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-Project Gutenberg's Lucien Leeuwen ou l'Amarante et le Noir, by Stendhal
-
-This eBook is for the use of anyone anywhere in the United States and
-most other parts of the world at no cost and with almost no restrictions
-whatsoever. You may copy it, give it away or re-use it under the terms
-of the Project Gutenberg License included with this eBook or online at
-www.gutenberg.org. If you are not located in the United States, you'll
-have to check the laws of the country where you are located before using
-this ebook.
-
-
-
-Title: Lucien Leeuwen ou l'Amarante et le Noir
- Tome Premier
-
-Author: Stendhal
-
-Contributor: Jean de Mitty
-
-Illustrator: Maximilien Vox
-
-Release Date: August 1, 2019 [EBook #60030]
-
-Language: French
-
-Character set encoding: UTF-8
-
-*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LUCIEN LEEUWEN OU L'AMARANTE ***
-
-
-
-
-Produced by Laura Natal Rodrigues in memoriam of of Marc
-D'Hooghe (Images generously made available by Internet
-Archive.)
-
-
-
-
-
-
-
-"_Mes Livres_"
-
-STENDHAL
-
-LUCIEN LEUWEN
-
-OU
-
-L'AMARANTE ET LE NOIR
-
-Oeuvre posthume reconstituée par
-
-Jean de Mitty
-
-Ornée de bois dessinés et gravés par
-
-Maximilien Vox
-
-TOME PREMIER
-
-À PARIS
-
-"_LE LIVRE_"
-
-9, RUE COETLOGON
-
-1923
-
-
-
-
-
-[Illustration 01]
-
-[Illustration 02]
-
-_Rien a faire! inscrivit Mérimée en tête du premier feuillet, lorsque
-Colomb lui porta les volumes manuscrits de_ Lucien Leuwen. _Et Colomb
-les envoya chez Crozet à Grenoble, où celui-ci les déposa à la
-bibliothèque de la ville. Ils y étaient depuis cinquante ans
-(1812-1892), lorsque les récentes exhumations de M. Casimir
-Striyenski--qu'il faut louer hautement pour ses nobles et littéraires
-efforts--comme aussi--pourquoi ne pas l'avouer?--l'idée d'apporter à M.
-Maurice Barrés quelques éléments nouveaux d'une sensibilité qu'il a si
-merveilleusement définie--et qu'il est le seul, du reste, à avoir
-définie--nous amenèrent à tenter cette entreprise dont Mérimée et Colomb
-avaient reconnu l'impossibilité. C'était assurément téméraire. Mais il
-est certain que si, dès les premières pages, nous avions pu prévoir les
-difficultés sans nombre survenues au cours du travail de restitution,
-nous eussions peut-être, malgré notre piété stendhalienne, volontiers
-laissé à d'autres, plus dévoués, le soin de déchiffrer les cinq gros
-volumes manuscrits dont se compose Lucien Leuwen. Non seulement à cette
-époque de sa vie--1834--l'écriture de Beyle devient matériellement
-illisible, mais encore, à la difficulté de lire le texte, s'ajoutent les
-ratures, les surcharges--survenant à chaque ligne--les renvois, les
-annotations jetées en travers des pages; les phrases disposées les unes
-sur les autres; les réflexions étrangères à l'objet du livre: notes sur
-l'état de sa santé, sur le prix des médicaments, sur les résultats de
-telles liaisons contractées la veille, etc.; les dates interverties à
-plaisir, les noms propres défigurés; le numérotage défectueux des
-feuillets, éparpillés à l'aventure des cahiers, et dû, sans doute, à
-l'ignorance du relieur chargé de les réunir, etc. Et à tout cela, à
-toutes ces entraves nécessitant déjà une patience et un effort
-incessants, venait s'ajouter une nouvelle difficulté, plus grande
-encore et d'un genre différent, il est vrai, mais aussi caractéristique
-du labeur auquel Stendhal voulait condamner son exécuteur testamentaire.
-La majeure partie du roman est consignée dans un vocabulaire secret,
-dans une sorte d'alphabet conventionnel, dont il serait peut-être curieux
-de donner le détail, si Beyle--alors diplomate--n'avait pris le soin d'en
-changer souvent la clef, c'est-à-dire la manière de disposer les lettres,
-les phrases, les dates, de désigner les localités et les personnages._
-
-_Nous avons insisté à dessein sur cette obscurité matérielle du texte
-manuscrit: elle explique pourquoi l'œuvre que nous présentons aujourd'hui
-au public est restée si longtemps ignorée, et pourquoi les différents
-bibliographes de Stendhal--en exceptant M. Striyenski qui, lui, a fait
-besogne utile--se sont bornés à citer l'appréciation de Mérimée._
-
-«Lucien Leuwen» _fut commencé en 1831 à Civita-Vecchia, et terminé à
-Rome, en 1836. Il prend date entre:_ Le Rouge et le Noir (_1831_) _et_
-La Chartreuse de Parme (_1839_). _Le premier des testaments de
-Beyle--publié plus loin--et une note inscrite en marge du dernier volume,
-indiquent qu'une troisième partie, dont l'action eût été placée en
-Espagne ou en Italie, devait terminer le roman. Si cette partie a existé
-et si elle n'a pas été perdue, comme ce fameux Journal de la Campagne de
-Russie, il faut espérer que le hasard nous la rendra un jour. L'auteur y
-avait ajouté, ou devait y ajouter, certaines observations dont il parle
-souvent, et qui portaient sur le Vatican, sur les dessous de la vie
-pontificale et les intrigues du monde diplomatique à Rome. Mais fort
-probablement ne s'agit-il là que d'un projet, comme Stendhal en avait
-tant formulé dans sa vie._
-
-_Primitivement,_ «Lucien Leuwen» _s'appelait_: L'Orange de Malte;
-_ensuite_: L'Amarante et le Noir, Les Bois de Prémol, Le Chasseur Vert,
-Leuwen et Cie, Van Peters et Cie _et finalement_ Lucien Leuwen, _le
-titre définitif, indiqué dans les testaments de 1835, et en tête du
-premier chapitre du roman. Par un scrupule de conscience littéraire,
-facile à comprendre, nous avons religieusement respecté le texte original
-et reproduit jusqu'aux phrases et aux passages que l'auteur, en marge,
-qualifie de longueurs et que, certainement, il eût supprimées lors d'un
-travail de révision. Il ne nous appartenait pas de modifier, en quoi que
-ce soit, les moindres détails d'une pensée qui, dans ce livre,
-justement et à cause môme des quelques légers défauts de réalisation
-matérielle--compréhensibles en des pages consignées d'un seul
-jet--apparaît comme une des plus puissantes et des plus pénétrantes de
-ce siècle._
-
-_Ceux-là--très rares--que sollicitent les manifestations intimes et
-familières du génie de Stendhal, nous comprendront, et nous excuseront
-d'avoir passé outre à la lettre du testament, en publiant l'œuvre
-entière, complète, compacte, telle qu'elle figure dans les cartons dont
-nous l'avons extraite._
-
-Jean de Mitty.
-
-
-
-
-[Illustration 03]
-
-
-[Illustration 04]
-
-
-
-
-TESTAMENTS
-
-
-Si la mort, ou la paresse, me surprennent avant la fin de ce roman qui
-s'appelle l'Orange de Malte et doit avoir trois volumes: _Nancy, Paris
-et Madrid_ (_Omar_)[1], je le lègue à Mme Pauline Périer Lagrange, ma
-sœur. Si Mme Périer n'en fait pas commencer l'impression dans les six
-mois qui suivront mon trépas, je lègue ce manuscrit à M. R. Colomb (rue
-Godot-de-Mauroy n° 35, Paris). Si, dans les 400 jours qui suivront mon
-décès, M. R. Colomb n'a pas fait commencer l'impression de ce roman, je
-le lègue à M. A. Levasseur, libraire, place Vendôme, 16, qui a imprimé
-Le Rouge et le Noir.
-
-J'ai suivi l'usage des peintres que je trouve amusant, et travaillé
-d'après les modèles.
-
-Il faudra ôter soigneusement toute allusion trop claire qui ferait de la
-satire. Le vinaigre est bon, mais mêlé à une crème, il fait un plat
-détestable.
-
-Je voudrais que ce livre fût écrit comme le Code civil. C'est dans ce
-sens qu'il faut arranger les phrases obscures ou incorrectes.
-
-Civita Vecchia, le 25 décembre 1834.
-
-Henri Beyle.
-
-
-[Footnote 1: Rome.]
-
-
-
-
-
-Rome, le 17 février 1835
-
-
-Je lègue ce roman en cinq volumes reliés, intitulé Lucien Leuwen, à Mme
-Pauline Périer Lagrange (chez M. R. Colomb, rue Godot-de-Mauroy, 35),
-avec prière de le faire imprimer par quelque homme raisonnable. Si Mme
-P. P. Lagrange est devenue dévote, je la prie de remettre ces volumes
-reliés à M. Levasseur, libraire, place Vendôme, ou à la Bibliothèque de
-la Chambre des députés, si toutefois cette Bibliothèque veut recevoir
-une telle infamie.
-
-Si elle n'en veut pas, à la Bibliothèque de Grenoble.
-
-
-Henri Beyle.
-
-
-
-
-Rome, le 8 mars 1835.
-
-
-Je donne et lègue les volumes reliés, et intitulés Leuwen à Mme Pauline
-Beyle, veuve Périer Lagrange, et si je lui survis, à M. R. Colomb, rue
-Godot-de-Mauroy, à Paris.
-
-H. Beyle.
-
-
-
-
-Rome, le 12 avril 1835.
-
-
-Je donne les volumes intitulés Leuwen, à Mme Pauline Périer Lagrange,
-et après elle, à M. R. Colomb mon cousin.
-
-
-H. Beyle.
-
-
-
-
-[Illustration 05]
-
-[Illustration 06]
-
-
-
-
-
-AU LECTEUR
-
-
-_Lecteur bénévole!_
-
-_Écoutez le titre que je vous donne._
-
-_En vérité, si vous n étiez pas bénévole et disposé à prendre en bonne
-part les paroles, ainsi que les actions des graves personnages que je
-vais vous présenter; si vous ne vouliez pas pardonner à l'auteur le
-manque d'emphase, le manque de but moral, etc., etc., je ne vous
-conseillerais pas d'aller plus loin._
-
-_Ce conte fut écrit en songeant à un petit nombre de lecteurs, que je
-n'ai jamais vus, et que je ne verrai point, ce dont bien me fâche._
-
-_J'eusse trouvé tant de plaisir à passer les soirées avec eux!_
-
-_Dans l'espoir d'être entendu par ces lecteurs, je ne me suis pas
-astreint, je l'avoue, à garder les avenues contre une critique de
-mauvaise foi, ni même contre une critique de mauvaise humeur._
-
-_Pour être élégant, académique, disert, il fallait un talent qui manque,
-et ensuite ajouter à ceci 150 pages de périphrases: et encore, ces 150
-pages n'auraient plu qu'aux gens graves, prédestinés à haïr les
-écrivains tels que celui qui se présente à vous en toute humilité._
-
-_Ces respectables personnages ont assez pesé sur mon sort, dans la vie
-réelle, pour qu'ils viennent encore gâter mon plaisir, quand j'écris
-pour la bibliothèque bleue._
-
-_Songez, ami lecteur, à ne pas passer votre vie à haïr et à avoir peur._
-
-H. Beyle.
-
-
-
-
-[Illustration 07]
-
-
-
-
-
-NANCY
-
-
-Lucien Leuwen avait été chassé de l'École polytechnique pour s'être allé
-promener mal à propos, un jour qu'il était consigné, ainsi que tous ses
-camarades.
-
-C'était à l'époque d'une des célèbres journées de juin, avril ou février
-1832 ou 34. Quelques jeunes gens, assez fous, mais doués d'un grand
-courage, prétendaient détrôner le roi, et l'École polytechnique,
-pépinière de mauvaises têtes, avait été sévèrement consignée dans ses
-quartiers.
-
-Le lendemain de sa promenade, Lucien fut renvoyé comme républicain.
-
-Tout affligé d'abord, depuis deux ans il se consolait du malheur de ne
-plus avoir à travailler douze heures par jour. Il passait très bien son
-temps chez son père, homme de plaisir et riche banquier, lequel avait à
-Paris une maison fort agréable.
-
-M. Leuwen père, l'un des associés de la célèbre maison Van Peters,
-Leuwen et Cie, ne redoutait au monde que deux choses: les ennuyeux et
-l'air humide. Il n'avait jamais d'humeur, et ne prenait jamais le ton
-sérieux avec son fils. Il lui avait proposé, à sa sortie de l'École, de
-travailler au comptoir, un seul jour de la semaine, le jeudi, jour du
-grand courrier de Hollande. Pour chaque jeudi de travail, le caissier
-comptait à Lucien deux cents francs, et, de temps à autre, payait aussi
-quelques petites dettes. Sur quoi, M. Leuwen disait: «Un fils est un
-créancier donné par la nature.» Quelquefois il plaisantait ce créancier.
-
-«--Savez-vous, lui disait-il un jour, ce qu'on mettrait sur votre
-tombe, au Père-Lachaise, si nous avions le malheur de vous perdre:
-
-
-_Siste viator!
-Ici repose Lucien Leuwen
-Républicain
-Qui pendant deux années
-Fit une guerre acharnée
-Aux cigares
-Et aux bottes neuves._
-
-
-Au moment où nous le prenons, cet ennemi des cigares ne pensait guère
-plus à la République, qui tardait trop à venir.
-
-«--Et d'ailleurs, se disait-il, si les Français ont du plaisir à être
-menés monarchiquement et tambour battant, pourquoi les déranger?
-
-La majorité aime apparemment cet ensemble doucereux d'hypocrisie et de
-mensonges qu'on appelle le gouvernement représentatif.»
-
-Comme ses parents ne cherchaient point à le trop diriger, Lucien passait
-sa vie dans le salon de sa mère.
-
-Encore jeune et assez jolie, Mme Leuwen jouissait de la plus haute
-considération. La société lui accordait infiniment d'esprit, et pourtant
-un juge sévère aurait pu lui reprocher une délicatesse excessive et
-un mépris trop absolu pour le parler haut et l'impudence de nos jeunes
-hommes à succès.
-
-Cet esprit fier et singulier ne daignait pas même exprimer son mépris,
-et, à la moindre apparence de vulgarité ou d'affectation, tombait dans
-un silence invincible.
-
-Mme Leuwen était sujette à prendre en grippe des choses fort innocentes,
-uniquement parce qu'elle les avait rencontrées pour la première fois
-chez des êtres faisant trop de bruit.
-
-Les dîners que donnait M. Leuwen étaient célèbres dans tout Paris;
-souvent ils étaient parfaits. Il y avait les jours où il recevait les
-gens à argent ou à ambition, mais ces messieurs ne faisaient point
-partie de la société de madame, et ainsi cette société n'était point
-gâtée par le métier de M. Leuwen; l'argent n'y était pas le mérite
-unique, et même, chose incroyable, il n'y passait pas pour le plus
-grand des avantages.
-
-Dans les salons de Mme Leuwen, l'un des plus enviés de Paris, on
-trouvait que Lucien avait une tournure élégante, de la simplicité, et
-quelque chose de fort distingué dans les manières. Mais là se bornaient
-les louanges; il ne passait pas pour homme d'esprit. Sa passion pour le
-travail, l'éducation presque militaire et le franc parler de l'École
-polytechnique, lui avaient valu une absence totale d'affectation, ce
-qui lui donnait de l'originalité, mais le privait d'esprit et de
-brillant aux yeux du monde. Il regrettait l'épée de l'École, parce que
-Mme Grandet, une femme fort jolie et qui avait des succès à la nouvelle
-cour, lui avait dit qu'il la portait bien. Il était assez grand et
-montait parfaitement bien à cheval.
-
-De charmants cheveux d'un blond foncé prévenaient en faveur de sa
-figure; il avait de grands traits assez irréguliers qui exprimaient la
-franchise et la vivacité, et rien de plus.
-
-Mme Grandet lui disait qu'il dansait comme un géomètre, et ce reproche
-ne le rendait point sémillant.
-
-Les amis de sa mère ne lui trouvaient pas la physionomie à la mode, la
-mine sombre et poétique, qu'il fallait avoir, surtout parmi les
-républicains. Enfin, chose impardonnable, dans ce siècle empesé et
-hypocrite, et pour un jeune homme riche, il avait plutôt l'air innocent
-et étourdi.
-
-«--Comme tu gaspilles une admirable position! lui disait un jour Ernest
-Déverloy, son cousin, jeune savant qui brillait déjà dans la _Revue de
-X..._,--et avait eu trois voix pour l'Académie des _sciences
-morales_,--comme tu gaspilles une belle position!»
-
-Ernest parlait ainsi dans le cabriolet de Lucien, en se faisant mènera la
-soirée de M. N..., ce libéral si célèbre avant 1830 et qui maintenant
-réunit pour quarante mille francs de places, et appelle les républicains
-«l'opprobre de l'espèce humaine.»
-
-«--Si tu avais un peu de sérieux, si tu ne riais pas de la moindre
-sottise, tu pourrais être dans le salon de ton père, et ailleurs, un des
-meilleurs élèves de l'École polytechnique exclu pour opinion.
-
-Vois ton camarade d'École, M. Cotty, chassé comme toi, pauvre comme Job,
-admis par grâce, d'abord, dans le salon de ta mère, et cependant de
-quelle considération ne jouit-il pas parmi ces millionnaires et ces
-pairs de France!
-
-Son succès est bien simple, tout le monde peut le lui prendre: il a la
-mine grave et ne dit mot. Donne-toi donc quelquefois l'air un peu
-sombre; tous les hommes de ton âge cherchent l'importance. Tu y étais
-en vingt-quatre heures, sans qu'il y eût de ta faute, pauvre garçon! et
-tu la répudies de gaieté de cœur.
-
-À te voir, on dirait un enfant, et, qui pis est, un enfant content. On
-commence à te prendre au mot, je t'en avertis, et, malgré les millions
-de ton père, tu ne comptes dans rien, tu n'as pas de consistance, tu
-n'es qu'un écolier gentil. À vingt-trois ans, cela est presque ridicule.
-
-Et pour t'achever, tu passes des heures entières à ta toilette, et on
-le sait.
-
-«--Pour te plaire, il faudrait jouer, n'est-ce pas, un rôle... et celui
-d'un homme triste? Et qu'est-ce que la société me donnera pour ma peine?
-Il faudrait écouter, sans sourciller, les longues _tartines_ de M. le
-marquis D..., sur l'économie politique et le partage entre frères,
-prescrit par le code civil? Je craindrais qu'en moins de huit jours le
-_rôle triste_ ne devienne une réalité!
-
-Pour moi, qu'ai-je à faire des suffrages du monde? Je ne lui demande
-rien. Je ne donnerais pas trois louis pour être de ton Académie; ne
-venons-nous pas de voir comment M. B... a été élu?
-
-«--Mais le monde te demandera compte, tôt ou tard, de la place qu'il
-t'accorde sur parole, à cause des millions de ton père. Si tu lui donnes
-de l'humeur, il saura bien trouver quelque prétexte, un beau jour,
-pour le percer le cœur et te jeter au dernier rang. Alors tu sentiras
-la nécessité d'appartenir à un corps qui te soutienne au besoin, et tu
-deviendras amateur de courses de chevaux, Moi je trouve moins bête
-d'être académicien.»
-
-Ernest descendit à la porte du renégat aux vingt places, et le sermon
-finit.
-
-«--Il est drôle, mon cousin, pensa Lucien; c'est absolument comme Mme
-Grandet qui prétend qu'il est important pour moi d'aller à la cour. Cela
-est indispensable quand on est destiné à avoir cent cinquante mille
-livres de rente et qu'on ne porte pas un beau nom!
-
-Parbleu! je serais bien fou de faire des choses ennuyeuses! Qui prend
-garde à moi dans Paris?»
-
-Notre héros était un jeune homme extrêmement neuf, comme on voit, et
-singulier en ceci, qu'il ne cherchait point à paraître homme d'esprit,
-on à jouer avec grâce le rôle de jeune fou. En choses permises, il
-faisait à chaque moment ce qui lui causait le plus de plaisir à ce
-moment même. Souvent, il était occupé huit jours de suite à lire un
-beau mémoire d'Euler ou de Lagrange, et alors il oubliait tout, jusqu'à
-son cheval même.
-
-Une seule chose peut-être annonçait chez Lucien un esprit distingué:
-il avait horreur du vulgaire, et pour lui ce mot s'étendait loin.
-
-«--Les propos de ces gens-là, disait-il à sa mère, me dessèchent l'âme
-pour toute une journée.»
-
-Peu de semaines après le sermon d'Ernest Déverloy, Lucien se promenait
-dans sa chambre; il suivait avec une attention scrupuleuse les
-compartiments d'un riche tapis de Turquie que Mme Leuwen avait fait
-poser dans sa chambre, un jour qu'il était enrhumé. À la même occasion,
-Lucien avait été revêtu d'une magnifique robe de chambre et d'un pantalon
-bien chaud de cachemire. Dans ce costume, il avait l'air heureux, les
-traits souriants.
-
-À chaque tour, il détournait un peu les yeux, sans s'arrêter pourtant,
-et regardait une ottomane; sur cette ottomane était jeté un habit vert
-avec passepoils amarante et des épaulettes de sous-lieutenant.
-
-C'était là le bonheur.
-
-
-* * *
-
-
-Comme M. Leuwen, le banquier célèbre, donnait des dîners de la plus
-haute distinction, et cependant n'était ni moral, ni ennuyeux, ni
-ambitieux, mais seulement fantasque et singulier, il avait beaucoup
-d'amis.
-
-Toutefois, pur une grave erreur, ces amis n'étaient pas choisis de façon
-à augmenter la considération dont il jouissait et son ampleur dans le
-monde.
-
-C'étaient, avant tout, de ces hommes d'esprit et de plaisir qui
-peut-être le matin s'occupent sérieusement de leur fortune, mais le soir
-se moquent de tout au monde, vont à l'Opéra, et surtout ne chicanent
-pas le pouvoir sur son origine, car pour cela il faudrait se fâcher,
-blâmer, être triste. Ces amis avaient dit au ministre que Lucien n'était
-point un _Hampden_, un fanatique de liberté américaine, capable de
-refuser l'impôt s'il n'y avait pas de budget, mais tout simplement un
-jeune homme de vingt-trois ans pensant comme tout le monde. En
-conséquence, depuis trente-six heures, Lucien était sous-lieutenant au
-27e régiment de lanciers, lequel a des passepoils amarante.
-
-«--Dois-je regretter le 9e où il y avait aussi une place vacante? se
-disait Lucien en allumant gravement un petit cigare qu'il venait de
-construire avec du papier de réglisse venant de Barcelone.
-
-Le 9e a des passepoils jaune jonquille, cela est plus gai! Oui, mais
-c'est moins noble, moins sévère, moins militaire. Bah! militaire! jamais
-on ne se battra avec ces régiments, payés par une Chambre des communes.
-
-L'essentiel pour un uniforme, c'est d'être joli au bal, et le jaune
-jonquille est plus gai.
-
-Quelle différence! Autrefois, lorsque je pris mon premier uniforme en
-entrant à l'École, peu m'importait sa couleur. Je pensais à de belles
-batteries rapidement élevées sous le feu tonnant de l'artillerie
-prussienne. Qui sait? Peut-être mon 27e de lanciers chargera-t-il un
-jour ces beaux hussards de la Mort, dont Napoléon dit du bien dans le
-bulletin d'Iéna.»
-
-Loin de songer à la République et aux moyens philosophiques de faire
-brouter paisiblement, à côté les uns des autres, des hommes hargneux,
-ennuyés et presque méchants, tels que les ont faits les médiocres plus
-ou moins habiles qui occupent les Tuileries depuis quarante ans, Leuwen
-rêvait à de brillantes charges à la tête de son peloton de lanciers.
-
-«--Mais pour se battre avec plaisir, se dit-il tout pensif, il faudrait
-que la patrie fût réellement intéressée au combat, car s'il s'agit
-seulement de plaire à ce juste-milieu, à cette halte dans la boue qui a
-fait les généraux si insolents, ma foi! ce n'est pas la peine.»
-
-Et tout le plaisir de se battre en héros fut flétri à ses yeux; pendant
-quelques minutes, il essaya de songer aux avantages du métier.
-
-«--Avoir de l'avancement... du moins de l'argent... Allons, tout de
-suite pourquoi pas piller l'Allemand ou l'Espagnol, comme N... ou S...
-N...!»
-
-Sa lèvre, en exprimant un dégoût profond, laissa tomber le petit cigare
-de papier de réglisse sur le beau tapis turc donné par sa mère; il le
-releva précipitamment. C'était déjà un autre homme; le dégoût pour la
-guerre avait disparu.
-
-«--Bah! se dit-il, jamais la Russie ni les autres despotismes ne
-pardonneront aux Trois Journées. Alors, il sera bon de se battre!»
-
-Une fois rassuré, ses regards reprirent avec un nouveau plaisir la
-direction de l'ottomane où le tailleur militaire le plus renommé venait
-d'exposer l'uniforme de sous-lieutenant.
-
-Il se figurait la guerre d'après ses exercices de canon au bois de
-Vincennes.
-
-«--Peut-être une blessure!»
-
-Mais ici apparaît l'enfant préservé par l'amour de l'étude de la
-corruption du boulevard. Peut-être une blessure!... et il se voyait dans
-une chaumière de Souabe ou d'Italie. Une jeune fille charmante dont il
-n'entendait pas la langue, lui donnait des soins d'abord par humanité,
-et ensuite...
-
-Quand Lucien était las des soins d'une naïve et fraîche paysanne, c'était
-une jeune femme de la cour, exilée par un mari bourru dans un château
-voisin.
-
-D'abord elle envoyait un valet de chambre qui apportait de la charpie au
-jeune blessé, et, quelques jours après, elle paraissait elle-même,
-donnant le bras à un respectable curé.
-
-«--Mais non, reprenait Lucien en fronçant le sourcil et songeant aux
-plaisanteries dont son père l'accablait depuis son grade, je ne ferai
-la guerre qu'aux cigares. Je deviendrai un pilier de quelque sale café,
-dans la triste garnison d'une petite ville mal pavée. J'aurai, pour mes
-plaisirs du soir, des parties de billard et des bouteilles de bière, et
-quelquefois, le matin, la guerre aux trognons de choux contre de pauvres
-ouvriers mourant de faim.
-
-«--Nos gouvernants sont trop mal en selle pour hasarder la guerre
-véritable; un caporal comme Hoche sortirait des rangs un beau matin, et
-dirait aux soldats:
-
-«Mes amis, marchons sur Paris et faisons un premier consul qui ne se
-laisse pas bafouer par Nicolas.»
-
-Mais je veux que le caporal réussisse, continua-t-il philosophiquement,
-en rallumant son cigare; une fois la nation en colère et amoureuse de
-la gloire, adieu la liberté! Le journaliste qui élèvera des doutes sur
-le bulletin de la dernière bataille, sera traité comme un traître; on
-criera à l'allié de l'ennemi; il sera massacré, comme l'ont les
-républicains d'Amérique.
-
-Encore une fois, nous serons distraits de la liberté, par l'amour de
-la gloire. Cercle vicieux..., et ainsi à l'infini.»
-
-On voit que notre héros n'était pas tout à fait exempt de cette maladie
-de _trop raisonner_ qui coupe bras et jambes à la jeunesse de Paris et
-lui donne le caractère d'une vieille femme.
-
-«--Quoi qu'il en soit, se dit-il tout à coup, ils prétendent tous qu'il
-faut être quelque chose. Eh bien! je serai lancier.
-
-Quand je saurai le métier, j'aurai rempli mon but, et alors comme
-alors...»
-
-Le soir, revêtu d'épaulettes pour la première fois de sa vie, les
-sentinelles des Tuileries lui présentèrent les armes: il fut ivre de
-joie.
-
-Ernest Déverloy, véritable intrigant et qui connaissait tout le monde,
-le menait chez le lieutenant-colonel du 27e de lanciers, M. Filloteau,
-qui se trouvait à Paris.
-
-Lucien vit un homme à la taille épaisse et à l'œil cauteleux, qui
-portait de longs favoris blonds peignés et appliqués contre la joue;
-en un mot, une tournure de procureur de basse Normandie.
-
-À chaque mot de la conversation, ce héros trouvait l'art de placer:
-_ma fidélité au roi, ou la nécessité de réprimer les factieux._
-
-Après dix minutes qui lui parurent un siècle, Lucien prit la fuite;
-il courait de telle sorte dans la rue que Déverloy avait peine à le
-suivre.
-
-«--Grand Dieu! Est-ce là un héros? s'écria-t-il enfin en s'arrêtant.
-C'est un officier de maréchaussée, c'est le satellite d'un tyran, payé
-pour tuer ses concitoyens, et qui s'en fait gloire.»
-
-Le futur académicien prenait les choses de moins haut.
-
-«--Que veut dire cette mine de dégoût, comme si on t'avait servi du pâté
-de Strasbourg trop avancé? Veux-tu ou ne veux-tu pas être quelque chose
-dans le monde?
-
-«--Grand Dieu! quelle canaille!
-
-«--Ce lieutenant-colonel vaut cent fois mieux que toi. C'est un paysan
-qui à force de sabrer pour qui le paye, a accroché les épaulettes à
-graines d'épinards.
-
-«--Mais si grossier, si dégoûtant!
-
-«--Il n'en a que plus de mérite; c'est en donnant des nausées à ses
-chefs, s'ils valaient mieux que lui, qu'il lésa forcés à demander cet
-avancement dont il jouit aujourd'hui.
-
-Et toi, monsieur le républicain, qu'as-tu gagné en ta vie? Tu as pris
-la peine de naître, exactement comme le fils d'un prince. Ton père
-fournit à ta dépense, te donne de quoi vivre. Sans cela, où en serais-tu?
-
-N'as-tu pas de vergogne, à ton âge, de n'être pas en état de gagner la
-valeur d'un cigare?
-
-«--Mais un être si vil...
-
-«--Vil ou non, il t'est mille fois supérieur. Ne le méprise qu'après
-l'avoir égalé. Il est fort, et il compte dans la vie. Toi, tu n'es qu'un
-enfant qui ne compte pour rien; tu as lu de belles phrases et les répètes
-avec agrément, comme un bon acteur pénétré de son rôle. Mais pour de
-l'action, néant! Avant de mépriser un Auvergnat grossier qui, en dépit
-d'une physionomie repoussante, n'est plus commissionnaire au coin de la
-rue, mais reçoit la visite de respect de M. Lucien Leuwen, beau jeune
-homme de Paris et fils d'un millionnaire, songe un peu à la différence
-de valeur entre toi et lui.
-
-Peut-être M. Filloteau fait vivre son père, un vieux paysan, et toi,
-ton père te fait vivre.
-
-«--Ah! tu seras bientôt, au premier jour, membre de l'Institut, s'écria
-Lucien avec l'accent de l'angoisse. Pour moi, je ne suis qu'un sot; tu
-as mille fois raison, je le vois; mais je suis bien à plaindre. J'ai
-horreur de la porte par laquelle il faut passer; il y a, sous cette
-porte, trop de fumier. Adieu!»
-
-Et Lucien prit la fuite. Il vit avec plaisir qu'Ernest ne le suivait
-point, il monta chez lui en courant et jeta l'habit avec fureur sur
-le tapis.
-
-Quelques minutes après il descendit chez son père qu'il embrassa les
-larmes aux yeux.
-
-«--Ah! je vois ce que c'est, dit M. Leuwen tout étonné. Tu as perdu au
-jeu cent louis, je vais t'en donner deux cents. Mais je n'aime pas cette
-façon de demander. J'aimerais mieux surtout ne pas voir de larmes dans
-les yeux d'un fier sous-lieutenant. Est-ce qu'avant tout un brave
-militaire ne doit pas songer à l'effet que sa mine produit sur les
-voisins?
-
-«--Notre habile cousin Déverloy m'a fait de la morale. Il vient de me
-prouver que je n'ai d'autre mérite au monde que d'avoir pris la peine
-de naître fils d'un homme d'esprit. Je n'ai jamais gagné par mon
-savoir-faire le prix d'un cigare. Sans vous je serais à l'hôpital.
-
-«--Ainsi tu ne veux pas deux cents louis? dit M. Leuwen.
-
-«--Je tiens déjà de vos bontés bien plus qu'il ne me faut. Que serais-je
-sans vous?
-
-«--Eh bien, le diable t'emporte. Est-ce que tu deviendrais saint-simonien,
-par hasard? Comme tu vas être ennuyeux!»
-
-L'émotion de Lucien, qui ne pouvait se taire, finit par amuser son père.
-
-«--J'exige, dit-il en l'interrompant tout à coup, comme neuf heures
-sonnaient, que tu ailles sur le champ, de ce pas, occuper ma loge à
-l'Opéra.
-
-Tu y trouveras des demoiselles qui valent trois ou quatre cents fois
-mieux que toi, car d'abord elles ne se sont pas donné la peine de
-naître, et les jours où elles dansent elles gagnent quinze ou vingt
-francs.
-
-J'exige que tu leur donnes à souper en mon nom, comme mon député,
-entends-tu?
-
-Tu les conduiras au _Rocher de Cancale_, où tu dépenseras au moins deux
-cents francs, sinon, je te répudie, je te déclare un saint-simonien
-perfide, et je te défends de me voir pendant six mois.»
-
-Quel supplice pour un fils aussi tendre! Lucien avait eu simplement un
-accès de tendresse pour son père.
-
-«--Est-ce que je passe pour un ennuyeux parmi vos amis? répondit-il avec
-assez de bon sens. Je vous jure de dépenser fort bien vos deux cents
-francs.
-
-«--Dieu soit loué! Et rappelle-toi qu'il n'y a rien d'impoli comme de
-venir de but en blanc parler de choses sérieuses à un pauvre homme de
-soixante-cinq ans, qui n'a que faire d'émotions, et qui ne t'a donné
-aucun prétexte pour l'aimer ainsi avec fureur.
-
-Tu ne seras jamais qu'un plat républicain. Je suis étonné de ne pas te
-voir les cheveux gras et une barbe sale.»
-
-Lucien, piqué, fut aimable avec les daines qu'il trouva dans la loge de
-son père. Il leur servit du vin de Champagne avec grâce, parla beaucoup
-et, après les avoir reconduites chez elles, il s'étonnait, en revenant
-seul dans un fiacre, à une heure après minuit, de l'accès de sensibilité
-où il était tombé au milieu de la soirée.
-
-«--Il faut me méfier de mes premiers mouvements, car je ne suis sur de
-rien sur mon compte. Ma tendresse a choqué mon père. Je ne......[1]
-fils dévoué, j'ai besoin d'agir beaucoup.»
-
-Le lendemain, dès sept heures du matin, il alla faire tout seul, et en
-uniforme, une visite au colonel Filloteau. Pendant deux heures il lui
-fit la cour, et chercha à s'habituer aux façons d'agir militaires.
-
-Le colonel Filloteau, le plus brave des hommes, avait eu sa première
-épaulette en Égypte, mais son caractère, brisé par quinze ans de
-servitude, ne se révoltait plus en voyant un muscadin de Paris arriver
-d'emblée sous-lieutenant au régiment. Et comme à mesure que l'héroïsme
-s'en allait, la spéculation était entrée dans cette tête, il songeait
-au parti qu'il pourrait tirer de ce jeune homme. Le colonel ne voulut
-point accepter l'invitation à dîner de Mme Leuwen dont Lucien était
-porteur; les dames le gênaient; mais dès le lendemain il accepta fort
-bien une pipe superbe en écume et en argent ciselé. Filloteau la prit
-comme une dette, sans remercier.
-
-«--Cela veut dire, pensa-t-il en refermant la porte de sa chambre sur
-Lucien, que Monsieur, une fois au régiment, demandera souvent des
-permissions pour aller fricasser de l'argent dans la ville voisine;»
-et, en soupesant dans sa main l'argent qui formait le fourneau de la pipe:
-
-«--Vous les obtiendrez, ces permissions, Monsieur Leuwen, et vous les
-obtiendrez par mon canal.
-
-Je ne céderai pas une telle clientèle.
-
-Ça a peut-être cinq cents francs par mois à dépenser: le père sera
-quelque ancien commissaire des guerres ou quelque fournisseur.
-
-Cet argent-là a été volé au pauvre soldat. Confisqué!» dit-il en prenant
-la clef du tiroir de sa commode et en cachant la pipe dans ses chemises.
-
-
-
-
-[Footnote 1: Illisible dans le manuscrit.]
-
-
-* * *
-
-
-Housard en 1794, à dix-huit ans, Tonnère Filloteau avait fait toutes les
-campagnes de la Révolution.
-
-Pendant les dix premières années, il s'était battu avec enthousiasme et
-en chantant la Marseillaise; aussi il était resté longtemps simple
-brigadier. Mais Bonaparte devint consul, et bientôt l'esprit retors du
-futur colonel s'aperçut qu'il était maladroit de tant chanter la
-Marseillaise.
-
-Aussi fut-il le premier lieutenant du régiment qui obtint la croix.
-
-Sous les Bourbons, il fit sa première communion, et fut fait officier
-de la Légion d'honneur.
-
-Maintenant il était venu passer trois jours à Paris, se rappeler au
-souvenir de quelques amis, commissaires de la guerre, pendant que le 27e
-de lanciers était en marche pour se rendre en Lorraine, des environs de
-Nantes où il avait sabré les chouans avec un peu trop de zèle, peut-être.
-
-Pour bien commencer le métier et faire pénitence de sa vie jusqu'ici peu
-productive, Lucien lui demanda la permission de voyager en sa compagnie.
-
-Il fit décharger sa voiture et porter toutes ses malles à la diligence.
-
-Dès la première dinée, le colonel le réprimanda sèchement en lui voyant
-prendre un journal.
-
-«--Au 27e, il y a un ordre du jour qui défend à MM. les officiers de
-lire les journaux dans les lieux publics; il n'y a d'exception que pour
-le _Journal ministériel._
-
-«--Au diable le journal, s'écria Lucien gaîment, et jouons aux dominos
-le punch de ce soir, si toutefois les chevaux ne sont pas encore à la
-diligence.»
-
-Quelque jeune que fût Lucien, il eut pourtant l'esprit de perdre six
-parties de suite.
-
-En remontant en voiture, le bon Filloteau était tout à fait gagné.
-
-Il trouvait que ce muscadin avait du bon et se mit à lui expliquer la
-façon de se comporter au régiment, pour ne pas avoir l'air d'un
-blanc-bec.
-
-Cette façon était à peu près le contraire de la politesse exquise à
-laquelle Lucien était accoutumé. Pendant que notre héros écoutait avec
-tristesse et grande attention, Filloteau s'endormit profondément, et
-Lucien put rêver à son aise. Au total, il était heureux d'agir et de
-voir du nouveau.
-
-Le surlendemain, vers les six heures du matin, ces messieurs trouvèrent
-le régiment en marche à trois lieues en deçà de Nancy; ils firent
-arrêter, et la diligence les déposa sur la grande route, avec leurs
-effets. Lucien, qui était tout yeux, fut frappé de l'air d'importance
-morose et grossière qui s'établit sur le gros visage du lieutenant-colonel
-au moment où son lancier ouvrit un portemanteau et lui présenta son
-habit garni de grosses épaulettes. M. Filloteau fit donner un cheval à
-Lucien, et ces messieurs rejoignirent le régiment qui, pendant leur
-toilette, avait filé. Sept à huit officiers s'étaient placés tout à
-fait à l'arrière-garde pour faire honneur au lieutenant-colonel; c'est
-à ceux-là d'abord que Lucien fut présenté. Il les trouva très froids.
-Rien n'était moins encourageant que ces physionomies.
-
-«--Voilà donc les gens avec lesquels il faudra vivre, se dit-il, le cœur
-serré comme un enfant. Cela est un peu différent, quant à la forme, de
-ces figures douces et gaies qui remplissaient le salon de ma mère.»
-
-Depuis une heure, il marchait, sans mot dire, à la gauche du capitaine
-commandant l'escadron auquel il devait appartenir. Sa mine était froide,
-du moins il l'espérait, mais son cœur était vivement ému. Il regardait
-les lanciers tout transporté de joie et d'étonnement.
-
-«--Voilà les compagnons de Napoléon. Voilà le soldat français!»
-
-Il considérait les moindres détails avec un intérêt ridicule et
-passionné.
-
-Revenu un peu de ses premiers transports, il songea à sa position.
-
-«--Me voici enfin pourvu d'un état, celui de tous qui passe pour le
-plus noble et le plus amusant. L'École polytechnique m'eût mis à cheval
-avec des artilleurs, m'y voici avec des lanciers; la seule différence,
-ajouta-t-il en souriant, c'est qu'au lieu de savoir le métier
-supérieurement bien, je l'ignore tout à fait.»
-
-Le capitaine, son voisin, qui vit ce sourire, plus tendre que moqueur,
-en fut piqué.
-
-«Bah! continua Lucien, c'est ainsi que Desaix et Saint-Cyr ont commencé;
-ces héros n'ont pas été salis par le Duché[1].»
-
-Les propos des lanciers entre eux vinrent distraire Lucien. Ces propos
-étaient communs au fond, et relatifs aux besoins les plus simples de
-gens fort pauvres: la qualité du pain de troupe, le prix du vin, etc.;
-mais la franchise du ton de voix, le caractère ferme et vrai des
-interlocuteurs, perçaient à chaque mot, et retrempaient son âme comme
-l'air des hautes montagnes.
-
-Il y avait là quelque chose de simple et de bien différent de
-l'atmosphère de serre chaude, où il avait vécu jusqu'alors.
-
-Au lieu d'une civilité fort agréable, mais fort prudente et méticuleuse
-au fond, le ton de chacun de ces propos disait avec gaîté: «Je me moque
-de tout le monde, et je compte sur moi.»
-
-«--Voici les plus francs et les plus sincères des hommes, et peut-être
-les plus heureux? Et pourquoi un de leurs chefs ne serait-il point comme
-eux? Comme eux je suis sincère, je n'ai point d'arrière-pensée; je
-n'aurai d'autres idées que de contribuer à leur bien-être.
-
-Au fond, je me moque de tout, excepté de ma propre estime. Quant à ces
-personnages importants, de ton dur et suffisant, qui s'intitulent mes
-camarades, je n'ai de commun avec eux que l'épaulette.»
-
-Il regardait du coin de l'œil le capitaine qui était à sa droite.
-
-«--Ils passent leur vie à jouer la comédie; ils redoutent tout peut-être,
-excepté la mort. Ce sont des gens comme mon cousin Déverloy.»
