambre et tourmenté par une profonde agitation.
-
-«--Êtes-vous parvenu à tout défaire?
-
-«--Tout absolument, à dix mille francs près que j'avais fait acheter par
-un M. Bourbon que je n'ai pas retrouvé.
-
-«--Ah! cher ami, je sacrifierais un billet de cinq cents francs, je
-sacrifierais même un billet de mille francs pour ravoir cette bribe et
-ne pas paraître avoir fait la moindre affaire sur cette damnée dépêche. Il
-y a longtemps que je ne doute plus de votre prudence et que je suis sur
-de vous. _On_ se réserve cette affaire, et encore c'est par miracle que
-je l'ai su. Il faut à tout prix retrouver M. Bourbon et retirer les dix
-mille francs. Et il faut encore que demain vous soyez assez complaisant
-pour acheter une jolie montre de femme. Voici deux mille francs, faites
-bien les choses: allez jusqu'à trois mille au besoin. Peut-on pour cela
-avoir quelque chose de présentable?
-
-«--Je le crois.
-
-«--Eh bien, il faudra faire remettre cette jolie montre de femme, par une
-personne sûre, et avec un volume des romans de Balzac, portant un chiffre
-impair: 3, 1, 5, à Mme Lavernange, rue Sainte-Anne, n° 90. À présent que
-vous savez tout, mon ami, encore un acte de complaisance; ne laissez pas
-la chose faite à demi. Raccrochez-moi ces dix mille francs et qu'il ne
-soit pas dit ou du moins que l'on ne puisse pas prouver, à qui de droit,
-que j'ai fait, moi ou les miens, la moindre affaire sur cette dépêche...
-
-«--Votre Excellence ne doit avoir aucune inquiétude à ce sujet», dit
-Lucien en prenant congé avec tout le respect possible.
-
-Il n'eut aucune peine à trouver ce M. Bourbon qui dînait tranquillement
-à son troisième étage avec sa femme et ses enfants, et moyennant
-l'assurance de payer la différence à la revente, le soir même, au café
-Tortoni, ce qui pouvait monter à cinquante ou cent francs, toute trace de
-l'opération fut anéantie, ce dont Lucien prévint le ministre par un mot.
-
-Il arriva chez son père à la fin du dîner... Il était tout joyeux, et la
-corvée du soir, dans le salon de Mme Grandet ne lui semblait plus qu'une
-chose fort simple. Tant il est vrai que les caractères qui ont leur
-imagination pour ennemie doivent agir beaucoup avant d'accomplir une chose
-pénible, et jamais y réfléchir.
-
-«--Ma mère, pardonnez-moi tontes les choses communes que je vais dire avec
-emphase, dit Lucien à sa mère, en la quittant sur les neuf heures.»
-
-En entrant à l'hôtel Grandet, il examinait curieusement le portier, et
-cette cour, cet escalier, au milieu desquels il allait manœuvrer. Tout
-était magnifique, mais trop neuf. Dans l'antichambre, un paravent de
-velours bleu garni de clous d'or, et un peu usé, disait aux passants:
-_Ce n'est pas d'hier seulement que nous sommes riches..._
-
-Lucien trouva Mme Grandet en petit comité: il y avait sept à huit
-personnes dans l'élégante rotonde où elle recevait à cette heure. Elle
-examinait, avec des bougies que l'on plaçait successivement sur tous
-les points, un buste de Cléopâtre, que l'on venait de lui envoyer.
-L'expression de la reine d'Égypte était simple et noble. Toutes les
-personnes présentes faisaient des phrases et l'admiraient.
-
-Un député du centre complaisant, attaché à la maison, proposa une poule
-au billard.
-
-Lucien reconnut la grosse voix qui, à la Chambre, est chargée de rire,
-quand par hasard on fait quelque proposition généreuse.
-
-Mme Grandet sonna avec empressement pour faire éclairer le billard.
-
-Tout semblait à Lucien avoir une physionomie nouvelle.
-
-«--Il est bon à quelque chose, pensa-t-il, d'avoir des projets, quelque
-ridicules qu'ils soient. Elle a une taille charmante et le jeu de billard
-fournit cent occasions de se placer dans les poses les plus gracieuses.
-Il est étonnant que les convenances religieuses du faubourg Saint-Germain
-ne se soient pas encore avisées de proscrire ce jeu!»
-
-Au billard, Lucien commença à parler et ne cessa presque plus. Sa gaieté
-augmentait à mesure que le succès de ses propos communs et lourds venait
-chasser l'image de l'embarras que devait lui causer l'ordre de faire la
-cour à Mme Grandet. Il se donnait l'esprit de se moquer de lui-même, de ce
-qu'il disait; c'était de l'esprit d'arrière-boutique, des anecdotes
-imprimées partout, des nouvelles de journaux.
-
-Il considérait avec une admiration assez peu dissimulée les charmantes
-poses que prenait Mme Grandet.
-
-«--Grand Dieu! qu'eût dit Mme de Chasteller si elle avait surpris un de
-ces regards.
-
-_Mais il finit l'oublier pour être heureux ici!_» se dit-il, et il éloigna
-cette idée fatale, mais pas assez vite pour que son regard n'eût pas l'air
-fort ému.
-
-Mme Grandet le regardait elle-même d'une façon assez singulière; point
-tendre, il est vrai, mais assez étonnée. Elle se rappelait vivement tout
-ce que Mme de Thémines lui avait appris quelques jours auparavant de la
-passion que Lucien avait pour elle.
-
-«--Réellement il est présentable, pensait-elle; il a beaucoup de
-distinction.»
-
-À la poule, le hasard avait donné à Leuwen la bille n° 6. Un grand jeune
-homme silencieux, apparemment adorateur muet de la maison, eut le n° 5 et
-Grandet le n° 4.
-
-Lucien essaya de tuer le 5, y réussit, et se trouva par là chargé de jouer
-sur Mme Grandet et de la faire gagner, ce dont il s'acquitta avec assez de
-grâce. Il tentait tou jours les coups les plus difficiles, et avait le
-malheur de ne jamais faire la bille de Mme Grandet, et de la placer
-presque toujours dans une position avantageuse.
-
-Mme Grandet était heureuse.
-
-«--La chance de gagner une poule de vingt francs donnerait-elle de
-l'émotion à cette âme de femme de chambre logée dans un si beau corps?
-La poule va finir: voyons si ma conjecture est fondée.»
-
-Il se laissa tuer; alors ce fut le n° 7 à jouer sur Mme Grandet. Ce
-numéro était tenu parmi préfet en congé, grand hâbleur et porteur de
-toutes les prétentions, même de celle de bien jouer au billard. Ce fat
-montrait une exaltation de mauvais goût à parler des coups qu'il allait
-faire, et menaçait Mme Grandet de faire sa bille ou de la mal placer.
-
-Celle-ci, voyant son sort changé par la mort de Leuwen, prit de l'humeur,
-les coins de sa bouche si fraîche se serrèrent contre ses dents.
-
-Au troisième mauvais coup que lui infligeait le préfet, elle regarda
-Lucien avec une expression de regret. Bientôt, en effet, elle perdit la
-partie, mais Lucien avait fait de tels progrès dans son esprit, qu'elle
-jugea à propos de lui adresser une petite dissertation géométrique
-et profonde, sur les angles que forment les billes d'ivoire en frappant
-les bandes du billard. Leuwen fit des objections.
-
-«--Ah! vous êtes un élève de l'École polytechnique! Mais vous êtes un
-élève chassé et sans doute pas très fort en géométrie.»
-
-Il invoqua des expériences, on mesura des distances sur le billard. Mme
-Grandet eut l'occasion d'étaler de charmantes poses et de jeter des éclats
-de voix. De ce moment, Lucien fut vraiment bien; Mme Grandet ne quitta les
-expériences que pour lui offrir de faire une partie de billard avec elle.
-
-Sur les dix heures, il vint assez de monde, et sur les onze heures, M.
-Grandet arriva avec un ministre. Bientôt survint un second ministre, et,
-sur ses pas, les trois ou quatre députés les plus influents. Cinq ou six
-savants qui se trouvaient là, se mirent à faire bravement la cour aux
-Ministres et même aux députés. Ils eurent aussitôt pour rivaux deux ou
-trois littérateurs célèbres, un peu moins plats dans la forme, et,
-peut-être, plus esclaves au fond, mais cachant leur bassesse sous une
-urbanité parfaite. Ils débitaient d'une voix périodique et adoucie des
-compliments indirects et admirables de délicatesse.
-
-À ce moment, Mme Grandet vint, du bout du salon, adresser la parole à
-Lucien.
-
-«--Voilà une impertinence, se dit-il en riant. Où diable a-t-elle pris
-cette attention délicate? Serais-je duc sans le savoir?»
-
-Les députés étaient devenus abondants dans le salon. Ils parlaient haut
-et cherchaient à faire du bruit. Ils levaient le plus possible leurs têtes
-grisonnantes et essayaient de se donner des mouvements brusques. L'un
-posait sa belle boîte d'or sur la table où il jouait de façon à faire
-retourner les voisins; un autre s'établissait sur sa chaise, la faisait
-remuer à chaque instant sur le parquet, sans égard pour les oreilles des
-personnes présentes.
-
-Ils avaient tous l'importance du gros propriétaire qui vient de renouveler
-un bail avantageux.
-
-Celui qui se remuait avec tant de bruit sur sa chaise vint, un instant
-après, dans la salle de billard et demanda à Lucien la _Gazette de France_
-qu'il lisait. Il pria pour ce petit service d'un air si bas, que notre
-héros en fut tout attendri. Cet ensemble lui rappelait Nancy.
-
-Il sortit de sa rêverie en entendant rire à ses côtés. Un écrivain célèbre
-racontait une anecdote fort plaisante sur l'abbé Barthélemy, auteur du
-_Voyage d'Anacharsis_; puis vint une anecdote sur Marmontel, ensuite une
-troisième sur l'abbé Delille.
-
-«--Le fond de toute cette gaieté est sec et triste. Ces gens d'académie
-ne vivent que sur les ridicules de leurs prédécesseurs. Ils mourront
-banqueroutiers, eux et leurs successeurs. Ils sont trop timides, même
-pour faire des sottises.»
-
-Au commencement de la quatrième anecdote sur les ridicules de Chénier,
-Lucien n'y put tenir et regagna le grand salon, par une galerie garnie de
-bustes et que l'on tenait moins éclairée. Devant une porte, il rencontra
-Mme Grandet qui lui adressa encore la parole.
-
-«--Je serais un ingrat si je ne me rapprochais pas de son groupe, au cas
-où il lui prendrait envie de faire sa Mme Staël.»
-
-Il n'eut pas longtemps à attendre.
-
-On avait, ce soir-là, présenté à Mme Grandet un jeune savant allemand, à
-grands cheveux blonds séparés au milieu du front, et horriblement maigre.
-Elle parla d'Homère, de l'École d'Alexandrie, des découvertes faites par
-les Allemands. On en vint aux antiquités chrétiennes, et pour en parler,
-Mme Grandet prit un air sérieux, les coins de sa bouche s'abaissèrent.
-
-Cet Allemand, nouvellement présenté, ne se mit-il pas à attaquer la messe,
-en présence d'une bourgeoise de la cour de Louis-Philippe? (Ces Allemands
-sont les rois de l'inconvenance.)
-
-La messe n'était au Ve siècle, disait-il, qu'une réunion où l'on rompait
-le pain en mémoire de Jésus-Christ. C'était une sorte de thé de gens bien
-pensants. Il n'entrait dans l'idée de personne que l'on fit actuellement
-quelque chose différant le moins du monde d'une action ordinaire, et
-encore moins que l'on fit un miracle du changement de pain et de vin dans
-le corps et le sang du Sauveur. Ce thé des premiers chrétiens a augmenté
-d'importance et la messe s'est formée.
-
-«--Mais, grand Dieu! où voyez-vous cela, monsieur? disait Mme Grandet
-effrayée. Apparemment dans quelques-uns de vos autours allemands,
-ordinairement pourtant si amis des idées sublimes et mystérieuses, et par
-là si chères à tout ce qui pense bien. Quelques-uns se seront égarés, et
-leur langue, malheureusement si peu connue de mes légers compatriotes,
-les met à l'abri de toute réfutation.
-
-«--Non, madame! Les Français aussi sont fort savants, reprenait le jeune
-dialecticien allemand qui, pour faire durer les discussions, avait appris
-un formulaire de politesse. La littérature française est si belle, les
-Français ont tant de trésors, qu'ils sont comme les gens tropriches, ils
-ignorent leurs richesses. Toute celle histoire véritable de la messe, je
-l'ai trouvée dans le Père Mabillon, qui vient de donner son nom à une des
-rues de votre brillante capitale. À la vérité, cela ne figure pas dans
-le texte de Mabillon--le pauvre moine ne l'eût pas osé--mais dans les
-notes. Votre messe, madame, estime invention d'hier.»
-
-Mme Grandet avait répondu jusque-là par des phrases entrecoupées et
-insignifiantes, à quoi notre Allemand, relevant ses lunettes, répliquait
-par des faits, et comme on les lui contestait par des citations, le
-monstre faisait preuve d'une mémoire étonnante.
-
-Mme Grandet était excessivement contrariée.
-
-«--Comme Mme de Staël, se disait-elle, eût été belle dans ce moment, au
-milieu d'un cercle si nombreux et si attentif. Il y a au moins trente
-personnes qui nous écoutent, et je vais rester sans un mot de réponse et
-il est trop tard pour me lâcher.»
-
-Après avoir compté les auditeurs qui, après s'être moqués de l'étrange
-tournure de l'Allemand, commençaient maintenant à l'admirer, précisément
-à cause de sa dégaine et de la façon de relever ses lunettes, les yeux
-de Mme Grandet rencontrèrent ceux de Lucien.
-
-Dans sa terreur, elle lui demanda presque grâce.
-
-Elle venait d'éprouver que son regard le plus enchanteur n'avait aucun
-effet sur ce jeune Allemand qui s'écoutait parler et ne voyait rien.
-
-Lucien vit dans ce regard suppliant un appel à la bravoure; il perça le
-cercle et vint se placer auprès du dialecticien.
-
-Il avait un peu trop compté sur ses moyens, et enfin, comme il ne savait
-pas le premier mot de cette question, pas même dans quelle langue avait
-écrit Mabillon, il fut battu. Mais Mme Grandet était sauvée. À une heure,
-il quitta cette maison où l'on avait tout fait pour chercher à lui plaire.
-Son âme était desséchée. Ce fut avec délices qu'il se permit un
-tête-à-tête d'une heure avec le souvenir de Mme de Chasteller. Les gens de
-lettres, les savants, les députés dont il venait de voir la fleur ce
-soir-là, le faisaient douter de la possibilité d'existence d'êtres comme
-Mme de Chasteller. D'ailleurs toutes ces personnes n'avaient garde de
-paraître dans le salon horriblement méchant de M. Leuwen père. Là, tout le
-monde se moquait de tout le monde, tant pis pour les sols et pour les
-hypocrites qui n'avaient pas infiniment d'esprit. Les titres de duc, de
-pair de France, de colonel de la garde nationale--comme l'avait éprouvé
-M. Grandet--ne mettait personne à l'abri de l'ironie la plus gaie.
-
-«--Je n'ai rien à demander à la faveur des hommes, gouvernants ou
-gouvernés, disait quelquefois M. Leuwen dans son salon. Je ne m'adresse
-qu'à leur bourse. C'est à moi de leur prouver, dans mon cabinet, le malin,
-que leurs intérêts et les miens sont les mêmes. Hors de mon cabinet, je
-n'ai qu'un intérêt: me délasser et rire des sots, qu'ils soient sur le
-trône ou dans la crotte. Ainsi, mes amis, moquez-vous de moi, si vous
-pouvez.»
-
-Toute la matinée du lendemain, Lucien travailla à voir clair dans une
-dénonciation sur Alger, faite par un M. Gaudin. Le roi avait demandé un
-avis motivé à M. le comte de Vaize, lequel avait été d'autant plus
-flatté que cette affaire regardait le ministère de la guerre. Il avait
-passé la nuit à faire un beau travail, puis il avait fait appeler Lucien:
-
-«--Mon ami, critiquez-moi cela impitoyablement, dit-il en lui remettant
-son cahier tout barbouillé. Trouvez-moi des objections. J'aime mieux être
-critiqué en secret par mon aide de camp, que par mes collègues
-en plein conseil. À mesure que vous ne vous servirez plus d'une de mes
-pages, faites-la copier par un commis discret; n'importe l'écriture. Comme
-il est fâcheux que la vôtre soit si détestable. Réellement, vous ne formez
-pas vos lettres. Ne pourriez-vous pas tenter une réforme?
-
-«--Est-ce qu'on réforme l'habitude? Si cela se pouvait combien de voleurs
-qui ont deux millions deviendraient honnêtes hommes...
-
-«--Ce Gaudin prétend que le général lui a fermé la bouche avec 1.500
-louis... Au reste, mon cher ami, j'ai besoin de la mise au net et de
-votre critique avant huit heures. Je veux mettre cela dans mon
-portefeuille. Mais je vous demande une critique sans pitié. Si je pouvais
-compter que votre père ne tirerait pas une épigramme des trésors de la
-Casbah, je payerais au poids de l'or son avis sur cette question...»
-
-Lucien feuilletait la minute du ministre qui avait douze pages.
-
-«--Pour tout au monde, mon père ne lirait un rapport aussi long, et
-encore il faudra vérifier les pièces.»
-
-Il trouva que cette affaire était aussi difficile, pour le moins, que
-l'origine de la monarchie.
-
-À sept heures et demie, il envoya au ministre son travail, et ce travail
-était aussi long que le rapport du comte de Vaize et sa mise au net.
-
-Sa mère avait fait naître des incidents pour prolonger le dîner, et à
-son arrivée il n'était pas encore fini.
-
-«--Qui t'amène si tard? dit M. Leuwen.
-
-«--Son amitié pour sa mère, dit Mme Leuwen; certainement il eût été plus
-commode pour lui d'aller au cabaret. Que puis-je faire pour te marquer ma
-reconnaissance? demanda-t-elle à son fils.
-
-«--Engager mon père à me donner son avis sur un petit opuscule de ma façon
-que j'ai là, dans ma poche...»
-
-Et l'on parla d'Alger, de la Casbah, de 48 millions, de 13 millions volés
-jusqu'à neuf heures et demie.
-
-«--Et Mme Grandet?
-
-«--Je l'avais tout à fait oubliée...
-
-«--Il faut y retourner... et dès demain...»
-
-
-* * *
-
-
-Lucien était tout homme d'affaires ce jour-là; il courut chez Mme Grandet
-comme il serait allé à son bureau pour une affaire en retard. Il traversa
-lentement la cour, l'escalier, l'antichambre, en souriant de la facilité
-de l'affaire dont il allait s'occuper. Il avait le même plaisir qu'à
-retrouver une pièce importante, un instant égarée au moment où on la
-chercherait pour un rapport au roi.
-
-Il trouva Mme Grandet entourée de douze complaisants ordinaires; ces
-messieurs disputaient sur un certain M. Greslin, nommé référendaire à la
-Cour des comptes--moyennant 12.000 francs comptés à la cousine de la
-maîtresse du comte de Vaize. Celui-ci s'enquérait si l'épicier du coin,
-major de la garde nationale et fournisseur de l'État, oserait mécontenter
-les _bonnes_ pratiques et votait dans le sens de son journal. Un autre
-de ces messieurs, jésuite avant 1800 et maintenant lieutenant de
-grenadiers, décoré, venait de dire qu'un des commis de l'épicier était
-abonné au _National_, ce qu'il n'eût certes osé faire si son patron avait
-eu toute l'horreur convenable pour cette rapsodie républicaine et
-désorganisatrice. Chaque mot diminuait sensiblement aux yeux de Lucien la
-beauté de Mme Grandet. Pour comble de misère, elle se mêlait fort à cette
-discussion qui n'eût pas déparé la loge d'un portier. Il s'aperçut aussi
-qu'elle le recevait froidement et il en fut amusé.
-
-Mme Grandet se dit tout à coup presque en riant, mouvement rare chez elle:
-
-«--S'il a pour moi cette passion que Mme de Thémines lui prête, il faut le
-rendre tout à fait fou. Et pour cela le régime des rigueurs convient
-peut-être à ce beau jeune homme, et me convient certainement beaucoup.»
-
-Au bout d'une demi-heure, Lucien se voyant décidément reçu avec une
-froideur marquée, se trouva à l'égard de Mme Grandet dans la situation
-d'un connaisseur qui marchande un tableau médiocre: tant qu'il compte
-l'avoir pour quelques louis, il exagère ses beautés; les prétentions du
-vendeur s'élevant, le tableau devient ridicule et le connaisseur ne voit
-que les défauts.
-
-«--Je suis ici, pensait Lucien, pour avoir une grande passion aux yeux
-de ces nigauds. Or, que fait-on, quand, dévoré par un amour violent, on
-se voit aussi mal reçu par l'objet de sa flamme? On tombe dans la plus
-sombre et silencieuse mélancolie!»
-
-Et il ne dit plus un mot.
-
-Sur les dix heures arriva à grand bruit M. de Torset, jeune ex-député,
-fort bel homme, et rédacteur éloquent d'un journal ministériel.
-
-«--Avez-vous lu le _Messager_, madame? dit-il en s'approchant de la
-maîtresse de la maison d'un air commun, presque familier, et comme
-voulant faire prendre acte de cette familiarité avec une jeune femme
-dont le monde s'occupait. Ils ne peuvent répondre à ces quelques lignes,
-que j'ai lancées ce matin, sur l'exaltation et la dernière période des
-idées de ces réformistes. J'ai traité en deux mots l'augmentation du
-nombre des électeurs. L'Angleterre en a 800.000, et nous 180.000
-seulement. Mais si je jette un coup d'œil rapide sur l'Angleterre, que
-vois-je avant tout? Quelle sommité frappe mon regard de son éclat
-brillant? Une aristocratie puissante et respectée, une aristocratie qui
-a des racines profondes dans les habitudes de ce peuple sérieux avant
-tout, et sérieux parce qu'il est biblique. Que vois-je de ce côté-ci du
-détroit? Des gens riches pour tout potage. Dans deux ans l'héritier de
-leur nom et de leur richesse sera peut-être à Sainte-Pélagie.
-
-«--Ce Gascon impudent se croit obligé de parler comme les livres de M.
-de Chateaubriand,» se dit Lucien.
-
-Il entendit tant de sottises, il vit tant de sentiments bas et mesquins
-étalés avec orgueil, qu'à un moment il crut être dans l'antichambre de
-son père.
-
-«--Quand ma mère a des laquais qui causent comme M. de Torset, elle les
-renvoie.»
-
-Lorsque arriva l'inévitable proposition d'une poule, il vit que M. de
-Torset se disposait à prendre une bille. Et comme il ne se sentait pas
-la force de remuer autour du billard, il sortit silencieusement avec la
-démarche lente qui convient au malheur.
-
-«--Il n'est que onze heures,» se dit-il, et pour la première fois de la
-saison, il courut à l'Opéra avec quelque plaisir.
-
-Il trouva Mlle Gosselin dans la loge grillée de son père: elle était
-seule depuis un quart d'heure et mourait d'envie de parler. Il l'écouta
-avec un plaisir qui le surprit, et fut charmant pour elle. Au plus fort
-de la causerie, la porte de la loge s'ouvrit avec fracas pour donner
-passage à S. E. le comte de Vaize.
-
-«--C'est vous que je cherchais, dit-il à Lucien, avec un sérieux qui
-n'était pas exempt d'importance. Cette petite fille est-elle sûre?»
-
-Quelque bas que ces derniers mots fussent prononcés, Mlle Gosselin les
-saisit.
-
-«--C'est une question que l'on ne m'a jamais faite impunément,
-s'écria-t-elle, et puisque je ne puis pas chasser Votre Excellence, je
-remets ma vengeance à la Chambre prochaine!» et elle s'enfuit.
-
-«--Pas mal, dit Lucien en riant, réellement pas mal!
-
-«--Mais peut-on, quand en est dans les affaires, et dans les plus
-grandes, être aussi léger que vous! grommela le ministre avec l'humeur
-naturelle à l'homme qui, embrouillé dans des pensées difficiles, se voit
-distrait par une fadaise.
-
-«--Je me suis vendu corps et âme à Votre Excellence pour les matinées;
-mais il est onze heures du soir, et, parbleu, les soirées sont à moi. Que
-m'en donnerez-vous si je les vends? fit Lucien toujours gaiement.
-
-«--Je vous ferai lieutenant, de sous-lieutenant que vous êtes!
-
-«--Hélas! cette monnaie est fort belle, mais je ne saurais qu'en faire.
-
-«--Il viendra un moment où vous en sentirez tout le poids. Mais nous
-n'avons pas le temps de faire de la philosophie!... Pouvez-vous fermer
-cette loge?
-
-«--Rien n'est plus facile,» et Lucien tira le verrou.
-
-Pendant ce temps, le comte de Vaize regardait si l'on pouvait entendre des
-loges voisines. Il n'y avait personne, et malgré coin Son Excellence se
-cacha soigneusement derrière une colonne.
-
-«--Par votre mérite, vous êtes devenu mon premier aide de camp. Votre
-place n'était rien et je ne vous y avais appelé que pour faire la conquête
-de M. votre père: vous avez créé la place, elle n'est point sans
-importance! Je viens de parler de vous au roi.»
-
-Le ministre s'arrêta, s'attendant à un grand effet; il regarda
-attentivement Lucien et ne vit qu'une attention triste.
-
-«--Malheureuse monarchie! pensa le comte de Vaize! Le nom du roi est
-dépouillé de tout son effet magique. Il est réellement impossible de
-gouverner avec ces petits journaux qui démolissent tout.»
-
-Après un silence de dix secondes:
-
-«--Mon ami, reprit-il, le roi approuve que je vous charge d'une double
-mission électorale.
-
-«--Votre Excellence n'ignore pas que ces missions ne sont précisément
-pas tout ce qu'il y a de plus honorable aux yeux d'un public abusé.
-
-«--C'est ce que je suis loin d'accorder, permettez-moi de vous le dire;
-j'ai plus d'expérience que vous.
-
-«--Et moi, monsieur le comte, j'ai assez d'indépendance et trop peu de
-dévouement au pouvoir, pour supplier Votre Excellence de confier ces
-sortes de missions à un plus digne!
-
-«--Mais, mon ami, c'est un des devoirs de votre place, de cette place
-dont vous avez fait quelque chose.
-
-«--En ce cas, j'ai une seconde prière à ajouter à la première; c'est celle
-d'agréer ici ma démission et mes remerciements de vos bontés pour moi.
-
-«--Je ne puis parler de cette démission qu'avec M. votre père...
-
-«--Je voudrais bien, monsieur le comte, ne pas être obligé à chaque
-instant d'avoir recours au génie de mon père; s'il convient à Votre
-Excellence de m'expliquer ces missions, et s'il n'y a pas de combat de
-la rue Transnonain au fond de cette affaire, je pourrai m'en charger.
-
-«--Je gémis comme vous sur les accidents terribles qui peuvent survenir
-dans l'emploi trop rapide de la force la plus légitime. Mais vous sentez
-bien qu'un accident déploré et réparé autant que possible, ne prouve rien
-contre un système. Est-ce qu'un homme qui blesse son ami à la chasse, par
-accident, est un assassin?
-
-«--M. de Torset nous a parlé pendant une grande demi-heure, ce soir, sur
-cet inconvénient exagéré par la mauvaise presse.
-
-«--Torset est un sot, et c'est parce que nous n'avons pas de Leuwen, ou
-parce qu'ils manquent de liant dans le caractère, que nous sommes
-quelquefois obligés d'employer des Torset. Car enfin il faut bien que la
-machine marche. Les arguments et les mouvements d'éloquence pour lesquels
-ces messieurs sont payés, ne sont pas faits pour des intelligences comme
-la vôtre: mais dans une armée nombreuse, tous les soldats ne sont pas des
-héros de délicatesse.
-
-«--Mais qui m'assure qu'un autre ministre n'emploiera pas en mon honneur
-précisément les mêmes termes dont Votre Excellence se sert pour le
-panégyrique de M. de Torset?
-
-«--Ma foi, mon ami, vous êtes intraitable!»
-
-Ceci fut dit avec naturel et bonhomie, et Lucien était encore si jeune
-que le ton de ces paroles amena la réponse prévue.
-
-«--Non, monsieur le comte, car, pour ne pas chagriner mon père, je suis
-prêt à prendre ces missions, s'il n'y a pas de sang au bout.
-
-«--Est-ce que nous avons le pouvoir de répandre du sang? dit le ministre
-avec une voix différentiel où il y avait du reproche et presque du regret.
-
-Ce mot venant du cœur frappa Lucien:
-
-«--Voilà un inquisiteur tout trouvé.»
-
-De son côté le ministre songeait:
-
-«--À quoi nous en sommes réduits avec nos subalternes! Si nous en trouvons
-de respectueux, ce sont des hommes douteux, prêts à nous vendre au
-National ou à Henry V!
-
-«--Il s'agit de deux choses, mon cher aide de camp, continua-t-il tout
-haut. Allez faire une apparition à Champagnié, dans le Cher, où M. votre
-père a de grandes propriétés, parlez à vos hommes d'affaires, et, par
-leur secours, tâchez de deviner ce qui rend la nomination de M. Bouleau
-si incertaine. Le préfet, M. de Riquebourg, est un brave homme très
-dévoué, très dévoué! mais qui me fait l'effet d'un imbécile. Vous serez
-accrédité auprès de lui, vous aurez de l'argent à distribuer sur les bords
-de la Loire, et, de plus, trois débits de tabac. Je crois même qu'il y
-aura deux directions de la poste aux lettres; le ministre des Finances
-ne m'a pas encore répondu à cet égard, mais je vous dirai cela par
-télégraphe. De plus, vous pourrez faire destituer à peu près qui vous
-voudrez. Vous êtes sage, vous n'userez de tous ces droits qu'avec
-discrétion. Ménagez l'ancienne noblesse et le clergé, entre eux et nous,
-_il n'y a que la vie d'un enfant._ Point de pitié pour les républicains,
-surtout pour les jeunes gens qui ont reçu une bonne éducation et qui
-n'ont pas de quoi vivre. Et comme vous savez que mes bureaux sont pavés
-d'espions, vous m'écrirez les choses importantes sous le couvert de M.
-votre père. Mais l'élection de Champagnié ne me chagrine pas infiniment.
-
-«M. Malot, le libéral et le rival de Bouleau, est un hâbleur; il n'est
-plus jeune, et, de plus, il s'est fait peindre en uniforme de capitaine
-de la garde nationale, bonnet à poil en tête. Pour me moquer de lui, j'ai
-dissous sa garde huit jours après. Un tel homme ne doit pas être
-insensible à un ruban rouge qui ferait un bel effet dans son portrait.
-En tous les cas, c'est un hâbleur, impudent et vide qui, à la Chambre,
-fera tort à son parti. Vous étudierez les moyens de capter Malot en cas
-de non réussite pour ce fidèle Bouleau.
-
-«Mais le grave de l'affaire c'est Caen, dans la Normandie. Vous donnerez
-un jour ou deux aux affaires de Champagnié, et vous vous rendrez en toute
-hâte à Caen. Il faut à tout prix que M. Mairobert ne soit pas élu. C'est
-un homme de tête et d'esprit. Avec douze ou quinze têtes comme celle-là,
-la Chambre serait ingouvernable. Je vous donne à peu près carte blanche,
-places à accorder, argent, et destitutions. Ces décisions pourraient être
-contrariées par deux pairs, des nôtres, qui ont de grands biens dans le
-pays. Mais la Chambre des pairs n'est pas gênante, et je ne veux à aucun
-prix de M. Mairobert. Il est riche, il n'a pas de parents pauvres, el il
-a la croix. Bien à faire de ce côté-là. Le préfet de Caen, M. Crépu, a
-tout le zèle qui ne vous brûle pas. Il a fait lui-même un pamphlet contre
-M. Mairobert et il a eu l'étourderie de le faire imprimer là-bas, dans le
-chef-lieu de sa préfecture. Je viens de lui ordonner par le télégraphe de
-demain matin, de ne pas en distribuer un seul exemplaire. M. de Torset a
-aussi composé un pamphlet, dont vous prendrez trois cents exemplaires
-dans votre voiture. Enfin, vous serez le maître de distribuer ou de ne
-pas distribuer ces pamphlets. Si vous voulez en faire un vous-même, ou
-bien un extrait des deux autres, vous m'obligeriez sensiblement. Mais
-faites tout au monde pour empêcher l'élection de M. Mairobert. Écrivez-moi
-deux fois par jour. Je vous donne ma parole d'honneur de lire vos
-lettres.»
-
-Lucien se mit à rire.
-
-«--Anachronisme! monsieur le comte! Nous ne sommes plus au temps de
-Samuel Bernard. Que peut le roi pour moi en choses raisonnables? Quant
-aux distinctions, M. de Torset dîne une fois ou deux, tous les mois chez
-Leurs Majestés. Réellement les moyens de récompense manquent à votre
-monarchie.
-
-«--Pas tant que vous croyez. Si M. Mairobert est élu, malgré vos bons et
-loyaux services, vous serez lieutenant. S'il n'est pas nommé, vous serez
-lieutenant d'état-major, avec le ruban.
-
-«--M. de Torset n'a pas manqué de nous apprendre ce soir qu'il est
-officier de la Légion d'honneur depuis huit jours, apparemment à cause de
-son article sur les maisons ruinées par le canon, à Lyon. Au reste, je
-me souviens du conseil donné par le maréchal Bournonville au roi d'Espagne
-Ferdinand VIl. Il est minuit, je partirai à deux heures du matin.
-
-«--Bravo, bravo, mon ami. Faites vos instructions dans le genre que je
-vous ai indiqué, et vos lettres aux préfets et aux généraux. Je signerai
-le tout avant de me coucher, à une heure et demie. Probablement, il me
-faudra encore passer la nuit pour ces diables d'élections.
-
-«--Pourrais-je emmener M. Coffe, qui a du sang-froid pour deux?
-
-«--Mais je resterai seul.
-
-«--Seul, avec quatre cents commis! Et M. Desbacs?
-
-«--C'est un petit coquin trop malléable, qui trahira plus d'un ministre
-avant d'être conseiller d'État. Cependant emmenez qui vous voudrez, même
-ce Coffe. Pas de Mairobert à tout prix. Je vous attends à une heure et
-demie.»
-
-
-* * *
-
-
-Lucien monta chez sa mère, on lui donna la calèche de voyage de la maison
-de banque qui était toujours prête, et à trois heures du matin il était en
-route pour le département du Cher.
-
-La voiture était encombrée de pamphlets électoraux, il y en avait partout,
-et jusque sur l'impériale. À peine restait-il de la place pour Lucien et
-M. Coffe. À six heures du soir, ils arrivèrent à Blois et s'y arrêtèrent
-pour dîner.
-
-Tout à coup, un bruit énorme se fit devant l'auberge et l'hôte entra tout
-pâle.
-
-«--Messieurs, sauvez-vous, on veut piller votre voiture.
-
-«--Et pourquoi? demanda Lucien.
-
-«--Ah! vous le savez mieux que moi.
-
-«--Comment!» fit Lucien furieux, et il sortit vivement du salon qui était
-au rez-de-chaussée.
-
-Il fut accueilli par des cris assourdissants:
-
-«--À bas l'espion, à bas le commissaire de police!»
-
-Rouge comme un coq, il prit sur lui de ne pas répondre et voulut
-s'approcher de la voiture. La foule s'écarta un peu. Pendant qu'il ouvrait
-la portière, une énorme pelletée de boue tomba sur sa figure et de là
-sur sa cravate, et comme il parlait à M. Coffe dans ce moment, la boue
-lui entra même dans la bouche.
-
-Un grand commis voyageur, à favoris rouges, qui fumait tranquillement au
-balcon du premier étage chargé de voyageurs qui se trouvaient dans
-l'hôtel, dit en criant au peuple:
-
-«--Voyez comme il est sale! Vous avez mis son âme sur sa figure.»
-
-Ce propos fut accueilli par un éclat de rire général qui se prolongea
-dans toute la rue avec bruit et dura bien cinq minutes.
-
-Lucien se retourna vivement vers le balcon pour chercher à deviner parmi
-ces figures qui riaient d'un rire affecté, celui qui avait parlé de lui.
-Mais deux gendarmes au galop arrivèrent sur la foule. Le balcon fut vidé
-en un instant et la foule se dissipa, dans les rues latérales. Ivre de
-colère, Lucien voulut entrer dans la maison pour chercher l'homme qui
-l'avait insulté, mais l'hôte avait barricadé la porte; ce fut en vain
-que notre héros y donna des coups de poing et de pied.
-
-«--Filez rapidement, messieurs, disait le brigadier de gendarmerie d'un
-ton grossier, et riant lui-même de l'état de Leuwen. Je n'ai que trois
-hommes et ils peuvent revenir avec des pierres.»
-
-Pendant ce temps, on attelait les chevaux en toute hâte. Lucien était
-fou à force de colère et parlait à Coffe qui ne répondait pas et tâchait,
-à l'aide d'un grand couteau de cuisine, d'ôter le plus gros de la boue
-fétide dont les manches de son habit étaient couvertes.
-
-«--Il faut que je retrouve l'homme qui m'a insulté, ne cessait de répéter
-Lucien.
-
-«--Dans le métier que nous faisons, vous et moi, répondit enfin Coffe avec
-un grand sang-froid, il faut secouer les oreilles et aller en avant.»
-
-L'hôte survint; il était sorti par une porte de derrière, et ne put ou ne
-voulut répondre à Leuwen.
-
-«--Payez-moi, monsieur, cela vaudra mieux. C'est 42 francs.
-
-«--Vous vous moquez! Un dîner pour deux, 42 francs?
-
-«--Je vous conseille de filer, dit le brigadier en intervenant. Ils vont
-revenir avec des tronçons de chou.»
-
-Lucien remarqua que l'hôte remerciait le gendarme du coin de l'œil.
-
-«--Comment avez-vous l'audace...
-
-«--Monsieur, allons chez le juge de paix, répliqua l'hôte avec l'insolence
-d'un homme de cette classe. Tous les voyageurs de mon hôtel ont été
-effrayés. Il y a un Anglais et sa femme qui ont loué chez moi la moitié
-du premier pour deux mois, et il m'a déclaré que si je recevais chez
-moi des...
-
-«--Des quoi? fit Lucien pâle de colère, en courant à la voiture pour
-prendre son sabre.
-
-«--Délogeons, dit Coffe, voici le peuple qui revient.» Il jeta 42 francs
-à l'aubergiste, et l'on partit.
-
-«--Je vous attendrai hors la ville; je vous ordonne de venir m'y
-rejoindre.
-
-«--Ah! j'entends, répondit le brigadier, en souriant avec mépris, monsieur
-le commissaire a peur.»
-
-La foule commençait à se reformer au bout de la rue.
-
-Arrivé à vingt pas de celle-ci, le postillon prit le galop malgré les cris
-de Lucien.
-
-La boue et les tronçons de chou pleuvaient de tous côtés dans la calèche.
-Malgré un brouhaha épouvantable, ces messieurs eurent le plaisir d'entendre
-les plus sales injures.
-
-En approchant de la porte, il fallut mettre les chevaux au trot à cause du
-pont fort étroit. Il y avait là huit ou dix criards.
-
-«--À l'eau, à l'eau! criaient-ils.
-
-«--Ah! c'est le lieutenant Leuwen, dit un homme en capote verte déchirée;
-apparemment un lancier congédié.
-
-«--À l'eau Leuwen, à l'eau Leuwen!» se mit-on à crier à l'instant.
-
-À vingt pas hors de la ville, tout était calme. Le brigadier arriva
-bientôt.
-
-«--Je vous félicite, messieurs, dit-il aux voyageurs, vous l'avez échappé
-belle.»
-
-Son air goguenard acheva de mettre Lucien hors de lui. Il lui ordonna
-de lire son passeport, et ensuite:
-
-«--Quelle peut être la cause de tout ceci? demanda-t-il.
-
-«--Eh! monsieur, vous le savez vous-même et mieux que moi. Vous êtes le
-commissaire de police qui vient pour les élections. Vos papiers imprimés
-que vous aviez sur l'impériale de votre calèche, sont tombés en entrant
-en ville, vis-à-vis du Café National où on les a lus; on vous a reconnu,
-et, ma foi, il est bien heureux qu'ils n'aient pas eu des pierres.»
-
-M. Coffe monta tranquillement sur le siège de devant de la calèche.
-
-«--En effet, il n'y a plus rien, dit-il à Leuwen en inspectant
-l'impériale.
-
-«--Ce paquet était-il pour le Cher ou pour M. Mairobert?
-
-«--Contre M. Mairobert. C'est le pamphlet de Torset.»
-
-La figure du gendarme pendant ce court dialogue désolait Lucien. Il lui
-donna vingt francs et le congédia.
-
-Le brigadier fit mille remerciements.
-
-«--Messieurs, ajouta-t-il, les Blaisois ont la tête chaude. Les messieurs
-comme vous autres ne traversent la ville que de nuit.
-
-«--F...-moi le camp, lui dit Lucien, et, s'adressant au postillon: Marche
-au galop, toi!
-
-«--N'ayez donc pas tant de peur, s'exclama celui-ci en ricanant. Il n'y a
-personne sur la route.»
-
-Au bout de cinq minutes de galop:
-
-«--Hé bien, Coffe?
-
-«--Hé bien, répondit Coffe froidement, le ministre vous donne le bras au
-sortir de l'Opéra; les maîtres de requêtes, les préfets en congé, les
-députés à entrepôts de tabac envient votre fortune. Ceci est la
-contrepartie. C'est tout simple.
-
-«--Votre sang-froid me ferait devenir fou. Ces indignités, ces propos
-atroces, cette boue!
-
-«--Cette boue, c'est pour nous la noble poussière du champ de bataille.
-Cette huée publique vous comptera: ce sont les actions d'éclat dans la
-carrière que vous avez prise, et où ma pauvreté et ma reconnaissance me
-portent à vous suivre.
-
-«--C'est-à-dire que si vous aviez 1.200 francs de rentes, vous ne seriez
-pas ici.
-
-«--Si j'avais 300 francs de rente seulement, je ne servirais pas le
-ministère qui retient des milliers de pauvres diables dans les horribles
-cachots de Mazas, de Saint-Michel et de Clairvaux.»
-
-Un profond silence suivit cette réponse trop sincère, et ce silence dura
-pendant trois lieues.
-
-À quelque distance d'un village, dont on apercevait le clocher pointu
-s'élever derrière une colline nue et sans arbres, Lucien fit arrêter:
-
-«--Il y aura 20 francs pour vous, dit-il au postillon, si vous ne dites
-rien de l'émeute.
-
-«--À la bonne heure, 20 francs, c'est bon, je vous remercie. Mais, not'
-maître, votre figure si pâle de la venette que vous venez d'avoir, mais
-votre belle calèche anglaise couverte de boue, ça va sembler drôle, on
-jasera. Ce ne sera pourtant pas moi qui aurai jasé.
-
-«--Dites que vous avez versé, et aux gens de la poste qu'il y aura 20
-francs pour eux s'ils attellent en trois minutes; puis se tournant vers
-Coffe:
-
-«--Et être obligés de nous cacher!
-
-«--Voulez-vous être reconnu ou pas reconnu?
-
-«--Je voudrais être à cent pieds sous terre, ou avoir votre impassibilité.
-
-«--Que me conseillez-vous, Coffe? dit Lucien, les larmes aux yeux,
-lorsqu'ils furent partis. Je veux envoyer ma démission et vous céder la
-mission, ou, si cela vous déplaît, je manderai M. Desbacs. Moi,
-j'attendrai huit jours et je reviendrai châtier l'insolent.
-
-«--Je vous conseille de faire laver votre calèche à la première poste, de
-continuer comme si de rien n'était, et de ne dire jamais mot de cette
-aventure à qui que ce soit, car tout le monde rirait.
-
-«--Quoi? vous voulez que je supporte toute ma vie cette idée d'avoir été
-insulté impunément.
-
-«--Si vous avez la peau si tendre au mépris, pourquoi quitter Paris?
-
-«--Quel moment nous avons passé à la porte de cet hôtel! Toute ma vie, ce
-quart d'heure sera à me brûler, comme de la braise sur ma poitrine.
-
-«--Ce qui rendait l'aventure piquante, répliqua Coffe, c'est qu'il n'y
-avait pas le moindre danger et que nous avions tout le loisir de goûter
-le mépris. La rue était pleine de boue, mais parfaitement bien pavée; pas
-une seule pierre de disponible. C'est la première fois que j'ai senti la
-honte. Quand j'ai été arrêté pour Sainte-Pélagie, trois ou quatre
-personnes seulement s'en sont aperçues comme je montais en fiacre, et
-l'une d'elles a dit avec beaucoup de bonté et de pitié:
-
-«--Le pauvre diable!»
-
-Lucien ne répondait pas. Coffe continuait à penser tout haut avec une
-cruelle franchise:
-
-«--J'ai songé au mot célèbre. On avale le mépris, mais on ne le mâche pas.
-
-«--Mon ami, dit Lucien tout à coup, je compte que vous ne rirez avec
-personne de mes angoisses?
-
-«--Vous m'avez tiré de Sainte-Pélagie où j'aurais dû faire mes cinq ans,
-et il va plusieurs années que nous sommes liés.
-
-«--Eh bien, mon cœur est faible; j'ai besoin de parler, et je parlerai si
-vous me promettez une discrétion éternelle.
-
-«--Je le promets.
-
-«--Je déserterai là, sur la grande route. Je me fais conduire à Rochefort,
-et de là il est facile de s'embarquer pour l'Amérique sous un nom supposé.
-Au bout de deux ans, je puis revenir à Blois et souffleter le jeune homme
-le plus marquant de la ville. J'ai mal conduit toute ma vie; je suis dans
-un bourbier sans issue!
-
-«--Soit, mais quelque raison que vous ayez, vous ne pouvez pas déserter
-au milieu de la bataille, comme les Saxons à Leipzig. Cela n'est pas bien,
-et vous créerait des remords par la suite, du moins je le crains. Fâchez
-d'oublier et surtout pas un mot à M. de Riquebourg, le préfet du Cher.»
-
-La nuit tomba tout à coup: l'obscurité devint profonde. Coffe voyait
-Leuwen changer de position toutes les cinq minutes.
-
-«--Il se tord comme saint Laurent sur le gril, pensait-il. Il est
-fâcheux qu'il ne trouve pas de lui-même un remède à sa position.
-Cependant, ajouta-t-il, après un quart d'heure de réflexions et de
-déductions mathématiques, je lui dois de m'avoir tiré de cette chambre
-de Sainte-Pélagie, grande à peu près comme cette calèche. Il est
-malheureux par sa faute, malheureux avec de la santé, de l'argent et de
-la jeunesse à revendre. Quel sot! et comme je le haïrais s'il ne m'avait
-tiré de Sainte-Pélagie! À l'école, quel présomptueux et quel bavard!
-Parler, parler, toujours parler. Mais cependant, il faut l'avouer, jamais
-le moindre mot inconvenant, et cela fait un fameux point pour lui,
-lorsqu'il me fit sortir de prison... oui, mais pour faire de moi un
-apprenti bourreau. Le bourreau est plus estimable...; c'est par pur
-enfantillage, par suite de leur sottise ordinaire, que les hommes l'ont
-pris en grippe. Il remplit un devoir, un devoir nécessaire, indispensable.
-Et nous! nous qui sommes sur la route de tous les honneurs que peut
-distribuer la société, nous voilà en train de commettre une infamie, une
-infamie _nuisible._ Le peuple qui se trompe si souvent, par hasard a eu
-raison cette fois.»
-
-À cet instant, Lucien soupira.
-
-«--Le voilà qui souffre de son absurdité. Il prétend réunir les profits
-du ministériel avec la sensibilité délicate de l'homme d'honneur. Quoi de
-plus sot! Il connaît le mépris public, comme moi, aussi dans les premiers
-jours de Sainte-Pélagie. Quand je pensais que les voisins de mon magasin
-pouvaient me croire un banquier frauduleux!»
-
-Le souvenir de cette si vive douleur fut assez puissant pour porter Coffe
-à parler.
-
-«--Nous ne serons pas en ville avant onze heures, voulez-vous débarquer
-à l'auberge ou chez le préfet?
-
-«--S'il est debout, voyons le préfet.»
-
-Lucien avait la faiblesse dépenser tout haut devant son ami. Il avait
-toute honte bue, puisqu'il avait pleuré. Il ajouta:
-
-«--Je ne puis être plus contrarié que je ne le suis. Jetons la dernière
-ancre de salut qui reste au misérable, faisons notre devoir.
-
-«--Vous avez raison, dit froidement Coffe. Dans l'excès du malheur, et
-surtout du pire des malheurs, celui qui a pour cause le mépris de
-soi-même, faire son devoir et agir est en effet la seule ressource.
-_Experto crede Roberto._ Je n'ai pas passé ma vie sur des roses, allez.
-Si vous m'en croyez, vous secouerez les oreilles et tâcherez d'oublier
-l'algarade de Blois. Vous êtes bien éloigné encore du comble des malheurs:
-vous n'avez pas lieu de vous mépriser vous-même. Le juge le plus sévère
-ne pourrait voir que de l'imprudence dans votre fait. Vous avez jugé de
-la vie d'un _ministériel_ par ce qu'on en voit à Paris, où ils ont le
-monopole de tous les agréments que peut donner la société. Ce n'est qu'en
-province que le ministériel voit le mépris que lui accorde si
-libéralement la grande majorité des Français. Vous n'avez pas la peau
-assez dure pour ne pas sentir le mépris public. Mais on s'y accoutume.
-On n'a qu'à mettre son orgueil ailleurs. Voyez M. de Talleyrand. On peut
-même observer à l'égard de cet homme célèbre, que lorsque le mépris est
-devenu lieu commun, il n'y a plus que les sots qui l'expriment; or, les
-sots, parmi nous, gâtent jusqu'au mépris.
-
-«--Voilà une drôle de consolation que vous me donnez là, dit Lucien assez
-brusquement.
-
-«--C'est, ce me semble, la seule dont vous soyez susceptible. Il faut
-d'abord dire la vérité quand on entreprend la tâche ingrate de consoler
-un homme de cœur. Je suis un chirurgien cruel en apparence, je sonde la
-plaie jusqu'au fond, mais je puis guérir.
-
-«Vous souvient-il que le cardinal de Retz, qui avait le cœur si haut,
-l'homme de France auquel on a vu peut-être le plus de courage, ayant
-donné d'impatience un coup de pied au cul à son écuyer qui faisait quelque
-sottise pommée, fut accablé de coups de canne et rossé d'importance par
-cet homme qui se trouva beaucoup plus fort que lui?
-
-«Eh bien, cela est plus piquant que de recevoir de la boue d'une populace
-qui vous croit l'auteur de l'abominable pamphlet que vous portez en
-Normandie. À le bien prendre, c'est à l'insolence si provocante de ce fat
-de Torset qu'on a jeté cette boue. Si vous aviez été Anglais, cet accident
-vous eût trouvé presque insensible. Lord Wellington l'a éprouvé trois ou
-quatre fois dans sa vie.»
-
-Coffe prit la main de Lucien, et Lucien pleura pour la seconde fois.
-
-«--Et ce soldat, ce lancier qui m'a reconnu, qui a crié: à bas Leuwen!
-
-«--Ce soldat a appris au peuple de Blois le nom de l'auteur de l'infâme
-pamphlet de Torset.
-
-«--Mais comment sortir de la boue où je suis plongé, au moral comme au
-physique? s'écria Lucien avec la dernière amertume. Encore enfant, j'ai
-fait ce que j'ai pu pour être utile et estimable. J'ai travaillé dix
-heures par jour, pendant trois ans. Le métier de soldat conduit maintenant
-à une action comme celle de la rue Transnonain. Faut-il que le malheureux
-officier qui attendait l'époque de la guerre dans un régiment donne sa
-démission au milieu des balles d'une émeute?
-
-«--Non, parbleu, et vous avez bien fait de quitter l'armée.
-
-«--Me voici dans l'administration. Vous savez que je travaille en
-conscience, de neuf heures du matin à quatre heures. J'expédie bien vingt
-affaires, et souvent importantes. Si à dîner, je crains d'avoir oublié
-quelque chose d'urgent, au lieu de rester auprès du feu, avec ma mère,
-je reviens au bureau où je me fais maudire par le commis de garde qui ne
-m'attendait pas à ce moment. Pour ne pas faire de la peine à mon père,
-je me suis laissé entraîner dans cette exécrable mission. Me voilà obligé
-de calomnier un honnête homme, comme M. Mairobert, avec tous les moyens
-dont un gouvernement dispose; je suis couvert de boue et on me crie que
-mon âme est sur ma figure. Que devenir? Manger le bien gagné par mon père,
-ne rien faire, n'être bon à rien! Attendre ainsi la vieillesse et me
-mépriser moi-même. Que faire? Quel état prendre?
-
-«--Quand on a le malheur de vivre sons un gouvernement fripon, un malheur
-plus grand, à mon sens, est de raisonner trop juste et de voir la vérité.
-L'agriculture et le commerce sont les seuls métiers indépendants. À vivre
-au milieu des champs, à cinquante lieues de Paris, parmi nos paysans qui
-sont encore des bêtes brutes, j'ai préféré le commerce. Il est vrai qu'il
-faut y supporter et partager certains usages sordides, établis par la
-barbarie du XVIle siècle et soutenus aujourd'hui par les gens âgés, avares
-et tristes, qui sont le fléau du commerce. Ces usages sont comme les
-cruautés du moyen âge, qui n'étaient pas des cruautés de leur temps et
-qui ne sont devenues telles que par les progrès de l'humanité. Mais
-enfin, ces usages sordides, dût-on finir par les trouver naturels, valent
-mieux que d'égorger des bourgeois tranquilles, rue Transnonain, ou, ce qui
-est pis et plus bas encore, justifier de telles choses dans les pamphlets
-que nous colportons.
-
-«--Je devrai donc changer une troisième fois d'état!
-
-«--Vous avez un mois pour songer à cela. Mais déserter au milieu du
-combat, ou vous embarquer à Rochefort comme vous en aviez l'idée, vous
-donnera aux yeux de la société une teinte de folie pusillanime dont vous
-ne vous laverez jamais. Aurez-vous le caractère de mépriser le jugement
-de la société au milieu de laquelle vous êtes né? Lord Byron n'a pas eu
-cette force. Le cardinal de Retz lui-même ne l'a pas eue. Napoléon, qui se
-croyait noble, a frémi devant l'opinion du faubourg Saint-Germain. Un faux
-pas, dans la situation où vous vous trouvez, vous conduit au suicide.
-Songez à ce que vous me disiez il y a un mois, de la haine adroite du
-ministre, à la tête de quarante espions de bonne compagnie.»
-
-Après avoir fait l'effort de parler aussi longtemps, Coffe se tut, et
-quelques minutes après, on arriva à la ville, chef-lieu du département
-du Cher. Le préfet, M. de Riquebourg, les reçut en bonnet de coton,
-mangeant une omelette, seul dans son cabinet, sur une petite table
-ronde. Il appela sa cuisinière Marion avec laquelle il discuta fort
-posément sur ce qui restait dans le garde-manger, et sur ce qui pourrait
-être le plus tôt prêt pour le souper de ces messieurs.
-
-«--Ils ont dix-neuf lieues dans le ventre, dit-il à sa cuisinière, faisant
-allusion à la distance parcourue par les voyageurs depuis leur dîner à
-Blois.»
-
-La cuisinière partie.
-
-«--C'est moi, messieurs qui compte avec ma cuisinière; par ce moyen ma
-femme n'a que l'embarras des bambins. Et puis, tout en laissant bavarder
-cette fille, je sais tout ce qui se passe chez moi, car ma conversation,
-messieurs, est toute dénoncée à la police et je suis environné d'ennemis.
-Vous n'avez pas idée, messieurs, des frais que je fais. Par exemple, j'ai
-un perruquier libéral pour moi, et le coiffeur des dames légitimistes
-pour ma femme. Vous comprenez que je pourrais fort bien me faire la barbe.
-J'ai deux petits procès que j'entretiens uniquement pour donner occasion
-de venir à la préfecture au procureur, M. Clapier, l'un des libéraux les
-plus malins du pays, et à M. Le Beau, l'avocat, personnage éloquent,
-modéré, pieux comme les grands propriétaires qu'il sert. Ma place,
-messieurs, ne tient qu'à un fil... Si je ne suis pas un peu protégé par
-Son Excellence, je suis le plus malheureux des hommes. J'ai eu pour
-ennemi, en première ligne, Mgr l'évêque; c'est le plus dangereux.--Il
-n'est pas sans relations avec quelqu'un qui approche de bien près
-l'oreille de S. M. la reine. De plus, les lettres de Monseigneur ne
-passent point par la poste. La noblesse dédaigne de venir dans mon salon
-et me harcèle avec son Henry V et son suffrage universel. J'ai enfin ces
-malheureux républicains; ils ne sont qu'une poignée et font du bruit comme
-mille. Le croiriez-vous, messieurs, les fils des familles les plus riches,
-à mesure qu'ils arrivent à dix-huit ans, n'ont pas de honte d'être de ce
-parti! Dernièrement, pour payer l'amende de 5.000 francs à laquelle j'ai
-fait condamner le journal insolent qui semblait approuver le charivari
-donné à notre digne substitut du procureur général, les jeunes gens nobles
-ont donné 67 francs, et les jeunes gens riches, non nobles, 89 francs.
-Cela n'est-il pas horrible? nous qui garantissons leurs propriétés
-contre la République!
-
-«--Et les ouvriers? demanda Coffe.
-
-«--53 francs, monsieur: cela fait horreur, 53 francs, tout en sous. La
-plus forte contribution parmi ces gens-là a été de six sous, et c'est le
-cordonnier de mes filles qui a eu le front de donner ces six sous!
-
-«--J'espère que vous ne l'employez plus», dit Coffe en fixant un œil
-scrutateur sur le pauvre préfet.
-
-Celui-ci eut l'air très embarrassé, car il n'osait mentir, redoutant la
-contre-police de ces messieurs.
-
-«--Je serai franc, dit-il enfin, la franchise est la base de mon
-caractère. Barthélemy est le seul cordonnier pour femmes de la ville. Les
-autres chaussent les femmes du peuple... et mes filles n'ont jamais voulu
-consentir. Je lui ai fait cependant une bonne semonce.»
-
-Excédé de tous ces détails, à minuit moins le quart, Lucien dit assez
-brusquement à M. de Riquebourg:
-
-«--Vous plairait-il, monsieur, de lire cette lettre de S. E. le ministre
-de l'Intérieur?»
-
-Le préfet la lut deux fois, très posément. Les deux jeunes gens se
-regardaient.
-
-«--C'est une grand diable de chose que ces élections, dit le préfet, et
-qui depuis trois semaines m'empêche de dormir, moi qui, grâce à Dieu, en
-temps ordinaire, n'entends pas tomber ma dernière pantoufle. Si, entraîné
-par mon zèle pour le gouvernement du roi, je me laissais aller à quelque
-mesure un peu trop acerbe envers mes administrés, je perdrais la paix
-de l'âme. Ah! mes jeunes amis, conservez longtemps la paix de l'âme! Ne
-vous permettez jamais en administration la moindre action, je ne dis pas
-douteuse aux yeux de l'honneur, mais douteuse à vos propres yeux. Sans la
-paix de l'âme, y a-t-il possibilité de bonheur?»
-
-Le souper était servi.
-
-«--Ah! misérable, pensait Lucien, es-tu fait pour me torturer! et quoique
-mourant de faim, il éprouva une telle contraction de diaphragme qu'il
-ne put avaler une seule bouchée.
-
-«--Mangez donc, monsieur le commissaire, disait le préfet. Imitez
-monsieur votre adjoint.
-
-«--Secrétaire seulement, monsieur,» répliqua Coffe en continuant à manger
-comme un loup.
-
-Ce mot jeté avec force parut cruel à Lucien. Il ne put s'empêcher de
-regarder son ami.
-
-«--Vous ne voulez donc pas m'aider à porter l'infamie de ma mission?»
-disait ce regard.
-
-Coffe ne comprit rien. C'était un homme parfaitement raisonnable, mais
-nullement délicat.
-
-«--Mangez donc, monsieur le commissaire.»
-
-Coffe qui comprit enfin que ce malheureux titre choquait Lucien, dit au
-préfet:
-
-«--Maître des requêtes, s'il vous plaît, monsieur.
-
-«--Ah! maître des requêtes, fit le préfet étonné. Et c'est toute notre
-ambition, à nous autres, pauvres préfets de province, après avoir fait
-deux ou trois bonnes élections!
-
-«--Est-ce naïveté sotte, est-ce un malin? se demandait Lucien peu disposé
-à l'indulgence.
-
-«--Mangez donc, monsieur le maître des requêtes. Si vous ne devez
-m'accorder que trente-six heures, comme le dit le ministre dans sa lettre,
-j'ai à vous dire bien des choses, à vous communiquer bien des détails, à
-vous soumettre bien des mesures, avant après-demain, à midi, qui serait
-l'heure où vous quitteriez l'hôtel de la Préfecture.
-
-«Demain, j'ai le projet de vous prier de recevoir une cinquantaine de
-personnes, une cinquantaine d'administrateurs douteux, ou timides, et
-d'ennemis non déclarés ou timides aussi. Les sentiments de tous seront
-stimulés, je n'en doute pas, par l'avantage de parler à un fonctionnaire
-qui, lui-même, parle au ministre. D'ailleurs cette audience que vous leur
-accorderez et dont toute la ville parlera, sera, pour eux, un engagement
-solennel. Parler au ministre, c'est un grand avantage, une belle
-prérogative, monsieur le maître des requêtes. Que peuvent nos froides
-dépêches, nos dépêches qui, pour être claires, ont besoin d'être longues?
-Que peuvent-elles auprès du compte rendu vif et intéressant d'un
-administrateur qui peut dire: «_J'ai vu!_»
-
-Ces propos duraient encore à une heure et demie du matin. Coffe, qui
-mourait de sommeil, était allé s'informer des lits. Le préfet en profita
-pour demander à Leuwen s'il pouvait parler devant le secrétaire.
-
-«--Certainement, monsieur le préfet, M. Coffe travaille dans le bureau
-particulier du ministre, et a, pour les élections, toute la confiance de
-Son Excellence.»
-
-Au retour de Coffe, M. de Riquebourg se crut obligé de reprendre toutes
-les considérations qu'il avait déjà exposées à Lucien, en y ajoutant cette
-fois les noms propres. Mais ces noms, tous également inconnus pour les
-deux voyageurs, ne faisaient qu'embrouiller à leurs yeux le système
-d'influence que M. le préfet se proposait d'exercer. Coffe, contrarié
-de ne pouvoir dormir, voulut du moins travailler sérieusement, et, avec
-l'autorisation de M. le maître des requêtes, comme il eut soin de
-l'exprimer, il se mit à presser de questions M. de Riquebourg.
-
-Ce bon préfet, si moral et si soigneux de ne pas se préparer des remords,
-articula enfin que le département était fort mal disposé, parce que huit
-pairs de France, dont deux étaient grands propriétaires, avaient fait
-nommer un nombre considérable de petits fonctionnaires, et les couvraient
-de leur protection.
-
-«--Si vous étiez arrivés quinze jours plus tôt, nous eussions pu ménager
-quelques destitutions salutaires.
-
-«--Mais, monsieur, n'avez-vous pas écrit dans ce sens au ministre? Il y
-est, je crois, question de la destitution d'une directrice de la poste
-aux lettres?
-
-«--Mme Durand, la belle-mère de M. Duchodeau? La pauvre femme! Elle pense
-fort mal, il est vrai, mais cette destitution, si elle arrive à temps,
-fera peur à deux ou trois fonctionnaires du canton de Pourville; l'un est
-son gendre, et les autres ses cousins. Mais ce n'est pas là que sont mes
-grands besoins: c'est à Mélan, où, comme je viens d'avoir l'honneur de
-vous le montrer sur ma carte électorale, nous avons contre nous une
-majorité de vingt-sept voix au moins.
-
-«--Mais, monsieur, j'ai dans mon portefeuille les copies de vos lettres.
-Si je ne me trompe, vous n'avez par parlé du canton de Mélan au ministre?
-interrompit Lucien.
-
-«--Eh, monsieur le maître des requêtes, comment voulez-vous que j'écrive
-de telles choses? M. le comte d'Allevard, pair de France, ne voit-il pas
-votre ministre tous les jours? Ses lettres à son homme d'affaires, le
-bonhomme Ruffé, notaire, ne sont remplies que de choses qu'il a entendu
-dire la veille ou l'avant-veille, par son S. Ex. M. le comte de Vaize,
-quand il eut l'honneur de dîner avec Elle. Ces dîners sont fréquents, à
-ce qu'il parait. On n'écrit pas de telles choses, monsieur. Je suis père
-de famille. Demain, j'aurai l'honneur de vous présenter Mme de Riquebourg
-et mes quatre filles. Il faut songer à établir tout cela. Mon fils est
-sergent au 86e, depuis deux ans; il faut le faire nommer sous-lieutenant,
-et je vous avouerai franchement, monsieur le maître des requêtes, et sous
-le sceau de la confession, qu'un mot de M. d'Allevard peut me perdre, et
-M. d'Allevard qui veut détourner un chemin public qui passe dans son parc,
-protège tout le monde dans le canton de Mélan. Pour moi, monsieur le
-maître des requêtes, la simple perspective de changer de préfecture,
-serait un désastre. Les trois mariages que Mme de Riquebourg a ébauchés
-pour ses filles ne seraient plus possibles.»
-
-Ce ne fut que vers les deux heures du matin que les questions pressantes
-de l'inflexible Coffe forcèrent le préfet à faire connaître une grande
-manœuvre à laquelle, depuis le commencement de la soirée, il renvoyait
-sans cesse.
-
-«--C'est ma seule et unique ressource, messieurs, et si elle est connue,
-si l'on peut seulement s'en douter douze heures avant l'élection, tout est
-perdu. Car, messieurs, ce département est le plus mauvais de France.
-Vingt-sept abonnements au _National_ et huit à la _Tribune!_ Mais à vous,
-messieurs, qui avez l'oreille du ministre, je n'ai rien à cacher. Or donc,
-il faut savoir que je ne lancerai ma manœuvre électorale, je ne mettrai le
-feu à la mine que lorsque je verrai la nomination du président à demi
-décidée; si cela éclatait trop tôt, deux heures suffiraient pour perdre
-l'élection, comme aussi la position de votre très humble serviteur.
-
-«Nous posons donc que nous portons pour candidat du gouvernement M.
-Jean-Pierre Bouleau, maître de forges à Champagnié; que nous avons pour
-rival, à chances probables et malheureusement plus que probables, M.
-Malot, ex-chef de bataillon de l'ex-garde nationale de Champagnié. Je
-dis _ex_, quoiqu'elle ne soit que suspendue, mais il fera beau jour quand
-elle s'assemblera de nouveau. Donc, messieurs. M. Bouleau, ami du
-gouvernement--car il a une peur du diable d'une réduction de droits sur
-les fers étrangers--et M. Malot, ennemi du gouvernement, négociant
-drapier et négociant en bois de construction et bois de chauffage. M.
-Malot a de fortes rentrées à opérer à Nantes. Deux heures avant le
-dépouillement du scrutin pour la nomination du président, un courrier de
-commerce, réellement parti de Nantes, lui apporte la nouvelle alarmante
-que deux négociants de là-bas que je connais bien et qui tiennent en leurs
-mains une partie de sa fortune, sont sur le point de sauter, et aliènent
-déjà leurs propriétés à leurs amis, moyennant des actes de vente
-antidatés. Mon homme perd la tête et plante là toutes les élections du
-monde...
-
-«--Mais comment ferez-vous arriver un courrier réel de Nantes, précisément
-à point?
-
-«--Par l'excellent Chauveau, le secrétaire général de la préfecture à
-Nantes, et mon ami intime. Il faut savoir que la ligne du télégraphe de
-Nantes ne passe qu'à deux lieues d'ici, et Chauveau, qui sait que mon
-élection ne commence que le 23, s'attend à un mot de moi, le 23 au soir,
-ou le 24 au matin. Une fois que M. Malot aura la puce à l'oreille pour ses
-affaires de Nantes, je me tiens en grand uniforme dans les environs de la
-salle des Ursulines où se fait l'élection. Malot absent, je n'hésite pas
-à adresser la parole aux électeurs paysans, et, ajouta M. de Riquebourg,
-en baissant extrêmement la voix, si le président du collège électoral est
-fonctionnaire public, même libéral, je lâche à mes électeurs en guêtres
-des bulletins où j'ai flanqué en grosses lettres: _Jean-Pierre Bouleau,
-maître de forges._ Je gagnerai bien dix voix de cette façon. Ces électeurs
-sachant que Malot est sur le point de faire banqueroute...
-
-«--Comment banqueroute? demanda Lucien en fronçant le sourcil.
-
-«--Eh, monsieur le maître des requêtes, répondit M. de Riquebourg d'un
-air encore plus bénin que de coutume, puis-je empêcher que les bavards de
-la ville, exagérant tout comme de coutume, ne voient dans la faillite des
-correspondants de Malot à Nantes la nécessité pour lui de suspendre ses
-payements ici? Car avec quoi vivait-il jusqu'ici, ajouta le préfet
-affermissant sa voix, si ce n'est avec l'argent qu'il tirait de Nantes
-pour les bois qu'il y envoie?»
-
-Coffe souriait et avait toutes les peines du monde à ne pas éclater.
-
-«--Cette brèche faite au crédit de M. Malot ne pourrait-elle point, en
-alarmant les personnes qui ont dos fonds chez lui, annuler une suspension
-de payements véritable?
-
-«--Eh! tant mieux, morbleu, dit le préfet s'oubliant tout à fait. Je ne
-l'aurai plus sur les bras lors de la réélection pour la garde nationale,
-si elle a lien.»
-
-Coffe était aux anges.
-
-«--Tant de succès, monsieur...
-
-«--Eh, messieurs, la République coule à pleins bords. La digue contre ce
-torrent qui emporterait nos têtes et nos maisons, c'est le roi, messieurs,
-uniquement le roi. Il faut faire face au feu. Tant pis pour les maisons
-qu'il faudra abattre afin de sauver les autres. Moi, messieurs, quand
-l'intérêt du roi parle, ces choses-là me sont égales comme deux œufs.
-
-«--Bravo! monsieur le préfet, mille fois bravo! _Sic itur ad astra_,
-c'est-à-dire au Conseil d'État.
-
-«--Je ne suis pas assez riche, monsieur. 12.000 francs et Paris me
-ruineraient avec ma nombreuse famille! La préfecture de Bordeaux, celle
-de Marseille, de Lyon, avec de bonnes dépenses secrètes: Lyon, par
-exemple, doit être excellentissime. Mais revenons à notre sujet, il se
-fait tard. Donc, je garantis dix voix, gagnées personnellement. Mon
-terrible évêque a un petit grand vicaire, fin matois et grand amateur de
-l'_espèce._ S'il convenait à Son Excellence de faire les frais, je
-remettrais 25 louis à M. Crochard, le grand vicaire, pour faire des
-aumônes à de pauvres prêtres. Vous me direz, monsieur, que donner de
-l'argent au parti jésuitique, c'est porter des ressources à l'ennemi.
-Mais ces 25 louis me donneront une dizaine de voix, dont M. Crochard
-dispose, et plutôt douze que dix.
-
-«--Le Crochard prendra votre argent et se moquera de vous, dit Lucien.
-
-«--Oh! que non! On ne se moque pas d'un préfet, répondit M. de Riquebourg
-en ricanant et choqué du mot. Nous avons certain dossier avec trois
-lettres originales du sieur Crochard. Il s'agit d'une petite fille du
-couvent de Saint-Denis-Sambucy. Je lui ai juré que j'avais brûlé ces
-lettres, lors d'un petit service qu'il m'a rendu auprès de l'évêque, mais
-le vieux Crochard n'en croit pas un mot.
-
-«--Vous dites douze voix, ou au moins dix? demanda Leuwen.
-
-«--Oui, monsieur, fit le préfet étonné.
-
-«--Je vous donne ces 25 louis», et Lucien, s'approchant de la table,
-écrivit un bon de cette somme pour le caissier du ministère.
-
-La mâchoire inférieure de M. de Riquebourg s'abaissa lentement; sa
-considération pour Leuwen ne connut plus de bornes.
-
-«--Ma foi, monsieur, c'est y aller bon jeu bon argent. Encore autre
-chose: M. Rouleau a un neveu, avocat à Paris, et homme de lettres, qui
-a fait une pièce à l'Ambigu. Ce neveu, qui n'est point un sot, a reçu
-mille écus de son oncle pour faire des démarches en faveur du maintien
-du droit sur les fers. Il a écrit des articles de journaux à ce sujet.
-Enfin, il m'arrive une lettre de Paris qui m'annonce que M. Bouleau neveu
-sera nommé secrétaire général au ministère des Finances. Or, dix-sept
-électeurs libéraux,--je suis sur du chiffre,--ont des intérêts directs au
-ministère des Finances et Bouleau leur déclarera net que si l'on vote
-contre lui, son neveu s'en _souviendra._ Maintenant, monsieur le maître
-des requêtes, daignez jeter un coup d'œil sur le bordereau des votes:
-
-
-Électeurs inscrits 613
-Présents au collège, au plus 400
-Constitutionnels dont je suis sûr 178
-Votants pour M. Malot, que je
-gagnerai personnellement 10
-Votes jésuites dirigés en secret
-par M. Crochard 10
-Total 198
-
-
-«Il me manque deux voix et la nomination de M. Bouleau neveu aux
-finances me donne au moins six voix. Majorité, quatre voix. Ensuite,
-monsieur, si vous m'autorisez, dans un cas extrême, à promettre quatre
-destitutions, je pourrai promettre au ministre une majorité, non de
-quatre misérables voix, mais de douze et peut-être de dix-huit voix.
-Bouleau est un imbécile, qui, de la vie, n'a porté ombrage à personne.
-Il me répète bien tous les jours que personnellement il a une douzaine de
-voix, mais rien n'est moins clair. Tout cela coûte cher, monsieur, et je
-ne puis pas, moi, père de famille, faire la guerre absolument à mes
-dépens. Le ministre, par sa dépêche timbrée particulière, m'a ouvert un
-crédit de 1.200 francs pour les élections. Sur ce crédit, j'ai déjà
-dépensé 1.920 francs. Je pense que Son Excellence est trop juste pour me
-laisser sur les bras ces 720 francs?
-
-«--Si vous réussissez, il n'y a pas de doute, dit Lucien. En cas
-contraire, je vous dirai, monsieur, que mes instructions ne parlent pas
-de cet objet.»
-
-M. de Riquebourg roulait dans ses mains le bon de 500 francs, signé
-Leuwen. Tout à coup il s'aperçut que cette écriture était la même que
-celle de la lettre timbrée particulière, dont il n'avait raconté qu'une
-partie à ces messieurs, par discrétion. Dès ce moment, son respect pour
-M. le maître des requêtes fut immense.
-
-«--Il n'y a pas deux mois, ajouta M. de Riquebourg, tout rouge d'émotion
-de parler à un favori du ministre, que Son Excellence a daigné m'écrire
-une lettre de sa main sur la grande affaire N...
-
-«--Le roi y attache la plus grande importance.»
-
-Le préfet ouvrit le secret d'un grand bureau et en tira la lettre du
-ministre qu'il lut tout haut et qu'il passa ensuite à ces messieurs.
-
-«--C'est de la main de Cromier, dit Coffe.
-
-«--Quoi ce n'est pas de Son Excellence? dit le préfet ébahi. Je ne connais
-en écritures, messieurs!»
-
-Et comme M. de Riquebourg ne songeait pas à sa voix, elle avait pris un
-son aigre, et un ton moqueur, entre le reproche et la menace.
-
-«--M. de Riquebourg est en effet connaisseur en écritures, dit Coffe, qui
-n'avait plus envie de dormir et de temps en temps se versait de grands
-verres de vin blanc de Saumur. Rien ne ressemble davantage à la main de
-Son Excellence que celle du petit Cromier, surtout quand il cherche la
-ressemblance.»
-
-Le préfet fit quelques objections: il était humilié, car la pièce de
-résistance de sa vanité comme de son espoir d'avancement, c'étaient les
-lettres de la propre main du ministre.
-
-À la fin il fut convaincu par Coffe, qui était sans pitié pour son
-honorable amphitryon depuis qu'il pensait à la banqueroute possible de
-M. Malot, le drapier marchand de bois. Le préfet en resta pétrifié.
-
-«--Quatre heures sonnent, ajouta Coffe. Si nous prolongeons la séance,
-nous ne pourrons pas être debout à neuf heures comme le veut M. le
-préfet.»
-
-M. de Riquebourg prit le mot _veut_ pour un reproche.
-
-«--Messieurs, dit-il en se levant et en saluant jusqu'à terre, je ferai
-convoquer pour neuf heures et demie les personnes que je vous prie
-d'admettre à votre première audience, et j'entrerai moi-même dans vos
-chambres à dix heures sonnantes. Jusqu'à ce que vous me voyiez, dormez
-sur l'une ou l'autre oreille.»
-
-Malgré leurs protestations, M. de Riquebourg voulut indiquer lui-même à
-ces messieurs leurs deux chambres, communiquant par un petit salon. Il
-poussa les attentions jusqu'à regarder sous les lits.
-
-«--Cet homme n'est point un sot au fond, dit Coffe à Lucien lorsque le
-préfet les eut quittés. Voyez!»
-
-Et il indiquait une table sur laquelle un poulet froid, du rôti de lièvre,
-du vin et des fruits étaient déposés avec propreté. Et il se mit à
-resouper de fort bon appétit.
-
-Les deux voyageurs ne se séparèrent qu'à cinq heures du matin. Lucien,
-comme il convient à un bon employé, était tout occupé de l'élection de
-M. Bouleau, et avant de se mettre au lit, relut le bordereau des votes
-qu'il s'était fait remettre par le bon M. de Riquebourg.
-
-À dix heures précises, celui-ci entra dans sa chambre, suivi de la fidèle
-Marion qui portait un cabaret avec du café au lait. Marion était elle-même
-suivie d'un petit jockey qui portait un autre cabaret avec du thé, du
-beurre et une bouilloire.
-
-«--L'eau est bien chaude..., on va vous faire du feu. Ne vous pressez
-nullement...; prenez du thé ou du café. Le déjeuner à la fourchette est
-indiqué à onze heures, et, à six heures, dîner de quarante personnes.
-Votre arrivée fait le meilleur effet, le général est susceptible comme
-un sot, l'évêque est furibond et fanatique...; si vous le jugez à propos,
-ma voiture sera attelée à onze heures et demie et vous pourrez donner
-dix minutes à chacun de ces fonctionnaires. Ne vous pressez pas. Les
-quatorze personnes que j'ai réunies pour votre première audience,
-n'attendent que depuis neuf heures et demie.
-
-«--J'en suis désolé, dit Lucien.
-
-«--Bah! bah! ce sont des gens à nous, des gens qui mangent du budget;
-ils sont faits pour attendre.»
-
-Lucien avait horreur de tout ce qui pouvait ressembler à un manque
-d'égards. Il s'habilla en courant et fut recevoir les quatorze
-fonctionnaires.
-
-Il resta atterré devant leur pesanteur, leur bêtise, devant leur adoration
-à son égard.
-
-«--Je serais le prince royal qu'ils ne salueraient pas plus bas!»
-
-Il fut bien étonné lorsque Coffe lui dit:
-
-«--Vous les avez mécontentés... ils vous trouveront de la hauteur.
-
-«--De la hauteur?
-
-«--Sans doute. Vous avez eu des idées, ils ne vous ont pas compris. Vous
-avez eu cent fois trop d'esprit pour ces animaux-là. _Vous tendez vos
-filets trop haut._ Voici l'heure du déjeuner. Vous allons voir Mlles de
-Riquebourg.
-
-L'une de ces demoiselles était plus laide que ses sœurs, mais paraissait
-moins fière des grandeurs de sa famille. Elle ressemblait un peu à
-Théodelinde de Serpierre. Ce souvenir fut tout-puissant sur Lucien; dès
-qu'il s'en fut aperçu, il parla avec intérêt à Mlle Augustine, et Mme de
-Riquebourg vit sur-le-champ un brillant mariage pour sa fille.
-
-Le préfet rappela au maître des requêtes les visites au général et à
-l'évêque. Lorsque le déjeuner finit, à une heure, Lucien monta en voiture,
-laissant derrière lui quatre ou cinq groupes d'amis plus ou moins sûrs du
-gouvernement, parqués soigneusement dans différents bureaux de la
-préfecture.
-
-Coffe n'avait pas voulu suivre son ancien camarade: il comptait courir un
-peu la ville et s'en faire une idée, mais il eut à recevoir la visite
-officielle de M. le secrétaire général et de MM. les commis de la
-préfecture.
-
-«--Je vais aider au débit de l'orviétan,» se dit-il, et avec son
-sang-froid inaltérable, il sut donnera ces messieurs une haute idée de
-la mission qu'il remplissait.
-
-Au bout de dix minutes, il les renvoya sèchement, et il s'échappait pour
-voir la ville, quand le préfet, qui le guettait, l'empoigna au passage et
-l'obligea d'écouler la lecture de toutes les lettres adressées par
-lui au comte de Vaize au sujet des élections.
-
-«--Ce sont des articles de journaux de troisième ordre, pensait Coffe
-indigné. Ça ne serait pas payé plus de douze francs par le plus piètre
-de nos journaux ministériels.»
-
-Au moment où Coffe se ménageait un prétexte pour échapper au préfet,
-Lucien entra, suivi du général comte de Beauvoir. C'était un homme de
-haute taille, à figure blonde et grasse, d'une rare insignifiance, très
-poli, très élégant, mais qui, à la lettre, ne comprenait pas un mot de
-ce que l'on disait devant lui. Les élections semblaient lui avoir troublé
-la cervelle. À tout propos il répétait: Cela regarde l'autorité
-administrative. Coffe vit par ses discours qu'il en était encore à deviner
-l'objet de la mission de Leuwen, et cependant celui-ci, la veille au soir
-même, lui avait envoyé une lettre du ministre on ne peut plus explicite.
-
-Les audiences de l'après-midi furent de plus en plus absurdes. Lucien
-était mort de fatigue et n'avait pas une idée. Alors il fut parfaitement
-convenable, et le préfet conçut une haute idée de son intelligence. Aussi
-bien, dans les quatre ou cinq dernières audiences, qui furent
-individuelles, accordées aux personnages importants, il fut parfait et de
-la banalité la plus convenable. Le préfet lui présenta M. le grand-vicaire
-Crochard. C'était un personnage maigre, à figure de pénitent, et à ses
-discours Lucien le jugea fait à point pour recevoir vingt-cinq louis et
-faire agir à sa guise une douzaine d'électeurs jésuites.
-
-Tout alla bien jusqu'au dîner. À six heures le salon de la préfète
-comptait quarante-trois personnages d'élite de la ville. La porte s'ouvrit
-à deux battants, mais le préfet fut contrarié en voyant paraître Lucien
-sans uniforme. Lui, le général, les colonels, étaient en grande tenue.
-Excédé de fatigue et d'ennui, Lucien prit place à la droite de Mme de
-Riquebourg, ce qui fit faire la mine au général comte de Beauvoir. Comme
-on n'avait pas épargné les bûches du gouvernement, il faisait une chaleur
-tellement épouvantable, qu'avant la fin du dîner--qui dura sept quarts
-d'heure--Lucien craignit de faire une scène ou de se trouver mal.
-
-Après dîner, il demanda la permission d'aller faire un tour dans les
-jardins de la préfecture; il fut obligé de dire au préfet qui s'attachait
-à lui et voulait le suivre:
-
-«--Je vais donner mes instructions à M. Coffe, au sujet des lettres qu'il
-doit me faire signer avant le départ de la poste.
-
-«--Quelle journée!» se dirent les voyageurs.
-
-Il fallut malheureusement rentrer, et avoir cinq ou six apartés dans les
-embrasures des fenêtres du salon avec des hommes importants, amis du
-gouvernement, qui tous lui parlèrent de la nullité désespérante de M.
-Bouleau, lequel, durant tout le dîner, avait parlé des fers et de la
-nécessité de prohiber les fers anglais, de façon à lasser la patience même
-des fonctionnaires d'une ville de province. Plusieurs de ces messieurs
-trouvaient absurde que la _Tribune_ en fût à son cent quatrième procès,
-et que la prison préventive retînt tant de centaines de pauvres gens. Ce
-fut à combattre cette hérésie dangereuse que Lucien consacra sa soirée.
-Il cita, avec assez de brillant dans l'expression, les Grecs du bas empire
-qui disputaient sur _la lumière incréée_, tandis que les Osmanlis
-escaladaient les murs de Constantinople.
-
-Voyant l'effet qu'avait produit ce trait d'érudition. Lucien déserta la
-préfecture et fit un signe à Coffe. Il était dix heures du soir.
-
-«--Voyons un peu la ville,» se disaient les pauvres jeunes gens.
-
-Un quart d'heure après, ils cherchaient à démêler l'architecture d'une
-église un peu gothique, lorsqu'ils furent rejoints par M. de Riquebourg.
-
-«--Je vous cherchais, messieurs.»
-
-La patience fut sur le point d'échapper à Lucien.
-
-«--Mais, monsieur le préfet, le courrier ne part-il pas à minuit?
-
-«--Entre minuit et une heure.
-
-«--Eh bien, M. Coffe a une mémoire si étonnante que, tel que vous me
-voyez, je lui dicte mes dépêches, il les retient à merveille et souvent
-corrige les répétitions et autres petites fautes dans lesquelles je puis
-tomber. J'ai tant d'affaires, vous ne connaissez que la moitié de mes
-embarras!»
-
-Par de tels propos, et d'autres plus ridicules encore, Lucien et Coffe
-eurent toutes les peines du monde à renvoyer M. de Riquebourg à sa
-préfecture.
-
-Les deux amis rentrèrent à onze heures et firent une lettre de deux lignes
-au ministre. Cette lettre, adressée à M. Leuwen père, fut jetée à la poste
-par Coffe. Le préfet fut bien étonné lorsque à onze heures trois quarts
-son huissier vint lui dire que M. le maître des requêtes n'avait pas remis
-des lettres pour Paris. Cet étonnement redoubla quand la directrice des
-postes ajouta qu'aucune dépêche adressée au ministre n'avait été apportée
-à la poste: ces faits plongèrent M. le préfet dans les plus graves soucis.
-
-Le lendemain, à sept heures, il fit demander une audience à Lucien pour
-lui présenter le travail des destitutions. M. de Riquebourg en demandait
-sept; Lucien eut toutes les peines du monde à réduire ses demandes à
-quatre.
-
-Pour la première fois, le préfet qui jusque-là avait été humble jusqu'à
-la servilité, voulut prendre un ton ferme et parla de responsabilité. À
-quoi Lucien répondit avec la dernière impertinence, et termina par refuser
-le dîner que le préfet avait fait préparer pour deux heures: un dîner
-d'amis intimes où il n'y avait que dix-sept personnes. Il alla faire une
-visite à Mme de Riquebourg et partit à midi précis comme le portaient
-les instructions qu'il s'était faites, et sans vouloir permettre au préfet
-de rentrer en matière.
-
-Heureusement pour les voyageurs, la route traversait une suite de collines
-où ils firent deux lieues à pied, au grand scandale du postillon.
-
-Cette effroyable activité de trente-six heures avait placé déjà bien loin
-le souvenir des huées et de la boue de Blois. Ils firent un grand détour
-pour aller voir les ruines de la célèbre abbaye de N... Ils les trouvèrent
-admirables, et ne purent, en véritables élèves de l'École polytechnique,
-résister à l'envie d'en mesurer quelques parties. Cette diversion délassa
-beaucoup les voyageurs. Le vulgaire et le plat qui avaient encombré leur
-cerveau furent emportés par les discussions sur la convenance de l'art
-gothique avec la religion.
-
-«--Rien n'est bête comme votre église de la Madeleine, dont les journaux
-sont si fiers. Un temple grec respirant la gaieté et le bonheur, pour
-abriter les mystères terribles de la religion des épouvantements.
-Saint-Pierre de Rome lui-même n'est qu'une brillante absurdité; mais en
-1500, lorsque Raphaël et Michel-Ange y travaillaient, Saint-Pierre n'était
-pas absurde. La religion de Léon X était gaie; le pape plaçait par la main
-de Raphaël, dans les ornements de sa galerie favorite, les amours du cygne
-et de Léda, répétées vingt fois. Saint-Pierre est devenu absurde depuis
-le jansénisme de Pascal, se reprochant le plaisir d'aimer sa sœur, et
-depuis que les plaisanteries de Voltaire ont resserré si étroitement le
-cercle des convenances religieuses comme nous disons dans le commerce.»
-
-Le troisième jour, à midi, les voyageurs aperçurent à l'horizon les
-clochers pointus de Caen, chef-lieu du département où l'on redoutait tant
-l'élection de M. Mairobert.
-
-La gaieté de Lucien tomba aussitôt; se tournant vers Coffe, avec un grand
-soupir:
-
-«--Je pense tout haut avec vous, mon cher Coffe. J'ai toute honte bue...,
-vous m'avez vu pleurer... Quelle nouvelle infamie vais-je faire ici?
-
-«--Effacez-vous; bornez-vous à seconder les mesures du préfet; travaillez
-moins sérieusement à la chose.
-
-«--Ce fut une faute d'aller loger à la préfecture, chez M. de Riquebourg.
-
-«--Sans doute, mais cette faute part du sérieux avec lequel vous
-travaillez, et de l'ardeur avec laquelle vous marchez au résultat.»
-
-En approchant de Caen, les voyageurs remarquèrent beaucoup de gendarmes
-sur la route, et certains bourgeois, marchant raide, en redingote et avec
-de gros bâtons.
-
-«--Si je ne me trompe, voici les assommeurs de la Bourse, dit Coffe.
-
-«--.Mais a-t-on assommé à la Bourse? N'est-ce pas la _Tribune_ qui a
-inventé cela?
-
-«--Pour ma part, j'ai reçu cinq ou six coups de bâton, et la chose aurait
-mal fini, si je ne me fusse trouvé un grand compas avec lequel je fis
-mine d'éventrer ces messieurs. Leur digne chef, M. B..., était à dix pas
-de là, à une fenêtre de l'entresol. Je me sauvai par la rue des Colonnes.»
-
-En arrivant aux portes de la ville, on examina pendant dix minutes les
-passeports des voyageurs, et comme Lucien se fâchait, un homme d'un
-certain âge, grand et fort, et badinant avec un énorme bâton, l'envoya
-faire f... en termes forts clairs.
-
-«--Monsieur, je m'appelle Leuwen, maître des requêtes, et je vous regarde
-comme un goujat. Donnez-moi votre nom, si vous l'osez.
-
-«--Je m'appelle _Lustucru_, répondit l'homme au bâton en ricanant et en
-tournant autour de la voiture. Donnez mon nom à votre procureur du roi,
-monsieur l'homme brave. Si jamais nous nous rencontrons en Suisse,
-ajouta-t-il à voix basse, vous aurez une paire de soufflets.
-
-«--Espion déguisé! lui cria Lucien.
-
-«--Ma foi, dit Coffe en riant presque, je serai ravi de vous voir bafoué
-un peu, comme je le fus jadis place de la Bourse.
-
-«--Au lieu d'un compas, j'ai des pistolets.
-
-«--Vous pourrez tuer impunément ce gendarme déguisé. Il a l'ordre de ne
-pas se fâcher, et peut-être à Montmirail ou à Waterloo, était-ce un
-brave soldat. Aujourd'hui nous appartenons au même régiment; ne nous
-lâchons pas, dit Coffe avec un rire amer.
-
-«--Vous êtes cruel.
-
-«--Je suis vrai quand on m'interroge; c'est à prendre ou à laisser.»
-
-Les larmes en vinrent aux yeux de Lucien. En arrivant à l'auberge, il
-prit la main de Coffe.
-
-«--Je suis un enfant...
-
-«--Non pas, vous êtes un heureux du siècle, comme disent les prédicateurs,
-et vous n'avez jamais eu de besogne désagréable à faire.»
-
-L'hôte mit beaucoup de mystère à les recevoir: il y avait des appartements
-et il n'y en avait pas; il ne pouvait savoir...
-
-Le fait est que l'hôte fit prévenir la préfecture. Les auberges, qui
-redoutaient les vexations des gendarmes et des agents de police, avaient
-reçu l'ordre de ne point fournir des appartements aux partisans de M.
-Mairobert.
-
-Le préfet, M. Crépu, donna l'autorisation de loger MM. Leuwen et Coffe.
-À peine dans leurs chambres, un monsieur très jeune, fort bien mis, mais
-évidemment, armé de pistolets, vint leur remettre, sans mot dire, deux
-exemplaires d'un pamphlet in-18, couvert de papier rouge et fort mal
-imprimé. C'était la collection de tous les articles ultra-libéraux que
-M. Crépu de Séranville avait publiés dans le _National_, le _Globe_,
-le _Courrier_, et autres journaux libéraux de 1829.
-
-«--Ce n'est pas mal, dit Coffe; il écrit bien.
-
-«--Quelle emphase! quelle plate imitation de M. de Chateaubriand! À tout
-moment les mots sont détournés de leur sens naturel.»
-
-Ils lurent interrompus par un agent de police qui vint, en souriant
-platement, leur remettre deux autres pamphlets.
-
-«--Voilà deux louis; c'est l'argent des contribuables, dit Coffe. Eh!
-parbleu..., mais e'est notre pamphlet; c'est celui que nous avons perdu
-à Blois, c'est du Torset tout pur.»
-
-Et ils se remirent à lire les articles qui faisaient briller autrefois,
-dans le _Globe_, le nom de M. Crépu de Séranville.
-
-«--Allons voir ce renégat, proposa Leuwen.
-
-«--Je ne suis pas d'accord avec vous. Il ne croyait pas plus en 1829 aux
-doctrines libérales, qu'aujourd'hui à l'ordre public et à la stabilité.
-Sous Napoléon, il se fût fait tuer pour être capitaine. Le seul avantage
-de l'hypocrisie d'alors sur celle de maintenant, de 1809 sur 1834, c'est
-que l'hypocrisie d'alors ne pouvait se passer de bravoure, dualité qui,
-en temps de guerre, n'admet pas d'autres sentiments mesquins. Le malheur
-de ces pauvres préfets, c'est que leur maître actuel n'exige d'eux que les
-qualités d'un procureur de Basse-Normandie.»
-
-Ce fut dans ces dispositions philosophiques, considérant les Français du
-XIXe siècle sans haine ni amour, et uniquement comme des machines menées
-par les possesseurs du budget, que Leuwen et Coffe entrèrent à la
-préfecture de Caen.
-
-Un valet de chambre, vêtu avec un soin rare en province, les introduisit
-dans un salon élégant. Des portraits à l'huile de tous les membres de la
-famille royale ornaient ce salon, qui n'eût pas été déplacé dans une des
-maisons les plus luxueuses de Paris.
-
-«--Ce renégat va nous faire attendre ici au moins dix minutes.
-
-«--J'ai justement apporté le pamphlet composé de ses articles. S'il nous
-fait attendre plus de cinq minutes, il me trouvera plongé dans la lecture
-de ses ouvrages.»
-
-Ces messieurs se chauffaient près de la cheminée, lorsque Lucien s'aperçut
-que les cinq minutes d'attente étaient expirées; il s'établit dans un
-fauteuil, tournant le dos à la porte, et continua la conversation, ayant
-à la main le pamphlet in-18, couvert de papier rouge.
-
-On entendit un bruit léger. Lucien devint attentif à sa lecture. Une porte
-s'ouvrit, et Coffe, que la rencontre de ces deux fats amusait assez, vit
-paraître un être maigre, petit, très mince, fort élégant. Il était, dès
-le matin, en pantalon noir collant, avec des bas qui dessinaient la jambe
-la plus grêle, peut-être, de son département. À la vue du pamphlet que
-Lucien ne remit dans sa poche que quatre ou cinq mortelles minutes après
-l'entrée de M. de Séranville, la figure de celui-ci prit une couleur de
-rouge foncé. Coffe remarqua que les coins de sa bouche se contractaient.
-Le ton de Leuwen était froid, simple, militaire, un peu goguenard.
-
-«--C'est singulier, pensait Coffe, comme l'habit militaire a besoin de
-peu de temps pour s'incruster dans le caractère du Français qui le porte.
-Voilà un enfant qui n'a été militaire--et quel militaire!--que pendant
-dix mois; et toute sa vie, sa jambe, ses bras trahiront le soldat. Il
-n'est pas étonnant que les Gaulois aient été le peuple le plus brave de
-l'antiquité. Le plaisir de porter un insigne militaire bouleverse ces
-gens-là, mais leur inspire aussi, avec la dernière violence, deux ou
-trois vertus auxquelles ils ne manquent jamais.»
-
-Pendant ces réflexions philosophiques et peut-être légèrement curieuses,
-car Coffe était pauvre et y pensait souvent, la conversation entre Lucien
-et le préfet s'engageait sérieusement sur les élections.
-
-Le petit préfet parlait lentement et avec une extrême affectation
-d'élégance; mais il était évident qu'il se contenait.
-
-«--Vous plairait-il, monsieur le préfet, de me confier le bordereau de
-vos élections?»
-
-M. de Séranville hésita évidemment et enfin avoua le savoir par cœur,
-mais ne l'avoir pas écrit.
-
-«--M. Coffe, mon adjoint dans ma mission,» présenta Lucien,--et il
-insista sur les qualités de son camarade parce qu'il lui semblait que
-le préfet n'accordait à celui-ci que peu de place dans son attention.--M.
-Coffe aura peut-être un crayon et, si vous le permettez, notera les
-chiffres que vous aurez la bonté de nous confier.»
-
-L'ironie de ces derniers mots ne fut pas perdue pour M. de Séranville.
-Sa mine fut réellement agitée pendant que Coffe, avec le sang-froid le
-plus provocant dévissait l'écritoire du portefeuille en cuir de Russie
-de M. le maître des requêtes.
-
-«--À nous deux, nous mettrons ce petit homme sur le gril. L'amusant,
-c'est de le retenir le plus longtemps possible dans cette agréable
-position,» pensait Coffe.
-
-L'arrangement de l'écritoire, ensuite de la table, prit bien une minute
-et demie, durant laquelle Lucien fut de la froideur et du silence les
-plus parfaits.
-
-«--Le fat militaire l'emporte sur le fat civil,» se disait Coffe.
-
-Quand il fut commodément installe pour écrire:
-
-«--S'il vous convient de nous communiquer votre bordereau, nous pourrons
-en prendre note.
-
-«--Certainement, certainement, répondit le préfet:
-
-Électeurs inscrits, 1.280.
-
-Présents probablement, 900.
-
-M. de Bourdoulier, candidat constitutionnel, 400.
-
-M. Mairobert, 500.»
-
-Et il n'ajouta aucun détail sur les nuances qui formaient ces chiffres
-totaux de 400 et de 500. Lucien ne jugea pas convenable de demander autre
-chose. Après quoi M. de Séranville s'excusa de ne les pouvoir loger à la
-préfecture, à cause des ouvriers qui étaient en train de faire des
-réparations et qui l'empêchaient d'offrir les pièces les plus
-confortables. Il n'invita ces messieurs à dîner que pour le lendemain.
-
-Les trois personnages se quittèrent avec une froideur qui ne pouvait être
-plus grande sans être marquée.
-
-«--Celui-ci est bien moins ennuyeux que le Riquebourg, dit gaiement
-Lucien, une fois dans la rue.
-
-«--Et vous avez été infiniment plus homme d'État, c'est-à-dire
-parfaitement insignifiant.
-
-«--M. de Séranville n'admet aucune comparaison avec ce bon bourgeois de
-Riquebourg qui dissertait sur les comptes de sa cuisinière. Il est bien
-plus commode, il n'est nullement ridicule, et beaucoup plus confit en
-méfiance et méchanceté, comme dirait mon père.
-
-«--Serait-ce un fanatique sombre qui aurait besoin d'agir, de comploter,
-de faire sentir son pouvoir aux hommes? Il aura mis ce besoin de venin
-au service de son ambition, comme jadis, il l'employait dans la critique
-des ouvrages littéraires de ses rivaux.
-
-«--Il a plutôt du sophiste qui aime à parler et à ergoter parce qu'il
-s'imagine raisonner puissamment. Cet homme serait puissant dans un comité
-de la Chambre des députés. Ce serait un Mirabeau pour notaires de
-campagne.»
-
-Tout en causant, les deux amis parcouraient gaiement la ville. Il était
-évident que quelque chose d'extraordinaire agitait la démarche
-ordinairement si lourde des bourgeois de province.
-
-«--Ces gens-ci n'ont pas l'air apathique qui leur est habituel.
-
-«--Vous verrez qu'au bout de trente on quarante ans d'élections, le
-provincial sera moins bête.»
-
-Il y avait à Caen une collection d'antiquités romaines, trouvées à
-Lillebonne. Les voyageurs la visitèrent et perdirent un grand temps à
-discuter avec le custode, sur l'antiquité d'une chimère tellement verdie
-par le temps que la forme en était presque perdue. Le custode, d'après le
-bibliothécaire de la ville, la faisait remonter à 2.700 ans, quand nos
-voyageurs furent abordés par un monsieur qui leur dit très poliment:
-
-«--Ces messieurs voudront-ils bien me pardonner si je leur adresse la
-parole sans être connu? Je suis le valet de chambre du général Fari, qui
-attend ces messieurs depuis une heure à leur auberge et qui les prie
-d'agréer ses excuses s'il les fait avertir. Le général Fari m'a chargé
-de dire à ces messieurs ces propres mots: _Le temps presse._
-
-«--Nous vous suivons, dit Lucien. Voilà un valet de chambre qui me
-plairait.
-
-«--Reste à savoir si nous pourrons dire tel valet, tel maître. Dans le
-fait, nous étions un peu enfants d'examiner des antiquités, tandis que
-nous sommes chargés de construire le présent.»
-
-Ils trouvèrent la porte de leur auberge suffisamment garnie de gendarmes,
-et, dans leur salon, un homme de cinquante ans, à figure rouge, l'air un
-peu paysan, mais des yeux animés et doux, et des manières qui ne
-démentaient pas ce que promettait le regard. C'était le général Fari,
-commandant la division. Sous les façons un peu communes d'un homme qui,
-pendant cinq ans, avait été simple dragon, il était difficile d'avoir plus
-de véritable politesse, et, à ce qu'il parut, d'entendre mieux les
-affaires. Coffe fut étonné de le trouver absolument exempt de toute
-fatuité militaire. Ses bras et ses jambes remuaient comme ceux d'un homme
-d'esprit ordinaire. Son zèle pour faire élire M. de Bourdoulier et pour
-éloigner M. Mairobert, n'avait aucune nuance de méchanceté ni même
-d'animosité. Il parlait de M. Mairobert comme il aurait fait d'un général
-prussien commandant la ville qu'il assiégeait. Il parlait avec beaucoup
-d'égards de tout le monde, et même du préfet; toutefois il était évident
-qu'il n'était pas infidèle à la règle qui fait du général l'ennemi naturel
-et instinctif du préfet. À peine avait-il reçu la lettre du ministre, que
-Leuwen lui avait envoyée en arrivant, qu'il l'avait cherché!
-
-«--Mais vous étiez à la préfecture; messieurs, je vous l'avoue, je
-tremble pour vos élections. Les cinq cents votants de M. Mairobert sont
-énergiques, pleins de conviction, et peuvent faire des prosélytes. Nos
-quatre cents votants sont silencieux, tristes et, je trancherai le mot
-avec vous, messieurs, je les trouve honteux de leur rôle. Ce diable de M.
-Mairobert est le plus honnête homme du monde, riche, obligeant. Il n'a
-jamais été qu'une fois en colère dans sa vie, et encore poussé à bout
-par le pamphlet noir.
-
-«--Quel pamphlet? demanda Leuwen.
-
-«--Quoi, messieurs, M. le préfet ne vous a point remis un pamphlet
-couvert de papiers de deuil?
-
-«--Vous m'en donnez la première nouvelle. Je vous serais vraiment obligé,
-mon général, si vous pouviez me le procurer.
-
-«--Le voici.
-
-«--Comment? C'est le pamphlet du préfet? N'a-t-il pas reçu l'ordre par
-télégraphe de n'en pas laisser sortir un seul exemplaire de son imprimerie?
-
-«--M. de Séranville a pris sur lui de ne pas obéir à cet ordre. Ce
-pamphlet est peut-être un peu dur; il circule depuis avant-hier, et
-produit, je ne vous le dissimule point, messieurs, l'effet le plus
-déplorable. Du moins telle est ma façon de voir les choses.»
-
-Lucien qui n'avait vu que le manuscrit, dans le cabinet du ministre, le
-parcourut rapidement. Et comme un manuscrit est toujours obscur, les
-traits de sottise et même de calomnie contre M. Mairobert lui semblaient
-cent fois plus forts.
-
-«--Grand Dieu!» disait-il en lisant, et son accent était bien plus celui
-de l'honnête homme froissé que du commissaire aux élections, choqué d'une
-fausse manœuvre.
