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If you are not located in the United States, you'll -have to check the laws of the country where you are located before using -this ebook. - - - -Title: Lucien Leeuwen ou l'Amarante et le Noir - Tome Premier - -Author: Stendhal - -Contributor: Jean de Mitty - -Illustrator: Maximilien Vox - -Release Date: August 1, 2019 [EBook #60030] - -Language: French - -Character set encoding: UTF-8 - -*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LUCIEN LEEUWEN OU L'AMARANTE *** - - - - -Produced by Laura Natal Rodrigues in memoriam of of Marc -D'Hooghe (Images generously made available by Internet -Archive.) - - - - - - - -"_Mes Livres_" - -STENDHAL - -LUCIEN LEUWEN - -OU - -L'AMARANTE ET LE NOIR - -Oeuvre posthume reconstituée par - -Jean de Mitty - -Ornée de bois dessinés et gravés par - -Maximilien Vox - -TOME PREMIER - -À PARIS - -"_LE LIVRE_" - -9, RUE COETLOGON - -1923 - - - - - -[Illustration 01] - -[Illustration 02] - -_Rien a faire! inscrivit Mérimée en tête du premier feuillet, lorsque -Colomb lui porta les volumes manuscrits de_ Lucien Leuwen. _Et Colomb -les envoya chez Crozet à Grenoble, où celui-ci les déposa à la -bibliothèque de la ville. Ils y étaient depuis cinquante ans -(1812-1892), lorsque les récentes exhumations de M. Casimir -Striyenski--qu'il faut louer hautement pour ses nobles et littéraires -efforts--comme aussi--pourquoi ne pas l'avouer?--l'idée d'apporter à M. -Maurice Barrés quelques éléments nouveaux d'une sensibilité qu'il a si -merveilleusement définie--et qu'il est le seul, du reste, à avoir -définie--nous amenèrent à tenter cette entreprise dont Mérimée et Colomb -avaient reconnu l'impossibilité. C'était assurément téméraire. Mais il -est certain que si, dès les premières pages, nous avions pu prévoir les -difficultés sans nombre survenues au cours du travail de restitution, -nous eussions peut-être, malgré notre piété stendhalienne, volontiers -laissé à d'autres, plus dévoués, le soin de déchiffrer les cinq gros -volumes manuscrits dont se compose Lucien Leuwen. Non seulement à cette -époque de sa vie--1834--l'écriture de Beyle devient matériellement -illisible, mais encore, à la difficulté de lire le texte, s'ajoutent les -ratures, les surcharges--survenant à chaque ligne--les renvois, les -annotations jetées en travers des pages; les phrases disposées les unes -sur les autres; les réflexions étrangères à l'objet du livre: notes sur -l'état de sa santé, sur le prix des médicaments, sur les résultats de -telles liaisons contractées la veille, etc.; les dates interverties à -plaisir, les noms propres défigurés; le numérotage défectueux des -feuillets, éparpillés à l'aventure des cahiers, et dû, sans doute, à -l'ignorance du relieur chargé de les réunir, etc. Et à tout cela, à -toutes ces entraves nécessitant déjà une patience et un effort -incessants, venait s'ajouter une nouvelle difficulté, plus grande -encore et d'un genre différent, il est vrai, mais aussi caractéristique -du labeur auquel Stendhal voulait condamner son exécuteur testamentaire. -La majeure partie du roman est consignée dans un vocabulaire secret, -dans une sorte d'alphabet conventionnel, dont il serait peut-être curieux -de donner le détail, si Beyle--alors diplomate--n'avait pris le soin d'en -changer souvent la clef, c'est-à-dire la manière de disposer les lettres, -les phrases, les dates, de désigner les localités et les personnages._ - -_Nous avons insisté à dessein sur cette obscurité matérielle du texte -manuscrit: elle explique pourquoi l'œuvre que nous présentons aujourd'hui -au public est restée si longtemps ignorée, et pourquoi les différents -bibliographes de Stendhal--en exceptant M. Striyenski qui, lui, a fait -besogne utile--se sont bornés à citer l'appréciation de Mérimée._ - -«Lucien Leuwen» _fut commencé en 1831 à Civita-Vecchia, et terminé à -Rome, en 1836. Il prend date entre:_ Le Rouge et le Noir (_1831_) _et_ -La Chartreuse de Parme (_1839_). _Le premier des testaments de -Beyle--publié plus loin--et une note inscrite en marge du dernier volume, -indiquent qu'une troisième partie, dont l'action eût été placée en -Espagne ou en Italie, devait terminer le roman. Si cette partie a existé -et si elle n'a pas été perdue, comme ce fameux Journal de la Campagne de -Russie, il faut espérer que le hasard nous la rendra un jour. L'auteur y -avait ajouté, ou devait y ajouter, certaines observations dont il parle -souvent, et qui portaient sur le Vatican, sur les dessous de la vie -pontificale et les intrigues du monde diplomatique à Rome. Mais fort -probablement ne s'agit-il là que d'un projet, comme Stendhal en avait -tant formulé dans sa vie._ - -_Primitivement,_ «Lucien Leuwen» _s'appelait_: L'Orange de Malte; -_ensuite_: L'Amarante et le Noir, Les Bois de Prémol, Le Chasseur Vert, -Leuwen et Cie, Van Peters et Cie _et finalement_ Lucien Leuwen, _le -titre définitif, indiqué dans les testaments de 1835, et en tête du -premier chapitre du roman. Par un scrupule de conscience littéraire, -facile à comprendre, nous avons religieusement respecté le texte original -et reproduit jusqu'aux phrases et aux passages que l'auteur, en marge, -qualifie de longueurs et que, certainement, il eût supprimées lors d'un -travail de révision. Il ne nous appartenait pas de modifier, en quoi que -ce soit, les moindres détails d'une pensée qui, dans ce livre, -justement et à cause môme des quelques légers défauts de réalisation -matérielle--compréhensibles en des pages consignées d'un seul -jet--apparaît comme une des plus puissantes et des plus pénétrantes de -ce siècle._ - -_Ceux-là--très rares--que sollicitent les manifestations intimes et -familières du génie de Stendhal, nous comprendront, et nous excuseront -d'avoir passé outre à la lettre du testament, en publiant l'œuvre -entière, complète, compacte, telle qu'elle figure dans les cartons dont -nous l'avons extraite._ - -Jean de Mitty. - - - - -[Illustration 03] - - -[Illustration 04] - - - - -TESTAMENTS - - -Si la mort, ou la paresse, me surprennent avant la fin de ce roman qui -s'appelle l'Orange de Malte et doit avoir trois volumes: _Nancy, Paris -et Madrid_ (_Omar_)[1], je le lègue à Mme Pauline Périer Lagrange, ma -sœur. Si Mme Périer n'en fait pas commencer l'impression dans les six -mois qui suivront mon trépas, je lègue ce manuscrit à M. R. Colomb (rue -Godot-de-Mauroy n° 35, Paris). Si, dans les 400 jours qui suivront mon -décès, M. R. Colomb n'a pas fait commencer l'impression de ce roman, je -le lègue à M. A. Levasseur, libraire, place Vendôme, 16, qui a imprimé -Le Rouge et le Noir. - -J'ai suivi l'usage des peintres que je trouve amusant, et travaillé -d'après les modèles. - -Il faudra ôter soigneusement toute allusion trop claire qui ferait de la -satire. Le vinaigre est bon, mais mêlé à une crème, il fait un plat -détestable. - -Je voudrais que ce livre fût écrit comme le Code civil. C'est dans ce -sens qu'il faut arranger les phrases obscures ou incorrectes. - -Civita Vecchia, le 25 décembre 1834. - -Henri Beyle. - - -[Footnote 1: Rome.] - - - - - -Rome, le 17 février 1835 - - -Je lègue ce roman en cinq volumes reliés, intitulé Lucien Leuwen, à Mme -Pauline Périer Lagrange (chez M. R. Colomb, rue Godot-de-Mauroy, 35), -avec prière de le faire imprimer par quelque homme raisonnable. Si Mme -P. P. Lagrange est devenue dévote, je la prie de remettre ces volumes -reliés à M. Levasseur, libraire, place Vendôme, ou à la Bibliothèque de -la Chambre des députés, si toutefois cette Bibliothèque veut recevoir -une telle infamie. - -Si elle n'en veut pas, à la Bibliothèque de Grenoble. - - -Henri Beyle. - - - - -Rome, le 8 mars 1835. - - -Je donne et lègue les volumes reliés, et intitulés Leuwen à Mme Pauline -Beyle, veuve Périer Lagrange, et si je lui survis, à M. R. Colomb, rue -Godot-de-Mauroy, à Paris. - -H. Beyle. - - - - -Rome, le 12 avril 1835. - - -Je donne les volumes intitulés Leuwen, à Mme Pauline Périer Lagrange, -et après elle, à M. R. Colomb mon cousin. - - -H. Beyle. - - - - -[Illustration 05] - -[Illustration 06] - - - - - -AU LECTEUR - - -_Lecteur bénévole!_ - -_Écoutez le titre que je vous donne._ - -_En vérité, si vous n étiez pas bénévole et disposé à prendre en bonne -part les paroles, ainsi que les actions des graves personnages que je -vais vous présenter; si vous ne vouliez pas pardonner à l'auteur le -manque d'emphase, le manque de but moral, etc., etc., je ne vous -conseillerais pas d'aller plus loin._ - -_Ce conte fut écrit en songeant à un petit nombre de lecteurs, que je -n'ai jamais vus, et que je ne verrai point, ce dont bien me fâche._ - -_J'eusse trouvé tant de plaisir à passer les soirées avec eux!_ - -_Dans l'espoir d'être entendu par ces lecteurs, je ne me suis pas -astreint, je l'avoue, à garder les avenues contre une critique de -mauvaise foi, ni même contre une critique de mauvaise humeur._ - -_Pour être élégant, académique, disert, il fallait un talent qui manque, -et ensuite ajouter à ceci 150 pages de périphrases: et encore, ces 150 -pages n'auraient plu qu'aux gens graves, prédestinés à haïr les -écrivains tels que celui qui se présente à vous en toute humilité._ - -_Ces respectables personnages ont assez pesé sur mon sort, dans la vie -réelle, pour qu'ils viennent encore gâter mon plaisir, quand j'écris -pour la bibliothèque bleue._ - -_Songez, ami lecteur, à ne pas passer votre vie à haïr et à avoir peur._ - -H. Beyle. - - - - -[Illustration 07] - - - - - -NANCY - - -Lucien Leuwen avait été chassé de l'École polytechnique pour s'être allé -promener mal à propos, un jour qu'il était consigné, ainsi que tous ses -camarades. - -C'était à l'époque d'une des célèbres journées de juin, avril ou février -1832 ou 34. Quelques jeunes gens, assez fous, mais doués d'un grand -courage, prétendaient détrôner le roi, et l'École polytechnique, -pépinière de mauvaises têtes, avait été sévèrement consignée dans ses -quartiers. - -Le lendemain de sa promenade, Lucien fut renvoyé comme républicain. - -Tout affligé d'abord, depuis deux ans il se consolait du malheur de ne -plus avoir à travailler douze heures par jour. Il passait très bien son -temps chez son père, homme de plaisir et riche banquier, lequel avait à -Paris une maison fort agréable. - -M. Leuwen père, l'un des associés de la célèbre maison Van Peters, -Leuwen et Cie, ne redoutait au monde que deux choses: les ennuyeux et -l'air humide. Il n'avait jamais d'humeur, et ne prenait jamais le ton -sérieux avec son fils. Il lui avait proposé, à sa sortie de l'École, de -travailler au comptoir, un seul jour de la semaine, le jeudi, jour du -grand courrier de Hollande. Pour chaque jeudi de travail, le caissier -comptait à Lucien deux cents francs, et, de temps à autre, payait aussi -quelques petites dettes. Sur quoi, M. Leuwen disait: «Un fils est un -créancier donné par la nature.» Quelquefois il plaisantait ce créancier. - -«--Savez-vous, lui disait-il un jour, ce qu'on mettrait sur votre -tombe, au Père-Lachaise, si nous avions le malheur de vous perdre: - - -_Siste viator! -Ici repose Lucien Leuwen -Républicain -Qui pendant deux années -Fit une guerre acharnée -Aux cigares -Et aux bottes neuves._ - - -Au moment où nous le prenons, cet ennemi des cigares ne pensait guère -plus à la République, qui tardait trop à venir. - -«--Et d'ailleurs, se disait-il, si les Français ont du plaisir à être -menés monarchiquement et tambour battant, pourquoi les déranger? - -La majorité aime apparemment cet ensemble doucereux d'hypocrisie et de -mensonges qu'on appelle le gouvernement représentatif.» - -Comme ses parents ne cherchaient point à le trop diriger, Lucien passait -sa vie dans le salon de sa mère. - -Encore jeune et assez jolie, Mme Leuwen jouissait de la plus haute -considération. La société lui accordait infiniment d'esprit, et pourtant -un juge sévère aurait pu lui reprocher une délicatesse excessive et -un mépris trop absolu pour le parler haut et l'impudence de nos jeunes -hommes à succès. - -Cet esprit fier et singulier ne daignait pas même exprimer son mépris, -et, à la moindre apparence de vulgarité ou d'affectation, tombait dans -un silence invincible. - -Mme Leuwen était sujette à prendre en grippe des choses fort innocentes, -uniquement parce qu'elle les avait rencontrées pour la première fois -chez des êtres faisant trop de bruit. - -Les dîners que donnait M. Leuwen étaient célèbres dans tout Paris; -souvent ils étaient parfaits. Il y avait les jours où il recevait les -gens à argent ou à ambition, mais ces messieurs ne faisaient point -partie de la société de madame, et ainsi cette société n'était point -gâtée par le métier de M. Leuwen; l'argent n'y était pas le mérite -unique, et même, chose incroyable, il n'y passait pas pour le plus -grand des avantages. - -Dans les salons de Mme Leuwen, l'un des plus enviés de Paris, on -trouvait que Lucien avait une tournure élégante, de la simplicité, et -quelque chose de fort distingué dans les manières. Mais là se bornaient -les louanges; il ne passait pas pour homme d'esprit. Sa passion pour le -travail, l'éducation presque militaire et le franc parler de l'École -polytechnique, lui avaient valu une absence totale d'affectation, ce -qui lui donnait de l'originalité, mais le privait d'esprit et de -brillant aux yeux du monde. Il regrettait l'épée de l'École, parce que -Mme Grandet, une femme fort jolie et qui avait des succès à la nouvelle -cour, lui avait dit qu'il la portait bien. Il était assez grand et -montait parfaitement bien à cheval. - -De charmants cheveux d'un blond foncé prévenaient en faveur de sa -figure; il avait de grands traits assez irréguliers qui exprimaient la -franchise et la vivacité, et rien de plus. - -Mme Grandet lui disait qu'il dansait comme un géomètre, et ce reproche -ne le rendait point sémillant. - -Les amis de sa mère ne lui trouvaient pas la physionomie à la mode, la -mine sombre et poétique, qu'il fallait avoir, surtout parmi les -républicains. Enfin, chose impardonnable, dans ce siècle empesé et -hypocrite, et pour un jeune homme riche, il avait plutôt l'air innocent -et étourdi. - -«--Comme tu gaspilles une admirable position! lui disait un jour Ernest -Déverloy, son cousin, jeune savant qui brillait déjà dans la _Revue de -X..._,--et avait eu trois voix pour l'Académie des _sciences -morales_,--comme tu gaspilles une belle position!» - -Ernest parlait ainsi dans le cabriolet de Lucien, en se faisant mènera la -soirée de M. N..., ce libéral si célèbre avant 1830 et qui maintenant -réunit pour quarante mille francs de places, et appelle les républicains -«l'opprobre de l'espèce humaine.» - -«--Si tu avais un peu de sérieux, si tu ne riais pas de la moindre -sottise, tu pourrais être dans le salon de ton père, et ailleurs, un des -meilleurs élèves de l'École polytechnique exclu pour opinion. - -Vois ton camarade d'École, M. Cotty, chassé comme toi, pauvre comme Job, -admis par grâce, d'abord, dans le salon de ta mère, et cependant de -quelle considération ne jouit-il pas parmi ces millionnaires et ces -pairs de France! - -Son succès est bien simple, tout le monde peut le lui prendre: il a la -mine grave et ne dit mot. Donne-toi donc quelquefois l'air un peu -sombre; tous les hommes de ton âge cherchent l'importance. Tu y étais -en vingt-quatre heures, sans qu'il y eût de ta faute, pauvre garçon! et -tu la répudies de gaieté de cœur. - -À te voir, on dirait un enfant, et, qui pis est, un enfant content. On -commence à te prendre au mot, je t'en avertis, et, malgré les millions -de ton père, tu ne comptes dans rien, tu n'as pas de consistance, tu -n'es qu'un écolier gentil. À vingt-trois ans, cela est presque ridicule. - -Et pour t'achever, tu passes des heures entières à ta toilette, et on -le sait. - -«--Pour te plaire, il faudrait jouer, n'est-ce pas, un rôle... et celui -d'un homme triste? Et qu'est-ce que la société me donnera pour ma peine? -Il faudrait écouter, sans sourciller, les longues _tartines_ de M. le -marquis D..., sur l'économie politique et le partage entre frères, -prescrit par le code civil? Je craindrais qu'en moins de huit jours le -_rôle triste_ ne devienne une réalité! - -Pour moi, qu'ai-je à faire des suffrages du monde? Je ne lui demande -rien. Je ne donnerais pas trois louis pour être de ton Académie; ne -venons-nous pas de voir comment M. B... a été élu? - -«--Mais le monde te demandera compte, tôt ou tard, de la place qu'il -t'accorde sur parole, à cause des millions de ton père. Si tu lui donnes -de l'humeur, il saura bien trouver quelque prétexte, un beau jour, -pour le percer le cœur et te jeter au dernier rang. Alors tu sentiras -la nécessité d'appartenir à un corps qui te soutienne au besoin, et tu -deviendras amateur de courses de chevaux, Moi je trouve moins bête -d'être académicien.» - -Ernest descendit à la porte du renégat aux vingt places, et le sermon -finit. - -«--Il est drôle, mon cousin, pensa Lucien; c'est absolument comme Mme -Grandet qui prétend qu'il est important pour moi d'aller à la cour. Cela -est indispensable quand on est destiné à avoir cent cinquante mille -livres de rente et qu'on ne porte pas un beau nom! - -Parbleu! je serais bien fou de faire des choses ennuyeuses! Qui prend -garde à moi dans Paris?» - -Notre héros était un jeune homme extrêmement neuf, comme on voit, et -singulier en ceci, qu'il ne cherchait point à paraître homme d'esprit, -on à jouer avec grâce le rôle de jeune fou. En choses permises, il -faisait à chaque moment ce qui lui causait le plus de plaisir à ce -moment même. Souvent, il était occupé huit jours de suite à lire un -beau mémoire d'Euler ou de Lagrange, et alors il oubliait tout, jusqu'à -son cheval même. - -Une seule chose peut-être annonçait chez Lucien un esprit distingué: -il avait horreur du vulgaire, et pour lui ce mot s'étendait loin. - -«--Les propos de ces gens-là, disait-il à sa mère, me dessèchent l'âme -pour toute une journée.» - -Peu de semaines après le sermon d'Ernest Déverloy, Lucien se promenait -dans sa chambre; il suivait avec une attention scrupuleuse les -compartiments d'un riche tapis de Turquie que Mme Leuwen avait fait -poser dans sa chambre, un jour qu'il était enrhumé. À la même occasion, -Lucien avait été revêtu d'une magnifique robe de chambre et d'un pantalon -bien chaud de cachemire. Dans ce costume, il avait l'air heureux, les -traits souriants. - -À chaque tour, il détournait un peu les yeux, sans s'arrêter pourtant, -et regardait une ottomane; sur cette ottomane était jeté un habit vert -avec passepoils amarante et des épaulettes de sous-lieutenant. - -C'était là le bonheur. - - -* * * - - -Comme M. Leuwen, le banquier célèbre, donnait des dîners de la plus -haute distinction, et cependant n'était ni moral, ni ennuyeux, ni -ambitieux, mais seulement fantasque et singulier, il avait beaucoup -d'amis. - -Toutefois, pur une grave erreur, ces amis n'étaient pas choisis de façon -à augmenter la considération dont il jouissait et son ampleur dans le -monde. - -C'étaient, avant tout, de ces hommes d'esprit et de plaisir qui -peut-être le matin s'occupent sérieusement de leur fortune, mais le soir -se moquent de tout au monde, vont à l'Opéra, et surtout ne chicanent -pas le pouvoir sur son origine, car pour cela il faudrait se fâcher, -blâmer, être triste. Ces amis avaient dit au ministre que Lucien n'était -point un _Hampden_, un fanatique de liberté américaine, capable de -refuser l'impôt s'il n'y avait pas de budget, mais tout simplement un -jeune homme de vingt-trois ans pensant comme tout le monde. En -conséquence, depuis trente-six heures, Lucien était sous-lieutenant au -27e régiment de lanciers, lequel a des passepoils amarante. - -«--Dois-je regretter le 9e où il y avait aussi une place vacante? se -disait Lucien en allumant gravement un petit cigare qu'il venait de -construire avec du papier de réglisse venant de Barcelone. - -Le 9e a des passepoils jaune jonquille, cela est plus gai! Oui, mais -c'est moins noble, moins sévère, moins militaire. Bah! militaire! jamais -on ne se battra avec ces régiments, payés par une Chambre des communes. - -L'essentiel pour un uniforme, c'est d'être joli au bal, et le jaune -jonquille est plus gai. - -Quelle différence! Autrefois, lorsque je pris mon premier uniforme en -entrant à l'École, peu m'importait sa couleur. Je pensais à de belles -batteries rapidement élevées sous le feu tonnant de l'artillerie -prussienne. Qui sait? Peut-être mon 27e de lanciers chargera-t-il un -jour ces beaux hussards de la Mort, dont Napoléon dit du bien dans le -bulletin d'Iéna.» - -Loin de songer à la République et aux moyens philosophiques de faire -brouter paisiblement, à côté les uns des autres, des hommes hargneux, -ennuyés et presque méchants, tels que les ont faits les médiocres plus -ou moins habiles qui occupent les Tuileries depuis quarante ans, Leuwen -rêvait à de brillantes charges à la tête de son peloton de lanciers. - -«--Mais pour se battre avec plaisir, se dit-il tout pensif, il faudrait -que la patrie fût réellement intéressée au combat, car s'il s'agit -seulement de plaire à ce juste-milieu, à cette halte dans la boue qui a -fait les généraux si insolents, ma foi! ce n'est pas la peine.» - -Et tout le plaisir de se battre en héros fut flétri à ses yeux; pendant -quelques minutes, il essaya de songer aux avantages du métier. - -«--Avoir de l'avancement... du moins de l'argent... Allons, tout de -suite pourquoi pas piller l'Allemand ou l'Espagnol, comme N... ou S... -N...!» - -Sa lèvre, en exprimant un dégoût profond, laissa tomber le petit cigare -de papier de réglisse sur le beau tapis turc donné par sa mère; il le -releva précipitamment. C'était déjà un autre homme; le dégoût pour la -guerre avait disparu. - -«--Bah! se dit-il, jamais la Russie ni les autres despotismes ne -pardonneront aux Trois Journées. Alors, il sera bon de se battre!» - -Une fois rassuré, ses regards reprirent avec un nouveau plaisir la -direction de l'ottomane où le tailleur militaire le plus renommé venait -d'exposer l'uniforme de sous-lieutenant. - -Il se figurait la guerre d'après ses exercices de canon au bois de -Vincennes. - -«--Peut-être une blessure!» - -Mais ici apparaît l'enfant préservé par l'amour de l'étude de la -corruption du boulevard. Peut-être une blessure!... et il se voyait dans -une chaumière de Souabe ou d'Italie. Une jeune fille charmante dont il -n'entendait pas la langue, lui donnait des soins d'abord par humanité, -et ensuite... - -Quand Lucien était las des soins d'une naïve et fraîche paysanne, c'était -une jeune femme de la cour, exilée par un mari bourru dans un château -voisin. - -D'abord elle envoyait un valet de chambre qui apportait de la charpie au -jeune blessé, et, quelques jours après, elle paraissait elle-même, -donnant le bras à un respectable curé. - -«--Mais non, reprenait Lucien en fronçant le sourcil et songeant aux -plaisanteries dont son père l'accablait depuis son grade, je ne ferai -la guerre qu'aux cigares. Je deviendrai un pilier de quelque sale café, -dans la triste garnison d'une petite ville mal pavée. J'aurai, pour mes -plaisirs du soir, des parties de billard et des bouteilles de bière, et -quelquefois, le matin, la guerre aux trognons de choux contre de pauvres -ouvriers mourant de faim. - -«--Nos gouvernants sont trop mal en selle pour hasarder la guerre -véritable; un caporal comme Hoche sortirait des rangs un beau matin, et -dirait aux soldats: - -«Mes amis, marchons sur Paris et faisons un premier consul qui ne se -laisse pas bafouer par Nicolas.» - -Mais je veux que le caporal réussisse, continua-t-il philosophiquement, -en rallumant son cigare; une fois la nation en colère et amoureuse de -la gloire, adieu la liberté! Le journaliste qui élèvera des doutes sur -le bulletin de la dernière bataille, sera traité comme un traître; on -criera à l'allié de l'ennemi; il sera massacré, comme l'ont les -républicains d'Amérique. - -Encore une fois, nous serons distraits de la liberté, par l'amour de -la gloire. Cercle vicieux..., et ainsi à l'infini.» - -On voit que notre héros n'était pas tout à fait exempt de cette maladie -de _trop raisonner_ qui coupe bras et jambes à la jeunesse de Paris et -lui donne le caractère d'une vieille femme. - -«--Quoi qu'il en soit, se dit-il tout à coup, ils prétendent tous qu'il -faut être quelque chose. Eh bien! je serai lancier. - -Quand je saurai le métier, j'aurai rempli mon but, et alors comme -alors...» - -Le soir, revêtu d'épaulettes pour la première fois de sa vie, les -sentinelles des Tuileries lui présentèrent les armes: il fut ivre de -joie. - -Ernest Déverloy, véritable intrigant et qui connaissait tout le monde, -le menait chez le lieutenant-colonel du 27e de lanciers, M. Filloteau, -qui se trouvait à Paris. - -Lucien vit un homme à la taille épaisse et à l'œil cauteleux, qui -portait de longs favoris blonds peignés et appliqués contre la joue; -en un mot, une tournure de procureur de basse Normandie. - -À chaque mot de la conversation, ce héros trouvait l'art de placer: -_ma fidélité au roi, ou la nécessité de réprimer les factieux._ - -Après dix minutes qui lui parurent un siècle, Lucien prit la fuite; -il courait de telle sorte dans la rue que Déverloy avait peine à le -suivre. - -«--Grand Dieu! Est-ce là un héros? s'écria-t-il enfin en s'arrêtant. -C'est un officier de maréchaussée, c'est le satellite d'un tyran, payé -pour tuer ses concitoyens, et qui s'en fait gloire.» - -Le futur académicien prenait les choses de moins haut. - -«--Que veut dire cette mine de dégoût, comme si on t'avait servi du pâté -de Strasbourg trop avancé? Veux-tu ou ne veux-tu pas être quelque chose -dans le monde? - -«--Grand Dieu! quelle canaille! - -«--Ce lieutenant-colonel vaut cent fois mieux que toi. C'est un paysan -qui à force de sabrer pour qui le paye, a accroché les épaulettes à -graines d'épinards. - -«--Mais si grossier, si dégoûtant! - -«--Il n'en a que plus de mérite; c'est en donnant des nausées à ses -chefs, s'ils valaient mieux que lui, qu'il lésa forcés à demander cet -avancement dont il jouit aujourd'hui. - -Et toi, monsieur le républicain, qu'as-tu gagné en ta vie? Tu as pris -la peine de naître, exactement comme le fils d'un prince. Ton père -fournit à ta dépense, te donne de quoi vivre. Sans cela, où en serais-tu? - -N'as-tu pas de vergogne, à ton âge, de n'être pas en état de gagner la -valeur d'un cigare? - -«--Mais un être si vil... - -«--Vil ou non, il t'est mille fois supérieur. Ne le méprise qu'après -l'avoir égalé. Il est fort, et il compte dans la vie. Toi, tu n'es qu'un -enfant qui ne compte pour rien; tu as lu de belles phrases et les répètes -avec agrément, comme un bon acteur pénétré de son rôle. Mais pour de -l'action, néant! Avant de mépriser un Auvergnat grossier qui, en dépit -d'une physionomie repoussante, n'est plus commissionnaire au coin de la -rue, mais reçoit la visite de respect de M. Lucien Leuwen, beau jeune -homme de Paris et fils d'un millionnaire, songe un peu à la différence -de valeur entre toi et lui. - -Peut-être M. Filloteau fait vivre son père, un vieux paysan, et toi, -ton père te fait vivre. - -«--Ah! tu seras bientôt, au premier jour, membre de l'Institut, s'écria -Lucien avec l'accent de l'angoisse. Pour moi, je ne suis qu'un sot; tu -as mille fois raison, je le vois; mais je suis bien à plaindre. J'ai -horreur de la porte par laquelle il faut passer; il y a, sous cette -porte, trop de fumier. Adieu!» - -Et Lucien prit la fuite. Il vit avec plaisir qu'Ernest ne le suivait -point, il monta chez lui en courant et jeta l'habit avec fureur sur -le tapis. - -Quelques minutes après il descendit chez son père qu'il embrassa les -larmes aux yeux. - -«--Ah! je vois ce que c'est, dit M. Leuwen tout étonné. Tu as perdu au -jeu cent louis, je vais t'en donner deux cents. Mais je n'aime pas cette -façon de demander. J'aimerais mieux surtout ne pas voir de larmes dans -les yeux d'un fier sous-lieutenant. Est-ce qu'avant tout un brave -militaire ne doit pas songer à l'effet que sa mine produit sur les -voisins? - -«--Notre habile cousin Déverloy m'a fait de la morale. Il vient de me -prouver que je n'ai d'autre mérite au monde que d'avoir pris la peine -de naître fils d'un homme d'esprit. Je n'ai jamais gagné par mon -savoir-faire le prix d'un cigare. Sans vous je serais à l'hôpital. - -«--Ainsi tu ne veux pas deux cents louis? dit M. Leuwen. - -«--Je tiens déjà de vos bontés bien plus qu'il ne me faut. Que serais-je -sans vous? - -«--Eh bien, le diable t'emporte. Est-ce que tu deviendrais saint-simonien, -par hasard? Comme tu vas être ennuyeux!» - -L'émotion de Lucien, qui ne pouvait se taire, finit par amuser son père. - -«--J'exige, dit-il en l'interrompant tout à coup, comme neuf heures -sonnaient, que tu ailles sur le champ, de ce pas, occuper ma loge à -l'Opéra. - -Tu y trouveras des demoiselles qui valent trois ou quatre cents fois -mieux que toi, car d'abord elles ne se sont pas donné la peine de -naître, et les jours où elles dansent elles gagnent quinze ou vingt -francs. - -J'exige que tu leur donnes à souper en mon nom, comme mon député, -entends-tu? - -Tu les conduiras au _Rocher de Cancale_, où tu dépenseras au moins deux -cents francs, sinon, je te répudie, je te déclare un saint-simonien -perfide, et je te défends de me voir pendant six mois.» - -Quel supplice pour un fils aussi tendre! Lucien avait eu simplement un -accès de tendresse pour son père. - -«--Est-ce que je passe pour un ennuyeux parmi vos amis? répondit-il avec -assez de bon sens. Je vous jure de dépenser fort bien vos deux cents -francs. - -«--Dieu soit loué! Et rappelle-toi qu'il n'y a rien d'impoli comme de -venir de but en blanc parler de choses sérieuses à un pauvre homme de -soixante-cinq ans, qui n'a que faire d'émotions, et qui ne t'a donné -aucun prétexte pour l'aimer ainsi avec fureur. - -Tu ne seras jamais qu'un plat républicain. Je suis étonné de ne pas te -voir les cheveux gras et une barbe sale.» - -Lucien, piqué, fut aimable avec les daines qu'il trouva dans la loge de -son père. Il leur servit du vin de Champagne avec grâce, parla beaucoup -et, après les avoir reconduites chez elles, il s'étonnait, en revenant -seul dans un fiacre, à une heure après minuit, de l'accès de sensibilité -où il était tombé au milieu de la soirée. - -«--Il faut me méfier de mes premiers mouvements, car je ne suis sur de -rien sur mon compte. Ma tendresse a choqué mon père. Je ne......[1] -fils dévoué, j'ai besoin d'agir beaucoup.» - -Le lendemain, dès sept heures du matin, il alla faire tout seul, et en -uniforme, une visite au colonel Filloteau. Pendant deux heures il lui -fit la cour, et chercha à s'habituer aux façons d'agir militaires. - -Le colonel Filloteau, le plus brave des hommes, avait eu sa première -épaulette en Égypte, mais son caractère, brisé par quinze ans de -servitude, ne se révoltait plus en voyant un muscadin de Paris arriver -d'emblée sous-lieutenant au régiment. Et comme à mesure que l'héroïsme -s'en allait, la spéculation était entrée dans cette tête, il songeait -au parti qu'il pourrait tirer de ce jeune homme. Le colonel ne voulut -point accepter l'invitation à dîner de Mme Leuwen dont Lucien était -porteur; les dames le gênaient; mais dès le lendemain il accepta fort -bien une pipe superbe en écume et en argent ciselé. Filloteau la prit -comme une dette, sans remercier. - -«--Cela veut dire, pensa-t-il en refermant la porte de sa chambre sur -Lucien, que Monsieur, une fois au régiment, demandera souvent des -permissions pour aller fricasser de l'argent dans la ville voisine;» -et, en soupesant dans sa main l'argent qui formait le fourneau de la pipe: - -«--Vous les obtiendrez, ces permissions, Monsieur Leuwen, et vous les -obtiendrez par mon canal. - -Je ne céderai pas une telle clientèle. - -Ça a peut-être cinq cents francs par mois à dépenser: le père sera -quelque ancien commissaire des guerres ou quelque fournisseur. - -Cet argent-là a été volé au pauvre soldat. Confisqué!» dit-il en prenant -la clef du tiroir de sa commode et en cachant la pipe dans ses chemises. - - - - -[Footnote 1: Illisible dans le manuscrit.] - - -* * * - - -Housard en 1794, à dix-huit ans, Tonnère Filloteau avait fait toutes les -campagnes de la Révolution. - -Pendant les dix premières années, il s'était battu avec enthousiasme et -en chantant la Marseillaise; aussi il était resté longtemps simple -brigadier. Mais Bonaparte devint consul, et bientôt l'esprit retors du -futur colonel s'aperçut qu'il était maladroit de tant chanter la -Marseillaise. - -Aussi fut-il le premier lieutenant du régiment qui obtint la croix. - -Sous les Bourbons, il fit sa première communion, et fut fait officier -de la Légion d'honneur. - -Maintenant il était venu passer trois jours à Paris, se rappeler au -souvenir de quelques amis, commissaires de la guerre, pendant que le 27e -de lanciers était en marche pour se rendre en Lorraine, des environs de -Nantes où il avait sabré les chouans avec un peu trop de zèle, peut-être. - -Pour bien commencer le métier et faire pénitence de sa vie jusqu'ici peu -productive, Lucien lui demanda la permission de voyager en sa compagnie. - -Il fit décharger sa voiture et porter toutes ses malles à la diligence. - -Dès la première dinée, le colonel le réprimanda sèchement en lui voyant -prendre un journal. - -«--Au 27e, il y a un ordre du jour qui défend à MM. les officiers de -lire les journaux dans les lieux publics; il n'y a d'exception que pour -le _Journal ministériel._ - -«--Au diable le journal, s'écria Lucien gaîment, et jouons aux dominos -le punch de ce soir, si toutefois les chevaux ne sont pas encore à la -diligence.» - -Quelque jeune que fût Lucien, il eut pourtant l'esprit de perdre six -parties de suite. - -En remontant en voiture, le bon Filloteau était tout à fait gagné. - -Il trouvait que ce muscadin avait du bon et se mit à lui expliquer la -façon de se comporter au régiment, pour ne pas avoir l'air d'un -blanc-bec. - -Cette façon était à peu près le contraire de la politesse exquise à -laquelle Lucien était accoutumé. Pendant que notre héros écoutait avec -tristesse et grande attention, Filloteau s'endormit profondément, et -Lucien put rêver à son aise. Au total, il était heureux d'agir et de -voir du nouveau. - -Le surlendemain, vers les six heures du matin, ces messieurs trouvèrent -le régiment en marche à trois lieues en deçà de Nancy; ils firent -arrêter, et la diligence les déposa sur la grande route, avec leurs -effets. Lucien, qui était tout yeux, fut frappé de l'air d'importance -morose et grossière qui s'établit sur le gros visage du lieutenant-colonel -au moment où son lancier ouvrit un portemanteau et lui présenta son -habit garni de grosses épaulettes. M. Filloteau fit donner un cheval à -Lucien, et ces messieurs rejoignirent le régiment qui, pendant leur -toilette, avait filé. Sept à huit officiers s'étaient placés tout à -fait à l'arrière-garde pour faire honneur au lieutenant-colonel; c'est -à ceux-là d'abord que Lucien fut présenté. Il les trouva très froids. -Rien n'était moins encourageant que ces physionomies. - -«--Voilà donc les gens avec lesquels il faudra vivre, se dit-il, le cœur -serré comme un enfant. Cela est un peu différent, quant à la forme, de -ces figures douces et gaies qui remplissaient le salon de ma mère.» - -Depuis une heure, il marchait, sans mot dire, à la gauche du capitaine -commandant l'escadron auquel il devait appartenir. Sa mine était froide, -du moins il l'espérait, mais son cœur était vivement ému. Il regardait -les lanciers tout transporté de joie et d'étonnement. - -«--Voilà les compagnons de Napoléon. Voilà le soldat français!» - -Il considérait les moindres détails avec un intérêt ridicule et -passionné. - -Revenu un peu de ses premiers transports, il songea à sa position. - -«--Me voici enfin pourvu d'un état, celui de tous qui passe pour le -plus noble et le plus amusant. L'École polytechnique m'eût mis à cheval -avec des artilleurs, m'y voici avec des lanciers; la seule différence, -ajouta-t-il en souriant, c'est qu'au lieu de savoir le métier -supérieurement bien, je l'ignore tout à fait.» - -Le capitaine, son voisin, qui vit ce sourire, plus tendre que moqueur, -en fut piqué. - -«Bah! continua Lucien, c'est ainsi que Desaix et Saint-Cyr ont commencé; -ces héros n'ont pas été salis par le Duché[1].» - -Les propos des lanciers entre eux vinrent distraire Lucien. Ces propos -étaient communs au fond, et relatifs aux besoins les plus simples de -gens fort pauvres: la qualité du pain de troupe, le prix du vin, etc.; -mais la franchise du ton de voix, le caractère ferme et vrai des -interlocuteurs, perçaient à chaque mot, et retrempaient son âme comme -l'air des hautes montagnes. - -Il y avait là quelque chose de simple et de bien différent de -l'atmosphère de serre chaude, où il avait vécu jusqu'alors. - -Au lieu d'une civilité fort agréable, mais fort prudente et méticuleuse -au fond, le ton de chacun de ces propos disait avec gaîté: «Je me moque -de tout le monde, et je compte sur moi.» - -«--Voici les plus francs et les plus sincères des hommes, et peut-être -les plus heureux? Et pourquoi un de leurs chefs ne serait-il point comme -eux? Comme eux je suis sincère, je n'ai point d'arrière-pensée; je -n'aurai d'autres idées que de contribuer à leur bien-être. - -Au fond, je me moque de tout, excepté de ma propre estime. Quant à ces -personnages importants, de ton dur et suffisant, qui s'intitulent mes -camarades, je n'ai de commun avec eux que l'épaulette.» - -Il regardait du coin de l'œil le capitaine qui était à sa droite. - -«--Ils passent leur vie à jouer la comédie; ils redoutent tout peut-être, -excepté la mort. Ce sont des gens comme mon cousin Déverloy.» - -Lucien se remit à écouter les lanciers, et bientôt, avec délices, son âme -fut dans les pays imaginaires: il jouissait vivement de sa liberté et de -sa générosité; il ne voyait que de grandes choses à faire et de _beaux -faits._ Les propos plus que simples de ces soldats faisaient sur lui -reflet, d'une excellente musique. La vie se peignait en couleur de rose. - -Tout à coup, au milieu de ces deux lignes de lanciers, marchant -négligemment et au pas, arriva au grand trot, par le milieu de la route -qui était restée libre, l'adjudant sous-officier. - -Il adressait certains mots à demi-voix aux officiers, et Lucien vit les -hommes se redresser sur leurs chevaux. - -«--Ce mouvement leur donne tout à fait bonne mine,» se dit-il. - -Sa figure jeune et naïve ne put résister à cette tentation vive; elle -peignait le contentement et la bonté, et peut-être un peu de curiosité. -Ce fut un tort. Il eut dû rester impassible, ou mieux encore, donner à -ses traits une expression contraire à celle qu'on s'attendait à y lire. - -Le capitaine se dit aussitôt: «Ce beau jeune homme va me faire une -question, et je vais le remettre à sa place pour une réponse bien -ficelée.» - -Mais Lucien, pour tout au monde, n'eût pas fait une question à un de ses -camarades, si peu camarades; il chercha à deviner par lui-même le mot -qui tout à coup donnait l'air si alerte à tous les lanciers, et -remplaçait le laisser aller d'une longue route par toutes les grâces -militaires. - -Le capitaine attendait une question; à la fin il ne put supporter le -silence continu du jeune Parisien. - -«--C'est l'inspecteur général que nous attendons: le général comte N..., -pair de France,» dit-il enfin d'un air sec et hautain, et sans avoir -l'air d'adresser précisément la parole à Lucien. - -Celui-ci regarda le capitaine froidement et comme simplement excité par -le bruit; la bouche de ce héros faisait une moue effroyable, son front -était plissé avec une haute importance. Il ajouta après une minute de -silence, en fronçant de plus en plus le sourcil: - -«--C'est le fameux comte N... qui fit cette belle charge à Austerlitz. -Sa voiture va passer. Le colonel, qui n'est pas gauche, a laissé le mot -aux postillons de la dernière poste. L'un d'eux vient d'arriver au galop -prévenir. Les lanciers ne doivent pas fermer les rangs; ça aurait l'air -d'être prévenu. Mais voyez comme ils sont bien à cheval, et la bonne idée -que le vieux N... va prendre de l'instruction du régiment. Voilà des -hommes qui semblent nés à cheval, quoi!» - -Lucien eut honte de la façon dont marchait la rosse qu'on lui avait -donnée; il lui fit sentir l'éperon; elle fit un écart, et fut sur le -point de tomber. Cinq minutes après on entendit le bruit d'une voiture. -C'était le fameux comte N..., chargé cette année de l'inspection de la -25e division militaire, qui passait au milieu de la route entre les deux -files de lanciers. - -Au moment où sa voiture passait sur le pont-levis de Nancy, chef-lieu -de cette division, sept coups de canon annoncèrent au public ce grand -événement. - -Les coups de canon remontèrent dans les cieux l'âme de Lucien. - -Deux sentinelles furent placées à la porte de l'inspecteur, et le -lieutenant général Thérance, commandant la division, lui fit demander -s'il voulait le recevoir sur-le-champ ou le lendemain. - -«--Sur-le-champ, parbleu; est-ce qu'il croit que je couillonne?» dit -le vieux général. - -Le comte N... avait encore, pour les petites choses, les habitudes de -l'armée de Sambre-et-Meuse, où jadis il avait commencé sa réputation. -Ces habitudes étaient d'autant plus vivement présentes en ce moment -que, plus d'une fois, pendant les cinq ou six dernières postes, il avait -reconnu les positions occupées jadis par cette armée, d'une gloire si -pure. Quoique ce ne fut rien moins qu'un homme à imagination et à -illusions, il se surprenait avec des souvenirs très vifs de 1794. - -«--Quelle différence de 94 à 183...! Grand Dieu! comme alors nous -jurions haine à la royauté! Et de quel cœur! Les jeunes sous-officiers -que S...[2] m'a tant recommandé de surveiller, c'était alors nous-mêmes! -On se battait tous les jours, le métier était agréable.» - -Le général comte N... était assez bel homme. De soixante-cinq à -soixante-six ans, élancé, maigre, droit, de fort bonne tenue. - -Il avait encore une très belle taille et quelques boucles bien soignées; -des cheveux entre le blond et le gris donnaient de la grâce à une tête -presque entièrement chauve. - -La physionomie annonçait un courage ferme et une grande résolution à -obéir, mais la pensée était étrangère à ses traits. - -Cette tête plaisait moins au second regard, et semblait presque commune -au troisième; on y entrevoyait comme un nuage de fausseté et, en -cherchant bien, on discernait que l'Empire et sa servilité avaient -passé par là. - -Heureux les héros morts avant 1804! - -Ces vieilles figures de l'armée de Sambre-et-Meuse s'étaient assouplies -dans les antichambres des Tuileries et aux cérémonies de l'église -Notre-Dame. - -Le comte X... avait vu le général Delmas exilé après ce dialogue célèbre: - -«--La belle cérémonie, Delmas! C'est vraiment superbe, dit l'Empereur, -revenant de Notre-Dame. - -«--Oui, sire! il n'y manque que les deux millions d'hommes qui se sont -fait tuer pour renverser ce que vous relevez.» - -Le lendemain, Delmas lui exilé, avec l'ordre de ne jamais approcher de -Paris à moins de quarante lieues. - -Lorsque le valet de chambre annonça le baron Thérance, le général N..., -qui avait mis son grand uniforme, se promenait dans sa chambre. - -En faveur du lecteur, comme disent les gens qui crient les discours du -roi à l'ouverture de la session, nous allons donner quelques passages -du dialogue des deux vieux généraux. - -Le baron Thérance entra en saluant gauchement. Il avait prés de six -pieds, et la tournure d'un paysan franc-comtois. - -De plus, à la bataille de Hanau, où Napoléon dut percer les rangs de ses -fidèles amis les Bavarois, pour rentrer en France, le colonel Thérance, -qui couvrait avec son bataillon la célèbre batterie du général Drouot, -reçut un coup de sabre qui lui partagea les deux joues et coupa une -petite partie du nez. - -Tout cela avait été réparé tant bien que mal, mais il y paraissait -beaucoup. - -Cette cicatrice énorme, sur une figure à l'état de mécontentement -habituel, donnait au général une apparence fort militaire. - -À la guerre il avait été d'une bravoure admirable, mais avec le règne -de Napoléon, son assurance avait pris fin. - -Sur le pavé de Nancy, il avait peur de tout, et des journaux plus que -de toute autre chose; aussi parlait-il souvent de faire fusiller des -avocats. - -Son cauchemar continuel était l'idée d'être exposé à la risée publique. -Une plaisanterie plate dans un journal obscur qui complaît cent lecteurs, -mettait hors de lui ce militaire si brave. - -Il avait un autre chagrin. À Nancy, personne ne faisait attention à ses -épaulettes, si ce n'est les jeunes gens, pour les siffler. - -Il avait frotté ferme la jeunesse du pays lors de l'émeute de 183... -et se voyait abhorré. - -Cet homme, autrefois si heureux, déploya sur une table les états de -situation des troupes et des hôpitaux de sa division. - -Une bonne heure se passa en détails militaires. Le général interrogea -le baron sur l'opinion des troupes, sur les sous-officiers. De là, à -l'esprit public, il n'y avait qu'un pas. Mais il faut l'avouer, les -réponses du digne commandant de la 25e division paraîtraient longues, -si nous leur laissions toutes les grâces du style militaire. Nous nous -contenterons de placer ici les conclusions que le comte, pair de France, -tirait des propos pleins d'humeur du général de province. - -«--Voilà un homme qui est l'honneur même, se disait-il; il ne craint pas -la mort, il se plaint même, et de tout son cœur, de l'absence du danger. -Mais il est démoralisé, et, s'il avait à se battre contre une émeute, -la peur des journaux du lendemain le rendrait fou. - -«--On me fait avaler des couleuvres toute la journée, répétait le baron. - -«--Ne dites pas cela trop haut, mon cher général; vingt officiers -généraux, vos anciens, sollicitent votre place, et le maréchal veut -qu'on soit content. Je vous rapporterai franchement, en bon camarade, -un mot trop vif peut-être. Il y a huit jours, quand j'ai pris congé du -ministre: _il n'y a qu'un nigaud, m'a-t-il dit, qui ne sache pas faire -son nid dans un pays._ - -«--Je voudrais y voir M. le maréchal, reprit le baron avec impatience, -entre une noblesse riche, bien unie, qui nous méprise ouvertement et -se moque de nous toute la journée, et des bourgeois menés par des -prêtres, fins comme l'ambre, qui dirigent toutes les femmes un peu -riches. - -De l'autre côté, tous les jeunes gens, non nobles, républicains enragés. -Si mes yeux s'arrêtent par hasard sur l'un d'eux, il me présente une -poire ou quelque autre emblème séditieux; jusqu'aux gamins même du -collège. - -Si les jeunes gens m'aperçoivent à deux cents pas de mes sentinelles, -ils me sifflent à outrance et puis ensuite, par lettre anonyme, ils -m'offrent satisfaction avec des injures infamantes, si je n'accepte pas. - -Et la lettre anonyme contient un petit chiffon de papier avec le nom -et l'adresse de celui qui écrit. Avez-vous ces choses-là à Paris? Pas -plus tard qu'avant-hier, M. Ludovic Roller, un ex-officier très brave, -dont le domestique a été tué par hasard lors des affaires du 3 avril, -m'a offert de venir tirer le pistolet hors des limites de la division. -Eh bien, cette insolence était hier l'entretien de toute la ville. - -«--On transmet la lettre au procureur du roi. Votre procureur du roi -n'est-il pas énergique? - -«--Il a le diable au corps. C'est un parent du ministre, sûr de son -avancement. - -J'ai eu la gaucherie d'aller lui montrer une lettre anonyme atroce que -j'ai reçue il y a trois mois. Que voulez-vous que je fasse de ça? me -dit-il avec insolence. C'est moi qui demanderais protection à mon -général, si j'étais insulté ainsi, ou bien je me ferais justice. - -Quelquefois je suis tenté d'appliquer un coup de sabre à quelqu'un de -ces pékins insolents. - -«--Adieu la place! - -«--Ah! si je pouvais les mitrailler! dit le général avec un gros soupir -et en levant les yeux au ciel. - -«--Pour cela, à la bonne heure, répliqua le pair de France. Et votre -préfet, M. Féron, ne fait-il pas connaître l'esprit public au ministre -de l'Intérieur? - -«--Il écrivaille toute la journée, mais il crève de vanité et il est -peureux comme une femme. J'ai beau lui dire: renvoyez la rivalité de -préfet à général à des temps plus heureux; vous et moi sommes vilipendés -toute la journée et par tout le monde. L'évêque se garde bien de vous -rendre vos visites, la noblesse ne vient jamais à vos bals et ne vous -engage pas aux siens. Si, d'après nos instructions, nous profitons de -quelques relations d'affaires pour saluer un noble, il ne nous rend le -salut que la première fois, jamais la seconde. La jeunesse républicaine -nous siffle. Là-dessus, il me dit tout piqué: «Parlez pour vous, jamais -on ne m'a «sifflé,» et il ne se passe pas de semaine où, s'il ose -paraître dans la rue, à la nuit tombante, on ne le siffle à trois pas -de distance. - -«--Mais êtes-vous sûr de cela, mon cher général? Le ministre, M. le -comte de Vaize, m'a fait lire des lettres du préfet dans lesquelles il -se présente comme à la veille d'être tout à fait réconcilié avec la -noblesse. M. G..., le préfet de X..., chez lequel j'ai dîné avant-hier, -l'est passablement avec la sienne. - -«--Parbleu, je le crois bien. G... est prêtre. C'est un homme adroit, -habile, un excellent préfet qui vole 30 ou 40.000 francs par an, et -cela le fait estimer dans son département. - -Quant à notre ministre, permettez que je fasse appeler le capitaine -Blessin, vous savez? - -«--C'est, si je ne me trompe, l'observateur envoyé dans le 107e pour -rendre raison de l'esprit la garnison. - -«--Précisément, pour ne pas le brûler dans son régiment, je ne le -reçois jamais.» - -Le capitaine Blessin fut appelé. En le voyant entrer, aussitôt le baron -Thérance passa dans une autre pièce. - -Le capitaine confirma par vingt faits particuliers les doléances du -pauvre baron. - -«--Dans cette maudite ville, dévots comme jeunesse, tout le monde enfin, -se moque du préfet et du général. Si l'on écrit là-dessus un peu -nettement au maréchal, il répond qu'on manque de zèle. Les prêtres mènent -la noblesse comme les servantes, comme tout ce qui n'est pas républicain. - -Il y a le café Mouton, où se rassemblent les jeunes gens; c'est un -véritable club. - -Si quatre ou cinq soldats passent devant, on crie: «Vive la ligne!» si -un sous-officier paraît, on le salue, on lui parle, on veut le régaler. - -Si c'est, au contraire, un officier attaché au gouvernement, moi, par -exemple, il n'y a pas d'insultes indirectes qu'il ne faille subir. - -Et dire que c'est un officier blessé à Brienne et à Waterloo qui est -obligé d'éviter les pékins. - -«--Depuis les Glorieuses, il n'y a plus de pékins, dit le comte V... -avec amertume. Faisons trêve à tout ce qui est personnel.» - -Il rappela le baron Thérance el ordonna au capitaine Blessin de rester. - -«Quels sont les meneurs ici?» demanda-t-il. - -Le général répondit: - -«--MM. de Pointcarré et de Puy-Laurens sont les chefs apparents, et une -espèce d'intrigant qu'on appelle le docteur Dupoirier; c'est le premier -médecin de la ville. Le prêtre Olive mène toutes les femmes pieuses, -depuis la plus jolie jusqu'à la plus laide. Cela est réglé comme un -papier de musique. Voyez si, au dîner que le préfet nous donnera, il -y aura un seul invité hors des administrateurs payés. Informez-vous si -un seul de ceux qui ne sont pas nobles est admis chez Mme d'Hocquincourt -ou chez Mme de Puy-Laurens. - -«--Quelles sont ces dames? - -«--C'est de la noblesse riche. Mme d'Hocquincourt est la plus jolie -femme de la ville. Il y a aussi les maisons de Puy-Laurens, de Marcilly, -où M. l'évêque est reçu comme un général en chef; et du diable si jamais -un seul d'entre nous y met le nez. - -Savez-vous où M. le Préfet passe ses soirées? Chez une épicière, Mme -Berchu; le salon est dans l'arrière-boutique. Ah! voilà ce qu'il n'écrit -pas au ministre. - -Enfin, il n'est pas jusqu'à Mme Grandet... - -«--Quelle Mme Grandet? - -«--La receveuse générale. Une femme riche et fort jolie. - -«--Comment? Serait-ce Mme Grandet, de Paris. Mme Grandet de la place de -la Madeleine? - -«--Précisément. Elle passe ici plusieurs mois et mène le plus grand -train. Elle nous reçoit bien le dimanche, mais en nous invitant chaque -fois.» - -La physionomie du général N... avait changé depuis qu'il était question -de Mme Grandet. - -«--Et quel est l'amant de Mme Grandet? dit-il. - -«--Aucun, mon général, aucun. Pas le plus petit soupçon sur sa vertu. -Elle aussi se confesse au grand vicaire Olive. Cent vingt mille livres -de rente et pas encore vingt-six ans!» - -Le comte N... eut beaucoup de peine à renvoyer le baron Thérance qui -trouvait du soulagement à ouvrir son cœur. Il se promit bien de ne lui -jamais parler que de choses militaires. - - -[Footnote 1: C'est un républicain qui parle. (Note de Beyle).] - -[Footnote 2: Soult, le maréchal. Le nom est biffé dans le texte.] - - -* * * - - -Ce fut sur les huit heures et demie du matin, le 24 de mars 183..., -et par un temps sombre et froid, que le 27e régiment de lanciers fit -son entrée à Nancy. Il était précédé par un corps de musique magnifique -et qui eut le plus grand succès auprès des bourgeois et des grisettes de -l'endroit. Trente-deux trompettes, vêtus de rouge et montés sur des -chevaux blancs, sonnaient à tout rompre. Bien plus, les six trompettes -formant le premier rang, étaient des nègres, et le trompette-major avait -près de sept pieds. Nancy parut atroce à Lucien. La saleté, la pauvreté, -la mesquinerie semblaient y avoir élu domicile. Les rues étroites, mal -pavées, formées d'angles et de recoins, n'avaient de remarquable qu'un -sale ruisseau, où coulait avec peine une eau boueuse qui semblait une -décoction d'ordures. Le cheval du lancier qui marchait à la droite de -Lucien fit un écart qui couvrit de cette eau noire et puante la rosse -que le lieutenant-colonel lui avait fait donner. Notre héros remarqua -que ce petit accident était un grand sujet de joie pour ceux de ses -nouveaux camarades qui avaient été à portée de le voir. - -La vue de ces sourires qui voulaient être malins, coupa les ailes à -l'imagination de Lucien. - -«--Il faudra avoir un duel et il vaut mieux l'engager tout de suite -pour avoir plus vite la paix. Où trouver un témoin?» - -En levant les yeux, il vit une vaste maison moins disgracieuse que -celles devant lesquelles le régiment avait passé jusque-là. Au milieu -d'un grand mur blanc, il y avait une persienne peinte en vert perroquet. - -«--Quel choix de couleurs voyantes ont ces marauds de provinciaux!» - -Il se confirmait dans cette idée, lorsque la persienne vert perroquet -s'entr'ouvrit, et une jeune femme blonde, à l'air simple et un peu -dédaigneux, parut. Elle venait voir passer le régiment. - -L'arrivée d'un régiment est un grand événement en province. - -Les maisons de Nancy, la boue noire, les duels, le lieutenant-colonel, -le mauvais pavé qui faisait glisser la rosse qu'on lui avait donnée, -peut-être exprès, tout disparut. - -Lucien, cherchant à deviner quelque chose sur cette jeune femme qui -regardait, à demi cachée par le rideau, ne put arriver à une autre -conclusion, sinon qu'elle avait vingt-quatre à vingt-cinq ans, et des -yeux trop grands. - -Du reste, était-ce de l'ironie, ou une certaine disposition à ne rien -voir avec sang-froid, qui donnait à ces yeux une physionomie si -particulière? Le second escadron se remit en mouvement tout à coup; -Lucien, tout en regardant la dame, donna un coup d'éperon à son cheval -qui glissa et le jeta par terre. Il se releva, donna un grand coup du -fourreau de son sabre à la rosse, et sauta en selle. L'éclat de rire fut -général. La dame aux cheveux cendrés souriait encore quand déjà il était -remonté. - -«--Quoique ça, c'est un bon lapin,» dit un vieux maréchal des logis à -moustache blanche. - -«--Jamais cette rosse n'a été mieux montée,» dit un lancier. - -Lucien était rouge et affectait une mine simple. - -À peine le régiment fut-il à la caserne, et le service réglé, que Lucien -courut à la poste aux chevaux au grand trot. - -«--Monsieur, dit-il au maître de poste, je suis officier, comme vous -voyez, et je n'ai pas de cheval; cette rosse qu'on m'a prêtée au -régiment, peut-être pour se moquer de moi, m'a déjà jeté par terre, -comme vous voyez encore, ajouta-t-il en soupirant et regardant des -vestiges de boue qui, ayant séché, blanchissaient son uniforme au-dessus -du bras gauche. En un mot, monsieur, avez-vous un cheval passable, ou -connaissez-vous un cheval passable à vendre dans la ville? Il me le -faut à l'instant. - -«--Parbleu, monsieur, voilà une belle occasion pour vous mettre dedans. -C'est pourtant ce que je ne ferai pas» dit M. Bouchard, le maître de -poste: et il regardait ce jeune monsieur élégant pourvoir de combien de -louis il pourrait surcharger le prix du cheval à vendre. - -«--Vous êtes officier, monsieur; je me permettrai de vous demander si -vous avez fait la guerre?» - -À cette question qui pouvait être une plaisanterie, la physionomie -ouverte de Lucien changea rapidement. - -«--Il ne s'agit pas de savoir si j'ai fait la guerre, monsieur le maître -de poste, mais si vous avez un cheval à vendre.» Cela fut dit d'un ton -ferme et hautain. - -«--Monsieur, reprit Bouchard d'un ton mielleux et comme si rien ne -s'était passé entre eux, j'ai été plusieurs années brigadier et ensuite -maréchal des logis aux cuirassiers, blessé à Waterloo dans l'exercice -de ces fonctions; c'est pourquoi je parlais guerre. - -Quant aux chevaux, les miens sont des bidets de dix ou douze louis, -peu dignes d'un officier bien mis et requinqué comme vous; bons tout -au plus à faire une course. De vrais bidets, quoi! - -Mais si vous savez manier un cheval, notre jeune préfet, M. Féron, a -votre affaire. Cheval anglais, vendu par un vieillard qui habile le pays -et bien connu des amateurs; jarret superbe, épaules admirables, valeur -trois mille francs, lequel n'a jeté par terre M. Féron que quatre fois, -par la grande raison que ledit préfet n'a osé le monter que quatre fois. -La dernière chute eut lieu en passant la revue de la garde nationale, -composée en partie de vieux troupiers; moi, par exemple, maréchal des -logis....... - -«--Marchons, monsieur, reprit Lucien avec humeur. Je l'achète à -l'instant.» - -Le ton décidé de Lucien sur le prix de trois mille francs et sa fermeté -à lui couper la parole, enlevèrent l'ancien sous-officier. - -«--Marchons, mon lieutenant,» dit-il avec tout le respect désirable, et -il se mit à suivre à pied la rosse dont Lucien n'était pas descendu. - -Il faillit aller chercher la préfecture. Elle était dans un coin reculé -de la ville, vers le magasin à poudre, à cinq minutes de la partie -habitée. - -C'était un ancien couvent, fort bien arrangé par un des derniers préfets -de l'Empire. - -Le pavillon habité par le préfet était entouré d'un jardin anglais. - -Ces messieurs arrivèrent à une porte en fer. - -Des entresols où étaient les bureaux, on les renvoya à une autre porte -à colonnes et conduisant à un premier étage magnifique où logeait -M. Féron. - -M. Bouchard sonna; on fut longtemps sans répondre. - -À la fin, un valet de chambre fort affairé et très élégant parut et les -fit entrer dans un salon mal en ordre; il est vrai qu'il n'était qu'une -heure. - -Le valet de chambre répétait les phrases habituelles, d'une insolence -administrative, sur les difficultés de voir M. le préfet, et Lucien -allait se fâcher, lorsque M. Bouchard en vint aux mots sacramentels: - -«--Nous venons pour une _affaire d'argent_ qui intéresse M. le préfet.» - -L'importance du valet parut se scandaliser, mais il ne remuait pas. - -«--Hé, pardieu, c'est pour vous faire vendre votre _Lara_ qui jette si -bien par terre votre M. le préfet,» ajouta l'ancien maréchal des logis. - -À ce mot, le valet de chambre prit la fuite, en priant ces messieurs -d'attendre. - -Après dix minutes, Lucien vit s'avancer gravement un jeune homme de -quatre pieds et demi de haut, l'air à la fois timide et pédant. Il -semblait porter avec respect une belle chevelure tellement blonde, -qu'elle en était sans couleur. - -Ces cheveux, d'une finesse extrême et tenus beaucoup trop longs, étaient -partagés au sommet du front par une raie parfaitement tracée et qui -divisait la tête en deux parties égales, à l'allemande. - -À l'aspect de cette figure qui prétendait à la fois à la grâce et à la -majesté, la colère de Lucien disparut, une envie de rire folle la -remplaça et sa grande affaire fut de ne pas éclater. - -Il y eut un silence. - -M. Féron, flatté de l'effet produit, et sur un militaire encore, demanda -à Lucien ce qu'il y avait pour son service; mais ce mot fut lancé en -grasseyant et d'un ton à se faire répondre une impertinence. - -«--Monsieur, dit-il en regardant la robe de chambre unique dans laquelle -le jeune préfet se drapait, on dit que vous avez un cheval à vendre; je -désire le voir, je l'essaie un quart d'heure et je le paye comptant. - -«--Les affaires urgentes et graves dont je suis accablé, répondit le -préfet, comme récitant une leçon apprise par cœur, m'ont, je le crains -bien, rendu coupable d'impolitesse. J'ai lieu de craindre que vous n'ayez -attendu. Ce serait bien coupable à moi,--et il se confondit en excuses. - -«--Je respecte, comme je le dois, les occupations nombreuses de Monsieur -le préfet. Je désire voir seulement le cheval et l'essayer en présence -du «groom» de Monsieur le préfet.» - -La supposition polie qui lui donnait un groom, fit beaucoup de plaisir -au jeune magistrat. - -«--La bête est anglaise, lion demi-sang bien prouvé, mais je dois avouer -qu'elle n'est soignée dans ce moment que par un domestique français.» - -Les ordres donnés, le jeune magistrat salua Lucien en grasseyant, et -rentra dans ses appartements. - -«--Et dire qu'un gringalet de ce calibre-là nous passera en revue -dimanche, s'écria Bouchard comme se parlant à lui-même. Cela ne fait-il -pas suer?» - -À peine le cheval anglais fut-il hors de l'écurie, d'où la pauvre bête -ne sortait que trop rarement à son gré, qu'il se mit à galoper, à faire -les sauts les plus singuliers, s'élançant de terre les quatre pieds à -la fois, la tête en l'air, comme pour grimper sur les platanes qui -entouraient la cour de la préfecture. - -«--La bête n'est pas mal, dit Bouchard en se rapprochant d'un air -sournois, mais depuis huit jours M. le préfet ni son valet de chambre -ne l'ont fait sortir, et peut-être il ne serait pas prudent...» - -Lucien fut frappé de la joie contenue qui brillait dans le regard du -maître de poste. Il eut toutes les peines du monde à monter à cheval, -puis à le maîtriser. - -Il partit an galop, mais sut bientôt le radoucir au trot. Emporté par -la beauté et la vigueur de ses allures, il ne se fit pas scrupule de -faire attendre le maître de poste goguenard. Il ne revint qu'une -demi-heure après et trouva le domestique tout effrayé de ce retard. -Quant à M. Bouchard, il s'attendait bien avoir revenir le cheval tout -seul; il examina de près l'uniforme de Lucien, mais ne put y découvrir -aucun mauvais symptôme de chute. Le marché fut bientôt conclu. - -«--Vous voyez que je ne me laisse jeter par terre qu'une fois par jour, -dit Lucien; ce qui me désole, c'est que ma première chute a eu lieu -précisément sous ces fenêtres aux persiennes vertes que vous voyez -là-bas... à cette espèce d'hôtel. - -«--Ah! dans la rue de la Pompe, répondit Bouchard. Il y avait une jolie -dame à l'une de ces fenêtres. - -«--Oui, monsieur, elle a ri de mon malheur. Il est fort désagréable -de débuter ainsi dans une garnison, et dans une première garnison, -encore. Vous qui avez été militaire, vous comprenez cela. Connaissez-vous -cette dame? - -«--C'est Mme de Chasteller, une veuve qui a des millions; la fille de -M. le marquis de Pointcarré, un de nos _ultra._ Ils sont venus bouder -ici depuis les journées de Juillet, et, ajouta Bouchard en baissant la -voix, il est en grande correspondance avec Charles X. Le fameux docteur -Dupoirier, le médecin du pays, est son bras droit, ou plutôt, M. -Dupoirier, qui est une fine mouche, mène en laisse tant M. de Pointcarré -que M. de Puy-Laurens, l'autre commissaire, au nom de Prague... Car l'on -conspire ici, et ouvertement encore. Il y a aussi l'abbé Olive, qui est -un espion. - -«--Mais, mon cher monsieur, dit Lucien en riant, je ne m'oppose pas à ce -que M. l'abbé Olive soit un espion; tant d'autres le sont bien. Dites-moi -un peu ce que c'est que cette jolie femme, Mme de Chasteller? - -«--Ah! cette jolie femme qui a ri quand vous êtes tombé de cheval? Elle -en a vu bien d'autres monter et tomber de cheval! Elle est veuve d'un -des généraux de brigade, attachés à la personne de Charles X. Il -était grand chambellan ou aide de camp, un grand seigneur enfin, qui, -après les Journées, est venu mourir ici de peur. Il croyait toujours que -le peuple était dans les rues. Mais bon enfant, quoique ça, point -insolent, au contraire. Quand il arrivait de certains courriers de -Paris, il voulait qu'il y eut toujours des chevaux réservés pour lui à -la poste, et il payait bien. Il faut que vous sachiez qu'il n'y a que -dix-neuf lieues d'ici au Rhin. Il avait de fières peurs... - -«--Et sa veuve? dit Lucien. - -«--Elle avait un hôtel dans le faubourg Saint-Germain, dans une rue qui -s'appelle de Babylone. Quel nom! Vous devez connaître ça, vous, -monsieur. Elle a quatre-vingt mille livres de rentes en 3 p. 100. C'est -la plus jolie de ces dames du haut ton, c'est-à-dire avec Mme -d'Hocquincourt, qui est aussi jolie qu'elle. Mme de Chasteller est -toujours triste, elle se meurt d'ennui... - -Mme d'Hocquincourt est bien plus gaie et a beaucoup plus d'esprit. Elle -mène son mari par le bout du nez, et change d'amants sans se gêner. - -Maintenant, c'est M. d'Antin qui se ruine avec elle; sans cesse je lui -fournis des chevaux pour des parties de plaisir dans les bois de -Bureviller que vous voyez là-bas, au bout de la plaine. Un joli endroit. -Là se trouve le café du _Chasseur vert._ C'est le Tivoli de l'endroit.» - -Lucien fit faire un mouvement à son cheval qui alarma le bavard. Il lui -sembla voir échapper sa victime, et quelle victime encore, un beau jeune -homme de Paris, riche et généreux! - -«--Chaque semaine, cette jolie femme aux cheveux blonds, qui a ri un peu -en vous voyant tomber de cheval, on plutôt quand votre cheval est tombé, -ce qui est bien différent, cette dame, chaque semaine, pour ainsi dire, -refuse une proposition de mariage. - -M. de Blancet, son cousin, le comte Ludwig Roller, M. de Goëllo, s'y -sont cassé le nez. Pas si bête de se marier en province. - -Pour se désennuyer, elle a pris bravement M. Thomas de Busant de Sicile, -le lieutenant-colonel du 20e régiment de hussards que vous venez -remplacer dans notre garnison. Celui-là lui faisait une cour serrée. -Il ne bougeait pas de chez elle; il est vrai qu'il était de fort bonne -maison. - -Car les dames de notre ville n'aiment pas déroger; elles sont sévères en -diable sur ce point, et, il faut que je vous le dise, mon cher monsieur, -avec tout le respect que je vous dois, moi qui n'ai été que sous-officier -de cuirassiers, quoique, à la vérité, j'aie fait dix campagnes en dix -ans, je doute que cette veuve de M. de Chasteller, un général de -brigade, et qui vient d'avoir pour amant un lieutenant-colonel, voulût -agréer les hommages d'un simple sous-lieutenant--si aimable qu'il fût. -Le mérite n'est pas grand'chose dans ce pays-ci; c'est le rang qu'on a -et la noblesse, qui font tout. - -«--En ce cas, je suis _frais_, pensa Lucien. Adieu, monsieur, dit-il à -Bouchard en mettant son cheval au trot. J'enverrai un lancier prendre -la rosse dans votre écurie.» - - -* * * - - -Lucien alla voir le colonel Filloteau et s'informa des petits devoirs -de convenance que devait remplir, un premier jour, un sous-lieutenant -arrivant au régiment. Il alla faire deux ou trois visites, et ce signe -d'une éducation parfaite eut tout le succès désirable. - -À peine libre, il revint passer sous les fenêtres de Mme de Chasteller, -dans la rue de la Pompe. Quelques appels de bride invisibles donnèrent -au cheval du préfet, étonné de l'insolence de son cavalier, des petits -mouvements d'impatience charmants pour les connaisseurs. Mais en vain -Lucien se tenait immobile en selle, et même un peu raide, les persiennes -restèrent fermées. Il reconnut parfaitement la fenêtre d'où l'on avait -ri en le voyant tomber. Elle était assez petite et appartenait au -premier étage d'une assez grande maison qui avait une porte avec grille -de fer donnant sur une rue voisine nommée des Vieux-Jésuites. - -Au-dessus de la porte de cette sorte d'hôtel il lut en lettres d'or, -sur un marbre noirâtre: - -_Hôtel de Pointcarré_ - -«--Au diable la provinciale! se dit Lucien. Où est la promenade de -cette sotte ville?» - -En moins de trois quarts d'heure, grâce au trot de son cheval, il fit -le tour de Nancy et de ses chefs-d'œuvre. - -Il n'aperçut d'autre promenade qu'une longue place traversée aux deux -bouts de fossés puants, charriant les immondices de la ville, et où -végétait mal une centaine de petits tilleuls rabougris et soigneusement -taillés en éventail. - -«--Peut-on se figurer rien au monde de plus maussade!», pensait Lucien, -le cœur serré par tant de laideur. - -Il y avait pourtant de l'ingratitude dans ce sentiment de dégoût -profond; car pendant sa promenade il avait été remarqué par Mmes -d'Hocquincourt, de Puy-Laurens, et même Mlle Berchu, la reine des -beautés bourgeoises. - -«--Maman, maman, s'était-elle écriée en apercevant le cheval du préfet, -célèbre dans toute la ville, c'est _Lara_, à M. le préfet. Mais cette -fois le cavalier n'a pas peur. - -«--Il faut que ce soit un jeune homme bien riche,» avait dit Mme Berchu, -et cette idée avait bientôt absorbé l'attention de la mère et de la -fille. - -Ce même jour, toute la société noble de Nancy se trouvait à dîner chez -Mme d'Hocquincourt: on célébrait la fête d'une des princesses exilées. - -À côté d'une dizaine d'imbéciles, amoureux du passé et craignant -l'avenir, il y avait sept ou huit anciens officiers de la garde de -Charles X, licenciés après les journées de Juillet. - -Ces jeunes gens, pleins de feu, aimant la guerre par-dessus tout, se -croyaient obligés de bouder et ne s'amusaient guère. Ce genre de vie -ne les rendait pas bien indulgents pour les jeunes officiers de l'armée, -et cette envie se trahissait par un mépris affecté. - -Sans s'en douter, Lucien, passant deux fois devant l'hôtel -d'Hocquincourt, fut examiné et jugé de pied en cap par tout ce qu'il y -avait de plus pur à Nancy, soit du côté de la naissance, soit par les -bons principes. - -«--Le cheval de ce pauvre petit préfet doit être bien étonné de se voir -monter avec hardiesse, dit M. d'Antin, l'ami de Mme d'Hocquincourt. - -«--Ce petit jeune homme n'est pas... élégant à cheval, mais il monte -bien, dit M. de Wassignies. - -«--C'est apparemment un de ces garçons tapissiers ou fabricants de -chandelles, qui s'appellent des héros de Juillet, dit M. de Goëllo, un -grand jeune homme blond, mais sec et pincé, et déjà couvert de rides. - -«--Que vous êtes arriéré, mon pauvre Goëllo, dit Mme de Puy-Laurens, -l'esprit du pays. Les pauvres Juillet ne sont plus à la mode depuis -longtemps; ce sera le fils de quelque député ventru et vendu. - -«--D'un de ces éloquents personnages qui, placés en droite ligne -derrière le dos du ministre, crient chut! ou éclatent de rire à propos -d'un amendement sur les vivres des forçats, au signal que leur donne le -dos du ministre.» - -C'était l'élégant M. de Lanfort, l'ami de Mme de Puy-Laurens, qui, par -cette belle phrase, développait la pensée de son amie. - -«--Il aura loué pour quinze jours le cheval du préfet, avec la haute -paye que le papa reçoit du château, dit M. de Sanréal. - -«--Il est raide et affecté. Que son cheval fasse une pointe un peu -sèche, et il est par terre, observa quelqu'un. - -«--Et ce serait pour la seconde fois de la journée, cria M. de Sanréal, -de l'air triomphant d'un sot peu accoutumé à être écouté et qui a un -fait curieux à dire.» - -C'était le gentilhomme le plus riche et le plus épais du pays. Il eut -le plaisir rare pour lui de voir tous les yeux se tourner vers les -siens, et ne manqua pas de se faire longtemps prier avant de raconter -l'histoire de la chute de Lucien. - -«--Vous aurez beau dire, s'écria Mme d'Hocquincourt, comme Lucien -passait une troisième fois sous ses fenêtres, c'est un homme charmant, -et, si je n'étais pas en puissance de mari, je l'enverrais inviter -prendre du café chez moi.» - -M. d'Hocquincourt crut cette idée sérieuse, et sa figure douce et -pieuse en pâlit d'effroi. - -«--Mais, ma chère, un homme sans naissance! dit-il à sa belle moitié. - -«--Allons, je vous en fais le sacrifice, répondit-elle en se moquant -et lui serrant la main tendrement. Et vous, homme puissant et -savant,--en se tournant vers Sanréal,--de qui tenez-vous cette histoire -de chute? - -«--Rien que du docteur Dupoirier, dit Sanréal, piqué de cette -plaisanterie sur l'épaisseur de sa taille; rien que du docteur Dupoirier -qui se trouvait chez Mme de Chasteller, précisément à l'instant où ce -héros de votre imagination a pris par terre la mesure d'un pot. - -«--Vous n'êtes pas envieux du tout. Est-ce sa faute s'il n'est pas -fait sur le modèle de Bacchus revenant des Indes? Attendez qu'il ait -vingt ans de plus, et vous pourrez lutter de grâces avec lui.» - -Le lendemain, le régiment fut réuni et le colonel Malher fit reconnaître -Leuwen et sa qualité de sous-lieutenant. - -À la fin de la parade, à peine rentré chez lui, les trente-six trompettes -vinrent sous ses fenêtres lui donner une aubade. Lucien se tira fort -bien de toutes ces cérémonies, plus nécessaires qu'amusantes. Par -exemple, le colonel Malher, en lui donnant l'accolade devant le front du -régiment, avança mal son cheval qui, au moment de l'embrassade, s'éloigna -un peu de celui de Leuwen. - -Lucien montait le fameux cheval anglais et, par un mouvement léger de la -bride et des jambes, fit suivre à sa monture le meme mouvement. - -«--Et ils disent que ces anglais n'ont point de bouche, dit le maréchal -des logis La Rose; ce blanc-bec sait au moins se tenir; on voit qu'il -s'est préparé à entrer au régiment.» - -Mais, en manœuvrant pour suivre le cheval du colonel, la lèvre de Lucien -trahit à son insu un peu d'ironie. - -«--_Fichu républicain de malheur, je te revaudrai cela!_» pensa le -colonel. Et, sans s'en douter, Leuwen eut un ennemi placé de façon à lui -faire beaucoup de mal. - - -* * * - - -Le lendemain matin, Lucien prit un appartement sur la Grande Place, chez -M. Bonnard, le marchand de blé, et, le soir, il sut par celui-ci, qui -le tenait de la cantinière elle-même, laquelle fournissait l'eau-de-vie -de la table des sous-officiers, que le colonel Filloteau s'était -déclaré son protecteur, et l'avait défendu contre certaines insinuations -peu bienveillantes du colonel Mailler de Saint-Mégrin. - -L'âme de Lucien était aigrie; tout y contribuait. - -La laideur de la ville, l'aspect des cafés sales et remplis d'officiers -portant le même uniforme que lui, et, parmi tant de figures, pas une -seule qui montrât, non pas de la bienveillance, mais tout simplement -celle urbanité que l'on voit à Paris, chez tout le monde. - -Il alla voir le colonel Filloteau, mais ce n'était plus l'homme avec -lequel il avait voyagé; Filloteau l'avait défendu, et pour le lui faire -sentir, prit avec lui un ton d'importance et de protection grossière -qui mit le comble à la mauvaise humeur de notre héros. - -«--Quoi! se disait-il, être protégé par cet homme dont je ne voudrais -pas pour domestique!» - -Le logement qu'il avait choisi avait été occupé, avant lui, par M. -Thomas de Busant de Sicile, lieutenant-colonel du régiment de hussards -qui venait de quitter Nancy. Sans s'en douter, Lucien commit en cela -une inconvenance grave qui choqua beaucoup de ses nouveaux camarades: -un sous-lieutenant prendre ainsi d'emblée l'appartement d'un colonel! - -M. Bonnard lui conseilla d'aller faire sa provision de liqueurs chez -Mme Berchu; sans le digne marchand de blé, jamais il n'eût eu cette -idée si simple, qu'un sous-lieutenant qui passe pour être riche et -qui débute au régiment, doit briller par sa provision de liqueurs. - -«--C'est Mme Berchu, monsieur, qui a une si jolie fille, Mlle Sylviane; -c'est chez elle que le colonel de Busant se fournissait. - -C'est cette belle boutique que vous voyez là-bas, auprès des cafés. -Cherchez un prétexte, en marchandant, pour parler à Mlle Sylviane. - -C'est notre beauté, à nous autres, ajouta-t-il d'un -ton sérieux qui allait bien mal à sa grosse figure. - -À l'honnêteté près qu'elle possède, et que les autres n'ont pas, elle -peut fort bien soutenir la comparaison avec Mme d'Hocquincourt, de -Chasteller, de Puy-Laurens.» - -M. Bonnard était l'oncle de M. Gauthier, chef des républicains du pays, -sans quoi il n'eût pas donné dans ces réflexions méchantes. - -Les jeunes rédacteurs de l'_Aurore_, le journal républicain de la -Lorraine, venaient bavarder chez lui autour d'un bol de punch. - -Éclairé par M. Bonnard, Lucien reprit son sabre et son colback, et -alla chez Mme Berchu où il acheta une caisse de kirschwasser, puis une -caisse d'eau-de-vie de Cognac, puis une caisse de rhum portant la date -de 1810. - -Tout cela avec un air de nonchalance et d'indifférence pour les prix, -destiné à frapper Mlle Sylviane. - -Il vit avec plaisir que ces grâces, dignes d'un colonel du Gymnase, ne -manquaient pas absolument leur effet. - -La vertueuse Sylviane Berchu était accourue; elle avait vu par le -vasistas pratiqué au plancher de sa chambre, située au-dessus de la -boutique, que cet acheteur qui faisait remuer tout le magasin, n'était -autre que le jeune officier qui, la veille, s'était montré sur Lara, -à M. le Préfet. - -Cette reine des beautés bourgeoises daigna écouter quelques mots polis -que lui adressa Lucien. - -«--Elle est belle, à la vérité, mais pas pour moi, se dit-il. C'est une -statue de Junon, copiée d'après l'antique, par un artiste moderne; les -finesses et la simplicité y manquent, les formes sont massives, mais il -y a de la fraîcheur allemande. - -De grosses mains, de gros pieds, des traits réguliers, et force -minauderie; tout cela cache mal une fierté trop visible. Et ces gens-là -sont outrés de la fierté des dames de bonne compagnie!» - -Tel fut le genre d'admiration que lui inspira Mlle Sylviane, la beauté -de Nancy, et, en sortant de chez elle, la petite ville lui sembla encore -plus maussade. - -Il suivait tout pensif ces trois caisses de _spiritueux_, comme disait -Mlle Berchu, et cherchait un prétexte honnête pour en faire porter une -ou deux chez le colonel Filloteau. - -La soirée fut terrible; le temps était couvert, et il faisait un petit -vent du nord froid et perçant. - -Lucien était en uniforme, car il avait appris, parmi tant de devoirs à -remplir, qu'il ne fallait pas se permettre une redingote bourgeoise sans -une permission spéciale du colonel. - -Sa ressource fut d'aller se promener à pied dans les rues sales de cette -ville, et de s'entendre crier. «Qui vive!» avec insolence à tous les -cent pas. Il chercha une boutique de librairie, mais ne put en trouver. - -Il n'aperçut des livres que dans un seul magasin, et se hâta d'y entrer; -c'était la _Journée du chrétien_ exposée en vente chez un marchand de -fromages, vers une des portes de la ville. Il regardait les cafés à -travers les vitres ternies par la vapeur des respirations, mais il ne -put prendre sur lui d'y entrer; il se figurait une odeur intolérable. - -Il entendait rire, et pour la première fois de sa vie, il fut envieux. - -Il lit, durant cette soirée, de profondes réflexions sur les formes de -gouvernement, sur les avantages qui étaient à désirer dans la vie. - -«--Si au moins il y avait un spectacle, je ferais la cour à une -chanteuse, de la trouverais peut-être d'une amabilité moins lourde que -Mlle Sylviane, et au moins elle ne chercherait pas à m'épouser.» - -Jamais il ne s'était autant ennuyé et n'avait vu l'avenir sous d'aussi -noirs aspects. - -Le lendemain matin, le colonel Filloteau passa devant son logement et -vit, à la porte, Nicolas, le lancier qu'il lui avait donné pour soigner -son cheval. - -«--Eh bien! qu'est-ce que tu dis du lieutenant? lui demanda-t-il. - -«--Bon garçon, colonel, mais pas gai.» - -Filloteau monta. - -«--Je viens pour l'inspection de votre quartier, mon cher camarade, car -je vous sers d'oncle, comme on disait dans Berchiny, quand j'y étais -brigadier, avant l'Egypte, ma foi, car je fus maréchal des logis -à Aboukir, sous Murat, et sous-lieutenant quinze jours après.» - -Au mot d'oncle, Lucien avait tressailli; il se remit bientôt. - -«--Eh bien, mon cher oncle, reprit-il avec gaîté, trop honoré du -titre. J'ai ici en visite trois respectables parentes que je veux avoir -l'honneur de vous présenter. Ce sont ces trois caisses, la veuve -kirschwasser, de la Forêt-Noire... - -«--Je la retiens pour moi, dit le Filloteau avec un gros rire, et, -s'approchant de la caisse ouverte, il y prit un cruchon. - -«--Je n'ai pas eu de peine à amener le prétexte, pensa Lucien. Mais, -colonel, cette respectable parente a juré de ne se séparer jamais de -sa sœur, Mlle Cognac, de 1810, entendez-vous? - -«--Parbleu, vous êtes un bon garçon, s'écria Filloteau, comme attendri, -et je dois remercier mon ami Déverloy de m'avoir fait faire votre -connaissance. - -Mais parlons d'affaires; je suis venu ici pour ça, ajouta-t-il avec une -sorte de mystère et en se jetant pesamment sur un canapé qui gémit. Vous -faites de la dépense. Trois chevaux en trois jours! Je ne critique pas -cela. Bien, très bien. Mais que vont dire ceux de vos camarades qui n'en -ont qu'un, de cheval, et encore celui-là sur trois jambes! - -Savez-vous ce qu'ils diront? - -Ils vous appelleront républicain, et c'est par là, fit-il finement, que -le bât vous blesse! - -Voulez-vous la réponse? Un beau portrait de Louis-Philippe, à cheval, -dans un beau cadre d'or, que vous placerez là, au-dessus de la commode, -à la place d'honneur. - -Sur quoi, bien du plaisir, honneur.» - -Il se leva avec peine du canapé. - -«--À bon entendeur, un mot suffit, et vous ne m'avez pas l'air gauche. -Nicolas! Nicolas! appelle un de ces pékins qui sont là, dans la rue, -à ne rien faire, et fais escorter jusque chez moi, tu sais, rue de Metz, -numéro 4, ces deux caisses de liqueur. Et f..., ne va pas me conter qu'un -des cruchons s'est cassé en route; pas de ça, camarade! - -«--Mais, j'y pense, dit Filloteau à Leuwen, ceci est du bon bien de -Dieu; le cruchon cassé serait toujours cassé. Je vais suivre les caisses -à vingt pas, sans faire semblant de rien. Adieu, mon cher camarade,» -et, montrant, avec son poing ganté, la place au-dessus de la commode: -«Vous m'entendez, un beau Louis-Philippe, là-dessus!» - -Lucien croyait être débarrassé du personnage; Filloteau reparut à la -porte. - -«--Ah çà, pas de ces bougres de livres dans vos malles, pas de mauvais -journaux, pas de brochures surtout; rien de la _mauvaise presse_, comme -dit Blessin.--À ce mot, Filloteau fit quatre pas dans la chambre et -ajouta à mi-voix:--Ce grand lieutenant grêlé qui nous est arrivé de la -Garde municipale de Paris,--et plaçant sa main, les doigts serrés en -mur sur le coin de la bouche,--il fait peur au colonel lui-même. Enfin -suffit! Tout le monde n'a pas des oreilles pour des prunes, n'est-ce -pas?» - -«--Il est bon homme au fond, pensa Lucien. Ma caisse de kirsch m'a bien -servi.» - -Et il sortit pour acheter le plus grand portrait possible de Sa Majesté -le roi Louis-Philippe. - -Un quart d'heure après, il rentrait suivi d'un ouvrier chargé d'un -énorme portrait qu'il avait trouvé tout encadré et préparé pour un -commissaire de police, récemment nommé par le crédit de M. Féron père, -député. - -Il regardait tout pensif placer le clou et attacher le tableau. - -«--Mon père me l'a souvent dit, et je comprends maintenant son mot si -sage: «On dirait que tu n'es pas né gamin de Paris, parmi ce peuple bien -appris, dont l'esprit fin se trouve toujours au niveau de toutes les -inventions utiles. Toi, tu crois les affaires plus grandes qu'elles -ne le sont; _tu tends tes filets trop haut._ Le public de Paris, en -entendant parler d'une bassesse ou d'une trahison adroite, s'écrie -toujours: «Bon, voilà un bon tour à la Talleyrand.»! Et il admire.» - -Et moi qui songeais à des actions plus ou moins délicates, à des actions -difficiles pour écarter ce vernis de républicanisme et ce mot fatal -d'élève chassé de l'École polytechnique! Cinquante francs de cadre, et -cinq francs de lithographie ont fait l'affaire! Voilà ce qu'il faut pour -ces gens-ci. Filloteau en sait plus que moi. C'est là la vraie -supériorité du génie sur le vulgaire: au lieu d'une foule de petites -démarches, une seule action, claire, simple, frappante, et qui réponde -à tout. - -Et j'ai grand'peur d'arriver bien tard lieutenant-colonel!» ajouta-t-il -avec un soupir. - -Le soir, en rentrant, la servante de M. Bonnard lui remit deux lettres. -L'une était écrite sur du gros papier d'écolier et fort mal cachetée. Il -l'ouvrit et lut: - - -_Nancy. Département de...... -le...... Mars, 183....._ - -«Monsieur le sous-lieutenant blanc-bec, - -«De braves lanciers, connus dans vingt batailles, ne sont pas faits pour -être commandés par un petit muscadin de Paris. Attends-toi à des -malheurs; tu trouveras partout Martin-Bâton. Plie bagage au plus -vite et décampe. Nous te le conseillons pour ton avantage. Tremble! - -«FOUS-MOI-LE-CAMP. CHASSE-BAUDET. DURELAME». - - -Lucien était rouge comme un coq et tremblait de colère. - -«--L'autre est une lettre de femme,» paraît-il. - -Elle était écrite sur le plus beau papier et d'un caractère fort soigné. - - -«Monsieur, - -«Plaignez d'honnêtes gens qui rougissent du moyen auquel ils sont -obligés d'avoir recours. - -«Le régiment est pavé de dénonciateurs et d'espions. Le noble métier de -la guerre réduit à être une école d'espionnage! tant il est vrai qu'un -grand parjure amène forcément après lui mille mauvaises actions de -détail. Nous vous engageons, monsieur, à vérifier par vos propres -observations le fait suivant: Cinq lieutenants ou sous-lieutenants: -MM. D..., R..., B. L..., V... et B. I..., fort élégants et appartenant -aux classes distinguées de la société, ce qui nous fait craindre leurs -séductions pour vous, ne sont-ils pas des espions à la recherche des -idées républicaines? Nous les professons au fond du cœur, ces opinions; -nous leur donnerons un jour notre sang, et nous osons croire que vous -êtes prêt à leur faire, en temps et lieu, le même sacrifice. - -«Quand le jour du réveil arrivera, comptez, monsieur, sur des amis qui -ne sont vos égaux que par leurs sentiments de tendre pitié pour la -malheureuse France. - -«Martius-Publius-Julius-Marcus-Vindex, qui tuera Blessin,--pour tous -ces Messieurs.» - - -Cette lettre effaça presque tout à fait la sensation d'ignoble et de -laideur, si vivement provoquée par la première. - -«--Cette lettre sur mauvais papier, se dit-il, c'est la lettre anonyme -de 1780; les soldats étaient des mauvais sujets et des laquais chassés -et recrutés sur les quais de Paris; celle-ci est la lettre anonyme -de 183... - -Publius! Vindex! Pauvres amis. Vous auriez raison si vous étiez cent -mille; mais vous êtes deux mille, tout au plus, répandus dans toute la -France, et les Filloteau, les Malher, les Déverloy même, vous feront -fusiller légalement et seront approuvés par l'immense majorité. - -Il vaut mieux s'embarquer tous ensemble pour l'Amérique... -M'embarquerai-je avec eux?» - -Sur cette question, Lucien se promena longtemps d'un air agité. - -«--Non, se dit-il enfin, à quoi bon se flatter? Cela est d'un sot. Je -n'ai pas assez de vertu farouche pour penser comme Vindex. Je m'ennuierai -en Amérique, au milieu d'hommes parfaitement justes et raisonnables, -mais grossiers, et ne songeant qu'à leurs dollars. J'ai horreur du bon -sens bête d'un Américain. Je respecte Washington, mais il m'ennuie; -tandis que le jeune général Bonaparte, vainqueur au Pont d'Arcole, me -transporte bien autrement que les plus belles pages d'Homère et du Tasse. - -Je ne suis pas républicain, mais je méprise les bassesses des Malher, -des Blessin. One suis-je donc? Peu de chose! Déverloy saurait bien me -crier: «Tu es un homme fort heureux que ton père t'ait donné une lettre -de crédit sur le receveur général de la Meurthe.» - -Il est de fait que sous le rapport économique, je suis au-dessus de mes -domestiques. - -Je souffre horriblement depuis que je gagne quatre-vingt-dix-neuf francs -par mois. - -Mais qu'est-ce qu'on estime dans le monde que j'ai entrevu? L'homme qui -a réuni quelques millions, ou qui achète un journal et se fait prôner -pendant huit ou dix ans de suite. N'est-ce pas là le mérite de M. de -Chateaubriand? - -Le bonheur suprême quand on a de la fortune comme moi, n'est-il pas de -passer pour homme d'esprit auprès des femmes? - -M. de Talleyrand n'a-t-il pas commencé sa carrière en sachant tenir tête -par un mot heureux à l'orgueil outrecuidant de Mme la duchesse de -Gramont? - -Excepté mes pauvres républicains, je ne vois rien d'estimable dans le -monde. - -Mon mérite dépendra donc du jugement d'une femme ou de cent femmes du -bon ton! Quoi de plus ridicule? Que de mépris n'ai-je pas pour un homme -amoureux, pour Edgar, mon cousin, qui fait dépendre son bonheur et, -bien plus, son estime pour lui-même, des opinions d'une jeune femme qui -a passé la matinée à discuter chez Victorine le mérite d'une robe, ou à -se moquer d'un homme comme Monge parce qu'il a l'air commun. - -Mais d'un autre côté, faire la cour aux hommes du peuple comme il est de -nécessité en Amérique, est au-dessus de mes forces. Il me faut les mœurs -élégantes, fruits du gouvernement corrompu de Louis XV; et cependant..., -quel est l'homme marquant, dans un tel état de la société? Un duc de -Richelieu, un Lauzun, dont les mémoires peignent la vie.» - -Ces réflexions plongèrent Lucien dans une agitation extrême. Il -s'agissait de sa religion: la vertu et l'honneur, et suivant cette -religion, sans vertu point de bonheur! - -«--Sous le rapport de la valeur réelle de l'homme, quelle est ma place? -Suis-je au milieu de la liste, ou tout à fait le dernier? Qui -pourrais-je consulter?» - -Peu de jours après les lettres anonymes, comme Lucien passait dans une -rue déserte, il rencontra deux sous-officiers à la taille svelte et bien -prise. Ils étaient vêtus avec un soin remarquable et le saluèrent d'une -façon singulière. Il les regarda de loin et les vit revenir sur leurs -pas, avec une sorte d'affectation. - -«--Ou je me trompe, se dit-il, ou ces messieurs pourraient bien être -_Vindex et Julius_; ils se seront placés là par honneur, comme pour -signer leur lettre anonyme. - -C'est moi qui ai honte aujourd'hui, je voudrais les détromper. J'ai de -l'estime pour leurs opinions, leur ambition est honnête, mais je ne puis -préférer l'Amérique à la France. L'argent n'est pas tout pour moi, et -la démocratie est trop âpre pour ma façon de sentir.» - - -* * * - - -Ces réflexions sur la république empoisonnèrent plusieurs semaines de -la vie intime de Lucien. - -Sa vanité, fruit amer de l'éducation de la meilleure compagnie, était -son bourreau. - -Jeune, riche, heureux en apparence, il ne se livrait pas au plaisir avec -feu; on eût dit un jeune protestant. L'abandon était rare chez lui, il -se croyait obligé à beaucoup de prudence. - -«--Si tu te jettes à la tête d'une femme, jamais elle n'aura de -considération pour toi,» lui avait dit son père. - -En un mot, la société lui faisait peur à chaque instant, et, comme -chez la plupart de ses contemporains du balcon des Bouffes, une vanité -puérile, une crainte extrême et continue de manquer aux mille petites -règles établies par notre civilisation, occupaient la place de tous les -goûts impétueux qui distinguaient les Français sous Charles IX. - -Lucien était né à Paris, et devait à l'influence du climat une vanité -excessive. Mais il faut avouer aussi que cette vanité était réveillée -à chaque instant, au milieu d'hommes qui en savaient plus que lui sur -la chose unique dont il se permettait de parler avec eux. - -Ses camarades lui faisaient sentir à chaque instant leur supériorité, -avec l'aigreur polie de l'amour-propre qui se venge. - -Ces gens-là croyaient deviner que Lucien les prenait pour des sots; -aussi fallait-il voir leurs airs quand il se trompait sur la durée que -doit avoir, selon les ordonnances, le porte-carabine ou le sous-pied -d'un soldat de cavalerie légère. - -Il restait immobile et froid au milieu de ces gestes affectés et de -tous ces faux sourires. - -«--Ces gens ne peuvent avoir prise sur moi, se disait-il, qu'autant que -je parlerai ou agirai trop. _M'abstenir_ est le mot d'ordre; agir le -moins possible, le plan de campagne.» - -Lucien riait et faisait usage avec emphase de ces termes de son -nouveau métier. - -Pendant les huit ou dix heures qu'occupait chaque jour sa vie d'homme -public, impossible pour lui de parler d'autre chose que de manœuvres, -de comptabilité de régiment, du prix des chevaux, de la grande question -de savoir s'il valait mieux que les corps les achetassent directement -des éleveurs, ou s'il était plus avantageux que le gouvernement leur -donnât la première éducation dans les dépôts de remonte. - -Le colonel Filloteau lui avait donné un vieux lieutenant pour lui -apprendre la grande guerre. Mais ce brave homme se crut obligé de faire -des phrases, et Lucien, pour le remercier, se mit à lire avec lui la -rapsodie intitulée _Victoires et Conquêtes des Français_, et les -excellents mémoires de Gouvion Saint-Cyr. Il choisissait les récits des -combats auxquels le vieux lieutenant avait assisté, et celui-ci, -enchanté, les reprenait et les racontait à sa manière. - -Ces leçons furent trouvées ridicules par les camarades de Lucien: «Un -homme de vingt-trois ans, se mettre à étudier comme un enfant!» - -Mais sa réserve et son sérieux glacial éloignèrent de lui toute -expression directe de cette opinion générale. - -Il s'attendait à cet accueil ennemi; il eut repoussé comme un leurre -tout témoignage de bienveillance; mais néanmoins, cette haine contenue -mais unanime, qu'il voyait dans tous les yeux, lui serrait le cœur. - -Quatre ou cinq jeunes officiers aux manières polies, et dont les noms -ne se trouvaient pas sur la liste des espions, fournie par les jeunes -républicains, avaient plus de politesse, mais peut-être un éloignement -plus profond, ou du moins témoigné d'une façon plus piquante. - -Lucien ne retrouvait de sympathie que chez quelques sous-officiers, qui -le saluaient avec empressement et comme avec des manières particulières, -surtout lorsqu'ils le rencontraient dans une rue écartée. - -Outre le vieux lieutenant, le colonel Filloteau lui avait encore procuré -un maréchal des logis pour lui apprendre les manœuvres. - -«--Vous ne pouvez pas offrir à ce vieux brave moins de quarante francs -par mois,» et Lucien, dont le cœur flétri se serait résigné à l'amitié -de Filloteau, qui, après tout, avait vu Desaix et Kléber, s'aperçut -bientôt que ce brave s'appropriait la moitié de la paye de quarante -francs indiquée pour le maréchal des logis. - -Son seul plaisir consistait en un jeu d'enfant: il avait fait faire -une immense table de sapin, et sur cette table des petits morceaux de -bois de noyer, gros comme deux dés à jouer, représentant les cavaliers -d'un régiment, et placés l'un à côté de l'autre. - -C'étaient là ses soldats, qu'il faisait manœuvrer deux heures par jour: -un de ses meilleurs moments! - -Il avait refusé longtemps d'aller dîner le dimanche à la campagne avec -son hôte, M. Bonnard, le marchand de blé. - -Un jour enfin il accepta, et il revint en ville en compagnie de M. -Gauthier, le chef des républicains, et le principal rédacteur du -journal l'_Aurore._ Ce M. Gauthier était un gros jeune homme, taillé en -hercule; il avait de beaux cheveux blonds qu'il portait trop longs, -mais c'était là sa seule affectation. - -Des gestes simples, une énergie extrême qu'il mettait en tout, une bonne -foi évidente, le sauvaient de l'air vulgaire. - -C'était un fanatique de bonne foi, mais à travers sa passion pour le -gouvernement de la France _par elle-même_, on apercevait une belle âme. -Lucien se fit un plaisir, pendant la route, de comparer cet être à M. -Féron; Gauthier, le chef du parti contraire, loin de voler, vivait tout -juste de son métier d'arpenteur attaché au cadastre. Quant à son journal, -l'_Aurore_, il lui coûtait cinq à six mille francs par an, outre les -mois de prison. - -Au bout de quelques jours, cet homme fit exception à tout ce que Lucien -voyait à Nancy. - -«--Pourquoi ne vous appelez-vous pas Ludovic? Ce serait plus distingué. - -«--Nous ne sommes pas à Paris, ici tout le monde se connaît. C'est comme -si, au-dessus de ma porte, sur l'écriteau: Gauthier, arpenteur breveté, -je mettais Gauthier, professeur d'analyse sublime.» - -Il se trouva qu'en effet il était parfaitement en état de discourir sur -les découvertes les plus récentes en analyser et cette découverte fut un -trésor pour Lucien, qui aimait cette science avec passion. - -Il passait des heures entières à discuter avec Gauthier les idées de -Fourier sur la chaleur de la terre. - -«--Prenez garde. Je ne suis pas seulement géomètre, lui disait -l'arpenteur, je suis de plus républicain, et l'un des rédacteurs de -l'_Aurore._ Si le général Thérance ou votre colonel Malher découvrent -nos conversations, ils ne me feront rien de neuf, car ils m'ont déjà -fait tout le mal qu'ils pouvaient, mais ils vous destitueront, ou vous -enverront à Alger. - -«--En vérité, ce serait peut-être un bonheur pour moi, ou, pour parler -avec l'exactitude mathématique que nous aimons, rien ne peut aggraver -mon malheur; je crois, sans vanité, être parvenu au comble de l'ennui.» - -La malveillance du colonel Malher pour Lucien n'était plus un secret -dans le régiment; peut-être ce brave homme désirait-il qu'un duel le -débarrassât de ce jeune républicain, trop protégé pour le _vexer en -grand._ - -Un matin le colonel le fit appeler, et Lucien ne fut introduit devant ce -dignitaire qu'après avoir attendu trois grands quarts d'heure dans une -antichambre malpropre, au milieu de la poussière des bottes que ciraient -trois lanciers. - -«--Ceci est fait exprès, se dit-il, et je ne puis déjouer cette mauvaise -volonté qu'en ne m'apercevant de rien. - -«--On m'a fait rapport, monsieur, dit le colonel en serrant les lèvres -et d'un ton de pédanterie marqué, on m'a fait rapport que vous mangiez -avec luxe chez vous. C'est ce que je ne puis souffrir. Riche ou non -riche, vous devez manger à la pension de cinquante-deux francs avec MM. -les lieutenants vos camarades. Adieu, monsieur, n'ayant autre chose à -vous dire.» - -Le cœur de Lucien bondissait de rage; il n'était pas habitué à ce ton. - -«--Me voilà donc obligé de dîner avec des lieutenants qui me font la -mine! Ma foi, je pourrai dire comme Beaumarchais: «Ma vie est un -combat.» Eh bien, je supporterai cela en riant. Déverloy n'aura pas -la satisfaction de pouvoir répéter que je me suis donné la peine de -naître; je lui répondrai que je me donne aussi la peine de vivre.» - -Le surlendemain du jour où le colonel Malher lui avait donné l'ordre -relatif au dîner, il vit arriver chez lui l'adjudant sous-officier du -régiment, qui passait pour le confident et l'âme damnée du colonel. - -La seule distraction de notre héros était de faire de grandes promenades -sur le cheval vendu par le préfet. Lara avait un trot magnifique et -faisait trois lieues à l'heure. - -«--Monsieur, j'ai l'honneur de vous faire savoir, dit l'adjudant, que -la promenade de MM. les sous-lieutenants et lieutenants a été fixée à -un rayon de deux lieues.» - -Il prit un ton rogue et offrit de laisser par écrit la note des -accidents de terrain qui, sur les différentes routes marquaient le rayon -de deux lieues. La plaine stérile, exécrable et sèche où le génie de -Vauban a placé Nancy ne se change en collines un peu passables qu'à -trois lieues de distance. - -Lucien eût tout donné au monde en ce moment pour pouvoir jeter -l'adjudant par la fenêtre. - -«--Monsieur, lui dit-il d'un air doux, les lieutenants et -sous-lieutenants, quand ils montent à cheval dans le rayon voulu par -la loi, peuvent-ils aller au trot ou seulement au pas? - -«--Monsieur, je rendrai compte de votre question au colonel.» - -Un quart d'heure après, une ordonnance au galop lui apporta une lettre: - -«Le sous-lieutenant Leuwen gardera les arrêts vingt-quatre heures pour -avoir déversé le ridicule sur un ordre du colonel Malher.» - -Pendant que Lucien conjuguait tous les temps du verbe _je m'ennuie_, -les officiers supérieurs du régiment eurent la naïveté d'essayer une -visite à Mmes d'Hocquincourt, de Puy-Laurens, de Marcilly, de Commercy, -chez lesquelles allaient les officiers du 20e de hussards. - -Mmes de Marcilly et de Commercy, qui étaient fort âgées, affectèrent, -en voyant les officiers supérieurs du 27e de lanciers, une terreur, -comme si, revenues en 93, elles eussent reçu la visite du savetier du -coin, revêtu de l'écharpe d'officier municipal. - -Les gens de Mmes d'Hocquincourt et de Puy-Laurens avaient ordre -apparemment de se moquer de ces messieurs; leur passage dans -l'antichambre fut le signal d'éclats de rire scandaleux et excessifs. -Elles choisirent leurs propos de façon à pousser l'impertinence jusqu'au -point précis où elle devient grossièreté et peut déposer contre le -savoir-vivre de la personne qui l'emploie. - -«--Eh bien, le colonel avalait tout ça comme de l'eau, disait -Filloteau qui racontait l'aventure à Lucien. - -N'a-t-il pas voulu nous persuader, en sortant de chez cette Mme -d'Hocquincourt, qui n'a pas cessé de rire en nous regardant, qu'au -fond nous avions été reçus avec bonté et gaîté, sans façons, comme -des amis. - -Morbleu! Dans le bon temps, quand nous traversions la France, de -Mayence à Bayonne, pour entrer en Espagne, comme nous eussions fait -voler les vitres d'une pisseuse comme celle-là! - -Une damnée vieille, la comtesse de Marcilly, je crois, nous a offert -à boire du vin, comme on le ferait à des charretiers.» - -Lucien apprit bien d'autres détails quand il put sortir. - -M. Bonnard l'avait présenté dans cinq ou six maisons de la bonne -bourgeoisie. Il y trouva la même affectation que chez Mlle Berchu et -les mêmes prétentions à la bonhomie. - -Il s'aperçut, à son grand chagrin, que les maris bourgeois font -réciproquement la police sur leurs femmes, et sans doute, sans en -être convenus, uniquement par envie et méchanceté. - -Deux ou trois de leurs dames, pour employer leur langage, avaient de -fort beaux yeux, et ces yeux avaient daigné parler à Lucien. - -Mais comment arriver à leur parler en tête-à-tête? - -Le récit et la colère du bon Filloteau, la déconvenue des officiers -supérieurs, avaient réveillé chez lui l'esprit de contradiction. - -«--Il y a ici une société qui ne veut pas recevoir les gens portant -mon habit; essayons d'y pénétrer. Peut-être au fond sont-ils aussi -ennuyeux que les bourgeois, mais enfin il faut voir. Il me restera du -moins le plaisir d'avoir triomphé d'une difficulté. Il faudra que je -demande des lettres d'introduction à mon père.» - -Mais écrire à ce père sur un ton sérieux n'était pas chose facile; hors -de son comptoir, M. Leuwen avait l'habitude de ne pas lire jusqu'au -bout les lettres qui n'étaient pas amusantes. - -«--Plus la chose lui est facile, se disait Lucien, plus facilement -l'idée lui viendra de me faire quelque niche. Il fait les affaires de -bourse de M. Bonpain, le notaire du noble faubourg, qui dirige toutes -les quêtes faites en province par les fidèles du parti atteints par la -vision de Sainte-Pélagie. Ce M. Bonpain peut, sans difficulté, m'assurer -une réception brillante dans toutes les maisons de Nancy.» - -Il écrivit donc à son père. - -Au lieu du paquet énorme qu'il attendait avec impatience, il ne reçut -de la sollicitude paternelle qu'une toute petite lettre écrite sur le -papier le plus exigu possible. - - -«Très aimable sous-lieutenant, - -«Vous êtes jeune, vous passez pour riche, vous vous croyez beau sans -doute, vous avez du moins un beau cheval, puisqu'il coûte deux cent -quarante louis, et, dans les pays où vous êtes, le cheval fait plus de -la moitié de l'homme. Il faut que vous soyez encore plus piètre qu'un -saint-simonien ordinaire, pour ne pas avoir su vous ouvrir les maisons -des noblaillons de Nancy. - -«Je parie que Melin, votre domestique, est plus avancé que vous, et -n'a que l'embarras du choix pour ses soirées. - -«Mon cher Lucien, _studiate la matematica_, et devenez profond. Votre -mère se porte bien, ainsi que votre dévoué serviteur. - -«FRANÇOIS LEUWEN.» - - -Lucien se serait donné au diable après une pareille lecture. Pour -l'achever, le soir, en rentrant de cette promenade qui ne pouvait se -prolonger au delà de deux lieues, il vit son domestique Mélin, assis -dans la rue devant une boutique, an milieu d'un cercle de femmes où -l'on riait beaucoup. - -«--Mon père est un sage, et moi je ne suis qu'un sot,» se dit-il. - -Il remarqua presque au moment même, un cabinet littéraire situé dans -la rue de la Pompe; il renvoya son cheval et entra dans la boutique -pour changer de pensées et essayer de se dépiquer un peu. - -Le lendemain, dès sept heures du matin, le colonel le fit appeler. - -«--Monsieur, lui dit-il d'un air hautain, mais contraint au fond, il -peut y avoir des républicains, c'est un malheur pour la France; mais -j'aimerais autant qu'ils ne fussent pas dans le régiment que le roi m'a -confié.» - -Et comme Lucien le regardait d'un air étonné: - -«--Il est inutile de nier, monsieur, vous passez votre vie au cabinet -littéraire de Schmidt, rue de la Pompe, vis-à-vis de l'hôtel de -Pontlevé. Ce lieu est signalé comme l'antre de l'anarchie où vont les -plus effrontés jacobins de Nancy. Vous n'avez pas eu honte de vous -lier avec les va-nu-pieds qui s'y donnent rendez-vous! - -Sans cesse on vous voit passer devant cette boutique et vous échangez -des signes avec ces gens-là. Je vais jusqu'à croire que c'est vous qui -êtes l'anonyme de Nancy, signalé par le ministre à M. le général baron -Thérance comme ayant envoyé quatre-vingts francs pour la souscription -à l'amende de la _Tribune..._ - -Ne dites rien, monsieur, s'écria le colonel en colère, comme Lucien -semblait vouloir prendre la parole. Si vous aviez le malheur d'avouer -une telle sottise, je serais obligé de vous envoyer au quartier -général, à Metz, et je ne veux pas perdre un jeune homme qui déjà une -fois a manqué son état.» - -Lucien était furieux. Pendant que le colonel parlait, il eut deux ou -trois fois la tentation de prendre une plume sur une large table de -sapin, tachée d'encre, qui le séparait de ce despote de mauvais goût, -et d'écrire sa démission. - -La perspective des plaisanteries de son père l'arrêta. Quelques minutes -plus tard, il trouva plus digne d'un homme de forcer le colonel à -reconnaître qu'on l'avait trompé ou qu'il voulait tromper. - -«--Colonel, dit-il d'une voix tremblante de colère, mais du reste se -contenant assez bien, j'ai été renvoyé de l'École polytechnique, il est -vrai; on m'a appelé républicain, je n'étais qu'étourdi. Excepté la -chimie et les mathématiques, je ne sais rien; je n'ai point étudié la -politique. Si j'entrevois les plus graves objections à toutes les formes -de gouvernement, je ne puis avoir d'avis sur celui qui convient à la -France. - -«--Comment, monsieur, vous osez avouer que vous ne comprenez pas que -le seul gouvernement du roi . