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If you are not located in the United States, you'll -have to check the laws of the country where you are located before using -this ebook. - - - -Title: Lucien Leeuwen ou l'Amarante et le Noir - Tome Second - -Author: Stendhal - -Contributor: Jean de Mitty - -Illustrator: Maximilien Vox - -Release Date: August 1, 2019 [EBook #60033] - -Language: French - -Character set encoding: UTF-8 - -*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LUCIEN LEEUWEN OU L'AMARANTE *** - - - - -Produced by Laura Natal Rodrigues in memoriam of of Marc -D'Hooghe (Images generously made available by Internet -Archive.) - - - - - -"_Mes Livres_" - -STENDHAL - -LUCIEN LEUWEN - -OU - -L'AMARANTE ET LE NOIR - -Oeuvre posthume reconstituée par - -Jean de Mitty - -Ornée de bois dessinés et gravés par - -Maximilien Vox - -TOME SECOND - -À PARIS - -"_LE LIVRE_" - -9, RUE COETLOGON - -1923 - -[Illustration 01] - - - - - -DEUXIÈME PARTIE - - - - -_Lecteur bénévole._ - - -_En arrivant à Paris, il me faut faire grands efforts pour ne pas -tomber dans quelques personnalités. Ce n'est pas que je n'aime beaucoup -la satire, mais en fixant l'œil du lecteur sur la figure grotesque -de quelque ministre, le cœur de ce lecteur fait banqueroute à l'intérêt -que je veux lui inspirer pour les autres personnages._ - -_Cette chose si amusante: la satire personnelle, ne convient donc point, -par malheur, à la narration de l'histoire._ - -_Les personnalités sont charmantes quand elles sont vraies et point -exagérées, et c'est une tentation que ce que nous voyons depuis vingt -ans est bien fait pour nous ôter._ - -_«Quelle duperie, dit Montesquieu, que de calomnier l'inquisition!»_ - -_Il eût dit de nos jours: «Comment ajouter à l'amour de l'argent, à la -crainte de perdre sa place, et an désir de tout faire pour deviner la -fantaisie du maître, qui font l'âme de tous les discours hypocrites, de -tout ce qui mange plus de 50.000 francs au budget?»_ - -_Je professe qu'au-dessus de 50.000 francs la vie privée doit cesser -d'être murée._ - -_Mais la satire de cet heureux du budget n'entre point dans mon plan. Le -vinaigre est en lui-même une chose excellente, mais mélangé avec une -crème, il gâte tout._ - -_J'ai donc fait tout ce que j'ai pu pour que vous ne puissiez -reconnaître, ô lecteur bénévole, un ministre de ces derniers temps qui -voulut jouer un mauvais tour à Leuwen._ - -_Quel plaisir auriez-vous à voir en détail que ce ministre était voleur, -insolent, de peur de perdre sa place, et ne se permettait pas un mot qui -ne fut une fausseté? Comme rien d'un peu élevé n'est jamais entré dans -son âme, la vue seulement de cette âme vous donnerait du dégoût, ô -lecteur bénévole, et bien plus encore si j'avais le malheur de vous faire -deviner les traits doucereux et ignobles qui recouvraient cette âme -plate._ - -_C'est bien assez de voir ces gens-là quand on va les solliciter le -matin._ - -«Non raziona di loro, ma guarda e passa.» - - -H. B. - - - - -[Illustration 02] - - - - -PARIS - - -«Je ne veux point abuser de mon titre de père pour vous contrarier; -soyez libre, mon fils!» - -Ainsi, établi dans un fauteuil admirable, devant un bon feu, parlait M. -Leuwen père à Lucien, son fils et notre héros. Le cabinet où avait lieu -la conférence entre le père et le fils, venait d'être arrangé avec le -plus grand luxe sur les dessins de M. Leuwen lui-même. Il avait placé -dans ce nouvel ameublement les trois ou quatre bonnes gravures qui -avaient paru dans l'année, en France et en Italie, et un admirable -tableau de l'École romaine, dont il venait de faire l'acquisition. La -cheminée de marbre blanc contre laquelle s'appuyait Lucien avait été -sculptée dans l'atelier de T..., et la glace de huit pieds de haut sur -six de large, placée au-dessus, avait figuré dans l'exposition de 1834 -comme absolument sans défaut. - -Il y avait loin de là au misérable salon dans lequel, à Nancy, Lucien -promenait ses inquiétudes. En dépit de sa douleur profonde, la partie -parisienne et vaniteuse de son âme était sensible à cette différence. Il -n'était plus dans des pays barbares; il se trouvait de nouveau au sein -de sa patrie. - -«--Mon ami, dit M. Leuwen père, le thermomètre monte trop vite; -faites-moi le plaisir de pousser le bouton de ce ventilateur numéro 2..., -là..., derrière la cheminée...; fort bien. Donc, je ne prétends nullement -abuser de mon titre pour _abréger_ votre liberté. Faites absolument ce -qui vous conviendra.» - -Lucien, devant la cheminée, avait l'air sombre, agité, tragique; l'air, -en un mot, que nous devrions trouver à un jeune premier de tragédie -malheureux par l'amour. Il cherchait avec un effort pénible à quitter -cet air farouche, pour prendre l'apparence du respect et de l'amour -filial le plus sincère, sentiments très vivants dans son cœur. - -Mais l'horreur de sa situation, depuis la dernière soirée passée à Nancy, -lui avait ôté l'emploi de sa physionomie. - -«--Votre mère prétend, continua M. Leuwen, que vous ne voulez plus -retourner à Nancy. Ne retournez pas en province; à Dieu ne plaise que je -m'érige en tyran. Pourquoi ne feriez-vous pas des folies, et même des -sottises? Il y en a une pourtant, mais une seule, à laquelle je ne -consentirai pas, parce qu'elle a des suites: c'est le mariage. Mais vous -avez la ressource des _sommations respectueuses..._, et, pour cela, je ne -me brouillerai pas avec vous. Nous plaiderons, mon ami, en dînant -ensemble. - -«--Mais, mon père, répondit Lucien comme revenant de bien loin, il n'est -nullement question de mariage. - -«--Eh bien, si vous ne songez pas au mariage, moi j'y songerai. -Réfléchissez à ceci: je puis vous marier à une fille riche et pas plus -sotte qu'une pauvre, car il est fort possible qu'après moi vous ne soyez -pas riche. Ce peuple-ci est si fou, qu'avec une épaulette, une fortune -bornée est très supportable pour l'amour-propre. La pauvreté n'est que -la pauvreté, ce n'est pas grand'chose; il n'y a pas le mépris. Mais tu -croiras ces choses-là, dit M. Leuwen en changeant de ton, quand tu les -auras vues toi-même... Je dois te sembler un radoteur. Donc, brave -sous-lieutenant, vous ne voulez plus de l'état militaire? - -«--Puisque vous êtes si bon que de raisonner avec moi, au lieu de -commander, non, je ne veux plus de l'état militaire en temps de paix, -c'est-à-dire passer ma soirée à jouer au billard et à m'enivrer au café, -et encore avec défense de prendre, sur la table de marbre mal essuyée, -d'autre journal que le _Journal de Paris._ - -«Dès que nous sommes trois officiers à nous promener ensemble, un au -moins peut passer pour espion dans l'esprit des deux autres. - -«Le colonel, autrefois intrépide soldat, s'est transformé, sous la -baguette du juste-milieu, en commissaire de police.» - -M. Leuwen père sourit comme malgré lui. - -Lucien comprit et ajouta avec empressement: - -«--Je ne prétends point tromper un homme aussi clairvoyant; je ne l'ai -jamais prétendu, croyez-le bien, mon père. Mais enfin il fallait bien -commencer mon conte par un bout. - -«Ce n'est donc point pour des motifs raisonnables que, si vous le -permettez, je quitterai l'état militaire, mais cependant c'est une -démarche raisonnable. Je sais donner un coup de lance et commander à -cinquante hommes qui donnent des coups de lance; je sais vivre -convenablement avec trente-cinq camarades, dont cinq ou six font des -rapports de police. Je sais donc le _métier._ Si la guerre survient, mais -une vraie guerre, dans laquelle le général en chef ne trahisse pas son -armée, je demanderai la permission de faire une campagne ou deux. La -guerre, suivant moi, ne peut pas durer davantage, si le général en chef -ressemble un peu à Washington. Si ce n'est qu'un pillard habile et brave, -comme..., je me retirerai une seconde fois. - -«--Ah! c'est là votre politique, reprit son père avec ironie. Diable! -c'est de la haute vertu! Mais la politique, c'est bien long! Que -voulez-vous, pour vous, personnellement? - -«--Vivre à Paris ou faire de grands voyages: l'Amérique, la Chine. - -«--Vu mon âge et celui de votre mère, tenons-nous-en à Paris. Si j'étais -l'enchanteur Merlin et que vous n'eussiez qu'un mot à dire pour arranger -le matériel de votre destinée, que demanderiez-vous? Voudriez-vous -être commis dans mon comptoir, ou employé dans le bureau particulier d'un -ministre qui va se trouver en possession d'une grande influence sur la -destinée de la France? M. de Vaize, en un mot. Demain, il peut être -ministre de l'Intérieur. - -«--M. de Vaize! ce pair de France qui a tant de goût pour -l'administration, ce grand travailleur? - -«--Précisément! répondit M. Leuwen en riant et admirant la haute vertu -des intentions et la bêtise des perceptions de son fils. - -«--Je n'aime pas assez l'argent pour entrer au comptoir. - -«--Mais si après moi vous êtes pauvre? - -«--Du moins à la dépense que j'ai faite à Nancy, maintenant je suis -riche; et pourquoi cela ne durerait-il pas bien longtemps? - -«--Parce que 65 n'est pas égal à 24. - -«--Mais cette différence...» - -La voix de Lucien s'attendrissait. - -«--Pas de phrases, monsieur, je vous rappelle à l'ordre. La politique et -le sentiment nous écartent également de l'objet à l'ordre du jour: - - -_Sera-t-il Dieu, -Table ou cuvette?_ - - -«C'est de vous qu'il s'agit et c'est à quoi nous cherchons une réponse. -Le comptoir vous ennuie et vous aimez mieux le bureau particulier du -comte de Vaize? - -«--Oui, mon père. - -«--Maintenant, paraît une grande difficulté: serez-vous assez coquin pour -cet emploi?» - -Lucien tressaillit; son père le regarda avec le même air gai et sérieux -tout à la fois. - -Après un silence, M. Leuwen reprit: - -«--Oui, monsieur le sous-lieutenant, serez-vous assez coquin? - -«Vous serez à même de voir une foule de petites manœuvres; voulez-vous, -vous subalterne, aider le ministre dans ces choses ou le contrecarrer? -_That is the question?_ et c'est là-dessus que vous répondrez ce soir, -après l'Opéra, car ceci est un secret: pourquoi n'y aurait-il pas crise -ministérielle en ce moment? La finance et la guerre ne se sont-elles pas -dit des gros mots pour la vingtième fois? Je suis fourré là dedans: je -puis ce soir, je puis demain, je ne pourrai plus après-demain vous nicher -d'une façon brillante. - -«Je ne vous dissimule pas que les mères jetteront les yeux sur vous, pour -vous faire épouser leurs filles; en un mot, la position _la plus -honorable_, comme disent les sots; mais serez-vous assez coquin pour la -remplir? Réfléchissez donc à ceci: jusqu'à quel point vous sentez-vous la -force d'être un coquin, c'est-à-dire d'aider à faire une petite coquinerie? -Car depuis quatre ans il n'est plus question de verser du sang... - -«--Tout au plus de voler l'argent, interrompit Lucien. - -«--_Du pauvre peuple_, interrompit à son tour M. Leuwen d'un air piteux. -Mais il est un peu bête et ses députés un peu sots et pas mal -intéressés... - -«--Et que désirez-vous que je sois? demanda Lucien d'un air simple. - -«--Un coquin! reprit le père, je veux dire un homme politique, un -Martignac, je n'irai pas jusqu'à dire un Talleyrand. À votre âge et dans -vos journaux, on appelle ça être un coquin. Dans dix ans, vous saurez -que Colbert, que Sully, que le cardinal de Richelieu, en un mot que tout -ce qui a été homme politique, c'est-à-dire dirigeant les hommes, s'est -élevé au moins à ce premier degré de coquinerie que je désire vous voir. -N'allez pas faire comme N... qui, nommé secrétaire général de la police, -au bout de quinze jours donna sa démission parce que cela était trop -sale. Il est vrai que, dans le temps, on faisait fusiller _Frotté_ par -des gendarmes chargés de le conduire de sa maison en prison. Les -gendarmes savaient qu'il tenterait de s'échapper en route et les -obligerait à le tuer. - -«--Diable! dit Lucien. - -«--Oui. Le préfet Cafarelli, ce brave homme, préfet à Troyes et mon ami, -dont vous vous souvenez peut-être, un homme de cinq pieds six pouces, -grand, à cheveux gris... - -«--Oui, je m'en souviens très bien. Ma mère lui donnait la belle chambre -à damas rouge, à l'angle du château, quand nous habitions Plancy... - -«--C'est ça; il perdit sa préfecture parce qu'il ne voulut pas être -assez coquin. - -«Ah! diable, _mon jeune ami_, comme disent les pères nobles, vous êtes -étonné? - -«--_On le serait à moins_, répond souvent le jeune premier, dit Lucien. -Je croyais que les Jésuites seuls et la Restauration... - -«--Ne croyez rien, mon ami, que ce que vous aurez vu, et vous serez plus -sage. - -«Maintenant, à cause de cette maudite liberté de la presse, dit M. Leuwen -en riant, il n'y a plus moyen de traiter les gens à la _Frotté._ Les -ombres les plus noires du tableau actuel ne sont plus fournies que par -des pertes d'argent ou de place. - -«Et ce soir votre réponse, claire, nette, sans phrases sentimentales, -surtout. Demain, peut-être, je ne pourrai plus _rien pour mon fils._» - -Ces mots furent dits d'une façon à la fois noble et sentimentale, comme -eût fait Monvel, le grand acteur. - -«--À propos, dit-il en revenant, vous savez sans doute que _sans votre -père_ vous seriez à l'_Abbaye._ J'ai écrit au général D...; j'ai dit que -je vous avais envoyé un courrier parce que votre mère était fort -malade. Je vais passer à la Guerre pour que votre congé antidaté arrive -au colonel; de votre coté, écrivez-lui et lâchez de le séduire. - -«--Je voulais vous parler de l'Abbaye. Je pensais à deux jours de prison, -et à remédier à tout par ma démission... - -«--Pas de démission, mon ami; il n'y a que les sots qui donnent leur -démission. Je prétends bien que vous serez toute votre vie un jeune -militaire de la plus haute distinction attiré par la politique. Une -véritable _perte pour l'armée_, comme disent les _Débats..._» - - -* * * - - -La distraction violente causée par la réponse catégorique, décisive, -demandée par son père, fut une première consolation pour Lucien. Pendant -le voyage de Nancy à Paris il n'avait pas réfléchi; il fuyait la douleur. -Le mouvement physique lui tenait lieu de mouvement moral. Depuis son -arrivée, il était dégoûté de lui-même et de la vie. Parler avec quelqu'un -lui était un supplice; à peine pouvait-il prendre sur lui de parler une -heure avec sa mère. - -«--Je suis un grand sot, je suis un grand fou! J'ai estimé ce qui n'est -pas estimable: le cœur d'une femme, et, la désirant avec passion, je n'ai -pas su l'obtenir. Il faut ou quitter la vie, ou me corriger profondément.» - -Le plaisant, c'est que tous les amis de Mme Leuwen lui faisaient -compliment sur l'excellente tenue que son fils avait acquise. «C'est -maintenant l'homme sage, disait-on de toutes parts, l'homme fait pour -satisfaire l'ambition d'une mère.» - -Tourmenté par la nécessité de donner le soir même une réponse décisive, -il alla dîner seul, car il fallait parler et être aimable à la maison, ou -bien il pleuvrait des épigrammes, et l'usage était de n'épargner personne. - -Après dîner, il erra sur les boulevards et ensuite dans les rues; il -craignait de rencontrer des amis sur le boulevard et chaque minute était -précieuse et pouvait lui donner l'idée d'une réponse. En passant sur -la place Beauvau, il entra machinalement dans un cabinet de lecture, mal -éclairé, et ou il espérait trouver peu de monde. - -Il ouvrit un livre au hasard; c'était un ennuyeux moraliste qui avait -divisé sa drogue par portraits détachés, comme Vauvenargues: - - -_Edgar ou le Parisien de vingt ans._ - - -«--Qu'est-ce qu'un jeune homme qui ne connaît pas les hommes? Qui n'a -vécu qu'avec des gens polis ou avec des subordonnés, ou des êtres dont -il ne choquait pas les intérêts? Edgar n'a pour garant de son mérite que -les magnifiques promesses qu'il se fait à lui-même. Ce n'est tout au plus -qu'un brillant _Peut-être..._» - -Lucien relisait chaque phrase de cette morale deux et même trois fois: il -en examinait le sens et la vérité. - -Sa rêverie sombre fit lever le nez aux lecteurs du _Journal du soir_; il -s'en aperçut, paya avec humeur, et sortit. Il se promenait sur la place -Beauvau, devant le cabinet littéraire. - -«--Je serai un coquin!» s'écria-t-il tout à coup. - -Il passa encore un quart d'heure à bien tâter son courage, puis appela un -cabriolet et courut à l'Opéra. - -«--Je vous cherchais,» lui dit son père qu'il trouva errant dans le foyer. - -Ils montèrent rapidement dans la loge de M. Leuwen; ils y trouvèrent -trois demoiselles en costume de sylphides. - -«--Elles ne comprendront pas un mot de ce que nous dirons; aussi ne nous -gênons pas. - -«--Messieurs, nous lisons dans vos yeux, dit l'une d'elles, des choses -beaucoup trop sérieuses pour nous. Nous allons sur le théâtre... Soyeux -heureux, si vous le pouvez, sans nous. - -«--Eh bien, vous sentez-vous l'âme assez scélérate pour entrer dans la -carrière des honneurs? - -«--Je serai sincère avec vous, mon père. L'excès de votre indulgence -m'étonne et augmente ma reconnaissance et mon respect. Par suite de -malheurs sur lesquels je ne puis m'expliquer, même avec mon père, je me -trouve dégoûté de moi-même et de la vie. Comment choisir telle ou telle -carrière? - -«Tout m'est également indifférent, je puis dire odieux. - -«Le seul état qui me conviendrait serait celui d'un mourant à -l'Hôtel-Dieu, et ensuite peut-être celui d'un sauvage qui est obligé de -chasser ou de pêcher pour sa subsistance de chaque jour. Cela n'est ni -beau ni honorable pour un jeune homme de vingt-quatre ans..., aussi -personne n'aura jamais cette confidence... - -«--Quoi? pas même votre mère...? - -«--Ses consolations augmenteraient mon martyre: elle souffrirait trop de -me voir dans ce malheureux état.» - -L'égoïsme de M. Leuwen eut une jouissance qui l'attacha un peu à son -fils. «Il a, se dit-il, des secrets pour sa mère qui n'en sont pas pour -moi.» - -«--Si je reviens à la sensibilité pour les choses extérieures, il se peut -que je me trouve étrangement choqué des exigences de l'état que j'aurais -choisi. Une place dans votre comptoir pouvant se quitter sans scandaliser -personne, je devrais peut-être la choisir. - -«--Je dois vous communiquer une donnée importante de plus: vous serez -plus utile à mes intérêts comme secrétaire du ministre de l'Intérieur -que comme chef de correspondance dans mon bureau; vos qualités comme -homme du monde me seraient inutiles dans mon bureau.» - -Lucien fut adroit pour la première fois depuis _son cocuage._ - -C'était le mot qu'il employait avec une amère ironie, car pour torturer -davantage son âme, il se regardait comme un mari trompé et s'appliquait -la masse de ridicule et d'antipathie dont le théâtre et le monde -affublent cet état. Comme s'il y avait encore des caractères d'état! - -Il allait conclure pour la place au ministère, principalement par -curiosité; il connaissait le comptoir et n'avait pas la moindre idée de -l'intérieur intime d'un ministre. Il se faisait une fête d'approcher M. -le comte de Vaize, travailleur infatigable et le premier administrateur -de France, disaient les journaux; un homme qu'on comparait au comte Daru -de l'empereur. - -À peine son père eut-il cessé de parler. - -«--Ce mot me décide, s'écria-t-il avec une fausseté naïve qui pouvait -donner de l'espoir pour l'avenir. Je penchais pour le comptoir, mais je -m'engage au ministère sous la condition que je ne contribuerai à aucun -assassinat comme ceux du maréchal Ney, du colonel Caron, de Frotté, etc. -Je m'engage tout au plus pour des friponneries d'argent, et, enfin, peu -sur de moi-même, je ne m'engage que pour un an. - -«--C'est bien peu pour le monde; on dira: il ne peut pas tenir en place -plus de six mois. Peut-être aurez-vous du dégoût dans les commencements, -et de l'indulgence pour les faiblesses des hommes six mois plus tard. - -Pouvez-vous, par amitié pour moi, me sacrifier six mois de plus, et me -promettre de ne pas quitter les bureaux de la rue de Grenelle avant -dix-huit mois? - -«--Je vous donne ma parole pour dix-huit mois, toujours à moins -d'assassinat: par exemple si mon ministre engageait quatre ou cinq -officiers à se battre en duel successivement contre un député trop -éloquent, incommode pour le budget. - -«--Ah! monsieur, dit M. Leuwen en riant de tout son cœur, d'où -sortez-vous? Il n'y aura jamais de ces crimes-là, et pour cause! - -«--Ce serait-là un cas rédhibitoire, continua son fils sérieusement. -Je partirais à l'instant pour l'Angleterre. - -«--Mais qui sera juge des crimes, homme vertueux? - -«--Vous, mon père. - -«--Les friponneries, les mensonges, les manœuvres, ne rompront pas notre -marché? - -«--Je ne ferai pas les pamphlets menteurs... - -«--Fi donc! Cela regarde les gens de lettres. Dans le genre sale, vous -dirigez; vous ne faites jamais. Voici le principe: tout gouvernement, -même celui des États-Unis, ment toujours et en tout; quand il ne peut pas -mentir sur le fond, il ment sur le détail. Ensuite, il y a les _bons_ -mensonges et les _mauvais._ Les _bons_ sont ceux que croit le petit -public de cinquante louis de rente à douze ou quinze mille francs. Les -_excellents_ attrapent quelques gens à voiture. Les _excécrables_ sont -ceux que personne ne croit et qui ne sont répétés que par les -ministériels éhontés. Ceci est bien entendu. Voilà une première _maxime -d'État_; elle ne doit jamais sortir de votre mémoire ni de votre bouche. - -«--J'entre dans une caverne de voleurs, mais tous leurs secrets, petits -et grands, sont confiés à mon honneur. - -«--Le gouvernement escamote les droits et l'argent des populations tout -en jurant, tous les matins, de les respecter. Vous souvenez-vous du fil -rouge que l'on trouve au centre de tous les cordages, gros ou petits, -appartenant à la marine royale d'Angleterre? Ou plutôt vous souvenez-vous -de Werther, où j'ai lu je crois cette belle chose? - -«--Très bien. - -«--Voilà l'image d'une corporation ou d'un homme qui a un mensonge _de -fond_ à soutenir. Jamais de vérité pure et simple: voyez les -_doctrinaires._ - -«--Les mensonges de Napoléon n'étaient pas aussi grossiers à beaucoup près. - -«--Il n'y a que deux choses sur lesquelles on n'ait pas encore trouvé -moyen d'être hypocrite: amuser quelqu'un dans la conversation et gagner -une bataille. Du reste ne parlons pas de Napoléon. Laissez le sens -moral à la porte en entrant au ministère, comme de son temps on laissait -l'amour de la patrie en entrant dans sa garde. - -«Voulez-vous être un _joueur d'échecs_ pendant dix-huit mois, et n'être -rebuté par aucune affaire d'argent? Le sang seul vous arrêterait? - -«--Oui, mon père. - -«--Eh bien, n'en parlons plus.» - -Et M. Leuwen s'enfuit de sa loge. Lucien remarqua qu'il marchait comme -un jeune homme de vingt ans. - -C'est que cette conversation avec un niais l'avait mortellement excédé. - - -* * * - - -Dans le fait, Lucien était moins malheureux. Dix fois par jour, la pensée -de Nancy était remplacée par celle-ci: - -«--À quel genre de besogne est-ce qu'ils vont me mettre?» - -Il lisait tous les journaux avec un intérêt bien nouveau pour lui. - -Sa mère lui dit: - -«--Tu écris bien mal; tu ne formes pas tes lettres. - -«--Ce n'est que trop vrai. - -«--Eh bien, si tu vas rue de Grenelle, écris encore plus mal. Que jamais -ton écriture ne puisse passer sous les yeux du roi sans être recopiée. -Cela t'évitera l'ennui de transcrire des pièces secrètes, et, ce qui -vaut mieux, ton écriture ne restera pas attachée à des choses qui peuvent -être déshonorantes, ou à des souvenirs pénibles dans dix ans. - -«Vois les changements qui ont eu lieu en France depuis trente-huit ans. -Pourquoi l'avenir ne ressemblerait-il pas au passé? - -«La révolution est faite dans les choses, dit toujours ton père pour me -tranquilliser; mais une ambition effrénée n'est-elle pas descendue dans -les plus bas rangs, dans les rangs les plus infimes? Un garçon cordonnier -veut devenir un Napoléon. - -«--Je ne vois que ce moyen pour acquérir de l'expérience et me _colleter_ -avec la nécessité; mais une plaisanterie comme celle sur Caron ou le duc -d'Enghien me ferait fuir au bout du monde...» - -Une idée bien lâche qu'il avail déjà repoussée plusieurs lois, se -présenta avec une vivacité à laquelle il ne put résister: - -«--Si je campais là le ministère et retournais à Nancy et au régiment; si -je lui demandais pardon du mal qu'elle m'a fait, ou plutôt si je ne lui -parlais pas de ce que j'ai vu, ce qui est plus juste; pourquoi ne me -recevrait-elle pas comme la veille de ce jour fatal? En quoi puis-je être -offensé, raisonnablement, moi, qui ne suis point son amant, de rencontrer -la preuve qu'elle a eu un autre amant avant de me connaître?» - -Huit jours après l'entretien à l'Opéra, le _Moniteur_ portait -l'acceptation de la démission de M. C..., ministre de l'Intérieur; la -nomination à cette place de M. le comte de Vaize, pair de France; des -ordonnances analogues pour quatre autres ministres, et, beaucoup plus -bas, dans un coin obscur: «Par ordonnance du..., MM. R..., N..., et -Lucien Leuwen, ont été nommés maîtres des requêtes. M. Lucien Leuwen est -chargé du bureau particulier de M. le comte de Vaize, ministre de -l'Intérieur.» - -Pendant que Lucien recevait de son père les premières leçons de sens -commun, voici ce qui se passait à Nancy. Quand, le surlendemain du -brusque départ de Lucien, cet événement fut connu de M. de Sanréal, du -comte Roller et des autres conspirateurs qui avaient dîné ensemble pour -arranger un duel contre lui, ils pensèrent tomber de leur haut. - -Leur admiration pour M. Dupoirier fut sans bornes; ils ne pouvaient -deviner ses moyens de succès. - -Suivant un premier mouvement, toujours généreux et dangereux, ces -messieurs oublièrent leur répugnance pour ce bourgeois de mauvais ton, et -allèrent en corps lui faire une visite. - -Et comme le provincial est avide de tout ce qui peut prendre un air -officiel et le tirer de la monotonie de sa vie habituelle, ces messieurs -montèrent avec gravité au troisième étage du docteur. Ils entrèrent en -saluant, sans mot dire, et, s'étant rangés, en baie contre la muraille, -M. de Sanréal porta la parole. Parmi beaucoup de lieux communs, la phrase -suivante frappa M. Dupoirier. - -«--Si vous songez à la Chambre des députés de Louis-Philippe et qu'il -vous convienne de paraître aux élections, nous vous promettons nos voix -et toutes celles dont chacun de nous peut disposer.» - -Le discours fini, M. Ludwig Roller s'avança d'un air gauche. Sa figure -sèche se couvrit d'un nombre infini de rides nouvelles; il fit une -grimace et enfin dit d'un air piqué: - -«--Moi seul, peut-être, je ne dois pas de remerciements à M. Dupoirier: -il m'a privé du plaisir de punir cet insolent, ou du moins d'essayer d'y -faire mon possible. Mais je devais ce sacrifice aux ordres de Sa -Majesté Charles X, et, quoique partie lésée dans cette circonstance, je -n'en fais pas moins à M. Dupoirier les mêmes offres de service que ces -messieurs.» - -L'orgueil de Dupoirier, et sa manie de parler en public, triomphaient. - -Il faut avouer qu'il parla admirablement, mais il se garda bien -d'expliquer pourquoi et comment Lucien était parti. - -Il sut attendrir ses auditeurs: Sanréal pleurait tout à fait, Ludwig -Roller lui-même serra la main du docteur avec cordialité en quittant le -cabinet. - -La porte fermée, Dupoirier éclata de rire: il venait de parler pendant -quarante minutes, il avait eu beaucoup de succès et il se moquait -parfaitement des gens qui l'avaient écouté. - -C'était là, pour ce coquin singulier, les trois éléments de plaisir les -plus vifs. - -Un autre chef de parti, aussi honnête que Dupoirier l'était peu, -Gauthier, le républicain, était resté fort étonné et encore plus effrayé -du départ de Lucien: - -«--Ne m'avoir rien dit, à moi qui l'aimais tant! Ah! cœurs parisiens: -politesse infinie et sentiment nul! Je le croyais un peu différent des -autres; il me semblait qu'il y avait de la chaleur et de l'enthousiasme -au fond de cette âme!...» - -Les mêmes sentiments, mais poussés à un bien autre degré d'énergie, -agitaient le cœur de Mme de Chasteller: - -«--Ne m'avoir pas écrit, à moi qu'il jurait de tant aimer! À moi, hélas! -dont il voyait la faiblesse!» - -Cette idée lui était trop horrible; elle finit par se persuader que la -lettre de Lucien avait été interceptée. - -«--Est-ce que je reçois une réponse de Mme de Constantin? Et je lui ai -écrit au moins six fois depuis que je suis malade!...» - -Le lecteur doit savoir que la directrice de la poste aux lettres de Nancy -pensait bien. À peine M. le marquis de Pointcarré vit-il sa fille malade -et dans l'impossibilité de sortir, qu'il se transporta chez Mme Cunier, -petite dévote de trois pieds et demi de haut. Après les premiers -compliments: - -«--Vous êtes trop bonne chrétienne, madame, et trop bonne royaliste, lui -dit-il avec onction, pour n'avoir pas une idée juste de ce que doit être -l'autorité du roi et des commissaires établis par lui, durant son -absence...» - -Après l'hypocrisie élégante de ce père qui voulait hériter de sa fille, -et la fausseté plus plate et moins déguisée d'une dévote de profession, -après la promesse d'une bonne place dans le cas où Charles X ou Henry V -remonteraient sur le trône de leurs pères; après avoir parlé de franchise, -de cordialité, de vertu, pendant sept quarts d'heure, ces deux aimables -personnes tombèrent d'accord sur les articles suivants: - -1° Aucune lettre du préfet, du maire, du lieutenant de gendarmerie ne -sera jamais livrée à M. le marquis. Mme Cunier lui montrera seulement, -sans s'en dessaisir, les lettres écrites par M. le grand vicaire Rey, -l'abbé Olivier, etc. - -Toute la conversation de M. de Pointcarré avait porté sur ce premier -article. En cédant il obtint un triomphe complet sur le second: - -2° Toutes les lettres adressées à Mme de Chasteller seront remises à M. -le marquis, qui se charge de les donnera madame sa fille, retenue au lit -par la maladie. - -3° Toutes les lettres écrites par Mme de Chasteller seront montrées à M. -le marquis. - -Il fut tacitement convenu que le marquis pourrait s'en saisir pour les -faire parvenir par une voie plus économique que la poste. Mais, dans ce -cas, qui entraînait une perte de deniers pour l'État, Mme Cunier, sa -représentante dans la présente affaire, pourrait naturellement s'attendre -à un cadeau d'un panier de bon vin du Rhin de seconde qualité. - -Dès le surlendemain de cette conversation, Mme Cunier remit un paquet, -fermé par elle, au vieux Saint-Jean, valet de chambre du marquis. - -Ce paquet contenait, une toute petite lettre de Mme de Constantin. Son -ton était doux et tendre. - -«--Bavardage insignifiant,» se dit le marquis en la serrant dans son -bureau, et, un quart d'heure après, on vit le vieux valet de chambre -portant à Mme Cunier un panier de seize bouteilles de vin du Rhin. - -Le caractère de Mme de Chasteller était la douceur et la nonchalance. -Rien ne parvenait à agiter cette âme douce et noble, amante de ses -pensées et de la solitude. Mais, placée par le malheur hors de son état -habituel, les décisions ne lui coûtaient rien; elle envoya son valet de -chambre jeter à la poste au bourg de Darney, une lettre adressée à Mme -de Constantin. - -Une heure après le départ du valet de chambre, quelle ne fut pas la -surprise de Mme de Chasteller en voyant Mme de Constantin entrer dans sa -chambre. - -Ce moment fut bien doux pour les deux amies. - -«--Quoi, ma chère Bathilde, dit enfin Mme de Constantin, quand on put -parler après les premiers transports; six semaines sans un mot de toi! Et -c'est par hasard que j'apprends d'un des agents que M. le préfet emploie -pour les élections, que tu es malade et que ton état donne des -inquiétudes... - -«--Je t'ai écrit huit lettres au moins. - -«--Ma chère, ceci est trop fort; il est un point où la bonté devient -duperie... - -«--Il croit bien faire...» - -Ceci voulait dire «_mon père_ croit bien faire,» car l'indulgence de Mme -de Chasteller n'allait pas sans voir ce qui se passait autour d'elle; -mais le dégoût inspiré parles petites manœuvres dont elle suivait le -développement n'avait d'autre effet que de redoubler son amour pour -l'isolement. - -Ce qui lui convenait de la société, c'étaient les plaisirs des beaux-arts, -le spectacle, une promenade brillante, un bal très nombreux. Quand elle -voyait un salon avec six personnes, elle frémissait, elle était sûre que -quelque chose de bas allait la blesser vivement. - -C'était un caractère tout opposé qui faisait compter pour beaucoup dans -la société, Mme de Constantin. Une humeur vive, entreprenante, -s'attaquant aux difficultés et aimant à se moquer de tous les ridicules, -faisait considérer Mme de Constantin comme l'une des femmes du département -qu'il était le plus dangereux d'offenser. Son mari, très bel homme, et -assez riche, s'occupait avec passion de tout ce qu'elle lui indiquait. -Depuis deux ans, par exemple, il ne songeait qu'à un moulin à vent, en -pierre, qu'il ferait construire sur une vieille tour, voisine de son -château, et qui devait lui rapporter 40 pour 100. Depuis trois mois il -négligeait le moulin et ne songeait qu'à la Chambre des députés. Comme il -n'avait point d'esprit, n'avait jamais offensé personne et passait pour -s'acquitter avec complaisance et exactitude des petites commissions -qu'on lui donnait, il avait des chances. - -«--Nous croyons être assurés de l'élection de M. de Constantin. Le préfet -le porte en seconde ligne, par la peur qu'il a du marquis de Croisans, -_notre rival_, ma chère.» - -Mme de Constantin dit ce mot en riant. - -«--Le candidat ministériel sera perdu. C'est un friponneau assez méprisé; -et, la veille de l'élection, on fera courir trois lettres de lui qui -prouvent clairement qu'il s'adonne au noble métier d'espion. Si nous -réussissons, le lendemain du grand jour nous partons pour Paris, où nous -restons au moins six grands mois, et tu viens avec nous.» - -Ce mot fit rougir Mme de Chasteller. - -«--Eh! bon Dieu! ma chère, fit Mme de Constantin en s'interrompant, que -se passe-t-il donc?» - -Mme de Chasteller était pourpre. Elle aurait été heureuse en ce moment -que son amie eût reçu la lettre que le valet de chambre portait à Darney. -Là se trouvait le mot fatal: «Une personne que tu aimes a donné son cœur.» - -Elle dit enfin avec une honte infinie: - -«--Hélas! mon amie, il y a un homme qui doit croire que je l'aime, et, -ajouta-t-elle en baissant tout à fait la tête, il ne se trompe guère. - -«--Que tu es folle, s'écria Mme de Constantin. Réellement, si je te -laisse encore un an ou deux à Nancy, tu vas prendre toutes les manières -de sentir d'une religieuse. Et où est le mal, grand Dieu! qu'une jeune -veuve de vingt-quatre ans, qui n'a pour unique soutien qu'un père de -soixante et onze ans, lequel, par excès de tendresse, intercepte toutes -ses lettres, songeât à choisir un mari, un appui, un soutien...? - -«--Hélas! ce ne sont pas toutes ces bonnes raisons; je mentirais si -j'acceptais tes louanges. Il se trouve par hasard qu'il est riche et -assez né, mais il aurait été pauvre et fils d'un fermier qu'il en eût été -de même, que tout se serait passé exactement de même.» - -Mme de Constantin exigea une histoire suivie; rien ne l'intéressait comme -les histoires d'amours sincères, et elle avait une amitié passionnée pour -Mme de Chasteller. - -«--Il commença par tomber de cheval deux fois sous mes fenêtres...» - -Mme de Constantin fut saisie d'un rire fou. Les yeux remplis de larmes, -elle put dire, en s'interrompant vingt fois: - -«--Ainsi, ma chère Bathilde... tu ne peux pas appliquer... à ce puissant -vainqueur... le mot obligé de la province... _c'est un beau cavalier._» - -L'injustice faite à Lucien ne fit que redoubler l'intérêt avec lequel Mme -de Chasteller raconta à son amie ce qui s'était passé depuis six mois. - -Mais toute la partie tendre ne toucha guère Mme de Constantin: elle ne -croyait pas aux grandes passions. - -Cependant, sur la fin du récit, qui fut infini, elle devint pensive. - -«--Ton M. Leuwen est-il un don Juan terrible pour nous autres pauvres -femmes, ou est-ce un enfant sans expérience? Sa conduite n'a rien de -naturel... - -«--Dis qu'elle n'a rien de commun, rien de convenu d'avance,» reprit -Mme de Chasteller avec une vivacité bien rare chez elle, et elle ajouta -avec une sorte d'enthousiasme: «C'est pour cela qu'il m'est cher. Ce -n'est point un nigaud qui a lu des romans...» - -Le discours des deux amies fut infini sur ce point. - -Mme de Constantin garda ses méfiances; elles furent même augmentées par -le profond intérêt, qu'à son grand chagrin, elle découvrait chez son amie. - -Elle avait espéré d'abord un petit amour bien convenable, pouvant conduire -à un mariage avantageux si toutes les convenances se rencontraient; sinon -un voyage en Italie, ou les distractions d'un hiver à Paris, effaceraient -le ravage produit par trois mois de visites journalières. Au lieu de cela, -cette femme douce, timide, indolente, que rien ne pouvait émouvoir, elle -la trouvait absolument folle et prête à prendre tous les partis. - -«--Mon cœur me dit, disait de temps en temps Mme de Chasteller, qu'il m'a -lâchement abandonnée. Quoi! ne pas m'écrire! - -«--Mais de toutes les lettres que je t'ai écrites, pas une seule n'est -arrivée, disait Mme de Constantin. - -«--Comment n'a-t-il pas dit à un postillon, reprenait Mme de Chasteller -avec un feu bien singulier, comment n'a-t-il pas dit à un postillon, à -dix lieues d'ici: «Mon ami, voilà cent francs, allez vous-même remettre -cette lettre à Mme de Chasteller, à Nancy, rue de la Pompe. Donnez-la à -elle-même et non à une autre.» - -«--Il aura écrit en partant... écrit de nouveau en arrivant à Paris. - -«--Et voilà neuf jours qu'il est parti. Jamais je ne lui ai avoué tout à -fait mes soupçons sur le sort de mes lettres, mais il sait ce que je -pense sur toutes choses...» - - -* * * - - -Les soupçons de Mme de Chasteller lui fournirent une objection décisive -à la proposition de suivre Mme de Constantin à Paris, si son mari était -nommé député. - -«--N'aurais-je pas l'air, lui dit-elle, de _courir après_ M. Leuwen?» - -Pendant les quinze jours qui suivirent, cette objection occupa seule les -moments les plus intimes de la conversation des deux amies. - -Trois jours après l'arrivée de Mme de Constantin, Mlle Bérard fut payée -magnifiquement et renvoyée. Avec son activité ordinaire, Mme de -Constantin interrogea la bonne Mlle Beaulieu et congédia Anne-Marie. - -M. le marquis de Pointcarré, extrêmement attentif à ces petits événements -domestiques, comprit qu'il avait une rivale invincible dans l'âme de sa -fille. - -C'était un peu l'espoir de Mme de Constantin; son activité continue -rendit la santé à Mme de Chasteller. Elle voulut être menée dans le monde -et, sous ce prétexte, elle força son amie à paraître presque chaque -soir chez Mmes de Puy-Laurens, d'Hocquincourt, de Marcilly, de Serpierre, -de Commercy, etc. - -Elle voulait bien établir que Mme de Chasteller n'était pas au désespoir -du départ de M. Leuwen. - -En voiture, un soir, en allant chez Mme de Puy-Laurens: - -«--Quel est l'homme le plus actif, le plus impertinent, le plus influent -de toute votre jeunesse? demanda Mme de Constantin. - -«--C'est M. de Sanréal, sans doute répondit Mme de Chasteller en souriant. - -«--Eh bien, je vais attaquer ce grand cœur dans ton intérêt. Dans le -mien, dis-moi, dispose-t-il de quelques voix? - -«--Il a des notaires, un agent, des fermiers... Cet homme est aimable -parce qu'il a 40.000 livres de rente au moins. - -«--Et qu'en fait-il? - -«--Il s'enivre soir et matin, et il a deux chevaux. - -«--C'est-à-dire qu'il s'ennuie. Je vais le séduire. Est-ce que jamais une -femme un peu bien a voulu le séduire? - -«--J'en doute; il faut d'abord trouver le secret de ne pas mourir d'ennui -en l'écoutant.» - -En peu de jours, Mme de Constantin devina, sous une écorce grossière, -l'esprit supérieur du Dr Dupoirier, et se lia tout à fait avec lui. - -Cet ours n'avait jamais vu une jolie femme non malade lui adresser la -parole deux fois de suite. En province, les médecins n'ont pas encore -succédé aux confesseurs. - -«--Vous serez notre collègue, cher docteur, lui disait-elle; nous -voterons ensemble, nous ferons et déferons les ministères. Nos dîners -vaudront bien les leurs, et vous me donnerez votre voix, n'est-ce pas? -Mais j'oubliais... Vous êtes légitimiste furibond, et nous... -antirépublicains modérés...» - -Au bout de quelques jours, Mme de Constantin fit une découverte bien -utile: Mme d'Hocquincourt était au désespoir du départ de Leuwen. Le -silence farouche de cette femme si gaie, si parlante, qui autrefois était -l'âme de la société, sauvait Mme de Chasteller; personne presque ne -songeait à dire qu'elle avait perdu son attentif. - -Mme d'Hocquincourt n'ouvrait la bouche que pour parler de Paris et de -ses projets de voyage aussitôt après les élections. - -Un jour Mme de Serpierre lui dit méchamment: - -«--Vous y retrouverez M. d'Antin...» - -Elle la regarda avec un étonnement profond qui fut bien amusant pour Mme -de Constantin. Mme d'Hocquincourt avait oublié jusqu'à l'existence de -M. d'Antin! - -Mme de Constantin ne trouva de propos réellement dangereux pour son amie -que dans le salon de Mme de Serpierre. - -«--Mais, lui disait-elle, comment peut-on avoir la prétention de marier -une fille aussi cruellement, aussi ridiculement laide, à un jeune homme -riche, de Paris, et sans que ce jeune homme ait jamais dit un mot -encourageant? Cela est fou réellement. Il faudrait des millions pour -qu'un Parisien osât entrer dans un salon avec une telle figure... - -«--M. Leuwen n'est pas ainsi, tu ne le connais pas. S'il l'aimait, le -blâme de la société serait méprisé par lui, ou plutôt il ne le verrait -pas.» - -Et elle expliqua pendant cinq minutes le caractère de Lucien. Ces -explications avaient le pouvoir de rendre son amie très pensive. - -Mais à peine Mme de Constantin eut-elle vu cinq ou six fois la bonne -Théodelinde, qu'elle fut touchée de la tendre amitié qu'elle avait pour -Leuwen. Ce n'était pas de l'amour, la pauvre fille n'osait pas. Elle -s'exagérait peut-être les désavantages de sa taille et de sa figure. -C'était sa mère qui avait des prétentions fondées sur ce que sa haute -noblesse lorraine honorait trop un petit roturier. - -«--Mais que fait-on à Paris de ce lustre-là?» lui disait un jour -Théodelinde. - -Le vieux M. de Serpierre plut aussi beaucoup à Mme de Constantin; il -avait un cœur admirable de bonté et passait son temps à soutenir des -doctrines atroces. - -Mme de Constantin, avec sa jolie figure un peu commune, mais si -appétissante à regarder, avec son activité, sa politesse parfaite et son -adresse insinuante, eut bientôt fait la paix de son amie avec la maison -Serpierre. - -«--Je garde ma pensée, dit d'un air mutin Mme de Serpierre la dernière -fois qu'on traita cette question délicate. - -«--À la bonne heure, ma chère amie, dit le bon lieutenant du roi à -Colmar; mais ne parlons plus de cela, autrement les méchants diraient que -nous allons à la chasse aux maris.» - -Il y avait bien dix ans que M. de Serpierre n'avait trouvé un mot aussi -dur; celui-ci fit époque dans sa famille, et la réputation de Leuwen, -jusque-là séducteur de Mlle Théodelinde, fut rétablie. - -Tous les jours, pour fuir le malheur d'être rencontrées par des électeurs -auxquels il eût fallu faire bon accueil, les deux amies faisaient de -grandes promenades au _Chasseur vert._ - -Mme de Chasteller aimait à revoir ce charmant _Café Haus._ - -Ce fut là que _l'ultimatum_ du voyage de Paris fut arrêté. - -«--Ta conscience elle-même, si timorée, ne pourra t'appliquer ce mot -humiliant et vulgaire: _courir après un amant_, si tu te jures à -toi-même de ne jamais lui parler. - -«--Eh bien, soit! dit Mme de Chasteller saisissant cette idée. À ces -conditions je consens, et mes scrupules s'évanouissent. Si je le -rencontrais au bois de Boulogne et s'il s'approchait de moi en -m'adressant la parole, je ne lui répondrais pas un seul mot, avant -d'avoir revu le _Chasseur vert._» - -Mme de Constantin la regardait étonnée. - -«--Si je voulais lui parler, je partirais pour Nancy, et ce n'est -qu'après avoir touché barre ici que je me permettrais de lui répondre.» - -Il y eut un silence. - -«--Ceci est un vœu!» reprit Mme de Chasteller avec un sérieux qui fit -sourire son amie. - -Le lendemain, en revenant au _Chasseur vert_, Mme de Constantin remarqua -un cadre dans la voiture. C'était une belle Sainte-Cécile, gravée par -Perfetti, offerte jadis par Leuwen. Mme de Chasteller pria le maître du -cale de placer cette gravure au-dessus de son comptoir. - -«--_Je vous la redemanderai peut-être un jour._ Et jamais, ajouta-t-elle -tout bas en s'éloignant, je n'aurai la faiblesse d'adresser môme un seul -mot à M. Leuwen tant que cette gravure sera ici. C'est ici qu'a commencé -cette préoccupation _fatale!_ - -«--Halte-là! sur ce mot _fatal._ Grâce au ciel, l'amour n'est point un -_devoir_ comme c'est un plaisir; ne le prenons donc point au tragique. -Quand ton âge, réuni au mien, fera cinquante ans, nous serons tristes, -raisonnables, lugubres, tant qu'il te plaira; nous ferons ce beau -raisonnement de mon beau-père: «Il pleut, tant pis! Il fait beau, tant -pis encore!» Tu t'ennuyais à périr, jouant la colère contre Paris sans -être en colère, arrive un beau jeune homme... - -«--Mais il n'est pas très bien... - -«--Arrive un beau jeune homme, sans épithète, tu l'aimes, tu es occupée, -l'ennui s'envole bien loin, el tu appelles cet amour-là _fatal?_» - -Le départ arrêté, il y eut de grandes scènes à ce sujet avec M. de -Pointcarré. Heureusement Mme de Constantin soutint la plus grande part -du dialogue, et le marquis avait une peur mortelle de sa gaieté -quelquefois ironique. - -«--Cette femme-là _dit tout._ Il n'est pas difficile d'être aimable quand -on ne se refuse rien, répétait-il un soir fort piqué, à Mme de -Puy-Laurens; il n'est pas difficile d'avoir de l'esprit quand on se -permet tout. - ---Eh bien, mon cher marquis, engagez Mme de Serpierre, que voilà là-bas, -à ne se rien refuser, et nous allons voir si nous serons amusés. - -«--Des propos toujours ironiques, disait le marquis avec humeur; rien -n'est sacré aux yeux de cette femme-là. - -«--Jamais personne au monde n'eut l'esprit de Mme de Constantin, dit M. -de Sanréal, prenant la parole d'un air imposant; et si elle se moque des -prétentions ridicules, à qui la faute? - -«--Aux prétentions, dit Mme de Puy-Laurens, curieuse de voir ces deux -êtres se gourmer. - -«--Oui, ajouta Sanréal, aux prétentions, aux tyrannies.» - -Heureux d'avoir une idée, plus heureux d'être approuvé par Mme de -Puy-Laurens, ce qui ne lui était peut-être jamais arrivé, M. de Sanréal -tint la parole pendant un gros quart d'heure, et retourna sa pauvre -idée dans tous les sens. - -Mme de Constantin accepta deux ou trois dîners magnifiques qui réunirent -toute la bonne compagnie de Nancy. Quand M. de Sanréal, faisant sa cour, -ne trouvait rien absolument à lui dire, elle lui demandait sa voix -électorale pour la centième fois. Elle était sûre de quelque protestation -bizarre. Il lui jurait qu'il lui était dévoué, lui, son homme d'affaires, -son notaire et ses fermiers. - -«--Et de plus, madame, j'irai vous voir à Paris. - -«--À Paris, je ne vous recevrai qu'une fois par semaine, disait-elle en -regardant Mme de Puy-Laurens. Ici nous nous connaissons tous, là, vous me -compromettriez. Un jeune homme! Votre fortune, vos chevaux, votre état -dans le monde! Une fois la semaine, je dis trop..., deux visites par -mois, tout au plus...» - -Jamais Sanréal ne s'était trouvé à pareille fête. Il eût volontiers pris -acte, par-devant notaire, des choses aimables que lui adressait Mme de -Constantin, une femme d'esprit. - -Il lui donnait ce titre au moins vingt fois par jour et avec une voix de -stentor, ce qui faisait beaucoup d'effet. - -À cause de ses beaux yeux, il eut une grande querelle avec M. de -Pointcarré, auquel il déclara tout net qu'il prétendait aller au collège -électoral, sauf à prêter serment à Louis-Philippe. - -«--Qui croit aux serments en France aujourd'hui? Louis-Philippe même -croit-il aux siens? Des voleurs m'arrêtent au coin d'un bois, ils sont -trois contre un, et me demandent un serment. Irais-je le refuser? Ici le -gouvernement est le voleur, qui prétend me voler ce droit d'élire un -député qu'a tout Français. Le gouvernement a ses préfets, ses gendarmes; -irai-je le combattre? Non, ma foi! je le paierai en monnaie de singe, -comme lui-même paie les partis.» - -Dans quel pamphlet M. de Sanréal avait-il pris ces trois phrases? Car -personne ne le soupçonnait jamais de les avoir inventées. - -Mme de Constantin qui lui donnait des idées tous les soirs, se serait -bien gardée de répandra des raisonnements qui eussent pu choquer le -préfet du département. - - -* * * - - -Le soir du jour où le nom de Leuwen avait paru si glorieux dans le -_Moniteur_, ce maître des requêtes, outré de fatigue et de dégoût, était -assis chez sa mère dans un petit coin sombre du salon, comme un -misanthrope. Accablé des compliments auxquels il avait été en butte toute -la journée, les mots de carrière superbe, de bel avenir, de premier pas -brillant, papillotaient devant ses yeux et lui faisaient mal à la tête. -Il était fatigué des réponses, la plupart de mauvaise grâce et mal -tournées, qu'il avait faites à tant de compliments, tous fort bien faits -et encore mieux dits: c'est là le talent de l'habitant de Paris. - -«--Maman, voilà donc le bonheur! dit-il à sa mère quand ils furent seuls. - -«--Mon fils, il n'y a point de bonheur avec l'extrême fatigue, à moins -que l'esprit ne soit amusé ou que l'imagination ne se charge de peindre -vivement le bonheur à venir. Des compliments trop répétés sont fort -ennuyeux, et vous n'ôtes ni assez enfant, ni assez vieux, ni assez -ambitieux, ni assez vaniteux pour rester ébahi devant un uniforme de -maître des requêtes.» - -M. Leuwen ne parut qu'une heure après la fin de l'Opéra. - -«--Demain, à huit heures, dit-il à son fils, je vous présente à votre -ministre, si vous n'avez rien de mieux à faire.» - -Le lendemain, à huit heures moins cinq minutes, Lucien était dans la -petite antichambre de l'appartement de son père. - -Huit heures sonnèrent. - -«--Pour rien au monde, monsieur, dit à Lucien, Anselme, le vieux valet -de chambre, je n'entrerais chez monsieur avant qu'il sonne.» - -Enfin la sonnette se fit entendre à dix heures et demie. - -«--Je suis fâché de t'avoir fait attendre, mon ami, dit M. Leuwen avec -bonté. - -«--Moi, peu importe..., mais le ministre? - -«--Le ministre est fait pour attendre, quand il le faut. Il a, ma foi, -plus besoin de moi, que moi de lui; il a besoin de ma banque et peur -de mon salon. - -«Mais te donner deux heures d'ennui, à toi, mon fils, un homme que j'aime -et que j'estime, ajouta-t-il en riant, c'est fort différent. J'ai bien -entendu sonner huit heures, mais je sentais un peu de transpiration, -j'ai voulu attendre qu'elle fût bien passée. À soixante-cinq ans la vie -est un problème..., et il ne faut pas l'embrouiller par des difficultés -imaginaires. Mais comme te voilà fait, dit-il en s'interrompant. Tu as -l'air bien jeune! Va prendre un habit moins frais, un gilet noir... -arrange mal tes cheveux... tousse quelquefois... tâche de te donner -vingt-huit ou trente ans... La première impression fait beaucoup avec un -imbécile: il n'a pas le temps de penser. Rappelle-toi: n'être jamais très -bien vêtu tant que tu seras dans les affaires.» - -On partit après une grande heure de toilette; le comte de Vaize n'était -point sorti. L'huissier accueillit avec empressement le nom de MM. -Leuwen, et les annonça sans délai. - -«--Son Excellence nous attendait, dit M. Leuwen, à son fils, en -traversant trois salons où les solliciteurs étaient étagés selon leur -mérite de leur rang dans le monde. - -MM. Leuwen trouvèrent Son Excellence fort occupée à mettre en ordre, sur -un bureau de citronnier chargé de ciselures de mauvais goût, trois ou -quatre cents lettres. - -«--Vous me trouvez occupé de ma circulaire, mon cher Leuwen. Il faut -que je fasse une circulaire qui sera déchiquetée par le _National_, par -la _Gazette_, etc..., et messieurs mes commis me font attendre depuis -deux heures la collection des circulaires de mes prédécesseurs. Je suis -curieux de savoir comment ils ont franchi le pas... Je suis fâché de ne -l'avoir pas faite..., un homme d'esprit comme vous m'avertirait des -phrases qui peuvent donner prise.» - -Son Excellence continua ainsi pendant vingt minutes. Pendant ce temps, -Lucien l'examinait. - -M. de Vaize annonçait une cinquantaine d'années; il était grand et assez -bien fait. De beaux cheveux grisonnants, des traits fort réguliers, une -tête haute, prévenaient en sa faveur. Mais cette impression ne durait pas. - -Au second regard, on remarquait un front bas, couvert de rides, excluant -toute idée de pensée. Lucien fut étonné et fâché de trouver à ce grand -administrateur l'air plus que commun, l'air valet de chambre. Il avait -de grands bras dont il ne savait que faire, et ce qui est pis, Lucien -crut entrevoir que Son Excellence cherchait à se donner des grâces -imposantes. Il parlait trop haut et s'écoutait parler. - -M. Leuwen père, presque en interrompant l'éloquence du ministre, trouva -le moment de dire les paroles sacramentales: - -«--J'ai l'honneur de présenter mon fils à Votre Excellence. - -«--J'en veux faire un ami; il sera mon premier aide de camp. Nous aurons -bien de la besogne... mon prédécesseur a tout laissé dans un désordre -complet. Les commis qu'il a fourrés ici, au lieu de me répondre par des -faits et des notions exactes, me font des phrases. - -«Vous me voyez ici devant le bureau de ce pauvre Corbière! Qui m'eût dit, -quand je le combattais à la Chambre des pairs et qu'il me répondait avec -sa petite voix de chat qu'on écorche, que je m'assoierais dans son -fauteuil un jour? C'était une tête étroite, sa vue était courte, mais il -ne manquait pas de sens dans les choses qu'il apercevait. Il avait de la -sagacité, mais c'était bien l'antipode de l'éloquence, outre que sa mine -de chat fâché donnait aux plus indifférents l'envie de le contredire. M. -de Villèle eût mieux fait de s'adjoindre un homme éloquent, Martignac, -par exemple...» - -Ici, dissertation sur le système de M. de Villèle. Ensuite M. de Vaize -prouva que la justice est le premier besoin des sociétés. De là, il passa -à expliquer comment la bonne foi est la hase du crédit, et dit à ces -messieurs qu'un gouvernement partial et injuste se _suicide_ de ses -propres mains. - -La présence de M. Leuwen père avait semblé lui en imposer d'abord, mais -bientôt, enivré de ses paroles, il oublia qu'il parlait devant un homme -dont Paris répétait les épigrammes. Il prit des airs imposants et finit -par l'éloge de son prédécesseur, qui passait généralement pour avoir -économisé 800.000 francs pendant son ministère d'une année. - -«--Ceci est trop magnanime pour moi, mon cher comte,» lui dit M. Leuwen, -et il s'évada. - -Mais le ministre était en train de parler; il prouva à son secrétaire -intime que, sans probité, l'on ne peut pas être un grand ministre. - -Enfin Son Excellence installa Lucien dans un magnifique bureau, à vingt -pas de son cabinet particulier. - -Celui-ci fut surpris par la vue d'un jardin charmant dans lequel -donnaient ses croisées; c'était un contraste piquant avec la sécheresse -de toutes les sensations dont il était assailli. - -Il se mit à considérer les arbres avec attendrissement. - -En s'asseyant, il remarqua de la poudre sur le dossier de son fauteuil. - -«--Mon prédécesseur n'avait pas de ces idées-là,» se dit-il en riant. - -Bientôt, en voyant l'écriture sage, très grosse et très bien formée de ce -prédécesseur, il eut le sentiment de la vieillerie au suprême degré. - -«--Il me semble que ce cabinet sue l'éloquence vide et l'emphase plate.» - -Il décrocha deux ou trois gravures de l'École française: _Ulysse arrêtant -le char de Pénélope_, par Fragonard, _Le Barbier_, etc., et les envoya -dans les bureaux. - -Il les remplaça plus tard par des gravures d'Anderloni et de Morghen. - -Le ministre revint une heure après et lui remit une liste de vingt-cinq -personnes qu'il fallait inviter pour le lendemain. - -«--J'ai décidé qu'au moment où l'horloge du ministère sonne l'heure, -le portier vous apportera toutes les lettres arrivées à mon adresse. - -Vous me donnerez sans délai ce qui viendra des Tuileries ou des -ministères, vous ouvrirez tout le reste et m'en ferez un extrait en une -ligne ou deux tout au plus; mon temps est précieux.» - -À peine fut-il sorti, huit ou dix commis vinrent faire connaissance avec -le maître des requêtes dont l'air déterminé et froid leur parut de bien -mauvais augure. - -Pendant toute cette journée, remplie d'un cérémonial faux à couper au -couteau, Lucien fut plus froid encore et plus ironique qu'au régiment. -Il lui semblait être séparé par dix années d'expérience impitoyable -de ce moment de premier début à Nancy. - -Il trouva, en rentrant à la maison, son père d'une gaieté parfaite. - -«--Voici deux petites assignations, lui dit-il, qui sont les suites -naturelles de vos dignités du matin.» - -C'étaient deux cartes d'abonnement à l'Opéra et aux Bouffes. - -«--Ah! mon père, ces plaisirs me font peur. - -«--Vous m'avez accordé dix-huit mois au lieu d'un an, pour une certaine -position dans le monde. Pour rendre la grâce complète, promettez-moi de -passer une demi-heure chaque soir dans ces _temples du plaisir_, -particulièrement vers la fin des plaisirs, à onze heures. - -«--Je le promets. Ainsi je n'aurai pas une pauvre petite heure de -tranquillité dans toute la journée! - -«--Et le dimanche donc!» - -Le second jour, le ministre dit à Lucien: - -«--Je vous charge d'accorder des rendez-vous à cette foule de figures -qui afflue chez un ministre nouvellement nommé. Éloignez l'intrigant de -Paris, faufilé avec des femmes de moyenne vertu; ces gens-là sont -capables de tout, même de ce qu'il y a de plus noir. Faites accueil au -pauvre diable de provincial entêté de quelque idée folle. Le solliciteur -portant avec une élégance parfaite un habit râpé, est un fripon, il -habite à Paris. S'il valait quelque chose, je le rencontrerais dans un -salon, il trouverait quelqu'un pour me le présenter et répondre de lui.» - -Peu de jours après, Lucien invita à dîner un peintre, La Croix, homme de -beaucoup d'esprit, qui portait le nom d'un préfet destitué par M. de -Polignac. Justement, ce jour-là, le ministre n'avait que des préfets. - -Le soir, quand le comte de Vaize se trouva seul dans son salon, avec sa -femme et Leuwen, il rit beaucoup de la mine attentive des préfets qui, -voyant dans le peintre un candidat à préfecture, destiné à les remplacer, -l'observaient d'un œil jaloux. - -«--Et pour fortifier le quiproquo, disait le ministre, j'ai adressé dix -fois la parole à La Croix, et toujours sur de graves sujets -d'administration. - -«--C'est donc pour cela qu'il avait l'air si ennuyé et si ennuyeux, dit -la petite comtesse de Vaize, de sa voix douce et timide. - -«C'était à ne pas le reconnaître: je voyais sa petite figure spirituelle -par-dessus un des bouquets du plateau. Je ne pouvais deviner ce qui lui -arrivait... Il maudissait votre dîner. - -«--On ne maudit point un dîner chez un ministre, dit le comte de Vaize, -à demi sérieux. - -«--Voilà la griffe du lion», pensa Leuwen. - -Mme de Vaize, fort sensible à ces coups de boutoir, avait pris un air -morne. - -«--Ce petit Lucien va me faire jouer un sot rôle chez son père, pensa -le ministre. - -«Il veut avoir des commandes, reprit-il d'un air gai, et, parbleu, à -votre recommandation, je lui en donnerai. Je remarque que, de façon ou -d'autre, il vient ici deux fois la semaine. - -«--Dites-vous vrai? Me promettez-vous des tableaux pour lui? Et cela sans -qu'il soit besoin de vous solliciter? - -«--Ma parole! - -«--En ce cas j'en fais un ami de la maison. - -«--Ainsi, madame, vous aurez deux hommes d'esprit: M. La Croix et M. -Leuwen.» - -Le ministre partit de ce propos pour plaisanter Lucien un peu trop -rudement sur la méprise qui l'avait fait inviter à dîner M. La Croix, -peintre d'histoire. - -Lucien réveillé, répondit à Son Excellence sur le ton de la parfaite -égalité, ce qui choqua beaucoup le ministre. - -Lucien le vit, et continua à parler avec une aisance qui l'étonna et -l'amusa. - -Il aimait à se retrouver avec Mme de Vaize, jolie, très timide, bonne, -et qui, en lui parlant, oubliait parfaitement qu'elle était une jeune -femme et lui un jeune homme. Cet arrangement convenait beaucoup à notre -héros. - -«--Ainsi me voilà, se disait-il, sur le ton de l'intimité avec deux êtres -dont je ne connaissais pas la figure il y a huit jours, et dont l'un -m'amuse, surtout quand il m'attaque, et dont l'autre m'intéresse.» - -Il mit beaucoup d'attention à sa besogne; il lui sembla que le ministre -voulait prendre avantage de l'erreur de nom dans l'invitation à dîner, -pour lui attribuer l'aimable légèreté de la première jeunesse. - -«--Vous êtes un grand administrateur, monsieur le comte, en ce sens je -vous respecte; mais l'épigramme à la main, je suis votre homme, et, vu -vos honneurs, j'aime mieux risquer d'être un peu trop ferme que vous -laisser empiéter sur ma dignité. Cela vous indiquera d'ailleurs que je -me moque parfaitement de ma place, tandis que vous adorez la votre.» - -Au bout de huit jours de cette vie-là, Lucien fut de retour sur la -terre; il avait surmonté l'ébranlement produit par la dernière soirée -à Nancy. Son premier remords fut de n'avoir pas écrit à M. Gauthier; il -lui fit une lettre infinie, et, il faut l'avouer, assez imprudente. -Il signa d'un nom en l'air et chargea le préfet de Strasbourg de la -mettre à la poste. - -«--Venant de Strasbourg, elle échappera peut-être à Mlle Cunier.» - -Telle était la vie de Lucien: six heures au bureau de la rue de Grenelle -le matin, une heure au moins à l'Opéra, le soir. Son père, sans le lui -dire, l'avait précipité dans un travail de toutes les minutes. - -«--C'est l'unique moyen, disait-il à Mme Leuwen, de parer au coup de -pistolet, si toutefois nous en sommes là, ce que je suis loin de croire. -Sa vertu si ennuyeuse l'empêcherait de nous laisser seuls, et outre cela, -il y a l'amour de la vie et la curiosité de lutter avec le monde.» - -Par amitié pour sa femme, M. Leuwen s'est entièrement appliqué à résoudre -ce problème. - -«--Vous ne pouvez vivre sans votre fils, et moi sans vous, et je vous -avouerai que depuis que je le suis de près, il ne me semble plus aussi -plat. Il répond quelquefois aux épigrammes de son ministre, et le -ministre l'admire. Et à tout prendre, les jeunes reparties un peu -impétueuses de Lucien valent mieux que les vieilles épigrammes sans -pointes du comte de Vaize... Reste à voir comment il prendra la première -friponnerie de Son Excellence. - -«--Lucien a toujours la plus haute idée des talents de M. de Vaize. - -«--C'est là notre seule ressource. C'est une admiration qu'il faut -soigneusement entretenir. Mon unique moyen, après avoir nié tant que je -pourrai le coup de canif donné à la probité, sera de dire: un ministre de -ce talent est-il trop payé à 400.000 francs par an? - -«Là-dessus je lui prouverai que Sully a été un voleur. Trois ou quatre -jours après, je paraîtrai avec ma réserve, qui est _superbe_: le général -Bonaparte, en 1796, en Italie, volait. Auriez-vous préféré un honnête -homme comme Moreau, se laissant battre en 1798 à Cassano, à Novi, etc...? -Moreau coûtait au trésor 200.000 francs peut-être, et Bonaparte trois -millions... J'espère que Lucien ne trouvera pas de réponse, et je vous -réponds de son séjour à Paris, tant qu'il admirera M. de Vaize. - -«--Si vous pouvez gagner le bout de l'année, dit Mme Leuwen il aura -oublié sa Mme de Chasteller. - -«--Je ne sais, vous lui avez fait un cœur si constant! Vous n'avez jamais -pu vous déprendre de moi..., vous m'avez toujours aimé malgré ma conduite -abominable. Pour un cœur tout d'une pièce, tel que celui que vous avez -fait à votre fils, il faudrait un nouveau goût. J'attends une occasion -favorable pour le présenter à Mme Grandet. - -«--Elle est bien jolie, bien jeune, bien brillante. - -«--Et de plus veut absolument avoir une grande passion. - -«--Si Lucien devine l'affectation, il prendra la fuite, etc...» - -Un jour de grand soleil, vers les deux heures et demie, le ministre -entra dans le bureau de Leuwen, la figure fort rouge, les yeux hors de -la tête et comme hors de lui. - -«--Courez auprès de M. votre père..., mais d'abord copiez cette dépêche -télégraphique... Veuillez prendre copie aussi de cette note que j'envoie -au _Journal de Paris..._ Vous sentez toute l'importance et le secret -de la chose?...» - -Il ajouta, pendant que Lucien copiait: - -«--Je ne vous engage pas à prendre le cabriolet du ministère et pour -cause. Prenez un cabriolet sous la porte cochère en face, donnez-lui six -francs d'avance, et, pour Dieu, trouvez M. votre père avant la clôture -de la Bourse. Elle ferme à trois heures et demie, comme vous le savez...» - -Lucien, prêt à partir et son chapeau à la main regardait le ministre -haletant et ayant peine à parler. En le voyant entrer, il l'avait cru -destitué, mais le télégramme l'avait mis sur la voie. Le ministre s'enfuit, -puis rentra, et dit d'un ton impérieux: - -«--Vous me remettrez à moi, à moi, monsieur, les deux copies que vous -venez de faire et, sur votre vie, vous ne les montrerez qu'à M. votre -père.» - -Cela dit, il s'enfuit de nouveau. - -«--Voilà qui est bien grossier et bien ridicule, se dit Lucien. Il n'est -propre qu'à suggérer l'idée d'une vengeance trop facile. - -«Voilà donc tous mes soupçons avérés... Son Excellence joue à la Bourse -et je suis bel et bien complice d'une friponnerie.» - -Il eut beaucoup de peine à trouver son père; enfin, comme il faisait un -beau froid et encore un peu de soleil, il eut l'idée d'aller le chercher -sur le boulevard, et il le trouva en contemplation devant un énorme -poisson, exposé au coin de la rue de Choiseul. - -M. Leuwen le reçut assez mal et ne voulut point monter dans son cabriolet. - -«--Au diable ton casse-cou, je ne monte que dans ma voiture, quand toutes -les Bourses du monde devraient fermer sans moi.» - -Lucien courut chercher cette voiture au coin de la rue de la Paix, où -elle attendait. Enfin, à trois heures et quart, au moment, où la Bourse -allait fermer, M. Leuwen y entra. Il ne reparut chez lui qu'à six heures. - -«--Va chez ton ministre, donne lui ce mot et attends-toi à être mal reçu. - -«--Eh bien, tout ministre qu'il est, je vais lui répondre ferme,» dit -Lucien, piqué de jouer un rôle dans une friponnerie. - -Il trouva M. de Vaize an milieu de vingt généraux, on venait d'annoncer -le dîner. Déjà le maréchal N... donnait le bras à Mme de Vaize. Le -ministre debout au milieu du salon, faisait de l'éloquence, mais en -voyant Lucien il n'acheva pas sa phrase. Il partit comme un trait en -lui faisant signe de le suivre; arrivé dans son cabinet, il ferma la -porte à clef et enfin se jeta sur le billet. Il faillit devenir fou de -joie, il serra Lucien dans ses longs bras vivement et à plusieurs -reprises. Celui-ci, debout, son habit noir boutonné jusqu'au menton, -le regardait avec dégoût. - -«--Voilà donc un voleur, se disait-il, et un voleur en action! Dans sa -joie comme dans son anxiété, il a des gestes de laquais...» - -Le ministre avait oublié son dîner; c'était la première affaire qu'il -faisait à la Bourse, et il était hors de lui de ce gain de quelques -milliers de francs. Le plaisant, c'est qu'il en avait une sorte -d'orgueil: il se sentait ministre dans toute l'étendue du mot. - -«--Cela est divin, mon ami, dit-il à Lucien, en revenant avec lui vers -la salle à manger. Au reste... il faudra voir demain à la revente.» - -Tout le monde était à table, mais par respect pour Son Excellence on -n'avait pas osé commencer. La pauvre Mme de Vaize était rouge et -transpirait d'anxiété. Les vingt-cinq convives, assis en silence, -voyaient bien qu'il fallait parler, mais ne trouvaient rien à dire et -faisaient la plus sotte figure. Ce silence était interrompu de temps à -autre par les mots timides et à peine articulés de Mme de Vaize, qui -offrait une assiette de soupe au maréchal, son voisin, et les gestes de -refus de ce dernier faisaient le centre d'attention le plus comique. - -Le ministre était tellement ému qu'il avait perdu cette assurance si -vantée dans ses journaux; l'air ahuri, il balbutia quelques mots en -prenant place. - -Le silence était si complet et tout le monde tellement mal à son aise, -que Lucien put entendre ces mots: - -«--Il est bien troublé, disait à voix basse son voisin, un colonel. -Serait-il chassé? - -«--La joie surnage,» répondit sur le même ton un vieux général en -cheveux blancs. - -Le soir, à l'Opéra, toute l'attention de Lucien était pour cette triste -pensée. - -«--Mon père participe à cette manœuvre... On peut répondre qu'il fait son -métier de banquier... Il sait une nouvelle, il en profite..., il ne -trahit aucun serment, mais sans le receleur il n'y aurait pas de voleur.» - -Cette réponse ne lui rendait point la paix de l'âme. - -Toutes les grâces de Mme Raymonde, qui vint le trouver dans la loge dès -qu'elle le vit, ne purent en tirer un mot. _L'ancien homme_ prenait le -dessus. - -«--Le matin avec des voleurs, le soir avec des catins!» se disait-il -amèrement. - -Le lendemain, le comte de Vaize entra en courant dans le bureau de -Lucien; il ferma la porte à clef. L'expression de ses yeux était étrange. - -«--Mon cher ami, courez chez M. votre père, dit-il d'une voix entrecoupée. -Il faut que je lui parle, _absolument._ Faites tout au monde pour l'amener -au ministère, puisque enfin, moi je ne puis pas me montrer dans le -comptoir de MM. Leuwen et Cie.» - -Lucien le regardait attentivement. - -«--Il n'a pas la moindre vergogne en me parlant de son vol!» - -M. Leuwen reçut en riant la communication que son fils était chargé de -lui faire. - -«--Ah! parce qu'il est ministre, il voudrait me faire courir! Dis-lui de -ma part que je n'irai pas à son ministère, et que je le prie instamment -de ne pas venir chez moi. L'affaire d'hier est terminée; j'en fais -d'autres aujourd'hui.» - -Comme Lucien se hâtait de partir: - -«--Reste donc un peu...! Il ne faut pas gâter les grands hommes, autrement -ils se négligent. Tu me dis qu'il prend un ton familier et grossier avec -toi. Avec toi est de trop. Dès que cet homme ne déclame pas au milieu de -son salon, domine un préfet accoutumé à parler tout seul, il est grossier -avec tout le monde. C'est que toute sa vie s'est passée à réfléchir sur -l'art de gouverner les hommes et les conduire au bonheur par la vertu.» - -M. Leuwen regardait son fils pour voir si cette phrase passerait. Lucien -ne fit, pas attention au ridicule des mots. - -«--Comme il est encore loin d'écouter son interlocuteur et de savoir -profiter de ses fautes!» pensa M. Leuwen. - -«--C'est un artiste, mon fils. Son art exige un habit brodé et un -carrosse, comme l'art d'Ingres et de Prud'hon exige un chevalet et des -pinceaux. Aimerais-tu mieux un artiste parfaitement poli, gracieux, d'un -ton parfait, faisant des croûtes, ou un homme au ton grossier, occupé du -fond des choses et non des formes, et produisant des chefs-d'œuvre? Si, -après deux ans de ministère, M. de Vaize te présente vingt départements -où l'agriculture aura fait un pas, trente autres dans lesquels la -moralité publique se soit augmentée, ne lui pardonneras-tu pas une -réflexion négligée ou même grossière en parlant à son premier aide de -camp, jeune homme qu'il aime et estime et qui d'ailleurs lui est -nécessaire?» - -M. Leuwen parla longtemps, sans pouvoir engager la conversation avec -son fils. Il n'aima pas cet air rêveur. - -«--J'ai vu trois ou quatre agents de change attendre dans le premier -salon,» dit Lucien, et il se levait pour retourner à la rue de Grenelle. - -«--Mon ami, lui dit son père, toi qui as de bons yeux, lis-moi un peu les -_Débats_, la _Quotidienne_ et le _National._» - -Lucien se mit à lire tout haut, et, malgré lui, ne put s'empêcher de -sourire. - -M. de Vaize était comme hors de lui quand Lucien rentra. - -Il le trouva dans son bureau, «où il était venu plus de dix fois», lui -dit le garçon de bureau, parlant à mi-voix et de l'air du plus profond -respect. - -«--Eh bien, monsieur? lui dit le ministre d'un air hagard. - -«--Rien de nouveau, répondit Lucien avec la plus belle tranquillité; je -quitte mon père par ordre duquel j'ai attendu. Il ne viendra pas et vous -prie instamment de ne pas aller chez lui. L'affaire d'hier est terminée -et il en fait d'autres aujourd'hui.» - -M. de Vaize devint pourpre et se hâta de quitter le bureau de son -secrétaire. - -«--Je vois l'argument sur lequel se fonde l'insolence de cet homme, se -disait-il en se promenant à grands pas dans son cabinet. Une ordonnance -du roi fait un ministre, une ordonnance ne peut faire un homme comme M. -Leuwen. Voilà à quoi en arrive le gouvernement en ne vous laissant en -place qu'un an ou deux. Est-ce qu'un banquier eut refusé à Colbert de -passer chez lui?» - -Après cette comparaison judicieuse, le colérique ministre tomba dans une -rêverie profonde. - -«--Ne pourrais-je pas me passer de cet insolent? Mais sa probité est -célèbre presque autant que sa méchanceté. C'est un homme de plaisir, un -viveur, qui depuis vingt ans se moque de tout ce qu'il y a de plus -respectable... C'est le Talleyrand de la Bourse...; ses épigrammes font -loi dans ce monde-là depuis la révolte de Juillet. Et ce _monde-là_ se -rapproche tous les jours davantage du grand monde. Son salon réunit tout -ce qu'il y a d'hommes d'esprit parmi les gens d'affaires. Il s'est faufilé -avec tous les diplomates qui vont à l'Opéra... Villèle le consultait...» - -M. Leuwen avait prévu tous ces mouvements. Le soir, il dit à son fils: - -«--Ton ministre m'a écrit comme un amant à sa maîtresse. J'ai été obligé -de lui répondre, et cela me pèse. Je suis comme toi, je n'aime pas assez -le _métal_ pour me beaucoup gêner. Apprends à faire l'opération de Bourse; -rien n'est plus simple pour un grand géomètre, élève de l'École -polytechnique. M. Métral, mon commis, te donnera des leçons. Tu me rendras -un service personnel si tu te rends capable d'être l'intermédiaire -entre M. de Vaize et moi. Il tourne autour de moi, mais depuis notre -dernière opération je n'ai voulu lui livrer que des mots gais. D'ici à -huit jours, s'il ne peut le mater, il te fera la cour. Comment vas-tu -recevoir un ministre te faisant la cour? Sens-tu l'avantage d'avoir un -père? C'est une chose fort utile à Paris. - -«--J'aurais trop à dire sur ce dernier article et vous n'aimez pas le -provincial tendre. - -«Quant à Son Excellence, pourquoi ne serais-je pas naturel avec lui, -comme je le suis avec tout le monde? - -«--Ressource de paresseux, fi donc! - -«--Je veux dire que je serai froid, respectueux, et laissant toujours -paraître, même fort clairement, le désir de voir se terminer la -communication sérieuse avec un si grand personnage. - -«--Serais-tu de force à hasarder le propos léger et un peu moqueur? Il -dirait: digne fils d'un tel père! - -«--L'idée plaisante qui vous vient en une seconde ne se présente à moi -qu'au bout de deux minutes. - -«--Bravo! Tu vois les choses par le côté utile et, ce qui est pis -encore, par le _côté honnête._ Tout cela est déplacé et ridicule en -France. Vois ton saint-simonisme! Il avait du bon et pourtant il est -resté odieux et inintelligible au premier étage, au deuxième et même -au troisième; on ne s'en occupe un peu que dans la mansarde. Ce peuple-ci -ne sera à la hauteur de la raison que vers l'an 1900. Jusque-là, il faut -voir d'instinct les choses par le côté plaisant, et n'apercevoir _l'utile -et l'honnête_ que par un effort de volonté. Je me serais gardé d'entrer -dans ces détails avant ton voyage à Nancy; maintenant je trouve du -plaisir à parler avec toi. Connais-tu cette plante de laquelle on dit que -plus on la foule aux pieds, plus elle prospère? Je voudrais en avoir, si -elle existe; j'en demanderai à mon ami Thouin, et je t'en enverrai un -bouquet. Cette plante est l'image de la conduite envers M. de Vaize. - -«--Mais, mon père, la reconnaissance... - -«--Mais, mon fils, c'est un animal. Est-ce sa faute si le hasard l'a jeté -dans l'administration? Ce n'est, pas un homme comme nous, sensible aux -bons procédés, à l'amitié continue. Les procédés délicats, il les -prendrait pour de la faiblesse. C'est un préfet insolent après dîner qui, -pendant vingt années de sa vie, a tremblé tous les matins de trouver sa -destitution dans le _Moniteur._ Les écailles ne sont pas encore tombées -de tes yeux; ne crois aveuglément personne, pas même moi! Tu verras tout -cela dans un an. Quant à la reconnaissance, je le conseille de rayer ce -mot de tes papiers. Il y a eu convention, contrat bilatéral avec le comte -de Vaize, aussitôt après ton retour à Paris. Il s'est engagé: 1°, à -arranger ta désertion avec son collègue de la guerre; 2°, à te faire -maître des requêtes, secrétaire particulier, avec la croix au bout de -l'année. Par contre, mon salon et moi sommes engagés à vanter son crédit, -ses talents, ses vertus, sa probité surtout. J'ai fait réussir sa -nomination à la Bourse, aussi je me charge de faire de compte à demi -toutes les affaires de Bourse basées sur des dépêches télégraphiques. -Maintenant il prétend que je me suis engagé pour les affaires de Bourse -basées sur les délibérations du conseil des ministres,--mais cela n'est -point. J'ai M. N..., le ministre des Finances qui ne sait rien -administrer, mais qui sait deviner et lire sur les physionomies. Il voit -l'intention du roi huit jours à l'avance; le pauvre de Vaize ne sait pas -la voir à une heure de distance. Il a été déjà battu à plate couture, -dans deux conseils, depuis un mois à peine qu'il est au ministère. -Mets-toi bien dans la tête que M. de Vaize ne peut se passer de mon -fils. Si je devenais un imbécile, si je fermais mon salon, si je n'allais -plus à l'Opéra, il pourrait peut-être songera s'arranger avec une autre -maison; encore je ne le crois pas de cette force de tête-là. Il va te -battre froid cinq ou six jours, après quoi il y aura explosion de -confiance. C'est le moment que je crains. Si tu as l'air comblé, -reconnaissant, d'un commis à cent louis, ces sentiments louables joints -à ton air si jeune te classent à jamais parmi les dupes que l'on peut -accabler de travail, compromettre, humilier à merci et à miséricorde, -comme jadis _on taillait le tiers état._ Aurais-tu l'esprit de suivre -ce programme?» - -Pendant les jours qui suivirent cette leçon paternelle, le ministre -parlait à Lucien d'un air abstrait, comme un homme accablé de hautes -affaires, Lucien répondait le moins possible et faisait la cour à Mme la -comtesse de Vaize. - -Un matin, le ministre entra dans son bureau, suivi d'un garçon qui -portait un énorme portefeuille: le garçon sorti, il poussa lui-même le -verrou de la porte et, s'asseyant familièrement à côté de Lucien: - -«--Ce pauvre C..., mon prédécesseur, était sans doute un fort honnête -garçon, lui dit-il; mais le public a d'étranges idées sur son compte. -On prétend qu'il faisait des affaires. - -«Voici, par exemple, un portefeuille de l'administration des Enfants -trouvés. C'est un objet, de sept ou huit millions. Puis-je de bonne foi -demander au chef de bureau qui conduit tout cela depuis dix ans, s'il -y a eu des abus? - -«Je ne puis qu'essayer de deviner; M. Coitat, le chef de la police du -ministère, me dit bien que Mme M..., la femme du chef de bureau susdit, -dépense quinze ou vingt mille francs. Les appointements du mari sont de -douze mille et ils ont deux ou trois petites propriétés sur lesquelles -j'attends des renseignements. Mais tout cela est bien éloigné, bien vague, -bien peu concluant, et, à moi, il me faut des faits. Donc pour lier M. -M..., je lui ai demandé un rapport général et approfondi: le voici avec -les pièces à l'appui. Enfermez-vous, cher ami, comparez les pièces au -rapport, et dites-moi votre avis.» - -Lucien admira la physionomie du ministre; elle était convenable, sans -morgue. Il se mit aussitôt au travail et, trois heures après, il écrivit -au ministre: «_Ce rapport n'est pas approfondi_, ce sont des phrases. -M. M.... ne convient franchement d'aucun fait; je n'ai pas trouvé une -seule assertion sans quelque faux-fuyant. M. M... _ne se lie_ nullement. -C'est une dissertation bien écrite, redondante d'humanité, c'est un -article de journal, mais l'auteur semble brouillé avec Barrème.» - -Quelques minutes après, le ministre accourut; ce fut une explosion de -tendresse. Il serrait Lucien dans ses bras: - -«--Que je suis heureux d'avoir un tel capitaine dans mon régiment! etc...» - -Lucien s'attendait à avoir beaucoup de peine à être hypocrite. - -Ce fut sans la moindre hésitation qu'il prit l'air d'un homme qui désire -voir finir l'accès de confiance. À cette seconde entrée. M. de Vaize lui -parut un comédien de campagne qui charge trop. Il le trouva manquant de -noblesse presque autant que le colonel Malher mais l'air faux était bien -plus visible chez le ministre. - -La froideur de Lucien, écoutant les éloges de son talent, était tellement -glaciale, que le ministre tout déconcerté se mit à dire du mal du chef de -bureau M... - -Une chose frappa Lucien: le ministre n'avait pas lu le travail de M. M... - -«--Votre Excellence est tellement accablée par les grandes discussions -du conseil et par la préparation du budget de son département, qu'elle -n'a pas eu le temps de lire ce rapport de M. M... qu'elle censure et -avec raison!...» - -Le ministre eut un mouvement de vive colère. Attaquer son aptitude au -travail, douter des quatorze heures que, de jour et de nuit, disait-il, -il passait devant son bureau! - -«--Parbleu, monsieur, prouvez-moi cela, dit-il en rougissant. - -«--À mon tour,» pensa Lucien. - -Il triompha parla modération, par la clarté, par la respectueuse -politesse. Il démontra clairement au ministre qu'il n'avait pas lu le -rapport du pauvre M. M... si injurié. - -Deux ou trois fois, M. de Vaize voulut tout terminer en embrouillant -les questions. - -Son Excellence sortit du cabinet en fureur et Lucien l'entendit -maltraiter le pauvre chef de division que l'huissier avait introduit -dans son cabinet. La voix redoutable du ministre passa jusqu'à -l'anti-chambre correspondant à la porte dérobée par laquelle on entrait -dans le bureau de Leuwen. Un ancien domestique, placé la par le crédit -du ministre, et que Lucien soupçonnait fort d'être un espion, entra sans -être appelé. - -«--Est-ce que Son Excellence a besoin de quelque chose? - -«--Non pas Son Excellence, mais moi; j'ai à vous prier fort sérieusement -de ne pas entrer ici quand je ne sonne pas.» - - -* * * - - -Un des bonheurs de Lucien avait été de ne pas trouver à Paris son cousin -Ernest Déverloy, futur membre de l'Académie des sciences morales et -politiques. Un des académiciens moraux, qui donnait quelques mauvais -dîners et disposait de trois voix, outre la sienne, avait eu besoin -d'aller aux eaux de Vichy, et Déverloy s'était donné le rôle de -garde-malade. Cette abnégation de deux ou trois mois avait produit le -meilleur effet à l'Académie morale. - -«--C'est un homme à coté duquel il est bien agréable de s'asseoir», -disait M. Boneau, un des meneurs de cette société. - -«--La campagne d'Ernest aux eaux de Vichy, ajoutait M. Leuwen, avance -de quatre ans son entrée à l'Institut. - -«--Ne vaudrait-il pas mieux pour vous, mon père, avoir un tel fils? -répliquait Lucien presque attendri. - -«--Je t'aime encore mieux avec ta vertu. Je ne suis pas en peine de -l'avancement d'Ernest, il aura bientôt pour 30.000 francs de places, -comme le philosophe Cousin.» - -Il y avait dans les bureaux du comte de Vaize un M. Desbacs, dont la -position sociale avait quelques points de rapport avec celle de Lucien. - -Il avait de la fortune, et M. de Vaize l'appelait son cousin; mais il -n'avait pas un salon accrédité et un dîner renommé toutes les semaines, -pour le soutenir dans le monde. Il sentait vivement cette différence et -tâchait de s'accrocher à Lucien. - -M. Desbacs était d'un caractère sournois et c'est ce qui malheureusement -se lisait trop sur sa figure, extrêmement pâle et fort marquée par la -petite vérole. Cette figure n'avait guère d'autre expression que celle -d'une politesse feinte et d'une bonhomie qui rappelait celle de Tartufe. -Des cheveux absolument noirs, sur cette face blême, fixaient trop les -regards. - -Avec ce désavantage, qui était grand, comme M. Desbacs disait toujours -tout ce qui est convenable et jamais rien au delà, il avait fait des -progrès rapides dans les salons de Paris. Il avait été sous-préfet, -destitué par M. de Martignac, comme trop jésuite, et c'était un des -commis les plus habiles qu'eut le ministère de l'Intérieur. - -Lucien était, comme toutes les âmes tendres, au désespoir: tout lui -semblait indifférent; il ne choisissait pas les hommes et se liait avec -ce qui se présentait. Il ne s'aperçut même pas que M. Desbacs lui -faisait la cour. Celui-ci vit que Lucien désirait réellement s'instruire -et travailler, et il se donnait à lui comme chercheur de renseignements, -non seulement dans les bureaux du ministère de l'Intérieur, mais dans tous -les bureaux de Paris. Rien n'est plus commode et n'abrège plus les -travaux. En revanche, M. Desbacs ne manquait jamais au dîner que Mme -Leuwen avait fondé, une fois la semaine, pour les employés du ministère -de l'Intérieur qui se liaient avec son fils. - -«--Vous vous liez là avec d'étranges figures, disait son mari; des -espions subalternes, peut-être. - -«--Ou bien des gens de mérite inconnus. Béranger a été commis à dix-huit -cents francs. - -«Mais quoi qu'il en soit, on voit trop dans les façons de Lucien que la -présence des hommes l'importune et l'irrite. C'est le genre de -misanthropie que l'on pardonne le moins.» - -Le but de M. Leuwen était de ne pas laisser un quart d'heure de solitude -à son fils. Il trouvait qu'avec son heure à l'Opéra tous les soirs, le -pauvre garçon n'était pas assez... bouclé. - -Il le rencontra au foyer des Bouffes. - -«--Voulez-vous que je vous mène chez Mme Grandet? Elle est éblouissante -ce soir; c'est sans contredit la plus jolie femme de la salle. Et je ne -veux pas vous vendre chat en poche. Je vous mène d'abord chez Dufresnoy -dont la loge est à côté de celle de Mme Grandet. - -«--Je serais si heureux, mon père, de n'adresser la parole qu'à vous ce -soir. - -«--Il faut que le monde connaisse votre figure du vivant de mon salon.» - -Déjà plusieurs fois, M. Leuwen avait voulu le conduire dans vingt maisons -du juste-milieu, fort convenables pour le chef de bureau particulier du -ministre de l'Intérieur. Lucien avait toujours trouvé des prétextes pour -refuser. - -Il disait: - -«--Je suis encore trop sot. Laissez-moi me guérir de ma distraction; je -tomberais dans quelque gaucherie qui s'attacherait à mon nom et me -discréditerait, me déshonorerait à jamais... C'est une grande chose que -de débuter.» - -Mais comme une âme au désespoir n'a de force pour rien, ce soir-là il se -laissa entraîner dans la loge de M. Dufresnoy, receveur général, et -ensuite, une heure plus tard, dans le salon de M. Grandet, ancien -fabricant fort riche, et juste-milieu furibond. L'hôtel parut charmant -à Lucien, le salon magnifique, mais M. Grandet d'un ridicule trop noir. - -Le soir du dîner qui suivit la présentation de Lucien, M. Grandet exprima, -tout haut, devant trente personnes au moins, le désir que M. N..., de -l'opposition, mourût d'une blessure qu'il venait de recevoir dans -un duel célèbre. - -La beauté éblouissante de Mme Grandet, ne put faire oublier à Lucien le -dégoût profond inspiré par son mari. - -C'était une femme de vingt-trois à vingt-quatre ans au plus: il était -impossible d'imaginer des traits plus réguliers, une beauté plus délicate -et plus parfaite. On eût dit une figure d'ivoire. Elle chantait fort bien; -c'était une élève de Rubini. Son mérite pour les aquarelles était célèbre, -et son mari lui faisait quelquefois le compliment de lui en voler une -qu'il envoyait vendre et qu'on payait 300 francs. - -Mais elle ne se contentait pas du mérite d'être un excellent peintre: -c'était encore une bavarde effrénée. Malheur à la conversation, si -quelqu'un venait à prononcer les mots terribles de bonheur, religion, -civilisation, pouvoir légitime, mariage, etc... - -«--Je crois, Dieu me pardonne, qu'elle tient à imiter Mme de Staël, se -dit Lucien en écoulant une de ses _tartines._ Elle ne laisse rien passer -sans y clouer son mot. Le mot est juste, mais il est d'un plat à mourir, -quoique exprimé avec noblesse et délicatesse. Je parierais qu'elle fait -provision d'esprit dans les manuels à trois francs.» - -Malgré son dégoût parfait pour la beauté aristocratique et les grâces -imitatives de Mme Grandet. Lucien était fidèle à sa promesse et, deux -fois par semaine, il paraissait dans le salon le plus aimable du -juste-milieu. - -Un soir qu'il rentrait à minuit et qu'il répondait à sa mère avoir été -chez les Grandet: - -«--Qu'as-lu fait pour le tirer de pair aux yeux de Mme Grandet? lui -demanda son père. - -«--J'ai imité les talents qui la font si séduisante: j'ai fait une -aquarelle. - -«--Et quel sujet a choisi la galanterie, lui dit Mme Leuwen? - -«--Un moine espagnol monté sur un âne, et que Rodil envoie pendre. - -«--Quelle horreur! Quel caractère vous vous donnez dans cette maison! -s'écria Mme Leuwen; et encore ce caractère n'est pas le vôtre. Vous en -avez tous les inconvénients, sans les avantages. Mon fils, un bourreau! - -«--Votre fils, un héros! voilà ce que Mme Grandet voit dans les supplices -décernés sans ménagement à qui ne pense pas connue elle. Une jeune femme -qui aurait de la délicatesse, de l'esprit, qui verrait les choses comme -elles sont, enfin, qui aurait le bonheur de vous ressembler un peu, me -prendrait pour un vilain être, par exemple pour un séide des ministres, -qui veut devenir préfet et chercher en France des rues Transnonain. Mais -Mme Grandet vise au génie, à la grande passion, à l'esprit brillant. Pour -une pauvre petite femme qui n'a que du bonheur, et encore des plus -communs, un moine envoyé à la mort, dans un pays superstitieux, et par un -général juste-milieu, c'est sublime. - -«--Ainsi, tu vas prendre le triste caractère d'un don Juan,» dit Mme -Leuwen avec un profond soupir. - -M. Leuwen éclata de rire. - -«--Ah! que cela est bon. Lucien un don Juan! Mais, mon ange, il faut que -vous l'aimiez avec bien de la passion pour déraisonner ainsi. Heureux -qui bat la campagne par l'effet d'une passion! Et mille fois heureux -qui déraisonne par amour, dans ce siècle où l'on ne déraisonne que par -impuissance ou médiocrité d'esprit. Le pauvre Lucien sera toujours dupe -de toutes les femmes qu'il aimera. Je vois dans ce cœur-là du fonds pour -être dupé jusqu'à cinquante ans. As-tu deviné quel est l'amant de la dame? - -«--Ce cœur est si sec, que je la croyais sage. - -«--Mais sans amant il manquerait quelque chose a son état de maison. Le -choix est tombé sur M. Crapart. - -«--Quoi? le chef de la police de mon ministère? - -«--_The same_, et par lequel vous pourriez faire espionner votre -maîtresse aux frais de l'État.» - -Sur ce mot, Lucien devint taciturne. Sa mère devina son secret. - -«--Je le trouve pâle, mon ami. Prends ton bougeoir, et, de grâce, sois -toujours dans ton lit avant l'heure. - -«--Si j'avais eu M. Crapart à Nancy, se disait Lucien, j'aurais su, -autrement qu'en le voyant, ce qu'il arrivait à Mme de Chasteller. Et que -serait-il arrivé si je l'eusse connu un mois plus tôt? J'aurais perdu un -peu plus tôt les plus beaux jours de ma vie. J'aurais été condamné un mois -plus tôt à vivre le matin avec un fripon Excellence, et le soir avec une -coquine, la femme la plus considérée de Paris.» - -On voit combien l'âme de Lucien souffrait encore. - - -* * * - - -Un soir vers les cinq heures, en revenant des Tuileries, le ministre fit -appeler Lucien dans son cabinet. Notre héros le trouva pâle comme un mort. - -«Voici une affaire, mon cher Leuwen. Il s'agit, pour vous, de la mission -la plus délicate...» - -À son insu, Lucien prit l'air altier du refus, et le ministre se hâta -d'ajouter: - -«--...Et la plus honorable.» - -Après ce mot, l'air hautain de Lucien ne se radoucit pas beaucoup. Il -n'avait pas grande idée de l'honneur que l'on peut acquérir en servant -Son Excellence. - -Sur quoi, celle-ci continua: - -«--Vous savez que nous avons le bonheur de vivre sous cinq polices... -Mais vous le savez comme le public et non comme il faut le savoir, pour -agir avec sûreté. Oubliez donc, de grâce, tout ce que vous croyez savoir -là-dessus. Pour être lus, les journaux de l'opposition enveniment toutes -les choses. Gardez-vous de confondre ce que le public croit vrai, avec ce -que je vous apprendrai. Autrement, vous vous tromperez en agissant. -N'oubliez pas, surtout, mon cher Leuwen, que le plus coquin a de la -vanité et de l'honneur, à sa manière. Aperçoit-il le mépris chez vous, -il devient intraitable. - -«Pardonnez ces détails, mon ami; je désire vivement vos succès...» - -Le ministre était tout à sa douleur. Son œil hagard se détachait sur des -joues d'une pâleur mortelle. Il continua: - -«--Ce diable de général B... ne pense qu'à une chose: devenir -lieutenant-général. Il est, comme vous le savez, chef de la police du -château. Mais ce n'est pas tout; il veut être ministre de la Guerre, et -comme tel, se montre habile dans la partie la plus difficile et, à vrai -dire, la seule difficile de ce pauvre ministère, ajouta avec mépris le -grand administrateur. «Veiller à ce que trop d'intimité ne s'établisse -pas entre les soldats et les citoyens, et maintenir entre eux les -duels suivis de mort à six par mois. C'est le chiffre arrêté par le -conseil des ministres.» Le général N... s'était contenté jusqu'ici de -faire courir, dans les casernes, des bruits d'attaques et de guets-apens, -commis par dus gens du bas peuple, par des ouvriers, contre des militaires -isolés. Ces classes sont sans cesse rapprochées par la _douce égalité_; -elles s'estiment; il faut donc, pour les désunir, un soin continu dans la -police militaire. Le général B... me tourmente sans cesse pour que je -fasse insérer dans _nos journaux_ des récits exacts de toutes les -querelles de cabaret, de toutes les grossièretés de corps de garde, de -toutes les rixes d'ivrognes qu'il reçoit de ses agents déguisés. Ces -messieurs sont chargés d'observer l'ivresse sans jamais y succomber. -Toutes ces choses font le supplice de nos gens de lettres. - -«--Comment espérer, disent-ils, quelque effet d'une phrase délicate, d'un -trait d'ironie, après ces saletés?» - -«--Qu'importe à la bonne compagnie des scènes de cabaret, toujours les -mêmes? À l'exposé de ces vilenies, le lecteur un peu littéraire jette le -journal, et, non sans raison, ajoute quelque mot de mépris sur les -gens de lettres salariés. - -«Quelque adresse qu'y mettent ces messieurs de la littérature, le public -ne lit plus ces querelles dans lesquelles deux pauvres ouvriers maçons -auraient assommé trois grenadiers armés de leurs sabres, sans -l'intervention miraculeuse du poste voisin. - -«Les soldats mêmes, dans les casernes, se moquent de cette partie de nos -journaux que je fais jeter dans les corridors. Dans cet état de choses, -ce diable de B..., tourmenté par les deux étoiles qui sont sur ses -épaulettes, a entrepris d'avoir des faits. Or, mon ami, ajouta le Ministre -en baissant la voix, l'affaire du pont Royal, si vertement démentie dans -nos journaux d'hier matin, n'est que trop vraie. - -«L'homme le plus dévoué du général B..., employé à trois cents francs par -mois, a entrepris, mercredi passé, de désarmer un conscrit bien niais -qu'il guettait depuis huit jours. Ce conscrit fut mis en sentinelle, au -beau milieu du pont Royal, à minuit. Une demi-heure après, le mouchard -s'avance en imitant l'ivrogne, tout à coup se jette sur lui et veut lui -arracher son fusil. Ce diable de conscrit, si niais en apparence et choisi -sur sa mine, recule d'un pas et campe au mouchard un coup de fusil dans le -ventre. Le conscrit s'est trouvé être un chasseur des montagnes du -Dauphiné. - -«Voilà donc le policier blessé mortellement. L'ennuyeux c'est qu'il n'est -pas mort. - -«C'est là l'affaire. Maintenant, le problème à résoudre: cet homme sait -qu'il n'a que trois ou quatre jours à vivre; _qui nous répond de sa -discrétion?_ - -«Le roi vient de faire une scène épouvantable au général B... -Malheureusement je me suis trouvé là, sous la main, et le roi a prétendu -que moi seul avais tout le tact nécessaire pour faire finir cette cruelle -affaire comme il faut. Si j'étais moins connu, j'irais voir le blessé qui -est à l'Hôtel-Dieu, et étudier les personnes qui approchent son lit. Mais -ma présence seule centuplerait le venin de cette affaire. Le général B... -paye mieux ses employés de police que moi les miens. De plus, il doit être -furieux de la scène de ce matin et des éloges dont j'ai été l'objet en sa -présence et presque à ses dépens. Un homme d'esprit connue vous devine la -vérité. Si mes agents font quelque chose qui vaille auprès du lit de -douleur de cet homme, ils auront soin de remettre leur rapport dans mon -cabinet cinq minutes après qu'ils m'auront vu sortir de l'hôtel de la rue -de Grenelle, et une heure auparavant le général B... les aura interrogés -tout à son aise. Maintenant, mon cher Lucien, voulez-vous me tirer d'un -grand embarras?» - -Après un petit silence, Lucien répondit: - -«--Oui, monsieur.» - -Mais l'expression de ses traits était infiniment moins rassurante que sa -réponse. - -Lucien continua d'un air glacial: - -«--Je suppose que je n'aurai pas à parler au chirurgien. - -«--Très bien, mon ami, très bien. Vous devinez tout le poids de la -question, se hâta de répondre le ministre. Le général B... a déjà agi et -trop agi. Ce chirurgien est un colosse dénommé Monod, qui ne lit que -le _Courrier Fronçais_ au café de l'Hôpital.» - -Lucien était violemment agité; après un silence inquiétant, il finit par -dire au ministre: - -«--Je ne veux pas être inutile. Si j'accepte de Votre Excellence de me -conduire envers le blessé comme le ferait l'homme le plus tendre, -j'accepte la mission. - -«--Cette condition me fait injure,» s'écria le ministre d'un ton -affectueux. - -Et réellement les idées d'empoisonnement ou seulement d'opium lui -faisaient horreur. Lorsqu'il avait été question, dans le conseil, d'opium -pour calmer les douleurs du malheureux policier, il avait pâli. - -«--Rappelons-nous, ajouta-t-il avec effusion, l'opium tant reproché au -général Bonaparte sous les murs de Jaffa. - -«Ne nous exposons pas à être en butte pour toute la vie aux calomnies -des journaux républicains, et ce qui est bien pis, des journaux -légitimistes qui pénètrent dans les salons.» - -Ce mouvement vrai et vertueux diminua l'angoisse horrible de Lucien. Il -se disait: - -«--Ceci est bien pis que tout ce que j'aurais pu rencontrer au régiment. -Là, sabrer ou fusiller un pauvre ouvrier égaré ou même innocent; ici, se -trouver mêlé toute la vie à un ignoble récit d'empoisonnement. Si j'ai du -courage, qu'importe la forme du danger?» - -Et il dit d'un ton résolu: - -«--Je vous seconderai, monsieur le comte. Je me repentirai peut-être -toujours de ne pas tomber malade à l'instant, garder le lit huit jours et -ensuite revenir au bureau, et, si je vous trouvais trop changé, donner -ma démission. - -«Le ministre est trop honnête homme (et il pensait: trop engagé avec mon -père) pour me persécuter avec les grands bras du pouvoir. Mais je suis las -de reculer devant le danger. Puisque la vie au XIXe siècle est si pénible, -je ne changerai pas d'état pour la troisième fois. Je vois fort bien à -quelles affreuses calomnies j'expose tout le reste de mes jours. Je vais -donc agir avec l'inquiétude continue à chaque démarche de la possibilité -de la justifier dans un mémoire imprimé. - -«Peut-être, monsieur le comte, eût-il été mieux, même pour vous, de -laisser ces démarches à des agents couverts par l'épaulette. Le Français -pardonne beaucoup à l'uniforme.» - -Le ministre fit un mouvement. - -«--Je ne veux, monsieur le comte, ni vous donner des conseils, non -demandés et d'ailleurs tardifs, ni encore moins vous insulter. Je n'ai -pas voulu vous demander une heure pour réfléchir, et, naturellement, -j'ai pensé tout haut...» - -Cela fut dit d'un ton si simple, mais en même temps si mâle, que la -figure morale de Lucien changea aux yeux du ministre. - -«--C'est un homme, et un homme ferme, pensa-t-il. Tant mieux. Je maudirai -moins l'effroyable pouvoir de son père. - -«Mes affaires du télégraphe sont enterrées à jamais; et je puis, en -conscience, fermer la bouche à celui-ci par une préfecture; ce sera une -façon fort honnête de m'acquitter avec le père, s'il ne meurt pas d'ici -là d'une indigestion--et en même temps de _lier_ son salon.» - -«--Voici, dit-il, une lettre qui place sous vos ordres tout ce que vous -rencontrerez dans les hôpitaux, et voici de l'or.» - -Lucien s'approcha d'une table pour écrire un mot de reçu. - -«--Que faites-vous là, mon cher, un reçu entre nous? dit le ministre avec -une légèreté guindée. - -«--Monsieur le comte, tout ce que nous faisons ici peut être un jour -imprimé! répondit Lucien avec le sérieux d'un homme qui dispute sa tête -à l'échafaud. - -«--Attendez-vous à trouver auprès du lit de Kortis,--c'est le nom du -policier,--un agent du _National_ ou de la _Tribune_; surtout pas -d'emportement, pas de duel avec ces messieurs. Vous sentez quel immense -avantage pour eux, et comme le général B... triompherait de mon pauvre -ministère? - -«--Je vous réponds que je n'aurai pas de duel, ou du moins du vivant -de Kortis. - -«--C'est la grande affaire du jour. Dès que vous aurez fait ce qui est -possible, cherchez-moi partout. Voici mon itinéraire. Vous m'obligeriez -infiniment en me tenant au courant de tout ce que vous ferez. - -«--Votre Excellence m'a-t-elle mis au courant de tout? dit Lucien d'un -air significatif. - -«--D'honneur! répondit le ministre. Je n'en ai pas dit un mot à personne, -et, de mon côté, je vous livre l'affaire vierge. - -«--Votre Excellence me permettra de lui dire, avec tout le respect que je -lui dois, que dans le cas où j'apercevrais quelqu'un de la police, je me -retirerais. Un tel voisinage n'est pas fait pour moi. - -«--De ma police, oui, mon cher aide de camp. Mais puis-je être responsable -envers vous des sottises que peuvent faire les autres polices? Je ne veux -ni ne puis rien vous cacher. Oui me répond qu'aussitôt après mon départ, -on n'a pas donné la même commission à un autre ministre? L'inquiétude est -grande au château. - -«L'article du _National_ est abominable de modération... Il y a une -finesse, une hauteur de mépris...! On le lira jusqu'au bout dans les -salons. Ce n'est point le ton de la _Tribune._ Ah! ce roi qui n'a pas -fait Carrel conseiller d'État! - -«Mais Carrel aurait refusé, et avec raison. Il vaut mieux être candidat -à la présidence de la République française, que conseiller d'État. Un -conseiller d'État a douze mille francs, et lui reçoit trente-six mille -pour dire ce qu'il pense. D'ailleurs, son nom est dans toutes les bouches. - -«Adieu, adieu, mon cher; bonne chance, je vous ouvre un crédit illimité. -Tenez-moi au courant. Si je ne suis pas ici, soyez assez bon pour me -chercher.» - -Lucien retourna à son cabinet avec le pas assuré d'un homme qui marche -à l'assaut d'une batterie. - -Il trouva Desbacs dans son bureau. - -«--La femme de Kortis a écrit. Voici la lettre.» Lucien la prit. - -. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . - -«Mon malheureux époux n'est pas entouré de soins suffisants à l'hôpital. -Pour que mon cœur puisse lui prodiguer les soins que je lui dois, il faut -de toute nécessité que je me fasse remplacer auprès de ces malheureux -enfants qui vont être orphelins. - -«Mon mari est frappé à mort sur les marches du trône et de l'autel. Je -réclame de la justice de Votre Excellence...» - -«--Au diable l'Excellence, pensa Lucien. Quelle heure? dit-il en -s'adressant à Desbacs, voulant ainsi s'assurer un témoin irrécusable. - -«--Six heures moins un quart. Il n'y a plus un chat dans les bureaux.» - -Lucien marqua cette heure sur une feuille de papier, et appela le garçon -de bureau espion. - -«--Si l'on vient me demander dans la soirée, dites que je suis sorti à -six heures.» - -Il remarqua encore que l'œil de Desbacs, ordinairement si calme, était -étincelant de curiosité et d'envie de savoir. - -«--Vous pourriez bien n'être qu'u coquin, mon ami, pensait Lucien, ou -peut-être même un espion du général B...» - -«--C'est que, tel que vous me voyez, reprit-il d'un air indifférent, -j'ai promis d'aller dîner à la campagne. On va croire que je me fais -attendre comme un grand seigneur.» - -Et il regarda l'œil de Desbacs qui, à l'instant, perdit son feu. - -Lucien vola à l'Hôtel-Dieu et se fit conduire par le portier au -chirurgien de garde. Dans les cours de l'hôpital, il rencontra deux -médecins, déclina ses noms et qualités, et pria ces messieurs de -l'accompagner à l'instant. Et il mit tant de politesse dans ses -manières, que ces messieurs n'eurent pas l'idée de le refuser. - -«--Quelle heure est-il? demanda-t-il au portier qui marchait devant eux. - -«--Six heures et demie. - -«--Ainsi je n'aurai mis que dix-huit, minutes du ministère ici, et je -puis le prouver.» - -En arrivant auprès du chirurgien de garde, il le pria de prendre -communication de la lettre du ministre. - -«--Messieurs, dit-il aux trois médecins qu'il avait auprès de lui, on a -calomnié l'administration du ministère de l'intérieur, à propos d'un -blessé, Kortis, qui appartient, dit-on, au parti républicain... Le mot -_d'opium_ a été prononcé. Il convient à l'honneur de votre hôpital et à -votre responsabilité comme employés du gouvernement, d'entourer de la -plus grande publicité tout ce qui se passera autour du lit de ce blessé. -Il ne faut pas que les journaux de l'opposition puissent nous calomnier. -Peut-être enverront-ils des agents. Ne trouveriez-vous pas convenable, -messieurs, d'appeler M. le médecin ou M. le chirurgien en chef, et -d'expédier des élèves internes à ces messieurs. Et ne serait-il pas à -propos de mettre, dès cet instant, auprès du lit de Kortis, deux -infirmiers, _gens sages et incapables de mensonges?_» - -Ces mots furent compris par le plus âgé des médecins présents, dans le -sens qu'on leur eût donné quatre ans plus tôt. Il désigna deux infirmiers, -ayant jadis appartenu à la Congrégation, et coquins consommés. L'un des -chirurgiens se détacha pour aller les installer sur-le-champ. - -Les médecins et les chirurgiens affluèrent vite dans la salle de garde, -mais il régnait un grand silence et tous avaient l'air morne. - -«--Je me propose, messieurs, leur dit Lucien, au nom de M. le ministre -de l'Intérieur, dont j'ai l'ordre dans ma poche, de traiter Kortis comme -s'il appartenait à la classe la plus riche. Il me semble que cette -marche convient à tous.» - -Il y eut un assentiment méfiant, mais général. - -«--Ne conviendrait-il pas, messieurs, de nous rendre _tous_ autour du lit -du blessé, et ensuite de faire une consultation? Je ferai un bout de -procès-verbal de ce qui sera dit, et je le porterai à M. le ministre de -l'Intérieur.» - -L'air résolu de Lucien en imposa à ces messieurs, dont la plupart avaient -disposé de leur soirée et comptaient la passer d'une façon plus profitable -ou plus gaie. - -«--Mais, monsieur, j'ai vu Kortis ce matin, dit d'un air pointu une petite -figure sèche; c'est un homme mort. À quoi bon une consultation? - -«--Monsieur, je placerai votre observation au commencement du -procès-verbal. - -«--Mais, je ne parlais pas dans l'intention que mon observation fût -répétée. - -«--_Répétée!