-
-«--Et l'élection se fait après-demain, et comme M. Mairobert est
-généralement estimé dans le pays, ceci décidera à agir les honnêtes gens
-indolents et même les timides.
-
-«--Je crains bien, dit le général, que ce pamphlet ne lui donne quarante
-voix de cette espèce.
-
-«--On accuse ici M. Mairobert de gagner ses procès en donnant à dîner aux
-juges du tribunal de première instance.
-
-«--C'est l'homme le plus généreux. Il a des procès, car enfin, nous
-sommes en Normandie, ajouta le général en souriant, et il les gagne parce
-que c'est un homme d'un caractère ferme, mais tout le département sait
-qu'il n'y a pas deux ans, il a rendu comme aumône à une veuve la somme
-qu'elle avait été condamnée à lui payer. M. Mairobert a plus de soixante
-mille livres de rente, et chaque année presque il fait des héritages de
-douze ou quinze mille livres de rente. Il a sept ou huit oncles tous
-riches et non mariés. Il a peut-être quarante fermiers dans le pays,
-auxquels il double les bénéfices qu'ils font. Le fermier prouve à M.
-Mairobert que sa femme, ses enfants et lui ont gagné cinq cents francs
-cette année. M. Mairobert lui remet une somme pareille remboursable
-dans dix ans sans intérêts. Comme conseiller de préfecture provisoire,
-il a mené la préfecture et a tout fait en 1814 pendant la présence des
-étrangers. Il a tenu tête à un colonel insolent et l'a chassé de la
-préfecture le pistolet à la main. Enfin, c'est un homme complet.»
-
-Lucien parcourut encore quelques phrases du pamphlet.
-
-«--Vous avez raison, mon général, nous sommes au commencement d'une
-bataille qui peut devenir une déroute. Quoique M. Coffe et moi n'ayons
-pas l'honneur d'être connus de vous, nous vous demandons une confiance
-entière pendant les trois jours qui nous restent encore jusqu'au scrutin
-définitif. Je puis disposer de cent mille écus, j'ai sept à huit places
-à donner, et autant de destitutions à demander par télégraphe. Voilà
-quelles sont mes instructions, que je ne confie qu'à vous.
-
-«--Monsieur Leuwen, répondit le général Fari, je n'aurai pas de secrets
-pour vous, comme vous n'en avez pas eu pour moi: _il est trop tard._ Si
-vous étiez venu il y a deux mois, si M. le préfet avait écrit moins et
-parlé davantage, peut-être eussions-nous pu gagner les gens timides.
-Tout ce qui est riche ici n'apprécie pas convenablement le gouvernement
-du roi, mais a une peur terrible de la république. Néron, Caligula, le
-diable régneraient, qu'on les soutiendrait par peur de la république.
-Nous sommes sûrs de 300 voix de gens riches; nous en aurions 350, mais
-il faut calculer sur 300 jésuites et sur 15 ou 20 jeunes gens poitrinaires
-ou réellement de bonne foi, qui voteront d'après les ordres de Mgr
-l'évêque, lequel lui-même s'entend avec le comité de Henri V. Il y a dans
-le département 33 ou 36 républicains décidés: s'il s'agissait de voler
-entre la monarchie et la république, sur 900 voix, nous en aurions 860
-contre 40. Mais on voudrait que la _Tribune_ n'en fût pas à son cent
-quatrième procès et surtout que le gouvernement du roi n'humiliât pas la
-nation à l'égard des étrangers. De là, 500 voix qu'espèrent les partisans
-de M. Mairobert. Le préfet n'a aucune influence personnelle et manque de
-rondeur apparente. Il parle trop bien, et il est incapable de séduire un
-bas Normand au bout d'une demi-heure de conversation. Il est terrible,
-même avec ses commissaires de police, qui sont pourtant à plat ventre
-devant lui. Voyant qu'il manquait d'influence, M. de Séranville s'est
-jeté dans le système des circulaires et des lettres menaçantes aux maires.
-J'en connais plus de quarante parmi ceux-ci que ces menaces continuelles
-ont fait _cabrer._ Il _ratera_ son élection et, ma foi, tant mieux; il
-sera déplacé et nous en serons débarrassés.»
-
-Le général, Lucien et Coffe raisonnèrent longtemps; on retournait les
-chiffres de toutes les façons et malgré tout on arrivait toujours pour
-M. Mairobert à 450 voix au moins. Une seule voix de plus donnait la
-majorité dans un collège de 900 électeurs.
-
-«--Mais l'évêque doit avoir un grand vicaire favori; si l'on donnait
-10.000 francs à celui-ci...
-
-«--Il a de l'aisance et veut devenir évêque. D'ailleurs, il ne serait
-peut-être pas impossible qu'il fût honnête homme. Ça s'est vu.
-
-«--Ma foi, comme il fait soleil, dit Lucien à Coffe, lorsque le général
-fut parti, et comme il n'est qu'une heure et demie de l'après-midi, j'ai
-envie de faire une dépêche télégraphique au ministre. Il vaut mieux qu'il
-sache la vérité.
-
-«--Ce n'est pas un moyen de faire votre cour; cette vérité est amère. Et
-que pensera-t-on de vous à la cour si, après tout, M. Mairobert n'est pas
-nommé?
-
-«--Ma foi, c'est assez d'être un coquin au fond, je ne veux pas l'être
-dans la forme. J'en agis avec M. de Vaize comme je voudrais qu'on en agît
-avec moi.»
-
-Il écrivit la dépêche, Coffe l'approuva en lui faisant ôter trois mots
-qu'il remplaça par un seul. Lucien sortit seul pour aller à la préfecture,
-et monta au bureau du télégraphe. Il pria le directeur de transmettre
-sa dépêche sans délai, et comme celui-ci paraissait embarrassé et faisait
-des phrases, Lucien qui regardait sa montre et craignait les brumes dans
-une journée d'hiver, finit par lui parler fortement et clairement. Le
-directeur lui insinua qu'il ferait bien d'aller voir le préfet.
-
-M. de Séranville parut fort contrarié; il relut plusieurs fois les
-pouvoirs de Leuwen, et, au total, imita son commis. Impatienté d'avoir
-attendu trois quarts d'heure, Lucien dit enfin:
-
-«--Veuillez, monsieur, me répondre clairement.
-
-«--Monsieur, je tâche d'être toujours clair, répondit le préfet fort
-piqué.
-
-«--Vous convient-il, monsieur, de faire passer cette dépêche?
-
-«--Il me semble, monsieur, que je pourrais voir cette dépêche.
-
-«--Vous vous écartez de la clarté qu'après trois quarts d'heure perdus
-vous m'aviez fait espérer. Je n'admets plus de périphrases. La journée
-s'avance. De votre part, différer la réponse, c'est me la donner négative,
-tout en n'osant pas dire non.
-
-«--En n'osant pas! monsieur...
-
-«--Voulez-vous, monsieur, ou ne voulez-vous pas faire passer ma dépêche?
-
-«--Eh bien, monsieur, jusqu'à ce moment c'est moi qui suis le préfet de
-Caen, et je vous réponds non.»
-
-Ce «non» fut dit avec la rage d'un pédant outragé.
-
-«--Je vais avoir l'honneur de vous faire ma question par écrit; j'espère
-que vous oserez par écrit aussi me répondre. Après quoi j'enverrai un
-courrier au ministre.
-
-«--Un courrier, un courrier! Vous n'aurez ni chevaux, ni courrier, ni
-passeport. Savez-vous qu'au sortir de la ville il y a ordre de rien
-laisser passer sans passeport signé de moi, et encore avec un signe
-particulier?
-
-«--Eh bien, monsieur le préfet, dit Lucien en mettant un intervalle
-fortement marqué entre chacun de ses mots, il n'y a plus de gouvernement
-possible. J'ai des ordres pour le général, et je vais, du moment que vous
-n'obéissez pas au ministre de l'Intérieur, lui demander de vous faire
-arrêter.
-
-«--Me faire arrêter, morbleu!»
-
-Et le petit préfet s'élança sur Lucien qui prit une chaise et l'arrêta
-à trois pas de distance.
-
-«--Monsieur le préfet, avec ces façons-là, vous serez battu et puis
-arrêté. Je ne sais pas si vous serez content.
-
-«--Vous êtes un insolent et vous me rendrez raison!
-
-«--Vous auriez besoin que je vous rendisse la raison. Pour le présent,
-je me bornerai à vous dire que mon mépris pour vous est complet, mais
-je ne vous accorderai l'honneur de tirer l'épée avec moi que le
-lendemain de l'élection de M. Mairobert. Je vais faire part de mes
-instructions au général.»
-
-Ce mot parut mettre le préfet tout à fait hors de lui.
-
-«--Si le général obéit, comme je n'en doute pas, aux ordres du ministre
-de la Guerre, vous serez arrêté, et moi mis en possession du télégraphe.
-Si le général ne pense pas devoir me prêter main-forte, je vous laisse,
-monsieur, tout l'honneur de faire élire M. Mairobert et je pars pour
-Paris, et passerai quand même les portes de la ville. À Paris, comme ici,
-je serai toujours prêt à vous renouveler l'hommage de mon mépris pour
-vos talents comme pour votre caractère. Adieu, monsieur.»
-
-Comme Lucien s'en allait, on frappa violemment à la porte qu'il allait
-ouvrir et dont M. de Séranville avait poussé le verrou aux premières
-paroles un peu trop acerbes de leur conversation. Lucien ouvrit.
-
-«--Dépêche télégraphique, dit le directeur du télégraphe.
-
-«--Donnez, dit le préfet, avec la hauteur la plus dépourvue de politesse.»
-
-Le malheureux directeur restait pétrifié. Il connaissait le préfet comme
-un homme violent et n'oubliant jamais de se venger.
-
-«--Donnez donc, morbleu!
-
-«--La dépêche est pour M. Leuwen, dit le directeur d'une voix éteinte.
-
-«--Eh bien, monsieur, vous êtes préfet, dit M. de Séranville avec un
-rire amer et en montrant les dents. Je vous cède la place; et il sortit
-en poussant la porte de façon à ébranler tout le cabinet.
-
-«--Voulez-vous me communiquer cette terrible dépêche?
-
-«--La voici, mais M. le préfet me dénoncera. Je vous en supplie, veuillez
-me soutenir.»
-
-Leuwen lut:
-
-
-_M. Leuwen aura la direction supérieure des élections._
-
-_Supprimer le pamphlet absolument._
-
-_M. Leuwen répondra au moment même._
-
-
-«--Voici ma réponse,» dit Lucien:
-
-
-_Tout va au plus mal._
-
-_M. Mairobert a dix voix de majorité au moins._
-
-_Je me querelle avec le préfet._
-
-
-«--Expédiez-moi ceci. Je vous le dis à regret, monsieur; les
-circonstances sont graves. Je ne voudrais pas blesser votre délicatesse,
-mais dans votre intérêt même, je vous avertis que, si cette dépêche ne
-parvient pas ce soir à Paris, ou si âme qui vive en a connaissance ici,
-je demande votre changement par le télégraphe de demain.
-
-«--Ah! monsieur, mon zèle...
-
-«--Je vous jugerai demain. Allez, monsieur, et ne perdez pas de temps.»
-
-Lorsque le directeur du télégraphe fut sorti, Lucien regarda autour de
-lui et, après une seconde, éclata de rire. Il se trouvait seul, à la table
-du préfet: il y avait là son mouchoir, sa tabatière ouverte, ses papiers
-étalés.
-
-Il alla ouvrir la porte, appela un huissier qu'il fit rentrer, et se mit
-à écrire sur la table du préfet, mais du côté opposé à la cheminée, pour
-s'ôter autant que possible l'apparence de lire les papiers épars sur la
-table. Il écrivit à M. de Séranville:
-
-«Si vous m'en croyez, monsieur, jusqu'au lendemain des élections, nous
-regarderons ce qui s'est passé depuis une heure comme non avenu. Pour ma
-part, je ne ferai confidence de cette scène, désagréable à personne de la
-ville. Dans deux heures, à sept heures du soir, j'envoie un courrier à
-S. E. M. le ministre de l'Intérieur. J'ai l'honneur de vous demander un
-passeport que je vous supplie de me faire parvenir avant six heures et
-demie. Il serait convenable d'y apposer les signes nécessaires pour que
-le commis ne soit pas retardé aux portes de Caen. Mon courrier, en sortant
-de chez moi, passera à la préfecture pour prendre vos lettres en galopant
-vers Paris.
-
-«Je suis, monsieur..., etc.
-
-L. Leuwen.»
-
-
-Il appela l'huissier qui, debout près de la porte, était pâle comme un
-mort, et il cacheta la lettre.
-
-«--Remettez cela à M. le préfet.
-
-«--Est-ce que M. de Séranville est encore préfet? demanda l'huissier.
-
-«--Remettez ces lettres à M. le préfet; et Lucien quitta la préfecture
-avec beaucoup de froideur et de dignité.
-
-«--Ma foi, vous avez agi comme un enfant, dit Coffe, quand Leuwen lui
-raconta la menace de faire arrêter M. de Séranville.
-
-«--Je ne pense pas. D'abord je n'étais pas précisément en colère, j'ai
-eu le temps de réfléchir un peu à ce que j'allais faire. S'il y a un
-moyen au monde d'empêcher l'élection de M. Mairobert, c'est le départ
-du préfet actuel, et son remplacement provisoire par un conseiller de
-préfecture. Le ministre m'a dit qu'il donnerait 500.000 francs pour
-n'avoir pas vis-à-vis de lui à la Chambre M. Mairobert. Pesez ces mots.
-L'argent résume tout.»
-
-Le général arriva sur ces entrefaites.
-
-«--Je viens vous apporter mes rapports.
-
-«--Général, lui dit Lucien, voulez-vous partager mon dîner d'auberge?
-Comme j'envoie un courrier, je désirerais que vous corrigiez ce que je
-vais dire sur l'état des esprits. Il vaut mieux, me semble-t-il, que
-le ministre sache la vérité.
-
-«--Nous avons encore le temps, avant votre courrier, répondit le général,
-d'entendre deux commissaires de police et l'officier qui me seconde pour
-les élections. Comme je puis me tromper, je ne voudrais pas que vous
-vissiez les choses uniquement par mes yeux.»
-
-À ce moment, on annonça M. le president Donis d'Angel.
-
-«--Quel homme est-ce?
-
-«--C'est un bavard insupportable, expliquant longuement ce dont on n'a
-quoi faire, et sautant à pieds joints sur les choses difficiles.
-D'ailleurs, nageant entre deux eaux, et entretenant des relations avec
-les personnes qui dans le département nous sont hostiles. Il nous fera
-perdre un temps précieux, et comme il faut vingt-sept heures à votre
-courrier pour gagner Paris, il me semble que vous ne sauriez l'expédier
-trop vite, si toutefois vous voulez en expédier un, ce que je suis loin
-de vous conseiller. Ce que je vous conseille réellement, c'est de renvoyer
-M. Donis d'Angel à ce soir à dix heures ou à demain matin.»
-
-Ainsi fut fait. Malgré la sincérité et la probité des interlocuteurs, le
-dîner fut triste, sérieux et court. Au dessert parurent deux commissaires
-de police, et ensuite un petit lieutenant, nommé Milière, aussi madré que
-les commissaires, et qui prétendait bien gagner la croix avec cette
-élection.
-
-Enfin, à sept heures et demie, le courrier partit pour Paris, portant à
-M. le comte de Vaize le bordereau dos élections et trente pages de
-détails explicatifs. Dans une dépêche à part, Lucien donnait au ministre
-le narré exact de sa dispute avec le préfet; il rapportait le dialogue
-avec la même exactitude que s'il avait été écrit par un sténographe. À
-neuf heures, le général revint chez Lucien, lui apportant de nouveaux
-rapports replis du canton de Risset. Il l'avertit aussi que, dès six
-heures, le préfet avait fait partir pour Paris un courrier, avec une
-avance sur le sien de une heure et demie, et que probablement ce dernier
-ne désirait pas bien vivement attendre son camarade...
-
-«--Vous conviendrait-il, général, de m'accompagner demain matin chez les
-cinquante citoyens les plus recommandables de la ville? Cette démarche
-peut être tournée en ridicule, mais si elle nous fait seulement gagner
-deux voix, c'est un succès.
-
-«--Ce serait avec beaucoup de plaisir que je vous accompagnerai partout,
-monsieur, mais le préfet...»
-
-Après avoir longuement discuté sur les moyens de ménager la vanité
-maladive de ce fonctionnaire, il fut convenu que le général et Leuwen lui
-écriraient chacun de leur côté. Le valet de chambre du général porta les
-deux lettres à la préfecture; M. de Séranville le fit entrer et le
-questionna beaucoup. Cette union de Leuwen et du général Fari le mettait
-au désespoir. Il répondit par écrit, aux deux lettres, qu'il était
-indisposé et au lit. Les visites du lendemain convenues, ou arrêta la
-liste des visités; le petit lieutenant Milière fut appelé de nouveau et
-passa dans une chambre voisine pour dicter à Coffe un mot sur chacun de
-ces messieurs. Le général et Lucien se promenaient en silence, cherchant
-quelque moyen de sortir d'embarras.
-
-«--Le ministre ne peut plus vous être d'aucun secours. Il est trop tard...
-
-«--Sans doute, mais à l'armée, vous avez souvent hasardé de faire charger
-un régiment lorsque la bataille était perdue aux trois quarts. Nous sommes
-dans le même cas; que pouvons-nous perdre? D'après les derniers rapports
-du canton de Risset, il n'y a plus d'espoir...; une vingtaine de vos amis
-voteront pour M. Mairobert uniquement pour se débarrasser de M. de
-Séranville. Dans cet état désespéré, n'y aurait-il pas moyen de tenter une
-démarche auprès du chef du parti légitimiste, M. de Cerna?»
-
-Le général s'arrêta court au milieu du salon.
-
-«--Je lui dirai ceci, continua Lucien: je fais nommer celui de vos
-électeurs que vous me désignerez; je lui donne les trois cent quarante
-voix du gouvernement. Pouvez-vous ou voulez-vous envoyer des courriers à
-cent gentilshommes campagnards? Avec ces cent voix et les nôtres nous
-excluons M. Mairobert de la Chambre. Que nous fait un légitimiste de plus?
-D'abord, il est à parier mille contre un, que ce sera un imbécile ou un
-ennuyeux que personne n'écoutera. Eût-il le talent de Berryer, ce
-représentant ne représentera rien, si ce n'est lui-même, et un parti peu
-dangereux, cent ou cent cinquante mille de Français riches, tout au plus.
-Si j'ai bien compris le ministre, mieux vaut dix légitimistes à la Chambre
-qu'un seul Mairobert, représentant de tous les petits propriétaires de la
-basse Normandie.»
-
-Le générai se promena longtemps sans rien répondre.
-
-«--C'est une idée, mais elle est bien dangereuse pour vous. Le ministre
-qui est à cent lieues du champ de bataille vous blâmera. Je ne vous
-demande pas quels sont vos rapports avec M. le comte de Vaize, mais enfin
-j'ai soixante et un ans, je pourrais être votre père... Permettez-moi
-d'aller jusqu'au bout de ma pensée: Fussiez-vous le fils du ministre, ce
-parti extrême que vous proposez serait dangereux pour vous. Quant à moi,
-monsieur, ceci n'étant pas une action de guerre, mon rôle est de rester
-en deuxième et même troisième ligne. Comme je ne suis pas fils de
-ministre, ajouta-t-il en souriant, vous m'obligeriez infiniment en évitant
-de dire que vous m'avez fait part de ce projet d'union avec les
-légitimistes. Si cette élection tourne mal, il y aura quelqu'un de
-sévèrement blâmé, je désire donc rester dans la demi-teinte.
-
-«--Je vous donne ma parole d'honneur que personne ne saura jamais que je
-vous ai parlé de cette idée. J'aurai l'honneur de vous remettre, avant
-votre sortie, une lettre qui le prouve. Quant à l'intérêt que vous
-daignez prendre à ma jeunesse, mes remerciements sont sincères comme
-votre bienveillance, mais je vous avouerai que je ne cherche que le
-succès de l'élection. Toutes les considérations personnelles sont
-secondaires pour moi. Je désirais ne pas employer le moyen des
-destitutions--un moyen infâme.--Malheureusement, il n'y a pas dix heures
-que je suis à Caen, je n'y connais personne absolument et le préfet me
-traite en rival. Si M. de Vaize veut être juste, il considérera tout
-cela. Mais je ne me pardonnerais jamais de faire de mes craintes un moyen
-de ne pas agir. Ce serait à mes yeux la pire des platitudes. Ceci bien
-posé, voulez-vous, mon général, me donner des avis, vous qui connaissez
-le pays? Ou me forcerez-vous à me livrer uniquement à ces deux
-commissaires de police, sans doute disposés à me vendre au parti
-légitimiste, tout comme au parti républicain?
-
-«--Je ne vous dis ni oui, ni non, attendu que ce n'est pas là une action
-de guerre ou de rébellion. Je ne puis avoir d'opinion sur la mesure que
-vous prenez; mais si pour son exécution--dont à vous seul incombe la
-responsabilité--vous me faites des questions, je suis prêt à vous
-répondre.
-
-«--Mon général, je vais écrire le dialogue que nous venons d'avoir
-ensemble, je le signerai et vous le remettrai.
-
-«--Nous en ferons deux copies, comme pour une capitulation.
-
-«--Convenu. Quels sont donc les moyens d'exécution? Comment puis-je
-parvenir à M. de Cerna sans l'effrayer?»
-
-Le général Fari réfléchit quelques minutes.
-
-«--Vous ferez appeler le président Donis d'Angel, ce bavard impitoyable
-qui ferait pendre son père pour avoir lu Courier. D'ailleurs vous n'aurez
-pas à le faire appeler; il viendra lui-même ici. Je vous conseillerai de
-lui faire lire nos instructions, de lui faire remarquer que le ministre
-a une telle confiance en vous qu'il nous a chargé de rédiger vous-même
-vos instructions. Une fois que Donis d'Angel, qui n'est pas mal méfiant,
-vous croira bien avec le ministre, il n'aura rien à vous refuser. Il l'a
-bien montré dans le dernier procès de délit de presse, où il a fait preuve
-d'une si insigne mauvaise foi, qu'il s'est fait huer par les petits
-garçons de la ville. Au reste, vous avez peu de chose à lui demander:
-uniquement de nous mettre en rapport avec M. Donis Disjonval, son oncle,
-vieillard calme, discret et point trop imbécile pour son âge. Si le
-président parle comme il faut à son oncle Disjonval, celui-ci vous fera
-obtenir une audience de M. de Cerna. Mais où et comment? je n'en sais
-rien. Prenez garde aux pièges. D'autrepart, M. de Cerna voudra-t-il vous
-voir? C'est ce que je ne puis non plus vous dire.
-
-«--Le parti légitimiste n'a-t-il pas un sous-chef?
-
-«--Sans doute, le marquis de Bron, mais qui se garderait bien de faire la
-moindre chose sans l'autorisation de M. de Cerna. Vous trouverez en
-celui-ci un petit blond sans barbe, de soixante-sept à soixante-huit
-ans, et qui, à tort ou à raison, passe pour l'homme le plus fin de toute
-la Normandie. En 1792, ce fut un patriote furibond, aujourd'hui c'est un
-renégat: la pire espèce de coquins. En un mot, c'est Machiavel en
-personne. Un jour, ne m'a-t-il point proposé de me faire décorer? Il
-prétendait que par la reine il m'obtiendrait le cordon de grand officier
-de la Légion d'honneur.
-
-«--Je serai avec lui d'une extrême franchise.
-
-«--Mais le préfet, comment vous arrangerez-vous avec lui? Comment
-donnerez-vous les trois cent vingt voix du gouvernement à M. de Cerna?
-
-«--Je demanderai un ordre par le télégraphe et je persuaderai M. de
-Séranville, et si je n'obtiens ni l'un ni l'autre, je pars pour Paris.»
-
-Pour la seconde fois, il se fit répéter tous les détails. En dix heures
-de temps, il avait vu passer devant lui deux ou trois cents noms propres,
-il avait assuré de son mépris un homme qu'il n'avait jamais vu, et il
-faisait maintenant son contident intime d'un autre homme inconnu la
-veille.
-
-Le président Donis se fit annoncer. C'était un monsieur maigre, avec une
-tête à traits carrés, de beaux yeux noirs et des cheveux blancs assez
-rares, et d'énormes boucles d'or à ses souliers. Il n'eût pas été mal,
-mais il souriait constamment, et avec un air qui jouait la franchise.
-C'est la plus impatientante des espèces de fausseté.
-
-«--Monsieur le président, dit Lucien, je désire d'abord vous donner
-connaissance de mes instructions.»
-
-Il lui parla ensuite de sa façon d'être avec M. le comte de Vaize, des
-millions de son père, et puis, d'après les conseils du général, le laissa
-causer seul pendant trois grands quarts d'heure.
-
-Lorsque le président fut tout fait las et qu'il insinua de cinq ou six
-façons différentes ses droits évidents à la croix, Lucien prit la parole
-à son tour.
-
-«--Le ministre sait tout. Vos droits sont connus. J'ai besoin que vous me
-présentiez demain à monsieur votre oncle Donis Disjonval, lequel,
-lui-même, me procurera une entrevue avec M. de Cerna.»
-
-À cette étrange proposition, le président pâlit.
-
-«--Du reste, ajouta Lucien, j'ai l'ordre d'indemniser largement les amis
-du gouvernement des frais que je puis leur occasionner. Mais le temps
-presse. Je donnerai cent louis pour voir M. de Cerna le plus tôt.
-
-«--En prodiguant l'argent, pensait Leuwen, je donnerai une haute idée à
-cet homme du degré de confiance que S. Exe. M. le ministre daigne
-m'accorder.»
-
-Nous épargnons au lecteur les finasseries d'un juge de province qui veut
-avoir la croix; chez Lucien, le dégoût moral alla presque au mal de cœur
-physique.
-
-«--Malheureuse France! Je ne croyais pas que les juges en fussent là.
-Quel excès de coquinerie!»
-
-Une idée l'illumina tout à coup.
-
-«--Dernièrement, dit-il, votre cour a fait gagner tous leurs procès aux
-_anarchistes...._
-
-«--Hélas! je le sais bien, interrompit le président, presque les larmes
-aux yeux et du ton le plus piteux. S. Exe. M. le ministre de la Justice
-m'a écrit pour me le reprocher.»
-
-Il raconta ensuite avec des détails interminables et dont aucun n'avait
-l'air sincère, tous les moyens pris par lui pour faire perdre leurs procès
-aux anarchistes. Il se plaignit du jury qui, selon lui, était une
-institution détestable dont il était urgent de se débarrasser au plus
-vite.
-
-«--C'est la faction des timides, monsieur le maître des requêtes, qui
-perdra le gouvernement et la France. Le conseiller Ducros, auquel je
-reprochai son vote en faveur d'un cousin de M. Lefèvre, le journaliste
-et anarchiste libéral de Honfleur, n'a-t-il pas eu le front de me
-répondre:
-
-«Monsieur le président, j'ai été substitut sous le Directoire, auquel
-j'ai prêté serment; juge de première instance sous Bonaparte, auquel
-j'ai prêté serment; président de tribunal sous Louis XVIII en 1814,
-confirmé par Napoléon dans les Cent-Jours; appelé à un siège plus
-avantageux par Louis XVIII revenant de Gand, nommé conseiller par Charles
-X, et je prétends mourir conseiller. Or, si la République vient, cette
-fois-ci nous ne resterons plus inamovibles. Qui se vengeront les premiers,
-si ce n'est les journalistes? Voyez ce qui est arrivé aux pairs qui ont
-condamné le maréchal Ney. En un mot, j'ai cinquante-cinq ans; donnez-moi
-l'assurance que vous durerez dix ans, et je vote avec vous.» Quelle
-horreur, monsieur, quel égoïsme! Et cet infâme raisonnement, je le lis
-dans tous les yeux.»
-
-Quand Lucien fut remis de l'émotion causée par ces confidences, il dit
-de l'air le plus froid qu'il put prendre:
-
-«--Monsieur, la conduite équivoque de la cour de Caen--j'emploie les
-termes les plus modérés--sera compensée par celle du président Donis,
-s'il me procure l'entrevue que je sollicite avec M. de Cerna, et si cette
-demande _reste ensevelie dans l'ombre du plus profond mystère._
-
-«--Il est onze heures et un quart. Il n'est pas impossible que le whist
-de mon oncle, le respectable Donis Disjonval, se soit prolongé jusqu'à ce
-moment. J'ai ma voiture en bas, voulez-vous hasarder, monsieur, une course
-qui peut être inutile? D'ailleurs les espions du parti anarchiste ne
-pourront nous voir; marcher de nuit est toujours préférable.»
-
-Lucien suivit le président, qui parlait toujours et revenait sur le
-danger de prodiguer la croix; selon lui, le gouvernement pouvait tout
-faire avec des croix.
-
-«--Malgré l'heure indue, je remarque beaucoup de monde.
-
-«--Ce sont ces malheureuses élections. Vous n'avez pas idée, monsieur,
-du mal qu'elles font. Il faudrait que la Chambre ne fût élue que tous les
-dix ans; ce serait plus constitutionnel.»
-
-Le président se jeta tout à coup à la portière en disant tout bas à son
-cocher d'arrêter.
-
-«--Voilà mon oncle devant nous.»
-
-Lucien aperçut un vieux domestique qui allait au petit pas, portant une
-chandelle allumée dans une lanterne ronde en fer-blanc, garnie de deux
-vitres d'un pied de diamètre. M. Donis Disjonval le suivait d'un pas
-assez ferme.
-
-«--Il rentre chez lui, dit le président. Il n'aime pas que j'aie une
-voiture; laissons-le filer, puis nous descendrons.»
-
-C'est ce qui fut fait, mais il fallut frapper longtemps à la porte de
-l'allée. Les visiteurs furent reconnus à travers une petite fenêtre
-grillée, pratiquée dans la porte, et admis enfin en présence du vieux
-M. Disjonval.
-
-«--Le service du roi m'appelle auprès de vous, mon respectable oncle, et
-le service du roi ne connaît pas d'heure indue. Permettez que je vous
-présente M. le maître des requêtes Leuwen.»
-
-Les yeux bleus du vieillard peignaient l'étonnement et presque la
-stupidité. Après cinq à six minutes, il engagea ces messieurs à s'asseoir,
-et ne parut comprendre de quoi il s'agissait qu'après un gros quart
-d'heure.
-
-«--Le président prononce toujours le roi, tout court, pensait Lucien, et
-je parierais cent contre un que ce bon vieillard entend le roi Charles X.»
-
-M. Donis Disjonval dit enfin, après s'être fait répéter une seconde fois
-tout ce que son neveu lui expliquait depuis vingt minutes:
-
-«--Demain, je vais entendre la messe à Sainte-Gudule; à huit heures et
-demie, en sortant après mon action de grâces, je passerai par la rue des
-Carmes et monterai chez le respectable M. de Cerna. Je ne puis vous dire
-sûrement si ses occupations si nombreuses et si importantes, aussi ses
-devoirs de piété, lui permettront de me donner audience comme il le
-faisait il y a vingt ans, avant d'avoir tant d'affaires sur les bras. Nous
-étions plus jeunes alors, tout allait plus vite, les élections n'étaient
-pas connues. La ville ce soir a l'air en émeute comme en 1789.»
-
-Lucien remarqua que le président n'était pas bavard en présence de son
-oncle; il maniait même avec assez d'adresse l'esprit du vieillard qui, sa
-petite tête coiffée d'un énorme bonnet, paraissait bien avoir soixante-dix
-ans.
-
-«--Demain, aussitôt que j'aurai vu mon oncle, sur les huit heures et
-demie, dit le président à Lucien lorsqu'ils furent sortis, j'aurai
-l'honneur de me rendre chez vous. Mais peut-être vaudrait-il mieux,
-comme vous n'êtes pas connu, que vous eussiez la bonté de venir vous-même,
-à neuf heures un quart, chez mon cousin Maillet, 9, rue des Clercs.»
-
-Le lendemain, à l'heure convenue, Lucien laissa le général dans sa
-voiture, sur le cours Napoléon, et courut chez M. Maillet. Le président
-y arrivait de son côté.
-
-«--Bonnes nouvelles! M. de Cerna accorde l'entrevue à l'instant même, ou
-bien ce soir à cinq heures.
-
-«--J'aime mieux tout de suite.
-
-«--M. de Cerna prend son chocolat chez Mme Blachet, rue des Carmes, n° 7.
-Cette rue est très solitaire. Toutefois, si vous m'en croyez, je n'aurai
-pas l'honneur de vous accompagner. M. de Cerna est grand partisan du
-mystère et n'aime pas ce qu'il appelle la publicité inutile.
-
-«--Je vais le chercher seul.
-
-«--Rue des Carmes, n° 7, au second, sur le derrière. Il faudra frapper
-à la porte deux coups avec le dos du doigt, et puis cinq. Vous comprenez,
-Henri V est le second de nos rois, Charles X le premier.»
-
-Lucien, absorbé par le sentiment du devoir, était comme un général qui
-commande en chef et s'aperçoit qu'il va perdre la bataille. Tous les
-détails que nous avons rapportés l'amusaient, mais il cherchait à n'y
-pas penser, de peur d'être distrait. Il y avait sans doute une personne
-aux écoutes derrière la porte de Mme Blachet, car à peine eut-il frappé
-les deux, puis les cinq coups, qu'il entendit parler à voix basse.
-
-Après un certain temps, on lui ouvrit et on l'introduisit dans une pièce
-obscure, dont la boiserie était peinte en blanc et les carreaux de vitre
-enfumés. Un véritable bureau de prison gardé par un homme qui avait une
-figure jaune, des traits effacés et l'air malade. C'était M. de Cerna.
-Il montra de la main une chaise à grand dossier en noyer. Sur la
-cheminée, au lieu de glace il y avait un grand crucifix noir.
-
-«--Que réclamez-vous de mon ministère, monsieur?
-
-«--Louis-Philippe, le roi mon maître, m'envoie à Caen pour empêcher
-l'élection de M. Mairobert. Elle est probable, toutefois, car il dispose
-sur 900 voix, de 410. Le roi, mon maître, ne dispose que de 310 voix.
-S'il vous convient, monsieur, de faire élire un de vos amis, à l'exclusion
-de M. Mairobert, je vous offre ces 310 voix. Joignez-y les 100 voix de vos
-gentilshommes de campagne, et vous aurez à la Chambre un homme de votre
-couleur. Je ne vous demande qu'une chose: c'est qu'il soit électeur et du
-pays.
-
-«--Ah! vous avez peur de M. Berryer?
-
-«--Je n'ai peur de personne.
-
-«--Oserais-je vous demander vos lettres de créance?
-
-«--Les voici, dit Lucien, qui n'hésita pas à mettre dans la main de M.
-de Cerna la lettre du ministre de l'intérieur à M. le préfet.
-
-«--Vos pouvoirs sont très grands, monsieur, dit M. de Cerna après avoir
-lu; ils sont faits pour donner une haute idée des missions, dont, si
-jeune encore, vous êtes chargé. Oserais-je vous demander si vous étiez
-déjà au service sous nos rois légitimes, avant la fatale...
-
-«--Permettez-moi, monsieur, de vous interrompre. Je respecte toutes les
-opinions professées par un galant homme, et c'est à ce titre que je me
-sentirai disposé à honorer les vôtres.»
-
-Après cinquante minutes de discussion, M. de Cerna prit un air hautain
-et impertinent.
-
-«--Il est trop tard, dit-il; mais au lieu de rompre la conférence, il
-chercha à convertir Lucien. Notre héros était sur la défensive et tâchait
-d'amener l'idée d'argent. Il ne se défendit pas avec trop d'obstination.
-Dans le cours de la conversation, il parla des millions de son père et
-remarqua que c'était la seule chose qui fit impression sur M. de Cerna.
-
-«--Vous ôtes jeune, mon fils; permettez-moi ce nom qui comporte
-l'expression de mon estime. Songez à votre avenir. Je crois bien que vous
-n'avez pas vingt-cinq ans encore.
-
-«--J'en ai vingt-six passés.
-
-«--Eh bien, mon fils, sans vouloir le moins du monde médire de la
-bannière sous laquelle vous combattez, et en me réduisant à ce qui est
-strictement nécessaire pour l'expression de ma pensée--d'ailleurs
-pleine de bienveillance pour vos intérêts dans ce monde et dans
-l'autre--croyez-vous une cette bannière flottera encore la même dans
-quatorze ans d'ici, quand vous serez parvenu à quarante ans, à cet âge
-de maturité qu'un homme sage doit toujours avoir devant les yeux, comme
-le point décisif de la carrière? Si vous daignez revenir voir un pauvre
-vieillard, ma porte vous sera toujours ouverte. Je quitterai tout pour
-ramener au bercail un homme de votre importance dans le monde, et qui,
-si jeune, développe une telle maturité de pensée. Car moins je partage
-vos illusions sur le compte d'un roi élevé par la révolte, plus j'ai été
-bien placé pour juger du talent que vous avez déployé pour amener une
-conclusion.»
-
-Lucien alla rendre compte de tout au général Fari, cloué à son hôtel par
-les rapports qu'il recevait de tous côtés. De là, il monta au bureau du
-télégraphe et expédia la dépêche suivante:
-
-«La nomination de M. Mairobert est regardée comme certaine. Voulez-vous
-dépenser cent mille francs et avoir un légitimiste au lieu de M.
-Mairobert? En ce cas, adressez une dépêche au receveur.»
-
-À cinq heures, il était mort de fatigue; il n'avait, pas pris un seul
-instant de repos. Cette journée pouvait bien compter comme la plus active
-de sa vie. Il lui restait encore la corvée de dîner à la préfecture; le
-petit lieutenant l'avait averti que les deux meilleurs espions du préfet
-étaient à ses trousses.
-
-«--Ce petit ergoteur de Séranville doit être bouffi de rage contre vous,
-disait Coffe à Lucien, comme ils s'en allaient chez le préfet. Car enfin
-vous faites son métier depuis deux jours, tandis que lui écrit des
-centaines de lettres et en réalité ne fait rien. J'en conclus qu'à Paris
-il sera loué et vous blâmé, mais quoi qu'il vous fasse ce soir, ne vous
-mettez pas en colère. Si nous étions au moyen âge, je craindrais pour vous
-le poison. Je vois dans ce petit sophiste la rage de l'auteur sifflé.»
-
-La voiture s'arrêta à la porte de l'hôtel de la préfecture. Il y avait
-huit ou dix gendarmes stationnés sur le premier et sur le second repos de
-l'escalier. Ils se levèrent quand Lucien passa. Le préfet était fort
-pâle, et reçut ces messieurs avec une politesse contrainte et qui ne fut
-pas assouplie par l'accueil empressé que chacun fit à Lucien. Le dîner se
-passa tristement; tout le monde prévoyait la défaite du lendemain. Chacun
-se disait: le préfet sera destitué ou envoyé ailleurs, et je dirai que
-c'est lui qui a fait tout le mal. Ce jeune blanc-bec, comme fils du
-banquier du ministre, est déjà maître des requêtes; ce pourrait bien être
-le successeur en herbe.»
-
-Lucien mangeait comme un loup et était fort gai. Vers le milieu du second
-service, Coffe, à qui rien n'échappait, remarqua que le préfet s'épongeait
-le front à chaque instant. Tout à coup on entendit un grand bruit: c'était
-un courrier qui arrivait de Paris et qui entrait avec fracas dans la
-salle.
-
-Machinalement, le directeur des Impositions indirectes, placé près de la
-porte, dit au courrier:
-
-«--Voilà M. le préfet.--M. de Séranville se leva.
-
-«--Ce n'est pas au préfet de Séranville que j'ai affaire, répondit le
-courrier d'un ton emphatique et grossier. C'est à M. Leuwen, maître des
-requêtes.
-
-«--Quelle humiliation... Je ne suis plus préfet, pensa M. de Séranville,
-et il retomba sur sa chaise. Il appuya les deux bras sur la table, et se
-cacha la tête dans les mains.
-
-«--M. le préfet se trouve mal, s'écria le secrétaire général, en
-regardant Lucien comme pour lui demander pardon de l'acte d'humanité
-qu'il allait accomplir. En effet, M. de Séranville était évanoui; on le
-porta près d'une fenêtre qu'on ouvrit. Pendant ce temps, Lucien s'étonnait
-du peu d'intérêt de la dépêche du ministre. C'était une grande lettre de
-M. de Vaize sur sa belle conduite à Blois; le ministre ajoutait de sa
-main qu'on rechercherait et punirait sévèrement les auteurs de l'émeute,
-et qu'il avait lui-même lu au conseil du roi la lettre de Leuwen qu'on
-avait trouvée fort bien.
-
-«--Et de l'élection d'ici, pas un mot. C'était bien la peine d'envoyer un
-courrier.»
-
-Il s'approcha de la fenêtre ouverte près de laquelle était le préfet
-auquel on frottait les tempes avec de l'eau de Cologne. Il dit un mot
-honnête et ensuite demanda la permission de passer un moment dans une
-chambre voisine avec M. Coffe.
-
-«--Concevez-vous, dit-il à celui-ci en lui donnant la dépêche du
-ministre, qu'on envoie un courrier pour une telle lettre?»
-
-Et il se mit à lire une lettre de sa mère, qui altéra rapidement sa
-physionomie riante. Mme Leuwen voyait la vie de son fils en péril, _et
-pour une cause si sale_, ajoutait-elle.
-
-«--Quitte tout et reviens... Je suis seule. Ton père a eu une velléité
-d'ambition; il est allé dans le département de l'Aveyron, à deux cents
-lieues de Paris, pour tacher de se faire élire député.»
-
-Il donna cette nouvelle à Coffe.
-
-«--Voici la lettre qui a fait envoyer le courrier. Mme Leuwen aura exigé
-que sa lettre vous parvînt rapidement. Au total, il n'y a pas là de quoi
-vous affliger. Il me semble que votre rôle est auprès de ce petit jésuite
-qui meurt de haine rentrée. Moi je vais achever de l'assommer par mon air
-important.»
-
-Coffe fut en effet parfait en rentrant dans la salle à manger. Il avait
-tiré de sa poche huit ou dix rapports d'élections qu'il avait fourrés dans
-la dépêche, et la portait connue un saint sacrement. M. de Séranville
-avait repris connaissance, et au milieu de ses angoisses, regardait Lucien
-et Coffe d'un air mourant. L'état de ce méchant personnage toucha Lucien;
-il ne vit en lui qu'un homme souffrant.
-
-«--Il faut le soulager de notre présence,» et après quelques mots polis
-se retira.
-
-Le courrier lui courut après dans l'escalier pour lui demander ses ordres.
-
-«--M. le maître des requêtes vous réexpédiera demain,» dit Coffe avec une
-gravité parfaite.
-
-Le lendemain était le grand jour des élections. Dès sept heures, Lucien
-était chez M. Disjonval, qui le reçut avec un empressement marqué.
-
-«--Si je n'ai pas aujourd'hui et de bonne heure le crédit de cent mille
-francs sur le receveur, j'aurai eu du moins l'honneur de vous être
-présenté, et j'aurai eu aussi avec le respectable M. de Cerna une
-conférence qui a fait sur mon cœur une profonde impression, ayant appris
-à redoubler l'estime que j'avais déjà pour des hommes qui voient le
-bonheur de notre chère patrie dans une autre roule que celle que je
-crois la plus sûre...»
-
-Nous faisons grâce au lecteur des phrases polies qu'inspirait à Lucien
-le désir de voir ces messieurs prendre patience jusqu'à l'arrivée de la
-dépêche.
-
-À neuf heures, il rentra à son auberge où Coffe avait préparé deux
-immenses lettres de narrations et d'explications.
-
-«--Quel drôle de style! fit Lucien en les signant.
-
-«--Emphatique et plat, et surtout jamais simple; c'est ce qu'il faut pour
-les bureaux.»
-
-Le courrier fut renvoyé à Paris.
-
-Le général Fari avait fait louer, depuis un mois, par son petit aide de
-camp Milière, un appartement au premier étage en face de la salle des
-Ursulines où se faisaient les élections. Il s'établit là dès dix heures
-du matin avec Lucien et Coffe. Ces messieurs avaient de quart d'heure en
-quart d'heure, des nouvelles par des affidés du général. Les affidés de
-la préfecture, ayant appris l'arrivée et l'incident du courrier de la
-veille, et voyant dans Lucien le préfet futur si M. de Séranville manquait
-l'élection, faisaient, à tout moment, passer à Lucien des cartes avec des
-avis au crayon rouge. Les pointages se trouvèrent fort justes.
-
-Un petit imprimé avait été distribué avec profusion aux électeurs:
-
-
-_Honnêtes gens de tous les partis, qui aimez le pays dans lequel vous
-êtes nés!_
-
-_Éloignez M. le préfet de Séranville!_
-
-_Si M. Mairobert est élu député, M. le préfet sera destitué ou nommé
-ailleurs. Qu'importe après tout le député nommé! Chassons un préfet
-tracassier et menteur._
-
-_À qui n'a-t-il pas manqué de parole?_
-
-
-Vers midi, l'élection du président prenait la plus mauvaise tournure.
-Tous les électeurs du canton de Risset votaient en faveur de M. Mairobert.
-Tous les quarts d'heure Lucien envoyait Coffe regarder le télégraphe; il
-grillait de voir arriver la réponse à sa dépêche numéro 2.
-
-«--Le préfet est bien capable de faire retarder cette dépêche, disait le
-général. Il serait bien digne de lui d'avoir envoyé un de ses commis à la
-station voisine du télégraphe, qui est à quatre lieues d'ici, de l'autre
-côté de la colline, pour tout arrêter. C'est par des traits de cette
-espèce qu'il croit être un nouveau Mazarin. Car il connaît son histoire
-de France, notre bon préfet.»
-
-Le lieutenant Milière offrit de monter à cheval et d'aller en un temps de
-galop, sur la colline, observer les mouvements de la deuxième station du
-télégraphe. Mais Coffe lui demanda son cheval et courut à sa place.
-
-Il y avait mille personnes au moins devant la salle des Ursulines. Lucien
-descendit sur la place pour juger de l'esprit général des conversations;
-il fut reconnu. Le peuple, lorsqu'il se voit en masse, est insolent. Des
-cris partaient de la foule:
-
-«--Regardez donc ce petit commissaire de police, ce freluquet envoyé de
-Paris pour espionner le préfet.»
-
-Il n'y fut presque pas sensible.
-
-Deux heures sonnaient; le télégramme ne venait pas.
-
-Lucien séchait d'impatience. Il alla voir M. Disjonval qui le reçut d'un
-air piqué.
-
-«--Voilà, se dit-il, un homme qui croit que je me suis moqué de lui; il y
-va franc jeu avec moi et je jurerais qu'il a retardé le vote de ses amis,
-à la vérité peu nombreux, pour attendre le résultat de ma demande
-au ministre.»
-
-Au moment où il cherchait à prouver à M. Disjonval qu'il n'avait pas
-voulu le tromper, Coffe accourut tout haletant.
-
-
-«--Le télégraphe marche.
-
-«--Daignez m'attendre chez vous encore un quart d'heure, dit Lucien à M.
-Disjonval; je vole au bureau du télégraphe.»
-
-Il revint en courant vingt minutes après.
-
-«--Voilà la dépêche originale, dit-il:
-
-
-_Le ministre des Finances à M. le Receveur général. Remettez cent mille
-francs à M. le général Fari ou à M. Leuwen._
-
-
-«--Et le télégraphe marche encore...
-
-«--Je vais au collège, répondit M. Disjonval, qui paraissait persuadé. Je
-ferai ce que je pourrai pour la nomination de notre candidat: nous portons
-M. de Crémieux. De là je cours chez M. de Cerna: je vous engage aussi à y
-aller sans délai.»
-
-La porte de l'appartement de M. de Cerna était grande ouverte; il y avait
-foule dans l'antichambre que Lucien et Coffe traversèrent en volant.
-
-«--Monsieur, voici la dépêche de Paris.
-
-«--Parfait. J'ose espérer que vous n'avez aucune objection à faire contre
-M. de Crémieux?
-
-«--Monsieur le général Fari et moi approuvons M. de Crémieux. S'il est
-élu au lieu de M. Mairobert, le général et moi vous remettons les cent
-mille francs. En attendant l'événement, dans quelles mains voulez-vous
-que je dépose la somme?
-
-«--La calomnie veille autour de nous, monsieur. C'est déjà beaucoup que
-quatre personnes, quelque honorables qu'elles soient, sachent un secret
-dont l'opinion publique peut abuser. Je compte, monsieur, ajouta M. de
-Cerna en désignant Coffe, vous, moi et M. Disjonval. À quoi bon faire voir
-le détail à M. le général Fari, d'ailleurs si digne de toute
-considération?
-
-«--Mais je suis trop jeune pour me charger seul de la responsabilité
-d'une dépense secrète aussi forte»--et avec beaucoup d'adresse, il fit
-consentir M. de Cerna à l'intervention du général.
-
-Il fut donc convenu que les cent mille francs seraient déposés dans une
-cassette, dont le général Fari et M. Ledoyen, un ami de M. de Cerna,
-auraient chacun une clef.
-
-À son retour à l'appartement situé vis-à-vis de la salle des Ursulines,
-Lucien trouva le général extrêmement rouge. L'heure approchait à laquelle
-il avait résolu d'aller déposer son vote, et il craignait d'être hué.
-Malgré ce souci personnel, il fut néanmoins sensible à la considération
-que lui témoignait M. de Cerna.
-
-Sur ces entrefaites, on reçut de M. Disjonval un mot qui priait M. Leuwen
-de lui envoyer Coffe. Celui-ci revint une demi-heure après, et annonça
-qu'il venait de voir monter à cheval et courir au galop vingt agents s'en
-allant dans les campagnes chercher cent soixante électeurs légitimistes.
-
-«--Voilà l'heure, dit tout à coup le général fort ému. Il endossa son
-uniforme et traversa la rue pour aller voter. La foule s'ouvrit devant
-lui. Le général entra dans la salle, et au moment où il approchait du
-bureau, des applaudissements éclatèrent parmi les électeurs
-Mairobertistes.
-
-«--Ce n'est pas un plat coquin comme le préfet, disait-on tout haut. Il
-n'a que ses appointements pour vivre, et il a une famille à nourrir.»
-
-À quatre heures, Lucien expédia cette dépêche:
-
-
-_Les chefs légitimistes paraissent de bonne foi. Des observateurs placés
-aux portes de la ville ont vu sortir vingt agents qui vont dans la
-campagne chercher cent soixante électeurs légitimistes. Si quatre-vingts
-ou cent électeurs arrivent le 18 avant midi, Hampden ne sera pas élu. Dans
-le moment. M. Hampden a la majorité pour la présidence du collège. Le
-scrutin sera dépouillé à cinq heures._
-
-
-Le directeur du télégraphe envoya une nouvelle dépêche ministérielle:
-
-
-_J'approuve vos projets. Donnez cent mille francs; un légitimiste
-quelconque, même M. Berryer, vaut mieux que M. Hampden._
-
-
-«--Je ne comprends pas, dit le général. Que veut dire Hampden?
-
-«--Hampden veut dire Mairobert; c'est le nom dont j'ai convenu avec le
-ministre.»
-
-Le scrutin dépouillé donna:
-
-
-Électeurs présents 873
-Majorité 437
-Voix à M. Mairobert 451
-Voix à M. de Bourdoulier, candidat du préfet 389
-Voix à M. de Crémieux 19
-Voix perdues 14
-
-
-Ces dix-neuf voix à M. de Crémieux firent plaisir au général et à Lucien;
-elles prouvaient presque que M. de Cerna ne s'était pas joué d'eux.
-
-À six heures, des valeurs s'élevant à cent mille francs, furent remises
-par le receveur général lui-même entre les mains du général Fari et de
-Lucien, qui lui donnèrent un reçu.
-
-M. Ledoyen se présenta aussitôt. C'était un fort riche propriétaire,
-généralement estimé. La cérémonie de la cassette fut effectuée, et il y
-eut parole d'honneur réciproque de remettre la cassette et son contenu à
-M. Ledoyen si tout autre que M. Mairobert était élu, à M. le général Fari
-si M. Mairobert était élu.
-
-M. Ledoyen parti, on dîna.
-
-«--Maintenant, la grande affaire, c'est le préfet, dit le général,
-extraordinairement gai ce soir-là. Prenons courage et montons à l'assaut.
-Il y aura bien neuf cents votants demain.
-
-
-M. de Bourdoulier a eu 389
-M. de Crémieux 19
-
-Total 408
-
-
-Nous voilà avec 408 voix sur 873. Supposons que les vingt-sept voix
-arrivées demain matin donnent dix-sept voix à M. Mairobert et dix à nous.
-Nous aurons:
-
-
-M. de Crémieux avec 418
-M. Mairobert avec 468
-
-
-Et alors, cinquante et une voix de M. de Cerna donneront la majorité à M.
-de Crémieux.
-
-Ces chiffres furent retournés de cent façons par le général, Lucien,
-Coffe et le lieutenant Milière, les seuls convives de ce dîner.
-
-«--Appelons nos deux meilleurs agents,» dit le général.
-
-Ces messieurs parurent et, après une assez longue discussion, avouèrent
-d'eux-mêmes que la présence des légitimistes déciderait de la victoire.
-
-«--Et maintenant à la préfecture!
-
-«--Si vous ne voyez pas d'indiscrétion à ma demande, je vous prierais,
-mon général, de porter la parole.
-
-«--Cela est un peu contre nos conventions; je m'étais réservé un rôle
-tout à fait secondaire. Mais enfin, _j'ouvrirai le débat_, comme on dit
-en Angleterre.»
-
-Le général tenait beaucoup à montrer _qu'il avait des lettres!_ mais ce
-brave homme avait bien mieux: un rare bon sens et de la bonté.
-
-À peine eut-il expliqué au préfet qu'on le suppliait de donner à M. de
-Crémieux les voix dont il avait disposé la veille, lors de la nomination
-du président, que celui-ci l'interrompit d'un ton aigre:
-
-«--Je ne m'attendais pas à moins après toutes ces communications
-télégraphiques. Mais enfin, messieurs, je ne suis pas encore destitué, et
-M. Leuwen n'est pas encore préfet.»
-
-Tout ce que la colère peut mettre dans la bouche d'un petit sophiste
-sournois, fut adressé par M. de Séranville au général et à Lucien. La
-scène dura cinq heures. Le général ne perdit un peu patience que
-vers la fin.
-
-«--Votre élection est évidemment perdue; laissez-la mourir entre les
-mains de M. Leuwen. Comme les médecins appelés trop lard, M. Leuwen aura
-tout l'odieux de la mort du malade.
-
-«--Il aura ce qu'il voudra ou ce qu'il pourra, mais jusqu'à ma
-destitution, il n'aura pas la préfecture.»
-
-Ce fut sur cette réponse de M. de Séranville que Lucien fut obligé de
-retenir le général.
-
-«--Un homme qui trahirait le gouvernement, dit le général, ne pourrait
-pas faire mieux que vous, monsieur le préfet, et c'est ce que je vais
-écrire au ministre. Adieu, monsieur.»
-
-À minuit et demi, en sortant de la préfecture, Lucien voulait apprendre
-ce beau résultat à M. de Cerna.
-
-«--Si vous m'en croyez, monsieur Leuwen, attendez à demain matin, après
-votre dépêche télégraphique. Laissons ces alliés suspects. D'ailleurs ce
-petit animal de préfet peut se raviser.»
-
-À cinq heures et demie, le lendemain, Lucien attendait le jour dans le
-bureau du télégraphe. Dès qu'on put voir clair, la dépêche suivante fut
-expédiée:
-
-«--Le préfet a refusé ses 389 voix à M. de Crémieux. Le concours des 70
-à 80 voix que le général Fari et M. Leuwen attendaient des légitimistes
-devient inutile, et M. Hampden va être élu.»
-
-Lucien, mieux avisé, n'écrivit pas à MM. Disjonval et de Cerna, mais il
-alla les voir et leur expliqua le malheur survenu, avec tant de simplicité
-et de sincérité évidente, que ces messieurs, qui connaissaient le génie
-du préfet, finirent par croire à la bonne foi de Leuwen.
-
-«--L'esprit de ce petit préfet des grandes journées, dit M. de Cerna, est
-comme les cornes des boues de mon pays: noir, dur et tortu.»
-
-Le pauvre Lucien était tellement emporté par l'envie de ne pas passer
-pour un coquin, qu'il supplia M. Disjonval d'accepter de sa bourse le
-remboursement des frais qu'avait pu entraîner la convocation
-extraordinaire des électeurs légitimistes. M. Disjonval refusa, mais avant
-de quitter la ville de Caen, Lucien lui fit remettre 500 francs par le
-président Donis d'Angel.
-
-Le grand jour de l'élection, à dix heures, le courrier de Paris apporta
-cinq lettres, annonçant que M. Mairobert était mis en accusation à Paris
-comme facteur du grand mouvement insurrectionnel républicain dont on
-parlait alors. Aussitôt douze des négociants les plus riches déclarèrent
-qu'ils ne donneraient pas leurs voix à M. Mairobert.
-
-«--Voilà qui est bien digne du préfet, dit le général à Lucien avec
-lequel il avait repris le poste d'observation vis-à-vis de la salle
-d'élections. Il serait plaisant après tout que ce petit sophiste réussit.
-C'est bien alors, ajouta-t-il avec la gaieté et la générosité d'un homme
-de cœur, que pour peu que le ministre fût votre ennemi, et eût besoin d'un
-boue émissaire, vous joueriez un joli rôle.
-
-«--Je recommencerais mille fois. Quoique la bataille fût perdue, j'ai
-donné quand même.
-
-«--Vous êtes un brave garçon... Permettez-moi cette locution familière,
-corrigea bien vite le bon général, craignant d'avoir manqué à la politesse
-qui était pour lui comme une langue étrangère apprise sur le tard.
-
-Lucien lui serra la main avec émotion et laissa parler son cœur.
-
-À onze heures, on constata la présence de 948 électeurs.
-
-Au moment où un émissaire du général venait de lui donner ce chiffre,
-M. le président Donis d'Angel voulut forcer toutes les consignes pour
-pénétrer dans l'appartement, mais n'y réussit pas.
-
-«--Recevons-le un instant, dit Lucien.
-
-«--Ah! que non. Ce pourrait être la base d'une calomnie. Allez recevoir
-ce digne président et ne vous laissez pas trahir par votre honnêteté
-naturelle.
-
-«--Il m'apportait l'assurance que, malgré les contre-ordres de ce matin,
-il y a 49 légitimistes et 11 partisans du préfet gagnés en faveur de M.
-de Crémieux, dans la salle des Ursulines.»
-
-L'élection suivit son cours paisible; les figures étaient plus sombres
-que la veille. La pauvre nouvelle du préfet, sur la mise en accusation
-de M. Mairobert, avait mis en colère cet homme si sage jusque-là, et
-surtout ses partisans. Deux ou trois fois on fut sur le point d'éclater,
-mais un beau-frère de M. Mairobert, monta sur une charrette, arrêtée à
-cinquante pas de la salle des Ursulines, et parla à la foule.
-
-«--Renvoyons notre vengeance à quarante-huit heures après l'élection,
-autrement, la majorité vendue de la Chambre des députés l'annulera.»
-
-Ce bref discours fut bientôt imprimé à vingt mille exemplaires. On eut
-même l'idée d'apporter une presse sur la place. Lucien, qui se promenait
-hardiment partout, ne fut point insulté ce jour-là; il remarqua que la
-foule sentait sa force. À moins de la mitrailler à distance, aucune
-puissance ne pouvait agir sur elle.
-
-«--Voilà le peuple vraiment souverain!» pensait-il.
-
-Il revenait de temps en temps à l'appartement d'observation; l'avis du
-lieutenant Milière était que personne n'aurait la majorité pour cette
-fois.
-
-À quatre heures, il arriva une dépêche télégraphique au préfet, qui lui
-ordonnait de porter ses votes aux légitimistes désignés par le général
-Fari et Leuwen. Mais il ne fit rien dire. À quatre heures un quart, Lucien
-eut une dépêche dans le même sens.
-
-Sur quoi Coffe s'écria:
-
-Un peu moins de fortune, et plus tôt arrivée!
-
-Le général fut charmé de la citation et se la fit répéter.
-
-À ce moment, ils furent étourdis par un vivat étourdissant.
-
-«--Est-ce joie, est-ce révolte? se demandèrent-ils en courant à la
-fenêtre.
-
-«--C'est la joie, dit le général avec un soupir. Nous sommes foutus!»
-
-En effet, un émissaire qui arrivait l'habit déchiré, tant il avait eu
-de peine à traverser la foule, apportait le bulletin du dépouillement du
-scrutin:
-
-
-Électeurs présents 948
-Majorité 475
-M. Mairobert 475
-M. de Bourdoulier, candidat du préfet 401
-M. de Crémieux 61
-M. Sauvage, républicain, voulant
-le caractère des Français par des
-lois draconiennes 0
-Vois perdues 2
-
-
-Le soir, la ville fut entièrement illuminée.
-
-«--Mais où sont donc les fenêtres des 401 partisans du préfet?» disait
-Lucien à Coffe.
-
-La réponse fut un bruit effroyable de vitres cassées; c'étaient les
-fenêtres du président Donis d'Angel.
-
-Le lendemain, Lucien s'éveilla à onze heures et s'en alla tout seul se
-promener dans toute la ville. Une singulière pensée s'était rendue
-maîtresse de son esprit.
-
-«--Que dirait Mme de Chasteller si je lui racontais ma conduite?»
-
-Il fut bien une heure avant de trouver la réponse à cette question, et
-cette heure lui fut bien douce.
-
-
-* * *
-
-
-En approchant de Paris, il vint par hasard à penser à la rue où logeait
-Mme Grandet, et ensuite à elle.
-
-Il partit d'un éclat de rire.
-
-«--Qu'avez-vous donc?» lui demanda Coffe.
-
-«--Rien. J'avais oublié le nom d'une belle dame pour qui j'ai une grande
-passion.
-
-«--Je croyais que vous pensiez à l'accueil que va vous faire votre
-ministre.
-
-«--Le diable l'emporte... Il me recevra froidement, me demandera l'état
-de mes déboursés et trouvera que c'est bien cher.
-
-«--Tout dépend du rapport que ses espions lui auront fait sur votre
-mission. Votre conduite a été furieusement imprudente: vous avez donné
-pleinement dans cette folie de la première jeunesse qu'on appelle _le
-zèle._»
-
-Lucien avait à peu près deviné. Le comte de Vaize le reçut avec la
-politesse ordinaire, mais ne lui fit aucune question sur les élections,
-aucun compliment sur son voyage; il le traita absolument comme s'il
-l'avait vu la veille. À la fin de l'entretien, il gagna son bureau,
-occupé, durant son absence, par Desbacs, qui avait rempli sa place. Ce
-petit homme fut très froid en lui faisant la remise des affaires
-courantes, lui qui avant le voyage était à ses pieds. Lucien ne dit
-rien à Coffe qui travaillait dans une pièce voisine et qui, de son côté,
-éprouvait un accueil encore plus significatif. À cinq heures et demie, il
-l'appela pour aller dîner ensemble. Dès qu'ils furent seuls dans un
-cabinet de restaurant:
-
-«--Eh bien? dit Lucien en riant.
-
-«--Eh bien, tout ce que vous avez fait de bien et d'admirable pour tâcher
-de sauver une cause perdue, n'est qu'un _péché splendide._ Vous serez bien
-heureux si vous échappez au reproche de jacobinisme ou de carlisme. On en
-est encore dans les bureaux à trouver un nom pour votre crime; on n'est
-d'accord que sur son énormité. Tout le monde épie la façon dont le
-ministre vous traite. Vous vous êtes cassé le cou.
-
-«--La France est bien heureuse, répondit Lucien gaiement, que ces coquins
-de ministres ne sachent pas profiter de cette folie de jeunesse que vous
-appelez le zèle. Je serais curieux de savoir si un général en chef
-traiterait de même un officier qui, dans une déroute, aurait fait mettre
-pied à terre à un régiment de dragons, pour marcher à l'assaut d'une
-batterie enfilant la grande route et tuant horriblement de monde?»
-
-Après de longs discours, Lucien apprit à Coffe qu'il n'avait point épousé
-une parente du ministre et qu'il n'avait rien à demander.
-
-«--Mais alors, dit Coffe étonné, d'où venait avant votre mission la bonté
-marquée du ministre? Maintenant, après les lettres de M. de Séranville,
-pourquoi ne vous brise-t-il pas?
-
---Il a peur du salon de mon père. Si je n'avais pas pour père l'homme
-d'esprit le plus redouté de Paris, j'aurais été comme vous, jamais je ne
-me relevais de la profonde disgrâce où nous a jetés noire républicanisme
-de l'École polytechnique. Dites-moi, croyez-vous qu'un gouvernement
-républicain fut aussi absurde que celui-ci?
-
-«--Il serait moins absurde, mais plus violent. Ce serait souvent un loup
-enragé. En voulez-vous la preuve? Elle n'est pas loin de nous. Quelles
-mesures prendriez-vous dans les deux départements de MM. de Riquebourg
-et de Séranville, si demain vous étiez un ministre de l'Intérieur
-tout-puissant?
-
-«--Je nommerais M. Mairobert préfet; je donnerais au général Fari le
-commandement des deux départements.
-
-«--Songez au contre-coup de ces mesures et à l'exaltation que prendraient
-dans les deux départements Riquebourg et Séranville, tous les partisans
-du bon sens et de la justice. M. Mairobert serait roi de son département;
-et si ce département s'avisait d'avoir une opinion sur ce qui se fait à
-Paris? Pour parler seulement de ce que nous connaissons, si ce département
-s'avisait de jeter un œil raisonnable sur ces trois cent cinquante nigauds
-emphatiques qui grattent du papier dans la rue de Grenelle, et parmi
-lesquels nous comptons? Si les départements voulaient à l'Intérieur
-quelques hommes de métier à 10.000 francs d'appointements et 10.000 francs
-de frais de bureau, signant tout ce qui est d'intérêt secondaire, que
-deviendraient les trois cent quarante au moins de ces commis, chargés de
-faire au bon sens une guerre acharnée?
-
-Et de proche en proche, que deviendrait le roi? Tout gouvernement est un
-mal, mais un mal qui préserve d'un plus grand.
-
-«--C'est ce que disait M. Gauthier, l'homme le plus sage que j'aie connu,
-un républicain de Nancy. Que n'est-il ici à raisonner avec nous? Du reste,
-c'est un homme qui lit la _Théorie des fonctions_ de Lagrange, aussi bien
-que vous et cent fois mieux que moi, etc.»
-
-Le discours fut infini entre les deux amis, car Coffe, ne sachant résister
-à Lucien, s'en était fait aimer, et par reconnaissance se croyait obligé
-de lui répondre. Il ne revenait pas de son étonnement qu'étant aussi
-riche, Lucien ne fût pas plus absurde.
-
-Entraîné par cette idée, il lui demanda:
-
-«--Êtes-vous né à Paris?
-
-«--Oui, sans doute.
-
-«--Et M. votre père avait cet hôtel magnifique à cette époque, et vous
-alliez vous promener en voiture à trois ans?
-
-«--Mais, sans doute... Pourquoi ces questions?
-
-«--Parce que je suis étonné de ne vous trouver ni absurde, ni sec: il
-faut espérer que cela durera. Vous devez voir par le succès de votre
-mission que la société repousse vos qualités actuelles. Si vous vous
-étiez borné à vous faire couvrir de boue à Blois, le ministre vous eût
-donné la croix.
-
-«--Du diable si je pense encore à cette mission.
-
-«--Vous auriez tort; c'est la plus belle et la plus curieuse expérience
-de votre vie. Jamais, quoi que vous fassiez, vous n'oublierez le général
-Fari, MM. de Séranville, de Riquebourg, de Cerna, Donis d'Angel, etc.
-
-«--Jamais.
-
-«--Eh bien, le plus ennuyeux de l'expérience morale est fait. C'est le
-commencement, l'exposition des faits. Au ministère, vous achèverez votre
-éducation. Seulement pressez-vous, car il est possible que le de Vaize ait
-déjà inventé quelque coup de Jarnac pour vous éloigner tout doucement
-sans fâcher monsieur votre père.
-
-«--Ah! à propos, mon père est député de l'Aveyron, après trois
-ballottages et à la flatteuse majorité de sept voix!
-
-«--Vous ne m'aviez pas parlé de sa candidature...
-
-«--Je la trouvais ridicule et d'ailleurs n'eus pas le temps d'y trop
-songer; je ne l'appris que par ce courrier extraordinaire qui donna une
-pâmoison à M. de Séranville.»
-
-Deux jours après, le comte de Vaize disait à Lucien:
-
-«--Lisez ce papier.»
-
-C'était une première liste de gratifications à propos des élections. Le
-ministre, en la lui donnant, souriait d'un air de bonté qui semblait
-dire: «Vous n'avez rien fait qui vaille, et cependant voyez comme je vous
-traite.»
-
-Il y avait trois gratifications de 10.000 francs, et à coté du nom des
-gratifiés, la mention: _Succès._ La quatrième ligne portait: M. Lucien
-Leuwen, maître des requêtes, _non succès._ M. Mairobert nommé à une
-majorité _d'une voix..._ 8.000 francs.
-
-«--Eh bien, fit M. de Vaize, tient-on la parole qu'on vous donna à
-l'Opéra?»
-
-Lucien exprima toute sa reconnaissance, puis ajouta:
-
-«--J'ai une prière à adresser à Votre Excellence: je désirerais que mon
-nom ne figurât pas sur la liste.
-
-«--J'entends, dit le ministre, dont la figure prit sur-le-champ
-l'expression la plus sérieuse. Vous voulez la croix, mais en vérité,
-après tant de folies, je ne puis la demander pour vous. Vous êtes plus
-jeune de caractère que d'âge. Demandez à Desbacs l'étonnement que
-causaient vos dépêches télégraphiques, arrivant coup sur coup et ensuite
-vos lettres.
-
-«--C'est parce que je sens tout cela que je prie Votre Excellence de ne
-pas songer à moi pour la croix, et encore moins pour la gratification.
-
-«--Prenez garde, cria le ministre en colère, je suis homme à vous prendre
-au mot. Allons, prenez une plume, et à côté de votre nom mettez ce que
-vous voudrez.»
-
-Lucien écrivit à coté de son nom: _ni croix, ni gratification; élection
-manquée_, et puis, au bas du papier:
-
---M. Coffe... 2.500 francs.
-
-«--Je porte ce papier au Château, songez-y bien. Il serait inutile que
-par la suite votre père me parlât à ce sujet.
-
-«--Les hautes occupations de Votre Excellence l'empêchent de garder le
-souvenir de notre conversation à l'Opéra. Je manifestai le vœu le plus
-précis que mon père n'eût plus à s'occuper de ma fortune politique.
-
-«--Eh bien, alors, expliquez à mon ami Leuwen comment s'est passée
-l'affaire de la gratification, et comment, vous ayant porté pour 8.000
-francs, vous avez biffé tout cela. Adieu, monsieur.»
-
-À peine la voiture de Son Excellence eut-elle quitté l'hôtel, que Mme
-la comtesse de Vaize fit appeler Lucien.
-
-«--Diable, se dit-il en l'apercevant, elle est bien jolie aujourd'hui.
-Pas l'air timide et des yeux de feu; que signifie ce changement?
-
-«--Vous nous tenez rigueur depuis votre retour, monsieur. J'attendais
-toujours une occasion pour vous parler en détail. Je vous assure que
-personne plus que moi n'a défendu vos dépêches avec plus de suite. J'ai
-empêché avec le plus grand courage qu'on en dit du mal devant moi à
-table. Tout le monde peut se tromper et j'ai une bonne nouvelle à vous
-annoncer. Vos ennemis pourraient plus tard vous calomnier à propos de
-cette mission, et, quoique sachant que les questions d'argent ne vous
-touchent que médiocrement, j'ai obtenu de mon mari, pour fermer la bouche
-à ces ennemis, qu'il vous présentât au roi pour une gratification de
-8.000 francs. Je voulais 10.000, mais M. de Vaize m'a fait voir que cette
-somme était réservée aux plus grands succès, et les lettres reçues hier
-de M. de Séranville et du maire de Caen sont affreuses pour vous.»
-
-Tout cela fut dit avec beaucoup plus de paroles, et, par conséquent, avec
-beaucoup plus de mesure et de retenue féminine. Aussi Lucien y fut-il très
-sensible. Il lui raconta qu'il venait d'effacer son nom.
-
-«--Mon Dieu, seriez-vous piqué? Vous aurez la croix à la première
-occasion, je vous le promets.»
-
-Ce qui voulait dire: Allez-vous nous quitter?
-
-L'accent de ces mots le toucha profondément; il fut sur le point de lui
-baiser la main.
-
-«--Si je m'attachais à elle, pensait-il, que de dîners ennuyeux il faudra
-supporter! et avec la figure du mari de l'autre côté de la table!»
-
-Cette réflexion ne lui prit pas une demi-seconde.
-
-«--Je viens d'effacer mon nom, reprit-il, mais puisque vous daignez
-témoigner de l'intérêt pour mon avenir, je vous dirai la véritable raison
-de mon refus. Ces titres de gratification peuvent être imprimés un jour et
-me donner une célébrité fâcheuse. Je suis trop jeune pour m'exposer à ce
-danger.
-
-«--Oh! mon Dieu, dit Mme de Vaize avec l'accent de la terreur,
-croyez-vous la république si près de nous?»
-
-La peur lui avait fait oublier ses velléités d'amitié, et devant cette
-sécheresse, Lucien tomba dans une profonde rêverie.
-
-«--Vous êtes fâché?
-
-«--Je vous demande pardon. Y a-t-il longtempsque je suis tombé dans
-cette rêverie?
-
-«--Trois minutes au moins, répondit-elle avec un air de bonté, mais à
-cette bonté qu'elle tenait à marquer, se mêlait un peu du reproche de la
-femme d'unministre puissant qui n'est pas accoutumée à de pareilles
-distractions, et en tête-à-tête encore.
-
-«--C'est que je suis sur le point d'éprouver pour vous, madame, un
-sentiment trop tendre, et je me le reprochais...»
-
-Après cette petite coquinerie, comme il n'avait plus rien à dire à Mme
-de Vaize, il ajouta encore quelques mots polis, et la laissa toute rouge
-et tout émue, pour aller s'enfermer dans son bureau.
-
-«--J'oublie de vivre. Ces sottises d'ambition me distraient de la seule
-chose au monde qui ait de la réalité pour moi. C'est drôle de sacrifier
-son cœur à l'ambition, tout en n'étant pas ambitieux!... Il faut aller
-à Nancy. Attendons d'abord mon père qui revient un de ces jours. C'est
-un devoir, et puis je serais bien aise d'avoir son opinion sur ma conduite
-à Caen, tant sifflée au ministère.»
-
-Le plaisir d'aller à Nancy changea le cours de ses pensées et le rendit,
-le soir, chez Mme Grandet, extrêmement brillant. Dans le petit salon
-ovale, au milieu de trente personnes peut-être, il fut le centre de la
-conversation et fit cesser tous les entretiens particuliers pendant vingt
-minutes au moins. Ce succès électrisa Mme Grandet.
-
-«--Avec deux ou trois hommes comme celui-ci, chaque soirée, mon salon
-sera le premier de Paris.»
-
-Comme on passait au billard, elle se trouva à côté de Lucien, séparée du
-reste de la société.
-
-«--Que faisiez-vous le soir, pendant cette course en province?
-
-«--Je pensais à une jeune femme de Paris pour laquelle j'ai une grande
-passion.»
-
-Ce fut le premier mot de ce genre qu'il eût jamais dit à Mme Grandet: il
-arrivait à propos. Pendant toute la soirée il fut pour elle du dernier
-tendre.
-
-
-* * *
-
-
-M. Leuwen revint tout joyeux de son élection dans le département de
-l'Aveyron.
-
-«--L'air y est chaud, les perdrix excellentes, les hommes plaisants. Je
-suis chargé par mes commettants de quatre-vingt-trois commissions, en
-outre de celles dont on me chargera par lettre: quatre paires de bottes
-bien confectionnées; une route de cinq quarts de lieue de longueur pour
-conduire à la maison de campagne de M. Castanet, etc., etc.»
-
-Et M. Leuwen continua à raconter à Mme Leuwen et à son fils les intrigues
-au moyen desquelles il avait obtenu une majorité triomphante de sept voix.
-
-«--Enfin, je ne me suis pas ennuyé un moment dans ce département, et si
-j'y avais eu ma femme, j'aurais été parfaitement heureux. Il y avait bien
-des années que je n'avais parlé aussi longtemps et à un aussi grand nombre
-d'ennuyeux. Aussi suis-je saturé de platitudes et d'ennuis officiels.»
-
-On peut penser comme Lucien fut reçu lorsqu'il parla d'absence.
-
-«--Je te renie à jamais, lui dit son père avec une vivacité gaie. Redouble
-d'assiduité et d'attention auprès de ton ministre; et si tu as du cœur,
-campe un enfant à sa femme! Et maintenant raconte-moi les aventures de
-ton voyage.
-
-«--Voulez-vous mon histoire longue ou courte?
-
-«--Longue, dit Mme Leuwen; elle m'a fort amusée et je l'entendrais une
-seconde fois avec plaisir. Je serais fort, curieuse de voir ce que vous en
-penserez, ajouta-t-elle en se tournant vers son mari.
-
-«--Eh bien, répondit M. Leuwen, il est dix heures trois quarts, qu'on
-fasse du punch et commence.»
-
-Mme Leuwen fit un signe au valet de chambre et la porte fut fermée.
-
-Lucien expédia en cinq minutes l'avanie de Blois et les menus incidents
-du voyage, et raconta longuement ce que le lecteur connaît déjà.
-
-Vers le milieu du récit, M. Leuwen commença à faire des questions.
-
-«--Plus de détails, plus de détails, disait-il à son fils; il n'y a
-d'originalité et de vérité que dans les détails.
-
-«Et voilà comment ton ministre t'a traité à ton retour! Il semblait
-vivement contrarié.
-
-«--Ai-je bien ou mal agi? En vérité je l'ignore, disait Lucien. Sur le
-champ de bataille, dans la vivacité de l'action, je croyais avoir mille
-fois raison. Ici, les doutes commencent à se faire jour.
-
-«--Et moi, je n'en ai pas, répondit Mme Leuwen. Tu t'es conduit comme le
-plus brave homme aurait pu faire.»
-
-Elle plaidait en faveur de son fils et avait peur de solliciter
-l'approbation de M. Leuwen qui ne disait rien.
-
-«--Ce qui est fait est fait, continuait Lucien. Je me moque parfaitement
-du Brid'oison de la rue de Grenelle. Mais mon orgueil est alarmé; quelle
-opinion dois-je avoir de moi-même? Ai-je quelque valeur? Voilà ce que je
-vous demande, mon père. J'ai pu atténuer les faits, en ma faveur, en vous
-les racontant, et alors les mesures que j'ai prises d'après ces faits
-seraient justifiées à mon insu.
-
-«--Ce M. Coffe me fait l'effet d'un méchant homme, dit Mme Leuwen.
-
-«--Maman, vous vous trompez. Ce n'est qu'un homme découragé. S'il avait
-quatre cents francs de rente, il se retirerait dans les rochers de la
-Sainte-Baume, à quelques lieues de Marseille. Il est dommage que vous
-ayez cette opinion de lui, car je voulais obtenir de mon père qu'il
-entendît le récit de ma campagne, fait par ce fidèle aide de camp qui
-souvent n'a pas été de la même opinion que moi. Et jamais je n'obtiendrai
-une seconde séance de mon père, si vous ne la sollicitez avec moi.
-
-«--Mais cela m'intéresse, répliqua M. Leuwen. Si votre Coffe veut venir
-dîner ici demain, serons-nous seuls? demanda-t-il à sa femme.
-
-«--Nous avions un demi-engagement avec Mme de Thémines.
-
-«--Nous dînerons ici, nous trois et M. Coffe. S'il est du genre ennuyeux,
-comme je le crains, il le sera moins à table. La porte sera fermée, et
-nous serons servis par Anselme.»
-
-Lucien amena Coffe le lendemain, mais non sans peine.
-
-Par la froideur et la simplicité de son récit, il fit la conquête de
-M. Leuwen.
-
-«--Je vous remercie, monsieur, lui dit-il, de n'être pas Gascon. J'ai une
-indigestion de gens hâbleurs qui sont tou jours surs du succès du
-lendemain sauf à vous servir une platitude, lorsque le lendemain vous leur
-reprochez la défaite.»
-
-Mme Leuwen était enchantée d'avoir une seconde édition des prouesses de
-son fils. Et à neuf heures, comme Coffe voulait se retirer, M. Leuwen
-insista pour le conduire dans sa loge à l'Opéra. Avant la fin de la
-soirée, le député de l'Aveyron lui dit:
-
-«--Je suis bien fâché que vous soyez au ministère. Je vous aurais offert
-une place de quatre mille francs chez moi. Depuis la mort de ce pauvre Van
-Peters, je ne travaille pas assez, et depuis la sotte conduite du comte de
-Vaize, à l'égard de ce héros-là, fit-il en désignant son fils, je me sens
-une velléité de faire six semaines de demi-opposition. Morbleu, monsieur
-le ministre, vous me paierez votre sottise. Il serait indigne de moi de me
-venger comme votre banquier. Toute vengeance coûte à qui se venge, et
-comme banquier, je ne puis sacrifier un iota sur la probité.»
-
-Et il tomba dans une longue rêverie. Lucien, qui trouvait la séance un
-peu longue, aperçut Mlle Gosselin dans une loge et disparut.
-
-«--Aux armes! dit tout à coup M. Leuwen, en sortant de sa méditation. Il
-faut agir. Quelle heure est-il?
-
-«--Je n'ai pas de montre, dit Coffe froidement, et il ne résista pas à la
-vanité d'ajouter:
-
-«--Monsieur votre fils m'a tiré de Sainte-Pélagie; dans ma faillite j'ai
-placé ma montre dans le bilan.
-
-«--Parfaitement honnête, parfaitement honnête! répondit M. Leuwen d'un
-air distrait. Puis-je compter sur votre silence? Je vous demande de ne
-prononcer jamais ni mon nom ni celui de mon fils.
-
-«--Je vous le promets; c'est ma coutume.
-
-«--Faites-moi l'honneur de venir dîner demain chez moi. S'il y a du monde,
-je ferai servir dans ma chambre; nous ne serons que trois, mon fils et
-vous, monsieur. Votre raison sage et ferme me plaît beaucoup, et je désire
-vivement trouver grâce devant votre misanthropie, si toutefois vous êtes
-misanthrope.
-
-«--Oui, monsieur, pour trop aimer les hommes.» Quinze jours après cet
-entretien, le changement opéré chez M. Leuwen étonnait tout le monde. Il
-faisait sa société habituelle de trente à quarante députés nouvellement
-élus et des plus sots, et l'incroyable était qu'il ne persiflait jamais.
-Un diplomate de ses amis eut des inquiétudes sérieuses:
-
-«--Il n'est plus insolent envers les imbéciles, il leur parle
-sérieusement, son caractère change. Nous allons le perdre.»
-
-M. Leuwen suivait assidûment les soirées que le ministre de l'Intérieur
-donnait aux députés. Trois ou quatre affaires se présentèrent où il servit
-admirablement les intérêts de M. de Vaize.
-
-«--Enfin, je suis venu à bout de ce caractère de feu, disait celui-ci:
-je l'ai maté. À cause de son fils, le voilà à mes pieds.»
-
-Le résultat de ce raisonnement fut un brin de supériorité pris par le
-ministre à l'égard du député de l'Aveyron, à qui la nuance n'échappa point
-et dont il fit ses délices. Comme M. de Vaize ne faisait pas sa société
-des gens d'esprit, et pour cause, il ne sut pas l'étonnement que causait
-le changement d'habitudes de M. Leuwen parmi ces hommes actifs et fins
-qui font leur fortune par le gouvernement. Mme Leuwen ne revenait pas de
-son étonnement; tous les jours, il y avait à dîner cinq on six députés au
-moins, à qui il adressait des propos dans ce genre:
-
-«--Ce dîner, que je vous prie d'accepter toutes les fois que vous ne
-serez pas invités chez les ministres ou chez le roi, coûterait plus de 80
-francs par tête dans les grands restaurants. Par exemple, voilà un
-turbot...»
-
-Et là-dessus l'histoire du turbot, le prix qu'il avait coûté, sa
-provenance, etc...
-
-«--Lundi passé, ce même turbot, et quand je dis le même, je me trompe...
-celui-ci s'agitait dans la mer de la Manche, mais un turbot de même poids
-et aussi frais eut coûté dix francs de moins...»
-
-Et il évitait de regarder sa femme en débitant ces belles choses.
-
-Il ménageait avec un art infini l'attention de ses députés. Presque
-toujours il leur faisait part de ses réflexions comme celle sur le turbot
-ou bien d'anecdotes dans lesquelles des cochers de fiacre menaient à la
-campagne des imprudents qui ne connaissaient pas les rues de Paris. Mais
-il réservait toutes les forces d'esprit de ces messieurs pour cette idée
-difficile qu'il présentait de mille façons différentes:
-
-«--L'union fait la force. Si ce principe est vrai partout, il l'est
-surtout dans les assemblées délibérantes. Il n'y a d'exceptions que
-lorsqu'il y a un Mirabeau et un général Foy. Mais qui est-ce qui est
-Mirabeau? Pas moi, pour sûr. Nous comptons pour quelque chose si aucun
-de nous ne tient avec opiniâtreté à sa manière de voir. Nous sommes vingt
-amis. Eh bien! il faut que chacun de nous pense comme pense la majorité,
-qui est de onze. Demain on mettra un article de loi en délibération dans
-la Chambre. Après dîner, ici, entre nous, mettons en délibération cet
-article de loi. Pour moi, qui n'ai sur vous d'autre avantage que celui de
-connaître les roueries de Paris depuis quarante-cinq ans, je sacrifierai
-toujours ma pensée à celle de la majorité de mes amis, car enfin, quatre
-yeux voient mieux que deux. Nous mettons donc en délibération l'opinion
-qu'il faudra avoir demain; si nous sommes vingt, comme je l'espère, et que
-onze d'entre nous disent _oui_, il faut absolument que les neuf autres
-disent _oui_, quand même ils seraient passionnément attachés au _non._
-C'est là le secret de notre force. Et si jamais nous arrivons à réunir
-trente voix, sûres, les ministres n'auront plus aucune grâce à nous
-refuser. Nous ferons un _mémorandum_ des choses que chacun de nous désire
-le plus obtenir pour sa famille... Je parle de choses faisables. Lorsque
-chacun de nous aura obtenu une grâce, de valeur à peu près égale, nous
-passerons à une seconde liste. Que dites-vous, messieurs, de ce plan de
-campagne législative?»
-
-M. Leuwen avait choisi les vingt députés les plus dénués de relations,
-les plus étonnés de leur séjour à Paris, les plus lourds d'esprit. Pour
-leur expliquer cette théorie, il les invitait à dîner. Ils étaient presque
-tous du Midi, quelques Auvergnats, ou gens habitant sur la ligne de
-Perpignan à Bordeaux. La grande affaire de M. Leuwen était de ne pas
-offenser leur amour-propre; quoique cédant partout et en tout, il n'y
-réussissait pas toujours. Il avait un coin de bouche moqueur qui les
-effarouchait; deux ou trois trouvèrent qu'il avait l'air de se moquer
-d'eux et s'éloignèrent de ses dîners. Il les remplaça heureusement par
-ces députés à trois lits et à quatre filles, et qui veulent placer fils
-et gendres.
-
-Un mois environ après l'ouverture de la session et à la suite d'une
-vingtaine de dîners, il jugea sa troupe assez aguerrie pour la mener au
-feu. Un jour, après un excellent dîner, il les fit passer dans une chambre
-à part el voter gravement sur une question d'importance que l'on devait
-discuter le lendemain. Malgré toute la peine qu'il se donna pour faire
-comprendre, d'une façon indirecte d'ailleurs, de quoi il s'agissait à ses
-députés, au nombre de dix-neuf, douze votèrent pour le côté absurde de la
-question. M. Leuwen leur avait promis d'avance de parler en faveur de la
-majorité. À la vue de cette absurdité, il eut une faiblesse humaine: il
-chercha à éclairer cette majorité par des explications qui durèrent une
-heure et demie. Il fut repoussé avec perte. Le lendemain, intrépidement,
-et pour son début à la Chambre, il soutint une sottise palpable. Il fut
-secoué dans tous les journaux, à peu près sans exception, mais la petite
-troupe lui sut un gré infini.
-
-Nous supprimons les détails infinis et aussi les soinsque lui coûtait son
-troupeau de fidèles. Par peur qu'on ne séduisît ses Auvergnats, il allait
-quelquefois avec eux chercher une chambre garnie, ou marchander chez les
-tailleurs qui vendaient des pantalons tout faits dans les passages. S'il
-l'eût osé, il les aurait logés, comme il les nourrissait à peu près. Avec
-des soins de tous les jours qui, par leur extrême nouveauté, l'amusaient,
-il arriva rapidement à vingt-neuf voix. Alors M. Leuwen prit le parti de
-n'inviter jamais un député à dîner qui ne fût de ces vingt-neuf; presque
-chaque jour il en amenait de la Chambre, après la séance, une berline
-toute pleine. Un journaliste de ses amis feignit de l'attaquer en
-proclamant l'existence de la _Légion du Midi_, forte de vingt-neuf
-membres. La seconde fois que cette légion eut l'occasion de révéler son
-existence, M. Leuwen la fit délibérer la veille, après dîner, et fidèles
-à leur instinct, dix-neuf députés votèrent pour le côté absurde de la
-question. Le lendemain, le député montait à la tribune et le parti absurde
-l'emporta dans la Chambre à une majorité de huit voix. Nouvelles diatribes
-dans les journaux contre la _Légion du Midi._
-
-Comme M. Leuwen avait des amis aux Finances, il distribua parmi ses
-fidèles une direction de poste dans un village du Languedoc, et deux
-distributions de tabac. Trois jours après, il essaya de ne point mettre
-en délibération, faute de temps, une question à laquelle un ministre
-attachait un intérêt personnel. Ce ministre arrive à la Chambre en grand
-uniforme, radieux et sur de son fait; il va serrer la main à ses amis et
-caresse du regard les bancs de ses fidèles. Le rapporteur paraît et
-conclut en faveur du ministre. Un juste-milieu furibond succède et appuie
-le rapporteur. La Chambre s'ennuyait et allait approuver le projet à une
-forte majorité. Les députés de la Légion ne savaient que penser. Alors M.
-Leuwen, libre de son opinion, monte à la tribune et, malgré la faiblesse
-de sa voix, obtient une attention religieuse. Il trouve, dès le début de
-son discours, trois ou quatre traits fins et méchants. Le premier fit
-sourire quinze ou vingt députés voisins de la tribune, le second fit rire
-d'une façon sensible et produisit un murmure de plaisir, le troisième, à
-la vérité fort méchant, fit rire aux éclats. Le ministre intéressé demanda
-la parole et parla sans succès. Le comte de Vaize, accoutumé au silence de
-la Chambre, vint au secours de son collègue. C'était ce que M. Leuwen
-souhaitait avec passion depuis deux mois; il alla supplier son collègue de
-lui céder son tour. Comme le comte de Vaize avait répondu assez bien à une
-des plaisanteries de M. Leuwen, celui-ci demanda la parole pour un fait
-personnel. Le président la lui refuse, alors la Chambre la lui accorde au
-lieu d'un autre député qui cède son tour. Ce second discours fut un
-triomphe pour M. Leuwen. Il se livra à toute sa méchanceté et trouva
-contre M. de Vaize des traits d'autant plus cruels qu'ils étaient
-inattaquables dans la forme. Huit ou dix fois, la Chambre entière éclata
-de rire, trois ou quatre fois elle le couvrit de bravos. Comme sa voix
-était très faible, on eût entendu, pendant qu'il parlait, voler une mouche
-dans la salle. C'était un succès pareil à ceux que l'aimable Andrieux
-obtenait jadis aux séances publiques de l'Académie. M. de Vaize s'agitait
-sur son banc, et faisait signe tour à tour aux riches banquiers membres
-de la Chambre et amis de M. Leuwen. Il était furieux et parla de duel à
-ses collègues.
-
-«--L'odieux serait si grand, si vous arriviez à tuer ce petit vieillard,
-qu'il retomberait sur le ministère tout entier,» lui dit le ministre de
-la guerre.
-
-Le succès de M. Leuwen dépassa toutes les espérances. Son discours--si
-l'on peut appeler ainsi une diatribe méchante, charmante, piquante--était
-le débordement d'un cœur ulcéré qui s'est contenu pendant deux mois; il
-marqua la séance la plus agréable que la session eût offerte jusque-là.
-Personne ne put se faire écouter après qu'il fut descendu de la tribune.
-
-Il n'était que quatre heures et demie; après un moment de conversation,
-tous les députés s'en allèrent et laissèrent seul, avec le président, un
-lourd juste-milieu qui essayait de combattre la brillante improvisation de
-M. Leuwen. Horriblement fatigué, celui-ci alla se mettre au lit. Mais il
-fut un peu ranimé le soir, vers les neuf heures, quand il eut ouvert sa
-porte. Les compliments pleuvaient, des députés qui ne lui avaient jamais
-parlé venaient le féliciter et lui serrer la main.
-
-«--Demain, si vous m'accordez la parole, je traiterai à fond le sujet,
-leur disait-il.
-
-«--Mais, mon ami, vous voulez vous tuer,» répétait Mme Leuwen, fort
-inquiète.
-
-La plupart des journalistes vinrent dans la soirée lui demander son
-discours; il leur montra une carte à jouer, sur laquelle il avait marqué
-cinq idées à développer. Quand ils virent que le discours avait été
-réellement improvisé, leur admiration fut sans bornes. Le nom de Mirabeau
-fut prononcé sans rire. À dix heures, le sténographe du _Moniteur_ vint
-apporter le discours à corriger.
-
-«--Cela me dispensera de reparler demain,» et il ajouta cinq ou six
-phrases d'un bon sens profond, dessinant clairement l'opinion qu'il
-voulait faire prévaloir.
-
-Ce qu'il y avait de plus plaisant, c'était l'enchantement des députés de
-sa réunion, qui assistèrent à ce triomphe pendant toute la soirée; ils
-croyaient tous avoir parlé et lui fournissaient les arguments qu'il aurait
-dû faire valoir. M. Leuwen admirait ces arguments avec sérieux.
-
-«--D'ici à un mois, votre fils sera commis à cheval, dit-il à l'oreille
-de l'un d'eux; et le vôtre, chef de bureau à la sous-préfecture, disait-il
-à un autre.»
-
-Le lendemain matin, Lucien faisait une drôle de mine, dans son bureau, à
-vingt pas de la table où écrivait le comte de Vaize, sans doute furibond.
-Son Excellence put entendre le bruit que faisaient en entrant les commis
-qui venaient féliciter Lucien sur le talent de son père. Ce pauvre
-ministre était hors de lui; quoique les affaires l'exigeassent, il ne put
-prendre sur lui de voir Lucien. Vers les deux heures, il partit pour le
-château, et à peine fut-il sorti que la jeune comtesse fit appeler Leuwen.
-
-«--Ah! monsieur, vous voulez donc nous perdre: le ministre est hors de lui
-et n'a pas fermé l'œil. Vous serez lieutenant, vous aurez la croix, mais
-donnez-nous le temps.»
-
-La comtesse de Vaize était elle-même fort pâle. Lucien fut charmant pour
-elle et presque tendre; il la consola et la persuada de son mieux de ce
-qui était vrai, c'est qu'il n'avait pas eu la moindre idée de l'attaque
-projetée par son père.
-
-«--Je puis vous jurer, madame, que depuis six semaines, mon père ne m'a
-pas parlé une seule fois d'affaires sérieuses.
-
-«--M. de Vaize sent bien tous ses torts. Il aurait dû vous récompenser
-autrement. Mais aujourd'hui, il dit que c'est impossible, après une levée
-de boucliers aussi atroce.
-
-«--Madame la comtesse, répondit Lucien d'un air très doux, le fils d'un
-député opposant peut être désagréable à voir; si ma démission pouvait
-faire plaisir à M. le ministre...
-
-«--Ah! monsieur, ne croyez point cela. Mon mari ne me pardonnerait jamais
-s'il savait que ma conversation avec vous a été maladroite au point de
-vous faire prononcer ce mot de démission. C'est plutôt de conciliation
-qu'il s'agit.»
-
-Et cette jolie femme se mit à pleurer. Lucien fit son possible pour la
-consoler, mais en séparant avec soin dans ses consolations ce qu'il devait
-dire à une femme affligée de ce qui devait être répété à l'homme qui
-l'avait maltraité à son retour de mission.
-
-Après ses succès, M. Leuwen passa huit jours au lit. Un jour de repos eut
-suffi, mais il connaissait son pays où le charlatanisme à côté du mérite
-est comme un zéro à la droite d'un chiffre; il décuple sa valeur. Ce fut
-donc au lit qu'il reçut les félicitations de plus de cent membres de la
-Chambre. Il refusa huit ou dix députés non dépourvus de talent qui
-voulaient s'enrôler dans la _Légion du Midi._
-
-«--Nous sommes plutôt une réunion d'amis qu'une société de politiciens...
-Votez avec nous, secondez-nous pendant cette session, et si cette
-fantaisie, qui nous honore, vous dure encore l'année prochaine, ces
-messieurs, accoutumés à vous voir partager nos opinions, toutes de
-conscience, iront eux-mêmes vous engager à venir à nos dîners de bons
-garçons...
-
-«--Il faut déjà le comble de l'abnégation et de l'adresse pour mener ces
-vingt-neuf oisons. One serait-ce s'ils étaient quarante ou cinquante,
-et encore avec quelques gens d'esprit, dont chacun voudrait être mon
-lieutenant et bientôt évincerait le capitaine.»
-
-Quelques jours après, le télégraphe apporta d'Espagne une nouvelle qui
-probablement devait faire baisser les fonds. Le ministre hésita beaucoup
-à donner l'avis ordinaire à son banquier.
-
-«--Ce serait pour lui un nouveau triomphe, pensait M. de Vaize, que de me
-voir piqué au point de négliger mes affaires. Mais halte-là!»
-
-Il fit appeler Lucien et, sans presque le regarder en face, lui donna
-l'avis à transmettre à son père. L'affaire se fit comme à l'ordinaire et
-M. Leuwen en profita pour envoyer à M. de Vaize, le surlendemain du
-rachat des rentes, le bordereau de cette dernière opération et le restant
-des bénéfices de trois ou quatre opérations précédentes. De telle sorte
-qu'à quelques centaines de francs près, la maison Leuwen ne devait rien à
-M. le comte de Vaize.
-
-Coffe était en grande faveur auprès de M. Leuwen, faveur basée sur cette
-grande qualité, disait l'illustre député: il n'est pas Gascon. Il
-l'employait à faire des recherches, et comme M. de Vaize le sut, il raya
-Coffe sur la liste des gratifications où Lucien l'avait inscrit pour
-2.500 fr.
-
-«--Voilà qui est de bien mauvais goût, dit en riant M. Leuwen, et il
-donna 4.000 francs à l'ami de Lucien.
-
-À sa seconde sortie, M. Leuwen alla voir le ministre des Finances, qu'il
-connaissait de longue main.
-
-«--Eh bien, parlerez-vous aussi contre moi? lui dit celui-ci gaiement.
-
-«--Certainement, à moins que vous ne répariez la sottise de votre collègue
-le comte de Vaize.» Et il raconta l'histoire de Coffe.
-
-Le ministre, homme d'esprit, ne fit aucune question sur le protégé du
-député.
-
-«--On dit que le comte de Vaize a employé M. votre fils dans nos
-élections, et que ce fut M. votre fils qui fut attaqué à Blois dans une
-émeute.
-
-«--Il a eu cet honneur-là.
-
-«--Et je n'ai point vu son nom sur la liste de gratifications apportée au
-conseil?
-
-«--Mon fils avait effacé son nom et porté celui de M. Coffe. Mais ce bon
-M. Coffe n'est pas heureux avec le comte de Vaize.
-
-«--Ce pauvre de Vaize a du talent, et parle bien à la Chambre, mais il
-manque tout à fait de tact. Voilà une belle économie qu'il a faite là,
-aux dépens de M. Coffe.»
-
-Huit jours après cet entretien, Coffe était nommé sous-chef aux Finances,
-avec six mille d'appointements, et la condition expresse de ne jamais
-paraître au ministère.
-
-«--Êtes-vous content, dit le ministre à M. Leuwen, dans les couloirs de
-la Chambre.
-
-«--Oui, de vous!»
-
-Quinze jours après, dans une discussion où le ministre de l'Intérieur
-venait d'avoir un beau succès; au moment où on allait voter, on disait de
-toutes parts autour de M. Leuwen: majorité de quatre-vingts voix. Il
-monta à la tribune et commença par parler de son âge et de sa faible voix:
-aussitôt régna un profond silence. Il fit un discours de dix minutes,
-serré, raisonné, après quoi, pendant cinq minutes, il se moqua des
-raisonnements du comte de Vaize.
-
-La Chambre, si silencieuse pendant la première partie, murmura de plaisir
-dix ou vingt fois.
-
-«--Aux voix! aux voix! crièrent pour interrompre M. Leuwen trois ou
-quatre juste-milieux imbéciles.
-
-«--Eh bien, oui, aux voix, messieurs les interrupteurs. Je vous en défie,
-et pour laisser le temps de voter, je descends de la tribune. Aux voix,
-messieurs, cria-t-il avec sa petite voix, en passant devant les ministres.
-
-La Chambre tout entière et même les tribunes éclatèrent de rire. En vain,
-le président prétendait-il qu'il était trop tard pour aller aux voix.
-
-«--Il n'est pas cinq heures, cria M. Leuwen de sa place. D'ailleurs, si
-vous ne voulez pas nous laisser voter, je remonte à la tribune demain.
-Aux voix!»
-
-Le président fut forcé de laisser voler, et le ministère l'emporta à la
-majorité de _une voix._
-
-Le soir les ministres se réunirent pour laver la tête à M. de Vaize.
-
-Le ministre des Finances se chargea de l'exécution. Il raconta à ses
-collègues l'aventure de Coffe, l'émeute de Blois, etc... M. Leuwen et son
-fils occupèrent toute la soirée de ces graves personnages. On força le
-comte de Vaize de tout avouer, et l'affaire Kortis, et les élections de
-Caen, mal dirigées par lui.
-
-Le ministre de la guerre alla le soir même chez le roi et fit signer deux
-ordonnances: la première nommant Lucien Leuwen, lieutenant d'état-major;
-la seconde lui accordant la croix pour blessure reçue à Blois dans une
-mission à lui confiée.
-
-À onze heures, les ordonnances étaient signées; avant minuit, M. Leuwen
-en avait une expédition avec un mot aimable du ministre des Finances; à
-une heure du matin, ce ministre avait un mot de M. Leuwen qui demandait
-huit petites places et remerciait très froidement des grâces incroyables
-accordées à son fils.
-
-Le lendemain, à la Chambre, le même ministre lui dit:
-
-«--Mon cher ami, il ne faut pas être insatiable.
-
-«--En ce cas, cher ami, il faut être patient! et M. Leuwen se fit inscrire
-pour avoir la parole le lendemain. Il invita tous ses amis à dîner pour le
-soir même.
-
-«--Messieurs, dit-il en se mettant à table, voici une petite liste des
-places que j'ai demandées à M. le ministre des Finances, qui a cru me
-fermer la bouche en donnant la croix à mon fils. Mais, si avant quatre
-heures demain, nous n'avons pas cinq au moins de ces emplois qui nous
-sont dus si justement, nous réunissons nos vingt-neuf boules noires et
-onze autres qui me sont promises dans la salle, ce qui fait quarante
-voix; de plus je m'engage à secouer ce bon ministre de l'Intérieur qui,
-avec M. de Beauséant, s'oppose seul à nos demandes. Qu'en pensez-vous,
-messieurs?»
-
-Le lendemain, à la Chambre, quelques moments avant que fût voté l'objet à
-l'ordre du jour, le ministre des Finances prit à part M. Leuwen et lui
-annonça que cinq des places demandées étaient accordées.
-
-«--La parole de Votre Excellence est de l'or en barre pour moi: mais les
-cinq députés dont j'ai épousé les intérêts désireraient avoir un avis
-officiel. Ils seront incrédules jusque-là...
-
-«--Leuwen, cela est trop fort!--et le ministre rougit jusqu'au blanc
-des yeux. De Vaize a raison...
-
-«--Eh bien alors, la guerre!» et un quart d'heure après il montait à la
-tribune.
-
-On alla aux voix et le ministère n'eut qu'une majorité de trente-sept
-voix qui fut jugée fort alarmante. Le soir même, le conseil des ministres,
-présidé par le roi, discuta longuement sur le compte de M. Leuwen.
-
-Le comte de Beauséant proposa de lui faire peur.
-
-«--C'est un homme d'humeur; son associé, Van Peters, me le disait souvent.