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . -. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . -. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .» - -Nous supprimons trois pages du discours que le brave colonel répétait -tout d'entrain d'après le journal de Paris, reçu la veille. - -«--Je l'ai pris de trop haut avec ce troupier,» se dit Lucien pendant ce -long sermon, et il chercha une phrase qui dit beaucoup en peu de mots. - -«--Je suis entré hier pour la première fois dans ce cabinet littéraire. -Je donnerai cinquante louis à qui prouvera le contraire. - -«--Il ne s'agit pas ici d'argent, répliqua le colonel avec amertume; on -sait que vous en avez beaucoup et il paraît que vous le savez mieux que -personne. Hier, monsieur, vous avez lu le _National_, et vous n'avez -ouvert ni le _Journal de Paris_, ni les _Débats_ qui tenaient le milieu -de la table. - -«--Il y avait là un observateur exact,» pensa Lucien, et il se mit à -raconter tout ce qu'il avait l'ait dans ce cabinet. - -À force de petits détails terre à terre, il parvint pourtant à -convaincre le colonel Malher: 1°, que réellement il avait lu le journal -la veille pour la première fois depuis son arrivée au régiment; 2°, -qu'il n'avait passé que quarante minutes au cabinet littéraire Schmidt; -3°, qu'il y avait été retenu tout ce temps uniquement par un grand -feuilleton de six colonnes sur _Don Juan_ de Mozart. - -Ce qu'il offrit de prouver en répétant les principales idées (y en -avait-il?) du feuilleton. - -Après une séance de deux heures et le contre-examen le plus vétilleux -de la part du colonel, Lucien sortit, pale de colère. La mauvaise foi -de Malher était évidente, mais il avait eu le plaisir de le réduire -au silence sur tous les points de l'accusation. - -«--J'aimerais mieux vivre avec les laquais de mon père! se dit-il dans -la journée; mais toute ma vie je passerais pour un sot aux yeux de nos -amis si, à vingt-trois ans et avec un cheval de deux cent quarante -louis, je faisais fiasco dans un régiment juste milieu. - -Pour qu'au moins, en cas de démission, on ait quelque action de moi à -citer à Paris, il faut que je me batte. Cela est d'usage en entrant -dans un régiment. Du moins, on le croit dans les salons, et, ma -foi! si je perds la vie, je ne perdrai pas grand'chose.» - -Deux heures plus tard, après le pansement du soir, dans la cour de la -caserne, il dit à quelques officiers qui sortaient en même temps que lui: - -«--Des espions m'ont accusé, auprès du colonel, du plus plat de tous -les péchés: on veut que je sois républicain et pilier du cabinet -littéraire. Je voudrais connaître l'accusateur pour d'abord me justifier -à ses yeux, et ensuite lui faire deux ou trois petites caresses avec ma -cravache.» - -Il y eut un moment de silence complet, et ensuite on parla d'autre chose. - -Le soir, le domestique de Lucien lui remit une jolie lettre, fort bien -pliée; il n'y vit qu'un seul mot: _Renégat._ - -En ce moment, il était l'homme le plus malheureux de tous les régiments -de lanciers de l'armée. - -«--Voilà comme ils font toutes leurs affaires. Qui avait dit à ces -pauvres républicains que je pensais comme eux? Sais-je moi-même ce que -je pense?» - -Le lendemain, comme il parlait encore de républicanisme à deux ou trois -officiers: - -«--Mon cher, lui dit l'un d'eux, vous nous ennuyez toujours de la même -chanson. Que diable cela nous fait-il, à nous, que vous ayez été à -l'École polytechnique, qu'on vous ait calomnié, qu'on vous ait chassé, -etc... - -«--Je suis déterminé à ne pas me laisser accuser de républicanisme. Je -désire marquer ma déclaration par un coup d'épée, et je vous serais -fort obligé, monsieur, si vous vouliez bien en donner un à un ennuyeux.» - -Ce mot sembla rendre la vie à tous ces pauvres jeunes gens. Lucien vit -bientôt vingt officiers autour de lui. - -Ce duel fut une bonne fortune pour tout le régiment; il eut lieu le soir -même dans un coin de rempart bien triste et bien sale. - -On se battit à l'épée, et les deux adversaires furent blessés, mais sans -que l'État fût menacé de perdre aucun des deux. - -Lucien avait un grand coup d'épée dans le haut du bras droit. - - -* * * - - -Le chirurgien-major du régiment, le chevalier Billars, comme il se -faisait appeler, sorte de charlatan assez bon homme, natif des -Hautes-Alpes, passait chez Lucien des journées entières. - -«La bibliothèque du sous-lieutenant, comme disait le chevalier, se -trouvant fournie des meilleures éditions, telles que cognac de 1810, -kirschwasser de dix ans, vin du Rhin de trente ans, etc.» - -Lucien apprit par ce chirurgien qu'il y avait à Nancy un médecin célèbre -par son talent, et fort bien venu de tout le monde, à cause de son -éloquence et de son ostracisme. - -De tout ce que disait le chevalier Billars, Lucien comprit que ce -docteur pourrait bien être le _factotum_ de la ville, et, dans tous les -cas, un intrigant amusant à voir. - -«--Il faut absolument, mon cher docteur, que vous m'ameniez demain ce -M. Dupoirier. Dites-lui que je suis en danger. - -«--Mais vous n'êtes pas en danger. - -«--Mais n'est-il pas amusant de commencer par un mensonge les relations -avec un fameux intrigant? Une fois qu'il sera ici, ne me contredites -en rien; laissez-moi dire, nous en entendrons de belles sur Henri V et -peut-être nous amuserons-nous un peu. - -«--Votre blessure est tout à fait chirurgicale et je ne vois pas ce -qu'un docteur en médecine...» - -Dès le lendemain, le docteur Dupoirier parut, conduit par le chevalier -Billars. - -Il ne fut pas deux minutes avec Lucien qu'il se mit à lui frapper -familièrement sur le ventre en lui parlant, chose d'autant plus -singulière que celui-ci était couché. - -Ce docteur Dupoirier était un homme de cinquante ans, énergique, maigre, -assez bien fait; une contenance vulgaire, un grand nez, et une bouche -qui n'en finissait plus. - -Cette physionomie était animée par des petits yeux gris presque cachés -par des sourcils épais et grisonnants. Ces petits yeux brillaient d'une -vivacité d'hyène ou de bête féroce. - -Notre héros s'était figuré assez légèrement qu'il s'amuserait sans peine -aux dépens d'une sorte de bel esprit de province, hâbleur de son métier. -Il trouva que la logique de la province vaut mieux que ses petits -travers. - -Loin de mystifier Dupoirier, il eut toutes les peines du monde à ne pas -tomber lui-même dans quelque ridicule. - -«--Quoi? lui disait le docteur, vous, homme bien né, avec des mœurs -élégantes, de la fortune, une jolie position dans le monde, une -éducation délicate, vous vous jetez dans l'ignoble juste milieu; non -pas dans la guerre véritable dont même les misères ont tant de noblesse -et de charme pour les cœurs généreux, mais dans la guerre de -maréchaussée, dans la guerre dont l'expédition de la rue Transnonain -est la bataille de Marengo! - -«--Mon cher chevalier, dit Lucien au docteur Billars, qui se -scandalisait et se croyait obligé à une défense du juste milieu, mon -cher chevalier, je vais raconter à M. Dupoirier quelques petits écarts -de jeunesse que je vous confierai plus tard, mais que je préfère ne -confier qu'à une personne à la fois.» - -Malgré une déclaration aussi vive, il eut toutes les peines du monde à -se défaire de M. Billars qui se sentait l'envie de parler politique. - -Dupoirier continua comme s'il avait connu notre héros depuis des mois. - -«--Vous allez végéter dans l'ennui et la petitesse d'une garnison. Un -tel rôle n'est pas fait pour un homme comme vous. Quittez-le au plus -vite. - -«Le jour où on tirera le canon, le canon national, celui qui fera -palpiter tous les cœurs français--le mien, monsieur, tout comme le -vôtre--vous distribuerez quelques centaines de louis dans les bureaux, -et vous serez sous-lieutenant, puisque déjà vous l'avez été une fois. - -«Qu'importe à quelqu'un de votre trempe de faire la guerre comme -sous-lieutenant ou comme capitaine? Laissez la petite vanité de -l'épaulette aux demi-sots; la votre est de payer noblement sa dette à -la patrie. - -«L'essentiel, dans ce siècle douteux, est de l'aire preuve du seul -genre de mérite qui ne soit pas susceptible d'hypocrisie.» - -Ces choses d'une nature si personnelle et qui pouvaient paraître -offensantes, perdent tout à être écrites. Il fallait les entendre -raconter par un fanatique plein de fougue comme le docteur. Il savait -donner aux choses les plus personnelles, aux conseils intimes les -moins demandés, un tour si vif, si amusant, tellement éloigné de -l'apparence de vouloir prendre un ton de supériorité, et les manières -qui accompagnaient ces étranges paroles étaient si burlesques, les -gestes d'une vulgarité si plaisante, que Lucien manqua tout à fait du -courage nécessaire pour remettre le docteur à sa place, et c'est sur -quoi le docteur comptait. Délivré tout à coup et d'une façon si -imprévue, par un vieux médecin de province, de l'ennui qui l'accablait -depuis six semaines: - -«Je serais ridicule, se disait-il en pleurant presque à force de rire -intérieur et contenu, si je faisais entendre à ce bouffon prêchant la -croisade, que ses façons ne sont pas précisément celles qui conviennent -à une première visite. Et, d'ailleurs, que gagnerais-je à l'effaroucher -et à m'en priver?» - -Tout ce qu'il put faire, ce fut de frustrer l'attente de ce fougueux -partisan des prêtres et de Henri V, qui voulait le confesser, et qui ne -parvint tout au plus qu'à lui adresser, sans en être interrompu, une -foule de phrases inconvenantes. - -Mais, comme un véritable apôtre, Dupoirier semblait accoutumé à cette -absence de réponses, et n'en eut l'air nullement déferré. - -Lucien ne put tromper ce savant médecin que sur l'état de sa santé. Il -ne voulut pas que le docteur pût deviner qu'il avait été appelé en sa -qualité d'homme singulier, et il se prétendit fort tourmenté par la -_goutte volante_, maladie qu'avait son père et dont il savait par cœur -tous les symptômes. - -Le docteur l'interrogea avec attention et ensuite lui donna des avis -sérieux. Il restait debout, mais ne s'en allait point, et redoublait de -flatteries brusques, incisives, dans le but de faire parler Lucien. - -Notre héros se sentit tout à coup le courage de parler sans rire. - -«--Je ne prétends pas le nier, monsieur, je ne me regarde pas comme _né -sous un chou_; j'entre dans la vie avec certains avantages. Je trouve -en France deux ou trois maisons de commerce qui se disputent le monopole -des avantages sociaux. Dois-je m'enrôler dans la maison _Henri V et -Cie_, ou dans la maison _Carel et Cie?_ En attendant que je puisse faire -un choix, j'ai accepté un petit intérêt dans la maison _Philippe_, la -seule qui soit à même de faire des offres réelles, car moi, je vous -l'avoue, je ne crois qu'au positif. J'ai l'avantage d'apprendre mon -métier, quelque respectables et considérables que soient le parti de la -république et celui de Henri V; ni l'un ni l'autre ne peuvent me donner -le moyen d'apprendre à faire agir un escadron dans la plaine. Quand je -saurai mon métier, dans le but d'arriver à une belle position, je -m'attacherai définitivement à celle de ces trois maisons de commerce -qui me fera les meilleures conditions.» - -À cette sortie imprévue et dite d'une voix humble, le docteur eut l'air -intimidé. - -«--Mais vous respectez, monsieur, tout ce qui est respectable, dit-il -avec onction et en changeant le ton satanique qu'il avait eu jusque-là. - -«--Je respecte toutou rien, mon cher docteur, répliqua Lucien,--et comme -le docteur semblait étonné: - -«Je respecte tout ce que respectent mes amis; mais quels seront mes -amis?» - -Le docteur tomba tout à coup dans le genre plat; il fut réduit à parler -devoir, dévouement, idées antérieures à toute expérience dans la -conscience, de l'honneur, etc. - -«--Tout cela est vrai ou tout cela est faux, peu m'importe, continua -Lucien de l'air le plus indifférent; je n'ai pas étudié la théologie, -nous ne sommes encore que dans la région des intérêts positifs. Si -jamais nous avons du loisir, nous pourrons nous enfoncer ensemble dans -les profondeurs de la philosophie allemande. Elle explique fort bien, -par un appel à la foi, ce dont elle ne peut rendre compte par le -raisonnement. Et comme j'avais l'honneur de vous le dire, monsieur, je -n'ai pas encore décidé si, par la suite, je prendrai de l'emploi dans -la maison de commerce qui place la foi connue chose nécessaire dans -sa mise de fonds. - -«--Adieu, monsieur, je vois que vous serez des nôtres, reprit le docteur -de l'air le plus satisfait; nous sommes tout à fait d'accord,» -ajouta-t-il en tapant sur le ventre de Lucien. - -«--Je vais chasser pour quelque temps, j'espère, les attaques de votre -goutte volante.» - -Le docteur écrivit une ordonnance et disparut. - -«--Il est aussi niais, se dit-il, que tous ces petits Parisiens qui -passent ici, chaque année, pour aller voir le camp de Lunéville. Il -récite avec intelligence une leçon qu'il aura apprise à Paris de -quelques-uns de ces athées de l'Institut. - -«Tout ce machiavélisme si joli n'est que du bavardage, et l'ironie qui -est dans ses discours n'est pas encore dans son âme; mais nous en -viendrons à bout.» - - -* * * - - -Le lendemain, de fort bonne heure, le docteur Dupoirier frappait à la -porte de Lucien. - -Il entrait dans ses projets d'éviter la présence du Dr Billars, car il -comptait employer des arguments qu'il était bien aise de ne communiquer -qu'à une personne à la fois, et il fallait être maître de les nier au -besoin. Il voulut étaler devant ce jeune homme de vingt-trois ans, privé -de société, les noms des maisons de bonne compagnie et des jolies femmes -de Nancy. - -«--Ah! infâme coquin, se dit Lucien, je le devine. Ce qui m'intéresse -surtout, mon cher docteur, fit-il d'un air froid, c'est ce projet de -réforme du Code civil. Le partage peut avoir des conséquences pour mon -intérêt, car je ne suis pas sans avoir quelques arpents au soleil... - -«--Vous voudriez donc qu'à la mort du père de famille, il n'y eût pas -de partage égal entre les frères? - -«--Certainement, monsieur, ou alors nous tombons dans les horreurs de la -démocratie; nos familles nobles, l'espoir de la France, s'ennuient, -elles vivent à la campagne et font beaucoup d'enfants. - -Que ferons-nous dans vingt ans, quand il faudra pourvoir tous ces -enfants? - -Que ferons-nous des fils cadets et comment les placer sous-lieutenants -à l'armée, après le vol qu'on a laissé prendre à ces maudits -sous-officiers? Mais c'est une question à traiter plus tard, une question -secondaire. Je placerai dans l'Église au moins un des fils de tout bon -gentilhomme, comme l'Angleterre nous en donne l'exemple. - -Je dis que même parmi la canaille, le partage ne doit pas être égal. Si -vous n'arrêtez le mal, bientôt tous vos paysans sauront lire. Il faut -donc commencer par établir, sous prétexte de convenance de la bonne -culture, que jamais la terre ne sera divisée en morceaux de moins d'un -arpent... Prenons pour exemple ce que nous connaissons, car c'est là -toujours la marche la plus sûre. Voyons de près les intérêts des -familles nobles de Nancy....» - -Bientôt le docteur en fut à répéter que Mme d'Hocquincourt était la -femme la plus séduisante de la ville, qu'elle avait plus d'esprit que -Mme de Puy-Laurens, enfin, que Mme de Chasteller était un fort bon parti. - -«--Mon cher docteur, répondit Lucien, si j'étais d'humeur à me marier, -mon père a mieux que cela pour moi. Il est tel parti, à Paris, qui est -aussi riche que toutes ces dames prises ensemble. - -«--Mais vous oubliez une petite circonstance, dit le docteur avec -emphase, la naissance... - -«--Certainement, cela a son poids. Une jeune personne qui porte le nom -de Montmorency, de La Trémoille, dans ma position, cela peut bien -équivaloir à cent mille francs, même deux cent mille. Mais, mon cher -docteur, votre noblesse de province est inconnue à trente lieues. - -«--Comment, monsieur, reprit Dupoirier indigné, Mme de Commercy, cousine -de l'empereur d'Autriche, qui descend des maisons de Lorraine...? - -«--Absolument, cher docteur, Paris ne connaît la noblesse de province -que par les discours ridicules des trois cents députés de M. de Villèle. - -Si je tenais absolument au mariage, mon père me déterrerait quelque -banquière (?) hollandaise, enchantée de régner dans le salon de ma mère, -et fort empressée d'acheter cet avantage avec un million.» - -Au son de ce mot de million, un changement parut sur la physionomie du -docteur. - -Il crut Lucien absolument sans cœur et commença à estimer notre héros. - -«--Si ce garçon-là avait passé quatre ans au régiment et fait deux -voyages à Prague, il vaudrait mieux que nos d'Antin et nos Roller. Du -moins, quand nous sommes entre nous, il ne fait pas de pathos.» - -Après trois semaines de retraite forcée, rendue moins ennuyeuse par la -présence presque continue du docteur, Lucien fit sa première sortie, et -ce fut pour aller chez la directrice de la poste, la bonne Mlle -Prichard, dévote célèbre. Là, il s'assit sous prétexte de fatigue, il -entra en conversation d'un air sage et discret, et enfin s'abonna à la -_Quotidienne_, à la _Mode_, et au _Journal de Paris_, alors le plus -éhonté des ministériels. - -La maîtresse de poste regardait avec vénération ce jeune homme en -uniforme et fort élégant, qui prenait un si grand nombre d'abonnements -et à de tels journaux. - -Lucien avait compris que, dans un régiment juste milieu, tous les rôles -valaient mieux que celui de républicain, c'est-à-dire d'homme qui se bat -pour un gouvernement qui n'a point d'argent à donner. Plusieurs honorables -députés ne comprennent pas _à la lettre_ un tel degré d'absurdité, et -trouvent cela _immoral_[1]. - -«--Il est évident que si je reste homme raisonnable, je ne trouverai pas -ici un pauvre petit salon où passer la soirée avec deux femmes. Ces -gens-ci m'ont l'air à la fois trop fiers et trop bêtes pour comprendre -la raison. - -Républicain, je viens de me battre pour prouver que je ne le suis pas; -il ne me reste d'autre mascarade dans cette triste garnison que celle -d'ami des privilèges et de la religion qui les soutient. - -On m'objectera la simplicité de mon nom bourgeois; je répondrai en -montrant que j'ai de l'argent; le colonel Malher me pourchasse, parbleu! -je vais essayer de le battre à coups de bonne compagnie. Ce docteur -Dupoirier me sera fort utile; il m'a tout l'air de ces gens qui -s'attachent aux privilégiés avec l'office de penser pour eux. Ce fut -jadis le rôle de Cicéron auprès des praticiens de Rome, amollis et -amoindris par un siècle d'aristocratie heureuse et tranquille.» - -Le soir du jour où Lucien s'était permis une première sortie, le docteur -était chez lui; il prêchait sur les ouvriers dont la misère devait -renverser Louis-Philippe. Comme cinq heures sonnaient, il s'arrêta tout -à coup au milieu d'une phrase commencée et se leva. - -«--Qu'avez-vous donc, docteur? dit Lucien. - -«--C'est le moment du salut!» Et le docteur lui expliqua cette cérémonie -religieuse avec une voix pieuse, contrite, à peine articulée, qui -faisait un étrange contraste avec la voix criarde, hardie, perçante, qui -lui était si naturelle. - -«--Que dirait-on de moi, cher docteur, si je vous accompagnais? - -«--Bien ne vous ferait plus d'honneur, répondit celui-ci sans se fâcher -le moins du monde du rire de Lucien, sans même s'en apercevoir; mais je -dois en conscience m'opposer à cette seconde sortie comme je l'ai fait à -la première. L'air frais du soir peut ramener l'inflammation, et si nous -arrivons à offenser l'artère, bonsoir à la compagnie. - -«--N'avez-vous pas d'autres objections? - -«--Vous vous exposerez à des plaisanteries voltairiennes et ironiques de -la part de vos camarades. - -«--Bah! ils sont trop courtisans pour cela. Le colonel nous a dit à -l'ordre, le premier samedi après notre arrivée, et d'un air significatif, -qu'il allait à la messe. - -«--Et toutefois neuf de vos camarades ont manqué à ce devoir dimanche -dernier. Mais, au fait, que vous importent les plaisanteries? On sait -dans Nancy comment vous les réprimez. Et d'ailleurs, votre sage conduite -a déjà porté ses fruits. - -Pas plus tard qu'hier, comme on racontait chez M. le marquis de -Pointcarré que vous étiez un pilier du cabinet littéraire de ce polisson -de Schmidt, Mme de Chasteller a répondu que sa femme de chambre, qui -passe sa vie aux fenêtres sur la rue de la Pompe, lui avait dit que -c'était bien à tort que le colonel Malher vous avait fait une scène sur -cet article. Jamais elle ne vous avait vu entrer dans cette boutique, et -qu'à vous voir passer sur votre beau cheval, avec votre air élégant et -soigné, vous n'aviez pas l'air du tout... excusez les propos plus justes -qu'élégants d'une femme de chambre,--et le docteur hésitait. - -«--Allons, allons, cher docteur, je ne m'offense que de ce qui peut me -nuire. - -«--... Vous n'aviez pas l'air du tout d'un manant de républicain. - -«--Je vous avouerai, monsieur, reprit Lucien avec un grand sérieux, que -je ne puis me faire à l'idée d'aller lire dans une boutique.--Ce dernier -mot fut lancé avec bonheur.--D'ici à peu de jours je pourrai vous offrir -le petit nombre de journaux dont un honnête homme peut avouer la lecture. - -«--Je le sais, je le sais... dit le docteur avec un petit air de -satisfaction provinciale; Mlle la directrice de la poste, qui pense bien, -nous a dit ce matin que nous posséderions bientôt une _cinquième -Quotidienne_ dans Nancy. - -«--Ceci est trop fort, pensa Lucien. Cette figure hétéroclite se -moquerait-elle de moi?» - -Ce mot de _cinquième Quotidienne_ avait été dit avec un accent contrit -bien fait pour inquiéter la vanité de notre héros. - -«--Nous allons bientôt voir»; il passa un habit et suivit le docteur -au salut. - -Cette cérémonie pieuse avait lieu aux _Pénitents_, jolie petite église -très proprement blanchie à la chaux et sans autre ornement que des -confessionnaux en bois de noyer bien luisant. Lucien s'aperçut bien -vite qu'il n'y avait là que la très bonne compagnie du pays. (Toute la -bourgeoisie de l'Est de la France est croyante.) - -Il vit le bedeau offrir un sou à une femme du peuple, point mal mise, -qui, voyant une église ouverte, fit mine d'y entrer. - -«--Passez, la mère, ceci est une chapelle particulière.» - -L'offre était évidemment une insulte; la petite bourgeoise rougit -jusqu'au blanc des yeux et laissa tomber le sou. Le bedeau regarda s'il -n'était pas vu et remit le sou dans sa poche. - -«--Toutes ces femmes qui m'entourent et le peu d'hommes qui les -accompagnent, ont une physionomie parfaitement convenable. Le docteur ne -se moque pas plus de moi que tout le monde; c'est tout ce que je -puis prétendre.» - -Une fois sa vanité rassurée, Lucien s'amusa infiniment. - -«--C'est comme à Paris, se dit-il. La noblesse se figure que la religion -rend les hommes plus faciles à gouverner, et mon père dit que c'est la -haine pour les prêtres qui a fait tomber Charles X. Ce n'est pas tout -d'être venu ici. Il faut y être comme tout le monde,» et il eut recours -au docteur. - -Aussitôt celui-ci quitta sa place et alla demander un livre à Mme la -comtesse de Commercy, qui en avait plusieurs, portés dans un sac de -velours par sa demoiselle de compagnie. Le docteur revint avec un petit -in-quarto superbe, et expliqua à Lucien les armes qui chamarraient cette -reliure magnifique. - -Un coin de l'écusson était occupé par l'aigle de la maison de Habsbourg. -Mme la comtesse de Commercy appartenait, en effet, à la maison de -Lorraine, mais à une branche aînée, injustement dépossédée, et, par une -conséquence peu claire, se croyait plus noble que l'empereur d'Autriche. - -En écoutant ces belles choses, Lucien, persuadé qu'on le regardait, et -craignant par-dessus tout de rire, étudiait attentivement les alérions -de Lorraine, frappés sur la couverture avec des fers à froid. Vers la -fin du salut, Lucien, dont la chaise touchait presque celle du docteur, -s'aperçut que, sans être indiscret, il pouvait faire voir qu'il -entendait la conversation qu'avaient avec lui cinq ou six dames d'un -âge mûr. - -Ces dames s'adressaient au _bon docteur_, comme elles l'appelaient, mais -il était plus qu'évident que le but de ces dialogues était en l'honneur -du brillant uniforme dont la présence dans la chapelle des _Pénitents_ -faisait événement ce soir-là. - -«--C'est ce jeune officier millionnaire qui s'est battu il y a quinze -jours, disait une dame placée à côté du docteur. - -«--Mais on le disait blessé à mort, répliqua sa voisine. - -«--Le bon docteur l'a sauvé, ajouta une troisième, des portes du tombeau. - -«--Mais ne le disait-on pas républicain? - -«--Vous voyez bien que non: il est des nôtres. - -«--Vous aurez beau dire, ma chère, on m'a juré qu'il est proche parent -de Robespierre, qui était d'Amiens. Leuwen est un nom du Nord.» - -Lucien se voyait le sujet des conversations; il y avait plusieurs mois -que rien de semblable ne lui était arrivé. - -«--J'occupe trop ces provinciaux, se dit-il, pour que tôt on tard, le -docteur ne me présente pas à ces dames qui me font l'honneur de me -croire de la famille de feu M. de Robespierre. Je passerai mes soirées -à entendre les mêmes choses que je viens d'entendre ici, et on aura de -la considération pour moi.» - -À ce moment, il était question d'une souscription en faveur du célèbre -M. Cochin[2], avocat du plus grand mérite, le Cicéron de la légitimité, -qui, deux ou trois fois par an, à la Chambre des députés, montrait un -talent de premier ordre et sauvait le parti du ridicule. - -Comme tous les hommes occupés d'une grande pensée et qui ont l'âme -éloquente, M. Cochin pouvait être obligé de vendre ses terres. - -«--Je donnerais bien la pièce d'or, mais ce M. Cochin, après tout, n'est -pas né, dit la marquise de Marcilly. Je ne porte avec moi que de l'or, -et je prie le bon docteur d'envoyer sa servante chez moi, demain, -après la messe de sept heures et demie, je remettrai quelque argent. - -«--Votre nom, madame la marquise, répondit le docteur, commencera -justement la page 14 de mon grand registre à dos élastique, que j'ai -reçu ou plutôt que nous avons reçu de nos amis de Paris. - -«--Et moi, dit Lucien tout haut, j'oserai prier M. Dupoirier de -m'inscrire pour quarante francs. Mais j'aurai l'ambition de voir mon -nom figurer immédiatement après celui de madame; cela me portera bonheur. - -«--Bien, fort bien, jeune homme, s'écria Dupoirier d'un air paternel et -sacerdotal. - -«--Si mes camarades savent ceci, se dit Lucien, les épithètes de cafard -vont pleuvoir, et gare au second duel. Mais comment le sauraient-ils? -Ils ne voient pas ce monde-ci. Tout au plus le colonel, par ses espions, -et ma foi, tant mieux! Cafard pour le gouvernement, vaut mieux que -républicain.» - -Vers la fin du service, le cœur de Lucien eut un grand sacrifice à -faire; malgré un pantalon blanc, de la plus exquise fraîcheur, il fallut -se mettre à deux genoux sur la pierre sale de la chapelle des _Pénitents._ - - -[Footnote 1: _Historique!_ (Note de Beyle.)] - -[Footnote 2: Berryer.] - - -* * * - - -En sortant, il vit son pantalon terni sans ressources; mais ce petit -malheur était peut-être un mérite, et il affecta de marcher lentement, -et de façon à ne pas dépasser les groupes des dévotes qui s'avançaient -au petit pas dans la rue solitaire. - -«--Je suis curieux de savoir ce que le colonel pourra trouver à -reprendre à ceci?» - -Le docteur le rejoignit, et, comme dissimuler n'était pas le fort de -Lucien, il laissa entrevoir quelque chose de cette idée à son nouvel ami. - -«--Votre colonel n'est qu'un plat juste milieu, un pauvre hère toujours -tremblant de trouver sa destitution dans le _Moniteur_, répondit le -docteur. Mais je ne vois pas ici le manchot libéral et décoré à Brienne, -qui lui sert d'espion.» - -Vers la fin de la rue qu'il avait parcourue fort lentement, Lucien, qui -prêtait l'oreille aux propos qu'on tenait sur son compte, craignit que -sa joie ne se trahît; il fit un demi-salut, très grave aux dames dévotes -près desquelles il marchait, et serra la main avec affection an docteur. - -Il monta à cheval et, passant devant le cabinet littéraire de Schmidt, -il remarqua l'officier libéral manchot qui, placé derrière la vitre, -lisait la _Tribune_ et l'épiait du coin de l'œil. - -Le lendemain, il n'était question dans la haute société de Nancy, que -de la présence d'un uniforme dans la chapelle des _Pénitents_; ce fut un -jour de triomphe pour Lucien. Il n'osa hasarder la messe basse de huit -heures. - -«--Cela aurait des conséquences, pensait-il; il faudrait m'y trouver -toutes les fois que je ne suis pas de service.» - -Vers les dix heures, il alla en grande pompe acheter un eucologe, ou -livre de prières, magnifiquement relié par Müller. Il eut soin de -choisir le libraire de Mgr l'évêque, et il admira longtemps le portrait -de ce prélat. Il ne voulut point permettre que le livre saint fût -enveloppé dans du papier de soie: il trouva plus profitable de le porter -fièrement sous son bras gauche. - -Il alla ainsi porter lui-même quarante francs à M. Dupoirier; il obtint -de lire la liste des souscripteurs pour M. Cochin, et remarqua que le -haut des pages était toujours tenu par les noms précédés d'un _de_, et, -par un hasard sans doute arrangé, le seul nom de Lucien Leuwen fit -exception. En le reconduisant, Dupoirier lui dit d'un air profond: - -«--Soyez assuré, cher monsieur, que votre colonel ne vous laissera plus -debout quand il aura à vous parler chez lui.» - -Jamais prédiction ne sembla destinée à s'accomplir avec plus de -rapidité. Quelques heures plus tard, le colonel, que Lucien salua de -loin à la promenade, lui fit signe d'approcher et l'invita à dîner -d'une façon embarrassée et trop polie. - -Comme il allait s'éloigner: - -«--Votre cheval a des épaules admirables, lui dit le colonel, deux -lieues ne sont rien pour de tels jarrets. Je vous autorise à pousser -os promenades jusqu'à Darney.» - -C'était un bourg à quatre lieues de Nancy. - -L'après-dînée fut encore plus triomphante pour Lucien. Dupoirier voulut -absolument le présenter chez Mme la comtesse de Commercy, la dame qui, -la veille, avait prêté pour lui le magnifique livre de prières. - -Cette dame, d'un âge avancé, le reçut avec une distinction marquée. - -Sa maison, située au fond d'une grande cour garnie de tilleuls taillés -en mur, était, il est vrai, d'un aspect fort triste, mais, du côté -opposé à la cour, Lucien aperçut un jardin charmant et où il eût été -heureux de se promener. - -Malgré ses bonnes dispositions, il ne put découvrir, dans ce que lui -disait la comtesse de Commercy, rien absolument dont il pût se moquer. -Elle ne parlait pas trop haut, elle ne gesticulait pas comme tous les -jeunes gens de bonne compagnie de Nancy qu'il avait aperçus dans les -rues. Il fut reçu dans un grand salon, tendu en damas rouge un peu -éraillé, garni de baguettes d'or et de portraits de famille. - -D'immenses fauteuils, dont les bois contournés offraient une dorure -brillante, firent peur à Lucien quand il entendit Mme de Commercy dire -au laquais les paroles sacramentelles: «Un fauteuil pour monsieur.» - -Heureusement, l'usage de la maison n'était pas de déplacer ces -vénérables machines; on lui avança un fauteuil moderne. - -La conversation, comme l'ameublement, fut noble, monotone, lente, mais -sans ridicule. - -Au total, Lucien aurait pu se croire dans une maison de gens âgés, du -faubourg Saint-Germain. - -Quand il se leva pour prendre congé, Mme de Commercy put lui dire, sans -sortir du ton général de la visite: - -«--Je vous avouerai, monsieur, que c'est pour la première fois que je -vois dans mon salon la cocarde que vous portez; mais je vous prie de -l'y rapporter souvent. Je me ferai toujours un plaisir de recevoir -un homme qui a des manières aussi distinguées, et qui, d'ailleurs, -pense aussi bien, quoiqu'il soit encore dans la première jeunesse.» - -Et tout cela pour être allé aux Pénitents! Il avait tellement envie -de rire que ce fut à grand'peine qu'il ne suivit pas l'idée folle qui -lui vint, de distribuer des pièces de cinq francs aux laquais de la -maison qu'il trouva dans l'antichambre, rangés en haie sur son passage. - -Il lut son devoir dans cette rangée de laquais. - -«--Pour un homme qui commence à penser aussi bien que moi, c'est une -inconséquence grave de n'avoir qu'un seul domestique.» - -Il pria M. Dupoirier de lui trouver trois garçons sûrs et surtout -pensant bien. - -En rentrant chez lui, il était un peu comme le barbier du roi Midas: -il mourait d'envie de raconter son bonheur. Il écrivit huit ou dix pages -à sa mère et lui demanda des livrées brillantes pour cinq ou six -domestiques. - -«--Mon père verra bien, en les payant, que je ne suis pas encore un -saint-simonien bien pur.» - -Quelques jours après, Mme de Commercy invita Lucien à dîner. Il trouva -dans le salon, où il eut soin de se rendre à trois heures et demie bien -précises, M. et Mme de Serpierre, avec une seule de leurs six filles, -M. Dupoirier et deux ou trois femmes âgées avec leurs maris, la plupart -chevaliers de Saint-Louis. - -On attendait évidemment quelqu'un. - -Bientôt un laquais annonça M. et Mme de Sauves d'Hocquincourt. - -Lucien fut frappé: il était impossible d'être plus jolie et, pour la -première fois, la renommée n'avait pas menti. Il y avait dans ces yeux -un velouté, une gaieté, un naturel, qui faisaient presque un bonheur -du plaisir de les regarder. En cherchant bien, il trouva cependant un -défaut à cette femme charmante: quoique à peine âgée de vingt-cinq ou -vingt-six ans, elle avait quelque tendance à l'embonpoint. - -Un grand jeune homme blond, à moustaches presque diaphanes, fort pâle -et à l'air hautain et taciturne, marchait après elle. C'était son mari. - -M. d'Antin, son amant, était venu avec eux. À table, on le plaça à sa -droite. Elle lui parlait bas assez souvent, et puis riait. - -«--Ce rire de franche gaîté fait un étrange contraste, pensait Lucien, -avec l'air morose et antique de toute la compagnie. Voilà ce que nous -appellerions à Paris une gaieté bien hasardée. Que d'ennemis n'aurait -pas cette jolie femme! Les sages mêmes la blâmeraient de s'exposer à -tous les terribles inconvénients de la calomnie, faute d'un peu de gêne. -La province offre donc des dédommagements. Au milieu de toutes ces -figures nées pour l'ennui, l'essentiel n'est-il pas que la jeune -première soit aimable? et, ma foi, celle-ci est charmante. Pour un -dîner comme celui-ci, j'irai vingt fois aux Pénitents.» - -Lucien, en homme habile, chercha à être poli pour M. de Sauves -d'Hocquincourt, car celui-ci tenait à porter les deux noms, illustrés, -le premier sous Charles IX, et le second sous Louis XIV. Tout en -écoutant la parole lente, élégante et monotone de M. d'Hocquincourt, -Lucien examinait sa femme. - -Elle était blonde, avec de grands yeux bleus, point langoureux et d'une -vivacité charmante, quelquefois languissants quand on l'ennuyait, bientôt -après fous de bonheur à la première apparition d'une idée gaie, ou -seulement singulière. Une bouche délicieuse de fraîcheur, avec des -contours fins, bien arrêtés, qui donnaient à toute la tête une noblesse -admirable. Un nez, légèrement aquilin, complétait le charme de cette -tête noble à la fois et cependant variant à chaque instant, comme les -nuances de passions qui l'agitaient. - -Mme d'Hocquincourt eût passé à Paris pour une beauté de premier ordre; -à Nancy, c'est tout au plus si on convenait qu'elle était belle. - -Lucien reconnut toute la haine qu'on lui portait, en voyant Mme de -Serpierre lui adresser la parole. - -Il trouva un peu trop marqués la haine des dévotes et le _que m'importe_ -de la jeune femme. - -Vers la fin du dîner, il se sentit une véritable bienveillance pour -elle et pour le marquis d'Antin, son amant. - -Le docteur Dupoirier eut le temps d'expliquer un peu Mme d'Hocquincourt -à Lucien qu'il voyait charmé de cette gaieté naturelle et simple au -milieu de tant de figures ennemies. - -«--Elle adore sincèrement son ami et commet pour lui les plus grandes -imprudences. Son malheur, ou plutôt celui de sa gloire, est de lui -trouver des ridicules au bout de deux ou trois ans. Alors, en six -semaines, il lui inspire un ennui mortel, que rien ne peut vaincre, et -cet ennui met sa bonté à la torture. Car c'est le meilleur cœur du monde -et qui abhorre le plus de faire à quelqu'un une peine sérieuse. Ce -qu'il y a de plus plaisant, c'est que les deux derniers de ses amants -sont devenus amoureux d'elle au _tragique_, juste au moment où ils ont -commencé à l'ennuyer. Elle en était désolée, et ne savait comment se -défaire d'eux avec humanité. - -«--Depuis combien de temps dure M. d'Antin? reprit Lucien avec un -intérêt qui n'échappa pas au docteur. - -«--Depuis trente grands mois; tout le monde s'en étonne, mais il est -aussi fou qu'elle. Cela le soutient. - -«--Et le mari? - -«--Amoureux fou de sa femme, et amoureux au point de ne pouvoir devenir -jaloux! C'est elle qui ouvre toutes les lettres anonymes qu'on lui -écrit.» - -Après dîner, Mme de Commercy présenta formellement Lucien à Mme de -Serpierre, grande femme sèche et dévote qui avait une fortune très -bornée et six filles à marier. Celle qui l'accompagnait avait des -cheveux d'un blond hasardé, près de cinq pieds et une ceinture verte -de six doigts de hauteur. Ce vert sur blanc, qui marquait admirablement -un corps plat, parut horriblement laid à Lucien. - -«--Les cinq autres sœurs sont-elles aussi séduisantes?» - -Le docteur prit tout à coup un air de gravité qui parut ridicule à son -interlocuteur. Il parla longuement de la haute naissance et de la haute -vertu de ces demoiselles, choses fort respectables auxquelles Lucien ne -songeait pas. Le docteur alla jusqu'à dire: - -«--À quoi bon mal parler de femmes qui ne sont pas jolies? - -«--Ah! je vous y prends, monsieur. Voici une parole imprudente. Je vous -répondrai que, si je voulais mentir constamment et sur tout, j'irais -dîner chez un ministre; au moins il peut me donner de l'avancement. Mais -ne pas ouvrir la bouche sans mentir, au fond d'une province, dans un -dîner où il n'y a qu'une jolie femme! C'est trop héroïque pour votre -serviteur.» - -Notre héros agissait mieux qu'il ne parlait. Car il se mit à faire une -cour assidue à Mme de Serpierre et à sa fille, et il abandonna d'une -façon marquée la brillante Mme d'Hocquincourt. - -Mlle de Serpierre, malgré ses cheveux rouges, se trouva simple, -raisonnable, et même pas méchante: ce qui étonna fort Lucien. - -Après une demi-heure de conversation avec la mère et la fille, il -trouva celle-ci infiniment moins choquante. - -«--Tant mieux, se dit-il, mon rôle sera moins pénible. Je ne puis me -tirer d'affaire qu'en suivant les conseils du docteur et en cultivant -les autels abandonnés.» - -Mme de Serpierre fut si édifiée de la contenance de ce sous-lieutenant, -qu'elle le présenta à trois ou quatre femmes de la première qualité qui -vinrent après le dîner. - -Avant chaque présentation, elle expliquait l'antiquité de la maison, et -la personne que l'on _illustrait_ ainsi entendait tous ses détails. - -«--Ceci est bouffon, se disait Lucien, et adressé à moi qui évidemment -ne suis pas noble et qu'on voit pour la première fois. À Paris ce serait -une maladresse. Autant de visites à faire. Il faut que j'écrive ces -détails héraldiques et historiques sur les maisons de ces dames, et je -leur demanderai, pour la lire, l'histoire de cette province. C'est ce -qu'on appelle vivre dans le passé.» - -Dès le lendemain, Lucien, en tilbury, suivi de deux laquais à cheval, -alla faire ses visites aux dames auxquelles il avait eu l'honneur d'être -présenté la veille. Il fut parfaitement convenable, aussi arriva-t-il -excédé d'ennui chez Mme de Serpierre. Il se consolait un peu en songeant -qu'il allait trouver Mlle Théodelinde, la grande jeune fille. - -Un laquais, vêtu d'une livrée verte trop longue de six pouces, -l'introduisit dans un salon immense, assez bien meublé, mais mal éclairé. - -Toute la famille se leva à son arrivée, et quoique d'une taille assez -honnête, il se trouva, à la lettre, le plus petit. - -Le père, vieillard en cheveux blancs, étonna Lucien. C'était absolument -un père noble d'une troupe de comédie de province. - -Il portait la croix de Saint-Louis, avec le liséré blanc de l'ordre -du Lys. - -Il parlait fort bien et avec une sorte de grâce, celle qui convient à un -gentilhomme de soixante ans. - -Tout alla fort bien jusqu'au moment où il dit à Lucien qu'il avait été -lieutenant du roi, à Colmar. - -À ce mot, notre héros éprouva un sentiment d'horreur que sa physionomie -simple et bonne dut trahir à son insu, car le vieil officier se hâta de -faire entendre d'un ton honnête, qu'il était resté tout à fait étranger -à l'affaire du colonel Caron. - -Cette émotion vive fit oublier à Lucien tous ses projets; il était venu -fort disposé à se moquer de ces sœurs aux cheveux rouges et à la taille -de cinq pieds quatre pouces. Le mot honnête du vieillard sur Colmar -sanctifia toute la maison et, dès ce moment, il n'y eut plus là de -ridicule à ses yeux. - -Le lecteur bénévole est prié de considérer que notre héros est fort -jeune, fort neuf et dénué de toute expérience; tout cela ne l'empêchera -pas d'éprouver un sentiment pénible en nous voyant forcé d'avouer -qu'il avait encore la faiblesse de s'indigner pour des choses politiques. -C'était, à cette époque, une âme naïve et s'imposant elle-même; ce -n'était pas du tout une tête forte, ou un homme d'esprit se hâtant de -tout juger d'une façon très tranchante. Le salon de sa mère, où l'on se -moquait de tout, lui avait appris à persifler l'hypocrisie et à la -deviner assez bien. Du reste, il ne savait pas ce qu'il serait un jour. -Lorsque, à quinze ans, il commença à lire les journaux, la mystification -qui finit par la mort du colonel Caron, était la dernière grande action -du gouvernement d'alors; elle servait de texte à tous les journaux de -l'opposition. Cette coquinerie célèbre était, de plus, fort intelligible -pour un enfant, et il en possédait tous les détails comme s'il se fut -agi d'une démonstration géométrique. Revenu du saisissement causé par le -mot _Colmar_, Lucien observa avec intérêt M. de Serpierre. C'était un -beau vieillard de cinq pieds huit pouces, et se tenant fort droit: de -beaux cheveux blancs lui donnaient une mine tout à fait patriarcale. -Il portait, en intimité, dans sa famille, un ancien habit bleu-de-roi, -à collet droit et de coupe toute militaire. - -«--C'est apparemment pour l'user,» se dit Lucien, et cette réflexion le -toucha profondément. Il était accoutumé aux vieillards coquets de Paris. - -L'absence d'affectation et la conversation sage et nourrie de faits de -M. de Serpierre achevèrent sa conquête; cette absence d'affectation -surtout lui sembla chose incroyable en province. - -Pendant une grande partie de la visite, notre héros -avait prêté beaucoup plus d'attention à ce brave militaire qui lui -contait longuement ses campagnes de l'émigration et les injustices des -généraux autrichiens cherchant à faire écraser les corps d'émigrés, -qu'aux six grandes filles qui l'entouraient. - -«--Il faut cependant s'occuper d'elles,» se dit-il enfin. - -Ces demoiselles travaillaient autour d'une lampe unique, car cette -année-là l'huile était chère. - -Leur manière de parler était simple. Elles ne penchaient point la tête -sur l'épaule aux moments intéressants de leurs discours; on ne les -voyait point constamment occupées de l'effet produit sur les assistants: -elles ne donnaient pas de détails étendus sur la rareté ou le lieu de -fabrique de l'étoffe dont leur robe était faite; elles n'appelaient -point un tableau _une grande page historique_, etc. En un mot, sans -la figure sèche et méchante de Mme de Serpierre, la mère, Lucien eût -été complètement heureux ce soir-là, et encore il oublia vite ses -remarques; ce fut avec un vrai plaisir qu'il en parlait avec Mlle -Théodelinde. - -Pendant cette visite qui devait être de vingt minutes et qui dura deux -heures, Lucien n'entendit d'autres propos désagréables que quelques mots -haineux de Mme de Serpierre. Ses grands yeux ternes et impassibles -suivaient tous les mouvements de Lucien et le glaçaient. - -«--Dieu! quel être!» se disait-il. - -Par politesse, il abandonnait de temps à autre le cercle formé par les -demoiselles de Serpierre autour de la lampe, pour causer avec l'ancien -lieutenant du roi. Celui-ci aimait à expliquer qu'il n'y avait de repos -et de tranquillité pour la France, qu'à la condition de remettre -précisément toutes choses au point où elles se trouvaient en 1789. - -«--Ce fut le commencement de notre décadence, répéta plusieurs fois le -bon vieillard: _inde mali labes._» - -Rien n'était plus plaisant, aux yeux de Lucien, qui croyait précisément -que c'était à compter de 1789 que la France avait commencé à sortir un -peu de la barbarie où elle est encore à demi plongée. - -Quatre ou cinq jeunes gens, sans doute nobles, parurent successivement -dans le salon. Lucien remarqua qu'ils prenaient des poses et -s'appuyaient élégamment d'un bras à la cheminée de marbre noir ou à une -console dorée placée entre deux croisées. Quand ils abandonnaient une de -ces poses gracieuses pour en prendre une autre non moins gracieuse, ils -se mouvaient rapidement et presque avec violence, comme s'ils eussent -obéi à un commandement militaire. - -«--Ces mouvements sont peut-être nécessaires pour plaire aux demoiselles -de province», se dit-il, lorsqu'il fût arraché aux considérations -philosophiques par la nécessité de s'apercevoir que ces beaux messieurs -à poses académiques cherchaient à lui témoigner beaucoup d'éloignement, -ce qu'il essaya de leur rendre au centuple. - -«--Est-ce que vous seriez fâché?» lui dit Mlle Théodelinde en passant -près de lui. - -Il y avait tant de simplicité et de bon naturel dans cette question, -qu'il répondit avec la même candeur: - -«--Si peu fâché, que je vais vous prier de me dire les noms de ces beaux -messieurs qui, si je ne me trompe, cherchent à vous plaire. Ainsi, c'est -peut-être à vos beaux yeux que je dois les marques d'éloignement dont -ils m'honorent en ce moment. - -«--Ce jeune homme qui parle à ma mère est M. de Lanfort. - -«--Il est fort bien et a l'air civilisé; mais ce monsieur qui s'appuie -à la cheminée d'un air si terrible? - -«--C'est M. Ludwig Roller, ancien officier de cavalerie. Les deux -voisins sont ses frères, également officiers démissionnaires après -la révolution de 1830. Ces messieurs n'ont pas de fortune; leurs -appointements leur étaient nécessaires. Maintenant ils ont un cheval -pour eux trois, et, d'ailleurs, leur conversation est singulièrement -appauvrie. Ils ne peuvent plus parler de ce que vous appelez, vous -autres messieurs les militaires, le harnachement, la masse de linge et -chaussure, et autres choses amusantes. Ils n'ont plus l'espoir de -devenir maréchaux de France, comme le maréchal de Larnac, qui fut le -trisaïeul d'une de leurs grand'mères. - -«--Votre description les rend aimables à mes yeux. Et ce gros garçon, -court et épais, qui me regarde de temps en temps d'un air si supérieur, -et en soufflant dans ses joues comme un sanglier? - -«--Comment? Vous ne le connaissez pas? C'est M. le marquis de Sanréal, -le gentilhomme le plus riche de la province.» - -La conversation de Lucien avec Mlle Théodelinde était fort animée; c'est -pourquoi elle fut interrompue par M. de Sanréal, qui, contrarié de l'air -heureux de Lucien, s'approcha de Mlle Théodelinde et lui parla à -demi-voix, sans faire la moindre attention à lui. En province, tout est -permis à un homme riche et non marié. Notre héros fut rappelé aux -convenances par cet acte d'hostilité. L'antique pendule attachée au mur, -à huit pieds de hauteur, avait un cadran d'étain tellement découpé, qu'on -ne pouvait voir ni l'heure, ni les aiguilles; elle sonna, et Lucien vit -qu'il était depuis deux grandes heures chez les Serpierre. Il sortit. - -«--Voyons, se dit-il, si j'ai ces préjugés aristocratiques dont mon père -se moque tant tous les jours.» - -Et il alla chez Mme Berchu, où il trouva le préfet qui achevait sa partie -de boston. - -En le voyant entrer, M. Berchu père dit à sa femme, personne énorme de -cinquante à soixante ans: - -«--Ma petite, offre une tasse de thé à M. Leuwen.» - -Comme Mme Berchu n'écoutait pas, M. Berchu répéta deux fois sa phrase -avec _ma petite._ - -La tasse de thé prise, Lucien alla admirer une robe vraiment jolie que -Mlle Sylviane portait ce soir-là. C'était une étoffe d'Alger, qui avait -des raies fort larges, marron, je crois, et jaune pâle; à la lumière -ces couleurs faisaient fort bien. - -La belle Sylviane répondit à l'admiration de Lucien par une histoire -fort détaillée de cette robe singulière: elle venait d'Alger, il y avait -longtemps qu'elle l'avait dans son armoire, etc., etc. Et, ne se -souvenant plus de sa taille un peu colossale, elle penchait la tête -aux endroits les plus intéressants de cette histoire touchante. - -«--Les belles formes! se dit Lucien pour prendre patience. Sans doute -elle aurait pu figurer comme une de ces déesses de la Raison de 1793, -dont M. de Serpierre vient de nous faire aussi la longue histoire. Mlle -Sylviane aurait été toute fière de se voir ainsi promener sur un -brancard, portée par huit ou dix hommes, dans les rues de la ville.» - -L'histoire de la robe rayée terminée, Lucien ne se sentit plus le -courage de parler. Il écouta M. le préfet qui répétait avec une fatuité -bien lourde un article des _Débats_ de la veille. - -«--Ces gens-là professent, et ne font jamais de conversation, pensait -Lucien. Si je m'assieds, je m'endors; il faut fuir pendant que j'en ai -encore la force.» - -Il regarda à sa montre dans l'antichambre: il n'était resté que vingt -minutes chez Mme Berchu. - -Afin de n'oublier aucune de ses nouvelles connaissances et surtout pour -ne pas les confondre entre elles, ce qui eût été déplorable, avec des -amours-propres de province, il prit le parti de faire une liste de ses -amis de fraîche date. Il la divisa d'après les rangs, comme celle que -les journaux anglais donnent au public, pour les bals d'Almack. - -Voici cette liste: - -«Mme la comtesse de Commercy, maison de Lorraine. - -«M. le marquis et Mme la marquise de Puy-Laurens. - -«M. de Lanfort, citant Voltaire et répétant les raisonnements de -Dupoirier sur le code civil et les partages. - -«M. le marquis et Mme la marquise de Sauves d'Hocquincourt; M. d'Antin, -ami de madame. Le marquis, homme très brave, mourant habituellement -de peur. - -«Le marquis de Sanréal, court, épais, incroyable de fatuité, et cent -mille livres de rente. - -«Le marquis de Pointcarré et sa fille, Mme de Chasteller, le meilleur -parti de la province, des millions et l'objet des vœux de MM. de Blancet, -de Goëllo, etc., etc. On m'avertit que Mme de Chasteller ne voudra jamais -me recevoir à cause de ma cocarde: il faudrait pouvoir y aller en habit -bourgeois. - -«La comtesse de Marcilly, veuve d'un cordon rouge; un bisaïeul maréchal -de France. - -«Les trois comtes Roller: Ludwig, Sigismond et André, braves officiers, -chasseurs déterminés et mécontents. Les trois frères disent exactement -les mêmes choses; Ludwig a l'air terrible, et me regarde de travers. - -«Comte de Wassignies, ancien lieutenant-colonel, homme de sens et -d'esprit; tacher de me lier avec lui. Ameublement de bon goût, valets -bien tenus. - -«Comte Génévray, petit bonhomme de dix-neuf ans, gros et trop serré dans -un habit trop étroit; moustaches noires, répétant tous les soirs deux -fois que, sans _légitimité_, il n'y a pas de bonheur pour la France; -bon diable au fond; beaux chevaux. - -«Êtres que je connais, mais avec lesquels il faut éviter toute -conversation particulière, car une première oblige à vingt autres et ils -parlent comme le journal de la veille: - -«M. et Mme de Louvalle; Mme de Saint-Cyran; M. de Bernheim; MM. de -Jaurey, de Vaupoil, de Serdan, de Pouly, de Saint-Vincent, de Pelletier, -Luzy, de Vincent, de Charlemont, etc.» - -C'est au milieu de tout cela que Lucien vivait. Il était bien rare qu'il -passât une journée sans voir le docteur, et, même dans le monde, ce -terrible homme lui adressait souvent ses improvisations passionnées. -Lucien était si neuf, qu'il ne s'étonnait ni de l'excellente réception -que lui faisait la bonne compagnie de Nancy, à l'exception des jeunes -gens, ni de la constance de Dupoirier à le cultiver et à le protéger. -Au milieu de son éloquence si insolente, celui-ci était un homme d'une -timidité singulière; il ne connaissait pas Paris et se faisait un -monstre de la vie qu'on y menait, et cependant il brûlait d'y aller. -Ses correspondants lui avaient appris, depuis longtemps, bien des choses -sur M. Leuwen père. - -«--Dans cette maison, se disait-il, je trouverai un excellent dîner -gratis, des hommes considérables à qui je pourrai parler et qui me -protégeront en cas de malheur. Au moyen des Leuwen je ne serai pas -isolé dans cette Babylone. Ce petit jeune homme écrit tout à ses -parents; ils savent sans doute déjà que je le protège ici.» - -Mmes de Marcilly et de Commercy, âgées l'une et l'autre de plus de -soixante ans et chez lesquelles Lucien eut le bon esprit de se laisser -souvent inviter à dîner, l'avaient présenté à toute la ville. Lucien -suivait à la lettre les conseils que lui donnait Mlle Théodelinde. Il -n'eut pas passé huit jours dans la bonne compagnie qu'il s'aperçut -qu'elle était déchirée par un schisme violent. - -D'abord on eut honte de cette division et on voulut la cacher à un -étranger; mais l'animosité et la passion remportèrent, car c'est là un -des bonheurs de la province: on y a encore de la passion. - -M. de Wassignies et les gens raisonnables croyaient vivre sous le règne -de Henri V; tandis que Sanréal, Ludwig Roller et les plus ardents, -n'admettaient pas les abdications de Rambouillet et attendaient le -règne de Louis XIX après la fin de celui de Charles X.--Lucien allait -souvent dans ce qu'on appelait l'hôtel de Puy-Laurens; c'était une -grande maison, située à l'extrémité d'un faubourg occupé par des -tanneurs, et dans le voisinage d'une rivière de douze pieds de large et -fort odoriférante. Au-dessus de petites fenêtres carrées, éclairant des -remises et des écuries, on voyait régner une longue file de grandes -croisées avec de petits toits en tuile au-dessus de chacune d'elles; ces -petits toits destinés à garantir les verres de Bohême. Préservés ainsi -de la pluie depuis vingt ans, ils n'avaient peut-être pas été lavés et -donnaient à l'intérieur une lumière jaune. - -Dans la plus triste des chambres éclairées par ces vitres sales, on -trouvait, devant un ancien bureau de Boule, un grand homme sec, portant, -par principe politique, de la poudre et une queue; car il avouait -souvent, et avec plaisir, que les cheveux courts et sans poudre étaient -bien plus commodes. Ce martyr des bons principes était fort âgé et -s'appelait le marquis de Puy-Laurens. Durant l'émigration, il avait été -le compagnon fidèle d'un illustre personnage; quand ce personnage fut -tout-puissant, on lui fit honte de ne rien faire pour un homme que ses -courtisans appelaient _un ami de trente ans._ Enfin, après bien des -sollicitations, que M. de Puy-Laurens trouva souvent fort humiliantes, -il fut nommé receveur général des finances à... - -Depuis l'époque de ces sollicitations désagréables et aboutissant à un -emploi de _finances_, M. de Puy-Laurens, outré contre la famille à -laquelle il avait consacré sa vie, voyait tout en noir. Mais ses -principes étaient restés purs, et il eût, comme devant, sacrifié sa vie -pour eux. - -«--Ce n'est pas parce qu'il est homme aimable, répétait-il souvent, -que Charles X est notre roi. Aimable ou non, il est fils du Dauphin, -qui était fils de Louis XV; il suffit.» - -Il ajoutait, en petit comité: - -«--Est-ce la faute de la _légitimité_ si le légitime est un imbécile? -Est-ce que mon fermier sera dégagé du devoir de me payer le prix de sa -ferme, par la raison que je suis un sot ou un ingrat?» - -M. de Puy-Laurens abhorrait Louis XVIII. - -«--Cet égoïste énorme a donné une sorte de légitimité à la révolution. -Par lui, la révolte a un argument plausible, ridicule pour nous, -ajoutait-il, mais qui peut entraîner les faibles. Oui, monsieur, -disait-il à Lucien le lendemain du jour où celui-ci lui avait été -présenté, la couronne étant un bien et une jouissance viagère, rien de -ce que fait le détenteur actuel ne peut obliger le successeur, pas même -le serment! car ce serment, quand il le prêta, _il était sujet et ne -pouvait rien refusera son roi._» - -Lucien écoutait toutes ces choses et d'autres encore, d'un air fort -attentif et même respectueux, comme il convient à un jeune homme; mais -il avait grand soin que son air poli n'allât point jusqu'à l'approbation. - -«--Moi, plébéien et libéral, je ne puis être quelque chose, au milieu de -toutes ces variétés, que par la résistance.» - -Quand Dupoirier était présent, il enlevait, sans façon, la parole au -marquis. - -«--La suite de toutes ces belles choses, disait-il, c'est que l'on en -viendra à partager toutes les propriétés d'une commune également entre -tous les habitants. En attendant ce but final de tous les libéraux, -le code civil se charge de faire des petits bourgeois de tous nos -enfants. Quelle noble fortune pourrait se soutenir avec ce partage -continu à la mort de chaque père de famille? Ce n'est pas tout; l'armée -nous restait pour nos cadets; mais, comme ce code civil, que -j'appellerai, moi, infernal, prêche l'égalité dans les fortunes, la -conscription porte le principe de l'égalité dans l'armée. L'avancement -est platement donné par une loi; rien ne dépend plus de la faveur du -monarque. Donc, à quoi bon plaire au roi? Or, monsieur, du moment où -l'on fait cette question, il n'y a plus de monarchie. Il ne nous reste -plus que la religion chez le paysan; car point de religion, point de -respect pour l'homme riche et noble; un esprit d'examen infernal; et, au -lieu du respect, de l'envie, et, à la moindre prétendue injustice, de -la révolte.» - -Le marquis de Puy-Laurens reprenait alors: - -«--Donc, il n'y a plus de ressource que dans l'appel des Jésuites, -auxquels, pendant quarante ans, l'on donnera, par une loi, la dictature -de l'éducation.» - -Le plaisant, c'est qu'en soutenant ces opinions, le marquis se disait et -se croyait patriote, en cela bien supérieur au vieux coquin de Dupoirier -qui, en sortant un jour de chez M. de Puy-Laurens, dit à Lucien: - -«--Un homme naît duc, millionnaire, pair de France; ce n'est pas à lui à -examiner si sa condition est conforme ou non à la vertu, au bonheur -général, et autres belles choses. Elle est bonne, cette condition, donc, -il faut tout faire pour la soutenir et l'améliorer, autrement l'opinion -le méprise comme un lâche ou un sot.» - -«--Mon sort est-il donc de passer ma vie entre des légitimistes fort -égoïstes et polis, adorant le passé, et des républicains, fous généreux -et ennuyeux, adorant l'avenir? Maintenant, je comprends mon père, quand -il s'écrie: «Que ne suis-je né en 1710, avec cinquante mille livres de -rente!» - -Les beaux raisonnements que Lucien endurait tous les soirs et que le -lecteur n'a endurés qu'une fois, étaient la profession de foi de tout -ce qui, dans la noblesse de Nancy et de la province, s'élevait un peu -au-dessus des innocentes répétitions des articles de la _Quotidienne_, -de la _Gazette de France_, etc. Après un mois de patience, Lucien arriva -à trouver réellement intolérable la société de ces grands et nobles -propriétaires, parlant comme si eux seuls étaient au monde, et ne -parlant jamais que de haute politique, des avoines. - -Cet ennui n'avait qu'une seule exception: il était tout joyeux quand, -arrivant à l'hôtel de Puy-Laurens, il était reçu par la marquise. C'était -une grande femme de trente-quatre ou trente-cinq ans, peut-être -davantage, qui avait des yeux superbes, une peau magnifique, et, de plus, -l'air de se moquer fort de toutes les théories du monde. Elle contait à -ravir, donnait des ridicules à pleines mains et presque sans distinction -de parti. Elle frappait juste en général, et l'on riait toujours dans le -groupe où elle était. Volontiers Lucien en eût été amoureux; mais la place -était prise, et la grande occupation de Mme de Puy-Laurens était de se -moquer d'un fort aimable jeune homme, M. de Lanfort. - -Les plaisanteries étaient sur le ton de l'intimité la plus tendre, mais -personne ne s'en scandalisait. - -«--Voici encore un des avantages de la province,» se disait Lucien. - -Du reste, il aimait beaucoup à rencontrer M. de Lanfort; c'était presque -le seul de tous les _natifs_ qui ne parlât point trop haut. Lucien -s'attacha à la marquise, et, au bout de quinze jours, elle lui sembla -jolie. On trouvait chez elle un mélange piquant de la vivacité des -sensations de la province et de l'urbanité de Paris. C'était, en effet, -à la cour de Charles X qu'elle avait achevé son éducation, pendant que -son mari était receveur général dans un département assez éloigné. Pour -plaire à son mari et à son parti, Mme de Puy-Laurens allait à l'église -deux ou trois fois le jour; mais, dès qu'elle y était entrée, le temple -du Seigneur devenait un salon. Lucien plaçait sa chaise le plus près -possible de Mme de Puy-Laurens, et trouvait ainsi le secret de faire la -cour aux exigences de la bonne compagnie avec le moins d'ennui possible. - -Un jour que la marquise riait trop haut, depuis dix minutes, avec ses -voisins, un prêtre s'approcha et voulut hasarder des représentations: - -«--Il me semblerait, madame la marquise, que la maison de Dieu... - -«--Est-ce à moi, par hasard, que s'adresse ce _madame?_ Je vous trouve -plaisant, mon petit abbé! Votre office est de sauver nos âmes, et vous -êtes tous si éloquents que, si nous ne venions chez vous par principes, -vous n'auriez pas un chat. Vous pouvez parler tant qu'il vous plaira dans -votre chaire; mais souvenez-vous que votre devoir est de répondre quand -je vous interroge. Monsieur votre père, qui était laquais de ma -belle-mère, aurait dû mieux vous instruire.» - -Un rire général, quoique contenu, suivit cet avis charitable. Ce fut -plaisant, et Lucien ne perdit pas une nuance de cette petite scène. -Mais, par compensation, il l'entendit au moins raconter cent fois. - -Il en arriva une grande brouille entre Mme de Puy-Laurens et M. de -Lanfort; Lucien redoubla d'assiduité. Rien n'était plus amusant que les -sorties des deux parties belligérantes. Elles continuaient à se voir -chaque jour; leur manière d'être faisait la nouvelle de Nancy. Lucien -sortait souvent de l'hôtel de Puy-Laurens avec M. de Lanfort; il -s'établit entre eux une sorte d'intimité. M. de Lanfort était -heureusement né, et, d'ailleurs, ne regrettait rien. Il se trouvait -capitaine de cavalerie à la révolution de 1830, et avait été ravi de -quitter un métier qui l'ennuyait. Un matin qu'il sortait, avec Lucien, -de chez Mme de Puy-Laurens, où il venait d'être fort maltraité et -publiquement: - -«--Pour rien au monde, disait-il, je ne m'exposerais à égorger des -tisserands ou des tanneurs, comme c'est votre affaire, par le temps qui -court. - -«--Il faut avouer que le service ne vaut rien depuis Napoléon, répondait -Lucien. Sous Charles X vous étiez obligés de faire les agents -provocateurs, comme à Colmar, dans l'affaire Caron, ou d'aller en -Espagne prendre le général Riego, pour le laisser pendre par le roi -Ferdinand. Il faut convenir que ces belles choses ne conviennent guère -à des gens tels que vous et moi. - -«--Il fallait vivre sous Louis XIV; on passait son temps à la cour dans -la meilleure compagnie du monde, avec Mme de Sévigné, M. le duc de -Villeroy, M. le duc de Saint-Simon et l'on n'était avec les soldats que -pour les conduire au feu et accrocher de la gloire, s'il y en avait. - -«--Oui, fort bien pour vous, monsieur le marquis, mais, moi, sous -Louis XIV, je n'eusse été qu'un marchand, tout au plus un Samuel Bernard -au petit pied.» - -Le marquis de Sanréal les accosta, à leur grand regret, et la -conversation prit un cours tout différent. On parla de la sécheresse -qui allait ruiner les propriétaires des prairies non arrosées; on se -jeta dans la discussion de la nécessité d'un canal qui irait prendre les -eaux dans le bois de Baccarat. Lucien n'avait d'autre consolation que -d'examiner de près le Sanréal; c'était à ses yeux, le vrai type du grand -propriétaire de province. Sanréal était un petit homme de trente-trois -ans, avec des cheveux d'un noir sale et une taille épaisse. Il affectait -toutes sortes de choses, et, par-dessus tout, la bonhomie et le -sans-façon, mais sans renoncer pour cela, tant s'en faut, à la finesse -et à l'esprit. Ce mélange de prétentions opposées, mis en lumière par -une fortune énorme pour la province, et une assurance correspondante, en -faisait un sot singulier. Il n'était pas précisément sans idées, mais -vain et prétentieux au possible, à se faire jeter parla fenêtre, surtout -quand il visait particulièrement à l'esprit. S'il vous prenait la main, -une de ses gentillesses était de la serrer à vous faire crier; il criait -lui-même à tue-tête par plaisanterie, quand il n'avait rien à dire. Il -outrait avec soin toutes les modes qui montrent la bonhomie et le laisser -aller, et l'on voyait qu'il se répétait cent fois le jour: - -«--Je suis le plus grand propriétaire de la province, et, partant, je -dois être autrement qu'un autre.» - -Si un portefaix faisait une difficulté à un de ses gens dans la rue, il -s'élançait en courant pour aller vider la querelle, et il eût, -volontiers, tué le portefaix. Son grand titre de gloire, ce qui le -plaçait à la tête des hommes énergiques et bien pensants de la province, -c'était d'avoir arrêté de sa main un des malheureux paysans, fusillés -sans savoir pourquoi, par ordre des Bourbons, à la suite d'une des -conspirations ou plutôt des émeutes qui éclatèrent sous leur règne. -Lucien n'apprit ce détail que beaucoup plus tard. Le parti du marquis -de Sanréal en avait honte pour lui, et lui-même, étonné de ce qu'il -avait fait, commençait à douter qu'un gentilhomme, grand propriétaire, -dût remplir l'office de gendarme, et, pire encore, choisir un malheureux -paysan au milieu d'une foule, pour le faire fusiller en quelque sorte -sans jugement et après une simple comparution devant une commission -militaire. Le marquis, en cela seulement semblable aux aimables marquis -de la Régence, était à peu près complètement ivre tous les jours, dès -midi ou une heure; or, il était deux heures quand il accosta M. de -Lanfort. Dans cette position, il parlait continuellement, et était le -héros de tout conte. - -«--Celui-ci ne manque pas d'énergie et ne tendrait pas le cou à la hache -de 93, comme les d'Hocquincourt, ces moutons dévots,» se dit Lucien. - -Le marquis de Sanréal tenait table ouverte soir et matin, et, en parlant -politique, ne descendait jamais des hauteurs de la plus emphatique -énergie. Il avait ses raisons pour cela; il savait par cœur une vingtaine -de phrases de M. de Chateaubriand, celle, entre autres, sur le bourreau -et les six autres personnes nécessaires pour gouverner le département. -Pour se soutenir à ce degré d'éloquence, il avait toujours, sur une -petite table d'acajou placée à côté de son fauteuil, une bouteille de -cognac, quelques lettres d'outre-Rhin, et un numéro de la _France_, -journal qui combat les abdications de Rambouillet, en 1830. Personne -n'entrait chez Sanréal sans boire à la santé du roi et de son héritier -légitime, Louis XIX. - -«--Parbleu, monsieur, s'écria-t-il en se tournant vers Lucien, peut-être -un jour ferons-nous le coup de fusil ensemble, si jamais les grands -légitimistes de Paris ont l'esprit de secouer le joug des avocats.» - -Lucien répondit d'une façon qui eut le bonheur de plaire an marquis, -plus qu'à demi ivre, et, à partir de cette matinée, qui se termina par -du vin brûlé, dans le café _ultra_ de la ville, Sanréal s'accoutuma tout -à fait à Lucien. Mais cet héroïque marquis avait des inconvénients: il -n'entendait jamais nommer Louis-Philippe sans lancer d'une voix -singulière et glapissante, ce simple mot: _voleur._ C'était là son trait -d'esprit qui, à chaque fois, faisait rire à gorge déployée la plupart des -nobles dames de Nancy, et cela dix fois dans une soirée. Lucien fut -choqué de l'éternelle répétition et de l'éternelle gaieté. - -C'est après avoir observé soixante ou cent fois l'effet électrique de -cette ingénieuse plaisanterie que Lucien se dit: - -«--Je serais bien dupe de dire un mot de ce que je pense, à ces comédiens -de campagne; tout, chez eux, même le rire, est une affectation; jusque -dans les moments les plus gais, ils songent à 93.» - -Cette observation fut décisive pour le succès de notre héros. Quelques -mots trop sincères avaient déjà nui à l'engouement dont il commençait à -être l'objet. Dès qu'il mentit à tout venant, comme chantait la cigale, -l'engouement reprit de plus belle; mais aussi, avec le naturel, le -plaisir s'envola. Par une triste compensation, avec la prudence, l'ennui -commença pour Lucien. À la vue de chacun des nobles amis de la comtesse -de Commercy, il savait d'avance ce qu'il fallait dire et les réponses -qui allaient suivre. Les plus aimables de ces messieurs n'avaient guère -que huit ou dix plaisanteries à leur usage, et l'on peut juger de leur -agrément par le mot du marquis de Sanréal qui passait pour l'un des plus -gais. Au reste, l'ennui est si douloureux, même en province, même aux -gens chargés de le distribuer le plus abondamment, que les vaniteux -gentilshommes de Nancy aimaient assez à parler à Lucien et à s'arrêter -dans la rue avec lui. Ce bourgeois, qui _pensait_ assez bien malgré -les millions de son père, faisait nouveauté. - -D'ailleurs, Mme de Puy-Laurens avait déclaré qu'il avait beaucoup -d'esprit. Ce fut le premier succès de Lucien dans le fait, il était un -peu moins neuf qu'à son départ de Paris. - -Parmi les personnes qui s'attachèrent à lui, celle qu'il distinguait le -plus était, sans comparaison, le colonel comte de Wassignies. C'était -un grand homme blond, jeune encore, quoique fort ridé, qui avait l'air -sage et non pas froid. Il avait été blessé en juillet 1830, et n'abusait -pas trop de cet immense avantage. Rentré à Nancy, il avait eu le -malheur d'inspirer une grande passion à la petite Mme de Villebelle, -remplie d'esprit appris, et avec des yeux fort beaux, mais où brillait -une ardeur désagréable et de mauvaise compagnie. Elle dominait M. de -Wassignies, le vexait, l'empêchait d'aller à Paris, pays que sa curiosité -brûlait de revoir, el surtout voulait qu'il fît de Lucien son ami intime. - -M. de Wassignies venait chercher celui-ci chez lui. Il l'accablait de -questions auxquelles Lucien tâchait de répondre en Normand, pour s'amuser -un peu, pendant ces visites si longues; car le temps semble ne pas -marcher à ces provinciaux; même aux plus polis, une visite de deux heures -est chose commune. - -Un jour, Lucien vit Mme d'Hocquincourt excédée de M. d'Antin. Ce bon -jeune homme, si Français, si insouciant de l'avenir, si disposé à plaire, -si enclin à la gaieté, était, ce jour-là, fou d'amour et de tendre -mélancolie; il avait perdu la tête au point de chercher à être plus -aimable qu'à l'ordinaire. Au lieu de comprendre les invitations polies -d'aller se promener quelques instants et de revenir plus tard, que Mme -d'Hocquincourt lui adressait, M. d'Antin se bornait à arpenter le salon. - -«--J'ai grande envie, madame, lui dit Lucien, de vous faire cadeau d'une -petite gravure anglaise, arrangée dans un cadre gothique délicieux; je -vous demanderai la permission de la placer dans votre salon, et, le jour -où je ne la verrai plus à sa place ordinaire, pour vous marquer tout mon -dépit d'une action aussi noire, je ne mettrai plus les pieds chez vous. - -«--C'est que vous êtes un homme d'esprit, vous, lui répondit-elle en -riant. Vous n'êtes pas assez bête pour devenir amoureux... Grand Dieu, -peut-on voir rien de plus ennuyeux que l'amour?...» - -Mais de tels mots étaient rares pour le pauvre Lucien; sa vie redevenait -bien terne et bien monotone. Il avait pénétré dans les salons de Nancy; -il avait des domestiques avec des livrées charmantes; son tilbury et sa -calèche, que sa mère avait fait venir de Londres, pouvaient le disputer, -par leur fraîcheur, aux équipages de M. de Sanréal et des plus riches -propriétaires du pays; il avait eu l'agrément d'adresser à son père des -anecdotes sur les premières maisons de Nancy. Et, avec tout cela, il -était aussi ennuyé, pour le moins, que lorsqu'il passait ses soirées -dans les rues de Nancy, sans connaître personne. Souvent, au moment de -monter dans une maison, il s'arrêtait dans la rue avant de s'exposer au -supplice de ces cris qui allaient lui percer l'oreille. «Monterai-je?» -se disait-il. Quelquefois même, de la rue, il entendait ces cris. Le -provincial dissertant est terrible dans sa détresse; quand il n'a plus -rien à dire, il a recours à la force de ses poumons; il en paraît fier, -et avec raison, car, par là, fort souvent, il l'emporte sur son -adversaire et le réduit au silence. - -«--_L'ultra_ de Paris est apprivoisé, se disait Lucien. Mais ici, je le -trouve à l'état de nature: c'est une espèce terrible, bruyante, -injuriante, accoutumée à n'être jamais contredite, parlant pendant trois -quarts d'heure avec la même phrase. Les ultras les plus insupportables de -Paris, ceux qui font déserter les salons du faubourg, feraient ici des -gens de bonne compagnie, modérés, parlant d'un ton de voix convenable.» - -L'inconvénient de parler haut était le pire pour Lucien; il ne pouvait -s'y faire. - -«--Je devrais les étudier comme on étudie l'histoire naturelle. M. -Cuvier nous disait, au Jardin des plantes, qu'étudier avec méthode, en -notant avec soin les différences et les ressemblances, était un moyen -sûr de se guérir du dégoût qu'inspirent les vers, les insectes, les -crabes hideux de la mer, etc.» - -Quand il rencontrait un de ses nouveaux amis, il ne pouvait guère se -dispenser de s'arrêter avec lui dans la rue. Là, on se regardait, on -ne savait que dire, on parlait de la chaleur ou du froid; car le -provincial ne lit guère que les journaux, et, passé l'heure de la -discussion sur le journal, il ne sait que dire. - -«--Vraiment, ici, c'est un malheur que d'avoir de la fortune, pensait -Lucien, les riches sont plus inoccupés que les autres, et par là, en -apparence, plus méchants. Ils passent leur vie à examiner avec un -microscope les actions de leurs voisins; ils ne connaissent d'autres -remèdes à l'ennui que d'être ainsi les espions les uns des autres, et -c'est ce qui, pendant les premiers mois, dérobe un peu à l'étranger -la stérilité de leur esprit. Quand le mari s'apprête à faire à cet -étranger une histoire connue de sa femme et de ses enfants, on voit -ceux-ci brûlant de prendre la parole et de la voler à leur père, pour -narrer eux-mêmes le conte; et souvent, sous prétexte d'ajouter une -nouvelle circonstance oubliée, ils recommencent l'histoire.» - -Quelquefois, de guerre lasse, au lieu de faire sa toilette en -descendant de cheval et d'aller dans la noble société, Lucien restait -à boire un verre de bière avec son hôte M. Bonnard. - -«--J'irai offrir cent louis à M. le préfet lui-même, disait un jour à -Lucien ce brave industriel, fort peu respectueux envers le pouvoir; -j'irai offrir cent louis pour obtenir la permission de faire entrer -deux mille sacs de blé venant de l'étranger; et cependant son père a -vingt mille francs d'appointements!» - -Bonnard n'avait pas plus de respect pour la noblesse du pays que pour -les magistrats. - -«--Sans le docteur Dupoirier, ces b...-là ne seraient pas trop méchants. -Vous le recevez bien souvent, monsieur, prenez garde à vous! Les nobles -de ce pays-ci, ajoutait-il, crèvent de peur quand le courrier de Paris -retarde de quatre heures; alors ils viennent me vendre d'avance leur -récolte de blé; ils sont à mes genoux pour avoir de l'or, et le -lendemain, rassurés par le courrier qui, enfin, est arrivé, ils ne me -rendent qu'à peine mon salut dans la rue. Moi, je ne crois pas manquer -à la probité en tenant note de chaque impolitesse et en la leur faisant -payer un louis. Je m'arrange pour cela avec le valet de chambre qu'ils -envoient me livrer leur grain; car, quoique fort avares, croiriez-vous, -monsieur, qu'ils n'ont pas même le cœur de venir voir mesurer leur blé? -Au quatrième ou cinquième décalitre, le gros M. de Sanréal prétend que -la poussière lui fait mal à la poitrine. Drôle de particulier pour -rétablir les corvées, les jésuites et l'ancien régime contre nous!» - -Un soir, comme les officiers se promenaient sur la place d'armes, après -l'ordre, le colonel Malher de Saint-Mégrin céda à un mouvement de haine -contre notre héros. - -«--Qu'est-ce que ces quatre ou cinq livrées de couleur éclatante et avec -des galons énormes que vous étalez dans les rues? Cela fait un mauvais -effet au régiment. - -«--Ma foi, mon colonel, aucun article du règlement ne défend de dépenser -son argent, quand on en a. - -«--Êtes-vous fou de parler ainsi au colonel? lui dit tout bas son ami -Filloteau en le prenant à part. Il vous fera un mauvais parti. - -«--Et quel mauvais parti voulez-vous qu'il me fasse? Je pense qu'il me -hait autant qu'on peut haïr un homme qu'on voit aussi rarement; mais -certainement, je ne reculerai pas d'un pouce devant un homme qui me -hait sans que je lui en aie donné aucune raison. _Mon idée_ est pour -les livrées, dans le _présent quart d'heure_, et j'ai fait venir de -Paris, par la même occasion, douze paires de fleurets. - -«--Ah! mauvaise tête! - -«--Pas le moins du monde, mon colonel je vous donne ma parole d'honneur -que vous n'avez pas un officier moins fat et plus pacifique. Je désire -que personne ne me cherche et n'avoir personne à chercher. Je serai -parfaitement poli, parfaitement sage avec tout le monde. Mais, si l'on -me taquine, on me trouvera.» - -Deux jours après le colonel Malher fit venir Lucien, et lui défendit, -mais d'un air embarrassé et faux d'avoir plus de deux domestiques en -livrée. Lucien fit habiller ses gens en bourgeois, et avec la dernière -élégance, ce qui contrastait plaisamment avec leur air gauche et commun. -Il se servit, pour ces vêtements nouveaux, d'un tailleur du pays. Cette -circonstance, à laquelle il n'avait pas songé, fil le succès de sa -plaisanterie; elle lui fit beaucoup d'honneur dans la société, et Mme -de Commercy lui en adressa des compliments. Pour Mmes d'Hocquincourt et -de Puy-Laurens, elles étaient folles de lui. - -Lucien écrivit l'histoire des livrées à sa mère. Le colonel, de son côté, -l'avait dénoncé au ministre: Lucien s'y attendait. Il crut remarquer, -vers cette époque, que l'on prenait son mérite beaucoup plus au sérieux -dans les salons de Nancy; c'est que le docteur Dupoirier montrait les -réponses de ses amis de Paris aux lettres par lesquelles il demandait -des renseignements sur la position sociale et sur la fortune de la -maison Leuwen, Van Peters et Cie. Ces réponses avaient été on ne peut -plus favorables. - -«--Cette maison, lui disait-on, est du petit nombre de celles qui -achètent, à l'occasion, des nouvelles aux ministres, ou les exploitent -de compte à demi avec eux.» - -C'était particulièrement M. Leuwen père qui se livrait à ce mauvais -genre d'affaires, qui ruinent à la longue, mais qui donnent des relations -agréables et de l'importance. Il était au mieux avec les bureaux, et fut -prévenu en temps utile de la dénonciation envoyée par le colonel Malher -contre son fils. Cette affaire l'amusa beaucoup; il s'en occupa, et, un -mois après, le colonel Malher de Saint-Mégrin reçut à ce sujet une lettre -ministérielle extrêmement désagréable. Il eut bonne envie d'envoyer -Lucien en détachement, à une ville manufacturière dont les ouvriers -commençaient à se former en sociétés de secours mutuels. Mais enfin, -comme, quand on est chef de corps, il faut savoir se mortifier, le -colonel, rencontrant Lucien, lui dit avec le sourire faux d'un homme du -commun qui veut faire de la finesse. - -«--Jeune homme, on m'a rendu compte de votre obéissance relativement -aux livrées. Je suis content de vous; ayez autant d'hommes en livrées -qu'il vous plaira, mais gare la bourse de papa! - -«--Colonel, j'ai l'honneur de vous remercier, répondit Lucien avec -lenteur. _Mon papa_ m'a écrit à ce sujet: je parierais même qu'il a vu -le ministre.» - -Le sourire qui accompagna ce dernier mot choqua profondément le colonel. - -«--Ah! si je n'étais pas colonel, avec envie de devenir maréchal de -camp, pensa Malher, quel bon coup d'épée te vaudrait ce dernier mot, -fichu insolent!» - -Et il salua le sous-lieutenant avec l'air franc et brusque d'un vieux -soldat. - -Ce fut ainsi, par un mélange de force et de prudence, comme on dit dans -les livres graves, que Lucien laissa redoubler, à la vérité, la haine -qu'on avait pour lui au régiment; mais aucun mauvais propos ne fut -entendu officiellement par lui. Plusieurs de ses camarades étaient -aimables, mais il avait pris la mauvaise habitude de parler à ces -camarades aussi peu que le pouvait admettre la politesse la plus -exacte. Par cet aimable plan de vie, il s'ennuyait mortellement et ne -contribuait en rien aux plaisirs des jeunes officiers de son âge. Il -avait les défauts de son siècle. - -Vers ce temps, l'effet de nouveauté de la société de Nancy sur l'âme -de notre héros était tout à fait anéanti. Lucien connaissait par cœur -tous les personnages. Il était réduit à philosopher. Il trouvait qu'il -y avait plus de naturel qu'à Paris, mais, par une conséquence naturelle, -les sots étaient plus incommodes à Nancy. - -«--Ce qui manque tout à fait à ces gens-ci, se disait-il, c'est -l'imprévu.» - -Cet imprévu, Lucien l'entrevoyait quelquefois auprès du docteur -Dupoirier et de Mme de Puy-Laurens. - -Il n'avait jamais rencontré dans la société cette Mme de Chasteller qui, -autrefois, l'avait vu tomber de cheval à son arrivée à Nancy. Il l'avait -oubliée, mais, par habitude, il passait presque tous les jours dans la -rue de la Pompe. Il est vrai qu'il regardait plus souvent l'officier -libéral, espion attaché au cabinet littéraire de Schmidt, que les -persiennes vert perroquet. Une après-midi, les persiennes étaient -ouvertes; Lucien vit un joli petit rideau de croisée en mousseline -brodée, et il se mit aussitôt, sans presque y songer, à faire briller -son cheval. Ce n'était point le cheval anglais du préfet, mais un petit -bidet hongrois, qui prit fort mal la chose. Le hongrois se mit tellement -en colère et fit des sauts si extraordinaires que, deux ou trois fois, -Lucien fut sur le point d'être désarçonné. - -«--Quoi! à la même place!» se disait-il en rugissant de colère. Et pour -comble de misère, dans les moments les plus critiques, il vit le petit -rideau s'écarter un peu du bois de la croisée. Il était évident que -quelqu'un le regardait. C'était, en effet, Mme de Chasteller, qui se -disait: - -«--Ah! voilà mon jeune officier qui va encore tomber!» - -Elle le remarquait souvent, comme il passait: sa toilette était -parfaitement élégante et pourtant il n'avait rien de gourmé. - -Enfin, Lucien eut cette mystification extrême que son petit cheval -hongrois le jeta par terre, à dix pas peut-être de l'endroit où il était -tombé le jour de l'arrivée de son régiment. - -«--On dirait que c'est un sort! se dit-il en remontant à cheval, ivre de -colère; je suis prédestiné à être ridicule aux yeux de cette jeune -femme!» - -Le soir chez Mme de Commercy, il raconta son malheur, qui devint la -nouvelle du jour, et il eut le plaisir de l'entendre raconter à chaque -nouvel arrivant. Vers la fin de la soirée, il entendit nommer Mme de -Chasteller; il demanda à Mme de Serpierre pourquoi on ne la voyait -jamais dans le monde. - -«--Son père, le marquis de Pointcarré, vient d'avoir un accès de goutte; -il a été du devoir de sa fille, quoique élevée à Paris, de lui faire -compagnie. D'ailleurs, nous n'avons pas le bonheur de lui plaire.» - -Une dame, placée à côté de Mme de Serpierre, ajouta des paroles amères, -sur lesquelles Mme de Serpierre renchérit encore. - -«--Mais se disait Lucien, ceci est de l'envie toute pure. Ou la conduite -de Mme de Chasteller leur fournit-elle un heureux prétexte?» - -Et il se rappela ce que M. Bouchard, le maître de poste lui avait -dit, le jour de son arrivée, an sujet de M. Busant de Sicile, -lieutenant-colonel au régiment de hussards. - -Le lendemain matin, pendant toute la manœuvre, il ne put penser à autre -chose qu'à son malheur de la veille... - -«--Pourtant monter à cheval est peut-être la seule chose au monde dont -je m'acquitte bien! Je danse fort mal, je ne brille guère dans un salon. -C'est clair, la Providence a voulu m'humilier. Parbleu! si je rencontre -jamais cette jeune femme, il faut que je la salue; mes chutes nous ont -fait faire connaissance, et, si elle prend mon salut pour une -impertinence, tant mieux, ce souvenir mettra quelque chose entre le -moment présent et l'image de mes chutes ridicules.» - -Quatre on cinq jours après, allant à pied à la caserne pour le pansement -du soir, il vit à dix pas devant lui, au tournant d'une rue, une femme -assez grande, en chapeau fort simple. Il lui sembla reconnaître ces -cheveux singuliers par leur quantité et par la beauté de la couleur, -comme lustrés, qui l'avaient frappé trois mois auparavant. C'était, en -effet, Mme de Chasteller. Il fut surpris de revoir la démarche jeune et -légère de Paris. - -«--Si elle me reconnaît, elle ne pourra pas s'empêcher de me rire -au nez.» - -Et il regarda ses yeux; mais la simplicité et le sérieux de leur -expression annonçaient une rêverie un peu triste, et pas du tout l'idée -de se moquer. Il ne se souvint de son projet de saluer Mme de Chasteller -que longtemps après qu'elle lut passée; son regard modeste et même timide -avait été si noble que, lorsqu'elle contrepassa Lucien, malgré lui, il -avait baissé les yeux. Les trois grandes heures que la manœuvre prit ce -matin-là à notre héros, lui semblèrent moins longues qu'à l'ordinaire; -il se figurait constamment ce regard si peu provincial qui était tombé -en plein dans ses yeux. Le soir, il redoubla de prévenance et d'attention -envers Mme de Serpierre et cinq ou six de ses bonnes amies, réunies -autour d'elle. Il écouta, avec des regards fort animés, une diatribe -infinie et remplie d'aigreur contre la cour de Louis-Philippe, laquelle -se termina par une critique amère de Mme de Sauves-d'Hocquincourt. Sa -précaution constante lui permit de se rapprocher, au bout d'une heure, de -la petite table auprès de laquelle travaillait Mlle Théodelinde. Il -donna, à elle et à ses amies, de nouveaux détails sur sa chute. - -«--Ce qu'il y a de pis, ajouta-t-il, c'est qu'elle a eu des spectateurs, -et pour qui un tel événement n'était point une nouveauté. - -«--Et quels sont-ils? dit Mlle Théodelinde. - -«--Une jeune femme qui occupe le premier étage de l'hôtel de Pontlevé. - -«--Eh! c'est Mme de Chasteller! - -«--Cela me console un peu. On en dit beaucoup de mal. - -«--Le fait est qu'elle est haute comme les nues; elle n'est pas aimée -à Nancy. Nous ne la connaissons pourtant que par quelques visites de -société, ou plutôt nous ne la connaissons pas du tout. Elle met beaucoup -de lenteur à rendre les visites. Je croirais volontiers qu'elle a de la -nonchalance dans le caractère, et qu'elle se déplaît loin de Paris. - -«--Souvent, dit une des jeunes amies de Mlle de Serpierre, elle fait -mettre les chevaux à sa voiture, et, après une heure ou deux d'attente, -on dételle. On la dit bizarre, et sauvage... - -«--C'est une chose contrariante, pour une âme un peu délicate, reprit -Théodelinde, de ne pouvoir pas danser une seule fois avec un homme, sans -qu'il forme le projet d'épouser. - -«--C'est tout le contraire qui nous arrive, à nous autres pauvres filles -sans dot, reprit l'amie. Dame, c'est la veuve la plus riche de la -province!» - -On parla du caractère excessivement impérieux de M. de Pointcarré. Lucien -attendait toujours un mot sur M. de Busant. - -«--Mais je suis bien distrait, se dit-il enfin. Est-ce que des jeunes -filles peuvent s'apercevoir de ces choses-là?» - -Un jeune homme blond à l'air fade, entra dans le salon. - -«--Tenez, dit Mlle Théodelinde, voici probablement l'homme qui ennuie -le plus Mme de Chasteller. C'est M. de Blancet, son cousin, qui l'aime -depuis quinze ou vingt ans, qui parle souvent et avec attendrissement de -cet amour, né dans l'enfance, amour qui a redoublé depuis que Mme de -Chasteller est une veuve fort riche. Les prétentions de M. de Blancet -sont protégées par M. de Pointcarré, dont il est le très humble -serviteur, et qui le fait dîner trois fois la semaine avec la chère -cousine. - -«--Et pourtant, mon père prétend, dit l'amie de Mlle Théodelinde, que -M. de Pointcarré ne redoute qu'une chose au monde: c'est le mariage de -sa fille. Il se sert de M. de Blancet pour éloigner les autres -prétendants; mais M. de Blancet ne se verra jamais possesseur de cette -belle fortune dont M. de Pointcarré est l'administrateur. C'est pour -cela qu'il ne veut point qu'elle retourne à Paris. - -«--M. de Pointcarré a fait une scène terrible l'autre jour, à sa fille, -parce qu'elle ne voulait pas renvoyer son cocher. «Je ne sortirai pas -de longtemps le soir, «disait M. de Pointcarré, et mon cocher peut fort -bien vous servir; à quoi bon garder un mauvais sujet qui ne va presque -jamais?» - -La scène a été presque aussi forte que celle qu'il fit à sa fille -lorsqu'il voulut la brouiller avec son amie intime, Mme de Constantin. - -«--Cette femme d'esprit dont M. de Lanfort racontait des reparties si -drôles l'autre jour? - -«--Précisément. M. de Pointcarré est surtout avare et trembleur, et il -redoute l'influence du caractère décidé de Mme de Constantin. Il a des -projets d'émigration en cas de chute de Louis-Philippe et de -proclamation de la République. Dans la première émigration, il a été -réduit aux plus fâcheuses extrémités. Il a de grandes terres, mais peu -d'argent comptant, dit-on, et, s'il passe le Rhin de nouveau, il -compte beaucoup sur l'argent de sa fille.» - -La conversation continuait ainsi, agréablement, entre Lucien, Théodelinde -et son amie, lorsque Mme de Serpierre crut convenable à son rôle de mère -de rompre un peu cet aparté que, d'ailleurs, elle voyait avec beaucoup -de plaisir. - -«--Et de quoi parlez-vous donc là, vous autres? dit-elle en s'approchant -avec une sorte de gaieté. Vous avez l'air bien animés! - -«--Nous parlons de Mme de Chasteller,» dit l'amie. - -Aussitôt la physionomie de Mme de Serpierre changea entièrement et prit -l'expression de la plus haute sévérité. - -«--Les aventures de cette dame, dit-elle, ne doivent pas faire -l'entretien de jeunes filles; elle nous a apporté de Paris des manières -bien dangereuses pour votre bonheur futur, et pour votre considération -dans le monde. Malheureusement, sa fortune, et le vain éclat dont elle -l'environne, peuvent faire illusion sur la gravité de ses fautes, et vous -m'obligerez beaucoup, monsieur, ajouta-t-elle en se tournant vers Lucien, -en ne parlant jamais avec mes filles des aventures de Mme de Chasteller. - -«--L'exécrable femme! pensa Lucien. Nous nous amusions un peu, par -hasard, et elle vient tout déranger. Et moi qui ai écouté tous ses contes -tristes pendant une heure et avec tant de patience!» - -Il s'éloigna avec l'air le plus hautain et le plus sec qu'il put trouver -dans sa mémoire. Il rentra chez lui, et fut tout content d'y rencontrer -son hôte, le bon M. Bonnard, le marchand de blé. - -Peu à peu, par ennui, et sans songer le moins du monde à l'amour, Lucien -prit les soins d'un amoureux ordinaire, ce qui lui sembla fort plaisant. - -Le dimanche matin, il plaça un de ses domestiques en faction vis-à-vis -la porte de l'hôtel de Pontlevé. Lorsque ce domestique vint lui dire que -Mme de Chasteller venait d'entrer à la Propagation, petite église du -pays, il y courut. Mais cette église était si exiguë, et les chevaux -de Lucien, sans lesquels il s'était fait une loi de ne jamais sortir, -menaient tant de bruit sur le pavé de la rue, et sa présence en uniforme -était si remarquée, qu'il eut honte de ce manque de délicatesse. Il ne -put pas bien voir Mme de Chasteller qui s'était placée au fond d'une -chapelle assez obscure. Il crut remarquer beaucoup de simplicité chez -elle. Le dimanche suivant, il vint à pied à la Propagation; mais, même -ainsi, il était mal à son aise; il faisait trop d'effet. - -Il eût été difficile d'avoir l'air plus distingué que Mme de Chasteller; -seulement, Lucien, qui s'était placé de façon à la bien voir comme elle -sortait, remarqua que, lorsqu'elle ne tenait pas les yeux strictement -baissés, ils étaient d'une beauté si singulière que, malgré elle, ils -trahissaient sa façon de sentir actuelle. - -«--Voilà des yeux, pensa-t-il, qui doivent souvent donner de l'humeur à -leur maîtresse. Quoi qu'elle fasse, elle ne peut pas les rendre -insignifiants.» - -Ce jour-là, ils exprimaient une attention et une mélancolie profondes. - -«--Est-ce encore à M. de Busant de Sicile qu'il faut faire l'honneur de -ces regards touchés?» - -Cette question qu'il se fit gâta tout son plaisir. - -«--Je ne croyais pas les amours de garnison sujettes à ces -inconvénients.» - -Cette idée raisonnable, mais vulgaire, mit un peu de sérieux dans l'âme -de Lucien; et il tomba dans une rêverie profonde. - -«--Eh bien, facile ou non, se dit-il après un long silence, il serait -charmant de pouvoir causer de bonne amitié avec un pareil être. Je -ne puis pas me dissimuler qu'il y a une cruelle distance d'un -lieutenant-colonel à un simple sous-lieutenant; et une distance, -alarmante encore, du noble nom de M. de Busant de Sicile, compagnon de -Charles d'Anjou, frère de Saint-Louis, à ce petit nom bourgeois de -Leuwen. D'un autre côté, mes livrées si fraîches et mes chevaux anglais -doivent me donner une demi-noblesse auprès de cette âme de province. -Peut-être même, ajouta-t-il en riant, une noblesse tout entière... Non, -reprit-il en se levant avec une sorte de fureur, des pensées basses ne -sauraient exister avec une physionomie si noble. Et quand elle les -aurait, ces idées seraient celles de sa caste. Elles ne sont point -ridicules chez elle, parce qu'elle les a adoptées en étudiant son -catéchisme, à six ans; ce ne sont pas des idées, ce sont des sentiments. -La noblesse de province fait grande attention aux livrées et au vernis -des voitures. Mais pourquoi ces vaines délicatesses? Il faut avouer que -je suis bien ridicule. Ai-je le droit de m'enquérir de qualités si -intimes? Je voudrais passer quelques soirées dans le monde où elle va -le soir.... Mon père m'a porté le défi de m'ouvrir les salons de Nancy! -J'y suis admis. Cela était assez difficile, mais il est temps d'avoir -quelque chose à faire au milieu de ces salons. J'y meurs d'ennui, et -l'excès d'ennui pourrait me rendre inattentif, ce que la vanité de ces -hobereaux, même les meilleurs, ne me pardonnerait jamais. Pourquoi ne me -proposerais-je pas, afin d'avoir _un but dans la vie_, comme dit Mme -Sylviane, de parvenir à passer quelques soirées avec cette jeune femme? -J'étais bien bon de penser à l'amour et de me faire des reproches! Ce -passe-temps ne m'empêchera pas d'être un homme estimable et de servir la -patrie, si l'occasion s'en présentait. D'ailleurs, fit-il en souriant -avec mélancolie, _ses propos aimables_ m'auront bien vite guéri du -plaisir que je suppose trouver à la voir; avec des façons un peu plus -nobles, avec les propos convenus d'une autre position dans le monde, ce -sera le second tome de Mlle Sylviane Berchu. Elle sera aigre et dévote -comme Mme de Serpierre, ou ivre de gentilhommerie en me parlant des -titres de ses aïeux, comme Mme de Commercy qui me racontait hier en -brouillant toutes les dates, et, qui plus est, bien longuement, comme -quoi un de ses ancêtres, nommé Enguerrand, suivit François Ier à la -guerre contre les Albigeois et fut connétable d'Auvergne... Tout cela -sera vrai; mais elle est jolie. Que faut-il de plus pour passer une -heure agréable? Il sera même curieux d'observer philosophiquement comment -des pensées ridicules ou basses peuvent ne pas gâter une telle -physionomie. C'est qu'au fait, rien n'est ridicule comme la science -de Lavater.» - -Ce qui répondit à tout, dans la tête de Lucien, ce fut la pensée qu'il -y aurait de la gaucherie à ne pas pénétrer dans les salons où allait Mme -de Chasteller, ou dans le sien, si elle n'allait nulle part. - -«--Cela exigera quelques soins. Ce sera comme la prise d'assaut des -salons de Nancy.» - -Par tous ces raisonnements philosophiques, le mot fatal d'amour fut -éloigné, et il ne se fit plus de reproche. Il s'était moqué si souvent -de l'étal piteux où il avait vu Edgar, un de ses cousins! Faire dépendre -l'estime qu'on se doit à soi-même de l'opinion d'une femme qui s'estime, -elle, parce que son bisaïeul a tué des Albigeois à la suite de François -Ier, quelle complication de ridicule! Dans ce conflit, l'homme est plus -ridicule que la femme. Malgré toute cette belle logique, M. de Busant -de Sicile occupait l'âme de notre héros tout autant, pour le moins, que -Mme de Chasteller. Il mettait une adresse prodigieuse à faire des -questions indirectes au sujet de M. de Busant et de l'accueil dont il -avait été l'objet. M. Gauthier, M. Bonnard et leurs amis, et toute la -société de second ordre, exagérant tout, comme à l'ordinaire, ne savaient -rien de M. de Busant, sinon qu'il était de la plus haute noblesse et -qu'il avait été l'amant de Mme de Chasteller. On était loin de dire les -choses aussi clairement que dans les salons de Mmes de Commercy et de -Puy-Laurens. Quand Lucien faisait des questions sur M. de Busant, on -semblait se souvenir que lui, Lucien, était du camp ennemi, et jamais il -ne put arriver à une réponse nette. Il ne pouvait aborder un tel sujet -avec son amie Théodelinde, et c'était, en vérité, le seul être qui -semblait ne pas désirer le tromper. Lucien n'arriva jamais à savoir la -vérité. Le fait est que c'était un fort brave et fort honnête -gentilhomme, mais sans aucune sorte d'esprit. À son arrivée à Nancy, se -méprenant sur l'accueil dont il était l'objet, et, oubliant sa taille -épaisse, son regard commun et ses quarante ans, il s'était porté amoureux -de Mme de Chasteller. Il avait constamment ennuyé elle et son père de -ses visites, et jamais elle n'avait pu parvenir à rendre ces visites -moins fréquentes. Son père, M. de Pointcarré, tenait à être bien avec -la force armée de Nancy. Si ses correspondances, bien innocentes, avec -Charles X, étaient découvertes, qui serait chargé de l'arrêter? Qui -pourrait protéger sa fuite? Et si, tout à coup, l'on apprenait que la -république était proclamée à Paris, qui pourrait le protéger contre le -peuple du pays? Mais le pauvre Lucien était bien loin de pénétrer tout -ceci. Il voyait constamment M. Dupoirier éluder ses questions avec une -adresse admirable. Dans la bonne compagnie on lui répétait sans cesse: -«Cet officier supérieur descend d'un des aides de camp du duc d'Anjou, -frère de Saint-Louis, qu'il a aidé à conquérir la Sicile.» Il sut quelque -chose de plus par M. d'Antin, qui lui dit un jour: - -«--Vous avez fort bien fait d'occuper son logement; c'est un des plus -passables de la ville. Ce pauvre M. de Busant était fort brave, pas une -idée, d'excellentes manières, donnant aux dames de fort jolis déjeuners -dans les bois de Burviller, au _Chasseur Vert_, à un quart de lieue -d'ici; et presque tous les jours, sur le minuit, il se croyait gai, parce -qu'il était ivre.» - -À force de s'occuper des moyens de rencontrer Mme de Chasteller dans un -salon, le désir de briller aux yeux des habitants de Nancy, que Lucien -commençait à mépriser plus peut-être qu'il ne fallait, fut remplacé, -comme