-
-Lucien se remit à écouter les lanciers, et bientôt, avec délices, son âme
-fut dans les pays imaginaires: il jouissait vivement de sa liberté et de
-sa générosité; il ne voyait que de grandes choses à faire et de _beaux
-faits._ Les propos plus que simples de ces soldats faisaient sur lui
-reflet, d'une excellente musique. La vie se peignait en couleur de rose.
-
-Tout à coup, au milieu de ces deux lignes de lanciers, marchant
-négligemment et au pas, arriva au grand trot, par le milieu de la route
-qui était restée libre, l'adjudant sous-officier.
-
-Il adressait certains mots à demi-voix aux officiers, et Lucien vit les
-hommes se redresser sur leurs chevaux.
-
-«--Ce mouvement leur donne tout à fait bonne mine,» se dit-il.
-
-Sa figure jeune et naïve ne put résister à cette tentation vive; elle
-peignait le contentement et la bonté, et peut-être un peu de curiosité.
-Ce fut un tort. Il eut dû rester impassible, ou mieux encore, donner à
-ses traits une expression contraire à celle qu'on s'attendait à y lire.
-
-Le capitaine se dit aussitôt: «Ce beau jeune homme va me faire une
-question, et je vais le remettre à sa place pour une réponse bien
-ficelée.»
-
-Mais Lucien, pour tout au monde, n'eût pas fait une question à un de ses
-camarades, si peu camarades; il chercha à deviner par lui-même le mot
-qui tout à coup donnait l'air si alerte à tous les lanciers, et
-remplaçait le laisser aller d'une longue route par toutes les grâces
-militaires.
-
-Le capitaine attendait une question; à la fin il ne put supporter le
-silence continu du jeune Parisien.
-
-«--C'est l'inspecteur général que nous attendons: le général comte N...,
-pair de France,» dit-il enfin d'un air sec et hautain, et sans avoir
-l'air d'adresser précisément la parole à Lucien.
-
-Celui-ci regarda le capitaine froidement et comme simplement excité par
-le bruit; la bouche de ce héros faisait une moue effroyable, son front
-était plissé avec une haute importance. Il ajouta après une minute de
-silence, en fronçant de plus en plus le sourcil:
-
-«--C'est le fameux comte N... qui fit cette belle charge à Austerlitz.
-Sa voiture va passer. Le colonel, qui n'est pas gauche, a laissé le mot
-aux postillons de la dernière poste. L'un d'eux vient d'arriver au galop
-prévenir. Les lanciers ne doivent pas fermer les rangs; ça aurait l'air
-d'être prévenu. Mais voyez comme ils sont bien à cheval, et la bonne idée
-que le vieux N... va prendre de l'instruction du régiment. Voilà des
-hommes qui semblent nés à cheval, quoi!»
-
-Lucien eut honte de la façon dont marchait la rosse qu'on lui avait
-donnée; il lui fit sentir l'éperon; elle fit un écart, et fut sur le
-point de tomber. Cinq minutes après on entendit le bruit d'une voiture.
-C'était le fameux comte N..., chargé cette année de l'inspection de la
-25e division militaire, qui passait au milieu de la route entre les deux
-files de lanciers.
-
-Au moment où sa voiture passait sur le pont-levis de Nancy, chef-lieu
-de cette division, sept coups de canon annoncèrent au public ce grand
-événement.
-
-Les coups de canon remontèrent dans les cieux l'âme de Lucien.
-
-Deux sentinelles furent placées à la porte de l'inspecteur, et le
-lieutenant général Thérance, commandant la division, lui fit demander
-s'il voulait le recevoir sur-le-champ ou le lendemain.
-
-«--Sur-le-champ, parbleu; est-ce qu'il croit que je couillonne?» dit
-le vieux général.
-
-Le comte N... avait encore, pour les petites choses, les habitudes de
-l'armée de Sambre-et-Meuse, où jadis il avait commencé sa réputation.
-Ces habitudes étaient d'autant plus vivement présentes en ce moment
-que, plus d'une fois, pendant les cinq ou six dernières postes, il avait
-reconnu les positions occupées jadis par cette armée, d'une gloire si
-pure. Quoique ce ne fut rien moins qu'un homme à imagination et à
-illusions, il se surprenait avec des souvenirs très vifs de 1794.
-
-«--Quelle différence de 94 à 183...! Grand Dieu! comme alors nous
-jurions haine à la royauté! Et de quel cœur! Les jeunes sous-officiers
-que S...[2] m'a tant recommandé de surveiller, c'était alors nous-mêmes!
-On se battait tous les jours, le métier était agréable.»
-
-Le général comte N... était assez bel homme. De soixante-cinq à
-soixante-six ans, élancé, maigre, droit, de fort bonne tenue.
-
-Il avait encore une très belle taille et quelques boucles bien soignées;
-des cheveux entre le blond et le gris donnaient de la grâce à une tête
-presque entièrement chauve.
-
-La physionomie annonçait un courage ferme et une grande résolution à
-obéir, mais la pensée était étrangère à ses traits.
-
-Cette tête plaisait moins au second regard, et semblait presque commune
-au troisième; on y entrevoyait comme un nuage de fausseté et, en
-cherchant bien, on discernait que l'Empire et sa servilité avaient
-passé par là.
-
-Heureux les héros morts avant 1804!
-
-Ces vieilles figures de l'armée de Sambre-et-Meuse s'étaient assouplies
-dans les antichambres des Tuileries et aux cérémonies de l'église
-Notre-Dame.
-
-Le comte X... avait vu le général Delmas exilé après ce dialogue célèbre:
-
-«--La belle cérémonie, Delmas! C'est vraiment superbe, dit l'Empereur,
-revenant de Notre-Dame.
-
-«--Oui, sire! il n'y manque que les deux millions d'hommes qui se sont
-fait tuer pour renverser ce que vous relevez.»
-
-Le lendemain, Delmas lui exilé, avec l'ordre de ne jamais approcher de
-Paris à moins de quarante lieues.
-
-Lorsque le valet de chambre annonça le baron Thérance, le général N...,
-qui avait mis son grand uniforme, se promenait dans sa chambre.
-
-En faveur du lecteur, comme disent les gens qui crient les discours du
-roi à l'ouverture de la session, nous allons donner quelques passages
-du dialogue des deux vieux généraux.
-
-Le baron Thérance entra en saluant gauchement. Il avait prés de six
-pieds, et la tournure d'un paysan franc-comtois.
-
-De plus, à la bataille de Hanau, où Napoléon dut percer les rangs de ses
-fidèles amis les Bavarois, pour rentrer en France, le colonel Thérance,
-qui couvrait avec son bataillon la célèbre batterie du général Drouot,
-reçut un coup de sabre qui lui partagea les deux joues et coupa une
-petite partie du nez.
-
-Tout cela avait été réparé tant bien que mal, mais il y paraissait
-beaucoup.
-
-Cette cicatrice énorme, sur une figure à l'état de mécontentement
-habituel, donnait au général une apparence fort militaire.
-
-À la guerre il avait été d'une bravoure admirable, mais avec le règne
-de Napoléon, son assurance avait pris fin.
-
-Sur le pavé de Nancy, il avait peur de tout, et des journaux plus que
-de toute autre chose; aussi parlait-il souvent de faire fusiller des
-avocats.
-
-Son cauchemar continuel était l'idée d'être exposé à la risée publique.
-Une plaisanterie plate dans un journal obscur qui complaît cent lecteurs,
-mettait hors de lui ce militaire si brave.
-
-Il avait un autre chagrin. À Nancy, personne ne faisait attention à ses
-épaulettes, si ce n'est les jeunes gens, pour les siffler.
-
-Il avait frotté ferme la jeunesse du pays lors de l'émeute de 183...
-et se voyait abhorré.
-
-Cet homme, autrefois si heureux, déploya sur une table les états de
-situation des troupes et des hôpitaux de sa division.
-
-Une bonne heure se passa en détails militaires. Le général interrogea
-le baron sur l'opinion des troupes, sur les sous-officiers. De là, à
-l'esprit public, il n'y avait qu'un pas. Mais il faut l'avouer, les
-réponses du digne commandant de la 25e division paraîtraient longues,
-si nous leur laissions toutes les grâces du style militaire. Nous nous
-contenterons de placer ici les conclusions que le comte, pair de France,
-tirait des propos pleins d'humeur du général de province.
-
-«--Voilà un homme qui est l'honneur même, se disait-il; il ne craint pas
-la mort, il se plaint même, et de tout son cœur, de l'absence du danger.
-Mais il est démoralisé, et, s'il avait à se battre contre une émeute,
-la peur des journaux du lendemain le rendrait fou.
-
-«--On me fait avaler des couleuvres toute la journée, répétait le baron.
-
-«--Ne dites pas cela trop haut, mon cher général; vingt officiers
-généraux, vos anciens, sollicitent votre place, et le maréchal veut
-qu'on soit content. Je vous rapporterai franchement, en bon camarade,
-un mot trop vif peut-être. Il y a huit jours, quand j'ai pris congé du
-ministre: _il n'y a qu'un nigaud, m'a-t-il dit, qui ne sache pas faire
-son nid dans un pays._
-
-«--Je voudrais y voir M. le maréchal, reprit le baron avec impatience,
-entre une noblesse riche, bien unie, qui nous méprise ouvertement et
-se moque de nous toute la journée, et des bourgeois menés par des
-prêtres, fins comme l'ambre, qui dirigent toutes les femmes un peu
-riches.
-
-De l'autre côté, tous les jeunes gens, non nobles, républicains enragés.
-Si mes yeux s'arrêtent par hasard sur l'un d'eux, il me présente une
-poire ou quelque autre emblème séditieux; jusqu'aux gamins même du
-collège.
-
-Si les jeunes gens m'aperçoivent à deux cents pas de mes sentinelles,
-ils me sifflent à outrance et puis ensuite, par lettre anonyme, ils
-m'offrent satisfaction avec des injures infamantes, si je n'accepte pas.
-
-Et la lettre anonyme contient un petit chiffon de papier avec le nom
-et l'adresse de celui qui écrit. Avez-vous ces choses-là à Paris? Pas
-plus tard qu'avant-hier, M. Ludovic Roller, un ex-officier très brave,
-dont le domestique a été tué par hasard lors des affaires du 3 avril,
-m'a offert de venir tirer le pistolet hors des limites de la division.
-Eh bien, cette insolence était hier l'entretien de toute la ville.
-
-«--On transmet la lettre au procureur du roi. Votre procureur du roi
-n'est-il pas énergique?
-
-«--Il a le diable au corps. C'est un parent du ministre, sûr de son
-avancement.
-
-J'ai eu la gaucherie d'aller lui montrer une lettre anonyme atroce que
-j'ai reçue il y a trois mois. Que voulez-vous que je fasse de ça? me
-dit-il avec insolence. C'est moi qui demanderais protection à mon
-général, si j'étais insulté ainsi, ou bien je me ferais justice.
-
-Quelquefois je suis tenté d'appliquer un coup de sabre à quelqu'un de
-ces pékins insolents.
-
-«--Adieu la place!
-
-«--Ah! si je pouvais les mitrailler! dit le général avec un gros soupir
-et en levant les yeux au ciel.
-
-«--Pour cela, à la bonne heure, répliqua le pair de France. Et votre
-préfet, M. Féron, ne fait-il pas connaître l'esprit public au ministre
-de l'Intérieur?
-
-«--Il écrivaille toute la journée, mais il crève de vanité et il est
-peureux comme une femme. J'ai beau lui dire: renvoyez la rivalité de
-préfet à général à des temps plus heureux; vous et moi sommes vilipendés
-toute la journée et par tout le monde. L'évêque se garde bien de vous
-rendre vos visites, la noblesse ne vient jamais à vos bals et ne vous
-engage pas aux siens. Si, d'après nos instructions, nous profitons de
-quelques relations d'affaires pour saluer un noble, il ne nous rend le
-salut que la première fois, jamais la seconde. La jeunesse républicaine
-nous siffle. Là-dessus, il me dit tout piqué: «Parlez pour vous, jamais
-on ne m'a «sifflé,» et il ne se passe pas de semaine où, s'il ose
-paraître dans la rue, à la nuit tombante, on ne le siffle à trois pas
-de distance.
-
-«--Mais êtes-vous sûr de cela, mon cher général? Le ministre, M. le
-comte de Vaize, m'a fait lire des lettres du préfet dans lesquelles il
-se présente comme à la veille d'être tout à fait réconcilié avec la
-noblesse. M. G..., le préfet de X..., chez lequel j'ai dîné avant-hier,
-l'est passablement avec la sienne.
-
-«--Parbleu, je le crois bien. G... est prêtre. C'est un homme adroit,
-habile, un excellent préfet qui vole 30 ou 40.000 francs par an, et
-cela le fait estimer dans son département.
-
-Quant à notre ministre, permettez que je fasse appeler le capitaine
-Blessin, vous savez?
-
-«--C'est, si je ne me trompe, l'observateur envoyé dans le 107e pour
-rendre raison de l'esprit la garnison.
-
-«--Précisément, pour ne pas le brûler dans son régiment, je ne le
-reçois jamais.»
-
-Le capitaine Blessin fut appelé. En le voyant entrer, aussitôt le baron
-Thérance passa dans une autre pièce.
-
-Le capitaine confirma par vingt faits particuliers les doléances du
-pauvre baron.
-
-«--Dans cette maudite ville, dévots comme jeunesse, tout le monde enfin,
-se moque du préfet et du général. Si l'on écrit là-dessus un peu
-nettement au maréchal, il répond qu'on manque de zèle. Les prêtres mènent
-la noblesse comme les servantes, comme tout ce qui n'est pas républicain.
-
-Il y a le café Mouton, où se rassemblent les jeunes gens; c'est un
-véritable club.
-
-Si quatre ou cinq soldats passent devant, on crie: «Vive la ligne!» si
-un sous-officier paraît, on le salue, on lui parle, on veut le régaler.
-
-Si c'est, au contraire, un officier attaché au gouvernement, moi, par
-exemple, il n'y a pas d'insultes indirectes qu'il ne faille subir.
-
-Et dire que c'est un officier blessé à Brienne et à Waterloo qui est
-obligé d'éviter les pékins.
-
-«--Depuis les Glorieuses, il n'y a plus de pékins, dit le comte V...
-avec amertume. Faisons trêve à tout ce qui est personnel.»
-
-Il rappela le baron Thérance el ordonna au capitaine Blessin de rester.
-
-«Quels sont les meneurs ici?» demanda-t-il.
-
-Le général répondit:
-
-«--MM. de Pointcarré et de Puy-Laurens sont les chefs apparents, et une
-espèce d'intrigant qu'on appelle le docteur Dupoirier; c'est le premier
-médecin de la ville. Le prêtre Olive mène toutes les femmes pieuses,
-depuis la plus jolie jusqu'à la plus laide. Cela est réglé comme un
-papier de musique. Voyez si, au dîner que le préfet nous donnera, il
-y aura un seul invité hors des administrateurs payés. Informez-vous si
-un seul de ceux qui ne sont pas nobles est admis chez Mme d'Hocquincourt
-ou chez Mme de Puy-Laurens.
-
-«--Quelles sont ces dames?
-
-«--C'est de la noblesse riche. Mme d'Hocquincourt est la plus jolie
-femme de la ville. Il y a aussi les maisons de Puy-Laurens, de Marcilly,
-où M. l'évêque est reçu comme un général en chef; et du diable si jamais
-un seul d'entre nous y met le nez.
-
-Savez-vous où M. le Préfet passe ses soirées? Chez une épicière, Mme
-Berchu; le salon est dans l'arrière-boutique. Ah! voilà ce qu'il n'écrit
-pas au ministre.
-
-Enfin, il n'est pas jusqu'à Mme Grandet...
-
-«--Quelle Mme Grandet?
-
-«--La receveuse générale. Une femme riche et fort jolie.
-
-«--Comment? Serait-ce Mme Grandet, de Paris. Mme Grandet de la place de
-la Madeleine?
-
-«--Précisément. Elle passe ici plusieurs mois et mène le plus grand
-train. Elle nous reçoit bien le dimanche, mais en nous invitant chaque
-fois.»
-
-La physionomie du général N... avait changé depuis qu'il était question
-de Mme Grandet.
-
-«--Et quel est l'amant de Mme Grandet? dit-il.
-
-«--Aucun, mon général, aucun. Pas le plus petit soupçon sur sa vertu.
-Elle aussi se confesse au grand vicaire Olive. Cent vingt mille livres
-de rente et pas encore vingt-six ans!»
-
-Le comte N... eut beaucoup de peine à renvoyer le baron Thérance qui
-trouvait du soulagement à ouvrir son cœur. Il se promit bien de ne lui
-jamais parler que de choses militaires.
-
-
-[Footnote 1: C'est un républicain qui parle. (Note de Beyle).]
-
-[Footnote 2: Soult, le maréchal. Le nom est biffé dans le texte.]
-
-
-* * *
-
-
-Ce fut sur les huit heures et demie du matin, le 24 de mars 183...,
-et par un temps sombre et froid, que le 27e régiment de lanciers fit
-son entrée à Nancy. Il était précédé par un corps de musique magnifique
-et qui eut le plus grand succès auprès des bourgeois et des grisettes de
-l'endroit. Trente-deux trompettes, vêtus de rouge et montés sur des
-chevaux blancs, sonnaient à tout rompre. Bien plus, les six trompettes
-formant le premier rang, étaient des nègres, et le trompette-major avait
-près de sept pieds. Nancy parut atroce à Lucien. La saleté, la pauvreté,
-la mesquinerie semblaient y avoir élu domicile. Les rues étroites, mal
-pavées, formées d'angles et de recoins, n'avaient de remarquable qu'un
-sale ruisseau, où coulait avec peine une eau boueuse qui semblait une
-décoction d'ordures. Le cheval du lancier qui marchait à la droite de
-Lucien fit un écart qui couvrit de cette eau noire et puante la rosse
-que le lieutenant-colonel lui avait fait donner. Notre héros remarqua
-que ce petit accident était un grand sujet de joie pour ceux de ses
-nouveaux camarades qui avaient été à portée de le voir.
-
-La vue de ces sourires qui voulaient être malins, coupa les ailes à
-l'imagination de Lucien.
-
-«--Il faudra avoir un duel et il vaut mieux l'engager tout de suite
-pour avoir plus vite la paix. Où trouver un témoin?»
-
-En levant les yeux, il vit une vaste maison moins disgracieuse que
-celles devant lesquelles le régiment avait passé jusque-là. Au milieu
-d'un grand mur blanc, il y avait une persienne peinte en vert perroquet.
-
-«--Quel choix de couleurs voyantes ont ces marauds de provinciaux!»
-
-Il se confirmait dans cette idée, lorsque la persienne vert perroquet
-s'entr'ouvrit, et une jeune femme blonde, à l'air simple et un peu
-dédaigneux, parut. Elle venait voir passer le régiment.
-
-L'arrivée d'un régiment est un grand événement en province.
-
-Les maisons de Nancy, la boue noire, les duels, le lieutenant-colonel,
-le mauvais pavé qui faisait glisser la rosse qu'on lui avait donnée,
-peut-être exprès, tout disparut.
-
-Lucien, cherchant à deviner quelque chose sur cette jeune femme qui
-regardait, à demi cachée par le rideau, ne put arriver à une autre
-conclusion, sinon qu'elle avait vingt-quatre à vingt-cinq ans, et des
-yeux trop grands.
-
-Du reste, était-ce de l'ironie, ou une certaine disposition à ne rien
-voir avec sang-froid, qui donnait à ces yeux une physionomie si
-particulière? Le second escadron se remit en mouvement tout à coup;
-Lucien, tout en regardant la dame, donna un coup d'éperon à son cheval
-qui glissa et le jeta par terre. Il se releva, donna un grand coup du
-fourreau de son sabre à la rosse, et sauta en selle. L'éclat de rire fut
-général. La dame aux cheveux cendrés souriait encore quand déjà il était
-remonté.
-
-«--Quoique ça, c'est un bon lapin,» dit un vieux maréchal des logis à
-moustache blanche.
-
-«--Jamais cette rosse n'a été mieux montée,» dit un lancier.
-
-Lucien était rouge et affectait une mine simple.
-
-À peine le régiment fut-il à la caserne, et le service réglé, que Lucien
-courut à la poste aux chevaux au grand trot.
-
-«--Monsieur, dit-il au maître de poste, je suis officier, comme vous
-voyez, et je n'ai pas de cheval; cette rosse qu'on m'a prêtée au
-régiment, peut-être pour se moquer de moi, m'a déjà jeté par terre,
-comme vous voyez encore, ajouta-t-il en soupirant et regardant des
-vestiges de boue qui, ayant séché, blanchissaient son uniforme au-dessus
-du bras gauche. En un mot, monsieur, avez-vous un cheval passable, ou
-connaissez-vous un cheval passable à vendre dans la ville? Il me le
-faut à l'instant.
-
-«--Parbleu, monsieur, voilà une belle occasion pour vous mettre dedans.
-C'est pourtant ce que je ne ferai pas» dit M. Bouchard, le maître de
-poste: et il regardait ce jeune monsieur élégant pourvoir de combien de
-louis il pourrait surcharger le prix du cheval à vendre.
-
-«--Vous êtes officier, monsieur; je me permettrai de vous demander si
-vous avez fait la guerre?»
-
-À cette question qui pouvait être une plaisanterie, la physionomie
-ouverte de Lucien changea rapidement.
-
-«--Il ne s'agit pas de savoir si j'ai fait la guerre, monsieur le maître
-de poste, mais si vous avez un cheval à vendre.» Cela fut dit d'un ton
-ferme et hautain.
-
-«--Monsieur, reprit Bouchard d'un ton mielleux et comme si rien ne
-s'était passé entre eux, j'ai été plusieurs années brigadier et ensuite
-maréchal des logis aux cuirassiers, blessé à Waterloo dans l'exercice
-de ces fonctions; c'est pourquoi je parlais guerre.
-
-Quant aux chevaux, les miens sont des bidets de dix ou douze louis,
-peu dignes d'un officier bien mis et requinqué comme vous; bons tout
-au plus à faire une course. De vrais bidets, quoi!
-
-Mais si vous savez manier un cheval, notre jeune préfet, M. Féron, a
-votre affaire. Cheval anglais, vendu par un vieillard qui habile le pays
-et bien connu des amateurs; jarret superbe, épaules admirables, valeur
-trois mille francs, lequel n'a jeté par terre M. Féron que quatre fois,
-par la grande raison que ledit préfet n'a osé le monter que quatre fois.
-La dernière chute eut lieu en passant la revue de la garde nationale,
-composée en partie de vieux troupiers; moi, par exemple, maréchal des
-logis.......
-
-«--Marchons, monsieur, reprit Lucien avec humeur. Je l'achète à
-l'instant.»
-
-Le ton décidé de Lucien sur le prix de trois mille francs et sa fermeté
-à lui couper la parole, enlevèrent l'ancien sous-officier.
-
-«--Marchons, mon lieutenant,» dit-il avec tout le respect désirable, et
-il se mit à suivre à pied la rosse dont Lucien n'était pas descendu.
-
-Il faillit aller chercher la préfecture. Elle était dans un coin reculé
-de la ville, vers le magasin à poudre, à cinq minutes de la partie
-habitée.
-
-C'était un ancien couvent, fort bien arrangé par un des derniers préfets
-de l'Empire.
-
-Le pavillon habité par le préfet était entouré d'un jardin anglais.
-
-Ces messieurs arrivèrent à une porte en fer.
-
-Des entresols où étaient les bureaux, on les renvoya à une autre porte
-à colonnes et conduisant à un premier étage magnifique où logeait
-M. Féron.
-
-M. Bouchard sonna; on fut longtemps sans répondre.
-
-À la fin, un valet de chambre fort affairé et très élégant parut et les
-fit entrer dans un salon mal en ordre; il est vrai qu'il n'était qu'une
-heure.
-
-Le valet de chambre répétait les phrases habituelles, d'une insolence
-administrative, sur les difficultés de voir M. le préfet, et Lucien
-allait se fâcher, lorsque M. Bouchard en vint aux mots sacramentels:
-
-«--Nous venons pour une _affaire d'argent_ qui intéresse M. le préfet.»
-
-L'importance du valet parut se scandaliser, mais il ne remuait pas.
-
-«--Hé, pardieu, c'est pour vous faire vendre votre _Lara_ qui jette si
-bien par terre votre M. le préfet,» ajouta l'ancien maréchal des logis.
-
-À ce mot, le valet de chambre prit la fuite, en priant ces messieurs
-d'attendre.
-
-Après dix minutes, Lucien vit s'avancer gravement un jeune homme de
-quatre pieds et demi de haut, l'air à la fois timide et pédant. Il
-semblait porter avec respect une belle chevelure tellement blonde,
-qu'elle en était sans couleur.
-
-Ces cheveux, d'une finesse extrême et tenus beaucoup trop longs, étaient
-partagés au sommet du front par une raie parfaitement tracée et qui
-divisait la tête en deux parties égales, à l'allemande.
-
-À l'aspect de cette figure qui prétendait à la fois à la grâce et à la
-majesté, la colère de Lucien disparut, une envie de rire folle la
-remplaça et sa grande affaire fut de ne pas éclater.
-
-Il y eut un silence.
-
-M. Féron, flatté de l'effet produit, et sur un militaire encore, demanda
-à Lucien ce qu'il y avait pour son service; mais ce mot fut lancé en
-grasseyant et d'un ton à se faire répondre une impertinence.
-
-«--Monsieur, dit-il en regardant la robe de chambre unique dans laquelle
-le jeune préfet se drapait, on dit que vous avez un cheval à vendre; je
-désire le voir, je l'essaie un quart d'heure et je le paye comptant.
-
-«--Les affaires urgentes et graves dont je suis accablé, répondit le
-préfet, comme récitant une leçon apprise par cœur, m'ont, je le crains
-bien, rendu coupable d'impolitesse. J'ai lieu de craindre que vous n'ayez
-attendu. Ce serait bien coupable à moi,--et il se confondit en excuses.
-
-«--Je respecte, comme je le dois, les occupations nombreuses de Monsieur
-le préfet. Je désire voir seulement le cheval et l'essayer en présence
-du «groom» de Monsieur le préfet.»
-
-La supposition polie qui lui donnait un groom, fit beaucoup de plaisir
-au jeune magistrat.
-
-«--La bête est anglaise, lion demi-sang bien prouvé, mais je dois avouer
-qu'elle n'est soignée dans ce moment que par un domestique français.»
-
-Les ordres donnés, le jeune magistrat salua Lucien en grasseyant, et
-rentra dans ses appartements.
-
-«--Et dire qu'un gringalet de ce calibre-là nous passera en revue
-dimanche, s'écria Bouchard comme se parlant à lui-même. Cela ne fait-il
-pas suer?»
-
-À peine le cheval anglais fut-il hors de l'écurie, d'où la pauvre bête
-ne sortait que trop rarement à son gré, qu'il se mit à galoper, à faire
-les sauts les plus singuliers, s'élançant de terre les quatre pieds à
-la fois, la tête en l'air, comme pour grimper sur les platanes qui
-entouraient la cour de la préfecture.
-
-«--La bête n'est pas mal, dit Bouchard en se rapprochant d'un air
-sournois, mais depuis huit jours M. le préfet ni son valet de chambre
-ne l'ont fait sortir, et peut-être il ne serait pas prudent...»
-
-Lucien fut frappé de la joie contenue qui brillait dans le regard du
-maître de poste. Il eut toutes les peines du monde à monter à cheval,
-puis à le maîtriser.
-
-Il partit an galop, mais sut bientôt le radoucir au trot. Emporté par
-la beauté et la vigueur de ses allures, il ne se fit pas scrupule de
-faire attendre le maître de poste goguenard. Il ne revint qu'une
-demi-heure après et trouva le domestique tout effrayé de ce retard.
-Quant à M. Bouchard, il s'attendait bien avoir revenir le cheval tout
-seul; il examina de près l'uniforme de Lucien, mais ne put y découvrir
-aucun mauvais symptôme de chute. Le marché fut bientôt conclu.
-
-«--Vous voyez que je ne me laisse jeter par terre qu'une fois par jour,
-dit Lucien; ce qui me désole, c'est que ma première chute a eu lieu
-précisément sous ces fenêtres aux persiennes vertes que vous voyez
-là-bas... à cette espèce d'hôtel.
-
-«--Ah! dans la rue de la Pompe, répondit Bouchard. Il y avait une jolie
-dame à l'une de ces fenêtres.
-
-«--Oui, monsieur, elle a ri de mon malheur. Il est fort désagréable
-de débuter ainsi dans une garnison, et dans une première garnison,
-encore. Vous qui avez été militaire, vous comprenez cela. Connaissez-vous
-cette dame?
-
-«--C'est Mme de Chasteller, une veuve qui a des millions; la fille de
-M. le marquis de Pointcarré, un de nos _ultra._ Ils sont venus bouder
-ici depuis les journées de Juillet, et, ajouta Bouchard en baissant la
-voix, il est en grande correspondance avec Charles X. Le fameux docteur
-Dupoirier, le médecin du pays, est son bras droit, ou plutôt, M.
-Dupoirier, qui est une fine mouche, mène en laisse tant M. de Pointcarré
-que M. de Puy-Laurens, l'autre commissaire, au nom de Prague... Car l'on
-conspire ici, et ouvertement encore. Il y a aussi l'abbé Olive, qui est
-un espion.
-
-«--Mais, mon cher monsieur, dit Lucien en riant, je ne m'oppose pas à ce
-que M. l'abbé Olive soit un espion; tant d'autres le sont bien. Dites-moi
-un peu ce que c'est que cette jolie femme, Mme de Chasteller?
-
-«--Ah! cette jolie femme qui a ri quand vous êtes tombé de cheval? Elle
-en a vu bien d'autres monter et tomber de cheval! Elle est veuve d'un
-des généraux de brigade, attachés à la personne de Charles X. Il
-était grand chambellan ou aide de camp, un grand seigneur enfin, qui,
-après les Journées, est venu mourir ici de peur. Il croyait toujours que
-le peuple était dans les rues. Mais bon enfant, quoique ça, point
-insolent, au contraire. Quand il arrivait de certains courriers de
-Paris, il voulait qu'il y eut toujours des chevaux réservés pour lui à
-la poste, et il payait bien. Il faut que vous sachiez qu'il n'y a que
-dix-neuf lieues d'ici au Rhin. Il avait de fières peurs...
-
-«--Et sa veuve? dit Lucien.
-
-«--Elle avait un hôtel dans le faubourg Saint-Germain, dans une rue qui
-s'appelle de Babylone. Quel nom! Vous devez connaître ça, vous,
-monsieur. Elle a quatre-vingt mille livres de rentes en 3 p. 100. C'est
-la plus jolie de ces dames du haut ton, c'est-à-dire avec Mme
-d'Hocquincourt, qui est aussi jolie qu'elle. Mme de Chasteller est
-toujours triste, elle se meurt d'ennui...
-
-Mme d'Hocquincourt est bien plus gaie et a beaucoup plus d'esprit. Elle
-mène son mari par le bout du nez, et change d'amants sans se gêner.
-
-Maintenant, c'est M. d'Antin qui se ruine avec elle; sans cesse je lui
-fournis des chevaux pour des parties de plaisir dans les bois de
-Bureviller que vous voyez là-bas, au bout de la plaine. Un joli endroit.
-Là se trouve le café du _Chasseur vert._ C'est le Tivoli de l'endroit.»
-
-Lucien fit faire un mouvement à son cheval qui alarma le bavard. Il lui
-sembla voir échapper sa victime, et quelle victime encore, un beau jeune
-homme de Paris, riche et généreux!
-
-«--Chaque semaine, cette jolie femme aux cheveux blonds, qui a ri un peu
-en vous voyant tomber de cheval, on plutôt quand votre cheval est tombé,
-ce qui est bien différent, cette dame, chaque semaine, pour ainsi dire,
-refuse une proposition de mariage.
-
-M. de Blancet, son cousin, le comte Ludwig Roller, M. de Goëllo, s'y
-sont cassé le nez. Pas si bête de se marier en province.
-
-Pour se désennuyer, elle a pris bravement M. Thomas de Busant de Sicile,
-le lieutenant-colonel du 20e régiment de hussards que vous venez
-remplacer dans notre garnison. Celui-là lui faisait une cour serrée.
-Il ne bougeait pas de chez elle; il est vrai qu'il était de fort bonne
-maison.
-
-Car les dames de notre ville n'aiment pas déroger; elles sont sévères en
-diable sur ce point, et, il faut que je vous le dise, mon cher monsieur,
-avec tout le respect que je vous dois, moi qui n'ai été que sous-officier
-de cuirassiers, quoique, à la vérité, j'aie fait dix campagnes en dix
-ans, je doute que cette veuve de M. de Chasteller, un général de
-brigade, et qui vient d'avoir pour amant un lieutenant-colonel, voulût
-agréer les hommages d'un simple sous-lieutenant--si aimable qu'il fût.
-Le mérite n'est pas grand'chose dans ce pays-ci; c'est le rang qu'on a
-et la noblesse, qui font tout.
-
-«--En ce cas, je suis _frais_, pensa Lucien. Adieu, monsieur, dit-il à
-Bouchard en mettant son cheval au trot. J'enverrai un lancier prendre
-la rosse dans votre écurie.»
-
-
-* * *
-
-
-Lucien alla voir le colonel Filloteau et s'informa des petits devoirs
-de convenance que devait remplir, un premier jour, un sous-lieutenant
-arrivant au régiment. Il alla faire deux ou trois visites, et ce signe
-d'une éducation parfaite eut tout le succès désirable.
-
-À peine libre, il revint passer sous les fenêtres de Mme de Chasteller,
-dans la rue de la Pompe. Quelques appels de bride invisibles donnèrent
-au cheval du préfet, étonné de l'insolence de son cavalier, des petits
-mouvements d'impatience charmants pour les connaisseurs. Mais en vain
-Lucien se tenait immobile en selle, et même un peu raide, les persiennes
-restèrent fermées. Il reconnut parfaitement la fenêtre d'où l'on avait
-ri en le voyant tomber. Elle était assez petite et appartenait au
-premier étage d'une assez grande maison qui avait une porte avec grille
-de fer donnant sur une rue voisine nommée des Vieux-Jésuites.
-
-Au-dessus de la porte de cette sorte d'hôtel il lut en lettres d'or,
-sur un marbre noirâtre:
-
-_Hôtel de Pointcarré_
-
-«--Au diable la provinciale! se dit Lucien. Où est la promenade de
-cette sotte ville?»
-
-En moins de trois quarts d'heure, grâce au trot de son cheval, il fit
-le tour de Nancy et de ses chefs-d'œuvre.
-
-Il n'aperçut d'autre promenade qu'une longue place traversée aux deux
-bouts de fossés puants, charriant les immondices de la ville, et où
-végétait mal une centaine de petits tilleuls rabougris et soigneusement
-taillés en éventail.
-
-«--Peut-on se figurer rien au monde de plus maussade!», pensait Lucien,
-le cœur serré par tant de laideur.
-
-Il y avait pourtant de l'ingratitude dans ce sentiment de dégoût
-profond; car pendant sa promenade il avait été remarqué par Mmes
-d'Hocquincourt, de Puy-Laurens, et même Mlle Berchu, la reine des
-beautés bourgeoises.
-
-«--Maman, maman, s'était-elle écriée en apercevant le cheval du préfet,
-célèbre dans toute la ville, c'est _Lara_, à M. le préfet. Mais cette
-fois le cavalier n'a pas peur.
-
-«--Il faut que ce soit un jeune homme bien riche,» avait dit Mme Berchu,
-et cette idée avait bientôt absorbé l'attention de la mère et de la
-fille.
-
-Ce même jour, toute la société noble de Nancy se trouvait à dîner chez
-Mme d'Hocquincourt: on célébrait la fête d'une des princesses exilées.
-
-À côté d'une dizaine d'imbéciles, amoureux du passé et craignant
-l'avenir, il y avait sept ou huit anciens officiers de la garde de
-Charles X, licenciés après les journées de Juillet.
-
-Ces jeunes gens, pleins de feu, aimant la guerre par-dessus tout, se
-croyaient obligés de bouder et ne s'amusaient guère. Ce genre de vie
-ne les rendait pas bien indulgents pour les jeunes officiers de l'armée,
-et cette envie se trahissait par un mépris affecté.
-
-Sans s'en douter, Lucien, passant deux fois devant l'hôtel
-d'Hocquincourt, fut examiné et jugé de pied en cap par tout ce qu'il y
-avait de plus pur à Nancy, soit du côté de la naissance, soit par les
-bons principes.
-
-«--Le cheval de ce pauvre petit préfet doit être bien étonné de se voir
-monter avec hardiesse, dit M. d'Antin, l'ami de Mme d'Hocquincourt.
-
-«--Ce petit jeune homme n'est pas... élégant à cheval, mais il monte
-bien, dit M. de Wassignies.
-
-«--C'est apparemment un de ces garçons tapissiers ou fabricants de
-chandelles, qui s'appellent des héros de Juillet, dit M. de Goëllo, un
-grand jeune homme blond, mais sec et pincé, et déjà couvert de rides.
-
-«--Que vous êtes arriéré, mon pauvre Goëllo, dit Mme de Puy-Laurens,
-l'esprit du pays. Les pauvres Juillet ne sont plus à la mode depuis
-longtemps; ce sera le fils de quelque député ventru et vendu.
-
-«--D'un de ces éloquents personnages qui, placés en droite ligne
-derrière le dos du ministre, crient chut! ou éclatent de rire à propos
-d'un amendement sur les vivres des forçats, au signal que leur donne le
-dos du ministre.»
-
-C'était l'élégant M. de Lanfort, l'ami de Mme de Puy-Laurens, qui, par
-cette belle phrase, développait la pensée de son amie.
-
-«--Il aura loué pour quinze jours le cheval du préfet, avec la haute
-paye que le papa reçoit du château, dit M. de Sanréal.
-
-«--Il est raide et affecté. Que son cheval fasse une pointe un peu
-sèche, et il est par terre, observa quelqu'un.
-
-«--Et ce serait pour la seconde fois de la journée, cria M. de Sanréal,
-de l'air triomphant d'un sot peu accoutumé à être écouté et qui a un
-fait curieux à dire.»
-
-C'était le gentilhomme le plus riche et le plus épais du pays. Il eut
-le plaisir rare pour lui de voir tous les yeux se tourner vers les
-siens, et ne manqua pas de se faire longtemps prier avant de raconter
-l'histoire de la chute de Lucien.
-
-«--Vous aurez beau dire, s'écria Mme d'Hocquincourt, comme Lucien
-passait une troisième fois sous ses fenêtres, c'est un homme charmant,
-et, si je n'étais pas en puissance de mari, je l'enverrais inviter
-prendre du café chez moi.»
-
-M. d'Hocquincourt crut cette idée sérieuse, et sa figure douce et
-pieuse en pâlit d'effroi.
-
-«--Mais, ma chère, un homme sans naissance! dit-il à sa belle moitié.
-
-«--Allons, je vous en fais le sacrifice, répondit-elle en se moquant
-et lui serrant la main tendrement. Et vous, homme puissant et
-savant,--en se tournant vers Sanréal,--de qui tenez-vous cette histoire
-de chute?
-
-«--Rien que du docteur Dupoirier, dit Sanréal, piqué de cette
-plaisanterie sur l'épaisseur de sa taille; rien que du docteur Dupoirier
-qui se trouvait chez Mme de Chasteller, précisément à l'instant où ce
-héros de votre imagination a pris par terre la mesure d'un pot.
-
-«--Vous n'êtes pas envieux du tout. Est-ce sa faute s'il n'est pas
-fait sur le modèle de Bacchus revenant des Indes? Attendez qu'il ait
-vingt ans de plus, et vous pourrez lutter de grâces avec lui.»
-
-Le lendemain, le régiment fut réuni et le colonel Malher fit reconnaître
-Leuwen et sa qualité de sous-lieutenant.
-
-À la fin de la parade, à peine rentré chez lui, les trente-six trompettes
-vinrent sous ses fenêtres lui donner une aubade. Lucien se tira fort
-bien de toutes ces cérémonies, plus nécessaires qu'amusantes. Par
-exemple, le colonel Malher, en lui donnant l'accolade devant le front du
-régiment, avança mal son cheval qui, au moment de l'embrassade, s'éloigna
-un peu de celui de Leuwen.
-
-Lucien montait le fameux cheval anglais et, par un mouvement léger de la
-bride et des jambes, fit suivre à sa monture le meme mouvement.
-
-«--Et ils disent que ces anglais n'ont point de bouche, dit le maréchal
-des logis La Rose; ce blanc-bec sait au moins se tenir; on voit qu'il
-s'est préparé à entrer au régiment.»
-
-Mais, en manœuvrant pour suivre le cheval du colonel, la lèvre de Lucien
-trahit à son insu un peu d'ironie.
-
-«--_Fichu républicain de malheur, je te revaudrai cela!_» pensa le
-colonel. Et, sans s'en douter, Leuwen eut un ennemi placé de façon à lui
-faire beaucoup de mal.
-
-
-* * *
-
-
-Le lendemain matin, Lucien prit un appartement sur la Grande Place, chez
-M. Bonnard, le marchand de blé, et, le soir, il sut par celui-ci, qui
-le tenait de la cantinière elle-même, laquelle fournissait l'eau-de-vie
-de la table des sous-officiers, que le colonel Filloteau s'était
-déclaré son protecteur, et l'avait défendu contre certaines insinuations
-peu bienveillantes du colonel Mailler de Saint-Mégrin.
-
-L'âme de Lucien était aigrie; tout y contribuait.
-
-La laideur de la ville, l'aspect des cafés sales et remplis d'officiers
-portant le même uniforme que lui, et, parmi tant de figures, pas une
-seule qui montrât, non pas de la bienveillance, mais tout simplement
-celle urbanité que l'on voit à Paris, chez tout le monde.
-
-Il alla voir le colonel Filloteau, mais ce n'était plus l'homme avec
-lequel il avait voyagé; Filloteau l'avait défendu, et pour le lui faire
-sentir, prit avec lui un ton d'importance et de protection grossière
-qui mit le comble à la mauvaise humeur de notre héros.
-
-«--Quoi! se disait-il, être protégé par cet homme dont je ne voudrais
-pas pour domestique!»
-
-Le logement qu'il avait choisi avait été occupé, avant lui, par M.
-Thomas de Busant de Sicile, lieutenant-colonel du régiment de hussards
-qui venait de quitter Nancy. Sans s'en douter, Lucien commit en cela
-une inconvenance grave qui choqua beaucoup de ses nouveaux camarades:
-un sous-lieutenant prendre ainsi d'emblée l'appartement d'un colonel!