-Quelquefois il a les vues les plus nettes des choses; en d'autres moments,
-pour satisfaire un caprice, il sacrifierait sa fortune et lui avec. Si
-nous l'irritons, il nous fera autant et plus de mal dans une soirée à
-l'Opéra que dans une séance de la Chambre.
-
-«--On peut l'attaquer dans son fils, dit le comte de Beauséant. C'est un
-petit sot que l'on vient de faire lieutenant.
-
-«--Ce n'est pas _on_, monsieur, répondit vertement le ministre de la
-guerre; c'est moi, qui, par métier, dois me connaître en fait de bravoure;
-c'est moi qui l'ai nommé lieutenant. Quand il était sous-lieutenant de
-lanciers, il a pu être peu poli, un soir, chez vous, en cherchant le comte
-de Vaize pour lui rendre compte de l'affaire Kortis, affaire qu'il a très
-bien menée. On ajoute même des détails; _on_ a raconté la scène à des gens
-qui s'en souviennent!--et le vieux général élevait la voix.
-
-«--Il me semble, dit le roi, qu'il y a des moments où il vaudrait mieux
-discuter raisonnablement..., ne pas tomber dans les personnalités et
-surtout ne pas élever la voix.
-
-«--Sire, répliqua le ministre des Affaires étrangères, le respect que je
-dois à Votre Majesté me ferme la bouche, mais partout où je rencontrerai
-monsieur...
-
-«--Votre Excellence trouvera mon adresse dans l'Almanach royal,» dit le
-général.
-
-Le lendemain du conseil, on fit faire des ouvertures à M. Leuwen. Il en
-fut profondément étonné.
-
-«--Comment? Il se trouve quelqu'un qui prend au sérieux mon verbiage
-parlementaire! J'ai donc de l'influence? Il le faut bien, puisqu'un grand
-parti, ou, pour parler mieux, une grande fraction de la Chambre me propose
-un traité d'alliance.»
-
-Néanmoins, cela lui parut si ridicule qu'il n'en parla même pas à sa
-femme, et jusque-là Mme Leuwen avait eu ses moindres pensées.
-
-Le roi fit appeler M. Leuwen à l'insu de ses ministres. En recevant cette
-communication de M. de Romel, officier d'ordonnance du roi, le vieux
-banquier rougit de plaisir. (Il avait déjà vingt ans quand la royauté
-tomba en 1793.) Toutefois, s'apercevoir de son trouble et le dominer, ne
-fut que l'affaire d'un instant pour cet homme vieilli dans les salons de
-Paris. Il fut avec l'officier d'ordonnance d'une froideur qui pouvait
-passer également pour du respect profond, ou pour un manque complet
-d'empressement.
-
-«--Je vais jouer le rôle si connu de Samuel Bernard, promené par Louis
-XIV dans les jardins de Versailles,» se dit M. Leuwen en regardant
-s'éloigner le cabriolet.
-
-Cette idée suffit pour lui rendre tout le feu de la première jeunesse.
-
-Au château, il fut parfaitement convenable.
-
-Le procureur de basse Normandie, qu'était Louis-Philippe, commença par lui
-dire:
-
-«--Un homme tel que vous!...»
-
-Mais trouvant ce plébéien malin, et voyant qu'il perdait son temps
-inutilement; ne voulant pas, d'un autre côté, lui donner par la longueur
-de l'entrevue, une idée exagérée du service qu'il était obligé de lui
-demander, en moins d'un quart d'heure il revint à la bonhomie.
-
-En observant cechangement de ton chez un homme si adroit, M. Leuwen fut
-content de lui, et ce premier succès lui rendit la continuée. On lui
-disait de l'air le plus paternel, et comme si dans ce qu'on lui disait de
-marqué on y était obligé par les circonstances:
-
-«--J'ai voulu vous voir, mon cher monsieur, à l'insu de mes ministres.
-Demain aura lieu, selon toute apparence, le scrutin définitif sur la loi
-des dotations. Je vous avouerai, monsieur, que je prends à cette loi un
-intérêt tout personnel. Je suis bien sur qu'elle passera par assis et
-levé; n'est-ce point votre avis?
-
-«--Oui, sire.
-
-«--Mais au scrutin j'aurai un bel et bon rejet par sept ou huit boules
-noires. N'est-ce pas?
-
-«--Oui, sire.
-
-«--Eh bien, rendez-moi ce service: parlez contre, si vous le trouvez
-nécessaire à votre position, mais donnez-moi vos trente-cinq voix. C'est
-un service personnel que j'ai tenu à vous demander moi-même.
-
-«--Sire, je n'ai que vingt-sept voix en ce moment, en comptant la mienne.
-
-«--Ces pauvres ministres se sont effrayés ou plutôt piqués, parce que
-vous aviez donné une liste de huit petites places subalternes; je n'ai pas
-besoin de vous dire que j'approuve d'avance cette liste. Je vous engage
-même à y ajouter quelque chose pour vous, ou pour le lieutenant Leuwen.
-
-«--Sire, répondit M. Leuwen, je demande à Votre Majesté de ne rien
-signer, ni pour nous, ni pour mes amis, et je lui fais hommage de mes voix
-pour demain.
-
-«--Parbleu, vous êtes un brave homme!» dit le roi, jouant, et pas trop
-mal, la franchise à la Henri IV. Il fallait beaucoup de perspicacité pour
-n'y être pas pris.
-
-Sa Majesté parla encore un bon quart d'heure dans ce sens.
-
-«--Sire, il est impossible que M. de Beauséant, ministre des Affaires
-étrangères, pardonne jamais à mon fils. Ce ministre a peut-être manqué un
-peu de fermeté personnelle envers ce jeune homme plein de feu, que Votre
-Majesté appelle le lieutenant Leuwen. Je demande à Votre Majesté de ne
-jamais croire un mot des rapports que M. de Beauséant fera faire sur mon
-fils par sa police, ou même par celle du bon M. de Vaize, mon ami.
-
-«--_Que vous servez avec tant de probité!_» dit le roi, l'œil brillant
-de finesse.
-
-Cette obéissance, si prompte et si entière, eut l'air d'étonner un peu
-ce grand personnage. Il vit que M. Leuwen n'avait aucune grâce à lui
-demander, et comme il n'était pas accoutumé à donner ou à recevoir rien
-pour rien, il avait calculé que les vingt-sept voix lui coûteraient dans
-les 27.000 francs.
-
-«--Sire, continua le banquier, je me suis fait une position dans le monde
-en ne refusant rien à mes amis, et en ne me refusant rien contre mes
-ennemis. C'est une vieille habitude, et je supplie Votre Majesté de ne pas
-me demander de changer de caractère envers les ministres. Ils ont pris des
-airs de hauteur avec moi, et jusqu'à ce bon M. Bardoux, des Finances, qui
-m'a dit gravement, à propos des petites places en question:
-
-«--Vous abusez, monsieur!
-
-«--Je présente respectueusement à Votre Majesté ces vingt-sept voix dont
-je dispose, mais je la supplie de me laisser me moquer de ses ministres.»
-
-C'est ce dont M. Leuwen s'acquitta le lendemain à la Chambre, avec une
-verve et une gaieté admirables. La loi, à laquelle le roi prétendait
-tenir, passa à une majorité de treize voix, dont six appartenaient aux
-ministres. Lorsqu'on proclama le résultat, M. Leuwen placé au second banc
-de la gauche, à trois pas du banc ministériel, dit tout haut:
-
-«--Ce ministère s'en va; bon voyage!»
-
-Le mot fut à l'instant répété par tous les députés voisins du banquier.
-
-Trois jours après le vote de la loi, M. Bardoux, le ministre des Finances,
-s'approcha de M. Leuwen et lui dit à mi-voix:
-
-«--Les places sont accordées.
-
-«--Fort bien, mon cher Bardoux, mais vous vous devez à vous-même de ne
-point contresigner ces grâces. Laissez cela à votre successeur.
-J'attendrai.»
-
-Ordinairement la _Légion du Midi_ dînait au grand complet chez M. Leuwen
-le lundi. Ce jour avait été choisi pour mieux pouvoir convenir de la
-campagne parlementaire à mener pendant la semaine.
-
-«--Lequel de vous, messieurs, leur dit M. Leuwen, aurait pour agréable de
-dîner au Château?»
-
-À ces mots, les bons députés le virent l'égal d'un dieu.
-
-On convint que M. Chapeau, l'un d'entre eux, aurait le premier cet
-honneur, et que plus tard, avant la fin de la session, on solliciterait
-le même honneur pour M. Cambray.
-
-«--J'ajouterai à ces deux noms ceux de MM. Lamorte et Debrée, qui ont
-voulu nous quitter.»
-
-Ces messieurs bredouillèrent et firent des excuses.
-
-M. Leuwen alla solliciter l'aide de camp de service de Sa Majesté, et
-moins de quinze jours après, les quatre députés les plus obscurs de la
-Chambre furent engagés à dîner chez le roi. M. Cambray fut tellement
-comblé par cette faveur qu'il tomba malade et ne put en profiter. Le
-lendemain de ce dîner, M. Leuwen pensa qu'il devait profiler de la
-faiblesse de ces gens, auxquels l'esprit seul manquait pour être méchants.
-
-«--Messieurs, leur dit-il, si Sa Majesté m'accordait une croix, lequel
-parmi vous devra-t-il être l'heureux chevalier?»
-
-Les députés demandèrent huit jours pour se concerter, mais ils ne purent
-tomber d'accord. La semaine suivante, on alla au scrutin, et M. Lamorte
-fut désigné pour la croix.
-
-Depuis longtemps, M. Leuwen avait osé avouer à Mme Leuwen ses projets
-d'ambition.
-
-«--Je commence à songer sérieusement à tout ceci. Le succès est venu me
-chercher, moi qui, à la Chambre, parle connue dans un salon. Et le
-plaisant c'est que, si ce ministère qui ne bat plus que d'une aile,
-vient à tomber, je ne saurai plus que dire. Car enfin je n'ai d'opinion
-sur rien et ce n'est certainement pas à mon âge que j'irai travailler à
-m'en former une.
-
-«--La _Gazette_ vous appelle le Maurepas de cette époque. Je voudrais
-bien avoir sur vous l'influence que Mme de Maurepas avait sur son mari,
-pour vous empêcher d'être ministre. Vous en mourrez, avec votre
-tempérament...
-
-«--Il y aurait un autre inconvénient plus grand. Je me ruinerais. La
-perte de ce pauvre Van Peters se fait vivement sentir. Nous avons été
-fixés dernièrement par deux banqueroutes d'Amsterdam, causées uniquement
-par sa mort. Je ne suis pas allé en Hollande, où la chose se serait
-arrangée, à cause de cette maudite Chambre. Et ce maudit Lucien, que
-voilà, est la cause première de mes embarras. D'abord il m'a enlevé la
-moitié de votre cœur, ensuite il devrait connaître le prix de l'argent
-et être à la tête de ma maison de banque. A-t-on jamais vu un homme né
-riche, qui ne songe pas à doubler sa fortune? Il mériterait d'être pauvre.
-Sans la sottise du comte de Vaize à son égard, jamais je n'aurais songé
-à me faire une position à la Chambre. Maintenant j'ai pris goût à ce jeu,
-et je vais avoir une bien autre part à la chute de ce ministère--s'il
-tombe toutefois--que je n'en ai eu à sa formation. Aussi bien, une
-objection terrible se présente. Que puis-je demander? Si je ne prends
-rien de substantiel, au bout de deux mois, le ministère que j'aurai aidé
-à naître se moquera de moi et je me trouverai dans une fausse position.
-
-Receveur général? Cela ne signifie rien pour moi, et c'est un avantage
-trop subalterne pour ma position actuelle à la Chambre. Faire nommer
-Lucien préfet, malgré lui, c'est ménager à celui de mes amis qui sera
-ministre le moyen de me jeter de la boue en le destituant. Et c'est ce
-qui arriverait au bout de trois mois.
-
-«--Mais ne serait-ce pas un beau rôle que de faire le bien et de ne rien
-prendre? dit Mme Leuwen.
-
-«--C'est ce que notre public ne croira jamais. M. de la Fayette a joué ce
-rôle-là pendant quarante ans et a toujours été sur le point d'être
-ridicule. Le public est trop gangrené pour comprendre ces choses-là. Pour
-les trois quarts des gens de Paris, M. de la Fayette eût été un homme
-admirable s'il avait volé quatre millions. Si je refusais le ministère et
-montais ma maison de manière à dépenser cent mille écus par an, tout en
-achetant des terres--ce qui montrerait que je ne me ruine pas--on
-ajouterait foi à mon génie et je garderais la supériorité sur tous ces
-fripons qui vont se disputer les ministères. Et si tu ne me résous pas
-cette question: Que puis-je demander? fit-il en riant et en s'adressant
-à son fils, je te regarde comme un être sans imagination, el n'ai d'autre
-parti à prendre que de jouer la petite santé et d'aller passer trois mois
-en Italie, pour laisser faire le ministère sans moi. Au retour je me
-trouverai effacé, mais ne serai pas ridicule. Maintenant, ma chère amie,
-ajouta-t-il en prenant les mains de sa femme, j'ai une grande corvée à
-vous demander: il s'agirait de donner deux bals.
-
-«Deux grands bals! Si le premier n'est pas brillant, nous nous
-dispenserons du second; mais je crois bien que nous aurons _toute la
-France_, comme on disait dans ma jeunesse.»
-
-Effectivement, les deux bals eurent lieu avec un immense succès et furent
-pleinement favorisés par la mode.
-
-Le maréchal, ministre de la guerre, arriva des premiers. La Chambre des
-députés afflua en masse. L'événement de la soirée fut le long entretien
-particulier du ministre de la guerre et de M. Leuwen. Et ce qu'il y avait
-de singulier, c'est que, pendant cet aparté qui fit ouvrir de grands yeux
-aux cent quatre-vingts députés présents, le maréchal avait réellement
-parlé d'affaires au banquier.
-
-«--Je suis bien embarrassé, avait-il dit. En fait de choses raisonnables,
-que trouveriez-vous à faire pour M. votre fils? Le voulez-vous préfet?
-Rien de si simple. Le voudriez-vous secrétaire d'ambassade? Mais il y a
-là une hiérarchie gênante! Je le nommerai second et dans trois mois
-premier.
-
-«--_Dans trois mois?_» demanda M. Leuwen avec un air naturellement
-dubitatif et bien loin d'être exagéré.»
-
-Le maréchal, dans toute autre circonstance, eût pris ces mots pour une
-violence. Il répondit avec une grande bonne foi:
-
-«--Voilà une difficulté! Donnez-moi le moyen de la lever.»
-
-M. Leuwen, ne trouvant rien à répondre ou ne voulant pas répondre, se
-jeta sur la reconnaissance, sur l'amitié, sur la sympathie que lui
-inspirait cette démarche.
-
-Et ces deux plus grands trompeurs de Paris étaient sincères. Telle fut
-aussi la réflexion de Mme Leuwen, lorsque son mari lui rapporta
-l'entretien.
-
-Au second bal, tous les ministres furent obligés de paraître. La pauvre
-petite Mme de Vaize pleurait presque, en disant à Lucien:
-
-«--Aux bals de la saison prochaine, c'est vous qui serez ministres, et
-c'est moi qui viendrai chez vous.
-
-«--Je ne vous serai pas plus dévoué alors qu'aujourd'hui; cela est
-impossible. Mais qui serait ministre dans cette maison? Ce n'est pas moi,
-et ce serait encore moins mon père.
-
-«--Vous n'en clés que plus méchants. Vous nous renversez et ne savez qui
-mettre à la place. Et tout cela parce que M. de Vaize ne vous a pas assez
-fait la cour lorsque vous êtes revenu de cette mission...
-
-«--Je suis désolé de votre chagrin. Que ne puis-je vous consoler en vous
-donnant mon cœur... Mais vous savez bien qu'il est _vôtre_ depuis
-longtemps.»
-
-Tout cela fut dit avec assez de sérieux pour ne pas avoir l'air d'une
-impertinence.
-
-Mme de Vaize ne répondit pas, mais son regard parla pour elle.
-
-«--Si j'étais parfaitement sûre qu'il m'aime, pensait-elle, le bonheur
-d'être à lui serait peut-être la seule consolation possible au malheur
-de perdre le ministère.»
-
-À l'empressement que de tous côtés on marquait à M. Leuwen, le monde
-voyait de plus en plus que le nouveau et déjà célèbre député allait
-représenter la Bourse et les intérêts d'argent dans la crise
-ministérielle. Et cependant l'ennui de M. Leuwen était grand. Tandis qu'on
-enviait sa situation, il voyait, lui, l'impossibilité de la faire durer.
-
-«--Je retarde tout, disait-il à sa femme et à son fils, et au milieu de
-ces retards, il ne me vient pas une idée. Qui est-ce qui me fera la
-charité d'une idée?
-
-«--Vous ne pouvez pas prendre votre glace et vous avez peur qu'elle ne se
-fonde, répliquait Mme Leuwen. Cruelle situation pour un gourmand!
-
-«--Et je meurs de peur de regretter ma glace quand elle sera fondue!»
-
-Toute l'attention de M. Leuwen était appliquée maintenant a retarder la
-chute du ministère. Ce fut dans ce sens qu'il dirigea ses trois ou quatre
-conversations avec un grand personnage. Il ne pouvait pas être ministre,
-il ne savait qui porter au ministère, et si un ministère se faisait sans
-lui, sa position était perdue. Il y avait bien M. Grandet, qui, depuis
-deux mois, le harcelait de ses demandes, et mettait en œuvre l'influence
-d'amis communs.
-
-«--Mais il va arriver à la pairie; que lui faut-il encore?
-
-«--Il veut être ministre.
-
-«--Ministre, lui, grand Dieu! Mais ses chefs de division comme ses
-huissiers se moqueront de lui.
-
-«--Il a cette importance épaisse et sotte qui plaît tant à la Chambre des
-députés, et puis le degré juste de grossièreté, et d'esprit cauteleux à
-la Villèle, pour être de plain-pied et à deux de jeu avec l'immense
-majorité du Parlement.
-
-«--Dès que, dans une affaire quelconque, un homme ne se rendra pas à un
-bénéfice d'argent, à une place pour sa famille, ou à quelques croix, il
-criera à l'hypocrisie. Il dit n'avoir jamais vu que trois dupes en France,
-MM. de la Fayette, Dupont de l'Eure et Dupont de Nemours, qui entendait le
-langage des oiseaux. S'il avait encore quelque esprit, quelque
-instruction, quelque vivacité..., il pourrait faire illusion. Mais le
-moins clairvoyant aperçoit tout de suite le marchand de gingembre enrichi
-qui veut devenir duc. Le comte de Vaize est un Voltaire pour l'esprit
-et un J.-J. Rousseau pour le sentiment romanesque à côté de M. Grandet.»
-
-Depuis le grand succès que son second discours à la Chambre avait valu à
-M. Leuwen, Lucien remarqua qu'il était un tout autre personnage dans le
-salon de Mme Grandet. Il y était accueilli avec de grandes démonstrations
-et il ne tenait qu'à lui de pousser plus loin les choses. Pendant ce
-temps, sa position de secrétaire d'un ministre turlupiné par son père,
-était devenue fort délicate. Comme par un accord tacite, ils ne se
-parlaient presque plus que pour se dire des choses polies. Un garçon de
-bureau portait les papiers d'un cabinet à l'autre. Pour lui marquer sa
-confiance, le ministre l'accablait des grandes affaires du ministère.
-
-«--Croit-il arriver à me faire crier grâce?»
-
-Et il travailla autant que trois chefs de bureau. Il arrivait le matin à
-sept heures, et, bien des fois, pendant le dîner, il faisait faire des
-copies dans le comptoir de son père, et retournait le soir au ministère
-pour les placer sur le bureau de Son Excellence. Mme de Vaize le faisait
-appeler trois ou quatre fois par semaine et lui volait un temps précieux
-pour ses paperasses. Mme Grandet trouvait aussi des prétextes fréquents
-pour le voir dans la journée. Par amitié et par reconnaissance pour son
-père, Lucien cherchait à profiter de ces occasions pour se donner les
-apparences d'un amour vrai. Bien plus, pour plaire à Mme Grandet, il
-était devenu d'une recherche extrême dans sa toilette; il marquait parmi
-les jeunes gens de Paris qui mettent le plus de soin à s'habiller.
-
-Tout cet ensemble de choses durait depuis environ six semaines, quand,
-un beau jour Mme Grandet écrivit à M. Leuwen pour lui demander une heure
-de conversation, le lendemain à dix heures, chez Mme de Thémines. Au début
-de l'entretien, elle commença par des protestations infinies. M. Leuwen
-restait grave et impassible. Il comptait les minutes à la pendule de la
-cheminée. Enfin, ouvertement, Mme Grandet lui demanda un ministère pour
-son mari.
-
-«--Le roi aime beaucoup M. Grandet, ajouta-t-elle, et serait fort content
-de le voir arriver aux grandes affaires. Nous avons, de cette
-bienveillance du Château, des preuves que je vous détaillerai si vous le
-souhaitez et m'en accordez le loisir.»
-
-À ces mots, M. Leuwen prit un air extrêmement froid; la scène commençait
-à l'amuser. Mme Grandet, alarmée et presque décontenancée, malgré la
-ténacité de son esprit, qui ne s'effarouchait pas pour peu de chose, se
-mit à parler de l'amitié réciproque des deux familles.
-
-À ces phrases affectueuses qui demandaient un signe d'assentiment, M.
-Leuwen resta silencieux. La chose en vint à ce point de gravité, que Mme
-Grandet prit le parti de demander ce qu'il pouvait y avoir contre elle.
-M. Leuwen, qui depuis trois quarts d'heure gardait le silence, avait
-toutes les peines du monde en ce moment à ne pas éclater de rire.
-
-«--Si je ris, pensait-il, elle s'apercevra que je me moque d'elle, et
-je manque l'occasion d'avoir le vrai _tirant d'eau_ de cette vertu si
-célèbre.»
-
-Il commença par demander des pardons infinis sur la communication qu'il
-allait faire, et puis il prononça ces mots d'une voix basse et
-profondément émue:
-
-«--Je vous avoue, madame, que je ne puis vous aimer, car vous serez cause
-que mon fils mourra de la poitrine!»
-
-Et il se sentit saisi par une telle envie de rire, qu'il s'enfuit. Mme
-Grandet, après avoir mis le verrou à la porte, resta près d'une heure
-immobile sur son fauteuil. Pensive, elle tenait les yeux ouverts comme la
-Phèdre de M. Guérin au Luxembourg. Jamais ambitieuse, tourmentée par dix
-ans d'attente, n'a désiré le ministère comme elle le souhaitait à cette
-heure.
-
-«--Quel rôle à jouer que celui d'une Mme Roland, au milieu d'une société
-qui se décompose. Et dans les salons, arriver à une belle position, en
-inspirant une passion grande et malheureuse, dont l'homme le plus
-distingué du faubourg Saint-Germain serait la victime. Le nom de Grandet
-est encore inconnu, mais une fois qu'il aura passé par le ministère, il
-sera célèbre à jamais. Des millions de Français ne connaissent des gens
-qui forment la première classe de la société, que les noms qui ont figuré
-dans les ministères...»
-
-Elle divagua longtemps de la sorte.
-
-Lucien, qui n'était pas dans la confidence de la démarche faite par son
-père, remarqua bien, en revenant, voir Mme Grandet, quelque chose de moins
-guindé et de plus naturel dans sa manière d'être. Il eût été bien plus
-surpris en apprenant que celle-ci, après une nuit agitée et remplie de
-visions de grandeur, s'était réveillée eu pensant à lui, et trouvant que
-décidément il lui plaisait chaque jour davantage. C'était par lui que
-toutes les grandeurs rêvées, que toute cette nouvelle vie devaient lui
-arriver.
-
-Aussi le soir, en le voyant entrer dans son salon, rougit-elle de plaisir.
-
-«--Quel air noble! Quelles manières parfaites! Combien peu d'empressement!
-Et quelle différence des autres jeunes gens qui, devant moi, ont l'air
-de dévots à l'église...»
-
-Pendant que Lucien s'étonnait de la physionomie singulière de l'accueil
-qui lui était fait ce soir-là, sa mère avait une grande conversation avec
-M. Leuwen.
-
-«--Eh, mon ami, lui disait-elle, l'ambition vous a tourné la tête! Et une
-si bonne tête, grand Dieu! Votre position va en souffrir!»
-
-Notre lecteur s'étonnera peut-être de ce qu'une femme qui, à quarante-cinq
-ans, était encore la meilleure amie de son mari, fût sincère avec lui.
-C'est qu'avec un homme d'un esprit, aussi singulier et un peu fou, comme
-M. Leuwen, il eût été excessivement dangereux de n'être point parfaitement
-sincère. Au milieu d'un monde si menteur, et dans les relations intimes,
-plus menteuses peut-être que celles de société, ce parfum de franchise
-avait un charme auquel le temps n'ôtait rien de sa fraîcheur.
-
-Jamais M. Leuwen n'avait été si près de mentir qu'à ce moment. Comme son
-succès à la Chambre ne lui avait coûté aucun travail, il ne pouvait croire
-à sa durée, ni presque à sa réalité.
-
-Là était l'illusion, là était le coin de folie, là était la preuve du
-plaisir extrême produit par cette célébrité imprévue et la position
-incroyable qu'il s'était créées en trois mois. Si, dans cette affaire,
-il eût apporté le sang-froid qui ne le quittait jamais au milieu des
-plus grands intérêts d'argent, il se serait dit:
-
-«--Ceci est un nouvel emploi d'une force que je possède déjà depuis
-longtemps. C'est une machine à vapeur puissante que je ne m'étais pas
-encore avisé de faire fonctionner dans ce sens.»
-
-Les flots de sensations nouvelles produites par un succès si étonnant,
-faisaient un peu perdre terre au bon sens de M. Leuwen, et c'est ce
-qu'il avait honte d'avouer même à sa femme. Après des discours infinis:
-
-«--Eh bien, oui, dit-il, je ne veux plus nier la dette. J'ai eu un succès
-d'ambition, et c'est ce qu'il y a de plus plaisant, je ne sais pas quoi
-désirer.
-
-«La fortune frappe à votre porte; il faut prendre un parti tout de suite.
-Si vous ne lui ouvrez pas, elle ira frapper ailleurs.
-
-«Les miracles du Tout-Puissant éclatent surtout quand ils opèrent sur une
-matière vile et inerte. Je fais Grandet ministre ou du moins je
-l'essaie...
-
---M. Grandet ministre! dit Mme Leuwen en souriant. Mais vous êtes injuste
-envers Anselme! Pourquoi, je vous prie, ne pas songer à lui.»
-
-(Le lecteur aura peut-être oublié qu'Anselme était le vieux et fidèle
-valet de chambre de M. Leuwen.)
-
-«--Toi qu'il est, répondit M. Leuwen avec ce sérieux plaisant qui le
-rendait si attrayant, Anselme vaut mieux pour les affaires que M. Grandet.
-Après qu'on lui aura accordé un mois pour se guérir de son étonnement,
-il décidera cent fois plus intelligemment dans les grandes questions, où
-il faut un vrai bon sens, que ce M. Grandet. Mais Anselme n'a pas une
-femme qui soit sur le point de servir de manteau à Lucien. En portant
-Anselme au ministère de l'Intérieur, tout le monde ne verrait pas que
-c'est Lucien que je fais ministre en sa personne.
-
-«--Ah! que m'apprenez-vous! s'écria Mme Leuwen, avec un accent de
-véritable douleur. Lucien va être la victime de cet esprit sans repos,
-de cette femme qui court après le bonheur comme une âme en peine, et
-ne l'atteint jamais.
-
-«--C'est la plus jolie femme de Paris, ou du moins la plus brillante.
-Elle ne pourra pus avoir un amant sans que tout le monde le sache, et
-pour peu que cet amant ait déjà un nom un peu connu, cette liaison le
-mettra au premier rang. Je le placerai auprès de Grandet, ministre, comme
-secrétaire général. Si l'on me refuse ce titre à cause de son âge, la
-place restera vacante, et sous le nom de secrétaire intime il en
-remplira les fonctions. Il se cassera le cou dans un an, ou il se fera
-une réputation. Quant à moi, je tire mon épingle du jeu. On verra que
-j'ai fait Grandet ministre uniquement parce que mon fils n'était pas
-encore en âge de l'être. Si je n'y réussis pas, je n'aurai point de
-reproches à me faire: la fortune ne frappait donc pas à ma porte. Si
-j'emporte le Grandet, me voilà hors d'embarras pour six mois.
-
-«--M. Grandet pourra-t-il se maintenir?
-
-«--Il y a des raisons pour, il y en a contre. Il aura les sots pour lui,
-et un train de maison à dépenser pour cent mille francs par an en sus de
-ses appointements. Il ne lui manquera que de l'esprit dans les
-discussions, et du bon sens dans les affaires.
-
-«--Excusez du peu, fit Mme Leuwen en souriant.
-
-«--Au demeurant, le meilleur fils du monde. À la Chambre, il parlera comme
-vous savez. Il lira comme un laquais les excellents discours que je
-commanderai aux meilleurs faiseurs, à cent louis par discours réussi. Je
-parlerai aussi: aurais-je du succès pour la défense comme j'en ai eu pour
-l'attaque? C'est ce qui sera curieux de voir. Celle incertitude m'amuse.
-Mon fils et le petit Coffe me feront les carcasses de mes discours.»
-
-À quelques jours de là, M. Leuwen alla voir Mme Grandet et lui tint ce
-discours:
-
-«--Permettez-moi, madame, un langage tout de sincérité, exempt de tout
-vain déguisement... comme si déjà vous faisiez partie de la famille...»
-
-Ici M. Leuwen retint à grand'peine un coup d'œil malin.
-
-«--Ai-je besoin de vous demander une discrétion absolue? M. le comte de
-Vaize est aux écoutes. Un seul mot, recueilli par un de ses espions,
-pourrait déranger ou gâter à tout jamais nos petites affaires.
-
-«M. Grandet est, ainsi que moi, à la tête de la Banque, et depuis juillet,
-la Banque est à la tête de l'État. La bourgeoisie a remplacé le faubourg
-Saint-Germain et la Banque est la noblesse de la classe bourgeoise. M.
-Laffitte, en se figurant que tous les hommes étaient des anges, nous a
-fait perdre le ministère; les circonstances actuelles appellent la haute
-banque à ressaisir l'empire et à reprendre le ministère, par elle-même
-ou par ses amis. On accusait les banquiers d'être bêtes: l'indulgence de
-la Chambre a bien voulu me mettre à même de prouver le contraire. Nous
-savons affubler nos adversaires politiques de mots difficiles à faire
-oublier. Je sais mieux que personne que ces mots ne sont pas des raisons,
-mais la Chambre n'aime pas les raisons.
-
-«--C'est ce que dit M. Grandet.
-
-«--Il a des idées assez justes, mais, puisque vous me permettez le
-langage de l'amitié la plus intime, je vous avouerai que sans vous,
-madame, je n'eusse jamais songé à M. Grandet. Je vais vous parler
-brutalement: vous croyez-vous assez de crédit sur lui pour le diriger
-dans toutes les actions capitales de son ministère? Il lui faut toute
-votre habileté pour ménager le maréchal, ministre de la guerre. Le roi
-tient à l'armée et le maréchal seul peut l'administrer et la contenir.
-Or, il aime l'argent, il veut beaucoup d'argent, et c'est au ministre
-des Finances à fournir cet argent. L'argent est non seulement le nerf
-de la guerre, mais encore de cette espèce de paix armée dont nous
-jouissons depuis juillet. Outre l'armée, indispensable contre les
-ouvriers, il faut donner des places à tout l'état-major de la bourgeoisie.
-Il y a là six mille bavards qui feront de l'éloquence contre vous, si
-vous ne leur fermez pas la bouche avec une place de 5.000 ou 6.000 francs.
-Mais je ne puis néanmoins vous donner ce ministère comme je vous donnerais
-ce bouquet de violettes. Le roi lui-même, dans nos habitudes actuelles,
-ne peut vous faire un tel don. Un ministre, au fond, ne doit être élu
-que par cinq ou six personnes, dont chacune a plutôt le veto sur le choix
-des autres, que le droit absolu de faire triompher son candidat. N'oubliez
-pas, madame, qu'il faut plaire tout à fait au roi, plaire à peu près à la
-Chambre, et enfin ne pas trop choquer cette pauvre Chambre des pairs.
-Avant d'estimer mon degré de dévouement à vos intérêts, cherchez à vous
-faire une idée nette de cette portion d'influence que, pour deux ou trois
-fois vingt-quatre heures, le hasard a mise dans mes mains.
-
-«--Je crois en vous, et beaucoup, et admettre avec vous une discussion
-sur un pareil sujet n'en est pas une faible preuve. Mais entre la
-confiance en votre génie et en votre fortune, et les sacrifices que vous
-semblez exiger, il y a loin.
-
-«--Je serais au désespoir de blesser le moins du monde cette charmante
-délicatesse de votre sexe. Mais Mme de Chevreuse, la duchesse de
-Longueville, toutes les femmes qui ont laissé un nom dans l'histoire,
-et, ce qui est plus réel, qui ont établi la fortune de leur maison, ont
-eu quelquefois des entretiens avec leur médecin. Eh bien, je suis, moi,
-le médecin de l'âme, le donneur d'avis à la noble ambition qui vous
-tourmente à cette heure.»
-
-M. Leuwen se leva.
-
-«--Ma chère belle, les moments sont précieux. Vous voulez me traiter
-comme un de vos adorateurs et chercher à me faire perdre la tête; je vous
-certifie que je n'ai plus de tête à perdre et je vais chercher
-fortune ailleurs.
-
-«--Vous êtes un cruel homme. Eh bien! parlez.
-
-«--Voici, et en très peu de mots. J'aiderai M. Grandet à devenir ministre
-de l'Intérieur, à condition que mon fils Lucien soit son secrétaire
-général. Voyez, réfléchissez! Si vous ne voulez pas de mon idée, je
-m'arrangerai autrement.»
-
-Quelques moments après le départ de M. Leuwen, Mme Grandet rapportait à
-son mari l'entretien qu'elle venait d'avoir.
-
-«--Vous sentez-vous le courage de prendre le fils de M. Leuwen pour
-votre secrétaire général?
-
-«--Comment? Un lieutenant de lanciers, secrétaire général? Mais c'est un
-rêve! Cela ne s'est jamais vu! Où est la gravité?
-
-«--Hélas, nulle part! Il n'y a plus de gravité dans nos mœurs! C'est
-déplorable.
-
-M. Leuwen m'a posé cet _ultimatum._
-
-«--Prendre pour secrétaire général un petit sournois qui s'avise aussi
-d'avoir des idées, qui jouera auprès de moi le rôle que M. de Renneville
-jouait auprès de M. de Villèle. Je ne me soucie point d'un _ennemi
-intime._»
-
-Mme Grandet eut à supporter pendant vingt minutes les phrases oiseuses
-d'un sot qui cherchait à placer du Montesquieu et qui avait l'intelligence
-bouchée par cent mille livres de rente. Enfin, M. Grandet, comprenant
-qu'il ne pouvait avoir quelque chance d'arriver au ministère que par
-l'entremise de M. Leuwen, consentit à laisser la place de secrétaire
-général à la disposition de celui-ci.
-
-«--Tous ces tripotages ne me conviennent guère, ajouta-t-il gravement.
-Dans une administration loyale, chacun doit occuper les places que lui
-valent ses mérites.»
-
-Par l'entremise de Lucien, il fut présenté dès le lendemain au vieux
-maréchal, lequel, rempli de bon sens et de vigueur quand il ne se laissait
-pas engourdir par la paresse ou par l'humeur, avait fait à ce futur
-collègue quatre ou cinq questions brusques, auxquelles M. Grandet, peu
-accoutumé à s'entendre parler aussi nettement, répondit par des phrases.
-Sur quoi le maréchal, qui détestait les phrases, d'abord parce qu'elles
-sont détestables et ensuite parce qu'il ne savait pas en faire, lui avait
-tourné le dos. M. Grandet était rentré chez lui pale et désespéré. Sa
-femme l'avait accablé de flatteries, l'avait consolé de son mieux, mais
-pris sur-le-champ la ferme opinion que M. Leuwen l'avait trahie. Lorsque
-celui-ci lui raconta ce qui s'était passé chez le maréchal, les
-platitudes, les fausses grâces, le vide de M. Grandet--mais en adoucissant
-toutefois la vérité, Mme Grandet lui fit entendre avec un froid dédain
-qu'elle était convaincue qu'il la trahissait.
-
-M. Leuwen se conduisit comme un jeune homme; il fut au désespoir de cette
-accusation, et pendant trois jours son unique affaire fut de prouver à M.
-Grandet son injustice. Ce qui compliquait la question, c'est que le roi,
-qui, depuis cinq ou six mois devenait chaque jour plus ennemi des
-décisions promptes, avait envoyé quelqu'un de sa famille chez le ministre
-des Finances, afin de moyenner un arrangement avec le vieux maréchal,
-sauf, si le raccommodement ne lui convenait plus, à lui, le roi, de
-désavouer la démarche. L'entente se fit, car le maréchal tenait beaucoup
-à ce qu'une certaine fourniture de chevaux lui entièrement soldée avant sa
-sortie du ministère. M. Salomon G..., le chef de celle entreprise, avait
-sagement stipulé que les cent mille francs promis au maréchal et les
-bénéfices auxquels il avait droit, ne lui seraient payés qu'avec les
-fonds provenant de l'_ordonnance de solde_, signée par M. le ministre
-des Finances. Le roi connaissait bien cette spéculation sur les chevaux,
-mais il ignorait ce détail.
-
-Dans l'ennui que lui causait l'attitude de Mme Grandet, à son égard et
-le manque de confiance qu'elle lui témoignait, M. Leuwen se décida à en
-faire part à son fils. Après le dîner de famille, il partit de bonne
-heure pour l'Opéra, emmena Lucien, tira, avec le plus grand soin, les
-verrous de la loge, et ces précautions prises, il raconta, par le détail
-et dans le style le plus simple, le marché fait avec Mme Grandet.
-
-La vanité de Lucien lut consternée; il se sentit froid dans la poitrine.
-M. Leuwen venait de commettre là une lourde gaucherie. Par excès de
-déférence, il sut ne pas se laisser deviner par l'œil lin et scrutateur
-de son père attaché sur lui; il déroba à ce moqueur impitoyable son cruel
-désappointement.
-
-«--Au fond, se dit-il, mon père est comme tous les pères, mais il l'est
-avec infiniment plus d'esprit et de cœur, ce que je n'avais pas su deviner
-jusqu'ici. Il veut me rendre heureux, _mais à sa façon_, non à la mienne.
-Et c'est pour tout cela que je m'hébète depuis huit mois par le travail du
-bureau le plus excessif, et le plus stupide. Les autres victimes du
-fauteuil de maroquin sont au moins ambitieux... Tandis que moi! La boue de
-Blois même n'a pu me réveiller! Qui te réveillera donc, infâme? Coffe a
-raison; je suis plus grandement dupe qu'aucun de ces cœurs vulgaires qui
-se sont vendus au gouvernement. Hier encore, en causant de Desbacs, Coffe
-ne m'a-t-il pas dit avec sa froideur inexorable: «Ce qui fait que je ne
-les méprise pas trop, c'est qu'au moins ils n'ont pas de quoi dîner.»
-
-Un avancement merveilleux pour mon âge, mes talents, la position de mon
-père dans le monde, m'ont-ils jamais procuré d'autre sentiment que cet
-étonnement sans plaisir: _N'est-ce que ça?_ Il est temps de se réveiller!
-Qu'ai-je besoin de fortune? Un dîner de cinq francs et un cheval ne me
-suffisent-ils pas et au delà? Tout le reste est bien plus souvent corvée
-que plaisir. À présent surtout que je pourrai dire: «Je ne méprise pas ce
-que je ne connais point» comme un sot philosophe à la Jean-Jacques. Succès
-du monde, sourires et serrements de main de députés, de campagnards ou de
-sous-préfets en congé, bienveillance grossière dans tous les regards d'un
-salon... je vous ai goûtés! Je vais vous retrouver dans un quart d'heure
-au foyer de l'Opéra. Et si je partais immédiatement pour aller entrevoir
-le seul pays au monde où soit pour moi le _peut-être_ du bonheur?... En
-dix-huit heures, je puis être dans la rue de la Pompe!»
-
-Cette idée s'empara de son attention pendant une heure entière. Depuis
-quelque temps notre héros était devenu beaucoup plus hardi; il avait vu
-de près les motifs qui font agir les hommes chargés des grandes places.
-Cette sotte timidité première qui, pour l'œil clairvoyant, annonçait une
-âme sincère, n'avait pu tenir contre l'expérience. S'il eût usé sa vie
-dans le comptoir de son père, il eût été toute sa vie un homme de mérite,
-connu seulement d'une personne ou deux. Il osait maintenant croire à son
-premier mouvement, et y tenir jusqu'à ce qu'on lui eût prouvé qu'il avait
-tort. Et il devait à l'_ironie_ de son père l'impossibilité de se payer
-de mauvaises raisons.--«Au fond, se disait-il, je n'ai à ménager dans
-tout ceci que le cœur de ma mère et la vanité de mon père. Celui-ci bâtit
-pour sou fils des châteaux en Espagne, et le fils se trouve être trop
-paysan du Danube pour ce qu'il en veut faire: un homme adroit plongeant
-ferme dans le budget!»
-
-Avec ces idées, établies dans son esprit comme des idées incontestables
-et nouvelles, Lucien se mit un peu à regarder dans la salle. La musique
-plate jouée ce soir-là et les pua charmants de Mlle Fany Essler lui
-causèrent un enchantement qui l'étonna. Il se disait vaguement qu'il ne
-jouirait pas longtemps de toutes ces choses, et pendant que la musique
-donnait des ailes à son imagination, sa raison parcourait les différentes
-chances de la vie.
-
-«--Si par l'agriculture on ne se trouvait pas en rapport avec des paysans
-fripons, avec un roi qui les ameute contre vous, avec un préfet qui fait
-voler votre journal à la poste, ce serait une manière de travailler qui me
-conviendrait beaucoup. Vivre dans une terre avec Mme de Chasteller, et
-faire produire à cette terre les douze ou quinze mille francs nécessaires
-à notre petit bien-être!.... Ah! l'Amérique... Là point de préfets...»
-
-Toutes ses anciennes idées sur l'Amérique et sur M. de la Fayette lui
-revinrent en mémoire. Quand il rencontrait le dimanche M. de la Fayette
-chez le vénérable comte de Fr...., il se figurait qu'avec son bon sens,
-sa probité, sa haute philosophie, les gens d'Amérique auraient aussi
-l'élégance de ses manières. Il eût été rudement détrompé. En Amérique,
-règne une majorité en grande partie formée par la canaille. À New-York,
-la charrette gouvernative est tombée dans une ornière opposée à la nôtre.
-Le suffrage universel règne en tyran, et en tyran aux mains sales. Si je
-ne plais pas à mon cordonnier, il répand sur mon compte une calomnie qui
-me fâche, et il faut que je flatte mon cordonnier. Les hommes ne sont pas
-pesés, mais comptés, dans le suffrage universel, et le vote du plus
-grossier des artisans compte autant que celui de Jefferson.
-
-«--Enfin, je ferai ce que Bathilde voudra...»
-
-Il raisonna longtemps sur cette idée, et fut heureux de la trouver si
-profondément enracinée dans son esprit.
-
-«--Je suis donc bien sûr de lui pardonner! Telle qu'elle est, elle est
-encore pour moi la seule femme qui existe...
-
-«Je crois qu'il y aura plus de délicatesse à ne jamais laisser soupçonner
-que je connais les suites de sa faiblesse. Elle m'en parlera elle-même,
-si elle veut m'en parler.
-
-«Ce» stupide travail de bureau me prouve au moins que je puis gagner ma
-vie et celle de ma femme. Je ne suis plus ce jeune sous-lieutenant de
-lanciers allant rejoindre son régiment à Nancy, esclave alors de cent
-petites faiblesses de vanité, et encore regimbant sous ces mots de mon
-cousin: «Oh! trop heureux d'avoir un père qui te donne du pain!» Faisons
-comme tout le monde, laissons de côté la moralité de nos actions
-officielles...»
-
-Ces pensées de Lucien étaient tout son bonheur. L'image de Mme de
-Chasteller, si présente à sa mémoire, les accords de la musique et les
-pas divins et pleins de grâce de Mlle Essler, firent de cette soirée,
-passée dans un coin de loge, une des plus heureuses de sa vie.
-
-Le lendemain, il monta dans un hôtel garni, prit un petit appartement,
-paya, et comme son hôte insistait pour voir son passeport, il se mit
-d'accord avec lui en assurant qu'il ne coucherait pas cette première
-nuit et que le lendemain il apporterait ses papiers. Il se promena avec
-délices dans ce joli petit appartement dont les plus beaux meubles étaient
-cette idée: «Ici je suis libre!» Il s'amusa comme un enfant du faux nom
-qu'il donnerait dans cet hôtel. On pense bien qu'au milieu de ces
-préoccupations, il n'eut pas la moindre tentation d'aller s'asphyxier dans
-les idées épaisses du salon de Mme Grandet, et encore moins se soumettre
-à ses serrements de main.
-
-La confidence de son père, au sujet du marché fait avec celle-ci, fut
-une grande faute chez cet homme adroit, il est vrai, admirable
-d'expédients mais trop de premier mouvement pour être politique. Lucien
-avait le défaut et la haute imprudence d'être naturel dans l'intimité,
-même quand cette intimité n'était pas amenée par un amour vrai. Dissimuler
-avec un être, qu'il voyait pendant quatre heures tous les jours, lui
-eût été insupportable. Ce défaut, joint à sa mine naïve, fut d'abord pris
-pour de la bêtise, et lui valut ensuite l'étonnement et l'intérêt de Mme
-Grandet, ce dont il se serait bien passé. Car s'il y avait dans Mme
-Grandet la femme ambitieuse, parfaitement raisonnable, soigneuse de la
-réussite de ses projets, il y avait aussi un cœur de femme qui jusque-là
-n'avait jamais aimé. Par hasard, ce naturel de Lucien était ce qu'il y
-avait de mieux calculé pour faire naître un vrai sentiment dans ce cœur
-toujours sec.
-
-Il faut avouer qu'en arrivant à la seconde demi-heure d'une visite, il
-parlait peu et pas très bien s'il n'osait pas se permettre de dire ce qui
-lui passait par la tête. Cette habitude, antisociale à Paris, avait été
-voilée jusqu'à cette époque de sa vie, parce qu'à l'exception de Mme de
-Chasteller, personne n'avait été intime avec Lucien, et jamais on ne
-l'avait vu prolonger une visite plus de vingt minutes. Sa manière de
-vivre avec Mme Grandet vint mettre à découvert ce défaut cruel, le mieux
-fait de tous pour casser le cou à la fortune d'un homme! Malgré des
-efforts incroyables, il était absolument hors d'état de dissimuler un
-changement d'humeur: il n'y avait pas, au fond, de caractère plus inégal
-que le sien. Ce défaut, voilé en partie par les manières les plus simples
-et toutes les habitudes d'une excellente éducation et d'une politesse
-exquise, enseignée par une mère, femme d'esprit, avait été jadis un
-charme aux yeux de Mme de Chasteller. Pour Lucien, le souvenir d'une
-idée qui lui était chère, une journée de vent du nord avec des nuages
-sombres, la vue soudaine de quelque nouvelle canaillerie, ou tel autre
-événement aussi peu rare, suffisaient pour en faire un autre homme.
-
-Pendant la soirée passée à l'Opéra,--cette soirée délicieuse où il avait
-vécu ses projets d'avenir et qui avait l'ait une révolution dans son
-cœur,--Mme Grandet avait régné comme à l'ordinaire dans son salon.
-Cependant l'absence de son soupirant habituel l'avait d'abord étonné,
-puis l'avait entraînée dans la colère la plus vive. Elle n'avait pu
-s'occuper un seul instant d'un autre être que de Lucien. Une telle
-constance d'attention était chose inouïe chez elle. L'état dans lequel
-elle se voyait bétonnait un peu, mais elle était fermement persuadée que
-la fierté seule ou l'orgueil blessé était la cause unique de son
-agitation. Elle interrogeait son monde avec un parler bref, un sein
-haletant et des yeux à paupières contractées et immobiles, et qui
-n'avaient jamais eu cet éclat que par l'effet d'une douleur physique.
-Elle charma l'assistance. Avec tous, Grandet n'osait pas également
-prononcer le nom sur lequel son attention était fixée ce soir-là, mais
-elle engageait ces messieurs dans les récits infinis, espérant toujours
-que le nom de Lucien paraîtrait comme circonstance accessoire.
-
-Mgr le prince royal avait fait annoncer une partie de chasse dans la
-foret de Compiègne; il s'agissait de forcer des chevreuils. Mme Grandet
-savait que Lucien avait parié 25 louis contre 70, que le premier chevreuil
-serait forcé en moins de vingt et une minutes après la vue. Il avait été
-introduit en si haute société par le vieux maréchal, ministre de la
-guerre. Aucune distinction n'était alors plus flatteuse pour un jeune
-homme. Le prince royal avait expressément désigné le nombre de dix
-personnes, car un des hommes de lettres de sa chambre venait de découvrir
-que monseigneur, fils de Louis XIV et Dauphin de France, n'admettait que
-ce nombre de courtisans à ses chasses au loup.
-
-«--Se pourrait-il, se disait Mme Grandet, que le prince royal eût fait
-dire à l'improviste qu'il recevrait ce soir les chasseurs invités?»
-
-Mais les pauvres députés et pairs de son salon étaient trop peu du monde
-avec lequel on essayait de refaire une cour, pour se trouver au courant
-de ces choses-là et lui donner un enseignement.
-
-«--Dans tous les cas, ne devait-il paraître ici cinq minutes, ou au moins
-envoyer un mot? Car cette conduite est affreuse.»
-
-Onze heures sonnèrent, onze heures et demie, minuit; Lucien ne paraissait
-pas.
-
-«--Ah! je saurai bien le guérir de ces petites façons-là,» se dit Mme
-Grandet, hors d'elle-même.
-
-Cette nuit, le sommeil n'approcha pas de sa paupière, comme diraient les
-gens qui savent écrire. Dévorée par la colère et le malheur, elle chercha
-une distraction dans ce que ses complaisants appelaient ses études
-historiques. Sa femme de chambre se mit à lui lire les Mémoires de Mme
-de Motteville qui, la veille encore, lui semblaient le manuel d'une femme
-du grand monde, mais qui, cette nuit-là, lui parurent dénués de tout
-intérêt. Il fallut avoir recours à ces romans contre lesquels, dans son
-salon, elle faisait depuis huit ans des phrases si morales.
-
-Toute la nuit, Mme Trublet, la jeune femme de chambre de confiance, fut
-obligée de monter à la bibliothèque située au second étage, ce qui ne
-laissait pas d'être fort pénible. Elle en rapporta successivement
-plusieurs romans. Aucun ne plaisait, et enfin, de chute en chute, la
-sublime Mme Grandet, dont Rousseau était la bête noire, fut obligée
-d'avoir recours à la _Nouvelle Héloïse._ Il se trouva que l'emphase un
-peu pédantesque qui fait fermer ce livre par les lecteurs un peu délicats
-était justement ce qu'il fallait pour la sensibilité bourgeoise et
-commençante de Mme Grandet. Lorsqu'elle aperçut l'aube à travers les
-jointures de ses volets, elle renvoya Mme Trublet.
-
-«--Dès le matin, se dit-elle, je recevrai une lettre d'excuses; on me
-l'apportera vers les neuf heures, et je saurai répondre de bonne encre.»
-
-Un peu calmée par cette idée de vengeance, elle s'endormit enfin en
-arrangeant les phrases du billet.
-
-Dès huit heures, Mme Grandet sonna avec impatience: elle supposait qu'il
-était midi.
-
-«--Mes lettres, mes journaux!» s'écria-t-elle avec humeur.
-
-On sonna le portier qui arriva, n'ayant à la main que de sales enveloppes
-de journaux.
-
-Quel contraste avec le joli petit billet, si élégant et si bien plié,
-qu'elle s'était imaginé recevoir. Lucien était remarquable pour l'art de
-plier ses billets, et c'était peut-être celui de ses talents élégants
-auquel Mme Grandet avait été le plus sensible.
-
-La matinée s'écoula en projets d'oubli et même de vengeance, mais elle
-n'en sembla pas moins interminable à Mme Grandet. Au déjeuner, elle fut
-terrible pour ses gens et pour son mari. Comme elle le vit gai, elle
-lui raconta avec aigreur l'histoire de sa bêtise auprès du ministre de
-la guerre. M. Leuwen ne la lui avait pourtant confiée que sous la promesse
-d'un secret éternel.
-
-Une heure sonna, une heure et demie, deux heures! Le retour de ces sons
-qui lui rappelaient la nuit passée, la mit en fureur. Pendant longtemps,
-elle fui comme hors d'elle-même. Tout à coup,--qui l'aurait imaginé d'un
-caractère dominé par la vanité la plus puérile?--elle eut l'idée d'écrire
-à Lucien. Pendant une heure entière elle se débattit contre cette horrible
-tentation: _écrire la première._ Elle céda enfin, mais sans se dissimuler
-l'horreur de sa démarche.
-
-«--Quel avantage ne vais-je pas lui donner sur moi, et que de journées
-sévères ne faudra-t-il pas pour lui faire oublier la position que la vue
-de mon billet va lui faire prendre à mon égard. Qu'est-ce qu'un amant,
-après tout? De ces petits messieurs qu'on prend comme un instrument auquel
-on se frotte pour avoir du plaisir. M. Cuvier me disait: «Votre chat ne
-vous caresse pas, il se caresse à vous.» Eh bien, dans ce moment, le seul
-plaisir que puisse me donner ce petit monsieur, c'est de lui écrire. Que
-m'importe sa sensation? La mienne sera du plaisir, dit-elle avec une
-joie féroce, et c'est ce qui m'importe.»
-
-À ce moment, ses yeux étaient superbes. Elle écrivit une lettre dont elle
-ne fut pas contente, une seconde, une troisième; enfin elle fit partir la
-septième ou huitième:
-
-
-«Mon mari, monsieur, a quelque chose à vous dire. Nous vous attendons,
-et pour ne pas attendre toujours, malgré le rendez-vous donné, connaissant
-votre bonne tête, je prends le parti de vous écrire.
-
-«Recevez mes compliments.
-
-«Augustine Grandet.»
-
-«P.-S. Venez avant trois heures.»
-
-Or, quand cette lettre, qu'on avait trouvée la moins imprudente et surtout
-la moins humiliante, fut partie, il était deux heures et demie.
-
-Le valet de chambre de Mme Grandet trouva Lucien fort tranquille à son
-bureau, rue de Grenelle, mais au lieu de venir, il écrivit:
-
-
-«Madame,
-
-«Je suis doublement malheureux: je ne puis avoir l'honneur de vous
-présenter mes respects ce matin, ni peut-être même ce soir. Je me trouve
-cloué à mon bureau par un travail pressé dont j'ai en la gaucherie de me
-charger. Vous savez que comme un respectueux commis, je ne voudrais pas,
-pour tout au monde, fâcher mon ministre. Il ne comprendra certainement
-jamais toute l'étendue du sacrifice que je fais au devoir, en ne me
-rendant pas aux ordres de M. Grandet et aux vôtres.
-
-«Agréez avec bonté la nouvelle assurance du plus respectueux dévouement.
-
-«Lucien Leuwen.»
-
-
-Mme Grandet était occupée depuis vingt minutes à calculer le temps
-absolument nécessaire à Lucien pour voler à ses pieds. Elle prêtait
-l'oreille pour entendre le bruit des roues de son cabriolet, que déjà
-elle avait appris à connaître. Tout à coup, à son grand étonnement,
-le domestique frappa à la porte et lui remit le billet de Lucien.
-
-À cette vue, toute sa rage se réveilla, ses traits se contractèrent et
-presque en môme temps elle devint pourpre.
-
-«--L'absence de son bureau eut été une excuse. Mais quoi! il a vu ma
-lettre et au lieu de voler à mes pieds, il m'écrit!
-
-«--Partez, dit-elle au valet de chambre avec des yeux qui l'atterrèrent.
-
-«--Ce petit sot peut se raviser il, va venir dans un quart d'heure, se
-dit-elle; il vaut mieux qu'il voie sa lettre non ouverte. Mais ce qui
-vaut encore mieux, c'est qu'il ne me trouvât pas même chez moi.»
-
-Elle sonna et donna l'ordre de faire atteler. Le billet de Lucien était
-sur un petit guéridon, à côté de son fauteuil; à chaque instant elle le
-regardait malgré elle.
-
-On vint lui dire que la voiture était prête. Comme le domestique sortait,
-elle se précipita sur la lettre et l'ouvrit avec un mouvement de fureur,
-et sans s'être, pour ainsi dire, permis cette action. La jeune femme
-l'emportait sur la capacité politique. Celte lettre si froide mit Mme
-Grandet dans un état impossible à décrire. Nous ferons observer, pour
-l'excuser un peu, qu'à vingt-six ans, l'âge qu'elle avait à ce moment,
-elle n'avait encore jamais aimé. Elle s'était même sévèrement interdit
-ces amitiés galantes qui peuvent conduire à l'amour. Maintenant l'amour
-prenait sa revanche, et depuis dix-huit heures, l'orgueil le plus
-invétéré, le plus fortifié par l'habitude, lui disputait le cœur de cette
-Mme Grandet dont la tenue dans le monde était si imposante et le nom si
-haut placé dans les annales de la vertu contemporaine. Jamais tempête
-de l'âme ne fut plus pénible à chaque reprise de cette affreuse douleur;
-le pauvre orgueil était battu et perdait du terrain. Il y avait trop
-longtemps qu'elle lui obéissait en aveugle. Tout à coup, cette habitude
-de l'âme et la passion cruelle qui se disputaient son cœur, réunirent
-leurs efforts pour la mettre au désespoir. Quoi! voir ses ordres éludés,
-désobéis, méprisés par un homme!
-
-«--Mais il ne sait donc pas vivre?» se disait-elle.
-
-Enfin, après deux heures passées au milieu de souffrances atroces et
-d'autant plus poignantes qu'elles étaient ressenties pour la première fois
-dans un transport de véritable désespoir, elle descendit de chez elle et
-monta en voiture. Mais à peine y fut-elle, qu'elle changea d'avis.
-
-«--S'il vient, il ne me trouvera pas! Rue de Grenelle, au ministère de
-l'Intérieur,» cria-t-elle au valet de pied.
-
-Elle, rassasiée de flatteries, d'hommages, de respect et de la
-considération des hommes les plus considérables de Paris, osa aller
-chercher elle-même Lucien à son bureau.
-
-Quand Lucien vit Mme Grandet entrer dans son bureau, l'humeur la plus
-vive s'empara de lui:
-
-«--Je n'aurai donc jamais la paix avec cette femme! Elle me prend sans
-doute pour un des valets qui l'entourent. Mon billet a dû pourtant la
-convaincre que je ne voulais pas la voir!»
-
-Mme Grandet se jeta dans un fauteuil, avec toute la fierté d'une personne
-qui, depuis six ans, dépense chaque année cent vingt mille francs sur le
-pavé de Paris. Cette attitude saisit Lucien et toute sympathie fut
-détruite chez lui.
-
-«--Je vais avoir affaire, se dit-il, à un épicier _demandant son dû._ Il
-faudra parler clair et haut pour être compris.»
-
-Mme Grandet restait silencieuse; Lucien était immobile, dans une position
-plus bureaucratique que galante: les mains appuyées sur les bras du
-fauteuil, les jambes allongées dans toute leur longueur. Sa physionomie
-était absolument celle d'un marchand _qui perd_; pas l'ombre d'un
-sentiment généreux.
-
-Après un moment, il eut presque honte de lui-même.
-
-«--Ah! si Mme de Chasteller me voyait. Elle pourrait entendre, car la
-politesse ne déguisera jamais assez ce que je veux faire comprendre à
-cette épicière, orgueilleuse de l'hommage des députés du centre.
-
-«--Faudra-t-il, monsieur, que je vous prie de faire retirer votre
-huissier?»
-
-Le langage de Mme Grandet ennoblissait les fonctions, selon son habitude.
-Il ne s'agissait que d'un simple garçon de bureau qui, voyant une belle
-dame à équipage entrer d'un air si troublé, était resté par curiosité,
-sous prétexte d'arranger le feu qui allait à merveille.
-
-Cet homme sortit sur un regard de Lucien. Le silence continuait.
-
-«--Quoi, monsieur, dit enfin Mme Grandet, vous n'êtes pas étonné,
-stupéfait, confondu de me voir ici?
-
-«--Je vous avouerai, madame, que je suis étonné d'une démarche très
-flatteuse assurément, mais que je ne mérite pas.»
-
-Lucien n'avait pu se faire violence au point d'employer des mots
-décidément peu polis, mais le ton avec lequel ces paroles étaient dites,
-éloignait à jamais toute idée de reproche passionné et les rendait
-presque froidement insultantes.
-
-«--Il me semblait, monsieur,--reprit Mme Grandet avec une voix tremblante
-de colère,--si j'ai bien compris les protestations, quelquefois longues,
-relatives à votre haute vertu, que vous prétendiez à la qualité d'honnête
-homme.
-
-«--Puisque vous me faites l'honneur de me parler de moi, madame, je vous
-dirai que je cherche à être juste et à voir, sans me flatter, ma position
-et celle des autres envers moi.
-
-«--Votre justice s'abaissera-t-elle jusqu'à considérer combien ma
-démarche, en ce moment, est dangereuse? Mme de Vaize peut reconnaître ma
-livrée.
-
-«--C'est précisément, madame, parce que je vois le danger de cette
-démarche, que je ne sais comment la concilier avec l'idée que je me suis
-faite de la haute prudence de Mme Grandet.
-
-«--Apparemment, monsieur, que vous m'avez emprunté cette prudence rare,
-et que vous avez _trouvé utile_ de changer en vingt-quatre heures tous
-les sentiments dont les assurances se renouvelaient sans cesse et
-m'importunaient tous les jours?
-
-«--Madame, répondit Lucien, avec le plus grand sang-froid, ces
-sentiments, dont vous me faites l'honneur de vous souvenir, ont été
-humiliés par un succès qu'ils n'ont pas dii absolument à eux-mêmes. Ils
-se sont enfuis, eu rougissant de leur erreur. Avant de disparaître, ils
-ont obtenu la certitude douloureuse qu'ils ne devaient un triomphe
-apparent qu'à l'emploi qu'on voulait en faire pour arriver au ministère.
-Un cœur, que ces sentiments avaient la présomption, sans doute déplacée,
-de pouvoir toucher, a cédé tout simplement à un calcul d'ambition, et il
-n'y a eu de tendresse que dans les mots. Enfin, je me suis aperçu qu'on
-me trompait, et c'est, un éclaircissement, madame, que mon absence voulait
-essayer de vous épargner. C'est là ma façon d'être honnête homme.»
-
-Lucien eût pu continuer à l'infini cette justification trop facile. Mme
-Grandet était atterrée. Les souffrances de son orgueil eussent été
-atroces, si, heureusement pour elle, un sentiment moins sec ne fût venu
-l'aider à souffrir. Au mot fatal de _ministère_, elle s'était couvert
-les yeux avec son mouchoir. Peu après, Lucien crut s'apercevoir qu'elle
-avait des mouvements convulsifs qui la faisaient changer de position dans
-son fauteuil--cet immense fauteuil doré des ministères. Malgré lui, il
-devint plus attentif.
-
-«--Voilà sans doute, se disait-il, comment ces comédiens de Paris
-répondent aux reproches qui n'ont pas de réponse.»
-
-Néanmoins, il ne pouvait s'empêcher d'être touché par cette image bien
-jouée de l'extrême malheur. Ce corps, d'ailleurs, qui s'agitait sous ses
-yeux était si beau!
-
-Mme Grandet sentait en vain qu'il fallait à tout prix arrêter ces paroles
-fatales de Lucien. S'il allait s'irriter au son de son propre discours, et
-peut-être prendre envers lui-même des engagements auxquels il ne songeait
-pas en commençant. Il fallait répondre, mais que dire? Cette situation
-affreuse provoqua la défaite complète de son orgueil; mais quelle
-humiliation! Ce qui faisait le seul intérêt de sa vie depuis quelques
-jours allait lui manquer. Et que ferait-elle après? Son salon et le
-plaisir de donner des soirées brillantes, où il n'y e ût que la meilleure
-société de la cour de Louis-Philippe, lui semblaient maintenant bien peu
-de chose. Elle trouva que Lucien avait raison, et constata combien sa
-colère à elle était peu fondée. Le silence dura plusieurs minutes. Enfin
-Mme Grandet ôta le mouchoir qu'elle avait devant les yeux, et Lucien fut
-frappé parmi des plus grands changements de physionomie qu'il eut jamais
-vus. Pour la première fois de sa vie, Mme Grandet portait sur sa figure
-une expression réellement féminine.
-
-«--J'avouerai mes torts, monsieur, mais pourtant ce qui m'arrive est
-flatteur pour vous. La cour que vous me faisiez me flattait, m'amusait,
-mais me semblait absolument sans danger. Mais mon cœur a changé!»
-
-Ici Mme Grandet rougit profondément; elle n'osait pas regarder Lucien.
-
-«--J'ai eu le malheur de m'attacher à vous. Peu de jours ont suffi pour
-changer mon cœur à mon insu. J'ai oublié le juste soin d'élever ma maison;
-un autre sentiment a dominé ma vie. L'idée de vous perdre, l'idée surtout
-de n'avoir pas votre estime, est intolérable pour moi. Je suis prête à
-tout sacrifier pour reconquérir cette estime.»
-
-Elle se cacha de nouveau la figure derrière son mouchoir, osa dire:
-
-«--Je vais rompre avec M. votre père, renoncer aux espérances du
-ministère... mais ne vous séparez pas de moi!»
-
-En lui disant ces derniers mots, Mme Grandet lui tendit la main avec une
-grâce et un charme extraordinaires.
-
-«--Cette grâce, ce changement étonnant chez une femme si fière, c'est
-votre mérite qui en est l'auteur, lui disait la vanité.»
-
-La méfiance ajoutait:
-
-«--Voilà une femme admirablement belle et qui, sans doute, compte sur
-l'effet de sa beauté. Tâchons de n'être pas dupe. Voyons: Mme Grandet
-prouve son amour par un sacrifice assez pénible, celui de la fierté
-de toute sa vie. Il faut donc croire à cet amour... Mais doucement. Il
-faudra que cet amour résistât à des épreuves un peu plus décisives et
-d'une durée un peu plus longue que ce qui vient d'avoir lieu jusqu'ici.»
-
-Il faut avouer que la figure de Lucien n'était point du tout celle d'un
-héros de roman, pendant qu'il se livrait à ces sages raisonnements. Il
-avait plutôt l'air d'un banquier qui pèse la convenance d'une grande
-opération.
-
-«--La vanité de Mme Grandet peut regarder comme le pire des maux celui
-d'être quittée; _elle doit tout sacrifier pour éviter cette humiliation_,
-même les intérêts de son ambition. Il se peut fort bien que ce ne soit pas
-l'amour qui fasse ces sacrifices, mais tout simplement la vanité, et la
-mienne serait bien aveugle si elle se glorifiait d'un triomphe d'une
-nature aussi douteuse. Au bout du compte, sa présence ici m'importune;
-je me sens incapable de me soumettre à ses exigences. Son salon m'ennuie,
-et c'est ce qu'il s'agit de lui faire entendre avec politesse.
-
-«--Madame, je ne m'écarterai pas avec vous des égards les plus
-respectueux. Le rapprochement qui nous a placés, pour un instant, dans
-une position intime, a pu être la suite d'un malentendu, d'une erreur.
-Mais je n'en suis pas moins votre obligé. Je me dois à moi-même, Madame,
-je dois encore plus à mon respect pour le lien qui nous a unis, l'aveu de
-la vérité. Le dévouement, la reconnaissance, remplissent mon cœur, mais je
-n'y trouve plus d'amour.»
-
-Mme Grandet le regardait avec des yeux grands ouverts, mais dans lesquels
-l'extrême attention suspendait les larmes.
-
-Après un petit silence, elle se remit à pleurer sans nulle retenue. Elle
-considérait Lucien, et elle osa dire ces étranges paroles:
-
-«--Tout ce que tu dis est vrai, je mourais d'ambition et d'orgueil. Me
-voyant extrêmement riche, le but de ma vie était de devenir une femme
-titrée; j'ose t'avouer ce ridicule amer. Ce n'est pas de cela que je
-rougis en ce moment. C'est par ambition uniquement que je me suis occupée
-de toi. Mais je meurs d'amour. Je suis une indigne, humilie-moi, je mérite
-tous les mépris. Je meurs d'amour et de honte. Je tombe à tes pieds, je
-te demande pardon! Je n'ai plus ni ambition, ni orgueil. Dis-moi ce que
-tu veux que je fasse à l'avenir. Je suis à tes pieds, humilie-moi tant
-que tu voudras! Plus tu m'humilieras, plus tu seras humain avec moi!...
-
-«--Tout cela est encore de l'affectation,» se disait Lucien, qui n'avait
-jamais vu de scène de cette force.
-
-Elle était à ses pieds; lui, debout, essayait de la relever. Arrivée à ces
-derniers mots, il s'aperçut qu'elle faiblissait. Comme il faisait un
-effort pour la remettre debout, il sentit tout à coup le poids de son
-corps. Elle était profondément évanouie. Lucien était embarrassé, mais
-point touché. Son embarras venait, uniquement de la crainte de manquer à
-ce précepte de sa morale: _Ne jamais faire de mal inutile._
-
-Il lui vint une idée ridicule, en cet instant, qui coupa court à tout
-autre attendrissement. L'avant-veille on était venu quêter chez Mme
-Grandet--qui avait une terre dans les environs de Lyon--pour les
-malheureux prévenus du Procès d'avril, que l'on allait transférer de la
-prison de Perrache à Paris, par le froid, et qui n'avaient pas d'habits.
-
-«--Il m'est permis, messieurs, avait-elle dit aux quêteurs, de trouver
-votre demande singulière. Vous ignorez apparemment ce que mon mari est
-dans l'État. M. le préfet de Lyon a défendu cette quête.»
-
-Elle-même avait raconté tout cela à la société. Lucien l'avait regardée,
-puis avait dit en l'observant:
-
-«--Par le froid qu'il fait, une douzaine de ces gens-là mourront sur
-leurs charrettes. Ils n'ont que des habits d'été et on ne leur donne point
-de couvertures.
-
-«--Ce sera autant de peine de moins pour la cour de Paris,» avait répondu
-un gros député, héros de Juillet.
-
-L'œil de Lucien s'était fixé sur Mme Grandet; elle n'avait pas sourcillé.
-
-En la voyant évanouie, ses traits, sans expression autre que la hauteur
-qui lui était habituelle, lui rappelèrent l'expression qu'ils avaient
-lorsqu'il lui présentait l'image des prisonniers mourant de froid et
-de faim sur leurs charrettes; au milieu d'une scène d'amour, Lucien fut
-homme de parti.
-
-«--Que ferai-je de cette femme? se dit-il. Il faut être humain, lui
-donner de bonnes paroles, et la renvoyer chez elle à tout prix.» Il alla
-la déposer doucement contre le fauteuil, il ferma la porte à clef, puis,
-avec son mouchoir trempé dans le modeste pot à eau en faïence,--seul
-meuble culinaire du bureau,--il humecta ce front, ces joues, ce cou, sans
-que tant de beauté lui donnât un instant de distraction.
-
-Mme Grandet soupira enfin. Il la saisit à bras le corps, et la plaça
-assise dans le grand fauteuil doré. Le contact de ce corps charmant lui
-rappela un peu cependant qu'il tenait dans ses bras une des plus jolies
-femmes de Paris. Elle se remettait lentement, et le regardait avec des
-yeux encore à demi voilés par la chute de la paupière supérieure.
-
-Lucien pensa qu'il devait lui baiser la main; ce fut ce qui hâta le
-plus la résurrection de cette pauvre femme amoureuse.
-
-«--Viendrez-vous chez moi? lui dit-elle d'une voix basse et à peine
-articulée.
-
-«--Sans doute, comptez sur moi. Mais ce bureau est un lieu de danger.
-La porte est fermée, on peut frapper. Si le petit Desbacs se présente...»
-
-Cette idée rendit des forces à Mme Grandet.
-
-«--Soyez assez bon pour me soutenir jusqu'à ma voiture.
-
-«--Ne serait-il pas bien de parler d'une entorse devant vos gens?»
-
-Elle le regarda avec des yeux où brillait le plus vif
-amour.
-
-«--Généreux ami! Ce n'est pas vous qui cherchez à me compromettre et à
-afficher un triomphe! Quel cœur est le vôtre!»
-
-Lucien se sentit attendri, niais ce sentiment lui fut désagréable. Il
-plaça sur le dossier du fauteuil la main de Mme Grandet qui s'appuyait
-sur lui, et courut dans la cour dire aux gens d'un air effaré:
-
-«--Mme Grandet vient de se donner une entorse; peut-être même s'est-elle
-cassé la jambe. Venez vite.»
-
-Un homme de peine du ministère tint les chevaux, le cocher et le valet
-de pied accoururent et aidèrent Mme Grandet à gagner sa voiture.
-
-Elle serrait la main de Lucien avec le peu de forces qui lui restaient.
-Ses yeux reprirent de l'expression, celle de la prière, quand elle lui dit
-de l'intérieur de la voiture:
-
-«--À ce soir!
-
-«--Sans doute, madame; je viendrai savoir de vos nouvelles.»
-
-L'aventure parut fort louche aux domestiques, surpris de l'air ému de
-leur maîtresse. Ces gens-là sont fins à Paris, et ils devinèrent bien que
-cet air n'était pas celui de la douleur physique pure.
-
-Lucien se referma de nouveau à clef dans son bureau. Il se promenait à
-grands pas dans la diagonale de cette petite pièce.
-
-«--Scène désagréable, se dit-il. Est-ce une comédie? A-t-elle chargé
-l'expression de ce qu'elle sentait? L'évanouissement était réel... autant
-que je puis m'y connaître. C'est là un triomphe de vanité et ça ne me
-fait aucun plaisir...»
-
-Il voulut reprendre un _rapport_ commencé, et il s'aperçut qu'il écrivait
-des niaiseries. Il alla chez lui, monta à cheval, passa le pont de
-Grenelle et se trouva bientôt dans le bois de Meudon. Là, il mit son
-cheval au pas el se mit à réfléchir. Ce qui surnagea à tout, ce fut le
-remords d'avoir été attendri au moment où Mme Grandet avait écarté le
-mouchoir qui lui cachait la figure, et celui, plus fort, d'avoir été ému
-au moment où il l'avail prise dans ses bras pour la déposer dans le
-fauteuil.
-
-«--Ah! si je suis infidèle à Mme de Chasteller, elle aura une raison de
-l'être à son tour!
-
-«--Mais il me semble qu'elle ne commence pas mal, lui dit le parti
-contraire. Peste, un accouchement! Excusez du peu.
-
-«--Puisque personne au monde ne voit ce ridicule, répondit Lucien, il
-n'existe pas. Pour exister, le ridicule doit être vu.»
-
-En rentrant à Paris, il passa au ministère, il se fit annoncer chez M.
-de Vaize, et lui demanda un congé d'un mois.
-
-Ce ministre qui, depuis trois semaines, ne l'était plus qu'à demi, et
-vantait les douceurs du repos,--_otium cum dignitate_, répétait-il
-souvent--fut étonné et enchanté de voir fuir l'aide de camp du général
-ennemi.
-
-«--Qu'est-ce que cela peut vouloir dire?» se demandait-il.
-
-Muni de son congé en bonne forme, écrit par lui et signé par le ministre,
-Lucien alla voir sa mère à laquelle il annonça une partie de campagne de
-quelques jours.
-
-«--De quel coté? demanda-t-elle avec anxiété.
-
-«--En Normandie, répondit Lucien qui avait compris le regard de sa mère.
-
-Il avait bien eu quelques remords de tromper cette mère, mais sa question:
-_De quel côté?_ avait achevé de les dissiper. Il écrivit ensuite un mot
-à son père et passa chez Mme Grandet qu'il trouva bien faible. Il fut très
-poli et promit de repasser dans la soirée.
-
-Il partit pour Nancy, ne regrettant rien de Paris, et désirant de tout son
-cœur d'être oublié par Mme Grandet.
-
-
-* * *
-
-
-À la nouvelle de la mort subite de son père, Lucien revint à Paris[1].
-
-Aussitôt débarqué, il passa une heure avec sa mère et alla ensuite au
-comptoir, où se trouvait M. Leffre, chef du bureau, homme sage à cheveux
-blancs, consommé dans les affaires.
-
-Le vieillard lui dit, avant même de faire mention de la mort de M. Leuwen:
-
-«--Monsieur, j'ai à vous parler de vos affaires. S'il vous plaît, nous
-passerons dans votre cabinet.
-
-À peine arrivés:
-
-«--Vous êtes un homme et un brave homme. Préparez-vous à tout ce qu'il y
-a de pis. Me permettrez-vous de parler librement?
-
-«--Je vous en prie, mon cher monsieur Leffre. Dites-moi nettement ce
-qu'il y a de pis.
-
-«--Il faut faire banqueroute!
-
-«--Grand Dieu! Combien doit-on?
-
-«--Juste autant qu'on a. Si vous ne faites pas banqueroute, il ne vous
-reste rien.
-
-«--Y a-t-il moyen de ne pas faire banqueroute?
-
-«--Sans doute, mais il ne vous restera peut-être pas cent mille écus, et
-encore faudra-t-il cinq ou six ans pour faire la rentrée de cette somme.
-
-«--Attendez-moi un instant: je vais parler à ma mère.
-
-«--Monsieur, Mme votre mère n'est pas dans les affaires: peut-être ne
-conviendrait-il pas de prononcer le mot de banqueroute aussi nettement.
-Vous pouvez payer 60 0/0, et il vous reste une honnête aisance. M. votre
-père était aimé de tout le haut commerce, et il n'est pas de petit
-boutiquier auquel il n'ait prêté une ou deux fois dans sa vie une couple
-de billets de mille francs. Vous avez votre concordat signé à 60 0/0,
-avant trois jours et avant même la vérification du grand livre. Et, ajouta
-M. Leffre en baissant la voix, les affaires des dix-neuf derniers jours
-sont portées sur un livre à part, que j'enferme tous les soirs. Nous avons
-pour 190.000 francs d'argent liquide, et sans ce livre on ne saurait où
-les prendre.
-
-«--Et cet homme est parfaitement honnête!» pensa Lucien.
-
-M. Leffre, le voyant pensif, ajouta:
-
-«--M. Lucien a un peu perdu l'habitude du comptoir, depuis qu'il est dans
-les honneurs. Il attache peut-être, à ce mot de banqueroute, la fausse
-idée qu'on en a dans le monde. M. Van Peters, que vous aimiez tant, avait
-fait banqueroute à New-York, et cela l'avait si peu déshonoré, que nos plus
-belles affaires se font avec New-York et l'Amérique du Nord.
-
-«--Une place va me devenir nécessaire! songeait Lucien.
-
-«--Vous pourriez offrir 4 0/0, continuait M. Leffre, croyant le décider;
-j'ai tout arrangé dans ce sens. Si quelque créancier de mauvaise humeur
-veut vous forcer la main, vous le réduirez à 35 0/0. Mais, suivant moi,
-offrir 40 0/0 serait manquer à la probité. Offrez-en 60, et Mme Leuwen
-n'est pas obligée de mettre à bas son carrosse. Mme Leuwen sans voiture!
-Il n'est pas un de nous à qui ce spectacle ne perçât le cœur. Il n'est
-pas un de nous à qui M. votre père n'ait donné en cadeaux plus de la
-valeur de ses appointements.»
-
-Lucien se taisait toujours et cherchait s'il n'y avait pas un moyen de
-cacher cet événement à sa mère.
-
-«--Il n'est pas un de nous qui ne soit décidé à tout faire pour qu'il
-reste à Mme votre mère et à vous une somme ronde de 600.000 francs. Et
-d'ailleurs, s'écria M. Leffre en grossissant la voix, quand aucun de ces
-messieurs ne le voudrait, je le veux, moi, qui suis le chef, et vous aurez
-600.000 francs, aussi sûrement que si vous les teniez, et en outre du
-mobilier, de l'argenterie, etc.
-
-«--Attendez-moi, monsieur,» dit Lucien.
-
-Ce détail de mobilier, d'argenterie, lui fit horreur. Il revint à M.
-Leffre après un gros quart d'heure. Il avait employé dix minutes à
-préparer sa mère. Elle avait, comme lui, horreur de la banqueroute, et
-avait offert le sacrifice de sa dot, montant à 150.000 francs, ne
-réclamant qu'une pension viagère de 1.200 francs pour elle, et de 1.200
-francs pour son fils.
-
-M. Leffre fui atterré par cette résolution de payer intégralement tous
-les créanciers, il supplia Lucien de réfléchir vingt-quatre heures.
-
-«--C'est justement, mon cher Leffre, la seule et unique chose au monde
-que je ne puisse pas vous accorder.
-
-«--Eh bien, monsieur Lucien, au moins ne dites mot de notre conversation.
-Ce secret est entre Mme votre mère, vous et moi. Les commis du bureau ne
-font tout au plus qu'entrevoir les difficultés.
-
-«--À demain, mon cher Leffre. Ma mère et moi ne vous regardons pas moins
-comme notre meilleur ami.»
-
-Le lendemain, M. Leffre répéta ses offres. Il supplia Lucien de consentir
-à un arrangement. Le surlendemain, après un nouvel effort, il proposa ceci:
-
-«--Vous pouvez tirer bon parti du nom de la maison, sous la condition de
-payer toutes les dettes, dont voici l'état complet, dit-il à Lucien en
-lui montrant une feuille de papier grand aigle, chargée de chiffres. Avec
-la condition de payer intégralement, et l'abandon de toutes les créances
-de la maison, vous pouvez vendre votre banque 50.000 écus peut-être. En
-attendant, moi qui vous parle, Jean-Pierre Leffre, et M. Gavardin, le
-caissier, nous vous offrons 100.000 francs comptant, avec recours contre
-nous pour toutes sortes de dettes de feu M. Leuwen, notre honoré patron,
-même ce qu'il peut devoir à son tailleur et à son sellier.
-
-«--Votre proposition me plaît fort. J'aime mieux avoir affaire à vous,
-brave et honnête ami, pour 100.000 francs, que d'en recevoir 150.000 de
-tout autre qui n'aurait pas la même vénération pour l'honneur de mon père.
-Je ne vous demande qu'une chose: donnez un intérêt à M. Coffe.
-
-«--Je vous répondrai avec franchise. Travailler avec M. Coffe le matin,
-m'ôte tout l'appétit à dîner. C'est un parlait honnête homme, mais sa vue
-me porte malheur. Il ne sera pas dit néanmoins que la maison Leffre et
-Gavardin refuse une proposition faite par un Leuwen. Notre prix d'achat
-pour la cession complète sera de 100.000 francs comptant, 1.200 francs de
-pension viagère pour Mme Leuwen et autant pour vous, monsieur, et tout le
-mobilier, vaisselle, chevaux, voitures, etc. Sauf un portrait de notre
-sieur Leuwen et un autre de notre sieur Van Peters. Tout cela est porté
-dans le projet d'achat que voici, et sur lequel je vous engage à consulter
-un homme que tout Paris vénère et que le commerce ne doit nommer qu'avec
-vénération: M. Laffitte. Je vais y ajouter, dit M. Leffre en s'approchant
-de la table, une pension viagère de 600 francs pour M. Coffe.»
-
-Toute l'affaire fut tranchée avec cette rondeur. Lucien consulta les amis
-de son père, dont plusieurs, poussés à bout, le blâmèrent de ne pas faire
-banqueroute à 60 0/0.
-
-«--Qu'allez-vous devenir, une fois dans la misère? Personne ne voudra
-vous recevoir?»
-
-Lucien et sa mère n'avaient pas eu une seconde d'incertitude. Le contrat
-fut signé avec _MM. Leffre et Gavardin_, qui donnèrent 4.000 francs de
-pension viagère à Mme Leuwen, parce qu'un autre commis offrait cette
-augmentation. Du reste, le contrat fut signé avec les clauses indiquées
-ci-dessus. Ces messieurs payèrent 100.000 francs comptant, et le même
-jour, Mme Leuwen mit en vente ses chevaux, ses voitures, et sa vaisselle
-d'argent. Son fils ne s'opposa à rien; il lui avait déclaré que pour rien
-au monde il ne prendrait autre chose que sa pension de 1.200 francs et
-20.000 francs de capital.
-
-Pendant toutes ces transactions, Lucien vit fort peu de monde. Quelque
-ferme qu'il fût dans sa ruine, la commisération du vulgaire l'eût
-impatienté. Il reconnut bientôt l'effet des calomnies répandues par les
-agents du comte de Beauséant, le ministre des Affaires étrangères. Le
-public crut que ce grand changement n'avait nullement altéré sa
-tranquillité, parce qu'il était saint-simonien au fond, et que, si cette
-religion lui manquait, au besoin il s'en créerait une autre.
-
-Il fut bien étonné, un matin, en recevant une lettre de Mme Grandet, qui
-se trouvait à une maison de campagne près de Saint-Germain, et qui lui
-assignait un rendez-vous à Versailles, rue de Savoie, n° 62. Lucien
-avait grande envie de s'excuser, mais enfin il se dit:
-
-«--J'ai assez de torts envers cette femme; sacrifions une heure.»
-
-Il trouva une femme perdue d'amour et ayant à grand peine la force de
-parler raison. Elle mit une adresse vraiment remarquable à lui faire,
-avec toute la délicatesse possible, la scabreuse proposition que voici:
-elle le suppliait d'accepter d'elle une pension de 15.000 francs et ne
-lui demandait que de venir la voir, en tout bien, tout honneur, quatre
-fois par semaine.
-
-«--Je vivrai les autres jours en vous attendant!»
-
-Lucien vit bien que s'il répondait comme il le devait, il allait provoquer
-une scène violente. Il fit entendre que, pour certaines raisons, cet
-arrangement ne pouvait commencer que dans six mois, et qu'il se réservait
-de répondre par écrit dans vingt-quatre heures. Malgré sa prudence, cette
-visite dura deux heures et ne finit pas sans larmes.
-
-Pendant ce temps, Lucien suivait une négociation bien différente avec le
-vieux maréchal, encore ministre de la guerre, malgré que, depuis quatre
-mois, il fût toujours à la veille de perdre sa place. Quelques jours avant
-la course de Versailles, Lucien avait vu entrer chez lui un des officiers
-d'ordonnance du maréchal, qui l'engageait à se trouver le lendemain, au
-ministère, à six heures et demie du matin.
-
-Il alla au rendez-vous encore tout endormi.
-
-«--Eh bien, jeune homme, dit le ministre d'un air grognon, _sic transit
-gloria mundi._ Encore un de ruiné. Grand Dieu, on ne sait que faire de
-son argent! Il n'y a de sur que la terre, mais les fermiers ne payent
-jamais. Est-il vrai que vous n'avez pas voulu faire banqueroute et que
-vous avez vendu votre fonds 100.000 francs?
-
-«--Très vrai, monsieur le maréchal.
-
-«--J'ai connu votre père, et pendant que je suis encore dans cette
-galère, je veux demander pour vous à Sa Majesté une place de 6 à 8.000
-francs. Où la voulez-vous?
-
-«--Loin de Paris.
-
-«--Ah! je vois. Vous voulez être préfet, mais je ne veux rien devoir à
-ce polisson de M. de Vaize. Ainsi, _pas de ça, Larirette!_
-
-«--Je ne pensais pas à une préfecture. Hors de France, voulais-je dire.
-
-«--Il faut parler net, entre amis. Diable, je ne suis pas ici pour faire
-de la diplomatie. Donc, secrétaire d'ambassade?
-
-«--Je n'ai pas de titre pour être premier secrétaire. Attaché est trop
-peu; je n'ai que 1.200 francs de rente.
-
-«--Je ne vous ferai ni premier, ni dernier. Je vous ferai second
-secrétaire. M. Lucien Leuwen, lieutenant de cavalerie, maître des
-requêtes, chevalier de la Légion d'honneur, a des titres. Écrivez-moi
-donc demain si vous acceptez ou non d'être second secrétaire.»
-
-Et le maréchal le congédia de la main en lui disant:
-
-«--Honneur!»
-
-Le lendemain, Lucien qui, pour la forme, avait consulté sa mère, écrivit
-qu'il acceptait. En rentrant de Versailles, il trouva un mot de l'aide de
-camp du maréchal qui l'invitait à se rendre au ministère, le soir même,
-à neuf heures.
-
-«--J'ai demandé pour vous à Sa Majesté la place de second secrétaire
-d'ambassade à Madrid. Vous aurez, si le roi signe, 4.000 francs
-d'appointements, et, de plus, une pension de 4.000 autres francs pour
-les services rendus par votre père, sans lequel ma loi sur les fournitures
-militaires ne passait pas. Je ne vous dirai pas que cette pension est
-solide comme du marbre. Mais enfin, cela durera bien quatre ou cinq ans,
-et dans quatre ou cinq ans, si vous avez servi votre ambassadeur comme
-vous avez servi M. de Vaize, et si vous cachez vos principes jacobins
-(c'est le roi qui m'a dit que vous étiez jacobin; c'est un beau métier et
-qui vous rapportera gros!), enfin, bref, si vous êtes adroit, avant que
-la pension de 4.000 francs soit supprimée, vous aurez accroché 6 ou 8.000
-francs d'appointements. C'est plus que n'a un colonel. Sur quoi, bonne
-chance. Adieu. J'ai payé ma dette, ne me demandez rien, ne m'écrivez pas.»
-
-Comme Lucien s'en allait.
-
-«--Si vous ne recevez rien, d'ici à huit jours, revenez me voir à neuf
-heures du soir. Dites au portier, en passant, que vous reviendrez dans
-huit jours. Bonsoir, adieu.»
-
-Rien ne retenait Lucien à Paris; il ne devait y reparaître que lorsque sa
-ruine serait oubliée.
-
-«--Quoi, vous qui pouviez espérer tant de millions!» lui disaient les
-nigauds qu'il rencontrait.
-
-Et plusieurs de ces gens-là le saluaient de façon à lui dire:
-
-«--Ne nous parlons pas.»
-
-Sa mère montra une force de caractère admirable: jamais une plainte. Elle
-eut pu garder son superbe appartement dix-huit mois encore. Avant le
-départ de Lucien, elle alla s'établir dans quatre pièces, au troisième
-étage, sur le boulevard. Elle annonça à un petit nombre d'amis qu'elle
-leur offrirait le thé tous les vendredis et que, pendant son deuil, sa
-porte serait fermée tous les autres jours.
-
-Le huitième jour, après son entrevue avec le maréchal, Lucien reçut un
-gros paquet adressé à M. Leuwen, chevalier de la Légion d'honneur,
-deuxième secrétaire d'ambassade à Madrid. Il sortit à l'instant pour aller
-chez le brodeur commander un petit uniforme. Il vit son ministre, reçut un
-quartier d'avance de ses appointements et prit ses dernières instructions.
-
-Tout le monde lui parla d'acheter une voiture, et trois jours après avoir
-reçu sa nomination, il partait bravement par la malle-poste.
-
-Il avait résisté héroïquement à l'idée de passer une dernière fois à Nancy.
-
-Il s'arrêta deux jours, avec délices, sur le lac de Genève, et visita les
-lieux divers que la _Nouvelle Héloïse_ a rendus célèbres; chez un paysan
-de Clarens, il trouva un lit brodé dans lequel avait couché Mme de Warens.
-
-À la sécheresse d'âme qui le gênait à Paris--pays si peu fait pour y
-recevoir des compliments de condoléance--avait succédé une mélancolie
-tendre: il s'éloignait de Nancy peut-être pour toujours.
-
-Cette tristesse ouvrit son âme au sentiment des arts. Il vit avec beaucoup
-plus de plaisir qu'il n'appartient à un ignorant de le faire, Bologne,
-Milan. La Chartreuse de Pavie, Florence, le jetèrent dans un état
-d'attendrissement et de sensibilité qui lui eût causé bien des remords
-trois ans auparavant.
-
-Enfin, en arrivant à son poste, il eut besoin de se sermonner pour prendre
-envers les gens qu'il allait fréquenter le degré de sécheresse convenable.
-
-
-[Footnote 1: Les quelques feuillets, racontant le nouveau séjour de Lucien
-à Nancy, sont _absolument illisibles_ dans le texte original. On devine
-avec quelle joie nous eussions voulu pouvoir restituer ce passage, un des
-plus intéressants, sinon le plus intéressant du livre. Malheureusement il
-y avait impossibilité matérielle. À mentionner ces mots jetés en marge:
-_fièvre ardente..... Scolast..._ (Probablement _Suora Scholastica_), titre
-d'une nouvelle inachevée.]
-
-
-
-
-À Civita-Vecchia, le 22 mars 1835.
-
-
-
-
-[Illustration 03]
-
-
-
-
-Rome
-
-
-Ici s'arrête Lucien Leuwen.
-
-Le texte de cette édition est conforme à celui de l'édition parue à la
-_Revue Blanche_, en 1901. Les lignes publiées en tête sont extraites du
-commentaire de Jean de Mitty précédant l'édition originale parue en 1894,
-chez E. Dentu, à Paris.
-
-
-
-
-
-
-
-
-
-End of the Project Gutenberg EBook of Lucien Leeuwen ou l'Amarante et le Noir, by
-Stendhal
-
-*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LUCIEN LEEUWEN OU L'AMARANTE ***
-
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-Produced by Laura Natal Rodrigues in memoriam of of Marc
-D'Hooghe (Images generously made available by Internet
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-/* Transcriber's notes */
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- </head>
-<body>
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-Project Gutenberg's Lucien Leeuwen ou l'Amarante et le Noir, by Stendhal
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-This eBook is for the use of anyone anywhere in the United States and
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-Title: Lucien Leeuwen ou l'Amarante et le Noir
- Tome Second
-
-Author: Stendhal
-
-Contributor: Jean de Mitty
-
-Illustrator: Maximilien Vox
-
-Release Date: August 1, 2019 [EBook #60033]
-
-Language: French
-
-Character set encoding: UTF-8
-
-*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LUCIEN LEEUWEN OU L'AMARANTE ***
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-Produced by Laura Natal Rodrigues in memoriam of of Marc
-D'Hooghe (Images generously made available by Internet
-Archive.)
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-<h3>"<i>Mes Livres</i>"</h3>
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-<h2>STENDHAL</h2>
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-<h1>LUCIEN LEUWEN</h1>
-
-<h2>OU</h2>
-
-<h2>L'AMARANTE ET LE NOIR</h2>
-
-<h2>Oeuvre posthume reconstituée par</h2>
-
-<h2>Jean de Mitty</h2>
-
-<h3>Ornée de bois dessinés et gravés par</h3>
-
-<h2>Maximilien Vox</h2>
-
-<h2>TOME SECOND</h2>
-
-<h3>À PARIS</h3>
-
-<h3>"<i>LE LIVRE</i>"</h3>
-
-<h3>9, RUE COETLOGON</h3>
-
-<h3>1923</h3>
-
-<hr class="chap" />
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-<h4>DEUXIÈME PARTIE</h4>
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-</div>
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-
-<p><i>Lecteur bénévole.</i></p>
-
-
-<p><i>En arrivant à Paris, il me faut faire grands efforts pour ne pas
-tomber dans quelques personnalités. Ce n'est pas que je n'aime beaucoup
-la satire, mais en fixant l'œil du lecteur sur la figure grotesque
-de quelque ministre, le cœur de ce lecteur fait banqueroute à l'intérêt
-que je veux lui inspirer pour les autres personnages.</i></p>
-
-<p><i>Cette chose si amusante: la satire personnelle, ne convient donc point,
-par malheur, à la narration de l'histoire.</i></p>
-
-<p><i>Les personnalités sont charmantes quand elles sont vraies et point
-exagérées, et c'est une tentation que ce que nous voyons depuis vingt
-ans est bien fait pour nous ôter.</i></p>
-
-<p><i>«Quelle duperie, dit Montesquieu, que de calomnier l'inquisition!»</i></p>
-
-<p><i>Il eût dit de nos jours: «Comment ajouter à l'amour de l'argent, à la
-crainte de perdre sa place, et an désir de tout faire pour deviner la
-fantaisie du maître, qui font l'âme de tous les discours hypocrites, de
-tout ce qui mange plus de 50.000 francs au budget?»</i></p>
-
-<p><i>Je professe qu'au-dessus de 50.000 francs la vie privée doit cesser
-d'être murée.</i></p>
-
-<p><i>Mais la satire de cet heureux du budget n'entre point dans mon plan. Le
-vinaigre est en lui-même une chose excellente, mais mélangé avec une
-crème, il gâte tout.</i></p>
-
-<p><i>J'ai donc fait tout ce que j'ai pu pour que vous ne puissiez
-reconnaître, ô lecteur bénévole, un ministre de ces derniers temps qui
-voulut jouer un mauvais tour à Leuwen.</i></p>
-
-<p><i>Quel plaisir auriez-vous à voir en détail que ce ministre était voleur,
-insolent, de peur de perdre sa place, et ne se permettait pas un mot qui
-ne fut une fausseté? Comme rien d'un peu élevé n'est jamais entré dans
-son âme, la vue seulement de cette âme vous donnerait du dégoût, ô
-lecteur bénévole, et bien plus encore si j'avais le malheur de vous faire
-deviner les traits doucereux et ignobles qui recouvraient cette âme
-plate.</i></p>
-
-<p><i>C'est bien assez de voir ces gens-là quand on va les solliciter le
-matin.</i></p>
-
-<p>«Non raziona di loro, ma guarda e passa.»</p>
-
-
-<p><span style="margin-left: 80%;">H. B.</span></p>
-
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-
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-<div class="figcenter" style="width: 500px;">
-<img src="images/leuwen03_02.jpg" width="500" alt="360" />
-</div>
-
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-
-<h4>PARIS</h4>
-
-
-<p>«Je ne veux point abuser de mon titre de père pour vous contrarier;
-soyez libre, mon fils!»</p>
-
-<p>Ainsi, établi dans un fauteuil admirable, devant un bon feu, parlait M.
-Leuwen père à Lucien, son fils et notre héros. Le cabinet où avait lieu
-la conférence entre le père et le fils, venait d'être arrangé avec le
-plus grand luxe sur les dessins de M. Leuwen lui-même. Il avait placé
-dans ce nouvel ameublement les trois ou quatre bonnes gravures qui
-avaient paru dans l'année, en France et en Italie, et un admirable
-tableau de l'École romaine, dont il venait de faire l'acquisition. La
-cheminée de marbre blanc contre laquelle s'appuyait Lucien avait été
-sculptée dans l'atelier de T..., et la glace de huit pieds de haut sur
-six de large, placée au-dessus, avait figuré dans l'exposition de 1834
-comme absolument sans défaut.</p>
-
-<p>Il y avait loin de là au misérable salon dans lequel, à Nancy, Lucien
-promenait ses inquiétudes. En dépit de sa douleur profonde, la partie
-parisienne et vaniteuse de son âme était sensible à cette différence. Il
-n'était plus dans des pays barbares; il se trouvait de nouveau au sein
-de sa patrie.</p>
-
-<p>«&mdash;Mon ami, dit M. Leuwen père, le thermomètre monte trop vite;
-faites-moi le plaisir de pousser le bouton de ce ventilateur numéro 2...,
-là..., derrière la cheminée...; fort bien. Donc, je ne prétends nullement
-abuser de mon titre pour <i>abréger</i> votre liberté. Faites absolument
-ce qui vous conviendra.»</p>
-
-<p>Lucien, devant la cheminée, avait l'air sombre, agité, tragique; l'air,
-en un mot, que nous devrions trouver à un jeune premier de tragédie
-malheureux par l'amour. Il cherchait avec un effort pénible à quitter
-cet air farouche, pour prendre l'apparence du respect et de l'amour
-filial le plus sincère, sentiments très vivants dans son cœur.</p>
-
-<p>Mais l'horreur de sa situation, depuis la dernière soirée passée à
-Nancy, lui avait ôté l'emploi de sa physionomie.</p>
-
-<p>«&mdash;Votre mère prétend, continua M. Leuwen, que vous ne voulez plus
-retourner à Nancy. Ne retournez pas en province; à Dieu ne plaise que je
-m'érige en tyran. Pourquoi ne feriez-vous pas des folies, et même des
-sottises? Il y en a une pourtant, mais une seule, à laquelle je ne
-consentirai pas, parce qu'elle a des suites: c'est le mariage. Mais vous
-avez la ressource des <i>sommations respectueuses...</i>, et, pour cela,
-je ne me brouillerai pas avec vous. Nous plaiderons, mon ami, en dînant
-ensemble.</p>
-
-<p>«&mdash;Mais, mon père, répondit Lucien comme revenant de bien loin, il
-n'est nullement question de mariage.</p>
-
-<p>«&mdash;Eh bien, si vous ne songez pas au mariage, moi j'y songerai.
-Réfléchissez à ceci: je puis vous marier à une fille riche et pas plus
-sotte qu'une pauvre, car il est fort possible qu'après moi vous ne soyez
-pas riche. Ce peuple-ci est si fou, qu'avec une épaulette, une fortune
-bornée est très supportable pour l'amour-propre. La pauvreté n'est que
-la pauvreté, ce n'est pas grand'chose; il n'y a pas le mépris. Mais tu
-croiras ces choses-là, dit M. Leuwen en changeant de ton, quand tu les
-auras vues toi-même... Je dois te sembler un radoteur. Donc, brave
-sous-lieutenant, vous ne voulez plus de l'état militaire?</p>
-
-<p>«&mdash;Puisque vous êtes si bon que de raisonner avec moi, au lieu de
-commander, non, je ne veux plus de l'état militaire en temps de paix,
-c'est-à-dire passer ma soirée à jouer au billard et à m'enivrer au café,
-et encore avec défense de prendre, sur la table de marbre mal essuyée,
-d'autre journal que le <i>Journal de Paris.</i></p>
-
-<p>«Dès que nous sommes trois officiers à nous promener ensemble, un au
-moins peut passer pour espion dans l'esprit des deux autres.</p>
-
-<p>«Le colonel, autrefois intrépide soldat, s'est transformé, sous la
-baguette du juste-milieu, en commissaire de police.»</p>
-
-<p>M. Leuwen père sourit comme malgré lui.</p>
-
-<p>Lucien comprit et ajouta avec empressement:</p>
-
-<p>«&mdash;Je ne prétends point tromper un homme aussi clairvoyant; je ne
-l'ai jamais prétendu, croyez-le bien, mon père. Mais enfin il fallait bien
-commencer mon conte par un bout.</p>
-
-<p>«Ce n'est donc point pour des motifs raisonnables que, si vous le
-permettez, je quitterai l'état militaire, mais cependant c'est une
-démarche raisonnable. Je sais donner un coup de lance et commander à
-cinquante hommes qui donnent des coups de lance; je sais vivre
-convenablement avec trente-cinq camarades, dont cinq ou six font des
-rapports de police. Je sais donc le <i>métier.</i> Si la guerre survient,
-mais une vraie guerre, dans laquelle le général en chef ne trahisse pas
-son armée, je demanderai la permission de faire une campagne ou deux. La
-guerre, suivant moi, ne peut pas durer davantage, si le général en chef
-ressemble un peu à Washington. Si ce n'est qu'un pillard habile et brave,
-comme..., je me retirerai une seconde fois.</p>
-
-<p>«&mdash;Ah! c'est là votre politique, reprit son père avec ironie.
-Diable! c'est de la haute vertu! Mais la politique, c'est bien long! Que
-voulez-vous, pour vous, personnellement?</p>
-
-<p>«&mdash;Vivre à Paris ou faire de grands voyages: l'Amérique, la
-Chine.</p>
-
-<p>«&mdash;Vu mon âge et celui de votre mère, tenons-nous-en à Paris. Si
-j'étais l'enchanteur Merlin et que vous n'eussiez qu'un mot à dire pour
-arranger le matériel de votre destinée, que demanderiez-vous?
-Voudriez-vous être commis dans mon comptoir, ou employé dans le bureau
-particulier d'un ministre qui va se trouver en possession d'une grande
-influence sur la destinée de la France? M. de Vaize, en un mot. Demain,
-il peut être ministre de l'Intérieur.</p>
-
-<p>«&mdash;M. de Vaize! ce pair de France qui a tant de goût pour
-l'administration, ce grand travailleur?</p>
-
-<p>«&mdash;Précisément! répondit M. Leuwen en riant et admirant la haute
-vertu des intentions et la bêtise des perceptions de son fils.</p>
-
-<p>«&mdash;Je n'aime pas assez l'argent pour entrer au comptoir.</p>
-
-<p>«&mdash;Mais si après moi vous êtes pauvre?</p>
-
-<p>«&mdash;Du moins à la dépense que j'ai faite à Nancy, maintenant je
-suis riche; et pourquoi cela ne durerait-il pas bien longtemps?</p>
-
-<p>«&mdash;Parce que 65 n'est pas égal à 24.</p>
-
-<p>«&mdash;Mais cette différence...»</p>
-
-<p>La voix de Lucien s'attendrissait.</p>
-
-<p>«&mdash;Pas de phrases, monsieur, je vous rappelle à l'ordre. La
-politique et le sentiment nous écartent également de l'objet à l'ordre du
-jour:</p>
-
-
-<p><span style="margin-left: 10em;"><i>Sera-t-il Dieu,</i></span><br />
-<span style="margin-left: 10em;"><i>Table ou cuvette?</i></span></p>
-
-
-<p>«C'est de vous qu'il s'agit et c'est à quoi nous cherchons une réponse.