mobile d'action, par l'envie d'occuper l'esprit, si ce n'est l'âme, -de ce joli joujou. - -«--Cela doit avoir de singulières idées, pensait-il, une jeune _ultra_ -de province, passant du Sacré-Cœur à la cour de Charles X, et chassée -de Paris, dans les journées de juillet 1830.» - -Telle était, en effet, l'histoire de Mme de Chasteller. En 1814, après -la première Restauration, M. le marquis de Pointcarré fut au désespoir -de se voir à Nancy et de n'être pas de la cour. - -«--Je vois se rétablir, disait-il, la ligne de séparation entre la -noblesse de cour et nous autres. Mon cousin, de même nom que moi, parce -qu'il est de la cour, viendra à vingt-deux ans commander, comme -colonel, le régiment où, par grâce, je serai capitaine à quarante.» - -C'était là le principal chagrin de M. de Pointcarré, et il n'en faisait -mystère à personne. Bientôt il en eut un second. Il se présenta aux -élections de 1816, pour la Chambre des députés, et il eut six voix, en -comptant la sienne. Il s'enfuit à Paris, déclarant qu'il quittait à -jamais la province après cet affront, et emmenait sa fille, âgée de cinq -ou six ans. Pour se donner une position à Paris, il sollicita la pairie. -M. de Puy-Laurens, alors fort bien en cour, lui conseilla de placer sa -fille au couvent du Sacré-Cœur; M. de Pointcarré suivit le conseil et en -sentit toute la portée. Il se jeta dans la haute dévotion, et parvint -ainsi, en 1828, à marier sa fille à un des maréchaux de camp attachés -à la cour de Charles X. Ce mariage fut considéré comme très avantageux: -M. de Chasteller avait de la fortune. Il paraissait plus âgé qu'il ne -l'était, parce qu'il manquait tout à fait de cheveux, mais il avait une -vivacité étonnante et portait la grâce dans les manières jusqu'au genre -doucereux. Ses ennemis à la cour lui appliquèrent le vers de Boileau sur -les romans de son époque: - - -Et, jusqu'à _je vous hais_, tout s'y dit tendrement. - - -Mme de Chasteller, bien dirigée par un mari idolâtre des petits moyens -qui font tant d'effet à la cour, fut bien reçue des princesses, et jouit -d'une position fort agréable: elle avait les loges de la cour aux Bouffes -et à l'Opéra, et, l'été, deux appartements, l'un à Meudon, et l'autre à -Rambouillet. Elle avait le bonheur de ne s'occuper jamais de politique et -de ne pas lire les journaux. Elle ne connaissait de la politique que les -séances publiques de l'Académie française, auxquelles son mari exigeait -qu'elle assistât parce qu'il avait de grandes prétentions au fauteuil; il -était grand admirateur de Millevoye et de la prose de M. de Fontanes. - -Les coups de fusil de 1830 vinrent troubler ses innocentes pensées. En -voyant le peuple dans la rue,--c'était son mot--il se rappela les -meurtres de MM. Foulon et Berthier, aux premiers jours de la Révolution. -Il pensa que le voisinage du Rhin était ce qu'il y avait de plus sûr, et -vint se cacher dans une terre de sa femme, près de Nancy. M. de -Chasteller, homme peut-être un peu affecté, mais fort agréable et même -amusant dans les positions ordinaires de la vie, n'avait jamais eu la -tête bien forte: il ne put jamais se consoler de cette troisième fuite -de la famille qu'il adorait. - -«--Je vois là le doigt de Dieu!» disait-il en pleurant, dans les salons -de Nancy; et il mourut bientôt, laissant à sa veuve vingt-cinq mille -livres de rente dans les fonds publics. Cette fortune lui avait été -faite par le roi, à l'époque des emprunts de 1817, et les salons de -Nancy, qui en étaient jaloux, la portaient sans façon à dix-huit cent -mille francs ou deux millions. Lucien eut toutes les peines du monde à -réunir ces faits si simples. Quant à la conduite de Mme de Chasteller, -la haine dont on l'honorait dans le salon de Mme de Serpierre et le bon -sens de Mlle Théodelinde, rendirent plus facile la tâche de Lucien. -Dix-huit mois après la mort de son mari, Mme de Chasteller osa prononcer -ces mots: retour à Paris. - -«--Quoi, ma fille! lui dit le grand M. de Pointcarré, avec le ton et les -gestes d'Alceste indigné dans la comédie; vos princes sont à Prague et -l'on vous verrait à Paris? Que diraient les mânes de M. de Chasteller? -Ah! si nous quittons nos pénates, ce n'est pas de ce côté qu'il faut -tourner la tête des chevaux. Soignez votre vieux père à Nancy, ou, si -nous pouvons mettre un pied devant l'autre, allons à Prague; etc.» - -M. de Pointcarré avait ce parler long et figuré des gens diserts du temps -de Louis XVI, qui passait alors pour de l'esprit. - -Mme de Chasteller avait dû renoncer à l'idée de Paris. À ce seul mot, -son père lui parlait avec aigreur et lui faisait une scène. Mais, par -compensation, Mme de Chasteller avait de beaux chevaux, une jolie -calèche et des gens tenus avec élégance. Tout cela paraissait moins dans -Nancy que sur les grandes routes du voisinage. Elle allait voir, le plus -souvent qu'elle le pouvait, une amie du Sacré-Cœur, Mme de Constantin, -qui habitait une petite ville à quelques lieues de Nancy; mais M. de -Pointcarré en était mortellement jaloux, et avait tout fait pour les -brouiller. Deux ou trois fois, dans ses grandes promenades, Lucien avait -rencontré la calèche de Mme de Chasteller à plusieurs lieues de Nancy. -Le jour d'une de ces rencontres, sur le minuit, il était aller fumer ses -petits cigares de papier de réglisse dans la rue de la Pompe. Là, il -continuait à se réjouir de la faveur que les uniformes brillants -trouvaient auprès de Mme de Chasteller. Il s'efforçait de bâtir quelque -espérance sur l'élégance de ses chevaux et de ses gens. Il combattait -cet espoir par le souvenir de la simplicité de son nom bourgeois; mais, -en se disant toutes ces belles choses, il pensait à d'autres. Il ne -s'était pas aperçu que, depuis quinze jours à peu près qu'il l'avait -vue à la messe, Mme de Chasteller, qui pour lui cependant n'avait qu'une -existence en quelque sorte idéale, avait changé de manière à son égard. -D'abord il s'était dit, après s'être fait conter son histoire: - -«--Cette jeune femme est vexée par son père; elle doit être blessée de -l'attachement que celui-ci affiche pour sa fortune. La province l'ennuie; -il est tout simple qu'elle cherche une distraction dans un peu de -galanterie honnête.» - -Ensuite sa physionomie franche et chaste avait fait naître des doutes, -même sur la galanterie. - -Enfin, le soir dont nous parlons: - -«--Mais, que diable, se dit-il, je suis un vrai nigaud; je devrais me -réjouir de ce bon vouloir pour l'uniforme.» - -Plus il insistait sur ce motif d'espérer, plus il devenait sombre. - -«--Aurais-je la sottise d'être amoureux!» se dit-il enfin à demi-haut; -et il s'arrêta, frappé de la foudre, au milieu de la rue. Heureusement, -à minuit, il n'y avait là personne pour observer sa mine et se moquer -de lui. - -Le soupçon d'aimer l'avait pénétré de honte; il se sentit dégradé. - -«--Je serais donc comme Edgar, se dit-il. Il faut que j'aie l'âme -naturellement bien petite et bien faible! Quoi! pendant que toute la -jeunesse de France prend parti pour de si grands intérêts, toute ma -vie se passera à regarder deux beaux yeux, comme les héros ridicules -de Corneille! Voilà le résultat de cette vie sage et raisonnable que -je mène ici. - - -_Qui n'a pas l'esprit de son âge, -De son âge a tout le malheur._ - - -Il valait bien mieux, comme j'en avais l'idée, aller enlever une petite -danseuse à Metz! Il valait bien mieux, du moins, faire une cour sérieuse -à Mme de Puy-Laurens ou à Mme d'Hocquincourt. Je n'avais pas à craindre, -auprès de ces dames, d'être entraîné au delà d'un petit amour de société. -Si cela continue, je vais devenir fou et plat. C'est bien autre chose -que le _saint-simonisme_ dont m'accusait mon père! Qui est-ce qui -s'occupe des femmes aujourd'hui? Quelque homme comme le duc de..., l'ami -de ma mère, qui, au déclin d'une vie honorable, après avoir payé sa -dette sur les champs de bataille et à la Chambre des pairs en refusant -son vote, s'amuse à faire la fortune d'une petite danseuse. Mais moi! à -mon âge! Quel est le jeune homme qui ose seulement parler d'un -attachement sérieux pour une femme? Si ceci est un amusement, bien; si -c'est un attachement sérieux, je suis sans excuse; et la preuve que je -mets du sérieux dans tout ceci, que cette folie n'est pas un simple -amusement, c'est ce que je viens de découvrir: le faible de Mme de -Chasteller pour les brillants uniformes, loin de me plaire, m'attriste. -Je me crois des devoirs envers la patrie! Jusqu'ici je me suis -principalement estimé parce que je n'étais pas un égoïste uniquement -occupé à bien jouir du gros lot qu'il a reçu du hasard; je me suis -estimé parce que je sentais avant tout l'existence de ces devoirs -envers la patrie, et le besoin de l'estime des grandes âmes. Je suis -dans l'âge d'agir; d'un moment à l'autre la voix de la patrie peut se -faire entendre: je puis être appelé. Je devrais occuper tout mon esprit -à découvrir les intérêts véritables de la France, que des fripons -cherchent à embrouiller. Une seule tête, une seule âme, ne suffisent -point pour y voir clair, au milieu de devoirs si compliqués. Et c'est -le moment que je choisis pour me faire l'esclave d'une petite ultra de -province! Le diable l'emporte, elle et sa rue!» - -Lucien rentra précipitamment chez lui; mais le sentiment d'une honte vive -lui ôta le sommeil. Le jour le trouva se promenant devant la caserne; -il attendait avec impatience l'heure de l'appel. L'appel fini, il -accompagna pendant quelques centaines de pas deux de ses camarades; pour -la première fois, leur société lui était agréable. Rendu enfin à -lui-même: - -«--J'ai beau faire, se dit-il, je ne puis voir dans ces yeux si -pénétrants, mais si chastes, le pendant d'une danseuse de l'Opéra, moins -les grâces.» - -De toute la journée, il ne put arriver à prendre son parti sur Mme de -Chasteller. Quoi qu'il fît, il ne pouvait voir en elle la maîtresse -obligée de tous les lieutenants-colonels qui viendraient tenir garnison -à Nancy. - -«--Mais cependant, disait le parti de la raison, elle doit s'ennuyer -beaucoup. Son père la force à bouder Paris; il veut la brouiller avec -une amie intime; un peu de galanterie est la seule consolation pour -cette pauvre âme.» - -Cette excuse si raisonnable ne faisait que redoubler la tristesse de -notre héros. Au fond, il entrevoyait le ridicule de sa position: il -aimait, sans doute avec l'envie de réussir, et cependant il était -malheureux et prêt à mépriser sa maîtresse, précisément à cause de -cette possibilité de réussir. La journée fut cruelle pour lui; tout le -monde semblait d'accord pour lui parler de M. Thomas de Busant et de -la vie agréable qu'il avait su mener à Nancy. On comparait cette -existence avec la vie de café et de cabaret que menaient le -lieutenant-colonel Filloteau et les trois chefs d'escadron. - -La lumière lui arrivait de toutes parts; car le nom de Mme de Chasteller -était sur toutes les lèvres, à propos de M. de Busant; et cependant son -cœur s'obstinait à la lui montrer comme un ange de pureté. Il ne trouva -plus aucun plaisir à faire admirer dans les rues de Nancy ses livrées -élégantes, ses beaux chevaux, sa calèche qui ébranlait en passant toutes -les maisons de bois du pays. Il se méprisait presque pour s'être amusé -de ces pauvretés; il oubliait l'excès d'ennui dont elle l'avait distrait. -Pendant les jours qui suivirent, il fut extrêmement agité. Ce n'était -plus cet être léger et distrait par la moindre bagatelle. Il y avait -des moments où il se méprisait de tout son cœur; mais, malgré ses -remords, il ne pouvait s'empêcher de passer plusieurs fois le jour dans -la rue de la Pompe. - -Huit jours après que Lucien eut fait dans son cœur une découverte si -humiliante, comme il entrait chez Mme de Commercy, il y trouva établie, -en visite, Mme de Chasteller. Il ne put dire un mot, il devint de toutes -les couleurs, et, se trouvant le seul homme dans le salon, il n'eut pas -l'esprit d'offrir son bras à Mme de Chasteller pour la reconduire à sa -voiture. Il sortit de cette maison se méprisant un peu plus soi-même. Ce -républicain, cet homme d'action, qui aimait l'exercice du cheval comme -une préparation au combat, n'avait jamais songé à l'amour que comme à un -précipice dangereux et méprisé, où il était sûr de ne pas tomber. -D'ailleurs, il croyait la passion extrêmement rare, partout ailleurs -qu'au théâtre. Il s'était étonné de tout ce qui lui arrivait, comme -l'oiseau sauvage qui s'engage dans un filet et que l'on met en cage; -ainsi que ce captif effrayé, il ne savait que se heurter la tête avec -furie contre les barreaux de sa cage. - -«--Quoi! ne pas savoir dire un seul mot; quoi! oublier même les usages -les plus simples! Ainsi ma faible conscience cède à l'attrait d'une -faute, et je n'ai même pas le courage de la commettre!» - -Le lendemain, il n'était pas de service; il profita de la permission -donnée par le colonel et s'enfonça fort loin dans le bois de Burviller... -Vers le soir, un paysan lui apprit qu'il était à sept lieues de Nancy. - -«--Il faut convenir que je suis encore plus sot que je ne me l'imaginais! -Est-ce en courant les bois que je pourrai trouver la chance de rencontrer -Mme de Chasteller et de réparer ma sottise?» - -Il revint précipitamment à la ville; il alla chez les Serpierre. Mlle -Théodelinde était son amie, et cette âme, qui se croyait si ferme, avait -besoin ce jour-là d'un regard ami. Il était bien loin d'oser lui parler -de sa faiblesse; mais, auprès d'elle, son cœur trouvait quelque repos. -M. Gauthier avait toute son estime, mais il était prêtre de la -République, et tout ce qui ne tendait pas au bonheur de la France, se -gouvernant elle-même, lui semblait indigne d'attention et puéril. -Dupoirier eût fait un conseiller parfait. Outre ses connaissances -générales des hommes et des choses de Nancy, il dînait une fois la -semaine avec la personne que Lucien avait tant d'intérêt à connaître. -Mais Lucien n'était attentif qu'à ne pas lui donner l'occasion de le -trahir. Comme il racontait à Théodelinde ce qu'il avait fait dans sa -longue promenade, on annonça Mme de Chasteller. À l'instant il devint -emprunté dans tous ses mouvements; il essaya vainement de parler. Le -peu qu'il dit était à peu près inintelligible. - -Il n'eût pas été plus surpris si, en allant au feu avec le régiment, au -lieu de galoper en avant sur l'ennemi, il se fût mis à fuir. Cette idée -le plongea dans le trouble le plus violent; il ne pouvait donc répondre -de rien sur son propre compte! quelle leçon de modestie! Quel besoin -d'agir pour être enfin sûr de soi-même, non plus par une vaine -probabilité, mais d'après des faits! - -Il fut tiré de sa rêverie profonde par un événement bien étonnant. Mme -de Serpierre le présentait à Mme de Chasteller, et accompagnait cette -cérémonie des louanges les plus excessives. - -Lucien était rouge comme un coq, et cherchait en vain à trouver un mot -poli, tandis qu'on exaltait surtout son esprit aimable, admirable -d'à-propos et d'élégance parisienne. Enfin Mme de Serpierre elle-même -s'aperçut de l'état où il se trouvait. Mme de Chasteller eut recours à -un prétexte pour faire sa visite excessivement courte. - -Quand elle se leva, Lucien eut bien l'idée de lui offrir son bras -jusqu'à sa voiture, mais il se sentit trembler de telle sorte, qu'il -trouva imprudent d'essayer de quitter sa chaise, il craignait de donner -une scène publique. Mme de Chasteller eût pu lui dire: - -«--C'est à moi, monsieur, à vous offrir le bras.» - -«--Je ne vous croyais pas si sensible au ridicule, lui dit Mlle -Théodelinde, comme Mme de Chasteller quittait le salon. Est-ce parce -qu'elle vous a vu dans la situation peu brillante de saint Paul, -lorsqu'il eut sa vision du troisième ciel, que sa présence vous a -interdit à tel point?» - -Lucien accepta cette interprétation; il craignait de se trahir en -entreprenant la moindre discussion, et, quand il put espérer que sa -sortie n'aurait rien d'étrange, il se hâta de fuir. Une fois seul, -l'excès de ridicule de ce qui venait de lui arriver, le consola -un peu. - -«--Est-ce que j'aurais la peste? se dit-il. Puisque l'effet physique -est si fort, je ne suis donc pas si blâmable moralement. Si j'avais la -jambe cassée, je ne pourrais pas non plus marcher avec mon régiment!» - -Il y eut un dîner chez les Serpierre, fort simple, car ils n'étaient -rien moins que riches; mais grâce aux préjugés de la noblesse, si -vivaces en province et qui seuls pouvaient marier les six filles du -vieux _lieutenant du roi_, ce n'était pas un petit honneur que d'être -invité dans cette maison. Aussi Mme de Serpierre balança-t-elle longtemps -avant d'inviter Lucien: son nom était bien bourgeois. Mais enfin -l'utilité l'emporta, comme il est d'usage au XIXe siècle. Lucien était -un jeune homme à marier. La bonne et simple Théodelinde n'approuvait -pas du tout cette politique, mais il fallait obéir. La place de Lucien -fut indiquée à côté de la sienne, par de petits billets placés sur les -serviettes. Le vieux lieutenant du roi avait écrit: «_M. le Chevalier_ -Leuwen.» Théodelinde comprit que Lucien serait choqué de cet -anoblissement impromptu. On avait engagé Mme de Chasteller, parce -qu'elle n'avait pu venir à un autre dîner deux mois auparavant, quand -M. de Pointcarré avait la goutte. Théodelinde, toute honteuse de la -haute politique de sa mère, obtint avec beaucoup de peine, au moment où -les autres allaient arriver, que la place de Mme de Chasteller fût -marquée à droite de _M. le Chevalier_ Leuwen, tandis qu'elle occuperait -la gauche. - -Lorsque Lucien arriva, Mme de Serpierre le prit à part et lui dit, avec -toute la fausseté d'une mère qui a six filles à marier: - -«--Je vous ai placé à côté de la belle Mme de Chasteller; c'est le -meilleur parti de la province, elle ne passe pas pour haïr les uniformes. -Vous aurez ainsi une occasion de cultiver la connaissance que je vous -ai fait faire.» - -Au dîner, Théodelinde trouva Lucien assez maussade; il parlait peu, et -ce qu'il disait, en vérité, ne valait pas la peine d'être dit. Mme de -Chasteller parla à notre héros de ce qui faisait alors le sujet de toutes -les conversations à Nancy: Mme Grandet, la femme du receveur général, -allait arriver de Paris, et, sans doute, donnerait des fêtes superbes. -Son mari était fort riche, elle passait pour être une des plus jolies -femmes de Paris. Lucien se rappela le propos qui le faisait parent de -Robespierre, et il eut le courage de dire qu'il voyait souvent Mme -Grandet chez sa mère, Mme Leuwen. Ce sujet de conversation ne fut que -pauvrement suivi par notre sous-lieutenant; il prétendait parler avec -vivacité et, comme son esprit ne fournissait rien, il arrivait presque -à faire des questions sèches à sa voisine. - -Après dîner, on proposa une grande promenade et Lucien eut l'honneur de -conduire Mlle Théodelinde et Mme de Chasteller dans une excursion sur -l'étang qui est décoré du nom de lac de _la Commanderie._ Il s'était -chargé de manœuvrer la barque, et lui, qui avait mené cinq ou six fois, -et fort bien, les demoiselles de Serpierre, fut sur le point de faire -chavirer, dans les quatre pieds d'eau de ce lac, Mlle Théodelinde et -Mme de Chasteller. - -Le surlendemain était le jour de fête d'un auguste personnage, maintenant -hors de France. Mme la marquise de Marcilly, veuve d'un cordon rouge, se -crut obligée de donner un bal; mais le motif de la fête ne fut point -exprimé dans le billet d'invitation, ce qui parut une timidité coupable -à sept ou huit dames pensant supérieurement, et qui, pour cette raison, -n'honorèrent point le bal de leur présence. - -De tout le 27e de lanciers, il n'y eut d'invité que le colonel, Lucien -et le petit Riquebourg. Mais, une fois dans les salons de la marquise, -l'esprit de parti fit oublier les plus simples convenances à des gens -d'ailleurs si polis, polis même jusqu'à fatiguer. Le colonel Malher de -Saint-Mégrin fut traité en intrus et presque en homme de police; Lucien, -comme l'enfant de la maison. Il y avait réellement de l'engouement pour -ce joli sous-lieutenant. - -La société réunie, on passa dans la salle de bal. Au milieu d'un jardin -planté jadis par le roi Stanislas, beau-père de Louis XV, et -représentant, suivant le goût du temps, un labyrinthe de charmilles, -s'élevait un kiosque fort élégant, mais très négligé depuis la mort de -l'ami de Charles XII. Pour dissimuler les ravages du temps, on l'avait -transformé en tente magnifique. Le commandant de la place, très fâché de -ne pouvoir pas venir au bal et célébrer la fête de l'auguste personnage, -avait prêté, des magasins de la place, deux de ces grandes tentes, -nommées marquises. On les avait dressées à côté du kiosque, avec lequel -elles communiquaient par de grandes portes ornées de trophées indiens, -mais où la couleur blanche dominait. On n'eût pas mieux fait, même à -Paris; c'étaient MM. Roller qui s'étaient chargés de toute la partie -des décorations. - -Le soir, grâce à ees jolies tentes, à l'aspect animé du bal et aussi -sans doute à l'accueil vraiment flatteur dont il était l'objet, Lucien -fut complètement distrait de sa tristesse et de ses remords. La beauté -de la salle et du jardin où l'on dansait, le charma comme un enfant. -Ces premières sensations en firent un autre homme. Ce grave républicain -se donna un plaisir d'écolier: celui de passer souvent devant le colonel -Malher sans lui parler, ni même daigner le regarder. En cela il suivait -l'exemple général: pas une parole ne fut adressée à ce colonel, si fier -de son crédit. Il restait isolé comme une _brebis galeuse_, c'était le -mot dont on se servait généralement, dans le bal, pour désigner sa -position fâcheuse. Et il n'eut pas l'esprit de quitter le bal et de se -soustraire à une impolitesse si unanime. - -«--Ici, _c'est lui qui ne pense pas bien_, se disait Lucien, et je lui -rends la monnaie de la scène qu'il me fit jadis, au sujet du cabinet -littéraire. Avec ces êtres grossiers, il ne faut pas perdre l'occasion -de placer une marque de mépris. Quand les honnêtes gens les dédaignent, -ils se figurent qu'on les redoute.» - -Lucien remarqua, en entrant, que toutes les femmes étaient parées de -rubans rouges et blancs, ce qui ne l'offensa pas le moins du monde: - -«--Cette insulte s'adresse au chef de l'État, et à un chef...[1]. La -nation est trop haut placée pour qu'une famille quelconque, fût-elle de -héros, puisse l'insulter.» - -Au fond d'une des tentes adjacentes, était comme un petit réduit qui -resplendissait de lumière; il y avait peut-être quarante bougies -allumées, et Lucien fut attiré par leur éclat. - -«--Cela a l'air d'un reposoir des processions de la Fête-Dieu!» -pensa-t-il. - -Au milieu des bougies, dans le lieu le plus noble, était placé, comme -une sorte d'ostensoir, le portrait d'un jeune Écossais. Dans la -physionomie de cetenfant, le peintre, qui _pensait_ mieux, sans doute, -qu'il ne dessinait, avait cherché à réunir, aux sourires aimables du -premier âge, un front chargé des hautes pensées du génie. Le peintre -était ainsi parvenu à faire une caricature étonnante et qui tenait du -monstre. Toutes les femmes qui entraient dans la salle du bal, la -traversaient rapidement pour aller se placer devant le portrait du -jeune Écossais. - -Là, on restait un instant en silence, et l'on affectait un air sérieux. -Puis, en s'en allant, on reprenait la physionomie plus gaie du bal, et -on allait saluer la maîtresse de la maison. Deux ou trois dames, qui -s'approchèrent de Mme de Marcilly avant d'avoir salué le portrait, en -furent reçues fort sèchement et parurent tellement ridicules, que l'une -d'elles jugea à propos de se trouver mal. Après une revue générale du -bal, qui était fort beau, la reconnaissance marqua la place de Lucien -sur une chaise, à côté du boston de Mme la comtesse de Commercy, la -cousine de l'empereur. Pendant une mortelle demi-heure, Lucien entendit -lui donner ce titre cinq ou six fois, en parlant d'elle et à elle-même. - -«--Vous êtes admirable, monsieur, lui dit la cousine de l'empereur, et, -certainement, je ne voudrais pas me séparer d'un aussi aimable cavalier; -mais je vois d'ici des demoiselles qui ont bonne envie de danser; elles -me regarderaient avec des yeux ennemis si je vous gardais plus -longtemps.» - -Et Mme de Commercy lui indiqua plusieurs demoiselles de la _première -qualité._ Notre héros prit son parti en brave; non seulement il dansa, -mais il parla; il trouva quelques petites idées à la portée de ces -intelligences non cultivées, exprès, des jeunes filles de la noblesse -de province. Son courage fut récompensé par les louanges unanimes de -Mmes de Commercy, de Marcilly, de Serpierre, etc. Il se sentit à la -mode. - -On aime les uniformes dans l'Est de la France, pays profondément -militaire; et c'est en grande partie à cause de son uniforme, porté avec -grâce, et presque unique dans cette société, que Lucien pouvait passer -pour le personnage le plus brillant du bal. Enfin, il obtint une -contredanse de Mme d'Hocquincourt: il eut de l'à-propos, du brillant, -de l'esprit. Mme d'Hocquincourt lui faisait des compliments fort vifs: - -«--Je vous ai toujours vu fort aimable; mais, ce soir, vous êtes un -autre homme!» lui dit-elle. - -Ce propos fut entendu par M. de Sanréal, et Lucien commença à déplaire -aux jeunes gens de la société. - -«--Vos succès donnent de l'humeur à ces messieurs, dit Mme -d'Hocquincourt;» et comme MM. Roller et d'Antin s'approchaient d'elle, -elle rappela Lucien qui s'éloignait. - -«--Monsieur Leuwen, lui fit-elle de loin, je vous demande de danser -avec moi la première contredanse. - -«--C'est charmant, pensa Lucien. Voilà ce qu'on n'oserait pas se -permettre à Paris. Réellement, ces pays étrangers ont du bon: ces -gens-ci sont moins timides que nous.» - -Pendant qu'il dansait avec Mme d'Hocquincourt, M. d'Antin s'approcha -d'elle. Elle feignit alors d'avoir oublié un engagement pris avec lui, -et se mit à lui en faire des excuses en ternies si plaisants et si -piquants, que Lucien, toujours dansant avec elle, eut toutes les peines -du monde à ne pas éclater de rire. Mme d'Hocquincourt cherchait -évidemment à mettre en colère M. d'Antin, qui protestait en vain que -jamais il n'avait compté sur cette contredanse. - -«--Comment un homme peut-il se laisser traiter ainsi? pensait Lucien. -Que de bassesses fait faire l'amour!» - -Il alla à l'autre bout du salon et dansa des valses avec Mme de -Puy-Laurens qui, elle aussi, fut charmante pour lui. Il était l'homme -à la mode de ce bal, lui qui dansait fort mal. Il le savait fort bien, -et c'était pour la première fois de sa vie qu'il goûtait ce plaisir. Il -dansait une galope avec Mlle Théodelinde, lorsque, dans un angle de la -salle, il aperçut Mme de Chasteller. - -Tout le brillant courage, tout l'esprit de Lucien disparurent en un -clin d'œil. Elle avait une simple robe blanche, et sa toilette montrait -une simplicité qui eut semblé bien ridicule aux jeunes gens de ce bal, -si elle entêté sans fortune. Les bals sont des jours de bataille, dans -ces pays de puérile vanité, et négliger un avantage passe pour une -affectation marquée. On eût voulu que Mme de Chasteller portât des -diamants; la robe modeste et peu chère qu'elle avait choisie était un -acte de singularité qui fut blâmé avec affectation de douleur profonde -par M. de Pointcarré, et désapprouvé, en secret, même par le timide M. -de Blancet, qui lui donnait le bras avec une dignité plaisante. Ces -messieurs n'avaient pas tout à fait tort: le trait le plus marquant du -caractère de Mme de Chasteller était une nonchalance profonde. Sous -l'aspect d'un sérieux complet et que sa beauté rendait imposant, elle -avait un caractère heureux et même gai. Rêver était son plaisir suprême. -On eût dit qu'elle ne faisait aucune attention aux petits événements qui -l'entouraient: aucun ne lui échappait, au contraire. Et c'étaient même -ces petits événements qui servaient d'aliment à cette rêverie, qui -passait pour de la hauteur. - -Par exemple, le matin même du bal, M. de Pointcarré lui avait fait une -scène pour l'indifférence avec laquelle elle avait lu une lettre lui -annonçant une banqueroute. Et, peu d'instants après, la rencontre, dans -la rue, d'une femme fort petite, vieille, marchant à peine, mal vêtue, -au point de laisser voir une chemise déchirée, et sous cette chemise, -une peau noircie par le soleil, l'avait émue jusqu'aux larmes. Personne, -à Nancy, n'avait deviné ce caractère. Une amie intime, Mme de Constantin, -recevait seule quelquefois ses confidences, et s'en moquait. Avec tout -le reste du monde, Mme de Chasteller parlait assez pour fournir son -contingent à la conversation; mais se mettre à parler était toujours pour -elle une fatigue. Elle ne regrettait qu'une chose de Paris: la musique -italienne, qui avait le pouvoir d'augmenter d'une façon surprenante -l'intensité de ses accès de rêverie. Elle pensait fort peu à elle-même, -et même le bal que nous décrivons n'avait pu la rappeler assez au rôle -qu'elle devait jouer, pour lui donner la quantité d'honnête coquetterie -que le vulgaire croit inhérente au caractère de toutes les femmes. - -Comme Lucien ramenait Mlle Théodelinde à sa mère: - -«--Que veut dire cette petite robe blanche de mousseline? criait tout -haut Mme de Serpierre. Est-ce ainsi qu'on se _présente_ un jour tel que -celui-ci? Elle est veuve d'un officier général, attaché à la propre -personne du roi; elle jouit d'une fortune triplée et quadruplée par la -bienveillance de nos Bourbons, Mme de Chasteller eût dû comprendre que -venir chez Mme de Marcilly, le jour de la fête de notre adorable prince, -c'est se présenter aux Tuileries. Que diront les républicains en nous -voyant traiter avec légèreté les choses les plus sacrées? Et n'est-ce -pas quand le flot de tout le vulgaire vient attaquer les choses -saintes, que chaque être, selon la position, doit avoir du courage et -faire strictement son devoir? Et, elle encore, ajoutait-elle, fille -unique de M. de Pointcarré, qui, à tort ou à raison, se voit à la tête -de la noblesse de la province, ou, du moins, nous donne des instructions -comme commissaire du roi! Cette petite tête n'a rien vu de tout cela!» - -Mme de Serpierre avait raison. Mme de Chasteller était blâmable, mais -pas autant qu'elle fut blâmée. - -«--Que vont dire les républicains?» s'écriaient toutes les nobles dames; -et elles songeaient au numéro de l'_Aurore_ qui devait paraître le -surlendemain. - -Mme de Chasteller se rapprocha du groupe de Mme de Serpierre, comme -celle-ci continuait, à très haute voix, ses réflexions critiques et -monarchiques. Cette critique amère fut brusquement coupée par les -compliments fades et exaspérés qui passent pour du savoir-vivre vivre -en province. Lucien fut heureux de trouver Mme de Serpierre bien ridicule. -Un quart d'heure plus tôt, il eût ri de grand cœur; maintenant cette -femme méchante lui fit l'effet d'une _pierre de Prusse_ que l'on trouve -dans les mauvais chemins de montagnes. Pendant toutes ces politesses -infinies, auxquelles Mme de Chasteller fut bien obligée de répondre, -Lucien eut tout le loisir de la regarder. Son teint avait cette fraîcheur -inimitable qui semble annoncer une âme trop haut placée, pour être -troublée par les minuties vaniteuses et les petites haines d'un bal de -province. Il lui sut gré de cette expression toute de son invention. Il -était absorbé dans son admiration lorsque les yeux de cette beauté pâle -se tournèrent sur lui; il ne put soutenir leur éclat. Ils étaient -tellement beaux et simples dans leurs mouvements! Pour y songer, il -restait immobile, à trois pas de Mme de Chasteller, à la place où son -regard l'avait surpris. Il n'y avait plus rien chez lui de l'enjouement -et de l'assurance brillante de l'homme à la mode; il ne songeait plus à -plaire au public, et, s'il se souvenait de l'existence de ce monstre, -ce n'était que pour craindre ses réflexions. N'était-ce pas ce public -qui lui avait nommé sans cesse M. Thomas de Busant? Au lieu de soutenir -son courage par l'action, Lucien, en ce moment critique, avait la -faiblesse de réfléchir, de philosopher. Pour se justifier de la faiblesse -et du malheur d'aimer, il se disait qu'il n'avait jamais rencontré une -physionomie aussi céleste. Il se livrait au plaisir de détailler cette -beauté, et sa gaucherie s'en augmentait. - -Sous ses yeux, Mme de Chasteller promit une contredanse à M. d'Antin, -et, depuis un quart d'heure, il avait pourtant décidé de solliciter -cette contredanse. - -«--Jusqu'ici, se dit-il en se voyant enlever Mme de Chasteller, -l'affectation ridicule, pour moi, des jolies femmes que j'ai rencontrées, -m'a servi de bouclier contre leurs charmes. Cette froideur parfaite de Mme -de Chasteller se change, lorsqu'elle est obligée de parler ou d'agir, en -une grâce dont je n'avais pas même l'idée. - -Nous avouerons que, pendant ces raisonnements admiratifs, Lucien, -immobile et droit comme un piquet, avait tout l'air d'un niais. Mme de -Chasteller avait la main fort bien. Comme ses yeux faisaient peur à -Lucien, les yeux de notre héros s'attachaient à cette main, qu'ils -suivaient constamment. Toute cette timidité fut remarquée par Mme de -Chasteller, chez laquelle tous les jours on parlait de Lucien. Notre -sous-lieutenant fut réveillé de son bonheur par l'idée cruelle que tout -ce qui ne dansait pas l'observait avec des yeux ennemis et lui cherchait -des ridicules. Son uniforme seul et sa brillante cocarde suffisaient pour -indisposer contre lui, et jusqu'à la violence, tout ce qui, dans ce bal, -n'appartenait pas à la très haute société. C'était pour lui une remarque -déjà ancienne que, moins il y a d'esprit dans l'ultracisme, plus il est -furibond. Mais toutes ces réflexions prudentes furent bien vite oubliées; -il trouvait trop de plaisir à chercher à deviner le caractère de Mme de -Chasteller. - -«--Quelle honte! dit tout à coup le parti contraire à l'amour. Quelle -honte pour un homme qui a aimé le devoir et la patrie avec un dévouement -qu'il pouvait croire sincère! Il n'a plus d'yeux que pour les grâces -d'une petite légitimiste de province, garnie d'une âme qui préfère -bassement les intérêts particuliers de sa caste à ceux de la France -entière. Bientôt, sans doute, à son exemple, je placerai le bonheur de -deux cent mille nobles ou....[2] avant celui des autres trente millions -de Français. Ma grande raison sera que ces deux cent mille privilégiés -ont les salons les plus élégants, des salons qui semblent m'offrir des -jouissances délicates, que je chercherais vainement ailleurs; en un mot, -des salons qui sont utiles à mon bonheur privé. Le plus vil des -courtisans ne raisonne pas autrement!» - -Ce moment fut cruel, et la physionomie de Lucien n'était rien moins que -riante, tandis qu'il cherchait à réfuter, à repousser cette terrible -vision. Il était alors debout et immobile, près de la contredanse où -figurait Mme de Chasteller. Aussitôt le parti de l'amour, pour réfuter -la raison, le porta à prier Mme de Chasteller à danser. Elle le regarda; -mais, pour cette fois, Lucien fut incapable de juger ce regard: il en -fut comme brûlé, enflammé. Ce regard, pourtant, ne voulait rien dire -autre chose que le plaisir de curiosité de voir de près un jeune homme -qui avait des passions extrêmes, qui, tous les jours, avait un duel, -dont on parlait beaucoup, et qui passait fort souvent sous ses fenêtres. -Et le cheval de ce jeune officier devenait ombrageux, précisément quand -elle pouvait l'apercevoir! Il était clair que le maître du cheval -voulait faire croire qu'il était occupé d'elle, au moins lorsqu'il -passait dans la rue de la Pompe, et elle n'en était point scandalisée; -elle ne le trouvait point impertinent! Il est vrai que, placé à côté -d'elle au dîner de Mme de Serpierre, il avait paru absolument dénué -d'esprit, et même gauche dans ses manières. Il avait été brave en -conduisant la barque sur _le Iac de la Commanderie_, mais c'était de -cette bravoure froide que pouvait avoir un homme de cinquante ans. De -tout cet ensemble d'idées, il résultait qu'en dansant avec Lucien, sans -le regarder et sans s'écarter du sérieux le plus convenable, Mme de -Chasteller était fort occupée de lui. Bientôt elle s'aperçut qu'il était -timide jusqu'à la gaucherie. - -«--Son amour-propre se rappelle, sans doute, pensa-t-elle, que je l'ai -vu tomber de cheval le jour de son arrivée à Nancy.» - -Ainsi Mme de Chasteller ne faisait aucune difficulté d'admettre que -Lucien était timide à cause d'elle. Cette défiance de soi-même avait de -la grâce dans un homme jeune et placé au milieu de tous ces provinciaux, -si sûrs de leur mérite, et qui ne perdaient pas un pouce de leur taille -en dansant. Ce jeune officier, du moins, n'était pas timide à cheval; -chaque jour il la faisait trembler par sa hardiesse, «et une hardiesse -si souvent malheureuse,» ajoutait-elle presque en riant. - -Lucien était tourmenté du silence qu'il gardait; à la fin il se fit -violence, il osa adresser un mot à Mme de Chasteller, et n'arriva qu'avec -beaucoup de peine à exprimer des idées fort communes, juste châtiment -de qui n'exerce pas sa mémoire. Mme de Chasteller évita quelques -invitations des jeunes gens de la société, dont elle savait par cœur les -mots les plus jolis, et, après un moment, par une de ces adresses de -femme que nous ne devinons que lorsque nous n'avons plus d'intérêt à -les deviner, elle se trouva à danser à la même contredanse que Lucien. -Mais, après cette contredanse, elle décida que réellement il n'avait -aucune distinction dans l'esprit, et elle cessa presque de penser à lui. - -«--Ce ne sera qu'un homme de cheval, comme tous les autres; seulement il -monte avec plus de grâce et il a plus de physionomie.» - -Ce n'était plus ce jeune homme vif, leste, à l'air insouciant et -supérieur à tout, qui passait souvent sous sa croisée. Contrariée de -cette découverte, qui augmentait pour elle l'ennui de Nancy, Mme de -Chasteller adressa la parole à Lucien et fut presque coquette avec lui. -Elle le regardait passer depuis si longtemps que, quoique à elle présenté -depuis huit jours seulement, il lui faisait presque l'effet d'une -vieille connaissance. - -Lucien, qui n'osait que rarement regarder la figure parfaitement froide -de la belle personne qui lui parlait, était bien loin de se douter des -bontés qu'on avait pour lui. Il dansait et, même en dansant, faisait trop -de mouvements, et ces mouvements manquaient de grâce. - -«--Décidément, ce joli Parisien n'est bien qu'à cheval; en se mettant à -danser, il perd son mérite tout entier. Il n'a pas d'esprit, c'est -dommage! Sa physionomie annonçait tant de finesse et de naturel! Ce sera -le _naturel_ du manque d'idées!» - -Tout à fait rassurée sur les moyens de plaire de Lucien, et peu touchée -de l'unique avantage de bien monter à cheval: - -«--Ce jeune homme, se dit-elle, veut faire l'homme ébahi de mes grâces, -comme les autres.» - -Et elle songea librement à ces autres qui l'environnaient et cherchaient -à lui plaire. M. d'Antin y réussissait quelquefois. Tout en lui rendant -justice, Mme de Chasteller fut impatientée de ce qu'au lieu de lui -adresser la parole, Lucien se bornait à sourire des mots aimables de M. -d'Antin. Pour comble de déplaisance, il la regardait avec des yeux dont -l'expression était exagérée, et pouvait être remarquée. Notre pauvre -héros était trop profondément occupé, et de ses remords d'aimer, et de -l'impossibilité de trouver un mot aimable à dire, pour surveiller ses -yeux. Depuis qu'il avait quitté Paris, il n'avait rien vu, au moral, que -de contourné, de sec et de désagréable pour lui. Je ménage les termes: -la platitude des désirs, les prétentions puériles, et, plus que tout, -la gauche hypocrisie de la province, allaient jusqu'à produire le dégoût -chez cet être accoutumé à toute l'élégance des vices de Paris. Au lieu -de cette disposition satirique et malheureuse, depuis une heure Lucien -n'avait pas assez d'yeux pour voir, pas assez d'âme pour admirer. Les -remords d'aimer étaient battus en brèche et détruits avec une rapidité -délicieuse. Sa vanité de jeune homme l'avertissait bien, de temps à autre, -que le silence continu dans lequel il se renfermait avec délice, n'était -pas fait pour augmenter sa réputation d'homme aimable. Mais il était si -étonné, si transporté, qu'il n'avait pas le courage de donner une -audience sérieuse au soin de sa gloire. Par un charmant contraste avec -tout ce qui offensait ses yeux depuis si longtemps, il voyait, à six pas -de lui, une femme adorable par une beauté céleste; mais cette beauté -était presque son moindre charme. Au lieu de cette politesse empressée, -incommode, empreinte de fausseté, puante de mensonge, qui faisait la -gloire de la maison de Serpierre; au lieu de cette fureur de faire de -l'esprit à tout propos de Mme de Puy-Laurens, Mme de Chasteller était -simple et froide, mais de cette simplicité qui charme parce qu'elle -daigne ne pas cacher une âme faite pour les émotions les plus nobles; -mais de cette froideur voisine des flammes, qui semble prête à se changer -en bienveillance et même en transports, si vous savez les inspirer. - -Mme de Chasteller s'était éloignée pour faire un tour dans la salle. M. -de Blancet avait repris son poste et lui donnait le bras d'un air -entrepris; on voyait qu'il songeait au bonheur de lui donner le bras -comme son mari. Le hasard amena Mme de Chasteller du côté où se trouvait -Lucien. En le retrouvant sous ses yeux, elle eut un mouvement -d'impatience contre elle-même. Quoi! elle s'était donné la peine de -regarder si souvent un être aussi vulgaire, et dont le sublime mérite -consistait, comme celui des héros de l'Arioste, à être un bon homme de -cheval! Elle lui adressa la parole, et chercha à l'émoustiller, à le -faire parler. Au mot que lui adressa Mme de Chasteller, Lucien devint -un autre homme. Par le noble regard qui daignait s'arrêter sur lui, il -se crut affranchi de tous les lieux communs qui l'ennuyaient à dire, -qu'il disait mal, et qui, à Nancy, font encore l'élément essentiel de -la conversation entre gens qui se voient pour la huitième ou dixième -fois. Tout à coup, il osa parler, et beaucoup. Il parlait de tout ce qui -pouvait intéresser ou amuser la jolie femme qui, tout en donnant le bras -à son grand cousin, daignait l'écouter avec des yeux étonnés. Sans perdre -rien de sa douceur et de son accent respectueux, la voix de Lucien -s'éclaircit et prit de l'éclat. Les idées nettes et plaisantes ne lui -manquèrent pas plus que les paroles vives et pittoresques pour les -peindre. Dans la simplicité noble du ton qu'il osa prendre spontanément -avec Mme de Chasteller, il sut faire apparaître, sans se permettre -assurément rien qui pût choquer la délicatesse la plus scrupuleuse, cette -nuance de familiarité délicate qui convient à deux âmes de même portée, -lorsqu'elles se rencontrent et se reconnaissent au milieu des masques -de cet ignoble bal masqué qu'on appelle le monde. Ainsi des anges se -parleraient qui, partis du ciel pour quelque mission, se rencontreraient, -par hasard, ici-bas. Cette simplicité noble, n'est pas, il est vrai, sans -quelque rapport avec la simplicité de langage autorisée par une ancienne -connaissance, mais, comme correctif, chaque mot semble dire: - -«Pardonnez-moi pour un moment; dès qu'il vous plaira reprendre le masque, -nous redeviendrons complètement étrangers l'un à l'autre, ainsi qu'il -convient. Ne craignez de ma part, pour demain, aucune prétention à la -connaissance, et daignez vous amuser un instant sans tirer à -conséquence!» - -Les femmes sont un peu effrayées de l'ensemble de ce genre de -conversation; mais, en détail, elles ne savent où l'arrêter. Car, à -chaque instant, l'homme qui a l'air si heureux de leur parler, semble -dire: - -«Une âme de notre portée doit négliger les considérations qui ne sont -laites que pour le vulgaire, et sans doute vous pensez avec moi que.....» - -Mais, au milieu de cette brillante faconde, il faut rendre justice à -l'inexpérience de Lucien. Ce n'était point par un effort de génie qu'il -s'était élevé tout à coup à ce ton si convenable pour son ambition; il -pensait tout ce que ce ton semblait dire; et ainsi, par une cause peu -honorable pour son habileté, sa façon de dire était parfaite. C'était -l'illusion d'un cœur naïf. Il y avait toujours chez lui une certaine -horreur instinctive pour les choses basses qui s'élevaient, comme un -mur d'airain, entre l'expérience et lui. Il détournait les yeux de tout -ce qui lui semblait trop laid, et il se trouvait, à vingt-trois ans, -d'une naïveté qu'un jeune Parisien de bonne maison trouve déjà bien -humiliante à seize, à sa dernière année de collège. C'était par un pur -hasard qu'il avait pris le ton d'un homme habile. Certainement, il -n'était pas expert dans l'art de disposer d'un cœur de femme et de faire -naître des sensations. Ce ton si singulier, si attrayant, si dangereux, -n'était que choquant et à peu près inintelligible pour M. de Blancet, -qui, toutefois, tenait à mêler son mot dans la conversation. Lucien -s'était emparé d'autorité de toute l'attention de Mme de Chasteller. -Quelque effrayée qu'elle fût, elle ne pouvait se défendre d'approuver -beaucoup les idées de Lucien, et quelquefois répondait presque sur le -même ton; mais sans cesser précisément d'écouter avec plaisir, elle finit -par tomber dans un étonnement profond. Elle se disait, pour justifier -ses sourires un peu approbateurs: - -«--Il parle de tout ce qui se passe au bal, et jamais de lui.» - -Mais, dans le fait, dans la manière dont Lucien osait l'entretenir de -toutes ces choses si indifférentes, c'était usurper un rang qui n'était -pas peu de chose auprès d'une femme de l'âge de Mme de Chasteller, et -surtout accoutumée à autant de retenue: ce rang était unique, rien de -moins. D'abord, Mme de Chasteller fut étonnée et amusée du changement -dont elle était témoin; mais bientôt elle ne sourit plus, elle eut -peur à son tour. - -«--De quelle façon de parler il ose se servir avec moi! Et je n'en suis -pas choquée, je ne me sens pas offensée!... Grand Dieu! Ce n'est point -un jeune homme simple et bon! Que j'étais sotte de le penser. J'ai -affaire ici à un de ces hommes adroits, aimables et profondément -dissimulés que l'on voit dans les romans. Ils savent plaire, mais -précisément parce qu'ils sont incapables d'aimer. M. Leuwen est là, -devant moi, heureux et gai, occupé à me réciter un rôle aimable, sans -doute; mais il est heureux uniquement parce qu'il sent qu'il parle -bien... Apparemment qu'il avait résolu de débuter par une heure de -ravissement profond et allant jusqu'à l'air stupide. Mais je saurai -bien rompre toute relation avec cet homme dangereux, si habile comédien!» - -Et, tout en faisant cette belle réflexion, tout en formant cette -magnifique résolution, son cœur était déjà occupé de lui. Elle l'aimait -déjà! On peut attribuer à ce moment la naissance d'un sentiment de -distinction et de faveur pour Lucien. - -Tout à coup elle se repentit vivement d'être restée si longtemps à causer -avec lui, assise sur une chaise, éloignée de toutes les femmes, et -n'ayant pour tout chaperon que le bon M. de Blancet, qui pouvait fort -bien ne rien comprendre à tout ce qu'il entendait. Pour sortir de cette -position embarrassante, elle accepta une contredanse que Lucien la pria -de danser avec lui. Après la contredanse et pendant la valse qui suivit, -Mme d'Hocquincourt appela Mme de Chasteller à une place à coté d'elle, où -il y avait de l'air et où l'on était un peu à l'abri de l'extrême chaleur -qui commençait à s'emparer de la salle de bal. Lucien, fort lié avec Mme -d'Hocquincourt, ne quitta pas ces dames. Là, Mme de Chasteller put se -convaincre qu'il était à la mode ce soir-là. - -«--Et, en vérité, on a raison, se disait-elle; car, indépendamment de ce -joli uniforme qu'il porte si bien, il est source de joie et de gaieté -pour tout ce qui l'environne.» - -On se prépara à passer dans une tente voisine, où le souper était -préparé. Lucien arrangea les choses de façon à ce qu'il pût offrir le -bras à Mme de Chasteller. Il semblait à celle-ci être séparée par des -journées entières de l'état où se trouvait son âme au commencement de la -soirée. Elle avait oublié jusqu'au souvenir de l'ennui qui éteignait sa -voix après la première heure passée au bal. - -Il était minuit; le souper était préparé dans une charmante salle, formée -par des murs de charmille de douze ou quinze pieds de hauteur. Pour -mettre le souper à l'abri de la rosée du soir, s'il en survenait, ces -murs de verdure supportaient une tente à larges bandes rouges et -blanches. C'étaient les couleurs de la personne exilée dont on célébrait -la fête. Au travers des murs de charmille, on apercevait, çà et là, par -les trouées du feuillage, une belle lune éclairant un paysage étendu et -tranquille. Cette nature ravissante était d'accord avec les nouveaux -sentiments qui cherchaient à s'emparer du cœur de Mme de Chasteller, et -contribuait puissamment à éloigner et à affaiblir les objections de la -raison. Lucien avait pris son poste; non pas précisément à côté de Mme -de Chasteller: il fallait avoir des ménagements pour les anciens amis -de sa nouvelle connaissance. Un regard plus amical qu'il n'eût osé -l'espérer, lui avait appris cette nécessité; mais il se plaça de façon -à pouvoir fort bien la voir et l'entendre. Il ent l'idée d'exprimer ses -sentiments réels par des mots qu'il adresserait, en apparence, aux dames -assises auprès de lui. Pour cela il fallait beaucoup parler, et il y -réussit, sans trop dire d'extravagances. Il domina bien tôt la -conversation; bientôt, tout en amusant les dames assises auprès de Mme -de Chasteller, il osa faire entendre de loin des choses qui pouvaient -avoir une application fort tendre, ce qu'il n'aurait jamais pensé pouvoir -tenter de sitôt. Il est sûr que Mme de Chasteller pouvait fort bien -feindre de ne pas comprendre ces mots indirects. Il parvint à amuser même -les hommes placés près de ces dames, et qui ne regardaient pas encore -ses succès avec le sérieux de l'envie. - -Tout le monde parlait et riait fort souvent du côté de la table où Mme -de Chasteller était assise. Les personnes placées aux autres parties de -la salle firent silence, pour tâcher de prendre pari à ce qui amusait -si fort les voisines de Mme de Chasteller. Celle-ci était très occupée, -et de ce qu'elle entendait, ce qui la faisait rire quelquefois, et de -ses réflexions fort sérieuses, qui formaient un étrange contraste avec -le ton si gai de cette soirée. - -«--C'est donc là cet homme timide et que je croyais sans idées? Quel -être effrayant!» - -C'était la première fois, peut-être, de sa vie, que Lucien avait de -l'esprit et du plus brillant. Vers la fin du souper, il vit que le -succès passait ses espérances. Il était heureux, extrêmement animé, et -pourtant, par miracle, il ne dit rien d'inconvenant. Là, cependant, parmi -ces fiers Lorrains, il se trouvait en présence de trois ou quatre -préjugés féroces, dont nous n'avons, à Paris, que la pale copie: Henri V, -la noblesse, la duperie et la sottise, et presque le crime de l'humanité -envers le petit peuple. Aucune de ces grandes vérités, fondement du -_credo_ du faubourg Saint-Germain, et qui ne se laissent pas offenser -impunément, ne reçut la plus petite égratignure de la gaieté de Lucien. -C'est que son âme noble avait, au fond, un respect infini pour la -situation malheureuse de tous ces pauvres jeunes gens qui l'entouraient. -Ils s'étaient privés, quatre ans auparavant, par fidélité à leurs -croyances politiques et aux sentiments de toute leur vie, d'une petite -part au budget, utile, si ce n'est nécessaire, à leur subsistance. Ils -avaient perdu bien plus encore: l'unique occupation au monde qui pût -les sauver de l'ennui et par laquelle ils ne crussent pas déroger. - -Les femmes jugèrent que Lucien était _parfaitement bien._ Ce fut Mme de -Commercy qui prononça le mot sacramentel dans la partie de la salle qui -était réservée à la plus haute noblesse. Car il y avait une réunion de -sept à huit dames méprisant toute cette société qui, à son tour, -méprisait tout le reste de la ville, à peu près comme la garde impériale -de Napoléon eût fait peur, en cas de révolte, à cette armée de 1810, -qui faisait peur à toute l'Europe. - -Au mot si décisif de Mme de Commercy, la jeunesse dorée de Nancy se -révolta presque. Ces messieurs, qui savaient être élégants et se bien -placer sur la porte d'un café, se taisaient ordinairement au bal, et ne -savaient montrer que le mérite de danseurs infatigables et vigoureux. -Lorsqu'ils virent que Lucien parlait beaucoup, contre son ordinaire, et -que, de plus, il était écouté, ils commencèrent à dire qu'il ôtait fort -déplaisant et fort bruyant; que cette amabilité criarde pouvait être à -la mode parmi les bourgeois de Paris et dans les arrière-boutiques de -la rue Saint-Honoré, mais ne prendrait jamais dans la bonne société de -Nancy. Pendant cette déclaration de ces messieurs, les mots plaisants -de Lucien prenaient fort bien, et leur donnaient un démenti. Ils furent -réduits à répéter entre eux, d'un air tristement satisfait: - -«--Après tout, ce n'est qu'un bourgeois, né on ne sait où, et qui ne peut -jouir que de la noblesse personnelle que lui confère son épaulette de -sous-lieutenant.» - -Ces mots de nos officiers lorrains démissionnaires résument la grande -dispute qui attriste le dix-neuvième siècle: c'est la colère du rang -contre le mérite. - -Mais aucune des dames ne songeait à ces idées tristes. Elles échappaient -complètement, en ce moment, à la triste civilisation qui pèse sur les -cerveaux mâles de la province. Le souper finissait, tout brillant de -vin de Champagne; il avait porté plus de gaieté et de liberté sans -conséquence dans les manières de tous. Pour notre héros, il était exalté -par les choses assez tendres que, sous le masque de la gaieté, il avait -osé adresser de loin à la dame de ses pensées. C'était la première fois -de sa vie que le succès le jetait dans une telle ivresse. En revenant -dans la salle de bal, Mme de Chasteller dansa une valse avec M. de -Blancet, auquel Lucien succéda, suivant l'usage allemand, après quelques -tours. Tout en dansant, et avec une adresse sans adresse, fille du hasard -et de la passion, il sut reprendre la conversation sur un ton fort -respectueux, mais qui était cependant, sous plus d'un rapport, celui -d'une ancienne connaissance. Profitant d'un grand cotillon que ni lui, -ni Mme de Chasteller ne voulurent danser, il put lui dire en riant et -sans trop faire tache sur le ton général de l'entretien: - -«--Pour me rapprocher de ces beaux yeux, je me suis lié avec le docteur -Dupoirier!» - -Les traits forts pâles en ce moment de Mme de Chasteller, ses yeux -étonnés, exprimaient une surprise profonde et presque de la terreur. Au -nom de Dupoirier, elle répondit à mi-voix et comme hors d'état de -prononcer complètement les mots: - -«--C'est un homme bien dangereux!» - -Lucien fut ivre de joie: on ne se fâchait donc pas des motifs qu'il -donnait à sa conduite à Nancy! Mais oserait-il croire ce qu'il semblait -voir? Il y eut un silence expressif de deux ou trois secondes; les yeux -de Lucien étaient fixés sur ceux de Mme de Chasteller. Après quoi il -osa répondre: - -«--Il est adorable à mes yeux; sans lui je ne serais pas ici... -D'ailleurs, j'ai un affreux soupçon...» ajouta sa naïveté imprudente. - -«--Lequel? et quoi donc?» dit Mme de Chasteller. - -Elle sentit aussitôt qu'une réplique aussi directe, aussi vive de sa -part, était une haute inconvenance; mais elle avait parlé avant de -réfléchir. Elle rougit profondément. Lucien fut troublé en remarquant -que la rougeur s'étendait jusqu'aux épaules. Mais il se trouva qu'il ne -pouvait répondre à cette question si simple. - -«--Quelle idée va-t-elle prendre de moi?» se dit-il. - -À l'instant sa figure changea d'expression; il pâlit, comme s'il eut -éprouvé une attaque de quelque mal vif et soudain. Ses traits -trahissaient l'affreuse douleur que lui causait le souvenir de M. de -Busant de Sicile, qui, après plusieurs heures d'oubli, se présentait -à sa mémoire. - -Quoi! ce qu'il obtenait n'était donc qu'une faveur banale, tout acquise -à l'uniforme, par quelque personne qu'il fût porté. La soif qu'il avait -d'arriver à la vérité et l'impossibilité de trouver des termes -présentables pour exprimer une idée si offensante, le jetaient dans le -dernier embarras. - -«--Un mot peut me perdre à jamais,» se dit-il. - -L'émotion imprévue qui semblait le glacer, passa en un instant à Mme de -Chasteller. Elle pâlit de la peine si cruelle, et sans doute à elle -relative, qui se manifestait subitement dans la physionomie si ouverte et -si jeune de Lucien; ses traits étaient comme flétris; ses yeux, si -brillants naguère, semblaient ternis et ne plus voir. - -Il y eut entre eux un échange de deux ou trois mots insignifiants. - -«--Mais qu'est-ce donc? dit Mme de Chasteller. - -«--Je ne sais, répondit machinalement Lucien. - -«--Mais, comment, monsieur, vous ne savez pas? - -«--Non, madame!... Mon respect pour vous...» - -Le lecteur pourra-t-il croire que Mme de Chasteller, de plus en plus -émue, eut l'affreuse imprudence d'ajouter: - -«--Ce soupçon aurait-il quelque rapport à moi? - -«--Est-ce que je m'y serais arrêté un centième de seconde, reprit Lucien -avec tout le feu du premier malheur vivement senti; est-ce que je m'y -serais arrêté, s'il n'était relatif à vous, à vous uniquement au monde? -À qui puis-je penser si ce n'est à vous? Et ce soupçon ne me perce-t-il -pas le cœur vingt fois le jour depuis que je suis à Nancy?» - -Il ne manquait, à l'intérêt naissant de Mme de Chasteller, que de voir -son honneur soupçonné. Elle n'eut pas même idée de masquer son étonnement -du ton que Lucien avait pris dans sa réponse. Le feu avec lequel il -venait de lui parler, l'évidence de l'extrême sincérité dans les propos -de ce jeune homme, la firent passer d'une pâleur mortelle à une rougeur -imprudente; ses yeux mêmes rougirent. Mais, oserais-je bien le dire, en -ce siècle gourmé et qui semble avoir contracté mariage avec l'hypocrisie, -ce fut d'abord de bonheur que rougit Mme de Chasteller, et non à cause -des conjectures que pouvaient former les danseurs qui, en suivant les -diverses figures du cotillon, passaient sans cesse devant eux. Elle -pouvait choisir de répondre ou de ne pas répondre à cet amour; mais -combien il était sincère! avec quel dévouement elle était aimée! - -«--Peut-être même, probablement même, se dit-elle, ce transport ne -durera-il pas! Mais comme il est vrai, comme il est exempt d'exagération -et d'emphase! C'est sans doute là la vraie passion; c'est sans doute -ainsi qu'il est doux d'être aimée. Mais être soupçonnée par lui et au -point que son amour en soit arrêté! L'imputation est donc infâme?» - -Elle restait pensive, la tête appuyée sur son éventail. De temps en -temps, son regard se dirigeait vers Lucien, qui était immobile, pale -comme un spectre, tout à fait tourné vers elle. Ses yeux étaient d'une -indiscrétion qui l'eût fait frémir, si elle y eut pensé. - -Une incertitude bien autrement inquiétante était venue agiter son cœur, -au commencement de la soirée, quand il ne parlait pas. - -«--Ce n'était donc pas faute d'idées, comme j'avais la simplicité de le -penser; c'était peut-être le soupçon, cet affreux soupçon qui l'arrêtait -dans son estime pour moi... Et le soupçon de quoi?... Quelle calomnie -peut être assez noire pour produire un tel effet chez un être si jeune -et si bon?» - -Mme de Chasteller était tellement agitée que sans songer à ce qu'elle -osait dire, et entraînée à son insu par le ton de gaieté que la -conversation avait pris au souper, cette étrange question arriva aux -oreilles de Lucien: - -«--Mais quoi? vous ne trouviez que des mots... peu significatifs à me -dire au commencement de la soirée! était-ce un sentiment de politesse -exagérée? était-ce la retenue si naturelle quand on se connaît si peu? -(Ici la voix baissa malgré elle.) Ou était-ce l'effet de ce soupçon?» -dit-elle enfin. - -Et sa voix, pour ces deux derniers mots, reprit subitement un timbre -contenu, mais fort marqué. - -«--C'était l'effet d'une extrême timidité: je n'ai point d'expérience -de la vie. Je n'avais jamais aimé; vos yeux, vus de si près, -m'effrayaient; je ne vous avais vue jusqu'ici qu'à une grande distance!» - -Ce mot fut dit avec un accent si vrai, avec une intimité si tendre, il -montrait tant d'amour, qu'avant qu'elle y songeât les yeux de Mme de -Chasteller, ces yeux dont l'expression était profonde et vraie, avaient -répondu: «J'aime comme vous!» - -Elle revint comme d'une extase et, après une demi-seconde, elle se hâta -de détourner ses yeux; mais ceux de Lucien avaient recueilli en plein ce -regard décisif. Il devint rouge à en être ridicule. Il n'osait presque -pas croire à tout son bonheur. Mme de Chasteller, de son côté, sentait -que ses joues se couvraient d'une ardeur brûlante. - -«--Grand Dieu! je me compromets d'une manière affreuse; tous les regards -doivent être dirigés sur cet étranger, auquel je parle depuis si -longtemps et avec un tel air d'intérêt!» - -Elle appela M. de Blancet, qui dansait le cotillon. - -«--Conduisez-moi jusqu'à la terrasse du jardin; je lutte depuis cinq -minutes contre un accès de chaleur qui me suffoque... J'ai pris un -demi-verre de champagne, et je crois en vérité que je me suis enivrée!...» - -Mais ce qu'il y eut de terrible pour Mme de Chasteller, c'est qu'au lieu -de prendre le ton de l'intérêt, M. le vicomte de Blancet ricanait en -écoutant ces mensonges. Il était jaloux jusqu'à la folie de l'air -d'intimité, de plaisir, avec lequel on parlait à Lucien depuis si -longtemps. On lui avait dit au régiment qu'il ne fallait pas croire aux -indispositions des belles dames. Il avait offert son bras à Mme de -Chasteller et la conduisait hors de la salle de bal, lorsqu'une autre -idée, tout aussi lumineuse, vint s'emparer de son attention. Mme de -Chasteller marchait en s'appuyant sur son bras avec un abandon bien -étrange. - -«--Ma belle cousine voudrait-elle, enfin, me faire entendre qu'elle me -paye de retour, ou, du moins, qu'elle a pour moi quelque sentiment -tendre?» se dit-il. - -Mais dans la soirée, dont il passa en revue tous les petits événements, -rien n'avait semblé présager un aussi heureux événement. Était-il -imprévu ou Mme de Chasteller voulait-elle dissimuler avec lui? Il la -conduisit de l'autre côté du parterre de fleurs. Il trouva une table -de marbre, placée devant un grand banc de jardin à dossier et à -marchepied. Il eut quelque peine à y établir Mme de Chasteller qui -semblait presque hors d'état de se mouvoir. Pendant que le vicomte de -Blancet, au lieu de voir ce qui se passait autour de lui, discutait des -chimères, Mme de Chasteller était au désespoir. - -«--Ma conduite est affreuse! se disait-elle. Je me suis compromise aux -yeux de toutes ces dames, et, en ce moment, je sers de texte aux -remarques les plus désobligeantes et les plus humiliantes. J'ai agi, -pendant je ne sais combien de temps, comme si personne ne m'eût regardée. -Ce public ne me passe rien!... Et M. Leuwen?» - -Ce nom, prononcé mentalement, la fit frémir. - -«_Et je me suis compromise aux yeux de M. Leuwen!_» - -Ce fut là le véritable chagrin qui, à l'instant, fit oublier tous les -autres; il ne put être diminué par aucune des réflexions qui se -présentaient en foule sur ce qui venait de se passer. Bientôt un autre -soupçon vint augmenter son malheur. - -«--Si M. Leuwen a tant d'assurance, c'est qu'il aura su que je passe -des heures entières, cachée par la persienne de ma fenêtre et attendant -son passage dans la rue!» - -On prie le lecteur de ne pas trouver trop ridicule Mme de Chasteller. -Elle n'avait aucune expérience des fausses démarches dans lesquelles -peut entraîner un cœur aimant. Jamais elle n'avait éprouvé rien de -semblable à ce qui venait de lui arriver, pendant cette cruelle soirée. -Elle ne trouvait guère de raison dans sa tête pour venir à son secours -et n'avait aucune expérience réelle. Jamais elle n'avait été troublée -par un sentiment autre que celui de la timidité, en étant présentée à -quelque grande princesse, ou celui d'une indignation profonde contre les -Jacobins, qui cherchaient à ébranler le trône des Bourbons. Au delà de -toutes ces théories, qui étaient un sentiment pour elle et ne parvenaient -à troubler son cœur que pour un instant, Mme de Chasteller avait un -caractère sérieux et tendre qui, dans ce moment, n'était propre qu'à -augmenter son malheur. Malheureusement pour sa prudence, les petits -intérêts journaliers de la vie ne pouvaient l'émouvoir. Elle avait -toujours vécu ainsi dans une sécurité trompeuse; car les caractères -qui ont le malheur d'être au-dessus des misères faisant l'occupation -de la plupart des hommes, n'en sont que plus disposés à s'occuper -uniquement des choses qui, une fois, ont pu parvenir à les toucher. - -Après le bal, et malgré l'heure avancée, Lucien monta à cheval. À peine -hors de la ville, il s'aperçut qu'il n'avait pas la force de mener sa -monture. Il la rendit ail domestique et se promena à pied. À quelques -minutes de là, comme trois heures sonnaient, il était assis sur une -pierre vis-à-vis de la fenêtre de Mme de Chasteller. - -Son arrivée la combla de joie. Elle s'était dit en sortant de chez Mme -de Commercy: «Il doit être si mécontent de lui et de moi, qu'il prendra -le parti de m'oublier. Si je le revois encore, ce ne sera que dans -quelques jours.» - -Dans l'obscurité profonde, elle distinguait le feu du cigare de Lucien. - -Elle l'aimait à la folie à ce moment. - -Si, dans ce silence profond et universel, Lucien eût eu le génie de -s'avancer sous sa fenêtre et de lui dire à voix basse quelques mots: - -«--Bonsoir, madame! Daigneriez-vous me montrer que je suis entendu?» - -Très probablement elle lui eût dit: «Adieu, monsieur Leuwen», et -l'intonation de ces trois mots n'eût rien laissé à désirer à l'amant -le plus exigeant. - -Après avoir fait le sot, comme il se le disait à lui-même, Lucien alla -chercher un certain café où il était, sûr de trouver quelques lieutenants -du régiment. - -Il était si à plaindre que les rencontrer lui fut un vrai bonheur. - -Les jeunes gens furent bons enfants cette nuit-là, sauf à reprendre le -lendemain une froideur de bon ton. - -Après avoir joué, il fut décidé que l'on n'emporterait pas les quelques -napoléons que l'on s'était gagnés; on fit venir du vin de Champagne, et -Lucien s'enivra au point que le garçon de café et un voisin qu'il -appela le reconduisirent chez lui. - -Le lendemain de sa première rencontre avec cette femme de laquelle il se -croyait si sûr, Lucien fut absolument hors de lui. Il ne comprenait rien -à ce qui lui arrivait, pas plus aux sentiments qu'il voyait naître dans -son cœur, qu'aux actions des autres avec lui. - -Il lui semblait qu'on faisait allusion à ses sentiments pour Mme de -Chasteller, et il avait besoin de toute sa raison pour ne pas se fâcher. - -«--J'agirai au jour le jour, se dit-il enfin, me livrant à chaque moment -à l'action qui me fera le plus de plaisir. Pourvu que je ne fasse de -confidence à qui que ce soit au monde, et que je n'écrive à personne -sur ma folie, personne ne pourra me dire un jour: «Tu as été fou.» - -»Si cette maladie ne m'emporte pas, du moins elle ne pourra me faire -rougir. - -«Une folie bien cachée perd la moitié de ses mauvais effets; l'essentiel -est qu'on ne devine pas ce que je sens.» - -Et en peu de jours, il s'opéra chez lui un changement complet. - -Dans le monde, on fut émerveillé de sa gaieté et de son esprit. - -«--Il a de mauvais principes, il est immoral, mais il est vraiment -éloquent,» disait-on chez Mme de Puy-Laurens. - -«--Mon ami, vous vous gâtez», lui dit un jour cette femme d'esprit. - -Il parlait pour parler, il soutenait le pour et le contre, il exagérait -et chargeait les circonstances de tout ce qu'il racontait, et il -racontait beaucoup et longuement. - -En un mot, il parlait comme un homme d'esprit de province; aussi son -succès fut-il immense. - -Les habitants de Nancy reconnaissaient ce qu'ils avaient l'habitude -d'admirer; auparavant on le trouvait singulier, original, affecté, -souvent obscur. - -Le fait est qu'il avait une frayeur mortelle de laisser deviner ce qui -se passait dans son cœur; il se voyait espionné et surveillé de près par -le docteur Dupoirier, qu'il commençait de soupçonner d'avoir fait son -marché avec M........ un homme d'esprit, ministre de la police de -Louis-Philippe. - -Rompre avec lui eût été fort ridicule et de plus embarrassant; ne -rompant pas avec un homme aussi actif, aussi facile à se piquer, il -fallait donc le traiter en ami intime, en père. - -«--On ne saurait trop charger un rôle avec ces gens-ci!» et il se mit -à parler comme un véritable comédien. - -Toujours il récitait un rôle et le plus bouffon qui lui venait à -l'esprit; il se servait après d'expressions ridicules. - -Il aimait à se trouver avec quelqu'un: la solitude lui était devenue -impossible. Plus la thèse qu'il soutenait était saugrenue, plus il était -distrait de la partie sérieuse de sa vie, qui n'était pas suffisante. -Son esprit était le bouffon de son âme. - -Ce n'était pas un don Juan, bien loin de là; il ne savait pas ce qu'il -serait un jour, mais, pour le moment, il n'avait pas la moindre habitude -d'agir avec les femmes, en tête-à-tête, contrairement à ce qu'il sentait. -Il avait honoré jusqu'ici du plus profond mépris ce genre de mérite dont -il commençait à regretter l'absence. - -Du moins il ne se faisait pas la moindre illusion à cet égard. Son esprit -se croyait fondé à mépriser Mme de Chasteller, et son cœur avait de -nouvelles raisons chaque jour de l'adorer, comme l'être le plus pur, le -plus céleste, le plus au-dessus des considérations de vanité et d'argent, -qui sont comme la seconde religion de la province. - -Le combat de son âme et de son esprit le rendait presque fou à la lettre, -et certainement un des hommes les plus malheureux. - -C'était justement à l'époque où ses chevaux, son tilbury, ses tigres en -livrée, faisaient de lui l'objet de l'envie des lieutenants du régiment -et de tous les jeunes gens de Nancy et des environs qui, le voyant riche, -brave, assez bien, le regardaient sans doute comme l'être le plus heureux -qu'ils eussent encore rencontré. Sa mine mélancolique, lorsqu'il était -seul dans les rues, ses distractions, ses mouvements d'impatience avec -apparence de méchanceté, passaient pour de la fatuité de l'ordre le plus -relevé et le plus noble. Les plus éclairés y voyaient une imitation -savante de lord Byron, dont on parlait encore beaucoup à cette époque. - -Cette visite au café ne fut pas la seule; la renommée s'en empara. Nancy -porta à douze ou quinze les quatre habits de livrée que Mme Leuwen avait -envoyés de Paris à son fils. Tout le monde dit que chaque soir depuis un -mois, on rapportait Lucien ivre-mort à son logis. - -Les indifférents en étaient étonnés, les officiers démissionnaires -carlistes charmés, un seul cœur en était percé jusqu'au vif. - -«--Me serais-je trompée sur son compte?» - -Cette ressource de perdre la raison pour oublier son chagrin n'était -pas belle, mais elle était la seule dont Lucien eût pu s'aviser. Il y -avait été plutôt entraîné; la vie de garnison s'était offerte à lui et -il y avait cédé. - -Les excès du soir au café vinrent ébranler un peu sa considération, mais -peu de jours avant que sa mauvaise conduite éclatât, il avait acheté une -calèche immense, très propre à recevoir les familles nombreuses dont -Nancy abondait. C'était en effet à cet usage qu'il la destinait. - -Les six demoiselles de Serpierre et leur mère _étrennèrent_ cette -voiture, comme on dit dans le pays. Plusieurs autres familles, aussi -nombreuses, vinrent la demander et l'obtinrent à l'instant. - -«--Ce M. Leuwen est bien bon enfant, disait-on de toutes parts: il est -vrai que cela lui coûte si peu. Son père joue à la rente avec le ministre -de l'Intérieur. C'est le pauvre rentier qui paye tout.» - -Lucien était sur que tout le monde disait du bien de lui à Mme de -Chasteller, mais la maison du marquis de Pointcarré était la seule de -Nancy où il semblait faire des pas rétrogrades. - -En vain avait-il essayé d'y faire des visites; Mme de Chasteller, plutôt -que de le recevoir, avait fermé sa porte sous prétexte de maladie. Elle -avait trompé le docteur Dupoirier lui-même. - -À quelques jours de là, il était à peine arrivé chez Mme de Marcilly, -que Mme de Chasteller fut annoncée. - -L'indifférence qu'on lui marqua fut si excessive que, vers la fin de la -visite, il se révolta. - -Pour la première fois il profita de la position qu'il avait prise dans -le monde; il donna la main à Mme de Chasteller pour la conduire à sa -voiture, quoiqu'il fût évident que cette prétendue politesse la -contrariait beaucoup. - -«--Pardonnez-moi, madame, si je suis peu discret... Je suis si malheureux! - -«--Ce n'est pas ce qu'on dit, monsieur, répondit-elle avec une aisance -qui n'était rien moins que naturelle, et en prenant le pas pour gagner -sa voiture. - -«--Je me fais le flatteur des habitants de Nancy dans l'espoir que -peut-être ils vous diront du bien de moi, et le soir, pour vous oublier, -je cherche à perdre la raison. - -«--Je ne crois pas, monsieur, vous avoir donné lieu...» - -À ce moment, le laquais s'avança pour fermer la portière et les chevaux -l'emportèrent, plus morte que vive. - -Pour qu'aucun ridicule ne lui manquât, même à ses propres yeux, le pauvre -Lucien, encouragé comme on vient de le voir, eut l'idée d'écrire. Il fit -une fort belle lettre, qu'il alla mettre à la poste lui-même, à Darney, -bourg à six lieues de Nancy, sur la route de Paris. Une seconde lettre -n'obtint pas plus de réponse que la première. Heureusement, dans la -troisième, il glissa par hasard, et non par adresse, le mot soupçon. -Ce mot fut précieux pour le parti de l'amour, qui soutenait des combats -continus dans le cœur de Mme de Chasteller. Le fait est qu'au milieu des -reproches cruels qu'elle s'adressait sans cesse, elle aimait Lucien de -toutes les forces de son âme. Les journées ne marquaient pour elle, -n'avaient du prix à ses yeux, que par les heures qu'elle passait le soir -auprès de la persienne de sa chambre à épier les pas de Lucien qui, bien -loin de se douter de tout le succès de sa démarche, venait passer des -heures entières dans la rue de la Pompe. - -Enfin, arriva sa troisième lettre; les premières avaient causé un vif -plaisir, mais on n'avait pas eu la moindre tentation d'y répondre. Après -avoir lu cette dernière, Bathilde[3] courut chercher une écritoire, la -plaça sur une table, l'ouvrit, et commença à écrire sans se permettre de -raison avec elle-même. - -«--C'est envoyer une lettre, et non l'écrire, qui fait une démarche -condamnable.» - -La lettre terminée et après une heure de réflexion, elle demanda sa -voiture, et, en passant devant le bureau de poste de Nancy, elle tira -le cordon. - -«--À propos, dit-elle, au domestique, jetez cette lettre à la boîte... -Vite.» - -Le bureau était à trois pas, elle suivit cet homme de l'œil: il ne lut -pas l'adresse où une écriture, un peu différente de celle qu'elle avait -d'ordinaire, avait écrit: - - -_À M. Pierre Lafond._ - -Poste restante. - -Darney. - - -C'était le nom d'un domestique de Leuwen et l'adresse indiquée par lui -avec toute la modestie et le manque d'espoir convenables. - -Rien ne saurait exprimer la surprise de Lucien et presque sa terreur -quand, le lendemain, étant allé, comme par manière d'acquit, jusqu'à un -quart de lieue de Darney avec son domestique Lafond, il vit celui-ci à -son retour tirer une lettre de sa poche. - -Il tomba de son cheval plutôt qu'il n'en descendit, et s'enfonça sans -l'ouvrir dans un petit bois voisin. Quand il se fut assuré qu'un taillis -de châtaigniers, au centre duquel il se trouvait, le cachait bien de tous -les côtés, il s'assit et se plaça bien à son aise, comme un homme qui -s'apprête à recevoir un coup de hache qui doit le dépêcher dans l'autre -monde, et qui veut le savourer. Il fut effrayé de la sévérité du langage -et du ton de persuasion profonde avec lesquels elle l'exhortait à ne plus -parler de sentiments de cette nature, tout en lui intimant l'ordre, au -nom de l'honneur, au nom de ce que les honnêtes gens réputent le plus -sacré dans leurs relations réciproques, d'abandonner les idées singulières -avec lesquelles il avait voulu sans doute sonder son cœur. - -«--C'est un congé bien en règle, s'écria-t-il après avoir relu cette -lettre terrible au moins cinq ou six fois. Je ne suis guère en état de -faire une réponse quelconque, cependant le courrier de Paris passe -demain matin à Darney et si ma lettre n'est pas ce soir à la poste, Mme -de Chasteller ne la lira que dans quatre jours.» - -Cette raison le décida. Là, au milieu du bois, avec un crayon qu'il -trouva par hasard et en appuyant sur le liant du shako la troisième page -de la lettre qui était restée en blanc, il fabriqua une réponse avec la -même sagacité qui dirigeait toutes ses pensées depuis une heure. Il la -jugea fort mauvaise. Elle lui déplaisait surtout, parce qu'elle -n'indiquait aucune espérance, aucun moyen de retour à l'attaque--tant il -y a toujours du fat dans le cœur d'un enfant de Paris! Il revint sur la -route pour envoyer son domestique à Darney chercher un cahier de papier -et ce qu'il faut pour écrire. Il écrivit sa réponse, et après qu'il eut -envoyé Lafond la porter au bureau de la poste, il fut deux ou trois fois -sur le point de galoper après lui pour la reprendre, tant elle lui -semblait maladroite et peu propre à assurer le succès. Il passa la nuit à -composer une troisième lettre qui, mise au net convenablement et écrite -en caractères lisibles, se trouva avoir atteint la formidable longueur -de sept pages. Par bonheur pour lui, le courrier de Paris avait passé -quand cette seconde lettre arriva à Darney, et Mme de Chasteller ne -reçut que la première. Sa simplicité, presque enfantine, le dévouement -parlait, simple, sans effort, sans espoir, qu'elle respirait, firent un -contraste charmant à ses yeux avec la prétendue fatuité de l'élégant -sous-lieutenant. Elle s'était repentie bien souvent d'avoir écrit; la -réponse qu'elle pouvait recevoir lui inspirait une sorte de terreur. -Toutes ses craintes se trouvaient démenties de la manière la plus aimable. - -[Footnote 1: Le mot est rayé dans le manuscrit.] - -[Footnote 2: Mot illisible.] - -[Footnote 3: Mme de Chasteller.] - - -* * * - - -La seule chose adroite que Lucien avait mise dans sa lettre était de -supplier pour une réponse. - -«--Accordez-moi mon pardon, madame, et je vous jure un silence éternel.» - -«--Dois-je faire cette réponse, se disait Mme de Chasteller; ne serait-ce -pas commencer une correspondance? Résister toujours au bonheur qui se -présente, même le plus innocent, quel supplice! Quel vie triste! Ne -suis-je déjà pas assez ennuyée par deux années de bouderie contre Paris?» - -Cette réponse, si méditée, partit enfin; c'étaient des conseils sages -donnés sous le nom de l'amitié. On l'exhortait à se garantir ou à se -guérir d'une velléité que l'on ne croyait tout au plus qu'une fantaisie -sans conséquence. Le ton de la lettre n'était pas tragique; Mme de -Chasteller avait même voulu prendre celui d'une correspondance ordinaire, -et sortir tout à fait des grandes phrases de la vertu outragée. Cette -lettre était à peine à la poste, qu'elle reçut celle de sept pages -écrites par Lucien avec tant de sens. Elle fut outrée de colère, et se -repentit amèrement du ton de bonté qu'elle avait pris. Elle écrivit -aussitôt quatre lignes pour prier M. Leuwen de ne pas continuer une -correspondance sans objet; dans le cas contraire elle serait forcée de -renvoyer les lettres sans les ouvrir. Forte de cette belle résolution, -elle demanda ses chevaux et voulut se débarrasser de quelques visites. -Elle débuta par les Serpierre; il lui sembla recevoir comme un coup dans -la poitrine, près du cœur, en trouvant Lucien comme établi dans le salon -de ces dames, et jouant avec les demoiselles en présence du père et de -la mère, comme s'il eut été un véritable enfant. - -«--Eh bien! la présence de Mme de Chasteller vous déconcerte? Est-ce -qu'elle vous intimide? Vous n'êtes plus bon enfant! lui dit après un -moment Mlle Théodelinde. - -«--Eh bien, oui! puisqu'il faut que je l'avoue,» répondit Lucien. - -Mme de Chasteller ne put se défendre de prendre la parole; le ton général -de cette famille l'entraîna à son insu: elle parla sans s'affecter. -Lucien put répondre pour la seconde fois de sa vie; les idées lui vinrent -en foule en s'adressant à Mme de Chasteller, et il sut les exprimer. La -gaieté gagna si bien tout le monde et l'on se trouva si bien ensemble, -que Mlle Théodelinde, songeant à la grande calèche de M. Leuwen, de -laquelle on se servait sans façon, alla parler bas à sa mère. - -«--Allons au _Chasseur Vert!_» dit-elle tout haut. - -Cette idée fut approuvée par tous. On alla à un joli café, établi à une -lieue et demie de la ville, au milieu des grands arbres de la foret de -Burviller. Ces sortes de cafés dans les bois, où l'on trouve -ordinairement le soir de la musique, sont d'un usage allemand qui -heureusement commence à pénétrer dans plusieurs villes de l'Est de la -France. - -La gaieté douce et la bonhomie de la conversation furent extrêmes. - -Pour la première fois, pendant un aussi long temps, Lucien osait parler -devant Mme de Chasteller; elle-même, à plusieurs reprises, ne put se -défendre de sourire en le regardant et ensuite de lui donner le -bras. Il était parfaitement heureux. - -Il dit à Mme de Chasteller, comme entraîné par un mouvement involontaire: - -«--Mais, madame, pouvez-vous douter de la sincérité et de la pureté du -sentiment qui m'anime? ne voyez-vous pas que je vous aime de toute mon -âme? Depuis le jour de mon arrivée, lorsque mon cheval tomba sous vos -fenêtres, je n'ai pensé qu'à vous, et bien malgré moi, car vous ne m'avez -pas gâté par vos bontés. Je puis vous jurer, quoique cela soit bien -enfant et peut-être ridicule à vos yeux, que les moments les plus doux -de ma vie sont, ceux que je passe sous vos fenêtres, quelquefois, le -soir.» - -Mme de Chasteller, qui lui donnait le bras, le laissait dire et -s'appuyait presque sur lui; elle le regardait avec des yeux attentifs, si -ce n'est attendris. - -Lucien le lui reprocha presque. - -«--Quand nous serons de retour à Nancy, quand les vanités de la vie nous -auront saisis de nouveau, vous ne verrez en moi qu'un petit -sous-lieutenant. Vous serez sévère et j'ose dire méchante pour moi. Vous -n'avez pas beaucoup à faire pour me rendre malheureux: la seule peur de -vous avoir déplu suffit pour m'ôter toute tranquillité.» - -Ce mot fut dit avec une vérité et une simplicité si touchantes, que Mme -de Chasteller répondit aussitôt. - -«--Ne croyez pas la lettre que vous recevrez de moi.» - -S'il n'avait pas été dans une clairière du bois, à cent pas des -demoiselles de Serpierre qui pouvaient les voir, Lucien l'eût embrassée, -et, en vérité, elle l'eût laissé faire. - -Tel est le danger de la musique et des grands bois. - -«--Permettez-moi de vous voir demain chez vous. - -«--Grand Dieu! répondit-elle avec terreur. - -«--De grâce! - -«--Eh bien! je vous recevrai demain.» - -À peine fut-elle rendue à la solitude et au raisonnement, qu'elle eut -des remords effroyables de la visite qu'elle venait de permettre. Elle -eut recours à une demoiselle Bérard, bourgeoise que nous avons rencontrée, -fourrée parmi les grandes dames, dans la chapelle des Pénitents. C'était -une fort petite personne, sèche, de quarante-cinq à cinquante ans, au -nez pointu, au regard faux, et toujours mise avec beaucoup de soin, -coutume qu'elle avait rapportée d'Angleterre où elle avait été vingt -ans dame de compagnie de milady Reatown, riche pairesse catholique. - - -* * * - - -Le pauvre sous-lieutenant était loin de prévoir l'étrange société qu'on -lui préparait. Il avait pensé, avec beaucoup de finesse, qu'il ne -devait se présenter chez Mme de Chasteller qu'a près avoir demandé M. le -marquis de Pointcarré, et, pour être sûr de ne pas trouver le vieux -marquis, il attendit qu'il quittât son hôtel vers les trois heures, pour -se rendre au club Henri V. - -À peine le vit-il passer sur la Place d'armes, que son cœur commença -à battre avec force. Il vint frapper à la porte de l'hôtel; il était -tellement déconcerté qu'il parla avec respect à la vieille portière -paralytique, et put à peine trouver assez de voix pour s'en faire -entendre. En montant au premier étage, ce fut avec une sorte de terreur -qu'il regarda le grand escalier en pierre grise, avec sa rampe de fer -à dessins vernissés en noir et dorés dans les endroits qui représentaient -des fleurs. Il arriva à la porte de l'appartement et, en étendant la main -vers la sonnette de laiton anglais, il désira presque qu'on lui annonçât -qu'elle était sortie. De sa vie il n'avait été à ce point dominé par la -peur. Il sonna. Le bruit lui lit mal; on ouvrit enfin. - -Un domestique alla l'annoncer, en le priant d'attendre dans le second -salon, où il trouva Mlle Bérard. Il remarqua qu'elle n'était, pas en -visite, mais établie comme pour rester. Cette vision acheva de le -déconcerter; il salua profondément et alla à l'autre extrémité du salon -regarder attentivement une gravure. - -Mme de Chasteller parut après quelques minutes. Son teint était animé, -sa contenance agitée; elle alla prendre place sur un canapé, tout près -de Mlle Bérard, et engagea Leuwen à s'asseoir. Jamais homme ne trouva -moins de facilité à prendre place et à parcourir les formules ordinaires -de politesse. Pendant qu'il prononçait peu nettement des paroles assez -vulgaires, Mme de Chasteller était devenue excessivement pâle. Sur quoi -Mlle Bérard mit ses lunettes pour les considérer. Lucien promenait des -yeux incertains de la charmante figure de Mme de Chasteller à ce petit -visage jaune et luisant, dont le nez pointu surchargé de lunettes d'or -était tourné vers lui. Même dans les moments les plus désagréables, telle -qu'était cette première entrevue de deux êtres, de deux amants, le -lendemain du jour où ils s'étaient presque avoué qu'ils s'aimaient, il -y avait au fond des traits de Mme de Chasteller une expression de bonheur -si simple et si noble, qu'elle fit un peu oublier à Lucien Mlle Bérard. - -Il goûtait avec délices le vif plaisir de découvrir une nouvelle -perfection dans la femme qu'il aimait. Ce sentiment rendit un peu de vie -à son cœur. Il restait toujours une grande difficulté à vaincre: que -dire? Et il fallait parler, le silence en se prolongeant devenait une -imprudence en présence de cette dévote si méchante. - -«--Il fait un temps magnifique, madame, dit-il enfin--la respiration lui -manqua après cette terrible phrase... Vous avez là une magnifique gravure -de Morghen. - -«--Mon père l'aime beaucoup, monsieur. Il l'a rapportée de Paris à son -dernier voyage.» Et ses yeux troublés cherchaient à ne pas voir ceux de -Lucien. - -Le comique de cette entrevue et ce qui la rendait humiliante pour -l'intime conscience de Lucien, c'est qu'il avait employé une nuit sans -sommeil à préparer une douzaine de phrases charmantes, touchantes, -peignant admirablement et avec esprit l'état de son cœur. Il avait -surtout songé à donner à l'expression de la simplicité et de la grâce, -et à éviter avec soin ce qui aurait pu impliquer le moindre rayon -d'espérance. - -Il lui vint enfin une pauvre idée. - -«--Je serais bien heureux, madame, si je puis parvenir à être un bon -officier de cavalerie, car il paraît que le ciel ne m'a pas destiné à -être un orateur éloquent dans la Chambre des députés.» - -Il vit que Mlle Bérard ouvrait ses petits yeux autant qu'il est possible. -«Bien, se dit-il, elle croit que je parle politique et songe à faire -son rapport.» - -«--Je ne saurais plaider à la Chambre les causes dont je serais plus -profondément pénétré. Loin de la tribune, je serais tourmenté par la -vivacité des sentiments qui enflammeraient mon âme, mais en ouvrant -la bouche devant ce juge suprême et sévère auquel je tremblerais de -déplaire, je ne pourrais que lui dire: - -«Voyez mon trouble, vous remplissez tellement tout mon cœur qu'il ne -lui reste même pas la force de se représenter lui-même à vos yeux.» - -Mme de Chasteller avait écouté d'abord avec plaisir, mais, vers la -fin de ce discours, elle eut peur de Mlle Bérard; les phrases de Lucien -lui semblèrent beaucoup trop transparentes. Elle se hâta de -l'interrompre: - -«--Avez-vous, en effet, monsieur, quelque espérance de vous faire élire -à la Chambre des députés?» - -Lucien cherchait à répondre avec modestie sur ses espérances, lorsqu'une -idée lui vint: «Voilà donc l'entrevue que j'avais considérée comme le -bonheur suprême!» Cette idée le glaça. Il ajouta quelques phrases dont -la platitude lui fit pitié. Tout à coup il se leva et se hâta de sortir. - -À peine arrivé dans la rue, il se retrouva bien étonné et comme stupide. - -«--Je suis guéri, s'écria-t-il après avoir fait quelques pas. Mon cœur -n'est pas fait pour l'amour! Quoi! c'est là la première entrevue, le -premier rendez-vous avec une femme que l'on aime? Comme j'avais tort -de mépriser les petites danseuses de l'Opéra! Leurs pauvres petits -rendez-vous me faisaient seulement penser à ce que serait un tel bonheur, -avec une femme que l'on aimerait d'amour. Quel ridicule!» - -Il y avait, fort près de la rue de la Pompe, une petite chapelle -gothique, fondée par un René, duc de Lorraine, que les habitants -admiraient avec des transports d'artiste, depuis trois ans qu'ils avaient -lu dans une revue de Paris que c'était une belle chose. Avant cette -époque, un marchand de fer s'en servait pour y appuyer sa marchandise. -Le hasard, en ce moment, le plaça en face de ce monument, grand comme -l'une des plus petites chapelles de Saint-Germain l'Auxerrois. - -Il s'y arrêta longtemps et avec plaisir; son attention pénétra dans les -moindres détails. En examinant les petites têtes de saints et d'animaux, -il était étonné à la fois et de ce qu'il sentait et de ce qu'il ne -sentait plus. Il se souvint tout à coup, avec une vraie joie, que ce -soir-là il y avait poule et concours pour une queue d'honneur au café -Charpentier. Dans l'aridité de son cœur, il attendit l'heure du billard -avec impatience et y arriva le premier. Il joua avec un plaisir vif, -n'eut pas de distractions, et par hasard gagna. Mais il n'eut garde de -boire. Faire des excès ce soir-là lui parut un fort sot plaisir; -seulement, par un reste d'habitude, il cherchait à ne pas se trouver -seul avec lui-même. Tout en plaisantant avec ses camarades, il lui vint -des idées philosophiques et sombres: - -«--Ces pauvres femmes, se disait-il, qui sacrifient toute leur destinée -à nos fantaisies! qui comptent sur notre amour! Et comment n'y -compteraient-elles pas? ne sommes-nous pas sincères quand nous le leur -jurons? - -«--Mais sur quelle herbe avez-vous marché, lui dit un de ses camarades; -vous êtes gai et bon enfant ce soir!... - -«--Point bizarre, point hautain! reprit un autre. - -«--Les autres jours, ajouta un troisième, le poète du régiment, vous -étiez comme une ombre envieuse qui revient sur la terre pour se moquer -des plaisirs des vivants. Aujourd'hui les jeux et les ris semblent -voler sur vos traces!...» - -Le lendemain, cette aubade de trompettes que l'on appelle la diane dans -les régiments, le réveilla à cinq heures. Il était plongé dans un -tourment profond. Ne plus penser uniquement à Mme de Chasteller lui -laissait un vide immense; son esprit se mit à détailler ses qualités, -mais il en était moins sûr que de sa céleste beauté. - -«--Quels cheveux magnifiques! avec le brillant de la plus belle soie, -longs, abondants! Quelle admirable couleur ils avaient hier, sous l'ombre -de ces grands arbres! Quel blond charmant! Ce ne sont point ces cheveux -couleur d'or, chantés par Ovide, ni ces cheveux couleur d'acajou que -Raphaël et Carlo Dolce ont donnés à leurs plus belles têtes. Le nom -que je donnerais à ceux-ci peut n'être pas fort élégant, mais, -réellement, sous le brillant de la plus belle soie, ils ont la couleur -de la _noisette._ Quant aux yeux, qui en vit jamais de pareils?» - -À ce moment, son domestique, arrivant de Darney, lui remit la réponse -de Mme de Chasteller. C'était, comme on sait, quatre lignes fort sèches. -Il savait bien que son premier mot, au _Chasseur Vert_, avait été un -désaveu de cette lettre; cependant elle était si courte et si vive! Il -en resta frappé, et frappé au point qu'il oublia la manœuvre. - -Son chasseur Nicolas vint le chercher au galop. - -«--Ah! lieutenant, vous allez en avoir une fameuse du colonel!» - -Lucien, sans mot dire, sauta à cheval et galopa. - -Dans le courant de la manœuvre, le colonel vint se placer derrière le -septième escadron, où il était en serre-file. - -«--À mon tour, maintenant,» pensa-t-il. - -Et, à son grand étonnement, aucun mot grossier ne lui fut adressé. - -«--Mon père aura fait écrire à cet animal-là.» - -Cependant la crainte de mériter quelque blâme le rendit fort attentif -ce matin-là, et, peut-être par malice, le colonel fit recommencer -plusieurs fois les mouvements où le septième escadron se trouvait -toujours en tête. - -Une fois chez lui, il demanda sa calèche à quatre heures; il était mal -à son aise; il alla voir atteler les chevaux et trouva vingt choses à -reprendre dans l'écurie; enfin, ce fut avec un plaisir sensible qu'en -sortant, il se trouva au milieu des demoiselles de Serpierre. - -Leur conversation rendit le mouvement à son âme; il le leur dit avec -grâce. - -Mme de Chasteller entra. On ne l'attendait pas ce jour-là. - -Jamais il ne l'avait vue si jolie; elle était pâle et un peu timide. - -«--Et malgré cette timidité, se dit Lucien, elle se _livre_ à des -lieutenants-colonels!» - -Ces mots grossiers semblèrent lui rendre toute sa passion. - -Les demoiselles de Serpierre étaient fort gaies; un domestique de -Lucien venait de leur apporter des bouquets magnifiques qu'il avait fait -prendre dans les serres de Darney, pays célèbre pour les fleurs. Il se -trouva qu'il n'y avait point de bouquet pour Mme de Chasteller; on fut -obligé de diviser en deux le plus beau. - -«--C'est d'un triste augure!» pensa-t-elle. - -Elle en fut un peu interdite. Ce qu'il y avait de brusque et de peu -gracieux dans le regard de Lucien l'étonnait. - -Elle se demandait si, pour conserver son estime, et ne pas manquer à -cette délicatesse sans laquelle une femme ne saurait être aimée -sincèrement d'un homme lui-même un peu délicat, elle ne devait pas -quitter cette maison ou du moins paraître offensée. - -«--Il n'y a plus rien de vrai pour moi au monde, se dit-elle tout à coup, -si M. Leuwen n'est pas un être sincère et bon.» - -Un peu avant son arrivée, Lucien, pour excuser l'heure prématurée de sa -visite, avait proposé aux dames de Serpierre une promenade au _Chasseur -Vert._ Après quelques mots de politesse à Mme de Chasteller et le récit -de la proposition faite et acceptée, ces demoiselles quittèrent le -jardin en courant pour aller prendre leurs chapeaux. Mme de Serpierre -les suivait d'un pas plus sage. - -Alors ils restèrent seuls dans une grande allée d'acacias assez large; -ils se promenaient silencieusement, mais aux deux bords opposés de -l'allée. - -«--Convient-il, se dit-elle, de suivre ces demoiselles dans cette partie -de campagne, ce qui a l'air d'admettre M. Leuwen dans mon intimité?» - - -* * * - - -Il n'y avait qu'un instant pour se décider; l'amour tira parti de ce -surcroît de trouble. - -Tout à coup, au lieu de continuer à marcher en silence et les yeux -baissés, pour éviter les regards de Lucien, Mme de Chasteller se tourna -vers lui: - -«--Monsieur Leuwen a-t-il eu quelque sujet de chagrin à son régiment? Il -semble plongé dans les ombres de la mélancolie! - -«--Il est vrai, madame, je suis profondément tourmenté depuis hier. Je -ne conçois rien à ce qui m'arrive. Je suis honteux de ce que j'ai à dire, -mais enfin mon devoir d'homme d'honneur veut que je parle.» - -À ce préambule si sérieux, les yeux de Mme de Chasteller rougirent. - -«--La forme même de mon discours, les mots que je dois employer, sont -aussi ridicules que le fond même de ce que j'ai à dire est bizarre, et -même sot.» - -Il y eut un petit silence; enfin, comme dominant péniblement beaucoup de -mauvaise honte, il dit en hésitant et d'une voix faible et mal articulée: - -«--Le croiriez-vous, madame? Pourrez-vous l'entendre sans vous moquer de -moi et sans me croire le dernier des hommes? - -«Je ne puis chasser de ma pensée la personne que j'ai rencontrée hier -chez vous. La vue de cette figure atroce, de ce nez pointu, avec des -lunettes, semble avoir empoisonné mon âme.» - -Mme de Chasteller eut envie de sourire. - -«--Non, madame, jamais depuis mon arrivée à Nancy, je n'ai éprouvé ce que -j'ai senti à la vision de ce monstre; mon cœur en a été glacé. Je vous -parle, madame, d'une façon un peu emphatique, mais, en vérité, je ne sais -comment expliquer en d'autres mots ce qui m'arrive depuis la vue de votre -demoiselle de compagnie. Le signe fatal en est que, pour vous parler un -peu le langage de l'amour, il faut que je fasse effort sur moi-même.» - -Mme de Chasteller semblait atterrée. - -«--C'est clair, ce n'est qu'un fat. Y a-t-il moyen, se disait-elle, de -prendre ceci au sérieux? Dois-je croire que c'est l'aveu naïf d'une âme -tendre?» - -Les façons de parler de Lucien étaient si simples quand il s'adressait à -Mme de Chasteller, qu'elle penchait pour ce dernier avis. - -D'un autre côté, ses manières, l'accent de ses paroles étaient changés à -un tel point, la fin de cette harangue avait l'air si vraie, qu'elle ne -voyait pas comment faire pour ne pas y croire. - -Mme de Chasteller entendait les demoiselles de Serpierre qui revenaient -au jardin en courant. - -M. et Mme de Serpierre étaient déjà dans la grande calèche de Lucien. - -Elle ne voulut pas se donner le temps d'écouter la raison. - -«--Si je ne vais pas au _Chasseur Vert_, deux de ces pauvres petites -perdront cette partie de plaisir.» - -Et elle monta en voiture avec les plus jeunes. - -Quand on descendit à l'entrée du bois de Burviller, Lucien était un autre -homme. - -Mme de Chasteller le vit du premier coup d'œil. Son front avait repris -la sérénité de son âge; ses manières avaient de l'aisance. - -Il se trouva qu'au bout de quelques instants il lui donna le bras; deux -des demoiselles de Serpierre marchaient à leurs côtés, le reste de la -famille suivait à dix pas. Il prit un ton très gai pour ne pas attirer -l'attention de ces dames. - -«--Depuis que j'ai osé dire la vérité à la personne que j'estime le plus -au monde, je suis un autre homme. Avant de me livrer au bonheur inspiré -par ces beaux yeux, j'aurais besoin, madame, d'avoir votre opinion sur -le ridicule de cette harangue, où il y avait des chaînes, du poison, et -autres mots tragiques. - -«--Je vous avouerai, monsieur, que je n'ai pas d'opinion bien arrêtée. -Mais en général, ajouta-t-elle après un petit silence et d'un air sévère, -je crois voir de la sincérité; si on se trompe, du moins l'on ne veut -pas tromper. Et la vérité fait tout passer, même les chaînes et le -poison.» - -Elle trouvait un plaisir extrême à rêver, et ne parlait que juste assez -pour ne pas se donner en spectacle à la famille de Serpierre qui s'était -réunie. Enfin, heureusement pour Leuwen, les cors allemands arrivèrent et -se mirent à jouer des valses de Mozart et des duos tirés de _Don Juan_ et -des _Nozze di Figaro._ Lucien était tout à fait transporté dans le roman -de la vie; l'espérance du bonheur lui semblait une certitude. Il osa lui -dire dans ces courts instants de demi-liberté qu'ils pouvaient avoir: - -«--Il ne faut pas tromper le Dieu qu'on adore. J'ai été sincère, c'était -la plus grande marque de respect que je puisse donner; m'en punira-t-on? - -«--Vous êtes un homme étrange! - -«--Il serait plus poli de vous dire oui. Mais, en vérité, je ne sais pas -ce que je suis et je donnerais beaucoup à qui pourrait me le dire. Je -n'ai commencé à vivre et à chercher à me connaître, que le jour où mon -cheval est tombé sous des fenêtres qui ont des persiennes vertes.» - -Ces paroles furent dites comme par quelqu'un qui les trouve à mesure -qu'il les prononce. - -Mme de Chasteller ne put s'empêcher d'être profondément touchée de cet -air à la fois sincère et noble: Lucien avait senti une certaine pudeur à -parler de son amour plus ouvertement, et on l'en remercia par un -tendre sourire. - -«--Oserais-je me présenter demain? ajouta-t-il. Mais je demanderai une -autre faveur, presque aussi grande: celle de n'être pas reçu en présence -de cette demoiselle. - -«--Vous n'y gagnerez rien, lui répondit-elle avec tristesse, j'ai une -trop grande répugnance à vous entendre traiter, en tête-à-tête, un sujet -qui semble être le seul dont vous puissiez me parler. Venez, si vous -êtes assez honnête homme pour me promettre de me parler de toute autre -chose.» - -Lucien promit. - -Leur bonheur de se trouver ensemble était intime et profond; il avait -presque les larmes aux yeux. Plusieurs fois, dans le courant de la -promenade, Mme de Chasteller avait évité de lui donner le bras, mais -sans affectation aux yeux des Serpierre ni dureté pour lui. - -Comme il était déjà nuit tombante, on quitta le _Café Haus_ pour -revenir aux voitures qu'on avait laissées à l'entrée du bois. Mme de -Chasteller lui dit: - -«--Donnez-moi le bras, Monsieur Leuwen. - -Lucien serra le bras qu'on lui offrait et le mouvement fut presque rendu. - -Les cors étaient délicieux à entendre dans le lointain; il s'établit un -profond silence. - -Par bonheur, lorsqu'on arriva aux voitures, il se trouva qu'une des -demoiselles de Serpierre avait oublié son mouchoir dans le jardin du -_Chasseur Vert_; on proposa d'envoyer un domestique. - -Lucien, revenant de bien loin à la conversation, fit observer à Mme de -Serpierre que la soirée était superbe, que Mlles de Serpierre avaient -moins couru que l'avant-veille, que les voitures pouvaient suivre, etc... -Enfin, par une foule de bonnes raisons, il concluait qu'il serait -peut-être plus agréable de retourner à pied. - -On renvoya la décision à Mme de Chasteller. - -«--À la bonne heure, dit-elle, mais à condition que les voitures ne -suivent pas; ce bruit de roues qui s'arrêtent quand vous arrêtez, est -désagréable.» - -Lucien pensa que les musiciens étant payés, allaient quitter le jardin; -il envoya un domestique les engager à recommencer les morceaux de _Don -Juan_ et des _Nozze._ - -Il revint auprès de ces dames, et reprit sans difficulté le bras de Mme -de Chasteller. - -On marchait tous ensemble; la conversation générale était aimable et -gaie. Lucien parlait pour la soutenir et ne pas faire remarquer son -silence. - -Mme de Chasteller et lui n'avaient garde de rien se dire; ils étaient -trop heureux ainsi. - -Bientôt on entendit les cors recommencer. En arrivant au jardin, Lucien -prétendit que M. de Serpierre et lui avaient grande envie de prendre du -punch, et qu'on en ferait un très doux pour les dames. Comme l'on se -trouvait bien ensemble, la motion du punch passa malgré l'opposition -de Mme de Serpierre prétendant que rien n'était plus nuisible au teint -des jeunes filles. - -On ne rentra à Nancy qu'à neuf heures et demie du soir. - - -* * * - - -Lucien avait manqué à un devoir de caserne: l'appel du soir avait eu -lieu sans lui, et il était de semaine. Il courut bien vite chez -l'adjudant qui lui conseilla de s'aller dénoncer au colonel. - -Ce colonel était ce qu'on appelait, en 1834, un juste-milieu forcené et -commun, et fort jaloux de l'accueil que Lucien recevait dans la bonne -compagnie. - -Le manque de succès dans ce quartier, comme disent les Anglais, pouvait -retarder le moment où ce colonel si dévoué serait fait général, aide de -camp du roi, etc... Il ne répondit à la démarche du sous-lieutenant que -par quelques mots forts secs qui le mettaient aux arrêts pour -vingt-quatre heures. - -Cette idée l'occupa toute la nuit. - -C'était tout ce que celui-ci craignait. Il rentra chez lui pour écrire -à Mme de Chasteller. - -Après mille incertitudes, il envoya tout simplement un domestique porter -à l'hôtel Pointcarré une lettre qui pouvait être lue de tous. - -Il n'osait en vérité écrire à Mme de Chasteller. Tout son amour était -revenu et, avec lui, l'extrême terreur qu'elle lui inspirait. - -Le surlendemain, à quatre heures du matin, il fut réveillé par l'ordre -de monter à cheval. - -Il trouva tout en émoi à la caserne. - -Un sous-officier d'artillerie était fort affairé à distribuer des -cartouches aux lanciers. - -Les ouvriers d'une ville, à huit ou dix lieues de là, venaient, dit-on, -de s'organiser et de se confédérer. - -Le colonel Malher parcourait la caserne en disant aux officiers, de façon -à être entendu des lanciers: - -«--Il s'agit de leur donner une leçon qui compte au piquet. Pas de pitié -pour ces b...