-
-M. Bonnard lui conseilla d'aller faire sa provision de liqueurs chez
-Mme Berchu; sans le digne marchand de blé, jamais il n'eût eu cette
-idée si simple, qu'un sous-lieutenant qui passe pour être riche et
-qui débute au régiment, doit briller par sa provision de liqueurs.
-
-«--C'est Mme Berchu, monsieur, qui a une si jolie fille, Mlle Sylviane;
-c'est chez elle que le colonel de Busant se fournissait.
-
-C'est cette belle boutique que vous voyez là-bas, auprès des cafés.
-Cherchez un prétexte, en marchandant, pour parler à Mlle Sylviane.
-
-C'est notre beauté, à nous autres, ajouta-t-il d'un
-ton sérieux qui allait bien mal à sa grosse figure.
-
-À l'honnêteté près qu'elle possède, et que les autres n'ont pas, elle
-peut fort bien soutenir la comparaison avec Mme d'Hocquincourt, de
-Chasteller, de Puy-Laurens.»
-
-M. Bonnard était l'oncle de M. Gauthier, chef des républicains du pays,
-sans quoi il n'eût pas donné dans ces réflexions méchantes.
-
-Les jeunes rédacteurs de l'_Aurore_, le journal républicain de la
-Lorraine, venaient bavarder chez lui autour d'un bol de punch.
-
-Éclairé par M. Bonnard, Lucien reprit son sabre et son colback, et
-alla chez Mme Berchu où il acheta une caisse de kirschwasser, puis une
-caisse d'eau-de-vie de Cognac, puis une caisse de rhum portant la date
-de 1810.
-
-Tout cela avec un air de nonchalance et d'indifférence pour les prix,
-destiné à frapper Mlle Sylviane.
-
-Il vit avec plaisir que ces grâces, dignes d'un colonel du Gymnase, ne
-manquaient pas absolument leur effet.
-
-La vertueuse Sylviane Berchu était accourue; elle avait vu par le
-vasistas pratiqué au plancher de sa chambre, située au-dessus de la
-boutique, que cet acheteur qui faisait remuer tout le magasin, n'était
-autre que le jeune officier qui, la veille, s'était montré sur Lara,
-à M. le Préfet.
-
-Cette reine des beautés bourgeoises daigna écouter quelques mots polis
-que lui adressa Lucien.
-
-«--Elle est belle, à la vérité, mais pas pour moi, se dit-il. C'est une
-statue de Junon, copiée d'après l'antique, par un artiste moderne; les
-finesses et la simplicité y manquent, les formes sont massives, mais il
-y a de la fraîcheur allemande.
-
-De grosses mains, de gros pieds, des traits réguliers, et force
-minauderie; tout cela cache mal une fierté trop visible. Et ces gens-là
-sont outrés de la fierté des dames de bonne compagnie!»
-
-Tel fut le genre d'admiration que lui inspira Mlle Sylviane, la beauté
-de Nancy, et, en sortant de chez elle, la petite ville lui sembla encore
-plus maussade.
-
-Il suivait tout pensif ces trois caisses de _spiritueux_, comme disait
-Mlle Berchu, et cherchait un prétexte honnête pour en faire porter une
-ou deux chez le colonel Filloteau.
-
-La soirée fut terrible; le temps était couvert, et il faisait un petit
-vent du nord froid et perçant.
-
-Lucien était en uniforme, car il avait appris, parmi tant de devoirs à
-remplir, qu'il ne fallait pas se permettre une redingote bourgeoise sans
-une permission spéciale du colonel.
-
-Sa ressource fut d'aller se promener à pied dans les rues sales de cette
-ville, et de s'entendre crier. «Qui vive!» avec insolence à tous les
-cent pas. Il chercha une boutique de librairie, mais ne put en trouver.
-
-Il n'aperçut des livres que dans un seul magasin, et se hâta d'y entrer;
-c'était la _Journée du chrétien_ exposée en vente chez un marchand de
-fromages, vers une des portes de la ville. Il regardait les cafés à
-travers les vitres ternies par la vapeur des respirations, mais il ne
-put prendre sur lui d'y entrer; il se figurait une odeur intolérable.
-
-Il entendait rire, et pour la première fois de sa vie, il fut envieux.
-
-Il lit, durant cette soirée, de profondes réflexions sur les formes de
-gouvernement, sur les avantages qui étaient à désirer dans la vie.
-
-«--Si au moins il y avait un spectacle, je ferais la cour à une
-chanteuse, de la trouverais peut-être d'une amabilité moins lourde que
-Mlle Sylviane, et au moins elle ne chercherait pas à m'épouser.»
-
-Jamais il ne s'était autant ennuyé et n'avait vu l'avenir sous d'aussi
-noirs aspects.
-
-Le lendemain matin, le colonel Filloteau passa devant son logement et
-vit, à la porte, Nicolas, le lancier qu'il lui avait donné pour soigner
-son cheval.
-
-«--Eh bien! qu'est-ce que tu dis du lieutenant? lui demanda-t-il.
-
-«--Bon garçon, colonel, mais pas gai.»
-
-Filloteau monta.
-
-«--Je viens pour l'inspection de votre quartier, mon cher camarade, car
-je vous sers d'oncle, comme on disait dans Berchiny, quand j'y étais
-brigadier, avant l'Egypte, ma foi, car je fus maréchal des logis
-à Aboukir, sous Murat, et sous-lieutenant quinze jours après.»
-
-Au mot d'oncle, Lucien avait tressailli; il se remit bientôt.
-
-«--Eh bien, mon cher oncle, reprit-il avec gaîté, trop honoré du
-titre. J'ai ici en visite trois respectables parentes que je veux avoir
-l'honneur de vous présenter. Ce sont ces trois caisses, la veuve
-kirschwasser, de la Forêt-Noire...
-
-«--Je la retiens pour moi, dit le Filloteau avec un gros rire, et,
-s'approchant de la caisse ouverte, il y prit un cruchon.
-
-«--Je n'ai pas eu de peine à amener le prétexte, pensa Lucien. Mais,
-colonel, cette respectable parente a juré de ne se séparer jamais de
-sa sœur, Mlle Cognac, de 1810, entendez-vous?
-
-«--Parbleu, vous êtes un bon garçon, s'écria Filloteau, comme attendri,
-et je dois remercier mon ami Déverloy de m'avoir fait faire votre
-connaissance.
-
-Mais parlons d'affaires; je suis venu ici pour ça, ajouta-t-il avec une
-sorte de mystère et en se jetant pesamment sur un canapé qui gémit. Vous
-faites de la dépense. Trois chevaux en trois jours! Je ne critique pas
-cela. Bien, très bien. Mais que vont dire ceux de vos camarades qui n'en
-ont qu'un, de cheval, et encore celui-là sur trois jambes!
-
-Savez-vous ce qu'ils diront?
-
-Ils vous appelleront républicain, et c'est par là, fit-il finement, que
-le bât vous blesse!
-
-Voulez-vous la réponse? Un beau portrait de Louis-Philippe, à cheval,
-dans un beau cadre d'or, que vous placerez là, au-dessus de la commode,
-à la place d'honneur.
-
-Sur quoi, bien du plaisir, honneur.»
-
-Il se leva avec peine du canapé.
-
-«--À bon entendeur, un mot suffit, et vous ne m'avez pas l'air gauche.
-Nicolas! Nicolas! appelle un de ces pékins qui sont là, dans la rue,
-à ne rien faire, et fais escorter jusque chez moi, tu sais, rue de Metz,
-numéro 4, ces deux caisses de liqueur. Et f..., ne va pas me conter qu'un
-des cruchons s'est cassé en route; pas de ça, camarade!
-
-«--Mais, j'y pense, dit Filloteau à Leuwen, ceci est du bon bien de
-Dieu; le cruchon cassé serait toujours cassé. Je vais suivre les caisses
-à vingt pas, sans faire semblant de rien. Adieu, mon cher camarade,»
-et, montrant, avec son poing ganté, la place au-dessus de la commode:
-«Vous m'entendez, un beau Louis-Philippe, là-dessus!»
-
-Lucien croyait être débarrassé du personnage; Filloteau reparut à la
-porte.
-
-«--Ah çà, pas de ces bougres de livres dans vos malles, pas de mauvais
-journaux, pas de brochures surtout; rien de la _mauvaise presse_, comme
-dit Blessin.--À ce mot, Filloteau fit quatre pas dans la chambre et
-ajouta à mi-voix:--Ce grand lieutenant grêlé qui nous est arrivé de la
-Garde municipale de Paris,--et plaçant sa main, les doigts serrés en
-mur sur le coin de la bouche,--il fait peur au colonel lui-même. Enfin
-suffit! Tout le monde n'a pas des oreilles pour des prunes, n'est-ce
-pas?»
-
-«--Il est bon homme au fond, pensa Lucien. Ma caisse de kirsch m'a bien
-servi.»
-
-Et il sortit pour acheter le plus grand portrait possible de Sa Majesté
-le roi Louis-Philippe.
-
-Un quart d'heure après, il rentrait suivi d'un ouvrier chargé d'un
-énorme portrait qu'il avait trouvé tout encadré et préparé pour un
-commissaire de police, récemment nommé par le crédit de M. Féron père,
-député.
-
-Il regardait tout pensif placer le clou et attacher le tableau.
-
-«--Mon père me l'a souvent dit, et je comprends maintenant son mot si
-sage: «On dirait que tu n'es pas né gamin de Paris, parmi ce peuple bien
-appris, dont l'esprit fin se trouve toujours au niveau de toutes les
-inventions utiles. Toi, tu crois les affaires plus grandes qu'elles
-ne le sont; _tu tends tes filets trop haut._ Le public de Paris, en
-entendant parler d'une bassesse ou d'une trahison adroite, s'écrie
-toujours: «Bon, voilà un bon tour à la Talleyrand.»! Et il admire.»
-
-Et moi qui songeais à des actions plus ou moins délicates, à des actions
-difficiles pour écarter ce vernis de républicanisme et ce mot fatal
-d'élève chassé de l'École polytechnique! Cinquante francs de cadre, et
-cinq francs de lithographie ont fait l'affaire! Voilà ce qu'il faut pour
-ces gens-ci. Filloteau en sait plus que moi. C'est là la vraie
-supériorité du génie sur le vulgaire: au lieu d'une foule de petites
-démarches, une seule action, claire, simple, frappante, et qui réponde
-à tout.
-
-Et j'ai grand'peur d'arriver bien tard lieutenant-colonel!» ajouta-t-il
-avec un soupir.
-
-Le soir, en rentrant, la servante de M. Bonnard lui remit deux lettres.
-L'une était écrite sur du gros papier d'écolier et fort mal cachetée. Il
-l'ouvrit et lut:
-
-
-_Nancy. Département de......
-le...... Mars, 183....._
-
-«Monsieur le sous-lieutenant blanc-bec,
-
-«De braves lanciers, connus dans vingt batailles, ne sont pas faits pour
-être commandés par un petit muscadin de Paris. Attends-toi à des
-malheurs; tu trouveras partout Martin-Bâton. Plie bagage au plus
-vite et décampe. Nous te le conseillons pour ton avantage. Tremble!
-
-«FOUS-MOI-LE-CAMP. CHASSE-BAUDET. DURELAME».
-
-
-Lucien était rouge comme un coq et tremblait de colère.
-
-«--L'autre est une lettre de femme,» paraît-il.
-
-Elle était écrite sur le plus beau papier et d'un caractère fort soigné.
-
-
-«Monsieur,
-
-«Plaignez d'honnêtes gens qui rougissent du moyen auquel ils sont
-obligés d'avoir recours.
-
-«Le régiment est pavé de dénonciateurs et d'espions. Le noble métier de
-la guerre réduit à être une école d'espionnage! tant il est vrai qu'un
-grand parjure amène forcément après lui mille mauvaises actions de
-détail. Nous vous engageons, monsieur, à vérifier par vos propres
-observations le fait suivant: Cinq lieutenants ou sous-lieutenants:
-MM. D..., R..., B. L..., V... et B. I..., fort élégants et appartenant
-aux classes distinguées de la société, ce qui nous fait craindre leurs
-séductions pour vous, ne sont-ils pas des espions à la recherche des
-idées républicaines? Nous les professons au fond du cœur, ces opinions;
-nous leur donnerons un jour notre sang, et nous osons croire que vous
-êtes prêt à leur faire, en temps et lieu, le même sacrifice.
-
-«Quand le jour du réveil arrivera, comptez, monsieur, sur des amis qui
-ne sont vos égaux que par leurs sentiments de tendre pitié pour la
-malheureuse France.
-
-«Martius-Publius-Julius-Marcus-Vindex, qui tuera Blessin,--pour tous
-ces Messieurs.»
-
-
-Cette lettre effaça presque tout à fait la sensation d'ignoble et de
-laideur, si vivement provoquée par la première.
-
-«--Cette lettre sur mauvais papier, se dit-il, c'est la lettre anonyme
-de 1780; les soldats étaient des mauvais sujets et des laquais chassés
-et recrutés sur les quais de Paris; celle-ci est la lettre anonyme
-de 183...
-
-Publius! Vindex! Pauvres amis. Vous auriez raison si vous étiez cent
-mille; mais vous êtes deux mille, tout au plus, répandus dans toute la
-France, et les Filloteau, les Malher, les Déverloy même, vous feront
-fusiller légalement et seront approuvés par l'immense majorité.
-
-Il vaut mieux s'embarquer tous ensemble pour l'Amérique...
-M'embarquerai-je avec eux?»
-
-Sur cette question, Lucien se promena longtemps d'un air agité.
-
-«--Non, se dit-il enfin, à quoi bon se flatter? Cela est d'un sot. Je
-n'ai pas assez de vertu farouche pour penser comme Vindex. Je m'ennuierai
-en Amérique, au milieu d'hommes parfaitement justes et raisonnables,
-mais grossiers, et ne songeant qu'à leurs dollars. J'ai horreur du bon
-sens bête d'un Américain. Je respecte Washington, mais il m'ennuie;
-tandis que le jeune général Bonaparte, vainqueur au Pont d'Arcole, me
-transporte bien autrement que les plus belles pages d'Homère et du Tasse.
-
-Je ne suis pas républicain, mais je méprise les bassesses des Malher,
-des Blessin. One suis-je donc? Peu de chose! Déverloy saurait bien me
-crier: «Tu es un homme fort heureux que ton père t'ait donné une lettre
-de crédit sur le receveur général de la Meurthe.»
-
-Il est de fait que sous le rapport économique, je suis au-dessus de mes
-domestiques.
-
-Je souffre horriblement depuis que je gagne quatre-vingt-dix-neuf francs
-par mois.
-
-Mais qu'est-ce qu'on estime dans le monde que j'ai entrevu? L'homme qui
-a réuni quelques millions, ou qui achète un journal et se fait prôner
-pendant huit ou dix ans de suite. N'est-ce pas là le mérite de M. de
-Chateaubriand?
-
-Le bonheur suprême quand on a de la fortune comme moi, n'est-il pas de
-passer pour homme d'esprit auprès des femmes?
-
-M. de Talleyrand n'a-t-il pas commencé sa carrière en sachant tenir tête
-par un mot heureux à l'orgueil outrecuidant de Mme la duchesse de
-Gramont?
-
-Excepté mes pauvres républicains, je ne vois rien d'estimable dans le
-monde.
-
-Mon mérite dépendra donc du jugement d'une femme ou de cent femmes du
-bon ton! Quoi de plus ridicule? Que de mépris n'ai-je pas pour un homme
-amoureux, pour Edgar, mon cousin, qui fait dépendre son bonheur et,
-bien plus, son estime pour lui-même, des opinions d'une jeune femme qui
-a passé la matinée à discuter chez Victorine le mérite d'une robe, ou à
-se moquer d'un homme comme Monge parce qu'il a l'air commun.
-
-Mais d'un autre côté, faire la cour aux hommes du peuple comme il est de
-nécessité en Amérique, est au-dessus de mes forces. Il me faut les mœurs
-élégantes, fruits du gouvernement corrompu de Louis XV; et cependant...,
-quel est l'homme marquant, dans un tel état de la société? Un duc de
-Richelieu, un Lauzun, dont les mémoires peignent la vie.»
-
-Ces réflexions plongèrent Lucien dans une agitation extrême. Il
-s'agissait de sa religion: la vertu et l'honneur, et suivant cette
-religion, sans vertu point de bonheur!
-
-«--Sous le rapport de la valeur réelle de l'homme, quelle est ma place?
-Suis-je au milieu de la liste, ou tout à fait le dernier? Qui
-pourrais-je consulter?»
-
-Peu de jours après les lettres anonymes, comme Lucien passait dans une
-rue déserte, il rencontra deux sous-officiers à la taille svelte et bien
-prise. Ils étaient vêtus avec un soin remarquable et le saluèrent d'une
-façon singulière. Il les regarda de loin et les vit revenir sur leurs
-pas, avec une sorte d'affectation.
-
-«--Ou je me trompe, se dit-il, ou ces messieurs pourraient bien être
-_Vindex et Julius_; ils se seront placés là par honneur, comme pour
-signer leur lettre anonyme.
-
-C'est moi qui ai honte aujourd'hui, je voudrais les détromper. J'ai de
-l'estime pour leurs opinions, leur ambition est honnête, mais je ne puis
-préférer l'Amérique à la France. L'argent n'est pas tout pour moi, et
-la démocratie est trop âpre pour ma façon de sentir.»
-
-
-* * *
-
-
-Ces réflexions sur la république empoisonnèrent plusieurs semaines de
-la vie intime de Lucien.
-
-Sa vanité, fruit amer de l'éducation de la meilleure compagnie, était
-son bourreau.
-
-Jeune, riche, heureux en apparence, il ne se livrait pas au plaisir avec
-feu; on eût dit un jeune protestant. L'abandon était rare chez lui, il
-se croyait obligé à beaucoup de prudence.
-
-«--Si tu te jettes à la tête d'une femme, jamais elle n'aura de
-considération pour toi,» lui avait dit son père.
-
-En un mot, la société lui faisait peur à chaque instant, et, comme
-chez la plupart de ses contemporains du balcon des Bouffes, une vanité
-puérile, une crainte extrême et continue de manquer aux mille petites
-règles établies par notre civilisation, occupaient la place de tous les
-goûts impétueux qui distinguaient les Français sous Charles IX.
-
-Lucien était né à Paris, et devait à l'influence du climat une vanité
-excessive. Mais il faut avouer aussi que cette vanité était réveillée
-à chaque instant, au milieu d'hommes qui en savaient plus que lui sur
-la chose unique dont il se permettait de parler avec eux.
-
-Ses camarades lui faisaient sentir à chaque instant leur supériorité,
-avec l'aigreur polie de l'amour-propre qui se venge.
-
-Ces gens-là croyaient deviner que Lucien les prenait pour des sots;
-aussi fallait-il voir leurs airs quand il se trompait sur la durée que
-doit avoir, selon les ordonnances, le porte-carabine ou le sous-pied
-d'un soldat de cavalerie légère.
-
-Il restait immobile et froid au milieu de ces gestes affectés et de
-tous ces faux sourires.
-
-«--Ces gens ne peuvent avoir prise sur moi, se disait-il, qu'autant que
-je parlerai ou agirai trop. _M'abstenir_ est le mot d'ordre; agir le
-moins possible, le plan de campagne.»
-
-Lucien riait et faisait usage avec emphase de ces termes de son
-nouveau métier.
-
-Pendant les huit ou dix heures qu'occupait chaque jour sa vie d'homme
-public, impossible pour lui de parler d'autre chose que de manœuvres,
-de comptabilité de régiment, du prix des chevaux, de la grande question
-de savoir s'il valait mieux que les corps les achetassent directement
-des éleveurs, ou s'il était plus avantageux que le gouvernement leur
-donnât la première éducation dans les dépôts de remonte.
-
-Le colonel Filloteau lui avait donné un vieux lieutenant pour lui
-apprendre la grande guerre. Mais ce brave homme se crut obligé de faire
-des phrases, et Lucien, pour le remercier, se mit à lire avec lui la
-rapsodie intitulée _Victoires et Conquêtes des Français_, et les
-excellents mémoires de Gouvion Saint-Cyr. Il choisissait les récits des
-combats auxquels le vieux lieutenant avait assisté, et celui-ci,
-enchanté, les reprenait et les racontait à sa manière.
-
-Ces leçons furent trouvées ridicules par les camarades de Lucien: «Un
-homme de vingt-trois ans, se mettre à étudier comme un enfant!»
-
-Mais sa réserve et son sérieux glacial éloignèrent de lui toute
-expression directe de cette opinion générale.
-
-Il s'attendait à cet accueil ennemi; il eut repoussé comme un leurre
-tout témoignage de bienveillance; mais néanmoins, cette haine contenue
-mais unanime, qu'il voyait dans tous les yeux, lui serrait le cœur.
-
-Quatre ou cinq jeunes officiers aux manières polies, et dont les noms
-ne se trouvaient pas sur la liste des espions, fournie par les jeunes
-républicains, avaient plus de politesse, mais peut-être un éloignement
-plus profond, ou du moins témoigné d'une façon plus piquante.
-
-Lucien ne retrouvait de sympathie que chez quelques sous-officiers, qui
-le saluaient avec empressement et comme avec des manières particulières,
-surtout lorsqu'ils le rencontraient dans une rue écartée.
-
-Outre le vieux lieutenant, le colonel Filloteau lui avait encore procuré
-un maréchal des logis pour lui apprendre les manœuvres.
-
-«--Vous ne pouvez pas offrir à ce vieux brave moins de quarante francs
-par mois,» et Lucien, dont le cœur flétri se serait résigné à l'amitié
-de Filloteau, qui, après tout, avait vu Desaix et Kléber, s'aperçut
-bientôt que ce brave s'appropriait la moitié de la paye de quarante
-francs indiquée pour le maréchal des logis.
-
-Son seul plaisir consistait en un jeu d'enfant: il avait fait faire
-une immense table de sapin, et sur cette table des petits morceaux de
-bois de noyer, gros comme deux dés à jouer, représentant les cavaliers
-d'un régiment, et placés l'un à côté de l'autre.
-
-C'étaient là ses soldats, qu'il faisait manœuvrer deux heures par jour:
-un de ses meilleurs moments!
-
-Il avait refusé longtemps d'aller dîner le dimanche à la campagne avec
-son hôte, M. Bonnard, le marchand de blé.
-
-Un jour enfin il accepta, et il revint en ville en compagnie de M.
-Gauthier, le chef des républicains, et le principal rédacteur du
-journal l'_Aurore._ Ce M. Gauthier était un gros jeune homme, taillé en
-hercule; il avait de beaux cheveux blonds qu'il portait trop longs,
-mais c'était là sa seule affectation.
-
-Des gestes simples, une énergie extrême qu'il mettait en tout, une bonne
-foi évidente, le sauvaient de l'air vulgaire.
-
-C'était un fanatique de bonne foi, mais à travers sa passion pour le
-gouvernement de la France _par elle-même_, on apercevait une belle âme.
-Lucien se fit un plaisir, pendant la route, de comparer cet être à M.
-Féron; Gauthier, le chef du parti contraire, loin de voler, vivait tout
-juste de son métier d'arpenteur attaché au cadastre. Quant à son journal,
-l'_Aurore_, il lui coûtait cinq à six mille francs par an, outre les
-mois de prison.
-
-Au bout de quelques jours, cet homme fit exception à tout ce que Lucien
-voyait à Nancy.
-
-«--Pourquoi ne vous appelez-vous pas Ludovic? Ce serait plus distingué.
-
-«--Nous ne sommes pas à Paris, ici tout le monde se connaît. C'est comme
-si, au-dessus de ma porte, sur l'écriteau: Gauthier, arpenteur breveté,
-je mettais Gauthier, professeur d'analyse sublime.»
-
-Il se trouva qu'en effet il était parfaitement en état de discourir sur
-les découvertes les plus récentes en analyser et cette découverte fut un
-trésor pour Lucien, qui aimait cette science avec passion.
-
-Il passait des heures entières à discuter avec Gauthier les idées de
-Fourier sur la chaleur de la terre.
-
-«--Prenez garde. Je ne suis pas seulement géomètre, lui disait
-l'arpenteur, je suis de plus républicain, et l'un des rédacteurs de
-l'_Aurore._ Si le général Thérance ou votre colonel Malher découvrent
-nos conversations, ils ne me feront rien de neuf, car ils m'ont déjà
-fait tout le mal qu'ils pouvaient, mais ils vous destitueront, ou vous
-enverront à Alger.
-
-«--En vérité, ce serait peut-être un bonheur pour moi, ou, pour parler
-avec l'exactitude mathématique que nous aimons, rien ne peut aggraver
-mon malheur; je crois, sans vanité, être parvenu au comble de l'ennui.»
-
-La malveillance du colonel Malher pour Lucien n'était plus un secret
-dans le régiment; peut-être ce brave homme désirait-il qu'un duel le
-débarrassât de ce jeune républicain, trop protégé pour le _vexer en
-grand._
-
-Un matin le colonel le fit appeler, et Lucien ne fut introduit devant ce
-dignitaire qu'après avoir attendu trois grands quarts d'heure dans une
-antichambre malpropre, au milieu de la poussière des bottes que ciraient
-trois lanciers.
-
-«--Ceci est fait exprès, se dit-il, et je ne puis déjouer cette mauvaise
-volonté qu'en ne m'apercevant de rien.
-
-«--On m'a fait rapport, monsieur, dit le colonel en serrant les lèvres
-et d'un ton de pédanterie marqué, on m'a fait rapport que vous mangiez
-avec luxe chez vous. C'est ce que je ne puis souffrir. Riche ou non
-riche, vous devez manger à la pension de cinquante-deux francs avec MM.
-les lieutenants vos camarades. Adieu, monsieur, n'ayant autre chose à
-vous dire.»
-
-Le cœur de Lucien bondissait de rage; il n'était pas habitué à ce ton.
-
-«--Me voilà donc obligé de dîner avec des lieutenants qui me font la
-mine! Ma foi, je pourrai dire comme Beaumarchais: «Ma vie est un
-combat.» Eh bien, je supporterai cela en riant. Déverloy n'aura pas
-la satisfaction de pouvoir répéter que je me suis donné la peine de
-naître; je lui répondrai que je me donne aussi la peine de vivre.»
-
-Le surlendemain du jour où le colonel Malher lui avait donné l'ordre
-relatif au dîner, il vit arriver chez lui l'adjudant sous-officier du
-régiment, qui passait pour le confident et l'âme damnée du colonel.
-
-La seule distraction de notre héros était de faire de grandes promenades
-sur le cheval vendu par le préfet. Lara avait un trot magnifique et
-faisait trois lieues à l'heure.
-
-«--Monsieur, j'ai l'honneur de vous faire savoir, dit l'adjudant, que
-la promenade de MM. les sous-lieutenants et lieutenants a été fixée à
-un rayon de deux lieues.»
-
-Il prit un ton rogue et offrit de laisser par écrit la note des
-accidents de terrain qui, sur les différentes routes marquaient le rayon
-de deux lieues. La plaine stérile, exécrable et sèche où le génie de
-Vauban a placé Nancy ne se change en collines un peu passables qu'à
-trois lieues de distance.
-
-Lucien eût tout donné au monde en ce moment pour pouvoir jeter
-l'adjudant par la fenêtre.
-
-«--Monsieur, lui dit-il d'un air doux, les lieutenants et
-sous-lieutenants, quand ils montent à cheval dans le rayon voulu par
-la loi, peuvent-ils aller au trot ou seulement au pas?
-
-«--Monsieur, je rendrai compte de votre question au colonel.»
-
-Un quart d'heure après, une ordonnance au galop lui apporta une lettre:
-
-«Le sous-lieutenant Leuwen gardera les arrêts vingt-quatre heures pour
-avoir déversé le ridicule sur un ordre du colonel Malher.»
-
-Pendant que Lucien conjuguait tous les temps du verbe _je m'ennuie_,
-les officiers supérieurs du régiment eurent la naïveté d'essayer une
-visite à Mmes d'Hocquincourt, de Puy-Laurens, de Marcilly, de Commercy,
-chez lesquelles allaient les officiers du 20e de hussards.
-
-Mmes de Marcilly et de Commercy, qui étaient fort âgées, affectèrent,
-en voyant les officiers supérieurs du 27e de lanciers, une terreur,
-comme si, revenues en 93, elles eussent reçu la visite du savetier du
-coin, revêtu de l'écharpe d'officier municipal.
-
-Les gens de Mmes d'Hocquincourt et de Puy-Laurens avaient ordre
-apparemment de se moquer de ces messieurs; leur passage dans
-l'antichambre fut le signal d'éclats de rire scandaleux et excessifs.
-Elles choisirent leurs propos de façon à pousser l'impertinence jusqu'au
-point précis où elle devient grossièreté et peut déposer contre le
-savoir-vivre de la personne qui l'emploie.
-
-«--Eh bien, le colonel avalait tout ça comme de l'eau, disait
-Filloteau qui racontait l'aventure à Lucien.
-
-N'a-t-il pas voulu nous persuader, en sortant de chez cette Mme
-d'Hocquincourt, qui n'a pas cessé de rire en nous regardant, qu'au
-fond nous avions été reçus avec bonté et gaîté, sans façons, comme
-des amis.
-
-Morbleu! Dans le bon temps, quand nous traversions la France, de
-Mayence à Bayonne, pour entrer en Espagne, comme nous eussions fait
-voler les vitres d'une pisseuse comme celle-là!
-
-Une damnée vieille, la comtesse de Marcilly, je crois, nous a offert
-à boire du vin, comme on le ferait à des charretiers.»
-
-Lucien apprit bien d'autres détails quand il put sortir.
-
-M. Bonnard l'avait présenté dans cinq ou six maisons de la bonne
-bourgeoisie. Il y trouva la même affectation que chez Mlle Berchu et
-les mêmes prétentions à la bonhomie.
-
-Il s'aperçut, à son grand chagrin, que les maris bourgeois font
-réciproquement la police sur leurs femmes, et sans doute, sans en
-être convenus, uniquement par envie et méchanceté.
-
-Deux ou trois de leurs dames, pour employer leur langage, avaient de
-fort beaux yeux, et ces yeux avaient daigné parler à Lucien.
-
-Mais comment arriver à leur parler en tête-à-tête?
-
-Le récit et la colère du bon Filloteau, la déconvenue des officiers
-supérieurs, avaient réveillé chez lui l'esprit de contradiction.
-
-«--Il y a ici une société qui ne veut pas recevoir les gens portant
-mon habit; essayons d'y pénétrer. Peut-être au fond sont-ils aussi
-ennuyeux que les bourgeois, mais enfin il faut voir. Il me restera du
-moins le plaisir d'avoir triomphé d'une difficulté. Il faudra que je
-demande des lettres d'introduction à mon père.»
-
-Mais écrire à ce père sur un ton sérieux n'était pas chose facile; hors
-de son comptoir, M. Leuwen avait l'habitude de ne pas lire jusqu'au
-bout les lettres qui n'étaient pas amusantes.
-
-«--Plus la chose lui est facile, se disait Lucien, plus facilement
-l'idée lui viendra de me faire quelque niche. Il fait les affaires de
-bourse de M. Bonpain, le notaire du noble faubourg, qui dirige toutes
-les quêtes faites en province par les fidèles du parti atteints par la
-vision de Sainte-Pélagie. Ce M. Bonpain peut, sans difficulté, m'assurer
-une réception brillante dans toutes les maisons de Nancy.»
-
-Il écrivit donc à son père.
-
-Au lieu du paquet énorme qu'il attendait avec impatience, il ne reçut
-de la sollicitude paternelle qu'une toute petite lettre écrite sur le
-papier le plus exigu possible.
-
-
-«Très aimable sous-lieutenant,
-
-«Vous êtes jeune, vous passez pour riche, vous vous croyez beau sans
-doute, vous avez du moins un beau cheval, puisqu'il coûte deux cent
-quarante louis, et, dans les pays où vous êtes, le cheval fait plus de
-la moitié de l'homme. Il faut que vous soyez encore plus piètre qu'un
-saint-simonien ordinaire, pour ne pas avoir su vous ouvrir les maisons
-des noblaillons de Nancy.
-
-«Je parie que Melin, votre domestique, est plus avancé que vous, et
-n'a que l'embarras du choix pour ses soirées.
-
-«Mon cher Lucien, _studiate la matematica_, et devenez profond. Votre
-mère se porte bien, ainsi que votre dévoué serviteur.
-
-«FRANÇOIS LEUWEN.»
-
-
-Lucien se serait donné au diable après une pareille lecture. Pour
-l'achever, le soir, en rentrant de cette promenade qui ne pouvait se
-prolonger au delà de deux lieues, il vit son domestique Mélin, assis
-dans la rue devant une boutique, an milieu d'un cercle de femmes où
-l'on riait beaucoup.
-
-«--Mon père est un sage, et moi je ne suis qu'un sot,» se dit-il.
-
-Il remarqua presque au moment même, un cabinet littéraire situé dans
-la rue de la Pompe; il renvoya son cheval et entra dans la boutique
-pour changer de pensées et essayer de se dépiquer un peu.
-
-Le lendemain, dès sept heures du matin, le colonel le fit appeler.
-
-«--Monsieur, lui dit-il d'un air hautain, mais contraint au fond, il
-peut y avoir des républicains, c'est un malheur pour la France; mais
-j'aimerais autant qu'ils ne fussent pas dans le régiment que le roi m'a
-confié.»
-
-Et comme Lucien le regardait d'un air étonné:
-
-«--Il est inutile de nier, monsieur, vous passez votre vie au cabinet
-littéraire de Schmidt, rue de la Pompe, vis-à-vis de l'hôtel de
-Pontlevé. Ce lieu est signalé comme l'antre de l'anarchie où vont les
-plus effrontés jacobins de Nancy. Vous n'avez pas eu honte de vous
-lier avec les va-nu-pieds qui s'y donnent rendez-vous!
-
-Sans cesse on vous voit passer devant cette boutique et vous échangez
-des signes avec ces gens-là. Je vais jusqu'à croire que c'est vous qui
-êtes l'anonyme de Nancy, signalé par le ministre à M. le général baron
-Thérance comme ayant envoyé quatre-vingts francs pour la souscription
-à l'amende de la _Tribune..._
-
-Ne dites rien, monsieur, s'écria le colonel en colère, comme Lucien
-semblait vouloir prendre la parole. Si vous aviez le malheur d'avouer
-une telle sottise, je serais obligé de vous envoyer au quartier
-général, à Metz, et je ne veux pas perdre un jeune homme qui déjà une
-fois a manqué son état.»
-
-Lucien était furieux. Pendant que le colonel parlait, il eut deux ou
-trois fois la tentation de prendre une plume sur une large table de
-sapin, tachée d'encre, qui le séparait de ce despote de mauvais goût,
-et d'écrire sa démission.
-
-La perspective des plaisanteries de son père l'arrêta. Quelques minutes
-plus tard, il trouva plus digne d'un homme de forcer le colonel à
-reconnaître qu'on l'avait trompé ou qu'il voulait tromper.
-
-«--Colonel, dit-il d'une voix tremblante de colère, mais du reste se
-contenant assez bien, j'ai été renvoyé de l'École polytechnique, il est
-vrai; on m'a appelé républicain, je n'étais qu'étourdi. Excepté la
-chimie et les mathématiques, je ne sais rien; je n'ai point étudié la
-politique. Si j'entrevois les plus graves objections à toutes les formes
-de gouvernement, je ne puis avoir d'avis sur celui qui convient à la
-France.
-
-«--Comment, monsieur, vous osez avouer que vous ne comprenez pas que
-le seul gouvernement du roi . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
-. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
-. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .»
-
-Nous supprimons trois pages du discours que le brave colonel répétait
-tout d'entrain d'après le journal de Paris, reçu la veille.
-
-«--Je l'ai pris de trop haut avec ce troupier,» se dit Lucien pendant ce
-long sermon, et il chercha une phrase qui dit beaucoup en peu de mots.
-
-«--Je suis entré hier pour la première fois dans ce cabinet littéraire.
-Je donnerai cinquante louis à qui prouvera le contraire.
-
-«--Il ne s'agit pas ici d'argent, répliqua le colonel avec amertume; on
-sait que vous en avez beaucoup et il paraît que vous le savez mieux que
-personne. Hier, monsieur, vous avez lu le _National_, et vous n'avez
-ouvert ni le _Journal de Paris_, ni les _Débats_ qui tenaient le milieu
-de la table.
-
-«--Il y avait là un observateur exact,» pensa Lucien, et il se mit à
-raconter tout ce qu'il avait l'ait dans ce cabinet.
-
-À force de petits détails terre à terre, il parvint pourtant à
-convaincre le colonel Malher: 1°, que réellement il avait lu le journal
-la veille pour la première fois depuis son arrivée au régiment; 2°,
-qu'il n'avait passé que quarante minutes au cabinet littéraire Schmidt;
-3°, qu'il y avait été retenu tout ce temps uniquement par un grand
-feuilleton de six colonnes sur _Don Juan_ de Mozart.
-
-Ce qu'il offrit de prouver en répétant les principales idées (y en
-avait-il?) du feuilleton.
-
-Après une séance de deux heures et le contre-examen le plus vétilleux
-de la part du colonel, Lucien sortit, pale de colère. La mauvaise foi
-de Malher était évidente, mais il avait eu le plaisir de le réduire
-au silence sur tous les points de l'accusation.
-
-«--J'aimerais mieux vivre avec les laquais de mon père! se dit-il dans
-la journée; mais toute ma vie je passerais pour un sot aux yeux de nos
-amis si, à vingt-trois ans et avec un cheval de deux cent quarante
-louis, je faisais fiasco dans un régiment juste milieu.
-
-Pour qu'au moins, en cas de démission, on ait quelque action de moi à
-citer à Paris, il faut que je me batte. Cela est d'usage en entrant
-dans un régiment. Du moins, on le croit dans les salons, et, ma
-foi! si je perds la vie, je ne perdrai pas grand'chose.»
-
-Deux heures plus tard, après le pansement du soir, dans la cour de la
-caserne, il dit à quelques officiers qui sortaient en même temps que lui:
-
-«--Des espions m'ont accusé, auprès du colonel, du plus plat de tous
-les péchés: on veut que je sois républicain et pilier du cabinet
-littéraire. Je voudrais connaître l'accusateur pour d'abord me justifier
-à ses yeux, et ensuite lui faire deux ou trois petites caresses avec ma
-cravache.»
-
-Il y eut un moment de silence complet, et ensuite on parla d'autre chose.
-
-Le soir, le domestique de Lucien lui remit une jolie lettre, fort bien
-pliée; il n'y vit qu'un seul mot: _Renégat._
-
-En ce moment, il était l'homme le plus malheureux de tous les régiments
-de lanciers de l'armée.
-
-«--Voilà comme ils font toutes leurs affaires. Qui avait dit à ces
-pauvres républicains que je pensais comme eux? Sais-je moi-même ce que
-je pense?»
-
-Le lendemain, comme il parlait encore de républicanisme à deux ou trois
-officiers:
-
-«--Mon cher, lui dit l'un d'eux, vous nous ennuyez toujours de la même
-chanson. Que diable cela nous fait-il, à nous, que vous ayez été à
-l'École polytechnique, qu'on vous ait calomnié, qu'on vous ait chassé,
-etc...
-
-«--Je suis déterminé à ne pas me laisser accuser de républicanisme. Je
-désire marquer ma déclaration par un coup d'épée, et je vous serais
-fort obligé, monsieur, si vous vouliez bien en donner un à un ennuyeux.»
-
-Ce mot sembla rendre la vie à tous ces pauvres jeunes gens. Lucien vit
-bientôt vingt officiers autour de lui.
-
-Ce duel fut une bonne fortune pour tout le régiment; il eut lieu le soir
-même dans un coin de rempart bien triste et bien sale.
-
-On se battit à l'épée, et les deux adversaires furent blessés, mais sans
-que l'État fût menacé de perdre aucun des deux.
-
-Lucien avait un grand coup d'épée dans le haut du bras droit.
-
-
-* * *
-
-
-Le chirurgien-major du régiment, le chevalier Billars, comme il se
-faisait appeler, sorte de charlatan assez bon homme, natif des
-Hautes-Alpes, passait chez Lucien des journées entières.
-
-«La bibliothèque du sous-lieutenant, comme disait le chevalier, se
-trouvant fournie des meilleures éditions, telles que cognac de 1810,
-kirschwasser de dix ans, vin du Rhin de trente ans, etc.»
-
-Lucien apprit par ce chirurgien qu'il y avait à Nancy un médecin célèbre
-par son talent, et fort bien venu de tout le monde, à cause de son
-éloquence et de son ostracisme.
-
-De tout ce que disait le chevalier Billars, Lucien comprit que ce
-docteur pourrait bien être le _factotum_ de la ville, et, dans tous les
-cas, un intrigant amusant à voir.
-
-«--Il faut absolument, mon cher docteur, que vous m'ameniez demain ce
-M. Dupoirier. Dites-lui que je suis en danger.
-
-«--Mais vous n'êtes pas en danger.
-
-«--Mais n'est-il pas amusant de commencer par un mensonge les relations
-avec un fameux intrigant? Une fois qu'il sera ici, ne me contredites
-en rien; laissez-moi dire, nous en entendrons de belles sur Henri V et
-peut-être nous amuserons-nous un peu.
-
-«--Votre blessure est tout à fait chirurgicale et je ne vois pas ce
-qu'un docteur en médecine...»
-
-Dès le lendemain, le docteur Dupoirier parut, conduit par le chevalier
-Billars.
-
-Il ne fut pas deux minutes avec Lucien qu'il se mit à lui frapper
-familièrement sur le ventre en lui parlant, chose d'autant plus
-singulière que celui-ci était couché.
-
-Ce docteur Dupoirier était un homme de cinquante ans, énergique, maigre,
-assez bien fait; une contenance vulgaire, un grand nez, et une bouche
-qui n'en finissait plus.
-
-Cette physionomie était animée par des petits yeux gris presque cachés
-par des sourcils épais et grisonnants. Ces petits yeux brillaient d'une
-vivacité d'hyène ou de bête féroce.
-
-Notre héros s'était figuré assez légèrement qu'il s'amuserait sans peine
-aux dépens d'une sorte de bel esprit de province, hâbleur de son métier.
-Il trouva que la logique de la province vaut mieux que ses petits
-travers.
-
-Loin de mystifier Dupoirier, il eut toutes les peines du monde à ne pas
-tomber lui-même dans quelque ridicule.
-
-«--Quoi? lui disait le docteur, vous, homme bien né, avec des mœurs
-élégantes, de la fortune, une jolie position dans le monde, une
-éducation délicate, vous vous jetez dans l'ignoble juste milieu; non
-pas dans la guerre véritable dont même les misères ont tant de noblesse
-et de charme pour les cœurs généreux, mais dans la guerre de
-maréchaussée, dans la guerre dont l'expédition de la rue Transnonain
-est la bataille de Marengo!