-Le comptoir vous ennuie et vous aimez mieux le bureau particulier du
-comte de Vaize?</p>
-
-<p>«&mdash;Oui, mon père.</p>
-
-<p>«&mdash;Maintenant, paraît une grande difficulté: serez-vous assez
-coquin pour cet emploi?»</p>
-
-<p>Lucien tressaillit; son père le regarda avec le même air gai et sérieux
-tout à la fois.</p>
-
-<p>Après un silence, M. Leuwen reprit:</p>
-
-<p>«&mdash;Oui, monsieur le sous-lieutenant, serez-vous assez coquin?</p>
-
-<p>«Vous serez à même de voir une foule de petites manœuvres; voulez-vous,
-vous subalterne, aider le ministre dans ces choses ou le contrecarrer?
-<i>That is the question?</i> et c'est là-dessus que vous répondrez ce
-soir, après l'Opéra, car ceci est un secret: pourquoi n'y aurait-il pas
-crise ministérielle en ce moment? La finance et la guerre ne se sont-elles
-pas dit des gros mots pour la vingtième fois? Je suis fourré là dedans: je
-puis ce soir, je puis demain, je ne pourrai plus après-demain vous nicher
-d'une façon brillante.</p>
-
-<p>«Je ne vous dissimule pas que les mères jetteront les yeux sur vous,
-pour vous faire épouser leurs filles; en un mot, la position <i>la plus
-honorable</i>, comme disent les sots; mais serez-vous assez coquin pour la
-remplir? Réfléchissez donc à ceci: jusqu'à quel point vous sentez-vous la
-force d'être un coquin, c'est-à-dire d'aider à faire une petite
-coquinerie? Car depuis quatre ans il n'est plus question de verser du
-sang...</p>
-
-<p>«&mdash;Tout au plus de voler l'argent, interrompit Lucien.</p>
-
-<p>«&mdash;<i>Du pauvre peuple</i>, interrompit à son tour M. Leuwen d'un
-air piteux. Mais il est un peu bête et ses députés un peu sots et pas mal
-intéressés...</p>
-
-<p>«&mdash;Et que désirez-vous que je sois? demanda Lucien d'un air
-simple.</p>
-
-<p>«&mdash;Un coquin! reprit le père, je veux dire un homme politique, un
-Martignac, je n'irai pas jusqu'à dire un Talleyrand. À votre âge et dans
-vos journaux, on appelle ça être un coquin. Dans dix ans, vous saurez
-que Colbert, que Sully, que le cardinal de Richelieu, en un mot que tout
-ce qui a été homme politique, c'est-à-dire dirigeant les hommes, s'est
-élevé au moins à ce premier degré de coquinerie que je désire vous voir.
-N'allez pas faire comme N... qui, nommé secrétaire général de la police,
-au bout de quinze jours donna sa démission parce que cela était trop
-sale. Il est vrai que, dans le temps, on faisait fusiller <i>Frotté</i>
-par des gendarmes chargés de le conduire de sa maison en prison. Les
-gendarmes savaient qu'il tenterait de s'échapper en route et les
-obligerait à le tuer.</p>
-
-<p>«&mdash;Diable! dit Lucien.</p>
-
-<p>«&mdash;Oui. Le préfet Cafarelli, ce brave homme, préfet à Troyes et
-mon ami, dont vous vous souvenez peut-être, un homme de cinq pieds six
-pouces, grand, à cheveux gris...</p>
-
-<p>«&mdash;Oui, je m'en souviens très bien. Ma mère lui donnait la belle
-chambre à damas rouge, à l'angle du château, quand nous habitions
-Plancy...</p>
-
-<p>«&mdash;C'est ça; il perdit sa préfecture parce qu'il ne voulut pas
-être assez coquin.</p>
-
-<p>«Ah! diable, <i>mon jeune ami</i>, comme disent les pères nobles, vous
-êtes étonné?</p>
-
-<p>«&mdash;<i>On le serait à moins</i>, répond souvent le jeune premier,
-dit Lucien. Je croyais que les Jésuites seuls et la Restauration...</p>
-
-<p>«&mdash;Ne croyez rien, mon ami, que ce que vous aurez vu, et vous
-serez plus sage.</p>
-
-<p>«Maintenant, à cause de cette maudite liberté de la presse, dit M.
-Leuwen en riant, il n'y a plus moyen de traiter les gens à la
-<i>Frotté.</i> Les ombres les plus noires du tableau actuel ne sont plus
-fournies que par des pertes d'argent ou de place.</p>
-
-<p>«Et ce soir votre réponse, claire, nette, sans phrases sentimentales,
-surtout. Demain, peut-être, je ne pourrai plus <i>rien pour mon fils.</i>»</p>
-
-<p>Ces mots furent dits d'une façon à la fois noble et sentimentale, comme
-eût fait Monvel, le grand acteur.</p>
-
-<p>«&mdash;À propos, dit-il en revenant, vous savez sans doute que <i>sans
-votre père</i> vous seriez à l'<i>Abbaye.</i> J'ai écrit au général D...;
-j'ai dit que je vous avais envoyé un courrier parce que votre mère était
-fort malade. Je vais passer à la Guerre pour que votre congé antidaté
-arrive au colonel; de votre coté, écrivez-lui et lâchez de le séduire.</p>
-
-<p>«&mdash;Je voulais vous parler de l'Abbaye. Je pensais à deux jours de
-prison, et à remédier à tout par ma démission...</p>
-
-<p>«&mdash;Pas de démission, mon ami; il n'y a que les sots qui donnent
-leur démission. Je prétends bien que vous serez toute votre vie un jeune
-militaire de la plus haute distinction attiré par la politique. Une
-véritable <i>perte pour l'armée</i>, comme disent les <i>Débats..</i>»</p>
-
-
-<p class="center">* * *</p>
-
-
-<p>La distraction violente causée par la réponse catégorique, décisive,
-demandée par son père, fut une première consolation pour Lucien. Pendant
-le voyage de Nancy à Paris il n'avait pas réfléchi; il fuyait la douleur.
-Le mouvement physique lui tenait lieu de mouvement moral. Depuis son
-arrivée, il était dégoûté de lui-même et de la vie. Parler avec quelqu'un
-lui était un supplice; à peine pouvait-il prendre sur lui de parler une
-heure avec sa mère.</p>
-
-<p>«&mdash;Je suis un grand sot, je suis un grand fou! J'ai estimé ce qui
-n'est pas estimable: le cœur d'une femme, et, la désirant avec passion, je
-n'ai pas su l'obtenir. Il faut ou quitter la vie, ou me corriger
-profondément.»</p>
-
-<p>Le plaisant, c'est que tous les amis de M<sup>me</sup> Leuwen lui
-faisaient compliment sur l'excellente tenue que son fils avait acquise.
-«C'est maintenant l'homme sage, disait-on de toutes parts, l'homme fait
-pour satisfaire l'ambition d'une mère.»</p>
-
-<p>Tourmenté par la nécessité de donner le soir même une réponse décisive,
-il alla dîner seul, car il fallait parler et être aimable à la maison, ou
-bien il pleuvrait des épigrammes, et l'usage était de n'épargner
-personne.</p>
-
-<p>Après dîner, il erra sur les boulevards et ensuite dans les rues; il
-craignait de rencontrer des amis sur le boulevard et chaque minute était
-précieuse et pouvait lui donner l'idée d'une réponse. En passant sur
-la place Beauvau, il entra machinalement dans un cabinet de lecture, mal
-éclairé, et ou il espérait trouver peu de monde.</p>
-
-<p>Il ouvrit un livre au hasard; c'était un ennuyeux moraliste qui avait
-divisé sa drogue par portraits détachés, comme Vauvenargues:</p>
-
-
-<p><span style="margin-left: 30%;"><i>Edgar ou le Parisien de vingt ans.</i></span></p>
-
-
-<p>«&mdash;Qu'est-ce qu'un jeune homme qui ne connaît pas les hommes? Qui
-n'a vécu qu'avec des gens polis ou avec des subordonnés, ou des êtres dont
-il ne choquait pas les intérêts? Edgar n'a pour garant de son mérite que
-les magnifiques promesses qu'il se fait à lui-même. Ce n'est tout au plus
-qu'un brillant <i>Peut-être...</i>»</p>
-
-<p>Lucien relisait chaque phrase de cette morale deux et même trois fois:
-il en examinait le sens et la vérité.</p>
-
-<p>Sa rêverie sombre fit lever le nez aux lecteurs du <i>Journal du
-soir</i>; il s'en aperçut, paya avec humeur, et sortit. Il se promenait
-sur la place Beauvau, devant le cabinet littéraire.</p>
-
-<p>«&mdash;Je serai un coquin!» s'écria-t-il tout à coup.</p>
-
-<p>Il passa encore un quart d'heure à bien tâter son courage, puis appela
-un cabriolet et courut à l'Opéra.</p>
-
-<p>«&mdash;Je vous cherchais,» lui dit son père qu'il trouva errant dans
-le foyer.</p>
-
-<p>Ils montèrent rapidement dans la loge de M. Leuwen; ils y trouvèrent
-trois demoiselles en costume de sylphides.</p>
-
-<p>«&mdash;Elles ne comprendront pas un mot de ce que nous dirons; aussi
-ne nous gênons pas.</p>
-
-<p>«&mdash;Messieurs, nous lisons dans vos yeux, dit l'une d'elles, des
-choses beaucoup trop sérieuses pour nous. Nous allons sur le théâtre...
-Soyeux heureux, si vous le pouvez, sans nous.</p>
-
-<p>«&mdash;Eh bien, vous sentez-vous l'âme assez scélérate pour entrer
-dans la carrière des honneurs?</p>
-
-<p>«&mdash;Je serai sincère avec vous, mon père. L'excès de votre
-indulgence m'étonne et augmente ma reconnaissance et mon respect. Par
-suite de malheurs sur lesquels je ne puis m'expliquer, même avec mon père,
-je me trouve dégoûté de moi-même et de la vie. Comment choisir telle ou
-telle carrière?</p>
-
-<p>«Tout m'est également indifférent, je puis dire odieux.</p>
-
-<p>«Le seul état qui me conviendrait serait celui d'un mourant à
-l'Hôtel-Dieu, et ensuite peut-être celui d'un sauvage qui est obligé de
-chasser ou de pêcher pour sa subsistance de chaque jour. Cela n'est ni
-beau ni honorable pour un jeune homme de vingt-quatre ans..., aussi
-personne n'aura jamais cette confidence...</p>
-
-<p>«&mdash;Quoi? pas même votre mère...?</p>
-
-<p>«&mdash;Ses consolations augmenteraient mon martyre: elle souffrirait
-trop de me voir dans ce malheureux état.»</p>
-
-<p>L'égoïsme de M. Leuwen eut une jouissance qui l'attacha un peu à son
-fils. «Il a, se dit-il, des secrets pour sa mère qui n'en sont pas pour
-moi.»</p>
-
-<p>«&mdash;Si je reviens à la sensibilité pour les choses extérieures, il
-se peut que je me trouve étrangement choqué des exigences de l'état que
-j'aurais choisi. Une place dans votre comptoir pouvant se quitter sans
-scandaliser personne, je devrais peut-être la choisir.</p>
-
-<p>«&mdash;Je dois vous communiquer une donnée importante de plus: vous
-serez plus utile à mes intérêts comme secrétaire du ministre de
-l'Intérieur que comme chef de correspondance dans mon bureau; vos qualités
-comme homme du monde me seraient inutiles dans mon bureau.»</p>
-
-<p>Lucien fut adroit pour la première fois depuis <i>son cocuage.</i></p>
-
-<p>C'était le mot qu'il employait avec une amère ironie, car pour torturer
-davantage son âme, il se regardait comme un mari trompé et s'appliquait
-la masse de ridicule et d'antipathie dont le théâtre et le monde
-affublent cet état. Comme s'il y avait encore des caractères d'état!</p>
-
-<p>Il allait conclure pour la place au ministère, principalement par
-curiosité; il connaissait le comptoir et n'avait pas la moindre idée de
-l'intérieur intime d'un ministre. Il se faisait une fête d'approcher M.
-le comte de Vaize, travailleur infatigable et le premier administrateur
-de France, disaient les journaux; un homme qu'on comparait au comte Daru
-de l'empereur.</p>
-
-<p>À peine son père eut-il cessé de parler.</p>
-
-<p>«&mdash;Ce mot me décide, s'écria-t-il avec une fausseté naïve qui
-pouvait donner de l'espoir pour l'avenir. Je penchais pour le comptoir,
-mais je m'engage au ministère sous la condition que je ne contribuerai à
-aucun assassinat comme ceux du maréchal Ney, du colonel Caron, de Frotté,
-etc. Je m'engage tout au plus pour des friponneries d'argent, et, enfin,
-peu sur de moi-même, je ne m'engage que pour un an.</p>
-
-<p>«&mdash;C'est bien peu pour le monde; on dira: il ne peut pas tenir en
-place plus de six mois. Peut-être aurez-vous du dégoût dans les
-commencements, et de l'indulgence pour les faiblesses des hommes six mois
-plus tard.</p>
-
-<p>Pouvez-vous, par amitié pour moi, me sacrifier six mois de plus, et me
-promettre de ne pas quitter les bureaux de la rue de Grenelle avant
-dix-huit mois?</p>
-
-<p>«&mdash;Je vous donne ma parole pour dix-huit mois, toujours à moins
-d'assassinat: par exemple si mon ministre engageait quatre ou cinq
-officiers à se battre en duel successivement contre un député trop
-éloquent, incommode pour le budget.</p>
-
-<p>«&mdash;Ah! monsieur, dit M. Leuwen en riant de tout son cœur, d'où
-sortez-vous? Il n'y aura jamais de ces crimes-là, et pour cause!</p>
-
-<p>«&mdash;Ce serait-là un cas rédhibitoire, continua son fils
-sérieusement. Je partirais à l'instant pour l'Angleterre.</p>
-
-<p>«&mdash;Mais qui sera juge des crimes, homme vertueux?</p>
-
-<p>«&mdash;Vous, mon père.</p>
-
-<p>«&mdash;Les friponneries, les mensonges, les manœuvres, ne rompront pas
-notre marché?</p>
-
-<p>«&mdash;Je ne ferai pas les pamphlets menteurs...</p>
-
-<p>«&mdash;Fi donc! Cela regarde les gens de lettres. Dans le genre sale,
-vous dirigez; vous ne faites jamais. Voici le principe: tout gouvernement,
-même celui des États-Unis, ment toujours et en tout; quand il ne peut pas
-mentir sur le fond, il ment sur le détail. Ensuite, il y a les <i>bons</i>
-mensonges et les <i>mauvais.</i> Les <i>bons</i> sont ceux que croit le
-petit public de cinquante louis de rente à douze ou quinze mille francs.
-Les <i>excellents</i> attrapent quelques gens à voiture. Les <i>excécrables</i>
-sont ceux que personne ne croit et qui ne sont répétés que par les
-ministériels éhontés. Ceci est bien entendu. Voilà une première <i>maxime
-d'État</i>; elle ne doit jamais sortir de votre mémoire ni de votre
-bouche.</p>
-
-<p>«&mdash;J'entre dans une caverne de voleurs, mais tous leurs secrets,
-petits et grands, sont confiés à mon honneur.</p>
-
-<p>«&mdash;Le gouvernement escamote les droits et l'argent des populations
-tout en jurant, tous les matins, de les respecter. Vous souvenez-vous du
-fil rouge que l'on trouve au centre de tous les cordages, gros ou petits,
-appartenant à la marine royale d'Angleterre? Ou plutôt vous souvenez-vous
-de Werther, où j'ai lu je crois cette belle chose?</p>
-
-<p>«&mdash;Très bien.</p>
-
-<p>«&mdash;Voilà l'image d'une corporation ou d'un homme qui a un mensonge
-<i>de fond</i> à soutenir. Jamais de vérité pure et simple: voyez les
-<i>doctrinaires.</i></p>
-
-<p>«&mdash;Les mensonges de Napoléon n'étaient pas aussi grossiers à
-beaucoup près.</p>
-
-<p>«&mdash;Il n'y a que deux choses sur lesquelles on n'ait pas encore
-trouvé moyen d'être hypocrite: amuser quelqu'un dans la conversation et
-gagner une bataille. Du reste ne parlons pas de Napoléon. Laissez le sens
-moral à la porte en entrant au ministère, comme de son temps on laissait
-l'amour de la patrie en entrant dans sa garde.</p>
-
-<p>«Voulez-vous être un <i>joueur d'échecs</i> pendant dix-huit mois, et
-n'être rebuté par aucune affaire d'argent? Le sang seul vous
-arrêterait?</p>
-
-<p>«&mdash;Oui, mon père.</p>
-
-<p>«&mdash;Eh bien, n'en parlons plus.»</p>
-
-<p>Et M. Leuwen s'enfuit de sa loge. Lucien remarqua qu'il marchait comme
-un jeune homme de vingt ans.</p>
-
-<p>C'est que cette conversation avec un niais l'avait mortellement
-excédé.</p>
-
-
-<p class="center">* * *</p>
-
-
-<p>Dans le fait, Lucien était moins malheureux. Dix fois par jour, la
-pensée de Nancy était remplacée par celle-ci:</p>
-
-<p>«&mdash;À quel genre de besogne est-ce qu'ils vont me mettre?»</p>
-
-<p>Il lisait tous les journaux avec un intérêt bien nouveau pour lui.</p>
-
-<p>Sa mère lui dit:</p>
-
-<p>«&mdash;Tu écris bien mal; tu ne formes pas tes lettres.</p>
-
-<p>«&mdash;Ce n'est que trop vrai.</p>
-
-<p>«&mdash;Eh bien, si tu vas rue de Grenelle, écris encore plus mal. Que
-jamais ton écriture ne puisse passer sous les yeux du roi sans être
-recopiée. Cela t'évitera l'ennui de transcrire des pièces secrètes, et, ce
-qui vaut mieux, ton écriture ne restera pas attachée à des choses qui
-peuvent être déshonorantes, ou à des souvenirs pénibles dans dix ans.</p>
-
-<p>«Vois les changements qui ont eu lieu en France depuis trente-huit ans.
-Pourquoi l'avenir ne ressemblerait-il pas au passé?</p>
-
-<p>«La révolution est faite dans les choses, dit toujours ton père pour me
-tranquilliser; mais une ambition effrénée n'est-elle pas descendue dans
-les plus bas rangs, dans les rangs les plus infimes? Un garçon cordonnier
-veut devenir un Napoléon.</p>
-
-<p>«&mdash;Je ne vois que ce moyen pour acquérir de l'expérience et me
-<i>colleter</i> avec la nécessité; mais une plaisanterie comme celle sur
-Caron ou le duc d'Enghien me ferait fuir au bout du monde...»</p>
-
-<p>Une idée bien lâche qu'il avail déjà repoussée plusieurs lois, se
-présenta avec une vivacité à laquelle il ne put résister:</p>
-
-<p>«&mdash;Si je campais là le ministère et retournais à Nancy et au
-régiment; si je lui demandais pardon du mal qu'elle m'a fait, ou plutôt si
-je ne lui parlais pas de ce que j'ai vu, ce qui est plus juste; pourquoi
-ne me recevrait-elle pas comme la veille de ce jour fatal? En quoi puis-je
-être offensé, raisonnablement, moi, qui ne suis point son amant, de
-rencontrer la preuve qu'elle a eu un autre amant avant de me
-connaître?»</p>
-
-<p>Huit jours après l'entretien à l'Opéra, le <i>Moniteur</i> portait
-l'acceptation de la démission de M. C..., ministre de l'Intérieur; la
-nomination à cette place de M. le comte de Vaize, pair de France; des
-ordonnances analogues pour quatre autres ministres, et, beaucoup plus
-bas, dans un coin obscur: «Par ordonnance du..., MM. R..., N..., et
-Lucien Leuwen, ont été nommés maîtres des requêtes. M. Lucien Leuwen est
-chargé du bureau particulier de M. le comte de Vaize, ministre de
-l'Intérieur.»</p>
-
-<p>Pendant que Lucien recevait de son père les premières leçons de sens
-commun, voici ce qui se passait à Nancy. Quand, le surlendemain du
-brusque départ de Lucien, cet événement fut connu de M. de Sanréal, du
-comte Roller et des autres conspirateurs qui avaient dîné ensemble pour
-arranger un duel contre lui, ils pensèrent tomber de leur haut.</p>
-
-<p>Leur admiration pour M. Dupoirier fut sans bornes; ils ne pouvaient
-deviner ses moyens de succès.</p>
-
-<p>Suivant un premier mouvement, toujours généreux et dangereux, ces
-messieurs oublièrent leur répugnance pour ce bourgeois de mauvais ton, et
-allèrent en corps lui faire une visite.</p>
-
-<p>Et comme le provincial est avide de tout ce qui peut prendre un air
-officiel et le tirer de la monotonie de sa vie habituelle, ces messieurs
-montèrent avec gravité au troisième étage du docteur. Ils entrèrent en
-saluant, sans mot dire, et, s'étant rangés, en baie contre la muraille,
-M. de Sanréal porta la parole. Parmi beaucoup de lieux communs, la phrase
-suivante frappa M. Dupoirier.</p>
-
-<p>«&mdash;Si vous songez à la Chambre des députés de Louis-Philippe et
-qu'il vous convienne de paraître aux élections, nous vous promettons nos
-voix et toutes celles dont chacun de nous peut disposer.»</p>
-
-<p>Le discours fini, M. Ludwig Roller s'avança d'un air gauche. Sa figure
-sèche se couvrit d'un nombre infini de rides nouvelles; il fit une
-grimace et enfin dit d'un air piqué:</p>
-
-<p>«&mdash;Moi seul, peut-être, je ne dois pas de remerciements à M.
-Dupoirier: il m'a privé du plaisir de punir cet insolent, ou du moins
-d'essayer d'y faire mon possible. Mais je devais ce sacrifice aux ordres
-de Sa Majesté Charles X, et, quoique partie lésée dans cette circonstance,
-je n'en fais pas moins à M. Dupoirier les mêmes offres de service que ces
-messieurs.»</p>
-
-<p>L'orgueil de Dupoirier, et sa manie de parler en public,
-triomphaient.</p>
-
-<p>Il faut avouer qu'il parla admirablement, mais il se garda bien
-d'expliquer pourquoi et comment Lucien était parti.</p>
-
-<p>Il sut attendrir ses auditeurs: Sanréal pleurait tout à fait, Ludwig
-Roller lui-même serra la main du docteur avec cordialité en quittant le
-cabinet.</p>
-
-<p>La porte fermée, Dupoirier éclata de rire: il venait de parler pendant
-quarante minutes, il avait eu beaucoup de succès et il se moquait
-parfaitement des gens qui l'avaient écouté.</p>
-
-<p>C'était là, pour ce coquin singulier, les trois éléments de plaisir les
-plus vifs.</p>
-
-<p>Un autre chef de parti, aussi honnête que Dupoirier l'était peu,
-Gauthier, le républicain, était resté fort étonné et encore plus effrayé
-du départ de Lucien:</p>
-
-<p>«&mdash;Ne m'avoir rien dit, à moi qui l'aimais tant! Ah! cœurs
-parisiens: politesse infinie et sentiment nul! Je le croyais un peu
-différent des autres; il me semblait qu'il y avait de la chaleur et de
-l'enthousiasme au fond de cette âme!...»</p>
-
-<p>Les mêmes sentiments, mais poussés à un bien autre degré d'énergie,
-agitaient le cœur de M<sup>me</sup> de Chasteller:</p>
-
-<p>«&mdash;Ne m'avoir pas écrit, à moi qu'il jurait de tant aimer! À moi,
-hélas! dont il voyait la faiblesse!»</p>
-
-<p>Cette idée lui était trop horrible; elle finit par se persuader que la
-lettre de Lucien avait été interceptée.</p>
-
-<p>«&mdash;Est-ce que je reçois une réponse de M<sup>me</sup> de
-Constantin? Et je lui ai écrit au moins six fois depuis que je suis
-malade!...»</p>
-
-<p>Le lecteur doit savoir que la directrice de la poste aux lettres de
-Nancy pensait bien. À peine M. le marquis de Pointcarré vit-il sa fille
-malade et dans l'impossibilité de sortir, qu'il se transporta chez
-M<sup>me</sup> Cunier, petite dévote de trois pieds et demi de haut. Après
-les premiers compliments:</p>
-
-<p>«&mdash;Vous êtes trop bonne chrétienne, madame, et trop bonne
-royaliste, lui dit-il avec onction, pour n'avoir pas une idée juste de ce
-que doit être l'autorité du roi et des commissaires établis par lui,
-durant son absence...»</p>
-
-<p>Après l'hypocrisie élégante de ce père qui voulait hériter de sa fille,
-et la fausseté plus plate et moins déguisée d'une dévote de profession,
-après la promesse d'une bonne place dans le cas où Charles X ou Henry V
-remonteraient sur le trône de leurs pères; après avoir parlé de franchise,
-de cordialité, de vertu, pendant sept quarts d'heure, ces deux aimables
-personnes tombèrent d'accord sur les articles suivants:</p>
-
-<p>1° Aucune lettre du préfet, du maire, du lieutenant de gendarmerie ne
-sera jamais livrée à M. le marquis. M<sup>me</sup> Cunier lui montrera
-seulement, sans s'en dessaisir, les lettres écrites par M. le grand
-vicaire Rey, l'abbé Olivier, etc.</p>
-
-<p>Toute la conversation de M. de Pointcarré avait porté sur ce premier
-article. En cédant il obtint un triomphe complet sur le second:</p>
-
-<p>2° Toutes les lettres adressées à M<sup>me</sup> de Chasteller seront
-remises à M. le marquis, qui se charge de les donnera madame sa fille,
-retenue au lit par la maladie.</p>
-
-<p>3° Toutes les lettres écrites par M<sup>me</sup> de Chasteller seront
-montrées à M. le marquis.</p>
-
-<p>Il fut tacitement convenu que le marquis pourrait s'en saisir pour les
-faire parvenir par une voie plus économique que la poste. Mais, dans ce
-cas, qui entraînait une perte de deniers pour l'État, M<sup>me</sup>
-Cunier, sa représentante dans la présente affaire, pourrait naturellement
-s'attendre à un cadeau d'un panier de bon vin du Rhin de seconde qualité.</p>
-
-<p>Dès le surlendemain de cette conversation, M<sup>me</sup> Cunier remit
-un paquet, fermé par elle, au vieux Saint-Jean, valet de chambre du
-marquis.</p>
-
-<p>Ce paquet contenait, une toute petite lettre de M<sup>me</sup> de
-Constantin. Son ton était doux et tendre.</p>
-
-<p>«&mdash;Bavardage insignifiant,» se dit le marquis en la serrant dans
-son bureau, et, un quart d'heure après, on vit le vieux valet de chambre
-portant à M<sup>me</sup> Cunier un panier de seize bouteilles de vin du
-Rhin.</p>
-
-<p>Le caractère de M<sup>me</sup> de Chasteller était la douceur et la
-nonchalance. Rien ne parvenait à agiter cette âme douce et noble, amante
-de ses pensées et de la solitude. Mais, placée par le malheur hors de son
-état habituel, les décisions ne lui coûtaient rien; elle envoya son valet
-de chambre jeter à la poste au bourg de Darney, une lettre adressée à
-M<sup>me</sup> de Constantin.</p>
-
-<p>Une heure après le départ du valet de chambre, quelle ne fut pas la
-surprise de M<sup>me</sup> de Chasteller en voyant M<sup>me</sup> de Constantin
-entrer dans sa chambre.</p>
-
-<p>Ce moment fut bien doux pour les deux amies.</p>
-
-<p>«&mdash;Quoi, ma chère Bathilde, dit enfin M<sup>me</sup> de
-Constantin, quand on put parler après les premiers transports; six
-semaines sans un mot de toi! Et c'est par hasard que j'apprends d'un des
-agents que M. le préfet emploie pour les élections, que tu es malade et
-que ton état donne des inquiétudes...</p>
-
-<p>«&mdash;Je t'ai écrit huit lettres au moins.</p>
-
-<p>«&mdash;Ma chère, ceci est trop fort; il est un point où la bonté
-devient duperie...</p>
-
-<p>«&mdash;Il croit bien faire...»</p>
-
-<p>Ceci voulait dire «<i>mon père</i> croit bien faire,» car l'indulgence
-de M<sup>me</sup> de Chasteller n'allait pas sans voir ce qui se passait
-autour d'elle; mais le dégoût inspiré parles petites manœuvres dont elle
-suivait le développement n'avait d'autre effet que de redoubler son amour
-pour l'isolement.</p>
-
-<p>Ce qui lui convenait de la société, c'étaient les plaisirs des
-beaux-arts, le spectacle, une promenade brillante, un bal très nombreux.
-Quand elle voyait un salon avec six personnes, elle frémissait, elle était
-sûre que quelque chose de bas allait la blesser vivement.</p>
-
-<p>C'était un caractère tout opposé qui faisait compter pour beaucoup dans
-la société, M<sup>me</sup> de Constantin. Une humeur vive, entreprenante,
-s'attaquant aux difficultés et aimant à se moquer de tous les ridicules,
-faisait considérer M<sup>me</sup> de Constantin comme l'une des femmes du
-département qu'il était le plus dangereux d'offenser. Son mari, très bel
-homme, et assez riche, s'occupait avec passion de tout ce qu'elle lui
-indiquait. Depuis deux ans, par exemple, il ne songeait qu'à un moulin à
-vent, en pierre, qu'il ferait construire sur une vieille tour, voisine de
-son château, et qui devait lui rapporter 40 pour 100. Depuis trois mois il
-négligeait le moulin et ne songeait qu'à la Chambre des députés. Comme il
-n'avait point d'esprit, n'avait jamais offensé personne et passait pour
-s'acquitter avec complaisance et exactitude des petites commissions
-qu'on lui donnait, il avait des chances.</p>
-
-<p>«&mdash;Nous croyons être assurés de l'élection de M. de Constantin. Le
-préfet le porte en seconde ligne, par la peur qu'il a du marquis de
-Croisans, <i>notre rival</i>, ma chère.»</p>
-
-<p>M<sup>me</sup> de Constantin dit ce mot en riant.</p>
-
-<p>«&mdash;Le candidat ministériel sera perdu. C'est un friponneau assez
-méprisé; et, la veille de l'élection, on fera courir trois lettres de lui
-qui prouvent clairement qu'il s'adonne au noble métier d'espion. Si nous
-réussissons, le lendemain du grand jour nous partons pour Paris, où nous
-restons au moins six grands mois, et tu viens avec nous.»</p>
-
-<p>Ce mot fit rougir M<sup>me</sup> de Chasteller.</p>
-
-<p>«&mdash;Eh! bon Dieu! ma chère, fit M<sup>me</sup> de Constantin en
-s'interrompant, que se passe-t-il donc?»</p>
-
-<p>M<sup>me</sup> de Chasteller était pourpre. Elle aurait été heureuse en
-ce moment que son amie eût reçu la lettre que le valet de chambre portait
-à Darney. Là se trouvait le mot fatal: «Une personne que tu aimes a donné
-son cœur.»</p>
-
-<p>Elle dit enfin avec une honte infinie:</p>
-
-<p>«&mdash;Hélas! mon amie, il y a un homme qui doit croire que je l'aime,
-et, ajouta-t-elle en baissant tout à fait la tête, il ne se trompe
-guère.</p>
-
-<p>«&mdash;Que tu es folle, s'écria M<sup>me</sup> de Constantin. Réellement,
-si je te laisse encore un an ou deux à Nancy, tu vas prendre toutes les
-manières de sentir d'une religieuse. Et où est le mal, grand Dieu! qu'une
-jeune veuve de vingt-quatre ans, qui n'a pour unique soutien qu'un père de
-soixante et onze ans, lequel, par excès de tendresse, intercepte toutes
-ses lettres, songeât à choisir un mari, un appui, un soutien...?</p>
-
-<p>«&mdash;Hélas! ce ne sont pas toutes ces bonnes raisons; je mentirais
-si j'acceptais tes louanges. Il se trouve par hasard qu'il est riche et
-assez né, mais il aurait été pauvre et fils d'un fermier qu'il en eût été
-de même, que tout se serait passé exactement de même.»</p>
-
-<p>M<sup>me</sup> de Constantin exigea une histoire suivie; rien ne
-l'intéressait comme les histoires d'amours sincères, et elle avait une
-amitié passionnée pour M<sup>me</sup> de Chasteller.</p>
-
-<p>«&mdash;Il commença par tomber de cheval deux fois sous mes
-fenêtres...»</p>
-
-<p>M<sup>me</sup> de Constantin fut saisie d'un rire fou. Les yeux remplis
-de larmes, elle put dire, en s'interrompant vingt fois:</p>
-
-<p>«&mdash;Ainsi, ma chère Bathilde... tu ne peux pas appliquer... à ce
-puissant vainqueur... le mot obligé de la province... <i>c'est un beau
-cavalier.</i>»</p>
-
-<p>L'injustice faite à Lucien ne fit que redoubler l'intérêt avec lequel
-M<sup>me</sup> de Chasteller raconta à son amie ce qui s'était passé
-depuis six mois.</p>
-
-<p>Mais toute la partie tendre ne toucha guère M<sup>me</sup> de Constantin:
-elle ne croyait pas aux grandes passions.</p>
-
-<p>Cependant, sur la fin du récit, qui fut infini, elle devint pensive.</p>
-
-<p>«&mdash;Ton M. Leuwen est-il un don Juan terrible pour nous autres
-pauvres femmes, ou est-ce un enfant sans expérience? Sa conduite n'a rien
-de naturel...</p>
-
-<p>«&mdash;Dis qu'elle n'a rien de commun, rien de convenu d'avance,»
-reprit M<sup>me</sup> de Chasteller avec une vivacité bien rare chez elle,
-et elle ajouta avec une sorte d'enthousiasme: «C'est pour cela qu'il m'est
-cher. Ce n'est point un nigaud qui a lu des romans...»</p>
-
-<p>Le discours des deux amies fut infini sur ce point.</p>
-
-<p>M<sup>me</sup> de Constantin garda ses méfiances; elles furent même
-augmentées par le profond intérêt, qu'à son grand chagrin, elle découvrait
-chez son amie.</p>
-
-<p>Elle avait espéré d'abord un petit amour bien convenable, pouvant
-conduire à un mariage avantageux si toutes les convenances se
-rencontraient; sinon un voyage en Italie, ou les distractions d'un hiver à
-Paris, effaceraient le ravage produit par trois mois de visites
-journalières. Au lieu de cela, cette femme douce, timide, indolente, que
-rien ne pouvait émouvoir, elle la trouvait absolument folle et prête à
-prendre tous les partis.</p>
-
-<p>«&mdash;Mon cœur me dit, disait de temps en temps M<sup>me</sup> de
-Chasteller, qu'il m'a lâchement abandonnée. Quoi! ne pas m'écrire!</p>
-
-<p>«&mdash;Mais de toutes les lettres que je t'ai écrites, pas une seule
-n'est arrivée, disait M<sup>me</sup> de Constantin.</p>
-
-<p>«&mdash;Comment n'a-t-il pas dit à un postillon, reprenait M<sup>me</sup>
-de Chasteller avec un feu bien singulier, comment n'a-t-il pas dit à un
-postillon, à dix lieues d'ici: «Mon ami, voilà cent francs, allez
-vous-même remettre cette lettre à M<sup>me</sup> de Chasteller, à Nancy,
-rue de la Pompe. Donnez-la à elle-même et non à une autre.»</p>
-
-<p>«&mdash;Il aura écrit en partant... écrit de nouveau en arrivant à
-Paris.</p>
-
-<p>«&mdash;Et voilà neuf jours qu'il est parti. Jamais je ne lui ai avoué
-tout à fait mes soupçons sur le sort de mes lettres, mais il sait ce que
-je pense sur toutes choses...»</p>
-
-
-<p class="center">* * *</p>
-
-
-<p>Les soupçons de M<sup>me</sup> de Chasteller lui fournirent une objection
-décisive à la proposition de suivre M<sup>me</sup> de Constantin à Paris,
-si son mari était nommé député.</p>
-
-<p>«&mdash;N'aurais-je pas l'air, lui dit-elle, de <i>courir après</i> M.
-Leuwen?»</p>
-
-<p>Pendant les quinze jours qui suivirent, cette objection occupa seule
-les moments les plus intimes de la conversation des deux amies.</p>
-
-<p>Trois jours après l'arrivée de M<sup>me</sup> de Constantin, M<sup>lle</sup>
-Bérard fut payée magnifiquement et renvoyée. Avec son activité ordinaire,
-M<sup>me</sup> de Constantin interrogea la bonne M<sup>lle</sup> Beaulieu et congédia
-Anne-Marie.</p>
-
-<p>M. le marquis de Pointcarré, extrêmement attentif à ces petits
-événements domestiques, comprit qu'il avait une rivale invincible dans
-l'âme de sa fille.</p>
-
-<p>C'était un peu l'espoir de M<sup>me</sup> de Constantin; son activité
-continue rendit la santé à M<sup>me</sup> de Chasteller. Elle voulut être
-menée dans le monde et, sous ce prétexte, elle força son amie à paraître
-presque chaque soir chez M<sup>me</sup>s de Puy-Laurens, d'Hocquincourt,
-de Marcilly, de Serpierre, de Commercy, etc.</p>
-
-<p>Elle voulait bien établir que M<sup>me</sup> de Chasteller n'était pas
-au désespoir du départ de M. Leuwen.</p>
-
-<p>En voiture, un soir, en allant chez M<sup>me</sup> de Puy-Laurens:</p>
-
-<p>«&mdash;Quel est l'homme le plus actif, le plus impertinent, le plus
-influent de toute votre jeunesse? demanda M<sup>me</sup> de Constantin.</p>
-
-<p>«&mdash;C'est M. de Sanréal, sans doute répondit M<sup>me</sup> de
-Chasteller en souriant.</p>
-
-<p>«&mdash;Eh bien, je vais attaquer ce grand cœur dans ton intérêt. Dans
-le mien, dis-moi, dispose-t-il de quelques voix?</p>
-
-<p>«&mdash;Il a des notaires, un agent, des fermiers... Cet homme est
-aimable parce qu'il a 40.000 livres de rente au moins.</p>
-
-<p>«&mdash;Et qu'en fait-il?</p>
-
-<p>«&mdash;Il s'enivre soir et matin, et il a deux chevaux.</p>
-
-<p>«&mdash;C'est-à-dire qu'il s'ennuie. Je vais le séduire. Est-ce que
-jamais une femme un peu bien a voulu le séduire?</p>
-
-<p>«&mdash;J'en doute; il faut d'abord trouver le secret de ne pas mourir
-d'ennui en l'écoutant.»</p>
-
-<p>En peu de jours, M<sup>me</sup> de Constantin devina, sous une écorce
-grossière, l'esprit supérieur du Dr Dupoirier, et se lia tout à fait avec
-lui.</p>
-
-<p>Cet ours n'avait jamais vu une jolie femme non malade lui adresser la
-parole deux fois de suite. En province, les médecins n'ont pas encore
-succédé aux confesseurs.</p>
-
-<p>«&mdash;Vous serez notre collègue, cher docteur, lui disait-elle; nous
-voterons ensemble, nous ferons et déferons les ministères. Nos dîners
-vaudront bien les leurs, et vous me donnerez votre voix, n'est-ce pas?
-Mais j'oubliais... Vous êtes légitimiste furibond, et nous...
-antirépublicains modérés...»</p>
-
-<p>Au bout de quelques jours, M<sup>me</sup> de Constantin fit une découverte
-bien utile: M<sup>me</sup> d'Hocquincourt était au désespoir du départ de
-Leuwen. Le silence farouche de cette femme si gaie, si parlante, qui
-autrefois était l'âme de la société, sauvait M<sup>me</sup> de Chasteller;
-personne presque ne songeait à dire qu'elle avait perdu son attentif.</p>
-
-<p>M<sup>me</sup> d'Hocquincourt n'ouvrait la bouche que pour parler de
-Paris et de ses projets de voyage aussitôt après les élections.</p>
-
-<p>Un jour M<sup>me</sup> de Serpierre lui dit méchamment:</p>
-
-<p>«&mdash;Vous y retrouverez M. d'Antin...»</p>
-
-<p>Elle la regarda avec un étonnement profond qui fut bien amusant pour
-M<sup>me</sup> de Constantin. M<sup>me</sup> d'Hocquincourt avait oublié jusqu'à
-l'existence de M. d'Antin!</p>
-
-<p>M<sup>me</sup> de Constantin ne trouva de propos réellement dangereux
-pour son amie que dans le salon de M<sup>me</sup> de Serpierre.</p>
-
-<p>«&mdash;Mais, lui disait-elle, comment peut-on avoir la prétention de
-marier une fille aussi cruellement, aussi ridiculement laide, à un jeune
-homme riche, de Paris, et sans que ce jeune homme ait jamais dit un mot
-encourageant? Cela est fou réellement. Il faudrait des millions pour
-qu'un Parisien osât entrer dans un salon avec une telle figure...</p>
-
-<p>«&mdash;M. Leuwen n'est pas ainsi, tu ne le connais pas. S'il l'aimait,
-le blâme de la société serait méprisé par lui, ou plutôt il ne le verrait
-pas.»</p>
-
-<p>Et elle expliqua pendant cinq minutes le caractère de Lucien. Ces
-explications avaient le pouvoir de rendre son amie très pensive.</p>
-
-<p>Mais à peine M<sup>me</sup> de Constantin eut-elle vu cinq ou six fois
-la bonne Théodelinde, qu'elle fut touchée de la tendre amitié qu'elle
-avait pour Leuwen. Ce n'était pas de l'amour, la pauvre fille n'osait pas.
-Elle s'exagérait peut-être les désavantages de sa taille et de sa figure.
-C'était sa mère qui avait des prétentions fondées sur ce que sa haute
-noblesse lorraine honorait trop un petit roturier.</p>
-
-<p>«&mdash;Mais que fait-on à Paris de ce lustre-là?» lui disait un jour
-Théodelinde.</p>
-
-<p>Le vieux M. de Serpierre plut aussi beaucoup à M<sup>me</sup> de
-Constantin; il avait un cœur admirable de bonté et passait son temps à
-soutenir des doctrines atroces.</p>
-
-<p>M<sup>me</sup> de Constantin, avec sa jolie figure un peu commune, mais
-si appétissante à regarder, avec son activité, sa politesse parfaite et
-son adresse insinuante, eut bientôt fait la paix de son amie avec la
-maison Serpierre.</p>
-
-<p>«&mdash;Je garde ma pensée, dit d'un air mutin M<sup>me</sup> de
-Serpierre la dernière fois qu'on traita cette question délicate.</p>
-
-<p>«&mdash;À la bonne heure, ma chère amie, dit le bon lieutenant du roi à
-Colmar; mais ne parlons plus de cela, autrement les méchants diraient que
-nous allons à la chasse aux maris.»</p>
-
-<p>Il y avait bien dix ans que M. de Serpierre n'avait trouvé un mot
-aussi dur; celui-ci fit époque dans sa famille, et la réputation de
-Leuwen, jusque-là séducteur de M<sup>lle</sup> Théodelinde, fut rétablie.</p>
-
-<p>Tous les jours, pour fuir le malheur d'être rencontrées par des
-électeurs auxquels il eût fallu faire bon accueil, les deux amies
-faisaient de grandes promenades au <i>Chasseur vert.</i></p>
-
-<p>M<sup>me</sup> de Chasteller aimait à revoir ce charmant <i>Café
-Haus.</i></p>
-
-<p>Ce fut là que <i>l'ultimatum</i> du voyage de Paris fut arrêté.</p>
-
-<p>«&mdash;Ta conscience elle-même, si timorée, ne pourra t'appliquer ce
-mot humiliant et vulgaire: <i>courir après un amant</i>, si tu te jures à
-toi-même de ne jamais lui parler.</p>
-
-<p>«&mdash;Eh bien, soit! dit M<sup>me</sup> de Chasteller saisissant cette
-idée. À ces conditions je consens, et mes scrupules s'évanouissent. Si je
-le rencontrais au bois de Boulogne et s'il s'approchait de moi en
-m'adressant la parole, je ne lui répondrais pas un seul mot, avant
-d'avoir revu le <i>Chasseur vert.</i>»</p>
-
-<p>M<sup>me</sup> de Constantin la regardait étonnée.</p>
-
-<p>«&mdash;Si je voulais lui parler, je partirais pour Nancy, et ce
-n'est qu'après avoir touché barre ici que je me permettrais de lui
-répondre.»</p>
-
-<p>Il y eut un silence.</p>
-
-<p>«&mdash;Ceci est un vœu!» reprit M<sup>me</sup> de Chasteller avec un
-sérieux qui fit sourire son amie.</p>
-
-<p>Le lendemain, en revenant au <i>Chasseur vert</i>, M<sup>me</sup> de
-Constantin remarqua un cadre dans la voiture. C'était une belle
-Sainte-Cécile, gravée par Perfetti, offerte jadis par Leuwen. M<sup>me</sup>
-de Chasteller pria le maître du cale de placer cette gravure au-dessus de
-son comptoir.</p>
-
-<p>«&mdash;<i>Je vous la redemanderai peut-être un jour.</i> Et jamais,
-ajouta-t-elle tout bas en s'éloignant, je n'aurai la faiblesse d'adresser
-même un seul mot à M. Leuwen tant que cette gravure sera ici. C'est ici
-qu'a commencé cette préoccupation <i>fatale!</i></p>
-
-<p>«&mdash;Halte-là! sur ce mot <i>fatal.</i> Grâce au ciel, l'amour n'est
-point un <i>devoir</i> comme c'est un plaisir; ne le prenons donc point au
-tragique. Quand ton âge, réuni au mien, fera cinquante ans, nous serons
-tristes, raisonnables, lugubres, tant qu'il te plaira; nous ferons ce beau
-raisonnement de mon beau-père: «Il pleut, tant pis! Il fait beau, tant
-pis encore!» Tu t'ennuyais à périr, jouant la colère contre Paris sans
-être en colère, arrive un beau jeune homme...</p>
-
-<p>«&mdash;Mais il n'est pas très bien...</p>
-
-<p>«&mdash;Arrive un beau jeune homme, sans épithète, tu l'aimes, tu es
-occupée, l'ennui s'envole bien loin, el tu appelles cet amour-là
-<i>fatal?</i>»</p>
-
-<p>Le départ arrêté, il y eut de grandes scènes à ce sujet avec M. de
-Pointcarré. Heureusement M<sup>me</sup> de Constantin soutint la plus
-grande part du dialogue, et le marquis avait une peur mortelle de sa
-gaieté quelquefois ironique.</p>
-
-<p>«&mdash;Cette femme-là <i>dit tout.</i> Il n'est pas difficile d'être
-aimable quand on ne se refuse rien, répétait-il un soir fort piqué, à
-M<sup>me</sup> de Puy-Laurens; il n'est pas difficile d'avoir de l'esprit
-quand on se permet tout.</p>
-
-<p>&mdash;Eh bien, mon cher marquis, engagez M<sup>me</sup> de Serpierre,
-que voilà là-bas, à ne se rien refuser, et nous allons voir si nous serons
-amusés.</p>
-
-<p>«&mdash;Des propos toujours ironiques, disait le marquis avec humeur;
-rien n'est sacré aux yeux de cette femme-là.</p>
-
-<p>«&mdash;Jamais personne au monde n'eut l'esprit de M<sup>me</sup> de
-Constantin, dit M. de Sanréal, prenant la parole d'un air imposant; et si
-elle se moque des prétentions ridicules, à qui la faute?</p>
-
-<p>«&mdash;Aux prétentions, dit M<sup>me</sup> de Puy-Laurens, curieuse de
-voir ces deux êtres se gourmer.</p>
-
-<p>«&mdash;Oui, ajouta Sanréal, aux prétentions, aux tyrannies.»</p>
-
-<p>Heureux d'avoir une idée, plus heureux d'être approuvé par M<sup>me</sup>
-de Puy-Laurens, ce qui ne lui était peut-être jamais arrivé, M. de Sanréal
-tint la parole pendant un gros quart d'heure, et retourna sa pauvre
-idée dans tous les sens.</p>
-
-<p>M<sup>me</sup> de Constantin accepta deux ou trois dîners magnifiques
-qui réunirent toute la bonne compagnie de Nancy. Quand M. de Sanréal,
-faisant sa cour, ne trouvait rien absolument à lui dire, elle lui
-demandait sa voix électorale pour la centième fois. Elle était sûre de
-quelque protestation bizarre. Il lui jurait qu'il lui était dévoué, lui,
-son homme d'affaires, son notaire et ses fermiers.</p>
-
-<p>«&mdash;Et de plus, madame, j'irai vous voir à Paris.</p>
-
-<p>«&mdash;À Paris, je ne vous recevrai qu'une fois par semaine,
-disait-elle en regardant M<sup>me</sup> de Puy-Laurens. Ici nous nous
-connaissons tous, là, vous me compromettriez. Un jeune homme! Votre
-fortune, vos chevaux, votre état dans le monde! Une fois la semaine, je
-dis trop..., deux visites par mois, tout au plus...»</p>
-
-<p>Jamais Sanréal ne s'était trouvé à pareille fête. Il eût volontiers
-pris acte, par-devant notaire, des choses aimables que lui adressait
-M<sup>me</sup> de Constantin, une femme d'esprit.</p>
-
-<p>Il lui donnait ce titre au moins vingt fois par jour et avec une voix
-de stentor, ce qui faisait beaucoup d'effet.</p>
-
-<p>À cause de ses beaux yeux, il eut une grande querelle avec M. de
-Pointcarré, auquel il déclara tout net qu'il prétendait aller au collège
-électoral, sauf à prêter serment à Louis-Philippe.</p>
-
-<p>«&mdash;Qui croit aux serments en France aujourd'hui? Louis-Philippe
-même croit-il aux siens? Des voleurs m'arrêtent au coin d'un bois, ils
-sont trois contre un, et me demandent un serment. Irais-je le refuser?
-Ici le gouvernement est le voleur, qui prétend me voler ce droit d'élire
-un député qu'a tout Français. Le gouvernement a ses préfets, ses
-gendarmes; irai-je le combattre? Non, ma foi! je le paierai en monnaie
-de singe, comme lui-même paie les partis.»</p>
-
-<p>Dans quel pamphlet M. de Sanréal avait-il pris ces trois phrases?
-Car personne ne le soupçonnait jamais de les avoir inventées.</p>
-
-<p>M<sup>me</sup> de Constantin qui lui donnait des idées tous les soirs,
-se serait bien gardée de répandra des raisonnements qui eussent pu choquer
-le préfet du département.</p>
-
-
-<p class="center">* * *</p>
-
-
-<p>Le soir du jour où le nom de Leuwen avait paru si glorieux dans le
-<i>Moniteur</i>, ce maître des requêtes, outré de fatigue et de dégoût,
-était assis chez sa mère dans un petit coin sombre du salon, comme un
-misanthrope. Accablé des compliments auxquels il avait été en butte toute
-la journée, les mots de carrière superbe, de bel avenir, de premier pas
-brillant, papillotaient devant ses yeux et lui faisaient mal à la tête.
-Il était fatigué des réponses, la plupart de mauvaise grâce et mal
-tournées, qu'il avait faites à tant de compliments, tous fort bien faits
-et encore mieux dits: c'est là le talent de l'habitant de Paris.</p>
-
-<p>«&mdash;Maman, voilà donc le bonheur! dit-il à sa mère quand ils furent
-seuls.</p>
-
-<p>«&mdash;Mon fils, il n'y a point de bonheur avec l'extrême fatigue, à
-moins que l'esprit ne soit amusé ou que l'imagination ne se charge de
-peindre vivement le bonheur à venir. Des compliments trop répétés sont
-fort ennuyeux, et vous n'ôtes ni assez enfant, ni assez vieux, ni assez
-ambitieux, ni assez vaniteux pour rester ébahi devant un uniforme de
-maître des requêtes.»</p>
-
-<p>M. Leuwen ne parut qu'une heure après la fin de l'Opéra.</p>
-
-<p>«&mdash;Demain, à huit heures, dit-il à son fils, je vous présente à
-votre ministre, si vous n'avez rien de mieux à faire.»</p>
-
-<p>Le lendemain, à huit heures moins cinq minutes, Lucien était dans
-la petite antichambre de l'appartement de son père.</p>
-
-<p>Huit heures sonnèrent.</p>
-
-<p>«&mdash;Pour rien au monde, monsieur, dit à Lucien, Anselme, le vieux
-valet de chambre, je n'entrerais chez monsieur avant qu'il sonne.»</p>
-
-<p>Enfin la sonnette se fit entendre à dix heures et demie.</p>
-
-<p>«&mdash;Je suis fâché de t'avoir fait attendre, mon ami, dit M. Leuwen
-avec bonté.</p>
-
-<p>«&mdash;Moi, peu importe..., mais le ministre?</p>
-
-<p>«&mdash;Le ministre est fait pour attendre, quand il le faut. Il a, ma
-foi, plus besoin de moi, que moi de lui; il a besoin de ma banque et peur
-de mon salon.</p>
-
-<p>«Mais te donner deux heures d'ennui, à toi, mon fils, un homme que
-j'aime et que j'estime, ajouta-t-il en riant, c'est fort différent. J'ai
-bien entendu sonner huit heures, mais je sentais un peu de transpiration,
-j'ai voulu attendre qu'elle fût bien passée. À soixante-cinq ans la vie
-est un problème..., et il ne faut pas l'embrouiller par des difficultés
-imaginaires. Mais comme te voilà fait, dit-il en s'interrompant. Tu as
-l'air bien jeune! Va prendre un habit moins frais, un gilet noir...
-arrange mal tes cheveux... tousse quelquefois... tâche de te donner
-vingt-huit ou trente ans... La première impression fait beaucoup avec un
-imbécile: il n'a pas le temps de penser. Rappelle-toi: n'être jamais très
-bien vêtu tant que tu seras dans les affaires.»</p>
-
-<p>On partit après une grande heure de toilette; le comte de Vaize n'était
-point sorti. L'huissier accueillit avec empressement le nom de MM.
-Leuwen, et les annonça sans délai.</p>
-
-<p>«&mdash;Son Excellence nous attendait, dit M. Leuwen, à son fils, en
-traversant trois salons où les solliciteurs étaient étagés selon leur
-mérite de leur rang dans le monde.</p>
-
-<p>MM. Leuwen trouvèrent Son Excellence fort occupée à mettre en ordre,
-sur un bureau de citronnier chargé de ciselures de mauvais goût, trois ou
-quatre cents lettres.</p>
-
-<p>«&mdash;Vous me trouvez occupé de ma circulaire, mon cher Leuwen. Il
-faut que je fasse une circulaire qui sera déchiquetée par le <i>National</i>,
-par la <i>Gazette</i>, etc..., et messieurs mes commis me font attendre
-depuis deux heures la collection des circulaires de mes prédécesseurs. Je
-suis curieux de savoir comment ils ont franchi le pas... Je suis fâché de
-ne l'avoir pas faite..., un homme d'esprit comme vous m'avertirait des
-phrases qui peuvent donner prise.»</p>
-
-<p>Son Excellence continua ainsi pendant vingt minutes. Pendant ce temps,
-Lucien l'examinait.</p>
-
-<p>M. de Vaize annonçait une cinquantaine d'années; il était grand et
-assez bien fait. De beaux cheveux grisonnants, des traits fort réguliers,
-une tête haute, prévenaient en sa faveur. Mais cette impression ne durait
-pas.</p>
-
-<p>Au second regard, on remarquait un front bas, couvert de rides,
-excluant toute idée de pensée. Lucien fut étonné et fâché de trouver à ce
-grand administrateur l'air plus que commun, l'air valet de chambre. Il
-avait de grands bras dont il ne savait que faire, et ce qui est pis,
-Lucien crut entrevoir que Son Excellence cherchait à se donner des grâces
-imposantes. Il parlait trop haut et s'écoutait parler.</p>
-
-<p>M. Leuwen père, presque en interrompant l'éloquence du ministre,
-trouva le moment de dire les paroles sacramentales:</p>
-
-<p>«&mdash;J'ai l'honneur de présenter mon fils à Votre Excellence.</p>
-
-<p>«&mdash;J'en veux faire un ami; il sera mon premier aide de camp. Nous
-aurons bien de la besogne... mon prédécesseur a tout laissé dans un
-désordre complet. Les commis qu'il a fourrés ici, au lieu de me répondre
-par des faits et des notions exactes, me font des phrases.</p>
-
-<p>«Vous me voyez ici devant le bureau de ce pauvre Corbière! Qui m'eût
-dit, quand je le combattais à la Chambre des pairs et qu'il me répondait
-avec sa petite voix de chat qu'on écorche, que je m'assoierais dans son
-fauteuil un jour? C'était une tête étroite, sa vue était courte, mais il
-ne manquait pas de sens dans les choses qu'il apercevait. Il avait de la
-sagacité, mais c'était bien l'antipode de l'éloquence, outre que sa mine
-de chat fâché donnait aux plus indifférents l'envie de le contredire. M.
-de Villèle eût mieux fait de s'adjoindre un homme éloquent, Martignac,
-par exemple...»</p>
-
-<p>Ici, dissertation sur le système de M. de Villèle. Ensuite M. de Vaize
-prouva que la justice est le premier besoin des sociétés. De là, il passa
-à expliquer comment la bonne foi est la hase du crédit, et dit à ces
-messieurs qu'un gouvernement partial et injuste se <i>suicide</i> de ses
-propres mains.</p>
-
-<p>La présence de M. Leuwen père avait semblé lui en imposer d'abord,
-mais bientôt, enivré de ses paroles, il oublia qu'il parlait devant un
-homme dont Paris répétait les épigrammes. Il prit des airs imposants et
-finit par l'éloge de son prédécesseur, qui passait généralement pour
-avoir économisé 800.000 francs pendant son ministère d'une année.</p>
-
-<p>«&mdash;Ceci est trop magnanime pour moi, mon cher comte,» lui dit M.
-Leuwen, et il s'évada.</p>
-
-<p>Mais le ministre était en train de parler; il prouva à son secrétaire
-intime que, sans probité, l'on ne peut pas être un grand ministre.</p>
-
-<p>Enfin Son Excellence installa Lucien dans un magnifique bureau, à
-vingt pas de son cabinet particulier.</p>
-
-<p>Celui-ci fut surpris par la vue d'un jardin charmant dans lequel
-donnaient ses croisées; c'était un contraste piquant avec la sécheresse
-de toutes les sensations dont il était assailli.</p>
-
-<p>Il se mit à considérer les arbres avec attendrissement.</p>
-
-<p>En s'asseyant, il remarqua de la poudre sur le dossier de son
-fauteuil.</p>
-
-<p>«&mdash;Mon prédécesseur n'avait pas de ces idées-là,» se dit-il en
-riant.</p>
-
-<p>Bientôt, en voyant l'écriture sage, très grosse et très bien formée
-de ce prédécesseur, il eut le sentiment de la vieillerie au suprême
-degré.</p>
-
-<p>«&mdash;Il me semble que ce cabinet sue l'éloquence vide et l'emphase
-plate.»</p>
-
-<p>Il décrocha deux ou trois gravures de l'École française: <i>Ulysse
-arrêtant le char de Pénélope</i>, par Fragonard, <i>Le Barbier</i>, etc.,
-et les envoya dans les bureaux.</p>
-
-<p>Il les remplaça plus tard par des gravures d'Anderloni et de Morghen.</p>
-
-<p>Le ministre revint une heure après et lui remit une liste de vingt-cinq
-personnes qu'il fallait inviter pour le lendemain.</p>
-
-<p>«&mdash;J'ai décidé qu'au moment où l'horloge du ministère sonne
-l'heure, le portier vous apportera toutes les lettres arrivées à mon
-adresse.</p>
-
-<p>Vous me donnerez sans délai ce qui viendra des Tuileries ou des
-ministères, vous ouvrirez tout le reste et m'en ferez un extrait en
-une ligne ou deux tout au plus; mon temps est précieux.»</p>
-
-<p>À peine fut-il sorti, huit ou dix commis vinrent faire connaissance
-avec le maître des requêtes dont l'air déterminé et froid leur parut de
-bien mauvais augure.</p>
-
-<p>Pendant toute cette journée, remplie d'un cérémonial faux à couper
-au couteau, Lucien fut plus froid encore et plus ironique qu'au régiment.
-Il lui semblait être séparé par dix années d'expérience impitoyable
-de ce moment de premier début à Nancy.</p>
-
-<p>Il trouva, en rentrant à la maison, son père d'une gaieté parfaite.</p>
-
-<p>«&mdash;Voici deux petites assignations, lui dit-il, qui sont les
-suites naturelles de vos dignités du matin.»</p>
-
-<p>C'étaient deux cartes d'abonnement à l'Opéra et aux Bouffes.</p>
-
-<p>«&mdash;Ah! mon père, ces plaisirs me font peur.</p>
-
-<p>«&mdash;Vous m'avez accordé dix-huit mois au lieu d'un an, pour une
-certaine position dans le monde. Pour rendre la grâce complète,
-promettez-moi de passer une demi-heure chaque soir dans ces <i>temples du
-plaisir</i>, particulièrement vers la fin des plaisirs, à onze heures.</p>
-
-<p>«&mdash;Je le promets. Ainsi je n'aurai pas une pauvre petite heure
-de tranquillité dans toute la journée!</p>
-
-<p>«&mdash;Et le dimanche donc!»</p>
-
-<p>Le second jour, le ministre dit à Lucien:</p>
-
-<p>«&mdash;Je vous charge d'accorder des rendez-vous à cette foule de
-figures qui afflue chez un ministre nouvellement nommé. Éloignez
-l'intrigant de Paris, faufilé avec des femmes de moyenne vertu; ces
-gens-là sont capables de tout, même de ce qu'il y a de plus noir. Faites
-accueil au pauvre diable de provincial entêté de quelque idée folle. Le
-solliciteur portant avec une élégance parfaite un habit râpé, est un
-fripon, il habite à Paris. S'il valait quelque chose, je le rencontrerais
-dans un salon, il trouverait quelqu'un pour me le présenter et répondre
-de lui.»</p>
-
-<p>Peu de jours après, Lucien invita à dîner un peintre, La Croix, homme
-de beaucoup d'esprit, qui portait le nom d'un préfet destitué par M. de
-Polignac. Justement, ce jour-là, le ministre n'avait que des préfets.</p>
-
-<p>Le soir, quand le comte de Vaize se trouva seul dans son salon, avec
-sa femme et Leuwen, il rit beaucoup de la mine attentive des préfets qui,
-voyant dans le peintre un candidat à préfecture, destiné à les remplacer,
-l'observaient d'un œil jaloux.</p>
-
-<p>«&mdash;Et pour fortifier le quiproquo, disait le ministre, j'ai
-adressé dix fois la parole à La Croix, et toujours sur de graves sujets
-d'administration.</p>
-
-<p>«&mdash;C'est donc pour cela qu'il avait l'air si ennuyé et si
-ennuyeux, dit la petite comtesse de Vaize, de sa voix douce et timide.</p>
-
-<p>«C'était à ne pas le reconnaître: je voyais sa petite figure
-spirituelle par-dessus un des bouquets du plateau. Je ne pouvais deviner
-ce qui lui arrivait... Il maudissait votre dîner.</p>
-
-<p>«&mdash;On ne maudit point un dîner chez un ministre, dit le comte de
-Vaize, à demi sérieux.</p>
-
-<p>«&mdash;Voilà la griffe du lion», pensa Leuwen.</p>
-
-<p>M<sup>me</sup> de Vaize, fort sensible à ces coups de boutoir, avait
-pris un air morne.</p>
-
-<p>«&mdash;Ce petit Lucien va me faire jouer un sot rôle chez son père,
-pensa le ministre.</p>
-
-<p>«Il veut avoir des commandes, reprit-il d'un air gai, et, parbleu, à
-votre recommandation, je lui en donnerai. Je remarque que, de façon ou
-d'autre, il vient ici deux fois la semaine.</p>
-
-<p>«&mdash;Dites-vous vrai? Me promettez-vous des tableaux pour lui? Et
-cela sans qu'il soit besoin de vous solliciter?</p>
-
-<p>«&mdash;Ma parole!</p>
-
-<p>«&mdash;En ce cas j'en fais un ami de la maison.</p>
-
-<p>«&mdash;Ainsi, madame, vous aurez deux hommes d'esprit: M. La Croix et
-M. Leuwen.»</p>
-
-<p>Le ministre partit de ce propos pour plaisanter Lucien un peu trop
-rudement sur la méprise qui l'avait fait inviter à dîner M. La Croix,
-peintre d'histoire.</p>
-
-<p>Lucien réveillé, répondit à Son Excellence sur le ton de la parfaite
-égalité, ce qui choqua beaucoup le ministre.</p>
-
-<p>Lucien le vit, et continua à parler avec une aisance qui l'étonna et
-l'amusa.</p>
-
-<p>Il aimait à se retrouver avec M<sup>me</sup> de Vaize, jolie, très
-timide, bonne, et qui, en lui parlant, oubliait parfaitement qu'elle était
-une jeune femme et lui un jeune homme. Cet arrangement convenait beaucoup
-à notre héros.</p>
-
-<p>«&mdash;Ainsi me voilà, se disait-il, sur le ton de l'intimité avec
-deux êtres dont je ne connaissais pas la figure il y a huit jours, et dont
-l'un m'amuse, surtout quand il m'attaque, et dont l'autre m'intéresse.»</p>
-
-<p>Il mit beaucoup d'attention à sa besogne; il lui sembla que le
-ministre voulait prendre avantage de l'erreur de nom dans l'invitation à
-dîner, pour lui attribuer l'aimable légèreté de la première jeunesse.</p>
-
-<p>«&mdash;Vous êtes un grand administrateur, monsieur le comte, en ce
-sens je vous respecte; mais l'épigramme à la main, je suis votre homme,
-et, vu vos honneurs, j'aime mieux risquer d'être un peu trop ferme que
-vous laisser empiéter sur ma dignité. Cela vous indiquera d'ailleurs que
-je me moque parfaitement de ma place, tandis que vous adorez la votre.»</p>
-
-<p>Au bout de huit jours de cette vie-là, Lucien fut de retour sur la
-terre; il avait surmonté l'ébranlement produit par la dernière soirée
-à Nancy. Son premier remords fut de n'avoir pas écrit à M. Gauthier; il
-lui fit une lettre infinie, et, il faut l'avouer, assez imprudente.
-Il signa d'un nom en l'air et chargea le préfet de Strasbourg de la
-mettre à la poste.</p>
-
-<p>«&mdash;Venant de Strasbourg, elle échappera peut-être à M<sup>lle</sup>
-Cunier.»</p>
-
-<p>Telle était la vie de Lucien: six heures au bureau de la rue de
-Grenelle le matin, une heure au moins à l'Opéra, le soir. Son père, sans
-le lui dire, l'avait précipité dans un travail de toutes les minutes.</p>
-
-<p>«&mdash;C'est l'unique moyen, disait-il à M<sup>me</sup> Leuwen, de
-parer au coup de pistolet, si toutefois nous en sommes là, ce que je suis
-loin de croire. Sa vertu si ennuyeuse l'empêcherait de nous laisser seuls,
-et outre cela, il y a l'amour de la vie et la curiosité de lutter avec le
-monde.»</p>
-
-<p>Par amitié pour sa femme, M. Leuwen s'est entièrement appliqué à
-résoudre ce problème.</p>
-
-<p>«&mdash;Vous ne pouvez vivre sans votre fils, et moi sans vous, et je
-vous avouerai que depuis que je le suis de près, il ne me semble plus
-aussi plat. Il répond quelquefois aux épigrammes de son ministre, et le
-ministre l'admire. Et à tout prendre, les jeunes reparties un peu
-impétueuses de Lucien valent mieux que les vieilles épigrammes sans
-pointes du comte de Vaize... Reste à voir comment il prendra la première
-friponnerie de Son Excellence.</p>
-
-<p>«&mdash;Lucien a toujours la plus haute idée des talents de M. de
-Vaize.</p>
-
-<p>«&mdash;C'est là notre seule ressource. C'est une admiration qu'il
-faut soigneusement entretenir. Mon unique moyen, après avoir nié tant que
-je pourrai le coup de canif donné à la probité, sera de dire: un ministre
-de ce talent est-il trop payé à 400.000 francs par an?</p>
-
-<p>«Là-dessus je lui prouverai que Sully a été un voleur. Trois ou quatre
-jours après, je paraîtrai avec ma réserve, qui est <i>superbe</i>: le
-général Bonaparte, en 1796, en Italie, volait. Auriez-vous préféré un
-honnête homme comme Moreau, se laissant battre en 1798 à Cassano, à Novi,
-etc...? Moreau coûtait au trésor 200.000 francs peut-être, et Bonaparte
-trois millions... J'espère que Lucien ne trouvera pas de réponse, et je
-vous réponds de son séjour à Paris, tant qu'il admirera M. de Vaize.</p>
-
-<p>«&mdash;Si vous pouvez gagner le bout de l'année, dit M<sup>me</sup>
-Leuwen il aura oublié sa M<sup>me</sup> de Chasteller.</p>
-
-<p>«&mdash;Je ne sais, vous lui avez fait un cœur si constant! Vous n'avez
-jamais pu vous déprendre de moi..., vous m'avez toujours aimé malgré ma
-conduite abominable. Pour un cœur tout d'une pièce, tel que celui que vous
-avez fait à votre fils, il faudrait un nouveau goût. J'attends une
-occasion favorable pour le présenter à M<sup>me</sup> Grandet.</p>
-
-<p>«&mdash;Elle est bien jolie, bien jeune, bien brillante.</p>
-
-<p>«&mdash;Et de plus veut absolument avoir une grande passion.</p>
-
-<p>«&mdash;Si Lucien devine l'affectation, il prendra la fuite,
-etc...»</p>
-
-<p>Un jour de grand soleil, vers les deux heures et demie, le ministre
-entra dans le bureau de Leuwen, la figure fort rouge, les yeux hors de
-la tête et comme hors de lui.</p>
-
-<p>«&mdash;Courez auprès de M. votre père..., mais d'abord copiez cette
-dépêche télégraphique... Veuillez prendre copie aussi de cette note que
-j'envoie au <i>Journal de Paris...</i> Vous sentez toute l'importance et
-le secret de la chose?...»</p>
-
-<p>Il ajouta, pendant que Lucien copiait:</p>
-
-<p>«&mdash;Je ne vous engage pas à prendre le cabriolet du ministère et
-pour cause. Prenez un cabriolet sous la porte cochère en face, donnez-lui
-six francs d'avance, et, pour Dieu, trouvez M. votre père avant la clôture
-de la Bourse. Elle ferme à trois heures et demie, comme vous le savez...»</p>
-
-<p>Lucien, prêt à partir et son chapeau à la main regardait le ministre
-haletant et ayant peine à parler. En le voyant entrer, il l'avait cru
-destitué, mais le télégramme l'avait mis sur la voie. Le ministre
-s'enfuit, puis rentra, et dit d'un ton impérieux:</p>
-
-<p>«&mdash;Vous me remettrez à moi, à moi, monsieur, les deux copies que
-vous venez de faire et, sur votre vie, vous ne les montrerez qu'à M. votre
-père.»</p>
-
-<p>Cela dit, il s'enfuit de nouveau.</p>
-
-<p>«&mdash;Voilà qui est bien grossier et bien ridicule, se dit Lucien. Il
-n'est propre qu'à suggérer l'idée d'une vengeance trop facile.</p>
-
-<p>«Voilà donc tous mes soupçons avérés... Son Excellence joue à la Bourse
-et je suis bel et bien complice d'une friponnerie.»</p>
-
-<p>Il eut beaucoup de peine à trouver son père; enfin, comme il faisait un
-beau froid et encore un peu de soleil, il eut l'idée d'aller le chercher
-sur le boulevard, et il le trouva en contemplation devant un énorme
-poisson, exposé au coin de la rue de Choiseul.</p>
-
-<p>M. Leuwen le reçut assez mal et ne voulut point monter dans son
-cabriolet.</p>
-
-<p>«&mdash;Au diable ton casse-cou, je ne monte que dans ma voiture, quand
-toutes les Bourses du monde devraient fermer sans moi.»</p>
-
-<p>Lucien courut chercher cette voiture au coin de la rue de la Paix, où
-elle attendait. Enfin, à trois heures et quart, au moment, où la Bourse
-allait fermer, M. Leuwen y entra. Il ne reparut chez lui qu'à six heures.</p>
-
-<p>«&mdash;Va chez ton ministre, donne lui ce mot et attends-toi à être
-mal reçu.</p>
-
-<p>«&mdash;Eh bien, tout ministre qu'il est, je vais lui répondre ferme,»
-dit Lucien, piqué de jouer un rôle dans une friponnerie.</p>
-
-<p>Il trouva M. de Vaize an milieu de vingt généraux, on venait d'annoncer
-le dîner. Déjà le maréchal N... donnait le bras à M<sup>me</sup> de Vaize.
-Le ministre debout au milieu du salon, faisait de l'éloquence, mais en
-voyant Lucien il n'acheva pas sa phrase. Il partit comme un trait en
-lui faisant signe de le suivre; arrivé dans son cabinet, il ferma la
-porte à clef et enfin se jeta sur le billet. Il faillit devenir fou de
-joie, il serra Lucien dans ses longs bras vivement et à plusieurs
-reprises. Celui-ci, debout, son habit noir boutonné jusqu'au menton,
-le regardait avec dégoût.</p>
-
-<p>«&mdash;Voilà donc un voleur, se disait-il, et un voleur en action!
-Dans sa joie comme dans son anxiété, il a des gestes de laquais...»</p>
-
-<p>Le ministre avait oublié son dîner; c'était la première affaire
-qu'il faisait à la Bourse, et il était hors de lui de ce gain de
-quelques milliers de francs. Le plaisant, c'est qu'il en avait une sorte
-d'orgueil: il se sentait ministre dans toute l'étendue du mot.</p>
-
-<p>«&mdash;Cela est divin, mon ami, dit-il à Lucien, en revenant avec lui
-vers la salle à manger. Au reste... il faudra voir demain à la
-revente.»</p>
-
-<p>Tout le monde était à table, mais par respect pour Son Excellence on
-n'avait pas osé commencer. La pauvre M<sup>me</sup> de Vaize était rouge
-et transpirait d'anxiété. Les vingt-cinq convives, assis en silence,
-voyaient bien qu'il fallait parler, mais ne trouvaient rien à dire et
-faisaient la plus sotte figure. Ce silence était interrompu de temps à
-autre par les mots timides et à peine articulés de M<sup>me</sup> de
-Vaize, qui offrait une assiette de soupe au maréchal, son voisin, et les
-gestes de refus de ce dernier faisaient le centre d'attention le plus
-comique.</p>
-
-<p>Le ministre était tellement ému qu'il avait perdu cette assurance
-si vantée dans ses journaux; l'air ahuri, il balbutia quelques mots en
-prenant place.</p>
-
-<p>Le silence était si complet et tout le monde tellement mal à son aise,
-que Lucien put entendre ces mots:</p>
-
-<p>«&mdash;Il est bien troublé, disait à voix basse son voisin, un
-colonel. Serait-il chassé?</p>
-
-<p>«&mdash;La joie surnage,» répondit sur le même ton un vieux général en
-cheveux blancs.</p>
-
-<p>Le soir, à l'Opéra, toute l'attention de Lucien était pour cette triste
-pensée.</p>
-
-<p>«&mdash;Mon père participe à cette manœuvre... On peut répondre qu'il
-fait son métier de banquier... Il sait une nouvelle, il en profite..., il
-ne trahit aucun serment, mais sans le receleur il n'y aurait pas de
-voleur.»</p>
-
-<p>Cette réponse ne lui rendait point la paix de l'âme.</p>
-
-<p>Toutes les grâces de M<sup>me</sup> Raymonde, qui vint le trouver dans
-la loge dès qu'elle le vit, ne purent en tirer un mot. <i>L'ancien homme</i>
-prenait le dessus.</p>
-
-<p>«&mdash;Le matin avec des voleurs, le soir avec des catins!» se
-disait-il amèrement.</p>
-
-<p>Le lendemain, le comte de Vaize entra en courant dans le bureau de
-Lucien; il ferma la porte à clef. L'expression de ses yeux était étrange.</p>
-
-<p>«&mdash;Mon cher ami, courez chez M. votre père, dit-il d'une voix
-entrecoupée. Il faut que je lui parle, <i>absolument.</i> Faites tout au
-monde pour l'amener au ministère, puisque enfin, moi je ne puis pas me
-montrer dans le comptoir de MM. Leuwen et C<sup>ie</sup>.»</p>
-
-<p>Lucien le regardait attentivement.</p>
-
-<p>«&mdash;Il n'a pas la moindre vergogne en me parlant de son vol!»</p>
-
-<p>M. Leuwen reçut en riant la communication que son fils était chargé de
-lui faire.</p>
-
-<p>«&mdash;Ah! parce qu'il est ministre, il voudrait me faire courir!
-Dis-lui de ma part que je n'irai pas à son ministère, et que je le prie
-instamment de ne pas venir chez moi. L'affaire d'hier est terminée; j'en
-fais d'autres aujourd'hui.»</p>
-
-<p>Comme Lucien se hâtait de partir:</p>
-
-<p>«&mdash;Reste donc un peu...! Il ne faut pas gâter les grands hommes,
-autrement ils se négligent. Tu me dis qu'il prend un ton familier et
-grossier avec toi. Avec toi est de trop. Dès que cet homme ne déclame pas
-au milieu de son salon, domine un préfet accoutumé à parler tout seul, il
-est grossier avec tout le monde. C'est que toute sa vie s'est passée à
-réfléchir sur l'art de gouverner les hommes et les conduire au bonheur par
-la vertu.»</p>
-
-<p>M. Leuwen regardait son fils pour voir si cette phrase passerait.
-Lucien ne fit, pas attention au ridicule des mots.</p>
-
-<p>«&mdash;Comme il est encore loin d'écouter son interlocuteur et de
-savoir profiter de ses fautes!» pensa M. Leuwen.</p>
-
-<p>«&mdash;C'est un artiste, mon fils. Son art exige un habit brodé et
-un carrosse, comme l'art d'Ingres et de Prud'hon exige un chevalet et des
-pinceaux. Aimerais-tu mieux un artiste parfaitement poli, gracieux, d'un
-ton parfait, faisant des croûtes, ou un homme au ton grossier, occupé du
-fond des choses et non des formes, et produisant des chefs-d'œuvre? Si,
-après deux ans de ministère, M. de Vaize te présente vingt départements
-où l'agriculture aura fait un pas, trente autres dans lesquels la
-moralité publique se soit augmentée, ne lui pardonneras-tu pas une
-réflexion négligée ou même grossière en parlant à son premier aide de
-camp, jeune homme qu'il aime et estime et qui d'ailleurs lui est
-nécessaire?»</p>
-
-<p>M. Leuwen parla longtemps, sans pouvoir engager la conversation avec
-son fils. Il n'aima pas cet air rêveur.</p>
-
-<p>«&mdash;J'ai vu trois ou quatre agents de change attendre dans le
-premier salon,» dit Lucien, et il se levait pour retourner à la rue de
-Grenelle.</p>
-
-<p>«&mdash;Mon ami, lui dit son père, toi qui as de bons yeux, lis-moi un
-peu les <i>Débats</i>, la <i>Quotidienne</i> et le <i>National.</i>»</p>
-
-<p>Lucien se mit à lire tout haut, et, malgré lui, ne put s'empêcher de
-sourire.</p>
-
-<p>M. de Vaize était comme hors de lui quand Lucien rentra.</p>
-
-<p>Il le trouva dans son bureau, «où il était venu plus de dix fois»,
-lui dit le garçon de bureau, parlant à mi-voix et de l'air du plus profond
-respect.</p>
-
-<p>«&mdash;Eh bien, monsieur? lui dit le ministre d'un air hagard.</p>
-
-<p>«&mdash;Rien de nouveau, répondit Lucien avec la plus belle
-tranquillité; je quitte mon père par ordre duquel j'ai attendu. Il ne
-viendra pas et vous prie instamment de ne pas aller chez lui. L'affaire
-d'hier est terminée et il en fait d'autres aujourd'hui.»</p>
-
-<p>M. de Vaize devint pourpre et se hâta de quitter le bureau de son
-secrétaire.</p>
-
-<p>«&mdash;Je vois l'argument sur lequel se fonde l'insolence de cet
-homme, se disait-il en se promenant à grands pas dans son cabinet. Une
-ordonnance du roi fait un ministre, une ordonnance ne peut faire un homme
-comme M. Leuwen. Voilà à quoi en arrive le gouvernement en ne vous
-laissant en place qu'un an ou deux. Est-ce qu'un banquier eut refusé à
-Colbert de passer chez lui?»</p>
-
-<p>Après cette comparaison judicieuse, le colérique ministre tomba dans
-une rêverie profonde.</p>
-
-<p>«&mdash;Ne pourrais-je pas me passer de cet insolent? Mais sa probité
-est célèbre presque autant que sa méchanceté. C'est un homme de plaisir,
-un viveur, qui depuis vingt ans se moque de tout ce qu'il y a de plus
-respectable... C'est le Talleyrand de la Bourse...; ses épigrammes font
-loi dans ce monde-là depuis la révolte de Juillet. Et ce <i>monde-là</i>
-se rapproche tous les jours davantage du grand monde. Son salon réunit
-tout ce qu'il y a d'hommes d'esprit parmi les gens d'affaires. Il s'est
-faufilé avec tous les diplomates qui vont à l'Opéra... Villèle le
-consultait...»</p>
-
-<p>M. Leuwen avait prévu tous ces mouvements. Le soir, il dit à son
-fils:</p>
-
-<p>«&mdash;Ton ministre m'a écrit comme un amant à sa maîtresse. J'ai été
-obligé de lui répondre, et cela me pèse. Je suis comme toi, je n'aime pas
-assez le <i>métal</i> pour me beaucoup gêner. Apprends à faire l'opération
-de Bourse; rien n'est plus simple pour un grand géomètre, élève de l'École
-polytechnique. M. Métral, mon commis, te donnera des leçons. Tu me rendras
-un service personnel si tu te rends capable d'être l'intermédiaire
-entre M. de Vaize et moi. Il tourne autour de moi, mais depuis notre
-dernière opération je n'ai voulu lui livrer que des mots gais. D'ici à
-huit jours, s'il ne peut le mater, il te fera la cour. Comment vas-tu
-recevoir un ministre te faisant la cour? Sens-tu l'avantage d'avoir un
-père? C'est une chose fort utile à Paris.</p>
-
-<p>«&mdash;J'aurais trop à dire sur ce dernier article et vous n'aimez pas
-le provincial tendre.</p>
-
-<p>«Quant à Son Excellence, pourquoi ne serais-je pas naturel avec lui,
-comme je le suis avec tout le monde?</p>
-
-<p>«&mdash;Ressource de paresseux, fi donc!</p>
-
-<p>«&mdash;Je veux dire que je serai froid, respectueux, et laissant
-toujours paraître, même fort clairement, le désir de voir se terminer
-la communication sérieuse avec un si grand personnage.</p>
-
-<p>«&mdash;Serais-tu de force à hasarder le propos léger et un peu
-moqueur? Il dirait: digne fils d'un tel père!</p>
-
-<p>«&mdash;L'idée plaisante qui vous vient en une seconde ne se présente
-à moi qu'au bout de deux minutes.</p>
-
-<p>«&mdash;Bravo! Tu vois les choses par le côté utile et, ce qui est pis
-encore, par le <i>côté honnête.</i> Tout cela est déplacé et ridicule en
-France. Vois ton saint-simonisme! Il avait du bon et pourtant il est
-resté odieux et inintelligible au premier étage, au deuxième et même
-au troisième; on ne s'en occupe un peu que dans la mansarde. Ce peuple-ci
-ne sera à la hauteur de la raison que vers l'an 1900. Jusque-là, il faut
-voir d'instinct les choses par le côté plaisant, et n'apercevoir <i>l'utile
-et l'honnête</i> que par un effort de volonté. Je me serais gardé d'entrer
-dans ces détails avant ton voyage à Nancy; maintenant je trouve du
-plaisir à parler avec toi. Connais-tu cette plante de laquelle on dit que
-plus on la foule aux pieds, plus elle prospère? Je voudrais en avoir, si
-elle existe; j'en demanderai à mon ami Thouin, et je t'en enverrai un
-bouquet. Cette plante est l'image de la conduite envers M. de Vaize.</p>
-
-<p>«&mdash;Mais, mon père, la reconnaissance...</p>
-
-<p>«&mdash;Mais, mon fils, c'est un animal. Est-ce sa faute si le hasard
-l'a jeté dans l'administration? Ce n'est, pas un homme comme nous,
-sensible aux bons procédés, à l'amitié continue. Les procédés délicats, il
-les prendrait pour de la faiblesse. C'est un préfet insolent après dîner
-qui, pendant vingt années de sa vie, a tremblé tous les matins de trouver
-sa destitution dans le <i>Moniteur.</i> Les écailles ne sont pas encore
-tombées de tes yeux; ne crois aveuglément personne, pas même moi! Tu
-verras tout cela dans un an. Quant à la reconnaissance, je le conseille de
-rayer ce mot de tes papiers. Il y a eu convention, contrat bilatéral avec
-le comte de Vaize, aussitôt après ton retour à Paris. Il s'est engagé: 1°,
-à arranger ta désertion avec son collègue de la guerre; 2°, à te faire
-maître des requêtes, secrétaire particulier, avec la croix au bout de
-l'année. Par contre, mon salon et moi sommes engagés à vanter son crédit,
-ses talents, ses vertus, sa probité surtout. J'ai fait réussir sa
-nomination à la Bourse, aussi je me charge de faire de compte à demi
-toutes les affaires de Bourse basées sur des dépêches télégraphiques.
-Maintenant il prétend que je me suis engagé pour les affaires de Bourse
-basées sur les délibérations du conseil des ministres,&mdash;mais cela
-n'est point. J'ai M. N..., le ministre des Finances qui ne sait rien
-administrer, mais qui sait deviner et lire sur les physionomies. Il voit
-l'intention du roi huit jours à l'avance; le pauvre de Vaize ne sait pas
-la voir à une heure de distance. Il a été déjà battu à plate couture,
-dans deux conseils, depuis un mois à peine qu'il est au ministère.
-Mets-toi bien dans la tête que M. de Vaize ne peut se passer de mon
-fils. Si je devenais un imbécile, si je fermais mon salon, si je n'allais
-plus à l'Opéra, il pourrait peut-être songera s'arranger avec une autre
-maison; encore je ne le crois pas de cette force de tête-là. Il va te
-battre froid cinq ou six jours, après quoi il y aura explosion de
-confiance. C'est le moment que je crains. Si tu as l'air comblé,
-reconnaissant, d'un commis à cent louis, ces sentiments louables joints
-à ton air si jeune te classent à jamais parmi les dupes que l'on peut
-accabler de travail, compromettre, humilier à merci et à miséricorde,
-comme jadis <i>on taillait le tiers état.</i> Aurais-tu l'esprit de suivre
-ce programme?»</p>
-
-<p>Pendant les jours qui suivirent cette leçon paternelle, le ministre
-parlait à Lucien d'un air abstrait, comme un homme accablé de hautes
-affaires, Lucien répondait le moins possible et faisait la cour à
-M<sup>me</sup> la comtesse de Vaize.</p>
-
-<p>Un matin, le ministre entra dans son bureau, suivi d'un garçon qui
-portait un énorme portefeuille: le garçon sorti, il poussa lui-même le
-verrou de la porte et, s'asseyant familièrement à côté de Lucien:</p>
-
-<p>«&mdash;Ce pauvre C..., mon prédécesseur, était sans doute un fort
-honnête garçon, lui dit-il; mais le public a d'étranges idées sur son
-compte. On prétend qu'il faisait des affaires.</p>
-
-<p>«Voici, par exemple, un portefeuille de l'administration des Enfants
-trouvés. C'est un objet, de sept ou huit millions. Puis-je de bonne foi
-demander au chef de bureau qui conduit tout cela depuis dix ans, s'il
-y a eu des abus?</p>
-
-<p>«Je ne puis qu'essayer de deviner; M. Coitat, le chef de la police du
-ministère, me dit bien que M<sup>me</sup> M..., la femme du chef de bureau
-susdit, dépense quinze ou vingt mille francs. Les appointements du mari
-sont de douze mille et ils ont deux ou trois petites propriétés sur
-lesquelles j'attends des renseignements. Mais tout cela est bien éloigné,
-bien vague, bien peu concluant, et, à moi, il me faut des faits. Donc pour
-lier M. M..., je lui ai demandé un rapport général et approfondi: le voici
-avec les pièces à l'appui. Enfermez-vous, cher ami, comparez les pièces au
-rapport, et dites-moi votre avis.»</p>
-
-<p>Lucien admira la physionomie du ministre; elle était convenable, sans
-morgue. Il se mit aussitôt au travail et, trois heures après, il écrivit
-au ministre: «<i>Ce rapport n'est pas approfondi</i>, ce sont des phrases.
-M. M.... ne convient franchement d'aucun fait; je n'ai pas trouvé une
-seule assertion sans quelque faux-fuyant. M. M... _ne se lie_ nullement.
-C'est une dissertation bien écrite, redondante d'humanité, c'est un
-article de journal, mais l'auteur semble brouillé avec Barrème.»</p>
-
-<p>Quelques minutes après, le ministre accourut; ce fut une explosion de
-tendresse. Il serrait Lucien dans ses bras:</p>
-
-<p>«&mdash;Que je suis heureux d'avoir un tel capitaine dans mon régiment!
-etc...»</p>
-
-<p>Lucien s'attendait à avoir beaucoup de peine à être hypocrite.</p>
-
-<p>Ce fut sans la moindre hésitation qu'il prit l'air d'un homme qui
-désire voir finir l'accès de confiance. À cette seconde entrée. M. de
-Vaize lui parut un comédien de campagne qui charge trop. Il le trouva
-manquant de noblesse presque autant que le colonel Malher mais l'air faux
-était bien plus visible chez le ministre.</p>
-
-<p>La froideur de Lucien, écoutant les éloges de son talent, était
-tellement glaciale, que le ministre tout déconcerté se mit à dire du mal
-du chef de bureau M...</p>
-
-<p>Une chose frappa Lucien: le ministre n'avait pas lu le travail de M.
-M...</p>
-
-<p>«&mdash;Votre Excellence est tellement accablée par les grandes
-discussions du conseil et par la préparation du budget de son département,
-qu'elle n'a pas eu le temps de lire ce rapport de M. M... qu'elle censure
-et avec raison!...»</p>
-
-<p>Le ministre eut un mouvement de vive colère. Attaquer son aptitude
-au travail, douter des quatorze heures que, de jour et de nuit, disait-il,
-il passait devant son bureau!</p>
-
-<p>«&mdash;Parbleu, monsieur, prouvez-moi cela, dit-il en rougissant.</p>
-
-<p>«&mdash;À mon tour,» pensa Lucien.</p>
-
-<p>Il triompha parla modération, par la clarté, par la respectueuse
-politesse. Il démontra clairement au ministre qu'il n'avait pas lu le
-rapport du pauvre M. M... si injurié.</p>
-
-<p>Deux ou trois fois, M. de Vaize voulut tout terminer en embrouillant
-les questions.</p>
-
-<p>Son Excellence sortit du cabinet en fureur et Lucien l'entendit
-maltraiter le pauvre chef de division que l'huissier avait introduit
-dans son cabinet. La voix redoutable du ministre passa jusqu'à
-l'anti-chambre correspondant à la porte dérobée par laquelle on entrait
-dans le bureau de Leuwen. Un ancien domestique, placé la par le crédit
-du ministre, et que Lucien soupçonnait fort d'être un espion, entra sans
-être appelé.</p>
-
-<p>«&mdash;Est-ce que Son Excellence a besoin de quelque chose?</p>
-
-<p>«&mdash;Non pas Son Excellence, mais moi; j'ai à vous prier fort
-sérieusement de ne pas entrer ici quand je ne sonne pas.»</p>
-
-
-<p class="center">* * *</p>
-
-
-<p>Un des bonheurs de Lucien avait été de ne pas trouver à Paris son
-cousin Ernest Déverloy, futur membre de l'Académie des sciences morales
-et politiques. Un des académiciens moraux, qui donnait quelques mauvais
-dîners et disposait de trois voix, outre la sienne, avait eu besoin
-d'aller aux eaux de Vichy, et Déverloy s'était donné le rôle de
-garde-malade. Cette abnégation de deux ou trois mois avait produit le
-meilleur effet à l'Académie morale.</p>
-
-<p>«&mdash;C'est un homme à coté duquel il est bien agréable de
-s'asseoir», disait M. Boneau, un des meneurs de cette société.</p>
-
-<p>«&mdash;La campagne d'Ernest aux eaux de Vichy, ajoutait M. Leuwen,
-avance de quatre ans son entrée à l'Institut.</p>
-
-<p>«&mdash;Ne vaudrait-il pas mieux pour vous, mon père, avoir un tel
-fils? répliquait Lucien presque attendri.</p>
-
-<p>«&mdash;Je t'aime encore mieux avec ta vertu. Je ne suis pas en peine
-de l'avancement d'Ernest, il aura bientôt pour 30.000 francs de places,
-comme le philosophe Cousin.»</p>
-
-<p>Il y avait dans les bureaux du comte de Vaize un M. Desbacs, dont
-la position sociale avait quelques points de rapport avec celle de
-Lucien.</p>
-
-<p>Il avait de la fortune, et M. de Vaize l'appelait son cousin; mais il
-n'avait pas un salon accrédité et un dîner renommé toutes les semaines,
-pour le soutenir dans le monde. Il sentait vivement cette différence et
-tâchait de s'accrocher à Lucien.</p>
-
-<p>M. Desbacs était d'un caractère sournois et c'est ce qui
-malheureusement se lisait trop sur sa figure, extrêmement pâle et fort
-marquée par la petite vérole. Cette figure n'avait guère d'autre
-expression que celle d'une politesse feinte et d'une bonhomie qui
-rappelait celle de Tartufe. Des cheveux absolument noirs, sur cette face
-blême, fixaient trop les regards.</p>
-
-<p>Avec ce désavantage, qui était grand, comme M. Desbacs disait toujours
-tout ce qui est convenable et jamais rien au delà, il avait fait des
-progrès rapides dans les salons de Paris. Il avait été sous-préfet,
-destitué par M. de Martignac, comme trop jésuite, et c'était un des
-commis les plus habiles qu'eut le ministère de l'Intérieur.</p>
-
-<p>Lucien était, comme toutes les âmes tendres, au désespoir: tout lui
-semblait indifférent; il ne choisissait pas les hommes et se liait avec
-ce qui se présentait. Il ne s'aperçut même pas que M. Desbacs lui
-faisait la cour. Celui-ci vit que Lucien désirait réellement s'instruire
-et travailler, et il se donnait à lui comme chercheur de renseignements,
-non seulement dans les bureaux du ministère de l'Intérieur, mais dans
-tous les bureaux de Paris. Rien n'est plus commode et n'abrège plus les
-travaux. En revanche, M. Desbacs ne manquait jamais au dîner que
-M<sup>me</sup> Leuwen avait fondé, une fois la semaine, pour les employés
-du ministère de l'Intérieur qui se liaient avec son fils.</p>
-
-<p>«&mdash;Vous vous liez là avec d'étranges figures, disait son mari;
-des espions subalternes, peut-être.</p>
-
-<p>«&mdash;Ou bien des gens de mérite inconnus. Béranger a été commis à
-dix-huit cents francs.</p>
-
-<p>«Mais quoi qu'il en soit, on voit trop dans les façons de Lucien que
-la présence des hommes l'importune et l'irrite. C'est le genre de
-misanthropie que l'on pardonne le moins.»</p>
-
-<p>Le but de M. Leuwen était de ne pas laisser un quart d'heure de
-solitude à son fils. Il trouvait qu'avec son heure à l'Opéra tous les
-soirs, le pauvre garçon n'était pas assez... bouclé.</p>
-
-<p>Il le rencontra au foyer des Bouffes.</p>
-
-<p>«&mdash;Voulez-vous que je vous mène chez M<sup>me</sup> Grandet? Elle
-est éblouissante ce soir; c'est sans contredit la plus jolie femme de la
-salle. Et je ne veux pas vous vendre chat en poche. Je vous mène d'abord
-chez Dufresnoy dont la loge est à côté de celle de M<sup>me</sup> Grandet.</p>
-
-<p>«&mdash;Je serais si heureux, mon père, de n'adresser la parole qu'à
-vous ce soir.</p>
-
-<p>«&mdash;Il faut que le monde connaisse votre figure du vivant de mon
-salon.»</p>
-
-<p>Déjà plusieurs fois, M. Leuwen avait voulu le conduire dans vingt
-maisons du juste-milieu, fort convenables pour le chef de bureau
-particulier du ministre de l'Intérieur. Lucien avait toujours trouvé des
-prétextes pour refuser.</p>
-
-<p>Il disait:</p>
-
-<p>«&mdash;Je suis encore trop sot. Laissez-moi me guérir de ma
-distraction; je tomberais dans quelque gaucherie qui s'attacherait à mon
-nom et me discréditerait, me déshonorerait à jamais... C'est une grande
-chose que de débuter.»</p>
-
-<p>Mais comme une âme au désespoir n'a de force pour rien, ce soir-là il
-se laissa entraîner dans la loge de M. Dufresnoy, receveur général, et
-ensuite, une heure plus tard, dans le salon de M. Grandet, ancien
-fabricant fort riche, et juste-milieu furibond. L'hôtel parut charmant
-à Lucien, le salon magnifique, mais M. Grandet d'un ridicule trop noir.</p>
-
-<p>Le soir du dîner qui suivit la présentation de Lucien, M. Grandet
-exprima, tout haut, devant trente personnes au moins, le désir que M.
-N..., de l'opposition, mourût d'une blessure qu'il venait de recevoir dans
-un duel célèbre.</p>
-
-<p>La beauté éblouissante de M<sup>me</sup> Grandet, ne put faire oublier
-à Lucien le dégoût profond inspiré par son mari.</p>
-
-<p>C'était une femme de vingt-trois à vingt-quatre ans au plus: il était
-impossible d'imaginer des traits plus réguliers, une beauté plus délicate
-et plus parfaite. On eût dit une figure d'ivoire. Elle chantait fort bien;
-c'était une élève de Rubini. Son mérite pour les aquarelles était célèbre,
-et son mari lui faisait quelquefois le compliment de lui en voler une
-qu'il envoyait vendre et qu'on payait 300 francs.</p>
-
-<p>Mais elle ne se contentait pas du mérite d'être un excellent peintre:
-c'était encore une bavarde effrénée. Malheur à la conversation, si
-quelqu'un venait à prononcer les mots terribles de bonheur, religion,
-civilisation, pouvoir légitime, mariage, etc...</p>
-
-<p>«&mdash;Je crois, Dieu me pardonne, qu'elle tient à imiter M<sup>me</sup>
-de Staël, se dit Lucien en écoulant une de ses <i>tartines.</i> Elle ne
-laisse rien passer sans y clouer son mot. Le mot est juste, mais il est
-d'un plat à mourir, quoique exprimé avec noblesse et délicatesse. Je
-parierais qu'elle fait provision d'esprit dans les manuels à trois
-francs.»</p>
-
-<p>Malgré son dégoût parfait pour la beauté aristocratique et les grâces
-imitatives de M<sup>me</sup> Grandet. Lucien était fidèle à sa promesse
-et, deux fois par semaine, il paraissait dans le salon le plus aimable du
-juste-milieu.</p>
-
-<p>Un soir qu'il rentrait à minuit et qu'il répondait à sa mère avoir été
-chez les Grandet:</p>
-
-<p>«&mdash;Qu'as-lu fait pour le tirer de pair aux yeux de M<sup>me</sup>
-Grandet? lui demanda son père.</p>
-
-<p>«&mdash;J'ai imité les talents qui la font si séduisante: j'ai fait une
-aquarelle.</p>
-
-<p>«&mdash;Et quel sujet a choisi la galanterie, lui dit M<sup>me</sup>
-Leuwen?</p>
-
-<p>«&mdash;Un moine espagnol monté sur un âne, et que Rodil envoie pendre.</p>
-
-<p>«&mdash;Quelle horreur! Quel caractère vous vous donnez dans cette
-maison! s'écria M<sup>me</sup> Leuwen; et encore ce caractère n'est pas le
-vôtre. Vous en avez tous les inconvénients, sans les avantages. Mon fils,
-un bourreau!</p>
-
-<p>«&mdash;Votre fils, un héros! voilà ce que M<sup>me</sup> Grandet voit
-dans les supplices décernés sans ménagement à qui ne pense pas connue
-elle. Une jeune femme qui aurait de la délicatesse, de l'esprit, qui
-verrait les choses comme elles sont, enfin, qui aurait le bonheur de vous
-ressembler un peu, me prendrait pour un vilain être, par exemple pour un
-séide des ministres, qui veut devenir préfet et chercher en France des
-rues Transnonain. Mais M<sup>me</sup> Grandet vise au génie, à la grande
-passion, à l'esprit brillant. Pour une pauvre petite femme qui n'a que du
-bonheur, et encore des plus communs, un moine envoyé à la mort, dans un
-pays superstitieux, et par un général juste-milieu, c'est sublime.</p>
-
-<p>«&mdash;Ainsi, tu vas prendre le triste caractère d'un don Juan,» dit
-M<sup>me</sup> Leuwen avec un profond soupir.</p>
-
-<p>M. Leuwen éclata de rire.</p>
-
-<p>«&mdash;Ah! que cela est bon. Lucien un don Juan! Mais, mon ange, il
-faut que vous l'aimiez avec bien de la passion pour déraisonner ainsi.
-Heureux qui bat la campagne par l'effet d'une passion! Et mille fois
-heureux qui déraisonne par amour, dans ce siècle où l'on ne déraisonne
-que par impuissance ou médiocrité d'esprit. Le pauvre Lucien sera toujours
-dupe de toutes les femmes qu'il aimera. Je vois dans ce cœur-là du fonds
-pour être dupé jusqu'à cinquante ans. As-tu deviné quel est l'amant de la
-dame?</p>
-
-<p>«&mdash;Ce cœur est si sec, que je la croyais sage.</p>
-
-<p>«&mdash;Mais sans amant il manquerait quelque chose a son état de
-maison. Le choix est tombé sur M. Crapart.</p>
-
-<p>«&mdash;Quoi? le chef de la police de mon ministère?</p>
-
-<p>«&mdash;<i>The same</i>, et par lequel vous pourriez faire espionner
-votre maîtresse aux frais de l'État.»</p>
-
-<p>Sur ce mot, Lucien devint taciturne. Sa mère devina son secret.</p>
-
-<p>«&mdash;Je le trouve pâle, mon ami. Prends ton bougeoir, et, de grâce,
-sois toujours dans ton lit avant l'heure.</p>
-
-<p>«&mdash;Si j'avais eu M. Crapart à Nancy, se disait Lucien, j'aurais
-su, autrement qu'en le voyant, ce qu'il arrivait à M<sup>me</sup> de Chasteller.