-là. Il y aura des croix à gagner.» - -En passant sous les fenêtres de Mme de Chasteller, Lucien regarda -beaucoup; mais il ne put rien apercevoir derrière les rideaux de -mousseline brodée, parfaitement fermés. Il ne put pas la blâmer; le -moindre signe pouvait être aperçu et commenté par les officiers -du régiment. - -Le fait est que toutes les dames de la ville occupaient les fenêtres -de la rue de la Pompe et de la suivante, que le régiment avait à -parcourir pour sortir de la ville. Les roues des pièces et des caissons -ébranlaient les maisons de bois de Nancy et causaient à ces dames -une terreur pleine de plaisir. - -Lucien salua Mmes d'Hocquincourt, de Puy-Laurens, de Serpierre, de -Marcilly. - -«--Me voilà allant sabrer les tisserands, comme dit élégamment M. de -Wassignies. Si l'affaire est chaude, le colonel sera fait commandeur de -la Légion d'honneur, et moi je gagnerai un remords.» - -Le 23e de lanciers employa six heures pour faire les huit lieues qui -séparent Nancy de N... Le régiment était retardé par la dernière batterie -d'artillerie. - -Le colonel Malher reçut trois estafettes et, à chaque fois, il fit -changer les chevaux des pièces de canon. On mettait à pied les lanciers -dont les chevaux paraissaient les plus propres à être attelés. - -À moitié chemin, M. Féron, le préfet, rejoignit le régiment au grand -trot; il le longea de la queue à la tête pour parler au colonel et eut -l'agrément d'être hué par les lanciers. - -Il avait un sabre que sa taille exiguë faisait paraître immense. Le -murmure sourd se changea en éclats de rire, qu'il chercha à éviter en -mettant son cheval au galop, etle rire redoubla avec les cris ordinaires: -«Il tombera, il ne tombera pas!!!» - -Mais le préfet eut bientôt sa revanche. À peine engagés dans les rues -étroites et sales de N..., les lanciers furent hués par les femmes et -les enfants des ouvriers placés aux fenêtres des pauvres maisons, et -par les ouvriers eux-mêmes qui, de temps en temps, paraissaient aux -coins des ruelles les plus étroites. - -On entendait les boutiques se fermer rapidement de toutes parts. - -On arriva sur une place irrégulière et fort longue, garnie de cinq ou -six mûriers rabougris, et traversée dans toute sa longueur par un -ruisseau infect, chargé de toutes les immondices de la ville. - -L'eau en était bleue, servant aussi d'égout à plusieurs ateliers de -teinture. - -Le colonel mit son régiment en bataille le long de ce ruisseau; là, les -malheureux lanciers, accablés de soif et de fatigue, passèrent sept -heures, exposés à un soleil brillant du mois d'août. - -Comme nous l'avons dit, à l'arrivée du régiment toutes les boutiques -s'étaient fermées, et les cabarets plus vite que le reste. - -«--Nous sommes frais, criait un lancier. - -«--Nous voici en bonne odeur, répondait une autre voix. - -«--Silence, f....e!» glapissait quelque lieutenant juste-milieu. - -Lucien remarqua que tous les officiers qui se respectaient, gardaient un -silence profond et avaient l'air fort sérieux. - -Il s'observait lui-même, et se trouvait de sang-froid, comme à une -expérience de chimie à l'École polytechnique. Ce sentiment égoïste -diminuait beaucoup de son horreur pour ce genre de service. - -Le grand lieutenant grêlé, dont le lieutenant-colonel Filloteau lui avait -parlé, vint lui causer des ouvriers en jurant. - -Lucien ne répondit pas un mot et le regarda avec un mépris inexplicable. - -Comme le lieutenant s'éloignait, quatre ou cinq voix prononcèrent assez -haut: «Espion! espion!!» - -Lucien eut l'idée d'envoyer ses domestiques à deux heures de là, dans un -village qui devait être paisible, pour acheter à tout prix une centaine -de pains et du fourrage. - -Les domestiques réussirent et, vers les quatre heures, on vit arriver avec -plaisir quatre chevaux chargés de pain, et deux autres chargés de foin. - -À l'instant il se fit un profond silence. Les paysans vinrent parler à -Lucien qui les paya bien. Il en fit faire la distribution aux soldats de -sa compagnie. - -«--Voilà le républicain qui commence ses menées,» dirent plusieurs -officiers qui ne l'aimaient pas. - -Le colonel Filloteau vint plus simplement lui demander deux ou trois -pains pour lui, et du foin pour ses chevaux. - -Un instant plus tard, Lucien entendit le préfet qui disait au colonel: - -«--Quoi! nous ne pourrons pas appliquer un coup de sabre à ces -gredins-là?» - -La distribution faite par lui avait révélé cette idée ingénieuse, qu'il -y avait des villages dans les environs de la ville, et vers les cinq -heures, on distribua une livre de pain à chaque lancier, et un peu de -viande aux officiers. - -À la nuit tombante, on tira un coup de pistolet, mais personne ne fut -atteint. - -Sur les dix heures, on s'aperçut que les ouvriers avaient disparu. À -onze heures il arriva de l'infanterie à laquelle on remit les canons et -l'obusier, et, à une heure du matin, le régiment, mourant de faim, -hommes et chevaux, repartit pour Nancy. - -Pour les détails militaires, stratégiques et politiques de cette grande -affaire, voir les journaux du temps: - -«Le régiment s'était couvert de gloire, et les ouvriers avaient fait -preuve d'une insigne lâcheté.» - -Telle fut la première campagne de Lucien. En revenant, il se disait: - -«--En supposant que nous arrivions de jour, oserai-je me présenter à -l'hôtel de Pointcarré?» - -Il osa, mais il mourait de peur en frappant à la porte cochère. - -Le cœur lui battait tellement en ouvrant la porte de l'appartement de -Mme de Chasteller, qu'il se demanda s'il cesserait encore de l'aimer. - -Elle était seule, sans Mlle Bérard. - -Avec de l'audace, il aurait pu se jeter dans ses bras et n'en être pas -repoussé; il pouvait du moins établir un traité de paix fort avantageux -pour les intérêts de sa passion. - -Bientôt elle eut peur; elle comprenait la situation et se sentait -attendrie. - -«--Il faut que je vous renvoie,» lui dit-elle d'un air triste qui voulait -être sévère. - -Lucien eut peur de la fâcher et céda. - -«--Ai-je l'espoir, madame, de vous revoir chez Mme d'Hocquincourt, c'est -son jour? - -«--Peut-être bien, et vous n'y manquerez pas; je sais que vous ne -haïssez point de vous trouver avec cette jeune femme si jolie.» - -Une heure après, il était chez Mme d'Hocquincourt, Mme de Chasteller -n'y parut que fort tard. - - -* * * - - -Nous prendrons la liberté de sauter à pieds joints sur les deux mois qui -suivirent. Cela nous sera d'autant plus facile que Lucien, au bout de ces -deux mois, n'était pas plus avancé que le premier jour. - -Quoique bien traité en général, et se croyant aimé quand il était de -sang-froid, il n'abordait cependant Mme de Chasteller qu'avec une sorte -de terreur. Il n'avait jamais pu se guérir d'un certain sentiment de -trouble en sonnant à sa porte, et il n'était jamais sûr de la façon dont -il allait être reçu. - -La vieille portière de l'hôtel de Pointcarré était pour lui un être fatal, -auquel il ne pouvait parler sans que la respiration lui manquât. - -Un soir Mme de Chasteller eut à écrire une lettre pressée. - -«--Voilà un journal pour amuser vos loisirs,» dit-elle en riant et en -jetant à Lucien un numéro des _Débats_, et elle alla en sautant prendre -un pupitre fermé qu'elle vint poser sur la table. - -Comme elle ouvrait le pupitre en se penchant, avec une petite clef -attachée à la chaîne de sa montre, Lucien se baissa un peu sur la table -et lui baisa la main. Mme de Chasteller releva la tête: ce n'était plus -la même femme. - -«--Je ne pourrai donc jamais avoir la moindre confiance en vous?» et ses -yeux exprimaient la plus vive colère. - -«Quoi! je veux bien vous recevoir, quand j'aurais dû fermer ma porte -pour vous comme pour tout le monde. - -«Je vous admets à une intimité dangereuse pour ma réputation,--ici sa -physionomie comme sa voix prirent l'air le plus altier,--je vous traite -en frère, et vous profitez de mon peu de défiance pour vous permettre un -geste aussi humiliant, à le bien prendre, pour vous comme pour moi. - -«Allez, monsieur, je me suis trompée en vous admettant à mon intimité.» - -Lucien aurait dû se lever, la saluer froidement et lui dire: - -«--Vous exagérez, madame. D'une petite imprudence sans conséquence et -peut-être sotte chez moi, vous faites un crime in-folio. J'aimais une -femme supérieure par l'esprit et par la beauté, et, en vérité, je ne vous -trouve que jolie en ce moment.» - -En disant ces paroles, il fallait prendre son sabre, l'attacher -tranquillement et sortir. - -Bien loin de là, sans songer à ce parti, qu'il eût trouvé trop cruel et -trop dangereux, Lucien se bornait à se désoler d'être renvoyé. Il s'était -bien levé, mais ne partait pas; il cherchait évidemment un prétexte -pour rester. - -«--Je vous céderai la place, monsieur,» reprit Mme de Chasteller avec une -politesse parfaite, au travers de laquelle perçait bien de la hauteur et -comme le mépris de ne point le voir partir. - -Comme elle repliait son pupitre pour le transporter ailleurs, Lucien, -tout à lait en colère, lui dit: - -«--Pardon, madame, je m'oubliais.» Et il sortit, outré de dépit contre -lui-même et contre elle. - -Il n'y avait eu de bon dans toute sa conduite que le ton de ces deux -derniers mots. - -«--Que je suis un bien petit garçon de me laisser traiter ainsi! Je n'ai -absolument que ce que je mérite. Quand je suis auprès d'elle, au lieu de -chercher à me faire une position un peu convenable, je ne songe qu'à -la regarder comme un enfant.» - -Il eut l'idée heureuse de monter chez Mme d'Hocquincourt. De toutes les -provinciales qui existèrent jamais, c'était celle qui avait le plus de -naturel. - -«--Ah! vous me décidez, monsieur! s'écria-t-elle en le voyant paraître. -Que je suis heureuse de vous voir! Je n'irai pas chez Mme de Marcilly.» - -Et elle rappela le domestique qui sortait pour dire de faire atteler les -chevaux. - -«--Mais comment faites-vous pour n'être pas aux pieds de la sublime -Chasteller? Est-ce qu'il y aurait brouille dans le ménage?» - -Mme d'Hocquincourt examinait Lucien d'un air riant et malin. - -«--Ah! c'est clair, s'écria-t-elle. Cet air contrit m'a tout dit. Mon -malheur est écrit dans ces traits altérés, dans ce sourire forcé; je ne -suis qu'un pis aller. Allons, contez-moi vos chagrins. Sous quel prétexte -vous a-t-on chassé? Vous chasse-t-on pour recevoir un homme plus aimable, -ou vous chasse-t-on parce que vous l'avez mérité? Mais d'abord soyez -sincère si vous voulez être consolé.» - -Lucien eut beaucoup de peine à se bien tirer des questions de Mme -d'Hocquincourt. Elle ne manquait pas d'esprit, et cet esprit, se trouvant -tous les jours au service d'une volonté ferme et d'une passion vive, -avait acquis toutes les habitudes du bon sens. Dans un moment où, tout -en répondant, il pensait malgré lui à ce qui lui arrivait avec Mme de -Chasteller, il se surprit adressant des propos galants, presque des -choses aimables et personnelles, à la jeune femme qui, dans un négligé -élégant et dans une attitude de l'intérêt le plus vif, se trouvait à demi -couchée sur un canapé à deux pas devant lui. - -Dans la bouche de Lucien, le langage avait pour Mme d'Hocquincourt tout -l'attrait de la nouveauté: elle allait sur son compte de découvertes en -découvertes et commençait à le trouver l'homme le plus charmant -de Nancy. - -Cela était d'autant plus dangereux, qu'il y avait déjà plus de dix-huit -mois que durait M. d'Antin; c'était un règne bien long et qui étonnait -tout le monde. - -Le tête-à-tête fut interrompu par l'arrivée de M. Murcé. - -C'était un pauvre jeune homme maigre, qui portait avec fierté une petite -tête surmontée de cheveux très noirs. Fort taciturne au commencement -d'une visite, son mérite consistait en une gaieté parfaitement naturelle -et fort drôle, à cause de sa naïveté, mais qui ne le prenait que lorsque -depuis une heure ou deux, il se trouvait avec des gens gais. Bientôt -après, survint un autre habitué de la maison, M. de Goëllo, un gros -homme blond et pâle, de beaucoup d'instruction et d'un peu d'esprit, qui -s'écoutait parler et disait une fois au moins par jour qu'il n'avait pas -encore quarante ans. Du reste, c'était un être prudent: répondre oui à -la question la plus simple, ou avancer à l'occasion une chaise à -quelqu'un, était un sujet de délibération qui l'occupait un quart d'heure. - -Depuis cinq ou six ans il était amoureux de Mme d'Hocquincourt; il -espérait toujours que son tour viendrait, et quelquefois cherchait à faire -croire aux nouveaux arrivants que son tour était déjà venu et passé. - -M. de Goëllo fut suivi à intervalles pressés par quatre ou cinq jeunes -gens. - -«--C'est, en vérité, ce qu'il y a de mieux et de plus gai dans la ville, -se disait Lucien en les voyant arriver. - -«--Je sors de chez Mme de Marcilly, dit l'un d'eux; ils sont tous tristes -et affectent encore d'être plus tristes qu'ils ne sont. - -«--C'est ce qui est arrivé à X... qui les rend si aimables. - -«--Moi, disait un autre, choqué de la façon dont Mme d'Hocquincourt -regardait Lucien, quand j'ai vu que nous n'avions ni Mme d'Hocquincourt, -ni Mme de Puy-Laurens, ni Mme de Chasteller, j'ai pensé que je n'avais -d'autre ressource que d'enterrer ma soirée dans une bouteille de -champagne, et c'était le parti que j'allais prendre si j'avais trouvé la -porte de Mme d'Hocquincourt fermée au vulgaire. - -«--Mais, mon pauvre Téran, reprit Mme d'Hocquincourt à cette allusion à -la réputation de Lucien, on ne menace pas de s'enivrer, on s'enivre. Il -faut avoir l'esprit de voir cette différence. - -«--Rien de plus difficile, en effet, que de savoir boire,» s'écria le -pédant Goëllo. - -On craignit une anecdote. - -«--Qu'allons-nous faire, qu'allons-nous faire?» s'écrièrent à la fois -Murcé et un des comtes Roller. - -C'était la question que tout le monde se faisait, sans que personne -trouvât la réponse, quand parut M. d'Antin. - -Son air riant éclaircit tous les fronts. - -Il n'avait pas le sens commun, mais le meilleur cœur du monde et un fond -de gaieté incroyable: il achevait de manger une grande fortune, qu'un -père fort avare lui avait laissée depuis trois ou quatre ans. Il avait -quitté Paris où on l'avait pourchassé pour des plaisanteries sur un -personnage auguste. - -C'était un homme unique pour organiser les parties de plaisir; rien ne -pouvait languir dans les lieux où il se trouvait. - -Mme d'Hocquincourt connaissait toutes ces grâces, et la surprise, élément -si essentiel de son bonheur, était impossible. - -Goëllo, qui avait appris ce mot, plaisantait lourdement M. d'Antin sur ce -qu'il ne faisait plus rien de neuf, lorsque le comte de Wassignies entra. - -«--Vous n'avez qu'un moyen de durer, dit-il, devenez raisonnable! - -«--Je m'ennuierai moi-même, répondit d'Antin. Je n'ai pas votre courage, -moi! J'aurai bien le temps d'être sérieux quand je serai ruiné et, alors, -pour m'ennuyer d'une manière utile, je compte me jeter dans la politique -et dans les sociétés secrètes en l'honneur de Henri V, qui est mon roi à -moi. En attendant, messieurs, comme vous êtes fort sérieux et encore tout -endormis de l'amabilité de l'hôtel de Marcilly, jouons à ce jeu italien -que je vous ai appris l'autre jour, le pharaon. M. de Wassignies qui ne -le sait pas, taillera; Goëllo ne pourra pas dire que j'arrange les règles -du jeu pour gagner toujours. Qui sait le pharaon ici? - -«--Moi, dit Lucien. - -«--Eh bien, soyez assez bon pour surveiller M. de Wassignies et lui -faire suivre les règles du jeu. Vous, Roller, vous serez le croupier. - -«--Je ne serai rien, dit Roller d'un ton sec, car je file. - -«--Après le jeu, à minuit, reprit d'Antin, quand vous serez ruinés comme -de braves jeunes gens bien rangés, nous irons souper à la _Grande -Chaumière._» C'était le meilleur cabaret de Nancy, établi dans le -jardin d'un ancien couvent de Chartreux. - -«--J'y consens, dit Mme d'Hocquincourt, si c'est un pique-nique. - -«--Sans doute, et comme M. Lafiteau, qui a un excellent vin de Champagne, -pourrait se coucher, je vais m'occuper du vin et le faire frapper. En -attendant, monsieur Leuwen, voilà cent francs; faites-moi l'honneur de -jouer pour moi et tâchez de ne pas séduire Mme d'Hocquincourt, ou je me -venge et je passe à l'hôtel de Pointcarré pour vous dénoncer.» - -Tout le monde obéit à ce qu'avait décidé d'Antin, même le politique -Wassignies. - -Après un quart d'heure, le jeu était fort animé. - -«--Je jette les cartes par la fenêtre, dit Mme d'Hocquincourt, si -quelqu'un porte plus de cinq francs. Est-ce que vous voulez faire de moi -une marquise Brelandière!» - -D'Antin revint, et à minuit et demi, on partit pour le jardin de la -_Grande Chaumière._ Un petit oranger en fleur, l'unique qui fût dans -Nancy, se trouvait placé au milieu de la table. Le souper fut fort gai, -personne ne s'enivra, et l'on se sépara les meilleurs amis du monde à -trois heures du matin. - -C'est ainsi qu'une femme se perd de réputation en province, et c'est ce -dont Mme d'Hocquincourt se moquait parfaitement. En se levant, le -lendemain matin, elle alla voir son mari qui lui dit en l'embrassant: - -«--Tu fais bien de t'amuser, ma pauvre petite, puisque tu en as le -courage.» - -Lucien sortit avec les derniers de ses compagnons de soirée; il -s'attachait à leur petite troupe qui s'en allait diminuant à chaque coin -de rue, à mesure que chacun prenait le chemin de sa maison. Enfin il -accompagna fidèlement celui de ces messieurs qui demeurait le plus loin. -Il avait une peine mortelle à se trouver seul avec lui-même. - -Le lendemain, il retourna chez Mme d'Hocquincourt, que ses amis de Nancy -appelaient familièrement Mme d'Hocquin. - -Il y trouva le bon M. de Serpierre et le comte de Wassignies. On parlait -de l'éternelle politique. - -M. de Serpierre expliquait longuement, et malheureusement avec preuves, -comment les choses allaient mieux avant la révolution, à l'intendance de -Metz, sous M. de Calonne, depuis ministre si célèbre. - -«--Ce courageux magistrat, disait-il, ce malheureux La Châlotais, le -premier des Jacobins... on était alors en 1779...» - -Lucien se pencha vers Mme d'Hocquincourt et lui dit gravement: - -«--Quel langage, madame, et pour vous et pour moi.» - -Elle éclata de rire; M. de Serpierre s'en aperçut: - -«--Savez-vous bien, monsieur, reprit-il d'un air piqué, en s'adressant -à M. Leuwen... - -«--Ah! mon Dieu! me voici en scène, pensa celui-ci... Il était écrit que -je tomberais de Dupoirier dans le Serpierre. - -«--Savez-vous bien, monsieur, continuait le marquis d'une voix tonnante, -que les gentilshommes un peu titrés ou parents de titrés, faisaient -modérer les tailles et les capitations de leurs protégés, ainsi que -leurs propres vingtièmes? Savez-vous que, quand j'allais à Metz, je -n'avais d'autre auberge, moi qui vous parle, ainsi que tout ce qu'il y -avait de comme il faut en Lorraine, que l'hôtel de l'Intendance de -M. Calonne? Là, table somptueuse, des femmes charmantes, les premiers -officiers de la garnison, des tables de jeu, un ton parfait! Ah! c'était -le beau temps. Au lieu de cela, vous avez un petit préfet morne et -sombre, en habit râpé, qui dîne tout seul et fort mal, en supposant -qu'il dîne.» - -Lucien se pencha vers Mme d'Hocquincourt et lui dit tout bas: - -«--Ce qu'il pense de M. de Calonne qu'il regrette tant, je le pense, -moi, de notre joli tête-à-tête de l'autre jour; je fus bien gauche de -ne pas profiter de l'attention sérieuse que je lisais dans vos yeux, pour -essayer de deviner si vous vouliez de moi pour ami de cœur. - -«--Tâchez de me rendre folle, je ne m'y oppose pas,» dit-elle d'un air -simple et froid. - -Elle le regardait en silence, avec beaucoup d'attention et une petite -moue philosophique charmante. Sa beauté en ce moment était relevée par -un petit air de grave impartialité, délicieux. - -«--Mais, ajouta-t-elle, comme ce que vous me demandez n'est pas un -devoir, au contraire, tant que je ne serai pas folle de vos beaux yeux, -mais folle à lier, n'attendez rien de moi.» - -À la fin, M. de Serpierre vit bien aux sourires de Mme d'Hocquincourt -que l'attention que lui prêtait Lucien ne devait être que de la -politesse. Le vénérable vieillard prit le parti de se rabattre -complètement sur M. de Wassignies. - -Ces messieurs se mirent à se promener dans le salon. Lucien était du -plus beau sang froid et cherchait à s'enivrer de la peau si blanche et -si fraîche et des formes si voluptueuses qui étaient devant ses yeux. - -«--Quelle différence entre cet air riant, poli, plein de considération, -avec lequel on m'écoute, et celui que je rencontre ailleurs. Et ces bras -potelés qui brillent sous cette gorge si transparente! ces jolies épaules -dont la molle blancheur flatte l'œil! Rien de tout cela auprès de l'autre. -Un air hautain, un regard sévère, et une robe qui monte jusqu'au cou.» - -Sa vanité blessée rendait bien vif le plaisir de réussir. - -MM. de Serpierre et de Wassignies, dans le feu de leur discussion, -s'arrêtaient souvent à l'autre bout du salon. - -Lucien sut profiter de ces instants de liberté complète, et on -l'écoutait, avec une admiration tendre. - -Ces messieurs étaient au fond du salon depuis plusieurs moments, -arrêtés apparemment par quelque raisonnement frappant de M. de -Wassignies en faveur des vastes terres et de la culture en grand, si -favorables à la noblesse, quand arriva tout à coup jusqu'à deux pas -de Mme d'Hocquincourt, Mme de Chasteller, suivant de près, avec sa -démarche légère et jeune, le laquais qui l'annonçait et que l'on -n'avait pas écouté. Il lui fut impossible de ne pas voir dans les -yeux de Mme d'Hocquincourt et même dans ceux de Lucien, combien elle -arrivait peu à propos. Elle se mit à parler beaucoup, avec gaieté et à -voix liante, de ce qu'elle avait remarqué dans ses visites de la soirée. - -MM. de Serpierre et de Wassignies avaient quitté leur politique et -s'étaient, rapprochés. Lucien parlait assez souvent. - -«--Il ne faut pas qu'elle s'imagine que je suis absolument au désespoir -parce qu'elle m'a fermé sa porte.» - -Mais en parlant et en tâchant d'être aimable, il oublia jusqu'à la -présence de Mme d'Hocquincourt; sa grande affaire, au milieu de son air -riant et occupé, était d'observer du coin de l'œil si ses beaux propos -avaient quelque succès auprès de Mme de Chasteller. L'unique souci de -celle-ci était, de son côté, de voir si Lucien s'apercevait de la vive -peine qu'elle avait eue, le trouvant ainsi établi d'un air d'intimité -auprès de Mme d'Hocquincourt. - -«--Il faudrait savoir s'il s'est présenté chez moi avant de venir ici,» -pensait-elle. - -Peu à peu, il vint beaucoup de monde: MM. Murcé, de Sanréal, Roller, de -Lanfort et quelques autres inconnus au lecteur, et dont, en vérité, il ne -vaut pas la peine de lui faire faire connaissance; Mmes de Puy-Laurens, -de Saint-Cyran, etc., enfin M. d'Antin lui-même. Mme de Chasteller -regardait toujours les yeux de sa brillante rivale. Après avoir répondu -à tout le monde et fait rapidement le tour du salon, ses yeux qui, ce -soir-là, avaient presque le feu de la passion, revenaient toujours à -Lucien et semblaient le contempler avec une curiosité vive. - -Quand la conversation fut bien animée et que Mme de Chasteller put se -taire sans inconvénient, sa physionomie devint sombre. - -Lucien se trouva si approché de la table sur laquelle elle était un peu -penchée, que ne pas lui parler du tout eut été une chose remarquée. - -«--Ce serait du dépit, se dit-il, et c'est ce qu'il ne faut pas.» - -Il rougit. - -Mme de Chasteller, en éloignant une gravure pour en prendre une autre, -leva un peu les yeux et vit bien cette rougeur qui ne fut pas sans -influence sur elle. - -Mme d'Hocquincourt voyait fort bien aussi, de loin, ce qui se passait -près de la table, et M. d'Antin, qui cherchait à l'amuser dans ce moment -par une histoire plaisante, lui parut un conteur infini dans ses -développements. - -Lucien osa lever les yeux sur Mme de Chasteller, mais il tremblait de -rencontrer les siens, ce qui l'eût forcé de parler à l'instant. Elle -regardait une gravure, mais d'un air hautain et presque en colère. La -pauvre femme avait eu la pensée de prendre la main de Lucien qu'il -appuyait sur la table et de la porter à ses lèvres. Cette idée lui avait -fait horreur, et l'avait mise dans une véritable colère contre elle-même. - -«--Il faut en finir, se dit Leuwen, choqué de cet air hautain, et puis -n'y plus songer.» - -«--Quoi, madame, serais-je assez malheureux pour vous inspirer encore de -la colère? S'il en est ainsi, je m'éloigne à l'instant.» - -Elle leva les yeux et ne put s'empêcher de lui sourire avec une extrême -tendresse. - -«--Non, monsieur, lui dit-elle quand elle put parler, j'avais de l'humeur -contre moi-même pour une sotte idée qui m'était venue.» - -Elle devint si excessivement rouge que Mme d'Hocquincourt, dont le regard -ne les avait pas quittés, se dit: - -«--Les voilà réconciliés et mieux que jamais; en vérité, s'ils l'osaient, -ils se jetteraient dans les bras l'un de l'autre.» - -Lucien allait s'éloigner. Mme de Chasteller le vit. - -«--Restez auprès de moi, là, lui dit-elle, mais je ne saurais vous parler -en ce moment.» - -Et ses yeux se remplirent de larmes; elle se baissa beaucoup et regarda -une gravure. Lucien était tout interdit. - -«--Est-ce amour, est-ce haine? mais il me semble que ce n'est pas de -l'indifférence. Raison de plus pour m'éclairer et en finir.» - -«--Vous me faites tellement peur que je n'ose vous répondre, lui -dit-il d'un air en effet fort troublé. - -«--Et que pourriez-vous me dire? reprit-elle avec hauteur. - -«--Que vous m'aimez, mon ange. Dites-le-moi, je n'en abuserai jamais.» - -Mme de Chasteller allait dire: «Eh bien, oui! mais ayez pitié de moi,» -lorsque Mme d'Hocquincourt, qui s'approchait rapidement, frôla la table -avec sa robe de toile anglaise toute raide d'apprêt, et ce fut par ce -bruit seulement que Mme de Chasteller s'aperçut de sa présence. Un -dixième de seconde de plus et elle répondait à Lucien devant Mme -d'Hocquincourt. - -«--Dieu! quelle horreur, pensa-t-elle, et à quelle infamie suis-je donc -réservée ce soir? Si je lève les yeux, Mme d'Hocquincourt, lui-même, -tout le monde, verront que je l'aime. Ah! quelle imprudence j'ai commise -en venant ici ce soir. Je n'ai plus qu'un parti à prendre: dussé-je -périr en cette place, je vais rester immobile et en silence.» - -Mme d'Hocquincourt attendit un instant que Mme de Chasteller relevât les -yeux, mais sa méchanceté n'alla pas plus loin. Elle n'eut point l'idée de -lui adresser quelque parole piquante qui, tout en augmentant son trouble, -l'eût forcée à relever la tête et à se donner en spectacle. Elle oublia -Mme de Chasteller et n'eut plus d'yeux que pour Lucien. Elle le trouva -ravissant en ce moment, Il avait des yeux tendres et cependant un petit -air mutin. Lorsqu'elle ne pouvait pas s'eu moquer chez un homme, cet air -mutin décidait de la victoire. - - -* * * - - -Mme de Chasteller avait oublié son amour pour être uniquement attentive -au soin de sa gloire. Elle prêta l'oreille à la conversation générale: -le camp de Lunéville et ses suites probables, qui n'étaient rien moins -que la chute immédiate du pouvoir qui avait l'imprudence d'en ordonner -la formation, occupaient encore toutes les attentions. Mais on en était -à répéter des idées et des faits déjà dits plusieurs fois: on était -beaucoup plus sûr de la cavalerie que de l'infanterie, etc., etc. - -«--Ce rabâchage, pensa Mme de Chasteller, va bientôt impatienter Mme de -Puy-Laurens. Elle va prendre un parti pour ne pas s'ennuyer; placée -auprès d'elle et dans les rayons de sa gloire, je pourrai écouter et me -taire, et surtout M. Leuwen ne pourra plus me parler.» - -Réfugiée dans ce port, Mme de Chasteller qui se sentait presque les -larmes aux yeux et qui était hors d'état de regarder Lucien, rit beaucoup -des ridicules que Mme de Puy-Laurens donnait à tout ce qui l'entourait. - -Comme Lucien ne s'approcha pas une seule fois de Mme de Chasteller, Mme -d'Hocquincourt en conclut aisément que tout était fini entre eux. -D'ailleurs elle devait à son heureux caractère, à son génie naturel, -ce point de dissemblance marqué avec la province: elle s'occupait -infiniment peu des affaires des autres, et poursuivait, en revanche, avec -une activité incroyable, les projets qui se présentaient à sa tête folle. -Les siens sur Lucien furent facilités par une circonstance grave: c'était -vendredi le lendemain, et, pour ne pas participer à la profanation de -cette journée de pénitence, M. d'Hocquincourt s'était allé coucher -longtemps avant minuit. À l'instant de son départ, Mme d'Hocquincourt -avait fait servir du vin de Champagne et du punch. - -«--On dit, pensait-elle, que mon bel officier aime à s'enivrer; il doit -être bien joli dans cet état-là. Voyons-le.» - -Mais Lucien ne se départit pas d'une fatuité digne de Paris; pendant -toute la fin de cette soirée il ne daigna pas dire trois mots de suite. -Ce fut là tout le spectacle qu'il présenta à Mme d'Hocquincourt. Elle -en fut étonnée au dernier point et à la fin ravie: - -«--Quel être étonnant! Et à vingt-trois ans! Quelle différence avec les -autres!» - -L'autre partie du _duetto_ pensé par Leuwen était celle-ci: - -«--Grand Dieu! que ces gens sont bêtes! Dans quelle plate compagnie le -hasard m'a-t-il jeté? Comment faire pour être plus sot et plus -mesquinement bourgeois? Quel attachement farouche au plus petit intérêt -d'orgueil! Et ce sont là les descendants des vainqueurs de Charles le -Téméraire!» - -Telles étaient ses pensées en buvant avec gravité les verres de vin de -Champagne que Mme d'Hocquincourt lui versait avec ravissement. Et il -ajoutait: - -«--Les domestiques de ces gens-là, après deux ans de guerre dans un -régiment commandé par un colonel juste, vaudraient cent fois mieux que -leurs maîtres. On trouverait chez ces domestiques un dévouement sincère -à quelque chose. Et, pour comble de ridicule, ces gens-là parlent sans -cesse de _dévouement_, c'est-à-dire justement de la chose au monde -dont ils sont le plus incapables.» - -Ces pensées égoïstes, philosophiques, politiques, très fausses peut-être, -étaient la seule ressource de Lucien quand Mme de Chasteller le rendait -malheureux. Ce qui faisait de lui un sous-lieutenant philosophique, -c'est-à-dire triste et assez plat sous l'effet d'un vin de Champagne -admirablement frappé, c'était une idée fatale qui commençait à poindre -dans son esprit. - -«--Après ce que j'ai osé dire à Mme de Chasteller, après ce mot de _mon -ange_, d'une familiarité si crue (en vérité, quand je lui parle, je n'ai -pas le sens commun, je devrais écrire ce que je veux lui dire) où est -la femme, quelque indulgente qu'elle soit, qui ne s'offenserait pas -d'être appelée mon ange? Après ce mot si cruellement imprudent, le -premier qu'elle m'adressera à notre prochaine entrevue va décider de mon -sort. Elle me chassera... je ne la verrai plus si ce mot est: «Je ne -serai pas chez moi avant le 15 du mois prochain!» Cette idée fit -tressaillir Lucien. - -«--Sauvons du moins la gloire. Il faut redoubler de fatuité atroce envers -ces noblaillons; leur haine pour moi ne peut pas être augmentée, ces âmes -basses me respecteront en raison directe de mon insolence!» - -À ce moment, un des comtes Roller disait à M. de Sanréal, déjà fort -animé par le punch: - -«--Suis-moi. Il faut que je m'approche de ce fat-là, et lui dire deux -mots fermes sur son roi.» - -Mais alors précisément l'horloge allemande sonnait avec tous ses -carillons, une heure du matin. Mme la marquise de Puy-Laurens elle-même, -malgré son amour pour les heures avancées, se leva et tout le monde la -suivit. Ainsi notre héros n'eut point à montrer sa bravoure ce soir-là. - -«--Si j'offre mon bras à Mme de Chasteller, elle peut me dire un mot -décisif,» et il se tint immobile à la porte; il la vit passer devant lui, -les yeux baissés et fort pâle, donnant le bras à M. de Blancet. - -«--Et c'est là le premier peuple de l'univers! pensait Lucien en -traversant les rues solitaires et puantes de Nancy, pour revenir à son -logement. Grand Dieu! que doit-il se passer dans les soirées des petites -villes de Russie, d'Allemagne, d'Angleterre? Que de bassesses, que de -cruautés froidement atroces! Là, règne ouvertement cette classe -privilégiée que je trouve ici, à demi engourdie et _matée_ par son exil -du budget. Mon père a raison, il faut vivre à Paris et uniquement avec -les gens qui mènent joyeuse vie. Ils sont heureux et par là moins -méchants. L'âme de l'homme est comme un marais infect, si l'on ne passe -pas vite, on enfonce.» - -Le lendemain, le régiment eut beaucoup d'affaires: il fallait préparer -le livret de chaque lancier pour l'inspection qui devait avoir lieu avant -le départ pour le camp de Lunéville; on devait inspecter leur habillement -pièce par pièce. - -«--Ne dirait-on pas, se disaient les vieilles moustaches, que nous allons -passer la revue de Napoléon!» - -«--C'est plus qu'il n'en faut, disaient les jeunes sous-officiers, pour -la guerre dégradante à laquelle nous sommes appelés... Quel dégoût! Mais -si jamais il y a la _guerre..._ il faut se trouver ici, et savoir le -_métier._» - -Après le travail d'inspection dans les chambres de la caserne, le colonel -donna une heure pour la soupe, fit sonner à cheval, et tint le régiment -quatre heures à la manœuvre. Lucien apporta clans ces diverses occupations -un sentiment de bienveillance pour les soldats; il se sentit une tendre -pitié des faibles et, au bout de quelques heures, n'était plus qu'un amant -passionné. Il avait oublié Mme d'Hocquincourt, ou, s'il s'en souvenait, ce -n'était que comme d'un pis aller qui sauverait sa gloire, mais en -l'accablant d'ennuis. Son affaire sérieuse, à laquelle il revenait dès -que la manœuvre ne s'emparait pas de force de toute son attention, c'était -le problème: «comment Mme de Chasteller le recevra-t-elle ce soir?» - -Dès qu'il fut seul, l'incertitude à cet égard alla jusqu'à l'anxiété. -Après la pension, il tira sa montre et monta à cheval: - -«--Il est cinq heures, je serai de retour à sept heures et demie et, à -huit, mon sort sera décidé. Cette façon de parler: _mon ange_, est -peut-être de mauvais goût avec tout le monde. Envers une femme légère, -comme Mme d'Hocquincourt, elle pourrait passer; mais avec Mme de -Chasteller! Pour quelle imprudence ce mot si cru a-t-il été mérité par -cette femme sérieuse, raisonnable et sage!... oui, _sage_, car enfin -je n'ai pas vu son intrigue avec le lieutenant-colonel de chasseurs. Et -ces gens-ci sont si menteurs, si calomniateurs! Quelle foi peut-on ajouter -à ce qu'ils disent? Enfin, je ne l'ai pas vu et désormais je ne veux -croire ce que _j'aurai vu._» - -À Darney, cette petite ville où autrefois il était allé chercher ses -lettres, il tira sa montre, il était huit heures. - -«--Impossible de voir ce soir Mme de Chasteller,» se dit-il en respirant -plus librement. - -C'était un malheureux condamné qui vient d'obtenir un sursis. - -Le lendemain soir, après la journée la plus occupée de sa vie, et pendant -laquelle il changea deux ou trois fois de projets, il fut cependant -forcé de se présenter chez Mme de Chasteller. Elle le reçut avec ce qui -lui sembla une froideur extrême: c'était de la colère contre elle-même -et de la gêne avec Lucien. S'il se fût présenté la veille, elle avait -pris son parti, s'était décidée; elle l'eût prié de ne venir chez elle -à l'avenir qu'une fois la semaine. Elle était encore sous l'empire de -la terreur causée par le mot que, la veille, Mme d'Hocquincourt avait -été sur le point d'entendre, et elle de prononcer. Mais à peine ce parti -pris, elle en sentit toute l'amertume. Jusqu'à l'apparition de Lucien à -Nancy, elle avait été en proie à l'ennui, mais cet ennui eût été -maintenant pour elle un état délicieux, comparé au malheur de voir -rarement cet être qui était l'objet unique de sa pensée. La veille, elle -l'avait attendu avec impatience. Mais l'absence de Lucien dérangea tous -ses plans; son courage avait été mis aux plus rudes épreuves. Vingt fois -pendant trois mortelles heures, elle avait été sur le point de changer -de résolution. Quand enfin dix heures sonnèrent, ce qui est, à Nancy, -le moment après lequel il n'est plus permis de se présenter dans une -maison non ouverte: - -«--C'en est fait, se dit-elle, il est chez Mme d'Hocquincourt. Puisqu'il -ne vient plus, ajouta-t-elle avec un soupir, en perdant toute occasion de -le voir, il est inutile de tant m'interroger moi-même pour savoir si -j'aurai le courage de lui parler sur la fréquence de ses visites. -Peut-être ce sera lui qui, sans effort de ma part, et tout naturellement, -cessera de venir ici tous les jours.» - -Lorsque Lucien parut enfin le lendemain, elle aussi, deux ou trois fois -depuis la veille, avait entièrement changé dépensée à son égard. Après -les salutations d'usage, une fois assis l'un vis-à-vis de l'autre, ils -étaient pâles, ils se regardaient, ils ne trouvaient rien à se dire. - -«--Vous étiez hier, monsieur, chez Mme d'Hocquincourt? - -«--Non, madame, dit Lucien, honteux de son embarras et reprenant la -résolution héroïque d'en finir et faire décider son sort une fois pour -toutes. Je me trouvais à Darney lorsque a sonné l'heure à laquelle -j'aurais pu avoir l'honneur de me présenter chez vous. Au lieu de -revenir, j'ai poussé mon cheval comme un fou pour me mettre dans -l'impossibilité de vous voir. Je manquais de courage..., il était -au-dessus de mes forces de m'exposer à votre sévérité habituelle -pour moi.» - -Il se tut, puis ajouta d'une voix mal articulée et qui feignait la -timidité la plus complète: - -«--La dernière fois que je vous ai vue... auprès de la petite table -verte, je l'avouerai... j'ai osé me servir d'un mot qui, depuis, m'a -causé bien des remords. Je crains d'être puni par vous d'une façon -sévère, car vous n'avez pas d'indulgence pour moi. - -«--Oh! monsieur, puisque vous avez le repentir, je vous pardonne ce -mot, dit Mme de Chasteller en essayant de prendre une manière d'être -gaie et sans conséquence. Mais j'ai à vous parler, monsieur, d'objets -bien plus importants pour moi;» et son œil, incapable de soutenir plus -longtemps l'apparence de la gaieté, prit un sérieux profond. - -Lucien frémit; il n'avait point assez de vanité pour que le dépit d'avoir -peur lui donnât le courage de vivre séparé de Mme de Chasteller. Que -deviendrait-il les jours où il ne lui serait pas permis de la voir? - -«--Monsieur, reprit-elle avec gravité, je n'ai point de mère pour me -donner de sages avis. Une femme qui vit seule ou à peu près, dans une -ville de province, doit être attentive aux moindres apparences. Vous -venez souvent chez moi!... - -«--Eh bien?» dit Leuwen, respirant à peine. - -Ce simple mot changea tout. Il y avait tant de malheur, tant d'assurance -d'obéir ponctuellement, que Mme de Chasteller en fut comme désarmée. Elle -avait rassemblé tout son courage pour combattre un être fort, et elle -trouvait l'extrême faiblesse. - -D'une voix éteinte et avec des lèvres pâles et comprimées avec effort, -pour tâcher d'avoir l'air de la fermeté, elle expliqua à notre héros les -raisons qui la faisaient désirer de le voir moins souvent et moins -longtemps, tous les deux jours, par exemple. Il s'agissait d'éviter de -faire naître des idées bien peu fondées, sans doute, au public qui -commençait à s'occuper de ces visites, et à Mlle Bérard surtout, qui -était un témoin bien dangereux. - -Mme de Chasteller eut à peine la force d'achever ces deux ou trois -phrases. La moindre objection, le moindre mot de Lucien, renversaient -tous ces projets. Elle avait une vive pitié du malheur où elle le -voyait; elle ne voyait plus que lui dans tout l'univers. Si Lucien eût -eu moins d'amour ou plus d'esprit, il eût agi tout autrement. Figurez-vous -un lâche qui adore la vie et qui entend son arrêt de mort! Mme de -Chasteller voyait clairement l'état de Lucien, de son cœur; elle était -elle-même sur le point de fondre en larmes. - -«--Mais, se dit-elle tout à coup, s'il voit une larme, me voici plus -engagée que jamais. Il faut à tout prix mettre fin à cette visite pleine -de dangers. - -«--D'après le vœu que je vous ai exprimé... monsieur... il y a déjà -longtemps que je puis supposer Mlle Bérard comptant les minutes que vous -passez avec moi... Il serait plus prudent d'abréger.» - -Lucien se leva; il ne pouvait parler, à peine si sa voix put articuler: - -«--Je serais au désespoir... madame.» - -Il ouvrit une porte de la bibliothèque, qui donnait sur un petit escalier -intérieur qu'il prenait souvent, pour éviter de passer dans le salon et -sous les yeux de Mlle Bérard. - -Mme de Chasteller l'accompagna, comme pour adoucir, par cette politesse, -ce qu'il pouvait y avoir de blessant dans la prière qu'elle venait de lui -adresser; sur le palier de ce petit escalier, elle lui dit: - -«--Adieu, monsieur... à après-demain...» - -Il appuyait la main droite sur la rampe d'acajou; il chancelait -évidemment. - -Mme de Chasteller eut pitié de lui; elle eut l'idée de lui prendre la -main à l'anglaise, en signe de bonne amitié. Lucien, voyant la main de -Mme de Chasteller s'approcher de la sienne, la prit et la porta lentement -à ses lèvres. En faisant ce mouvement, sa figure se trouva tout près de -celle de Mme de Chasteller; il quitta sa main et la serra dans ses bras, -en collant ses lèvres sur sa joue. Elle n'eut pas la force de s'éloigner -et resta immobile et presque abandonnée dans les bras de Lucien. Il la -serrait avec extase et redoublait ses baisers. À la fin, elle s'éloigna -doucement, mais ses yeux baignés de larmes exprimaient franchement la -plus vive tendresse. Elle parvint à lui dire pourtant: - -«--Adieu, monsieur!» - -Et, comme il la regardait éperdu, elle se reprit: - -«--Adieu, mon ami, à demain... mais laissez-moi.» - -Et il la laissa, et il descendit l'escalier, en se retournant, il est -vrai pour la regarder. - -Il fut ivre de bonheur, ce qui l'empêcha de voir qu'il était bien jeune, -bien sot. - -Quinze jours ou trois semaines se passèrent; ce fut peut-être le plus -beau moment de la vie de Lucien, mais jamais il ne retrouva un tel -instant d'abandon et de faiblesse. Il va sans dire qu'il était incapable -de le faire naître. - -Il voyait Mme de Chasteller tous les jours; ses visites duraient -quelquefois deux ou trois heures, au grand scandale de Mlle Bérard. Elle -exigeait qu'il ne lui parlât pas ouvertement de son amour, mais, en -revanche, souvent elle plaçait la main sur son épaulette et jouait avec -sa frange d'argent. Quand elle était tranquille sur ses entreprises, elle -était avec lui d'une gaieté douce et intime qui, pour cette pauvre -femme, était le bonheur parfait. - -Ils se parlaient de tout avec une sincérité parfaite qui quelquefois eût -semblé bien impolie à un indifférent, et toujours trop naïve. Il fallait -l'intérêt de cette franchise sans bornes, pour faire oublier un peu le -sacrifice qu'on faisait en ne parlant pas d'amour. Souvent un petit mot -indiscret amené par la conversation les faisait rougir,--alors il y avait -un petit silence. C'était lorsqu'il se prolongeait trop que Mme de -Chasteller avait recours aux échecs. Elle aimait surtout que Lucien lui -confiât ses idées sur elle-même, à diverses époques: dans le premier mois -de leur connaissance, à cette heure... Cette confidence tendait à -affaiblir une des suggestions de ce grand ennemi de notre bonheur, nommé -la prudence. Elle disait, cette prudence: - -«--Ceci est un jeune homme d'infiniment d'esprit et fort adroit, qui -joue la comédie avec vous.» - -Jamais Lucien n'osa lui confier les propos de Bouchard sur le -lieutenant-colonel de chasseurs, et l'absence de toute feinte était si -complète entre eux que, deux fois, ce sujet approché par hasard, fut -sur le point de les brouiller. - -Mme de Chasteller vit dans ses yeux qu'il lui cachait quelque chose. - -«--Et c'est ce que je ne pardonnerai jamais,» lui dit-elle avec fermeté. - -Elle lui cachait, elle, que presque tous les jours son père lui faisait -une scène à ce sujet. - -«--Quoi? ma fille passer deux heures tous les jours avec un homme de ce -parti! et dont la naissance ne permet pas d'aspirer à sa main!» - -Venaient ensuite les paroles attendrissantes sur un vieux père presque -octogénaire, abandonné par sa fille, par son unique appui... - -Le fait est que M. de Pointcarré avait peur du père de Lucien. Le docteur -Dupoirier lui avait dit que c'était un homme de plaisir et d'esprit, -dominé par ce penchant infernal, le plus grand ennemi du trône et de -l'autel: _l'ironie._ - -Ce banquier pouvait être assez méchant pour deviner quel était le motif -de son attachement passionné pour l'argent comptant de sa fille et, qui -plus est, le dire. - -Pendant que la pauvre Mme de Chasteller oubliait le monde et croyait en -être oubliée, tout Nancy s'occupait d'elle. Grâce aux plaintes de son -père, elle était devenue, pour les habitants de cette ville, le remède -qui les _guérissait de l'ennui._ À qui peut comprendre l'ennui profond -d'une ville de second ordre, c'est tout dire. - - -* * * - - -Mme de Chasteller était aussi maladroite que Lucien: lui, ne savait pas -s'en faire aimer tout à fait; elle, comme la société de Nancy était tous -les jours moins amusante pour une femme occupée avec passion d'une seule -idée, on ne la voyait presque plus chez Mmes de Commercy, de Marcilly, -de Puy-Laurens, de Serpierre, etc., etc. Cet oubli passa pour du mépris -et donna des ailes à la calomnie. - -On s'était flatté, je ne sais à propos de quoi, dans la famille de -Serpierre, que Lucien épouserait Mlle Théodelinde; car, en province, une -mère ne rencontre jamais un homme jeune ou noble sans voir en lui un -mari pour sa fille. - -Quand toute la société retentit des plaintes que M. de Pointcarré faisait -à tout venant de l'assiduité de Lucien chez sa fille, Mme de Serpierre -en fut choquée infiniment plus que ne le comportait même sa vertu -si sérieuse. - -Lucien fut reçu dans cette maison avec cette rigueur de l'espoir de -mariage trompé qui sait se présenter avec tant de variété et sous des -formes si aimables, dans une famille composée de six demoiselles peu -jolies. - -Mme de Commercy, fidèle à la politesse de la cour de Louis XVI, traita -toujours Lucien élégamment bien. Il n'en était pas de même du salon de -Mme de Marcilly. Depuis la réponse indiscrète, faite à propos de -l'enterrement d'un cordonnier, à M. le grand vicaire Rey, ce digne et -prudent ecclésiastique avait entrepris de miner la position que le -sous-lieutenant avait obtenue à Nancy. En moins de quinze jours, M. Rey -eut l'art de faire pénétrer de toutes parts et d'établir dans le salon de -Mme de Marcilly, que le ministre avait une peur particulière de l'opinion -publique de Nancy, ville voisine de la frontière, ville considérable, -centre de la noblesse de Lorraine, et surtout, en particulier, de -l'opinion telle qu'elle se manifestait dans le salon de Mme de Marcilly. -Cela passé, le ministre avait expédié à Nancy un jeune homme, évidemment -d'un autre bois que ses camarades, pour bien voir la manière d'être de -cette société et en pénétrer les secrets: y avait-il du mécontentement -simple, ou était-il question d'agir? La preuve de tout ceci, c'est que -Leuwen entend sans sourciller des choses sur le dos de Louis-Philippe qui -compromettraient tout autre qu'un observateur. Il avait été précédé à son -régiment d'une réputation de légitimisme que rien ne justifiait et dont -il semblait faire bon marché devant le portrait de Henri V. - -Lucien était donc un espion du juste-milieu. - -M. Rey avait trop de sens pour croire à une telle sottise, et comme il se -pouvait faire qu'il eût besoin de quelque histoire mieux bâtie pour -détruire la position de Lucien dans les salons de Mmes de Puy-Laurens ou -d'Hocquincourt, il avait écrit à M., chanoine de..., à Paris. Cette -lettre avait été renvoyée à un vicaire de la paroisse sur laquelle -résidait la famille de Lucien, et M. Rey attendait chaque jour une -réponse détaillée. - -Par les soins du même M. Rey, Lucien vit tomber son crédit dans la -plupart des salons où il se présentait. Il y fut peu sensible, et ne -s'arrêta même pas trop à cette idée, car le salon de Mme d'Hocquincourt -faisait exception, et une brillante exception. Depuis le départ de M. -d'Antin, Mme d'Hocquincourt avait si bien fait, que son tranquille mari -avait pris Lucien en amitié particulière. - -À dix heures ou dix heures et demie au plus tard, la décence et la -peur de Mlle Bérard forçaient Lucien à quitter Mme de Chasteller. - -Il était peu accoutumé à se coucher à cette heure, et allait chez Mme -d'Hocquincourt. - -Sur quoi il arriva deux choses: M. d'Antin, homme d'esprit, qui ne -tenait pas infiniment à une femme plutôt qu'à une autre, voyant le rôle -que Mme d'Hocquincourt lui préparait, reçut une lettre de Paris qui -le forçait à un petit voyage. Le jour du départ, Mme d'Hocquincourt le -trouva bien aimable; mais, à partir du même moment, Lucien le devint -beaucoup moins. En vain le souvenir des conseils d'Ernest Déverloy lui -disait: «Puisque Mme de Chasteller est une vertu, pourquoi ne pas avoir -une maîtresse en deux volumes? Mme de Chasteller pour les plaisirs du -cœur, et Mme d'Hocquincourt pour les instants moins métaphysiques.» - -Il lui semblait qu'il mériterait d'être trompé par Mme de Chasteller s'il -la trompait lui-même. La vraie raison de la vertu héroïque de notre héros, -c'est que Mme de Chasteller, elle seule au monde, semblait une femme à -ses yeux. Mme d'Hocquincourt n'était qu'importune pour lui, et il -redoutait mortellement les tête-à-tête avec cette jeune femme, la plus -jolie de la province. La froideur subite de ses discours après le -départ de d'Antin, porta presque jusqu'à la passion le caprice de Mme -d'Hocquincourt. Elle lui disait, même devant sa société, les choses les -plus tendres. - -Lucien avait l'air de les recevoir avec un sérieux glacial que rien ne -pouvait dérider. - -Cette folie de Mme d'Hocquincourt fut peut-être ce qui le fit le plus -haïr parmi les hommes prétendus raisonnables de Nancy. M. de Wassignies, -lui-même, homme de mérite, M. de Puy-Laurens, personnages d'une tout -autre force de tête que de MM. de Pointcarré, de Sanréal, Roller, et -parfaitement inaccessibles aux idées adroitement semées par M. Rey, -commencèrent à trouver fort incommode ce petit étranger. - -Telle commençait à être sa position, même dans le salon de Mme -d'Hocquincourt, et il n'avait plus pour lui que l'amitié de M. de -Lanfort et le cas que Mme de Puy-Laurens, inexorable sur l'esprit, -faisait de son esprit. - -Lorsqu'on sut que Mme Malibran, allant ramasser des thalers en Allemagne, -allait passer à deux lieues de Nancy, M. de Sanréal eut l'idée -d'organiser un concert. Ce fut une grande affaire qui lui coûta cher. - -Mme de Chasteller n'y vint pas; Mme d'Hocquincourt y parut environnée -de tous ses amis. - -On arriva à parler d'amis de cœur, et on fit sur ce thème de la morale -de concert. - -«--Vivre sans un ami de cœur, disait Mme de Sanréal, plus qu'à demi -ivre de gloire et de punch, serait la plus grande des sottises si ce -n'était pas une impossibilité. - -«--Il faut se hâter de choisir,» dit M. de Wassignies. - -Mme d'Hocquincourt se pencha vers Lucien qui était devant elle. - -«--Et si celui qu'on a choisi, lui dit-elle à voix basse, porte un cœur -de marbre, que faut-il faire?» - -Lucien se retourna en riant et fut bien surpris de voir qu'il y avait -des larmes dans les yeux qui étaient fixés sur les siens. - -Ce miracle lui ôta l'esprit, et il songea au miracle, au lieu de songer -à la réponse. - -Elle se borna de sa part à un sourire banal. - -En quittant le concert, on revint à pied, et Mme d'Hocquincourt prit son -bras. Elle ne parlait guère. - -Au moment où tout le monde la saluait dans la cour de son hôtel, elle -serra le bras de Lucien; il la quitta avec les autres. - -Elle monta chez elle et fondit en larmes, mais ne le haït point, et, le -lendemain, à une visite, comme Mme de Serpierre blâmait avec la dernière -aigreur la conduite de Mme de Chasteller, elle se tut et ne dit -pas un mot contre sa rivale. - -Le lendemain du concert, Mme de Chasteller sut, par les plaisanteries -fort claires de son cousin de Blancet, que, la veille, Mme d'Hocquincourt -s'était _donnée en spectacle_; le goût qu'elle commençait à prendre pour -Lucien était _une vraie fureur_, disait le cousin. Le soir, Lucien la -trouva fort sombre; elle le traita mal. Cette humeur sombre ne fit que -s'accroître les jours suivants, et il régna entre eux des moments de -silence d'un quart d'heure ou vingt minutes. - -Mais ce n'était plus ce silence délicieux d'autrefois, qui forçait Mme -de Chasteller à avoir recours à une partie d'échecs. Étaient-ce là les -memes êtres qui, huit jours auparavant, n'avaient pas assez de toutes les -minutes de deux longues heures pour s'apprendre tout ce qu'ils avaient à -se dire? - -Le surlendemain, Mme de Chasteller fut saisie d'une fièvre violente. Elle -avait des remords affreux, elle voyait sa situation perdue; mais tout cela -n'était rien: elle doutait du cœur de Lucien. - -Sa dignité de femme était effrayée par la nouveauté du sentiment qu'elle -éprouvait et surtout par la violence de ses transports. - -Dans un cas d'extrême danger, un voyage à Paris, où Lucien ne pourrait la -suivre, la mettrait à l'abri de tous les périls tout en la séparant -violemment du seul lieu de la terre où elle crût le bonheur possible. - -Depuis quelques jours, la possibilité de ce remède l'avait rassurée, et -lui avait rendu en quelque sorte une vie tranquille. Une lettre envoyée, -à l'insu du marquis et par un exprès, à Mme de Constantin, son amie -intime, pour lui demander conseil, avait rapporté une réponse favorable, -et approuvé le voyage de Paris en ce cas extrême. Ses remords une fois -adoucis, Mme de Chasteller était heureuse. - -Tout à coup, le lendemain du concert de Mme Malibran, aux plaisanteries -grossières, quoique exprimées en bons termes, de M. de Blancet sur ce qui -s'était passé la veille, elle fut surprise d'une douleur atroce dont elle -était victime. Le second jour, la fièvre fut terrible et les chimères qui -déchiraient son cœur encore plus sombres. Le docteur Dupoirier la soignait -avec l'activité et la suite qu'il mettait à tout ce qu'il entreprenait; il -venait trois fois le jour à l'hôtel de Pointcarré. Ce qui frappa surtout -Mme de Chasteller dans les soins qu'il lui donnait, c'est qu'il lui -défendit absolument de se lever. Dès lors, elle ne put plus espérer de -voir Lucien; elle n'osait prononcer son nom et demander à sa femme de -chambre s'il venait prendre de ses nouvelles. Sa fièvre était augmentée -par l'attention continue et impatiente avec laquelle elle prêtait -l'oreille pour chercher à entendre le bruit de son tilbury qu'elle -connaissait si bien. - -Lucien se permettait de venir tous les matins; le troisième jour de la -maladie, il quittait l'hôtel de Pointcarré fort inquiet des réponses -ambiguës de M. Dupoirier. En montant en tilbury il lança son cheval -avec trop de rapidité et, sur la place, garnie de tilleuls taillés en -parasol, qu'on appelait «promenade publique,» passa fort près de M. de -Sanréal. Celui-ci sortait de déjeuner et, en attendant le dîner -s'appuyant sur le bras du comte Ludwig Roller, promenait son oisiveté -dans les rues de Nancy. - -Ce couple formait un contraste burlesque. - -Sanréal, quoique fort jeune, était énorme, haut en couleur, n'avait pas -cinq pieds de haut et portait d'énormes favoris d'un blond hasardé: -Ludwig Roller long, blême, malheureux. - -Au haut d'un grand corps, une petite tête recouverte de cheveux noirs -retombant sur les oreilles en couronne, comme ceux d'un moine; des traits -maigres et immobiles entouraient un œil éteint et insignifiant. Un habit -noir serré et râpé achevait le contraste entre l'ex-lieutenant de -cuirassiers, pour qui sa solde était une fortune, et l'heureux Sanréal -dont, depuis de longues années, l'habit ne pouvait plus se boutonner et -qui jouissait de 40.000 livres de rente, au moins. - -Comme il n'était que midi quand le tilbury de Lucien fit trembler le -pavé sous les pas de l'énorme Sanréal, il n'était encore entré dans aucun -café et ne se trouvait pas tout à fait gris. - -Soutenu par Roller, il s'amusait à prendre sous le menton les jeunes -paysannes qui passaient à sa portée. Il donnait des coups de cravache aux -tentes placées devant la porte des cafés et aux chaises rangées sous ces -tentes; il effeuillait aussi les branches des tilleuls de la promenade -publique qui pendaient trop bas. - -Le passage du tilbury le tirade ces aimables passe-temps. - -«--Crois-tu qu'il ait voulu nous braver? dit-il à Ludwig Roller, en le -regardant avec un sérieux de matamore. - -«--Écoute, lui dit le comte Ludwig en pâlissant, ce fat-là est assez -poli et je ne crois pas qu'il ait voulu nous offenser avec son tilbury; -mais je ne l'en déteste que plus à cause de sa politesse. Il sort de -l'hôtel de Pointcarré; il prétend nous enlever en toute douceur, et sans -nous lâcher, la plus jolie femme de Nancy et la plus riche héritière, du -moins dans la classe où toi et moi pouvons choisir une héritière. Et cela, -ajouta Roller d'un ton ferme, je ne le souffrirai pas! - -«--Dis-tu vrai? répondit Sanréal enchanté. - -«--Dans ces choses-là, mon cher, répliqua Roller d'un ton sec et piqué, -tu dois savoir que je ne dis jamais faux. - -«--Est-ce que tu vas me faire des phrases à moi? répondit Sanréal d'un -air de spadassin; nous nous connaissons. L'essentiel est qu'il ne nous -échappe pas; l'animal est futé et s'est bien tiré des deux duels -qu'il a eus à son régiment. - -«--Des duels à l'épée! C'est une belle affaire! On a appliqué deux -sangsues à la blessure qu'il a faite au capitaine Robé. Mais avec moi, -morbleu, ce sera un bon duel au pistolet et à dix pas, et s'il ne me tue -pas, je te réponds qu'il lui faudra plus de deux sangsues. - -«--Allons, cher ami, il ne faut pas parler de ces choses devant les -espions du juste-milieu qui remplissent notre promenade. J'ai reçu hier -une cassette de kirschwasser de Fribourg-en-Brisgau. Envoyons prévenir -les frères et Lanfort. - -«--Ai-je besoin de tant de monde, moi? Une demi-feuille de papier va -faire l'affaire!--et le comte Ludwig marchait vivement vers un café. - -«--Si tu veux faire le brutal avec moi, je te plante là... Il s'agit -d'empêcher, par quelque tour de passe-passe, ce maudit Parisien de nous -mettre dans notre tort, et par suite de se moquer de nous. Qui l'empêche -de répandre dans son régiment que nous avons formé entre nous, jeune -noblesse lorraine, une société d'assurance pour ne pas nous laisser -enlever les veuves qui ont de bonnes dots?» - -Les trois Roller, Murcé et Goëllo que le garçon de café trouva à dix -pas de là faisant une poule au billard, furent bientôt rassemblés dans -le bel hôtel de M. de Sanréal, enchantés d'avoir à parler de quelque -chose; aussi parlaient-ils tous ensemble. Le conseil se tenait autour -d'une superbe table d'acajou massif. Il n'y avait pas de nappe, mais -sur l'acajou circulaient de magnifiques flacons de cristal de la -manufacture voisine de Baccarat. Un kirschwasser limpide comme de -l'eau de roche, une eau-de-vie d'un jaune ardent comme du madère, -brillaient dans ces flacons. Il se trouva bientôt que chacun des trois -frères Roller voulait se battre avec Lucien. De Goëllo, fat de trente-six -ans, sec et ridé, qui dans sa vie avait prétendu à tout, même à la main -de Mme de Chasteller, plaidait sa cause avec poids et mesure et voulait -se battre le premier, car enfin il se trouvait lésé plus qu'aucun. - -«--Est-ce qu'avant son arrivée je ne prêtais pas à la dame des romans -anglais de Baudry? - -«--Baudry toi-même, dit M. de Lanfort qui était survenu. Ce beau monsieur -nous a tous offensés et personne plus que le pauvre d'Antin, mon ami, qui -est allé se dépiquer à Paris; s'il était ici, il se battrait avec vous -tous, plutôt que de n'avoir pas affaire le premier à cet aimable -vainqueur. Et pour toutes ces raisons, moi aussi je veux me battre.» - -Le courage de Sanréal se trouvait depuis dix minutes dans une situation -pénible. Il voyait fort bien que tout le monde voulait se battre, lui -seul n'avait point annoncé de prétention. Celle de Lanfort, être doux, -aimable, élégant par excellence, le poussa à bout. - -«--Dans tous les cas, messieurs, dit-il enfin d'une voix contrainte et -criarde, je me trouve le second sur la liste: c'est Roller et moi qui -avons fait le projet dans la promenade sous les tilleuls. - -«--Il a raison, dit M. de Goëllo, tirons au sort à qui défera le pays de -cette pute publique,--et il se rengorgea, fier de la beauté de sa phrase. - -«--À la bonne heure, dit M. de Lanfort; mais, messieurs, qu'on ne se -batte qu'une fois. Si M. Leuwen doit avoir affaire à quatre ou cinq -d'entre nous, l'_Aurore_ s'emparera de cette histoire, je vous en -avertis, et vous vous verrez dans les journaux de Paris. - -«--Et s'il tue un de nos amis? répondit Sanréal; faudra-t-il donc laisser -le mort sans vengeance?» - -La discussion se prolongea jusqu'au dîner, que Sanréal avait fait -préparer abondant et excellent. On se donna parole d'honneur en se -quittant, à six heures, de ne parler de cette affaire à qui que ce soit, -et, avant huit heures, M. Dupoirier savait tout. - -Or, il y avait ordre précis de Prague d'éviter toute querelle entre la -noblesse et les régiments du camp de Lunéville ou des villes voisines. - -Le soir, M. Dupoirier s'approcha de Sanréal avec la grâce d'un bouledogue -en colère; ses petits yeux avaient le brillant d'un chat en colère. - -«--Demain vous me donnez à déjeuner à dix heures. Invitez MM. Roller, de -Lanfort, Goëllo et tous ceux qui sont du projet. Il faut qu'ils -m'entendent.» - -Sanréal eût bien voulu se fâcher, mais il craignait un mot piquant de -Dupoirier qui serait répété par tout Nancy, et accepta d'un signe de tête -presque aussi gracieux que la figure du docteur. - -Le lendemain, tous les convives du déjeuner firent la mine, quand ils -apprirent à qui ils avaient affaire. Il arriva d'un air affairé. - -«--Messieurs, dit-il aussitôt et sans saluer personne, la religion et la -noblesse ont bien des ennemis, les journaux entre autres, qui racontent -tout à la France et enveniment tout ce que nous faisons. S'il ne -s'agissait ici que de bravoure chevaleresque, je me contenterais -d'admirer et je me garderais d'ouvrir la bouche, moi, pauvre plébéien, -fils d'un petit marchand, et qui ai l'honneur de m'adresser aux -représentants de ce qu'il y a de plus illustre parmi la noblesse -lorraine. Mais, messieurs, il me semble que vous êtes un peu en colère; -la colère seule, sans doute, vous a empêchés de faire une réflexion qui -est de mon domaine à moi. Vous ne voulez pas qu'un petit officier vous -enlève Mme de Chasteller? Eh bien, quelle force au monde peut empêcher -Mme de Chasteller de quitter Nancy et de s'établir à Paris? Là, -environnée de ses amies qui lui donneront de la force, elle adressera -les lettres les plus touchantes du monde à M. de Pointcarré. «Je ne puis -être heureuse «qu'avec M. Leuwen,» dira-t-elle, et elle le dira bien, -parce que, d'après ce que vous avez observé, elle le pense. M. de -Pointcarré refusera-t-il? C'est douteux, car sa fille parle sérieusement, -et il ne voudra pas rompre avec une personne qui a 400.000 francs dans -les fonds publics. Êtes-vous sûrs de tuer M. Leuwen raide? En ce cas je -n'ai rien à dire; Mme de Chasteller ne l'épouse pas. Mais, croyez-moi, -elle n'épousera pour cela aucun de vous. C'est, selon moi, une femme d'un -caractère sérieux, tendre, obstiné. Une heure après la mort de M. Leuwen, -elle fera mettre ses chevaux, s'en ira en prendre d'autres à la poste -prochaine, et Dieu sait où elle s'arrêtera. À Bruxelles, à Vienne -peut-être, si son père a des objections invincibles contre Paris. Quoi -qu'il en soit, tenez-vous-en à ceci: Si Leuwen est mort, vous la perdrez -pour toujours; s'il est blessé, tout le département saura la cause du -duel. Avec sa timidité, elle se croira déshonorée et, le jour où Leuwen -sera hors de danger, elle s'enfuira à Paris où, un mois après, il la -rejoindra. - -«En tuant Leuwen, vous satisferez un bel accès de colère et, à vous -sept, vous le tuerez sans doute. Mais les beaux yeux et la dot de Mme -de Chasteller s'éloigneront de vous à jamais.» - -Ici l'on murmura, mais l'audace de Dupoirier en fut doublée. - -«--Deux ou trois d'entre vous, reprit-il avec énergie et en élevant la -voix, se battront successivement contre Leuwen; vous passerez pour des -assassins, et le régiment tout entier prendra parti contre vous. - -«--C'est justement ce que nous demandons, s'écria Ludwig Roller, avec -toute la fureur d'une colère longtemps contenue. - -«--C'est cela, dirent ses frères... - -«--Et c'est justement ce que je vous défends, messieurs, au nom de M. le -commissaire du roi en Alsace, Franche-Comté et Lorraine.» - -Tout le monde se leva à la fois; on s'insurgea contre l'audace de ce -petit bourgeois qui prenait ce ton avec la fleur de la noblesse du pays. -C'était précisément dans ces occasions que jouissait la vanité de -Dupoirier; son génie fougueux aimait ces sortes de batailles. - -Il n'était pas sans sentir vivement les marques de mépris et avait -besoin, dans l'occasion, d'écraser l'orgueil de ces gentilshommes. Après -tant de torrents de phrases insensées, dictées par la vanité puérile -qu'on appelle orgueil de la naissance, la présente bataille tourna tout -à fait à l'avantage du tacticien Dupoirier. - -«--Voulez-vous désobéir, non à moi, qui suis un ver de terre, mais à -notre roi légitime Charles X?» leur dit-il quand il vit que chacun à son -tour s'était donné le plaisir de parler de ses aïeux, de sa bravoure, et -de la place qu'il avait occupée dans l'armée avant les fatales journées -de 1830. - -«--... Le roi ne veut pas se brouiller avec ses régiments. Rien de plus -impolitique qu'une querelle entre son corps de noblesse et ses régiments.» - -Dupoirier répéta cette vérité si souvent et avec tant de termes -différents, qu'elle finit par pénétrer dans ces têtes peu habituées à -comprendre le nouveau. Les amours propres capitulèrent au moyen d'un -bavardage dont il calcula la durée à trois quarts d'heure ou une heure. -Pour tâcher de perdre moins de temps, Dupoirier, dont l'âpre vanité -commençait à être calmée par l'ennui, prit sur soi d'adresser un mot -agréable à tout le monde. - -«--Voulez-vous réellement, messieurs, éloigner M. Leuwen de Nancy, et ne -pas perdre Mme de Chasteller? - -«--Sans doute, répondit-on avec humeur. - -«--Eh bien, je sais un moyen assuré... vous le devinerez probablement en -y songeant...» - -Et son œil malin jouissait de leur air attentif. - -«--Demain, à pareille heure, je vous dirai quel est ce moyen. Il n'y a -rien de plus simple, mais il a un défaut: il exige un secret profond -pendant un mois. Je demande à ne m'ouvrir qu'à deux commissaires, -désignés par vous, messieurs.» - -En disant ces mots, il sortit brusquement, et, à peine parti, Ludwig -Roller le chargea d'injures atroces. Tous suivirent cet exemple, à -l'exception de Lanfort, qui dit: - -«--Il a un fichu physique, il est laid, malpropre, son chapeau a bien -dix-huit mois de date, il est familier jusqu'à la grossièreté. La -plupart de ses défauts tiennent à sa naissance; son père était marchand -comme il nous l'a dit, mais les plus grands rois se sont servis -d'ignobles conseillers. Dupoirier est plus fin que moi, car du diable -si je devine son moyen infaillible. Et toi, Ludwig, qui parle tant, le -devineras-tu?» - -Tout le monde rit, excepté Ludwig, et Sanréal, enchanté de la tournure -que prenaient les affaires, les engagea à déjeuner pour le lendemain. - -Mais avant de se séparer, quelque piqué que l'on fût contre Dupoirier, -on désigna les deux commissaires qui devaient s'aboucher avec lui, et -naturellement, le choix tomba sur les deux personnes qui auraient le -plus crié de n'être pas nommées, MM. de Sanréal et Ludwig Roller. - -En quittant ces fougueux gentilshommes, Dupoirier alla d'un pas pressé -chercher, au fond d'une rue étroite, un petit prêtre que le préfet -croyait son espion dans la bonne compagnie, et qui, comme tel, accrochait -un assez bon lot de _fonds secrets._ - -«--Vous allez dire à M. Féron, mon cher Olive, que nous avons reçu une -dépêche de Prague, sur laquelle nous avons délibéré cinq heures, en -séance, chez M. de Sanréal; mais cette dépêche est d'une telle -importance que demain, à dix heures et demie, nous nous réunissons de -nouveau au même lieu.» - -L'abbé Olive avait la permission de Mgr l'évêque de porter un habit bleu -extrêmement râpé et des bas gris de fer. Ce fut dans ce costume qu'il -alla trahir M. Dupoirier et annoncer à M. l'abbé Rey, grand vicaire, la -commission qu'il venait de recevoir du docteur. Ensuite il se glissa chez -le préfet qui, sur cette grande nouvelle, ne dormit pas de la nuit. - -Le lendemain, celui-ci fit dire de grand matin à l'abbé Olive qu'il -paierait cinquante écus une copie fidèle de la dépêche de Prague, et, -en même temps, écrivit directement au ministre de l'Intérieur. - - -* * * - - -«--Quoi! se dit Dupoirier, en apprenant le choix des deux commissaires -qu'on lui avait donnés, ces animaux-là ne sauront pas même nommer deux -commissaires! Du diable si je leur raconte mon projet.» - -À la réunion du lendemain, Dupoirier, plus grave et plus rogue que -jamais, prit par le bras MM. Ludwig Roller et de Sanréal, et les -conduisit dans le cabinet du dernier qu'il ferma à clef. Il fut avant -tout fidèle aux formes; il savait que c'était la seule chose que -Sanréal comprendrait dans cette affaire. - -Une fois placés dans trois fauteuils, Dupoirier dit après un petit -silence: - -«--Messieurs, nous sommes ici réunis pour le service de S. M. Charles X, -notre roi légitime. Vous me jurez un secret absolu, meme sur le peu qu'il -m'est permis de vous révéler aujourd'hui? - -«--Parole d'honneur! dit Sanréal ahuri de respect et de curiosité. - -«--Hé! f...! dit Roller impatienté. - -«--Messieurs, vos domestiques sont payés par les républicains; cette -secte se glisse partout, et, sans un secret absolu, même envers nos -meilleurs amis, le bon parti ne pourrait parvenir à rien, et vous, -messieurs, ainsi que moi, pauvre plébéien, nous nous verrions vilipendés -dans l'_Aurore._» - -En faveur du lecteur, j'abrège infiniment le discours que Dupoirier se -vit dans la nécessité de débiter. Comme il ne voulait leur rien dire, -il l'allongea encore plus qu'il n'était nécessaire. - -«--Le secret que j'espérais pouvoir vous confier, dit-il enfin, n'est -plus à moi. Pour le moment, je ne suis chargé que de demander à votre -bravoure, ajouta-t-il en s'adressant surtout à Sanréal, une trêve qui -lui coûtera beaucoup. - -«--Certes, dit Sanréal, mais quand on est membre d'un grand parti, il -faut savoir faire des sacrifices à la volonté générale, eût-elle tort. -Autrement, _on n'est rien_, on ne parvient à rien. - -«--Il faut, messieurs, que personne d'entre vous ne provoque M. Leuwen -avant quinze grands jours. - -«--Il faut! il faut! répéta Roller avec amertume. - -«--Vers cette époque M. Leuwen quittera Nancy ou du moins il n'ira plus -chez Mme de Chasteller. C'est, ce me semble, ce que vous désiriez, et, ce -que je vous ai montré que vous n'obtiendriez pas par le duel.» - -Il fallut répéter cela en termes différents pendant une heure. Les deux -commissaires prétendaient que leur droit, comme leur devoir, étaient de -savoir ce secret. - -«--Quel rôle jouerons-nous, disait Sanréal, si ces messieurs qui nous -attendent dans mon salon, apprennent que nous sommes restés ici une heure -entière pour ne rien savoir? - -«--Eh bien, laissez croire que vous savez, dit froidement Dupoirier; je -vous seconderai.» - -Il fallut encore une bonne heure pour faire accepter ce _mezzo termine_ à -la vanité de ces messieurs. - -Le docteur Dupoirier se tira bien de cette épreuve de patience, au milieu -de laquelle son orgueil jouissait. - -Il aimait surtout à parler et à convaincre des personnes ennemies. - -C'était un homme d'un extérieur repoussant, mais d'un esprit ferme, vif, -entreprenant. Depuis qu'il se mêlait d'intrigues politiques, l'art de -guérir, où il avait obtenu l'une des premières places, l'ennuyait. -Le service de Charles X,--ou ce qu'il appelait _la politique_,--donnait -un aliment à son envie de faire, de travailler, d'être compté. - -Ses flatteurs lui disaient: - -«--Si des bataillons prussiens ou russes ramènent Charles X, vous serez -député, ministre, etc.; vous serez le Villèle de cette nouvelle position. - -«--Alors comme alors!» répondait Dupoirier. - -En attendant, il avait tous les plaisirs de l'ambition conquérante. - -Voici comment: - -MM. de Puy-Laurens et de Pointcarré avaient reçu des pouvoirs, de «qui -de droit», pour diriger les efforts des royalistes dans la province dont -Nancy était le chef-lieu; Dupoirier ne devait être que l'humble -secrétaire de cette commission ou plutôt de ce pouvoir occulte, lequel -n'avait qu'une chose de raisonnable: il ne se divisait pas. Il était -confié à M. de Puy-Laurens, en son absence à M. de Pointcarré, et, en -l'absence de ce dernier, à M. Dupoirier, et cependant depuis un mois -Dupoirier faisait tout. Il rendait des comptes fort légers aux deux -titulaires de l'emploi, et ceux-ci ne se lâchaient pas trop. C'est qu'il -avait l'art de leur faire entrevoir la guillotine, ou tout au moins -le château de Ham, au bout de leurs menées, et ces messieurs qui -n'avaient ni zèle, ni fanatisme, ni dévouement, étaient bien aises de -laisser se compromettre ce bourgeois hardi et grossier, sauf à se -brouiller avec lui et à tâcher de le jeter au bas de l'échelle, s'il -y avait succès quelconque ou troisième restauration. - -Dupoirier n'avait nulle haine contre Leuwen, mais dans son ardeur d'agir, -puisqu'il s'était chargé de le faire déguerpir, il voulait fermement en -venir à bout. - -Lorsqu'il se débarrassa de la curiosité inquiète des deux commissaires, -il n'avait encore aucun plan bien arrêté. Celui qu'il suivit ne se -présenta en lui que par parties successives et à mesure qu'il se persuada -que laisser avoir lieu un duel qu'il avait défendu au nom du roi serait -une défaite marquée, un _fiasco_ pour sa réputation et son influence en -Lorraine, dans la moitié jeune du parti. - -Il commença par confier sous le sceau du secret à Mmes de Serpierre, de -Marcilly et de Puy-Laurens que Mme de Chasteller était plus malade qu'on -ne le pensait, ou que sa maladie serait longue tout au moins. Il engagea -Mme de Chasteller à souffrir un vésicatoire à la jambe, et l'empêcha -ainsi de marcher pendant un mois. - -Peu de jours après, il arriva chez elle d'un air sérieux qui devint -sombre en lui tâtant le pouls, et il l'engagea à toutes les cérémonies -religieuses qui en province sont comprises dans ce seul mot: se faire -administrer. Tout Nancy retentit de ce grand événement et l'on peut -juger de l'impression qu'il fit sur Leuwen: Mme de Chasteller était -donc en danger de mort? - -«--Mourir n'est-ce donc que cela? se disait Mme de Chasteller, qui était -loin de se douter qu'elle n'avait qu'une fièvre fort ordinaire. La mort -ne serait rien absolument si j'avais M. Leuwen, là, auprès de moi! Il -me donnerait du courage, si je venais à en manquer. Au fait, la vie sans -lui aurait eu peu de charme pour moi; on me fait bouder au fond de cette -province ou avant lui j'étais si triste... Mais il n'est pas noble, -mais il est soldat du juste-milieu, et, ce qui est encore pis, de la -République!...» - -Lucien, dans son désespoir, était allé mettre trois lettres à la poste -de Darney, heureusement fort prudentes, lesquelles avaient été -interceptées par Mlle Bérard, maintenant parfaitement d'accord avec le -docteur Dupoirier. Leuwen ne quittait plus celui-ci. - -Ce fut une fausse démarche; il était loin d'être assez savant en -hypocrisie pour pouvoir se permettre la société intime d'un intrigant -sans moralité. - -Sans s'en douter, il l'offensa mortellement. - -Le docteur, piqué de la naïveté du mépris de Lucien pour les fripons et -les hypocrisies, parvint à le haïr. - -Étonné de la chaleur de son bon sens, lorsqu'il était question entre -eux du peu d'apparence de retour des Bourbons: - -«--Mais à ce compte, moi, lui dit un jour Dupoirier, poussé à bout, je -ne suis donc qu'un imbécile!» - -Il continua tout bas: - -«--Moi, homme de mauvaise manière à tes yeux, je vais t'infliger la -douleur la plus cruelle, à toi, beau, jeune, riche, doué par la nature de -manières nobles, et en tout si différent de moi, Dupoirier! J'ai usé les -trente premières années de ma vie à mourir de froid dans un cinquième -étage, en tête-à-tête avec un squelette; toi, tu t'es donné la peine de -naître, et tu prétends en secret que, quand ton _gouvernement raisonnable_ -sera établi, on ne punira que par le mépris les hommes forts, tels que -moi. Cela serait bête à ton parti; en attendant c'est bête à toi de ne -pas deviner que je vais te faire du mal, et beaucoup. Souffre! jeune -bambin!» - -Et le docteur se mit à parler à Lucien de la maladie de Mme de Chasteller -dans les termes les plus inquiétants. - -S'il voyait le sourire effleurer ses lèvres, il lui disait: - -«--Tenez! c'est dans cette église qu'est le caveau de la famille de -Pointcarré. Je crains bien, ajoutait-il, que bientôt il ne soit rouvert.» - -Il attendait depuis plusieurs jours que Lucien, fou comme le sont tous -les amants, entreprît de voir en secret Mme de Chasteller. - -Depuis la conférence avec les jeunes gens du parti, chez M. de Sanréal, -Dupoirier, qui méprisait assez la méchanceté plate et sans but de Mlle -Bérard, s'était rapprochée d'elle. - -Il cherchait à lui faire jouer un rôle dans la famille; c'était à elle de -préférence et non pas à M. de Pointcarré, ni à M. de Blancet, ni aux -autres parents qu'il s'ouvrait sur le prétendu danger de Mme de -Chasteller. - -Il y avait une grande difficulté dans le projet qui peu à peu se -débrouillait dans la tête du docteur: c'était Mlle Beaulieu, la femme de -chambre, qui adorait sa maîtresse. - -Il la gagna en lui témoignant toute confiance, et fit consentir Mlle -Bérard à ce que, souvent, en sa présence, il s'entretînt de préférence -avec Mlle Beaulieu, sur les soins nécessaires à la malade, jusqu'à sa -prochaine visite. - -Cette bonne femme de chambre, comme la très peu bonne Mlle Bérard, -croyaient également Mme de Chasteller fort dangereusement malade. - -Le docteur confia à Mlle Beaulieu qu'il suffirait d'un chagrin de cœur -pour augmenter la maladie de sa maîtresse. Il insinua qu'il trouverait -naturel que M. Leuwen cherchât à voir une fois Mme de Chasteller. - -«--Hélas! monsieur le docteur, il y a quinze jours que M. Leuwen me -tourmente pour le laisser venir ici pendant cinq minutes. Mais que dirait -le monde? J'ai refusé absolument.» - -Dupoirier répondit par une quantité de phrases arrangées de façon à ce -que l'intelligence de la femme de chambre fût hors d'état de jamais les -répéter; mais dans le fait, ces phrases engageaient indirectement cette -bonne fille à permettre l'entrevue demandée. - -Enfin, il arriva qu'un soir, M. de Pointcarré, d'après l'ordre du -docteur, alla faire sa partie de whist chez Mme de Marcilly, partie -interrompue par deux atroces accès de larmes. Justement le vicomte de -Blancet n'avait pu résister à une partie de chasse pour le passage des -bécasses, et Lucien vit à la fenêtre de Mlle Beaulieu le signal dont -l'espérance donnait encore à la vie quelque intérêt pour lui. Il vola -chez lui, revint habillé en bourgeois et enfin, annoncé, avec des -précautions infinies, par la bonne femme de chambre qui ne quitta pas le -voisinage du lit, il put passer dix minutes avec Mme de Chasteller. - - -* * * - - -Le lendemain, le docteur trouva Mme de Chasteller sans fièvre et -tellement bien, qu'il eut peur d'avoir perdu tous les soins qu'il se -donnait depuis trois semaines. - -Il affecta l'air très inquiet devant Mlle Beaulieu. Il partit comme un -homme pressé et revint une heure après, à une heure insolite. - -«--Beaulieu, lui dit-il, votre maîtresse tombe dans le marasme. - -«--Oh! mon Dieu, monsieur!» - -Ici le docteur expliqua longuement ce que c'est que le marasme. - -«--Votre maîtresse a besoin de lait de femme; si quelque chose peut -lui sauver la vie, c'est l'usage du lait d'une jeune et fraîche paysanne. -Je viens de faire courir dans tout Nancy; je ne trouve que des femmes -d'ouvriers dont le lait ferait plus de mal que de bien à Mme de -Chasteller. Il faut une jeune personne...» - -Le docteur remarqua que Beaulieu regardait attentivement la pendule. - -«--Mon village, Chefmont, n'est qu'à cinq lieues d'ici. J'arriverai la -nuit, mais qu'importe... - -«--Bien, très bien, brave et excellente Beaulieu. Mais si vous trouvez -une jeune nourrice, ne lui faites pas faire les cinq lieues tout d'une -traite. N'arrivez qu'après demain matin; le lait échauffé serait un -poison pour votre pauvre maîtresse. - -«--Croyez-vous, monsieur le docteur, que voir encore une fois M. Leuwen -puisse faire du mal à madame? Elle vient en quelque sorte de m'ordonner -de le faire entrer ce soir s'il se présente. Elle lui est si attachée...» - -Le docteur croyait à peine au bonheur qui lui arrivait. - -«--Bien de plus _naturel_, Beaulieu.» - -Il insistait sur le mot naturel. - -«--Qui est-ce qui vous remplace? - -«--Anne-Marie, cette brave fille si dévote. - -«--Eh bien, donnez vos instructions à Anne-Marie. Où M. Leuwen se -place-t-il en attendant le moment où vous pouvez l'annoncer? - -«--Dans la soupente où couchait Joseph autrefois. Dans l'antichambre -de madame. - -«--Dans l'état où est votre pauvre maîtresse, elle n'a pas besoin de -trop d'émotion à la fois. Si vous m'en croyez, vous ferez défendre la -porte pour tout le monde, même pour M. de Blancet.» - -Ce détail et beaucoup d'autres furent convenus entre le docteur et Mlle -Beaulieu. Cette bonne fille quitta Nancy à cinq heures, laissant ses -fonctions à Anne-Marie. - -Or, depuis longtemps, Anne-Marie, que Mme de Chasteller ne gardait que -par bonté et qu'elle avait été sur le point de renvoyer une ou deux -fois, était entièrement dévouée à Mlle Bérard, et son espion auprès -de Mlle Beaulieu. - -Voici ce qui arriva: - -À huit heures et demie, dans un moment où Mlle Bérard parlait à la -vieille portière, Anne-Marie fit passer dans la cour Leuwen qui, deux -minutes après, fut placé dans un retranchement en bois peint qui occupait -la moitié de l'antichambre de Mme de Chasteller. De là, Lucien voyait -fort bien ce qui se passait dans la pièce voisine et entendait presque -tout ce qui se disait dans l'appartement entier. - -Tout à coup il entendit les vagissements d'un enfant à peine né; il vit -arriver dans l'antichambre le docteur essoufflé portant l'enfant dans un -linge qui lui parut taché de sang. - -«--Votre pauvre maîtresse, dit-il en toute hâte à Anne-Marie, est enfin -sauvée. L'accouchement a eu lieu sans accident. M. le marquis est-il -hors de la maison? - -«--Oui, monsieur. - -«--Cette maudite Beaulieu n'y est pas? - -«--Elle est en route pour son village. - -«--Sous un prétexte, je l'ai envoyé chercher une nourrice, puisque celle -que j'ai retenue au faubourg ne veut pas d'un enfant clandestin. - -«--Et M. de Blancet? - -«--Ce qu'il y a de plus singulier, c'est que votre maîtresse ne veut -plus le voir. - -«--Je le crois pardieu bien! dit Anne-Marie. Après un tel cadeau! - -«--Après tout, peut-être l'enfant n'est pas de lui. - -«--Ma foi! ces grandes dames, ça ne va pas souvent à l'église, mais en -revanche ça a plus d'un amoureux. - -«--Je crois entendre gémir Mme de Chasteller. Je rentre, dit le docteur; -je vais vous envoyer Mlle Bérard.» - -Mlle Bérard arriva. Elle exécrait Lucien, et dans une conversation d'un -quart d'heure, eut l'art, en disant les mêmes choses que le docteur, -d'être bien plus méchante. Elle était d'avis que ce gros poupon, comme -elle l'appelait, appartenait à M. de Blancet ou au lieutenant-colonel de -chasseurs. - -«--Ou à M. de Goëllo, dit naturellement Anne-Marie. - -«--Non pas de M. de Goëllo; madame ne peut plus le souffrir. C'était de -lui la fausse couche qui faillit, dans le temps, la brouiller avec ce -pauvre M. de Chasteller...» - -On peut juger de l'état où se trouvait Lucien. - -Il fut sur le point de sortir de sa cachette et de s'enfuir, même en -présence de Mlle Bérard. - -«--Non, se dit-il, elle s'est moquée de moi, comme d'un vrai blanc-bec -que je suis. Mais il serait indigne de la compromettre.» - -À ce moment, le docteur, craignant de la part de Mlle Bérard quelque -raffinement de méchanceté peu vraisemblable, vint à la porte de -l'antichambre. - -«--Mademoiselle Bérard! Mademoiselle Bérard! dit-il d'un air alarmé, il -y a une hémorragie. Vite, vite, le seau de glace que j'ai apporté sous -mon manteau.» - -Dès que Anne-Marie fut seule, Lucien sortit en lui remettant sa bourse; -en le faisant il vit, bien malgré lui, l'enfant qu'elle portait avec -ostentation et qui, au lieu de quelques minutes de vie, avait bien un -mois ou deux. - -C'est ce que Lucien ne remarqua pas. - -Il dit avec beaucoup de tranquillité apparente à Anne-Marie: - -«--Je me sens un peu indisposé. Je ne verrai Mme de Chasteller que -demain. Voulez-vous venir parler à la portière pendant que je sortirai.» - -Anne-Marie le regardait avec des yeux extrêmement ouverts: «Est-ce -qu'il est d'accord, lui aussi,» pensait-elle? Heureusement pour le -succès des projets du docteur, comme le geste de Lucien la pressait fort, -elle n'eut pas le temps de commettre une indiscrétion; elle alla déposer -l'enfant sur un lit, dans la chambre voisine, et descendit chez la -portière. - -«--Cette bourse si pesante, se disait-elle, est-elle remplie d'argent -ou de jaunets?» - -Elle conduisit la portière au fond de sa loge, et Lucien put sortir -inaperçu. - -Il courut chez lui et s'enferma à clef. Ce ne fut qu'à ce moment qu'il -se permit de considérer son malheur. Il était trop amoureux dans le -premier moment pour être furieux contre Mme de Chasteller. - -«--M'a-t-elle jamais dit qu'elle n'eût aimé personne avant moi? -D'ailleurs, vivant avec moi comme avec un frère, par ma sottise et ma -très grande sottise, me devait-elle une telle confidence? - -«Ma chère Mathilde, je ne puis donc plus t'aimer?» s'écria-t-il tout à -coup en fondant en larmes. - -«Il serait digne d'un homme, pensa-t-il au bout d'une heure, d'aller -chez Mme d'Hocquincourt que j'abandonne sottement depuis un mois, et -de chercher à prendre une revanche.» - -Il s'habilla en se faisant une violence mortelle, et comme il allait -sortir, il tomba évanoui dans le salon. - -Il revint à lui quelques heures après; un domestique le heurta du pied -en allant voir à trois heures du matin s'il était rentré. - -«--Ah! le voilà encore ivre-mort! Quelle saleté pour un maître!» dit -cet homme. - -Lucien entendit fort bien ces paroles; il se crut d'abord dans cet état, -mais tout à coup l'affreuse vérité lui apparut et il fut bien plus -malheureux que dans la soirée. - -Le reste de la nuit se passa dans une sorte de délire. Il eut un instant -l'ignoble idée d'aller faire des reproches à Mme de Chasteller; mais il -eut horreur de cette tentative. - -Il écrivit au lieutenant-colonel Filloteau, qui, par bonheur, commandait -le régiment, qu'il était malade, et sortit de Nancy fort matin, espérant -ne pas être vu. - -Ce fut dans cette promenade solitaire qu'il sentit en plein toute -l'étendue de son malheur. - -À neuf heures du matin, comme il se trouvait à six lieues de Nancy, -l'idée d'y rentrer lui parut horrible. - -«--Il faut que j'aille à Paris à franc-étrier, voir ma mère.» - -Ses devoirs comme militaire avaient disparu à ses yeux; il se sentait -comme un homme à l'agonie qui approche des derniers moments. - -Toutes choses du monde avaient perdu leur importance à ses yeux; deux -objets seuls surnageaient: sa mère et Mme de Chasteller. - -Pour cette âme épuisée par la douleur, l'idée folle de ce voyage fut -comme une consolation, la seule qu'il entrevît. - -Il renvoya son cheval à Nancy et écrivit au colonel Filloteau pour le -prier de ne pas parler de son absence. - -«--Je suis mandé par le ministre de la Guerre»; ce mensonge se trouva -sous sa plume parce qu'il eut la crainte d'être poursuivi. - -Il demanda un cheval à une poste; comme, sur son air égaré, on lui -faisait quelques objections, il se dit envoyé par le colonel Filloteau, -du 23e de lanciers, à une compagnie du régiment qui était détachée à -Reims, pour faire la guerre aux ouvriers. Les difficultés qu'il eut pour -obtenir son premier cheval ne se renouvelèrent plus, et trente-deux -heures après il était à Paris. - -Près d'entrer chez sa mère, il pensa qu'il lui ferait peur; il alla -descendre à un hôtel garni voisin, et ne revint chez lui que quelques -heures plus tard. - - - - -[Illustration 08] - - - - - - - -End of the Project Gutenberg EBook of Lucien Leeuwen ou l'Amarante et le Noir, by -Stendhal - -*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LUCIEN LEEUWEN OU L'AMARANTE *** - -***** This file should be named 60030-0.txt or 60030-0.zip ***** -This and all associated files of various formats will be found in: - http://www.gutenberg.org/6/0/0/3/60030/ - -Produced by Laura Natal Rodrigues in memoriam of of Marc -D'Hooghe (Images generously made available by Internet -Archive.) - - -Updated editions will replace the previous one--the old editions will -be renamed. - -Creating the works from print editions not protected by U.S. copyright -law means that no one owns a United States copyright in these works, -so the Foundation (and you!) can copy and distribute it in the United -States without permission and without paying copyright -royalties. 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You may copy it, give it away or re-use it under the terms -of the Project Gutenberg License included with this eBook or online at -www.gutenberg.org. If you are not located in the United States, you'll -have to check the laws of the country where you are located before using -this ebook. - - - -Title: Lucien Leeuwen ou l'Amarante et le Noir - Tome Premier - -Author: Stendhal - -Contributor: Jean de Mitty - -Illustrator: Maximilien Vox - -Release Date: August 1, 2019 [EBook #60030] - -Language: French - -Character set encoding: UTF-8 - -*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LUCIEN LEEUWEN OU L'AMARANTE *** - - - - -Produced by Laura Natal Rodrigues in memoriam of of Marc -D'Hooghe (Images generously made available by Internet -Archive.) - - - - - - -</pre> - - -<h3>"<i>Mes Livres</i>"</h3> - -<h2>STENDHAL</h2> - -<h1>LUCIEN LEUWEN</h1> - -<h2>OU</h2> - -<h2>L'AMARANTE ET LE NOIR</h2> - -<h2>Oeuvre posthume reconstituée par</h2> - -<h2>Jean de Mitty</h2> - -<h3>Ornée de bois dessinés et gravés par</h3> - -<h2>Maximilien Vox</h2> - -<h2>TOME PREMIER</h2> - -<h3>À PARIS</h3> - -<h3>"<i>LE LIVRE</i>"</h3> - -<h3>9, RUE COETLOGON</h3> - -<h3>1923</h3> - -<hr class="chap" /> - -<div class="figcenter" style="width: 500px;"> -<img src="images/leuwen01_cover.jpg" width="500" alt="" /> -</div> - -<div class="figcenter" style="width: 500px;"> -<img src="images/leuwen01_01.jpg" width="500" alt="770" /> -</div> - -<div class="figcenter" style="width: 500px;"> -<img src="images/leuwen02_01.jpg" width="500" alt="470" /> -</div> - - - - -<p><i>Rien a faire! inscrivit Mérimée en tête du premier feuillet, lorsque -Colomb lui porta les volumes manuscrits de</i> Lucien Leuwen. <i>Et Colomb -les envoya chez Crozet à Grenoble, où celui-ci les déposa à la -bibliothèque de la ville. Ils y étaient depuis cinquante ans -(1812-1892), lorsque les récentes exhumations de M. Casimir -Striyenski—qu'il faut louer hautement pour ses nobles et littéraires -efforts—comme aussi—pourquoi ne pas l'avouer?—l'idée -d'apporter à M. Maurice Barrés quelques éléments nouveaux d'une -sensibilité qu'il a si merveilleusement définie—et qu'il est le -seul, du reste, à avoir définie—nous amenèrent à tenter cette -entreprise dont Mérimée et Colomb avaient reconnu l'impossibilité. C'était -assurément téméraire. Mais il est certain que si, dès les premières pages, -nous avions pu prévoir les difficultés sans nombre survenues au cours du -travail de restitution, nous eussions peut-être, malgré notre piété -stendhalienne, volontiers laissé à d'autres, plus dévoués, le soin de -déchiffrer les cinq gros volumes manuscrits dont se compose Lucien -Leuwen. Non seulement à cette époque de sa vie—1834—l'écriture -de Beyle devient matériellement illisible, mais encore, à la difficulté de -lire le texte, s'ajoutent les ratures, les surcharges—survenant à -chaque ligne—les renvois, les annotations jetées en travers des -pages; les phrases disposées les unes sur les autres; les réflexions -étrangères à l'objet du livre: notes sur l'état de sa santé, sur le prix -des médicaments, sur les résultats de telles liaisons contractées la -veille, etc.; les dates interverties à plaisir, les noms propres -défigurés; le numérotage défectueux des feuillets, éparpillés à l'aventure -des cahiers, et dû, sans doute, à l'ignorance du relieur chargé de les -réunir, etc. Et à tout cela, à toutes ces entraves nécessitant déjà une -patience et un effort incessants, venait s'ajouter une nouvelle -difficulté, plus grande encore et d'un genre différent, il est vrai, mais -aussi caractéristique du labeur auquel Stendhal voulait condamner son -exécuteur testamentaire. La majeure partie du roman est consignée dans un -vocabulaire secret, dans une sorte d'alphabet conventionnel, dont il -serait peut-être curieux de donner le détail, si Beyle—alors -diplomate—n'avait pris le soin d'en changer souvent la clef, -c'est-à-dire la manière de disposer les lettres, les phrases, les dates, -de désigner les localités et les personnages.</i></p> - -<p><i>Nous avons insisté à dessein sur cette obscurité matérielle du texte -manuscrit: elle explique pourquoi l'œuvre que nous présentons aujourd'hui -au public est restée si longtemps ignorée, et pourquoi les différents -bibliographes de Stendhal—en exceptant M. Striyenski qui, lui, a -fait besogne utile—se sont bornés à citer l'appréciation de -Mérimée.</i></p> - -<p>«Lucien Leuwen» <i>fut commencé en 1831 à Civita-Vecchia, et terminé à -Rome, en 1836. Il prend date entre:</i> Le Rouge et le Noir (<i>1831</i>) <i>et</i> -La Chartreuse de Parme (<i>1839</i>). <i>Le premier des testaments de -Beyle—publié plus loin—et une note inscrite en marge du -dernier volume, indiquent qu'une troisième partie, dont l'action -eût été placée en Espagne ou en Italie, devait terminer le roman. Si cette -partie a existé et si elle n'a pas été perdue, comme ce fameux Journal de -la Campagne de Russie, il faut espérer que le hasard nous la rendra un -jour. L'auteur y avait ajouté, ou devait y ajouter, certaines observations -dont il parle souvent, et qui portaient sur le Vatican, sur les dessous de -la vie pontificale et les intrigues du monde diplomatique à Rome. Mais -fort probablement ne s'agit-il là que d'un projet, comme Stendhal en avait -tant formulé dans sa vie.</i></p> - -<p><i>Primitivement,</i> «Lucien Leuwen» <i>s'appelait</i>: L'Orange de -Malte; <i>ensuite</i>: L'Amarante et le Noir, Les Bois de Prémol, Le -Chasseur Vert, Leuwen et Cie, Van Peters et Cie <i>et finalement</i> -Lucien Leuwen, <i>le titre définitif, indiqué dans les testaments de 1835, -et en tête du premier chapitre du roman. Par un scrupule de conscience -littéraire, facile à comprendre, nous avons religieusement respecté le -texte original et reproduit jusqu'aux phrases et aux passages que -l'auteur, en marge, qualifie de longueurs et que, certainement, il eût -supprimées lors d'un travail de révision. Il ne nous appartenait pas de -modifier, en quoi que ce soit, les moindres détails d'une pensée qui, dans -ce livre, justement et à cause môme des quelques légers défauts de -réalisation matérielle—compréhensibles en des pages consignées d'un -seul jet—apparaît comme une des plus puissantes et des plus -pénétrantes de ce siècle.</i></p> - -<p><i>Ceux-là—très rares—que sollicitent les manifestations -intimes et familières du génie de Stendhal, nous comprendront, et nous -excuseront d'avoir passé outre à la lettre du testament, en publiant -l'œuvre entière, complète, compacte, telle qu'elle figure dans les cartons -dont nous l'avons extraite.</i></p> - - -<p><span style="margin-left: 80%;">Jean de Mitty.</span></p> - - - - -<div class="figcenter" style="width: 200px;"> -<img src="images/leuwen03_01.jpg" width="200" alt="200" /> -</div> - - -<div class="figcenter" style="width: 500px;"> -<img src="images/leuwen04_01.jpg" width="500" alt="360" /> -</div> - - - - -<h4>TESTAMENTS</h4> - - -<p>Si la mort, ou la paresse, me surprennent avant la fin de ce roman qui -s'appelle l'Orange de Malte et doit avoir trois volumes: <i>Nancy, Paris -et Madrid</i> (<i>Omar</i>)<a name="FNanchor_1_1" id="FNanchor_1_1"></a><a href="#Footnote_1_1" class="fnanchor">[1]</a>, je le lègue à M<sup>me</sup> Pauline Périer Lagrange, ma -sœur. Si M<sup>me</sup> Périer n'en fait pas commencer l'impression dans -les six mois qui suivront mon trépas, je lègue ce manuscrit à M. R. Colomb -(rue Godot-de-Mauroy n° 35, Paris). Si, dans les 400 jours qui suivront mon -décès, M. R. Colomb n'a pas fait commencer l'impression de ce roman, je -le lègue à M. A. Levasseur, libraire, place Vendôme, 16, qui a imprimé -Le Rouge et le Noir.</p> - -<p>J'ai suivi l'usage des peintres que je trouve amusant, et travaillé -d'après les modèles.</p> - -<p>Il faudra ôter soigneusement toute allusion trop claire qui ferait de -la satire. Le vinaigre est bon, mais mêlé à une crème, il fait un plat -détestable.</p> - -<p>Je voudrais que ce livre fût écrit comme le Code civil. C'est dans ce -sens qu'il faut arranger les phrases obscures ou incorrectes.</p> - -<p><span style="margin-left: 15%;">Civita Vecchia, le 25 décembre 1834.</span></p> - -<p><span style="margin-left: 80%;">Henri Beyle.</span></p> - - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_1_1" id="Footnote_1_1"></a><a href="#FNanchor_1_1"><span class="label">[1]</span></a>Rome.</p></div> - - - - -<hr class="r5" /> - - - - -<p><span style="margin-left: 60%;">Rome, le 17 février 1835</span></p> - - -<p>Je lègue ce roman en cinq volumes reliés, intitulé Lucien Leuwen, à M<sup>me</sup> -Pauline Périer Lagrange (chez M. R. Colomb, rue Godot-de-Mauroy, 35), -avec prière de le faire imprimer par quelque homme raisonnable. Si M<sup>me</sup> -P. P. Lagrange est devenue dévote, je la prie de remettre ces volumes -reliés à M. Levasseur, libraire, place Vendôme, ou à la Bibliothèque de -la Chambre des députés, si toutefois cette Bibliothèque veut recevoir -une telle infamie.</p> - -<p>Si elle n'en veut pas, à la Bibliothèque de Grenoble.</p> - - -<p><span style="margin-left: 80%;">Henri Beyle.</span></p> - - - - -<hr class="r5" /> - - - - -<p><span style="margin-left: 60%;">Rome, le 8 mars 1835.</span></p> - - -<p>Je donne et lègue les volumes reliés, et intitulés Leuwen à -M<sup>me</sup> Pauline Beyle, veuve Périer Lagrange, et si je lui survis, -à M. R. Colomb, rue Godot-de-Mauroy, à Paris.</p> - -<p><span style="margin-left: 80%;">H. Beyle.</span></p> - - - - -<hr class="r5" /> - - -<p><span style="margin-left: 60%;">Rome, le 12 avril 1835.</span></p> - - -<p>Je donne les volumes intitulés Leuwen, à M<sup>me</sup> Pauline Périer -Lagrange, et après elle, à M. R. Colomb mon cousin.</p> - - -<p><span style="margin-left: 80%;">H. Beyle.</span></p> - - - - -<div class="figcenter" style="width: 200px;"> -<img src="images/leuwen05_01.jpg" width="200" alt="200" /> -</div> - - -<div class="figcenter" style="width: 500px;"> -<img src="images/leuwen06_01.jpg" width="500" alt="360" /> -</div> - - -<h4>AU LECTEUR</h4> - - -<p><i>Lecteur bénévole!</i></p> - -<p><i>Écoutez le titre que je vous donne.</i></p> - -<p><i>En vérité, si vous n étiez pas bénévole et disposé à prendre en -bonne part les paroles, ainsi que les actions des graves personnages que -je vais vous présenter; si vous ne vouliez pas pardonner à l'auteur le -manque d'emphase, le manque de but moral, etc., etc., je ne vous -conseillerais pas d'aller plus loin.</i></p> - -<p><i>Ce conte fut écrit en songeant à un petit nombre de lecteurs, que je -n'ai jamais vus, et que je ne verrai point, ce dont bien me fâche.</i></p> - -<p><i>J'eusse trouvé tant de plaisir à passer les soirées avec -eux!</i></p> - -<p><i>Dans l'espoir d'être entendu par ces lecteurs, je ne me suis pas -astreint, je l'avoue, à garder les avenues contre une critique de -mauvaise foi, ni même contre une critique de mauvaise humeur.</i></p> - -<p><i>Pour être élégant, académique, disert, il fallait un talent qui -manque, et ensuite ajouter à ceci 150 pages de périphrases: et encore, ces -150 pages n'auraient plu qu'aux gens graves, prédestinés à haïr les -écrivains tels que celui qui se présente à vous en toute humilité.</i></p> - -<p><i>Ces respectables personnages ont assez pesé sur mon sort, dans la -vie réelle, pour qu'ils viennent encore gâter mon plaisir, quand j'écris -pour la bibliothèque bleue.</i></p> - -<p><i>Songez, ami lecteur, à ne pas passer votre vie à haïr et à avoir -peur.</i></p> - - -<p><span style="margin-left: 80%;">H. Beyle.</span></p> - - - - -<div class="figcenter" style="width: 500px;"> -<img src="images/leuwen07_01.jpg" width="500" alt="360" /> -</div> - - -<h4>NANCY</h4> - - -<p>Lucien Leuwen avait été chassé de l'École polytechnique pour s'être -allé promener mal à propos, un jour qu'il était consigné, ainsi que tous -ses camarades.</p> - -<p>C'était à l'époque d'une des célèbres journées de juin, avril ou -février 1832 ou 34. Quelques jeunes gens, assez fous, mais doués d'un -grand courage, prétendaient détrôner le roi, et l'École polytechnique, -pépinière de mauvaises têtes, avait été sévèrement consignée dans ses -quartiers.</p> - -<p>Le lendemain de sa promenade, Lucien fut renvoyé comme républicain.</p> - -<p>Tout affligé d'abord, depuis deux ans il se consolait du malheur de ne -plus avoir à travailler douze heures par jour. Il passait très bien son -temps chez son père, homme de plaisir et riche banquier, lequel avait à -Paris une maison fort agréable.</p> - -<p>M. Leuwen père, l'un des associés de la célèbre maison Van Peters, -Leuwen et C<sup>ie</sup>, ne redoutait au monde que deux choses: les -ennuyeux et l'air humide. Il n'avait jamais d'humeur, et ne prenait jamais -le ton sérieux avec son fils. Il lui avait proposé, à sa sortie de -l'École, de travailler au comptoir, un seul jour de la semaine, le jeudi, -jour du grand courrier de Hollande. Pour chaque jeudi de travail, le -caissier comptait à Lucien deux cents francs, et, de temps à autre, payait -aussi quelques petites dettes. Sur quoi, M. Leuwen disait: «Un fils est un -créancier donné par la nature.» Quelquefois il plaisantait ce -créancier.