_ monsieur, vous vous oubliez. J'ai l'honneur de vous donner -ma parole que tout ce qui est dit ici sera fidèlement reproduit dans le -procès-verbal; votre dire, monsieur, comme ma réponse.» - -Les paroles de Lucien n'étaient pas mal, mais il devint fort rouge en -les prononçant, ce qui pouvait envenimer la chose. - -«--Nous ne voulons tous, certainement, que la guérison du blessé,» se -dit le plus âgé des médecins, pour mettre le holà. - -Il ouvrit la porte et l'on se mit en marche. Trois ou quatre passants se -joignirent au cortège dans les cours de l'hôpital. Enfin le chirurgien en -chef arriva comme on ouvrait la porte de la salle où était Kortis. On -entra chez un portier voisin. - -Lucien pria le chirurgien de s'approcher avec lui d'un quinquet, lui fit -lire la lettre du ministre, et raconta ce qui avait été fait depuis son -arrivée à l'hôpital. - -Ce chirurgien en chef était un fort honnête homme, et malgré un ton -d'emphase bourgeoise, ne manquait pas de tact. Il comprit que l'affaire -pouvait être importante. - -«--Ne faisons rien sans M. Monod, dit-il à Lucien. Il loge à deux pas de -l'hôpital. - -«--Ah! pensa Lucien, c'est le chirurgien qui a repoussé par un coup de -poing l'idée de l'opium.» - -Au bout de quelques minutes, M. Monod arriva en grommelant; on avait -interrompu son dîner et il songeait aussi un peu aux suites de son coup -de poing. Quand il sut de quoi il s'agissait: - -«--Eh bien, messieurs, dit-il à Lucien et au chirurgien en chef--c'est un -homme mort. Voilà tout. C'est un miracle qu'il vive encore avec une balle -dans le ventre, et non seulement la balle, mais encore des lambeaux de -drap, la bourre du fusil, que sais-je moi? Vous songez bien que je ne -suis pas allé sonder une telle blessure. La peau a été brûlée par la -chemise, qui a pris feu.» - -En parlant ainsi, on arriva au malade. Lucien lui trouva la physionomie -résolue et l'air pas trop coquin--moins coquin que Desbacs. - -«--Monsieur, lui dit-il, en rentrant chez moi, j'ai trouvé cette lettre -de Mme Kortis... - -«--Madame... madame... Une drôle de madame! qui mendiera son pain dans -huit jours... - -«--Monsieur, à quelque parti que vous apparteniez, _res sacra miser_, le -ministre ne veut voir en vous qu'un homme qui souffre. - -«On dit que vous ôtes un ancien militaire; je suis lieutenant au 27e de -lanciers. En qualité de camarade, permettez-moi de vous offrir quelques -petits secours temporaires... - -«--Voilà qui s'appelle parler! dit le blessé. Ce matin il est encore venu -un monsieur avec l'espérance d'une pension... Eau bénite de cour, rien de -comptant. Mais vous, mon lieutenant, c'est bien différent, et je vous -parlerai...» - -Lucien se hâta d'interrompre et, se tournant vers les médecins ou -chirurgiens qui l'entouraient: - -«--Monsieur, dit-il au chirurgien en chef, je suppose que la présidence -de la consultation vous appartient. - -«--Je le pense aussi, répondit le chirurgien, si ces messieurs n'ont pas -d'objections... - -«--En ce cas, comme mon devoir est de prier celui de ces messieurs que -vous aurez la bonté de désigner, de dresser un procès-verbal fort -circonstancié de tout ce que nous faisons, il serait peut-être bon que -vous fissiez la désignation de la personne qui voudra bien écrire...» - -Et comme il entendait une conversation peu agréable pour le pouvoir qui -commençait à s'établir à voix basse, il ajouta: - -«--Il faudrait que chacun de nous parlât à son tour...» - -Cette gravité ferme en imposa enfin. Le blessé fut examiné et interrogé -régulièrement. - -M. Monod, chirurgien de la salle, fit un rapport succinct. Ensuite on -quitta le lit du malade, et dans une salle à part se fit la consultation -que M. Monod écrivit pendant qu'un jeune médecin, portant un nom bien -connu dans les sciences, écrivait le procès-verbal sous la dictée de -Leuwen. - -Sur sept médecins ou chirurgiens, cinq conclurent à la mort possible à -chaque instant, et certaine--avant deux ou trois jours. Un des sept -proposa l'opium. - -«--Ah! voilà le coquin gagné par le général B...» pensa Lucien. - -C'était un monsieur fort élégant, avec des cheveux blonds, et portant à -sa boutonnière deux énormes rubans. - -Lucien lut sa pensée dans les yeux de l'assistance. On fit justice de -cette proposition en deux mots. Un autre proposa une saignée abondante au -pied, pour prévenir l'hémorragie dans les entrailles. - -Lucien ne voyait rien de politique dans cette nouvelle proposition, mais -M. Monod lui fit changer d'avis en disant de sa grosse voix et d'un ton -significatif: - -«--Cette saignée n'aurait qu'un effet hors de doute, celui d'ôter la -parole au blessé. - -«--Je la repousse de toutes mes forces, dit un chirurgien honnête homme. - -«--Et moi! - -«--Et moi! - -«--Et moi! - -«--Il y a majorité, ce me semble,» dit Lucien d'un ton fort animé. - -La consultation et le procès-verbal furent signés à dix heures un quart. -MM. les médecins et chirurgiens parlaient tous de malades à voir et se -sauvaient à mesure qu'ils avaient signé. - -Lucien resta seul avec le chirurgien Monod. - -«--Je vais revoir le blessé, dit-il. - -«--Et moi achever de dîner. Vous le trouverez peut-être mort. Il peut -passer comme un poulet. Au revoir.» - -Et Lucien rentra dans la salle des blessés. Il fut choqué de l'obscurité -et de l'odeur. De temps en temps, s'entendaient des gémissements faibles. -Notre héros n'avait jamais rien vu de semblable. La mort était pour lui -quelque chose de terrible, sans doute, mais propre et de bon ton. - -Il s'approcha du lit du blessé. - -Les deux infirmiers étaient à demi couchés sur leurs chaises, les pieds -étendus sur une chaise percée. Ils dormaient et semblaient ivres. - -Le blessé avait les yeux bien ouverts. - -«--Les parties nobles ne sont pas offensées, ou bien vous seriez mort -dans la première nuit. Vous êtes bien moins dangereusement blessé que -vous ne le croyez. - -«--Bah! dit Kortis avec impatience, comme se moquant de cet espoir. - -«--Mon cher camarade, ou vous mourrez, ou vous vivrez, dit Lucien d'un -ton mâle, résolu et même affectueux. - -«--Il n'y a pas de _ou_, mon lieutenant. Je suis un homme _frit._ - -«--Dans tous les cas, regardez-moi comme votre ministre des Finances... - -«--Comment? Le ministre des Finances me donnerait une pension? Quand je -dis _moi_, c'est à ma pauvre femme?» - -Lucien regarda les deux infirmiers; ils ne jouaient pas l'ivresse et -étaient hors d'état d'entendre ou du moins de comprendre. - -«--Oui, mon camarade, _si vous ne jasez pas._» - -Les yeux du mourant s'éclaircirent et se fixèrent sur Leuwen avec une -expression étonnante. - -«--Vous m'entendez, mon camarade? - -«Oui, mais à condition que je ne serai pas empoisonné. Je vais mourir, je -m'en f..., mais voyez-vous, j'ai l'idée que dans ce que l'on me donne... - -«--Vous vous trompez. D'ailleurs, n'avalez rien de ce que fournit -l'hôpital. Vous avez de l'argent. - -«--Dès que j'aurai tapé de l'œil, ces bougres vont le voler. - -«--Voulez-vous, mon camarade, que je vous envoie votre femme? - -«--F...! mon lieutenant, vous êtes un brave homme. Je donnerai vos dix -napoléons à ma pauvre femme. - -«--N'avalez que ce que votre femme vous présentera. J'espère que c'est -parlé, cela?... D'ailleurs, je vous donne ma parole d'honneur qu'il n'y -a rien de suspect... - -«--Voulez-vous approcher votre oreille, mon lieutenant! Sans vous -commander... mais quoi! le moindre mouvement me tue... - -«--Eh bien, comptez sur moi, dit Lucien en s'approchant. - -«--Comment vous appelez-vous? - -«--Lucien Leuwen, sous-lieutenant au 27e de lanciers. - -«--Pourquoi n'êtes-vous pas en uniforme? - ---Je suis en permission à Paris, et détaché près le ministre de -l'Intérieur. - -«--Où logez-vous? Pardon, excuse... voyez-vous... - -«--Rue de Londres, 43... - -«--Ah! le fils de ce riche banquier Van Peters et Leuwen... - -Après un petit silence: - -«--Précisément. - -«--Enfin, quoi! je vous crois. Ce matin, pendant que j'étais examiné -après le pansement, j'ai entendu qu'on proposait de me donner de -_l'opium_, à ce grand chirurgien si puissant. Il a juré, et puis ils se -sont éloignés. J'ai ouvert les yeux, mais j'avais la vue trouble; la -perte de sang... Enfin, suffit! Le chirurgien a-t-il consenti à la -proposition ou n'a-t-il pas voulu? - -«--Êtes-vous bien sur de cela? dit Lucien fort embarrassé! Je ne croyais -pas le parti républicain si alerte... - -Le blessé le regarda. - -«--Mon lieutenant, sauf votre respect, vous le savez aussi bien que moi -d'où ça vient. - -«--Je déteste ces horreurs; j'abhorre et je méprise les hommes qui se les -permettent. Comptez sur moi. Je vous ai amené sept médecins, comme on le -ferait pour un général. Comment voulez-vous que tant de gens s'entendent -pour une manigance? Vous avez de l'argent, appelez votre femme ou un -parent, et ne buvez que ce qu'ils vous auront acheté. - -«--Enfin, quoi! dit le malade, j'ai été caporal au 3e de ligne, à -Montmirail. Je sais bien qu'il faut sauter le pas, mais je n'aime pas à -être empoisonné. Je ne suis pas honteux, et, ajouta-t-il en changeant de -physionomie, _dans mon métier_ il ne faut pas être honteux. S'il avait du -sang dans les veines, après ce que j'ai fait pour lui et à sa demande, -vingt fois répétée, le général B... devrait être là, à votre place. -Êtes-vous son aide de camp? - -«--Je ne l'ai jamais vu. - -«--L'aide de camp s'appelle Saint-Vincent, et non pas Leuwen, dit le -blessé comme en se parlant à lui-même. Il y a une chose que j'aimerais -mieux que votre argent. - -«--Dites. - -«--Si c'était un effet de votre bonté, je ne me laisserai panser que -lorsque vous serez là. Car voyez-vous, mon lieutenant, quand ils verront -que je ne veux pas boire leur opium... en me pansant... crac, un coup de -lancette est bien vite donné, là, dans le ventre. Et y a me brûle .. ça -me brûle... Ça ne durera pas; ça ne peut pas durer. Pour demain, -voulez-vous ordonner, car vous commandez ici... Et pourquoi -commandez-vous? Et sans uniforme encore!... Enfin, au moins, pansé sous -vos yeux. Et le grand chirurgien puissant, a-t-il dit oui ou non? Voilà -le fait...» - -La tête s'embarrassait. - -«--Ne _jasez pas_, dit Lucien. Je vous prends sous ma protection et je -vais vous envoyer votre femme. - -«--Vous êtes un bien brave homme. Le riche banquier Leuwen, qui -entretient Mlle de Brions de l'Opéra, ça ne triche pas comme le général -B... - -«--Certainement je ne triche pas. Tenez, ne me parlez jamais du -général B..., ni de personne, voilà encore dix napoléons. - -«--Comptez-les-moi dans la main. Lever la tête me fait trop mal au -ventre.» - -Lucien compta les napoléons à voix basse, et en les faisant sentir comme -il les mettait dans la main du blessé. - -«--Motus! dit celui-ci. - -«--Motus. Si vous parlez, on vous vole votre argent. Ne parlez qu'à moi -et quand nous sommes seuls. Je viendrai vous voir tous les jours, jusqu'à -ce que vous soyez en convalescence.» - -Lucien passa encore quelques instants auprès du blessé, dont la tête -semblait se perdre. Il courut ensuite dans la rue de Braque, où logeait -Kortis, et trouva la femme de celui-ci entourée de commères qu'il eut -assez de peine à faire retirer. - -«--_Je côtoie le mépris et la mort_, se répétait-il en s'en allant, mais -j'ai bien mené ma barque.» - -Enfin, comme onze heures sonnaient à Saint-Eustache, Lucien remonta dans -son cabriolet. Il s'aperçut qu'il mourait de faim, n'ayant pas dîné et -presque toujours parlé. - -«--Actuellement, il faut chercher le ministre...» - -Mais il ne le trouva pas à l'hôtel de la rue de Grenelle. Il écrivit un -mot, fit changer le cheval du cabriolet et le domestique, et alla au -ministère des Finances. M. de Vaize en était sorti depuis longtemps. - -«--C'est assez de zèle comme cela,» pensa-t-il, et il s'arrêta dans un -café pour dîner. Puis il remonta en voiture après quelques minutes, fit -deux courses inutiles dans la chaussée d'Antin, et comme il passait -devant le ministère des Affaires étrangères l'idée lui vint d'y faire -frapper. Le portier répondit que M. le ministre de l'Intérieur était chez -son Excellence. Mais l'huissier ne voulut pas l'annoncer et interrompre -ainsi la conférence de Leurs Excellences. Lucien, qui savait qu'il y avait -une porte dérobée, eut peur que son ministre lui échappât; il était las -de courir et n'avait pas envie de retourner rue de Grenelle. - -Il insista encore, et l'huissier refusa avec hauteur. - -«--Parbleu, j'ai l'honneur de vous répéter que je suis porteur d'un ordre -auprès de M. le ministre de l'Intérieur. J'entrerai. Appelez la garde, si -vous voulez, mais j'entrerai de force. Je vous répète que je suis M. -Lucien Leuwen, maître des requêtes.» - -Quatre ou cinq domestiques étaient accourus pour défendre la porte. - -Voyant qu'il allait avoir à combattre cette canaille, Lucien eut l'idée -d'arracher les cordons des deux sonnettes à force de sonner. - -Au mouvement de respect que firent les laquais, il s'aperçut que M. le -comte de Beauséant, ministre des Affaires étrangères, entrait dans le -salon. - -Il ne l'avait jamais vu. - -«--Monsieur le comte, je me nomme Lucien Leuwen, maître des requêtes. -J'ai un million d'excuses à demander à Votre Excellence. Mais je cherche -M. le comte de Vaize, depuis deux heures, et par son ordre exprès; il -faut que je lui parle pour une affaire importante et pressée. - -«--_Quelle affaire... pressée?_ dit le ministre avec une fatuité rare et -en redressant sa petite personne. - -«--Parbleu, je vais te faire changer de ton, pensa Lucien, et il ajouta -de grand sang-froid et avec une prononciation marquée: - -«--L'affaire Kortis, monsieur le comte; cet homme blessé sur le pont -d'Austerlitz par un soldat qu'il voulait désarmer. - -«--Sortez!» dit le ministre aux valets. - -Et comme l'huissier restait: - -«--Mais sortez donc!...» - -L'huissier sorti, il dit à Leuwen: - -«--Monsieur, le mot Kortis eût suffi, sans les explications.» - -L'empressement du ton de voix et des gestes était rare. - -«--Monsieur le comte, je suis nouveau dans les affaires. Dans la société -de mon père, M. Leuwen, je n'ai pas été accoutumé à être reçu avec -l'accueil que Votre Excellence m'a fait. J'ai interrompu aussi -rapidement que possible un état de choses désagréable et peu convenable. - -«--Comment, monsieur, _peu convenable_, dit le ministre en prononçant du -nez, en relevant la tête et en redoublant d'impertinence. Mesurez vos -paroles. - ---Si vous en ajoutez une seule, sur ce ton, monsieur le comte, je donne -ma démission, et nous mesurerons nos épées. La fatuité, monsieur, ne m'en -a jamais imposé.» - -M. de Vaize venait d'un cabinet éloigné pour savoir ce qui se passait; il -entendit les derniers mots de Lucien, et vit, que lui, de Vaize, pouvait -en être la cause indirecte. - -«--De grâce, mon ami, de grâce, dit-il à Leuwen. Mon cher collègue, c'est -le jeune officier dont je vous parlais. N'allons pas plus loin. - -«--Il n'y a qu'une façon de ne pas aller plus loin, dit Lucien avec un -sang-froid qui cloua les ministres dans le silence. Il n'y a absolument -qu'une façon, répéta-t-il d'un air glacial. C'est de ne pas ajouter un -seul petit mot sur cet incident, et de supposer que l'huissier m'a -annoncé à Vos Excellences. - -«--Mais, monsieur! dit le ministre des Affaires étrangères en se -redressant vivement. - -«--J'ai un million de pardons à demander à Votre Excellence. Mais si -Votre Excellence ajoute encore un mot, je donne ma démission à M. de -Vaize, que voilà, et je vous insulte de façon à rendre une réparation -nécessaire. - -«--Allons-nous-en, allons-nous-en!» s'écria M. de Vaize fort troublé, -entraînant Lucien. - -Celui-ci prêta l'oreille pour entendre ce que disait le ministre...; -il n'entendit rien. - -Une fois en voiture, il pria M. de Vaize, qui commençait un discours -paternel, de lui permettre d'abord de lui rendre compte de l'affaire -Kortis. Comme on arrivait dans la rue de Grenelle, et comme Lucien -finissait de rendre compte de sa mission, M. de Vaize essaya de -reprendre son discours onctueux. - -«--Monsieur le comte, je travaille pour Votre Excellence depuis cinq -heures du soir. Il est une heure. Souffrez que je monte dans mon cabriolet -qui suit votre voiture. Je suis mort de fatigue.» - -Le ministre se laissa quitter, Lucien monta dans son cabriolet et dit à -son domestique de conduire. Il était réellement exténué. - -En passant sur le pont Louis XV, le domestique lui dit: - -«--Voilà le ministre.» - -Il retournait chez son collègue, malgré l'heure avancée. - -Chez lui, Lucien trouva son père, un bougeoir à la main qui montait -se coucher. - -Malgré l'envie passionnée d'avoir l'avis d'un homme de tant d'esprit -sur cette affaire: - -«--Il est vieux, et il ne faut pas l'empêcher de dormir. À demain les -affaires.» - -Effectivement, le lendemain à dix heures, il conta tout à son père qui -se mit à rire. - -«--M. de Vaize te mènera demain dîner chez son collègue, aux Affaires -étrangères. Mais voilà assez de duels dans ta vie; maintenant ils seraient -de mauvais ton pour toi. Ces messieurs se seront promis de te destituer -dans deux mois, ou de te faire nommer préfet à Briançon ou à Pondichéry. -Mais si cette place éloignée ne te convient pas plus qu'à moi, je leur -ferai peur et j'empêcherai cette disgrâce. Du moins, je le tenterai avec -quelques chances de succès.» - -Le dîner du ministère des Affaires étrangères se fit attendre jusqu'au -surlendemain, et dans l'intervalle, Lucien, toujours occupé de l'affaire -Kortis, ne permit pas que M. de Vaize lui reparlât de l'incident. - -Quelques jours après, M. Leuwen raconta l'anecdote à trois ou quatre -diplomates. Il ne cacha que le nom de Kortis et le genre de l'affaire -importante qui obligeait Lucien à chercher son ministre à une heure -du matin. - -Après des démarches au ministère des Affaires étrangères et une audience -au château, M. Leuwen pria Lucien de le suivre. - -«--Viens ici, que je répète pour la deuxième fois la conversation que -j'ai eu l'honneur d'avoir avec ton ministre. Mais pour ne pas m'exposer -à une troisième répétition, allons chez ta mère.» - -À la fin de la conférence chez Mme Leuwen, Lucien crut pouvoir accorder -un mot de remerciement à son père. - -«--Tu deviens commun, mon ami, sans t'en douter. Tu ne m'as jamais tant -amusé que depuis un mois. Enfin je t'aime, et la mère te dira que -jusqu'ici, pour employer un mot des livres ascétiques, je l'aimais en toi. -Mais il faut payer mon amitié d'un peu de gêne. - -«--De quoi s'agit-il? - -«--Suis-moi.» - -Arrivé dans sa chambre: - -«--Il est capital que tu te laves de la calomnie d'être saint-simonien. -Ton air sérieux et même important peut lui donner cours. - -«--Rien de plus simple, un coup d'épée... - -«--Oui, pour le donner la réputation de duelliste, presque aussi triste -que celle de saint-simonien. Je t'en prie, plus de duel sous aucun -prétexte. - -«--Et que faut-il donc? - -«--Aimer. Rien de moins. Il faut séduire Mme Grandet. - -«--Mais, mon père, est-ce que je n'ai pas l'honneur d'être amoureux, -déjà, de Mlle Raymonde?» - -Lucien demanda au ministre un congé de quatre jours pour terminer -quelques affaires d'intérêt à Nancy. Il se sentait depuis quelque temps -une envie folle de revoir la petite fenêtre de Mme de Chasteller. Après -avoir obtenu le congé du ministre, Lucien en parla à ses parents qui ne -trouvèrent pas d'inconvénient à un petit voyage à Strasbourg. Là-dessus, -un beau jour, arriva Mme d'Hocquincourt qui débuta par la folie de venir -le trouver au ministère. - -«--Prenons Mme d'Hocquincourt, se dit Lucien; je ne l'aurai jamais, mais -elle va faire mille folies; je m'en tiendrai pour les besoins physiques -à Mlle Raymonde. - -«--J'ai gagné bien de l'argent par ton _télégraphe_, dit M. Leuwen à -son fils, et jamais ta présence n'a été aussi nécessaire.» - -Le soir même, Lucien trouva à dîner, chez son père, son cousin Ernest -Déverloy. Celui-ci était fort triste. Son savant, qui lui avait promis -quatre voix à l'Académie des sciences politiques, était mort aux eaux de -Vichy, et après l'a voir dûment enterré, Ernest s'aperçut qu'il venait -de perdre quatre mois de soins ennuyeux et de gagner un ridicule. - -«--Car il faut réussir, disait-il à Lucien, et si jamais je me dévoue -à un membre de l'Institut, je le prendrai de meilleure santé. Tu as une -grande passion et parbleu! tu es bien heureux. On s'occupe de toi! Il -ne s'agit que d'en deviner l'objet. Je le dirai bientôt quels sont les -beaux yeux qui t'ont enlevé ta gaieté. Heureux Lucien! tu occupes le -public. Qu'on est chançard d'être né d'un père qui donne à dîner et qui -reçoit _Pozzo di Borgo_ et la haute diplomatie. Si j'avais été le fils -d'un tel père, je serais pour tout cet hiver le héros de Paris, et la -mort de mon savant m'eût été plus utile que sa vie. Faute d'un père tel -que le tien, je fais des miracles et cela ne compte pas, ou ne compte que -pour me faire appeler intrigant.» - -Lucien trouva les mêmes bruits sur son compte chez quelques anciennes -amies de sa mère, qui avaient des salons de second ordre où il était reçu -avec amitié. - -Le petit Desbacs, auquel il donna quelque liberté de parler de choses -étrangères aux affaires, lui avoua que les personnes les mieux instruites -parlaient de lui comme d'un jeune homme destiné aux plus grandes choses, -mais arrêté tout court par une grande passion. - -«--Ah! mon cher, que vous êtes heureux, surtout si vous n'aviez pas cette -passion.» - -Lucien se détendait du mieux qu'il le pouvait. - -Mais il était loin de deviner qu'il devait sa réputation à son père, -lequel, réellement, depuis l'aventure du ministère des Affaires -étrangères, avait pris de l'amitié pour lui jusqu'au point d'aller à la -Bourse, par ces jours froids et humides, chose à laquelle, depuis le -jour où il avait eu 60 ans, rien n'avait pu le décider. M. Leuwen songeait -à Mme de Thémines, vieille amie de 20 ans et fort liée avec Mme Grandet. -Depuis bien des années il prenait soin de sa fortune, et c'est un grand -service à Paris et pour lequel la reconnaissance est sans bornes, car, -dans la déroute des dignités et de la noblesse d'origine, l'argent est -resté la seule chose essentielle, et l'argent sans inquiétudes est la -belle chose des belles choses. M. Leuwen alla lui demander des nouvelles -de Mme Grandet. - -Il voyait Mme de Thémines une fois la semaine, ou chez lui ou chez elle, -parce qu'il habitait auprès d'elle. Il prit son rôle au sérieux. - -Même il alla plus loin, et jugea qu'à son âge il pouvait entreprendre de -la tromper net et de supprimer dans l'histoire de son fils le nom de Mme -de Chasteller. Des aventures de son fils il fit une histoire fort jolie, -et après avoir amusé Mme de Thémines pendant toute la fin d'une soirée, -finit par lui avouer des inquiétudes sérieuses sur son fils qui, depuis -trois mois qu'il était admis dans les salons de Mme Grandet, était d'une -tristesse mortelle. Il craignait un amour sérieux qui dérangerait ses -projets de mariage pour son Lucien. - -«--Ce qu'il y a de singulier, lui dit Mme de Thémines, c'est que depuis -son retour d'Angleterre, Mme Grandet est fort changée. Il y a aussi du -chagrin dans cette tête-là.» - -Pour prendre les choses par ordre, voici ce que M. Leuwen apprit de Mme -de Thémines et de ses amies, qu'il vit séparément, et nous y ajouterons -aussi ce que des mémoires particuliers nous ont fait savoir sur cette -femme célèbre. - -Mme Grandet se voyait à peu près la plus jolie femme de Paris, ou du -moins, on ne pouvait citer les dix plus jolies sans la mettre du nombre. -Ce qui brillait surtout en elle, c'était une taille élancée, souple, -charmante. Elle avait les plus beaux cheveux blonds du monde. C'était -une beauté dans le genre des jeunes Vénitiennes de Paul Véronèse. Les -traits étaient jolis, mais pas très distingués. Pour son cœur, il était -à peu près l'opposé de ce que l'on se figure comme étant le cœur italien. -Le sien était parfaitement étranger à tout ce qu'on appelle émotions -tendres et enthousiasme, et cependant elle passait sa vie à jouer ces -sentiments. Lucien l'avait trouvée dix fois s'apitoyant sur les -infortunes de quelques prêtres prêchant l'évangile en Chine ou sur la -misère d'une famille appartenant dans sa province _à tout ce qu'il y a de -mieux._ Mais dans le secret de son cœur, rien ne lui paraissait plus -ridicule, plus bourgeois en un mot, que d'être attendrie. Elle voyait -en cela la marque la plus sûre d'une âme faible. Elle lisait souvent les -Mémoires du cardinal de Retz; ils avaient pour elle le charme qu'elle -cherchait vainement dans les romans. Le rôle politique de mesdames de -Longueville et de Chevreuse était pour elle ce que sont les aventures -de tendresse et de danger pour un jeune homme de dix-huit ans. - -«--Quelles positions superbes, se disait Mme Grandet, si elles eussent -su se garantir de ces erreurs de conduite qui donnent tant de prise -sur nous!» - -L'amour même, dans ce qu'il y a de plus réel, ne lui semblait, qu'une -corvée, qu'un ennui. C'est peut-être à cette tranquillité d'âme qu'elle -devait son étonnante fraîcheur, ce teint admirable qui eût pu lutter avec -celui des plus belles Allemandes; cet air de fraîcheur qui était comme -une fête pour les yeux. Aussi aimait-elle à se laisser voir à neuf heures -du matin, au sortir du lit. C'est alors surtout qu'elle était -incomparable: il fallait songer au ridicule du mot, pour résister au -plaisir de la comparer à l'aurore. Aucune de ses rivales ne pouvait -approcher d'elle sous le rapport de la fraîcheur du teint. Aussi son -bonheur était-il de prolonger jusqu'au grand jour les bals qu'elle -donnait, et de faire déjeuner les danseurs au soleil, les volets ouverts. -Si quelque femme, sans se douter de ce coup de Jarnac, était restée à -l'étourdie, entraînée par le plaisir de la danse, Mme Grandet triomphait. -C'était le seul moment dans la vie où son âme perdit terre, et ces -humiliations de ses rivales étaient l'unique chose à quoi sa beauté lui -semblait bonne. La musique, la peinture, l'amour lui semblaient des -niaiseries inventées par et pour les petites âmes. Et elle passait sa vie -à goûter un plaisir sérieux, disait-elle, dans sa loge aux Bouffes; car, -avait-elle soin d'ajouter, les chanteurs italiens ne sont pas excommuniés. - -Le matin, elle peignait des aquarelles avec un talent vraiment fort -distingué. Cela lui semblait aussi nécessaire à une femme du grand monde -qu'un métier à broder, et bien moins ennuyeux. Une chose marquait qu'elle -n'avait pas l'âme noble: c'était l'habitude et presque la nécessité de se -comparer aux grandes dames du faubourg Saint-Germain. Elle avait engagé -son mari à la conduire en Angleterre, pour voir si elle trouverait une -blonde qui eût plus de fraîcheur, et pour savoir si elle aurait peur à -cheval. Elle avait rencontré dans les élégants Country-Seats où elle avait -été invitée, l'ennui, mais non le sentiment de la moindre crainte. - -Quand Lucien lui fut présenté, elle revenait d'Angleterre, et ce séjour -en ce pays avait envenimé l'admiration, voisine de l'envie, qu'elle -éprouvait pour la noblesse d'origine. Mme Grandet n'avait été en -Angleterre que la femme d'un des juste-milieu de Juillet les plus -distingués par la faveur du roi, mais à chaque instant elle s'était -sentie la femme d'un marchand. Ses cent mille livres de rente qui la -tiraient si fort du pair à Paris, en Angleterre n'étaient presque qu'une -vulgarité de plus. - -Elle vivait donc avec ce grand souci: - -«--Il faut n'être plus femme de marchand; devenir une Montmorency!» - -Son mari était un gros et grand homme de quarante ans, fort bien portant. -Il n'y avait pas de veuvage à espérer. Mais elle ne s'arrêta pas longtemps -à cette idée: sa grande fortune l'avait éloignée de bonne heure, et par -orgueil, des voies obliques. Elle méprisait tout ce qui était crime. Il -s'agissait de devenir une Montmorency sans rien se permettre qu'elle -n'eût pu avouer. C'était comme la diplomatie de Louis XIV quand il était -heureux. - -Son mari, colonel de la garde nationale, avait bien remplacé les Rohan -et les Montmorency, politiquement parlant, mais quant à elle, -personnellement, sa fortune était encore à faire. - -Qu'est-ce qu'une Montmorency, à peine âgée de vingt-trois ans et avec -une immense fortune, ferait de son bonheur? Et ce n'était pas encore là -toute la question. Ne fallait-il pas faire encore autre chose, pour -arriver à être regardée dans le monde à peu près comme cette Montmorency -le serait? - -Une haute et sublime dévotion, ou bien de l'esprit comme Mme de Staël, -ou bien une illustre amitié. Devenir l'amie intime de la reine ou de Mme -Adélaïde, ou une sorte de Mme de Polignac de 1785; être à la tête de la -cour et donner des soupers à la reine. Ou encore, à défaut de tout cela, -une amitié dans le faubourg Saint-Germain. - -Toutes ces possibilités occupaient tour à tour son esprit, et -l'accablaient, car elle avait plus de persévérance et de courage que -d'esprit. Elle ne savait pas se faire aider, elle avait bien deux amies, -Mmes de Thémines et de Travel, mais elle n'accordait sa confiance que -pour une partie seulement des projets qui l'empêchaient de dormir. - -Un peu avant le voyage de Lucien à Nancy, Mme Grandet ne voyant rien se -réaliser de ses ambitions, s'était dit ceci: - -«--Ne serait-ce pas négliger un avantage actuel et perdre une grande -chance de distinction, que de ne pas inspirer un grand amour, célèbre par -le malheur de l'amoureuse? Ne serait-il pas admirable, dans toutes les -suppositions, qu'un homme distingué allât voyager en Amérique pour -m'oublier, moi qui ne lui accordais jamais un moment d'attention?» - -Ce fut dans ces circonstances intimes et tout à fait inconnues de M. -Leuwen le père, que Mme de Thémines, un matin, vint passer une heure avec -sa jeune amie pour savoir si dans ce cœur il y avait quelque chose pour -Lucien. Après avoir ménagé l'état de sa vanité et de son ambition, Mme -de Thémines lui dit: - -«--Vous faites des malheureux, ma belle, et vous les choisissez bien. - -«--Je suis si éloignée de choisir, répondit sérieusement Mme Grandet, que -j'ignore jusqu'au nom du malheureux chevalier. Est-ce un homme de -naissance? - -«--La naissance ne lui manque pas. - -«--Trouve-t-on vraiment de bonnes manières sans naissance? fit Mme Grandet -avec découragement. - -«--Que j'aime le ton parfait qui vous distingue! s'écria Mme de Thémines. -Malgré la plate adoration qu'on a pour l'esprit, cet acide de vitriol qui -ronge tout, vous ne l'admettez pas comme compensation des bonnes manières. -Ah! que vous êtes bien des nôtres! - -«Mais je croirais assez que votre victime nouvelle a des manières -distinguées. Il est vrai qu'il est habituellement si triste depuis qu'il -vient ici, qu'il n'est pas bien facile d'en juger. C'est la gaieté d'un -homme, c'est le genre de ses plaisanteries et sa manière de les dire, qui -marquent sa place dans la société. Si celui que vous rendez malheureux -appartenait à une famille de noblesse, il appartiendrait indubitablement -au premier rang. - -«--Ah! c'est M. Leuwen, le maître des requêtes? - -«--Eh bien! c'est vous ma belle, qui le conduirez au tombeau. - -«--Ce n'est pas l'air malheureux que je lui trouve, dit Mme Grandet; -c'est l'air ennuyé.» - -On ajouta à peine quelques mots, Mme de Thémines laissa tomber le discours -sur la politique et dit, à propos de quelque chose: - -«--Ce sont les gens que vous recevez chez vous qui font et défont les -ministres. - -«--Mais je suis bien loin de recevoir exclusivement ces messieurs. - -«--Ne désertez pas une belle position, ma chère. Déjà une fois, sous -Louis XIV, comme le rabâche sans cesse ce méchant duc de Saint-Simon que -vous aimez tant, les bourgeois ont pris le ministère. Qu'étaient -Colbert, Séguier? À la longue les ministres font la fortune de leurs amis. - -«Qui fait les ministres aujourd'hui? Les Rothschild, les Leuwen, les... -À propos, n'est-ce pas M. Pozzo di Borgo qui disait l'autre jour que M. -Leuwen avait fait une scène au ministre des Affaires étrangères à propos -de son fils, ou bien c'est le fils qui au milieu de la nuit, est allé -faire une scène à ce ministre...» - -Mme Grandet raconta tout ce qu'elle savait sur l'affaire; c'était la -vérité, à peu près, mais racontée à l'avantage des Leuwen. - -Le soir, Mme de Thémines crut pouvoir rassurer M. Leuwen le père et lui -dire qu'il n'y avait ni amour, ni galanterie, entre son fils et la belle -Mme Grandet. - - -* * * - - -M. Leuwen était, un homme gros et fort; il avait le teint fleuri, l'œil -vif et de jolis cheveux gris bouclés. Son habit, son gilet, étaient un -modèle de cette élégance modeste qui convient à un homme âgé. On trouvait -dans toute sa personne quelque chose d'assuré. À son œil noir, à ses -brusques changements de physionomie, on l'eût pris plutôt pour un peintre, -pour un homme de génie (comme il n'y en a plus) que pour un banquier -célèbre. Il paraissait dans beaucoup de salons, mais il abhorrait les gens -graves; il passait sa vie avec les diplomates, gens d'esprit, et le corps -respectable des danseuses de l'Opéra. Il était leur providence dans les -petites affaires d'argent; tous les soirs on le trouvait au foyer de -l'Opéra. Il faisait assez peu de cas de la société qui s'appelle _bonne._ -L'impudence et le charlatanisme, sans lesquels on ne réussit pas, -l'importunaient. Il ne craignait, comme nous l'avons dit, que deux choses -au monde: les ennuyeux et l'air humide. Pour fuir ces deux pestes, il -faisait des choses qui eussent donné des ridicules à tout autre. Se -promenant sur le boulevard, son laquais lui donnait un manteau pour passer -devant la rue de la Chaussée-d'Antin. Il changeait d'habit cinq ou six -fois par jour au moins, suivant le vent qui soufflait, et il avait pour -cela des appartements dans tous les quartiers de Paris. Il ne disait -jamais la vérité qu'à sa femme, qui l'adorait, mais aussi il la lui disait -toute. Elle était pour lui comme une seconde mémoire à laquelle il tenait -plus qu'à la sienne propre. D'abord, il avait voulu s'imposer quelque -réserve quand son fils était en tiers, mais cette réserve était incommode -et gâtait l'entretien. Mme Leuwen aimait à ne pas se priver de la présence -de son fils, et comme il le jugeait fort discret, il avait fini par tout -dire devant lui. L'intérieur de ce vieillard, dont les mots méchants -faisaient si peur, était des plus gais. - -À l'époque dont il est question ici, M. Leuwen était triste, agité. -Pendant quelques jours, il joua fort gros jeu, se permit même d'aller à -la Bourse, et Mlles des Brions, sa maîtresse, donna deux soirées dansantes -dont il fit les honneurs. - -Une nuit, à deux heures du matin, en revenant de l'une de ces soirées, il -trouva son fils qui se chauffait dans le salon, el son chagrin éclata. - -«--Allez pousser le verrou de cette porte...» - -Et comme Lucien revenait près de la cheminée: - -«--Savez-vous le ridicule affreux dans lequel je suis tombé? dit-il avec -humeur. - -«--Et lequel, mon père? je ne me serais jamais douté... - -«--Je vous aime, et par conséquent vous me rendez malheureux, car la -première des peines, c'est d'aimer, fit-il en s'animant de plus en plus -et en prenant un ton sérieux que son fils ne lui connaissait pas. Dans -ma longue carrière, je n'ai connu qu'une exception, mais aussi elle est -unique. J'aime votre mère, elle est nécessaire à ma vie, et elle ne m'a -jamais donné un grain de malheur. Au lieu de vous regarder comme mon -rival dans son cœur, je me suis avisé devons aimer, et c'est un ridicule -dans lequel je m'étais bien juré de ne jamais tomber. _Vous m'empêchez -de dormir._» - -À ce mot Lucien devint tout à fait sérieux. Son père n'exagérait jamais -et il comprit qu'il allait avoir affaire à un accès de colère réel. - -M. Leuwen était d'autant plus irrité qu'il parlait à son fils après -s'être promis, quinze jours durant, de ne pas lui dire un mot de ce qui -le tourmentait. - -«--Daignez m'attendre, dit-il avec amertume. - -Il revint bientôt avec un petit portefeuille en cuir de Russie. - -«--Il y a là 12.000 francs. Si vous ne les prenez pas, je crois que nous -nous brouillerons. - -«--Le sujet de la querelle serait neuf, dit Lucien en souriant. Les rôles -sont renversés et... - -«--Oui, ce n'est pas mal. Voilà du petit esprit. Mais, en un mot comme en -mille, il faut que vous preniez une grande passion pour Mlle Gosselin, -la petite danseuse. Et n'allez pas lui donner votre argent et puis vous -sauver à cheval, dans les bois de Meudon ou au diable, comme c'est votre -belle habitude. Il s'agit de passer vos soirées avec elle, de lui donner -tous vos moments. Il faut en être fou. - -«--Fou de Mlle Gosselin? - -«--Le diable t'emporte! Fou de Mlle Gosselin ou d'une autre. Qu'est-ce que -cela fait? Il convient que le public sache que tu as une maîtresse. - -«--Et, mon père, la raison de cet ordre si sévère? - -«--Tu la sais fort bien. Voilà que tu deviens de mauvaise foi en parlant -avec ton père, et de tes intérêts encore. Que le diable t'emporte, et -qu'après t'avoir emporté, il ne te rapporte jamais! Je suis certain -que si je passais deux mois sans le voir, je ne penserais plus à toi. -Que n'es-tu resté à Nancy! Cela fallait fort bien: tu aurais été le -digne héros de deux ou trois bégueules... - -Lucien devint pourpre... - -«--Mais dans la position que je l'ai faite, ton fichu air sérieux et -même triste, si admis en province, où il est l'exagération de la mode, -n'est propre qu'a le donner dans le ridicule abominable de n'être au fond -qu'un fichu saint-simonien. - -«--Mais je ne suis pas saint-simonien: je crois vous l'avoir prouvé. - -«--Eh! sois-le, saint-simonien! sois encore mille fois plus sot, mais ne -le parais pas. - -«--Mon père, je serai plus gai, plus causeur, je passerai deux heures à -l'Opéra au lieu d'une. - -«--Est-ce qu'on change de caractère? Est-ce que tu seras jamais folâtre -ou léger? Or, toute ta vie, si je n'y mets ordre, mais ordre d'ici à -quinze jours, ton sérieux passera non pour l'enseigne du _bon sens_, -non pour la conséquence d'une bonne chose, mais pour tout ce qu'il y a -de plus antipathique à la bonne compagnie. Et quand ici l'on s'est mis -à dos la bonne compagnie, il faut accoutumer son amour-propre à recevoir -dix coups d'épingle par jour, auquel cas la meilleure ressource est de se -brûler la cervelle ou d'aller s'enfermer à la Trappe. Voilà où tu en -étais il y a deux mois, moi me tuant à faire comprendre que tu me ruinais -en folies de jeune homme. Et en ce bel état, avec ce fichu bon sens sur la -figure, tu vas te faire un ennemi du comte de Beauséant, le ministre des -Affaires étrangères, un renard qui ne te pardonnera jamais si tu parviens -à faire quelque figure dans le monde, et si tu t'avises à parler encore -de l'affaire, pour laquelle tu veux l'obliger a se couper la gorge avec -toi, ce qu'il n'aime pas. - -«Tu en trouveras d'autres, fort bien reçus dans le monde, hommes d'esprit -et, de plus, espions du ministère des Affaires étrangères. Prétends-tu -les tuer tous en duel? Et si tu es tué, que devient ta mère? car le diable -m'emporte si je pense à toi après que je ne te verrai plus. Pour toi, -depuis trois mois, je cours les chances de prendre un accès de goutte qui -peut fort bien m'enlever. Je passe ma vie à cette Bourse qui est plus -humide que jamais depuis que j'y mets les pieds. - -«--Ainsi, vous faites la guerre au pauvre petit quart d'heure de liberté -que je puis encore avoir! Sans reproche, vous m'avez pris tous mes -moments. Il n'est pas de pauvre diable d'ambitieux qui travaille autant -que moi, car je compte pour travail, et le plus pénible, dans la -disposition d'esprit où je me trouve, les séances à l'Opéra... - -«--Si tu partais, en revenant au bout de six mois tu trouverais ta -réputation complètement perdue, et tes mauvaises qualités seraient -établies sur des faits incontestables et parfaitement oubliés. C'est ce -qu'il y a de pire pour une réputation. Il faut ensuite ramener l'attention -du public et se donner l'inflammation à la blessure pour la guérir. -M'entends-tu? - -«--Que trop, hélas! Je vois que vous ne voulez pas de six mois de voyage -ou de six mois de présence, en échange de Mlle Gosselin. - -«--Ah! tu parais devenir raisonnable, le ciel en soit béni! Mais comprends -donc que je ne suis pas baroque. Mme de Beauséant dispose de vingt, de -trente, peut-être de quarante espions diplomatiques, appartenant à la -bonne compagnie et plusieurs à la très haute société. Il y a là des -espions volontaires, tels que X... qui a quarante mille livres de rente. -Mme la princesse de Morvan est à ses ordres. - -«Ces gens ne manquent pas de tact, la plupart ont servi sous dix ou douze -ministres et la personne qu'ils ont étudiée de plus près avec le plus de -soin, c'est naturellement leur ministre. Je les ai surpris jadis, ayant -des conférences entre eux à ce sujet. Même j'ai été consulté par demi ou -trois qui m'ont des obligations d'argent. Quatre ou cinq,--M. le comte -X... par exemple, que tu vois chez moi,--quand ils peuvent donner une -nouvelle, veulent jouer à la rente et n'ont pas toujours ce qu'il faut -pour couvrir les différences. Je leur rends service, par-ci par-là, pour -de petites sommes. Enfin, pour le dire tout, j'ai obtenu l'aveu, il y a -deux jours, que le Beauséant a une colère bleue, contre toi. Il passe pour -n'avoir du cœur que lorsqu'il y a un grand cordon à gagner. Peut-être -rougit-il de s'être trouvé faible en ta présence. Le pourquoi de sa peine, -je l'ignore, mais il te fait l'honneur de te haïr. - -«Ce dont je suis sur, c'est qu'on a organisé la mise en circulation d'une -calomnie qui tend à te faire passer pour saint-simonien, retenu à grand -peine dans le monde par ton amitié pour moi. Après moi, tu arboreras le -saint-simonisme et tu te feras chef de quelque nouvelle religion. - -«Je ne répondrais pus même, si la colère de Beauséant lui dure, que -quelqu'un de ces espions ne le servît avec trop de zèle... Plusieurs de -ces messieurs, malgré leurs brillants cabriolets, ont souvent le plus -urgent besoin d'une gratification de cinquante louis et seraient trop -heureux d'accrocher cette somme au moyen d'un duel. C'est à cause de cette -partie de mon discours que j'ai la faiblesse de parler. Tu me fais faire, -coquin, ce qui ne m'est pas arrivé depuis quinze ans: manquer à la parole -que je me suis donnée à moi-même. C'est à cause de la gratification de -cinquante louis, gagnée si l'on t'envoie _ad patres_, que je n'ai pas pu -te parler devant ta mère. Si elle le perd, elle meurt, et j'aurai beau -faire des folies, rien ne pourrait me consoler de sa perte, -et,--ajouta-t-il avec emphase,--nous aurions une famille effacée du monde. - -«--Je tremble que vous ne vous moquiez de moi, dit Lucien d'une voix qui -semblait s'éteindre à chaque mot. Quand vous me faites une épigramme, elle -me semble si bonne que je me la répète pendant huit jours contre moi-même, -et le Méphistophélès que j'ai en moi, triomphe de la partie agissante. Ne -me plaisantez pas, car je saurai être sincère. Ne me persiflez pas pour -une chose que vous savez sans doute, mais que je n'ai jamais avouée à âme -qui vive. - -«--Diable! c'est du neuf en ce cas. Je ne t'en parlerai jamais. - -«--Je tiens, ajouta Lucien d'une voix brève et en regardant le parquet, à -être fidèle à une maîtresse que je n'ai jamais eue. Le moral entre pour -si peu dans mes relations avec Mme Raymonde qu'elle ne me donne presque -pas de remords. Et cependant--vous allez vous moquer de moi--elle m'en -donne souvent! quand je la trouve gentille. Mais quand je ne lui fais pas -la cour, je suis triste, sombre et il me vient des idées de suicide--car -rien ne m'amuse... Répondre à votre tendresse c'est seulement un devoir -moins pénible que les autres. - -Je n'ai trouvé de distraction complète qu'auprès du lit de ce malheureux -Kortis, et encore à quel prix! Je côtoyais l'infamie! - -«Mais vous vous moquez de moi, dit Lucien, en osant relever les yeux à la -dérobée. - -«--Pas du tout. Heureux qui a une passion, fût-ce d'être amoureux d'un -diamant, comme cet Espagnol dont Tallemant des Réaux raconte l'histoire. - -«La vieillesse n'est, autre chose que la privation de folies, l'absence -d'illusions et de passions. Je place l'absence des folies bien avant la -diminution des forces physiques. Je voudrais être amoureux, fût-ce de -la plus laide cuisinière de Paris, et qu'elle répondît à ma flamme. - -«Je dirai comme saint Augustin: «_Credo quia absurdum._» Plus la passion -serait absurde, plus je l'envierais.» - -Et la physionomie de M. Leuwen prit un caractère de solennité que Lucien -ne lui avait jamais vu. (C'est que M. Leuwen n'était jamais absolument -sérieux. Quand il n'avait personne de qui se moquer, il se moquait de -lui-même, souvent sans que Mme Leuwen même s'en aperçût.) Ce changement -de physionomie plut à notre héros et encouragea sa faiblesse. - -«--Eh bien, reprit-il d'une voix plus assurée, si je fais la cour à Mlle -Gosselin ou à toute autre demoiselle célèbre, tôt ou tard, je serai obligé -d'être heureux, et c'est ce qui me fait horreur. Ne vous est-il pas égal -que je prisse une femme honnête?» - -M. Leuwen éclata de rire. - -«--Ne... te... fâche pas, dit-il en étouffant. Je resterai fidèle... à -notre traité; c'est de la partie réservée du traité... que je ris... Et -où diable... prendras-tu ta femme honnête?... - -«Ah! mon Dieu, fit-il en riant aux larmes, et quand enfin, un beau jour... -ta femme honnête confessera sa sensibilité à ta passion, quand enfin -sonnera l'heure du berger... que fera le berger?... - -«--Je lui reprocherai gravement de manquer à la vertu, dit Lucien d'un -grand sang-froid. Cela ne sera-t-il pas digne de ce siècle moral? - -«--Pour que la plaisanterie fût bonne, il faudrait choisir cette maîtresse -dans le faubourg Saint-Germain. - -«--Mais vous n'êtes pas duc, et je ne sais pas avoir de l'esprit et de -la gaieté, en ménageant trois ou quatre préjugés saugrenus, dont nous -rions même dans nos salons du juste-milieu, si stupides d'ailleurs.» - -Tout en parlant, Lucien vint à songer à quoi il s'engageait -insensiblement; il tourna à la tristesse sur-le-champ, et dit malgré lui: - -«--Quoi, mon père, une grande passion! Avec ses assiduités, sa constance, -son occupation de tous les moments. - -«--_Fais ton arrêt toi-même, et choisis ton supplice._ J'en conviens, la -plaisanterie serait meilleure avec une vertu à haute pitié et à privilège. -Et d'ailleurs le pouvoir, qui est une bonne chose, se retire de ces -gens-là, quand ils viennent à nous. - -«Eh bien! parmi nous autres, nouvelle noblesse, gagnée en écrasant ou en -escamotant la révolution de Juillet... - -«--Ah! je vois où vous voulez en venir. - -«--Eh bien! dit M. Leuwen du ton de la plus parfaite bonne foi, où veux-tu -trouver mieux? N'est-ce pas une vertu, _d'après_ celles du faubourg -Saint-Germain? - -«--Comme Dangeau n'était pas un grand seigneur, mais d'après un grand -seigneur! Ah! elle est trop ridicule à mes yeux; jamais je ne pourrai -m'accoutumer à avoir une grande passion pour Mme Grandet. Dieu! quel -flux de paroles, quelles prétentions! - -«--Chez Mlle Gosselin, tu auras des gens désagréables et de mauvais ton. -D'ailleurs plus elle est différente de ce que l'on a aimé, moins il y a -d'infidélité.» - -M. Leuwen alla se promener à l'autre bout du salon. Il se reprochait -cette allusion. - -«--J'ai manqué au traité. Cela est mal, fort mal. Quoi! même avec mon -fils, ne puis-je pas me permettre de penser tout haut? - -«Mon ami, ma dernière phrase ne vaut rien et je parlerai mieux à l'avenir. -Mais voilà trois heures qui sonnent. Si tu fais ce sacrifice, c'est pour -moi et uniquement pour moi. Je ne te dirai point que, comme le prophète, -tu vis dans un nuage depuis plusieurs mois, et qu'au sortir du nuage, tu -seras tout étonné du nouvel aspect de toutes choses. Tu en croiras -toujours plus les sensations que mes récits. Ainsi ce que mon amitié te -demande, c'est le sacrifice de six mois de ta vie. Il n'y aura de très -amer que le premier. Ensuite tu prendras certaines habitudes dans ce -salon où vont quelques hommes paisibles, si toutefois tu n'en es pas -expulsé par la vertu terrible de Mme Grandet, auquel cas nous chercherions -une autre vertu. Te sens-tu le courage de signer un engagement de six -mois?» - -Lucien se promenait dans le salon et ne répondait pas. - -«--Si tu dois signer le traité, signons-le tout de suite, et tu me -donneras une bonne nuit, car,--fit-il en souriant,--depuis quinze jours, -à cause de vos beaux yeux, je ne dors plus.» - -Lucien s'arrêta, le regarda et se jeta dans ses bras. M. Leuwen père fut -très sensible à cette embrassade; il avait soixante-cinq ans! - -Lucien lui dit, pendant qu'il était dans ses bras: - -«--Ce sera le dernier sacrifice que vous me demanderez? - -«--Oui, mon ami, je te le promets. Tu fais mon bonheur. Adieu!» - -Lucien resta debout dans le salon, profondément pensif. Ce mot si -touchant: _tu fais mon bonheur_, retentissait dans son cœur. - -Mais d'un autre côté, faire la cour à Mme Grandet lui semblait une -chose horrible. - -«--Voyons ce que dit la raison, se dit-il tout à coup. Quand je n'aurais -pour mon père aucun des sentiments que je lui dois en stricte justice, -je suis obligé de lui obéir, car enfin j'ai été incapable de gagner -quatre-vingt-quinze francs par mois. Si mon père ne me donnait pas ce -qu'il faut pour vivre à Paris, ce que je devrais faire pour gagner de quoi -vivre ne serait-il pas plus pénible que de faire la cour à Mme Grandet?» - -Lucien prolongea longtemps son examen. Comment ferait-il le lendemain -pour marquer à Mme Grandet qu'il l'adorait. Et ce mot le jeta peu à peu -dans le profond et tendre souvenir de Mme de Chasteller. Il y trouva tant -de charme qu'il finit par se dire: - -«--À demain les affaires.» - -Ce demain n'était qu'une façon de parler. Quand il éteignit sa bougie, -les tristes bruits d'une matinée d'hiver remplissaient déjà la rue. - -Il eut, ce jour-là, beaucoup de travail au bureau de la rue de Grenelle -et à la Bourse. Jusqu'à deux heures, il examina les articles d'un grand -règlement qu'il fallait rendre le soir même. Depuis quelque temps le -ministre avait pris l'habitude de renvoyer à l'examen sérieux de Lucien -les rapports de ses chefs de division, travail qui exigeait plutôt du bon -sens et de la probité qu'une profonde connaissance des 4.400 lois, arrêts, -circulaires, qui régissaient le ministère de l'Intérieur. Le ministre -avait donné à ces rapports de Lucien le nom de _sommaires succincts_, et -ces sommaires succincts avaient souvent de dix à quinze pages. Très occupé -par les affaires du télégraphe, Lucien avait été obligé de laisser en -retard plusieurs de ces travaux. Il prit un cabriolet qui roula rapidement -vers le comptoir de son père et, de là, à la Bourse. Comme à l'ordinaire, -il se garda bien d'y entrer, mais attendit des nouvelles de ses agents -dans les cafés voisins et en regardant les boutiques d'estampes. - -Tout à coup, il rencontra trois domestiques de son père qui le cherchaient -partout pour lui remettre un billet de deux lignes: - -«Courez à la Bourse. Entrez-y vous-même et arrêtez toute l'opération. -Coupez net. Faites revendre, même à perte, et cela fait, venez bien vite -me parler.» - -Cet ordre l'étonna beaucoup; il courut l'exécuter et il eut assez de -peine. Enfin il put courir chez son père. - -«--Eh bien, as-tu défait cette affaire? - -«--Tout à fait: mais pourquoi la défaire? elle me semble... - -«--C'est de bien loin, la meilleure affaire dont nous nous soyons -occupés. Il y avait là trois cent mille francs à réaliser. Ton ministre -te le dira si tu sais l'interroger. Va le retrouver, il est fou -d'inquiétude.» - -Lucien courut au ministère et trouva M. de Vaize qui attendait enfermé -à double tour dans sa chambre et tourmenté par une profonde agitation. - -«--Êtes-vous parvenu à tout défaire? - -«--Tout absolument, à dix mille francs près que j'avais fait acheter par -un M. Bourbon que je n'ai pas retrouvé. - -«--Ah! cher ami, je sacrifierais un billet de cinq cents francs, je -sacrifierais même un billet de mille francs pour ravoir cette bribe et -ne pas paraître avoir fait la moindre affaire sur cette damnée dépêche. Il -y a longtemps que je ne doute plus de votre prudence et que je suis sur -de vous. _On_ se réserve cette affaire, et encore c'est par miracle que -je l'ai su. Il faut à tout prix retrouver M. Bourbon et retirer les dix -mille francs. Et il faut encore que demain vous soyez assez complaisant -pour acheter une jolie montre de femme. Voici deux mille francs, faites -bien les choses: allez jusqu'à trois mille au besoin. Peut-on pour cela -avoir quelque chose de présentable? - -«--Je le crois. - -«--Eh bien, il faudra faire remettre cette jolie montre de femme, par une -personne sûre, et avec un volume des romans de Balzac, portant un chiffre -impair: 3, 1, 5, à Mme Lavernange, rue Sainte-Anne, n° 90. À présent que -vous savez tout, mon ami, encore un acte de complaisance; ne laissez pas -la chose faite à demi. Raccrochez-moi ces dix mille francs et qu'il ne -soit pas dit ou du moins que l'on ne puisse pas prouver, à qui de droit, -que j'ai fait, moi ou les miens, la moindre affaire sur cette dépêche... - -«--Votre Excellence ne doit avoir aucune inquiétude à ce sujet», dit -Lucien en prenant congé avec tout le respect possible. - -Il n'eut aucune peine à trouver ce M. Bourbon qui dînait tranquillement -à son troisième étage avec sa femme et ses enfants, et moyennant -l'assurance de payer la différence à la revente, le soir même, au café -Tortoni, ce qui pouvait monter à cinquante ou cent francs, toute trace de -l'opération fut anéantie, ce dont Lucien prévint le ministre par un mot. - -Il arriva chez son père à la fin du dîner... Il était tout joyeux, et la -corvée du soir, dans le salon de Mme Grandet ne lui semblait plus qu'une -chose fort simple. Tant il est vrai que les caractères qui ont leur -imagination pour ennemie doivent agir beaucoup avant d'accomplir une chose -pénible, et jamais y réfléchir. - -«--Ma mère, pardonnez-moi tontes les choses communes que je vais dire avec -emphase, dit Lucien à sa mère, en la quittant sur les neuf heures.» - -En entrant à l'hôtel Grandet, il examinait curieusement le portier, et -cette cour, cet escalier, au milieu desquels il allait manœuvrer. Tout -était magnifique, mais trop neuf. Dans l'antichambre, un paravent de -velours bleu garni de clous d'or, et un peu usé, disait aux passants: -_Ce n'est pas d'hier seulement que nous sommes riches..._ - -Lucien trouva Mme Grandet en petit comité: il y avait sept à huit -personnes dans l'élégante rotonde où elle recevait à cette heure. Elle -examinait, avec des bougies que l'on plaçait successivement sur tous -les points, un buste de Cléopâtre, que l'on venait de lui envoyer. -L'expression de la reine d'Égypte était simple et noble. Toutes les -personnes présentes faisaient des phrases et l'admiraient. - -Un député du centre complaisant, attaché à la maison, proposa une poule -au billard. - -Lucien reconnut la grosse voix qui, à la Chambre, est chargée de rire, -quand par hasard on fait quelque proposition généreuse. - -Mme Grandet sonna avec empressement pour faire éclairer le billard. - -Tout semblait à Lucien avoir une physionomie nouvelle. - -«--Il est bon à quelque chose, pensa-t-il, d'avoir des projets, quelque -ridicules qu'ils soient. Elle a une taille charmante et le jeu de billard -fournit cent occasions de se placer dans les poses les plus gracieuses. -Il est étonnant que les convenances religieuses du faubourg Saint-Germain -ne se soient pas encore avisées de proscrire ce jeu!» - -Au billard, Lucien commença à parler et ne cessa presque plus. Sa gaieté -augmentait à mesure que le succès de ses propos communs et lourds venait -chasser l'image de l'embarras que devait lui causer l'ordre de faire la -cour à Mme Grandet. Il se donnait l'esprit de se moquer de lui-même, de ce -qu'il disait; c'était de l'esprit d'arrière-boutique, des anecdotes -imprimées partout, des nouvelles de journaux. - -Il considérait avec une admiration assez peu dissimulée les charmantes -poses que prenait Mme Grandet. - -«--Grand Dieu! qu'eût dit Mme de Chasteller si elle avait surpris un de -ces regards. - -_Mais il finit l'oublier pour être heureux ici!_» se dit-il, et il éloigna -cette idée fatale, mais pas assez vite pour que son regard n'eût pas l'air -fort ému. - -Mme Grandet le regardait elle-même d'une façon assez singulière; point -tendre, il est vrai, mais assez étonnée. Elle se rappelait vivement tout -ce que Mme de Thémines lui avait appris quelques jours auparavant de la -passion que Lucien avait pour elle. - -«--Réellement il est présentable, pensait-elle; il a beaucoup de -distinction.» - -À la poule, le hasard avait donné à Leuwen la bille n° 6. Un grand jeune -homme silencieux, apparemment adorateur muet de la maison, eut le n° 5 et -Grandet le n° 4. - -Lucien essaya de tuer le 5, y réussit, et se trouva par là chargé de jouer -sur Mme Grandet et de la faire gagner, ce dont il s'acquitta avec assez de -grâce. Il tentait tou jours les coups les plus difficiles, et avait le -malheur de ne jamais faire la bille de Mme Grandet, et de la placer -presque toujours dans une position avantageuse. - -Mme Grandet était heureuse. - -«--La chance de gagner une poule de vingt francs donnerait-elle de -l'émotion à cette âme de femme de chambre logée dans un si beau corps? -La poule va finir: voyons si ma conjecture est fondée.» - -Il se laissa tuer; alors ce fut le n° 7 à jouer sur Mme Grandet. Ce -numéro était tenu parmi préfet en congé, grand hâbleur et porteur de -toutes les prétentions, même de celle de bien jouer au billard. Ce fat -montrait une exaltation de mauvais goût à parler des coups qu'il allait -faire, et menaçait Mme Grandet de faire sa bille ou de la mal placer. - -Celle-ci, voyant son sort changé par la mort de Leuwen, prit de l'humeur, -les coins de sa bouche si fraîche se serrèrent contre ses dents. - -Au troisième mauvais coup que lui infligeait le préfet, elle regarda -Lucien avec une expression de regret. Bientôt, en effet, elle perdit la -partie, mais Lucien avait fait de tels progrès dans son esprit, qu'elle -jugea à propos de lui adresser une petite dissertation géométrique -et profonde, sur les angles que forment les billes d'ivoire en frappant -les bandes du billard. Leuwen fit des objections. - -«--Ah! vous êtes un élève de l'École polytechnique! Mais vous êtes un -élève chassé et sans doute pas très fort en géométrie.» - -Il invoqua des expériences, on mesura des distances sur le billard. Mme -Grandet eut l'occasion d'étaler de charmantes poses et de jeter des éclats -de voix. De ce moment, Lucien fut vraiment bien; Mme Grandet ne quitta les -expériences que pour lui offrir de faire une partie de billard avec elle. - -Sur les dix heures, il vint assez de monde, et sur les onze heures, M. -Grandet arriva avec un ministre. Bientôt survint un second ministre, et, -sur ses pas, les trois ou quatre députés les plus influents. Cinq ou six -savants qui se trouvaient là, se mirent à faire bravement la cour aux -Ministres et même aux députés. Ils eurent aussitôt pour rivaux deux ou -trois littérateurs célèbres, un peu moins plats dans la forme, et, -peut-être, plus esclaves au fond, mais cachant leur bassesse sous une -urbanité parfaite. Ils débitaient d'une voix périodique et adoucie des -compliments indirects et admirables de délicatesse. - -À ce moment, Mme Grandet vint, du bout du salon, adresser la parole à -Lucien. - -«--Voilà une impertinence, se dit-il en riant. Où diable a-t-elle pris -cette attention délicate? Serais-je duc sans le savoir?» - -Les députés étaient devenus abondants dans le salon. Ils parlaient haut -et cherchaient à faire du bruit. Ils levaient le plus possible leurs têtes -grisonnantes et essayaient de se donner des mouvements brusques. L'un -posait sa belle boîte d'or sur la table où il jouait de façon à faire -retourner les voisins; un autre s'établissait sur sa chaise, la faisait -remuer à chaque instant sur le parquet, sans égard pour les oreilles des -personnes présentes. - -Ils avaient tous l'importance du gros propriétaire qui vient de renouveler -un bail avantageux. - -Celui qui se remuait avec tant de bruit sur sa chaise vint, un instant -après, dans la salle de billard et demanda à Lucien la _Gazette de France_ -qu'il lisait. Il pria pour ce petit service d'un air si bas, que notre -héros en fut tout attendri. Cet ensemble lui rappelait Nancy. - -Il sortit de sa rêverie en entendant rire à ses côtés. Un écrivain célèbre -racontait une anecdote fort plaisante sur l'abbé Barthélemy, auteur du -_Voyage d'Anacharsis_; puis vint une anecdote sur Marmontel, ensuite une -troisième sur l'abbé Delille. - -«--Le fond de toute cette gaieté est sec et triste. Ces gens d'académie -ne vivent que sur les ridicules de leurs prédécesseurs. Ils mourront -banqueroutiers, eux et leurs successeurs. Ils sont trop timides, même -pour faire des sottises.» - -Au commencement de la quatrième anecdote sur les ridicules de Chénier, -Lucien n'y put tenir et regagna le grand salon, par une galerie garnie de -bustes et que l'on tenait moins éclairée. Devant une porte, il rencontra -Mme Grandet qui lui adressa encore la parole. - -«--Je serais un ingrat si je ne me rapprochais pas de son groupe, au cas -où il lui prendrait envie de faire sa Mme Staël.» - -Il n'eut pas longtemps à attendre. - -On avait, ce soir-là, présenté à Mme Grandet un jeune savant allemand, à -grands cheveux blonds séparés au milieu du front, et horriblement maigre. -Elle parla d'Homère, de l'École d'Alexandrie, des découvertes faites par -les Allemands. On en vint aux antiquités chrétiennes, et pour en parler, -Mme Grandet prit un air sérieux, les coins de sa bouche s'abaissèrent. - -Cet Allemand, nouvellement présenté, ne se mit-il pas à attaquer la messe, -en présence d'une bourgeoise de la cour de Louis-Philippe? (Ces Allemands -sont les rois de l'inconvenance.) - -La messe n'était au Ve siècle, disait-il, qu'une réunion où l'on rompait -le pain en mémoire de Jésus-Christ. C'était une sorte de thé de gens bien -pensants. Il n'entrait dans l'idée de personne que l'on fit actuellement -quelque chose différant le moins du monde d'une action ordinaire, et -encore moins que l'on fit un miracle du changement de pain et de vin dans -le corps et le sang du Sauveur. Ce thé des premiers chrétiens a augmenté -d'importance et la messe s'est formée. - -«--Mais, grand Dieu! où voyez-vous cela, monsieur? disait Mme Grandet -effrayée. Apparemment dans quelques-uns de vos autours allemands, -ordinairement pourtant si amis des idées sublimes et mystérieuses, et par -là si chères à tout ce qui pense bien. Quelques-uns se seront égarés, et -leur langue, malheureusement si peu connue de mes légers compatriotes, -les met à l'abri de toute réfutation. - -«--Non, madame! Les Français aussi sont fort savants, reprenait le jeune -dialecticien allemand qui, pour faire durer les discussions, avait appris -un formulaire de politesse. La littérature française est si belle, les -Français ont tant de trésors, qu'ils sont comme les gens tropriches, ils -ignorent leurs richesses. Toute celle histoire véritable de la messe, je -l'ai trouvée dans le Père Mabillon, qui vient de donner son nom à une des -rues de votre brillante capitale. À la vérité, cela ne figure pas dans -le texte de Mabillon--le pauvre moine ne l'eût pas osé--mais dans les -notes. Votre messe, madame, estime invention d'hier.» - -Mme Grandet avait répondu jusque-là par des phrases entrecoupées et -insignifiantes, à quoi notre Allemand, relevant ses lunettes, répliquait -par des faits, et comme on les lui contestait par des citations, le -monstre faisait preuve d'une mémoire étonnante. - -Mme Grandet était excessivement contrariée. - -«--Comme Mme de Staël, se disait-elle, eût été belle dans ce moment, au -milieu d'un cercle si nombreux et si attentif. Il y a au moins trente -personnes qui nous écoutent, et je vais rester sans un mot de réponse et -il est trop tard pour me lâcher.» - -Après avoir compté les auditeurs qui, après s'être moqués de l'étrange -tournure de l'Allemand, commençaient maintenant à l'admirer, précisément -à cause de sa dégaine et de la façon de relever ses lunettes, les yeux -de Mme Grandet rencontrèrent ceux de Lucien. - -Dans sa terreur, elle lui demanda presque grâce. - -Elle venait d'éprouver que son regard le plus enchanteur n'avait aucun -effet sur ce jeune Allemand qui s'écoutait parler et ne voyait rien. - -Lucien vit dans ce regard suppliant un appel à la bravoure; il perça le -cercle et vint se placer auprès du dialecticien. - -Il avait un peu trop compté sur ses moyens, et enfin, comme il ne savait -pas le premier mot de cette question, pas même dans quelle langue avait -écrit Mabillon, il fut battu. Mais Mme Grandet était sauvée. À une heure, -il quitta cette maison où l'on avait tout fait pour chercher à lui plaire. -Son âme était desséchée. Ce fut avec délices qu'il se permit un -tête-à-tête d'une heure avec le souvenir de Mme de Chasteller. Les gens de -lettres, les savants, les députés dont il venait de voir la fleur ce -soir-là, le faisaient douter de la possibilité d'existence d'êtres comme -Mme de Chasteller. D'ailleurs toutes ces personnes n'avaient garde de -paraître dans le salon horriblement méchant de M. Leuwen père. Là, tout le -monde se moquait de tout le monde, tant pis pour les sols et pour les -hypocrites qui n'avaient pas infiniment d'esprit. Les titres de duc, de -pair de France, de colonel de la garde nationale--comme l'avait éprouvé -M. Grandet--ne mettait personne à l'abri de l'ironie la plus gaie. - -«--Je n'ai rien à demander à la faveur des hommes, gouvernants ou -gouvernés, disait quelquefois M. Leuwen dans son salon. Je ne m'adresse -qu'à leur bourse. C'est à moi de leur prouver, dans mon cabinet, le malin, -que leurs intérêts et les miens sont les mêmes. Hors de mon cabinet, je -n'ai qu'un intérêt: me délasser et rire des sots, qu'ils soient sur le -trône ou dans la crotte. Ainsi, mes amis, moquez-vous de moi, si vous -pouvez.» - -Toute la matinée du lendemain, Lucien travailla à voir clair dans une -dénonciation sur Alger, faite par un M. Gaudin. Le roi avait demandé un -avis motivé à M. le comte de Vaize, lequel avait été d'autant plus -flatté que cette affaire regardait le ministère de la guerre. Il avait -passé la nuit à faire un beau travail, puis il avait fait appeler Lucien: - -«--Mon ami, critiquez-moi cela impitoyablement, dit-il en lui remettant -son cahier tout barbouillé. Trouvez-moi des objections. J'aime mieux être -critiqué en secret par mon aide de camp, que par mes collègues -en plein conseil. À mesure que vous ne vous servirez plus d'une de mes -pages, faites-la copier par un commis discret; n'importe l'écriture. Comme -il est fâcheux que la vôtre soit si détestable. Réellement, vous ne formez -pas vos lettres. Ne pourriez-vous pas tenter une réforme? - -«--Est-ce qu'on réforme l'habitude? Si cela se pouvait combien de voleurs -qui ont deux millions deviendraient honnêtes hommes... - -«--Ce Gaudin prétend que le général lui a fermé la bouche avec 1.500 -louis... Au reste, mon cher ami, j'ai besoin de la mise au net et de -votre critique avant huit heures. Je veux mettre cela dans mon -portefeuille. Mais je vous demande une critique sans pitié. Si je pouvais -compter que votre père ne tirerait pas une épigramme des trésors de la -Casbah, je payerais au poids de l'or son avis sur cette question...» - -Lucien feuilletait la minute du ministre qui avait douze pages. - -«--Pour tout au monde, mon père ne lirait un rapport aussi long, et -encore il faudra vérifier les pièces.» - -Il trouva que cette affaire était aussi difficile, pour le moins, que -l'origine de la monarchie. - -À sept heures et demie, il envoya au ministre son travail, et ce travail -était aussi long que le rapport du comte de Vaize et sa mise au net. - -Sa mère avait fait naître des incidents pour prolonger le dîner, et à -son arrivée il n'était pas encore fini. - -«--Qui t'amène si tard? dit M. Leuwen. - -«--Son amitié pour sa mère, dit Mme Leuwen; certainement il eût été plus -commode pour lui d'aller au cabaret. Que puis-je faire pour te marquer ma -reconnaissance? demanda-t-elle à son fils. - -«--Engager mon père à me donner son avis sur un petit opuscule de ma façon -que j'ai là, dans ma poche...» - -Et l'on parla d'Alger, de la Casbah, de 48 millions, de 13 millions volés -jusqu'à neuf heures et demie. - -«--Et Mme Grandet? - -«--Je l'avais tout à fait oubliée... - -«--Il faut y retourner... et dès demain...» - - -* * * - - -Lucien était tout homme d'affaires ce jour-là; il courut chez Mme Grandet -comme il serait allé à son bureau pour une affaire en retard. Il traversa -lentement la cour, l'escalier, l'antichambre, en souriant de la facilité -de l'affaire dont il allait s'occuper. Il avait le même plaisir qu'à -retrouver une pièce importante, un instant égarée au moment où on la -chercherait pour un rapport au roi. - -Il trouva Mme Grandet entourée de douze complaisants ordinaires; ces -messieurs disputaient sur un certain M. Greslin, nommé référendaire à la -Cour des comptes--moyennant 12.000 francs comptés à la cousine de la -maîtresse du comte de Vaize. Celui-ci s'enquérait si l'épicier du coin, -major de la garde nationale et fournisseur de l'État, oserait mécontenter -les _bonnes_ pratiques et votait dans le sens de son journal. Un autre -de ces messieurs, jésuite avant 1800 et maintenant lieutenant de -grenadiers, décoré, venait de dire qu'un des commis de l'épicier était -abonné au _National_, ce qu'il n'eût certes osé faire si son patron avait -eu toute l'horreur convenable pour cette rapsodie républicaine et -désorganisatrice. Chaque mot diminuait sensiblement aux yeux de Lucien la -beauté de Mme Grandet. Pour comble de misère, elle se mêlait fort à cette -discussion qui n'eût pas déparé la loge d'un portier. Il s'aperçut aussi -qu'elle le recevait froidement et il en fut amusé. - -Mme Grandet se dit tout à coup presque en riant, mouvement rare chez elle: - -«--S'il a pour moi cette passion que Mme de Thémines lui prête, il faut le -rendre tout à fait fou. Et pour cela le régime des rigueurs convient -peut-être à ce beau jeune homme, et me convient certainement beaucoup.» - -Au bout d'une demi-heure, Lucien se voyant décidément reçu avec une -froideur marquée, se trouva à l'égard de Mme Grandet dans la situation -d'un connaisseur qui marchande un tableau médiocre: tant qu'il compte -l'avoir pour quelques louis, il exagère ses beautés; les prétentions du -vendeur s'élevant, le tableau devient ridicule et le connaisseur ne voit -que les défauts. - -«--Je suis ici, pensait Lucien, pour avoir une grande passion aux yeux -de ces nigauds. Or, que fait-on, quand, dévoré par un amour violent, on -se voit aussi mal reçu par l'objet de sa flamme? On tombe dans la plus -sombre et silencieuse mélancolie!» - -Et il ne dit plus un mot. - -Sur les dix heures arriva à grand bruit M. de Torset, jeune ex-député, -fort bel homme, et rédacteur éloquent d'un journal ministériel. - -«--Avez-vous lu le _Messager_, madame? dit-il en s'approchant de la -maîtresse de la maison d'un air commun, presque familier, et comme -voulant faire prendre acte de cette familiarité avec une jeune femme -dont le monde s'occupait. Ils ne peuvent répondre à ces quelques lignes, -que j'ai lancées ce matin, sur l'exaltation et la dernière période des -idées de ces réformistes. J'ai traité en deux mots l'augmentation du -nombre des électeurs. L'Angleterre en a 800.000, et nous 180.000 -seulement. Mais si je jette un coup d'œil rapide sur l'Angleterre, que -vois-je avant tout? Quelle sommité frappe mon regard de son éclat -brillant? Une aristocratie puissante et respectée, une aristocratie qui -a des racines profondes dans les habitudes de ce peuple sérieux avant -tout, et sérieux parce qu'il est biblique. Que vois-je de ce côté-ci du -détroit? Des gens riches pour tout potage. Dans deux ans l'héritier de -leur nom et de leur richesse sera peut-être à Sainte-Pélagie. - -«--Ce Gascon impudent se croit obligé de parler comme les livres de M. -de Chateaubriand,» se dit Lucien. - -Il entendit tant de sottises, il vit tant de sentiments bas et mesquins -étalés avec orgueil, qu'à un moment il crut être dans l'antichambre de -son père. - -«--Quand ma mère a des laquais qui causent comme M. de Torset, elle les -renvoie.» - -Lorsque arriva l'inévitable proposition d'une poule, il vit que M. de -Torset se disposait à prendre une bille. Et comme il ne se sentait pas -la force de remuer autour du billard, il sortit silencieusement avec la -démarche lente qui convient au malheur. - -«--Il n'est que onze heures,» se dit-il, et pour la première fois de la -saison, il courut à l'Opéra avec quelque plaisir. - -Il trouva Mlle Gosselin dans la loge grillée de son père: elle était -seule depuis un quart d'heure et mourait d'envie de parler. Il l'écouta -avec un plaisir qui le surprit, et fut charmant pour elle. Au plus fort -de la causerie, la porte de la loge s'ouvrit avec fracas pour donner -passage à S. E. le comte de Vaize. - -«--C'est vous que je cherchais, dit-il à Lucien, avec un sérieux qui -n'était pas exempt d'importance. Cette petite fille est-elle sûre?» - -Quelque bas que ces derniers mots fussent prononcés, Mlle Gosselin les -saisit. - -«--C'est une question que l'on ne m'a jamais faite impunément, -s'écria-t-elle, et puisque je ne puis pas chasser Votre Excellence, je -remets ma vengeance à la Chambre prochaine!» et elle s'enfuit. - -«--Pas mal, dit Lucien en riant, réellement pas mal! - -«--Mais peut-on, quand en est dans les affaires, et dans les plus -grandes, être aussi léger que vous! grommela le ministre avec l'humeur -naturelle à l'homme qui, embrouillé dans des pensées difficiles, se voit -distrait par une fadaise. - -«--Je me suis vendu corps et âme à Votre Excellence pour les matinées; -mais il est onze heures du soir, et, parbleu, les soirées sont à moi. Que -m'en donnerez-vous si je les vends? fit Lucien toujours gaiement. - -«--Je vous ferai lieutenant, de sous-lieutenant que vous êtes! - -«--Hélas! cette monnaie est fort belle, mais je ne saurais qu'en faire. - -«--Il viendra un moment où vous en sentirez tout le poids. Mais nous -n'avons pas le temps de faire de la philosophie!... Pouvez-vous fermer -cette loge? - -«--Rien n'est plus facile,» et Lucien tira le verrou. - -Pendant ce temps, le comte de Vaize regardait si l'on pouvait entendre des -loges voisines. Il n'y avait personne, et malgré coin Son Excellence se -cacha soigneusement derrière une colonne. - -«--Par votre mérite, vous êtes devenu mon premier aide de camp. Votre -place n'était rien et je ne vous y avais appelé que pour faire la conquête -de M. votre père: vous avez créé la place, elle n'est point sans -importance! Je viens de parler de vous au roi.» - -Le ministre s'arrêta, s'attendant à un grand effet; il regarda -attentivement Lucien et ne vit qu'une attention triste. - -«--Malheureuse monarchie! pensa le comte de Vaize! Le nom du roi est -dépouillé de tout son effet magique. Il est réellement impossible de -gouverner avec ces petits journaux qui démolissent tout.» - -Après un silence de dix secondes: - -«--Mon ami, reprit-il, le roi approuve que je vous charge d'une double -mission électorale. - -«--Votre Excellence n'ignore pas que ces missions ne sont précisément -pas tout ce qu'il y a de plus honorable aux yeux d'un public abusé. - -«--C'est ce que je suis loin d'accorder, permettez-moi de vous le dire; -j'ai plus d'expérience que vous. - -«--Et moi, monsieur le comte, j'ai assez d'indépendance et trop peu de -dévouement au pouvoir, pour supplier Votre Excellence de confier ces -sortes de missions à un plus digne! - -«--Mais, mon ami, c'est un des devoirs de votre place, de cette place -dont vous avez fait quelque chose. - -«--En ce cas, j'ai une seconde prière à ajouter à la première; c'est celle -d'agréer ici ma démission et mes remerciements de vos bontés pour moi. - -«--Je ne puis parler de cette démission qu'avec M. votre père... - -«--Je voudrais bien, monsieur le comte, ne pas être obligé à chaque -instant d'avoir recours au génie de mon père; s'il convient à Votre -Excellence de m'expliquer ces missions, et s'il n'y a pas de combat de -la rue Transnonain au fond de cette affaire, je pourrai m'en charger. - -«--Je gémis comme vous sur les accidents terribles qui peuvent survenir -dans l'emploi trop rapide de la force la plus légitime. Mais vous sentez -bien qu'un accident déploré et réparé autant que possible, ne prouve rien -contre un système. Est-ce qu'un homme qui blesse son ami à la chasse, par -accident, est un assassin? - -«--M. de Torset nous a parlé pendant une grande demi-heure, ce soir, sur -cet inconvénient exagéré par la mauvaise presse. - -«--Torset est un sot, et c'est parce que nous n'avons pas de Leuwen, ou -parce qu'ils manquent de liant dans le caractère, que nous sommes -quelquefois obligés d'employer des Torset. Car enfin il faut bien que la -machine marche. Les arguments et les mouvements d'éloquence pour lesquels -ces messieurs sont payés, ne sont pas faits pour des intelligences comme -la vôtre: mais dans une armée nombreuse, tous les soldats ne sont pas des -héros de délicatesse. - -«--Mais qui m'assure qu'un autre ministre n'emploiera pas en mon honneur -précisément les mêmes termes dont Votre Excellence se sert pour le -panégyrique de M. de Torset? - -«--Ma foi, mon ami, vous êtes intraitable!» - -Ceci fut dit avec naturel et bonhomie, et Lucien était encore si jeune -que le ton de ces paroles amena la réponse prévue. - -«--Non, monsieur le comte, car, pour ne pas chagriner mon père, je suis -prêt à prendre ces missions, s'il n'y a pas de sang au bout. - -«--Est-ce que nous avons le pouvoir de répandre du sang? dit le ministre -avec une voix différentiel où il y avait du reproche et presque du regret. - -Ce mot venant du cœur frappa Lucien: - -«--Voilà un inquisiteur tout trouvé.» - -De son côté le ministre songeait: - -«--À quoi nous en sommes réduits avec nos subalternes! Si nous en trouvons -de respectueux, ce sont des hommes douteux, prêts à nous vendre au -National ou à Henry V! - -«--Il s'agit de deux choses, mon cher aide de camp, continua-t-il tout -haut. Allez faire une apparition à Champagnié, dans le Cher, où M. votre -père a de grandes propriétés, parlez à vos hommes d'affaires, et, par -leur secours, tâchez de deviner ce qui rend la nomination de M. Bouleau -si incertaine. Le préfet, M. de Riquebourg, est un brave homme très -dévoué, très dévoué! mais qui me fait l'effet d'un imbécile. Vous serez -accrédité auprès de lui, vous aurez de l'argent à distribuer sur les bords -de la Loire, et, de plus, trois débits de tabac. Je crois même qu'il y -aura deux directions de la poste aux lettres; le ministre des Finances -ne m'a pas encore répondu à cet égard, mais je vous dirai cela par -télégraphe. De plus, vous pourrez faire destituer à peu près qui vous -voudrez. Vous êtes sage, vous n'userez de tous ces droits qu'avec -discrétion. Ménagez l'ancienne noblesse et le clergé, entre eux et nous, -_il n'y a que la vie d'un enfant._ Point de pitié pour les républicains, -surtout pour les jeunes gens qui ont reçu une bonne éducation et qui -n'ont pas de quoi vivre. Et comme vous savez que mes bureaux sont pavés -d'espions, vous m'écrirez les choses importantes sous le couvert de M. -votre père. Mais l'élection de Champagnié ne me chagrine pas infiniment. - -«M. Malot, le libéral et le rival de Bouleau, est un hâbleur; il n'est -plus jeune, et, de plus, il s'est fait peindre en uniforme de capitaine -de la garde nationale, bonnet à poil en tête. Pour me moquer de lui, j'ai -dissous sa garde huit jours après. Un tel homme ne doit pas être -insensible à un ruban rouge qui ferait un bel effet dans son portrait. -En tous les cas, c'est un hâbleur, impudent et vide qui, à la Chambre, -fera tort à son parti. Vous étudierez les moyens de capter Malot en cas -de non réussite pour ce fidèle Bouleau. - -«Mais le grave de l'affaire c'est Caen, dans la Normandie. Vous donnerez -un jour ou deux aux affaires de Champagnié, et vous vous rendrez en toute -hâte à Caen. Il faut à tout prix que M. Mairobert ne soit pas élu. C'est -un homme de tête et d'esprit. Avec douze ou quinze têtes comme celle-là, -la Chambre serait ingouvernable. Je vous donne à peu près carte blanche, -places à accorder, argent, et destitutions. Ces décisions pourraient être -contrariées par deux pairs, des nôtres, qui ont de grands biens dans le -pays. Mais la Chambre des pairs n'est pas gênante, et je ne veux à aucun -prix de M. Mairobert. Il est riche, il n'a pas de parents pauvres, el il -a la croix. Bien à faire de ce côté-là. Le préfet de Caen, M. Crépu, a -tout le zèle qui ne vous brûle pas. Il a fait lui-même un pamphlet contre -M. Mairobert et il a eu l'étourderie de le faire imprimer là-bas, dans le -chef-lieu de sa préfecture. Je viens de lui ordonner par le télégraphe de -demain matin, de ne pas en distribuer un seul exemplaire. M. de Torset a -aussi composé un pamphlet, dont vous prendrez trois cents exemplaires -dans votre voiture. Enfin, vous serez le maître de distribuer ou de ne -pas distribuer ces pamphlets. Si vous voulez en faire un vous-même, ou -bien un extrait des deux autres, vous m'obligeriez sensiblement. Mais -faites tout au monde pour empêcher l'élection de M. Mairobert. Écrivez-moi -deux fois par jour. Je vous donne ma parole d'honneur de lire vos -lettres.» - -Lucien se mit à rire. - -«--Anachronisme! monsieur le comte! Nous ne sommes plus au temps de -Samuel Bernard. Que peut le roi pour moi en choses raisonnables? Quant -aux distinctions, M. de Torset dîne une fois ou deux, tous les mois chez -Leurs Majestés. Réellement les moyens de récompense manquent à votre -monarchie. - -«--Pas tant que vous croyez. Si M. Mairobert est élu, malgré vos bons et -loyaux services, vous serez lieutenant. S'il n'est pas nommé, vous serez -lieutenant d'état-major, avec le ruban. - -«--M. de Torset n'a pas manqué de nous apprendre ce soir qu'il est -officier de la Légion d'honneur depuis huit jours, apparemment à cause de -son article sur les maisons ruinées par le canon, à Lyon. Au reste, je -me souviens du conseil donné par le maréchal Bournonville au roi d'Espagne -Ferdinand VIl. Il est minuit, je partirai à deux heures du matin. - -«--Bravo, bravo, mon ami. Faites vos instructions dans le genre que je -vous ai indiqué, et vos lettres aux préfets et aux généraux. Je signerai -le tout avant de me coucher, à une heure et demie. Probablement, il me -faudra encore passer la nuit pour ces diables d'élections. - -«--Pourrais-je emmener M. Coffe, qui a du sang-froid pour deux? - -«--Mais je resterai seul. - -«--Seul, avec quatre cents commis! Et M. Desbacs? - -«--C'est un petit coquin trop malléable, qui trahira plus d'un ministre -avant d'être conseiller d'État. Cependant emmenez qui vous voudrez, même -ce Coffe. Pas de Mairobert à tout prix. Je vous attends à une heure et -demie.» - - -* * * - - -Lucien monta chez sa mère, on lui donna la calèche de voyage de la maison -de banque qui était toujours prête, et à trois heures du matin il était en -route pour le département du Cher. - -La voiture était encombrée de pamphlets électoraux, il y en avait partout, -et jusque sur l'impériale. À peine restait-il de la place pour Lucien et -M. Coffe. À six heures du soir, ils arrivèrent à Blois et s'y arrêtèrent -pour dîner. - -Tout à coup, un bruit énorme se fit devant l'auberge et l'hôte entra tout -pâle. - -«--Messieurs, sauvez-vous, on veut piller votre voiture. - -«--Et pourquoi? demanda Lucien. - -«--Ah! vous le savez mieux que moi. - -«--Comment!» fit Lucien furieux, et il sortit vivement du salon qui était -au rez-de-chaussée. - -Il fut accueilli par des cris assourdissants: - -«--À bas l'espion, à bas le commissaire de police!» - -Rouge comme un coq, il prit sur lui de ne pas répondre et voulut -s'approcher de la voiture. La foule s'écarta un peu. Pendant qu'il ouvrait -la portière, une énorme pelletée de boue tomba sur sa figure et de là -sur sa cravate, et comme il parlait à M. Coffe dans ce moment, la boue -lui entra même dans la bouche. - -Un grand commis voyageur, à favoris rouges, qui fumait tranquillement au -balcon du premier étage chargé de voyageurs qui se trouvaient dans -l'hôtel, dit en criant au peuple: - -«--Voyez comme il est sale! Vous avez mis son âme sur sa figure.» - -Ce propos fut accueilli par un éclat de rire général qui se prolongea -dans toute la rue avec bruit et dura bien cinq minutes. - -Lucien se retourna vivement vers le balcon pour chercher à deviner parmi -ces figures qui riaient d'un rire affecté, celui qui avait parlé de lui. -Mais deux gendarmes au galop arrivèrent sur la foule. Le balcon fut vidé -en un instant et la foule se dissipa, dans les rues latérales. Ivre de -colère, Lucien voulut entrer dans la maison pour chercher l'homme qui -l'avait insulté, mais l'hôte avait barricadé la porte; ce fut en vain -que notre héros y donna des coups de poing et de pied. - -«--Filez rapidement, messieurs, disait le brigadier de gendarmerie d'un -ton grossier, et riant lui-même de l'état de Leuwen. Je n'ai que trois -hommes et ils peuvent revenir avec des pierres.» - -Pendant ce temps, on attelait les chevaux en toute hâte. Lucien était -fou à force de colère et parlait à Coffe qui ne répondait pas et tâchait, -à l'aide d'un grand couteau de cuisine, d'ôter le plus gros de la boue -fétide dont les manches de son habit étaient couvertes. - -«--Il faut que je retrouve l'homme qui m'a insulté, ne cessait de répéter -Lucien. - -«--Dans le métier que nous faisons, vous et moi, répondit enfin Coffe avec -un grand sang-froid, il faut secouer les oreilles et aller en avant.» - -L'hôte survint; il était sorti par une porte de derrière, et ne put ou ne -voulut répondre à Leuwen. - -«--Payez-moi, monsieur, cela vaudra mieux. C'est 42 francs. - -«--Vous vous moquez! Un dîner pour deux, 42 francs? - -«--Je vous conseille de filer, dit le brigadier en intervenant. Ils vont -revenir avec des tronçons de chou.» - -Lucien remarqua que l'hôte remerciait le gendarme du coin de l'œil. - -«--Comment avez-vous l'audace... - -«--Monsieur, allons chez le juge de paix, répliqua l'hôte avec l'insolence -d'un homme de cette classe. Tous les voyageurs de mon hôtel ont été -effrayés. Il y a un Anglais et sa femme qui ont loué chez moi la moitié -du premier pour deux mois, et il m'a déclaré que si je recevais chez -moi des... - -«--Des quoi? fit Lucien pâle de colère, en courant à la voiture pour -prendre son sabre. - -«--Délogeons, dit Coffe, voici le peuple qui revient.» Il jeta 42 francs -à l'aubergiste, et l'on partit. - -«--Je vous attendrai hors la ville; je vous ordonne de venir m'y -rejoindre. - -«--Ah! j'entends, répondit le brigadier, en souriant avec mépris, monsieur -le commissaire a peur.» - -La foule commençait à se reformer au bout de la rue. - -Arrivé à vingt pas de celle-ci, le postillon prit le galop malgré les cris -de Lucien. - -La boue et les tronçons de chou pleuvaient de tous côtés dans la calèche. -Malgré un brouhaha épouvantable, ces messieurs eurent le plaisir d'entendre -les plus sales injures. - -En approchant de la porte, il fallut mettre les chevaux au trot à cause du -pont fort étroit. Il y avait là huit ou dix criards. - -«--À l'eau, à l'eau! criaient-ils. - -«--Ah! c'est le lieutenant Leuwen, dit un homme en capote verte déchirée; -apparemment un lancier congédié. - -«--À l'eau Leuwen, à l'eau Leuwen!» se mit-on à crier à l'instant. - -À vingt pas hors de la ville, tout était calme. Le brigadier arriva -bientôt. - -«--Je vous félicite, messieurs, dit-il aux voyageurs, vous l'avez échappé -belle.» - -Son air goguenard acheva de mettre Lucien hors de lui. Il lui ordonna -de lire son passeport, et ensuite: - -«--Quelle peut être la cause de tout ceci? demanda-t-il. - -«--Eh! monsieur, vous le savez vous-même et mieux que moi. Vous êtes le -commissaire de police qui vient pour les élections. Vos papiers imprimés -que vous aviez sur l'impériale de votre calèche, sont tombés en entrant -en ville, vis-à-vis du Café National où on les a lus; on vous a reconnu, -et, ma foi, il est bien heureux qu'ils n'aient pas eu des pierres.» - -M. Coffe monta tranquillement sur le siège de devant de la calèche. - -«--En effet, il n'y a plus rien, dit-il à Leuwen en inspectant -l'impériale. - -«--Ce paquet était-il pour le Cher ou pour M. Mairobert? - -«--Contre M. Mairobert. C'est le pamphlet de Torset.» - -La figure du gendarme pendant ce court dialogue désolait Lucien. Il lui -donna vingt francs et le congédia. - -Le brigadier fit mille remerciements. - -«--Messieurs, ajouta-t-il, les Blaisois ont la tête chaude. Les messieurs -comme vous autres ne traversent la ville que de nuit. - -«--F...-moi le camp, lui dit Lucien, et, s'adressant au postillon: Marche -au galop, toi! - -«--N'ayez donc pas tant de peur, s'exclama celui-ci en ricanant. Il n'y a -personne sur la route.» - -Au bout de cinq minutes de galop: - -«--Hé bien, Coffe? - -«--Hé bien, répondit Coffe froidement, le ministre vous donne le bras au -sortir de l'Opéra; les maîtres de requêtes, les préfets en congé, les -députés à entrepôts de tabac envient votre fortune. Ceci est la -contrepartie. C'est tout simple. - -«--Votre sang-froid me ferait devenir fou. Ces indignités, ces propos -atroces, cette boue! - -«--Cette boue, c'est pour nous la noble poussière du champ de bataille. -Cette huée publique vous comptera: ce sont les actions d'éclat dans la -carrière que vous avez prise, et où ma pauvreté et ma reconnaissance me -portent à vous suivre. - -«--C'est-à-dire que si vous aviez 1.200 francs de rentes, vous ne seriez -pas ici. - -«--Si j'avais 300 francs de rente seulement, je ne servirais pas le -ministère qui retient des milliers de pauvres diables dans les horribles -cachots de Mazas, de Saint-Michel et de Clairvaux.» - -Un profond silence suivit cette réponse trop sincère, et ce silence dura -pendant trois lieues. - -À quelque distance d'un village, dont on apercevait le clocher pointu -s'élever derrière une colline nue et sans arbres, Lucien fit arrêter: - -«--Il y aura 20 francs pour vous, dit-il au postillon, si vous ne dites -rien de l'émeute. - -«--À la bonne heure, 20 francs, c'est bon, je vous remercie. Mais, not' -maître, votre figure si pâle de la venette que vous venez d'avoir, mais -votre belle calèche anglaise couverte de boue, ça va sembler drôle, on -jasera. Ce ne sera pourtant pas moi qui aurai jasé. - -«--Dites que vous avez versé, et aux gens de la poste qu'il y aura 20 -francs pour eux s'ils attellent en trois minutes; puis se tournant vers -Coffe: - -«--Et être obligés de nous cacher! - -«--Voulez-vous être reconnu ou pas reconnu? - -«--Je voudrais être à cent pieds sous terre, ou avoir votre impassibilité. - -«--Que me conseillez-vous, Coffe? dit Lucien, les larmes aux yeux, -lorsqu'ils furent partis. Je veux envoyer ma démission et vous céder la -mission, ou, si cela vous déplaît, je manderai M. Desbacs. Moi, -j'attendrai huit jours et je reviendrai châtier l'insolent. - -«--Je vous conseille de faire laver votre calèche à la première poste, de -continuer comme si de rien n'était, et de ne dire jamais mot de cette -aventure à qui que ce soit, car tout le monde rirait. - -«--Quoi? vous voulez que je supporte toute ma vie cette idée d'avoir été -insulté impunément. - -«--Si vous avez la peau si tendre au mépris, pourquoi quitter Paris? - -«--Quel moment nous avons passé à la porte de cet hôtel! Toute ma vie, ce -quart d'heure sera à me brûler, comme de la braise sur ma poitrine. - -«--Ce qui rendait l'aventure piquante, répliqua Coffe, c'est qu'il n'y -avait pas le moindre danger et que nous avions tout le loisir de goûter -le mépris. La rue était pleine de boue, mais parfaitement bien pavée; pas -une seule pierre de disponible. C'est la première fois que j'ai senti la -honte. Quand j'ai été arrêté pour Sainte-Pélagie, trois ou quatre -personnes seulement s'en sont aperçues comme je montais en fiacre, et -l'une d'elles a dit avec beaucoup de bonté et de pitié: - -«--Le pauvre diable!» - -Lucien ne répondait pas. Coffe continuait à penser tout haut avec une -cruelle franchise: - -«--J'ai songé au mot célèbre. On avale le mépris, mais on ne le mâche pas. - -«--Mon ami, dit Lucien tout à coup, je compte que vous ne rirez avec -personne de mes angoisses? - -«--Vous m'avez tiré de Sainte-Pélagie où j'aurais dû faire mes cinq ans, -et il va plusieurs années que nous sommes liés. - -«--Eh bien, mon cœur est faible; j'ai besoin de parler, et je parlerai si -vous me promettez une discrétion éternelle. - -«--Je le promets. - -«--Je déserterai là, sur la grande route. Je me fais conduire à Rochefort, -et de là il est facile de s'embarquer pour l'Amérique sous un nom supposé. -Au bout de deux ans, je puis revenir à Blois et souffleter le jeune homme -le plus marquant de la ville. J'ai mal conduit toute ma vie; je suis dans -un bourbier sans issue! - -«--Soit, mais quelque raison que vous ayez, vous ne pouvez pas déserter -au milieu de la bataille, comme les Saxons à Leipzig. Cela n'est pas bien, -et vous créerait des remords par la suite, du moins je le crains. Fâchez -d'oublier et surtout pas un mot à M. de Riquebourg, le préfet du Cher.» - -La nuit tomba tout à coup: l'obscurité devint profonde. Coffe voyait -Leuwen changer de position toutes les cinq minutes. - -«--Il se tord comme saint Laurent sur le gril, pensait-il. Il est -fâcheux qu'il ne trouve pas de lui-même un remède à sa position. -Cependant, ajouta-t-il, après un quart d'heure de réflexions et de -déductions mathématiques, je lui dois de m'avoir tiré de cette chambre -de Sainte-Pélagie, grande à peu près comme cette calèche. Il est -malheureux par sa faute, malheureux avec de la santé, de l'argent et de -la jeunesse à revendre. Quel sot! et comme je le haïrais s'il ne m'avait -tiré de Sainte-Pélagie! À l'école, quel présomptueux et quel bavard! -Parler, parler, toujours parler. Mais cependant, il faut l'avouer, jamais -le moindre mot inconvenant, et cela fait un fameux point pour lui, -lorsqu'il me fit sortir de prison... oui, mais pour faire de moi un -apprenti bourreau. Le bourreau est plus estimable...; c'est par pur -enfantillage, par suite de leur sottise ordinaire, que les hommes l'ont -pris en grippe. Il remplit un devoir, un devoir nécessaire, indispensable. -Et nous! nous qui sommes sur la route de tous les honneurs que peut -distribuer la société, nous voilà en train de commettre une infamie, une -infamie _nuisible._ Le peuple qui se trompe si souvent, par hasard a eu -raison cette fois.» - -À cet instant, Lucien soupira. - -«--Le voilà qui souffre de son absurdité. Il prétend réunir les profits -du ministériel avec la sensibilité délicate de l'homme d'honneur. Quoi de -plus sot! Il connaît le mépris public, comme moi, aussi dans les premiers -jours de Sainte-Pélagie. Quand je pensais que les voisins de mon magasin -pouvaient me croire un banquier frauduleux!» - -Le souvenir de cette si vive douleur fut assez puissant pour porter Coffe -à parler. - -«--Nous ne serons pas en ville avant onze heures, voulez-vous débarquer -à l'auberge ou chez le préfet? - -«--S'il est debout, voyons le préfet.» - -Lucien avait la faiblesse dépenser tout haut devant son ami. Il avait -toute honte bue, puisqu'il avait pleuré. Il ajouta: - -«--Je ne puis être plus contrarié que je ne le suis. Jetons la dernière -ancre de salut qui reste au misérable, faisons notre devoir. - -«--Vous avez raison, dit froidement Coffe. Dans l'excès du malheur, et -surtout du pire des malheurs, celui qui a pour cause le mépris de -soi-même, faire son devoir et agir est en effet la seule ressource. -_Experto crede Roberto._ Je n'ai pas passé ma vie sur des roses, allez. -Si vous m'en croyez, vous secouerez les oreilles et tâcherez d'oublier -l'algarade de Blois. Vous êtes bien éloigné encore du comble des malheurs: -vous n'avez pas lieu de vous mépriser vous-même. Le juge le plus sévère -ne pourrait voir que de l'imprudence dans votre fait. Vous avez jugé de -la vie d'un _ministériel_ par ce qu'on en voit à Paris, où ils ont le -monopole de tous les agréments que peut donner la société. Ce n'est qu'en -province que le ministériel voit le mépris que lui accorde si -libéralement la grande majorité des Français. Vous n'avez pas la peau -assez dure pour ne pas sentir le mépris public. Mais on s'y accoutume. -On n'a qu'à mettre son orgueil ailleurs. Voyez M. de Talleyrand. On peut -même observer à l'égard de cet homme célèbre, que lorsque le mépris est -devenu lieu commun, il n'y a plus que les sots qui l'expriment; or, les -sots, parmi nous, gâtent jusqu'au mépris. - -«--Voilà une drôle de consolation que vous me donnez là, dit Lucien assez -brusquement. - -«--C'est, ce me semble, la seule dont vous soyez susceptible. Il faut -d'abord dire la vérité quand on entreprend la tâche ingrate de consoler -un homme de cœur. Je suis un chirurgien cruel en apparence, je sonde la -plaie jusqu'au fond, mais je puis guérir. - -«Vous souvient-il que le cardinal de Retz, qui avait le cœur si haut, -l'homme de France auquel on a vu peut-être le plus de courage, ayant -donné d'impatience un coup de pied au cul à son écuyer qui faisait quelque -sottise pommée, fut accablé de coups de canne et rossé d'importance par -cet homme qui se trouva beaucoup plus fort que lui? - -«Eh bien, cela est plus piquant que de recevoir de la boue d'une populace -qui vous croit l'auteur de l'abominable pamphlet que vous portez en -Normandie. À le bien prendre, c'est à l'insolence si provocante de ce fat -de Torset qu'on a jeté cette boue. Si vous aviez été Anglais, cet accident -vous eût trouvé presque insensible. Lord Wellington l'a éprouvé trois ou -quatre fois dans sa vie.» - -Coffe prit la main de Lucien, et Lucien pleura pour la seconde fois. - -«--Et ce soldat, ce lancier qui m'a reconnu, qui a crié: à bas Leuwen! - -«--Ce soldat a appris au peuple de Blois le nom de l'auteur de l'infâme -pamphlet de Torset. - -«--Mais comment sortir de la boue où je suis plongé, au moral comme au -physique? s'écria Lucien avec la dernière amertume. Encore enfant, j'ai -fait ce que j'ai pu pour être utile et estimable. J'ai travaillé dix -heures par jour, pendant trois ans. Le métier de soldat conduit maintenant -à une action comme celle de la rue Transnonain. Faut-il que le malheureux -officier qui attendait l'époque de la guerre dans un régiment donne sa -démission au milieu des balles d'une émeute? - -«--Non, parbleu, et vous avez bien fait de quitter l'armée. - -«--Me voici dans l'administration. Vous savez que je travaille en -conscience, de neuf heures du matin à quatre heures. J'expédie bien vingt -affaires, et souvent importantes. Si à dîner, je crains d'avoir oublié -quelque chose d'urgent, au lieu de rester auprès du feu, avec ma mère, -je reviens au bureau où je me fais maudire par le commis de garde qui ne -m'attendait pas à ce moment. Pour ne pas faire de la peine à mon père, -je me suis laissé entraîner dans cette exécrable mission. Me voilà obligé -de calomnier un honnête homme, comme M. Mairobert, avec tous les moyens -dont un gouvernement dispose; je suis couvert de boue et on me crie que -mon âme est sur ma figure. Que devenir? Manger le bien gagné par mon père, -ne rien faire, n'être bon à rien! Attendre ainsi la vieillesse et me -mépriser moi-même. Que faire? Quel état prendre? - -«--Quand on a le malheur de vivre sons un gouvernement fripon, un malheur -plus grand, à mon sens, est de raisonner trop juste et de voir la vérité. -L'agriculture et le commerce sont les seuls métiers indépendants. À vivre -au milieu des champs, à cinquante lieues de Paris, parmi nos paysans qui -sont encore des bêtes brutes, j'ai préféré le commerce. Il est vrai qu'il -faut y supporter et partager certains usages sordides, établis par la -barbarie du XVIle siècle et soutenus aujourd'hui par les gens âgés, avares -et tristes, qui sont le fléau du commerce. Ces usages sont comme les -cruautés du moyen âge, qui n'étaient pas des cruautés de leur temps et -qui ne sont devenues telles que par les progrès de l'humanité. Mais -enfin, ces usages sordides, dût-on finir par les trouver naturels, valent -mieux que d'égorger des bourgeois tranquilles, rue Transnonain, ou, ce qui -est pis et plus bas encore, justifier de telles choses dans les pamphlets -que nous colportons. - -«--Je devrai donc changer une troisième fois d'état! - -«--Vous avez un mois pour songer à cela. Mais déserter au milieu du -combat, ou vous embarquer à Rochefort comme vous en aviez l'idée, vous -donnera aux yeux de la société une teinte de folie pusillanime dont vous -ne vous laverez jamais. Aurez-vous le caractère de mépriser le jugement -de la société au milieu de laquelle vous êtes né? Lord Byron n'a pas eu -cette force. Le cardinal de Retz lui-même ne l'a pas eue. Napoléon, qui se -croyait noble, a frémi devant l'opinion du faubourg Saint-Germain. Un faux -pas, dans la situation où vous vous trouvez, vous conduit au suicide. -Songez à ce que vous me disiez il y a un mois, de la haine adroite du -ministre, à la tête de quarante espions de bonne compagnie.» - -Après avoir fait l'effort de parler aussi longtemps, Coffe se tut, et -quelques minutes après, on arriva à la ville, chef-lieu du département -du Cher. Le préfet, M. de Riquebourg, les reçut en bonnet de coton, -mangeant une omelette, seul dans son cabinet, sur une petite table -ronde. Il appela sa cuisinière Marion avec laquelle il discuta fort -posément sur ce qui restait dans le garde-manger, et sur ce qui pourrait -être le plus tôt prêt pour le souper de ces messieurs. - -«--Ils ont dix-neuf lieues dans le ventre, dit-il à sa cuisinière, faisant -allusion à la distance parcourue par les voyageurs depuis leur dîner à -Blois.» - -La cuisinière partie. - -«--C'est moi, messieurs qui compte avec ma cuisinière; par ce moyen ma -femme n'a que l'embarras des bambins. Et puis, tout en laissant bavarder -cette fille, je sais tout ce qui se passe chez moi, car ma conversation, -messieurs, est toute dénoncée à la police et je suis environné d'ennemis. -Vous n'avez pas idée, messieurs, des frais que je fais. Par exemple, j'ai -un perruquier libéral pour moi, et le coiffeur des dames légitimistes -pour ma femme. Vous comprenez que je pourrais fort bien me faire la barbe. -J'ai deux petits procès que j'entretiens uniquement pour donner occasion -de venir à la préfecture au procureur, M. Clapier, l'un des libéraux les -plus malins du pays, et à M. Le Beau, l'avocat, personnage éloquent, -modéré, pieux comme les grands propriétaires qu'il sert. Ma place, -messieurs, ne tient qu'à un fil... Si je ne suis pas un peu protégé par -Son Excellence, je suis le plus malheureux des hommes. J'ai eu pour -ennemi, en première ligne, Mgr l'évêque; c'est le plus dangereux.--Il -n'est pas sans relations avec quelqu'un qui approche de bien près -l'oreille de S. M. la reine. De plus, les lettres de Monseigneur ne -passent point par la poste. La noblesse dédaigne de venir dans mon salon -et me harcèle avec son Henry V et son suffrage universel. J'ai enfin ces -malheureux républicains; ils ne sont qu'une poignée et font du bruit comme -mille. Le croiriez-vous, messieurs, les fils des familles les plus riches, -à mesure qu'ils arrivent à dix-huit ans, n'ont pas de honte d'être de ce -parti! Dernièrement, pour payer l'amende de 5.000 francs à laquelle j'ai -fait condamner le journal insolent qui semblait approuver le charivari -donné à notre digne substitut du procureur général, les jeunes gens nobles -ont donné 67 francs, et les jeunes gens riches, non nobles, 89 francs. -Cela n'est-il pas horrible? nous qui garantissons leurs propriétés -contre la République! - -«--Et les ouvriers? demanda Coffe. - -«--53 francs, monsieur: cela fait horreur, 53 francs, tout en sous. La -plus forte contribution parmi ces gens-là a été de six sous, et c'est le -cordonnier de mes filles qui a eu le front de donner ces six sous! - -«--J'espère que vous ne l'employez plus», dit Coffe en fixant un œil -scrutateur sur le pauvre préfet. - -Celui-ci eut l'air très embarrassé, car il n'osait mentir, redoutant la -contre-police de ces messieurs. - -«--Je serai franc, dit-il enfin, la franchise est la base de mon -caractère. Barthélemy est le seul cordonnier pour femmes de la ville. Les -autres chaussent les femmes du peuple... et mes filles n'ont jamais voulu -consentir. Je lui ai fait cependant une bonne semonce.» - -Excédé de tous ces détails, à minuit moins le quart, Lucien dit assez -brusquement à M. de Riquebourg: - -«--Vous plairait-il, monsieur, de lire cette lettre de S. E. le ministre -de l'Intérieur?» - -Le préfet la lut deux fois, très posément. Les deux jeunes gens se -regardaient. - -«--C'est une grand diable de chose que ces élections, dit le préfet, et -qui depuis trois semaines m'empêche de dormir, moi qui, grâce à Dieu, en -temps ordinaire, n'entends pas tomber ma dernière pantoufle. Si, entraîné -par mon zèle pour le gouvernement du roi, je me laissais aller à quelque -mesure un peu trop acerbe envers mes administrés, je perdrais la paix -de l'âme. Ah! mes jeunes amis, conservez longtemps la paix de l'âme! Ne -vous permettez jamais en administration la moindre action, je ne dis pas -douteuse aux yeux de l'honneur, mais douteuse à vos propres yeux. Sans la -paix de l'âme, y a-t-il possibilité de bonheur?» - -Le souper était servi. - -«--Ah! misérable, pensait Lucien, es-tu fait pour me torturer! et quoique -mourant de faim, il éprouva une telle contraction de diaphragme qu'il -ne put avaler une seule bouchée. - -«--Mangez donc, monsieur le commissaire, disait le préfet. Imitez -monsieur votre adjoint. - -«--Secrétaire seulement, monsieur,» répliqua Coffe en continuant à manger -comme un loup. - -Ce mot jeté avec force parut cruel à Lucien. Il ne put s'empêcher de -regarder son ami. - -«--Vous ne voulez donc pas m'aider à porter l'infamie de ma mission?» -disait ce regard. - -Coffe ne comprit rien. C'était un homme parfaitement raisonnable, mais -nullement délicat. - -«--Mangez donc, monsieur le commissaire.» - -Coffe qui comprit enfin que ce malheureux titre choquait Lucien, dit au -préfet: - -«--Maître des requêtes, s'il vous plaît, monsieur. - -«--Ah! maître des requêtes, fit le préfet étonné. Et c'est toute notre -ambition, à nous autres, pauvres préfets de province, après avoir fait -deux ou trois bonnes élections! - -«--Est-ce naïveté sotte, est-ce un malin? se demandait Lucien peu disposé -à l'indulgence. - -«--Mangez donc, monsieur le maître des requêtes. Si vous ne devez -m'accorder que trente-six heures, comme le dit le ministre dans sa lettre, -j'ai à vous dire bien des choses, à vous communiquer bien des détails, à -vous soumettre bien des mesures, avant après-demain, à midi, qui serait -l'heure où vous quitteriez l'hôtel de la Préfecture. - -«Demain, j'ai le projet de vous prier de recevoir une cinquantaine de -personnes, une cinquantaine d'administrateurs douteux, ou timides, et -d'ennemis non déclarés ou timides aussi. Les sentiments de tous seront -stimulés, je n'en doute pas, par l'avantage de parler à un fonctionnaire -qui, lui-même, parle au ministre. D'ailleurs cette audience que vous leur -accorderez et dont toute la ville parlera, sera, pour eux, un engagement -solennel. Parler au ministre, c'est un grand avantage, une belle -prérogative, monsieur le maître des requêtes. Que peuvent nos froides -dépêches, nos dépêches qui, pour être claires, ont besoin d'être longues? -Que peuvent-elles auprès du compte rendu vif et intéressant d'un -administrateur qui peut dire: «_J'ai vu!_» - -Ces propos duraient encore à une heure et demie du matin. Coffe, qui -mourait de sommeil, était allé s'informer des lits. Le préfet en profita -pour demander à Leuwen s'il pouvait parler devant le secrétaire. - -«--Certainement, monsieur le préfet, M. Coffe travaille dans le bureau -particulier du ministre, et a, pour les élections, toute la confiance de -Son Excellence.» - -Au retour de Coffe, M. de Riquebourg se crut obligé de reprendre toutes -les considérations qu'il avait déjà exposées à Lucien, en y ajoutant cette -fois les noms propres. Mais ces noms, tous également inconnus pour les -deux voyageurs, ne faisaient qu'embrouiller à leurs yeux le système -d'influence que M. le préfet se proposait d'exercer. Coffe, contrarié -de ne pouvoir dormir, voulut du moins travailler sérieusement, et, avec -l'autorisation de M. le maître des requêtes, comme il eut soin de -l'exprimer, il se mit à presser de questions M. de Riquebourg. - -Ce bon préfet, si moral et si soigneux de ne pas se préparer des remords, -articula enfin que le département était fort mal disposé, parce que huit -pairs de France, dont deux étaient grands propriétaires, avaient fait -nommer un nombre considérable de petits fonctionnaires, et les couvraient -de leur protection. - -«--Si vous étiez arrivés quinze jours plus tôt, nous eussions pu ménager -quelques destitutions salutaires. - -«--Mais, monsieur, n'avez-vous pas écrit dans ce sens au ministre? Il y -est, je crois, question de la destitution d'une directrice de la poste -aux lettres? - -«--Mme Durand, la belle-mère de M. Duchodeau? La pauvre femme! Elle pense -fort mal, il est vrai, mais cette destitution, si elle arrive à temps, -fera peur à deux ou trois fonctionnaires du canton de Pourville; l'un est -son gendre, et les autres ses cousins. Mais ce n'est pas là que sont mes -grands besoins: c'est à Mélan, où, comme je viens d'avoir l'honneur de -vous le montrer sur ma carte électorale, nous avons contre nous une -majorité de vingt-sept voix au moins. - -«--Mais, monsieur, j'ai dans mon portefeuille les copies de vos lettres. -Si je ne me trompe, vous n'avez par parlé du canton de Mélan au ministre? -interrompit Lucien. - -«--Eh, monsieur le maître des requêtes, comment voulez-vous que j'écrive -de telles choses? M. le comte d'Allevard, pair de France, ne voit-il pas -votre ministre tous les jours? Ses lettres à son homme d'affaires, le -bonhomme Ruffé, notaire, ne sont remplies que de choses qu'il a entendu -dire la veille ou l'avant-veille, par son S. Ex. M. le comte de Vaize, -quand il eut l'honneur de dîner avec Elle. Ces dîners sont fréquents, à -ce qu'il parait. On n'écrit pas de telles choses, monsieur. Je suis père -de famille. Demain, j'aurai l'honneur de vous présenter Mme de Riquebourg -et mes quatre filles. Il faut songer à établir tout cela. Mon fils est -sergent au 86e, depuis deux ans; il faut le faire nommer sous-lieutenant, -et je vous avouerai franchement, monsieur le maître des requêtes, et sous -le sceau de la confession, qu'un mot de M. d'Allevard peut me perdre, et -M. d'Allevard qui veut détourner un chemin public qui passe dans son parc, -protège tout le monde dans le canton de Mélan. Pour moi, monsieur le -maître des requêtes, la simple perspective de changer de préfecture, -serait un désastre. Les trois mariages que Mme de Riquebourg a ébauchés -pour ses filles ne seraient plus possibles.» - -Ce ne fut que vers les deux heures du matin que les questions pressantes -de l'inflexible Coffe forcèrent le préfet à faire connaître une grande -manœuvre à laquelle, depuis le commencement de la soirée, il renvoyait -sans cesse. - -«--C'est ma seule et unique ressource, messieurs, et si elle est connue, -si l'on peut seulement s'en douter douze heures avant l'élection, tout est -perdu. Car, messieurs, ce département est le plus mauvais de France. -Vingt-sept abonnements au _National_ et huit à la _Tribune!_ Mais à vous, -messieurs, qui avez l'oreille du ministre, je n'ai rien à cacher. Or donc, -il faut savoir que je ne lancerai ma manœuvre électorale, je ne mettrai le -feu à la mine que lorsque je verrai la nomination du président à demi -décidée; si cela éclatait trop tôt, deux heures suffiraient pour perdre -l'élection, comme aussi la position de votre très humble serviteur. - -«Nous posons donc que nous portons pour candidat du gouvernement M. -Jean-Pierre Bouleau, maître de forges à Champagnié; que nous avons pour -rival, à chances probables et malheureusement plus que probables, M. -Malot, ex-chef de bataillon de l'ex-garde nationale de Champagnié. Je -dis _ex_, quoiqu'elle ne soit que suspendue, mais il fera beau jour quand -elle s'assemblera de nouveau. Donc, messieurs. M. Bouleau, ami du -gouvernement--car il a une peur du diable d'une réduction de droits sur -les fers étrangers--et M. Malot, ennemi du gouvernement, négociant -drapier et négociant en bois de construction et bois de chauffage. M. -Malot a de fortes rentrées à opérer à Nantes. Deux heures avant le -dépouillement du scrutin pour la nomination du président, un courrier de -commerce, réellement parti de Nantes, lui apporte la nouvelle alarmante -que deux négociants de là-bas que je connais bien et qui tiennent en leurs -mains une partie de sa fortune, sont sur le point de sauter, et aliènent -déjà leurs propriétés à leurs amis, moyennant des actes de vente -antidatés. Mon homme perd la tête et plante là toutes les élections du -monde... - -«--Mais comment ferez-vous arriver un courrier réel de Nantes, précisément -à point? - -«--Par l'excellent Chauveau, le secrétaire général de la préfecture à -Nantes, et mon ami intime. Il faut savoir que la ligne du télégraphe de -Nantes ne passe qu'à deux lieues d'ici, et Chauveau, qui sait que mon -élection ne commence que le 23, s'attend à un mot de moi, le 23 au soir, -ou le 24 au matin. Une fois que M. Malot aura la puce à l'oreille pour ses -affaires de Nantes, je me tiens en grand uniforme dans les environs de la -salle des Ursulines où se fait l'élection. Malot absent, je n'hésite pas -à adresser la parole aux électeurs paysans, et, ajouta M. de Riquebourg, -en baissant extrêmement la voix, si le président du collège électoral est -fonctionnaire public, même libéral, je lâche à mes électeurs en guêtres -des bulletins où j'ai flanqué en grosses lettres: _Jean-Pierre Bouleau, -maître de forges._ Je gagnerai bien dix voix de cette façon. Ces électeurs -sachant que Malot est sur le point de faire banqueroute... - -«--Comment banqueroute? demanda Lucien en fronçant le sourcil. - -«--Eh, monsieur le maître des requêtes, répondit M. de Riquebourg d'un -air encore plus bénin que de coutume, puis-je empêcher que les bavards de -la ville, exagérant tout comme de coutume, ne voient dans la faillite des -correspondants de Malot à Nantes la nécessité pour lui de suspendre ses -payements ici? Car avec quoi vivait-il jusqu'ici, ajouta le préfet -affermissant sa voix, si ce n'est avec l'argent qu'il tirait de Nantes -pour les bois qu'il y envoie?» - -Coffe souriait et avait toutes les peines du monde à ne pas éclater. - -«--Cette brèche faite au crédit de M. Malot ne pourrait-elle point, en -alarmant les personnes qui ont dos fonds chez lui, annuler une suspension -de payements véritable? - -«--Eh! tant mieux, morbleu, dit le préfet s'oubliant tout à fait. Je ne -l'aurai plus sur les bras lors de la réélection pour la garde nationale, -si elle a lien.» - -Coffe était aux anges. - -«--Tant de succès, monsieur... - -«--Eh, messieurs, la République coule à pleins bords. La digue contre ce -torrent qui emporterait nos têtes et nos maisons, c'est le roi, messieurs, -uniquement le roi. Il faut faire face au feu. Tant pis pour les maisons -qu'il faudra abattre afin de sauver les autres. Moi, messieurs, quand -l'intérêt du roi parle, ces choses-là me sont égales comme deux œufs. - -«--Bravo! monsieur le préfet, mille fois bravo! _Sic itur ad astra_, -c'est-à-dire au Conseil d'État. - -«--Je ne suis pas assez riche, monsieur. 