-Et que serait-il arrivé si je l'eusse connu un mois plus tôt? J'aurais
-perdu un peu plus tôt les plus beaux jours de ma vie. J'aurais été
-condamné un mois plus tôt à vivre le matin avec un fripon Excellence, et
-le soir avec une coquine, la femme la plus considérée de Paris.»</p>
-
-<p>On voit combien l'âme de Lucien souffrait encore.</p>
-
-
-<p class="center">* * *</p>
-
-
-<p>Un soir vers les cinq heures, en revenant des Tuileries, le ministre
-fit appeler Lucien dans son cabinet. Notre héros le trouva pâle comme un
-mort.</p>
-
-<p>«Voici une affaire, mon cher Leuwen. Il s'agit, pour vous, de la
-mission la plus délicate...»</p>
-
-<p>À son insu, Lucien prit l'air altier du refus, et le ministre se hâta
-d'ajouter:</p>
-
-<p>«&mdash;...Et la plus honorable.»</p>
-
-<p>Après ce mot, l'air hautain de Lucien ne se radoucit pas beaucoup. Il
-n'avait pas grande idée de l'honneur que l'on peut acquérir en servant
-Son Excellence.</p>
-
-<p>Sur quoi, celle-ci continua:</p>
-
-<p>«&mdash;Vous savez que nous avons le bonheur de vivre sous cinq
-polices... Mais vous le savez comme le public et non comme il faut le
-savoir, pour agir avec sûreté. Oubliez donc, de grâce, tout ce que vous
-croyez savoir là-dessus. Pour être lus, les journaux de l'opposition
-enveniment toutes les choses. Gardez-vous de confondre ce que le public
-croit vrai, avec ce que je vous apprendrai. Autrement, vous vous tromperez
-en agissant. N'oubliez pas, surtout, mon cher Leuwen, que le plus coquin a
-de la vanité et de l'honneur, à sa manière. Aperçoit-il le mépris chez
-vous, il devient intraitable.</p>
-
-<p>«Pardonnez ces détails, mon ami; je désire vivement vos succès...»</p>
-
-<p>Le ministre était tout à sa douleur. Son œil hagard se détachait sur
-des joues d'une pâleur mortelle. Il continua:</p>
-
-<p>«&mdash;Ce diable de général B... ne pense qu'à une chose: devenir
-lieutenant-général. Il est, comme vous le savez, chef de la police du
-château. Mais ce n'est pas tout; il veut être ministre de la Guerre, et
-comme tel, se montre habile dans la partie la plus difficile et, à vrai
-dire, la seule difficile de ce pauvre ministère, ajouta avec mépris le
-grand administrateur. «Veiller à ce que trop d'intimité ne s'établisse
-pas entre les soldats et les citoyens, et maintenir entre eux les
-duels suivis de mort à six par mois. C'est le chiffre arrêté par le
-conseil des ministres.» Le général N... s'était contenté jusqu'ici de
-faire courir, dans les casernes, des bruits d'attaques et de guets-apens,
-commis par dus gens du bas peuple, par des ouvriers, contre des militaires
-isolés. Ces classes sont sans cesse rapprochées par la <i>douce égalité</i>;
-elles s'estiment; il faut donc, pour les désunir, un soin continu dans la
-police militaire. Le général B... me tourmente sans cesse pour que je
-fasse insérer dans <i>nos journaux</i> des récits exacts de toutes les
-querelles de cabaret, de toutes les grossièretés de corps de garde, de
-toutes les rixes d'ivrognes qu'il reçoit de ses agents déguisés. Ces
-messieurs sont chargés d'observer l'ivresse sans jamais y succomber.
-Toutes ces choses font le supplice de nos gens de lettres.</p>
-
-<p>«&mdash;Comment espérer, disent-ils, quelque effet d'une phrase
-délicate, d'un trait d'ironie, après ces saletés?»</p>
-
-<p>«&mdash;Qu'importe à la bonne compagnie des scènes de cabaret, toujours
-les mêmes? À l'exposé de ces vilenies, le lecteur un peu littéraire jette
-le journal, et, non sans raison, ajoute quelque mot de mépris sur les
-gens de lettres salariés.</p>
-
-<p>«Quelque adresse qu'y mettent ces messieurs de la littérature, le
-public ne lit plus ces querelles dans lesquelles deux pauvres ouvriers
-maçons auraient assommé trois grenadiers armés de leurs sabres, sans
-l'intervention miraculeuse du poste voisin.</p>
-
-<p>«Les soldats mêmes, dans les casernes, se moquent de cette partie de
-nos journaux que je fais jeter dans les corridors. Dans cet état de
-choses, ce diable de B..., tourmenté par les deux étoiles qui sont sur
-ses épaulettes, a entrepris d'avoir des faits. Or, mon ami, ajouta le
-Ministre en baissant la voix, l'affaire du pont Royal, si vertement
-démentie dans nos journaux d'hier matin, n'est que trop vraie.</p>
-
-<p>«L'homme le plus dévoué du général B..., employé à trois cents francs
-par mois, a entrepris, mercredi passé, de désarmer un conscrit bien niais
-qu'il guettait depuis huit jours. Ce conscrit fut mis en sentinelle, au
-beau milieu du pont Royal, à minuit. Une demi-heure après, le mouchard
-s'avance en imitant l'ivrogne, tout à coup se jette sur lui et veut lui
-arracher son fusil. Ce diable de conscrit, si niais en apparence et choisi
-sur sa mine, recule d'un pas et campe au mouchard un coup de fusil dans le
-ventre. Le conscrit s'est trouvé être un chasseur des montagnes du
-Dauphiné.</p>
-
-<p>«Voilà donc le policier blessé mortellement. L'ennuyeux c'est qu'il
-n'est pas mort.</p>
-
-<p>«C'est là l'affaire. Maintenant, le problème à résoudre: cet homme
-sait qu'il n'a que trois ou quatre jours à vivre; <i>qui nous répond de
-sa discrétion?</i></p>
-
-<p>«Le roi vient de faire une scène épouvantable au général B...
-Malheureusement je me suis trouvé là, sous la main, et le roi a prétendu
-que moi seul avais tout le tact nécessaire pour faire finir cette cruelle
-affaire comme il faut. Si j'étais moins connu, j'irais voir le blessé qui
-est à l'Hôtel-Dieu, et étudier les personnes qui approchent son lit. Mais
-ma présence seule centuplerait le venin de cette affaire. Le général B...
-paye mieux ses employés de police que moi les miens. De plus, il doit être
-furieux de la scène de ce matin et des éloges dont j'ai été l'objet en sa
-présence et presque à ses dépens. Un homme d'esprit connue vous devine la
-vérité. Si mes agents font quelque chose qui vaille auprès du lit de
-douleur de cet homme, ils auront soin de remettre leur rapport dans mon
-cabinet cinq minutes après qu'ils m'auront vu sortir de l'hôtel de la rue
-de Grenelle, et une heure auparavant le général B... les aura interrogés
-tout à son aise. Maintenant, mon cher Lucien, voulez-vous me tirer d'un
-grand embarras?»</p>
-
-<p>Après un petit silence, Lucien répondit:</p>
-
-<p>«&mdash;Oui, monsieur.»</p>
-
-<p>Mais l'expression de ses traits était infiniment moins rassurante que
-sa réponse.</p>
-
-<p>Lucien continua d'un air glacial:</p>
-
-<p>«&mdash;Je suppose que je n'aurai pas à parler au chirurgien.</p>
-
-<p>«&mdash;Très bien, mon ami, très bien. Vous devinez tout le poids de
-la question, se hâta de répondre le ministre. Le général B... a déjà agi
-et trop agi. Ce chirurgien est un colosse dénommé Monod, qui ne lit que
-le <i>Courrier Fronçais</i> au café de l'Hôpital.»</p>
-
-<p>Lucien était violemment agité; après un silence inquiétant, il finit
-par dire au ministre:</p>
-
-<p>«&mdash;Je ne veux pas être inutile. Si j'accepte de Votre Excellence
-de me conduire envers le blessé comme le ferait l'homme le plus tendre,
-j'accepte la mission.</p>
-
-<p>«&mdash;Cette condition me fait injure,» s'écria le ministre d'un ton
-affectueux.</p>
-
-<p>Et réellement les idées d'empoisonnement ou seulement d'opium lui
-faisaient horreur. Lorsqu'il avait été question, dans le conseil, d'opium
-pour calmer les douleurs du malheureux policier, il avait pâli.</p>
-
-<p>«&mdash;Rappelons-nous, ajouta-t-il avec effusion, l'opium tant
-reproché au général Bonaparte sous les murs de Jaffa.</p>
-
-<p>«Ne nous exposons pas à être en butte pour toute la vie aux calomnies
-des journaux républicains, et ce qui est bien pis, des journaux
-légitimistes qui pénètrent dans les salons.»</p>
-
-<p>Ce mouvement vrai et vertueux diminua l'angoisse horrible de Lucien. Il
-se disait:</p>
-
-<p>«&mdash;Ceci est bien pis que tout ce que j'aurais pu rencontrer au
-régiment. Là, sabrer ou fusiller un pauvre ouvrier égaré ou même innocent;
-ici, se trouver mêlé toute la vie à un ignoble récit d'empoisonnement. Si
-j'ai du courage, qu'importe la forme du danger?»</p>
-
-<p>Et il dit d'un ton résolu:</p>
-
-<p>«&mdash;Je vous seconderai, monsieur le comte. Je me repentirai
-peut-être toujours de ne pas tomber malade à l'instant, garder le lit huit
-jours et ensuite revenir au bureau, et, si je vous trouvais trop changé,
-donner ma démission.</p>
-
-<p>«Le ministre est trop honnête homme (et il pensait: trop engagé avec mon
-père) pour me persécuter avec les grands bras du pouvoir. Mais je suis las
-de reculer devant le danger. Puisque la vie au XIX<sup>e</sup> siècle est si
-pénible, je ne changerai pas d'état pour la troisième fois. Je vois fort
-bien à quelles affreuses calomnies j'expose tout le reste de mes jours. Je
-vais donc agir avec l'inquiétude continue à chaque démarche de la
-possibilité de la justifier dans un mémoire imprimé.</p>
-
-<p>«Peut-être, monsieur le comte, eût-il été mieux, même pour vous, de
-laisser ces démarches à des agents couverts par l'épaulette. Le Français
-pardonne beaucoup à l'uniforme.»</p>
-
-<p>Le ministre fit un mouvement.</p>
-
-<p>«&mdash;Je ne veux, monsieur le comte, ni vous donner des conseils,
-non demandés et d'ailleurs tardifs, ni encore moins vous insulter. Je n'ai
-pas voulu vous demander une heure pour réfléchir, et, naturellement,
-j'ai pensé tout haut...»</p>
-
-<p>Cela fut dit d'un ton si simple, mais en même temps si mâle, que la
-figure morale de Lucien changea aux yeux du ministre.</p>
-
-<p>«&mdash;C'est un homme, et un homme ferme, pensa-t-il. Tant mieux. Je
-maudirai moins l'effroyable pouvoir de son père.</p>
-
-<p>«Mes affaires du télégraphe sont enterrées à jamais; et je puis, en
-conscience, fermer la bouche à celui-ci par une préfecture; ce sera une
-façon fort honnête de m'acquitter avec le père, s'il ne meurt pas d'ici
-là d'une indigestion&mdash;et en même temps de <i>lier</i> son salon.»</p>
-
-<p>«&mdash;Voici, dit-il, une lettre qui place sous vos ordres tout ce que
-vous rencontrerez dans les hôpitaux, et voici de l'or.»</p>
-
-<p>Lucien s'approcha d'une table pour écrire un mot de reçu.</p>
-
-<p>«&mdash;Que faites-vous là, mon cher, un reçu entre nous? dit le ministre
-avec une légèreté guindée.</p>
-
-<p>«&mdash;Monsieur le comte, tout ce que nous faisons ici peut être un
-jour imprimé! répondit Lucien avec le sérieux d'un homme qui dispute sa
-tête à l'échafaud.</p>
-
-<p>«&mdash;Attendez-vous à trouver auprès du lit de Kortis,&mdash;c'est le
-nom du policier,&mdash;un agent du <i>National</i> ou de la <i>Tribune</i>;
-surtout pas d'emportement, pas de duel avec ces messieurs. Vous sentez
-quel immense avantage pour eux, et comme le général B... triompherait de
-mon pauvre ministère?</p>
-
-<p>«&mdash;Je vous réponds que je n'aurai pas de duel, ou du moins du
-vivant de Kortis.</p>
-
-<p>«&mdash;C'est la grande affaire du jour. Dès que vous aurez fait ce qui
-est possible, cherchez-moi partout. Voici mon itinéraire. Vous
-m'obligeriez infiniment en me tenant au courant de tout ce que vous
-ferez.</p>
-
-<p>«&mdash;Votre Excellence m'a-t-elle mis au courant de tout? dit Lucien
-d'un air significatif.</p>
-
-<p>«&mdash;D'honneur! répondit le ministre. Je n'en ai pas dit un mot à
-personne, et, de mon côté, je vous livre l'affaire vierge.</p>
-
-<p>«&mdash;Votre Excellence me permettra de lui dire, avec tout le respect
-que je lui dois, que dans le cas où j'apercevrais quelqu'un de la police,
-je me retirerais. Un tel voisinage n'est pas fait pour moi.</p>
-
-<p>«&mdash;De ma police, oui, mon cher aide de camp. Mais puis-je être
-responsable envers vous des sottises que peuvent faire les autres polices?
-Je ne veux ni ne puis rien vous cacher. Oui me répond qu'aussitôt après
-mon départ, on n'a pas donné la même commission à un autre ministre?
-L'inquiétude est grande au château.</p>
-
-<p>«L'article du <i>National</i> est abominable de modération... Il y a
-une finesse, une hauteur de mépris...! On le lira jusqu'au bout dans les
-salons. Ce n'est point le ton de la <i>Tribune.</i> Ah! ce roi qui n'a pas
-fait Carrel conseiller d'État!</p>
-
-<p>«Mais Carrel aurait refusé, et avec raison. Il vaut mieux être candidat
-à la présidence de la République française, que conseiller d'État. Un
-conseiller d'État a douze mille francs, et lui reçoit trente-six mille
-pour dire ce qu'il pense. D'ailleurs, son nom est dans toutes les
-bouches.</p>
-
-<p>«Adieu, adieu, mon cher; bonne chance, je vous ouvre un crédit
-illimité. Tenez-moi au courant. Si je ne suis pas ici, soyez assez bon
-pour me chercher.»</p>
-
-<p>Lucien retourna à son cabinet avec le pas assuré d'un homme qui marche
-à l'assaut d'une batterie.</p>
-
-<p>Il trouva Desbacs dans son bureau.</p>
-
-<p>«&mdash;La femme de Kortis a écrit. Voici la lettre.» Lucien la prit.</p>
-
-<p>. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .</p>
-
-<p>«Mon malheureux époux n'est pas entouré de soins suffisants à l'hôpital.
-Pour que mon cœur puisse lui prodiguer les soins que je lui dois, il faut
-de toute nécessité que je me fasse remplacer auprès de ces malheureux
-enfants qui vont être orphelins.</p>
-
-<p>«Mon mari est frappé à mort sur les marches du trône et de l'autel. Je
-réclame de la justice de Votre Excellence...»</p>
-
-<p>«&mdash;Au diable l'Excellence, pensa Lucien. Quelle heure? dit-il en
-s'adressant à Desbacs, voulant ainsi s'assurer un témoin irrécusable.</p>
-
-<p>«&mdash;Six heures moins un quart. Il n'y a plus un chat dans les
-bureaux.»</p>
-
-<p>Lucien marqua cette heure sur une feuille de papier, et appela le
-garçon de bureau espion.</p>
-
-<p>«&mdash;Si l'on vient me demander dans la soirée, dites que je suis
-sorti à six heures.»</p>
-
-<p>Il remarqua encore que l'œil de Desbacs, ordinairement si calme,
-était étincelant de curiosité et d'envie de savoir.</p>
-
-<p>«&mdash;Vous pourriez bien n'être qu'u coquin, mon ami, pensait
-Lucien, ou peut-être même un espion du général B...»</p>
-
-<p>«&mdash;C'est que, tel que vous me voyez, reprit-il d'un air
-indifférent, j'ai promis d'aller dîner à la campagne. On va croire que je
-me fais attendre comme un grand seigneur.»</p>
-
-<p>Et il regarda l'œil de Desbacs qui, à l'instant, perdit son feu.</p>
-
-<p>Lucien vola à l'Hôtel-Dieu et se fit conduire par le portier au
-chirurgien de garde. Dans les cours de l'hôpital, il rencontra deux
-médecins, déclina ses noms et qualités, et pria ces messieurs de
-l'accompagner à l'instant. Et il mit tant de politesse dans ses
-manières, que ces messieurs n'eurent pas l'idée de le refuser.</p>
-
-<p>«&mdash;Quelle heure est-il? demanda-t-il au portier qui marchait
-devant eux.</p>
-
-<p>«&mdash;Six heures et demie.</p>
-
-<p>«&mdash;Ainsi je n'aurai mis que dix-huit, minutes du ministère ici,
-et je puis le prouver.»</p>
-
-<p>En arrivant auprès du chirurgien de garde, il le pria de prendre
-communication de la lettre du ministre.</p>
-
-<p>«&mdash;Messieurs, dit-il aux trois médecins qu'il avait auprès de lui,
-on a calomnié l'administration du ministère de l'intérieur, à propos d'un
-blessé, Kortis, qui appartient, dit-on, au parti républicain... Le mot
-<i>d'opium</i> a été prononcé. Il convient à l'honneur de votre hôpital et
-à votre responsabilité comme employés du gouvernement, d'entourer de la
-plus grande publicité tout ce qui se passera autour du lit de ce blessé.
-Il ne faut pas que les journaux de l'opposition puissent nous calomnier.
-Peut-être enverront-ils des agents. Ne trouveriez-vous pas convenable,
-messieurs, d'appeler M. le médecin ou M. le chirurgien en chef, et
-d'expédier des élèves internes à ces messieurs. Et ne serait-il pas à
-propos de mettre, dès cet instant, auprès du lit de Kortis, deux
-infirmiers, <i>gens sages et incapables de mensonges?</i>»</p>
-
-<p>Ces mots furent compris par le plus âgé des médecins présents, dans le
-sens qu'on leur eût donné quatre ans plus tôt. Il désigna deux infirmiers,
-ayant jadis appartenu à la Congrégation, et coquins consommés. L'un des
-chirurgiens se détacha pour aller les installer sur-le-champ.</p>
-
-<p>Les médecins et les chirurgiens affluèrent vite dans la salle de garde,
-mais il régnait un grand silence et tous avaient l'air morne.</p>
-
-<p>«&mdash;Je me propose, messieurs, leur dit Lucien, au nom de M. le
-ministre de l'Intérieur, dont j'ai l'ordre dans ma poche, de traiter
-Kortis comme s'il appartenait à la classe la plus riche. Il me semble que
-cette marche convient à tous.»</p>
-
-<p>Il y eut un assentiment méfiant, mais général.</p>
-
-<p>«&mdash;Ne conviendrait-il pas, messieurs, de nous rendre <i>tous</i>
-autour du lit du blessé, et ensuite de faire une consultation? Je ferai un
-bout de procès-verbal de ce qui sera dit, et je le porterai à M. le
-ministre de l'Intérieur.»</p>
-
-<p>L'air résolu de Lucien en imposa à ces messieurs, dont la plupart
-avaient disposé de leur soirée et comptaient la passer d'une façon plus
-profitable ou plus gaie.</p>
-
-<p>«&mdash;Mais, monsieur, j'ai vu Kortis ce matin, dit d'un air pointu
-une petite figure sèche; c'est un homme mort. À quoi bon une consultation?</p>
-
-<p>«&mdash;Monsieur, je placerai votre observation au commencement du
-procès-verbal.</p>
-
-<p>«&mdash;Mais, je ne parlais pas dans l'intention que mon observation
-fût répétée.</p>
-
-<p>«&mdash;<i>Répétée!</i> monsieur, vous vous oubliez. J'ai l'honneur de
-vous donner ma parole que tout ce qui est dit ici sera fidèlement
-reproduit dans le procès-verbal; votre dire, monsieur, comme ma réponse.»</p>
-
-<p>Les paroles de Lucien n'étaient pas mal, mais il devint fort rouge en
-les prononçant, ce qui pouvait envenimer la chose.</p>
-
-<p>«&mdash;Nous ne voulons tous, certainement, que la guérison du blessé,»
-se dit le plus âgé des médecins, pour mettre le holà.</p>
-
-<p>Il ouvrit la porte et l'on se mit en marche. Trois ou quatre passants
-se joignirent au cortège dans les cours de l'hôpital. Enfin le chirurgien
-en chef arriva comme on ouvrait la porte de la salle où était Kortis. On
-entra chez un portier voisin.</p>
-
-<p>Lucien pria le chirurgien de s'approcher avec lui d'un quinquet, lui
-fit lire la lettre du ministre, et raconta ce qui avait été fait depuis
-son arrivée à l'hôpital.</p>
-
-<p>Ce chirurgien en chef était un fort honnête homme, et malgré un ton
-d'emphase bourgeoise, ne manquait pas de tact. Il comprit que l'affaire
-pouvait être importante.</p>
-
-<p>«&mdash;Ne faisons rien sans M. Monod, dit-il à Lucien. Il loge à deux
-pas de l'hôpital.</p>
-
-<p>«&mdash;Ah! pensa Lucien, c'est le chirurgien qui a repoussé par un
-coup de poing l'idée de l'opium.»</p>
-
-<p>Au bout de quelques minutes, M. Monod arriva en grommelant; on avait
-interrompu son dîner et il songeait aussi un peu aux suites de son coup
-de poing. Quand il sut de quoi il s'agissait:</p>
-
-<p>«&mdash;Eh bien, messieurs, dit-il à Lucien et au chirurgien en
-chef&mdash;c'est un homme mort. Voilà tout. C'est un miracle qu'il vive
-encore avec une balle dans le ventre, et non seulement la balle, mais
-encore des lambeaux de drap, la bourre du fusil, que sais-je moi? Vous
-songez bien que je ne suis pas allé sonder une telle blessure. La peau a
-été brûlée par la chemise, qui a pris feu.»</p>
-
-<p>En parlant ainsi, on arriva au malade. Lucien lui trouva la physionomie
-résolue et l'air pas trop coquin&mdash;moins coquin que Desbacs.</p>
-
-<p>«&mdash;Monsieur, lui dit-il, en rentrant chez moi, j'ai trouvé cette
-lettre de M<sup>me</sup> Kortis...</p>
-
-<p>«&mdash;Madame... madame... Une drôle de madame! qui mendiera son pain
-dans huit jours...</p>
-
-<p>«&mdash;Monsieur, à quelque parti que vous apparteniez, <i>res sacra
-miser</i>, le ministre ne veut voir en vous qu'un homme qui souffre.</p>
-
-<p>«On dit que vous ôtes un ancien militaire; je suis lieutenant au
-27<sup>e</sup> de lanciers. En qualité de camarade, permettez-moi de vous
-offrir quelques petits secours temporaires...</p>
-
-<p>«&mdash;Voilà qui s'appelle parler! dit le blessé. Ce matin il est
-encore venu un monsieur avec l'espérance d'une pension... Eau bénite de
-cour, rien de comptant. Mais vous, mon lieutenant, c'est bien différent,
-et je vous parlerai...»</p>
-
-<p>Lucien se hâta d'interrompre et, se tournant vers les médecins ou
-chirurgiens qui l'entouraient:</p>
-
-<p>«&mdash;Monsieur, dit-il au chirurgien en chef, je suppose que la
-présidence de la consultation vous appartient.</p>
-
-<p>«&mdash;Je le pense aussi, répondit le chirurgien, si ces messieurs
-n'ont pas d'objections...</p>
-
-<p>«&mdash;En ce cas, comme mon devoir est de prier celui de ces messieurs
-que vous aurez la bonté de désigner, de dresser un procès-verbal fort
-circonstancié de tout ce que nous faisons, il serait peut-être bon que
-vous fissiez la désignation de la personne qui voudra bien écrire...»</p>
-
-<p>Et comme il entendait une conversation peu agréable pour le pouvoir
-qui commençait à s'établir à voix basse, il ajouta:</p>
-
-<p>«&mdash;Il faudrait que chacun de nous parlât à son tour...»</p>
-
-<p>Cette gravité ferme en imposa enfin. Le blessé fut examiné et
-interrogé régulièrement.</p>
-
-<p>M. Monod, chirurgien de la salle, fit un rapport succinct. Ensuite
-on quitta le lit du malade, et dans une salle à part se fit la
-consultation que M. Monod écrivit pendant qu'un jeune médecin, portant un
-nom bien connu dans les sciences, écrivait le procès-verbal sous la dictée
-de Leuwen.</p>
-
-<p>Sur sept médecins ou chirurgiens, cinq conclurent à la mort possible
-à chaque instant, et certaine&mdash;avant deux ou trois jours. Un des sept
-proposa l'opium.</p>
-
-<p>«&mdash;Ah! voilà le coquin gagné par le général B...» pensa
-Lucien.</p>
-
-<p>C'était un monsieur fort élégant, avec des cheveux blonds, et portant
-à sa boutonnière deux énormes rubans.</p>
-
-<p>Lucien lut sa pensée dans les yeux de l'assistance. On fit justice de
-cette proposition en deux mots. Un autre proposa une saignée abondante au
-pied, pour prévenir l'hémorragie dans les entrailles.</p>
-
-<p>Lucien ne voyait rien de politique dans cette nouvelle proposition,
-mais M. Monod lui fit changer d'avis en disant de sa grosse voix et d'un
-ton significatif:</p>
-
-<p>«&mdash;Cette saignée n'aurait qu'un effet hors de doute, celui d'ôter
-la parole au blessé.</p>
-
-<p>«&mdash;Je la repousse de toutes mes forces, dit un chirurgien honnête
-homme.</p>
-
-<p>«&mdash;Et moi!</p>
-
-<p>«&mdash;Et moi!</p>
-
-<p>«&mdash;Et moi!</p>
-
-<p>«&mdash;Il y a majorité, ce me semble,» dit Lucien d'un ton fort animé.</p>
-
-<p>La consultation et le procès-verbal furent signés à dix heures un quart.
-MM. les médecins et chirurgiens parlaient tous de malades à voir et se
-sauvaient à mesure qu'ils avaient signé.</p>
-
-<p>Lucien resta seul avec le chirurgien Monod.</p>
-
-<p>«&mdash;Je vais revoir le blessé, dit-il.</p>
-
-<p>«&mdash;Et moi achever de dîner. Vous le trouverez peut-être mort. Il
-peut passer comme un poulet. Au revoir.»</p>
-
-<p>Et Lucien rentra dans la salle des blessés. Il fut choqué de
-l'obscurité et de l'odeur. De temps en temps, s'entendaient des
-gémissements faibles. Notre héros n'avait jamais rien vu de semblable. La
-mort était pour lui quelque chose de terrible, sans doute, mais propre et
-de bon ton.</p>
-
-<p>Il s'approcha du lit du blessé.</p>
-
-<p>Les deux infirmiers étaient à demi couchés sur leurs chaises, les pieds
-étendus sur une chaise percée. Ils dormaient et semblaient ivres.</p>
-
-<p>Le blessé avait les yeux bien ouverts.</p>
-
-<p>«&mdash;Les parties nobles ne sont pas offensées, ou bien vous seriez
-mort dans la première nuit. Vous êtes bien moins dangereusement blessé que
-vous ne le croyez.</p>
-
-<p>«&mdash;Bah! dit Kortis avec impatience, comme se moquant de cet
-espoir.</p>
-
-<p>«&mdash;Mon cher camarade, ou vous mourrez, ou vous vivrez, dit Lucien
-d'un ton mâle, résolu et même affectueux.</p>
-
-<p>«&mdash;Il n'y a pas de <i>ou</i>, mon lieutenant. Je suis un homme
-<i>frit.</i></p>
-
-<p>«&mdash;Dans tous les cas, regardez-moi comme votre ministre des
-Finances...</p>
-
-<p>«&mdash;Comment? Le ministre des Finances me donnerait une pension?
-Quand je dis <i>moi</i>, c'est à ma pauvre femme?»</p>
-
-<p>Lucien regarda les deux infirmiers; ils ne jouaient pas l'ivresse et
-étaient hors d'état d'entendre ou du moins de comprendre.</p>
-
-<p>«&mdash;Oui, mon camarade, <i>si vous ne jasez pas.</i>»</p>
-
-<p>Les yeux du mourant s'éclaircirent et se fixèrent sur Leuwen avec une
-expression étonnante.</p>
-
-<p>«&mdash;Vous m'entendez, mon camarade?</p>
-
-<p>«Oui, mais à condition que je ne serai pas empoisonné. Je vais mourir,
-je m'en f..., mais voyez-vous, j'ai l'idée que dans ce que l'on me
-donne...</p>
-
-<p>«&mdash;Vous vous trompez. D'ailleurs, n'avalez rien de ce que fournit
-l'hôpital. Vous avez de l'argent.</p>
-
-<p>«&mdash;Dès que j'aurai tapé de l'œil, ces bougres vont le voler.</p>
-
-<p>«&mdash;Voulez-vous, mon camarade, que je vous envoie votre femme?</p>
-
-<p>«&mdash;F...! mon lieutenant, vous êtes un brave homme. Je donnerai vos
-dix napoléons à ma pauvre femme.</p>
-
-<p>«&mdash;N'avalez que ce que votre femme vous présentera. J'espère que
-c'est parlé, cela?... D'ailleurs, je vous donne ma parole d'honneur qu'il
-n'y a rien de suspect...</p>
-
-<p>«&mdash;Voulez-vous approcher votre oreille, mon lieutenant! Sans
-vous commander... mais quoi! le moindre mouvement me tue...</p>
-
-<p>«&mdash;Eh bien, comptez sur moi, dit Lucien en s'approchant.</p>
-
-<p>«&mdash;Comment vous appelez-vous?</p>
-
-<p>«&mdash;Lucien Leuwen, sous-lieutenant au 27<sup>e</sup> de lanciers.</p>
-
-<p>«&mdash;Pourquoi n'êtes-vous pas en uniforme?</p>
-
-<p>&mdash;Je suis en permission à Paris, et détaché près le ministre de
-l'Intérieur.</p>
-
-<p>«&mdash;Où logez-vous? Pardon, excuse... voyez-vous...</p>
-
-<p>«&mdash;Rue de Londres, 43...</p>
-
-<p>«&mdash;Ah! le fils de ce riche banquier Van Peters et Leuwen...</p>
-
-<p>Après un petit silence:</p>
-
-<p>«&mdash;Précisément.</p>
-
-<p>«&mdash;Enfin, quoi! je vous crois. Ce matin, pendant que j'étais
-examiné après le pansement, j'ai entendu qu'on proposait de me donner de
-<i>l'opium</i>, à ce grand chirurgien si puissant. Il a juré, et puis ils
-se sont éloignés. J'ai ouvert les yeux, mais j'avais la vue trouble; la
-perte de sang... Enfin, suffit! Le chirurgien a-t-il consenti à la
-proposition ou n'a-t-il pas voulu?</p>
-
-<p>«&mdash;Êtes-vous bien sur de cela? dit Lucien fort embarrassé! Je ne
-croyais pas le parti républicain si alerte...</p>
-
-<p>Le blessé le regarda.</p>
-
-<p>«&mdash;Mon lieutenant, sauf votre respect, vous le savez aussi bien
-que moi d'où ça vient.</p>
-
-<p>«&mdash;Je déteste ces horreurs; j'abhorre et je méprise les hommes qui
-se les permettent. Comptez sur moi. Je vous ai amené sept médecins, comme
-on le ferait pour un général. Comment voulez-vous que tant de gens
-s'entendent pour une manigance? Vous avez de l'argent, appelez votre femme
-ou un parent, et ne buvez que ce qu'ils vous auront acheté.</p>
-
-<p>«&mdash;Enfin, quoi! dit le malade, j'ai été caporal au 3<sup>e</sup>
-de ligne, à Montmirail. Je sais bien qu'il faut sauter le pas, mais je
-n'aime pas à être empoisonné. Je ne suis pas honteux, et, ajouta-t-il en
-changeant de physionomie, <i>dans mon métier</i> il ne faut pas être
-honteux. S'il avait du sang dans les veines, après ce que j'ai fait pour
-lui et à sa demande, vingt fois répétée, le général B... devrait être là,
-à votre place. Êtes-vous son aide de camp?</p>
-
-<p>«&mdash;Je ne l'ai jamais vu.</p>
-
-<p>«&mdash;L'aide de camp s'appelle Saint-Vincent, et non pas Leuwen, dit
-le blessé comme en se parlant à lui-même. Il y a une chose que j'aimerais
-mieux que votre argent.</p>
-
-<p>«&mdash;Dites.</p>
-
-<p>«&mdash;Si c'était un effet de votre bonté, je ne me laisserai panser
-que lorsque vous serez là. Car voyez-vous, mon lieutenant, quand ils
-verront que je ne veux pas boire leur opium... en me pansant... crac, un
-coup de lancette est bien vite donné, là, dans le ventre. Et y a me
-brûle... ça me brûle... Ça ne durera pas; ça ne peut pas durer. Pour
-demain, voulez-vous ordonner, car vous commandez ici... Et pourquoi
-commandez-vous? Et sans uniforme encore!... Enfin, au moins, pansé
-sous vos yeux. Et le grand chirurgien puissant, a-t-il dit oui ou non?
-Voilà le fait...»</p>
-
-<p>La tête s'embarrassait.</p>
-
-<p>«&mdash;Ne <i>jasez pas</i>, dit Lucien. Je vous prends sous ma
-protection et je vais vous envoyer votre femme.</p>
-
-<p>«&mdash;Vous êtes un bien brave homme. Le riche banquier Leuwen, qui
-entretient M<sup>lle</sup> de Brions de l'Opéra, ça ne triche pas comme le
-général B...</p>
-
-<p>«&mdash;Certainement je ne triche pas. Tenez, ne me parlez jamais du
-général B..., ni de personne, voilà encore dix napoléons.</p>
-
-<p>«&mdash;Comptez-les-moi dans la main. Lever la tête me fait trop mal au
-ventre.»</p>
-
-<p>Lucien compta les napoléons à voix basse, et en les faisant sentir
-comme il les mettait dans la main du blessé.</p>
-
-<p>«&mdash;Motus! dit celui-ci.</p>
-
-<p>«&mdash;Motus. Si vous parlez, on vous vole votre argent. Ne parlez
-qu'à moi et quand nous sommes seuls. Je viendrai vous voir tous les jours,
-jusqu'à ce que vous soyez en convalescence.»</p>
-
-<p>Lucien passa encore quelques instants auprès du blessé, dont la tête
-semblait se perdre. Il courut ensuite dans la rue de Braque, où logeait
-Kortis, et trouva la femme de celui-ci entourée de commères qu'il eut
-assez de peine à faire retirer.</p>
-
-<p>«&mdash;<i>Je côtoie le mépris et la mort</i>, se répétait-il en s'en
-allant, mais j'ai bien mené ma barque.»</p>
-
-<p>Enfin, comme onze heures sonnaient à Saint-Eustache, Lucien remonta
-dans son cabriolet. Il s'aperçut qu'il mourait de faim, n'ayant pas dîné
-et presque toujours parlé.</p>
-
-<p>«&mdash;Actuellement, il faut chercher le ministre...»</p>
-
-<p>Mais il ne le trouva pas à l'hôtel de la rue de Grenelle. Il écrivit
-un mot, fit changer le cheval du cabriolet et le domestique, et alla au
-ministère des Finances. M. de Vaize en était sorti depuis longtemps.</p>
-
-<p>«&mdash;C'est assez de zèle comme cela,» pensa-t-il, et il s'arrêta
-dans un café pour dîner. Puis il remonta en voiture après quelques
-minutes, fit deux courses inutiles dans la chaussée d'Antin, et comme il
-passait devant le ministère des Affaires étrangères l'idée lui vint d'y
-faire frapper. Le portier répondit que M. le ministre de l'Intérieur était
-chez son Excellence. Mais l'huissier ne voulut pas l'annoncer et
-interrompre ainsi la conférence de Leurs Excellences. Lucien, qui savait
-qu'il y avait une porte dérobée, eut peur que son ministre lui échappât;
-il était las de courir et n'avait pas envie de retourner rue de Grenelle.</p>
-
-<p>Il insista encore, et l'huissier refusa avec hauteur.</p>
-
-<p>«&mdash;Parbleu, j'ai l'honneur de vous répéter que je suis porteur
-d'un ordre auprès de M. le ministre de l'Intérieur. J'entrerai. Appelez la
-garde, si vous voulez, mais j'entrerai de force. Je vous répète que je
-suis M. Lucien Leuwen, maître des requêtes.»</p>
-
-<p>Quatre ou cinq domestiques étaient accourus pour défendre la porte.</p>
-
-<p>Voyant qu'il allait avoir à combattre cette canaille, Lucien eut
-l'idée d'arracher les cordons des deux sonnettes à force de sonner.</p>
-
-<p>Au mouvement de respect que firent les laquais, il s'aperçut que M.
-le comte de Beauséant, ministre des Affaires étrangères, entrait dans le
-salon.</p>
-
-<p>Il ne l'avait jamais vu.</p>
-
-<p>«&mdash;Monsieur le comte, je me nomme Lucien Leuwen, maître des
-requêtes. J'ai un million d'excuses à demander à Votre Excellence. Mais je
-cherche M. le comte de Vaize, depuis deux heures, et par son ordre exprès;
-il faut que je lui parle pour une affaire importante et pressée.</p>
-
-<p>«&mdash;<i>Quelle affaire... pressée?</i> dit le ministre avec une
-fatuité rare et en redressant sa petite personne.</p>
-
-<p>«&mdash;Parbleu, je vais te faire changer de ton, pensa Lucien, et il
-ajouta de grand sang-froid et avec une prononciation marquée:</p>
-
-<p>«&mdash;L'affaire Kortis, monsieur le comte; cet homme blessé sur le
-pont d'Austerlitz par un soldat qu'il voulait désarmer.</p>
-
-<p>«&mdash;Sortez!» dit le ministre aux valets.</p>
-
-<p>Et comme l'huissier restait:</p>
-
-<p>«&mdash;Mais sortez donc!...»</p>
-
-<p>L'huissier sorti, il dit à Leuwen:</p>
-
-<p>«&mdash;Monsieur, le mot Kortis eût suffi, sans les explications.»</p>
-
-<p>L'empressement du ton de voix et des gestes était rare.</p>
-
-<p>«&mdash;Monsieur le comte, je suis nouveau dans les affaires. Dans la
-société de mon père, M. Leuwen, je n'ai pas été accoutumé à être reçu avec
-l'accueil que Votre Excellence m'a fait. J'ai interrompu aussi
-rapidement que possible un état de choses désagréable et peu convenable.</p>
-
-<p>«&mdash;Comment, monsieur, <i>peu convenable</i>, dit le ministre en
-prononçant du nez, en relevant la tête et en redoublant d'impertinence.
-Mesurez vos paroles.</p>
-
-<p>&mdash;Si vous en ajoutez une seule, sur ce ton, monsieur le comte, je
-donne ma démission, et nous mesurerons nos épées. La fatuité, monsieur, ne
-m'en a jamais imposé.»</p>
-
-<p>M. de Vaize venait d'un cabinet éloigné pour savoir ce qui se passait;
-il entendit les derniers mots de Lucien, et vit, que lui, de Vaize,
-pouvait en être la cause indirecte.</p>
-
-<p>«&mdash;De grâce, mon ami, de grâce, dit-il à Leuwen. Mon cher collègue,
-c'est le jeune officier dont je vous parlais. N'allons pas plus loin.</p>
-
-<p>«&mdash;Il n'y a qu'une façon de ne pas aller plus loin, dit Lucien
-avec un sang-froid qui cloua les ministres dans le silence. Il n'y a
-absolument qu'une façon, répéta-t-il d'un air glacial. C'est de ne pas
-ajouter un seul petit mot sur cet incident, et de supposer que l'huissier
-m'a annoncé à Vos Excellences.</p>
-
-<p>«&mdash;Mais, monsieur! dit le ministre des Affaires étrangères en se
-redressant vivement.</p>
-
-<p>«&mdash;J'ai un million de pardons à demander à Votre Excellence. Mais
-si Votre Excellence ajoute encore un mot, je donne ma démission à M. de
-Vaize, que voilà, et je vous insulte de façon à rendre une réparation
-nécessaire.</p>
-
-<p>«&mdash;Allons-nous-en, allons-nous-en!» s'écria M. de Vaize fort
-troublé, entraînant Lucien.</p>
-
-<p>Celui-ci prêta l'oreille pour entendre ce que disait le ministre...;
-il n'entendit rien.</p>
-
-<p>Une fois en voiture, il pria M. de Vaize, qui commençait un discours
-paternel, de lui permettre d'abord de lui rendre compte de l'affaire
-Kortis. Comme on arrivait dans la rue de Grenelle, et comme Lucien
-finissait de rendre compte de sa mission, M. de Vaize essaya de
-reprendre son discours onctueux.</p>
-
-<p>«&mdash;Monsieur le comte, je travaille pour Votre Excellence depuis
-cinq heures du soir. Il est une heure. Souffrez que je monte dans mon
-cabriolet qui suit votre voiture. Je suis mort de fatigue.»</p>
-
-<p>Le ministre se laissa quitter, Lucien monta dans son cabriolet et dit
-à son domestique de conduire. Il était réellement exténué.</p>
-
-<p>En passant sur le pont Louis XV, le domestique lui dit:</p>
-
-<p>«&mdash;Voilà le ministre.»</p>
-
-<p>Il retournait chez son collègue, malgré l'heure avancée.</p>
-
-<p>Chez lui, Lucien trouva son père, un bougeoir à la main qui montait
-se coucher.</p>
-
-<p>Malgré l'envie passionnée d'avoir l'avis d'un homme de tant d'esprit
-sur cette affaire:</p>
-
-<p>«&mdash;Il est vieux, et il ne faut pas l'empêcher de dormir. À demain
-les affaires.»</p>
-
-<p>Effectivement, le lendemain à dix heures, il conta tout à son père
-qui se mit à rire.</p>
-
-<p>«&mdash;M. de Vaize te mènera demain dîner chez son collègue, aux
-Affaires étrangères. Mais voilà assez de duels dans ta vie; maintenant ils
-seraient de mauvais ton pour toi. Ces messieurs se seront promis de te
-destituer dans deux mois, ou de te faire nommer préfet à Briançon ou à
-Pondichéry. Mais si cette place éloignée ne te convient pas plus qu'à moi,
-je leur ferai peur et j'empêcherai cette disgrâce. Du moins, je le
-tenterai avec quelques chances de succès.»</p>
-
-<p>Le dîner du ministère des Affaires étrangères se fit attendre jusqu'au
-surlendemain, et dans l'intervalle, Lucien, toujours occupé de l'affaire
-Kortis, ne permit pas que M. de Vaize lui reparlât de l'incident.</p>
-
-<p>Quelques jours après, M. Leuwen raconta l'anecdote à trois ou quatre
-diplomates. Il ne cacha que le nom de Kortis et le genre de l'affaire
-importante qui obligeait Lucien à chercher son ministre à une heure
-du matin.</p>
-
-<p>Après des démarches au ministère des Affaires étrangères et une
-audience au château, M. Leuwen pria Lucien de le suivre.</p>
-
-<p>«&mdash;Viens ici, que je répète pour la deuxième fois la conversation
-que j'ai eu l'honneur d'avoir avec ton ministre. Mais pour ne pas
-m'exposer à une troisième répétition, allons chez ta mère.»</p>
-
-<p>À la fin de la conférence chez M<sup>me</sup> Leuwen, Lucien crut
-pouvoir accorder un mot de remerciement à son père.</p>
-
-<p>«&mdash;Tu deviens commun, mon ami, sans t'en douter. Tu ne m'as jamais
-tant amusé que depuis un mois. Enfin je t'aime, et la mère te dira que
-jusqu'ici, pour employer un mot des livres ascétiques, je l'aimais en toi.
-Mais il faut payer mon amitié d'un peu de gêne.</p>
-
-<p>«&mdash;De quoi s'agit-il?</p>
-
-<p>«&mdash;Suis-moi.»</p>
-
-<p>Arrivé dans sa chambre:</p>
-
-<p>«&mdash;Il est capital que tu te laves de la calomnie d'être
-saint-simonien. Ton air sérieux et même important peut lui donner cours.</p>
-
-<p>«&mdash;Rien de plus simple, un coup d'épée...</p>
-
-<p>«&mdash;Oui, pour le donner la réputation de duelliste, presque aussi
-triste que celle de saint-simonien. Je t'en prie, plus de duel sous aucun
-prétexte.</p>
-
-<p>«&mdash;Et que faut-il donc?</p>
-
-<p>«&mdash;Aimer. Rien de moins. Il faut séduire M<sup>me</sup> Grandet.</p>
-
-<p>«&mdash;Mais, mon père, est-ce que je n'ai pas l'honneur d'être
-amoureux, déjà, de M<sup>lle</sup> Raymonde?»</p>
-
-<p>Lucien demanda au ministre un congé de quatre jours pour terminer
-quelques affaires d'intérêt à Nancy. Il se sentait depuis quelque temps
-une envie folle de revoir la petite fenêtre de M<sup>me</sup> de Chasteller.
-Après avoir obtenu le congé du ministre, Lucien en parla à ses parents qui
-ne trouvèrent pas d'inconvénient à un petit voyage à Strasbourg.
-Là-dessus, un beau jour, arriva M<sup>me</sup> d'Hocquincourt qui débuta
-par la folie de venir le trouver au ministère.</p>
-
-<p>«&mdash;Prenons M<sup>me</sup> d'Hocquincourt, se dit Lucien; je ne
-l'aurai jamais, mais elle va faire mille folies; je m'en tiendrai pour les
-besoins physiques à M<sup>lle</sup> Raymonde.</p>
-
-<p>«&mdash;J'ai gagné bien de l'argent par ton <i>télégraphe</i>, dit M.
-Leuwen à son fils, et jamais ta présence n'a été aussi nécessaire.»</p>
-
-<p>Le soir même, Lucien trouva à dîner, chez son père, son cousin Ernest
-Déverloy. Celui-ci était fort triste. Son savant, qui lui avait promis
-quatre voix à l'Académie des sciences politiques, était mort aux eaux de
-Vichy, et après l'a voir dûment enterré, Ernest s'aperçut qu'il venait
-de perdre quatre mois de soins ennuyeux et de gagner un ridicule.</p>
-
-<p>«&mdash;Car il faut réussir, disait-il à Lucien, et si jamais je me
-dévoue à un membre de l'Institut, je le prendrai de meilleure santé. Tu as
-une grande passion et parbleu! tu es bien heureux. On s'occupe de toi! Il
-ne s'agit que d'en deviner l'objet. Je le dirai bientôt quels sont les
-beaux yeux qui t'ont enlevé ta gaieté. Heureux Lucien! tu occupes le
-public. Qu'on est chançard d'être né d'un père qui donne à dîner et qui
-reçoit <i>Pozzo di Borgo</i> et la haute diplomatie. Si j'avais été le
-fils d'un tel père, je serais pour tout cet hiver le héros de Paris, et
-la mort de mon savant m'eût été plus utile que sa vie. Faute d'un père tel
-que le tien, je fais des miracles et cela ne compte pas, ou ne compte que
-pour me faire appeler intrigant.»</p>
-
-<p>Lucien trouva les mêmes bruits sur son compte chez quelques anciennes
-amies de sa mère, qui avaient des salons de second ordre où il était reçu
-avec amitié.</p>
-
-<p>Le petit Desbacs, auquel il donna quelque liberté de parler de choses
-étrangères aux affaires, lui avoua que les personnes les mieux instruites
-parlaient de lui comme d'un jeune homme destiné aux plus grandes choses,
-mais arrêté tout court par une grande passion.</p>
-
-<p>«&mdash;Ah! mon cher, que vous êtes heureux, surtout si vous n'aviez
-pas cette passion.»</p>
-
-<p>Lucien se détendait du mieux qu'il le pouvait.</p>
-
-<p>Mais il était loin de deviner qu'il devait sa réputation à son père,
-lequel, réellement, depuis l'aventure du ministère des Affaires
-étrangères, avait pris de l'amitié pour lui jusqu'au point d'aller à la
-Bourse, par ces jours froids et humides, chose à laquelle, depuis le
-jour où il avait eu 60 ans, rien n'avait pu le décider. M. Leuwen songeait
-à M<sup>me</sup> de Thémines, vieille amie de 20 ans et fort liée avec
-M<sup>me</sup> Grandet. Depuis bien des années il prenait soin de sa
-fortune, et c'est un grand service à Paris et pour lequel la
-reconnaissance est sans bornes, car, dans la déroute des dignités et de la
-noblesse d'origine, l'argent est resté la seule chose essentielle, et
-l'argent sans inquiétudes est la belle chose des belles choses. M. Leuwen
-alla lui demander des nouvelles de M<sup>me</sup> Grandet.</p>
-
-<p>Il voyait M<sup>me</sup> de Thémines une fois la semaine, ou chez lui
-ou chez elle, parce qu'il habitait auprès d'elle. Il prit son rôle au
-sérieux.</p>
-
-<p>Même il alla plus loin, et jugea qu'à son âge il pouvait entreprendre de
-la tromper net et de supprimer dans l'histoire de son fils le nom de
-M<sup>me</sup> de Chasteller. Des aventures de son fils il fit une histoire
-fort jolie, et après avoir amusé M<sup>me</sup> de Thémines pendant toute
-la fin d'une soirée, finit par lui avouer des inquiétudes sérieuses sur
-son fils qui, depuis trois mois qu'il était admis dans les salons de
-M<sup>me</sup> Grandet, était d'une tristesse mortelle. Il craignait un
-amour sérieux qui dérangerait ses projets de mariage pour son Lucien.</p>
-
-<p>«&mdash;Ce qu'il y a de singulier, lui dit M<sup>me</sup> de Thémines,
-c'est que depuis son retour d'Angleterre, M<sup>me</sup> Grandet est fort
-changée. Il y a aussi du chagrin dans cette tête-là.»</p>
-
-<p>Pour prendre les choses par ordre, voici ce que M. Leuwen apprit de
-M<sup>me</sup> de Thémines et de ses amies, qu'il vit séparément, et nous
-y ajouterons aussi ce que des mémoires particuliers nous ont fait savoir
-sur cette femme célèbre.</p>
-
-<p>M<sup>me</sup> Grandet se voyait à peu près la plus jolie femme de
-Paris, ou du moins, on ne pouvait citer les dix plus jolies sans la mettre
-du nombre. Ce qui brillait surtout en elle, c'était une taille élancée,
-souple, charmante. Elle avait les plus beaux cheveux blonds du monde.
-C'était une beauté dans le genre des jeunes Vénitiennes de Paul Véronèse.
-Les traits étaient jolis, mais pas très distingués. Pour son cœur, il
-était à peu près l'opposé de ce que l'on se figure comme étant le cœur
-italien. Le sien était parfaitement étranger à tout ce qu'on appelle
-émotions tendres et enthousiasme, et cependant elle passait sa vie à jouer
-ces sentiments. Lucien l'avait trouvée dix fois s'apitoyant sur les
-infortunes de quelques prêtres prêchant l'évangile en Chine ou sur la
-misère d'une famille appartenant dans sa province <i>à tout ce qu'il y a
-de mieux.</i> Mais dans le secret de son cœur, rien ne lui paraissait plus
-ridicule, plus bourgeois en un mot, que d'être attendrie. Elle voyait
-en cela la marque la plus sûre d'une âme faible. Elle lisait souvent les
-Mémoires du cardinal de Retz; ils avaient pour elle le charme qu'elle
-cherchait vainement dans les romans. Le rôle politique de mesdames de
-Longueville et de Chevreuse était pour elle ce que sont les aventures
-de tendresse et de danger pour un jeune homme de dix-huit ans.</p>
-
-<p>«&mdash;Quelles positions superbes, se disait M<sup>me</sup> Grandet, si
-elles eussent su se garantir de ces erreurs de conduite qui donnent tant
-de prise sur nous!»</p>
-
-<p>L'amour même, dans ce qu'il y a de plus réel, ne lui semblait, qu'une
-corvée, qu'un ennui. C'est peut-être à cette tranquillité d'âme qu'elle
-devait son étonnante fraîcheur, ce teint admirable qui eût pu lutter avec
-celui des plus belles Allemandes; cet air de fraîcheur qui était comme
-une fête pour les yeux. Aussi aimait-elle à se laisser voir à neuf heures
-du matin, au sortir du lit. C'est alors surtout qu'elle était
-incomparable: il fallait songer au ridicule du mot, pour résister au
-plaisir de la comparer à l'aurore. Aucune de ses rivales ne pouvait
-approcher d'elle sous le rapport de la fraîcheur du teint. Aussi son
-bonheur était-il de prolonger jusqu'au grand jour les bals qu'elle
-donnait, et de faire déjeuner les danseurs au soleil, les volets ouverts.
-Si quelque femme, sans se douter de ce coup de Jarnac, était restée à
-l'étourdie, entraînée par le plaisir de la danse, M<sup>me</sup> Grandet
-triomphait. C'était le seul moment dans la vie où son âme perdit terre, et
-ces humiliations de ses rivales étaient l'unique chose à quoi sa beauté
-lui semblait bonne. La musique, la peinture, l'amour lui semblaient des
-niaiseries inventées par et pour les petites âmes. Et elle passait sa vie
-à goûter un plaisir sérieux, disait-elle, dans sa loge aux Bouffes; car,
-avait-elle soin d'ajouter, les chanteurs italiens ne sont pas excommuniés.</p>
-
-<p>Le matin, elle peignait des aquarelles avec un talent vraiment fort
-distingué. Cela lui semblait aussi nécessaire à une femme du grand monde
-qu'un métier à broder, et bien moins ennuyeux. Une chose marquait qu'elle
-n'avait pas l'âme noble: c'était l'habitude et presque la nécessité de se
-comparer aux grandes dames du faubourg Saint-Germain. Elle avait engagé
-son mari à la conduire en Angleterre, pour voir si elle trouverait une
-blonde qui eût plus de fraîcheur, et pour savoir si elle aurait peur à
-cheval. Elle avait rencontré dans les élégants Country-Seats où elle avait
-été invitée, l'ennui, mais non le sentiment de la moindre crainte.</p>
-
-<p>Quand Lucien lui fut présenté, elle revenait d'Angleterre, et ce séjour
-en ce pays avait envenimé l'admiration, voisine de l'envie, qu'elle
-éprouvait pour la noblesse d'origine. M<sup>me</sup> Grandet n'avait été
-en Angleterre que la femme d'un des juste-milieu de Juillet les plus
-distingués par la faveur du roi, mais à chaque instant elle s'était
-sentie la femme d'un marchand. Ses cent mille livres de rente qui la
-tiraient si fort du pair à Paris, en Angleterre n'étaient presque qu'une
-vulgarité de plus.</p>
-
-<p>Elle vivait donc avec ce grand souci:</p>
-
-<p>«&mdash;Il faut n'être plus femme de marchand; devenir une
-Montmorency!»</p>
-
-<p>Son mari était un gros et grand homme de quarante ans, fort bien
-portant. Il n'y avait pas de veuvage à espérer. Mais elle ne s'arrêta pas
-longtemps à cette idée: sa grande fortune l'avait éloignée de bonne heure,
-et par orgueil, des voies obliques. Elle méprisait tout ce qui était
-crime. Il s'agissait de devenir une Montmorency sans rien se permettre
-qu'elle n'eût pu avouer. C'était comme la diplomatie de Louis XIV quand il
-était heureux.</p>
-
-<p>Son mari, colonel de la garde nationale, avait bien remplacé les Rohan
-et les Montmorency, politiquement parlant, mais quant à elle,
-personnellement, sa fortune était encore à faire.</p>
-
-<p>Qu'est-ce qu'une Montmorency, à peine âgée de vingt-trois ans et avec
-une immense fortune, ferait de son bonheur? Et ce n'était pas encore là
-toute la question. Ne fallait-il pas faire encore autre chose, pour
-arriver à être regardée dans le monde à peu près comme cette Montmorency
-le serait?</p>
-
-<p>Une haute et sublime dévotion, ou bien de l'esprit comme M<sup>me</sup>
-de Staël, ou bien une illustre amitié. Devenir l'amie intime de la reine
-ou de M<sup>me</sup> Adélaïde, ou une sorte de M<sup>me</sup> de Polignac
-de 1785; être à la tête de la cour et donner des soupers à la reine. Ou
-encore, à défaut de tout cela, une amitié dans le faubourg Saint-Germain.</p>
-
-<p>Toutes ces possibilités occupaient tour à tour son esprit, et
-l'accablaient, car elle avait plus de persévérance et de courage que
-d'esprit. Elle ne savait pas se faire aider, elle avait bien deux amies,
-M<sup>me</sup>s de Thémines et de Travel, mais elle n'accordait sa confiance
-que pour une partie seulement des projets qui l'empêchaient de dormir.</p>
-
-<p>Un peu avant le voyage de Lucien à Nancy, M<sup>me</sup> Grandet ne
-voyant rien se réaliser de ses ambitions, s'était dit ceci:</p>
-
-<p>«&mdash;Ne serait-ce pas négliger un avantage actuel et perdre une grande
-chance de distinction, que de ne pas inspirer un grand amour, célèbre par
-le malheur de l'amoureuse? Ne serait-il pas admirable, dans toutes les
-suppositions, qu'un homme distingué allât voyager en Amérique pour
-m'oublier, moi qui ne lui accordais jamais un moment d'attention?»</p>
-
-<p>Ce fut dans ces circonstances intimes et tout à fait inconnues de M.
-Leuwen le père, que M<sup>me</sup> de Thémines, un matin, vint passer une heure
-avec sa jeune amie pour savoir si dans ce cœur il y avait quelque chose
-pour Lucien. Après avoir ménagé l'état de sa vanité et de son ambition,
-M<sup>me</sup> de Thémines lui dit:</p>
-
-<p>«&mdash;Vous faites des malheureux, ma belle, et vous les choisissez
-bien.</p>
-
-<p>«&mdash;Je suis si éloignée de choisir, répondit sérieusement M<sup>me</sup>
-Grandet, que j'ignore jusqu'au nom du malheureux chevalier. Est-ce un
-homme de naissance?</p>
-
-<p>«&mdash;La naissance ne lui manque pas.</p>
-
-<p>«&mdash;Trouve-t-on vraiment de bonnes manières sans naissance? fit M<sup>me</sup>
-Grandet avec découragement.</p>
-
-<p>«&mdash;Que j'aime le ton parfait qui vous distingue! s'écria M<sup>me</sup> de
-Thémines. Malgré la plate adoration qu'on a pour l'esprit, cet acide de
-vitriol qui ronge tout, vous ne l'admettez pas comme compensation des
-bonnes manières. Ah! que vous êtes bien des nôtres!</p>
-
-<p>«Mais je croirais assez que votre victime nouvelle a des manières
-distinguées. Il est vrai qu'il est habituellement si triste depuis qu'il
-vient ici, qu'il n'est pas bien facile d'en juger. C'est la gaieté d'un
-homme, c'est le genre de ses plaisanteries et sa manière de les dire, qui
-marquent sa place dans la société. Si celui que vous rendez malheureux
-appartenait à une famille de noblesse, il appartiendrait indubitablement
-au premier rang.</p>
-
-<p>«&mdash;Ah! c'est M. Leuwen, le maître des requêtes?</p>
-
-<p>«&mdash;Eh bien! c'est vous ma belle, qui le conduirez au tombeau.</p>
-
-<p>«&mdash;Ce n'est pas l'air malheureux que je lui trouve, dit M<sup>me</sup>
-Grandet; c'est l'air ennuyé.»</p>
-
-<p>On ajouta à peine quelques mots, M<sup>me</sup> de Thémines laissa tomber
-le discours sur la politique et dit, à propos de quelque chose:</p>
-
-<p>«&mdash;Ce sont les gens que vous recevez chez vous qui font et défont
-les ministres.</p>
-
-<p>«&mdash;Mais je suis bien loin de recevoir exclusivement ces messieurs.</p>
-
-<p>«&mdash;Ne désertez pas une belle position, ma chère. Déjà une fois,
-sous Louis XIV, comme le rabâche sans cesse ce méchant duc de Saint-Simon
-que vous aimez tant, les bourgeois ont pris le ministère. Qu'étaient
-Colbert, Séguier? À la longue les ministres font la fortune de leurs amis.</p>
-
-<p>«Qui fait les ministres aujourd'hui? Les Rothschild, les Leuwen, les...
-À propos, n'est-ce pas M. Pozzo di Borgo qui disait l'autre jour que M.
-Leuwen avait fait une scène au ministre des Affaires étrangères à propos
-de son fils, ou bien c'est le fils qui au milieu de la nuit, est allé
-faire une scène à ce ministre...»</p>
-
-<p>M<sup>me</sup> Grandet raconta tout ce qu'elle savait sur l'affaire; c'était
-la vérité, à peu près, mais racontée à l'avantage des Leuwen.</p>
-
-<p>Le soir, M<sup>me</sup> de Thémines crut pouvoir rassurer M. Leuwen le père et
-lui dire qu'il n'y avait ni amour, ni galanterie, entre son fils et la belle
-M<sup>me</sup> Grandet.</p>
-
-
-<p class="center">* * *</p>
-
-
-<p>M. Leuwen était, un homme gros et fort; il avait le teint fleuri, l'œil
-vif et de jolis cheveux gris bouclés. Son habit, son gilet, étaient un
-modèle de cette élégance modeste qui convient à un homme âgé. On trouvait
-dans toute sa personne quelque chose d'assuré. À son œil noir, à ses
-brusques changements de physionomie, on l'eût pris plutôt pour un peintre,
-pour un homme de génie (comme il n'y en a plus) que pour un banquier
-célèbre. Il paraissait dans beaucoup de salons, mais il abhorrait les gens
-graves; il passait sa vie avec les diplomates, gens d'esprit, et le corps
-respectable des danseuses de l'Opéra. Il était leur providence dans les
-petites affaires d'argent; tous les soirs on le trouvait au foyer de
-l'Opéra. Il faisait assez peu de cas de la société qui s'appelle <i>bonne.</i>
-L'impudence et le charlatanisme, sans lesquels on ne réussit pas,
-l'importunaient. Il ne craignait, comme nous l'avons dit, que deux choses
-au monde: les ennuyeux et l'air humide. Pour fuir ces deux pestes, il
-faisait des choses qui eussent donné des ridicules à tout autre. Se
-promenant sur le boulevard, son laquais lui donnait un manteau pour passer
-devant la rue de la Chaussée-d'Antin. Il changeait d'habit cinq ou six
-fois par jour au moins, suivant le vent qui soufflait, et il avait pour
-cela des appartements dans tous les quartiers de Paris. Il ne disait
-jamais la vérité qu'à sa femme, qui l'adorait, mais aussi il la lui disait
-toute. Elle était pour lui comme une seconde mémoire à laquelle il tenait
-plus qu'à la sienne propre. D'abord, il avait voulu s'imposer quelque
-réserve quand son fils était en tiers, mais cette réserve était incommode
-et gâtait l'entretien. M<sup>me</sup> Leuwen aimait à ne pas se priver de
-la présence de son fils, et comme il le jugeait fort discret, il avait
-fini par tout dire devant lui. L'intérieur de ce vieillard, dont les mots
-méchants faisaient si peur, était des plus gais.</p>
-
-<p>À l'époque dont il est question ici, M. Leuwen était triste, agité.
-Pendant quelques jours, il joua fort gros jeu, se permit même d'aller à
-la Bourse, et M<sup>lle</sup>s des Brions, sa maîtresse, donna deux soirées
-dansantes dont il fit les honneurs.</p>
-
-<p>Une nuit, à deux heures du matin, en revenant de l'une de ces soirées,
-il trouva son fils qui se chauffait dans le salon, el son chagrin éclata.</p>
-
-<p>«&mdash;Allez pousser le verrou de cette porte...»</p>
-
-<p>Et comme Lucien revenait près de la cheminée:</p>
-
-<p>«&mdash;Savez-vous le ridicule affreux dans lequel je suis tombé? dit-il
-avec humeur.</p>
-
-<p>«&mdash;Et lequel, mon père? je ne me serais jamais douté...</p>
-
-<p>«&mdash;Je vous aime, et par conséquent vous me rendez malheureux, car
-la première des peines, c'est d'aimer, fit-il en s'animant de plus en plus
-et en prenant un ton sérieux que son fils ne lui connaissait pas. Dans
-ma longue carrière, je n'ai connu qu'une exception, mais aussi elle est
-unique. J'aime votre mère, elle est nécessaire à ma vie, et elle ne m'a
-jamais donné un grain de malheur. Au lieu de vous regarder comme mon
-rival dans son cœur, je me suis avisé devons aimer, et c'est un ridicule
-dans lequel je m'étais bien juré de ne jamais tomber. <i>Vous m'empêchez
-de dormir.</i>»</p>
-
-<p>À ce mot Lucien devint tout à fait sérieux. Son père n'exagérait jamais
-et il comprit qu'il allait avoir affaire à un accès de colère réel.</p>
-
-<p>M. Leuwen était d'autant plus irrité qu'il parlait à son fils après
-s'être promis, quinze jours durant, de ne pas lui dire un mot de ce qui
-le tourmentait.</p>
-
-<p>«&mdash;Daignez m'attendre, dit-il avec amertume.</p>
-
-<p>Il revint bientôt avec un petit portefeuille en cuir de Russie.</p>
-
-<p>«&mdash;Il y a là 12.000 francs. Si vous ne les prenez pas, je crois que
-nous nous brouillerons.</p>
-
-<p>«&mdash;Le sujet de la querelle serait neuf, dit Lucien en souriant. Les
-rôles sont renversés et...</p>
-
-<p>«&mdash;Oui, ce n'est pas mal. Voilà du petit esprit. Mais, en un mot comme
-en mille, il faut que vous preniez une grande passion pour M<sup>lle</sup> Gosselin,
-la petite danseuse. Et n'allez pas lui donner votre argent et puis vous
-sauver à cheval, dans les bois de Meudon ou au diable, comme c'est votre
-belle habitude. Il s'agit de passer vos soirées avec elle, de lui donner
-tous vos moments. Il faut en être fou.</p>
-
-<p>«&mdash;Fou de M<sup>lle</sup> Gosselin?</p>
-
-<p>«&mdash;Le diable t'emporte! Fou de M<sup>lle</sup> Gosselin ou d'une autre.
-Qu'est-ce que cela fait? Il convient que le public sache que tu as une
-maîtresse.</p>
-
-<p>«&mdash;Et, mon père, la raison de cet ordre si sévère?</p>
-
-<p>«&mdash;Tu la sais fort bien. Voilà que tu deviens de mauvaise foi en
-parlant avec ton père, et de tes intérêts encore. Que le diable t'emporte,
-et qu'après t'avoir emporté, il ne te rapporte jamais! Je suis certain
-que si je passais deux mois sans le voir, je ne penserais plus à toi.
-Que n'es-tu resté à Nancy! Cela fallait fort bien: tu aurais été le
-digne héros de deux ou trois bégueules...</p>
-
-<p>Lucien devint pourpre...</p>
-
-<p>«&mdash;Mais dans la position que je l'ai faite, ton fichu air sérieux
-et même triste, si admis en province, où il est l'exagération de la mode,
-n'est propre qu'a le donner dans le ridicule abominable de n'être au fond
-qu'un fichu saint-simonien.</p>
-
-<p>«&mdash;Mais je ne suis pas saint-simonien: je crois vous l'avoir
-prouvé.</p>
-
-<p>«&mdash;Eh! sois-le, saint-simonien! sois encore mille fois plus sot, mais
-ne le parais pas.</p>
-
-<p>«&mdash;Mon père, je serai plus gai, plus causeur, je passerai deux
-heures à l'Opéra au lieu d'une.</p>
-
-<p>«&mdash;Est-ce qu'on change de caractère? Est-ce que tu seras jamais
-folâtre ou léger? Or, toute ta vie, si je n'y mets ordre, mais ordre d'ici
-à quinze jours, ton sérieux passera non pour l'enseigne du <i>bon sens</i>,
-non pour la conséquence d'une bonne chose, mais pour tout ce qu'il y a
-de plus antipathique à la bonne compagnie. Et quand ici l'on s'est mis
-à dos la bonne compagnie, il faut accoutumer son amour-propre à recevoir
-dix coups d'épingle par jour, auquel cas la meilleure ressource est de se
-brûler la cervelle ou d'aller s'enfermer à la Trappe. Voilà où tu en
-étais il y a deux mois, moi me tuant à faire comprendre que tu me ruinais
-en folies de jeune homme. Et en ce bel état, avec ce fichu bon sens sur la
-figure, tu vas te faire un ennemi du comte de Beauséant, le ministre des
-Affaires étrangères, un renard qui ne te pardonnera jamais si tu parviens
-à faire quelque figure dans le monde, et si tu t'avises à parler encore
-de l'affaire, pour laquelle tu veux l'obliger a se couper la gorge avec
-toi, ce qu'il n'aime pas.</p>
-
-<p>«Tu en trouveras d'autres, fort bien reçus dans le monde, hommes d'esprit
-et, de plus, espions du ministère des Affaires étrangères. Prétends-tu
-les tuer tous en duel? Et si tu es tué, que devient ta mère? car le diable
-m'emporte si je pense à toi après que je ne te verrai plus. Pour toi,
-depuis trois mois, je cours les chances de prendre un accès de goutte qui
-peut fort bien m'enlever. Je passe ma vie à cette Bourse qui est plus
-humide que jamais depuis que j'y mets les pieds.</p>
-
-<p>«&mdash;Ainsi, vous faites la guerre au pauvre petit quart d'heure de
-liberté que je puis encore avoir! Sans reproche, vous m'avez pris tous mes
-moments. Il n'est pas de pauvre diable d'ambitieux qui travaille autant
-que moi, car je compte pour travail, et le plus pénible, dans la
-disposition d'esprit où je me trouve, les séances à l'Opéra...</p>
-
-<p>«&mdash;Si tu partais, en revenant au bout de six mois tu trouverais ta
-réputation complètement perdue, et tes mauvaises qualités seraient
-établies sur des faits incontestables et parfaitement oubliés. C'est ce
-qu'il y a de pire pour une réputation. Il faut ensuite ramener l'attention
-du public et se donner l'inflammation à la blessure pour la guérir.
-M'entends-tu?</p>
-
-<p>«&mdash;Que trop, hélas! Je vois que vous ne voulez pas de six mois de
-voyage ou de six mois de présence, en échange de M<sup>lle</sup> Gosselin.</p>
-
-<p>«&mdash;Ah! tu parais devenir raisonnable, le ciel en soit béni! Mais
-comprends donc que je ne suis pas baroque. M<sup>me</sup> de Beauséant dispose
-de vingt, de trente, peut-être de quarante espions diplomatiques,
-appartenant à la bonne compagnie et plusieurs à la très haute société. Il
-y a là des espions volontaires, tels que X... qui a quarante mille livres
-de rente. M<sup>me</sup> la princesse de Morvan est à ses ordres.</p>
-
-<p>«Ces gens ne manquent pas de tact, la plupart ont servi sous dix ou
-douze ministres et la personne qu'ils ont étudiée de plus près avec le
-plus de soin, c'est naturellement leur ministre. Je les ai surpris jadis,
-ayant des conférences entre eux à ce sujet. Même j'ai été consulté par
-demi ou trois qui m'ont des obligations d'argent. Quatre ou cinq,&mdash;M.
-le comte X... par exemple, que tu vois chez moi,&mdash;quand ils peuvent
-donner une nouvelle, veulent jouer à la rente et n'ont pas toujours ce
-qu'il faut pour couvrir les différences. Je leur rends service, par-ci
-par-là, pour de petites sommes. Enfin, pour le dire tout, j'ai obtenu
-l'aveu, il y a deux jours, que le Beauséant a une colère bleue, contre
-toi. Il passe pour n'avoir du cœur que lorsqu'il y a un grand cordon à
-gagner. Peut-être rougit-il de s'être trouvé faible en ta présence. Le
-pourquoi de sa peine, je l'ignore, mais il te fait l'honneur de te haïr.</p>
-
-<p>«Ce dont je suis sur, c'est qu'on a organisé la mise en circulation
-d'une calomnie qui tend à te faire passer pour saint-simonien, retenu à
-grand peine dans le monde par ton amitié pour moi. Après moi, tu arboreras
-le saint-simonisme et tu te feras chef de quelque nouvelle religion.</p>
-
-<p>«Je ne répondrais pus même, si la colère de Beauséant lui dure, que
-quelqu'un de ces espions ne le servît avec trop de zèle... Plusieurs de
-ces messieurs, malgré leurs brillants cabriolets, ont souvent le plus
-urgent besoin d'une gratification de cinquante louis et seraient trop
-heureux d'accrocher cette somme au moyen d'un duel. C'est à cause de cette
-partie de mon discours que j'ai la faiblesse de parler. Tu me fais faire,
-coquin, ce qui ne m'est pas arrivé depuis quinze ans: manquer à la parole
-que je me suis donnée à moi-même. C'est à cause de la gratification de
-cinquante louis, gagnée si l'on t'envoie <i>ad patres</i>, que je n'ai pas
-pu te parler devant ta mère. Si elle le perd, elle meurt, et j'aurai beau
-faire des folies, rien ne pourrait me consoler de sa perte,
-et,&mdash;ajouta-t-il avec emphase,&mdash;nous aurions une famille effacée
-du monde.</p>
-
-<p>«&mdash;Je tremble que vous ne vous moquiez de moi, dit Lucien d'une voix
-qui semblait s'éteindre à chaque mot. Quand vous me faites une épigramme,
-elle me semble si bonne que je me la répète pendant huit jours contre
-moi-même, et le Méphistophélès que j'ai en moi, triomphe de la partie
-agissante. Ne me plaisantez pas, car je saurai être sincère. Ne me
-persiflez pas pour une chose que vous savez sans doute, mais que je n'ai
-jamais avouée à âme qui vive.</p>
-
-<p>«&mdash;Diable! c'est du neuf en ce cas. Je ne t'en parlerai jamais.</p>
-
-<p>«&mdash;Je tiens, ajouta Lucien d'une voix brève et en regardant le parquet,
-à être fidèle à une maîtresse que je n'ai jamais eue. Le moral entre pour
-si peu dans mes relations avec M<sup>me</sup> Raymonde qu'elle ne me donne
-presque pas de remords. Et cependant&mdash;vous allez vous moquer de moi&mdash;elle
-m'en donne souvent! quand je la trouve gentille. Mais quand je ne lui fais
-pas la cour, je suis triste, sombre et il me vient des idées de
-suicide&mdash;car rien ne m'amuse... Répondre à votre tendresse c'est
-seulement un devoir moins pénible que les autres.</p>
-
-<p>Je n'ai trouvé de distraction complète qu'auprès du lit de ce malheureux
-Kortis, et encore à quel prix! Je côtoyais l'infamie!</p>
-
-<p>«Mais vous vous moquez de moi, dit Lucien, en osant relever les yeux à
-la dérobée.</p>
-
-<p>«&mdash;Pas du tout. Heureux qui a une passion, fût-ce d'être amoureux
-d'un diamant, comme cet Espagnol dont Tallemant des Réaux raconte
-l'histoire.</p>
-
-<p>«La vieillesse n'est, autre chose que la privation de folies, l'absence
-d'illusions et de passions. Je place l'absence des folies bien avant la
-diminution des forces physiques. Je voudrais être amoureux, fût-ce de
-la plus laide cuisinière de Paris, et qu'elle répondît à ma flamme.</p>
-
-<p>«Je dirai comme saint Augustin: «<i>Credo quia absurdum.</i>» Plus la
-passion serait absurde, plus je l'envierais.»</p>
-
-<p>Et la physionomie de M. Leuwen prit un caractère de solennité que Lucien
-ne lui avait jamais vu. (C'est que M. Leuwen n'était jamais absolument
-sérieux. Quand il n'avait personne de qui se moquer, il se moquait de
-lui-même, souvent sans que M<sup>me</sup> Leuwen même s'en aperçût.) Ce
-changement de physionomie plut à notre héros et encouragea sa faiblesse.</p>
-
-<p>«&mdash;Eh bien, reprit-il d'une voix plus assurée, si je fais la cour à
-M<sup>lle</sup> Gosselin ou à toute autre demoiselle célèbre, tôt ou tard, je
-serai obligé d'être heureux, et c'est ce qui me fait horreur. Ne vous
-est-il pas égal que je prisse une femme honnête?»</p>
-
-<p>M. Leuwen éclata de rire.</p>
-
-<p>«&mdash;Ne... te... fâche pas, dit-il en étouffant. Je resterai fidèle...
-à notre traité; c'est de la partie réservée du traité... que je ris... Et
-où diable... prendras-tu ta femme honnête?...</p>
-
-<p>«Ah! mon Dieu, fit-il en riant aux larmes, et quand enfin, un beau jour...
-ta femme honnête confessera sa sensibilité à ta passion, quand enfin
-sonnera l'heure du berger... que fera le berger?...</p>
-
-<p>«&mdash;Je lui reprocherai gravement de manquer à la vertu, dit Lucien
-d'un grand sang-froid. Cela ne sera-t-il pas digne de ce siècle moral?</p>
-
-<p>«&mdash;Pour que la plaisanterie fût bonne, il faudrait choisir cette
-maîtresse dans le faubourg Saint-Germain.</p>
-
-<p>«&mdash;Mais vous n'êtes pas duc, et je ne sais pas avoir de l'esprit
-et de la gaieté, en ménageant trois ou quatre préjugés saugrenus, dont
-nous rions même dans nos salons du juste-milieu, si stupides d'ailleurs.»</p>
-
-<p>Tout en parlant, Lucien vint à songer à quoi il s'engageait
-insensiblement; il tourna à la tristesse sur-le-champ, et dit malgré lui:</p>
-
-<p>«&mdash;Quoi, mon père, une grande passion! Avec ses assiduités, sa
-constance, son occupation de tous les moments.</p>
-
-<p>«&mdash;<i>Fais ton arrêt toi-même, et choisis ton supplice.</i> J'en conviens,
-la plaisanterie serait meilleure avec une vertu à haute pitié et à privilège.
-Et d'ailleurs le pouvoir, qui est une bonne chose, se retire de ces
-gens-là, quand ils viennent à nous.</p>
-
-<p>«Eh bien! parmi nous autres, nouvelle noblesse, gagnée en écrasant ou en
-escamotant la révolution de Juillet...</p>
-
-<p>«&mdash;Ah! je vois où vous voulez en venir.</p>
-
-<p>«&mdash;Eh bien! dit M. Leuwen du ton de la plus parfaite bonne foi, où
-veux-tu trouver mieux? N'est-ce pas une vertu, <i>d'après</i> celles du
-faubourg Saint-Germain?</p>
-
-<p>«&mdash;Comme Dangeau n'était pas un grand seigneur, mais d'après un
-grand seigneur! Ah! elle est trop ridicule à mes yeux; jamais je ne
-pourrai m'accoutumer à avoir une grande passion pour M<sup>me</sup> Grandet.
-Dieu! quel flux de paroles, quelles prétentions!</p>
-
-<p>«&mdash;Chez M<sup>lle</sup> Gosselin, tu auras des gens désagréables et de
-mauvais ton. D'ailleurs plus elle est différente de ce que l'on a aimé,
-moins il y a d'infidélité.»</p>
-
-<p>M. Leuwen alla se promener à l'autre bout du salon. Il se reprochait
-cette allusion.</p>
-
-<p>«&mdash;J'ai manqué au traité. Cela est mal, fort mal. Quoi! même avec
-mon fils, ne puis-je pas me permettre de penser tout haut?</p>
-
-<p>«Mon ami, ma dernière phrase ne vaut rien et je parlerai mieux à l'avenir.
-Mais voilà trois heures qui sonnent. Si tu fais ce sacrifice, c'est pour
-moi et uniquement pour moi. Je ne te dirai point que, comme le prophète,
-tu vis dans un nuage depuis plusieurs mois, et qu'au sortir du nuage, tu
-seras tout étonné du nouvel aspect de toutes choses. Tu en croiras
-toujours plus les sensations que mes récits. Ainsi ce que mon amitié te
-demande, c'est le sacrifice de six mois de ta vie. Il n'y aura de très
-amer que le premier. Ensuite tu prendras certaines habitudes dans ce
-salon où vont quelques hommes paisibles, si toutefois tu n'en es pas
-expulsé par la vertu terrible de M<sup>me</sup> Grandet, auquel cas nous
-chercherions une autre vertu. Te sens-tu le courage de signer un
-engagement de six mois?»</p>
-
-<p>Lucien se promenait dans le salon et ne répondait pas.</p>
-
-<p>«&mdash;Si tu dois signer le traité, signons-le tout de suite, et tu me
-donneras une bonne nuit, car,&mdash;fit-il en souriant,&mdash;depuis quinze
-jours, à cause de vos beaux yeux, je ne dors plus.»</p>
-
-<p>Lucien s'arrêta, le regarda et se jeta dans ses bras. M. Leuwen père
-fut très sensible à cette embrassade; il avait soixante-cinq ans!</p>
-
-<p>Lucien lui dit, pendant qu'il était dans ses bras:</p>
-
-<p>«&mdash;Ce sera le dernier sacrifice que vous me demanderez?</p>
-
-<p>«&mdash;Oui, mon ami, je te le promets. Tu fais mon bonheur. Adieu!»</p>
-
-<p>Lucien resta debout dans le salon, profondément pensif. Ce mot si
-touchant: <i>tu fais mon bonheur</i>, retentissait dans son cœur.</p>
-
-<p>Mais d'un autre côté, faire la cour à M<sup>me</sup> Grandet lui semblait
-une chose horrible.</p>
-
-<p>«&mdash;Voyons ce que dit la raison, se dit-il tout à coup. Quand je
-n'aurais pour mon père aucun des sentiments que je lui dois en stricte
-justice, je suis obligé de lui obéir, car enfin j'ai été incapable de
-gagner quatre-vingt-quinze francs par mois. Si mon père ne me donnait pas
-ce qu'il faut pour vivre à Paris, ce que je devrais faire pour gagner de
-quoi vivre ne serait-il pas plus pénible que de faire la cour à M<sup>me</sup>
-Grandet?»</p>
-
-<p>Lucien prolongea longtemps son examen. Comment ferait-il le lendemain
-pour marquer à M<sup>me</sup> Grandet qu'il l'adorait. Et ce mot le jeta peu
-à peu dans le profond et tendre souvenir de M<sup>me</sup> de Chasteller. Il
-y trouva tant de charme qu'il finit par se dire:</p>
-
-<p>«&mdash;À demain les affaires.»</p>
-
-<p>Ce demain n'était qu'une façon de parler. Quand il éteignit sa bougie,
-les tristes bruits d'une matinée d'hiver remplissaient déjà la rue.</p>
-
-<p>Il eut, ce jour-là, beaucoup de travail au bureau de la rue de Grenelle
-et à la Bourse. Jusqu'à deux heures, il examina les articles d'un grand
-règlement qu'il fallait rendre le soir même. Depuis quelque temps le
-ministre avait pris l'habitude de renvoyer à l'examen sérieux de Lucien
-les rapports de ses chefs de division, travail qui exigeait plutôt du bon
-sens et de la probité qu'une profonde connaissance des 4.400 lois, arrêts,
-circulaires, qui régissaient le ministère de l'Intérieur. Le ministre
-avait donné à ces rapports de Lucien le nom de <i>sommaires succincts</i>et
-ces sommaires succincts avaient souvent de dix à quinze pages. Très occupé
-par les affaires du télégraphe, Lucien avait été obligé de laisser en
-retard plusieurs de ces travaux. Il prit un cabriolet qui roula rapidement
-vers le comptoir de son père et, de là, à la Bourse. Comme à l'ordinaire,
-il se garda bien d'y entrer, mais attendit des nouvelles de ses agents
-dans les cafés voisins et en regardant les boutiques d'estampes.</p>
-
-<p>Tout à coup, il rencontra trois domestiques de son père qui le
-cherchaient partout pour lui remettre un billet de deux lignes:</p>
-
-<p>«Courez à la Bourse. Entrez-y vous-même et arrêtez toute l'opération.
-Coupez net. Faites revendre, même à perte, et cela fait, venez bien vite
-me parler.»</p>
-
-<p>Cet ordre l'étonna beaucoup; il courut l'exécuter et il eut assez de
-peine. Enfin il put courir chez son père.</p>
-
-<p>«&mdash;Eh bien, as-tu défait cette affaire?</p>
-
-<p>«&mdash;Tout à fait: mais pourquoi la défaire? elle me semble...</p>
-
-<p>«&mdash;C'est de bien loin, la meilleure affaire dont nous nous soyons
-occupés. Il y avait là trois cent mille francs à réaliser. Ton ministre
-te le dira si tu sais l'interroger. Va le retrouver, il est fou
-d'inquiétude.»</p>
-
-<p>Lucien courut au ministère et trouva M. de Vaize qui attendait enfermé
-à double tour dans sa chambre et tourmenté par une profonde agitation.</p>
-
-<p>«&mdash;Êtes-vous parvenu à tout défaire?</p>
-
-<p>«&mdash;Tout absolument, à dix mille francs près que j'avais fait acheter
-par un M. Bourbon que je n'ai pas retrouvé.</p>
-
-<p>«&mdash;Ah! cher ami, je sacrifierais un billet de cinq cents francs,
-je sacrifierais même un billet de mille francs pour ravoir cette bribe et
-ne pas paraître avoir fait la moindre affaire sur cette damnée dépêche. Il
-y a longtemps que je ne doute plus de votre prudence et que je suis sur
-de vous. <i>On</i> se réserve cette affaire, et encore c'est par miracle que
-je l'ai su. Il faut à tout prix retrouver M. Bourbon et retirer les dix
-mille francs. Et il faut encore que demain vous soyez assez complaisant
-pour acheter une jolie montre de femme. Voici deux mille francs, faites
-bien les choses: allez jusqu'à trois mille au besoin. Peut-on pour cela
-avoir quelque chose de présentable?</p>
-
-<p>«&mdash;Je le crois.</p>
-
-<p>«&mdash;Eh bien, il faudra faire remettre cette jolie montre de femme, par
-une personne sûre, et avec un volume des romans de Balzac, portant un
-chiffre impair: 3, 1, 5, à M<sup>me</sup> Lavernange, rue Sainte-Anne, n°
-90. À présent que vous savez tout, mon ami, encore un acte de
-complaisance; ne laissez pas la chose faite à demi. Raccrochez-moi ces dix
-mille francs et qu'il ne soit pas dit ou du moins que l'on ne puisse pas
-prouver, à qui de droit, que j'ai fait, moi ou les miens, la moindre
-affaire sur cette dépêche...</p>
-
-<p>«&mdash;Votre Excellence ne doit avoir aucune inquiétude à ce sujet»,
-dit Lucien en prenant congé avec tout le respect possible.</p>
-
-<p>Il n'eut aucune peine à trouver ce M. Bourbon qui dînait tranquillement
-à son troisième étage avec sa femme et ses enfants, et moyennant
-l'assurance de payer la différence à la revente, le soir même, au café
-Tortoni, ce qui pouvait monter à cinquante ou cent francs, toute trace de
-l'opération fut anéantie, ce dont Lucien prévint le ministre par un mot.</p>
-
-<p>Il arriva chez son père à la fin du dîner... Il était tout joyeux, et la
-corvée du soir, dans le salon de M<sup>me</sup> Grandet ne lui semblait plus
-qu'une chose fort simple. Tant il est vrai que les caractères qui ont leur
-imagination pour ennemie doivent agir beaucoup avant d'accomplir une chose
-pénible, et jamais y réfléchir.</p>
-
-<p>«&mdash;Ma mère, pardonnez-moi tontes les choses communes que je vais
-dire avec emphase, dit Lucien à sa mère, en la quittant sur les neuf
-heures.»</p>
-
-<p>En entrant à l'hôtel Grandet, il examinait curieusement le portier, et
-cette cour, cet escalier, au milieu desquels il allait manœuvrer. Tout
-était magnifique, mais trop neuf. Dans l'antichambre, un paravent de
-velours bleu garni de clous d'or, et un peu usé, disait aux passants:
-<i>Ce n'est pas d'hier seulement que nous sommes riches...</i></p>
-
-<p>Lucien trouva M<sup>me</sup> Grandet en petit comité: il y avait sept à
-huit personnes dans l'élégante rotonde où elle recevait à cette heure.
-Elle examinait, avec des bougies que l'on plaçait successivement sur tous
-les points, un buste de Cléopâtre, que l'on venait de lui envoyer.
-L'expression de la reine d'Égypte était simple et noble. Toutes les
-personnes présentes faisaient des phrases et l'admiraient.</p>
-
-<p>Un député du centre complaisant, attaché à la maison, proposa une
-poule au billard.</p>
-
-<p>Lucien reconnut la grosse voix qui, à la Chambre, est chargée de rire,
-quand par hasard on fait quelque proposition généreuse.</p>
-
-<p>M<sup>me</sup> Grandet sonna avec empressement pour faire éclairer le
-billard.</p>
-
-<p>Tout semblait à Lucien avoir une physionomie nouvelle.</p>
-
-<p>«&mdash;Il est bon à quelque chose, pensa-t-il, d'avoir des projets,
-quelque ridicules qu'ils soient. Elle a une taille charmante et le jeu de
-billard fournit cent occasions de se placer dans les poses les plus
-gracieuses. Il est étonnant que les convenances religieuses du faubourg
-Saint-Germain ne se soient pas encore avisées de proscrire ce jeu!»</p>
-
-<p>Au billard, Lucien commença à parler et ne cessa presque plus. Sa
-gaieté augmentait à mesure que le succès de ses propos communs et lourds
-venait chasser l'image de l'embarras que devait lui causer l'ordre de
-faire la cour à M<sup>me</sup> Grandet. Il se donnait l'esprit de se moquer
-de lui-même, de ce qu'il disait; c'était de l'esprit d'arrière-boutique,
-des anecdotes imprimées partout, des nouvelles de journaux.</p>
-
-<p>Il considérait avec une admiration assez peu dissimulée les charmantes
-poses que prenait M<sup>me</sup> Grandet.</p>
-
-<p>«&mdash;Grand Dieu! qu'eût dit M<sup>me</sup> de Chasteller si elle avait surpris
-un de ces regards.</p>
-
-<p><i>Mais il finit l'oublier pour être heureux ici!</i>» se dit-il, et il
-éloigna cette idée fatale, mais pas assez vite pour que son regard n'eût
-pas l'air fort ému.</p>
-
-<p>M<sup>me</sup> Grandet le regardait elle-même d'une façon assez singulière;
-point tendre, il est vrai, mais assez étonnée. Elle se rappelait vivement
-tout ce que M<sup>me</sup> de Thémines lui avait appris quelques jours
-auparavant de la passion que Lucien avait pour elle.</p>
-
-<p>«&mdash;Réellement il est présentable, pensait-elle; il a beaucoup de
-distinction.»</p>
-
-<p>À la poule, le hasard avait donné à Leuwen la bille n° 6. Un grand
-jeune homme silencieux, apparemment adorateur muet de la maison, eut le n°
-5 et Grandet le n° 4.</p>
-
-<p>Lucien essaya de tuer le 5, y réussit, et se trouva par là chargé de
-jouer sur M<sup>me</sup> Grandet et de la faire gagner, ce dont il s'acquitta
-avec assez de grâce. Il tentait tou jours les coups les plus difficiles,
-et avait le malheur de ne jamais faire la bille de M<sup>me</sup> Grandet,
-et de la placer presque toujours dans une position avantageuse.</p>
-
-<p>M<sup>me</sup> Grandet était heureuse.</p>
-
-<p>«&mdash;La chance de gagner une poule de vingt francs donnerait-elle de
-l'émotion à cette âme de femme de chambre logée dans un si beau corps?
-La poule va finir: voyons si ma conjecture est fondée.»</p>
-
-<p>Il se laissa tuer; alors ce fut le n° 7 à jouer sur M<sup>me</sup> Grandet.
-Ce numéro était tenu parmi préfet en congé, grand hâbleur et porteur de
-toutes les prétentions, même de celle de bien jouer au billard. Ce fat
-montrait une exaltation de mauvais goût à parler des coups qu'il allait
-faire, et menaçait M<sup>me</sup> Grandet de faire sa bille ou de la mal
-placer.</p>
-
-<p>Celle-ci, voyant son sort changé par la mort de Leuwen, prit de
-l'humeur, les coins de sa bouche si fraîche se serrèrent contre ses dents.</p>
-
-<p>Au troisième mauvais coup que lui infligeait le préfet, elle regarda
-Lucien avec une expression de regret. Bientôt, en effet, elle perdit la
-partie, mais Lucien avait fait de tels progrès dans son esprit, qu'elle
-jugea à propos de lui adresser une petite dissertation géométrique
-et profonde, sur les angles que forment les billes d'ivoire en frappant
-les bandes du billard. Leuwen fit des objections.</p>
-
-<p>«&mdash;Ah! vous êtes un élève de l'École polytechnique! Mais vous êtes
-un élève chassé et sans doute pas très fort en géométrie.»</p>
-
-<p>Il invoqua des expériences, on mesura des distances sur le billard. M<sup>me</sup>
-Grandet eut l'occasion d'étaler de charmantes poses et de jeter des éclats
-de voix. De ce moment, Lucien fut vraiment bien; M<sup>me</sup> Grandet ne quitta
-les expériences que pour lui offrir de faire une partie de billard avec elle.</p>
-
-<p>Sur les dix heures, il vint assez de monde, et sur les onze heures, M.
-Grandet arriva avec un ministre. Bientôt survint un second ministre, et,
-sur ses pas, les trois ou quatre députés les plus influents. Cinq ou six
-savants qui se trouvaient là, se mirent à faire bravement la cour aux
-Ministres et même aux députés. Ils eurent aussitôt pour rivaux deux ou
-trois littérateurs célèbres, un peu moins plats dans la forme, et,
-peut-être, plus esclaves au fond, mais cachant leur bassesse sous une
-urbanité parfaite. Ils débitaient d'une voix périodique et adoucie des
-compliments indirects et admirables de délicatesse.</p>
-
-<p>À ce moment, M<sup>me</sup> Grandet vint, du bout du salon, adresser la
-parole à Lucien.</p>
-
-<p>«&mdash;Voilà une impertinence, se dit-il en riant. Où diable a-t-elle
-pris cette attention délicate? Serais-je duc sans le savoir?»</p>
-
-<p>Les députés étaient devenus abondants dans le salon. Ils parlaient haut
-et cherchaient à faire du bruit. Ils levaient le plus possible leurs têtes
-grisonnantes et essayaient de se donner des mouvements brusques. L'un
-posait sa belle boîte d'or sur la table où il jouait de façon à faire
-retourner les voisins; un autre s'établissait sur sa chaise, la faisait
-remuer à chaque instant sur le parquet, sans égard pour les oreilles des
-personnes présentes.</p>
-
-<p>Ils avaient tous l'importance du gros propriétaire qui vient de
-renouveler un bail avantageux.</p>
-
-<p>Celui qui se remuait avec tant de bruit sur sa chaise vint, un instant
-après, dans la salle de billard et demanda à Lucien la <i>Gazette de
-France</i> qu'il lisait. Il pria pour ce petit service d'un air si bas,
-que notre héros en fut tout attendri. Cet ensemble lui rappelait Nancy.</p>
-
-<p>Il sortit de sa rêverie en entendant rire à ses côtés. Un écrivain
-célèbre racontait une anecdote fort plaisante sur l'abbé Barthélemy,
-auteur du <i>Voyage d'Anacharsis</i>; puis vint une anecdote sur
-Marmontel, ensuite une troisième sur l'abbé Delille.</p>
-
-<p>«&mdash;Le fond de toute cette gaieté est sec et triste. Ces gens
-d'académie ne vivent que sur les ridicules de leurs prédécesseurs. Ils
-mourront banqueroutiers, eux et leurs successeurs. Ils sont trop timides,
-même pour faire des sottises.»</p>
-
-<p>Au commencement de la quatrième anecdote sur les ridicules de Chénier,
-Lucien n'y put tenir et regagna le grand salon, par une galerie garnie de
-bustes et que l'on tenait moins éclairée. Devant une porte, il rencontra
-M<sup>me</sup> Grandet qui lui adressa encore la parole.</p>
-
-<p>«&mdash;Je serais un ingrat si je ne me rapprochais pas de son groupe, au
-cas où il lui prendrait envie de faire sa M<sup>me</sup> Staël.»</p>
-
-<p>Il n'eut pas longtemps à attendre.</p>
-
-<p>On avait, ce soir-là, présenté à M<sup>me</sup> Grandet un jeune savant
-allemand, à grands cheveux blonds séparés au milieu du front, et
-horriblement maigre. Elle parla d'Homère, de l'École d'Alexandrie, des
-découvertes faites par les Allemands. On en vint aux antiquités
-chrétiennes, et pour en parler, M<sup>me</sup> Grandet prit un air sérieux,
-les coins de sa bouche s'abaissèrent.</p>
-
-<p>Cet Allemand, nouvellement présenté, ne se mit-il pas à attaquer la
-messe, en présence d'une bourgeoise de la cour de Louis-Philippe? (Ces
-Allemands sont les rois de l'inconvenance.)</p>
-
-<p>La messe n'était au V<sup>e</sup> siècle, disait-il, qu'une réunion où l'on
-rompait le pain en mémoire de Jésus-Christ. C'était une sorte de thé de
-gens bien pensants. Il n'entrait dans l'idée de personne que l'on fit
-actuellement quelque chose différant le moins du monde d'une action
-ordinaire, et encore moins que l'on fit un miracle du changement de pain
-et de vin dans le corps et le sang du Sauveur. Ce thé des premiers
-chrétiens a augmenté d'importance et la messe s'est formée.</p>
-
-<p>«&mdash;Mais, grand Dieu! où voyez-vous cela, monsieur? disait M<sup>me</sup>
-Grandet effrayée. Apparemment dans quelques-uns de vos autours allemands,
-ordinairement pourtant si amis des idées sublimes et mystérieuses, et par
-là si chères à tout ce qui pense bien. Quelques-uns se seront égarés, et
-leur langue, malheureusement si peu connue de mes légers compatriotes,
-les met à l'abri de toute réfutation.</p>
-
-<p>«&mdash;Non, madame! Les Français aussi sont fort savants, reprenait le
-jeune dialecticien allemand qui, pour faire durer les discussions, avait
-appris un formulaire de politesse. La littérature française est si belle,
-les Français ont tant de trésors, qu'ils sont comme les gens tropriches,
-ils ignorent leurs richesses. Toute celle histoire véritable de la messe,
-je l'ai trouvée dans le Père Mabillon, qui vient de donner son nom à une
-des rues de votre brillante capitale. À la vérité, cela ne figure pas dans
-le texte de Mabillon&mdash;le pauvre moine ne l'eût pas osé&mdash;mais dans
-les notes. Votre messe, madame, estime invention d'hier.»</p>
-
-<p>M<sup>me</sup> Grandet avait répondu jusque-là par des phrases entrecoupées
-et insignifiantes, à quoi notre Allemand, relevant ses lunettes,
-répliquait par des faits, et comme on les lui contestait par des
-citations, le monstre faisait preuve d'une mémoire étonnante.</p>
-
-<p>M<sup>me</sup> Grandet était excessivement contrariée.</p>
-
-<p>«&mdash;Comme M<sup>me</sup> de Staël, se disait-elle, eût été belle dans ce
-moment, au milieu d'un cercle si nombreux et si attentif. Il y a au moins
-trente personnes qui nous écoutent, et je vais rester sans un mot de
-réponse et il est trop tard pour me lâcher.»</p>
-
-<p>Après avoir compté les auditeurs qui, après s'être moqués de l'étrange
-tournure de l'Allemand, commençaient maintenant à l'admirer, précisément
-à cause de sa dégaine et de la façon de relever ses lunettes, les yeux
-de M<sup>me</sup> Grandet rencontrèrent ceux de Lucien.</p>
-
-<p>Dans sa terreur, elle lui demanda presque grâce.</p>
-
-<p>Elle venait d'éprouver que son regard le plus enchanteur n'avait aucun
-effet sur ce jeune Allemand qui s'écoutait parler et ne voyait rien.</p>
-
-<p>Lucien vit dans ce regard suppliant un appel à la bravoure; il perça
-le cercle et vint se placer auprès du dialecticien.</p>
-
-<p>Il avait un peu trop compté sur ses moyens, et enfin, comme il ne savait
-pas le premier mot de cette question, pas même dans quelle langue avait
-écrit Mabillon, il fut battu. Mais M<sup>me</sup> Grandet était sauvée. À une
-heure, il quitta cette maison où l'on avait tout fait pour chercher à lui
-plaire. Son âme était desséchée. Ce fut avec délices qu'il se permit un
-tête-à-tête d'une heure avec le souvenir de M<sup>me</sup> de Chasteller. Les
-gens de lettres, les savants, les députés dont il venait de voir la fleur
-ce soir-là, le faisaient douter de la possibilité d'existence d'êtres
-comme M<sup>me</sup> de Chasteller. D'ailleurs toutes ces personnes n'avaient
-garde de paraître dans le salon horriblement méchant de M. Leuwen père. Là,
-tout le monde se moquait de tout le monde, tant pis pour les sols et pour
-les hypocrites qui n'avaient pas infiniment d'esprit. Les titres de duc,
-de pair de France, de colonel de la garde nationale&mdash;comme l'avait
-éprouvé M. Grandet&mdash;ne mettait personne à l'abri de l'ironie la plus
-gaie.</p>
-
-<p>«&mdash;Je n'ai rien à demander à la faveur des hommes, gouvernants ou
-gouvernés, disait quelquefois M. Leuwen dans son salon. Je ne m'adresse
-qu'à leur bourse. C'est à moi de leur prouver, dans mon cabinet, le malin,
-que leurs intérêts et les miens sont les mêmes. Hors de mon cabinet, je
-n'ai qu'un intérêt: me délasser et rire des sots, qu'ils soient sur le
-trône ou dans la crotte. Ainsi, mes amis, moquez-vous de moi, si vous
-pouvez.»</p>
-
-<p>Toute la matinée du lendemain, Lucien travailla à voir clair dans une
-dénonciation sur Alger, faite par un M. Gaudin. Le roi avait demandé un
-avis motivé à M. le comte de Vaize, lequel avait été d'autant plus
-flatté que cette affaire regardait le ministère de la guerre. Il avait
-passé la nuit à faire un beau travail, puis il avait fait appeler
-Lucien:</p>
-
-<p>«&mdash;Mon ami, critiquez-moi cela impitoyablement, dit-il en lui
-remettant son cahier tout barbouillé. Trouvez-moi des objections. J'aime
-mieux être critiqué en secret par mon aide de camp, que par mes collègues
-en plein conseil. À mesure que vous ne vous servirez plus d'une de mes
-pages, faites-la copier par un commis discret; n'importe l'écriture. Comme
-il est fâcheux que la vôtre soit si détestable. Réellement, vous ne formez
-pas vos lettres. Ne pourriez-vous pas tenter une réforme?</p>
-
-<p>«&mdash;Est-ce qu'on réforme l'habitude? Si cela se pouvait combien de
-voleurs qui ont deux millions deviendraient honnêtes hommes...</p>
-
-<p>«&mdash;Ce Gaudin prétend que le général lui a fermé la bouche avec
-1.500 louis... Au reste, mon cher ami, j'ai besoin de la mise au net et
-de votre critique avant huit heures. Je veux mettre cela dans mon
-portefeuille. Mais je vous demande une critique sans pitié. Si je pouvais
-compter que votre père ne tirerait pas une épigramme des trésors de la
-Casbah, je payerais au poids de l'or son avis sur cette question...»</p>
-
-<p>Lucien feuilletait la minute du ministre qui avait douze pages.</p>
-
-<p>«&mdash;Pour tout au monde, mon père ne lirait un rapport aussi long,
-et encore il faudra vérifier les pièces.»</p>
-
-<p>Il trouva que cette affaire était aussi difficile, pour le moins,
-que l'origine de la monarchie.</p>
-
-<p>À sept heures et demie, il envoya au ministre son travail, et ce
-travail était aussi long que le rapport du comte de Vaize et sa mise
-au net.</p>
-
-<p>Sa mère avait fait naître des incidents pour prolonger le dîner, et à
-son arrivée il n'était pas encore fini.</p>
-
-<p>«&mdash;Qui t'amène si tard? dit M. Leuwen.</p>
-
-<p>«&mdash;Son amitié pour sa mère, dit M<sup>me</sup> Leuwen; certainement
-il eût été plus commode pour lui d'aller au cabaret. Que puis-je faire
-pour te marquer ma reconnaissance? demanda-t-elle à son fils.</p>
-
-<p>«&mdash;Engager mon père à me donner son avis sur un petit opuscule de
-ma façon que j'ai là, dans ma poche...»</p>
-
-<p>Et l'on parla d'Alger, de la Casbah, de 48 millions, de 13 millions
-volés jusqu'à neuf heures et demie.</p>
-
-<p>«&mdash;Et M<sup>me</sup> Grandet?</p>
-
-<p>«&mdash;Je l'avais tout à fait oubliée...</p>
-
-<p>«&mdash;Il faut y retourner... et dès demain...»</p>
-
-
-<p class="center">* * *</p>
-
-
-<p>Lucien était tout homme d'affaires ce jour-là; il courut chez M<sup>me</sup>
-Grandet comme il serait allé à son bureau pour une affaire en retard. Il
-traversa lentement la cour, l'escalier, l'antichambre, en souriant de la
-facilité de l'affaire dont il allait s'occuper. Il avait le même plaisir
-qu'à retrouver une pièce importante, un instant égarée au moment où on la
-chercherait pour un rapport au roi.</p>
-
-<p>Il trouva M<sup>me</sup> Grandet entourée de douze complaisants ordinaires;
-ces messieurs disputaient sur un certain M. Greslin, nommé référendaire
-à la Cour des comptes&mdash;moyennant 12.000 francs comptés à la cousine
-de la maîtresse du comte de Vaize. Celui-ci s'enquérait si l'épicier du
-coin, major de la garde nationale et fournisseur de l'État, oserait
-mécontenter les <i>bonnes</i> pratiques et votait dans le sens de son journal.