</p> - -<p>«—Savez-vous, lui disait-il un jour, ce qu'on mettrait sur votre -tombe, au Père-Lachaise, si nous avions le malheur de vous perdre:</p> - - -<p><span style="margin-left: 12em;"><i>Siste viator!</i></span><br /> -<span style="margin-left: 10em;"><i>Ici repose Lucien Leuwen</i></span><br /> -<span style="margin-left: 12em;"><i>Républicain</i></span><br /> -<span style="margin-left: 10em;"><i>Qui pendant deux années</i></span><br /> -<span style="margin-left: 10em;"><i>Fit une guerre acharnée</i></span><br /> -<span style="margin-left: 12em;"><i>Aux cigares</i></span><br /> -<span style="margin-left: 10em;"><i>Et aux bottes neuves.</i></span></p> - - -<p>Au moment où nous le prenons, cet ennemi des cigares ne pensait guère -plus à la République, qui tardait trop à venir.</p> - -<p>«—Et d'ailleurs, se disait-il, si les Français ont du plaisir -à être menés monarchiquement et tambour battant, pourquoi les -déranger?</p> - -<p>La majorité aime apparemment cet ensemble doucereux d'hypocrisie et de -mensonges qu'on appelle le gouvernement représentatif.»</p> - -<p>Comme ses parents ne cherchaient point à le trop diriger, Lucien -passait sa vie dans le salon de sa mère.</p> - -<p>Encore jeune et assez jolie, M<sup>me</sup> Leuwen jouissait de la -plus haute considération. La société lui accordait infiniment d'esprit, et -pourtant un juge sévère aurait pu lui reprocher une délicatesse excessive -et un mépris trop absolu pour le parler haut et l'impudence de nos jeunes -hommes à succès.</p> - -<p>Cet esprit fier et singulier ne daignait pas même exprimer son mépris, -et, à la moindre apparence de vulgarité ou d'affectation, tombait dans -un silence invincible.</p> - -<p>M<sup>me</sup> Leuwen était sujette à prendre en grippe des choses fort -innocentes, uniquement parce qu'elle les avait rencontrées pour la -première fois chez des êtres faisant trop de bruit.</p> - -<p>Les dîners que donnait M. Leuwen étaient célèbres dans tout Paris; -souvent ils étaient parfaits. Il y avait les jours où il recevait les -gens à argent ou à ambition, mais ces messieurs ne faisaient point -partie de la société de madame, et ainsi cette société n'était point -gâtée par le métier de M. Leuwen; l'argent n'y était pas le mérite -unique, et même, chose incroyable, il n'y passait pas pour le plus -grand des avantages.</p> - -<p>Dans les salons de M<sup>me</sup> Leuwen, l'un des plus enviés de -Paris, on trouvait que Lucien avait une tournure élégante, de la -simplicité, et quelque chose de fort distingué dans les manières. Mais là -se bornaient les louanges; il ne passait pas pour homme d'esprit. Sa -passion pour le travail, l'éducation presque militaire et le franc parler -de l'École polytechnique, lui avaient valu une absence totale -d'affectation, ce qui lui donnait de l'originalité, mais le privait -d'esprit et de brillant aux yeux du monde. Il regrettait l'épée de -l'École, parce que M<sup>me</sup> Grandet, une femme fort jolie et qui -avait des succès à la nouvelle cour, lui avait dit qu'il la portait bien. -Il était assez grand et montait parfaitement bien à cheval.</p> - -<p>De charmants cheveux d'un blond foncé prévenaient en faveur de sa -figure; il avait de grands traits assez irréguliers qui exprimaient la -franchise et la vivacité, et rien de plus.</p> - -<p>M<sup>me</sup> Grandet lui disait qu'il dansait comme un géomètre, -et ce reproche ne le rendait point sémillant.</p> - -<p>Les amis de sa mère ne lui trouvaient pas la physionomie à la mode, la -mine sombre et poétique, qu'il fallait avoir, surtout parmi les -républicains. Enfin, chose impardonnable, dans ce siècle empesé et -hypocrite, et pour un jeune homme riche, il avait plutôt l'air innocent -et étourdi.</p> - -<p>«—Comme tu gaspilles une admirable position! lui disait un jour -Ernest Déverloy, son cousin, jeune savant qui brillait déjà dans la -<i>Revue de X...</i>,—et avait eu trois voix pour l'Académie des -<i>sciences morales</i>,—comme tu gaspilles une belle position!»</p> - -<p>Ernest parlait ainsi dans le cabriolet de Lucien, en se faisant mènera -la soirée de M. N..., ce libéral si célèbre avant 1830 et qui maintenant -réunit pour quarante mille francs de places, et appelle les républicains -«l'opprobre de l'espèce humaine.»</p> - -<p>«—Si tu avais un peu de sérieux, si tu ne riais pas de la moindre -sottise, tu pourrais être dans le salon de ton père, et ailleurs, un des -meilleurs élèves de l'École polytechnique exclu pour opinion.</p> - -<p>Vois ton camarade d'École, M. Cotty, chassé comme toi, pauvre comme -Job, admis par grâce, d'abord, dans le salon de ta mère, et cependant de -quelle considération ne jouit-il pas parmi ces millionnaires et ces -pairs de France!</p> - -<p>Son succès est bien simple, tout le monde peut le lui prendre: il a la -mine grave et ne dit mot. Donne-toi donc quelquefois l'air un peu -sombre; tous les hommes de ton âge cherchent l'importance. Tu y étais -en vingt-quatre heures, sans qu'il y eût de ta faute, pauvre garçon! et -tu la répudies de gaieté de cœur.</p> - -<p>À te voir, on dirait un enfant, et, qui pis est, un enfant content. On -commence à te prendre au mot, je t'en avertis, et, malgré les millions -de ton père, tu ne comptes dans rien, tu n'as pas de consistance, tu -n'es qu'un écolier gentil. À vingt-trois ans, cela est presque -ridicule.</p> - -<p>Et pour t'achever, tu passes des heures entières à ta toilette, et on -le sait.</p> - -<p>«—Pour te plaire, il faudrait jouer, n'est-ce pas, un rôle... -et celui d'un homme triste? Et qu'est-ce que la société me donnera pour ma -peine? Il faudrait écouter, sans sourciller, les longues <i>tartines</i> -de M. le marquis D..., sur l'économie politique et le partage entre -frères, prescrit par le code civil? Je craindrais qu'en moins de huit -jours le <i>rôle triste</i> ne devienne une réalité!</p> - -<p>Pour moi, qu'ai-je à faire des suffrages du monde? Je ne lui demande -rien. Je ne donnerais pas trois louis pour être de ton Académie; ne -venons-nous pas de voir comment M. B... a été élu?</p> - -<p>«—Mais le monde te demandera compte, tôt ou tard, de la place -qu'il t'accorde sur parole, à cause des millions de ton père. Si tu lui -donnes de l'humeur, il saura bien trouver quelque prétexte, un beau jour, -pour le percer le cœur et te jeter au dernier rang. Alors tu sentiras -la nécessité d'appartenir à un corps qui te soutienne au besoin, et tu -deviendras amateur de courses de chevaux, Moi je trouve moins bête -d'être académicien.»</p> - -<p>Ernest descendit à la porte du renégat aux vingt places, et le sermon -finit.</p> - -<p>«—Il est drôle, mon cousin, pensa Lucien; c'est absolument comme -M<sup>me</sup> Grandet qui prétend qu'il est important pour moi d'aller à -la cour. Cela est indispensable quand on est destiné à avoir cent -cinquante mille livres de rente et qu'on ne porte pas un beau nom!</p> - -<p>Parbleu! je serais bien fou de faire des choses ennuyeuses! Qui prend -garde à moi dans Paris?»</p> - -<p>Notre héros était un jeune homme extrêmement neuf, comme on voit, et -singulier en ceci, qu'il ne cherchait point à paraître homme d'esprit, -on à jouer avec grâce le rôle de jeune fou. En choses permises, il -faisait à chaque moment ce qui lui causait le plus de plaisir à ce -moment même. Souvent, il était occupé huit jours de suite à lire un -beau mémoire d'Euler ou de Lagrange, et alors il oubliait tout, jusqu'à -son cheval même.</p> - -<p>Une seule chose peut-être annonçait chez Lucien un esprit distingué: -il avait horreur du vulgaire, et pour lui ce mot s'étendait loin.</p> - -<p>«—Les propos de ces gens-là, disait-il à sa mère, me dessèchent -l'âme pour toute une journée.»</p> - -<p>Peu de semaines après le sermon d'Ernest Déverloy, Lucien se promenait -dans sa chambre; il suivait avec une attention scrupuleuse les -compartiments d'un riche tapis de Turquie que M<sup>me</sup> Leuwen -avait fait poser dans sa chambre, un jour qu'il était enrhumé. À la même -occasion, Lucien avait été revêtu d'une magnifique robe de chambre et d'un -pantalon bien chaud de cachemire. Dans ce costume, il avait l'air heureux, -les traits souriants.</p> - -<p>À chaque tour, il détournait un peu les yeux, sans s'arrêter pourtant, -et regardait une ottomane; sur cette ottomane était jeté un habit vert -avec passepoils amarante et des épaulettes de sous-lieutenant.</p> - -<p>C'était là le bonheur.</p> - - -<p class="center">* * *</p> - - -<p>Comme M. Leuwen, le banquier célèbre, donnait des dîners de la plus -haute distinction, et cependant n'était ni moral, ni ennuyeux, ni -ambitieux, mais seulement fantasque et singulier, il avait beaucoup -d'amis.</p> - -<p>Toutefois, pur une grave erreur, ces amis n'étaient pas choisis de -façon à augmenter la considération dont il jouissait et son ampleur dans -le monde.</p> - -<p>C'étaient, avant tout, de ces hommes d'esprit et de plaisir qui -peut-être le matin s'occupent sérieusement de leur fortune, mais le soir -se moquent de tout au monde, vont à l'Opéra, et surtout ne chicanent -pas le pouvoir sur son origine, car pour cela il faudrait se fâcher, -blâmer, être triste. Ces amis avaient dit au ministre que Lucien n'était -point un <i>Hampden</i>, un fanatique de liberté américaine, capable de -refuser l'impôt s'il n'y avait pas de budget, mais tout simplement un -jeune homme de vingt-trois ans pensant comme tout le monde. En -conséquence, depuis trente-six heures, Lucien était sous-lieutenant au -27<sup>e</sup> régiment de lanciers, lequel a des passepoils amarante.</p> - -<p>«—Dois-je regretter le 9<sup>e</sup> où il y avait aussi une -place vacante? se disait Lucien en allumant gravement un petit cigare -qu'il venait de construire avec du papier de réglisse venant de -Barcelone.</p> - -<p>Le 9<sup>e</sup> a des passepoils jaune jonquille, cela est plus gai! -Oui, mais c'est moins noble, moins sévère, moins militaire. Bah! -militaire! jamais on ne se battra avec ces régiments, payés par une -Chambre des communes.</p> - -<p>L'essentiel pour un uniforme, c'est d'être joli au bal, et le jaune -jonquille est plus gai.</p> - -<p>Quelle différence! Autrefois, lorsque je pris mon premier uniforme en -entrant à l'École, peu m'importait sa couleur. Je pensais à de belles -batteries rapidement élevées sous le feu tonnant de l'artillerie -prussienne. Qui sait? Peut-être mon 27<sup>e</sup> de lanciers chargera-t-il un -jour ces beaux hussards de la Mort, dont Napoléon dit du bien dans le -bulletin d'Iéna.»</p> - -<p>Loin de songer à la République et aux moyens philosophiques de faire -brouter paisiblement, à côté les uns des autres, des hommes hargneux, -ennuyés et presque méchants, tels que les ont faits les médiocres plus -ou moins habiles qui occupent les Tuileries depuis quarante ans, Leuwen -rêvait à de brillantes charges à la tête de son peloton de lanciers.</p> - -<p>«—Mais pour se battre avec plaisir, se dit-il tout pensif, il -faudrait que la patrie fût réellement intéressée au combat, car s'il -s'agit seulement de plaire à ce juste-milieu, à cette halte dans la boue -qui a fait les généraux si insolents, ma foi! ce n'est pas la peine.»</p> - -<p>Et tout le plaisir de se battre en héros fut flétri à ses yeux; pendant -quelques minutes, il essaya de songer aux avantages du métier.</p> - -<p>«—Avoir de l'avancement... du moins de l'argent... Allons, tout -de suite pourquoi pas piller l'Allemand ou l'Espagnol, comme N... ou S... -N...!»</p> - -<p>Sa lèvre, en exprimant un dégoût profond, laissa tomber le petit cigare -de papier de réglisse sur le beau tapis turc donné par sa mère; il le -releva précipitamment. C'était déjà un autre homme; le dégoût pour la -guerre avait disparu.</p> - -<p>«—Bah! se dit-il, jamais la Russie ni les autres despotismes ne -pardonneront aux Trois Journées. Alors, il sera bon de se battre!»</p> - -<p>Une fois rassuré, ses regards reprirent avec un nouveau plaisir la -direction de l'ottomane où le tailleur militaire le plus renommé venait -d'exposer l'uniforme de sous-lieutenant.</p> - -<p>Il se figurait la guerre d'après ses exercices de canon au bois de -Vincennes.</p> - -<p>«—Peut-être une blessure!»</p> - -<p>Mais ici apparaît l'enfant préservé par l'amour de l'étude de la -corruption du boulevard. Peut-être une blessure!... et il se voyait dans -une chaumière de Souabe ou d'Italie. Une jeune fille charmante dont il -n'entendait pas la langue, lui donnait des soins d'abord par humanité, -et ensuite...</p> - -<p>Quand Lucien était las des soins d'une naïve et fraîche paysanne, -c'était une jeune femme de la cour, exilée par un mari bourru dans un -château voisin.</p> - -<p>D'abord elle envoyait un valet de chambre qui apportait de la charpie -au jeune blessé, et, quelques jours après, elle paraissait elle-même, -donnant le bras à un respectable curé.</p> - -<p>«—Mais non, reprenait Lucien en fronçant le sourcil et songeant -aux plaisanteries dont son père l'accablait depuis son grade, je ne ferai -la guerre qu'aux cigares. Je deviendrai un pilier de quelque sale café, -dans la triste garnison d'une petite ville mal pavée. J'aurai, pour mes -plaisirs du soir, des parties de billard et des bouteilles de bière, et -quelquefois, le matin, la guerre aux trognons de choux contre de pauvres -ouvriers mourant de faim.</p> - -<p>«—Nos gouvernants sont trop mal en selle pour hasarder la guerre -véritable; un caporal comme Hoche sortirait des rangs un beau matin, et -dirait aux soldats:</p> - -<p>«Mes amis, marchons sur Paris et faisons un premier consul qui ne se -laisse pas bafouer par Nicolas.»</p> - -<p>Mais je veux que le caporal réussisse, continua-t-il philosophiquement, -en rallumant son cigare; une fois la nation en colère et amoureuse de -la gloire, adieu la liberté! Le journaliste qui élèvera des doutes sur -le bulletin de la dernière bataille, sera traité comme un traître; on -criera à l'allié de l'ennemi; il sera massacré, comme l'ont les -républicains d'Amérique.</p> - -<p>Encore une fois, nous serons distraits de la liberté, par l'amour de -la gloire. Cercle vicieux..., et ainsi à l'infini.»</p> - -<p>On voit que notre héros n'était pas tout à fait exempt de cette maladie -de <i>trop raisonner</i> qui coupe bras et jambes à la jeunesse de Paris -et lui donne le caractère d'une vieille femme.</p> - -<p>«—Quoi qu'il en soit, se dit-il tout à coup, ils prétendent tous -qu'il faut être quelque chose. Eh bien! je serai lancier.</p> - -<p>Quand je saurai le métier, j'aurai rempli mon but, et alors comme -alors...»</p> - -<p>Le soir, revêtu d'épaulettes pour la première fois de sa vie, les -sentinelles des Tuileries lui présentèrent les armes: il fut ivre de -joie.</p> - -<p>Ernest Déverloy, véritable intrigant et qui connaissait tout le monde, -le menait chez le lieutenant-colonel du 27<sup>e</sup> de lanciers, M. -Filloteau, qui se trouvait à Paris.</p> - -<p>Lucien vit un homme à la taille épaisse et à l'œil cauteleux, qui -portait de longs favoris blonds peignés et appliqués contre la joue; -en un mot, une tournure de procureur de basse Normandie.</p> - -<p>À chaque mot de la conversation, ce héros trouvait l'art de placer: -<i>ma fidélité au roi, ou la nécessité de réprimer les factieux.</i></p> - -<p>Après dix minutes qui lui parurent un siècle, Lucien prit la fuite; -il courait de telle sorte dans la rue que Déverloy avait peine à le -suivre.</p> - -<p>«—Grand Dieu! Est-ce là un héros? s'écria-t-il enfin en -s'arrêtant. C'est un officier de maréchaussée, c'est le satellite d'un -tyran, payé pour tuer ses concitoyens, et qui s'en fait gloire.»</p> - -<p>Le futur académicien prenait les choses de moins haut.</p> - -<p>«—Que veut dire cette mine de dégoût, comme si on t'avait servi -du pâté de Strasbourg trop avancé? Veux-tu ou ne veux-tu pas être quelque -chose dans le monde?</p> - -<p>«—Grand Dieu! quelle canaille!</p> - -<p>«—Ce lieutenant-colonel vaut cent fois mieux que toi. C'est un -paysan qui à force de sabrer pour qui le paye, a accroché les épaulettes à -graines d'épinards.</p> - -<p>«—Mais si grossier, si dégoûtant!</p> - -<p>«—Il n'en a que plus de mérite; c'est en donnant des nausées à -ses chefs, s'ils valaient mieux que lui, qu'il lésa forcés à demander cet -avancement dont il jouit aujourd'hui.</p> - -<p>Et toi, monsieur le républicain, qu'as-tu gagné en ta vie? Tu as pris -la peine de naître, exactement comme le fils d'un prince. Ton père -fournit à ta dépense, te donne de quoi vivre. Sans cela, où en -serais-tu?</p> - -<p>N'as-tu pas de vergogne, à ton âge, de n'être pas en état de gagner la -valeur d'un cigare?</p> - -<p>«—Mais un être si vil...</p> - -<p>«—Vil ou non, il t'est mille fois supérieur. Ne le méprise -qu'après l'avoir égalé. Il est fort, et il compte dans la vie. Toi, tu -n'es qu'un enfant qui ne compte pour rien; tu as lu de belles phrases et -les répètes avec agrément, comme un bon acteur pénétré de son rôle. Mais -pour de l'action, néant! Avant de mépriser un Auvergnat grossier qui, en -dépit d'une physionomie repoussante, n'est plus commissionnaire au coin -de la rue, mais reçoit la visite de respect de M. Lucien Leuwen, beau -jeune homme de Paris et fils d'un millionnaire, songe un peu à la -différence de valeur entre toi et lui.</p> - -<p>Peut-être M. Filloteau fait vivre son père, un vieux paysan, et toi, -ton père te fait vivre.</p> - -<p>«—Ah! tu seras bientôt, au premier jour, membre de l'Institut, -s'écria Lucien avec l'accent de l'angoisse. Pour moi, je ne suis qu'un -sot; tu as mille fois raison, je le vois; mais je suis bien à plaindre. -J'ai horreur de la porte par laquelle il faut passer; il y a, sous cette -porte, trop de fumier. Adieu!»</p> - -<p>Et Lucien prit la fuite. Il vit avec plaisir qu'Ernest ne le suivait -point, il monta chez lui en courant et jeta l'habit avec fureur sur -le tapis.</p> - -<p>Quelques minutes après il descendit chez son père qu'il embrassa les -larmes aux yeux.</p> - -<p>«—Ah! je vois ce que c'est, dit M. Leuwen tout étonné. Tu as -perdu au jeu cent louis, je vais t'en donner deux cents. Mais je n'aime -pas cette façon de demander. J'aimerais mieux surtout ne pas voir de -larmes dans les yeux d'un fier sous-lieutenant. Est-ce qu'avant tout un -brave militaire ne doit pas songer à l'effet que sa mine produit sur les -voisins?</p> - -<p>«—Notre habile cousin Déverloy m'a fait de la morale. Il vient -de me prouver que je n'ai d'autre mérite au monde que d'avoir pris la -peine de naître fils d'un homme d'esprit. Je n'ai jamais gagné par mon -savoir-faire le prix d'un cigare. Sans vous je serais à l'hôpital.</p> - -<p>«—Ainsi tu ne veux pas deux cents louis? dit M. Leuwen.</p> - -<p>«—Je tiens déjà de vos bontés bien plus qu'il ne me faut. Que -serais-je sans vous?</p> - -<p>«—Eh bien, le diable t'emporte. Est-ce que tu deviendrais -saint-simonien, par hasard? Comme tu vas être ennuyeux!»</p> - -<p>L'émotion de Lucien, qui ne pouvait se taire, finit par amuser son -père.</p> - -<p>«—J'exige, dit-il en l'interrompant tout à coup, comme neuf -heures sonnaient, que tu ailles sur le champ, de ce pas, occuper ma loge à -l'Opéra.</p> - -<p>Tu y trouveras des demoiselles qui valent trois ou quatre cents fois -mieux que toi, car d'abord elles ne se sont pas donné la peine de -naître, et les jours où elles dansent elles gagnent quinze ou vingt -francs.</p> - -<p>J'exige que tu leur donnes à souper en mon nom, comme mon député, -entends-tu?</p> - -<p>Tu les conduiras au <i>Rocher de Cancale</i>, où tu dépenseras au -moins deux cents francs, sinon, je te répudie, je te déclare un -saint-simonien perfide, et je te défends de me voir pendant six mois.»</p> - -<p>Quel supplice pour un fils aussi tendre! Lucien avait eu simplement un -accès de tendresse pour son père.</p> - -<p>«—Est-ce que je passe pour un ennuyeux parmi vos amis? -répondit-il avec assez de bon sens. Je vous jure de dépenser fort bien vos -deux cents francs.</p> - -<p>«—Dieu soit loué! Et rappelle-toi qu'il n'y a rien d'impoli -comme de venir de but en blanc parler de choses sérieuses à un pauvre -homme de soixante-cinq ans, qui n'a que faire d'émotions, et qui ne t'a -donné aucun prétexte pour l'aimer ainsi avec fureur.</p> - -<p>Tu ne seras jamais qu'un plat républicain. Je suis étonné de ne pas te -voir les cheveux gras et une barbe sale.»</p> - -<p>Lucien, piqué, fut aimable avec les daines qu'il trouva dans la loge de -son père. Il leur servit du vin de Champagne avec grâce, parla beaucoup -et, après les avoir reconduites chez elles, il s'étonnait, en revenant -seul dans un fiacre, à une heure après minuit, de l'accès de sensibilité -où il était tombé au milieu de la soirée.</p> - -<p>«—Il faut me méfier de mes premiers mouvements, car je ne suis -sur de rien sur mon compte. Ma tendresse a choqué mon père. Je ne......<a name="FNanchor_1_2" id="FNanchor_1_2"></a><a href="#Footnote_1_2" class="fnanchor">[1]</a> -fils dévoué, j'ai besoin d'agir beaucoup.»</p> - -<p>Le lendemain, dès sept heures du matin, il alla faire tout seul, et en -uniforme, une visite au colonel Filloteau. Pendant deux heures il lui -fit la cour, et chercha à s'habituer aux façons d'agir militaires.</p> - -<p>Le colonel Filloteau, le plus brave des hommes, avait eu sa première -épaulette en Égypte, mais son caractère, brisé par quinze ans de -servitude, ne se révoltait plus en voyant un muscadin de Paris arriver -d'emblée sous-lieutenant au régiment. Et comme à mesure que l'héroïsme -s'en allait, la spéculation était entrée dans cette tête, il songeait -au parti qu'il pourrait tirer de ce jeune homme. Le colonel ne voulut -point accepter l'invitation à dîner de M<sup>me</sup> Leuwen dont Lucien -était porteur; les dames le gênaient; mais dès le lendemain il accepta -fort bien une pipe superbe en écume et en argent ciselé. Filloteau la prit -comme une dette, sans remercier.</p> - -<p>«—Cela veut dire, pensa-t-il en refermant la porte de sa chambre -sur Lucien, que Monsieur, une fois au régiment, demandera souvent des -permissions pour aller fricasser de l'argent dans la ville voisine;» -et, en soupesant dans sa main l'argent qui formait le fourneau de la pipe:</p> - -<p>«—Vous les obtiendrez, ces permissions, Monsieur Leuwen, et vous -les obtiendrez par mon canal.</p> - -<p>Je ne céderai pas une telle clientèle.</p> - -<p>Ça a peut-être cinq cents francs par mois à dépenser: le père sera -quelque ancien commissaire des guerres ou quelque fournisseur.</p> - -<p>Cet argent-là a été volé au pauvre soldat. Confisqué!» dit-il en -prenant la clef du tiroir de sa commode et en cachant la pipe dans ses -chemises.</p> - - - - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_1_2" id="Footnote_1_2"></a><a href="#FNanchor_1_2"><span class="label">[1]</span></a>Illisible dans le manuscrit.</p></div> - - -<p class="center">* * *</p> - - -<p>Housard en 1794, à dix-huit ans, Tonnère Filloteau avait fait toutes -les campagnes de la Révolution.</p> - -<p>Pendant les dix premières années, il s'était battu avec enthousiasme et -en chantant la Marseillaise; aussi il était resté longtemps simple -brigadier. Mais Bonaparte devint consul, et bientôt l'esprit retors du -futur colonel s'aperçut qu'il était maladroit de tant chanter la -Marseillaise.</p> - -<p>Aussi fut-il le premier lieutenant du régiment qui obtint la croix.</p> - -<p>Sous les Bourbons, il fit sa première communion, et fut fait officier -de la Légion d'honneur.</p> - -<p>Maintenant il était venu passer trois jours à Paris, se rappeler au -souvenir de quelques amis, commissaires de la guerre, pendant que le -27<sup>e</sup> de lanciers était en marche pour se rendre en Lorraine, des -environs de Nantes où il avait sabré les chouans avec un peu trop de zèle, -peut-être.</p> - -<p>Pour bien commencer le métier et faire pénitence de sa vie jusqu'ici -peu productive, Lucien lui demanda la permission de voyager en sa -compagnie.</p> - -<p>Il fit décharger sa voiture et porter toutes ses malles à la -diligence.</p> - -<p>Dès la première dinée, le colonel le réprimanda sèchement en lui voyant -prendre un journal.</p> - -<p>«—Au 27<sup>e</sup>, il y a un ordre du jour qui défend à MM. -les officiers de lire les journaux dans les lieux publics; il n'y a -d'exception que pour le <i>Journal ministériel.</i></p> - -<p>«—Au diable le journal, s'écria Lucien gaîment, et jouons aux -dominos le punch de ce soir, si toutefois les chevaux ne sont pas encore -à la diligence.»</p> - -<p>Quelque jeune que fût Lucien, il eut pourtant l'esprit de perdre six -parties de suite.</p> - -<p>En remontant en voiture, le bon Filloteau était tout à fait gagné.</p> - -<p>Il trouvait que ce muscadin avait du bon et se mit à lui expliquer la -façon de se comporter au régiment, pour ne pas avoir l'air d'un -blanc-bec.</p> - -<p>Cette façon était à peu près le contraire de la politesse exquise à -laquelle Lucien était accoutumé. Pendant que notre héros écoutait avec -tristesse et grande attention, Filloteau s'endormit profondément, et -Lucien put rêver à son aise. Au total, il était heureux d'agir et de -voir du nouveau.</p> - -<p>Le surlendemain, vers les six heures du matin, ces messieurs trouvèrent -le régiment en marche à trois lieues en deçà de Nancy; ils firent -arrêter, et la diligence les déposa sur la grande route, avec leurs -effets. Lucien, qui était tout yeux, fut frappé de l'air d'importance -morose et grossière qui s'établit sur le gros visage du lieutenant-colonel -au moment où son lancier ouvrit un portemanteau et lui présenta son -habit garni de grosses épaulettes. M. Filloteau fit donner un cheval à -Lucien, et ces messieurs rejoignirent le régiment qui, pendant leur -toilette, avait filé. Sept à huit officiers s'étaient placés tout à -fait à l'arrière-garde pour faire honneur au lieutenant-colonel; c'est -à ceux-là d'abord que Lucien fut présenté. Il les trouva très froids. -Rien n'était moins encourageant que ces physionomies.</p> - -<p>«—Voilà donc les gens avec lesquels il faudra vivre, se dit-il, -le cœur serré comme un enfant. Cela est un peu différent, quant à la -forme, de ces figures douces et gaies qui remplissaient le salon de ma -mère.»</p> - -<p>Depuis une heure, il marchait, sans mot dire, à la gauche du capitaine -commandant l'escadron auquel il devait appartenir. Sa mine était froide, -du moins il l'espérait, mais son cœur était vivement ému. Il regardait -les lanciers tout transporté de joie et d'étonnement.</p> - -<p>«—Voilà les compagnons de Napoléon. Voilà le soldat -français!»</p> - -<p>Il considérait les moindres détails avec un intérêt ridicule et -passionné.</p> - -<p>Revenu un peu de ses premiers transports, il songea à sa position.</p> - -<p>«—Me voici enfin pourvu d'un état, celui de tous qui passe pour -le plus noble et le plus amusant. L'École polytechnique m'eût mis à cheval -avec des artilleurs, m'y voici avec des lanciers; la seule différence, -ajouta-t-il en souriant, c'est qu'au lieu de savoir le métier -supérieurement bien, je l'ignore tout à fait.»</p> - -<p>Le capitaine, son voisin, qui vit ce sourire, plus tendre que moqueur, -en fut piqué.</p> - -<p>«Bah! continua Lucien, c'est ainsi que Desaix et Saint-Cyr ont -commencé; ces héros n'ont pas été salis par le Duché<a name="FNanchor_1_3" id="FNanchor_1_3"></a><a href="#Footnote_1_3" class="fnanchor">[1]</a>.»</p> - -<p>Les propos des lanciers entre eux vinrent distraire Lucien. Ces propos -étaient communs au fond, et relatifs aux besoins les plus simples de -gens fort pauvres: la qualité du pain de troupe, le prix du vin, etc.; -mais la franchise du ton de voix, le caractère ferme et vrai des -interlocuteurs, perçaient à chaque mot, et retrempaient son âme comme -l'air des hautes montagnes.</p> - -<p>Il y avait là quelque chose de simple et de bien différent de -l'atmosphère de serre chaude, où il avait vécu jusqu'alors.</p> - -<p>Au lieu d'une civilité fort agréable, mais fort prudente et méticuleuse -au fond, le ton de chacun de ces propos disait avec gaîté: «Je me moque -de tout le monde, et je compte sur moi.»</p> - -<p>«—Voici les plus francs et les plus sincères des hommes, et -peut-être les plus heureux? Et pourquoi un de leurs chefs ne serait-il -point comme eux? Comme eux je suis sincère, je n'ai point -d'arrière-pensée; je n'aurai d'autres idées que de contribuer à leur -bien-être.</p> - -<p>Au fond, je me moque de tout, excepté de ma propre estime. Quant à ces -personnages importants, de ton dur et suffisant, qui s'intitulent mes -camarades, je n'ai de commun avec eux que l'épaulette.»</p> - -<p>Il regardait du coin de l'œil le capitaine qui était à sa droite.</p> - -<p>«—Ils passent leur vie à jouer la comédie; ils redoutent tout -peut-être, excepté la mort. Ce sont des gens comme mon cousin -Déverloy.»</p> - -<p>Lucien se remit à écouter les lanciers, et bientôt, avec délices, son -âme fut dans les pays imaginaires: il jouissait vivement de sa liberté et -de sa générosité; il ne voyait que de grandes choses à faire et de -<i>beaux faits.</i> Les propos plus que simples de ces soldats faisaient -sur lui reflet, d'une excellente musique. La vie se peignait en couleur de -rose.</p> - -<p>Tout à coup, au milieu de ces deux lignes de lanciers, marchant -négligemment et au pas, arriva au grand trot, par le milieu de la route -qui était restée libre, l'adjudant sous-officier.</p> - -<p>Il adressait certains mots à demi-voix aux officiers, et Lucien vit les -hommes se redresser sur leurs chevaux.</p> - -<p>«—Ce mouvement leur donne tout à fait bonne mine,» se dit-il.</p> - -<p>Sa figure jeune et naïve ne put résister à cette tentation vive; elle -peignait le contentement et la bonté, et peut-être un peu de curiosité. -Ce fut un tort. Il eut dû rester impassible, ou mieux encore, donner à -ses traits une expression contraire à celle qu'on s'attendait à y -lire.</p> - -<p>Le capitaine se dit aussitôt: «Ce beau jeune homme va me faire une -question, et je vais le remettre à sa place pour une réponse bien -ficelée.»</p> - -<p>Mais Lucien, pour tout au monde, n'eût pas fait une question à un de -ses camarades, si peu camarades; il chercha à deviner par lui-même le mot -qui tout à coup donnait l'air si alerte à tous les lanciers, et -remplaçait le laisser aller d'une longue route par toutes les grâces -militaires.</p> - -<p>Le capitaine attendait une question; à la fin il ne put supporter le -silence continu du jeune Parisien.</p> - -<p>«—C'est l'inspecteur général que nous attendons: le général comte -N..., pair de France,» dit-il enfin d'un air sec et hautain, et sans avoir -l'air d'adresser précisément la parole à Lucien.</p> - -<p>Celui-ci regarda le capitaine froidement et comme simplement excité par -le bruit; la bouche de ce héros faisait une moue effroyable, son front -était plissé avec une haute importance. Il ajouta après une minute de -silence, en fronçant de plus en plus le sourcil:</p> - -<p>«—C'est le fameux comte N... qui fit cette belle charge à -Austerlitz. Sa voiture va passer. Le colonel, qui n'est pas gauche, a -laissé le mot aux postillons de la dernière poste. L'un d'eux vient -d'arriver au galop prévenir. Les lanciers ne doivent pas fermer les rangs; -ça aurait l'air d'être prévenu. Mais voyez comme ils sont bien à cheval, -et la bonne idée que le vieux N... va prendre de l'instruction du -régiment. Voilà des hommes qui semblent nés à cheval, quoi!»</p> - -<p>Lucien eut honte de la façon dont marchait la rosse qu'on lui avait -donnée; il lui fit sentir l'éperon; elle fit un écart, et fut sur le -point de tomber. Cinq minutes après on entendit le bruit d'une voiture. -C'était le fameux comte N..., chargé cette année de l'inspection de la -25<sup>e</sup> division militaire, qui passait au milieu de la route entre -les deux files de lanciers.</p> - -<p>Au moment où sa voiture passait sur le pont-levis de Nancy, chef-lieu -de cette division, sept coups de canon annoncèrent au public ce grand -événement.</p> - -<p>Les coups de canon remontèrent dans les cieux l'âme de Lucien.</p> - -<p>Deux sentinelles furent placées à la porte de l'inspecteur, et le -lieutenant général Thérance, commandant la division, lui fit demander -s'il voulait le recevoir sur-le-champ ou le lendemain.</p> - -<p>«—Sur-le-champ, parbleu; est-ce qu'il croit que je couillonne?» -dit le vieux général.</p> - -<p>Le comte N... avait encore, pour les petites choses, les habitudes de -l'armée de Sambre-et-Meuse, où jadis il avait commencé sa réputation. -Ces habitudes étaient d'autant plus vivement présentes en ce moment -que, plus d'une fois, pendant les cinq ou six dernières postes, il avait -reconnu les positions occupées jadis par cette armée, d'une gloire si -pure. Quoique ce ne fut rien moins qu'un homme à imagination et à -illusions, il se surprenait avec des souvenirs très vifs de 1794.</p> - -<p>«—Quelle différence de 94 à 183...! Grand Dieu! comme alors nous -jurions haine à la royauté! Et de quel cœur! Les jeunes sous-officiers -que S...<a name="FNanchor_2_1" id="FNanchor_2_1"></a><a href="#Footnote_2_1" class="fnanchor">[2]</a> m'a tant recommandé de surveiller, c'était alors nous-mêmes! -On se battait tous les jours, le métier était agréable.»</p> - -<p>Le général comte N... était assez bel homme. De soixante-cinq à -soixante-six ans, élancé, maigre, droit, de fort bonne tenue.</p> - -<p>Il avait encore une très belle taille et quelques boucles bien -soignées; des cheveux entre le blond et le gris donnaient de la grâce à -une tête presque entièrement chauve.</p> - -<p>La physionomie annonçait un courage ferme et une grande résolution à -obéir, mais la pensée était étrangère à ses traits.</p> - -<p>Cette tête plaisait moins au second regard, et semblait presque commune -au troisième; on y entrevoyait comme un nuage de fausseté et, en -cherchant bien, on discernait que l'Empire et sa servilité avaient -passé par là.</p> - -<p>Heureux les héros morts avant 1804!</p> - -<p>Ces vieilles figures de l'armée de Sambre-et-Meuse s'étaient assouplies -dans les antichambres des Tuileries et aux cérémonies de l'église -Notre-Dame.</p> - -<p>Le comte X... avait vu le général Delmas exilé après ce dialogue -célèbre:</p> - -<p>«—La belle cérémonie, Delmas! C'est vraiment superbe, dit -l'Empereur, revenant de Notre-Dame.</p> - -<p>«—Oui, sire! il n'y manque que les deux millions d'hommes qui -se sont fait tuer pour renverser ce que vous relevez.»</p> - -<p>Le lendemain, Delmas lui exilé, avec l'ordre de ne jamais approcher de -Paris à moins de quarante lieues.</p> - -<p>Lorsque le valet de chambre annonça le baron Thérance, le général N..., -qui avait mis son grand uniforme, se promenait dans sa chambre.</p> - -<p>En faveur du lecteur, comme disent les gens qui crient les discours du -roi à l'ouverture de la session, nous allons donner quelques passages -du dialogue des deux vieux généraux.</p> - -<p>Le baron Thérance entra en saluant gauchement. Il avait prés de six -pieds, et la tournure d'un paysan franc-comtois.</p> - -<p>De plus, à la bataille de Hanau, où Napoléon dut percer les rangs de -ses fidèles amis les Bavarois, pour rentrer en France, le colonel -Thérance, qui couvrait avec son bataillon la célèbre batterie du général -Drouot, reçut un coup de sabre qui lui partagea les deux joues et coupa -une petite partie du nez.</p> - -<p>Tout cela avait été réparé tant bien que mal, mais il y paraissait -beaucoup.</p> - -<p>Cette cicatrice énorme, sur une figure à l'état de mécontentement -habituel, donnait au général une apparence fort militaire.</p> - -<p>À la guerre il avait été d'une bravoure admirable, mais avec le règne -de Napoléon, son assurance avait pris fin.</p> - -<p>Sur le pavé de Nancy, il avait peur de tout, et des journaux plus que -de toute autre chose; aussi parlait-il souvent de faire fusiller des -avocats.</p> - -<p>Son cauchemar continuel était l'idée d'être exposé à la risée publique. -Une plaisanterie plate dans un journal obscur qui complaît cent lecteurs, -mettait hors de lui ce militaire si brave.</p> - -<p>Il avait un autre chagrin. À Nancy, personne ne faisait attention à ses -épaulettes, si ce n'est les jeunes gens, pour les siffler.</p> - -<p>Il avait frotté ferme la jeunesse du pays lors de l'émeute de 183... -et se voyait abhorré.</p> - -<p>Cet homme, autrefois si heureux, déploya sur une table les états de -situation des troupes et des hôpitaux de sa division.</p> - -<p>Une bonne heure se passa en détails militaires. Le général interrogea -le baron sur l'opinion des troupes, sur les sous-officiers. De là, à -l'esprit public, il n'y avait qu'un pas. Mais il faut l'avouer, les -réponses du digne commandant de la 25<sup>e</sup> division paraîtraient -longues, si nous leur laissions toutes les grâces du style militaire. Nous -nous contenterons de placer ici les conclusions que le comte, pair de -France, tirait des propos pleins d'humeur du général de province.</p> - -<p>«—Voilà un homme qui est l'honneur même, se disait-il; il ne -craint pas la mort, il se plaint même, et de tout son cœur, de l'absence -du danger. Mais il est démoralisé, et, s'il avait à se battre contre une -émeute, la peur des journaux du lendemain le rendrait fou.</p> - -<p>«—On me fait avaler des couleuvres toute la journée, répétait -le baron.</p> - -<p>«—Ne dites pas cela trop haut, mon cher général; vingt officiers -généraux, vos anciens, sollicitent votre place, et le maréchal veut -qu'on soit content. Je vous rapporterai franchement, en bon camarade, -un mot trop vif peut-être. Il y a huit jours, quand j'ai pris congé du -ministre: <i>il n'y a qu'un nigaud, m'a-t-il dit, qui ne sache pas faire -son nid dans un pays.</i></p> - -<p>«—Je voudrais y voir M. le maréchal, reprit le baron avec -impatience, entre une noblesse riche, bien unie, qui nous méprise -ouvertement et se moque de nous toute la journée, et des bourgeois menés -par des prêtres, fins comme l'ambre, qui dirigent toutes les femmes un peu -riches.</p> - -<p>De l'autre côté, tous les jeunes gens, non nobles, républicains enragés. -Si mes yeux s'arrêtent par hasard sur l'un d'eux, il me présente une -poire ou quelque autre emblème séditieux; jusqu'aux gamins même du -collège.</p> - -<p>Si les jeunes gens m'aperçoivent à deux cents pas de mes sentinelles, -ils me sifflent à outrance et puis ensuite, par lettre anonyme, ils -m'offrent satisfaction avec des injures infamantes, si je n'accepte -pas.</p> - -<p>Et la lettre anonyme contient un petit chiffon de papier avec le nom -et l'adresse de celui qui écrit. Avez-vous ces choses-là à Paris? Pas -plus tard qu'avant-hier, M. Ludovic Roller, un ex-officier très brave, -dont le domestique a été tué par hasard lors des affaires du 3 avril, -m'a offert de venir tirer le pistolet hors des limites de la division. -Eh bien, cette insolence était hier l'entretien de toute la ville.</p> - -<p>«—On transmet la lettre au procureur du roi. Votre procureur du -roi n'est-il pas énergique?</p> - -<p>«—Il a le diable au corps. C'est un parent du ministre, sûr de -son avancement.</p> - -<p>J'ai eu la gaucherie d'aller lui montrer une lettre anonyme atroce que -j'ai reçue il y a trois mois. Que voulez-vous que je fasse de ça? me -dit-il avec insolence. C'est moi qui demanderais protection à mon -général, si j'étais insulté ainsi, ou bien je me ferais justice.</p> - -<p>Quelquefois je suis tenté d'appliquer un coup de sabre à quelqu'un de -ces pékins insolents.</p> - -<p>«—Adieu la place!</p> - -<p>«—Ah! si je pouvais les mitrailler! dit le général avec un gros -soupir et en levant les yeux au ciel.</p> - -<p>«—Pour cela, à la bonne heure, répliqua le pair de France. Et -votre préfet, M. Féron, ne fait-il pas connaître l'esprit public au -ministre de l'Intérieur?</p> - -<p>«—Il écrivaille toute la journée, mais il crève de vanité et il -est peureux comme une femme. J'ai beau lui dire: renvoyez la rivalité de -préfet à général à des temps plus heureux; vous et moi sommes vilipendés -toute la journée et par tout le monde. L'évêque se garde bien de vous -rendre vos visites, la noblesse ne vient jamais à vos bals et ne vous -engage pas aux siens. Si, d'après nos instructions, nous profitons de -quelques relations d'affaires pour saluer un noble, il ne nous rend le -salut que la première fois, jamais la seconde. La jeunesse républicaine -nous siffle. Là-dessus, il me dit tout piqué: «Parlez pour vous, jamais -on ne m'a «sifflé,» et il ne se passe pas de semaine où, s'il ose -paraître dans la rue, à la nuit tombante, on ne le siffle à trois pas -de distance.</p> - -<p>«—Mais êtes-vous sûr de cela, mon cher général? Le ministre, M. -le comte de Vaize, m'a fait lire des lettres du préfet dans lesquelles il -se présente comme à la veille d'être tout à fait réconcilié avec la -noblesse. M. G..., le préfet de X..., chez lequel j'ai dîné avant-hier, -l'est passablement avec la sienne.</p> - -<p>«—Parbleu, je le crois bien. G... est prêtre. C'est un homme -adroit, habile, un excellent préfet qui vole 30 ou 40.000 francs par an, -et cela le fait estimer dans son département.</p> - -<p>Quant à notre ministre, permettez que je fasse appeler le capitaine -Blessin, vous savez?</p> - -<p>«—C'est, si je ne me trompe, l'observateur envoyé dans le -107<sup>e</sup> pour rendre raison de l'esprit la garnison.</p> - -<p>«—Précisément, pour ne pas le brûler dans son régiment, je ne le -reçois jamais.»</p> - -<p>Le capitaine Blessin fut appelé. En le voyant entrer, aussitôt le baron -Thérance passa dans une autre pièce.</p> - -<p>Le capitaine confirma par vingt faits particuliers les doléances du -pauvre baron.</p> - -<p>«—Dans cette maudite ville, dévots comme jeunesse, tout le monde -enfin, se moque du préfet et du général. Si l'on écrit là-dessus un peu -nettement au maréchal, il répond qu'on manque de zèle. Les prêtres mènent -la noblesse comme les servantes, comme tout ce qui n'est pas -républicain.</p> - -<p>Il y a le café Mouton, où se rassemblent les jeunes gens; c'est un -véritable club.</p> - -<p>Si quatre ou cinq soldats passent devant, on crie: «Vive la ligne!» si -un sous-officier paraît, on le salue, on lui parle, on veut le régaler.</p> - -<p>Si c'est, au contraire, un officier attaché au gouvernement, moi, par -exemple, il n'y a pas d'insultes indirectes qu'il ne faille subir.</p> - -<p>Et dire que c'est un officier blessé à Brienne et à Waterloo qui est -obligé d'éviter les pékins.</p> - -<p>«—Depuis les Glorieuses, il n'y a plus de pékins, dit le comte -V... avec amertume. Faisons trêve à tout ce qui est personnel.»</p> - -<p>Il rappela le baron Thérance el ordonna au capitaine Blessin de -rester.</p> - -<p>«Quels sont les meneurs ici?» demanda-t-il.</p> - -<p>Le général répondit:</p> - -<p>«—MM. de Pointcarré et de Puy-Laurens sont les chefs apparents, -et une espèce d'intrigant qu'on appelle le docteur Dupoirier; c'est le -premier médecin de la ville. Le prêtre Olive mène toutes les femmes -pieuses, depuis la plus jolie jusqu'à la plus laide. Cela est réglé comme -un papier de musique. Voyez si, au dîner que le préfet nous donnera, il -y aura un seul invité hors des administrateurs payés. Informez-vous si -un seul de ceux qui ne sont pas nobles est admis chez M<sup>me</sup> -d'Hocquincourt ou chez M<sup>me</sup> de Puy-Laurens.</p> - -<p>«—Quelles sont ces dames?</p> - -<p>«—C'est de la noblesse riche. M<sup>me</sup> d'Hocquincourt est -la plus jolie femme de la ville. Il y a aussi les maisons de Puy-Laurens, -de Marcilly, où M. l'évêque est reçu comme un général en chef; et du -diable si jamais un seul d'entre nous y met le nez.</p> - -<p>Savez-vous où M. le Préfet passe ses soirées? Chez une épicière, -M<sup>me</sup> Berchu; le salon est dans l'arrière-boutique. Ah! voilà -ce qu'il n'écrit pas au ministre.</p> - -<p>Enfin, il n'est pas jusqu'à M<sup>me</sup> Grandet...</p> - -<p>«—Quelle M<sup>me</sup> Grandet?</p> - -<p>«—La receveuse générale. Une femme riche et fort jolie.</p> - -<p>«—Comment? Serait-ce M<sup>me</sup> Grandet, de Paris. -M<sup>me</sup> Grandet de la place de la Madeleine?</p> - -<p>«—Précisément. Elle passe ici plusieurs mois et mène le plus -grand train. Elle nous reçoit bien le dimanche, mais en nous invitant -chaque fois.»</p> - -<p>La physionomie du général N... avait changé depuis qu'il était question -de M<sup>me</sup> Grandet.</p> - -<p>«—Et quel est l'amant de M<sup>me</sup> Grandet? dit-il.</p> - -<p>«—Aucun, mon général, aucun. Pas le plus petit soupçon sur sa -vertu. Elle aussi se confesse au grand vicaire Olive. Cent vingt mille -livres de rente et pas encore vingt-six ans!»</p> - -<p>Le comte N... eut beaucoup de peine à renvoyer le baron Thérance qui -trouvait du soulagement à ouvrir son cœur. Il se promit bien de ne lui -jamais parler que de choses militaires.</p> - - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_1_3" id="Footnote_1_3"></a><a href="#FNanchor_1_3"><span class="label">[1]</span></a>C'est un républicain qui parle. (Note de Beyle).</p></div> - - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_2_1" id="Footnote_2_1"></a><a href="#FNanchor_2_1"><span class="label">[2]</span></a>Soult, le maréchal. Le nom est biffé dans le texte.</p></div> - - -<p class="center">* * *</p> - - -<p>Ce fut sur les huit heures et demie du matin, le 24 de mars 183..., -et par un temps sombre et froid, que le 27<sup>e</sup> régiment de -lanciers fit son entrée à Nancy. Il était précédé par un corps de musique -magnifique et qui eut le plus grand succès auprès des bourgeois et des -grisettes de l'endroit. Trente-deux trompettes, vêtus de rouge et montés -sur des chevaux blancs, sonnaient à tout rompre. Bien plus, les six -trompettes formant le premier rang, étaient des nègres, et le -trompette-major avait près de sept pieds. Nancy parut atroce à Lucien. -La saleté, la pauvreté, la mesquinerie semblaient y avoir élu domicile. -Les rues étroites, mal pavées, formées d'angles et de recoins, n'avaient -de remarquable qu'un sale ruisseau, où coulait avec peine une eau boueuse -qui semblait une décoction d'ordures. Le cheval du lancier qui marchait à -la droite de Lucien fit un écart qui couvrit de cette eau noire et puante -la rosse que le lieutenant-colonel lui avait fait donner. Notre héros -remarqua que ce petit accident était un grand sujet de joie pour ceux -de ses nouveaux camarades qui avaient été à portée de le voir.</p> - -<p>La vue de ces sourires qui voulaient être malins, coupa les ailes à -l'imagination de Lucien.</p> - -<p>«—Il faudra avoir un duel et il vaut mieux l'engager tout de -suite pour avoir plus vite la paix. Où trouver un témoin?»</p> - -<p>En levant les yeux, il vit une vaste maison moins disgracieuse que -celles devant lesquelles le régiment avait passé jusque-là. Au milieu -d'un grand mur blanc, il y avait une persienne peinte en vert -perroquet.</p> - -<p>«—Quel choix de couleurs voyantes ont ces marauds de -provinciaux!»</p> - -<p>Il se confirmait dans cette idée, lorsque la persienne vert perroquet -s'entr'ouvrit, et une jeune femme blonde, à l'air simple et un peu -dédaigneux, parut. Elle venait voir passer le régiment.</p> - -<p>L'arrivée d'un régiment est un grand événement en province.</p> - -<p>Les maisons de Nancy, la boue noire, les duels, le lieutenant-colonel, -le mauvais pavé qui faisait glisser la rosse qu'on lui avait donnée, -peut-être exprès, tout disparut.</p> - -<p>Lucien, cherchant à deviner quelque chose sur cette jeune femme qui -regardait, à demi cachée par le rideau, ne put arriver à une autre -conclusion, sinon qu'elle avait vingt-quatre à vingt-cinq ans, et des -yeux trop grands.</p> - -<p>Du reste, était-ce de l'ironie, ou une certaine disposition à ne rien -voir avec sang-froid, qui donnait à ces yeux une physionomie si -particulière? Le second escadron se remit en mouvement tout à coup; -Lucien, tout en regardant la dame, donna un coup d'éperon à son cheval -qui glissa et le jeta par terre. Il se releva, donna un grand coup du -fourreau de son sabre à la rosse, et sauta en selle. L'éclat de rire fut -général. La dame aux cheveux cendrés souriait encore quand déjà il était -remonté.</p> - -<p>«—Quoique ça, c'est un bon lapin,» dit un vieux maréchal des -logis à moustache blanche.</p> - -<p>«—Jamais cette rosse n'a été mieux montée,» dit un lancier.</p> - -<p>Lucien était rouge et affectait une mine simple.</p> - -<p>À peine le régiment fut-il à la caserne, et le service réglé, que -Lucien courut à la poste aux chevaux au grand trot.</p> - -<p>«—Monsieur, dit-il au maître de poste, je suis officier, comme -vous voyez, et je n'ai pas de cheval; cette rosse qu'on m'a prêtée au -régiment, peut-être pour se moquer de moi, m'a déjà jeté par terre, -comme vous voyez encore, ajouta-t-il en soupirant et regardant des -vestiges de boue qui, ayant séché, blanchissaient son uniforme au-dessus -du bras gauche. En un mot, monsieur, avez-vous un cheval passable, ou -connaissez-vous un cheval passable à vendre dans la ville? Il me le -faut à l'instant.</p> - -<p>«—Parbleu, monsieur, voilà une belle occasion pour vous mettre -dedans. C'est pourtant ce que je ne ferai pas» dit M. Bouchard, le maître -de poste: et il regardait ce jeune monsieur élégant pourvoir de combien de -louis il pourrait surcharger le prix du cheval à vendre.</p> - -<p>«—Vous êtes officier, monsieur; je me permettrai de vous demander -si vous avez fait la guerre?»</p> - -<p>À cette question qui pouvait être une plaisanterie, la physionomie -ouverte de Lucien changea rapidement.</p> - -<p>«—Il ne s'agit pas de savoir si j'ai fait la guerre, monsieur le -maître de poste, mais si vous avez un cheval à vendre.» Cela fut dit d'un -ton ferme et hautain.</p> - -<p>«—Monsieur, reprit Bouchard d'un ton mielleux et comme si rien ne -s'était passé entre eux, j'ai été plusieurs années brigadier et ensuite -maréchal des logis aux cuirassiers, blessé à Waterloo dans l'exercice -de ces fonctions; c'est pourquoi je parlais guerre.</p> - -<p>Quant aux chevaux, les miens sont des bidets de dix ou douze louis, -peu dignes d'un officier bien mis et requinqué comme vous; bons tout -au plus à faire une course. De vrais bidets, quoi!</p> - -<p>Mais si vous savez manier un cheval, notre jeune préfet, M. Féron, a -votre affaire. Cheval anglais, vendu par un vieillard qui habile le pays -et bien connu des amateurs; jarret superbe, épaules admirables, valeur -trois mille francs, lequel n'a jeté par terre M. Féron que quatre fois, -par la grande raison que ledit préfet n'a osé le monter que quatre fois. -La dernière chute eut lieu en passant la revue de la garde nationale, -composée en partie de vieux troupiers; moi, par exemple, maréchal des -logis.......</p> - -<p>«—Marchons, monsieur, reprit Lucien avec humeur. Je l'achète à -l'instant.»</p> - -<p>Le ton décidé de Lucien sur le prix de trois mille francs et sa fermeté -à lui couper la parole, enlevèrent l'ancien sous-officier.</p> - -<p>«—Marchons, mon lieutenant,» dit-il avec tout le respect -désirable, et il se mit à suivre à pied la rosse dont Lucien n'était pas -descendu.</p> - -<p>Il faillit aller chercher la préfecture. Elle était dans un coin reculé -de la ville, vers le magasin à poudre, à cinq minutes de la partie -habitée.</p> - -<p>C'était un ancien couvent, fort bien arrangé par un des derniers -préfets de l'Empire.</p> - -<p>Le pavillon habité par le préfet était entouré d'un jardin anglais.</p> - -<p>Ces messieurs arrivèrent à une porte en fer.</p> - -<p>Des entresols où étaient les bureaux, on les renvoya à une autre porte -à colonnes et conduisant à un premier étage magnifique où logeait -M. Féron.</p> - -<p>M. Bouchard sonna; on fut longtemps sans répondre.</p> - -<p>À la fin, un valet de chambre fort affairé et très élégant parut et les -fit entrer dans un salon mal en ordre; il est vrai qu'il n'était qu'une -heure.</p> - -<p>Le valet de chambre répétait les phrases habituelles, d'une insolence -administrative, sur les difficultés de voir M. le préfet, et Lucien -allait se fâcher, lorsque M. Bouchard en vint aux mots sacramentels:</p> - -<p>«—Nous venons pour une <i>affaire d'argent</i> qui intéresse M. -le préfet.»</p> - -<p>L'importance du valet parut se scandaliser, mais il ne remuait pas.</p> - -<p>«—Hé, pardieu, c'est pour vous faire vendre votre <i>Lara</i> -qui jette si bien par terre votre M. le préfet,» ajouta l'ancien maréchal -des logis.</p> - -<p>À ce mot, le valet de chambre prit la fuite, en priant ces messieurs -d'attendre.</p> - -<p>Après dix minutes, Lucien vit s'avancer gravement un jeune homme de -quatre pieds et demi de haut, l'air à la fois timide et pédant. Il -semblait porter avec respect une belle chevelure tellement blonde, -qu'elle en était sans couleur.</p> - -<p>Ces cheveux, d'une finesse extrême et tenus beaucoup trop longs, -étaient partagés au sommet du front par une raie parfaitement tracée et -qui divisait la tête en deux parties égales, à l'allemande.</p> - -<p>À l'aspect de cette figure qui prétendait à la fois à la grâce et à la -majesté, la colère de Lucien disparut, une envie de rire folle la -remplaça et sa grande affaire fut de ne pas éclater.</p> - -<p>Il y eut un silence.</p> - -<p>M. Féron, flatté de l'effet produit, et sur un militaire encore, -demanda à Lucien ce qu'il y avait pour son service; mais ce mot fut lancé -en grasseyant et d'un ton à se faire répondre une impertinence.</p> - -<p>«—Monsieur, dit-il en regardant la robe de chambre unique dans -laquelle le jeune préfet se drapait, on dit que vous avez un cheval à -vendre; je désire le voir, je l'essaie un quart d'heure et je le paye -comptant.</p> - -<p>«—Les affaires urgentes et graves dont je suis accablé, répondit -le préfet, comme récitant une leçon apprise par cœur, m'ont, je le crains -bien, rendu coupable d'impolitesse. J'ai lieu de craindre que vous n'ayez -attendu. Ce serait bien coupable à moi,—et il se confondit en -excuses.</p> - -<p>«—Je respecte, comme je le dois, les occupations nombreuses de -Monsieur le préfet. Je désire voir seulement le cheval et l'essayer en -présence du «groom» de Monsieur le préfet.»</p> - -<p>La supposition polie qui lui donnait un groom, fit beaucoup de plaisir -au jeune magistrat.</p> - -<p>«—La bête est anglaise, lion demi-sang bien prouvé, mais je dois -avouer qu'elle n'est soignée dans ce moment que par un domestique -français.»</p> - -<p>Les ordres donnés, le jeune magistrat salua Lucien en grasseyant, et -rentra dans ses appartements.</p> - -<p>«—Et dire qu'un gringalet de ce calibre-là nous passera en revue -dimanche, s'écria Bouchard comme se parlant à lui-même. Cela ne fait-il -pas suer?»</p> - -<p>À peine le cheval anglais fut-il hors de l'écurie, d'où la pauvre bête -ne sortait que trop rarement à son gré, qu'il se mit à galoper, à faire -les sauts les plus singuliers, s'élançant de terre les quatre pieds à -la fois, la tête en l'air, comme pour grimper sur les platanes qui -entouraient la cour de la préfecture.</p> - -<p>«—La bête n'est pas mal, dit Bouchard en se rapprochant d'un air -sournois, mais depuis huit jours M. le préfet ni son valet de chambre -ne l'ont fait sortir, et peut-être il ne serait pas prudent...»</p> - -<p>Lucien fut frappé de la joie contenue qui brillait dans le regard du -maître de poste. Il eut toutes les peines du monde à monter à cheval, -puis à le maîtriser.</p> - -<p>Il partit an galop, mais sut bientôt le radoucir au trot. Emporté par -la beauté et la vigueur de ses allures, il ne se fit pas scrupule de -faire attendre le maître de poste goguenard. Il ne revint qu'une -demi-heure après et trouva le domestique tout effrayé de ce retard. -Quant à M. Bouchard, il s'attendait bien avoir revenir le cheval tout -seul; il examina de près l'uniforme de Lucien, mais ne put y découvrir -aucun mauvais symptôme de chute. Le marché fut bientôt conclu.</p> - -<p>«—Vous voyez que je ne me laisse jeter par terre qu'une fois -par jour, dit Lucien; ce qui me désole, c'est que ma première chute a eu -lieu précisément sous ces fenêtres aux persiennes vertes que vous voyez -là-bas... à cette espèce d'hôtel.</p> - -<p>«—Ah! dans la rue de la Pompe, répondit Bouchard. Il y avait une -jolie dame à l'une de ces fenêtres.</p> - -<p>«—Oui, monsieur, elle a ri de mon malheur. Il est fort -désagréable de débuter ainsi dans une garnison, et dans une première -garnison, encore. Vous qui avez été militaire, vous comprenez cela. -Connaissez-vous cette dame?</p> - -<p>«—C'est M<sup>me</sup> de Chasteller, une veuve qui a des -millions; la fille de M. le marquis de Pointcarré, un de nos <i>ultra.</i> -Ils sont venus bouder ici depuis les journées de Juillet, et, ajouta -Bouchard en baissant la voix, il est en grande correspondance avec Charles -X. Le fameux docteur Dupoirier, le médecin du pays, est son bras droit, ou -plutôt, M. Dupoirier, qui est une fine mouche, mène en laisse tant M. de -Pointcarré que M. de Puy-Laurens, l'autre commissaire, au nom de Prague... -Car l'on conspire ici, et ouvertement encore. Il y a aussi l'abbé Olive, -qui est un espion.</p> - -<p>«—Mais, mon cher monsieur, dit Lucien en riant, je ne m'oppose -pas à ce que M. l'abbé Olive soit un espion; tant d'autres le sont bien. -Dites-moi un peu ce que c'est que cette jolie femme, M<sup>me</sup> de -Chasteller?</p> - -<p>«—Ah! cette jolie femme qui a ri quand vous êtes tombé de cheval? -Elle en a vu bien d'autres monter et tomber de cheval! Elle est veuve d'un -des généraux de brigade, attachés à la personne de Charles X. Il -était grand chambellan ou aide de camp, un grand seigneur enfin, qui, -après les Journées, est venu mourir ici de peur. Il croyait toujours que -le peuple était dans les rues. Mais bon enfant, quoique ça, point -insolent, au contraire. Quand il arrivait de certains courriers de -Paris, il voulait qu'il y eut toujours des chevaux réservés pour lui à -la poste, et il payait bien. Il faut que vous sachiez qu'il n'y a que -dix-neuf lieues d'ici au Rhin. Il avait de fières peurs...</p> - -<p>«—Et sa veuve? dit Lucien.</p> - -<p>«—Elle avait un hôtel dans le faubourg Saint-Germain, dans une -rue qui s'appelle de Babylone. Quel nom! Vous devez connaître ça, vous, -monsieur. Elle a quatre-vingt mille livres de rentes en 3 p. 100. C'est -la plus jolie de ces dames du haut ton, c'est-à-dire avec M<sup>me</sup> -d'Hocquincourt, qui est aussi jolie qu'elle. M<sup>me</sup> de Chasteller -est toujours triste, elle se meurt d'ennui...</p> - -<p>M<sup>me</sup> d'Hocquincourt est bien plus gaie et a beaucoup plus -d'esprit. Elle mène son mari par le bout du nez, et change d'amants sans -se gêner.</p> - -<p>Maintenant, c'est M. d'Antin qui se ruine avec elle; sans cesse je lui -fournis des chevaux pour des parties de plaisir dans les bois de -Bureviller que vous voyez là-bas, au bout de la plaine. Un joli endroit. -Là se trouve le café du <i>Chasseur vert.</i> C'est le Tivoli de -l'endroit.»</p> - -<p>Lucien fit faire un mouvement à son cheval qui alarma le bavard. Il lui -sembla voir échapper sa victime, et quelle victime encore, un beau jeune -homme de Paris, riche et généreux!</p> - -<p>«—Chaque semaine, cette jolie femme aux cheveux blonds, qui a ri -un peu en vous voyant tomber de cheval, on plutôt quand votre cheval est -tombé, ce qui est bien différent, cette dame, chaque semaine, pour ainsi -dire, refuse une proposition de mariage.</p> - -<p>M. de Blancet, son cousin, le comte Ludwig Roller, M. de Goëllo, s'y -sont cassé le nez. Pas si bête de se marier en province.</p> - -<p>Pour se désennuyer, elle a pris bravement M. Thomas de Busant de -Sicile, le lieutenant-colonel du 20e régiment de hussards que vous venez -remplacer dans notre garnison. Celui-là lui faisait une cour serrée. -Il ne bougeait pas de chez elle; il est vrai qu'il était de fort bonne -maison.</p> - -<p>Car les dames de notre ville n'aiment pas déroger; elles sont sévères -en diable sur ce point, et, il faut que je vous le dise, mon cher monsieur, -avec tout le respect que je vous dois, moi qui n'ai été que sous-officier -de cuirassiers, quoique, à la vérité, j'aie fait dix campagnes en dix -ans, je doute que cette veuve de M. de Chasteller, un général de -brigade, et qui vient d'avoir pour amant un lieutenant-colonel, voulût -agréer les hommages d'un simple sous-lieutenant—si aimable qu'il -fût. Le mérite n'est pas grand'chose dans ce pays-ci; c'est le rang qu'on -a et la noblesse, qui font tout.</p> - -<p>«—En ce cas, je suis <i>frais</i>, pensa Lucien. Adieu, monsieur, -dit-il à Bouchard en mettant son cheval au trot. J'enverrai un lancier -prendre la rosse dans votre écurie.»</p> - - -<p class="center">* * *</p> - - -<p>Lucien alla voir le colonel Filloteau et s'informa des petits devoirs -de convenance que devait remplir, un premier jour, un sous-lieutenant -arrivant au régiment. Il alla faire deux ou trois visites, et ce signe -d'une éducation parfaite eut tout le succès désirable.</p> - -<p>À peine libre, il revint passer sous les fenêtres de M<sup>me</sup> -de Chasteller, dans la rue de la Pompe. Quelques appels de bride invisibles -donnèrent au cheval du préfet, étonné de l'insolence de son cavalier, des -petits mouvements d'impatience charmants pour les connaisseurs. Mais en -vain Lucien se tenait immobile en selle, et même un peu raide, les -persiennes restèrent fermées. Il reconnut parfaitement la fenêtre d'où -l'on avait ri en le voyant tomber. Elle était assez petite et appartenait -au premier étage d'une assez grande maison qui avait une porte avec grille -de fer donnant sur une rue voisine nommée des Vieux-Jésuites.</p> - -<p>Au-dessus de la porte de cette sorte d'hôtel il lut en lettres d'or, -sur un marbre noirâtre:</p> - -<p><span style="margin-left: 30%;"><i>Hôtel de Pointcarré</i></span></p> - -<p>«—Au diable la provinciale! se dit Lucien. Où est la promenade de -cette sotte ville?»</p> - -<p>En moins de trois quarts d'heure, grâce au trot de son cheval, il fit -le tour de Nancy et de ses chefs-d'œuvre.</p> - -<p>Il n'aperçut d'autre promenade qu'une longue place traversée aux deux -bouts de fossés puants, charriant les immondices de la ville, et où -végétait mal une centaine de petits tilleuls rabougris et soigneusement -taillés en éventail.</p> - -<p>«—Peut-on se figurer rien au monde de plus maussade!», pensait -Lucien, le cœur serré par tant de laideur.</p> - -<p>Il y avait pourtant de l'ingratitude dans ce sentiment de dégoût -profond; car pendant sa promenade il avait été remarqué par M<sup>mes</sup> -d'Hocquincourt, de Puy-Laurens, et même M<sup>lle</sup> Berchu, la reine des -beautés bourgeoises.</p> - -<p>«—Maman, maman, s'était-elle écriée en apercevant le cheval du -préfet, célèbre dans toute la ville, c'est <i>Lara</i>, à M. le préfet. -Mais cette fois le cavalier n'a pas peur.</p> - -<p>«—Il faut que ce soit un jeune homme bien riche,» avait dit -M<sup>me</sup> Berchu, et cette idée avait bientôt absorbé l'attention de -la mère et de la fille.</p> - -<p>Ce même jour, toute la société noble de Nancy se trouvait à dîner chez -M<sup>me</sup> d'Hocquincourt: on célébrait la fête d'une des princesses -exilées.</p> - -<p>À côté d'une dizaine d'imbéciles, amoureux du passé et craignant -l'avenir, il y avait sept ou huit anciens officiers de la garde de -Charles X, licenciés après les journées de Juillet.</p> - -<p>Ces jeunes gens, pleins de feu, aimant la guerre par-dessus tout, se -croyaient obligés de bouder et ne s'amusaient guère. Ce genre de vie -ne les rendait pas bien indulgents pour les jeunes officiers de l'armée, -et cette envie se trahissait par un mépris affecté.</p> - -<p>Sans s'en douter, Lucien, passant deux fois devant l'hôtel -d'Hocquincourt, fut examiné et jugé de pied en cap par tout ce qu'il y -avait de plus pur à Nancy, soit du côté de la naissance, soit par les -bons principes.</p> - -<p>«—Le cheval de ce pauvre petit préfet doit être bien étonné de -se voir monter avec hardiesse, dit M. d'Antin, l'ami de M<sup>me</sup> -d'Hocquincourt.</p> - -<p>«—Ce petit jeune homme n'est pas... élégant à cheval, mais il -monte bien, dit M. de Wassignies.</p> - -<p>«—C'est apparemment un de ces garçons tapissiers ou fabricants de -chandelles, qui s'appellent des héros de Juillet, dit M. de Goëllo, un -grand jeune homme blond, mais sec et pincé, et déjà couvert de rides.</p> - -<p>«—Que vous êtes arriéré, mon pauvre Goëllo, dit M<sup>me</sup> -de Puy-Laurens, l'esprit du pays. Les pauvres Juillet ne sont plus à la -mode depuis longtemps; ce sera le fils de quelque député ventru et -vendu.</p> - -<p>«—D'un de ces éloquents personnages qui, placés en droite ligne -derrière le dos du ministre, crient chut! ou éclatent de rire à propos -d'un amendement sur les vivres des forçats, au signal que leur donne le -dos du ministre.»</p> - -<p>C'était l'élégant M. de Lanfort, l'ami de M<sup>me</sup> de -Puy-Laurens, qui, par cette belle phrase, développait la pensée de son -amie.</p> - -<p>«—Il aura loué pour quinze jours le cheval du préfet, avec la -haute paye que le papa reçoit du château, dit M. de Sanréal.</p> - -<p>«—Il est raide et affecté. Que son cheval fasse une pointe un peu -sèche, et il est par terre, observa quelqu'un.</p> - -<p>«—Et ce serait pour la seconde fois de la journée, cria M. de -Sanréal, de l'air triomphant d'un sot peu accoutumé à être écouté et qui a -un fait curieux à dire.»</p> - -<p>C'était le gentilhomme le plus riche et le plus épais du pays. Il eut -le plaisir rare pour lui de voir tous les yeux se tourner vers les -siens, et ne manqua pas de se faire longtemps prier avant de raconter -l'histoire de la chute de Lucien.</p> - -<p>«—Vous aurez beau dire, s'écria M<sup>me</sup> d'Hocquincourt, -comme Lucien passait une troisième fois sous ses fenêtres, c'est un homme -charmant, et, si je n'étais pas en puissance de mari, je l'enverrais -inviter prendre du café chez moi.»</p> - -<p>M. d'Hocquincourt crut cette idée sérieuse, et sa figure douce et -pieuse en pâlit d'effroi.</p> - -<p>«—Mais, ma chère, un homme sans naissance! dit-il à sa belle -moitié.</p> - -<p>«—Allons, je vous en fais le sacrifice, répondit-elle en se -moquant et lui serrant la main tendrement. Et vous, homme puissant et -savant,—en se tournant vers Sanréal,—de qui tenez-vous cette -histoire de chute?</p> - -<p>«—Rien que du docteur Dupoirier, dit Sanréal, piqué de cette -plaisanterie sur l'épaisseur de sa taille; rien que du docteur Dupoirier -qui se trouvait chez M<sup>me</sup> de Chasteller, précisément à l'instant -où ce héros de votre imagination a pris par terre la mesure d'un pot.</p> - -<p>«—Vous n'êtes pas envieux du tout. Est-ce sa faute s'il n'est pas -fait sur le modèle de Bacchus revenant des Indes? Attendez qu'il ait -vingt ans de plus, et vous pourrez lutter de grâces avec lui.»</p> - -<p>Le lendemain, le régiment fut réuni et le colonel Malher fit -reconnaître Leuwen et sa qualité de sous-lieutenant.</p> - -<p>À la fin de la parade, à peine rentré chez lui, les trente-six -trompettes vinrent sous ses fenêtres lui donner une aubade. Lucien se -tira fort bien de toutes ces cérémonies, plus nécessaires qu'amusantes. -Par exemple, le colonel Malher, en lui donnant l'accolade devant le front -du régiment, avança mal son cheval qui, au moment de l'embrassade, -s'éloigna un peu de celui de Leuwen.</p> - -<p>Lucien montait le fameux cheval anglais et, par un mouvement léger -de la bride et des jambes, fit suivre à sa monture le meme mouvement.</p> - -<p>«—Et ils disent que ces anglais n'ont point de bouche, dit le -maréchal des logis La Rose; ce blanc-bec sait au moins se tenir; on voit -qu'il s'est préparé à entrer au régiment.»</p> - -<p>Mais, en manœuvrant pour suivre le cheval du colonel, la lèvre de -Lucien trahit à son insu un peu d'ironie.</p> - -<p>«—<i>Fichu républicain de malheur, je te revaudrai cela!</i>» -pensa le colonel. Et, sans s'en douter, Leuwen eut un ennemi placé de -façon à lui faire beaucoup de mal.</p> - - -<p class="center">* * *</p> - - -<p>Le lendemain matin, Lucien prit un appartement sur la Grande Place, -chez M. Bonnard, le marchand de blé, et, le soir, il sut par celui-ci, qui -le tenait de la cantinière elle-même, laquelle fournissait l'eau-de-vie -de la table des sous-officiers, que le colonel Filloteau s'était -déclaré son protecteur, et l'avait défendu contre certaines insinuations -peu bienveillantes du colonel Mailler de Saint-Mégrin.</p> - -<p>L'âme de Lucien était aigrie; tout y contribuait.</p> - -<p>La laideur de la ville, l'aspect des cafés sales et remplis d'officiers -portant le même uniforme que lui, et, parmi tant de figures, pas une -seule qui montrât, non pas de la bienveillance, mais tout simplement -celle urbanité que l'on voit à Paris, chez tout le monde.</p> - -<p>Il alla voir le colonel Filloteau, mais ce n'était plus l'homme avec -lequel il avait voyagé; Filloteau l'avait défendu, et pour le lui faire -sentir, prit avec lui un ton d'importance et de protection grossière -qui mit le comble à la mauvaise humeur de notre héros.</p> - -<p>«—Quoi! se disait-il, être protégé par cet homme dont je ne -voudrais pas pour domestique!»</p> - -<p>Le logement qu'il avait choisi avait été occupé, avant lui, par M. -Thomas de Busant de Sicile, lieutenant-colonel du régiment de hussards -qui venait de quitter Nancy. Sans s'en douter, Lucien commit en cela -une inconvenance grave qui choqua beaucoup de ses nouveaux camarades: -un sous-lieutenant prendre ainsi d'emblée l'appartement d'un colonel!</p> - -<p>M. Bonnard lui conseilla d'aller faire sa provision de liqueurs chez -M<sup>me</sup> Berchu; sans le digne marchand de blé, jamais il n'eût eu -cette idée si simple, qu'un sous-lieutenant qui passe pour être riche et -qui débute au régiment, doit briller par sa provision de liqueurs.</p> - -<p>«—C'est M<sup>me</sup> Berchu, monsieur, qui a une si jolie -fille, M<sup>lle</sup> Sylviane; c'est chez elle que le colonel de Busant -se fournissait.</p> - -<p>C'est cette belle boutique que vous voyez là-bas, auprès des cafés. -Cherchez un prétexte, en marchandant, pour parler à M<sup>lle</sup> -Sylviane.</p> - -<p>C'est notre beauté, à nous autres, ajouta-t-il d'un ton sérieux qui -allait bien mal à sa grosse figure.</p> - -<p>À l'honnêteté près qu'elle possède, et que les autres n'ont pas, elle -peut fort bien soutenir la comparaison avec M<sup>me</sup> d'Hocquincourt, -de Chasteller, de Puy-Laurens.»</p> - -<p>M. Bonnard était l'oncle de M. Gauthier, chef des républicains du pays, -sans quoi il n'eût pas donné dans ces réflexions méchantes.</p> - -<p>Les jeunes rédacteurs de l'<i>Aurore</i>, le journal républicain de la -Lorraine, venaient bavarder chez lui autour d'un bol de punch.</p> - -<p>Éclairé par M. Bonnard, Lucien reprit son sabre et son colback, et -alla chez M<sup>me</sup> Berchu où il acheta une caisse de kirschwasser, -puis une caisse d'eau-de-vie de Cognac, puis une caisse de rhum portant -la date de 1810.</p> - -<p>Tout cela avec un air de nonchalance et d'indifférence pour les prix, -destiné à frapper M<sup>lle</sup> Sylviane.</p> - -<p>Il vit avec plaisir que ces grâces, dignes d'un colonel du Gymnase, ne -manquaient pas absolument leur effet.</p> - -<p>La vertueuse Sylviane Berchu était accourue; elle avait vu par le -vasistas pratiqué au plancher de sa chambre, située au-dessus de la -boutique, que cet acheteur qui faisait remuer tout le magasin, n'était -autre que le jeune officier qui, la veille, s'était montré sur Lara, -à M. le Préfet.</p> - -<p>Cette reine des beautés bourgeoises daigna écouter quelques mots polis -que lui adressa Lucien.</p> - -<p>«—Elle est belle, à la vérité, mais pas pour moi, se dit-il. -C'est une statue de Junon, copiée d'après l'antique, par un artiste -moderne; les finesses et la simplicité y manquent, les formes sont -massives, mais il y a de la fraîcheur allemande.</p> - -<p>De grosses mains, de gros pieds, des traits réguliers, et force -minauderie; tout cela cache mal une fierté trop visible. Et ces gens-là -sont outrés de la fierté des dames de bonne compagnie!»</p> - -<p>Tel fut le genre d'admiration que lui inspira M<sup>lle</sup> Sylviane, -la beauté de Nancy, et, en sortant de chez elle, la petite ville lui -sembla encore plus maussade.</p> - -<p>Il suivait tout pensif ces trois caisses de <i>spiritueux</i>, comme -disait M<sup>lle</sup> Berchu, et cherchait un prétexte honnête pour en -faire porter une ou deux chez le colonel Filloteau.</p> - -<p>La soirée fut terrible; le temps était couvert, et il faisait un petit -vent du nord froid et perçant.</p> - -<p>Lucien était en uniforme, car il avait appris, parmi tant de devoirs à -remplir, qu'il ne fallait pas se permettre une redingote bourgeoise sans -une permission spéciale du colonel.</p> - -<p>Sa ressource fut d'aller se promener à pied dans les rues sales de -cette ville, et de s'entendre crier. «Qui vive!» avec insolence à tous les -cent pas. Il chercha une boutique de librairie, mais ne put en -trouver.</p> - -<p>Il n'aperçut des livres que dans un seul magasin, et se hâta d'y -entrer; c'était la <i>Journée du chrétien</i> exposée en vente chez un -marchand de fromages, vers une des portes de la ville. Il regardait les -cafés à travers les vitres ternies par la vapeur des respirations, mais il -ne put prendre sur lui d'y entrer; il se figurait une odeur -intolérable.</p> - -<p>Il entendait rire, et pour la première fois de sa vie, il fut -envieux.</p> - -<p>Il lit, durant cette soirée, de profondes réflexions sur les formes de -gouvernement, sur les avantages qui étaient à désirer dans la vie.</p> - -<p>«—Si au moins il y avait un spectacle, je ferais la cour à une -chanteuse, de la trouverais peut-être d'une amabilité moins lourde que -M<sup>lle</sup> Sylviane, et au moins elle ne chercherait pas à m'épouser.»</p> - -<p>Jamais il ne s'était autant ennuyé et n'avait vu l'avenir sous d'aussi -noirs aspects.</p> - -<p>Le lendemain matin, le colonel Filloteau passa devant son logement et -vit, à la porte, Nicolas, le lancier qu'il lui avait donné pour soigner -son cheval.</p> - -<p>«—Eh bien! qu'est-ce que tu dis du lieutenant? lui -demanda-t-il.</p> - -<p>«—Bon garçon, colonel, mais pas gai.»</p> - -<p>Filloteau monta.</p> - -<p>«—Je viens pour l'inspection de votre quartier, mon cher -camarade, car je vous sers d'oncle, comme on disait dans Berchiny, quand -j'y étais brigadier, avant l'Egypte, ma foi, car je fus maréchal des logis -à Aboukir, sous Murat, et sous-lieutenant quinze jours après.»</p> - -<p>Au mot d'oncle, Lucien avait tressailli; il se remit bientôt.</p> - -<p>«—Eh bien, mon cher oncle, reprit-il avec gaîté, trop honoré du -titre. J'ai ici en visite trois respectables parentes que je veux avoir -l'honneur de vous présenter. Ce sont ces trois caisses, la veuve -kirschwasser, de la Forêt-Noire...</p> - -<p>«—Je la retiens pour moi, dit le Filloteau avec un gros rire, et, -s'approchant de la caisse ouverte, il y prit un cruchon.</p> - -<p>«—Je n'ai pas eu de peine à amener le prétexte, pensa Lucien. -Mais, colonel, cette respectable parente a juré de ne se séparer jamais de -sa sœur, M<sup>lle</sup> Cognac, de 1810, entendez-vous?</p> - -<p>«—Parbleu, vous êtes un bon garçon, s'écria Filloteau, comme -attendri, et je dois remercier mon ami Déverloy de m'avoir fait faire -votre connaissance.</p> - -<p>Mais parlons d'affaires; je suis venu ici pour ça, ajouta-t-il avec une -sorte de mystère et en se jetant pesamment sur un canapé qui gémit. Vous -faites de la dépense. Trois chevaux en trois jours! Je ne critique pas -cela. Bien, très bien. Mais que vont dire ceux de vos camarades qui n'en -ont qu'un, de cheval, et encore celui-là sur trois jambes!</p> - -<p>Savez-vous ce qu'ils diront?</p> - -<p>Ils vous appelleront républicain, et c'est par là, fit-il finement, que -le bât vous blesse!</p> - -<p>Voulez-vous la réponse? Un beau portrait de Louis-Philippe, à cheval, -dans un beau cadre d'or, que vous placerez là, au-dessus de la commode, -à la place d'honneur.</p> - -<p>Sur quoi, bien du plaisir, honneur.»</p> - -<p>Il se leva avec peine du canapé.</p> - -<p>«—À bon entendeur, un mot suffit, et vous ne m'avez pas l'air -gauche. Nicolas! Nicolas! appelle un de ces pékins qui sont là, dans la -rue, à ne rien faire, et fais escorter jusque chez moi, tu sais, rue de -Metz, numéro 4, ces deux caisses de liqueur. Et f..., ne va pas me conter -qu'un des cruchons s'est cassé en route; pas de ça, camarade!</p> - -<p>«—Mais, j'y pense, dit Filloteau à Leuwen, ceci est du bon bien -de Dieu; le cruchon cassé serait toujours cassé. Je vais suivre les -caisses à vingt pas, sans faire semblant de rien. Adieu, mon cher -camarade,» et, montrant, avec son poing ganté, la place au-dessus de la -commode: «Vous m'entendez, un beau Louis-Philippe, là-dessus!»</p> - -<p>Lucien croyait être débarrassé du personnage; Filloteau reparut à la -porte.</p> - -<p>«—Ah çà, pas de ces bougres de livres dans vos malles, pas de -mauvais journaux, pas de brochures surtout; rien de la <i>mauvaise -presse</i>, comme dit Blessin.—À ce mot, Filloteau fit quatre pas -dans la chambre et ajouta à mi-voix:—Ce grand lieutenant grêlé qui -nous est arrivé de la Garde municipale de Paris,—et plaçant sa main, -les doigts serrés en mur sur le coin de la bouche,—il fait peur au -colonel lui-même. Enfin suffit! Tout le monde n'a pas des oreilles pour -des prunes, n'est-ce pas?»</p> - -<p>«—Il est bon homme au fond, pensa Lucien. Ma caisse de kirsch -m'a bien servi.»</p> - -<p>Et il sortit pour acheter le plus grand portrait possible de Sa Majesté -le roi Louis-Philippe.</p> - -<p>Un quart d'heure après, il rentrait suivi d'un ouvrier chargé d'un -énorme portrait qu'il avait trouvé tout encadré et préparé pour un -commissaire de police, récemment nommé par le crédit de M. Féron père, -député.</p> - -<p>Il regardait tout pensif placer le clou et attacher le tableau.</p> - -<p>«—Mon père me l'a souvent dit, et je comprends maintenant son -mot si sage: «On dirait que tu n'es pas né gamin de Paris, parmi ce peuple -bien appris, dont l'esprit fin se trouve toujours au niveau de toutes les -inventions utiles. Toi, tu crois les affaires plus grandes qu'elles -ne le sont; <i>tu tends tes filets trop haut.</i> Le public de Paris, en -entendant parler d'une bassesse ou d'une trahison adroite, s'écrie -toujours: «Bon, voilà un bon tour à la Talleyrand.»! Et il admire.»</p> - -<p>Et moi qui songeais à des actions plus ou moins délicates, à des -actions difficiles pour écarter ce vernis de républicanisme et ce mot -fatal d'élève chassé de l'École polytechnique! Cinquante francs de cadre, -et cinq francs de lithographie ont fait l'affaire! Voilà ce qu'il faut -pour ces gens-ci. Filloteau en sait plus que moi. C'est là la vraie -supériorité du génie sur le vulgaire: au lieu d'une foule de petites -démarches, une seule action, claire, simple, frappante, et qui réponde -à tout.</p> - -<p>Et j'ai grand'peur d'arriver bien tard lieutenant-colonel!» ajouta-t-il -avec un soupir.</p> - -<p>Le soir, en rentrant, la servante de M. Bonnard lui remit deux lettres. -L'une était écrite sur du gros papier d'écolier et fort mal cachetée. Il -l'ouvrit et lut:</p> - - -<p><span style="margin-left: 60%;"><i>Nancy. Département de......</i></span><br /> -<span style="margin-left: 62%;"><i>le...... Mars, 183.....</i></span></p> - -<p><span style="margin-left: 5%;">«Monsieur le sous-lieutenant blanc-bec,</span></p> - -<p>«De braves lanciers, connus dans vingt batailles, ne sont pas faits -pour être commandés par un petit muscadin de Paris. Attends-toi à des -malheurs; tu trouveras partout Martin-Bâton. Plie bagage au plus -vite et décampe. Nous te le conseillons pour ton avantage. Tremble!</p> - -<p>«FOUS-MOI-LE-CAMP. CHASSE-BAUDET. DURELAME».</p> - - -<p>Lucien était rouge comme un coq et tremblait de colère.</p> - -<p>«—L'autre est une lettre de femme,» paraît-il.</p> - -<p>Elle était écrite sur le plus beau papier et d'un caractère fort -soigné.</p> - - -<p><span style="margin-left: 5%;">«Monsieur,</span></p> - -<p>«Plaignez d'honnêtes gens qui rougissent du moyen auquel ils sont -obligés d'avoir recours.</p> - -<p>«Le régiment est pavé de dénonciateurs et d'espions. Le noble métier de -la guerre réduit à être une école d'espionnage! tant il est vrai qu'un -grand parjure amène forcément après lui mille mauvaises actions de -détail. Nous vous engageons, monsieur, à vérifier par vos propres -observations le fait suivant: Cinq lieutenants ou sous-lieutenants: -MM. D..., R..., B. L..., V... et B. I..., fort élégants et appartenant -aux classes distinguées de la société, ce qui nous fait craindre leurs -séductions pour vous, ne sont-ils pas des espions à la recherche des -idées républicaines? Nous les professons au fond du cœur, ces opinions; -nous leur donnerons un jour notre sang, et nous osons croire que vous -êtes prêt à leur faire, en temps et lieu, le même sacrifice.</p> - -<p>«Quand le jour du réveil arrivera, comptez, monsieur, sur des amis qui -ne sont vos égaux que par leurs sentiments de tendre pitié pour la -malheureuse France.</p> - -<p>«Martius-Publius-Julius-Marcus-Vindex, qui tuera Blessin,—pour -tous ces Messieurs.»</p> - - -<p>Cette lettre effaça presque tout à fait la sensation d'ignoble et de -laideur, si vivement provoquée par la première.</p> - -<p>«—Cette lettre sur mauvais papier, se dit-il, c'est la lettre -anonyme de 1780; les soldats étaient des mauvais sujets et des laquais -chassés et recrutés sur les quais de Paris; celle-ci est la lettre anonyme -de 183...</p> - -<p>Publius! Vindex! Pauvres amis. Vous auriez raison si vous étiez cent -mille; mais vous êtes deux mille, tout au plus, répandus dans toute la -France, et les Filloteau, les Malher, les Déverloy même, vous feront -fusiller légalement et seront approuvés par l'immense majorité.</p> - -<p>Il vaut mieux s'embarquer tous ensemble pour l'Amérique... -M'embarquerai-je avec eux?»</p> - -<p>Sur cette question, Lucien se promena longtemps d'un air agité.</p> - -<p>«—Non, se dit-il enfin, à quoi bon se flatter? Cela est d'un sot. -Je n'ai pas assez de vertu farouche pour penser comme Vindex. Je -m'ennuierai en Amérique, au milieu d'hommes parfaitement justes et -raisonnables, mais grossiers, et ne songeant qu'à leurs dollars. J'ai -horreur du bon sens bête d'un Américain. Je respecte Washington, mais -il m'ennuie; tandis que le jeune général Bonaparte, vainqueur au Pont -d'Arcole, me transporte bien autrement que les plus belles pages d'Homère -et du Tasse.</p> - -<p>Je ne suis pas républicain, mais je méprise les bassesses des Malher, -des Blessin. One suis-je donc? Peu de chose! Déverloy saurait bien me -crier: «Tu es un homme fort heureux que ton père t'ait donné une lettre -de crédit sur le receveur général de la Meurthe.»</p> - -<p>Il est de fait que sous le rapport économique, je suis au-dessus de mes -domestiques.</p> - -<p>Je souffre horriblement depuis que je gagne quatre-vingt-dix-neuf -francs par mois.</p> - -<p>Mais qu'est-ce qu'on estime dans le monde que j'ai entrevu? L'homme qui -a réuni quelques millions, ou qui achète un journal et se fait prôner -pendant huit ou dix ans de suite. N'est-ce pas là le mérite de M. de -Chateaubriand?</p> - -<p>Le bonheur suprême quand on a de la fortune comme moi, n'est-il pas de -passer pour homme d'esprit auprès des femmes?</p> - -<p>M. de Talleyrand n'a-t-il pas commencé sa carrière en sachant tenir -tête par un mot heureux à l'orgueil outrecuidant de M<sup>me</sup> -la duchesse de Gramont?</p> - -<p>Excepté mes pauvres républicains, je ne vois rien d'estimable dans le -monde.</p> - -<p>Mon mérite dépendra donc du jugement d'une femme ou de cent femmes du -bon ton! Quoi de plus ridicule? Que de mépris n'ai-je pas pour un homme -amoureux, pour Edgar, mon cousin, qui fait dépendre son bonheur et, -bien plus, son estime pour lui-même, des opinions d'une jeune femme qui -a passé la matinée à discuter chez Victorine le mérite d'une robe, ou à -se moquer d'un homme comme Monge parce qu'il a l'air commun.</p> - -<p>Mais d'un autre côté, faire la cour aux hommes du peuple comme il est -de nécessité en Amérique, est au-dessus de mes forces. Il me faut les -mœurs élégantes, fruits du gouvernement corrompu de Louis XV; et -cependant..., quel est l'homme marquant, dans un tel état de la société? -Un duc de Richelieu, un Lauzun, dont les mémoires peignent la vie.»</p> - -<p>Ces réflexions plongèrent Lucien dans une agitation extrême. Il -s'agissait de sa religion: la vertu et l'honneur, et suivant cette -religion, sans vertu point de bonheur!</p> - -<p>«—Sous le rapport de la valeur réelle de l'homme, quelle est -ma place? Suis-je au milieu de la liste, ou tout à fait le dernier? Qui -pourrais-je consulter?»</p> - -<p>Peu de jours après les lettres anonymes, comme Lucien passait dans une -rue déserte, il rencontra deux sous-officiers à la taille svelte et bien -prise. Ils étaient vêtus avec un soin remarquable et le saluèrent d'une -façon singulière. Il les regarda de loin et les vit revenir sur leurs -pas, avec une sorte d'affectation.</p> - -<p>«—Ou je me trompe, se dit-il, ou ces messieurs pourraient bien -être <i>Vindex et Julius</i>; ils se seront placés là par honneur, comme -pour signer leur lettre anonyme.</p> - -<p>C'est moi qui ai honte aujourd'hui, je voudrais les détromper. J'ai de -l'estime pour leurs opinions, leur ambition est honnête, mais je ne puis -préférer l'Amérique à la France. L'argent n'est pas tout pour moi, et -la démocratie est trop âpre pour ma façon de sentir.»</p> - - -<p class="center">* * *</p> - - -<p>Ces réflexions sur la république empoisonnèrent plusieurs semaines de -la vie intime de Lucien.</p> - -<p>Sa vanité, fruit amer de l'éducation de la meilleure compagnie, était -son bourreau.</p> - -<p>Jeune, riche, heureux en apparence, il ne se livrait pas au plaisir -avec feu; on eût dit un jeune protestant. L'abandon était rare chez lui, -il se croyait obligé à beaucoup de prudence.</p> - -<p>«—Si tu te jettes à la tête d'une femme, jamais elle n'aura de -considération pour toi,» lui avait dit son père.</p> - -<p>En un mot, la société lui faisait peur à chaque instant, et, comme -chez la plupart de ses contemporains du balcon des Bouffes, une vanité -puérile, une crainte extrême et continue de manquer aux mille petites -règles établies par notre civilisation, occupaient la place de tous les -goûts impétueux qui distinguaient les Français sous Charles IX.</p> - -<p>Lucien était né à Paris, et devait à l'influence du climat une vanité -excessive. Mais il faut avouer aussi que cette vanité était réveillée -à chaque instant, au milieu d'hommes qui en savaient plus que lui sur -la chose unique dont il se permettait de parler avec eux.</p> - -<p>Ses camarades lui faisaient sentir à chaque instant leur supériorité, -avec l'aigreur polie de l'amour-propre qui se venge.</p> - -<p>Ces gens-là croyaient deviner que Lucien les prenait pour des sots; -aussi fallait-il voir leurs airs quand il se trompait sur la durée que -doit avoir, selon les ordonnances, le porte-carabine ou le sous-pied -d'un soldat de cavalerie légère.</p> - -<p>Il restait immobile et froid au milieu de ces gestes affectés et de -tous ces faux sourires.</p> - -<p>«—Ces gens ne peuvent avoir prise sur moi, se disait-il, -qu'autant que je parlerai ou agirai trop. <i>M'abstenir</i> est le mot -d'ordre; agir le moins possible, le plan de campagne.»</p> - -<p>Lucien riait et faisait usage avec emphase de ces termes de son -nouveau métier.</p> - -<p>Pendant les huit ou dix heures qu'occupait chaque jour sa vie d'homme -public, impossible pour lui de parler d'autre chose que de manœuvres, -de comptabilité de régiment, du prix des chevaux, de la grande question -de savoir s'il valait mieux que les corps les achetassent directement -des éleveurs, ou s'il était plus avantageux que le gouvernement leur -donnât la première éducation dans les dépôts de remonte.</p> - -<p>Le colonel Filloteau lui avait donné un vieux lieutenant pour lui -apprendre la grande guerre. Mais ce brave homme se crut obligé de faire -des phrases, et Lucien, pour le remercier, se mit à lire avec lui la -rapsodie intitulée <i>Victoires et Conquêtes des Français</i>, et les -excellents mémoires de Gouvion Saint-Cyr. Il choisissait les récits des -combats auxquels le vieux lieutenant avait assisté, et celui-ci, -enchanté, les reprenait et les racontait à sa manière.</p> - -<p>Ces leçons furent trouvées ridicules par les camarades de Lucien: «Un -homme de vingt-trois ans, se mettre à étudier comme un enfant!»</p> - -<p>Mais sa réserve et son sérieux glacial éloignèrent de lui toute -expression directe de cette opinion générale.</p> - -<p>Il s'attendait à cet accueil ennemi; il eut repoussé comme un leurre -tout témoignage de bienveillance; mais néanmoins, cette haine contenue -mais unanime, qu'il voyait dans tous les yeux, lui serrait le cœur.</p> - -<p>Quatre ou cinq jeunes officiers aux manières polies, et dont les noms -ne se trouvaient pas sur la liste des espions, fournie par les jeunes -républicains, avaient plus de politesse, mais peut-être un éloignement -plus profond, ou du moins témoigné d'une façon plus piquante.</p> - -<p>Lucien ne retrouvait de sympathie que chez quelques sous-officiers, qui -le saluaient avec empressement et comme avec des manières particulières, -surtout lorsqu'ils le rencontraient dans une rue écartée.</p> - -<p>Outre le vieux lieutenant, le colonel Filloteau lui avait encore -procuré un maréchal des logis pour lui apprendre les manœuvres.</p> - -<p>«—Vous ne pouvez pas offrir à ce vieux brave moins de quarante -francs par mois,» et Lucien, dont le cœur flétri se serait résigné à -l'amitié de Filloteau, qui, après tout, avait vu Desaix et Kléber, -s'aperçut bientôt que ce brave s'appropriait la moitié de la paye de -quarante francs indiquée pour le maréchal des logis.</p> - -<p>Son seul plaisir consistait en un jeu d'enfant: il avait fait faire -une immense table de sapin, et sur cette table des petits morceaux de -bois de noyer, gros comme deux dés à jouer, représentant les cavaliers -d'un régiment, et placés l'un à côté de l'autre.</p> - -<p>C'étaient là ses soldats, qu'il faisait manœuvrer deux heures par jour: -un de ses meilleurs moments!</p> - -<p>Il avait refusé longtemps d'aller dîner le dimanche à la campagne avec -son hôte, M. Bonnard, le marchand de blé.</p> - -<p>Un jour enfin il accepta, et il revint en ville en compagnie de M. -Gauthier, le chef des républicains, et le principal rédacteur du -journal l'<i>Aurore.</i> Ce M. Gauthier était un gros jeune homme, taillé -en hercule; il avait de beaux cheveux blonds qu'il portait trop longs, -mais c'était là sa seule affectation.</p> - -<p>Des gestes simples, une énergie extrême qu'il mettait en tout, une -bonne foi évidente, le sauvaient de l'air vulgaire.</p> - -<p>C'était un fanatique de bonne foi, mais à travers sa passion pour le -gouvernement de la France <i>par elle-même</i>, on apercevait une belle -âme. Lucien se fit un plaisir, pendant la route, de comparer cet être à M. -Féron; Gauthier, le chef du parti contraire, loin de voler, vivait tout -juste de son métier d'arpenteur attaché au cadastre. Quant à son journal, -l'<i>Aurore</i>, il lui coûtait cinq à six mille francs par an, outre les -mois de prison.</p> - -<p>Au bout de quelques jours, cet homme fit exception à tout ce que Lucien -voyait à Nancy.</p> - -<p>«—Pourquoi ne vous appelez-vous pas Ludovic? Ce serait plus -distingué.</p> - -<p>«—Nous ne sommes pas à Paris, ici tout le monde se connaît. C'est -comme si, au-dessus de ma porte, sur l'écriteau: Gauthier, arpenteur -breveté, je mettais Gauthier, professeur d'analyse sublime.»</p> - -<p>Il se trouva qu'en effet il était parfaitement en état de discourir sur -les découvertes les plus récentes en analyser et cette découverte fut un -trésor pour Lucien, qui aimait cette science avec passion.</p> - -<p>Il passait des heures entières à discuter avec Gauthier les idées de -Fourier sur la chaleur de la terre.</p> - -<p>«—Prenez garde. Je ne suis pas seulement géomètre, lui disait -l'arpenteur, je suis de plus républicain, et l'un des rédacteurs de -l'<i>Aurore.</i> Si le général Thérance ou votre colonel Malher découvrent -nos conversations, ils ne me feront rien de neuf, car ils m'ont déjà -fait tout le mal qu'ils pouvaient, mais ils vous destitueront, ou vous -enverront à Alger.</p> - -<p>«—En vérité, ce serait peut-être un bonheur pour moi, ou, pour -parler avec l'exactitude mathématique que nous aimons, rien ne peut -aggraver mon malheur; je crois, sans vanité, être parvenu au comble de -l'ennui.»</p> - -<p>La malveillance du colonel Malher pour Lucien n'était plus un secret -dans le régiment; peut-être ce brave homme désirait-il qu'un duel le -débarrassât de ce jeune républicain, trop protégé pour le <i>vexer en -grand.</i></p> - -<p>Un matin le colonel le fit appeler, et Lucien ne fut introduit devant -ce dignitaire qu'après avoir attendu trois grands quarts d'heure dans une -antichambre malpropre, au milieu de la poussière des bottes que ciraient -trois lanciers.</p> - -<p>«—Ceci est fait exprès, se dit-il, et je ne puis déjouer cette -mauvaise volonté qu'en ne m'apercevant de rien.</p> - -<p>«—On m'a fait rapport, monsieur, dit le colonel en serrant les -lèvres et d'un ton de pédanterie marqué, on m'a fait rapport que vous -mangiez avec luxe chez vous. C'est ce que je ne puis souffrir. Riche ou -non riche, vous devez manger à la pension de cinquante-deux francs avec -MM. les lieutenants vos camarades. Adieu, monsieur, n'ayant autre chose à -vous dire.»</p> - -<p>Le cœur de Lucien bondissait de rage; il n'était pas habitué à ce -ton.</p> - -<p>«—Me voilà donc obligé de dîner avec des lieutenants qui me font -la mine! Ma foi, je pourrai dire comme Beaumarchais: «Ma vie est un -combat.» Eh bien, je supporterai cela en riant. Déverloy n'aura pas -la satisfaction de pouvoir répéter que je me suis donné la peine de -naître; je lui répondrai que je me donne aussi la peine de vivre.»</p> - -<p>Le surlendemain du jour où le colonel Malher lui avait donné l'ordre -relatif au dîner, il vit arriver chez lui l'adjudant sous-officier du -régiment, qui passait pour le confident et l'âme damnée du colonel.</p> - -<p>La seule distraction de notre héros était de faire de grandes -promenades sur le cheval vendu par le préfet. Lara avait un trot -magnifique et faisait trois lieues à l'heure.</p> - -<p>«—Monsieur, j'ai l'honneur de vous faire savoir, dit l'adjudant, -que la promenade de MM. les sous-lieutenants et lieutenants a été fixée à -un rayon de deux lieues.»</p> - -<p>Il prit un ton rogue et offrit de laisser par écrit la note des -accidents de terrain qui, sur les différentes routes marquaient le rayon -de deux lieues. La plaine stérile, exécrable et sèche où le génie de -Vauban a placé Nancy ne se change en collines un peu passables qu'à -trois lieues de distance.</p> - -<p>Lucien eût tout donné au monde en ce moment pour pouvoir jeter -l'adjudant par la fenêtre.</p> - -<p>«—Monsieur, lui dit-il d'un air doux, les lieutenants et -sous-lieutenants, quand ils montent à cheval dans le rayon voulu par -la loi, peuvent-ils aller au trot ou seulement au pas?</p> - -<p>«—Monsieur, je rendrai compte de votre question au colonel.»</p> - -<p>Un quart d'heure après, une ordonnance au galop lui apporta une -lettre:</p> - -<p>«Le sous-lieutenant Leuwen gardera les arrêts vingt-quatre heures pour -avoir déversé le ridicule sur un ordre du colonel Malher.»</p> - -<p>Pendant que Lucien conjuguait tous les temps du verbe <i>je -m'ennuie</i>, les officiers supérieurs du régiment eurent la naïveté -d'essayer une visite à M<sup>mes</sup> d'Hocquincourt, de Puy-Laurens, -de Marcilly, de Commercy, chez lesquelles allaient les officiers du -20<sup>e</sup> de hussards.</p> - -<p>M<sup>mes</sup> de Marcilly et de Commercy, qui étaient fort âgées, -affectèrent, en voyant les officiers supérieurs du 27<sup>e</sup> de -lanciers, une terreur, comme si, revenues en 93, elles eussent reçu la -visite du savetier du coin, revêtu de l'écharpe d'officier municipal.</p> - -<p>Les gens de M<sup>mes</sup> d'Hocquincourt et de Puy-Laurens avaient -ordre apparemment de se moquer de ces messieurs; leur passage dans -l'antichambre fut le signal d'éclats de rire scandaleux et excessifs. -Elles choisirent leurs propos de façon à pousser l'impertinence jusqu'au -point précis où elle devient grossièreté et peut déposer contre le -savoir-vivre de la personne qui l'emploie.</p> - -<p>«—Eh bien, le colonel avalait tout ça comme de l'eau, disait -Filloteau qui racontait l'aventure à Lucien.</p> - -<p>N'a-t-il pas voulu nous persuader, en sortant de chez cette M<sup>me</sup> -d'Hocquincourt, qui n'a pas cessé de rire en nous regardant, qu'au -fond nous avions été reçus avec bonté et gaîté, sans façons, comme -des amis.</p> - -<p>Morbleu! Dans le bon temps, quand nous traversions la France, de -Mayence à Bayonne, pour entrer en Espagne, comme nous eussions fait -voler les vitres d'une pisseuse comme celle-là!</p> - -<p>Une damnée vieille, la comtesse de Marcilly, je crois, nous a offert -à boire du vin, comme on le ferait à des charretiers.»</p> - -<p>Lucien apprit bien d'autres détails quand il put sortir.</p> - -<p>M. Bonnard l'avait présenté dans cinq ou six maisons de la bonne -bourgeoisie. Il y trouva la même affectation que chez M<sup>lle</sup> -Berchu et les mêmes prétentions à la bonhomie.</p> - -<p>Il s'aperçut, à son grand chagrin, que les maris bourgeois font -réciproquement la police sur leurs femmes, et sans doute, sans en -être convenus, uniquement par envie et méchanceté.</p> - -<p>Deux ou trois de leurs dames, pour employer leur langage, avaient de -fort beaux yeux, et ces yeux avaient daigné parler à Lucien.</p> - -<p>Mais comment arriver à leur parler en tête-à-tête?</p> - -<p>Le récit et la colère du bon Filloteau, la déconvenue des officiers -supérieurs, avaient réveillé chez lui l'esprit de contradiction.</p> - -<p>«—Il y a ici une société qui ne veut pas recevoir les gens -portant mon habit; essayons d'y pénétrer. Peut-être au fond sont-ils aussi -ennuyeux que les bourgeois, mais enfin il faut voir. Il me restera du -moins le plaisir d'avoir triomphé d'une difficulté. Il faudra que je -demande des lettres d'introduction à mon père.»</p> - -<p>Mais écrire à ce père sur un ton sérieux n'était pas chose facile; hors -de son comptoir, M. Leuwen avait l'habitude de ne pas lire jusqu'au -bout les lettres qui n'étaient pas amusantes.</p> - -<p>«—Plus la chose lui est facile, se disait Lucien, plus facilement -l'idée lui viendra de me faire quelque niche. Il fait les affaires de -bourse de M. Bonpain, le notaire du noble faubourg, qui dirige toutes -les quêtes faites en province par les fidèles du parti atteints par la -vision de Sainte-Pélagie. Ce M. Bonpain peut, sans difficulté, m'assurer -une réception brillante dans toutes les maisons de Nancy.»</p> - -<p>Il écrivit donc à son père.</p> - -<p>Au lieu du paquet énorme qu'il attendait avec impatience, il ne reçut -de la sollicitude paternelle qu'une toute petite lettre écrite sur le -papier le plus exigu possible.</p> - - -<p><span style="margin-left: 5%;">«Très aimable sous-lieutenant,</span></p> - -<p>«Vous êtes jeune, vous passez pour riche, vous vous croyez beau sans -doute, vous avez du moins un beau cheval, puisqu'il coûte deux cent -quarante louis, et, dans les pays où vous êtes, le cheval fait plus de -la moitié de l'homme. Il faut que vous soyez encore plus piètre qu'un -saint-simonien ordinaire, pour ne pas avoir su vous ouvrir les maisons -des noblaillons de Nancy.</p> - -<p>«Je parie que Melin, votre domestique, est plus avancé que vous, et -n'a que l'embarras du choix pour ses soirées.</p> - -<p>«Mon cher Lucien, <i>studiate la matematica</i>, et devenez profond. -Votre mère se porte bien, ainsi que votre dévoué serviteur.</p> - -<p><span style="margin-left: 60%;">«FRANÇOIS LEUWEN.»</span></p> - - -<p>Lucien se serait donné au diable après une pareille lecture. Pour -l'achever, le soir, en rentrant de cette promenade qui ne pouvait se -prolonger au delà de deux lieues, il vit son domestique Mélin, assis -dans la rue devant une boutique, an milieu d'un cercle de femmes où -l'on riait beaucoup.</p> - -<p>«—Mon père est un sage, et moi je ne suis qu'un sot,» se -dit-il.</p> - -<p>Il remarqua presque au moment même, un cabinet littéraire situé dans -la rue de la Pompe; il renvoya son cheval et entra dans la boutique -pour changer de pensées et essayer de se dépiquer un peu.</p> - -<p>Le lendemain, dès sept heures du matin, le colonel le fit appeler.</p> - -<p>«—Monsieur, lui dit-il d'un air hautain, mais contraint au fond, -il peut y avoir des républicains, c'est un malheur pour la France; mais -j'aimerais autant qu'ils ne fussent pas dans le régiment que le roi m'a -confié.»</p> - -<p>Et comme Lucien le regardait d'un air étonné:</p> - -<p>«—Il est inutile de nier, monsieur, vous passez votre vie au -cabinet littéraire de Schmidt, rue de la Pompe, vis-à-vis de l'hôtel de -Pontlevé. Ce lieu est signalé comme l'antre de l'anarchie où vont les -plus effrontés jacobins de Nancy. Vous n'avez pas eu honte de vous -lier avec les va-nu-pieds qui s'y donnent rendez-vous!</p> - -<p>Sans cesse on vous voit passer devant cette boutique et vous échangez -des signes avec ces gens-là. Je vais jusqu'à croire que c'est vous qui -êtes l'anonyme de Nancy, signalé par le ministre à M. le général baron -Thérance comme ayant envoyé quatre-vingts francs pour la souscription -à l'amende de la <i>Tribune...</i></p> - -<p>Ne dites rien, monsieur, s'écria le colonel en colère, comme Lucien -semblait vouloir prendre la parole. Si vous aviez le malheur d'avouer -une telle sottise, je serais obligé de vous envoyer au quartier -général, à Metz, et je ne veux pas perdre un jeune homme qui déjà une -fois a manqué son état.»</p> - -<p>Lucien était furieux. Pendant que le colonel parlait, il eut deux ou -trois fois la tentation de prendre une plume sur une large table de -sapin, tachée d'encre, qui le séparait de ce despote de mauvais goût, -et d'écrire sa démission.</p> - -<p>La perspective des plaisanteries de son père l'arrêta. Quelques minutes -plus tard, il trouva plus digne d'un homme de forcer le colonel à -reconnaître qu'on l'avait trompé ou qu'il voulait tromper.</p> - -<p>«—Colonel, dit-il d'une voix tremblante de colère, mais du reste -se contenant assez bien, j'ai été renvoyé de l'École polytechnique, il est -vrai; on m'a appelé républicain, je n'étais qu'étourdi. Excepté la -chimie et les mathématiques, je ne sais rien; je n'ai point étudié la -politique. Si j'entrevois les plus graves objections à toutes les formes -de gouvernement, je ne puis avoir d'avis sur celui qui convient à la -France.</p> - -<p>«—Comment, monsieur, vous osez avouer que vous ne comprenez -pas que le seul gouvernement du roi . . . . . . . . . . . . . . . . . . . -. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . -. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .»</p> - -<p>Nous supprimons trois pages du discours que le brave colonel répétait -tout d'entrain d'après le journal de Paris, reçu la veille.</p> - -<p>«—Je l'ai pris de trop haut avec ce troupier,» se dit Lucien -pendant ce long sermon, et il chercha une phrase qui dit beaucoup en peu -de mots.</p> - -<p>«—Je suis entré hier pour la première fois dans ce cabinet -littéraire. Je donnerai cinquante louis à qui prouvera le contraire.</p> - -<p>«—Il ne s'agit pas ici d'argent, répliqua le colonel avec -amertume; on sait que vous en avez beaucoup et il paraît que vous le savez -mieux que personne. Hier, monsieur, vous avez lu le <i>National</i>, et -vous n'avez ouvert ni le <i>Journal de Paris</i>, ni les <i>Débats</i> qui -tenaient le milieu de la table.</p> - -<p>«—Il y avait là un observateur exact,» pensa Lucien, et il se mit -à raconter tout ce qu'il avait l'ait dans ce cabinet.