12.000 francs et Paris me -ruineraient avec ma nombreuse famille! La préfecture de Bordeaux, celle -de Marseille, de Lyon, avec de bonnes dépenses secrètes: Lyon, par -exemple, doit être excellentissime. Mais revenons à notre sujet, il se -fait tard. Donc, je garantis dix voix, gagnées personnellement. Mon -terrible évêque a un petit grand vicaire, fin matois et grand amateur de -l'_espèce._ S'il convenait à Son Excellence de faire les frais, je -remettrais 25 louis à M. Crochard, le grand vicaire, pour faire des -aumônes à de pauvres prêtres. Vous me direz, monsieur, que donner de -l'argent au parti jésuitique, c'est porter des ressources à l'ennemi. -Mais ces 25 louis me donneront une dizaine de voix, dont M. Crochard -dispose, et plutôt douze que dix. - -«--Le Crochard prendra votre argent et se moquera de vous, dit Lucien. - -«--Oh! que non! On ne se moque pas d'un préfet, répondit M. de Riquebourg -en ricanant et choqué du mot. Nous avons certain dossier avec trois -lettres originales du sieur Crochard. Il s'agit d'une petite fille du -couvent de Saint-Denis-Sambucy. Je lui ai juré que j'avais brûlé ces -lettres, lors d'un petit service qu'il m'a rendu auprès de l'évêque, mais -le vieux Crochard n'en croit pas un mot. - -«--Vous dites douze voix, ou au moins dix? demanda Leuwen. - -«--Oui, monsieur, fit le préfet étonné. - -«--Je vous donne ces 25 louis», et Lucien, s'approchant de la table, -écrivit un bon de cette somme pour le caissier du ministère. - -La mâchoire inférieure de M. de Riquebourg s'abaissa lentement; sa -considération pour Leuwen ne connut plus de bornes. - -«--Ma foi, monsieur, c'est y aller bon jeu bon argent. Encore autre -chose: M. Rouleau a un neveu, avocat à Paris, et homme de lettres, qui -a fait une pièce à l'Ambigu. Ce neveu, qui n'est point un sot, a reçu -mille écus de son oncle pour faire des démarches en faveur du maintien -du droit sur les fers. Il a écrit des articles de journaux à ce sujet. -Enfin, il m'arrive une lettre de Paris qui m'annonce que M. Bouleau neveu -sera nommé secrétaire général au ministère des Finances. Or, dix-sept -électeurs libéraux,--je suis sur du chiffre,--ont des intérêts directs au -ministère des Finances et Bouleau leur déclarera net que si l'on vote -contre lui, son neveu s'en _souviendra._ Maintenant, monsieur le maître -des requêtes, daignez jeter un coup d'œil sur le bordereau des votes: - - -Électeurs inscrits 613 -Présents au collège, au plus 400 -Constitutionnels dont je suis sûr 178 -Votants pour M. Malot, que je -gagnerai personnellement 10 -Votes jésuites dirigés en secret -par M. Crochard 10 -Total 198 - - -«Il me manque deux voix et la nomination de M. Bouleau neveu aux -finances me donne au moins six voix. Majorité, quatre voix. Ensuite, -monsieur, si vous m'autorisez, dans un cas extrême, à promettre quatre -destitutions, je pourrai promettre au ministre une majorité, non de -quatre misérables voix, mais de douze et peut-être de dix-huit voix. -Bouleau est un imbécile, qui, de la vie, n'a porté ombrage à personne. -Il me répète bien tous les jours que personnellement il a une douzaine de -voix, mais rien n'est moins clair. Tout cela coûte cher, monsieur, et je -ne puis pas, moi, père de famille, faire la guerre absolument à mes -dépens. Le ministre, par sa dépêche timbrée particulière, m'a ouvert un -crédit de 1.200 francs pour les élections. Sur ce crédit, j'ai déjà -dépensé 1.920 francs. Je pense que Son Excellence est trop juste pour me -laisser sur les bras ces 720 francs? - -«--Si vous réussissez, il n'y a pas de doute, dit Lucien. En cas -contraire, je vous dirai, monsieur, que mes instructions ne parlent pas -de cet objet.» - -M. de Riquebourg roulait dans ses mains le bon de 500 francs, signé -Leuwen. Tout à coup il s'aperçut que cette écriture était la même que -celle de la lettre timbrée particulière, dont il n'avait raconté qu'une -partie à ces messieurs, par discrétion. Dès ce moment, son respect pour -M. le maître des requêtes fut immense. - -«--Il n'y a pas deux mois, ajouta M. de Riquebourg, tout rouge d'émotion -de parler à un favori du ministre, que Son Excellence a daigné m'écrire -une lettre de sa main sur la grande affaire N... - -«--Le roi y attache la plus grande importance.» - -Le préfet ouvrit le secret d'un grand bureau et en tira la lettre du -ministre qu'il lut tout haut et qu'il passa ensuite à ces messieurs. - -«--C'est de la main de Cromier, dit Coffe. - -«--Quoi ce n'est pas de Son Excellence? dit le préfet ébahi. Je ne connais -en écritures, messieurs!» - -Et comme M. de Riquebourg ne songeait pas à sa voix, elle avait pris un -son aigre, et un ton moqueur, entre le reproche et la menace. - -«--M. de Riquebourg est en effet connaisseur en écritures, dit Coffe, qui -n'avait plus envie de dormir et de temps en temps se versait de grands -verres de vin blanc de Saumur. Rien ne ressemble davantage à la main de -Son Excellence que celle du petit Cromier, surtout quand il cherche la -ressemblance.» - -Le préfet fit quelques objections: il était humilié, car la pièce de -résistance de sa vanité comme de son espoir d'avancement, c'étaient les -lettres de la propre main du ministre. - -À la fin il fut convaincu par Coffe, qui était sans pitié pour son -honorable amphitryon depuis qu'il pensait à la banqueroute possible de -M. Malot, le drapier marchand de bois. Le préfet en resta pétrifié. - -«--Quatre heures sonnent, ajouta Coffe. Si nous prolongeons la séance, -nous ne pourrons pas être debout à neuf heures comme le veut M. le -préfet.» - -M. de Riquebourg prit le mot _veut_ pour un reproche. - -«--Messieurs, dit-il en se levant et en saluant jusqu'à terre, je ferai -convoquer pour neuf heures et demie les personnes que je vous prie -d'admettre à votre première audience, et j'entrerai moi-même dans vos -chambres à dix heures sonnantes. Jusqu'à ce que vous me voyiez, dormez -sur l'une ou l'autre oreille.» - -Malgré leurs protestations, M. de Riquebourg voulut indiquer lui-même à -ces messieurs leurs deux chambres, communiquant par un petit salon. Il -poussa les attentions jusqu'à regarder sous les lits. - -«--Cet homme n'est point un sot au fond, dit Coffe à Lucien lorsque le -préfet les eut quittés. Voyez!» - -Et il indiquait une table sur laquelle un poulet froid, du rôti de lièvre, -du vin et des fruits étaient déposés avec propreté. Et il se mit à -resouper de fort bon appétit. - -Les deux voyageurs ne se séparèrent qu'à cinq heures du matin. Lucien, -comme il convient à un bon employé, était tout occupé de l'élection de -M. Bouleau, et avant de se mettre au lit, relut le bordereau des votes -qu'il s'était fait remettre par le bon M. de Riquebourg. - -À dix heures précises, celui-ci entra dans sa chambre, suivi de la fidèle -Marion qui portait un cabaret avec du café au lait. Marion était elle-même -suivie d'un petit jockey qui portait un autre cabaret avec du thé, du -beurre et une bouilloire. - -«--L'eau est bien chaude..., on va vous faire du feu. Ne vous pressez -nullement...; prenez du thé ou du café. Le déjeuner à la fourchette est -indiqué à onze heures, et, à six heures, dîner de quarante personnes. -Votre arrivée fait le meilleur effet, le général est susceptible comme -un sot, l'évêque est furibond et fanatique...; si vous le jugez à propos, -ma voiture sera attelée à onze heures et demie et vous pourrez donner -dix minutes à chacun de ces fonctionnaires. Ne vous pressez pas. Les -quatorze personnes que j'ai réunies pour votre première audience, -n'attendent que depuis neuf heures et demie. - -«--J'en suis désolé, dit Lucien. - -«--Bah! bah! ce sont des gens à nous, des gens qui mangent du budget; -ils sont faits pour attendre.» - -Lucien avait horreur de tout ce qui pouvait ressembler à un manque -d'égards. Il s'habilla en courant et fut recevoir les quatorze -fonctionnaires. - -Il resta atterré devant leur pesanteur, leur bêtise, devant leur adoration -à son égard. - -«--Je serais le prince royal qu'ils ne salueraient pas plus bas!» - -Il fut bien étonné lorsque Coffe lui dit: - -«--Vous les avez mécontentés... ils vous trouveront de la hauteur. - -«--De la hauteur? - -«--Sans doute. Vous avez eu des idées, ils ne vous ont pas compris. Vous -avez eu cent fois trop d'esprit pour ces animaux-là. _Vous tendez vos -filets trop haut._ Voici l'heure du déjeuner. Vous allons voir Mlles de -Riquebourg. - -L'une de ces demoiselles était plus laide que ses sœurs, mais paraissait -moins fière des grandeurs de sa famille. Elle ressemblait un peu à -Théodelinde de Serpierre. Ce souvenir fut tout-puissant sur Lucien; dès -qu'il s'en fut aperçu, il parla avec intérêt à Mlle Augustine, et Mme de -Riquebourg vit sur-le-champ un brillant mariage pour sa fille. - -Le préfet rappela au maître des requêtes les visites au général et à -l'évêque. Lorsque le déjeuner finit, à une heure, Lucien monta en voiture, -laissant derrière lui quatre ou cinq groupes d'amis plus ou moins sûrs du -gouvernement, parqués soigneusement dans différents bureaux de la -préfecture. - -Coffe n'avait pas voulu suivre son ancien camarade: il comptait courir un -peu la ville et s'en faire une idée, mais il eut à recevoir la visite -officielle de M. le secrétaire général et de MM. les commis de la -préfecture. - -«--Je vais aider au débit de l'orviétan,» se dit-il, et avec son -sang-froid inaltérable, il sut donnera ces messieurs une haute idée de -la mission qu'il remplissait. - -Au bout de dix minutes, il les renvoya sèchement, et il s'échappait pour -voir la ville, quand le préfet, qui le guettait, l'empoigna au passage et -l'obligea d'écouler la lecture de toutes les lettres adressées par -lui au comte de Vaize au sujet des élections. - -«--Ce sont des articles de journaux de troisième ordre, pensait Coffe -indigné. Ça ne serait pas payé plus de douze francs par le plus piètre -de nos journaux ministériels.» - -Au moment où Coffe se ménageait un prétexte pour échapper au préfet, -Lucien entra, suivi du général comte de Beauvoir. C'était un homme de -haute taille, à figure blonde et grasse, d'une rare insignifiance, très -poli, très élégant, mais qui, à la lettre, ne comprenait pas un mot de -ce que l'on disait devant lui. Les élections semblaient lui avoir troublé -la cervelle. À tout propos il répétait: Cela regarde l'autorité -administrative. Coffe vit par ses discours qu'il en était encore à deviner -l'objet de la mission de Leuwen, et cependant celui-ci, la veille au soir -même, lui avait envoyé une lettre du ministre on ne peut plus explicite. - -Les audiences de l'après-midi furent de plus en plus absurdes. Lucien -était mort de fatigue et n'avait pas une idée. Alors il fut parfaitement -convenable, et le préfet conçut une haute idée de son intelligence. Aussi -bien, dans les quatre ou cinq dernières audiences, qui furent -individuelles, accordées aux personnages importants, il fut parfait et de -la banalité la plus convenable. Le préfet lui présenta M. le grand-vicaire -Crochard. C'était un personnage maigre, à figure de pénitent, et à ses -discours Lucien le jugea fait à point pour recevoir vingt-cinq louis et -faire agir à sa guise une douzaine d'électeurs jésuites. - -Tout alla bien jusqu'au dîner. À six heures le salon de la préfète -comptait quarante-trois personnages d'élite de la ville. La porte s'ouvrit -à deux battants, mais le préfet fut contrarié en voyant paraître Lucien -sans uniforme. Lui, le général, les colonels, étaient en grande tenue. -Excédé de fatigue et d'ennui, Lucien prit place à la droite de Mme de -Riquebourg, ce qui fit faire la mine au général comte de Beauvoir. Comme -on n'avait pas épargné les bûches du gouvernement, il faisait une chaleur -tellement épouvantable, qu'avant la fin du dîner--qui dura sept quarts -d'heure--Lucien craignit de faire une scène ou de se trouver mal. - -Après dîner, il demanda la permission d'aller faire un tour dans les -jardins de la préfecture; il fut obligé de dire au préfet qui s'attachait -à lui et voulait le suivre: - -«--Je vais donner mes instructions à M. Coffe, au sujet des lettres qu'il -doit me faire signer avant le départ de la poste. - -«--Quelle journée!» se dirent les voyageurs. - -Il fallut malheureusement rentrer, et avoir cinq ou six apartés dans les -embrasures des fenêtres du salon avec des hommes importants, amis du -gouvernement, qui tous lui parlèrent de la nullité désespérante de M. -Bouleau, lequel, durant tout le dîner, avait parlé des fers et de la -nécessité de prohiber les fers anglais, de façon à lasser la patience même -des fonctionnaires d'une ville de province. Plusieurs de ces messieurs -trouvaient absurde que la _Tribune_ en fût à son cent quatrième procès, -et que la prison préventive retînt tant de centaines de pauvres gens. Ce -fut à combattre cette hérésie dangereuse que Lucien consacra sa soirée. -Il cita, avec assez de brillant dans l'expression, les Grecs du bas empire -qui disputaient sur _la lumière incréée_, tandis que les Osmanlis -escaladaient les murs de Constantinople. - -Voyant l'effet qu'avait produit ce trait d'érudition. Lucien déserta la -préfecture et fit un signe à Coffe. Il était dix heures du soir. - -«--Voyons un peu la ville,» se disaient les pauvres jeunes gens. - -Un quart d'heure après, ils cherchaient à démêler l'architecture d'une -église un peu gothique, lorsqu'ils furent rejoints par M. de Riquebourg. - -«--Je vous cherchais, messieurs.» - -La patience fut sur le point d'échapper à Lucien. - -«--Mais, monsieur le préfet, le courrier ne part-il pas à minuit? - -«--Entre minuit et une heure. - -«--Eh bien, M. Coffe a une mémoire si étonnante que, tel que vous me -voyez, je lui dicte mes dépêches, il les retient à merveille et souvent -corrige les répétitions et autres petites fautes dans lesquelles je puis -tomber. J'ai tant d'affaires, vous ne connaissez que la moitié de mes -embarras!» - -Par de tels propos, et d'autres plus ridicules encore, Lucien et Coffe -eurent toutes les peines du monde à renvoyer M. de Riquebourg à sa -préfecture. - -Les deux amis rentrèrent à onze heures et firent une lettre de deux lignes -au ministre. Cette lettre, adressée à M. Leuwen père, fut jetée à la poste -par Coffe. Le préfet fut bien étonné lorsque à onze heures trois quarts -son huissier vint lui dire que M. le maître des requêtes n'avait pas remis -des lettres pour Paris. Cet étonnement redoubla quand la directrice des -postes ajouta qu'aucune dépêche adressée au ministre n'avait été apportée -à la poste: ces faits plongèrent M. le préfet dans les plus graves soucis. - -Le lendemain, à sept heures, il fit demander une audience à Lucien pour -lui présenter le travail des destitutions. M. de Riquebourg en demandait -sept; Lucien eut toutes les peines du monde à réduire ses demandes à -quatre. - -Pour la première fois, le préfet qui jusque-là avait été humble jusqu'à -la servilité, voulut prendre un ton ferme et parla de responsabilité. À -quoi Lucien répondit avec la dernière impertinence, et termina par refuser -le dîner que le préfet avait fait préparer pour deux heures: un dîner -d'amis intimes où il n'y avait que dix-sept personnes. Il alla faire une -visite à Mme de Riquebourg et partit à midi précis comme le portaient -les instructions qu'il s'était faites, et sans vouloir permettre au préfet -de rentrer en matière. - -Heureusement pour les voyageurs, la route traversait une suite de collines -où ils firent deux lieues à pied, au grand scandale du postillon. - -Cette effroyable activité de trente-six heures avait placé déjà bien loin -le souvenir des huées et de la boue de Blois. Ils firent un grand détour -pour aller voir les ruines de la célèbre abbaye de N... Ils les trouvèrent -admirables, et ne purent, en véritables élèves de l'École polytechnique, -résister à l'envie d'en mesurer quelques parties. Cette diversion délassa -beaucoup les voyageurs. Le vulgaire et le plat qui avaient encombré leur -cerveau furent emportés par les discussions sur la convenance de l'art -gothique avec la religion. - -«--Rien n'est bête comme votre église de la Madeleine, dont les journaux -sont si fiers. Un temple grec respirant la gaieté et le bonheur, pour -abriter les mystères terribles de la religion des épouvantements. -Saint-Pierre de Rome lui-même n'est qu'une brillante absurdité; mais en -1500, lorsque Raphaël et Michel-Ange y travaillaient, Saint-Pierre n'était -pas absurde. La religion de Léon X était gaie; le pape plaçait par la main -de Raphaël, dans les ornements de sa galerie favorite, les amours du cygne -et de Léda, répétées vingt fois. Saint-Pierre est devenu absurde depuis -le jansénisme de Pascal, se reprochant le plaisir d'aimer sa sœur, et -depuis que les plaisanteries de Voltaire ont resserré si étroitement le -cercle des convenances religieuses comme nous disons dans le commerce.» - -Le troisième jour, à midi, les voyageurs aperçurent à l'horizon les -clochers pointus de Caen, chef-lieu du département où l'on redoutait tant -l'élection de M. Mairobert. - -La gaieté de Lucien tomba aussitôt; se tournant vers Coffe, avec un grand -soupir: - -«--Je pense tout haut avec vous, mon cher Coffe. J'ai toute honte bue..., -vous m'avez vu pleurer... Quelle nouvelle infamie vais-je faire ici? - -«--Effacez-vous; bornez-vous à seconder les mesures du préfet; travaillez -moins sérieusement à la chose. - -«--Ce fut une faute d'aller loger à la préfecture, chez M. de Riquebourg. - -«--Sans doute, mais cette faute part du sérieux avec lequel vous -travaillez, et de l'ardeur avec laquelle vous marchez au résultat.» - -En approchant de Caen, les voyageurs remarquèrent beaucoup de gendarmes -sur la route, et certains bourgeois, marchant raide, en redingote et avec -de gros bâtons. - -«--Si je ne me trompe, voici les assommeurs de la Bourse, dit Coffe. - -«--.Mais a-t-on assommé à la Bourse? N'est-ce pas la _Tribune_ qui a -inventé cela? - -«--Pour ma part, j'ai reçu cinq ou six coups de bâton, et la chose aurait -mal fini, si je ne me fusse trouvé un grand compas avec lequel je fis -mine d'éventrer ces messieurs. Leur digne chef, M. B..., était à dix pas -de là, à une fenêtre de l'entresol. Je me sauvai par la rue des Colonnes.» - -En arrivant aux portes de la ville, on examina pendant dix minutes les -passeports des voyageurs, et comme Lucien se fâchait, un homme d'un -certain âge, grand et fort, et badinant avec un énorme bâton, l'envoya -faire f... en termes forts clairs. - -«--Monsieur, je m'appelle Leuwen, maître des requêtes, et je vous regarde -comme un goujat. Donnez-moi votre nom, si vous l'osez. - -«--Je m'appelle _Lustucru_, répondit l'homme au bâton en ricanant et en -tournant autour de la voiture. Donnez mon nom à votre procureur du roi, -monsieur l'homme brave. Si jamais nous nous rencontrons en Suisse, -ajouta-t-il à voix basse, vous aurez une paire de soufflets. - -«--Espion déguisé! lui cria Lucien. - -«--Ma foi, dit Coffe en riant presque, je serai ravi de vous voir bafoué -un peu, comme je le fus jadis place de la Bourse. - -«--Au lieu d'un compas, j'ai des pistolets. - -«--Vous pourrez tuer impunément ce gendarme déguisé. Il a l'ordre de ne -pas se fâcher, et peut-être à Montmirail ou à Waterloo, était-ce un -brave soldat. Aujourd'hui nous appartenons au même régiment; ne nous -lâchons pas, dit Coffe avec un rire amer. - -«--Vous êtes cruel. - -«--Je suis vrai quand on m'interroge; c'est à prendre ou à laisser.» - -Les larmes en vinrent aux yeux de Lucien. En arrivant à l'auberge, il -prit la main de Coffe. - -«--Je suis un enfant... - -«--Non pas, vous êtes un heureux du siècle, comme disent les prédicateurs, -et vous n'avez jamais eu de besogne désagréable à faire.» - -L'hôte mit beaucoup de mystère à les recevoir: il y avait des appartements -et il n'y en avait pas; il ne pouvait savoir... - -Le fait est que l'hôte fit prévenir la préfecture. Les auberges, qui -redoutaient les vexations des gendarmes et des agents de police, avaient -reçu l'ordre de ne point fournir des appartements aux partisans de M. -Mairobert. - -Le préfet, M. Crépu, donna l'autorisation de loger MM. Leuwen et Coffe. -À peine dans leurs chambres, un monsieur très jeune, fort bien mis, mais -évidemment, armé de pistolets, vint leur remettre, sans mot dire, deux -exemplaires d'un pamphlet in-18, couvert de papier rouge et fort mal -imprimé. C'était la collection de tous les articles ultra-libéraux que -M. Crépu de Séranville avait publiés dans le _National_, le _Globe_, -le _Courrier_, et autres journaux libéraux de 1829. - -«--Ce n'est pas mal, dit Coffe; il écrit bien. - -«--Quelle emphase! quelle plate imitation de M. de Chateaubriand! À tout -moment les mots sont détournés de leur sens naturel.» - -Ils lurent interrompus par un agent de police qui vint, en souriant -platement, leur remettre deux autres pamphlets. - -«--Voilà deux louis; c'est l'argent des contribuables, dit Coffe. Eh! -parbleu..., mais e'est notre pamphlet; c'est celui que nous avons perdu -à Blois, c'est du Torset tout pur.» - -Et ils se remirent à lire les articles qui faisaient briller autrefois, -dans le _Globe_, le nom de M. Crépu de Séranville. - -«--Allons voir ce renégat, proposa Leuwen. - -«--Je ne suis pas d'accord avec vous. Il ne croyait pas plus en 1829 aux -doctrines libérales, qu'aujourd'hui à l'ordre public et à la stabilité. -Sous Napoléon, il se fût fait tuer pour être capitaine. Le seul avantage -de l'hypocrisie d'alors sur celle de maintenant, de 1809 sur 1834, c'est -que l'hypocrisie d'alors ne pouvait se passer de bravoure, dualité qui, -en temps de guerre, n'admet pas d'autres sentiments mesquins. Le malheur -de ces pauvres préfets, c'est que leur maître actuel n'exige d'eux que les -qualités d'un procureur de Basse-Normandie.» - -Ce fut dans ces dispositions philosophiques, considérant les Français du -XIXe siècle sans haine ni amour, et uniquement comme des machines menées -par les possesseurs du budget, que Leuwen et Coffe entrèrent à la -préfecture de Caen. - -Un valet de chambre, vêtu avec un soin rare en province, les introduisit -dans un salon élégant. Des portraits à l'huile de tous les membres de la -famille royale ornaient ce salon, qui n'eût pas été déplacé dans une des -maisons les plus luxueuses de Paris. - -«--Ce renégat va nous faire attendre ici au moins dix minutes. - -«--J'ai justement apporté le pamphlet composé de ses articles. S'il nous -fait attendre plus de cinq minutes, il me trouvera plongé dans la lecture -de ses ouvrages.» - -Ces messieurs se chauffaient près de la cheminée, lorsque Lucien s'aperçut -que les cinq minutes d'attente étaient expirées; il s'établit dans un -fauteuil, tournant le dos à la porte, et continua la conversation, ayant -à la main le pamphlet in-18, couvert de papier rouge. - -On entendit un bruit léger. Lucien devint attentif à sa lecture. Une porte -s'ouvrit, et Coffe, que la rencontre de ces deux fats amusait assez, vit -paraître un être maigre, petit, très mince, fort élégant. Il était, dès -le matin, en pantalon noir collant, avec des bas qui dessinaient la jambe -la plus grêle, peut-être, de son département. À la vue du pamphlet que -Lucien ne remit dans sa poche que quatre ou cinq mortelles minutes après -l'entrée de M. de Séranville, la figure de celui-ci prit une couleur de -rouge foncé. Coffe remarqua que les coins de sa bouche se contractaient. -Le ton de Leuwen était froid, simple, militaire, un peu goguenard. - -«--C'est singulier, pensait Coffe, comme l'habit militaire a besoin de -peu de temps pour s'incruster dans le caractère du Français qui le porte. -Voilà un enfant qui n'a été militaire--et quel militaire!--que pendant -dix mois; et toute sa vie, sa jambe, ses bras trahiront le soldat. Il -n'est pas étonnant que les Gaulois aient été le peuple le plus brave de -l'antiquité. Le plaisir de porter un insigne militaire bouleverse ces -gens-là, mais leur inspire aussi, avec la dernière violence, deux ou -trois vertus auxquelles ils ne manquent jamais.» - -Pendant ces réflexions philosophiques et peut-être légèrement curieuses, -car Coffe était pauvre et y pensait souvent, la conversation entre Lucien -et le préfet s'engageait sérieusement sur les élections. - -Le petit préfet parlait lentement et avec une extrême affectation -d'élégance; mais il était évident qu'il se contenait. - -«--Vous plairait-il, monsieur le préfet, de me confier le bordereau de -vos élections?» - -M. de Séranville hésita évidemment et enfin avoua le savoir par cœur, -mais ne l'avoir pas écrit. - -«--M. Coffe, mon adjoint dans ma mission,» présenta Lucien,--et il -insista sur les qualités de son camarade parce qu'il lui semblait que -le préfet n'accordait à celui-ci que peu de place dans son attention.--M. -Coffe aura peut-être un crayon et, si vous le permettez, notera les -chiffres que vous aurez la bonté de nous confier.» - -L'ironie de ces derniers mots ne fut pas perdue pour M. de Séranville. -Sa mine fut réellement agitée pendant que Coffe, avec le sang-froid le -plus provocant dévissait l'écritoire du portefeuille en cuir de Russie -de M. le maître des requêtes. - -«--À nous deux, nous mettrons ce petit homme sur le gril. L'amusant, -c'est de le retenir le plus longtemps possible dans cette agréable -position,» pensait Coffe. - -L'arrangement de l'écritoire, ensuite de la table, prit bien une minute -et demie, durant laquelle Lucien fut de la froideur et du silence les -plus parfaits. - -«--Le fat militaire l'emporte sur le fat civil,» se disait Coffe. - -Quand il fut commodément installe pour écrire: - -«--S'il vous convient de nous communiquer votre bordereau, nous pourrons -en prendre note. - -«--Certainement, certainement, répondit le préfet: - -Électeurs inscrits, 1.280. - -Présents probablement, 900. - -M. de Bourdoulier, candidat constitutionnel, 400. - -M. Mairobert, 500.» - -Et il n'ajouta aucun détail sur les nuances qui formaient ces chiffres -totaux de 400 et de 500. Lucien ne jugea pas convenable de demander autre -chose. Après quoi M. de Séranville s'excusa de ne les pouvoir loger à la -préfecture, à cause des ouvriers qui étaient en train de faire des -réparations et qui l'empêchaient d'offrir les pièces les plus -confortables. Il n'invita ces messieurs à dîner que pour le lendemain. - -Les trois personnages se quittèrent avec une froideur qui ne pouvait être -plus grande sans être marquée. - -«--Celui-ci est bien moins ennuyeux que le Riquebourg, dit gaiement -Lucien, une fois dans la rue. - -«--Et vous avez été infiniment plus homme d'État, c'est-à-dire -parfaitement insignifiant. - -«--M. de Séranville n'admet aucune comparaison avec ce bon bourgeois de -Riquebourg qui dissertait sur les comptes de sa cuisinière. Il est bien -plus commode, il n'est nullement ridicule, et beaucoup plus confit en -méfiance et méchanceté, comme dirait mon père. - -«--Serait-ce un fanatique sombre qui aurait besoin d'agir, de comploter, -de faire sentir son pouvoir aux hommes? Il aura mis ce besoin de venin -au service de son ambition, comme jadis, il l'employait dans la critique -des ouvrages littéraires de ses rivaux. - -«--Il a plutôt du sophiste qui aime à parler et à ergoter parce qu'il -s'imagine raisonner puissamment. Cet homme serait puissant dans un comité -de la Chambre des députés. Ce serait un Mirabeau pour notaires de -campagne.» - -Tout en causant, les deux amis parcouraient gaiement la ville. Il était -évident que quelque chose d'extraordinaire agitait la démarche -ordinairement si lourde des bourgeois de province. - -«--Ces gens-ci n'ont pas l'air apathique qui leur est habituel. - -«--Vous verrez qu'au bout de trente on quarante ans d'élections, le -provincial sera moins bête.» - -Il y avait à Caen une collection d'antiquités romaines, trouvées à -Lillebonne. Les voyageurs la visitèrent et perdirent un grand temps à -discuter avec le custode, sur l'antiquité d'une chimère tellement verdie -par le temps que la forme en était presque perdue. Le custode, d'après le -bibliothécaire de la ville, la faisait remonter à 2.700 ans, quand nos -voyageurs furent abordés par un monsieur qui leur dit très poliment: - -«--Ces messieurs voudront-ils bien me pardonner si je leur adresse la -parole sans être connu? Je suis le valet de chambre du général Fari, qui -attend ces messieurs depuis une heure à leur auberge et qui les prie -d'agréer ses excuses s'il les fait avertir. Le général Fari m'a chargé -de dire à ces messieurs ces propres mots: _Le temps presse._ - -«--Nous vous suivons, dit Lucien. Voilà un valet de chambre qui me -plairait. - -«--Reste à savoir si nous pourrons dire tel valet, tel maître. Dans le -fait, nous étions un peu enfants d'examiner des antiquités, tandis que -nous sommes chargés de construire le présent.» - -Ils trouvèrent la porte de leur auberge suffisamment garnie de gendarmes, -et, dans leur salon, un homme de cinquante ans, à figure rouge, l'air un -peu paysan, mais des yeux animés et doux, et des manières qui ne -démentaient pas ce que promettait le regard. C'était le général Fari, -commandant la division. Sous les façons un peu communes d'un homme qui, -pendant cinq ans, avait été simple dragon, il était difficile d'avoir plus -de véritable politesse, et, à ce qu'il parut, d'entendre mieux les -affaires. Coffe fut étonné de le trouver absolument exempt de toute -fatuité militaire. Ses bras et ses jambes remuaient comme ceux d'un homme -d'esprit ordinaire. Son zèle pour faire élire M. de Bourdoulier et pour -éloigner M. Mairobert, n'avait aucune nuance de méchanceté ni même -d'animosité. Il parlait de M. Mairobert comme il aurait fait d'un général -prussien commandant la ville qu'il assiégeait. Il parlait avec beaucoup -d'égards de tout le monde, et même du préfet; toutefois il était évident -qu'il n'était pas infidèle à la règle qui fait du général l'ennemi naturel -et instinctif du préfet. À peine avait-il reçu la lettre du ministre, que -Leuwen lui avait envoyée en arrivant, qu'il l'avait cherché! - -«--Mais vous étiez à la préfecture; messieurs, je vous l'avoue, je -tremble pour vos élections. Les cinq cents votants de M. Mairobert sont -énergiques, pleins de conviction, et peuvent faire des prosélytes. Nos -quatre cents votants sont silencieux, tristes et, je trancherai le mot -avec vous, messieurs, je les trouve honteux de leur rôle. Ce diable de M. -Mairobert est le plus honnête homme du monde, riche, obligeant. Il n'a -jamais été qu'une fois en colère dans sa vie, et encore poussé à bout -par le pamphlet noir. - -«--Quel pamphlet? demanda Leuwen. - -«--Quoi, messieurs, M. le préfet ne vous a point remis un pamphlet -couvert de papiers de deuil? - -«--Vous m'en donnez la première nouvelle. Je vous serais vraiment obligé, -mon général, si vous pouviez me le procurer. - -«--Le voici. - -«--Comment? C'est le pamphlet du préfet? N'a-t-il pas reçu l'ordre par -télégraphe de n'en pas laisser sortir un seul exemplaire de son imprimerie? - -«--M. de Séranville a pris sur lui de ne pas obéir à cet ordre. Ce -pamphlet est peut-être un peu dur; il circule depuis avant-hier, et -produit, je ne vous le dissimule point, messieurs, l'effet le plus -déplorable. Du moins telle est ma façon de voir les choses.» - -Lucien qui n'avait vu que le manuscrit, dans le cabinet du ministre, le -parcourut rapidement. Et comme un manuscrit est toujours obscur, les -traits de sottise et même de calomnie contre M. Mairobert lui semblaient -cent fois plus forts. - -«--Grand Dieu!» disait-il en lisant, et son accent était bien plus celui -de l'honnête homme froissé que du commissaire aux élections, choqué d'une -fausse manœuvre. - -«--Et l'élection se fait après-demain, et comme M. Mairobert est -généralement estimé dans le pays, ceci décidera à agir les honnêtes gens -indolents et même les timides. - -«--Je crains bien, dit le général, que ce pamphlet ne lui donne quarante -voix de cette espèce. - -«--On accuse ici M. Mairobert de gagner ses procès en donnant à dîner aux -juges du tribunal de première instance. - -«--C'est l'homme le plus généreux. Il a des procès, car enfin, nous -sommes en Normandie, ajouta le général en souriant, et il les gagne parce -que c'est un homme d'un caractère ferme, mais tout le département sait -qu'il n'y a pas deux ans, il a rendu comme aumône à une veuve la somme -qu'elle avait été condamnée à lui payer. M. Mairobert a plus de soixante -mille livres de rente, et chaque année presque il fait des héritages de -douze ou quinze mille livres de rente. Il a sept ou huit oncles tous -riches et non mariés. Il a peut-être quarante fermiers dans le pays, -auxquels il double les bénéfices qu'ils font. Le fermier prouve à M. -Mairobert que sa femme, ses enfants et lui ont gagné cinq cents francs -cette année. M. Mairobert lui remet une somme pareille remboursable -dans dix ans sans intérêts. Comme conseiller de préfecture provisoire, -il a mené la préfecture et a tout fait en 1814 pendant la présence des -étrangers. Il a tenu tête à un colonel insolent et l'a chassé de la -préfecture le pistolet à la main. Enfin, c'est un homme complet.» - -Lucien parcourut encore quelques phrases du pamphlet. - -«--Vous avez raison, mon général, nous sommes au commencement d'une -bataille qui peut devenir une déroute. Quoique M. Coffe et moi n'ayons -pas l'honneur d'être connus de vous, nous vous demandons une confiance -entière pendant les trois jours qui nous restent encore jusqu'au scrutin -définitif. Je puis disposer de cent mille écus, j'ai sept à huit places -à donner, et autant de destitutions à demander par télégraphe. Voilà -quelles sont mes instructions, que je ne confie qu'à vous. - -«--Monsieur Leuwen, répondit le général Fari, je n'aurai pas de secrets -pour vous, comme vous n'en avez pas eu pour moi: _il est trop tard._ Si -vous étiez venu il y a deux mois, si M. le préfet avait écrit moins et -parlé davantage, peut-être eussions-nous pu gagner les gens timides. -Tout ce qui est riche ici n'apprécie pas convenablement le gouvernement -du roi, mais a une peur terrible de la république. Néron, Caligula, le -diable régneraient, qu'on les soutiendrait par peur de la république. -Nous sommes sûrs de 300 voix de gens riches; nous en aurions 350, mais -il faut calculer sur 300 jésuites et sur 15 ou 20 jeunes gens poitrinaires -ou réellement de bonne foi, qui voteront d'après les ordres de Mgr -l'évêque, lequel lui-même s'entend avec le comité de Henri V. Il y a dans -le département 33 ou 36 républicains décidés: s'il s'agissait de voler -entre la monarchie et la république, sur 900 voix, nous en aurions 860 -contre 40. Mais on voudrait que la _Tribune_ n'en fût pas à son cent -quatrième procès et surtout que le gouvernement du roi n'humiliât pas la -nation à l'égard des étrangers. De là, 500 voix qu'espèrent les partisans -de M. Mairobert. Le préfet n'a aucune influence personnelle et manque de -rondeur apparente. Il parle trop bien, et il est incapable de séduire un -bas Normand au bout d'une demi-heure de conversation. Il est terrible, -même avec ses commissaires de police, qui sont pourtant à plat ventre -devant lui. Voyant qu'il manquait d'influence, M. de Séranville s'est -jeté dans le système des circulaires et des lettres menaçantes aux maires. -J'en connais plus de quarante parmi ceux-ci que ces menaces continuelles -ont fait _cabrer._ Il _ratera_ son élection et, ma foi, tant mieux; il -sera déplacé et nous en serons débarrassés.» - -Le général, Lucien et Coffe raisonnèrent longtemps; on retournait les -chiffres de toutes les façons et malgré tout on arrivait toujours pour -M. Mairobert à 450 voix au moins. Une seule voix de plus donnait la -majorité dans un collège de 900 électeurs. - -«--Mais l'évêque doit avoir un grand vicaire favori; si l'on donnait -10.000 francs à celui-ci... - -«--Il a de l'aisance et veut devenir évêque. D'ailleurs, il ne serait -peut-être pas impossible qu'il fût honnête homme. Ça s'est vu. - -«--Ma foi, comme il fait soleil, dit Lucien à Coffe, lorsque le général -fut parti, et comme il n'est qu'une heure et demie de l'après-midi, j'ai -envie de faire une dépêche télégraphique au ministre. Il vaut mieux qu'il -sache la vérité. - -«--Ce n'est pas un moyen de faire votre cour; cette vérité est amère. Et -que pensera-t-on de vous à la cour si, après tout, M. Mairobert n'est pas -nommé? - -«--Ma foi, c'est assez d'être un coquin au fond, je ne veux pas l'être -dans la forme. J'en agis avec M. de Vaize comme je voudrais qu'on en agît -avec moi.» - -Il écrivit la dépêche, Coffe l'approuva en lui faisant ôter trois mots -qu'il remplaça par un seul. Lucien sortit seul pour aller à la préfecture, -et monta au bureau du télégraphe. Il pria le directeur de transmettre -sa dépêche sans délai, et comme celui-ci paraissait embarrassé et faisait -des phrases, Lucien qui regardait sa montre et craignait les brumes dans -une journée d'hiver, finit par lui parler fortement et clairement. Le -directeur lui insinua qu'il ferait bien d'aller voir le préfet. - -M. de Séranville parut fort contrarié; il relut plusieurs fois les -pouvoirs de Leuwen, et, au total, imita son commis. Impatienté d'avoir -attendu trois quarts d'heure, Lucien dit enfin: - -«--Veuillez, monsieur, me répondre clairement. - -«--Monsieur, je tâche d'être toujours clair, répondit le préfet fort -piqué. - -«--Vous convient-il, monsieur, de faire passer cette dépêche? - -«--Il me semble, monsieur, que je pourrais voir cette dépêche. - -«--Vous vous écartez de la clarté qu'après trois quarts d'heure perdus -vous m'aviez fait espérer. Je n'admets plus de périphrases. La journée -s'avance. De votre part, différer la réponse, c'est me la donner négative, -tout en n'osant pas dire non. - -«--En n'osant pas! monsieur... - -«--Voulez-vous, monsieur, ou ne voulez-vous pas faire passer ma dépêche? - -«--Eh bien, monsieur, jusqu'à ce moment c'est moi qui suis le préfet de -Caen, et je vous réponds non.» - -Ce «non» fut dit avec la rage d'un pédant outragé. - -«--Je vais avoir l'honneur de vous faire ma question par écrit; j'espère -que vous oserez par écrit aussi me répondre. Après quoi j'enverrai un -courrier au ministre. - -«--Un courrier, un courrier! Vous n'aurez ni chevaux, ni courrier, ni -passeport. Savez-vous qu'au sortir de la ville il y a ordre de rien -laisser passer sans passeport signé de moi, et encore avec un signe -particulier? - -«--Eh bien, monsieur le préfet, dit Lucien en mettant un intervalle -fortement marqué entre chacun de ses mots, il n'y a plus de gouvernement -possible. J'ai des ordres pour le général, et je vais, du moment que vous -n'obéissez pas au ministre de l'Intérieur, lui demander de vous faire -arrêter. - -«--Me faire arrêter, morbleu!» - -Et le petit préfet s'élança sur Lucien qui prit une chaise et l'arrêta -à trois pas de distance. - -«--Monsieur le préfet, avec ces façons-là, vous serez battu et puis -arrêté. Je ne sais pas si vous serez content. - -«--Vous êtes un insolent et vous me rendrez raison! - -«--Vous auriez besoin que je vous rendisse la raison. Pour le présent, -je me bornerai à vous dire que mon mépris pour vous est complet, mais -je ne vous accorderai l'honneur de tirer l'épée avec moi que le -lendemain de l'élection de M. Mairobert. Je vais faire part de mes -instructions au général.» - -Ce mot parut mettre le préfet tout à fait hors de lui. - -«--Si le général obéit, comme je n'en doute pas, aux ordres du ministre -de la Guerre, vous serez arrêté, et moi mis en possession du télégraphe. -Si le général ne pense pas devoir me prêter main-forte, je vous laisse, -monsieur, tout l'honneur de faire élire M. Mairobert et je pars pour -Paris, et passerai quand même les portes de la ville. À Paris, comme ici, -je serai toujours prêt à vous renouveler l'hommage de mon mépris pour -vos talents comme pour votre caractère. Adieu, monsieur.» - -Comme Lucien s'en allait, on frappa violemment à la porte qu'il allait -ouvrir et dont M. de Séranville avait poussé le verrou aux premières -paroles un peu trop acerbes de leur conversation. Lucien ouvrit. - -«--Dépêche télégraphique, dit le directeur du télégraphe. - -«--Donnez, dit le préfet, avec la hauteur la plus dépourvue de politesse.» - -Le malheureux directeur restait pétrifié. Il connaissait le préfet comme -un homme violent et n'oubliant jamais de se venger. - -«--Donnez donc, morbleu! - -«--La dépêche est pour M. Leuwen, dit le directeur d'une voix éteinte. - -«--Eh bien, monsieur, vous êtes préfet, dit M. de Séranville avec un -rire amer et en montrant les dents. Je vous cède la place; et il sortit -en poussant la porte de façon à ébranler tout le cabinet. - -«--Voulez-vous me communiquer cette terrible dépêche? - -«--La voici, mais M. le préfet me dénoncera. Je vous en supplie, veuillez -me soutenir.» - -Leuwen lut: - - -_M. Leuwen aura la direction supérieure des élections._ - -_Supprimer le pamphlet absolument._ - -_M. Leuwen répondra au moment même._ - - -«--Voici ma réponse,» dit Lucien: - - -_Tout va au plus mal._ - -_M. Mairobert a dix voix de majorité au moins._ - -_Je me querelle avec le préfet._ - - -«--Expédiez-moi ceci. Je vous le dis à regret, monsieur; les -circonstances sont graves. Je ne voudrais pas blesser votre délicatesse, -mais dans votre intérêt même, je vous avertis que, si cette dépêche ne -parvient pas ce soir à Paris, ou si âme qui vive en a connaissance ici, -je demande votre changement par le télégraphe de demain. - -«--Ah! monsieur, mon zèle... - -«--Je vous jugerai demain. Allez, monsieur, et ne perdez pas de temps.» - -Lorsque le directeur du télégraphe fut sorti, Lucien regarda autour de -lui et, après une seconde, éclata de rire. Il se trouvait seul, à la table -du préfet: il y avait là son mouchoir, sa tabatière ouverte, ses papiers -étalés. - -Il alla ouvrir la porte, appela un huissier qu'il fit rentrer, et se mit -à écrire sur la table du préfet, mais du côté opposé à la cheminée, pour -s'ôter autant que possible l'apparence de lire les papiers épars sur la -table. Il écrivit à M. de Séranville: - -«Si vous m'en croyez, monsieur, jusqu'au lendemain des élections, nous -regarderons ce qui s'est passé depuis une heure comme non avenu. Pour ma -part, je ne ferai confidence de cette scène, désagréable à personne de la -ville. Dans deux heures, à sept heures du soir, j'envoie un courrier à -S. E. M. le ministre de l'Intérieur. J'ai l'honneur de vous demander un -passeport que je vous supplie de me faire parvenir avant six heures et -demie. Il serait convenable d'y apposer les signes nécessaires pour que -le commis ne soit pas retardé aux portes de Caen. Mon courrier, en sortant -de chez moi, passera à la préfecture pour prendre vos lettres en galopant -vers Paris. - -«Je suis, monsieur..., etc. - -L. Leuwen.» - - -Il appela l'huissier qui, debout près de la porte, était pâle comme un -mort, et il cacheta la lettre. - -«--Remettez cela à M. le préfet. - -«--Est-ce que M. de Séranville est encore préfet? demanda l'huissier. - -«--Remettez ces lettres à M. le préfet; et Lucien quitta la préfecture -avec beaucoup de froideur et de dignité. - -«--Ma foi, vous avez agi comme un enfant, dit Coffe, quand Leuwen lui -raconta la menace de faire arrêter M. de Séranville. - -«--Je ne pense pas. D'abord je n'étais pas précisément en colère, j'ai -eu le temps de réfléchir un peu à ce que j'allais faire. S'il y a un -moyen au monde d'empêcher l'élection de M. Mairobert, c'est le départ -du préfet actuel, et son remplacement provisoire par un conseiller de -préfecture. Le ministre m'a dit qu'il donnerait 500.000 francs pour -n'avoir pas vis-à-vis de lui à la Chambre M. Mairobert. Pesez ces mots. -L'argent résume tout.» - -Le général arriva sur ces entrefaites. - -«--Je viens vous apporter mes rapports. - -«--Général, lui dit Lucien, voulez-vous partager mon dîner d'auberge? -Comme j'envoie un courrier, je désirerais que vous corrigiez ce que je -vais dire sur l'état des esprits. Il vaut mieux, me semble-t-il, que -le ministre sache la vérité. - -«--Nous avons encore le temps, avant votre courrier, répondit le général, -d'entendre deux commissaires de police et l'officier qui me seconde pour -les élections. Comme je puis me tromper, je ne voudrais pas que vous -vissiez les choses uniquement par mes yeux.» - -À ce moment, on annonça M. le president Donis d'Angel. - -«--Quel homme est-ce? - -«--C'est un bavard insupportable, expliquant longuement ce dont on n'a -quoi faire, et sautant à pieds joints sur les choses difficiles. -D'ailleurs, nageant entre deux eaux, et entretenant des relations avec -les personnes qui dans le département nous sont hostiles. Il nous fera -perdre un temps précieux, et comme il faut vingt-sept heures à votre -courrier pour gagner Paris, il me semble que vous ne sauriez l'expédier -trop vite, si toutefois vous voulez en expédier un, ce que je suis loin -de vous conseiller. Ce que je vous conseille réellement, c'est de renvoyer -M. Donis d'Angel à ce soir à dix heures ou à demain matin.» - -Ainsi fut fait. Malgré la sincérité et la probité des interlocuteurs, le -dîner fut triste, sérieux et court. Au dessert parurent deux commissaires -de police, et ensuite un petit lieutenant, nommé Milière, aussi madré que -les commissaires, et qui prétendait bien gagner la croix avec cette -élection. - -Enfin, à sept heures et demie, le courrier partit pour Paris, portant à -M. le comte de Vaize le bordereau dos élections et trente pages de -détails explicatifs. Dans une dépêche à part, Lucien donnait au ministre -le narré exact de sa dispute avec le préfet; il rapportait le dialogue -avec la même exactitude que s'il avait été écrit par un sténographe. À -neuf heures, le général revint chez Lucien, lui apportant de nouveaux -rapports replis du canton de Risset. Il l'avertit aussi que, dès six -heures, le préfet avait fait partir pour Paris un courrier, avec une -avance sur le sien de une heure et demie, et que probablement ce dernier -ne désirait pas bien vivement attendre son camarade... - -«--Vous conviendrait-il, général, de m'accompagner demain matin chez les -cinquante citoyens les plus recommandables de la ville? Cette démarche -peut être tournée en ridicule, mais si elle nous fait seulement gagner -deux voix, c'est un succès. - -«--Ce serait avec beaucoup de plaisir que je vous accompagnerai partout, -monsieur, mais le préfet...» - -Après avoir longuement discuté sur les moyens de ménager la vanité -maladive de ce fonctionnaire, il fut convenu que le général et Leuwen lui -écriraient chacun de leur côté. Le valet de chambre du général porta les -deux lettres à la préfecture; M. de Séranville le fit entrer et le -questionna beaucoup. Cette union de Leuwen et du général Fari le mettait -au désespoir. Il répondit par écrit, aux deux lettres, qu'il était -indisposé et au lit. Les visites du lendemain convenues, ou arrêta la -liste des visités; le petit lieutenant Milière fut appelé de nouveau et -passa dans une chambre voisine pour dicter à Coffe un mot sur chacun de -ces messieurs. Le général et Lucien se promenaient en silence, cherchant -quelque moyen de sortir d'embarras. - -«--Le ministre ne peut plus vous être d'aucun secours. Il est trop tard... - -«--Sans doute, mais à l'armée, vous avez souvent hasardé de faire charger -un régiment lorsque la bataille était perdue aux trois quarts. Nous sommes -dans le même cas; que pouvons-nous perdre? D'après les derniers rapports -du canton de Risset, il n'y a plus d'espoir...; une vingtaine de vos amis -voteront pour M. Mairobert uniquement pour se débarrasser de M. de -Séranville. Dans cet état désespéré, n'y aurait-il pas moyen de tenter une -démarche auprès du chef du parti légitimiste, M. de Cerna?» - -Le général s'arrêta court au milieu du salon. - -«--Je lui dirai ceci, continua Lucien: je fais nommer celui de vos -électeurs que vous me désignerez; je lui donne les trois cent quarante -voix du gouvernement. Pouvez-vous ou voulez-vous envoyer des courriers à -cent gentilshommes campagnards? Avec ces cent voix et les nôtres nous -excluons M. Mairobert de la Chambre. Que nous fait un légitimiste de plus? -D'abord, il est à parier mille contre un, que ce sera un imbécile ou un -ennuyeux que personne n'écoutera. Eût-il le talent de Berryer, ce -représentant ne représentera rien, si ce n'est lui-même, et un parti peu -dangereux, cent ou cent cinquante mille de Français riches, tout au plus. -Si j'ai bien compris le ministre, mieux vaut dix légitimistes à la Chambre -qu'un seul Mairobert, représentant de tous les petits propriétaires de la -basse Normandie.» - -Le générai se promena longtemps sans rien répondre. - -«--C'est une idée, mais elle est bien dangereuse pour vous. Le ministre -qui est à cent lieues du champ de bataille vous blâmera. Je ne vous -demande pas quels sont vos rapports avec M. le comte de Vaize, mais enfin -j'ai soixante et un ans, je pourrais être votre père... Permettez-moi -d'aller jusqu'au bout de ma pensée: Fussiez-vous le fils du ministre, ce -parti extrême que vous proposez serait dangereux pour vous. Quant à moi, -monsieur, ceci n'étant pas une action de guerre, mon rôle est de rester -en deuxième et même troisième ligne. Comme je ne suis pas fils de -ministre, ajouta-t-il en souriant, vous m'obligeriez infiniment en évitant -de dire que vous m'avez fait part de ce projet d'union avec les -légitimistes. Si cette élection tourne mal, il y aura quelqu'un de -sévèrement blâmé, je désire donc rester dans la demi-teinte. - -«--Je vous donne ma parole d'honneur que personne ne saura jamais que je -vous ai parlé de cette idée. J'aurai l'honneur de vous remettre, avant -votre sortie, une lettre qui le prouve. Quant à l'intérêt que vous -daignez prendre à ma jeunesse, mes remerciements sont sincères comme -votre bienveillance, mais je vous avouerai que je ne cherche que le -succès de l'élection. Toutes les considérations personnelles sont -secondaires pour moi. Je désirais ne pas employer le moyen des -destitutions--un moyen infâme.--Malheureusement, il n'y a pas dix heures -que je suis à Caen, je n'y connais personne absolument et le préfet me -traite en rival. Si M. de Vaize veut être juste, il considérera tout -cela. Mais je ne me pardonnerais jamais de faire de mes craintes un moyen -de ne pas agir. Ce serait à mes yeux la pire des platitudes. Ceci bien -posé, voulez-vous, mon général, me donner des avis, vous qui connaissez -le pays? Ou me forcerez-vous à me livrer uniquement à ces deux -commissaires de police, sans doute disposés à me vendre au parti -légitimiste, tout comme au parti républicain? - -«--Je ne vous dis ni oui, ni non, attendu que ce n'est pas là une action -de guerre ou de rébellion. Je ne puis avoir d'opinion sur la mesure que -vous prenez; mais si pour son exécution--dont à vous seul incombe la -responsabilité--vous me faites des questions, je suis prêt à vous -répondre. - -«--Mon général, je vais écrire le dialogue que nous venons d'avoir -ensemble, je le signerai et vous le remettrai. - -«--Nous en ferons deux copies, comme pour une capitulation. - -«--Convenu. Quels sont donc les moyens d'exécution? Comment puis-je -parvenir à M. de Cerna sans l'effrayer?» - -Le général Fari réfléchit quelques minutes. - -«--Vous ferez appeler le président Donis d'Angel, ce bavard impitoyable -qui ferait pendre son père pour avoir lu Courier. D'ailleurs vous n'aurez -pas à le faire appeler; il viendra lui-même ici. Je vous conseillerai de -lui faire lire nos instructions, de lui faire remarquer que le ministre -a une telle confiance en vous qu'il nous a chargé de rédiger vous-même -vos instructions. Une fois que Donis d'Angel, qui n'est pas mal méfiant, -vous croira bien avec le ministre, il n'aura rien à vous refuser. Il l'a -bien montré dans le dernier procès de délit de presse, où il a fait preuve -d'une si insigne mauvaise foi, qu'il s'est fait huer par les petits -garçons de la ville. Au reste, vous avez peu de chose à lui demander: -uniquement de nous mettre en rapport avec M. Donis Disjonval, son oncle, -vieillard calme, discret et point trop imbécile pour son âge. Si le -président parle comme il faut à son oncle Disjonval, celui-ci vous fera -obtenir une audience de M. de Cerna. Mais où et comment? je n'en sais -rien. Prenez garde aux pièges. D'autrepart, M. de Cerna voudra-t-il vous -voir? C'est ce que je ne puis non plus vous dire. - -«--Le parti légitimiste n'a-t-il pas un sous-chef? - -«--Sans doute, le marquis de Bron, mais qui se garderait bien de faire la -moindre chose sans l'autorisation de M. de Cerna. Vous trouverez en -celui-ci un petit blond sans barbe, de soixante-sept à soixante-huit -ans, et qui, à tort ou à raison, passe pour l'homme le plus fin de toute -la Normandie. En 1792, ce fut un patriote furibond, aujourd'hui c'est un -renégat: la pire espèce de coquins. En un mot, c'est Machiavel en -personne. Un jour, ne m'a-t-il point proposé de me faire décorer? Il -prétendait que par la reine il m'obtiendrait le cordon de grand officier -de la Légion d'honneur. - -«--Je serai avec lui d'une extrême franchise. - -«--Mais le préfet, comment vous arrangerez-vous avec lui? Comment -donnerez-vous les trois cent vingt voix du gouvernement à M. de Cerna? - -«--Je demanderai un ordre par le télégraphe et je persuaderai M. de -Séranville, et si je n'obtiens ni l'un ni l'autre, je pars pour Paris.» - -Pour la seconde fois, il se fit répéter tous les détails. En dix heures -de temps, il avait vu passer devant lui deux ou trois cents noms propres, -il avait assuré de son mépris un homme qu'il n'avait jamais vu, et il -faisait maintenant son contident intime d'un autre homme inconnu la -veille. - -Le président Donis se fit annoncer. C'était un monsieur maigre, avec une -tête à traits carrés, de beaux yeux noirs et des cheveux blancs assez -rares, et d'énormes boucles d'or à ses souliers. Il n'eût pas été mal, -mais il souriait constamment, et avec un air qui jouait la franchise. -C'est la plus impatientante des espèces de fausseté. - -«--Monsieur le président, dit Lucien, je désire d'abord vous donner -connaissance de mes instructions.» - -Il lui parla ensuite de sa façon d'être avec M. le comte de Vaize, des -millions de son père, et puis, d'après les conseils du général, le laissa -causer seul pendant trois grands quarts d'heure. - -Lorsque le président fut tout fait las et qu'il insinua de cinq ou six -façons différentes ses droits évidents à la croix, Lucien prit la parole -à son tour. - -«--Le ministre sait tout. Vos droits sont connus. J'ai besoin que vous me -présentiez demain à monsieur votre oncle Donis Disjonval, lequel, -lui-même, me procurera une entrevue avec M. de Cerna.» - -À cette étrange proposition, le président pâlit. - -«--Du reste, ajouta Lucien, j'ai l'ordre d'indemniser largement les amis -du gouvernement des frais que je puis leur occasionner. Mais le temps -presse. Je donnerai cent louis pour voir M. de Cerna le plus tôt. - -«--En prodiguant l'argent, pensait Leuwen, je donnerai une haute idée à -cet homme du degré de confiance que S. Exe. M. le ministre daigne -m'accorder.» - -Nous épargnons au lecteur les finasseries d'un juge de province qui veut -avoir la croix; chez Lucien, le dégoût moral alla presque au mal de cœur -physique. - -«--Malheureuse France! Je ne croyais pas que les juges en fussent là. -Quel excès de coquinerie!» - -Une idée l'illumina tout à coup. - -«--Dernièrement, dit-il, votre cour a fait gagner tous leurs procès aux -_anarchistes...._ - -«--Hélas! je le sais bien, interrompit le président, presque les larmes -aux yeux et du ton le plus piteux. S. Exe. M. le ministre de la Justice -m'a écrit pour me le reprocher.» - -Il raconta ensuite avec des détails interminables et dont aucun n'avait -l'air sincère, tous les moyens pris par lui pour faire perdre leurs procès -aux anarchistes. Il se plaignit du jury qui, selon lui, était une -institution détestable dont il était urgent de se débarrasser au plus -vite. - -«--C'est la faction des timides, monsieur le maître des requêtes, qui -perdra le gouvernement et la France. Le conseiller Ducros, auquel je -reprochai son vote en faveur d'un cousin de M. Lefèvre, le journaliste -et anarchiste libéral de Honfleur, n'a-t-il pas eu le front de me -répondre: - -«Monsieur le président, j'ai été substitut sous le Directoire, auquel -j'ai prêté serment; juge de première instance sous Bonaparte, auquel -j'ai prêté serment; président de tribunal sous Louis XVIII en 1814, -confirmé par Napoléon dans les Cent-Jours; appelé à un siège plus -avantageux par Louis XVIII revenant de Gand, nommé conseiller par Charles -X, et je prétends mourir conseiller. Or, si la République vient, cette -fois-ci nous ne resterons plus inamovibles. Qui se vengeront les premiers, -si ce n'est les journalistes? Voyez ce qui est arrivé aux pairs qui ont -condamné le maréchal Ney. En un mot, j'ai cinquante-cinq ans; donnez-moi -l'assurance que vous durerez dix ans, et je vote avec vous.» Quelle -horreur, monsieur, quel égoïsme! Et cet infâme raisonnement, je le lis -dans tous les yeux.» - -Quand Lucien fut remis de l'émotion causée par ces confidences, il dit -de l'air le plus froid qu'il put prendre: - -«--Monsieur, la conduite équivoque de la cour de Caen--j'emploie les -termes les plus modérés--sera compensée par celle du président Donis, -s'il me procure l'entrevue que je sollicite avec M. de Cerna, et si cette -demande _reste ensevelie dans l'ombre du plus profond mystère._ - -«--Il est onze heures et un quart. Il n'est pas impossible que le whist -de mon oncle, le respectable Donis Disjonval, se soit prolongé jusqu'à ce -moment. J'ai ma voiture en bas, voulez-vous hasarder, monsieur, une course -qui peut être inutile? D'ailleurs les espions du parti anarchiste ne -pourront nous voir; marcher de nuit est toujours préférable.» - -Lucien suivit le président, qui parlait toujours et revenait sur le -danger de prodiguer la croix; selon lui, le gouvernement pouvait tout -faire avec des croix. - -«--Malgré l'heure indue, je remarque beaucoup de monde. - -«--Ce sont ces malheureuses élections. Vous n'avez pas idée, monsieur, -du mal qu'elles font. Il faudrait que la Chambre ne fût élue que tous les -dix ans; ce serait plus constitutionnel.» - -Le président se jeta tout à coup à la portière en disant tout bas à son -cocher d'arrêter. - -«--Voilà mon oncle devant nous.» - -Lucien aperçut un vieux domestique qui allait au petit pas, portant une -chandelle allumée dans une lanterne ronde en fer-blanc, garnie de deux -vitres d'un pied de diamètre. M. Donis Disjonval le suivait d'un pas -assez ferme. - -«--Il rentre chez lui, dit le président. Il n'aime pas que j'aie une -voiture; laissons-le filer, puis nous descendrons.» - -C'est ce qui fut fait, mais il fallut frapper longtemps à la porte de -l'allée. Les visiteurs furent reconnus à travers une petite fenêtre -grillée, pratiquée dans la porte, et admis enfin en présence du vieux -M. Disjonval. - -«--Le service du roi m'appelle auprès de vous, mon respectable oncle, et -le service du roi ne connaît pas d'heure indue. Permettez que je vous -présente M. le maître des requêtes Leuwen.» - -Les yeux bleus du vieillard peignaient l'étonnement et presque la -stupidité. Après cinq à six minutes, il engagea ces messieurs à s'asseoir, -et ne parut comprendre de quoi il s'agissait qu'après un gros quart -d'heure. - -«--Le président prononce toujours le roi, tout court, pensait Lucien, et -je parierais cent contre un que ce bon vieillard entend le roi Charles X.» - -M. Donis Disjonval dit enfin, après s'être fait répéter une seconde fois -tout ce que son neveu lui expliquait depuis vingt minutes: - -«--Demain, je vais entendre la messe à Sainte-Gudule; à huit heures et -demie, en sortant après mon action de grâces, je passerai par la rue des -Carmes et monterai chez le respectable M. de Cerna. Je ne puis vous dire -sûrement si ses occupations si nombreuses et si importantes, aussi ses -devoirs de piété, lui permettront de me donner audience comme il le -faisait il y a vingt ans, avant d'avoir tant d'affaires sur les bras. Nous -étions plus jeunes alors, tout allait plus vite, les élections n'étaient -pas connues. La ville ce soir a l'air en émeute comme en 1789.» - -Lucien remarqua que le président n'était pas bavard en présence de son -oncle; il maniait même avec assez d'adresse l'esprit du vieillard qui, sa -petite tête coiffée d'un énorme bonnet, paraissait bien avoir soixante-dix -ans. - -«--Demain, aussitôt que j'aurai vu mon oncle, sur les huit heures et -demie, dit le président à Lucien lorsqu'ils furent sortis, j'aurai -l'honneur de me rendre chez vous. Mais peut-être vaudrait-il mieux, -comme vous n'êtes pas connu, que vous eussiez la bonté de venir vous-même, -à neuf heures un quart, chez mon cousin Maillet, 9, rue des Clercs.» - -Le lendemain, à l'heure convenue, Lucien laissa le général dans sa -voiture, sur le cours Napoléon, et courut chez M. Maillet. Le président -y arrivait de son côté. - -«--Bonnes nouvelles! M. de Cerna accorde l'entrevue à l'instant même, ou -bien ce soir à cinq heures. - -«--J'aime mieux tout de suite. - -«--M. de Cerna prend son chocolat chez Mme Blachet, rue des Carmes, n° 7. -Cette rue est très solitaire. Toutefois, si vous m'en croyez, je n'aurai -pas l'honneur de vous accompagner. M. de Cerna est grand partisan du -mystère et n'aime pas ce qu'il appelle la publicité inutile. - -«--Je vais le chercher seul. - -«--Rue des Carmes, n° 7, au second, sur le derrière. Il faudra frapper -à la porte deux coups avec le dos du doigt, et puis cinq. Vous comprenez, -Henri V est le second de nos rois, Charles X le premier.» - -Lucien, absorbé par le sentiment du devoir, était comme un général qui -commande en chef et s'aperçoit qu'il va perdre la bataille. Tous les -détails que nous avons rapportés l'amusaient, mais il cherchait à n'y -pas penser, de peur d'être distrait. Il y avait sans doute une personne -aux écoutes derrière la porte de Mme Blachet, car à peine eut-il frappé -les deux, puis les cinq coups, qu'il entendit parler à voix basse. - -Après un certain temps, on lui ouvrit et on l'introduisit dans une pièce -obscure, dont la boiserie était peinte en blanc et les carreaux de vitre -enfumés. Un véritable bureau de prison gardé par un homme qui avait une -figure jaune, des traits effacés et l'air malade. C'était M. de Cerna. -Il montra de la main une chaise à grand dossier en noyer. Sur la -cheminée, au lieu de glace il y avait un grand crucifix noir. - -«--Que réclamez-vous de mon ministère, monsieur? - -«--Louis-Philippe, le roi mon maître, m'envoie à Caen pour empêcher -l'élection de M. Mairobert. Elle est probable, toutefois, car il dispose -sur 900 voix, de 410. Le roi, mon maître, ne dispose que de 310 voix. -S'il vous convient, monsieur, de faire élire un de vos amis, à l'exclusion -de M. Mairobert, je vous offre ces 310 voix. Joignez-y les 100 voix de vos -gentilshommes de campagne, et vous aurez à la Chambre un homme de votre -couleur. Je ne vous demande qu'une chose: c'est qu'il soit électeur et du -pays. - -«--Ah! vous avez peur de M. Berryer? - -«--Je n'ai peur de personne. - -«--Oserais-je vous demander vos lettres de créance? - -«--Les voici, dit Lucien, qui n'hésita pas à mettre dans la main de M. -de Cerna la lettre du ministre de l'intérieur à M. le préfet. - -«--Vos pouvoirs sont très grands, monsieur, dit M. de Cerna après avoir -lu; ils sont faits pour donner une haute idée des missions, dont, si -jeune encore, vous êtes chargé. Oserais-je vous demander si vous étiez -déjà au service sous nos rois légitimes, avant la fatale... - -«--Permettez-moi, monsieur, de vous interrompre. Je respecte toutes les -opinions professées par un galant homme, et c'est à ce titre que je me -sentirai disposé à honorer les vôtres.» - -Après cinquante minutes de discussion, M. de Cerna prit un air hautain -et impertinent. - -«--Il est trop tard, dit-il; mais au lieu de rompre la conférence, il -chercha à convertir Lucien. Notre héros était sur la défensive et tâchait -d'amener l'idée d'argent. Il ne se défendit pas avec trop d'obstination. -Dans le cours de la conversation, il parla des millions de son père et -remarqua que c'était la seule chose qui fit impression sur M. de Cerna. - -«--Vous ôtes jeune, mon fils; permettez-moi ce nom qui comporte -l'expression de mon estime. Songez à votre avenir. Je crois bien que vous -n'avez pas vingt-cinq ans encore. - -«--J'en ai vingt-six passés. - -«--Eh bien, mon fils, sans vouloir le moins du monde médire de la -bannière sous laquelle vous combattez, et en me réduisant à ce qui est -strictement nécessaire pour l'expression de ma pensée--d'ailleurs -pleine de bienveillance pour vos intérêts dans ce monde et dans -l'autre--croyez-vous une cette bannière flottera encore la même dans -quatorze ans d'ici, quand vous serez parvenu à quarante ans, à cet âge -de maturité qu'un homme sage doit toujours avoir devant les yeux, comme -le point décisif de la carrière? Si vous daignez revenir voir un pauvre -vieillard, ma porte vous sera toujours ouverte. Je quitterai tout pour -ramener au bercail un homme de votre importance dans le monde, et qui, -si jeune, développe une telle maturité de pensée. Car moins je partage -vos illusions sur le compte d'un roi élevé par la révolte, plus j'ai été -bien placé pour juger du talent que vous avez déployé pour amener une -conclusion.» - -Lucien alla rendre compte de tout au général Fari, cloué à son hôtel par -les rapports qu'il recevait de tous côtés. De là, il monta au bureau du -télégraphe et expédia la dépêche suivante: - -«La nomination de M. Mairobert est regardée comme certaine. Voulez-vous -dépenser cent mille francs et avoir un légitimiste au lieu de M. -Mairobert? En ce cas, adressez une dépêche au receveur.» - -À cinq heures, il était mort de fatigue; il n'avait, pas pris un seul -instant de repos. Cette journée pouvait bien compter comme la plus active -de sa vie. Il lui restait encore la corvée de dîner à la préfecture; le -petit lieutenant l'avait averti que les deux meilleurs espions du préfet -étaient à ses trousses. - -«--Ce petit ergoteur de Séranville doit être bouffi de rage contre vous, -disait Coffe à Lucien, comme ils s'en allaient chez le préfet. Car enfin -vous faites son métier depuis deux jours, tandis que lui écrit des -centaines de lettres et en réalité ne fait rien. J'en conclus qu'à Paris -il sera loué et vous blâmé, mais quoi qu'il vous fasse ce soir, ne vous -mettez pas en colère. Si nous étions au moyen âge, je craindrais pour vous -le poison. Je vois dans ce petit sophiste la rage de l'auteur sifflé.» - -La voiture s'arrêta à la porte de l'hôtel de la préfecture. Il y avait -huit ou dix gendarmes stationnés sur le premier et sur le second repos de -l'escalier. Ils se levèrent quand Lucien passa. Le préfet était fort -pâle, et reçut ces messieurs avec une politesse contrainte et qui ne fut -pas assouplie par l'accueil empressé que chacun fit à Lucien. Le dîner se -passa tristement; tout le monde prévoyait la défaite du lendemain. Chacun -se disait: le préfet sera destitué ou envoyé ailleurs, et je dirai que -c'est lui qui a fait tout le mal. Ce jeune blanc-bec, comme fils du -banquier du ministre, est déjà maître des requêtes; ce pourrait bien être -le successeur en herbe.» - -Lucien mangeait comme un loup et était fort gai. Vers le milieu du second -service, Coffe, à qui rien n'échappait, remarqua que le préfet s'épongeait -le front à chaque instant. Tout à coup on entendit un grand bruit: c'était -un courrier qui arrivait de Paris et qui entrait avec fracas dans la -salle. - -Machinalement, le directeur des Impositions indirectes, placé près de la -porte, dit au courrier: - -«--Voilà M. le préfet.--M. de Séranville se leva. - -«--Ce n'est pas au préfet de Séranville que j'ai affaire, répondit le -courrier d'un ton emphatique et grossier. C'est à M. Leuwen, maître des -requêtes. - -«--Quelle humiliation... Je ne suis plus préfet, pensa M. de Séranville, -et il retomba sur sa chaise. Il appuya les deux bras sur la table, et se -cacha la tête dans les mains. - -«--M. le préfet se trouve mal, s'écria le secrétaire général, en -regardant Lucien comme pour lui demander pardon de l'acte d'humanité -qu'il allait accomplir. En effet, M. de Séranville était évanoui; on le -porta près d'une fenêtre qu'on ouvrit. Pendant ce temps, Lucien s'étonnait -du peu d'intérêt de la dépêche du ministre. C'était une grande lettre de -M. de Vaize sur sa belle conduite à Blois; le ministre ajoutait de sa -main qu'on rechercherait et punirait sévèrement les auteurs de l'émeute, -et qu'il avait lui-même lu au conseil du roi la lettre de Leuwen qu'on -avait trouvée fort bien. - -«--Et de l'élection d'ici, pas un mot. C'était bien la peine d'envoyer un -courrier.» - -Il s'approcha de la fenêtre ouverte près de laquelle était le préfet -auquel on frottait les tempes avec de l'eau de Cologne. Il dit un mot -honnête et ensuite demanda la permission de passer un moment dans une -chambre voisine avec M. Coffe. - -«--Concevez-vous, dit-il à celui-ci en lui donnant la dépêche du -ministre, qu'on envoie un courrier pour une telle lettre?» - -Et il se mit à lire une lettre de sa mère, qui altéra rapidement sa -physionomie riante. Mme Leuwen voyait la vie de son fils en péril, _et -pour une cause si sale_, ajoutait-elle. - -«--Quitte tout et reviens... Je suis seule. Ton père a eu une velléité -d'ambition; il est allé dans le département de l'Aveyron, à deux cents -lieues de Paris, pour tacher de se faire élire député.» - -Il donna cette nouvelle à Coffe. - -«--Voici la lettre qui a fait envoyer le courrier. Mme Leuwen aura exigé -que sa lettre vous parvînt rapidement. Au total, il n'y a pas là de quoi -vous affliger. Il me semble que votre rôle est auprès de ce petit jésuite -qui meurt de haine rentrée. Moi je vais achever de l'assommer par mon air -important.» - -Coffe fut en effet parfait en rentrant dans la salle à manger. Il avait -tiré de sa poche huit ou dix rapports d'élections qu'il avait fourrés dans -la dépêche, et la portait connue un saint sacrement. M. de Séranville -avait repris connaissance, et au milieu de ses angoisses, regardait Lucien -et Coffe d'un air mourant. L'état de ce méchant personnage toucha Lucien; -il ne vit en lui qu'un homme souffrant. - -«--Il faut le soulager de notre présence,» et après quelques mots polis -se retira. - -Le courrier lui courut après dans l'escalier pour lui demander ses ordres. - -«--M. le maître des requêtes vous réexpédiera demain,» dit Coffe avec une -gravité parfaite. - -Le lendemain était le grand jour des élections. Dès sept heures, Lucien -était chez M. Disjonval, qui le reçut avec un empressement marqué. - -«--Si je n'ai pas aujourd'hui et de bonne heure le crédit de cent mille -francs sur le receveur, j'aurai eu du moins l'honneur de vous être -présenté, et j'aurai eu aussi avec le respectable M. de Cerna une -conférence qui a fait sur mon cœur une profonde impression, ayant appris -à redoubler l'estime que j'avais déjà pour des hommes qui voient le -bonheur de notre chère patrie dans une autre roule que celle que je -crois la plus sûre...» - -Nous faisons grâce au lecteur des phrases polies qu'inspirait à Lucien -le désir de voir ces messieurs prendre patience jusqu'à l'arrivée de la -dépêche. - -À neuf heures, il rentra à son auberge où Coffe avait préparé deux -immenses lettres de narrations et d'explications. - -«--Quel drôle de style! fit Lucien en les signant. - -«--Emphatique et plat, et surtout jamais simple; c'est ce qu'il faut pour -les bureaux.» - -Le courrier fut renvoyé à Paris. - -Le général Fari avait fait louer, depuis un mois, par son petit aide de -camp Milière, un appartement au premier étage en face de la salle des -Ursulines où se faisaient les élections. Il s'établit là dès dix heures -du matin avec Lucien et Coffe. Ces messieurs avaient de quart d'heure en -quart d'heure, des nouvelles par des affidés du général. Les affidés de -la préfecture, ayant appris l'arrivée et l'incident du courrier de la -veille, et voyant dans Lucien le préfet futur si M. de Séranville manquait -l'élection, faisaient, à tout moment, passer à Lucien des cartes avec des -avis au crayon rouge. Les pointages se trouvèrent fort justes. - -Un petit imprimé avait été distribué avec profusion aux électeurs: - - -_Honnêtes gens de tous les partis, qui aimez le pays dans lequel vous -êtes nés!_ - -_Éloignez M. le préfet de Séranville!_ - -_Si M. Mairobert est élu député, M. le préfet sera destitué ou nommé -ailleurs. Qu'importe après tout le député nommé! Chassons un préfet -tracassier et menteur._ - -_À qui n'a-t-il pas manqué de parole?_ - - -Vers midi, l'élection du président prenait la plus mauvaise tournure. -Tous les électeurs du canton de Risset votaient en faveur de M. Mairobert. -Tous les quarts d'heure Lucien envoyait Coffe regarder le télégraphe; il -grillait de voir arriver la réponse à sa dépêche numéro 2. - -«--Le préfet est bien capable de faire retarder cette dépêche, disait le -général. Il serait bien digne de lui d'avoir envoyé un de ses commis à la -station voisine du télégraphe, qui est à quatre lieues d'ici, de l'autre -côté de la colline, pour tout arrêter. C'est par des traits de cette -espèce qu'il croit être un nouveau Mazarin. Car il connaît son histoire -de France, notre bon préfet.» - -Le lieutenant Milière offrit de monter à cheval et d'aller en un temps de -galop, sur la colline, observer les mouvements de la deuxième station du -télégraphe. Mais Coffe lui demanda son cheval et courut à sa place. - -Il y avait mille personnes au moins devant la salle des Ursulines. Lucien -descendit sur la place pour juger de l'esprit général des conversations; -il fut reconnu. Le peuple, lorsqu'il se voit en masse, est insolent. Des -cris partaient de la foule: - -«--Regardez donc ce petit commissaire de police, ce freluquet envoyé de -Paris pour espionner le préfet.» - -Il n'y fut presque pas sensible. - -Deux heures sonnaient; le télégramme ne venait pas. - -Lucien séchait d'impatience. Il alla voir M. Disjonval qui le reçut d'un -air piqué. - -«--Voilà, se dit-il, un homme qui croit que je me suis moqué de lui; il y -va franc jeu avec moi et je jurerais qu'il a retardé le vote de ses amis, -à la vérité peu nombreux, pour attendre le résultat de ma demande -au ministre.» - -Au moment où il cherchait à prouver à M. Disjonval qu'il n'avait pas -voulu le tromper, Coffe accourut tout haletant. - - -«--Le télégraphe marche. - -«--Daignez m'attendre chez vous encore un quart d'heure, dit Lucien à M. -Disjonval; je vole au bureau du télégraphe.» - -Il revint en courant vingt minutes après. - -«--Voilà la dépêche originale, dit-il: - - -_Le ministre des Finances à M. le Receveur général. Remettez cent mille -francs à M. le général Fari ou à M. Leuwen._ - - -«--Et le télégraphe marche encore... - -«--Je vais au collège, répondit M. Disjonval, qui paraissait persuadé. Je -ferai ce que je pourrai pour la nomination de notre candidat: nous portons -M. de Crémieux. De là je cours chez M. de Cerna: je vous engage aussi à y -aller sans délai.» - -La porte de l'appartement de M. de Cerna était grande ouverte; il y avait -foule dans l'antichambre que Lucien et Coffe traversèrent en volant. - -«--Monsieur, voici la dépêche de Paris. - -«--Parfait. J'ose espérer que vous n'avez aucune objection à faire contre -M. de Crémieux? - -«--Monsieur le général Fari et moi approuvons M. de Crémieux. S'il est -élu au lieu de M. Mairobert, le général et moi vous remettons les cent -mille francs. En attendant l'événement, dans quelles mains voulez-vous -que je dépose la somme? - -«--La calomnie veille autour de nous, monsieur. C'est déjà beaucoup que -quatre personnes, quelque honorables qu'elles soient, sachent un secret -dont l'opinion publique peut abuser. Je compte, monsieur, ajouta M. de -Cerna en désignant Coffe, vous, moi et M. Disjonval. À quoi bon faire voir -le détail à M. le général Fari, d'ailleurs si digne de toute -considération? - -«--Mais je suis trop jeune pour me charger seul de la responsabilité -d'une dépense secrète aussi forte»--et avec beaucoup d'adresse, il fit -consentir M. de Cerna à l'intervention du général. - -Il fut donc convenu que les cent mille francs seraient déposés dans une -cassette, dont le général Fari et M. Ledoyen, un ami de M. de Cerna, -auraient chacun une clef. - -À son retour à l'appartement situé vis-à-vis de la salle des Ursulines, -Lucien trouva le général extrêmement rouge. L'heure approchait à laquelle -il avait résolu d'aller déposer son vote, et il craignait d'être hué. -Malgré ce souci personnel, il fut néanmoins sensible à la considération -que lui témoignait M. de Cerna. - -Sur ces entrefaites, on reçut de M. Disjonval un mot qui priait M. Leuwen -de lui envoyer Coffe. Celui-ci revint une demi-heure après, et annonça -qu'il venait de voir monter à cheval et courir au galop vingt agents s'en -allant dans les campagnes chercher cent soixante électeurs légitimistes. - -«--Voilà l'heure, dit tout à coup le général fort ému. Il endossa son -uniforme et traversa la rue pour aller voter. La foule s'ouvrit devant -lui. Le général entra dans la salle, et au moment où il approchait du -bureau, des applaudissements éclatèrent parmi les électeurs -Mairobertistes. - -«--Ce n'est pas un plat coquin comme le préfet, disait-on tout haut. Il -n'a que ses appointements pour vivre, et il a une famille à nourrir.» - -À quatre heures, Lucien expédia cette dépêche: - - -_Les chefs légitimistes paraissent de bonne foi. Des observateurs placés -aux portes de la ville ont vu sortir vingt agents qui vont dans la -campagne chercher cent soixante électeurs légitimistes. Si quatre-vingts -ou cent électeurs arrivent le 18 avant midi, Hampden ne sera pas élu. Dans -le moment. M. Hampden a la majorité pour la présidence du collège. Le -scrutin sera dépouillé à cinq heures._ - - -Le directeur du télégraphe envoya une nouvelle dépêche ministérielle: - - -_J'approuve vos projets. Donnez cent mille francs; un légitimiste -quelconque, même M. Berryer, vaut mieux que M. Hampden._ - - -«--Je ne comprends pas, dit le général. Que veut dire Hampden? - -«--Hampden veut dire Mairobert; c'est le nom dont j'ai convenu avec le -ministre.» - -Le scrutin dépouillé donna: - - -Électeurs présents 873 -Majorité 437 -Voix à M. Mairobert 451 -Voix à M. de Bourdoulier, candidat du préfet 389 -Voix à M. de Crémieux 19 -Voix perdues 14 - - -Ces dix-neuf voix à M. de Crémieux firent plaisir au général et à Lucien; -elles prouvaient presque que M. de Cerna ne s'était pas joué d'eux. - -À six heures, des valeurs s'élevant à cent mille francs, furent remises -par le receveur général lui-même entre les mains du général Fari et de -Lucien, qui lui donnèrent un reçu. - -M. Ledoyen se présenta aussitôt. C'était un fort riche propriétaire, -généralement estimé. La cérémonie de la cassette fut effectuée, et il y -eut parole d'honneur réciproque de remettre la cassette et son contenu à -M. Ledoyen si tout autre que M. Mairobert était élu, à M. le général Fari -si M. Mairobert était élu. - -M. Ledoyen parti, on dîna. - -«--Maintenant, la grande affaire, c'est le préfet, dit le général, -extraordinairement gai ce soir-là. Prenons courage et montons à l'assaut. -Il y aura bien neuf cents votants demain. - - -M. de Bourdoulier a eu 389 -M. de Crémieux 19 - -Total 408 - - -Nous voilà avec 408 voix sur 873. Supposons que les vingt-sept voix -arrivées demain matin donnent dix-sept voix à M. Mairobert et dix à nous. -Nous aurons: - - -M. de Crémieux avec 418 -M. Mairobert avec 468 - - -Et alors, cinquante et une voix de M. de Cerna donneront la majorité à M. -de Crémieux. - -Ces chiffres furent retournés de cent façons par le général, Lucien, -Coffe et le lieutenant Milière, les seuls convives de ce dîner. - -«--Appelons nos deux meilleurs agents,» dit le général. - -Ces messieurs parurent et, après une assez longue discussion, avouèrent -d'eux-mêmes que la présence des légitimistes déciderait de la victoire. - -«--Et maintenant à la préfecture! - -«--Si vous ne voyez pas d'indiscrétion à ma demande, je vous prierais, -mon général, de porter la parole. - -«--Cela est un peu contre nos conventions; je m'étais réservé un rôle -tout à fait secondaire. Mais enfin, _j'ouvrirai le débat_, comme on dit -en Angleterre.» - -Le général tenait beaucoup à montrer _qu'il avait des lettres!_ mais ce -brave homme avait bien mieux: un rare bon sens et de la bonté. - -À peine eut-il expliqué au préfet qu'on le suppliait de donner à M. de -Crémieux les voix dont il avait disposé la veille, lors de la nomination -du président, que celui-ci l'interrompit d'un ton aigre: - -«--Je ne m'attendais pas à moins après toutes ces communications -télégraphiques. Mais enfin, messieurs, je ne suis pas encore destitué, et -M. Leuwen n'est pas encore préfet.» - -Tout ce que la colère peut mettre dans la bouche d'un petit sophiste -sournois, fut adressé par M. de Séranville au général et à Lucien. La -scène dura cinq heures. Le général ne perdit un peu patience que -vers la fin. - -«--Votre élection est évidemment perdue; laissez-la mourir entre les -mains de M. Leuwen. Comme les médecins appelés trop lard, M. Leuwen aura -tout l'odieux de la mort du malade. - -«--Il aura ce qu'il voudra ou ce qu'il pourra, mais jusqu'à ma -destitution, il n'aura pas la préfecture.» - -Ce fut sur cette réponse de M. de Séranville que Lucien fut obligé de -retenir le général. - -«--Un homme qui trahirait le gouvernement, dit le général, ne pourrait -pas faire mieux que vous, monsieur le préfet, et c'est ce que je vais -écrire au ministre. Adieu, monsieur.» - -À minuit et demi, en sortant de la préfecture, Lucien voulait apprendre -ce beau résultat à M. de Cerna. - -«--Si vous m'en croyez, monsieur Leuwen, attendez à demain matin, après -votre dépêche télégraphique. Laissons ces alliés suspects. D'ailleurs ce -petit animal de préfet peut se raviser.» - -À cinq heures et demie, le lendemain, Lucien attendait le jour dans le -bureau du télégraphe. Dès qu'on put voir clair, la dépêche suivante fut -expédiée: - -«--Le préfet a refusé ses 389 voix à M. de Crémieux. Le concours des 70 -à 80 voix que le général Fari et M. Leuwen attendaient des légitimistes -devient inutile, et M. Hampden va être élu.» - -Lucien, mieux avisé, n'écrivit pas à MM. Disjonval et de Cerna, mais il -alla les voir et leur expliqua le malheur survenu, avec tant de simplicité -et de sincérité évidente, que ces messieurs, qui connaissaient le génie -du préfet, finirent par croire à la bonne foi de Leuwen. - -«--L'esprit de ce petit préfet des grandes journées, dit M. de Cerna, est -comme les cornes des boues de mon pays: noir, dur et tortu.» - -Le pauvre Lucien était tellement emporté par l'envie de ne pas passer -pour un coquin, qu'il supplia M. Disjonval d'accepter de sa bourse le -remboursement des frais qu'avait pu entraîner la convocation -extraordinaire des électeurs légitimistes. M. Disjonval refusa, mais avant -de quitter la ville de Caen, Lucien lui fit remettre 500 francs par le -président Donis d'Angel. - -Le grand jour de l'élection, à dix heures, le courrier de Paris apporta -cinq lettres, annonçant que M. Mairobert était mis en accusation à Paris -comme facteur du grand mouvement insurrectionnel républicain dont on -parlait alors. Aussitôt douze des négociants les plus riches déclarèrent -qu'ils ne donneraient pas leurs voix à M. Mairobert. - -«--Voilà qui est bien digne du préfet, dit le général à Lucien avec -lequel il avait repris le poste d'observation vis-à-vis de la salle -d'élections. Il serait plaisant après tout que ce petit sophiste réussit. -C'est bien alors, ajouta-t-il avec la gaieté et la générosité d'un homme -de cœur, que pour peu que le ministre fût votre ennemi, et eût besoin d'un -boue émissaire, vous joueriez un joli rôle. - -«--Je recommencerais mille fois. Quoique la bataille fût perdue, j'ai -donné quand même. - -«--Vous êtes un brave garçon... Permettez-moi cette locution familière, -corrigea bien vite le bon général, craignant d'avoir manqué à la politesse -qui était pour lui comme une langue étrangère apprise sur le tard. - -Lucien lui serra la main avec émotion et laissa parler son cœur. - -À onze heures, on constata la présence de 948 électeurs. - -Au moment où un émissaire du général venait de lui donner ce chiffre, -M. le président Donis d'Angel voulut forcer toutes les consignes pour -pénétrer dans l'appartement, mais n'y réussit pas. - -«--Recevons-le un instant, dit Lucien. - -«--Ah! que non. Ce pourrait être la base d'une calomnie. Allez recevoir -ce digne président et ne vous laissez pas trahir par votre honnêteté -naturelle. - -«--Il m'apportait l'assurance que, malgré les contre-ordres de ce matin, -il y a 49 légitimistes et 11 partisans du préfet gagnés en faveur de M. -de Crémieux, dans la salle des Ursulines.» - -L'élection suivit son cours paisible; les figures étaient plus sombres -que la veille. La pauvre nouvelle du préfet, sur la mise en accusation -de M. Mairobert, avait mis en colère cet homme si sage jusque-là, et -surtout ses partisans. Deux ou trois fois on fut sur le point d'éclater, -mais un beau-frère de M. Mairobert, monta sur une charrette, arrêtée à -cinquante pas de la salle des Ursulines, et parla à la foule. - -«--Renvoyons notre vengeance à quarante-huit heures après l'élection, -autrement, la majorité vendue de la Chambre des députés l'annulera.» - -Ce bref discours fut bientôt imprimé à vingt mille exemplaires. On eut -même l'idée d'apporter une presse sur la place. Lucien, qui se promenait -hardiment partout, ne fut point insulté ce jour-là; il remarqua que la -foule sentait sa force. À moins de la mitrailler à distance, aucune -puissance ne pouvait agir sur elle. - -«--Voilà le peuple vraiment souverain!» pensait-il. - -Il revenait de temps en temps à l'appartement d'observation; l'avis du -lieutenant Milière était que personne n'aurait la majorité pour cette -fois. - -À quatre heures, il arriva une dépêche télégraphique au préfet, qui lui -ordonnait de porter ses votes aux légitimistes désignés par le général -Fari et Leuwen. Mais il ne fit rien dire. À quatre heures un quart, Lucien -eut une dépêche dans le même sens. - -Sur quoi Coffe s'écria: - -Un peu moins de fortune, et plus tôt arrivée! - -Le général fut charmé de la citation et se la fit répéter. - -À ce moment, ils furent étourdis par un vivat étourdissant. - -«--Est-ce joie, est-ce révolte? se demandèrent-ils en courant à la -fenêtre. - -«--C'est la joie, dit le général avec un soupir. Nous sommes foutus!» - -En effet, un émissaire qui arrivait l'habit déchiré, tant il avait eu -de peine à traverser la foule, apportait le bulletin du dépouillement du -scrutin: - - -Électeurs présents 948 -Majorité 475 -M. Mairobert 475 -M. de Bourdoulier, candidat du préfet 401 -M. de Crémieux 61 -M. Sauvage, républicain, voulant -le caractère des Français par des -lois draconiennes 0 -Vois perdues 2 - - -Le soir, la ville fut entièrement illuminée. - -«--Mais où sont donc les fenêtres des 401 partisans du préfet?» disait -Lucien à Coffe. - -La réponse fut un bruit effroyable de vitres cassées; c'étaient les -fenêtres du président Donis d'Angel. - -Le lendemain, Lucien s'éveilla à onze heures et s'en alla tout seul se -promener dans toute la ville. Une singulière pensée s'était rendue -maîtresse de son esprit. - -«--Que dirait Mme de Chasteller si je lui racontais ma conduite?» - -Il fut bien une heure avant de trouver la réponse à cette question, et -cette heure lui fut bien douce. - - -* * * - - -En approchant de Paris, il vint par hasard à penser à la rue où logeait -Mme Grandet, et ensuite à elle. - -Il partit d'un éclat de rire. - -«--Qu'avez-vous donc?» lui demanda Coffe. - -«--Rien. J'avais oublié le nom d'une belle dame pour qui j'ai une grande -passion. - -«--Je croyais que vous pensiez à l'accueil que va vous faire votre -ministre. - -«--Le diable l'emporte... Il me recevra froidement, me demandera l'état -de mes déboursés et trouvera que c'est bien cher. - -«--Tout dépend du rapport que ses espions lui auront fait sur votre -mission. Votre conduite a été furieusement imprudente: vous avez donné -pleinement dans cette folie de la première jeunesse qu'on appelle _le -zèle._» - -Lucien avait à peu près deviné. Le comte de Vaize le reçut avec la -politesse ordinaire, mais ne lui fit aucune question sur les élections, -aucun compliment sur son voyage; il le traita absolument comme s'il -l'avait vu la veille. À la fin de l'entretien, il gagna son bureau, -occupé, durant son absence, par Desbacs, qui avait rempli sa place. Ce -petit homme fut très froid en lui faisant la remise des affaires -courantes, lui qui avant le voyage était à ses pieds. Lucien ne dit -rien à Coffe qui travaillait dans une pièce voisine et qui, de son côté, -éprouvait un accueil encore plus significatif. À cinq heures et demie, il -l'appela pour aller dîner ensemble. Dès qu'ils furent seuls dans un -cabinet de restaurant: - -«--Eh bien? dit Lucien en riant. - -«--Eh bien, tout ce que vous avez fait de bien et d'admirable pour tâcher -de sauver une cause perdue, n'est qu'un _péché splendide._ Vous serez bien -heureux si vous échappez au reproche de jacobinisme ou de carlisme. On en -est encore dans les bureaux à trouver un nom pour votre crime; on n'est -d'accord que sur son énormité. Tout le monde épie la façon dont le -ministre vous traite. Vous vous êtes cassé le cou. - -«--La France est bien heureuse, répondit Lucien gaiement, que ces coquins -de ministres ne sachent pas profiter de cette folie de jeunesse que vous -appelez le zèle. Je serais curieux de savoir si un général en chef -traiterait de même un officier qui, dans une déroute, aurait fait mettre -pied à terre à un régiment de dragons, pour marcher à l'assaut d'une -batterie enfilant la grande route et tuant horriblement de monde?» - -Après de longs discours, Lucien apprit à Coffe qu'il n'avait point épousé -une parente du ministre et qu'il n'avait rien à demander. - -«--Mais alors, dit Coffe étonné, d'où venait avant votre mission la bonté -marquée du ministre? Maintenant, après les lettres de M. de Séranville, -pourquoi ne vous brise-t-il pas? - ---Il a peur du salon de mon père. Si je n'avais pas pour père l'homme -d'esprit le plus redouté de Paris, j'aurais été comme vous, jamais je ne -me relevais de la profonde disgrâce où nous a jetés noire républicanisme -de l'École polytechnique. Dites-moi, croyez-vous qu'un gouvernement -républicain fut aussi absurde que celui-ci? - -«--Il serait moins absurde, mais plus violent. Ce serait souvent un loup -enragé. En voulez-vous la preuve? Elle n'est pas loin de nous. Quelles -mesures prendriez-vous dans les deux départements de MM. de Riquebourg -et de Séranville, si demain vous étiez un ministre de l'Intérieur -tout-puissant? - -«--Je nommerais M. Mairobert préfet; je donnerais au général Fari le -commandement des deux départements. - -«--Songez au contre-coup de ces mesures et à l'exaltation que prendraient -dans les deux départements Riquebourg et Séranville, tous les partisans -du bon sens et de la justice. M. Mairobert serait roi de son département; -et si ce département s'avisait d'avoir une opinion sur ce qui se fait à -Paris? Pour parler seulement de ce que nous connaissons, si ce département -s'avisait de jeter un œil raisonnable sur ces trois cent cinquante nigauds -emphatiques qui grattent du papier dans la rue de Grenelle, et parmi -lesquels nous comptons? Si les départements voulaient à l'Intérieur -quelques hommes de métier à 10.000 francs d'appointements et 10.000 francs -de frais de bureau, signant tout ce qui est d'intérêt secondaire, que -deviendraient les trois cent quarante au moins de ces commis, chargés de -faire au bon sens une guerre acharnée? - -Et de proche en proche, que deviendrait le roi? Tout gouvernement est un -mal, mais un mal qui préserve d'un plus grand. - -«--C'est ce que disait M. Gauthier, l'homme le plus sage que j'aie connu, -un républicain de Nancy. Que n'est-il ici à raisonner avec nous? Du reste, -c'est un homme qui lit la _Théorie des fonctions_ de Lagrange, aussi bien -que vous et cent fois mieux que moi, etc.» - -Le discours fut infini entre les deux amis, car Coffe, ne sachant résister -à Lucien, s'en était fait aimer, et par reconnaissance se croyait obligé -de lui répondre. Il ne revenait pas de son étonnement qu'étant aussi -riche, Lucien ne fût pas plus absurde. - -Entraîné par cette idée, il lui demanda: - -«--Êtes-vous né à Paris? - -«--Oui, sans doute. - -«--Et M. votre père avait cet hôtel magnifique à cette époque, et vous -alliez vous promener en voiture à trois ans? - -«--Mais, sans doute... Pourquoi ces questions? - -«--Parce que je suis étonné de ne vous trouver ni absurde, ni sec: il -faut espérer que cela durera. Vous devez voir par le succès de votre -mission que la société repousse vos qualités actuelles. Si vous vous -étiez borné à vous faire couvrir de boue à Blois, le ministre vous eût -donné la croix. - -«--Du diable si je pense encore à cette mission. - -«--Vous auriez tort; c'est la plus belle et la plus curieuse expérience -de votre vie. Jamais, quoi que vous fassiez, vous n'oublierez le général -Fari, MM. de Séranville, de Riquebourg, de Cerna, Donis d'Angel, etc. - -«--Jamais. - -«--Eh bien, le plus ennuyeux de l'expérience morale est fait. C'est le -commencement, l'exposition des faits. Au ministère, vous achèverez votre -éducation. Seulement pressez-vous, car il est possible que le de Vaize ait -déjà inventé quelque coup de Jarnac pour vous éloigner tout doucement -sans fâcher monsieur votre père. - -«--Ah! à propos, mon père est député de l'Aveyron, après trois -ballottages et à la flatteuse majorité de sept voix! - -«--Vous ne m'aviez pas parlé de sa candidature... - -«--Je la trouvais ridicule et d'ailleurs n'eus pas le temps d'y trop -songer; je ne l'appris que par ce courrier extraordinaire qui donna une -pâmoison à M. de Séranville.» - -Deux jours après, le comte de Vaize disait à Lucien: - -«--Lisez ce papier.» - -C'était une première liste de gratifications à propos des élections. Le -ministre, en la lui donnant, souriait d'un air de bonté qui semblait -dire: «Vous n'avez rien fait qui vaille, et cependant voyez comme je vous -traite.» - -Il y avait trois gratifications de 10.000 francs, et à coté du nom des -gratifiés, la mention: _Succès._ La quatrième ligne portait: M. Lucien -Leuwen, maître des requêtes, _non succès._ M. Mairobert nommé à une -majorité _d'une voix..._ 8.000 francs. - -«--Eh bien, fit M. de Vaize, tient-on la parole qu'on vous donna à -l'Opéra?» - -Lucien exprima toute sa reconnaissance, puis ajouta: - -«--J'ai une prière à adresser à Votre Excellence: je désirerais que mon -nom ne figurât pas sur la liste. - -«--J'entends, dit le ministre, dont la figure prit sur-le-champ -l'expression la plus sérieuse. Vous voulez la croix, mais en vérité, -après tant de folies, je ne puis la demander pour vous. Vous êtes plus -jeune de caractère que d'âge. Demandez à Desbacs l'étonnement que -causaient vos dépêches télégraphiques, arrivant coup sur coup et ensuite -vos lettres. - -«--C'est parce que je sens tout cela que je prie Votre Excellence de ne -pas songer à moi pour la croix, et encore moins pour la gratification. - -«--Prenez garde, cria le ministre en colère, je suis homme à vous prendre -au mot. Allons, prenez une plume, et à côté de votre nom mettez ce que -vous voudrez.» - -Lucien écrivit à coté de son nom: _ni croix, ni gratification; élection -manquée_, et puis, au bas du papier: - ---M. Coffe... 2.500 francs. - -«--Je porte ce papier au Château, songez-y bien. Il serait inutile que -par la suite votre père me parlât à ce sujet. - -«--Les hautes occupations de Votre Excellence l'empêchent de garder le -souvenir de notre conversation à l'Opéra. Je manifestai le vœu le plus -précis que mon père n'eût plus à s'occuper de ma fortune politique. - -«--Eh bien, alors, expliquez à mon ami Leuwen comment s'est passée -l'affaire de la gratification, et comment, vous ayant porté pour 8.000 -francs, vous avez biffé tout cela. Adieu, monsieur.» - -À peine la voiture de Son Excellence eut-elle quitté l'hôtel, que Mme -la comtesse de Vaize fit appeler Lucien. - -«--Diable, se dit-il en l'apercevant, elle est bien jolie aujourd'hui. -Pas l'air timide et des yeux de feu; que signifie ce changement? - -«--Vous nous tenez rigueur depuis votre retour, monsieur. J'attendais -toujours une occasion pour vous parler en détail. Je vous assure que -personne plus que moi n'a défendu vos dépêches avec plus de suite. J'ai -empêché avec le plus grand courage qu'on en dit du mal devant moi à -table. Tout le monde peut se tromper et j'ai une bonne nouvelle à vous -annoncer. Vos ennemis pourraient plus tard vous calomnier à propos de -cette mission, et, quoique sachant que les questions d'argent ne vous -touchent que médiocrement, j'ai obtenu de mon mari, pour fermer la bouche -à ces ennemis, qu'il vous présentât au roi pour une gratification de -8.000 francs. Je voulais 10.000, mais M. de Vaize m'a fait voir que cette -somme était réservée aux plus grands succès, et les lettres reçues hier -de M. de Séranville et du maire de Caen sont affreuses pour vous.» - -Tout cela fut dit avec beaucoup plus de paroles, et, par conséquent, avec -beaucoup plus de mesure et de retenue féminine. Aussi Lucien y fut-il très -sensible. Il lui raconta qu'il venait d'effacer son nom. - -«--Mon Dieu, seriez-vous piqué? Vous aurez la croix à la première -occasion, je vous le promets.» - -Ce qui voulait dire: Allez-vous nous quitter? - -L'accent de ces mots le toucha profondément; il fut sur le point de lui -baiser la main. - -«--Si je m'attachais à elle, pensait-il, que de dîners ennuyeux il faudra -supporter! et avec la figure du mari de l'autre côté de la table!» - -Cette réflexion ne lui prit pas une demi-seconde. - -«--Je viens d'effacer mon nom, reprit-il, mais puisque vous daignez -témoigner de l'intérêt pour mon avenir, je vous dirai la véritable raison -de mon refus. Ces titres de gratification peuvent être imprimés un jour et -me donner une célébrité fâcheuse. Je suis trop jeune pour m'exposer à ce -danger. - -«--Oh! mon Dieu, dit Mme de Vaize avec l'accent de la terreur, -croyez-vous la république si près de nous?» - -La peur lui avait fait oublier ses velléités d'amitié, et devant cette -sécheresse, Lucien tomba dans une profonde rêverie. - -«--Vous êtes fâché? - -«--Je vous demande pardon. Y a-t-il longtempsque je suis tombé dans -cette rêverie? - -«--Trois minutes au moins, répondit-elle avec un air de bonté, mais à -cette bonté qu'elle tenait à marquer, se mêlait un peu du reproche de la -femme d'unministre puissant qui n'est pas accoutumée à de pareilles -distractions, et en tête-à-tête encore. - -«--C'est que je suis sur le point d'éprouver pour vous, madame, un -sentiment trop tendre, et je me le reprochais...» - -Après cette petite coquinerie, comme il n'avait plus rien à dire à Mme -de Vaize, il ajouta encore quelques mots polis, et la laissa toute rouge -et tout émue, pour aller s'enfermer dans son bureau. - -«--J'oublie de vivre. Ces sottises d'ambition me distraient de la seule -chose au monde qui ait de la réalité pour moi. C'est drôle de sacrifier -son cœur à l'ambition, tout en n'étant pas ambitieux!... Il faut aller -à Nancy. Attendons d'abord mon père qui revient un de ces jours. C'est -un devoir, et puis je serais bien aise d'avoir son opinion sur ma conduite -à Caen, tant sifflée au ministère.» - -Le plaisir d'aller à Nancy changea le cours de ses pensées et le rendit, -le soir, chez Mme Grandet, extrêmement brillant. Dans le petit salon -ovale, au milieu de trente personnes peut-être, il fut le centre de la -conversation et fit cesser tous les entretiens particuliers pendant vingt -minutes au moins. Ce succès électrisa Mme Grandet. - -«--Avec deux ou trois hommes comme celui-ci, chaque soirée, mon salon -sera le premier de Paris.» - -Comme on passait au billard, elle se trouva à côté de Lucien, séparée du -reste de la société. - -«--Que faisiez-vous le soir, pendant cette course en province? - -«--Je pensais à une jeune femme de Paris pour laquelle j'ai une grande -passion.» - -Ce fut le premier mot de ce genre qu'il eût jamais dit à Mme Grandet: il -arrivait à propos. Pendant toute la soirée il fut pour elle du dernier -tendre. - - -* * * - - -M. Leuwen revint tout joyeux de son élection dans le département de -l'Aveyron. - -«--L'air y est chaud, les perdrix excellentes, les hommes plaisants. Je -suis chargé par mes commettants de quatre-vingt-trois commissions, en -outre de celles dont on me chargera par lettre: quatre paires de bottes -bien confectionnées; une route de cinq quarts de lieue de longueur pour -conduire à la maison de campagne de M. Castanet, etc., etc.» - -Et M. Leuwen continua à raconter à Mme Leuwen et à son fils les intrigues -au moyen desquelles il avait obtenu une majorité triomphante de sept voix. - -«--Enfin, je ne me suis pas ennuyé un moment dans ce département, et si -j'y avais eu ma femme, j'aurais été parfaitement heureux. Il y avait bien -des années que je n'avais parlé aussi longtemps et à un aussi grand nombre -d'ennuyeux. Aussi suis-je saturé de platitudes et d'ennuis officiels.» - -On peut penser comme Lucien fut reçu lorsqu'il parla d'absence. - -«--Je te renie à jamais, lui dit son père avec une vivacité gaie. Redouble -d'assiduité et d'attention auprès de ton ministre; et si tu as du cœur, -campe un enfant à sa femme! Et maintenant raconte-moi les aventures de -ton voyage. - -«--Voulez-vous mon histoire longue ou courte? - -«--Longue, dit Mme Leuwen; elle m'a fort amusée et je l'entendrais une -seconde fois avec plaisir. Je serais fort, curieuse de voir ce que vous en -penserez, ajouta-t-elle en se tournant vers son mari. - -«--Eh bien, répondit M. Leuwen, il est dix heures trois quarts, qu'on -fasse du punch et commence.» - -Mme Leuwen fit un signe au valet de chambre et la porte fut fermée. - -Lucien expédia en cinq minutes l'avanie de Blois et les menus incidents -du voyage, et raconta longuement ce que le lecteur connaît déjà. - -Vers le milieu du récit, M. Leuwen commença à faire des questions. - -«--Plus de détails, plus de détails, disait-il à son fils; il n'y a -d'originalité et de vérité que dans les détails. - -«Et voilà comment ton ministre t'a traité à ton retour! Il semblait -vivement contrarié. - -«--Ai-je bien ou mal agi? En vérité je l'ignore, disait Lucien. Sur le -champ de bataille, dans la vivacité de l'action, je croyais avoir mille -fois raison. Ici, les doutes commencent à se faire jour. - -«--Et moi, je n'en ai pas, répondit Mme Leuwen. Tu t'es conduit comme le -plus brave homme aurait pu faire.» - -Elle plaidait en faveur de son fils et avait peur de solliciter -l'approbation de M. Leuwen qui ne disait rien. - -«--Ce qui est fait est fait, continuait Lucien. Je me moque parfaitement -du Brid'oison de la rue de Grenelle. Mais mon orgueil est alarmé; quelle -opinion dois-je avoir de moi-même? Ai-je quelque valeur? Voilà ce que je -vous demande, mon père. J'ai pu atténuer les faits, en ma faveur, en vous -les racontant, et alors les mesures que j'ai prises d'après ces faits -seraient justifiées à mon insu. - -«--Ce M. Coffe me fait l'effet d'un méchant homme, dit Mme Leuwen. - -«--Maman, vous vous trompez. Ce n'est qu'un homme découragé. S'il avait -quatre cents francs de rente, il se retirerait dans les rochers de la -Sainte-Baume, à quelques lieues de Marseille. Il est dommage que vous -ayez cette opinion de lui, car je voulais obtenir de mon père qu'il -entendît le récit de ma campagne, fait par ce fidèle aide de camp qui -souvent n'a pas été de la même opinion que moi. Et jamais je n'obtiendrai -une seconde séance de mon père, si vous ne la sollicitez avec moi. - -«--Mais cela m'intéresse, répliqua M. Leuwen. Si votre Coffe veut venir -dîner ici demain, serons-nous seuls? demanda-t-il à sa femme. - -«--Nous avions un demi-engagement avec Mme de Thémines. - -«--Nous dînerons ici, nous trois et M. Coffe. S'il est du genre ennuyeux, -comme je le crains, il le sera moins à table. La porte sera fermée, et -nous serons servis par Anselme.» - -Lucien amena Coffe le lendemain, mais non sans peine. - -Par la froideur et la simplicité de son récit, il fit la conquête de -M. Leuwen. - -«--Je vous remercie, monsieur, lui dit-il, de n'être pas Gascon. J'ai une -indigestion de gens hâbleurs qui sont tou jours surs du succès du -lendemain sauf à vous servir une platitude, lorsque le lendemain vous leur -reprochez la défaite.» - -Mme Leuwen était enchantée d'avoir une seconde édition des prouesses de -son fils. Et à neuf heures, comme Coffe voulait se retirer, M. Leuwen -insista pour le conduire dans sa loge à l'Opéra. Avant la fin de la -soirée, le député de l'Aveyron lui dit: - -«--Je suis bien fâché que vous soyez au ministère. Je vous aurais offert -une place de quatre mille francs chez moi. Depuis la mort de ce pauvre Van -Peters, je ne travaille pas assez, et depuis la sotte conduite du comte de -Vaize, à l'égard de ce héros-là, fit-il en désignant son fils, je me sens -une velléité de faire six semaines de demi-opposition. Morbleu, monsieur -le ministre, vous me paierez votre sottise. Il serait indigne de moi de me -venger comme votre banquier. Toute vengeance coûte à qui se venge, et -comme banquier, je ne puis sacrifier un iota sur la probité.» - -Et il tomba dans une longue rêverie. Lucien, qui trouvait la séance un -peu longue, aperçut Mlle Gosselin dans une loge et disparut. - -«--Aux armes! dit tout à coup M. Leuwen, en sortant de sa méditation. Il -faut agir. Quelle heure est-il? - -«--Je n'ai pas de montre, dit Coffe froidement, et il ne résista pas à la -vanité d'ajouter: - -«--Monsieur votre fils m'a tiré de Sainte-Pélagie; dans ma faillite j'ai -placé ma montre dans le bilan. - -«--Parfaitement honnête, parfaitement honnête! répondit M. Leuwen d'un -air distrait. Puis-je compter sur votre silence? Je vous demande de ne -prononcer jamais ni mon nom ni celui de mon fils. - -«--Je vous le promets; c'est ma coutume. - -«--Faites-moi l'honneur de venir dîner demain chez moi. S'il y a du monde, -je ferai servir dans ma chambre; nous ne serons que trois, mon fils et -vous, monsieur. Votre raison sage et ferme me plaît beaucoup, et je désire -vivement trouver grâce devant votre misanthropie, si toutefois vous êtes -misanthrope. - -«--Oui, monsieur, pour trop aimer les hommes.» Quinze jours après cet -entretien, le changement opéré chez M. Leuwen étonnait tout le monde. Il -faisait sa société habituelle de trente à quarante députés nouvellement -élus et des plus sots, et l'incroyable était qu'il ne persiflait jamais. -Un diplomate de ses amis eut des inquiétudes sérieuses: - -«--Il n'est plus insolent envers les imbéciles, il leur parle -sérieusement, son caractère change. Nous allons le perdre.» - -M. Leuwen suivait assidûment les soirées que le ministre de l'Intérieur -donnait aux députés. Trois ou quatre affaires se présentèrent où il servit -admirablement les intérêts de M. de Vaize. - -«--Enfin, je suis venu à bout de ce caractère de feu, disait celui-ci: -je l'ai maté. À cause de son fils, le voilà à mes pieds.» - -Le résultat de ce raisonnement fut un brin de supériorité pris par le -ministre à l'égard du député de l'Aveyron, à qui la nuance n'échappa point -et dont il fit ses délices. Comme M. de Vaize ne faisait pas sa société -des gens d'esprit, et pour cause, il ne sut pas l'étonnement que causait -le changement d'habitudes de M. Leuwen parmi ces hommes actifs et fins -qui font leur fortune par le gouvernement. Mme Leuwen ne revenait pas de -son étonnement; tous les jours, il y avait à dîner cinq on six députés au -moins, à qui il adressait des propos dans ce genre: - -«--Ce dîner, que je vous prie d'accepter toutes les fois que vous ne -serez pas invités chez les ministres ou chez le roi, coûterait plus de 80 -francs par tête dans les grands restaurants. Par exemple, voilà un -turbot...» - -Et là-dessus l'histoire du turbot, le prix qu'il avait coûté, sa -provenance, etc... - -«--Lundi passé, ce même turbot, et quand je dis le même, je me trompe... -celui-ci s'agitait dans la mer de la Manche, mais un turbot de même poids -et aussi frais eut coûté dix francs de moins...» - -Et il évitait de regarder sa femme en débitant ces belles choses. - -Il ménageait avec un art infini l'attention de ses députés. Presque -toujours il leur faisait part de ses réflexions comme celle sur le turbot -ou bien d'anecdotes dans lesquelles des cochers de fiacre menaient à la -campagne des imprudents qui ne connaissaient pas les rues de Paris. Mais -il réservait toutes les forces d'esprit de ces messieurs pour cette idée -difficile qu'il présentait de mille façons différentes: - -«--L'union fait la force. Si ce principe est vrai partout, il l'est -surtout dans les assemblées délibérantes. Il n'y a d'exceptions que -lorsqu'il y a un Mirabeau et un général Foy. Mais qui est-ce qui est -Mirabeau? Pas moi, pour sûr. Nous comptons pour quelque chose si aucun -de nous ne tient avec opiniâtreté à sa manière de voir. Nous sommes vingt -amis. Eh bien! il faut que chacun de nous pense comme pense la majorité, -qui est de onze. Demain on mettra un article de loi en délibération dans -la Chambre. Après dîner, ici, entre nous, mettons en délibération cet -article de loi. Pour moi, qui n'ai sur vous d'autre avantage que celui de -connaître les roueries de Paris depuis quarante-cinq ans, je sacrifierai -toujours ma pensée à celle de la majorité de mes amis, car enfin, quatre -yeux voient mieux que deux. Nous mettons donc en délibération l'opinion -qu'il faudra avoir demain; si nous sommes vingt, comme je l'espère, et que -onze d'entre nous disent _oui_, il faut absolument que les neuf autres -disent _oui_, quand même ils seraient passionnément attachés au _non._ -C'est là le secret de notre force. Et si jamais nous arrivons à réunir -trente voix, sûres, les ministres n'auront plus aucune grâce à nous -refuser. Nous ferons un _mémorandum_ des choses que chacun de nous désire -le plus obtenir pour sa famille... Je parle de choses faisables. Lorsque -chacun de nous aura obtenu une grâce, de valeur à peu près égale, nous -passerons à une seconde liste. Que dites-vous, messieurs, de ce plan de -campagne législative?» - -M. Leuwen avait choisi les vingt députés les plus dénués de relations, -les plus étonnés de leur séjour à Paris, les plus lourds d'esprit. Pour -leur expliquer cette théorie, il les invitait à dîner. Ils étaient presque -tous du Midi, quelques Auvergnats, ou gens habitant sur la ligne de -Perpignan à Bordeaux. La grande affaire de M. Leuwen était de ne pas -offenser leur amour-propre; quoique cédant partout et en tout, il n'y -réussissait pas toujours. Il avait un coin de bouche moqueur qui les -effarouchait; deux ou trois trouvèrent qu'il avait l'air de se moquer -d'eux et s'éloignèrent de ses dîners. Il les remplaça heureusement par -ces députés à trois lits et à quatre filles, et qui veulent placer fils -et gendres. - -Un mois environ après l'ouverture de la session et à la suite d'une -vingtaine de dîners, il jugea sa troupe assez aguerrie pour la mener au -feu. Un jour, après un excellent dîner, il les fit passer dans une chambre -à part el voter gravement sur une question d'importance que l'on devait -discuter le lendemain. Malgré toute la peine qu'il se donna pour faire -comprendre, d'une façon indirecte d'ailleurs, de quoi il s'agissait à ses -députés, au nombre de dix-neuf, douze votèrent pour le côté absurde de la -question. M. Leuwen leur avait promis d'avance de parler en faveur de la -majorité. À la vue de cette absurdité, il eut une faiblesse humaine: il -chercha à éclairer cette majorité par des explications qui durèrent une -heure et demie. Il fut repoussé avec perte. Le lendemain, intrépidement, -et pour son début à la Chambre, il soutint une sottise palpable. Il fut -secoué dans tous les journaux, à peu près sans exception, mais la petite -troupe lui sut un gré infini. - -Nous supprimons les détails infinis et aussi les soinsque lui coûtait son -troupeau de fidèles. Par peur qu'on ne séduisît ses Auvergnats, il allait -quelquefois avec eux chercher une chambre garnie, ou marchander chez les -tailleurs qui vendaient des pantalons tout faits dans les passages. S'il -l'eût osé, il les aurait logés, comme il les nourrissait à peu près. Avec -des soins de tous les jours qui, par leur extrême nouveauté, l'amusaient, -il arriva rapidement à vingt-neuf voix. Alors M. Leuwen prit le parti de -n'inviter jamais un député à dîner qui ne fût de ces vingt-neuf; presque -chaque jour il en amenait de la Chambre, après la séance, une berline -toute pleine. Un journaliste de ses amis feignit de l'attaquer en -proclamant l'existence de la _Légion du Midi_, forte de vingt-neuf -membres. La seconde fois que cette légion eut l'occasion de révéler son -existence, M. Leuwen la fit délibérer la veille, après dîner, et fidèles -à leur instinct, dix-neuf députés votèrent pour le côté absurde de la -question. Le lendemain, le député montait à la tribune et le parti absurde -l'emporta dans la Chambre à une majorité de huit voix. Nouvelles diatribes -dans les journaux contre la _Légion du Midi._ - -Comme M. Leuwen avait des amis aux Finances, il distribua parmi ses -fidèles une direction de poste dans un village du Languedoc, et deux -distributions de tabac. Trois jours après, il essaya de ne point mettre -en délibération, faute de temps, une question à laquelle un ministre -attachait un intérêt personnel. Ce ministre arrive à la Chambre en grand -uniforme, radieux et sur de son fait; il va serrer la main à ses amis et -caresse du regard les bancs de ses fidèles. Le rapporteur paraît et -conclut en faveur du ministre. Un juste-milieu furibond succède et appuie -le rapporteur. La Chambre s'ennuyait et allait approuver le projet à une -forte majorité. Les députés de la Légion ne savaient que penser. Alors M. -Leuwen, libre de son opinion, monte à la tribune et, malgré la faiblesse -de sa voix, obtient une attention religieuse. Il trouve, dès le début de -son discours, trois ou quatre traits fins et méchants. Le premier fit -sourire quinze ou vingt députés voisins de la tribune, le second fit rire -d'une façon sensible et produisit un murmure de plaisir, le troisième, à -la vérité fort méchant, fit rire aux éclats. Le ministre intéressé demanda -la parole et parla sans succès. Le comte de Vaize, accoutumé au silence de -la Chambre, vint au secours de son collègue. C'était ce que M. Leuwen -souhaitait avec passion depuis deux mois; il alla supplier son collègue de -lui céder son tour. Comme le comte de Vaize avait répondu assez bien à une -des plaisanteries de M. Leuwen, celui-ci demanda la parole pour un fait -personnel. Le président la lui refuse, alors la Chambre la lui accorde au -lieu d'un autre député qui cède son tour. Ce second discours fut un -triomphe pour M. Leuwen. Il se livra à toute sa méchanceté et trouva -contre M. de Vaize des traits d'autant plus cruels qu'ils étaient -inattaquables dans la forme. Huit ou dix fois, la Chambre entière éclata -de rire, trois ou quatre fois elle le couvrit de bravos. Comme sa voix -était très faible, on eût entendu, pendant qu'il parlait, voler une mouche -dans la salle. C'était un succès pareil à ceux que l'aimable Andrieux -obtenait jadis aux séances publiques de l'Académie. M. de Vaize s'agitait -sur son banc, et faisait signe tour à tour aux riches banquiers membres -de la Chambre et amis de M. Leuwen. Il était furieux et parla de duel à -ses collègues. - -«--L'odieux serait si grand, si vous arriviez à tuer ce petit vieillard, -qu'il retomberait sur le ministère tout entier,» lui dit le ministre de -la guerre. - -Le succès de M. Leuwen dépassa toutes les espérances. Son discours--si -l'on peut appeler ainsi une diatribe méchante, charmante, piquante--était -le débordement d'un cœur ulcéré qui s'est contenu pendant deux mois; il -marqua la séance la plus agréable que la session eût offerte jusque-là. -Personne ne put se faire écouter après qu'il fut descendu de la tribune. - -Il n'était que quatre heures et demie; après un moment de conversation, -tous les députés s'en allèrent et laissèrent seul, avec le président, un -lourd juste-milieu qui essayait de combattre la brillante improvisation de -M. Leuwen. Horriblement fatigué, celui-ci alla se mettre au lit. Mais il -fut un peu ranimé le soir, vers les neuf heures, quand il eut ouvert sa -porte. Les compliments pleuvaient, des députés qui ne lui avaient jamais -parlé venaient le féliciter et lui serrer la main. - -«--Demain, si vous m'accordez la parole, je traiterai à fond le sujet, -leur disait-il. - -«--Mais, mon ami, vous voulez vous tuer,» répétait Mme Leuwen, fort -inquiète. - -La plupart des journalistes vinrent dans la soirée lui demander son -discours; il leur montra une carte à jouer, sur laquelle il avait marqué -cinq idées à développer. Quand ils virent que le discours avait été -réellement improvisé, leur admiration fut sans bornes. Le nom de Mirabeau -fut prononcé sans rire. À dix heures, le sténographe du _Moniteur_ vint -apporter le discours à corriger. - -«--Cela me dispensera de reparler demain,» et il ajouta cinq ou six -phrases d'un bon sens profond, dessinant clairement l'opinion qu'il -voulait faire prévaloir. - -Ce qu'il y avait de plus plaisant, c'était l'enchantement des députés de -sa réunion, qui assistèrent à ce triomphe pendant toute la soirée; ils -croyaient tous avoir parlé et lui fournissaient les arguments qu'il aurait -dû faire valoir. M. Leuwen admirait ces arguments avec sérieux. - -«--D'ici à un mois, votre fils sera commis à cheval, dit-il à l'oreille -de l'un d'eux; et le vôtre, chef de bureau à la sous-préfecture, disait-il -à un autre.» - -Le lendemain matin, Lucien faisait une drôle de mine, dans son bureau, à -vingt pas de la table où écrivait le comte de Vaize, sans doute furibond. -Son Excellence put entendre le bruit que faisaient en entrant les commis -qui venaient féliciter Lucien sur le talent de son père. Ce pauvre -ministre était hors de lui; quoique les affaires l'exigeassent, il ne put -prendre sur lui de voir Lucien. Vers les deux heures, il partit pour le -château, et à peine fut-il sorti que la jeune comtesse fit appeler Leuwen. - -«--Ah! monsieur, vous voulez donc nous perdre: le ministre est hors de lui -et n'a pas fermé l'œil. Vous serez lieutenant, vous aurez la croix, mais -donnez-nous le temps.» - -La comtesse de Vaize était elle-même fort pâle. Lucien fut charmant pour -elle et presque tendre; il la consola et la persuada de son mieux de ce -qui était vrai, c'est qu'il n'avait pas eu la moindre idée de l'attaque -projetée par son père. - -«--Je puis vous jurer, madame, que depuis six semaines, mon père ne m'a -pas parlé une seule fois d'affaires sérieuses. - -«--M. de Vaize sent bien tous ses torts. Il aurait dû vous récompenser -autrement. Mais aujourd'hui, il dit que c'est impossible, après une levée -de boucliers aussi atroce. - -«--Madame la comtesse, répondit Lucien d'un air très doux, le fils d'un -député opposant peut être désagréable à voir; si ma démission pouvait -faire plaisir à M. le ministre... - -«--Ah! monsieur, ne croyez point cela. Mon mari ne me pardonnerait jamais -s'il savait que ma conversation avec vous a été maladroite au point de -vous faire prononcer ce mot de démission. C'est plutôt de conciliation -qu'il s'agit.» - -Et cette jolie femme se mit à pleurer. Lucien fit son possible pour la -consoler, mais en séparant avec soin dans ses consolations ce qu'il devait -dire à une femme affligée de ce qui devait être répété à l'homme qui -l'avait maltraité à son retour de mission. - -Après ses succès, M. Leuwen passa huit jours au lit. Un jour de repos eut -suffi, mais il connaissait son pays où le charlatanisme à côté du mérite -est comme un zéro à la droite d'un chiffre; il décuple sa valeur. Ce fut -donc au lit qu'il reçut les félicitations de plus de cent membres de la -Chambre. Il refusa huit ou dix députés non dépourvus de talent qui -voulaient s'enrôler dans la _Légion du Midi._ - -«--Nous sommes plutôt une réunion d'amis qu'une société de politiciens... -Votez avec nous, secondez-nous pendant cette session, et si cette -fantaisie, qui nous honore, vous dure encore l'année prochaine, ces -messieurs, accoutumés à vous voir partager nos opinions, toutes de -conscience, iront eux-mêmes vous engager à venir à nos dîners de bons -garçons... - -«--Il faut déjà le comble de l'abnégation et de l'adresse pour mener ces -vingt-neuf oisons. One serait-ce s'ils étaient quarante ou cinquante, -et encore avec quelques gens d'esprit, dont chacun voudrait être mon -lieutenant et bientôt évincerait le capitaine.» - -Quelques jours après, le télégraphe apporta d'Espagne une nouvelle qui -probablement devait faire baisser les fonds. Le ministre hésita beaucoup -à donner l'avis ordinaire à son banquier. - -«--Ce serait pour lui un nouveau triomphe, pensait M. de Vaize, que de me -voir piqué au point de négliger mes affaires. Mais halte-là!» - -Il fit appeler Lucien et, sans presque le regarder en face, lui donna -l'avis à transmettre à son père. L'affaire se fit comme à l'ordinaire et -M. Leuwen en profita pour envoyer à M. de Vaize, le surlendemain du -rachat des rentes, le bordereau de cette dernière opération et le restant -des bénéfices de trois ou quatre opérations précédentes. De telle sorte -qu'à quelques centaines de francs près, la maison Leuwen ne devait rien à -M. le comte de Vaize. - -Coffe était en grande faveur auprès de M. Leuwen, faveur basée sur cette -grande qualité, disait l'illustre député: il n'est pas Gascon. Il -l'employait à faire des recherches, et comme M. de Vaize le sut, il raya -Coffe sur la liste des gratifications où Lucien l'avait inscrit pour -2.500 fr. - -«--Voilà qui est de bien mauvais goût, dit en riant M. Leuwen, et il -donna 4.000 francs à l'ami de Lucien. - -À sa seconde sortie, M. Leuwen alla voir le ministre des Finances, qu'il -connaissait de longue main. - -«--Eh bien, parlerez-vous aussi contre moi? lui dit celui-ci gaiement. - -«--Certainement, à moins que vous ne répariez la sottise de votre collègue -le comte de Vaize.» Et il raconta l'histoire de Coffe. - -Le ministre, homme d'esprit, ne fit aucune question sur le protégé du -député. - -«--On dit que le comte de Vaize a employé M. votre fils dans nos -élections, et que ce fut M. votre fils qui fut attaqué à Blois dans une -émeute. - -«--Il a eu cet honneur-là. - -«--Et je n'ai point vu son nom sur la liste de gratifications apportée au -conseil? - -«--Mon fils avait effacé son nom et porté celui de M. Coffe. Mais ce bon -M. Coffe n'est pas heureux avec le comte de Vaize. - -«--Ce pauvre de Vaize a du talent, et parle bien à la Chambre, mais il -manque tout à fait de tact. Voilà une belle économie qu'il a faite là, -aux dépens de M. Coffe.» - -Huit jours après cet entretien, Coffe était nommé sous-chef aux Finances, -avec six mille d'appointements, et la condition expresse de ne jamais -paraître au ministère. - -«--Êtes-vous content, dit le ministre à M. Leuwen, dans les couloirs de -la Chambre. - -«--Oui, de vous!» - -Quinze jours après, dans une discussion où le ministre de l'Intérieur -venait d'avoir un beau succès; au moment où on allait voter, on disait de -toutes parts autour de M. Leuwen: majorité de quatre-vingts voix. Il -monta à la tribune et commença par parler de son âge et de sa faible voix: -aussitôt régna un profond silence. Il fit un discours de dix minutes, -serré, raisonné, après quoi, pendant cinq minutes, il se moqua des -raisonnements du comte de Vaize. - -La Chambre, si silencieuse pendant la première partie, murmura de plaisir -dix ou vingt fois. - -«--Aux voix! aux voix! crièrent pour interrompre M. Leuwen trois ou -quatre juste-milieux imbéciles. - -«--Eh bien, oui, aux voix, messieurs les interrupteurs. Je vous en défie, -et pour laisser le temps de voter, je descends de la tribune. Aux voix, -messieurs, cria-t-il avec sa petite voix, en passant devant les ministres. - -La Chambre tout entière et même les tribunes éclatèrent de rire. En vain, -le président prétendait-il qu'il était trop tard pour aller aux voix. - -«--Il n'est pas cinq heures, cria M. Leuwen de sa place. D'ailleurs, si -vous ne voulez pas nous laisser voter, je remonte à la tribune demain. -Aux voix!» - -Le président fut forcé de laisser voler, et le ministère l'emporta à la -majorité de _une voix._ - -Le soir les ministres se réunirent pour laver la tête à M. de Vaize. - -Le ministre des Finances se chargea de l'exécution. Il raconta à ses -collègues l'aventure de Coffe, l'émeute de Blois, etc... M. Leuwen et son -fils occupèrent toute la soirée de ces graves personnages. On força le -comte de Vaize de tout avouer, et l'affaire Kortis, et les élections de -Caen, mal dirigées par lui. - -Le ministre de la guerre alla le soir même chez le roi et fit signer deux -ordonnances: la première nommant Lucien Leuwen, lieutenant d'état-major; -la seconde lui accordant la croix pour blessure reçue à Blois dans une -mission à lui confiée. - -À onze heures, les ordonnances étaient signées; avant minuit, M. Leuwen -en avait une expédition avec un mot aimable du ministre des Finances; à -une heure du matin, ce ministre avait un mot de M. Leuwen qui demandait -huit petites places et remerciait très froidement des grâces incroyables -accordées à son fils. - -Le lendemain, à la Chambre, le même ministre lui dit: - -«--Mon cher ami, il ne faut pas être insatiable. - -«--En ce cas, cher ami, il faut être patient! et M. Leuwen se fit inscrire -pour avoir la parole le lendemain. Il invita tous ses amis à dîner pour le -soir même. - -«--Messieurs, dit-il en se mettant à table, voici une petite liste des -places que j'ai demandées à M. le ministre des Finances, qui a cru me -fermer la bouche en donnant la croix à mon fils. Mais, si avant quatre -heures demain, nous n'avons pas cinq au moins de ces emplois qui nous -sont dus si justement, nous réunissons nos vingt-neuf boules noires et -onze autres qui me sont promises dans la salle, ce qui fait quarante -voix; de plus je m'engage à secouer ce bon ministre de l'Intérieur qui, -avec M. de Beauséant, s'oppose seul à nos demandes. Qu'en pensez-vous, -messieurs?» - -Le lendemain, à la Chambre, quelques moments avant que fût voté l'objet à -l'ordre du jour, le ministre des Finances prit à part M. Leuwen et lui -annonça que cinq des places demandées étaient accordées. - -«--La parole de Votre Excellence est de l'or en barre pour moi: mais les -cinq députés dont j'ai épousé les intérêts désireraient avoir un avis -officiel. Ils seront incrédules jusque-là... - -«--Leuwen, cela est trop fort!