-Un autre de ces messieurs, jésuite avant 1800 et maintenant lieutenant de
-grenadiers, décoré, venait de dire qu'un des commis de l'épicier était
-abonné au <i>National</i>, ce qu'il n'eût certes osé faire si son patron avait
-eu toute l'horreur convenable pour cette rapsodie républicaine et
-désorganisatrice. Chaque mot diminuait sensiblement aux yeux de Lucien la
-beauté de M<sup>me</sup> Grandet. Pour comble de misère, elle se mêlait fort
-à cette discussion qui n'eût pas déparé la loge d'un portier. Il s'aperçut
-aussi qu'elle le recevait froidement et il en fut amusé.</p>
-
-<p>M<sup>me</sup> Grandet se dit tout à coup presque en riant, mouvement rare
-chez elle:</p>
-
-<p>«&mdash;S'il a pour moi cette passion que M<sup>me</sup> de Thémines lui
-prête, il faut le rendre tout à fait fou. Et pour cela le régime des
-rigueurs convient peut-être à ce beau jeune homme, et me convient
-certainement beaucoup.»</p>
-
-<p>Au bout d'une demi-heure, Lucien se voyant décidément reçu avec une
-froideur marquée, se trouva à l'égard de M<sup>me</sup> Grandet dans la
-situation d'un connaisseur qui marchande un tableau médiocre: tant qu'il
-compte l'avoir pour quelques louis, il exagère ses beautés; les
-prétentions du vendeur s'élevant, le tableau devient ridicule et le
-connaisseur ne voit que les défauts.</p>
-
-<p>«&mdash;Je suis ici, pensait Lucien, pour avoir une grande passion aux
-yeux de ces nigauds. Or, que fait-on, quand, dévoré par un amour violent,
-on se voit aussi mal reçu par l'objet de sa flamme? On tombe dans la plus
-sombre et silencieuse mélancolie!»</p>
-
-<p>Et il ne dit plus un mot.</p>
-
-<p>Sur les dix heures arriva à grand bruit M. de Torset, jeune ex-député,
-fort bel homme, et rédacteur éloquent d'un journal ministériel.</p>
-
-<p>«&mdash;Avez-vous lu le <i>Messager</i>, madame? dit-il en s'approchant
-de la maîtresse de la maison d'un air commun, presque familier, et comme
-voulant faire prendre acte de cette familiarité avec une jeune femme
-dont le monde s'occupait. Ils ne peuvent répondre à ces quelques lignes,
-que j'ai lancées ce matin, sur l'exaltation et la dernière période des
-idées de ces réformistes. J'ai traité en deux mots l'augmentation du
-nombre des électeurs. L'Angleterre en a 800.000, et nous 180.000
-seulement. Mais si je jette un coup d'œil rapide sur l'Angleterre, que
-vois-je avant tout? Quelle sommité frappe mon regard de son éclat
-brillant? Une aristocratie puissante et respectée, une aristocratie qui
-a des racines profondes dans les habitudes de ce peuple sérieux avant
-tout, et sérieux parce qu'il est biblique. Que vois-je de ce côté-ci du
-détroit? Des gens riches pour tout potage. Dans deux ans l'héritier de
-leur nom et de leur richesse sera peut-être à Sainte-Pélagie.</p>
-
-<p>«&mdash;Ce Gascon impudent se croit obligé de parler comme les livres
-de M. de Chateaubriand,» se dit Lucien.</p>
-
-<p>Il entendit tant de sottises, il vit tant de sentiments bas et mesquins
-étalés avec orgueil, qu'à un moment il crut être dans l'antichambre de
-son père.</p>
-
-<p>«&mdash;Quand ma mère a des laquais qui causent comme M. de Torset, elle
-les renvoie.»</p>
-
-<p>Lorsque arriva l'inévitable proposition d'une poule, il vit que M. de
-Torset se disposait à prendre une bille. Et comme il ne se sentait pas
-la force de remuer autour du billard, il sortit silencieusement avec la
-démarche lente qui convient au malheur.</p>
-
-<p>«&mdash;Il n'est que onze heures,» se dit-il, et pour la première fois
-de la saison, il courut à l'Opéra avec quelque plaisir.</p>
-
-<p>Il trouva M<sup>lle</sup> Gosselin dans la loge grillée de son père:
-elle était seule depuis un quart d'heure et mourait d'envie de parler. Il
-l'écouta avec un plaisir qui le surprit, et fut charmant pour elle. Au
-plus fort de la causerie, la porte de la loge s'ouvrit avec fracas pour
-donner passage à S. E. le comte de Vaize.</p>
-
-<p>«&mdash;C'est vous que je cherchais, dit-il à Lucien, avec un sérieux
-qui n'était pas exempt d'importance. Cette petite fille est-elle sûre?»</p>
-
-<p>Quelque bas que ces derniers mots fussent prononcés, M<sup>lle</sup> Gosselin
-les saisit.</p>
-
-<p>«&mdash;C'est une question que l'on ne m'a jamais faite impunément,
-s'écria-t-elle, et puisque je ne puis pas chasser Votre Excellence, je
-remets ma vengeance à la Chambre prochaine!» et elle s'enfuit.</p>
-
-<p>«&mdash;Pas mal, dit Lucien en riant, réellement pas mal!</p>
-
-<p>«&mdash;Mais peut-on, quand en est dans les affaires, et dans les plus
-grandes, être aussi léger que vous! grommela le ministre avec l'humeur
-naturelle à l'homme qui, embrouillé dans des pensées difficiles, se voit
-distrait par une fadaise.</p>
-
-<p>«&mdash;Je me suis vendu corps et âme à Votre Excellence pour les
-matinées; mais il est onze heures du soir, et, parbleu, les soirées sont
-à moi. Que m'en donnerez-vous si je les vends? fit Lucien toujours
-gaiement.</p>
-
-<p>«&mdash;Je vous ferai lieutenant, de sous-lieutenant que vous êtes!</p>
-
-<p>«&mdash;Hélas! cette monnaie est fort belle, mais je ne saurais qu'en
-faire.</p>
-
-<p>«&mdash;Il viendra un moment où vous en sentirez tout le poids. Mais
-nous n'avons pas le temps de faire de la philosophie!... Pouvez-vous
-fermer cette loge?</p>
-
-<p>«&mdash;Rien n'est plus facile,» et Lucien tira le verrou.</p>
-
-<p>Pendant ce temps, le comte de Vaize regardait si l'on pouvait entendre
-des loges voisines. Il n'y avait personne, et malgré coin Son Excellence
-se cacha soigneusement derrière une colonne.</p>
-
-<p>«&mdash;Par votre mérite, vous êtes devenu mon premier aide de camp.
-Votre place n'était rien et je ne vous y avais appelé que pour faire la
-conquête de M. votre père: vous avez créé la place, elle n'est point sans
-importance! Je viens de parler de vous au roi.»</p>
-
-<p>Le ministre s'arrêta, s'attendant à un grand effet; il regarda
-attentivement Lucien et ne vit qu'une attention triste.</p>
-
-<p>«&mdash;Malheureuse monarchie! pensa le comte de Vaize! Le nom du roi
-est dépouillé de tout son effet magique. Il est réellement impossible de
-gouverner avec ces petits journaux qui démolissent tout.»</p>
-
-<p>Après un silence de dix secondes:</p>
-
-<p>«&mdash;Mon ami, reprit-il, le roi approuve que je vous charge d'une
-double mission électorale.</p>
-
-<p>«&mdash;Votre Excellence n'ignore pas que ces missions ne sont précisément
-pas tout ce qu'il y a de plus honorable aux yeux d'un public abusé.</p>
-
-<p>«&mdash;C'est ce que je suis loin d'accorder, permettez-moi de vous le
-dire; j'ai plus d'expérience que vous.</p>
-
-<p>«&mdash;Et moi, monsieur le comte, j'ai assez d'indépendance et trop
-peu de dévouement au pouvoir, pour supplier Votre Excellence de confier
-ces sortes de missions à un plus digne!</p>
-
-<p>«&mdash;Mais, mon ami, c'est un des devoirs de votre place, de cette
-place dont vous avez fait quelque chose.</p>
-
-<p>«&mdash;En ce cas, j'ai une seconde prière à ajouter à la première;
-c'est celle d'agréer ici ma démission et mes remerciements de vos bontés
-pour moi.</p>
-
-<p>«&mdash;Je ne puis parler de cette démission qu'avec M. votre père...</p>
-
-<p>«&mdash;Je voudrais bien, monsieur le comte, ne pas être obligé à
-chaque instant d'avoir recours au génie de mon père; s'il convient à Votre
-Excellence de m'expliquer ces missions, et s'il n'y a pas de combat de
-la rue Transnonain au fond de cette affaire, je pourrai m'en charger.</p>
-
-<p>«&mdash;Je gémis comme vous sur les accidents terribles qui peuvent
-survenir dans l'emploi trop rapide de la force la plus légitime. Mais vous
-sentez bien qu'un accident déploré et réparé autant que possible, ne
-prouve rien contre un système. Est-ce qu'un homme qui blesse son ami à la
-chasse, par accident, est un assassin?</p>
-
-<p>«&mdash;M. de Torset nous a parlé pendant une grande demi-heure, ce soir,
-sur cet inconvénient exagéré par la mauvaise presse.</p>
-
-<p>«&mdash;Torset est un sot, et c'est parce que nous n'avons pas de Leuwen,
-ou parce qu'ils manquent de liant dans le caractère, que nous sommes
-quelquefois obligés d'employer des Torset. Car enfin il faut bien que la
-machine marche. Les arguments et les mouvements d'éloquence pour lesquels
-ces messieurs sont payés, ne sont pas faits pour des intelligences comme
-la vôtre: mais dans une armée nombreuse, tous les soldats ne sont pas des
-héros de délicatesse.</p>
-
-<p>«&mdash;Mais qui m'assure qu'un autre ministre n'emploiera pas en mon
-honneur précisément les mêmes termes dont Votre Excellence se sert pour le
-panégyrique de M. de Torset?</p>
-
-<p>«&mdash;Ma foi, mon ami, vous êtes intraitable!»</p>
-
-<p>Ceci fut dit avec naturel et bonhomie, et Lucien était encore si jeune
-que le ton de ces paroles amena la réponse prévue.</p>
-
-<p>«&mdash;Non, monsieur le comte, car, pour ne pas chagriner mon père, je
-suis prêt à prendre ces missions, s'il n'y a pas de sang au bout.</p>
-
-<p>«&mdash;Est-ce que nous avons le pouvoir de répandre du sang? dit le
-ministre avec une voix différentiel où il y avait du reproche et presque
-du regret.</p>
-
-<p>Ce mot venant du cœur frappa Lucien:</p>
-
-<p>«&mdash;Voilà un inquisiteur tout trouvé.»</p>
-
-<p>De son côté le ministre songeait:</p>
-
-<p>«&mdash;À quoi nous en sommes réduits avec nos subalternes! Si nous en
-trouvons de respectueux, ce sont des hommes douteux, prêts à nous vendre
-au National ou à Henry V!</p>
-
-<p>«&mdash;Il s'agit de deux choses, mon cher aide de camp, continua-t-il
-tout haut. Allez faire une apparition à Champagnié, dans le Cher, où M.
-votre père a de grandes propriétés, parlez à vos hommes d'affaires, et,
-par leur secours, tâchez de deviner ce qui rend la nomination de M.
-Bouleau si incertaine. Le préfet, M. de Riquebourg, est un brave homme
-très dévoué, très dévoué! mais qui me fait l'effet d'un imbécile. Vous
-serez accrédité auprès de lui, vous aurez de l'argent à distribuer sur les
-bords de la Loire, et, de plus, trois débits de tabac. Je crois même qu'il
-y aura deux directions de la poste aux lettres; le ministre des Finances
-ne m'a pas encore répondu à cet égard, mais je vous dirai cela par
-télégraphe. De plus, vous pourrez faire destituer à peu près qui vous
-voudrez. Vous êtes sage, vous n'userez de tous ces droits qu'avec
-discrétion. Ménagez l'ancienne noblesse et le clergé, entre eux et nous,
-<i>il n'y a que la vie d'un enfant.</i> Point de pitié pour les républicains,
-surtout pour les jeunes gens qui ont reçu une bonne éducation et qui
-n'ont pas de quoi vivre. Et comme vous savez que mes bureaux sont pavés
-d'espions, vous m'écrirez les choses importantes sous le couvert de M.
-votre père. Mais l'élection de Champagnié ne me chagrine pas infiniment.</p>
-
-<p>«M. Malot, le libéral et le rival de Bouleau, est un hâbleur; il n'est
-plus jeune, et, de plus, il s'est fait peindre en uniforme de capitaine
-de la garde nationale, bonnet à poil en tête. Pour me moquer de lui, j'ai
-dissous sa garde huit jours après. Un tel homme ne doit pas être
-insensible à un ruban rouge qui ferait un bel effet dans son portrait.
-En tous les cas, c'est un hâbleur, impudent et vide qui, à la Chambre,
-fera tort à son parti. Vous étudierez les moyens de capter Malot en cas
-de non réussite pour ce fidèle Bouleau.</p>
-
-<p>«Mais le grave de l'affaire c'est Caen, dans la Normandie. Vous donnerez
-un jour ou deux aux affaires de Champagnié, et vous vous rendrez en toute
-hâte à Caen. Il faut à tout prix que M. Mairobert ne soit pas élu. C'est
-un homme de tête et d'esprit. Avec douze ou quinze têtes comme celle-là,
-la Chambre serait ingouvernable. Je vous donne à peu près carte blanche,
-places à accorder, argent, et destitutions. Ces décisions pourraient être
-contrariées par deux pairs, des nôtres, qui ont de grands biens dans le
-pays. Mais la Chambre des pairs n'est pas gênante, et je ne veux à aucun
-prix de M. Mairobert. Il est riche, il n'a pas de parents pauvres, el il
-a la croix. Bien à faire de ce côté-là. Le préfet de Caen, M. Crépu, a
-tout le zèle qui ne vous brûle pas. Il a fait lui-même un pamphlet contre
-M. Mairobert et il a eu l'étourderie de le faire imprimer là-bas, dans le
-chef-lieu de sa préfecture. Je viens de lui ordonner par le télégraphe de
-demain matin, de ne pas en distribuer un seul exemplaire. M. de Torset a
-aussi composé un pamphlet, dont vous prendrez trois cents exemplaires
-dans votre voiture. Enfin, vous serez le maître de distribuer ou de ne
-pas distribuer ces pamphlets. Si vous voulez en faire un vous-même, ou
-bien un extrait des deux autres, vous m'obligeriez sensiblement. Mais
-faites tout au monde pour empêcher l'élection de M. Mairobert. Écrivez-moi
-deux fois par jour. Je vous donne ma parole d'honneur de lire vos
-lettres.»</p>
-
-<p>Lucien se mit à rire.</p>
-
-<p>«&mdash;Anachronisme! monsieur le comte! Nous ne sommes plus au temps
-de Samuel Bernard. Que peut le roi pour moi en choses raisonnables? Quant
-aux distinctions, M. de Torset dîne une fois ou deux, tous les mois chez
-Leurs Majestés. Réellement les moyens de récompense manquent à votre
-monarchie.</p>
-
-<p>«&mdash;Pas tant que vous croyez. Si M. Mairobert est élu, malgré vos
-bons et loyaux services, vous serez lieutenant. S'il n'est pas nommé, vous
-serez lieutenant d'état-major, avec le ruban.</p>
-
-<p>«&mdash;M. de Torset n'a pas manqué de nous apprendre ce soir qu'il est
-officier de la Légion d'honneur depuis huit jours, apparemment à cause de
-son article sur les maisons ruinées par le canon, à Lyon. Au reste, je
-me souviens du conseil donné par le maréchal Bournonville au roi d'Espagne
-Ferdinand VIl. Il est minuit, je partirai à deux heures du matin.</p>
-
-<p>«&mdash;Bravo, bravo, mon ami. Faites vos instructions dans le genre que
-je vous ai indiqué, et vos lettres aux préfets et aux généraux. Je signerai
-le tout avant de me coucher, à une heure et demie. Probablement, il me
-faudra encore passer la nuit pour ces diables d'élections.</p>
-
-<p>«&mdash;Pourrais-je emmener M. Coffe, qui a du sang-froid pour deux?</p>
-
-<p>«&mdash;Mais je resterai seul.</p>
-
-<p>«&mdash;Seul, avec quatre cents commis! Et M. Desbacs?</p>
-
-<p>«&mdash;C'est un petit coquin trop malléable, qui trahira plus d'un
-ministre avant d'être conseiller d'État. Cependant emmenez qui vous voudrez,
-même ce Coffe. Pas de Mairobert à tout prix. Je vous attends à une heure et
-demie.»</p>
-
-
-<p class="center">* * *</p>
-
-
-<p>Lucien monta chez sa mère, on lui donna la calèche de voyage de la maison
-de banque qui était toujours prête, et à trois heures du matin il était en
-route pour le département du Cher.</p>
-
-<p>La voiture était encombrée de pamphlets électoraux, il y en avait partout,
-et jusque sur l'impériale. À peine restait-il de la place pour Lucien et
-M. Coffe. À six heures du soir, ils arrivèrent à Blois et s'y arrêtèrent
-pour dîner.</p>
-
-<p>Tout à coup, un bruit énorme se fit devant l'auberge et l'hôte entra
-tout pâle.</p>
-
-<p>«&mdash;Messieurs, sauvez-vous, on veut piller votre voiture.</p>
-
-<p>«&mdash;Et pourquoi? demanda Lucien.</p>
-
-<p>«&mdash;Ah! vous le savez mieux que moi.</p>
-
-<p>«&mdash;Comment!» fit Lucien furieux, et il sortit vivement du salon qui
-était au rez-de-chaussée.</p>
-
-<p>Il fut accueilli par des cris assourdissants:</p>
-
-<p>«&mdash;À bas l'espion, à bas le commissaire de police!»</p>
-
-<p>Rouge comme un coq, il prit sur lui de ne pas répondre et voulut
-s'approcher de la voiture. La foule s'écarta un peu. Pendant qu'il ouvrait
-la portière, une énorme pelletée de boue tomba sur sa figure et de là
-sur sa cravate, et comme il parlait à M. Coffe dans ce moment, la boue
-lui entra même dans la bouche.</p>
-
-<p>Un grand commis voyageur, à favoris rouges, qui fumait tranquillement
-au balcon du premier étage chargé de voyageurs qui se trouvaient dans
-l'hôtel, dit en criant au peuple:</p>
-
-<p>«&mdash;Voyez comme il est sale! Vous avez mis son âme sur sa figure.»</p>
-
-<p>Ce propos fut accueilli par un éclat de rire général qui se prolongea
-dans toute la rue avec bruit et dura bien cinq minutes.</p>
-
-<p>Lucien se retourna vivement vers le balcon pour chercher à deviner
-parmi ces figures qui riaient d'un rire affecté, celui qui avait parlé
-de lui. Mais deux gendarmes au galop arrivèrent sur la foule. Le balcon
-fut vidé en un instant et la foule se dissipa, dans les rues latérales.
-Ivre de colère, Lucien voulut entrer dans la maison pour chercher l'homme
-qui l'avait insulté, mais l'hôte avait barricadé la porte; ce fut en vain
-que notre héros y donna des coups de poing et de pied.</p>
-
-<p>«&mdash;Filez rapidement, messieurs, disait le brigadier de gendarmerie
-d'un ton grossier, et riant lui-même de l'état de Leuwen. Je n'ai que
-trois hommes et ils peuvent revenir avec des pierres.»</p>
-
-<p>Pendant ce temps, on attelait les chevaux en toute hâte. Lucien était
-fou à force de colère et parlait à Coffe qui ne répondait pas et tâchait,
-à l'aide d'un grand couteau de cuisine, d'ôter le plus gros de la boue
-fétide dont les manches de son habit étaient couvertes.</p>
-
-<p>«&mdash;Il faut que je retrouve l'homme qui m'a insulté, ne cessait de
-répéter Lucien.</p>
-
-<p>«&mdash;Dans le métier que nous faisons, vous et moi, répondit enfin
-Coffe avec un grand sang-froid, il faut secouer les oreilles et aller en
-avant.»</p>
-
-<p>L'hôte survint; il était sorti par une porte de derrière, et ne put ou
-ne voulut répondre à Leuwen.</p>
-
-<p>«&mdash;Payez-moi, monsieur, cela vaudra mieux. C'est 42 francs.</p>
-
-<p>«&mdash;Vous vous moquez! Un dîner pour deux, 42 francs?</p>
-
-<p>«&mdash;Je vous conseille de filer, dit le brigadier en intervenant. Ils
-vont revenir avec des tronçons de chou.»</p>
-
-<p>Lucien remarqua que l'hôte remerciait le gendarme du coin de l'œil.</p>
-
-<p>«&mdash;Comment avez-vous l'audace...</p>
-
-<p>«&mdash;Monsieur, allons chez le juge de paix, répliqua l'hôte avec
-l'insolence d'un homme de cette classe. Tous les voyageurs de mon hôtel
-ont été effrayés. Il y a un Anglais et sa femme qui ont loué chez moi la
-moitié du premier pour deux mois, et il m'a déclaré que si je recevais
-chez moi des...</p>
-
-<p>«&mdash;Des quoi? fit Lucien pâle de colère, en courant à la voiture
-pour prendre son sabre.</p>
-
-<p>«&mdash;Délogeons, dit Coffe, voici le peuple qui revient.» Il jeta 42
-francs à l'aubergiste, et l'on partit.</p>
-
-<p>«&mdash;Je vous attendrai hors la ville; je vous ordonne de venir m'y
-rejoindre.</p>
-
-<p>«&mdash;Ah! j'entends, répondit le brigadier, en souriant avec mépris,
-monsieur le commissaire a peur.»</p>
-
-<p>La foule commençait à se reformer au bout de la rue.</p>
-
-<p>Arrivé à vingt pas de celle-ci, le postillon prit le galop malgré les
-cris de Lucien.</p>
-
-<p>La boue et les tronçons de chou pleuvaient de tous côtés dans la
-calèche. Malgré un brouhaha épouvantable, ces messieurs eurent le plaisir
-d'entendre les plus sales injures.</p>
-
-<p>En approchant de la porte, il fallut mettre les chevaux au trot à cause
-du pont fort étroit. Il y avait là huit ou dix criards.</p>
-
-<p>«&mdash;À l'eau, à l'eau! criaient-ils.</p>
-
-<p>«&mdash;Ah! c'est le lieutenant Leuwen, dit un homme en capote verte
-déchirée; apparemment un lancier congédié.</p>
-
-<p>«&mdash;À l'eau Leuwen, à l'eau Leuwen!» se mit-on à crier à l'instant.</p>
-
-<p>À vingt pas hors de la ville, tout était calme. Le brigadier arriva
-bientôt.</p>
-
-<p>«&mdash;Je vous félicite, messieurs, dit-il aux voyageurs, vous l'avez
-échappé belle.»</p>
-
-<p>Son air goguenard acheva de mettre Lucien hors de lui. Il lui ordonna
-de lire son passeport, et ensuite:</p>
-
-<p>«&mdash;Quelle peut être la cause de tout ceci? demanda-t-il.</p>
-
-<p>«&mdash;Eh! monsieur, vous le savez vous-même et mieux que moi. Vous
-êtes le commissaire de police qui vient pour les élections. Vos papiers
-imprimés que vous aviez sur l'impériale de votre calèche, sont tombés en
-entrant en ville, vis-à-vis du Café National où on les a lus; on vous a
-reconnu, et, ma foi, il est bien heureux qu'ils n'aient pas eu des
-pierres.»</p>
-
-<p>M. Coffe monta tranquillement sur le siège de devant de la calèche.</p>
-
-<p>«&mdash;En effet, il n'y a plus rien, dit-il à Leuwen en inspectant
-l'impériale.</p>
-
-<p>«&mdash;Ce paquet était-il pour le Cher ou pour M. Mairobert?</p>
-
-<p>«&mdash;Contre M. Mairobert. C'est le pamphlet de Torset.»</p>
-
-<p>La figure du gendarme pendant ce court dialogue désolait Lucien. Il
-lui donna vingt francs et le congédia.</p>
-
-<p>Le brigadier fit mille remerciements.</p>
-
-<p>«&mdash;Messieurs, ajouta-t-il, les Blaisois ont la tête chaude. Les
-messieurs comme vous autres ne traversent la ville que de nuit.</p>
-
-<p>«&mdash;F...-moi le camp, lui dit Lucien, et, s'adressant au postillon:
-Marche au galop, toi!</p>
-
-<p>«&mdash;N'ayez donc pas tant de peur, s'exclama celui-ci en ricanant. Il
-n'y a personne sur la route.»</p>
-
-<p>Au bout de cinq minutes de galop:</p>
-
-<p>«&mdash;Hé bien, Coffe?</p>
-
-<p>«&mdash;Hé bien, répondit Coffe froidement, le ministre vous donne le
-bras au sortir de l'Opéra; les maîtres de requêtes, les préfets en congé,
-les députés à entrepôts de tabac envient votre fortune. Ceci est la
-contrepartie. C'est tout simple.</p>
-
-<p>«&mdash;Votre sang-froid me ferait devenir fou. Ces indignités, ces
-propos atroces, cette boue!</p>
-
-<p>«&mdash;Cette boue, c'est pour nous la noble poussière du champ de
-bataille. Cette huée publique vous comptera: ce sont les actions d'éclat
-dans la carrière que vous avez prise, et où ma pauvreté et ma
-reconnaissance me portent à vous suivre.</p>
-
-<p>«&mdash;C'est-à-dire que si vous aviez 1.200 francs de rentes, vous ne
-seriez pas ici.</p>
-
-<p>«&mdash;Si j'avais 300 francs de rente seulement, je ne servirais pas
-le ministère qui retient des milliers de pauvres diables dans les
-horribles cachots de Mazas, de Saint-Michel et de Clairvaux.»</p>
-
-<p>Un profond silence suivit cette réponse trop sincère, et ce silence
-dura pendant trois lieues.</p>
-
-<p>À quelque distance d'un village, dont on apercevait le clocher
-pointu s'élever derrière une colline nue et sans arbres, Lucien fit
-arrêter:</p>
-
-<p>«&mdash;Il y aura 20 francs pour vous, dit-il au postillon, si vous
-ne dites rien de l'émeute.</p>
-
-<p>«&mdash;À la bonne heure, 20 francs, c'est bon, je vous remercie. Mais,
-not' maître, votre figure si pâle de la venette que vous venez d'avoir,
-mais votre belle calèche anglaise couverte de boue, ça va sembler drôle,
-on jasera. Ce ne sera pourtant pas moi qui aurai jasé.</p>
-
-<p>«&mdash;Dites que vous avez versé, et aux gens de la poste qu'il y aura
-20 francs pour eux s'ils attellent en trois minutes; puis se tournant vers
-Coffe:</p>
-
-<p>«&mdash;Et être obligés de nous cacher!</p>
-
-<p>«&mdash;Voulez-vous être reconnu ou pas reconnu?</p>
-
-<p>«&mdash;Je voudrais être à cent pieds sous terre, ou avoir votre
-impassibilité.</p>
-
-<p>«&mdash;Que me conseillez-vous, Coffe? dit Lucien, les larmes aux yeux,
-lorsqu'ils furent partis. Je veux envoyer ma démission et vous céder la
-mission, ou, si cela vous déplaît, je manderai M. Desbacs. Moi,
-j'attendrai huit jours et je reviendrai châtier l'insolent.</p>
-
-<p>«&mdash;Je vous conseille de faire laver votre calèche à la première
-poste, de continuer comme si de rien n'était, et de ne dire jamais mot de
-cette aventure à qui que ce soit, car tout le monde rirait.</p>
-
-<p>«&mdash;Quoi? vous voulez que je supporte toute ma vie cette idée d'avoir
-été insulté impunément.</p>
-
-<p>«&mdash;Si vous avez la peau si tendre au mépris, pourquoi quitter Paris?</p>
-
-<p>«&mdash;Quel moment nous avons passé à la porte de cet hôtel! Toute ma
-vie, ce quart d'heure sera à me brûler, comme de la braise sur ma poitrine.</p>
-
-<p>«&mdash;Ce qui rendait l'aventure piquante, répliqua Coffe, c'est qu'il
-n'y avait pas le moindre danger et que nous avions tout le loisir de
-goûter le mépris. La rue était pleine de boue, mais parfaitement bien
-pavée; pas une seule pierre de disponible. C'est la première fois que j'ai
-senti la honte. Quand j'ai été arrêté pour Sainte-Pélagie, trois ou quatre
-personnes seulement s'en sont aperçues comme je montais en fiacre, et
-l'une d'elles a dit avec beaucoup de bonté et de pitié:</p>
-
-<p>«&mdash;Le pauvre diable!»</p>
-
-<p>Lucien ne répondait pas. Coffe continuait à penser tout haut avec une
-cruelle franchise:</p>
-
-<p>«&mdash;J'ai songé au mot célèbre. On avale le mépris, mais on ne le
-mâche pas.</p>
-
-<p>«&mdash;Mon ami, dit Lucien tout à coup, je compte que vous ne rirez
-avec personne de mes angoisses?</p>
-
-<p>«&mdash;Vous m'avez tiré de Sainte-Pélagie où j'aurais dû faire mes cinq
-ans, et il va plusieurs années que nous sommes liés.</p>
-
-<p>«&mdash;Eh bien, mon cœur est faible; j'ai besoin de parler, et je
-parlerai si vous me promettez une discrétion éternelle.</p>
-
-<p>«&mdash;Je le promets.</p>
-
-<p>«&mdash;Je déserterai là, sur la grande route. Je me fais conduire à
-Rochefort, et de là il est facile de s'embarquer pour l'Amérique sous un
-nom supposé. Au bout de deux ans, je puis revenir à Blois et souffleter le
-jeune homme le plus marquant de la ville. J'ai mal conduit toute ma vie;
-je suis dans un bourbier sans issue!</p>
-
-<p>«&mdash;Soit, mais quelque raison que vous ayez, vous ne pouvez pas
-déserter au milieu de la bataille, comme les Saxons à Leipzig. Cela n'est
-pas bien, et vous créerait des remords par la suite, du moins je le
-crains. Fâchez d'oublier et surtout pas un mot à M. de Riquebourg, le
-préfet du Cher.»</p>
-
-<p>La nuit tomba tout à coup: l'obscurité devint profonde. Coffe voyait
-Leuwen changer de position toutes les cinq minutes.</p>
-
-<p>«&mdash;Il se tord comme saint Laurent sur le gril, pensait-il. Il
-est fâcheux qu'il ne trouve pas de lui-même un remède à sa position.
-Cependant, ajouta-t-il, après un quart d'heure de réflexions et de
-déductions mathématiques, je lui dois de m'avoir tiré de cette chambre
-de Sainte-Pélagie, grande à peu près comme cette calèche. Il est
-malheureux par sa faute, malheureux avec de la santé, de l'argent et de
-la jeunesse à revendre. Quel sot! et comme je le haïrais s'il ne m'avait
-tiré de Sainte-Pélagie! À l'école, quel présomptueux et quel bavard!
-Parler, parler, toujours parler. Mais cependant, il faut l'avouer, jamais
-le moindre mot inconvenant, et cela fait un fameux point pour lui,
-lorsqu'il me fit sortir de prison... oui, mais pour faire de moi un
-apprenti bourreau. Le bourreau est plus estimable...; c'est par pur
-enfantillage, par suite de leur sottise ordinaire, que les hommes l'ont
-pris en grippe. Il remplit un devoir, un devoir nécessaire, indispensable.
-Et nous! nous qui sommes sur la route de tous les honneurs que peut
-distribuer la société, nous voilà en train de commettre une infamie, une
-infamie <i>nuisible.</i> Le peuple qui se trompe si souvent, par hasard a
-eu raison cette fois.»</p>
-
-<p>À cet instant, Lucien soupira.</p>
-
-<p>«&mdash;Le voilà qui souffre de son absurdité. Il prétend réunir les
-profits du ministériel avec la sensibilité délicate de l'homme d'honneur.
-Quoi de plus sot! Il connaît le mépris public, comme moi, aussi dans les
-premiers jours de Sainte-Pélagie. Quand je pensais que les voisins de mon
-magasin pouvaient me croire un banquier frauduleux!»</p>
-
-<p>Le souvenir de cette si vive douleur fut assez puissant pour porter
-Coffe à parler.</p>
-
-<p>«&mdash;Nous ne serons pas en ville avant onze heures, voulez-vous
-débarquer à l'auberge ou chez le préfet?</p>
-
-<p>«&mdash;S'il est debout, voyons le préfet.»</p>
-
-<p>Lucien avait la faiblesse dépenser tout haut devant son ami. Il avait
-toute honte bue, puisqu'il avait pleuré. Il ajouta:</p>
-
-<p>«&mdash;Je ne puis être plus contrarié que je ne le suis. Jetons la
-dernière ancre de salut qui reste au misérable, faisons notre devoir.</p>
-
-<p>«&mdash;Vous avez raison, dit froidement Coffe. Dans l'excès du malheur,
-et surtout du pire des malheurs, celui qui a pour cause le mépris de
-soi-même, faire son devoir et agir est en effet la seule ressource.
-<i>Experto crede Roberto.</i> Je n'ai pas passé ma vie sur des roses,
-allez. Si vous m'en croyez, vous secouerez les oreilles et tâcherez
-d'oublier l'algarade de Blois. Vous êtes bien éloigné encore du comble des
-malheurs: vous n'avez pas lieu de vous mépriser vous-même. Le juge le plus
-sévère ne pourrait voir que de l'imprudence dans votre fait. Vous avez
-jugé de la vie d'un <i>ministériel</i> par ce qu'on en voit à Paris, où ils
-ont le monopole de tous les agréments que peut donner la société. Ce n'est
-qu'en province que le ministériel voit le mépris que lui accorde si
-libéralement la grande majorité des Français. Vous n'avez pas la peau
-assez dure pour ne pas sentir le mépris public. Mais on s'y accoutume.
-On n'a qu'à mettre son orgueil ailleurs. Voyez M. de Talleyrand. On peut
-même observer à l'égard de cet homme célèbre, que lorsque le mépris est
-devenu lieu commun, il n'y a plus que les sots qui l'expriment; or, les
-sots, parmi nous, gâtent jusqu'au mépris.</p>
-
-<p>«&mdash;Voilà une drôle de consolation que vous me donnez là, dit
-Lucien assez brusquement.</p>
-
-<p>«&mdash;C'est, ce me semble, la seule dont vous soyez susceptible. Il
-faut d'abord dire la vérité quand on entreprend la tâche ingrate de
-consoler un homme de cœur. Je suis un chirurgien cruel en apparence, je
-sonde la plaie jusqu'au fond, mais je puis guérir.</p>
-
-<p>«Vous souvient-il que le cardinal de Retz, qui avait le cœur si haut,
-l'homme de France auquel on a vu peut-être le plus de courage, ayant
-donné d'impatience un coup de pied au cul à son écuyer qui faisait quelque
-sottise pommée, fut accablé de coups de canne et rossé d'importance par
-cet homme qui se trouva beaucoup plus fort que lui?</p>
-
-<p>«Eh bien, cela est plus piquant que de recevoir de la boue d'une
-populace qui vous croit l'auteur de l'abominable pamphlet que vous portez
-en Normandie. À le bien prendre, c'est à l'insolence si provocante de ce
-fat de Torset qu'on a jeté cette boue. Si vous aviez été Anglais, cet
-accident vous eût trouvé presque insensible. Lord Wellington l'a éprouvé
-trois ou quatre fois dans sa vie.»</p>
-
-<p>Coffe prit la main de Lucien, et Lucien pleura pour la seconde fois.</p>
-
-<p>«&mdash;Et ce soldat, ce lancier qui m'a reconnu, qui a crié: à bas
-Leuwen!</p>
-
-<p>«&mdash;Ce soldat a appris au peuple de Blois le nom de l'auteur de
-l'infâme pamphlet de Torset.</p>
-
-<p>«&mdash;Mais comment sortir de la boue où je suis plongé, au moral comme
-au physique? s'écria Lucien avec la dernière amertume. Encore enfant, j'ai
-fait ce que j'ai pu pour être utile et estimable. J'ai travaillé dix
-heures par jour, pendant trois ans. Le métier de soldat conduit maintenant
-à une action comme celle de la rue Transnonain. Faut-il que le malheureux
-officier qui attendait l'époque de la guerre dans un régiment donne sa
-démission au milieu des balles d'une émeute?</p>
-
-<p>«&mdash;Non, parbleu, et vous avez bien fait de quitter l'armée.</p>
-
-<p>«&mdash;Me voici dans l'administration. Vous savez que je travaille en
-conscience, de neuf heures du matin à quatre heures. J'expédie bien vingt
-affaires, et souvent importantes. Si à dîner, je crains d'avoir oublié
-quelque chose d'urgent, au lieu de rester auprès du feu, avec ma mère,
-je reviens au bureau où je me fais maudire par le commis de garde qui ne
-m'attendait pas à ce moment. Pour ne pas faire de la peine à mon père,
-je me suis laissé entraîner dans cette exécrable mission. Me voilà obligé
-de calomnier un honnête homme, comme M. Mairobert, avec tous les moyens
-dont un gouvernement dispose; je suis couvert de boue et on me crie que
-mon âme est sur ma figure. Que devenir? Manger le bien gagné par mon père,
-ne rien faire, n'être bon à rien! Attendre ainsi la vieillesse et me
-mépriser moi-même. Que faire? Quel état prendre?</p>
-
-<p>«&mdash;Quand on a le malheur de vivre sons un gouvernement fripon, un
-malheur plus grand, à mon sens, est de raisonner trop juste et de voir la
-vérité. L'agriculture et le commerce sont les seuls métiers indépendants.
-À vivre au milieu des champs, à cinquante lieues de Paris, parmi nos
-paysans qui sont encore des bêtes brutes, j'ai préféré le commerce. Il est
-vrai qu'il faut y supporter et partager certains usages sordides, établis
-par la barbarie du XVIl<sup>e</sup> siècle et soutenus aujourd'hui par les
-gens âgés, avares et tristes, qui sont le fléau du commerce. Ces usages
-sont comme les cruautés du moyen âge, qui n'étaient pas des cruautés de
-leur temps et qui ne sont devenues telles que par les progrès de
-l'humanité. Mais enfin, ces usages sordides, dût-on finir par les trouver
-naturels, valent mieux que d'égorger des bourgeois tranquilles, rue
-Transnonain, ou, ce qui est pis et plus bas encore, justifier de telles
-choses dans les pamphlets que nous colportons.</p>
-
-<p>«&mdash;Je devrai donc changer une troisième fois d'état!</p>
-
-<p>«&mdash;Vous avez un mois pour songer à cela. Mais déserter au milieu du
-combat, ou vous embarquer à Rochefort comme vous en aviez l'idée, vous
-donnera aux yeux de la société une teinte de folie pusillanime dont vous
-ne vous laverez jamais. Aurez-vous le caractère de mépriser le jugement
-de la société au milieu de laquelle vous êtes né? Lord Byron n'a pas eu
-cette force. Le cardinal de Retz lui-même ne l'a pas eue. Napoléon, qui se
-croyait noble, a frémi devant l'opinion du faubourg Saint-Germain. Un faux
-pas, dans la situation où vous vous trouvez, vous conduit au suicide.
-Songez à ce que vous me disiez il y a un mois, de la haine adroite du
-ministre, à la tête de quarante espions de bonne compagnie.»</p>
-
-<p>Après avoir fait l'effort de parler aussi longtemps, Coffe se tut, et
-quelques minutes après, on arriva à la ville, chef-lieu du département
-du Cher. Le préfet, M. de Riquebourg, les reçut en bonnet de coton,
-mangeant une omelette, seul dans son cabinet, sur une petite table
-ronde. Il appela sa cuisinière Marion avec laquelle il discuta fort
-posément sur ce qui restait dans le garde-manger, et sur ce qui pourrait
-être le plus tôt prêt pour le souper de ces messieurs.</p>
-
-<p>«&mdash;Ils ont dix-neuf lieues dans le ventre, dit-il à sa cuisinière,
-faisant allusion à la distance parcourue par les voyageurs depuis leur
-dîner à Blois.»</p>
-
-<p>La cuisinière partie.</p>
-
-<p>«&mdash;C'est moi, messieurs qui compte avec ma cuisinière; par ce moyen
-ma femme n'a que l'embarras des bambins. Et puis, tout en laissant
-bavarder cette fille, je sais tout ce qui se passe chez moi, car ma
-conversation, messieurs, est toute dénoncée à la police et je suis
-environné d'ennemis. Vous n'avez pas idée, messieurs, des frais que je
-fais. Par exemple, j'ai un perruquier libéral pour moi, et le coiffeur des
-dames légitimistes pour ma femme. Vous comprenez que je pourrais fort bien
-me faire la barbe. J'ai deux petits procès que j'entretiens uniquement
-pour donner occasion de venir à la préfecture au procureur, M. Clapier,
-l'un des libéraux les plus malins du pays, et à M. Le Beau, l'avocat,
-personnage éloquent, modéré, pieux comme les grands propriétaires qu'il
-sert. Ma place, messieurs, ne tient qu'à un fil... Si je ne suis pas un
-peu protégé par Son Excellence, je suis le plus malheureux des hommes.
-J'ai eu pour ennemi, en première ligne, Mgr l'évêque; c'est le plus
-dangereux.&mdash;Il n'est pas sans relations avec quelqu'un qui approche
-de bien près l'oreille de S. M. la reine. De plus, les lettres de
-Monseigneur ne passent point par la poste. La noblesse dédaigne de venir
-dans mon salon et me harcèle avec son Henry V et son suffrage universel.
-J'ai enfin ces malheureux républicains; ils ne sont qu'une poignée et font
-du bruit comme mille. Le croiriez-vous, messieurs, les fils des familles
-les plus riches, à mesure qu'ils arrivent à dix-huit ans, n'ont pas de
-honte d'être de ce parti! Dernièrement, pour payer l'amende de 5.000
-francs à laquelle j'ai fait condamner le journal insolent qui semblait
-approuver le charivari donné à notre digne substitut du procureur général,
-les jeunes gens nobles ont donné 67 francs, et les jeunes gens riches, non
-nobles, 89 francs. Cela n'est-il pas horrible? nous qui garantissons leurs
-propriétés contre la République!</p>
-
-<p>«&mdash;Et les ouvriers? demanda Coffe.</p>
-
-<p>«&mdash;53 francs, monsieur: cela fait horreur, 53 francs, tout en sous.
-La plus forte contribution parmi ces gens-là a été de six sous, et c'est
-le cordonnier de mes filles qui a eu le front de donner ces six sous!</p>
-
-<p>«&mdash;J'espère que vous ne l'employez plus», dit Coffe en fixant un
-œil scrutateur sur le pauvre préfet.</p>
-
-<p>Celui-ci eut l'air très embarrassé, car il n'osait mentir, redoutant
-la contre-police de ces messieurs.</p>
-
-<p>«&mdash;Je serai franc, dit-il enfin, la franchise est la base de mon
-caractère. Barthélemy est le seul cordonnier pour femmes de la ville. Les
-autres chaussent les femmes du peuple... et mes filles n'ont jamais voulu
-consentir. Je lui ai fait cependant une bonne semonce.»</p>
-
-<p>Excédé de tous ces détails, à minuit moins le quart, Lucien dit assez
-brusquement à M. de Riquebourg:</p>
-
-<p>«&mdash;Vous plairait-il, monsieur, de lire cette lettre de S. E. le
-ministre de l'Intérieur?»</p>
-
-<p>Le préfet la lut deux fois, très posément. Les deux jeunes gens se
-regardaient.</p>
-
-<p>«&mdash;C'est une grand diable de chose que ces élections, dit le préfet,
-et qui depuis trois semaines m'empêche de dormir, moi qui, grâce à Dieu,
-en temps ordinaire, n'entends pas tomber ma dernière pantoufle. Si,
-entraîné par mon zèle pour le gouvernement du roi, je me laissais aller à
-quelque mesure un peu trop acerbe envers mes administrés, je perdrais la
-paix de l'âme. Ah! mes jeunes amis, conservez longtemps la paix de l'âme!
-Ne vous permettez jamais en administration la moindre action, je ne dis
-pas douteuse aux yeux de l'honneur, mais douteuse à vos propres yeux. Sans
-la paix de l'âme, y a-t-il possibilité de bonheur?»</p>
-
-<p>Le souper était servi.</p>
-
-<p>«&mdash;Ah! misérable, pensait Lucien, es-tu fait pour me torturer! et
-quoique mourant de faim, il éprouva une telle contraction de diaphragme
-qu'il ne put avaler une seule bouchée.</p>
-
-<p>«&mdash;Mangez donc, monsieur le commissaire, disait le préfet. Imitez
-monsieur votre adjoint.</p>
-
-<p>«&mdash;Secrétaire seulement, monsieur,» répliqua Coffe en continuant à
-manger comme un loup.</p>
-
-<p>Ce mot jeté avec force parut cruel à Lucien. Il ne put s'empêcher de
-regarder son ami.</p>
-
-<p>«&mdash;Vous ne voulez donc pas m'aider à porter l'infamie de ma
-mission?» disait ce regard.</p>
-
-<p>Coffe ne comprit rien. C'était un homme parfaitement raisonnable,
-mais nullement délicat.</p>
-
-<p>«&mdash;Mangez donc, monsieur le commissaire.»</p>
-
-<p>Coffe qui comprit enfin que ce malheureux titre choquait Lucien, dit
-au préfet:</p>
-
-<p>«&mdash;Maître des requêtes, s'il vous plaît, monsieur.</p>
-
-<p>«&mdash;Ah! maître des requêtes, fit le préfet étonné. Et c'est toute
-notre ambition, à nous autres, pauvres préfets de province, après avoir
-fait deux ou trois bonnes élections!</p>
-
-<p>«&mdash;Est-ce naïveté sotte, est-ce un malin? se demandait Lucien peu
-disposé à l'indulgence.</p>
-
-<p>«&mdash;Mangez donc, monsieur le maître des requêtes. Si vous ne devez
-m'accorder que trente-six heures, comme le dit le ministre dans sa lettre,
-j'ai à vous dire bien des choses, à vous communiquer bien des détails, à
-vous soumettre bien des mesures, avant après-demain, à midi, qui serait
-l'heure où vous quitteriez l'hôtel de la Préfecture.</p>
-
-<p>«Demain, j'ai le projet de vous prier de recevoir une cinquantaine de
-personnes, une cinquantaine d'administrateurs douteux, ou timides, et
-d'ennemis non déclarés ou timides aussi. Les sentiments de tous seront
-stimulés, je n'en doute pas, par l'avantage de parler à un fonctionnaire
-qui, lui-même, parle au ministre. D'ailleurs cette audience que vous leur
-accorderez et dont toute la ville parlera, sera, pour eux, un engagement
-solennel. Parler au ministre, c'est un grand avantage, une belle
-prérogative, monsieur le maître des requêtes. Que peuvent nos froides
-dépêches, nos dépêches qui, pour être claires, ont besoin d'être longues?
-Que peuvent-elles auprès du compte rendu vif et intéressant d'un
-administrateur qui peut dire: «<i>J'ai vu!</i>»</p>
-
-<p>Ces propos duraient encore à une heure et demie du matin. Coffe, qui
-mourait de sommeil, était allé s'informer des lits. Le préfet en profita
-pour demander à Leuwen s'il pouvait parler devant le secrétaire.</p>
-
-<p>«&mdash;Certainement, monsieur le préfet, M. Coffe travaille dans le
-bureau particulier du ministre, et a, pour les élections, toute la
-confiance de Son Excellence.»</p>
-
-<p>Au retour de Coffe, M. de Riquebourg se crut obligé de reprendre toutes
-les considérations qu'il avait déjà exposées à Lucien, en y ajoutant cette
-fois les noms propres. Mais ces noms, tous également inconnus pour les
-deux voyageurs, ne faisaient qu'embrouiller à leurs yeux le système
-d'influence que M. le préfet se proposait d'exercer. Coffe, contrarié
-de ne pouvoir dormir, voulut du moins travailler sérieusement, et, avec
-l'autorisation de M. le maître des requêtes, comme il eut soin de
-l'exprimer, il se mit à presser de questions M. de Riquebourg.</p>
-
-<p>Ce bon préfet, si moral et si soigneux de ne pas se préparer des remords,
-articula enfin que le département était fort mal disposé, parce que huit
-pairs de France, dont deux étaient grands propriétaires, avaient fait
-nommer un nombre considérable de petits fonctionnaires, et les couvraient
-de leur protection.</p>
-
-<p>«&mdash;Si vous étiez arrivés quinze jours plus tôt, nous eussions pu
-ménager quelques destitutions salutaires.</p>
-
-<p>«&mdash;Mais, monsieur, n'avez-vous pas écrit dans ce sens au ministre?
-Il y est, je crois, question de la destitution d'une directrice de la poste
-aux lettres?</p>
-
-<p>«&mdash;M<sup>me</sup> Durand, la belle-mère de M. Duchodeau? La pauvre femme!
-Elle pense fort mal, il est vrai, mais cette destitution, si elle arrive à
-temps, fera peur à deux ou trois fonctionnaires du canton de Pourville;
-l'un est son gendre, et les autres ses cousins. Mais ce n'est pas là que
-sont mes grands besoins: c'est à Mélan, où, comme je viens d'avoir
-l'honneur de vous le montrer sur ma carte électorale, nous avons contre
-nous une majorité de vingt-sept voix au moins.</p>
-
-<p>«&mdash;Mais, monsieur, j'ai dans mon portefeuille les copies de vos
-lettres. Si je ne me trompe, vous n'avez par parlé du canton de Mélan au
-ministre? interrompit Lucien.</p>
-
-<p>«&mdash;Eh, monsieur le maître des requêtes, comment voulez-vous que
-j'écrive de telles choses? M. le comte d'Allevard, pair de France, ne
-voit-il pas votre ministre tous les jours? Ses lettres à son homme
-d'affaires, le bonhomme Ruffé, notaire, ne sont remplies que de choses
-qu'il a entendu dire la veille ou l'avant-veille, par son S. Ex. M. le
-comte de Vaize, quand il eut l'honneur de dîner avec Elle. Ces dîners sont
-fréquents, à ce qu'il parait. On n'écrit pas de telles choses, monsieur.
-Je suis père de famille. Demain, j'aurai l'honneur de vous présenter
-M<sup>me</sup> de Riquebourg et mes quatre filles. Il faut songer à établir
-tout cela. Mon fils est sergent au 86<sup>e</sup>, depuis deux ans; il faut le
-faire nommer sous-lieutenant, et je vous avouerai franchement, monsieur le
-maître des requêtes, et sous le sceau de la confession, qu'un mot de M.
-d'Allevard peut me perdre, et M. d'Allevard qui veut détourner un chemin
-public qui passe dans son parc, protège tout le monde dans le canton de
-Mélan. Pour moi, monsieur le maître des requêtes, la simple perspective de
-changer de préfecture, serait un désastre. Les trois mariages que
-M<sup>me</sup> de Riquebourg a ébauchés pour ses filles ne seraient plus
-possibles.»</p>
-
-<p>Ce ne fut que vers les deux heures du matin que les questions pressantes
-de l'inflexible Coffe forcèrent le préfet à faire connaître une grande
-manœuvre à laquelle, depuis le commencement de la soirée, il renvoyait
-sans cesse.</p>
-
-<p>«&mdash;C'est ma seule et unique ressource, messieurs, et si elle est
-connue, si l'on peut seulement s'en douter douze heures avant l'élection,
-tout est perdu. Car, messieurs, ce département est le plus mauvais de
-France. Vingt-sept abonnements au <i>National</i> et huit à la <i>Tribune!</i>
-Mais à vous, messieurs, qui avez l'oreille du ministre, je n'ai rien à
-cacher. Or donc, il faut savoir que je ne lancerai ma manœuvre électorale,
-je ne mettrai le feu à la mine que lorsque je verrai la nomination du
-président à demi décidée; si cela éclatait trop tôt, deux heures
-suffiraient pour perdre l'élection, comme aussi la position de votre très
-humble serviteur.</p>
-
-<p>«Nous posons donc que nous portons pour candidat du gouvernement M.
-Jean-Pierre Bouleau, maître de forges à Champagnié; que nous avons pour
-rival, à chances probables et malheureusement plus que probables, M.
-Malot, ex-chef de bataillon de l'ex-garde nationale de Champagnié. Je
-dis <i>ex</i>, quoiqu'elle ne soit que suspendue, mais il fera beau jour
-quand elle s'assemblera de nouveau. Donc, messieurs. M. Bouleau, ami du
-gouvernement&mdash;car il a une peur du diable d'une réduction de droits
-sur les fers étrangers&mdash;et M. Malot, ennemi du gouvernement, négociant
-drapier et négociant en bois de construction et bois de chauffage. M.
-Malot a de fortes rentrées à opérer à Nantes. Deux heures avant le
-dépouillement du scrutin pour la nomination du président, un courrier de
-commerce, réellement parti de Nantes, lui apporte la nouvelle alarmante
-que deux négociants de là-bas que je connais bien et qui tiennent en leurs
-mains une partie de sa fortune, sont sur le point de sauter, et aliènent
-déjà leurs propriétés à leurs amis, moyennant des actes de vente
-antidatés. Mon homme perd la tête et plante là toutes les élections du
-monde...</p>
-
-<p>«&mdash;Mais comment ferez-vous arriver un courrier réel de Nantes,
-précisément à point?</p>
-
-<p>«&mdash;Par l'excellent Chauveau, le secrétaire général de la préfecture
-à Nantes, et mon ami intime. Il faut savoir que la ligne du télégraphe de
-Nantes ne passe qu'à deux lieues d'ici, et Chauveau, qui sait que mon
-élection ne commence que le 23, s'attend à un mot de moi, le 23 au soir,
-ou le 24 au matin. Une fois que M. Malot aura la puce à l'oreille pour ses
-affaires de Nantes, je me tiens en grand uniforme dans les environs de la
-salle des Ursulines où se fait l'élection. Malot absent, je n'hésite pas
-à adresser la parole aux électeurs paysans, et, ajouta M. de Riquebourg,
-en baissant extrêmement la voix, si le président du collège électoral est
-fonctionnaire public, même libéral, je lâche à mes électeurs en guêtres
-des bulletins où j'ai flanqué en grosses lettres: <i>Jean-Pierre Bouleau,
-maître de forges.</i> Je gagnerai bien dix voix de cette façon. Ces
-électeurs sachant que Malot est sur le point de faire banqueroute...</p>
-
-<p>«&mdash;Comment banqueroute? demanda Lucien en fronçant le sourcil.</p>
-
-<p>«&mdash;Eh, monsieur le maître des requêtes, répondit M. de Riquebourg
-d'un air encore plus bénin que de coutume, puis-je empêcher que les
-bavards de la ville, exagérant tout comme de coutume, ne voient dans la
-faillite des correspondants de Malot à Nantes la nécessité pour lui de
-suspendre ses payements ici? Car avec quoi vivait-il jusqu'ici, ajouta le
-préfet affermissant sa voix, si ce n'est avec l'argent qu'il tirait de
-Nantes pour les bois qu'il y envoie?»</p>
-
-<p>Coffe souriait et avait toutes les peines du monde à ne pas éclater.</p>
-
-<p>«&mdash;Cette brèche faite au crédit de M. Malot ne pourrait-elle point,
-en alarmant les personnes qui ont dos fonds chez lui, annuler une
-suspension de payements véritable?</p>
-
-<p>«&mdash;Eh! tant mieux, morbleu, dit le préfet s'oubliant tout à fait.
-Je ne l'aurai plus sur les bras lors de la réélection pour la garde
-nationale, si elle a lien.»</p>
-
-<p>Coffe était aux anges.</p>
-
-<p>«&mdash;Tant de succès, monsieur...</p>
-
-<p>«&mdash;Eh, messieurs, la République coule à pleins bords. La digue
-contre ce torrent qui emporterait nos têtes et nos maisons, c'est le roi,
-messieurs, uniquement le roi. Il faut faire face au feu. Tant pis pour les
-maisons qu'il faudra abattre afin de sauver les autres. Moi, messieurs,
-quand l'intérêt du roi parle, ces choses-là me sont égales comme deux œufs.</p>
-
-<p>«&mdash;Bravo! monsieur le préfet, mille fois bravo! <i>Sic itur ad
-astra</i>, c'est-à-dire au Conseil d'État.</p>
-
-<p>«&mdash;Je ne suis pas assez riche, monsieur. 12.000 francs et Paris
-me ruineraient avec ma nombreuse famille! La préfecture de Bordeaux, celle
-de Marseille, de Lyon, avec de bonnes dépenses secrètes: Lyon, par
-exemple, doit être excellentissime. Mais revenons à notre sujet, il se
-fait tard. Donc, je garantis dix voix, gagnées personnellement. Mon
-terrible évêque a un petit grand vicaire, fin matois et grand amateur de
-l'<i>espèce.</i> S'il convenait à Son Excellence de faire les frais, je
-remettrais 25 louis à M. Crochard, le grand vicaire, pour faire des
-aumônes à de pauvres prêtres. Vous me direz, monsieur, que donner de
-l'argent au parti jésuitique, c'est porter des ressources à l'ennemi.
-Mais ces 25 louis me donneront une dizaine de voix, dont M. Crochard
-dispose, et plutôt douze que dix.</p>
-
-<p>«&mdash;Le Crochard prendra votre argent et se moquera de vous, dit
-Lucien.</p>
-
-<p>«&mdash;Oh! que non! On ne se moque pas d'un préfet, répondit M. de
-Riquebourg en ricanant et choqué du mot. Nous avons certain dossier avec
-trois lettres originales du sieur Crochard. Il s'agit d'une petite fille
-du couvent de Saint-Denis-Sambucy. Je lui ai juré que j'avais brûlé ces
-lettres, lors d'un petit service qu'il m'a rendu auprès de l'évêque, mais
-le vieux Crochard n'en croit pas un mot.</p>
-
-<p>«&mdash;Vous dites douze voix, ou au moins dix? demanda Leuwen.</p>
-
-<p>«&mdash;Oui, monsieur, fit le préfet étonné.</p>
-
-<p>«&mdash;Je vous donne ces 25 louis», et Lucien, s'approchant de la
-table, écrivit un bon de cette somme pour le caissier du ministère.</p>
-
-<p>La mâchoire inférieure de M. de Riquebourg s'abaissa lentement; sa
-considération pour Leuwen ne connut plus de bornes.</p>
-
-<p>«&mdash;Ma foi, monsieur, c'est y aller bon jeu bon argent. Encore
-autre chose: M. Rouleau a un neveu, avocat à Paris, et homme de lettres,
-qui a fait une pièce à l'Ambigu. Ce neveu, qui n'est point un sot, a reçu
-mille écus de son oncle pour faire des démarches en faveur du maintien
-du droit sur les fers. Il a écrit des articles de journaux à ce sujet.
-Enfin, il m'arrive une lettre de Paris qui m'annonce que M. Bouleau neveu
-sera nommé secrétaire général au ministère des Finances. Or, dix-sept
-électeurs libéraux,&mdash;je suis sur du chiffre,&mdash;ont des intérêts
-directs au ministère des Finances et Bouleau leur déclarera net que si
-l'on vote contre lui, son neveu s'en <i>souviendra.</i> Maintenant,
-monsieur le maître des requêtes, daignez jeter un coup d'œil sur le
-bordereau des votes:</p>
-
-
-<div>
-<table border="0" cellpadding="0" cellspacing="5" summary="">
-<tr><td align="left"><span style="margin-left: 1em;">Électeurs inscrits</span></td><td align="right">613</td></tr>
-<tr><td align="left"><span style="margin-left: 1em;">Présents au collège, au plus</span></td><td align="right">400</td></tr>
-<tr><td align="left"><span style="margin-left: 1em;">Constitutionnets dont je suis sûr</span></td><td align="right">178</td></tr>
-<tr><td align="left"><span style="margin-left: 1em;">Votants pour M. Malot, que je</span></td></tr>
-<tr><td align="left"><span style="margin-left: 1em;">gagnerai personnetlement</span></td><td align="right">10</td></tr>
-<tr><td align="left"><span style="margin-left: 1em;">Votes jésuites dirigés en secret</span></td></tr>
-<tr><td align="left"><span style="margin-left: 1em;">par M. Crochard</span></td><td align="right">10</td></tr>
-<tr><td align="left"><span style="margin-left: 3em;">Total</span></td><td align="right">198</td></tr>
-</table></div>
-
-
-<p>«Il me manque deux voix et la nomination de M. Bouleau neveu aux
-finances me donne au moins six voix. Majorité, quatre voix. Ensuite,
-monsieur, si vous m'autorisez, dans un cas extrême, à promettre quatre
-destitutions, je pourrai promettre au ministre une majorité, non de
-quatre misérables voix, mais de douze et peut-être de dix-huit voix.
-Bouleau est un imbécile, qui, de la vie, n'a porté ombrage à personne.
-Il me répète bien tous les jours que personnellement il a une douzaine de
-voix, mais rien n'est moins clair. Tout cela coûte cher, monsieur, et je
-ne puis pas, moi, père de famille, faire la guerre absolument à mes
-dépens. Le ministre, par sa dépêche timbrée particulière, m'a ouvert un
-crédit de 1.200 francs pour les élections. Sur ce crédit, j'ai déjà
-dépensé 1.920 francs. Je pense que Son Excellence est trop juste pour me
-laisser sur les bras ces 720 francs?</p>
-
-<p>«&mdash;Si vous réussissez, il n'y a pas de doute, dit Lucien. En cas
-contraire, je vous dirai, monsieur, que mes instructions ne parlent pas
-de cet objet.»</p>
-
-<p>M. de Riquebourg roulait dans ses mains le bon de 500 francs, signé
-Leuwen. Tout à coup il s'aperçut que cette écriture était la même que
-celle de la lettre timbrée particulière, dont il n'avait raconté qu'une
-partie à ces messieurs, par discrétion. Dès ce moment, son respect pour
-M. le maître des requêtes fut immense.</p>
-
-<p>«&mdash;Il n'y a pas deux mois, ajouta M. de Riquebourg, tout rouge
-d'émotion de parler à un favori du ministre, que Son Excellence a daigné
-m'écrire une lettre de sa main sur la grande affaire N...</p>
-
-<p>«&mdash;Le roi y attache la plus grande importance.»</p>
-
-<p>Le préfet ouvrit le secret d'un grand bureau et en tira la lettre du
-ministre qu'il lut tout haut et qu'il passa ensuite à ces messieurs.</p>
-
-<p>«&mdash;C'est de la main de Cromier, dit Coffe.</p>
-
-<p>«&mdash;Quoi ce n'est pas de Son Excellence? dit le préfet ébahi. Je ne
-connais en écritures, messieurs!»</p>
-
-<p>Et comme M. de Riquebourg ne songeait pas à sa voix, elle avait pris
-un son aigre, et un ton moqueur, entre le reproche et la menace.</p>
-
-<p>«&mdash;M. de Riquebourg est en effet connaisseur en écritures, dit Coffe,
-qui n'avait plus envie de dormir et de temps en temps se versait de grands
-verres de vin blanc de Saumur. Rien ne ressemble davantage à la main de
-Son Excellence que celle du petit Cromier, surtout quand il cherche la
-ressemblance.»</p>
-
-<p>Le préfet fit quelques objections: il était humilié, car la pièce de
-résistance de sa vanité comme de son espoir d'avancement, c'étaient les
-lettres de la propre main du ministre.</p>
-
-<p>À la fin il fut convaincu par Coffe, qui était sans pitié pour son
-honorable amphitryon depuis qu'il pensait à la banqueroute possible de
-M. Malot, le drapier marchand de bois. Le préfet en resta pétrifié.</p>
-
-<p>«&mdash;Quatre heures sonnent, ajouta Coffe. Si nous prolongeons la
-séance, nous ne pourrons pas être debout à neuf heures comme le veut M. le
-préfet.»</p>
-
-<p>M. de Riquebourg prit le mot <i>veut</i> pour un reproche.</p>
-
-<p>«&mdash;Messieurs, dit-il en se levant et en saluant jusqu'à terre, je
-ferai convoquer pour neuf heures et demie les personnes que je vous prie
-d'admettre à votre première audience, et j'entrerai moi-même dans vos
-chambres à dix heures sonnantes. Jusqu'à ce que vous me voyiez, dormez
-sur l'une ou l'autre oreille.»</p>
-
-<p>Malgré leurs protestations, M. de Riquebourg voulut indiquer lui-même
-à ces messieurs leurs deux chambres, communiquant par un petit salon. Il
-poussa les attentions jusqu'à regarder sous les lits.</p>
-
-<p>«&mdash;Cet homme n'est point un sot au fond, dit Coffe à Lucien lorsque
-le préfet les eut quittés. Voyez!»</p>
-
-<p>Et il indiquait une table sur laquelle un poulet froid, du rôti de
-lièvre, du vin et des fruits étaient déposés avec propreté. Et il se mit
-à resouper de fort bon appétit.</p>
-
-<p>Les deux voyageurs ne se séparèrent qu'à cinq heures du matin. Lucien,
-comme il convient à un bon employé, était tout occupé de l'élection de
-M. Bouleau, et avant de se mettre au lit, relut le bordereau des votes
-qu'il s'était fait remettre par le bon M. de Riquebourg.</p>
-
-<p>À dix heures précises, celui-ci entra dans sa chambre, suivi de la
-fidèle Marion qui portait un cabaret avec du café au lait. Marion était
-elle-même suivie d'un petit jockey qui portait un autre cabaret avec du
-thé, du beurre et une bouilloire.</p>
-
-<p>«&mdash;L'eau est bien chaude..., on va vous faire du feu. Ne vous
-pressez nullement...; prenez du thé ou du café. Le déjeuner à la
-fourchette est indiqué à onze heures, et, à six heures, dîner de quarante
-personnes. Votre arrivée fait le meilleur effet, le général est
-susceptible comme un sot, l'évêque est furibond et fanatique...; si vous
-le jugez à propos, ma voiture sera attelée à onze heures et demie et vous
-pourrez donner dix minutes à chacun de ces fonctionnaires. Ne vous pressez
-pas. Les quatorze personnes que j'ai réunies pour votre première audience,
-n'attendent que depuis neuf heures et demie.</p>
-
-<p>«&mdash;J'en suis désolé, dit Lucien.</p>
-
-<p>«&mdash;Bah! bah! ce sont des gens à nous, des gens qui mangent du
-budget; ils sont faits pour attendre.»</p>
-
-<p>Lucien avait horreur de tout ce qui pouvait ressembler à un manque
-d'égards. Il s'habilla en courant et fut recevoir les quatorze
-fonctionnaires.</p>
-
-<p>Il resta atterré devant leur pesanteur, leur bêtise, devant leur
-adoration à son égard.</p>
-
-<p>«&mdash;Je serais le prince royal qu'ils ne salueraient pas plus
-bas!»</p>
-
-<p>Il fut bien étonné lorsque Coffe lui dit:</p>
-
-<p>«&mdash;Vous les avez mécontentés... ils vous trouveront de la
-hauteur.</p>
-
-<p>«&mdash;De la hauteur?</p>
-
-<p>«&mdash;Sans doute. Vous avez eu des idées, ils ne vous ont pas compris.
-Vous avez eu cent fois trop d'esprit pour ces animaux-là. <i>Vous tendez vos
-filets trop haut.</i> Voici l'heure du déjeuner. Vous allons voir M<sup>lle</sup>
-de Riquebourg.</p>
-
-<p>L'une de ces demoiselles était plus laide que ses sœurs, mais paraissait
-moins fière des grandeurs de sa famille. Elle ressemblait un peu à
-Théodelinde de Serpierre. Ce souvenir fut tout-puissant sur Lucien; dès
-qu'il s'en fut aperçu, il parla avec intérêt à M<sup>lle</sup> Augustine, et
-M<sup>me</sup> de Riquebourg vit sur-le-champ un brillant mariage pour sa
-fille.</p>
-
-<p>Le préfet rappela au maître des requêtes les visites au général et à
-l'évêque. Lorsque le déjeuner finit, à une heure, Lucien monta en voiture,
-laissant derrière lui quatre ou cinq groupes d'amis plus ou moins sûrs du
-gouvernement, parqués soigneusement dans différents bureaux de la
-préfecture.</p>
-
-<p>Coffe n'avait pas voulu suivre son ancien camarade: il comptait courir
-un peu la ville et s'en faire une idée, mais il eut à recevoir la visite
-officielle de M. le secrétaire général et de MM. les commis de la
-préfecture.</p>
-
-<p>«&mdash;Je vais aider au débit de l'orviétan,» se dit-il, et avec son
-sang-froid inaltérable, il sut donnera ces messieurs une haute idée de
-la mission qu'il remplissait.</p>
-
-<p>Au bout de dix minutes, il les renvoya sèchement, et il s'échappait
-pour voir la ville, quand le préfet, qui le guettait, l'empoigna au
-passage et l'obligea d'écouler la lecture de toutes les lettres adressées
-par lui au comte de Vaize au sujet des élections.</p>
-
-<p>«&mdash;Ce sont des articles de journaux de troisième ordre, pensait
-Coffe indigné. Ça ne serait pas payé plus de douze francs par le plus
-piètre de nos journaux ministériels.»</p>
-
-<p>Au moment où Coffe se ménageait un prétexte pour échapper au préfet,
-Lucien entra, suivi du général comte de Beauvoir. C'était un homme de
-haute taille, à figure blonde et grasse, d'une rare insignifiance, très
-poli, très élégant, mais qui, à la lettre, ne comprenait pas un mot de
-ce que l'on disait devant lui. Les élections semblaient lui avoir troublé
-la cervelle. À tout propos il répétait: Cela regarde l'autorité
-administrative. Coffe vit par ses discours qu'il en était encore à deviner
-l'objet de la mission de Leuwen, et cependant celui-ci, la veille au soir
-même, lui avait envoyé une lettre du ministre on ne peut plus explicite.</p>
-
-<p>Les audiences de l'après-midi furent de plus en plus absurdes. Lucien
-était mort de fatigue et n'avait pas une idée. Alors il fut parfaitement
-convenable, et le préfet conçut une haute idée de son intelligence. Aussi
-bien, dans les quatre ou cinq dernières audiences, qui furent
-individuelles, accordées aux personnages importants, il fut parfait et de
-la banalité la plus convenable. Le préfet lui présenta M. le grand-vicaire
-Crochard. C'était un personnage maigre, à figure de pénitent, et à ses
-discours Lucien le jugea fait à point pour recevoir vingt-cinq louis et
-faire agir à sa guise une douzaine d'électeurs jésuites.</p>
-
-<p>Tout alla bien jusqu'au dîner. À six heures le salon de la préfète
-comptait quarante-trois personnages d'élite de la ville. La porte s'ouvrit
-à deux battants, mais le préfet fut contrarié en voyant paraître Lucien
-sans uniforme. Lui, le général, les colonels, étaient en grande tenue.
-Excédé de fatigue et d'ennui, Lucien prit place à la droite de M<sup>me</sup>
-de Riquebourg, ce qui fit faire la mine au général comte de Beauvoir.
-Comme on n'avait pas épargné les bûches du gouvernement, il faisait une
-chaleur tellement épouvantable, qu'avant la fin du dîner&mdash;qui dura
-sept quarts d'heure&mdash;Lucien craignit de faire une scène ou de se
-trouver mal.</p>
-
-<p>Après dîner, il demanda la permission d'aller faire un tour dans les
-jardins de la préfecture; il fut obligé de dire au préfet qui s'attachait
-à lui et voulait le suivre:</p>
-
-<p>«&mdash;Je vais donner mes instructions à M. Coffe, au sujet des lettres
-qu'il doit me faire signer avant le départ de la poste.</p>
-
-<p>«&mdash;Quelle journée!» se dirent les voyageurs.</p>
-
-<p>Il fallut malheureusement rentrer, et avoir cinq ou six apartés dans
-les embrasures des fenêtres du salon avec des hommes importants, amis du
-gouvernement, qui tous lui parlèrent de la nullité désespérante de M.
-Bouleau, lequel, durant tout le dîner, avait parlé des fers et de la
-nécessité de prohiber les fers anglais, de façon à lasser la patience même
-des fonctionnaires d'une ville de province. Plusieurs de ces messieurs
-trouvaient absurde que la <i>Tribune</i> en fût à son cent quatrième procès,
-et que la prison préventive retînt tant de centaines de pauvres gens. Ce
-fut à combattre cette hérésie dangereuse que Lucien consacra sa soirée.
-Il cita, avec assez de brillant dans l'expression, les Grecs du bas empire
-qui disputaient sur <i>la lumière incréée</i>, tandis que les Osmanlis
-escaladaient les murs de Constantinople.</p>
-
-<p>Voyant l'effet qu'avait produit ce trait d'érudition. Lucien déserta
-la préfecture et fit un signe à Coffe. Il était dix heures du soir.</p>
-
-<p>«&mdash;Voyons un peu la ville,» se disaient les pauvres jeunes gens.</p>
-
-<p>Un quart d'heure après, ils cherchaient à démêler l'architecture d'une
-église un peu gothique, lorsqu'ils furent rejoints par M. de Riquebourg.</p>
-
-<p>«&mdash;Je vous cherchais, messieurs.»</p>
-
-<p>La patience fut sur le point d'échapper à Lucien.</p>
-
-<p>«&mdash;Mais, monsieur le préfet, le courrier ne part-il pas à minuit?</p>
-
-<p>«&mdash;Entre minuit et une heure.</p>
-
-<p>«&mdash;Eh bien, M. Coffe a une mémoire si étonnante que, tel que vous
-me voyez, je lui dicte mes dépêches, il les retient à merveille et souvent
-corrige les répétitions et autres petites fautes dans lesquelles je puis
-tomber. J'ai tant d'affaires, vous ne connaissez que la moitié de mes
-embarras!»</p>
-
-<p>Par de tels propos, et d'autres plus ridicules encore, Lucien et Coffe
-eurent toutes les peines du monde à renvoyer M. de Riquebourg à sa
-préfecture.</p>
-
-<p>Les deux amis rentrèrent à onze heures et firent une lettre de deux
-lignes au ministre. Cette lettre, adressée à M. Leuwen père, fut jetée à
-la poste par Coffe. Le préfet fut bien étonné lorsque à onze heures trois
-quarts son huissier vint lui dire que M. le maître des requêtes n'avait
-pas remis des lettres pour Paris. Cet étonnement redoubla quand la
-directrice des postes ajouta qu'aucune dépêche adressée au ministre
-n'avait été apportée à la poste: ces faits plongèrent M. le préfet dans
-les plus graves soucis.</p>
-
-<p>Le lendemain, à sept heures, il fit demander une audience à Lucien pour
-lui présenter le travail des destitutions. M. de Riquebourg en demandait
-sept; Lucien eut toutes les peines du monde à réduire ses demandes à
-quatre.</p>
-
-<p>Pour la première fois, le préfet qui jusque-là avait été humble jusqu'à
-la servilité, voulut prendre un ton ferme et parla de responsabilité. À
-quoi Lucien répondit avec la dernière impertinence, et termina par refuser
-le dîner que le préfet avait fait préparer pour deux heures: un dîner
-d'amis intimes où il n'y avait que dix-sept personnes. Il alla faire une
-visite à M<sup>me</sup> de Riquebourg et partit à midi précis comme le portaient
-les instructions qu'il s'était faites, et sans vouloir permettre au préfet
-de rentrer en matière.</p>
-
-<p>Heureusement pour les voyageurs, la route traversait une suite de collines
-où ils firent deux lieues à pied, au grand scandale du postillon.</p>
-
-<p>Cette effroyable activité de trente-six heures avait placé déjà bien
-loin le souvenir des huées et de la boue de Blois. Ils firent un grand
-détour pour aller voir les ruines de la célèbre abbaye de N... Ils les
-trouvèrent admirables, et ne purent, en véritables élèves de l'École
-polytechnique, résister à l'envie d'en mesurer quelques parties. Cette
-diversion délassa beaucoup les voyageurs. Le vulgaire et le plat qui
-avaient encombré leur cerveau furent emportés par les discussions sur la
-convenance de l'art gothique avec la religion.</p>
-
-<p>«&mdash;Rien n'est bête comme votre église de la Madeleine, dont les
-journaux sont si fiers. Un temple grec respirant la gaieté et le bonheur,
-pour abriter les mystères terribles de la religion des épouvantements.
-Saint-Pierre de Rome lui-même n'est qu'une brillante absurdité; mais en
-1500, lorsque Raphaël et Michel-Ange y travaillaient, Saint-Pierre n'était
-pas absurde. La religion de Léon X était gaie; le pape plaçait par la main
-de Raphaël, dans les ornements de sa galerie favorite, les amours du cygne
-et de Léda, répétées vingt fois. Saint-Pierre est devenu absurde depuis
-le jansénisme de Pascal, se reprochant le plaisir d'aimer sa sœur, et
-depuis que les plaisanteries de Voltaire ont resserré si étroitement le
-cercle des convenances religieuses comme nous disons dans le commerce.»</p>
-
-<p>Le troisième jour, à midi, les voyageurs aperçurent à l'horizon les
-clochers pointus de Caen, chef-lieu du département où l'on redoutait tant
-l'élection de M. Mairobert.</p>
-
-<p>La gaieté de Lucien tomba aussitôt; se tournant vers Coffe, avec un
-grand soupir:</p>
-
-<p>«&mdash;Je pense tout haut avec vous, mon cher Coffe. J'ai toute honte
-bue..., vous m'avez vu pleurer... Quelle nouvelle infamie vais-je faire
-ici?</p>
-
-<p>«&mdash;Effacez-vous; bornez-vous à seconder les mesures du préfet;
-travaillez moins sérieusement à la chose.</p>
-
-<p>«&mdash;Ce fut une faute d'aller loger à la préfecture, chez M. de
-Riquebourg.</p>
-
-<p>«&mdash;Sans doute, mais cette faute part du sérieux avec lequel
-vous travaillez, et de l'ardeur avec laquelle vous marchez au résultat.»</p>
-
-<p>En approchant de Caen, les voyageurs remarquèrent beaucoup de gendarmes
-sur la route, et certains bourgeois, marchant raide, en redingote et avec
-de gros bâtons.</p>
-
-<p>«&mdash;Si je ne me trompe, voici les assommeurs de la Bourse, dit Coffe.</p>
-
-<p>«&mdash;.Mais a-t-on assommé à la Bourse? N'est-ce pas la <i>Tribune</i>
-qui a inventé cela?</p>
-
-<p>«&mdash;Pour ma part, j'ai reçu cinq ou six coups de bâton, et la chose
-aurait mal fini, si je ne me fusse trouvé un grand compas avec lequel je
-fis mine d'éventrer ces messieurs. Leur digne chef, M. B..., était à dix
-pas de là, à une fenêtre de l'entresol. Je me sauvai par la rue des
-Colonnes.»</p>
-
-<p>En arrivant aux portes de la ville, on examina pendant dix minutes
-les passeports des voyageurs, et comme Lucien se fâchait, un homme d'un
-certain âge, grand et fort, et badinant avec un énorme bâton, l'envoya
-faire f... en termes forts clairs.</p>
-
-<p>«&mdash;Monsieur, je m'appelle Leuwen, maître des requêtes, et je vous
-regarde comme un goujat. Donnez-moi votre nom, si vous l'osez.</p>
-
-<p>«&mdash;Je m'appelle <i>Lustucru</i>, répondit l'homme au bâton en ricanant
-et en tournant autour de la voiture. Donnez mon nom à votre procureur du
-roi, monsieur l'homme brave. Si jamais nous nous rencontrons en Suisse,
-ajouta-t-il à voix basse, vous aurez une paire de soufflets.</p>
-
-<p>«&mdash;Espion déguisé! lui cria Lucien.</p>
-
-<p>«&mdash;Ma foi, dit Coffe en riant presque, je serai ravi de vous voir
-bafoué un peu, comme je le fus jadis place de la Bourse.</p>
-
-<p>«&mdash;Au lieu d'un compas, j'ai des pistolets.</p>
-
-<p>«&mdash;Vous pourrez tuer impunément ce gendarme déguisé. Il a l'ordre
-de ne pas se fâcher, et peut-être à Montmirail ou à Waterloo, était-ce un
-brave soldat. Aujourd'hui nous appartenons au même régiment; ne nous
-lâchons pas, dit Coffe avec un rire amer.</p>
-
-<p>«&mdash;Vous êtes cruel.</p>
-
-<p>«&mdash;Je suis vrai quand on m'interroge; c'est à prendre ou à
-laisser.»</p>
-
-<p>Les larmes en vinrent aux yeux de Lucien. En arrivant à l'auberge, il
-prit la main de Coffe.</p>
-
-<p>«&mdash;Je suis un enfant...</p>
-
-<p>«&mdash;Non pas, vous êtes un heureux du siècle, comme disent les
-prédicateurs, et vous n'avez jamais eu de besogne désagréable à faire.»</p>
-
-<p>L'hôte mit beaucoup de mystère à les recevoir: il y avait des
-appartements et il n'y en avait pas; il ne pouvait savoir...</p>
-
-<p>Le fait est que l'hôte fit prévenir la préfecture. Les auberges, qui
-redoutaient les vexations des gendarmes et des agents de police, avaient
-reçu l'ordre de ne point fournir des appartements aux partisans de M.
-Mairobert.</p>
-
-<p>Le préfet, M. Crépu, donna l'autorisation de loger MM. Leuwen et Coffe.
-À peine dans leurs chambres, un monsieur très jeune, fort bien mis, mais
-évidemment, armé de pistolets, vint leur remettre, sans mot dire, deux
-exemplaires d'un pamphlet in-18, couvert de papier rouge et fort mal
-imprimé. C'était la collection de tous les articles ultra-libéraux que
-M. Crépu de Séranville avait publiés dans le <i>National</i>, le <i>Globe</i>,
-le <i>Courrier</i>, et autres journaux libéraux de 1829.</p>
-
-<p>«&mdash;Ce n'est pas mal, dit Coffe; il écrit bien.</p>
-
-<p>«&mdash;Quelle emphase! quelle plate imitation de M. de Chateaubriand!
-À tout moment les mots sont détournés de leur sens naturel.»</p>
-
-<p>Ils lurent interrompus par un agent de police qui vint, en souriant
-platement, leur remettre deux autres pamphlets.</p>
-
-<p>«&mdash;Voilà deux louis; c'est l'argent des contribuables, dit Coffe.
-Eh! parbleu..., mais e'est notre pamphlet; c'est celui que nous avons
-perdu à Blois, c'est du Torset tout pur.»</p>
-
-<p>Et ils se remirent à lire les articles qui faisaient briller autrefois,
-dans le <i>Globe</i>, le nom de M. Crépu de Séranville.</p>
-
-<p>«&mdash;Allons voir ce renégat, proposa Leuwen.</p>
-
-<p>«&mdash;Je ne suis pas d'accord avec vous. Il ne croyait pas plus en 1829
-aux doctrines libérales, qu'aujourd'hui à l'ordre public et à la
-stabilité. Sous Napoléon, il se fût fait tuer pour être capitaine. Le seul
-avantage de l'hypocrisie d'alors sur celle de maintenant, de 1809 sur
-1834, c'est que l'hypocrisie d'alors ne pouvait se passer de bravoure,
-dualité qui, en temps de guerre, n'admet pas d'autres sentiments mesquins.
-Le malheur de ces pauvres préfets, c'est que leur maître actuel n'exige
-d'eux que les qualités d'un procureur de Basse-Normandie.»</p>
-
-<p>Ce fut dans ces dispositions philosophiques, considérant les Français
-du XIX<sup>e</sup> siècle sans haine ni amour, et uniquement comme des
-machines menées par les possesseurs du budget, que Leuwen et Coffe
-entrèrent à la préfecture de Caen.</p>
-
-<p>Un valet de chambre, vêtu avec un soin rare en province, les introduisit
-dans un salon élégant. Des portraits à l'huile de tous les membres de la
-famille royale ornaient ce salon, qui n'eût pas été déplacé dans une des
-maisons les plus luxueuses de Paris.</p>
-
-<p>«&mdash;Ce renégat va nous faire attendre ici au moins dix minutes.</p>
-
-<p>«&mdash;J'ai justement apporté le pamphlet composé de ses articles. S'il
-nous fait attendre plus de cinq minutes, il me trouvera plongé dans la
-lecture de ses ouvrages.»</p>
-
-<p>Ces messieurs se chauffaient près de la cheminée, lorsque Lucien
-s'aperçut que les cinq minutes d'attente étaient expirées; il s'établit
-dans un fauteuil, tournant le dos à la porte, et continua la conversation,
-ayant à la main le pamphlet in-18, couvert de papier rouge.</p>
-
-<p>On entendit un bruit léger. Lucien devint attentif à sa lecture. Une
-porte s'ouvrit, et Coffe, que la rencontre de ces deux fats amusait assez,
-vit paraître un être maigre, petit, très mince, fort élégant. Il était,
-dès le matin, en pantalon noir collant, avec des bas qui dessinaient la
-jambe la plus grêle, peut-être, de son département. À la vue du pamphlet
-que Lucien ne remit dans sa poche que quatre ou cinq mortelles minutes
-après l'entrée de M. de Séranville, la figure de celui-ci prit une couleur
-de rouge foncé. Coffe remarqua que les coins de sa bouche se
-contractaient. Le ton de Leuwen était froid, simple, militaire, un peu
-goguenard.</p>
-
-<p>«&mdash;C'est singulier, pensait Coffe, comme l'habit militaire a besoin
-de peu de temps pour s'incruster dans le caractère du Français qui le porte.
-Voilà un enfant qui n'a été militaire&mdash;et quel militaire!&mdash;que
-pendant dix mois; et toute sa vie, sa jambe, ses bras trahiront le soldat.
-Il n'est pas étonnant que les Gaulois aient été le peuple le plus brave de
-l'antiquité. Le plaisir de porter un insigne militaire bouleverse ces
-gens-là, mais leur inspire aussi, avec la dernière violence, deux ou
-trois vertus auxquelles ils ne manquent jamais.»</p>
-
-<p>Pendant ces réflexions philosophiques et peut-être légèrement curieuses,
-car Coffe était pauvre et y pensait souvent, la conversation entre Lucien
-et le préfet s'engageait sérieusement sur les élections.</p>
-
-<p>Le petit préfet parlait lentement et avec une extrême affectation
-d'élégance; mais il était évident qu'il se contenait.</p>
-
-<p>«&mdash;Vous plairait-il, monsieur le préfet, de me confier le bordereau
-de vos élections?»</p>
-
-<p>M. de Séranville hésita évidemment et enfin avoua le savoir par cœur,
-mais ne l'avoir pas écrit.</p>
-
-<p>«&mdash;M. Coffe, mon adjoint dans ma mission,» présenta Lucien,&mdash;et
-il insista sur les qualités de son camarade parce qu'il lui semblait que
-le préfet n'accordait à celui-ci que peu de place dans son attention.&mdash;M.
-Coffe aura peut-être un crayon et, si vous le permettez, notera les
-chiffres que vous aurez la bonté de nous confier.»</p>
-
-<p>L'ironie de ces derniers mots ne fut pas perdue pour M. de Séranville.
-Sa mine fut réellement agitée pendant que Coffe, avec le sang-froid le
-plus provocant dévissait l'écritoire du portefeuille en cuir de Russie
-de M. le maître des requêtes.</p>
-
-<p>«&mdash;À nous deux, nous mettrons ce petit homme sur le gril. L'amusant,
-c'est de le retenir le plus longtemps possible dans cette agréable
-position,» pensait Coffe.</p>
-
-<p>L'arrangement de l'écritoire, ensuite de la table, prit bien une minute
-et demie, durant laquelle Lucien fut de la froideur et du silence les
-plus parfaits.</p>
-
-<p>«&mdash;Le fat militaire l'emporte sur le fat civil,» se disait Coffe.</p>
-
-<p>Quand il fut commodément installe pour écrire:</p>
-
-<p>«&mdash;S'il vous convient de nous communiquer votre bordereau, nous
-pourrons en prendre note.</p>
-
-<p>«&mdash;Certainement, certainement, répondit le préfet:</p>
-
-<p>Électeurs inscrits, 1.280.</p>
-
-<p>Présents probablement, 900.</p>
-
-<p>M. de Bourdoulier, candidat constitutionnel, 400.</p>
-
-<p>M. Mairobert, 500.»</p>
-
-<p>Et il n'ajouta aucun détail sur les nuances qui formaient ces chiffres
-totaux de 400 et de 500. Lucien ne jugea pas convenable de demander autre
-chose. Après quoi M. de Séranville s'excusa de ne les pouvoir loger à la
-préfecture, à cause des ouvriers qui étaient en train de faire des
-réparations et qui l'empêchaient d'offrir les pièces les plus
-confortables. Il n'invita ces messieurs à dîner que pour le lendemain.</p>
-
-<p>Les trois personnages se quittèrent avec une froideur qui ne pouvait
-être plus grande sans être marquée.</p>
-
-<p>«&mdash;Celui-ci est bien moins ennuyeux que le Riquebourg, dit gaiement
-Lucien, une fois dans la rue.</p>
-
-<p>«&mdash;Et vous avez été infiniment plus homme d'État, c'est-à-dire
-parfaitement insignifiant.</p>
-
-<p>«&mdash;M. de Séranville n'admet aucune comparaison avec ce bon bourgeois
-de Riquebourg qui dissertait sur les comptes de sa cuisinière. Il est bien
-plus commode, il n'est nullement ridicule, et beaucoup plus confit en
-méfiance et méchanceté, comme dirait mon père.</p>
-
-<p>«&mdash;Serait-ce un fanatique sombre qui aurait besoin d'agir, de
-comploter, de faire sentir son pouvoir aux hommes? Il aura mis ce besoin
-de venin au service de son ambition, comme jadis, il l'employait dans la
-critique des ouvrages littéraires de ses rivaux.</p>
-
-<p>«&mdash;Il a plutôt du sophiste qui aime à parler et à ergoter parce
-qu'il s'imagine raisonner puissamment. Cet homme serait puissant dans un
-comité de la Chambre des députés. Ce serait un Mirabeau pour notaires de
-campagne.»</p>
-
-<p>Tout en causant, les deux amis parcouraient gaiement la ville. Il était
-évident que quelque chose d'extraordinaire agitait la démarche
-ordinairement si lourde des bourgeois de province.</p>
-
-<p>«&mdash;Ces gens-ci n'ont pas l'air apathique qui leur est habituel.</p>
-
-<p>«&mdash;Vous verrez qu'au bout de trente on quarante ans d'élections,
-le provincial sera moins bête.»</p>
-
-<p>Il y avait à Caen une collection d'antiquités romaines, trouvées à
-Lillebonne. Les voyageurs la visitèrent et perdirent un grand temps à
-discuter avec le custode, sur l'antiquité d'une chimère tellement verdie
-par le temps que la forme en était presque perdue. Le custode, d'après le
-bibliothécaire de la ville, la faisait remonter à 2.700 ans, quand nos
-voyageurs furent abordés par un monsieur qui leur dit très poliment:</p>
-
-<p>«&mdash;Ces messieurs voudront-ils bien me pardonner si je leur adresse
-la parole sans être connu? Je suis le valet de chambre du général Fari,
-qui attend ces messieurs depuis une heure à leur auberge et qui les prie
-d'agréer ses excuses s'il les fait avertir. Le général Fari m'a chargé
-de dire à ces messieurs ces propres mots: <i>Le temps presse.</i></p>
-
-<p>«&mdash;Nous vous suivons, dit Lucien. Voilà un valet de chambre qui me
-plairait.</p>
-
-<p>«&mdash;Reste à savoir si nous pourrons dire tel valet, tel maître. Dans
-le fait, nous étions un peu enfants d'examiner des antiquités, tandis que
-nous sommes chargés de construire le présent.»</p>
-
-<p>Ils trouvèrent la porte de leur auberge suffisamment garnie de gendarmes,
-et, dans leur salon, un homme de cinquante ans, à figure rouge, l'air un
-peu paysan, mais des yeux animés et doux, et des manières qui ne
-démentaient pas ce que promettait le regard. C'était le général Fari,
-commandant la division. Sous les façons un peu communes d'un homme qui,
-pendant cinq ans, avait été simple dragon, il était difficile d'avoir plus
-de véritable politesse, et, à ce qu'il parut, d'entendre mieux les
-affaires. Coffe fut étonné de le trouver absolument exempt de toute
-fatuité militaire. Ses bras et ses jambes remuaient comme ceux d'un homme
-d'esprit ordinaire. Son zèle pour faire élire M. de Bourdoulier et pour
-éloigner M. Mairobert, n'avait aucune nuance de méchanceté ni même
-d'animosité. Il parlait de M. Mairobert comme il aurait fait d'un général
-prussien commandant la ville qu'il assiégeait. Il parlait avec beaucoup
-d'égards de tout le monde, et même du préfet; toutefois il était évident
-qu'il n'était pas infidèle à la règle qui fait du général l'ennemi naturel
-et instinctif du préfet. À peine avait-il reçu la lettre du ministre, que
-Leuwen lui avait envoyée en arrivant, qu'il l'avait cherché!</p>
-
-<p>«&mdash;Mais vous étiez à la préfecture; messieurs, je vous l'avoue, je
-tremble pour vos élections. Les cinq cents votants de M. Mairobert sont
-énergiques, pleins de conviction, et peuvent faire des prosélytes. Nos
-quatre cents votants sont silencieux, tristes et, je trancherai le mot
-avec vous, messieurs, je les trouve honteux de leur rôle. Ce diable de M.
-Mairobert est le plus honnête homme du monde, riche, obligeant. Il n'a
-jamais été qu'une fois en colère dans sa vie, et encore poussé à bout
-par le pamphlet noir.</p>
-
-<p>«&mdash;Quel pamphlet? demanda Leuwen.</p>
-
-<p>«&mdash;Quoi, messieurs, M. le préfet ne vous a point remis un pamphlet
-couvert de papiers de deuil?</p>
-
-<p>«&mdash;Vous m'en donnez la première nouvelle. Je vous serais vraiment
-obligé, mon général, si vous pouviez me le procurer.</p>
-
-<p>«&mdash;Le voici.</p>
-
-<p>«&mdash;Comment? C'est le pamphlet du préfet? N'a-t-il pas reçu l'ordre
-par télégraphe de n'en pas laisser sortir un seul exemplaire de son
-imprimerie?</p>
-
-<p>«&mdash;M. de Séranville a pris sur lui de ne pas obéir à cet ordre.
-Ce pamphlet est peut-être un peu dur; il circule depuis avant-hier, et
-produit, je ne vous le dissimule point, messieurs, l'effet le plus
-déplorable. Du moins telle est ma façon de voir les choses.»</p>
-
-<p>Lucien qui n'avait vu que le manuscrit, dans le cabinet du ministre,
-le parcourut rapidement. Et comme un manuscrit est toujours obscur, les
-traits de sottise et même de calomnie contre M. Mairobert lui semblaient
-cent fois plus forts.</p>
-
-<p>«&mdash;Grand Dieu!» disait-il en lisant, et son accent était bien plus
-celui de l'honnête homme froissé que du commissaire aux élections, choqué
-d'une fausse manœuvre.</p>
-
-<p>«&mdash;Et l'élection se fait après-demain, et comme M. Mairobert est
-généralement estimé dans le pays, ceci décidera à agir les honnêtes gens
-indolents et même les timides.</p>
-
-<p>«&mdash;Je crains bien, dit le général, que ce pamphlet ne lui donne
-quarante voix de cette espèce.</p>
-
-<p>«&mdash;On accuse ici M. Mairobert de gagner ses procès en donnant à
-dîner aux juges du tribunal de première instance.</p>
-
-<p>«&mdash;C'est l'homme le plus généreux. Il a des procès, car enfin,
-nous sommes en Normandie, ajouta le général en souriant, et il les gagne
-parce que c'est un homme d'un caractère ferme, mais tout le département
-sait qu'il n'y a pas deux ans, il a rendu comme aumône à une veuve la
-somme qu'elle avait été condamnée à lui payer. M. Mairobert a plus de
-soixante mille livres de rente, et chaque année presque il fait des
-héritages de douze ou quinze mille livres de rente. Il a sept ou huit
-oncles tous riches et non mariés. Il a peut-être quarante fermiers dans
-le pays, auxquels il double les bénéfices qu'ils font. Le fermier prouve
-à M. Mairobert que sa femme, ses enfants et lui ont gagné cinq cents
-francs cette année. M. Mairobert lui remet une somme pareille remboursable
-dans dix ans sans intérêts. Comme conseiller de préfecture provisoire,
-il a mené la préfecture et a tout fait en 1814 pendant la présence des
-étrangers. Il a tenu tête à un colonel insolent et l'a chassé de la
-préfecture le pistolet à la main. Enfin, c'est un homme complet.»</p>
-
-<p>Lucien parcourut encore quelques phrases du pamphlet.</p>
-
-<p>«&mdash;Vous avez raison, mon général, nous sommes au commencement
-d'une bataille qui peut devenir une déroute. Quoique M. Coffe et moi
-n'ayons pas l'honneur d'être connus de vous, nous vous demandons une
-confiance entière pendant les trois jours qui nous restent encore jusqu'au
-scrutin définitif. Je puis disposer de cent mille écus, j'ai sept à huit
-places à donner, et autant de destitutions à demander par télégraphe.
-Voilà quelles sont mes instructions, que je ne confie qu'à vous.</p>
-
-<p>«&mdash;Monsieur Leuwen, répondit le général Fari, je n'aurai pas de
-secrets pour vous, comme vous n'en avez pas eu pour moi: <i>il est trop
-tard.</i> Si vous étiez venu il y a deux mois, si M. le préfet avait écrit
-moins et parlé davantage, peut-être eussions-nous pu gagner les gens
-timides. Tout ce qui est riche ici n'apprécie pas convenablement le
-gouvernement du roi, mais a une peur terrible de la république. Néron,
-Caligula, le diable régneraient, qu'on les soutiendrait par peur de la
-république. Nous sommes sûrs de 300 voix de gens riches; nous en aurions
-350, mais il faut calculer sur 300 jésuites et sur 15 ou 20 jeunes gens
-poitrinaires ou réellement de bonne foi, qui voteront d'après les ordres
-de Mgr l'évêque, lequel lui-même s'entend avec le comité de Henri V. Il y
-a dans le département 33 ou 36 républicains décidés: s'il s'agissait de
-voler entre la monarchie et la république, sur 900 voix, nous en aurions
-860 contre 40. Mais on voudrait que la <i>Tribune</i> n'en fût pas à son
-cent quatrième procès et surtout que le gouvernement du roi n'humiliât pas
-la nation à l'égard des étrangers. De là, 500 voix qu'espèrent les
-partisans de M. Mairobert. Le préfet n'a aucune influence personnelle et
-manque de rondeur apparente. Il parle trop bien, et il est incapable de
-séduire un bas Normand au bout d'une demi-heure de conversation. Il est
-terrible, même avec ses commissaires de police, qui sont pourtant à plat
-ventre devant lui. Voyant qu'il manquait d'influence, M. de Séranville
-s'est jeté dans le système des circulaires et des lettres menaçantes aux
-maires. J'en connais plus de quarante parmi ceux-ci que ces menaces
-continuelles ont fait <i>cabrer.</i> Il <i>ratera</i> son élection et, ma
-foi, tant mieux; il sera déplacé et nous en serons débarrassés.»</p>
-
-<p>Le général, Lucien et Coffe raisonnèrent longtemps; on retournait les
-chiffres de toutes les façons et malgré tout on arrivait toujours pour
-M. Mairobert à 450 voix au moins. Une seule voix de plus donnait la
-majorité dans un collège de 900 électeurs.</p>
-
-<p>«&mdash;Mais l'évêque doit avoir un grand vicaire favori; si l'on
-donnait 10.000 francs à celui-ci...</p>
-
-<p>«&mdash;Il a de l'aisance et veut devenir évêque. D'ailleurs, il ne
-serait peut-être pas impossible qu'il fût honnête homme. Ça s'est vu.</p>
-
-<p>«&mdash;Ma foi, comme il fait soleil, dit Lucien à Coffe, lorsque le
-général fut parti, et comme il n'est qu'une heure et demie de
-l'après-midi, j'ai envie de faire une dépêche télégraphique au ministre.
-Il vaut mieux qu'il sache la vérité.</p>
-
-<p>«&mdash;Ce n'est pas un moyen de faire votre cour; cette vérité est amère.
-Et que pensera-t-on de vous à la cour si, après tout, M. Mairobert n'est
-pas nommé?</p>
-
-<p>«&mdash;Ma foi, c'est assez d'être un coquin au fond, je ne veux pas
-l'être dans la forme. J'en agis avec M. de Vaize comme je voudrais qu'on
-en agît avec moi.»</p>
-
-<p>Il écrivit la dépêche, Coffe l'approuva en lui faisant ôter trois mots
-qu'il remplaça par un seul. Lucien sortit seul pour aller à la préfecture,
-et monta au bureau du télégraphe. Il pria le directeur de transmettre
-sa dépêche sans délai, et comme celui-ci paraissait embarrassé et faisait
-des phrases, Lucien qui regardait sa montre et craignait les brumes dans
-une journée d'hiver, finit par lui parler fortement et clairement. Le
-directeur lui insinua qu'il ferait bien d'aller voir le préfet.</p>
-
-<p>M. de Séranville parut fort contrarié; il relut plusieurs fois les
-pouvoirs de Leuwen, et, au total, imita son commis. Impatienté d'avoir
-attendu trois quarts d'heure, Lucien dit enfin:</p>
-
-<p>«&mdash;Veuillez, monsieur, me répondre clairement.</p>
-
-<p>«&mdash;Monsieur, je tâche d'être toujours clair, répondit le préfet
-fort piqué.</p>
-
-<p>«&mdash;Vous convient-il, monsieur, de faire passer cette dépêche?</p>
-
-<p>«&mdash;Il me semble, monsieur, que je pourrais voir cette dépêche.</p>
-
-<p>«&mdash;Vous vous écartez de la clarté qu'après trois quarts d'heure
-perdus vous m'aviez fait espérer. Je n'admets plus de périphrases. La
-journée s'avance. De votre part, différer la réponse, c'est me la donner
-négative, tout en n'osant pas dire non.</p>
-
-<p>«&mdash;En n'osant pas! monsieur...</p>
-
-<p>«&mdash;Voulez-vous, monsieur, ou ne voulez-vous pas faire passer ma
-dépêche?</p>
-
-<p>«&mdash;Eh bien, monsieur, jusqu'à ce moment c'est moi qui suis le
-préfet de Caen, et je vous réponds non.»</p>
-
-<p>Ce «non» fut dit avec la rage d'un pédant outragé.</p>
-
-<p>«&mdash;Je vais avoir l'honneur de vous faire ma question par écrit;
-j'espère que vous oserez par écrit aussi me répondre. Après quoi
-j'enverrai un courrier au ministre.</p>
-
-<p>«&mdash;Un courrier, un courrier! Vous n'aurez ni chevaux, ni courrier,
-ni passeport. Savez-vous qu'au sortir de la ville il y a ordre de rien
-laisser passer sans passeport signé de moi, et encore avec un signe
-particulier?</p>
-
-<p>«&mdash;Eh bien, monsieur le préfet, dit Lucien en mettant un intervalle
-fortement marqué entre chacun de ses mots, il n'y a plus de gouvernement
-possible. J'ai des ordres pour le général, et je vais, du moment que vous
-n'obéissez pas au ministre de l'Intérieur, lui demander de vous faire
-arrêter.</p>
-
-<p>«&mdash;Me faire arrêter, morbleu!»</p>
-
-<p>Et le petit préfet s'élança sur Lucien qui prit une chaise et l'arrêta
-à trois pas de distance.</p>
-
-<p>«&mdash;Monsieur le préfet, avec ces façons-là, vous serez battu et
-puis arrêté. Je ne sais pas si vous serez content.</p>
-
-<p>«&mdash;Vous êtes un insolent et vous me rendrez raison!</p>
-
-<p>«&mdash;Vous auriez besoin que je vous rendisse la raison. Pour le
-présent, je me bornerai à vous dire que mon mépris pour vous est complet,
-mais je ne vous accorderai l'honneur de tirer l'épée avec moi que le
-lendemain de l'élection de M. Mairobert. Je vais faire part de mes
-instructions au général.»</p>
-
-<p>Ce mot parut mettre le préfet tout à fait hors de lui.</p>
-
-<p>«&mdash;Si le général obéit, comme je n'en doute pas, aux ordres du
-ministre de la Guerre, vous serez arrêté, et moi mis en possession du
-télégraphe. Si le général ne pense pas devoir me prêter main-forte, je
-vous laisse, monsieur, tout l'honneur de faire élire M. Mairobert et je
-pars pour Paris, et passerai quand même les portes de la ville. À Paris,
-comme ici, je serai toujours prêt à vous renouveler l'hommage de mon
-mépris pour vos talents comme pour votre caractère. Adieu, monsieur.»</p>
-
-<p>Comme Lucien s'en allait, on frappa violemment à la porte qu'il
-allait ouvrir et dont M. de Séranville avait poussé le verrou aux
-premières paroles un peu trop acerbes de leur conversation. Lucien ouvrit.</p>
-
-<p>«&mdash;Dépêche télégraphique, dit le directeur du télégraphe.</p>
-
-<p>«&mdash;Donnez, dit le préfet, avec la hauteur la plus dépourvue de
-politesse.»</p>
-
-<p>Le malheureux directeur restait pétrifié. Il connaissait le préfet
-comme un homme violent et n'oubliant jamais de se venger.</p>
-
-<p>«&mdash;Donnez donc, morbleu!</p>
-
-<p>«&mdash;La dépêche est pour M. Leuwen, dit le directeur d'une voix
-éteinte.</p>
-
-<p>«&mdash;Eh bien, monsieur, vous êtes préfet, dit M. de Séranville avec
-un rire amer et en montrant les dents. Je vous cède la place; et il sortit
-en poussant la porte de façon à ébranler tout le cabinet.</p>
-
-<p>«&mdash;Voulez-vous me communiquer cette terrible dépêche?</p>
-
-<p>«&mdash;La voici, mais M. le préfet me dénoncera. Je vous en supplie,
-veuillez me soutenir.»</p>
-
-<p>Leuwen lut:</p>
-
-
-<p><i>M. Leuwen aura la direction supérieure des élections.</i></p>
-
-<p><i>Supprimer le pamphlet absolument.</i></p>
-
-<p><i>M. Leuwen répondra au moment même.</i></p>
-
-
-<p>«&mdash;Voici ma réponse,» dit Lucien:</p>
-
-
-<p><i>Tout va au plus mal.</i></p>
-
-<p><i>M. Mairobert a dix voix de majorité au moins.</i></p>
-
-<p><i>Je me querelle avec le préfet.</i></p>
-
-
-<p>«&mdash;Expédiez-moi ceci. Je vous le dis à regret, monsieur; les
-circonstances sont graves. Je ne voudrais pas blesser votre délicatesse,
-mais dans votre intérêt même, je vous avertis que, si cette dépêche ne
-parvient pas ce soir à Paris, ou si âme qui vive en a connaissance ici,
-je demande votre changement par le télégraphe de demain.</p>
-
-<p>«&mdash;Ah! monsieur, mon zèle...</p>
-
-<p>«&mdash;Je vous jugerai demain. Allez, monsieur, et ne perdez pas de
-temps.»</p>
-
-<p>Lorsque le directeur du télégraphe fut sorti, Lucien regarda autour de
-lui et, après une seconde, éclata de rire. Il se trouvait seul, à la table
-du préfet: il y avait là son mouchoir, sa tabatière ouverte, ses papiers
-étalés.</p>
-
-<p>Il alla ouvrir la porte, appela un huissier qu'il fit rentrer, et se mit
-à écrire sur la table du préfet, mais du côté opposé à la cheminée, pour
-s'ôter autant que possible l'apparence de lire les papiers épars sur la
-table. Il écrivit à M. de Séranville:</p>
-
-<p>«Si vous m'en croyez, monsieur, jusqu'au lendemain des élections, nous
-regarderons ce qui s'est passé depuis une heure comme non avenu. Pour ma
-part, je ne ferai confidence de cette scène, désagréable à personne de la
-ville. Dans deux heures, à sept heures du soir, j'envoie un courrier à
-S. E. M. le ministre de l'Intérieur. J'ai l'honneur de vous demander un
-passeport que je vous supplie de me faire parvenir avant six heures et
-demie. Il serait convenable d'y apposer les signes nécessaires pour que
-le commis ne soit pas retardé aux portes de Caen. Mon courrier, en sortant
-de chez moi, passera à la préfecture pour prendre vos lettres en galopant
-vers Paris.</p>
-
-<p>«Je suis, monsieur..., etc.</p>
-
-<p><span style="margin-left: 30%;">L. Leuwen.»</span></p>
-
-
-<p>Il appela l'huissier qui, debout près de la porte, était pâle comme
-un mort, et il cacheta la lettre.</p>
-
-<p>«&mdash;Remettez cela à M. le préfet.</p>
-
-<p>«&mdash;Est-ce que M. de Séranville est encore préfet? demanda
-l'huissier.</p>
-
-<p>«&mdash;Remettez ces lettres à M. le préfet; et Lucien quitta la
-préfecture avec beaucoup de froideur et de dignité.</p>
-
-<p>«&mdash;Ma foi, vous avez agi comme un enfant, dit Coffe, quand Leuwen
-lui raconta la menace de faire arrêter M. de Séranville.</p>
-
-<p>«&mdash;Je ne pense pas. D'abord je n'étais pas précisément en colère,
-j'ai eu le temps de réfléchir un peu à ce que j'allais faire. S'il y a un
-moyen au monde d'empêcher l'élection de M. Mairobert, c'est le départ
-du préfet actuel, et son remplacement provisoire par un conseiller de
-préfecture. Le ministre m'a dit qu'il donnerait 500.000 francs pour
-n'avoir pas vis-à-vis de lui à la Chambre M. Mairobert. Pesez ces mots.