-
-«--Mon cher chevalier, dit Lucien au docteur Billars, qui se
-scandalisait et se croyait obligé à une défense du juste milieu, mon
-cher chevalier, je vais raconter à M. Dupoirier quelques petits écarts
-de jeunesse que je vous confierai plus tard, mais que je préfère ne
-confier qu'à une personne à la fois.»
-
-Malgré une déclaration aussi vive, il eut toutes les peines du monde à
-se défaire de M. Billars qui se sentait l'envie de parler politique.
-
-Dupoirier continua comme s'il avait connu notre héros depuis des mois.
-
-«--Vous allez végéter dans l'ennui et la petitesse d'une garnison. Un
-tel rôle n'est pas fait pour un homme comme vous. Quittez-le au plus
-vite.
-
-«Le jour où on tirera le canon, le canon national, celui qui fera
-palpiter tous les cœurs français--le mien, monsieur, tout comme le
-vôtre--vous distribuerez quelques centaines de louis dans les bureaux,
-et vous serez sous-lieutenant, puisque déjà vous l'avez été une fois.
-
-«Qu'importe à quelqu'un de votre trempe de faire la guerre comme
-sous-lieutenant ou comme capitaine? Laissez la petite vanité de
-l'épaulette aux demi-sots; la votre est de payer noblement sa dette à
-la patrie.
-
-«L'essentiel, dans ce siècle douteux, est de l'aire preuve du seul
-genre de mérite qui ne soit pas susceptible d'hypocrisie.»
-
-Ces choses d'une nature si personnelle et qui pouvaient paraître
-offensantes, perdent tout à être écrites. Il fallait les entendre
-raconter par un fanatique plein de fougue comme le docteur. Il savait
-donner aux choses les plus personnelles, aux conseils intimes les
-moins demandés, un tour si vif, si amusant, tellement éloigné de
-l'apparence de vouloir prendre un ton de supériorité, et les manières
-qui accompagnaient ces étranges paroles étaient si burlesques, les
-gestes d'une vulgarité si plaisante, que Lucien manqua tout à fait du
-courage nécessaire pour remettre le docteur à sa place, et c'est sur
-quoi le docteur comptait. Délivré tout à coup et d'une façon si
-imprévue, par un vieux médecin de province, de l'ennui qui l'accablait
-depuis six semaines:
-
-«Je serais ridicule, se disait-il en pleurant presque à force de rire
-intérieur et contenu, si je faisais entendre à ce bouffon prêchant la
-croisade, que ses façons ne sont pas précisément celles qui conviennent
-à une première visite. Et, d'ailleurs, que gagnerais-je à l'effaroucher
-et à m'en priver?»
-
-Tout ce qu'il put faire, ce fut de frustrer l'attente de ce fougueux
-partisan des prêtres et de Henri V, qui voulait le confesser, et qui ne
-parvint tout au plus qu'à lui adresser, sans en être interrompu, une
-foule de phrases inconvenantes.
-
-Mais, comme un véritable apôtre, Dupoirier semblait accoutumé à cette
-absence de réponses, et n'en eut l'air nullement déferré.
-
-Lucien ne put tromper ce savant médecin que sur l'état de sa santé. Il
-ne voulut pas que le docteur pût deviner qu'il avait été appelé en sa
-qualité d'homme singulier, et il se prétendit fort tourmenté par la
-_goutte volante_, maladie qu'avait son père et dont il savait par cœur
-tous les symptômes.
-
-Le docteur l'interrogea avec attention et ensuite lui donna des avis
-sérieux. Il restait debout, mais ne s'en allait point, et redoublait de
-flatteries brusques, incisives, dans le but de faire parler Lucien.
-
-Notre héros se sentit tout à coup le courage de parler sans rire.
-
-«--Je ne prétends pas le nier, monsieur, je ne me regarde pas comme _né
-sous un chou_; j'entre dans la vie avec certains avantages. Je trouve
-en France deux ou trois maisons de commerce qui se disputent le monopole
-des avantages sociaux. Dois-je m'enrôler dans la maison _Henri V et
-Cie_, ou dans la maison _Carel et Cie?_ En attendant que je puisse faire
-un choix, j'ai accepté un petit intérêt dans la maison _Philippe_, la
-seule qui soit à même de faire des offres réelles, car moi, je vous
-l'avoue, je ne crois qu'au positif. J'ai l'avantage d'apprendre mon
-métier, quelque respectables et considérables que soient le parti de la
-république et celui de Henri V; ni l'un ni l'autre ne peuvent me donner
-le moyen d'apprendre à faire agir un escadron dans la plaine. Quand je
-saurai mon métier, dans le but d'arriver à une belle position, je
-m'attacherai définitivement à celle de ces trois maisons de commerce
-qui me fera les meilleures conditions.»
-
-À cette sortie imprévue et dite d'une voix humble, le docteur eut l'air
-intimidé.
-
-«--Mais vous respectez, monsieur, tout ce qui est respectable, dit-il
-avec onction et en changeant le ton satanique qu'il avait eu jusque-là.
-
-«--Je respecte toutou rien, mon cher docteur, répliqua Lucien,--et comme
-le docteur semblait étonné:
-
-«Je respecte tout ce que respectent mes amis; mais quels seront mes
-amis?»
-
-Le docteur tomba tout à coup dans le genre plat; il fut réduit à parler
-devoir, dévouement, idées antérieures à toute expérience dans la
-conscience, de l'honneur, etc.
-
-«--Tout cela est vrai ou tout cela est faux, peu m'importe, continua
-Lucien de l'air le plus indifférent; je n'ai pas étudié la théologie,
-nous ne sommes encore que dans la région des intérêts positifs. Si
-jamais nous avons du loisir, nous pourrons nous enfoncer ensemble dans
-les profondeurs de la philosophie allemande. Elle explique fort bien,
-par un appel à la foi, ce dont elle ne peut rendre compte par le
-raisonnement. Et comme j'avais l'honneur de vous le dire, monsieur, je
-n'ai pas encore décidé si, par la suite, je prendrai de l'emploi dans
-la maison de commerce qui place la foi connue chose nécessaire dans
-sa mise de fonds.
-
-«--Adieu, monsieur, je vois que vous serez des nôtres, reprit le docteur
-de l'air le plus satisfait; nous sommes tout à fait d'accord,»
-ajouta-t-il en tapant sur le ventre de Lucien.
-
-«--Je vais chasser pour quelque temps, j'espère, les attaques de votre
-goutte volante.»
-
-Le docteur écrivit une ordonnance et disparut.
-
-«--Il est aussi niais, se dit-il, que tous ces petits Parisiens qui
-passent ici, chaque année, pour aller voir le camp de Lunéville. Il
-récite avec intelligence une leçon qu'il aura apprise à Paris de
-quelques-uns de ces athées de l'Institut.
-
-«Tout ce machiavélisme si joli n'est que du bavardage, et l'ironie qui
-est dans ses discours n'est pas encore dans son âme; mais nous en
-viendrons à bout.»
-
-
-* * *
-
-
-Le lendemain, de fort bonne heure, le docteur Dupoirier frappait à la
-porte de Lucien.
-
-Il entrait dans ses projets d'éviter la présence du Dr Billars, car il
-comptait employer des arguments qu'il était bien aise de ne communiquer
-qu'à une personne à la fois, et il fallait être maître de les nier au
-besoin. Il voulut étaler devant ce jeune homme de vingt-trois ans, privé
-de société, les noms des maisons de bonne compagnie et des jolies femmes
-de Nancy.
-
-«--Ah! infâme coquin, se dit Lucien, je le devine. Ce qui m'intéresse
-surtout, mon cher docteur, fit-il d'un air froid, c'est ce projet de
-réforme du Code civil. Le partage peut avoir des conséquences pour mon
-intérêt, car je ne suis pas sans avoir quelques arpents au soleil...
-
-«--Vous voudriez donc qu'à la mort du père de famille, il n'y eût pas
-de partage égal entre les frères?
-
-«--Certainement, monsieur, ou alors nous tombons dans les horreurs de la
-démocratie; nos familles nobles, l'espoir de la France, s'ennuient,
-elles vivent à la campagne et font beaucoup d'enfants.
-
-Que ferons-nous dans vingt ans, quand il faudra pourvoir tous ces
-enfants?
-
-Que ferons-nous des fils cadets et comment les placer sous-lieutenants
-à l'armée, après le vol qu'on a laissé prendre à ces maudits
-sous-officiers? Mais c'est une question à traiter plus tard, une question
-secondaire. Je placerai dans l'Église au moins un des fils de tout bon
-gentilhomme, comme l'Angleterre nous en donne l'exemple.
-
-Je dis que même parmi la canaille, le partage ne doit pas être égal. Si
-vous n'arrêtez le mal, bientôt tous vos paysans sauront lire. Il faut
-donc commencer par établir, sous prétexte de convenance de la bonne
-culture, que jamais la terre ne sera divisée en morceaux de moins d'un
-arpent... Prenons pour exemple ce que nous connaissons, car c'est là
-toujours la marche la plus sûre. Voyons de près les intérêts des
-familles nobles de Nancy....»
-
-Bientôt le docteur en fut à répéter que Mme d'Hocquincourt était la
-femme la plus séduisante de la ville, qu'elle avait plus d'esprit que
-Mme de Puy-Laurens, enfin, que Mme de Chasteller était un fort bon parti.
-
-«--Mon cher docteur, répondit Lucien, si j'étais d'humeur à me marier,
-mon père a mieux que cela pour moi. Il est tel parti, à Paris, qui est
-aussi riche que toutes ces dames prises ensemble.
-
-«--Mais vous oubliez une petite circonstance, dit le docteur avec
-emphase, la naissance...
-
-«--Certainement, cela a son poids. Une jeune personne qui porte le nom
-de Montmorency, de La Trémoille, dans ma position, cela peut bien
-équivaloir à cent mille francs, même deux cent mille. Mais, mon cher
-docteur, votre noblesse de province est inconnue à trente lieues.
-
-«--Comment, monsieur, reprit Dupoirier indigné, Mme de Commercy, cousine
-de l'empereur d'Autriche, qui descend des maisons de Lorraine...?
-
-«--Absolument, cher docteur, Paris ne connaît la noblesse de province
-que par les discours ridicules des trois cents députés de M. de Villèle.
-
-Si je tenais absolument au mariage, mon père me déterrerait quelque
-banquière (?) hollandaise, enchantée de régner dans le salon de ma mère,
-et fort empressée d'acheter cet avantage avec un million.»
-
-Au son de ce mot de million, un changement parut sur la physionomie du
-docteur.
-
-Il crut Lucien absolument sans cœur et commença à estimer notre héros.
-
-«--Si ce garçon-là avait passé quatre ans au régiment et fait deux
-voyages à Prague, il vaudrait mieux que nos d'Antin et nos Roller. Du
-moins, quand nous sommes entre nous, il ne fait pas de pathos.»
-
-Après trois semaines de retraite forcée, rendue moins ennuyeuse par la
-présence presque continue du docteur, Lucien fit sa première sortie, et
-ce fut pour aller chez la directrice de la poste, la bonne Mlle
-Prichard, dévote célèbre. Là, il s'assit sous prétexte de fatigue, il
-entra en conversation d'un air sage et discret, et enfin s'abonna à la
-_Quotidienne_, à la _Mode_, et au _Journal de Paris_, alors le plus
-éhonté des ministériels.
-
-La maîtresse de poste regardait avec vénération ce jeune homme en
-uniforme et fort élégant, qui prenait un si grand nombre d'abonnements
-et à de tels journaux.
-
-Lucien avait compris que, dans un régiment juste milieu, tous les rôles
-valaient mieux que celui de républicain, c'est-à-dire d'homme qui se bat
-pour un gouvernement qui n'a point d'argent à donner. Plusieurs honorables
-députés ne comprennent pas _à la lettre_ un tel degré d'absurdité, et
-trouvent cela _immoral_[1].
-
-«--Il est évident que si je reste homme raisonnable, je ne trouverai pas
-ici un pauvre petit salon où passer la soirée avec deux femmes. Ces
-gens-ci m'ont l'air à la fois trop fiers et trop bêtes pour comprendre
-la raison.
-
-Républicain, je viens de me battre pour prouver que je ne le suis pas;
-il ne me reste d'autre mascarade dans cette triste garnison que celle
-d'ami des privilèges et de la religion qui les soutient.
-
-On m'objectera la simplicité de mon nom bourgeois; je répondrai en
-montrant que j'ai de l'argent; le colonel Malher me pourchasse, parbleu!
-je vais essayer de le battre à coups de bonne compagnie. Ce docteur
-Dupoirier me sera fort utile; il m'a tout l'air de ces gens qui
-s'attachent aux privilégiés avec l'office de penser pour eux. Ce fut
-jadis le rôle de Cicéron auprès des praticiens de Rome, amollis et
-amoindris par un siècle d'aristocratie heureuse et tranquille.»
-
-Le soir du jour où Lucien s'était permis une première sortie, le docteur
-était chez lui; il prêchait sur les ouvriers dont la misère devait
-renverser Louis-Philippe. Comme cinq heures sonnaient, il s'arrêta tout
-à coup au milieu d'une phrase commencée et se leva.
-
-«--Qu'avez-vous donc, docteur? dit Lucien.
-
-«--C'est le moment du salut!» Et le docteur lui expliqua cette cérémonie
-religieuse avec une voix pieuse, contrite, à peine articulée, qui
-faisait un étrange contraste avec la voix criarde, hardie, perçante, qui
-lui était si naturelle.
-
-«--Que dirait-on de moi, cher docteur, si je vous accompagnais?
-
-«--Bien ne vous ferait plus d'honneur, répondit celui-ci sans se fâcher
-le moins du monde du rire de Lucien, sans même s'en apercevoir; mais je
-dois en conscience m'opposer à cette seconde sortie comme je l'ai fait à
-la première. L'air frais du soir peut ramener l'inflammation, et si nous
-arrivons à offenser l'artère, bonsoir à la compagnie.
-
-«--N'avez-vous pas d'autres objections?
-
-«--Vous vous exposerez à des plaisanteries voltairiennes et ironiques de
-la part de vos camarades.
-
-«--Bah! ils sont trop courtisans pour cela. Le colonel nous a dit à
-l'ordre, le premier samedi après notre arrivée, et d'un air significatif,
-qu'il allait à la messe.
-
-«--Et toutefois neuf de vos camarades ont manqué à ce devoir dimanche
-dernier. Mais, au fait, que vous importent les plaisanteries? On sait
-dans Nancy comment vous les réprimez. Et d'ailleurs, votre sage conduite
-a déjà porté ses fruits.
-
-Pas plus tard qu'hier, comme on racontait chez M. le marquis de
-Pointcarré que vous étiez un pilier du cabinet littéraire de ce polisson
-de Schmidt, Mme de Chasteller a répondu que sa femme de chambre, qui
-passe sa vie aux fenêtres sur la rue de la Pompe, lui avait dit que
-c'était bien à tort que le colonel Malher vous avait fait une scène sur
-cet article. Jamais elle ne vous avait vu entrer dans cette boutique, et
-qu'à vous voir passer sur votre beau cheval, avec votre air élégant et
-soigné, vous n'aviez pas l'air du tout... excusez les propos plus justes
-qu'élégants d'une femme de chambre,--et le docteur hésitait.
-
-«--Allons, allons, cher docteur, je ne m'offense que de ce qui peut me
-nuire.
-
-«--... Vous n'aviez pas l'air du tout d'un manant de républicain.
-
-«--Je vous avouerai, monsieur, reprit Lucien avec un grand sérieux, que
-je ne puis me faire à l'idée d'aller lire dans une boutique.--Ce dernier
-mot fut lancé avec bonheur.--D'ici à peu de jours je pourrai vous offrir
-le petit nombre de journaux dont un honnête homme peut avouer la lecture.
-
-«--Je le sais, je le sais... dit le docteur avec un petit air de
-satisfaction provinciale; Mlle la directrice de la poste, qui pense bien,
-nous a dit ce matin que nous posséderions bientôt une _cinquième
-Quotidienne_ dans Nancy.
-
-«--Ceci est trop fort, pensa Lucien. Cette figure hétéroclite se
-moquerait-elle de moi?»
-
-Ce mot de _cinquième Quotidienne_ avait été dit avec un accent contrit
-bien fait pour inquiéter la vanité de notre héros.
-
-«--Nous allons bientôt voir»; il passa un habit et suivit le docteur
-au salut.
-
-Cette cérémonie pieuse avait lieu aux _Pénitents_, jolie petite église
-très proprement blanchie à la chaux et sans autre ornement que des
-confessionnaux en bois de noyer bien luisant. Lucien s'aperçut bien
-vite qu'il n'y avait là que la très bonne compagnie du pays. (Toute la
-bourgeoisie de l'Est de la France est croyante.)
-
-Il vit le bedeau offrir un sou à une femme du peuple, point mal mise,
-qui, voyant une église ouverte, fit mine d'y entrer.
-
-«--Passez, la mère, ceci est une chapelle particulière.»
-
-L'offre était évidemment une insulte; la petite bourgeoise rougit
-jusqu'au blanc des yeux et laissa tomber le sou. Le bedeau regarda s'il
-n'était pas vu et remit le sou dans sa poche.
-
-«--Toutes ces femmes qui m'entourent et le peu d'hommes qui les
-accompagnent, ont une physionomie parfaitement convenable. Le docteur ne
-se moque pas plus de moi que tout le monde; c'est tout ce que je
-puis prétendre.»
-
-Une fois sa vanité rassurée, Lucien s'amusa infiniment.
-
-«--C'est comme à Paris, se dit-il. La noblesse se figure que la religion
-rend les hommes plus faciles à gouverner, et mon père dit que c'est la
-haine pour les prêtres qui a fait tomber Charles X. Ce n'est pas tout
-d'être venu ici. Il faut y être comme tout le monde,» et il eut recours
-au docteur.
-
-Aussitôt celui-ci quitta sa place et alla demander un livre à Mme la
-comtesse de Commercy, qui en avait plusieurs, portés dans un sac de
-velours par sa demoiselle de compagnie. Le docteur revint avec un petit
-in-quarto superbe, et expliqua à Lucien les armes qui chamarraient cette
-reliure magnifique.
-
-Un coin de l'écusson était occupé par l'aigle de la maison de Habsbourg.
-Mme la comtesse de Commercy appartenait, en effet, à la maison de
-Lorraine, mais à une branche aînée, injustement dépossédée, et, par une
-conséquence peu claire, se croyait plus noble que l'empereur d'Autriche.
-
-En écoutant ces belles choses, Lucien, persuadé qu'on le regardait, et
-craignant par-dessus tout de rire, étudiait attentivement les alérions
-de Lorraine, frappés sur la couverture avec des fers à froid. Vers la
-fin du salut, Lucien, dont la chaise touchait presque celle du docteur,
-s'aperçut que, sans être indiscret, il pouvait faire voir qu'il
-entendait la conversation qu'avaient avec lui cinq ou six dames d'un
-âge mûr.
-
-Ces dames s'adressaient au _bon docteur_, comme elles l'appelaient, mais
-il était plus qu'évident que le but de ces dialogues était en l'honneur
-du brillant uniforme dont la présence dans la chapelle des _Pénitents_
-faisait événement ce soir-là.
-
-«--C'est ce jeune officier millionnaire qui s'est battu il y a quinze
-jours, disait une dame placée à côté du docteur.
-
-«--Mais on le disait blessé à mort, répliqua sa voisine.
-
-«--Le bon docteur l'a sauvé, ajouta une troisième, des portes du tombeau.
-
-«--Mais ne le disait-on pas républicain?
-
-«--Vous voyez bien que non: il est des nôtres.
-
-«--Vous aurez beau dire, ma chère, on m'a juré qu'il est proche parent
-de Robespierre, qui était d'Amiens. Leuwen est un nom du Nord.»
-
-Lucien se voyait le sujet des conversations; il y avait plusieurs mois
-que rien de semblable ne lui était arrivé.
-
-«--J'occupe trop ces provinciaux, se dit-il, pour que tôt on tard, le
-docteur ne me présente pas à ces dames qui me font l'honneur de me
-croire de la famille de feu M. de Robespierre. Je passerai mes soirées
-à entendre les mêmes choses que je viens d'entendre ici, et on aura de
-la considération pour moi.»
-
-À ce moment, il était question d'une souscription en faveur du célèbre
-M. Cochin[2], avocat du plus grand mérite, le Cicéron de la légitimité,
-qui, deux ou trois fois par an, à la Chambre des députés, montrait un
-talent de premier ordre et sauvait le parti du ridicule.
-
-Comme tous les hommes occupés d'une grande pensée et qui ont l'âme
-éloquente, M. Cochin pouvait être obligé de vendre ses terres.
-
-«--Je donnerais bien la pièce d'or, mais ce M. Cochin, après tout, n'est
-pas né, dit la marquise de Marcilly. Je ne porte avec moi que de l'or,
-et je prie le bon docteur d'envoyer sa servante chez moi, demain,
-après la messe de sept heures et demie, je remettrai quelque argent.
-
-«--Votre nom, madame la marquise, répondit le docteur, commencera
-justement la page 14 de mon grand registre à dos élastique, que j'ai
-reçu ou plutôt que nous avons reçu de nos amis de Paris.
-
-«--Et moi, dit Lucien tout haut, j'oserai prier M. Dupoirier de
-m'inscrire pour quarante francs. Mais j'aurai l'ambition de voir mon
-nom figurer immédiatement après celui de madame; cela me portera bonheur.
-
-«--Bien, fort bien, jeune homme, s'écria Dupoirier d'un air paternel et
-sacerdotal.
-
-«--Si mes camarades savent ceci, se dit Lucien, les épithètes de cafard
-vont pleuvoir, et gare au second duel. Mais comment le sauraient-ils?
-Ils ne voient pas ce monde-ci. Tout au plus le colonel, par ses espions,
-et ma foi, tant mieux! Cafard pour le gouvernement, vaut mieux que
-républicain.»
-
-Vers la fin du service, le cœur de Lucien eut un grand sacrifice à
-faire; malgré un pantalon blanc, de la plus exquise fraîcheur, il fallut
-se mettre à deux genoux sur la pierre sale de la chapelle des _Pénitents._
-
-
-[Footnote 1: _Historique!_ (Note de Beyle.)]
-
-[Footnote 2: Berryer.]
-
-
-* * *
-
-
-En sortant, il vit son pantalon terni sans ressources; mais ce petit
-malheur était peut-être un mérite, et il affecta de marcher lentement,
-et de façon à ne pas dépasser les groupes des dévotes qui s'avançaient
-au petit pas dans la rue solitaire.
-
-«--Je suis curieux de savoir ce que le colonel pourra trouver à
-reprendre à ceci?»
-
-Le docteur le rejoignit, et, comme dissimuler n'était pas le fort de
-Lucien, il laissa entrevoir quelque chose de cette idée à son nouvel ami.
-
-«--Votre colonel n'est qu'un plat juste milieu, un pauvre hère toujours
-tremblant de trouver sa destitution dans le _Moniteur_, répondit le
-docteur. Mais je ne vois pas ici le manchot libéral et décoré à Brienne,
-qui lui sert d'espion.»
-
-Vers la fin de la rue qu'il avait parcourue fort lentement, Lucien, qui
-prêtait l'oreille aux propos qu'on tenait sur son compte, craignit que
-sa joie ne se trahît; il fit un demi-salut, très grave aux dames dévotes
-près desquelles il marchait, et serra la main avec affection an docteur.
-
-Il monta à cheval et, passant devant le cabinet littéraire de Schmidt,
-il remarqua l'officier libéral manchot qui, placé derrière la vitre,
-lisait la _Tribune_ et l'épiait du coin de l'œil.
-
-Le lendemain, il n'était question dans la haute société de Nancy, que
-de la présence d'un uniforme dans la chapelle des _Pénitents_; ce fut un
-jour de triomphe pour Lucien. Il n'osa hasarder la messe basse de huit
-heures.
-
-«--Cela aurait des conséquences, pensait-il; il faudrait m'y trouver
-toutes les fois que je ne suis pas de service.»
-
-Vers les dix heures, il alla en grande pompe acheter un eucologe, ou
-livre de prières, magnifiquement relié par Müller. Il eut soin de
-choisir le libraire de Mgr l'évêque, et il admira longtemps le portrait
-de ce prélat. Il ne voulut point permettre que le livre saint fût
-enveloppé dans du papier de soie: il trouva plus profitable de le porter
-fièrement sous son bras gauche.
-
-Il alla ainsi porter lui-même quarante francs à M. Dupoirier; il obtint
-de lire la liste des souscripteurs pour M. Cochin, et remarqua que le
-haut des pages était toujours tenu par les noms précédés d'un _de_, et,
-par un hasard sans doute arrangé, le seul nom de Lucien Leuwen fit
-exception. En le reconduisant, Dupoirier lui dit d'un air profond:
-
-«--Soyez assuré, cher monsieur, que votre colonel ne vous laissera plus
-debout quand il aura à vous parler chez lui.»
-
-Jamais prédiction ne sembla destinée à s'accomplir avec plus de
-rapidité. Quelques heures plus tard, le colonel, que Lucien salua de
-loin à la promenade, lui fit signe d'approcher et l'invita à dîner
-d'une façon embarrassée et trop polie.
-
-Comme il allait s'éloigner:
-
-«--Votre cheval a des épaules admirables, lui dit le colonel, deux
-lieues ne sont rien pour de tels jarrets. Je vous autorise à pousser
-os promenades jusqu'à Darney.»
-
-C'était un bourg à quatre lieues de Nancy.
-
-L'après-dînée fut encore plus triomphante pour Lucien. Dupoirier voulut
-absolument le présenter chez Mme la comtesse de Commercy, la dame qui,
-la veille, avait prêté pour lui le magnifique livre de prières.
-
-Cette dame, d'un âge avancé, le reçut avec une distinction marquée.
-
-Sa maison, située au fond d'une grande cour garnie de tilleuls taillés
-en mur, était, il est vrai, d'un aspect fort triste, mais, du côté
-opposé à la cour, Lucien aperçut un jardin charmant et où il eût été
-heureux de se promener.
-
-Malgré ses bonnes dispositions, il ne put découvrir, dans ce que lui
-disait la comtesse de Commercy, rien absolument dont il pût se moquer.
-Elle ne parlait pas trop haut, elle ne gesticulait pas comme tous les
-jeunes gens de bonne compagnie de Nancy qu'il avait aperçus dans les
-rues. Il fut reçu dans un grand salon, tendu en damas rouge un peu
-éraillé, garni de baguettes d'or et de portraits de famille.
-
-D'immenses fauteuils, dont les bois contournés offraient une dorure
-brillante, firent peur à Lucien quand il entendit Mme de Commercy dire
-au laquais les paroles sacramentelles: «Un fauteuil pour monsieur.»
-
-Heureusement, l'usage de la maison n'était pas de déplacer ces
-vénérables machines; on lui avança un fauteuil moderne.
-
-La conversation, comme l'ameublement, fut noble, monotone, lente, mais
-sans ridicule.
-
-Au total, Lucien aurait pu se croire dans une maison de gens âgés, du
-faubourg Saint-Germain.
-
-Quand il se leva pour prendre congé, Mme de Commercy put lui dire, sans
-sortir du ton général de la visite:
-
-«--Je vous avouerai, monsieur, que c'est pour la première fois que je
-vois dans mon salon la cocarde que vous portez; mais je vous prie de
-l'y rapporter souvent. Je me ferai toujours un plaisir de recevoir
-un homme qui a des manières aussi distinguées, et qui, d'ailleurs,
-pense aussi bien, quoiqu'il soit encore dans la première jeunesse.»
-
-Et tout cela pour être allé aux Pénitents! Il avait tellement envie
-de rire que ce fut à grand'peine qu'il ne suivit pas l'idée folle qui
-lui vint, de distribuer des pièces de cinq francs aux laquais de la
-maison qu'il trouva dans l'antichambre, rangés en haie sur son passage.
-
-Il lut son devoir dans cette rangée de laquais.
-
-«--Pour un homme qui commence à penser aussi bien que moi, c'est une
-inconséquence grave de n'avoir qu'un seul domestique.»
-
-Il pria M. Dupoirier de lui trouver trois garçons sûrs et surtout
-pensant bien.
-
-En rentrant chez lui, il était un peu comme le barbier du roi Midas:
-il mourait d'envie de raconter son bonheur. Il écrivit huit ou dix pages
-à sa mère et lui demanda des livrées brillantes pour cinq ou six
-domestiques.
-
-«--Mon père verra bien, en les payant, que je ne suis pas encore un
-saint-simonien bien pur.»
-
-Quelques jours après, Mme de Commercy invita Lucien à dîner. Il trouva
-dans le salon, où il eut soin de se rendre à trois heures et demie bien
-précises, M. et Mme de Serpierre, avec une seule de leurs six filles,
-M. Dupoirier et deux ou trois femmes âgées avec leurs maris, la plupart
-chevaliers de Saint-Louis.
-
-On attendait évidemment quelqu'un.
-
-Bientôt un laquais annonça M. et Mme de Sauves d'Hocquincourt.
-
-Lucien fut frappé: il était impossible d'être plus jolie et, pour la
-première fois, la renommée n'avait pas menti. Il y avait dans ces yeux
-un velouté, une gaieté, un naturel, qui faisaient presque un bonheur
-du plaisir de les regarder. En cherchant bien, il trouva cependant un
-défaut à cette femme charmante: quoique à peine âgée de vingt-cinq ou
-vingt-six ans, elle avait quelque tendance à l'embonpoint.
-
-Un grand jeune homme blond, à moustaches presque diaphanes, fort pâle
-et à l'air hautain et taciturne, marchait après elle. C'était son mari.
-
-M. d'Antin, son amant, était venu avec eux. À table, on le plaça à sa
-droite. Elle lui parlait bas assez souvent, et puis riait.
-
-«--Ce rire de franche gaîté fait un étrange contraste, pensait Lucien,
-avec l'air morose et antique de toute la compagnie. Voilà ce que nous
-appellerions à Paris une gaieté bien hasardée. Que d'ennemis n'aurait
-pas cette jolie femme! Les sages mêmes la blâmeraient de s'exposer à
-tous les terribles inconvénients de la calomnie, faute d'un peu de gêne.
-La province offre donc des dédommagements. Au milieu de toutes ces
-figures nées pour l'ennui, l'essentiel n'est-il pas que la jeune
-première soit aimable? et, ma foi, celle-ci est charmante. Pour un
-dîner comme celui-ci, j'irai vingt fois aux Pénitents.»
-
-Lucien, en homme habile, chercha à être poli pour M. de Sauves
-d'Hocquincourt, car celui-ci tenait à porter les deux noms, illustrés,
-le premier sous Charles IX, et le second sous Louis XIV. Tout en
-écoutant la parole lente, élégante et monotone de M. d'Hocquincourt,
-Lucien examinait sa femme.
-
-Elle était blonde, avec de grands yeux bleus, point langoureux et d'une
-vivacité charmante, quelquefois languissants quand on l'ennuyait, bientôt
-après fous de bonheur à la première apparition d'une idée gaie, ou
-seulement singulière. Une bouche délicieuse de fraîcheur, avec des
-contours fins, bien arrêtés, qui donnaient à toute la tête une noblesse
-admirable. Un nez, légèrement aquilin, complétait le charme de cette
-tête noble à la fois et cependant variant à chaque instant, comme les
-nuances de passions qui l'agitaient.
-
-Mme d'Hocquincourt eût passé à Paris pour une beauté de premier ordre;
-à Nancy, c'est tout au plus si on convenait qu'elle était belle.
-
-Lucien reconnut toute la haine qu'on lui portait, en voyant Mme de
-Serpierre lui adresser la parole.
-
-Il trouva un peu trop marqués la haine des dévotes et le _que m'importe_
-de la jeune femme.
-
-Vers la fin du dîner, il se sentit une véritable bienveillance pour
-elle et pour le marquis d'Antin, son amant.
-
-Le docteur Dupoirier eut le temps d'expliquer un peu Mme d'Hocquincourt
-à Lucien qu'il voyait charmé de cette gaieté naturelle et simple au
-milieu de tant de figures ennemies.
-
-«--Elle adore sincèrement son ami et commet pour lui les plus grandes
-imprudences. Son malheur, ou plutôt celui de sa gloire, est de lui
-trouver des ridicules au bout de deux ou trois ans. Alors, en six
-semaines, il lui inspire un ennui mortel, que rien ne peut vaincre, et
-cet ennui met sa bonté à la torture. Car c'est le meilleur cœur du monde
-et qui abhorre le plus de faire à quelqu'un une peine sérieuse. Ce
-qu'il y a de plus plaisant, c'est que les deux derniers de ses amants
-sont devenus amoureux d'elle au _tragique_, juste au moment où ils ont
-commencé à l'ennuyer. Elle en était désolée, et ne savait comment se
-défaire d'eux avec humanité.
-
-«--Depuis combien de temps dure M. d'Antin? reprit Lucien avec un
-intérêt qui n'échappa pas au docteur.
-
-«--Depuis trente grands mois; tout le monde s'en étonne, mais il est
-aussi fou qu'elle. Cela le soutient.
-
-«--Et le mari?
-
-«--Amoureux fou de sa femme, et amoureux au point de ne pouvoir devenir
-jaloux! C'est elle qui ouvre toutes les lettres anonymes qu'on lui
-écrit.»
-
-Après dîner, Mme de Commercy présenta formellement Lucien à Mme de
-Serpierre, grande femme sèche et dévote qui avait une fortune très
-bornée et six filles à marier. Celle qui l'accompagnait avait des
-cheveux d'un blond hasardé, près de cinq pieds et une ceinture verte
-de six doigts de hauteur. Ce vert sur blanc, qui marquait admirablement
-un corps plat, parut horriblement laid à Lucien.
-
-«--Les cinq autres sœurs sont-elles aussi séduisantes?»
-
-Le docteur prit tout à coup un air de gravité qui parut ridicule à son
-interlocuteur. Il parla longuement de la haute naissance et de la haute
-vertu de ces demoiselles, choses fort respectables auxquelles Lucien ne
-songeait pas. Le docteur alla jusqu'à dire:
-
-«--À quoi bon mal parler de femmes qui ne sont pas jolies?
-
-«--Ah! je vous y prends, monsieur. Voici une parole imprudente. Je vous
-répondrai que, si je voulais mentir constamment et sur tout, j'irais
-dîner chez un ministre; au moins il peut me donner de l'avancement. Mais
-ne pas ouvrir la bouche sans mentir, au fond d'une province, dans un
-dîner où il n'y a qu'une jolie femme! C'est trop héroïque pour votre
-serviteur.»
-
-Notre héros agissait mieux qu'il ne parlait. Car il se mit à faire une
-cour assidue à Mme de Serpierre et à sa fille, et il abandonna d'une
-façon marquée la brillante Mme d'Hocquincourt.
-
-Mlle de Serpierre, malgré ses cheveux rouges, se trouva simple,
-raisonnable, et même pas méchante: ce qui étonna fort Lucien.
-
-Après une demi-heure de conversation avec la mère et la fille, il
-trouva celle-ci infiniment moins choquante.
-
-«--Tant mieux, se dit-il, mon rôle sera moins pénible. Je ne puis me
-tirer d'affaire qu'en suivant les conseils du docteur et en cultivant
-les autels abandonnés.»
-
-Mme de Serpierre fut si édifiée de la contenance de ce sous-lieutenant,
-qu'elle le présenta à trois ou quatre femmes de la première qualité qui
-vinrent après le dîner.
-
-Avant chaque présentation, elle expliquait l'antiquité de la maison, et
-la personne que l'on _illustrait_ ainsi entendait tous ses détails.
-
-«--Ceci est bouffon, se disait Lucien, et adressé à moi qui évidemment
-ne suis pas noble et qu'on voit pour la première fois. À Paris ce serait
-une maladresse. Autant de visites à faire. Il faut que j'écrive ces
-détails héraldiques et historiques sur les maisons de ces dames, et je
-leur demanderai, pour la lire, l'histoire de cette province. C'est ce
-qu'on appelle vivre dans le passé.»
-
-Dès le lendemain, Lucien, en tilbury, suivi de deux laquais à cheval,
-alla faire ses visites aux dames auxquelles il avait eu l'honneur d'être
-présenté la veille. Il fut parfaitement convenable, aussi arriva-t-il
-excédé d'ennui chez Mme de Serpierre. Il se consolait un peu en songeant
-qu'il allait trouver Mlle Théodelinde, la grande jeune fille.
-
-Un laquais, vêtu d'une livrée verte trop longue de six pouces,
-l'introduisit dans un salon immense, assez bien meublé, mais mal éclairé.
-
-Toute la famille se leva à son arrivée, et quoique d'une taille assez
-honnête, il se trouva, à la lettre, le plus petit.
-
-Le père, vieillard en cheveux blancs, étonna Lucien. C'était absolument
-un père noble d'une troupe de comédie de province.
-
-Il portait la croix de Saint-Louis, avec le liséré blanc de l'ordre
-du Lys.
-
-Il parlait fort bien et avec une sorte de grâce, celle qui convient à un
-gentilhomme de soixante ans.
-
-Tout alla fort bien jusqu'au moment où il dit à Lucien qu'il avait été
-lieutenant du roi, à Colmar.
-
-À ce mot, notre héros éprouva un sentiment d'horreur que sa physionomie
-simple et bonne dut trahir à son insu, car le vieil officier se hâta de
-faire entendre d'un ton honnête, qu'il était resté tout à fait étranger
-à l'affaire du colonel Caron.
-
-Cette émotion vive fit oublier à Lucien tous ses projets; il était venu
-fort disposé à se moquer de ces sœurs aux cheveux rouges et à la taille
-de cinq pieds quatre pouces. Le mot honnête du vieillard sur Colmar
-sanctifia toute la maison et, dès ce moment, il n'y eut plus là de
-ridicule à ses yeux.
-
-Le lecteur bénévole est prié de considérer que notre héros est fort
-jeune, fort neuf et dénué de toute expérience; tout cela ne l'empêchera
-pas d'éprouver un sentiment pénible en nous voyant forcé d'avouer
-qu'il avait encore la faiblesse de s'indigner pour des choses politiques.
-C'était, à cette époque, une âme naïve et s'imposant elle-même; ce
-n'était pas du tout une tête forte, ou un homme d'esprit se hâtant de
-tout juger d'une façon très tranchante. Le salon de sa mère, où l'on se
-moquait de tout, lui avait appris à persifler l'hypocrisie et à la
-deviner assez bien. Du reste, il ne savait pas ce qu'il serait un jour.
-Lorsque, à quinze ans, il commença à lire les journaux, la mystification
-qui finit par la mort du colonel Caron, était la dernière grande action
-du gouvernement d'alors; elle servait de texte à tous les journaux de
-l'opposition. Cette coquinerie célèbre était, de plus, fort intelligible
-pour un enfant, et il en possédait tous les détails comme s'il se fut
-agi d'une démonstration géométrique. Revenu du saisissement causé par le
-mot _Colmar_, Lucien observa avec intérêt M. de Serpierre. C'était un
-beau vieillard de cinq pieds huit pouces, et se tenant fort droit: de
-beaux cheveux blancs lui donnaient une mine tout à fait patriarcale.
-Il portait, en intimité, dans sa famille, un ancien habit bleu-de-roi,
-à collet droit et de coupe toute militaire.
-
-«--C'est apparemment pour l'user,» se dit Lucien, et cette réflexion le
-toucha profondément. Il était accoutumé aux vieillards coquets de Paris.
-
-L'absence d'affectation et la conversation sage et nourrie de faits de
-M. de Serpierre achevèrent sa conquête; cette absence d'affectation
-surtout lui sembla chose incroyable en province.
-
-Pendant une grande partie de la visite, notre héros
-avait prêté beaucoup plus d'attention à ce brave militaire qui lui
-contait longuement ses campagnes de l'émigration et les injustices des
-généraux autrichiens cherchant à faire écraser les corps d'émigrés,
-qu'aux six grandes filles qui l'entouraient.
-
-«--Il faut cependant s'occuper d'elles,» se dit-il enfin.
-
-Ces demoiselles travaillaient autour d'une lampe unique, car cette
-année-là l'huile était chère.
-
-Leur manière de parler était simple. Elles ne penchaient point la tête
-sur l'épaule aux moments intéressants de leurs discours; on ne les
-voyait point constamment occupées de l'effet produit sur les assistants:
-elles ne donnaient pas de détails étendus sur la rareté ou le lieu de
-fabrique de l'étoffe dont leur robe était faite; elles n'appelaient
-point un tableau _une grande page historique_, etc. En un mot, sans
-la figure sèche et méchante de Mme de Serpierre, la mère, Lucien eût
-été complètement heureux ce soir-là, et encore il oublia vite ses
-remarques; ce fut avec un vrai plaisir qu'il en parlait avec Mlle
-Théodelinde.
-
-Pendant cette visite qui devait être de vingt minutes et qui dura deux
-heures, Lucien n'entendit d'autres propos désagréables que quelques mots
-haineux de Mme de Serpierre. Ses grands yeux ternes et impassibles
-suivaient tous les mouvements de Lucien et le glaçaient.
-
-«--Dieu! quel être!» se disait-il.
-
-Par politesse, il abandonnait de temps à autre le cercle formé par les
-demoiselles de Serpierre autour de la lampe, pour causer avec l'ancien
-lieutenant du roi. Celui-ci aimait à expliquer qu'il n'y avait de repos
-et de tranquillité pour la France, qu'à la condition de remettre
-précisément toutes choses au point où elles se trouvaient en 1789.
-
-«--Ce fut le commencement de notre décadence, répéta plusieurs fois le
-bon vieillard: _inde mali labes._»
-
-Rien n'était plus plaisant, aux yeux de Lucien, qui croyait précisément
-que c'était à compter de 1789 que la France avait commencé à sortir un
-peu de la barbarie où elle est encore à demi plongée.
-
-Quatre ou cinq jeunes gens, sans doute nobles, parurent successivement
-dans le salon. Lucien remarqua qu'ils prenaient des poses et
-s'appuyaient élégamment d'un bras à la cheminée de marbre noir ou à une
-console dorée placée entre deux croisées. Quand ils abandonnaient une de
-ces poses gracieuses pour en prendre une autre non moins gracieuse, ils
-se mouvaient rapidement et presque avec violence, comme s'ils eussent
-obéi à un commandement militaire.
-
-«--Ces mouvements sont peut-être nécessaires pour plaire aux demoiselles
-de province», se dit-il, lorsqu'il fût arraché aux considérations
-philosophiques par la nécessité de s'apercevoir que ces beaux messieurs
-à poses académiques cherchaient à lui témoigner beaucoup d'éloignement,
-ce qu'il essaya de leur rendre au centuple.