--et le ministre rougit jusqu'au blanc -des yeux. De Vaize a raison... - -«--Eh bien alors, la guerre!» et un quart d'heure après il montait à la -tribune. - -On alla aux voix et le ministère n'eut qu'une majorité de trente-sept -voix qui fut jugée fort alarmante. Le soir même, le conseil des ministres, -présidé par le roi, discuta longuement sur le compte de M. Leuwen. - -Le comte de Beauséant proposa de lui faire peur. - -«--C'est un homme d'humeur; son associé, Van Peters, me le disait souvent. -Quelquefois il a les vues les plus nettes des choses; en d'autres moments, -pour satisfaire un caprice, il sacrifierait sa fortune et lui avec. Si -nous l'irritons, il nous fera autant et plus de mal dans une soirée à -l'Opéra que dans une séance de la Chambre. - -«--On peut l'attaquer dans son fils, dit le comte de Beauséant. C'est un -petit sot que l'on vient de faire lieutenant. - -«--Ce n'est pas _on_, monsieur, répondit vertement le ministre de la -guerre; c'est moi, qui, par métier, dois me connaître en fait de bravoure; -c'est moi qui l'ai nommé lieutenant. Quand il était sous-lieutenant de -lanciers, il a pu être peu poli, un soir, chez vous, en cherchant le comte -de Vaize pour lui rendre compte de l'affaire Kortis, affaire qu'il a très -bien menée. On ajoute même des détails; _on_ a raconté la scène à des gens -qui s'en souviennent!--et le vieux général élevait la voix. - -«--Il me semble, dit le roi, qu'il y a des moments où il vaudrait mieux -discuter raisonnablement..., ne pas tomber dans les personnalités et -surtout ne pas élever la voix. - -«--Sire, répliqua le ministre des Affaires étrangères, le respect que je -dois à Votre Majesté me ferme la bouche, mais partout où je rencontrerai -monsieur... - -«--Votre Excellence trouvera mon adresse dans l'Almanach royal,» dit le -général. - -Le lendemain du conseil, on fit faire des ouvertures à M. Leuwen. Il en -fut profondément étonné. - -«--Comment? Il se trouve quelqu'un qui prend au sérieux mon verbiage -parlementaire! J'ai donc de l'influence? Il le faut bien, puisqu'un grand -parti, ou, pour parler mieux, une grande fraction de la Chambre me propose -un traité d'alliance.» - -Néanmoins, cela lui parut si ridicule qu'il n'en parla même pas à sa -femme, et jusque-là Mme Leuwen avait eu ses moindres pensées. - -Le roi fit appeler M. Leuwen à l'insu de ses ministres. En recevant cette -communication de M. de Romel, officier d'ordonnance du roi, le vieux -banquier rougit de plaisir. (Il avait déjà vingt ans quand la royauté -tomba en 1793.) Toutefois, s'apercevoir de son trouble et le dominer, ne -fut que l'affaire d'un instant pour cet homme vieilli dans les salons de -Paris. Il fut avec l'officier d'ordonnance d'une froideur qui pouvait -passer également pour du respect profond, ou pour un manque complet -d'empressement. - -«--Je vais jouer le rôle si connu de Samuel Bernard, promené par Louis -XIV dans les jardins de Versailles,» se dit M. Leuwen en regardant -s'éloigner le cabriolet. - -Cette idée suffit pour lui rendre tout le feu de la première jeunesse. - -Au château, il fut parfaitement convenable. - -Le procureur de basse Normandie, qu'était Louis-Philippe, commença par lui -dire: - -«--Un homme tel que vous!...» - -Mais trouvant ce plébéien malin, et voyant qu'il perdait son temps -inutilement; ne voulant pas, d'un autre côté, lui donner par la longueur -de l'entrevue, une idée exagérée du service qu'il était obligé de lui -demander, en moins d'un quart d'heure il revint à la bonhomie. - -En observant cechangement de ton chez un homme si adroit, M. Leuwen fut -content de lui, et ce premier succès lui rendit la continuée. On lui -disait de l'air le plus paternel, et comme si dans ce qu'on lui disait de -marqué on y était obligé par les circonstances: - -«--J'ai voulu vous voir, mon cher monsieur, à l'insu de mes ministres. -Demain aura lieu, selon toute apparence, le scrutin définitif sur la loi -des dotations. Je vous avouerai, monsieur, que je prends à cette loi un -intérêt tout personnel. Je suis bien sur qu'elle passera par assis et -levé; n'est-ce point votre avis? - -«--Oui, sire. - -«--Mais au scrutin j'aurai un bel et bon rejet par sept ou huit boules -noires. N'est-ce pas? - -«--Oui, sire. - -«--Eh bien, rendez-moi ce service: parlez contre, si vous le trouvez -nécessaire à votre position, mais donnez-moi vos trente-cinq voix. C'est -un service personnel que j'ai tenu à vous demander moi-même. - -«--Sire, je n'ai que vingt-sept voix en ce moment, en comptant la mienne. - -«--Ces pauvres ministres se sont effrayés ou plutôt piqués, parce que -vous aviez donné une liste de huit petites places subalternes; je n'ai pas -besoin de vous dire que j'approuve d'avance cette liste. Je vous engage -même à y ajouter quelque chose pour vous, ou pour le lieutenant Leuwen. - -«--Sire, répondit M. Leuwen, je demande à Votre Majesté de ne rien -signer, ni pour nous, ni pour mes amis, et je lui fais hommage de mes voix -pour demain. - -«--Parbleu, vous êtes un brave homme!» dit le roi, jouant, et pas trop -mal, la franchise à la Henri IV. Il fallait beaucoup de perspicacité pour -n'y être pas pris. - -Sa Majesté parla encore un bon quart d'heure dans ce sens. - -«--Sire, il est impossible que M. de Beauséant, ministre des Affaires -étrangères, pardonne jamais à mon fils. Ce ministre a peut-être manqué un -peu de fermeté personnelle envers ce jeune homme plein de feu, que Votre -Majesté appelle le lieutenant Leuwen. Je demande à Votre Majesté de ne -jamais croire un mot des rapports que M. de Beauséant fera faire sur mon -fils par sa police, ou même par celle du bon M. de Vaize, mon ami. - -«--_Que vous servez avec tant de probité!_» dit le roi, l'œil brillant -de finesse. - -Cette obéissance, si prompte et si entière, eut l'air d'étonner un peu -ce grand personnage. Il vit que M. Leuwen n'avait aucune grâce à lui -demander, et comme il n'était pas accoutumé à donner ou à recevoir rien -pour rien, il avait calculé que les vingt-sept voix lui coûteraient dans -les 27.000 francs. - -«--Sire, continua le banquier, je me suis fait une position dans le monde -en ne refusant rien à mes amis, et en ne me refusant rien contre mes -ennemis. C'est une vieille habitude, et je supplie Votre Majesté de ne pas -me demander de changer de caractère envers les ministres. Ils ont pris des -airs de hauteur avec moi, et jusqu'à ce bon M. Bardoux, des Finances, qui -m'a dit gravement, à propos des petites places en question: - -«--Vous abusez, monsieur! - -«--Je présente respectueusement à Votre Majesté ces vingt-sept voix dont -je dispose, mais je la supplie de me laisser me moquer de ses ministres.» - -C'est ce dont M. Leuwen s'acquitta le lendemain à la Chambre, avec une -verve et une gaieté admirables. La loi, à laquelle le roi prétendait -tenir, passa à une majorité de treize voix, dont six appartenaient aux -ministres. Lorsqu'on proclama le résultat, M. Leuwen placé au second banc -de la gauche, à trois pas du banc ministériel, dit tout haut: - -«--Ce ministère s'en va; bon voyage!» - -Le mot fut à l'instant répété par tous les députés voisins du banquier. - -Trois jours après le vote de la loi, M. Bardoux, le ministre des Finances, -s'approcha de M. Leuwen et lui dit à mi-voix: - -«--Les places sont accordées. - -«--Fort bien, mon cher Bardoux, mais vous vous devez à vous-même de ne -point contresigner ces grâces. Laissez cela à votre successeur. -J'attendrai.» - -Ordinairement la _Légion du Midi_ dînait au grand complet chez M. Leuwen -le lundi. Ce jour avait été choisi pour mieux pouvoir convenir de la -campagne parlementaire à mener pendant la semaine. - -«--Lequel de vous, messieurs, leur dit M. Leuwen, aurait pour agréable de -dîner au Château?» - -À ces mots, les bons députés le virent l'égal d'un dieu. - -On convint que M. Chapeau, l'un d'entre eux, aurait le premier cet -honneur, et que plus tard, avant la fin de la session, on solliciterait -le même honneur pour M. Cambray. - -«--J'ajouterai à ces deux noms ceux de MM. Lamorte et Debrée, qui ont -voulu nous quitter.» - -Ces messieurs bredouillèrent et firent des excuses. - -M. Leuwen alla solliciter l'aide de camp de service de Sa Majesté, et -moins de quinze jours après, les quatre députés les plus obscurs de la -Chambre furent engagés à dîner chez le roi. M. Cambray fut tellement -comblé par cette faveur qu'il tomba malade et ne put en profiter. Le -lendemain de ce dîner, M. Leuwen pensa qu'il devait profiler de la -faiblesse de ces gens, auxquels l'esprit seul manquait pour être méchants. - -«--Messieurs, leur dit-il, si Sa Majesté m'accordait une croix, lequel -parmi vous devra-t-il être l'heureux chevalier?» - -Les députés demandèrent huit jours pour se concerter, mais ils ne purent -tomber d'accord. La semaine suivante, on alla au scrutin, et M. Lamorte -fut désigné pour la croix. - -Depuis longtemps, M. Leuwen avait osé avouer à Mme Leuwen ses projets -d'ambition. - -«--Je commence à songer sérieusement à tout ceci. Le succès est venu me -chercher, moi qui, à la Chambre, parle connue dans un salon. Et le -plaisant c'est que, si ce ministère qui ne bat plus que d'une aile, -vient à tomber, je ne saurai plus que dire. Car enfin je n'ai d'opinion -sur rien et ce n'est certainement pas à mon âge que j'irai travailler à -m'en former une. - -«--La _Gazette_ vous appelle le Maurepas de cette époque. Je voudrais -bien avoir sur vous l'influence que Mme de Maurepas avait sur son mari, -pour vous empêcher d'être ministre. Vous en mourrez, avec votre -tempérament... - -«--Il y aurait un autre inconvénient plus grand. Je me ruinerais. La -perte de ce pauvre Van Peters se fait vivement sentir. Nous avons été -fixés dernièrement par deux banqueroutes d'Amsterdam, causées uniquement -par sa mort. Je ne suis pas allé en Hollande, où la chose se serait -arrangée, à cause de cette maudite Chambre. Et ce maudit Lucien, que -voilà, est la cause première de mes embarras. D'abord il m'a enlevé la -moitié de votre cœur, ensuite il devrait connaître le prix de l'argent -et être à la tête de ma maison de banque. A-t-on jamais vu un homme né -riche, qui ne songe pas à doubler sa fortune? Il mériterait d'être pauvre. -Sans la sottise du comte de Vaize à son égard, jamais je n'aurais songé -à me faire une position à la Chambre. Maintenant j'ai pris goût à ce jeu, -et je vais avoir une bien autre part à la chute de ce ministère--s'il -tombe toutefois--que je n'en ai eu à sa formation. Aussi bien, une -objection terrible se présente. Que puis-je demander? Si je ne prends -rien de substantiel, au bout de deux mois, le ministère que j'aurai aidé -à naître se moquera de moi et je me trouverai dans une fausse position. - -Receveur général? Cela ne signifie rien pour moi, et c'est un avantage -trop subalterne pour ma position actuelle à la Chambre. Faire nommer -Lucien préfet, malgré lui, c'est ménager à celui de mes amis qui sera -ministre le moyen de me jeter de la boue en le destituant. Et c'est ce -qui arriverait au bout de trois mois. - -«--Mais ne serait-ce pas un beau rôle que de faire le bien et de ne rien -prendre? dit Mme Leuwen. - -«--C'est ce que notre public ne croira jamais. M. de la Fayette a joué ce -rôle-là pendant quarante ans et a toujours été sur le point d'être -ridicule. Le public est trop gangrené pour comprendre ces choses-là. Pour -les trois quarts des gens de Paris, M. de la Fayette eût été un homme -admirable s'il avait volé quatre millions. Si je refusais le ministère et -montais ma maison de manière à dépenser cent mille écus par an, tout en -achetant des terres--ce qui montrerait que je ne me ruine pas--on -ajouterait foi à mon génie et je garderais la supériorité sur tous ces -fripons qui vont se disputer les ministères. Et si tu ne me résous pas -cette question: Que puis-je demander? fit-il en riant et en s'adressant -à son fils, je te regarde comme un être sans imagination, el n'ai d'autre -parti à prendre que de jouer la petite santé et d'aller passer trois mois -en Italie, pour laisser faire le ministère sans moi. Au retour je me -trouverai effacé, mais ne serai pas ridicule. Maintenant, ma chère amie, -ajouta-t-il en prenant les mains de sa femme, j'ai une grande corvée à -vous demander: il s'agirait de donner deux bals. - -«Deux grands bals! Si le premier n'est pas brillant, nous nous -dispenserons du second; mais je crois bien que nous aurons _toute la -France_, comme on disait dans ma jeunesse.» - -Effectivement, les deux bals eurent lieu avec un immense succès et furent -pleinement favorisés par la mode. - -Le maréchal, ministre de la guerre, arriva des premiers. La Chambre des -députés afflua en masse. L'événement de la soirée fut le long entretien -particulier du ministre de la guerre et de M. Leuwen. Et ce qu'il y avait -de singulier, c'est que, pendant cet aparté qui fit ouvrir de grands yeux -aux cent quatre-vingts députés présents, le maréchal avait réellement -parlé d'affaires au banquier. - -«--Je suis bien embarrassé, avait-il dit. En fait de choses raisonnables, -que trouveriez-vous à faire pour M. votre fils? Le voulez-vous préfet? -Rien de si simple. Le voudriez-vous secrétaire d'ambassade? Mais il y a -là une hiérarchie gênante! Je le nommerai second et dans trois mois -premier. - -«--_Dans trois mois?_» demanda M. Leuwen avec un air naturellement -dubitatif et bien loin d'être exagéré.» - -Le maréchal, dans toute autre circonstance, eût pris ces mots pour une -violence. Il répondit avec une grande bonne foi: - -«--Voilà une difficulté! Donnez-moi le moyen de la lever.» - -M. Leuwen, ne trouvant rien à répondre ou ne voulant pas répondre, se -jeta sur la reconnaissance, sur l'amitié, sur la sympathie que lui -inspirait cette démarche. - -Et ces deux plus grands trompeurs de Paris étaient sincères. Telle fut -aussi la réflexion de Mme Leuwen, lorsque son mari lui rapporta -l'entretien. - -Au second bal, tous les ministres furent obligés de paraître. La pauvre -petite Mme de Vaize pleurait presque, en disant à Lucien: - -«--Aux bals de la saison prochaine, c'est vous qui serez ministres, et -c'est moi qui viendrai chez vous. - -«--Je ne vous serai pas plus dévoué alors qu'aujourd'hui; cela est -impossible. Mais qui serait ministre dans cette maison? Ce n'est pas moi, -et ce serait encore moins mon père. - -«--Vous n'en clés que plus méchants. Vous nous renversez et ne savez qui -mettre à la place. Et tout cela parce que M. de Vaize ne vous a pas assez -fait la cour lorsque vous êtes revenu de cette mission... - -«--Je suis désolé de votre chagrin. Que ne puis-je vous consoler en vous -donnant mon cœur... Mais vous savez bien qu'il est _vôtre_ depuis -longtemps.» - -Tout cela fut dit avec assez de sérieux pour ne pas avoir l'air d'une -impertinence. - -Mme de Vaize ne répondit pas, mais son regard parla pour elle. - -«--Si j'étais parfaitement sûre qu'il m'aime, pensait-elle, le bonheur -d'être à lui serait peut-être la seule consolation possible au malheur -de perdre le ministère.» - -À l'empressement que de tous côtés on marquait à M. Leuwen, le monde -voyait de plus en plus que le nouveau et déjà célèbre député allait -représenter la Bourse et les intérêts d'argent dans la crise -ministérielle. Et cependant l'ennui de M. Leuwen était grand. Tandis qu'on -enviait sa situation, il voyait, lui, l'impossibilité de la faire durer. - -«--Je retarde tout, disait-il à sa femme et à son fils, et au milieu de -ces retards, il ne me vient pas une idée. Qui est-ce qui me fera la -charité d'une idée? - -«--Vous ne pouvez pas prendre votre glace et vous avez peur qu'elle ne se -fonde, répliquait Mme Leuwen. Cruelle situation pour un gourmand! - -«--Et je meurs de peur de regretter ma glace quand elle sera fondue!» - -Toute l'attention de M. Leuwen était appliquée maintenant a retarder la -chute du ministère. Ce fut dans ce sens qu'il dirigea ses trois ou quatre -conversations avec un grand personnage. Il ne pouvait pas être ministre, -il ne savait qui porter au ministère, et si un ministère se faisait sans -lui, sa position était perdue. Il y avait bien M. Grandet, qui, depuis -deux mois, le harcelait de ses demandes, et mettait en œuvre l'influence -d'amis communs. - -«--Mais il va arriver à la pairie; que lui faut-il encore? - -«--Il veut être ministre. - -«--Ministre, lui, grand Dieu! Mais ses chefs de division comme ses -huissiers se moqueront de lui. - -«--Il a cette importance épaisse et sotte qui plaît tant à la Chambre des -députés, et puis le degré juste de grossièreté, et d'esprit cauteleux à -la Villèle, pour être de plain-pied et à deux de jeu avec l'immense -majorité du Parlement. - -«--Dès que, dans une affaire quelconque, un homme ne se rendra pas à un -bénéfice d'argent, à une place pour sa famille, ou à quelques croix, il -criera à l'hypocrisie. Il dit n'avoir jamais vu que trois dupes en France, -MM. de la Fayette, Dupont de l'Eure et Dupont de Nemours, qui entendait le -langage des oiseaux. S'il avait encore quelque esprit, quelque -instruction, quelque vivacité..., il pourrait faire illusion. Mais le -moins clairvoyant aperçoit tout de suite le marchand de gingembre enrichi -qui veut devenir duc. Le comte de Vaize est un Voltaire pour l'esprit -et un J.-J. Rousseau pour le sentiment romanesque à côté de M. Grandet.» - -Depuis le grand succès que son second discours à la Chambre avait valu à -M. Leuwen, Lucien remarqua qu'il était un tout autre personnage dans le -salon de Mme Grandet. Il y était accueilli avec de grandes démonstrations -et il ne tenait qu'à lui de pousser plus loin les choses. Pendant ce -temps, sa position de secrétaire d'un ministre turlupiné par son père, -était devenue fort délicate. Comme par un accord tacite, ils ne se -parlaient presque plus que pour se dire des choses polies. Un garçon de -bureau portait les papiers d'un cabinet à l'autre. Pour lui marquer sa -confiance, le ministre l'accablait des grandes affaires du ministère. - -«--Croit-il arriver à me faire crier grâce?» - -Et il travailla autant que trois chefs de bureau. Il arrivait le matin à -sept heures, et, bien des fois, pendant le dîner, il faisait faire des -copies dans le comptoir de son père, et retournait le soir au ministère -pour les placer sur le bureau de Son Excellence. Mme de Vaize le faisait -appeler trois ou quatre fois par semaine et lui volait un temps précieux -pour ses paperasses. Mme Grandet trouvait aussi des prétextes fréquents -pour le voir dans la journée. Par amitié et par reconnaissance pour son -père, Lucien cherchait à profiter de ces occasions pour se donner les -apparences d'un amour vrai. Bien plus, pour plaire à Mme Grandet, il -était devenu d'une recherche extrême dans sa toilette; il marquait parmi -les jeunes gens de Paris qui mettent le plus de soin à s'habiller. - -Tout cet ensemble de choses durait depuis environ six semaines, quand, -un beau jour Mme Grandet écrivit à M. Leuwen pour lui demander une heure -de conversation, le lendemain à dix heures, chez Mme de Thémines. Au début -de l'entretien, elle commença par des protestations infinies. M. Leuwen -restait grave et impassible. Il comptait les minutes à la pendule de la -cheminée. Enfin, ouvertement, Mme Grandet lui demanda un ministère pour -son mari. - -«--Le roi aime beaucoup M. Grandet, ajouta-t-elle, et serait fort content -de le voir arriver aux grandes affaires. Nous avons, de cette -bienveillance du Château, des preuves que je vous détaillerai si vous le -souhaitez et m'en accordez le loisir.» - -À ces mots, M. Leuwen prit un air extrêmement froid; la scène commençait -à l'amuser. Mme Grandet, alarmée et presque décontenancée, malgré la -ténacité de son esprit, qui ne s'effarouchait pas pour peu de chose, se -mit à parler de l'amitié réciproque des deux familles. - -À ces phrases affectueuses qui demandaient un signe d'assentiment, M. -Leuwen resta silencieux. La chose en vint à ce point de gravité, que Mme -Grandet prit le parti de demander ce qu'il pouvait y avoir contre elle. -M. Leuwen, qui depuis trois quarts d'heure gardait le silence, avait -toutes les peines du monde en ce moment à ne pas éclater de rire. - -«--Si je ris, pensait-il, elle s'apercevra que je me moque d'elle, et -je manque l'occasion d'avoir le vrai _tirant d'eau_ de cette vertu si -célèbre.» - -Il commença par demander des pardons infinis sur la communication qu'il -allait faire, et puis il prononça ces mots d'une voix basse et -profondément émue: - -«--Je vous avoue, madame, que je ne puis vous aimer, car vous serez cause -que mon fils mourra de la poitrine!» - -Et il se sentit saisi par une telle envie de rire, qu'il s'enfuit. Mme -Grandet, après avoir mis le verrou à la porte, resta près d'une heure -immobile sur son fauteuil. Pensive, elle tenait les yeux ouverts comme la -Phèdre de M. Guérin au Luxembourg. Jamais ambitieuse, tourmentée par dix -ans d'attente, n'a désiré le ministère comme elle le souhaitait à cette -heure. - -«--Quel rôle à jouer que celui d'une Mme Roland, au milieu d'une société -qui se décompose. Et dans les salons, arriver à une belle position, en -inspirant une passion grande et malheureuse, dont l'homme le plus -distingué du faubourg Saint-Germain serait la victime. Le nom de Grandet -est encore inconnu, mais une fois qu'il aura passé par le ministère, il -sera célèbre à jamais. Des millions de Français ne connaissent des gens -qui forment la première classe de la société, que les noms qui ont figuré -dans les ministères...» - -Elle divagua longtemps de la sorte. - -Lucien, qui n'était pas dans la confidence de la démarche faite par son -père, remarqua bien, en revenant, voir Mme Grandet, quelque chose de moins -guindé et de plus naturel dans sa manière d'être. Il eût été bien plus -surpris en apprenant que celle-ci, après une nuit agitée et remplie de -visions de grandeur, s'était réveillée eu pensant à lui, et trouvant que -décidément il lui plaisait chaque jour davantage. C'était par lui que -toutes les grandeurs rêvées, que toute cette nouvelle vie devaient lui -arriver. - -Aussi le soir, en le voyant entrer dans son salon, rougit-elle de plaisir. - -«--Quel air noble! Quelles manières parfaites! Combien peu d'empressement! -Et quelle différence des autres jeunes gens qui, devant moi, ont l'air -de dévots à l'église...» - -Pendant que Lucien s'étonnait de la physionomie singulière de l'accueil -qui lui était fait ce soir-là, sa mère avait une grande conversation avec -M. Leuwen. - -«--Eh, mon ami, lui disait-elle, l'ambition vous a tourné la tête! Et une -si bonne tête, grand Dieu! Votre position va en souffrir!» - -Notre lecteur s'étonnera peut-être de ce qu'une femme qui, à quarante-cinq -ans, était encore la meilleure amie de son mari, fût sincère avec lui. -C'est qu'avec un homme d'un esprit, aussi singulier et un peu fou, comme -M. Leuwen, il eût été excessivement dangereux de n'être point parfaitement -sincère. Au milieu d'un monde si menteur, et dans les relations intimes, -plus menteuses peut-être que celles de société, ce parfum de franchise -avait un charme auquel le temps n'ôtait rien de sa fraîcheur. - -Jamais M. Leuwen n'avait été si près de mentir qu'à ce moment. Comme son -succès à la Chambre ne lui avait coûté aucun travail, il ne pouvait croire -à sa durée, ni presque à sa réalité. - -Là était l'illusion, là était le coin de folie, là était la preuve du -plaisir extrême produit par cette célébrité imprévue et la position -incroyable qu'il s'était créées en trois mois. Si, dans cette affaire, -il eût apporté le sang-froid qui ne le quittait jamais au milieu des -plus grands intérêts d'argent, il se serait dit: - -«--Ceci est un nouvel emploi d'une force que je possède déjà depuis -longtemps. C'est une machine à vapeur puissante que je ne m'étais pas -encore avisé de faire fonctionner dans ce sens.» - -Les flots de sensations nouvelles produites par un succès si étonnant, -faisaient un peu perdre terre au bon sens de M. Leuwen, et c'est ce -qu'il avait honte d'avouer même à sa femme. Après des discours infinis: - -«--Eh bien, oui, dit-il, je ne veux plus nier la dette. J'ai eu un succès -d'ambition, et c'est ce qu'il y a de plus plaisant, je ne sais pas quoi -désirer. - -«La fortune frappe à votre porte; il faut prendre un parti tout de suite. -Si vous ne lui ouvrez pas, elle ira frapper ailleurs. - -«Les miracles du Tout-Puissant éclatent surtout quand ils opèrent sur une -matière vile et inerte. Je fais Grandet ministre ou du moins je -l'essaie... - ---M. Grandet ministre! dit Mme Leuwen en souriant. Mais vous êtes injuste -envers Anselme! Pourquoi, je vous prie, ne pas songer à lui.» - -(Le lecteur aura peut-être oublié qu'Anselme était le vieux et fidèle -valet de chambre de M. Leuwen.) - -«--Toi qu'il est, répondit M. Leuwen avec ce sérieux plaisant qui le -rendait si attrayant, Anselme vaut mieux pour les affaires que M. Grandet. -Après qu'on lui aura accordé un mois pour se guérir de son étonnement, -il décidera cent fois plus intelligemment dans les grandes questions, où -il faut un vrai bon sens, que ce M. Grandet. Mais Anselme n'a pas une -femme qui soit sur le point de servir de manteau à Lucien. En portant -Anselme au ministère de l'Intérieur, tout le monde ne verrait pas que -c'est Lucien que je fais ministre en sa personne. - -«--Ah! que m'apprenez-vous! s'écria Mme Leuwen, avec un accent de -véritable douleur. Lucien va être la victime de cet esprit sans repos, -de cette femme qui court après le bonheur comme une âme en peine, et -ne l'atteint jamais. - -«--C'est la plus jolie femme de Paris, ou du moins la plus brillante. -Elle ne pourra pus avoir un amant sans que tout le monde le sache, et -pour peu que cet amant ait déjà un nom un peu connu, cette liaison le -mettra au premier rang. Je le placerai auprès de Grandet, ministre, comme -secrétaire général. Si l'on me refuse ce titre à cause de son âge, la -place restera vacante, et sous le nom de secrétaire intime il en -remplira les fonctions. Il se cassera le cou dans un an, ou il se fera -une réputation. Quant à moi, je tire mon épingle du jeu. On verra que -j'ai fait Grandet ministre uniquement parce que mon fils n'était pas -encore en âge de l'être. Si je n'y réussis pas, je n'aurai point de -reproches à me faire: la fortune ne frappait donc pas à ma porte. Si -j'emporte le Grandet, me voilà hors d'embarras pour six mois. - -«--M. Grandet pourra-t-il se maintenir? - -«--Il y a des raisons pour, il y en a contre. Il aura les sots pour lui, -et un train de maison à dépenser pour cent mille francs par an en sus de -ses appointements. Il ne lui manquera que de l'esprit dans les -discussions, et du bon sens dans les affaires. - -«--Excusez du peu, fit Mme Leuwen en souriant. - -«--Au demeurant, le meilleur fils du monde. À la Chambre, il parlera comme -vous savez. Il lira comme un laquais les excellents discours que je -commanderai aux meilleurs faiseurs, à cent louis par discours réussi. Je -parlerai aussi: aurais-je du succès pour la défense comme j'en ai eu pour -l'attaque? C'est ce qui sera curieux de voir. Celle incertitude m'amuse. -Mon fils et le petit Coffe me feront les carcasses de mes discours.» - -À quelques jours de là, M. Leuwen alla voir Mme Grandet et lui tint ce -discours: - -«--Permettez-moi, madame, un langage tout de sincérité, exempt de tout -vain déguisement... comme si déjà vous faisiez partie de la famille...» - -Ici M. Leuwen retint à grand'peine un coup d'œil malin. - -«--Ai-je besoin de vous demander une discrétion absolue? M. le comte de -Vaize est aux écoutes. Un seul mot, recueilli par un de ses espions, -pourrait déranger ou gâter à tout jamais nos petites affaires. - -«M. Grandet est, ainsi que moi, à la tête de la Banque, et depuis juillet, -la Banque est à la tête de l'État. La bourgeoisie a remplacé le faubourg -Saint-Germain et la Banque est la noblesse de la classe bourgeoise. M. -Laffitte, en se figurant que tous les hommes étaient des anges, nous a -fait perdre le ministère; les circonstances actuelles appellent la haute -banque à ressaisir l'empire et à reprendre le ministère, par elle-même -ou par ses amis. On accusait les banquiers d'être bêtes: l'indulgence de -la Chambre a bien voulu me mettre à même de prouver le contraire. Nous -savons affubler nos adversaires politiques de mots difficiles à faire -oublier. Je sais mieux que personne que ces mots ne sont pas des raisons, -mais la Chambre n'aime pas les raisons. - -«--C'est ce que dit M. Grandet. - -«--Il a des idées assez justes, mais, puisque vous me permettez le -langage de l'amitié la plus intime, je vous avouerai que sans vous, -madame, je n'eusse jamais songé à M. Grandet. Je vais vous parler -brutalement: vous croyez-vous assez de crédit sur lui pour le diriger -dans toutes les actions capitales de son ministère? Il lui faut toute -votre habileté pour ménager le maréchal, ministre de la guerre. Le roi -tient à l'armée et le maréchal seul peut l'administrer et la contenir. -Or, il aime l'argent, il veut beaucoup d'argent, et c'est au ministre -des Finances à fournir cet argent. L'argent est non seulement le nerf -de la guerre, mais encore de cette espèce de paix armée dont nous -jouissons depuis juillet. Outre l'armée, indispensable contre les -ouvriers, il faut donner des places à tout l'état-major de la bourgeoisie. -Il y a là six mille bavards qui feront de l'éloquence contre vous, si -vous ne leur fermez pas la bouche avec une place de 5.000 ou 6.000 francs. -Mais je ne puis néanmoins vous donner ce ministère comme je vous donnerais -ce bouquet de violettes. Le roi lui-même, dans nos habitudes actuelles, -ne peut vous faire un tel don. Un ministre, au fond, ne doit être élu -que par cinq ou six personnes, dont chacune a plutôt le veto sur le choix -des autres, que le droit absolu de faire triompher son candidat. N'oubliez -pas, madame, qu'il faut plaire tout à fait au roi, plaire à peu près à la -Chambre, et enfin ne pas trop choquer cette pauvre Chambre des pairs. -Avant d'estimer mon degré de dévouement à vos intérêts, cherchez à vous -faire une idée nette de cette portion d'influence que, pour deux ou trois -fois vingt-quatre heures, le hasard a mise dans mes mains. - -«--Je crois en vous, et beaucoup, et admettre avec vous une discussion -sur un pareil sujet n'en est pas une faible preuve. Mais entre la -confiance en votre génie et en votre fortune, et les sacrifices que vous -semblez exiger, il y a loin. - -«--Je serais au désespoir de blesser le moins du monde cette charmante -délicatesse de votre sexe. Mais Mme de Chevreuse, la duchesse de -Longueville, toutes les femmes qui ont laissé un nom dans l'histoire, -et, ce qui est plus réel, qui ont établi la fortune de leur maison, ont -eu quelquefois des entretiens avec leur médecin. Eh bien, je suis, moi, -le médecin de l'âme, le donneur d'avis à la noble ambition qui vous -tourmente à cette heure.» - -M. Leuwen se leva. - -«--Ma chère belle, les moments sont précieux. Vous voulez me traiter -comme un de vos adorateurs et chercher à me faire perdre la tête; je vous -certifie que je n'ai plus de tête à perdre et je vais chercher -fortune ailleurs. - -«--Vous êtes un cruel homme. Eh bien! parlez. - -«--Voici, et en très peu de mots. J'aiderai M. Grandet à devenir ministre -de l'Intérieur, à condition que mon fils Lucien soit son secrétaire -général. Voyez, réfléchissez! Si vous ne voulez pas de mon idée, je -m'arrangerai autrement.» - -Quelques moments après le départ de M. Leuwen, Mme Grandet rapportait à -son mari l'entretien qu'elle venait d'avoir. - -«--Vous sentez-vous le courage de prendre le fils de M. Leuwen pour -votre secrétaire général? - -«--Comment? Un lieutenant de lanciers, secrétaire général? Mais c'est un -rêve! Cela ne s'est jamais vu! Où est la gravité? - -«--Hélas, nulle part! Il n'y a plus de gravité dans nos mœurs! C'est -déplorable. - -M. Leuwen m'a posé cet _ultimatum._ - -«--Prendre pour secrétaire général un petit sournois qui s'avise aussi -d'avoir des idées, qui jouera auprès de moi le rôle que M. de Renneville -jouait auprès de M. de Villèle. Je ne me soucie point d'un _ennemi -intime._» - -Mme Grandet eut à supporter pendant vingt minutes les phrases oiseuses -d'un sot qui cherchait à placer du Montesquieu et qui avait l'intelligence -bouchée par cent mille livres de rente. Enfin, M. Grandet, comprenant -qu'il ne pouvait avoir quelque chance d'arriver au ministère que par -l'entremise de M. Leuwen, consentit à laisser la place de secrétaire -général à la disposition de celui-ci. - -«--Tous ces tripotages ne me conviennent guère, ajouta-t-il gravement. -Dans une administration loyale, chacun doit occuper les places que lui -valent ses mérites.» - -Par l'entremise de Lucien, il fut présenté dès le lendemain au vieux -maréchal, lequel, rempli de bon sens et de vigueur quand il ne se laissait -pas engourdir par la paresse ou par l'humeur, avait fait à ce futur -collègue quatre ou cinq questions brusques, auxquelles M. Grandet, peu -accoutumé à s'entendre parler aussi nettement, répondit par des phrases. -Sur quoi le maréchal, qui détestait les phrases, d'abord parce qu'elles -sont détestables et ensuite parce qu'il ne savait pas en faire, lui avait -tourné le dos. M. Grandet était rentré chez lui pale et désespéré. Sa -femme l'avait accablé de flatteries, l'avait consolé de son mieux, mais -pris sur-le-champ la ferme opinion que M. Leuwen l'avait trahie. Lorsque -celui-ci lui raconta ce qui s'était passé chez le maréchal, les -platitudes, les fausses grâces, le vide de M. Grandet--mais en adoucissant -toutefois la vérité, Mme Grandet lui fit entendre avec un froid dédain -qu'elle était convaincue qu'il la trahissait. - -M. Leuwen se conduisit comme un jeune homme; il fut au désespoir de cette -accusation, et pendant trois jours son unique affaire fut de prouver à M. -Grandet son injustice. Ce qui compliquait la question, c'est que le roi, -qui, depuis cinq ou six mois devenait chaque jour plus ennemi des -décisions promptes, avait envoyé quelqu'un de sa famille chez le ministre -des Finances, afin de moyenner un arrangement avec le vieux maréchal, -sauf, si le raccommodement ne lui convenait plus, à lui, le roi, de -désavouer la démarche. L'entente se fit, car le maréchal tenait beaucoup -à ce qu'une certaine fourniture de chevaux lui entièrement soldée avant sa -sortie du ministère. M. Salomon G..., le chef de celle entreprise, avait -sagement stipulé que les cent mille francs promis au maréchal et les -bénéfices auxquels il avait droit, ne lui seraient payés qu'avec les -fonds provenant de l'_ordonnance de solde_, signée par M. le ministre -des Finances. Le roi connaissait bien cette spéculation sur les chevaux, -mais il ignorait ce détail. - -Dans l'ennui que lui causait l'attitude de Mme Grandet, à son égard et -le manque de confiance qu'elle lui témoignait, M. Leuwen se décida à en -faire part à son fils. Après le dîner de famille, il partit de bonne -heure pour l'Opéra, emmena Lucien, tira, avec le plus grand soin, les -verrous de la loge, et ces précautions prises, il raconta, par le détail -et dans le style le plus simple, le marché fait avec Mme Grandet. - -La vanité de Lucien lut consternée; il se sentit froid dans la poitrine. -M. Leuwen venait de commettre là une lourde gaucherie. Par excès de -déférence, il sut ne pas se laisser deviner par l'œil lin et scrutateur -de son père attaché sur lui; il déroba à ce moqueur impitoyable son cruel -désappointement. - -«--Au fond, se dit-il, mon père est comme tous les pères, mais il l'est -avec infiniment plus d'esprit et de cœur, ce que je n'avais pas su deviner -jusqu'ici. Il veut me rendre heureux, _mais à sa façon_, non à la mienne. -Et c'est pour tout cela que je m'hébète depuis huit mois par le travail du -bureau le plus excessif, et le plus stupide. Les autres victimes du -fauteuil de maroquin sont au moins ambitieux... Tandis que moi! La boue de -Blois même n'a pu me réveiller! Qui te réveillera donc, infâme? Coffe a -raison; je suis plus grandement dupe qu'aucun de ces cœurs vulgaires qui -se sont vendus au gouvernement. Hier encore, en causant de Desbacs, Coffe -ne m'a-t-il pas dit avec sa froideur inexorable: «Ce qui fait que je ne -les méprise pas trop, c'est qu'au moins ils n'ont pas de quoi dîner.» - -Un avancement merveilleux pour mon âge, mes talents, la position de mon -père dans le monde, m'ont-ils jamais procuré d'autre sentiment que cet -étonnement sans plaisir: _N'est-ce que ça?_ Il est temps de se réveiller! -Qu'ai-je besoin de fortune? Un dîner de cinq francs et un cheval ne me -suffisent-ils pas et au delà? Tout le reste est bien plus souvent corvée -que plaisir. À présent surtout que je pourrai dire: «Je ne méprise pas ce -que je ne connais point» comme un sot philosophe à la Jean-Jacques. Succès -du monde, sourires et serrements de main de députés, de campagnards ou de -sous-préfets en congé, bienveillance grossière dans tous les regards d'un -salon... je vous ai goûtés! Je vais vous retrouver dans un quart d'heure -au foyer de l'Opéra. Et si je partais immédiatement pour aller entrevoir -le seul pays au monde où soit pour moi le _peut-être_ du bonheur?... En -dix-huit heures, je puis être dans la rue de la Pompe!» - -Cette idée s'empara de son attention pendant une heure entière. Depuis -quelque temps notre héros était devenu beaucoup plus hardi; il avait vu -de près les motifs qui font agir les hommes chargés des grandes places. -Cette sotte timidité première qui, pour l'œil clairvoyant, annonçait une -âme sincère, n'avait pu tenir contre l'expérience. S'il eût usé sa vie -dans le comptoir de son père, il eût été toute sa vie un homme de mérite, -connu seulement d'une personne ou deux. Il osait maintenant croire à son -premier mouvement, et y tenir jusqu'à ce qu'on lui eût prouvé qu'il avait -tort. Et il devait à l'_ironie_ de son père l'impossibilité de se payer -de mauvaises raisons.--«Au fond, se disait-il, je n'ai à ménager dans -tout ceci que le cœur de ma mère et la vanité de mon père. Celui-ci bâtit -pour sou fils des châteaux en Espagne, et le fils se trouve être trop -paysan du Danube pour ce qu'il en veut faire: un homme adroit plongeant -ferme dans le budget!» - -Avec ces idées, établies dans son esprit comme des idées incontestables -et nouvelles, Lucien se mit un peu à regarder dans la salle. La musique -plate jouée ce soir-là et les pua charmants de Mlle Fany Essler lui -causèrent un enchantement qui l'étonna. Il se disait vaguement qu'il ne -jouirait pas longtemps de toutes ces choses, et pendant que la musique -donnait des ailes à son imagination, sa raison parcourait les différentes -chances de la vie. - -«--Si par l'agriculture on ne se trouvait pas en rapport avec des paysans -fripons, avec un roi qui les ameute contre vous, avec un préfet qui fait -voler votre journal à la poste, ce serait une manière de travailler qui me -conviendrait beaucoup. Vivre dans une terre avec Mme de Chasteller, et -faire produire à cette terre les douze ou quinze mille francs nécessaires -à notre petit bien-être!.... Ah! l'Amérique... Là point de préfets...» - -Toutes ses anciennes idées sur l'Amérique et sur M. de la Fayette lui -revinrent en mémoire. Quand il rencontrait le dimanche M. de la Fayette -chez le vénérable comte de Fr...., il se figurait qu'avec son bon sens, -sa probité, sa haute philosophie, les gens d'Amérique auraient aussi -l'élégance de ses manières. Il eût été rudement détrompé. En Amérique, -règne une majorité en grande partie formée par la canaille. À New-York, -la charrette gouvernative est tombée dans une ornière opposée à la nôtre. -Le suffrage universel règne en tyran, et en tyran aux mains sales. Si je -ne plais pas à mon cordonnier, il répand sur mon compte une calomnie qui -me fâche, et il faut que je flatte mon cordonnier. Les hommes ne sont pas -pesés, mais comptés, dans le suffrage universel, et le vote du plus -grossier des artisans compte autant que celui de Jefferson. - -«--Enfin, je ferai ce que Bathilde voudra...» - -Il raisonna longtemps sur cette idée, et fut heureux de la trouver si -profondément enracinée dans son esprit. - -«--Je suis donc bien sûr de lui pardonner! Telle qu'elle est, elle est -encore pour moi la seule femme qui existe... - -«Je crois qu'il y aura plus de délicatesse à ne jamais laisser soupçonner -que je connais les suites de sa faiblesse. Elle m'en parlera elle-même, -si elle veut m'en parler. - -«Ce» stupide travail de bureau me prouve au moins que je puis gagner ma -vie et celle de ma femme. Je ne suis plus ce jeune sous-lieutenant de -lanciers allant rejoindre son régiment à Nancy, esclave alors de cent -petites faiblesses de vanité, et encore regimbant sous ces mots de mon -cousin: «Oh! trop heureux d'avoir un père qui te donne du pain!» Faisons -comme tout le monde, laissons de côté la moralité de nos actions -officielles...» - -Ces pensées de Lucien étaient tout son bonheur. L'image de Mme de -Chasteller, si présente à sa mémoire, les accords de la musique et les -pas divins et pleins de grâce de Mlle Essler, firent de cette soirée, -passée dans un coin de loge, une des plus heureuses de sa vie. - -Le lendemain, il monta dans un hôtel garni, prit un petit appartement, -paya, et comme son hôte insistait pour voir son passeport, il se mit -d'accord avec lui en assurant qu'il ne coucherait pas cette première -nuit et que le lendemain il apporterait ses papiers. Il se promena avec -délices dans ce joli petit appartement dont les plus beaux meubles étaient -cette idée: «Ici je suis libre!» Il s'amusa comme un enfant du faux nom -qu'il donnerait dans cet hôtel. On pense bien qu'au milieu de ces -préoccupations, il n'eut pas la moindre tentation d'aller s'asphyxier dans -les idées épaisses du salon de Mme Grandet, et encore moins se soumettre -à ses serrements de main. - -La confidence de son père, au sujet du marché fait avec celle-ci, fut -une grande faute chez cet homme adroit, il est vrai, admirable -d'expédients mais trop de premier mouvement pour être politique. Lucien -avait le défaut et la haute imprudence d'être naturel dans l'intimité, -même quand cette intimité n'était pas amenée par un amour vrai. Dissimuler -avec un être, qu'il voyait pendant quatre heures tous les jours, lui -eût été insupportable. Ce défaut, joint à sa mine naïve, fut d'abord pris -pour de la bêtise, et lui valut ensuite l'étonnement et l'intérêt de Mme -Grandet, ce dont il se serait bien passé. Car s'il y avait dans Mme -Grandet la femme ambitieuse, parfaitement raisonnable, soigneuse de la -réussite de ses projets, il y avait aussi un cœur de femme qui jusque-là -n'avait jamais aimé. Par hasard, ce naturel de Lucien était ce qu'il y -avait de mieux calculé pour faire naître un vrai sentiment dans ce cœur -toujours sec. - -Il faut avouer qu'en arrivant à la seconde demi-heure d'une visite, il -parlait peu et pas très bien s'il n'osait pas se permettre de dire ce qui -lui passait par la tête. Cette habitude, antisociale à Paris, avait été -voilée jusqu'à cette époque de sa vie, parce qu'à l'exception de Mme de -Chasteller, personne n'avait été intime avec Lucien, et jamais on ne -l'avait vu prolonger une visite plus de vingt minutes. Sa manière de -vivre avec Mme Grandet vint mettre à découvert ce défaut cruel, le mieux -fait de tous pour casser le cou à la fortune d'un homme! Malgré des -efforts incroyables, il était absolument hors d'état de dissimuler un -changement d'humeur: il n'y avait pas, au fond, de caractère plus inégal -que le sien. Ce défaut, voilé en partie par les manières les plus simples -et toutes les habitudes d'une excellente éducation et d'une politesse -exquise, enseignée par une mère, femme d'esprit, avait été jadis un -charme aux yeux de Mme de Chasteller. Pour Lucien, le souvenir d'une -idée qui lui était chère, une journée de vent du nord avec des nuages -sombres, la vue soudaine de quelque nouvelle canaillerie, ou tel autre -événement aussi peu rare, suffisaient pour en faire un autre homme. - -Pendant la soirée passée à l'Opéra,--cette soirée délicieuse où il avait -vécu ses projets d'avenir et qui avait l'ait une révolution dans son -cœur,--Mme Grandet avait régné comme à l'ordinaire dans son salon. -Cependant l'absence de son soupirant habituel l'avait d'abord étonné, -puis l'avait entraînée dans la colère la plus vive. Elle n'avait pu -s'occuper un seul instant d'un autre être que de Lucien. Une telle -constance d'attention était chose inouïe chez elle. L'état dans lequel -elle se voyait bétonnait un peu, mais elle était fermement persuadée que -la fierté seule ou l'orgueil blessé était la cause unique de son -agitation. Elle interrogeait son monde avec un parler bref, un sein -haletant et des yeux à paupières contractées et immobiles, et qui -n'avaient jamais eu cet éclat que par l'effet d'une douleur physique. -Elle charma l'assistance. Avec tous, Grandet n'osait pas également -prononcer le nom sur lequel son attention était fixée ce soir-là, mais -elle engageait ces messieurs dans les récits infinis, espérant toujours -que le nom de Lucien paraîtrait comme circonstance accessoire. - -Mgr le prince royal avait fait annoncer une partie de chasse dans la -foret de Compiègne; il s'agissait de forcer des chevreuils. Mme Grandet -savait que Lucien avait parié 25 louis contre 70, que le premier chevreuil -serait forcé en moins de vingt et une minutes après la vue. Il avait été -introduit en si haute société par le vieux maréchal, ministre de la -guerre. Aucune distinction n'était alors plus flatteuse pour un jeune -homme. Le prince royal avait expressément désigné le nombre de dix -personnes, car un des hommes de lettres de sa chambre venait de découvrir -que monseigneur, fils de Louis XIV et Dauphin de France, n'admettait que -ce nombre de courtisans à ses chasses au loup. - -«--Se pourrait-il, se disait Mme Grandet, que le prince royal eût fait -dire à l'improviste qu'il recevrait ce soir les chasseurs invités?» - -Mais les pauvres députés et pairs de son salon étaient trop peu du monde -avec lequel on essayait de refaire une cour, pour se trouver au courant -de ces choses-là et lui donner un enseignement. - -«--Dans tous les cas, ne devait-il paraître ici cinq minutes, ou au moins -envoyer un mot? Car cette conduite est affreuse.» - -Onze heures sonnèrent, onze heures et demie, minuit; Lucien ne paraissait -pas. - -«--Ah! je saurai bien le guérir de ces petites façons-là,» se dit Mme -Grandet, hors d'elle-même. - -Cette nuit, le sommeil n'approcha pas de sa paupière, comme diraient les -gens qui savent écrire. Dévorée par la colère et le malheur, elle chercha -une distraction dans ce que ses complaisants appelaient ses études -historiques. Sa femme de chambre se mit à lui lire les Mémoires de Mme -de Motteville qui, la veille encore, lui semblaient le manuel d'une femme -du grand monde, mais qui, cette nuit-là, lui parurent dénués de tout -intérêt. Il fallut avoir recours à ces romans contre lesquels, dans son -salon, elle faisait depuis huit ans des phrases si morales. - -Toute la nuit, Mme Trublet, la jeune femme de chambre de confiance, fut -obligée de monter à la bibliothèque située au second étage, ce qui ne -laissait pas d'être fort pénible. Elle en rapporta successivement -plusieurs romans. Aucun ne plaisait, et enfin, de chute en chute, la -sublime Mme Grandet, dont Rousseau était la bête noire, fut obligée -d'avoir recours à la _Nouvelle Héloïse._ Il se trouva que l'emphase un -peu pédantesque qui fait fermer ce livre par les lecteurs un peu délicats -était justement ce qu'il fallait pour la sensibilité bourgeoise et -commençante de Mme Grandet. Lorsqu'elle aperçut l'aube à travers les -jointures de ses volets, elle renvoya Mme Trublet. - -«--Dès le matin, se dit-elle, je recevrai une lettre d'excuses; on me -l'apportera vers les neuf heures, et je saurai répondre de bonne encre.» - -Un peu calmée par cette idée de vengeance, elle s'endormit enfin en -arrangeant les phrases du billet. - -Dès huit heures, Mme Grandet sonna avec impatience: elle supposait qu'il -était midi. - -«--Mes lettres, mes journaux!» s'écria-t-elle avec humeur. - -On sonna le portier qui arriva, n'ayant à la main que de sales enveloppes -de journaux. - -Quel contraste avec le joli petit billet, si élégant et si bien plié, -qu'elle s'était imaginé recevoir. Lucien était remarquable pour l'art de -plier ses billets, et c'était peut-être celui de ses talents élégants -auquel Mme Grandet avait été le plus sensible. - -La matinée s'écoula en projets d'oubli et même de vengeance, mais elle -n'en sembla pas moins interminable à Mme Grandet. Au déjeuner, elle fut -terrible pour ses gens et pour son mari. Comme elle le vit gai, elle -lui raconta avec aigreur l'histoire de sa bêtise auprès du ministre de -la guerre. M. Leuwen ne la lui avait pourtant confiée que sous la promesse -d'un secret éternel. - -Une heure sonna, une heure et demie, deux heures! Le retour de ces sons -qui lui rappelaient la nuit passée, la mit en fureur. Pendant longtemps, -elle fui comme hors d'elle-même. Tout à coup,--qui l'aurait imaginé d'un -caractère dominé par la vanité la plus puérile?--elle eut l'idée d'écrire -à Lucien. Pendant une heure entière elle se débattit contre cette horrible -tentation: _écrire la première._ Elle céda enfin, mais sans se dissimuler -l'horreur de sa démarche. - -«--Quel avantage ne vais-je pas lui donner sur moi, et que de journées -sévères ne faudra-t-il pas pour lui faire oublier la position que la vue -de mon billet va lui faire prendre à mon égard. Qu'est-ce qu'un amant, -après tout? De ces petits messieurs qu'on prend comme un instrument auquel -on se frotte pour avoir du plaisir. M. Cuvier me disait: «Votre chat ne -vous caresse pas, il se caresse à vous.» Eh bien, dans ce moment, le seul -plaisir que puisse me donner ce petit monsieur, c'est de lui écrire. Que -m'importe sa sensation? La mienne sera du plaisir, dit-elle avec une -joie féroce, et c'est ce qui m'importe.» - -À ce moment, ses yeux étaient superbes. Elle écrivit une lettre dont elle -ne fut pas contente, une seconde, une troisième; enfin elle fit partir la -septième ou huitième: - - -«Mon mari, monsieur, a quelque chose à vous dire. Nous vous attendons, -et pour ne pas attendre toujours, malgré le rendez-vous donné, connaissant -votre bonne tête, je prends le parti de vous écrire. - -«Recevez mes compliments. - -«Augustine Grandet.» - -«P.-S. Venez avant trois heures.» - -Or, quand cette lettre, qu'on avait trouvée la moins imprudente et surtout -la moins humiliante, fut partie, il était deux heures et demie. - -Le valet de chambre de Mme Grandet trouva Lucien fort tranquille à son -bureau, rue de Grenelle, mais au lieu de venir, il écrivit: - - -«Madame, - -«Je suis doublement malheureux: je ne puis avoir l'honneur de vous -présenter mes respects ce matin, ni peut-être même ce soir. Je me trouve -cloué à mon bureau par un travail pressé dont j'ai en la gaucherie de me -charger. Vous savez que comme un respectueux commis, je ne voudrais pas, -pour tout au monde, fâcher mon ministre. Il ne comprendra certainement -jamais toute l'étendue du sacrifice que je fais au devoir, en ne me -rendant pas aux ordres de M. Grandet et aux vôtres. - -«Agréez avec bonté la nouvelle assurance du plus respectueux dévouement. - -«Lucien Leuwen.» - - -Mme Grandet était occupée depuis vingt minutes à calculer le temps -absolument nécessaire à Lucien pour voler à ses pieds. Elle prêtait -l'oreille pour entendre le bruit des roues de son cabriolet, que déjà -elle avait appris à connaître. Tout à coup, à son grand étonnement, -le domestique frappa à la porte et lui remit le billet de Lucien. - -À cette vue, toute sa rage se réveilla, ses traits se contractèrent et -presque en môme temps elle devint pourpre. - -«--L'absence de son bureau eut été une excuse. Mais quoi! il a vu ma -lettre et au lieu de voler à mes pieds, il m'écrit! - -«--Partez, dit-elle au valet de chambre avec des yeux qui l'atterrèrent. - -«--Ce petit sot peut se raviser il, va venir dans un quart d'heure, se -dit-elle; il vaut mieux qu'il voie sa lettre non ouverte. Mais ce qui -vaut encore mieux, c'est qu'il ne me trouvât pas même chez moi.» - -Elle sonna et donna l'ordre de faire atteler. Le billet de Lucien était -sur un petit guéridon, à côté de son fauteuil; à chaque instant elle le -regardait malgré elle. - -On vint lui dire que la voiture était prête. Comme le domestique sortait, -elle se précipita sur la lettre et l'ouvrit avec un mouvement de fureur, -et sans s'être, pour ainsi dire, permis cette action. La jeune femme -l'emportait sur la capacité politique. Celte lettre si froide mit Mme -Grandet dans un état impossible à décrire. Nous ferons observer, pour -l'excuser un peu, qu'à vingt-six ans, l'âge qu'elle avait à ce moment, -elle n'avait encore jamais aimé. Elle s'était même sévèrement interdit -ces amitiés galantes qui peuvent conduire à l'amour. Maintenant l'amour -prenait sa revanche, et depuis dix-huit heures, l'orgueil le plus -invétéré, le plus fortifié par l'habitude, lui disputait le cœur de cette -Mme Grandet dont la tenue dans le monde était si imposante et le nom si -haut placé dans les annales de la vertu contemporaine. Jamais tempête -de l'âme ne fut plus pénible à chaque reprise de cette affreuse douleur; -le pauvre orgueil était battu et perdait du terrain. Il y avait trop -longtemps qu'elle lui obéissait en aveugle. Tout à coup, cette habitude -de l'âme et la passion cruelle qui se disputaient son cœur, réunirent -leurs efforts pour la mettre au désespoir. Quoi! voir ses ordres éludés, -désobéis, méprisés par un homme! - -«--Mais il ne sait donc pas vivre?» se disait-elle. - -Enfin, après deux heures passées au milieu de souffrances atroces et -d'autant plus poignantes qu'elles étaient ressenties pour la première fois -dans un transport de véritable désespoir, elle descendit de chez elle et -monta en voiture. Mais à peine y fut-elle, qu'elle changea d'avis. - -«--S'il vient, il ne me trouvera pas! Rue de Grenelle, au ministère de -l'Intérieur,» cria-t-elle au valet de pied. - -Elle, rassasiée de flatteries, d'hommages, de respect et de la -considération des hommes les plus considérables de Paris, osa aller -chercher elle-même Lucien à son bureau. - -Quand Lucien vit Mme Grandet entrer dans son bureau, l'humeur la plus -vive s'empara de lui: - -«--Je n'aurai donc jamais la paix avec cette femme! Elle me prend sans -doute pour un des valets qui l'entourent. Mon billet a dû pourtant la -convaincre que je ne voulais pas la voir!» - -Mme Grandet se jeta dans un fauteuil, avec toute la fierté d'une personne -qui, depuis six ans, dépense chaque année cent vingt mille francs sur le -pavé de Paris. Cette attitude saisit Lucien et toute sympathie fut -détruite chez lui. - -«--Je vais avoir affaire, se dit-il, à un épicier _demandant son dû._ Il -faudra parler clair et haut pour être compris.» - -Mme Grandet restait silencieuse; Lucien était immobile, dans une position -plus bureaucratique que galante: les mains appuyées sur les bras du -fauteuil, les jambes allongées dans toute leur longueur. Sa physionomie -était absolument celle d'un marchand _qui perd_; pas l'ombre d'un -sentiment généreux. - -Après un moment, il eut presque honte de lui-même. - -«--Ah! si Mme de Chasteller me voyait. Elle pourrait entendre, car la -politesse ne déguisera jamais assez ce que je veux faire comprendre à -cette épicière, orgueilleuse de l'hommage des députés du centre. - -«--Faudra-t-il, monsieur, que je vous prie de faire retirer votre -huissier?» - -Le langage de Mme Grandet ennoblissait les fonctions, selon son habitude. -Il ne s'agissait que d'un simple garçon de bureau qui, voyant une belle -dame à équipage entrer d'un air si troublé, était resté par curiosité, -sous prétexte d'arranger le feu qui allait à merveille. - -Cet homme sortit sur un regard de Lucien. Le silence continuait. - -«--Quoi, monsieur, dit enfin Mme Grandet, vous n'êtes pas étonné, -stupéfait, confondu de me voir ici? - -«--Je vous avouerai, madame, que je suis étonné d'une démarche très -flatteuse assurément, mais que je ne mérite pas.» - -Lucien n'avait pu se faire violence au point d'employer des mots -décidément peu polis, mais le ton avec lequel ces paroles étaient dites, -éloignait à jamais toute idée de reproche passionné et les rendait -presque froidement insultantes. - -«--Il me semblait, monsieur,--reprit Mme Grandet avec une voix tremblante -de colère,--si j'ai bien compris les protestations, quelquefois longues, -relatives à votre haute vertu, que vous prétendiez à la qualité d'honnête -homme. - -«--Puisque vous me faites l'honneur de me parler de moi, madame, je vous -dirai que je cherche à être juste et à voir, sans me flatter, ma position -et celle des autres envers moi. - -«--Votre justice s'abaissera-t-elle jusqu'à considérer combien ma -démarche, en ce moment, est dangereuse? Mme de Vaize peut reconnaître ma -livrée. - -«--C'est précisément, madame, parce que je vois le danger de cette -démarche, que je ne sais comment la concilier avec l'idée que je me suis -faite de la haute prudence de Mme Grandet. - -«--Apparemment, monsieur, que vous m'avez emprunté cette prudence rare, -et que vous avez _trouvé utile_ de changer en vingt-quatre heures tous -les sentiments dont les assurances se renouvelaient sans cesse et -m'importunaient tous les jours? - -«--Madame, répondit Lucien, avec le plus grand sang-froid, ces -sentiments, dont vous me faites l'honneur de vous souvenir, ont été -humiliés par un succès qu'ils n'ont pas dii absolument à eux-mêmes. Ils -se sont enfuis, eu rougissant de leur erreur. Avant de disparaître, ils -ont obtenu la certitude douloureuse qu'ils ne devaient un triomphe -apparent qu'à l'emploi qu'on voulait en faire pour arriver au ministère. -Un cœur, que ces sentiments avaient la présomption, sans doute déplacée, -de pouvoir toucher, a cédé tout simplement à un calcul d'ambition, et il -n'y a eu de tendresse que dans les mots. Enfin, je me suis aperçu qu'on -me trompait, et c'est, un éclaircissement, madame, que mon absence voulait -essayer de vous épargner. C'est là ma façon d'être honnête homme.» - -Lucien eût pu continuer à l'infini cette justification trop facile. Mme -Grandet était atterrée. Les souffrances de son orgueil eussent été -atroces, si, heureusement pour elle, un sentiment moins sec ne fût venu -l'aider à souffrir. Au mot fatal de _ministère_, elle s'était couvert -les yeux avec son mouchoir. Peu après, Lucien crut s'apercevoir qu'elle -avait des mouvements convulsifs qui la faisaient changer de position dans -son fauteuil--cet immense fauteuil doré des ministères. Malgré lui, il -devint plus attentif. - -«--Voilà sans doute, se disait-il, comment ces comédiens de Paris -répondent aux reproches qui n'ont pas de réponse.» - -Néanmoins, il ne pouvait s'empêcher d'être touché par cette image bien -jouée de l'extrême malheur. Ce corps, d'ailleurs, qui s'agitait sous ses -yeux était si beau! - -Mme Grandet sentait en vain qu'il fallait à tout prix arrêter ces paroles -fatales de Lucien. S'il allait s'irriter au son de son propre discours, et -peut-être prendre envers lui-même des engagements auxquels il ne songeait -pas en commençant. Il fallait répondre, mais que dire? Cette situation -affreuse provoqua la défaite complète de son orgueil; mais quelle -humiliation! Ce qui faisait le seul intérêt de sa vie depuis quelques -jours allait lui manquer. Et que ferait-elle après? Son salon et le -plaisir de donner des soirées brillantes, où il n'y e ût que la meilleure -société de la cour de Louis-Philippe, lui semblaient maintenant bien peu -de chose. Elle trouva que Lucien avait raison, et constata combien sa -colère à elle était peu fondée. Le silence dura plusieurs minutes. Enfin -Mme Grandet ôta le mouchoir qu'elle avait devant les yeux, et Lucien fut -frappé parmi des plus grands changements de physionomie qu'il eut jamais -vus. Pour la première fois de sa vie, Mme Grandet portait sur sa figure -une expression réellement féminine. - -«--J'avouerai mes torts, monsieur, mais pourtant ce qui m'arrive est -flatteur pour vous. La cour que vous me faisiez me flattait, m'amusait, -mais me semblait absolument sans danger. Mais mon cœur a changé!» - -Ici Mme Grandet rougit profondément; elle n'osait pas regarder Lucien. - -«--J'ai eu le malheur de m'attacher à vous. Peu de jours ont suffi pour -changer mon cœur à mon insu. J'ai oublié le juste soin d'élever ma maison; -un autre sentiment a dominé ma vie. L'idée de vous perdre, l'idée surtout -de n'avoir pas votre estime, est intolérable pour moi. Je suis prête à -tout sacrifier pour reconquérir cette estime.» - -Elle se cacha de nouveau la figure derrière son mouchoir, osa dire: - -«--Je vais rompre avec M. votre père, renoncer aux espérances du -ministère... mais ne vous séparez pas de moi!» - -En lui disant ces derniers mots, Mme Grandet lui tendit la main avec une -grâce et un charme extraordinaires. - -«--Cette grâce, ce changement étonnant chez une femme si fière, c'est -votre mérite qui en est l'auteur, lui disait la vanité.» - -La méfiance ajoutait: - -«--Voilà une femme admirablement belle et qui, sans doute, compte sur -l'effet de sa beauté. Tâchons de n'être pas dupe. Voyons: Mme Grandet -prouve son amour par un sacrifice assez pénible, celui de la fierté -de toute sa vie. Il faut donc croire à cet amour... Mais doucement. Il -faudra que cet amour résistât à des épreuves un peu plus décisives et -d'une durée un peu plus longue que ce qui vient d'avoir lieu jusqu'ici.» - -Il faut avouer que la figure de Lucien n'était point du tout celle d'un -héros de roman, pendant qu'il se livrait à ces sages raisonnements. Il -avait plutôt l'air d'un banquier qui pèse la convenance d'une grande -opération. - -«--La vanité de Mme Grandet peut regarder comme le pire des maux celui -d'être quittée; _elle doit tout sacrifier pour éviter cette humiliation_, -même les intérêts de son ambition. Il se peut fort bien que ce ne soit pas -l'amour qui fasse ces sacrifices, mais tout simplement la vanité, et la -mienne serait bien aveugle si elle se glorifiait d'un triomphe d'une -nature aussi douteuse. Au bout du compte, sa présence ici m'importune; -je me sens incapable de me soumettre à ses exigences. Son salon m'ennuie, -et c'est ce qu'il s'agit de lui faire entendre avec politesse. - -«--Madame, je ne m'écarterai pas avec vous des égards les plus -respectueux. Le rapprochement qui nous a placés, pour un instant, dans -une position intime, a pu être la suite d'un malentendu, d'une erreur. -Mais je n'en suis pas moins votre obligé. Je me dois à moi-même, Madame, -je dois encore plus à mon respect pour le lien qui nous a unis, l'aveu de -la vérité. Le dévouement, la reconnaissance, remplissent mon cœur, mais je -n'y trouve plus d'amour.» - -Mme Grandet le regardait avec des yeux grands ouverts, mais dans lesquels -l'extrême attention suspendait les larmes. - -Après un petit silence, elle se remit à pleurer sans nulle retenue. Elle -considérait Lucien, et elle osa dire ces étranges paroles: - -«--Tout ce que tu dis est vrai, je mourais d'ambition et d'orgueil. Me -voyant extrêmement riche, le but de ma vie était de devenir une femme -titrée; j'ose t'avouer ce ridicule amer. Ce n'est pas de cela que je -rougis en ce moment. C'est par ambition uniquement que je me suis occupée -de toi. Mais je meurs d'amour. Je suis une indigne, humilie-moi, je mérite -tous les mépris. Je meurs d'amour et de honte. Je tombe à tes pieds, je -te demande pardon! Je n'ai plus ni ambition, ni orgueil. Dis-moi ce que -tu veux que je fasse à l'avenir. Je suis à tes pieds, humilie-moi tant -que tu voudras! Plus tu m'humilieras, plus tu seras humain avec moi!... - -«--Tout cela est encore de l'affectation,» se disait Lucien, qui n'avait -jamais vu de scène de cette force. - -Elle était à ses pieds; lui, debout, essayait de la relever. Arrivée à ces -derniers mots, il s'aperçut qu'elle faiblissait. Comme il faisait un -effort pour la remettre debout, il sentit tout à coup le poids de son -corps. Elle était profondément évanouie. Lucien était embarrassé, mais -point touché. Son embarras venait, uniquement de la crainte de manquer à -ce précepte de sa morale: _Ne jamais faire de mal inutile._ - -Il lui vint une idée ridicule, en cet instant, qui coupa court à tout -autre attendrissement. L'avant-veille on était venu quêter chez Mme -Grandet--qui avait une terre dans les environs de Lyon--pour les -malheureux prévenus du Procès d'avril, que l'on allait transférer de la -prison de Perrache à Paris, par le froid, et qui n'avaient pas d'habits. - -«--Il m'est permis, messieurs, avait-elle dit aux quêteurs, de trouver -votre demande singulière. Vous ignorez apparemment ce que mon mari est -dans l'État. M. le préfet de Lyon a défendu cette quête.» - -Elle-même avait raconté tout cela à la société. Lucien l'avait regardée, -puis avait dit en l'observant: - -«--Par le froid qu'il fait, une douzaine de ces gens-là mourront sur -leurs charrettes. Ils n'ont que des habits d'été et on ne leur donne point -de couvertures. - -«--Ce sera autant de peine de moins pour la cour de Paris,» avait répondu -un gros député, héros de Juillet. - -L'œil de Lucien s'était fixé sur Mme Grandet; elle n'avait pas sourcillé. - -En la voyant évanouie, ses traits, sans expression autre que la hauteur -qui lui était habituelle, lui rappelèrent l'expression qu'ils avaient -lorsqu'il lui présentait l'image des prisonniers mourant de froid et -de faim sur leurs charrettes; au milieu d'une scène d'amour, Lucien fut -homme de parti. - -«--Que ferai-je de cette femme? se dit-il. Il faut être humain, lui -donner de bonnes paroles, et la renvoyer chez elle à tout prix.» Il alla -la déposer doucement contre le fauteuil, il ferma la porte à clef, puis, -avec son mouchoir trempé dans le modeste pot à eau en faïence,--seul -meuble culinaire du bureau,--il humecta ce front, ces joues, ce cou, sans -que tant de beauté lui donnât un instant de distraction. - -Mme Grandet soupira enfin. Il la saisit à bras le corps, et la plaça -assise dans le grand fauteuil doré. Le contact de ce corps charmant lui -rappela un peu cependant qu'il tenait dans ses bras une des plus jolies -femmes de Paris. Elle se remettait lentement, et le regardait avec des -yeux encore à demi voilés par la chute de la paupière supérieure. - -Lucien pensa qu'il devait lui baiser la main; ce fut ce qui hâta le -plus la résurrection de cette pauvre femme amoureuse. - -«--Viendrez-vous chez moi? lui dit-elle d'une voix basse et à peine -articulée. - -«--Sans doute, comptez sur moi. Mais ce bureau est un lieu de danger. -La porte est fermée, on peut frapper. Si le petit Desbacs se présente...» - -Cette idée rendit des forces à Mme Grandet. - -«--Soyez assez bon pour me soutenir jusqu'à ma voiture. - -«--Ne serait-il pas bien de parler d'une entorse devant vos gens?» - -Elle le regarda avec des yeux où brillait le plus vif -amour. - -«--Généreux ami! Ce n'est pas vous qui cherchez à me compromettre et à -afficher un triomphe! Quel cœur est le vôtre!» - -Lucien se sentit attendri, niais ce sentiment lui fut désagréable. Il -plaça sur le dossier du fauteuil la main de Mme Grandet qui s'appuyait -sur lui, et courut dans la cour dire aux gens d'un air effaré: - -«--Mme Grandet vient de se donner une entorse; peut-être même s'est-elle -cassé la jambe. Venez vite.» - -Un homme de peine du ministère tint les chevaux, le cocher et le valet -de pied accoururent et aidèrent Mme Grandet à gagner sa voiture. - -Elle serrait la main de Lucien avec le peu de forces qui lui restaient. -Ses yeux reprirent de l'expression, celle de la prière, quand elle lui dit -de l'intérieur de la voiture: - -«--À ce soir! - -«--Sans doute, madame; je viendrai savoir de vos nouvelles.» - -L'aventure parut fort louche aux domestiques, surpris de l'air ému de -leur maîtresse. Ces gens-là sont fins à Paris, et ils devinèrent bien que -cet air n'était pas celui de la douleur physique pure. - -Lucien se referma de nouveau à clef dans son bureau. Il se promenait à -grands pas dans la diagonale de cette petite pièce. - -«--Scène désagréable, se dit-il. Est-ce une comédie? A-t-elle chargé -l'expression de ce qu'elle sentait? L'évanouissement était réel... autant -que je puis m'y connaître. C'est là un triomphe de vanité et ça ne me -fait aucun plaisir...» - -Il voulut reprendre un _rapport_ commencé, et il s'aperçut qu'il écrivait -des niaiseries. Il alla chez lui, monta à cheval, passa le pont de -Grenelle et se trouva bientôt dans le bois de Meudon. Là, il mit son -cheval au pas el se mit à réfléchir. Ce qui surnagea à tout, ce fut le -remords d'avoir été attendri au moment où Mme Grandet avait écarté le -mouchoir qui lui cachait la figure, et celui, plus fort, d'avoir été ému -au moment où il l'avail prise dans ses bras pour la déposer dans le -fauteuil. - -«--Ah! si je suis infidèle à Mme de Chasteller, elle aura une raison de -l'être à son tour! - -«--Mais il me semble qu'elle ne commence pas mal, lui dit le parti -contraire. Peste, un accouchement! Excusez du peu. - -«--Puisque personne au monde ne voit ce ridicule, répondit Lucien, il -n'existe pas. Pour exister, le ridicule doit être vu.» - -En rentrant à Paris, il passa au ministère, il se fit annoncer chez M. -de Vaize, et lui demanda un congé d'un mois. - -Ce ministre qui, depuis trois semaines, ne l'était plus qu'à demi, et -vantait les douceurs du repos,--_otium cum dignitate_, répétait-il -souvent--fut étonné et enchanté de voir fuir l'aide de camp du général -ennemi. - -«--Qu'est-ce que cela peut vouloir dire?» se demandait-il. - -Muni de son congé en bonne forme, écrit par lui et signé par le ministre, -Lucien alla voir sa mère à laquelle il annonça une partie de campagne de -quelques jours. - -«--De quel coté? demanda-t-elle avec anxiété. - -«--En Normandie, répondit Lucien qui avait compris le regard de sa mère. - -Il avait bien eu quelques remords de tromper cette mère, mais sa question: -_De quel côté?_ avait achevé de les dissiper. Il écrivit ensuite un mot -à son père et passa chez Mme Grandet qu'il trouva bien faible. Il fut très -poli et promit de repasser dans la soirée. - -Il partit pour Nancy, ne regrettant rien de Paris, et désirant de tout son -cœur d'être oublié par Mme Grandet. - - -* * * - - -À la nouvelle de la mort subite de son père, Lucien revint à Paris[1]. - -Aussitôt débarqué, il passa une heure avec sa mère et alla ensuite au -comptoir, où se trouvait M. Leffre, chef du bureau, homme sage à cheveux -blancs, consommé dans les affaires. - -Le vieillard lui dit, avant même de faire mention de la mort de M. Leuwen: - -«--Monsieur, j'ai à vous parler de vos affaires. S'il vous plaît, nous -passerons dans votre cabinet. - -À peine arrivés: - -«--Vous êtes un homme et un brave homme. Préparez-vous à tout ce qu'il y -a de pis. Me permettrez-vous de parler librement? - -«--Je vous en prie, mon cher monsieur Leffre. Dites-moi nettement ce -qu'il y a de pis. - -«--Il faut faire banqueroute! - -«--Grand Dieu! Combien doit-on? - -«--Juste autant qu'on a. Si vous ne faites pas banqueroute, il ne vous -reste rien. - -«--Y a-t-il moyen de ne pas faire banqueroute? - -«--Sans doute, mais il ne vous restera peut-être pas cent mille écus, et -encore faudra-t-il cinq ou six ans pour faire la rentrée de cette somme. - -«--Attendez-moi un instant: je vais parler à ma mère. - -«--Monsieur, Mme votre mère n'est pas dans les affaires: peut-être ne -conviendrait-il pas de prononcer le mot de banqueroute aussi nettement. -Vous pouvez payer 60 0/0, et il vous reste une honnête aisance. M. votre -père était aimé de tout le haut commerce, et il n'est pas de petit -boutiquier auquel il n'ait prêté une ou deux fois dans sa vie une couple -de billets de mille francs. Vous avez votre concordat signé à 60 0/0, -avant trois jours et avant même la vérification du grand livre. Et, ajouta -M. Leffre en baissant la voix, les affaires des dix-neuf derniers jours -sont portées sur un livre à part, que j'enferme tous les soirs. Nous avons -pour 190.000 francs d'argent liquide, et sans ce livre on ne saurait où -les prendre. - -«--Et cet homme est parfaitement honnête!» pensa Lucien. - -M. Leffre, le voyant pensif, ajouta: - -«--M. Lucien a un peu perdu l'habitude du comptoir, depuis qu'il est dans -les honneurs. Il attache peut-être, à ce mot de banqueroute, la fausse -idée qu'on en a dans le monde. M. Van Peters, que vous aimiez tant, avait -fait banqueroute à New-York, et cela l'avait si peu déshonoré, que nos plus -belles affaires se font avec New-York et l'Amérique du Nord. - -«--Une place va me devenir nécessaire! songeait Lucien. - -«--Vous pourriez offrir 4 0/0, continuait M. Leffre, croyant le décider; -j'ai tout arrangé dans ce sens. Si quelque créancier de mauvaise humeur -veut vous forcer la main, vous le réduirez à 35 0/0. Mais, suivant moi, -offrir 40 0/0 serait manquer à la probité. Offrez-en 60, et Mme Leuwen -n'est pas obligée de mettre à bas son carrosse. Mme Leuwen sans voiture! -Il n'est pas un de nous à qui ce spectacle ne perçât le cœur. Il n'est -pas un de nous à qui M. votre père n'ait donné en cadeaux plus de la -valeur de ses appointements.» - -Lucien se taisait toujours et cherchait s'il n'y avait pas un moyen de -cacher cet événement à sa mère. - -«--Il n'est pas un de nous qui ne soit décidé à tout faire pour qu'il -reste à Mme votre mère et à vous une somme ronde de 600.000 francs. Et -d'ailleurs, s'écria M. Leffre en grossissant la voix, quand aucun de ces -messieurs ne le voudrait, je le veux, moi, qui suis le chef, et vous aurez -600.000 francs, aussi sûrement que si vous les teniez, et en outre du -mobilier, de l'argenterie, etc. - -«--Attendez-moi, monsieur,» dit Lucien. - -Ce détail de mobilier, d'argenterie, lui fit horreur. Il revint à M. -Leffre après un gros quart d'heure. Il avait employé dix minutes à -préparer sa mère. Elle avait, comme lui, horreur de la banqueroute, et -avait offert le sacrifice de sa dot, montant à 150.000 francs, ne -réclamant qu'une pension viagère de 1.200 francs pour elle, et de 1.200 -francs pour son fils. - -M. Leffre fui atterré par cette résolution de payer intégralement tous -les créanciers, il supplia Lucien de réfléchir vingt-quatre heures. - -«--C'est justement, mon cher Leffre, la seule et unique chose au monde -que je ne puisse pas vous accorder. - -«--Eh bien, monsieur Lucien, au moins ne dites mot de notre conversation. -Ce secret est entre Mme votre mère, vous et moi. Les commis du bureau ne -font tout au plus qu'entrevoir les difficultés. - -«--À demain, mon cher Leffre. Ma mère et moi ne vous regardons pas moins -comme notre meilleur ami.» - -Le lendemain, M. Leffre répéta ses offres. Il supplia Lucien de consentir -à un arrangement. Le surlendemain, après un nouvel effort, il proposa ceci: - -«--Vous pouvez tirer bon parti du nom de la maison, sous la condition de -payer toutes les dettes, dont voici l'état complet, dit-il à Lucien en -lui montrant une feuille de papier grand aigle, chargée de chiffres. Avec -la condition de payer intégralement, et l'abandon de toutes les créances -de la maison, vous pouvez vendre votre banque 50.000 écus peut-être. En -attendant, moi qui vous parle, Jean-Pierre Leffre, et M. Gavardin, le -caissier, nous vous offrons 100.000 francs comptant, avec recours contre -nous pour toutes sortes de dettes de feu M. Leuwen, notre honoré patron, -même ce qu'il peut devoir à son tailleur et à son sellier. - -«--Votre proposition me plaît fort. J'aime mieux avoir affaire à vous, -brave et honnête ami, pour 100.000 francs, que d'en recevoir 150.000 de -tout autre qui n'aurait pas la même vénération pour l'honneur de mon père. -Je ne vous demande qu'une chose: donnez un intérêt à M. Coffe. - -«--Je vous répondrai avec franchise. Travailler avec M. Coffe le matin, -m'ôte tout l'appétit à dîner. C'est un parlait honnête homme, mais sa vue -me porte malheur. Il ne sera pas dit néanmoins que la maison Leffre et -Gavardin refuse une proposition faite par un Leuwen. Notre prix d'achat -pour la cession complète sera de 100.000 francs comptant, 1.200 francs de -pension viagère pour Mme Leuwen et autant pour vous, monsieur, et tout le -mobilier, vaisselle, chevaux, voitures, etc. Sauf un portrait de notre -sieur Leuwen et un autre de notre sieur Van Peters. Tout cela est porté -dans le projet d'achat que voici, et sur lequel je vous engage à consulter -un homme que tout Paris vénère et que le commerce ne doit nommer qu'avec -vénération: M. Laffitte. Je vais y ajouter, dit M. Leffre en s'approchant -de la table, une pension viagère de 600 francs pour M. Coffe.» - -Toute l'affaire fut tranchée avec cette rondeur. Lucien consulta les amis -de son père, dont plusieurs, poussés à bout, le blâmèrent de ne pas faire -banqueroute à 60 0/0. - -«--Qu'allez-vous devenir, une fois dans la misère? Personne ne voudra -vous recevoir?» - -Lucien et sa mère n'avaient pas eu une seconde d'incertitude. Le contrat -fut signé avec _MM. Leffre et Gavardin_, qui donnèrent 4.000 francs de -pension viagère à Mme Leuwen, parce qu'un autre commis offrait cette -augmentation. Du reste, le contrat fut signé avec les clauses indiquées -ci-dessus. Ces messieurs payèrent 100.000 francs comptant, et le même -jour, Mme Leuwen mit en vente ses chevaux, ses voitures, et sa vaisselle -d'argent. Son fils ne s'opposa à rien; il lui avait déclaré que pour rien -au monde il ne prendrait autre chose que sa pension de 1.200 francs et -20.000 francs de capital. - -Pendant toutes ces transactions, Lucien vit fort peu de monde. Quelque -ferme qu'il fût dans sa ruine, la commisération du vulgaire l'eût -impatienté. Il reconnut bientôt l'effet des calomnies répandues par les -agents du comte de Beauséant, le ministre des Affaires étrangères. Le -public crut que ce grand changement n'avait nullement altéré sa -tranquillité, parce qu'il était saint-simonien au fond, et que, si cette -religion lui manquait, au besoin il s'en créerait une autre. - -Il fut bien étonné, un matin, en recevant une lettre de Mme Grandet, qui -se trouvait à une maison de campagne près de Saint-Germain, et qui lui -assignait un rendez-vous à Versailles, rue de Savoie, n° 62. Lucien -avait grande envie de s'excuser, mais enfin il se dit: - -«--J'ai assez de torts envers cette femme; sacrifions une heure.» - -Il trouva une femme perdue d'amour et ayant à grand peine la force de -parler raison. Elle mit une adresse vraiment remarquable à lui faire, -avec toute la délicatesse possible, la scabreuse proposition que voici: -elle le suppliait d'accepter d'elle une pension de 15.000 francs et ne -lui demandait que de venir la voir, en tout bien, tout honneur, quatre -fois par semaine. - -«--Je vivrai les autres jours en vous attendant!» - -Lucien vit bien que s'il répondait comme il le devait, il allait provoquer -une scène violente. Il fit entendre que, pour certaines raisons, cet -arrangement ne pouvait commencer que dans six mois, et qu'il se réservait -de répondre par écrit dans vingt-quatre heures. Malgré sa prudence, cette -visite dura deux heures et ne finit pas sans larmes. - -Pendant ce temps, Lucien suivait une négociation bien différente avec le -vieux maréchal, encore ministre de la guerre, malgré que, depuis quatre -mois, il fût toujours à la veille de perdre sa place. Quelques jours avant -la course de Versailles, Lucien avait vu entrer chez lui un des officiers -d'ordonnance du maréchal, qui l'engageait à se trouver le lendemain, au -ministère, à six heures et demie du matin. - -Il alla au rendez-vous encore tout endormi. - -«--Eh bien, jeune homme, dit le ministre d'un air grognon, _sic transit -gloria mundi._ Encore un de ruiné. Grand Dieu, on ne sait que faire de -son argent! Il n'y a de sur que la terre, mais les fermiers ne payent -jamais. Est-il vrai que vous n'avez pas voulu faire banqueroute et que -vous avez vendu votre fonds 100.000 francs? - -«--Très vrai, monsieur le maréchal. - -«--J'ai connu votre père, et pendant que je suis encore dans cette -galère, je veux demander pour vous à Sa Majesté une place de 6 à 8.000 -francs. Où la voulez-vous? - -«--Loin de Paris. - -«--Ah! je vois. Vous voulez être préfet, mais je ne veux rien devoir à -ce polisson de M. de Vaize. Ainsi, _pas de ça, Larirette!_ - -«--Je ne pensais pas à une préfecture. Hors de France, voulais-je dire. - -«--Il faut parler net, entre amis. Diable, je ne suis pas ici pour faire -de la diplomatie. Donc, secrétaire d'ambassade? - -«--Je n'ai pas de titre pour être premier secrétaire. Attaché est trop -peu; je n'ai que 1.200 francs de rente. - -«--Je ne vous ferai ni premier, ni dernier. Je vous ferai second -secrétaire. M. Lucien Leuwen, lieutenant de cavalerie, maître des -requêtes, chevalier de la Légion d'honneur, a des titres. Écrivez-moi -donc demain si vous acceptez ou non d'être second secrétaire.» - -Et le maréchal le congédia de la main en lui disant: - -«--Honneur!» - -Le lendemain, Lucien qui, pour la forme, avait consulté sa mère, écrivit -qu'il acceptait. En rentrant de Versailles, il trouva un mot de l'aide de -camp du maréchal qui l'invitait à se rendre au ministère, le soir même, -à neuf heures. - -«--J'ai demandé pour vous à Sa Majesté la place de second secrétaire -d'ambassade à Madrid. Vous aurez, si le roi signe, 4.000 francs -d'appointements, et, de plus, une pension de 4.000 autres francs pour -les services rendus par votre père, sans lequel ma loi sur les fournitures -militaires ne passait pas. Je ne vous dirai pas que cette pension est -solide comme du marbre. Mais enfin, cela durera bien quatre ou cinq ans, -et dans quatre ou cinq ans, si vous avez servi votre ambassadeur comme -vous avez servi M. de Vaize, et si vous cachez vos principes jacobins -(c'est le roi qui m'a dit que vous étiez jacobin; c'est un beau métier et -qui vous rapportera gros!), enfin, bref, si vous êtes adroit, avant que -la pension de 4.000 francs soit supprimée, vous aurez accroché 6 ou 8.000 -francs d'appointements. C'est plus que n'a un colonel. Sur quoi, bonne -chance. Adieu. J'ai payé ma dette, ne me demandez rien, ne m'écrivez pas.» - -Comme Lucien s'en allait. - -«--Si vous ne recevez rien, d'ici à huit jours, revenez me voir à neuf -heures du soir. Dites au portier, en passant, que vous reviendrez dans -huit jours. Bonsoir, adieu.» - -Rien ne retenait Lucien à Paris; il ne devait y reparaître que lorsque sa -ruine serait oubliée. - -«--Quoi, vous qui pouviez espérer tant de millions!» lui disaient les -nigauds qu'il rencontrait. - -Et plusieurs de ces gens-là le saluaient de façon à lui dire: - -«--Ne nous parlons pas.» - -Sa mère montra une force de caractère admirable: jamais une plainte. Elle -eut pu garder son superbe appartement dix-huit mois encore. Avant le -départ de Lucien, elle alla s'établir dans quatre pièces, au troisième -étage, sur le boulevard. Elle annonça à un petit nombre d'amis qu'elle -leur offrirait le thé tous les vendredis et que, pendant son deuil, sa -porte serait fermée tous les autres jours. - -Le huitième jour, après son entrevue avec le maréchal, Lucien reçut un -gros paquet adressé à M. Leuwen, chevalier de la Légion d'honneur, -deuxième secrétaire d'ambassade à Madrid. Il sortit à l'instant pour aller -chez le brodeur commander un petit uniforme. Il vit son ministre, reçut un -quartier d'avance de ses appointements et prit ses dernières instructions. - -Tout le monde lui parla d'acheter une voiture, et trois jours après avoir -reçu sa nomination, il partait bravement par la malle-poste. - -Il avait résisté héroïquement à l'idée de passer une dernière fois à Nancy. - -Il s'arrêta deux jours, avec délices, sur le lac de Genève, et visita les -lieux divers que la _Nouvelle Héloïse_ a rendus célèbres; chez un paysan -de Clarens, il trouva un lit brodé dans lequel avait couché Mme de Warens. - -À la sécheresse d'âme qui le gênait à Paris--pays si peu fait pour y -recevoir des compliments de condoléance--avait succédé une mélancolie -tendre: il s'éloignait de Nancy peut-être pour toujours. - -Cette tristesse ouvrit son âme au sentiment des arts. Il vit avec beaucoup -plus de plaisir qu'il n'appartient à un ignorant de le faire, Bologne, -Milan. La Chartreuse de Pavie, Florence, le jetèrent dans un état -d'attendrissement et de sensibilité qui lui eût causé bien des remords -trois ans auparavant. - -Enfin, en arrivant à son poste, il eut besoin de se sermonner pour prendre -envers les gens qu'il allait fréquenter le degré de sécheresse convenable. - - -[Footnote 1: Les quelques feuillets, racontant le nouveau séjour de Lucien -à Nancy, sont _absolument illisibles_ dans le texte original. On devine -avec quelle joie nous eussions voulu pouvoir restituer ce passage, un des -plus intéressants, sinon le plus intéressant du livre. Malheureusement il -y avait impossibilité matérielle. À mentionner ces mots jetés en marge: -_fièvre ardente..... Scolast..._ (Probablement _Suora Scholastica_), titre -d'une nouvelle inachevée.] - - - - -À Civita-Vecchia, le 22 mars 1835. - - - - -[Illustration 03] - - - - -Rome - - -Ici s'arrête Lucien Leuwen. - -Le texte de cette édition est conforme à celui de l'édition parue à la -_Revue Blanche_, en 1901. Les lignes publiées en tête sont extraites du -commentaire de Jean de Mitty précédant l'édition originale parue en 1894, -chez E. Dentu, à Paris. - - - - - - - - - -End of the Project Gutenberg EBook of Lucien Leeuwen ou l'Amarante et le Noir, by -Stendhal - -*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LUCIEN LEEUWEN OU L'AMARANTE *** - -***** This file should be named 60033-0.txt or 60033-0.zip ***** -This and all associated files of various formats will be found in: - http://www.gutenberg.org/6/0/0/3/60033/ - -Produced by Laura Natal Rodrigues in memoriam of of Marc -D'Hooghe (Images generously made available by Internet -Archive.) - - -Updated editions will replace the previous one--the old editions will -be renamed. - -Creating the works from print editions not protected by U.S. copyright -law means that no one owns a United States copyright in these works, -so the Foundation (and you!) can copy and distribute it in the United -States without permission and without paying copyright -royalties. 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Redistribution is subject to the -trademark license, especially commercial redistribution. - -START: FULL LICENSE - -THE FULL PROJECT GUTENBERG LICENSE -PLEASE READ THIS BEFORE YOU DISTRIBUTE OR USE THIS WORK - -To protect the Project Gutenberg-tm mission of promoting the free -distribution of electronic works, by using or distributing this work -(or any other work associated in any way with the phrase "Project -Gutenberg"), you agree to comply with all the terms of the Full -Project Gutenberg-tm License available with this file or online at -www.gutenberg.org/license. - -Section 1. General Terms of Use and Redistributing Project -Gutenberg-tm electronic works - -1.A. By reading or using any part of this Project Gutenberg-tm -electronic work, you indicate that you have read, understand, agree to -and accept all the terms of this license and intellectual property -(trademark/copyright) agreement. 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It -exists because of the efforts of hundreds of volunteers and donations -from people in all walks of life. - -Volunteers and financial support to provide volunteers with the -assistance they need are critical to reaching Project Gutenberg-tm's -goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will -remain freely available for generations to come. In 2001, the Project -Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure -and permanent future for Project Gutenberg-tm and future -generations. To learn more about the Project Gutenberg Literary -Archive Foundation and how your efforts and donations can help, see -Sections 3 and 4 and the Foundation information page at -www.gutenberg.org Section 3. Information about the Project Gutenberg -Literary Archive Foundation - -The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit -501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the -state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal -Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification -number is 64-6221541. Contributions to the Project Gutenberg Literary -Archive Foundation are tax deductible to the full extent permitted by -U.S. federal laws and your state's laws. - -The Foundation's principal office is in Fairbanks, Alaska, with the -mailing address: PO Box 750175, Fairbanks, AK 99775, but its -volunteers and employees are scattered throughout numerous -locations. Its business office is located at 809 North 1500 West, Salt -Lake City, UT 84116, (801) 596-1887. Email contact links and up to -date contact information can be found at the Foundation's web site and -official page at www.gutenberg.org/contact - -For additional contact information: - - Dr. Gregory B. Newby - Chief Executive and Director - gbnewby@pglaf.org - -Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg -Literary Archive Foundation - -Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide -spread public support and donations to carry out its mission of -increasing the number of public domain and licensed works that can be -freely distributed in machine readable form accessible by the widest -array of equipment including outdated equipment. Many small donations -($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt -status with the IRS. - -The Foundation is committed to complying with the laws regulating -charities and charitable donations in all 50 states of the United -States. 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You may copy it, give it away or re-use it under the terms -of the Project Gutenberg License included with this eBook or online at -www.gutenberg.org. If you are not located in the United States, you'll -have to check the laws of the country where you are located before using -this ebook. - - - -Title: Lucien Leeuwen ou l'Amarante et le Noir - Tome Second - -Author: Stendhal - -Contributor: Jean de Mitty - -Illustrator: Maximilien Vox - -Release Date: August 1, 2019 [EBook #60033] - -Language: French - -Character set encoding: UTF-8 - -*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LUCIEN LEEUWEN OU L'AMARANTE *** - - - - -Produced by Laura Natal Rodrigues in memoriam of of Marc -D'Hooghe (Images generously made available by Internet -Archive.) - - - - - - -</pre> - - -<h3>"<i>Mes Livres</i>"</h3> - -<h2>STENDHAL</h2> - -<h1>LUCIEN LEUWEN</h1> - -<h2>OU</h2> - -<h2>L'AMARANTE ET LE NOIR</h2> - -<h2>Oeuvre posthume reconstituée par</h2> - -<h2>Jean de Mitty</h2> - -<h3>Ornée de bois dessinés et gravés par</h3> - -<h2>Maximilien Vox</h2> - -<h2>TOME SECOND</h2> - -<h3>À PARIS</h3> - -<h3>"<i>LE LIVRE</i>"</h3> - -<h3>9, RUE COETLOGON</h3> - -<h3>1923</h3> - -<hr class="chap" /> - -<div class="figcenter" style="width: 500px;"> -<img src="images/leuwen02_cover.jpg" width="500" alt="" /> -</div> - - -<div class="figcenter" style="width: 500px;"> -<img src="images/leuwen01_02.jpg" width="500" alt="770" /> -</div> - - - - - -<h4>DEUXIÈME PARTIE</h4> - - -<div class="figcenter" style="width: 500px;"> -<img src="images/leuwen02_02.jpg" width="500" alt="470" /> -</div> - - -<p><i>Lecteur bénévole.</i></p> - - -<p><i>En arrivant à Paris, il me faut faire grands efforts pour ne pas -tomber dans quelques personnalités. Ce n'est pas que je n'aime beaucoup -la satire, mais en fixant l'œil du lecteur sur la figure grotesque -de quelque ministre, le cœur de ce lecteur fait banqueroute à l'intérêt -que je veux lui inspirer pour les autres personnages.</i></p> - -<p><i>Cette chose si amusante: la satire personnelle, ne convient donc point, -par malheur, à la narration de l'histoire.</i></p> - -<p><i>Les personnalités sont charmantes quand elles sont vraies et point -exagérées, et c'est une tentation que ce que nous voyons depuis vingt -ans est bien fait pour nous ôter.</i></p> - -<p><i>«Quelle duperie, dit Montesquieu, que de calomnier l'inquisition!»</i></p> - -<p><i>Il eût dit de nos jours: «Comment ajouter à l'amour de l'argent, à la -crainte de perdre sa place, et an désir de tout faire pour deviner la -fantaisie du maître, qui font l'âme de tous les discours hypocrites, de -tout ce qui mange plus de 50.000 francs au budget?»</i></p> - -<p><i>Je professe qu'au-dessus de 50.000 francs la vie privée doit cesser -d'être murée.</i></p> - -<p><i>Mais la satire de cet heureux du budget n'entre point dans mon plan. Le -vinaigre est en lui-même une chose excellente, mais mélangé avec une -crème, il gâte tout.</i></p> - -<p><i>J'ai donc fait tout ce que j'ai pu pour que vous ne puissiez -reconnaître, ô lecteur bénévole, un ministre de ces derniers temps qui -voulut jouer un mauvais tour à Leuwen.</i></p> - -<p><i>Quel plaisir auriez-vous à voir en détail que ce ministre était voleur, -insolent, de peur de perdre sa place, et ne se permettait pas un mot qui -ne fut une fausseté? Comme rien d'un peu élevé n'est jamais entré dans -son âme, la vue seulement de cette âme vous donnerait du dégoût, ô -lecteur bénévole, et bien plus encore si j'avais le malheur de vous faire -deviner les traits doucereux et ignobles qui recouvraient cette âme -plate.</i></p> - -<p><i>C'est bien assez de voir ces gens-là quand on va les solliciter le -matin.</i></p> - -<p>«Non raziona di loro, ma guarda e passa.»</p> - - -<p><span style="margin-left: 80%;">H. B.</span></p> - - - - -<div class="figcenter" style="width: 500px;"> -<img src="images/leuwen03_02.jpg" width="500" alt="360" /> -</div> - - - - -<h4>PARIS</h4> - - -<p>«Je ne veux point abuser de mon titre de père pour vous contrarier; -soyez libre, mon fils!»</p> - -<p>Ainsi, établi dans un fauteuil admirable, devant un bon feu, parlait M. -Leuwen père à Lucien, son fils et notre héros. Le cabinet où avait lieu -la conférence entre le père et le fils, venait d'être arrangé avec le -plus grand luxe sur les dessins de M. Leuwen lui-même. Il avait placé -dans ce nouvel ameublement les trois ou quatre bonnes gravures qui -avaient paru dans l'année, en France et en Italie, et un admirable -tableau de l'École romaine, dont il venait de faire l'acquisition. La -cheminée de marbre blanc contre laquelle s'appuyait Lucien avait été -sculptée dans l'atelier de T..., et la glace de huit pieds de haut sur -six de large, placée au-dessus, avait figuré dans l'exposition de 1834 -comme absolument sans défaut.</p> - -<p>Il y avait loin de là au misérable salon dans lequel, à Nancy, Lucien -promenait ses inquiétudes. En dépit de sa douleur profonde, la partie -parisienne et vaniteuse de son âme était sensible à cette différence. Il -n'était plus dans des pays barbares; il se trouvait de nouveau au sein -de sa patrie.</p> - -<p>«—Mon ami, dit M. Leuwen père, le thermomètre monte trop vite; -faites-moi le plaisir de pousser le bouton de ce ventilateur numéro 2..., -là..., derrière la cheminée...; fort bien. Donc, je ne prétends nullement -abuser de mon titre pour <i>abréger</i> votre liberté. Faites absolument -ce qui vous conviendra.»</p> - -<p>Lucien, devant la cheminée, avait l'air sombre, agité, tragique; l'air, -en un mot, que nous devrions trouver à un jeune premier de tragédie -malheureux par l'amour. Il cherchait avec un effort pénible à quitter -cet air farouche, pour prendre l'apparence du respect et de l'amour -filial le plus sincère, sentiments très vivants dans son cœur.</p> - -<p>Mais l'horreur de sa situation, depuis la dernière soirée passée à -Nancy, lui avait ôté l'emploi de sa physionomie.</p> - -<p>«—Votre mère prétend, continua M. Leuwen, que vous ne voulez plus -retourner à Nancy. Ne retournez pas en province; à Dieu ne plaise que je -m'érige en tyran. Pourquoi ne feriez-vous pas des folies, et même des -sottises? Il y en a une pourtant, mais une seule, à laquelle je ne -consentirai pas, parce qu'elle a des suites: c'est le mariage. Mais vous -avez la ressource des <i>sommations respectueuses...</i>, et, pour cela, -je ne me brouillerai pas avec vous. Nous plaiderons, mon ami, en dînant -ensemble.</p> - -<p>«—Mais, mon père, répondit Lucien comme revenant de bien loin, il -n'est nullement question de mariage.</p> - -<p>«—Eh bien, si vous ne songez pas au mariage, moi j'y songerai. -Réfléchissez à ceci: je puis vous marier à une fille riche et pas plus -sotte qu'une pauvre, car il est fort possible qu'après moi vous ne soyez -pas riche. Ce peuple-ci est si fou, qu'avec une épaulette, une fortune -bornée est très supportable pour l'amour-propre. La pauvreté n'est que -la pauvreté, ce n'est pas grand'chose; il n'y a pas le mépris. Mais tu -croiras ces choses-là, dit M. Leuwen en changeant de ton, quand tu les -auras vues toi-même... Je dois te sembler un radoteur. Donc, brave -sous-lieutenant, vous ne voulez plus de l'état militaire?</p> - -<p>«—Puisque vous êtes si bon que de raisonner avec moi, au lieu de -commander, non, je ne veux plus de l'état militaire en temps de paix, -c'est-à-dire passer ma soirée à jouer au billard et à m'enivrer au café, -et encore avec défense de prendre, sur la table de marbre mal essuyée, -d'autre journal que le <i>Journal de Paris.</i></p> - -<p>«Dès que nous sommes trois officiers à nous promener ensemble, un au -moins peut passer pour espion dans l'esprit des deux autres.</p> - -<p>«Le colonel, autrefois intrépide soldat, s'est transformé, sous la -baguette du juste-milieu, en commissaire de police.»</p> - -<p>M. Leuwen père sourit comme malgré lui.</p> - -<p>Lucien comprit et ajouta avec empressement:</p> - -<p>«—Je ne prétends point tromper un homme aussi clairvoyant; je ne -l'ai jamais prétendu, croyez-le bien, mon père. Mais enfin il fallait bien -commencer mon conte par un bout.</p> - -<p>«Ce n'est donc point pour des motifs raisonnables que, si vous le -permettez, je quitterai l'état militaire, mais cependant c'est une -démarche raisonnable. Je sais donner un coup de lance et commander à -cinquante hommes qui donnent des coups de lance; je sais vivre -convenablement avec trente-cinq camarades, dont cinq ou six font des -rapports de police. Je sais donc le <i>métier.</i> Si la guerre survient, -mais une vraie guerre, dans laquelle le général en chef ne trahisse pas -son armée, je demanderai la permission de faire une campagne ou deux. La -guerre, suivant moi, ne peut pas durer davantage, si le général en chef -ressemble un peu à Washington. Si ce n'est qu'un pillard habile et brave, -comme..., je me retirerai une seconde fois.</p> - -<p>«—Ah! c'est là votre politique, reprit son père avec ironie. -Diable! c'est de la haute vertu! Mais la politique, c'est bien long! Que -voulez-vous, pour vous, personnellement?</p> - -<p>«—Vivre à Paris ou faire de grands voyages: l'Amérique, la -Chine.</p> - -<p>«—Vu mon âge et celui de votre mère, tenons-nous-en à Paris. Si -j'étais l'enchanteur Merlin et que vous n'eussiez qu'un mot à dire pour -arranger le matériel de votre destinée, que demanderiez-vous? -Voudriez-vous être commis dans mon comptoir, ou employé dans le bureau -particulier d'un ministre qui va se trouver en possession d'une grande -influence sur la destinée de la France? M. de Vaize, en un mot. Demain, -il peut être ministre de l'Intérieur.</p> - -<p>«—M. de Vaize! ce pair de France qui a tant de goût pour -l'administration, ce grand travailleur?</p> - -<p>«—Précisément! répondit M. Leuwen en riant et admirant la haute -vertu des intentions et la bêtise des perceptions de son fils.</p> - -<p>«—Je n'aime pas assez l'argent pour entrer au comptoir.</p> - -<p>«—Mais si après moi vous êtes pauvre?</p> - -<p>«—Du moins à la dépense que j'ai faite à Nancy, maintenant je -suis riche; et pourquoi cela ne durerait-il pas bien longtemps?</p> - -<p>«—Parce que 65 n'est pas égal à 24.</p> - -<p>«—Mais cette différence...»</p> - -<p>La voix de Lucien s'attendrissait.</p> - -<p>«—Pas de phrases, monsieur, je vous rappelle à l'ordre. La -politique et le sentiment nous écartent également de l'objet à l'ordre du -jour:</p> - - -<p><span style="margin-left: 10em;"><i>Sera-t-il Dieu,</i></span><br /> -<span style="margin-left: 10em;"><i>Table ou cuvette?</i></span></p> - - -<p>«C'est de vous qu'il s'agit et c'est à quoi nous cherchons une réponse. -Le comptoir vous ennuie et vous aimez mieux le bureau particulier du -comte de Vaize?</p> - -<p>«—Oui, mon père.</p> - -<p>«—Maintenant, paraît une grande difficulté: serez-vous assez -coquin pour cet emploi?»</p> - -<p>Lucien tressaillit; son père le regarda avec le même air gai et sérieux -tout à la fois.</p> - -<p>Après un silence, M. Leuwen reprit:</p> - -<p>«—Oui, monsieur le sous-lieutenant, serez-vous assez coquin?</p> - -<p>«Vous serez à même de voir une foule de petites manœuvres; voulez-vous, -vous subalterne, aider le ministre dans ces choses ou le contrecarrer? -<i>That is the question?</i> et c'est là-dessus que vous répondrez ce -soir, après l'Opéra, car ceci est un secret: pourquoi n'y aurait-il pas -crise ministérielle en ce moment? La finance et la guerre ne se sont-elles -pas dit des gros mots pour la vingtième fois? Je suis fourré là dedans: je -puis ce soir, je puis demain, je ne pourrai plus après-demain vous nicher -d'une façon brillante.</p> - -<p>«Je ne vous dissimule pas que les mères jetteront les yeux sur vous, -pour vous faire épouser leurs filles; en un mot, la position <i>la plus -honorable</i>, comme disent les sots; mais serez-vous assez coquin pour la -remplir? Réfléchissez donc à ceci: jusqu'à quel point vous sentez-vous la -force d'être un coquin, c'est-à-dire d'aider à faire une petite -coquinerie? Car depuis quatre ans il n'est plus question de verser du -sang...