</p> - -<p>À force de petits détails terre à terre, il parvint pourtant à -convaincre le colonel Malher: 1°, que réellement il avait lu le journal -la veille pour la première fois depuis son arrivée au régiment; 2°, -qu'il n'avait passé que quarante minutes au cabinet littéraire Schmidt; -3°, qu'il y avait été retenu tout ce temps uniquement par un grand -feuilleton de six colonnes sur <i>Don Juan</i> de Mozart.</p> - -<p>Ce qu'il offrit de prouver en répétant les principales idées (y en -avait-il?) du feuilleton.</p> - -<p>Après une séance de deux heures et le contre-examen le plus vétilleux -de la part du colonel, Lucien sortit, pale de colère. La mauvaise foi -de Malher était évidente, mais il avait eu le plaisir de le réduire -au silence sur tous les points de l'accusation.</p> - -<p>«—J'aimerais mieux vivre avec les laquais de mon père! se dit-il -dans la journée; mais toute ma vie je passerais pour un sot aux yeux de -nos amis si, à vingt-trois ans et avec un cheval de deux cent quarante -louis, je faisais fiasco dans un régiment juste milieu.</p> - -<p>Pour qu'au moins, en cas de démission, on ait quelque action de moi à -citer à Paris, il faut que je me batte. Cela est d'usage en entrant -dans un régiment. Du moins, on le croit dans les salons, et, ma -foi! si je perds la vie, je ne perdrai pas grand'chose.»</p> - -<p>Deux heures plus tard, après le pansement du soir, dans la cour de la -caserne, il dit à quelques officiers qui sortaient en même temps que -lui:</p> - -<p>«—Des espions m'ont accusé, auprès du colonel, du plus plat de -tous les péchés: on veut que je sois républicain et pilier du cabinet -littéraire. Je voudrais connaître l'accusateur pour d'abord me justifier -à ses yeux, et ensuite lui faire deux ou trois petites caresses avec ma -cravache.»</p> - -<p>Il y eut un moment de silence complet, et ensuite on parla d'autre -chose.</p> - -<p>Le soir, le domestique de Lucien lui remit une jolie lettre, fort bien -pliée; il n'y vit qu'un seul mot: <i>Renégat.</i></p> - -<p>En ce moment, il était l'homme le plus malheureux de tous les régiments -de lanciers de l'armée.</p> - -<p>«—Voilà comme ils font toutes leurs affaires. Qui avait dit à ces -pauvres républicains que je pensais comme eux? Sais-je moi-même ce que -je pense?»</p> - -<p>Le lendemain, comme il parlait encore de républicanisme à deux ou trois -officiers:</p> - -<p>«—Mon cher, lui dit l'un d'eux, vous nous ennuyez toujours de la -même chanson. Que diable cela nous fait-il, à nous, que vous ayez été à -l'École polytechnique, qu'on vous ait calomnié, qu'on vous ait chassé, -etc...</p> - -<p>«—Je suis déterminé à ne pas me laisser accuser de -républicanisme. Je désire marquer ma déclaration par un coup d'épée, et je -vous serais fort obligé, monsieur, si vous vouliez bien en donner un à un -ennuyeux.»</p> - -<p>Ce mot sembla rendre la vie à tous ces pauvres jeunes gens. Lucien vit -bientôt vingt officiers autour de lui.</p> - -<p>Ce duel fut une bonne fortune pour tout le régiment; il eut lieu le -soir même dans un coin de rempart bien triste et bien sale.</p> - -<p>On se battit à l'épée, et les deux adversaires furent blessés, mais -sans que l'État fût menacé de perdre aucun des deux.</p> - -<p>Lucien avait un grand coup d'épée dans le haut du bras droit.</p> - - -<p class="center">* * *</p> - - -<p>Le chirurgien-major du régiment, le chevalier Billars, comme il se -faisait appeler, sorte de charlatan assez bon homme, natif des -Hautes-Alpes, passait chez Lucien des journées entières.</p> - -<p>«La bibliothèque du sous-lieutenant, comme disait le chevalier, se -trouvant fournie des meilleures éditions, telles que cognac de 1810, -kirschwasser de dix ans, vin du Rhin de trente ans, etc.»</p> - -<p>Lucien apprit par ce chirurgien qu'il y avait à Nancy un médecin -célèbre par son talent, et fort bien venu de tout le monde, à cause de son -éloquence et de son ostracisme.</p> - -<p>De tout ce que disait le chevalier Billars, Lucien comprit que ce -docteur pourrait bien être le <i>factotum</i> de la ville, et, dans tous -les cas, un intrigant amusant à voir.</p> - -<p>«—Il faut absolument, mon cher docteur, que vous m'ameniez demain -ce M. Dupoirier. Dites-lui que je suis en danger.</p> - -<p>«—Mais vous n'êtes pas en danger.</p> - -<p>«—Mais n'est-il pas amusant de commencer par un mensonge les -relations avec un fameux intrigant? Une fois qu'il sera ici, ne me -contredites en rien; laissez-moi dire, nous en entendrons de belles sur -Henri V et peut-être nous amuserons-nous un peu.</p> - -<p>«—Votre blessure est tout à fait chirurgicale et je ne vois pas -ce qu'un docteur en médecine...»</p> - -<p>Dès le lendemain, le docteur Dupoirier parut, conduit par le chevalier -Billars.</p> - -<p>Il ne fut pas deux minutes avec Lucien qu'il se mit à lui frapper -familièrement sur le ventre en lui parlant, chose d'autant plus -singulière que celui-ci était couché.</p> - -<p>Ce docteur Dupoirier était un homme de cinquante ans, énergique, -maigre, assez bien fait; une contenance vulgaire, un grand nez, et une -bouche qui n'en finissait plus.</p> - -<p>Cette physionomie était animée par des petits yeux gris presque cachés -par des sourcils épais et grisonnants. Ces petits yeux brillaient d'une -vivacité d'hyène ou de bête féroce.</p> - -<p>Notre héros s'était figuré assez légèrement qu'il s'amuserait sans -peine aux dépens d'une sorte de bel esprit de province, hâbleur de son -métier. Il trouva que la logique de la province vaut mieux que ses petits -travers.</p> - -<p>Loin de mystifier Dupoirier, il eut toutes les peines du monde à ne pas -tomber lui-même dans quelque ridicule.</p> - -<p>«—Quoi? lui disait le docteur, vous, homme bien né, avec des -mœurs élégantes, de la fortune, une jolie position dans le monde, une -éducation délicate, vous vous jetez dans l'ignoble juste milieu; non -pas dans la guerre véritable dont même les misères ont tant de noblesse -et de charme pour les cœurs généreux, mais dans la guerre de -maréchaussée, dans la guerre dont l'expédition de la rue Transnonain -est la bataille de Marengo!</p> - -<p>«—Mon cher chevalier, dit Lucien au docteur Billars, qui se -scandalisait et se croyait obligé à une défense du juste milieu, mon -cher chevalier, je vais raconter à M. Dupoirier quelques petits écarts -de jeunesse que je vous confierai plus tard, mais que je préfère ne -confier qu'à une personne à la fois.»</p> - -<p>Malgré une déclaration aussi vive, il eut toutes les peines du monde à -se défaire de M. Billars qui se sentait l'envie de parler politique.</p> - -<p>Dupoirier continua comme s'il avait connu notre héros depuis des -mois.</p> - -<p>«—Vous allez végéter dans l'ennui et la petitesse d'une garnison. -Un tel rôle n'est pas fait pour un homme comme vous. Quittez-le au plus -vite.</p> - -<p>«Le jour où on tirera le canon, le canon national, celui qui fera -palpiter tous les cœurs français—le mien, monsieur, tout comme le -vôtre—vous distribuerez quelques centaines de louis dans les -bureaux, et vous serez sous-lieutenant, puisque déjà vous l'avez été une -fois.</p> - -<p>«Qu'importe à quelqu'un de votre trempe de faire la guerre comme -sous-lieutenant ou comme capitaine? Laissez la petite vanité de -l'épaulette aux demi-sots; la votre est de payer noblement sa dette à -la patrie.</p> - -<p>«L'essentiel, dans ce siècle douteux, est de l'aire preuve du seul -genre de mérite qui ne soit pas susceptible d'hypocrisie.»</p> - -<p>Ces choses d'une nature si personnelle et qui pouvaient paraître -offensantes, perdent tout à être écrites. Il fallait les entendre -raconter par un fanatique plein de fougue comme le docteur. Il savait -donner aux choses les plus personnelles, aux conseils intimes les -moins demandés, un tour si vif, si amusant, tellement éloigné de -l'apparence de vouloir prendre un ton de supériorité, et les manières -qui accompagnaient ces étranges paroles étaient si burlesques, les -gestes d'une vulgarité si plaisante, que Lucien manqua tout à fait du -courage nécessaire pour remettre le docteur à sa place, et c'est sur -quoi le docteur comptait. Délivré tout à coup et d'une façon si -imprévue, par un vieux médecin de province, de l'ennui qui l'accablait -depuis six semaines:</p> - -<p>«Je serais ridicule, se disait-il en pleurant presque à force de rire -intérieur et contenu, si je faisais entendre à ce bouffon prêchant la -croisade, que ses façons ne sont pas précisément celles qui conviennent -à une première visite. Et, d'ailleurs, que gagnerais-je à l'effaroucher -et à m'en priver?»</p> - -<p>Tout ce qu'il put faire, ce fut de frustrer l'attente de ce fougueux -partisan des prêtres et de Henri V, qui voulait le confesser, et qui ne -parvint tout au plus qu'à lui adresser, sans en être interrompu, une -foule de phrases inconvenantes.</p> - -<p>Mais, comme un véritable apôtre, Dupoirier semblait accoutumé à cette -absence de réponses, et n'en eut l'air nullement déferré.</p> - -<p>Lucien ne put tromper ce savant médecin que sur l'état de sa santé. Il -ne voulut pas que le docteur pût deviner qu'il avait été appelé en sa -qualité d'homme singulier, et il se prétendit fort tourmenté par la -<i>goutte volante</i>, maladie qu'avait son père et dont il savait par -cœur tous les symptômes.</p> - -<p>Le docteur l'interrogea avec attention et ensuite lui donna des avis -sérieux. Il restait debout, mais ne s'en allait point, et redoublait de -flatteries brusques, incisives, dans le but de faire parler Lucien.</p> - -<p>Notre héros se sentit tout à coup le courage de parler sans rire.</p> - -<p>«—Je ne prétends pas le nier, monsieur, je ne me regarde pas -comme <i>né sous un chou</i>; j'entre dans la vie avec certains avantages. -Je trouve en France deux ou trois maisons de commerce qui se disputent le -monopole des avantages sociaux. Dois-je m'enrôler dans la maison -<i>Henri V et Cie</i>, ou dans la maison <i>Carel et Cie?</i> En attendant -que je puisse faire un choix, j'ai accepté un petit intérêt dans la maison -<i>Philippe</i>, la seule qui soit à même de faire des offres réelles, car -moi, je vous l'avoue, je ne crois qu'au positif. J'ai l'avantage -d'apprendre mon métier, quelque respectables et considérables que soient -le parti de la république et celui de Henri V; ni l'un ni l'autre ne -peuvent me donner le moyen d'apprendre à faire agir un escadron dans la -plaine. Quand je saurai mon métier, dans le but d'arriver à une belle -position, je m'attacherai définitivement à celle de ces trois maisons de -commerce qui me fera les meilleures conditions.»</p> - -<p>À cette sortie imprévue et dite d'une voix humble, le docteur eut l'air -intimidé.</p> - -<p>«—Mais vous respectez, monsieur, tout ce qui est respectable, -dit-il avec onction et en changeant le ton satanique qu'il avait eu -jusque-là.</p> - -<p>«—Je respecte toutou rien, mon cher docteur, répliqua -Lucien,—et comme le docteur semblait étonné:</p> - -<p>«Je respecte tout ce que respectent mes amis; mais quels seront mes -amis?»</p> - -<p>Le docteur tomba tout à coup dans le genre plat; il fut réduit à parler -devoir, dévouement, idées antérieures à toute expérience dans la -conscience, de l'honneur, etc.</p> - -<p>«—Tout cela est vrai ou tout cela est faux, peu m'importe, -continua Lucien de l'air le plus indifférent; je n'ai pas étudié la -théologie, nous ne sommes encore que dans la région des intérêts positifs. -Si jamais nous avons du loisir, nous pourrons nous enfoncer ensemble dans -les profondeurs de la philosophie allemande. Elle explique fort bien, -par un appel à la foi, ce dont elle ne peut rendre compte par le -raisonnement. Et comme j'avais l'honneur de vous le dire, monsieur, je -n'ai pas encore décidé si, par la suite, je prendrai de l'emploi dans -la maison de commerce qui place la foi connue chose nécessaire dans -sa mise de fonds.</p> - -<p>«—Adieu, monsieur, je vois que vous serez des nôtres, reprit -le docteur de l'air le plus satisfait; nous sommes tout à fait d'accord,» -ajouta-t-il en tapant sur le ventre de Lucien.</p> - -<p>«—Je vais chasser pour quelque temps, j'espère, les attaques de -votre goutte volante.»</p> - -<p>Le docteur écrivit une ordonnance et disparut.</p> - -<p>«—Il est aussi niais, se dit-il, que tous ces petits Parisiens -qui passent ici, chaque année, pour aller voir le camp de Lunéville. Il -récite avec intelligence une leçon qu'il aura apprise à Paris de -quelques-uns de ces athées de l'Institut.</p> - -<p>«Tout ce machiavélisme si joli n'est que du bavardage, et l'ironie qui -est dans ses discours n'est pas encore dans son âme; mais nous en -viendrons à bout.»</p> - - -<p class="center">* * *</p> - - -<p>Le lendemain, de fort bonne heure, le docteur Dupoirier frappait à la -porte de Lucien.</p> - -<p>Il entrait dans ses projets d'éviter la présence du Dr Billars, car il -comptait employer des arguments qu'il était bien aise de ne communiquer -qu'à une personne à la fois, et il fallait être maître de les nier au -besoin. Il voulut étaler devant ce jeune homme de vingt-trois ans, privé -de société, les noms des maisons de bonne compagnie et des jolies femmes -de Nancy.</p> - -<p>«—Ah! infâme coquin, se dit Lucien, je le devine. Ce qui -m'intéresse surtout, mon cher docteur, fit-il d'un air froid, c'est ce -projet de réforme du Code civil. Le partage peut avoir des conséquences -pour mon intérêt, car je ne suis pas sans avoir quelques arpents au -soleil...</p> - -<p>«—Vous voudriez donc qu'à la mort du père de famille, il n'y eût -pas de partage égal entre les frères?</p> - -<p>«—Certainement, monsieur, ou alors nous tombons dans les horreurs -de la démocratie; nos familles nobles, l'espoir de la France, s'ennuient, -elles vivent à la campagne et font beaucoup d'enfants.</p> - -<p>Que ferons-nous dans vingt ans, quand il faudra pourvoir tous ces -enfants?</p> - -<p>Que ferons-nous des fils cadets et comment les placer sous-lieutenants -à l'armée, après le vol qu'on a laissé prendre à ces maudits -sous-officiers? Mais c'est une question à traiter plus tard, une question -secondaire. Je placerai dans l'Église au moins un des fils de tout bon -gentilhomme, comme l'Angleterre nous en donne l'exemple.</p> - -<p>Je dis que même parmi la canaille, le partage ne doit pas être égal. Si -vous n'arrêtez le mal, bientôt tous vos paysans sauront lire. Il faut -donc commencer par établir, sous prétexte de convenance de la bonne -culture, que jamais la terre ne sera divisée en morceaux de moins d'un -arpent... Prenons pour exemple ce que nous connaissons, car c'est là -toujours la marche la plus sûre. Voyons de près les intérêts des -familles nobles de Nancy....»</p> - -<p>Bientôt le docteur en fut à répéter que M<sup>me</sup> d'Hocquincourt était la -femme la plus séduisante de la ville, qu'elle avait plus d'esprit que -M<sup>me</sup> de Puy-Laurens, enfin, que M<sup>me</sup> de Chasteller était un fort bon parti.</p> - -<p>«—Mon cher docteur, répondit Lucien, si j'étais d'humeur à me -marier, mon père a mieux que cela pour moi. Il est tel parti, à Paris, qui -est aussi riche que toutes ces dames prises ensemble.</p> - -<p>«—Mais vous oubliez une petite circonstance, dit le docteur avec -emphase, la naissance...</p> - -<p>«—Certainement, cela a son poids. Une jeune personne qui porte le -nom de Montmorency, de La Trémoille, dans ma position, cela peut bien -équivaloir à cent mille francs, même deux cent mille. Mais, mon cher -docteur, votre noblesse de province est inconnue à trente lieues.</p> - -<p>«—Comment, monsieur, reprit Dupoirier indigné, M<sup>me</sup> -de Commercy, cousine de l'empereur d'Autriche, qui descend des maisons de -Lorraine...?</p> - -<p>«—Absolument, cher docteur, Paris ne connaît la noblesse de -province que par les discours ridicules des trois cents députés de M. de -Villèle.</p> - -<p>Si je tenais absolument au mariage, mon père me déterrerait quelque -banquière (?) hollandaise, enchantée de régner dans le salon de ma mère, -et fort empressée d'acheter cet avantage avec un million.»</p> - -<p>Au son de ce mot de million, un changement parut sur la physionomie du -docteur.</p> - -<p>Il crut Lucien absolument sans cœur et commença à estimer notre -héros.</p> - -<p>«—Si ce garçon-là avait passé quatre ans au régiment et fait deux -voyages à Prague, il vaudrait mieux que nos d'Antin et nos Roller. Du -moins, quand nous sommes entre nous, il ne fait pas de pathos.»</p> - -<p>Après trois semaines de retraite forcée, rendue moins ennuyeuse par la -présence presque continue du docteur, Lucien fit sa première sortie, et -ce fut pour aller chez la directrice de la poste, la bonne M<sup>lle</sup> -Prichard, dévote célèbre. Là, il s'assit sous prétexte de fatigue, il -entra en conversation d'un air sage et discret, et enfin s'abonna à la -<i>Quotidienne</i>, à la <i>Mode</i>, et au <i>Journal de Paris</i>, alors le plus -éhonté des ministériels.</p> - -<p>La maîtresse de poste regardait avec vénération ce jeune homme en -uniforme et fort élégant, qui prenait un si grand nombre d'abonnements -et à de tels journaux.</p> - -<p>Lucien avait compris que, dans un régiment juste milieu, tous les rôles -valaient mieux que celui de républicain, c'est-à-dire d'homme qui se bat -pour un gouvernement qui n'a point d'argent à donner. Plusieurs honorables -députés ne comprennent pas <i>à la lettre</i> un tel degré d'absurdité, et -trouvent cela <i>immoral</i><a name="FNanchor_1_4" id="FNanchor_1_4"></a><a href="#Footnote_1_4" class="fnanchor">[1]</a>.</p> - -<p>«—Il est évident que si je reste homme raisonnable, je ne -trouverai pas ici un pauvre petit salon où passer la soirée avec deux -femmes. Ces gens-ci m'ont l'air à la fois trop fiers et trop bêtes pour -comprendre la raison.</p> - -<p>Républicain, je viens de me battre pour prouver que je ne le suis pas; -il ne me reste d'autre mascarade dans cette triste garnison que celle -d'ami des privilèges et de la religion qui les soutient.</p> - -<p>On m'objectera la simplicité de mon nom bourgeois; je répondrai en -montrant que j'ai de l'argent; le colonel Malher me pourchasse, parbleu! -je vais essayer de le battre à coups de bonne compagnie. Ce docteur -Dupoirier me sera fort utile; il m'a tout l'air de ces gens qui -s'attachent aux privilégiés avec l'office de penser pour eux. Ce fut -jadis le rôle de Cicéron auprès des praticiens de Rome, amollis et -amoindris par un siècle d'aristocratie heureuse et tranquille.»</p> - -<p>Le soir du jour où Lucien s'était permis une première sortie, le -docteur était chez lui; il prêchait sur les ouvriers dont la misère devait -renverser Louis-Philippe. Comme cinq heures sonnaient, il s'arrêta tout -à coup au milieu d'une phrase commencée et se leva.</p> - -<p>«—Qu'avez-vous donc, docteur? dit Lucien.</p> - -<p>«—C'est le moment du salut!» Et le docteur lui expliqua cette -cérémonie religieuse avec une voix pieuse, contrite, à peine articulée, -qui faisait un étrange contraste avec la voix criarde, hardie, perçante, -qui lui était si naturelle.</p> - -<p>«—Que dirait-on de moi, cher docteur, si je vous -accompagnais?</p> - -<p>«—Bien ne vous ferait plus d'honneur, répondit celui-ci sans -se fâcher le moins du monde du rire de Lucien, sans même s'en apercevoir; -mais je dois en conscience m'opposer à cette seconde sortie comme je l'ai -fait à la première. L'air frais du soir peut ramener l'inflammation, et -si nous arrivons à offenser l'artère, bonsoir à la compagnie.</p> - -<p>«—N'avez-vous pas d'autres objections?</p> - -<p>«—Vous vous exposerez à des plaisanteries voltairiennes et -ironiques de la part de vos camarades.</p> - -<p>«—Bah! ils sont trop courtisans pour cela. Le colonel nous a dit -à l'ordre, le premier samedi après notre arrivée, et d'un air significatif, -qu'il allait à la messe.</p> - -<p>«—Et toutefois neuf de vos camarades ont manqué à ce devoir -dimanche dernier. Mais, au fait, que vous importent les plaisanteries? -On sait dans Nancy comment vous les réprimez. Et d'ailleurs, votre sage -conduite a déjà porté ses fruits.</p> - -<p>Pas plus tard qu'hier, comme on racontait chez M. le marquis de -Pointcarré que vous étiez un pilier du cabinet littéraire de ce polisson -de Schmidt, M<sup>me</sup> de Chasteller a répondu que sa femme de -chambre, qui passe sa vie aux fenêtres sur la rue de la Pompe, lui avait -dit que c'était bien à tort que le colonel Malher vous avait fait une -scène sur cet article. Jamais elle ne vous avait vu entrer dans cette -boutique, et qu'à vous voir passer sur votre beau cheval, avec votre air -élégant et soigné, vous n'aviez pas l'air du tout... excusez les propos -plus justes qu'élégants d'une femme de chambre,—et le docteur -hésitait.</p> - -<p>«—Allons, allons, cher docteur, je ne m'offense que de ce -qui peut me nuire.</p> - -<p>«—... Vous n'aviez pas l'air du tout d'un manant de -républicain.</p> - -<p>«—Je vous avouerai, monsieur, reprit Lucien avec un grand -sérieux, que je ne puis me faire à l'idée d'aller lire dans une -boutique.—Ce dernier mot fut lancé avec bonheur.—D'ici à peu -de jours je pourrai vous offrir le petit nombre de journaux dont un -honnête homme peut avouer la lecture.</p> - -<p>«—Je le sais, je le sais... dit le docteur avec un petit air de -satisfaction provinciale; M<sup>lle</sup> la directrice de la poste, qui -pense bien, nous a dit ce matin que nous posséderions bientôt une -<i>cinquième Quotidienne</i> dans Nancy.</p> - -<p>«—Ceci est trop fort, pensa Lucien. Cette figure hétéroclite se -moquerait-elle de moi?»</p> - -<p>Ce mot de <i>cinquième Quotidienne</i> avait été dit avec un accent -contrit bien fait pour inquiéter la vanité de notre héros.</p> - -<p>«—Nous allons bientôt voir»; il passa un habit et suivit le -docteur au salut.</p> - -<p>Cette cérémonie pieuse avait lieu aux <i>Pénitents</i>, jolie petite -église très proprement blanchie à la chaux et sans autre ornement que des -confessionnaux en bois de noyer bien luisant. Lucien s'aperçut bien -vite qu'il n'y avait là que la très bonne compagnie du pays. (Toute la -bourgeoisie de l'Est de la France est croyante.)</p> - -<p>Il vit le bedeau offrir un sou à une femme du peuple, point mal mise, -qui, voyant une église ouverte, fit mine d'y entrer.</p> - -<p>«—Passez, la mère, ceci est une chapelle particulière.»</p> - -<p>L'offre était évidemment une insulte; la petite bourgeoise rougit -jusqu'au blanc des yeux et laissa tomber le sou. Le bedeau regarda s'il -n'était pas vu et remit le sou dans sa poche.</p> - -<p>«—Toutes ces femmes qui m'entourent et le peu d'hommes qui les -accompagnent, ont une physionomie parfaitement convenable. Le docteur ne -se moque pas plus de moi que tout le monde; c'est tout ce que je -puis prétendre.»</p> - -<p>Une fois sa vanité rassurée, Lucien s'amusa infiniment.</p> - -<p>«—C'est comme à Paris, se dit-il. La noblesse se figure que la -religion rend les hommes plus faciles à gouverner, et mon père dit que -c'est la haine pour les prêtres qui a fait tomber Charles X. Ce n'est pas -tout d'être venu ici. Il faut y être comme tout le monde,» et il eut -recours au docteur.</p> - -<p>Aussitôt celui-ci quitta sa place et alla demander un livre à -M<sup>me</sup> la comtesse de Commercy, qui en avait plusieurs, portés -dans un sac de velours par sa demoiselle de compagnie. Le docteur revint -avec un petit in-quarto superbe, et expliqua à Lucien les armes qui -chamarraient cette reliure magnifique.</p> - -<p>Un coin de l'écusson était occupé par l'aigle de la maison de -Habsbourg. M<sup>me</sup> la comtesse de Commercy appartenait, en effet, -à la maison de Lorraine, mais à une branche aînée, injustement dépossédée, -et, par une conséquence peu claire, se croyait plus noble que l'empereur -d'Autriche.</p> - -<p>En écoutant ces belles choses, Lucien, persuadé qu'on le regardait, et -craignant par-dessus tout de rire, étudiait attentivement les alérions -de Lorraine, frappés sur la couverture avec des fers à froid. Vers la -fin du salut, Lucien, dont la chaise touchait presque celle du docteur, -s'aperçut que, sans être indiscret, il pouvait faire voir qu'il -entendait la conversation qu'avaient avec lui cinq ou six dames d'un -âge mûr.</p> - -<p>Ces dames s'adressaient au <i>bon docteur</i>, comme elles -l'appelaient, mais il était plus qu'évident que le but de ces dialogues -était en l'honneur du brillant uniforme dont la présence dans la chapelle -des <i>Pénitents</i> faisait événement ce soir-là.</p> - -<p>«—C'est ce jeune officier millionnaire qui s'est battu il y a -quinze jours, disait une dame placée à côté du docteur.</p> - -<p>«—Mais on le disait blessé à mort, répliqua sa voisine.</p> - -<p>«—Le bon docteur l'a sauvé, ajouta une troisième, des portes du -tombeau.</p> - -<p>«—Mais ne le disait-on pas républicain?</p> - -<p>«—Vous voyez bien que non: il est des nôtres.</p> - -<p>«—Vous aurez beau dire, ma chère, on m'a juré qu'il est proche -parent de Robespierre, qui était d'Amiens. Leuwen est un nom du Nord.»</p> - -<p>Lucien se voyait le sujet des conversations; il y avait plusieurs mois -que rien de semblable ne lui était arrivé.</p> - -<p>«—J'occupe trop ces provinciaux, se dit-il, pour que tôt on tard, -le docteur ne me présente pas à ces dames qui me font l'honneur de me -croire de la famille de feu M. de Robespierre. Je passerai mes soirées -à entendre les mêmes choses que je viens d'entendre ici, et on aura de -la considération pour moi.»</p> - -<p>À ce moment, il était question d'une souscription en faveur du célèbre -M. Cochin<a name="FNanchor_2_2" id="FNanchor_2_2"></a><a href="#Footnote_2_2" class="fnanchor">[2]</a>, avocat du plus grand mérite, le Cicéron de la légitimité, -qui, deux ou trois fois par an, à la Chambre des députés, montrait un -talent de premier ordre et sauvait le parti du ridicule.</p> - -<p>Comme tous les hommes occupés d'une grande pensée et qui ont l'âme -éloquente, M. Cochin pouvait être obligé de vendre ses terres.</p> - -<p>«—Je donnerais bien la pièce d'or, mais ce M. Cochin, après tout, -n'est pas né, dit la marquise de Marcilly. Je ne porte avec moi que de -l'or, et je prie le bon docteur d'envoyer sa servante chez moi, demain, -après la messe de sept heures et demie, je remettrai quelque argent.</p> - -<p>«—Votre nom, madame la marquise, répondit le docteur, commencera -justement la page 14 de mon grand registre à dos élastique, que j'ai -reçu ou plutôt que nous avons reçu de nos amis de Paris.</p> - -<p>«—Et moi, dit Lucien tout haut, j'oserai prier M. Dupoirier de -m'inscrire pour quarante francs. Mais j'aurai l'ambition de voir mon -nom figurer immédiatement après celui de madame; cela me portera -bonheur.</p> - -<p>«—Bien, fort bien, jeune homme, s'écria Dupoirier d'un air -paternel et sacerdotal.</p> - -<p>«—Si mes camarades savent ceci, se dit Lucien, les épithètes de -cafard vont pleuvoir, et gare au second duel. Mais comment le -sauraient-ils? Ils ne voient pas ce monde-ci. Tout au plus le colonel, par -ses espions, et ma foi, tant mieux! Cafard pour le gouvernement, vaut -mieux que républicain.»</p> - -<p>Vers la fin du service, le cœur de Lucien eut un grand sacrifice à -faire; malgré un pantalon blanc, de la plus exquise fraîcheur, il fallut -se mettre à deux genoux sur la pierre sale de la chapelle des -<i>Pénitents.</i></p> - - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_1_4" id="Footnote_1_4"></a><a href="#FNanchor_1_4"><span class="label">[1]</span></a><i>Historique!</i> (Note de Beyle.)</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_2_2" id="Footnote_2_2"></a><a href="#FNanchor_2_2"><span class="label">[2]</span></a>Berryer.</p></div> - - -<p class="center">* * *</p> - - -<p>En sortant, il vit son pantalon terni sans ressources; mais ce petit -malheur était peut-être un mérite, et il affecta de marcher lentement, -et de façon à ne pas dépasser les groupes des dévotes qui s'avançaient -au petit pas dans la rue solitaire.</p> - -<p>«—Je suis curieux de savoir ce que le colonel pourra trouver à -reprendre à ceci?»</p> - -<p>Le docteur le rejoignit, et, comme dissimuler n'était pas le fort de -Lucien, il laissa entrevoir quelque chose de cette idée à son nouvel ami.</p> - -<p>«—Votre colonel n'est qu'un plat juste milieu, un pauvre hère -toujours tremblant de trouver sa destitution dans le <i>Moniteur</i>, -répondit le docteur. Mais je ne vois pas ici le manchot libéral et décoré -à Brienne, qui lui sert d'espion.»</p> - -<p>Vers la fin de la rue qu'il avait parcourue fort lentement, Lucien, qui -prêtait l'oreille aux propos qu'on tenait sur son compte, craignit que -sa joie ne se trahît; il fit un demi-salut, très grave aux dames dévotes -près desquelles il marchait, et serra la main avec affection an docteur.</p> - -<p>Il monta à cheval et, passant devant le cabinet littéraire de Schmidt, -il remarqua l'officier libéral manchot qui, placé derrière la vitre, -lisait la <i>Tribune</i> et l'épiait du coin de l'œil.</p> - -<p>Le lendemain, il n'était question dans la haute société de Nancy, que -de la présence d'un uniforme dans la chapelle des <i>Pénitents</i>; ce -fut un jour de triomphe pour Lucien. Il n'osa hasarder la messe basse de -huit heures.</p> - -<p>«—Cela aurait des conséquences, pensait-il; il faudrait m'y -trouver toutes les fois que je ne suis pas de service.»</p> - -<p>Vers les dix heures, il alla en grande pompe acheter un eucologe, ou -livre de prières, magnifiquement relié par Müller. Il eut soin de -choisir le libraire de Mgr l'évêque, et il admira longtemps le portrait -de ce prélat. Il ne voulut point permettre que le livre saint fût -enveloppé dans du papier de soie: il trouva plus profitable de le porter -fièrement sous son bras gauche.</p> - -<p>Il alla ainsi porter lui-même quarante francs à M. Dupoirier; il obtint -de lire la liste des souscripteurs pour M. Cochin, et remarqua que le -haut des pages était toujours tenu par les noms précédés d'un <i>de</i>, -et, par un hasard sans doute arrangé, le seul nom de Lucien Leuwen fit -exception. En le reconduisant, Dupoirier lui dit d'un air profond:</p> - -<p>«—Soyez assuré, cher monsieur, que votre colonel ne vous laissera -plus debout quand il aura à vous parler chez lui.»</p> - -<p>Jamais prédiction ne sembla destinée à s'accomplir avec plus de -rapidité. Quelques heures plus tard, le colonel, que Lucien salua de -loin à la promenade, lui fit signe d'approcher et l'invita à dîner -d'une façon embarrassée et trop polie.</p> - -<p>Comme il allait s'éloigner:</p> - -<p>«—Votre cheval a des épaules admirables, lui dit le colonel, deux -lieues ne sont rien pour de tels jarrets. Je vous autorise à pousser -os promenades jusqu'à Darney.»</p> - -<p>C'était un bourg à quatre lieues de Nancy.</p> - -<p>L'après-dînée fut encore plus triomphante pour Lucien. Dupoirier voulut -absolument le présenter chez M<sup>me</sup> la comtesse de Commercy, la -dame qui, la veille, avait prêté pour lui le magnifique livre de prières.</p> - -<p>Cette dame, d'un âge avancé, le reçut avec une distinction marquée.</p> - -<p>Sa maison, située au fond d'une grande cour garnie de tilleuls taillés -en mur, était, il est vrai, d'un aspect fort triste, mais, du côté -opposé à la cour, Lucien aperçut un jardin charmant et où il eût été -heureux de se promener.</p> - -<p>Malgré ses bonnes dispositions, il ne put découvrir, dans ce que lui -disait la comtesse de Commercy, rien absolument dont il pût se moquer. -Elle ne parlait pas trop haut, elle ne gesticulait pas comme tous les -jeunes gens de bonne compagnie de Nancy qu'il avait aperçus dans les -rues. Il fut reçu dans un grand salon, tendu en damas rouge un peu -éraillé, garni de baguettes d'or et de portraits de famille.</p> - -<p>D'immenses fauteuils, dont les bois contournés offraient une dorure -brillante, firent peur à Lucien quand il entendit M<sup>me</sup> de -Commercy dire au laquais les paroles sacramentelles: «Un fauteuil pour -monsieur.»</p> - -<p>Heureusement, l'usage de la maison n'était pas de déplacer ces -vénérables machines; on lui avança un fauteuil moderne.</p> - -<p>La conversation, comme l'ameublement, fut noble, monotone, lente, mais -sans ridicule.</p> - -<p>Au total, Lucien aurait pu se croire dans une maison de gens âgés, du -faubourg Saint-Germain.</p> - -<p>Quand il se leva pour prendre congé, M<sup>me</sup> de Commercy put -lui dire, sans sortir du ton général de la visite:</p> - -<p>«—Je vous avouerai, monsieur, que c'est pour la première fois que -je vois dans mon salon la cocarde que vous portez; mais je vous prie de -l'y rapporter souvent. Je me ferai toujours un plaisir de recevoir -un homme qui a des manières aussi distinguées, et qui, d'ailleurs, -pense aussi bien, quoiqu'il soit encore dans la première jeunesse.»</p> - -<p>Et tout cela pour être allé aux Pénitents! Il avait tellement envie -de rire que ce fut à grand'peine qu'il ne suivit pas l'idée folle qui -lui vint, de distribuer des pièces de cinq francs aux laquais de la -maison qu'il trouva dans l'antichambre, rangés en haie sur son passage.</p> - -<p>Il lut son devoir dans cette rangée de laquais.</p> - -<p>«—Pour un homme qui commence à penser aussi bien que moi, c'est -une inconséquence grave de n'avoir qu'un seul domestique.»</p> - -<p>Il pria M. Dupoirier de lui trouver trois garçons sûrs et surtout -pensant bien.</p> - -<p>En rentrant chez lui, il était un peu comme le barbier du roi Midas: -il mourait d'envie de raconter son bonheur. Il écrivit huit ou dix pages -à sa mère et lui demanda des livrées brillantes pour cinq ou six -domestiques.</p> - -<p>«—Mon père verra bien, en les payant, que je ne suis pas encore -un saint-simonien bien pur.»</p> - -<p>Quelques jours après, M<sup>me</sup> de Commercy invita Lucien à dîner. -Il trouva dans le salon, où il eut soin de se rendre à trois heures et -demie bien précises, M. et M<sup>me</sup> de Serpierre, avec une seule de -leurs six filles, M. Dupoirier et deux ou trois femmes âgées avec leurs -maris, la plupart chevaliers de Saint-Louis.</p> - -<p>On attendait évidemment quelqu'un.</p> - -<p>Bientôt un laquais annonça M. et M<sup>me</sup> de Sauves -d'Hocquincourt.</p> - -<p>Lucien fut frappé: il était impossible d'être plus jolie et, pour la -première fois, la renommée n'avait pas menti. Il y avait dans ces yeux -un velouté, une gaieté, un naturel, qui faisaient presque un bonheur -du plaisir de les regarder. En cherchant bien, il trouva cependant un -défaut à cette femme charmante: quoique à peine âgée de vingt-cinq ou -vingt-six ans, elle avait quelque tendance à l'embonpoint.</p> - -<p>Un grand jeune homme blond, à moustaches presque diaphanes, fort pâle -et à l'air hautain et taciturne, marchait après elle. C'était son mari.</p> - -<p>M. d'Antin, son amant, était venu avec eux. À table, on le plaça à sa -droite. Elle lui parlait bas assez souvent, et puis riait.</p> - -<p>«—Ce rire de franche gaîté fait un étrange contraste, pensait -Lucien, avec l'air morose et antique de toute la compagnie. Voilà ce que -nous appellerions à Paris une gaieté bien hasardée. Que d'ennemis n'aurait -pas cette jolie femme! Les sages mêmes la blâmeraient de s'exposer à -tous les terribles inconvénients de la calomnie, faute d'un peu de gêne. -La province offre donc des dédommagements. Au milieu de toutes ces -figures nées pour l'ennui, l'essentiel n'est-il pas que la jeune -première soit aimable? et, ma foi, celle-ci est charmante. Pour un -dîner comme celui-ci, j'irai vingt fois aux Pénitents.»</p> - -<p>Lucien, en homme habile, chercha à être poli pour M. de Sauves -d'Hocquincourt, car celui-ci tenait à porter les deux noms, illustrés, -le premier sous Charles IX, et le second sous Louis XIV. Tout en -écoutant la parole lente, élégante et monotone de M. d'Hocquincourt, -Lucien examinait sa femme.</p> - -<p>Elle était blonde, avec de grands yeux bleus, point langoureux et d'une -vivacité charmante, quelquefois languissants quand on l'ennuyait, bientôt -après fous de bonheur à la première apparition d'une idée gaie, ou -seulement singulière. Une bouche délicieuse de fraîcheur, avec des -contours fins, bien arrêtés, qui donnaient à toute la tête une noblesse -admirable. Un nez, légèrement aquilin, complétait le charme de cette -tête noble à la fois et cependant variant à chaque instant, comme les -nuances de passions qui l'agitaient.</p> - -<p>M<sup>me</sup> d'Hocquincourt eût passé à Paris pour une beauté de -premier ordre; à Nancy, c'est tout au plus si on convenait qu'elle était -belle.</p> - -<p>Lucien reconnut toute la haine qu'on lui portait, en voyant -M<sup>me</sup> de Serpierre lui adresser la parole.</p> - -<p>Il trouva un peu trop marqués la haine des dévotes et le <i>que -m'importe</i> de la jeune femme.</p> - -<p>Vers la fin du dîner, il se sentit une véritable bienveillance pour -elle et pour le marquis d'Antin, son amant.</p> - -<p>Le docteur Dupoirier eut le temps d'expliquer un peu M<sup>me</sup> -d'Hocquincourt à Lucien qu'il voyait charmé de cette gaieté naturelle et -simple au milieu de tant de figures ennemies.</p> - -<p>«—Elle adore sincèrement son ami et commet pour lui les plus -grandes imprudences. Son malheur, ou plutôt celui de sa gloire, est de lui -trouver des ridicules au bout de deux ou trois ans. Alors, en six -semaines, il lui inspire un ennui mortel, que rien ne peut vaincre, et -cet ennui met sa bonté à la torture. Car c'est le meilleur cœur du monde -et qui abhorre le plus de faire à quelqu'un une peine sérieuse. Ce -qu'il y a de plus plaisant, c'est que les deux derniers de ses amants -sont devenus amoureux d'elle au <i>tragique</i>, juste au moment où ils -ont commencé à l'ennuyer. Elle en était désolée, et ne savait comment se -défaire d'eux avec humanité.</p> - -<p>«—Depuis combien de temps dure M. d'Antin? reprit Lucien avec -un intérêt qui n'échappa pas au docteur.</p> - -<p>«—Depuis trente grands mois; tout le monde s'en étonne, mais il -est aussi fou qu'elle. Cela le soutient.</p> - -<p>«—Et le mari?</p> - -<p>«—Amoureux fou de sa femme, et amoureux au point de ne pouvoir -devenir jaloux! C'est elle qui ouvre toutes les lettres anonymes qu'on lui -écrit.»</p> - -<p>Après dîner, M<sup>me</sup> de Commercy présenta formellement Lucien -à M<sup>me</sup> de Serpierre, grande femme sèche et dévote qui avait une -fortune très bornée et six filles à marier. Celle qui l'accompagnait avait -des cheveux d'un blond hasardé, près de cinq pieds et une ceinture verte -de six doigts de hauteur. Ce vert sur blanc, qui marquait admirablement -un corps plat, parut horriblement laid à Lucien.</p> - -<p>«—Les cinq autres sœurs sont-elles aussi séduisantes?»</p> - -<p>Le docteur prit tout à coup un air de gravité qui parut ridicule à son -interlocuteur. Il parla longuement de la haute naissance et de la haute -vertu de ces demoiselles, choses fort respectables auxquelles Lucien ne -songeait pas. Le docteur alla jusqu'à dire:</p> - -<p>«—À quoi bon mal parler de femmes qui ne sont pas jolies?</p> - -<p>«—Ah! je vous y prends, monsieur. Voici une parole imprudente. -Je vous répondrai que, si je voulais mentir constamment et sur tout, -j'irais dîner chez un ministre; au moins il peut me donner de -l'avancement. Mais ne pas ouvrir la bouche sans mentir, au fond d'une -province, dans un dîner où il n'y a qu'une jolie femme! C'est trop -héroïque pour votre serviteur.»</p> - -<p>Notre héros agissait mieux qu'il ne parlait. Car il se mit à faire une -cour assidue à M<sup>me</sup> de Serpierre et à sa fille, et il abandonna -d'une façon marquée la brillante M<sup>me</sup> d'Hocquincourt.</p> - -<p>M<sup>lle</sup> de Serpierre, malgré ses cheveux rouges, se trouva -simple, raisonnable, et même pas méchante: ce qui étonna fort Lucien.</p> - -<p>Après une demi-heure de conversation avec la mère et la fille, il -trouva celle-ci infiniment moins choquante.</p> - -<p>«—Tant mieux, se dit-il, mon rôle sera moins pénible. Je ne puis -me tirer d'affaire qu'en suivant les conseils du docteur et en cultivant -les autels abandonnés.»</p> - -<p>M<sup>me</sup> de Serpierre fut si édifiée de la contenance de ce -sous-lieutenant, qu'elle le présenta à trois ou quatre femmes de la -première qualité qui vinrent après le dîner.</p> - -<p>Avant chaque présentation, elle expliquait l'antiquité de la maison, et -la personne que l'on <i>illustrait</i> ainsi entendait tous ses détails.</p> - -<p>«—Ceci est bouffon, se disait Lucien, et adressé à moi qui -évidemment ne suis pas noble et qu'on voit pour la première fois. À Paris -ce serait une maladresse. Autant de visites à faire. Il faut que j'écrive -ces détails héraldiques et historiques sur les maisons de ces dames, et je -leur demanderai, pour la lire, l'histoire de cette province. C'est ce -qu'on appelle vivre dans le passé.»</p> - -<p>Dès le lendemain, Lucien, en tilbury, suivi de deux laquais à cheval, -alla faire ses visites aux dames auxquelles il avait eu l'honneur d'être -présenté la veille. Il fut parfaitement convenable, aussi arriva-t-il -excédé d'ennui chez M<sup>me</sup> de Serpierre. Il se consolait un peu -en songeant qu'il allait trouver M<sup>lle</sup> Théodelinde, la grande -jeune fille.</p> - -<p>Un laquais, vêtu d'une livrée verte trop longue de six pouces, -l'introduisit dans un salon immense, assez bien meublé, mais mal éclairé.</p> - -<p>Toute la famille se leva à son arrivée, et quoique d'une taille assez -honnête, il se trouva, à la lettre, le plus petit.</p> - -<p>Le père, vieillard en cheveux blancs, étonna Lucien. C'était absolument -un père noble d'une troupe de comédie de province.</p> - -<p>Il portait la croix de Saint-Louis, avec le liséré blanc de l'ordre -du Lys.</p> - -<p>Il parlait fort bien et avec une sorte de grâce, celle qui convient à -un gentilhomme de soixante ans.</p> - -<p>Tout alla fort bien jusqu'au moment où il dit à Lucien qu'il avait été -lieutenant du roi, à Colmar.</p> - -<p>À ce mot, notre héros éprouva un sentiment d'horreur que sa physionomie -simple et bonne dut trahir à son insu, car le vieil officier se hâta de -faire entendre d'un ton honnête, qu'il était resté tout à fait étranger -à l'affaire du colonel Caron.</p> - -<p>Cette émotion vive fit oublier à Lucien tous ses projets; il était venu -fort disposé à se moquer de ces sœurs aux cheveux rouges et à la taille -de cinq pieds quatre pouces. Le mot honnête du vieillard sur Colmar -sanctifia toute la maison et, dès ce moment, il n'y eut plus là de -ridicule à ses yeux.</p> - -<p>Le lecteur bénévole est prié de considérer que notre héros est fort -jeune, fort neuf et dénué de toute expérience; tout cela ne l'empêchera -pas d'éprouver un sentiment pénible en nous voyant forcé d'avouer -qu'il avait encore la faiblesse de s'indigner pour des choses politiques. -C'était, à cette époque, une âme naïve et s'imposant elle-même; ce -n'était pas du tout une tête forte, ou un homme d'esprit se hâtant de -tout juger d'une façon très tranchante. Le salon de sa mère, où l'on se -moquait de tout, lui avait appris à persifler l'hypocrisie et à la -deviner assez bien. Du reste, il ne savait pas ce qu'il serait un jour. -Lorsque, à quinze ans, il commença à lire les journaux, la mystification -qui finit par la mort du colonel Caron, était la dernière grande action -du gouvernement d'alors; elle servait de texte à tous les journaux de -l'opposition. Cette coquinerie célèbre était, de plus, fort intelligible -pour un enfant, et il en possédait tous les détails comme s'il se fut -agi d'une démonstration géométrique. Revenu du saisissement causé par le -mot <i>Colmar</i>, Lucien observa avec intérêt M. de Serpierre. C'était un -beau vieillard de cinq pieds huit pouces, et se tenant fort droit: de -beaux cheveux blancs lui donnaient une mine tout à fait patriarcale. -Il portait, en intimité, dans sa famille, un ancien habit bleu-de-roi, -à collet droit et de coupe toute militaire.</p> - -<p>«—C'est apparemment pour l'user,» se dit Lucien, et cette -réflexion le toucha profondément. Il était accoutumé aux vieillards -coquets de Paris.</p> - -<p>L'absence d'affectation et la conversation sage et nourrie de faits de -M. de Serpierre achevèrent sa conquête; cette absence d'affectation -surtout lui sembla chose incroyable en province.</p> - -<p>Pendant une grande partie de la visite, notre héros avait prêté -beaucoup plus d'attention à ce brave militaire qui lui contait longuement -ses campagnes de l'émigration et les injustices des généraux autrichiens -cherchant à faire écraser les corps d'émigrés, qu'aux six grandes filles -qui l'entouraient.</p> - -<p>«—Il faut cependant s'occuper d'elles,» se dit-il enfin.</p> - -<p>Ces demoiselles travaillaient autour d'une lampe unique, car cette -année-là l'huile était chère.</p> - -<p>Leur manière de parler était simple. Elles ne penchaient point la tête -sur l'épaule aux moments intéressants de leurs discours; on ne les -voyait point constamment occupées de l'effet produit sur les assistants: -elles ne donnaient pas de détails étendus sur la rareté ou le lieu de -fabrique de l'étoffe dont leur robe était faite; elles n'appelaient -point un tableau <i>une grande page historique</i>, etc. En un mot, sans -la figure sèche et méchante de M<sup>me</sup> de Serpierre, la mère, -Lucien eût été complètement heureux ce soir-là, et encore il oublia vite -ses remarques; ce fut avec un vrai plaisir qu'il en parlait avec -M<sup>lle</sup> Théodelinde.</p> - -<p>Pendant cette visite qui devait être de vingt minutes et qui dura deux -heures, Lucien n'entendit d'autres propos désagréables que quelques mots -haineux de M<sup>me</sup> de Serpierre. Ses grands yeux ternes et impassibles -suivaient tous les mouvements de Lucien et le glaçaient.</p> - -<p>«—Dieu! quel être!» se disait-il.</p> - -<p>Par politesse, il abandonnait de temps à autre le cercle formé par les -demoiselles de Serpierre autour de la lampe, pour causer avec l'ancien -lieutenant du roi. Celui-ci aimait à expliquer qu'il n'y avait de repos -et de tranquillité pour la France, qu'à la condition de remettre -précisément toutes choses au point où elles se trouvaient en 1789.</p> - -<p>«—Ce fut le commencement de notre décadence, répéta plusieurs -fois le bon vieillard: <i>inde mali labes.</i>»</p> - -<p>Rien n'était plus plaisant, aux yeux de Lucien, qui croyait précisément -que c'était à compter de 1789 que la France avait commencé à sortir un -peu de la barbarie où elle est encore à demi plongée.</p> - -<p>Quatre ou cinq jeunes gens, sans doute nobles, parurent successivement -dans le salon. Lucien remarqua qu'ils prenaient des poses et -s'appuyaient élégamment d'un bras à la cheminée de marbre noir ou à une -console dorée placée entre deux croisées. Quand ils abandonnaient une de -ces poses gracieuses pour en prendre une autre non moins gracieuse, ils -se mouvaient rapidement et presque avec violence, comme s'ils eussent -obéi à un commandement militaire.</p> - -<p>«—Ces mouvements sont peut-être nécessaires pour plaire aux -demoiselles de province», se dit-il, lorsqu'il fût arraché aux -considérations philosophiques par la nécessité de s'apercevoir que ces -beaux messieurs à poses académiques cherchaient à lui témoigner beaucoup -d'éloignement, ce qu'il essaya de leur rendre au centuple.</p> - -<p>«—Est-ce que vous seriez fâché?» lui dit M<sup>lle</sup> -Théodelinde en passant près de lui.</p> - -<p>Il y avait tant de simplicité et de bon naturel dans cette question, -qu'il répondit avec la même candeur:</p> - -<p>«—Si peu fâché, que je vais vous prier de me dire les noms de -ces beaux messieurs qui, si je ne me trompe, cherchent à vous plaire. -Ainsi, c'est peut-être à vos beaux yeux que je dois les marques -d'éloignement dont ils m'honorent en ce moment.</p> - -<p>«—Ce jeune homme qui parle à ma mère est M. de Lanfort.</p> - -<p>«—Il est fort bien et a l'air civilisé; mais ce monsieur qui -s'appuie à la cheminée d'un air si terrible?</p> - -<p>«—C'est M. Ludwig Roller, ancien officier de cavalerie. Les deux -voisins sont ses frères, également officiers démissionnaires après -la révolution de 1830. Ces messieurs n'ont pas de fortune; leurs -appointements leur étaient nécessaires. Maintenant ils ont un cheval -pour eux trois, et, d'ailleurs, leur conversation est singulièrement -appauvrie. Ils ne peuvent plus parler de ce que vous appelez, vous -autres messieurs les militaires, le harnachement, la masse de linge et -chaussure, et autres choses amusantes. Ils n'ont plus l'espoir de -devenir maréchaux de France, comme le maréchal de Larnac, qui fut le -trisaïeul d'une de leurs grand'mères.</p> - -<p>«—Votre description les rend aimables à mes yeux. Et ce gros -garçon, court et épais, qui me regarde de temps en temps d'un air si -supérieur, et en soufflant dans ses joues comme un sanglier?</p> - -<p>«—Comment? Vous ne le connaissez pas? C'est M. le marquis de -Sanréal, le gentilhomme le plus riche de la province.»</p> - -<p>La conversation de Lucien avec M<sup>lle</sup> Théodelinde était fort -animée; c'est pourquoi elle fut interrompue par M. de Sanréal, qui, -contrarié de l'air heureux de Lucien, s'approcha de M<sup>lle</sup> -Théodelinde et lui parla à demi-voix, sans faire la moindre attention à -lui. En province, tout est permis à un homme riche et non marié. Notre -héros fut rappelé aux convenances par cet acte d'hostilité. L'antique -pendule attachée au mur, à huit pieds de hauteur, avait un cadran d'étain -tellement découpé, qu'on ne pouvait voir ni l'heure, ni les aiguilles; -elle sonna, et Lucien vit qu'il était depuis deux grandes heures chez les -Serpierre. Il sortit.</p> - -<p>«—Voyons, se dit-il, si j'ai ces préjugés aristocratiques dont -mon père se moque tant tous les jours.»</p> - -<p>Et il alla chez M<sup>me</sup> Berchu, où il trouva le préfet qui -achevait sa partie de boston.</p> - -<p>En le voyant entrer, M. Berchu père dit à sa femme, personne énorme de -cinquante à soixante ans:</p> - -<p>«—Ma petite, offre une tasse de thé à M. Leuwen.»</p> - -<p>Comme M<sup>me</sup> Berchu n'écoutait pas, M. Berchu répéta deux fois -sa phrase avec <i>ma petite.</i></p> - -<p>La tasse de thé prise, Lucien alla admirer une robe vraiment jolie que -M<sup>lle</sup> Sylviane portait ce soir-là. C'était une étoffe d'Alger, -qui avait des raies fort larges, marron, je crois, et jaune pâle; à la -lumière ces couleurs faisaient fort bien.</p> - -<p>La belle Sylviane répondit à l'admiration de Lucien par une histoire -fort détaillée de cette robe singulière: elle venait d'Alger, il y avait -longtemps qu'elle l'avait dans son armoire, etc., etc. Et, ne se -souvenant plus de sa taille un peu colossale, elle penchait la tête -aux endroits les plus intéressants de cette histoire touchante.</p> - -<p>«—Les belles formes! se dit Lucien pour prendre patience. Sans -doute elle aurait pu figurer comme une de ces déesses de la Raison de -1793, dont M. de Serpierre vient de nous faire aussi la longue histoire. -M<sup>lle</sup> Sylviane aurait été toute fière de se voir ainsi promener -sur un brancard, portée par huit ou dix hommes, dans les rues de la -ville.»</p> - -<p>L'histoire de la robe rayée terminée, Lucien ne se sentit plus le -courage de parler. Il écouta M. le préfet qui répétait avec une fatuité -bien lourde un article des <i>Débats</i> de la veille.</p> - -<p>«—Ces gens-là professent, et ne font jamais de conversation, -pensait Lucien. Si je m'assieds, je m'endors; il faut fuir pendant que -j'en ai encore la force.»</p> - -<p>Il regarda à sa montre dans l'antichambre: il n'était resté que vingt -minutes chez M<sup>me</sup> Berchu.</p> - -<p>Afin de n'oublier aucune de ses nouvelles connaissances et surtout pour -ne pas les confondre entre elles, ce qui eût été déplorable, avec des -amours-propres de province, il prit le parti de faire une liste de ses -amis de fraîche date. Il la divisa d'après les rangs, comme celle que -les journaux anglais donnent au public, pour les bals d'Almack.</p> - -<p>Voici cette liste:</p> - -<p>«M<sup>me</sup> la comtesse de Commercy, maison de Lorraine.</p> - -<p>«M. le marquis et M<sup>me</sup> la marquise de Puy-Laurens.</p> - -<p>«M. de Lanfort, citant Voltaire et répétant les raisonnements de -Dupoirier sur le code civil et les partages.</p> - -<p>«M. le marquis et M<sup>me</sup> la marquise de Sauves d'Hocquincourt; -M. d'Antin, ami de madame. Le marquis, homme très brave, mourant -habituellement de peur.</p> - -<p>«Le marquis de Sanréal, court, épais, incroyable de fatuité, et cent -mille livres de rente.</p> - -<p>«Le marquis de Pointcarré et sa fille, M<sup>me</sup> de Chasteller, -le meilleur parti de la province, des millions et l'objet des vœux de MM. -de Blancet, de Goëllo, etc., etc. On m'avertit que M<sup>me</sup> de -Chasteller ne voudra jamais me recevoir à cause de ma cocarde: il faudrait -pouvoir y aller en habit bourgeois.</p> - -<p>«La comtesse de Marcilly, veuve d'un cordon rouge; un bisaïeul maréchal -de France.</p> - -<p>«Les trois comtes Roller: Ludwig, Sigismond et André, braves officiers, -chasseurs déterminés et mécontents. Les trois frères disent exactement -les mêmes choses; Ludwig a l'air terrible, et me regarde de travers.</p> - -<p>«Comte de Wassignies, ancien lieutenant-colonel, homme de sens et -d'esprit; tacher de me lier avec lui. Ameublement de bon goût, valets -bien tenus.</p> - -<p>«Comte Génévray, petit bonhomme de dix-neuf ans, gros et trop serré -dans un habit trop étroit; moustaches noires, répétant tous les soirs deux -fois que, sans <i>légitimité</i>, il n'y a pas de bonheur pour la France; -bon diable au fond; beaux chevaux.</p> - -<p>«Êtres que je connais, mais avec lesquels il faut éviter toute -conversation particulière, car une première oblige à vingt autres et ils -parlent comme le journal de la veille:</p> - -<p>«M. et M<sup>me</sup> de Louvalle; M<sup>me</sup> de Saint-Cyran; M. de -Bernheim; MM. de Jaurey, de Vaupoil, de Serdan, de Pouly, de -Saint-Vincent, de Pelletier, Luzy, de Vincent, de Charlemont, etc.»</p> - -<p>C'est au milieu de tout cela que Lucien vivait. Il était bien rare -qu'il passât une journée sans voir le docteur, et, même dans le monde, ce -terrible homme lui adressait souvent ses improvisations passionnées. -Lucien était si neuf, qu'il ne s'étonnait ni de l'excellente réception -que lui faisait la bonne compagnie de Nancy, à l'exception des jeunes -gens, ni de la constance de Dupoirier à le cultiver et à le protéger. -Au milieu de son éloquence si insolente, celui-ci était un homme d'une -timidité singulière; il ne connaissait pas Paris et se faisait un -monstre de la vie qu'on y menait, et cependant il brûlait d'y aller. -Ses correspondants lui avaient appris, depuis longtemps, bien des choses -sur M. Leuwen père.</p> - -<p>«—Dans cette maison, se disait-il, je trouverai un excellent -dîner gratis, des hommes considérables à qui je pourrai parler et qui me -protégeront en cas de malheur. Au moyen des Leuwen je ne serai pas -isolé dans cette Babylone. Ce petit jeune homme écrit tout à ses -parents; ils savent sans doute déjà que je le protège ici.»</p> - -<p>M<sup>mes</sup> de Marcilly et de Commercy, âgées l'une et l'autre -de plus de soixante ans et chez lesquelles Lucien eut le bon esprit de se -laisser souvent inviter à dîner, l'avaient présenté à toute la ville. -Lucien suivait à la lettre les conseils que lui donnait M<sup>lle</sup> -Théodelinde. Il n'eut pas passé huit jours dans la bonne compagnie qu'il -s'aperçut qu'elle était déchirée par un schisme violent.</p> - -<p>D'abord on eut honte de cette division et on voulut la cacher à un -étranger; mais l'animosité et la passion remportèrent, car c'est là un -des bonheurs de la province: on y a encore de la passion.</p> - -<p>M. de Wassignies et les gens raisonnables croyaient vivre sous le règne -de Henri V; tandis que Sanréal, Ludwig Roller et les plus ardents, -n'admettaient pas les abdications de Rambouillet et attendaient le -règne de Louis XIX après la fin de celui de Charles X.—Lucien allait -souvent dans ce qu'on appelait l'hôtel de Puy-Laurens; c'était une -grande maison, située à l'extrémité d'un faubourg occupé par des -tanneurs, et dans le voisinage d'une rivière de douze pieds de large et -fort odoriférante. Au-dessus de petites fenêtres carrées, éclairant des -remises et des écuries, on voyait régner une longue file de grandes -croisées avec de petits toits en tuile au-dessus de chacune d'elles; ces -petits toits destinés à garantir les verres de Bohême. Préservés ainsi -de la pluie depuis vingt ans, ils n'avaient peut-être pas été lavés et -donnaient à l'intérieur une lumière jaune.</p> - -<p>Dans la plus triste des chambres éclairées par ces vitres sales, on -trouvait, devant un ancien bureau de Boule, un grand homme sec, portant, -par principe politique, de la poudre et une queue; car il avouait -souvent, et avec plaisir, que les cheveux courts et sans poudre étaient -bien plus commodes. Ce martyr des bons principes était fort âgé et -s'appelait le marquis de Puy-Laurens. Durant l'émigration, il avait été -le compagnon fidèle d'un illustre personnage; quand ce personnage fut -tout-puissant, on lui fit honte de ne rien faire pour un homme que ses -courtisans appelaient <i>un ami de trente ans.</i> Enfin, après bien des -sollicitations, que M. de Puy-Laurens trouva souvent fort humiliantes, -il fut nommé receveur général des finances à...</p> - -<p>Depuis l'époque de ces sollicitations désagréables et aboutissant à un -emploi de <i>finances</i>, M. de Puy-Laurens, outré contre la famille à -laquelle il avait consacré sa vie, voyait tout en noir. Mais ses -principes étaient restés purs, et il eût, comme devant, sacrifié sa vie -pour eux.</p> - -<p>«—Ce n'est pas parce qu'il est homme aimable, répétait-il -souvent, que Charles X est notre roi. Aimable ou non, il est fils du -Dauphin, qui était fils de Louis XV; il suffit.»</p> - -<p>Il ajoutait, en petit comité:</p> - -<p>«—Est-ce la faute de la <i>légitimité</i> si le légitime est -un imbécile? Est-ce que mon fermier sera dégagé du devoir de me payer -le prix de sa ferme, par la raison que je suis un sot ou un ingrat?»</p> - -<p>M. de Puy-Laurens abhorrait Louis XVIII.</p> - -<p>«—Cet égoïste énorme a donné une sorte de légitimité à la -révolution. Par lui, la révolte a un argument plausible, ridicule pour -nous, ajoutait-il, mais qui peut entraîner les faibles. Oui, monsieur, -disait-il à Lucien le lendemain du jour où celui-ci lui avait été -présenté, la couronne étant un bien et une jouissance viagère, rien de -ce que fait le détenteur actuel ne peut obliger le successeur, pas même -le serment! car ce serment, quand il le prêta, <i>il était sujet et ne -pouvait rien refusera son roi.</i>»</p> - -<p>Lucien écoutait toutes ces choses et d'autres encore, d'un air fort -attentif et même respectueux, comme il convient à un jeune homme; mais -il avait grand soin que son air poli n'allât point jusqu'à l'approbation.</p> - -<p>«—Moi, plébéien et libéral, je ne puis être quelque chose, au -milieu de toutes ces variétés, que par la résistance.»</p> - -<p>Quand Dupoirier était présent, il enlevait, sans façon, la parole au -marquis.</p> - -<p>«—La suite de toutes ces belles choses, disait-il, c'est que l'on -en viendra à partager toutes les propriétés d'une commune également entre -tous les habitants. En attendant ce but final de tous les libéraux, -le code civil se charge de faire des petits bourgeois de tous nos -enfants. Quelle noble fortune pourrait se soutenir avec ce partage -continu à la mort de chaque père de famille? Ce n'est pas tout; l'armée -nous restait pour nos cadets; mais, comme ce code civil, que -j'appellerai, moi, infernal, prêche l'égalité dans les fortunes, la -conscription porte le principe de l'égalité dans l'armée. L'avancement -est platement donné par une loi; rien ne dépend plus de la faveur du -monarque. Donc, à quoi bon plaire au roi? Or, monsieur, du moment où -l'on fait cette question, il n'y a plus de monarchie. Il ne nous reste -plus que la religion chez le paysan; car point de religion, point de -respect pour l'homme riche et noble; un esprit d'examen infernal; et, au -lieu du respect, de l'envie, et, à la moindre prétendue injustice, de -la révolte.»</p> - -<p>Le marquis de Puy-Laurens reprenait alors:</p> - -<p>«—Donc, il n'y a plus de ressource que dans l'appel des Jésuites, -auxquels, pendant quarante ans, l'on donnera, par une loi, la dictature -de l'éducation.»</p> - -<p>Le plaisant, c'est qu'en soutenant ces opinions, le marquis se disait -et se croyait patriote, en cela bien supérieur au vieux coquin de -Dupoirier qui, en sortant un jour de chez M. de Puy-Laurens, dit à -Lucien:</p> - -<p>«—Un homme naît duc, millionnaire, pair de France; ce n'est pas -à lui à examiner si sa condition est conforme ou non à la vertu, au -bonheur général, et autres belles choses. Elle est bonne, cette condition, -donc, il faut tout faire pour la soutenir et l'améliorer, autrement -l'opinion le méprise comme un lâche ou un sot.»</p> - -<p>«—Mon sort est-il donc de passer ma vie entre des légitimistes -fort égoïstes et polis, adorant le passé, et des républicains, fous -généreux et ennuyeux, adorant l'avenir? Maintenant, je comprends mon père, -quand il s'écrie: «Que ne suis-je né en 1710, avec cinquante mille livres -de rente!»</p> - -<p>Les beaux raisonnements que Lucien endurait tous les soirs et que le -lecteur n'a endurés qu'une fois, étaient la profession de foi de tout -ce qui, dans la noblesse de Nancy et de la province, s'élevait un peu -au-dessus des innocentes répétitions des articles de la <i>Quotidienne</i>, -de la <i>Gazette de France</i>, etc. Après un mois de patience, Lucien -arriva à trouver réellement intolérable la société de ces grands et nobles -propriétaires, parlant comme si eux seuls étaient au monde, et ne -parlant jamais que de haute politique, des avoines.</p> - -<p>Cet ennui n'avait qu'une seule exception: il était tout joyeux quand, -arrivant à l'hôtel de Puy-Laurens, il était reçu par la marquise. C'était -une grande femme de trente-quatre ou trente-cinq ans, peut-être -davantage, qui avait des yeux superbes, une peau magnifique, et, de plus, -l'air de se moquer fort de toutes les théories du monde. Elle contait à -ravir, donnait des ridicules à pleines mains et presque sans distinction -de parti. Elle frappait juste en général, et l'on riait toujours dans le -groupe où elle était. Volontiers Lucien en eût été amoureux; mais la place -était prise, et la grande occupation de M<sup>me</sup> de Puy-Laurens -était de se moquer d'un fort aimable jeune homme, M. de Lanfort.</p> - -<p>Les plaisanteries étaient sur le ton de l'intimité la plus tendre, mais -personne ne s'en scandalisait.</p> - -<p>«—Voici encore un des avantages de la province,» se disait -Lucien.</p> - -<p>Du reste, il aimait beaucoup à rencontrer M. de Lanfort; c'était -presque le seul de tous les <i>natifs</i> qui ne parlât point trop haut. -Lucien s'attacha à la marquise, et, au bout de quinze jours, elle lui -sembla jolie. On trouvait chez elle un mélange piquant de la vivacité des -sensations de la province et de l'urbanité de Paris. C'était, en effet, -à la cour de Charles X qu'elle avait achevé son éducation, pendant que -son mari était receveur général dans un département assez éloigné. Pour -plaire à son mari et à son parti, M<sup>me</sup> de Puy-Laurens allait à -l'église deux ou trois fois le jour; mais, dès qu'elle y était entrée, le -temple du Seigneur devenait un salon. Lucien plaçait sa chaise le plus -près possible de M<sup>me</sup> de Puy-Laurens, et trouvait ainsi le -secret de faire la cour aux exigences de la bonne compagnie avec le moins -d'ennui possible.</p> - -<p>Un jour que la marquise riait trop haut, depuis dix minutes, avec ses -voisins, un prêtre s'approcha et voulut hasarder des représentations:</p> - -<p>«—Il me semblerait, madame la marquise, que la maison de -Dieu...</p> - -<p>«—Est-ce à moi, par hasard, que s'adresse ce <i>madame?</i> Je -vous trouve plaisant, mon petit abbé! Votre office est de sauver nos âmes, -et vous êtes tous si éloquents que, si nous ne venions chez vous par -principes, vous n'auriez pas un chat. Vous pouvez parler tant qu'il vous -plaira dans votre chaire; mais souvenez-vous que votre devoir est de -répondre quand je vous interroge. Monsieur votre père, qui était laquais -de ma belle-mère, aurait dû mieux vous instruire.»</p> - -<p>Un rire général, quoique contenu, suivit cet avis charitable. Ce fut -plaisant, et Lucien ne perdit pas une nuance de cette petite scène. -Mais, par compensation, il l'entendit au moins raconter cent fois.</p> - -<p>Il en arriva une grande brouille entre M<sup>me</sup> de Puy-Laurens -et M. de Lanfort; Lucien redoubla d'assiduité. Rien n'était plus amusant -que les sorties des deux parties belligérantes. Elles continuaient à se -voir chaque jour; leur manière d'être faisait la nouvelle de Nancy. Lucien -sortait souvent de l'hôtel de Puy-Laurens avec M. de Lanfort; il -s'établit entre eux une sorte d'intimité. M. de Lanfort était -heureusement né, et, d'ailleurs, ne regrettait rien. Il se trouvait -capitaine de cavalerie à la révolution de 1830, et avait été ravi de -quitter un métier qui l'ennuyait. Un matin qu'il sortait, avec Lucien, -de chez M<sup>me</sup> de Puy-Laurens, où il venait d'être fort maltraité -et publiquement:</p> - -<p>«—Pour rien au monde, disait-il, je ne m'exposerais à égorger des -tisserands ou des tanneurs, comme c'est votre affaire, par le temps qui -court.</p> - -<p>«—Il faut avouer que le service ne vaut rien depuis Napoléon, -répondait Lucien. Sous Charles X vous étiez obligés de faire les agents -provocateurs, comme à Colmar, dans l'affaire Caron, ou d'aller en -Espagne prendre le général Riego, pour le laisser pendre par le roi -Ferdinand. Il faut convenir que ces belles choses ne conviennent guère -à des gens tels que vous et moi.</p> - -<p>«—Il fallait vivre sous Louis XIV; on passait son temps à la cour -dans la meilleure compagnie du monde, avec M<sup>me</sup> de Sévigné, -M. le duc de Villeroy, M. le duc de Saint-Simon et l'on n'était avec les -soldats que pour les conduire au feu et accrocher de la gloire, s'il y en -avait.</p> - -<p>«—Oui, fort bien pour vous, monsieur le marquis, mais, moi, sous -Louis XIV, je n'eusse été qu'un marchand, tout au plus un Samuel Bernard -au petit pied.»</p> - -<p>Le marquis de Sanréal les accosta, à leur grand regret, et la -conversation prit un cours tout différent. On parla de la sécheresse -qui allait ruiner les propriétaires des prairies non arrosées; on se -jeta dans la discussion de la nécessité d'un canal qui irait prendre les -eaux dans le bois de Baccarat. Lucien n'avait d'autre consolation que -d'examiner de près le Sanréal; c'était à ses yeux, le vrai type du grand -propriétaire de province. Sanréal était un petit homme de trente-trois -ans, avec des cheveux d'un noir sale et une taille épaisse. Il affectait -toutes sortes de choses, et, par-dessus tout, la bonhomie et le -sans-façon, mais sans renoncer pour cela, tant s'en faut, à la finesse -et à l'esprit. Ce mélange de prétentions opposées, mis en lumière par -une fortune énorme pour la province, et une assurance correspondante, en -faisait un sot singulier. Il n'était pas précisément sans idées, mais -vain et prétentieux au possible, à se faire jeter parla fenêtre, surtout -quand il visait particulièrement à l'esprit. S'il vous prenait la main, -une de ses gentillesses était de la serrer à vous faire crier; il criait -lui-même à tue-tête par plaisanterie, quand il n'avait rien à dire. Il -outrait avec soin toutes les modes qui montrent la bonhomie et le laisser -aller, et l'on voyait qu'il se répétait cent fois le jour:</p> - -<p>«—Je suis le plus grand propriétaire de la province, et, partant, -je dois être autrement qu'un autre.»</p> - -<p>Si un portefaix faisait une difficulté à un de ses gens dans la rue, il -s'élançait en courant pour aller vider la querelle, et il eût, -volontiers, tué le portefaix. Son grand titre de gloire, ce qui le -plaçait à la tête des hommes énergiques et bien pensants de la province, -c'était d'avoir arrêté de sa main un des malheureux paysans, fusillés -sans savoir pourquoi, par ordre des Bourbons, à la suite d'une des -conspirations ou plutôt des émeutes qui éclatèrent sous leur règne. -Lucien n'apprit ce détail que beaucoup plus tard. Le parti du marquis -de Sanréal en avait honte pour lui, et lui-même, étonné de ce qu'il -avait fait, commençait à douter qu'un gentilhomme, grand propriétaire, -dût remplir l'office de gendarme, et, pire encore, choisir un malheureux -paysan au milieu d'une foule, pour le faire fusiller en quelque sorte -sans jugement et après une simple comparution devant une commission -militaire. Le marquis, en cela seulement semblable aux aimables marquis -de la Régence, était à peu près complètement ivre tous les jours, dès -midi ou une heure; or, il était deux heures quand il accosta M. de -Lanfort. Dans cette position, il parlait continuellement, et était le -héros de tout conte.</p> - -<p>«—Celui-ci ne manque pas d'énergie et ne tendrait pas le cou à la -hache de 93, comme les d'Hocquincourt, ces moutons dévots,» se dit Lucien.</p> - -<p>Le marquis de Sanréal tenait table ouverte soir et matin, et, en -parlant politique, ne descendait jamais des hauteurs de la plus emphatique -énergie. Il avait ses raisons pour cela; il savait par cœur une vingtaine -de phrases de M. de Chateaubriand, celle, entre autres, sur le bourreau -et les six autres personnes nécessaires pour gouverner le département. -Pour se soutenir à ce degré d'éloquence, il avait toujours, sur une -petite table d'acajou placée à côté de son fauteuil, une bouteille de -cognac, quelques lettres d'outre-Rhin, et un numéro de la <i>France</i>, -journal qui combat les abdications de Rambouillet, en 1830. Personne -n'entrait chez Sanréal sans boire à la santé du roi et de son héritier -légitime, Louis XIX.</p> - -<p>«—Parbleu, monsieur, s'écria-t-il en se tournant vers Lucien, -peut-être un jour ferons-nous le coup de fusil ensemble, si jamais les -grands légitimistes de Paris ont l'esprit de secouer le joug des avocats.»</p> - -<p>Lucien répondit d'une façon qui eut le bonheur de plaire an marquis, -plus qu'à demi ivre, et, à partir de cette matinée, qui se termina par -du vin brûlé, dans le café <i>ultra</i> de la ville, Sanréal s'accoutuma -tout à fait à Lucien. Mais cet héroïque marquis avait des inconvénients: -il n'entendait jamais nommer Louis-Philippe sans lancer d'une voix -singulière et glapissante, ce simple mot: <i>voleur.</i> C'était là son -trait d'esprit qui, à chaque fois, faisait rire à gorge déployée la -plupart des nobles dames de Nancy, et cela dix fois dans une soirée. -Lucien fut choqué de l'éternelle répétition et de l'éternelle gaieté.</p> - -<p>C'est après avoir observé soixante ou cent fois l'effet électrique de -cette ingénieuse plaisanterie que Lucien se dit:</p> - -<p>«—Je serais bien dupe de dire un mot de ce que je pense, à ces -comédiens de campagne; tout, chez eux, même le rire, est une affectation; -jusque dans les moments les plus gais, ils songent à 93.»</p> - -<p>Cette observation fut décisive pour le succès de notre héros. Quelques -mots trop sincères avaient déjà nui à l'engouement dont il commençait à -être l'objet. Dès qu'il mentit à tout venant, comme chantait la cigale, -l'engouement reprit de plus belle; mais aussi, avec le naturel, le -plaisir s'envola. Par une triste compensation, avec la prudence, l'ennui -commença pour Lucien. À la vue de chacun des nobles amis de la comtesse -de Commercy, il savait d'avance ce qu'il fallait dire et les réponses -qui allaient suivre. Les plus aimables de ces messieurs n'avaient guère -que huit ou dix plaisanteries à leur usage, et l'on peut juger de leur -agrément par le mot du marquis de Sanréal qui passait pour l'un des plus -gais. Au reste, l'ennui est si douloureux, même en province, même aux -gens chargés de le distribuer le plus abondamment, que les vaniteux -gentilshommes de Nancy aimaient assez à parler à Lucien et à s'arrêter -dans la rue avec lui. Ce bourgeois, qui <i>pensait</i> assez bien malgré -les millions de son père, faisait nouveauté.</p> - -<p>D'ailleurs, M<sup>me</sup> de Puy-Laurens avait déclaré qu'il avait -beaucoup d'esprit. Ce fut le premier succès de Lucien dans le fait, il -était un peu moins neuf qu'à son départ de Paris.</p> - -<p>Parmi les personnes qui s'attachèrent à lui, celle qu'il distinguait le -plus était, sans comparaison, le colonel comte de Wassignies. C'était -un grand homme blond, jeune encore, quoique fort ridé, qui avait l'air -sage et non pas froid. Il avait été blessé en juillet 1830, et n'abusait -pas trop de cet immense avantage. Rentré à Nancy, il avait eu le -malheur d'inspirer une grande passion à la petite M<sup>me</sup> de -Villebelle, remplie d'esprit appris, et avec des yeux fort beaux, mais où -brillait une ardeur désagréable et de mauvaise compagnie. Elle dominait -M. de Wassignies, le vexait, l'empêchait d'aller à Paris, pays que sa -curiosité brûlait de revoir, el surtout voulait qu'il fît de Lucien son -ami intime.</p> - -<p>M. de Wassignies venait chercher celui-ci chez lui. Il l'accablait de -questions auxquelles Lucien tâchait de répondre en Normand, pour s'amuser -un peu, pendant ces visites si longues; car le temps semble ne pas -marcher à ces provinciaux; même aux plus polis, une visite de deux heures -est chose commune.</p> - -<p>Un jour, Lucien vit M<sup>me</sup> d'Hocquincourt excédée de M. -d'Antin. Ce bon jeune homme, si Français, si insouciant de l'avenir, si -disposé à plaire, si enclin à la gaieté, était, ce jour-là, fou d'amour et -de tendre mélancolie; il avait perdu la tête au point de chercher à être -plus aimable qu'à l'ordinaire. Au lieu de comprendre les invitations -polies d'aller se promener quelques instants et de revenir plus tard, que -M<sup>me</sup> d'Hocquincourt lui adressait, M. d'Antin se bornait à -arpenter le salon.</p> - -<p>«—J'ai grande envie, madame, lui dit Lucien, de vous faire cadeau -d'une petite gravure anglaise, arrangée dans un cadre gothique délicieux; -je vous demanderai la permission de la placer dans votre salon, et, le -jour où je ne la verrai plus à sa place ordinaire, pour vous marquer tout -mon dépit d'une action aussi noire, je ne mettrai plus les pieds chez -vous.</p> - -<p>«—C'est que vous êtes un homme d'esprit, vous, lui répondit-elle -en riant. Vous n'êtes pas assez bête pour devenir amoureux... Grand Dieu, -peut-on voir rien de plus ennuyeux que l'amour?...»</p> - -<p>Mais de tels mots étaient rares pour le pauvre Lucien; sa vie -redevenait bien terne et bien monotone. Il avait pénétré dans les salons -de Nancy; il avait des domestiques avec des livrées charmantes; son -tilbury et sa calèche, que sa mère avait fait venir de Londres, pouvaient -le disputer, par leur fraîcheur, aux équipages de M. de Sanréal et des -plus riches propriétaires du pays; il avait eu l'agrément d'adresser à son -père des anecdotes sur les premières maisons de Nancy. Et, avec tout cela, -il était aussi ennuyé, pour le moins, que lorsqu'il passait ses soirées -dans les rues de Nancy, sans connaître personne. Souvent, au moment de -monter dans une maison, il s'arrêtait dans la rue avant de s'exposer au -supplice de ces cris qui allaient lui percer l'oreille. «Monterai-je?» -se disait-il. Quelquefois même, de la rue, il entendait ces cris. Le -provincial dissertant est terrible dans sa détresse; quand il n'a plus -rien à dire, il a recours à la force de ses poumons; il en paraît fier, -et avec raison, car, par là, fort souvent, il l'emporte sur son -adversaire et le réduit au silence.</p> - -<p>«—<i>L'ultra</i> de Paris est apprivoisé, se disait Lucien. Mais -ici, je le trouve à l'état de nature: c'est une espèce terrible, bruyante, -injuriante, accoutumée à n'être jamais contredite, parlant pendant trois -quarts d'heure avec la même phrase. Les ultras les plus insupportables de -Paris, ceux qui font déserter les salons du faubourg, feraient ici des -gens de bonne compagnie, modérés, parlant d'un ton de voix -convenable.»</p> - -<p>L'inconvénient de parler haut était le pire pour Lucien; il ne pouvait -s'y faire.</p> - -<p>«—Je devrais les étudier comme on étudie l'histoire naturelle. M. -Cuvier nous disait, au Jardin des plantes, qu'étudier avec méthode, en -notant avec soin les différences et les ressemblances, était un moyen -sûr de se guérir du dégoût qu'inspirent les vers, les insectes, les -crabes hideux de la mer, etc.»</p> - -<p>Quand il rencontrait un de ses nouveaux amis, il ne pouvait guère se -dispenser de s'arrêter avec lui dans la rue. Là, on se regardait, on -ne savait que dire, on parlait de la chaleur ou du froid; car le -provincial ne lit guère que les journaux, et, passé l'heure de la -discussion sur le journal, il ne sait que dire.</p> - -<p>«—Vraiment, ici, c'est un malheur que d'avoir de la fortune, -pensait Lucien, les riches sont plus inoccupés que les autres, et par là, -en apparence, plus méchants. Ils passent leur vie à examiner avec un -microscope les actions de leurs voisins; ils ne connaissent d'autres -remèdes à l'ennui que d'être ainsi les espions les uns des autres, et -c'est ce qui, pendant les premiers mois, dérobe un peu à l'étranger -la stérilité de leur esprit. Quand le mari s'apprête à faire à cet -étranger une histoire connue de sa femme et de ses enfants, on voit -ceux-ci brûlant de prendre la parole et de la voler à leur père, pour -narrer eux-mêmes le conte; et souvent, sous prétexte d'ajouter une -nouvelle circonstance oubliée, ils recommencent l'histoire.»</p> - -<p>Quelquefois, de guerre lasse, au lieu de faire sa toilette en -descendant de cheval et d'aller dans la noble société, Lucien restait -à boire un verre de bière avec son hôte M. Bonnard.</p> - -<p>«—J'irai offrir cent louis à M. le préfet lui-même, disait un -jour à Lucien ce brave industriel, fort peu respectueux envers le pouvoir; -j'irai offrir cent louis pour obtenir la permission de faire entrer -deux mille sacs de blé venant de l'étranger; et cependant son père a -vingt mille francs d'appointements!»</p> - -<p>Bonnard n'avait pas plus de respect pour la noblesse du pays que pour -les magistrats.</p> - -<p>«—Sans le docteur Dupoirier, ces b...-là ne seraient pas trop -méchants. Vous le recevez bien souvent, monsieur, prenez garde à vous! -Les nobles de ce pays-ci, ajoutait-il, crèvent de peur quand le courrier -de Paris retarde de quatre heures; alors ils viennent me vendre d'avance -leur récolte de blé; ils sont à mes genoux pour avoir de l'or, et le -lendemain, rassurés par le courrier qui, enfin, est arrivé, ils ne me -rendent qu'à peine mon salut dans la rue. Moi, je ne crois pas manquer -à la probité en tenant note de chaque impolitesse et en la leur faisant -payer un louis. Je m'arrange pour cela avec le valet de chambre qu'ils -envoient me livrer leur grain; car, quoique fort avares, croiriez-vous, -monsieur, qu'ils n'ont pas même le cœur de venir voir mesurer leur blé? -Au quatrième ou cinquième décalitre, le gros M. de Sanréal prétend que -la poussière lui fait mal à la poitrine. Drôle de particulier pour -rétablir les corvées, les jésuites et l'ancien régime contre nous!»</p> - -<p>Un soir, comme les officiers se promenaient sur la place d'armes, après -l'ordre, le colonel Malher de Saint-Mégrin céda à un mouvement de haine -contre notre héros.</p> - -<p>«—Qu'est-ce que ces quatre ou cinq livrées de couleur éclatante -et avec des galons énormes que vous étalez dans les rues? Cela fait un -mauvais effet au régiment.</p> - -<p>«—Ma foi, mon colonel, aucun article du règlement ne défend de -dépenser son argent, quand on en a.</p> - -<p>«—Êtes-vous fou de parler ainsi au colonel? lui dit tout bas son -ami Filloteau en le prenant à part. Il vous fera un mauvais parti.</p> - -<p>«—Et quel mauvais parti voulez-vous qu'il me fasse? Je pense -qu'il me hait autant qu'on peut haïr un homme qu'on voit aussi rarement; -mais certainement, je ne reculerai pas d'un pouce devant un homme qui me -hait sans que je lui en aie donné aucune raison. <i>Mon idée</i> est pour -les livrées, dans le <i>présent quart d'heure</i>, et j'ai fait venir de -Paris, par la même occasion, douze paires de fleurets.</p> - -<p>«—Ah! mauvaise tête!</p> - -<p>«—Pas le moins du monde, mon colonel je vous donne ma parole -d'honneur que vous n'avez pas un officier moins fat et plus pacifique. Je -désire que personne ne me cherche et n'avoir personne à chercher. Je serai -parfaitement poli, parfaitement sage avec tout le monde. Mais, si l'on -me taquine, on me trouvera.»</p> - -<p>Deux jours après le colonel Malher fit venir Lucien, et lui défendit, -mais d'un air embarrassé et faux d'avoir plus de deux domestiques en -livrée. Lucien fit habiller ses gens en bourgeois, et avec la dernière -élégance, ce qui contrastait plaisamment avec leur air gauche et commun. -Il se servit, pour ces vêtements nouveaux, d'un tailleur du pays. Cette -circonstance, à laquelle il n'avait pas songé, fil le succès de sa -plaisanterie; elle lui fit beaucoup d'honneur dans la société, et M<sup>me</sup> -de Commercy lui en adressa des compliments. Pour M<sup>mes</sup> d'Hocquincourt et -de Puy-Laurens, elles étaient folles de lui.</p> - -<p>Lucien écrivit l'histoire des livrées à sa mère. Le colonel, de son -côté, l'avait dénoncé au ministre: Lucien s'y attendait. Il crut -remarquer, vers cette époque, que l'on prenait son mérite beaucoup plus -au sérieux dans les salons de Nancy; c'est que le docteur Dupoirier -montrait les réponses de ses amis de Paris aux lettres par lesquelles il -demandait des renseignements sur la position sociale et sur la fortune de -la maison Leuwen, Van Peters et C<sup>ie</sup>. Ces réponses avaient -été on ne peut plus favorables.</p> - -<p>«—Cette maison, lui disait-on, est du petit nombre de celles qui -achètent, à l'occasion, des nouvelles aux ministres, ou les exploitent -de compte à demi avec eux.»</p> - -<p>C'était particulièrement M. Leuwen père qui se livrait à ce mauvais -genre d'affaires, qui ruinent à la longue, mais qui donnent des relations -agréables et de l'importance. Il était au mieux avec les bureaux, et fut -prévenu en temps utile de la dénonciation envoyée par le colonel Malher -contre son fils. Cette affaire l'amusa beaucoup; il s'en occupa, et, un -mois après, le colonel Malher de Saint-Mégrin reçut à ce sujet une lettre -ministérielle extrêmement désagréable. Il eut bonne envie d'envoyer -Lucien en détachement, à une ville manufacturière dont les ouvriers -commençaient à se former en sociétés de secours mutuels. Mais enfin, -comme, quand on est chef de corps, il faut savoir se mortifier, le -colonel, rencontrant Lucien, lui dit avec le sourire faux d'un homme du -commun qui veut faire de la finesse.</p> - -<p>«—Jeune homme, on m'a rendu compte de votre obéissance -relativement aux livrées. Je suis content de vous; ayez autant d'hommes -en livrées qu'il vous plaira, mais gare la bourse de papa!</p> - -<p>«—Colonel, j'ai l'honneur de vous remercier, répondit Lucien avec -lenteur. <i>Mon papa</i> m'a écrit à ce sujet: je parierais même qu'il a -vu le ministre.»</p> - -<p>Le sourire qui accompagna ce dernier mot choqua profondément le -colonel.</p> - -<p>«—Ah! si je n'étais pas colonel, avec envie de devenir maréchal -de camp, pensa Malher, quel bon coup d'épée te vaudrait ce dernier mot, -fichu insolent!»</p> - -<p>Et il salua le sous-lieutenant avec l'air franc et brusque d'un vieux -soldat.</p> - -<p>Ce fut ainsi, par un mélange de force et de prudence, comme on dit dans -les livres graves, que Lucien laissa redoubler, à la vérité, la haine -qu'on avait pour lui au régiment; mais aucun mauvais propos ne fut -entendu officiellement par lui. Plusieurs de ses camarades étaient -aimables, mais il avait pris la mauvaise habitude de parler à ces -camarades aussi peu que le pouvait admettre la politesse la plus -exacte. Par cet aimable plan de vie, il s'ennuyait mortellement et ne -contribuait en rien aux plaisirs des jeunes officiers de son âge. Il -avait les défauts de son siècle.</p> - -<p>Vers ce temps, l'effet de nouveauté de la société de Nancy sur l'âme -de notre héros était tout à fait anéanti. Lucien connaissait par cœur -tous les personnages. Il était réduit à philosopher. Il trouvait qu'il -y avait plus de naturel qu'à Paris, mais, par une conséquence naturelle, -les sots étaient plus incommodes à Nancy.</p> - -<p>«—Ce qui manque tout à fait à ces gens-ci, se disait-il, c'est -l'imprévu.»</p> - -<p>Cet imprévu, Lucien l'entrevoyait quelquefois auprès du docteur -Dupoirier et de M<sup>me</sup> de Puy-Laurens.</p> - -<p>Il n'avait jamais rencontré dans la société cette M<sup>me</sup> de -Chasteller qui, autrefois, l'avait vu tomber de cheval à son arrivée à -Nancy. Il l'avait oubliée, mais, par habitude, il passait presque tous les -jours dans la rue de la Pompe. Il est vrai qu'il regardait plus souvent -l'officier libéral, espion attaché au cabinet littéraire de Schmidt, que -les persiennes vert perroquet. Une après-midi, les persiennes étaient -ouvertes; Lucien vit un joli petit rideau de croisée en mousseline -brodée, et il se mit aussitôt, sans presque y songer, à faire briller -son cheval. Ce n'était point le cheval anglais du préfet, mais un petit -bidet hongrois, qui prit fort mal la chose. Le hongrois se mit tellement -en colère et fit des sauts si extraordinaires que, deux ou trois fois, -Lucien fut sur le point d'être désarçonné.</p> - -<p>«—Quoi! à la même place!» se disait-il en rugissant de colère. -Et pour comble de misère, dans les moments les plus critiques, il vit le -petit rideau s'écarter un peu du bois de la croisée. Il était évident que -quelqu'un le regardait. C'était, en effet, M<sup>me</sup> de Chasteller, -qui se disait:</p> - -<p>«—Ah! voilà mon jeune officier qui va encore tomber!»</p> - -<p>Elle le remarquait souvent, comme il passait: sa toilette était -parfaitement élégante et pourtant il n'avait rien de gourmé.</p> - -<p>Enfin, Lucien eut cette mystification extrême que son petit cheval -hongrois le jeta par terre, à dix pas peut-être de l'endroit où il était -tombé le jour de l'arrivée de son régiment.</p> - -<p>«—On dirait que c'est un sort! se dit-il en remontant à cheval, -ivre de colère; je suis prédestiné à être ridicule aux yeux de cette jeune -femme!»</p> - -<p>Le soir chez M<sup>me</sup> de Commercy, il raconta son malheur, qui devint la -nouvelle du jour, et il eut le plaisir de l'entendre raconter à chaque -nouvel arrivant. Vers la fin de la soirée, il entendit nommer M<sup>me</sup> de -Chasteller; il demanda à M<sup>me</sup> de Serpierre pourquoi on ne la voyait -jamais dans le monde.</p> - -<p>«—Son père, le marquis de Pointcarré, vient d'avoir un accès -de goutte; il a été du devoir de sa fille, quoique élevée à Paris, de -lui faire compagnie. D'ailleurs, nous n'avons pas le bonheur de lui -plaire.»</p> - -<p>Une dame, placée à côté de M<sup>me</sup> de Serpierre, ajouta des -paroles amères, sur lesquelles M<sup>me</sup> de Serpierre renchérit -encore.</p> - -<p>«—Mais se disait Lucien, ceci est de l'envie toute pure. Ou la -conduite de M<sup>me</sup> de Chasteller leur fournit-elle un heureux -prétexte?»</p> - -<p>Et il se rappela ce que M. Bouchard, le maître de poste lui avait -dit, le jour de son arrivée, an sujet de M. Busant de Sicile, -lieutenant-colonel au régiment de hussards.</p> - -<p>Le lendemain matin, pendant toute la manœuvre, il ne put penser à autre -chose qu'à son malheur de la veille...</p> - -<p>«—Pourtant monter à cheval est peut-être la seule chose au monde -dont je m'acquitte bien! Je danse fort mal, je ne brille guère dans un -salon. C'est clair, la Providence a voulu m'humilier. Parbleu! si je -rencontre jamais cette jeune femme, il faut que je la salue; mes chutes -nous ont fait faire connaissance, et, si elle prend mon salut pour une -impertinence, tant mieux, ce souvenir mettra quelque chose entre le -moment présent et l'image de mes chutes ridicules.»</p> - -<p>Quatre on cinq jours après, allant à pied à la caserne pour le -pansement du soir, il vit à dix pas devant lui, au tournant d'une rue, une -femme assez grande, en chapeau fort simple. Il lui sembla reconnaître ces -cheveux singuliers par leur quantité et par la beauté de la couleur, -comme lustrés, qui l'avaient frappé trois mois auparavant. C'était, en -effet, M<sup>me</sup> de Chasteller. Il fut surpris de revoir la démarche -jeune et légère de Paris.</p> - -<p>«—Si elle me reconnaît, elle ne pourra pas s'empêcher de me rire -au nez.»</p> - -<p>Et il regarda ses yeux; mais la simplicité et le sérieux de leur -expression annonçaient une rêverie un peu triste, et pas du tout l'idée -de se moquer. Il ne se souvint de son projet de saluer M<sup>me</sup> de Chasteller -que longtemps après qu'elle lut passée; son regard modeste et même timide -avait été si noble que, lorsqu'elle contrepassa Lucien, malgré lui, il -avait baissé les yeux. Les trois grandes heures que la manœuvre prit ce -matin-là à notre héros, lui semblèrent moins longues qu'à l'ordinaire; -il se figurait constamment ce regard si peu provincial qui était tombé -en plein dans ses yeux. Le soir, il redoubla de prévenance et d'attention -envers M<sup>me</sup> de Serpierre et cinq ou six de ses bonnes amies, réunies -autour d'elle. Il écouta, avec des regards fort animés, une diatribe -infinie et remplie d'aigreur contre la cour de Louis-Philippe, laquelle -se termina par une critique amère de M<sup>me</sup> de Sauves-d'Hocquincourt. Sa -précaution constante lui permit de se rapprocher, au bout d'une heure, de -la petite table auprès de laquelle travaillait M<sup>lle</sup> Théodelinde. Il -donna, à elle et à ses amies, de nouveaux détails sur sa chute.</p> - -<p>«—Ce qu'il y a de pis, ajouta-t-il, c'est qu'elle a eu des -spectateurs, et pour qui un tel événement n'était point une nouveauté.</p> - -<p>«—Et quels sont-ils? dit M<sup>lle</sup> Théodelinde.</p> - -<p>«—Une jeune femme qui occupe le premier étage de l'hôtel de -Pontlevé.</p> - -<p>«—Eh! c'est M<sup>me</sup> de Chasteller!</p> - -<p>«—Cela me console un peu. On en dit beaucoup de mal.</p> - -<p>«—Le fait est qu'elle est haute comme les nues; elle n'est pas -aimée à Nancy. Nous ne la connaissons pourtant que par quelques visites de -société, ou plutôt nous ne la connaissons pas du tout. Elle met beaucoup -de lenteur à rendre les visites. Je croirais volontiers qu'elle a de la -nonchalance dans le caractère, et qu'elle se déplaît loin de Paris.</p> - -<p>«—Souvent, dit une des jeunes amies de M<sup>lle</sup> de -Serpierre, elle fait mettre les chevaux à sa voiture, et, après une heure -ou deux d'attente, on dételle. On la dit bizarre, et sauvage...</p> - -<p>«—C'est une chose contrariante, pour une âme un peu délicate, -reprit Théodelinde, de ne pouvoir pas danser une seule fois avec un homme, -sans qu'il forme le projet d'épouser.</p> - -<p>«—C'est tout le contraire qui nous arrive, à nous autres pauvres -filles sans dot, reprit l'amie. Dame, c'est la veuve la plus riche de la -province!»</p> - -<p>On parla du caractère excessivement impérieux de M. de Pointcarré. -Lucien attendait toujours un mot sur M. de Busant.</p> - -<p>«—Mais je suis bien distrait, se dit-il enfin. Est-ce que des -jeunes filles peuvent s'apercevoir de ces choses-là?»</p> - -<p>Un jeune homme blond à l'air fade, entra dans le salon.</p> - -<p>«—Tenez, dit M<sup>lle</sup> Théodelinde, voici probablement -l'homme qui ennuie le plus M<sup>me</sup> de Chasteller. C'est M. de -Blancet, son cousin, qui l'aime depuis quinze ou vingt ans, qui parle -souvent et avec attendrissement de cet amour, né dans l'enfance, amour qui -a redoublé depuis que M<sup>me</sup> de Chasteller est une veuve fort -riche. Les prétentions de M. de Blancet sont protégées par M. de -Pointcarré, dont il est le très humble serviteur, et qui le fait dîner -trois fois la semaine avec la chère cousine.</p> - -<p>«—Et pourtant, mon père prétend, dit l'amie de M<sup>lle</sup> -Théodelinde, que M. de Pointcarré ne redoute qu'une chose au monde: c'est -le mariage de sa fille. Il se sert de M. de Blancet pour éloigner les -autres prétendants; mais M. de Blancet ne se verra jamais possesseur de -cette belle fortune dont M. de Pointcarré est l'administrateur. C'est pour -cela qu'il ne veut point qu'elle retourne à Paris.</p> - -<p>«—M. de Pointcarré a fait une scène terrible l'autre jour, à -sa fille, parce qu'elle ne voulait pas renvoyer son cocher. «Je ne -sortirai pas de longtemps le soir, «disait M. de Pointcarré, et mon cocher -peut fort bien vous servir; à quoi bon garder un mauvais sujet qui ne va -presque jamais?»</p> - -<p>La scène a été presque aussi forte que celle qu'il fit à sa fille -lorsqu'il voulut la brouiller avec son amie intime, M<sup>me</sup> de -Constantin.</p> - -<p>«—Cette femme d'esprit dont M. de Lanfort racontait des reparties -si drôles l'autre jour?</p> - -<p>«—Précisément. M. de Pointcarré est surtout avare et trembleur, -et il redoute l'influence du caractère décidé de M<sup>me</sup> de -Constantin. Il a des projets d'émigration en cas de chute de -Louis-Philippe et de proclamation de la République. Dans la première -émigration, il a été réduit aux plus fâcheuses extrémités. Il a de grandes -terres, mais peu d'argent comptant, dit-on, et, s'il passe le Rhin de -nouveau, il compte beaucoup sur l'argent de sa fille.»</p> - -<p>La conversation continuait ainsi, agréablement, entre Lucien, Théodelinde -et son amie, lorsque M<sup>me</sup> de Serpierre crut convenable à son rôle de mère -de rompre un peu cet aparté que, d'ailleurs, elle voyait avec beaucoup -de plaisir.</p> - -<p>«—Et de quoi parlez-vous donc là, vous autres? dit-elle en -s'approchant avec une sorte de gaieté. Vous avez l'air bien animés!</p> - -<p>«—Nous parlons de M<sup>me</sup> de Chasteller,» dit l'amie.</p> - -<p>Aussitôt la physionomie de M<sup>me</sup> de Serpierre changea -entièrement et prit l'expression de la plus haute sévérité.</p> - -<p>«—Les aventures de cette dame, dit-elle, ne doivent pas faire -l'entretien de jeunes filles; elle nous a apporté de Paris des manières -bien dangereuses pour votre bonheur futur, et pour votre considération -dans le monde. Malheureusement, sa fortune, et le vain éclat dont elle -l'environne, peuvent faire illusion sur la gravité de ses fautes, et vous -m'obligerez beaucoup, monsieur, ajouta-t-elle en se tournant vers Lucien, -en ne parlant jamais avec mes filles des aventures de M<sup>me</sup> de -Chasteller.</p> - -<p>«—L'exécrable femme! pensa Lucien. Nous nous amusions un peu, par -hasard, et elle vient tout déranger. Et moi qui ai écouté tous ses contes -tristes pendant une heure et avec tant de patience!»</p> - -<p>Il s'éloigna avec l'air le plus hautain et le plus sec qu'il put -trouver dans sa mémoire. Il rentra chez lui, et fut tout content d'y -rencontrer son hôte, le bon M. Bonnard, le marchand de blé.</p> - -<p>Peu à peu, par ennui, et sans songer le moins du monde à l'amour, -Lucien prit les soins d'un amoureux ordinaire, ce qui lui sembla fort -plaisant.</p> - -<p>Le dimanche matin, il plaça un de ses domestiques en faction vis-à-vis -la porte de l'hôtel de Pontlevé. Lorsque ce domestique vint lui dire que -M<sup>me</sup> de Chasteller venait d'entrer à la Propagation, petite -église du pays, il y courut. Mais cette église était si exiguë, et les -chevaux de Lucien, sans lesquels il s'était fait une loi de ne jamais -sortir, menaient tant de bruit sur le pavé de la rue, et sa présence en -uniforme était si remarquée, qu'il eut honte de ce manque de délicatesse. -Il ne put pas bien voir M<sup>me</sup> de Chasteller qui s'était placée -au fond d'une chapelle assez obscure. Il crut remarquer beaucoup de -simplicité chez elle. Le dimanche suivant, il vint à pied à la -Propagation; mais, même ainsi, il était mal à son aise; il faisait trop -d'effet.</p> - -<p>Il eût été difficile d'avoir l'air plus distingué que M<sup>me</sup> -de Chasteller; seulement, Lucien, qui s'était placé de façon à la bien -voir comme elle sortait, remarqua que, lorsqu'elle ne tenait pas les yeux -strictement baissés, ils étaient d'une beauté si singulière que, malgré -elle, ils trahissaient sa façon de sentir actuelle.</p> - -<p>«—Voilà des yeux, pensa-t-il, qui doivent souvent donner de -l'humeur à leur maîtresse. Quoi qu'elle fasse, elle ne peut pas les rendre -insignifiants.»</p> - -<p>Ce jour-là, ils exprimaient une attention et une mélancolie profondes.</p> - -<p>«—Est-ce encore à M. de Busant de Sicile qu'il faut faire -l'honneur de ces regards touchés?»</p> - -<p>Cette question qu'il se fit gâta tout son plaisir.</p> - -<p>«—Je ne croyais pas les amours de garnison sujettes à ces -inconvénients.»</p> - -<p>Cette idée raisonnable, mais vulgaire, mit un peu de sérieux dans l'âme -de Lucien; et il tomba dans une rêverie profonde.</p> - -<p>«—Eh bien, facile ou non, se dit-il après un long silence, il -serait charmant de pouvoir causer de bonne amitié avec un pareil être. Je -ne puis pas me dissimuler qu'il y a une cruelle distance d'un -lieutenant-colonel à un simple sous-lieutenant; et une distance, -alarmante encore, du noble nom de M. de Busant de Sicile, compagnon de -Charles d'Anjou, frère de Saint-Louis, à ce petit nom bourgeois de -Leuwen. D'un autre côté, mes livrées si fraîches et mes chevaux anglais -doivent me donner une demi-noblesse auprès de cette âme de province. -Peut-être même, ajouta-t-il en riant, une noblesse tout entière... Non, -reprit-il en se levant avec une sorte de fureur, des pensées basses ne -sauraient exister avec une physionomie si noble. Et quand elle les -aurait, ces idées seraient celles de sa caste. Elles ne sont point -ridicules chez elle, parce qu'elle les a adoptées en étudiant son -catéchisme, à six ans; ce ne sont pas des idées, ce sont des sentiments. -La noblesse de province fait grande attention aux livrées et au vernis -des voitures. Mais pourquoi ces vaines délicatesses? Il faut avouer que -je suis bien ridicule. Ai-je le droit de m'enquérir de qualités si -intimes? Je voudrais passer quelques soirées dans le monde où elle va -le soir.... Mon père m'a porté le défi de m'ouvrir les salons de Nancy! -J'y suis admis. Cela était assez difficile, mais il est temps d'avoir -quelque chose à faire au milieu de ces salons. J'y meurs d'ennui, et -l'excès d'ennui pourrait me rendre inattentif, ce que la vanité de ces -hobereaux, même les meilleurs, ne me pardonnerait jamais. Pourquoi ne me -proposerais-je pas, afin d'avoir <i>un but dans la vie</i>, comme dit -M<sup>me</sup> Sylviane, de parvenir à passer quelques soirées avec cette -jeune femme? J'étais bien bon de penser à l'amour et de me faire des -reproches! Ce passe-temps ne m'empêchera pas d'être un homme estimable -et de servir la patrie, si l'occasion s'en présentait. D'ailleurs, fit-il -en souriant avec mélancolie, <i>ses propos aimables</i> m'auront bien -vite guéri du plaisir que je suppose trouver à la voir; avec des façons un -peu plus nobles, avec les propos convenus d'une autre position dans le -monde, ce sera le second tome de M<sup>lle</sup> Sylviane Berchu. Elle -sera aigre et dévote comme M<sup>me</sup> de Serpierre, ou ivre de -gentilhommerie en me parlant des titres de ses aïeux, comme -M<sup>me</sup> de Commercy qui me racontait hier en brouillant toutes -les dates, et, qui plus est, bien longuement, comme quoi un de ses -ancêtres, nommé Enguerrand, suivit François Ier à la guerre contre les -Albigeois et fut connétable d'Auvergne... Tout cela sera vrai; mais elle -est jolie. Que faut-il de plus pour passer une heure agréable? Il sera -même curieux d'observer philosophiquement comment des pensées ridicules -ou basses peuvent ne pas gâter une telle physionomie. C'est qu'au fait, -rien n'est ridicule comme la science de Lavater.»</p> - -<p>Ce qui répondit à tout, dans la tête de Lucien, ce fut la pensée qu'il -y aurait de la gaucherie à ne pas pénétrer dans les salons où allait -M<sup>me</sup> de Chasteller, ou dans le sien, si elle n'allait nulle -part.</p> - -<p>«—Cela exigera quelques soins. Ce sera comme la prise d'assaut -des salons de Nancy.»</p> - -<p>Par tous ces raisonnements philosophiques, le mot fatal d'amour fut -éloigné, et il ne se fit plus de reproche. Il s'était moqué si souvent -de l'étal piteux où il avait vu Edgar, un de ses cousins! Faire dépendre -l'estime qu'on se doit à soi-même de l'opinion d'une femme qui s'estime, -elle, parce que son bisaïeul a tué des Albigeois à la suite de François -Ier, quelle complication de ridicule! Dans ce conflit, l'homme est plus -ridicule que la femme. Malgré toute cette belle logique, M. de Busant -de Sicile occupait l'âme de notre héros tout autant, pour le moins, que -M<sup>me</sup> de Chasteller. Il mettait une adresse prodigieuse à faire -des questions indirectes au sujet de M. de Busant et de l'accueil dont il -avait été l'objet. M. Gauthier, M. Bonnard et leurs amis, et toute la -société de second ordre, exagérant tout, comme à l'ordinaire, ne savaient -rien de M. de Busant, sinon qu'il était de la plus haute noblesse et -qu'il avait été l'amant de M<sup>me</sup> de Chasteller. On était loin de -dire les choses aussi clairement que dans les salons de M<sup>mes</sup> de -Commercy et de Puy-Laurens. Quand Lucien faisait des questions sur M. de -Busant, on semblait se souvenir que lui, Lucien, était du camp ennemi, et -jamais il ne put arriver à une réponse nette. Il ne pouvait aborder un -tel sujet avec son amie Théodelinde, et c'était, en vérité, le seul être -qui semblait ne pas désirer le tromper. Lucien n'arriva jamais à savoir la -vérité. Le fait est que c'était un fort brave et fort honnête -gentilhomme, mais sans aucune sorte d'esprit. À son arrivée à Nancy, se -méprenant sur l'accueil dont il était l'objet, et, oubliant sa taille -épaisse, son regard commun et ses quarante ans, il s'était porté amoureux -de M<sup>me</sup> de Chasteller. Il avait constamment ennuyé elle et son -père de ses visites, et jamais elle n'avait pu parvenir à rendre ces -visites moins fréquentes. Son père, M. de Pointcarré, tenait à être bien -avec la force armée de Nancy. Si ses correspondances, bien innocentes, -avec Charles X, étaient découvertes, qui serait chargé de l'arrêter? Qui -pourrait protéger sa fuite? Et si, tout à coup, l'on apprenait que la -république était proclamée à Paris, qui pourrait le protéger contre le -peuple du pays? Mais le pauvre Lucien était bien loin de pénétrer tout -ceci. Il voyait constamment M. Dupoirier éluder ses questions avec une -adresse admirable. Dans la bonne compagnie on lui répétait sans cesse: -«Cet officier supérieur descend d'un des aides de camp du duc d'Anjou, -frère de Saint-Louis, qu'il a aidé à conquérir la Sicile.» Il sut quelque -chose de plus par M. d'Antin, qui lui dit un jour:</p> - -<p>«—Vous avez fort bien fait d'occuper son logement; c'est un -des plus passables de la ville. Ce pauvre M. de Busant était fort brave, -pas une idée, d'excellentes manières, donnant aux dames de fort jolis -déjeuners dans les bois de Burviller, au <i>Chasseur Vert</i>, à un quart -de lieue d'ici; et presque tous les jours, sur le minuit, il se croyait -gai, parce qu'il était ivre.»</p> - -<p>À force de s'occuper des moyens de rencontrer M<sup>me</sup> de -Chasteller dans un salon, le désir de briller aux yeux des habitants de -Nancy, que Lucien commençait à mépriser plus peut-être qu'il ne fallait, -fut remplacé, comme mobile d'action, par l'envie d'occuper l'esprit, si ce -n'est l'âme, de ce joli joujou.</p> - -<p>«—Cela doit avoir de singulières idées, pensait-il, une jeune -<i>ultra</i> de province, passant du Sacré-Cœur à la cour de Charles X, -et chassée de Paris, dans les journées de juillet 1830.»</p> - -<p>Telle était, en effet, l'histoire de M<sup>me</sup> de Chasteller. -En 1814, après la première Restauration, M. le marquis de Pointcarré fut -au désespoir de se voir à Nancy et de n'être pas de la cour.