-L'argent résume tout.»</p>
-
-<p>Le général arriva sur ces entrefaites.</p>
-
-<p>«&mdash;Je viens vous apporter mes rapports.</p>
-
-<p>«&mdash;Général, lui dit Lucien, voulez-vous partager mon dîner
-d'auberge? Comme j'envoie un courrier, je désirerais que vous corrigiez
-ce que je vais dire sur l'état des esprits. Il vaut mieux, me semble-t-il,
-que le ministre sache la vérité.</p>
-
-<p>«&mdash;Nous avons encore le temps, avant votre courrier, répondit le
-général, d'entendre deux commissaires de police et l'officier qui me
-seconde pour les élections. Comme je puis me tromper, je ne voudrais pas
-que vous vissiez les choses uniquement par mes yeux.»</p>
-
-<p>À ce moment, on annonça M. le president Donis d'Angel.</p>
-
-<p>«&mdash;Quel homme est-ce?</p>
-
-<p>«&mdash;C'est un bavard insupportable, expliquant longuement ce dont
-on n'a quoi faire, et sautant à pieds joints sur les choses difficiles.
-D'ailleurs, nageant entre deux eaux, et entretenant des relations avec
-les personnes qui dans le département nous sont hostiles. Il nous fera
-perdre un temps précieux, et comme il faut vingt-sept heures à votre
-courrier pour gagner Paris, il me semble que vous ne sauriez l'expédier
-trop vite, si toutefois vous voulez en expédier un, ce que je suis loin
-de vous conseiller. Ce que je vous conseille réellement, c'est de renvoyer
-M. Donis d'Angel à ce soir à dix heures ou à demain matin.»</p>
-
-<p>Ainsi fut fait. Malgré la sincérité et la probité des interlocuteurs,
-le dîner fut triste, sérieux et court. Au dessert parurent deux
-commissaires de police, et ensuite un petit lieutenant, nommé Milière,
-aussi madré que les commissaires, et qui prétendait bien gagner la croix
-avec cette élection.</p>
-
-<p>Enfin, à sept heures et demie, le courrier partit pour Paris, portant
-à M. le comte de Vaize le bordereau dos élections et trente pages de
-détails explicatifs. Dans une dépêche à part, Lucien donnait au ministre
-le narré exact de sa dispute avec le préfet; il rapportait le dialogue
-avec la même exactitude que s'il avait été écrit par un sténographe. À
-neuf heures, le général revint chez Lucien, lui apportant de nouveaux
-rapports replis du canton de Risset. Il l'avertit aussi que, dès six
-heures, le préfet avait fait partir pour Paris un courrier, avec une
-avance sur le sien de une heure et demie, et que probablement ce dernier
-ne désirait pas bien vivement attendre son camarade...</p>
-
-<p>«&mdash;Vous conviendrait-il, général, de m'accompagner demain matin
-chez les cinquante citoyens les plus recommandables de la ville? Cette
-démarche peut être tournée en ridicule, mais si elle nous fait seulement
-gagner deux voix, c'est un succès.</p>
-
-<p>«&mdash;Ce serait avec beaucoup de plaisir que je vous accompagnerai
-partout, monsieur, mais le préfet...»</p>
-
-<p>Après avoir longuement discuté sur les moyens de ménager la vanité
-maladive de ce fonctionnaire, il fut convenu que le général et Leuwen lui
-écriraient chacun de leur côté. Le valet de chambre du général porta les
-deux lettres à la préfecture; M. de Séranville le fit entrer et le
-questionna beaucoup. Cette union de Leuwen et du général Fari le mettait
-au désespoir. Il répondit par écrit, aux deux lettres, qu'il était
-indisposé et au lit. Les visites du lendemain convenues, ou arrêta la
-liste des visités; le petit lieutenant Milière fut appelé de nouveau et
-passa dans une chambre voisine pour dicter à Coffe un mot sur chacun de
-ces messieurs. Le général et Lucien se promenaient en silence, cherchant
-quelque moyen de sortir d'embarras.</p>
-
-<p>«&mdash;Le ministre ne peut plus vous être d'aucun secours. Il est trop
-tard...</p>
-
-<p>«&mdash;Sans doute, mais à l'armée, vous avez souvent hasardé de faire
-charger un régiment lorsque la bataille était perdue aux trois quarts.
-Nous sommes dans le même cas; que pouvons-nous perdre? D'après les
-derniers rapports du canton de Risset, il n'y a plus d'espoir...; une
-vingtaine de vos amis voteront pour M. Mairobert uniquement pour se
-débarrasser de M. de Séranville. Dans cet état désespéré, n'y aurait-il
-pas moyen de tenter une démarche auprès du chef du parti légitimiste, M.
-de Cerna?»</p>
-
-<p>Le général s'arrêta court au milieu du salon.</p>
-
-<p>«&mdash;Je lui dirai ceci, continua Lucien: je fais nommer celui de vos
-électeurs que vous me désignerez; je lui donne les trois cent quarante
-voix du gouvernement. Pouvez-vous ou voulez-vous envoyer des courriers à
-cent gentilshommes campagnards? Avec ces cent voix et les nôtres nous
-excluons M. Mairobert de la Chambre. Que nous fait un légitimiste de plus?
-D'abord, il est à parier mille contre un, que ce sera un imbécile ou un
-ennuyeux que personne n'écoutera. Eût-il le talent de Berryer, ce
-représentant ne représentera rien, si ce n'est lui-même, et un parti peu
-dangereux, cent ou cent cinquante mille de Français riches, tout au plus.
-Si j'ai bien compris le ministre, mieux vaut dix légitimistes à la Chambre
-qu'un seul Mairobert, représentant de tous les petits propriétaires de la
-basse Normandie.»</p>
-
-<p>Le générai se promena longtemps sans rien répondre.</p>
-
-<p>«&mdash;C'est une idée, mais elle est bien dangereuse pour vous. Le
-ministre qui est à cent lieues du champ de bataille vous blâmera. Je ne
-vous demande pas quels sont vos rapports avec M. le comte de Vaize, mais
-enfin j'ai soixante et un ans, je pourrais être votre père...
-Permettez-moi d'aller jusqu'au bout de ma pensée: Fussiez-vous le fils du
-ministre, ce parti extrême que vous proposez serait dangereux pour vous.
-Quant à moi, monsieur, ceci n'étant pas une action de guerre, mon rôle est
-de rester en deuxième et même troisième ligne. Comme je ne suis pas fils
-de ministre, ajouta-t-il en souriant, vous m'obligeriez infiniment en
-évitant de dire que vous m'avez fait part de ce projet d'union avec les
-légitimistes. Si cette élection tourne mal, il y aura quelqu'un de
-sévèrement blâmé, je désire donc rester dans la demi-teinte.</p>
-
-<p>«&mdash;Je vous donne ma parole d'honneur que personne ne saura jamais
-que je vous ai parlé de cette idée. J'aurai l'honneur de vous remettre,
-avant votre sortie, une lettre qui le prouve. Quant à l'intérêt que vous
-daignez prendre à ma jeunesse, mes remerciements sont sincères comme
-votre bienveillance, mais je vous avouerai que je ne cherche que le
-succès de l'élection. Toutes les considérations personnelles sont
-secondaires pour moi. Je désirais ne pas employer le moyen des
-destitutions&mdash;un moyen infâme.&mdash;Malheureusement, il n'y a pas
-dix heures que je suis à Caen, je n'y connais personne absolument et le
-préfet me traite en rival. Si M. de Vaize veut être juste, il considérera
-tout cela. Mais je ne me pardonnerais jamais de faire de mes craintes un
-moyen de ne pas agir. Ce serait à mes yeux la pire des platitudes. Ceci
-bien posé, voulez-vous, mon général, me donner des avis, vous qui
-connaissez le pays? Ou me forcerez-vous à me livrer uniquement à ces deux
-commissaires de police, sans doute disposés à me vendre au parti
-légitimiste, tout comme au parti républicain?</p>
-
-<p>«&mdash;Je ne vous dis ni oui, ni non, attendu que ce n'est pas là une
-action de guerre ou de rébellion. Je ne puis avoir d'opinion sur la mesure
-que vous prenez; mais si pour son exécution&mdash;dont à vous seul incombe
-la responsabilité&mdash;vous me faites des questions, je suis prêt à vous
-répondre.</p>
-
-<p>«&mdash;Mon général, je vais écrire le dialogue que nous venons d'avoir
-ensemble, je le signerai et vous le remettrai.</p>
-
-<p>«&mdash;Nous en ferons deux copies, comme pour une capitulation.</p>
-
-<p>«&mdash;Convenu. Quels sont donc les moyens d'exécution? Comment
-puis-je parvenir à M. de Cerna sans l'effrayer?»</p>
-
-<p>Le général Fari réfléchit quelques minutes.</p>
-
-<p>«&mdash;Vous ferez appeler le président Donis d'Angel, ce bavard
-impitoyable qui ferait pendre son père pour avoir lu Courier. D'ailleurs
-vous n'aurez pas à le faire appeler; il viendra lui-même ici. Je vous
-conseillerai de lui faire lire nos instructions, de lui faire remarquer
-que le ministre a une telle confiance en vous qu'il nous a chargé de
-rédiger vous-même vos instructions. Une fois que Donis d'Angel, qui n'est
-pas mal méfiant, vous croira bien avec le ministre, il n'aura rien à vous
-refuser. Il l'a bien montré dans le dernier procès de délit de presse, où
-il a fait preuve d'une si insigne mauvaise foi, qu'il s'est fait huer par
-les petits garçons de la ville. Au reste, vous avez peu de chose à lui
-demander: uniquement de nous mettre en rapport avec M. Donis Disjonval,
-son oncle, vieillard calme, discret et point trop imbécile pour son âge.
-Si le président parle comme il faut à son oncle Disjonval, celui-ci vous
-fera obtenir une audience de M. de Cerna. Mais où et comment? je n'en sais
-rien. Prenez garde aux pièges. D'autrepart, M. de Cerna voudra-t-il vous
-voir? C'est ce que je ne puis non plus vous dire.</p>
-
-<p>«&mdash;Le parti légitimiste n'a-t-il pas un sous-chef?</p>
-
-<p>«&mdash;Sans doute, le marquis de Bron, mais qui se garderait bien de
-faire la moindre chose sans l'autorisation de M. de Cerna. Vous trouverez
-en celui-ci un petit blond sans barbe, de soixante-sept à soixante-huit
-ans, et qui, à tort ou à raison, passe pour l'homme le plus fin de toute
-la Normandie. En 1792, ce fut un patriote furibond, aujourd'hui c'est un
-renégat: la pire espèce de coquins. En un mot, c'est Machiavel en
-personne. Un jour, ne m'a-t-il point proposé de me faire décorer? Il
-prétendait que par la reine il m'obtiendrait le cordon de grand officier
-de la Légion d'honneur.</p>
-
-<p>«&mdash;Je serai avec lui d'une extrême franchise.</p>
-
-<p>«&mdash;Mais le préfet, comment vous arrangerez-vous avec lui? Comment
-donnerez-vous les trois cent vingt voix du gouvernement à M. de Cerna?</p>
-
-<p>«&mdash;Je demanderai un ordre par le télégraphe et je persuaderai M.
-de Séranville, et si je n'obtiens ni l'un ni l'autre, je pars pour
-Paris.»</p>
-
-<p>Pour la seconde fois, il se fit répéter tous les détails. En dix
-heures de temps, il avait vu passer devant lui deux ou trois cents noms
-propres, il avait assuré de son mépris un homme qu'il n'avait jamais vu,
-et il faisait maintenant son contident intime d'un autre homme inconnu
-la veille.</p>
-
-<p>Le président Donis se fit annoncer. C'était un monsieur maigre, avec
-une tête à traits carrés, de beaux yeux noirs et des cheveux blancs assez
-rares, et d'énormes boucles d'or à ses souliers. Il n'eût pas été mal,
-mais il souriait constamment, et avec un air qui jouait la franchise.
-C'est la plus impatientante des espèces de fausseté.</p>
-
-<p>«&mdash;Monsieur le président, dit Lucien, je désire d'abord vous
-donner connaissance de mes instructions.»</p>
-
-<p>Il lui parla ensuite de sa façon d'être avec M. le comte de Vaize,
-des millions de son père, et puis, d'après les conseils du général, le
-laissa causer seul pendant trois grands quarts d'heure.</p>
-
-<p>Lorsque le président fut tout fait las et qu'il insinua de cinq ou six
-façons différentes ses droits évidents à la croix, Lucien prit la parole
-à son tour.</p>
-
-<p>«&mdash;Le ministre sait tout. Vos droits sont connus. J'ai besoin que
-vous me présentiez demain à monsieur votre oncle Donis Disjonval, lequel,
-lui-même, me procurera une entrevue avec M. de Cerna.»</p>
-
-<p>À cette étrange proposition, le président pâlit.</p>
-
-<p>«&mdash;Du reste, ajouta Lucien, j'ai l'ordre d'indemniser largement
-les amis du gouvernement des frais que je puis leur occasionner. Mais le
-temps presse. Je donnerai cent louis pour voir M. de Cerna le plus
-tôt.</p>
-
-<p>«&mdash;En prodiguant l'argent, pensait Leuwen, je donnerai une haute
-idée à cet homme du degré de confiance que S. Exe. M. le ministre daigne
-m'accorder.»</p>
-
-<p>Nous épargnons au lecteur les finasseries d'un juge de province qui
-veut avoir la croix; chez Lucien, le dégoût moral alla presque au mal de
-cœur physique.</p>
-
-<p>«&mdash;Malheureuse France! Je ne croyais pas que les juges en fussent
-là. Quel excès de coquinerie!»</p>
-
-<p>Une idée l'illumina tout à coup.</p>
-
-<p>«&mdash;Dernièrement, dit-il, votre cour a fait gagner tous leurs procès
-aux <i>anarchistes....</i></p>
-
-<p>«&mdash;Hélas! je le sais bien, interrompit le président, presque les
-larmes aux yeux et du ton le plus piteux. S. Exe. M. le ministre de la
-Justice m'a écrit pour me le reprocher.»</p>
-
-<p>Il raconta ensuite avec des détails interminables et dont aucun n'avait
-l'air sincère, tous les moyens pris par lui pour faire perdre leurs procès
-aux anarchistes. Il se plaignit du jury qui, selon lui, était une
-institution détestable dont il était urgent de se débarrasser au plus
-vite.</p>
-
-<p>«&mdash;C'est la faction des timides, monsieur le maître des requêtes,
-qui perdra le gouvernement et la France. Le conseiller Ducros, auquel je
-reprochai son vote en faveur d'un cousin de M. Lefèvre, le journaliste
-et anarchiste libéral de Honfleur, n'a-t-il pas eu le front de me
-répondre:</p>
-
-<p>«Monsieur le président, j'ai été substitut sous le Directoire, auquel
-j'ai prêté serment; juge de première instance sous Bonaparte, auquel
-j'ai prêté serment; président de tribunal sous Louis XVIII en 1814,
-confirmé par Napoléon dans les Cent-Jours; appelé à un siège plus
-avantageux par Louis XVIII revenant de Gand, nommé conseiller par Charles
-X, et je prétends mourir conseiller. Or, si la République vient, cette
-fois-ci nous ne resterons plus inamovibles. Qui se vengeront les premiers,
-si ce n'est les journalistes? Voyez ce qui est arrivé aux pairs qui ont
-condamné le maréchal Ney. En un mot, j'ai cinquante-cinq ans; donnez-moi
-l'assurance que vous durerez dix ans, et je vote avec vous.» Quelle
-horreur, monsieur, quel égoïsme! Et cet infâme raisonnement, je le lis
-dans tous les yeux.»</p>
-
-<p>Quand Lucien fut remis de l'émotion causée par ces confidences, il dit
-de l'air le plus froid qu'il put prendre:</p>
-
-<p>«&mdash;Monsieur, la conduite équivoque de la cour de Caen&mdash;j'emploie
-les termes les plus modérés&mdash;sera compensée par celle du président
-Donis, s'il me procure l'entrevue que je sollicite avec M. de Cerna, et si
-cette demande <i>reste ensevelie dans l'ombre du plus profond mystère.</i></p>
-
-<p>«&mdash;Il est onze heures et un quart. Il n'est pas impossible que le
-whist de mon oncle, le respectable Donis Disjonval, se soit prolongé
-jusqu'à ce moment. J'ai ma voiture en bas, voulez-vous hasarder, monsieur,
-une course qui peut être inutile? D'ailleurs les espions du parti
-anarchiste ne pourront nous voir; marcher de nuit est toujours
-préférable.»</p>
-
-<p>Lucien suivit le président, qui parlait toujours et revenait sur le
-danger de prodiguer la croix; selon lui, le gouvernement pouvait tout
-faire avec des croix.</p>
-
-<p>«&mdash;Malgré l'heure indue, je remarque beaucoup de monde.</p>
-
-<p>«&mdash;Ce sont ces malheureuses élections. Vous n'avez pas idée,
-monsieur, du mal qu'elles font. Il faudrait que la Chambre ne fût élue que
-tous les dix ans; ce serait plus constitutionnel.»</p>
-
-<p>Le président se jeta tout à coup à la portière en disant tout bas à
-son cocher d'arrêter.</p>
-
-<p>«&mdash;Voilà mon oncle devant nous.»</p>
-
-<p>Lucien aperçut un vieux domestique qui allait au petit pas, portant
-une chandelle allumée dans une lanterne ronde en fer-blanc, garnie de deux
-vitres d'un pied de diamètre. M. Donis Disjonval le suivait d'un pas
-assez ferme.</p>
-
-<p>«&mdash;Il rentre chez lui, dit le président. Il n'aime pas que j'aie
-une voiture; laissons-le filer, puis nous descendrons.»</p>
-
-<p>C'est ce qui fut fait, mais il fallut frapper longtemps à la porte
-de l'allée. Les visiteurs furent reconnus à travers une petite fenêtre
-grillée, pratiquée dans la porte, et admis enfin en présence du vieux
-M. Disjonval.</p>
-
-<p>«&mdash;Le service du roi m'appelle auprès de vous, mon respectable
-oncle, et le service du roi ne connaît pas d'heure indue. Permettez que
-je vous présente M. le maître des requêtes Leuwen.»</p>
-
-<p>Les yeux bleus du vieillard peignaient l'étonnement et presque la
-stupidité. Après cinq à six minutes, il engagea ces messieurs à s'asseoir,
-et ne parut comprendre de quoi il s'agissait qu'après un gros quart
-d'heure.</p>
-
-<p>«&mdash;Le président prononce toujours le roi, tout court, pensait
-Lucien, et je parierais cent contre un que ce bon vieillard entend le roi
-Charles X.»</p>
-
-<p>M. Donis Disjonval dit enfin, après s'être fait répéter une seconde
-fois tout ce que son neveu lui expliquait depuis vingt minutes:</p>
-
-<p>«&mdash;Demain, je vais entendre la messe à Sainte-Gudule; à huit heures
-et demie, en sortant après mon action de grâces, je passerai par la rue
-des Carmes et monterai chez le respectable M. de Cerna. Je ne puis vous
-dire sûrement si ses occupations si nombreuses et si importantes, aussi
-ses devoirs de piété, lui permettront de me donner audience comme il le
-faisait il y a vingt ans, avant d'avoir tant d'affaires sur les bras. Nous
-étions plus jeunes alors, tout allait plus vite, les élections n'étaient
-pas connues. La ville ce soir a l'air en émeute comme en 1789.»</p>
-
-<p>Lucien remarqua que le président n'était pas bavard en présence de
-son oncle; il maniait même avec assez d'adresse l'esprit du vieillard qui,
-sa petite tête coiffée d'un énorme bonnet, paraissait bien avoir
-soixante-dix ans.</p>
-
-<p>«&mdash;Demain, aussitôt que j'aurai vu mon oncle, sur les huit heures
-et demie, dit le président à Lucien lorsqu'ils furent sortis, j'aurai
-l'honneur de me rendre chez vous. Mais peut-être vaudrait-il mieux,
-comme vous n'êtes pas connu, que vous eussiez la bonté de venir vous-même,
-à neuf heures un quart, chez mon cousin Maillet, 9, rue des Clercs.»</p>
-
-<p>Le lendemain, à l'heure convenue, Lucien laissa le général dans sa
-voiture, sur le cours Napoléon, et courut chez M. Maillet. Le président
-y arrivait de son côté.</p>
-
-<p>«&mdash;Bonnes nouvelles! M. de Cerna accorde l'entrevue à l'instant même,
-ou bien ce soir à cinq heures.</p>
-
-<p>«&mdash;J'aime mieux tout de suite.</p>
-
-<p>«&mdash;M. de Cerna prend son chocolat chez M<sup>me</sup> Blachet, rue des
-Carmes, n° 7. Cette rue est très solitaire. Toutefois, si vous m'en
-croyez, je n'aurai pas l'honneur de vous accompagner. M. de Cerna est
-grand partisan du mystère et n'aime pas ce qu'il appelle la publicité
-inutile.</p>
-
-<p>«&mdash;Je vais le chercher seul.</p>
-
-<p>«&mdash;Rue des Carmes, n° 7, au second, sur le derrière. Il faudra
-frapper à la porte deux coups avec le dos du doigt, et puis cinq. Vous
-comprenez, Henri V est le second de nos rois, Charles X le premier.»</p>
-
-<p>Lucien, absorbé par le sentiment du devoir, était comme un général qui
-commande en chef et s'aperçoit qu'il va perdre la bataille. Tous les
-détails que nous avons rapportés l'amusaient, mais il cherchait à n'y
-pas penser, de peur d'être distrait. Il y avait sans doute une personne
-aux écoutes derrière la porte de M<sup>me</sup> Blachet, car à peine eut-il
-frappé les deux, puis les cinq coups, qu'il entendit parler à voix basse.</p>
-
-<p>Après un certain temps, on lui ouvrit et on l'introduisit dans une pièce
-obscure, dont la boiserie était peinte en blanc et les carreaux de vitre
-enfumés. Un véritable bureau de prison gardé par un homme qui avait une
-figure jaune, des traits effacés et l'air malade. C'était M. de Cerna.
-Il montra de la main une chaise à grand dossier en noyer. Sur la
-cheminée, au lieu de glace il y avait un grand crucifix noir.</p>
-
-<p>«&mdash;Que réclamez-vous de mon ministère, monsieur?</p>
-
-<p>«&mdash;Louis-Philippe, le roi mon maître, m'envoie à Caen pour empêcher
-l'élection de M. Mairobert. Elle est probable, toutefois, car il dispose
-sur 900 voix, de 410. Le roi, mon maître, ne dispose que de 310 voix.
-S'il vous convient, monsieur, de faire élire un de vos amis, à l'exclusion
-de M. Mairobert, je vous offre ces 310 voix. Joignez-y les 100 voix de vos
-gentilshommes de campagne, et vous aurez à la Chambre un homme de votre
-couleur. Je ne vous demande qu'une chose: c'est qu'il soit électeur et du
-pays.</p>
-
-<p>«&mdash;Ah! vous avez peur de M. Berryer?</p>
-
-<p>«&mdash;Je n'ai peur de personne.</p>
-
-<p>«&mdash;Oserais-je vous demander vos lettres de créance?</p>
-
-<p>«&mdash;Les voici, dit Lucien, qui n'hésita pas à mettre dans la main de
-M. de Cerna la lettre du ministre de l'intérieur à M. le préfet.</p>
-
-<p>«&mdash;Vos pouvoirs sont très grands, monsieur, dit M. de Cerna après
-avoir lu; ils sont faits pour donner une haute idée des missions, dont, si
-jeune encore, vous êtes chargé. Oserais-je vous demander si vous étiez
-déjà au service sous nos rois légitimes, avant la fatale...</p>
-
-<p>«&mdash;Permettez-moi, monsieur, de vous interrompre. Je respecte toutes
-les opinions professées par un galant homme, et c'est à ce titre que je me
-sentirai disposé à honorer les vôtres.»</p>
-
-<p>Après cinquante minutes de discussion, M. de Cerna prit un air hautain
-et impertinent.</p>
-
-<p>«&mdash;Il est trop tard, dit-il; mais au lieu de rompre la conférence,
-il chercha à convertir Lucien. Notre héros était sur la défensive et
-tâchait d'amener l'idée d'argent. Il ne se défendit pas avec trop
-d'obstination. Dans le cours de la conversation, il parla des millions de
-son père et remarqua que c'était la seule chose qui fit impression sur M.
-de Cerna.</p>
-
-<p>«&mdash;Vous ôtes jeune, mon fils; permettez-moi ce nom qui comporte
-l'expression de mon estime. Songez à votre avenir. Je crois bien que vous
-n'avez pas vingt-cinq ans encore.</p>
-
-<p>«&mdash;J'en ai vingt-six passés.</p>
-
-<p>«&mdash;Eh bien, mon fils, sans vouloir le moins du monde médire de la
-bannière sous laquelle vous combattez, et en me réduisant à ce qui est
-strictement nécessaire pour l'expression de ma pensée&mdash;d'ailleurs
-pleine de bienveillance pour vos intérêts dans ce monde et dans
-l'autre&mdash;croyez-vous une cette bannière flottera encore la même dans
-quatorze ans d'ici, quand vous serez parvenu à quarante ans, à cet âge
-de maturité qu'un homme sage doit toujours avoir devant les yeux, comme
-le point décisif de la carrière? Si vous daignez revenir voir un pauvre
-vieillard, ma porte vous sera toujours ouverte. Je quitterai tout pour
-ramener au bercail un homme de votre importance dans le monde, et qui,
-si jeune, développe une telle maturité de pensée. Car moins je partage
-vos illusions sur le compte d'un roi élevé par la révolte, plus j'ai été
-bien placé pour juger du talent que vous avez déployé pour amener une
-conclusion.»</p>
-
-<p>Lucien alla rendre compte de tout au général Fari, cloué à son hôtel
-par les rapports qu'il recevait de tous côtés. De là, il monta au bureau
-du télégraphe et expédia la dépêche suivante:</p>
-
-<p>«La nomination de M. Mairobert est regardée comme certaine. Voulez-vous
-dépenser cent mille francs et avoir un légitimiste au lieu de M.
-Mairobert? En ce cas, adressez une dépêche au receveur.»</p>
-
-<p>À cinq heures, il était mort de fatigue; il n'avait, pas pris un seul
-instant de repos. Cette journée pouvait bien compter comme la plus active
-de sa vie. Il lui restait encore la corvée de dîner à la préfecture; le
-petit lieutenant l'avait averti que les deux meilleurs espions du préfet
-étaient à ses trousses.</p>
-
-<p>«&mdash;Ce petit ergoteur de Séranville doit être bouffi de rage contre
-vous, disait Coffe à Lucien, comme ils s'en allaient chez le préfet. Car
-enfin vous faites son métier depuis deux jours, tandis que lui écrit des
-centaines de lettres et en réalité ne fait rien. J'en conclus qu'à Paris
-il sera loué et vous blâmé, mais quoi qu'il vous fasse ce soir, ne vous
-mettez pas en colère. Si nous étions au moyen âge, je craindrais pour vous
-le poison. Je vois dans ce petit sophiste la rage de l'auteur sifflé.»</p>
-
-<p>La voiture s'arrêta à la porte de l'hôtel de la préfecture. Il y avait
-huit ou dix gendarmes stationnés sur le premier et sur le second repos de
-l'escalier. Ils se levèrent quand Lucien passa. Le préfet était fort
-pâle, et reçut ces messieurs avec une politesse contrainte et qui ne fut
-pas assouplie par l'accueil empressé que chacun fit à Lucien. Le dîner se
-passa tristement; tout le monde prévoyait la défaite du lendemain. Chacun
-se disait: le préfet sera destitué ou envoyé ailleurs, et je dirai que
-c'est lui qui a fait tout le mal. Ce jeune blanc-bec, comme fils du
-banquier du ministre, est déjà maître des requêtes; ce pourrait bien être
-le successeur en herbe.»</p>
-
-<p>Lucien mangeait comme un loup et était fort gai. Vers le milieu du
-second service, Coffe, à qui rien n'échappait, remarqua que le préfet
-s'épongeait le front à chaque instant. Tout à coup on entendit un grand
-bruit: c'était un courrier qui arrivait de Paris et qui entrait avec
-fracas dans la salle.</p>
-
-<p>Machinalement, le directeur des Impositions indirectes, placé près
-de la porte, dit au courrier:</p>
-
-<p>«&mdash;Voilà M. le préfet.&mdash;M. de Séranville se leva.</p>
-
-<p>«&mdash;Ce n'est pas au préfet de Séranville que j'ai affaire, répondit
-le courrier d'un ton emphatique et grossier. C'est à M. Leuwen, maître
-des requêtes.</p>
-
-<p>«&mdash;Quelle humiliation... Je ne suis plus préfet, pensa M. de
-Séranville, et il retomba sur sa chaise. Il appuya les deux bras sur la
-table, et se cacha la tête dans les mains.</p>
-
-<p>«&mdash;M. le préfet se trouve mal, s'écria le secrétaire général, en
-regardant Lucien comme pour lui demander pardon de l'acte d'humanité
-qu'il allait accomplir. En effet, M. de Séranville était évanoui; on le
-porta près d'une fenêtre qu'on ouvrit. Pendant ce temps, Lucien s'étonnait
-du peu d'intérêt de la dépêche du ministre. C'était une grande lettre de
-M. de Vaize sur sa belle conduite à Blois; le ministre ajoutait de sa
-main qu'on rechercherait et punirait sévèrement les auteurs de l'émeute,
-et qu'il avait lui-même lu au conseil du roi la lettre de Leuwen qu'on
-avait trouvée fort bien.</p>
-
-<p>«&mdash;Et de l'élection d'ici, pas un mot. C'était bien la peine
-d'envoyer un courrier.»</p>
-
-<p>Il s'approcha de la fenêtre ouverte près de laquelle était le préfet
-auquel on frottait les tempes avec de l'eau de Cologne. Il dit un mot
-honnête et ensuite demanda la permission de passer un moment dans une
-chambre voisine avec M. Coffe.</p>
-
-<p>«&mdash;Concevez-vous, dit-il à celui-ci en lui donnant la dépêche du
-ministre, qu'on envoie un courrier pour une telle lettre?»</p>
-
-<p>Et il se mit à lire une lettre de sa mère, qui altéra rapidement sa
-physionomie riante. M<sup>me</sup> Leuwen voyait la vie de son fils en
-péril, <i>et pour une cause si sale</i>, ajoutait-elle.</p>
-
-<p>«&mdash;Quitte tout et reviens... Je suis seule. Ton père a eu une
-velléité d'ambition; il est allé dans le département de l'Aveyron, à deux
-cents lieues de Paris, pour tacher de se faire élire député.»</p>
-
-<p>Il donna cette nouvelle à Coffe.</p>
-
-<p>«&mdash;Voici la lettre qui a fait envoyer le courrier. M<sup>me</sup> Leuwen
-aura exigé que sa lettre vous parvînt rapidement. Au total, il n'y a pas
-là de quoi vous affliger. Il me semble que votre rôle est auprès de ce
-petit jésuite qui meurt de haine rentrée. Moi je vais achever de
-l'assommer par mon air important.»</p>
-
-<p>Coffe fut en effet parfait en rentrant dans la salle à manger. Il avait
-tiré de sa poche huit ou dix rapports d'élections qu'il avait fourrés dans
-la dépêche, et la portait connue un saint sacrement. M. de Séranville
-avait repris connaissance, et au milieu de ses angoisses, regardait Lucien
-et Coffe d'un air mourant. L'état de ce méchant personnage toucha Lucien;
-il ne vit en lui qu'un homme souffrant.</p>
-
-<p>«&mdash;Il faut le soulager de notre présence,» et après quelques mots
-polis se retira.</p>
-
-<p>Le courrier lui courut après dans l'escalier pour lui demander ses
-ordres.</p>
-
-<p>«&mdash;M. le maître des requêtes vous réexpédiera demain,» dit Coffe
-avec une gravité parfaite.</p>
-
-<p>Le lendemain était le grand jour des élections. Dès sept heures, Lucien
-était chez M. Disjonval, qui le reçut avec un empressement marqué.</p>
-
-<p>«&mdash;Si je n'ai pas aujourd'hui et de bonne heure le crédit de cent
-mille francs sur le receveur, j'aurai eu du moins l'honneur de vous être
-présenté, et j'aurai eu aussi avec le respectable M. de Cerna une
-conférence qui a fait sur mon cœur une profonde impression, ayant appris
-à redoubler l'estime que j'avais déjà pour des hommes qui voient le
-bonheur de notre chère patrie dans une autre roule que celle que je
-crois la plus sûre...»</p>
-
-<p>Nous faisons grâce au lecteur des phrases polies qu'inspirait à Lucien
-le désir de voir ces messieurs prendre patience jusqu'à l'arrivée de la
-dépêche.</p>
-
-<p>À neuf heures, il rentra à son auberge où Coffe avait préparé deux
-immenses lettres de narrations et d'explications.</p>
-
-<p>«&mdash;Quel drôle de style! fit Lucien en les signant.</p>
-
-<p>«&mdash;Emphatique et plat, et surtout jamais simple; c'est ce qu'il
-faut pour les bureaux.»</p>
-
-<p>Le courrier fut renvoyé à Paris.</p>
-
-<p>Le général Fari avait fait louer, depuis un mois, par son petit aide de
-camp Milière, un appartement au premier étage en face de la salle des
-Ursulines où se faisaient les élections. Il s'établit là dès dix heures
-du matin avec Lucien et Coffe. Ces messieurs avaient de quart d'heure en
-quart d'heure, des nouvelles par des affidés du général. Les affidés de
-la préfecture, ayant appris l'arrivée et l'incident du courrier de la
-veille, et voyant dans Lucien le préfet futur si M. de Séranville manquait
-l'élection, faisaient, à tout moment, passer à Lucien des cartes avec des
-avis au crayon rouge. Les pointages se trouvèrent fort justes.</p>
-
-<p>Un petit imprimé avait été distribué avec profusion aux électeurs:</p>
-
-
-<p><i>Honnêtes gens de tous les partis, qui aimez le pays dans lequel vous
-êtes nés!</i></p>
-
-<p><i>Éloignez M. le préfet de Séranville!</i></p>
-
-<p><i>Si M. Mairobert est élu député, M. le préfet sera destitué ou nommé
-ailleurs. Qu'importe après tout le député nommé! Chassons un préfet
-tracassier et menteur.</i></p>
-
-<p><i>À qui n'a-t-il pas manqué de parole?</i></p>
-
-
-<p>Vers midi, l'élection du président prenait la plus mauvaise tournure.
-Tous les électeurs du canton de Risset votaient en faveur de M. Mairobert.
-Tous les quarts d'heure Lucien envoyait Coffe regarder le télégraphe; il
-grillait de voir arriver la réponse à sa dépêche numéro 2.</p>
-
-<p>«&mdash;Le préfet est bien capable de faire retarder cette dépêche,
-disait le général. Il serait bien digne de lui d'avoir envoyé un de ses
-commis à la station voisine du télégraphe, qui est à quatre lieues d'ici,
-de l'autre côté de la colline, pour tout arrêter. C'est par des traits de
-cette espèce qu'il croit être un nouveau Mazarin. Car il connaît son
-histoire de France, notre bon préfet.»</p>
-
-<p>Le lieutenant Milière offrit de monter à cheval et d'aller en un temps
-de galop, sur la colline, observer les mouvements de la deuxième station
-du télégraphe. Mais Coffe lui demanda son cheval et courut à sa place.</p>
-
-<p>Il y avait mille personnes au moins devant la salle des Ursulines.
-Lucien descendit sur la place pour juger de l'esprit général des
-conversations; il fut reconnu. Le peuple, lorsqu'il se voit en masse, est
-insolent. Des cris partaient de la foule:</p>
-
-<p>«&mdash;Regardez donc ce petit commissaire de police, ce freluquet
-envoyé de Paris pour espionner le préfet.»</p>
-
-<p>Il n'y fut presque pas sensible.</p>
-
-<p>Deux heures sonnaient; le télégramme ne venait pas.</p>
-
-<p>Lucien séchait d'impatience. Il alla voir M. Disjonval qui le reçut
-d'un air piqué.</p>
-
-<p>«&mdash;Voilà, se dit-il, un homme qui croit que je me suis moqué de lui;
-il y va franc jeu avec moi et je jurerais qu'il a retardé le vote de ses
-amis, à la vérité peu nombreux, pour attendre le résultat de ma demande
-au ministre.»</p>
-
-<p>Au moment où il cherchait à prouver à M. Disjonval qu'il n'avait pas
-voulu le tromper, Coffe accourut tout haletant.</p>
-
-
-<p>«&mdash;Le télégraphe marche.</p>
-
-<p>«&mdash;Daignez m'attendre chez vous encore un quart d'heure, dit Lucien
-à M. Disjonval; je vole au bureau du télégraphe.»</p>
-
-<p>Il revint en courant vingt minutes après.</p>
-
-<p>«&mdash;Voilà la dépêche originale, dit-il:</p>
-
-
-<p><i>Le ministre des Finances à M. le Receveur général. Remettez cent
-mille francs à M. le général Fari ou à M. Leuwen.</i></p>
-
-
-<p>«&mdash;Et le télégraphe marche encore...</p>
-
-<p>«&mdash;Je vais au collège, répondit M. Disjonval, qui paraissait
-persuadé. Je ferai ce que je pourrai pour la nomination de notre candidat:
-nous portons M. de Crémieux. De là je cours chez M. de Cerna: je vous
-engage aussi à y aller sans délai.»</p>
-
-<p>La porte de l'appartement de M. de Cerna était grande ouverte; il y
-avait foule dans l'antichambre que Lucien et Coffe traversèrent en volant.</p>
-
-<p>«&mdash;Monsieur, voici la dépêche de Paris.</p>
-
-<p>«&mdash;Parfait. J'ose espérer que vous n'avez aucune objection à faire
-contre M. de Crémieux?</p>
-
-<p>«&mdash;Monsieur le général Fari et moi approuvons M. de Crémieux. S'il
-est élu au lieu de M. Mairobert, le général et moi vous remettons les cent
-mille francs. En attendant l'événement, dans quelles mains voulez-vous
-que je dépose la somme?</p>
-
-<p>«&mdash;La calomnie veille autour de nous, monsieur. C'est déjà beaucoup
-que quatre personnes, quelque honorables qu'elles soient, sachent un
-secret dont l'opinion publique peut abuser. Je compte, monsieur, ajouta M.
-de Cerna en désignant Coffe, vous, moi et M. Disjonval. À quoi bon faire
-voir le détail à M. le général Fari, d'ailleurs si digne de toute
-considération?</p>
-
-<p>«&mdash;Mais je suis trop jeune pour me charger seul de la
-responsabilité d'une dépense secrète aussi forte»&mdash;et avec beaucoup
-d'adresse, il fit consentir M. de Cerna à l'intervention du général.</p>
-
-<p>Il fut donc convenu que les cent mille francs seraient déposés dans
-une cassette, dont le général Fari et M. Ledoyen, un ami de M. de Cerna,
-auraient chacun une clef.</p>
-
-<p>À son retour à l'appartement situé vis-à-vis de la salle des Ursulines,
-Lucien trouva le général extrêmement rouge. L'heure approchait à laquelle
-il avait résolu d'aller déposer son vote, et il craignait d'être hué.
-Malgré ce souci personnel, il fut néanmoins sensible à la considération
-que lui témoignait M. de Cerna.</p>
-
-<p>Sur ces entrefaites, on reçut de M. Disjonval un mot qui priait M.
-Leuwen de lui envoyer Coffe. Celui-ci revint une demi-heure après, et
-annonça qu'il venait de voir monter à cheval et courir au galop vingt
-agents s'en allant dans les campagnes chercher cent soixante électeurs
-légitimistes.</p>
-
-<p>«&mdash;Voilà l'heure, dit tout à coup le général fort ému. Il endossa
-son uniforme et traversa la rue pour aller voter. La foule s'ouvrit devant
-lui. Le général entra dans la salle, et au moment où il approchait du
-bureau, des applaudissements éclatèrent parmi les électeurs
-Mairobertistes.</p>
-
-<p>«&mdash;Ce n'est pas un plat coquin comme le préfet, disait-on tout
-haut. Il n'a que ses appointements pour vivre, et il a une famille à
-nourrir.»</p>
-
-<p>À quatre heures, Lucien expédia cette dépêche:</p>
-
-
-<p><i>Les chefs légitimistes paraissent de bonne foi. Des observateurs
-placés aux portes de la ville ont vu sortir vingt agents qui vont dans la
-campagne chercher cent soixante électeurs légitimistes. Si quatre-vingts
-ou cent électeurs arrivent le 18 avant midi, Hampden ne sera pas élu. Dans
-le moment. M. Hampden a la majorité pour la présidence du collège. Le
-scrutin sera dépouillé à cinq heures.</i></p>
-
-
-<p>Le directeur du télégraphe envoya une nouvelle dépêche ministérielle:</p>
-
-
-<p><i>J'approuve vos projets. Donnez cent mille francs; un légitimiste
-quelconque, même M. Berryer, vaut mieux que M. Hampden.</i></p>
-
-
-<p>«&mdash;Je ne comprends pas, dit le général. Que veut dire Hampden?</p>
-
-<p>«&mdash;Hampden veut dire Mairobert; c'est le nom dont j'ai convenu
-avec le ministre.»</p>
-
-<p>Le scrutin dépouillé donna:</p>
-
-
-<div>
-<table border="0" cellpadding="0" cellspacing="5" summary="">
-<tr><td align="left"><span style="margin-left: 1em;">Électeurs présents</span></td><td align="right">873</td></tr>
-<tr><td align="left"><span style="margin-left: 1em;">Majorité</span></td><td align="right">437</td></tr>
-<tr><td align="left"><span style="margin-left: 1em;">Voix à M. Mairobert</span></td><td align="right">451</td></tr>
-<tr><td align="left"><span style="margin-left: 1em;">Voix à M. de Bourdoulier, candidat du préfet&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;</span></td><td align="right">389</td></tr>
-<tr><td align="left"><span style="margin-left: 1em;">Voix à M. de Crémieux</span></td><td align="right">19</td></tr>
-<tr><td align="left"><span style="margin-left: 1em;">Voix perdues</span></td><td align="right">14</td></tr>
-</table></div>
-
-
-<p>Ces dix-neuf voix à M. de Crémieux firent plaisir au général et à
-Lucien; elles prouvaient presque que M. de Cerna ne s'était pas joué d'eux.</p>
-
-<p>À six heures, des valeurs s'élevant à cent mille francs, furent remises
-par le receveur général lui-même entre les mains du général Fari et de
-Lucien, qui lui donnèrent un reçu.</p>
-
-<p>M. Ledoyen se présenta aussitôt. C'était un fort riche propriétaire,
-généralement estimé. La cérémonie de la cassette fut effectuée, et il y
-eut parole d'honneur réciproque de remettre la cassette et son contenu à
-M. Ledoyen si tout autre que M. Mairobert était élu, à M. le général Fari
-si M. Mairobert était élu.</p>
-
-<p>M. Ledoyen parti, on dîna.</p>
-
-<p>«&mdash;Maintenant, la grande affaire, c'est le préfet, dit le général,
-extraordinairement gai ce soir-là. Prenons courage et montons à l'assaut.
-Il y aura bien neuf cents votants demain.</p>
-
-
-<div>
-<table border="0" cellpadding="0" cellspacing="5" summary="">
-<tr><td align="left"><span style="margin-left: 1em;">M. de Bourdoulier a eu</span></td><td align="right">389</td></tr>
-<tr><td align="left"><span style="margin-left: 1em;">M. de Crémieux</span></td><td align="right">19</td></tr>
-
-<tr><td align="left"><span style="margin-left: 5em;">Total</span></td><td align="right">408</td></tr>
-</table></div>
-
-
-<p>Nous voilà avec 408 voix sur 873. Supposons que les vingt-sept voix
-arrivées demain matin donnent dix-sept voix à M. Mairobert et dix à nous.
-Nous aurons:</p>
-
-
-<div>
-<table border="0" cellpadding="0" cellspacing="5" summary="">
-<tr><td align="left"><span style="margin-left: 1em;">M. de Crémieux avec</span></td><td align="right">418</td></tr>
-<tr><td align="left"><span style="margin-left: 1em;">M. Mairobert avec</span></td><td align="right">468</td></tr>
-</table></div>
-
-
-<p>Et alors, cinquante et une voix de M. de Cerna donneront la majorité à
-M. de Crémieux.</p>
-
-<p>Ces chiffres furent retournés de cent façons par le général, Lucien,
-Coffe et le lieutenant Milière, les seuls convives de ce dîner.</p>
-
-<p>«&mdash;Appelons nos deux meilleurs agents,» dit le général.</p>
-
-<p>Ces messieurs parurent et, après une assez longue discussion, avouèrent
-d'eux-mêmes que la présence des légitimistes déciderait de la victoire.</p>
-
-<p>«&mdash;Et maintenant à la préfecture!</p>
-
-<p>«&mdash;Si vous ne voyez pas d'indiscrétion à ma demande, je vous
-prierais, mon général, de porter la parole.</p>
-
-<p>«&mdash;Cela est un peu contre nos conventions; je m'étais réservé un
-rôle tout à fait secondaire. Mais enfin, <i>j'ouvrirai le débat</i>, comme on
-dit en Angleterre.»</p>
-
-<p>Le général tenait beaucoup à montrer <i>qu'il avait des lettres!</i> mais
-ce brave homme avait bien mieux: un rare bon sens et de la bonté.</p>
-
-<p>À peine eut-il expliqué au préfet qu'on le suppliait de donner à M. de
-Crémieux les voix dont il avait disposé la veille, lors de la nomination
-du président, que celui-ci l'interrompit d'un ton aigre:</p>
-
-<p>«&mdash;Je ne m'attendais pas à moins après toutes ces communications
-télégraphiques. Mais enfin, messieurs, je ne suis pas encore destitué, et
-M. Leuwen n'est pas encore préfet.»</p>
-
-<p>Tout ce que la colère peut mettre dans la bouche d'un petit sophiste
-sournois, fut adressé par M. de Séranville au général et à Lucien. La
-scène dura cinq heures. Le général ne perdit un peu patience que
-vers la fin.</p>
-
-<p>«&mdash;Votre élection est évidemment perdue; laissez-la mourir entre
-les mains de M. Leuwen. Comme les médecins appelés trop lard, M. Leuwen
-aura tout l'odieux de la mort du malade.</p>
-
-<p>«&mdash;Il aura ce qu'il voudra ou ce qu'il pourra, mais jusqu'à ma
-destitution, il n'aura pas la préfecture.»</p>
-
-<p>Ce fut sur cette réponse de M. de Séranville que Lucien fut obligé de
-retenir le général.</p>
-
-<p>«&mdash;Un homme qui trahirait le gouvernement, dit le général, ne
-pourrait pas faire mieux que vous, monsieur le préfet, et c'est ce que je
-vais écrire au ministre. Adieu, monsieur.»</p>
-
-<p>À minuit et demi, en sortant de la préfecture, Lucien voulait apprendre
-ce beau résultat à M. de Cerna.</p>
-
-<p>«&mdash;Si vous m'en croyez, monsieur Leuwen, attendez à demain matin,
-après votre dépêche télégraphique. Laissons ces alliés suspects.
-D'ailleurs ce petit animal de préfet peut se raviser.»</p>
-
-<p>À cinq heures et demie, le lendemain, Lucien attendait le jour dans le
-bureau du télégraphe. Dès qu'on put voir clair, la dépêche suivante fut
-expédiée:</p>
-
-<p>«&mdash;Le préfet a refusé ses 389 voix à M. de Crémieux. Le concours
-des 70 à 80 voix que le général Fari et M. Leuwen attendaient des
-légitimistes devient inutile, et M. Hampden va être élu.»</p>
-
-<p>Lucien, mieux avisé, n'écrivit pas à MM. Disjonval et de Cerna, mais il
-alla les voir et leur expliqua le malheur survenu, avec tant de simplicité
-et de sincérité évidente, que ces messieurs, qui connaissaient le génie
-du préfet, finirent par croire à la bonne foi de Leuwen.</p>
-
-<p>«&mdash;L'esprit de ce petit préfet des grandes journées, dit M. de Cerna,
-est comme les cornes des boues de mon pays: noir, dur et tortu.»</p>
-
-<p>Le pauvre Lucien était tellement emporté par l'envie de ne pas passer
-pour un coquin, qu'il supplia M. Disjonval d'accepter de sa bourse le
-remboursement des frais qu'avait pu entraîner la convocation
-extraordinaire des électeurs légitimistes. M. Disjonval refusa, mais avant
-de quitter la ville de Caen, Lucien lui fit remettre 500 francs par le
-président Donis d'Angel.</p>
-
-<p>Le grand jour de l'élection, à dix heures, le courrier de Paris apporta
-cinq lettres, annonçant que M. Mairobert était mis en accusation à Paris
-comme facteur du grand mouvement insurrectionnel républicain dont on
-parlait alors. Aussitôt douze des négociants les plus riches déclarèrent
-qu'ils ne donneraient pas leurs voix à M. Mairobert.</p>
-
-<p>«&mdash;Voilà qui est bien digne du préfet, dit le général à Lucien
-avec lequel il avait repris le poste d'observation vis-à-vis de la salle
-d'élections. Il serait plaisant après tout que ce petit sophiste réussit.
-C'est bien alors, ajouta-t-il avec la gaieté et la générosité d'un homme
-de cœur, que pour peu que le ministre fût votre ennemi, et eût besoin d'un
-boue émissaire, vous joueriez un joli rôle.</p>
-
-<p>«&mdash;Je recommencerais mille fois. Quoique la bataille fût perdue,
-j'ai donné quand même.</p>
-
-<p>«&mdash;Vous êtes un brave garçon... Permettez-moi cette locution
-familière, corrigea bien vite le bon général, craignant d'avoir manqué à
-la politesse qui était pour lui comme une langue étrangère apprise sur le
-tard.</p>
-
-<p>Lucien lui serra la main avec émotion et laissa parler son cœur.</p>
-
-<p>À onze heures, on constata la présence de 948 électeurs.</p>
-
-<p>Au moment où un émissaire du général venait de lui donner ce chiffre,
-M. le président Donis d'Angel voulut forcer toutes les consignes pour
-pénétrer dans l'appartement, mais n'y réussit pas.</p>
-
-<p>«&mdash;Recevons-le un instant, dit Lucien.</p>
-
-<p>«&mdash;Ah! que non. Ce pourrait être la base d'une calomnie. Allez
-recevoir ce digne président et ne vous laissez pas trahir par votre
-honnêteté naturelle.</p>
-
-<p>«&mdash;Il m'apportait l'assurance que, malgré les contre-ordres de ce
-matin, il y a 49 légitimistes et 11 partisans du préfet gagnés en faveur
-de M. de Crémieux, dans la salle des Ursulines.»</p>
-
-<p>L'élection suivit son cours paisible; les figures étaient plus sombres
-que la veille. La pauvre nouvelle du préfet, sur la mise en accusation
-de M. Mairobert, avait mis en colère cet homme si sage jusque-là, et
-surtout ses partisans. Deux ou trois fois on fut sur le point d'éclater,
-mais un beau-frère de M. Mairobert, monta sur une charrette, arrêtée à
-cinquante pas de la salle des Ursulines, et parla à la foule.</p>
-
-<p>«&mdash;Renvoyons notre vengeance à quarante-huit heures après
-l'élection, autrement, la majorité vendue de la Chambre des députés
-l'annulera.»</p>
-
-<p>Ce bref discours fut bientôt imprimé à vingt mille exemplaires. On eut
-même l'idée d'apporter une presse sur la place. Lucien, qui se promenait
-hardiment partout, ne fut point insulté ce jour-là; il remarqua que la
-foule sentait sa force. À moins de la mitrailler à distance, aucune
-puissance ne pouvait agir sur elle.</p>
-
-<p>«&mdash;Voilà le peuple vraiment souverain!» pensait-il.</p>
-
-<p>Il revenait de temps en temps à l'appartement d'observation; l'avis
-du lieutenant Milière était que personne n'aurait la majorité pour cette
-fois.</p>
-
-<p>À quatre heures, il arriva une dépêche télégraphique au préfet, qui lui
-ordonnait de porter ses votes aux légitimistes désignés par le général
-Fari et Leuwen. Mais il ne fit rien dire. À quatre heures un quart, Lucien
-eut une dépêche dans le même sens.</p>
-
-<p>Sur quoi Coffe s'écria:</p>
-
-<p>Un peu moins de fortune, et plus tôt arrivée!</p>
-
-<p>Le général fut charmé de la citation et se la fit répéter.</p>
-
-<p>À ce moment, ils furent étourdis par un vivat étourdissant.</p>
-
-<p>«&mdash;Est-ce joie, est-ce révolte? se demandèrent-ils en courant à
-la fenêtre.</p>
-
-<p>«&mdash;C'est la joie, dit le général avec un soupir. Nous sommes
-foutus!»</p>
-
-<p>En effet, un émissaire qui arrivait l'habit déchiré, tant il avait eu
-de peine à traverser la foule, apportait le bulletin du dépouillement du
-scrutin:</p>
-
-
-<div>
-<table border="0" cellpadding="0" cellspacing="5" summary="">
-<tr><td align="left"><span style="margin-left: 1em;">Électeurs présents</span></td><td align="center">948</td></tr>
-<tr><td align="left"><span style="margin-left: 1em;">Majorité</span></td><td align="center">475</td></tr>
-<tr><td align="left"><span style="margin-left: 1em;">M. Mairobert</span></td><td align="center">475</td></tr>
-<tr><td align="left"><span style="margin-left: 1em;">M. de Bourdoulier, candidat du préfet</span></td><td align="center">401</td></tr>
-<tr><td align="left"><span style="margin-left: 1em;">M. de Crémieux</span>&nbsp;&nbsp;</td><td align="center">&nbsp;&nbsp;61</td></tr>
-<tr><td align="left"><span style="margin-left: 1em;">M. Sauvage, républicain, voulant</span></td></tr>
-<tr><td align="left"><span style="margin-left: 1em;">le caractère des Français par des</span></td></tr>
-<tr><td align="left"><span style="margin-left: 1em;">lois draconiennes</span></td><td align="center">&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;0</td></tr>
-<tr><td align="left"><span style="margin-left: 1em;">Vois perdues</span></td><td align="center">&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;2</td></tr>
-</table></div>
-
-
-<p>Le soir, la ville fut entièrement illuminée.</p>
-
-<p>«&mdash;Mais où sont donc les fenêtres des 401 partisans du préfet?»
-disait Lucien à Coffe.</p>
-
-<p>La réponse fut un bruit effroyable de vitres cassées; c'étaient les
-fenêtres du président Donis d'Angel.</p>
-
-<p>Le lendemain, Lucien s'éveilla à onze heures et s'en alla tout seul
-se promener dans toute la ville. Une singulière pensée s'était rendue
-maîtresse de son esprit.</p>
-
-<p>«&mdash;Que dirait M<sup>me</sup> de Chasteller si je lui racontais ma
-conduite?»</p>
-
-<p>Il fut bien une heure avant de trouver la réponse à cette question, et
-cette heure lui fut bien douce.</p>
-
-
-<p class="center">* * *</p>
-
-
-<p>En approchant de Paris, il vint par hasard à penser à la rue où logeait
-M<sup>me</sup> Grandet, et ensuite à elle.</p>
-
-<p>Il partit d'un éclat de rire.</p>
-
-<p>«&mdash;Qu'avez-vous donc?» lui demanda Coffe.</p>
-
-<p>«&mdash;Rien. J'avais oublié le nom d'une belle dame pour qui j'ai une
-grande passion.</p>
-
-<p>«&mdash;Je croyais que vous pensiez à l'accueil que va vous faire votre
-ministre.</p>
-
-<p>«&mdash;Le diable l'emporte... Il me recevra froidement, me demandera
-l'état de mes déboursés et trouvera que c'est bien cher.</p>
-
-<p>«&mdash;Tout dépend du rapport que ses espions lui auront fait sur
-votre mission. Votre conduite a été furieusement imprudente: vous avez
-donné pleinement dans cette folie de la première jeunesse qu'on appelle
-<i>le zèle.</i>»</p>
-
-<p>Lucien avait à peu près deviné. Le comte de Vaize le reçut avec la
-politesse ordinaire, mais ne lui fit aucune question sur les élections,
-aucun compliment sur son voyage; il le traita absolument comme s'il
-l'avait vu la veille. À la fin de l'entretien, il gagna son bureau,
-occupé, durant son absence, par Desbacs, qui avait rempli sa place. Ce
-petit homme fut très froid en lui faisant la remise des affaires
-courantes, lui qui avant le voyage était à ses pieds. Lucien ne dit
-rien à Coffe qui travaillait dans une pièce voisine et qui, de son côté,
-éprouvait un accueil encore plus significatif. À cinq heures et demie, il
-l'appela pour aller dîner ensemble. Dès qu'ils furent seuls dans un
-cabinet de restaurant:</p>
-
-<p>«&mdash;Eh bien? dit Lucien en riant.</p>
-
-<p>«&mdash;Eh bien, tout ce que vous avez fait de bien et d'admirable pour
-tâcher de sauver une cause perdue, n'est qu'un <i>péché splendide.</i> Vous
-serez bien heureux si vous échappez au reproche de jacobinisme ou de
-carlisme. On en est encore dans les bureaux à trouver un nom pour votre
-crime; on n'est d'accord que sur son énormité. Tout le monde épie la façon
-dont le ministre vous traite. Vous vous êtes cassé le cou.</p>
-
-<p>«&mdash;La France est bien heureuse, répondit Lucien gaiement, que ces
-coquins de ministres ne sachent pas profiter de cette folie de jeunesse
-que vous appelez le zèle. Je serais curieux de savoir si un général en
-chef traiterait de même un officier qui, dans une déroute, aurait fait
-mettre pied à terre à un régiment de dragons, pour marcher à l'assaut
-d'une batterie enfilant la grande route et tuant horriblement de
-monde?»</p>
-
-<p>Après de longs discours, Lucien apprit à Coffe qu'il n'avait point
-épousé une parente du ministre et qu'il n'avait rien à demander.</p>
-
-<p>«&mdash;Mais alors, dit Coffe étonné, d'où venait avant votre mission
-la bonté marquée du ministre? Maintenant, après les lettres de M. de
-Séranville, pourquoi ne vous brise-t-il pas?</p>
-
-<p>&mdash;Il a peur du salon de mon père. Si je n'avais pas pour père
-l'homme d'esprit le plus redouté de Paris, j'aurais été comme vous, jamais
-je ne me relevais de la profonde disgrâce où nous a jetés noire
-républicanisme de l'École polytechnique. Dites-moi, croyez-vous qu'un
-gouvernement républicain fut aussi absurde que celui-ci?</p>
-
-<p>«&mdash;Il serait moins absurde, mais plus violent. Ce serait souvent
-un loup enragé. En voulez-vous la preuve? Elle n'est pas loin de nous.
-Quelles mesures prendriez-vous dans les deux départements de MM. de
-Riquebourg et de Séranville, si demain vous étiez un ministre de
-l'Intérieur tout-puissant?</p>
-
-<p>«&mdash;Je nommerais M. Mairobert préfet; je donnerais au général Fari
-le commandement des deux départements.</p>
-
-<p>«&mdash;Songez au contre-coup de ces mesures et à l'exaltation que
-prendraient dans les deux départements Riquebourg et Séranville, tous les
-partisans du bon sens et de la justice. M. Mairobert serait roi de son
-département; et si ce département s'avisait d'avoir une opinion sur ce qui
-se fait à Paris? Pour parler seulement de ce que nous connaissons, si ce
-département s'avisait de jeter un œil raisonnable sur ces trois cent
-cinquante nigauds emphatiques qui grattent du papier dans la rue de
-Grenelle, et parmi lesquels nous comptons? Si les départements voulaient
-à l'Intérieur quelques hommes de métier à 10.000 francs d'appointements et
-10.000 francs de frais de bureau, signant tout ce qui est d'intérêt
-secondaire, que deviendraient les trois cent quarante au moins de ces
-commis, chargés de faire au bon sens une guerre acharnée?</p>
-
-<p>Et de proche en proche, que deviendrait le roi? Tout gouvernement est
-un mal, mais un mal qui préserve d'un plus grand.</p>
-
-<p>«&mdash;C'est ce que disait M. Gauthier, l'homme le plus sage que j'aie
-connu, un républicain de Nancy. Que n'est-il ici à raisonner avec nous? Du
-reste, c'est un homme qui lit la <i>Théorie des fonctions</i> de Lagrange,
-aussi bien que vous et cent fois mieux que moi, etc.»</p>
-
-<p>Le discours fut infini entre les deux amis, car Coffe, ne sachant
-résister à Lucien, s'en était fait aimer, et par reconnaissance se croyait
-obligé de lui répondre. Il ne revenait pas de son étonnement qu'étant
-aussi riche, Lucien ne fût pas plus absurde.</p>
-
-<p>Entraîné par cette idée, il lui demanda:</p>
-
-<p>«&mdash;Êtes-vous né à Paris?</p>
-
-<p>«&mdash;Oui, sans doute.</p>
-
-<p>«&mdash;Et M. votre père avait cet hôtel magnifique à cette époque, et
-vous alliez vous promener en voiture à trois ans?</p>
-
-<p>«&mdash;Mais, sans doute... Pourquoi ces questions?</p>
-
-<p>«&mdash;Parce que je suis étonné de ne vous trouver ni absurde, ni sec:
-il faut espérer que cela durera. Vous devez voir par le succès de votre
-mission que la société repousse vos qualités actuelles. Si vous vous
-étiez borné à vous faire couvrir de boue à Blois, le ministre vous eût
-donné la croix.</p>
-
-<p>«&mdash;Du diable si je pense encore à cette mission.</p>
-
-<p>«&mdash;Vous auriez tort; c'est la plus belle et la plus curieuse
-expérience de votre vie. Jamais, quoi que vous fassiez, vous n'oublierez
-le général Fari, MM. de Séranville, de Riquebourg, de Cerna, Donis
-d'Angel, etc.</p>
-
-<p>«&mdash;Jamais.</p>
-
-<p>«&mdash;Eh bien, le plus ennuyeux de l'expérience morale est fait.
-C'est le commencement, l'exposition des faits. Au ministère, vous
-achèverez votre éducation. Seulement pressez-vous, car il est possible que
-le de Vaize ait déjà inventé quelque coup de Jarnac pour vous éloigner
-tout doucement sans fâcher monsieur votre père.</p>
-
-<p>«&mdash;Ah! à propos, mon père est député de l'Aveyron, après trois
-ballottages et à la flatteuse majorité de sept voix!</p>
-
-<p>«&mdash;Vous ne m'aviez pas parlé de sa candidature...</p>
-
-<p>«&mdash;Je la trouvais ridicule et d'ailleurs n'eus pas le temps
-d'y trop songer; je ne l'appris que par ce courrier extraordinaire qui
-donna une pâmoison à M. de Séranville.»</p>
-
-<p>Deux jours après, le comte de Vaize disait à Lucien:</p>
-
-<p>«&mdash;Lisez ce papier.»</p>
-
-<p>C'était une première liste de gratifications à propos des élections. Le
-ministre, en la lui donnant, souriait d'un air de bonté qui semblait
-dire: «Vous n'avez rien fait qui vaille, et cependant voyez comme je vous
-traite.»</p>
-
-<p>Il y avait trois gratifications de 10.000 francs, et à coté du nom des
-gratifiés, la mention: <i>Succès.</i> La quatrième ligne portait: M. Lucien
-Leuwen, maître des requêtes, <i>non succès.</i> M. Mairobert nommé à une
-majorité <i>d'une voix...</i> 8.000 francs.</p>
-
-<p>«&mdash;Eh bien, fit M. de Vaize, tient-on la parole qu'on vous donna à
-l'Opéra?»</p>
-
-<p>Lucien exprima toute sa reconnaissance, puis ajouta:</p>
-
-<p>«&mdash;J'ai une prière à adresser à Votre Excellence: je désirerais
-que mon nom ne figurât pas sur la liste.</p>
-
-<p>«&mdash;J'entends, dit le ministre, dont la figure prit sur-le-champ
-l'expression la plus sérieuse. Vous voulez la croix, mais en vérité,
-après tant de folies, je ne puis la demander pour vous. Vous êtes plus
-jeune de caractère que d'âge. Demandez à Desbacs l'étonnement que
-causaient vos dépêches télégraphiques, arrivant coup sur coup et ensuite
-vos lettres.</p>
-
-<p>«&mdash;C'est parce que je sens tout cela que je prie Votre Excellence
-de ne pas songer à moi pour la croix, et encore moins pour la
-gratification.</p>
-
-<p>«&mdash;Prenez garde, cria le ministre en colère, je suis homme à vous
-prendre au mot. Allons, prenez une plume, et à côté de votre nom mettez ce
-que vous voudrez.»</p>
-
-<p>Lucien écrivit à coté de son nom: <i>ni croix, ni gratification;
-élection manquée</i>, et puis, au bas du papier:</p>
-
-<p>&mdash;M. Coffe... 2.500 francs.</p>
-
-<p>«&mdash;Je porte ce papier au Château, songez-y bien. Il serait inutile
-que par la suite votre père me parlât à ce sujet.</p>
-
-<p>«&mdash;Les hautes occupations de Votre Excellence l'empêchent de
-garder le souvenir de notre conversation à l'Opéra. Je manifestai le vœu
-le plus précis que mon père n'eût plus à s'occuper de ma fortune
-politique.</p>
-
-<p>«&mdash;Eh bien, alors, expliquez à mon ami Leuwen comment s'est
-passée l'affaire de la gratification, et comment, vous ayant porté pour
-8.000 francs, vous avez biffé tout cela. Adieu, monsieur.»</p>
-
-<p>À peine la voiture de Son Excellence eut-elle quitté l'hôtel, que
-M<sup>me</sup> la comtesse de Vaize fit appeler Lucien.</p>
-
-<p>«&mdash;Diable, se dit-il en l'apercevant, elle est bien jolie
-aujourd'hui. Pas l'air timide et des yeux de feu; que signifie ce
-changement?</p>
-
-<p>«&mdash;Vous nous tenez rigueur depuis votre retour, monsieur.
-J'attendais toujours une occasion pour vous parler en détail. Je vous
-assure que personne plus que moi n'a défendu vos dépêches avec plus de
-suite. J'ai empêché avec le plus grand courage qu'on en dit du mal devant
-moi à table. Tout le monde peut se tromper et j'ai une bonne nouvelle à
-vous annoncer. Vos ennemis pourraient plus tard vous calomnier à propos de
-cette mission, et, quoique sachant que les questions d'argent ne vous
-touchent que médiocrement, j'ai obtenu de mon mari, pour fermer la bouche
-à ces ennemis, qu'il vous présentât au roi pour une gratification de
-8.000 francs. Je voulais 10.000, mais M. de Vaize m'a fait voir que cette
-somme était réservée aux plus grands succès, et les lettres reçues hier
-de M. de Séranville et du maire de Caen sont affreuses pour vous.»</p>
-
-<p>Tout cela fut dit avec beaucoup plus de paroles, et, par conséquent,
-avec beaucoup plus de mesure et de retenue féminine. Aussi Lucien y fut-il
-très sensible. Il lui raconta qu'il venait d'effacer son nom.</p>
-
-<p>«&mdash;Mon Dieu, seriez-vous piqué? Vous aurez la croix à la première
-occasion, je vous le promets.»</p>
-
-<p>Ce qui voulait dire: Allez-vous nous quitter?</p>
-
-<p>L'accent de ces mots le toucha profondément; il fut sur le point de lui
-baiser la main.</p>
-
-<p>«&mdash;Si je m'attachais à elle, pensait-il, que de dîners ennuyeux il
-faudra supporter! et avec la figure du mari de l'autre côté de la
-table!»</p>
-
-<p>Cette réflexion ne lui prit pas une demi-seconde.</p>
-
-<p>«&mdash;Je viens d'effacer mon nom, reprit-il, mais puisque vous
-daignez témoigner de l'intérêt pour mon avenir, je vous dirai la véritable
-raison de mon refus. Ces titres de gratification peuvent être imprimés un
-jour et me donner une célébrité fâcheuse. Je suis trop jeune pour
-m'exposer à ce danger.</p>
-
-<p>«&mdash;Oh! mon Dieu, dit M<sup>me</sup> de Vaize avec l'accent de la
-terreur, croyez-vous la république si près de nous?»</p>
-
-<p>La peur lui avait fait oublier ses velléités d'amitié, et devant cette
-sécheresse, Lucien tomba dans une profonde rêverie.</p>
-
-<p>«&mdash;Vous êtes fâché?</p>
-
-<p>«&mdash;Je vous demande pardon. Y a-t-il longtempsque je suis tombé
-dans cette rêverie?</p>
-
-<p>«&mdash;Trois minutes au moins, répondit-elle avec un air de bonté,
-mais à cette bonté qu'elle tenait à marquer, se mêlait un peu du reproche
-de la femme d'unministre puissant qui n'est pas accoutumée à de pareilles
-distractions, et en tête-à-tête encore.</p>
-
-<p>«&mdash;C'est que je suis sur le point d'éprouver pour vous, madame, un
-sentiment trop tendre, et je me le reprochais...»</p>
-
-<p>Après cette petite coquinerie, comme il n'avait plus rien à dire à
-M<sup>me</sup> de Vaize, il ajouta encore quelques mots polis, et la laissa
-toute rouge et tout émue, pour aller s'enfermer dans son bureau.</p>
-
-<p>«&mdash;J'oublie de vivre. Ces sottises d'ambition me distraient de la
-seule chose au monde qui ait de la réalité pour moi. C'est drôle de
-sacrifier son cœur à l'ambition, tout en n'étant pas ambitieux!... Il faut
-aller à Nancy. Attendons d'abord mon père qui revient un de ces jours.
-C'est un devoir, et puis je serais bien aise d'avoir son opinion sur ma
-conduite à Caen, tant sifflée au ministère.»</p>
-
-<p>Le plaisir d'aller à Nancy changea le cours de ses pensées et le
-rendit, le soir, chez M<sup>me</sup> Grandet, extrêmement brillant. Dans le
-petit salon ovale, au milieu de trente personnes peut-être, il fut le
-centre de la conversation et fit cesser tous les entretiens particuliers
-pendant vingt minutes au moins. Ce succès électrisa M<sup>me</sup>
-Grandet.</p>
-
-<p>«&mdash;Avec deux ou trois hommes comme celui-ci, chaque soirée, mon
-salon sera le premier de Paris.»</p>
-
-<p>Comme on passait au billard, elle se trouva à côté de Lucien, séparée
-du reste de la société.</p>
-
-<p>«&mdash;Que faisiez-vous le soir, pendant cette course en province?</p>
-
-<p>«&mdash;Je pensais à une jeune femme de Paris pour laquelle j'ai une
-grande passion.»</p>
-
-<p>Ce fut le premier mot de ce genre qu'il eût jamais dit à M<sup>me</sup>
-Grandet: il arrivait à propos. Pendant toute la soirée il fut pour elle du
-dernier tendre.</p>
-
-
-<p class="center">* * *</p>
-
-
-<p>M. Leuwen revint tout joyeux de son élection dans le département de
-l'Aveyron.</p>
-
-<p>«&mdash;L'air y est chaud, les perdrix excellentes, les hommes
-plaisants. Je suis chargé par mes commettants de quatre-vingt-trois
-commissions, en outre de celles dont on me chargera par lettre: quatre
-paires de bottes bien confectionnées; une route de cinq quarts de lieue de
-longueur pour conduire à la maison de campagne de M. Castanet, etc.,
-etc.»</p>
-
-<p>Et M. Leuwen continua à raconter à M<sup>me</sup> Leuwen et à son fils les
-intrigues au moyen desquelles il avait obtenu une majorité triomphante de
-sept voix.</p>
-
-<p>«&mdash;Enfin, je ne me suis pas ennuyé un moment dans ce département,
-et si j'y avais eu ma femme, j'aurais été parfaitement heureux. Il y avait
-bien des années que je n'avais parlé aussi longtemps et à un aussi grand
-nombre d'ennuyeux. Aussi suis-je saturé de platitudes et d'ennuis
-officiels.»</p>
-
-<p>On peut penser comme Lucien fut reçu lorsqu'il parla d'absence.</p>
-
-<p>«&mdash;Je te renie à jamais, lui dit son père avec une vivacité gaie.
-Redouble d'assiduité et d'attention auprès de ton ministre; et si tu as du
-cœur, campe un enfant à sa femme! Et maintenant raconte-moi les aventures
-de ton voyage.</p>
-
-<p>«&mdash;Voulez-vous mon histoire longue ou courte?</p>
-
-<p>«&mdash;Longue, dit M<sup>me</sup> Leuwen; elle m'a fort amusée et je
-l'entendrais une seconde fois avec plaisir. Je serais fort, curieuse de
-voir ce que vous en penserez, ajouta-t-elle en se tournant vers son mari.</p>
-
-<p>«&mdash;Eh bien, répondit M. Leuwen, il est dix heures trois quarts,
-qu'on fasse du punch et commence.»</p>
-
-<p>M<sup>me</sup> Leuwen fit un signe au valet de chambre et la porte fut
-fermée.</p>
-
-<p>Lucien expédia en cinq minutes l'avanie de Blois et les menus incidents
-du voyage, et raconta longuement ce que le lecteur connaît déjà.</p>
-
-<p>Vers le milieu du récit, M. Leuwen commença à faire des questions.</p>
-
-<p>«&mdash;Plus de détails, plus de détails, disait-il à son fils; il n'y
-a d'originalité et de vérité que dans les détails.</p>
-
-<p>«Et voilà comment ton ministre t'a traité à ton retour! Il semblait
-vivement contrarié.</p>
-
-<p>«&mdash;Ai-je bien ou mal agi? En vérité je l'ignore, disait Lucien.
-Sur le champ de bataille, dans la vivacité de l'action, je croyais avoir
-mille fois raison. Ici, les doutes commencent à se faire jour.</p>
-
-<p>«&mdash;Et moi, je n'en ai pas, répondit M<sup>me</sup> Leuwen. Tu t'es
-conduit comme le plus brave homme aurait pu faire.»</p>
-
-<p>Elle plaidait en faveur de son fils et avait peur de solliciter
-l'approbation de M. Leuwen qui ne disait rien.</p>
-
-<p>«&mdash;Ce qui est fait est fait, continuait Lucien. Je me moque
-parfaitement du Brid'oison de la rue de Grenelle. Mais mon orgueil est
-alarmé; quelle opinion dois-je avoir de moi-même? Ai-je quelque valeur?
-Voilà ce que je vous demande, mon père. J'ai pu atténuer les faits, en ma
-faveur, en vous les racontant, et alors les mesures que j'ai prises
-d'après ces faits seraient justifiées à mon insu.</p>
-
-<p>«&mdash;Ce M. Coffe me fait l'effet d'un méchant homme, dit M<sup>me</sup>
-Leuwen.</p>
-
-<p>«&mdash;Maman, vous vous trompez. Ce n'est qu'un homme découragé. S'il
-avait quatre cents francs de rente, il se retirerait dans les rochers de
-la Sainte-Baume, à quelques lieues de Marseille. Il est dommage que vous
-ayez cette opinion de lui, car je voulais obtenir de mon père qu'il
-entendît le récit de ma campagne, fait par ce fidèle aide de camp qui
-souvent n'a pas été de la même opinion que moi. Et jamais je n'obtiendrai
-une seconde séance de mon père, si vous ne la sollicitez avec moi.</p>
-
-<p>«&mdash;Mais cela m'intéresse, répliqua M. Leuwen. Si votre Coffe veut
-venir dîner ici demain, serons-nous seuls? demanda-t-il à sa femme.</p>
-
-<p>«&mdash;Nous avions un demi-engagement avec M<sup>me</sup> de Thémines.</p>
-
-<p>«&mdash;Nous dînerons ici, nous trois et M. Coffe. S'il est du genre
-ennuyeux, comme je le crains, il le sera moins à table. La porte sera
-fermée, et nous serons servis par Anselme.»</p>
-
-<p>Lucien amena Coffe le lendemain, mais non sans peine.</p>
-
-<p>Par la froideur et la simplicité de son récit, il fit la conquête de
-M. Leuwen.</p>
-
-<p>«&mdash;Je vous remercie, monsieur, lui dit-il, de n'être pas Gascon.
-J'ai une indigestion de gens hâbleurs qui sont tou jours surs du succès du
-lendemain sauf à vous servir une platitude, lorsque le lendemain vous leur
-reprochez la défaite.»</p>
-
-<p>M<sup>me</sup> Leuwen était enchantée d'avoir une seconde édition des
-prouesses de son fils. Et à neuf heures, comme Coffe voulait se retirer,
-M. Leuwen insista pour le conduire dans sa loge à l'Opéra. Avant la fin de
-la soirée, le député de l'Aveyron lui dit:</p>
-
-<p>«&mdash;Je suis bien fâché que vous soyez au ministère. Je vous aurais
-offert une place de quatre mille francs chez moi. Depuis la mort de ce
-pauvre Van Peters, je ne travaille pas assez, et depuis la sotte conduite
-du comte de Vaize, à l'égard de ce héros-là, fit-il en désignant son fils,
-je me sens une velléité de faire six semaines de demi-opposition. Morbleu,
-monsieur le ministre, vous me paierez votre sottise. Il serait indigne de
-moi de me venger comme votre banquier. Toute vengeance coûte à qui se
-venge, et comme banquier, je ne puis sacrifier un iota sur la probité.»</p>
-
-<p>Et il tomba dans une longue rêverie. Lucien, qui trouvait la séance
-un peu longue, aperçut M<sup>lle</sup> Gosselin dans une loge et disparut.</p>
-
-<p>«&mdash;Aux armes! dit tout à coup M. Leuwen, en sortant de sa
-méditation. Il faut agir. Quelle heure est-il?</p>
-
-<p>«&mdash;Je n'ai pas de montre, dit Coffe froidement, et il ne résista
-pas à la vanité d'ajouter:</p>
-
-<p>«&mdash;Monsieur votre fils m'a tiré de Sainte-Pélagie; dans ma faillite
-j'ai placé ma montre dans le bilan.</p>
-
-<p>«&mdash;Parfaitement honnête, parfaitement honnête! répondit M. Leuwen
-d'un air distrait. Puis-je compter sur votre silence? Je vous demande de
-ne prononcer jamais ni mon nom ni celui de mon fils.</p>
-
-<p>«&mdash;Je vous le promets; c'est ma coutume.</p>
-
-<p>«&mdash;Faites-moi l'honneur de venir dîner demain chez moi. S'il y a
-du monde, je ferai servir dans ma chambre; nous ne serons que trois, mon
-fils et vous, monsieur. Votre raison sage et ferme me plaît beaucoup, et
-je désire vivement trouver grâce devant votre misanthropie, si toutefois
-vous êtes misanthrope.</p>
-
-<p>«&mdash;Oui, monsieur, pour trop aimer les hommes.» Quinze jours après
-cet entretien, le changement opéré chez M. Leuwen étonnait tout le monde.
-Il faisait sa société habituelle de trente à quarante députés nouvellement
-élus et des plus sots, et l'incroyable était qu'il ne persiflait jamais.
-Un diplomate de ses amis eut des inquiétudes sérieuses:</p>
-
-<p>«&mdash;Il n'est plus insolent envers les imbéciles, il leur parle
-sérieusement, son caractère change. Nous allons le perdre.»</p>
-
-<p>M. Leuwen suivait assidûment les soirées que le ministre de l'Intérieur
-donnait aux députés. Trois ou quatre affaires se présentèrent où il servit
-admirablement les intérêts de M. de Vaize.</p>
-
-<p>«&mdash;Enfin, je suis venu à bout de ce caractère de feu, disait
-celui-ci: je l'ai maté. À cause de son fils, le voilà à mes pieds.»</p>
-
-<p>Le résultat de ce raisonnement fut un brin de supériorité pris par le
-ministre à l'égard du député de l'Aveyron, à qui la nuance n'échappa point
-et dont il fit ses délices. Comme M. de Vaize ne faisait pas sa société
-des gens d'esprit, et pour cause, il ne sut pas l'étonnement que causait
-le changement d'habitudes de M. Leuwen parmi ces hommes actifs et fins
-qui font leur fortune par le gouvernement. M<sup>me</sup> Leuwen ne revenait
-pas de son étonnement; tous les jours, il y avait à dîner cinq on six
-députés au moins, à qui il adressait des propos dans ce genre:</p>
-
-<p>«&mdash;Ce dîner, que je vous prie d'accepter toutes les fois que vous
-ne serez pas invités chez les ministres ou chez le roi, coûterait plus de
-80 francs par tête dans les grands restaurants. Par exemple, voilà un
-turbot...»</p>
-
-<p>Et là-dessus l'histoire du turbot, le prix qu'il avait coûté, sa
-provenance, etc...</p>
-
-<p>«&mdash;Lundi passé, ce même turbot, et quand je dis le même, je me
-trompe... celui-ci s'agitait dans la mer de la Manche, mais un turbot de
-même poids et aussi frais eut coûté dix francs de moins...»</p>
-
-<p>Et il évitait de regarder sa femme en débitant ces belles choses.</p>
-
-<p>Il ménageait avec un art infini l'attention de ses députés. Presque
-toujours il leur faisait part de ses réflexions comme celle sur le turbot
-ou bien d'anecdotes dans lesquelles des cochers de fiacre menaient à la
-campagne des imprudents qui ne connaissaient pas les rues de Paris. Mais
-il réservait toutes les forces d'esprit de ces messieurs pour cette idée
-difficile qu'il présentait de mille façons différentes:</p>
-
-<p>«&mdash;L'union fait la force. Si ce principe est vrai partout, il
-l'est surtout dans les assemblées délibérantes. Il n'y a d'exceptions que
-lorsqu'il y a un Mirabeau et un général Foy. Mais qui est-ce qui est
-Mirabeau? Pas moi, pour sûr. Nous comptons pour quelque chose si aucun
-de nous ne tient avec opiniâtreté à sa manière de voir. Nous sommes vingt
-amis. Eh bien! il faut que chacun de nous pense comme pense la majorité,
-qui est de onze. Demain on mettra un article de loi en délibération dans
-la Chambre. Après dîner, ici, entre nous, mettons en délibération cet
-article de loi. Pour moi, qui n'ai sur vous d'autre avantage que celui de
-connaître les roueries de Paris depuis quarante-cinq ans, je sacrifierai
-toujours ma pensée à celle de la majorité de mes amis, car enfin, quatre
-yeux voient mieux que deux. Nous mettons donc en délibération l'opinion
-qu'il faudra avoir demain; si nous sommes vingt, comme je l'espère, et que
-onze d'entre nous disent <i>oui</i>, il faut absolument que les neuf
-autres disent <i>oui</i>, quand même ils seraient passionnément attachés au
-<i>non.</i> C'est là le secret de notre force. Et si jamais nous arrivons à
-réunir trente voix, sûres, les ministres n'auront plus aucune grâce à nous
-refuser. Nous ferons un <i>mémorandum</i> des choses que chacun de nous
-désire le plus obtenir pour sa famille... Je parle de choses faisables.
-Lorsque chacun de nous aura obtenu une grâce, de valeur à peu près égale,
-nous passerons à une seconde liste. Que dites-vous, messieurs, de ce plan
-de campagne législative?»</p>
-
-<p>M. Leuwen avait choisi les vingt députés les plus dénués de relations,
-les plus étonnés de leur séjour à Paris, les plus lourds d'esprit. Pour
-leur expliquer cette théorie, il les invitait à dîner. Ils étaient presque
-tous du Midi, quelques Auvergnats, ou gens habitant sur la ligne de
-Perpignan à Bordeaux. La grande affaire de M. Leuwen était de ne pas
-offenser leur amour-propre; quoique cédant partout et en tout, il n'y
-réussissait pas toujours. Il avait un coin de bouche moqueur qui les
-effarouchait; deux ou trois trouvèrent qu'il avait l'air de se moquer
-d'eux et s'éloignèrent de ses dîners. Il les remplaça heureusement par
-ces députés à trois lits et à quatre filles, et qui veulent placer fils
-et gendres.</p>
-
-<p>Un mois environ après l'ouverture de la session et à la suite d'une
-vingtaine de dîners, il jugea sa troupe assez aguerrie pour la mener au
-feu. Un jour, après un excellent dîner, il les fit passer dans une chambre
-à part el voter gravement sur une question d'importance que l'on devait
-discuter le lendemain. Malgré toute la peine qu'il se donna pour faire
-comprendre, d'une façon indirecte d'ailleurs, de quoi il s'agissait à ses
-députés, au nombre de dix-neuf, douze votèrent pour le côté absurde de la
-question. M. Leuwen leur avait promis d'avance de parler en faveur de la
-majorité. À la vue de cette absurdité, il eut une faiblesse humaine: il
-chercha à éclairer cette majorité par des explications qui durèrent une
-heure et demie. Il fut repoussé avec perte. Le lendemain, intrépidement,
-et pour son début à la Chambre, il soutint une sottise palpable. Il fut
-secoué dans tous les journaux, à peu près sans exception, mais la petite
-troupe lui sut un gré infini.</p>
-
-<p>Nous supprimons les détails infinis et aussi les soinsque lui coûtait
-son troupeau de fidèles. Par peur qu'on ne séduisît ses Auvergnats, il
-allait quelquefois avec eux chercher une chambre garnie, ou marchander
-chez les tailleurs qui vendaient des pantalons tout faits dans les
-passages. S'il l'eût osé, il les aurait logés, comme il les nourrissait à
-peu près. Avec des soins de tous les jours qui, par leur extrême
-nouveauté, l'amusaient, il arriva rapidement à vingt-neuf voix. Alors M.
-Leuwen prit le parti de n'inviter jamais un député à dîner qui ne fût de
-ces vingt-neuf; presque chaque jour il en amenait de la Chambre, après la
-séance, une berline toute pleine. Un journaliste de ses amis feignit de
-l'attaquer en proclamant l'existence de la <i>Légion du Midi</i>, forte de
-vingt-neuf membres. La seconde fois que cette légion eut l'occasion de
-révéler son existence, M. Leuwen la fit délibérer la veille, après dîner,
-et fidèles à leur instinct, dix-neuf députés votèrent pour le côté absurde
-de la question. Le lendemain, le député montait à la tribune et le parti
-absurde l'emporta dans la Chambre à une majorité de huit voix. Nouvelles
-diatribes dans les journaux contre la <i>Légion du Midi.</i></p>
-
-<p>Comme M. Leuwen avait des amis aux Finances, il distribua parmi ses
-fidèles une direction de poste dans un village du Languedoc, et deux
-distributions de tabac. Trois jours après, il essaya de ne point mettre
-en délibération, faute de temps, une question à laquelle un ministre
-attachait un intérêt personnel. Ce ministre arrive à la Chambre en grand
-uniforme, radieux et sur de son fait; il va serrer la main à ses amis et
-caresse du regard les bancs de ses fidèles. Le rapporteur paraît et
-conclut en faveur du ministre. Un juste-milieu furibond succède et appuie
-le rapporteur. La Chambre s'ennuyait et allait approuver le projet à une
-forte majorité. Les députés de la Légion ne savaient que penser. Alors M.
-Leuwen, libre de son opinion, monte à la tribune et, malgré la faiblesse
-de sa voix, obtient une attention religieuse. Il trouve, dès le début de
-son discours, trois ou quatre traits fins et méchants. Le premier fit
-sourire quinze ou vingt députés voisins de la tribune, le second fit rire
-d'une façon sensible et produisit un murmure de plaisir, le troisième, à
-la vérité fort méchant, fit rire aux éclats. Le ministre intéressé demanda
-la parole et parla sans succès. Le comte de Vaize, accoutumé au silence de
-la Chambre, vint au secours de son collègue. C'était ce que M. Leuwen
-souhaitait avec passion depuis deux mois; il alla supplier son collègue de
-lui céder son tour. Comme le comte de Vaize avait répondu assez bien à une
-des plaisanteries de M. Leuwen, celui-ci demanda la parole pour un fait
-personnel. Le président la lui refuse, alors la Chambre la lui accorde au
-lieu d'un autre député qui cède son tour. Ce second discours fut un
-triomphe pour M. Leuwen. Il se livra à toute sa méchanceté et trouva
-contre M. de Vaize des traits d'autant plus cruels qu'ils étaient
-inattaquables dans la forme. Huit ou dix fois, la Chambre entière éclata
-de rire, trois ou quatre fois elle le couvrit de bravos. Comme sa voix
-était très faible, on eût entendu, pendant qu'il parlait, voler une mouche
-dans la salle. C'était un succès pareil à ceux que l'aimable Andrieux
-obtenait jadis aux séances publiques de l'Académie. M. de Vaize s'agitait
-sur son banc, et faisait signe tour à tour aux riches banquiers membres
-de la Chambre et amis de M. Leuwen. Il était furieux et parla de duel à
-ses collègues.</p>
-
-<p>«&mdash;L'odieux serait si grand, si vous arriviez à tuer ce petit
-vieillard, qu'il retomberait sur le ministère tout entier,» lui dit le
-ministre de la guerre.</p>
-
-<p>Le succès de M. Leuwen dépassa toutes les espérances. Son discours&mdash;si
-l'on peut appeler ainsi une diatribe méchante, charmante, piquante&mdash;était
-le débordement d'un cœur ulcéré qui s'est contenu pendant deux mois; il
-marqua la séance la plus agréable que la session eût offerte jusque-là.
-Personne ne put se faire écouter après qu'il fut descendu de la tribune.</p>
-
-<p>Il n'était que quatre heures et demie; après un moment de conversation,
-tous les députés s'en allèrent et laissèrent seul, avec le président, un
-lourd juste-milieu qui essayait de combattre la brillante improvisation de
-M. Leuwen. Horriblement fatigué, celui-ci alla se mettre au lit. Mais il
-fut un peu ranimé le soir, vers les neuf heures, quand il eut ouvert sa
-porte. Les compliments pleuvaient, des députés qui ne lui avaient jamais
-parlé venaient le féliciter et lui serrer la main.</p>
-
-<p>«&mdash;Demain, si vous m'accordez la parole, je traiterai à fond le
-sujet, leur disait-il.</p>
-
-<p>«&mdash;Mais, mon ami, vous voulez vous tuer,» répétait M<sup>me</sup>
-Leuwen, fort inquiète.</p>
-
-<p>La plupart des journalistes vinrent dans la soirée lui demander son
-discours; il leur montra une carte à jouer, sur laquelle il avait marqué
-cinq idées à développer. Quand ils virent que le discours avait été
-réellement improvisé, leur admiration fut sans bornes. Le nom de Mirabeau
-fut prononcé sans rire. À dix heures, le sténographe du <i>Moniteur</i>
-vint apporter le discours à corriger.</p>
-
-<p>«&mdash;Cela me dispensera de reparler demain,» et il ajouta cinq ou
-six phrases d'un bon sens profond, dessinant clairement l'opinion qu'il
-voulait faire prévaloir.</p>
-
-<p>Ce qu'il y avait de plus plaisant, c'était l'enchantement des députés
-de sa réunion, qui assistèrent à ce triomphe pendant toute la soirée; ils
-croyaient tous avoir parlé et lui fournissaient les arguments qu'il aurait
-dû faire valoir. M. Leuwen admirait ces arguments avec sérieux.</p>
-
-<p>«&mdash;D'ici à un mois, votre fils sera commis à cheval, dit-il à
-l'oreille de l'un d'eux; et le vôtre, chef de bureau à la sous-préfecture,
-disait-il à un autre.»</p>
-
-<p>Le lendemain matin, Lucien faisait une drôle de mine, dans son bureau,
-à vingt pas de la table où écrivait le comte de Vaize, sans doute
-furibond. Son Excellence put entendre le bruit que faisaient en entrant
-les commis qui venaient féliciter Lucien sur le talent de son père. Ce
-pauvre ministre était hors de lui; quoique les affaires l'exigeassent, il
-ne put prendre sur lui de voir Lucien. Vers les deux heures, il partit
-pour le château, et à peine fut-il sorti que la jeune comtesse fit appeler
-Leuwen.</p>
-
-<p>«&mdash;Ah! monsieur, vous voulez donc nous perdre: le ministre est
-hors de lui et n'a pas fermé l'œil. Vous serez lieutenant, vous aurez la
-croix, mais donnez-nous le temps.»</p>
-
-<p>La comtesse de Vaize était elle-même fort pâle. Lucien fut charmant
-pour elle et presque tendre; il la consola et la persuada de son mieux de
-ce qui était vrai, c'est qu'il n'avait pas eu la moindre idée de l'attaque
-projetée par son père.</p>
-
-<p>«&mdash;Je puis vous jurer, madame, que depuis six semaines, mon père
-ne m'a pas parlé une seule fois d'affaires sérieuses.</p>
-
-<p>«&mdash;M. de Vaize sent bien tous ses torts. Il aurait dû vous
-récompenser autrement. Mais aujourd'hui, il dit que c'est impossible,
-après une levée de boucliers aussi atroce.</p>
-
-<p>«&mdash;Madame la comtesse, répondit Lucien d'un air très doux, le fils
-d'un député opposant peut être désagréable à voir; si ma démission pouvait
-faire plaisir à M. le ministre...</p>
-
-<p>«&mdash;Ah! monsieur, ne croyez point cela. Mon mari ne me pardonnerait
-jamais s'il savait que ma conversation avec vous a été maladroite au point
-de vous faire prononcer ce mot de démission. C'est plutôt de conciliation
-qu'il s'agit.»</p>
-
-<p>Et cette jolie femme se mit à pleurer. Lucien fit son possible pour la
-consoler, mais en séparant avec soin dans ses consolations ce qu'il devait
-dire à une femme affligée de ce qui devait être répété à l'homme qui
-l'avait maltraité à son retour de mission.</p>
-
-<p>Après ses succès, M. Leuwen passa huit jours au lit. Un jour de repos
-eut suffi, mais il connaissait son pays où le charlatanisme à côté du
-mérite est comme un zéro à la droite d'un chiffre; il décuple sa valeur.
-Ce fut donc au lit qu'il reçut les félicitations de plus de cent membres
-de la Chambre. Il refusa huit ou dix députés non dépourvus de talent qui
-voulaient s'enrôler dans la <i>Légion du Midi.</i></p>
-
-<p>«&mdash;Nous sommes plutôt une réunion d'amis qu'une société de
-politiciens... Votez avec nous, secondez-nous pendant cette session, et si
-cette fantaisie, qui nous honore, vous dure encore l'année prochaine, ces
-messieurs, accoutumés à vous voir partager nos opinions, toutes de
-conscience, iront eux-mêmes vous engager à venir à nos dîners de bons
-garçons...</p>
-
-<p>«&mdash;Il faut déjà le comble de l'abnégation et de l'adresse pour
-mener ces vingt-neuf oisons. One serait-ce s'ils étaient quarante ou
-cinquante, et encore avec quelques gens d'esprit, dont chacun voudrait
-être mon lieutenant et bientôt évincerait le capitaine.»</p>
-
-<p>Quelques jours après, le télégraphe apporta d'Espagne une nouvelle qui
-probablement devait faire baisser les fonds. Le ministre hésita beaucoup
-à donner l'avis ordinaire à son banquier.</p>
-
-<p>«&mdash;Ce serait pour lui un nouveau triomphe, pensait M. de Vaize, que
-de me voir piqué au point de négliger mes affaires. Mais halte-là!»</p>
-
-<p>Il fit appeler Lucien et, sans presque le regarder en face, lui donna
-l'avis à transmettre à son père. L'affaire se fit comme à l'ordinaire et
-M. Leuwen en profita pour envoyer à M. de Vaize, le surlendemain du
-rachat des rentes, le bordereau de cette dernière opération et le restant
-des bénéfices de trois ou quatre opérations précédentes. De telle sorte
-qu'à quelques centaines de francs près, la maison Leuwen ne devait rien à
-M. le comte de Vaize.</p>
-
-<p>Coffe était en grande faveur auprès de M. Leuwen, faveur basée sur
-cette grande qualité, disait l'illustre député: il n'est pas Gascon. Il
-l'employait à faire des recherches, et comme M. de Vaize le sut, il raya
-Coffe sur la liste des gratifications où Lucien l'avait inscrit pour
-2.500 fr.</p>
-
-<p>«&mdash;Voilà qui est de bien mauvais goût, dit en riant M. Leuwen, et
-il donna 4.000 francs à l'ami de Lucien.</p>
-
-<p>À sa seconde sortie, M. Leuwen alla voir le ministre des Finances,
-qu'il connaissait de longue main.</p>
-
-<p>«&mdash;Eh bien, parlerez-vous aussi contre moi? lui dit celui-ci
-gaiement.</p>
-
-<p>«&mdash;Certainement, à moins que vous ne répariez la sottise de votre
-collègue le comte de Vaize.» Et il raconta l'histoire de Coffe.</p>
-
-<p>Le ministre, homme d'esprit, ne fit aucune question sur le protégé du
-député.</p>
-
-<p>«&mdash;On dit que le comte de Vaize a employé M. votre fils dans nos
-élections, et que ce fut M. votre fils qui fut attaqué à Blois dans une
-émeute.</p>
-
-<p>«&mdash;Il a eu cet honneur-là.</p>
-
-<p>«&mdash;Et je n'ai point vu son nom sur la liste de gratifications
-apportée au conseil?</p>
-
-<p>«&mdash;Mon fils avait effacé son nom et porté celui de M. Coffe. Mais
-ce bon M. Coffe n'est pas heureux avec le comte de Vaize.</p>
-
-<p>«&mdash;Ce pauvre de Vaize a du talent, et parle bien à la Chambre,
-mais il manque tout à fait de tact. Voilà une belle économie qu'il a faite
-là, aux dépens de M. Coffe.»</p>
-
-<p>Huit jours après cet entretien, Coffe était nommé sous-chef aux
-Finances, avec six mille d'appointements, et la condition expresse de ne
-jamais paraître au ministère.</p>
-
-<p>«&mdash;Êtes-vous content, dit le ministre à M. Leuwen, dans les
-couloirs de la Chambre.</p>
-
-<p>«&mdash;Oui, de vous!»</p>
-
-<p>Quinze jours après, dans une discussion où le ministre de l'Intérieur
-venait d'avoir un beau succès; au moment où on allait voter, on disait de
-toutes parts autour de M. Leuwen: majorité de quatre-vingts voix. Il
-monta à la tribune et commença par parler de son âge et de sa faible voix:
-aussitôt régna un profond silence. Il fit un discours de dix minutes,
-serré, raisonné, après quoi, pendant cinq minutes, il se moqua des
-raisonnements du comte de Vaize.</p>
-
-<p>La Chambre, si silencieuse pendant la première partie, murmura de
-plaisir dix ou vingt fois.</p>
-
-<p>«&mdash;Aux voix! aux voix! crièrent pour interrompre M. Leuwen trois
-ou quatre juste-milieux imbéciles.</p>
-
-<p>«&mdash;Eh bien, oui, aux voix, messieurs les interrupteurs. Je vous en
-défie, et pour laisser le temps de voter, je descends de la tribune. Aux
-voix, messieurs, cria-t-il avec sa petite voix, en passant devant les
-ministres.</p>
-
-<p>La Chambre tout entière et même les tribunes éclatèrent de rire. En
-vain, le président prétendait-il qu'il était trop tard pour aller aux
-voix.</p>
-
-<p>«&mdash;Il n'est pas cinq heures, cria M. Leuwen de sa place. D'ailleurs,
-si vous ne voulez pas nous laisser voter, je remonte à la tribune demain.