</p> - -<p>«—Tout au plus de voler l'argent, interrompit Lucien.</p> - -<p>«—<i>Du pauvre peuple</i>, interrompit à son tour M. Leuwen d'un -air piteux. Mais il est un peu bête et ses députés un peu sots et pas mal -intéressés...</p> - -<p>«—Et que désirez-vous que je sois? demanda Lucien d'un air -simple.</p> - -<p>«—Un coquin! reprit le père, je veux dire un homme politique, un -Martignac, je n'irai pas jusqu'à dire un Talleyrand. À votre âge et dans -vos journaux, on appelle ça être un coquin. Dans dix ans, vous saurez -que Colbert, que Sully, que le cardinal de Richelieu, en un mot que tout -ce qui a été homme politique, c'est-à-dire dirigeant les hommes, s'est -élevé au moins à ce premier degré de coquinerie que je désire vous voir. -N'allez pas faire comme N... qui, nommé secrétaire général de la police, -au bout de quinze jours donna sa démission parce que cela était trop -sale. Il est vrai que, dans le temps, on faisait fusiller <i>Frotté</i> -par des gendarmes chargés de le conduire de sa maison en prison. Les -gendarmes savaient qu'il tenterait de s'échapper en route et les -obligerait à le tuer.</p> - -<p>«—Diable! dit Lucien.</p> - -<p>«—Oui. Le préfet Cafarelli, ce brave homme, préfet à Troyes et -mon ami, dont vous vous souvenez peut-être, un homme de cinq pieds six -pouces, grand, à cheveux gris...</p> - -<p>«—Oui, je m'en souviens très bien. Ma mère lui donnait la belle -chambre à damas rouge, à l'angle du château, quand nous habitions -Plancy...</p> - -<p>«—C'est ça; il perdit sa préfecture parce qu'il ne voulut pas -être assez coquin.</p> - -<p>«Ah! diable, <i>mon jeune ami</i>, comme disent les pères nobles, vous -êtes étonné?</p> - -<p>«—<i>On le serait à moins</i>, répond souvent le jeune premier, -dit Lucien. Je croyais que les Jésuites seuls et la Restauration...</p> - -<p>«—Ne croyez rien, mon ami, que ce que vous aurez vu, et vous -serez plus sage.</p> - -<p>«Maintenant, à cause de cette maudite liberté de la presse, dit M. -Leuwen en riant, il n'y a plus moyen de traiter les gens à la -<i>Frotté.</i> Les ombres les plus noires du tableau actuel ne sont plus -fournies que par des pertes d'argent ou de place.</p> - -<p>«Et ce soir votre réponse, claire, nette, sans phrases sentimentales, -surtout. Demain, peut-être, je ne pourrai plus <i>rien pour mon fils.</i>»</p> - -<p>Ces mots furent dits d'une façon à la fois noble et sentimentale, comme -eût fait Monvel, le grand acteur.</p> - -<p>«—À propos, dit-il en revenant, vous savez sans doute que <i>sans -votre père</i> vous seriez à l'<i>Abbaye.</i> J'ai écrit au général D...; -j'ai dit que je vous avais envoyé un courrier parce que votre mère était -fort malade. Je vais passer à la Guerre pour que votre congé antidaté -arrive au colonel; de votre coté, écrivez-lui et lâchez de le séduire.</p> - -<p>«—Je voulais vous parler de l'Abbaye. Je pensais à deux jours de -prison, et à remédier à tout par ma démission...</p> - -<p>«—Pas de démission, mon ami; il n'y a que les sots qui donnent -leur démission. Je prétends bien que vous serez toute votre vie un jeune -militaire de la plus haute distinction attiré par la politique. Une -véritable <i>perte pour l'armée</i>, comme disent les <i>Débats..</i>»</p> - - -<p class="center">* * *</p> - - -<p>La distraction violente causée par la réponse catégorique, décisive, -demandée par son père, fut une première consolation pour Lucien. Pendant -le voyage de Nancy à Paris il n'avait pas réfléchi; il fuyait la douleur. -Le mouvement physique lui tenait lieu de mouvement moral. Depuis son -arrivée, il était dégoûté de lui-même et de la vie. Parler avec quelqu'un -lui était un supplice; à peine pouvait-il prendre sur lui de parler une -heure avec sa mère.</p> - -<p>«—Je suis un grand sot, je suis un grand fou! J'ai estimé ce qui -n'est pas estimable: le cœur d'une femme, et, la désirant avec passion, je -n'ai pas su l'obtenir. Il faut ou quitter la vie, ou me corriger -profondément.»</p> - -<p>Le plaisant, c'est que tous les amis de M<sup>me</sup> Leuwen lui -faisaient compliment sur l'excellente tenue que son fils avait acquise. -«C'est maintenant l'homme sage, disait-on de toutes parts, l'homme fait -pour satisfaire l'ambition d'une mère.»</p> - -<p>Tourmenté par la nécessité de donner le soir même une réponse décisive, -il alla dîner seul, car il fallait parler et être aimable à la maison, ou -bien il pleuvrait des épigrammes, et l'usage était de n'épargner -personne.</p> - -<p>Après dîner, il erra sur les boulevards et ensuite dans les rues; il -craignait de rencontrer des amis sur le boulevard et chaque minute était -précieuse et pouvait lui donner l'idée d'une réponse. En passant sur -la place Beauvau, il entra machinalement dans un cabinet de lecture, mal -éclairé, et ou il espérait trouver peu de monde.</p> - -<p>Il ouvrit un livre au hasard; c'était un ennuyeux moraliste qui avait -divisé sa drogue par portraits détachés, comme Vauvenargues:</p> - - -<p><span style="margin-left: 30%;"><i>Edgar ou le Parisien de vingt ans.</i></span></p> - - -<p>«—Qu'est-ce qu'un jeune homme qui ne connaît pas les hommes? Qui -n'a vécu qu'avec des gens polis ou avec des subordonnés, ou des êtres dont -il ne choquait pas les intérêts? Edgar n'a pour garant de son mérite que -les magnifiques promesses qu'il se fait à lui-même. Ce n'est tout au plus -qu'un brillant <i>Peut-être...</i>»</p> - -<p>Lucien relisait chaque phrase de cette morale deux et même trois fois: -il en examinait le sens et la vérité.</p> - -<p>Sa rêverie sombre fit lever le nez aux lecteurs du <i>Journal du -soir</i>; il s'en aperçut, paya avec humeur, et sortit. Il se promenait -sur la place Beauvau, devant le cabinet littéraire.</p> - -<p>«—Je serai un coquin!» s'écria-t-il tout à coup.</p> - -<p>Il passa encore un quart d'heure à bien tâter son courage, puis appela -un cabriolet et courut à l'Opéra.</p> - -<p>«—Je vous cherchais,» lui dit son père qu'il trouva errant dans -le foyer.</p> - -<p>Ils montèrent rapidement dans la loge de M. Leuwen; ils y trouvèrent -trois demoiselles en costume de sylphides.</p> - -<p>«—Elles ne comprendront pas un mot de ce que nous dirons; aussi -ne nous gênons pas.</p> - -<p>«—Messieurs, nous lisons dans vos yeux, dit l'une d'elles, des -choses beaucoup trop sérieuses pour nous. Nous allons sur le théâtre... -Soyeux heureux, si vous le pouvez, sans nous.</p> - -<p>«—Eh bien, vous sentez-vous l'âme assez scélérate pour entrer -dans la carrière des honneurs?</p> - -<p>«—Je serai sincère avec vous, mon père. L'excès de votre -indulgence m'étonne et augmente ma reconnaissance et mon respect. Par -suite de malheurs sur lesquels je ne puis m'expliquer, même avec mon père, -je me trouve dégoûté de moi-même et de la vie. Comment choisir telle ou -telle carrière?</p> - -<p>«Tout m'est également indifférent, je puis dire odieux.</p> - -<p>«Le seul état qui me conviendrait serait celui d'un mourant à -l'Hôtel-Dieu, et ensuite peut-être celui d'un sauvage qui est obligé de -chasser ou de pêcher pour sa subsistance de chaque jour. Cela n'est ni -beau ni honorable pour un jeune homme de vingt-quatre ans..., aussi -personne n'aura jamais cette confidence...</p> - -<p>«—Quoi? pas même votre mère...?</p> - -<p>«—Ses consolations augmenteraient mon martyre: elle souffrirait -trop de me voir dans ce malheureux état.»</p> - -<p>L'égoïsme de M. Leuwen eut une jouissance qui l'attacha un peu à son -fils. «Il a, se dit-il, des secrets pour sa mère qui n'en sont pas pour -moi.»</p> - -<p>«—Si je reviens à la sensibilité pour les choses extérieures, il -se peut que je me trouve étrangement choqué des exigences de l'état que -j'aurais choisi. Une place dans votre comptoir pouvant se quitter sans -scandaliser personne, je devrais peut-être la choisir.</p> - -<p>«—Je dois vous communiquer une donnée importante de plus: vous -serez plus utile à mes intérêts comme secrétaire du ministre de -l'Intérieur que comme chef de correspondance dans mon bureau; vos qualités -comme homme du monde me seraient inutiles dans mon bureau.»</p> - -<p>Lucien fut adroit pour la première fois depuis <i>son cocuage.</i></p> - -<p>C'était le mot qu'il employait avec une amère ironie, car pour torturer -davantage son âme, il se regardait comme un mari trompé et s'appliquait -la masse de ridicule et d'antipathie dont le théâtre et le monde -affublent cet état. Comme s'il y avait encore des caractères d'état!</p> - -<p>Il allait conclure pour la place au ministère, principalement par -curiosité; il connaissait le comptoir et n'avait pas la moindre idée de -l'intérieur intime d'un ministre. Il se faisait une fête d'approcher M. -le comte de Vaize, travailleur infatigable et le premier administrateur -de France, disaient les journaux; un homme qu'on comparait au comte Daru -de l'empereur.</p> - -<p>À peine son père eut-il cessé de parler.</p> - -<p>«—Ce mot me décide, s'écria-t-il avec une fausseté naïve qui -pouvait donner de l'espoir pour l'avenir. Je penchais pour le comptoir, -mais je m'engage au ministère sous la condition que je ne contribuerai à -aucun assassinat comme ceux du maréchal Ney, du colonel Caron, de Frotté, -etc. Je m'engage tout au plus pour des friponneries d'argent, et, enfin, -peu sur de moi-même, je ne m'engage que pour un an.</p> - -<p>«—C'est bien peu pour le monde; on dira: il ne peut pas tenir en -place plus de six mois. Peut-être aurez-vous du dégoût dans les -commencements, et de l'indulgence pour les faiblesses des hommes six mois -plus tard.</p> - -<p>Pouvez-vous, par amitié pour moi, me sacrifier six mois de plus, et me -promettre de ne pas quitter les bureaux de la rue de Grenelle avant -dix-huit mois?</p> - -<p>«—Je vous donne ma parole pour dix-huit mois, toujours à moins -d'assassinat: par exemple si mon ministre engageait quatre ou cinq -officiers à se battre en duel successivement contre un député trop -éloquent, incommode pour le budget.</p> - -<p>«—Ah! monsieur, dit M. Leuwen en riant de tout son cœur, d'où -sortez-vous? Il n'y aura jamais de ces crimes-là, et pour cause!</p> - -<p>«—Ce serait-là un cas rédhibitoire, continua son fils -sérieusement. Je partirais à l'instant pour l'Angleterre.</p> - -<p>«—Mais qui sera juge des crimes, homme vertueux?</p> - -<p>«—Vous, mon père.</p> - -<p>«—Les friponneries, les mensonges, les manœuvres, ne rompront pas -notre marché?</p> - -<p>«—Je ne ferai pas les pamphlets menteurs...</p> - -<p>«—Fi donc! Cela regarde les gens de lettres. Dans le genre sale, -vous dirigez; vous ne faites jamais. Voici le principe: tout gouvernement, -même celui des États-Unis, ment toujours et en tout; quand il ne peut pas -mentir sur le fond, il ment sur le détail. Ensuite, il y a les <i>bons</i> -mensonges et les <i>mauvais.</i> Les <i>bons</i> sont ceux que croit le -petit public de cinquante louis de rente à douze ou quinze mille francs. -Les <i>excellents</i> attrapent quelques gens à voiture. Les <i>excécrables</i> -sont ceux que personne ne croit et qui ne sont répétés que par les -ministériels éhontés. Ceci est bien entendu. Voilà une première <i>maxime -d'État</i>; elle ne doit jamais sortir de votre mémoire ni de votre -bouche.</p> - -<p>«—J'entre dans une caverne de voleurs, mais tous leurs secrets, -petits et grands, sont confiés à mon honneur.</p> - -<p>«—Le gouvernement escamote les droits et l'argent des populations -tout en jurant, tous les matins, de les respecter. Vous souvenez-vous du -fil rouge que l'on trouve au centre de tous les cordages, gros ou petits, -appartenant à la marine royale d'Angleterre? Ou plutôt vous souvenez-vous -de Werther, où j'ai lu je crois cette belle chose?</p> - -<p>«—Très bien.</p> - -<p>«—Voilà l'image d'une corporation ou d'un homme qui a un mensonge -<i>de fond</i> à soutenir. Jamais de vérité pure et simple: voyez les -<i>doctrinaires.</i></p> - -<p>«—Les mensonges de Napoléon n'étaient pas aussi grossiers à -beaucoup près.</p> - -<p>«—Il n'y a que deux choses sur lesquelles on n'ait pas encore -trouvé moyen d'être hypocrite: amuser quelqu'un dans la conversation et -gagner une bataille. Du reste ne parlons pas de Napoléon. Laissez le sens -moral à la porte en entrant au ministère, comme de son temps on laissait -l'amour de la patrie en entrant dans sa garde.</p> - -<p>«Voulez-vous être un <i>joueur d'échecs</i> pendant dix-huit mois, et -n'être rebuté par aucune affaire d'argent? Le sang seul vous -arrêterait?</p> - -<p>«—Oui, mon père.</p> - -<p>«—Eh bien, n'en parlons plus.»</p> - -<p>Et M. Leuwen s'enfuit de sa loge. Lucien remarqua qu'il marchait comme -un jeune homme de vingt ans.</p> - -<p>C'est que cette conversation avec un niais l'avait mortellement -excédé.</p> - - -<p class="center">* * *</p> - - -<p>Dans le fait, Lucien était moins malheureux. Dix fois par jour, la -pensée de Nancy était remplacée par celle-ci:</p> - -<p>«—À quel genre de besogne est-ce qu'ils vont me mettre?»</p> - -<p>Il lisait tous les journaux avec un intérêt bien nouveau pour lui.</p> - -<p>Sa mère lui dit:</p> - -<p>«—Tu écris bien mal; tu ne formes pas tes lettres.</p> - -<p>«—Ce n'est que trop vrai.</p> - -<p>«—Eh bien, si tu vas rue de Grenelle, écris encore plus mal. Que -jamais ton écriture ne puisse passer sous les yeux du roi sans être -recopiée. Cela t'évitera l'ennui de transcrire des pièces secrètes, et, ce -qui vaut mieux, ton écriture ne restera pas attachée à des choses qui -peuvent être déshonorantes, ou à des souvenirs pénibles dans dix ans.</p> - -<p>«Vois les changements qui ont eu lieu en France depuis trente-huit ans. -Pourquoi l'avenir ne ressemblerait-il pas au passé?</p> - -<p>«La révolution est faite dans les choses, dit toujours ton père pour me -tranquilliser; mais une ambition effrénée n'est-elle pas descendue dans -les plus bas rangs, dans les rangs les plus infimes? Un garçon cordonnier -veut devenir un Napoléon.</p> - -<p>«—Je ne vois que ce moyen pour acquérir de l'expérience et me -<i>colleter</i> avec la nécessité; mais une plaisanterie comme celle sur -Caron ou le duc d'Enghien me ferait fuir au bout du monde...»</p> - -<p>Une idée bien lâche qu'il avail déjà repoussée plusieurs lois, se -présenta avec une vivacité à laquelle il ne put résister:</p> - -<p>«—Si je campais là le ministère et retournais à Nancy et au -régiment; si je lui demandais pardon du mal qu'elle m'a fait, ou plutôt si -je ne lui parlais pas de ce que j'ai vu, ce qui est plus juste; pourquoi -ne me recevrait-elle pas comme la veille de ce jour fatal? En quoi puis-je -être offensé, raisonnablement, moi, qui ne suis point son amant, de -rencontrer la preuve qu'elle a eu un autre amant avant de me -connaître?»</p> - -<p>Huit jours après l'entretien à l'Opéra, le <i>Moniteur</i> portait -l'acceptation de la démission de M. C..., ministre de l'Intérieur; la -nomination à cette place de M. le comte de Vaize, pair de France; des -ordonnances analogues pour quatre autres ministres, et, beaucoup plus -bas, dans un coin obscur: «Par ordonnance du..., MM. R..., N..., et -Lucien Leuwen, ont été nommés maîtres des requêtes. M. Lucien Leuwen est -chargé du bureau particulier de M. le comte de Vaize, ministre de -l'Intérieur.»</p> - -<p>Pendant que Lucien recevait de son père les premières leçons de sens -commun, voici ce qui se passait à Nancy. Quand, le surlendemain du -brusque départ de Lucien, cet événement fut connu de M. de Sanréal, du -comte Roller et des autres conspirateurs qui avaient dîné ensemble pour -arranger un duel contre lui, ils pensèrent tomber de leur haut.</p> - -<p>Leur admiration pour M. Dupoirier fut sans bornes; ils ne pouvaient -deviner ses moyens de succès.</p> - -<p>Suivant un premier mouvement, toujours généreux et dangereux, ces -messieurs oublièrent leur répugnance pour ce bourgeois de mauvais ton, et -allèrent en corps lui faire une visite.</p> - -<p>Et comme le provincial est avide de tout ce qui peut prendre un air -officiel et le tirer de la monotonie de sa vie habituelle, ces messieurs -montèrent avec gravité au troisième étage du docteur. Ils entrèrent en -saluant, sans mot dire, et, s'étant rangés, en baie contre la muraille, -M. de Sanréal porta la parole. Parmi beaucoup de lieux communs, la phrase -suivante frappa M. Dupoirier.</p> - -<p>«—Si vous songez à la Chambre des députés de Louis-Philippe et -qu'il vous convienne de paraître aux élections, nous vous promettons nos -voix et toutes celles dont chacun de nous peut disposer.»</p> - -<p>Le discours fini, M. Ludwig Roller s'avança d'un air gauche. Sa figure -sèche se couvrit d'un nombre infini de rides nouvelles; il fit une -grimace et enfin dit d'un air piqué:</p> - -<p>«—Moi seul, peut-être, je ne dois pas de remerciements à M. -Dupoirier: il m'a privé du plaisir de punir cet insolent, ou du moins -d'essayer d'y faire mon possible. Mais je devais ce sacrifice aux ordres -de Sa Majesté Charles X, et, quoique partie lésée dans cette circonstance, -je n'en fais pas moins à M. Dupoirier les mêmes offres de service que ces -messieurs.»</p> - -<p>L'orgueil de Dupoirier, et sa manie de parler en public, -triomphaient.</p> - -<p>Il faut avouer qu'il parla admirablement, mais il se garda bien -d'expliquer pourquoi et comment Lucien était parti.</p> - -<p>Il sut attendrir ses auditeurs: Sanréal pleurait tout à fait, Ludwig -Roller lui-même serra la main du docteur avec cordialité en quittant le -cabinet.</p> - -<p>La porte fermée, Dupoirier éclata de rire: il venait de parler pendant -quarante minutes, il avait eu beaucoup de succès et il se moquait -parfaitement des gens qui l'avaient écouté.</p> - -<p>C'était là, pour ce coquin singulier, les trois éléments de plaisir les -plus vifs.</p> - -<p>Un autre chef de parti, aussi honnête que Dupoirier l'était peu, -Gauthier, le républicain, était resté fort étonné et encore plus effrayé -du départ de Lucien:</p> - -<p>«—Ne m'avoir rien dit, à moi qui l'aimais tant! Ah! cœurs -parisiens: politesse infinie et sentiment nul! Je le croyais un peu -différent des autres; il me semblait qu'il y avait de la chaleur et de -l'enthousiasme au fond de cette âme!...»</p> - -<p>Les mêmes sentiments, mais poussés à un bien autre degré d'énergie, -agitaient le cœur de M<sup>me</sup> de Chasteller:</p> - -<p>«—Ne m'avoir pas écrit, à moi qu'il jurait de tant aimer! À moi, -hélas! dont il voyait la faiblesse!»</p> - -<p>Cette idée lui était trop horrible; elle finit par se persuader que la -lettre de Lucien avait été interceptée.</p> - -<p>«—Est-ce que je reçois une réponse de M<sup>me</sup> de -Constantin? Et je lui ai écrit au moins six fois depuis que je suis -malade!...»</p> - -<p>Le lecteur doit savoir que la directrice de la poste aux lettres de -Nancy pensait bien. À peine M. le marquis de Pointcarré vit-il sa fille -malade et dans l'impossibilité de sortir, qu'il se transporta chez -M<sup>me</sup> Cunier, petite dévote de trois pieds et demi de haut. Après -les premiers compliments:</p> - -<p>«—Vous êtes trop bonne chrétienne, madame, et trop bonne -royaliste, lui dit-il avec onction, pour n'avoir pas une idée juste de ce -que doit être l'autorité du roi et des commissaires établis par lui, -durant son absence...»</p> - -<p>Après l'hypocrisie élégante de ce père qui voulait hériter de sa fille, -et la fausseté plus plate et moins déguisée d'une dévote de profession, -après la promesse d'une bonne place dans le cas où Charles X ou Henry V -remonteraient sur le trône de leurs pères; après avoir parlé de franchise, -de cordialité, de vertu, pendant sept quarts d'heure, ces deux aimables -personnes tombèrent d'accord sur les articles suivants:</p> - -<p>1° Aucune lettre du préfet, du maire, du lieutenant de gendarmerie ne -sera jamais livrée à M. le marquis. M<sup>me</sup> Cunier lui montrera -seulement, sans s'en dessaisir, les lettres écrites par M. le grand -vicaire Rey, l'abbé Olivier, etc.</p> - -<p>Toute la conversation de M. de Pointcarré avait porté sur ce premier -article. En cédant il obtint un triomphe complet sur le second:</p> - -<p>2° Toutes les lettres adressées à M<sup>me</sup> de Chasteller seront -remises à M. le marquis, qui se charge de les donnera madame sa fille, -retenue au lit par la maladie.</p> - -<p>3° Toutes les lettres écrites par M<sup>me</sup> de Chasteller seront -montrées à M. le marquis.</p> - -<p>Il fut tacitement convenu que le marquis pourrait s'en saisir pour les -faire parvenir par une voie plus économique que la poste. Mais, dans ce -cas, qui entraînait une perte de deniers pour l'État, M<sup>me</sup> -Cunier, sa représentante dans la présente affaire, pourrait naturellement -s'attendre à un cadeau d'un panier de bon vin du Rhin de seconde qualité.</p> - -<p>Dès le surlendemain de cette conversation, M<sup>me</sup> Cunier remit -un paquet, fermé par elle, au vieux Saint-Jean, valet de chambre du -marquis.</p> - -<p>Ce paquet contenait, une toute petite lettre de M<sup>me</sup> de -Constantin. Son ton était doux et tendre.</p> - -<p>«—Bavardage insignifiant,» se dit le marquis en la serrant dans -son bureau, et, un quart d'heure après, on vit le vieux valet de chambre -portant à M<sup>me</sup> Cunier un panier de seize bouteilles de vin du -Rhin.</p> - -<p>Le caractère de M<sup>me</sup> de Chasteller était la douceur et la -nonchalance. Rien ne parvenait à agiter cette âme douce et noble, amante -de ses pensées et de la solitude. Mais, placée par le malheur hors de son -état habituel, les décisions ne lui coûtaient rien; elle envoya son valet -de chambre jeter à la poste au bourg de Darney, une lettre adressée à -M<sup>me</sup> de Constantin.</p> - -<p>Une heure après le départ du valet de chambre, quelle ne fut pas la -surprise de M<sup>me</sup> de Chasteller en voyant M<sup>me</sup> de Constantin -entrer dans sa chambre.</p> - -<p>Ce moment fut bien doux pour les deux amies.</p> - -<p>«—Quoi, ma chère Bathilde, dit enfin M<sup>me</sup> de -Constantin, quand on put parler après les premiers transports; six -semaines sans un mot de toi! Et c'est par hasard que j'apprends d'un des -agents que M. le préfet emploie pour les élections, que tu es malade et -que ton état donne des inquiétudes...</p> - -<p>«—Je t'ai écrit huit lettres au moins.</p> - -<p>«—Ma chère, ceci est trop fort; il est un point où la bonté -devient duperie...</p> - -<p>«—Il croit bien faire...»</p> - -<p>Ceci voulait dire «<i>mon père</i> croit bien faire,» car l'indulgence -de M<sup>me</sup> de Chasteller n'allait pas sans voir ce qui se passait -autour d'elle; mais le dégoût inspiré parles petites manœuvres dont elle -suivait le développement n'avait d'autre effet que de redoubler son amour -pour l'isolement.</p> - -<p>Ce qui lui convenait de la société, c'étaient les plaisirs des -beaux-arts, le spectacle, une promenade brillante, un bal très nombreux. -Quand elle voyait un salon avec six personnes, elle frémissait, elle était -sûre que quelque chose de bas allait la blesser vivement.</p> - -<p>C'était un caractère tout opposé qui faisait compter pour beaucoup dans -la société, M<sup>me</sup> de Constantin. Une humeur vive, entreprenante, -s'attaquant aux difficultés et aimant à se moquer de tous les ridicules, -faisait considérer M<sup>me</sup> de Constantin comme l'une des femmes du -département qu'il était le plus dangereux d'offenser. Son mari, très bel -homme, et assez riche, s'occupait avec passion de tout ce qu'elle lui -indiquait. Depuis deux ans, par exemple, il ne songeait qu'à un moulin à -vent, en pierre, qu'il ferait construire sur une vieille tour, voisine de -son château, et qui devait lui rapporter 40 pour 100. Depuis trois mois il -négligeait le moulin et ne songeait qu'à la Chambre des députés. Comme il -n'avait point d'esprit, n'avait jamais offensé personne et passait pour -s'acquitter avec complaisance et exactitude des petites commissions -qu'on lui donnait, il avait des chances.</p> - -<p>«—Nous croyons être assurés de l'élection de M. de Constantin. Le -préfet le porte en seconde ligne, par la peur qu'il a du marquis de -Croisans, <i>notre rival</i>, ma chère.»</p> - -<p>M<sup>me</sup> de Constantin dit ce mot en riant.</p> - -<p>«—Le candidat ministériel sera perdu. C'est un friponneau assez -méprisé; et, la veille de l'élection, on fera courir trois lettres de lui -qui prouvent clairement qu'il s'adonne au noble métier d'espion. Si nous -réussissons, le lendemain du grand jour nous partons pour Paris, où nous -restons au moins six grands mois, et tu viens avec nous.»</p> - -<p>Ce mot fit rougir M<sup>me</sup> de Chasteller.</p> - -<p>«—Eh! bon Dieu! ma chère, fit M<sup>me</sup> de Constantin en -s'interrompant, que se passe-t-il donc?»</p> - -<p>M<sup>me</sup> de Chasteller était pourpre. Elle aurait été heureuse en -ce moment que son amie eût reçu la lettre que le valet de chambre portait -à Darney. Là se trouvait le mot fatal: «Une personne que tu aimes a donné -son cœur.»</p> - -<p>Elle dit enfin avec une honte infinie:</p> - -<p>«—Hélas! mon amie, il y a un homme qui doit croire que je l'aime, -et, ajouta-t-elle en baissant tout à fait la tête, il ne se trompe -guère.</p> - -<p>«—Que tu es folle, s'écria M<sup>me</sup> de Constantin. Réellement, -si je te laisse encore un an ou deux à Nancy, tu vas prendre toutes les -manières de sentir d'une religieuse. Et où est le mal, grand Dieu! qu'une -jeune veuve de vingt-quatre ans, qui n'a pour unique soutien qu'un père de -soixante et onze ans, lequel, par excès de tendresse, intercepte toutes -ses lettres, songeât à choisir un mari, un appui, un soutien...?</p> - -<p>«—Hélas! ce ne sont pas toutes ces bonnes raisons; je mentirais -si j'acceptais tes louanges. Il se trouve par hasard qu'il est riche et -assez né, mais il aurait été pauvre et fils d'un fermier qu'il en eût été -de même, que tout se serait passé exactement de même.»</p> - -<p>M<sup>me</sup> de Constantin exigea une histoire suivie; rien ne -l'intéressait comme les histoires d'amours sincères, et elle avait une -amitié passionnée pour M<sup>me</sup> de Chasteller.</p> - -<p>«—Il commença par tomber de cheval deux fois sous mes -fenêtres...»</p> - -<p>M<sup>me</sup> de Constantin fut saisie d'un rire fou. Les yeux remplis -de larmes, elle put dire, en s'interrompant vingt fois:</p> - -<p>«—Ainsi, ma chère Bathilde... tu ne peux pas appliquer... à ce -puissant vainqueur... le mot obligé de la province... <i>c'est un beau -cavalier.</i>»</p> - -<p>L'injustice faite à Lucien ne fit que redoubler l'intérêt avec lequel -M<sup>me</sup> de Chasteller raconta à son amie ce qui s'était passé -depuis six mois.</p> - -<p>Mais toute la partie tendre ne toucha guère M<sup>me</sup> de Constantin: -elle ne croyait pas aux grandes passions.</p> - -<p>Cependant, sur la fin du récit, qui fut infini, elle devint pensive.</p> - -<p>«—Ton M. Leuwen est-il un don Juan terrible pour nous autres -pauvres femmes, ou est-ce un enfant sans expérience? Sa conduite n'a rien -de naturel...</p> - -<p>«—Dis qu'elle n'a rien de commun, rien de convenu d'avance,» -reprit M<sup>me</sup> de Chasteller avec une vivacité bien rare chez elle, -et elle ajouta avec une sorte d'enthousiasme: «C'est pour cela qu'il m'est -cher. Ce n'est point un nigaud qui a lu des romans...»</p> - -<p>Le discours des deux amies fut infini sur ce point.</p> - -<p>M<sup>me</sup> de Constantin garda ses méfiances; elles furent même -augmentées par le profond intérêt, qu'à son grand chagrin, elle découvrait -chez son amie.</p> - -<p>Elle avait espéré d'abord un petit amour bien convenable, pouvant -conduire à un mariage avantageux si toutes les convenances se -rencontraient; sinon un voyage en Italie, ou les distractions d'un hiver à -Paris, effaceraient le ravage produit par trois mois de visites -journalières. Au lieu de cela, cette femme douce, timide, indolente, que -rien ne pouvait émouvoir, elle la trouvait absolument folle et prête à -prendre tous les partis.</p> - -<p>«—Mon cœur me dit, disait de temps en temps M<sup>me</sup> de -Chasteller, qu'il m'a lâchement abandonnée. Quoi! ne pas m'écrire!</p> - -<p>«—Mais de toutes les lettres que je t'ai écrites, pas une seule -n'est arrivée, disait M<sup>me</sup> de Constantin.</p> - -<p>«—Comment n'a-t-il pas dit à un postillon, reprenait M<sup>me</sup> -de Chasteller avec un feu bien singulier, comment n'a-t-il pas dit à un -postillon, à dix lieues d'ici: «Mon ami, voilà cent francs, allez -vous-même remettre cette lettre à M<sup>me</sup> de Chasteller, à Nancy, -rue de la Pompe. Donnez-la à elle-même et non à une autre.»</p> - -<p>«—Il aura écrit en partant... écrit de nouveau en arrivant à -Paris.</p> - -<p>«—Et voilà neuf jours qu'il est parti. Jamais je ne lui ai avoué -tout à fait mes soupçons sur le sort de mes lettres, mais il sait ce que -je pense sur toutes choses...»</p> - - -<p class="center">* * *</p> - - -<p>Les soupçons de M<sup>me</sup> de Chasteller lui fournirent une objection -décisive à la proposition de suivre M<sup>me</sup> de Constantin à Paris, -si son mari était nommé député.</p> - -<p>«—N'aurais-je pas l'air, lui dit-elle, de <i>courir après</i> M. -Leuwen?»</p> - -<p>Pendant les quinze jours qui suivirent, cette objection occupa seule -les moments les plus intimes de la conversation des deux amies.</p> - -<p>Trois jours après l'arrivée de M<sup>me</sup> de Constantin, M<sup>lle</sup> -Bérard fut payée magnifiquement et renvoyée. Avec son activité ordinaire, -M<sup>me</sup> de Constantin interrogea la bonne M<sup>lle</sup> Beaulieu et congédia -Anne-Marie.</p> - -<p>M. le marquis de Pointcarré, extrêmement attentif à ces petits -événements domestiques, comprit qu'il avait une rivale invincible dans -l'âme de sa fille.</p> - -<p>C'était un peu l'espoir de M<sup>me</sup> de Constantin; son activité -continue rendit la santé à M<sup>me</sup> de Chasteller. Elle voulut être -menée dans le monde et, sous ce prétexte, elle força son amie à paraître -presque chaque soir chez M<sup>me</sup>s de Puy-Laurens, d'Hocquincourt, -de Marcilly, de Serpierre, de Commercy, etc.</p> - -<p>Elle voulait bien établir que M<sup>me</sup> de Chasteller n'était pas -au désespoir du départ de M. Leuwen.</p> - -<p>En voiture, un soir, en allant chez M<sup>me</sup> de Puy-Laurens:</p> - -<p>«—Quel est l'homme le plus actif, le plus impertinent, le plus -influent de toute votre jeunesse? demanda M<sup>me</sup> de Constantin.</p> - -<p>«—C'est M. de Sanréal, sans doute répondit M<sup>me</sup> de -Chasteller en souriant.</p> - -<p>«—Eh bien, je vais attaquer ce grand cœur dans ton intérêt. Dans -le mien, dis-moi, dispose-t-il de quelques voix?</p> - -<p>«—Il a des notaires, un agent, des fermiers... Cet homme est -aimable parce qu'il a 40.000 livres de rente au moins.</p> - -<p>«—Et qu'en fait-il?</p> - -<p>«—Il s'enivre soir et matin, et il a deux chevaux.</p> - -<p>«—C'est-à-dire qu'il s'ennuie. Je vais le séduire. Est-ce que -jamais une femme un peu bien a voulu le séduire?</p> - -<p>«—J'en doute; il faut d'abord trouver le secret de ne pas mourir -d'ennui en l'écoutant.»</p> - -<p>En peu de jours, M<sup>me</sup> de Constantin devina, sous une écorce -grossière, l'esprit supérieur du Dr Dupoirier, et se lia tout à fait avec -lui.</p> - -<p>Cet ours n'avait jamais vu une jolie femme non malade lui adresser la -parole deux fois de suite. En province, les médecins n'ont pas encore -succédé aux confesseurs.</p> - -<p>«—Vous serez notre collègue, cher docteur, lui disait-elle; nous -voterons ensemble, nous ferons et déferons les ministères. Nos dîners -vaudront bien les leurs, et vous me donnerez votre voix, n'est-ce pas? -Mais j'oubliais... Vous êtes légitimiste furibond, et nous... -antirépublicains modérés...»</p> - -<p>Au bout de quelques jours, M<sup>me</sup> de Constantin fit une découverte -bien utile: M<sup>me</sup> d'Hocquincourt était au désespoir du départ de -Leuwen. Le silence farouche de cette femme si gaie, si parlante, qui -autrefois était l'âme de la société, sauvait M<sup>me</sup> de Chasteller; -personne presque ne songeait à dire qu'elle avait perdu son attentif.</p> - -<p>M<sup>me</sup> d'Hocquincourt n'ouvrait la bouche que pour parler de -Paris et de ses projets de voyage aussitôt après les élections.</p> - -<p>Un jour M<sup>me</sup> de Serpierre lui dit méchamment:</p> - -<p>«—Vous y retrouverez M. d'Antin...»</p> - -<p>Elle la regarda avec un étonnement profond qui fut bien amusant pour -M<sup>me</sup> de Constantin. M<sup>me</sup> d'Hocquincourt avait oublié jusqu'à -l'existence de M. d'Antin!</p> - -<p>M<sup>me</sup> de Constantin ne trouva de propos réellement dangereux -pour son amie que dans le salon de M<sup>me</sup> de Serpierre.</p> - -<p>«—Mais, lui disait-elle, comment peut-on avoir la prétention de -marier une fille aussi cruellement, aussi ridiculement laide, à un jeune -homme riche, de Paris, et sans que ce jeune homme ait jamais dit un mot -encourageant? Cela est fou réellement. Il faudrait des millions pour -qu'un Parisien osât entrer dans un salon avec une telle figure...</p> - -<p>«—M. Leuwen n'est pas ainsi, tu ne le connais pas. S'il l'aimait, -le blâme de la société serait méprisé par lui, ou plutôt il ne le verrait -pas.»</p> - -<p>Et elle expliqua pendant cinq minutes le caractère de Lucien. Ces -explications avaient le pouvoir de rendre son amie très pensive.</p> - -<p>Mais à peine M<sup>me</sup> de Constantin eut-elle vu cinq ou six fois -la bonne Théodelinde, qu'elle fut touchée de la tendre amitié qu'elle -avait pour Leuwen. Ce n'était pas de l'amour, la pauvre fille n'osait pas. -Elle s'exagérait peut-être les désavantages de sa taille et de sa figure. -C'était sa mère qui avait des prétentions fondées sur ce que sa haute -noblesse lorraine honorait trop un petit roturier.</p> - -<p>«—Mais que fait-on à Paris de ce lustre-là?» lui disait un jour -Théodelinde.</p> - -<p>Le vieux M. de Serpierre plut aussi beaucoup à M<sup>me</sup> de -Constantin; il avait un cœur admirable de bonté et passait son temps à -soutenir des doctrines atroces.</p> - -<p>M<sup>me</sup> de Constantin, avec sa jolie figure un peu commune, mais -si appétissante à regarder, avec son activité, sa politesse parfaite et -son adresse insinuante, eut bientôt fait la paix de son amie avec la -maison Serpierre.</p> - -<p>«—Je garde ma pensée, dit d'un air mutin M<sup>me</sup> de -Serpierre la dernière fois qu'on traita cette question délicate.</p> - -<p>«—À la bonne heure, ma chère amie, dit le bon lieutenant du roi à -Colmar; mais ne parlons plus de cela, autrement les méchants diraient que -nous allons à la chasse aux maris.»</p> - -<p>Il y avait bien dix ans que M. de Serpierre n'avait trouvé un mot -aussi dur; celui-ci fit époque dans sa famille, et la réputation de -Leuwen, jusque-là séducteur de M<sup>lle</sup> Théodelinde, fut rétablie.</p> - -<p>Tous les jours, pour fuir le malheur d'être rencontrées par des -électeurs auxquels il eût fallu faire bon accueil, les deux amies -faisaient de grandes promenades au <i>Chasseur vert.</i></p> - -<p>M<sup>me</sup> de Chasteller aimait à revoir ce charmant <i>Café -Haus.</i></p> - -<p>Ce fut là que <i>l'ultimatum</i> du voyage de Paris fut arrêté.</p> - -<p>«—Ta conscience elle-même, si timorée, ne pourra t'appliquer ce -mot humiliant et vulgaire: <i>courir après un amant</i>, si tu te jures à -toi-même de ne jamais lui parler.</p> - -<p>«—Eh bien, soit! dit M<sup>me</sup> de Chasteller saisissant cette -idée. À ces conditions je consens, et mes scrupules s'évanouissent. Si je -le rencontrais au bois de Boulogne et s'il s'approchait de moi en -m'adressant la parole, je ne lui répondrais pas un seul mot, avant -d'avoir revu le <i>Chasseur vert.</i>»</p> - -<p>M<sup>me</sup> de Constantin la regardait étonnée.</p> - -<p>«—Si je voulais lui parler, je partirais pour Nancy, et ce -n'est qu'après avoir touché barre ici que je me permettrais de lui -répondre.»</p> - -<p>Il y eut un silence.</p> - -<p>«—Ceci est un vœu!» reprit M<sup>me</sup> de Chasteller avec un -sérieux qui fit sourire son amie.</p> - -<p>Le lendemain, en revenant au <i>Chasseur vert</i>, M<sup>me</sup> de -Constantin remarqua un cadre dans la voiture. C'était une belle -Sainte-Cécile, gravée par Perfetti, offerte jadis par Leuwen. M<sup>me</sup> -de Chasteller pria le maître du cale de placer cette gravure au-dessus de -son comptoir.</p> - -<p>«—<i>Je vous la redemanderai peut-être un jour.</i> Et jamais, -ajouta-t-elle tout bas en s'éloignant, je n'aurai la faiblesse d'adresser -même un seul mot à M. Leuwen tant que cette gravure sera ici. C'est ici -qu'a commencé cette préoccupation <i>fatale!</i></p> - -<p>«—Halte-là! sur ce mot <i>fatal.</i> Grâce au ciel, l'amour n'est -point un <i>devoir</i> comme c'est un plaisir; ne le prenons donc point au -tragique. Quand ton âge, réuni au mien, fera cinquante ans, nous serons -tristes, raisonnables, lugubres, tant qu'il te plaira; nous ferons ce beau -raisonnement de mon beau-père: «Il pleut, tant pis! Il fait beau, tant -pis encore!» Tu t'ennuyais à périr, jouant la colère contre Paris sans -être en colère, arrive un beau jeune homme...</p> - -<p>«—Mais il n'est pas très bien...</p> - -<p>«—Arrive un beau jeune homme, sans épithète, tu l'aimes, tu es -occupée, l'ennui s'envole bien loin, el tu appelles cet amour-là -<i>fatal?</i>»</p> - -<p>Le départ arrêté, il y eut de grandes scènes à ce sujet avec M. de -Pointcarré. Heureusement M<sup>me</sup> de Constantin soutint la plus -grande part du dialogue, et le marquis avait une peur mortelle de sa -gaieté quelquefois ironique.</p> - -<p>«—Cette femme-là <i>dit tout.</i> Il n'est pas difficile d'être -aimable quand on ne se refuse rien, répétait-il un soir fort piqué, à -M<sup>me</sup> de Puy-Laurens; il n'est pas difficile d'avoir de l'esprit -quand on se permet tout.</p> - -<p>—Eh bien, mon cher marquis, engagez M<sup>me</sup> de Serpierre, -que voilà là-bas, à ne se rien refuser, et nous allons voir si nous serons -amusés.</p> - -<p>«—Des propos toujours ironiques, disait le marquis avec humeur; -rien n'est sacré aux yeux de cette femme-là.</p> - -<p>«—Jamais personne au monde n'eut l'esprit de M<sup>me</sup> de -Constantin, dit M. de Sanréal, prenant la parole d'un air imposant; et si -elle se moque des prétentions ridicules, à qui la faute?</p> - -<p>«—Aux prétentions, dit M<sup>me</sup> de Puy-Laurens, curieuse de -voir ces deux êtres se gourmer.</p> - -<p>«—Oui, ajouta Sanréal, aux prétentions, aux tyrannies.»</p> - -<p>Heureux d'avoir une idée, plus heureux d'être approuvé par M<sup>me</sup> -de Puy-Laurens, ce qui ne lui était peut-être jamais arrivé, M. de Sanréal -tint la parole pendant un gros quart d'heure, et retourna sa pauvre -idée dans tous les sens.</p> - -<p>M<sup>me</sup> de Constantin accepta deux ou trois dîners magnifiques -qui réunirent toute la bonne compagnie de Nancy. Quand M. de Sanréal, -faisant sa cour, ne trouvait rien absolument à lui dire, elle lui -demandait sa voix électorale pour la centième fois. Elle était sûre de -quelque protestation bizarre. Il lui jurait qu'il lui était dévoué, lui, -son homme d'affaires, son notaire et ses fermiers.</p> - -<p>«—Et de plus, madame, j'irai vous voir à Paris.</p> - -<p>«—À Paris, je ne vous recevrai qu'une fois par semaine, -disait-elle en regardant M<sup>me</sup> de Puy-Laurens. Ici nous nous -connaissons tous, là, vous me compromettriez. Un jeune homme! Votre -fortune, vos chevaux, votre état dans le monde! Une fois la semaine, je -dis trop..., deux visites par mois, tout au plus...»</p> - -<p>Jamais Sanréal ne s'était trouvé à pareille fête. Il eût volontiers -pris acte, par-devant notaire, des choses aimables que lui adressait -M<sup>me</sup> de Constantin, une femme d'esprit.</p> - -<p>Il lui donnait ce titre au moins vingt fois par jour et avec une voix -de stentor, ce qui faisait beaucoup d'effet.</p> - -<p>À cause de ses beaux yeux, il eut une grande querelle avec M. de -Pointcarré, auquel il déclara tout net qu'il prétendait aller au collège -électoral, sauf à prêter serment à Louis-Philippe.</p> - -<p>«—Qui croit aux serments en France aujourd'hui? Louis-Philippe -même croit-il aux siens? Des voleurs m'arrêtent au coin d'un bois, ils -sont trois contre un, et me demandent un serment. Irais-je le refuser? -Ici le gouvernement est le voleur, qui prétend me voler ce droit d'élire -un député qu'a tout Français. Le gouvernement a ses préfets, ses -gendarmes; irai-je le combattre? Non, ma foi! je le paierai en monnaie -de singe, comme lui-même paie les partis.»</p> - -<p>Dans quel pamphlet M. de Sanréal avait-il pris ces trois phrases? -Car personne ne le soupçonnait jamais de les avoir inventées.</p> - -<p>M<sup>me</sup> de Constantin qui lui donnait des idées tous les soirs, -se serait bien gardée de répandra des raisonnements qui eussent pu choquer -le préfet du département.</p> - - -<p class="center">* * *</p> - - -<p>Le soir du jour où le nom de Leuwen avait paru si glorieux dans le -<i>Moniteur</i>, ce maître des requêtes, outré de fatigue et de dégoût, -était assis chez sa mère dans un petit coin sombre du salon, comme un -misanthrope. Accablé des compliments auxquels il avait été en butte toute -la journée, les mots de carrière superbe, de bel avenir, de premier pas -brillant, papillotaient devant ses yeux et lui faisaient mal à la tête. -Il était fatigué des réponses, la plupart de mauvaise grâce et mal -tournées, qu'il avait faites à tant de compliments, tous fort bien faits -et encore mieux dits: c'est là le talent de l'habitant de Paris.</p> - -<p>«—Maman, voilà donc le bonheur! dit-il à sa mère quand ils furent -seuls.</p> - -<p>«—Mon fils, il n'y a point de bonheur avec l'extrême fatigue, à -moins que l'esprit ne soit amusé ou que l'imagination ne se charge de -peindre vivement le bonheur à venir. Des compliments trop répétés sont -fort ennuyeux, et vous n'ôtes ni assez enfant, ni assez vieux, ni assez -ambitieux, ni assez vaniteux pour rester ébahi devant un uniforme de -maître des requêtes.»</p> - -<p>M. Leuwen ne parut qu'une heure après la fin de l'Opéra.</p> - -<p>«—Demain, à huit heures, dit-il à son fils, je vous présente à -votre ministre, si vous n'avez rien de mieux à faire.»</p> - -<p>Le lendemain, à huit heures moins cinq minutes, Lucien était dans -la petite antichambre de l'appartement de son père.</p> - -<p>Huit heures sonnèrent.</p> - -<p>«—Pour rien au monde, monsieur, dit à Lucien, Anselme, le vieux -valet de chambre, je n'entrerais chez monsieur avant qu'il sonne.»</p> - -<p>Enfin la sonnette se fit entendre à dix heures et demie.</p> - -<p>«—Je suis fâché de t'avoir fait attendre, mon ami, dit M. Leuwen -avec bonté.</p> - -<p>«—Moi, peu importe..., mais le ministre?</p> - -<p>«—Le ministre est fait pour attendre, quand il le faut. Il a, ma -foi, plus besoin de moi, que moi de lui; il a besoin de ma banque et peur -de mon salon.</p> - -<p>«Mais te donner deux heures d'ennui, à toi, mon fils, un homme que -j'aime et que j'estime, ajouta-t-il en riant, c'est fort différent. J'ai -bien entendu sonner huit heures, mais je sentais un peu de transpiration, -j'ai voulu attendre qu'elle fût bien passée. À soixante-cinq ans la vie -est un problème..., et il ne faut pas l'embrouiller par des difficultés -imaginaires. Mais comme te voilà fait, dit-il en s'interrompant. Tu as -l'air bien jeune! Va prendre un habit moins frais, un gilet noir... -arrange mal tes cheveux... tousse quelquefois... tâche de te donner -vingt-huit ou trente ans... La première impression fait beaucoup avec un -imbécile: il n'a pas le temps de penser. Rappelle-toi: n'être jamais très -bien vêtu tant que tu seras dans les affaires.»</p> - -<p>On partit après une grande heure de toilette; le comte de Vaize n'était -point sorti. L'huissier accueillit avec empressement le nom de MM. -Leuwen, et les annonça sans délai.</p> - -<p>«—Son Excellence nous attendait, dit M. Leuwen, à son fils, en -traversant trois salons où les solliciteurs étaient étagés selon leur -mérite de leur rang dans le monde.</p> - -<p>MM. Leuwen trouvèrent Son Excellence fort occupée à mettre en ordre, -sur un bureau de citronnier chargé de ciselures de mauvais goût, trois ou -quatre cents lettres.</p> - -<p>«—Vous me trouvez occupé de ma circulaire, mon cher Leuwen. Il -faut que je fasse une circulaire qui sera déchiquetée par le <i>National</i>, -par la <i>Gazette</i>, etc..., et messieurs mes commis me font attendre -depuis deux heures la collection des circulaires de mes prédécesseurs. Je -suis curieux de savoir comment ils ont franchi le pas... Je suis fâché de -ne l'avoir pas faite..., un homme d'esprit comme vous m'avertirait des -phrases qui peuvent donner prise.»</p> - -<p>Son Excellence continua ainsi pendant vingt minutes. Pendant ce temps, -Lucien l'examinait.</p> - -<p>M. de Vaize annonçait une cinquantaine d'années; il était grand et -assez bien fait. De beaux cheveux grisonnants, des traits fort réguliers, -une tête haute, prévenaient en sa faveur. Mais cette impression ne durait -pas.</p> - -<p>Au second regard, on remarquait un front bas, couvert de rides, -excluant toute idée de pensée. Lucien fut étonné et fâché de trouver à ce -grand administrateur l'air plus que commun, l'air valet de chambre. Il -avait de grands bras dont il ne savait que faire, et ce qui est pis, -Lucien crut entrevoir que Son Excellence cherchait à se donner des grâces -imposantes. Il parlait trop haut et s'écoutait parler.</p> - -<p>M. Leuwen père, presque en interrompant l'éloquence du ministre, -trouva le moment de dire les paroles sacramentales:</p> - -<p>«—J'ai l'honneur de présenter mon fils à Votre Excellence.</p> - -<p>«—J'en veux faire un ami; il sera mon premier aide de camp. Nous -aurons bien de la besogne... mon prédécesseur a tout laissé dans un -désordre complet. Les commis qu'il a fourrés ici, au lieu de me répondre -par des faits et des notions exactes, me font des phrases.</p> - -<p>«Vous me voyez ici devant le bureau de ce pauvre Corbière! Qui m'eût -dit, quand je le combattais à la Chambre des pairs et qu'il me répondait -avec sa petite voix de chat qu'on écorche, que je m'assoierais dans son -fauteuil un jour? C'était une tête étroite, sa vue était courte, mais il -ne manquait pas de sens dans les choses qu'il apercevait. Il avait de la -sagacité, mais c'était bien l'antipode de l'éloquence, outre que sa mine -de chat fâché donnait aux plus indifférents l'envie de le contredire. M. -de Villèle eût mieux fait de s'adjoindre un homme éloquent, Martignac, -par exemple...»</p> - -<p>Ici, dissertation sur le système de M. de Villèle. Ensuite M. de Vaize -prouva que la justice est le premier besoin des sociétés. De là, il passa -à expliquer comment la bonne foi est la hase du crédit, et dit à ces -messieurs qu'un gouvernement partial et injuste se <i>suicide</i> de ses -propres mains.</p> - -<p>La présence de M. Leuwen père avait semblé lui en imposer d'abord, -mais bientôt, enivré de ses paroles, il oublia qu'il parlait devant un -homme dont Paris répétait les épigrammes. Il prit des airs imposants et -finit par l'éloge de son prédécesseur, qui passait généralement pour -avoir économisé 800.000 francs pendant son ministère d'une année.</p> - -<p>«—Ceci est trop magnanime pour moi, mon cher comte,» lui dit M. -Leuwen, et il s'évada.</p> - -<p>Mais le ministre était en train de parler; il prouva à son secrétaire -intime que, sans probité, l'on ne peut pas être un grand ministre.</p> - -<p>Enfin Son Excellence installa Lucien dans un magnifique bureau, à -vingt pas de son cabinet particulier.</p> - -<p>Celui-ci fut surpris par la vue d'un jardin charmant dans lequel -donnaient ses croisées; c'était un contraste piquant avec la sécheresse -de toutes les sensations dont il était assailli.</p> - -<p>Il se mit à considérer les arbres avec attendrissement.</p> - -<p>En s'asseyant, il remarqua de la poudre sur le dossier de son -fauteuil.</p> - -<p>«—Mon prédécesseur n'avait pas de ces idées-là,» se dit-il en -riant.</p> - -<p>Bientôt, en voyant l'écriture sage, très grosse et très bien formée -de ce prédécesseur, il eut le sentiment de la vieillerie au suprême -degré.</p> - -<p>«—Il me semble que ce cabinet sue l'éloquence vide et l'emphase -plate.»</p> - -<p>Il décrocha deux ou trois gravures de l'École française: <i>Ulysse -arrêtant le char de Pénélope</i>, par Fragonard, <i>Le Barbier</i>, etc., -et les envoya dans les bureaux.</p> - -<p>Il les remplaça plus tard par des gravures d'Anderloni et de Morghen.</p> - -<p>Le ministre revint une heure après et lui remit une liste de vingt-cinq -personnes qu'il fallait inviter pour le lendemain.</p> - -<p>«—J'ai décidé qu'au moment où l'horloge du ministère sonne -l'heure, le portier vous apportera toutes les lettres arrivées à mon -adresse.</p> - -<p>Vous me donnerez sans délai ce qui viendra des Tuileries ou des -ministères, vous ouvrirez tout le reste et m'en ferez un extrait en -une ligne ou deux tout au plus; mon temps est précieux.»</p> - -<p>À peine fut-il sorti, huit ou dix commis vinrent faire connaissance -avec le maître des requêtes dont l'air déterminé et froid leur parut de -bien mauvais augure.</p> - -<p>Pendant toute cette journée, remplie d'un cérémonial faux à couper -au couteau, Lucien fut plus froid encore et plus ironique qu'au régiment. -Il lui semblait être séparé par dix années d'expérience impitoyable -de ce moment de premier début à Nancy.</p> - -<p>Il trouva, en rentrant à la maison, son père d'une gaieté parfaite.</p> - -<p>«—Voici deux petites assignations, lui dit-il, qui sont les -suites naturelles de vos dignités du matin.»</p> - -<p>C'étaient deux cartes d'abonnement à l'Opéra et aux Bouffes.</p> - -<p>«—Ah! mon père, ces plaisirs me font peur.</p> - -<p>«—Vous m'avez accordé dix-huit mois au lieu d'un an, pour une -certaine position dans le monde. Pour rendre la grâce complète, -promettez-moi de passer une demi-heure chaque soir dans ces <i>temples du -plaisir</i>, particulièrement vers la fin des plaisirs, à onze heures.</p> - -<p>«—Je le promets. Ainsi je n'aurai pas une pauvre petite heure -de tranquillité dans toute la journée!</p> - -<p>«—Et le dimanche donc!»</p> - -<p>Le second jour, le ministre dit à Lucien:</p> - -<p>«—Je vous charge d'accorder des rendez-vous à cette foule de -figures qui afflue chez un ministre nouvellement nommé. Éloignez -l'intrigant de Paris, faufilé avec des femmes de moyenne vertu; ces -gens-là sont capables de tout, même de ce qu'il y a de plus noir. Faites -accueil au pauvre diable de provincial entêté de quelque idée folle. Le -solliciteur portant avec une élégance parfaite un habit râpé, est un -fripon, il habite à Paris. S'il valait quelque chose, je le rencontrerais -dans un salon, il trouverait quelqu'un pour me le présenter et répondre -de lui.»</p> - -<p>Peu de jours après, Lucien invita à dîner un peintre, La Croix, homme -de beaucoup d'esprit, qui portait le nom d'un préfet destitué par M. de -Polignac. Justement, ce jour-là, le ministre n'avait que des préfets.</p> - -<p>Le soir, quand le comte de Vaize se trouva seul dans son salon, avec -sa femme et Leuwen, il rit beaucoup de la mine attentive des préfets qui, -voyant dans le peintre un candidat à préfecture, destiné à les remplacer, -l'observaient d'un œil jaloux.</p> - -<p>«—Et pour fortifier le quiproquo, disait le ministre, j'ai -adressé dix fois la parole à La Croix, et toujours sur de graves sujets -d'administration.</p> - -<p>«—C'est donc pour cela qu'il avait l'air si ennuyé et si -ennuyeux, dit la petite comtesse de Vaize, de sa voix douce et timide.</p> - -<p>«C'était à ne pas le reconnaître: je voyais sa petite figure -spirituelle par-dessus un des bouquets du plateau. Je ne pouvais deviner -ce qui lui arrivait... Il maudissait votre dîner.</p> - -<p>«—On ne maudit point un dîner chez un ministre, dit le comte de -Vaize, à demi sérieux.</p> - -<p>«—Voilà la griffe du lion», pensa Leuwen.</p> - -<p>M<sup>me</sup> de Vaize, fort sensible à ces coups de boutoir, avait -pris un air morne.</p> - -<p>«—Ce petit Lucien va me faire jouer un sot rôle chez son père, -pensa le ministre.</p> - -<p>«Il veut avoir des commandes, reprit-il d'un air gai, et, parbleu, à -votre recommandation, je lui en donnerai. Je remarque que, de façon ou -d'autre, il vient ici deux fois la semaine.</p> - -<p>«—Dites-vous vrai? Me promettez-vous des tableaux pour lui? Et -cela sans qu'il soit besoin de vous solliciter?</p> - -<p>«—Ma parole!</p> - -<p>«—En ce cas j'en fais un ami de la maison.</p> - -<p>«—Ainsi, madame, vous aurez deux hommes d'esprit: M. La Croix et -M. Leuwen.»</p> - -<p>Le ministre partit de ce propos pour plaisanter Lucien un peu trop -rudement sur la méprise qui l'avait fait inviter à dîner M. La Croix, -peintre d'histoire.</p> - -<p>Lucien réveillé, répondit à Son Excellence sur le ton de la parfaite -égalité, ce qui choqua beaucoup le ministre.</p> - -<p>Lucien le vit, et continua à parler avec une aisance qui l'étonna et -l'amusa.</p> - -<p>Il aimait à se retrouver avec M<sup>me</sup> de Vaize, jolie, très -timide, bonne, et qui, en lui parlant, oubliait parfaitement qu'elle était -une jeune femme et lui un jeune homme. Cet arrangement convenait beaucoup -à notre héros.</p> - -<p>«—Ainsi me voilà, se disait-il, sur le ton de l'intimité avec -deux êtres dont je ne connaissais pas la figure il y a huit jours, et dont -l'un m'amuse, surtout quand il m'attaque, et dont l'autre m'intéresse.»</p> - -<p>Il mit beaucoup d'attention à sa besogne; il lui sembla que le -ministre voulait prendre avantage de l'erreur de nom dans l'invitation à -dîner, pour lui attribuer l'aimable légèreté de la première jeunesse.</p> - -<p>«—Vous êtes un grand administrateur, monsieur le comte, en ce -sens je vous respecte; mais l'épigramme à la main, je suis votre homme, -et, vu vos honneurs, j'aime mieux risquer d'être un peu trop ferme que -vous laisser empiéter sur ma dignité. Cela vous indiquera d'ailleurs que -je me moque parfaitement de ma place, tandis que vous adorez la votre.»</p> - -<p>Au bout de huit jours de cette vie-là, Lucien fut de retour sur la -terre; il avait surmonté l'ébranlement produit par la dernière soirée -à Nancy. Son premier remords fut de n'avoir pas écrit à M. Gauthier; il -lui fit une lettre infinie, et, il faut l'avouer, assez imprudente. -Il signa d'un nom en l'air et chargea le préfet de Strasbourg de la -mettre à la poste.</p> - -<p>«—Venant de Strasbourg, elle échappera peut-être à M<sup>lle</sup> -Cunier.»</p> - -<p>Telle était la vie de Lucien: six heures au bureau de la rue de -Grenelle le matin, une heure au moins à l'Opéra, le soir. Son père, sans -le lui dire, l'avait précipité dans un travail de toutes les minutes.</p> - -<p>«—C'est l'unique moyen, disait-il à M<sup>me</sup> Leuwen, de -parer au coup de pistolet, si toutefois nous en sommes là, ce que je suis -loin de croire. Sa vertu si ennuyeuse l'empêcherait de nous laisser seuls, -et outre cela, il y a l'amour de la vie et la curiosité de lutter avec le -monde.»</p> - -<p>Par amitié pour sa femme, M. Leuwen s'est entièrement appliqué à -résoudre ce problème.</p> - -<p>«—Vous ne pouvez vivre sans votre fils, et moi sans vous, et je -vous avouerai que depuis que je le suis de près, il ne me semble plus -aussi plat. Il répond quelquefois aux épigrammes de son ministre, et le -ministre l'admire. Et à tout prendre, les jeunes reparties un peu -impétueuses de Lucien valent mieux que les vieilles épigrammes sans -pointes du comte de Vaize... Reste à voir comment il prendra la première -friponnerie de Son Excellence.</p> - -<p>«—Lucien a toujours la plus haute idée des talents de M. de -Vaize.</p> - -<p>«—C'est là notre seule ressource. C'est une admiration qu'il -faut soigneusement entretenir. Mon unique moyen, après avoir nié tant que -je pourrai le coup de canif donné à la probité, sera de dire: un ministre -de ce talent est-il trop payé à 400.000 francs par an?</p> - -<p>«Là-dessus je lui prouverai que Sully a été un voleur. Trois ou quatre -jours après, je paraîtrai avec ma réserve, qui est <i>superbe</i>: le -général Bonaparte, en 1796, en Italie, volait. Auriez-vous préféré un -honnête homme comme Moreau, se laissant battre en 1798 à Cassano, à Novi, -etc...? Moreau coûtait au trésor 200.000 francs peut-être, et Bonaparte -trois millions... J'espère que Lucien ne trouvera pas de réponse, et je -vous réponds de son séjour à Paris, tant qu'il admirera M. de Vaize.</p> - -<p>«—Si vous pouvez gagner le bout de l'année, dit M<sup>me</sup> -Leuwen il aura oublié sa M<sup>me</sup> de Chasteller.</p> - -<p>«—Je ne sais, vous lui avez fait un cœur si constant! Vous n'avez -jamais pu vous déprendre de moi..., vous m'avez toujours aimé malgré ma -conduite abominable. Pour un cœur tout d'une pièce, tel que celui que vous -avez fait à votre fils, il faudrait un nouveau goût. J'attends une -occasion favorable pour le présenter à M<sup>me</sup> Grandet.</p> - -<p>«—Elle est bien jolie, bien jeune, bien brillante.</p> - -<p>«—Et de plus veut absolument avoir une grande passion.</p> - -<p>«—Si Lucien devine l'affectation, il prendra la fuite, -etc...»</p> - -<p>Un jour de grand soleil, vers les deux heures et demie, le ministre -entra dans le bureau de Leuwen, la figure fort rouge, les yeux hors de -la tête et comme hors de lui.</p> - -<p>«—Courez auprès de M. votre père..., mais d'abord copiez cette -dépêche télégraphique... Veuillez prendre copie aussi de cette note que -j'envoie au <i>Journal de Paris...</i> Vous sentez toute l'importance et -le secret de la chose?...»</p> - -<p>Il ajouta, pendant que Lucien copiait:</p> - -<p>«—Je ne vous engage pas à prendre le cabriolet du ministère et -pour cause. Prenez un cabriolet sous la porte cochère en face, donnez-lui -six francs d'avance, et, pour Dieu, trouvez M. votre père avant la clôture -de la Bourse. Elle ferme à trois heures et demie, comme vous le savez...»</p> - -<p>Lucien, prêt à partir et son chapeau à la main regardait le ministre -haletant et ayant peine à parler. En le voyant entrer, il l'avait cru -destitué, mais le télégramme l'avait mis sur la voie. Le ministre -s'enfuit, puis rentra, et dit d'un ton impérieux:</p> - -<p>«—Vous me remettrez à moi, à moi, monsieur, les deux copies que -vous venez de faire et, sur votre vie, vous ne les montrerez qu'à M. votre -père.»</p> - -<p>Cela dit, il s'enfuit de nouveau.</p> - -<p>«—Voilà qui est bien grossier et bien ridicule, se dit Lucien. Il -n'est propre qu'à suggérer l'idée d'une vengeance trop facile.</p> - -<p>«Voilà donc tous mes soupçons avérés... Son Excellence joue à la Bourse -et je suis bel et bien complice d'une friponnerie.»</p> - -<p>Il eut beaucoup de peine à trouver son père; enfin, comme il faisait un -beau froid et encore un peu de soleil, il eut l'idée d'aller le chercher -sur le boulevard, et il le trouva en contemplation devant un énorme -poisson, exposé au coin de la rue de Choiseul.</p> - -<p>M. Leuwen le reçut assez mal et ne voulut point monter dans son -cabriolet.</p> - -<p>«—Au diable ton casse-cou, je ne monte que dans ma voiture, quand -toutes les Bourses du monde devraient fermer sans moi.»</p> - -<p>Lucien courut chercher cette voiture au coin de la rue de la Paix, où -elle attendait. Enfin, à trois heures et quart, au moment, où la Bourse -allait fermer, M. Leuwen y entra. Il ne reparut chez lui qu'à six heures.</p> - -<p>«—Va chez ton ministre, donne lui ce mot et attends-toi à être -mal reçu.</p> - -<p>«—Eh bien, tout ministre qu'il est, je vais lui répondre ferme,» -dit Lucien, piqué de jouer un rôle dans une friponnerie.</p> - -<p>Il trouva M. de Vaize an milieu de vingt généraux, on venait d'annoncer -le dîner. Déjà le maréchal N... donnait le bras à M<sup>me</sup> de Vaize. -Le ministre debout au milieu du salon, faisait de l'éloquence, mais en -voyant Lucien il n'acheva pas sa phrase. Il partit comme un trait en -lui faisant signe de le suivre; arrivé dans son cabinet, il ferma la -porte à clef et enfin se jeta sur le billet. Il faillit devenir fou de -joie, il serra Lucien dans ses longs bras vivement et à plusieurs -reprises. Celui-ci, debout, son habit noir boutonné jusqu'au menton, -le regardait avec dégoût.</p> - -<p>«—Voilà donc un voleur, se disait-il, et un voleur en action! -Dans sa joie comme dans son anxiété, il a des gestes de laquais...»</p> - -<p>Le ministre avait oublié son dîner; c'était la première affaire -qu'il faisait à la Bourse, et il était hors de lui de ce gain de -quelques milliers de francs. Le plaisant, c'est qu'il en avait une sorte -d'orgueil: il se sentait ministre dans toute l'étendue du mot.</p> - -<p>«—Cela est divin, mon ami, dit-il à Lucien, en revenant avec lui -vers la salle à manger. Au reste... il faudra voir demain à la -revente.»</p> - -<p>Tout le monde était à table, mais par respect pour Son Excellence on -n'avait pas osé commencer. La pauvre M<sup>me</sup> de Vaize était rouge -et transpirait d'anxiété. Les vingt-cinq convives, assis en silence, -voyaient bien qu'il fallait parler, mais ne trouvaient rien à dire et -faisaient la plus sotte figure. Ce silence était interrompu de temps à -autre par les mots timides et à peine articulés de M<sup>me</sup> de -Vaize, qui offrait une assiette de soupe au maréchal, son voisin, et les -gestes de refus de ce dernier faisaient le centre d'attention le plus -comique.</p> - -<p>Le ministre était tellement ému qu'il avait perdu cette assurance -si vantée dans ses journaux; l'air ahuri, il balbutia quelques mots en -prenant place.</p> - -<p>Le silence était si complet et tout le monde tellement mal à son aise, -que Lucien put entendre ces mots:</p> - -<p>«—Il est bien troublé, disait à voix basse son voisin, un -colonel. Serait-il chassé?</p> - -<p>«—La joie surnage,» répondit sur le même ton un vieux général en -cheveux blancs.</p> - -<p>Le soir, à l'Opéra, toute l'attention de Lucien était pour cette triste -pensée.</p> - -<p>«—Mon père participe à cette manœuvre... On peut répondre qu'il -fait son métier de banquier... Il sait une nouvelle, il en profite..., il -ne trahit aucun serment, mais sans le receleur il n'y aurait pas de -voleur.»</p> - -<p>Cette réponse ne lui rendait point la paix de l'âme.</p> - -<p>Toutes les grâces de M<sup>me</sup> Raymonde, qui vint le trouver dans -la loge dès qu'elle le vit, ne purent en tirer un mot. <i>L'ancien homme</i> -prenait le dessus.</p> - -<p>«—Le matin avec des voleurs, le soir avec des catins!» se -disait-il amèrement.</p> - -<p>Le lendemain, le comte de Vaize entra en courant dans le bureau de -Lucien; il ferma la porte à clef. L'expression de ses yeux était étrange.</p> - -<p>«—Mon cher ami, courez chez M. votre père, dit-il d'une voix -entrecoupée. Il faut que je lui parle, <i>absolument.</i> Faites tout au -monde pour l'amener au ministère, puisque enfin, moi je ne puis pas me -montrer dans le comptoir de MM. Leuwen et C<sup>ie</sup>.»</p> - -<p>Lucien le regardait attentivement.</p> - -<p>«—Il n'a pas la moindre vergogne en me parlant de son vol!»</p> - -<p>M. Leuwen reçut en riant la communication que son fils était chargé de -lui faire.</p> - -<p>«—Ah! parce qu'il est ministre, il voudrait me faire courir! -Dis-lui de ma part que je n'irai pas à son ministère, et que je le prie -instamment de ne pas venir chez moi. L'affaire d'hier est terminée; j'en -fais d'autres aujourd'hui.»</p> - -<p>Comme Lucien se hâtait de partir:</p> - -<p>«—Reste donc un peu...! Il ne faut pas gâter les grands hommes, -autrement ils se négligent. Tu me dis qu'il prend un ton familier et -grossier avec toi. Avec toi est de trop. Dès que cet homme ne déclame pas -au milieu de son salon, domine un préfet accoutumé à parler tout seul, il -est grossier avec tout le monde. C'est que toute sa vie s'est passée à -réfléchir sur l'art de gouverner les hommes et les conduire au bonheur par -la vertu.»</p> - -<p>M. Leuwen regardait son fils pour voir si cette phrase passerait. -Lucien ne fit, pas attention au ridicule des mots.</p> - -<p>«—Comme il est encore loin d'écouter son interlocuteur et de -savoir profiter de ses fautes!» pensa M. Leuwen.</p> - -<p>«—C'est un artiste, mon fils. Son art exige un habit brodé et -un carrosse, comme l'art d'Ingres et de Prud'hon exige un chevalet et des -pinceaux. Aimerais-tu mieux un artiste parfaitement poli, gracieux, d'un -ton parfait, faisant des croûtes, ou un homme au ton grossier, occupé du -fond des choses et non des formes, et produisant des chefs-d'œuvre? Si, -après deux ans de ministère, M. de Vaize te présente vingt départements -où l'agriculture aura fait un pas, trente autres dans lesquels la -moralité publique se soit augmentée, ne lui pardonneras-tu pas une -réflexion négligée ou même grossière en parlant à son premier aide de -camp, jeune homme qu'il aime et estime et qui d'ailleurs lui est -nécessaire?»</p> - -<p>M. Leuwen parla longtemps, sans pouvoir engager la conversation avec -son fils. Il n'aima pas cet air rêveur.</p> - -<p>«—J'ai vu trois ou quatre agents de change attendre dans le -premier salon,» dit Lucien, et il se levait pour retourner à la rue de -Grenelle.</p> - -<p>«—Mon ami, lui dit son père, toi qui as de bons yeux, lis-moi un -peu les <i>Débats</i>, la <i>Quotidienne</i> et le <i>National.</i>»</p> - -<p>Lucien se mit à lire tout haut, et, malgré lui, ne put s'empêcher de -sourire.</p> - -<p>M. de Vaize était comme hors de lui quand Lucien rentra.</p> - -<p>Il le trouva dans son bureau, «où il était venu plus de dix fois», -lui dit le garçon de bureau, parlant à mi-voix et de l'air du plus profond -respect.</p> - -<p>«—Eh bien, monsieur? lui dit le ministre d'un air hagard.</p> - -<p>«—Rien de nouveau, répondit Lucien avec la plus belle -tranquillité; je quitte mon père par ordre duquel j'ai attendu. Il ne -viendra pas et vous prie instamment de ne pas aller chez lui. L'affaire -d'hier est terminée et il en fait d'autres aujourd'hui.»</p> - -<p>M. de Vaize devint pourpre et se hâta de quitter le bureau de son -secrétaire.</p> - -<p>«—Je vois l'argument sur lequel se fonde l'insolence de cet -homme, se disait-il en se promenant à grands pas dans son cabinet. Une -ordonnance du roi fait un ministre, une ordonnance ne peut faire un homme -comme M. Leuwen. Voilà à quoi en arrive le gouvernement en ne vous -laissant en place qu'un an ou deux. Est-ce qu'un banquier eut refusé à -Colbert de passer chez lui?»</p> - -<p>Après cette comparaison judicieuse, le colérique ministre tomba dans -une rêverie profonde.</p> - -<p>«—Ne pourrais-je pas me passer de cet insolent? Mais sa probité -est célèbre presque autant que sa méchanceté. C'est un homme de plaisir, -un viveur, qui depuis vingt ans se moque de tout ce qu'il y a de plus -respectable... C'est le Talleyrand de la Bourse...; ses épigrammes font -loi dans ce monde-là depuis la révolte de Juillet. Et ce <i>monde-là</i> -se rapproche tous les jours davantage du grand monde. Son salon réunit -tout ce qu'il y a d'hommes d'esprit parmi les gens d'affaires. Il s'est -faufilé avec tous les diplomates qui vont à l'Opéra... Villèle le -consultait...»</p> - -<p>M. Leuwen avait prévu tous ces mouvements. Le soir, il dit à son -fils:</p> - -<p>«—Ton ministre m'a écrit comme un amant à sa maîtresse. J'ai été -obligé de lui répondre, et cela me pèse. Je suis comme toi, je n'aime pas -assez le <i>métal</i> pour me beaucoup gêner. Apprends à faire l'opération -de Bourse; rien n'est plus simple pour un grand géomètre, élève de l'École -polytechnique. M. Métral, mon commis, te donnera des leçons. Tu me rendras -un service personnel si tu te rends capable d'être l'intermédiaire -entre M. de Vaize et moi. Il tourne autour de moi, mais depuis notre -dernière opération je n'ai voulu lui livrer que des mots gais. D'ici à -huit jours, s'il ne peut le mater, il te fera la cour. Comment vas-tu -recevoir un ministre te faisant la cour? Sens-tu l'avantage d'avoir un -père? C'est une chose fort utile à Paris.</p> - -<p>«—J'aurais trop à dire sur ce dernier article et vous n'aimez pas -le provincial tendre.</p> - -<p>«Quant à Son Excellence, pourquoi ne serais-je pas naturel avec lui, -comme je le suis avec tout le monde?</p> - -<p>«—Ressource de paresseux, fi donc!</p> - -<p>«—Je veux dire que je serai froid, respectueux, et laissant -toujours paraître, même fort clairement, le désir de voir se terminer -la communication sérieuse avec un si grand personnage.</p> - -<p>«—Serais-tu de force à hasarder le propos léger et un peu -moqueur? Il dirait: digne fils d'un tel père!</p> - -<p>«—L'idée plaisante qui vous vient en une seconde ne se présente -à moi qu'au bout de deux minutes.</p> - -<p>«—Bravo! Tu vois les choses par le côté utile et, ce qui est pis -encore, par le <i>côté honnête.</i> Tout cela est déplacé et ridicule en -France. Vois ton saint-simonisme! Il avait du bon et pourtant il est -resté odieux et inintelligible au premier étage, au deuxième et même -au troisième; on ne s'en occupe un peu que dans la mansarde. Ce peuple-ci -ne sera à la hauteur de la raison que vers l'an 1900. Jusque-là, il faut -voir d'instinct les choses par le côté plaisant, et n'apercevoir <i>l'utile -et l'honnête</i> que par un effort de volonté. Je me serais gardé d'entrer -dans ces détails avant ton voyage à Nancy; maintenant je trouve du -plaisir à parler avec toi. Connais-tu cette plante de laquelle on dit que -plus on la foule aux pieds, plus elle prospère? Je voudrais en avoir, si -elle existe; j'en demanderai à mon ami Thouin, et je t'en enverrai un -bouquet. Cette plante est l'image de la conduite envers M. de Vaize.</p> - -<p>«—Mais, mon père, la reconnaissance...</p> - -<p>«—Mais, mon fils, c'est un animal. Est-ce sa faute si le hasard -l'a jeté dans l'administration? Ce n'est, pas un homme comme nous, -sensible aux bons procédés, à l'amitié continue. Les procédés délicats, il -les prendrait pour de la faiblesse. C'est un préfet insolent après dîner -qui, pendant vingt années de sa vie, a tremblé tous les matins de trouver -sa destitution dans le <i>Moniteur.</i> Les écailles ne sont pas encore -tombées de tes yeux; ne crois aveuglément personne, pas même moi! Tu -verras tout cela dans un an. Quant à la reconnaissance, je le conseille de -rayer ce mot de tes papiers. Il y a eu convention, contrat bilatéral avec -le comte de Vaize, aussitôt après ton retour à Paris. Il s'est engagé: 1°, -à arranger ta désertion avec son collègue de la guerre; 2°, à te faire -maître des requêtes, secrétaire particulier, avec la croix au bout de -l'année. Par contre, mon salon et moi sommes engagés à vanter son crédit, -ses talents, ses vertus, sa probité surtout. J'ai fait réussir sa -nomination à la Bourse, aussi je me charge de faire de compte à demi -toutes les affaires de Bourse basées sur des dépêches télégraphiques. -Maintenant il prétend que je me suis engagé pour les affaires de Bourse -basées sur les délibérations du conseil des ministres,—mais cela -n'est point. J'ai M. N..., le ministre des Finances qui ne sait rien -administrer, mais qui sait deviner et lire sur les physionomies. Il voit -l'intention du roi huit jours à l'avance; le pauvre de Vaize ne sait pas -la voir à une heure de distance. Il a été déjà battu à plate couture, -dans deux conseils, depuis un mois à peine qu'il est au ministère. -Mets-toi bien dans la tête que M. de Vaize ne peut se passer de mon -fils. Si je devenais un imbécile, si je fermais mon salon, si je n'allais -plus à l'Opéra, il pourrait peut-être songera s'arranger avec une autre -maison; encore je ne le crois pas de cette force de tête-là. Il va te -battre froid cinq ou six jours, après quoi il y aura explosion de -confiance. C'est le moment que je crains. Si tu as l'air comblé, -reconnaissant, d'un commis à cent louis, ces sentiments louables joints -à ton air si jeune te classent à jamais parmi les dupes que l'on peut -accabler de travail, compromettre, humilier à merci et à miséricorde, -comme jadis <i>on taillait le tiers état.</i> Aurais-tu l'esprit de suivre -ce programme?»</p> - -<p>Pendant les jours qui suivirent cette leçon paternelle, le ministre -parlait à Lucien d'un air abstrait, comme un homme accablé de hautes -affaires, Lucien répondait le moins possible et faisait la cour à -M<sup>me</sup> la comtesse de Vaize.</p> - -<p>Un matin, le ministre entra dans son bureau, suivi d'un garçon qui -portait un énorme portefeuille: le garçon sorti, il poussa lui-même le -verrou de la porte et, s'asseyant familièrement à côté de Lucien:</p> - -<p>«—Ce pauvre C..., mon prédécesseur, était sans doute un fort -honnête garçon, lui dit-il; mais le public a d'étranges idées sur son -compte. On prétend qu'il faisait des affaires.</p> - -<p>«Voici, par exemple, un portefeuille de l'administration des Enfants -trouvés. C'est un objet, de sept ou huit millions. Puis-je de bonne foi -demander au chef de bureau qui conduit tout cela depuis dix ans, s'il -y a eu des abus?</p> - -<p>«Je ne puis qu'essayer de deviner; M. Coitat, le chef de la police du -ministère, me dit bien que M<sup>me</sup> M..., la femme du chef de bureau -susdit, dépense quinze ou vingt mille francs. Les appointements du mari -sont de douze mille et ils ont deux ou trois petites propriétés sur -lesquelles j'attends des renseignements. Mais tout cela est bien éloigné, -bien vague, bien peu concluant, et, à moi, il me faut des faits. Donc pour -lier M. M..., je lui ai demandé un rapport général et approfondi: le voici -avec les pièces à l'appui. Enfermez-vous, cher ami, comparez les pièces au -rapport, et dites-moi votre avis.»</p> - -<p>Lucien admira la physionomie du ministre; elle était convenable, sans -morgue. Il se mit aussitôt au travail et, trois heures après, il écrivit -au ministre: «<i>Ce rapport n'est pas approfondi</i>, ce sont des phrases. -M. M.... ne convient franchement d'aucun fait; je n'ai pas trouvé une -seule assertion sans quelque faux-fuyant. M. M... _ne se lie_ nullement. -C'est une dissertation bien écrite, redondante d'humanité, c'est un -article de journal, mais l'auteur semble brouillé avec Barrème.»</p> - -<p>Quelques minutes après, le ministre accourut; ce fut une explosion de -tendresse. Il serrait Lucien dans ses bras:</p> - -<p>«—Que je suis heureux d'avoir un tel capitaine dans mon régiment! -etc...»</p> - -<p>Lucien s'attendait à avoir beaucoup de peine à être hypocrite.</p> - -<p>Ce fut sans la moindre hésitation qu'il prit l'air d'un homme qui -désire voir finir l'accès de confiance. À cette seconde entrée. M. de -Vaize lui parut un comédien de campagne qui charge trop. Il le trouva -manquant de noblesse presque autant que le colonel Malher mais l'air faux -était bien plus visible chez le ministre.</p> - -<p>La froideur de Lucien, écoutant les éloges de son talent, était -tellement glaciale, que le ministre tout déconcerté se mit à dire du mal -du chef de bureau M...</p> - -<p>Une chose frappa Lucien: le ministre n'avait pas lu le travail de M. -M...</p> - -<p>«—Votre Excellence est tellement accablée par les grandes -discussions du conseil et par la préparation du budget de son département, -qu'elle n'a pas eu le temps de lire ce rapport de M. M... qu'elle censure -et avec raison!...»</p> - -<p>Le ministre eut un mouvement de vive colère. Attaquer son aptitude -au travail, douter des quatorze heures que, de jour et de nuit, disait-il, -il passait devant son bureau!</p> - -<p>«—Parbleu, monsieur, prouvez-moi cela, dit-il en rougissant.</p> - -<p>«—À mon tour,» pensa Lucien.</p> - -<p>Il triompha parla modération, par la clarté, par la respectueuse -politesse. Il démontra clairement au ministre qu'il n'avait pas lu le -rapport du pauvre M. M... si injurié.</p> - -<p>Deux ou trois fois, M. de Vaize voulut tout terminer en embrouillant -les questions.</p> - -<p>Son Excellence sortit du cabinet en fureur et Lucien l'entendit -maltraiter le pauvre chef de division que l'huissier avait introduit -dans son cabinet. La voix redoutable du ministre passa jusqu'à -l'anti-chambre correspondant à la porte dérobée par laquelle on entrait -dans le bureau de Leuwen. Un ancien domestique, placé la par le crédit -du ministre, et que Lucien soupçonnait fort d'être un espion, entra sans -être appelé.</p> - -<p>«—Est-ce que Son Excellence a besoin de quelque chose?</p> - -<p>«—Non pas Son Excellence, mais moi; j'ai à vous prier fort -sérieusement de ne pas entrer ici quand je ne sonne pas.»</p> - - -<p class="center">* * *</p> - - -<p>Un des bonheurs de Lucien avait été de ne pas trouver à Paris son -cousin Ernest Déverloy, futur membre de l'Académie des sciences morales -et politiques. Un des académiciens moraux, qui donnait quelques mauvais -dîners et disposait de trois voix, outre la sienne, avait eu besoin -d'aller aux eaux de Vichy, et Déverloy s'était donné le rôle de -garde-malade. Cette abnégation de deux ou trois mois avait produit le -meilleur effet à l'Académie morale.</p> - -<p>«—C'est un homme à coté duquel il est bien agréable de -s'asseoir», disait M. Boneau, un des meneurs de cette société.</p> - -<p>«—La campagne d'Ernest aux eaux de Vichy, ajoutait M. Leuwen, -avance de quatre ans son entrée à l'Institut.</p> - -<p>«—Ne vaudrait-il pas mieux pour vous, mon père, avoir un tel -fils? répliquait Lucien presque attendri.</p> - -<p>«—Je t'aime encore mieux avec ta vertu. Je ne suis pas en peine -de l'avancement d'Ernest, il aura bientôt pour 30.000 francs de places, -comme le philosophe Cousin.»</p> - -<p>Il y avait dans les bureaux du comte de Vaize un M. Desbacs, dont -la position sociale avait quelques points de rapport avec celle de -Lucien.</p> - -<p>Il avait de la fortune, et M. de Vaize l'appelait son cousin; mais il -n'avait pas un salon accrédité et un dîner renommé toutes les semaines, -pour le soutenir dans le monde. Il sentait vivement cette différence et -tâchait de s'accrocher à Lucien.</p> - -<p>M. Desbacs était d'un caractère sournois et c'est ce qui -malheureusement se lisait trop sur sa figure, extrêmement pâle et fort -marquée par la petite vérole. Cette figure n'avait guère d'autre -expression que celle d'une politesse feinte et d'une bonhomie qui -rappelait celle de Tartufe. Des cheveux absolument noirs, sur cette face -blême, fixaient trop les regards.</p> - -<p>Avec ce désavantage, qui était grand, comme M. Desbacs disait toujours -tout ce qui est convenable et jamais rien au delà, il avait fait des -progrès rapides dans les salons de Paris. Il avait été sous-préfet, -destitué par M. de Martignac, comme trop jésuite, et c'était un des -commis les plus habiles qu'eut le ministère de l'Intérieur.</p> - -<p>Lucien était, comme toutes les âmes tendres, au désespoir: tout lui -semblait indifférent; il ne choisissait pas les hommes et se liait avec -ce qui se présentait. Il ne s'aperçut même pas que M. Desbacs lui -faisait la cour. Celui-ci vit que Lucien désirait réellement s'instruire -et travailler, et il se donnait à lui comme chercheur de renseignements, -non seulement dans les bureaux du ministère de l'Intérieur, mais dans -tous les bureaux de Paris. Rien n'est plus commode et n'abrège plus les -travaux. En revanche, M. Desbacs ne manquait jamais au dîner que -M<sup>me</sup> Leuwen avait fondé, une fois la semaine, pour les employés -du ministère de l'Intérieur qui se liaient avec son fils.</p> - -<p>«—Vous vous liez là avec d'étranges figures, disait son mari; -des espions subalternes, peut-être.</p> - -<p>«—Ou bien des gens de mérite inconnus. Béranger a été commis à -dix-huit cents francs.</p> - -<p>«Mais quoi qu'il en soit, on voit trop dans les façons de Lucien que -la présence des hommes l'importune et l'irrite. C'est le genre de -misanthropie que l'on pardonne le moins.»</p> - -<p>Le but de M. Leuwen était de ne pas laisser un quart d'heure de -solitude à son fils. Il trouvait qu'avec son heure à l'Opéra tous les -soirs, le pauvre garçon n'était pas assez... bouclé.</p> - -<p>Il le rencontra au foyer des Bouffes.</p> - -<p>«—Voulez-vous que je vous mène chez M<sup>me</sup> Grandet? Elle -est éblouissante ce soir; c'est sans contredit la plus jolie femme de la -salle. Et je ne veux pas vous vendre chat en poche. Je vous mène d'abord -chez Dufresnoy dont la loge est à côté de celle de M<sup>me</sup> Grandet.</p> - -<p>«—Je serais si heureux, mon père, de n'adresser la parole qu'à -vous ce soir.</p> - -<p>«—Il faut que le monde connaisse votre figure du vivant de mon -salon.»</p> - -<p>Déjà plusieurs fois, M. Leuwen avait voulu le conduire dans vingt -maisons du juste-milieu, fort convenables pour le chef de bureau -particulier du ministre de l'Intérieur. Lucien avait toujours trouvé des -prétextes pour refuser.</p> - -<p>Il disait:</p> - -<p>«—Je suis encore trop sot. Laissez-moi me guérir de ma -distraction; je tomberais dans quelque gaucherie qui s'attacherait à mon -nom et me discréditerait, me déshonorerait à jamais... C'est une grande -chose que de débuter.»</p> - -<p>Mais comme une âme au désespoir n'a de force pour rien, ce soir-là il -se laissa entraîner dans la loge de M. Dufresnoy, receveur général, et -ensuite, une heure plus tard, dans le salon de M. Grandet, ancien -fabricant fort riche, et juste-milieu furibond. L'hôtel parut charmant -à Lucien, le salon magnifique, mais M. Grandet d'un ridicule trop noir.</p> - -<p>Le soir du dîner qui suivit la présentation de Lucien, M. Grandet -exprima, tout haut, devant trente personnes au moins, le désir que M. -N..., de l'opposition, mourût d'une blessure qu'il venait de recevoir dans -un duel célèbre.</p> - -<p>La beauté éblouissante de M<sup>me</sup> Grandet, ne put faire oublier -à Lucien le dégoût profond inspiré par son mari.</p> - -<p>C'était une femme de vingt-trois à vingt-quatre ans au plus: il était -impossible d'imaginer des traits plus réguliers, une beauté plus délicate -et plus parfaite. On eût dit une figure d'ivoire. Elle chantait fort bien; -c'était une élève de Rubini. Son mérite pour les aquarelles était célèbre, -et son mari lui faisait quelquefois le compliment de lui en voler une -qu'il envoyait vendre et qu'on payait 300 francs.</p> - -<p>Mais elle ne se contentait pas du mérite d'être un excellent peintre: -c'était encore une bavarde effrénée. Malheur à la conversation, si -quelqu'un venait à prononcer les mots terribles de bonheur, religion, -civilisation, pouvoir légitime, mariage, etc...</p> - -<p>«—Je crois, Dieu me pardonne, qu'elle tient à imiter M<sup>me</sup> -de Staël, se dit Lucien en écoulant une de ses <i>tartines.</i> Elle ne -laisse rien passer sans y clouer son mot. Le mot est juste, mais il est -d'un plat à mourir, quoique exprimé avec noblesse et délicatesse. Je -parierais qu'elle fait provision d'esprit dans les manuels à trois -francs.»</p> - -<p>Malgré son dégoût parfait pour la beauté aristocratique et les grâces -imitatives de M<sup>me</sup> Grandet. Lucien était fidèle à sa promesse -et, deux fois par semaine, il paraissait dans le salon le plus aimable du -juste-milieu.</p> - -<p>Un soir qu'il rentrait à minuit et qu'il répondait à sa mère avoir été -chez les Grandet:</p> - -<p>«—Qu'as-lu fait pour le tirer de pair aux yeux de M<sup>me</sup> -Grandet? lui demanda son père.</p> - -<p>«—J'ai imité les talents qui la font si séduisante: j'ai fait une -aquarelle.</p> - -<p>«—Et quel sujet a choisi la galanterie, lui dit M<sup>me</sup> -Leuwen?</p> - -<p>«—Un moine espagnol monté sur un âne, et que Rodil envoie pendre.</p> - -<p>«—Quelle horreur! Quel caractère vous vous donnez dans cette -maison! s'écria M<sup>me</sup> Leuwen; et encore ce caractère n'est pas le -vôtre. Vous en avez tous les inconvénients, sans les avantages. Mon fils, -un bourreau!</p> - -<p>«—Votre fils, un héros! voilà ce que M<sup>me</sup> Grandet voit -dans les supplices décernés sans ménagement à qui ne pense pas connue -elle. Une jeune femme qui aurait de la délicatesse, de l'esprit, qui -verrait les choses comme elles sont, enfin, qui aurait le bonheur de vous -ressembler un peu, me prendrait pour un vilain être, par exemple pour un -séide des ministres, qui veut devenir préfet et chercher en France des -rues Transnonain. Mais M<sup>me</sup> Grandet vise au génie, à la grande -passion, à l'esprit brillant. Pour une pauvre petite femme qui n'a que du -bonheur, et encore des plus communs, un moine envoyé à la mort, dans un -pays superstitieux, et par un général juste-milieu, c'est sublime.</p> - -<p>«—Ainsi, tu vas prendre le triste caractère d'un don Juan,» dit -M<sup>me</sup> Leuwen avec un profond soupir.</p> - -<p>M. Leuwen éclata de rire.</p> - -<p>«—Ah! que cela est bon. Lucien un don Juan! Mais, mon ange, il -faut que vous l'aimiez avec bien de la passion pour déraisonner ainsi. -Heureux qui bat la campagne par l'effet d'une passion! Et mille fois -heureux qui déraisonne par amour, dans ce siècle où l'on ne déraisonne -que par impuissance ou médiocrité d'esprit. Le pauvre Lucien sera toujours -dupe de toutes les femmes qu'il aimera. Je vois dans ce cœur-là du fonds -pour être dupé jusqu'à cinquante ans. As-tu deviné quel est l'amant de la -dame?</p> - -<p>«—Ce cœur est si sec, que je la croyais sage.</p> - -<p>«—Mais sans amant il manquerait quelque chose a son état de -maison. Le choix est tombé sur M. Crapart.</p> - -<p>«—Quoi? le chef de la police de mon ministère?</p> - -<p>«—<i>The same</i>, et par lequel vous pourriez faire espionner -votre maîtresse aux frais de l'État.»</p> - -<p>Sur ce mot, Lucien devint taciturne. Sa mère devina son secret.</p> - -<p>«—Je le trouve pâle, mon ami. Prends ton bougeoir, et, de grâce, -sois toujours dans ton lit avant l'heure.</p> - -<p>«—Si j'avais eu M. Crapart à Nancy, se disait Lucien, j'aurais -su, autrement qu'en le voyant, ce qu'il arrivait à M<sup>me</sup> de Chasteller. -Et que serait-il arrivé si je l'eusse connu un mois plus tôt? J'aurais -perdu un peu plus tôt les plus beaux jours de ma vie. J'aurais été -condamné un mois plus tôt à vivre le matin avec un fripon Excellence, et -le soir avec une coquine, la femme la plus considérée de Paris.»</p> - -<p>On voit combien l'âme de Lucien souffrait encore.</p> - - -<p class="center">* * *</p> - - -<p>Un soir vers les cinq heures, en revenant des Tuileries, le ministre -fit appeler Lucien dans son cabinet. Notre héros le trouva pâle comme un -mort.</p> - -<p>«Voici une affaire, mon cher Leuwen. Il s'agit, pour vous, de la -mission la plus délicate...»</p> - -<p>À son insu, Lucien prit l'air altier du refus, et le ministre se hâta -d'ajouter:</p> - -<p>«—...Et la plus honorable.»</p> - -<p>Après ce mot, l'air hautain de Lucien ne se radoucit pas beaucoup. Il -n'avait pas grande idée de l'honneur que l'on peut acquérir en servant -Son Excellence.</p> - -<p>Sur quoi, celle-ci continua:</p> - -<p>«—Vous savez que nous avons le bonheur de vivre sous cinq -polices... Mais vous le savez comme le public et non comme il faut le -savoir, pour agir avec sûreté. Oubliez donc, de grâce, tout ce que vous -croyez savoir là-dessus. Pour être lus, les journaux de l'opposition -enveniment toutes les choses. Gardez-vous de confondre ce que le public -croit vrai, avec ce que je vous apprendrai. Autrement, vous vous tromperez -en agissant. N'oubliez pas, surtout, mon cher Leuwen, que le plus coquin a -de la vanité et de l'honneur, à sa manière. Aperçoit-il le mépris chez -vous, il devient intraitable.</p> - -<p>«Pardonnez ces détails, mon ami; je désire vivement vos succès...»</p> - -<p>Le ministre était tout à sa douleur. Son œil hagard se détachait sur -des joues d'une pâleur mortelle. Il continua:</p> - -<p>«—Ce diable de général B... ne pense qu'à une chose: devenir -lieutenant-général. Il est, comme vous le savez, chef de la police du -château. Mais ce n'est pas tout; il veut être ministre de la Guerre, et -comme tel, se montre habile dans la partie la plus difficile et, à vrai -dire, la seule difficile de ce pauvre ministère, ajouta avec mépris le -grand administrateur. «Veiller à ce que trop d'intimité ne s'établisse -pas entre les soldats et les citoyens, et maintenir entre eux les -duels suivis de mort à six par mois. C'est le chiffre arrêté par le -conseil des ministres.» Le général N... s'était contenté jusqu'ici de -faire courir, dans les casernes, des bruits d'attaques et de guets-apens, -commis par dus gens du bas peuple, par des ouvriers, contre des militaires -isolés. Ces classes sont sans cesse rapprochées par la <i>douce égalité</i>; -elles s'estiment; il faut donc, pour les désunir, un soin continu dans la -police militaire. Le général B... me tourmente sans cesse pour que je -fasse insérer dans <i>nos journaux</i> des récits exacts de toutes les -querelles de cabaret, de toutes les grossièretés de corps de garde, de -toutes les rixes d'ivrognes qu'il reçoit de ses agents déguisés. Ces -messieurs sont chargés d'observer l'ivresse sans jamais y succomber. -Toutes ces choses font le supplice de nos gens de lettres.</p> - -<p>«—Comment espérer, disent-ils, quelque effet d'une phrase -délicate, d'un trait d'ironie, après ces saletés?»</p> - -<p>«—Qu'importe à la bonne compagnie des scènes de cabaret, toujours -les mêmes? À l'exposé de ces vilenies, le lecteur un peu littéraire jette -le journal, et, non sans raison, ajoute quelque mot de mépris sur les -gens de lettres salariés.</p> - -<p>«Quelque adresse qu'y mettent ces messieurs de la littérature, le -public ne lit plus ces querelles dans lesquelles deux pauvres ouvriers -maçons auraient assommé trois grenadiers armés de leurs sabres, sans -l'intervention miraculeuse du poste voisin.</p> - -<p>«Les soldats mêmes, dans les casernes, se moquent de cette partie de -nos journaux que je fais jeter dans les corridors. Dans cet état de -choses, ce diable de B..., tourmenté par les deux étoiles qui sont sur -ses épaulettes, a entrepris d'avoir des faits. Or, mon ami, ajouta le -Ministre en baissant la voix, l'affaire du pont Royal, si vertement -démentie dans nos journaux d'hier matin, n'est que trop vraie.</p> - -<p>«L'homme le plus dévoué du général B..., employé à trois cents francs -par mois, a entrepris, mercredi passé, de désarmer un conscrit bien niais -qu'il guettait depuis huit jours. Ce conscrit fut mis en sentinelle, au -beau milieu du pont Royal, à minuit. Une demi-heure après, le mouchard -s'avance en imitant l'ivrogne, tout à coup se jette sur lui et veut lui -arracher son fusil. Ce diable de conscrit, si niais en apparence et choisi -sur sa mine, recule d'un pas et campe au mouchard un coup de fusil dans le -ventre. Le conscrit s'est trouvé être un chasseur des montagnes du -Dauphiné.</p> - -<p>«Voilà donc le policier blessé mortellement. L'ennuyeux c'est qu'il -n'est pas mort.</p> - -<p>«C'est là l'affaire. Maintenant, le problème à résoudre: cet homme -sait qu'il n'a que trois ou quatre jours à vivre; <i>qui nous répond de -sa discrétion?</i></p> - -<p>«Le roi vient de faire une scène épouvantable au général B... -Malheureusement je me suis trouvé là, sous la main, et le roi a prétendu -que moi seul avais tout le tact nécessaire pour faire finir cette cruelle -affaire comme il faut. Si j'étais moins connu, j'irais voir le blessé qui -est à l'Hôtel-Dieu, et étudier les personnes qui approchent son lit. Mais -ma présence seule centuplerait le venin de cette affaire. Le général B... -paye mieux ses employés de police que moi les miens. De plus, il doit être -furieux de la scène de ce matin et des éloges dont j'ai été l'objet en sa -présence et presque à ses dépens. Un homme d'esprit connue vous devine la -vérité. Si mes agents font quelque chose qui vaille auprès du lit de -douleur de cet homme, ils auront soin de remettre leur rapport dans mon -cabinet cinq minutes après qu'ils m'auront vu sortir de l'hôtel de la rue -de Grenelle, et une heure auparavant le général B... les aura interrogés -tout à son aise. Maintenant, mon cher Lucien, voulez-vous me tirer d'un -grand embarras?»</p> - -<p>Après un petit silence, Lucien répondit:</p> - -<p>«—Oui, monsieur.»</p> - -<p>Mais l'expression de ses traits était infiniment moins rassurante que -sa réponse.</p> - -<p>Lucien continua d'un air glacial:</p> - -<p>«—Je suppose que je n'aurai pas à parler au chirurgien.</p> - -<p>«—Très bien, mon ami, très bien. Vous devinez tout le poids de -la question, se hâta de répondre le ministre. Le général B... a déjà agi -et trop agi. Ce chirurgien est un colosse dénommé Monod, qui ne lit que -le <i>Courrier Fronçais</i> au café de l'Hôpital.»</p> - -<p>Lucien était violemment agité; après un silence inquiétant, il finit -par dire au ministre:</p> - -<p>«—Je ne veux pas être inutile. Si j'accepte de Votre Excellence -de me conduire envers le blessé comme le ferait l'homme le plus tendre, -j'accepte la mission.</p> - -<p>«—Cette condition me fait injure,» s'écria le ministre d'un ton -affectueux.</p> - -<p>Et réellement les idées d'empoisonnement ou seulement d'opium lui -faisaient horreur. Lorsqu'il avait été question, dans le conseil, d'opium -pour calmer les douleurs du malheureux policier, il avait pâli.</p> - -<p>«—Rappelons-nous, ajouta-t-il avec effusion, l'opium tant -reproché au général Bonaparte sous les murs de Jaffa.</p> - -<p>«Ne nous exposons pas à être en butte pour toute la vie aux calomnies -des journaux républicains, et ce qui est bien pis, des journaux -légitimistes qui pénètrent dans les salons.»</p> - -<p>Ce mouvement vrai et vertueux diminua l'angoisse horrible de Lucien. Il -se disait:</p> - -<p>«—Ceci est bien pis que tout ce que j'aurais pu rencontrer au -régiment. Là, sabrer ou fusiller un pauvre ouvrier égaré ou même innocent; -ici, se trouver mêlé toute la vie à un ignoble récit d'empoisonnement. Si -j'ai du courage, qu'importe la forme du danger?»</p> - -<p>Et il dit d'un ton résolu:</p> - -<p>«—Je vous seconderai, monsieur le comte. Je me repentirai -peut-être toujours de ne pas tomber malade à l'instant, garder le lit huit -jours et ensuite revenir au bureau, et, si je vous trouvais trop changé, -donner ma démission.</p> - -<p>«Le ministre est trop honnête homme (et il pensait: trop engagé avec mon -père) pour me persécuter avec les grands bras du pouvoir. Mais je suis las -de reculer devant le danger. Puisque la vie au XIX<sup>e</sup> siècle est si -pénible, je ne changerai pas d'état pour la troisième fois. Je vois fort -bien à quelles affreuses calomnies j'expose tout le reste de mes jours. Je -vais donc agir avec l'inquiétude continue à chaque démarche de la -possibilité de la justifier dans un mémoire imprimé.</p> - -<p>«Peut-être, monsieur le comte, eût-il été mieux, même pour vous, de -laisser ces démarches à des agents couverts par l'épaulette. Le Français -pardonne beaucoup à l'uniforme.»</p> - -<p>Le ministre fit un mouvement.</p> - -<p>«—Je ne veux, monsieur le comte, ni vous donner des conseils, -non demandés et d'ailleurs tardifs, ni encore moins vous insulter. Je n'ai -pas voulu vous demander une heure pour réfléchir, et, naturellement, -j'ai pensé tout haut...»</p> - -<p>Cela fut dit d'un ton si simple, mais en même temps si mâle, que la -figure morale de Lucien changea aux yeux du ministre.</p> - -<p>«—C'est un homme, et un homme ferme, pensa-t-il. Tant mieux. Je -maudirai moins l'effroyable pouvoir de son père.</p> - -<p>«Mes affaires du télégraphe sont enterrées à jamais; et je puis, en -conscience, fermer la bouche à celui-ci par une préfecture; ce sera une -façon fort honnête de m'acquitter avec le père, s'il ne meurt pas d'ici -là d'une indigestion—et en même temps de <i>lier</i> son salon.»</p> - -<p>«—Voici, dit-il, une lettre qui place sous vos ordres tout ce que -vous rencontrerez dans les hôpitaux, et voici de l'or.»</p> - -<p>Lucien s'approcha d'une table pour écrire un mot de reçu.</p> - -<p>«—Que faites-vous là, mon cher, un reçu entre nous? dit le ministre -avec une légèreté guindée.</p> - -<p>«—Monsieur le comte, tout ce que nous faisons ici peut être un -jour imprimé! répondit Lucien avec le sérieux d'un homme qui dispute sa -tête à l'échafaud.</p> - -<p>«—Attendez-vous à trouver auprès du lit de Kortis,—c'est le -nom du policier,—un agent du <i>National</i> ou de la <i>Tribune</i>; -surtout pas d'emportement, pas de duel avec ces messieurs. Vous sentez -quel immense avantage pour eux, et comme le général B... triompherait de -mon pauvre ministère?</p> - -<p>«—Je vous réponds que je n'aurai pas de duel, ou du moins du -vivant de Kortis.</p> - -<p>«—C'est la grande affaire du jour. Dès que vous aurez fait ce qui -est possible, cherchez-moi partout. Voici mon itinéraire. Vous -m'obligeriez infiniment en me tenant au courant de tout ce que vous -ferez.</p> - -<p>«—Votre Excellence m'a-t-elle mis au courant de tout? dit Lucien -d'un air significatif.</p> - -<p>«—D'honneur! répondit le ministre. Je n'en ai pas dit un mot à -personne, et, de mon côté, je vous livre l'affaire vierge.</p> - -<p>«—Votre Excellence me permettra de lui dire, avec tout le respect -que je lui dois, que dans le cas où j'apercevrais quelqu'un de la police, -je me retirerais. Un tel voisinage n'est pas fait pour moi.</p> - -<p>«—De ma police, oui, mon cher aide de camp. Mais puis-je être -responsable envers vous des sottises que peuvent faire les autres polices? -Je ne veux ni ne puis rien vous cacher. Oui me répond qu'aussitôt après -mon départ, on n'a pas donné la même commission à un autre ministre? -L'inquiétude est grande au château.</p> - -<p>«L'article du <i>National</i> est abominable de modération... Il y a -une finesse, une hauteur de mépris...! On le lira jusqu'au bout dans les -salons. Ce n'est point le ton de la <i>Tribune.</i> Ah! ce roi qui n'a pas -fait Carrel conseiller d'État!</p> - -<p>«Mais Carrel aurait refusé, et avec raison. Il vaut mieux être candidat -à la présidence de la République française, que conseiller d'État. Un -conseiller d'État a douze mille francs, et lui reçoit trente-six mille -pour dire ce qu'il pense. D'ailleurs, son nom est dans toutes les -bouches.</p> - -<p>«Adieu, adieu, mon cher; bonne chance, je vous ouvre un crédit -illimité. Tenez-moi au courant. Si je ne suis pas ici, soyez assez bon -pour me chercher.»</p> - -<p>Lucien retourna à son cabinet avec le pas assuré d'un homme qui marche -à l'assaut d'une batterie.</p> - -<p>Il trouva Desbacs dans son bureau.</p> - -<p>«—La femme de Kortis a écrit. Voici la lettre.» Lucien la prit.</p> - -<p>. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .</p> - -<p>«Mon malheureux époux n'est pas entouré de soins suffisants à l'hôpital. -Pour que mon cœur puisse lui prodiguer les soins que je lui dois, il faut -de toute nécessité que je me fasse remplacer auprès de ces malheureux -enfants qui vont être orphelins.</p> - -<p>«Mon mari est frappé à mort sur les marches du trône et de l'autel. Je -réclame de la justice de Votre Excellence...»</p> - -<p>«—Au diable l'Excellence, pensa Lucien. Quelle heure? dit-il en -s'adressant à Desbacs, voulant ainsi s'assurer un témoin irrécusable.</p> - -<p>«—Six heures moins un quart. Il n'y a plus un chat dans les -bureaux.»</p> - -<p>Lucien marqua cette heure sur une feuille de papier, et appela le -garçon de bureau espion.</p> - -<p>«—Si l'on vient me demander dans la soirée, dites que je suis -sorti à six heures.»</p> - -<p>Il remarqua encore que l'œil de Desbacs, ordinairement si calme, -était étincelant de curiosité et d'envie de savoir.</p> - -<p>«—Vous pourriez bien n'être qu'u coquin, mon ami, pensait -Lucien, ou peut-être même un espion du général B...»</p> - -<p>«—C'est que, tel que vous me voyez, reprit-il d'un air -indifférent, j'ai promis d'aller dîner à la campagne. On va croire que je -me fais attendre comme un grand seigneur.»</p> - -<p>Et il regarda l'œil de Desbacs qui, à l'instant, perdit son feu.</p> - -<p>Lucien vola à l'Hôtel-Dieu et se fit conduire par le portier au -chirurgien de garde. Dans les cours de l'hôpital, il rencontra deux -médecins, déclina ses noms et qualités, et pria ces messieurs de -l'accompagner à l'instant. Et il mit tant de politesse dans ses -manières, que ces messieurs n'eurent pas l'idée de le refuser.</p> - -<p>«—Quelle heure est-il? demanda-t-il au portier qui marchait -devant eux.</p> - -<p>«—Six heures et demie.</p> - -<p>«—Ainsi je n'aurai mis que dix-huit, minutes du ministère ici, -et je puis le prouver.»</p> - -<p>En arrivant auprès du chirurgien de garde, il le pria de prendre -communication de la lettre du ministre.</p> - -<p>«—Messieurs, dit-il aux trois médecins qu'il avait auprès de lui, -on a calomnié l'administration du ministère de l'intérieur, à propos d'un -blessé, Kortis, qui appartient, dit-on, au parti républicain... Le mot -<i>d'opium</i> a été prononcé. Il convient à l'honneur de votre hôpital et -à votre responsabilité comme employés du gouvernement, d'entourer de la -plus grande publicité tout ce qui se passera autour du lit de ce blessé. -Il ne faut pas que les journaux de l'opposition puissent nous calomnier. -Peut-être enverront-ils des agents. Ne trouveriez-vous pas convenable, -messieurs, d'appeler M. le médecin ou M. le chirurgien en chef, et -d'expédier des élèves internes à ces messieurs. Et ne serait-il pas à -propos de mettre, dès cet instant, auprès du lit de Kortis, deux -infirmiers, <i>gens sages et incapables de mensonges?</i>»</p> - -<p>Ces mots furent compris par le plus âgé des médecins présents, dans le -sens qu'on leur eût donné quatre ans plus tôt. Il désigna deux infirmiers, -ayant jadis appartenu à la Congrégation, et coquins consommés. L'un des -chirurgiens se détacha pour aller les installer sur-le-champ.</p> - -<p>Les médecins et les chirurgiens affluèrent vite dans la salle de garde, -mais il régnait un grand silence et tous avaient l'air morne.</p> - -<p>«—Je me propose, messieurs, leur dit Lucien, au nom de M. le -ministre de l'Intérieur, dont j'ai l'ordre dans ma poche, de traiter -Kortis comme s'il appartenait à la classe la plus riche. Il me semble que -cette marche convient à tous.»</p> - -<p>Il y eut un assentiment méfiant, mais général.</p> - -<p>«—Ne conviendrait-il pas, messieurs, de nous rendre <i>tous</i> -autour du lit du blessé, et ensuite de faire une consultation? Je ferai un -bout de procès-verbal de ce qui sera dit, et je le porterai à M. le -ministre de l'Intérieur.»</p> - -<p>L'air résolu de Lucien en imposa à ces messieurs, dont la plupart -avaient disposé de leur soirée et comptaient la passer d'une façon plus -profitable ou plus gaie.</p> - -<p>«—Mais, monsieur, j'ai vu Kortis ce matin, dit d'un air pointu -une petite figure sèche; c'est un homme mort. À quoi bon une consultation?</p> - -<p>«—Monsieur, je placerai votre observation au commencement du -procès-verbal.</p> - -<p>«—Mais, je ne parlais pas dans l'intention que mon observation -fût répétée.</p> - -<p>«—<i>Répétée!</i> monsieur, vous vous oubliez. J'ai l'honneur de -vous donner ma parole que tout ce qui est dit ici sera fidèlement -reproduit dans le procès-verbal; votre dire, monsieur, comme ma réponse.»</p> - -<p>Les paroles de Lucien n'étaient pas mal, mais il devint fort rouge en -les prononçant, ce qui pouvait envenimer la chose.</p> - -<p>«—Nous ne voulons tous, certainement, que la guérison du blessé,» -se dit le plus âgé des médecins, pour mettre le holà.</p> - -<p>Il ouvrit la porte et l'on se mit en marche. Trois ou quatre passants -se joignirent au cortège dans les cours de l'hôpital. Enfin le chirurgien -en chef arriva comme on ouvrait la porte de la salle où était Kortis. On -entra chez un portier voisin.</p> - -<p>Lucien pria le chirurgien de s'approcher avec lui d'un quinquet, lui -fit lire la lettre du ministre, et raconta ce qui avait été fait depuis -son arrivée à l'hôpital.</p> - -<p>Ce chirurgien en chef était un fort honnête homme, et malgré un ton -d'emphase bourgeoise, ne manquait pas de tact. Il comprit que l'affaire -pouvait être importante.</p> - -<p>«—Ne faisons rien sans M. Monod, dit-il à Lucien. Il loge à deux -pas de l'hôpital.</p> - -<p>«—Ah! pensa Lucien, c'est le chirurgien qui a repoussé par un -coup de poing l'idée de l'opium.»</p> - -<p>Au bout de quelques minutes, M. Monod arriva en grommelant; on avait -interrompu son dîner et il songeait aussi un peu aux suites de son coup -de poing. Quand il sut de quoi il s'agissait:</p> - -<p>«—Eh bien, messieurs, dit-il à Lucien et au chirurgien en -chef—c'est un homme mort. Voilà tout. C'est un miracle qu'il vive -encore avec une balle dans le ventre, et non seulement la balle, mais -encore des lambeaux de drap, la bourre du fusil, que sais-je moi? Vous -songez bien que je ne suis pas allé sonder une telle blessure. La peau a -été brûlée par la chemise, qui a pris feu.»</p> - -<p>En parlant ainsi, on arriva au malade. Lucien lui trouva la physionomie -résolue et l'air pas trop coquin—moins coquin que Desbacs.</p> - -<p>«—Monsieur, lui dit-il, en rentrant chez moi, j'ai trouvé cette -lettre de M<sup>me</sup> Kortis...</p> - -<p>«—Madame... madame... Une drôle de madame! qui mendiera son pain -dans huit jours...</p> - -<p>«—Monsieur, à quelque parti que vous apparteniez, <i>res sacra -miser</i>, le ministre ne veut voir en vous qu'un homme qui souffre.</p> - -<p>«On dit que vous ôtes un ancien militaire; je suis lieutenant au -27<sup>e</sup> de lanciers. En qualité de camarade, permettez-moi de vous -offrir quelques petits secours temporaires...</p> - -<p>«—Voilà qui s'appelle parler! dit le blessé. Ce matin il est -encore venu un monsieur avec l'espérance d'une pension... Eau bénite de -cour, rien de comptant. Mais vous, mon lieutenant, c'est bien différent, -et je vous parlerai...»</p> - -<p>Lucien se hâta d'interrompre et, se tournant vers les médecins ou -chirurgiens qui l'entouraient:</p> - -<p>«—Monsieur, dit-il au chirurgien en chef, je suppose que la -présidence de la consultation vous appartient.</p> - -<p>«—Je le pense aussi, répondit le chirurgien, si ces messieurs -n'ont pas d'objections...</p> - -<p>«—En ce cas, comme mon devoir est de prier celui de ces messieurs -que vous aurez la bonté de désigner, de dresser un procès-verbal fort -circonstancié de tout ce que nous faisons, il serait peut-être bon que -vous fissiez la désignation de la personne qui voudra bien écrire...»</p> - -<p>Et comme il entendait une conversation peu agréable pour le pouvoir -qui commençait à s'établir à voix basse, il ajouta:</p> - -<p>«—Il faudrait que chacun de nous parlât à son tour...»</p> - -<p>Cette gravité ferme en imposa enfin. Le blessé fut examiné et -interrogé régulièrement.</p> - -<p>M. Monod, chirurgien de la salle, fit un rapport succinct. Ensuite -on quitta le lit du malade, et dans une salle à part se fit la -consultation que M. Monod écrivit pendant qu'un jeune médecin, portant un -nom bien connu dans les sciences, écrivait le procès-verbal sous la dictée -de Leuwen.</p> - -<p>Sur sept médecins ou chirurgiens, cinq conclurent à la mort possible -à chaque instant, et certaine—avant deux ou trois jours. Un des sept -proposa l'opium.</p> - -<p>«—Ah! voilà le coquin gagné par le général B...» pensa -Lucien.</p> - -<p>C'était un monsieur fort élégant, avec des cheveux blonds, et portant -à sa boutonnière deux énormes rubans.</p> - -<p>Lucien lut sa pensée dans les yeux de l'assistance. On fit justice de -cette proposition en deux mots. Un autre proposa une saignée abondante au -pied, pour prévenir l'hémorragie dans les entrailles.</p> - -<p>Lucien ne voyait rien de politique dans cette nouvelle proposition, -mais M. Monod lui fit changer d'avis en disant de sa grosse voix et d'un -ton significatif:</p> - -<p>«—Cette saignée n'aurait qu'un effet hors de doute, celui d'ôter -la parole au blessé.</p> - -<p>«—Je la repousse de toutes mes forces, dit un chirurgien honnête -homme.</p> - -<p>«—Et moi!</p> - -<p>«—Et moi!</p> - -<p>«—Et moi!</p> - -<p>«—Il y a majorité, ce me semble,» dit Lucien d'un ton fort animé.</p> - -<p>La consultation et le procès-verbal furent signés à dix heures un quart. -MM. les médecins et chirurgiens parlaient tous de malades à voir et se -sauvaient à mesure qu'ils avaient signé.</p> - -<p>Lucien resta seul avec le chirurgien Monod.</p> - -<p>«—Je vais revoir le blessé, dit-il.</p> - -<p>«—Et moi achever de dîner. Vous le trouverez peut-être mort. Il -peut passer comme un poulet. Au revoir.»</p> - -<p>Et Lucien rentra dans la salle des blessés. Il fut choqué de -l'obscurité et de l'odeur. De temps en temps, s'entendaient des -gémissements faibles. Notre héros n'avait jamais rien vu de semblable. La -mort était pour lui quelque chose de terrible, sans doute, mais propre et -de bon ton.</p> - -<p>Il s'approcha du lit du blessé.</p> - -<p>Les deux infirmiers étaient à demi couchés sur leurs chaises, les pieds -étendus sur une chaise percée. Ils dormaient et semblaient ivres.</p> - -<p>Le blessé avait les yeux bien ouverts.</p> - -<p>«—Les parties nobles ne sont pas offensées, ou bien vous seriez -mort dans la première nuit. Vous êtes bien moins dangereusement blessé que -vous ne le croyez.</p> - -<p>«—Bah! dit Kortis avec impatience, comme se moquant de cet -espoir.</p> - -<p>«—Mon cher camarade, ou vous mourrez, ou vous vivrez, dit Lucien -d'un ton mâle, résolu et même affectueux.</p> - -<p>«—Il n'y a pas de <i>ou</i>, mon lieutenant. Je suis un homme -<i>frit.</i></p> - -<p>«—Dans tous les cas, regardez-moi comme votre ministre des -Finances...</p> - -<p>«—Comment? Le ministre des Finances me donnerait une pension? -Quand je dis <i>moi</i>, c'est à ma pauvre femme?»</p> - -<p>Lucien regarda les deux infirmiers; ils ne jouaient pas l'ivresse et -étaient hors d'état d'entendre ou du moins de comprendre.</p> - -<p>«—Oui, mon camarade, <i>si vous ne jasez pas.</i>»</p> - -<p>Les yeux du mourant s'éclaircirent et se fixèrent sur Leuwen avec une -expression étonnante.</p> - -<p>«—Vous m'entendez, mon camarade?</p> - -<p>«Oui, mais à condition que je ne serai pas empoisonné. Je vais mourir, -je m'en f..., mais voyez-vous, j'ai l'idée que dans ce que l'on me -donne...</p> - -<p>«—Vous vous trompez. D'ailleurs, n'avalez rien de ce que fournit -l'hôpital. Vous avez de l'argent.</p> - -<p>«—Dès que j'aurai tapé de l'œil, ces bougres vont le voler.</p> - -<p>«—Voulez-vous, mon camarade, que je vous envoie votre femme?</p> - -<p>«—F...! mon lieutenant, vous êtes un brave homme. Je donnerai vos -dix napoléons à ma pauvre femme.</p> - -<p>«—N'avalez que ce que votre femme vous présentera. J'espère que -c'est parlé, cela?... D'ailleurs, je vous donne ma parole d'honneur qu'il -n'y a rien de suspect...</p> - -<p>«—Voulez-vous approcher votre oreille, mon lieutenant! Sans -vous commander... mais quoi! le moindre mouvement me tue...</p> - -<p>«—Eh bien, comptez sur moi, dit Lucien en s'approchant.</p> - -<p>«—Comment vous appelez-vous?</p> - -<p>«—Lucien Leuwen, sous-lieutenant au 27<sup>e</sup> de lanciers.</p> - -<p>«—Pourquoi n'êtes-vous pas en uniforme?</p> - -<p>—Je suis en permission à Paris, et détaché près le ministre de -l'Intérieur.</p> - -<p>«—Où logez-vous? Pardon, excuse... voyez-vous...</p> - -<p>«—Rue de Londres, 43...</p> - -<p>«—Ah! le fils de ce riche banquier Van Peters et Leuwen...</p> - -<p>Après un petit silence:</p> - -<p>«—Précisément.</p> - -<p>«—Enfin, quoi! je vous crois. Ce matin, pendant que j'étais -examiné après le pansement, j'ai entendu qu'on proposait de me donner de -<i>l'opium</i>, à ce grand chirurgien si puissant. Il a juré, et puis ils -se sont éloignés. J'ai ouvert les yeux, mais j'avais la vue trouble; la -perte de sang... Enfin, suffit! Le chirurgien a-t-il consenti à la -proposition ou n'a-t-il pas voulu?</p> - -<p>«—Êtes-vous bien sur de cela? dit Lucien fort embarrassé! Je ne -croyais pas le parti républicain si alerte...</p> - -<p>Le blessé le regarda.</p> - -<p>«—Mon lieutenant, sauf votre respect, vous le savez aussi bien -que moi d'où ça vient.</p> - -<p>«—Je déteste ces horreurs; j'abhorre et je méprise les hommes qui -se les permettent. Comptez sur moi. Je vous ai amené sept médecins, comme -on le ferait pour un général. Comment voulez-vous que tant de gens -s'entendent pour une manigance? Vous avez de l'argent, appelez votre femme -ou un parent, et ne buvez que ce qu'ils vous auront acheté.</p> - -<p>«—Enfin, quoi! dit le malade, j'ai été caporal au 3<sup>e</sup> -de ligne, à Montmirail. Je sais bien qu'il faut sauter le pas, mais je -n'aime pas à être empoisonné. Je ne suis pas honteux, et, ajouta-t-il en -changeant de physionomie, <i>dans mon métier</i> il ne faut pas être -honteux. S'il avait du sang dans les veines, après ce que j'ai fait pour -lui et à sa demande, vingt fois répétée, le général B... devrait être là, -à votre place. Êtes-vous son aide de camp?</p> - -<p>«—Je ne l'ai jamais vu.</p> - -<p>«—L'aide de camp s'appelle Saint-Vincent, et non pas Leuwen, dit -le blessé comme en se parlant à lui-même. Il y a une chose que j'aimerais -mieux que votre argent.</p> - -<p>«—Dites.</p> - -<p>«—Si c'était un effet de votre bonté, je ne me laisserai panser -que lorsque vous serez là. Car voyez-vous, mon lieutenant, quand ils -verront que je ne veux pas boire leur opium... en me pansant... crac, un -coup de lancette est bien vite donné, là, dans le ventre. Et y a me -brûle... ça me brûle... Ça ne durera pas; ça ne peut pas durer. Pour -demain, voulez-vous ordonner, car vous commandez ici... Et pourquoi -commandez-vous? Et sans uniforme encore!... Enfin, au moins, pansé -sous vos yeux. Et le grand chirurgien puissant, a-t-il dit oui ou non? -Voilà le fait...»