</p> - -<p>«—Je vois se rétablir, disait-il, la ligne de séparation entre la -noblesse de cour et nous autres. Mon cousin, de même nom que moi, parce -qu'il est de la cour, viendra à vingt-deux ans commander, comme -colonel, le régiment où, par grâce, je serai capitaine à quarante.»</p> - -<p>C'était là le principal chagrin de M. de Pointcarré, et il n'en faisait -mystère à personne. Bientôt il en eut un second. Il se présenta aux -élections de 1816, pour la Chambre des députés, et il eut six voix, en -comptant la sienne. Il s'enfuit à Paris, déclarant qu'il quittait à -jamais la province après cet affront, et emmenait sa fille, âgée de cinq -ou six ans. Pour se donner une position à Paris, il sollicita la pairie. -M. de Puy-Laurens, alors fort bien en cour, lui conseilla de placer sa -fille au couvent du Sacré-Cœur; M. de Pointcarré suivit le conseil et en -sentit toute la portée. Il se jeta dans la haute dévotion, et parvint -ainsi, en 1828, à marier sa fille à un des maréchaux de camp attachés -à la cour de Charles X. Ce mariage fut considéré comme très avantageux: -M. de Chasteller avait de la fortune. Il paraissait plus âgé qu'il ne -l'était, parce qu'il manquait tout à fait de cheveux, mais il avait une -vivacité étonnante et portait la grâce dans les manières jusqu'au genre -doucereux. Ses ennemis à la cour lui appliquèrent le vers de Boileau sur -les romans de son époque:</p> - - -<p><span style="margin-left: 5%;">Et, jusqu'à <i>je vous hais</i>, tout s'y dit tendrement.</span></p> - - -<p>M<sup>me</sup> de Chasteller, bien dirigée par un mari idolâtre -des petits moyens qui font tant d'effet à la cour, fut bien reçue des -princesses, et jouit d'une position fort agréable: elle avait les loges de -la cour aux Bouffes et à l'Opéra, et, l'été, deux appartements, l'un à -Meudon, et l'autre à Rambouillet. Elle avait le bonheur de ne s'occuper -jamais de politique et de ne pas lire les journaux. Elle ne connaissait de -la politique que les séances publiques de l'Académie française, auxquelles -son mari exigeait qu'elle assistât parce qu'il avait de grandes -prétentions au fauteuil; il était grand admirateur de Millevoye et de la -prose de M. de Fontanes.</p> - -<p>Les coups de fusil de 1830 vinrent troubler ses innocentes pensées. En -voyant le peuple dans la rue,—c'était son mot—il se rappela -les meurtres de MM. Foulon et Berthier, aux premiers jours de la -Révolution. Il pensa que le voisinage du Rhin était ce qu'il y avait de -plus sûr, et vint se cacher dans une terre de sa femme, près de Nancy. -M. de Chasteller, homme peut-être un peu affecté, mais fort agréable et -même amusant dans les positions ordinaires de la vie, n'avait jamais eu la -tête bien forte: il ne put jamais se consoler de cette troisième fuite -de la famille qu'il adorait.</p> - -<p>«—Je vois là le doigt de Dieu!» disait-il en pleurant, dans -les salons de Nancy; et il mourut bientôt, laissant à sa veuve vingt-cinq -mille livres de rente dans les fonds publics. Cette fortune lui avait été -faite par le roi, à l'époque des emprunts de 1817, et les salons de -Nancy, qui en étaient jaloux, la portaient sans façon à dix-huit cent -mille francs ou deux millions. Lucien eut toutes les peines du monde à -réunir ces faits si simples. Quant à la conduite de M<sup>me</sup> de -Chasteller, la haine dont on l'honorait dans le salon de M<sup>me</sup> -de Serpierre et le bon sens de M<sup>lle</sup> Théodelinde, rendirent plus -facile la tâche de Lucien. Dix-huit mois après la mort de son mari, -M<sup>me</sup> de Chasteller osa prononcer ces mots: retour à Paris.</p> - -<p>«—Quoi, ma fille! lui dit le grand M. de Pointcarré, avec le -ton et les gestes d'Alceste indigné dans la comédie; vos princes sont à -Prague et l'on vous verrait à Paris? Que diraient les mânes de M. de -Chasteller? Ah! si nous quittons nos pénates, ce n'est pas de ce côté -qu'il faut tourner la tête des chevaux. Soignez votre vieux père à Nancy, -ou, si nous pouvons mettre un pied devant l'autre, allons à Prague; -etc.»</p> - -<p>M. de Pointcarré avait ce parler long et figuré des gens diserts du -temps de Louis XVI, qui passait alors pour de l'esprit.</p> - -<p>M<sup>me</sup> de Chasteller avait dû renoncer à l'idée de Paris. À ce seul mot, -son père lui parlait avec aigreur et lui faisait une scène. Mais, par -compensation, M<sup>me</sup> de Chasteller avait de beaux chevaux, une jolie -calèche et des gens tenus avec élégance. Tout cela paraissait moins dans -Nancy que sur les grandes routes du voisinage. Elle allait voir, le plus -souvent qu'elle le pouvait, une amie du Sacré-Cœur, M<sup>me</sup> de Constantin, -qui habitait une petite ville à quelques lieues de Nancy; mais M. de -Pointcarré en était mortellement jaloux, et avait tout fait pour les -brouiller. Deux ou trois fois, dans ses grandes promenades, Lucien avait -rencontré la calèche de M<sup>me</sup> de Chasteller à plusieurs lieues de Nancy. -Le jour d'une de ces rencontres, sur le minuit, il était aller fumer ses -petits cigares de papier de réglisse dans la rue de la Pompe. Là, il -continuait à se réjouir de la faveur que les uniformes brillants -trouvaient auprès de M<sup>me</sup> de Chasteller. Il s'efforçait de bâtir quelque -espérance sur l'élégance de ses chevaux et de ses gens. Il combattait -cet espoir par le souvenir de la simplicité de son nom bourgeois; mais, -en se disant toutes ces belles choses, il pensait à d'autres. Il ne -s'était pas aperçu que, depuis quinze jours à peu près qu'il l'avait -vue à la messe, M<sup>me</sup> de Chasteller, qui pour lui cependant n'avait qu'une -existence en quelque sorte idéale, avait changé de manière à son égard. -D'abord il s'était dit, après s'être fait conter son histoire:</p> - -<p>«—Cette jeune femme est vexée par son père; elle doit être -blessée de l'attachement que celui-ci affiche pour sa fortune. La province -l'ennuie; il est tout simple qu'elle cherche une distraction dans un peu -de galanterie honnête.»</p> - -<p>Ensuite sa physionomie franche et chaste avait fait naître des doutes, -même sur la galanterie.</p> - -<p>Enfin, le soir dont nous parlons:</p> - -<p>«—Mais, que diable, se dit-il, je suis un vrai nigaud; je devrais -me réjouir de ce bon vouloir pour l'uniforme.»</p> - -<p>Plus il insistait sur ce motif d'espérer, plus il devenait sombre.</p> - -<p>«—Aurais-je la sottise d'être amoureux!» se dit-il enfin à -demi-haut; et il s'arrêta, frappé de la foudre, au milieu de la rue. -Heureusement, à minuit, il n'y avait là personne pour observer sa mine -et se moquer de lui.</p> - -<p>Le soupçon d'aimer l'avait pénétré de honte; il se sentit dégradé.</p> - -<p>«—Je serais donc comme Edgar, se dit-il. Il faut que j'aie l'âme -naturellement bien petite et bien faible! Quoi! pendant que toute la -jeunesse de France prend parti pour de si grands intérêts, toute ma -vie se passera à regarder deux beaux yeux, comme les héros ridicules -de Corneille! Voilà le résultat de cette vie sage et raisonnable que -je mène ici.</p> - - -<p><span style="margin-left: 30%;"><i>Qui n'a pas l'esprit de son âge,</i></span><br /> -<span style="margin-left: 30%;"><i>De son âge a tout le malheur.</i></span></p> - - -<p>Il valait bien mieux, comme j'en avais l'idée, aller enlever une petite -danseuse à Metz! Il valait bien mieux, du moins, faire une cour sérieuse -à M<sup>me</sup> de Puy-Laurens ou à M<sup>me</sup> d'Hocquincourt. Je n'avais pas à craindre, -auprès de ces dames, d'être entraîné au delà d'un petit amour de société. -Si cela continue, je vais devenir fou et plat. C'est bien autre chose -que le <i>saint-simonisme</i> dont m'accusait mon père! Qui est-ce qui -s'occupe des femmes aujourd'hui? Quelque homme comme le duc de..., l'ami -de ma mère, qui, au déclin d'une vie honorable, après avoir payé sa -dette sur les champs de bataille et à la Chambre des pairs en refusant -son vote, s'amuse à faire la fortune d'une petite danseuse. Mais moi! à -mon âge! Quel est le jeune homme qui ose seulement parler d'un -attachement sérieux pour une femme? Si ceci est un amusement, bien; si -c'est un attachement sérieux, je suis sans excuse; et la preuve que je -mets du sérieux dans tout ceci, que cette folie n'est pas un simple -amusement, c'est ce que je viens de découvrir: le faible de M<sup>me</sup> -de Chasteller pour les brillants uniformes, loin de me plaire, m'attriste. -Je me crois des devoirs envers la patrie! Jusqu'ici je me suis -principalement estimé parce que je n'étais pas un égoïste uniquement -occupé à bien jouir du gros lot qu'il a reçu du hasard; je me suis -estimé parce que je sentais avant tout l'existence de ces devoirs -envers la patrie, et le besoin de l'estime des grandes âmes. Je suis -dans l'âge d'agir; d'un moment à l'autre la voix de la patrie peut se -faire entendre: je puis être appelé. Je devrais occuper tout mon esprit -à découvrir les intérêts véritables de la France, que des fripons -cherchent à embrouiller. Une seule tête, une seule âme, ne suffisent -point pour y voir clair, au milieu de devoirs si compliqués. Et c'est -le moment que je choisis pour me faire l'esclave d'une petite ultra de -province! Le diable l'emporte, elle et sa rue!»</p> - -<p>Lucien rentra précipitamment chez lui; mais le sentiment d'une honte -vive lui ôta le sommeil. Le jour le trouva se promenant devant la caserne; -il attendait avec impatience l'heure de l'appel. L'appel fini, il -accompagna pendant quelques centaines de pas deux de ses camarades; pour -la première fois, leur société lui était agréable. Rendu enfin à -lui-même:</p> - -<p>«—J'ai beau faire, se dit-il, je ne puis voir dans ces yeux si -pénétrants, mais si chastes, le pendant d'une danseuse de l'Opéra, moins -les grâces.»</p> - -<p>De toute la journée, il ne put arriver à prendre son parti sur -M<sup>me</sup> de Chasteller. Quoi qu'il fît, il ne pouvait voir en elle -la maîtresse obligée de tous les lieutenants-colonels qui viendraient -tenir garnison à Nancy.</p> - -<p>«—Mais cependant, disait le parti de la raison, elle doit -s'ennuyer beaucoup. Son père la force à bouder Paris; il veut la brouiller -avec une amie intime; un peu de galanterie est la seule consolation pour -cette pauvre âme.»</p> - -<p>Cette excuse si raisonnable ne faisait que redoubler la tristesse de -notre héros. Au fond, il entrevoyait le ridicule de sa position: il -aimait, sans doute avec l'envie de réussir, et cependant il était -malheureux et prêt à mépriser sa maîtresse, précisément à cause de -cette possibilité de réussir. La journée fut cruelle pour lui; tout le -monde semblait d'accord pour lui parler de M. Thomas de Busant et de -la vie agréable qu'il avait su mener à Nancy. On comparait cette -existence avec la vie de café et de cabaret que menaient le -lieutenant-colonel Filloteau et les trois chefs d'escadron.</p> - -<p>La lumière lui arrivait de toutes parts; car le nom de M<sup>me</sup> -de Chasteller était sur toutes les lèvres, à propos de M. de Busant; et -cependant son cœur s'obstinait à la lui montrer comme un ange de pureté. -Il ne trouva plus aucun plaisir à faire admirer dans les rues de Nancy ses -livrées élégantes, ses beaux chevaux, sa calèche qui ébranlait en passant -toutes les maisons de bois du pays. Il se méprisait presque pour s'être -amusé de ces pauvretés; il oubliait l'excès d'ennui dont elle l'avait -distrait. Pendant les jours qui suivirent, il fut extrêmement agité. Ce -n'était plus cet être léger et distrait par la moindre bagatelle. Il y -avait des moments où il se méprisait de tout son cœur; mais, malgré ses -remords, il ne pouvait s'empêcher de passer plusieurs fois le jour dans -la rue de la Pompe.</p> - -<p>Huit jours après que Lucien eut fait dans son cœur une découverte si -humiliante, comme il entrait chez M<sup>me</sup> de Commercy, il y trouva -établie, en visite, M<sup>me</sup> de Chasteller. Il ne put dire un mot, -il devint de toutes les couleurs, et, se trouvant le seul homme dans le -salon, il n'eut pas l'esprit d'offrir son bras à M<sup>me</sup> de -Chasteller pour la reconduire à sa voiture. Il sortit de cette maison se -méprisant un peu plus soi-même. Ce républicain, cet homme d'action, qui -aimait l'exercice du cheval comme une préparation au combat, n'avait -jamais songé à l'amour que comme à un précipice dangereux et méprisé, -où il était sûr de ne pas tomber. D'ailleurs, il croyait la passion -extrêmement rare, partout ailleurs qu'au théâtre. Il s'était étonné de -tout ce qui lui arrivait, comme l'oiseau sauvage qui s'engage dans un -filet et que l'on met en cage; ainsi que ce captif effrayé, il ne savait -que se heurter la tête avec furie contre les barreaux de sa cage.</p> - -<p>«—Quoi! ne pas savoir dire un seul mot; quoi! oublier même les -usages les plus simples! Ainsi ma faible conscience cède à l'attrait d'une -faute, et je n'ai même pas le courage de la commettre!»</p> - -<p>Le lendemain, il n'était pas de service; il profita de la permission -donnée par le colonel et s'enfonça fort loin dans le bois de Burviller... -Vers le soir, un paysan lui apprit qu'il était à sept lieues de Nancy.</p> - -<p>«—Il faut convenir que je suis encore plus sot que je ne me -l'imaginais! Est-ce en courant les bois que je pourrai trouver la chance -de rencontrer M<sup>me</sup> de Chasteller et de réparer ma sottise?»</p> - -<p>Il revint précipitamment à la ville; il alla chez les Serpierre. -M<sup>lle</sup> Théodelinde était son amie, et cette âme, qui se croyait -si ferme, avait besoin ce jour-là d'un regard ami. Il était bien loin -d'oser lui parler de sa faiblesse; mais, auprès d'elle, son cœur trouvait -quelque repos. M. Gauthier avait toute son estime, mais il était prêtre -de la République, et tout ce qui ne tendait pas au bonheur de la France, -se gouvernant elle-même, lui semblait indigne d'attention et puéril. -Dupoirier eût fait un conseiller parfait. Outre ses connaissances -générales des hommes et des choses de Nancy, il dînait une fois la -semaine avec la personne que Lucien avait tant d'intérêt à connaître. -Mais Lucien n'était attentif qu'à ne pas lui donner l'occasion de le -trahir. Comme il racontait à Théodelinde ce qu'il avait fait dans sa -longue promenade, on annonça M<sup>me</sup> de Chasteller. À l'instant il -devint emprunté dans tous ses mouvements; il essaya vainement de parler. -Le peu qu'il dit était à peu près inintelligible.</p> - -<p>Il n'eût pas été plus surpris si, en allant au feu avec le régiment, au -lieu de galoper en avant sur l'ennemi, il se fût mis à fuir. Cette idée -le plongea dans le trouble le plus violent; il ne pouvait donc répondre -de rien sur son propre compte! quelle leçon de modestie! Quel besoin -d'agir pour être enfin sûr de soi-même, non plus par une vaine -probabilité, mais d'après des faits!</p> - -<p>Il fut tiré de sa rêverie profonde par un événement bien étonnant. M<sup>me</sup> -de Serpierre le présentait à M<sup>me</sup> de Chasteller, et accompagnait cette -cérémonie des louanges les plus excessives.</p> - -<p>Lucien était rouge comme un coq, et cherchait en vain à trouver un mot -poli, tandis qu'on exaltait surtout son esprit aimable, admirable -d'à-propos et d'élégance parisienne. Enfin M<sup>me</sup> de Serpierre -elle-même s'aperçut de l'état où il se trouvait. M<sup>me</sup> de -Chasteller eut recours à un prétexte pour faire sa visite excessivement -courte.</p> - -<p>Quand elle se leva, Lucien eut bien l'idée de lui offrir son bras -jusqu'à sa voiture, mais il se sentit trembler de telle sorte, qu'il -trouva imprudent d'essayer de quitter sa chaise, il craignait de donner -une scène publique. M<sup>me</sup> de Chasteller eût pu lui dire:</p> - -<p>«—C'est à moi, monsieur, à vous offrir le bras.»</p> - -<p>«—Je ne vous croyais pas si sensible au ridicule, lui dit M<sup>lle</sup> -Théodelinde, comme M<sup>me</sup> de Chasteller quittait le salon. Est-ce parce -qu'elle vous a vu dans la situation peu brillante de saint Paul, -lorsqu'il eut sa vision du troisième ciel, que sa présence vous a -interdit à tel point?»</p> - -<p>Lucien accepta cette interprétation; il craignait de se trahir en -entreprenant la moindre discussion, et, quand il put espérer que sa -sortie n'aurait rien d'étrange, il se hâta de fuir. Une fois seul, -l'excès de ridicule de ce qui venait de lui arriver, le consola -un peu.</p> - -<p>«—Est-ce que j'aurais la peste? se dit-il. Puisque l'effet -physique est si fort, je ne suis donc pas si blâmable moralement. Si -j'avais la jambe cassée, je ne pourrais pas non plus marcher avec mon -régiment!»</p> - -<p>Il y eut un dîner chez les Serpierre, fort simple, car ils n'étaient -rien moins que riches; mais grâce aux préjugés de la noblesse, si -vivaces en province et qui seuls pouvaient marier les six filles du -vieux <i>lieutenant du roi</i>, ce n'était pas un petit honneur que d'être -invité dans cette maison. Aussi M<sup>me</sup> de Serpierre balança-t-elle -longtemps avant d'inviter Lucien: son nom était bien bourgeois. Mais enfin -l'utilité l'emporta, comme il est d'usage au XIXe siècle. Lucien était -un jeune homme à marier. La bonne et simple Théodelinde n'approuvait -pas du tout cette politique, mais il fallait obéir. La place de Lucien -fut indiquée à côté de la sienne, par de petits billets placés sur les -serviettes. Le vieux lieutenant du roi avait écrit: «<i>M. le -Chevalier</i> Leuwen.» Théodelinde comprit que Lucien serait choqué de cet -anoblissement impromptu. On avait engagé M<sup>me</sup> de Chasteller, -parce qu'elle n'avait pu venir à un autre dîner deux mois auparavant, -quand M. de Pointcarré avait la goutte. Théodelinde, toute honteuse de la -haute politique de sa mère, obtint avec beaucoup de peine, au moment où -les autres allaient arriver, que la place de M<sup>me</sup> de Chasteller -fût marquée à droite de <i>M. le Chevalier</i> Leuwen, tandis qu'elle -occuperait la gauche.</p> - -<p>Lorsque Lucien arriva, M<sup>me</sup> de Serpierre le prit à part et -lui dit, avec toute la fausseté d'une mère qui a six filles à marier:</p> - -<p>«—Je vous ai placé à côté de la belle M<sup>me</sup> de -Chasteller; c'est le meilleur parti de la province, elle ne passe pas pour -haïr les uniformes. Vous aurez ainsi une occasion de cultiver la -connaissance que je vous ai fait faire.»</p> - -<p>Au dîner, Théodelinde trouva Lucien assez maussade; il parlait peu, et -ce qu'il disait, en vérité, ne valait pas la peine d'être dit. M<sup>me</sup> de -Chasteller parla à notre héros de ce qui faisait alors le sujet de toutes -les conversations à Nancy: M<sup>me</sup> Grandet, la femme du receveur général, -allait arriver de Paris, et, sans doute, donnerait des fêtes superbes. -Son mari était fort riche, elle passait pour être une des plus jolies -femmes de Paris. Lucien se rappela le propos qui le faisait parent de -Robespierre, et il eut le courage de dire qu'il voyait souvent M<sup>me</sup> -Grandet chez sa mère, M<sup>me</sup> Leuwen. Ce sujet de conversation ne fut que -pauvrement suivi par notre sous-lieutenant; il prétendait parler avec -vivacité et, comme son esprit ne fournissait rien, il arrivait presque -à faire des questions sèches à sa voisine.</p> - -<p>Après dîner, on proposa une grande promenade et Lucien eut l'honneur de -conduire M<sup>lle</sup> Théodelinde et M<sup>me</sup> de Chasteller dans une excursion sur -l'étang qui est décoré du nom de lac de <i>la Commanderie.</i> Il s'était -chargé de manœuvrer la barque, et lui, qui avait mené cinq ou six fois, -et fort bien, les demoiselles de Serpierre, fut sur le point de faire -chavirer, dans les quatre pieds d'eau de ce lac, M<sup>lle</sup> Théodelinde et -M<sup>me</sup> de Chasteller.</p> - -<p>Le surlendemain était le jour de fête d'un auguste personnage, -maintenant hors de France. M<sup>me</sup> la marquise de Marcilly, -veuve d'un cordon rouge, se crut obligée de donner un bal; mais le motif -de la fête ne fut point exprimé dans le billet d'invitation, ce qui parut -une timidité coupable à sept ou huit dames pensant supérieurement, et -qui, pour cette raison, n'honorèrent point le bal de leur présence.</p> - -<p>De tout le 27<sup>e</sup> de lanciers, il n'y eut d'invité que le -colonel, Lucien et le petit Riquebourg. Mais, une fois dans les salons de -la marquise, l'esprit de parti fit oublier les plus simples convenances à -des gens d'ailleurs si polis, polis même jusqu'à fatiguer. Le colonel -Malher de Saint-Mégrin fut traité en intrus et presque en homme de police; -Lucien, comme l'enfant de la maison. Il y avait réellement de l'engouement -pour ce joli sous-lieutenant.</p> - -<p>La société réunie, on passa dans la salle de bal. Au milieu d'un jardin -planté jadis par le roi Stanislas, beau-père de Louis XV, et -représentant, suivant le goût du temps, un labyrinthe de charmilles, -s'élevait un kiosque fort élégant, mais très négligé depuis la mort de -l'ami de Charles XII. Pour dissimuler les ravages du temps, on l'avait -transformé en tente magnifique. Le commandant de la place, très fâché de -ne pouvoir pas venir au bal et célébrer la fête de l'auguste personnage, -avait prêté, des magasins de la place, deux de ces grandes tentes, -nommées marquises. On les avait dressées à côté du kiosque, avec lequel -elles communiquaient par de grandes portes ornées de trophées indiens, -mais où la couleur blanche dominait. On n'eût pas mieux fait, même à -Paris; c'étaient MM. Roller qui s'étaient chargés de toute la partie -des décorations.</p> - -<p>Le soir, grâce à ees jolies tentes, à l'aspect animé du bal et aussi -sans doute à l'accueil vraiment flatteur dont il était l'objet, Lucien -fut complètement distrait de sa tristesse et de ses remords. La beauté -de la salle et du jardin où l'on dansait, le charma comme un enfant. -Ces premières sensations en firent un autre homme. Ce grave républicain -se donna un plaisir d'écolier: celui de passer souvent devant le colonel -Malher sans lui parler, ni même daigner le regarder. En cela il suivait -l'exemple général: pas une parole ne fut adressée à ce colonel, si fier -de son crédit. Il restait isolé comme une <i>brebis galeuse</i>, c'était -le mot dont on se servait généralement, dans le bal, pour désigner sa -position fâcheuse. Et il n'eut pas l'esprit de quitter le bal et de se -soustraire à une impolitesse si unanime.</p> - -<p>«—Ici, <i>c'est lui qui ne pense pas bien</i>, se disait Lucien, -et je lui rends la monnaie de la scène qu'il me fit jadis, au sujet du -cabinet littéraire. Avec ces êtres grossiers, il ne faut pas perdre -l'occasion de placer une marque de mépris. Quand les honnêtes gens les -dédaignent, ils se figurent qu'on les redoute.»</p> - -<p>Lucien remarqua, en entrant, que toutes les femmes étaient parées de -rubans rouges et blancs, ce qui ne l'offensa pas le moins du monde:</p> - -<p>«—Cette insulte s'adresse au chef de l'État, et à un chef...<a name="FNanchor_1_5" id="FNanchor_1_5"></a><a href="#Footnote_1_5" class="fnanchor">[1]</a>. -La nation est trop haut placée pour qu'une famille quelconque, fût-elle de -héros, puisse l'insulter.»</p> - -<p>Au fond d'une des tentes adjacentes, était comme un petit réduit qui -resplendissait de lumière; il y avait peut-être quarante bougies -allumées, et Lucien fut attiré par leur éclat.</p> - -<p>«—Cela a l'air d'un reposoir des processions de la Fête-Dieu!» -pensa-t-il.</p> - -<p>Au milieu des bougies, dans le lieu le plus noble, était placé, comme -une sorte d'ostensoir, le portrait d'un jeune Écossais. Dans la -physionomie de cetenfant, le peintre, qui <i>pensait</i> mieux, sans -doute, qu'il ne dessinait, avait cherché à réunir, aux sourires aimables -du premier âge, un front chargé des hautes pensées du génie. Le peintre -était ainsi parvenu à faire une caricature étonnante et qui tenait du -monstre. Toutes les femmes qui entraient dans la salle du bal, la -traversaient rapidement pour aller se placer devant le portrait du -jeune Écossais.</p> - -<p>Là, on restait un instant en silence, et l'on affectait un air sérieux. -Puis, en s'en allant, on reprenait la physionomie plus gaie du bal, et -on allait saluer la maîtresse de la maison. Deux ou trois dames, qui -s'approchèrent de M<sup>me</sup> de Marcilly avant d'avoir salué le -portrait, en furent reçues fort sèchement et parurent tellement ridicules, -que l'une d'elles jugea à propos de se trouver mal. Après une revue -générale du bal, qui était fort beau, la reconnaissance marqua la place de -Lucien sur une chaise, à côté du boston de M<sup>me</sup> la comtesse -de Commercy, la cousine de l'empereur. Pendant une mortelle demi-heure, -Lucien entendit lui donner ce titre cinq ou six fois, en parlant d'elle et -à elle-même.</p> - -<p>«—Vous êtes admirable, monsieur, lui dit la cousine de -l'empereur, et, certainement, je ne voudrais pas me séparer d'un aussi -aimable cavalier; mais je vois d'ici des demoiselles qui ont bonne envie -de danser; elles me regarderaient avec des yeux ennemis si je vous gardais -plus longtemps.»</p> - -<p>Et M<sup>me</sup> de Commercy lui indiqua plusieurs demoiselles -de la <i>première qualité.</i> Notre héros prit son parti en brave; non -seulement il dansa, mais il parla; il trouva quelques petites idées à la -portée de ces intelligences non cultivées, exprès, des jeunes filles de la -noblesse de province. Son courage fut récompensé par les louanges unanimes -de M<sup>mes</sup> de Commercy, de Marcilly, de Serpierre, etc. Il se -sentit à la mode.</p> - -<p>On aime les uniformes dans l'Est de la France, pays profondément -militaire; et c'est en grande partie à cause de son uniforme, porté avec -grâce, et presque unique dans cette société, que Lucien pouvait passer -pour le personnage le plus brillant du bal. Enfin, il obtint une -contredanse de M<sup>me</sup> d'Hocquincourt: il eut de l'à-propos, -du brillant, de l'esprit. M<sup>me</sup> d'Hocquincourt lui faisait des -compliments fort vifs:</p> - -<p>«—Je vous ai toujours vu fort aimable; mais, ce soir, vous êtes -un autre homme!» lui dit-elle.</p> - -<p>Ce propos fut entendu par M. de Sanréal, et Lucien commença à déplaire -aux jeunes gens de la société.</p> - -<p>«—Vos succès donnent de l'humeur à ces messieurs, dit -M<sup>me</sup> d'Hocquincourt;» et comme MM. Roller et d'Antin -s'approchaient d'elle, elle rappela Lucien qui s'éloignait.</p> - -<p>«—Monsieur Leuwen, lui fit-elle de loin, je vous demande de -danser avec moi la première contredanse.</p> - -<p>«—C'est charmant, pensa Lucien. Voilà ce qu'on n'oserait pas se -permettre à Paris. Réellement, ces pays étrangers ont du bon: ces -gens-ci sont moins timides que nous.»</p> - -<p>Pendant qu'il dansait avec M<sup>me</sup> d'Hocquincourt, M. d'Antin -s'approcha d'elle. Elle feignit alors d'avoir oublié un engagement pris -avec lui, et se mit à lui en faire des excuses en ternies si plaisants et -si piquants, que Lucien, toujours dansant avec elle, eut toutes les peines -du monde à ne pas éclater de rire. M<sup>me</sup> d'Hocquincourt cherchait -évidemment à mettre en colère M. d'Antin, qui protestait en vain que -jamais il n'avait compté sur cette contredanse.</p> - -<p>«—Comment un homme peut-il se laisser traiter ainsi? pensait -Lucien. Que de bassesses fait faire l'amour!»</p> - -<p>Il alla à l'autre bout du salon et dansa des valses avec M<sup>me</sup> -de Puy-Laurens qui, elle aussi, fut charmante pour lui. Il était l'homme -à la mode de ce bal, lui qui dansait fort mal. Il le savait fort bien, -et c'était pour la première fois de sa vie qu'il goûtait ce plaisir. Il -dansait une galope avec M<sup>lle</sup> Théodelinde, lorsque, dans un -angle de la salle, il aperçut M<sup>me</sup> de Chasteller.</p> - -<p>Tout le brillant courage, tout l'esprit de Lucien disparurent en un -clin d'œil. Elle avait une simple robe blanche, et sa toilette montrait -une simplicité qui eut semblé bien ridicule aux jeunes gens de ce bal, -si elle entêté sans fortune. Les bals sont des jours de bataille, dans -ces pays de puérile vanité, et négliger un avantage passe pour une -affectation marquée. On eût voulu que M<sup>me</sup> de Chasteller -portât des diamants; la robe modeste et peu chère qu'elle avait choisie -était un acte de singularité qui fut blâmé avec affectation de douleur -profonde par M. de Pointcarré, et désapprouvé, en secret, même par le -timide M. de Blancet, qui lui donnait le bras avec une dignité plaisante. -Ces messieurs n'avaient pas tout à fait tort: le trait le plus marquant du -caractère de M<sup>me</sup> de Chasteller était une nonchalance profonde. -Sous l'aspect d'un sérieux complet et que sa beauté rendait imposant, elle -avait un caractère heureux et même gai. Rêver était son plaisir suprême. -On eût dit qu'elle ne faisait aucune attention aux petits événements qui -l'entouraient: aucun ne lui échappait, au contraire. Et c'étaient même -ces petits événements qui servaient d'aliment à cette rêverie, qui -passait pour de la hauteur.</p> - -<p>Par exemple, le matin même du bal, M. de Pointcarré lui avait fait une -scène pour l'indifférence avec laquelle elle avait lu une lettre lui -annonçant une banqueroute. Et, peu d'instants après, la rencontre, dans -la rue, d'une femme fort petite, vieille, marchant à peine, mal vêtue, -au point de laisser voir une chemise déchirée, et sous cette chemise, -une peau noircie par le soleil, l'avait émue jusqu'aux larmes. Personne, -à Nancy, n'avait deviné ce caractère. Une amie intime, M<sup>me</sup> de -Constantin, recevait seule quelquefois ses confidences, et s'en moquait. -Avec tout le reste du monde, M<sup>me</sup> de Chasteller parlait assez -pour fournir son contingent à la conversation; mais se mettre à parler -était toujours pour elle une fatigue. Elle ne regrettait qu'une chose de -Paris: la musique italienne, qui avait le pouvoir d'augmenter d'une façon -surprenante l'intensité de ses accès de rêverie. Elle pensait fort peu à -elle-même, et même le bal que nous décrivons n'avait pu la rappeler assez -au rôle qu'elle devait jouer, pour lui donner la quantité d'honnête -coquetterie que le vulgaire croit inhérente au caractère de toutes les -femmes.</p> - -<p>Comme Lucien ramenait M<sup>lle</sup> Théodelinde à sa mère:</p> - -<p>«—Que veut dire cette petite robe blanche de mousseline? -criait tout haut M<sup>me</sup> de Serpierre. Est-ce ainsi qu'on se -<i>présente</i> un jour tel que celui-ci? Elle est veuve d'un officier -général, attaché à la propre personne du roi; elle jouit d'une fortune -triplée et quadruplée par la bienveillance de nos Bourbons, M<sup>me</sup> -de Chasteller eût dû comprendre que venir chez M<sup>me</sup> de Marcilly, -le jour de la fête de notre adorable prince, c'est se présenter aux -Tuileries. Que diront les républicains en nous voyant traiter avec -légèreté les choses les plus sacrées? Et n'est-ce pas quand le flot de -tout le vulgaire vient attaquer les choses saintes, que chaque être, selon -la position, doit avoir du courage et faire strictement son devoir? Et, -elle encore, ajoutait-elle, fille unique de M. de Pointcarré, qui, à tort -ou à raison, se voit à la tête de la noblesse de la province, ou, du -moins, nous donne des instructions comme commissaire du roi! Cette -petite tête n'a rien vu de tout cela!»</p> - -<p>M<sup>me</sup> de Serpierre avait raison. M<sup>me</sup> de -Chasteller était blâmable, mais pas autant qu'elle fut blâmée.</p> - -<p>«—Que vont dire les républicains?» s'écriaient toutes les nobles -dames; et elles songeaient au numéro de l'<i>Aurore</i> qui devait -paraître le surlendemain.</p> - -<p>M<sup>me</sup> de Chasteller se rapprocha du groupe de M<sup>me</sup> -de Serpierre, comme celle-ci continuait, à très haute voix, ses réflexions -critiques et monarchiques. Cette critique amère fut brusquement coupée -par les compliments fades et exaspérés qui passent pour du savoir-vivre -vivre en province. Lucien fut heureux de trouver M<sup>me</sup> de -Serpierre bien ridicule. Un quart d'heure plus tôt, il eût ri de grand -cœur; maintenant cette femme méchante lui fit l'effet d'une <i>pierre -de Prusse</i> que l'on trouve dans les mauvais chemins de montagnes. -Pendant toutes ces politesses infinies, auxquelles M<sup>me</sup> de -Chasteller fut bien obligée de répondre, Lucien eut tout le loisir de la -regarder. Son teint avait cette fraîcheur inimitable qui semble annoncer -une âme trop haut placée, pour être troublée par les minuties vaniteuses -et les petites haines d'un bal de province. Il lui sut gré de cette -expression toute de son invention. Il était absorbé dans son admiration -lorsque les yeux de cette beauté pâle se tournèrent sur lui; il ne put -soutenir leur éclat. Ils étaient tellement beaux et simples dans leurs -mouvements! Pour y songer, il restait immobile, à trois pas de -M<sup>me</sup> de Chasteller, à la place où son regard l'avait surpris. -Il n'y avait plus rien chez lui de l'enjouement et de l'assurance -brillante de l'homme à la mode; il ne songeait plus à plaire au public, -et, s'il se souvenait de l'existence de ce monstre, ce n'était que pour -craindre ses réflexions. N'était-ce pas ce public qui lui avait nommé -sans cesse M. Thomas de Busant? Au lieu de soutenir son courage par -l'action, Lucien, en ce moment critique, avait la faiblesse de réfléchir, -de philosopher. Pour se justifier de la faiblesse et du malheur d'aimer, -il se disait qu'il n'avait jamais rencontré une physionomie aussi céleste. -Il se livrait au plaisir de détailler cette beauté, et sa gaucherie s'en -augmentait.</p> - -<p>Sous ses yeux, M<sup>me</sup> de Chasteller promit une contredanse -à M. d'Antin, et, depuis un quart d'heure, il avait pourtant décidé de -solliciter cette contredanse.</p> - -<p>«—Jusqu'ici, se dit-il en se voyant enlever M<sup>me</sup> de -Chasteller, l'affectation ridicule, pour moi, des jolies femmes que j'ai -rencontrées, m'a servi de bouclier contre leurs charmes. Cette froideur -parfaite de M<sup>me</sup> de Chasteller se change, lorsqu'elle est -obligée de parler ou d'agir, en une grâce dont je n'avais pas même l'idée.</p> - -<p>Nous avouerons que, pendant ces raisonnements admiratifs, Lucien, -immobile et droit comme un piquet, avait tout l'air d'un niais. -M<sup>me</sup> de Chasteller avait la main fort bien. Comme ses yeux -faisaient peur à Lucien, les yeux de notre héros s'attachaient à cette -main, qu'ils suivaient constamment. Toute cette timidité fut remarquée -par M<sup>me</sup> de Chasteller, chez laquelle tous les jours on parlait -de Lucien. Notre sous-lieutenant fut réveillé de son bonheur par l'idée -cruelle que tout ce qui ne dansait pas l'observait avec des yeux ennemis -et lui cherchait des ridicules. Son uniforme seul et sa brillante cocarde -suffisaient pour indisposer contre lui, et jusqu'à la violence, tout ce -qui, dans ce bal, n'appartenait pas à la très haute société. C'était pour -lui une remarque déjà ancienne que, moins il y a d'esprit dans -l'ultracisme, plus il est furibond. Mais toutes ces réflexions prudentes -furent bien vite oubliées; il trouvait trop de plaisir à chercher à -deviner le caractère de M<sup>me</sup> de Chasteller.</p> - -<p>«—Quelle honte! dit tout à coup le parti contraire à l'amour. -Quelle honte pour un homme qui a aimé le devoir et la patrie avec un -dévouement qu'il pouvait croire sincère! Il n'a plus d'yeux que pour les -grâces d'une petite légitimiste de province, garnie d'une âme qui préfère -bassement les intérêts particuliers de sa caste à ceux de la France -entière. Bientôt, sans doute, à son exemple, je placerai le bonheur de -deux cent mille nobles ou....<a name="FNanchor_2_3" id="FNanchor_2_3"></a><a href="#Footnote_2_3" class="fnanchor">[2]</a> avant celui des autres trente millions -de Français. Ma grande raison sera que ces deux cent mille privilégié -ont les salons les plus élégants, des salons qui semblent m'offrir des -jouissances délicates, que je chercherais vainement ailleurs; en un mot, -des salons qui sont utiles à mon bonheur privé. Le plus vil des -courtisans ne raisonne pas autrement!»</p> - -<p>Ce moment fut cruel, et la physionomie de Lucien n'était rien moins que -riante, tandis qu'il cherchait à réfuter, à repousser cette terrible -vision. Il était alors debout et immobile, près de la contredanse où -figurait M<sup>me</sup> de Chasteller. Aussitôt le parti de l'amour, pour -réfuter la raison, le porta à prier M<sup>me</sup> de Chasteller à danser. -Elle le regarda; mais, pour cette fois, Lucien fut incapable de juger ce -regard: il en fut comme brûlé, enflammé. Ce regard, pourtant, ne voulait -rien dire autre chose que le plaisir de curiosité de voir de près un jeune -homme qui avait des passions extrêmes, qui, tous les jours, avait un duel, -dont on parlait beaucoup, et qui passait fort souvent sous ses fenêtres. -Et le cheval de ce jeune officier devenait ombrageux, précisément quand -elle pouvait l'apercevoir! Il était clair que le maître du cheval -voulait faire croire qu'il était occupé d'elle, au moins lorsqu'il -passait dans la rue de la Pompe, et elle n'en était point scandalisée; -elle ne le trouvait point impertinent! Il est vrai que, placé à côté -d'elle au dîner de M<sup>me</sup> de Serpierre, il avait paru absolument -dénué d'esprit, et même gauche dans ses manières. Il avait été brave en -conduisant la barque sur <i>le Iac de la Commanderie</i>, mais c'était de -cette bravoure froide que pouvait avoir un homme de cinquante ans. De -tout cet ensemble d'idées, il résultait qu'en dansant avec Lucien, sans -le regarder et sans s'écarter du sérieux le plus convenable, -M<sup>me</sup> de Chasteller était fort occupée de lui. Bientôt elle -s'aperçut qu'il était timide jusqu'à la gaucherie.</p> - -<p>«—Son amour-propre se rappelle, sans doute, pensa-t-elle, -que je l'ai vu tomber de cheval le jour de son arrivée à Nancy.»</p> - -<p>Ainsi M<sup>me</sup> de Chasteller ne faisait aucune difficulté -d'admettre que Lucien était timide à cause d'elle. Cette défiance de -soi-même avait de la grâce dans un homme jeune et placé au milieu de -tous ces provinciaux, si sûrs de leur mérite, et qui ne perdaient pas un -pouce de leur taille en dansant. Ce jeune officier, du moins, n'était pas -timide à cheval; chaque jour il la faisait trembler par sa hardiesse, «et -une hardiesse si souvent malheureuse,» ajoutait-elle presque en riant.</p> - -<p>Lucien était tourmenté du silence qu'il gardait; à la fin il se fit -violence, il osa adresser un mot à M<sup>me</sup> de Chasteller, et n'arriva qu'avec -beaucoup de peine à exprimer des idées fort communes, juste châtiment -de qui n'exerce pas sa mémoire. M<sup>me</sup> de Chasteller évita quelques -invitations des jeunes gens de la société, dont elle savait par cœur les -mots les plus jolis, et, après un moment, par une de ces adresses de -femme que nous ne devinons que lorsque nous n'avons plus d'intérêt à -les deviner, elle se trouva à danser à la même contredanse que Lucien. -Mais, après cette contredanse, elle décida que réellement il n'avait -aucune distinction dans l'esprit, et elle cessa presque de penser à lui.</p> - -<p>«—Ce ne sera qu'un homme de cheval, comme tous les autres; -seulement il monte avec plus de grâce et il a plus de physionomie.»</p> - -<p>Ce n'était plus ce jeune homme vif, leste, à l'air insouciant et -supérieur à tout, qui passait souvent sous sa croisée. Contrariée de -cette découverte, qui augmentait pour elle l'ennui de Nancy, -M<sup>me</sup> de Chasteller adressa la parole à Lucien et fut presque -coquette avec lui. Elle le regardait passer depuis si longtemps que, -quoique à elle présenté depuis huit jours seulement, il lui faisait -presque l'effet d'une vieille connaissance.</p> - -<p>Lucien, qui n'osait que rarement regarder la figure parfaitement froide -de la belle personne qui lui parlait, était bien loin de se douter des -bontés qu'on avait pour lui. Il dansait et, même en dansant, faisait trop -de mouvements, et ces mouvements manquaient de grâce.</p> - -<p>«—Décidément, ce joli Parisien n'est bien qu'à cheval; en se -mettant à danser, il perd son mérite tout entier. Il n'a pas d'esprit, -c'est dommage! Sa physionomie annonçait tant de finesse et de naturel! -Ce sera le <i>naturel</i> du manque d'idées!»</p> - -<p>Tout à fait rassurée sur les moyens de plaire de Lucien, et peu touchée -de l'unique avantage de bien monter à cheval:</p> - -<p>«—Ce jeune homme, se dit-elle, veut faire l'homme ébahi de mes -grâces, comme les autres.»</p> - -<p>Et elle songea librement à ces autres qui l'environnaient et -cherchaient à lui plaire. M. d'Antin y réussissait quelquefois. Tout en -lui rendant justice, M<sup>me</sup> de Chasteller fut impatientée de ce -qu'au lieu de lui adresser la parole, Lucien se bornait à sourire des mots -aimables de M. d'Antin. Pour comble de déplaisance, il la regardait avec -des yeux dont l'expression était exagérée, et pouvait être remarquée. -Notre pauvre héros était trop profondément occupé, et de ses remords -d'aimer, et de l'impossibilité de trouver un mot aimable à dire, pour -surveiller ses yeux. Depuis qu'il avait quitté Paris, il n'avait rien vu, -au moral, que de contourné, de sec et de désagréable pour lui. Je ménage -les termes: la platitude des désirs, les prétentions puériles, et, plus -que tout, la gauche hypocrisie de la province, allaient jusqu'à produire -le dégoût chez cet être accoutumé à toute l'élégance des vices de Paris. -Au lieu de cette disposition satirique et malheureuse, depuis une heure -Lucien n'avait pas assez d'yeux pour voir, pas assez d'âme pour admirer. -Les remords d'aimer étaient battus en brèche et détruits avec une rapidité -délicieuse. Sa vanité de jeune homme l'avertissait bien, de temps à autre, -que le silence continu dans lequel il se renfermait avec délice, n'était -pas fait pour augmenter sa réputation d'homme aimable. Mais il était si -étonné, si transporté, qu'il n'avait pas le courage de donner une -audience sérieuse au soin de sa gloire. Par un charmant contraste avec -tout ce qui offensait ses yeux depuis si longtemps, il voyait, à six pas -de lui, une femme adorable par une beauté céleste; mais cette beauté -était presque son moindre charme. Au lieu de cette politesse empressée, -incommode, empreinte de fausseté, puante de mensonge, qui faisait la -gloire de la maison de Serpierre; au lieu de cette fureur de faire de -l'esprit à tout propos de M<sup>me</sup> de Puy-Laurens, M<sup>me</sup> de Chasteller était -simple et froide, mais de cette simplicité qui charme parce qu'elle -daigne ne pas cacher une âme faite pour les émotions les plus nobles; -mais de cette froideur voisine des flammes, qui semble prête à se changer -en bienveillance et même en transports, si vous savez les inspirer.</p> - -<p>M<sup>me</sup> de Chasteller s'était éloignée pour faire un tour dans -la salle. M. de Blancet avait repris son poste et lui donnait le bras d'un -air entrepris; on voyait qu'il songeait au bonheur de lui donner le bras -comme son mari. Le hasard amena M<sup>me</sup> de Chasteller du côté où -se trouvait Lucien. En le retrouvant sous ses yeux, elle eut un mouvement -d'impatience contre elle-même. Quoi! elle s'était donné la peine de -regarder si souvent un être aussi vulgaire, et dont le sublime mérite -consistait, comme celui des héros de l'Arioste, à être un bon homme de -cheval! Elle lui adressa la parole, et chercha à l'émoustiller, à le -faire parler. Au mot que lui adressa M<sup>me</sup> de Chasteller, Lucien -devint un autre homme. Par le noble regard qui daignait s'arrêter sur lui, -il se crut affranchi de tous les lieux communs qui l'ennuyaient à dire, -qu'il disait mal, et qui, à Nancy, font encore l'élément essentiel de -la conversation entre gens qui se voient pour la huitième ou dixième -fois. Tout à coup, il osa parler, et beaucoup. Il parlait de tout ce qui -pouvait intéresser ou amuser la jolie femme qui, tout en donnant le bras -à son grand cousin, daignait l'écouter avec des yeux étonnés. Sans perdre -rien de sa douceur et de son accent respectueux, la voix de Lucien -s'éclaircit et prit de l'éclat. Les idées nettes et plaisantes ne lui -manquèrent pas plus que les paroles vives et pittoresques pour les -peindre. Dans la simplicité noble du ton qu'il osa prendre spontanément -avec M<sup>me</sup> de Chasteller, il sut faire apparaître, sans se -permettre assurément rien qui pût choquer la délicatesse la plus -scrupuleuse, cette nuance de familiarité délicate qui convient à deux âmes -de même portée, lorsqu'elles se rencontrent et se reconnaissent au milieu -des masques de cet ignoble bal masqué qu'on appelle le monde. Ainsi des -anges se parleraient qui, partis du ciel pour quelque mission, se -rencontreraient, par hasard, ici-bas. Cette simplicité noble, n'est pas, -il est vrai, sans quelque rapport avec la simplicité de langage autorisée -par une ancienne connaissance, mais, comme correctif, chaque mot semble -dire:</p> - -<p>«Pardonnez-moi pour un moment; dès qu'il vous plaira reprendre le -masque, nous redeviendrons complètement étrangers l'un à l'autre, ainsi -qu'il convient. Ne craignez de ma part, pour demain, aucune prétention à -la connaissance, et daignez vous amuser un instant sans tirer à -conséquence!»</p> - -<p>Les femmes sont un peu effrayées de l'ensemble de ce genre de -conversation; mais, en détail, elles ne savent où l'arrêter. Car, à -chaque instant, l'homme qui a l'air si heureux de leur parler, semble -dire:</p> - -<p>«Une âme de notre portée doit négliger les considérations qui ne sont -laites que pour le vulgaire, et sans doute vous pensez avec moi -que.....»</p> - -<p>Mais, au milieu de cette brillante faconde, il faut rendre justice à -l'inexpérience de Lucien. Ce n'était point par un effort de génie qu'il -s'était élevé tout à coup à ce ton si convenable pour son ambition; il -pensait tout ce que ce ton semblait dire; et ainsi, par une cause peu -honorable pour son habileté, sa façon de dire était parfaite. C'était -l'illusion d'un cœur naïf. Il y avait toujours chez lui une certaine -horreur instinctive pour les choses basses qui s'élevaient, comme un -mur d'airain, entre l'expérience et lui. Il détournait les yeux de tout -ce qui lui semblait trop laid, et il se trouvait, à vingt-trois ans, -d'une naïveté qu'un jeune Parisien de bonne maison trouve déjà bien -humiliante à seize, à sa dernière année de collège. C'était par un pur -hasard qu'il avait pris le ton d'un homme habile. Certainement, il -n'était pas expert dans l'art de disposer d'un cœur de femme et de faire -naître des sensations. Ce ton si singulier, si attrayant, si dangereux, -n'était que choquant et à peu près inintelligible pour M. de Blancet, -qui, toutefois, tenait à mêler son mot dans la conversation. Lucien -s'était emparé d'autorité de toute l'attention de M<sup>me</sup> de -Chasteller. Quelque effrayée qu'elle fût, elle ne pouvait se défendre -d'approuver beaucoup les idées de Lucien, et quelquefois répondait presque -sur le même ton; mais sans cesser précisément d'écouter avec plaisir, -elle finit par tomber dans un étonnement profond. Elle se disait, pour -justifier ses sourires un peu approbateurs:</p> - -<p>«—Il parle de tout ce qui se passe au bal, et jamais de lui.»</p> - -<p>Mais, dans le fait, dans la manière dont Lucien osait l'entretenir de -toutes ces choses si indifférentes, c'était usurper un rang qui n'était -pas peu de chose auprès d'une femme de l'âge de M<sup>me</sup> de Chasteller, et -surtout accoutumée à autant de retenue: ce rang était unique, rien de -moins. D'abord, M<sup>me</sup> de Chasteller fut étonnée et amusée du changement -dont elle était témoin; mais bientôt elle ne sourit plus, elle eut peur à son tour.</p> - -<p>«—De quelle façon de parler il ose se servir avec moi! Et je n'en -suis pas choquée, je ne me sens pas offensée!... Grand Dieu! Ce n'est -point un jeune homme simple et bon! Que j'étais sotte de le penser. J'ai -affaire ici à un de ces hommes adroits, aimables et profondément -dissimulés que l'on voit dans les romans. Ils savent plaire, mais -précisément parce qu'ils sont incapables d'aimer. M. Leuwen est là, -devant moi, heureux et gai, occupé à me réciter un rôle aimable, sans -doute; mais il est heureux uniquement parce qu'il sent qu'il parle -bien... Apparemment qu'il avait résolu de débuter par une heure de -ravissement profond et allant jusqu'à l'air stupide. Mais je saurai -bien rompre toute relation avec cet homme dangereux, si habile -comédien!»</p> - -<p>Et, tout en faisant cette belle réflexion, tout en formant cette -magnifique résolution, son cœur était déjà occupé de lui. Elle l'aimait -déjà! On peut attribuer à ce moment la naissance d'un sentiment de -distinction et de faveur pour Lucien.</p> - -<p>Tout à coup elle se repentit vivement d'être restée si longtemps à -causer avec lui, assise sur une chaise, éloignée de toutes les femmes, et -n'ayant pour tout chaperon que le bon M. de Blancet, qui pouvait fort -bien ne rien comprendre à tout ce qu'il entendait. Pour sortir de cette -position embarrassante, elle accepta une contredanse que Lucien la pria -de danser avec lui. Après la contredanse et pendant la valse qui suivit, -M<sup>me</sup> d'Hocquincourt appela M<sup>me</sup> de Chasteller à une place à coté d'elle, où -il y avait de l'air et où l'on était un peu à l'abri de l'extrême chaleur -qui commençait à s'emparer de la salle de bal. Lucien, fort lié avec M<sup>me</sup> -d'Hocquincourt, ne quitta pas ces dames. Là, M<sup>me</sup> de Chasteller put se -convaincre qu'il était à la mode ce soir-là.</p> - -<p>«—Et, en vérité, on a raison, se disait-elle; car, indépendamment -de ce joli uniforme qu'il porte si bien, il est source de joie et de -gaieté pour tout ce qui l'environne.»</p> - -<p>On se prépara à passer dans une tente voisine, où le souper était -préparé. Lucien arrangea les choses de façon à ce qu'il pût offrir le -bras à M<sup>me</sup> de Chasteller. Il semblait à celle-ci être séparée -par des journées entières de l'état où se trouvait son âme au commencement -de la soirée. Elle avait oublié jusqu'au souvenir de l'ennui qui éteignait -sa voix après la première heure passée au bal.</p> - -<p>Il était minuit; le souper était préparé dans une charmante salle, -formée par des murs de charmille de douze ou quinze pieds de hauteur. Pour -mettre le souper à l'abri de la rosée du soir, s'il en survenait, ces -murs de verdure supportaient une tente à larges bandes rouges et -blanches. C'étaient les couleurs de la personne exilée dont on célébrait -la fête. Au travers des murs de charmille, on apercevait, çà et là, par -les trouées du feuillage, une belle lune éclairant un paysage étendu et -tranquille. Cette nature ravissante était d'accord avec les nouveaux -sentiments qui cherchaient à s'emparer du cœur de M<sup>me</sup> de -Chasteller, et contribuait puissamment à éloigner et à affaiblir les -objections de la raison. Lucien avait pris son poste; non pas précisément -à côté de M<sup>me</sup> de Chasteller: il fallait avoir des ménagements -pour les anciens amis de sa nouvelle connaissance. Un regard plus amical -qu'il n'eût osé l'espérer, lui avait appris cette nécessité; mais il se -plaça de façon à pouvoir fort bien la voir et l'entendre. Il ent l'idée -d'exprimer ses sentiments réels par des mots qu'il adresserait, en -apparence, aux dames assises auprès de lui. Pour cela il fallait beaucoup -parler, et il y réussit, sans trop dire d'extravagances. Il domina bien -tôt la conversation; bientôt, tout en amusant les dames assises auprès -de M<sup>me</sup> de Chasteller, il osa faire entendre de loin des choses -qui pouvaient avoir une application fort tendre, ce qu'il n'aurait jamais -pensé pouvoir tenter de sitôt. Il est sûr que M<sup>me</sup> de Chasteller -pouvait fort bien feindre de ne pas comprendre ces mots indirects. Il -parvint à amuser même les hommes placés près de ces dames, et qui ne -regardaient pas encore ses succès avec le sérieux de l'envie.</p> - -<p>Tout le monde parlait et riait fort souvent du côté de la table où -M<sup>me</sup> de Chasteller était assise. Les personnes placées aux -autres parties de la salle firent silence, pour tâcher de prendre pari à -ce qui amusait si fort les voisines de M<sup>me</sup> de Chasteller. -Celle-ci était très occupée, et de ce qu'elle entendait, ce qui la -faisait rire quelquefois, et de ses réflexions fort sérieuses, qui -formaient un étrange contraste avec le ton si gai de cette soirée.</p> - -<p>«—C'est donc là cet homme timide et que je croyais sans idées? -Quel être effrayant!»</p> - -<p>C'était la première fois, peut-être, de sa vie, que Lucien avait de -l'esprit et du plus brillant. Vers la fin du souper, il vit que le -succès passait ses espérances. Il était heureux, extrêmement animé, et -pourtant, par miracle, il ne dit rien d'inconvenant. Là, cependant, parmi -ces fiers Lorrains, il se trouvait en présence de trois ou quatre -préjugés féroces, dont nous n'avons, à Paris, que la pale copie: Henri V, -la noblesse, la duperie et la sottise, et presque le crime de l'humanité -envers le petit peuple. Aucune de ces grandes vérités, fondement du -<i>credo</i> du faubourg Saint-Germain, et qui ne se laissent pas offenser -impunément, ne reçut la plus petite égratignure de la gaieté de Lucien. -C'est que son âme noble avait, au fond, un respect infini pour la -situation malheureuse de tous ces pauvres jeunes gens qui l'entouraient. -Ils s'étaient privés, quatre ans auparavant, par fidélité à leurs -croyances politiques et aux sentiments de toute leur vie, d'une petite -part au budget, utile, si ce n'est nécessaire, à leur subsistance. Ils -avaient perdu bien plus encore: l'unique occupation au monde qui pût -les sauver de l'ennui et par laquelle ils ne crussent pas déroger.</p> - -<p>Les femmes jugèrent que Lucien était <i>parfaitement bien.</i> Ce fut -M<sup>me</sup> de Commercy qui prononça le mot sacramentel dans la -partie de la salle qui était réservée à la plus haute noblesse. Car il y -avait une réunion de sept à huit dames méprisant toute cette société qui, -à son tour, méprisait tout le reste de la ville, à peu près comme la garde -impériale de Napoléon eût fait peur, en cas de révolte, à cette armée de -1810, qui faisait peur à toute l'Europe.</p> - -<p>Au mot si décisif de M<sup>me</sup> de Commercy, la jeunesse dorée -de Nancy se révolta presque. Ces messieurs, qui savaient être élégants et -se bien placer sur la porte d'un café, se taisaient ordinairement au bal, -et ne savaient montrer que le mérite de danseurs infatigables et -vigoureux. Lorsqu'ils virent que Lucien parlait beaucoup, contre son -ordinaire, et que, de plus, il était écouté, ils commencèrent à dire qu'il -ôtait fort déplaisant et fort bruyant; que cette amabilité criarde pouvait -être à la mode parmi les bourgeois de Paris et dans les arrière-boutiques -de la rue Saint-Honoré, mais ne prendrait jamais dans la bonne société de -Nancy. Pendant cette déclaration de ces messieurs, les mots plaisants -de Lucien prenaient fort bien, et leur donnaient un démenti. Ils furent -réduits à répéter entre eux, d'un air tristement satisfait:</p> - -<p>«—Après tout, ce n'est qu'un bourgeois, né on ne sait où, et qui -ne peut jouir que de la noblesse personnelle que lui confère son épaulette -de sous-lieutenant.»</p> - -<p>Ces mots de nos officiers lorrains démissionnaires résument la grande -dispute qui attriste le dix-neuvième siècle: c'est la colère du rang -contre le mérite.</p> - -<p>Mais aucune des dames ne songeait à ces idées tristes. Elles -échappaient complètement, en ce moment, à la triste civilisation qui pèse -sur les cerveaux mâles de la province. Le souper finissait, tout brillant -de vin de Champagne; il avait porté plus de gaieté et de liberté sans -conséquence dans les manières de tous. Pour notre héros, il était exalté -par les choses assez tendres que, sous le masque de la gaieté, il avait -osé adresser de loin à la dame de ses pensées. C'était la première fois -de sa vie que le succès le jetait dans une telle ivresse. En revenant -dans la salle de bal, M<sup>me</sup> de Chasteller dansa une valse avec -M. de Blancet, auquel Lucien succéda, suivant l'usage allemand, après -quelques tours. Tout en dansant, et avec une adresse sans adresse, fille -du hasard et de la passion, il sut reprendre la conversation sur un ton -fort respectueux, mais qui était cependant, sous plus d'un rapport, celui -d'une ancienne connaissance. Profitant d'un grand cotillon que ni lui, -ni M<sup>me</sup> de Chasteller ne voulurent danser, il put lui dire en -riant et sans trop faire tache sur le ton général de l'entretien:</p> - -<p>«—Pour me rapprocher de ces beaux yeux, je me suis lié avec le -docteur Dupoirier!»</p> - -<p>Les traits forts pâles en ce moment de M<sup>me</sup> de Chasteller, -ses yeux étonnés, exprimaient une surprise profonde et presque de la -terreur. Au nom de Dupoirier, elle répondit à mi-voix et comme hors d'état -de prononcer complètement les mots:</p> - -<p>«—C'est un homme bien dangereux!»</p> - -<p>Lucien fut ivre de joie: on ne se fâchait donc pas des motifs qu'il -donnait à sa conduite à Nancy! Mais oserait-il croire ce qu'il semblait -voir? Il y eut un silence expressif de deux ou trois secondes; les yeux -de Lucien étaient fixés sur ceux de M<sup>me</sup> de Chasteller. Après -quoi il osa répondre:</p> - -<p>«—Il est adorable à mes yeux; sans lui je ne serais pas ici... -D'ailleurs, j'ai un affreux soupçon...» ajouta sa naïveté imprudente.</p> - -<p>«—Lequel? et quoi donc?» dit M<sup>me</sup> de Chasteller.</p> - -<p>Elle sentit aussitôt qu'une réplique aussi directe, aussi vive de sa -part, était une haute inconvenance; mais elle avait parlé avant de -réfléchir. Elle rougit profondément. Lucien fut troublé en remarquant -que la rougeur s'étendait jusqu'aux épaules. Mais il se trouva qu'il ne -pouvait répondre à cette question si simple.</p> - -<p>«—Quelle idée va-t-elle prendre de moi?» se dit-il.</p> - -<p>À l'instant sa figure changea d'expression; il pâlit, comme s'il eut -éprouvé une attaque de quelque mal vif et soudain. Ses traits -trahissaient l'affreuse douleur que lui causait le souvenir de M. de -Busant de Sicile, qui, après plusieurs heures d'oubli, se présentait -à sa mémoire.</p> - -<p>Quoi! ce qu'il obtenait n'était donc qu'une faveur banale, tout acquise -à l'uniforme, par quelque personne qu'il fût porté. La soif qu'il avait -d'arriver à la vérité et l'impossibilité de trouver des termes -présentables pour exprimer une idée si offensante, le jetaient dans le -dernier embarras.</p> - -<p>«—Un mot peut me perdre à jamais,» se dit-il.</p> - -<p>L'émotion imprévue qui semblait le glacer, passa en un instant à -M<sup>me</sup> de Chasteller. Elle pâlit de la peine si cruelle, et sans -doute à elle relative, qui se manifestait subitement dans la physionomie -si ouverte et si jeune de Lucien; ses traits étaient comme flétris; ses -yeux, si brillants naguère, semblaient ternis et ne plus voir.</p> - -<p>Il y eut entre eux un échange de deux ou trois mots insignifiants.</p> - -<p>«—Mais qu'est-ce donc? dit M<sup>me</sup> de Chasteller.</p> - -<p>«—Je ne sais, répondit machinalement Lucien.</p> - -<p>«—Mais, comment, monsieur, vous ne savez pas?</p> - -<p>«—Non, madame!... Mon respect pour vous...»</p> - -<p>Le lecteur pourra-t-il croire que M<sup>me</sup> de Chasteller, de plus -en plus émue, eut l'affreuse imprudence d'ajouter:</p> - -<p>«—Ce soupçon aurait-il quelque rapport à moi?</p> - -<p>«—Est-ce que je m'y serais arrêté un centième de seconde, -reprit Lucien avec tout le feu du premier malheur vivement senti; est-ce -que je m'y serais arrêté, s'il n'était relatif à vous, à vous uniquement -au monde? À qui puis-je penser si ce n'est à vous? Et ce soupçon ne me -perce-t-il pas le cœur vingt fois le jour depuis que je suis à Nancy?»</p> - -<p>Il ne manquait, à l'intérêt naissant de M<sup>me</sup> de Chasteller, -que de voir son honneur soupçonné. Elle n'eut pas même idée de masquer son -étonnement du ton que Lucien avait pris dans sa réponse. Le feu avec -lequel il venait de lui parler, l'évidence de l'extrême sincérité dans les -propos de ce jeune homme, la firent passer d'une pâleur mortelle à une -rougeur imprudente; ses yeux mêmes rougirent. Mais, oserais-je bien le -dire, en ce siècle gourmé et qui semble avoir contracté mariage avec -l'hypocrisie, ce fut d'abord de bonheur que rougit M<sup>me</sup> de -Chasteller, et non à cause des conjectures que pouvaient former les -danseurs qui, en suivant les diverses figures du cotillon, passaient sans -cesse devant eux. Elle pouvait choisir de répondre ou de ne pas répondre -à cet amour; mais combien il était sincère! avec quel dévouement elle -était aimée!</p> - -<p>«—Peut-être même, probablement même, se dit-elle, ce transport ne -durera-il pas! Mais comme il est vrai, comme il est exempt d'exagération -et d'emphase! C'est sans doute là la vraie passion; c'est sans doute -ainsi qu'il est doux d'être aimée. Mais être soupçonnée par lui et au -point que son amour en soit arrêté! L'imputation est donc infâme?»</p> - -<p>Elle restait pensive, la tête appuyée sur son éventail. De temps en -temps, son regard se dirigeait vers Lucien, qui était immobile, pale -comme un spectre, tout à fait tourné vers elle. Ses yeux étaient d'une -indiscrétion qui l'eût fait frémir, si elle y eut pensé.</p> - -<p>Une incertitude bien autrement inquiétante était venue agiter son cœur, -au commencement de la soirée, quand il ne parlait pas.</p> - -<p>«—Ce n'était donc pas faute d'idées, comme j'avais la simplicité -de le penser; c'était peut-être le soupçon, cet affreux soupçon qui -l'arrêtait dans son estime pour moi... Et le soupçon de quoi?... Quelle -calomnie peut être assez noire pour produire un tel effet chez un être -si jeune et si bon?»</p> - -<p>M<sup>me</sup> de Chasteller était tellement agitée que sans songer -à ce qu'elle osait dire, et entraînée à son insu par le ton de gaieté que -la conversation avait pris au souper, cette étrange question arriva aux -oreilles de Lucien:</p> - -<p>«—Mais quoi? vous ne trouviez que des mots... peu significatifs à -me dire au commencement de la soirée! était-ce un sentiment de politesse -exagérée? était-ce la retenue si naturelle quand on se connaît si peu? -(Ici la voix baissa malgré elle.) Ou était-ce l'effet de ce soupçon?» -dit-elle enfin.</p> - -<p>Et sa voix, pour ces deux derniers mots, reprit subitement un timbre -contenu, mais fort marqué.</p> - -<p>«—C'était l'effet d'une extrême timidité: je n'ai point -d'expérience de la vie. Je n'avais jamais aimé; vos yeux, vus de si près, -m'effrayaient; je ne vous avais vue jusqu'ici qu'à une grande -distance!»</p> - -<p>Ce mot fut dit avec un accent si vrai, avec une intimité si tendre, il -montrait tant d'amour, qu'avant qu'elle y songeât les yeux de -M<sup>me</sup> de Chasteller, ces yeux dont l'expression était profonde -et vraie, avaient répondu: «J'aime comme vous!»</p> - -<p>Elle revint comme d'une extase et, après une demi-seconde, elle se hâta -de détourner ses yeux; mais ceux de Lucien avaient recueilli en plein ce -regard décisif. Il devint rouge à en être ridicule. Il n'osait presque -pas croire à tout son bonheur. M<sup>me</sup> de Chasteller, de son côté, -sentait que ses joues se couvraient d'une ardeur brûlante.</p> - -<p>«—Grand Dieu! je me compromets d'une manière affreuse; tous -les regards doivent être dirigés sur cet étranger, auquel je parle depuis -si longtemps et avec un tel air d'intérêt!»</p> - -<p>Elle appela M. de Blancet, qui dansait le cotillon.</p> - -<p>«—Conduisez-moi jusqu'à la terrasse du jardin; je lutte depuis -cinq minutes contre un accès de chaleur qui me suffoque... J'ai pris un -demi-verre de champagne, et je crois en vérité que je me suis -enivrée!...»</p> - -<p>Mais ce qu'il y eut de terrible pour M<sup>me</sup> de Chasteller, -c'est qu'au lieu de prendre le ton de l'intérêt, M. le vicomte de Blancet -ricanait en écoutant ces mensonges. Il était jaloux jusqu'à la folie -de l'air d'intimité, de plaisir, avec lequel on parlait à Lucien depuis si -longtemps. On lui avait dit au régiment qu'il ne fallait pas croire aux -indispositions des belles dames. Il avait offert son bras à M<sup>me</sup> -de Chasteller et la conduisait hors de la salle de bal, lorsqu'une autre -idée, tout aussi lumineuse, vint s'emparer de son attention. -M<sup>me</sup> de Chasteller marchait en s'appuyant sur son bras avec -un abandon bien étrange.</p> - -<p>«—Ma belle cousine voudrait-elle, enfin, me faire entendre -qu'elle me paye de retour, ou, du moins, qu'elle a pour moi quelque -sentiment tendre?» se dit-il.</p> - -<p>Mais dans la soirée, dont il passa en revue tous les petits événements, -rien n'avait semblé présager un aussi heureux événement. Était-il -imprévu ou M<sup>me</sup> de Chasteller voulait-elle dissimuler avec -lui? Il la conduisit de l'autre côté du parterre de fleurs. Il trouva une -table de marbre, placée devant un grand banc de jardin à dossier et à -marchepied. Il eut quelque peine à y établir M<sup>me</sup> de Chasteller -qui semblait presque hors d'état de se mouvoir. Pendant que le vicomte de -Blancet, au lieu de voir ce qui se passait autour de lui, discutait des -chimères, M<sup>me</sup> de Chasteller était au désespoir.</p> - -<p>«—Ma conduite est affreuse! se disait-elle. Je me suis compromise -aux yeux de toutes ces dames, et, en ce moment, je sers de texte aux -remarques les plus désobligeantes et les plus humiliantes. J'ai agi, -pendant je ne sais combien de temps, comme si personne ne m'eût regardée. -Ce public ne me passe rien!... Et M. Leuwen?»</p> - -<p>Ce nom, prononcé mentalement, la fit frémir.</p> - -<p>«<i>Et je me suis compromise aux yeux de M. Leuwen!</i>»</p> - -<p>Ce fut là le véritable chagrin qui, à l'instant, fit oublier tous les -autres; il ne put être diminué par aucune des réflexions qui se -présentaient en foule sur ce qui venait de se passer. Bientôt un autre -soupçon vint augmenter son malheur.</p> - -<p>«—Si M. Leuwen a tant d'assurance, c'est qu'il aura su que je -passe des heures entières, cachée par la persienne de ma fenêtre et -attendant son passage dans la rue!»</p> - -<p>On prie le lecteur de ne pas trouver trop ridicule M<sup>me</sup> de -Chasteller. Elle n'avait aucune expérience des fausses démarches dans -lesquelles peut entraîner un cœur aimant. Jamais elle n'avait éprouvé rien -de semblable à ce qui venait de lui arriver, pendant cette cruelle soirée. -Elle ne trouvait guère de raison dans sa tête pour venir à son secours -et n'avait aucune expérience réelle. Jamais elle n'avait été troublée -par un sentiment autre que celui de la timidité, en étant présentée à -quelque grande princesse, ou celui d'une indignation profonde contre les -Jacobins, qui cherchaient à ébranler le trône des Bourbons. Au delà de -toutes ces théories, qui étaient un sentiment pour elle et ne parvenaient -à troubler son cœur que pour un instant, M<sup>me</sup> de Chasteller -avait un caractère sérieux et tendre qui, dans ce moment, n'était propre -qu'à augmenter son malheur. Malheureusement pour sa prudence, les petits -intérêts journaliers de la vie ne pouvaient l'émouvoir. Elle avait -toujours vécu ainsi dans une sécurité trompeuse; car les caractères -qui ont le malheur d'être au-dessus des misères faisant l'occupation -de la plupart des hommes, n'en sont que plus disposés à s'occuper -uniquement des choses qui, une fois, ont pu parvenir à les toucher.</p> - -<p>Après le bal, et malgré l'heure avancée, Lucien monta à cheval. À peine -hors de la ville, il s'aperçut qu'il n'avait pas la force de mener sa -monture. Il la rendit ail domestique et se promena à pied. À quelques -minutes de là, comme trois heures sonnaient, il était assis sur une -pierre vis-à-vis de la fenêtre de M<sup>me</sup> de Chasteller.</p> - -<p>Son arrivée la combla de joie. Elle s'était dit en sortant de chez -M<sup>me</sup> de Commercy: «Il doit être si mécontent de lui et de moi, -qu'il prendra le parti de m'oublier. Si je le revois encore, ce ne sera -que dans quelques jours.»</p> - -<p>Dans l'obscurité profonde, elle distinguait le feu du cigare de -Lucien.</p> - -<p>Elle l'aimait à la folie à ce moment.</p> - -<p>Si, dans ce silence profond et universel, Lucien eût eu le génie de -s'avancer sous sa fenêtre et de lui dire à voix basse quelques mots:</p> - -<p>«—Bonsoir, madame! Daigneriez-vous me montrer que je suis -entendu?»</p> - -<p>Très probablement elle lui eût dit: «Adieu, monsieur Leuwen», et -l'intonation de ces trois mots n'eût rien laissé à désirer à l'amant -le plus exigeant.</p> - -<p>Après avoir fait le sot, comme il se le disait à lui-même, Lucien alla -chercher un certain café où il était, sûr de trouver quelques lieutenants -du régiment.</p> - -<p>Il était si à plaindre que les rencontrer lui fut un vrai bonheur.</p> - -<p>Les jeunes gens furent bons enfants cette nuit-là, sauf à reprendre le -lendemain une froideur de bon ton.</p> - -<p>Après avoir joué, il fut décidé que l'on n'emporterait pas les quelques -napoléons que l'on s'était gagnés; on fit venir du vin de Champagne, et -Lucien s'enivra au point que le garçon de café et un voisin qu'il -appela le reconduisirent chez lui.</p> - -<p>Le lendemain de sa première rencontre avec cette femme de laquelle il -se croyait si sûr, Lucien fut absolument hors de lui. Il ne comprenait -rien à ce qui lui arrivait, pas plus aux sentiments qu'il voyait naître -dans son cœur, qu'aux actions des autres avec lui.</p> - -<p>Il lui semblait qu'on faisait allusion à ses sentiments pour -M<sup>me</sup> de Chasteller, et il avait besoin de toute sa raison pour -ne pas se fâcher.</p> - -<p>«—J'agirai au jour le jour, se dit-il enfin, me livrant à chaque -moment à l'action qui me fera le plus de plaisir. Pourvu que je ne fasse -de confidence à qui que ce soit au monde, et que je n'écrive à personne -sur ma folie, personne ne pourra me dire un jour: «Tu as été fou.»</p> - -<p>»Si cette maladie ne m'emporte pas, du moins elle ne pourra me faire -rougir.</p> - -<p>«Une folie bien cachée perd la moitié de ses mauvais effets; -l'essentiel est qu'on ne devine pas ce que je sens.»</p> - -<p>Et en peu de jours, il s'opéra chez lui un changement complet.</p> - -<p>Dans le monde, on fut émerveillé de sa gaieté et de son esprit.</p> - -<p>«—Il a de mauvais principes, il est immoral, mais il est vraiment -éloquent,» disait-on chez M<sup>me</sup> de Puy-Laurens.</p> - -<p>«—Mon ami, vous vous gâtez», lui dit un jour cette femme -d'esprit.</p> - -<p>Il parlait pour parler, il soutenait le pour et le contre, il exagérait -et chargeait les circonstances de tout ce qu'il racontait, et il -racontait beaucoup et longuement.</p> - -<p>En un mot, il parlait comme un homme d'esprit de province; aussi son -succès fut-il immense.</p> - -<p>Les habitants de Nancy reconnaissaient ce qu'ils avaient l'habitude -d'admirer; auparavant on le trouvait singulier, original, affecté, -souvent obscur.</p> - -<p>Le fait est qu'il avait une frayeur mortelle de laisser deviner ce qui -se passait dans son cœur; il se voyait espionné et surveillé de près par -le docteur Dupoirier, qu'il commençait de soupçonner d'avoir fait son -marché avec M........ un homme d'esprit, ministre de la police de -Louis-Philippe.</p> - -<p>Rompre avec lui eût été fort ridicule et de plus embarrassant; ne -rompant pas avec un homme aussi actif, aussi facile à se piquer, il -fallait donc le traiter en ami intime, en père.</p> - -<p>«—On ne saurait trop charger un rôle avec ces gens-ci!» et il -se mit à parler comme un véritable comédien.</p> - -<p>Toujours il récitait un rôle et le plus bouffon qui lui venait à -l'esprit; il se servait après d'expressions ridicules.</p> - -<p>Il aimait à se trouver avec quelqu'un: la solitude lui était devenue -impossible. Plus la thèse qu'il soutenait était saugrenue, plus il était -distrait de la partie sérieuse de sa vie, qui n'était pas suffisante. -Son esprit était le bouffon de son âme.</p> - -<p>Ce n'était pas un don Juan, bien loin de là; il ne savait pas ce qu'il -serait un jour, mais, pour le moment, il n'avait pas la moindre habitude -d'agir avec les femmes, en tête-à-tête, contrairement à ce qu'il sentait. -Il avait honoré jusqu'ici du plus profond mépris ce genre de mérite dont -il commençait à regretter l'absence.</p> - -<p>Du moins il ne se faisait pas la moindre illusion à cet égard. Son -esprit se croyait fondé à mépriser M<sup>me</sup> de Chasteller, et son -cœur avait de nouvelles raisons chaque jour de l'adorer, comme l'être le -plus pur, le plus céleste, le plus au-dessus des considérations de vanité -et d'argent, qui sont comme la seconde religion de la province.</p> - -<p>Le combat de son âme et de son esprit le rendait presque fou à la -lettre, et certainement un des hommes les plus malheureux.</p> - -<p>C'était justement à l'époque où ses chevaux, son tilbury, ses tigres en -livrée, faisaient de lui l'objet de l'envie des lieutenants du régiment -et de tous les jeunes gens de Nancy et des environs qui, le voyant riche, -brave, assez bien, le regardaient sans doute comme l'être le plus heureux -qu'ils eussent encore rencontré. Sa mine mélancolique, lorsqu'il était -seul dans les rues, ses distractions, ses mouvements d'impatience avec -apparence de méchanceté, passaient pour de la fatuité de l'ordre le plus -relevé et le plus noble. Les plus éclairés y voyaient une imitation -savante de lord Byron, dont on parlait encore beaucoup à cette époque.</p> - -<p>Cette visite au café ne fut pas la seule; la renommée s'en empara. -Nancy porta à douze ou quinze les quatre habits de livrée que -M<sup>me</sup> Leuwen avait envoyés de Paris à son fils. Tout le monde -dit que chaque soir depuis un mois, on rapportait Lucien ivre-mort à son -logis.</p> - -<p>Les indifférents en étaient étonnés, les officiers démissionnaires -carlistes charmés, un seul cœur en était percé jusqu'au vif.</p> - -<p>«—Me serais-je trompée sur son compte?»</p> - -<p>Cette ressource de perdre la raison pour oublier son chagrin n'était -pas belle, mais elle était la seule dont Lucien eût pu s'aviser. Il y -avait été plutôt entraîné; la vie de garnison s'était offerte à lui et -il y avait cédé.</p> - -<p>Les excès du soir au café vinrent ébranler un peu sa considération, -mais peu de jours avant que sa mauvaise conduite éclatât, il avait acheté -une calèche immense, très propre à recevoir les familles nombreuses dont -Nancy abondait. C'était en effet à cet usage qu'il la destinait.</p> - -<p>Les six demoiselles de Serpierre et leur mère <i>étrennèrent</i> cette -voiture, comme on dit dans le pays. Plusieurs autres familles, aussi -nombreuses, vinrent la demander et l'obtinrent à l'instant.</p> - -<p>«—Ce M. Leuwen est bien bon enfant, disait-on de toutes parts: -il est vrai que cela lui coûte si peu. Son père joue à la rente avec le -ministre de l'Intérieur. C'est le pauvre rentier qui paye tout.»</p> - -<p>Lucien était sur que tout le monde disait du bien de lui à -M<sup>me</sup> de Chasteller, mais la maison du marquis de Pointcarré -était la seule de Nancy où il semblait faire des pas rétrogrades.</p> - -<p>En vain avait-il essayé d'y faire des visites; M<sup>me</sup> de -Chasteller, plutôt que de le recevoir, avait fermé sa porte sous prétexte -de maladie. Elle avait trompé le docteur Dupoirier lui-même.</p> - -<p>À quelques jours de là, il était à peine arrivé chez M<sup>me</sup> de -Marcilly, que M<sup>me</sup> de Chasteller fut annoncée.</p> - -<p>L'indifférence qu'on lui marqua fut si excessive que, vers la fin de la -visite, il se révolta.</p> - -<p>Pour la première fois il profita de la position qu'il avait prise dans -le monde; il donna la main à M<sup>me</sup> de Chasteller pour la conduire -à sa voiture, quoiqu'il fût évident que cette prétendue politesse la -contrariait beaucoup.</p> - -<p>«—Pardonnez-moi, madame, si je suis peu discret... Je suis si -malheureux!</p> - -<p>«—Ce n'est pas ce qu'on dit, monsieur, répondit-elle avec une -aisance qui n'était rien moins que naturelle, et en prenant le pas pour -gagner sa voiture.</p> - -<p>«—Je me fais le flatteur des habitants de Nancy dans l'espoir que -peut-être ils vous diront du bien de moi, et le soir, pour vous oublier, -je cherche à perdre la raison.</p> - -<p>«—Je ne crois pas, monsieur, vous avoir donné lieu...»</p> - -<p>À ce moment, le laquais s'avança pour fermer la portière et les chevaux -l'emportèrent, plus morte que vive.</p> - -<p>Pour qu'aucun ridicule ne lui manquât, même à ses propres yeux, le -pauvre Lucien, encouragé comme on vient de le voir, eut l'idée d'écrire. -Il fit une fort belle lettre, qu'il alla mettre à la poste lui-même, à -Darney, bourg à six lieues de Nancy, sur la route de Paris. Une seconde -lettre n'obtint pas plus de réponse que la première. Heureusement, dans la -troisième, il glissa par hasard, et non par adresse, le mot soupçon. -Ce mot fut précieux pour le parti de l'amour, qui soutenait des combats -continus dans le cœur de M<sup>me</sup> de Chasteller. Le fait est qu'au -milieu des reproches cruels qu'elle s'adressait sans cesse, elle aimait -Lucien de toutes les forces de son âme. Les journées ne marquaient pour -elle, n'avaient du prix à ses yeux, que par les heures qu'elle passait le -soir auprès de la persienne de sa chambre à épier les pas de Lucien qui, -bien loin de se douter de tout le succès de sa démarche, venait passer des -heures entières dans la rue de la Pompe.</p> - -<p>Enfin, arriva sa troisième lettre; les premières avaient causé un vif -plaisir, mais on n'avait pas eu la moindre tentation d'y répondre. Après -avoir lu cette dernière, Bathilde<a name="FNanchor_3_1" id="FNanchor_3_1"></a><a href="#Footnote_3_1" class="fnanchor">[3]</a> courut chercher une écritoire, la -plaça sur une table, l'ouvrit, et commença à écrire sans se permettre de -raison avec elle-même.</p> - -<p>«—C'est envoyer une lettre, et non l'écrire, qui fait une -démarche condamnable.»</p> - -<p>La lettre terminée et après une heure de réflexion, elle demanda sa -voiture, et, en passant devant le bureau de poste de Nancy, elle tira -le cordon.</p> - -<p>«—À propos, dit-elle, au domestique, jetez cette lettre à la -boîte... Vite.»</p> - -<p>Le bureau était à trois pas, elle suivit cet homme de l'œil: il ne lut -pas l'adresse où une écriture, un peu différente de celle qu'elle avait -d'ordinaire, avait écrit:</p> - - -<p><span style="margin-left: 30%;"><i>À M. Pierre Lafond.</i></span></p> - -<p><span style="margin-left: 5%;">Poste restante.</span></p> - -<p><span style="margin-left: 50%;">Darney.</span></p> - - -<p>C'était le nom d'un domestique de Leuwen et l'adresse indiquée par lui -avec toute la modestie et le manque d'espoir convenables.</p> - -<p>Rien ne saurait exprimer la surprise de Lucien et presque sa terreur -quand, le lendemain, étant allé, comme par manière d'acquit, jusqu'à un -quart de lieue de Darney avec son domestique Lafond, il vit celui-ci à -son retour tirer une lettre de sa poche.</p> - -<p>Il tomba de son cheval plutôt qu'il n'en descendit, et s'enfonça sans -l'ouvrir dans un petit bois voisin. Quand il se fut assuré qu'un taillis -de châtaigniers, au centre duquel il se trouvait, le cachait bien de tous -les côtés, il s'assit et se plaça bien à son aise, comme un homme qui -s'apprête à recevoir un coup de hache qui doit le dépêcher dans l'autre -monde, et qui veut le savourer. Il fut effrayé de la sévérité du langage -et du ton de persuasion profonde avec lesquels elle l'exhortait à ne plus -parler de sentiments de cette nature, tout en lui intimant l'ordre, au -nom de l'honneur, au nom de ce que les honnêtes gens réputent le plus -sacré dans leurs relations réciproques, d'abandonner les idées singulières -avec lesquelles il avait voulu sans doute sonder son cœur.</p> - -<p>«—C'est un congé bien en règle, s'écria-t-il après avoir relu -cette lettre terrible au moins cinq ou six fois. Je ne suis guère en état -de faire une réponse quelconque, cependant le courrier de Paris passe -demain matin à Darney et si ma lettre n'est pas ce soir à la poste, -M<sup>me</sup> de Chasteller ne la lira que dans quatre jours.»</p> - -<p>Cette raison le décida. Là, au milieu du bois, avec un crayon qu'il -trouva par hasard et en appuyant sur le liant du shako la troisième page -de la lettre qui était restée en blanc, il fabriqua une réponse avec la -même sagacité qui dirigeait toutes ses pensées depuis une heure. Il la -jugea fort mauvaise. Elle lui déplaisait surtout, parce qu'elle -n'indiquait aucune espérance, aucun moyen de retour à l'attaque—tant -il y a toujours du fat dans le cœur d'un enfant de Paris! Il revint sur la -route pour envoyer son domestique à Darney chercher un cahier de papier -et ce qu'il faut pour écrire. Il écrivit sa réponse, et après qu'il eut -envoyé Lafond la porter au bureau de la poste, il fut deux ou trois fois -sur le point de galoper après lui pour la reprendre, tant elle lui -semblait maladroite et peu propre à assurer le succès. Il passa la nuit à -composer une troisième lettre qui, mise au net convenablement et écrite -en caractères lisibles, se trouva avoir atteint la formidable longueur -de sept pages. Par bonheur pour lui, le courrier de Paris avait passé -quand cette seconde lettre arriva à Darney, et M<sup>me</sup> de Chasteller ne -reçut que la première. Sa simplicité, presque enfantine, le dévouement -parlait, simple, sans effort, sans espoir, qu'elle respirait, firent un -contraste charmant à ses yeux avec la prétendue fatuité de l'élégant -sous-lieutenant. Elle s'était repentie bien souvent d'avoir écrit; la -réponse qu'elle pouvait recevoir lui inspirait une sorte de terreur. -Toutes ses craintes se trouvaient démenties de la manière la plus aimable.</p> - - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_1_5" id="Footnote_1_5"></a><a href="#FNanchor_1_5"><span class="label">[1]</span></a>Le mot est rayé dans le manuscrit.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_2_3" id="Footnote_2_3"></a><a href="#FNanchor_2_3"><span class="label">[2]</span></a>Mot illisible.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_3_1" id="Footnote_3_1"></a><a href="#FNanchor_3_1"><span class="label">[3]</span></a>M<sup>me</sup> de Chasteller.</p></div> - - -<p class="center">* * *</p> - - -<p>La seule chose adroite que Lucien avait mise dans sa lettre était de -supplier pour une réponse.</p> - -<p>«—Accordez-moi mon pardon, madame, et je vous jure un silence -éternel.»</p> - -<p>«—Dois-je faire cette réponse, se disait M<sup>me</sup> de -Chasteller; ne serait-ce pas commencer une correspondance? Résister -toujours au bonheur qui se présente, même le plus innocent, quel supplice! -Quel vie triste! Ne suis-je déjà pas assez ennuyée par deux années de -bouderie contre Paris?»</p> - -<p>Cette réponse, si méditée, partit enfin; c'étaient des conseils sages -donnés sous le nom de l'amitié. On l'exhortait à se garantir ou à se -guérir d'une velléité que l'on ne croyait tout au plus qu'une fantaisie -sans conséquence. Le ton de la lettre n'était pas tragique; M<sup>me</sup> -de Chasteller avait même voulu prendre celui d'une correspondance -ordinaire, et sortir tout à fait des grandes phrases de la vertu outragée. -Cette lettre était à peine à la poste, qu'elle reçut celle de sept pages -écrites par Lucien avec tant de sens. Elle fut outrée de colère, et se -repentit amèrement du ton de bonté qu'elle avait pris. Elle écrivit -aussitôt quatre lignes pour prier M. Leuwen de ne pas continuer une -correspondance sans objet; dans le cas contraire elle serait forcée de -renvoyer les lettres sans les ouvrir. Forte de cette belle résolution, -elle demanda ses chevaux et voulut se débarrasser de quelques visites. -Elle débuta par les Serpierre; il lui sembla recevoir comme un coup dans -la poitrine, près du cœur, en trouvant Lucien comme établi dans le salon -de ces dames, et jouant avec les demoiselles en présence du père et de -la mère, comme s'il eut été un véritable enfant.</p> - -<p>«—Eh bien! la présence de M<sup>me</sup> de Chasteller vous -déconcerte? Est-ce qu'elle vous intimide? Vous n'êtes plus bon enfant! lui -dit après un moment M<sup>lle</sup> Théodelinde.</p> - -<p>«—Eh bien, oui! puisqu'il faut que je l'avoue,» répondit -Lucien.</p> - -<p>M<sup>me</sup> de Chasteller ne put se défendre de prendre la parole; -le ton général de cette famille l'entraîna à son insu: elle parla sans -s'affecter. Lucien put répondre pour la seconde fois de sa vie; les idées -lui vinrent en foule en s'adressant à M<sup>me</sup> de Chasteller, et -il sut les exprimer. La gaieté gagna si bien tout le monde et l'on se -trouva si bien ensemble, que M<sup>lle</sup> Théodelinde, songeant à la -grande calèche de M. Leuwen, de laquelle on se servait sans façon, alla -parler bas à sa mère.</p> - -<p>«—Allons au <i>Chasseur Vert!</i>» dit-elle tout haut.</p> - -<p>Cette idée fut approuvée par tous. On alla à un joli café, établi à une -lieue et demie de la ville, au milieu des grands arbres de la foret de -Burviller. Ces sortes de cafés dans les bois, où l'on trouve -ordinairement le soir de la musique, sont d'un usage allemand qui -heureusement commence à pénétrer dans plusieurs villes de l'Est de la -France.</p> - -<p>La gaieté douce et la bonhomie de la conversation furent extrêmes.</p> - -<p>Pour la première fois, pendant un aussi long temps, Lucien osait parler -devant M<sup>me</sup> de Chasteller; elle-même, à plusieurs reprises, ne -put se défendre de sourire en le regardant et ensuite de lui donner le -bras. Il était parfaitement heureux.</p> - -<p>Il dit à M<sup>me</sup> de Chasteller, comme entraîné par un mouvement -involontaire:</p> - -<p>«—Mais, madame, pouvez-vous douter de la sincérité et de la -pureté du sentiment qui m'anime? ne voyez-vous pas que je vous aime de -toute mon âme? Depuis le jour de mon arrivée, lorsque mon cheval tomba sous -vos fenêtres, je n'ai pensé qu'à vous, et bien malgré moi, car vous ne -m'avez pas gâté par vos bontés. Je puis vous jurer, quoique cela soit bien -enfant et peut-être ridicule à vos yeux, que les moments les plus doux -de ma vie sont, ceux que je passe sous vos fenêtres, quelquefois, le -soir.»</p> - -<p>M<sup>me</sup> de Chasteller, qui lui donnait le bras, le laissait dire -et s'appuyait presque sur lui; elle le regardait avec des yeux attentifs, -si ce n'est attendris.</p> - -<p>Lucien le lui reprocha presque.</p> - -<p>«—Quand nous serons de retour à Nancy, quand les vanités de la -vie nous auront saisis de nouveau, vous ne verrez en moi qu'un petit -sous-lieutenant. Vous serez sévère et j'ose dire méchante pour moi. Vous -n'avez pas beaucoup à faire pour me rendre malheureux: la seule peur de -vous avoir déplu suffit pour m'ôter toute tranquillité.»</p> - -<p>Ce mot fut dit avec une vérité et une simplicité si touchantes, que -M<sup>me</sup> de Chasteller répondit aussitôt.</p> - -<p>«—Ne croyez pas la lettre que vous recevrez de moi.»</p> - -<p>S'il n'avait pas été dans une clairière du bois, à cent pas des -demoiselles de Serpierre qui pouvaient les voir, Lucien l'eût embrassée, -et, en vérité, elle l'eût laissé faire.</p> - -<p>Tel est le danger de la musique et des grands bois.</p> - -<p>«—Permettez-moi de vous voir demain chez vous.</p> - -<p>«—Grand Dieu! répondit-elle avec terreur.</p> - -<p>«—De grâce!</p> - -<p>«—Eh bien! je vous recevrai demain.»</p> - -<p>À peine fut-elle rendue à la solitude et au raisonnement, qu'elle eut -des remords effroyables de la visite qu'elle venait de permettre. Elle -eut recours à une demoiselle Bérard, bourgeoise que nous avons rencontrée, -fourrée parmi les grandes dames, dans la chapelle des Pénitents. C'était -une fort petite personne, sèche, de quarante-cinq à cinquante ans, au -nez pointu, au regard faux, et toujours mise avec beaucoup de soin, -coutume qu'elle avait rapportée d'Angleterre où elle avait été vingt -ans dame de compagnie de milady Reatown, riche pairesse catholique.</p> - - -<p class="center">* * *</p> - - -<p>Le pauvre sous-lieutenant était loin de prévoir l'étrange société qu'on -lui préparait. Il avait pensé, avec beaucoup de finesse, qu'il ne -devait se présenter chez M<sup>me</sup> de Chasteller qu'a près avoir -demandé M. le marquis de Pointcarré, et, pour être sûr de ne pas trouver -le vieux marquis, il attendit qu'il quittât son hôtel vers les trois -heures, pour se rendre au club Henri V.</p> - -<p>À peine le vit-il passer sur la Place d'armes, que son cœur commença -à battre avec force. Il vint frapper à la porte de l'hôtel; il était -tellement déconcerté qu'il parla avec respect à la vieille portière -paralytique, et put à peine trouver assez de voix pour s'en faire -entendre. En montant au premier étage, ce fut avec une sorte de terreur -qu'il regarda le grand escalier en pierre grise, avec sa rampe de fer -à dessins vernissés en noir et dorés dans les endroits qui représentaient -des fleurs. Il arriva à la porte de l'appartement et, en étendant la main -vers la sonnette de laiton anglais, il désira presque qu'on lui annonçât -qu'elle était sortie. De sa vie il n'avait été à ce point dominé par la -peur. Il sonna. Le bruit lui lit mal; on ouvrit enfin.</p> - -<p>Un domestique alla l'annoncer, en le priant d'attendre dans le second -salon, où il trouva M<sup>lle</sup> Bérard. Il remarqua qu'elle n'était, -pas en visite, mais établie comme pour rester. Cette vision acheva de le -déconcerter; il salua profondément et alla à l'autre extrémité du salon -regarder attentivement une gravure.</p> - -<p>M<sup>me</sup> de Chasteller parut après quelques minutes. Son teint -était animé, sa contenance agitée; elle alla prendre place sur un canapé, -tout près de M<sup>lle</sup> Bérard, et engagea Leuwen à s'asseoir. Jamais -homme ne trouva moins de facilité à prendre place et à parcourir les -formules ordinaires de politesse. Pendant qu'il prononçait peu nettement -des paroles assez vulgaires, M<sup>me</sup> de Chasteller était devenue -excessivement pâle. Sur quoi M<sup>lle</sup> Bérard mit ses lunettes pour -les considérer. Lucien promenait des yeux incertains de la charmante -figure de M<sup>me</sup> de Chasteller à ce petit visage jaune et luisant, -dont le nez pointu surchargé de lunettes d'or était tourné vers lui. Même -dans les moments les plus désagréables, telle qu'était cette première -entrevue de deux êtres, de deux amants, le lendemain du jour où ils -s'étaient presque avoué qu'ils s'aimaient, il y avait au fond des traits -de M<sup>me</sup> de Chasteller une expression de bonheur si simple et si -noble, qu'elle fit un peu oublier à Lucien M<sup>lle</sup> Bérard.</p> - -<p>Il goûtait avec délices le vif plaisir de découvrir une nouvelle -perfection dans la femme qu'il aimait. Ce sentiment rendit un peu de vie -à son cœur. Il restait toujours une grande difficulté à vaincre: que -dire? Et il fallait parler, le silence en se prolongeant devenait une -imprudence en présence de cette dévote si méchante.</p> - -<p>«—Il fait un temps magnifique, madame, dit-il enfin—la -respiration lui manqua après cette terrible phrase... Vous avez là une -magnifique gravure de Morghen.</p> - -<p>«—Mon père l'aime beaucoup, monsieur. Il l'a rapportée de Paris -à son dernier voyage.» Et ses yeux troublés cherchaient à ne pas voir -ceux de Lucien.</p> - -<p>Le comique de cette entrevue et ce qui la rendait humiliante pour -l'intime conscience de Lucien, c'est qu'il avait employé une nuit sans -sommeil à préparer une douzaine de phrases charmantes, touchantes, -peignant admirablement et avec esprit l'état de son cœur. Il avait -surtout songé à donner à l'expression de la simplicité et de la grâce, -et à éviter avec soin ce qui aurait pu impliquer le moindre rayon -d'espérance.</p> - -<p>Il lui vint enfin une pauvre idée.</p> - -<p>«—Je serais bien heureux, madame, si je puis parvenir à être un -bon officier de cavalerie, car il paraît que le ciel ne m'a pas destiné à -être un orateur éloquent dans la Chambre des députés.»</p> - -<p>Il vit que M<sup>lle</sup> Bérard ouvrait ses petits yeux autant qu'il -est possible. «Bien, se dit-il, elle croit que je parle politique et songe -à faire son rapport.»</p> - -<p>«—Je ne saurais plaider à la Chambre les causes dont je serais -plus profondément pénétré. Loin de la tribune, je serais tourmenté par la -vivacité des sentiments qui enflammeraient mon âme, mais en ouvrant -la bouche devant ce juge suprême et sévère auquel je tremblerais de -déplaire, je ne pourrais que lui dire:</p> - -<p>«Voyez mon trouble, vous remplissez tellement tout mon cœur qu'il ne -lui reste même pas la force de se représenter lui-même à vos yeux.»</p> - -<p>M<sup>me</sup> de Chasteller avait écouté d'abord avec plaisir, mais, -vers la fin de ce discours, elle eut peur de M<sup>lle</sup> Bérard; les -phrases de Lucien lui semblèrent beaucoup trop transparentes. Elle se hâta -de l'interrompre:</p> - -<p>«—Avez-vous, en effet, monsieur, quelque espérance de vous -faire élire à la Chambre des députés?»</p> - -<p>Lucien cherchait à répondre avec modestie sur ses espérances, -lorsqu'une idée lui vint: «Voilà donc l'entrevue que j'avais considérée -comme le bonheur suprême!» Cette idée le glaça. Il ajouta quelques phrases -dont la platitude lui fit pitié. Tout à coup il se leva et se hâta de -sortir.</p> - -<p>À peine arrivé dans la rue, il se retrouva bien étonné et comme -stupide.</p> - -<p>«—Je suis guéri, s'écria-t-il après avoir fait quelques pas. -Mon cœur n'est pas fait pour l'amour! Quoi! c'est là la première entrevue, -le premier rendez-vous avec une femme que l'on aime? Comme j'avais tort -de mépriser les petites danseuses de l'Opéra! Leurs pauvres petits -rendez-vous me faisaient seulement penser à ce que serait un tel bonheur, -avec une femme que l'on aimerait d'amour. Quel ridicule!»</p> - -<p>Il y avait, fort près de la rue de la Pompe, une petite chapelle -gothique, fondée par un René, duc de Lorraine, que les habitants -admiraient avec des transports d'artiste, depuis trois ans qu'ils avaient -lu dans une revue de Paris que c'était une belle chose. Avant cette -époque, un marchand de fer s'en servait pour y appuyer sa marchandise. -Le hasard, en ce moment, le plaça en face de ce monument, grand comme -l'une des plus petites chapelles de Saint-Germain l'Auxerrois.</p> - -<p>Il s'y arrêta longtemps et avec plaisir; son attention pénétra dans les -moindres détails. En examinant les petites têtes de saints et d'animaux, -il était étonné à la fois et de ce qu'il sentait et de ce qu'il ne -sentait plus. Il se souvint tout à coup, avec une vraie joie, que ce -soir-là il y avait poule et concours pour une queue d'honneur au café -Charpentier. Dans l'aridité de son cœur, il attendit l'heure du billard -avec impatience et y arriva le premier. Il joua avec un plaisir vif, -n'eut pas de distractions, et par hasard gagna. Mais il n'eut garde de -boire. Faire des excès ce soir-là lui parut un fort sot plaisir; -seulement, par un reste d'habitude, il cherchait à ne pas se trouver -seul avec lui-même. Tout en plaisantant avec ses camarades, il lui vint -des idées philosophiques et sombres:</p> - -<p>«—Ces pauvres femmes, se disait-il, qui sacrifient toute leur -destinée à nos fantaisies! qui comptent sur notre amour! Et comment n'y -compteraient-elles pas? ne sommes-nous pas sincères quand nous le leur -jurons?</p> - -<p>«—Mais sur quelle herbe avez-vous marché, lui dit un de ses -camarades; vous êtes gai et bon enfant ce soir!...</p> - -<p>«—Point bizarre, point hautain! reprit un autre.</p> - -<p>«—Les autres jours, ajouta un troisième, le poète du régiment, -vous étiez comme une ombre envieuse qui revient sur la terre pour se -moquer des plaisirs des vivants. Aujourd'hui les jeux et les ris semblent -voler sur vos traces!...»</p> - -<p>Le lendemain, cette aubade de trompettes que l'on appelle la diane dans -les régiments, le réveilla à cinq heures. Il était plongé dans un -tourment profond. Ne plus penser uniquement à M<sup>me</sup> de Chasteller lui -laissait un vide immense; son esprit se mit à détailler ses qualités, -mais il en était moins sûr que de sa céleste beauté.</p> - -<p>«—Quels cheveux magnifiques! avec le brillant de la plus belle -soie, longs, abondants! Quelle admirable couleur ils avaient hier, sous -l'ombre de ces grands arbres! Quel blond charmant! Ce ne sont point ces -cheveux couleur d'or, chantés par Ovide, ni ces cheveux couleur d'acajou -que Raphaël et Carlo Dolce ont donnés à leurs plus belles têtes. Le nom -que je donnerais à ceux-ci peut n'être pas fort élégant, mais, -réellement, sous le brillant de la plus belle soie, ils ont la couleur -de la <i>noisette.</i> Quant aux yeux, qui en vit jamais de pareils?»</p> - -<p>À ce moment, son domestique, arrivant de Darney, lui remit la réponse -de M<sup>me</sup> de Chasteller. C'était, comme on sait, quatre lignes -fort sèches. Il savait bien que son premier mot, au <i>Chasseur Vert</i>, -avait été un désaveu de cette lettre; cependant elle était si courte et si -vive! Il en resta frappé, et frappé au point qu'il oublia la manœuvre.</p> - -<p>Son chasseur Nicolas vint le chercher au galop.</p> - -<p>«—Ah! lieutenant, vous allez en avoir une fameuse du -colonel!»</p> - -<p>Lucien, sans mot dire, sauta à cheval et galopa.</p> - -<p>Dans le courant de la manœuvre, le colonel vint se placer derrière le -septième escadron, où il était en serre-file.</p> - -<p>«—À mon tour, maintenant,» pensa-t-il.</p> - -<p>Et, à son grand étonnement, aucun mot grossier ne lui fut adressé.</p> - -<p>«—Mon père aura fait écrire à cet animal-là.»</p> - -<p>Cependant la crainte de mériter quelque blâme le rendit fort attentif -ce matin-là, et, peut-être par malice, le colonel fit recommencer -plusieurs fois les mouvements où le septième escadron se trouvait -toujours en tête.</p> - -<p>Une fois chez lui, il demanda sa calèche à quatre heures; il était mal -à son aise; il alla voir atteler les chevaux et trouva vingt choses à -reprendre dans l'écurie; enfin, ce fut avec un plaisir sensible qu'en -sortant, il se trouva au milieu des demoiselles de Serpierre.</p> - -<p>Leur conversation rendit le mouvement à son âme; il le leur dit avec -grâce.</p> - -<p>M<sup>me</sup> de Chasteller entra. On ne l'attendait pas ce -jour-là.</p> - -<p>Jamais il ne l'avait vue si jolie; elle était pâle et un peu -timide.</p> - -<p>«—Et malgré cette timidité, se dit Lucien, elle se <i>livre</i> -à des lieutenants-colonels!»</p> - -<p>Ces mots grossiers semblèrent lui rendre toute sa passion.</p> - -<p>Les demoiselles de Serpierre étaient fort gaies; un domestique de -Lucien venait de leur apporter des bouquets magnifiques qu'il avait fait -prendre dans les serres de Darney, pays célèbre pour les fleurs. Il se -trouva qu'il n'y avait point de bouquet pour M<sup>me</sup> de Chasteller; -on fut obligé de diviser en deux le plus beau.</p> - -<p>«—C'est d'un triste augure!» pensa-t-elle.</p> - -<p>Elle en fut un peu interdite. Ce qu'il y avait de brusque et de peu -gracieux dans le regard de Lucien l'étonnait.</p> - -<p>Elle se demandait si, pour conserver son estime, et ne pas manquer à -cette délicatesse sans laquelle une femme ne saurait être aimée -sincèrement d'un homme lui-même un peu délicat, elle ne devait pas -quitter cette maison ou du moins paraître offensée.</p> - -<p>«—Il n'y a plus rien de vrai pour moi au monde, se dit-elle tout -à coup, si M. Leuwen n'est pas un être sincère et bon.»</p> - -<p>Un peu avant son arrivée, Lucien, pour excuser l'heure prématurée de sa -visite, avait proposé aux dames de Serpierre une promenade au <i>Chasseur -Vert.</i> Après quelques mots de politesse à M<sup>me</sup> de Chasteller -et le récit de la proposition faite et acceptée, ces demoiselles -quittèrent le jardin en courant pour aller prendre leurs chapeaux. -M<sup>me</sup> de Serpierre les suivait d'un pas plus sage.</p> - -<p>Alors ils restèrent seuls dans une grande allée d'acacias assez large; -ils se promenaient silencieusement, mais aux deux bords opposés de -l'allée.</p> - -<p>«—Convient-il, se dit-elle, de suivre ces demoiselles dans cette -partie de campagne, ce qui a l'air d'admettre M. Leuwen dans mon -intimité?»</p> - - -<p class="center">* * *</p> - - -<p>Il n'y avait qu'un instant pour se décider; l'amour tira parti de ce -surcroît de trouble.</p> - -<p>Tout à coup, au lieu de continuer à marcher en silence et les yeux -baissés, pour éviter les regards de Lucien, M<sup>me</sup> de Chasteller -se tourna vers lui:</p> - -<p>«—Monsieur Leuwen a-t-il eu quelque sujet de chagrin à son -régiment? Il semble plongé dans les ombres de la mélancolie!</p> - -<p>«—Il est vrai, madame, je suis profondément tourmenté depuis -hier. Je ne conçois rien à ce qui m'arrive. Je suis honteux de ce que j'ai -à dire, mais enfin mon devoir d'homme d'honneur veut que je parle.»</p> - -<p>À ce préambule si sérieux, les yeux de M<sup>me</sup> de Chasteller -rougirent.</p> - -<p>«—La forme même de mon discours, les mots que je dois employer, -sont aussi ridicules que le fond même de ce que j'ai à dire est bizarre, -et même sot.»</p> - -<p>Il y eut un petit silence; enfin, comme dominant péniblement beaucoup -de mauvaise honte, il dit en hésitant et d'une voix faible et mal -articulée:</p> - -<p>«—Le croiriez-vous, madame? Pourrez-vous l'entendre sans vous -moquer de moi et sans me croire le dernier des hommes?</p> - -<p>«Je ne puis chasser de ma pensée la personne que j'ai rencontrée hier -chez vous. La vue de cette figure atroce, de ce nez pointu, avec des -lunettes, semble avoir empoisonné mon âme.»</p> - -<p>M<sup>me</sup> de Chasteller eut envie de sourire.</p> - -<p>«—Non, madame, jamais depuis mon arrivée à Nancy, je n'ai éprouvé -ce que j'ai senti à la vision de ce monstre; mon cœur en a été glacé. Je -vous parle, madame, d'une façon un peu emphatique, mais, en vérité, je ne -sais comment expliquer en d'autres mots ce qui m'arrive depuis la vue de -votre demoiselle de compagnie. Le signe fatal en est que, pour vous parler -un peu le langage de l'amour, il faut que je fasse effort sur -moi-même.»</p> - -<p>M<sup>me</sup> de Chasteller semblait atterrée.</p> - -<p>«—C'est clair, ce n'est qu'un fat. Y a-t-il moyen, se -disait-elle, de prendre ceci au sérieux? Dois-je croire que c'est l'aveu -naïf d'une âme tendre?»</p> - -<p>Les façons de parler de Lucien étaient si simples quand il s'adressait -à M<sup>me</sup> de Chasteller, qu'elle penchait pour ce dernier avis.</p> - -<p>D'un autre côté, ses manières, l'accent de ses paroles étaient changés -à un tel point, la fin de cette harangue avait l'air si vraie, qu'elle ne -voyait pas comment faire pour ne pas y croire.</p> - -<p>M<sup>me</sup> de Chasteller entendait les demoiselles de Serpierre qui -revenaient au jardin en courant.</p> - -<p>M. et M<sup>me</sup> de Serpierre étaient déjà dans la grande calèche -de Lucien.</p> - -<p>Elle ne voulut pas se donner le temps d'écouter la raison.</p> - -<p>«—Si je ne vais pas au <i>Chasseur Vert</i>, deux de ces pauvres -petites perdront cette partie de plaisir.»</p> - -<p>Et elle monta en voiture avec les plus jeunes.</p> - -<p>Quand on descendit à l'entrée du bois de Burviller, Lucien était un -autre homme.</p> - -<p>M<sup>me</sup> de Chasteller le vit du premier coup d'œil. Son front -avait repris la sérénité de son âge; ses manières avaient de -l'aisance.</p> - -<p>Il se trouva qu'au bout de quelques instants il lui donna le bras; deux -des demoiselles de Serpierre marchaient à leurs côtés, le reste de la -famille suivait à dix pas. Il prit un ton très gai pour ne pas attirer -l'attention de ces dames.</p> - -<p>«—Depuis que j'ai osé dire la vérité à la personne que j'estime -le plus au monde, je suis un autre homme. Avant de me livrer au bonheur -inspiré par ces beaux yeux, j'aurais besoin, madame, d'avoir votre opinion -sur le ridicule de cette harangue, où il y avait des chaînes, du poison, -et autres mots tragiques.</p> - -<p>«—Je vous avouerai, monsieur, que je n'ai pas d'opinion bien -arrêtée. Mais en général, ajouta-t-elle après un petit silence et d'un air -sévère, je crois voir de la sincérité; si on se trompe, du moins l'on ne -veut pas tromper. Et la vérité fait tout passer, même les chaînes et le -poison.»