-Aux voix!»</p>
-
-<p>Le président fut forcé de laisser voler, et le ministère l'emporta à la
-majorité de <i>une voix.</i></p>
-
-<p>Le soir les ministres se réunirent pour laver la tête à M. de Vaize.</p>
-
-<p>Le ministre des Finances se chargea de l'exécution. Il raconta à ses
-collègues l'aventure de Coffe, l'émeute de Blois, etc... M. Leuwen et son
-fils occupèrent toute la soirée de ces graves personnages. On força le
-comte de Vaize de tout avouer, et l'affaire Kortis, et les élections de
-Caen, mal dirigées par lui.</p>
-
-<p>Le ministre de la guerre alla le soir même chez le roi et fit signer
-deux ordonnances: la première nommant Lucien Leuwen, lieutenant
-d'état-major; la seconde lui accordant la croix pour blessure reçue à
-Blois dans une mission à lui confiée.</p>
-
-<p>À onze heures, les ordonnances étaient signées; avant minuit, M. Leuwen
-en avait une expédition avec un mot aimable du ministre des Finances; à
-une heure du matin, ce ministre avait un mot de M. Leuwen qui demandait
-huit petites places et remerciait très froidement des grâces incroyables
-accordées à son fils.</p>
-
-<p>Le lendemain, à la Chambre, le même ministre lui dit:</p>
-
-<p>«&mdash;Mon cher ami, il ne faut pas être insatiable.</p>
-
-<p>«&mdash;En ce cas, cher ami, il faut être patient! et M. Leuwen se fit
-inscrire pour avoir la parole le lendemain. Il invita tous ses amis à
-dîner pour le soir même.</p>
-
-<p>«&mdash;Messieurs, dit-il en se mettant à table, voici une petite liste
-des places que j'ai demandées à M. le ministre des Finances, qui a cru me
-fermer la bouche en donnant la croix à mon fils. Mais, si avant quatre
-heures demain, nous n'avons pas cinq au moins de ces emplois qui nous
-sont dus si justement, nous réunissons nos vingt-neuf boules noires et
-onze autres qui me sont promises dans la salle, ce qui fait quarante
-voix; de plus je m'engage à secouer ce bon ministre de l'Intérieur qui,
-avec M. de Beauséant, s'oppose seul à nos demandes. Qu'en pensez-vous,
-messieurs?»</p>
-
-<p>Le lendemain, à la Chambre, quelques moments avant que fût voté l'objet
-à l'ordre du jour, le ministre des Finances prit à part M. Leuwen et lui
-annonça que cinq des places demandées étaient accordées.</p>
-
-<p>«&mdash;La parole de Votre Excellence est de l'or en barre pour moi:
-mais les cinq députés dont j'ai épousé les intérêts désireraient avoir un
-avis officiel. Ils seront incrédules jusque-là...</p>
-
-<p>«&mdash;Leuwen, cela est trop fort!&mdash;et le ministre rougit jusqu'au
-blanc des yeux. De Vaize a raison...</p>
-
-<p>«&mdash;Eh bien alors, la guerre!» et un quart d'heure après il montait
-à la tribune.</p>
-
-<p>On alla aux voix et le ministère n'eut qu'une majorité de trente-sept
-voix qui fut jugée fort alarmante. Le soir même, le conseil des ministres,
-présidé par le roi, discuta longuement sur le compte de M. Leuwen.</p>
-
-<p>Le comte de Beauséant proposa de lui faire peur.</p>
-
-<p>«&mdash;C'est un homme d'humeur; son associé, Van Peters, me le disait
-souvent. Quelquefois il a les vues les plus nettes des choses; en d'autres
-moments, pour satisfaire un caprice, il sacrifierait sa fortune et lui
-avec. Si nous l'irritons, il nous fera autant et plus de mal dans une
-soirée à l'Opéra que dans une séance de la Chambre.</p>
-
-<p>«&mdash;On peut l'attaquer dans son fils, dit le comte de Beauséant.
-C'est un petit sot que l'on vient de faire lieutenant.</p>
-
-<p>«&mdash;Ce n'est pas <i>on</i>, monsieur, répondit vertement le ministre
-de la guerre; c'est moi, qui, par métier, dois me connaître en fait de
-bravoure; c'est moi qui l'ai nommé lieutenant. Quand il était
-sous-lieutenant de lanciers, il a pu être peu poli, un soir, chez vous, en
-cherchant le comte de Vaize pour lui rendre compte de l'affaire Kortis,
-affaire qu'il a très bien menée. On ajoute même des détails; <i>on</i> a
-raconté la scène à des gens qui s'en souviennent!&mdash;et le vieux général
-élevait la voix.</p>
-
-<p>«&mdash;Il me semble, dit le roi, qu'il y a des moments où il vaudrait
-mieux discuter raisonnablement..., ne pas tomber dans les personnalités et
-surtout ne pas élever la voix.</p>
-
-<p>«&mdash;Sire, répliqua le ministre des Affaires étrangères, le respect
-que je dois à Votre Majesté me ferme la bouche, mais partout où je
-rencontrerai monsieur...</p>
-
-<p>«&mdash;Votre Excellence trouvera mon adresse dans l'Almanach royal,»
-dit le général.</p>
-
-<p>Le lendemain du conseil, on fit faire des ouvertures à M. Leuwen. Il en
-fut profondément étonné.</p>
-
-<p>«&mdash;Comment? Il se trouve quelqu'un qui prend au sérieux mon
-verbiage parlementaire! J'ai donc de l'influence? Il le faut bien,
-puisqu'un grand parti, ou, pour parler mieux, une grande fraction de la
-Chambre me propose un traité d'alliance.»</p>
-
-<p>Néanmoins, cela lui parut si ridicule qu'il n'en parla même pas à sa
-femme, et jusque-là M<sup>me</sup> Leuwen avait eu ses moindres pensées.</p>
-
-<p>Le roi fit appeler M. Leuwen à l'insu de ses ministres. En recevant
-cette communication de M. de Romel, officier d'ordonnance du roi, le vieux
-banquier rougit de plaisir. (Il avait déjà vingt ans quand la royauté
-tomba en 1793.) Toutefois, s'apercevoir de son trouble et le dominer, ne
-fut que l'affaire d'un instant pour cet homme vieilli dans les salons de
-Paris. Il fut avec l'officier d'ordonnance d'une froideur qui pouvait
-passer également pour du respect profond, ou pour un manque complet
-d'empressement.</p>
-
-<p>«&mdash;Je vais jouer le rôle si connu de Samuel Bernard, promené par
-Louis XIV dans les jardins de Versailles,» se dit M. Leuwen en regardant
-s'éloigner le cabriolet.</p>
-
-<p>Cette idée suffit pour lui rendre tout le feu de la première jeunesse.</p>
-
-<p>Au château, il fut parfaitement convenable.</p>
-
-<p>Le procureur de basse Normandie, qu'était Louis-Philippe, commença par
-lui dire:</p>
-
-<p>«&mdash;Un homme tel que vous!...»</p>
-
-<p>Mais trouvant ce plébéien malin, et voyant qu'il perdait son temps
-inutilement; ne voulant pas, d'un autre côté, lui donner par la longueur
-de l'entrevue, une idée exagérée du service qu'il était obligé de lui
-demander, en moins d'un quart d'heure il revint à la bonhomie.</p>
-
-<p>En observant cechangement de ton chez un homme si adroit, M. Leuwen fut
-content de lui, et ce premier succès lui rendit la continuée. On lui
-disait de l'air le plus paternel, et comme si dans ce qu'on lui disait de
-marqué on y était obligé par les circonstances:</p>
-
-<p>«&mdash;J'ai voulu vous voir, mon cher monsieur, à l'insu de mes
-ministres. Demain aura lieu, selon toute apparence, le scrutin définitif
-sur la loi des dotations. Je vous avouerai, monsieur, que je prends à
-cette loi un intérêt tout personnel. Je suis bien sur qu'elle passera par
-assis et levé; n'est-ce point votre avis?</p>
-
-<p>«&mdash;Oui, sire.</p>
-
-<p>«&mdash;Mais au scrutin j'aurai un bel et bon rejet par sept ou huit
-boules noires. N'est-ce pas?</p>
-
-<p>«&mdash;Oui, sire.</p>
-
-<p>«&mdash;Eh bien, rendez-moi ce service: parlez contre, si vous le
-trouvez nécessaire à votre position, mais donnez-moi vos trente-cinq voix.
-C'est un service personnel que j'ai tenu à vous demander moi-même.</p>
-
-<p>«&mdash;Sire, je n'ai que vingt-sept voix en ce moment, en comptant la
-mienne.</p>
-
-<p>«&mdash;Ces pauvres ministres se sont effrayés ou plutôt piqués, parce
-que vous aviez donné une liste de huit petites places subalternes; je n'ai
-pas besoin de vous dire que j'approuve d'avance cette liste. Je vous
-engage même à y ajouter quelque chose pour vous, ou pour le lieutenant
-Leuwen.</p>
-
-<p>«&mdash;Sire, répondit M. Leuwen, je demande à Votre Majesté de ne rien
-signer, ni pour nous, ni pour mes amis, et je lui fais hommage de mes voix
-pour demain.</p>
-
-<p>«&mdash;Parbleu, vous êtes un brave homme!» dit le roi, jouant, et pas
-trop mal, la franchise à la Henri IV. Il fallait beaucoup de perspicacité
-pour n'y être pas pris.</p>
-
-<p>Sa Majesté parla encore un bon quart d'heure dans ce sens.</p>
-
-<p>«&mdash;Sire, il est impossible que M. de Beauséant, ministre des
-Affaires étrangères, pardonne jamais à mon fils. Ce ministre a peut-être
-manqué un peu de fermeté personnelle envers ce jeune homme plein de feu,
-que Votre Majesté appelle le lieutenant Leuwen. Je demande à Votre Majesté
-de ne jamais croire un mot des rapports que M. de Beauséant fera faire sur
-mon fils par sa police, ou même par celle du bon M. de Vaize, mon ami.</p>
-
-<p>«&mdash;<i>Que vous servez avec tant de probité!</i>» dit le roi, l'œil
-brillant de finesse.</p>
-
-<p>Cette obéissance, si prompte et si entière, eut l'air d'étonner un peu
-ce grand personnage. Il vit que M. Leuwen n'avait aucune grâce à lui
-demander, et comme il n'était pas accoutumé à donner ou à recevoir rien
-pour rien, il avait calculé que les vingt-sept voix lui coûteraient dans
-les 27.000 francs.</p>
-
-<p>«&mdash;Sire, continua le banquier, je me suis fait une position dans
-le monde en ne refusant rien à mes amis, et en ne me refusant rien contre
-mes ennemis. C'est une vieille habitude, et je supplie Votre Majesté de ne
-pas me demander de changer de caractère envers les ministres. Ils ont pris
-des airs de hauteur avec moi, et jusqu'à ce bon M. Bardoux, des Finances,
-qui m'a dit gravement, à propos des petites places en question:</p>
-
-<p>«&mdash;Vous abusez, monsieur!</p>
-
-<p>«&mdash;Je présente respectueusement à Votre Majesté ces vingt-sept voix
-dont je dispose, mais je la supplie de me laisser me moquer de ses
-ministres.»</p>
-
-<p>C'est ce dont M. Leuwen s'acquitta le lendemain à la Chambre, avec une
-verve et une gaieté admirables. La loi, à laquelle le roi prétendait
-tenir, passa à une majorité de treize voix, dont six appartenaient aux
-ministres. Lorsqu'on proclama le résultat, M. Leuwen placé au second banc
-de la gauche, à trois pas du banc ministériel, dit tout haut:</p>
-
-<p>«&mdash;Ce ministère s'en va; bon voyage!»</p>
-
-<p>Le mot fut à l'instant répété par tous les députés voisins du banquier.</p>
-
-<p>Trois jours après le vote de la loi, M. Bardoux, le ministre des
-Finances, s'approcha de M. Leuwen et lui dit à mi-voix:</p>
-
-<p>«&mdash;Les places sont accordées.</p>
-
-<p>«&mdash;Fort bien, mon cher Bardoux, mais vous vous devez à vous-même
-de ne point contresigner ces grâces. Laissez cela à votre successeur.
-J'attendrai.»</p>
-
-<p>Ordinairement la <i>Légion du Midi</i> dînait au grand complet chez M.
-Leuwen le lundi. Ce jour avait été choisi pour mieux pouvoir convenir de
-la campagne parlementaire à mener pendant la semaine.</p>
-
-<p>«&mdash;Lequel de vous, messieurs, leur dit M. Leuwen, aurait pour
-agréable de dîner au Château?»</p>
-
-<p>À ces mots, les bons députés le virent l'égal d'un dieu.</p>
-
-<p>On convint que M. Chapeau, l'un d'entre eux, aurait le premier cet
-honneur, et que plus tard, avant la fin de la session, on solliciterait
-le même honneur pour M. Cambray.</p>
-
-<p>«&mdash;J'ajouterai à ces deux noms ceux de MM. Lamorte et Debrée, qui
-ont voulu nous quitter.»</p>
-
-<p>Ces messieurs bredouillèrent et firent des excuses.</p>
-
-<p>M. Leuwen alla solliciter l'aide de camp de service de Sa Majesté, et
-moins de quinze jours après, les quatre députés les plus obscurs de la
-Chambre furent engagés à dîner chez le roi. M. Cambray fut tellement
-comblé par cette faveur qu'il tomba malade et ne put en profiter. Le
-lendemain de ce dîner, M. Leuwen pensa qu'il devait profiler de la
-faiblesse de ces gens, auxquels l'esprit seul manquait pour être méchants.</p>
-
-<p>«&mdash;Messieurs, leur dit-il, si Sa Majesté m'accordait une croix,
-lequel parmi vous devra-t-il être l'heureux chevalier?»</p>
-
-<p>Les députés demandèrent huit jours pour se concerter, mais ils ne
-purent tomber d'accord. La semaine suivante, on alla au scrutin, et M.
-Lamorte fut désigné pour la croix.</p>
-
-<p>Depuis longtemps, M. Leuwen avait osé avouer à M<sup>me</sup> Leuwen ses
-projets d'ambition.</p>
-
-<p>«&mdash;Je commence à songer sérieusement à tout ceci. Le succès est
-venu me chercher, moi qui, à la Chambre, parle connue dans un salon. Et le
-plaisant c'est que, si ce ministère qui ne bat plus que d'une aile,
-vient à tomber, je ne saurai plus que dire. Car enfin je n'ai d'opinion
-sur rien et ce n'est certainement pas à mon âge que j'irai travailler à
-m'en former une.</p>
-
-<p>«&mdash;La <i>Gazette</i> vous appelle le Maurepas de cette époque. Je
-voudrais bien avoir sur vous l'influence que M<sup>me</sup> de Maurepas avait
-sur son mari, pour vous empêcher d'être ministre. Vous en mourrez, avec
-votre tempérament...</p>
-
-<p>«&mdash;Il y aurait un autre inconvénient plus grand. Je me ruinerais.
-La perte de ce pauvre Van Peters se fait vivement sentir. Nous avons été
-fixés dernièrement par deux banqueroutes d'Amsterdam, causées uniquement
-par sa mort. Je ne suis pas allé en Hollande, où la chose se serait
-arrangée, à cause de cette maudite Chambre. Et ce maudit Lucien, que
-voilà, est la cause première de mes embarras. D'abord il m'a enlevé la
-moitié de votre cœur, ensuite il devrait connaître le prix de l'argent
-et être à la tête de ma maison de banque. A-t-on jamais vu un homme né
-riche, qui ne songe pas à doubler sa fortune? Il mériterait d'être pauvre.
-Sans la sottise du comte de Vaize à son égard, jamais je n'aurais songé
-à me faire une position à la Chambre. Maintenant j'ai pris goût à ce jeu,
-et je vais avoir une bien autre part à la chute de ce ministère&mdash;s'il
-tombe toutefois&mdash;que je n'en ai eu à sa formation. Aussi bien, une
-objection terrible se présente. Que puis-je demander? Si je ne prends
-rien de substantiel, au bout de deux mois, le ministère que j'aurai aidé
-à naître se moquera de moi et je me trouverai dans une fausse position.</p>
-
-<p>Receveur général? Cela ne signifie rien pour moi, et c'est un avantage
-trop subalterne pour ma position actuelle à la Chambre. Faire nommer
-Lucien préfet, malgré lui, c'est ménager à celui de mes amis qui sera
-ministre le moyen de me jeter de la boue en le destituant. Et c'est ce
-qui arriverait au bout de trois mois.</p>
-
-<p>«&mdash;Mais ne serait-ce pas un beau rôle que de faire le bien et de
-ne rien prendre? dit M<sup>me</sup> Leuwen.</p>
-
-<p>«&mdash;C'est ce que notre public ne croira jamais. M. de la Fayette a
-joué ce rôle-là pendant quarante ans et a toujours été sur le point d'être
-ridicule. Le public est trop gangrené pour comprendre ces choses-là. Pour
-les trois quarts des gens de Paris, M. de la Fayette eût été un homme
-admirable s'il avait volé quatre millions. Si je refusais le ministère et
-montais ma maison de manière à dépenser cent mille écus par an, tout en
-achetant des terres&mdash;ce qui montrerait que je ne me ruine pas&mdash;on
-ajouterait foi à mon génie et je garderais la supériorité sur tous ces
-fripons qui vont se disputer les ministères. Et si tu ne me résous pas
-cette question: Que puis-je demander? fit-il en riant et en s'adressant
-à son fils, je te regarde comme un être sans imagination, el n'ai d'autre
-parti à prendre que de jouer la petite santé et d'aller passer trois mois
-en Italie, pour laisser faire le ministère sans moi. Au retour je me
-trouverai effacé, mais ne serai pas ridicule. Maintenant, ma chère amie,
-ajouta-t-il en prenant les mains de sa femme, j'ai une grande corvée à
-vous demander: il s'agirait de donner deux bals.</p>
-
-<p>«Deux grands bals! Si le premier n'est pas brillant, nous nous
-dispenserons du second; mais je crois bien que nous aurons <i>toute la
-France</i>, comme on disait dans ma jeunesse.»</p>
-
-<p>Effectivement, les deux bals eurent lieu avec un immense succès et
-furent pleinement favorisés par la mode.</p>
-
-<p>Le maréchal, ministre de la guerre, arriva des premiers. La Chambre des
-députés afflua en masse. L'événement de la soirée fut le long entretien
-particulier du ministre de la guerre et de M. Leuwen. Et ce qu'il y avait
-de singulier, c'est que, pendant cet aparté qui fit ouvrir de grands yeux
-aux cent quatre-vingts députés présents, le maréchal avait réellement
-parlé d'affaires au banquier.</p>
-
-<p>«&mdash;Je suis bien embarrassé, avait-il dit. En fait de choses
-raisonnables, que trouveriez-vous à faire pour M. votre fils? Le
-voulez-vous préfet? Rien de si simple. Le voudriez-vous secrétaire
-d'ambassade? Mais il y a là une hiérarchie gênante! Je le nommerai second
-et dans trois mois premier.</p>
-
-<p>«&mdash;<i>Dans trois mois?</i>» demanda M. Leuwen avec un air
-naturellement dubitatif et bien loin d'être exagéré.»</p>
-
-<p>Le maréchal, dans toute autre circonstance, eût pris ces mots pour une
-violence. Il répondit avec une grande bonne foi:</p>
-
-<p>«&mdash;Voilà une difficulté! Donnez-moi le moyen de la lever.»</p>
-
-<p>M. Leuwen, ne trouvant rien à répondre ou ne voulant pas répondre, se
-jeta sur la reconnaissance, sur l'amitié, sur la sympathie que lui
-inspirait cette démarche.</p>
-
-<p>Et ces deux plus grands trompeurs de Paris étaient sincères. Telle fut
-aussi la réflexion de M<sup>me</sup> Leuwen, lorsque son mari lui rapporta
-l'entretien.</p>
-
-<p>Au second bal, tous les ministres furent obligés de paraître. La pauvre
-petite M<sup>me</sup> de Vaize pleurait presque, en disant à Lucien:</p>
-
-<p>«&mdash;Aux bals de la saison prochaine, c'est vous qui serez
-ministres, et c'est moi qui viendrai chez vous.</p>
-
-<p>«&mdash;Je ne vous serai pas plus dévoué alors qu'aujourd'hui; cela est
-impossible. Mais qui serait ministre dans cette maison? Ce n'est pas moi,
-et ce serait encore moins mon père.</p>
-
-<p>«&mdash;Vous n'en clés que plus méchants. Vous nous renversez et ne
-savez qui mettre à la place. Et tout cela parce que M. de Vaize ne vous a
-pas assez fait la cour lorsque vous êtes revenu de cette mission...</p>
-
-<p>«&mdash;Je suis désolé de votre chagrin. Que ne puis-je vous consoler
-en vous donnant mon cœur... Mais vous savez bien qu'il est <i>vôtre</i>
-depuis longtemps.»</p>
-
-<p>Tout cela fut dit avec assez de sérieux pour ne pas avoir l'air d'une
-impertinence.</p>
-
-<p>M<sup>me</sup> de Vaize ne répondit pas, mais son regard parla pour
-elle.</p>
-
-<p>«&mdash;Si j'étais parfaitement sûre qu'il m'aime, pensait-elle, le
-bonheur d'être à lui serait peut-être la seule consolation possible au
-malheur de perdre le ministère.»</p>
-
-<p>À l'empressement que de tous côtés on marquait à M. Leuwen, le monde
-voyait de plus en plus que le nouveau et déjà célèbre député allait
-représenter la Bourse et les intérêts d'argent dans la crise
-ministérielle. Et cependant l'ennui de M. Leuwen était grand. Tandis qu'on
-enviait sa situation, il voyait, lui, l'impossibilité de la faire durer.</p>
-
-<p>«&mdash;Je retarde tout, disait-il à sa femme et à son fils, et au
-milieu de ces retards, il ne me vient pas une idée. Qui est-ce qui me fera
-la charité d'une idée?</p>
-
-<p>«&mdash;Vous ne pouvez pas prendre votre glace et vous avez peur qu'elle
-ne se fonde, répliquait M<sup>me</sup> Leuwen. Cruelle situation pour un
-gourmand!</p>
-
-<p>«&mdash;Et je meurs de peur de regretter ma glace quand elle sera
-fondue!»</p>
-
-<p>Toute l'attention de M. Leuwen était appliquée maintenant a retarder la
-chute du ministère. Ce fut dans ce sens qu'il dirigea ses trois ou quatre
-conversations avec un grand personnage. Il ne pouvait pas être ministre,
-il ne savait qui porter au ministère, et si un ministère se faisait sans
-lui, sa position était perdue. Il y avait bien M. Grandet, qui, depuis
-deux mois, le harcelait de ses demandes, et mettait en œuvre l'influence
-d'amis communs.</p>
-
-<p>«&mdash;Mais il va arriver à la pairie; que lui faut-il encore?</p>
-
-<p>«&mdash;Il veut être ministre.</p>
-
-<p>«&mdash;Ministre, lui, grand Dieu! Mais ses chefs de division comme ses
-huissiers se moqueront de lui.</p>
-
-<p>«&mdash;Il a cette importance épaisse et sotte qui plaît tant à la
-Chambre des députés, et puis le degré juste de grossièreté, et d'esprit
-cauteleux à la Villèle, pour être de plain-pied et à deux de jeu avec
-l'immense majorité du Parlement.</p>
-
-<p>«&mdash;Dès que, dans une affaire quelconque, un homme ne se rendra pas
-à un bénéfice d'argent, à une place pour sa famille, ou à quelques croix,
-il criera à l'hypocrisie. Il dit n'avoir jamais vu que trois dupes en
-France, MM. de la Fayette, Dupont de l'Eure et Dupont de Nemours, qui
-entendait le langage des oiseaux. S'il avait encore quelque esprit,
-quelque instruction, quelque vivacité..., il pourrait faire illusion.
-Mais le moins clairvoyant aperçoit tout de suite le marchand de gingembre
-enrichi qui veut devenir duc. Le comte de Vaize est un Voltaire pour
-l'esprit et un J.-J. Rousseau pour le sentiment romanesque à côté de M.
-Grandet.»</p>
-
-<p>Depuis le grand succès que son second discours à la Chambre avait valu
-à M. Leuwen, Lucien remarqua qu'il était un tout autre personnage dans le
-salon de M<sup>me</sup> Grandet. Il y était accueilli avec de grandes
-démonstrations et il ne tenait qu'à lui de pousser plus loin les choses.
-Pendant ce temps, sa position de secrétaire d'un ministre turlupiné par
-son père, était devenue fort délicate. Comme par un accord tacite, ils ne
-se parlaient presque plus que pour se dire des choses polies. Un garçon de
-bureau portait les papiers d'un cabinet à l'autre. Pour lui marquer sa
-confiance, le ministre l'accablait des grandes affaires du ministère.</p>
-
-<p>«&mdash;Croit-il arriver à me faire crier grâce?»</p>
-
-<p>Et il travailla autant que trois chefs de bureau. Il arrivait le matin
-à sept heures, et, bien des fois, pendant le dîner, il faisait faire des
-copies dans le comptoir de son père, et retournait le soir au ministère
-pour les placer sur le bureau de Son Excellence. M<sup>me</sup> de Vaize le
-faisait appeler trois ou quatre fois par semaine et lui volait un temps
-précieux pour ses paperasses. M<sup>me</sup> Grandet trouvait aussi des
-prétextes fréquents pour le voir dans la journée. Par amitié et par
-reconnaissance pour son père, Lucien cherchait à profiter de ces occasions
-pour se donner les apparences d'un amour vrai. Bien plus, pour plaire à
-M<sup>me</sup> Grandet, il était devenu d'une recherche extrême dans sa
-toilette; il marquait parmi les jeunes gens de Paris qui mettent le plus
-de soin à s'habiller.</p>
-
-<p>Tout cet ensemble de choses durait depuis environ six semaines, quand,
-un beau jour M<sup>me</sup> Grandet écrivit à M. Leuwen pour lui demander
-une heure de conversation, le lendemain à dix heures, chez M<sup>me</sup> de
-Thémines. Au début de l'entretien, elle commença par des protestations
-infinies. M. Leuwen restait grave et impassible. Il comptait les minutes à
-la pendule de la cheminée. Enfin, ouvertement, M<sup>me</sup> Grandet lui
-demanda un ministère pour son mari.</p>
-
-<p>«&mdash;Le roi aime beaucoup M. Grandet, ajouta-t-elle, et serait fort
-content de le voir arriver aux grandes affaires. Nous avons, de cette
-bienveillance du Château, des preuves que je vous détaillerai si vous le
-souhaitez et m'en accordez le loisir.»</p>
-
-<p>À ces mots, M. Leuwen prit un air extrêmement froid; la scène
-commençait à l'amuser. M<sup>me</sup> Grandet, alarmée et presque décontenancée,
-malgré la ténacité de son esprit, qui ne s'effarouchait pas pour peu de
-chose, se mit à parler de l'amitié réciproque des deux familles.</p>
-
-<p>À ces phrases affectueuses qui demandaient un signe d'assentiment, M.
-Leuwen resta silencieux. La chose en vint à ce point de gravité, que
-M<sup>me</sup> Grandet prit le parti de demander ce qu'il pouvait y avoir
-contre elle. M. Leuwen, qui depuis trois quarts d'heure gardait le
-silence, avait toutes les peines du monde en ce moment à ne pas éclater
-de rire.</p>
-
-<p>«&mdash;Si je ris, pensait-il, elle s'apercevra que je me moque d'elle,
-et je manque l'occasion d'avoir le vrai <i>tirant d'eau</i> de cette vertu
-si célèbre.»</p>
-
-<p>Il commença par demander des pardons infinis sur la communication qu'il
-allait faire, et puis il prononça ces mots d'une voix basse et
-profondément émue:</p>
-
-<p>«&mdash;Je vous avoue, madame, que je ne puis vous aimer, car vous serez
-cause que mon fils mourra de la poitrine!»</p>
-
-<p>Et il se sentit saisi par une telle envie de rire, qu'il s'enfuit.
-M<sup>me</sup> Grandet, après avoir mis le verrou à la porte, resta près
-d'une heure immobile sur son fauteuil. Pensive, elle tenait les yeux ouverts
-comme la Phèdre de M. Guérin au Luxembourg. Jamais ambitieuse, tourmentée
-par dix ans d'attente, n'a désiré le ministère comme elle le souhaitait à
-cette heure.</p>
-
-<p>«&mdash;Quel rôle à jouer que celui d'une M<sup>me</sup> Roland, au milieu
-d'une société qui se décompose. Et dans les salons, arriver à une belle
-position, en inspirant une passion grande et malheureuse, dont l'homme le
-plus distingué du faubourg Saint-Germain serait la victime. Le nom de
-Grandet est encore inconnu, mais une fois qu'il aura passé par le
-ministère, il sera célèbre à jamais. Des millions de Français ne
-connaissent des gens qui forment la première classe de la société, que les
-noms qui ont figuré dans les ministères...»</p>
-
-<p>Elle divagua longtemps de la sorte.</p>
-
-<p>Lucien, qui n'était pas dans la confidence de la démarche faite par
-son père, remarqua bien, en revenant, voir M<sup>me</sup> Grandet, quelque
-chose de moins guindé et de plus naturel dans sa manière d'être. Il eût
-été bien plus surpris en apprenant que celle-ci, après une nuit agitée et
-remplie de visions de grandeur, s'était réveillée eu pensant à lui, et
-trouvant que décidément il lui plaisait chaque jour davantage. C'était par
-lui que toutes les grandeurs rêvées, que toute cette nouvelle vie devaient
-lui arriver.</p>
-
-<p>Aussi le soir, en le voyant entrer dans son salon, rougit-elle de
-plaisir.</p>
-
-<p>«&mdash;Quel air noble! Quelles manières parfaites! Combien peu
-d'empressement! Et quelle différence des autres jeunes gens qui, devant
-moi, ont l'air de dévots à l'église...»</p>
-
-<p>Pendant que Lucien s'étonnait de la physionomie singulière de l'accueil
-qui lui était fait ce soir-là, sa mère avait une grande conversation avec
-M. Leuwen.</p>
-
-<p>«&mdash;Eh, mon ami, lui disait-elle, l'ambition vous a tourné la tête!
-Et une si bonne tête, grand Dieu! Votre position va en souffrir!»</p>
-
-<p>Notre lecteur s'étonnera peut-être de ce qu'une femme qui, à
-quarante-cinq ans, était encore la meilleure amie de son mari, fût sincère
-avec lui. C'est qu'avec un homme d'un esprit, aussi singulier et un peu
-fou, comme M. Leuwen, il eût été excessivement dangereux de n'être point
-parfaitement sincère. Au milieu d'un monde si menteur, et dans les
-relations intimes, plus menteuses peut-être que celles de société, ce
-parfum de franchise avait un charme auquel le temps n'ôtait rien de sa
-fraîcheur.</p>
-
-<p>Jamais M. Leuwen n'avait été si près de mentir qu'à ce moment. Comme
-son succès à la Chambre ne lui avait coûté aucun travail, il ne pouvait
-croire à sa durée, ni presque à sa réalité.</p>
-
-<p>Là était l'illusion, là était le coin de folie, là était la preuve du
-plaisir extrême produit par cette célébrité imprévue et la position
-incroyable qu'il s'était créées en trois mois. Si, dans cette affaire,
-il eût apporté le sang-froid qui ne le quittait jamais au milieu des
-plus grands intérêts d'argent, il se serait dit:</p>
-
-<p>«&mdash;Ceci est un nouvel emploi d'une force que je possède déjà
-depuis longtemps. C'est une machine à vapeur puissante que je ne m'étais
-pas encore avisé de faire fonctionner dans ce sens.»</p>
-
-<p>Les flots de sensations nouvelles produites par un succès si étonnant,
-faisaient un peu perdre terre au bon sens de M. Leuwen, et c'est ce
-qu'il avait honte d'avouer même à sa femme. Après des discours infinis:</p>
-
-<p>«&mdash;Eh bien, oui, dit-il, je ne veux plus nier la dette. J'ai eu un
-succès d'ambition, et c'est ce qu'il y a de plus plaisant, je ne sais pas
-quoi désirer.</p>
-
-<p>«La fortune frappe à votre porte; il faut prendre un parti tout de
-suite. Si vous ne lui ouvrez pas, elle ira frapper ailleurs.</p>
-
-<p>«Les miracles du Tout-Puissant éclatent surtout quand ils opèrent sur
-une matière vile et inerte. Je fais Grandet ministre ou du moins je
-l'essaie...</p>
-
-<p>&mdash;M. Grandet ministre! dit M<sup>me</sup> Leuwen en souriant. Mais
-vous êtes injuste envers Anselme! Pourquoi, je vous prie, ne pas songer à
-lui.»</p>
-
-<p>(Le lecteur aura peut-être oublié qu'Anselme était le vieux et fidèle
-valet de chambre de M. Leuwen.)</p>
-
-<p>«&mdash;Toi qu'il est, répondit M. Leuwen avec ce sérieux plaisant qui
-le rendait si attrayant, Anselme vaut mieux pour les affaires que M.
-Grandet. Après qu'on lui aura accordé un mois pour se guérir de son
-étonnement, il décidera cent fois plus intelligemment dans les grandes
-questions, où il faut un vrai bon sens, que ce M. Grandet. Mais Anselme
-n'a pas une femme qui soit sur le point de servir de manteau à Lucien. En
-portant Anselme au ministère de l'Intérieur, tout le monde ne verrait pas
-que c'est Lucien que je fais ministre en sa personne.</p>
-
-<p>«&mdash;Ah! que m'apprenez-vous! s'écria M<sup>me</sup> Leuwen, avec un
-accent de véritable douleur. Lucien va être la victime de cet esprit sans
-repos, de cette femme qui court après le bonheur comme une âme en peine,
-et ne l'atteint jamais.</p>
-
-<p>«&mdash;C'est la plus jolie femme de Paris, ou du moins la plus
-brillante. Elle ne pourra pus avoir un amant sans que tout le monde le
-sache, et pour peu que cet amant ait déjà un nom un peu connu, cette
-liaison le mettra au premier rang. Je le placerai auprès de Grandet,
-ministre, comme secrétaire général. Si l'on me refuse ce titre à cause de
-son âge, la place restera vacante, et sous le nom de secrétaire intime il
-en remplira les fonctions. Il se cassera le cou dans un an, ou il se fera
-une réputation. Quant à moi, je tire mon épingle du jeu. On verra que
-j'ai fait Grandet ministre uniquement parce que mon fils n'était pas
-encore en âge de l'être. Si je n'y réussis pas, je n'aurai point de
-reproches à me faire: la fortune ne frappait donc pas à ma porte. Si
-j'emporte le Grandet, me voilà hors d'embarras pour six mois.</p>
-
-<p>«&mdash;M. Grandet pourra-t-il se maintenir?</p>
-
-<p>«&mdash;Il y a des raisons pour, il y en a contre. Il aura les sots
-pour lui, et un train de maison à dépenser pour cent mille francs par an
-en sus de ses appointements. Il ne lui manquera que de l'esprit dans
-les discussions, et du bon sens dans les affaires.</p>
-
-<p>«&mdash;Excusez du peu, fit M<sup>me</sup> Leuwen en souriant.</p>
-
-<p>«&mdash;Au demeurant, le meilleur fils du monde. À la Chambre, il
-parlera comme vous savez. Il lira comme un laquais les excellents discours
-que je commanderai aux meilleurs faiseurs, à cent louis par discours
-réussi. Je parlerai aussi: aurais-je du succès pour la défense comme j'en
-ai eu pour l'attaque? C'est ce qui sera curieux de voir. Celle incertitude
-m'amuse. Mon fils et le petit Coffe me feront les carcasses de mes
-discours.»</p>
-
-<p>À quelques jours de là, M. Leuwen alla voir M<sup>me</sup> Grandet et lui
-tint ce discours:</p>
-
-<p>«&mdash;Permettez-moi, madame, un langage tout de sincérité, exempt de
-tout vain déguisement... comme si déjà vous faisiez partie de la
-famille...»</p>
-
-<p>Ici M. Leuwen retint à grand'peine un coup d'œil malin.</p>
-
-<p>«&mdash;Ai-je besoin de vous demander une discrétion absolue? M. le
-comte de Vaize est aux écoutes. Un seul mot, recueilli par un de ses
-espions, pourrait déranger ou gâter à tout jamais nos petites affaires.</p>
-
-<p>«M. Grandet est, ainsi que moi, à la tête de la Banque, et depuis
-juillet, la Banque est à la tête de l'État. La bourgeoisie a remplacé le
-faubourg Saint-Germain et la Banque est la noblesse de la classe
-bourgeoise. M. Laffitte, en se figurant que tous les hommes étaient des
-anges, nous a fait perdre le ministère; les circonstances actuelles
-appellent la haute banque à ressaisir l'empire et à reprendre le
-ministère, par elle-même ou par ses amis. On accusait les banquiers d'être
-bêtes: l'indulgence de la Chambre a bien voulu me mettre à même de prouver
-le contraire. Nous savons affubler nos adversaires politiques de mots
-difficiles à faire oublier. Je sais mieux que personne que ces mots ne
-sont pas des raisons, mais la Chambre n'aime pas les raisons.</p>
-
-<p>«&mdash;C'est ce que dit M. Grandet.</p>
-
-<p>«&mdash;Il a des idées assez justes, mais, puisque vous me permettez
-le langage de l'amitié la plus intime, je vous avouerai que sans vous,
-madame, je n'eusse jamais songé à M. Grandet. Je vais vous parler
-brutalement: vous croyez-vous assez de crédit sur lui pour le diriger
-dans toutes les actions capitales de son ministère? Il lui faut toute
-votre habileté pour ménager le maréchal, ministre de la guerre. Le roi
-tient à l'armée et le maréchal seul peut l'administrer et la contenir.
-Or, il aime l'argent, il veut beaucoup d'argent, et c'est au ministre
-des Finances à fournir cet argent. L'argent est non seulement le nerf
-de la guerre, mais encore de cette espèce de paix armée dont nous
-jouissons depuis juillet. Outre l'armée, indispensable contre les
-ouvriers, il faut donner des places à tout l'état-major de la bourgeoisie.
-Il y a là six mille bavards qui feront de l'éloquence contre vous, si
-vous ne leur fermez pas la bouche avec une place de 5.000 ou 6.000 francs.
-Mais je ne puis néanmoins vous donner ce ministère comme je vous donnerais
-ce bouquet de violettes. Le roi lui-même, dans nos habitudes actuelles,
-ne peut vous faire un tel don. Un ministre, au fond, ne doit être élu
-que par cinq ou six personnes, dont chacune a plutôt le veto sur le choix
-des autres, que le droit absolu de faire triompher son candidat. N'oubliez
-pas, madame, qu'il faut plaire tout à fait au roi, plaire à peu près à la
-Chambre, et enfin ne pas trop choquer cette pauvre Chambre des pairs.
-Avant d'estimer mon degré de dévouement à vos intérêts, cherchez à vous
-faire une idée nette de cette portion d'influence que, pour deux ou trois
-fois vingt-quatre heures, le hasard a mise dans mes mains.</p>
-
-<p>«&mdash;Je crois en vous, et beaucoup, et admettre avec vous une
-discussion sur un pareil sujet n'en est pas une faible preuve. Mais entre
-la confiance en votre génie et en votre fortune, et les sacrifices que
-vous semblez exiger, il y a loin.</p>
-
-<p>«&mdash;Je serais au désespoir de blesser le moins du monde cette
-charmante délicatesse de votre sexe. Mais M<sup>me</sup> de Chevreuse, la
-duchesse de Longueville, toutes les femmes qui ont laissé un nom dans
-l'histoire, et, ce qui est plus réel, qui ont établi la fortune de leur
-maison, ont eu quelquefois des entretiens avec leur médecin. Eh bien, je
-suis, moi, le médecin de l'âme, le donneur d'avis à la noble ambition qui
-vous tourmente à cette heure.»</p>
-
-<p>M. Leuwen se leva.</p>
-
-<p>«&mdash;Ma chère belle, les moments sont précieux. Vous voulez me
-traiter comme un de vos adorateurs et chercher à me faire perdre la tête;
-je vous certifie que je n'ai plus de tête à perdre et je vais chercher
-fortune ailleurs.</p>
-
-<p>«&mdash;Vous êtes un cruel homme. Eh bien! parlez.</p>
-
-<p>«&mdash;Voici, et en très peu de mots. J'aiderai M. Grandet à devenir
-ministre de l'Intérieur, à condition que mon fils Lucien soit son
-secrétaire général. Voyez, réfléchissez! Si vous ne voulez pas de mon
-idée, je m'arrangerai autrement.»</p>
-
-<p>Quelques moments après le départ de M. Leuwen, M<sup>me</sup> Grandet
-rapportait à son mari l'entretien qu'elle venait d'avoir.</p>
-
-<p>«&mdash;Vous sentez-vous le courage de prendre le fils de M. Leuwen
-pour votre secrétaire général?</p>
-
-<p>«&mdash;Comment? Un lieutenant de lanciers, secrétaire général? Mais
-c'est un rêve! Cela ne s'est jamais vu! Où est la gravité?</p>
-
-<p>«&mdash;Hélas, nulle part! Il n'y a plus de gravité dans nos mœurs!
-C'est déplorable.</p>
-
-<p>M. Leuwen m'a posé cet <i>ultimatum.</i></p>
-
-<p>«&mdash;Prendre pour secrétaire général un petit sournois qui s'avise
-aussi d'avoir des idées, qui jouera auprès de moi le rôle que M. de
-Renneville jouait auprès de M. de Villèle. Je ne me soucie point d'un
-<i>ennemi intime.</i>»</p>
-
-<p>M<sup>me</sup> Grandet eut à supporter pendant vingt minutes les phrases
-oiseuses d'un sot qui cherchait à placer du Montesquieu et qui avait
-l'intelligence bouchée par cent mille livres de rente. Enfin, M. Grandet,
-comprenant qu'il ne pouvait avoir quelque chance d'arriver au ministère
-que par l'entremise de M. Leuwen, consentit à laisser la place de
-secrétaire général à la disposition de celui-ci.</p>
-
-<p>«&mdash;Tous ces tripotages ne me conviennent guère, ajouta-t-il
-gravement. Dans une administration loyale, chacun doit occuper les places
-que lui valent ses mérites.»</p>
-
-<p>Par l'entremise de Lucien, il fut présenté dès le lendemain au vieux
-maréchal, lequel, rempli de bon sens et de vigueur quand il ne se laissait
-pas engourdir par la paresse ou par l'humeur, avait fait à ce futur
-collègue quatre ou cinq questions brusques, auxquelles M. Grandet, peu
-accoutumé à s'entendre parler aussi nettement, répondit par des phrases.
-Sur quoi le maréchal, qui détestait les phrases, d'abord parce qu'elles
-sont détestables et ensuite parce qu'il ne savait pas en faire, lui avait
-tourné le dos. M. Grandet était rentré chez lui pale et désespéré. Sa
-femme l'avait accablé de flatteries, l'avait consolé de son mieux, mais
-pris sur-le-champ la ferme opinion que M. Leuwen l'avait trahie. Lorsque
-celui-ci lui raconta ce qui s'était passé chez le maréchal, les
-platitudes, les fausses grâces, le vide de M. Grandet&mdash;mais en
-adoucissant toutefois la vérité, M<sup>me</sup> Grandet lui fit entendre
-avec un froid dédain qu'elle était convaincue qu'il la trahissait.</p>
-
-<p>M. Leuwen se conduisit comme un jeune homme; il fut au désespoir de
-cette accusation, et pendant trois jours son unique affaire fut de prouver
-à M. Grandet son injustice. Ce qui compliquait la question, c'est que le
-roi, qui, depuis cinq ou six mois devenait chaque jour plus ennemi des
-décisions promptes, avait envoyé quelqu'un de sa famille chez le ministre
-des Finances, afin de moyenner un arrangement avec le vieux maréchal,
-sauf, si le raccommodement ne lui convenait plus, à lui, le roi, de
-désavouer la démarche. L'entente se fit, car le maréchal tenait beaucoup
-à ce qu'une certaine fourniture de chevaux lui entièrement soldée avant sa
-sortie du ministère. M. Salomon G..., le chef de celle entreprise, avait
-sagement stipulé que les cent mille francs promis au maréchal et les
-bénéfices auxquels il avait droit, ne lui seraient payés qu'avec les
-fonds provenant de l'<i>ordonnance de solde</i>, signée par M. le ministre
-des Finances. Le roi connaissait bien cette spéculation sur les chevaux,
-mais il ignorait ce détail.</p>
-
-<p>Dans l'ennui que lui causait l'attitude de M<sup>me</sup> Grandet, à
-son égard et le manque de confiance qu'elle lui témoignait, M. Leuwen se
-décida à en faire part à son fils. Après le dîner de famille, il partit de
-bonne heure pour l'Opéra, emmena Lucien, tira, avec le plus grand soin,
-les verrous de la loge, et ces précautions prises, il raconta, par le
-détail et dans le style le plus simple, le marché fait avec M<sup>me</sup>
-Grandet.</p>
-
-<p>La vanité de Lucien lut consternée; il se sentit froid dans la
-poitrine. M. Leuwen venait de commettre là une lourde gaucherie. Par excès
-de déférence, il sut ne pas se laisser deviner par l'œil lin et scrutateur
-de son père attaché sur lui; il déroba à ce moqueur impitoyable son cruel
-désappointement.</p>
-
-<p>«&mdash;Au fond, se dit-il, mon père est comme tous les pères, mais il
-l'est avec infiniment plus d'esprit et de cœur, ce que je n'avais pas su
-deviner jusqu'ici. Il veut me rendre heureux, <i>mais à sa façon</i>, non à
-la mienne. Et c'est pour tout cela que je m'hébète depuis huit mois par le
-travail du bureau le plus excessif, et le plus stupide. Les autres
-victimes du fauteuil de maroquin sont au moins ambitieux... Tandis que
-moi! La boue de Blois même n'a pu me réveiller! Qui te réveillera donc,
-infâme? Coffe a raison; je suis plus grandement dupe qu'aucun de ces cœurs
-vulgaires qui se sont vendus au gouvernement. Hier encore, en causant de
-Desbacs, Coffe ne m'a-t-il pas dit avec sa froideur inexorable: «Ce qui
-fait que je ne les méprise pas trop, c'est qu'au moins ils n'ont pas de
-quoi dîner.»</p>
-
-<p>Un avancement merveilleux pour mon âge, mes talents, la position de mon
-père dans le monde, m'ont-ils jamais procuré d'autre sentiment que cet
-étonnement sans plaisir: <i>N'est-ce que ça?</i> Il est temps de se
-réveiller! Qu'ai-je besoin de fortune? Un dîner de cinq francs et un
-cheval ne me suffisent-ils pas et au delà? Tout le reste est bien plus
-souvent corvée que plaisir. À présent surtout que je pourrai dire: «Je ne
-méprise pas ce que je ne connais point» comme un sot philosophe à la
-Jean-Jacques. Succès du monde, sourires et serrements de main de députés,
-de campagnards ou de sous-préfets en congé, bienveillance grossière dans
-tous les regards d'un salon... je vous ai goûtés! Je vais vous retrouver
-dans un quart d'heure au foyer de l'Opéra. Et si je partais immédiatement
-pour aller entrevoir le seul pays au monde où soit pour moi le
-<i>peut-être</i> du bonheur?... En dix-huit heures, je puis être dans la
-rue de la Pompe!»</p>
-
-<p>Cette idée s'empara de son attention pendant une heure entière. Depuis
-quelque temps notre héros était devenu beaucoup plus hardi; il avait vu
-de près les motifs qui font agir les hommes chargés des grandes places.
-Cette sotte timidité première qui, pour l'œil clairvoyant, annonçait une
-âme sincère, n'avait pu tenir contre l'expérience. S'il eût usé sa vie
-dans le comptoir de son père, il eût été toute sa vie un homme de mérite,
-connu seulement d'une personne ou deux. Il osait maintenant croire à son
-premier mouvement, et y tenir jusqu'à ce qu'on lui eût prouvé qu'il avait
-tort. Et il devait à l'<i>ironie</i> de son père l'impossibilité de se
-payer de mauvaises raisons.&mdash;«Au fond, se disait-il, je n'ai à
-ménager dans tout ceci que le cœur de ma mère et la vanité de mon père.
-Celui-ci bâtit pour sou fils des châteaux en Espagne, et le fils se trouve
-être trop paysan du Danube pour ce qu'il en veut faire: un homme adroit
-plongeant ferme dans le budget!»</p>
-
-<p>Avec ces idées, établies dans son esprit comme des idées incontestables
-et nouvelles, Lucien se mit un peu à regarder dans la salle. La musique
-plate jouée ce soir-là et les pua charmants de M<sup>lle</sup> Fany Essler
-lui causèrent un enchantement qui l'étonna. Il se disait vaguement qu'il
-ne jouirait pas longtemps de toutes ces choses, et pendant que la musique
-donnait des ailes à son imagination, sa raison parcourait les différentes
-chances de la vie.</p>
-
-<p>«&mdash;Si par l'agriculture on ne se trouvait pas en rapport avec des
-paysans fripons, avec un roi qui les ameute contre vous, avec un préfet
-qui fait voler votre journal à la poste, ce serait une manière de
-travailler qui me conviendrait beaucoup. Vivre dans une terre avec
-M<sup>me</sup> de Chasteller, et faire produire à cette terre les douze ou
-quinze mille francs nécessaires à notre petit bien-être!.... Ah!
-l'Amérique... Là point de préfets...»</p>
-
-<p>Toutes ses anciennes idées sur l'Amérique et sur M. de la Fayette lui
-revinrent en mémoire. Quand il rencontrait le dimanche M. de la Fayette
-chez le vénérable comte de Fr...., il se figurait qu'avec son bon sens,
-sa probité, sa haute philosophie, les gens d'Amérique auraient aussi
-l'élégance de ses manières. Il eût été rudement détrompé. En Amérique,
-règne une majorité en grande partie formée par la canaille. À New-York,
-la charrette gouvernative est tombée dans une ornière opposée à la nôtre.
-Le suffrage universel règne en tyran, et en tyran aux mains sales. Si je
-ne plais pas à mon cordonnier, il répand sur mon compte une calomnie qui
-me fâche, et il faut que je flatte mon cordonnier. Les hommes ne sont pas
-pesés, mais comptés, dans le suffrage universel, et le vote du plus
-grossier des artisans compte autant que celui de Jefferson.</p>
-
-<p>«&mdash;Enfin, je ferai ce que Bathilde voudra...»</p>
-
-<p>Il raisonna longtemps sur cette idée, et fut heureux de la trouver si
-profondément enracinée dans son esprit.</p>
-
-<p>«&mdash;Je suis donc bien sûr de lui pardonner! Telle qu'elle est, elle
-est encore pour moi la seule femme qui existe...</p>
-
-<p>«Je crois qu'il y aura plus de délicatesse à ne jamais laisser
-soupçonner que je connais les suites de sa faiblesse. Elle m'en parlera
-elle-même, si elle veut m'en parler.</p>
-
-<p>«Ce» stupide travail de bureau me prouve au moins que je puis gagner ma
-vie et celle de ma femme. Je ne suis plus ce jeune sous-lieutenant de
-lanciers allant rejoindre son régiment à Nancy, esclave alors de cent
-petites faiblesses de vanité, et encore regimbant sous ces mots de mon
-cousin: «Oh! trop heureux d'avoir un père qui te donne du pain!» Faisons
-comme tout le monde, laissons de côté la moralité de nos actions
-officielles...»</p>
-
-<p>Ces pensées de Lucien étaient tout son bonheur. L'image de M<sup>me</sup>
-de Chasteller, si présente à sa mémoire, les accords de la musique et les
-pas divins et pleins de grâce de M<sup>lle</sup> Essler, firent de cette
-soirée, passée dans un coin de loge, une des plus heureuses de sa vie.</p>
-
-<p>Le lendemain, il monta dans un hôtel garni, prit un petit appartement,
-paya, et comme son hôte insistait pour voir son passeport, il se mit
-d'accord avec lui en assurant qu'il ne coucherait pas cette première
-nuit et que le lendemain il apporterait ses papiers. Il se promena avec
-délices dans ce joli petit appartement dont les plus beaux meubles étaient
-cette idée: «Ici je suis libre!» Il s'amusa comme un enfant du faux nom
-qu'il donnerait dans cet hôtel. On pense bien qu'au milieu de ces
-préoccupations, il n'eut pas la moindre tentation d'aller s'asphyxier dans
-les idées épaisses du salon de M<sup>me</sup> Grandet, et encore moins se
-soumettre à ses serrements de main.</p>
-
-<p>La confidence de son père, au sujet du marché fait avec celle-ci, fut
-une grande faute chez cet homme adroit, il est vrai, admirable
-d'expédients mais trop de premier mouvement pour être politique. Lucien
-avait le défaut et la haute imprudence d'être naturel dans l'intimité,
-même quand cette intimité n'était pas amenée par un amour vrai. Dissimuler
-avec un être, qu'il voyait pendant quatre heures tous les jours, lui
-eût été insupportable. Ce défaut, joint à sa mine naïve, fut d'abord pris
-pour de la bêtise, et lui valut ensuite l'étonnement et l'intérêt de
-M<sup>me</sup> Grandet, ce dont il se serait bien passé. Car s'il y avait
-dans M<sup>me</sup> Grandet la femme ambitieuse, parfaitement raisonnable,
-soigneuse de la réussite de ses projets, il y avait aussi un cœur de femme
-qui jusque-là n'avait jamais aimé. Par hasard, ce naturel de Lucien était
-ce qu'il y avait de mieux calculé pour faire naître un vrai sentiment dans
-ce cœur toujours sec.</p>
-
-<p>Il faut avouer qu'en arrivant à la seconde demi-heure d'une visite, il
-parlait peu et pas très bien s'il n'osait pas se permettre de dire ce qui
-lui passait par la tête. Cette habitude, antisociale à Paris, avait été
-voilée jusqu'à cette époque de sa vie, parce qu'à l'exception de
-M<sup>me</sup> de Chasteller, personne n'avait été intime avec Lucien, et
-jamais on ne l'avait vu prolonger une visite plus de vingt minutes. Sa
-manière de vivre avec M<sup>me</sup> Grandet vint mettre à découvert ce
-défaut cruel, le mieux fait de tous pour casser le cou à la fortune d'un
-homme! Malgré des efforts incroyables, il était absolument hors d'état de
-dissimuler un changement d'humeur: il n'y avait pas, au fond, de caractère
-plus inégal que le sien. Ce défaut, voilé en partie par les manières les
-plus simples et toutes les habitudes d'une excellente éducation et d'une
-politesse exquise, enseignée par une mère, femme d'esprit, avait été jadis
-un charme aux yeux de M<sup>me</sup> de Chasteller. Pour Lucien, le souvenir
-d'une idée qui lui était chère, une journée de vent du nord avec des
-nuages sombres, la vue soudaine de quelque nouvelle canaillerie, ou tel
-autre événement aussi peu rare, suffisaient pour en faire un autre homme.</p>
-
-<p>Pendant la soirée passée à l'Opéra,&mdash;cette soirée délicieuse où il
-avait vécu ses projets d'avenir et qui avait l'ait une révolution dans son
-cœur,&mdash;M<sup>me</sup> Grandet avait régné comme à l'ordinaire dans son
-salon. Cependant l'absence de son soupirant habituel l'avait d'abord
-étonné, puis l'avait entraînée dans la colère la plus vive. Elle n'avait
-pu s'occuper un seul instant d'un autre être que de Lucien. Une telle
-constance d'attention était chose inouïe chez elle. L'état dans lequel
-elle se voyait bétonnait un peu, mais elle était fermement persuadée que
-la fierté seule ou l'orgueil blessé était la cause unique de son
-agitation. Elle interrogeait son monde avec un parler bref, un sein
-haletant et des yeux à paupières contractées et immobiles, et qui
-n'avaient jamais eu cet éclat que par l'effet d'une douleur physique.
-Elle charma l'assistance. Avec tous, Grandet n'osait pas également
-prononcer le nom sur lequel son attention était fixée ce soir-là, mais
-elle engageait ces messieurs dans les récits infinis, espérant toujours
-que le nom de Lucien paraîtrait comme circonstance accessoire.</p>
-
-<p>Mgr le prince royal avait fait annoncer une partie de chasse dans la
-foret de Compiègne; il s'agissait de forcer des chevreuils. M<sup>me</sup>
-Grandet savait que Lucien avait parié 25 louis contre 70, que le premier
-chevreuil serait forcé en moins de vingt et une minutes après la vue. Il
-avait été introduit en si haute société par le vieux maréchal, ministre de
-la guerre. Aucune distinction n'était alors plus flatteuse pour un jeune
-homme. Le prince royal avait expressément désigné le nombre de dix
-personnes, car un des hommes de lettres de sa chambre venait de découvrir
-que monseigneur, fils de Louis XIV et Dauphin de France, n'admettait que
-ce nombre de courtisans à ses chasses au loup.</p>
-
-<p>«&mdash;Se pourrait-il, se disait M<sup>me</sup> Grandet, que le prince
-royal eût fait dire à l'improviste qu'il recevrait ce soir les chasseurs
-invités?»</p>
-
-<p>Mais les pauvres députés et pairs de son salon étaient trop peu du
-monde avec lequel on essayait de refaire une cour, pour se trouver au
-courant de ces choses-là et lui donner un enseignement.</p>
-
-<p>«&mdash;Dans tous les cas, ne devait-il paraître ici cinq minutes, ou
-au moins envoyer un mot? Car cette conduite est affreuse.»</p>
-
-<p>Onze heures sonnèrent, onze heures et demie, minuit; Lucien ne
-paraissait pas.</p>
-
-<p>«&mdash;Ah! je saurai bien le guérir de ces petites façons-là,» se dit
-M<sup>me</sup> Grandet, hors d'elle-même.</p>
-
-<p>Cette nuit, le sommeil n'approcha pas de sa paupière, comme diraient
-les gens qui savent écrire. Dévorée par la colère et le malheur, elle
-chercha une distraction dans ce que ses complaisants appelaient ses études
-historiques. Sa femme de chambre se mit à lui lire les Mémoires de M<sup>me</sup>
-de Motteville qui, la veille encore, lui semblaient le manuel d'une femme
-du grand monde, mais qui, cette nuit-là, lui parurent dénués de tout
-intérêt. Il fallut avoir recours à ces romans contre lesquels, dans son
-salon, elle faisait depuis huit ans des phrases si morales.</p>
-
-<p>Toute la nuit, M<sup>me</sup> Trublet, la jeune femme de chambre de
-confiance, fut obligée de monter à la bibliothèque située au second étage,
-ce qui ne laissait pas d'être fort pénible. Elle en rapporta
-successivement plusieurs romans. Aucun ne plaisait, et enfin, de chute en
-chute, la sublime M<sup>me</sup> Grandet, dont Rousseau était la bête noire,
-fut obligée d'avoir recours à la <i>Nouvelle Héloïse.</i> Il se trouva que
-l'emphase un peu pédantesque qui fait fermer ce livre par les lecteurs un
-peu délicats était justement ce qu'il fallait pour la sensibilité
-bourgeoise et commençante de M<sup>me</sup> Grandet. Lorsqu'elle aperçut
-l'aube à travers les jointures de ses volets, elle renvoya M<sup>me</sup>
-Trublet.</p>
-
-<p>«&mdash;Dès le matin, se dit-elle, je recevrai une lettre d'excuses; on
-me l'apportera vers les neuf heures, et je saurai répondre de bonne
-encre.»</p>
-
-<p>Un peu calmée par cette idée de vengeance, elle s'endormit enfin en
-arrangeant les phrases du billet.</p>
-
-<p>Dès huit heures, M<sup>me</sup> Grandet sonna avec impatience: elle
-supposait qu'il était midi.</p>
-
-<p>«&mdash;Mes lettres, mes journaux!» s'écria-t-elle avec humeur.</p>
-
-<p>On sonna le portier qui arriva, n'ayant à la main que de sales
-enveloppes de journaux.</p>
-
-<p>Quel contraste avec le joli petit billet, si élégant et si bien plié,
-qu'elle s'était imaginé recevoir. Lucien était remarquable pour l'art de
-plier ses billets, et c'était peut-être celui de ses talents élégants
-auquel M<sup>me</sup> Grandet avait été le plus sensible.</p>
-
-<p>La matinée s'écoula en projets d'oubli et même de vengeance, mais elle
-n'en sembla pas moins interminable à M<sup>me</sup> Grandet. Au déjeuner,
-elle fut terrible pour ses gens et pour son mari. Comme elle le vit gai,
-elle lui raconta avec aigreur l'histoire de sa bêtise auprès du ministre
-de la guerre. M. Leuwen ne la lui avait pourtant confiée que sous la
-promesse d'un secret éternel.</p>
-
-<p>Une heure sonna, une heure et demie, deux heures! Le retour de ces sons
-qui lui rappelaient la nuit passée, la mit en fureur. Pendant longtemps,
-elle fui comme hors d'elle-même. Tout à coup,&mdash;qui l'aurait imaginé
-d'un caractère dominé par la vanité la plus puérile?&mdash;elle eut l'idée
-d'écrire à Lucien. Pendant une heure entière elle se débattit contre cette
-horrible tentation: <i>écrire la première.</i> Elle céda enfin, mais sans
-se dissimuler l'horreur de sa démarche.</p>
-
-<p>«&mdash;Quel avantage ne vais-je pas lui donner sur moi, et que de
-journées sévères ne faudra-t-il pas pour lui faire oublier la position que
-la vue de mon billet va lui faire prendre à mon égard. Qu'est-ce qu'un
-amant, après tout? De ces petits messieurs qu'on prend comme un instrument
-auquel on se frotte pour avoir du plaisir. M. Cuvier me disait: «Votre
-chat ne vous caresse pas, il se caresse à vous.» Eh bien, dans ce moment,
-le seul plaisir que puisse me donner ce petit monsieur, c'est de lui
-écrire. Que m'importe sa sensation? La mienne sera du plaisir, dit-elle
-avec une joie féroce, et c'est ce qui m'importe.»</p>
-
-<p>À ce moment, ses yeux étaient superbes. Elle écrivit une lettre dont
-elle ne fut pas contente, une seconde, une troisième; enfin elle fit
-partir la septième ou huitième:</p>
-
-
-<p>«Mon mari, monsieur, a quelque chose à vous dire. Nous vous attendons,
-et pour ne pas attendre toujours, malgré le rendez-vous donné, connaissant
-votre bonne tête, je prends le parti de vous écrire.</p>
-
-<p>«Recevez mes compliments.</p>
-
-<p><span style="margin-left: 15%;">«Augustine Grandet.»</span></p>
-
-<p>«P.-S. Venez avant trois heures.»</p>
-
-<p>Or, quand cette lettre, qu'on avait trouvée la moins imprudente et
-surtout la moins humiliante, fut partie, il était deux heures et demie.</p>
-
-<p>Le valet de chambre de M<sup>me</sup> Grandet trouva Lucien fort
-tranquille à son bureau, rue de Grenelle, mais au lieu de venir, il
-écrivit:</p>
-
-
-<p><span style="margin-left: 15%;">«Madame,</span></p>
-
-<p>«Je suis doublement malheureux: je ne puis avoir l'honneur de vous
-présenter mes respects ce matin, ni peut-être même ce soir. Je me trouve
-cloué à mon bureau par un travail pressé dont j'ai en la gaucherie de me
-charger. Vous savez que comme un respectueux commis, je ne voudrais pas,
-pour tout au monde, fâcher mon ministre. Il ne comprendra certainement
-jamais toute l'étendue du sacrifice que je fais au devoir, en ne me
-rendant pas aux ordres de M. Grandet et aux vôtres.</p>
-
-<p>«Agréez avec bonté la nouvelle assurance du plus respectueux
-dévouement.</p>
-
-<p><span style="margin-left: 15%;">«Lucien Leuwen.»</span></p>
-
-
-<p>M<sup>me</sup> Grandet était occupée depuis vingt minutes à calculer le
-temps absolument nécessaire à Lucien pour voler à ses pieds. Elle prêtait
-l'oreille pour entendre le bruit des roues de son cabriolet, que déjà
-elle avait appris à connaître. Tout à coup, à son grand étonnement,
-le domestique frappa à la porte et lui remit le billet de Lucien.</p>
-
-<p>À cette vue, toute sa rage se réveilla, ses traits se contractèrent et
-presque en môme temps elle devint pourpre.</p>
-
-<p>«&mdash;L'absence de son bureau eut été une excuse. Mais quoi! il a vu
-ma lettre et au lieu de voler à mes pieds, il m'écrit!</p>
-
-<p>«&mdash;Partez, dit-elle au valet de chambre avec des yeux qui
-l'atterrèrent.</p>
-
-<p>«&mdash;Ce petit sot peut se raviser il, va venir dans un quart
-d'heure, se dit-elle; il vaut mieux qu'il voie sa lettre non ouverte. Mais
-ce qui vaut encore mieux, c'est qu'il ne me trouvât pas même chez moi.»</p>
-
-<p>Elle sonna et donna l'ordre de faire atteler. Le billet de Lucien était
-sur un petit guéridon, à côté de son fauteuil; à chaque instant elle le
-regardait malgré elle.</p>
-
-<p>On vint lui dire que la voiture était prête. Comme le domestique
-sortait, elle se précipita sur la lettre et l'ouvrit avec un mouvement de
-fureur, et sans s'être, pour ainsi dire, permis cette action. La jeune
-femme l'emportait sur la capacité politique. Celte lettre si froide mit
-M<sup>me</sup> Grandet dans un état impossible à décrire. Nous ferons
-observer, pour l'excuser un peu, qu'à vingt-six ans, l'âge qu'elle avait à
-ce moment, elle n'avait encore jamais aimé. Elle s'était même sévèrement
-interdit ces amitiés galantes qui peuvent conduire à l'amour. Maintenant
-l'amour prenait sa revanche, et depuis dix-huit heures, l'orgueil le plus
-invétéré, le plus fortifié par l'habitude, lui disputait le cœur de cette
-M<sup>me</sup> Grandet dont la tenue dans le monde était si imposante et
-le nom si haut placé dans les annales de la vertu contemporaine. Jamais
-tempête de l'âme ne fut plus pénible à chaque reprise de cette affreuse
-douleur; le pauvre orgueil était battu et perdait du terrain. Il y avait
-trop longtemps qu'elle lui obéissait en aveugle. Tout à coup, cette
-habitude de l'âme et la passion cruelle qui se disputaient son cœur,
-réunirent leurs efforts pour la mettre au désespoir. Quoi! voir ses ordres
-éludés, désobéis, méprisés par un homme!</p>
-
-<p>«&mdash;Mais il ne sait donc pas vivre?» se disait-elle.</p>
-
-<p>Enfin, après deux heures passées au milieu de souffrances atroces et
-d'autant plus poignantes qu'elles étaient ressenties pour la première fois
-dans un transport de véritable désespoir, elle descendit de chez elle et
-monta en voiture. Mais à peine y fut-elle, qu'elle changea d'avis.</p>
-
-<p>«&mdash;S'il vient, il ne me trouvera pas! Rue de Grenelle, au
-ministère de l'Intérieur,» cria-t-elle au valet de pied.</p>
-
-<p>Elle, rassasiée de flatteries, d'hommages, de respect et de la
-considération des hommes les plus considérables de Paris, osa aller
-chercher elle-même Lucien à son bureau.</p>
-
-<p>Quand Lucien vit M<sup>me</sup> Grandet entrer dans son bureau, l'humeur
-la plus vive s'empara de lui:</p>
-
-<p>«&mdash;Je n'aurai donc jamais la paix avec cette femme! Elle me prend
-sans doute pour un des valets qui l'entourent. Mon billet a dû pourtant la
-convaincre que je ne voulais pas la voir!»</p>
-
-<p>M<sup>me</sup> Grandet se jeta dans un fauteuil, avec toute la fierté
-d'une personne qui, depuis six ans, dépense chaque année cent vingt mille
-francs sur le pavé de Paris. Cette attitude saisit Lucien et toute
-sympathie fut détruite chez lui.</p>
-
-<p>«&mdash;Je vais avoir affaire, se dit-il, à un épicier <i>demandant son
-dû.</i> Il faudra parler clair et haut pour être compris.»</p>
-
-<p>M<sup>me</sup> Grandet restait silencieuse; Lucien était immobile, dans
-une position plus bureaucratique que galante: les mains appuyées sur les
-bras du fauteuil, les jambes allongées dans toute leur longueur. Sa
-physionomie était absolument celle d'un marchand <i>qui perd</i>; pas
-l'ombre d'un sentiment généreux.</p>
-
-<p>Après un moment, il eut presque honte de lui-même.</p>
-
-<p>«&mdash;Ah! si M<sup>me</sup> de Chasteller me voyait. Elle pourrait
-entendre, car la politesse ne déguisera jamais assez ce que je veux faire
-comprendre à cette épicière, orgueilleuse de l'hommage des députés du
-centre.</p>
-
-<p>«&mdash;Faudra-t-il, monsieur, que je vous prie de faire retirer votre
-huissier?»</p>
-
-<p>Le langage de M<sup>me</sup> Grandet ennoblissait les fonctions, selon
-son habitude. Il ne s'agissait que d'un simple garçon de bureau qui,
-voyant une belle dame à équipage entrer d'un air si troublé, était resté
-par curiosité, sous prétexte d'arranger le feu qui allait à merveille.</p>
-
-<p>Cet homme sortit sur un regard de Lucien. Le silence continuait.</p>
-
-<p>«&mdash;Quoi, monsieur, dit enfin M<sup>me</sup> Grandet, vous n'êtes pas
-étonné, stupéfait, confondu de me voir ici?</p>
-
-<p>«&mdash;Je vous avouerai, madame, que je suis étonné d'une démarche
-très flatteuse assurément, mais que je ne mérite pas.»</p>
-
-<p>Lucien n'avait pu se faire violence au point d'employer des mots
-décidément peu polis, mais le ton avec lequel ces paroles étaient dites,
-éloignait à jamais toute idée de reproche passionné et les rendait
-presque froidement insultantes.</p>
-
-<p>«&mdash;Il me semblait, monsieur,&mdash;reprit M<sup>me</sup> Grandet
-avec une voix tremblante de colère,&mdash;si j'ai bien compris les
-protestations, quelquefois longues, relatives à votre haute vertu, que
-vous prétendiez à la qualité d'honnête homme.</p>
-
-<p>«&mdash;Puisque vous me faites l'honneur de me parler de moi, madame,
-je vous dirai que je cherche à être juste et à voir, sans me flatter, ma
-position et celle des autres envers moi.</p>
-
-<p>«&mdash;Votre justice s'abaissera-t-elle jusqu'à considérer combien ma
-démarche, en ce moment, est dangereuse? M<sup>me</sup> de Vaize peut
-reconnaître ma livrée.</p>
-
-<p>«&mdash;C'est précisément, madame, parce que je vois le danger de cette
-démarche, que je ne sais comment la concilier avec l'idée que je me suis
-faite de la haute prudence de M<sup>me</sup> Grandet.</p>
-
-<p>«&mdash;Apparemment, monsieur, que vous m'avez emprunté cette prudence
-rare, et que vous avez <i>trouvé utile</i> de changer en vingt-quatre
-heures tous les sentiments dont les assurances se renouvelaient sans cesse
-et m'importunaient tous les jours?</p>
-
-<p>«&mdash;Madame, répondit Lucien, avec le plus grand sang-froid, ces
-sentiments, dont vous me faites l'honneur de vous souvenir, ont été
-humiliés par un succès qu'ils n'ont pas dii absolument à eux-mêmes. Ils
-se sont enfuis, eu rougissant de leur erreur. Avant de disparaître, ils
-ont obtenu la certitude douloureuse qu'ils ne devaient un triomphe
-apparent qu'à l'emploi qu'on voulait en faire pour arriver au ministère.
-Un cœur, que ces sentiments avaient la présomption, sans doute déplacée,
-de pouvoir toucher, a cédé tout simplement à un calcul d'ambition, et il
-n'y a eu de tendresse que dans les mots. Enfin, je me suis aperçu qu'on
-me trompait, et c'est, un éclaircissement, madame, que mon absence voulait
-essayer de vous épargner. C'est là ma façon d'être honnête homme.»</p>
-
-<p>Lucien eût pu continuer à l'infini cette justification trop facile.
-M<sup>me</sup> Grandet était atterrée. Les souffrances de son orgueil
-eussent été atroces, si, heureusement pour elle, un sentiment moins sec ne
-fût venu l'aider à souffrir. Au mot fatal de <i>ministère</i>, elle s'était
-couvert les yeux avec son mouchoir. Peu après, Lucien crut s'apercevoir
-qu'elle avait des mouvements convulsifs qui la faisaient changer de
-position dans son fauteuil&mdash;cet immense fauteuil doré des ministères.
-Malgré lui, il devint plus attentif.</p>
-
-<p>«&mdash;Voilà sans doute, se disait-il, comment ces comédiens de Paris
-répondent aux reproches qui n'ont pas de réponse.»</p>
-
-<p>Néanmoins, il ne pouvait s'empêcher d'être touché par cette image bien
-jouée de l'extrême malheur. Ce corps, d'ailleurs, qui s'agitait sous ses
-yeux était si beau!</p>
-
-<p>M<sup>me</sup> Grandet sentait en vain qu'il fallait à tout prix arrêter
-ces paroles fatales de Lucien. S'il allait s'irriter au son de son propre
-discours, et peut-être prendre envers lui-même des engagements auxquels il
-ne songeait pas en commençant. Il fallait répondre, mais que dire? Cette
-situation affreuse provoqua la défaite complète de son orgueil; mais
-quelle humiliation! Ce qui faisait le seul intérêt de sa vie depuis
-quelques jours allait lui manquer. Et que ferait-elle après? Son salon
-et le plaisir de donner des soirées brillantes, où il n'y e ût que la
-meilleure société de la cour de Louis-Philippe, lui semblaient maintenant
-bien peu de chose. Elle trouva que Lucien avait raison, et constata
-combien sa colère à elle était peu fondée. Le silence dura plusieurs
-minutes. Enfin M<sup>me</sup> Grandet ôta le mouchoir qu'elle avait devant
-les yeux, et Lucien fut frappé parmi des plus grands changements de
-physionomie qu'il eut jamais vus. Pour la première fois de sa vie,
-M<sup>me</sup> Grandet portait sur sa figure une expression réellement
-féminine.</p>
-
-<p>«&mdash;J'avouerai mes torts, monsieur, mais pourtant ce qui m'arrive
-est flatteur pour vous. La cour que vous me faisiez me flattait,
-m'amusait, mais me semblait absolument sans danger. Mais mon cœur a
-changé!»</p>
-
-<p>Ici M<sup>me</sup> Grandet rougit profondément; elle n'osait pas
-regarder Lucien.</p>
-
-<p>«&mdash;J'ai eu le malheur de m'attacher à vous. Peu de jours ont suffi
-pour changer mon cœur à mon insu. J'ai oublié le juste soin d'élever ma
-maison; un autre sentiment a dominé ma vie. L'idée de vous perdre, l'idée
-surtout de n'avoir pas votre estime, est intolérable pour moi. Je suis
-prête à tout sacrifier pour reconquérir cette estime.»</p>
-
-<p>Elle se cacha de nouveau la figure derrière son mouchoir, osa dire:</p>
-
-<p>«&mdash;Je vais rompre avec M. votre père, renoncer aux espérances du
-ministère... mais ne vous séparez pas de moi!»</p>
-
-<p>En lui disant ces derniers mots, M<sup>me</sup> Grandet lui tendit la
-main avec une grâce et un charme extraordinaires.</p>
-
-<p>«&mdash;Cette grâce, ce changement étonnant chez une femme si fière,
-c'est votre mérite qui en est l'auteur, lui disait la vanité.»</p>
-
-<p>La méfiance ajoutait:</p>
-
-<p>«&mdash;Voilà une femme admirablement belle et qui, sans doute, compte
-sur l'effet de sa beauté. Tâchons de n'être pas dupe. Voyons: M<sup>me</sup>
-Grandet prouve son amour par un sacrifice assez pénible, celui de la
-fierté de toute sa vie. Il faut donc croire à cet amour... Mais doucement.
-Il faudra que cet amour résistât à des épreuves un peu plus décisives et
-d'une durée un peu plus longue que ce qui vient d'avoir lieu jusqu'ici.»</p>
-
-<p>Il faut avouer que la figure de Lucien n'était point du tout celle d'un
-héros de roman, pendant qu'il se livrait à ces sages raisonnements. Il
-avait plutôt l'air d'un banquier qui pèse la convenance d'une grande
-opération.</p>
-
-<p>«&mdash;La vanité de M<sup>me</sup> Grandet peut regarder comme le pire
-des maux celui d'être quittée; <i>elle doit tout sacrifier pour éviter
-cette humiliation</i>, même les intérêts de son ambition. Il se peut fort
-bien que ce ne soit pas l'amour qui fasse ces sacrifices, mais tout
-simplement la vanité, et la mienne serait bien aveugle si elle se
-glorifiait d'un triomphe d'une nature aussi douteuse. Au bout du compte,
-sa présence ici m'importune; je me sens incapable de me soumettre à ses
-exigences. Son salon m'ennuie, et c'est ce qu'il s'agit de lui faire
-entendre avec politesse.</p>
-
-<p>«&mdash;Madame, je ne m'écarterai pas avec vous des égards les plus
-respectueux. Le rapprochement qui nous a placés, pour un instant, dans
-une position intime, a pu être la suite d'un malentendu, d'une erreur.
-Mais je n'en suis pas moins votre obligé. Je me dois à moi-même, Madame,
-je dois encore plus à mon respect pour le lien qui nous a unis, l'aveu de
-la vérité. Le dévouement, la reconnaissance, remplissent mon cœur, mais je
-n'y trouve plus d'amour.»</p>
-
-<p>M<sup>me</sup> Grandet le regardait avec des yeux grands ouverts, mais
-dans lesquels l'extrême attention suspendait les larmes.</p>
-
-<p>Après un petit silence, elle se remit à pleurer sans nulle retenue.
-Elle considérait Lucien, et elle osa dire ces étranges paroles:</p>
-
-<p>«&mdash;Tout ce que tu dis est vrai, je mourais d'ambition et d'orgueil.
-Me voyant extrêmement riche, le but de ma vie était de devenir une femme
-titrée; j'ose t'avouer ce ridicule amer. Ce n'est pas de cela que je
-rougis en ce moment. C'est par ambition uniquement que je me suis occupée
-de toi. Mais je meurs d'amour. Je suis une indigne, humilie-moi, je mérite
-tous les mépris. Je meurs d'amour et de honte. Je tombe à tes pieds, je
-te demande pardon! Je n'ai plus ni ambition, ni orgueil. Dis-moi ce que
-tu veux que je fasse à l'avenir. Je suis à tes pieds, humilie-moi tant
-que tu voudras! Plus tu m'humilieras, plus tu seras humain avec moi!...</p>
-
-<p>«&mdash;Tout cela est encore de l'affectation,» se disait Lucien, qui
-n'avait jamais vu de scène de cette force.</p>
-
-<p>Elle était à ses pieds; lui, debout, essayait de la relever. Arrivée à
-ces derniers mots, il s'aperçut qu'elle faiblissait. Comme il faisait un
-effort pour la remettre debout, il sentit tout à coup le poids de son
-corps. Elle était profondément évanouie. Lucien était embarrassé, mais
-point touché. Son embarras venait, uniquement de la crainte de manquer à
-ce précepte de sa morale: <i>Ne jamais faire de mal inutile.</i></p>
-
-<p>Il lui vint une idée ridicule, en cet instant, qui coupa court à tout
-autre attendrissement. L'avant-veille on était venu quêter chez
-M<sup>me</sup> Grandet&mdash;qui avait une terre dans les environs de
-Lyon&mdash;pour les malheureux prévenus du Procès d'avril, que l'on allait
-transférer de la prison de Perrache à Paris, par le froid, et qui
-n'avaient pas d'habits.</p>
-
-<p>«&mdash;Il m'est permis, messieurs, avait-elle dit aux quêteurs, de
-trouver votre demande singulière. Vous ignorez apparemment ce que mon mari
-est dans l'État. M. le préfet de Lyon a défendu cette quête.»</p>
-
-<p>Elle-même avait raconté tout cela à la société. Lucien l'avait
-regardée, puis avait dit en l'observant:</p>
-
-<p>«&mdash;Par le froid qu'il fait, une douzaine de ces gens-là mourront
-sur leurs charrettes. Ils n'ont que des habits d'été et on ne leur donne
-point de couvertures.</p>
-
-<p>«&mdash;Ce sera autant de peine de moins pour la cour de Paris,» avait
-répondu un gros député, héros de Juillet.</p>
-
-<p>L'œil de Lucien s'était fixé sur M<sup>me</sup> Grandet; elle n'avait pas
-sourcillé.</p>
-
-<p>En la voyant évanouie, ses traits, sans expression autre que la hauteur
-qui lui était habituelle, lui rappelèrent l'expression qu'ils avaient
-lorsqu'il lui présentait l'image des prisonniers mourant de froid et
-de faim sur leurs charrettes; au milieu d'une scène d'amour, Lucien fut
-homme de parti.</p>
-
-<p>«&mdash;Que ferai-je de cette femme? se dit-il. Il faut être humain,
-lui donner de bonnes paroles, et la renvoyer chez elle à tout prix.» Il
-alla la déposer doucement contre le fauteuil, il ferma la porte à clef,
-puis, avec son mouchoir trempé dans le modeste pot à eau en
-faïence,&mdash;seul meuble culinaire du bureau,&mdash;il humecta ce front,
-ces joues, ce cou, sans que tant de beauté lui donnât un instant de
-distraction.</p>
-
-<p>M<sup>me</sup> Grandet soupira enfin. Il la saisit à bras le corps, et
-la plaça assise dans le grand fauteuil doré. Le contact de ce corps
-charmant lui rappela un peu cependant qu'il tenait dans ses bras une des
-plus jolies femmes de Paris. Elle se remettait lentement, et le regardait
-avec des yeux encore à demi voilés par la chute de la paupière supérieure.</p>
-
-<p>Lucien pensa qu'il devait lui baiser la main; ce fut ce qui hâta le
-plus la résurrection de cette pauvre femme amoureuse.</p>
-
-<p>«&mdash;Viendrez-vous chez moi? lui dit-elle d'une voix basse et à
-peine articulée.</p>
-
-<p>«&mdash;Sans doute, comptez sur moi. Mais ce bureau est un lieu de
-danger. La porte est fermée, on peut frapper. Si le petit Desbacs se
-présente...»</p>
-
-<p>Cette idée rendit des forces à M<sup>me</sup> Grandet.</p>
-
-<p>«&mdash;Soyez assez bon pour me soutenir jusqu'à ma voiture.</p>
-
-<p>«&mdash;Ne serait-il pas bien de parler d'une entorse devant vos
-gens?»</p>
-
-<p>Elle le regarda avec des yeux où brillait le plus vif
-amour.</p>
-
-<p>«&mdash;Généreux ami! Ce n'est pas vous qui cherchez à me compromettre
-et à afficher un triomphe! Quel cœur est le vôtre!»</p>
-
-<p>Lucien se sentit attendri, niais ce sentiment lui fut désagréable. Il
-plaça sur le dossier du fauteuil la main de M<sup>me</sup> Grandet qui
-s'appuyait sur lui, et courut dans la cour dire aux gens d'un air effaré:</p>
-
-<p>«&mdash;M<sup>me</sup> Grandet vient de se donner une entorse; peut-être
-même s'est-elle cassé la jambe. Venez vite.»</p>
-
-<p>Un homme de peine du ministère tint les chevaux, le cocher et le valet
-de pied accoururent et aidèrent M<sup>me</sup> Grandet à gagner sa
-voiture.</p>
-
-<p>Elle serrait la main de Lucien avec le peu de forces qui lui restaient.
-Ses yeux reprirent de l'expression, celle de la prière, quand elle lui dit
-de l'intérieur de la voiture:</p>
-
-<p>«&mdash;À ce soir!</p>
-
-<p>«&mdash;Sans doute, madame; je viendrai savoir de vos nouvelles.»</p>
-
-<p>L'aventure parut fort louche aux domestiques, surpris de l'air ému de
-leur maîtresse. Ces gens-là sont fins à Paris, et ils devinèrent bien que
-cet air n'était pas celui de la douleur physique pure.</p>
-
-<p>Lucien se referma de nouveau à clef dans son bureau. Il se promenait à
-grands pas dans la diagonale de cette petite pièce.</p>
-
-<p>«&mdash;Scène désagréable, se dit-il. Est-ce une comédie? A-t-elle
-chargé l'expression de ce qu'elle sentait? L'évanouissement était réel...
-autant que je puis m'y connaître. C'est là un triomphe de vanité et ça ne
-me fait aucun plaisir...»</p>
-
-<p>Il voulut reprendre un <i>rapport</i> commencé, et il s'aperçut qu'il
-écrivait des niaiseries. Il alla chez lui, monta à cheval, passa le pont
-de Grenelle et se trouva bientôt dans le bois de Meudon. Là, il mit son
-cheval au pas el se mit à réfléchir. Ce qui surnagea à tout, ce fut le
-remords d'avoir été attendri au moment où M<sup>me</sup> Grandet avait
-écarté le mouchoir qui lui cachait la figure, et celui, plus fort, d'avoir
-été ému au moment où il l'avail prise dans ses bras pour la déposer dans
-le fauteuil.</p>
-
-<p>«&mdash;Ah! si je suis infidèle à M<sup>me</sup> de Chasteller, elle
-aura une raison de l'être à son tour!</p>
-
-<p>«&mdash;Mais il me semble qu'elle ne commence pas mal, lui dit le parti
-contraire. Peste, un accouchement! Excusez du peu.</p>
-
-<p>«&mdash;Puisque personne au monde ne voit ce ridicule, répondit Lucien,
-il n'existe pas. Pour exister, le ridicule doit être vu.»</p>
-
-<p>En rentrant à Paris, il passa au ministère, il se fit annoncer chez M.
-de Vaize, et lui demanda un congé d'un mois.</p>
-
-<p>Ce ministre qui, depuis trois semaines, ne l'était plus qu'à demi, et
-vantait les douceurs du repos,&mdash;<i>otium cum dignitate</i>,
-répétait-il souvent&mdash;fut étonné et enchanté de voir fuir l'aide de
-camp du général ennemi.</p>
-
-<p>«&mdash;Qu'est-ce que cela peut vouloir dire?» se demandait-il.</p>
-
-<p>Muni de son congé en bonne forme, écrit par lui et signé par le
-ministre, Lucien alla voir sa mère à laquelle il annonça une partie de
-campagne de quelques jours.</p>
-
-<p>«&mdash;De quel coté? demanda-t-elle avec anxiété.</p>
-
-<p>«&mdash;En Normandie, répondit Lucien qui avait compris le regard de
-sa mère.</p>
-
-<p>Il avait bien eu quelques remords de tromper cette mère, mais sa
-question: <i>De quel côté?</i> avait achevé de les dissiper. Il écrivit
-ensuite un mot à son père et passa chez M<sup>me</sup> Grandet qu'il
-trouva bien faible. Il fut très poli et promit de repasser dans la soirée.</p>
-
-<p>Il partit pour Nancy, ne regrettant rien de Paris, et désirant de tout
-son cœur d'être oublié par M<sup>me</sup> Grandet.</p>
-
-
-<p class="center">* * *</p>
-
-
-<p>À la nouvelle de la mort subite de son père, Lucien revint à Paris<a name="FNanchor_1_1" id="FNanchor_1_1"></a><a href="#Footnote_1_1" class="fnanchor">[1]</a>.</p>
-
-<p>Aussitôt débarqué, il passa une heure avec sa mère et alla ensuite au
-comptoir, où se trouvait M. Leffre, chef du bureau, homme sage à cheveux
-blancs, consommé dans les affaires.</p>
-
-<p>Le vieillard lui dit, avant même de faire mention de la mort de M.
-Leuwen:</p>
-
-<p>«&mdash;Monsieur, j'ai à vous parler de vos affaires. S'il vous plaît,
-nous passerons dans votre cabinet.</p>
-
-<p>À peine arrivés:</p>
-
-<p>«&mdash;Vous êtes un homme et un brave homme. Préparez-vous à tout ce
-qu'il y a de pis. Me permettrez-vous de parler librement?</p>
-
-<p>«&mdash;Je vous en prie, mon cher monsieur Leffre. Dites-moi nettement
-ce qu'il y a de pis.</p>
-
-<p>«&mdash;Il faut faire banqueroute!</p>
-
-<p>«&mdash;Grand Dieu! Combien doit-on?</p>
-
-<p>«&mdash;Juste autant qu'on a. Si vous ne faites pas banqueroute, il ne
-vous reste rien.</p>
-
-<p>«&mdash;Y a-t-il moyen de ne pas faire banqueroute?</p>
-
-<p>«&mdash;Sans doute, mais il ne vous restera peut-être pas cent mille
-écus, et encore faudra-t-il cinq ou six ans pour faire la rentrée de cette
-somme.</p>
-
-<p>«&mdash;Attendez-moi un instant: je vais parler à ma mère.</p>
-
-<p>«&mdash;Monsieur, M<sup>me</sup> votre mère n'est pas dans les affaires:
-peut-être ne conviendrait-il pas de prononcer le mot de banqueroute aussi
-nettement. Vous pouvez payer 60 0/0, et il vous reste une honnête aisance.
-M. votre père était aimé de tout le haut commerce, et il n'est pas de
-petit boutiquier auquel il n'ait prêté une ou deux fois dans sa vie une
-couple de billets de mille francs. Vous avez votre concordat signé à 60
-0/0, avant trois jours et avant même la vérification du grand livre. Et,
-ajouta M. Leffre en baissant la voix, les affaires des dix-neuf derniers
-jours sont portées sur un livre à part, que j'enferme tous les soirs. Nous
-avons pour 190.000 francs d'argent liquide, et sans ce livre on ne saurait
-où les prendre.</p>
-
-<p>«&mdash;Et cet homme est parfaitement honnête!» pensa Lucien.</p>
-
-<p>M. Leffre, le voyant pensif, ajouta:</p>
-
-<p>«&mdash;M. Lucien a un peu perdu l'habitude du comptoir, depuis qu'il
-est dans les honneurs. Il attache peut-être, à ce mot de banqueroute, la
-fausse idée qu'on en a dans le monde. M. Van Peters, que vous aimiez tant,
-avait fait banqueroute à New-York, et cela l'avait si peu déshonoré, que
-nos plus belles affaires se font avec New-York et l'Amérique du Nord.</p>
-
-<p>«&mdash;Une place va me devenir nécessaire! songeait Lucien.</p>
-
-<p>«&mdash;Vous pourriez offrir 4 0/0, continuait M. Leffre, croyant le
-décider; j'ai tout arrangé dans ce sens. Si quelque créancier de mauvaise
-humeur veut vous forcer la main, vous le réduirez à 35 0/0. Mais, suivant
-moi, offrir 40 0/0 serait manquer à la probité. Offrez-en 60, et
-M<sup>me</sup> Leuwen n'est pas obligée de mettre à bas son carrosse.
-M<sup>me</sup> Leuwen sans voiture! Il n'est pas un de nous à qui ce
-spectacle ne perçât le cœur. Il n'est pas un de nous à qui M. votre père
-n'ait donné en cadeaux plus de la valeur de ses appointements.»</p>
-
-<p>Lucien se taisait toujours et cherchait s'il n'y avait pas un moyen de
-cacher cet événement à sa mère.</p>
-
-<p>«&mdash;Il n'est pas un de nous qui ne soit décidé à tout faire pour
-qu'il reste à M<sup>me</sup> votre mère et à vous une somme ronde de 600.000
-francs. Et d'ailleurs, s'écria M. Leffre en grossissant la voix, quand
-aucun de ces messieurs ne le voudrait, je le veux, moi, qui suis le chef,
-et vous aurez 600.000 francs, aussi sûrement que si vous les teniez, et en
-outre du mobilier, de l'argenterie, etc.</p>
-
-<p>«&mdash;Attendez-moi, monsieur,» dit Lucien.</p>
-
-<p>Ce détail de mobilier, d'argenterie, lui fit horreur. Il revint à M.
-Leffre après un gros quart d'heure. Il avait employé dix minutes à
-préparer sa mère. Elle avait, comme lui, horreur de la banqueroute, et
-avait offert le sacrifice de sa dot, montant à 150.000 francs, ne
-réclamant qu'une pension viagère de 1.200 francs pour elle, et de 1.200
-francs pour son fils.</p>
-
-<p>M. Leffre fui atterré par cette résolution de payer intégralement tous
-les créanciers, il supplia Lucien de réfléchir vingt-quatre heures.</p>
-
-<p>«&mdash;C'est justement, mon cher Leffre, la seule et unique chose au
-monde que je ne puisse pas vous accorder.</p>
-
-<p>«&mdash;Eh bien, monsieur Lucien, au moins ne dites mot de notre
-conversation. Ce secret est entre M<sup>me</sup> votre mère, vous et moi.
-Les commis du bureau ne font tout au plus qu'entrevoir les difficultés.</p>
-
-<p>«&mdash;À demain, mon cher Leffre. Ma mère et moi ne vous regardons pas
-moins comme notre meilleur ami.»</p>
-
-<p>Le lendemain, M. Leffre répéta ses offres. Il supplia Lucien de
-consentir à un arrangement. Le surlendemain, après un nouvel effort, il
-proposa ceci:</p>
-
-<p>«&mdash;Vous pouvez tirer bon parti du nom de la maison, sous la
-condition de payer toutes les dettes, dont voici l'état complet, dit-il à
-Lucien en lui montrant une feuille de papier grand aigle, chargée de
-chiffres. Avec la condition de payer intégralement, et l'abandon de toutes
-les créances de la maison, vous pouvez vendre votre banque 50.000 écus
-peut-être. En attendant, moi qui vous parle, Jean-Pierre Leffre, et M.
-Gavardin, le caissier, nous vous offrons 100.000 francs comptant, avec
-recours contre nous pour toutes sortes de dettes de feu M. Leuwen, notre
-honoré patron, même ce qu'il peut devoir à son tailleur et à son sellier.</p>
-
-<p>«&mdash;Votre proposition me plaît fort. J'aime mieux avoir affaire à
-vous, brave et honnête ami, pour 100.000 francs, que d'en recevoir 150.000
-de tout autre qui n'aurait pas la même vénération pour l'honneur de mon
-père. Je ne vous demande qu'une chose: donnez un intérêt à M. Coffe.</p>
-
-<p>«&mdash;Je vous répondrai avec franchise. Travailler avec M. Coffe le
-matin, m'ôte tout l'appétit à dîner. C'est un parlait honnête homme, mais
-sa vue me porte malheur. Il ne sera pas dit néanmoins que la maison Leffre
-et Gavardin refuse une proposition faite par un Leuwen. Notre prix d'achat
-pour la cession complète sera de 100.000 francs comptant, 1.200 francs de
-pension viagère pour M<sup>me</sup> Leuwen et autant pour vous, monsieur,
-et tout le mobilier, vaisselle, chevaux, voitures, etc. Sauf un portrait
-de notre sieur Leuwen et un autre de notre sieur Van Peters. Tout cela est
-porté dans le projet d'achat que voici, et sur lequel je vous engage à
-consulter un homme que tout Paris vénère et que le commerce ne doit nommer
-qu'avec vénération: M. Laffitte. Je vais y ajouter, dit M. Leffre en
-s'approchant de la table, une pension viagère de 600 francs pour M.
-Coffe.»</p>
-
-<p>Toute l'affaire fut tranchée avec cette rondeur. Lucien consulta les
-amis de son père, dont plusieurs, poussés à bout, le blâmèrent de ne pas
-faire banqueroute à 60 0/0.</p>
-
-<p>«&mdash;Qu'allez-vous devenir, une fois dans la misère? Personne ne
-voudra vous recevoir?»</p>
-
-<p>Lucien et sa mère n'avaient pas eu une seconde d'incertitude. Le
-contrat fut signé avec <i>MM. Leffre et Gavardin</i>, qui donnèrent 4.000
-francs de pension viagère à M<sup>me</sup> Leuwen, parce qu'un autre
-commis offrait cette augmentation. Du reste, le contrat fut signé avec les
-clauses indiquées ci-dessus. Ces messieurs payèrent 100.000 francs
-comptant, et le même jour, M<sup>me</sup> Leuwen mit en vente ses chevaux,
-ses voitures, et sa vaisselle d'argent. Son fils ne s'opposa à rien; il
-lui avait déclaré que pour rien au monde il ne prendrait autre chose que
-sa pension de 1.200 francs et 20.000 francs de capital.</p>
-
-<p>Pendant toutes ces transactions, Lucien vit fort peu de monde. Quelque
-ferme qu'il fût dans sa ruine, la commisération du vulgaire l'eût
-impatienté. Il reconnut bientôt l'effet des calomnies répandues par les
-agents du comte de Beauséant, le ministre des Affaires étrangères. Le
-public crut que ce grand changement n'avait nullement altéré sa
-tranquillité, parce qu'il était saint-simonien au fond, et que, si cette
-religion lui manquait, au besoin il s'en créerait une autre.</p>
-
-<p>Il fut bien étonné, un matin, en recevant une lettre de M<sup>me</sup>
-Grandet, qui se trouvait à une maison de campagne près de Saint-Germain,
-et qui lui assignait un rendez-vous à Versailles, rue de Savoie, n° 62.
-Lucien avait grande envie de s'excuser, mais enfin il se dit:</p>
-
-<p>«&mdash;J'ai assez de torts envers cette femme; sacrifions une heure.»</p>
-
-<p>Il trouva une femme perdue d'amour et ayant à grand peine la force de
-parler raison. Elle mit une adresse vraiment remarquable à lui faire,
-avec toute la délicatesse possible, la scabreuse proposition que voici:
-elle le suppliait d'accepter d'elle une pension de 15.000 francs et ne
-lui demandait que de venir la voir, en tout bien, tout honneur, quatre
-fois par semaine.</p>
-
-<p>«&mdash;Je vivrai les autres jours en vous attendant!»</p>
-
-<p>Lucien vit bien que s'il répondait comme il le devait, il allait
-provoquer une scène violente. Il fit entendre que, pour certaines raisons,
-cet arrangement ne pouvait commencer que dans six mois, et qu'il se
-réservait de répondre par écrit dans vingt-quatre heures. Malgré sa
-prudence, cette visite dura deux heures et ne finit pas sans larmes.</p>
-
-<p>Pendant ce temps, Lucien suivait une négociation bien différente avec
-le vieux maréchal, encore ministre de la guerre, malgré que, depuis quatre
-mois, il fût toujours à la veille de perdre sa place. Quelques jours avant
-la course de Versailles, Lucien avait vu entrer chez lui un des officiers
-d'ordonnance du maréchal, qui l'engageait à se trouver le lendemain, au
-ministère, à six heures et demie du matin.</p>
-
-<p>Il alla au rendez-vous encore tout endormi.</p>
-
-<p>«&mdash;Eh bien, jeune homme, dit le ministre d'un air grognon, <i>sic
-transit gloria mundi.</i> Encore un de ruiné. Grand Dieu, on ne sait que
-faire de son argent! Il n'y a de sur que la terre, mais les fermiers ne
-payent jamais. Est-il vrai que vous n'avez pas voulu faire banqueroute et
-que vous avez vendu votre fonds 100.000 francs?</p>
-
-<p>«&mdash;Très vrai, monsieur le maréchal.</p>
-
-<p>«&mdash;J'ai connu votre père, et pendant que je suis encore dans cette
-galère, je veux demander pour vous à Sa Majesté une place de 6 à 8.000
-francs. Où la voulez-vous?</p>
-
-<p>«&mdash;Loin de Paris.</p>
-
-<p>«&mdash;Ah! je vois. Vous voulez être préfet, mais je ne veux rien
-devoir à ce polisson de M. de Vaize. Ainsi, <i>pas de ça, Larirette!</i></p>
-
-<p>«&mdash;Je ne pensais pas à une préfecture. Hors de France, voulais-je
-dire.</p>
-
-<p>«&mdash;Il faut parler net, entre amis. Diable, je ne suis pas ici pour
-faire de la diplomatie. Donc, secrétaire d'ambassade?</p>
-
-<p>«&mdash;Je n'ai pas de titre pour être premier secrétaire. Attaché est
-trop peu; je n'ai que 1.200 francs de rente.</p>
-
-<p>«&mdash;Je ne vous ferai ni premier, ni dernier. Je vous ferai second
-secrétaire. M. Lucien Leuwen, lieutenant de cavalerie, maître des
-requêtes, chevalier de la Légion d'honneur, a des titres. Écrivez-moi
-donc demain si vous acceptez ou non d'être second secrétaire.»</p>
-
-<p>Et le maréchal le congédia de la main en lui disant:</p>
-
-<p>«&mdash;Honneur!»</p>
-
-<p>Le lendemain, Lucien qui, pour la forme, avait consulté sa mère,
-écrivit qu'il acceptait. En rentrant de Versailles, il trouva un mot de
-l'aide de camp du maréchal qui l'invitait à se rendre au ministère, le
-soir même, à neuf heures.</p>
-
-<p>«&mdash;J'ai demandé pour vous à Sa Majesté la place de second
-secrétaire d'ambassade à Madrid. Vous aurez, si le roi signe, 4.000 francs
-d'appointements, et, de plus, une pension de 4.000 autres francs pour
-les services rendus par votre père, sans lequel ma loi sur les fournitures
-militaires ne passait pas. Je ne vous dirai pas que cette pension est
-solide comme du marbre. Mais enfin, cela durera bien quatre ou cinq ans,
-et dans quatre ou cinq ans, si vous avez servi votre ambassadeur comme
-vous avez servi M. de Vaize, et si vous cachez vos principes jacobins
-(c'est le roi qui m'a dit que vous étiez jacobin; c'est un beau métier et
-qui vous rapportera gros!), enfin, bref, si vous êtes adroit, avant que
-la pension de 4.000 francs soit supprimée, vous aurez accroché 6 ou 8.000
-francs d'appointements. C'est plus que n'a un colonel. Sur quoi, bonne
-chance. Adieu. J'ai payé ma dette, ne me demandez rien, ne m'écrivez pas.»</p>
-
-<p>Comme Lucien s'en allait.</p>
-
-<p>«&mdash;Si vous ne recevez rien, d'ici à huit jours, revenez me voir à
-neuf heures du soir. Dites au portier, en passant, que vous reviendrez
-dans huit jours. Bonsoir, adieu.»</p>
-
-<p>Rien ne retenait Lucien à Paris; il ne devait y reparaître que lorsque
-sa ruine serait oubliée.</p>
-
-<p>«&mdash;Quoi, vous qui pouviez espérer tant de millions!» lui disaient
-les nigauds qu'il rencontrait.</p>
-
-<p>Et plusieurs de ces gens-là le saluaient de façon à lui dire:</p>
-
-<p>«&mdash;Ne nous parlons pas.»</p>
-
-<p>Sa mère montra une force de caractère admirable: jamais une plainte.
-Elle eut pu garder son superbe appartement dix-huit mois encore. Avant le
-départ de Lucien, elle alla s'établir dans quatre pièces, au troisième
-étage, sur le boulevard. Elle annonça à un petit nombre d'amis qu'elle
-leur offrirait le thé tous les vendredis et que, pendant son deuil, sa
-porte serait fermée tous les autres jours.</p>
-
-<p>Le huitième jour, après son entrevue avec le maréchal, Lucien reçut
-un gros paquet adressé à M. Leuwen, chevalier de la Légion d'honneur,
-deuxième secrétaire d'ambassade à Madrid. Il sortit à l'instant pour aller
-chez le brodeur commander un petit uniforme. Il vit son ministre, reçut un
-quartier d'avance de ses appointements et prit ses dernières instructions.</p>
-
-<p>Tout le monde lui parla d'acheter une voiture, et trois jours après
-avoir reçu sa nomination, il partait bravement par la malle-poste.</p>
-
-<p>Il avait résisté héroïquement à l'idée de passer une dernière fois à
-Nancy.</p>
-
-<p>Il s'arrêta deux jours, avec délices, sur le lac de Genève, et visita
-les lieux divers que la <i>Nouvelle Héloïse</i> a rendus célèbres; chez un
-paysan de Clarens, il trouva un lit brodé dans lequel avait couché
-M<sup>me</sup> de Warens.</p>
-
-<p>À la sécheresse d'âme qui le gênait à Paris&mdash;pays si peu fait pour
-y recevoir des compliments de condoléance&mdash;avait succédé une
-mélancolie tendre: il s'éloignait de Nancy peut-être pour toujours.</p>
-
-<p>Cette tristesse ouvrit son âme au sentiment des arts. Il vit avec
-beaucoup plus de plaisir qu'il n'appartient à un ignorant de le faire,
-Bologne, Milan. La Chartreuse de Pavie, Florence, le jetèrent dans un état
-d'attendrissement et de sensibilité qui lui eût causé bien des remords
-trois ans auparavant.</p>
-
-<p>Enfin, en arrivant à son poste, il eut besoin de se sermonner pour
-prendre envers les gens qu'il allait fréquenter le degré de sécheresse
-convenable.</p>
-
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_1_1" id="Footnote_1_1"></a><a href="#FNanchor_1_1"><span class="labet">[1]</span></a>Les quelques feuillets, racontant le nouveau séjour de Lucien à
-Nancy, sont <i>absolument illisibles</i> dans le texte original. On devine
-avec quelle joie nous eussions voulu pouvoir restituer ce passage,
-un des plus intéressants, sinon le plus intéressant du livre.
-Malheureusement il y avait impossibilité matérielle. À mentionner ces mots
-jetés en marge: <i>fièvre ardente..... Scolast...</i> (Probablement
-<i>Suora Scholastica</i>), titre d'une nouvelle inachevée.</p></div>
-
-
-
-
-<p><span style="margin-left: 15%;">À Civita-Vecchia, le 22 mars 1835.</span></p>
-
-
-
-
-
-
-<div class="figcenter" style="width: 500px;">
-<img src="images/leuwen04_02.jpg" width="500" alt="360" />
-</div>
-
-
-
-
-<h4>ROME</h4>
-
-
-<p>Ici s'arrête Lucien Leuwen.</p>
-
-<p>Le texte de cette édition est conforme à celui de l'édition parue à la
-<i>Revue Blanche</i>, en 1901. Les lignes publiées en tête sont extraites du
-commentaire de Jean de Mitty précédant l'édition originale parue en 1894,
-chez E. Dentu, à Paris.</p>
-
-
-
-
-<div class="figcenter" style="width: 200px;">
-<img src="images/leuwen05_02.jpg" width="200" alt="200" />
-</div>
-
-
-
-
-
-
-
-
-
-<pre>
-
-
-
-
-
-End of the Project Gutenberg EBook of Lucien Leeuwen ou l'Amarante et le Noir, by
-Stendhal
-
-*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LUCIEN LEEUWEN OU L'AMARANTE ***
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-or any Project Gutenberg-tm work, (b) alteration, modification, or
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-501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
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-Lake City, UT 84116, (801) 596-1887. Email contact links and up to
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