</p> - -<p>La tête s'embarrassait.</p> - -<p>«—Ne <i>jasez pas</i>, dit Lucien. Je vous prends sous ma -protection et je vais vous envoyer votre femme.</p> - -<p>«—Vous êtes un bien brave homme. Le riche banquier Leuwen, qui -entretient M<sup>lle</sup> de Brions de l'Opéra, ça ne triche pas comme le -général B...</p> - -<p>«—Certainement je ne triche pas. Tenez, ne me parlez jamais du -général B..., ni de personne, voilà encore dix napoléons.</p> - -<p>«—Comptez-les-moi dans la main. Lever la tête me fait trop mal au -ventre.»</p> - -<p>Lucien compta les napoléons à voix basse, et en les faisant sentir -comme il les mettait dans la main du blessé.</p> - -<p>«—Motus! dit celui-ci.</p> - -<p>«—Motus. Si vous parlez, on vous vole votre argent. Ne parlez -qu'à moi et quand nous sommes seuls. Je viendrai vous voir tous les jours, -jusqu'à ce que vous soyez en convalescence.»</p> - -<p>Lucien passa encore quelques instants auprès du blessé, dont la tête -semblait se perdre. Il courut ensuite dans la rue de Braque, où logeait -Kortis, et trouva la femme de celui-ci entourée de commères qu'il eut -assez de peine à faire retirer.</p> - -<p>«—<i>Je côtoie le mépris et la mort</i>, se répétait-il en s'en -allant, mais j'ai bien mené ma barque.»</p> - -<p>Enfin, comme onze heures sonnaient à Saint-Eustache, Lucien remonta -dans son cabriolet. Il s'aperçut qu'il mourait de faim, n'ayant pas dîné -et presque toujours parlé.</p> - -<p>«—Actuellement, il faut chercher le ministre...»</p> - -<p>Mais il ne le trouva pas à l'hôtel de la rue de Grenelle. Il écrivit -un mot, fit changer le cheval du cabriolet et le domestique, et alla au -ministère des Finances. M. de Vaize en était sorti depuis longtemps.</p> - -<p>«—C'est assez de zèle comme cela,» pensa-t-il, et il s'arrêta -dans un café pour dîner. Puis il remonta en voiture après quelques -minutes, fit deux courses inutiles dans la chaussée d'Antin, et comme il -passait devant le ministère des Affaires étrangères l'idée lui vint d'y -faire frapper. Le portier répondit que M. le ministre de l'Intérieur était -chez son Excellence. Mais l'huissier ne voulut pas l'annoncer et -interrompre ainsi la conférence de Leurs Excellences. Lucien, qui savait -qu'il y avait une porte dérobée, eut peur que son ministre lui échappât; -il était las de courir et n'avait pas envie de retourner rue de Grenelle.</p> - -<p>Il insista encore, et l'huissier refusa avec hauteur.</p> - -<p>«—Parbleu, j'ai l'honneur de vous répéter que je suis porteur -d'un ordre auprès de M. le ministre de l'Intérieur. J'entrerai. Appelez la -garde, si vous voulez, mais j'entrerai de force. Je vous répète que je -suis M. Lucien Leuwen, maître des requêtes.»</p> - -<p>Quatre ou cinq domestiques étaient accourus pour défendre la porte.</p> - -<p>Voyant qu'il allait avoir à combattre cette canaille, Lucien eut -l'idée d'arracher les cordons des deux sonnettes à force de sonner.</p> - -<p>Au mouvement de respect que firent les laquais, il s'aperçut que M. -le comte de Beauséant, ministre des Affaires étrangères, entrait dans le -salon.</p> - -<p>Il ne l'avait jamais vu.</p> - -<p>«—Monsieur le comte, je me nomme Lucien Leuwen, maître des -requêtes. J'ai un million d'excuses à demander à Votre Excellence. Mais je -cherche M. le comte de Vaize, depuis deux heures, et par son ordre exprès; -il faut que je lui parle pour une affaire importante et pressée.</p> - -<p>«—<i>Quelle affaire... pressée?</i> dit le ministre avec une -fatuité rare et en redressant sa petite personne.</p> - -<p>«—Parbleu, je vais te faire changer de ton, pensa Lucien, et il -ajouta de grand sang-froid et avec une prononciation marquée:</p> - -<p>«—L'affaire Kortis, monsieur le comte; cet homme blessé sur le -pont d'Austerlitz par un soldat qu'il voulait désarmer.</p> - -<p>«—Sortez!» dit le ministre aux valets.</p> - -<p>Et comme l'huissier restait:</p> - -<p>«—Mais sortez donc!...»</p> - -<p>L'huissier sorti, il dit à Leuwen:</p> - -<p>«—Monsieur, le mot Kortis eût suffi, sans les explications.»</p> - -<p>L'empressement du ton de voix et des gestes était rare.</p> - -<p>«—Monsieur le comte, je suis nouveau dans les affaires. Dans la -société de mon père, M. Leuwen, je n'ai pas été accoutumé à être reçu avec -l'accueil que Votre Excellence m'a fait. J'ai interrompu aussi -rapidement que possible un état de choses désagréable et peu convenable.</p> - -<p>«—Comment, monsieur, <i>peu convenable</i>, dit le ministre en -prononçant du nez, en relevant la tête et en redoublant d'impertinence. -Mesurez vos paroles.</p> - -<p>—Si vous en ajoutez une seule, sur ce ton, monsieur le comte, je -donne ma démission, et nous mesurerons nos épées. La fatuité, monsieur, ne -m'en a jamais imposé.»</p> - -<p>M. de Vaize venait d'un cabinet éloigné pour savoir ce qui se passait; -il entendit les derniers mots de Lucien, et vit, que lui, de Vaize, -pouvait en être la cause indirecte.</p> - -<p>«—De grâce, mon ami, de grâce, dit-il à Leuwen. Mon cher collègue, -c'est le jeune officier dont je vous parlais. N'allons pas plus loin.</p> - -<p>«—Il n'y a qu'une façon de ne pas aller plus loin, dit Lucien -avec un sang-froid qui cloua les ministres dans le silence. Il n'y a -absolument qu'une façon, répéta-t-il d'un air glacial. C'est de ne pas -ajouter un seul petit mot sur cet incident, et de supposer que l'huissier -m'a annoncé à Vos Excellences.</p> - -<p>«—Mais, monsieur! dit le ministre des Affaires étrangères en se -redressant vivement.</p> - -<p>«—J'ai un million de pardons à demander à Votre Excellence. Mais -si Votre Excellence ajoute encore un mot, je donne ma démission à M. de -Vaize, que voilà, et je vous insulte de façon à rendre une réparation -nécessaire.</p> - -<p>«—Allons-nous-en, allons-nous-en!» s'écria M. de Vaize fort -troublé, entraînant Lucien.</p> - -<p>Celui-ci prêta l'oreille pour entendre ce que disait le ministre...; -il n'entendit rien.</p> - -<p>Une fois en voiture, il pria M. de Vaize, qui commençait un discours -paternel, de lui permettre d'abord de lui rendre compte de l'affaire -Kortis. Comme on arrivait dans la rue de Grenelle, et comme Lucien -finissait de rendre compte de sa mission, M. de Vaize essaya de -reprendre son discours onctueux.</p> - -<p>«—Monsieur le comte, je travaille pour Votre Excellence depuis -cinq heures du soir. Il est une heure. Souffrez que je monte dans mon -cabriolet qui suit votre voiture. Je suis mort de fatigue.»</p> - -<p>Le ministre se laissa quitter, Lucien monta dans son cabriolet et dit -à son domestique de conduire. Il était réellement exténué.</p> - -<p>En passant sur le pont Louis XV, le domestique lui dit:</p> - -<p>«—Voilà le ministre.»</p> - -<p>Il retournait chez son collègue, malgré l'heure avancée.</p> - -<p>Chez lui, Lucien trouva son père, un bougeoir à la main qui montait -se coucher.</p> - -<p>Malgré l'envie passionnée d'avoir l'avis d'un homme de tant d'esprit -sur cette affaire:</p> - -<p>«—Il est vieux, et il ne faut pas l'empêcher de dormir. À demain -les affaires.»</p> - -<p>Effectivement, le lendemain à dix heures, il conta tout à son père -qui se mit à rire.</p> - -<p>«—M. de Vaize te mènera demain dîner chez son collègue, aux -Affaires étrangères. Mais voilà assez de duels dans ta vie; maintenant ils -seraient de mauvais ton pour toi. Ces messieurs se seront promis de te -destituer dans deux mois, ou de te faire nommer préfet à Briançon ou à -Pondichéry. Mais si cette place éloignée ne te convient pas plus qu'à moi, -je leur ferai peur et j'empêcherai cette disgrâce. Du moins, je le -tenterai avec quelques chances de succès.»</p> - -<p>Le dîner du ministère des Affaires étrangères se fit attendre jusqu'au -surlendemain, et dans l'intervalle, Lucien, toujours occupé de l'affaire -Kortis, ne permit pas que M. de Vaize lui reparlât de l'incident.</p> - -<p>Quelques jours après, M. Leuwen raconta l'anecdote à trois ou quatre -diplomates. Il ne cacha que le nom de Kortis et le genre de l'affaire -importante qui obligeait Lucien à chercher son ministre à une heure -du matin.</p> - -<p>Après des démarches au ministère des Affaires étrangères et une -audience au château, M. Leuwen pria Lucien de le suivre.</p> - -<p>«—Viens ici, que je répète pour la deuxième fois la conversation -que j'ai eu l'honneur d'avoir avec ton ministre. Mais pour ne pas -m'exposer à une troisième répétition, allons chez ta mère.»</p> - -<p>À la fin de la conférence chez M<sup>me</sup> Leuwen, Lucien crut -pouvoir accorder un mot de remerciement à son père.</p> - -<p>«—Tu deviens commun, mon ami, sans t'en douter. Tu ne m'as jamais -tant amusé que depuis un mois. Enfin je t'aime, et la mère te dira que -jusqu'ici, pour employer un mot des livres ascétiques, je l'aimais en toi. -Mais il faut payer mon amitié d'un peu de gêne.</p> - -<p>«—De quoi s'agit-il?</p> - -<p>«—Suis-moi.»</p> - -<p>Arrivé dans sa chambre:</p> - -<p>«—Il est capital que tu te laves de la calomnie d'être -saint-simonien. Ton air sérieux et même important peut lui donner cours.</p> - -<p>«—Rien de plus simple, un coup d'épée...</p> - -<p>«—Oui, pour le donner la réputation de duelliste, presque aussi -triste que celle de saint-simonien. Je t'en prie, plus de duel sous aucun -prétexte.</p> - -<p>«—Et que faut-il donc?</p> - -<p>«—Aimer. Rien de moins. Il faut séduire M<sup>me</sup> Grandet.</p> - -<p>«—Mais, mon père, est-ce que je n'ai pas l'honneur d'être -amoureux, déjà, de M<sup>lle</sup> Raymonde?»</p> - -<p>Lucien demanda au ministre un congé de quatre jours pour terminer -quelques affaires d'intérêt à Nancy. Il se sentait depuis quelque temps -une envie folle de revoir la petite fenêtre de M<sup>me</sup> de Chasteller. -Après avoir obtenu le congé du ministre, Lucien en parla à ses parents qui -ne trouvèrent pas d'inconvénient à un petit voyage à Strasbourg. -Là-dessus, un beau jour, arriva M<sup>me</sup> d'Hocquincourt qui débuta -par la folie de venir le trouver au ministère.</p> - -<p>«—Prenons M<sup>me</sup> d'Hocquincourt, se dit Lucien; je ne -l'aurai jamais, mais elle va faire mille folies; je m'en tiendrai pour les -besoins physiques à M<sup>lle</sup> Raymonde.</p> - -<p>«—J'ai gagné bien de l'argent par ton <i>télégraphe</i>, dit M. -Leuwen à son fils, et jamais ta présence n'a été aussi nécessaire.»</p> - -<p>Le soir même, Lucien trouva à dîner, chez son père, son cousin Ernest -Déverloy. Celui-ci était fort triste. Son savant, qui lui avait promis -quatre voix à l'Académie des sciences politiques, était mort aux eaux de -Vichy, et après l'a voir dûment enterré, Ernest s'aperçut qu'il venait -de perdre quatre mois de soins ennuyeux et de gagner un ridicule.</p> - -<p>«—Car il faut réussir, disait-il à Lucien, et si jamais je me -dévoue à un membre de l'Institut, je le prendrai de meilleure santé. Tu as -une grande passion et parbleu! tu es bien heureux. On s'occupe de toi! Il -ne s'agit que d'en deviner l'objet. Je le dirai bientôt quels sont les -beaux yeux qui t'ont enlevé ta gaieté. Heureux Lucien! tu occupes le -public. Qu'on est chançard d'être né d'un père qui donne à dîner et qui -reçoit <i>Pozzo di Borgo</i> et la haute diplomatie. Si j'avais été le -fils d'un tel père, je serais pour tout cet hiver le héros de Paris, et -la mort de mon savant m'eût été plus utile que sa vie. Faute d'un père tel -que le tien, je fais des miracles et cela ne compte pas, ou ne compte que -pour me faire appeler intrigant.»</p> - -<p>Lucien trouva les mêmes bruits sur son compte chez quelques anciennes -amies de sa mère, qui avaient des salons de second ordre où il était reçu -avec amitié.</p> - -<p>Le petit Desbacs, auquel il donna quelque liberté de parler de choses -étrangères aux affaires, lui avoua que les personnes les mieux instruites -parlaient de lui comme d'un jeune homme destiné aux plus grandes choses, -mais arrêté tout court par une grande passion.</p> - -<p>«—Ah! mon cher, que vous êtes heureux, surtout si vous n'aviez -pas cette passion.»</p> - -<p>Lucien se détendait du mieux qu'il le pouvait.</p> - -<p>Mais il était loin de deviner qu'il devait sa réputation à son père, -lequel, réellement, depuis l'aventure du ministère des Affaires -étrangères, avait pris de l'amitié pour lui jusqu'au point d'aller à la -Bourse, par ces jours froids et humides, chose à laquelle, depuis le -jour où il avait eu 60 ans, rien n'avait pu le décider. M. Leuwen songeait -à M<sup>me</sup> de Thémines, vieille amie de 20 ans et fort liée avec -M<sup>me</sup> Grandet. Depuis bien des années il prenait soin de sa -fortune, et c'est un grand service à Paris et pour lequel la -reconnaissance est sans bornes, car, dans la déroute des dignités et de la -noblesse d'origine, l'argent est resté la seule chose essentielle, et -l'argent sans inquiétudes est la belle chose des belles choses. M. Leuwen -alla lui demander des nouvelles de M<sup>me</sup> Grandet.</p> - -<p>Il voyait M<sup>me</sup> de Thémines une fois la semaine, ou chez lui -ou chez elle, parce qu'il habitait auprès d'elle. Il prit son rôle au -sérieux.</p> - -<p>Même il alla plus loin, et jugea qu'à son âge il pouvait entreprendre de -la tromper net et de supprimer dans l'histoire de son fils le nom de -M<sup>me</sup> de Chasteller. Des aventures de son fils il fit une histoire -fort jolie, et après avoir amusé M<sup>me</sup> de Thémines pendant toute -la fin d'une soirée, finit par lui avouer des inquiétudes sérieuses sur -son fils qui, depuis trois mois qu'il était admis dans les salons de -M<sup>me</sup> Grandet, était d'une tristesse mortelle. Il craignait un -amour sérieux qui dérangerait ses projets de mariage pour son Lucien.</p> - -<p>«—Ce qu'il y a de singulier, lui dit M<sup>me</sup> de Thémines, -c'est que depuis son retour d'Angleterre, M<sup>me</sup> Grandet est fort -changée. Il y a aussi du chagrin dans cette tête-là.»</p> - -<p>Pour prendre les choses par ordre, voici ce que M. Leuwen apprit de -M<sup>me</sup> de Thémines et de ses amies, qu'il vit séparément, et nous -y ajouterons aussi ce que des mémoires particuliers nous ont fait savoir -sur cette femme célèbre.</p> - -<p>M<sup>me</sup> Grandet se voyait à peu près la plus jolie femme de -Paris, ou du moins, on ne pouvait citer les dix plus jolies sans la mettre -du nombre. Ce qui brillait surtout en elle, c'était une taille élancée, -souple, charmante. Elle avait les plus beaux cheveux blonds du monde. -C'était une beauté dans le genre des jeunes Vénitiennes de Paul Véronèse. -Les traits étaient jolis, mais pas très distingués. Pour son cœur, il -était à peu près l'opposé de ce que l'on se figure comme étant le cœur -italien. Le sien était parfaitement étranger à tout ce qu'on appelle -émotions tendres et enthousiasme, et cependant elle passait sa vie à jouer -ces sentiments. Lucien l'avait trouvée dix fois s'apitoyant sur les -infortunes de quelques prêtres prêchant l'évangile en Chine ou sur la -misère d'une famille appartenant dans sa province <i>à tout ce qu'il y a -de mieux.</i> Mais dans le secret de son cœur, rien ne lui paraissait plus -ridicule, plus bourgeois en un mot, que d'être attendrie. Elle voyait -en cela la marque la plus sûre d'une âme faible. Elle lisait souvent les -Mémoires du cardinal de Retz; ils avaient pour elle le charme qu'elle -cherchait vainement dans les romans. Le rôle politique de mesdames de -Longueville et de Chevreuse était pour elle ce que sont les aventures -de tendresse et de danger pour un jeune homme de dix-huit ans.</p> - -<p>«—Quelles positions superbes, se disait M<sup>me</sup> Grandet, si -elles eussent su se garantir de ces erreurs de conduite qui donnent tant -de prise sur nous!»</p> - -<p>L'amour même, dans ce qu'il y a de plus réel, ne lui semblait, qu'une -corvée, qu'un ennui. C'est peut-être à cette tranquillité d'âme qu'elle -devait son étonnante fraîcheur, ce teint admirable qui eût pu lutter avec -celui des plus belles Allemandes; cet air de fraîcheur qui était comme -une fête pour les yeux. Aussi aimait-elle à se laisser voir à neuf heures -du matin, au sortir du lit. C'est alors surtout qu'elle était -incomparable: il fallait songer au ridicule du mot, pour résister au -plaisir de la comparer à l'aurore. Aucune de ses rivales ne pouvait -approcher d'elle sous le rapport de la fraîcheur du teint. Aussi son -bonheur était-il de prolonger jusqu'au grand jour les bals qu'elle -donnait, et de faire déjeuner les danseurs au soleil, les volets ouverts. -Si quelque femme, sans se douter de ce coup de Jarnac, était restée à -l'étourdie, entraînée par le plaisir de la danse, M<sup>me</sup> Grandet -triomphait. C'était le seul moment dans la vie où son âme perdit terre, et -ces humiliations de ses rivales étaient l'unique chose à quoi sa beauté -lui semblait bonne. La musique, la peinture, l'amour lui semblaient des -niaiseries inventées par et pour les petites âmes. Et elle passait sa vie -à goûter un plaisir sérieux, disait-elle, dans sa loge aux Bouffes; car, -avait-elle soin d'ajouter, les chanteurs italiens ne sont pas excommuniés.</p> - -<p>Le matin, elle peignait des aquarelles avec un talent vraiment fort -distingué. Cela lui semblait aussi nécessaire à une femme du grand monde -qu'un métier à broder, et bien moins ennuyeux. Une chose marquait qu'elle -n'avait pas l'âme noble: c'était l'habitude et presque la nécessité de se -comparer aux grandes dames du faubourg Saint-Germain. Elle avait engagé -son mari à la conduire en Angleterre, pour voir si elle trouverait une -blonde qui eût plus de fraîcheur, et pour savoir si elle aurait peur à -cheval. Elle avait rencontré dans les élégants Country-Seats où elle avait -été invitée, l'ennui, mais non le sentiment de la moindre crainte.</p> - -<p>Quand Lucien lui fut présenté, elle revenait d'Angleterre, et ce séjour -en ce pays avait envenimé l'admiration, voisine de l'envie, qu'elle -éprouvait pour la noblesse d'origine. M<sup>me</sup> Grandet n'avait été -en Angleterre que la femme d'un des juste-milieu de Juillet les plus -distingués par la faveur du roi, mais à chaque instant elle s'était -sentie la femme d'un marchand. Ses cent mille livres de rente qui la -tiraient si fort du pair à Paris, en Angleterre n'étaient presque qu'une -vulgarité de plus.</p> - -<p>Elle vivait donc avec ce grand souci:</p> - -<p>«—Il faut n'être plus femme de marchand; devenir une -Montmorency!»</p> - -<p>Son mari était un gros et grand homme de quarante ans, fort bien -portant. Il n'y avait pas de veuvage à espérer. Mais elle ne s'arrêta pas -longtemps à cette idée: sa grande fortune l'avait éloignée de bonne heure, -et par orgueil, des voies obliques. Elle méprisait tout ce qui était -crime. Il s'agissait de devenir une Montmorency sans rien se permettre -qu'elle n'eût pu avouer. C'était comme la diplomatie de Louis XIV quand il -était heureux.</p> - -<p>Son mari, colonel de la garde nationale, avait bien remplacé les Rohan -et les Montmorency, politiquement parlant, mais quant à elle, -personnellement, sa fortune était encore à faire.</p> - -<p>Qu'est-ce qu'une Montmorency, à peine âgée de vingt-trois ans et avec -une immense fortune, ferait de son bonheur? Et ce n'était pas encore là -toute la question. Ne fallait-il pas faire encore autre chose, pour -arriver à être regardée dans le monde à peu près comme cette Montmorency -le serait?</p> - -<p>Une haute et sublime dévotion, ou bien de l'esprit comme M<sup>me</sup> -de Staël, ou bien une illustre amitié. Devenir l'amie intime de la reine -ou de M<sup>me</sup> Adélaïde, ou une sorte de M<sup>me</sup> de Polignac -de 1785; être à la tête de la cour et donner des soupers à la reine. Ou -encore, à défaut de tout cela, une amitié dans le faubourg Saint-Germain.</p> - -<p>Toutes ces possibilités occupaient tour à tour son esprit, et -l'accablaient, car elle avait plus de persévérance et de courage que -d'esprit. Elle ne savait pas se faire aider, elle avait bien deux amies, -M<sup>me</sup>s de Thémines et de Travel, mais elle n'accordait sa confiance -que pour une partie seulement des projets qui l'empêchaient de dormir.</p> - -<p>Un peu avant le voyage de Lucien à Nancy, M<sup>me</sup> Grandet ne -voyant rien se réaliser de ses ambitions, s'était dit ceci:</p> - -<p>«—Ne serait-ce pas négliger un avantage actuel et perdre une grande -chance de distinction, que de ne pas inspirer un grand amour, célèbre par -le malheur de l'amoureuse? Ne serait-il pas admirable, dans toutes les -suppositions, qu'un homme distingué allât voyager en Amérique pour -m'oublier, moi qui ne lui accordais jamais un moment d'attention?»</p> - -<p>Ce fut dans ces circonstances intimes et tout à fait inconnues de M. -Leuwen le père, que M<sup>me</sup> de Thémines, un matin, vint passer une heure -avec sa jeune amie pour savoir si dans ce cœur il y avait quelque chose -pour Lucien. Après avoir ménagé l'état de sa vanité et de son ambition, -M<sup>me</sup> de Thémines lui dit:</p> - -<p>«—Vous faites des malheureux, ma belle, et vous les choisissez -bien.</p> - -<p>«—Je suis si éloignée de choisir, répondit sérieusement M<sup>me</sup> -Grandet, que j'ignore jusqu'au nom du malheureux chevalier. Est-ce un -homme de naissance?</p> - -<p>«—La naissance ne lui manque pas.</p> - -<p>«—Trouve-t-on vraiment de bonnes manières sans naissance? fit M<sup>me</sup> -Grandet avec découragement.</p> - -<p>«—Que j'aime le ton parfait qui vous distingue! s'écria M<sup>me</sup> de -Thémines. Malgré la plate adoration qu'on a pour l'esprit, cet acide de -vitriol qui ronge tout, vous ne l'admettez pas comme compensation des -bonnes manières. Ah! que vous êtes bien des nôtres!</p> - -<p>«Mais je croirais assez que votre victime nouvelle a des manières -distinguées. Il est vrai qu'il est habituellement si triste depuis qu'il -vient ici, qu'il n'est pas bien facile d'en juger. C'est la gaieté d'un -homme, c'est le genre de ses plaisanteries et sa manière de les dire, qui -marquent sa place dans la société. Si celui que vous rendez malheureux -appartenait à une famille de noblesse, il appartiendrait indubitablement -au premier rang.</p> - -<p>«—Ah! c'est M. Leuwen, le maître des requêtes?</p> - -<p>«—Eh bien! c'est vous ma belle, qui le conduirez au tombeau.</p> - -<p>«—Ce n'est pas l'air malheureux que je lui trouve, dit M<sup>me</sup> -Grandet; c'est l'air ennuyé.»</p> - -<p>On ajouta à peine quelques mots, M<sup>me</sup> de Thémines laissa tomber -le discours sur la politique et dit, à propos de quelque chose:</p> - -<p>«—Ce sont les gens que vous recevez chez vous qui font et défont -les ministres.</p> - -<p>«—Mais je suis bien loin de recevoir exclusivement ces messieurs.</p> - -<p>«—Ne désertez pas une belle position, ma chère. Déjà une fois, -sous Louis XIV, comme le rabâche sans cesse ce méchant duc de Saint-Simon -que vous aimez tant, les bourgeois ont pris le ministère. Qu'étaient -Colbert, Séguier? À la longue les ministres font la fortune de leurs amis.</p> - -<p>«Qui fait les ministres aujourd'hui? Les Rothschild, les Leuwen, les... -À propos, n'est-ce pas M. Pozzo di Borgo qui disait l'autre jour que M. -Leuwen avait fait une scène au ministre des Affaires étrangères à propos -de son fils, ou bien c'est le fils qui au milieu de la nuit, est allé -faire une scène à ce ministre...»</p> - -<p>M<sup>me</sup> Grandet raconta tout ce qu'elle savait sur l'affaire; c'était -la vérité, à peu près, mais racontée à l'avantage des Leuwen.</p> - -<p>Le soir, M<sup>me</sup> de Thémines crut pouvoir rassurer M. Leuwen le père et -lui dire qu'il n'y avait ni amour, ni galanterie, entre son fils et la belle -M<sup>me</sup> Grandet.</p> - - -<p class="center">* * *</p> - - -<p>M. Leuwen était, un homme gros et fort; il avait le teint fleuri, l'œil -vif et de jolis cheveux gris bouclés. Son habit, son gilet, étaient un -modèle de cette élégance modeste qui convient à un homme âgé. On trouvait -dans toute sa personne quelque chose d'assuré. À son œil noir, à ses -brusques changements de physionomie, on l'eût pris plutôt pour un peintre, -pour un homme de génie (comme il n'y en a plus) que pour un banquier -célèbre. Il paraissait dans beaucoup de salons, mais il abhorrait les gens -graves; il passait sa vie avec les diplomates, gens d'esprit, et le corps -respectable des danseuses de l'Opéra. Il était leur providence dans les -petites affaires d'argent; tous les soirs on le trouvait au foyer de -l'Opéra. Il faisait assez peu de cas de la société qui s'appelle <i>bonne.</i> -L'impudence et le charlatanisme, sans lesquels on ne réussit pas, -l'importunaient. Il ne craignait, comme nous l'avons dit, que deux choses -au monde: les ennuyeux et l'air humide. Pour fuir ces deux pestes, il -faisait des choses qui eussent donné des ridicules à tout autre. Se -promenant sur le boulevard, son laquais lui donnait un manteau pour passer -devant la rue de la Chaussée-d'Antin. Il changeait d'habit cinq ou six -fois par jour au moins, suivant le vent qui soufflait, et il avait pour -cela des appartements dans tous les quartiers de Paris. Il ne disait -jamais la vérité qu'à sa femme, qui l'adorait, mais aussi il la lui disait -toute. Elle était pour lui comme une seconde mémoire à laquelle il tenait -plus qu'à la sienne propre. D'abord, il avait voulu s'imposer quelque -réserve quand son fils était en tiers, mais cette réserve était incommode -et gâtait l'entretien. M<sup>me</sup> Leuwen aimait à ne pas se priver de -la présence de son fils, et comme il le jugeait fort discret, il avait -fini par tout dire devant lui. L'intérieur de ce vieillard, dont les mots -méchants faisaient si peur, était des plus gais.</p> - -<p>À l'époque dont il est question ici, M. Leuwen était triste, agité. -Pendant quelques jours, il joua fort gros jeu, se permit même d'aller à -la Bourse, et M<sup>lle</sup>s des Brions, sa maîtresse, donna deux soirées -dansantes dont il fit les honneurs.</p> - -<p>Une nuit, à deux heures du matin, en revenant de l'une de ces soirées, -il trouva son fils qui se chauffait dans le salon, el son chagrin éclata.</p> - -<p>«—Allez pousser le verrou de cette porte...»</p> - -<p>Et comme Lucien revenait près de la cheminée:</p> - -<p>«—Savez-vous le ridicule affreux dans lequel je suis tombé? dit-il -avec humeur.</p> - -<p>«—Et lequel, mon père? je ne me serais jamais douté...</p> - -<p>«—Je vous aime, et par conséquent vous me rendez malheureux, car -la première des peines, c'est d'aimer, fit-il en s'animant de plus en plus -et en prenant un ton sérieux que son fils ne lui connaissait pas. Dans -ma longue carrière, je n'ai connu qu'une exception, mais aussi elle est -unique. J'aime votre mère, elle est nécessaire à ma vie, et elle ne m'a -jamais donné un grain de malheur. Au lieu de vous regarder comme mon -rival dans son cœur, je me suis avisé devons aimer, et c'est un ridicule -dans lequel je m'étais bien juré de ne jamais tomber. <i>Vous m'empêchez -de dormir.</i>»</p> - -<p>À ce mot Lucien devint tout à fait sérieux. Son père n'exagérait jamais -et il comprit qu'il allait avoir affaire à un accès de colère réel.</p> - -<p>M. Leuwen était d'autant plus irrité qu'il parlait à son fils après -s'être promis, quinze jours durant, de ne pas lui dire un mot de ce qui -le tourmentait.</p> - -<p>«—Daignez m'attendre, dit-il avec amertume.</p> - -<p>Il revint bientôt avec un petit portefeuille en cuir de Russie.</p> - -<p>«—Il y a là 12.000 francs. Si vous ne les prenez pas, je crois que -nous nous brouillerons.</p> - -<p>«—Le sujet de la querelle serait neuf, dit Lucien en souriant. Les -rôles sont renversés et...</p> - -<p>«—Oui, ce n'est pas mal. Voilà du petit esprit. Mais, en un mot comme -en mille, il faut que vous preniez une grande passion pour M<sup>lle</sup> Gosselin, -la petite danseuse. Et n'allez pas lui donner votre argent et puis vous -sauver à cheval, dans les bois de Meudon ou au diable, comme c'est votre -belle habitude. Il s'agit de passer vos soirées avec elle, de lui donner -tous vos moments. Il faut en être fou.</p> - -<p>«—Fou de M<sup>lle</sup> Gosselin?</p> - -<p>«—Le diable t'emporte! Fou de M<sup>lle</sup> Gosselin ou d'une autre. -Qu'est-ce que cela fait? Il convient que le public sache que tu as une -maîtresse.</p> - -<p>«—Et, mon père, la raison de cet ordre si sévère?</p> - -<p>«—Tu la sais fort bien. Voilà que tu deviens de mauvaise foi en -parlant avec ton père, et de tes intérêts encore. Que le diable t'emporte, -et qu'après t'avoir emporté, il ne te rapporte jamais! Je suis certain -que si je passais deux mois sans le voir, je ne penserais plus à toi. -Que n'es-tu resté à Nancy! Cela fallait fort bien: tu aurais été le -digne héros de deux ou trois bégueules...</p> - -<p>Lucien devint pourpre...</p> - -<p>«—Mais dans la position que je l'ai faite, ton fichu air sérieux -et même triste, si admis en province, où il est l'exagération de la mode, -n'est propre qu'a le donner dans le ridicule abominable de n'être au fond -qu'un fichu saint-simonien.</p> - -<p>«—Mais je ne suis pas saint-simonien: je crois vous l'avoir -prouvé.</p> - -<p>«—Eh! sois-le, saint-simonien! sois encore mille fois plus sot, mais -ne le parais pas.</p> - -<p>«—Mon père, je serai plus gai, plus causeur, je passerai deux -heures à l'Opéra au lieu d'une.</p> - -<p>«—Est-ce qu'on change de caractère? Est-ce que tu seras jamais -folâtre ou léger? Or, toute ta vie, si je n'y mets ordre, mais ordre d'ici -à quinze jours, ton sérieux passera non pour l'enseigne du <i>bon sens</i>, -non pour la conséquence d'une bonne chose, mais pour tout ce qu'il y a -de plus antipathique à la bonne compagnie. Et quand ici l'on s'est mis -à dos la bonne compagnie, il faut accoutumer son amour-propre à recevoir -dix coups d'épingle par jour, auquel cas la meilleure ressource est de se -brûler la cervelle ou d'aller s'enfermer à la Trappe. Voilà où tu en -étais il y a deux mois, moi me tuant à faire comprendre que tu me ruinais -en folies de jeune homme. Et en ce bel état, avec ce fichu bon sens sur la -figure, tu vas te faire un ennemi du comte de Beauséant, le ministre des -Affaires étrangères, un renard qui ne te pardonnera jamais si tu parviens -à faire quelque figure dans le monde, et si tu t'avises à parler encore -de l'affaire, pour laquelle tu veux l'obliger a se couper la gorge avec -toi, ce qu'il n'aime pas.</p> - -<p>«Tu en trouveras d'autres, fort bien reçus dans le monde, hommes d'esprit -et, de plus, espions du ministère des Affaires étrangères. Prétends-tu -les tuer tous en duel? Et si tu es tué, que devient ta mère? car le diable -m'emporte si je pense à toi après que je ne te verrai plus. Pour toi, -depuis trois mois, je cours les chances de prendre un accès de goutte qui -peut fort bien m'enlever. Je passe ma vie à cette Bourse qui est plus -humide que jamais depuis que j'y mets les pieds.</p> - -<p>«—Ainsi, vous faites la guerre au pauvre petit quart d'heure de -liberté que je puis encore avoir! Sans reproche, vous m'avez pris tous mes -moments. Il n'est pas de pauvre diable d'ambitieux qui travaille autant -que moi, car je compte pour travail, et le plus pénible, dans la -disposition d'esprit où je me trouve, les séances à l'Opéra...</p> - -<p>«—Si tu partais, en revenant au bout de six mois tu trouverais ta -réputation complètement perdue, et tes mauvaises qualités seraient -établies sur des faits incontestables et parfaitement oubliés. C'est ce -qu'il y a de pire pour une réputation. Il faut ensuite ramener l'attention -du public et se donner l'inflammation à la blessure pour la guérir. -M'entends-tu?</p> - -<p>«—Que trop, hélas! Je vois que vous ne voulez pas de six mois de -voyage ou de six mois de présence, en échange de M<sup>lle</sup> Gosselin.</p> - -<p>«—Ah! tu parais devenir raisonnable, le ciel en soit béni! Mais -comprends donc que je ne suis pas baroque. M<sup>me</sup> de Beauséant dispose -de vingt, de trente, peut-être de quarante espions diplomatiques, -appartenant à la bonne compagnie et plusieurs à la très haute société. Il -y a là des espions volontaires, tels que X... qui a quarante mille livres -de rente. M<sup>me</sup> la princesse de Morvan est à ses ordres.</p> - -<p>«Ces gens ne manquent pas de tact, la plupart ont servi sous dix ou -douze ministres et la personne qu'ils ont étudiée de plus près avec le -plus de soin, c'est naturellement leur ministre. Je les ai surpris jadis, -ayant des conférences entre eux à ce sujet. Même j'ai été consulté par -demi ou trois qui m'ont des obligations d'argent. Quatre ou cinq,—M. -le comte X... par exemple, que tu vois chez moi,—quand ils peuvent -donner une nouvelle, veulent jouer à la rente et n'ont pas toujours ce -qu'il faut pour couvrir les différences. Je leur rends service, par-ci -par-là, pour de petites sommes. Enfin, pour le dire tout, j'ai obtenu -l'aveu, il y a deux jours, que le Beauséant a une colère bleue, contre -toi. Il passe pour n'avoir du cœur que lorsqu'il y a un grand cordon à -gagner. Peut-être rougit-il de s'être trouvé faible en ta présence. Le -pourquoi de sa peine, je l'ignore, mais il te fait l'honneur de te haïr.</p> - -<p>«Ce dont je suis sur, c'est qu'on a organisé la mise en circulation -d'une calomnie qui tend à te faire passer pour saint-simonien, retenu à -grand peine dans le monde par ton amitié pour moi. Après moi, tu arboreras -le saint-simonisme et tu te feras chef de quelque nouvelle religion.</p> - -<p>«Je ne répondrais pus même, si la colère de Beauséant lui dure, que -quelqu'un de ces espions ne le servît avec trop de zèle... Plusieurs de -ces messieurs, malgré leurs brillants cabriolets, ont souvent le plus -urgent besoin d'une gratification de cinquante louis et seraient trop -heureux d'accrocher cette somme au moyen d'un duel. C'est à cause de cette -partie de mon discours que j'ai la faiblesse de parler. Tu me fais faire, -coquin, ce qui ne m'est pas arrivé depuis quinze ans: manquer à la parole -que je me suis donnée à moi-même. C'est à cause de la gratification de -cinquante louis, gagnée si l'on t'envoie <i>ad patres</i>, que je n'ai pas -pu te parler devant ta mère. Si elle le perd, elle meurt, et j'aurai beau -faire des folies, rien ne pourrait me consoler de sa perte, -et,—ajouta-t-il avec emphase,—nous aurions une famille effacée -du monde.</p> - -<p>«—Je tremble que vous ne vous moquiez de moi, dit Lucien d'une voix -qui semblait s'éteindre à chaque mot. Quand vous me faites une épigramme, -elle me semble si bonne que je me la répète pendant huit jours contre -moi-même, et le Méphistophélès que j'ai en moi, triomphe de la partie -agissante. Ne me plaisantez pas, car je saurai être sincère. Ne me -persiflez pas pour une chose que vous savez sans doute, mais que je n'ai -jamais avouée à âme qui vive.</p> - -<p>«—Diable! c'est du neuf en ce cas. Je ne t'en parlerai jamais.</p> - -<p>«—Je tiens, ajouta Lucien d'une voix brève et en regardant le parquet, -à être fidèle à une maîtresse que je n'ai jamais eue. Le moral entre pour -si peu dans mes relations avec M<sup>me</sup> Raymonde qu'elle ne me donne -presque pas de remords. Et cependant—vous allez vous moquer de moi—elle -m'en donne souvent! quand je la trouve gentille. Mais quand je ne lui fais -pas la cour, je suis triste, sombre et il me vient des idées de -suicide—car rien ne m'amuse... Répondre à votre tendresse c'est -seulement un devoir moins pénible que les autres.</p> - -<p>Je n'ai trouvé de distraction complète qu'auprès du lit de ce malheureux -Kortis, et encore à quel prix! Je côtoyais l'infamie!</p> - -<p>«Mais vous vous moquez de moi, dit Lucien, en osant relever les yeux à -la dérobée.</p> - -<p>«—Pas du tout. Heureux qui a une passion, fût-ce d'être amoureux -d'un diamant, comme cet Espagnol dont Tallemant des Réaux raconte -l'histoire.</p> - -<p>«La vieillesse n'est, autre chose que la privation de folies, l'absence -d'illusions et de passions. Je place l'absence des folies bien avant la -diminution des forces physiques. Je voudrais être amoureux, fût-ce de -la plus laide cuisinière de Paris, et qu'elle répondît à ma flamme.</p> - -<p>«Je dirai comme saint Augustin: «<i>Credo quia absurdum.</i>» Plus la -passion serait absurde, plus je l'envierais.»</p> - -<p>Et la physionomie de M. Leuwen prit un caractère de solennité que Lucien -ne lui avait jamais vu. (C'est que M. Leuwen n'était jamais absolument -sérieux. Quand il n'avait personne de qui se moquer, il se moquait de -lui-même, souvent sans que M<sup>me</sup> Leuwen même s'en aperçût.) Ce -changement de physionomie plut à notre héros et encouragea sa faiblesse.</p> - -<p>«—Eh bien, reprit-il d'une voix plus assurée, si je fais la cour à -M<sup>lle</sup> Gosselin ou à toute autre demoiselle célèbre, tôt ou tard, je -serai obligé d'être heureux, et c'est ce qui me fait horreur. Ne vous -est-il pas égal que je prisse une femme honnête?»</p> - -<p>M. Leuwen éclata de rire.</p> - -<p>«—Ne... te... fâche pas, dit-il en étouffant. Je resterai fidèle... -à notre traité; c'est de la partie réservée du traité... que je ris... Et -où diable... prendras-tu ta femme honnête?...</p> - -<p>«Ah! mon Dieu, fit-il en riant aux larmes, et quand enfin, un beau jour... -ta femme honnête confessera sa sensibilité à ta passion, quand enfin -sonnera l'heure du berger... que fera le berger?...</p> - -<p>«—Je lui reprocherai gravement de manquer à la vertu, dit Lucien -d'un grand sang-froid. Cela ne sera-t-il pas digne de ce siècle moral?</p> - -<p>«—Pour que la plaisanterie fût bonne, il faudrait choisir cette -maîtresse dans le faubourg Saint-Germain.</p> - -<p>«—Mais vous n'êtes pas duc, et je ne sais pas avoir de l'esprit -et de la gaieté, en ménageant trois ou quatre préjugés saugrenus, dont -nous rions même dans nos salons du juste-milieu, si stupides d'ailleurs.»</p> - -<p>Tout en parlant, Lucien vint à songer à quoi il s'engageait -insensiblement; il tourna à la tristesse sur-le-champ, et dit malgré lui:</p> - -<p>«—Quoi, mon père, une grande passion! Avec ses assiduités, sa -constance, son occupation de tous les moments.</p> - -<p>«—<i>Fais ton arrêt toi-même, et choisis ton supplice.</i> J'en conviens, -la plaisanterie serait meilleure avec une vertu à haute pitié et à privilège. -Et d'ailleurs le pouvoir, qui est une bonne chose, se retire de ces -gens-là, quand ils viennent à nous.</p> - -<p>«Eh bien! parmi nous autres, nouvelle noblesse, gagnée en écrasant ou en -escamotant la révolution de Juillet...</p> - -<p>«—Ah! je vois où vous voulez en venir.</p> - -<p>«—Eh bien! dit M. Leuwen du ton de la plus parfaite bonne foi, où -veux-tu trouver mieux? N'est-ce pas une vertu, <i>d'après</i> celles du -faubourg Saint-Germain?</p> - -<p>«—Comme Dangeau n'était pas un grand seigneur, mais d'après un -grand seigneur! Ah! elle est trop ridicule à mes yeux; jamais je ne -pourrai m'accoutumer à avoir une grande passion pour M<sup>me</sup> Grandet. -Dieu! quel flux de paroles, quelles prétentions!</p> - -<p>«—Chez M<sup>lle</sup> Gosselin, tu auras des gens désagréables et de -mauvais ton. D'ailleurs plus elle est différente de ce que l'on a aimé, -moins il y a d'infidélité.»</p> - -<p>M. Leuwen alla se promener à l'autre bout du salon. Il se reprochait -cette allusion.</p> - -<p>«—J'ai manqué au traité. Cela est mal, fort mal. Quoi! même avec -mon fils, ne puis-je pas me permettre de penser tout haut?</p> - -<p>«Mon ami, ma dernière phrase ne vaut rien et je parlerai mieux à l'avenir. -Mais voilà trois heures qui sonnent. Si tu fais ce sacrifice, c'est pour -moi et uniquement pour moi. Je ne te dirai point que, comme le prophète, -tu vis dans un nuage depuis plusieurs mois, et qu'au sortir du nuage, tu -seras tout étonné du nouvel aspect de toutes choses. Tu en croiras -toujours plus les sensations que mes récits. Ainsi ce que mon amitié te -demande, c'est le sacrifice de six mois de ta vie. Il n'y aura de très -amer que le premier. Ensuite tu prendras certaines habitudes dans ce -salon où vont quelques hommes paisibles, si toutefois tu n'en es pas -expulsé par la vertu terrible de M<sup>me</sup> Grandet, auquel cas nous -chercherions une autre vertu. Te sens-tu le courage de signer un -engagement de six mois?»</p> - -<p>Lucien se promenait dans le salon et ne répondait pas.</p> - -<p>«—Si tu dois signer le traité, signons-le tout de suite, et tu me -donneras une bonne nuit, car,—fit-il en souriant,—depuis quinze -jours, à cause de vos beaux yeux, je ne dors plus.»</p> - -<p>Lucien s'arrêta, le regarda et se jeta dans ses bras. M. Leuwen père -fut très sensible à cette embrassade; il avait soixante-cinq ans!</p> - -<p>Lucien lui dit, pendant qu'il était dans ses bras:</p> - -<p>«—Ce sera le dernier sacrifice que vous me demanderez?</p> - -<p>«—Oui, mon ami, je te le promets. Tu fais mon bonheur. Adieu!»</p> - -<p>Lucien resta debout dans le salon, profondément pensif. Ce mot si -touchant: <i>tu fais mon bonheur</i>, retentissait dans son cœur.</p> - -<p>Mais d'un autre côté, faire la cour à M<sup>me</sup> Grandet lui semblait -une chose horrible.</p> - -<p>«—Voyons ce que dit la raison, se dit-il tout à coup. Quand je -n'aurais pour mon père aucun des sentiments que je lui dois en stricte -justice, je suis obligé de lui obéir, car enfin j'ai été incapable de -gagner quatre-vingt-quinze francs par mois. Si mon père ne me donnait pas -ce qu'il faut pour vivre à Paris, ce que je devrais faire pour gagner de -quoi vivre ne serait-il pas plus pénible que de faire la cour à M<sup>me</sup> -Grandet?»</p> - -<p>Lucien prolongea longtemps son examen. Comment ferait-il le lendemain -pour marquer à M<sup>me</sup> Grandet qu'il l'adorait. Et ce mot le jeta peu -à peu dans le profond et tendre souvenir de M<sup>me</sup> de Chasteller. Il -y trouva tant de charme qu'il finit par se dire:</p> - -<p>«—À demain les affaires.»</p> - -<p>Ce demain n'était qu'une façon de parler. Quand il éteignit sa bougie, -les tristes bruits d'une matinée d'hiver remplissaient déjà la rue.</p> - -<p>Il eut, ce jour-là, beaucoup de travail au bureau de la rue de Grenelle -et à la Bourse. Jusqu'à deux heures, il examina les articles d'un grand -règlement qu'il fallait rendre le soir même. Depuis quelque temps le -ministre avait pris l'habitude de renvoyer à l'examen sérieux de Lucien -les rapports de ses chefs de division, travail qui exigeait plutôt du bon -sens et de la probité qu'une profonde connaissance des 4.400 lois, arrêts, -circulaires, qui régissaient le ministère de l'Intérieur. Le ministre -avait donné à ces rapports de Lucien le nom de <i>sommaires succincts</i>et -ces sommaires succincts avaient souvent de dix à quinze pages. Très occupé -par les affaires du télégraphe, Lucien avait été obligé de laisser en -retard plusieurs de ces travaux. Il prit un cabriolet qui roula rapidement -vers le comptoir de son père et, de là, à la Bourse. Comme à l'ordinaire, -il se garda bien d'y entrer, mais attendit des nouvelles de ses agents -dans les cafés voisins et en regardant les boutiques d'estampes.</p> - -<p>Tout à coup, il rencontra trois domestiques de son père qui le -cherchaient partout pour lui remettre un billet de deux lignes:</p> - -<p>«Courez à la Bourse. Entrez-y vous-même et arrêtez toute l'opération. -Coupez net. Faites revendre, même à perte, et cela fait, venez bien vite -me parler.»</p> - -<p>Cet ordre l'étonna beaucoup; il courut l'exécuter et il eut assez de -peine. Enfin il put courir chez son père.</p> - -<p>«—Eh bien, as-tu défait cette affaire?</p> - -<p>«—Tout à fait: mais pourquoi la défaire? elle me semble...</p> - -<p>«—C'est de bien loin, la meilleure affaire dont nous nous soyons -occupés. Il y avait là trois cent mille francs à réaliser. Ton ministre -te le dira si tu sais l'interroger. Va le retrouver, il est fou -d'inquiétude.»</p> - -<p>Lucien courut au ministère et trouva M. de Vaize qui attendait enfermé -à double tour dans sa chambre et tourmenté par une profonde agitation.</p> - -<p>«—Êtes-vous parvenu à tout défaire?</p> - -<p>«—Tout absolument, à dix mille francs près que j'avais fait acheter -par un M. Bourbon que je n'ai pas retrouvé.</p> - -<p>«—Ah! cher ami, je sacrifierais un billet de cinq cents francs, -je sacrifierais même un billet de mille francs pour ravoir cette bribe et -ne pas paraître avoir fait la moindre affaire sur cette damnée dépêche. Il -y a longtemps que je ne doute plus de votre prudence et que je suis sur -de vous. <i>On</i> se réserve cette affaire, et encore c'est par miracle que -je l'ai su. Il faut à tout prix retrouver M. Bourbon et retirer les dix -mille francs. Et il faut encore que demain vous soyez assez complaisant -pour acheter une jolie montre de femme. Voici deux mille francs, faites -bien les choses: allez jusqu'à trois mille au besoin. Peut-on pour cela -avoir quelque chose de présentable?</p> - -<p>«—Je le crois.</p> - -<p>«—Eh bien, il faudra faire remettre cette jolie montre de femme, par -une personne sûre, et avec un volume des romans de Balzac, portant un -chiffre impair: 3, 1, 5, à M<sup>me</sup> Lavernange, rue Sainte-Anne, n° -90. À présent que vous savez tout, mon ami, encore un acte de -complaisance; ne laissez pas la chose faite à demi. Raccrochez-moi ces dix -mille francs et qu'il ne soit pas dit ou du moins que l'on ne puisse pas -prouver, à qui de droit, que j'ai fait, moi ou les miens, la moindre -affaire sur cette dépêche...</p> - -<p>«—Votre Excellence ne doit avoir aucune inquiétude à ce sujet», -dit Lucien en prenant congé avec tout le respect possible.</p> - -<p>Il n'eut aucune peine à trouver ce M. Bourbon qui dînait tranquillement -à son troisième étage avec sa femme et ses enfants, et moyennant -l'assurance de payer la différence à la revente, le soir même, au café -Tortoni, ce qui pouvait monter à cinquante ou cent francs, toute trace de -l'opération fut anéantie, ce dont Lucien prévint le ministre par un mot.</p> - -<p>Il arriva chez son père à la fin du dîner... Il était tout joyeux, et la -corvée du soir, dans le salon de M<sup>me</sup> Grandet ne lui semblait plus -qu'une chose fort simple. Tant il est vrai que les caractères qui ont leur -imagination pour ennemie doivent agir beaucoup avant d'accomplir une chose -pénible, et jamais y réfléchir.</p> - -<p>«—Ma mère, pardonnez-moi tontes les choses communes que je vais -dire avec emphase, dit Lucien à sa mère, en la quittant sur les neuf -heures.»</p> - -<p>En entrant à l'hôtel Grandet, il examinait curieusement le portier, et -cette cour, cet escalier, au milieu desquels il allait manœuvrer. Tout -était magnifique, mais trop neuf. Dans l'antichambre, un paravent de -velours bleu garni de clous d'or, et un peu usé, disait aux passants: -<i>Ce n'est pas d'hier seulement que nous sommes riches...</i></p> - -<p>Lucien trouva M<sup>me</sup> Grandet en petit comité: il y avait sept à -huit personnes dans l'élégante rotonde où elle recevait à cette heure. -Elle examinait, avec des bougies que l'on plaçait successivement sur tous -les points, un buste de Cléopâtre, que l'on venait de lui envoyer. -L'expression de la reine d'Égypte était simple et noble. Toutes les -personnes présentes faisaient des phrases et l'admiraient.</p> - -<p>Un député du centre complaisant, attaché à la maison, proposa une -poule au billard.</p> - -<p>Lucien reconnut la grosse voix qui, à la Chambre, est chargée de rire, -quand par hasard on fait quelque proposition généreuse.</p> - -<p>M<sup>me</sup> Grandet sonna avec empressement pour faire éclairer le -billard.</p> - -<p>Tout semblait à Lucien avoir une physionomie nouvelle.</p> - -<p>«—Il est bon à quelque chose, pensa-t-il, d'avoir des projets, -quelque ridicules qu'ils soient. Elle a une taille charmante et le jeu de -billard fournit cent occasions de se placer dans les poses les plus -gracieuses. Il est étonnant que les convenances religieuses du faubourg -Saint-Germain ne se soient pas encore avisées de proscrire ce jeu!»</p> - -<p>Au billard, Lucien commença à parler et ne cessa presque plus. Sa -gaieté augmentait à mesure que le succès de ses propos communs et lourds -venait chasser l'image de l'embarras que devait lui causer l'ordre de -faire la cour à M<sup>me</sup> Grandet. Il se donnait l'esprit de se moquer -de lui-même, de ce qu'il disait; c'était de l'esprit d'arrière-boutique, -des anecdotes imprimées partout, des nouvelles de journaux.</p> - -<p>Il considérait avec une admiration assez peu dissimulée les charmantes -poses que prenait M<sup>me</sup> Grandet.</p> - -<p>«—Grand Dieu! qu'eût dit M<sup>me</sup> de Chasteller si elle avait surpris -un de ces regards.</p> - -<p><i>Mais il finit l'oublier pour être heureux ici!</i>» se dit-il, et il -éloigna cette idée fatale, mais pas assez vite pour que son regard n'eût -pas l'air fort ému.</p> - -<p>M<sup>me</sup> Grandet le regardait elle-même d'une façon assez singulière; -point tendre, il est vrai, mais assez étonnée. Elle se rappelait vivement -tout ce que M<sup>me</sup> de Thémines lui avait appris quelques jours -auparavant de la passion que Lucien avait pour elle.</p> - -<p>«—Réellement il est présentable, pensait-elle; il a beaucoup de -distinction.»</p> - -<p>À la poule, le hasard avait donné à Leuwen la bille n° 6. Un grand -jeune homme silencieux, apparemment adorateur muet de la maison, eut le n° -5 et Grandet le n° 4.</p> - -<p>Lucien essaya de tuer le 5, y réussit, et se trouva par là chargé de -jouer sur M<sup>me</sup> Grandet et de la faire gagner, ce dont il s'acquitta -avec assez de grâce. Il tentait tou jours les coups les plus difficiles, -et avait le malheur de ne jamais faire la bille de M<sup>me</sup> Grandet, -et de la placer presque toujours dans une position avantageuse.</p> - -<p>M<sup>me</sup> Grandet était heureuse.</p> - -<p>«—La chance de gagner une poule de vingt francs donnerait-elle de -l'émotion à cette âme de femme de chambre logée dans un si beau corps? -La poule va finir: voyons si ma conjecture est fondée.»</p> - -<p>Il se laissa tuer; alors ce fut le n° 7 à jouer sur M<sup>me</sup> Grandet. -Ce numéro était tenu parmi préfet en congé, grand hâbleur et porteur de -toutes les prétentions, même de celle de bien jouer au billard. Ce fat -montrait une exaltation de mauvais goût à parler des coups qu'il allait -faire, et menaçait M<sup>me</sup> Grandet de faire sa bille ou de la mal -placer.</p> - -<p>Celle-ci, voyant son sort changé par la mort de Leuwen, prit de -l'humeur, les coins de sa bouche si fraîche se serrèrent contre ses dents.</p> - -<p>Au troisième mauvais coup que lui infligeait le préfet, elle regarda -Lucien avec une expression de regret. Bientôt, en effet, elle perdit la -partie, mais Lucien avait fait de tels progrès dans son esprit, qu'elle -jugea à propos de lui adresser une petite dissertation géométrique -et profonde, sur les angles que forment les billes d'ivoire en frappant -les bandes du billard. Leuwen fit des objections.</p> - -<p>«—Ah! vous êtes un élève de l'École polytechnique! Mais vous êtes -un élève chassé et sans doute pas très fort en géométrie.»</p> - -<p>Il invoqua des expériences, on mesura des distances sur le billard. M<sup>me</sup> -Grandet eut l'occasion d'étaler de charmantes poses et de jeter des éclats -de voix. De ce moment, Lucien fut vraiment bien; M<sup>me</sup> Grandet ne quitta -les expériences que pour lui offrir de faire une partie de billard avec elle.</p> - -<p>Sur les dix heures, il vint assez de monde, et sur les onze heures, M. -Grandet arriva avec un ministre. Bientôt survint un second ministre, et, -sur ses pas, les trois ou quatre députés les plus influents. Cinq ou six -savants qui se trouvaient là, se mirent à faire bravement la cour aux -Ministres et même aux députés. Ils eurent aussitôt pour rivaux deux ou -trois littérateurs célèbres, un peu moins plats dans la forme, et, -peut-être, plus esclaves au fond, mais cachant leur bassesse sous une -urbanité parfaite. Ils débitaient d'une voix périodique et adoucie des -compliments indirects et admirables de délicatesse.</p> - -<p>À ce moment, M<sup>me</sup> Grandet vint, du bout du salon, adresser la -parole à Lucien.</p> - -<p>«—Voilà une impertinence, se dit-il en riant. Où diable a-t-elle -pris cette attention délicate? Serais-je duc sans le savoir?»</p> - -<p>Les députés étaient devenus abondants dans le salon. Ils parlaient haut -et cherchaient à faire du bruit. Ils levaient le plus possible leurs têtes -grisonnantes et essayaient de se donner des mouvements brusques. L'un -posait sa belle boîte d'or sur la table où il jouait de façon à faire -retourner les voisins; un autre s'établissait sur sa chaise, la faisait -remuer à chaque instant sur le parquet, sans égard pour les oreilles des -personnes présentes.</p> - -<p>Ils avaient tous l'importance du gros propriétaire qui vient de -renouveler un bail avantageux.</p> - -<p>Celui qui se remuait avec tant de bruit sur sa chaise vint, un instant -après, dans la salle de billard et demanda à Lucien la <i>Gazette de -France</i> qu'il lisait. Il pria pour ce petit service d'un air si bas, -que notre héros en fut tout attendri. Cet ensemble lui rappelait Nancy.</p> - -<p>Il sortit de sa rêverie en entendant rire à ses côtés. Un écrivain -célèbre racontait une anecdote fort plaisante sur l'abbé Barthélemy, -auteur du <i>Voyage d'Anacharsis</i>; puis vint une anecdote sur -Marmontel, ensuite une troisième sur l'abbé Delille.</p> - -<p>«—Le fond de toute cette gaieté est sec et triste. Ces gens -d'académie ne vivent que sur les ridicules de leurs prédécesseurs. Ils -mourront banqueroutiers, eux et leurs successeurs. Ils sont trop timides, -même pour faire des sottises.»</p> - -<p>Au commencement de la quatrième anecdote sur les ridicules de Chénier, -Lucien n'y put tenir et regagna le grand salon, par une galerie garnie de -bustes et que l'on tenait moins éclairée. Devant une porte, il rencontra -M<sup>me</sup> Grandet qui lui adressa encore la parole.</p> - -<p>«—Je serais un ingrat si je ne me rapprochais pas de son groupe, au -cas où il lui prendrait envie de faire sa M<sup>me</sup> Staël.»</p> - -<p>Il n'eut pas longtemps à attendre.</p> - -<p>On avait, ce soir-là, présenté à M<sup>me</sup> Grandet un jeune savant -allemand, à grands cheveux blonds séparés au milieu du front, et -horriblement maigre. Elle parla d'Homère, de l'École d'Alexandrie, des -découvertes faites par les Allemands. On en vint aux antiquités -chrétiennes, et pour en parler, M<sup>me</sup> Grandet prit un air sérieux, -les coins de sa bouche s'abaissèrent.</p> - -<p>Cet Allemand, nouvellement présenté, ne se mit-il pas à attaquer la -messe, en présence d'une bourgeoise de la cour de Louis-Philippe? (Ces -Allemands sont les rois de l'inconvenance.)</p> - -<p>La messe n'était au V<sup>e</sup> siècle, disait-il, qu'une réunion où l'on -rompait le pain en mémoire de Jésus-Christ. C'était une sorte de thé de -gens bien pensants. Il n'entrait dans l'idée de personne que l'on fit -actuellement quelque chose différant le moins du monde d'une action -ordinaire, et encore moins que l'on fit un miracle du changement de pain -et de vin dans le corps et le sang du Sauveur. Ce thé des premiers -chrétiens a augmenté d'importance et la messe s'est formée.</p> - -<p>«—Mais, grand Dieu! où voyez-vous cela, monsieur? disait M<sup>me</sup> -Grandet effrayée. Apparemment dans quelques-uns de vos autours allemands, -ordinairement pourtant si amis des idées sublimes et mystérieuses, et par -là si chères à tout ce qui pense bien. Quelques-uns se seront égarés, et -leur langue, malheureusement si peu connue de mes légers compatriotes, -les met à l'abri de toute réfutation.</p> - -<p>«—Non, madame! Les Français aussi sont fort savants, reprenait le -jeune dialecticien allemand qui, pour faire durer les discussions, avait -appris un formulaire de politesse. La littérature française est si belle, -les Français ont tant de trésors, qu'ils sont comme les gens tropriches, -ils ignorent leurs richesses. Toute celle histoire véritable de la messe, -je l'ai trouvée dans le Père Mabillon, qui vient de donner son nom à une -des rues de votre brillante capitale. À la vérité, cela ne figure pas dans -le texte de Mabillon—le pauvre moine ne l'eût pas osé—mais dans -les notes. Votre messe, madame, estime invention d'hier.»</p> - -<p>M<sup>me</sup> Grandet avait répondu jusque-là par des phrases entrecoupées -et insignifiantes, à quoi notre Allemand, relevant ses lunettes, -répliquait par des faits, et comme on les lui contestait par des -citations, le monstre faisait preuve d'une mémoire étonnante.</p> - -<p>M<sup>me</sup> Grandet était excessivement contrariée.</p> - -<p>«—Comme M<sup>me</sup> de Staël, se disait-elle, eût été belle dans ce -moment, au milieu d'un cercle si nombreux et si attentif. Il y a au moins -trente personnes qui nous écoutent, et je vais rester sans un mot de -réponse et il est trop tard pour me lâcher.»</p> - -<p>Après avoir compté les auditeurs qui, après s'être moqués de l'étrange -tournure de l'Allemand, commençaient maintenant à l'admirer, précisément -à cause de sa dégaine et de la façon de relever ses lunettes, les yeux -de M<sup>me</sup> Grandet rencontrèrent ceux de Lucien.</p> - -<p>Dans sa terreur, elle lui demanda presque grâce.</p> - -<p>Elle venait d'éprouver que son regard le plus enchanteur n'avait aucun -effet sur ce jeune Allemand qui s'écoutait parler et ne voyait rien.</p> - -<p>Lucien vit dans ce regard suppliant un appel à la bravoure; il perça -le cercle et vint se placer auprès du dialecticien.</p> - -<p>Il avait un peu trop compté sur ses moyens, et enfin, comme il ne savait -pas le premier mot de cette question, pas même dans quelle langue avait -écrit Mabillon, il fut battu. Mais M<sup>me</sup> Grandet était sauvée. À une -heure, il quitta cette maison où l'on avait tout fait pour chercher à lui -plaire. Son âme était desséchée. Ce fut avec délices qu'il se permit un -tête-à-tête d'une heure avec le souvenir de M<sup>me</sup> de Chasteller. Les -gens de lettres, les savants, les députés dont il venait de voir la fleur -ce soir-là, le faisaient douter de la possibilité d'existence d'êtres -comme M<sup>me</sup> de Chasteller. D'ailleurs toutes ces personnes n'avaient -garde de paraître dans le salon horriblement méchant de M. Leuwen père. Là, -tout le monde se moquait de tout le monde, tant pis pour les sols et pour -les hypocrites qui n'avaient pas infiniment d'esprit. Les titres de duc, -de pair de France, de colonel de la garde nationale—comme l'avait -éprouvé M. Grandet—ne mettait personne à l'abri de l'ironie la plus -gaie.</p> - -<p>«—Je n'ai rien à demander à la faveur des hommes, gouvernants ou -gouvernés, disait quelquefois M. Leuwen dans son salon. Je ne m'adresse -qu'à leur bourse. C'est à moi de leur prouver, dans mon cabinet, le malin, -que leurs intérêts et les miens sont les mêmes. Hors de mon cabinet, je -n'ai qu'un intérêt: me délasser et rire des sots, qu'ils soient sur le -trône ou dans la crotte. Ainsi, mes amis, moquez-vous de moi, si vous -pouvez.»</p> - -<p>Toute la matinée du lendemain, Lucien travailla à voir clair dans une -dénonciation sur Alger, faite par un M. Gaudin. Le roi avait demandé un -avis motivé à M. le comte de Vaize, lequel avait été d'autant plus -flatté que cette affaire regardait le ministère de la guerre. Il avait -passé la nuit à faire un beau travail, puis il avait fait appeler -Lucien:</p> - -<p>«—Mon ami, critiquez-moi cela impitoyablement, dit-il en lui -remettant son cahier tout barbouillé. Trouvez-moi des objections. J'aime -mieux être critiqué en secret par mon aide de camp, que par mes collègues -en plein conseil. À mesure que vous ne vous servirez plus d'une de mes -pages, faites-la copier par un commis discret; n'importe l'écriture. Comme -il est fâcheux que la vôtre soit si détestable. Réellement, vous ne formez -pas vos lettres. Ne pourriez-vous pas tenter une réforme?</p> - -<p>«—Est-ce qu'on réforme l'habitude? Si cela se pouvait combien de -voleurs qui ont deux millions deviendraient honnêtes hommes...</p> - -<p>«—Ce Gaudin prétend que le général lui a fermé la bouche avec -1.500 louis... Au reste, mon cher ami, j'ai besoin de la mise au net et -de votre critique avant huit heures. Je veux mettre cela dans mon -portefeuille. Mais je vous demande une critique sans pitié. Si je pouvais -compter que votre père ne tirerait pas une épigramme des trésors de la -Casbah, je payerais au poids de l'or son avis sur cette question...»</p> - -<p>Lucien feuilletait la minute du ministre qui avait douze pages.</p> - -<p>«—Pour tout au monde, mon père ne lirait un rapport aussi long, -et encore il faudra vérifier les pièces.»</p> - -<p>Il trouva que cette affaire était aussi difficile, pour le moins, -que l'origine de la monarchie.</p> - -<p>À sept heures et demie, il envoya au ministre son travail, et ce -travail était aussi long que le rapport du comte de Vaize et sa mise -au net.</p> - -<p>Sa mère avait fait naître des incidents pour prolonger le dîner, et à -son arrivée il n'était pas encore fini.</p> - -<p>«—Qui t'amène si tard? dit M. Leuwen.</p> - -<p>«—Son amitié pour sa mère, dit M<sup>me</sup> Leuwen; certainement -il eût été plus commode pour lui d'aller au cabaret. Que puis-je faire -pour te marquer ma reconnaissance? demanda-t-elle à son fils.</p> - -<p>«—Engager mon père à me donner son avis sur un petit opuscule de -ma façon que j'ai là, dans ma poche...»</p> - -<p>Et l'on parla d'Alger, de la Casbah, de 48 millions, de 13 millions -volés jusqu'à neuf heures et demie.</p> - -<p>«—Et M<sup>me</sup> Grandet?</p> - -<p>«—Je l'avais tout à fait oubliée...</p> - -<p>«—Il faut y retourner... et dès demain...»</p> - - -<p class="center">* * *</p> - - -<p>Lucien était tout homme d'affaires ce jour-là; il courut chez M<sup>me</sup> -Grandet comme il serait allé à son bureau pour une affaire en retard. Il -traversa lentement la cour, l'escalier, l'antichambre, en souriant de la -facilité de l'affaire dont il allait s'occuper. Il avait le même plaisir -qu'à retrouver une pièce importante, un instant égarée au moment où on la -chercherait pour un rapport au roi.</p> - -<p>Il trouva M<sup>me</sup> Grandet entourée de douze complaisants ordinaires; -ces messieurs disputaient sur un certain M. Greslin, nommé référendaire -à la Cour des comptes—moyennant 12.000 francs comptés à la cousine -de la maîtresse du comte de Vaize. Celui-ci s'enquérait si l'épicier du -coin, major de la garde nationale et fournisseur de l'État, oserait -mécontenter les <i>bonnes</i> pratiques et votait dans le sens de son journal. -Un autre de ces messieurs, jésuite avant 1800 et maintenant lieutenant de -grenadiers, décoré, venait de dire qu'un des commis de l'épicier était -abonné au <i>National</i>, ce qu'il n'eût certes osé faire si son patron avait -eu toute l'horreur convenable pour cette rapsodie républicaine et -désorganisatrice. Chaque mot diminuait sensiblement aux yeux de Lucien la -beauté de M<sup>me</sup> Grandet. Pour comble de misère, elle se mêlait fort -à cette discussion qui n'eût pas déparé la loge d'un portier. Il s'aperçut -aussi qu'elle le recevait froidement et il en fut amusé.</p> - -<p>M<sup>me</sup> Grandet se dit tout à coup presque en riant, mouvement rare -chez elle:</p> - -<p>«—S'il a pour moi cette passion que M<sup>me</sup> de Thémines lui -prête, il faut le rendre tout à fait fou. Et pour cela le régime des -rigueurs convient peut-être à ce beau jeune homme, et me convient -certainement beaucoup.»</p> - -<p>Au bout d'une demi-heure, Lucien se voyant décidément reçu avec une -froideur marquée, se trouva à l'égard de M<sup>me</sup> Grandet dans la -situation d'un connaisseur qui marchande un tableau médiocre: tant qu'il -compte l'avoir pour quelques louis, il exagère ses beautés; les -prétentions du vendeur s'élevant, le tableau devient ridicule et le -connaisseur ne voit que les défauts.</p> - -<p>«—Je suis ici, pensait Lucien, pour avoir une grande passion aux -yeux de ces nigauds. Or, que fait-on, quand, dévoré par un amour violent, -on se voit aussi mal reçu par l'objet de sa flamme? On tombe dans la plus -sombre et silencieuse mélancolie!»</p> - -<p>Et il ne dit plus un mot.</p> - -<p>Sur les dix heures arriva à grand bruit M. de Torset, jeune ex-député, -fort bel homme, et rédacteur éloquent d'un journal ministériel.</p> - -<p>«—Avez-vous lu le <i>Messager</i>, madame? dit-il en s'approchant -de la maîtresse de la maison d'un air commun, presque familier, et comme -voulant faire prendre acte de cette familiarité avec une jeune femme -dont le monde s'occupait. Ils ne peuvent répondre à ces quelques lignes, -que j'ai lancées ce matin, sur l'exaltation et la dernière période des -idées de ces réformistes. J'ai traité en deux mots l'augmentation du -nombre des électeurs. L'Angleterre en a 800.000, et nous 180.000 -seulement. Mais si je jette un coup d'œil rapide sur l'Angleterre, que -vois-je avant tout? Quelle sommité frappe mon regard de son éclat -brillant? Une aristocratie puissante et respectée, une aristocratie qui -a des racines profondes dans les habitudes de ce peuple sérieux avant -tout, et sérieux parce qu'il est biblique. Que vois-je de ce côté-ci du -détroit? Des gens riches pour tout potage. Dans deux ans l'héritier de -leur nom et de leur richesse sera peut-être à Sainte-Pélagie.</p> - -<p>«—Ce Gascon impudent se croit obligé de parler comme les livres -de M. de Chateaubriand,» se dit Lucien.</p> - -<p>Il entendit tant de sottises, il vit tant de sentiments bas et mesquins -étalés avec orgueil, qu'à un moment il crut être dans l'antichambre de -son père.</p> - -<p>«—Quand ma mère a des laquais qui causent comme M. de Torset, elle -les renvoie.»</p> - -<p>Lorsque arriva l'inévitable proposition d'une poule, il vit que M. de -Torset se disposait à prendre une bille. Et comme il ne se sentait pas -la force de remuer autour du billard, il sortit silencieusement avec la -démarche lente qui convient au malheur.</p> - -<p>«—Il n'est que onze heures,» se dit-il, et pour la première fois -de la saison, il courut à l'Opéra avec quelque plaisir.</p> - -<p>Il trouva M<sup>lle</sup> Gosselin dans la loge grillée de son père: -elle était seule depuis un quart d'heure et mourait d'envie de parler. Il -l'écouta avec un plaisir qui le surprit, et fut charmant pour elle. Au -plus fort de la causerie, la porte de la loge s'ouvrit avec fracas pour -donner passage à S. E. le comte de Vaize.</p> - -<p>«—C'est vous que je cherchais, dit-il à Lucien, avec un sérieux -qui n'était pas exempt d'importance. Cette petite fille est-elle sûre?»</p> - -<p>Quelque bas que ces derniers mots fussent prononcés, M<sup>lle</sup> Gosselin -les saisit.</p> - -<p>«—C'est une question que l'on ne m'a jamais faite impunément, -s'écria-t-elle, et puisque je ne puis pas chasser Votre Excellence, je -remets ma vengeance à la Chambre prochaine!» et elle s'enfuit.</p> - -<p>«—Pas mal, dit Lucien en riant, réellement pas mal!</p> - -<p>«—Mais peut-on, quand en est dans les affaires, et dans les plus -grandes, être aussi léger que vous! grommela le ministre avec l'humeur -naturelle à l'homme qui, embrouillé dans des pensées difficiles, se voit -distrait par une fadaise.</p> - -<p>«—Je me suis vendu corps et âme à Votre Excellence pour les -matinées; mais il est onze heures du soir, et, parbleu, les soirées sont -à moi. Que m'en donnerez-vous si je les vends? fit Lucien toujours -gaiement.</p> - -<p>«—Je vous ferai lieutenant, de sous-lieutenant que vous êtes!</p> - -<p>«—Hélas! cette monnaie est fort belle, mais je ne saurais qu'en -faire.</p> - -<p>«—Il viendra un moment où vous en sentirez tout le poids. Mais -nous n'avons pas le temps de faire de la philosophie!... Pouvez-vous -fermer cette loge?</p> - -<p>«—Rien n'est plus facile,» et Lucien tira le verrou.</p> - -<p>Pendant ce temps, le comte de Vaize regardait si l'on pouvait entendre -des loges voisines. Il n'y avait personne, et malgré coin Son Excellence -se cacha soigneusement derrière une colonne.</p> - -<p>«—Par votre mérite, vous êtes devenu mon premier aide de camp. -Votre place n'était rien et je ne vous y avais appelé que pour faire la -conquête de M. votre père: vous avez créé la place, elle n'est point sans -importance! Je viens de parler de vous au roi.»</p> - -<p>Le ministre s'arrêta, s'attendant à un grand effet; il regarda -attentivement Lucien et ne vit qu'une attention triste.</p> - -<p>«—Malheureuse monarchie! pensa le comte de Vaize! Le nom du roi -est dépouillé de tout son effet magique. Il est réellement impossible de -gouverner avec ces petits journaux qui démolissent tout.»</p> - -<p>Après un silence de dix secondes:</p> - -<p>«—Mon ami, reprit-il, le roi approuve que je vous charge d'une -double mission électorale.</p> - -<p>«—Votre Excellence n'ignore pas que ces missions ne sont précisément -pas tout ce qu'il y a de plus honorable aux yeux d'un public abusé.</p> - -<p>«—C'est ce que je suis loin d'accorder, permettez-moi de vous le -dire; j'ai plus d'expérience que vous.</p> - -<p>«—Et moi, monsieur le comte, j'ai assez d'indépendance et trop -peu de dévouement au pouvoir, pour supplier Votre Excellence de confier -ces sortes de missions à un plus digne!</p> - -<p>«—Mais, mon ami, c'est un des devoirs de votre place, de cette -place dont vous avez fait quelque chose.</p> - -<p>«—En ce cas, j'ai une seconde prière à ajouter à la première; -c'est celle d'agréer ici ma démission et mes remerciements de vos bontés -pour moi.</p> - -<p>«—Je ne puis parler de cette démission qu'avec M. votre père...</p> - -<p>«—Je voudrais bien, monsieur le comte, ne pas être obligé à -chaque instant d'avoir recours au génie de mon père; s'il convient à Votre -Excellence de m'expliquer ces missions, et s'il n'y a pas de combat de -la rue Transnonain au fond de cette affaire, je pourrai m'en charger.</p> - -<p>«—Je gémis comme vous sur les accidents terribles qui peuvent -survenir dans l'emploi trop rapide de la force la plus légitime. Mais vous -sentez bien qu'un accident déploré et réparé autant que possible, ne -prouve rien contre un système. Est-ce qu'un homme qui blesse son ami à la -chasse, par accident, est un assassin?</p> - -<p>«—M. de Torset nous a parlé pendant une grande demi-heure, ce soir, -sur cet inconvénient exagéré par la mauvaise presse.</p> - -<p>«—Torset est un sot, et c'est parce que nous n'avons pas de Leuwen, -ou parce qu'ils manquent de liant dans le caractère, que nous sommes -quelquefois obligés d'employer des Torset. Car enfin il faut bien que la -machine marche. Les arguments et les mouvements d'éloquence pour lesquels -ces messieurs sont payés, ne sont pas faits pour des intelligences comme -la vôtre: mais dans une armée nombreuse, tous les soldats ne sont pas des -héros de délicatesse.</p> - -<p>«—Mais qui m'assure qu'un autre ministre n'emploiera pas en mon -honneur précisément les mêmes termes dont Votre Excellence se sert pour le -panégyrique de M. de Torset?</p> - -<p>«—Ma foi, mon ami, vous êtes intraitable!»</p> - -<p>Ceci fut dit avec naturel et bonhomie, et Lucien était encore si jeune -que le ton de ces paroles amena la réponse prévue.</p> - -<p>«—Non, monsieur le comte, car, pour ne pas chagriner mon père, je -suis prêt à prendre ces missions, s'il n'y a pas de sang au bout.</p> - -<p>«—Est-ce que nous avons le pouvoir de répandre du sang? dit le -ministre avec une voix différentiel où il y avait du reproche et presque -du regret.</p> - -<p>Ce mot venant du cœur frappa Lucien:</p> - -<p>«—Voilà un inquisiteur tout trouvé.»</p> - -<p>De son côté le ministre songeait:</p> - -<p>«—À quoi nous en sommes réduits avec nos subalternes! Si nous en -trouvons de respectueux, ce sont des hommes douteux, prêts à nous vendre -au National ou à Henry V!</p> - -<p>«—Il s'agit de deux choses, mon cher aide de camp, continua-t-il -tout haut. Allez faire une apparition à Champagnié, dans le Cher, où M. -votre père a de grandes propriétés, parlez à vos hommes d'affaires, et, -par leur secours, tâchez de deviner ce qui rend la nomination de M. -Bouleau si incertaine. Le préfet, M. de Riquebourg, est un brave homme -très dévoué, très dévoué! mais qui me fait l'effet d'un imbécile. Vous -serez accrédité auprès de lui, vous aurez de l'argent à distribuer sur les -bords de la Loire, et, de plus, trois débits de tabac. Je crois même qu'il -y aura deux directions de la poste aux lettres; le ministre des Finances -ne m'a pas encore répondu à cet égard, mais je vous dirai cela par -télégraphe. De plus, vous pourrez faire destituer à peu près qui vous -voudrez. Vous êtes sage, vous n'userez de tous ces droits qu'avec -discrétion. Ménagez l'ancienne noblesse et le clergé, entre eux et nous, -<i>il n'y a que la vie d'un enfant.</i> Point de pitié pour les républicains, -surtout pour les jeunes gens qui ont reçu une bonne éducation et qui -n'ont pas de quoi vivre. Et comme vous savez que mes bureaux sont pavés -d'espions, vous m'écrirez les choses importantes sous le couvert de M. -votre père. Mais l'élection de Champagnié ne me chagrine pas infiniment.</p> - -<p>«M. Malot, le libéral et le rival de Bouleau, est un hâbleur; il n'est -plus jeune, et, de plus, il s'est fait peindre en uniforme de capitaine -de la garde nationale, bonnet à poil en tête. Pour me moquer de lui, j'ai -dissous sa garde huit jours après. Un tel homme ne doit pas être -insensible à un ruban rouge qui ferait un bel effet dans son portrait. -En tous les cas, c'est un hâbleur, impudent et vide qui, à la Chambre, -fera tort à son parti. Vous étudierez les moyens de capter Malot en cas -de non réussite pour ce fidèle Bouleau.</p> - -<p>«Mais le grave de l'affaire c'est Caen, dans la Normandie. Vous donnerez -un jour ou deux aux affaires de Champagnié, et vous vous rendrez en toute -hâte à Caen. Il faut à tout prix que M. Mairobert ne soit pas élu. C'est -un homme de tête et d'esprit. Avec douze ou quinze têtes comme celle-là, -la Chambre serait ingouvernable. Je vous donne à peu près carte blanche, -places à accorder, argent, et destitutions. Ces décisions pourraient être -contrariées par deux pairs, des nôtres, qui ont de grands biens dans le -pays. Mais la Chambre des pairs n'est pas gênante, et je ne veux à aucun -prix de M. Mairobert. Il est riche, il n'a pas de parents pauvres, el il -a la croix. Bien à faire de ce côté-là. Le préfet de Caen, M. Crépu, a -tout le zèle qui ne vous brûle pas. Il a fait lui-même un pamphlet contre -M. Mairobert et il a eu l'étourderie de le faire imprimer là-bas, dans le -chef-lieu de sa préfecture. Je viens de lui ordonner par le télégraphe de -demain matin, de ne pas en distribuer un seul exemplaire. M. de Torset a -aussi composé un pamphlet, dont vous prendrez trois cents exemplaires -dans votre voiture. Enfin, vous serez le maître de distribuer ou de ne -pas distribuer ces pamphlets. Si vous voulez en faire un vous-même, ou -bien un extrait des deux autres, vous m'obligeriez sensiblement. Mais -faites tout au monde pour empêcher l'élection de M. Mairobert. Écrivez-moi -deux fois par jour. Je vous donne ma parole d'honneur de lire vos -lettres.»</p> - -<p>Lucien se mit à rire.</p> - -<p>«—Anachronisme! monsieur le comte! Nous ne sommes plus au temps -de Samuel Bernard. Que peut le roi pour moi en choses raisonnables? Quant -aux distinctions, M. de Torset dîne une fois ou deux, tous les mois chez -Leurs Majestés. Réellement les moyens de récompense manquent à votre -monarchie.</p> - -<p>«—Pas tant que vous croyez. Si M. Mairobert est élu, malgré vos -bons et loyaux services, vous serez lieutenant. S'il n'est pas nommé, vous -serez lieutenant d'état-major, avec le ruban.</p> - -<p>«—M. de Torset n'a pas manqué de nous apprendre ce soir qu'il est -officier de la Légion d'honneur depuis huit jours, apparemment à cause de -son article sur les maisons ruinées par le canon, à Lyon. Au reste, je -me souviens du conseil donné par le maréchal Bournonville au roi d'Espagne -Ferdinand VIl. Il est minuit, je partirai à deux heures du matin.</p> - -<p>«—Bravo, bravo, mon ami. Faites vos instructions dans le genre que -je vous ai indiqué, et vos lettres aux préfets et aux généraux. Je signerai -le tout avant de me coucher, à une heure et demie. Probablement, il me -faudra encore passer la nuit pour ces diables d'élections.</p> - -<p>«—Pourrais-je emmener M. Coffe, qui a du sang-froid pour deux?</p> - -<p>«—Mais je resterai seul.</p> - -<p>«—Seul, avec quatre cents commis! Et M. Desbacs?</p> - -<p>«—C'est un petit coquin trop malléable, qui trahira plus d'un -ministre avant d'être conseiller d'État. Cependant emmenez qui vous voudrez, -même ce Coffe. Pas de Mairobert à tout prix. Je vous attends à une heure et -demie.»</p> - - -<p class="center">* * *</p> - - -<p>Lucien monta chez sa mère, on lui donna la calèche de voyage de la maison -de banque qui était toujours prête, et à trois heures du matin il était en -route pour le département du Cher.</p> - -<p>La voiture était encombrée de pamphlets électoraux, il y en avait partout, -et jusque sur l'impériale. À peine restait-il de la place pour Lucien et -M. Coffe. À six heures du soir, ils arrivèrent à Blois et s'y arrêtèrent -pour dîner.</p> - -<p>Tout à coup, un bruit énorme se fit devant l'auberge et l'hôte entra -tout pâle.</p> - -<p>«—Messieurs, sauvez-vous, on veut piller votre voiture.</p> - -<p>«—Et pourquoi? demanda Lucien.</p> - -<p>«—Ah! vous le savez mieux que moi.</p> - -<p>«—Comment!» fit Lucien furieux, et il sortit vivement du salon qui -était au rez-de-chaussée.</p> - -<p>Il fut accueilli par des cris assourdissants:</p> - -<p>«—À bas l'espion, à bas le commissaire de police!»</p> - -<p>Rouge comme un coq, il prit sur lui de ne pas répondre et voulut -s'approcher de la voiture. La foule s'écarta un peu. Pendant qu'il ouvrait -la portière, une énorme pelletée de boue tomba sur sa figure et de là -sur sa cravate, et comme il parlait à M. Coffe dans ce moment, la boue -lui entra même dans la bouche.</p> - -<p>Un grand commis voyageur, à favoris rouges, qui fumait tranquillement -au balcon du premier étage chargé de voyageurs qui se trouvaient dans -l'hôtel, dit en criant au peuple:</p> - -<p>«—Voyez comme il est sale! Vous avez mis son âme sur sa figure.»</p> - -<p>Ce propos fut accueilli par un éclat de rire général qui se prolongea -dans toute la rue avec bruit et dura bien cinq minutes.</p> - -<p>Lucien se retourna vivement vers le balcon pour chercher à deviner -parmi ces figures qui riaient d'un rire affecté, celui qui avait parlé -de lui. Mais deux gendarmes au galop arrivèrent sur la foule. Le balcon -fut vidé en un instant et la foule se dissipa, dans les rues latérales. -Ivre de colère, Lucien voulut entrer dans la maison pour chercher l'homme -qui l'avait insulté, mais l'hôte avait barricadé la porte; ce fut en vain -que notre héros y donna des coups de poing et de pied.</p> - -<p>«—Filez rapidement, messieurs, disait le brigadier de gendarmerie -d'un ton grossier, et riant lui-même de l'état de Leuwen. Je n'ai que -trois hommes et ils peuvent revenir avec des pierres.»</p> - -<p>Pendant ce temps, on attelait les chevaux en toute hâte. Lucien était -fou à force de colère et parlait à Coffe qui ne répondait pas et tâchait, -à l'aide d'un grand couteau de cuisine, d'ôter le plus gros de la boue -fétide dont les manches de son habit étaient couvertes.</p> - -<p>«—Il faut que je retrouve l'homme qui m'a insulté, ne cessait de -répéter Lucien.</p> - -<p>«—Dans le métier que nous faisons, vous et moi, répondit enfin -Coffe avec un grand sang-froid, il faut secouer les oreilles et aller en -avant.»</p> - -<p>L'hôte survint; il était sorti par une porte de derrière, et ne put ou -ne voulut répondre à Leuwen.</p> - -<p>«—Payez-moi, monsieur, cela vaudra mieux. C'est 42 francs.</p> - -<p>«—Vous vous moquez! Un dîner pour deux, 42 francs?</p> - -<p>«—Je vous conseille de filer, dit le brigadier en intervenant. Ils -vont revenir avec des tronçons de chou.»</p> - -<p>Lucien remarqua que l'hôte remerciait le gendarme du coin de l'œil.</p> - -<p>«—Comment avez-vous l'audace...</p> - -<p>«—Monsieur, allons chez le juge de paix, répliqua l'hôte avec -l'insolence d'un homme de cette classe. Tous les voyageurs de mon hôtel -ont été effrayés. Il y a un Anglais et sa femme qui ont loué chez moi la -moitié du premier pour deux mois, et il m'a déclaré que si je recevais -chez moi des...</p> - -<p>«—Des quoi? fit Lucien pâle de colère, en courant à la voiture -pour prendre son sabre.</p> - -<p>«—Délogeons, dit Coffe, voici le peuple qui revient.» Il jeta 42 -francs à l'aubergiste, et l'on partit.</p> - -<p>«—Je vous attendrai hors la ville; je vous ordonne de venir m'y -rejoindre.</p> - -<p>«—Ah! j'entends, répondit le brigadier, en souriant avec mépris, -monsieur le commissaire a peur.»</p> - -<p>La foule commençait à se reformer au bout de la rue.</p> - -<p>Arrivé à vingt pas de celle-ci, le postillon prit le galop malgré les -cris de Lucien.</p> - -<p>La boue et les tronçons de chou pleuvaient de tous côtés dans la -calèche. Malgré un brouhaha épouvantable, ces messieurs eurent le plaisir -d'entendre les plus sales injures.</p> - -<p>En approchant de la porte, il fallut mettre les chevaux au trot à cause -du pont fort étroit. Il y avait là huit ou dix criards.</p> - -<p>«—À l'eau, à l'eau! criaient-ils.</p> - -<p>«—Ah! c'est le lieutenant Leuwen, dit un homme en capote verte -déchirée; apparemment un lancier congédié.</p> - -<p>«—À l'eau Leuwen, à l'eau Leuwen!» se mit-on à crier à l'instant.</p> - -<p>À vingt pas hors de la ville, tout était calme. Le brigadier arriva -bientôt.</p> - -<p>«—Je vous félicite, messieurs, dit-il aux voyageurs, vous l'avez -échappé belle.»</p> - -<p>Son air goguenard acheva de mettre Lucien hors de lui. Il lui ordonna -de lire son passeport, et ensuite:</p> - -<p>«—Quelle peut être la cause de tout ceci? demanda-t-il.</p> - -<p>«—Eh! monsieur, vous le savez vous-même et mieux que moi. Vous -êtes le commissaire de police qui vient pour les élections. Vos papiers -imprimés que vous aviez sur l'impériale de votre calèche, sont tombés en -entrant en ville, vis-à-vis du Café National où on les a lus; on vous a -reconnu, et, ma foi, il est bien heureux qu'ils n'aient pas eu des -pierres.»</p> - -<p>M. Coffe monta tranquillement sur le siège de devant de la calèche.</p> - -<p>«—En effet, il n'y a plus rien, dit-il à Leuwen en inspectant -l'impériale.</p> - -<p>«—Ce paquet était-il pour le Cher ou pour M. Mairobert?</p> - -<p>«—Contre M. Mairobert. C'est le pamphlet de Torset.»</p> - -<p>La figure du gendarme pendant ce court dialogue désolait Lucien. Il -lui donna vingt francs et le congédia.</p> - -<p>Le brigadier fit mille remerciements.</p> - -<p>«—Messieurs, ajouta-t-il, les Blaisois ont la tête chaude. Les -messieurs comme vous autres ne traversent la ville que de nuit.</p> - -<p>«—F...-moi le camp, lui dit Lucien, et, s'adressant au postillon: -Marche au galop, toi!</p> - -<p>«—N'ayez donc pas tant de peur, s'exclama celui-ci en ricanant. Il -n'y a personne sur la route.»</p> - -<p>Au bout de cinq minutes de galop:</p> - -<p>«—Hé bien, Coffe?</p> - -<p>«—Hé bien, répondit Coffe froidement, le ministre vous donne le -bras au sortir de l'Opéra; les maîtres de requêtes, les préfets en congé, -les députés à entrepôts de tabac envient votre fortune. Ceci est la -contrepartie. C'est tout simple.</p> - -<p>«—Votre sang-froid me ferait devenir fou. Ces indignités, ces -propos atroces, cette boue!</p> - -<p>«—Cette boue, c'est pour nous la noble poussière du champ de -bataille. Cette huée publique vous comptera: ce sont les actions d'éclat -dans la carrière que vous avez prise, et où ma pauvreté et ma -reconnaissance me portent à vous suivre.</p> - -<p>«—C'est-à-dire que si vous aviez 1.200 francs de rentes, vous ne -seriez pas ici.</p> - -<p>«—Si j'avais 300 francs de rente seulement, je ne servirais pas -le ministère qui retient des milliers de pauvres diables dans les -horribles cachots de Mazas, de Saint-Michel et de Clairvaux.»</p> - -<p>Un profond silence suivit cette réponse trop sincère, et ce silence -dura pendant trois lieues.</p> - -<p>À quelque distance d'un village, dont on apercevait le clocher -pointu s'élever derrière une colline nue et sans arbres, Lucien fit -arrêter:</p> - -<p>«—Il y aura 20 francs pour vous, dit-il au postillon, si vous -ne dites rien de l'émeute.</p> - -<p>«—À la bonne heure, 20 francs, c'est bon, je vous remercie. Mais, -not' maître, votre figure si pâle de la venette que vous venez d'avoir, -mais votre belle calèche anglaise couverte de boue, ça va sembler drôle, -on jasera. Ce ne sera pourtant pas moi qui aurai jasé.</p> - -<p>«—Dites que vous avez versé, et aux gens de la poste qu'il y aura -20 francs pour eux s'ils attellent en trois minutes; puis se tournant vers -Coffe:</p> - -<p>«—Et être obligés de nous cacher!</p> - -<p>«—Voulez-vous être reconnu ou pas reconnu?</p> - -<p>«—Je voudrais être à cent pieds sous terre, ou avoir votre -impassibilité.</p> - -<p>«—Que me conseillez-vous, Coffe? dit Lucien, les larmes aux yeux, -lorsqu'ils furent partis. Je veux envoyer ma démission et vous céder la -mission, ou, si cela vous déplaît, je manderai M. Desbacs. Moi, -j'attendrai huit jours et je reviendrai châtier l'insolent.</p> - -<p>«—Je vous conseille de faire laver votre calèche à la première -poste, de continuer comme si de rien n'était, et de ne dire jamais mot de -cette aventure à qui que ce soit, car tout le monde rirait.</p> - -<p>«—Quoi? vous voulez que je supporte toute ma vie cette idée d'avoir -été insulté impunément.</p> - -<p>«—Si vous avez la peau si tendre au mépris, pourquoi quitter Paris?</p> - -<p>«—Quel moment nous avons passé à la porte de cet hôtel! Toute ma -vie, ce quart d'heure sera à me brûler, comme de la braise sur ma poitrine.</p> - -<p>«—Ce qui rendait l'aventure piquante, répliqua Coffe, c'est qu'il -n'y avait pas le moindre danger et que nous avions tout le loisir de -goûter le mépris. La rue était pleine de boue, mais parfaitement bien -pavée; pas une seule pierre de disponible. C'est la première fois que j'ai -senti la honte. Quand j'ai été arrêté pour Sainte-Pélagie, trois ou quatre -personnes seulement s'en sont aperçues comme je montais en fiacre, et -l'une d'elles a dit avec beaucoup de bonté et de pitié:</p> - -<p>«—Le pauvre diable!»</p> - -<p>Lucien ne répondait pas. Coffe continuait à penser tout haut avec une -cruelle franchise:</p> - -<p>«—J'ai songé au mot célèbre. On avale le mépris, mais on ne le -mâche pas.</p> - -<p>«—Mon ami, dit Lucien tout à coup, je compte que vous ne rirez -avec personne de mes angoisses?</p> - -<p>«—Vous m'avez tiré de Sainte-Pélagie où j'aurais dû faire mes cinq -ans, et il va plusieurs années que nous sommes liés.</p> - -<p>«—Eh bien, mon cœur est faible; j'ai besoin de parler, et je -parlerai si vous me promettez une discrétion éternelle.</p> - -<p>«—Je le promets.</p> - -<p>«—Je déserterai là, sur la grande route. Je me fais conduire à -Rochefort, et de là il est facile de s'embarquer pour l'Amérique sous un -nom supposé. Au bout de deux ans, je puis revenir à Blois et souffleter le -jeune homme le plus marquant de la ville. J'ai mal conduit toute ma vie; -je suis dans un bourbier sans issue!</p> - -<p>«—Soit, mais quelque raison que vous ayez, vous ne pouvez pas -déserter au milieu de la bataille, comme les Saxons à Leipzig. Cela n'est -pas bien, et vous créerait des remords par la suite, du moins je le -crains. Fâchez d'oublier et surtout pas un mot à M. de Riquebourg, le -préfet du Cher.»</p> - -<p>La nuit tomba tout à coup: l'obscurité devint profonde. Coffe voyait -Leuwen changer de position toutes les cinq minutes.</p> - -<p>«—Il se tord comme saint Laurent sur le gril, pensait-il. Il -est fâcheux qu'il ne trouve pas de lui-même un remède à sa position. -Cependant, ajouta-t-il, après un quart d'heure de réflexions et de -déductions mathématiques, je lui dois de m'avoir tiré de cette chambre -de Sainte-Pélagie, grande à peu près comme cette calèche. Il est -malheureux par sa faute, malheureux avec de la santé, de l'argent et de -la jeunesse à revendre. Quel sot! et comme je le haïrais s'il ne m'avait -tiré de Sainte-Pélagie! À l'école, quel présomptueux et quel bavard! -Parler, parler, toujours parler. Mais cependant, il faut l'avouer, jamais -le moindre mot inconvenant, et cela fait un fameux point pour lui, -lorsqu'il me fit sortir de prison... oui, mais pour faire de moi un -apprenti bourreau. Le bourreau est plus estimable...; c'est par pur -enfantillage, par suite de leur sottise ordinaire, que les hommes l'ont -pris en grippe. Il remplit un devoir, un devoir nécessaire, indispensable. -Et nous! nous qui sommes sur la route de tous les honneurs que peut -distribuer la société, nous voilà en train de commettre une infamie, une -infamie <i>nuisible.</i> Le peuple qui se trompe si souvent, par hasard a -eu raison cette fois.»</p> - -<p>À cet instant, Lucien soupira.</p> - -<p>«—Le voilà qui souffre de son absurdité. Il prétend réunir les -profits du ministériel avec la sensibilité délicate de l'homme d'honneur. -Quoi de plus sot! Il connaît le mépris public, comme moi, aussi dans les -premiers jours de Sainte-Pélagie. Quand je pensais que les voisins de mon -magasin pouvaient me croire un banquier frauduleux!»</p> - -<p>Le souvenir de cette si vive douleur fut assez puissant pour porter -Coffe à parler.</p> - -<p>«—Nous ne serons pas en ville avant onze heures, voulez-vous -débarquer à l'auberge ou chez le préfet?</p> - -<p>«—S'il est debout, voyons le préfet.»</p> - -<p>Lucien avait la faiblesse dépenser tout haut devant son ami. Il avait -toute honte bue, puisqu'il avait pleuré. Il ajouta:</p> - -<p>«—Je ne puis être plus contrarié que je ne le suis. Jetons la -dernière ancre de salut qui reste au misérable, faisons notre devoir.</p> - -<p>«—Vous avez raison, dit froidement Coffe. Dans l'excès du malheur, -et surtout du pire des malheurs, celui qui a pour cause le mépris de -soi-même, faire son devoir et agir est en effet la seule ressource. -<i>Experto crede Roberto.</i> Je n'ai pas passé ma vie sur des roses, -allez. Si vous m'en croyez, vous secouerez les oreilles et tâcherez -d'oublier l'algarade de Blois. Vous êtes bien éloigné encore du comble des -malheurs: vous n'avez pas lieu de vous mépriser vous-même. Le juge le plus -sévère ne pourrait voir que de l'imprudence dans votre fait. Vous avez -jugé de la vie d'un <i>ministériel</i> par ce qu'on en voit à Paris, où ils -ont le monopole de tous les agréments que peut donner la société. Ce n'est -qu'en province que le ministériel voit le mépris que lui accorde si -libéralement la grande majorité des Français. Vous n'avez pas la peau -assez dure pour ne pas sentir le mépris public. Mais on s'y accoutume. -On n'a qu'à mettre son orgueil ailleurs. Voyez M. de Talleyrand. On peut -même observer à l'égard de cet homme célèbre, que lorsque le mépris est -devenu lieu commun, il n'y a plus que les sots qui l'expriment; or, les -sots, parmi nous, gâtent jusqu'au mépris.</p> - -<p>«—Voilà une drôle de consolation que vous me donnez là, dit -Lucien assez brusquement.</p> - -<p>«—C'est, ce me semble, la seule dont vous soyez susceptible. Il -faut d'abord dire la vérité quand on entreprend la tâche ingrate de -consoler un homme de cœur. Je suis un chirurgien cruel en apparence, je -sonde la plaie jusqu'au fond, mais je puis guérir.</p> - -<p>«Vous souvient-il que le cardinal de Retz, qui avait le cœur si haut, -l'homme de France auquel on a vu peut-être le plus de courage, ayant -donné d'impatience un coup de pied au cul à son écuyer qui faisait quelque -sottise pommée, fut accablé de coups de canne et rossé d'importance par -cet homme qui se trouva beaucoup plus fort que lui?</p> - -<p>«Eh bien, cela est plus piquant que de recevoir de la boue d'une -populace qui vous croit l'auteur de l'abominable pamphlet que vous portez -en Normandie. À le bien prendre, c'est à l'insolence si provocante de ce -fat de Torset qu'on a jeté cette boue. Si vous aviez été Anglais, cet -accident vous eût trouvé presque insensible. Lord Wellington l'a éprouvé -trois ou quatre fois dans sa vie.»</p> - -<p>Coffe prit la main de Lucien, et Lucien pleura pour la seconde fois.</p> - -<p>«—Et ce soldat, ce lancier qui m'a reconnu, qui a crié: à bas -Leuwen!</p> - -<p>«—Ce soldat a appris au peuple de Blois le nom de l'auteur de -l'infâme pamphlet de Torset.</p> - -<p>«—Mais comment sortir de la boue où je suis plongé, au moral comme -au physique? s'écria Lucien avec la dernière amertume. Encore enfant, j'ai -fait ce que j'ai pu pour être utile et estimable. J'ai travaillé dix -heures par jour, pendant trois ans. Le métier de soldat conduit maintenant -à une action comme celle de la rue Transnonain. Faut-il que le malheureux -officier qui attendait l'époque de la guerre dans un régiment donne sa -démission au milieu des balles d'une émeute?</p> - -<p>«—Non, parbleu, et vous avez bien fait de quitter l'armée.</p> - -<p>«—Me voici dans l'administration. Vous savez que je travaille en -conscience, de neuf heures du matin à quatre heures. J'expédie bien vingt -affaires, et souvent importantes. Si à dîner, je crains d'avoir oublié -quelque chose d'urgent, au lieu de rester auprès du feu, avec ma mère, -je reviens au bureau où je me fais maudire par le commis de garde qui ne -m'attendait pas à ce moment. Pour ne pas faire de la peine à mon père, -je me suis laissé entraîner dans cette exécrable mission. Me voilà obligé -de calomnier un honnête homme, comme M. Mairobert, avec tous les moyens -dont un gouvernement dispose; je suis couvert de boue et on me crie que -mon âme est sur ma figure. Que devenir? Manger le bien gagné par mon père, -ne rien faire, n'être bon à rien! Attendre ainsi la vieillesse et me -mépriser moi-même. Que faire? Quel état prendre?</p> - -<p>«—Quand on a le malheur de vivre sons un gouvernement fripon, un -malheur plus grand, à mon sens, est de raisonner trop juste et de voir la -vérité. L'agriculture et le commerce sont les seuls métiers indépendants. -À vivre au milieu des champs, à cinquante lieues de Paris, parmi nos -paysans qui sont encore des bêtes brutes, j'ai préféré le commerce. Il est -vrai qu'il faut y supporter et partager certains usages sordides, établis -par la barbarie du XVIl<sup>e</sup> siècle et soutenus aujourd'hui par les -gens âgés, avares et tristes, qui sont le fléau du commerce. Ces usages -sont comme les cruautés du moyen âge, qui n'étaient pas des cruautés de -leur temps et qui ne sont devenues telles que par les progrès de -l'humanité. Mais enfin, ces usages sordides, dût-on finir par les trouver -naturels, valent mieux que d'égorger des bourgeois tranquilles, rue -Transnonain, ou, ce qui est pis et plus bas encore, justifier de telles -choses dans les pamphlets que nous colportons.</p> - -<p>«—Je devrai donc changer une troisième fois d'état!</p> - -<p>«—Vous avez un mois pour songer à cela. Mais déserter au milieu du -combat, ou vous embarquer à Rochefort comme vous en aviez l'idée, vous -donnera aux yeux de la société une teinte de folie pusillanime dont vous -ne vous laverez jamais. Aurez-vous le caractère de mépriser le jugement -de la société au milieu de laquelle vous êtes né? Lord Byron n'a pas eu -cette force. Le cardinal de Retz lui-même ne l'a pas eue. Napoléon, qui se -croyait noble, a frémi devant l'opinion du faubourg Saint-Germain. Un faux -pas, dans la situation où vous vous trouvez, vous conduit au suicide. -Songez à ce que vous me disiez il y a un mois, de la haine adroite du -ministre, à la tête de quarante espions de bonne compagnie.»</p> - -<p>Après avoir fait l'effort de parler aussi longtemps, Coffe se tut, et -quelques minutes après, on arriva à la ville, chef-lieu du département -du Cher. Le préfet, M. de Riquebourg, les reçut en bonnet de coton, -mangeant une omelette, seul dans son cabinet, sur une petite table -ronde. Il appela sa cuisinière Marion avec laquelle il discuta fort -posément sur ce qui restait dans le garde-manger, et sur ce qui pourrait -être le plus tôt prêt pour le souper de ces messieurs.</p> - -<p>«—Ils ont dix-neuf lieues dans le ventre, dit-il à sa cuisinière, -faisant allusion à la distance parcourue par les voyageurs depuis leur -dîner à Blois.»</p> - -<p>La cuisinière partie.</p> - -<p>«—C'est moi, messieurs qui compte avec ma cuisinière; par ce moyen -ma femme n'a que l'embarras des bambins. Et puis, tout en laissant -bavarder cette fille, je sais tout ce qui se passe chez moi, car ma -conversation, messieurs, est toute dénoncée à la police et je suis -environné d'ennemis. Vous n'avez pas idée, messieurs, des frais que je -fais. Par exemple, j'ai un perruquier libéral pour moi, et le coiffeur des -dames légitimistes pour ma femme. Vous comprenez que je pourrais fort bien -me faire la barbe. J'ai deux petits procès que j'entretiens uniquement -pour donner occasion de venir à la préfecture au procureur, M. Clapier, -l'un des libéraux les plus malins du pays, et à M. Le Beau, l'avocat, -personnage éloquent, modéré, pieux comme les grands propriétaires qu'il -sert. Ma place, messieurs, ne tient qu'à un fil... Si je ne suis pas un -peu protégé par Son Excellence, je suis le plus malheureux des hommes. -J'ai eu pour ennemi, en première ligne, Mgr l'évêque; c'est le plus -dangereux.—Il n'est pas sans relations avec quelqu'un qui approche -de bien près l'oreille de S. M. la reine. De plus, les lettres de -Monseigneur ne passent point par la poste. La noblesse dédaigne de venir -dans mon salon et me harcèle avec son Henry V et son suffrage universel. -J'ai enfin ces malheureux républicains; ils ne sont qu'une poignée et font -du bruit comme mille. Le croiriez-vous, messieurs, les fils des familles -les plus riches, à mesure qu'ils arrivent à dix-huit ans, n'ont pas de -honte d'être de ce parti! Dernièrement, pour payer l'amende de 5.000 -francs à laquelle j'ai fait condamner le journal insolent qui semblait -approuver le charivari donné à notre digne substitut du procureur général, -les jeunes gens nobles ont donné 67 francs, et les jeunes gens riches, non -nobles, 89 francs. Cela n'est-il pas horrible? nous qui garantissons leurs -propriétés contre la République!</p> - -<p>«—Et les ouvriers? demanda Coffe.</p> - -<p>«—53 francs, monsieur: cela fait horreur, 53 francs, tout en sous. -La plus forte contribution parmi ces gens-là a été de six sous, et c'est -le cordonnier de mes filles qui a eu le front de donner ces six sous!</p> - -<p>«—J'espère que vous ne l'employez plus», dit Coffe en fixant un -œil scrutateur sur le pauvre préfet.</p> - -<p>Celui-ci eut l'air très embarrassé, car il n'osait mentir, redoutant -la contre-police de ces messieurs.</p> - -<p>«—Je serai franc, dit-il enfin, la franchise est la base de mon -caractère. Barthélemy est le seul cordonnier pour femmes de la ville. Les -autres chaussent les femmes du peuple... et mes filles n'ont jamais voulu -consentir. Je lui ai fait cependant une bonne semonce.»</p> - -<p>Excédé de tous ces détails, à minuit moins le quart, Lucien dit assez -brusquement à M. de Riquebourg:</p> - -<p>«—Vous plairait-il, monsieur, de lire cette lettre de S. E. le -ministre de l'Intérieur?»</p> - -<p>Le préfet la lut deux fois, très posément. Les deux jeunes gens se -regardaient.</p> - -<p>«—C'est une grand diable de chose que ces élections, dit le préfet, -et qui depuis trois semaines m'empêche de dormir, moi qui, grâce à Dieu, -en temps ordinaire, n'entends pas tomber ma dernière pantoufle. Si, -entraîné par mon zèle pour le gouvernement du roi, je me laissais aller à -quelque mesure un peu trop acerbe envers mes administrés, je perdrais la -paix de l'âme. Ah! mes jeunes amis, conservez longtemps la paix de l'âme! -Ne vous permettez jamais en administration la moindre action, je ne dis -pas douteuse aux yeux de l'honneur, mais douteuse à vos propres yeux. Sans -la paix de l'âme, y a-t-il possibilité de bonheur?»</p> - -<p>Le souper était servi.</p> - -<p>«—Ah! misérable, pensait Lucien, es-tu fait pour me torturer! et -quoique mourant de faim, il éprouva une telle contraction de diaphragme -qu'il ne put avaler une seule bouchée.</p> - -<p>«—Mangez donc, monsieur le commissaire, disait le préfet. Imitez -monsieur votre adjoint.</p> - -<p>«—Secrétaire seulement, monsieur,» répliqua Coffe en continuant à -manger comme un loup.</p> - -<p>Ce mot jeté avec force parut cruel à Lucien. Il ne put s'empêcher de -regarder son ami.</p> - -<p>«—Vous ne voulez donc pas m'aider à porter l'infamie de ma -mission?» disait ce regard.</p> - -<p>Coffe ne comprit rien. C'était un homme parfaitement raisonnable, -mais nullement délicat.</p> - -<p>«—Mangez donc, monsieur le commissaire.»</p> - -<p>Coffe qui comprit enfin que ce malheureux titre choquait Lucien, dit -au préfet:</p> - -<p>«—Maître des requêtes, s'il vous plaît, monsieur.</p> - -<p>«—Ah! maître des requêtes, fit le préfet étonné. Et c'est toute -notre ambition, à nous autres, pauvres préfets de province, après avoir -fait deux ou trois bonnes élections!</p> - -<p>«—Est-ce naïveté sotte, est-ce un malin? se demandait Lucien peu -disposé à l'indulgence.</p> - -<p>«—Mangez donc, monsieur le maître des requêtes. Si vous ne devez -m'accorder que trente-six heures, comme le dit le ministre dans sa lettre, -j'ai à vous dire bien des choses, à vous communiquer bien des détails, à -vous soumettre bien des mesures, avant après-demain, à midi, qui serait -l'heure où vous quitteriez l'hôtel de la Préfecture.</p> - -<p>«Demain, j'ai le projet de vous prier de recevoir une cinquantaine de -personnes, une cinquantaine d'administrateurs douteux, ou timides, et -d'ennemis non déclarés ou timides aussi. Les sentiments de tous seront -stimulés, je n'en doute pas, par l'avantage de parler à un fonctionnaire -qui, lui-même, parle au ministre. D'ailleurs cette audience que vous leur -accorderez et dont toute la ville parlera, sera, pour eux, un engagement -solennel. Parler au ministre, c'est un grand avantage, une belle -prérogative, monsieur le maître des requêtes. Que peuvent nos froides -dépêches, nos dépêches qui, pour être claires, ont besoin d'être longues? -Que peuvent-elles auprès du compte rendu vif et intéressant d'un -administrateur qui peut dire: «<i>J'ai vu!</i>»</p> - -<p>Ces propos duraient encore à une heure et demie du matin. Coffe, qui -mourait de sommeil, était allé s'informer des lits. Le préfet en profita -pour demander à Leuwen s'il pouvait parler devant le secrétaire.</p> - -<p>«—Certainement, monsieur le préfet, M. Coffe travaille dans le -bureau particulier du ministre, et a, pour les élections, toute la -confiance de Son Excellence.»</p> - -<p>Au retour de Coffe, M. de Riquebourg se crut obligé de reprendre toutes -les considérations qu'il avait déjà exposées à Lucien, en y ajoutant cette -fois les noms propres. Mais ces noms, tous également inconnus pour les -deux voyageurs, ne faisaient qu'embrouiller à leurs yeux le système -d'influence que M. le préfet se proposait d'exercer. Coffe, contrarié -de ne pouvoir dormir, voulut du moins travailler sérieusement, et, avec -l'autorisation de M. le maître des requêtes, comme il eut soin de -l'exprimer, il se mit à presser de questions M. de Riquebourg.</p> - -<p>Ce bon préfet, si moral et si soigneux de ne pas se préparer des remords, -articula enfin que le département était fort mal disposé, parce que huit -pairs de France, dont deux étaient grands propriétaires, avaient fait -nommer un nombre considérable de petits fonctionnaires, et les couvraient -de leur protection.</p> - -<p>«—Si vous étiez arrivés quinze jours plus tôt, nous eussions pu -ménager quelques destitutions salutaires.</p> - -<p>«—Mais, monsieur, n'avez-vous pas écrit dans ce sens au ministre? -Il y est, je crois, question de la destitution d'une directrice de la poste -aux lettres?</p> - -<p>«—M<sup>me</sup> Durand, la belle-mère de M. Duchodeau? La pauvre femme! -Elle pense fort mal, il est vrai, mais cette destitution, si elle arrive à -temps, fera peur à deux ou trois fonctionnaires du canton de Pourville; -l'un est son gendre, et les autres ses cousins. Mais ce n'est pas là que -sont mes grands besoins: c'est à Mélan, où, comme je viens d'avoir -l'honneur de vous le montrer sur ma carte électorale, nous avons contre -nous une majorité de vingt-sept voix au moins.</p> - -<p>«—Mais, monsieur, j'ai dans mon portefeuille les copies de vos -lettres. Si je ne me trompe, vous n'avez par parlé du canton de Mélan au -ministre? interrompit Lucien.</p> - -<p>«—Eh, monsieur le maître des requêtes, comment voulez-vous que -j'écrive de telles choses? M. le comte d'Allevard, pair de France, ne -voit-il pas votre ministre tous les jours? Ses lettres à son homme -d'affaires, le bonhomme Ruffé, notaire, ne sont remplies que de choses -qu'il a entendu dire la veille ou l'avant-veille, par son S. Ex. M. le -comte de Vaize, quand il eut l'honneur de dîner avec Elle. Ces dîners sont -fréquents, à ce qu'il parait. On n'écrit pas de telles choses, monsieur. -Je suis père de famille. Demain, j'aurai l'honneur de vous présenter -M<sup>me</sup> de Riquebourg et mes quatre filles. Il faut songer à établir -tout cela. Mon fils est sergent au 86<sup>e</sup>, depuis deux ans; il faut le -faire nommer sous-lieutenant, et je vous avouerai franchement, monsieur le -maître des requêtes, et sous le sceau de la confession, qu'un mot de M. -d'Allevard peut me perdre, et M. d'Allevard qui veut détourner un chemin -public qui passe dans son parc, protège tout le monde dans le canton de -Mélan. Pour moi, monsieur le maître des requêtes, la simple perspective de -changer de préfecture, serait un désastre. Les trois mariages que -M<sup>me</sup> de Riquebourg a ébauchés pour ses filles ne seraient plus -possibles.»</p> - -<p>Ce ne fut que vers les deux heures du matin que les questions pressantes -de l'inflexible Coffe forcèrent le préfet à faire connaître une grande -manœuvre à laquelle, depuis le commencement de la soirée, il renvoyait -sans cesse.</p> - -<p>«—C'est ma seule et unique ressource, messieurs, et si elle est -connue, si l'on peut seulement s'en douter douze heures avant l'élection, -tout est perdu. Car, messieurs, ce département est le plus mauvais de -France. Vingt-sept abonnements au <i>National</i> et huit à la <i>Tribune!</i> -Mais à vous, messieurs, qui avez l'oreille du ministre, je n'ai rien à -cacher. Or donc, il faut savoir que je ne lancerai ma manœuvre électorale, -je ne mettrai le feu à la mine que lorsque je verrai la nomination du -président à demi décidée; si cela éclatait trop tôt, deux heures -suffiraient pour perdre l'élection, comme aussi la position de votre très -humble serviteur.</p> - -<p>«Nous posons donc que nous portons pour candidat du gouvernement M. -Jean-Pierre Bouleau, maître de forges à Champagnié; que nous avons pour -rival, à chances probables et malheureusement plus que probables, M. -Malot, ex-chef de bataillon de l'ex-garde nationale de Champagnié. Je -dis <i>ex</i>, quoiqu'elle ne soit que suspendue, mais il fera beau jour -quand elle s'assemblera de nouveau. Donc, messieurs. M. Bouleau, ami du -gouvernement—car il a une peur du diable d'une réduction de droits -sur les fers étrangers—et M. Malot, ennemi du gouvernement, négociant -drapier et négociant en bois de construction et bois de chauffage. M. -Malot a de fortes rentrées à opérer à Nantes. Deux heures avant le -dépouillement du scrutin pour la nomination du président, un courrier de -commerce, réellement parti de Nantes, lui apporte la nouvelle alarmante -que deux négociants de là-bas que je connais bien et qui tiennent en leurs -mains une partie de sa fortune, sont sur le point de sauter, et aliènent -déjà leurs propriétés à leurs amis, moyennant des actes de vente -antidatés. Mon homme perd la tête et plante là toutes les élections du -monde...</p> - -<p>«—Mais comment ferez-vous arriver un courrier réel de Nantes, -précisément à point?</p> - -<p>«—Par l'excellent Chauveau, le secrétaire général de la préfecture -à Nantes, et mon ami intime. Il faut savoir que la ligne du télégraphe de -Nantes ne passe qu'à deux lieues d'ici, et Chauveau, qui sait que mon -élection ne commence que le 23, s'attend à un mot de moi, le 23 au soir, -ou le 24 au matin. Une fois que M. Malot aura la puce à l'oreille pour ses -affaires de Nantes, je me tiens en grand uniforme dans les environs de la -salle des Ursulines où se fait l'élection. Malot absent, je n'hésite pas -à adresser la parole aux électeurs paysans, et, ajouta M. de Riquebourg, -en baissant extrêmement la voix, si le président du collège électoral est -fonctionnaire public, même libéral, je lâche à mes électeurs en guêtres -des bulletins où j'ai flanqué en grosses lettres: <i>Jean-Pierre Bouleau, -maître de forges.</i> Je gagnerai bien dix voix de cette façon. Ces -électeurs sachant que Malot est sur le point de faire banqueroute...</p> - -<p>«—Comment banqueroute? demanda Lucien en fronçant le sourcil.</p> - -<p>«—Eh, monsieur le maître des requêtes, répondit M. de Riquebourg -d'un air encore plus bénin que de coutume, puis-je empêcher que les -bavards de la ville, exagérant tout comme de coutume, ne voient dans la -faillite des correspondants de Malot à Nantes la nécessité pour lui de -suspendre ses payements ici? Car avec quoi vivait-il jusqu'ici, ajouta le -préfet affermissant sa voix, si ce n'est avec l'argent qu'il tirait de -Nantes pour les bois qu'il y envoie?»</p> - -<p>Coffe souriait et avait toutes les peines du monde à ne pas éclater.</p> - -<p>«—Cette brèche faite au crédit de M. Malot ne pourrait-elle point, -en alarmant les personnes qui ont dos fonds chez lui, annuler une -suspension de payements véritable?</p> - -<p>«—Eh! tant mieux, morbleu, dit le préfet s'oubliant tout à fait. -Je ne l'aurai plus sur les bras lors de la réélection pour la garde -nationale, si elle a lien.»</p> - -<p>Coffe était aux anges.</p> - -<p>«—Tant de succès, monsieur...</p> - -<p>«—Eh, messieurs, la République coule à pleins bords. La digue -contre ce torrent qui emporterait nos têtes et nos maisons, c'est le roi, -messieurs, uniquement le roi. Il faut faire face au feu. Tant pis pour les -maisons qu'il faudra abattre afin de sauver les autres. Moi, messieurs, -quand l'intérêt du roi parle, ces choses-là me sont égales comme deux œufs.</p> - -<p>«—Bravo! monsieur le préfet, mille fois bravo! <i>Sic itur ad -astra</i>, c'est-à-dire au Conseil d'État.</p> - -<p>«—Je ne suis pas assez riche, monsieur. 12.000 francs et Paris -me ruineraient avec ma nombreuse famille! La préfecture de Bordeaux, celle -de Marseille, de Lyon, avec de bonnes dépenses secrètes: Lyon, par -exemple, doit être excellentissime. Mais revenons à notre sujet, il se -fait tard. Donc, je garantis dix voix, gagnées personnellement. Mon -terrible évêque a un petit grand vicaire, fin matois et grand amateur de -l'<i>espèce.</i> S'il convenait à Son Excellence de faire les frais, je -remettrais 25 louis à M. Crochard, le grand vicaire, pour faire des -aumônes à de pauvres prêtres. Vous me direz, monsieur, que donner de -l'argent au parti jésuitique, c'est porter des ressources à l'ennemi. -Mais ces 25 louis me donneront une dizaine de voix, dont M. Crochard -dispose, et plutôt douze que dix.</p> - -<p>«—Le Crochard prendra votre argent et se moquera de vous, dit -Lucien.</p> - -<p>«—Oh! que non! On ne se moque pas d'un préfet, répondit M. de -Riquebourg en ricanant et choqué du mot. Nous avons certain dossier avec -trois lettres originales du sieur Crochard. Il s'agit d'une petite fille -du couvent de Saint-Denis-Sambucy. Je lui ai juré que j'avais brûlé ces -lettres, lors d'un petit service qu'il m'a rendu auprès de l'évêque, mais -le vieux Crochard n'en croit pas un mot.</p> - -<p>«—Vous dites douze voix, ou au moins dix? demanda Leuwen.</p> - -<p>«—Oui, monsieur, fit le préfet étonné.</p> - -<p>«—Je vous donne ces 25 louis», et Lucien, s'approchant de la -table, écrivit un bon de cette somme pour le caissier du ministère.</p> - -<p>La mâchoire inférieure de M. de Riquebourg s'abaissa lentement; sa -considération pour Leuwen ne connut plus de bornes.</p> - -<p>«—Ma foi, monsieur, c'est y aller bon jeu bon argent. Encore -autre chose: M. Rouleau a un neveu, avocat à Paris, et homme de lettres, -qui a fait une pièce à l'Ambigu. Ce neveu, qui n'est point un sot, a reçu -mille écus de son oncle pour faire des démarches en faveur du maintien -du droit sur les fers. Il a écrit des articles de journaux à ce sujet. -Enfin, il m'arrive une lettre de Paris qui m'annonce que M. Bouleau neveu -sera nommé secrétaire général au ministère des Finances. Or, dix-sept -électeurs libéraux,—je suis sur du chiffre,—ont des intérêts -directs au ministère des Finances et Bouleau leur déclarera net que si -l'on vote contre lui, son neveu s'en <i>souviendra.