-
-«--Est-ce que vous seriez fâché?» lui dit Mlle Théodelinde en passant
-près de lui.
-
-Il y avait tant de simplicité et de bon naturel dans cette question,
-qu'il répondit avec la même candeur:
-
-«--Si peu fâché, que je vais vous prier de me dire les noms de ces beaux
-messieurs qui, si je ne me trompe, cherchent à vous plaire. Ainsi, c'est
-peut-être à vos beaux yeux que je dois les marques d'éloignement dont
-ils m'honorent en ce moment.
-
-«--Ce jeune homme qui parle à ma mère est M. de Lanfort.
-
-«--Il est fort bien et a l'air civilisé; mais ce monsieur qui s'appuie
-à la cheminée d'un air si terrible?
-
-«--C'est M. Ludwig Roller, ancien officier de cavalerie. Les deux
-voisins sont ses frères, également officiers démissionnaires après
-la révolution de 1830. Ces messieurs n'ont pas de fortune; leurs
-appointements leur étaient nécessaires. Maintenant ils ont un cheval
-pour eux trois, et, d'ailleurs, leur conversation est singulièrement
-appauvrie. Ils ne peuvent plus parler de ce que vous appelez, vous
-autres messieurs les militaires, le harnachement, la masse de linge et
-chaussure, et autres choses amusantes. Ils n'ont plus l'espoir de
-devenir maréchaux de France, comme le maréchal de Larnac, qui fut le
-trisaïeul d'une de leurs grand'mères.
-
-«--Votre description les rend aimables à mes yeux. Et ce gros garçon,
-court et épais, qui me regarde de temps en temps d'un air si supérieur,
-et en soufflant dans ses joues comme un sanglier?
-
-«--Comment? Vous ne le connaissez pas? C'est M. le marquis de Sanréal,
-le gentilhomme le plus riche de la province.»
-
-La conversation de Lucien avec Mlle Théodelinde était fort animée; c'est
-pourquoi elle fut interrompue par M. de Sanréal, qui, contrarié de l'air
-heureux de Lucien, s'approcha de Mlle Théodelinde et lui parla à
-demi-voix, sans faire la moindre attention à lui. En province, tout est
-permis à un homme riche et non marié. Notre héros fut rappelé aux
-convenances par cet acte d'hostilité. L'antique pendule attachée au mur,
-à huit pieds de hauteur, avait un cadran d'étain tellement découpé, qu'on
-ne pouvait voir ni l'heure, ni les aiguilles; elle sonna, et Lucien vit
-qu'il était depuis deux grandes heures chez les Serpierre. Il sortit.
-
-«--Voyons, se dit-il, si j'ai ces préjugés aristocratiques dont mon père
-se moque tant tous les jours.»
-
-Et il alla chez Mme Berchu, où il trouva le préfet qui achevait sa partie
-de boston.
-
-En le voyant entrer, M. Berchu père dit à sa femme, personne énorme de
-cinquante à soixante ans:
-
-«--Ma petite, offre une tasse de thé à M. Leuwen.»
-
-Comme Mme Berchu n'écoutait pas, M. Berchu répéta deux fois sa phrase
-avec _ma petite._
-
-La tasse de thé prise, Lucien alla admirer une robe vraiment jolie que
-Mlle Sylviane portait ce soir-là. C'était une étoffe d'Alger, qui avait
-des raies fort larges, marron, je crois, et jaune pâle; à la lumière
-ces couleurs faisaient fort bien.
-
-La belle Sylviane répondit à l'admiration de Lucien par une histoire
-fort détaillée de cette robe singulière: elle venait d'Alger, il y avait
-longtemps qu'elle l'avait dans son armoire, etc., etc. Et, ne se
-souvenant plus de sa taille un peu colossale, elle penchait la tête
-aux endroits les plus intéressants de cette histoire touchante.
-
-«--Les belles formes! se dit Lucien pour prendre patience. Sans doute
-elle aurait pu figurer comme une de ces déesses de la Raison de 1793,
-dont M. de Serpierre vient de nous faire aussi la longue histoire. Mlle
-Sylviane aurait été toute fière de se voir ainsi promener sur un
-brancard, portée par huit ou dix hommes, dans les rues de la ville.»
-
-L'histoire de la robe rayée terminée, Lucien ne se sentit plus le
-courage de parler. Il écouta M. le préfet qui répétait avec une fatuité
-bien lourde un article des _Débats_ de la veille.
-
-«--Ces gens-là professent, et ne font jamais de conversation, pensait
-Lucien. Si je m'assieds, je m'endors; il faut fuir pendant que j'en ai
-encore la force.»
-
-Il regarda à sa montre dans l'antichambre: il n'était resté que vingt
-minutes chez Mme Berchu.
-
-Afin de n'oublier aucune de ses nouvelles connaissances et surtout pour
-ne pas les confondre entre elles, ce qui eût été déplorable, avec des
-amours-propres de province, il prit le parti de faire une liste de ses
-amis de fraîche date. Il la divisa d'après les rangs, comme celle que
-les journaux anglais donnent au public, pour les bals d'Almack.
-
-Voici cette liste:
-
-«Mme la comtesse de Commercy, maison de Lorraine.
-
-«M. le marquis et Mme la marquise de Puy-Laurens.
-
-«M. de Lanfort, citant Voltaire et répétant les raisonnements de
-Dupoirier sur le code civil et les partages.
-
-«M. le marquis et Mme la marquise de Sauves d'Hocquincourt; M. d'Antin,
-ami de madame. Le marquis, homme très brave, mourant habituellement
-de peur.
-
-«Le marquis de Sanréal, court, épais, incroyable de fatuité, et cent
-mille livres de rente.
-
-«Le marquis de Pointcarré et sa fille, Mme de Chasteller, le meilleur
-parti de la province, des millions et l'objet des vœux de MM. de Blancet,
-de Goëllo, etc., etc. On m'avertit que Mme de Chasteller ne voudra jamais
-me recevoir à cause de ma cocarde: il faudrait pouvoir y aller en habit
-bourgeois.
-
-«La comtesse de Marcilly, veuve d'un cordon rouge; un bisaïeul maréchal
-de France.
-
-«Les trois comtes Roller: Ludwig, Sigismond et André, braves officiers,
-chasseurs déterminés et mécontents. Les trois frères disent exactement
-les mêmes choses; Ludwig a l'air terrible, et me regarde de travers.
-
-«Comte de Wassignies, ancien lieutenant-colonel, homme de sens et
-d'esprit; tacher de me lier avec lui. Ameublement de bon goût, valets
-bien tenus.
-
-«Comte Génévray, petit bonhomme de dix-neuf ans, gros et trop serré dans
-un habit trop étroit; moustaches noires, répétant tous les soirs deux
-fois que, sans _légitimité_, il n'y a pas de bonheur pour la France;
-bon diable au fond; beaux chevaux.
-
-«Êtres que je connais, mais avec lesquels il faut éviter toute
-conversation particulière, car une première oblige à vingt autres et ils
-parlent comme le journal de la veille:
-
-«M. et Mme de Louvalle; Mme de Saint-Cyran; M. de Bernheim; MM. de
-Jaurey, de Vaupoil, de Serdan, de Pouly, de Saint-Vincent, de Pelletier,
-Luzy, de Vincent, de Charlemont, etc.»
-
-C'est au milieu de tout cela que Lucien vivait. Il était bien rare qu'il
-passât une journée sans voir le docteur, et, même dans le monde, ce
-terrible homme lui adressait souvent ses improvisations passionnées.
-Lucien était si neuf, qu'il ne s'étonnait ni de l'excellente réception
-que lui faisait la bonne compagnie de Nancy, à l'exception des jeunes
-gens, ni de la constance de Dupoirier à le cultiver et à le protéger.
-Au milieu de son éloquence si insolente, celui-ci était un homme d'une
-timidité singulière; il ne connaissait pas Paris et se faisait un
-monstre de la vie qu'on y menait, et cependant il brûlait d'y aller.
-Ses correspondants lui avaient appris, depuis longtemps, bien des choses
-sur M. Leuwen père.
-
-«--Dans cette maison, se disait-il, je trouverai un excellent dîner
-gratis, des hommes considérables à qui je pourrai parler et qui me
-protégeront en cas de malheur. Au moyen des Leuwen je ne serai pas
-isolé dans cette Babylone. Ce petit jeune homme écrit tout à ses
-parents; ils savent sans doute déjà que je le protège ici.»
-
-Mmes de Marcilly et de Commercy, âgées l'une et l'autre de plus de
-soixante ans et chez lesquelles Lucien eut le bon esprit de se laisser
-souvent inviter à dîner, l'avaient présenté à toute la ville. Lucien
-suivait à la lettre les conseils que lui donnait Mlle Théodelinde. Il
-n'eut pas passé huit jours dans la bonne compagnie qu'il s'aperçut
-qu'elle était déchirée par un schisme violent.
-
-D'abord on eut honte de cette division et on voulut la cacher à un
-étranger; mais l'animosité et la passion remportèrent, car c'est là un
-des bonheurs de la province: on y a encore de la passion.
-
-M. de Wassignies et les gens raisonnables croyaient vivre sous le règne
-de Henri V; tandis que Sanréal, Ludwig Roller et les plus ardents,
-n'admettaient pas les abdications de Rambouillet et attendaient le
-règne de Louis XIX après la fin de celui de Charles X.--Lucien allait
-souvent dans ce qu'on appelait l'hôtel de Puy-Laurens; c'était une
-grande maison, située à l'extrémité d'un faubourg occupé par des
-tanneurs, et dans le voisinage d'une rivière de douze pieds de large et
-fort odoriférante. Au-dessus de petites fenêtres carrées, éclairant des
-remises et des écuries, on voyait régner une longue file de grandes
-croisées avec de petits toits en tuile au-dessus de chacune d'elles; ces
-petits toits destinés à garantir les verres de Bohême. Préservés ainsi
-de la pluie depuis vingt ans, ils n'avaient peut-être pas été lavés et
-donnaient à l'intérieur une lumière jaune.
-
-Dans la plus triste des chambres éclairées par ces vitres sales, on
-trouvait, devant un ancien bureau de Boule, un grand homme sec, portant,
-par principe politique, de la poudre et une queue; car il avouait
-souvent, et avec plaisir, que les cheveux courts et sans poudre étaient
-bien plus commodes. Ce martyr des bons principes était fort âgé et
-s'appelait le marquis de Puy-Laurens. Durant l'émigration, il avait été
-le compagnon fidèle d'un illustre personnage; quand ce personnage fut
-tout-puissant, on lui fit honte de ne rien faire pour un homme que ses
-courtisans appelaient _un ami de trente ans._ Enfin, après bien des
-sollicitations, que M. de Puy-Laurens trouva souvent fort humiliantes,
-il fut nommé receveur général des finances à...
-
-Depuis l'époque de ces sollicitations désagréables et aboutissant à un
-emploi de _finances_, M. de Puy-Laurens, outré contre la famille à
-laquelle il avait consacré sa vie, voyait tout en noir. Mais ses
-principes étaient restés purs, et il eût, comme devant, sacrifié sa vie
-pour eux.
-
-«--Ce n'est pas parce qu'il est homme aimable, répétait-il souvent,
-que Charles X est notre roi. Aimable ou non, il est fils du Dauphin,
-qui était fils de Louis XV; il suffit.»
-
-Il ajoutait, en petit comité:
-
-«--Est-ce la faute de la _légitimité_ si le légitime est un imbécile?
-Est-ce que mon fermier sera dégagé du devoir de me payer le prix de sa
-ferme, par la raison que je suis un sot ou un ingrat?»
-
-M. de Puy-Laurens abhorrait Louis XVIII.
-
-«--Cet égoïste énorme a donné une sorte de légitimité à la révolution.
-Par lui, la révolte a un argument plausible, ridicule pour nous,
-ajoutait-il, mais qui peut entraîner les faibles. Oui, monsieur,
-disait-il à Lucien le lendemain du jour où celui-ci lui avait été
-présenté, la couronne étant un bien et une jouissance viagère, rien de
-ce que fait le détenteur actuel ne peut obliger le successeur, pas même
-le serment! car ce serment, quand il le prêta, _il était sujet et ne
-pouvait rien refusera son roi._»
-
-Lucien écoutait toutes ces choses et d'autres encore, d'un air fort
-attentif et même respectueux, comme il convient à un jeune homme; mais
-il avait grand soin que son air poli n'allât point jusqu'à l'approbation.
-
-«--Moi, plébéien et libéral, je ne puis être quelque chose, au milieu de
-toutes ces variétés, que par la résistance.»
-
-Quand Dupoirier était présent, il enlevait, sans façon, la parole au
-marquis.
-
-«--La suite de toutes ces belles choses, disait-il, c'est que l'on en
-viendra à partager toutes les propriétés d'une commune également entre
-tous les habitants. En attendant ce but final de tous les libéraux,
-le code civil se charge de faire des petits bourgeois de tous nos
-enfants. Quelle noble fortune pourrait se soutenir avec ce partage
-continu à la mort de chaque père de famille? Ce n'est pas tout; l'armée
-nous restait pour nos cadets; mais, comme ce code civil, que
-j'appellerai, moi, infernal, prêche l'égalité dans les fortunes, la
-conscription porte le principe de l'égalité dans l'armée. L'avancement
-est platement donné par une loi; rien ne dépend plus de la faveur du
-monarque. Donc, à quoi bon plaire au roi? Or, monsieur, du moment où
-l'on fait cette question, il n'y a plus de monarchie. Il ne nous reste
-plus que la religion chez le paysan; car point de religion, point de
-respect pour l'homme riche et noble; un esprit d'examen infernal; et, au
-lieu du respect, de l'envie, et, à la moindre prétendue injustice, de
-la révolte.»
-
-Le marquis de Puy-Laurens reprenait alors:
-
-«--Donc, il n'y a plus de ressource que dans l'appel des Jésuites,
-auxquels, pendant quarante ans, l'on donnera, par une loi, la dictature
-de l'éducation.»
-
-Le plaisant, c'est qu'en soutenant ces opinions, le marquis se disait et
-se croyait patriote, en cela bien supérieur au vieux coquin de Dupoirier
-qui, en sortant un jour de chez M. de Puy-Laurens, dit à Lucien:
-
-«--Un homme naît duc, millionnaire, pair de France; ce n'est pas à lui à
-examiner si sa condition est conforme ou non à la vertu, au bonheur
-général, et autres belles choses. Elle est bonne, cette condition, donc,
-il faut tout faire pour la soutenir et l'améliorer, autrement l'opinion
-le méprise comme un lâche ou un sot.»
-
-«--Mon sort est-il donc de passer ma vie entre des légitimistes fort
-égoïstes et polis, adorant le passé, et des républicains, fous généreux
-et ennuyeux, adorant l'avenir? Maintenant, je comprends mon père, quand
-il s'écrie: «Que ne suis-je né en 1710, avec cinquante mille livres de
-rente!»
-
-Les beaux raisonnements que Lucien endurait tous les soirs et que le
-lecteur n'a endurés qu'une fois, étaient la profession de foi de tout
-ce qui, dans la noblesse de Nancy et de la province, s'élevait un peu
-au-dessus des innocentes répétitions des articles de la _Quotidienne_,
-de la _Gazette de France_, etc. Après un mois de patience, Lucien arriva
-à trouver réellement intolérable la société de ces grands et nobles
-propriétaires, parlant comme si eux seuls étaient au monde, et ne
-parlant jamais que de haute politique, des avoines.
-
-Cet ennui n'avait qu'une seule exception: il était tout joyeux quand,
-arrivant à l'hôtel de Puy-Laurens, il était reçu par la marquise. C'était
-une grande femme de trente-quatre ou trente-cinq ans, peut-être
-davantage, qui avait des yeux superbes, une peau magnifique, et, de plus,
-l'air de se moquer fort de toutes les théories du monde. Elle contait à
-ravir, donnait des ridicules à pleines mains et presque sans distinction
-de parti. Elle frappait juste en général, et l'on riait toujours dans le
-groupe où elle était. Volontiers Lucien en eût été amoureux; mais la place
-était prise, et la grande occupation de Mme de Puy-Laurens était de se
-moquer d'un fort aimable jeune homme, M. de Lanfort.
-
-Les plaisanteries étaient sur le ton de l'intimité la plus tendre, mais
-personne ne s'en scandalisait.
-
-«--Voici encore un des avantages de la province,» se disait Lucien.
-
-Du reste, il aimait beaucoup à rencontrer M. de Lanfort; c'était presque
-le seul de tous les _natifs_ qui ne parlât point trop haut. Lucien
-s'attacha à la marquise, et, au bout de quinze jours, elle lui sembla
-jolie. On trouvait chez elle un mélange piquant de la vivacité des
-sensations de la province et de l'urbanité de Paris. C'était, en effet,
-à la cour de Charles X qu'elle avait achevé son éducation, pendant que
-son mari était receveur général dans un département assez éloigné. Pour
-plaire à son mari et à son parti, Mme de Puy-Laurens allait à l'église
-deux ou trois fois le jour; mais, dès qu'elle y était entrée, le temple
-du Seigneur devenait un salon. Lucien plaçait sa chaise le plus près
-possible de Mme de Puy-Laurens, et trouvait ainsi le secret de faire la
-cour aux exigences de la bonne compagnie avec le moins d'ennui possible.
-
-Un jour que la marquise riait trop haut, depuis dix minutes, avec ses
-voisins, un prêtre s'approcha et voulut hasarder des représentations:
-
-«--Il me semblerait, madame la marquise, que la maison de Dieu...
-
-«--Est-ce à moi, par hasard, que s'adresse ce _madame?_ Je vous trouve
-plaisant, mon petit abbé! Votre office est de sauver nos âmes, et vous
-êtes tous si éloquents que, si nous ne venions chez vous par principes,
-vous n'auriez pas un chat. Vous pouvez parler tant qu'il vous plaira dans
-votre chaire; mais souvenez-vous que votre devoir est de répondre quand
-je vous interroge. Monsieur votre père, qui était laquais de ma
-belle-mère, aurait dû mieux vous instruire.»
-
-Un rire général, quoique contenu, suivit cet avis charitable. Ce fut
-plaisant, et Lucien ne perdit pas une nuance de cette petite scène.
-Mais, par compensation, il l'entendit au moins raconter cent fois.
-
-Il en arriva une grande brouille entre Mme de Puy-Laurens et M. de
-Lanfort; Lucien redoubla d'assiduité. Rien n'était plus amusant que les
-sorties des deux parties belligérantes. Elles continuaient à se voir
-chaque jour; leur manière d'être faisait la nouvelle de Nancy. Lucien
-sortait souvent de l'hôtel de Puy-Laurens avec M. de Lanfort; il
-s'établit entre eux une sorte d'intimité. M. de Lanfort était
-heureusement né, et, d'ailleurs, ne regrettait rien. Il se trouvait
-capitaine de cavalerie à la révolution de 1830, et avait été ravi de
-quitter un métier qui l'ennuyait. Un matin qu'il sortait, avec Lucien,
-de chez Mme de Puy-Laurens, où il venait d'être fort maltraité et
-publiquement:
-
-«--Pour rien au monde, disait-il, je ne m'exposerais à égorger des
-tisserands ou des tanneurs, comme c'est votre affaire, par le temps qui
-court.
-
-«--Il faut avouer que le service ne vaut rien depuis Napoléon, répondait
-Lucien. Sous Charles X vous étiez obligés de faire les agents
-provocateurs, comme à Colmar, dans l'affaire Caron, ou d'aller en
-Espagne prendre le général Riego, pour le laisser pendre par le roi
-Ferdinand. Il faut convenir que ces belles choses ne conviennent guère
-à des gens tels que vous et moi.
-
-«--Il fallait vivre sous Louis XIV; on passait son temps à la cour dans
-la meilleure compagnie du monde, avec Mme de Sévigné, M. le duc de
-Villeroy, M. le duc de Saint-Simon et l'on n'était avec les soldats que
-pour les conduire au feu et accrocher de la gloire, s'il y en avait.
-
-«--Oui, fort bien pour vous, monsieur le marquis, mais, moi, sous
-Louis XIV, je n'eusse été qu'un marchand, tout au plus un Samuel Bernard
-au petit pied.»
-
-Le marquis de Sanréal les accosta, à leur grand regret, et la
-conversation prit un cours tout différent. On parla de la sécheresse
-qui allait ruiner les propriétaires des prairies non arrosées; on se
-jeta dans la discussion de la nécessité d'un canal qui irait prendre les
-eaux dans le bois de Baccarat. Lucien n'avait d'autre consolation que
-d'examiner de près le Sanréal; c'était à ses yeux, le vrai type du grand
-propriétaire de province. Sanréal était un petit homme de trente-trois
-ans, avec des cheveux d'un noir sale et une taille épaisse. Il affectait
-toutes sortes de choses, et, par-dessus tout, la bonhomie et le
-sans-façon, mais sans renoncer pour cela, tant s'en faut, à la finesse
-et à l'esprit. Ce mélange de prétentions opposées, mis en lumière par
-une fortune énorme pour la province, et une assurance correspondante, en
-faisait un sot singulier. Il n'était pas précisément sans idées, mais
-vain et prétentieux au possible, à se faire jeter parla fenêtre, surtout
-quand il visait particulièrement à l'esprit. S'il vous prenait la main,
-une de ses gentillesses était de la serrer à vous faire crier; il criait
-lui-même à tue-tête par plaisanterie, quand il n'avait rien à dire. Il
-outrait avec soin toutes les modes qui montrent la bonhomie et le laisser
-aller, et l'on voyait qu'il se répétait cent fois le jour:
-
-«--Je suis le plus grand propriétaire de la province, et, partant, je
-dois être autrement qu'un autre.»
-
-Si un portefaix faisait une difficulté à un de ses gens dans la rue, il
-s'élançait en courant pour aller vider la querelle, et il eût,
-volontiers, tué le portefaix. Son grand titre de gloire, ce qui le
-plaçait à la tête des hommes énergiques et bien pensants de la province,
-c'était d'avoir arrêté de sa main un des malheureux paysans, fusillés
-sans savoir pourquoi, par ordre des Bourbons, à la suite d'une des
-conspirations ou plutôt des émeutes qui éclatèrent sous leur règne.
-Lucien n'apprit ce détail que beaucoup plus tard. Le parti du marquis
-de Sanréal en avait honte pour lui, et lui-même, étonné de ce qu'il
-avait fait, commençait à douter qu'un gentilhomme, grand propriétaire,
-dût remplir l'office de gendarme, et, pire encore, choisir un malheureux
-paysan au milieu d'une foule, pour le faire fusiller en quelque sorte
-sans jugement et après une simple comparution devant une commission
-militaire. Le marquis, en cela seulement semblable aux aimables marquis
-de la Régence, était à peu près complètement ivre tous les jours, dès
-midi ou une heure; or, il était deux heures quand il accosta M. de
-Lanfort. Dans cette position, il parlait continuellement, et était le
-héros de tout conte.
-
-«--Celui-ci ne manque pas d'énergie et ne tendrait pas le cou à la hache
-de 93, comme les d'Hocquincourt, ces moutons dévots,» se dit Lucien.
-
-Le marquis de Sanréal tenait table ouverte soir et matin, et, en parlant
-politique, ne descendait jamais des hauteurs de la plus emphatique
-énergie. Il avait ses raisons pour cela; il savait par cœur une vingtaine
-de phrases de M. de Chateaubriand, celle, entre autres, sur le bourreau
-et les six autres personnes nécessaires pour gouverner le département.
-Pour se soutenir à ce degré d'éloquence, il avait toujours, sur une
-petite table d'acajou placée à côté de son fauteuil, une bouteille de
-cognac, quelques lettres d'outre-Rhin, et un numéro de la _France_,
-journal qui combat les abdications de Rambouillet, en 1830. Personne
-n'entrait chez Sanréal sans boire à la santé du roi et de son héritier
-légitime, Louis XIX.
-
-«--Parbleu, monsieur, s'écria-t-il en se tournant vers Lucien, peut-être
-un jour ferons-nous le coup de fusil ensemble, si jamais les grands
-légitimistes de Paris ont l'esprit de secouer le joug des avocats.»
-
-Lucien répondit d'une façon qui eut le bonheur de plaire an marquis,
-plus qu'à demi ivre, et, à partir de cette matinée, qui se termina par
-du vin brûlé, dans le café _ultra_ de la ville, Sanréal s'accoutuma tout
-à fait à Lucien. Mais cet héroïque marquis avait des inconvénients: il
-n'entendait jamais nommer Louis-Philippe sans lancer d'une voix
-singulière et glapissante, ce simple mot: _voleur._ C'était là son trait
-d'esprit qui, à chaque fois, faisait rire à gorge déployée la plupart des
-nobles dames de Nancy, et cela dix fois dans une soirée. Lucien fut
-choqué de l'éternelle répétition et de l'éternelle gaieté.
-
-C'est après avoir observé soixante ou cent fois l'effet électrique de
-cette ingénieuse plaisanterie que Lucien se dit:
-
-«--Je serais bien dupe de dire un mot de ce que je pense, à ces comédiens
-de campagne; tout, chez eux, même le rire, est une affectation; jusque
-dans les moments les plus gais, ils songent à 93.»
-
-Cette observation fut décisive pour le succès de notre héros. Quelques
-mots trop sincères avaient déjà nui à l'engouement dont il commençait à
-être l'objet. Dès qu'il mentit à tout venant, comme chantait la cigale,
-l'engouement reprit de plus belle; mais aussi, avec le naturel, le
-plaisir s'envola. Par une triste compensation, avec la prudence, l'ennui
-commença pour Lucien. À la vue de chacun des nobles amis de la comtesse
-de Commercy, il savait d'avance ce qu'il fallait dire et les réponses
-qui allaient suivre. Les plus aimables de ces messieurs n'avaient guère
-que huit ou dix plaisanteries à leur usage, et l'on peut juger de leur
-agrément par le mot du marquis de Sanréal qui passait pour l'un des plus
-gais. Au reste, l'ennui est si douloureux, même en province, même aux
-gens chargés de le distribuer le plus abondamment, que les vaniteux
-gentilshommes de Nancy aimaient assez à parler à Lucien et à s'arrêter
-dans la rue avec lui. Ce bourgeois, qui _pensait_ assez bien malgré
-les millions de son père, faisait nouveauté.
-
-D'ailleurs, Mme de Puy-Laurens avait déclaré qu'il avait beaucoup
-d'esprit. Ce fut le premier succès de Lucien dans le fait, il était un
-peu moins neuf qu'à son départ de Paris.
-
-Parmi les personnes qui s'attachèrent à lui, celle qu'il distinguait le
-plus était, sans comparaison, le colonel comte de Wassignies. C'était
-un grand homme blond, jeune encore, quoique fort ridé, qui avait l'air
-sage et non pas froid. Il avait été blessé en juillet 1830, et n'abusait
-pas trop de cet immense avantage. Rentré à Nancy, il avait eu le
-malheur d'inspirer une grande passion à la petite Mme de Villebelle,
-remplie d'esprit appris, et avec des yeux fort beaux, mais où brillait
-une ardeur désagréable et de mauvaise compagnie. Elle dominait M. de
-Wassignies, le vexait, l'empêchait d'aller à Paris, pays que sa curiosité
-brûlait de revoir, el surtout voulait qu'il fît de Lucien son ami intime.
-
-M. de Wassignies venait chercher celui-ci chez lui. Il l'accablait de
-questions auxquelles Lucien tâchait de répondre en Normand, pour s'amuser
-un peu, pendant ces visites si longues; car le temps semble ne pas
-marcher à ces provinciaux; même aux plus polis, une visite de deux heures
-est chose commune.
-
-Un jour, Lucien vit Mme d'Hocquincourt excédée de M. d'Antin. Ce bon
-jeune homme, si Français, si insouciant de l'avenir, si disposé à plaire,
-si enclin à la gaieté, était, ce jour-là, fou d'amour et de tendre
-mélancolie; il avait perdu la tête au point de chercher à être plus
-aimable qu'à l'ordinaire. Au lieu de comprendre les invitations polies
-d'aller se promener quelques instants et de revenir plus tard, que Mme
-d'Hocquincourt lui adressait, M. d'Antin se bornait à arpenter le salon.
-
-«--J'ai grande envie, madame, lui dit Lucien, de vous faire cadeau d'une
-petite gravure anglaise, arrangée dans un cadre gothique délicieux; je
-vous demanderai la permission de la placer dans votre salon, et, le jour
-où je ne la verrai plus à sa place ordinaire, pour vous marquer tout mon
-dépit d'une action aussi noire, je ne mettrai plus les pieds chez vous.
-
-«--C'est que vous êtes un homme d'esprit, vous, lui répondit-elle en
-riant. Vous n'êtes pas assez bête pour devenir amoureux... Grand Dieu,
-peut-on voir rien de plus ennuyeux que l'amour?...»
-
-Mais de tels mots étaient rares pour le pauvre Lucien; sa vie redevenait
-bien terne et bien monotone. Il avait pénétré dans les salons de Nancy;
-il avait des domestiques avec des livrées charmantes; son tilbury et sa
-calèche, que sa mère avait fait venir de Londres, pouvaient le disputer,
-par leur fraîcheur, aux équipages de M. de Sanréal et des plus riches
-propriétaires du pays; il avait eu l'agrément d'adresser à son père des
-anecdotes sur les premières maisons de Nancy. Et, avec tout cela, il
-était aussi ennuyé, pour le moins, que lorsqu'il passait ses soirées
-dans les rues de Nancy, sans connaître personne. Souvent, au moment de
-monter dans une maison, il s'arrêtait dans la rue avant de s'exposer au
-supplice de ces cris qui allaient lui percer l'oreille. «Monterai-je?»
-se disait-il. Quelquefois même, de la rue, il entendait ces cris. Le
-provincial dissertant est terrible dans sa détresse; quand il n'a plus
-rien à dire, il a recours à la force de ses poumons; il en paraît fier,
-et avec raison, car, par là, fort souvent, il l'emporte sur son
-adversaire et le réduit au silence.
-
-«--_L'ultra_ de Paris est apprivoisé, se disait Lucien. Mais ici, je le
-trouve à l'état de nature: c'est une espèce terrible, bruyante,
-injuriante, accoutumée à n'être jamais contredite, parlant pendant trois
-quarts d'heure avec la même phrase. Les ultras les plus insupportables de
-Paris, ceux qui font déserter les salons du faubourg, feraient ici des
-gens de bonne compagnie, modérés, parlant d'un ton de voix convenable.»
-
-L'inconvénient de parler haut était le pire pour Lucien; il ne pouvait
-s'y faire.
-
-«--Je devrais les étudier comme on étudie l'histoire naturelle. M.
-Cuvier nous disait, au Jardin des plantes, qu'étudier avec méthode, en
-notant avec soin les différences et les ressemblances, était un moyen
-sûr de se guérir du dégoût qu'inspirent les vers, les insectes, les
-crabes hideux de la mer, etc.»
-
-Quand il rencontrait un de ses nouveaux amis, il ne pouvait guère se
-dispenser de s'arrêter avec lui dans la rue. Là, on se regardait, on
-ne savait que dire, on parlait de la chaleur ou du froid; car le
-provincial ne lit guère que les journaux, et, passé l'heure de la
-discussion sur le journal, il ne sait que dire.
-
-«--Vraiment, ici, c'est un malheur que d'avoir de la fortune, pensait
-Lucien, les riches sont plus inoccupés que les autres, et par là, en
-apparence, plus méchants. Ils passent leur vie à examiner avec un
-microscope les actions de leurs voisins; ils ne connaissent d'autres
-remèdes à l'ennui que d'être ainsi les espions les uns des autres, et
-c'est ce qui, pendant les premiers mois, dérobe un peu à l'étranger
-la stérilité de leur esprit. Quand le mari s'apprête à faire à cet
-étranger une histoire connue de sa femme et de ses enfants, on voit
-ceux-ci brûlant de prendre la parole et de la voler à leur père, pour
-narrer eux-mêmes le conte; et souvent, sous prétexte d'ajouter une
-nouvelle circonstance oubliée, ils recommencent l'histoire.»
-
-Quelquefois, de guerre lasse, au lieu de faire sa toilette en
-descendant de cheval et d'aller dans la noble société, Lucien restait
-à boire un verre de bière avec son hôte M. Bonnard.
-
-«--J'irai offrir cent louis à M. le préfet lui-même, disait un jour à
-Lucien ce brave industriel, fort peu respectueux envers le pouvoir;
-j'irai offrir cent louis pour obtenir la permission de faire entrer
-deux mille sacs de blé venant de l'étranger; et cependant son père a
-vingt mille francs d'appointements!»
-
-Bonnard n'avait pas plus de respect pour la noblesse du pays que pour
-les magistrats.
-
-«--Sans le docteur Dupoirier, ces b...-là ne seraient pas trop méchants.
-Vous le recevez bien souvent, monsieur, prenez garde à vous! Les nobles
-de ce pays-ci, ajoutait-il, crèvent de peur quand le courrier de Paris
-retarde de quatre heures; alors ils viennent me vendre d'avance leur
-récolte de blé; ils sont à mes genoux pour avoir de l'or, et le
-lendemain, rassurés par le courrier qui, enfin, est arrivé, ils ne me
-rendent qu'à peine mon salut dans la rue. Moi, je ne crois pas manquer
-à la probité en tenant note de chaque impolitesse et en la leur faisant
-payer un louis. Je m'arrange pour cela avec le valet de chambre qu'ils
-envoient me livrer leur grain; car, quoique fort avares, croiriez-vous,
-monsieur, qu'ils n'ont pas même le cœur de venir voir mesurer leur blé?
-Au quatrième ou cinquième décalitre, le gros M. de Sanréal prétend que
-la poussière lui fait mal à la poitrine. Drôle de particulier pour
-rétablir les corvées, les jésuites et l'ancien régime contre nous!»
-
-Un soir, comme les officiers se promenaient sur la place d'armes, après
-l'ordre, le colonel Malher de Saint-Mégrin céda à un mouvement de haine
-contre notre héros.
-
-«--Qu'est-ce que ces quatre ou cinq livrées de couleur éclatante et avec
-des galons énormes que vous étalez dans les rues? Cela fait un mauvais
-effet au régiment.
-
-«--Ma foi, mon colonel, aucun article du règlement ne défend de dépenser
-son argent, quand on en a.
-
-«--Êtes-vous fou de parler ainsi au colonel? lui dit tout bas son ami
-Filloteau en le prenant à part. Il vous fera un mauvais parti.
-
-«--Et quel mauvais parti voulez-vous qu'il me fasse? Je pense qu'il me
-hait autant qu'on peut haïr un homme qu'on voit aussi rarement; mais
-certainement, je ne reculerai pas d'un pouce devant un homme qui me
-hait sans que je lui en aie donné aucune raison. _Mon idée_ est pour
-les livrées, dans le _présent quart d'heure_, et j'ai fait venir de
-Paris, par la même occasion, douze paires de fleurets.
-
-«--Ah! mauvaise tête!
-
-«--Pas le moins du monde, mon colonel je vous donne ma parole d'honneur
-que vous n'avez pas un officier moins fat et plus pacifique. Je désire
-que personne ne me cherche et n'avoir personne à chercher. Je serai
-parfaitement poli, parfaitement sage avec tout le monde. Mais, si l'on
-me taquine, on me trouvera.»
-
-Deux jours après le colonel Malher fit venir Lucien, et lui défendit,
-mais d'un air embarrassé et faux d'avoir plus de deux domestiques en
-livrée. Lucien fit habiller ses gens en bourgeois, et avec la dernière
-élégance, ce qui contrastait plaisamment avec leur air gauche et commun.
-Il se servit, pour ces vêtements nouveaux, d'un tailleur du pays. Cette
-circonstance, à laquelle il n'avait pas songé, fil le succès de sa
-plaisanterie; elle lui fit beaucoup d'honneur dans la société, et Mme
-de Commercy lui en adressa des compliments. Pour Mmes d'Hocquincourt et
-de Puy-Laurens, elles étaient folles de lui.
-
-Lucien écrivit l'histoire des livrées à sa mère. Le colonel, de son côté,
-l'avait dénoncé au ministre: Lucien s'y attendait. Il crut remarquer,
-vers cette époque, que l'on prenait son mérite beaucoup plus au sérieux
-dans les salons de Nancy; c'est que le docteur Dupoirier montrait les
-réponses de ses amis de Paris aux lettres par lesquelles il demandait
-des renseignements sur la position sociale et sur la fortune de la
-maison Leuwen, Van Peters et Cie. Ces réponses avaient été on ne peut
-plus favorables.
-
-«--Cette maison, lui disait-on, est du petit nombre de celles qui
-achètent, à l'occasion, des nouvelles aux ministres, ou les exploitent
-de compte à demi avec eux.»
-
-C'était particulièrement M. Leuwen père qui se livrait à ce mauvais
-genre d'affaires, qui ruinent à la longue, mais qui donnent des relations
-agréables et de l'importance. Il était au mieux avec les bureaux, et fut
-prévenu en temps utile de la dénonciation envoyée par le colonel Malher
-contre son fils. Cette affaire l'amusa beaucoup; il s'en occupa, et, un
-mois après, le colonel Malher de Saint-Mégrin reçut à ce sujet une lettre
-ministérielle extrêmement désagréable. Il eut bonne envie d'envoyer
-Lucien en détachement, à une ville manufacturière dont les ouvriers
-commençaient à se former en sociétés de secours mutuels. Mais enfin,
-comme, quand on est chef de corps, il faut savoir se mortifier, le
-colonel, rencontrant Lucien, lui dit avec le sourire faux d'un homme du
-commun qui veut faire de la finesse.
-
-«--Jeune homme, on m'a rendu compte de votre obéissance relativement
-aux livrées. Je suis content de vous; ayez autant d'hommes en livrées
-qu'il vous plaira, mais gare la bourse de papa!
-
-«--Colonel, j'ai l'honneur de vous remercier, répondit Lucien avec
-lenteur. _Mon papa_ m'a écrit à ce sujet: je parierais même qu'il a vu
-le ministre.»
-
-Le sourire qui accompagna ce dernier mot choqua profondément le colonel.
-
-«--Ah! si je n'étais pas colonel, avec envie de devenir maréchal de
-camp, pensa Malher, quel bon coup d'épée te vaudrait ce dernier mot,
-fichu insolent!»
-
-Et il salua le sous-lieutenant avec l'air franc et brusque d'un vieux
-soldat.
-
-Ce fut ainsi, par un mélange de force et de prudence, comme on dit dans
-les livres graves, que Lucien laissa redoubler, à la vérité, la haine
-qu'on avait pour lui au régiment; mais aucun mauvais propos ne fut
-entendu officiellement par lui. Plusieurs de ses camarades étaient
-aimables, mais il avait pris la mauvaise habitude de parler à ces
-camarades aussi peu que le pouvait admettre la politesse la plus
-exacte. Par cet aimable plan de vie, il s'ennuyait mortellement et ne
-contribuait en rien aux plaisirs des jeunes officiers de son âge. Il
-avait les défauts de son siècle.
-
-Vers ce temps, l'effet de nouveauté de la société de Nancy sur l'âme
-de notre héros était tout à fait anéanti. Lucien connaissait par cœur
-tous les personnages. Il était réduit à philosopher. Il trouvait qu'il
-y avait plus de naturel qu'à Paris, mais, par une conséquence naturelle,
-les sots étaient plus incommodes à Nancy.
-
-«--Ce qui manque tout à fait à ces gens-ci, se disait-il, c'est
-l'imprévu.»
-
-Cet imprévu, Lucien l'entrevoyait quelquefois auprès du docteur
-Dupoirier et de Mme de Puy-Laurens.
-
-Il n'avait jamais rencontré dans la société cette Mme de Chasteller qui,
-autrefois, l'avait vu tomber de cheval à son arrivée à Nancy. Il l'avait
-oubliée, mais, par habitude, il passait presque tous les jours dans la
-rue de la Pompe. Il est vrai qu'il regardait plus souvent l'officier
-libéral, espion attaché au cabinet littéraire de Schmidt, que les
-persiennes vert perroquet. Une après-midi, les persiennes étaient
-ouvertes; Lucien vit un joli petit rideau de croisée en mousseline
-brodée, et il se mit aussitôt, sans presque y songer, à faire briller
-son cheval. Ce n'était point le cheval anglais du préfet, mais un petit
-bidet hongrois, qui prit fort mal la chose. Le hongrois se mit tellement
-en colère et fit des sauts si extraordinaires que, deux ou trois fois,
-Lucien fut sur le point d'être désarçonné.
-
-«--Quoi! à la même place!» se disait-il en rugissant de colère. Et pour
-comble de misère, dans les moments les plus critiques, il vit le petit
-rideau s'écarter un peu du bois de la croisée. Il était évident que
-quelqu'un le regardait. C'était, en effet, Mme de Chasteller, qui se
-disait:
-
-«--Ah! voilà mon jeune officier qui va encore tomber!»
-
-Elle le remarquait souvent, comme il passait: sa toilette était
-parfaitement élégante et pourtant il n'avait rien de gourmé.
-
-Enfin, Lucien eut cette mystification extrême que son petit cheval
-hongrois le jeta par terre, à dix pas peut-être de l'endroit où il était
-tombé le jour de l'arrivée de son régiment.
-
-«--On dirait que c'est un sort! se dit-il en remontant à cheval, ivre de
-colère; je suis prédestiné à être ridicule aux yeux de cette jeune
-femme!»
-
-Le soir chez Mme de Commercy, il raconta son malheur, qui devint la
-nouvelle du jour, et il eut le plaisir de l'entendre raconter à chaque
-nouvel arrivant. Vers la fin de la soirée, il entendit nommer Mme de
-Chasteller; il demanda à Mme de Serpierre pourquoi on ne la voyait
-jamais dans le monde.
-
-«--Son père, le marquis de Pointcarré, vient d'avoir un accès de goutte;
-il a été du devoir de sa fille, quoique élevée à Paris, de lui faire
-compagnie. D'ailleurs, nous n'avons pas le bonheur de lui plaire.»
-
-Une dame, placée à côté de Mme de Serpierre, ajouta des paroles amères,
-sur lesquelles Mme de Serpierre renchérit encore.
-
-«--Mais se disait Lucien, ceci est de l'envie toute pure. Ou la conduite
-de Mme de Chasteller leur fournit-elle un heureux prétexte?»
-
-Et il se rappela ce que M. Bouchard, le maître de poste lui avait
-dit, le jour de son arrivée, an sujet de M. Busant de Sicile,
-lieutenant-colonel au régiment de hussards.
-
-Le lendemain matin, pendant toute la manœuvre, il ne put penser à autre
-chose qu'à son malheur de la veille...