</p> - -<p>Elle trouvait un plaisir extrême à rêver, et ne parlait que juste assez -pour ne pas se donner en spectacle à la famille de Serpierre qui s'était -réunie. Enfin, heureusement pour Leuwen, les cors allemands arrivèrent et -se mirent à jouer des valses de Mozart et des duos tirés de <i>Don Juan</i> et -des <i>Nozze di Figaro.</i> Lucien était tout à fait transporté dans le roman -de la vie; l'espérance du bonheur lui semblait une certitude. Il osa lui -dire dans ces courts instants de demi-liberté qu'ils pouvaient avoir:</p> - -<p>«—Il ne faut pas tromper le Dieu qu'on adore. J'ai été sincère, -c'était la plus grande marque de respect que je puisse donner; m'en -punira-t-on?</p> - -<p>«—Vous êtes un homme étrange!</p> - -<p>«—Il serait plus poli de vous dire oui. Mais, en vérité, je ne -sais pas ce que je suis et je donnerais beaucoup à qui pourrait me le -dire. Je n'ai commencé à vivre et à chercher à me connaître, que le jour -où mon cheval est tombé sous des fenêtres qui ont des persiennes -vertes.»</p> - -<p>Ces paroles furent dites comme par quelqu'un qui les trouve à mesure -qu'il les prononce.</p> - -<p>M<sup>me</sup> de Chasteller ne put s'empêcher d'être profondément -touchée de cet air à la fois sincère et noble: Lucien avait senti une -certaine pudeur à parler de son amour plus ouvertement, et on l'en -remercia par un tendre sourire.</p> - -<p>«—Oserais-je me présenter demain? ajouta-t-il. Mais je demanderai -une autre faveur, presque aussi grande: celle de n'être pas reçu en -présence de cette demoiselle.</p> - -<p>«—Vous n'y gagnerez rien, lui répondit-elle avec tristesse, j'ai -une trop grande répugnance à vous entendre traiter, en tête-à-tête, un -sujet qui semble être le seul dont vous puissiez me parler. Venez, si vous -êtes assez honnête homme pour me promettre de me parler de toute autre -chose.»</p> - -<p>Lucien promit.</p> - -<p>Leur bonheur de se trouver ensemble était intime et profond; il avait -presque les larmes aux yeux. Plusieurs fois, dans le courant de la -promenade, M<sup>me</sup> de Chasteller avait évité de lui donner le bras, -mais sans affectation aux yeux des Serpierre ni dureté pour lui.</p> - -<p>Comme il était déjà nuit tombante, on quitta le <i>Café Haus</i> pour -revenir aux voitures qu'on avait laissées à l'entrée du bois. -M<sup>me</sup> de Chasteller lui dit:</p> - -<p>«—Donnez-moi le bras, Monsieur Leuwen.</p> - -<p>Lucien serra le bras qu'on lui offrait et le mouvement fut presque -rendu.</p> - -<p>Les cors étaient délicieux à entendre dans le lointain; il s'établit un -profond silence.</p> - -<p>Par bonheur, lorsqu'on arriva aux voitures, il se trouva qu'une des -demoiselles de Serpierre avait oublié son mouchoir dans le jardin du -<i>Chasseur Vert</i>; on proposa d'envoyer un domestique.</p> - -<p>Lucien, revenant de bien loin à la conversation, fit observer à M<sup>me</sup> de -Serpierre que la soirée était superbe, que M<sup>lles</sup> de Serpierre avaient -moins couru que l'avant-veille, que les voitures pouvaient suivre, etc... -Enfin, par une foule de bonnes raisons, il concluait qu'il serait -peut-être plus agréable de retourner à pied.</p> - -<p>On renvoya la décision à M<sup>me</sup> de Chasteller.</p> - -<p>«—À la bonne heure, dit-elle, mais à condition que les voitures -ne suivent pas; ce bruit de roues qui s'arrêtent quand vous arrêtez, est -désagréable.»</p> - -<p>Lucien pensa que les musiciens étant payés, allaient quitter le jardin; -il envoya un domestique les engager à recommencer les morceaux de <i>Don -Juan</i> et des <i>Nozze.</i></p> - -<p>Il revint auprès de ces dames, et reprit sans difficulté le bras de -M<sup>me</sup> de Chasteller.</p> - -<p>On marchait tous ensemble; la conversation générale était aimable et -gaie. Lucien parlait pour la soutenir et ne pas faire remarquer son -silence.</p> - -<p>M<sup>me</sup> de Chasteller et lui n'avaient garde de rien se dire; -ils étaient trop heureux ainsi.</p> - -<p>Bientôt on entendit les cors recommencer. En arrivant au jardin, Lucien -prétendit que M. de Serpierre et lui avaient grande envie de prendre du -punch, et qu'on en ferait un très doux pour les dames. Comme l'on se -trouvait bien ensemble, la motion du punch passa malgré l'opposition -de M<sup>me</sup> de Serpierre prétendant que rien n'était plus nuisible -au teint des jeunes filles.</p> - -<p>On ne rentra à Nancy qu'à neuf heures et demie du soir.</p> - - -<p class="center">* * *</p> - - -<p>Lucien avait manqué à un devoir de caserne: l'appel du soir avait eu -lieu sans lui, et il était de semaine. Il courut bien vite chez -l'adjudant qui lui conseilla de s'aller dénoncer au colonel.</p> - -<p>Ce colonel était ce qu'on appelait, en 1834, un juste-milieu forcené et -commun, et fort jaloux de l'accueil que Lucien recevait dans la bonne -compagnie.</p> - -<p>Le manque de succès dans ce quartier, comme disent les Anglais, pouvait -retarder le moment où ce colonel si dévoué serait fait général, aide de -camp du roi, etc... Il ne répondit à la démarche du sous-lieutenant que -par quelques mots forts secs qui le mettaient aux arrêts pour -vingt-quatre heures.</p> - -<p>Cette idée l'occupa toute la nuit.</p> - -<p>C'était tout ce que celui-ci craignait. Il rentra chez lui pour écrire -à M<sup>me</sup> de Chasteller.</p> - -<p>Après mille incertitudes, il envoya tout simplement un domestique -porter à l'hôtel Pointcarré une lettre qui pouvait être lue de tous.</p> - -<p>Il n'osait en vérité écrire à M<sup>me</sup> de Chasteller. Tout son -amour était revenu et, avec lui, l'extrême terreur qu'elle lui -inspirait.</p> - -<p>Le surlendemain, à quatre heures du matin, il fut réveillé par l'ordre -de monter à cheval.</p> - -<p>Il trouva tout en émoi à la caserne.</p> - -<p>Un sous-officier d'artillerie était fort affairé à distribuer des -cartouches aux lanciers.</p> - -<p>Les ouvriers d'une ville, à huit ou dix lieues de là, venaient, dit-on, -de s'organiser et de se confédérer.</p> - -<p>Le colonel Malher parcourait la caserne en disant aux officiers, de -façon à être entendu des lanciers:</p> - -<p>«—Il s'agit de leur donner une leçon qui compte au piquet. -Pas de pitié pour ces b...-là. Il y aura des croix à gagner.»</p> - -<p>En passant sous les fenêtres de M<sup>me</sup> de Chasteller, Lucien -regarda beaucoup; mais il ne put rien apercevoir derrière les rideaux de -mousseline brodée, parfaitement fermés. Il ne put pas la blâmer; le -moindre signe pouvait être aperçu et commenté par les officiers -du régiment.</p> - -<p>Le fait est que toutes les dames de la ville occupaient les fenêtres -de la rue de la Pompe et de la suivante, que le régiment avait à -parcourir pour sortir de la ville. Les roues des pièces et des caissons -ébranlaient les maisons de bois de Nancy et causaient à ces dames -une terreur pleine de plaisir.</p> - -<p>Lucien salua M<sup>mes</sup> d'Hocquincourt, de Puy-Laurens, de -Serpierre, de Marcilly.</p> - -<p>«—Me voilà allant sabrer les tisserands, comme dit élégamment M. -de Wassignies. Si l'affaire est chaude, le colonel sera fait commandeur de -la Légion d'honneur, et moi je gagnerai un remords.»</p> - -<p>Le 23<sup>e</sup> de lanciers employa six heures pour faire les huit -lieues qui séparent Nancy de N... Le régiment était retardé par la dernière -batterie d'artillerie.</p> - -<p>Le colonel Malher reçut trois estafettes et, à chaque fois, il fit -changer les chevaux des pièces de canon. On mettait à pied les lanciers -dont les chevaux paraissaient les plus propres à être attelés.</p> - -<p>À moitié chemin, M. Féron, le préfet, rejoignit le régiment au grand -trot; il le longea de la queue à la tête pour parler au colonel et eut -l'agrément d'être hué par les lanciers.</p> - -<p>Il avait un sabre que sa taille exiguë faisait paraître immense. Le -murmure sourd se changea en éclats de rire, qu'il chercha à éviter en -mettant son cheval au galop, etle rire redoubla avec les cris ordinaires: -«Il tombera, il ne tombera pas!!!»</p> - -<p>Mais le préfet eut bientôt sa revanche. À peine engagés dans les rues -étroites et sales de N..., les lanciers furent hués par les femmes et -les enfants des ouvriers placés aux fenêtres des pauvres maisons, et -par les ouvriers eux-mêmes qui, de temps en temps, paraissaient aux -coins des ruelles les plus étroites.</p> - -<p>On entendait les boutiques se fermer rapidement de toutes parts.</p> - -<p>On arriva sur une place irrégulière et fort longue, garnie de cinq ou -six mûriers rabougris, et traversée dans toute sa longueur par un -ruisseau infect, chargé de toutes les immondices de la ville.</p> - -<p>L'eau en était bleue, servant aussi d'égout à plusieurs ateliers de -teinture.</p> - -<p>Le colonel mit son régiment en bataille le long de ce ruisseau; là, les -malheureux lanciers, accablés de soif et de fatigue, passèrent sept -heures, exposés à un soleil brillant du mois d'août.</p> - -<p>Comme nous l'avons dit, à l'arrivée du régiment toutes les boutiques -s'étaient fermées, et les cabarets plus vite que le reste.</p> - -<p>«—Nous sommes frais, criait un lancier.</p> - -<p>«—Nous voici en bonne odeur, répondait une autre voix.</p> - -<p>«—Silence, f....e!» glapissait quelque lieutenant -juste-milieu.</p> - -<p>Lucien remarqua que tous les officiers qui se respectaient, gardaient -un silence profond et avaient l'air fort sérieux.</p> - -<p>Il s'observait lui-même, et se trouvait de sang-froid, comme à une -expérience de chimie à l'École polytechnique. Ce sentiment égoïste -diminuait beaucoup de son horreur pour ce genre de service.</p> - -<p>Le grand lieutenant grêlé, dont le lieutenant-colonel Filloteau lui -avait parlé, vint lui causer des ouvriers en jurant.</p> - -<p>Lucien ne répondit pas un mot et le regarda avec un mépris -inexplicable.</p> - -<p>Comme le lieutenant s'éloignait, quatre ou cinq voix prononcèrent assez -haut: «Espion! espion!!»</p> - -<p>Lucien eut l'idée d'envoyer ses domestiques à deux heures de là, dans -un village qui devait être paisible, pour acheter à tout prix une centaine -de pains et du fourrage.</p> - -<p>Les domestiques réussirent et, vers les quatre heures, on vit arriver -avec plaisir quatre chevaux chargés de pain, et deux autres chargés de -foin.</p> - -<p>À l'instant il se fit un profond silence. Les paysans vinrent parler à -Lucien qui les paya bien. Il en fit faire la distribution aux soldats de -sa compagnie.</p> - -<p>«—Voilà le républicain qui commence ses menées,» dirent plusieurs -officiers qui ne l'aimaient pas.</p> - -<p>Le colonel Filloteau vint plus simplement lui demander deux ou trois -pains pour lui, et du foin pour ses chevaux.</p> - -<p>Un instant plus tard, Lucien entendit le préfet qui disait au -colonel:</p> - -<p>«—Quoi! nous ne pourrons pas appliquer un coup de sabre à ces -gredins-là?»</p> - -<p>La distribution faite par lui avait révélé cette idée ingénieuse, qu'il -y avait des villages dans les environs de la ville, et vers les cinq -heures, on distribua une livre de pain à chaque lancier, et un peu de -viande aux officiers.</p> - -<p>À la nuit tombante, on tira un coup de pistolet, mais personne ne fut -atteint.</p> - -<p>Sur les dix heures, on s'aperçut que les ouvriers avaient disparu. À -onze heures il arriva de l'infanterie à laquelle on remit les canons et -l'obusier, et, à une heure du matin, le régiment, mourant de faim, -hommes et chevaux, repartit pour Nancy.</p> - -<p>Pour les détails militaires, stratégiques et politiques de cette grande -affaire, voir les journaux du temps:</p> - -<p>«Le régiment s'était couvert de gloire, et les ouvriers avaient fait -preuve d'une insigne lâcheté.»</p> - -<p>Telle fut la première campagne de Lucien. En revenant, il se -disait:</p> - -<p>«—En supposant que nous arrivions de jour, oserai-je me présenter -à l'hôtel de Pointcarré?»</p> - -<p>Il osa, mais il mourait de peur en frappant à la porte cochère.</p> - -<p>Le cœur lui battait tellement en ouvrant la porte de l'appartement de -M<sup>me</sup> de Chasteller, qu'il se demanda s'il cesserait encore de -l'aimer.</p> - -<p>Elle était seule, sans M<sup>lle</sup> Bérard.</p> - -<p>Avec de l'audace, il aurait pu se jeter dans ses bras et n'en être pas -repoussé; il pouvait du moins établir un traité de paix fort avantageux -pour les intérêts de sa passion.</p> - -<p>Bientôt elle eut peur; elle comprenait la situation et se sentait -attendrie.</p> - -<p>«—Il faut que je vous renvoie,» lui dit-elle d'un air triste qui -voulait être sévère.</p> - -<p>Lucien eut peur de la fâcher et céda.</p> - -<p>«—Ai-je l'espoir, madame, de vous revoir chez M<sup>me</sup> -d'Hocquincourt, c'est son jour?</p> - -<p>«—Peut-être bien, et vous n'y manquerez pas; je sais que vous ne -haïssez point de vous trouver avec cette jeune femme si jolie.»</p> - -<p>Une heure après, il était chez M<sup>me</sup> d'Hocquincourt, -M<sup>me</sup> de Chasteller n'y parut que fort tard.</p> - - -<p class="center">* * *</p> - - -<p>Nous prendrons la liberté de sauter à pieds joints sur les deux mois -qui suivirent. Cela nous sera d'autant plus facile que Lucien, au bout de -ces deux mois, n'était pas plus avancé que le premier jour.</p> - -<p>Quoique bien traité en général, et se croyant aimé quand il était de -sang-froid, il n'abordait cependant M<sup>me</sup> de Chasteller qu'avec -une sorte de terreur. Il n'avait jamais pu se guérir d'un certain -sentiment de trouble en sonnant à sa porte, et il n'était jamais sûr de la -façon dont il allait être reçu.</p> - -<p>La vieille portière de l'hôtel de Pointcarré était pour lui un être -fatal, auquel il ne pouvait parler sans que la respiration lui -manquât.</p> - -<p>Un soir M<sup>me</sup> de Chasteller eut à écrire une lettre -pressée.</p> - -<p>«—Voilà un journal pour amuser vos loisirs,» dit-elle en riant et -en jetant à Lucien un numéro des <i>Débats</i>, et elle alla en sautant -prendre un pupitre fermé qu'elle vint poser sur la table.</p> - -<p>Comme elle ouvrait le pupitre en se penchant, avec une petite clef -attachée à la chaîne de sa montre, Lucien se baissa un peu sur la table -et lui baisa la main. M<sup>me</sup> de Chasteller releva la tête: ce -n'était plus la même femme.</p> - -<p>«—Je ne pourrai donc jamais avoir la moindre confiance en vous?» -et ses yeux exprimaient la plus vive colère.</p> - -<p>«Quoi! je veux bien vous recevoir, quand j'aurais dû fermer ma porte -pour vous comme pour tout le monde.</p> - -<p>«Je vous admets à une intimité dangereuse pour ma réputation,—ici -sa physionomie comme sa voix prirent l'air le plus altier,—je vous -traite en frère, et vous profitez de mon peu de défiance pour vous -permettre un geste aussi humiliant, à le bien prendre, pour vous comme -pour moi.</p> - -<p>«Allez, monsieur, je me suis trompée en vous admettant à mon -intimité.»</p> - -<p>Lucien aurait dû se lever, la saluer froidement et lui dire:</p> - -<p>«—Vous exagérez, madame. D'une petite imprudence sans -conséquence et peut-être sotte chez moi, vous faites un crime in-folio. -J'aimais une femme supérieure par l'esprit et par la beauté, et, en -vérité, je ne vous trouve que jolie en ce moment.»</p> - -<p>En disant ces paroles, il fallait prendre son sabre, l'attacher -tranquillement et sortir.</p> - -<p>Bien loin de là, sans songer à ce parti, qu'il eût trouvé trop cruel et -trop dangereux, Lucien se bornait à se désoler d'être renvoyé. Il s'était -bien levé, mais ne partait pas; il cherchait évidemment un prétexte -pour rester.</p> - -<p>«—Je vous céderai la place, monsieur,» reprit M<sup>me</sup> de -Chasteller avec une politesse parfaite, au travers de laquelle perçait -bien de la hauteur et comme le mépris de ne point le voir partir.</p> - -<p>Comme elle repliait son pupitre pour le transporter ailleurs, Lucien, -tout à lait en colère, lui dit:</p> - -<p>«—Pardon, madame, je m'oubliais.» Et il sortit, outré de dépit -contre lui-même et contre elle.</p> - -<p>Il n'y avait eu de bon dans toute sa conduite que le ton de ces deux -derniers mots.</p> - -<p>«—Que je suis un bien petit garçon de me laisser traiter ainsi! -Je n'ai absolument que ce que je mérite. Quand je suis auprès d'elle, au -lieu de chercher à me faire une position un peu convenable, je ne songe -qu'à la regarder comme un enfant.»</p> - -<p>Il eut l'idée heureuse de monter chez M<sup>me</sup> d'Hocquincourt. -De toutes les provinciales qui existèrent jamais, c'était celle qui avait -le plus de naturel.</p> - -<p>«—Ah! vous me décidez, monsieur! s'écria-t-elle en le voyant -paraître. Que je suis heureuse de vous voir! Je n'irai pas chez -M<sup>me</sup> de Marcilly.»</p> - -<p>Et elle rappela le domestique qui sortait pour dire de faire atteler -les chevaux.</p> - -<p>«—Mais comment faites-vous pour n'être pas aux pieds de la -sublime Chasteller? Est-ce qu'il y aurait brouille dans le ménage?»</p> - -<p>M<sup>me</sup> d'Hocquincourt examinait Lucien d'un air riant et -malin.</p> - -<p>«—Ah! c'est clair, s'écria-t-elle. Cet air contrit m'a tout dit. -Mon malheur est écrit dans ces traits altérés, dans ce sourire forcé; je -ne suis qu'un pis aller. Allons, contez-moi vos chagrins. Sous quel -prétexte vous a-t-on chassé? Vous chasse-t-on pour recevoir un homme -plus aimable, ou vous chasse-t-on parce que vous l'avez mérité? Mais -d'abord soyez sincère si vous voulez être consolé.»</p> - -<p>Lucien eut beaucoup de peine à se bien tirer des questions de -M<sup>me</sup> d'Hocquincourt. Elle ne manquait pas d'esprit, et cet -esprit, se trouvant tous les jours au service d'une volonté ferme et d'une -passion vive, avait acquis toutes les habitudes du bon sens. Dans un -moment où, tout en répondant, il pensait malgré lui à ce qui lui arrivait -avec M<sup>me</sup> de Chasteller, il se surprit adressant des propos -galants, presque des choses aimables et personnelles, à la jeune femme -qui, dans un négligé élégant et dans une attitude de l'intérêt le plus -vif, se trouvait à demi couchée sur un canapé à deux pas devant lui.</p> - -<p>Dans la bouche de Lucien, le langage avait pour M<sup>me</sup> -d'Hocquincourt tout l'attrait de la nouveauté: elle allait sur son compte -de découvertes en découvertes et commençait à le trouver l'homme le plus -charmant de Nancy.</p> - -<p>Cela était d'autant plus dangereux, qu'il y avait déjà plus de dix-huit -mois que durait M. d'Antin; c'était un règne bien long et qui étonnait -tout le monde.</p> - -<p>Le tête-à-tête fut interrompu par l'arrivée de M. Murcé.</p> - -<p>C'était un pauvre jeune homme maigre, qui portait avec fierté une -petite tête surmontée de cheveux très noirs. Fort taciturne au -commencement d'une visite, son mérite consistait en une gaieté -parfaitement naturelle et fort drôle, à cause de sa naïveté, mais qui ne -le prenait que lorsque depuis une heure ou deux, il se trouvait avec des -gens gais. Bientôt après, survint un autre habitué de la maison, M. de -Goëllo, un gros homme blond et pâle, de beaucoup d'instruction et d'un -peu d'esprit, qui s'écoutait parler et disait une fois au moins par jour -qu'il n'avait pas encore quarante ans. Du reste, c'était un être prudent: -répondre oui à la question la plus simple, ou avancer à l'occasion une -chaise à quelqu'un, était un sujet de délibération qui l'occupait un quart -d'heure.</p> - -<p>Depuis cinq ou six ans il était amoureux de M<sup>me</sup> -d'Hocquincourt; il espérait toujours que son tour viendrait, et -quelquefois cherchait à faire croire aux nouveaux arrivants que son tour -était déjà venu et passé.</p> - -<p>M. de Goëllo fut suivi à intervalles pressés par quatre ou cinq jeunes -gens.</p> - -<p>«—C'est, en vérité, ce qu'il y a de mieux et de plus gai dans -la ville, se disait Lucien en les voyant arriver.</p> - -<p>«—Je sors de chez M<sup>me</sup> de Marcilly, dit l'un d'eux; -ils sont tous tristes et affectent encore d'être plus tristes qu'ils ne -sont.</p> - -<p>«—C'est ce qui est arrivé à X... qui les rend si aimables.</p> - -<p>«—Moi, disait un autre, choqué de la façon dont M<sup>me</sup> d'Hocquincourt -regardait Lucien, quand j'ai vu que nous n'avions ni M<sup>me</sup> d'Hocquincourt, -ni M<sup>me</sup> de Puy-Laurens, ni M<sup>me</sup> de Chasteller, j'ai pensé que je n'avais -d'autre ressource que d'enterrer ma soirée dans une bouteille de -champagne, et c'était le parti que j'allais prendre si j'avais trouvé la -porte de M<sup>me</sup> d'Hocquincourt fermée au vulgaire.</p> - -<p>«—Mais, mon pauvre Téran, reprit M<sup>me</sup> d'Hocquincourt -à cette allusion à la réputation de Lucien, on ne menace pas de s'enivrer, -on s'enivre. Il faut avoir l'esprit de voir cette différence.</p> - -<p>«—Rien de plus difficile, en effet, que de savoir boire,» s'écria -le pédant Goëllo.</p> - -<p>On craignit une anecdote.</p> - -<p>«—Qu'allons-nous faire, qu'allons-nous faire?» s'écrièrent à -la fois Murcé et un des comtes Roller.</p> - -<p>C'était la question que tout le monde se faisait, sans que personne -trouvât la réponse, quand parut M. d'Antin.</p> - -<p>Son air riant éclaircit tous les fronts.</p> - -<p>Il n'avait pas le sens commun, mais le meilleur cœur du monde et un -fond de gaieté incroyable: il achevait de manger une grande fortune, qu'un -père fort avare lui avait laissée depuis trois ou quatre ans. Il avait -quitté Paris où on l'avait pourchassé pour des plaisanteries sur un -personnage auguste.</p> - -<p>C'était un homme unique pour organiser les parties de plaisir; rien ne -pouvait languir dans les lieux où il se trouvait.</p> - -<p>M<sup>me</sup> d'Hocquincourt connaissait toutes ces grâces, et la -surprise, élément si essentiel de son bonheur, était impossible.</p> - -<p>Goëllo, qui avait appris ce mot, plaisantait lourdement M. d'Antin sur -ce qu'il ne faisait plus rien de neuf, lorsque le comte de Wassignies -entra.</p> - -<p>«—Vous n'avez qu'un moyen de durer, dit-il, devenez -raisonnable!</p> - -<p>«—Je m'ennuierai moi-même, répondit d'Antin. Je n'ai pas votre -courage, moi! J'aurai bien le temps d'être sérieux quand je serai ruiné -et, alors, pour m'ennuyer d'une manière utile, je compte me jeter dans la -politique et dans les sociétés secrètes en l'honneur de Henri V, qui est -mon roi à moi. En attendant, messieurs, comme vous êtes fort sérieux et -encore tout endormis de l'amabilité de l'hôtel de Marcilly, jouons à ce -jeu italien que je vous ai appris l'autre jour, le pharaon. M. de -Wassignies qui ne le sait pas, taillera; Goëllo ne pourra pas dire que -j'arrange les règles du jeu pour gagner toujours. Qui sait le pharaon -ici?</p> - -<p>«—Moi, dit Lucien.</p> - -<p>«—Eh bien, soyez assez bon pour surveiller M. de Wassignies et -lui faire suivre les règles du jeu. Vous, Roller, vous serez le -croupier.</p> - -<p>«—Je ne serai rien, dit Roller d'un ton sec, car je file.</p> - -<p>«—Après le jeu, à minuit, reprit d'Antin, quand vous serez ruinés -comme de braves jeunes gens bien rangés, nous irons souper à la <i>Grande -Chaumière.</i>» C'était le meilleur cabaret de Nancy, établi dans le -jardin d'un ancien couvent de Chartreux.</p> - -<p>«—J'y consens, dit M<sup>me</sup> d'Hocquincourt, si c'est un -pique-nique.</p> - -<p>«—Sans doute, et comme M. Lafiteau, qui a un excellent vin de -Champagne, pourrait se coucher, je vais m'occuper du vin et le faire -frapper. En attendant, monsieur Leuwen, voilà cent francs; faites-moi -l'honneur de jouer pour moi et tâchez de ne pas séduire M<sup>me</sup> -d'Hocquincourt, ou je me venge et je passe à l'hôtel de Pointcarré pour -vous dénoncer.»</p> - -<p>Tout le monde obéit à ce qu'avait décidé d'Antin, même le politique -Wassignies.</p> - -<p>Après un quart d'heure, le jeu était fort animé.</p> - -<p>«—Je jette les cartes par la fenêtre, dit M<sup>me</sup> -d'Hocquincourt, si quelqu'un porte plus de cinq francs. Est-ce que vous -voulez faire de moi une marquise Brelandière!»</p> - -<p>D'Antin revint, et à minuit et demi, on partit pour le jardin de la -<i>Grande Chaumière.</i> Un petit oranger en fleur, l'unique qui fût dans -Nancy, se trouvait placé au milieu de la table. Le souper fut fort gai, -personne ne s'enivra, et l'on se sépara les meilleurs amis du monde à -trois heures du matin.</p> - -<p>C'est ainsi qu'une femme se perd de réputation en province, et c'est ce -dont M<sup>me</sup> d'Hocquincourt se moquait parfaitement. En se levant, -le lendemain matin, elle alla voir son mari qui lui dit en l'embrassant:</p> - -<p>«—Tu fais bien de t'amuser, ma pauvre petite, puisque tu en as le -courage.»</p> - -<p>Lucien sortit avec les derniers de ses compagnons de soirée; il -s'attachait à leur petite troupe qui s'en allait diminuant à chaque coin -de rue, à mesure que chacun prenait le chemin de sa maison. Enfin il -accompagna fidèlement celui de ces messieurs qui demeurait le plus loin. -Il avait une peine mortelle à se trouver seul avec lui-même.</p> - -<p>Le lendemain, il retourna chez M<sup>me</sup> d'Hocquincourt, que ses -amis de Nancy appelaient familièrement M<sup>me</sup> d'Hocquin.</p> - -<p>Il y trouva le bon M. de Serpierre et le comte de Wassignies. On -parlait de l'éternelle politique.</p> - -<p>M. de Serpierre expliquait longuement, et malheureusement avec preuves, -comment les choses allaient mieux avant la révolution, à l'intendance de -Metz, sous M. de Calonne, depuis ministre si célèbre.</p> - -<p>«—Ce courageux magistrat, disait-il, ce malheureux La Châlotais, -le premier des Jacobins... on était alors en 1779...»</p> - -<p>Lucien se pencha vers M<sup>me</sup> d'Hocquincourt et lui dit -gravement:</p> - -<p>«—Quel langage, madame, et pour vous et pour moi.»</p> - -<p>Elle éclata de rire; M. de Serpierre s'en aperçut:</p> - -<p>«—Savez-vous bien, monsieur, reprit-il d'un air piqué, en -s'adressant à M. Leuwen...</p> - -<p>«—Ah! mon Dieu! me voici en scène, pensa celui-ci... Il était -écrit que je tomberais de Dupoirier dans le Serpierre.</p> - -<p>«—Savez-vous bien, monsieur, continuait le marquis d'une voix -tonnante, que les gentilshommes un peu titrés ou parents de titrés, -faisaient modérer les tailles et les capitations de leurs protégés, ainsi -que leurs propres vingtièmes? Savez-vous que, quand j'allais à Metz, je -n'avais d'autre auberge, moi qui vous parle, ainsi que tout ce qu'il y -avait de comme il faut en Lorraine, que l'hôtel de l'Intendance de -M. Calonne? Là, table somptueuse, des femmes charmantes, les premiers -officiers de la garnison, des tables de jeu, un ton parfait! Ah! c'était -le beau temps. Au lieu de cela, vous avez un petit préfet morne et -sombre, en habit râpé, qui dîne tout seul et fort mal, en supposant -qu'il dîne.»</p> - -<p>Lucien se pencha vers M<sup>me</sup> d'Hocquincourt et lui dit tout -bas:</p> - -<p>«—Ce qu'il pense de M. de Calonne qu'il regrette tant, je le -pense, moi, de notre joli tête-à-tête de l'autre jour; je fus bien gauche -de ne pas profiter de l'attention sérieuse que je lisais dans vos yeux, -pour essayer de deviner si vous vouliez de moi pour ami de cœur.</p> - -<p>«—Tâchez de me rendre folle, je ne m'y oppose pas,» dit-elle -d'un air simple et froid.</p> - -<p>Elle le regardait en silence, avec beaucoup d'attention et une petite -moue philosophique charmante. Sa beauté en ce moment était relevée par -un petit air de grave impartialité, délicieux.</p> - -<p>«—Mais, ajouta-t-elle, comme ce que vous me demandez n'est pas un -devoir, au contraire, tant que je ne serai pas folle de vos beaux yeux, -mais folle à lier, n'attendez rien de moi.»</p> - -<p>À la fin, M. de Serpierre vit bien aux sourires de M<sup>me</sup> -d'Hocquincourt que l'attention que lui prêtait Lucien ne devait être que -de la politesse. Le vénérable vieillard prit le parti de se rabattre -complètement sur M. de Wassignies.</p> - -<p>Ces messieurs se mirent à se promener dans le salon. Lucien était du -plus beau sang froid et cherchait à s'enivrer de la peau si blanche et -si fraîche et des formes si voluptueuses qui étaient devant ses yeux.</p> - -<p>«—Quelle différence entre cet air riant, poli, plein de -considération, avec lequel on m'écoute, et celui que je rencontre -ailleurs. Et ces bras potelés qui brillent sous cette gorge si -transparente! ces jolies épaules dont la molle blancheur flatte l'œil! -Rien de tout cela auprès de l'autre. Un air hautain, un regard sévère, et -une robe qui monte jusqu'au cou.»</p> - -<p>Sa vanité blessée rendait bien vif le plaisir de réussir.</p> - -<p>MM. de Serpierre et de Wassignies, dans le feu de leur discussion, -s'arrêtaient souvent à l'autre bout du salon.</p> - -<p>Lucien sut profiter de ces instants de liberté complète, et on -l'écoutait, avec une admiration tendre.</p> - -<p>Ces messieurs étaient au fond du salon depuis plusieurs moments, -arrêtés apparemment par quelque raisonnement frappant de M. de -Wassignies en faveur des vastes terres et de la culture en grand, si -favorables à la noblesse, quand arriva tout à coup jusqu'à deux pas -de M<sup>me</sup> d'Hocquincourt, M<sup>me</sup> de Chasteller, suivant de près, -avec sa démarche légère et jeune, le laquais qui l'annonçait et -que l'on n'avait pas écouté. Il lui fut impossible de ne pas voir dans les -yeux de M<sup>me</sup> d'Hocquincourt et même dans ceux de Lucien, combien -elle arrivait peu à propos. Elle se mit à parler beaucoup, avec gaieté et à -voix liante, de ce qu'elle avait remarqué dans ses visites de la soirée.</p> - -<p>MM. de Serpierre et de Wassignies avaient quitté leur politique et -s'étaient, rapprochés. Lucien parlait assez souvent.</p> - -<p>«—Il ne faut pas qu'elle s'imagine que je suis absolument au -désespoir parce qu'elle m'a fermé sa porte.»</p> - -<p>Mais en parlant et en tâchant d'être aimable, il oublia jusqu'à la -présence de M<sup>me</sup> d'Hocquincourt; sa grande affaire, au milieu -de son air riant et occupé, était d'observer du coin de l'œil si ses beaux -propos avaient quelque succès auprès de M<sup>me</sup> de Chasteller. -L'unique souci de celle-ci était, de son côté, de voir si Lucien -s'apercevait de la vive peine qu'elle avait eue, le trouvant ainsi établi -d'un air d'intimité auprès de M<sup>me</sup> d'Hocquincourt.</p> - -<p>«—Il faudrait savoir s'il s'est présenté chez moi avant de -venir ici,» pensait-elle.</p> - -<p>Peu à peu, il vint beaucoup de monde: MM. Murcé, de Sanréal, Roller, de -Lanfort et quelques autres inconnus au lecteur, et dont, en vérité, il ne -vaut pas la peine de lui faire faire connaissance; M<sup>mes</sup> de -Puy-Laurens, de Saint-Cyran, etc., enfin M. d'Antin lui-même. -M<sup>me</sup> de Chasteller regardait toujours les yeux de sa brillante -rivale. Après avoir répondu à tout le monde et fait rapidement le tour du -salon, ses yeux qui, ce soir-là, avaient presque le feu de la passion, -revenaient toujours à Lucien et semblaient le contempler avec une -curiosité vive.</p> - -<p>Quand la conversation fut bien animée et que M<sup>me</sup> de -Chasteller put se taire sans inconvénient, sa physionomie devint -sombre.</p> - -<p>Lucien se trouva si approché de la table sur laquelle elle était un peu -penchée, que ne pas lui parler du tout eut été une chose remarquée.</p> - -<p>«—Ce serait du dépit, se dit-il, et c'est ce qu'il ne faut -pas.»</p> - -<p>Il rougit.</p> - -<p>M<sup>me</sup> de Chasteller, en éloignant une gravure pour en prendre -une autre, leva un peu les yeux et vit bien cette rougeur qui ne fut pas -sans influence sur elle.</p> - -<p>M<sup>me</sup> d'Hocquincourt voyait fort bien aussi, de loin, ce qui -se passait près de la table, et M. d'Antin, qui cherchait à l'amuser dans -ce moment par une histoire plaisante, lui parut un conteur infini dans ses -développements.</p> - -<p>Lucien osa lever les yeux sur M<sup>me</sup> de Chasteller, mais il -tremblait de rencontrer les siens, ce qui l'eût forcé de parler à -l'instant. Elle regardait une gravure, mais d'un air hautain et presque en -colère. La pauvre femme avait eu la pensée de prendre la main de Lucien -qu'il appuyait sur la table et de la porter à ses lèvres. Cette idée lui -avait fait horreur, et l'avait mise dans une véritable colère contre -elle-même.</p> - -<p>«—Il faut en finir, se dit Leuwen, choqué de cet air hautain, et -puis n'y plus songer.»</p> - -<p>«—Quoi, madame, serais-je assez malheureux pour vous inspirer -encore de la colère? S'il en est ainsi, je m'éloigne à l'instant.»</p> - -<p>Elle leva les yeux et ne put s'empêcher de lui sourire avec une extrême -tendresse.</p> - -<p>«—Non, monsieur, lui dit-elle quand elle put parler, j'avais de -l'humeur contre moi-même pour une sotte idée qui m'était venue.»</p> - -<p>Elle devint si excessivement rouge que M<sup>me</sup> d'Hocquincourt, -dont le regard ne les avait pas quittés, se dit:</p> - -<p>«—Les voilà réconciliés et mieux que jamais; en vérité, s'ils -l'osaient, ils se jetteraient dans les bras l'un de l'autre.»</p> - -<p>Lucien allait s'éloigner. M<sup>me</sup> de Chasteller le vit.</p> - -<p>«—Restez auprès de moi, là, lui dit-elle, mais je ne saurais vous -parler en ce moment.»</p> - -<p>Et ses yeux se remplirent de larmes; elle se baissa beaucoup et regarda -une gravure. Lucien était tout interdit.</p> - -<p>«—Est-ce amour, est-ce haine? mais il me semble que ce n'est pas -de l'indifférence. Raison de plus pour m'éclairer et en finir.»</p> - -<p>«—Vous me faites tellement peur que je n'ose vous répondre, lui -dit-il d'un air en effet fort troublé.</p> - -<p>«—Et que pourriez-vous me dire? reprit-elle avec hauteur.</p> - -<p>«—Que vous m'aimez, mon ange. Dites-le-moi, je n'en abuserai -jamais.»</p> - -<p>M<sup>me</sup> de Chasteller allait dire: «Eh bien, oui! mais ayez pitié de moi,» -lorsque M<sup>me</sup> d'Hocquincourt, qui s'approchait rapidement, frôla la table -avec sa robe de toile anglaise toute raide d'apprêt, et ce fut par ce -bruit seulement que M<sup>me</sup> de Chasteller s'aperçut de sa présence. Un -dixième de seconde de plus et elle répondait à Lucien devant M<sup>me</sup> -d'Hocquincourt.</p> - -<p>«—Dieu! quelle horreur, pensa-t-elle, et à quelle infamie suis-je -donc réservée ce soir? Si je lève les yeux, M<sup>me</sup> d'Hocquincourt, -lui-même, tout le monde, verront que je l'aime. Ah! quelle imprudence j'ai -commise en venant ici ce soir. Je n'ai plus qu'un parti à prendre: -dussé-je périr en cette place, je vais rester immobile et en silence.»</p> - -<p>M<sup>me</sup> d'Hocquincourt attendit un instant que M<sup>me</sup> -de Chasteller relevât les yeux, mais sa méchanceté n'alla pas plus loin. -Elle n'eut point l'idée de lui adresser quelque parole piquante qui, tout -en augmentant son trouble, l'eût forcée à relever la tête et à se donner -en spectacle. Elle oublia M<sup>me</sup> de Chasteller et n'eut plus -d'yeux que pour Lucien. Elle le trouva ravissant en ce moment, Il avait -des yeux tendres et cependant un petit air mutin. Lorsqu'elle ne pouvait -pas s'eu moquer chez un homme, cet air mutin décidait de la victoire.</p> - - -<p class="center">* * *</p> - - -<p>M<sup>me</sup> de Chasteller avait oublié son amour pour être -uniquement attentive au soin de sa gloire. Elle prêta l'oreille à la -conversation générale: le camp de Lunéville et ses suites probables, qui -n'étaient rien moins que la chute immédiate du pouvoir qui avait -l'imprudence d'en ordonner la formation, occupaient encore toutes les -attentions. Mais on en était à répéter des idées et des faits déjà dits -plusieurs fois: on était beaucoup plus sûr de la cavalerie que de -l'infanterie, etc., etc.</p> - -<p>«—Ce rabâchage, pensa M<sup>me</sup> de Chasteller, va bientôt -impatienter M<sup>me</sup> de Puy-Laurens. Elle va prendre un parti pour -ne pas s'ennuyer; placée auprès d'elle et dans les rayons de sa gloire, je -pourrai écouter et me taire, et surtout M. Leuwen ne pourra plus me -parler.»</p> - -<p>Réfugiée dans ce port, M<sup>me</sup> de Chasteller qui se sentait -presque les larmes aux yeux et qui était hors d'état de regarder Lucien, -rit beaucoup des ridicules que M<sup>me</sup> de Puy-Laurens donnait à -tout ce qui l'entourait.</p> - -<p>Comme Lucien ne s'approcha pas une seule fois de M<sup>me</sup> de -Chasteller, M<sup>me</sup> d'Hocquincourt en conclut aisément que tout -était fini entre eux. D'ailleurs elle devait à son heureux caractère, à -son génie naturel, ce point de dissemblance marqué avec la province: elle -s'occupait infiniment peu des affaires des autres, et poursuivait, en -revanche, avec une activité incroyable, les projets qui se présentaient à -sa tête folle. Les siens sur Lucien furent facilités par une circonstance -grave: c'était vendredi le lendemain, et, pour ne pas participer à la -profanation de cette journée de pénitence, M. d'Hocquincourt s'était allé -coucher longtemps avant minuit. À l'instant de son départ, M<sup>me</sup> -d'Hocquincourt avait fait servir du vin de Champagne et du punch.</p> - -<p>«—On dit, pensait-elle, que mon bel officier aime à s'enivrer; -il doit être bien joli dans cet état-là. Voyons-le.»</p> - -<p>Mais Lucien ne se départit pas d'une fatuité digne de Paris; pendant -toute la fin de cette soirée il ne daigna pas dire trois mots de suite. -Ce fut là tout le spectacle qu'il présenta à M<sup>me</sup> d'Hocquincourt. Elle -en fut étonnée au dernier point et à la fin ravie:</p> - -<p>«—Quel être étonnant! Et à vingt-trois ans! Quelle différence -avec les autres!»</p> - -<p>L'autre partie du <i>duetto</i> pensé par Leuwen était celle-ci:</p> - -<p>«—Grand Dieu! que ces gens sont bêtes! Dans quelle plate -compagnie le hasard m'a-t-il jeté? Comment faire pour être plus sot et -plus mesquinement bourgeois? Quel attachement farouche au plus petit -intérêt d'orgueil! Et ce sont là les descendants des vainqueurs de Charles -le Téméraire!»</p> - -<p>Telles étaient ses pensées en buvant avec gravité les verres de vin de -Champagne que M<sup>me</sup> d'Hocquincourt lui versait avec ravissement. -Et il ajoutait:</p> - -<p>«—Les domestiques de ces gens-là, après deux ans de guerre dans -un régiment commandé par un colonel juste, vaudraient cent fois mieux que -leurs maîtres. On trouverait chez ces domestiques un dévouement sincère -à quelque chose. Et, pour comble de ridicule, ces gens-là parlent sans -cesse de <i>dévouement</i>, c'est-à-dire justement de la chose au monde -dont ils sont le plus incapables.»</p> - -<p>Ces pensées égoïstes, philosophiques, politiques, très fausses -peut-être, étaient la seule ressource de Lucien quand M<sup>me</sup> de -Chasteller le rendait malheureux. Ce qui faisait de lui un sous-lieutenant -philosophique, c'est-à-dire triste et assez plat sous l'effet d'un vin de -Champagne admirablement frappé, c'était une idée fatale qui commençait -à poindre dans son esprit.</p> - -<p>«—Après ce que j'ai osé dire à M<sup>me</sup> de Chasteller, -après ce mot de <i>mon ange</i>, d'une familiarité si crue (en vérité, -quand je lui parle, je n'ai pas le sens commun, je devrais écrire ce que -je veux lui dire) où est la femme, quelque indulgente qu'elle soit, qui ne -s'offenserait pas d'être appelée mon ange? Après ce mot si cruellement -imprudent, le premier qu'elle m'adressera à notre prochaine entrevue va -décider de mon sort. Elle me chassera... je ne la verrai plus si ce mot -est: «Je ne serai pas chez moi avant le 15 du mois prochain!» Cette idée -fit tressaillir Lucien.</p> - -<p>«—Sauvons du moins la gloire. Il faut redoubler de fatuité atroce -envers ces noblaillons; leur haine pour moi ne peut pas être augmentée, -ces âmes basses me respecteront en raison directe de mon insolence!»</p> - -<p>À ce moment, un des comtes Roller disait à M. de Sanréal, déjà fort -animé par le punch:</p> - -<p>«—Suis-moi. Il faut que je m'approche de ce fat-là, et lui dire -deux mots fermes sur son roi.»</p> - -<p>Mais alors précisément l'horloge allemande sonnait avec tous ses -carillons, une heure du matin. M<sup>me</sup> la marquise de Puy-Laurens -elle-même, malgré son amour pour les heures avancées, se leva et tout le -monde la suivit. Ainsi notre héros n'eut point à montrer sa bravoure ce -soir-là.</p> - -<p>«—Si j'offre mon bras à M<sup>me</sup> de Chasteller, elle peut -me dire un mot décisif,» et il se tint immobile à la porte; il la vit -passer devant lui, les yeux baissés et fort pâle, donnant le bras à M. de -Blancet.</p> - -<p>«—Et c'est là le premier peuple de l'univers! pensait Lucien en -traversant les rues solitaires et puantes de Nancy, pour revenir à son -logement. Grand Dieu! que doit-il se passer dans les soirées des petites -villes de Russie, d'Allemagne, d'Angleterre? Que de bassesses, que de -cruautés froidement atroces! Là, règne ouvertement cette classe -privilégiée que je trouve ici, à demi engourdie et <i>matée</i> par son exil -du budget. Mon père a raison, il faut vivre à Paris et uniquement avec -les gens qui mènent joyeuse vie. Ils sont heureux et par là moins -méchants. L'âme de l'homme est comme un marais infect, si l'on ne passe -pas vite, on enfonce.»</p> - -<p>Le lendemain, le régiment eut beaucoup d'affaires: il fallait préparer -le livret de chaque lancier pour l'inspection qui devait avoir lieu avant -le départ pour le camp de Lunéville; on devait inspecter leur habillement -pièce par pièce.</p> - -<p>«—Ne dirait-on pas, se disaient les vieilles moustaches, que nous -allons passer la revue de Napoléon!»</p> - -<p>«—C'est plus qu'il n'en faut, disaient les jeunes sous-officiers, -pour la guerre dégradante à laquelle nous sommes appelés... Quel dégoût! -Mais si jamais il y a la <i>guerre...</i> il faut se trouver ici, et -savoir le <i>métier.</i>»</p> - -<p>Après le travail d'inspection dans les chambres de la caserne, le -colonel donna une heure pour la soupe, fit sonner à cheval, et tint le -régiment quatre heures à la manœuvre. Lucien apporta clans ces diverses -occupations un sentiment de bienveillance pour les soldats; il se sentit -une tendre pitié des faibles et, au bout de quelques heures, n'était plus -qu'un amant passionné. Il avait oublié M<sup>me</sup> d'Hocquincourt, -ou, s'il s'en souvenait, ce n'était que comme d'un pis aller qui sauverait -sa gloire, mais en l'accablant d'ennuis. Son affaire sérieuse, à laquelle -il revenait dès que la manœuvre ne s'emparait pas de force de toute son -attention, c'était le problème: «comment M<sup>me</sup> de Chasteller -le recevra-t-elle ce soir?»</p> - -<p>Dès qu'il fut seul, l'incertitude à cet égard alla jusqu'à l'anxiété. -Après la pension, il tira sa montre et monta à cheval:</p> - -<p>«—Il est cinq heures, je serai de retour à sept heures et demie -et, à huit, mon sort sera décidé. Cette façon de parler: <i>mon ange</i>, -est peut-être de mauvais goût avec tout le monde. Envers une femme légère, -comme M<sup>me</sup> d'Hocquincourt, elle pourrait passer; mais avec -M<sup>me</sup> de Chasteller! Pour quelle imprudence ce mot si cru a-t-il -été mérité par cette femme sérieuse, raisonnable et sage!... oui, -<i>sage</i>, car enfin je n'ai pas vu son intrigue avec le lieutenant-colonel -de chasseurs. Et ces gens-ci sont si menteurs, si calomniateurs! Quelle foi -peut-on ajouter à ce qu'ils disent? Enfin, je ne l'ai pas vu et désormais -je ne veux croire ce que <i>j'aurai vu.</i>»</p> - -<p>À Darney, cette petite ville où autrefois il était allé chercher ses -lettres, il tira sa montre, il était huit heures.</p> - -<p>«—Impossible de voir ce soir M<sup>me</sup> de Chasteller,» se -dit-il en respirant plus librement.</p> - -<p>C'était un malheureux condamné qui vient d'obtenir un sursis.</p> - -<p>Le lendemain soir, après la journée la plus occupée de sa vie, et -pendant laquelle il changea deux ou trois fois de projets, il fut -cependant forcé de se présenter chez M<sup>me</sup> de Chasteller. Elle -le reçut avec ce qui lui sembla une froideur extrême: c'était de la colère -contre elle-même et de la gêne avec Lucien. S'il se fût présenté la -veille, elle avait pris son parti, s'était décidée; elle l'eût prié de ne -venir chez elle à l'avenir qu'une fois la semaine. Elle était encore sous -l'empire de la terreur causée par le mot que, la veille, M<sup>me</sup> -d'Hocquincourt avait été sur le point d'entendre, et elle de prononcer. -Mais à peine ce parti pris, elle en sentit toute l'amertume. Jusqu'à -l'apparition de Lucien à Nancy, elle avait été en proie à l'ennui, mais -cet ennui eût été maintenant pour elle un état délicieux, comparé au -malheur de voir rarement cet être qui était l'objet unique de sa pensée. -La veille, elle l'avait attendu avec impatience. Mais l'absence de Lucien -dérangea tous ses plans; son courage avait été mis aux plus rudes -épreuves. Vingt fois pendant trois mortelles heures, elle avait été sur le -point de changer de résolution. Quand enfin dix heures sonnèrent, ce qui -est, à Nancy, le moment après lequel il n'est plus permis de se présenter -dans une maison non ouverte:</p> - -<p>«—C'en est fait, se dit-elle, il est chez M<sup>me</sup> -d'Hocquincourt. Puisqu'il ne vient plus, ajouta-t-elle avec un soupir, en -perdant toute occasion de le voir, il est inutile de tant m'interroger -moi-même pour savoir si j'aurai le courage de lui parler sur la fréquence -de ses visites. Peut-être ce sera lui qui, sans effort de ma part, et tout -naturellement, cessera de venir ici tous les jours.»</p> - -<p>Lorsque Lucien parut enfin le lendemain, elle aussi, deux ou trois fois -depuis la veille, avait entièrement changé dépensée à son égard. Après -les salutations d'usage, une fois assis l'un vis-à-vis de l'autre, ils -étaient pâles, ils se regardaient, ils ne trouvaient rien à se dire.</p> - -<p>«—Vous étiez hier, monsieur, chez M<sup>me</sup> -d'Hocquincourt?</p> - -<p>«—Non, madame, dit Lucien, honteux de son embarras et reprenant -la résolution héroïque d'en finir et faire décider son sort une fois pour -toutes. Je me trouvais à Darney lorsque a sonné l'heure à laquelle -j'aurais pu avoir l'honneur de me présenter chez vous. Au lieu de -revenir, j'ai poussé mon cheval comme un fou pour me mettre dans -l'impossibilité de vous voir. Je manquais de courage..., il était -au-dessus de mes forces de m'exposer à votre sévérité habituelle -pour moi.»</p> - -<p>Il se tut, puis ajouta d'une voix mal articulée et qui feignait la -timidité la plus complète:</p> - -<p>«—La dernière fois que je vous ai vue... auprès de la petite -table verte, je l'avouerai... j'ai osé me servir d'un mot qui, depuis, m'a -causé bien des remords. Je crains d'être puni par vous d'une façon -sévère, car vous n'avez pas d'indulgence pour moi.</p> - -<p>«—Oh! monsieur, puisque vous avez le repentir, je vous pardonne -ce mot, dit M<sup>me</sup> de Chasteller en essayant de prendre une -manière d'être gaie et sans conséquence. Mais j'ai à vous parler, -monsieur, d'objets bien plus importants pour moi;» et son œil, incapable -de soutenir plus longtemps l'apparence de la gaieté, prit un sérieux -profond.</p> - -<p>Lucien frémit; il n'avait point assez de vanité pour que le dépit -d'avoir peur lui donnât le courage de vivre séparé de M<sup>me</sup> -de Chasteller. Que deviendrait-il les jours où il ne lui serait pas permis -de la voir?</p> - -<p>«—Monsieur, reprit-elle avec gravité, je n'ai point de mère pour -me donner de sages avis. Une femme qui vit seule ou à peu près, dans une -ville de province, doit être attentive aux moindres apparences. Vous -venez souvent chez moi!...</p> - -<p>«—Eh bien?» dit Leuwen, respirant à peine.</p> - -<p>Ce simple mot changea tout. Il y avait tant de malheur, tant -d'assurance d'obéir ponctuellement, que M<sup>me</sup> de Chasteller en -fut comme désarmée. Elle avait rassemblé tout son courage pour combattre -un être fort, et elle trouvait l'extrême faiblesse.</p> - -<p>D'une voix éteinte et avec des lèvres pâles et comprimées avec effort, -pour tâcher d'avoir l'air de la fermeté, elle expliqua à notre héros les -raisons qui la faisaient désirer de le voir moins souvent et moins -longtemps, tous les deux jours, par exemple. Il s'agissait d'éviter de -faire naître des idées bien peu fondées, sans doute, au public qui -commençait à s'occuper de ces visites, et à M<sup>lle</sup> Bérard -surtout, qui était un témoin bien dangereux.</p> - -<p>M<sup>me</sup> de Chasteller eut à peine la force d'achever ces deux -ou trois phrases. La moindre objection, le moindre mot de Lucien, -renversaient tous ces projets. Elle avait une vive pitié du malheur où -elle le voyait; elle ne voyait plus que lui dans tout l'univers. Si Lucien -eût eu moins d'amour ou plus d'esprit, il eût agi tout autrement. -Figurez-vous un lâche qui adore la vie et qui entend son arrêt de mort! -M<sup>me</sup> de Chasteller voyait clairement l'état de Lucien, de son -cœur; elle était elle-même sur le point de fondre en larmes.</p> - -<p>«—Mais, se dit-elle tout à coup, s'il voit une larme, me voici -plus engagée que jamais. Il faut à tout prix mettre fin à cette visite -pleine de dangers.</p> - -<p>«—D'après le vœu que je vous ai exprimé... monsieur... il y a -déjà longtemps que je puis supposer M<sup>lle</sup> Bérard comptant les -minutes que vous passez avec moi... Il serait plus prudent d'abréger.»</p> - -<p>Lucien se leva; il ne pouvait parler, à peine si sa voix put -articuler:</p> - -<p>«—Je serais au désespoir... madame.»</p> - -<p>Il ouvrit une porte de la bibliothèque, qui donnait sur un petit -escalier intérieur qu'il prenait souvent, pour éviter de passer dans le -salon et sous les yeux de M<sup>lle</sup> Bérard.</p> - -<p>M<sup>me</sup> de Chasteller l'accompagna, comme pour adoucir, par -cette politesse, ce qu'il pouvait y avoir de blessant dans la prière -qu'elle venait de lui adresser; sur le palier de ce petit escalier, elle -lui dit:</p> - -<p>«—Adieu, monsieur... à après-demain...»</p> - -<p>Il appuyait la main droite sur la rampe d'acajou; il chancelait -évidemment.</p> - -<p>M<sup>me</sup> de Chasteller eut pitié de lui; elle eut l'idée de lui -prendre la main à l'anglaise, en signe de bonne amitié. Lucien, voyant la -main de M<sup>me</sup> de Chasteller s'approcher de la sienne, la prit et -la porta lentement à ses lèvres. En faisant ce mouvement, sa figure se -trouva tout près de celle de M<sup>me</sup> de Chasteller; il quitta sa -main et la serra dans ses bras, en collant ses lèvres sur sa joue. Elle -n'eut pas la force de s'éloigner et resta immobile et presque abandonnée -dans les bras de Lucien. Il la serrait avec extase et redoublait ses -baisers. À la fin, elle s'éloigna doucement, mais ses yeux baignés de -larmes exprimaient franchement la plus vive tendresse. Elle parvint à lui -dire pourtant:</p> - -<p>«—Adieu, monsieur!»</p> - -<p>Et, comme il la regardait éperdu, elle se reprit:</p> - -<p>«—Adieu, mon ami, à demain... mais laissez-moi.»</p> - -<p>Et il la laissa, et il descendit l'escalier, en se retournant, il est -vrai pour la regarder.</p> - -<p>Il fut ivre de bonheur, ce qui l'empêcha de voir qu'il était bien -jeune, bien sot.</p> - -<p>Quinze jours ou trois semaines se passèrent; ce fut peut-être le plus -beau moment de la vie de Lucien, mais jamais il ne retrouva un tel -instant d'abandon et de faiblesse. Il va sans dire qu'il était incapable -de le faire naître.</p> - -<p>Il voyait M<sup>me</sup> de Chasteller tous les jours; ses visites -duraient quelquefois deux ou trois heures, au grand scandale de -M<sup>lle</sup> Bérard. Elle exigeait qu'il ne lui parlât pas ouvertement -de son amour, mais, en revanche, souvent elle plaçait la main sur son -épaulette et jouait avec sa frange d'argent. Quand elle était tranquille -sur ses entreprises, elle était avec lui d'une gaieté douce et intime qui, -pour cette pauvre femme, était le bonheur parfait.</p> - -<p>Ils se parlaient de tout avec une sincérité parfaite qui quelquefois -eût semblé bien impolie à un indifférent, et toujours trop naïve. Il -fallait l'intérêt de cette franchise sans bornes, pour faire oublier un -peu le sacrifice qu'on faisait en ne parlant pas d'amour. Souvent un petit -mot indiscret amené par la conversation les faisait rougir,—alors -il y avait un petit silence. C'était lorsqu'il se prolongeait trop que -M<sup>me</sup> de Chasteller avait recours aux échecs. Elle aimait -surtout que Lucien lui confiât ses idées sur elle-même, à diverses -époques: dans le premier mois de leur connaissance, à cette heure... -Cette confidence tendait à affaiblir une des suggestions de ce grand -ennemi de notre bonheur, nommé la prudence. Elle disait, cette -prudence:</p> - -<p>«—Ceci est un jeune homme d'infiniment d'esprit et fort adroit, -qui joue la comédie avec vous.»</p> - -<p>Jamais Lucien n'osa lui confier les propos de Bouchard sur le -lieutenant-colonel de chasseurs, et l'absence de toute feinte était si -complète entre eux que, deux fois, ce sujet approché par hasard, fut -sur le point de les brouiller.</p> - -<p>M<sup>me</sup> de Chasteller vit dans ses yeux qu'il lui cachait -quelque chose.</p> - -<p>«—Et c'est ce que je ne pardonnerai jamais,» lui dit-elle avec -fermeté.</p> - -<p>Elle lui cachait, elle, que presque tous les jours son père lui faisait -une scène à ce sujet.</p> - -<p>«—Quoi? ma fille passer deux heures tous les jours avec un homme -de ce parti! et dont la naissance ne permet pas d'aspirer à sa main!»</p> - -<p>Venaient ensuite les paroles attendrissantes sur un vieux père presque -octogénaire, abandonné par sa fille, par son unique appui...</p> - -<p>Le fait est que M. de Pointcarré avait peur du père de Lucien. Le -docteur Dupoirier lui avait dit que c'était un homme de plaisir et -d'esprit, dominé par ce penchant infernal, le plus grand ennemi du trône -et de l'autel: <i>l'ironie.</i></p> - -<p>Ce banquier pouvait être assez méchant pour deviner quel était le motif -de son attachement passionné pour l'argent comptant de sa fille et, qui -plus est, le dire.</p> - -<p>Pendant que la pauvre M<sup>me</sup> de Chasteller oubliait le monde -et croyait en être oubliée, tout Nancy s'occupait d'elle. Grâce aux -plaintes de son père, elle était devenue, pour les habitants de cette -ville, le remède qui les <i>guérissait de l'ennui.</i> À qui peut -comprendre l'ennui profond d'une ville de second ordre, c'est tout -dire.</p> - - -<p class="center">* * *</p> - - -<p>M<sup>me</sup> de Chasteller était aussi maladroite que Lucien: lui, -ne savait pas s'en faire aimer tout à fait; elle, comme la société de -Nancy était tous les jours moins amusante pour une femme occupée avec -passion d'une seule idée, on ne la voyait presque plus chez -M<sup>mes</sup> de Commercy, de Marcilly, de Puy-Laurens, de Serpierre, -etc., etc. Cet oubli passa pour du mépris et donna des ailes à la -calomnie.</p> - -<p>On s'était flatté, je ne sais à propos de quoi, dans la famille de -Serpierre, que Lucien épouserait M<sup>lle</sup> Théodelinde; car, en -province, une mère ne rencontre jamais un homme jeune ou noble sans voir -en lui un mari pour sa fille.</p> - -<p>Quand toute la société retentit des plaintes que M. de Pointcarré -faisait à tout venant de l'assiduité de Lucien chez sa fille, -M<sup>me</sup> de Serpierre en fut choquée infiniment plus que ne le -comportait même sa vertu si sérieuse.</p> - -<p>Lucien fut reçu dans cette maison avec cette rigueur de l'espoir de -mariage trompé qui sait se présenter avec tant de variété et sous des -formes si aimables, dans une famille composée de six demoiselles peu -jolies.</p> - -<p>M<sup>me</sup> de Commercy, fidèle à la politesse de la cour de -Louis XVI, traita toujours Lucien élégamment bien. Il n'en était pas de -même du salon de M<sup>me</sup> de Marcilly. Depuis la réponse indiscrète, -faite à propos de l'enterrement d'un cordonnier, à M. le grand vicaire -Rey, ce digne et prudent ecclésiastique avait entrepris de miner la -position que le sous-lieutenant avait obtenue à Nancy. En moins de quinze -jours, M. Rey eut l'art de faire pénétrer de toutes parts et d'établir -dans le salon de M<sup>me</sup> de Marcilly, que le ministre avait une -peur particulière de l'opinion publique de Nancy, ville voisine de la -frontière, ville considérable, centre de la noblesse de Lorraine, et -surtout, en particulier, de l'opinion telle qu'elle se manifestait dans le -salon de M<sup>me</sup> de Marcilly. Cela passé, le ministre avait expédié -à Nancy un jeune homme, évidemment d'un autre bois que ses camarades, -pour bien voir la manière d'être de cette société et en pénétrer les -secrets: y avait-il du mécontentement simple, ou était-il question d'agir? -La preuve de tout ceci, c'est que Leuwen entend sans sourciller des choses -sur le dos de Louis-Philippe qui compromettraient tout autre qu'un -observateur. Il avait été précédé à son régiment d'une réputation de -légitimisme que rien ne justifiait et dont il semblait faire bon marché -devant le portrait de Henri V.</p> - -<p>Lucien était donc un espion du juste-milieu.</p> - -<p>M. Rey avait trop de sens pour croire à une telle sottise, et comme il -se pouvait faire qu'il eût besoin de quelque histoire mieux bâtie pour -détruire la position de Lucien dans les salons de M<sup>mes</sup> de -Puy-Laurens ou d'Hocquincourt, il avait écrit à M., chanoine de..., à -Paris. Cette lettre avait été renvoyée à un vicaire de la paroisse sur -laquelle résidait la famille de Lucien, et M. Rey attendait chaque jour -une réponse détaillée.</p> - -<p>Par les soins du même M. Rey, Lucien vit tomber son crédit dans la -plupart des salons où il se présentait. Il y fut peu sensible, et ne -s'arrêta même pas trop à cette idée, car le salon de M<sup>me</sup> -d'Hocquincourt faisait exception, et une brillante exception. Depuis le -départ de M. d'Antin, M<sup>me</sup> d'Hocquincourt avait si bien fait, -que son tranquille mari avait pris Lucien en amitié particulière.</p> - -<p>À dix heures ou dix heures et demie au plus tard, la décence et la -peur de M<sup>lle</sup> Bérard forçaient Lucien à quitter M<sup>me</sup> de Chasteller.</p> - -<p>Il était peu accoutumé à se coucher à cette heure, et allait chez -M<sup>me</sup> d'Hocquincourt.</p> - -<p>Sur quoi il arriva deux choses: M. d'Antin, homme d'esprit, qui ne -tenait pas infiniment à une femme plutôt qu'à une autre, voyant le rôle -que M<sup>me</sup> d'Hocquincourt lui préparait, reçut une lettre de Paris -qui le forçait à un petit voyage. Le jour du départ, M<sup>me</sup> -d'Hocquincourt le trouva bien aimable; mais, à partir du même moment, -Lucien le devint beaucoup moins. En vain le souvenir des conseils d'Ernest -Déverloy lui disait: «Puisque M<sup>me</sup> de Chasteller est une vertu, -pourquoi ne pas avoir une maîtresse en deux volumes? M<sup>me</sup> de -Chasteller pour les plaisirs du cœur, et M<sup>me</sup> d'Hocquincourt -pour les instants moins métaphysiques.»</p> - -<p>Il lui semblait qu'il mériterait d'être trompé par M<sup>me</sup> de -Chasteller s'il la trompait lui-même. La vraie raison de la vertu héroïque -de notre héros, c'est que M<sup>me</sup> de Chasteller, elle seule au -monde, semblait une femme à ses yeux. M<sup>me</sup> d'Hocquincourt -n'était qu'importune pour lui, et il redoutait mortellement les -tête-à-tête avec cette jeune femme, la plus jolie de la province. La -froideur subite de ses discours après le départ de d'Antin, porta presque -jusqu'à la passion le caprice de M<sup>me</sup> d'Hocquincourt. Elle lui -disait, même devant sa société, les choses les plus tendres.</p> - -<p>Lucien avait l'air de les recevoir avec un sérieux glacial que rien ne -pouvait dérider.</p> - -<p>Cette folie de M<sup>me</sup> d'Hocquincourt fut peut-être ce qui le -fit le plus haïr parmi les hommes prétendus raisonnables de Nancy. M. de -Wassignies, lui-même, homme de mérite, M. de Puy-Laurens, personnages -d'une tout autre force de tête que de MM. de Pointcarré, de Sanréal, -Roller, et parfaitement inaccessibles aux idées adroitement semées par -M. Rey, commencèrent à trouver fort incommode ce petit étranger.</p> - -<p>Telle commençait à être sa position, même dans le salon de -M<sup>me</sup> d'Hocquincourt, et il n'avait plus pour lui que l'amitié -de M. de Lanfort et le cas que M<sup>me</sup> de Puy-Laurens, inexorable -sur l'esprit, faisait de son esprit.</p> - -<p>Lorsqu'on sut que M<sup>me</sup> Malibran, allant ramasser des thalers -en Allemagne, allait passer à deux lieues de Nancy, M. de Sanréal eut -l'idée d'organiser un concert. Ce fut une grande affaire qui lui coûta -cher.</p> - -<p>M<sup>me</sup> de Chasteller n'y vint pas; M<sup>me</sup> -d'Hocquincourt y parut environnée de tous ses amis.</p> - -<p>On arriva à parler d'amis de cœur, et on fit sur ce thème de la morale -de concert.</p> - -<p>«—Vivre sans un ami de cœur, disait M<sup>me</sup> de Sanréal, -plus qu'à demi ivre de gloire et de punch, serait la plus grande des -sottises si ce n'était pas une impossibilité.</p> - -<p>«—Il faut se hâter de choisir,» dit M. de Wassignies.</p> - -<p>M<sup>me</sup> d'Hocquincourt se pencha vers Lucien qui était devant -elle.</p> - -<p>«—Et si celui qu'on a choisi, lui dit-elle à voix basse, porte un -cœur de marbre, que faut-il faire?»</p> - -<p>Lucien se retourna en riant et fut bien surpris de voir qu'il y avait -des larmes dans les yeux qui étaient fixés sur les siens.</p> - -<p>Ce miracle lui ôta l'esprit, et il songea au miracle, au lieu de songer -à la réponse.</p> - -<p>Elle se borna de sa part à un sourire banal.</p> - -<p>En quittant le concert, on revint à pied, et M<sup>me</sup> -d'Hocquincourt prit son bras. Elle ne parlait guère.</p> - -<p>Au moment où tout le monde la saluait dans la cour de son hôtel, elle -serra le bras de Lucien; il la quitta avec les autres.</p> - -<p>Elle monta chez elle et fondit en larmes, mais ne le haït point, et, le -lendemain, à une visite, comme M<sup>me</sup> de Serpierre blâmait avec -la dernière aigreur la conduite de M<sup>me</sup> de Chasteller, elle se -tut et ne dit pas un mot contre sa rivale.</p> - -<p>Le lendemain du concert, M<sup>me</sup> de Chasteller sut, par les -plaisanteries fort claires de son cousin de Blancet, que, la veille, M<sup>me</sup> d'Hocquincourt -s'était <i>donnée en spectacle</i>; le goût qu'elle commençait à prendre pour -Lucien était <i>une vraie fureur</i>, disait le cousin. Le soir, Lucien la -trouva fort sombre; elle le traita mal. Cette humeur sombre ne fit que -s'accroître les jours suivants, et il régna entre eux des moments de -silence d'un quart d'heure ou vingt minutes.</p> - -<p>Mais ce n'était plus ce silence délicieux d'autrefois, qui forçait -M<sup>me</sup> de Chasteller à avoir recours à une partie d'échecs. -Étaient-ce là les memes êtres qui, huit jours auparavant, n'avaient pas -assez de toutes les minutes de deux longues heures pour s'apprendre tout -ce qu'ils avaient à se dire?</p> - -<p>Le surlendemain, M<sup>me</sup> de Chasteller fut saisie d'une fièvre -violente. Elle avait des remords affreux, elle voyait sa situation perdue; -mais tout cela n'était rien: elle doutait du cœur de Lucien.</p> - -<p>Sa dignité de femme était effrayée par la nouveauté du sentiment -qu'elle éprouvait et surtout par la violence de ses transports.</p> - -<p>Dans un cas d'extrême danger, un voyage à Paris, où Lucien ne pourrait -la suivre, la mettrait à l'abri de tous les périls tout en la séparant -violemment du seul lieu de la terre où elle crût le bonheur possible.</p> - -<p>Depuis quelques jours, la possibilité de ce remède l'avait rassurée, et -lui avait rendu en quelque sorte une vie tranquille. Une lettre envoyée, -à l'insu du marquis et par un exprès, à M<sup>me</sup> de Constantin, son -amie intime, pour lui demander conseil, avait rapporté une réponse -favorable, et approuvé le voyage de Paris en ce cas extrême. Ses remords -une fois adoucis, M<sup>me</sup> de Chasteller était heureuse.</p> - -<p>Tout à coup, le lendemain du concert de M<sup>me</sup> Malibran, aux -plaisanteries grossières, quoique exprimées en bons termes, de M. de -Blancet sur ce qui s'était passé la veille, elle fut surprise d'une -douleur atroce dont elle était victime. Le second jour, la fièvre fut -terrible et les chimères qui déchiraient son cœur encore plus sombres. Le -docteur Dupoirier la soignait avec l'activité et la suite qu'il mettait à -tout ce qu'il entreprenait; il venait trois fois le jour à l'hôtel de -Pointcarré. Ce qui frappa surtout M<sup>me</sup> de Chasteller dans les -soins qu'il lui donnait, c'est qu'il lui défendit absolument de se lever. -Dès lors, elle ne put plus espérer de voir Lucien; elle n'osait prononcer -son nom et demander à sa femme de chambre s'il venait prendre de ses -nouvelles. Sa fièvre était augmentée par l'attention continue et -impatiente avec laquelle elle prêtait l'oreille pour chercher à entendre -le bruit de son tilbury qu'elle connaissait si bien.</p> - -<p>Lucien se permettait de venir tous les matins; le troisième jour de la -maladie, il quittait l'hôtel de Pointcarré fort inquiet des réponses -ambiguës de M. Dupoirier. En montant en tilbury il lança son cheval -avec trop de rapidité et, sur la place, garnie de tilleuls taillés en -parasol, qu'on appelait «promenade publique,» passa fort près de M. de -Sanréal. Celui-ci sortait de déjeuner et, en attendant le dîner -s'appuyant sur le bras du comte Ludwig Roller, promenait son oisiveté -dans les rues de Nancy.</p> - -<p>Ce couple formait un contraste burlesque.</p> - -<p>Sanréal, quoique fort jeune, était énorme, haut en couleur, n'avait pas -cinq pieds de haut et portait d'énormes favoris d'un blond hasardé: -Ludwig Roller long, blême, malheureux.</p> - -<p>Au haut d'un grand corps, une petite tête recouverte de cheveux noirs -retombant sur les oreilles en couronne, comme ceux d'un moine; des traits -maigres et immobiles entouraient un œil éteint et insignifiant. Un habit -noir serré et râpé achevait le contraste entre l'ex-lieutenant de -cuirassiers, pour qui sa solde était une fortune, et l'heureux Sanréal -dont, depuis de longues années, l'habit ne pouvait plus se boutonner et -qui jouissait de 40.000 livres de rente, au moins.</p> - -<p>Comme il n'était que midi quand le tilbury de Lucien fit trembler le -pavé sous les pas de l'énorme Sanréal, il n'était encore entré dans aucun -café et ne se trouvait pas tout à fait gris.</p> - -<p>Soutenu par Roller, il s'amusait à prendre sous le menton les jeunes -paysannes qui passaient à sa portée. Il donnait des coups de cravache aux -tentes placées devant la porte des cafés et aux chaises rangées sous ces -tentes; il effeuillait aussi les branches des tilleuls de la promenade -publique qui pendaient trop bas.</p> - -<p>Le passage du tilbury le tirade ces aimables passe-temps.</p> - -<p>«—Crois-tu qu'il ait voulu nous braver? dit-il à Ludwig Roller, -en le regardant avec un sérieux de matamore.</p> - -<p>«—Écoute, lui dit le comte Ludwig en pâlissant, ce fat-là est -assez poli et je ne crois pas qu'il ait voulu nous offenser avec son -tilbury; mais je ne l'en déteste que plus à cause de sa politesse. Il -sort de l'hôtel de Pointcarré; il prétend nous enlever en toute douceur, -et sans nous lâcher, la plus jolie femme de Nancy et la plus riche -héritière, du moins dans la classe où toi et moi pouvons choisir une -héritière. Et cela, ajouta Roller d'un ton ferme, je ne le souffrirai pas!</p> - -<p>«—Dis-tu vrai? répondit Sanréal enchanté.</p> - -<p>«—Dans ces choses-là, mon cher, répliqua Roller d'un ton sec -et piqué, tu dois savoir que je ne dis jamais faux.</p> - -<p>«—Est-ce que tu vas me faire des phrases à moi? répondit Sanréal -d'un air de spadassin; nous nous connaissons. L'essentiel est qu'il ne -nous échappe pas; l'animal est futé et s'est bien tiré des deux duels -qu'il a eus à son régiment.</p> - -<p>«—Des duels à l'épée! C'est une belle affaire! On a appliqué deux -sangsues à la blessure qu'il a faite au capitaine Robé. Mais avec moi, -morbleu, ce sera un bon duel au pistolet et à dix pas, et s'il ne me tue -pas, je te réponds qu'il lui faudra plus de deux sangsues.</p> - -<p>«—Allons, cher ami, il ne faut pas parler de ces choses devant -les espions du juste-milieu qui remplissent notre promenade. J'ai reçu -hier une cassette de kirschwasser de Fribourg-en-Brisgau. Envoyons -prévenir les frères et Lanfort.</p> - -<p>«—Ai-je besoin de tant de monde, moi? Une demi-feuille de papier -va faire l'affaire!—et le comte Ludwig marchait vivement vers un -café.</p> - -<p>«—Si tu veux faire le brutal avec moi, je te plante là... Il -s'agit d'empêcher, par quelque tour de passe-passe, ce maudit Parisien -de nous mettre dans notre tort, et par suite de se moquer de nous. Qui -l'empêche de répandre dans son régiment que nous avons formé entre nous, -jeune noblesse lorraine, une société d'assurance pour ne pas nous laisser -enlever les veuves qui ont de bonnes dots?»</p> - -<p>Les trois Roller, Murcé et Goëllo que le garçon de café trouva à dix -pas de là faisant une poule au billard, furent bientôt rassemblés dans -le bel hôtel de M. de Sanréal, enchantés d'avoir à parler de quelque -chose; aussi parlaient-ils tous ensemble. Le conseil se tenait autour -d'une superbe table d'acajou massif. Il n'y avait pas de nappe, mais -sur l'acajou circulaient de magnifiques flacons de cristal de la -manufacture voisine de Baccarat. Un kirschwasser limpide comme de -l'eau de roche, une eau-de-vie d'un jaune ardent comme du madère, -brillaient dans ces flacons. Il se trouva bientôt que chacun des trois -frères Roller voulait se battre avec Lucien. De Goëllo, fat de trente-six -ans, sec et ridé, qui dans sa vie avait prétendu à tout, même à la main -de M<sup>me</sup> de Chasteller, plaidait sa cause avec poids et mesure -et voulait se battre le premier, car enfin il se trouvait lésé plus -qu'aucun.</p> - -<p>«—Est-ce qu'avant son arrivée je ne prêtais pas à la dame des -romans anglais de Baudry?</p> - -<p>«—Baudry toi-même, dit M. de Lanfort qui était survenu. Ce beau -monsieur nous a tous offensés et personne plus que le pauvre d'Antin, mon -ami, qui est allé se dépiquer à Paris; s'il était ici, il se battrait avec -vous tous, plutôt que de n'avoir pas affaire le premier à cet aimable -vainqueur. Et pour toutes ces raisons, moi aussi je veux me battre.»</p> - -<p>Le courage de Sanréal se trouvait depuis dix minutes dans une situation -pénible. Il voyait fort bien que tout le monde voulait se battre, lui -seul n'avait point annoncé de prétention. Celle de Lanfort, être doux, -aimable, élégant par excellence, le poussa à bout.</p> - -<p>«—Dans tous les cas, messieurs, dit-il enfin d'une voix -contrainte et criarde, je me trouve le second sur la liste: c'est Roller -et moi qui avons fait le projet dans la promenade sous les tilleuls.</p> - -<p>«—Il a raison, dit M. de Goëllo, tirons au sort à qui défera -le pays de cette pute publique,—et il se rengorgea, fier de la -beauté de sa phrase.</p> - -<p>«—À la bonne heure, dit M. de Lanfort; mais, messieurs, qu'on -ne se batte qu'une fois. Si M. Leuwen doit avoir affaire à quatre ou cinq -d'entre nous, l'<i>Aurore</i> s'emparera de cette histoire, je vous en -avertis, et vous vous verrez dans les journaux de Paris.</p> - -<p>«—Et s'il tue un de nos amis? répondit Sanréal; faudra-t-il donc -laisser le mort sans vengeance?»</p> - -<p>La discussion se prolongea jusqu'au dîner, que Sanréal avait fait -préparer abondant et excellent. On se donna parole d'honneur en se -quittant, à six heures, de ne parler de cette affaire à qui que ce soit, -et, avant huit heures, M. Dupoirier savait tout.</p> - -<p>Or, il y avait ordre précis de Prague d'éviter toute querelle entre la -noblesse et les régiments du camp de Lunéville ou des villes voisines.</p> - -<p>Le soir, M. Dupoirier s'approcha de Sanréal avec la grâce d'un -bouledogue en colère; ses petits yeux avaient le brillant d'un chat en -colère.</p> - -<p>«—Demain vous me donnez à déjeuner à dix heures. Invitez MM. -Roller, de Lanfort, Goëllo et tous ceux qui sont du projet. Il faut qu'ils -m'entendent.»</p> - -<p>Sanréal eût bien voulu se fâcher, mais il craignait un mot piquant de -Dupoirier qui serait répété par tout Nancy, et accepta d'un signe de tête -presque aussi gracieux que la figure du docteur.</p> - -<p>Le lendemain, tous les convives du déjeuner firent la mine, quand ils -apprirent à qui ils avaient affaire. Il arriva d'un air affairé.</p> - -<p>«—Messieurs, dit-il aussitôt et sans saluer personne, la religion -et la noblesse ont bien des ennemis, les journaux entre autres, qui -racontent tout à la France et enveniment tout ce que nous faisons. S'il ne -s'agissait ici que de bravoure chevaleresque, je me contenterais -d'admirer et je me garderais d'ouvrir la bouche, moi, pauvre plébéien, -fils d'un petit marchand, et qui ai l'honneur de m'adresser aux -représentants de ce qu'il y a de plus illustre parmi la noblesse -lorraine. Mais, messieurs, il me semble que vous êtes un peu en colère; -la colère seule, sans doute, vous a empêchés de faire une réflexion qui -est de mon domaine à moi. Vous ne voulez pas qu'un petit officier vous -enlève M<sup>me</sup> de Chasteller? Eh bien, quelle force au monde peut -empêcher M<sup>me</sup> de Chasteller de quitter Nancy et de s'établir à -Paris? Là, environnée de ses amies qui lui donneront de la force, elle -adressera les lettres les plus touchantes du monde à M. de Pointcarré. «Je -ne puis être heureuse «qu'avec M. Leuwen,» dira-t-elle, et elle le dira -bien, parce que, d'après ce que vous avez observé, elle le pense. M. de -Pointcarré refusera-t-il? C'est douteux, car sa fille parle sérieusement, -et il ne voudra pas rompre avec une personne qui a 400.000 francs dans -les fonds publics. Êtes-vous sûrs de tuer M. Leuwen raide? En ce cas je -n'ai rien à dire; M<sup>me</sup> de Chasteller ne l'épouse pas. Mais, -croyez-moi, elle n'épousera pour cela aucun de vous. C'est, selon moi, une -femme d'un caractère sérieux, tendre, obstiné. Une heure après la mort de -M. Leuwen, elle fera mettre ses chevaux, s'en ira en prendre d'autres à la -poste prochaine, et Dieu sait où elle s'arrêtera. À Bruxelles, à Vienne -peut-être, si son père a des objections invincibles contre Paris. Quoi -qu'il en soit, tenez-vous-en à ceci: Si Leuwen est mort, vous la perdrez -pour toujours; s'il est blessé, tout le département saura la cause du -duel. Avec sa timidité, elle se croira déshonorée et, le jour où Leuwen -sera hors de danger, elle s'enfuira à Paris où, un mois après, il la -rejoindra.</p> - -<p>«En tuant Leuwen, vous satisferez un bel accès de colère et, à vous -sept, vous le tuerez sans doute. Mais les beaux yeux et la dot de -M<sup>me</sup> de Chasteller s'éloigneront de vous à jamais.»</p> - -<p>Ici l'on murmura, mais l'audace de Dupoirier en fut doublée.</p> - -<p>«—Deux ou trois d'entre vous, reprit-il avec énergie et en -élevant la voix, se battront successivement contre Leuwen; vous passerez -pour des assassins, et le régiment tout entier prendra parti contre vous.</p> - -<p>«—C'est justement ce que nous demandons, s'écria Ludwig Roller, -avec toute la fureur d'une colère longtemps contenue.</p> - -<p>«—C'est cela, dirent ses frères...</p> - -<p>«—Et c'est justement ce que je vous défends, messieurs, au nom -de M. le commissaire du roi en Alsace, Franche-Comté et Lorraine.»</p> - -<p>Tout le monde se leva à la fois; on s'insurgea contre l'audace de ce -petit bourgeois qui prenait ce ton avec la fleur de la noblesse du pays. -C'était précisément dans ces occasions que jouissait la vanité de -Dupoirier; son génie fougueux aimait ces sortes de batailles.</p> - -<p>Il n'était pas sans sentir vivement les marques de mépris et avait -besoin, dans l'occasion, d'écraser l'orgueil de ces gentilshommes. Après -tant de torrents de phrases insensées, dictées par la vanité puérile -qu'on appelle orgueil de la naissance, la présente bataille tourna tout -à fait à l'avantage du tacticien Dupoirier.</p> - -<p>«—Voulez-vous désobéir, non à moi, qui suis un ver de terre, -mais à notre roi légitime Charles X?» leur dit-il quand il vit que chacun -à son tour s'était donné le plaisir de parler de ses aïeux, de sa -bravoure, et de la place qu'il avait occupée dans l'armée avant les -fatales journées de 1830.</p> - -<p>«—... Le roi ne veut pas se brouiller avec ses régiments. Rien -de plus impolitique qu'une querelle entre son corps de noblesse et ses -régiments.»</p> - -<p>Dupoirier répéta cette vérité si souvent et avec tant de termes -différents, qu'elle finit par pénétrer dans ces têtes peu habituées à -comprendre le nouveau. Les amours propres capitulèrent au moyen d'un -bavardage dont il calcula la durée à trois quarts d'heure ou une heure. -Pour tâcher de perdre moins de temps, Dupoirier, dont l'âpre vanité -commençait à être calmée par l'ennui, prit sur soi d'adresser un mot -agréable à tout le monde.</p> - -<p>«—Voulez-vous réellement, messieurs, éloigner M. Leuwen de Nancy, -et ne pas perdre M<sup>me</sup> de Chasteller?</p> - -<p>«—Sans doute, répondit-on avec humeur.</p> - -<p>«—Eh bien, je sais un moyen assuré... vous le devinerez -probablement en y songeant...»</p> - -<p>Et son œil malin jouissait de leur air attentif.</p> - -<p>«—Demain, à pareille heure, je vous dirai quel est ce moyen. -Il n'y a rien de plus simple, mais il a un défaut: il exige un secret -profond pendant un mois. Je demande à ne m'ouvrir qu'à deux commissaires, -désignés par vous, messieurs.»</p> - -<p>En disant ces mots, il sortit brusquement, et, à peine parti, Ludwig -Roller le chargea d'injures atroces. Tous suivirent cet exemple, à -l'exception de Lanfort, qui dit:</p> - -<p>«—Il a un fichu physique, il est laid, malpropre, son chapeau -a bien dix-huit mois de date, il est familier jusqu'à la grossièreté. La -plupart de ses défauts tiennent à sa naissance; son père était marchand -comme il nous l'a dit, mais les plus grands rois se sont servis -d'ignobles conseillers. Dupoirier est plus fin que moi, car du diable -si je devine son moyen infaillible. Et toi, Ludwig, qui parle tant, le -devineras-tu?»</p> - -<p>Tout le monde rit, excepté Ludwig, et Sanréal, enchanté de la tournure -que prenaient les affaires, les engagea à déjeuner pour le lendemain.</p> - -<p>Mais avant de se séparer, quelque piqué que l'on fût contre Dupoirier, -on désigna les deux commissaires qui devaient s'aboucher avec lui, et -naturellement, le choix tomba sur les deux personnes qui auraient le -plus crié de n'être pas nommées, MM. de Sanréal et Ludwig Roller.</p> - -<p>En quittant ces fougueux gentilshommes, Dupoirier alla d'un pas pressé -chercher, au fond d'une rue étroite, un petit prêtre que le préfet -croyait son espion dans la bonne compagnie, et qui, comme tel, accrochait -un assez bon lot de <i>fonds secrets.</i></p> - -<p>«—Vous allez dire à M. Féron, mon cher Olive, que nous avons reçu -une dépêche de Prague, sur laquelle nous avons délibéré cinq heures, en -séance, chez M. de Sanréal; mais cette dépêche est d'une telle -importance que demain, à dix heures et demie, nous nous réunissons de -nouveau au même lieu.»</p> - -<p>L'abbé Olive avait la permission de Mgr l'évêque de porter un habit -bleu extrêmement râpé et des bas gris de fer. Ce fut dans ce costume qu'il -alla trahir M. Dupoirier et annoncer à M. l'abbé Rey, grand vicaire, la -commission qu'il venait de recevoir du docteur. Ensuite il se glissa chez -le préfet qui, sur cette grande nouvelle, ne dormit pas de la nuit.</p> - -<p>Le lendemain, celui-ci fit dire de grand matin à l'abbé Olive qu'il -paierait cinquante écus une copie fidèle de la dépêche de Prague, et, -en même temps, écrivit directement au ministre de l'Intérieur.</p> - - -<p class="center">* * *</p> - - -<p>«—Quoi! se dit Dupoirier, en apprenant le choix des deux -commissaires qu'on lui avait donnés, ces animaux-là ne sauront pas même -nommer deux commissaires! Du diable si je leur raconte mon projet.»</p> - -<p>À la réunion du lendemain, Dupoirier, plus grave et plus rogue que -jamais, prit par le bras MM. Ludwig Roller et de Sanréal, et les -conduisit dans le cabinet du dernier qu'il ferma à clef. Il fut avant -tout fidèle aux formes; il savait que c'était la seule chose que -Sanréal comprendrait dans cette affaire.</p> - -<p>Une fois placés dans trois fauteuils, Dupoirier dit après un petit -silence:</p> - -<p>«—Messieurs, nous sommes ici réunis pour le service de S. M. -Charles X, notre roi légitime. Vous me jurez un secret absolu, meme sur le -peu qu'il m'est permis de vous révéler aujourd'hui?</p> - -<p>«—Parole d'honneur! dit Sanréal ahuri de respect et de curiosité.</p> - -<p>«—Hé! f...! dit Roller impatienté.</p> - -<p>«—Messieurs, vos domestiques sont payés par les républicains; -cette secte se glisse partout, et, sans un secret absolu, même envers nos -meilleurs amis, le bon parti ne pourrait parvenir à rien, et vous, -messieurs, ainsi que moi, pauvre plébéien, nous nous verrions vilipendés -dans l'<i>Aurore.</i>»</p> - -<p>En faveur du lecteur, j'abrège infiniment le discours que Dupoirier se -vit dans la nécessité de débiter. Comme il ne voulait leur rien dire, -il l'allongea encore plus qu'il n'était nécessaire.</p> - -<p>«—Le secret que j'espérais pouvoir vous confier, dit-il enfin, -n'est plus à moi. Pour le moment, je ne suis chargé que de demander à -votre bravoure, ajouta-t-il en s'adressant surtout à Sanréal, une trêve -qui lui coûtera beaucoup.</p> - -<p>«—Certes, dit Sanréal, mais quand on est membre d'un grand parti, -il faut savoir faire des sacrifices à la volonté générale, eût-elle tort. -Autrement, <i>on n'est rien</i>, on ne parvient à rien.</p> - -<p>«—Il faut, messieurs, que personne d'entre vous ne provoque M. -Leuwen avant quinze grands jours.</p> - -<p>«—Il faut! il faut! répéta Roller avec amertume.</p> - -<p>«—Vers cette époque M. Leuwen quittera Nancy ou du moins il -n'ira plus chez M<sup>me</sup> de Chasteller. C'est, ce me semble, ce que -vous désiriez, et, ce que je vous ai montré que vous n'obtiendriez pas par -le duel.»</p> - -<p>Il fallut répéter cela en termes différents pendant une heure. Les deux -commissaires prétendaient que leur droit, comme leur devoir, étaient de -savoir ce secret.</p> - -<p>«—Quel rôle jouerons-nous, disait Sanréal, si ces messieurs qui -nous attendent dans mon salon, apprennent que nous sommes restés ici une -heure entière pour ne rien savoir?</p> - -<p>«—Eh bien, laissez croire que vous savez, dit froidement -Dupoirier; je vous seconderai.»</p> - -<p>Il fallut encore une bonne heure pour faire accepter ce <i>mezzo -termine</i> à la vanité de ces messieurs.</p> - -<p>Le docteur Dupoirier se tira bien de cette épreuve de patience, au -milieu de laquelle son orgueil jouissait.</p> - -<p>Il aimait surtout à parler et à convaincre des personnes ennemies.</p> - -<p>C'était un homme d'un extérieur repoussant, mais d'un esprit ferme, -vif, entreprenant. Depuis qu'il se mêlait d'intrigues politiques, l'art de -guérir, où il avait obtenu l'une des premières places, l'ennuyait. -Le service de Charles X,—ou ce qu'il appelait <i>la politique</i>,—donnait un -aliment à son envie de faire, de travailler, d'être compté.</p> - -<p>Ses flatteurs lui disaient:</p> - -<p>«—Si des bataillons prussiens ou russes ramènent Charles X, vous -serez député, ministre, etc.; vous serez le Villèle de cette nouvelle -position.</p> - -<p>«—Alors comme alors!» répondait Dupoirier.</p> - -<p>En attendant, il avait tous les plaisirs de l'ambition conquérante.</p> - -<p>Voici comment:</p> - -<p>MM. de Puy-Laurens et de Pointcarré avaient reçu des pouvoirs, de «qui -de droit», pour diriger les efforts des royalistes dans la province dont -Nancy était le chef-lieu; Dupoirier ne devait être que l'humble -secrétaire de cette commission ou plutôt de ce pouvoir occulte, lequel -n'avait qu'une chose de raisonnable: il ne se divisait pas. Il était -confié à M. de Puy-Laurens, en son absence à M. de Pointcarré, et, en -l'absence de ce dernier, à M. Dupoirier, et cependant depuis un mois -Dupoirier faisait tout. Il rendait des comptes fort légers aux deux -titulaires de l'emploi, et ceux-ci ne se lâchaient pas trop. C'est qu'il -avait l'art de leur faire entrevoir la guillotine, ou tout au moins -le château de Ham, au bout de leurs menées, et ces messieurs qui -n'avaient ni zèle, ni fanatisme, ni dévouement, étaient bien aises de -laisser se compromettre ce bourgeois hardi et grossier, sauf à se -brouiller avec lui et à tâcher de le jeter au bas de l'échelle, s'il -y avait succès quelconque ou troisième restauration.</p> - -<p>Dupoirier n'avait nulle haine contre Leuwen, mais dans son ardeur -d'agir, puisqu'il s'était chargé de le faire déguerpir, il voulait -fermement en venir à bout.</p> - -<p>Lorsqu'il se débarrassa de la curiosité inquiète des deux commissaires, -il n'avait encore aucun plan bien arrêté. Celui qu'il suivit ne se -présenta en lui que par parties successives et à mesure qu'il se persuada -que laisser avoir lieu un duel qu'il avait défendu au nom du roi serait -une défaite marquée, un <i>fiasco</i> pour sa réputation et son influence -en Lorraine, dans la moitié jeune du parti.</p> - -<p>Il commença par confier sous le sceau du secret à M<sup>mes</sup> de -Serpierre, de Marcilly et de Puy-Laurens que M<sup>me</sup> de Chasteller -était plus malade qu'on ne le pensait, ou que sa maladie serait longue -tout au moins. Il engagea M<sup>me</sup> de Chasteller à souffrir un -vésicatoire à la jambe, et l'empêcha ainsi de marcher pendant un mois.</p> - -<p>Peu de jours après, il arriva chez elle d'un air sérieux qui devint -sombre en lui tâtant le pouls, et il l'engagea à toutes les cérémonies -religieuses qui en province sont comprises dans ce seul mot: se faire -administrer. Tout Nancy retentit de ce grand événement et l'on peut -juger de l'impression qu'il fit sur Leuwen: M<sup>me</sup> de Chasteller -était donc en danger de mort?</p> - -<p>«—Mourir n'est-ce donc que cela? se disait M<sup>me</sup> de -Chasteller, qui était loin de se douter qu'elle n'avait qu'une fièvre fort -ordinaire. La mort ne serait rien absolument si j'avais M. Leuwen, là, -auprès de moi! Il me donnerait du courage, si je venais à en manquer. Au -fait, la vie sans lui aurait eu peu de charme pour moi; on me fait bouder -au fond de cette province ou avant lui j'étais si triste... Mais il n'est -pas noble, mais il est soldat du juste-milieu, et, ce qui est encore pis, -de la République!...»</p> - -<p>Lucien, dans son désespoir, était allé mettre trois lettres à la poste -de Darney, heureusement fort prudentes, lesquelles avaient été -interceptées par M<sup>lle</sup> Bérard, maintenant parfaitement d'accord -avec le docteur Dupoirier. Leuwen ne quittait plus celui-ci.</p> - -<p>Ce fut une fausse démarche; il était loin d'être assez savant en -hypocrisie pour pouvoir se permettre la société intime d'un intrigant -sans moralité.</p> - -<p>Sans s'en douter, il l'offensa mortellement.</p> - -<p>Le docteur, piqué de la naïveté du mépris de Lucien pour les fripons et -les hypocrisies, parvint à le haïr.</p> - -<p>Étonné de la chaleur de son bon sens, lorsqu'il était question entre -eux du peu d'apparence de retour des Bourbons:</p> - -<p>«—Mais à ce compte, moi, lui dit un jour Dupoirier, poussé à -bout, je ne suis donc qu'un imbécile!»</p> - -<p>Il continua tout bas:</p> - -<p>«—Moi, homme de mauvaise manière à tes yeux, je vais t'infliger -la douleur la plus cruelle, à toi, beau, jeune, riche, doué par la nature -de manières nobles, et en tout si différent de moi, Dupoirier! J'ai usé -les trente premières années de ma vie à mourir de froid dans un cinquième -étage, en tête-à-tête avec un squelette; toi, tu t'es donné la peine de -naître, et tu prétends en secret que, quand ton <i>gouvernement -raisonnable</i> sera établi, on ne punira que par le mépris les hommes -forts, tels que moi. Cela serait bête à ton parti; en attendant c'est bête -à toi de ne pas deviner que je vais te faire du mal, et beaucoup. Souffre! -jeune bambin!»</p> - -<p>Et le docteur se mit à parler à Lucien de la maladie de M<sup>me</sup> -de Chasteller dans les termes les plus inquiétants.</p> - -<p>S'il voyait le sourire effleurer ses lèvres, il lui disait:</p> - -<p>«—Tenez! c'est dans cette église qu'est le caveau de la famille -de Pointcarré. Je crains bien, ajoutait-il, que bientôt il ne soit -rouvert.»</p> - -<p>Il attendait depuis plusieurs jours que Lucien, fou comme le sont tous -les amants, entreprît de voir en secret M<sup>me</sup> de Chasteller.</p> - -<p>Depuis la conférence avec les jeunes gens du parti, chez M. de Sanréal, -Dupoirier, qui méprisait assez la méchanceté plate et sans but de -M<sup>lle</sup> Bérard, s'était rapprochée d'elle.</p> - -<p>Il cherchait à lui faire jouer un rôle dans la famille; c'était à elle -de préférence et non pas à M. de Pointcarré, ni à M. de Blancet, ni aux -autres parents qu'il s'ouvrait sur le prétendu danger de M<sup>me</sup> -de Chasteller.</p> - -<p>Il y avait une grande difficulté dans le projet qui peu à peu se -débrouillait dans la tête du docteur: c'était M<sup>lle</sup> Beaulieu, -la femme de chambre, qui adorait sa maîtresse.</p> - -<p>Il la gagna en lui témoignant toute confiance, et fit consentir -M<sup>lle</sup> Bérard à ce que, souvent, en sa présence, il s'entretînt -de préférence avec M<sup>lle</sup> Beaulieu, sur les soins nécessaires -à la malade, jusqu'à sa prochaine visite.</p> - -<p>Cette bonne femme de chambre, comme la très peu bonne M<sup>lle</sup> -Bérard, croyaient également M<sup>me</sup> de Chasteller fort dangereusement malade.</p> - -<p>Le docteur confia à M<sup>lle</sup> Beaulieu qu'il suffirait d'un -chagrin de cœur pour augmenter la maladie de sa maîtresse. Il insinua -qu'il trouverait naturel que M. Leuwen cherchât à voir une fois -M<sup>me</sup> de Chasteller.</p> - -<p>«—Hélas! monsieur le docteur, il y a quinze jours que M. Leuwen -me tourmente pour le laisser venir ici pendant cinq minutes. Mais que -dirait le monde? J'ai refusé absolument.»</p> - -<p>Dupoirier répondit par une quantité de phrases arrangées de façon à ce -que l'intelligence de la femme de chambre fût hors d'état de jamais les -répéter; mais dans le fait, ces phrases engageaient indirectement cette -bonne fille à permettre l'entrevue demandée.</p> - -<p>Enfin, il arriva qu'un soir, M. de Pointcarré, d'après l'ordre du -docteur, alla faire sa partie de whist chez M<sup>me</sup> de Marcilly, -partie interrompue par deux atroces accès de larmes. Justement le vicomte -de Blancet n'avait pu résister à une partie de chasse pour le passage des -bécasses, et Lucien vit à la fenêtre de M<sup>lle</sup> Beaulieu le signal -dont l'espérance donnait encore à la vie quelque intérêt pour lui. Il vola -chez lui, revint habillé en bourgeois et enfin, annoncé, avec des -précautions infinies, par la bonne femme de chambre qui ne quitta pas le -voisinage du lit, il put passer dix minutes avec M<sup>me</sup> de -Chasteller.</p> - - -<p class="center">* * *</p> - - -<p>Le lendemain, le docteur trouva M<sup>me</sup> de Chasteller sans -fièvre et tellement bien, qu'il eut peur d'avoir perdu tous les soins -qu'il se donnait depuis trois semaines.</p> - -<p>Il affecta l'air très inquiet devant M<sup>lle</sup> Beaulieu. Il -partit comme un homme pressé et revint une heure après, à une heure -insolite.</p> - -<p>«—Beaulieu, lui dit-il, votre maîtresse tombe dans le marasme.</p> - -<p>«—Oh! mon Dieu, monsieur!»</p> - -<p>Ici le docteur expliqua longuement ce que c'est que le marasme.</p> - -<p>«—Votre maîtresse a besoin de lait de femme; si quelque chose -peut lui sauver la vie, c'est l'usage du lait d'une jeune et fraîche -paysanne. Je viens de faire courir dans tout Nancy; je ne trouve que des -femmes d'ouvriers dont le lait ferait plus de mal que de bien à -M<sup>me</sup> de Chasteller. Il faut une jeune personne...»</p> - -<p>Le docteur remarqua que Beaulieu regardait attentivement la pendule.</p> - -<p>«—Mon village, Chefmont, n'est qu'à cinq lieues d'ici. -J'arriverai la nuit, mais qu'importe...</p> - -<p>«—Bien, très bien, brave et excellente Beaulieu. Mais si -vous trouvez une jeune nourrice, ne lui faites pas faire les cinq lieues -tout d'une traite. N'arrivez qu'après demain matin; le lait échauffé -serait un poison pour votre pauvre maîtresse.</p> - -<p>«—Croyez-vous, monsieur le docteur, que voir encore une fois -M. Leuwen puisse faire du mal à madame? Elle vient en quelque sorte de -m'ordonner de le faire entrer ce soir s'il se présente. Elle lui est si -attachée...»</p> - -<p>Le docteur croyait à peine au bonheur qui lui arrivait.</p> - -<p>«—Bien de plus <i>naturel</i>, Beaulieu.»</p> - -<p>Il insistait sur le mot naturel.</p> - -<p>«—Qui est-ce qui vous remplace?</p> - -<p>«—Anne-Marie, cette brave fille si dévote.</p> - -<p>«—Eh bien, donnez vos instructions à Anne-Marie. Où M. Leuwen se -place-t-il en attendant le moment où vous pouvez l'annoncer?</p> - -<p>«—Dans la soupente où couchait Joseph autrefois. Dans -l'antichambre de madame.</p> - -<p>«—Dans l'état où est votre pauvre maîtresse, elle n'a pas besoin -de trop d'émotion à la fois. Si vous m'en croyez, vous ferez défendre la -porte pour tout le monde, même pour M. de Blancet.»</p> - -<p>Ce détail et beaucoup d'autres furent convenus entre le docteur et -M<sup>lle</sup> Beaulieu. Cette bonne fille quitta Nancy à cinq heures, -laissant ses fonctions à Anne-Marie.</p> - -<p>Or, depuis longtemps, Anne-Marie, que M<sup>me</sup> de Chasteller -ne gardait que par bonté et qu'elle avait été sur le point de renvoyer -une ou deux fois, était entièrement dévouée à M<sup>lle</sup> Bérard, et -son espion auprès de M<sup>lle</sup> Beaulieu.</p> - -<p>Voici ce qui arriva:</p> - -<p>À huit heures et demie, dans un moment où M<sup>lle</sup> Bérard -parlait à la vieille portière, Anne-Marie fit passer dans la cour Leuwen -qui, deux minutes après, fut placé dans un retranchement en bois peint qui -occupait la moitié de l'antichambre de M<sup>me</sup> de Chasteller. De -là, Lucien voyait fort bien ce qui se passait dans la pièce voisine et -entendait presque tout ce qui se disait dans l'appartement entier.</p> - -<p>Tout à coup il entendit les vagissements d'un enfant à peine né; il vit -arriver dans l'antichambre le docteur essoufflé portant l'enfant dans un -linge qui lui parut taché de sang.</p> - -<p>«—Votre pauvre maîtresse, dit-il en toute hâte à Anne-Marie, -est enfin sauvée. L'accouchement a eu lieu sans accident. M. le marquis -est-il hors de la maison?</p> - -<p>«—Oui, monsieur.</p> - -<p>«—Cette maudite Beaulieu n'y est pas?</p> - -<p>«—Elle est en route pour son village.</p> - -<p>«—Sous un prétexte, je l'ai envoyé chercher une nourrice, -puisque celle que j'ai retenue au faubourg ne veut pas d'un enfant -clandestin.</p> - -<p>«—Et M. de Blancet?</p> - -<p>«—Ce qu'il y a de plus singulier, c'est que votre maîtresse ne -veut plus le voir.</p> - -<p>«—Je le crois pardieu bien! dit Anne-Marie. Après un tel cadeau!</p> - -<p>«—Après tout, peut-être l'enfant n'est pas de lui.</p> - -<p>«—Ma foi! ces grandes dames, ça ne va pas souvent à l'église, -mais en revanche ça a plus d'un amoureux.</p> - -<p>«—Je crois entendre gémir M<sup>me</sup> de Chasteller. Je -rentre, dit le docteur; je vais vous envoyer M<sup>lle</sup> Bérard.»</p> - -<p>M<sup>lle</sup> Bérard arriva. Elle exécrait Lucien, et dans une -conversation d'un quart d'heure, eut l'art, en disant les mêmes choses que -le docteur, d'être bien plus méchante. Elle était d'avis que ce gros -poupon, comme elle l'appelait, appartenait à M. de Blancet ou au -lieutenant-colonel de chasseurs.</p> - -<p>«—Ou à M. de Goëllo, dit naturellement Anne-Marie.</p> - -<p>«—Non pas de M. de Goëllo; madame ne peut plus le souffrir. -C'était de lui la fausse couche qui faillit, dans le temps, la brouiller -avec ce pauvre M. de Chasteller...»</p> - -<p>On peut juger de l'état où se trouvait Lucien.</p> - -<p>Il fut sur le point de sortir de sa cachette et de s'enfuir, même en -présence de M<sup>lle</sup> Bérard.</p> - -<p>«—Non, se dit-il, elle s'est moquée de moi, comme d'un vrai -blanc-bec que je suis. Mais il serait indigne de la compromettre.»</p> - -<p>À ce moment, le docteur, craignant de la part de M<sup>lle</sup> Bérard -quelque raffinement de méchanceté peu vraisemblable, vint à la porte de -l'antichambre.</p> - -<p>«—Mademoiselle Bérard! Mademoiselle Bérard! dit-il d'un air -alarmé, il y a une hémorragie. Vite, vite, le seau de glace que j'ai -apporté sous mon manteau.»</p> - -<p>Dès que Anne-Marie fut seule, Lucien sortit en lui remettant sa bourse; -en le faisant il vit, bien malgré lui, l'enfant qu'elle portait avec -ostentation et qui, au lieu de quelques minutes de vie, avait bien un -mois ou deux.</p> - -<p>C'est ce que Lucien ne remarqua pas.</p> - -<p>Il dit avec beaucoup de tranquillité apparente à Anne-Marie:</p> - -<p>«—Je me sens un peu indisposé. Je ne verrai M<sup>me</sup> de -Chasteller que demain. Voulez-vous venir parler à la portière pendant que -je sortirai.»</p> - -<p>Anne-Marie le regardait avec des yeux extrêmement ouverts: «Est-ce -qu'il est d'accord, lui aussi,» pensait-elle? Heureusement pour le -succès des projets du docteur, comme le geste de Lucien la pressait fort, -elle n'eut pas le temps de commettre une indiscrétion; elle alla déposer -l'enfant sur un lit, dans la chambre voisine, et descendit chez la -portière.</p> - -<p>«—Cette bourse si pesante, se disait-elle, est-elle remplie -d'argent ou de jaunets?»</p> - -<p>Elle conduisit la portière au fond de sa loge, et Lucien put sortir -inaperçu.</p> - -<p>Il courut chez lui et s'enferma à clef. Ce ne fut qu'à ce moment qu'il -se permit de considérer son malheur. Il était trop amoureux dans le -premier moment pour être furieux contre M<sup>me</sup> de Chasteller.</p> - -<p>«—M'a-t-elle jamais dit qu'elle n'eût aimé personne avant moi? -D'ailleurs, vivant avec moi comme avec un frère, par ma sottise et ma -très grande sottise, me devait-elle une telle confidence?</p> - -<p>«Ma chère Mathilde, je ne puis donc plus t'aimer?» s'écria-t-il tout à -coup en fondant en larmes.</p> - -<p>«Il serait digne d'un homme, pensa-t-il au bout d'une heure, d'aller -chez M<sup>me</sup> d'Hocquincourt que j'abandonne sottement depuis un -mois, et de chercher à prendre une revanche.»</p> - -<p>Il s'habilla en se faisant une violence mortelle, et comme il allait -sortir, il tomba évanoui dans le salon.</p> - -<p>Il revint à lui quelques heures après; un domestique le heurta du pied -en allant voir à trois heures du matin s'il était rentré.</p> - -<p>«—Ah! le voilà encore ivre-mort! Quelle saleté pour un maître!» -dit cet homme.</p> - -<p>Lucien entendit fort bien ces paroles; il se crut d'abord dans cet -état, mais tout à coup l'affreuse vérité lui apparut et il fut bien plus -malheureux que dans la soirée.</p> - -<p>Le reste de la nuit se passa dans une sorte de délire. Il eut un -instant l'ignoble idée d'aller faire des reproches à M<sup>me</sup> de -Chasteller; mais il eut horreur de cette tentative.</p> - -<p>Il écrivit au lieutenant-colonel Filloteau, qui, par bonheur, -commandait le régiment, qu'il était malade, et sortit de Nancy fort matin, -espérant ne pas être vu.</p> - -<p>Ce fut dans cette promenade solitaire qu'il sentit en plein toute -l'étendue de son malheur.</p> - -<p>À neuf heures du matin, comme il se trouvait à six lieues de Nancy, -l'idée d'y rentrer lui parut horrible.</p> - -<p>«—Il faut que j'aille à Paris à franc-étrier, voir ma mère.»</p> - -<p>Ses devoirs comme militaire avaient disparu à ses yeux; il se sentait -comme un homme à l'agonie qui approche des derniers moments.</p> - -<p>Toutes choses du monde avaient perdu leur importance à ses yeux; deux -objets seuls surnageaient: sa mère et M<sup>me</sup> de Chasteller.</p> - -<p>Pour cette âme épuisée par la douleur, l'idée folle de ce voyage fut -comme une consolation, la seule qu'il entrevît.</p> - -<p>Il renvoya son cheval à Nancy et écrivit au colonel Filloteau pour le -prier de ne pas parler de son absence.</p> - -<p>«—Je suis mandé par le ministre de la Guerre»; ce mensonge se -trouva sous sa plume parce qu'il eut la crainte d'être poursuivi.</p> - -<p>Il demanda un cheval à une poste; comme, sur son air égaré, on lui -faisait quelques objections, il se dit envoyé par le colonel Filloteau, -du 23<sup>e</sup> de lanciers, à une compagnie du régiment qui était -détachée à Reims, pour faire la guerre aux ouvriers. Les difficultés qu'il -eut pour obtenir son premier cheval ne se renouvelèrent plus, et -trente-deux heures après il était à Paris.</p> - -<p>Près d'entrer chez sa mère, il pensa qu'il lui ferait peur; il alla -descendre à un hôtel garni voisin, et ne revint chez lui que quelques -heures plus tard.</p> - - - - -<div class="figcenter" style="width: 200px;"> -<img src="images/leuwen08_01.jpg" width="200" alt="200" /> -</div> - - - - - - - - - - - -<pre> - - - - - -End of the Project Gutenberg EBook of Lucien Leeuwen ou l'Amarante et le Noir, by -Stendhal - -*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LUCIEN LEEUWEN OU L'AMARANTE *** - -***** This file should be named 60030-h.htm or 60030-h.zip ***** -This and all associated files of various formats will be found in: - http://www.gutenberg.org/6/0/0/3/60030/ - -Produced by Laura Natal Rodrigues in memoriam of of Marc -D'Hooghe (Images generously made available by Internet -Archive.) - - -Updated editions will replace the previous one--the old editions will -be renamed. - -Creating the works from print editions not protected by U.S. copyright -law means that no one owns a United States copyright in these works, -so the Foundation (and you!) can copy and distribute it in the United -States without permission and without paying copyright -royalties. 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It -exists because of the efforts of hundreds of volunteers and donations -from people in all walks of life. - -Volunteers and financial support to provide volunteers with the -assistance they need are critical to reaching Project Gutenberg-tm's -goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will -remain freely available for generations to come. In 2001, the Project -Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure -and permanent future for Project Gutenberg-tm and future -generations. To learn more about the Project Gutenberg Literary -Archive Foundation and how your efforts and donations can help, see -Sections 3 and 4 and the Foundation information page at -www.gutenberg.org Section 3. Information about the Project Gutenberg -Literary Archive Foundation - -The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit -501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the -state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal -Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification -number is 64-6221541. Contributions to the Project Gutenberg Literary -Archive Foundation are tax deductible to the full extent permitted by -U.S. federal laws and your state's laws. - -The Foundation's principal office is in Fairbanks, Alaska, with the -mailing address: PO Box 750175, Fairbanks, AK 99775, but its -volunteers and employees are scattered throughout numerous -locations. Its business office is located at 809 North 1500 West, Salt -Lake City, UT 84116, (801) 596-1887. Email contact links and up to -date contact information can be found at the Foundation's web site and -official page at www.gutenberg.org/contact - -For additional contact information: - - Dr. Gregory B. Newby - Chief Executive and Director - gbnewby@pglaf.org - -Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg -Literary Archive Foundation - -Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide -spread public support and donations to carry out its mission of -increasing the number of public domain and licensed works that can be -freely distributed in machine readable form accessible by the widest -array of equipment including outdated equipment. Many small donations -($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt -status with the IRS. - -The Foundation is committed to complying with the laws regulating -charities and charitable donations in all 50 states of the United -States. 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