</i> Maintenant, -monsieur le maître des requêtes, daignez jeter un coup d'œil sur le -bordereau des votes:</p> - - -<div> -<table border="0" cellpadding="0" cellspacing="5" summary=""> -<tr><td align="left"><span style="margin-left: 1em;">Électeurs inscrits</span></td><td align="right">613</td></tr> -<tr><td align="left"><span style="margin-left: 1em;">Présents au collège, au plus</span></td><td align="right">400</td></tr> -<tr><td align="left"><span style="margin-left: 1em;">Constitutionnets dont je suis sûr</span></td><td align="right">178</td></tr> -<tr><td align="left"><span style="margin-left: 1em;">Votants pour M. Malot, que je</span></td></tr> -<tr><td align="left"><span style="margin-left: 1em;">gagnerai personnetlement</span></td><td align="right">10</td></tr> -<tr><td align="left"><span style="margin-left: 1em;">Votes jésuites dirigés en secret</span></td></tr> -<tr><td align="left"><span style="margin-left: 1em;">par M. Crochard</span></td><td align="right">10</td></tr> -<tr><td align="left"><span style="margin-left: 3em;">Total</span></td><td align="right">198</td></tr> -</table></div> - - -<p>«Il me manque deux voix et la nomination de M. Bouleau neveu aux -finances me donne au moins six voix. Majorité, quatre voix. Ensuite, -monsieur, si vous m'autorisez, dans un cas extrême, à promettre quatre -destitutions, je pourrai promettre au ministre une majorité, non de -quatre misérables voix, mais de douze et peut-être de dix-huit voix. -Bouleau est un imbécile, qui, de la vie, n'a porté ombrage à personne. -Il me répète bien tous les jours que personnellement il a une douzaine de -voix, mais rien n'est moins clair. Tout cela coûte cher, monsieur, et je -ne puis pas, moi, père de famille, faire la guerre absolument à mes -dépens. Le ministre, par sa dépêche timbrée particulière, m'a ouvert un -crédit de 1.200 francs pour les élections. Sur ce crédit, j'ai déjà -dépensé 1.920 francs. Je pense que Son Excellence est trop juste pour me -laisser sur les bras ces 720 francs?</p> - -<p>«—Si vous réussissez, il n'y a pas de doute, dit Lucien. En cas -contraire, je vous dirai, monsieur, que mes instructions ne parlent pas -de cet objet.»</p> - -<p>M. de Riquebourg roulait dans ses mains le bon de 500 francs, signé -Leuwen. Tout à coup il s'aperçut que cette écriture était la même que -celle de la lettre timbrée particulière, dont il n'avait raconté qu'une -partie à ces messieurs, par discrétion. Dès ce moment, son respect pour -M. le maître des requêtes fut immense.</p> - -<p>«—Il n'y a pas deux mois, ajouta M. de Riquebourg, tout rouge -d'émotion de parler à un favori du ministre, que Son Excellence a daigné -m'écrire une lettre de sa main sur la grande affaire N...</p> - -<p>«—Le roi y attache la plus grande importance.»</p> - -<p>Le préfet ouvrit le secret d'un grand bureau et en tira la lettre du -ministre qu'il lut tout haut et qu'il passa ensuite à ces messieurs.</p> - -<p>«—C'est de la main de Cromier, dit Coffe.</p> - -<p>«—Quoi ce n'est pas de Son Excellence? dit le préfet ébahi. Je ne -connais en écritures, messieurs!»</p> - -<p>Et comme M. de Riquebourg ne songeait pas à sa voix, elle avait pris -un son aigre, et un ton moqueur, entre le reproche et la menace.</p> - -<p>«—M. de Riquebourg est en effet connaisseur en écritures, dit Coffe, -qui n'avait plus envie de dormir et de temps en temps se versait de grands -verres de vin blanc de Saumur. Rien ne ressemble davantage à la main de -Son Excellence que celle du petit Cromier, surtout quand il cherche la -ressemblance.»</p> - -<p>Le préfet fit quelques objections: il était humilié, car la pièce de -résistance de sa vanité comme de son espoir d'avancement, c'étaient les -lettres de la propre main du ministre.</p> - -<p>À la fin il fut convaincu par Coffe, qui était sans pitié pour son -honorable amphitryon depuis qu'il pensait à la banqueroute possible de -M. Malot, le drapier marchand de bois. Le préfet en resta pétrifié.</p> - -<p>«—Quatre heures sonnent, ajouta Coffe. Si nous prolongeons la -séance, nous ne pourrons pas être debout à neuf heures comme le veut M. le -préfet.»</p> - -<p>M. de Riquebourg prit le mot <i>veut</i> pour un reproche.</p> - -<p>«—Messieurs, dit-il en se levant et en saluant jusqu'à terre, je -ferai convoquer pour neuf heures et demie les personnes que je vous prie -d'admettre à votre première audience, et j'entrerai moi-même dans vos -chambres à dix heures sonnantes. Jusqu'à ce que vous me voyiez, dormez -sur l'une ou l'autre oreille.»</p> - -<p>Malgré leurs protestations, M. de Riquebourg voulut indiquer lui-même -à ces messieurs leurs deux chambres, communiquant par un petit salon. Il -poussa les attentions jusqu'à regarder sous les lits.</p> - -<p>«—Cet homme n'est point un sot au fond, dit Coffe à Lucien lorsque -le préfet les eut quittés. Voyez!»</p> - -<p>Et il indiquait une table sur laquelle un poulet froid, du rôti de -lièvre, du vin et des fruits étaient déposés avec propreté. Et il se mit -à resouper de fort bon appétit.</p> - -<p>Les deux voyageurs ne se séparèrent qu'à cinq heures du matin. Lucien, -comme il convient à un bon employé, était tout occupé de l'élection de -M. Bouleau, et avant de se mettre au lit, relut le bordereau des votes -qu'il s'était fait remettre par le bon M. de Riquebourg.</p> - -<p>À dix heures précises, celui-ci entra dans sa chambre, suivi de la -fidèle Marion qui portait un cabaret avec du café au lait. Marion était -elle-même suivie d'un petit jockey qui portait un autre cabaret avec du -thé, du beurre et une bouilloire.</p> - -<p>«—L'eau est bien chaude..., on va vous faire du feu. Ne vous -pressez nullement...; prenez du thé ou du café. Le déjeuner à la -fourchette est indiqué à onze heures, et, à six heures, dîner de quarante -personnes. Votre arrivée fait le meilleur effet, le général est -susceptible comme un sot, l'évêque est furibond et fanatique...; si vous -le jugez à propos, ma voiture sera attelée à onze heures et demie et vous -pourrez donner dix minutes à chacun de ces fonctionnaires. Ne vous pressez -pas. Les quatorze personnes que j'ai réunies pour votre première audience, -n'attendent que depuis neuf heures et demie.</p> - -<p>«—J'en suis désolé, dit Lucien.</p> - -<p>«—Bah! bah! ce sont des gens à nous, des gens qui mangent du -budget; ils sont faits pour attendre.»</p> - -<p>Lucien avait horreur de tout ce qui pouvait ressembler à un manque -d'égards. Il s'habilla en courant et fut recevoir les quatorze -fonctionnaires.</p> - -<p>Il resta atterré devant leur pesanteur, leur bêtise, devant leur -adoration à son égard.</p> - -<p>«—Je serais le prince royal qu'ils ne salueraient pas plus -bas!»</p> - -<p>Il fut bien étonné lorsque Coffe lui dit:</p> - -<p>«—Vous les avez mécontentés... ils vous trouveront de la -hauteur.</p> - -<p>«—De la hauteur?</p> - -<p>«—Sans doute. Vous avez eu des idées, ils ne vous ont pas compris. -Vous avez eu cent fois trop d'esprit pour ces animaux-là. <i>Vous tendez vos -filets trop haut.</i> Voici l'heure du déjeuner. Vous allons voir M<sup>lle</sup> -de Riquebourg.</p> - -<p>L'une de ces demoiselles était plus laide que ses sœurs, mais paraissait -moins fière des grandeurs de sa famille. Elle ressemblait un peu à -Théodelinde de Serpierre. Ce souvenir fut tout-puissant sur Lucien; dès -qu'il s'en fut aperçu, il parla avec intérêt à M<sup>lle</sup> Augustine, et -M<sup>me</sup> de Riquebourg vit sur-le-champ un brillant mariage pour sa -fille.</p> - -<p>Le préfet rappela au maître des requêtes les visites au général et à -l'évêque. Lorsque le déjeuner finit, à une heure, Lucien monta en voiture, -laissant derrière lui quatre ou cinq groupes d'amis plus ou moins sûrs du -gouvernement, parqués soigneusement dans différents bureaux de la -préfecture.</p> - -<p>Coffe n'avait pas voulu suivre son ancien camarade: il comptait courir -un peu la ville et s'en faire une idée, mais il eut à recevoir la visite -officielle de M. le secrétaire général et de MM. les commis de la -préfecture.</p> - -<p>«—Je vais aider au débit de l'orviétan,» se dit-il, et avec son -sang-froid inaltérable, il sut donnera ces messieurs une haute idée de -la mission qu'il remplissait.</p> - -<p>Au bout de dix minutes, il les renvoya sèchement, et il s'échappait -pour voir la ville, quand le préfet, qui le guettait, l'empoigna au -passage et l'obligea d'écouler la lecture de toutes les lettres adressées -par lui au comte de Vaize au sujet des élections.</p> - -<p>«—Ce sont des articles de journaux de troisième ordre, pensait -Coffe indigné. Ça ne serait pas payé plus de douze francs par le plus -piètre de nos journaux ministériels.»</p> - -<p>Au moment où Coffe se ménageait un prétexte pour échapper au préfet, -Lucien entra, suivi du général comte de Beauvoir. C'était un homme de -haute taille, à figure blonde et grasse, d'une rare insignifiance, très -poli, très élégant, mais qui, à la lettre, ne comprenait pas un mot de -ce que l'on disait devant lui. Les élections semblaient lui avoir troublé -la cervelle. À tout propos il répétait: Cela regarde l'autorité -administrative. Coffe vit par ses discours qu'il en était encore à deviner -l'objet de la mission de Leuwen, et cependant celui-ci, la veille au soir -même, lui avait envoyé une lettre du ministre on ne peut plus explicite.</p> - -<p>Les audiences de l'après-midi furent de plus en plus absurdes. Lucien -était mort de fatigue et n'avait pas une idée. Alors il fut parfaitement -convenable, et le préfet conçut une haute idée de son intelligence. Aussi -bien, dans les quatre ou cinq dernières audiences, qui furent -individuelles, accordées aux personnages importants, il fut parfait et de -la banalité la plus convenable. Le préfet lui présenta M. le grand-vicaire -Crochard. C'était un personnage maigre, à figure de pénitent, et à ses -discours Lucien le jugea fait à point pour recevoir vingt-cinq louis et -faire agir à sa guise une douzaine d'électeurs jésuites.</p> - -<p>Tout alla bien jusqu'au dîner. À six heures le salon de la préfète -comptait quarante-trois personnages d'élite de la ville. La porte s'ouvrit -à deux battants, mais le préfet fut contrarié en voyant paraître Lucien -sans uniforme. Lui, le général, les colonels, étaient en grande tenue. -Excédé de fatigue et d'ennui, Lucien prit place à la droite de M<sup>me</sup> -de Riquebourg, ce qui fit faire la mine au général comte de Beauvoir. -Comme on n'avait pas épargné les bûches du gouvernement, il faisait une -chaleur tellement épouvantable, qu'avant la fin du dîner—qui dura -sept quarts d'heure—Lucien craignit de faire une scène ou de se -trouver mal.</p> - -<p>Après dîner, il demanda la permission d'aller faire un tour dans les -jardins de la préfecture; il fut obligé de dire au préfet qui s'attachait -à lui et voulait le suivre:</p> - -<p>«—Je vais donner mes instructions à M. Coffe, au sujet des lettres -qu'il doit me faire signer avant le départ de la poste.</p> - -<p>«—Quelle journée!» se dirent les voyageurs.</p> - -<p>Il fallut malheureusement rentrer, et avoir cinq ou six apartés dans -les embrasures des fenêtres du salon avec des hommes importants, amis du -gouvernement, qui tous lui parlèrent de la nullité désespérante de M. -Bouleau, lequel, durant tout le dîner, avait parlé des fers et de la -nécessité de prohiber les fers anglais, de façon à lasser la patience même -des fonctionnaires d'une ville de province. Plusieurs de ces messieurs -trouvaient absurde que la <i>Tribune</i> en fût à son cent quatrième procès, -et que la prison préventive retînt tant de centaines de pauvres gens. Ce -fut à combattre cette hérésie dangereuse que Lucien consacra sa soirée. -Il cita, avec assez de brillant dans l'expression, les Grecs du bas empire -qui disputaient sur <i>la lumière incréée</i>, tandis que les Osmanlis -escaladaient les murs de Constantinople.</p> - -<p>Voyant l'effet qu'avait produit ce trait d'érudition. Lucien déserta -la préfecture et fit un signe à Coffe. Il était dix heures du soir.</p> - -<p>«—Voyons un peu la ville,» se disaient les pauvres jeunes gens.</p> - -<p>Un quart d'heure après, ils cherchaient à démêler l'architecture d'une -église un peu gothique, lorsqu'ils furent rejoints par M. de Riquebourg.</p> - -<p>«—Je vous cherchais, messieurs.»</p> - -<p>La patience fut sur le point d'échapper à Lucien.</p> - -<p>«—Mais, monsieur le préfet, le courrier ne part-il pas à minuit?</p> - -<p>«—Entre minuit et une heure.</p> - -<p>«—Eh bien, M. Coffe a une mémoire si étonnante que, tel que vous -me voyez, je lui dicte mes dépêches, il les retient à merveille et souvent -corrige les répétitions et autres petites fautes dans lesquelles je puis -tomber. J'ai tant d'affaires, vous ne connaissez que la moitié de mes -embarras!»</p> - -<p>Par de tels propos, et d'autres plus ridicules encore, Lucien et Coffe -eurent toutes les peines du monde à renvoyer M. de Riquebourg à sa -préfecture.</p> - -<p>Les deux amis rentrèrent à onze heures et firent une lettre de deux -lignes au ministre. Cette lettre, adressée à M. Leuwen père, fut jetée à -la poste par Coffe. Le préfet fut bien étonné lorsque à onze heures trois -quarts son huissier vint lui dire que M. le maître des requêtes n'avait -pas remis des lettres pour Paris. Cet étonnement redoubla quand la -directrice des postes ajouta qu'aucune dépêche adressée au ministre -n'avait été apportée à la poste: ces faits plongèrent M. le préfet dans -les plus graves soucis.</p> - -<p>Le lendemain, à sept heures, il fit demander une audience à Lucien pour -lui présenter le travail des destitutions. M. de Riquebourg en demandait -sept; Lucien eut toutes les peines du monde à réduire ses demandes à -quatre.</p> - -<p>Pour la première fois, le préfet qui jusque-là avait été humble jusqu'à -la servilité, voulut prendre un ton ferme et parla de responsabilité. À -quoi Lucien répondit avec la dernière impertinence, et termina par refuser -le dîner que le préfet avait fait préparer pour deux heures: un dîner -d'amis intimes où il n'y avait que dix-sept personnes. Il alla faire une -visite à M<sup>me</sup> de Riquebourg et partit à midi précis comme le portaient -les instructions qu'il s'était faites, et sans vouloir permettre au préfet -de rentrer en matière.</p> - -<p>Heureusement pour les voyageurs, la route traversait une suite de collines -où ils firent deux lieues à pied, au grand scandale du postillon.</p> - -<p>Cette effroyable activité de trente-six heures avait placé déjà bien -loin le souvenir des huées et de la boue de Blois. Ils firent un grand -détour pour aller voir les ruines de la célèbre abbaye de N... Ils les -trouvèrent admirables, et ne purent, en véritables élèves de l'École -polytechnique, résister à l'envie d'en mesurer quelques parties. Cette -diversion délassa beaucoup les voyageurs. Le vulgaire et le plat qui -avaient encombré leur cerveau furent emportés par les discussions sur la -convenance de l'art gothique avec la religion.</p> - -<p>«—Rien n'est bête comme votre église de la Madeleine, dont les -journaux sont si fiers. Un temple grec respirant la gaieté et le bonheur, -pour abriter les mystères terribles de la religion des épouvantements. -Saint-Pierre de Rome lui-même n'est qu'une brillante absurdité; mais en -1500, lorsque Raphaël et Michel-Ange y travaillaient, Saint-Pierre n'était -pas absurde. La religion de Léon X était gaie; le pape plaçait par la main -de Raphaël, dans les ornements de sa galerie favorite, les amours du cygne -et de Léda, répétées vingt fois. Saint-Pierre est devenu absurde depuis -le jansénisme de Pascal, se reprochant le plaisir d'aimer sa sœur, et -depuis que les plaisanteries de Voltaire ont resserré si étroitement le -cercle des convenances religieuses comme nous disons dans le commerce.»</p> - -<p>Le troisième jour, à midi, les voyageurs aperçurent à l'horizon les -clochers pointus de Caen, chef-lieu du département où l'on redoutait tant -l'élection de M. Mairobert.</p> - -<p>La gaieté de Lucien tomba aussitôt; se tournant vers Coffe, avec un -grand soupir:</p> - -<p>«—Je pense tout haut avec vous, mon cher Coffe. J'ai toute honte -bue..., vous m'avez vu pleurer... Quelle nouvelle infamie vais-je faire -ici?</p> - -<p>«—Effacez-vous; bornez-vous à seconder les mesures du préfet; -travaillez moins sérieusement à la chose.</p> - -<p>«—Ce fut une faute d'aller loger à la préfecture, chez M. de -Riquebourg.</p> - -<p>«—Sans doute, mais cette faute part du sérieux avec lequel -vous travaillez, et de l'ardeur avec laquelle vous marchez au résultat.»</p> - -<p>En approchant de Caen, les voyageurs remarquèrent beaucoup de gendarmes -sur la route, et certains bourgeois, marchant raide, en redingote et avec -de gros bâtons.</p> - -<p>«—Si je ne me trompe, voici les assommeurs de la Bourse, dit Coffe.</p> - -<p>«—.Mais a-t-on assommé à la Bourse? N'est-ce pas la <i>Tribune</i> -qui a inventé cela?</p> - -<p>«—Pour ma part, j'ai reçu cinq ou six coups de bâton, et la chose -aurait mal fini, si je ne me fusse trouvé un grand compas avec lequel je -fis mine d'éventrer ces messieurs. Leur digne chef, M. B..., était à dix -pas de là, à une fenêtre de l'entresol. Je me sauvai par la rue des -Colonnes.»</p> - -<p>En arrivant aux portes de la ville, on examina pendant dix minutes -les passeports des voyageurs, et comme Lucien se fâchait, un homme d'un -certain âge, grand et fort, et badinant avec un énorme bâton, l'envoya -faire f... en termes forts clairs.</p> - -<p>«—Monsieur, je m'appelle Leuwen, maître des requêtes, et je vous -regarde comme un goujat. Donnez-moi votre nom, si vous l'osez.</p> - -<p>«—Je m'appelle <i>Lustucru</i>, répondit l'homme au bâton en ricanant -et en tournant autour de la voiture. Donnez mon nom à votre procureur du -roi, monsieur l'homme brave. Si jamais nous nous rencontrons en Suisse, -ajouta-t-il à voix basse, vous aurez une paire de soufflets.</p> - -<p>«—Espion déguisé! lui cria Lucien.</p> - -<p>«—Ma foi, dit Coffe en riant presque, je serai ravi de vous voir -bafoué un peu, comme je le fus jadis place de la Bourse.</p> - -<p>«—Au lieu d'un compas, j'ai des pistolets.</p> - -<p>«—Vous pourrez tuer impunément ce gendarme déguisé. Il a l'ordre -de ne pas se fâcher, et peut-être à Montmirail ou à Waterloo, était-ce un -brave soldat. Aujourd'hui nous appartenons au même régiment; ne nous -lâchons pas, dit Coffe avec un rire amer.</p> - -<p>«—Vous êtes cruel.</p> - -<p>«—Je suis vrai quand on m'interroge; c'est à prendre ou à -laisser.»</p> - -<p>Les larmes en vinrent aux yeux de Lucien. En arrivant à l'auberge, il -prit la main de Coffe.</p> - -<p>«—Je suis un enfant...</p> - -<p>«—Non pas, vous êtes un heureux du siècle, comme disent les -prédicateurs, et vous n'avez jamais eu de besogne désagréable à faire.»</p> - -<p>L'hôte mit beaucoup de mystère à les recevoir: il y avait des -appartements et il n'y en avait pas; il ne pouvait savoir...</p> - -<p>Le fait est que l'hôte fit prévenir la préfecture. Les auberges, qui -redoutaient les vexations des gendarmes et des agents de police, avaient -reçu l'ordre de ne point fournir des appartements aux partisans de M. -Mairobert.</p> - -<p>Le préfet, M. Crépu, donna l'autorisation de loger MM. Leuwen et Coffe. -À peine dans leurs chambres, un monsieur très jeune, fort bien mis, mais -évidemment, armé de pistolets, vint leur remettre, sans mot dire, deux -exemplaires d'un pamphlet in-18, couvert de papier rouge et fort mal -imprimé. C'était la collection de tous les articles ultra-libéraux que -M. Crépu de Séranville avait publiés dans le <i>National</i>, le <i>Globe</i>, -le <i>Courrier</i>, et autres journaux libéraux de 1829.</p> - -<p>«—Ce n'est pas mal, dit Coffe; il écrit bien.</p> - -<p>«—Quelle emphase! quelle plate imitation de M. de Chateaubriand! -À tout moment les mots sont détournés de leur sens naturel.»</p> - -<p>Ils lurent interrompus par un agent de police qui vint, en souriant -platement, leur remettre deux autres pamphlets.</p> - -<p>«—Voilà deux louis; c'est l'argent des contribuables, dit Coffe. -Eh! parbleu..., mais e'est notre pamphlet; c'est celui que nous avons -perdu à Blois, c'est du Torset tout pur.»</p> - -<p>Et ils se remirent à lire les articles qui faisaient briller autrefois, -dans le <i>Globe</i>, le nom de M. Crépu de Séranville.</p> - -<p>«—Allons voir ce renégat, proposa Leuwen.</p> - -<p>«—Je ne suis pas d'accord avec vous. Il ne croyait pas plus en 1829 -aux doctrines libérales, qu'aujourd'hui à l'ordre public et à la -stabilité. Sous Napoléon, il se fût fait tuer pour être capitaine. Le seul -avantage de l'hypocrisie d'alors sur celle de maintenant, de 1809 sur -1834, c'est que l'hypocrisie d'alors ne pouvait se passer de bravoure, -dualité qui, en temps de guerre, n'admet pas d'autres sentiments mesquins. -Le malheur de ces pauvres préfets, c'est que leur maître actuel n'exige -d'eux que les qualités d'un procureur de Basse-Normandie.»</p> - -<p>Ce fut dans ces dispositions philosophiques, considérant les Français -du XIX<sup>e</sup> siècle sans haine ni amour, et uniquement comme des -machines menées par les possesseurs du budget, que Leuwen et Coffe -entrèrent à la préfecture de Caen.</p> - -<p>Un valet de chambre, vêtu avec un soin rare en province, les introduisit -dans un salon élégant. Des portraits à l'huile de tous les membres de la -famille royale ornaient ce salon, qui n'eût pas été déplacé dans une des -maisons les plus luxueuses de Paris.</p> - -<p>«—Ce renégat va nous faire attendre ici au moins dix minutes.</p> - -<p>«—J'ai justement apporté le pamphlet composé de ses articles. S'il -nous fait attendre plus de cinq minutes, il me trouvera plongé dans la -lecture de ses ouvrages.»</p> - -<p>Ces messieurs se chauffaient près de la cheminée, lorsque Lucien -s'aperçut que les cinq minutes d'attente étaient expirées; il s'établit -dans un fauteuil, tournant le dos à la porte, et continua la conversation, -ayant à la main le pamphlet in-18, couvert de papier rouge.</p> - -<p>On entendit un bruit léger. Lucien devint attentif à sa lecture. Une -porte s'ouvrit, et Coffe, que la rencontre de ces deux fats amusait assez, -vit paraître un être maigre, petit, très mince, fort élégant. Il était, -dès le matin, en pantalon noir collant, avec des bas qui dessinaient la -jambe la plus grêle, peut-être, de son département. À la vue du pamphlet -que Lucien ne remit dans sa poche que quatre ou cinq mortelles minutes -après l'entrée de M. de Séranville, la figure de celui-ci prit une couleur -de rouge foncé. Coffe remarqua que les coins de sa bouche se -contractaient. Le ton de Leuwen était froid, simple, militaire, un peu -goguenard.</p> - -<p>«—C'est singulier, pensait Coffe, comme l'habit militaire a besoin -de peu de temps pour s'incruster dans le caractère du Français qui le porte. -Voilà un enfant qui n'a été militaire—et quel militaire!—que -pendant dix mois; et toute sa vie, sa jambe, ses bras trahiront le soldat. -Il n'est pas étonnant que les Gaulois aient été le peuple le plus brave de -l'antiquité. Le plaisir de porter un insigne militaire bouleverse ces -gens-là, mais leur inspire aussi, avec la dernière violence, deux ou -trois vertus auxquelles ils ne manquent jamais.»</p> - -<p>Pendant ces réflexions philosophiques et peut-être légèrement curieuses, -car Coffe était pauvre et y pensait souvent, la conversation entre Lucien -et le préfet s'engageait sérieusement sur les élections.</p> - -<p>Le petit préfet parlait lentement et avec une extrême affectation -d'élégance; mais il était évident qu'il se contenait.</p> - -<p>«—Vous plairait-il, monsieur le préfet, de me confier le bordereau -de vos élections?»</p> - -<p>M. de Séranville hésita évidemment et enfin avoua le savoir par cœur, -mais ne l'avoir pas écrit.</p> - -<p>«—M. Coffe, mon adjoint dans ma mission,» présenta Lucien,—et -il insista sur les qualités de son camarade parce qu'il lui semblait que -le préfet n'accordait à celui-ci que peu de place dans son attention.—M. -Coffe aura peut-être un crayon et, si vous le permettez, notera les -chiffres que vous aurez la bonté de nous confier.»</p> - -<p>L'ironie de ces derniers mots ne fut pas perdue pour M. de Séranville. -Sa mine fut réellement agitée pendant que Coffe, avec le sang-froid le -plus provocant dévissait l'écritoire du portefeuille en cuir de Russie -de M. le maître des requêtes.</p> - -<p>«—À nous deux, nous mettrons ce petit homme sur le gril. L'amusant, -c'est de le retenir le plus longtemps possible dans cette agréable -position,» pensait Coffe.</p> - -<p>L'arrangement de l'écritoire, ensuite de la table, prit bien une minute -et demie, durant laquelle Lucien fut de la froideur et du silence les -plus parfaits.</p> - -<p>«—Le fat militaire l'emporte sur le fat civil,» se disait Coffe.</p> - -<p>Quand il fut commodément installe pour écrire:</p> - -<p>«—S'il vous convient de nous communiquer votre bordereau, nous -pourrons en prendre note.</p> - -<p>«—Certainement, certainement, répondit le préfet:</p> - -<p>Électeurs inscrits, 1.280.</p> - -<p>Présents probablement, 900.</p> - -<p>M. de Bourdoulier, candidat constitutionnel, 400.</p> - -<p>M. Mairobert, 500.»</p> - -<p>Et il n'ajouta aucun détail sur les nuances qui formaient ces chiffres -totaux de 400 et de 500. Lucien ne jugea pas convenable de demander autre -chose. Après quoi M. de Séranville s'excusa de ne les pouvoir loger à la -préfecture, à cause des ouvriers qui étaient en train de faire des -réparations et qui l'empêchaient d'offrir les pièces les plus -confortables. Il n'invita ces messieurs à dîner que pour le lendemain.</p> - -<p>Les trois personnages se quittèrent avec une froideur qui ne pouvait -être plus grande sans être marquée.</p> - -<p>«—Celui-ci est bien moins ennuyeux que le Riquebourg, dit gaiement -Lucien, une fois dans la rue.</p> - -<p>«—Et vous avez été infiniment plus homme d'État, c'est-à-dire -parfaitement insignifiant.</p> - -<p>«—M. de Séranville n'admet aucune comparaison avec ce bon bourgeois -de Riquebourg qui dissertait sur les comptes de sa cuisinière. Il est bien -plus commode, il n'est nullement ridicule, et beaucoup plus confit en -méfiance et méchanceté, comme dirait mon père.</p> - -<p>«—Serait-ce un fanatique sombre qui aurait besoin d'agir, de -comploter, de faire sentir son pouvoir aux hommes? Il aura mis ce besoin -de venin au service de son ambition, comme jadis, il l'employait dans la -critique des ouvrages littéraires de ses rivaux.</p> - -<p>«—Il a plutôt du sophiste qui aime à parler et à ergoter parce -qu'il s'imagine raisonner puissamment. Cet homme serait puissant dans un -comité de la Chambre des députés. Ce serait un Mirabeau pour notaires de -campagne.»</p> - -<p>Tout en causant, les deux amis parcouraient gaiement la ville. Il était -évident que quelque chose d'extraordinaire agitait la démarche -ordinairement si lourde des bourgeois de province.</p> - -<p>«—Ces gens-ci n'ont pas l'air apathique qui leur est habituel.</p> - -<p>«—Vous verrez qu'au bout de trente on quarante ans d'élections, -le provincial sera moins bête.»</p> - -<p>Il y avait à Caen une collection d'antiquités romaines, trouvées à -Lillebonne. Les voyageurs la visitèrent et perdirent un grand temps à -discuter avec le custode, sur l'antiquité d'une chimère tellement verdie -par le temps que la forme en était presque perdue. Le custode, d'après le -bibliothécaire de la ville, la faisait remonter à 2.700 ans, quand nos -voyageurs furent abordés par un monsieur qui leur dit très poliment:</p> - -<p>«—Ces messieurs voudront-ils bien me pardonner si je leur adresse -la parole sans être connu? Je suis le valet de chambre du général Fari, -qui attend ces messieurs depuis une heure à leur auberge et qui les prie -d'agréer ses excuses s'il les fait avertir. Le général Fari m'a chargé -de dire à ces messieurs ces propres mots: <i>Le temps presse.</i></p> - -<p>«—Nous vous suivons, dit Lucien. Voilà un valet de chambre qui me -plairait.</p> - -<p>«—Reste à savoir si nous pourrons dire tel valet, tel maître. Dans -le fait, nous étions un peu enfants d'examiner des antiquités, tandis que -nous sommes chargés de construire le présent.»</p> - -<p>Ils trouvèrent la porte de leur auberge suffisamment garnie de gendarmes, -et, dans leur salon, un homme de cinquante ans, à figure rouge, l'air un -peu paysan, mais des yeux animés et doux, et des manières qui ne -démentaient pas ce que promettait le regard. C'était le général Fari, -commandant la division. Sous les façons un peu communes d'un homme qui, -pendant cinq ans, avait été simple dragon, il était difficile d'avoir plus -de véritable politesse, et, à ce qu'il parut, d'entendre mieux les -affaires. Coffe fut étonné de le trouver absolument exempt de toute -fatuité militaire. Ses bras et ses jambes remuaient comme ceux d'un homme -d'esprit ordinaire. Son zèle pour faire élire M. de Bourdoulier et pour -éloigner M. Mairobert, n'avait aucune nuance de méchanceté ni même -d'animosité. Il parlait de M. Mairobert comme il aurait fait d'un général -prussien commandant la ville qu'il assiégeait. Il parlait avec beaucoup -d'égards de tout le monde, et même du préfet; toutefois il était évident -qu'il n'était pas infidèle à la règle qui fait du général l'ennemi naturel -et instinctif du préfet. À peine avait-il reçu la lettre du ministre, que -Leuwen lui avait envoyée en arrivant, qu'il l'avait cherché!</p> - -<p>«—Mais vous étiez à la préfecture; messieurs, je vous l'avoue, je -tremble pour vos élections. Les cinq cents votants de M. Mairobert sont -énergiques, pleins de conviction, et peuvent faire des prosélytes. Nos -quatre cents votants sont silencieux, tristes et, je trancherai le mot -avec vous, messieurs, je les trouve honteux de leur rôle. Ce diable de M. -Mairobert est le plus honnête homme du monde, riche, obligeant. Il n'a -jamais été qu'une fois en colère dans sa vie, et encore poussé à bout -par le pamphlet noir.</p> - -<p>«—Quel pamphlet? demanda Leuwen.</p> - -<p>«—Quoi, messieurs, M. le préfet ne vous a point remis un pamphlet -couvert de papiers de deuil?</p> - -<p>«—Vous m'en donnez la première nouvelle. Je vous serais vraiment -obligé, mon général, si vous pouviez me le procurer.</p> - -<p>«—Le voici.</p> - -<p>«—Comment? C'est le pamphlet du préfet? N'a-t-il pas reçu l'ordre -par télégraphe de n'en pas laisser sortir un seul exemplaire de son -imprimerie?</p> - -<p>«—M. de Séranville a pris sur lui de ne pas obéir à cet ordre. -Ce pamphlet est peut-être un peu dur; il circule depuis avant-hier, et -produit, je ne vous le dissimule point, messieurs, l'effet le plus -déplorable. Du moins telle est ma façon de voir les choses.»</p> - -<p>Lucien qui n'avait vu que le manuscrit, dans le cabinet du ministre, -le parcourut rapidement. Et comme un manuscrit est toujours obscur, les -traits de sottise et même de calomnie contre M. Mairobert lui semblaient -cent fois plus forts.</p> - -<p>«—Grand Dieu!» disait-il en lisant, et son accent était bien plus -celui de l'honnête homme froissé que du commissaire aux élections, choqué -d'une fausse manœuvre.</p> - -<p>«—Et l'élection se fait après-demain, et comme M. Mairobert est -généralement estimé dans le pays, ceci décidera à agir les honnêtes gens -indolents et même les timides.</p> - -<p>«—Je crains bien, dit le général, que ce pamphlet ne lui donne -quarante voix de cette espèce.</p> - -<p>«—On accuse ici M. Mairobert de gagner ses procès en donnant à -dîner aux juges du tribunal de première instance.</p> - -<p>«—C'est l'homme le plus généreux. Il a des procès, car enfin, -nous sommes en Normandie, ajouta le général en souriant, et il les gagne -parce que c'est un homme d'un caractère ferme, mais tout le département -sait qu'il n'y a pas deux ans, il a rendu comme aumône à une veuve la -somme qu'elle avait été condamnée à lui payer. M. Mairobert a plus de -soixante mille livres de rente, et chaque année presque il fait des -héritages de douze ou quinze mille livres de rente. Il a sept ou huit -oncles tous riches et non mariés. Il a peut-être quarante fermiers dans -le pays, auxquels il double les bénéfices qu'ils font. Le fermier prouve -à M. Mairobert que sa femme, ses enfants et lui ont gagné cinq cents -francs cette année. M. Mairobert lui remet une somme pareille remboursable -dans dix ans sans intérêts. Comme conseiller de préfecture provisoire, -il a mené la préfecture et a tout fait en 1814 pendant la présence des -étrangers. Il a tenu tête à un colonel insolent et l'a chassé de la -préfecture le pistolet à la main. Enfin, c'est un homme complet.»</p> - -<p>Lucien parcourut encore quelques phrases du pamphlet.</p> - -<p>«—Vous avez raison, mon général, nous sommes au commencement -d'une bataille qui peut devenir une déroute. Quoique M. Coffe et moi -n'ayons pas l'honneur d'être connus de vous, nous vous demandons une -confiance entière pendant les trois jours qui nous restent encore jusqu'au -scrutin définitif. Je puis disposer de cent mille écus, j'ai sept à huit -places à donner, et autant de destitutions à demander par télégraphe. -Voilà quelles sont mes instructions, que je ne confie qu'à vous.</p> - -<p>«—Monsieur Leuwen, répondit le général Fari, je n'aurai pas de -secrets pour vous, comme vous n'en avez pas eu pour moi: <i>il est trop -tard.</i> Si vous étiez venu il y a deux mois, si M. le préfet avait écrit -moins et parlé davantage, peut-être eussions-nous pu gagner les gens -timides. Tout ce qui est riche ici n'apprécie pas convenablement le -gouvernement du roi, mais a une peur terrible de la république. Néron, -Caligula, le diable régneraient, qu'on les soutiendrait par peur de la -république. Nous sommes sûrs de 300 voix de gens riches; nous en aurions -350, mais il faut calculer sur 300 jésuites et sur 15 ou 20 jeunes gens -poitrinaires ou réellement de bonne foi, qui voteront d'après les ordres -de Mgr l'évêque, lequel lui-même s'entend avec le comité de Henri V. Il y -a dans le département 33 ou 36 républicains décidés: s'il s'agissait de -voler entre la monarchie et la république, sur 900 voix, nous en aurions -860 contre 40. Mais on voudrait que la <i>Tribune</i> n'en fût pas à son -cent quatrième procès et surtout que le gouvernement du roi n'humiliât pas -la nation à l'égard des étrangers. De là, 500 voix qu'espèrent les -partisans de M. Mairobert. Le préfet n'a aucune influence personnelle et -manque de rondeur apparente. Il parle trop bien, et il est incapable de -séduire un bas Normand au bout d'une demi-heure de conversation. Il est -terrible, même avec ses commissaires de police, qui sont pourtant à plat -ventre devant lui. Voyant qu'il manquait d'influence, M. de Séranville -s'est jeté dans le système des circulaires et des lettres menaçantes aux -maires. J'en connais plus de quarante parmi ceux-ci que ces menaces -continuelles ont fait <i>cabrer.</i> Il <i>ratera</i> son élection et, ma -foi, tant mieux; il sera déplacé et nous en serons débarrassés.»</p> - -<p>Le général, Lucien et Coffe raisonnèrent longtemps; on retournait les -chiffres de toutes les façons et malgré tout on arrivait toujours pour -M. Mairobert à 450 voix au moins. Une seule voix de plus donnait la -majorité dans un collège de 900 électeurs.</p> - -<p>«—Mais l'évêque doit avoir un grand vicaire favori; si l'on -donnait 10.000 francs à celui-ci...</p> - -<p>«—Il a de l'aisance et veut devenir évêque. D'ailleurs, il ne -serait peut-être pas impossible qu'il fût honnête homme. Ça s'est vu.</p> - -<p>«—Ma foi, comme il fait soleil, dit Lucien à Coffe, lorsque le -général fut parti, et comme il n'est qu'une heure et demie de -l'après-midi, j'ai envie de faire une dépêche télégraphique au ministre. -Il vaut mieux qu'il sache la vérité.</p> - -<p>«—Ce n'est pas un moyen de faire votre cour; cette vérité est amère. -Et que pensera-t-on de vous à la cour si, après tout, M. Mairobert n'est -pas nommé?</p> - -<p>«—Ma foi, c'est assez d'être un coquin au fond, je ne veux pas -l'être dans la forme. J'en agis avec M. de Vaize comme je voudrais qu'on -en agît avec moi.»</p> - -<p>Il écrivit la dépêche, Coffe l'approuva en lui faisant ôter trois mots -qu'il remplaça par un seul. Lucien sortit seul pour aller à la préfecture, -et monta au bureau du télégraphe. Il pria le directeur de transmettre -sa dépêche sans délai, et comme celui-ci paraissait embarrassé et faisait -des phrases, Lucien qui regardait sa montre et craignait les brumes dans -une journée d'hiver, finit par lui parler fortement et clairement. Le -directeur lui insinua qu'il ferait bien d'aller voir le préfet.</p> - -<p>M. de Séranville parut fort contrarié; il relut plusieurs fois les -pouvoirs de Leuwen, et, au total, imita son commis. Impatienté d'avoir -attendu trois quarts d'heure, Lucien dit enfin:</p> - -<p>«—Veuillez, monsieur, me répondre clairement.</p> - -<p>«—Monsieur, je tâche d'être toujours clair, répondit le préfet -fort piqué.</p> - -<p>«—Vous convient-il, monsieur, de faire passer cette dépêche?</p> - -<p>«—Il me semble, monsieur, que je pourrais voir cette dépêche.</p> - -<p>«—Vous vous écartez de la clarté qu'après trois quarts d'heure -perdus vous m'aviez fait espérer. Je n'admets plus de périphrases. La -journée s'avance. De votre part, différer la réponse, c'est me la donner -négative, tout en n'osant pas dire non.</p> - -<p>«—En n'osant pas! monsieur...</p> - -<p>«—Voulez-vous, monsieur, ou ne voulez-vous pas faire passer ma -dépêche?</p> - -<p>«—Eh bien, monsieur, jusqu'à ce moment c'est moi qui suis le -préfet de Caen, et je vous réponds non.»</p> - -<p>Ce «non» fut dit avec la rage d'un pédant outragé.</p> - -<p>«—Je vais avoir l'honneur de vous faire ma question par écrit; -j'espère que vous oserez par écrit aussi me répondre. Après quoi -j'enverrai un courrier au ministre.</p> - -<p>«—Un courrier, un courrier! Vous n'aurez ni chevaux, ni courrier, -ni passeport. Savez-vous qu'au sortir de la ville il y a ordre de rien -laisser passer sans passeport signé de moi, et encore avec un signe -particulier?</p> - -<p>«—Eh bien, monsieur le préfet, dit Lucien en mettant un intervalle -fortement marqué entre chacun de ses mots, il n'y a plus de gouvernement -possible. J'ai des ordres pour le général, et je vais, du moment que vous -n'obéissez pas au ministre de l'Intérieur, lui demander de vous faire -arrêter.</p> - -<p>«—Me faire arrêter, morbleu!»</p> - -<p>Et le petit préfet s'élança sur Lucien qui prit une chaise et l'arrêta -à trois pas de distance.</p> - -<p>«—Monsieur le préfet, avec ces façons-là, vous serez battu et -puis arrêté. Je ne sais pas si vous serez content.</p> - -<p>«—Vous êtes un insolent et vous me rendrez raison!</p> - -<p>«—Vous auriez besoin que je vous rendisse la raison. Pour le -présent, je me bornerai à vous dire que mon mépris pour vous est complet, -mais je ne vous accorderai l'honneur de tirer l'épée avec moi que le -lendemain de l'élection de M. Mairobert. Je vais faire part de mes -instructions au général.»</p> - -<p>Ce mot parut mettre le préfet tout à fait hors de lui.</p> - -<p>«—Si le général obéit, comme je n'en doute pas, aux ordres du -ministre de la Guerre, vous serez arrêté, et moi mis en possession du -télégraphe. Si le général ne pense pas devoir me prêter main-forte, je -vous laisse, monsieur, tout l'honneur de faire élire M. Mairobert et je -pars pour Paris, et passerai quand même les portes de la ville. À Paris, -comme ici, je serai toujours prêt à vous renouveler l'hommage de mon -mépris pour vos talents comme pour votre caractère. Adieu, monsieur.»</p> - -<p>Comme Lucien s'en allait, on frappa violemment à la porte qu'il -allait ouvrir et dont M. de Séranville avait poussé le verrou aux -premières paroles un peu trop acerbes de leur conversation. Lucien ouvrit.</p> - -<p>«—Dépêche télégraphique, dit le directeur du télégraphe.</p> - -<p>«—Donnez, dit le préfet, avec la hauteur la plus dépourvue de -politesse.»</p> - -<p>Le malheureux directeur restait pétrifié. Il connaissait le préfet -comme un homme violent et n'oubliant jamais de se venger.</p> - -<p>«—Donnez donc, morbleu!</p> - -<p>«—La dépêche est pour M. Leuwen, dit le directeur d'une voix -éteinte.</p> - -<p>«—Eh bien, monsieur, vous êtes préfet, dit M. de Séranville avec -un rire amer et en montrant les dents. Je vous cède la place; et il sortit -en poussant la porte de façon à ébranler tout le cabinet.</p> - -<p>«—Voulez-vous me communiquer cette terrible dépêche?</p> - -<p>«—La voici, mais M. le préfet me dénoncera. Je vous en supplie, -veuillez me soutenir.»</p> - -<p>Leuwen lut:</p> - - -<p><i>M. Leuwen aura la direction supérieure des élections.</i></p> - -<p><i>Supprimer le pamphlet absolument.</i></p> - -<p><i>M. Leuwen répondra au moment même.</i></p> - - -<p>«—Voici ma réponse,» dit Lucien:</p> - - -<p><i>Tout va au plus mal.</i></p> - -<p><i>M. Mairobert a dix voix de majorité au moins.</i></p> - -<p><i>Je me querelle avec le préfet.</i></p> - - -<p>«—Expédiez-moi ceci. Je vous le dis à regret, monsieur; les -circonstances sont graves. Je ne voudrais pas blesser votre délicatesse, -mais dans votre intérêt même, je vous avertis que, si cette dépêche ne -parvient pas ce soir à Paris, ou si âme qui vive en a connaissance ici, -je demande votre changement par le télégraphe de demain.</p> - -<p>«—Ah! monsieur, mon zèle...</p> - -<p>«—Je vous jugerai demain. Allez, monsieur, et ne perdez pas de -temps.»</p> - -<p>Lorsque le directeur du télégraphe fut sorti, Lucien regarda autour de -lui et, après une seconde, éclata de rire. Il se trouvait seul, à la table -du préfet: il y avait là son mouchoir, sa tabatière ouverte, ses papiers -étalés.</p> - -<p>Il alla ouvrir la porte, appela un huissier qu'il fit rentrer, et se mit -à écrire sur la table du préfet, mais du côté opposé à la cheminée, pour -s'ôter autant que possible l'apparence de lire les papiers épars sur la -table. Il écrivit à M. de Séranville:</p> - -<p>«Si vous m'en croyez, monsieur, jusqu'au lendemain des élections, nous -regarderons ce qui s'est passé depuis une heure comme non avenu. Pour ma -part, je ne ferai confidence de cette scène, désagréable à personne de la -ville. Dans deux heures, à sept heures du soir, j'envoie un courrier à -S. E. M. le ministre de l'Intérieur. J'ai l'honneur de vous demander un -passeport que je vous supplie de me faire parvenir avant six heures et -demie. Il serait convenable d'y apposer les signes nécessaires pour que -le commis ne soit pas retardé aux portes de Caen. Mon courrier, en sortant -de chez moi, passera à la préfecture pour prendre vos lettres en galopant -vers Paris.</p> - -<p>«Je suis, monsieur..., etc.</p> - -<p><span style="margin-left: 30%;">L. Leuwen.»</span></p> - - -<p>Il appela l'huissier qui, debout près de la porte, était pâle comme -un mort, et il cacheta la lettre.</p> - -<p>«—Remettez cela à M. le préfet.</p> - -<p>«—Est-ce que M. de Séranville est encore préfet? demanda -l'huissier.</p> - -<p>«—Remettez ces lettres à M. le préfet; et Lucien quitta la -préfecture avec beaucoup de froideur et de dignité.</p> - -<p>«—Ma foi, vous avez agi comme un enfant, dit Coffe, quand Leuwen -lui raconta la menace de faire arrêter M. de Séranville.</p> - -<p>«—Je ne pense pas. D'abord je n'étais pas précisément en colère, -j'ai eu le temps de réfléchir un peu à ce que j'allais faire. S'il y a un -moyen au monde d'empêcher l'élection de M. Mairobert, c'est le départ -du préfet actuel, et son remplacement provisoire par un conseiller de -préfecture. Le ministre m'a dit qu'il donnerait 500.000 francs pour -n'avoir pas vis-à-vis de lui à la Chambre M. Mairobert. Pesez ces mots. -L'argent résume tout.»</p> - -<p>Le général arriva sur ces entrefaites.</p> - -<p>«—Je viens vous apporter mes rapports.</p> - -<p>«—Général, lui dit Lucien, voulez-vous partager mon dîner -d'auberge? Comme j'envoie un courrier, je désirerais que vous corrigiez -ce que je vais dire sur l'état des esprits. Il vaut mieux, me semble-t-il, -que le ministre sache la vérité.</p> - -<p>«—Nous avons encore le temps, avant votre courrier, répondit le -général, d'entendre deux commissaires de police et l'officier qui me -seconde pour les élections. Comme je puis me tromper, je ne voudrais pas -que vous vissiez les choses uniquement par mes yeux.»</p> - -<p>À ce moment, on annonça M. le president Donis d'Angel.</p> - -<p>«—Quel homme est-ce?</p> - -<p>«—C'est un bavard insupportable, expliquant longuement ce dont -on n'a quoi faire, et sautant à pieds joints sur les choses difficiles. -D'ailleurs, nageant entre deux eaux, et entretenant des relations avec -les personnes qui dans le département nous sont hostiles. Il nous fera -perdre un temps précieux, et comme il faut vingt-sept heures à votre -courrier pour gagner Paris, il me semble que vous ne sauriez l'expédier -trop vite, si toutefois vous voulez en expédier un, ce que je suis loin -de vous conseiller. Ce que je vous conseille réellement, c'est de renvoyer -M. Donis d'Angel à ce soir à dix heures ou à demain matin.»</p> - -<p>Ainsi fut fait. Malgré la sincérité et la probité des interlocuteurs, -le dîner fut triste, sérieux et court. Au dessert parurent deux -commissaires de police, et ensuite un petit lieutenant, nommé Milière, -aussi madré que les commissaires, et qui prétendait bien gagner la croix -avec cette élection.</p> - -<p>Enfin, à sept heures et demie, le courrier partit pour Paris, portant -à M. le comte de Vaize le bordereau dos élections et trente pages de -détails explicatifs. Dans une dépêche à part, Lucien donnait au ministre -le narré exact de sa dispute avec le préfet; il rapportait le dialogue -avec la même exactitude que s'il avait été écrit par un sténographe. À -neuf heures, le général revint chez Lucien, lui apportant de nouveaux -rapports replis du canton de Risset. Il l'avertit aussi que, dès six -heures, le préfet avait fait partir pour Paris un courrier, avec une -avance sur le sien de une heure et demie, et que probablement ce dernier -ne désirait pas bien vivement attendre son camarade...</p> - -<p>«—Vous conviendrait-il, général, de m'accompagner demain matin -chez les cinquante citoyens les plus recommandables de la ville? Cette -démarche peut être tournée en ridicule, mais si elle nous fait seulement -gagner deux voix, c'est un succès.</p> - -<p>«—Ce serait avec beaucoup de plaisir que je vous accompagnerai -partout, monsieur, mais le préfet...»</p> - -<p>Après avoir longuement discuté sur les moyens de ménager la vanité -maladive de ce fonctionnaire, il fut convenu que le général et Leuwen lui -écriraient chacun de leur côté. Le valet de chambre du général porta les -deux lettres à la préfecture; M. de Séranville le fit entrer et le -questionna beaucoup. Cette union de Leuwen et du général Fari le mettait -au désespoir. Il répondit par écrit, aux deux lettres, qu'il était -indisposé et au lit. Les visites du lendemain convenues, ou arrêta la -liste des visités; le petit lieutenant Milière fut appelé de nouveau et -passa dans une chambre voisine pour dicter à Coffe un mot sur chacun de -ces messieurs. Le général et Lucien se promenaient en silence, cherchant -quelque moyen de sortir d'embarras.</p> - -<p>«—Le ministre ne peut plus vous être d'aucun secours. Il est trop -tard...</p> - -<p>«—Sans doute, mais à l'armée, vous avez souvent hasardé de faire -charger un régiment lorsque la bataille était perdue aux trois quarts. -Nous sommes dans le même cas; que pouvons-nous perdre? D'après les -derniers rapports du canton de Risset, il n'y a plus d'espoir...; une -vingtaine de vos amis voteront pour M. Mairobert uniquement pour se -débarrasser de M. de Séranville. Dans cet état désespéré, n'y aurait-il -pas moyen de tenter une démarche auprès du chef du parti légitimiste, M. -de Cerna?»</p> - -<p>Le général s'arrêta court au milieu du salon.</p> - -<p>«—Je lui dirai ceci, continua Lucien: je fais nommer celui de vos -électeurs que vous me désignerez; je lui donne les trois cent quarante -voix du gouvernement. Pouvez-vous ou voulez-vous envoyer des courriers à -cent gentilshommes campagnards? Avec ces cent voix et les nôtres nous -excluons M. Mairobert de la Chambre. Que nous fait un légitimiste de plus? -D'abord, il est à parier mille contre un, que ce sera un imbécile ou un -ennuyeux que personne n'écoutera. Eût-il le talent de Berryer, ce -représentant ne représentera rien, si ce n'est lui-même, et un parti peu -dangereux, cent ou cent cinquante mille de Français riches, tout au plus. -Si j'ai bien compris le ministre, mieux vaut dix légitimistes à la Chambre -qu'un seul Mairobert, représentant de tous les petits propriétaires de la -basse Normandie.»</p> - -<p>Le générai se promena longtemps sans rien répondre.</p> - -<p>«—C'est une idée, mais elle est bien dangereuse pour vous. Le -ministre qui est à cent lieues du champ de bataille vous blâmera. Je ne -vous demande pas quels sont vos rapports avec M. le comte de Vaize, mais -enfin j'ai soixante et un ans, je pourrais être votre père... -Permettez-moi d'aller jusqu'au bout de ma pensée: Fussiez-vous le fils du -ministre, ce parti extrême que vous proposez serait dangereux pour vous. -Quant à moi, monsieur, ceci n'étant pas une action de guerre, mon rôle est -de rester en deuxième et même troisième ligne. Comme je ne suis pas fils -de ministre, ajouta-t-il en souriant, vous m'obligeriez infiniment en -évitant de dire que vous m'avez fait part de ce projet d'union avec les -légitimistes. Si cette élection tourne mal, il y aura quelqu'un de -sévèrement blâmé, je désire donc rester dans la demi-teinte.</p> - -<p>«—Je vous donne ma parole d'honneur que personne ne saura jamais -que je vous ai parlé de cette idée. J'aurai l'honneur de vous remettre, -avant votre sortie, une lettre qui le prouve. Quant à l'intérêt que vous -daignez prendre à ma jeunesse, mes remerciements sont sincères comme -votre bienveillance, mais je vous avouerai que je ne cherche que le -succès de l'élection. Toutes les considérations personnelles sont -secondaires pour moi. Je désirais ne pas employer le moyen des -destitutions—un moyen infâme.—Malheureusement, il n'y a pas -dix heures que je suis à Caen, je n'y connais personne absolument et le -préfet me traite en rival. Si M. de Vaize veut être juste, il considérera -tout cela. Mais je ne me pardonnerais jamais de faire de mes craintes un -moyen de ne pas agir. Ce serait à mes yeux la pire des platitudes. Ceci -bien posé, voulez-vous, mon général, me donner des avis, vous qui -connaissez le pays? Ou me forcerez-vous à me livrer uniquement à ces deux -commissaires de police, sans doute disposés à me vendre au parti -légitimiste, tout comme au parti républicain?</p> - -<p>«—Je ne vous dis ni oui, ni non, attendu que ce n'est pas là une -action de guerre ou de rébellion. Je ne puis avoir d'opinion sur la mesure -que vous prenez; mais si pour son exécution—dont à vous seul incombe -la responsabilité—vous me faites des questions, je suis prêt à vous -répondre.</p> - -<p>«—Mon général, je vais écrire le dialogue que nous venons d'avoir -ensemble, je le signerai et vous le remettrai.</p> - -<p>«—Nous en ferons deux copies, comme pour une capitulation.</p> - -<p>«—Convenu. Quels sont donc les moyens d'exécution? Comment -puis-je parvenir à M. de Cerna sans l'effrayer?»</p> - -<p>Le général Fari réfléchit quelques minutes.</p> - -<p>«—Vous ferez appeler le président Donis d'Angel, ce bavard -impitoyable qui ferait pendre son père pour avoir lu Courier. D'ailleurs -vous n'aurez pas à le faire appeler; il viendra lui-même ici. Je vous -conseillerai de lui faire lire nos instructions, de lui faire remarquer -que le ministre a une telle confiance en vous qu'il nous a chargé de -rédiger vous-même vos instructions. Une fois que Donis d'Angel, qui n'est -pas mal méfiant, vous croira bien avec le ministre, il n'aura rien à vous -refuser. Il l'a bien montré dans le dernier procès de délit de presse, où -il a fait preuve d'une si insigne mauvaise foi, qu'il s'est fait huer par -les petits garçons de la ville. Au reste, vous avez peu de chose à lui -demander: uniquement de nous mettre en rapport avec M. Donis Disjonval, -son oncle, vieillard calme, discret et point trop imbécile pour son âge. -Si le président parle comme il faut à son oncle Disjonval, celui-ci vous -fera obtenir une audience de M. de Cerna. Mais où et comment? je n'en sais -rien. Prenez garde aux pièges. D'autrepart, M. de Cerna voudra-t-il vous -voir? C'est ce que je ne puis non plus vous dire.</p> - -<p>«—Le parti légitimiste n'a-t-il pas un sous-chef?</p> - -<p>«—Sans doute, le marquis de Bron, mais qui se garderait bien de -faire la moindre chose sans l'autorisation de M. de Cerna. Vous trouverez -en celui-ci un petit blond sans barbe, de soixante-sept à soixante-huit -ans, et qui, à tort ou à raison, passe pour l'homme le plus fin de toute -la Normandie. En 1792, ce fut un patriote furibond, aujourd'hui c'est un -renégat: la pire espèce de coquins. En un mot, c'est Machiavel en -personne. Un jour, ne m'a-t-il point proposé de me faire décorer? Il -prétendait que par la reine il m'obtiendrait le cordon de grand officier -de la Légion d'honneur.</p> - -<p>«—Je serai avec lui d'une extrême franchise.</p> - -<p>«—Mais le préfet, comment vous arrangerez-vous avec lui? Comment -donnerez-vous les trois cent vingt voix du gouvernement à M. de Cerna?</p> - -<p>«—Je demanderai un ordre par le télégraphe et je persuaderai M. -de Séranville, et si je n'obtiens ni l'un ni l'autre, je pars pour -Paris.»</p> - -<p>Pour la seconde fois, il se fit répéter tous les détails. En dix -heures de temps, il avait vu passer devant lui deux ou trois cents noms -propres, il avait assuré de son mépris un homme qu'il n'avait jamais vu, -et il faisait maintenant son contident intime d'un autre homme inconnu -la veille.</p> - -<p>Le président Donis se fit annoncer. C'était un monsieur maigre, avec -une tête à traits carrés, de beaux yeux noirs et des cheveux blancs assez -rares, et d'énormes boucles d'or à ses souliers. Il n'eût pas été mal, -mais il souriait constamment, et avec un air qui jouait la franchise. -C'est la plus impatientante des espèces de fausseté.</p> - -<p>«—Monsieur le président, dit Lucien, je désire d'abord vous -donner connaissance de mes instructions.»</p> - -<p>Il lui parla ensuite de sa façon d'être avec M. le comte de Vaize, -des millions de son père, et puis, d'après les conseils du général, le -laissa causer seul pendant trois grands quarts d'heure.</p> - -<p>Lorsque le président fut tout fait las et qu'il insinua de cinq ou six -façons différentes ses droits évidents à la croix, Lucien prit la parole -à son tour.</p> - -<p>«—Le ministre sait tout. Vos droits sont connus. J'ai besoin que -vous me présentiez demain à monsieur votre oncle Donis Disjonval, lequel, -lui-même, me procurera une entrevue avec M. de Cerna.»</p> - -<p>À cette étrange proposition, le président pâlit.</p> - -<p>«—Du reste, ajouta Lucien, j'ai l'ordre d'indemniser largement -les amis du gouvernement des frais que je puis leur occasionner. Mais le -temps presse. Je donnerai cent louis pour voir M. de Cerna le plus -tôt.</p> - -<p>«—En prodiguant l'argent, pensait Leuwen, je donnerai une haute -idée à cet homme du degré de confiance que S. Exe. M. le ministre daigne -m'accorder.»</p> - -<p>Nous épargnons au lecteur les finasseries d'un juge de province qui -veut avoir la croix; chez Lucien, le dégoût moral alla presque au mal de -cœur physique.</p> - -<p>«—Malheureuse France! Je ne croyais pas que les juges en fussent -là. Quel excès de coquinerie!»</p> - -<p>Une idée l'illumina tout à coup.</p> - -<p>«—Dernièrement, dit-il, votre cour a fait gagner tous leurs procès -aux <i>anarchistes....</i></p> - -<p>«—Hélas! je le sais bien, interrompit le président, presque les -larmes aux yeux et du ton le plus piteux. S. Exe. M. le ministre de la -Justice m'a écrit pour me le reprocher.»</p> - -<p>Il raconta ensuite avec des détails interminables et dont aucun n'avait -l'air sincère, tous les moyens pris par lui pour faire perdre leurs procès -aux anarchistes. Il se plaignit du jury qui, selon lui, était une -institution détestable dont il était urgent de se débarrasser au plus -vite.</p> - -<p>«—C'est la faction des timides, monsieur le maître des requêtes, -qui perdra le gouvernement et la France. Le conseiller Ducros, auquel je -reprochai son vote en faveur d'un cousin de M. Lefèvre, le journaliste -et anarchiste libéral de Honfleur, n'a-t-il pas eu le front de me -répondre:</p> - -<p>«Monsieur le président, j'ai été substitut sous le Directoire, auquel -j'ai prêté serment; juge de première instance sous Bonaparte, auquel -j'ai prêté serment; président de tribunal sous Louis XVIII en 1814, -confirmé par Napoléon dans les Cent-Jours; appelé à un siège plus -avantageux par Louis XVIII revenant de Gand, nommé conseiller par Charles -X, et je prétends mourir conseiller. Or, si la République vient, cette -fois-ci nous ne resterons plus inamovibles. Qui se vengeront les premiers, -si ce n'est les journalistes? Voyez ce qui est arrivé aux pairs qui ont -condamné le maréchal Ney. En un mot, j'ai cinquante-cinq ans; donnez-moi -l'assurance que vous durerez dix ans, et je vote avec vous.» Quelle -horreur, monsieur, quel égoïsme! Et cet infâme raisonnement, je le lis -dans tous les yeux.»</p> - -<p>Quand Lucien fut remis de l'émotion causée par ces confidences, il dit -de l'air le plus froid qu'il put prendre:</p> - -<p>«—Monsieur, la conduite équivoque de la cour de Caen—j'emploie -les termes les plus modérés—sera compensée par celle du président -Donis, s'il me procure l'entrevue que je sollicite avec M. de Cerna, et si -cette demande <i>reste ensevelie dans l'ombre du plus profond mystère.</i></p> - -<p>«—Il est onze heures et un quart. Il n'est pas impossible que le -whist de mon oncle, le respectable Donis Disjonval, se soit prolongé -jusqu'à ce moment. J'ai ma voiture en bas, voulez-vous hasarder, monsieur, -une course qui peut être inutile? D'ailleurs les espions du parti -anarchiste ne pourront nous voir; marcher de nuit est toujours -préférable.»</p> - -<p>Lucien suivit le président, qui parlait toujours et revenait sur le -danger de prodiguer la croix; selon lui, le gouvernement pouvait tout -faire avec des croix.</p> - -<p>«—Malgré l'heure indue, je remarque beaucoup de monde.</p> - -<p>«—Ce sont ces malheureuses élections. Vous n'avez pas idée, -monsieur, du mal qu'elles font. Il faudrait que la Chambre ne fût élue que -tous les dix ans; ce serait plus constitutionnel.»</p> - -<p>Le président se jeta tout à coup à la portière en disant tout bas à -son cocher d'arrêter.</p> - -<p>«—Voilà mon oncle devant nous.»</p> - -<p>Lucien aperçut un vieux domestique qui allait au petit pas, portant -une chandelle allumée dans une lanterne ronde en fer-blanc, garnie de deux -vitres d'un pied de diamètre. M. Donis Disjonval le suivait d'un pas -assez ferme.</p> - -<p>«—Il rentre chez lui, dit le président. Il n'aime pas que j'aie -une voiture; laissons-le filer, puis nous descendrons.»</p> - -<p>C'est ce qui fut fait, mais il fallut frapper longtemps à la porte -de l'allée. Les visiteurs furent reconnus à travers une petite fenêtre -grillée, pratiquée dans la porte, et admis enfin en présence du vieux -M. Disjonval.</p> - -<p>«—Le service du roi m'appelle auprès de vous, mon respectable -oncle, et le service du roi ne connaît pas d'heure indue. Permettez que -je vous présente M. le maître des requêtes Leuwen.»</p> - -<p>Les yeux bleus du vieillard peignaient l'étonnement et presque la -stupidité. Après cinq à six minutes, il engagea ces messieurs à s'asseoir, -et ne parut comprendre de quoi il s'agissait qu'après un gros quart -d'heure.</p> - -<p>«—Le président prononce toujours le roi, tout court, pensait -Lucien, et je parierais cent contre un que ce bon vieillard entend le roi -Charles X.»</p> - -<p>M. Donis Disjonval dit enfin, après s'être fait répéter une seconde -fois tout ce que son neveu lui expliquait depuis vingt minutes:</p> - -<p>«—Demain, je vais entendre la messe à Sainte-Gudule; à huit heures -et demie, en sortant après mon action de grâces, je passerai par la rue -des Carmes et monterai chez le respectable M. de Cerna. Je ne puis vous -dire sûrement si ses occupations si nombreuses et si importantes, aussi -ses devoirs de piété, lui permettront de me donner audience comme il le -faisait il y a vingt ans, avant d'avoir tant d'affaires sur les bras. Nous -étions plus jeunes alors, tout allait plus vite, les élections n'étaient -pas connues. La ville ce soir a l'air en émeute comme en 1789.»</p> - -<p>Lucien remarqua que le président n'était pas bavard en présence de -son oncle; il maniait même avec assez d'adresse l'esprit du vieillard qui, -sa petite tête coiffée d'un énorme bonnet, paraissait bien avoir -soixante-dix ans.</p> - -<p>«—Demain, aussitôt que j'aurai vu mon oncle, sur les huit heures -et demie, dit le président à Lucien lorsqu'ils furent sortis, j'aurai -l'honneur de me rendre chez vous. Mais peut-être vaudrait-il mieux, -comme vous n'êtes pas connu, que vous eussiez la bonté de venir vous-même, -à neuf heures un quart, chez mon cousin Maillet, 9, rue des Clercs.»</p> - -<p>Le lendemain, à l'heure convenue, Lucien laissa le général dans sa -voiture, sur le cours Napoléon, et courut chez M. Maillet. Le président -y arrivait de son côté.</p> - -<p>«—Bonnes nouvelles! M. de Cerna accorde l'entrevue à l'instant même, -ou bien ce soir à cinq heures.</p> - -<p>«—J'aime mieux tout de suite.</p> - -<p>«—M. de Cerna prend son chocolat chez M<sup>me</sup> Blachet, rue des -Carmes, n° 7. Cette rue est très solitaire. Toutefois, si vous m'en -croyez, je n'aurai pas l'honneur de vous accompagner. M. de Cerna est -grand partisan du mystère et n'aime pas ce qu'il appelle la publicité -inutile.</p> - -<p>«—Je vais le chercher seul.</p> - -<p>«—Rue des Carmes, n° 7, au second, sur le derrière. Il faudra -frapper à la porte deux coups avec le dos du doigt, et puis cinq. Vous -comprenez, Henri V est le second de nos rois, Charles X le premier.»</p> - -<p>Lucien, absorbé par le sentiment du devoir, était comme un général qui -commande en chef et s'aperçoit qu'il va perdre la bataille. Tous les -détails que nous avons rapportés l'amusaient, mais il cherchait à n'y -pas penser, de peur d'être distrait. Il y avait sans doute une personne -aux écoutes derrière la porte de M<sup>me</sup> Blachet, car à peine eut-il -frappé les deux, puis les cinq coups, qu'il entendit parler à voix basse.</p> - -<p>Après un certain temps, on lui ouvrit et on l'introduisit dans une pièce -obscure, dont la boiserie était peinte en blanc et les carreaux de vitre -enfumés. Un véritable bureau de prison gardé par un homme qui avait une -figure jaune, des traits effacés et l'air malade. C'était M. de Cerna. -Il montra de la main une chaise à grand dossier en noyer. Sur la -cheminée, au lieu de glace il y avait un grand crucifix noir.</p> - -<p>«—Que réclamez-vous de mon ministère, monsieur?</p> - -<p>«—Louis-Philippe, le roi mon maître, m'envoie à Caen pour empêcher -l'élection de M. Mairobert. Elle est probable, toutefois, car il dispose -sur 900 voix, de 410. Le roi, mon maître, ne dispose que de 310 voix. -S'il vous convient, monsieur, de faire élire un de vos amis, à l'exclusion -de M. Mairobert, je vous offre ces 310 voix. Joignez-y les 100 voix de vos -gentilshommes de campagne, et vous aurez à la Chambre un homme de votre -couleur. Je ne vous demande qu'une chose: c'est qu'il soit électeur et du -pays.</p> - -<p>«—Ah! vous avez peur de M. Berryer?</p> - -<p>«—Je n'ai peur de personne.</p> - -<p>«—Oserais-je vous demander vos lettres de créance?</p> - -<p>«—Les voici, dit Lucien, qui n'hésita pas à mettre dans la main de -M. de Cerna la lettre du ministre de l'intérieur à M. le préfet.</p> - -<p>«—Vos pouvoirs sont très grands, monsieur, dit M. de Cerna après -avoir lu; ils sont faits pour donner une haute idée des missions, dont, si -jeune encore, vous êtes chargé. Oserais-je vous demander si vous étiez -déjà au service sous nos rois légitimes, avant la fatale...</p> - -<p>«—Permettez-moi, monsieur, de vous interrompre. Je respecte toutes -les opinions professées par un galant homme, et c'est à ce titre que je me -sentirai disposé à honorer les vôtres.»</p> - -<p>Après cinquante minutes de discussion, M. de Cerna prit un air hautain -et impertinent.</p> - -<p>«—Il est trop tard, dit-il; mais au lieu de rompre la conférence, -il chercha à convertir Lucien. Notre héros était sur la défensive et -tâchait d'amener l'idée d'argent. Il ne se défendit pas avec trop -d'obstination. Dans le cours de la conversation, il parla des millions de -son père et remarqua que c'était la seule chose qui fit impression sur M. -de Cerna.</p> - -<p>«—Vous ôtes jeune, mon fils; permettez-moi ce nom qui comporte -l'expression de mon estime. Songez à votre avenir. Je crois bien que vous -n'avez pas vingt-cinq ans encore.</p> - -<p>«—J'en ai vingt-six passés.</p> - -<p>«—Eh bien, mon fils, sans vouloir le moins du monde médire de la -bannière sous laquelle vous combattez, et en me réduisant à ce qui est -strictement nécessaire pour l'expression de ma pensée—d'ailleurs -pleine de bienveillance pour vos intérêts dans ce monde et dans -l'autre—croyez-vous une cette bannière flottera encore la même dans -quatorze ans d'ici, quand vous serez parvenu à quarante ans, à cet âge -de maturité qu'un homme sage doit toujours avoir devant les yeux, comme -le point décisif de la carrière? Si vous daignez revenir voir un pauvre -vieillard, ma porte vous sera toujours ouverte. Je quitterai tout pour -ramener au bercail un homme de votre importance dans le monde, et qui, -si jeune, développe une telle maturité de pensée. Car moins je partage -vos illusions sur le compte d'un roi élevé par la révolte, plus j'ai été -bien placé pour juger du talent que vous avez déployé pour amener une -conclusion.»</p> - -<p>Lucien alla rendre compte de tout au général Fari, cloué à son hôtel -par les rapports qu'il recevait de tous côtés. De là, il monta au bureau -du télégraphe et expédia la dépêche suivante:</p> - -<p>«La nomination de M. Mairobert est regardée comme certaine. Voulez-vous -dépenser cent mille francs et avoir un légitimiste au lieu de M. -Mairobert? En ce cas, adressez une dépêche au receveur.»</p> - -<p>À cinq heures, il était mort de fatigue; il n'avait, pas pris un seul -instant de repos. Cette journée pouvait bien compter comme la plus active -de sa vie. Il lui restait encore la corvée de dîner à la préfecture; le -petit lieutenant l'avait averti que les deux meilleurs espions du préfet -étaient à ses trousses.</p> - -<p>«—Ce petit ergoteur de Séranville doit être bouffi de rage contre -vous, disait Coffe à Lucien, comme ils s'en allaient chez le préfet. Car -enfin vous faites son métier depuis deux jours, tandis que lui écrit des -centaines de lettres et en réalité ne fait rien. J'en conclus qu'à Paris -il sera loué et vous blâmé, mais quoi qu'il vous fasse ce soir, ne vous -mettez pas en colère. Si nous étions au moyen âge, je craindrais pour vous -le poison. Je vois dans ce petit sophiste la rage de l'auteur sifflé.»</p> - -<p>La voiture s'arrêta à la porte de l'hôtel de la préfecture. Il y avait -huit ou dix gendarmes stationnés sur le premier et sur le second repos de -l'escalier. Ils se levèrent quand Lucien passa. Le préfet était fort -pâle, et reçut ces messieurs avec une politesse contrainte et qui ne fut -pas assouplie par l'accueil empressé que chacun fit à Lucien. Le dîner se -passa tristement; tout le monde prévoyait la défaite du lendemain. Chacun -se disait: le préfet sera destitué ou envoyé ailleurs, et je dirai que -c'est lui qui a fait tout le mal. Ce jeune blanc-bec, comme fils du -banquier du ministre, est déjà maître des requêtes; ce pourrait bien être -le successeur en herbe.»</p> - -<p>Lucien mangeait comme un loup et était fort gai. Vers le milieu du -second service, Coffe, à qui rien n'échappait, remarqua que le préfet -s'épongeait le front à chaque instant. Tout à coup on entendit un grand -bruit: c'était un courrier qui arrivait de Paris et qui entrait avec -fracas dans la salle.</p> - -<p>Machinalement, le directeur des Impositions indirectes, placé près -de la porte, dit au courrier:</p> - -<p>«—Voilà M. le préfet.—M. de Séranville se leva.</p> - -<p>«—Ce n'est pas au préfet de Séranville que j'ai affaire, répondit -le courrier d'un ton emphatique et grossier. C'est à M. Leuwen, maître -des requêtes.</p> - -<p>«—Quelle humiliation... Je ne suis plus préfet, pensa M. de -Séranville, et il retomba sur sa chaise. Il appuya les deux bras sur la -table, et se cacha la tête dans les mains.</p> - -<p>«—M. le préfet se trouve mal, s'écria le secrétaire général, en -regardant Lucien comme pour lui demander pardon de l'acte d'humanité -qu'il allait accomplir. En effet, M. de Séranville était évanoui; on le -porta près d'une fenêtre qu'on ouvrit. Pendant ce temps, Lucien s'étonnait -du peu d'intérêt de la dépêche du ministre. C'était une grande lettre de -M. de Vaize sur sa belle conduite à Blois; le ministre ajoutait de sa -main qu'on rechercherait et punirait sévèrement les auteurs de l'émeute, -et qu'il avait lui-même lu au conseil du roi la lettre de Leuwen qu'on -avait trouvée fort bien.</p> - -<p>«—Et de l'élection d'ici, pas un mot. C'était bien la peine -d'envoyer un courrier.»</p> - -<p>Il s'approcha de la fenêtre ouverte près de laquelle était le préfet -auquel on frottait les tempes avec de l'eau de Cologne. Il dit un mot -honnête et ensuite demanda la permission de passer un moment dans une -chambre voisine avec M. Coffe.</p> - -<p>«—Concevez-vous, dit-il à celui-ci en lui donnant la dépêche du -ministre, qu'on envoie un courrier pour une telle lettre?»</p> - -<p>Et il se mit à lire une lettre de sa mère, qui altéra rapidement sa -physionomie riante. M<sup>me</sup> Leuwen voyait la vie de son fils en -péril, <i>et pour une cause si sale</i>, ajoutait-elle.</p> - -<p>«—Quitte tout et reviens... Je suis seule. Ton père a eu une -velléité d'ambition; il est allé dans le département de l'Aveyron, à deux -cents lieues de Paris, pour tacher de se faire élire député.»</p> - -<p>Il donna cette nouvelle à Coffe.</p> - -<p>«—Voici la lettre qui a fait envoyer le courrier. M<sup>me</sup> Leuwen -aura exigé que sa lettre vous parvînt rapidement. Au total, il n'y a pas -là de quoi vous affliger. Il me semble que votre rôle est auprès de ce -petit jésuite qui meurt de haine rentrée. Moi je vais achever de -l'assommer par mon air important.»</p> - -<p>Coffe fut en effet parfait en rentrant dans la salle à manger. Il avait -tiré de sa poche huit ou dix rapports d'élections qu'il avait fourrés dans -la dépêche, et la portait connue un saint sacrement. M. de Séranville -avait repris connaissance, et au milieu de ses angoisses, regardait Lucien -et Coffe d'un air mourant. L'état de ce méchant personnage toucha Lucien; -il ne vit en lui qu'un homme souffrant.</p> - -<p>«—Il faut le soulager de notre présence,» et après quelques mots -polis se retira.</p> - -<p>Le courrier lui courut après dans l'escalier pour lui demander ses -ordres.</p> - -<p>«—M. le maître des requêtes vous réexpédiera demain,» dit Coffe -avec une gravité parfaite.</p> - -<p>Le lendemain était le grand jour des élections. Dès sept heures, Lucien -était chez M. Disjonval, qui le reçut avec un empressement marqué.</p> - -<p>«—Si je n'ai pas aujourd'hui et de bonne heure le crédit de cent -mille francs sur le receveur, j'aurai eu du moins l'honneur de vous être -présenté, et j'aurai eu aussi avec le respectable M. de Cerna une -conférence qui a fait sur mon cœur une profonde impression, ayant appris -à redoubler l'estime que j'avais déjà pour des hommes qui voient le -bonheur de notre chère patrie dans une autre roule que celle que je -crois la plus sûre...»</p> - -<p>Nous faisons grâce au lecteur des phrases polies qu'inspirait à Lucien -le désir de voir ces messieurs prendre patience jusqu'à l'arrivée de la -dépêche.</p> - -<p>À neuf heures, il rentra à son auberge où Coffe avait préparé deux -immenses lettres de narrations et d'explications.</p> - -<p>«—Quel drôle de style! fit Lucien en les signant.</p> - -<p>«—Emphatique et plat, et surtout jamais simple; c'est ce qu'il -faut pour les bureaux.»</p> - -<p>Le courrier fut renvoyé à Paris.</p> - -<p>Le général Fari avait fait louer, depuis un mois, par son petit aide de -camp Milière, un appartement au premier étage en face de la salle des -Ursulines où se faisaient les élections. Il s'établit là dès dix heures -du matin avec Lucien et Coffe. Ces messieurs avaient de quart d'heure en -quart d'heure, des nouvelles par des affidés du général. Les affidés de -la préfecture, ayant appris l'arrivée et l'incident du courrier de la -veille, et voyant dans Lucien le préfet futur si M. de Séranville manquait -l'élection, faisaient, à tout moment, passer à Lucien des cartes avec des -avis au crayon rouge. Les pointages se trouvèrent fort justes.</p> - -<p>Un petit imprimé avait été distribué avec profusion aux électeurs:</p> - - -<p><i>Honnêtes gens de tous les partis, qui aimez le pays dans lequel vous -êtes nés!</i></p> - -<p><i>Éloignez M. le préfet de Séranville!</i></p> - -<p><i>Si M. Mairobert est élu député, M. le préfet sera destitué ou nommé -ailleurs. Qu'importe après tout le député nommé! Chassons un préfet -tracassier et menteur.</i></p> - -<p><i>À qui n'a-t-il pas manqué de parole?</i></p> - - -<p>Vers midi, l'élection du président prenait la plus mauvaise tournure. -Tous les électeurs du canton de Risset votaient en faveur de M. Mairobert. -Tous les quarts d'heure Lucien envoyait Coffe regarder le télégraphe; il -grillait de voir arriver la réponse à sa dépêche numéro 2.</p> - -<p>«—Le préfet est bien capable de faire retarder cette dépêche, -disait le général. Il serait bien digne de lui d'avoir envoyé un de ses -commis à la station voisine du télégraphe, qui est à quatre lieues d'ici, -de l'autre côté de la colline, pour tout arrêter. C'est par des traits de -cette espèce qu'il croit être un nouveau Mazarin. Car il connaît son -histoire de France, notre bon préfet.»</p> - -<p>Le lieutenant Milière offrit de monter à cheval et d'aller en un temps -de galop, sur la colline, observer les mouvements de la deuxième station -du télégraphe. Mais Coffe lui demanda son cheval et courut à sa place.</p> - -<p>Il y avait mille personnes au moins devant la salle des Ursulines. -Lucien descendit sur la place pour juger de l'esprit général des -conversations; il fut reconnu. Le peuple, lorsqu'il se voit en masse, est -insolent. Des cris partaient de la foule:</p> - -<p>«—Regardez donc ce petit commissaire de police, ce freluquet -envoyé de Paris pour espionner le préfet.»</p> - -<p>Il n'y fut presque pas sensible.</p> - -<p>Deux heures sonnaient; le télégramme ne venait pas.</p> - -<p>Lucien séchait d'impatience. Il alla voir M. Disjonval qui le reçut -d'un air piqué.</p> - -<p>«—Voilà, se dit-il, un homme qui croit que je me suis moqué de lui; -il y va franc jeu avec moi et je jurerais qu'il a retardé le vote de ses -amis, à la vérité peu nombreux, pour attendre le résultat de ma demande -au ministre.»</p> - -<p>Au moment où il cherchait à prouver à M. Disjonval qu'il n'avait pas -voulu le tromper, Coffe accourut tout haletant.</p> - - -<p>«—Le télégraphe marche.</p> - -<p>«—Daignez m'attendre chez vous encore un quart d'heure, dit Lucien -à M. Disjonval; je vole au bureau du télégraphe.»</p> - -<p>Il revint en courant vingt minutes après.</p> - -<p>«—Voilà la dépêche originale, dit-il:</p> - - -<p><i>Le ministre des Finances à M. le Receveur général. Remettez cent -mille francs à M. le général Fari ou à M. Leuwen.</i></p> - - -<p>«—Et le télégraphe marche encore...</p> - -<p>«—Je vais au collège, répondit M. Disjonval, qui paraissait -persuadé. Je ferai ce que je pourrai pour la nomination de notre candidat: -nous portons M. de Crémieux. De là je cours chez M. de Cerna: je vous -engage aussi à y aller sans délai.»</p> - -<p>La porte de l'appartement de M. de Cerna était grande ouverte; il y -avait foule dans l'antichambre que Lucien et Coffe traversèrent en volant.</p> - -<p>«—Monsieur, voici la dépêche de Paris.</p> - -<p>«—Parfait. J'ose espérer que vous n'avez aucune objection à faire -contre M. de Crémieux?</p> - -<p>«—Monsieur le général Fari et moi approuvons M. de Crémieux. S'il -est élu au lieu de M. Mairobert, le général et moi vous remettons les cent -mille francs. En attendant l'événement, dans quelles mains voulez-vous -que je dépose la somme?</p> - -<p>«—La calomnie veille autour de nous, monsieur. C'est déjà beaucoup -que quatre personnes, quelque honorables qu'elles soient, sachent un -secret dont l'opinion publique peut abuser. Je compte, monsieur, ajouta M. -de Cerna en désignant Coffe, vous, moi et M. Disjonval. À quoi bon faire -voir le détail à M. le général Fari, d'ailleurs si digne de toute -considération?</p> - -<p>«—Mais je suis trop jeune pour me charger seul de la -responsabilité d'une dépense secrète aussi forte»—et avec beaucoup -d'adresse, il fit consentir M. de Cerna à l'intervention du général.</p> - -<p>Il fut donc convenu que les cent mille francs seraient déposés dans -une cassette, dont le général Fari et M. Ledoyen, un ami de M. de Cerna, -auraient chacun une clef.</p> - -<p>À son retour à l'appartement situé vis-à-vis de la salle des Ursulines, -Lucien trouva le général extrêmement rouge. L'heure approchait à laquelle -il avait résolu d'aller déposer son vote, et il craignait d'être hué. -Malgré ce souci personnel, il fut néanmoins sensible à la considération -que lui témoignait M. de Cerna.</p> - -<p>Sur ces entrefaites, on reçut de M. Disjonval un mot qui priait M. -Leuwen de lui envoyer Coffe. Celui-ci revint une demi-heure après, et -annonça qu'il venait de voir monter à cheval et courir au galop vingt -agents s'en allant dans les campagnes chercher cent soixante électeurs -légitimistes.</p> - -<p>«—Voilà l'heure, dit tout à coup le général fort ému. Il endossa -son uniforme et traversa la rue pour aller voter. La foule s'ouvrit devant -lui. Le général entra dans la salle, et au moment où il approchait du -bureau, des applaudissements éclatèrent parmi les électeurs -Mairobertistes.</p> - -<p>«—Ce n'est pas un plat coquin comme le préfet, disait-on tout -haut. Il n'a que ses appointements pour vivre, et il a une famille à -nourrir.»</p> - -<p>À quatre heures, Lucien expédia cette dépêche:</p> - - -<p><i>Les chefs légitimistes paraissent de bonne foi. Des observateurs -placés aux portes de la ville ont vu sortir vingt agents qui vont dans la -campagne chercher cent soixante électeurs légitimistes. Si quatre-vingts -ou cent électeurs arrivent le 18 avant midi, Hampden ne sera pas élu. Dans -le moment. M. Hampden a la majorité pour la présidence du collège. Le -scrutin sera dépouillé à cinq heures.</i></p> - - -<p>Le directeur du télégraphe envoya une nouvelle dépêche ministérielle:</p> - - -<p><i>J'approuve vos projets. Donnez cent mille francs; un légitimiste -quelconque, même M. Berryer, vaut mieux que M. Hampden.</i></p> - - -<p>«—Je ne comprends pas, dit le général. Que veut dire Hampden?</p> - -<p>«—Hampden veut dire Mairobert; c'est le nom dont j'ai convenu -avec le ministre.»</p> - -<p>Le scrutin dépouillé donna:</p> - - -<div> -<table border="0" cellpadding="0" cellspacing="5" summary=""> -<tr><td align="left"><span style="margin-left: 1em;">Électeurs présents</span></td><td align="right">873</td></tr> -<tr><td align="left"><span style="margin-left: 1em;">Majorité</span></td><td align="right">437</td></tr> -<tr><td align="left"><span style="margin-left: 1em;">Voix à M. Mairobert</span></td><td align="right">451</td></tr> -<tr><td align="left"><span style="margin-left: 1em;">Voix à M. de Bourdoulier, candidat du préfet </span></td><td align="right">389</td></tr> -<tr><td align="left"><span style="margin-left: 1em;">Voix à M. de Crémieux</span></td><td align="right">19</td></tr> -<tr><td align="left"><span style="margin-left: 1em;">Voix perdues</span></td><td align="right">14</td></tr> -</table></div> - - -<p>Ces dix-neuf voix à M. de Crémieux firent plaisir au général et à -Lucien; elles prouvaient presque que M. de Cerna ne s'était pas joué d'eux.</p> - -<p>À six heures, des valeurs s'élevant à cent mille francs, furent remises -par le receveur général lui-même entre les mains du général Fari et de -Lucien, qui lui donnèrent un reçu.</p> - -<p>M. Ledoyen se présenta aussitôt. C'était un fort riche propriétaire, -généralement estimé. La cérémonie de la cassette fut effectuée, et il y -eut parole d'honneur réciproque de remettre la cassette et son contenu à -M. Ledoyen si tout autre que M. Mairobert était élu, à M. le général Fari -si M. Mairobert était élu.</p> - -<p>M. Ledoyen parti, on dîna.</p> - -<p>«—Maintenant, la grande affaire, c'est le préfet, dit le général, -extraordinairement gai ce soir-là. Prenons courage et montons à l'assaut. -Il y aura bien neuf cents votants demain.</p> - - -<div> -<table border="0" cellpadding="0" cellspacing="5" summary=""> -<tr><td align="left"><span style="margin-left: 1em;">M. de Bourdoulier a eu</span></td><td align="right">389</td></tr> -<tr><td align="left"><span style="margin-left: 1em;">M. de Crémieux</span></td><td align="right">19</td></tr> - -<tr><td align="left"><span style="margin-left: 5em;">Total</span></td><td align="right">408</td></tr> -</table></div> - - -<p>Nous voilà avec 408 voix sur 873. Supposons que les vingt-sept voix -arrivées demain matin donnent dix-sept voix à M. Mairobert et dix à nous. -Nous aurons:</p> - - -<div> -<table border="0" cellpadding="0" cellspacing="5" summary=""> -<tr><td align="left"><span style="margin-left: 1em;">M. de Crémieux avec</span></td><td align="right">418</td></tr> -<tr><td align="left"><span style="margin-left: 1em;">M. Mairobert avec</span></td><td align="right">468</td></tr> -</table></div> - - -<p>Et alors, cinquante et une voix de M. de Cerna donneront la majorité à -M. de Crémieux.</p> - -<p>Ces chiffres furent retournés de cent façons par le général, Lucien, -Coffe et le lieutenant Milière, les seuls convives de ce dîner.</p> - -<p>«—Appelons nos deux meilleurs agents,» dit le général.</p> - -<p>Ces messieurs parurent et, après une assez longue discussion, avouèrent -d'eux-mêmes que la présence des légitimistes déciderait de la victoire.</p> - -<p>«—Et maintenant à la préfecture!</p> - -<p>«—Si vous ne voyez pas d'indiscrétion à ma demande, je vous -prierais, mon général, de porter la parole.</p> - -<p>«—Cela est un peu contre nos conventions; je m'étais réservé un -rôle tout à fait secondaire. Mais enfin, <i>j'ouvrirai le débat</i>, comme on -dit en Angleterre.»</p> - -<p>Le général tenait beaucoup à montrer <i>qu'il avait des lettres!</i> mais -ce brave homme avait bien mieux: un rare bon sens et de la bonté.</p> - -<p>À peine eut-il expliqué au préfet qu'on le suppliait de donner à M. de -Crémieux les voix dont il avait disposé la veille, lors de la nomination -du président, que celui-ci l'interrompit d'un ton aigre:</p> - -<p>«—Je ne m'attendais pas à moins après toutes ces communications -télégraphiques. Mais enfin, messieurs, je ne suis pas encore destitué, et -M. Leuwen n'est pas encore préfet.»</p> - -<p>Tout ce que la colère peut mettre dans la bouche d'un petit sophiste -sournois, fut adressé par M. de Séranville au général et à Lucien. La -scène dura cinq heures. Le général ne perdit un peu patience que -vers la fin.</p> - -<p>«—Votre élection est évidemment perdue; laissez-la mourir entre -les mains de M. Leuwen. Comme les médecins appelés trop lard, M. Leuwen -aura tout l'odieux de la mort du malade.</p> - -<p>«—Il aura ce qu'il voudra ou ce qu'il pourra, mais jusqu'à ma -destitution, il n'aura pas la préfecture.»</p> - -<p>Ce fut sur cette réponse de M. de Séranville que Lucien fut obligé de -retenir le général.</p> - -<p>«—Un homme qui trahirait le gouvernement, dit le général, ne -pourrait pas faire mieux que vous, monsieur le préfet, et c'est ce que je -vais écrire au ministre. Adieu, monsieur.»</p> - -<p>À minuit et demi, en sortant de la préfecture, Lucien voulait apprendre -ce beau résultat à M. de Cerna.</p> - -<p>«—Si vous m'en croyez, monsieur Leuwen, attendez à demain matin, -après votre dépêche télégraphique. Laissons ces alliés suspects. -D'ailleurs ce petit animal de préfet peut se raviser.»</p> - -<p>À cinq heures et demie, le lendemain, Lucien attendait le jour dans le -bureau du télégraphe. Dès qu'on put voir clair, la dépêche suivante fut -expédiée:</p> - -<p>«—Le préfet a refusé ses 389 voix à M. de Crémieux. Le concours -des 70 à 80 voix que le général Fari et M. Leuwen attendaient des -légitimistes devient inutile, et M. Hampden va être élu.»</p> - -<p>Lucien, mieux avisé, n'écrivit pas à MM. Disjonval et de Cerna, mais il -alla les voir et leur expliqua le malheur survenu, avec tant de simplicité -et de sincérité évidente, que ces messieurs, qui connaissaient le génie -du préfet, finirent par croire à la bonne foi de Leuwen.</p> - -<p>«—L'esprit de ce petit préfet des grandes journées, dit M. de Cerna, -est comme les cornes des boues de mon pays: noir, dur et tortu.»</p> - -<p>Le pauvre Lucien était tellement emporté par l'envie de ne pas passer -pour un coquin, qu'il supplia M. Disjonval d'accepter de sa bourse le -remboursement des frais qu'avait pu entraîner la convocation -extraordinaire des électeurs légitimistes. M. Disjonval refusa, mais avant -de quitter la ville de Caen, Lucien lui fit remettre 500 francs par le -président Donis d'Angel.</p> - -<p>Le grand jour de l'élection, à dix heures, le courrier de Paris apporta -cinq lettres, annonçant que M. Mairobert était mis en accusation à Paris -comme facteur du grand mouvement insurrectionnel républicain dont on -parlait alors. Aussitôt douze des négociants les plus riches déclarèrent -qu'ils ne donneraient pas leurs voix à M. Mairobert.</p> - -<p>«—Voilà qui est bien digne du préfet, dit le général à Lucien -avec lequel il avait repris le poste d'observation vis-à-vis de la salle -d'élections. Il serait plaisant après tout que ce petit sophiste réussit. -C'est bien alors, ajouta-t-il avec la gaieté et la générosité d'un homme -de cœur, que pour peu que le ministre fût votre ennemi, et eût besoin d'un -boue émissaire, vous joueriez un joli rôle.</p> - -<p>«—Je recommencerais mille fois. Quoique la bataille fût perdue, -j'ai donné quand même.</p> - -<p>«—Vous êtes un brave garçon... Permettez-moi cette locution -familière, corrigea bien vite le bon général, craignant d'avoir manqué à -la politesse qui était pour lui comme une langue étrangère apprise sur le -tard.</p> - -<p>Lucien lui serra la main avec émotion et laissa parler son cœur.</p> - -<p>À onze heures, on constata la présence de 948 électeurs.</p> - -<p>Au moment où un émissaire du général venait de lui donner ce chiffre, -M. le président Donis d'Angel voulut forcer toutes les consignes pour -pénétrer dans l'appartement, mais n'y réussit pas.</p> - -<p>«—Recevons-le un instant, dit Lucien.</p> - -<p>«—Ah! que non. Ce pourrait être la base d'une calomnie. Allez -recevoir ce digne président et ne vous laissez pas trahir par votre -honnêteté naturelle.</p> - -<p>«—Il m'apportait l'assurance que, malgré les contre-ordres de ce -matin, il y a 49 légitimistes et 11 partisans du préfet gagnés en faveur -de M. de Crémieux, dans la salle des Ursulines.»</p> - -<p>L'élection suivit son cours paisible; les figures étaient plus sombres -que la veille. La pauvre nouvelle du préfet, sur la mise en accusation -de M. Mairobert, avait mis en colère cet homme si sage jusque-là, et -surtout ses partisans. Deux ou trois fois on fut sur le point d'éclater, -mais un beau-frère de M. Mairobert, monta sur une charrette, arrêtée à -cinquante pas de la salle des Ursulines, et parla à la foule.</p> - -<p>«—Renvoyons notre vengeance à quarante-huit heures après -l'élection, autrement, la majorité vendue de la Chambre des députés -l'annulera.»</p> - -<p>Ce bref discours fut bientôt imprimé à vingt mille exemplaires. On eut -même l'idée d'apporter une presse sur la place. Lucien, qui se promenait -hardiment partout, ne fut point insulté ce jour-là; il remarqua que la -foule sentait sa force. À moins de la mitrailler à distance, aucune -puissance ne pouvait agir sur elle.</p> - -<p>«—Voilà le peuple vraiment souverain!» pensait-il.</p> - -<p>Il revenait de temps en temps à l'appartement d'observation; l'avis -du lieutenant Milière était que personne n'aurait la majorité pour cette -fois.</p> - -<p>À quatre heures, il arriva une dépêche télégraphique au préfet, qui lui -ordonnait de porter ses votes aux légitimistes désignés par le général -Fari et Leuwen. Mais il ne fit rien dire. À quatre heures un quart, Lucien -eut une dépêche dans le même sens.</p> - -<p>Sur quoi Coffe s'écria:</p> - -<p>Un peu moins de fortune, et plus tôt arrivée!</p> - -<p>Le général fut charmé de la citation et se la fit répéter.</p> - -<p>À ce moment, ils furent étourdis par un vivat étourdissant.</p> - -<p>«—Est-ce joie, est-ce révolte? se demandèrent-ils en courant à -la fenêtre.</p> - -<p>«—C'est la joie, dit le général avec un soupir. Nous sommes -foutus!»</p> - -<p>En effet, un émissaire qui arrivait l'habit déchiré, tant il avait eu -de peine à traverser la foule, apportait le bulletin du dépouillement du -scrutin:</p> - - -<div> -<table border="0" cellpadding="0" cellspacing="5" summary=""> -<tr><td align="left"><span style="margin-left: 1em;">Électeurs présents</span></td><td align="center">948</td></tr> -<tr><td align="left"><span style="margin-left: 1em;">Majorité</span></td><td align="center">475</td></tr> -<tr><td align="left"><span style="margin-left: 1em;">M. Mairobert</span></td><td align="center">475</td></tr> -<tr><td align="left"><span style="margin-left: 1em;">M. de Bourdoulier, candidat du préfet</span></td><td align="center">401</td></tr> -<tr><td align="left"><span style="margin-left: 1em;">M. de Crémieux</span> </td><td align="center"> 61</td></tr> -<tr><td align="left"><span style="margin-left: 1em;">M. Sauvage, républicain, voulant</span></td></tr> -<tr><td align="left"><span style="margin-left: 1em;">le caractère des Français par des</span></td></tr> -<tr><td align="left"><span style="margin-left: 1em;">lois draconiennes</span></td><td align="center"> 0</td></tr> -<tr><td align="left"><span style="margin-left: 1em;">Vois perdues</span></td><td align="center"> 2</td></tr> -</table></div> - - -<p>Le soir, la ville fut entièrement illuminée.</p> - -<p>«—Mais où sont donc les fenêtres des 401 partisans du préfet?» -disait Lucien à Coffe.</p> - -<p>La réponse fut un bruit effroyable de vitres cassées; c'étaient les -fenêtres du président Donis d'Angel.</p> - -<p>Le lendemain, Lucien s'éveilla à onze heures et s'en alla tout seul -se promener dans toute la ville. Une singulière pensée s'était rendue -maîtresse de son esprit.</p> - -<p>«—Que dirait M<sup>me</sup> de Chasteller si je lui racontais ma -conduite?»</p> - -<p>Il fut bien une heure avant de trouver la réponse à cette question, et -cette heure lui fut bien douce.</p> - - -<p class="center">* * *</p> - - -<p>En approchant de Paris, il vint par hasard à penser à la rue où logeait -M<sup>me</sup> Grandet, et ensuite à elle.</p> - -<p>Il partit d'un éclat de rire.</p> - -<p>«—Qu'avez-vous donc?» lui demanda Coffe.</p> - -<p>«—Rien. J'avais oublié le nom d'une belle dame pour qui j'ai une -grande passion.</p> - -<p>«—Je croyais que vous pensiez à l'accueil que va vous faire votre -ministre.</p> - -<p>«—Le diable l'emporte... Il me recevra froidement, me demandera -l'état de mes déboursés et trouvera que c'est bien cher.</p> - -<p>«—Tout dépend du rapport que ses espions lui auront fait sur -votre mission. Votre conduite a été furieusement imprudente: vous avez -donné pleinement dans cette folie de la première jeunesse qu'on appelle -<i>le zèle.</i>»</p> - -<p>Lucien avait à peu près deviné. Le comte de Vaize le reçut avec la -politesse ordinaire, mais ne lui fit aucune question sur les élections, -aucun compliment sur son voyage; il le traita absolument comme s'il -l'avait vu la veille. À la fin de l'entretien, il gagna son bureau, -occupé, durant son absence, par Desbacs, qui avait rempli sa place. Ce -petit homme fut très froid en lui faisant la remise des affaires -courantes, lui qui avant le voyage était à ses pieds. Lucien ne dit -rien à Coffe qui travaillait dans une pièce voisine et qui, de son côté, -éprouvait un accueil encore plus significatif. À cinq heures et demie, il -l'appela pour aller dîner ensemble. Dès qu'ils furent seuls dans un -cabinet de restaurant:</p> - -<p>«—Eh bien? dit Lucien en riant.</p> - -<p>«—Eh bien, tout ce que vous avez fait de bien et d'admirable pour -tâcher de sauver une cause perdue, n'est qu'un <i>péché splendide.</i> Vous -serez bien heureux si vous échappez au reproche de jacobinisme ou de -carlisme. On en est encore dans les bureaux à trouver un nom pour votre -crime; on n'est d'accord que sur son énormité. Tout le monde épie la façon -dont le ministre vous traite. Vous vous êtes cassé le cou.</p> - -<p>«—La France est bien heureuse, répondit Lucien gaiement, que ces -coquins de ministres ne sachent pas profiter de cette folie de jeunesse -que vous appelez le zèle. Je serais curieux de savoir si un général en -chef traiterait de même un officier qui, dans une déroute, aurait fait -mettre pied à terre à un régiment de dragons, pour marcher à l'assaut -d'une batterie enfilant la grande route et tuant horriblement de -monde?»</p> - -<p>Après de longs discours, Lucien apprit à Coffe qu'il n'avait point -épousé une parente du ministre et qu'il n'avait rien à demander.</p> - -<p>«—Mais alors, dit Coffe étonné, d'où venait avant votre mission -la bonté marquée du ministre? Maintenant, après les lettres de M. de -Séranville, pourquoi ne vous brise-t-il pas?</p> - -<p>—Il a peur du salon de mon père. Si je n'avais pas pour père -l'homme d'esprit le plus redouté de Paris, j'aurais été comme vous, jamais -je ne me relevais de la profonde disgrâce où nous a jetés noire -républicanisme de l'École polytechnique. Dites-moi, croyez-vous qu'un -gouvernement républicain fut aussi absurde que celui-ci?</p> - -<p>«—Il serait moins absurde, mais plus violent. Ce serait souvent -un loup enragé. En voulez-vous la preuve? Elle n'est pas loin de nous. -Quelles mesures prendriez-vous dans les deux départements de MM. de -Riquebourg et de Séranville, si demain vous étiez un ministre de -l'Intérieur tout-puissant?</p> - -<p>«—Je nommerais M. Mairobert préfet; je donnerais au général Fari -le commandement des deux départements.</p> - -<p>«—Songez au contre-coup de ces mesures et à l'exaltation que -prendraient dans les deux départements Riquebourg et Séranville, tous les -partisans du bon sens et de la justice. M. Mairobert serait roi de son -département; et si ce département s'avisait d'avoir une opinion sur ce qui -se fait à Paris? Pour parler seulement de ce que nous connaissons, si ce -département s'avisait de jeter un œil raisonnable sur ces trois cent -cinquante nigauds emphatiques qui grattent du papier dans la rue de -Grenelle, et parmi lesquels nous comptons? Si les départements voulaient -à l'Intérieur quelques hommes de métier à 10.000 francs d'appointements et -10.000 francs de frais de bureau, signant tout ce qui est d'intérêt -secondaire, que deviendraient les trois cent quarante au moins de ces -commis, chargés de faire au bon sens une guerre acharnée?</p> - -<p>Et de proche en proche, que deviendrait le roi? Tout gouvernement est -un mal, mais un mal qui préserve d'un plus grand.</p> - -<p>«—C'est ce que disait M. Gauthier, l'homme le plus sage que j'aie -connu, un républicain de Nancy. Que n'est-il ici à raisonner avec nous? Du -reste, c'est un homme qui lit la <i>Théorie des fonctions</i> de Lagrange, -aussi bien que vous et cent fois mieux que moi, etc.»</p> - -<p>Le discours fut infini entre les deux amis, car Coffe, ne sachant -résister à Lucien, s'en était fait aimer, et par reconnaissance se croyait -obligé de lui répondre. Il ne revenait pas de son étonnement qu'étant -aussi riche, Lucien ne fût pas plus absurde.</p> - -<p>Entraîné par cette idée, il lui demanda:</p> - -<p>«—Êtes-vous né à Paris?</p> - -<p>«—Oui, sans doute.</p> - -<p>«—Et M. votre père avait cet hôtel magnifique à cette époque, et -vous alliez vous promener en voiture à trois ans?</p> - -<p>«—Mais, sans doute... Pourquoi ces questions?</p> - -<p>«—Parce que je suis étonné de ne vous trouver ni absurde, ni sec: -il faut espérer que cela durera. Vous devez voir par le succès de votre -mission que la société repousse vos qualités actuelles. Si vous vous -étiez borné à vous faire couvrir de boue à Blois, le ministre vous eût -donné la croix.</p> - -<p>«—Du diable si je pense encore à cette mission.</p> - -<p>«—Vous auriez tort; c'est la plus belle et la plus curieuse -expérience de votre vie. Jamais, quoi que vous fassiez, vous n'oublierez -le général Fari, MM. de Séranville, de Riquebourg, de Cerna, Donis -d'Angel, etc.</p> - -<p>«—Jamais.</p> - -<p>«—Eh bien, le plus ennuyeux de l'expérience morale est fait. -C'est le commencement, l'exposition des faits. Au ministère, vous -achèverez votre éducation. Seulement pressez-vous, car il est possible que -le de Vaize ait déjà inventé quelque coup de Jarnac pour vous éloigner -tout doucement sans fâcher monsieur votre père.</p> - -<p>«—Ah! à propos, mon père est député de l'Aveyron, après trois -ballottages et à la flatteuse majorité de sept voix!</p> - -<p>«—Vous ne m'aviez pas parlé de sa candidature...</p> - -<p>«—Je la trouvais ridicule et d'ailleurs n'eus pas le temps -d'y trop songer; je ne l'appris que par ce courrier extraordinaire qui -donna une pâmoison à M. de Séranville.»</p> - -<p>Deux jours après, le comte de Vaize disait à Lucien:</p> - -<p>«—Lisez ce papier.»</p> - -<p>C'était une première liste de gratifications à propos des élections. Le -ministre, en la lui donnant, souriait d'un air de bonté qui semblait -dire: «Vous n'avez rien fait qui vaille, et cependant voyez comme je vous -traite.»</p> - -<p>Il y avait trois gratifications de 10.000 francs, et à coté du nom des -gratifiés, la mention: <i>Succès.</i> La quatrième ligne portait: M. Lucien -Leuwen, maître des requêtes, <i>non succès.</i> M. Mairobert nommé à une -majorité <i>d'une voix...</i> 8.000 francs.</p> - -<p>«—Eh bien, fit M. de Vaize, tient-on la parole qu'on vous donna à -l'Opéra?»</p> - -<p>Lucien exprima toute sa reconnaissance, puis ajouta:</p> - -<p>«—J'ai une prière à adresser à Votre Excellence: je désirerais -que mon nom ne figurât pas sur la liste.</p> - -<p>«—J'entends, dit le ministre, dont la figure prit sur-le-champ -l'expression la plus sérieuse. Vous voulez la croix, mais en vérité, -après tant de folies, je ne puis la demander pour vous. Vous êtes plus -jeune de caractère que d'âge. Demandez à Desbacs l'étonnement que -causaient vos dépêches télégraphiques, arrivant coup sur coup et ensuite -vos lettres.</p> - -<p>«—C'est parce que je sens tout cela que je prie Votre Excellence -de ne pas songer à moi pour la croix, et encore moins pour la -gratification.</p> - -<p>«—Prenez garde, cria le ministre en colère, je suis homme à vous -prendre au mot. Allons, prenez une plume, et à côté de votre nom mettez ce -que vous voudrez.»</p> - -<p>Lucien écrivit à coté de son nom: <i>ni croix, ni gratification; -élection manquée</i>, et puis, au bas du papier:</p> - -<p>—M. Coffe... 2.500 francs.</p> - -<p>«—Je porte ce papier au Château, songez-y bien. Il serait inutile -que par la suite votre père me parlât à ce sujet.</p> - -<p>«—Les hautes occupations de Votre Excellence l'empêchent de -garder le souvenir de notre conversation à l'Opéra. Je manifestai le vœu -le plus précis que mon père n'eût plus à s'occuper de ma fortune -politique.</p> - -<p>«—Eh bien, alors, expliquez à mon ami Leuwen comment s'est -passée l'affaire de la gratification, et comment, vous ayant porté pour -8.000 francs, vous avez biffé tout cela. Adieu, monsieur.»</p> - -<p>À peine la voiture de Son Excellence eut-elle quitté l'hôtel, que -M<sup>me</sup> la comtesse de Vaize fit appeler Lucien.</p> - -<p>«—Diable, se dit-il en l'apercevant, elle est bien jolie -aujourd'hui. Pas l'air timide et des yeux de feu; que signifie ce -changement?</p> - -<p>«—Vous nous tenez rigueur depuis votre retour, monsieur. -J'attendais toujours une occasion pour vous parler en détail. Je vous -assure que personne plus que moi n'a défendu vos dépêches avec plus de -suite. J'ai empêché avec le plus grand courage qu'on en dit du mal devant -moi à table. Tout le monde peut se tromper et j'ai une bonne nouvelle à -vous annoncer. Vos ennemis pourraient plus tard vous calomnier à propos de -cette mission, et, quoique sachant que les questions d'argent ne vous -touchent que médiocrement, j'ai obtenu de mon mari, pour fermer la bouche -à ces ennemis, qu'il vous présentât au roi pour une gratification de -8.000 francs. Je voulais 10.000, mais M. de Vaize m'a fait voir que cette -somme était réservée aux plus grands succès, et les lettres reçues hier -de M. de Séranville et du maire de Caen sont affreuses pour vous.»</p> - -<p>Tout cela fut dit avec beaucoup plus de paroles, et, par conséquent, -avec beaucoup plus de mesure et de retenue féminine. Aussi Lucien y fut-il -très sensible. Il lui raconta qu'il venait d'effacer son nom.</p> - -<p>«—Mon Dieu, seriez-vous piqué? Vous aurez la croix à la première -occasion, je vous le promets.»</p> - -<p>Ce qui voulait dire: Allez-vous nous quitter?</p> - -<p>L'accent de ces mots le toucha profondément; il fut sur le point de lui -baiser la main.</p> - -<p>«—Si je m'attachais à elle, pensait-il, que de dîners ennuyeux il -faudra supporter! et avec la figure du mari de l'autre côté de la -table!»</p> - -<p>Cette réflexion ne lui prit pas une demi-seconde.</p> - -<p>«—Je viens d'effacer mon nom, reprit-il, mais puisque vous -daignez témoigner de l'intérêt pour mon avenir, je vous dirai la véritable -raison de mon refus. Ces titres de gratification peuvent être imprimés un -jour et me donner une célébrité fâcheuse. Je suis trop jeune pour -m'exposer à ce danger.</p> - -<p>«—Oh! mon Dieu, dit M<sup>me</sup> de Vaize avec l'accent de la -terreur, croyez-vous la république si près de nous?»</p> - -<p>La peur lui avait fait oublier ses velléités d'amitié, et devant cette -sécheresse, Lucien tomba dans une profonde rêverie.</p> - -<p>«—Vous êtes fâché?</p> - -<p>«—Je vous demande pardon. Y a-t-il longtempsque je suis tombé -dans cette rêverie?</p> - -<p>«—Trois minutes au moins, répondit-elle avec un air de bonté, -mais à cette bonté qu'elle tenait à marquer, se mêlait un peu du reproche -de la femme d'unministre puissant qui n'est pas accoutumée à de pareilles -distractions, et en tête-à-tête encore.</p> - -<p>«—C'est que je suis sur le point d'éprouver pour vous, madame, un -sentiment trop tendre, et je me le reprochais...»</p> - -<p>Après cette petite coquinerie, comme il n'avait plus rien à dire à -M<sup>me</sup> de Vaize, il ajouta encore quelques mots polis, et la laissa -toute rouge et tout émue, pour aller s'enfermer dans son bureau.</p> - -<p>«—J'oublie de vivre. Ces sottises d'ambition me distraient de la -seule chose au monde qui ait de la réalité pour moi. C'est drôle de -sacrifier son cœur à l'ambition, tout en n'étant pas ambitieux!... Il faut -aller à Nancy. Attendons d'abord mon père qui revient un de ces jours. -C'est un devoir, et puis je serais bien aise d'avoir son opinion sur ma -conduite à Caen, tant sifflée au ministère.»</p> - -<p>Le plaisir d'aller à Nancy changea le cours de ses pensées et le -rendit, le soir, chez M<sup>me</sup> Grandet, extrêmement brillant. Dans le -petit salon ovale, au milieu de trente personnes peut-être, il fut le -centre de la conversation et fit cesser tous les entretiens particuliers -pendant vingt minutes au moins. Ce succès électrisa M<sup>me</sup> -Grandet.</p> - -<p>«—Avec deux ou trois hommes comme celui-ci, chaque soirée, mon -salon sera le premier de Paris.»</p> - -<p>Comme on passait au billard, elle se trouva à côté de Lucien, séparée -du reste de la société.</p> - -<p>«—Que faisiez-vous le soir, pendant cette course en province?</p> - -<p>«—Je pensais à une jeune femme de Paris pour laquelle j'ai une -grande passion.»</p> - -<p>Ce fut le premier mot de ce genre qu'il eût jamais dit à M<sup>me</sup> -Grandet: il arrivait à propos. Pendant toute la soirée il fut pour elle du -dernier tendre.</p> - - -<p class="center">* * *</p> - - -<p>M. Leuwen revint tout joyeux de son élection dans le département de -l'Aveyron.</p> - -<p>«—L'air y est chaud, les perdrix excellentes, les hommes -plaisants. Je suis chargé par mes commettants de quatre-vingt-trois -commissions, en outre de celles dont on me chargera par lettre: quatre -paires de bottes bien confectionnées; une route de cinq quarts de lieue de -longueur pour conduire à la maison de campagne de M. Castanet, etc., -etc.»</p> - -<p>Et M. Leuwen continua à raconter à M<sup>me</sup> Leuwen et à son fils les -intrigues au moyen desquelles il avait obtenu une majorité triomphante de -sept voix.</p> - -<p>«—Enfin, je ne me suis pas ennuyé un moment dans ce département, -et si j'y avais eu ma femme, j'aurais été parfaitement heureux. Il y avait -bien des années que je n'avais parlé aussi longtemps et à un aussi grand -nombre d'ennuyeux. Aussi suis-je saturé de platitudes et d'ennuis -officiels.»</p> - -<p>On peut penser comme Lucien fut reçu lorsqu'il parla d'absence.</p> - -<p>«—Je te renie à jamais, lui dit son père avec une vivacité gaie. -Redouble d'assiduité et d'attention auprès de ton ministre; et si tu as du -cœur, campe un enfant à sa femme! Et maintenant raconte-moi les aventures -de ton voyage.</p> - -<p>«—Voulez-vous mon histoire longue ou courte?</p> - -<p>«—Longue, dit M<sup>me</sup> Leuwen; elle m'a fort amusée et je -l'entendrais une seconde fois avec plaisir. Je serais fort, curieuse de -voir ce que vous en penserez, ajouta-t-elle en se tournant vers son mari.</p> - -<p>«—Eh bien, répondit M. Leuwen, il est dix heures trois quarts, -qu'on fasse du punch et commence.»</p> - -<p>M<sup>me</sup> Leuwen fit un signe au valet de chambre et la porte fut -fermée.</p> - -<p>Lucien expédia en cinq minutes l'avanie de Blois et les menus incidents -du voyage, et raconta longuement ce que le lecteur connaît déjà.</p> - -<p>Vers le milieu du récit, M. Leuwen commença à faire des questions.</p> - -<p>«—Plus de détails, plus de détails, disait-il à son fils; il n'y -a d'originalité et de vérité que dans les détails.</p> - -<p>«Et voilà comment ton ministre t'a traité à ton retour! Il semblait -vivement contrarié.</p> - -<p>«—Ai-je bien ou mal agi? En vérité je l'ignore, disait Lucien. -Sur le champ de bataille, dans la vivacité de l'action, je croyais avoir -mille fois raison. Ici, les doutes commencent à se faire jour.</p> - -<p>«—Et moi, je n'en ai pas, répondit M<sup>me</sup> Leuwen. Tu t'es -conduit comme le plus brave homme aurait pu faire.»</p> - -<p>Elle plaidait en faveur de son fils et avait peur de solliciter -l'approbation de M. Leuwen qui ne disait rien.</p> - -<p>«—Ce qui est fait est fait, continuait Lucien. Je me moque -parfaitement du Brid'oison de la rue de Grenelle. Mais mon orgueil est -alarmé; quelle opinion dois-je avoir de moi-même? Ai-je quelque valeur? -Voilà ce que je vous demande, mon père. J'ai pu atténuer les faits, en ma -faveur, en vous les racontant, et alors les mesures que j'ai prises -d'après ces faits seraient justifiées à mon insu.</p> - -<p>«—Ce M. Coffe me fait l'effet d'un méchant homme, dit M<sup>me</sup> -Leuwen.</p> - -<p>«—Maman, vous vous trompez. Ce n'est qu'un homme découragé. S'il -avait quatre cents francs de rente, il se retirerait dans les rochers de -la Sainte-Baume, à quelques lieues de Marseille. Il est dommage que vous -ayez cette opinion de lui, car je voulais obtenir de mon père qu'il -entendît le récit de ma campagne, fait par ce fidèle aide de camp qui -souvent n'a pas été de la même opinion que moi. Et jamais je n'obtiendrai -une seconde séance de mon père, si vous ne la sollicitez avec moi.</p> - -<p>«—Mais cela m'intéresse, répliqua M. Leuwen. Si votre Coffe veut -venir dîner ici demain, serons-nous seuls? demanda-t-il à sa femme.</p> - -<p>«—Nous avions un demi-engagement avec M<sup>me</sup> de Thémines.</p> - -<p>«—Nous dînerons ici, nous trois et M. Coffe. S'il est du genre -ennuyeux, comme je le crains, il le sera moins à table. La porte sera -fermée, et nous serons servis par Anselme.»</p> - -<p>Lucien amena Coffe le lendemain, mais non sans peine.</p> - -<p>Par la froideur et la simplicité de son récit, il fit la conquête de -M. Leuwen.</p> - -<p>«—Je vous remercie, monsieur, lui dit-il, de n'être pas Gascon. -J'ai une indigestion de gens hâbleurs qui sont tou jours surs du succès du -lendemain sauf à vous servir une platitude, lorsque le lendemain vous leur -reprochez la défaite.»</p> - -<p>M<sup>me</sup> Leuwen était enchantée d'avoir une seconde édition des -prouesses de son fils. Et à neuf heures, comme Coffe voulait se retirer, -M. Leuwen insista pour le conduire dans sa loge à l'Opéra. Avant la fin de -la soirée, le député de l'Aveyron lui dit:</p> - -<p>«—Je suis bien fâché que vous soyez au ministère. Je vous aurais -offert une place de quatre mille francs chez moi. Depuis la mort de ce -pauvre Van Peters, je ne travaille pas assez, et depuis la sotte conduite -du comte de Vaize, à l'égard de ce héros-là, fit-il en désignant son fils, -je me sens une velléité de faire six semaines de demi-opposition. Morbleu, -monsieur le ministre, vous me paierez votre sottise. Il serait indigne de -moi de me venger comme votre banquier. Toute vengeance coûte à qui se -venge, et comme banquier, je ne puis sacrifier un iota sur la probité.»</p> - -<p>Et il tomba dans une longue rêverie. Lucien, qui trouvait la séance -un peu longue, aperçut M<sup>lle</sup> Gosselin dans une loge et disparut.</p> - -<p>«—Aux armes! dit tout à coup M. Leuwen, en sortant de sa -méditation. Il faut agir. Quelle heure est-il?</p> - -<p>«—Je n'ai pas de montre, dit Coffe froidement, et il ne résista -pas à la vanité d'ajouter:</p> - -<p>«—Monsieur votre fils m'a tiré de Sainte-Pélagie; dans ma faillite -j'ai placé ma montre dans le bilan.</p> - -<p>«—Parfaitement honnête, parfaitement honnête! répondit M. Leuwen -d'un air distrait. Puis-je compter sur votre silence? Je vous demande de -ne prononcer jamais ni mon nom ni celui de mon fils.</p> - -<p>«—Je vous le promets; c'est ma coutume.</p> - -<p>«—Faites-moi l'honneur de venir dîner demain chez moi. S'il y a -du monde, je ferai servir dans ma chambre; nous ne serons que trois, mon -fils et vous, monsieur. Votre raison sage et ferme me plaît beaucoup, et -je désire vivement trouver grâce devant votre misanthropie, si toutefois -vous êtes misanthrope.</p> - -<p>«—Oui, monsieur, pour trop aimer les hommes.» Quinze jours après -cet entretien, le changement opéré chez M. Leuwen étonnait tout le monde. -Il faisait sa société habituelle de trente à quarante députés nouvellement -élus et des plus sots, et l'incroyable était qu'il ne persiflait jamais. -Un diplomate de ses amis eut des inquiétudes sérieuses:</p> - -<p>«—Il n'est plus insolent envers les imbéciles, il leur parle -sérieusement, son caractère change. Nous allons le perdre.»</p> - -<p>M. Leuwen suivait assidûment les soirées que le ministre de l'Intérieur -donnait aux députés. Trois ou quatre affaires se présentèrent où il servit -admirablement les intérêts de M. de Vaize.</p> - -<p>«—Enfin, je suis venu à bout de ce caractère de feu, disait -celui-ci: je l'ai maté. À cause de son fils, le voilà à mes pieds.»</p> - -<p>Le résultat de ce raisonnement fut un brin de supériorité pris par le -ministre à l'égard du député de l'Aveyron, à qui la nuance n'échappa point -et dont il fit ses délices. Comme M. de Vaize ne faisait pas sa société -des gens d'esprit, et pour cause, il ne sut pas l'étonnement que causait -le changement d'habitudes de M. Leuwen parmi ces hommes actifs et fins -qui font leur fortune par le gouvernement. M<sup>me</sup> Leuwen ne revenait -pas de son étonnement; tous les jours, il y avait à dîner cinq on six -députés au moins, à qui il adressait des propos dans ce genre:</p> - -<p>«—Ce dîner, que je vous prie d'accepter toutes les fois que vous -ne serez pas invités chez les ministres ou chez le roi, coûterait plus de -80 francs par tête dans les grands restaurants. Par exemple, voilà un -turbot...»</p> - -<p>Et là-dessus l'histoire du turbot, le prix qu'il avait coûté, sa -provenance, etc...</p> - -<p>«—Lundi passé, ce même turbot, et quand je dis le même, je me -trompe... celui-ci s'agitait dans la mer de la Manche, mais un turbot de -même poids et aussi frais eut coûté dix francs de moins...»</p> - -<p>Et il évitait de regarder sa femme en débitant ces belles choses.