-
-«--Pourtant monter à cheval est peut-être la seule chose au monde dont
-je m'acquitte bien! Je danse fort mal, je ne brille guère dans un salon.
-C'est clair, la Providence a voulu m'humilier. Parbleu! si je rencontre
-jamais cette jeune femme, il faut que je la salue; mes chutes nous ont
-fait faire connaissance, et, si elle prend mon salut pour une
-impertinence, tant mieux, ce souvenir mettra quelque chose entre le
-moment présent et l'image de mes chutes ridicules.»
-
-Quatre on cinq jours après, allant à pied à la caserne pour le pansement
-du soir, il vit à dix pas devant lui, au tournant d'une rue, une femme
-assez grande, en chapeau fort simple. Il lui sembla reconnaître ces
-cheveux singuliers par leur quantité et par la beauté de la couleur,
-comme lustrés, qui l'avaient frappé trois mois auparavant. C'était, en
-effet, Mme de Chasteller. Il fut surpris de revoir la démarche jeune et
-légère de Paris.
-
-«--Si elle me reconnaît, elle ne pourra pas s'empêcher de me rire
-au nez.»
-
-Et il regarda ses yeux; mais la simplicité et le sérieux de leur
-expression annonçaient une rêverie un peu triste, et pas du tout l'idée
-de se moquer. Il ne se souvint de son projet de saluer Mme de Chasteller
-que longtemps après qu'elle lut passée; son regard modeste et même timide
-avait été si noble que, lorsqu'elle contrepassa Lucien, malgré lui, il
-avait baissé les yeux. Les trois grandes heures que la manœuvre prit ce
-matin-là à notre héros, lui semblèrent moins longues qu'à l'ordinaire;
-il se figurait constamment ce regard si peu provincial qui était tombé
-en plein dans ses yeux. Le soir, il redoubla de prévenance et d'attention
-envers Mme de Serpierre et cinq ou six de ses bonnes amies, réunies
-autour d'elle. Il écouta, avec des regards fort animés, une diatribe
-infinie et remplie d'aigreur contre la cour de Louis-Philippe, laquelle
-se termina par une critique amère de Mme de Sauves-d'Hocquincourt. Sa
-précaution constante lui permit de se rapprocher, au bout d'une heure, de
-la petite table auprès de laquelle travaillait Mlle Théodelinde. Il
-donna, à elle et à ses amies, de nouveaux détails sur sa chute.
-
-«--Ce qu'il y a de pis, ajouta-t-il, c'est qu'elle a eu des spectateurs,
-et pour qui un tel événement n'était point une nouveauté.
-
-«--Et quels sont-ils? dit Mlle Théodelinde.
-
-«--Une jeune femme qui occupe le premier étage de l'hôtel de Pontlevé.
-
-«--Eh! c'est Mme de Chasteller!
-
-«--Cela me console un peu. On en dit beaucoup de mal.
-
-«--Le fait est qu'elle est haute comme les nues; elle n'est pas aimée
-à Nancy. Nous ne la connaissons pourtant que par quelques visites de
-société, ou plutôt nous ne la connaissons pas du tout. Elle met beaucoup
-de lenteur à rendre les visites. Je croirais volontiers qu'elle a de la
-nonchalance dans le caractère, et qu'elle se déplaît loin de Paris.
-
-«--Souvent, dit une des jeunes amies de Mlle de Serpierre, elle fait
-mettre les chevaux à sa voiture, et, après une heure ou deux d'attente,
-on dételle. On la dit bizarre, et sauvage...
-
-«--C'est une chose contrariante, pour une âme un peu délicate, reprit
-Théodelinde, de ne pouvoir pas danser une seule fois avec un homme, sans
-qu'il forme le projet d'épouser.
-
-«--C'est tout le contraire qui nous arrive, à nous autres pauvres filles
-sans dot, reprit l'amie. Dame, c'est la veuve la plus riche de la
-province!»
-
-On parla du caractère excessivement impérieux de M. de Pointcarré. Lucien
-attendait toujours un mot sur M. de Busant.
-
-«--Mais je suis bien distrait, se dit-il enfin. Est-ce que des jeunes
-filles peuvent s'apercevoir de ces choses-là?»
-
-Un jeune homme blond à l'air fade, entra dans le salon.
-
-«--Tenez, dit Mlle Théodelinde, voici probablement l'homme qui ennuie
-le plus Mme de Chasteller. C'est M. de Blancet, son cousin, qui l'aime
-depuis quinze ou vingt ans, qui parle souvent et avec attendrissement de
-cet amour, né dans l'enfance, amour qui a redoublé depuis que Mme de
-Chasteller est une veuve fort riche. Les prétentions de M. de Blancet
-sont protégées par M. de Pointcarré, dont il est le très humble
-serviteur, et qui le fait dîner trois fois la semaine avec la chère
-cousine.
-
-«--Et pourtant, mon père prétend, dit l'amie de Mlle Théodelinde, que
-M. de Pointcarré ne redoute qu'une chose au monde: c'est le mariage de
-sa fille. Il se sert de M. de Blancet pour éloigner les autres
-prétendants; mais M. de Blancet ne se verra jamais possesseur de cette
-belle fortune dont M. de Pointcarré est l'administrateur. C'est pour
-cela qu'il ne veut point qu'elle retourne à Paris.
-
-«--M. de Pointcarré a fait une scène terrible l'autre jour, à sa fille,
-parce qu'elle ne voulait pas renvoyer son cocher. «Je ne sortirai pas
-de longtemps le soir, «disait M. de Pointcarré, et mon cocher peut fort
-bien vous servir; à quoi bon garder un mauvais sujet qui ne va presque
-jamais?»
-
-La scène a été presque aussi forte que celle qu'il fit à sa fille
-lorsqu'il voulut la brouiller avec son amie intime, Mme de Constantin.
-
-«--Cette femme d'esprit dont M. de Lanfort racontait des reparties si
-drôles l'autre jour?
-
-«--Précisément. M. de Pointcarré est surtout avare et trembleur, et il
-redoute l'influence du caractère décidé de Mme de Constantin. Il a des
-projets d'émigration en cas de chute de Louis-Philippe et de
-proclamation de la République. Dans la première émigration, il a été
-réduit aux plus fâcheuses extrémités. Il a de grandes terres, mais peu
-d'argent comptant, dit-on, et, s'il passe le Rhin de nouveau, il
-compte beaucoup sur l'argent de sa fille.»
-
-La conversation continuait ainsi, agréablement, entre Lucien, Théodelinde
-et son amie, lorsque Mme de Serpierre crut convenable à son rôle de mère
-de rompre un peu cet aparté que, d'ailleurs, elle voyait avec beaucoup
-de plaisir.
-
-«--Et de quoi parlez-vous donc là, vous autres? dit-elle en s'approchant
-avec une sorte de gaieté. Vous avez l'air bien animés!
-
-«--Nous parlons de Mme de Chasteller,» dit l'amie.
-
-Aussitôt la physionomie de Mme de Serpierre changea entièrement et prit
-l'expression de la plus haute sévérité.
-
-«--Les aventures de cette dame, dit-elle, ne doivent pas faire
-l'entretien de jeunes filles; elle nous a apporté de Paris des manières
-bien dangereuses pour votre bonheur futur, et pour votre considération
-dans le monde. Malheureusement, sa fortune, et le vain éclat dont elle
-l'environne, peuvent faire illusion sur la gravité de ses fautes, et vous
-m'obligerez beaucoup, monsieur, ajouta-t-elle en se tournant vers Lucien,
-en ne parlant jamais avec mes filles des aventures de Mme de Chasteller.
-
-«--L'exécrable femme! pensa Lucien. Nous nous amusions un peu, par
-hasard, et elle vient tout déranger. Et moi qui ai écouté tous ses contes
-tristes pendant une heure et avec tant de patience!»
-
-Il s'éloigna avec l'air le plus hautain et le plus sec qu'il put trouver
-dans sa mémoire. Il rentra chez lui, et fut tout content d'y rencontrer
-son hôte, le bon M. Bonnard, le marchand de blé.
-
-Peu à peu, par ennui, et sans songer le moins du monde à l'amour, Lucien
-prit les soins d'un amoureux ordinaire, ce qui lui sembla fort plaisant.
-
-Le dimanche matin, il plaça un de ses domestiques en faction vis-à-vis
-la porte de l'hôtel de Pontlevé. Lorsque ce domestique vint lui dire que
-Mme de Chasteller venait d'entrer à la Propagation, petite église du
-pays, il y courut. Mais cette église était si exiguë, et les chevaux
-de Lucien, sans lesquels il s'était fait une loi de ne jamais sortir,
-menaient tant de bruit sur le pavé de la rue, et sa présence en uniforme
-était si remarquée, qu'il eut honte de ce manque de délicatesse. Il ne
-put pas bien voir Mme de Chasteller qui s'était placée au fond d'une
-chapelle assez obscure. Il crut remarquer beaucoup de simplicité chez
-elle. Le dimanche suivant, il vint à pied à la Propagation; mais, même
-ainsi, il était mal à son aise; il faisait trop d'effet.
-
-Il eût été difficile d'avoir l'air plus distingué que Mme de Chasteller;
-seulement, Lucien, qui s'était placé de façon à la bien voir comme elle
-sortait, remarqua que, lorsqu'elle ne tenait pas les yeux strictement
-baissés, ils étaient d'une beauté si singulière que, malgré elle, ils
-trahissaient sa façon de sentir actuelle.
-
-«--Voilà des yeux, pensa-t-il, qui doivent souvent donner de l'humeur à
-leur maîtresse. Quoi qu'elle fasse, elle ne peut pas les rendre
-insignifiants.»
-
-Ce jour-là, ils exprimaient une attention et une mélancolie profondes.
-
-«--Est-ce encore à M. de Busant de Sicile qu'il faut faire l'honneur de
-ces regards touchés?»
-
-Cette question qu'il se fit gâta tout son plaisir.
-
-«--Je ne croyais pas les amours de garnison sujettes à ces
-inconvénients.»
-
-Cette idée raisonnable, mais vulgaire, mit un peu de sérieux dans l'âme
-de Lucien; et il tomba dans une rêverie profonde.
-
-«--Eh bien, facile ou non, se dit-il après un long silence, il serait
-charmant de pouvoir causer de bonne amitié avec un pareil être. Je
-ne puis pas me dissimuler qu'il y a une cruelle distance d'un
-lieutenant-colonel à un simple sous-lieutenant; et une distance,
-alarmante encore, du noble nom de M. de Busant de Sicile, compagnon de
-Charles d'Anjou, frère de Saint-Louis, à ce petit nom bourgeois de
-Leuwen. D'un autre côté, mes livrées si fraîches et mes chevaux anglais
-doivent me donner une demi-noblesse auprès de cette âme de province.
-Peut-être même, ajouta-t-il en riant, une noblesse tout entière... Non,
-reprit-il en se levant avec une sorte de fureur, des pensées basses ne
-sauraient exister avec une physionomie si noble. Et quand elle les
-aurait, ces idées seraient celles de sa caste. Elles ne sont point
-ridicules chez elle, parce qu'elle les a adoptées en étudiant son
-catéchisme, à six ans; ce ne sont pas des idées, ce sont des sentiments.
-La noblesse de province fait grande attention aux livrées et au vernis
-des voitures. Mais pourquoi ces vaines délicatesses? Il faut avouer que
-je suis bien ridicule. Ai-je le droit de m'enquérir de qualités si
-intimes? Je voudrais passer quelques soirées dans le monde où elle va
-le soir.... Mon père m'a porté le défi de m'ouvrir les salons de Nancy!
-J'y suis admis. Cela était assez difficile, mais il est temps d'avoir
-quelque chose à faire au milieu de ces salons. J'y meurs d'ennui, et
-l'excès d'ennui pourrait me rendre inattentif, ce que la vanité de ces
-hobereaux, même les meilleurs, ne me pardonnerait jamais. Pourquoi ne me
-proposerais-je pas, afin d'avoir _un but dans la vie_, comme dit Mme
-Sylviane, de parvenir à passer quelques soirées avec cette jeune femme?
-J'étais bien bon de penser à l'amour et de me faire des reproches! Ce
-passe-temps ne m'empêchera pas d'être un homme estimable et de servir la
-patrie, si l'occasion s'en présentait. D'ailleurs, fit-il en souriant
-avec mélancolie, _ses propos aimables_ m'auront bien vite guéri du
-plaisir que je suppose trouver à la voir; avec des façons un peu plus
-nobles, avec les propos convenus d'une autre position dans le monde, ce
-sera le second tome de Mlle Sylviane Berchu. Elle sera aigre et dévote
-comme Mme de Serpierre, ou ivre de gentilhommerie en me parlant des
-titres de ses aïeux, comme Mme de Commercy qui me racontait hier en
-brouillant toutes les dates, et, qui plus est, bien longuement, comme
-quoi un de ses ancêtres, nommé Enguerrand, suivit François Ier à la
-guerre contre les Albigeois et fut connétable d'Auvergne... Tout cela
-sera vrai; mais elle est jolie. Que faut-il de plus pour passer une
-heure agréable? Il sera même curieux d'observer philosophiquement comment
-des pensées ridicules ou basses peuvent ne pas gâter une telle
-physionomie. C'est qu'au fait, rien n'est ridicule comme la science
-de Lavater.»
-
-Ce qui répondit à tout, dans la tête de Lucien, ce fut la pensée qu'il
-y aurait de la gaucherie à ne pas pénétrer dans les salons où allait Mme
-de Chasteller, ou dans le sien, si elle n'allait nulle part.
-
-«--Cela exigera quelques soins. Ce sera comme la prise d'assaut des
-salons de Nancy.»
-
-Par tous ces raisonnements philosophiques, le mot fatal d'amour fut
-éloigné, et il ne se fit plus de reproche. Il s'était moqué si souvent
-de l'étal piteux où il avait vu Edgar, un de ses cousins! Faire dépendre
-l'estime qu'on se doit à soi-même de l'opinion d'une femme qui s'estime,
-elle, parce que son bisaïeul a tué des Albigeois à la suite de François
-Ier, quelle complication de ridicule! Dans ce conflit, l'homme est plus
-ridicule que la femme. Malgré toute cette belle logique, M. de Busant
-de Sicile occupait l'âme de notre héros tout autant, pour le moins, que
-Mme de Chasteller. Il mettait une adresse prodigieuse à faire des
-questions indirectes au sujet de M. de Busant et de l'accueil dont il
-avait été l'objet. M. Gauthier, M. Bonnard et leurs amis, et toute la
-société de second ordre, exagérant tout, comme à l'ordinaire, ne savaient
-rien de M. de Busant, sinon qu'il était de la plus haute noblesse et
-qu'il avait été l'amant de Mme de Chasteller. On était loin de dire les
-choses aussi clairement que dans les salons de Mmes de Commercy et de
-Puy-Laurens. Quand Lucien faisait des questions sur M. de Busant, on
-semblait se souvenir que lui, Lucien, était du camp ennemi, et jamais il
-ne put arriver à une réponse nette. Il ne pouvait aborder un tel sujet
-avec son amie Théodelinde, et c'était, en vérité, le seul être qui
-semblait ne pas désirer le tromper. Lucien n'arriva jamais à savoir la
-vérité. Le fait est que c'était un fort brave et fort honnête
-gentilhomme, mais sans aucune sorte d'esprit. À son arrivée à Nancy, se
-méprenant sur l'accueil dont il était l'objet, et, oubliant sa taille
-épaisse, son regard commun et ses quarante ans, il s'était porté amoureux
-de Mme de Chasteller. Il avait constamment ennuyé elle et son père de
-ses visites, et jamais elle n'avait pu parvenir à rendre ces visites
-moins fréquentes. Son père, M. de Pointcarré, tenait à être bien avec
-la force armée de Nancy. Si ses correspondances, bien innocentes, avec
-Charles X, étaient découvertes, qui serait chargé de l'arrêter? Qui
-pourrait protéger sa fuite? Et si, tout à coup, l'on apprenait que la
-république était proclamée à Paris, qui pourrait le protéger contre le
-peuple du pays? Mais le pauvre Lucien était bien loin de pénétrer tout
-ceci. Il voyait constamment M. Dupoirier éluder ses questions avec une
-adresse admirable. Dans la bonne compagnie on lui répétait sans cesse:
-«Cet officier supérieur descend d'un des aides de camp du duc d'Anjou,
-frère de Saint-Louis, qu'il a aidé à conquérir la Sicile.» Il sut quelque
-chose de plus par M. d'Antin, qui lui dit un jour:
-
-«--Vous avez fort bien fait d'occuper son logement; c'est un des plus
-passables de la ville. Ce pauvre M. de Busant était fort brave, pas une
-idée, d'excellentes manières, donnant aux dames de fort jolis déjeuners
-dans les bois de Burviller, au _Chasseur Vert_, à un quart de lieue
-d'ici; et presque tous les jours, sur le minuit, il se croyait gai, parce
-qu'il était ivre.»
-
-À force de s'occuper des moyens de rencontrer Mme de Chasteller dans un
-salon, le désir de briller aux yeux des habitants de Nancy, que Lucien
-commençait à mépriser plus peut-être qu'il ne fallait, fut remplacé,
-comme mobile d'action, par l'envie d'occuper l'esprit, si ce n'est l'âme,
-de ce joli joujou.
-
-«--Cela doit avoir de singulières idées, pensait-il, une jeune _ultra_
-de province, passant du Sacré-Cœur à la cour de Charles X, et chassée
-de Paris, dans les journées de juillet 1830.»
-
-Telle était, en effet, l'histoire de Mme de Chasteller. En 1814, après
-la première Restauration, M. le marquis de Pointcarré fut au désespoir
-de se voir à Nancy et de n'être pas de la cour.
-
-«--Je vois se rétablir, disait-il, la ligne de séparation entre la
-noblesse de cour et nous autres. Mon cousin, de même nom que moi, parce
-qu'il est de la cour, viendra à vingt-deux ans commander, comme
-colonel, le régiment où, par grâce, je serai capitaine à quarante.»
-
-C'était là le principal chagrin de M. de Pointcarré, et il n'en faisait
-mystère à personne. Bientôt il en eut un second. Il se présenta aux
-élections de 1816, pour la Chambre des députés, et il eut six voix, en
-comptant la sienne. Il s'enfuit à Paris, déclarant qu'il quittait à
-jamais la province après cet affront, et emmenait sa fille, âgée de cinq
-ou six ans. Pour se donner une position à Paris, il sollicita la pairie.
-M. de Puy-Laurens, alors fort bien en cour, lui conseilla de placer sa
-fille au couvent du Sacré-Cœur; M. de Pointcarré suivit le conseil et en
-sentit toute la portée. Il se jeta dans la haute dévotion, et parvint
-ainsi, en 1828, à marier sa fille à un des maréchaux de camp attachés
-à la cour de Charles X. Ce mariage fut considéré comme très avantageux:
-M. de Chasteller avait de la fortune. Il paraissait plus âgé qu'il ne
-l'était, parce qu'il manquait tout à fait de cheveux, mais il avait une
-vivacité étonnante et portait la grâce dans les manières jusqu'au genre
-doucereux. Ses ennemis à la cour lui appliquèrent le vers de Boileau sur
-les romans de son époque:
-
-
-Et, jusqu'à _je vous hais_, tout s'y dit tendrement.
-
-
-Mme de Chasteller, bien dirigée par un mari idolâtre des petits moyens
-qui font tant d'effet à la cour, fut bien reçue des princesses, et jouit
-d'une position fort agréable: elle avait les loges de la cour aux Bouffes
-et à l'Opéra, et, l'été, deux appartements, l'un à Meudon, et l'autre à
-Rambouillet. Elle avait le bonheur de ne s'occuper jamais de politique et
-de ne pas lire les journaux. Elle ne connaissait de la politique que les
-séances publiques de l'Académie française, auxquelles son mari exigeait
-qu'elle assistât parce qu'il avait de grandes prétentions au fauteuil; il
-était grand admirateur de Millevoye et de la prose de M. de Fontanes.
-
-Les coups de fusil de 1830 vinrent troubler ses innocentes pensées. En
-voyant le peuple dans la rue,--c'était son mot--il se rappela les
-meurtres de MM. Foulon et Berthier, aux premiers jours de la Révolution.
-Il pensa que le voisinage du Rhin était ce qu'il y avait de plus sûr, et
-vint se cacher dans une terre de sa femme, près de Nancy. M. de
-Chasteller, homme peut-être un peu affecté, mais fort agréable et même
-amusant dans les positions ordinaires de la vie, n'avait jamais eu la
-tête bien forte: il ne put jamais se consoler de cette troisième fuite
-de la famille qu'il adorait.
-
-«--Je vois là le doigt de Dieu!» disait-il en pleurant, dans les salons
-de Nancy; et il mourut bientôt, laissant à sa veuve vingt-cinq mille
-livres de rente dans les fonds publics. Cette fortune lui avait été
-faite par le roi, à l'époque des emprunts de 1817, et les salons de
-Nancy, qui en étaient jaloux, la portaient sans façon à dix-huit cent
-mille francs ou deux millions. Lucien eut toutes les peines du monde à
-réunir ces faits si simples. Quant à la conduite de Mme de Chasteller,
-la haine dont on l'honorait dans le salon de Mme de Serpierre et le bon
-sens de Mlle Théodelinde, rendirent plus facile la tâche de Lucien.
-Dix-huit mois après la mort de son mari, Mme de Chasteller osa prononcer
-ces mots: retour à Paris.
-
-«--Quoi, ma fille! lui dit le grand M. de Pointcarré, avec le ton et les
-gestes d'Alceste indigné dans la comédie; vos princes sont à Prague et
-l'on vous verrait à Paris? Que diraient les mânes de M. de Chasteller?
-Ah! si nous quittons nos pénates, ce n'est pas de ce côté qu'il faut
-tourner la tête des chevaux. Soignez votre vieux père à Nancy, ou, si
-nous pouvons mettre un pied devant l'autre, allons à Prague; etc.»
-
-M. de Pointcarré avait ce parler long et figuré des gens diserts du temps
-de Louis XVI, qui passait alors pour de l'esprit.
-
-Mme de Chasteller avait dû renoncer à l'idée de Paris. À ce seul mot,
-son père lui parlait avec aigreur et lui faisait une scène. Mais, par
-compensation, Mme de Chasteller avait de beaux chevaux, une jolie
-calèche et des gens tenus avec élégance. Tout cela paraissait moins dans
-Nancy que sur les grandes routes du voisinage. Elle allait voir, le plus
-souvent qu'elle le pouvait, une amie du Sacré-Cœur, Mme de Constantin,
-qui habitait une petite ville à quelques lieues de Nancy; mais M. de
-Pointcarré en était mortellement jaloux, et avait tout fait pour les
-brouiller. Deux ou trois fois, dans ses grandes promenades, Lucien avait
-rencontré la calèche de Mme de Chasteller à plusieurs lieues de Nancy.
-Le jour d'une de ces rencontres, sur le minuit, il était aller fumer ses
-petits cigares de papier de réglisse dans la rue de la Pompe. Là, il
-continuait à se réjouir de la faveur que les uniformes brillants
-trouvaient auprès de Mme de Chasteller. Il s'efforçait de bâtir quelque
-espérance sur l'élégance de ses chevaux et de ses gens. Il combattait
-cet espoir par le souvenir de la simplicité de son nom bourgeois; mais,
-en se disant toutes ces belles choses, il pensait à d'autres. Il ne
-s'était pas aperçu que, depuis quinze jours à peu près qu'il l'avait
-vue à la messe, Mme de Chasteller, qui pour lui cependant n'avait qu'une
-existence en quelque sorte idéale, avait changé de manière à son égard.
-D'abord il s'était dit, après s'être fait conter son histoire:
-
-«--Cette jeune femme est vexée par son père; elle doit être blessée de
-l'attachement que celui-ci affiche pour sa fortune. La province l'ennuie;
-il est tout simple qu'elle cherche une distraction dans un peu de
-galanterie honnête.»
-
-Ensuite sa physionomie franche et chaste avait fait naître des doutes,
-même sur la galanterie.
-
-Enfin, le soir dont nous parlons:
-
-«--Mais, que diable, se dit-il, je suis un vrai nigaud; je devrais me
-réjouir de ce bon vouloir pour l'uniforme.»
-
-Plus il insistait sur ce motif d'espérer, plus il devenait sombre.
-
-«--Aurais-je la sottise d'être amoureux!» se dit-il enfin à demi-haut;
-et il s'arrêta, frappé de la foudre, au milieu de la rue. Heureusement,
-à minuit, il n'y avait là personne pour observer sa mine et se moquer
-de lui.
-
-Le soupçon d'aimer l'avait pénétré de honte; il se sentit dégradé.
-
-«--Je serais donc comme Edgar, se dit-il. Il faut que j'aie l'âme
-naturellement bien petite et bien faible! Quoi! pendant que toute la
-jeunesse de France prend parti pour de si grands intérêts, toute ma
-vie se passera à regarder deux beaux yeux, comme les héros ridicules
-de Corneille! Voilà le résultat de cette vie sage et raisonnable que
-je mène ici.
-
-
-_Qui n'a pas l'esprit de son âge,
-De son âge a tout le malheur._
-
-
-Il valait bien mieux, comme j'en avais l'idée, aller enlever une petite
-danseuse à Metz! Il valait bien mieux, du moins, faire une cour sérieuse
-à Mme de Puy-Laurens ou à Mme d'Hocquincourt. Je n'avais pas à craindre,
-auprès de ces dames, d'être entraîné au delà d'un petit amour de société.
-Si cela continue, je vais devenir fou et plat. C'est bien autre chose
-que le _saint-simonisme_ dont m'accusait mon père! Qui est-ce qui
-s'occupe des femmes aujourd'hui? Quelque homme comme le duc de..., l'ami
-de ma mère, qui, au déclin d'une vie honorable, après avoir payé sa
-dette sur les champs de bataille et à la Chambre des pairs en refusant
-son vote, s'amuse à faire la fortune d'une petite danseuse. Mais moi! à
-mon âge! Quel est le jeune homme qui ose seulement parler d'un
-attachement sérieux pour une femme? Si ceci est un amusement, bien; si
-c'est un attachement sérieux, je suis sans excuse; et la preuve que je
-mets du sérieux dans tout ceci, que cette folie n'est pas un simple
-amusement, c'est ce que je viens de découvrir: le faible de Mme de
-Chasteller pour les brillants uniformes, loin de me plaire, m'attriste.
-Je me crois des devoirs envers la patrie! Jusqu'ici je me suis
-principalement estimé parce que je n'étais pas un égoïste uniquement
-occupé à bien jouir du gros lot qu'il a reçu du hasard; je me suis
-estimé parce que je sentais avant tout l'existence de ces devoirs
-envers la patrie, et le besoin de l'estime des grandes âmes. Je suis
-dans l'âge d'agir; d'un moment à l'autre la voix de la patrie peut se
-faire entendre: je puis être appelé. Je devrais occuper tout mon esprit
-à découvrir les intérêts véritables de la France, que des fripons
-cherchent à embrouiller. Une seule tête, une seule âme, ne suffisent
-point pour y voir clair, au milieu de devoirs si compliqués. Et c'est
-le moment que je choisis pour me faire l'esclave d'une petite ultra de
-province! Le diable l'emporte, elle et sa rue!»
-
-Lucien rentra précipitamment chez lui; mais le sentiment d'une honte vive
-lui ôta le sommeil. Le jour le trouva se promenant devant la caserne;
-il attendait avec impatience l'heure de l'appel. L'appel fini, il
-accompagna pendant quelques centaines de pas deux de ses camarades; pour
-la première fois, leur société lui était agréable. Rendu enfin à
-lui-même:
-
-«--J'ai beau faire, se dit-il, je ne puis voir dans ces yeux si
-pénétrants, mais si chastes, le pendant d'une danseuse de l'Opéra, moins
-les grâces.»
-
-De toute la journée, il ne put arriver à prendre son parti sur Mme de
-Chasteller. Quoi qu'il fît, il ne pouvait voir en elle la maîtresse
-obligée de tous les lieutenants-colonels qui viendraient tenir garnison
-à Nancy.
-
-«--Mais cependant, disait le parti de la raison, elle doit s'ennuyer
-beaucoup. Son père la force à bouder Paris; il veut la brouiller avec
-une amie intime; un peu de galanterie est la seule consolation pour
-cette pauvre âme.»
-
-Cette excuse si raisonnable ne faisait que redoubler la tristesse de
-notre héros. Au fond, il entrevoyait le ridicule de sa position: il
-aimait, sans doute avec l'envie de réussir, et cependant il était
-malheureux et prêt à mépriser sa maîtresse, précisément à cause de
-cette possibilité de réussir. La journée fut cruelle pour lui; tout le
-monde semblait d'accord pour lui parler de M. Thomas de Busant et de
-la vie agréable qu'il avait su mener à Nancy. On comparait cette
-existence avec la vie de café et de cabaret que menaient le
-lieutenant-colonel Filloteau et les trois chefs d'escadron.
-
-La lumière lui arrivait de toutes parts; car le nom de Mme de Chasteller
-était sur toutes les lèvres, à propos de M. de Busant; et cependant son
-cœur s'obstinait à la lui montrer comme un ange de pureté. Il ne trouva
-plus aucun plaisir à faire admirer dans les rues de Nancy ses livrées
-élégantes, ses beaux chevaux, sa calèche qui ébranlait en passant toutes
-les maisons de bois du pays. Il se méprisait presque pour s'être amusé
-de ces pauvretés; il oubliait l'excès d'ennui dont elle l'avait distrait.
-Pendant les jours qui suivirent, il fut extrêmement agité. Ce n'était
-plus cet être léger et distrait par la moindre bagatelle. Il y avait
-des moments où il se méprisait de tout son cœur; mais, malgré ses
-remords, il ne pouvait s'empêcher de passer plusieurs fois le jour dans
-la rue de la Pompe.
-
-Huit jours après que Lucien eut fait dans son cœur une découverte si
-humiliante, comme il entrait chez Mme de Commercy, il y trouva établie,
-en visite, Mme de Chasteller. Il ne put dire un mot, il devint de toutes
-les couleurs, et, se trouvant le seul homme dans le salon, il n'eut pas
-l'esprit d'offrir son bras à Mme de Chasteller pour la reconduire à sa
-voiture. Il sortit de cette maison se méprisant un peu plus soi-même. Ce
-républicain, cet homme d'action, qui aimait l'exercice du cheval comme
-une préparation au combat, n'avait jamais songé à l'amour que comme à un
-précipice dangereux et méprisé, où il était sûr de ne pas tomber.
-D'ailleurs, il croyait la passion extrêmement rare, partout ailleurs
-qu'au théâtre. Il s'était étonné de tout ce qui lui arrivait, comme
-l'oiseau sauvage qui s'engage dans un filet et que l'on met en cage;
-ainsi que ce captif effrayé, il ne savait que se heurter la tête avec
-furie contre les barreaux de sa cage.
-
-«--Quoi! ne pas savoir dire un seul mot; quoi! oublier même les usages
-les plus simples! Ainsi ma faible conscience cède à l'attrait d'une
-faute, et je n'ai même pas le courage de la commettre!»
-
-Le lendemain, il n'était pas de service; il profita de la permission
-donnée par le colonel et s'enfonça fort loin dans le bois de Burviller...
-Vers le soir, un paysan lui apprit qu'il était à sept lieues de Nancy.
-
-«--Il faut convenir que je suis encore plus sot que je ne me l'imaginais!
-Est-ce en courant les bois que je pourrai trouver la chance de rencontrer
-Mme de Chasteller et de réparer ma sottise?»
-
-Il revint précipitamment à la ville; il alla chez les Serpierre. Mlle
-Théodelinde était son amie, et cette âme, qui se croyait si ferme, avait
-besoin ce jour-là d'un regard ami. Il était bien loin d'oser lui parler
-de sa faiblesse; mais, auprès d'elle, son cœur trouvait quelque repos.
-M. Gauthier avait toute son estime, mais il était prêtre de la
-République, et tout ce qui ne tendait pas au bonheur de la France, se
-gouvernant elle-même, lui semblait indigne d'attention et puéril.
-Dupoirier eût fait un conseiller parfait. Outre ses connaissances
-générales des hommes et des choses de Nancy, il dînait une fois la
-semaine avec la personne que Lucien avait tant d'intérêt à connaître.
-Mais Lucien n'était attentif qu'à ne pas lui donner l'occasion de le
-trahir. Comme il racontait à Théodelinde ce qu'il avait fait dans sa
-longue promenade, on annonça Mme de Chasteller. À l'instant il devint
-emprunté dans tous ses mouvements; il essaya vainement de parler. Le
-peu qu'il dit était à peu près inintelligible.
-
-Il n'eût pas été plus surpris si, en allant au feu avec le régiment, au
-lieu de galoper en avant sur l'ennemi, il se fût mis à fuir. Cette idée
-le plongea dans le trouble le plus violent; il ne pouvait donc répondre
-de rien sur son propre compte! quelle leçon de modestie! Quel besoin
-d'agir pour être enfin sûr de soi-même, non plus par une vaine
-probabilité, mais d'après des faits!
-
-Il fut tiré de sa rêverie profonde par un événement bien étonnant. Mme
-de Serpierre le présentait à Mme de Chasteller, et accompagnait cette
-cérémonie des louanges les plus excessives.
-
-Lucien était rouge comme un coq, et cherchait en vain à trouver un mot
-poli, tandis qu'on exaltait surtout son esprit aimable, admirable
-d'à-propos et d'élégance parisienne. Enfin Mme de Serpierre elle-même
-s'aperçut de l'état où il se trouvait. Mme de Chasteller eut recours à
-un prétexte pour faire sa visite excessivement courte.
-
-Quand elle se leva, Lucien eut bien l'idée de lui offrir son bras
-jusqu'à sa voiture, mais il se sentit trembler de telle sorte, qu'il
-trouva imprudent d'essayer de quitter sa chaise, il craignait de donner
-une scène publique. Mme de Chasteller eût pu lui dire:
-
-«--C'est à moi, monsieur, à vous offrir le bras.»
-
-«--Je ne vous croyais pas si sensible au ridicule, lui dit Mlle
-Théodelinde, comme Mme de Chasteller quittait le salon. Est-ce parce
-qu'elle vous a vu dans la situation peu brillante de saint Paul,
-lorsqu'il eut sa vision du troisième ciel, que sa présence vous a
-interdit à tel point?»
-
-Lucien accepta cette interprétation; il craignait de se trahir en
-entreprenant la moindre discussion, et, quand il put espérer que sa
-sortie n'aurait rien d'étrange, il se hâta de fuir. Une fois seul,
-l'excès de ridicule de ce qui venait de lui arriver, le consola
-un peu.
-
-«--Est-ce que j'aurais la peste? se dit-il. Puisque l'effet physique
-est si fort, je ne suis donc pas si blâmable moralement. Si j'avais la
-jambe cassée, je ne pourrais pas non plus marcher avec mon régiment!»
-
-Il y eut un dîner chez les Serpierre, fort simple, car ils n'étaient
-rien moins que riches; mais grâce aux préjugés de la noblesse, si
-vivaces en province et qui seuls pouvaient marier les six filles du
-vieux _lieutenant du roi_, ce n'était pas un petit honneur que d'être
-invité dans cette maison. Aussi Mme de Serpierre balança-t-elle longtemps
-avant d'inviter Lucien: son nom était bien bourgeois. Mais enfin
-l'utilité l'emporta, comme il est d'usage au XIXe siècle. Lucien était
-un jeune homme à marier. La bonne et simple Théodelinde n'approuvait
-pas du tout cette politique, mais il fallait obéir. La place de Lucien
-fut indiquée à côté de la sienne, par de petits billets placés sur les
-serviettes. Le vieux lieutenant du roi avait écrit: «_M. le Chevalier_
-Leuwen.» Théodelinde comprit que Lucien serait choqué de cet
-anoblissement impromptu. On avait engagé Mme de Chasteller, parce
-qu'elle n'avait pu venir à un autre dîner deux mois auparavant, quand
-M. de Pointcarré avait la goutte. Théodelinde, toute honteuse de la
-haute politique de sa mère, obtint avec beaucoup de peine, au moment où
-les autres allaient arriver, que la place de Mme de Chasteller fût
-marquée à droite de _M. le Chevalier_ Leuwen, tandis qu'elle occuperait
-la gauche.
-
-Lorsque Lucien arriva, Mme de Serpierre le prit à part et lui dit, avec
-toute la fausseté d'une mère qui a six filles à marier:
-
-«--Je vous ai placé à côté de la belle Mme de Chasteller; c'est le
-meilleur parti de la province, elle ne passe pas pour haïr les uniformes.
-Vous aurez ainsi une occasion de cultiver la connaissance que je vous
-ai fait faire.»
-
-Au dîner, Théodelinde trouva Lucien assez maussade; il parlait peu, et
-ce qu'il disait, en vérité, ne valait pas la peine d'être dit. Mme de
-Chasteller parla à notre héros de ce qui faisait alors le sujet de toutes
-les conversations à Nancy: Mme Grandet, la femme du receveur général,
-allait arriver de Paris, et, sans doute, donnerait des fêtes superbes.
-Son mari était fort riche, elle passait pour être une des plus jolies
-femmes de Paris. Lucien se rappela le propos qui le faisait parent de
-Robespierre, et il eut le courage de dire qu'il voyait souvent Mme
-Grandet chez sa mère, Mme Leuwen. Ce sujet de conversation ne fut que
-pauvrement suivi par notre sous-lieutenant; il prétendait parler avec
-vivacité et, comme son esprit ne fournissait rien, il arrivait presque
-à faire des questions sèches à sa voisine.
-
-Après dîner, on proposa une grande promenade et Lucien eut l'honneur de
-conduire Mlle Théodelinde et Mme de Chasteller dans une excursion sur
-l'étang qui est décoré du nom de lac de _la Commanderie._ Il s'était
-chargé de manœuvrer la barque, et lui, qui avait mené cinq ou six fois,
-et fort bien, les demoiselles de Serpierre, fut sur le point de faire
-chavirer, dans les quatre pieds d'eau de ce lac, Mlle Théodelinde et
-Mme de Chasteller.
-
-Le surlendemain était le jour de fête d'un auguste personnage, maintenant
-hors de France. Mme la marquise de Marcilly, veuve d'un cordon rouge, se
-crut obligée de donner un bal; mais le motif de la fête ne fut point
-exprimé dans le billet d'invitation, ce qui parut une timidité coupable
-à sept ou huit dames pensant supérieurement, et qui, pour cette raison,
-n'honorèrent point le bal de leur présence.
-
-De tout le 27e de lanciers, il n'y eut d'invité que le colonel, Lucien
-et le petit Riquebourg. Mais, une fois dans les salons de la marquise,
-l'esprit de parti fit oublier les plus simples convenances à des gens
-d'ailleurs si polis, polis même jusqu'à fatiguer. Le colonel Malher de
-Saint-Mégrin fut traité en intrus et presque en homme de police; Lucien,
-comme l'enfant de la maison. Il y avait réellement de l'engouement pour
-ce joli sous-lieutenant.
-
-La société réunie, on passa dans la salle de bal. Au milieu d'un jardin
-planté jadis par le roi Stanislas, beau-père de Louis XV, et
-représentant, suivant le goût du temps, un labyrinthe de charmilles,
-s'élevait un kiosque fort élégant, mais très négligé depuis la mort de
-l'ami de Charles XII. Pour dissimuler les ravages du temps, on l'avait
-transformé en tente magnifique. Le commandant de la place, très fâché de
-ne pouvoir pas venir au bal et célébrer la fête de l'auguste personnage,
-avait prêté, des magasins de la place, deux de ces grandes tentes,
-nommées marquises. On les avait dressées à côté du kiosque, avec lequel
-elles communiquaient par de grandes portes ornées de trophées indiens,
-mais où la couleur blanche dominait. On n'eût pas mieux fait, même à
-Paris; c'étaient MM. Roller qui s'étaient chargés de toute la partie
-des décorations.
-
-Le soir, grâce à ees jolies tentes, à l'aspect animé du bal et aussi
-sans doute à l'accueil vraiment flatteur dont il était l'objet, Lucien
-fut complètement distrait de sa tristesse et de ses remords. La beauté
-de la salle et du jardin où l'on dansait, le charma comme un enfant.
-Ces premières sensations en firent un autre homme. Ce grave républicain
-se donna un plaisir d'écolier: celui de passer souvent devant le colonel
-Malher sans lui parler, ni même daigner le regarder. En cela il suivait
-l'exemple général: pas une parole ne fut adressée à ce colonel, si fier
-de son crédit. Il restait isolé comme une _brebis galeuse_, c'était le
-mot dont on se servait généralement, dans le bal, pour désigner sa
-position fâcheuse. Et il n'eut pas l'esprit de quitter le bal et de se
-soustraire à une impolitesse si unanime.
-
-«--Ici, _c'est lui qui ne pense pas bien_, se disait Lucien, et je lui
-rends la monnaie de la scène qu'il me fit jadis, au sujet du cabinet
-littéraire. Avec ces êtres grossiers, il ne faut pas perdre l'occasion
-de placer une marque de mépris. Quand les honnêtes gens les dédaignent,
-ils se figurent qu'on les redoute.»
-
-Lucien remarqua, en entrant, que toutes les femmes étaient parées de
-rubans rouges et blancs, ce qui ne l'offensa pas le moins du monde:
-
-«--Cette insulte s'adresse au chef de l'État, et à un chef...[1]. La
-nation est trop haut placée pour qu'une famille quelconque, fût-elle de
-héros, puisse l'insulter.»
-
-Au fond d'une des tentes adjacentes, était comme un petit réduit qui
-resplendissait de lumière; il y avait peut-être quarante bougies
-allumées, et Lucien fut attiré par leur éclat.
-
-«--Cela a l'air d'un reposoir des processions de la Fête-Dieu!»
-pensa-t-il.
-
-Au milieu des bougies, dans le lieu le plus noble, était placé, comme
-une sorte d'ostensoir, le portrait d'un jeune Écossais. Dans la
-physionomie de cetenfant, le peintre, qui _pensait_ mieux, sans doute,
-qu'il ne dessinait, avait cherché à réunir, aux sourires aimables du
-premier âge, un front chargé des hautes pensées du génie. Le peintre
-était ainsi parvenu à faire une caricature étonnante et qui tenait du
-monstre. Toutes les femmes qui entraient dans la salle du bal, la
-traversaient rapidement pour aller se placer devant le portrait du
-jeune Écossais.
-
-Là, on restait un instant en silence, et l'on affectait un air sérieux.