</p> - -<p>Il ménageait avec un art infini l'attention de ses députés. Presque -toujours il leur faisait part de ses réflexions comme celle sur le turbot -ou bien d'anecdotes dans lesquelles des cochers de fiacre menaient à la -campagne des imprudents qui ne connaissaient pas les rues de Paris. Mais -il réservait toutes les forces d'esprit de ces messieurs pour cette idée -difficile qu'il présentait de mille façons différentes:</p> - -<p>«—L'union fait la force. Si ce principe est vrai partout, il -l'est surtout dans les assemblées délibérantes. Il n'y a d'exceptions que -lorsqu'il y a un Mirabeau et un général Foy. Mais qui est-ce qui est -Mirabeau? Pas moi, pour sûr. Nous comptons pour quelque chose si aucun -de nous ne tient avec opiniâtreté à sa manière de voir. Nous sommes vingt -amis. Eh bien! il faut que chacun de nous pense comme pense la majorité, -qui est de onze. Demain on mettra un article de loi en délibération dans -la Chambre. Après dîner, ici, entre nous, mettons en délibération cet -article de loi. Pour moi, qui n'ai sur vous d'autre avantage que celui de -connaître les roueries de Paris depuis quarante-cinq ans, je sacrifierai -toujours ma pensée à celle de la majorité de mes amis, car enfin, quatre -yeux voient mieux que deux. Nous mettons donc en délibération l'opinion -qu'il faudra avoir demain; si nous sommes vingt, comme je l'espère, et que -onze d'entre nous disent <i>oui</i>, il faut absolument que les neuf -autres disent <i>oui</i>, quand même ils seraient passionnément attachés au -<i>non.</i> C'est là le secret de notre force. Et si jamais nous arrivons à -réunir trente voix, sûres, les ministres n'auront plus aucune grâce à nous -refuser. Nous ferons un <i>mémorandum</i> des choses que chacun de nous -désire le plus obtenir pour sa famille... Je parle de choses faisables. -Lorsque chacun de nous aura obtenu une grâce, de valeur à peu près égale, -nous passerons à une seconde liste. Que dites-vous, messieurs, de ce plan -de campagne législative?»</p> - -<p>M. Leuwen avait choisi les vingt députés les plus dénués de relations, -les plus étonnés de leur séjour à Paris, les plus lourds d'esprit. Pour -leur expliquer cette théorie, il les invitait à dîner. Ils étaient presque -tous du Midi, quelques Auvergnats, ou gens habitant sur la ligne de -Perpignan à Bordeaux. La grande affaire de M. Leuwen était de ne pas -offenser leur amour-propre; quoique cédant partout et en tout, il n'y -réussissait pas toujours. Il avait un coin de bouche moqueur qui les -effarouchait; deux ou trois trouvèrent qu'il avait l'air de se moquer -d'eux et s'éloignèrent de ses dîners. Il les remplaça heureusement par -ces députés à trois lits et à quatre filles, et qui veulent placer fils -et gendres.</p> - -<p>Un mois environ après l'ouverture de la session et à la suite d'une -vingtaine de dîners, il jugea sa troupe assez aguerrie pour la mener au -feu. Un jour, après un excellent dîner, il les fit passer dans une chambre -à part el voter gravement sur une question d'importance que l'on devait -discuter le lendemain. Malgré toute la peine qu'il se donna pour faire -comprendre, d'une façon indirecte d'ailleurs, de quoi il s'agissait à ses -députés, au nombre de dix-neuf, douze votèrent pour le côté absurde de la -question. M. Leuwen leur avait promis d'avance de parler en faveur de la -majorité. À la vue de cette absurdité, il eut une faiblesse humaine: il -chercha à éclairer cette majorité par des explications qui durèrent une -heure et demie. Il fut repoussé avec perte. Le lendemain, intrépidement, -et pour son début à la Chambre, il soutint une sottise palpable. Il fut -secoué dans tous les journaux, à peu près sans exception, mais la petite -troupe lui sut un gré infini.</p> - -<p>Nous supprimons les détails infinis et aussi les soinsque lui coûtait -son troupeau de fidèles. Par peur qu'on ne séduisît ses Auvergnats, il -allait quelquefois avec eux chercher une chambre garnie, ou marchander -chez les tailleurs qui vendaient des pantalons tout faits dans les -passages. S'il l'eût osé, il les aurait logés, comme il les nourrissait à -peu près. Avec des soins de tous les jours qui, par leur extrême -nouveauté, l'amusaient, il arriva rapidement à vingt-neuf voix. Alors M. -Leuwen prit le parti de n'inviter jamais un député à dîner qui ne fût de -ces vingt-neuf; presque chaque jour il en amenait de la Chambre, après la -séance, une berline toute pleine. Un journaliste de ses amis feignit de -l'attaquer en proclamant l'existence de la <i>Légion du Midi</i>, forte de -vingt-neuf membres. La seconde fois que cette légion eut l'occasion de -révéler son existence, M. Leuwen la fit délibérer la veille, après dîner, -et fidèles à leur instinct, dix-neuf députés votèrent pour le côté absurde -de la question. Le lendemain, le député montait à la tribune et le parti -absurde l'emporta dans la Chambre à une majorité de huit voix. Nouvelles -diatribes dans les journaux contre la <i>Légion du Midi.</i></p> - -<p>Comme M. Leuwen avait des amis aux Finances, il distribua parmi ses -fidèles une direction de poste dans un village du Languedoc, et deux -distributions de tabac. Trois jours après, il essaya de ne point mettre -en délibération, faute de temps, une question à laquelle un ministre -attachait un intérêt personnel. Ce ministre arrive à la Chambre en grand -uniforme, radieux et sur de son fait; il va serrer la main à ses amis et -caresse du regard les bancs de ses fidèles. Le rapporteur paraît et -conclut en faveur du ministre. Un juste-milieu furibond succède et appuie -le rapporteur. La Chambre s'ennuyait et allait approuver le projet à une -forte majorité. Les députés de la Légion ne savaient que penser. Alors M. -Leuwen, libre de son opinion, monte à la tribune et, malgré la faiblesse -de sa voix, obtient une attention religieuse. Il trouve, dès le début de -son discours, trois ou quatre traits fins et méchants. Le premier fit -sourire quinze ou vingt députés voisins de la tribune, le second fit rire -d'une façon sensible et produisit un murmure de plaisir, le troisième, à -la vérité fort méchant, fit rire aux éclats. Le ministre intéressé demanda -la parole et parla sans succès. Le comte de Vaize, accoutumé au silence de -la Chambre, vint au secours de son collègue. C'était ce que M. Leuwen -souhaitait avec passion depuis deux mois; il alla supplier son collègue de -lui céder son tour. Comme le comte de Vaize avait répondu assez bien à une -des plaisanteries de M. Leuwen, celui-ci demanda la parole pour un fait -personnel. Le président la lui refuse, alors la Chambre la lui accorde au -lieu d'un autre député qui cède son tour. Ce second discours fut un -triomphe pour M. Leuwen. Il se livra à toute sa méchanceté et trouva -contre M. de Vaize des traits d'autant plus cruels qu'ils étaient -inattaquables dans la forme. Huit ou dix fois, la Chambre entière éclata -de rire, trois ou quatre fois elle le couvrit de bravos. Comme sa voix -était très faible, on eût entendu, pendant qu'il parlait, voler une mouche -dans la salle. C'était un succès pareil à ceux que l'aimable Andrieux -obtenait jadis aux séances publiques de l'Académie. M. de Vaize s'agitait -sur son banc, et faisait signe tour à tour aux riches banquiers membres -de la Chambre et amis de M. Leuwen. Il était furieux et parla de duel à -ses collègues.</p> - -<p>«—L'odieux serait si grand, si vous arriviez à tuer ce petit -vieillard, qu'il retomberait sur le ministère tout entier,» lui dit le -ministre de la guerre.</p> - -<p>Le succès de M. Leuwen dépassa toutes les espérances. Son discours—si -l'on peut appeler ainsi une diatribe méchante, charmante, piquante—était -le débordement d'un cœur ulcéré qui s'est contenu pendant deux mois; il -marqua la séance la plus agréable que la session eût offerte jusque-là. -Personne ne put se faire écouter après qu'il fut descendu de la tribune.</p> - -<p>Il n'était que quatre heures et demie; après un moment de conversation, -tous les députés s'en allèrent et laissèrent seul, avec le président, un -lourd juste-milieu qui essayait de combattre la brillante improvisation de -M. Leuwen. Horriblement fatigué, celui-ci alla se mettre au lit. Mais il -fut un peu ranimé le soir, vers les neuf heures, quand il eut ouvert sa -porte. Les compliments pleuvaient, des députés qui ne lui avaient jamais -parlé venaient le féliciter et lui serrer la main.</p> - -<p>«—Demain, si vous m'accordez la parole, je traiterai à fond le -sujet, leur disait-il.</p> - -<p>«—Mais, mon ami, vous voulez vous tuer,» répétait M<sup>me</sup> -Leuwen, fort inquiète.</p> - -<p>La plupart des journalistes vinrent dans la soirée lui demander son -discours; il leur montra une carte à jouer, sur laquelle il avait marqué -cinq idées à développer. Quand ils virent que le discours avait été -réellement improvisé, leur admiration fut sans bornes. Le nom de Mirabeau -fut prononcé sans rire. À dix heures, le sténographe du <i>Moniteur</i> -vint apporter le discours à corriger.</p> - -<p>«—Cela me dispensera de reparler demain,» et il ajouta cinq ou -six phrases d'un bon sens profond, dessinant clairement l'opinion qu'il -voulait faire prévaloir.</p> - -<p>Ce qu'il y avait de plus plaisant, c'était l'enchantement des députés -de sa réunion, qui assistèrent à ce triomphe pendant toute la soirée; ils -croyaient tous avoir parlé et lui fournissaient les arguments qu'il aurait -dû faire valoir. M. Leuwen admirait ces arguments avec sérieux.</p> - -<p>«—D'ici à un mois, votre fils sera commis à cheval, dit-il à -l'oreille de l'un d'eux; et le vôtre, chef de bureau à la sous-préfecture, -disait-il à un autre.»</p> - -<p>Le lendemain matin, Lucien faisait une drôle de mine, dans son bureau, -à vingt pas de la table où écrivait le comte de Vaize, sans doute -furibond. Son Excellence put entendre le bruit que faisaient en entrant -les commis qui venaient féliciter Lucien sur le talent de son père. Ce -pauvre ministre était hors de lui; quoique les affaires l'exigeassent, il -ne put prendre sur lui de voir Lucien. Vers les deux heures, il partit -pour le château, et à peine fut-il sorti que la jeune comtesse fit appeler -Leuwen.</p> - -<p>«—Ah! monsieur, vous voulez donc nous perdre: le ministre est -hors de lui et n'a pas fermé l'œil. Vous serez lieutenant, vous aurez la -croix, mais donnez-nous le temps.»</p> - -<p>La comtesse de Vaize était elle-même fort pâle. Lucien fut charmant -pour elle et presque tendre; il la consola et la persuada de son mieux de -ce qui était vrai, c'est qu'il n'avait pas eu la moindre idée de l'attaque -projetée par son père.</p> - -<p>«—Je puis vous jurer, madame, que depuis six semaines, mon père -ne m'a pas parlé une seule fois d'affaires sérieuses.</p> - -<p>«—M. de Vaize sent bien tous ses torts. Il aurait dû vous -récompenser autrement. Mais aujourd'hui, il dit que c'est impossible, -après une levée de boucliers aussi atroce.</p> - -<p>«—Madame la comtesse, répondit Lucien d'un air très doux, le fils -d'un député opposant peut être désagréable à voir; si ma démission pouvait -faire plaisir à M. le ministre...</p> - -<p>«—Ah! monsieur, ne croyez point cela. Mon mari ne me pardonnerait -jamais s'il savait que ma conversation avec vous a été maladroite au point -de vous faire prononcer ce mot de démission. C'est plutôt de conciliation -qu'il s'agit.»</p> - -<p>Et cette jolie femme se mit à pleurer. Lucien fit son possible pour la -consoler, mais en séparant avec soin dans ses consolations ce qu'il devait -dire à une femme affligée de ce qui devait être répété à l'homme qui -l'avait maltraité à son retour de mission.</p> - -<p>Après ses succès, M. Leuwen passa huit jours au lit. Un jour de repos -eut suffi, mais il connaissait son pays où le charlatanisme à côté du -mérite est comme un zéro à la droite d'un chiffre; il décuple sa valeur. -Ce fut donc au lit qu'il reçut les félicitations de plus de cent membres -de la Chambre. Il refusa huit ou dix députés non dépourvus de talent qui -voulaient s'enrôler dans la <i>Légion du Midi.</i></p> - -<p>«—Nous sommes plutôt une réunion d'amis qu'une société de -politiciens... Votez avec nous, secondez-nous pendant cette session, et si -cette fantaisie, qui nous honore, vous dure encore l'année prochaine, ces -messieurs, accoutumés à vous voir partager nos opinions, toutes de -conscience, iront eux-mêmes vous engager à venir à nos dîners de bons -garçons...</p> - -<p>«—Il faut déjà le comble de l'abnégation et de l'adresse pour -mener ces vingt-neuf oisons. One serait-ce s'ils étaient quarante ou -cinquante, et encore avec quelques gens d'esprit, dont chacun voudrait -être mon lieutenant et bientôt évincerait le capitaine.»</p> - -<p>Quelques jours après, le télégraphe apporta d'Espagne une nouvelle qui -probablement devait faire baisser les fonds. Le ministre hésita beaucoup -à donner l'avis ordinaire à son banquier.</p> - -<p>«—Ce serait pour lui un nouveau triomphe, pensait M. de Vaize, que -de me voir piqué au point de négliger mes affaires. Mais halte-là!»</p> - -<p>Il fit appeler Lucien et, sans presque le regarder en face, lui donna -l'avis à transmettre à son père. L'affaire se fit comme à l'ordinaire et -M. Leuwen en profita pour envoyer à M. de Vaize, le surlendemain du -rachat des rentes, le bordereau de cette dernière opération et le restant -des bénéfices de trois ou quatre opérations précédentes. De telle sorte -qu'à quelques centaines de francs près, la maison Leuwen ne devait rien à -M. le comte de Vaize.</p> - -<p>Coffe était en grande faveur auprès de M. Leuwen, faveur basée sur -cette grande qualité, disait l'illustre député: il n'est pas Gascon. Il -l'employait à faire des recherches, et comme M. de Vaize le sut, il raya -Coffe sur la liste des gratifications où Lucien l'avait inscrit pour -2.500 fr.</p> - -<p>«—Voilà qui est de bien mauvais goût, dit en riant M. Leuwen, et -il donna 4.000 francs à l'ami de Lucien.</p> - -<p>À sa seconde sortie, M. Leuwen alla voir le ministre des Finances, -qu'il connaissait de longue main.</p> - -<p>«—Eh bien, parlerez-vous aussi contre moi? lui dit celui-ci -gaiement.</p> - -<p>«—Certainement, à moins que vous ne répariez la sottise de votre -collègue le comte de Vaize.» Et il raconta l'histoire de Coffe.</p> - -<p>Le ministre, homme d'esprit, ne fit aucune question sur le protégé du -député.</p> - -<p>«—On dit que le comte de Vaize a employé M. votre fils dans nos -élections, et que ce fut M. votre fils qui fut attaqué à Blois dans une -émeute.</p> - -<p>«—Il a eu cet honneur-là.</p> - -<p>«—Et je n'ai point vu son nom sur la liste de gratifications -apportée au conseil?</p> - -<p>«—Mon fils avait effacé son nom et porté celui de M. Coffe. Mais -ce bon M. Coffe n'est pas heureux avec le comte de Vaize.</p> - -<p>«—Ce pauvre de Vaize a du talent, et parle bien à la Chambre, -mais il manque tout à fait de tact. Voilà une belle économie qu'il a faite -là, aux dépens de M. Coffe.»</p> - -<p>Huit jours après cet entretien, Coffe était nommé sous-chef aux -Finances, avec six mille d'appointements, et la condition expresse de ne -jamais paraître au ministère.</p> - -<p>«—Êtes-vous content, dit le ministre à M. Leuwen, dans les -couloirs de la Chambre.</p> - -<p>«—Oui, de vous!»</p> - -<p>Quinze jours après, dans une discussion où le ministre de l'Intérieur -venait d'avoir un beau succès; au moment où on allait voter, on disait de -toutes parts autour de M. Leuwen: majorité de quatre-vingts voix. Il -monta à la tribune et commença par parler de son âge et de sa faible voix: -aussitôt régna un profond silence. Il fit un discours de dix minutes, -serré, raisonné, après quoi, pendant cinq minutes, il se moqua des -raisonnements du comte de Vaize.</p> - -<p>La Chambre, si silencieuse pendant la première partie, murmura de -plaisir dix ou vingt fois.</p> - -<p>«—Aux voix! aux voix! crièrent pour interrompre M. Leuwen trois -ou quatre juste-milieux imbéciles.</p> - -<p>«—Eh bien, oui, aux voix, messieurs les interrupteurs. Je vous en -défie, et pour laisser le temps de voter, je descends de la tribune. Aux -voix, messieurs, cria-t-il avec sa petite voix, en passant devant les -ministres.</p> - -<p>La Chambre tout entière et même les tribunes éclatèrent de rire. En -vain, le président prétendait-il qu'il était trop tard pour aller aux -voix.</p> - -<p>«—Il n'est pas cinq heures, cria M. Leuwen de sa place. D'ailleurs, -si vous ne voulez pas nous laisser voter, je remonte à la tribune demain. -Aux voix!»</p> - -<p>Le président fut forcé de laisser voler, et le ministère l'emporta à la -majorité de <i>une voix.</i></p> - -<p>Le soir les ministres se réunirent pour laver la tête à M. de Vaize.</p> - -<p>Le ministre des Finances se chargea de l'exécution. Il raconta à ses -collègues l'aventure de Coffe, l'émeute de Blois, etc... M. Leuwen et son -fils occupèrent toute la soirée de ces graves personnages. On força le -comte de Vaize de tout avouer, et l'affaire Kortis, et les élections de -Caen, mal dirigées par lui.</p> - -<p>Le ministre de la guerre alla le soir même chez le roi et fit signer -deux ordonnances: la première nommant Lucien Leuwen, lieutenant -d'état-major; la seconde lui accordant la croix pour blessure reçue à -Blois dans une mission à lui confiée.</p> - -<p>À onze heures, les ordonnances étaient signées; avant minuit, M. Leuwen -en avait une expédition avec un mot aimable du ministre des Finances; à -une heure du matin, ce ministre avait un mot de M. Leuwen qui demandait -huit petites places et remerciait très froidement des grâces incroyables -accordées à son fils.</p> - -<p>Le lendemain, à la Chambre, le même ministre lui dit:</p> - -<p>«—Mon cher ami, il ne faut pas être insatiable.</p> - -<p>«—En ce cas, cher ami, il faut être patient! et M. Leuwen se fit -inscrire pour avoir la parole le lendemain. Il invita tous ses amis à -dîner pour le soir même.</p> - -<p>«—Messieurs, dit-il en se mettant à table, voici une petite liste -des places que j'ai demandées à M. le ministre des Finances, qui a cru me -fermer la bouche en donnant la croix à mon fils. Mais, si avant quatre -heures demain, nous n'avons pas cinq au moins de ces emplois qui nous -sont dus si justement, nous réunissons nos vingt-neuf boules noires et -onze autres qui me sont promises dans la salle, ce qui fait quarante -voix; de plus je m'engage à secouer ce bon ministre de l'Intérieur qui, -avec M. de Beauséant, s'oppose seul à nos demandes. Qu'en pensez-vous, -messieurs?»</p> - -<p>Le lendemain, à la Chambre, quelques moments avant que fût voté l'objet -à l'ordre du jour, le ministre des Finances prit à part M. Leuwen et lui -annonça que cinq des places demandées étaient accordées.</p> - -<p>«—La parole de Votre Excellence est de l'or en barre pour moi: -mais les cinq députés dont j'ai épousé les intérêts désireraient avoir un -avis officiel. Ils seront incrédules jusque-là...</p> - -<p>«—Leuwen, cela est trop fort!—et le ministre rougit jusqu'au -blanc des yeux. De Vaize a raison...</p> - -<p>«—Eh bien alors, la guerre!» et un quart d'heure après il montait -à la tribune.</p> - -<p>On alla aux voix et le ministère n'eut qu'une majorité de trente-sept -voix qui fut jugée fort alarmante. Le soir même, le conseil des ministres, -présidé par le roi, discuta longuement sur le compte de M. Leuwen.</p> - -<p>Le comte de Beauséant proposa de lui faire peur.</p> - -<p>«—C'est un homme d'humeur; son associé, Van Peters, me le disait -souvent. Quelquefois il a les vues les plus nettes des choses; en d'autres -moments, pour satisfaire un caprice, il sacrifierait sa fortune et lui -avec. Si nous l'irritons, il nous fera autant et plus de mal dans une -soirée à l'Opéra que dans une séance de la Chambre.</p> - -<p>«—On peut l'attaquer dans son fils, dit le comte de Beauséant. -C'est un petit sot que l'on vient de faire lieutenant.</p> - -<p>«—Ce n'est pas <i>on</i>, monsieur, répondit vertement le ministre -de la guerre; c'est moi, qui, par métier, dois me connaître en fait de -bravoure; c'est moi qui l'ai nommé lieutenant. Quand il était -sous-lieutenant de lanciers, il a pu être peu poli, un soir, chez vous, en -cherchant le comte de Vaize pour lui rendre compte de l'affaire Kortis, -affaire qu'il a très bien menée. On ajoute même des détails; <i>on</i> a -raconté la scène à des gens qui s'en souviennent!—et le vieux général -élevait la voix.</p> - -<p>«—Il me semble, dit le roi, qu'il y a des moments où il vaudrait -mieux discuter raisonnablement..., ne pas tomber dans les personnalités et -surtout ne pas élever la voix.</p> - -<p>«—Sire, répliqua le ministre des Affaires étrangères, le respect -que je dois à Votre Majesté me ferme la bouche, mais partout où je -rencontrerai monsieur...</p> - -<p>«—Votre Excellence trouvera mon adresse dans l'Almanach royal,» -dit le général.</p> - -<p>Le lendemain du conseil, on fit faire des ouvertures à M. Leuwen. Il en -fut profondément étonné.</p> - -<p>«—Comment? Il se trouve quelqu'un qui prend au sérieux mon -verbiage parlementaire! J'ai donc de l'influence? Il le faut bien, -puisqu'un grand parti, ou, pour parler mieux, une grande fraction de la -Chambre me propose un traité d'alliance.»</p> - -<p>Néanmoins, cela lui parut si ridicule qu'il n'en parla même pas à sa -femme, et jusque-là M<sup>me</sup> Leuwen avait eu ses moindres pensées.</p> - -<p>Le roi fit appeler M. Leuwen à l'insu de ses ministres. En recevant -cette communication de M. de Romel, officier d'ordonnance du roi, le vieux -banquier rougit de plaisir. (Il avait déjà vingt ans quand la royauté -tomba en 1793.) Toutefois, s'apercevoir de son trouble et le dominer, ne -fut que l'affaire d'un instant pour cet homme vieilli dans les salons de -Paris. Il fut avec l'officier d'ordonnance d'une froideur qui pouvait -passer également pour du respect profond, ou pour un manque complet -d'empressement.</p> - -<p>«—Je vais jouer le rôle si connu de Samuel Bernard, promené par -Louis XIV dans les jardins de Versailles,» se dit M. Leuwen en regardant -s'éloigner le cabriolet.</p> - -<p>Cette idée suffit pour lui rendre tout le feu de la première jeunesse.</p> - -<p>Au château, il fut parfaitement convenable.</p> - -<p>Le procureur de basse Normandie, qu'était Louis-Philippe, commença par -lui dire:</p> - -<p>«—Un homme tel que vous!...»</p> - -<p>Mais trouvant ce plébéien malin, et voyant qu'il perdait son temps -inutilement; ne voulant pas, d'un autre côté, lui donner par la longueur -de l'entrevue, une idée exagérée du service qu'il était obligé de lui -demander, en moins d'un quart d'heure il revint à la bonhomie.</p> - -<p>En observant cechangement de ton chez un homme si adroit, M. Leuwen fut -content de lui, et ce premier succès lui rendit la continuée. On lui -disait de l'air le plus paternel, et comme si dans ce qu'on lui disait de -marqué on y était obligé par les circonstances:</p> - -<p>«—J'ai voulu vous voir, mon cher monsieur, à l'insu de mes -ministres. Demain aura lieu, selon toute apparence, le scrutin définitif -sur la loi des dotations. Je vous avouerai, monsieur, que je prends à -cette loi un intérêt tout personnel. Je suis bien sur qu'elle passera par -assis et levé; n'est-ce point votre avis?</p> - -<p>«—Oui, sire.</p> - -<p>«—Mais au scrutin j'aurai un bel et bon rejet par sept ou huit -boules noires. N'est-ce pas?</p> - -<p>«—Oui, sire.</p> - -<p>«—Eh bien, rendez-moi ce service: parlez contre, si vous le -trouvez nécessaire à votre position, mais donnez-moi vos trente-cinq voix. -C'est un service personnel que j'ai tenu à vous demander moi-même.</p> - -<p>«—Sire, je n'ai que vingt-sept voix en ce moment, en comptant la -mienne.</p> - -<p>«—Ces pauvres ministres se sont effrayés ou plutôt piqués, parce -que vous aviez donné une liste de huit petites places subalternes; je n'ai -pas besoin de vous dire que j'approuve d'avance cette liste. Je vous -engage même à y ajouter quelque chose pour vous, ou pour le lieutenant -Leuwen.</p> - -<p>«—Sire, répondit M. Leuwen, je demande à Votre Majesté de ne rien -signer, ni pour nous, ni pour mes amis, et je lui fais hommage de mes voix -pour demain.</p> - -<p>«—Parbleu, vous êtes un brave homme!» dit le roi, jouant, et pas -trop mal, la franchise à la Henri IV. Il fallait beaucoup de perspicacité -pour n'y être pas pris.</p> - -<p>Sa Majesté parla encore un bon quart d'heure dans ce sens.</p> - -<p>«—Sire, il est impossible que M. de Beauséant, ministre des -Affaires étrangères, pardonne jamais à mon fils. Ce ministre a peut-être -manqué un peu de fermeté personnelle envers ce jeune homme plein de feu, -que Votre Majesté appelle le lieutenant Leuwen. Je demande à Votre Majesté -de ne jamais croire un mot des rapports que M. de Beauséant fera faire sur -mon fils par sa police, ou même par celle du bon M. de Vaize, mon ami.</p> - -<p>«—<i>Que vous servez avec tant de probité!</i>» dit le roi, l'œil -brillant de finesse.</p> - -<p>Cette obéissance, si prompte et si entière, eut l'air d'étonner un peu -ce grand personnage. Il vit que M. Leuwen n'avait aucune grâce à lui -demander, et comme il n'était pas accoutumé à donner ou à recevoir rien -pour rien, il avait calculé que les vingt-sept voix lui coûteraient dans -les 27.000 francs.</p> - -<p>«—Sire, continua le banquier, je me suis fait une position dans -le monde en ne refusant rien à mes amis, et en ne me refusant rien contre -mes ennemis. C'est une vieille habitude, et je supplie Votre Majesté de ne -pas me demander de changer de caractère envers les ministres. Ils ont pris -des airs de hauteur avec moi, et jusqu'à ce bon M. Bardoux, des Finances, -qui m'a dit gravement, à propos des petites places en question:</p> - -<p>«—Vous abusez, monsieur!</p> - -<p>«—Je présente respectueusement à Votre Majesté ces vingt-sept voix -dont je dispose, mais je la supplie de me laisser me moquer de ses -ministres.»</p> - -<p>C'est ce dont M. Leuwen s'acquitta le lendemain à la Chambre, avec une -verve et une gaieté admirables. La loi, à laquelle le roi prétendait -tenir, passa à une majorité de treize voix, dont six appartenaient aux -ministres. Lorsqu'on proclama le résultat, M. Leuwen placé au second banc -de la gauche, à trois pas du banc ministériel, dit tout haut:</p> - -<p>«—Ce ministère s'en va; bon voyage!»</p> - -<p>Le mot fut à l'instant répété par tous les députés voisins du banquier.</p> - -<p>Trois jours après le vote de la loi, M. Bardoux, le ministre des -Finances, s'approcha de M. Leuwen et lui dit à mi-voix:</p> - -<p>«—Les places sont accordées.</p> - -<p>«—Fort bien, mon cher Bardoux, mais vous vous devez à vous-même -de ne point contresigner ces grâces. Laissez cela à votre successeur. -J'attendrai.»</p> - -<p>Ordinairement la <i>Légion du Midi</i> dînait au grand complet chez M. -Leuwen le lundi. Ce jour avait été choisi pour mieux pouvoir convenir de -la campagne parlementaire à mener pendant la semaine.</p> - -<p>«—Lequel de vous, messieurs, leur dit M. Leuwen, aurait pour -agréable de dîner au Château?»</p> - -<p>À ces mots, les bons députés le virent l'égal d'un dieu.</p> - -<p>On convint que M. Chapeau, l'un d'entre eux, aurait le premier cet -honneur, et que plus tard, avant la fin de la session, on solliciterait -le même honneur pour M. Cambray.</p> - -<p>«—J'ajouterai à ces deux noms ceux de MM. Lamorte et Debrée, qui -ont voulu nous quitter.»</p> - -<p>Ces messieurs bredouillèrent et firent des excuses.</p> - -<p>M. Leuwen alla solliciter l'aide de camp de service de Sa Majesté, et -moins de quinze jours après, les quatre députés les plus obscurs de la -Chambre furent engagés à dîner chez le roi. M. Cambray fut tellement -comblé par cette faveur qu'il tomba malade et ne put en profiter. Le -lendemain de ce dîner, M. Leuwen pensa qu'il devait profiler de la -faiblesse de ces gens, auxquels l'esprit seul manquait pour être méchants.</p> - -<p>«—Messieurs, leur dit-il, si Sa Majesté m'accordait une croix, -lequel parmi vous devra-t-il être l'heureux chevalier?»</p> - -<p>Les députés demandèrent huit jours pour se concerter, mais ils ne -purent tomber d'accord. La semaine suivante, on alla au scrutin, et M. -Lamorte fut désigné pour la croix.</p> - -<p>Depuis longtemps, M. Leuwen avait osé avouer à M<sup>me</sup> Leuwen ses -projets d'ambition.</p> - -<p>«—Je commence à songer sérieusement à tout ceci. Le succès est -venu me chercher, moi qui, à la Chambre, parle connue dans un salon. Et le -plaisant c'est que, si ce ministère qui ne bat plus que d'une aile, -vient à tomber, je ne saurai plus que dire. Car enfin je n'ai d'opinion -sur rien et ce n'est certainement pas à mon âge que j'irai travailler à -m'en former une.</p> - -<p>«—La <i>Gazette</i> vous appelle le Maurepas de cette époque. Je -voudrais bien avoir sur vous l'influence que M<sup>me</sup> de Maurepas avait -sur son mari, pour vous empêcher d'être ministre. Vous en mourrez, avec -votre tempérament...</p> - -<p>«—Il y aurait un autre inconvénient plus grand. Je me ruinerais. -La perte de ce pauvre Van Peters se fait vivement sentir. Nous avons été -fixés dernièrement par deux banqueroutes d'Amsterdam, causées uniquement -par sa mort. Je ne suis pas allé en Hollande, où la chose se serait -arrangée, à cause de cette maudite Chambre. Et ce maudit Lucien, que -voilà, est la cause première de mes embarras. D'abord il m'a enlevé la -moitié de votre cœur, ensuite il devrait connaître le prix de l'argent -et être à la tête de ma maison de banque. A-t-on jamais vu un homme né -riche, qui ne songe pas à doubler sa fortune? Il mériterait d'être pauvre. -Sans la sottise du comte de Vaize à son égard, jamais je n'aurais songé -à me faire une position à la Chambre. Maintenant j'ai pris goût à ce jeu, -et je vais avoir une bien autre part à la chute de ce ministère—s'il -tombe toutefois—que je n'en ai eu à sa formation. Aussi bien, une -objection terrible se présente. Que puis-je demander? Si je ne prends -rien de substantiel, au bout de deux mois, le ministère que j'aurai aidé -à naître se moquera de moi et je me trouverai dans une fausse position.</p> - -<p>Receveur général? Cela ne signifie rien pour moi, et c'est un avantage -trop subalterne pour ma position actuelle à la Chambre. Faire nommer -Lucien préfet, malgré lui, c'est ménager à celui de mes amis qui sera -ministre le moyen de me jeter de la boue en le destituant. Et c'est ce -qui arriverait au bout de trois mois.</p> - -<p>«—Mais ne serait-ce pas un beau rôle que de faire le bien et de -ne rien prendre? dit M<sup>me</sup> Leuwen.</p> - -<p>«—C'est ce que notre public ne croira jamais. M. de la Fayette a -joué ce rôle-là pendant quarante ans et a toujours été sur le point d'être -ridicule. Le public est trop gangrené pour comprendre ces choses-là. Pour -les trois quarts des gens de Paris, M. de la Fayette eût été un homme -admirable s'il avait volé quatre millions. Si je refusais le ministère et -montais ma maison de manière à dépenser cent mille écus par an, tout en -achetant des terres—ce qui montrerait que je ne me ruine pas—on -ajouterait foi à mon génie et je garderais la supériorité sur tous ces -fripons qui vont se disputer les ministères. Et si tu ne me résous pas -cette question: Que puis-je demander? fit-il en riant et en s'adressant -à son fils, je te regarde comme un être sans imagination, el n'ai d'autre -parti à prendre que de jouer la petite santé et d'aller passer trois mois -en Italie, pour laisser faire le ministère sans moi. Au retour je me -trouverai effacé, mais ne serai pas ridicule. Maintenant, ma chère amie, -ajouta-t-il en prenant les mains de sa femme, j'ai une grande corvée à -vous demander: il s'agirait de donner deux bals.</p> - -<p>«Deux grands bals! Si le premier n'est pas brillant, nous nous -dispenserons du second; mais je crois bien que nous aurons <i>toute la -France</i>, comme on disait dans ma jeunesse.»</p> - -<p>Effectivement, les deux bals eurent lieu avec un immense succès et -furent pleinement favorisés par la mode.</p> - -<p>Le maréchal, ministre de la guerre, arriva des premiers. La Chambre des -députés afflua en masse. L'événement de la soirée fut le long entretien -particulier du ministre de la guerre et de M. Leuwen. Et ce qu'il y avait -de singulier, c'est que, pendant cet aparté qui fit ouvrir de grands yeux -aux cent quatre-vingts députés présents, le maréchal avait réellement -parlé d'affaires au banquier.</p> - -<p>«—Je suis bien embarrassé, avait-il dit. En fait de choses -raisonnables, que trouveriez-vous à faire pour M. votre fils? Le -voulez-vous préfet? Rien de si simple. Le voudriez-vous secrétaire -d'ambassade? Mais il y a là une hiérarchie gênante! Je le nommerai second -et dans trois mois premier.</p> - -<p>«—<i>Dans trois mois?</i>» demanda M. Leuwen avec un air -naturellement dubitatif et bien loin d'être exagéré.»</p> - -<p>Le maréchal, dans toute autre circonstance, eût pris ces mots pour une -violence. Il répondit avec une grande bonne foi:</p> - -<p>«—Voilà une difficulté! Donnez-moi le moyen de la lever.»</p> - -<p>M. Leuwen, ne trouvant rien à répondre ou ne voulant pas répondre, se -jeta sur la reconnaissance, sur l'amitié, sur la sympathie que lui -inspirait cette démarche.</p> - -<p>Et ces deux plus grands trompeurs de Paris étaient sincères. Telle fut -aussi la réflexion de M<sup>me</sup> Leuwen, lorsque son mari lui rapporta -l'entretien.</p> - -<p>Au second bal, tous les ministres furent obligés de paraître. La pauvre -petite M<sup>me</sup> de Vaize pleurait presque, en disant à Lucien:</p> - -<p>«—Aux bals de la saison prochaine, c'est vous qui serez -ministres, et c'est moi qui viendrai chez vous.</p> - -<p>«—Je ne vous serai pas plus dévoué alors qu'aujourd'hui; cela est -impossible. Mais qui serait ministre dans cette maison? Ce n'est pas moi, -et ce serait encore moins mon père.</p> - -<p>«—Vous n'en clés que plus méchants. Vous nous renversez et ne -savez qui mettre à la place. Et tout cela parce que M. de Vaize ne vous a -pas assez fait la cour lorsque vous êtes revenu de cette mission...</p> - -<p>«—Je suis désolé de votre chagrin. Que ne puis-je vous consoler -en vous donnant mon cœur... Mais vous savez bien qu'il est <i>vôtre</i> -depuis longtemps.»</p> - -<p>Tout cela fut dit avec assez de sérieux pour ne pas avoir l'air d'une -impertinence.</p> - -<p>M<sup>me</sup> de Vaize ne répondit pas, mais son regard parla pour -elle.</p> - -<p>«—Si j'étais parfaitement sûre qu'il m'aime, pensait-elle, le -bonheur d'être à lui serait peut-être la seule consolation possible au -malheur de perdre le ministère.»</p> - -<p>À l'empressement que de tous côtés on marquait à M. Leuwen, le monde -voyait de plus en plus que le nouveau et déjà célèbre député allait -représenter la Bourse et les intérêts d'argent dans la crise -ministérielle. Et cependant l'ennui de M. Leuwen était grand. Tandis qu'on -enviait sa situation, il voyait, lui, l'impossibilité de la faire durer.</p> - -<p>«—Je retarde tout, disait-il à sa femme et à son fils, et au -milieu de ces retards, il ne me vient pas une idée. Qui est-ce qui me fera -la charité d'une idée?</p> - -<p>«—Vous ne pouvez pas prendre votre glace et vous avez peur qu'elle -ne se fonde, répliquait M<sup>me</sup> Leuwen. Cruelle situation pour un -gourmand!</p> - -<p>«—Et je meurs de peur de regretter ma glace quand elle sera -fondue!»</p> - -<p>Toute l'attention de M. Leuwen était appliquée maintenant a retarder la -chute du ministère. Ce fut dans ce sens qu'il dirigea ses trois ou quatre -conversations avec un grand personnage. Il ne pouvait pas être ministre, -il ne savait qui porter au ministère, et si un ministère se faisait sans -lui, sa position était perdue. Il y avait bien M. Grandet, qui, depuis -deux mois, le harcelait de ses demandes, et mettait en œuvre l'influence -d'amis communs.</p> - -<p>«—Mais il va arriver à la pairie; que lui faut-il encore?</p> - -<p>«—Il veut être ministre.</p> - -<p>«—Ministre, lui, grand Dieu! Mais ses chefs de division comme ses -huissiers se moqueront de lui.</p> - -<p>«—Il a cette importance épaisse et sotte qui plaît tant à la -Chambre des députés, et puis le degré juste de grossièreté, et d'esprit -cauteleux à la Villèle, pour être de plain-pied et à deux de jeu avec -l'immense majorité du Parlement.</p> - -<p>«—Dès que, dans une affaire quelconque, un homme ne se rendra pas -à un bénéfice d'argent, à une place pour sa famille, ou à quelques croix, -il criera à l'hypocrisie. Il dit n'avoir jamais vu que trois dupes en -France, MM. de la Fayette, Dupont de l'Eure et Dupont de Nemours, qui -entendait le langage des oiseaux. S'il avait encore quelque esprit, -quelque instruction, quelque vivacité..., il pourrait faire illusion. -Mais le moins clairvoyant aperçoit tout de suite le marchand de gingembre -enrichi qui veut devenir duc. Le comte de Vaize est un Voltaire pour -l'esprit et un J.-J. Rousseau pour le sentiment romanesque à côté de M. -Grandet.»</p> - -<p>Depuis le grand succès que son second discours à la Chambre avait valu -à M. Leuwen, Lucien remarqua qu'il était un tout autre personnage dans le -salon de M<sup>me</sup> Grandet. Il y était accueilli avec de grandes -démonstrations et il ne tenait qu'à lui de pousser plus loin les choses. -Pendant ce temps, sa position de secrétaire d'un ministre turlupiné par -son père, était devenue fort délicate. Comme par un accord tacite, ils ne -se parlaient presque plus que pour se dire des choses polies. Un garçon de -bureau portait les papiers d'un cabinet à l'autre. Pour lui marquer sa -confiance, le ministre l'accablait des grandes affaires du ministère.</p> - -<p>«—Croit-il arriver à me faire crier grâce?»</p> - -<p>Et il travailla autant que trois chefs de bureau. Il arrivait le matin -à sept heures, et, bien des fois, pendant le dîner, il faisait faire des -copies dans le comptoir de son père, et retournait le soir au ministère -pour les placer sur le bureau de Son Excellence. M<sup>me</sup> de Vaize le -faisait appeler trois ou quatre fois par semaine et lui volait un temps -précieux pour ses paperasses. M<sup>me</sup> Grandet trouvait aussi des -prétextes fréquents pour le voir dans la journée. Par amitié et par -reconnaissance pour son père, Lucien cherchait à profiter de ces occasions -pour se donner les apparences d'un amour vrai. Bien plus, pour plaire à -M<sup>me</sup> Grandet, il était devenu d'une recherche extrême dans sa -toilette; il marquait parmi les jeunes gens de Paris qui mettent le plus -de soin à s'habiller.</p> - -<p>Tout cet ensemble de choses durait depuis environ six semaines, quand, -un beau jour M<sup>me</sup> Grandet écrivit à M. Leuwen pour lui demander -une heure de conversation, le lendemain à dix heures, chez M<sup>me</sup> de -Thémines. Au début de l'entretien, elle commença par des protestations -infinies. M. Leuwen restait grave et impassible. Il comptait les minutes à -la pendule de la cheminée. Enfin, ouvertement, M<sup>me</sup> Grandet lui -demanda un ministère pour son mari.</p> - -<p>«—Le roi aime beaucoup M. Grandet, ajouta-t-elle, et serait fort -content de le voir arriver aux grandes affaires. Nous avons, de cette -bienveillance du Château, des preuves que je vous détaillerai si vous le -souhaitez et m'en accordez le loisir.»</p> - -<p>À ces mots, M. Leuwen prit un air extrêmement froid; la scène -commençait à l'amuser. M<sup>me</sup> Grandet, alarmée et presque décontenancée, -malgré la ténacité de son esprit, qui ne s'effarouchait pas pour peu de -chose, se mit à parler de l'amitié réciproque des deux familles.</p> - -<p>À ces phrases affectueuses qui demandaient un signe d'assentiment, M. -Leuwen resta silencieux. La chose en vint à ce point de gravité, que -M<sup>me</sup> Grandet prit le parti de demander ce qu'il pouvait y avoir -contre elle. M. Leuwen, qui depuis trois quarts d'heure gardait le -silence, avait toutes les peines du monde en ce moment à ne pas éclater -de rire.</p> - -<p>«—Si je ris, pensait-il, elle s'apercevra que je me moque d'elle, -et je manque l'occasion d'avoir le vrai <i>tirant d'eau</i> de cette vertu -si célèbre.»</p> - -<p>Il commença par demander des pardons infinis sur la communication qu'il -allait faire, et puis il prononça ces mots d'une voix basse et -profondément émue:</p> - -<p>«—Je vous avoue, madame, que je ne puis vous aimer, car vous serez -cause que mon fils mourra de la poitrine!»</p> - -<p>Et il se sentit saisi par une telle envie de rire, qu'il s'enfuit. -M<sup>me</sup> Grandet, après avoir mis le verrou à la porte, resta près -d'une heure immobile sur son fauteuil. Pensive, elle tenait les yeux ouverts -comme la Phèdre de M. Guérin au Luxembourg. Jamais ambitieuse, tourmentée -par dix ans d'attente, n'a désiré le ministère comme elle le souhaitait à -cette heure.</p> - -<p>«—Quel rôle à jouer que celui d'une M<sup>me</sup> Roland, au milieu -d'une société qui se décompose. Et dans les salons, arriver à une belle -position, en inspirant une passion grande et malheureuse, dont l'homme le -plus distingué du faubourg Saint-Germain serait la victime. Le nom de -Grandet est encore inconnu, mais une fois qu'il aura passé par le -ministère, il sera célèbre à jamais. Des millions de Français ne -connaissent des gens qui forment la première classe de la société, que les -noms qui ont figuré dans les ministères...»</p> - -<p>Elle divagua longtemps de la sorte.</p> - -<p>Lucien, qui n'était pas dans la confidence de la démarche faite par -son père, remarqua bien, en revenant, voir M<sup>me</sup> Grandet, quelque -chose de moins guindé et de plus naturel dans sa manière d'être. Il eût -été bien plus surpris en apprenant que celle-ci, après une nuit agitée et -remplie de visions de grandeur, s'était réveillée eu pensant à lui, et -trouvant que décidément il lui plaisait chaque jour davantage. C'était par -lui que toutes les grandeurs rêvées, que toute cette nouvelle vie devaient -lui arriver.</p> - -<p>Aussi le soir, en le voyant entrer dans son salon, rougit-elle de -plaisir.</p> - -<p>«—Quel air noble! Quelles manières parfaites! Combien peu -d'empressement! Et quelle différence des autres jeunes gens qui, devant -moi, ont l'air de dévots à l'église...»</p> - -<p>Pendant que Lucien s'étonnait de la physionomie singulière de l'accueil -qui lui était fait ce soir-là, sa mère avait une grande conversation avec -M. Leuwen.</p> - -<p>«—Eh, mon ami, lui disait-elle, l'ambition vous a tourné la tête! -Et une si bonne tête, grand Dieu! Votre position va en souffrir!»</p> - -<p>Notre lecteur s'étonnera peut-être de ce qu'une femme qui, à -quarante-cinq ans, était encore la meilleure amie de son mari, fût sincère -avec lui. C'est qu'avec un homme d'un esprit, aussi singulier et un peu -fou, comme M. Leuwen, il eût été excessivement dangereux de n'être point -parfaitement sincère. Au milieu d'un monde si menteur, et dans les -relations intimes, plus menteuses peut-être que celles de société, ce -parfum de franchise avait un charme auquel le temps n'ôtait rien de sa -fraîcheur.</p> - -<p>Jamais M. Leuwen n'avait été si près de mentir qu'à ce moment. Comme -son succès à la Chambre ne lui avait coûté aucun travail, il ne pouvait -croire à sa durée, ni presque à sa réalité.</p> - -<p>Là était l'illusion, là était le coin de folie, là était la preuve du -plaisir extrême produit par cette célébrité imprévue et la position -incroyable qu'il s'était créées en trois mois. Si, dans cette affaire, -il eût apporté le sang-froid qui ne le quittait jamais au milieu des -plus grands intérêts d'argent, il se serait dit:</p> - -<p>«—Ceci est un nouvel emploi d'une force que je possède déjà -depuis longtemps. C'est une machine à vapeur puissante que je ne m'étais -pas encore avisé de faire fonctionner dans ce sens.»</p> - -<p>Les flots de sensations nouvelles produites par un succès si étonnant, -faisaient un peu perdre terre au bon sens de M. Leuwen, et c'est ce -qu'il avait honte d'avouer même à sa femme. Après des discours infinis:</p> - -<p>«—Eh bien, oui, dit-il, je ne veux plus nier la dette. J'ai eu un -succès d'ambition, et c'est ce qu'il y a de plus plaisant, je ne sais pas -quoi désirer.</p> - -<p>«La fortune frappe à votre porte; il faut prendre un parti tout de -suite. Si vous ne lui ouvrez pas, elle ira frapper ailleurs.</p> - -<p>«Les miracles du Tout-Puissant éclatent surtout quand ils opèrent sur -une matière vile et inerte. Je fais Grandet ministre ou du moins je -l'essaie...</p> - -<p>—M. Grandet ministre! dit M<sup>me</sup> Leuwen en souriant. Mais -vous êtes injuste envers Anselme! Pourquoi, je vous prie, ne pas songer à -lui.»</p> - -<p>(Le lecteur aura peut-être oublié qu'Anselme était le vieux et fidèle -valet de chambre de M. Leuwen.)</p> - -<p>«—Toi qu'il est, répondit M. Leuwen avec ce sérieux plaisant qui -le rendait si attrayant, Anselme vaut mieux pour les affaires que M. -Grandet. Après qu'on lui aura accordé un mois pour se guérir de son -étonnement, il décidera cent fois plus intelligemment dans les grandes -questions, où il faut un vrai bon sens, que ce M. Grandet. Mais Anselme -n'a pas une femme qui soit sur le point de servir de manteau à Lucien. En -portant Anselme au ministère de l'Intérieur, tout le monde ne verrait pas -que c'est Lucien que je fais ministre en sa personne.</p> - -<p>«—Ah! que m'apprenez-vous! s'écria M<sup>me</sup> Leuwen, avec un -accent de véritable douleur. Lucien va être la victime de cet esprit sans -repos, de cette femme qui court après le bonheur comme une âme en peine, -et ne l'atteint jamais.</p> - -<p>«—C'est la plus jolie femme de Paris, ou du moins la plus -brillante. Elle ne pourra pus avoir un amant sans que tout le monde le -sache, et pour peu que cet amant ait déjà un nom un peu connu, cette -liaison le mettra au premier rang. Je le placerai auprès de Grandet, -ministre, comme secrétaire général. Si l'on me refuse ce titre à cause de -son âge, la place restera vacante, et sous le nom de secrétaire intime il -en remplira les fonctions. Il se cassera le cou dans un an, ou il se fera -une réputation. Quant à moi, je tire mon épingle du jeu. On verra que -j'ai fait Grandet ministre uniquement parce que mon fils n'était pas -encore en âge de l'être. Si je n'y réussis pas, je n'aurai point de -reproches à me faire: la fortune ne frappait donc pas à ma porte. Si -j'emporte le Grandet, me voilà hors d'embarras pour six mois.</p> - -<p>«—M. Grandet pourra-t-il se maintenir?</p> - -<p>«—Il y a des raisons pour, il y en a contre. Il aura les sots -pour lui, et un train de maison à dépenser pour cent mille francs par an -en sus de ses appointements. Il ne lui manquera que de l'esprit dans -les discussions, et du bon sens dans les affaires.</p> - -<p>«—Excusez du peu, fit M<sup>me</sup> Leuwen en souriant.</p> - -<p>«—Au demeurant, le meilleur fils du monde. À la Chambre, il -parlera comme vous savez. Il lira comme un laquais les excellents discours -que je commanderai aux meilleurs faiseurs, à cent louis par discours -réussi. Je parlerai aussi: aurais-je du succès pour la défense comme j'en -ai eu pour l'attaque? C'est ce qui sera curieux de voir. Celle incertitude -m'amuse. Mon fils et le petit Coffe me feront les carcasses de mes -discours.»</p> - -<p>À quelques jours de là, M. Leuwen alla voir M<sup>me</sup> Grandet et lui -tint ce discours:</p> - -<p>«—Permettez-moi, madame, un langage tout de sincérité, exempt de -tout vain déguisement... comme si déjà vous faisiez partie de la -famille...»</p> - -<p>Ici M. Leuwen retint à grand'peine un coup d'œil malin.</p> - -<p>«—Ai-je besoin de vous demander une discrétion absolue? M. le -comte de Vaize est aux écoutes. Un seul mot, recueilli par un de ses -espions, pourrait déranger ou gâter à tout jamais nos petites affaires.</p> - -<p>«M. Grandet est, ainsi que moi, à la tête de la Banque, et depuis -juillet, la Banque est à la tête de l'État. La bourgeoisie a remplacé le -faubourg Saint-Germain et la Banque est la noblesse de la classe -bourgeoise. M. Laffitte, en se figurant que tous les hommes étaient des -anges, nous a fait perdre le ministère; les circonstances actuelles -appellent la haute banque à ressaisir l'empire et à reprendre le -ministère, par elle-même ou par ses amis. On accusait les banquiers d'être -bêtes: l'indulgence de la Chambre a bien voulu me mettre à même de prouver -le contraire. Nous savons affubler nos adversaires politiques de mots -difficiles à faire oublier. Je sais mieux que personne que ces mots ne -sont pas des raisons, mais la Chambre n'aime pas les raisons.</p> - -<p>«—C'est ce que dit M. Grandet.</p> - -<p>«—Il a des idées assez justes, mais, puisque vous me permettez -le langage de l'amitié la plus intime, je vous avouerai que sans vous, -madame, je n'eusse jamais songé à M. Grandet. Je vais vous parler -brutalement: vous croyez-vous assez de crédit sur lui pour le diriger -dans toutes les actions capitales de son ministère? Il lui faut toute -votre habileté pour ménager le maréchal, ministre de la guerre. Le roi -tient à l'armée et le maréchal seul peut l'administrer et la contenir. -Or, il aime l'argent, il veut beaucoup d'argent, et c'est au ministre -des Finances à fournir cet argent. L'argent est non seulement le nerf -de la guerre, mais encore de cette espèce de paix armée dont nous -jouissons depuis juillet. Outre l'armée, indispensable contre les -ouvriers, il faut donner des places à tout l'état-major de la bourgeoisie. -Il y a là six mille bavards qui feront de l'éloquence contre vous, si -vous ne leur fermez pas la bouche avec une place de 5.000 ou 6.000 francs. -Mais je ne puis néanmoins vous donner ce ministère comme je vous donnerais -ce bouquet de violettes. Le roi lui-même, dans nos habitudes actuelles, -ne peut vous faire un tel don. Un ministre, au fond, ne doit être élu -que par cinq ou six personnes, dont chacune a plutôt le veto sur le choix -des autres, que le droit absolu de faire triompher son candidat. N'oubliez -pas, madame, qu'il faut plaire tout à fait au roi, plaire à peu près à la -Chambre, et enfin ne pas trop choquer cette pauvre Chambre des pairs. -Avant d'estimer mon degré de dévouement à vos intérêts, cherchez à vous -faire une idée nette de cette portion d'influence que, pour deux ou trois -fois vingt-quatre heures, le hasard a mise dans mes mains.</p> - -<p>«—Je crois en vous, et beaucoup, et admettre avec vous une -discussion sur un pareil sujet n'en est pas une faible preuve. Mais entre -la confiance en votre génie et en votre fortune, et les sacrifices que -vous semblez exiger, il y a loin.</p> - -<p>«—Je serais au désespoir de blesser le moins du monde cette -charmante délicatesse de votre sexe. Mais M<sup>me</sup> de Chevreuse, la -duchesse de Longueville, toutes les femmes qui ont laissé un nom dans -l'histoire, et, ce qui est plus réel, qui ont établi la fortune de leur -maison, ont eu quelquefois des entretiens avec leur médecin. Eh bien, je -suis, moi, le médecin de l'âme, le donneur d'avis à la noble ambition qui -vous tourmente à cette heure.»</p> - -<p>M. Leuwen se leva.</p> - -<p>«—Ma chère belle, les moments sont précieux. Vous voulez me -traiter comme un de vos adorateurs et chercher à me faire perdre la tête; -je vous certifie que je n'ai plus de tête à perdre et je vais chercher -fortune ailleurs.</p> - -<p>«—Vous êtes un cruel homme. Eh bien! parlez.</p> - -<p>«—Voici, et en très peu de mots. J'aiderai M. Grandet à devenir -ministre de l'Intérieur, à condition que mon fils Lucien soit son -secrétaire général. Voyez, réfléchissez! Si vous ne voulez pas de mon -idée, je m'arrangerai autrement.»</p> - -<p>Quelques moments après le départ de M. Leuwen, M<sup>me</sup> Grandet -rapportait à son mari l'entretien qu'elle venait d'avoir.</p> - -<p>«—Vous sentez-vous le courage de prendre le fils de M. Leuwen -pour votre secrétaire général?</p> - -<p>«—Comment? Un lieutenant de lanciers, secrétaire général? Mais -c'est un rêve! Cela ne s'est jamais vu! Où est la gravité?</p> - -<p>«—Hélas, nulle part! Il n'y a plus de gravité dans nos mœurs! -C'est déplorable.</p> - -<p>M. Leuwen m'a posé cet <i>ultimatum.</i></p> - -<p>«—Prendre pour secrétaire général un petit sournois qui s'avise -aussi d'avoir des idées, qui jouera auprès de moi le rôle que M. de -Renneville jouait auprès de M. de Villèle. Je ne me soucie point d'un -<i>ennemi intime.</i>»</p> - -<p>M<sup>me</sup> Grandet eut à supporter pendant vingt minutes les phrases -oiseuses d'un sot qui cherchait à placer du Montesquieu et qui avait -l'intelligence bouchée par cent mille livres de rente. Enfin, M. Grandet, -comprenant qu'il ne pouvait avoir quelque chance d'arriver au ministère -que par l'entremise de M. Leuwen, consentit à laisser la place de -secrétaire général à la disposition de celui-ci.</p> - -<p>«—Tous ces tripotages ne me conviennent guère, ajouta-t-il -gravement. Dans une administration loyale, chacun doit occuper les places -que lui valent ses mérites.»</p> - -<p>Par l'entremise de Lucien, il fut présenté dès le lendemain au vieux -maréchal, lequel, rempli de bon sens et de vigueur quand il ne se laissait -pas engourdir par la paresse ou par l'humeur, avait fait à ce futur -collègue quatre ou cinq questions brusques, auxquelles M. Grandet, peu -accoutumé à s'entendre parler aussi nettement, répondit par des phrases. -Sur quoi le maréchal, qui détestait les phrases, d'abord parce qu'elles -sont détestables et ensuite parce qu'il ne savait pas en faire, lui avait -tourné le dos. M. Grandet était rentré chez lui pale et désespéré. Sa -femme l'avait accablé de flatteries, l'avait consolé de son mieux, mais -pris sur-le-champ la ferme opinion que M. Leuwen l'avait trahie. Lorsque -celui-ci lui raconta ce qui s'était passé chez le maréchal, les -platitudes, les fausses grâces, le vide de M. Grandet—mais en -adoucissant toutefois la vérité, M<sup>me</sup> Grandet lui fit entendre -avec un froid dédain qu'elle était convaincue qu'il la trahissait.</p> - -<p>M. Leuwen se conduisit comme un jeune homme; il fut au désespoir de -cette accusation, et pendant trois jours son unique affaire fut de prouver -à M. Grandet son injustice. Ce qui compliquait la question, c'est que le -roi, qui, depuis cinq ou six mois devenait chaque jour plus ennemi des -décisions promptes, avait envoyé quelqu'un de sa famille chez le ministre -des Finances, afin de moyenner un arrangement avec le vieux maréchal, -sauf, si le raccommodement ne lui convenait plus, à lui, le roi, de -désavouer la démarche. L'entente se fit, car le maréchal tenait beaucoup -à ce qu'une certaine fourniture de chevaux lui entièrement soldée avant sa -sortie du ministère. M. Salomon G..., le chef de celle entreprise, avait -sagement stipulé que les cent mille francs promis au maréchal et les -bénéfices auxquels il avait droit, ne lui seraient payés qu'avec les -fonds provenant de l'<i>ordonnance de solde</i>, signée par M. le ministre -des Finances. Le roi connaissait bien cette spéculation sur les chevaux, -mais il ignorait ce détail.</p> - -<p>Dans l'ennui que lui causait l'attitude de M<sup>me</sup> Grandet, à -son égard et le manque de confiance qu'elle lui témoignait, M. Leuwen se -décida à en faire part à son fils. Après le dîner de famille, il partit de -bonne heure pour l'Opéra, emmena Lucien, tira, avec le plus grand soin, -les verrous de la loge, et ces précautions prises, il raconta, par le -détail et dans le style le plus simple, le marché fait avec M<sup>me</sup> -Grandet.</p> - -<p>La vanité de Lucien lut consternée; il se sentit froid dans la -poitrine. M. Leuwen venait de commettre là une lourde gaucherie. Par excès -de déférence, il sut ne pas se laisser deviner par l'œil lin et scrutateur -de son père attaché sur lui; il déroba à ce moqueur impitoyable son cruel -désappointement.</p> - -<p>«—Au fond, se dit-il, mon père est comme tous les pères, mais il -l'est avec infiniment plus d'esprit et de cœur, ce que je n'avais pas su -deviner jusqu'ici. Il veut me rendre heureux, <i>mais à sa façon</i>, non à -la mienne. Et c'est pour tout cela que je m'hébète depuis huit mois par le -travail du bureau le plus excessif, et le plus stupide. Les autres -victimes du fauteuil de maroquin sont au moins ambitieux... Tandis que -moi! La boue de Blois même n'a pu me réveiller! Qui te réveillera donc, -infâme? Coffe a raison; je suis plus grandement dupe qu'aucun de ces cœurs -vulgaires qui se sont vendus au gouvernement. Hier encore, en causant de -Desbacs, Coffe ne m'a-t-il pas dit avec sa froideur inexorable: «Ce qui -fait que je ne les méprise pas trop, c'est qu'au moins ils n'ont pas de -quoi dîner.»</p> - -<p>Un avancement merveilleux pour mon âge, mes talents, la position de mon -père dans le monde, m'ont-ils jamais procuré d'autre sentiment que cet -étonnement sans plaisir: <i>N'est-ce que ça?</i> Il est temps de se -réveiller! Qu'ai-je besoin de fortune? Un dîner de cinq francs et un -cheval ne me suffisent-ils pas et au delà? Tout le reste est bien plus -souvent corvée que plaisir. À présent surtout que je pourrai dire: «Je ne -méprise pas ce que je ne connais point» comme un sot philosophe à la -Jean-Jacques. Succès du monde, sourires et serrements de main de députés, -de campagnards ou de sous-préfets en congé, bienveillance grossière dans -tous les regards d'un salon... je vous ai goûtés! Je vais vous retrouver -dans un quart d'heure au foyer de l'Opéra. Et si je partais immédiatement -pour aller entrevoir le seul pays au monde où soit pour moi le -<i>peut-être</i> du bonheur?... En dix-huit heures, je puis être dans la -rue de la Pompe!»</p> - -<p>Cette idée s'empara de son attention pendant une heure entière. Depuis -quelque temps notre héros était devenu beaucoup plus hardi; il avait vu -de près les motifs qui font agir les hommes chargés des grandes places. -Cette sotte timidité première qui, pour l'œil clairvoyant, annonçait une -âme sincère, n'avait pu tenir contre l'expérience. S'il eût usé sa vie -dans le comptoir de son père, il eût été toute sa vie un homme de mérite, -connu seulement d'une personne ou deux. Il osait maintenant croire à son -premier mouvement, et y tenir jusqu'à ce qu'on lui eût prouvé qu'il avait -tort. Et il devait à l'<i>ironie</i> de son père l'impossibilité de se -payer de mauvaises raisons.—«Au fond, se disait-il, je n'ai à -ménager dans tout ceci que le cœur de ma mère et la vanité de mon père. -Celui-ci bâtit pour sou fils des châteaux en Espagne, et le fils se trouve -être trop paysan du Danube pour ce qu'il en veut faire: un homme adroit -plongeant ferme dans le budget!»</p> - -<p>Avec ces idées, établies dans son esprit comme des idées incontestables -et nouvelles, Lucien se mit un peu à regarder dans la salle. La musique -plate jouée ce soir-là et les pua charmants de M<sup>lle</sup> Fany Essler -lui causèrent un enchantement qui l'étonna. Il se disait vaguement qu'il -ne jouirait pas longtemps de toutes ces choses, et pendant que la musique -donnait des ailes à son imagination, sa raison parcourait les différentes -chances de la vie.</p> - -<p>«—Si par l'agriculture on ne se trouvait pas en rapport avec des -paysans fripons, avec un roi qui les ameute contre vous, avec un préfet -qui fait voler votre journal à la poste, ce serait une manière de -travailler qui me conviendrait beaucoup. Vivre dans une terre avec -M<sup>me</sup> de Chasteller, et faire produire à cette terre les douze ou -quinze mille francs nécessaires à notre petit bien-être!.... Ah! -l'Amérique... Là point de préfets...»</p> - -<p>Toutes ses anciennes idées sur l'Amérique et sur M. de la Fayette lui -revinrent en mémoire. Quand il rencontrait le dimanche M. de la Fayette -chez le vénérable comte de Fr...., il se figurait qu'avec son bon sens, -sa probité, sa haute philosophie, les gens d'Amérique auraient aussi -l'élégance de ses manières. Il eût été rudement détrompé. En Amérique, -règne une majorité en grande partie formée par la canaille. À New-York, -la charrette gouvernative est tombée dans une ornière opposée à la nôtre. -Le suffrage universel règne en tyran, et en tyran aux mains sales. Si je -ne plais pas à mon cordonnier, il répand sur mon compte une calomnie qui -me fâche, et il faut que je flatte mon cordonnier. Les hommes ne sont pas -pesés, mais comptés, dans le suffrage universel, et le vote du plus -grossier des artisans compte autant que celui de Jefferson.</p> - -<p>«—Enfin, je ferai ce que Bathilde voudra...»</p> - -<p>Il raisonna longtemps sur cette idée, et fut heureux de la trouver si -profondément enracinée dans son esprit.</p> - -<p>«—Je suis donc bien sûr de lui pardonner! Telle qu'elle est, elle -est encore pour moi la seule femme qui existe...</p> - -<p>«Je crois qu'il y aura plus de délicatesse à ne jamais laisser -soupçonner que je connais les suites de sa faiblesse. Elle m'en parlera -elle-même, si elle veut m'en parler.</p> - -<p>«Ce» stupide travail de bureau me prouve au moins que je puis gagner ma -vie et celle de ma femme. Je ne suis plus ce jeune sous-lieutenant de -lanciers allant rejoindre son régiment à Nancy, esclave alors de cent -petites faiblesses de vanité, et encore regimbant sous ces mots de mon -cousin: «Oh! trop heureux d'avoir un père qui te donne du pain!» Faisons -comme tout le monde, laissons de côté la moralité de nos actions -officielles...»</p> - -<p>Ces pensées de Lucien étaient tout son bonheur. L'image de M<sup>me</sup> -de Chasteller, si présente à sa mémoire, les accords de la musique et les -pas divins et pleins de grâce de M<sup>lle</sup> Essler, firent de cette -soirée, passée dans un coin de loge, une des plus heureuses de sa vie.</p> - -<p>Le lendemain, il monta dans un hôtel garni, prit un petit appartement, -paya, et comme son hôte insistait pour voir son passeport, il se mit -d'accord avec lui en assurant qu'il ne coucherait pas cette première -nuit et que le lendemain il apporterait ses papiers. Il se promena avec -délices dans ce joli petit appartement dont les plus beaux meubles étaient -cette idée: «Ici je suis libre!» Il s'amusa comme un enfant du faux nom -qu'il donnerait dans cet hôtel. On pense bien qu'au milieu de ces -préoccupations, il n'eut pas la moindre tentation d'aller s'asphyxier dans -les idées épaisses du salon de M<sup>me</sup> Grandet, et encore moins se -soumettre à ses serrements de main.</p> - -<p>La confidence de son père, au sujet du marché fait avec celle-ci, fut -une grande faute chez cet homme adroit, il est vrai, admirable -d'expédients mais trop de premier mouvement pour être politique. Lucien -avait le défaut et la haute imprudence d'être naturel dans l'intimité, -même quand cette intimité n'était pas amenée par un amour vrai. Dissimuler -avec un être, qu'il voyait pendant quatre heures tous les jours, lui -eût été insupportable. Ce défaut, joint à sa mine naïve, fut d'abord pris -pour de la bêtise, et lui valut ensuite l'étonnement et l'intérêt de -M<sup>me</sup> Grandet, ce dont il se serait bien passé. Car s'il y avait -dans M<sup>me</sup> Grandet la femme ambitieuse, parfaitement raisonnable, -soigneuse de la réussite de ses projets, il y avait aussi un cœur de femme -qui jusque-là n'avait jamais aimé. Par hasard, ce naturel de Lucien était -ce qu'il y avait de mieux calculé pour faire naître un vrai sentiment dans -ce cœur toujours sec.</p> - -<p>Il faut avouer qu'en arrivant à la seconde demi-heure d'une visite, il -parlait peu et pas très bien s'il n'osait pas se permettre de dire ce qui -lui passait par la tête. Cette habitude, antisociale à Paris, avait été -voilée jusqu'à cette époque de sa vie, parce qu'à l'exception de -M<sup>me</sup> de Chasteller, personne n'avait été intime avec Lucien, et -jamais on ne l'avait vu prolonger une visite plus de vingt minutes. Sa -manière de vivre avec M<sup>me</sup> Grandet vint mettre à découvert ce -défaut cruel, le mieux fait de tous pour casser le cou à la fortune d'un -homme! Malgré des efforts incroyables, il était absolument hors d'état de -dissimuler un changement d'humeur: il n'y avait pas, au fond, de caractère -plus inégal que le sien. Ce défaut, voilé en partie par les manières les -plus simples et toutes les habitudes d'une excellente éducation et d'une -politesse exquise, enseignée par une mère, femme d'esprit, avait été jadis -un charme aux yeux de M<sup>me</sup> de Chasteller. Pour Lucien, le souvenir -d'une idée qui lui était chère, une journée de vent du nord avec des -nuages sombres, la vue soudaine de quelque nouvelle canaillerie, ou tel -autre événement aussi peu rare, suffisaient pour en faire un autre homme.</p> - -<p>Pendant la soirée passée à l'Opéra,—cette soirée délicieuse où il -avait vécu ses projets d'avenir et qui avait l'ait une révolution dans son -cœur,—M<sup>me</sup> Grandet avait régné comme à l'ordinaire dans son -salon. Cependant l'absence de son soupirant habituel l'avait d'abord -étonné, puis l'avait entraînée dans la colère la plus vive. Elle n'avait -pu s'occuper un seul instant d'un autre être que de Lucien. Une telle -constance d'attention était chose inouïe chez elle. L'état dans lequel -elle se voyait bétonnait un peu, mais elle était fermement persuadée que -la fierté seule ou l'orgueil blessé était la cause unique de son -agitation. Elle interrogeait son monde avec un parler bref, un sein -haletant et des yeux à paupières contractées et immobiles, et qui -n'avaient jamais eu cet éclat que par l'effet d'une douleur physique. -Elle charma l'assistance. Avec tous, Grandet n'osait pas également -prononcer le nom sur lequel son attention était fixée ce soir-là, mais -elle engageait ces messieurs dans les récits infinis, espérant toujours -que le nom de Lucien paraîtrait comme circonstance accessoire.</p> - -<p>Mgr le prince royal avait fait annoncer une partie de chasse dans la -foret de Compiègne; il s'agissait de forcer des chevreuils. M<sup>me</sup> -Grandet savait que Lucien avait parié 25 louis contre 70, que le premier -chevreuil serait forcé en moins de vingt et une minutes après la vue. Il -avait été introduit en si haute société par le vieux maréchal, ministre de -la guerre. Aucune distinction n'était alors plus flatteuse pour un jeune -homme. Le prince royal avait expressément désigné le nombre de dix -personnes, car un des hommes de lettres de sa chambre venait de découvrir -que monseigneur, fils de Louis XIV et Dauphin de France, n'admettait que -ce nombre de courtisans à ses chasses au loup.</p> - -<p>«—Se pourrait-il, se disait M<sup>me</sup> Grandet, que le prince -royal eût fait dire à l'improviste qu'il recevrait ce soir les chasseurs -invités?»</p> - -<p>Mais les pauvres députés et pairs de son salon étaient trop peu du -monde avec lequel on essayait de refaire une cour, pour se trouver au -courant de ces choses-là et lui donner un enseignement.</p> - -<p>«—Dans tous les cas, ne devait-il paraître ici cinq minutes, ou -au moins envoyer un mot? Car cette conduite est affreuse.»</p> - -<p>Onze heures sonnèrent, onze heures et demie, minuit; Lucien ne -paraissait pas.</p> - -<p>«—Ah! je saurai bien le guérir de ces petites façons-là,» se dit -M<sup>me</sup> Grandet, hors d'elle-même.</p> - -<p>Cette nuit, le sommeil n'approcha pas de sa paupière, comme diraient -les gens qui savent écrire. Dévorée par la colère et le malheur, elle -chercha une distraction dans ce que ses complaisants appelaient ses études -historiques. Sa femme de chambre se mit à lui lire les Mémoires de M<sup>me</sup> -de Motteville qui, la veille encore, lui semblaient le manuel d'une femme -du grand monde, mais qui, cette nuit-là, lui parurent dénués de tout -intérêt. Il fallut avoir recours à ces romans contre lesquels, dans son -salon, elle faisait depuis huit ans des phrases si morales.</p> - -<p>Toute la nuit, M<sup>me</sup> Trublet, la jeune femme de chambre de -confiance, fut obligée de monter à la bibliothèque située au second étage, -ce qui ne laissait pas d'être fort pénible. Elle en rapporta -successivement plusieurs romans. Aucun ne plaisait, et enfin, de chute en -chute, la sublime M<sup>me</sup> Grandet, dont Rousseau était la bête noire, -fut obligée d'avoir recours à la <i>Nouvelle Héloïse.</i> Il se trouva que -l'emphase un peu pédantesque qui fait fermer ce livre par les lecteurs un -peu délicats était justement ce qu'il fallait pour la sensibilité -bourgeoise et commençante de M<sup>me</sup> Grandet. Lorsqu'elle aperçut -l'aube à travers les jointures de ses volets, elle renvoya M<sup>me</sup> -Trublet.</p> - -<p>«—Dès le matin, se dit-elle, je recevrai une lettre d'excuses; on -me l'apportera vers les neuf heures, et je saurai répondre de bonne -encre.»</p> - -<p>Un peu calmée par cette idée de vengeance, elle s'endormit enfin en -arrangeant les phrases du billet.</p> - -<p>Dès huit heures, M<sup>me</sup> Grandet sonna avec impatience: elle -supposait qu'il était midi.</p> - -<p>«—Mes lettres, mes journaux!» s'écria-t-elle avec humeur.</p> - -<p>On sonna le portier qui arriva, n'ayant à la main que de sales -enveloppes de journaux.</p> - -<p>Quel contraste avec le joli petit billet, si élégant et si bien plié, -qu'elle s'était imaginé recevoir. Lucien était remarquable pour l'art de -plier ses billets, et c'était peut-être celui de ses talents élégants -auquel M<sup>me</sup> Grandet avait été le plus sensible.</p> - -<p>La matinée s'écoula en projets d'oubli et même de vengeance, mais elle -n'en sembla pas moins interminable à M<sup>me</sup> Grandet. Au déjeuner, -elle fut terrible pour ses gens et pour son mari. Comme elle le vit gai, -elle lui raconta avec aigreur l'histoire de sa bêtise auprès du ministre -de la guerre. M. Leuwen ne la lui avait pourtant confiée que sous la -promesse d'un secret éternel.</p> - -<p>Une heure sonna, une heure et demie, deux heures! Le retour de ces sons -qui lui rappelaient la nuit passée, la mit en fureur. Pendant longtemps, -elle fui comme hors d'elle-même. Tout à coup,—qui l'aurait imaginé -d'un caractère dominé par la vanité la plus puérile?—elle eut l'idée -d'écrire à Lucien. Pendant une heure entière elle se débattit contre cette -horrible tentation: <i>écrire la première.</i> Elle céda enfin, mais sans -se dissimuler l'horreur de sa démarche.</p> - -<p>«—Quel avantage ne vais-je pas lui donner sur moi, et que de -journées sévères ne faudra-t-il pas pour lui faire oublier la position que -la vue de mon billet va lui faire prendre à mon égard. Qu'est-ce qu'un -amant, après tout? De ces petits messieurs qu'on prend comme un instrument -auquel on se frotte pour avoir du plaisir. M. Cuvier me disait: «Votre -chat ne vous caresse pas, il se caresse à vous.» Eh bien, dans ce moment, -le seul plaisir que puisse me donner ce petit monsieur, c'est de lui -écrire. Que m'importe sa sensation? La mienne sera du plaisir, dit-elle -avec une joie féroce, et c'est ce qui m'importe.»</p> - -<p>À ce moment, ses yeux étaient superbes. Elle écrivit une lettre dont -elle ne fut pas contente, une seconde, une troisième; enfin elle fit -partir la septième ou huitième:</p> - - -<p>«Mon mari, monsieur, a quelque chose à vous dire. Nous vous attendons, -et pour ne pas attendre toujours, malgré le rendez-vous donné, connaissant -votre bonne tête, je prends le parti de vous écrire.</p> - -<p>«Recevez mes compliments.</p> - -<p><span style="margin-left: 15%;">«Augustine Grandet.»</span></p> - -<p>«P.-S. Venez avant trois heures.»</p> - -<p>Or, quand cette lettre, qu'on avait trouvée la moins imprudente et -surtout la moins humiliante, fut partie, il était deux heures et demie.</p> - -<p>Le valet de chambre de M<sup>me</sup> Grandet trouva Lucien fort -tranquille à son bureau, rue de Grenelle, mais au lieu de venir, il -écrivit:</p> - - -<p><span style="margin-left: 15%;">«Madame,</span></p> - -<p>«Je suis doublement malheureux: je ne puis avoir l'honneur de vous -présenter mes respects ce matin, ni peut-être même ce soir. Je me trouve -cloué à mon bureau par un travail pressé dont j'ai en la gaucherie de me -charger. Vous savez que comme un respectueux commis, je ne voudrais pas, -pour tout au monde, fâcher mon ministre. Il ne comprendra certainement -jamais toute l'étendue du sacrifice que je fais au devoir, en ne me -rendant pas aux ordres de M. Grandet et aux vôtres.</p> - -<p>«Agréez avec bonté la nouvelle assurance du plus respectueux -dévouement.</p> - -<p><span style="margin-left: 15%;">«Lucien Leuwen.»</span></p> - - -<p>M<sup>me</sup> Grandet était occupée depuis vingt minutes à calculer le -temps absolument nécessaire à Lucien pour voler à ses pieds. Elle prêtait -l'oreille pour entendre le bruit des roues de son cabriolet, que déjà -elle avait appris à connaître. Tout à coup, à son grand étonnement, -le domestique frappa à la porte et lui remit le billet de Lucien.</p> - -<p>À cette vue, toute sa rage se réveilla, ses traits se contractèrent et -presque en môme temps elle devint pourpre.</p> - -<p>«—L'absence de son bureau eut été une excuse. Mais quoi! il a vu -ma lettre et au lieu de voler à mes pieds, il m'écrit!</p> - -<p>«—Partez, dit-elle au valet de chambre avec des yeux qui -l'atterrèrent.</p> - -<p>«—Ce petit sot peut se raviser il, va venir dans un quart -d'heure, se dit-elle; il vaut mieux qu'il voie sa lettre non ouverte. Mais -ce qui vaut encore mieux, c'est qu'il ne me trouvât pas même chez moi.»</p> - -<p>Elle sonna et donna l'ordre de faire atteler. Le billet de Lucien était -sur un petit guéridon, à côté de son fauteuil; à chaque instant elle le -regardait malgré elle.</p> - -<p>On vint lui dire que la voiture était prête. Comme le domestique -sortait, elle se précipita sur la lettre et l'ouvrit avec un mouvement de -fureur, et sans s'être, pour ainsi dire, permis cette action. La jeune -femme l'emportait sur la capacité politique. Celte lettre si froide mit -M<sup>me</sup> Grandet dans un état impossible à décrire. Nous ferons -observer, pour l'excuser un peu, qu'à vingt-six ans, l'âge qu'elle avait à -ce moment, elle n'avait encore jamais aimé. Elle s'était même sévèrement -interdit ces amitiés galantes qui peuvent conduire à l'amour. Maintenant -l'amour prenait sa revanche, et depuis dix-huit heures, l'orgueil le plus -invétéré, le plus fortifié par l'habitude, lui disputait le cœur de cette -M<sup>me</sup> Grandet dont la tenue dans le monde était si imposante et -le nom si haut placé dans les annales de la vertu contemporaine. Jamais -tempête de l'âme ne fut plus pénible à chaque reprise de cette affreuse -douleur; le pauvre orgueil était battu et perdait du terrain. Il y avait -trop longtemps qu'elle lui obéissait en aveugle. Tout à coup, cette -habitude de l'âme et la passion cruelle qui se disputaient son cœur, -réunirent leurs efforts pour la mettre au désespoir. Quoi! voir ses ordres -éludés, désobéis, méprisés par un homme!</p> - -<p>«—Mais il ne sait donc pas vivre?» se disait-elle.</p> - -<p>Enfin, après deux heures passées au milieu de souffrances atroces et -d'autant plus poignantes qu'elles étaient ressenties pour la première fois -dans un transport de véritable désespoir, elle descendit de chez elle et -monta en voiture. Mais à peine y fut-elle, qu'elle changea d'avis.</p> - -<p>«—S'il vient, il ne me trouvera pas! Rue de Grenelle, au -ministère de l'Intérieur,» cria-t-elle au valet de pied.</p> - -<p>Elle, rassasiée de flatteries, d'hommages, de respect et de la -considération des hommes les plus considérables de Paris, osa aller -chercher elle-même Lucien à son bureau.</p> - -<p>Quand Lucien vit M<sup>me</sup> Grandet entrer dans son bureau, l'humeur -la plus vive s'empara de lui:</p> - -<p>«—Je n'aurai donc jamais la paix avec cette femme! Elle me prend -sans doute pour un des valets qui l'entourent. Mon billet a dû pourtant la -convaincre que je ne voulais pas la voir!»</p> - -<p>M<sup>me</sup> Grandet se jeta dans un fauteuil, avec toute la fierté -d'une personne qui, depuis six ans, dépense chaque année cent vingt mille -francs sur le pavé de Paris. Cette attitude saisit Lucien et toute -sympathie fut détruite chez lui.</p> - -<p>«—Je vais avoir affaire, se dit-il, à un épicier <i>demandant son -dû.</i> Il faudra parler clair et haut pour être compris.»</p> - -<p>M<sup>me</sup> Grandet restait silencieuse; Lucien était immobile, dans -une position plus bureaucratique que galante: les mains appuyées sur les -bras du fauteuil, les jambes allongées dans toute leur longueur. Sa -physionomie était absolument celle d'un marchand <i>qui perd</i>; pas -l'ombre d'un sentiment généreux.</p> - -<p>Après un moment, il eut presque honte de lui-même.</p> - -<p>«—Ah! si M<sup>me</sup> de Chasteller me voyait. Elle pourrait -entendre, car la politesse ne déguisera jamais assez ce que je veux faire -comprendre à cette épicière, orgueilleuse de l'hommage des députés du -centre.</p> - -<p>«—Faudra-t-il, monsieur, que je vous prie de faire retirer votre -huissier?»</p> - -<p>Le langage de M<sup>me</sup> Grandet ennoblissait les fonctions, selon -son habitude. Il ne s'agissait que d'un simple garçon de bureau qui, -voyant une belle dame à équipage entrer d'un air si troublé, était resté -par curiosité, sous prétexte d'arranger le feu qui allait à merveille.</p> - -<p>Cet homme sortit sur un regard de Lucien. Le silence continuait.</p> - -<p>«—Quoi, monsieur, dit enfin M<sup>me</sup> Grandet, vous n'êtes pas -étonné, stupéfait, confondu de me voir ici?</p> - -<p>«—Je vous avouerai, madame, que je suis étonné d'une démarche -très flatteuse assurément, mais que je ne mérite pas.»</p> - -<p>Lucien n'avait pu se faire violence au point d'employer des mots -décidément peu polis, mais le ton avec lequel ces paroles étaient dites, -éloignait à jamais toute idée de reproche passionné et les rendait -presque froidement insultantes.</p> - -<p>«—Il me semblait, monsieur,—reprit M<sup>me</sup> Grandet -avec une voix tremblante de colère,—si j'ai bien compris les -protestations, quelquefois longues, relatives à votre haute vertu, que -vous prétendiez à la qualité d'honnête homme.</p> - -<p>«—Puisque vous me faites l'honneur de me parler de moi, madame, -je vous dirai que je cherche à être juste et à voir, sans me flatter, ma -position et celle des autres envers moi.</p> - -<p>«—Votre justice s'abaissera-t-elle jusqu'à considérer combien ma -démarche, en ce moment, est dangereuse? M<sup>me</sup> de Vaize peut -reconnaître ma livrée.</p> - -<p>«—C'est précisément, madame, parce que je vois le danger de cette -démarche, que je ne sais comment la concilier avec l'idée que je me suis -faite de la haute prudence de M<sup>me</sup> Grandet.</p> - -<p>«—Apparemment, monsieur, que vous m'avez emprunté cette prudence -rare, et que vous avez <i>trouvé utile</i> de changer en vingt-quatre -heures tous les sentiments dont les assurances se renouvelaient sans cesse -et m'importunaient tous les jours?</p> - -<p>«—Madame, répondit Lucien, avec le plus grand sang-froid, ces -sentiments, dont vous me faites l'honneur de vous souvenir, ont été -humiliés par un succès qu'ils n'ont pas dii absolument à eux-mêmes. Ils -se sont enfuis, eu rougissant de leur erreur. Avant de disparaître, ils -ont obtenu la certitude douloureuse qu'ils ne devaient un triomphe -apparent qu'à l'emploi qu'on voulait en faire pour arriver au ministère. -Un cœur, que ces sentiments avaient la présomption, sans doute déplacée, -de pouvoir toucher, a cédé tout simplement à un calcul d'ambition, et il -n'y a eu de tendresse que dans les mots. Enfin, je me suis aperçu qu'on -me trompait, et c'est, un éclaircissement, madame, que mon absence voulait -essayer de vous épargner. C'est là ma façon d'être honnête homme.»</p> - -<p>Lucien eût pu continuer à l'infini cette justification trop facile. -M<sup>me</sup> Grandet était atterrée. Les souffrances de son orgueil -eussent été atroces, si, heureusement pour elle, un sentiment moins sec ne -fût venu l'aider à souffrir. Au mot fatal de <i>ministère</i>, elle s'était -couvert les yeux avec son mouchoir. Peu après, Lucien crut s'apercevoir -qu'elle avait des mouvements convulsifs qui la faisaient changer de -position dans son fauteuil—cet immense fauteuil doré des ministères. -Malgré lui, il devint plus attentif.</p> - -<p>«—Voilà sans doute, se disait-il, comment ces comédiens de Paris -répondent aux reproches qui n'ont pas de réponse.»</p> - -<p>Néanmoins, il ne pouvait s'empêcher d'être touché par cette image bien -jouée de l'extrême malheur. Ce corps, d'ailleurs, qui s'agitait sous ses -yeux était si beau!</p> - -<p>M<sup>me</sup> Grandet sentait en vain qu'il fallait à tout prix arrêter -ces paroles fatales de Lucien. S'il allait s'irriter au son de son propre -discours, et peut-être prendre envers lui-même des engagements auxquels il -ne songeait pas en commençant. Il fallait répondre, mais que dire? Cette -situation affreuse provoqua la défaite complète de son orgueil; mais -quelle humiliation! Ce qui faisait le seul intérêt de sa vie depuis -quelques jours allait lui manquer. Et que ferait-elle après? Son salon -et le plaisir de donner des soirées brillantes, où il n'y e ût que la -meilleure société de la cour de Louis-Philippe, lui semblaient maintenant -bien peu de chose. Elle trouva que Lucien avait raison, et constata -combien sa colère à elle était peu fondée. Le silence dura plusieurs -minutes. Enfin M<sup>me</sup> Grandet ôta le mouchoir qu'elle avait devant -les yeux, et Lucien fut frappé parmi des plus grands changements de -physionomie qu'il eut jamais vus. Pour la première fois de sa vie, -M<sup>me</sup> Grandet portait sur sa figure une expression réellement -féminine.</p> - -<p>«—J'avouerai mes torts, monsieur, mais pourtant ce qui m'arrive -est flatteur pour vous. La cour que vous me faisiez me flattait, -m'amusait, mais me semblait absolument sans danger. Mais mon cœur a -changé!»</p> - -<p>Ici M<sup>me</sup> Grandet rougit profondément; elle n'osait pas -regarder Lucien.</p> - -<p>«—J'ai eu le malheur de m'attacher à vous. Peu de jours ont suffi -pour changer mon cœur à mon insu. J'ai oublié le juste soin d'élever ma -maison; un autre sentiment a dominé ma vie. L'idée de vous perdre, l'idée -surtout de n'avoir pas votre estime, est intolérable pour moi. Je suis -prête à tout sacrifier pour reconquérir cette estime.»</p> - -<p>Elle se cacha de nouveau la figure derrière son mouchoir, osa dire:</p> - -<p>«—Je vais rompre avec M. votre père, renoncer aux espérances du -ministère... mais ne vous séparez pas de moi!»</p> - -<p>En lui disant ces derniers mots, M<sup>me</sup> Grandet lui tendit la -main avec une grâce et un charme extraordinaires.</p> - -<p>«—Cette grâce, ce changement étonnant chez une femme si fière, -c'est votre mérite qui en est l'auteur, lui disait la vanité.»</p> - -<p>La méfiance ajoutait:</p> - -<p>«—Voilà une femme admirablement belle et qui, sans doute, compte -sur l'effet de sa beauté. Tâchons de n'être pas dupe. Voyons: M<sup>me</sup> -Grandet prouve son amour par un sacrifice assez pénible, celui de la -fierté de toute sa vie. Il faut donc croire à cet amour... Mais doucement. -Il faudra que cet amour résistât à des épreuves un peu plus décisives et -d'une durée un peu plus longue que ce qui vient d'avoir lieu jusqu'ici.»</p> - -<p>Il faut avouer que la figure de Lucien n'était point du tout celle d'un -héros de roman, pendant qu'il se livrait à ces sages raisonnements. Il -avait plutôt l'air d'un banquier qui pèse la convenance d'une grande -opération.</p> - -<p>«—La vanité de M<sup>me</sup> Grandet peut regarder comme le pire -des maux celui d'être quittée; <i>elle doit tout sacrifier pour éviter -cette humiliation</i>, même les intérêts de son ambition. Il se peut fort -bien que ce ne soit pas l'amour qui fasse ces sacrifices, mais tout -simplement la vanité, et la mienne serait bien aveugle si elle se -glorifiait d'un triomphe d'une nature aussi douteuse. Au bout du compte, -sa présence ici m'importune; je me sens incapable de me soumettre à ses -exigences. Son salon m'ennuie, et c'est ce qu'il s'agit de lui faire -entendre avec politesse.</p> - -<p>«—Madame, je ne m'écarterai pas avec vous des égards les plus -respectueux. Le rapprochement qui nous a placés, pour un instant, dans -une position intime, a pu être la suite d'un malentendu, d'une erreur. -Mais je n'en suis pas moins votre obligé. Je me dois à moi-même, Madame, -je dois encore plus à mon respect pour le lien qui nous a unis, l'aveu de -la vérité. Le dévouement, la reconnaissance, remplissent mon cœur, mais je -n'y trouve plus d'amour.»</p> - -<p>M<sup>me</sup> Grandet le regardait avec des yeux grands ouverts, mais -dans lesquels l'extrême attention suspendait les larmes.</p> - -<p>Après un petit silence, elle se remit à pleurer sans nulle retenue. -Elle considérait Lucien, et elle osa dire ces étranges paroles:</p> - -<p>«—Tout ce que tu dis est vrai, je mourais d'ambition et d'orgueil. -Me voyant extrêmement riche, le but de ma vie était de devenir une femme -titrée; j'ose t'avouer ce ridicule amer. Ce n'est pas de cela que je -rougis en ce moment. C'est par ambition uniquement que je me suis occupée -de toi. Mais je meurs d'amour. Je suis une indigne, humilie-moi, je mérite -tous les mépris. Je meurs d'amour et de honte. Je tombe à tes pieds, je -te demande pardon! Je n'ai plus ni ambition, ni orgueil. Dis-moi ce que -tu veux que je fasse à l'avenir. Je suis à tes pieds, humilie-moi tant -que tu voudras! Plus tu m'humilieras, plus tu seras humain avec moi!...</p> - -<p>«—Tout cela est encore de l'affectation,» se disait Lucien, qui -n'avait jamais vu de scène de cette force.</p> - -<p>Elle était à ses pieds; lui, debout, essayait de la relever. Arrivée à -ces derniers mots, il s'aperçut qu'elle faiblissait. Comme il faisait un -effort pour la remettre debout, il sentit tout à coup le poids de son -corps. Elle était profondément évanouie. Lucien était embarrassé, mais -point touché. Son embarras venait, uniquement de la crainte de manquer à -ce précepte de sa morale: <i>Ne jamais faire de mal inutile.</i></p> - -<p>Il lui vint une idée ridicule, en cet instant, qui coupa court à tout -autre attendrissement. L'avant-veille on était venu quêter chez -M<sup>me</sup> Grandet—qui avait une terre dans les environs de -Lyon—pour les malheureux prévenus du Procès d'avril, que l'on allait -transférer de la prison de Perrache à Paris, par le froid, et qui -n'avaient pas d'habits.</p> - -<p>«—Il m'est permis, messieurs, avait-elle dit aux quêteurs, de -trouver votre demande singulière. Vous ignorez apparemment ce que mon mari -est dans l'État. M. le préfet de Lyon a défendu cette quête.»</p> - -<p>Elle-même avait raconté tout cela à la société. Lucien l'avait -regardée, puis avait dit en l'observant:</p> - -<p>«—Par le froid qu'il fait, une douzaine de ces gens-là mourront -sur leurs charrettes. Ils n'ont que des habits d'été et on ne leur donne -point de couvertures.</p> - -<p>«—Ce sera autant de peine de moins pour la cour de Paris,» avait -répondu un gros député, héros de Juillet.</p> - -<p>L'œil de Lucien s'était fixé sur M<sup>me</sup> Grandet; elle n'avait pas -sourcillé.</p> - -<p>En la voyant évanouie, ses traits, sans expression autre que la hauteur -qui lui était habituelle, lui rappelèrent l'expression qu'ils avaient -lorsqu'il lui présentait l'image des prisonniers mourant de froid et -de faim sur leurs charrettes; au milieu d'une scène d'amour, Lucien fut -homme de parti.</p> - -<p>«—Que ferai-je de cette femme? se dit-il. Il faut être humain, -lui donner de bonnes paroles, et la renvoyer chez elle à tout prix.» Il -alla la déposer doucement contre le fauteuil, il ferma la porte à clef, -puis, avec son mouchoir trempé dans le modeste pot à eau en -faïence,—seul meuble culinaire du bureau,—il humecta ce front, -ces joues, ce cou, sans que tant de beauté lui donnât un instant de -distraction.</p> - -<p>M<sup>me</sup> Grandet soupira enfin. Il la saisit à bras le corps, et -la plaça assise dans le grand fauteuil doré. Le contact de ce corps -charmant lui rappela un peu cependant qu'il tenait dans ses bras une des -plus jolies femmes de Paris. Elle se remettait lentement, et le regardait -avec des yeux encore à demi voilés par la chute de la paupière supérieure.</p> - -<p>Lucien pensa qu'il devait lui baiser la main; ce fut ce qui hâta le -plus la résurrection de cette pauvre femme amoureuse.</p> - -<p>«—Viendrez-vous chez moi? lui dit-elle d'une voix basse et à -peine articulée.</p> - -<p>«—Sans doute, comptez sur moi. Mais ce bureau est un lieu de -danger. La porte est fermée, on peut frapper. Si le petit Desbacs se -présente...»</p> - -<p>Cette idée rendit des forces à M<sup>me</sup> Grandet.</p> - -<p>«—Soyez assez bon pour me soutenir jusqu'à ma voiture.</p> - -<p>«—Ne serait-il pas bien de parler d'une entorse devant vos -gens?»</p> - -<p>Elle le regarda avec des yeux où brillait le plus vif -amour.</p> - -<p>«—Généreux ami! Ce n'est pas vous qui cherchez à me compromettre -et à afficher un triomphe! Quel cœur est le vôtre!»</p> - -<p>Lucien se sentit attendri, niais ce sentiment lui fut désagréable. Il -plaça sur le dossier du fauteuil la main de M<sup>me</sup> Grandet qui -s'appuyait sur lui, et courut dans la cour dire aux gens d'un air effaré:</p> - -<p>«—M<sup>me</sup> Grandet vient de se donner une entorse; peut-être -même s'est-elle cassé la jambe. Venez vite.»</p> - -<p>Un homme de peine du ministère tint les chevaux, le cocher et le valet -de pied accoururent et aidèrent M<sup>me</sup> Grandet à gagner sa -voiture.</p> - -<p>Elle serrait la main de Lucien avec le peu de forces qui lui restaient. -Ses yeux reprirent de l'expression, celle de la prière, quand elle lui dit -de l'intérieur de la voiture:</p> - -<p>«—À ce soir!</p> - -<p>«—Sans doute, madame; je viendrai savoir de vos nouvelles.»</p> - -<p>L'aventure parut fort louche aux domestiques, surpris de l'air ému de -leur maîtresse. Ces gens-là sont fins à Paris, et ils devinèrent bien que -cet air n'était pas celui de la douleur physique pure.</p> - -<p>Lucien se referma de nouveau à clef dans son bureau. Il se promenait à -grands pas dans la diagonale de cette petite pièce.</p> - -<p>«—Scène désagréable, se dit-il. Est-ce une comédie? A-t-elle -chargé l'expression de ce qu'elle sentait? L'évanouissement était réel... -autant que je puis m'y connaître. C'est là un triomphe de vanité et ça ne -me fait aucun plaisir...»</p> - -<p>Il voulut reprendre un <i>rapport</i> commencé, et il s'aperçut qu'il -écrivait des niaiseries. Il alla chez lui, monta à cheval, passa le pont -de Grenelle et se trouva bientôt dans le bois de Meudon. Là, il mit son -cheval au pas el se mit à réfléchir. Ce qui surnagea à tout, ce fut le -remords d'avoir été attendri au moment où M<sup>me</sup> Grandet avait -écarté le mouchoir qui lui cachait la figure, et celui, plus fort, d'avoir -été ému au moment où il l'avail prise dans ses bras pour la déposer dans -le fauteuil.</p> - -<p>«—Ah! si je suis infidèle à M<sup>me</sup> de Chasteller, elle -aura une raison de l'être à son tour!</p> - -<p>«—Mais il me semble qu'elle ne commence pas mal, lui dit le parti -contraire. Peste, un accouchement! Excusez du peu.</p> - -<p>«—Puisque personne au monde ne voit ce ridicule, répondit Lucien, -il n'existe pas. Pour exister, le ridicule doit être vu.»</p> - -<p>En rentrant à Paris, il passa au ministère, il se fit annoncer chez M. -de Vaize, et lui demanda un congé d'un mois.</p> - -<p>Ce ministre qui, depuis trois semaines, ne l'était plus qu'à demi, et -vantait les douceurs du repos,—<i>otium cum dignitate</i>, -répétait-il souvent—fut étonné et enchanté de voir fuir l'aide de -camp du général ennemi.</p> - -<p>«—Qu'est-ce que cela peut vouloir dire?» se demandait-il.</p> - -<p>Muni de son congé en bonne forme, écrit par lui et signé par le -ministre, Lucien alla voir sa mère à laquelle il annonça une partie de -campagne de quelques jours.</p> - -<p>«—De quel coté? demanda-t-elle avec anxiété.</p> - -<p>«—En Normandie, répondit Lucien qui avait compris le regard de -sa mère.</p> - -<p>Il avait bien eu quelques remords de tromper cette mère, mais sa -question: <i>De quel côté?</i> avait achevé de les dissiper. Il écrivit -ensuite un mot à son père et passa chez M<sup>me</sup> Grandet qu'il -trouva bien faible. Il fut très poli et promit de repasser dans la soirée.</p> - -<p>Il partit pour Nancy, ne regrettant rien de Paris, et désirant de tout -son cœur d'être oublié par M<sup>me</sup> Grandet.</p> - - -<p class="center">* * *</p> - - -<p>À la nouvelle de la mort subite de son père, Lucien revint à Paris<a name="FNanchor_1_1" id="FNanchor_1_1"></a><a href="#Footnote_1_1" class="fnanchor">[1]</a>.</p> - -<p>Aussitôt débarqué, il passa une heure avec sa mère et alla ensuite au -comptoir, où se trouvait M. Leffre, chef du bureau, homme sage à cheveux -blancs, consommé dans les affaires.</p> - -<p>Le vieillard lui dit, avant même de faire mention de la mort de M. -Leuwen:</p> - -<p>«—Monsieur, j'ai à vous parler de vos affaires. S'il vous plaît, -nous passerons dans votre cabinet.</p> - -<p>À peine arrivés:</p> - -<p>«—Vous êtes un homme et un brave homme. Préparez-vous à tout ce -qu'il y a de pis. Me permettrez-vous de parler librement?</p> - -<p>«—Je vous en prie, mon cher monsieur Leffre. Dites-moi nettement -ce qu'il y a de pis.</p> - -<p>«—Il faut faire banqueroute!</p> - -<p>«—Grand Dieu! Combien doit-on?</p> - -<p>«—Juste autant qu'on a. Si vous ne faites pas banqueroute, il ne -vous reste rien.</p> - -<p>«—Y a-t-il moyen de ne pas faire banqueroute?</p> - -<p>«—Sans doute, mais il ne vous restera peut-être pas cent mille -écus, et encore faudra-t-il cinq ou six ans pour faire la rentrée de cette -somme.</p> - -<p>«—Attendez-moi un instant: je vais parler à ma mère.</p> - -<p>«—Monsieur, M<sup>me</sup> votre mère n'est pas dans les affaires: -peut-être ne conviendrait-il pas de prononcer le mot de banqueroute aussi -nettement. Vous pouvez payer 60 0/0, et il vous reste une honnête aisance. -M. votre père était aimé de tout le haut commerce, et il n'est pas de -petit boutiquier auquel il n'ait prêté une ou deux fois dans sa vie une -couple de billets de mille francs. Vous avez votre concordat signé à 60 -0/0, avant trois jours et avant même la vérification du grand livre. Et, -ajouta M. Leffre en baissant la voix, les affaires des dix-neuf derniers -jours sont portées sur un livre à part, que j'enferme tous les soirs. Nous -avons pour 190.000 francs d'argent liquide, et sans ce livre on ne saurait -où les prendre.</p> - -<p>«—Et cet homme est parfaitement honnête!» pensa Lucien.</p> - -<p>M. Leffre, le voyant pensif, ajouta:</p> - -<p>«—M. Lucien a un peu perdu l'habitude du comptoir, depuis qu'il -est dans les honneurs. Il attache peut-être, à ce mot de banqueroute, la -fausse idée qu'on en a dans le monde. M. Van Peters, que vous aimiez tant, -avait fait banqueroute à New-York, et cela l'avait si peu déshonoré, que -nos plus belles affaires se font avec New-York et l'Amérique du Nord.</p> - -<p>«—Une place va me devenir nécessaire! songeait Lucien.</p> - -<p>«—Vous pourriez offrir 4 0/0, continuait M. Leffre, croyant le -décider; j'ai tout arrangé dans ce sens. Si quelque créancier de mauvaise -humeur veut vous forcer la main, vous le réduirez à 35 0/0. Mais, suivant -moi, offrir 40 0/0 serait manquer à la probité. Offrez-en 60, et -M<sup>me</sup> Leuwen n'est pas obligée de mettre à bas son carrosse. -M<sup>me</sup> Leuwen sans voiture! Il n'est pas un de nous à qui ce -spectacle ne perçât le cœur. Il n'est pas un de nous à qui M. votre père -n'ait donné en cadeaux plus de la valeur de ses appointements.»</p> - -<p>Lucien se taisait toujours et cherchait s'il n'y avait pas un moyen de -cacher cet événement à sa mère.</p> - -<p>«—Il n'est pas un de nous qui ne soit décidé à tout faire pour -qu'il reste à M<sup>me</sup> votre mère et à vous une somme ronde de 600.000 -francs. Et d'ailleurs, s'écria M. Leffre en grossissant la voix, quand -aucun de ces messieurs ne le voudrait, je le veux, moi, qui suis le chef, -et vous aurez 600.000 francs, aussi sûrement que si vous les teniez, et en -outre du mobilier, de l'argenterie, etc.</p> - -<p>«—Attendez-moi, monsieur,» dit Lucien.</p> - -<p>Ce détail de mobilier, d'argenterie, lui fit horreur. Il revint à M. -Leffre après un gros quart d'heure. Il avait employé dix minutes à -préparer sa mère. Elle avait, comme lui, horreur de la banqueroute, et -avait offert le sacrifice de sa dot, montant à 150.000 francs, ne -réclamant qu'une pension viagère de 1.200 francs pour elle, et de 1.200 -francs pour son fils.</p> - -<p>M. Leffre fui atterré par cette résolution de payer intégralement tous -les créanciers, il supplia Lucien de réfléchir vingt-quatre heures.</p> - -<p>«—C'est justement, mon cher Leffre, la seule et unique chose au -monde que je ne puisse pas vous accorder.</p> - -<p>«—Eh bien, monsieur Lucien, au moins ne dites mot de notre -conversation. Ce secret est entre M<sup>me</sup> votre mère, vous et moi. -Les commis du bureau ne font tout au plus qu'entrevoir les difficultés.</p> - -<p>«—À demain, mon cher Leffre. Ma mère et moi ne vous regardons pas -moins comme notre meilleur ami.»</p> - -<p>Le lendemain, M. Leffre répéta ses offres. Il supplia Lucien de -consentir à un arrangement. Le surlendemain, après un nouvel effort, il -proposa ceci:</p> - -<p>«—Vous pouvez tirer bon parti du nom de la maison, sous la -condition de payer toutes les dettes, dont voici l'état complet, dit-il à -Lucien en lui montrant une feuille de papier grand aigle, chargée de -chiffres. Avec la condition de payer intégralement, et l'abandon de toutes -les créances de la maison, vous pouvez vendre votre banque 50.000 écus -peut-être. En attendant, moi qui vous parle, Jean-Pierre Leffre, et M. -Gavardin, le caissier, nous vous offrons 100.000 francs comptant, avec -recours contre nous pour toutes sortes de dettes de feu M. Leuwen, notre -honoré patron, même ce qu'il peut devoir à son tailleur et à son sellier.</p> - -<p>«—Votre proposition me plaît fort. J'aime mieux avoir affaire à -vous, brave et honnête ami, pour 100.000 francs, que d'en recevoir 150.000 -de tout autre qui n'aurait pas la même vénération pour l'honneur de mon -père. Je ne vous demande qu'une chose: donnez un intérêt à M. Coffe.</p> - -<p>«—Je vous répondrai avec franchise. Travailler avec M. Coffe le -matin, m'ôte tout l'appétit à dîner. C'est un parlait honnête homme, mais -sa vue me porte malheur. Il ne sera pas dit néanmoins que la maison Leffre -et Gavardin refuse une proposition faite par un Leuwen. Notre prix d'achat -pour la cession complète sera de 100.000 francs comptant, 1.200 francs de -pension viagère pour M<sup>me</sup> Leuwen et autant pour vous, monsieur, -et tout le mobilier, vaisselle, chevaux, voitures, etc. Sauf un portrait -de notre sieur Leuwen et un autre de notre sieur Van Peters. Tout cela est -porté dans le projet d'achat que voici, et sur lequel je vous engage à -consulter un homme que tout Paris vénère et que le commerce ne doit nommer -qu'avec vénération: M. Laffitte. Je vais y ajouter, dit M. Leffre en -s'approchant de la table, une pension viagère de 600 francs pour M. -Coffe.»</p> - -<p>Toute l'affaire fut tranchée avec cette rondeur. Lucien consulta les -amis de son père, dont plusieurs, poussés à bout, le blâmèrent de ne pas -faire banqueroute à 60 0/0.</p> - -<p>«—Qu'allez-vous devenir, une fois dans la misère? Personne ne -voudra vous recevoir?»</p> - -<p>Lucien et sa mère n'avaient pas eu une seconde d'incertitude. Le -contrat fut signé avec <i>MM. Leffre et Gavardin</i>, qui donnèrent 4.000 -francs de pension viagère à M<sup>me</sup> Leuwen, parce qu'un autre -commis offrait cette augmentation. Du reste, le contrat fut signé avec les -clauses indiquées ci-dessus. Ces messieurs payèrent 100.000 francs -comptant, et le même jour, M<sup>me</sup> Leuwen mit en vente ses chevaux, -ses voitures, et sa vaisselle d'argent. Son fils ne s'opposa à rien; il -lui avait déclaré que pour rien au monde il ne prendrait autre chose que -sa pension de 1.200 francs et 20.000 francs de capital.</p> - -<p>Pendant toutes ces transactions, Lucien vit fort peu de monde. Quelque -ferme qu'il fût dans sa ruine, la commisération du vulgaire l'eût -impatienté. Il reconnut bientôt l'effet des calomnies répandues par les -agents du comte de Beauséant, le ministre des Affaires étrangères. Le -public crut que ce grand changement n'avait nullement altéré sa -tranquillité, parce qu'il était saint-simonien au fond, et que, si cette -religion lui manquait, au besoin il s'en créerait une autre.</p> - -<p>Il fut bien étonné, un matin, en recevant une lettre de M<sup>me</sup> -Grandet, qui se trouvait à une maison de campagne près de Saint-Germain, -et qui lui assignait un rendez-vous à Versailles, rue de Savoie, n° 62. -Lucien avait grande envie de s'excuser, mais enfin il se dit:</p> - -<p>«—J'ai assez de torts envers cette femme; sacrifions une heure.»</p> - -<p>Il trouva une femme perdue d'amour et ayant à grand peine la force de -parler raison. Elle mit une adresse vraiment remarquable à lui faire, -avec toute la délicatesse possible, la scabreuse proposition que voici: -elle le suppliait d'accepter d'elle une pension de 15.000 francs et ne -lui demandait que de venir la voir, en tout bien, tout honneur, quatre -fois par semaine.</p> - -<p>«—Je vivrai les autres jours en vous attendant!»</p> - -<p>Lucien vit bien que s'il répondait comme il le devait, il allait -provoquer une scène violente. Il fit entendre que, pour certaines raisons, -cet arrangement ne pouvait commencer que dans six mois, et qu'il se -réservait de répondre par écrit dans vingt-quatre heures. Malgré sa -prudence, cette visite dura deux heures et ne finit pas sans larmes.</p> - -<p>Pendant ce temps, Lucien suivait une négociation bien différente avec -le vieux maréchal, encore ministre de la guerre, malgré que, depuis quatre -mois, il fût toujours à la veille de perdre sa place. Quelques jours avant -la course de Versailles, Lucien avait vu entrer chez lui un des officiers -d'ordonnance du maréchal, qui l'engageait à se trouver le lendemain, au -ministère, à six heures et demie du matin.</p> - -<p>Il alla au rendez-vous encore tout endormi.</p> - -<p>«—Eh bien, jeune homme, dit le ministre d'un air grognon, <i>sic -transit gloria mundi.</i> Encore un de ruiné. Grand Dieu, on ne sait que -faire de son argent! Il n'y a de sur que la terre, mais les fermiers ne -payent jamais. Est-il vrai que vous n'avez pas voulu faire banqueroute et -que vous avez vendu votre fonds 100.000 francs?</p> - -<p>«—Très vrai, monsieur le maréchal.</p> - -<p>«—J'ai connu votre père, et pendant que je suis encore dans cette -galère, je veux demander pour vous à Sa Majesté une place de 6 à 8.000 -francs. Où la voulez-vous?</p> - -<p>«—Loin de Paris.</p> - -<p>«—Ah! je vois. Vous voulez être préfet, mais je ne veux rien -devoir à ce polisson de M. de Vaize. Ainsi, <i>pas de ça, Larirette!</i></p> - -<p>«—Je ne pensais pas à une préfecture. Hors de France, voulais-je -dire.</p> - -<p>«—Il faut parler net, entre amis. Diable, je ne suis pas ici pour -faire de la diplomatie. Donc, secrétaire d'ambassade?</p> - -<p>«—Je n'ai pas de titre pour être premier secrétaire. Attaché est -trop peu; je n'ai que 1.200 francs de rente.</p> - -<p>«—Je ne vous ferai ni premier, ni dernier. Je vous ferai second -secrétaire. M. Lucien Leuwen, lieutenant de cavalerie, maître des -requêtes, chevalier de la Légion d'honneur, a des titres. Écrivez-moi -donc demain si vous acceptez ou non d'être second secrétaire.»</p> - -<p>Et le maréchal le congédia de la main en lui disant:</p> - -<p>«—Honneur!»</p> - -<p>Le lendemain, Lucien qui, pour la forme, avait consulté sa mère, -écrivit qu'il acceptait. En rentrant de Versailles, il trouva un mot de -l'aide de camp du maréchal qui l'invitait à se rendre au ministère, le -soir même, à neuf heures.</p> - -<p>«—J'ai demandé pour vous à Sa Majesté la place de second -secrétaire d'ambassade à Madrid. Vous aurez, si le roi signe, 4.000 francs -d'appointements, et, de plus, une pension de 4.000 autres francs pour -les services rendus par votre père, sans lequel ma loi sur les fournitures -militaires ne passait pas. Je ne vous dirai pas que cette pension est -solide comme du marbre. Mais enfin, cela durera bien quatre ou cinq ans, -et dans quatre ou cinq ans, si vous avez servi votre ambassadeur comme -vous avez servi M. de Vaize, et si vous cachez vos principes jacobins -(c'est le roi qui m'a dit que vous étiez jacobin; c'est un beau métier et -qui vous rapportera gros!), enfin, bref, si vous êtes adroit, avant que -la pension de 4.000 francs soit supprimée, vous aurez accroché 6 ou 8.000 -francs d'appointements. C'est plus que n'a un colonel. Sur quoi, bonne -chance. Adieu. J'ai payé ma dette, ne me demandez rien, ne m'écrivez pas.»</p> - -<p>Comme Lucien s'en allait.</p> - -<p>«—Si vous ne recevez rien, d'ici à huit jours, revenez me voir à -neuf heures du soir. Dites au portier, en passant, que vous reviendrez -dans huit jours. Bonsoir, adieu.»</p> - -<p>Rien ne retenait Lucien à Paris; il ne devait y reparaître que lorsque -sa ruine serait oubliée.</p> - -<p>«—Quoi, vous qui pouviez espérer tant de millions!» lui disaient -les nigauds qu'il rencontrait.</p> - -<p>Et plusieurs de ces gens-là le saluaient de façon à lui dire:</p> - -<p>«—Ne nous parlons pas.»</p> - -<p>Sa mère montra une force de caractère admirable: jamais une plainte. -Elle eut pu garder son superbe appartement dix-huit mois encore. Avant le -départ de Lucien, elle alla s'établir dans quatre pièces, au troisième -étage, sur le boulevard. Elle annonça à un petit nombre d'amis qu'elle -leur offrirait le thé tous les vendredis et que, pendant son deuil, sa -porte serait fermée tous les autres jours.</p> - -<p>Le huitième jour, après son entrevue avec le maréchal, Lucien reçut -un gros paquet adressé à M. Leuwen, chevalier de la Légion d'honneur, -deuxième secrétaire d'ambassade à Madrid. Il sortit à l'instant pour aller -chez le brodeur commander un petit uniforme. Il vit son ministre, reçut un -quartier d'avance de ses appointements et prit ses dernières instructions.</p> - -<p>Tout le monde lui parla d'acheter une voiture, et trois jours après -avoir reçu sa nomination, il partait bravement par la malle-poste.</p> - -<p>Il avait résisté héroïquement à l'idée de passer une dernière fois à -Nancy.</p> - -<p>Il s'arrêta deux jours, avec délices, sur le lac de Genève, et visita -les lieux divers que la <i>Nouvelle Héloïse</i> a rendus célèbres; chez un -paysan de Clarens, il trouva un lit brodé dans lequel avait couché -M<sup>me</sup> de Warens.</p> - -<p>À la sécheresse d'âme qui le gênait à Paris—pays si peu fait pour -y recevoir des compliments de condoléance—avait succédé une -mélancolie tendre: il s'éloignait de Nancy peut-être pour toujours.</p> - -<p>Cette tristesse ouvrit son âme au sentiment des arts. Il vit avec -beaucoup plus de plaisir qu'il n'appartient à un ignorant de le faire, -Bologne, Milan. La Chartreuse de Pavie, Florence, le jetèrent dans un état -d'attendrissement et de sensibilité qui lui eût causé bien des remords -trois ans auparavant.</p> - -<p>Enfin, en arrivant à son poste, il eut besoin de se sermonner pour -prendre envers les gens qu'il allait fréquenter le degré de sécheresse -convenable.</p> - - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_1_1" id="Footnote_1_1"></a><a href="#FNanchor_1_1"><span class="labet">[1]</span></a>Les quelques feuillets, racontant le nouveau séjour de Lucien à -Nancy, sont <i>absolument illisibles</i> dans le texte original. On devine -avec quelle joie nous eussions voulu pouvoir restituer ce passage, -un des plus intéressants, sinon le plus intéressant du livre. -Malheureusement il y avait impossibilité matérielle. À mentionner ces mots -jetés en marge: <i>fièvre ardente..... Scolast...</i> (Probablement -<i>Suora Scholastica</i>), titre d'une nouvelle inachevée.</p></div> - - - - -<p><span style="margin-left: 15%;">À Civita-Vecchia, le 22 mars 1835.</span></p> - - - - - - -<div class="figcenter" style="width: 500px;"> -<img src="images/leuwen04_02.jpg" width="500" alt="360" /> -</div> - - - - -<h4>ROME</h4> - - -<p>Ici s'arrête Lucien Leuwen.</p> - -<p>Le texte de cette édition est conforme à celui de l'édition parue à la -<i>Revue Blanche</i>, en 1901. Les lignes publiées en tête sont extraites du -commentaire de Jean de Mitty précédant l'édition originale parue en 1894, -chez E. Dentu, à Paris.</p> - - - - -<div class="figcenter" style="width: 200px;"> -<img src="images/leuwen05_02.jpg" width="200" alt="200" /> -</div> - - - - - - - - - -<pre> - - - - - -End of the Project Gutenberg EBook of Lucien Leeuwen ou l'Amarante et le Noir, by -Stendhal - -*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LUCIEN LEEUWEN OU L'AMARANTE *** - -***** This file should be named 60033-h.htm or 60033-h.zip ***** -This and all associated files of various formats will be found in: - http://www.gutenberg.org/6/0/0/3/60033/ - -Produced by Laura Natal Rodrigues in memoriam of of Marc -D'Hooghe (Images generously made available by Internet -Archive.) - - -Updated editions will replace the previous one--the old editions will -be renamed. - -Creating the works from print editions not protected by U.S. copyright -law means that no one owns a United States copyright in these works, -so the Foundation (and you!) can copy and distribute it in the United -States without permission and without paying copyright -royalties. 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It -exists because of the efforts of hundreds of volunteers and donations -from people in all walks of life. - -Volunteers and financial support to provide volunteers with the -assistance they need are critical to reaching Project Gutenberg-tm's -goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will -remain freely available for generations to come. In 2001, the Project -Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure -and permanent future for Project Gutenberg-tm and future -generations. To learn more about the Project Gutenberg Literary -Archive Foundation and how your efforts and donations can help, see -Sections 3 and 4 and the Foundation information page at -www.gutenberg.org Section 3. Information about the Project Gutenberg -Literary Archive Foundation - -The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit -501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the -state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal -Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification -number is 64-6221541. Contributions to the Project Gutenberg Literary -Archive Foundation are tax deductible to the full extent permitted by -U.S. federal laws and your state's laws. - -The Foundation's principal office is in Fairbanks, Alaska, with the -mailing address: PO Box 750175, Fairbanks, AK 99775, but its -volunteers and employees are scattered throughout numerous -locations. Its business office is located at 809 North 1500 West, Salt -Lake City, UT 84116, (801) 596-1887. Email contact links and up to -date contact information can be found at the Foundation's web site and -official page at www.gutenberg.org/contact - -For additional contact information: - - Dr. Gregory B. Newby - Chief Executive and Director - gbnewby@pglaf.org - -Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg -Literary Archive Foundation - -Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide -spread public support and donations to carry out its mission of -increasing the number of public domain and licensed works that can be -freely distributed in machine readable form accessible by the widest -array of equipment including outdated equipment. Many small donations -($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt -status with the IRS. - -The Foundation is committed to complying with the laws regulating -charities and charitable donations in all 50 states of the United -States. 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Thus, we do not -necessarily keep eBooks in compliance with any particular paper -edition. - -Most people start at our Web site which has the main PG search -facility: www.gutenberg.org - -This Web site includes information about Project Gutenberg-tm, -including how to make donations to the Project Gutenberg Literary -Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to -subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks. - - - -</pre> - -</body> - -</html> - - diff --git a/old/60033-h/images/leuwen01_02.jpg b/old/60033-h/images/leuwen01_02.jpg Binary files differdeleted file mode 100644 index e1b7674..0000000 --- a/old/60033-h/images/leuwen01_02.jpg +++ /dev/null diff --git a/old/60033-h/images/leuwen02_02.jpg b/old/60033-h/images/leuwen02_02.jpg Binary files differdeleted file mode 100644 index d714135..0000000 --- a/old/60033-h/images/leuwen02_02.jpg +++ /dev/null diff --git a/old/60033-h/images/leuwen02_cover.jpg b/old/60033-h/images/leuwen02_cover.jpg Binary files differdeleted file mode 100644 index 755d5d9..0000000 --- a/old/60033-h/images/leuwen02_cover.jpg +++ /dev/null diff --git a/old/60033-h/images/leuwen03_02.jpg b/old/60033-h/images/leuwen03_02.jpg Binary files differdeleted file mode 100644 index a5420ee..0000000 --- a/old/60033-h/images/leuwen03_02.jpg +++ /dev/null diff --git a/old/60033-h/images/leuwen04_02.jpg b/old/60033-h/images/leuwen04_02.jpg Binary files differdeleted file mode 100644 index 22c5153..0000000 --- a/old/60033-h/images/leuwen04_02.jpg +++ /dev/null diff --git a/old/60033-h/images/leuwen05_02.jpg b/old/60033-h/images/leuwen05_02.jpg Binary files differdeleted file mode 100644 index 838cdc0..0000000 --- a/old/60033-h/images/leuwen05_02.jpg +++ /dev/null |