-Puis, en s'en allant, on reprenait la physionomie plus gaie du bal, et
-on allait saluer la maîtresse de la maison. Deux ou trois dames, qui
-s'approchèrent de Mme de Marcilly avant d'avoir salué le portrait, en
-furent reçues fort sèchement et parurent tellement ridicules, que l'une
-d'elles jugea à propos de se trouver mal. Après une revue générale du
-bal, qui était fort beau, la reconnaissance marqua la place de Lucien
-sur une chaise, à côté du boston de Mme la comtesse de Commercy, la
-cousine de l'empereur. Pendant une mortelle demi-heure, Lucien entendit
-lui donner ce titre cinq ou six fois, en parlant d'elle et à elle-même.
-
-«--Vous êtes admirable, monsieur, lui dit la cousine de l'empereur, et,
-certainement, je ne voudrais pas me séparer d'un aussi aimable cavalier;
-mais je vois d'ici des demoiselles qui ont bonne envie de danser; elles
-me regarderaient avec des yeux ennemis si je vous gardais plus
-longtemps.»
-
-Et Mme de Commercy lui indiqua plusieurs demoiselles de la _première
-qualité._ Notre héros prit son parti en brave; non seulement il dansa,
-mais il parla; il trouva quelques petites idées à la portée de ces
-intelligences non cultivées, exprès, des jeunes filles de la noblesse
-de province. Son courage fut récompensé par les louanges unanimes de
-Mmes de Commercy, de Marcilly, de Serpierre, etc. Il se sentit à la
-mode.
-
-On aime les uniformes dans l'Est de la France, pays profondément
-militaire; et c'est en grande partie à cause de son uniforme, porté avec
-grâce, et presque unique dans cette société, que Lucien pouvait passer
-pour le personnage le plus brillant du bal. Enfin, il obtint une
-contredanse de Mme d'Hocquincourt: il eut de l'à-propos, du brillant,
-de l'esprit. Mme d'Hocquincourt lui faisait des compliments fort vifs:
-
-«--Je vous ai toujours vu fort aimable; mais, ce soir, vous êtes un
-autre homme!» lui dit-elle.
-
-Ce propos fut entendu par M. de Sanréal, et Lucien commença à déplaire
-aux jeunes gens de la société.
-
-«--Vos succès donnent de l'humeur à ces messieurs, dit Mme
-d'Hocquincourt;» et comme MM. Roller et d'Antin s'approchaient d'elle,
-elle rappela Lucien qui s'éloignait.
-
-«--Monsieur Leuwen, lui fit-elle de loin, je vous demande de danser
-avec moi la première contredanse.
-
-«--C'est charmant, pensa Lucien. Voilà ce qu'on n'oserait pas se
-permettre à Paris. Réellement, ces pays étrangers ont du bon: ces
-gens-ci sont moins timides que nous.»
-
-Pendant qu'il dansait avec Mme d'Hocquincourt, M. d'Antin s'approcha
-d'elle. Elle feignit alors d'avoir oublié un engagement pris avec lui,
-et se mit à lui en faire des excuses en ternies si plaisants et si
-piquants, que Lucien, toujours dansant avec elle, eut toutes les peines
-du monde à ne pas éclater de rire. Mme d'Hocquincourt cherchait
-évidemment à mettre en colère M. d'Antin, qui protestait en vain que
-jamais il n'avait compté sur cette contredanse.
-
-«--Comment un homme peut-il se laisser traiter ainsi? pensait Lucien.
-Que de bassesses fait faire l'amour!»
-
-Il alla à l'autre bout du salon et dansa des valses avec Mme de
-Puy-Laurens qui, elle aussi, fut charmante pour lui. Il était l'homme
-à la mode de ce bal, lui qui dansait fort mal. Il le savait fort bien,
-et c'était pour la première fois de sa vie qu'il goûtait ce plaisir. Il
-dansait une galope avec Mlle Théodelinde, lorsque, dans un angle de la
-salle, il aperçut Mme de Chasteller.
-
-Tout le brillant courage, tout l'esprit de Lucien disparurent en un
-clin d'œil. Elle avait une simple robe blanche, et sa toilette montrait
-une simplicité qui eut semblé bien ridicule aux jeunes gens de ce bal,
-si elle entêté sans fortune. Les bals sont des jours de bataille, dans
-ces pays de puérile vanité, et négliger un avantage passe pour une
-affectation marquée. On eût voulu que Mme de Chasteller portât des
-diamants; la robe modeste et peu chère qu'elle avait choisie était un
-acte de singularité qui fut blâmé avec affectation de douleur profonde
-par M. de Pointcarré, et désapprouvé, en secret, même par le timide M.
-de Blancet, qui lui donnait le bras avec une dignité plaisante. Ces
-messieurs n'avaient pas tout à fait tort: le trait le plus marquant du
-caractère de Mme de Chasteller était une nonchalance profonde. Sous
-l'aspect d'un sérieux complet et que sa beauté rendait imposant, elle
-avait un caractère heureux et même gai. Rêver était son plaisir suprême.
-On eût dit qu'elle ne faisait aucune attention aux petits événements qui
-l'entouraient: aucun ne lui échappait, au contraire. Et c'étaient même
-ces petits événements qui servaient d'aliment à cette rêverie, qui
-passait pour de la hauteur.
-
-Par exemple, le matin même du bal, M. de Pointcarré lui avait fait une
-scène pour l'indifférence avec laquelle elle avait lu une lettre lui
-annonçant une banqueroute. Et, peu d'instants après, la rencontre, dans
-la rue, d'une femme fort petite, vieille, marchant à peine, mal vêtue,
-au point de laisser voir une chemise déchirée, et sous cette chemise,
-une peau noircie par le soleil, l'avait émue jusqu'aux larmes. Personne,
-à Nancy, n'avait deviné ce caractère. Une amie intime, Mme de Constantin,
-recevait seule quelquefois ses confidences, et s'en moquait. Avec tout
-le reste du monde, Mme de Chasteller parlait assez pour fournir son
-contingent à la conversation; mais se mettre à parler était toujours pour
-elle une fatigue. Elle ne regrettait qu'une chose de Paris: la musique
-italienne, qui avait le pouvoir d'augmenter d'une façon surprenante
-l'intensité de ses accès de rêverie. Elle pensait fort peu à elle-même,
-et même le bal que nous décrivons n'avait pu la rappeler assez au rôle
-qu'elle devait jouer, pour lui donner la quantité d'honnête coquetterie
-que le vulgaire croit inhérente au caractère de toutes les femmes.
-
-Comme Lucien ramenait Mlle Théodelinde à sa mère:
-
-«--Que veut dire cette petite robe blanche de mousseline? criait tout
-haut Mme de Serpierre. Est-ce ainsi qu'on se _présente_ un jour tel que
-celui-ci? Elle est veuve d'un officier général, attaché à la propre
-personne du roi; elle jouit d'une fortune triplée et quadruplée par la
-bienveillance de nos Bourbons, Mme de Chasteller eût dû comprendre que
-venir chez Mme de Marcilly, le jour de la fête de notre adorable prince,
-c'est se présenter aux Tuileries. Que diront les républicains en nous
-voyant traiter avec légèreté les choses les plus sacrées? Et n'est-ce
-pas quand le flot de tout le vulgaire vient attaquer les choses
-saintes, que chaque être, selon la position, doit avoir du courage et
-faire strictement son devoir? Et, elle encore, ajoutait-elle, fille
-unique de M. de Pointcarré, qui, à tort ou à raison, se voit à la tête
-de la noblesse de la province, ou, du moins, nous donne des instructions
-comme commissaire du roi! Cette petite tête n'a rien vu de tout cela!»
-
-Mme de Serpierre avait raison. Mme de Chasteller était blâmable, mais
-pas autant qu'elle fut blâmée.
-
-«--Que vont dire les républicains?» s'écriaient toutes les nobles dames;
-et elles songeaient au numéro de l'_Aurore_ qui devait paraître le
-surlendemain.
-
-Mme de Chasteller se rapprocha du groupe de Mme de Serpierre, comme
-celle-ci continuait, à très haute voix, ses réflexions critiques et
-monarchiques. Cette critique amère fut brusquement coupée par les
-compliments fades et exaspérés qui passent pour du savoir-vivre vivre
-en province. Lucien fut heureux de trouver Mme de Serpierre bien ridicule.
-Un quart d'heure plus tôt, il eût ri de grand cœur; maintenant cette
-femme méchante lui fit l'effet d'une _pierre de Prusse_ que l'on trouve
-dans les mauvais chemins de montagnes. Pendant toutes ces politesses
-infinies, auxquelles Mme de Chasteller fut bien obligée de répondre,
-Lucien eut tout le loisir de la regarder. Son teint avait cette fraîcheur
-inimitable qui semble annoncer une âme trop haut placée, pour être
-troublée par les minuties vaniteuses et les petites haines d'un bal de
-province. Il lui sut gré de cette expression toute de son invention. Il
-était absorbé dans son admiration lorsque les yeux de cette beauté pâle
-se tournèrent sur lui; il ne put soutenir leur éclat. Ils étaient
-tellement beaux et simples dans leurs mouvements! Pour y songer, il
-restait immobile, à trois pas de Mme de Chasteller, à la place où son
-regard l'avait surpris. Il n'y avait plus rien chez lui de l'enjouement
-et de l'assurance brillante de l'homme à la mode; il ne songeait plus à
-plaire au public, et, s'il se souvenait de l'existence de ce monstre,
-ce n'était que pour craindre ses réflexions. N'était-ce pas ce public
-qui lui avait nommé sans cesse M. Thomas de Busant? Au lieu de soutenir
-son courage par l'action, Lucien, en ce moment critique, avait la
-faiblesse de réfléchir, de philosopher. Pour se justifier de la faiblesse
-et du malheur d'aimer, il se disait qu'il n'avait jamais rencontré une
-physionomie aussi céleste. Il se livrait au plaisir de détailler cette
-beauté, et sa gaucherie s'en augmentait.
-
-Sous ses yeux, Mme de Chasteller promit une contredanse à M. d'Antin,
-et, depuis un quart d'heure, il avait pourtant décidé de solliciter
-cette contredanse.
-
-«--Jusqu'ici, se dit-il en se voyant enlever Mme de Chasteller,
-l'affectation ridicule, pour moi, des jolies femmes que j'ai rencontrées,
-m'a servi de bouclier contre leurs charmes. Cette froideur parfaite de Mme
-de Chasteller se change, lorsqu'elle est obligée de parler ou d'agir, en
-une grâce dont je n'avais pas même l'idée.
-
-Nous avouerons que, pendant ces raisonnements admiratifs, Lucien,
-immobile et droit comme un piquet, avait tout l'air d'un niais. Mme de
-Chasteller avait la main fort bien. Comme ses yeux faisaient peur à
-Lucien, les yeux de notre héros s'attachaient à cette main, qu'ils
-suivaient constamment. Toute cette timidité fut remarquée par Mme de
-Chasteller, chez laquelle tous les jours on parlait de Lucien. Notre
-sous-lieutenant fut réveillé de son bonheur par l'idée cruelle que tout
-ce qui ne dansait pas l'observait avec des yeux ennemis et lui cherchait
-des ridicules. Son uniforme seul et sa brillante cocarde suffisaient pour
-indisposer contre lui, et jusqu'à la violence, tout ce qui, dans ce bal,
-n'appartenait pas à la très haute société. C'était pour lui une remarque
-déjà ancienne que, moins il y a d'esprit dans l'ultracisme, plus il est
-furibond. Mais toutes ces réflexions prudentes furent bien vite oubliées;
-il trouvait trop de plaisir à chercher à deviner le caractère de Mme de
-Chasteller.
-
-«--Quelle honte! dit tout à coup le parti contraire à l'amour. Quelle
-honte pour un homme qui a aimé le devoir et la patrie avec un dévouement
-qu'il pouvait croire sincère! Il n'a plus d'yeux que pour les grâces
-d'une petite légitimiste de province, garnie d'une âme qui préfère
-bassement les intérêts particuliers de sa caste à ceux de la France
-entière. Bientôt, sans doute, à son exemple, je placerai le bonheur de
-deux cent mille nobles ou....[2] avant celui des autres trente millions
-de Français. Ma grande raison sera que ces deux cent mille privilégiés
-ont les salons les plus élégants, des salons qui semblent m'offrir des
-jouissances délicates, que je chercherais vainement ailleurs; en un mot,
-des salons qui sont utiles à mon bonheur privé. Le plus vil des
-courtisans ne raisonne pas autrement!»
-
-Ce moment fut cruel, et la physionomie de Lucien n'était rien moins que
-riante, tandis qu'il cherchait à réfuter, à repousser cette terrible
-vision. Il était alors debout et immobile, près de la contredanse où
-figurait Mme de Chasteller. Aussitôt le parti de l'amour, pour réfuter
-la raison, le porta à prier Mme de Chasteller à danser. Elle le regarda;
-mais, pour cette fois, Lucien fut incapable de juger ce regard: il en
-fut comme brûlé, enflammé. Ce regard, pourtant, ne voulait rien dire
-autre chose que le plaisir de curiosité de voir de près un jeune homme
-qui avait des passions extrêmes, qui, tous les jours, avait un duel,
-dont on parlait beaucoup, et qui passait fort souvent sous ses fenêtres.
-Et le cheval de ce jeune officier devenait ombrageux, précisément quand
-elle pouvait l'apercevoir! Il était clair que le maître du cheval
-voulait faire croire qu'il était occupé d'elle, au moins lorsqu'il
-passait dans la rue de la Pompe, et elle n'en était point scandalisée;
-elle ne le trouvait point impertinent! Il est vrai que, placé à côté
-d'elle au dîner de Mme de Serpierre, il avait paru absolument dénué
-d'esprit, et même gauche dans ses manières. Il avait été brave en
-conduisant la barque sur _le Iac de la Commanderie_, mais c'était de
-cette bravoure froide que pouvait avoir un homme de cinquante ans. De
-tout cet ensemble d'idées, il résultait qu'en dansant avec Lucien, sans
-le regarder et sans s'écarter du sérieux le plus convenable, Mme de
-Chasteller était fort occupée de lui. Bientôt elle s'aperçut qu'il était
-timide jusqu'à la gaucherie.
-
-«--Son amour-propre se rappelle, sans doute, pensa-t-elle, que je l'ai
-vu tomber de cheval le jour de son arrivée à Nancy.»
-
-Ainsi Mme de Chasteller ne faisait aucune difficulté d'admettre que
-Lucien était timide à cause d'elle. Cette défiance de soi-même avait de
-la grâce dans un homme jeune et placé au milieu de tous ces provinciaux,
-si sûrs de leur mérite, et qui ne perdaient pas un pouce de leur taille
-en dansant. Ce jeune officier, du moins, n'était pas timide à cheval;
-chaque jour il la faisait trembler par sa hardiesse, «et une hardiesse
-si souvent malheureuse,» ajoutait-elle presque en riant.
-
-Lucien était tourmenté du silence qu'il gardait; à la fin il se fit
-violence, il osa adresser un mot à Mme de Chasteller, et n'arriva qu'avec
-beaucoup de peine à exprimer des idées fort communes, juste châtiment
-de qui n'exerce pas sa mémoire. Mme de Chasteller évita quelques
-invitations des jeunes gens de la société, dont elle savait par cœur les
-mots les plus jolis, et, après un moment, par une de ces adresses de
-femme que nous ne devinons que lorsque nous n'avons plus d'intérêt à
-les deviner, elle se trouva à danser à la même contredanse que Lucien.
-Mais, après cette contredanse, elle décida que réellement il n'avait
-aucune distinction dans l'esprit, et elle cessa presque de penser à lui.
-
-«--Ce ne sera qu'un homme de cheval, comme tous les autres; seulement il
-monte avec plus de grâce et il a plus de physionomie.»
-
-Ce n'était plus ce jeune homme vif, leste, à l'air insouciant et
-supérieur à tout, qui passait souvent sous sa croisée. Contrariée de
-cette découverte, qui augmentait pour elle l'ennui de Nancy, Mme de
-Chasteller adressa la parole à Lucien et fut presque coquette avec lui.
-Elle le regardait passer depuis si longtemps que, quoique à elle présenté
-depuis huit jours seulement, il lui faisait presque l'effet d'une
-vieille connaissance.
-
-Lucien, qui n'osait que rarement regarder la figure parfaitement froide
-de la belle personne qui lui parlait, était bien loin de se douter des
-bontés qu'on avait pour lui. Il dansait et, même en dansant, faisait trop
-de mouvements, et ces mouvements manquaient de grâce.
-
-«--Décidément, ce joli Parisien n'est bien qu'à cheval; en se mettant à
-danser, il perd son mérite tout entier. Il n'a pas d'esprit, c'est
-dommage! Sa physionomie annonçait tant de finesse et de naturel! Ce sera
-le _naturel_ du manque d'idées!»
-
-Tout à fait rassurée sur les moyens de plaire de Lucien, et peu touchée
-de l'unique avantage de bien monter à cheval:
-
-«--Ce jeune homme, se dit-elle, veut faire l'homme ébahi de mes grâces,
-comme les autres.»
-
-Et elle songea librement à ces autres qui l'environnaient et cherchaient
-à lui plaire. M. d'Antin y réussissait quelquefois. Tout en lui rendant
-justice, Mme de Chasteller fut impatientée de ce qu'au lieu de lui
-adresser la parole, Lucien se bornait à sourire des mots aimables de M.
-d'Antin. Pour comble de déplaisance, il la regardait avec des yeux dont
-l'expression était exagérée, et pouvait être remarquée. Notre pauvre
-héros était trop profondément occupé, et de ses remords d'aimer, et de
-l'impossibilité de trouver un mot aimable à dire, pour surveiller ses
-yeux. Depuis qu'il avait quitté Paris, il n'avait rien vu, au moral, que
-de contourné, de sec et de désagréable pour lui. Je ménage les termes:
-la platitude des désirs, les prétentions puériles, et, plus que tout,
-la gauche hypocrisie de la province, allaient jusqu'à produire le dégoût
-chez cet être accoutumé à toute l'élégance des vices de Paris. Au lieu
-de cette disposition satirique et malheureuse, depuis une heure Lucien
-n'avait pas assez d'yeux pour voir, pas assez d'âme pour admirer. Les
-remords d'aimer étaient battus en brèche et détruits avec une rapidité
-délicieuse. Sa vanité de jeune homme l'avertissait bien, de temps à autre,
-que le silence continu dans lequel il se renfermait avec délice, n'était
-pas fait pour augmenter sa réputation d'homme aimable. Mais il était si
-étonné, si transporté, qu'il n'avait pas le courage de donner une
-audience sérieuse au soin de sa gloire. Par un charmant contraste avec
-tout ce qui offensait ses yeux depuis si longtemps, il voyait, à six pas
-de lui, une femme adorable par une beauté céleste; mais cette beauté
-était presque son moindre charme. Au lieu de cette politesse empressée,
-incommode, empreinte de fausseté, puante de mensonge, qui faisait la
-gloire de la maison de Serpierre; au lieu de cette fureur de faire de
-l'esprit à tout propos de Mme de Puy-Laurens, Mme de Chasteller était
-simple et froide, mais de cette simplicité qui charme parce qu'elle
-daigne ne pas cacher une âme faite pour les émotions les plus nobles;
-mais de cette froideur voisine des flammes, qui semble prête à se changer
-en bienveillance et même en transports, si vous savez les inspirer.
-
-Mme de Chasteller s'était éloignée pour faire un tour dans la salle. M.
-de Blancet avait repris son poste et lui donnait le bras d'un air
-entrepris; on voyait qu'il songeait au bonheur de lui donner le bras
-comme son mari. Le hasard amena Mme de Chasteller du côté où se trouvait
-Lucien. En le retrouvant sous ses yeux, elle eut un mouvement
-d'impatience contre elle-même. Quoi! elle s'était donné la peine de
-regarder si souvent un être aussi vulgaire, et dont le sublime mérite
-consistait, comme celui des héros de l'Arioste, à être un bon homme de
-cheval! Elle lui adressa la parole, et chercha à l'émoustiller, à le
-faire parler. Au mot que lui adressa Mme de Chasteller, Lucien devint
-un autre homme. Par le noble regard qui daignait s'arrêter sur lui, il
-se crut affranchi de tous les lieux communs qui l'ennuyaient à dire,
-qu'il disait mal, et qui, à Nancy, font encore l'élément essentiel de
-la conversation entre gens qui se voient pour la huitième ou dixième
-fois. Tout à coup, il osa parler, et beaucoup. Il parlait de tout ce qui
-pouvait intéresser ou amuser la jolie femme qui, tout en donnant le bras
-à son grand cousin, daignait l'écouter avec des yeux étonnés. Sans perdre
-rien de sa douceur et de son accent respectueux, la voix de Lucien
-s'éclaircit et prit de l'éclat. Les idées nettes et plaisantes ne lui
-manquèrent pas plus que les paroles vives et pittoresques pour les
-peindre. Dans la simplicité noble du ton qu'il osa prendre spontanément
-avec Mme de Chasteller, il sut faire apparaître, sans se permettre
-assurément rien qui pût choquer la délicatesse la plus scrupuleuse, cette
-nuance de familiarité délicate qui convient à deux âmes de même portée,
-lorsqu'elles se rencontrent et se reconnaissent au milieu des masques
-de cet ignoble bal masqué qu'on appelle le monde. Ainsi des anges se
-parleraient qui, partis du ciel pour quelque mission, se rencontreraient,
-par hasard, ici-bas. Cette simplicité noble, n'est pas, il est vrai, sans
-quelque rapport avec la simplicité de langage autorisée par une ancienne
-connaissance, mais, comme correctif, chaque mot semble dire:
-
-«Pardonnez-moi pour un moment; dès qu'il vous plaira reprendre le masque,
-nous redeviendrons complètement étrangers l'un à l'autre, ainsi qu'il
-convient. Ne craignez de ma part, pour demain, aucune prétention à la
-connaissance, et daignez vous amuser un instant sans tirer à
-conséquence!»
-
-Les femmes sont un peu effrayées de l'ensemble de ce genre de
-conversation; mais, en détail, elles ne savent où l'arrêter. Car, à
-chaque instant, l'homme qui a l'air si heureux de leur parler, semble
-dire:
-
-«Une âme de notre portée doit négliger les considérations qui ne sont
-laites que pour le vulgaire, et sans doute vous pensez avec moi que.....»
-
-Mais, au milieu de cette brillante faconde, il faut rendre justice à
-l'inexpérience de Lucien. Ce n'était point par un effort de génie qu'il
-s'était élevé tout à coup à ce ton si convenable pour son ambition; il
-pensait tout ce que ce ton semblait dire; et ainsi, par une cause peu
-honorable pour son habileté, sa façon de dire était parfaite. C'était
-l'illusion d'un cœur naïf. Il y avait toujours chez lui une certaine
-horreur instinctive pour les choses basses qui s'élevaient, comme un
-mur d'airain, entre l'expérience et lui. Il détournait les yeux de tout
-ce qui lui semblait trop laid, et il se trouvait, à vingt-trois ans,
-d'une naïveté qu'un jeune Parisien de bonne maison trouve déjà bien
-humiliante à seize, à sa dernière année de collège. C'était par un pur
-hasard qu'il avait pris le ton d'un homme habile. Certainement, il
-n'était pas expert dans l'art de disposer d'un cœur de femme et de faire
-naître des sensations. Ce ton si singulier, si attrayant, si dangereux,
-n'était que choquant et à peu près inintelligible pour M. de Blancet,
-qui, toutefois, tenait à mêler son mot dans la conversation. Lucien
-s'était emparé d'autorité de toute l'attention de Mme de Chasteller.
-Quelque effrayée qu'elle fût, elle ne pouvait se défendre d'approuver
-beaucoup les idées de Lucien, et quelquefois répondait presque sur le
-même ton; mais sans cesser précisément d'écouter avec plaisir, elle finit
-par tomber dans un étonnement profond. Elle se disait, pour justifier
-ses sourires un peu approbateurs:
-
-«--Il parle de tout ce qui se passe au bal, et jamais de lui.»
-
-Mais, dans le fait, dans la manière dont Lucien osait l'entretenir de
-toutes ces choses si indifférentes, c'était usurper un rang qui n'était
-pas peu de chose auprès d'une femme de l'âge de Mme de Chasteller, et
-surtout accoutumée à autant de retenue: ce rang était unique, rien de
-moins. D'abord, Mme de Chasteller fut étonnée et amusée du changement
-dont elle était témoin; mais bientôt elle ne sourit plus, elle eut
-peur à son tour.
-
-«--De quelle façon de parler il ose se servir avec moi! Et je n'en suis
-pas choquée, je ne me sens pas offensée!... Grand Dieu! Ce n'est point
-un jeune homme simple et bon! Que j'étais sotte de le penser. J'ai
-affaire ici à un de ces hommes adroits, aimables et profondément
-dissimulés que l'on voit dans les romans. Ils savent plaire, mais
-précisément parce qu'ils sont incapables d'aimer. M. Leuwen est là,
-devant moi, heureux et gai, occupé à me réciter un rôle aimable, sans
-doute; mais il est heureux uniquement parce qu'il sent qu'il parle
-bien... Apparemment qu'il avait résolu de débuter par une heure de
-ravissement profond et allant jusqu'à l'air stupide. Mais je saurai
-bien rompre toute relation avec cet homme dangereux, si habile comédien!»
-
-Et, tout en faisant cette belle réflexion, tout en formant cette
-magnifique résolution, son cœur était déjà occupé de lui. Elle l'aimait
-déjà! On peut attribuer à ce moment la naissance d'un sentiment de
-distinction et de faveur pour Lucien.
-
-Tout à coup elle se repentit vivement d'être restée si longtemps à causer
-avec lui, assise sur une chaise, éloignée de toutes les femmes, et
-n'ayant pour tout chaperon que le bon M. de Blancet, qui pouvait fort
-bien ne rien comprendre à tout ce qu'il entendait. Pour sortir de cette
-position embarrassante, elle accepta une contredanse que Lucien la pria
-de danser avec lui. Après la contredanse et pendant la valse qui suivit,
-Mme d'Hocquincourt appela Mme de Chasteller à une place à coté d'elle, où
-il y avait de l'air et où l'on était un peu à l'abri de l'extrême chaleur
-qui commençait à s'emparer de la salle de bal. Lucien, fort lié avec Mme
-d'Hocquincourt, ne quitta pas ces dames. Là, Mme de Chasteller put se
-convaincre qu'il était à la mode ce soir-là.
-
-«--Et, en vérité, on a raison, se disait-elle; car, indépendamment de ce
-joli uniforme qu'il porte si bien, il est source de joie et de gaieté
-pour tout ce qui l'environne.»
-
-On se prépara à passer dans une tente voisine, où le souper était
-préparé. Lucien arrangea les choses de façon à ce qu'il pût offrir le
-bras à Mme de Chasteller. Il semblait à celle-ci être séparée par des
-journées entières de l'état où se trouvait son âme au commencement de la
-soirée. Elle avait oublié jusqu'au souvenir de l'ennui qui éteignait sa
-voix après la première heure passée au bal.
-
-Il était minuit; le souper était préparé dans une charmante salle, formée
-par des murs de charmille de douze ou quinze pieds de hauteur. Pour
-mettre le souper à l'abri de la rosée du soir, s'il en survenait, ces
-murs de verdure supportaient une tente à larges bandes rouges et
-blanches. C'étaient les couleurs de la personne exilée dont on célébrait
-la fête. Au travers des murs de charmille, on apercevait, çà et là, par
-les trouées du feuillage, une belle lune éclairant un paysage étendu et
-tranquille. Cette nature ravissante était d'accord avec les nouveaux
-sentiments qui cherchaient à s'emparer du cœur de Mme de Chasteller, et
-contribuait puissamment à éloigner et à affaiblir les objections de la
-raison. Lucien avait pris son poste; non pas précisément à côté de Mme
-de Chasteller: il fallait avoir des ménagements pour les anciens amis
-de sa nouvelle connaissance. Un regard plus amical qu'il n'eût osé
-l'espérer, lui avait appris cette nécessité; mais il se plaça de façon
-à pouvoir fort bien la voir et l'entendre. Il ent l'idée d'exprimer ses
-sentiments réels par des mots qu'il adresserait, en apparence, aux dames
-assises auprès de lui. Pour cela il fallait beaucoup parler, et il y
-réussit, sans trop dire d'extravagances. Il domina bien tôt la
-conversation; bientôt, tout en amusant les dames assises auprès de Mme
-de Chasteller, il osa faire entendre de loin des choses qui pouvaient
-avoir une application fort tendre, ce qu'il n'aurait jamais pensé pouvoir
-tenter de sitôt. Il est sûr que Mme de Chasteller pouvait fort bien
-feindre de ne pas comprendre ces mots indirects. Il parvint à amuser même
-les hommes placés près de ces dames, et qui ne regardaient pas encore
-ses succès avec le sérieux de l'envie.
-
-Tout le monde parlait et riait fort souvent du côté de la table où Mme
-de Chasteller était assise. Les personnes placées aux autres parties de
-la salle firent silence, pour tâcher de prendre pari à ce qui amusait
-si fort les voisines de Mme de Chasteller. Celle-ci était très occupée,
-et de ce qu'elle entendait, ce qui la faisait rire quelquefois, et de
-ses réflexions fort sérieuses, qui formaient un étrange contraste avec
-le ton si gai de cette soirée.
-
-«--C'est donc là cet homme timide et que je croyais sans idées? Quel
-être effrayant!»
-
-C'était la première fois, peut-être, de sa vie, que Lucien avait de
-l'esprit et du plus brillant. Vers la fin du souper, il vit que le
-succès passait ses espérances. Il était heureux, extrêmement animé, et
-pourtant, par miracle, il ne dit rien d'inconvenant. Là, cependant, parmi
-ces fiers Lorrains, il se trouvait en présence de trois ou quatre
-préjugés féroces, dont nous n'avons, à Paris, que la pale copie: Henri V,
-la noblesse, la duperie et la sottise, et presque le crime de l'humanité
-envers le petit peuple. Aucune de ces grandes vérités, fondement du
-_credo_ du faubourg Saint-Germain, et qui ne se laissent pas offenser
-impunément, ne reçut la plus petite égratignure de la gaieté de Lucien.
-C'est que son âme noble avait, au fond, un respect infini pour la
-situation malheureuse de tous ces pauvres jeunes gens qui l'entouraient.
-Ils s'étaient privés, quatre ans auparavant, par fidélité à leurs
-croyances politiques et aux sentiments de toute leur vie, d'une petite
-part au budget, utile, si ce n'est nécessaire, à leur subsistance. Ils
-avaient perdu bien plus encore: l'unique occupation au monde qui pût
-les sauver de l'ennui et par laquelle ils ne crussent pas déroger.
-
-Les femmes jugèrent que Lucien était _parfaitement bien._ Ce fut Mme de
-Commercy qui prononça le mot sacramentel dans la partie de la salle qui
-était réservée à la plus haute noblesse. Car il y avait une réunion de
-sept à huit dames méprisant toute cette société qui, à son tour,
-méprisait tout le reste de la ville, à peu près comme la garde impériale
-de Napoléon eût fait peur, en cas de révolte, à cette armée de 1810,
-qui faisait peur à toute l'Europe.
-
-Au mot si décisif de Mme de Commercy, la jeunesse dorée de Nancy se
-révolta presque. Ces messieurs, qui savaient être élégants et se bien
-placer sur la porte d'un café, se taisaient ordinairement au bal, et ne
-savaient montrer que le mérite de danseurs infatigables et vigoureux.
-Lorsqu'ils virent que Lucien parlait beaucoup, contre son ordinaire, et
-que, de plus, il était écouté, ils commencèrent à dire qu'il ôtait fort
-déplaisant et fort bruyant; que cette amabilité criarde pouvait être à
-la mode parmi les bourgeois de Paris et dans les arrière-boutiques de
-la rue Saint-Honoré, mais ne prendrait jamais dans la bonne société de
-Nancy. Pendant cette déclaration de ces messieurs, les mots plaisants
-de Lucien prenaient fort bien, et leur donnaient un démenti. Ils furent
-réduits à répéter entre eux, d'un air tristement satisfait:
-
-«--Après tout, ce n'est qu'un bourgeois, né on ne sait où, et qui ne peut
-jouir que de la noblesse personnelle que lui confère son épaulette de
-sous-lieutenant.»
-
-Ces mots de nos officiers lorrains démissionnaires résument la grande
-dispute qui attriste le dix-neuvième siècle: c'est la colère du rang
-contre le mérite.
-
-Mais aucune des dames ne songeait à ces idées tristes. Elles échappaient
-complètement, en ce moment, à la triste civilisation qui pèse sur les
-cerveaux mâles de la province. Le souper finissait, tout brillant de
-vin de Champagne; il avait porté plus de gaieté et de liberté sans
-conséquence dans les manières de tous. Pour notre héros, il était exalté
-par les choses assez tendres que, sous le masque de la gaieté, il avait
-osé adresser de loin à la dame de ses pensées. C'était la première fois
-de sa vie que le succès le jetait dans une telle ivresse. En revenant
-dans la salle de bal, Mme de Chasteller dansa une valse avec M. de
-Blancet, auquel Lucien succéda, suivant l'usage allemand, après quelques
-tours. Tout en dansant, et avec une adresse sans adresse, fille du hasard
-et de la passion, il sut reprendre la conversation sur un ton fort
-respectueux, mais qui était cependant, sous plus d'un rapport, celui
-d'une ancienne connaissance. Profitant d'un grand cotillon que ni lui,
-ni Mme de Chasteller ne voulurent danser, il put lui dire en riant et
-sans trop faire tache sur le ton général de l'entretien:
-
-«--Pour me rapprocher de ces beaux yeux, je me suis lié avec le docteur
-Dupoirier!»
-
-Les traits forts pâles en ce moment de Mme de Chasteller, ses yeux
-étonnés, exprimaient une surprise profonde et presque de la terreur. Au
-nom de Dupoirier, elle répondit à mi-voix et comme hors d'état de
-prononcer complètement les mots:
-
-«--C'est un homme bien dangereux!»
-
-Lucien fut ivre de joie: on ne se fâchait donc pas des motifs qu'il
-donnait à sa conduite à Nancy! Mais oserait-il croire ce qu'il semblait
-voir? Il y eut un silence expressif de deux ou trois secondes; les yeux
-de Lucien étaient fixés sur ceux de Mme de Chasteller. Après quoi il
-osa répondre:
-
-«--Il est adorable à mes yeux; sans lui je ne serais pas ici...
-D'ailleurs, j'ai un affreux soupçon...» ajouta sa naïveté imprudente.
-
-«--Lequel? et quoi donc?» dit Mme de Chasteller.
-
-Elle sentit aussitôt qu'une réplique aussi directe, aussi vive de sa
-part, était une haute inconvenance; mais elle avait parlé avant de
-réfléchir. Elle rougit profondément. Lucien fut troublé en remarquant
-que la rougeur s'étendait jusqu'aux épaules. Mais il se trouva qu'il ne
-pouvait répondre à cette question si simple.
-
-«--Quelle idée va-t-elle prendre de moi?» se dit-il.
-
-À l'instant sa figure changea d'expression; il pâlit, comme s'il eut
-éprouvé une attaque de quelque mal vif et soudain. Ses traits
-trahissaient l'affreuse douleur que lui causait le souvenir de M. de
-Busant de Sicile, qui, après plusieurs heures d'oubli, se présentait
-à sa mémoire.
-
-Quoi! ce qu'il obtenait n'était donc qu'une faveur banale, tout acquise
-à l'uniforme, par quelque personne qu'il fût porté. La soif qu'il avait
-d'arriver à la vérité et l'impossibilité de trouver des termes
-présentables pour exprimer une idée si offensante, le jetaient dans le
-dernier embarras.
-
-«--Un mot peut me perdre à jamais,» se dit-il.
-
-L'émotion imprévue qui semblait le glacer, passa en un instant à Mme de
-Chasteller. Elle pâlit de la peine si cruelle, et sans doute à elle
-relative, qui se manifestait subitement dans la physionomie si ouverte et
-si jeune de Lucien; ses traits étaient comme flétris; ses yeux, si
-brillants naguère, semblaient ternis et ne plus voir.
-
-Il y eut entre eux un échange de deux ou trois mots insignifiants.
-
-«--Mais qu'est-ce donc? dit Mme de Chasteller.
-
-«--Je ne sais, répondit machinalement Lucien.
-
-«--Mais, comment, monsieur, vous ne savez pas?
-
-«--Non, madame!... Mon respect pour vous...»
-
-Le lecteur pourra-t-il croire que Mme de Chasteller, de plus en plus
-émue, eut l'affreuse imprudence d'ajouter:
-
-«--Ce soupçon aurait-il quelque rapport à moi?
-
-«--Est-ce que je m'y serais arrêté un centième de seconde, reprit Lucien
-avec tout le feu du premier malheur vivement senti; est-ce que je m'y
-serais arrêté, s'il n'était relatif à vous, à vous uniquement au monde?
-À qui puis-je penser si ce n'est à vous? Et ce soupçon ne me perce-t-il
-pas le cœur vingt fois le jour depuis que je suis à Nancy?»
-
-Il ne manquait, à l'intérêt naissant de Mme de Chasteller, que de voir
-son honneur soupçonné. Elle n'eut pas même idée de masquer son étonnement
-du ton que Lucien avait pris dans sa réponse. Le feu avec lequel il
-venait de lui parler, l'évidence de l'extrême sincérité dans les propos
-de ce jeune homme, la firent passer d'une pâleur mortelle à une rougeur
-imprudente; ses yeux mêmes rougirent. Mais, oserais-je bien le dire, en
-ce siècle gourmé et qui semble avoir contracté mariage avec l'hypocrisie,
-ce fut d'abord de bonheur que rougit Mme de Chasteller, et non à cause
-des conjectures que pouvaient former les danseurs qui, en suivant les
-diverses figures du cotillon, passaient sans cesse devant eux. Elle
-pouvait choisir de répondre ou de ne pas répondre à cet amour; mais
-combien il était sincère! avec quel dévouement elle était aimée!
-
-«--Peut-être même, probablement même, se dit-elle, ce transport ne
-durera-il pas! Mais comme il est vrai, comme il est exempt d'exagération
-et d'emphase! C'est sans doute là la vraie passion; c'est sans doute
-ainsi qu'il est doux d'être aimée. Mais être soupçonnée par lui et au
-point que son amour en soit arrêté! L'imputation est donc infâme?»
-
-Elle restait pensive, la tête appuyée sur son éventail. De temps en
-temps, son regard se dirigeait vers Lucien, qui était immobile, pale
-comme un spectre, tout à fait tourné vers elle. Ses yeux étaient d'une
-indiscrétion qui l'eût fait frémir, si elle y eut pensé.
-
-Une incertitude bien autrement inquiétante était venue agiter son cœur,
-au commencement de la soirée, quand il ne parlait pas.
-
-«--Ce n'était donc pas faute d'idées, comme j'avais la simplicité de le
-penser; c'était peut-être le soupçon, cet affreux soupçon qui l'arrêtait
-dans son estime pour moi... Et le soupçon de quoi?... Quelle calomnie
-peut être assez noire pour produire un tel effet chez un être si jeune
-et si bon?»
-
-Mme de Chasteller était tellement agitée que sans songer à ce qu'elle
-osait dire, et entraînée à son insu par le ton de gaieté que la
-conversation avait pris au souper, cette étrange question arriva aux
-oreilles de Lucien:
-
-«--Mais quoi? vous ne trouviez que des mots... peu significatifs à me
-dire au commencement de la soirée! était-ce un sentiment de politesse
-exagérée? était-ce la retenue si naturelle quand on se connaît si peu?
-(Ici la voix baissa malgré elle.) Ou était-ce l'effet de ce soupçon?»
-dit-elle enfin.
-
-Et sa voix, pour ces deux derniers mots, reprit subitement un timbre
-contenu, mais fort marqué.
-
-«--C'était l'effet d'une extrême timidité: je n'ai point d'expérience
-de la vie. Je n'avais jamais aimé; vos yeux, vus de si près,
-m'effrayaient; je ne vous avais vue jusqu'ici qu'à une grande distance!»
-
-Ce mot fut dit avec un accent si vrai, avec une intimité si tendre, il
-montrait tant d'amour, qu'avant qu'elle y songeât les yeux de Mme de
-Chasteller, ces yeux dont l'expression était profonde et vraie, avaient
-répondu: «J'aime comme vous!»
-
-Elle revint comme d'une extase et, après une demi-seconde, elle se hâta
-de détourner ses yeux; mais ceux de Lucien avaient recueilli en plein ce
-regard décisif. Il devint rouge à en être ridicule. Il n'osait presque
-pas croire à tout son bonheur. Mme de Chasteller, de son côté, sentait
-que ses joues se couvraient d'une ardeur brûlante.
-
-«--Grand Dieu! je me compromets d'une manière affreuse; tous les regards
-doivent être dirigés sur cet étranger, auquel je parle depuis si
-longtemps et avec un tel air d'intérêt!»
-
-Elle appela M. de Blancet, qui dansait le cotillon.
-
-«--Conduisez-moi jusqu'à la terrasse du jardin; je lutte depuis cinq
-minutes contre un accès de chaleur qui me suffoque... J'ai pris un
-demi-verre de champagne, et je crois en vérité que je me suis enivrée!...»
-
-Mais ce qu'il y eut de terrible pour Mme de Chasteller, c'est qu'au lieu
-de prendre le ton de l'intérêt, M. le vicomte de Blancet ricanait en
-écoutant ces mensonges. Il était jaloux jusqu'à la folie de l'air
-d'intimité, de plaisir, avec lequel on parlait à Lucien depuis si
-longtemps. On lui avait dit au régiment qu'il ne fallait pas croire aux
-indispositions des belles dames. Il avait offert son bras à Mme de
-Chasteller et la conduisait hors de la salle de bal, lorsqu'une autre
-idée, tout aussi lumineuse, vint s'emparer de son attention. Mme de
-Chasteller marchait en s'appuyant sur son bras avec un abandon bien
-étrange.
-
-«--Ma belle cousine voudrait-elle, enfin, me faire entendre qu'elle me
-paye de retour, ou, du moins, qu'elle a pour moi quelque sentiment
-tendre?» se dit-il.
-
-Mais dans la soirée, dont il passa en revue tous les petits événements,
-rien n'avait semblé présager un aussi heureux événement. Était-il
-imprévu ou Mme de Chasteller voulait-elle dissimuler avec lui? Il la
-conduisit de l'autre côté du parterre de fleurs. Il trouva une table
-de marbre, placée devant un grand banc de jardin à dossier et à
-marchepied. Il eut quelque peine à y établir Mme de Chasteller qui
-semblait presque hors d'état de se mouvoir. Pendant que le vicomte de
-Blancet, au lieu de voir ce qui se passait autour de lui, discutait des
-chimères, Mme de Chasteller était au désespoir.
-
-«--Ma conduite est affreuse! se disait-elle. Je me suis compromise aux
-yeux de toutes ces dames, et, en ce moment, je sers de texte aux
-remarques les plus désobligeantes et les plus humiliantes. J'ai agi,
-pendant je ne sais combien de temps, comme si personne ne m'eût regardée.
-Ce public ne me passe rien!... Et M. Leuwen?»
-
-Ce nom, prononcé mentalement, la fit frémir.
-
-«_Et je me suis compromise aux yeux de M. Leuwen!_»
-
-Ce fut là le véritable chagrin qui, à l'instant, fit oublier tous les
-autres; il ne put être diminué par aucune des réflexions qui se
-présentaient en foule sur ce qui venait de se passer. Bientôt un autre
-soupçon vint augmenter son malheur.
-
-«--Si M. Leuwen a tant d'assurance, c'est qu'il aura su que je passe
-des heures entières, cachée par la persienne de ma fenêtre et attendant
-son passage dans la rue!»
-
-On prie le lecteur de ne pas trouver trop ridicule Mme de Chasteller.
-Elle n'avait aucune expérience des fausses démarches dans lesquelles
-peut entraîner un cœur aimant. Jamais elle n'avait éprouvé rien de
-semblable à ce qui venait de lui arriver, pendant cette cruelle soirée.
-Elle ne trouvait guère de raison dans sa tête pour venir à son secours
-et n'avait aucune expérience réelle. Jamais elle n'avait été troublée
-par un sentiment autre que celui de la timidité, en étant présentée à
-quelque grande princesse, ou celui d'une indignation profonde contre les
-Jacobins, qui cherchaient à ébranler le trône des Bourbons. Au delà de
-toutes ces théories, qui étaient un sentiment pour elle et ne parvenaient
-à troubler son cœur que pour un instant, Mme de Chasteller avait un
-caractère sérieux et tendre qui, dans ce moment, n'était propre qu'à
-augmenter son malheur. Malheureusement pour sa prudence, les petits
-intérêts journaliers de la vie ne pouvaient l'émouvoir. Elle avait
-toujours vécu ainsi dans une sécurité trompeuse; car les caractères
-qui ont le malheur d'être au-dessus des misères faisant l'occupation
-de la plupart des hommes, n'en sont que plus disposés à s'occuper
-uniquement des choses qui, une fois, ont pu parvenir à les toucher.
-
-Après le bal, et malgré l'heure avancée, Lucien monta à cheval. À peine
-hors de la ville, il s'aperçut qu'il n'avait pas la force de mener sa
-monture. Il la rendit ail domestique et se promena à pied. À quelques
-minutes de là, comme trois heures sonnaient, il était assis sur une
-pierre vis-à-vis de la fenêtre de Mme de Chasteller.
-
-Son arrivée la combla de joie. Elle s'était dit en sortant de chez Mme
-de Commercy: «Il doit être si mécontent de lui et de moi, qu'il prendra
-le parti de m'oublier. Si je le revois encore, ce ne sera que dans
-quelques jours.»
-
-Dans l'obscurité profonde, elle distinguait le feu du cigare de Lucien.
-
-Elle l'aimait à la folie à ce moment.
-
-Si, dans ce silence profond et universel, Lucien eût eu le génie de
-s'avancer sous sa fenêtre et de lui dire à voix basse quelques mots:
-
-«--Bonsoir, madame! Daigneriez-vous me montrer que je suis entendu?»
-
-Très probablement elle lui eût dit: «Adieu, monsieur Leuwen», et
-l'intonation de ces trois mots n'eût rien laissé à désirer à l'amant
-le plus exigeant.
-
-Après avoir fait le sot, comme il se le disait à lui-même, Lucien alla
-chercher un certain café où il était, sûr de trouver quelques lieutenants
-du régiment.
-
-Il était si à plaindre que les rencontrer lui fut un vrai bonheur.
-
-Les jeunes gens furent bons enfants cette nuit-là, sauf à reprendre le
-lendemain une froideur de bon ton.
-
-Après avoir joué, il fut décidé que l'on n'emporterait pas les quelques
-napoléons que l'on s'était gagnés; on fit venir du vin de Champagne, et
-Lucien s'enivra au point que le garçon de café et un voisin qu'il
-appela le reconduisirent chez lui.
-
-Le lendemain de sa première rencontre avec cette femme de laquelle il se
-croyait si sûr, Lucien fut absolument hors de lui. Il ne comprenait rien
-à ce qui lui arrivait, pas plus aux sentiments qu'il voyait naître dans
-son cœur, qu'aux actions des autres avec lui.
-
-Il lui semblait qu'on faisait allusion à ses sentiments pour Mme de
-Chasteller, et il avait besoin de toute sa raison pour ne pas se fâcher.
-
-«--J'agirai au jour le jour, se dit-il enfin, me livrant à chaque moment
-à l'action qui me fera le plus de plaisir. Pourvu que je ne fasse de
-confidence à qui que ce soit au monde, et que je n'écrive à personne
-sur ma folie, personne ne pourra me dire un jour: «Tu as été fou.»
-
-»Si cette maladie ne m'emporte pas, du moins elle ne pourra me faire
-rougir.
-
-«Une folie bien cachée perd la moitié de ses mauvais effets; l'essentiel
-est qu'on ne devine pas ce que je sens.»
-
-Et en peu de jours, il s'opéra chez lui un changement complet.
-
-Dans le monde, on fut émerveillé de sa gaieté et de son esprit.
-
-«--Il a de mauvais principes, il est immoral, mais il est vraiment
-éloquent,» disait-on chez Mme de Puy-Laurens.
-
-«--Mon ami, vous vous gâtez», lui dit un jour cette femme d'esprit.
-
-Il parlait pour parler, il soutenait le pour et le contre, il exagérait
-et chargeait les circonstances de tout ce qu'il racontait, et il
-racontait beaucoup et longuement.
-
-En un mot, il parlait comme un homme d'esprit de province; aussi son
-succès fut-il immense.
-
-Les habitants de Nancy reconnaissaient ce qu'ils avaient l'habitude
-d'admirer; auparavant on le trouvait singulier, original, affecté,
-souvent obscur.
-
-Le fait est qu'il avait une frayeur mortelle de laisser deviner ce qui
-se passait dans son cœur; il se voyait espionné et surveillé de près par
-le docteur Dupoirier, qu'il commençait de soupçonner d'avoir fait son
-marché avec M........ un homme d'esprit, ministre de la police de
-Louis-Philippe.
-
-Rompre avec lui eût été fort ridicule et de plus embarrassant; ne
-rompant pas avec un homme aussi actif, aussi facile à se piquer, il
-fallait donc le traiter en ami intime, en père.
-
-«--On ne saurait trop charger un rôle avec ces gens-ci!» et il se mit
-à parler comme un véritable comédien.
-
-Toujours il récitait un rôle et le plus bouffon qui lui venait à
-l'esprit; il se servait après d'expressions ridicules.
-
-Il aimait à se trouver avec quelqu'un: la solitude lui était devenue
-impossible. Plus la thèse qu'il soutenait était saugrenue, plus il était
-distrait de la partie sérieuse de sa vie, qui n'était pas suffisante.
-Son esprit était le bouffon de son âme.
-
-Ce n'était pas un don Juan, bien loin de là; il ne savait pas ce qu'il
-serait un jour, mais, pour le moment, il n'avait pas la moindre habitude
-d'agir avec les femmes, en tête-à-tête, contrairement à ce qu'il sentait.
-Il avait honoré jusqu'ici du plus profond mépris ce genre de mérite dont
-il commençait à regretter l'absence.
-
-Du moins il ne se faisait pas la moindre illusion à cet égard. Son esprit
-se croyait fondé à mépriser Mme de Chasteller, et son cœur avait de
-nouvelles raisons chaque jour de l'adorer, comme l'être le plus pur, le
-plus céleste, le plus au-dessus des considérations de vanité et d'argent,
-qui sont comme la seconde religion de la province.
-
-Le combat de son âme et de son esprit le rendait presque fou à la lettre,
-et certainement un des hommes les plus malheureux.
-
-C'était justement à l'époque où ses chevaux, son tilbury, ses tigres en
-livrée, faisaient de lui l'objet de l'envie des lieutenants du régiment
-et de tous les jeunes gens de Nancy et des environs qui, le voyant riche,
-brave, assez bien, le regardaient sans doute comme l'être le plus heureux
-qu'ils eussent encore rencontré. Sa mine mélancolique, lorsqu'il était
-seul dans les rues, ses distractions, ses mouvements d'impatience avec
-apparence de méchanceté, passaient pour de la fatuité de l'ordre le plus
-relevé et le plus noble. Les plus éclairés y voyaient une imitation
-savante de lord Byron, dont on parlait encore beaucoup à cette époque.
-
-Cette visite au café ne fut pas la seule; la renommée s'en empara. Nancy
-porta à douze ou quinze les quatre habits de livrée que Mme Leuwen avait
-envoyés de Paris à son fils. Tout le monde dit que chaque soir depuis un
-mois, on rapportait Lucien ivre-mort à son logis.
-
-Les indifférents en étaient étonnés, les officiers démissionnaires
-carlistes charmés, un seul cœur en était percé jusqu'au vif.
-
-«--Me serais-je trompée sur son compte?»
-
-Cette ressource de perdre la raison pour oublier son chagrin n'était
-pas belle, mais elle était la seule dont Lucien eût pu s'aviser. Il y
-avait été plutôt entraîné; la vie de garnison s'était offerte à lui et
-il y avait cédé.
-
-Les excès du soir au café vinrent ébranler un peu sa considération, mais
-peu de jours avant que sa mauvaise conduite éclatât, il avait acheté une
-calèche immense, très propre à recevoir les familles nombreuses dont
-Nancy abondait. C'était en effet à cet usage qu'il la destinait.
-
-Les six demoiselles de Serpierre et leur mère _étrennèrent_ cette
-voiture, comme on dit dans le pays. Plusieurs autres familles, aussi
-nombreuses, vinrent la demander et l'obtinrent à l'instant.
-
-«--Ce M. Leuwen est bien bon enfant, disait-on de toutes parts: il est
-vrai que cela lui coûte si peu. Son père joue à la rente avec le ministre
-de l'Intérieur. C'est le pauvre rentier qui paye tout.»
-
-Lucien était sur que tout le monde disait du bien de lui à Mme de
-Chasteller, mais la maison du marquis de Pointcarré était la seule de
-Nancy où il semblait faire des pas rétrogrades.
-
-En vain avait-il essayé d'y faire des visites; Mme de Chasteller, plutôt
-que de le recevoir, avait fermé sa porte sous prétexte de maladie. Elle
-avait trompé le docteur Dupoirier lui-même.
-
-À quelques jours de là, il était à peine arrivé chez Mme de Marcilly,
-que Mme de Chasteller fut annoncée.
-
-L'indifférence qu'on lui marqua fut si excessive que, vers la fin de la
-visite, il se révolta.
-
-Pour la première fois il profita de la position qu'il avait prise dans
-le monde; il donna la main à Mme de Chasteller pour la conduire à sa
-voiture, quoiqu'il fût évident que cette prétendue politesse la
-contrariait beaucoup.
-
-«--Pardonnez-moi, madame, si je suis peu discret... Je suis si malheureux!
-
-«--Ce n'est pas ce qu'on dit, monsieur, répondit-elle avec une aisance
-qui n'était rien moins que naturelle, et en prenant le pas pour gagner
-sa voiture.
-
-«--Je me fais le flatteur des habitants de Nancy dans l'espoir que
-peut-être ils vous diront du bien de moi, et le soir, pour vous oublier,
-je cherche à perdre la raison.
-
-«--Je ne crois pas, monsieur, vous avoir donné lieu...»
-
-À ce moment, le laquais s'avança pour fermer la portière et les chevaux
-l'emportèrent, plus morte que vive.
-
-Pour qu'aucun ridicule ne lui manquât, même à ses propres yeux, le pauvre
-Lucien, encouragé comme on vient de le voir, eut l'idée d'écrire. Il fit
-une fort belle lettre, qu'il alla mettre à la poste lui-même, à Darney,
-bourg à six lieues de Nancy, sur la route de Paris. Une seconde lettre
-n'obtint pas plus de réponse que la première. Heureusement, dans la
-troisième, il glissa par hasard, et non par adresse, le mot soupçon.
-Ce mot fut précieux pour le parti de l'amour, qui soutenait des combats
-continus dans le cœur de Mme de Chasteller. Le fait est qu'au milieu des
-reproches cruels qu'elle s'adressait sans cesse, elle aimait Lucien de
-toutes les forces de son âme. Les journées ne marquaient pour elle,
-n'avaient du prix à ses yeux, que par les heures qu'elle passait le soir
-auprès de la persienne de sa chambre à épier les pas de Lucien qui, bien
-loin de se douter de tout le succès de sa démarche, venait passer des
-heures entières dans la rue de la Pompe.
-
-Enfin, arriva sa troisième lettre; les premières avaient causé un vif
-plaisir, mais on n'avait pas eu la moindre tentation d'y répondre. Après
-avoir lu cette dernière, Bathilde[3] courut chercher une écritoire, la
-plaça sur une table, l'ouvrit, et commença à écrire sans se permettre de
-raison avec elle-même.
-
-«--C'est envoyer une lettre, et non l'écrire, qui fait une démarche
-condamnable.»
-
-La lettre terminée et après une heure de réflexion, elle demanda sa
-voiture, et, en passant devant le bureau de poste de Nancy, elle tira
-le cordon.
-
-«--À propos, dit-elle, au domestique, jetez cette lettre à la boîte...
-Vite.»
-
-Le bureau était à trois pas, elle suivit cet homme de l'œil: il ne lut
-pas l'adresse où une écriture, un peu différente de celle qu'elle avait
-d'ordinaire, avait écrit:
-
-
-_À M. Pierre Lafond._
-
-Poste restante.
-
-Darney.
-
-
-C'était le nom d'un domestique de Leuwen et l'adresse indiquée par lui
-avec toute la modestie et le manque d'espoir convenables.
-
-Rien ne saurait exprimer la surprise de Lucien et presque sa terreur
-quand, le lendemain, étant allé, comme par manière d'acquit, jusqu'à un
-quart de lieue de Darney avec son domestique Lafond, il vit celui-ci à
-son retour tirer une lettre de sa poche.
-
-Il tomba de son cheval plutôt qu'il n'en descendit, et s'enfonça sans
-l'ouvrir dans un petit bois voisin. Quand il se fut assuré qu'un taillis
-de châtaigniers, au centre duquel il se trouvait, le cachait bien de tous
-les côtés, il s'assit et se plaça bien à son aise, comme un homme qui
-s'apprête à recevoir un coup de hache qui doit le dépêcher dans l'autre
-monde, et qui veut le savourer. Il fut effrayé de la sévérité du langage
-et du ton de persuasion profonde avec lesquels elle l'exhortait à ne plus
-parler de sentiments de cette nature, tout en lui intimant l'ordre, au
-nom de l'honneur, au nom de ce que les honnêtes gens réputent le plus
-sacré dans leurs relations réciproques, d'abandonner les idées singulières
-avec lesquelles il avait voulu sans doute sonder son cœur.
-
-«--C'est un congé bien en règle, s'écria-t-il après avoir relu cette
-lettre terrible au moins cinq ou six fois. Je ne suis guère en état de
-faire une réponse quelconque, cependant le courrier de Paris passe
-demain matin à Darney et si ma lettre n'est pas ce soir à la poste, Mme
-de Chasteller ne la lira que dans quatre jours.»
-
-Cette raison le décida. Là, au milieu du bois, avec un crayon qu'il
-trouva par hasard et en appuyant sur le liant du shako la troisième page
-de la lettre qui était restée en blanc, il fabriqua une réponse avec la
-même sagacité qui dirigeait toutes ses pensées depuis une heure. Il la
-jugea fort mauvaise. Elle lui déplaisait surtout, parce qu'elle
-n'indiquait aucune espérance, aucun moyen de retour à l'attaque--tant il
-y a toujours du fat dans le cœur d'un enfant de Paris! Il revint sur la
-route pour envoyer son domestique à Darney chercher un cahier de papier
-et ce qu'il faut pour écrire. Il écrivit sa réponse, et après qu'il eut
-envoyé Lafond la porter au bureau de la poste, il fut deux ou trois fois
-sur le point de galoper après lui pour la reprendre, tant elle lui
-semblait maladroite et peu propre à assurer le succès. Il passa la nuit à
-composer une troisième lettre qui, mise au net convenablement et écrite
-en caractères lisibles, se trouva avoir atteint la formidable longueur
-de sept pages. Par bonheur pour lui, le courrier de Paris avait passé
-quand cette seconde lettre arriva à Darney, et Mme de Chasteller ne
-reçut que la première. Sa simplicité, presque enfantine, le dévouement
-parlait, simple, sans effort, sans espoir, qu'elle respirait, firent un
-contraste charmant à ses yeux avec la prétendue fatuité de l'élégant
-sous-lieutenant. Elle s'était repentie bien souvent d'avoir écrit; la
-réponse qu'elle pouvait recevoir lui inspirait une sorte de terreur.
-Toutes ses craintes se trouvaient démenties de la manière la plus aimable.
-
-[Footnote 1: Le mot est rayé dans le manuscrit.]
-
-[Footnote 2: Mot illisible.]
-
-[Footnote 3: Mme de Chasteller.]
-
-
-* * *
-
-
-La seule chose adroite que Lucien avait mise dans sa lettre était de
-supplier pour une réponse.
-
-«--Accordez-moi mon pardon, madame, et je vous jure un silence éternel.»
-
-«--Dois-je faire cette réponse, se disait Mme de Chasteller; ne serait-ce
-pas commencer une correspondance? Résister toujours au bonheur qui se
-présente, même le plus innocent, quel supplice! Quel vie triste! Ne
-suis-je déjà pas assez ennuyée par deux années de bouderie contre Paris?»
-
-Cette réponse, si méditée, partit enfin; c'étaient des conseils sages
-donnés sous le nom de l'amitié. On l'exhortait à se garantir ou à se
-guérir d'une velléité que l'on ne croyait tout au plus qu'une fantaisie
-sans conséquence. Le ton de la lettre n'était pas tragique; Mme de
-Chasteller avait même voulu prendre celui d'une correspondance ordinaire,
-et sortir tout à fait des grandes phrases de la vertu outragée. Cette
-lettre était à peine à la poste, qu'elle reçut celle de sept pages
-écrites par Lucien avec tant de sens. Elle fut outrée de colère, et se
-repentit amèrement du ton de bonté qu'elle avait pris. Elle écrivit
-aussitôt quatre lignes pour prier M. Leuwen de ne pas continuer une
-correspondance sans objet; dans le cas contraire elle serait forcée de
-renvoyer les lettres sans les ouvrir. Forte de cette belle résolution,
-elle demanda ses chevaux et voulut se débarrasser de quelques visites.
-Elle débuta par les Serpierre; il lui sembla recevoir comme un coup dans
-la poitrine, près du cœur, en trouvant Lucien comme établi dans le salon
-de ces dames, et jouant avec les demoiselles en présence du père et de
-la mère, comme s'il eut été un véritable enfant.
-
-«--Eh bien! la présence de Mme de Chasteller vous déconcerte? Est-ce
-qu'elle vous intimide? Vous n'êtes plus bon enfant! lui dit après un
-moment Mlle Théodelinde.
-
-«--Eh bien, oui! puisqu'il faut que je l'avoue,» répondit Lucien.
-
-Mme de Chasteller ne put se défendre de prendre la parole; le ton général
-de cette famille l'entraîna à son insu: elle parla sans s'affecter.
-Lucien put répondre pour la seconde fois de sa vie; les idées lui vinrent
-en foule en s'adressant à Mme de Chasteller, et il sut les exprimer. La
-gaieté gagna si bien tout le monde et l'on se trouva si bien ensemble,
-que Mlle Théodelinde, songeant à la grande calèche de M. Leuwen, de
-laquelle on se servait sans façon, alla parler bas à sa mère.
-
-«--Allons au _Chasseur Vert!_» dit-elle tout haut.
-
-Cette idée fut approuvée par tous. On alla à un joli café, établi à une
-lieue et demie de la ville, au milieu des grands arbres de la foret de
-Burviller. Ces sortes de cafés dans les bois, où l'on trouve
-ordinairement le soir de la musique, sont d'un usage allemand qui
-heureusement commence à pénétrer dans plusieurs villes de l'Est de la
-France.
-
-La gaieté douce et la bonhomie de la conversation furent extrêmes.
-
-Pour la première fois, pendant un aussi long temps, Lucien osait parler
-devant Mme de Chasteller; elle-même, à plusieurs reprises, ne put se
-défendre de sourire en le regardant et ensuite de lui donner le
-bras. Il était parfaitement heureux.
-
-Il dit à Mme de Chasteller, comme entraîné par un mouvement involontaire:
-
-«--Mais, madame, pouvez-vous douter de la sincérité et de la pureté du
-sentiment qui m'anime? ne voyez-vous pas que je vous aime de toute mon
-âme? Depuis le jour de mon arrivée, lorsque mon cheval tomba sous vos
-fenêtres, je n'ai pensé qu'à vous, et bien malgré moi, car vous ne m'avez
-pas gâté par vos bontés. Je puis vous jurer, quoique cela soit bien
-enfant et peut-être ridicule à vos yeux, que les moments les plus doux
-de ma vie sont, ceux que je passe sous vos fenêtres, quelquefois, le
-soir.»
-
-Mme de Chasteller, qui lui donnait le bras, le laissait dire et
-s'appuyait presque sur lui; elle le regardait avec des yeux attentifs, si
-ce n'est attendris.
-
-Lucien le lui reprocha presque.
-
-«--Quand nous serons de retour à Nancy, quand les vanités de la vie nous
-auront saisis de nouveau, vous ne verrez en moi qu'un petit
-sous-lieutenant. Vous serez sévère et j'ose dire méchante pour moi. Vous
-n'avez pas beaucoup à faire pour me rendre malheureux: la seule peur de
-vous avoir déplu suffit pour m'ôter toute tranquillité.»
-
-Ce mot fut dit avec une vérité et une simplicité si touchantes, que Mme
-de Chasteller répondit aussitôt.
-
-«--Ne croyez pas la lettre que vous recevrez de moi.»
-
-S'il n'avait pas été dans une clairière du bois, à cent pas des
-demoiselles de Serpierre qui pouvaient les voir, Lucien l'eût embrassée,
-et, en vérité, elle l'eût laissé faire.
-
-Tel est le danger de la musique et des grands bois.
-
-«--Permettez-moi de vous voir demain chez vous.
-
-«--Grand Dieu! répondit-elle avec terreur.
-
-«--De grâce!
-
-«--Eh bien! je vous recevrai demain.»
-
-À peine fut-elle rendue à la solitude et au raisonnement, qu'elle eut
-des remords effroyables de la visite qu'elle venait de permettre. Elle
-eut recours à une demoiselle Bérard, bourgeoise que nous avons rencontrée,
-fourrée parmi les grandes dames, dans la chapelle des Pénitents. C'était
-une fort petite personne, sèche, de quarante-cinq à cinquante ans, au
-nez pointu, au regard faux, et toujours mise avec beaucoup de soin,
-coutume qu'elle avait rapportée d'Angleterre où elle avait été vingt
-ans dame de compagnie de milady Reatown, riche pairesse catholique.
-
-
-* * *
-
-
-Le pauvre sous-lieutenant était loin de prévoir l'étrange société qu'on
-lui préparait. Il avait pensé, avec beaucoup de finesse, qu'il ne
-devait se présenter chez Mme de Chasteller qu'a près avoir demandé M. le
-marquis de Pointcarré, et, pour être sûr de ne pas trouver le vieux
-marquis, il attendit qu'il quittât son hôtel vers les trois heures, pour
-se rendre au club Henri V.
-
-À peine le vit-il passer sur la Place d'armes, que son cœur commença
-à battre avec force. Il vint frapper à la porte de l'hôtel; il était
-tellement déconcerté qu'il parla avec respect à la vieille portière
-paralytique, et put à peine trouver assez de voix pour s'en faire
-entendre. En montant au premier étage, ce fut avec une sorte de terreur
-qu'il regarda le grand escalier en pierre grise, avec sa rampe de fer
-à dessins vernissés en noir et dorés dans les endroits qui représentaient
-des fleurs. Il arriva à la porte de l'appartement et, en étendant la main
-vers la sonnette de laiton anglais, il désira presque qu'on lui annonçât
-qu'elle était sortie. De sa vie il n'avait été à ce point dominé par la
-peur. Il sonna. Le bruit lui lit mal; on ouvrit enfin.
-
-Un domestique alla l'annoncer, en le priant d'attendre dans le second
-salon, où il trouva Mlle Bérard. Il remarqua qu'elle n'était, pas en
-visite, mais établie comme pour rester. Cette vision acheva de le
-déconcerter; il salua profondément et alla à l'autre extrémité du salon
-regarder attentivement une gravure.
-
-Mme de Chasteller parut après quelques minutes. Son teint était animé,
-sa contenance agitée; elle alla prendre place sur un canapé, tout près
-de Mlle Bérard, et engagea Leuwen à s'asseoir. Jamais homme ne trouva
-moins de facilité à prendre place et à parcourir les formules ordinaires
-de politesse. Pendant qu'il prononçait peu nettement des paroles assez
-vulgaires, Mme de Chasteller était devenue excessivement pâle. Sur quoi
-Mlle Bérard mit ses lunettes pour les considérer. Lucien promenait des
-yeux incertains de la charmante figure de Mme de Chasteller à ce petit
-visage jaune et luisant, dont le nez pointu surchargé de lunettes d'or
-était tourné vers lui. Même dans les moments les plus désagréables, telle
-qu'était cette première entrevue de deux êtres, de deux amants, le
-lendemain du jour où ils s'étaient presque avoué qu'ils s'aimaient, il
-y avait au fond des traits de Mme de Chasteller une expression de bonheur
-si simple et si noble, qu'elle fit un peu oublier à Lucien Mlle Bérard.
-
-Il goûtait avec délices le vif plaisir de découvrir une nouvelle
-perfection dans la femme qu'il aimait. Ce sentiment rendit un peu de vie
-à son cœur. Il restait toujours une grande difficulté à vaincre: que
-dire? Et il fallait parler, le silence en se prolongeant devenait une
-imprudence en présence de cette dévote si méchante.
-
-«--Il fait un temps magnifique, madame, dit-il enfin--la respiration lui
-manqua après cette terrible phrase... Vous avez là une magnifique gravure
-de Morghen.
-
-«--Mon père l'aime beaucoup, monsieur. Il l'a rapportée de Paris à son
-dernier voyage.» Et ses yeux troublés cherchaient à ne pas voir ceux de
-Lucien.
-
-Le comique de cette entrevue et ce qui la rendait humiliante pour
-l'intime conscience de Lucien, c'est qu'il avait employé une nuit sans
-sommeil à préparer une douzaine de phrases charmantes, touchantes,
-peignant admirablement et avec esprit l'état de son cœur. Il avait
-surtout songé à donner à l'expression de la simplicité et de la grâce,
-et à éviter avec soin ce qui aurait pu impliquer le moindre rayon
-d'espérance.
-
-Il lui vint enfin une pauvre idée.
-
-«--Je serais bien heureux, madame, si je puis parvenir à être un bon
-officier de cavalerie, car il paraît que le ciel ne m'a pas destiné à
-être un orateur éloquent dans la Chambre des députés.»
-
-Il vit que Mlle Bérard ouvrait ses petits yeux autant qu'il est possible.
-«Bien, se dit-il, elle croit que je parle politique et songe à faire
-son rapport.»
-
-«--Je ne saurais plaider à la Chambre les causes dont je serais plus
-profondément pénétré. Loin de la tribune, je serais tourmenté par la
-vivacité des sentiments qui enflammeraient mon âme, mais en ouvrant
-la bouche devant ce juge suprême et sévère auquel je tremblerais de
-déplaire, je ne pourrais que lui dire:
-
-«Voyez mon trouble, vous remplissez tellement tout mon cœur qu'il ne
-lui reste même pas la force de se représenter lui-même à vos yeux.»
-
-Mme de Chasteller avait écouté d'abord avec plaisir, mais, vers la
-fin de ce discours, elle eut peur de Mlle Bérard; les phrases de Lucien
-lui semblèrent beaucoup trop transparentes. Elle se hâta de
-l'interrompre:
-
-«--Avez-vous, en effet, monsieur, quelque espérance de vous faire élire
-à la Chambre des députés?»
-
-Lucien cherchait à répondre avec modestie sur ses espérances, lorsqu'une
-idée lui vint: «Voilà donc l'entrevue que j'avais considérée comme le
-bonheur suprême!» Cette idée le glaça. Il ajouta quelques phrases dont
-la platitude lui fit pitié. Tout à coup il se leva et se hâta de sortir.
-
-À peine arrivé dans la rue, il se retrouva bien étonné et comme stupide.
-
-«--Je suis guéri, s'écria-t-il après avoir fait quelques pas. Mon cœur
-n'est pas fait pour l'amour! Quoi! c'est là la première entrevue, le
-premier rendez-vous avec une femme que l'on aime? Comme j'avais tort
-de mépriser les petites danseuses de l'Opéra! Leurs pauvres petits
-rendez-vous me faisaient seulement penser à ce que serait un tel bonheur,
-avec une femme que l'on aimerait d'amour. Quel ridicule!»
-
-Il y avait, fort près de la rue de la Pompe, une petite chapelle
-gothique, fondée par un René, duc de Lorraine, que les habitants
-admiraient avec des transports d'artiste, depuis trois ans qu'ils avaient
-lu dans une revue de Paris que c'était une belle chose. Avant cette
-époque, un marchand de fer s'en servait pour y appuyer sa marchandise.
-Le hasard, en ce moment, le plaça en face de ce monument, grand comme
-l'une des plus petites chapelles de Saint-Germain l'Auxerrois.
-
-Il s'y arrêta longtemps et avec plaisir; son attention pénétra dans les
-moindres détails. En examinant les petites têtes de saints et d'animaux,
-il était étonné à la fois et de ce qu'il sentait et de ce qu'il ne
-sentait plus. Il se souvint tout à coup, avec une vraie joie, que ce
-soir-là il y avait poule et concours pour une queue d'honneur au café
-Charpentier. Dans l'aridité de son cœur, il attendit l'heure du billard
-avec impatience et y arriva le premier. Il joua avec un plaisir vif,
-n'eut pas de distractions, et par hasard gagna. Mais il n'eut garde de
-boire. Faire des excès ce soir-là lui parut un fort sot plaisir;
-seulement, par un reste d'habitude, il cherchait à ne pas se trouver
-seul avec lui-même. Tout en plaisantant avec ses camarades, il lui vint
-des idées philosophiques et sombres:
-
-«--Ces pauvres femmes, se disait-il, qui sacrifient toute leur destinée
-à nos fantaisies! qui comptent sur notre amour! Et comment n'y
-compteraient-elles pas? ne sommes-nous pas sincères quand nous le leur
-jurons?
-
-«--Mais sur quelle herbe avez-vous marché, lui dit un de ses camarades;
-vous êtes gai et bon enfant ce soir!...
-
-«--Point bizarre, point hautain! reprit un autre.
-
-«--Les autres jours, ajouta un troisième, le poète du régiment, vous
-étiez comme une ombre envieuse qui revient sur la terre pour se moquer
-des plaisirs des vivants. Aujourd'hui les jeux et les ris semblent
-voler sur vos traces!...»
-
-Le lendemain, cette aubade de trompettes que l'on appelle la diane dans
-les régiments, le réveilla à cinq heures. Il était plongé dans un
-tourment profond. Ne plus penser uniquement à Mme de Chasteller lui
-laissait un vide immense; son esprit se mit à détailler ses qualités,
-mais il en était moins sûr que de sa céleste beauté.
-
-«--Quels cheveux magnifiques! avec le brillant de la plus belle soie,
-longs, abondants! Quelle admirable couleur ils avaient hier, sous l'ombre
-de ces grands arbres! Quel blond charmant! Ce ne sont point ces cheveux
-couleur d'or, chantés par Ovide, ni ces cheveux couleur d'acajou que
-Raphaël et Carlo Dolce ont donnés à leurs plus belles têtes. Le nom
-que je donnerais à ceux-ci peut n'être pas fort élégant, mais,
-réellement, sous le brillant de la plus belle soie, ils ont la couleur
-de la _noisette._ Quant aux yeux, qui en vit jamais de pareils?»
-
-À ce moment, son domestique, arrivant de Darney, lui remit la réponse
-de Mme de Chasteller. C'était, comme on sait, quatre lignes fort sèches.
-Il savait bien que son premier mot, au _Chasseur Vert_, avait été un
-désaveu de cette lettre; cependant elle était si courte et si vive! Il
-en resta frappé, et frappé au point qu'il oublia la manœuvre.
-
-Son chasseur Nicolas vint le chercher au galop.
-
-«--Ah! lieutenant, vous allez en avoir une fameuse du colonel!»
-
-Lucien, sans mot dire, sauta à cheval et galopa.
-
-Dans le courant de la manœuvre, le colonel vint se placer derrière le
-septième escadron, où il était en serre-file.
-
-«--À mon tour, maintenant,» pensa-t-il.
-
-Et, à son grand étonnement, aucun mot grossier ne lui fut adressé.
-
-«--Mon père aura fait écrire à cet animal-là.»
-
-Cependant la crainte de mériter quelque blâme le rendit fort attentif
-ce matin-là, et, peut-être par malice, le colonel fit recommencer
-plusieurs fois les mouvements où le septième escadron se trouvait
-toujours en tête.
-
-Une fois chez lui, il demanda sa calèche à quatre heures; il était mal
-à son aise; il alla voir atteler les chevaux et trouva vingt choses à
-reprendre dans l'écurie; enfin, ce fut avec un plaisir sensible qu'en
-sortant, il se trouva au milieu des demoiselles de Serpierre.
-
-Leur conversation rendit le mouvement à son âme; il le leur dit avec
-grâce.
-
-Mme de Chasteller entra. On ne l'attendait pas ce jour-là.
-
-Jamais il ne l'avait vue si jolie; elle était pâle et un peu timide.
-
-«--Et malgré cette timidité, se dit Lucien, elle se _livre_ à des
-lieutenants-colonels!»
-
-Ces mots grossiers semblèrent lui rendre toute sa passion.
-
-Les demoiselles de Serpierre étaient fort gaies; un domestique de
-Lucien venait de leur apporter des bouquets magnifiques qu'il avait fait
-prendre dans les serres de Darney, pays célèbre pour les fleurs. Il se
-trouva qu'il n'y avait point de bouquet pour Mme de Chasteller; on fut
-obligé de diviser en deux le plus beau.
-
-«--C'est d'un triste augure!» pensa-t-elle.
-
-Elle en fut un peu interdite. Ce qu'il y avait de brusque et de peu
-gracieux dans le regard de Lucien l'étonnait.
-
-Elle se demandait si, pour conserver son estime, et ne pas manquer à
-cette délicatesse sans laquelle une femme ne saurait être aimée
-sincèrement d'un homme lui-même un peu délicat, elle ne devait pas
-quitter cette maison ou du moins paraître offensée.
-
-«--Il n'y a plus rien de vrai pour moi au monde, se dit-elle tout à coup,
-si M. Leuwen n'est pas un être sincère et bon.»
-
-Un peu avant son arrivée, Lucien, pour excuser l'heure prématurée de sa
-visite, avait proposé aux dames de Serpierre une promenade au _Chasseur
-Vert._ Après quelques mots de politesse à Mme de Chasteller et le récit
-de la proposition faite et acceptée, ces demoiselles quittèrent le
-jardin en courant pour aller prendre leurs chapeaux. Mme de Serpierre
-les suivait d'un pas plus sage.
-
-Alors ils restèrent seuls dans une grande allée d'acacias assez large;
-ils se promenaient silencieusement, mais aux deux bords opposés de
-l'allée.
-
-«--Convient-il, se dit-elle, de suivre ces demoiselles dans cette partie
-de campagne, ce qui a l'air d'admettre M. Leuwen dans mon intimité?»
-
-
-* * *
-
-
-Il n'y avait qu'un instant pour se décider; l'amour tira parti de ce
-surcroît de trouble.
-
-Tout à coup, au lieu de continuer à marcher en silence et les yeux
-baissés, pour éviter les regards de Lucien, Mme de Chasteller se tourna
-vers lui:
-
-«--Monsieur Leuwen a-t-il eu quelque sujet de chagrin à son régiment? Il
-semble plongé dans les ombres de la mélancolie!
-
-«--Il est vrai, madame, je suis profondément tourmenté depuis hier. Je
-ne conçois rien à ce qui m'arrive. Je suis honteux de ce que j'ai à dire,
-mais enfin mon devoir d'homme d'honneur veut que je parle.»
-
-À ce préambule si sérieux, les yeux de Mme de Chasteller rougirent.
-
-«--La forme même de mon discours, les mots que je dois employer, sont
-aussi ridicules que le fond même de ce que j'ai à dire est bizarre, et
-même sot.»
-
-Il y eut un petit silence; enfin, comme dominant péniblement beaucoup de
-mauvaise honte, il dit en hésitant et d'une voix faible et mal articulée:
-
-«--Le croiriez-vous, madame? Pourrez-vous l'entendre sans vous moquer de
-moi et sans me croire le dernier des hommes?
-
-«Je ne puis chasser de ma pensée la personne que j'ai rencontrée hier
-chez vous. La vue de cette figure atroce, de ce nez pointu, avec des
-lunettes, semble avoir empoisonné mon âme.»
-
-Mme de Chasteller eut envie de sourire.
-
-«--Non, madame, jamais depuis mon arrivée à Nancy, je n'ai éprouvé ce que
-j'ai senti à la vision de ce monstre; mon cœur en a été glacé. Je vous
-parle, madame, d'une façon un peu emphatique, mais, en vérité, je ne sais
-comment expliquer en d'autres mots ce qui m'arrive depuis la vue de votre
-demoiselle de compagnie. Le signe fatal en est que, pour vous parler un
-peu le langage de l'amour, il faut que je fasse effort sur moi-même.»
-
-Mme de Chasteller semblait atterrée.
-
-«--C'est clair, ce n'est qu'un fat. Y a-t-il moyen, se disait-elle, de
-prendre ceci au sérieux? Dois-je croire que c'est l'aveu naïf d'une âme
-tendre?»
-
-Les façons de parler de Lucien étaient si simples quand il s'adressait à
-Mme de Chasteller, qu'elle penchait pour ce dernier avis.
-
-D'un autre côté, ses manières, l'accent de ses paroles étaient changés à
-un tel point, la fin de cette harangue avait l'air si vraie, qu'elle ne
-voyait pas comment faire pour ne pas y croire.
-
-Mme de Chasteller entendait les demoiselles de Serpierre qui revenaient
-au jardin en courant.
-
-M. et Mme de Serpierre étaient déjà dans la grande calèche de Lucien.
-
-Elle ne voulut pas se donner le temps d'écouter la raison.
-
-«--Si je ne vais pas au _Chasseur Vert_, deux de ces pauvres petites
-perdront cette partie de plaisir.»
-
-Et elle monta en voiture avec les plus jeunes.
-
-Quand on descendit à l'entrée du bois de Burviller, Lucien était un autre
-homme.
-
-Mme de Chasteller le vit du premier coup d'œil. Son front avait repris
-la sérénité de son âge; ses manières avaient de l'aisance.
-
-Il se trouva qu'au bout de quelques instants il lui donna le bras; deux
-des demoiselles de Serpierre marchaient à leurs côtés, le reste de la
-famille suivait à dix pas. Il prit un ton très gai pour ne pas attirer
-l'attention de ces dames.
-
-«--Depuis que j'ai osé dire la vérité à la personne que j'estime le plus
-au monde, je suis un autre homme. Avant de me livrer au bonheur inspiré
-par ces beaux yeux, j'aurais besoin, madame, d'avoir votre opinion sur
-le ridicule de cette harangue, où il y avait des chaînes, du poison, et
-autres mots tragiques.
-
-«--Je vous avouerai, monsieur, que je n'ai pas d'opinion bien arrêtée.
-Mais en général, ajouta-t-elle après un petit silence et d'un air sévère,
-je crois voir de la sincérité; si on se trompe, du moins l'on ne veut
-pas tromper. Et la vérité fait tout passer, même les chaînes et le
-poison.»
-
-Elle trouvait un plaisir extrême à rêver, et ne parlait que juste assez
-pour ne pas se donner en spectacle à la famille de Serpierre qui s'était
-réunie. Enfin, heureusement pour Leuwen, les cors allemands arrivèrent et
-se mirent à jouer des valses de Mozart et des duos tirés de _Don Juan_ et
-des _Nozze di Figaro._ Lucien était tout à fait transporté dans le roman
-de la vie; l'espérance du bonheur lui semblait une certitude. Il osa lui
-dire dans ces courts instants de demi-liberté qu'ils pouvaient avoir:
-
-«--Il ne faut pas tromper le Dieu qu'on adore. J'ai été sincère, c'était
-la plus grande marque de respect que je puisse donner; m'en punira-t-on?
-
-«--Vous êtes un homme étrange!
-
-«--Il serait plus poli de vous dire oui. Mais, en vérité, je ne sais pas
-ce que je suis et je donnerais beaucoup à qui pourrait me le dire. Je
-n'ai commencé à vivre et à chercher à me connaître, que le jour où mon
-cheval est tombé sous des fenêtres qui ont des persiennes vertes.»
-
-Ces paroles furent dites comme par quelqu'un qui les trouve à mesure
-qu'il les prononce.
-
-Mme de Chasteller ne put s'empêcher d'être profondément touchée de cet
-air à la fois sincère et noble: Lucien avait senti une certaine pudeur à
-parler de son amour plus ouvertement, et on l'en remercia par un
-tendre sourire.
-
-«--Oserais-je me présenter demain? ajouta-t-il. Mais je demanderai une
-autre faveur, presque aussi grande: celle de n'être pas reçu en présence
-de cette demoiselle.
-
-«--Vous n'y gagnerez rien, lui répondit-elle avec tristesse, j'ai une
-trop grande répugnance à vous entendre traiter, en tête-à-tête, un sujet
-qui semble être le seul dont vous puissiez me parler. Venez, si vous
-êtes assez honnête homme pour me promettre de me parler de toute autre
-chose.»
-
-Lucien promit.
-
-Leur bonheur de se trouver ensemble était intime et profond; il avait
-presque les larmes aux yeux. Plusieurs fois, dans le courant de la
-promenade, Mme de Chasteller avait évité de lui donner le bras, mais
-sans affectation aux yeux des Serpierre ni dureté pour lui.
-
-Comme il était déjà nuit tombante, on quitta le _Café Haus_ pour
-revenir aux voitures qu'on avait laissées à l'entrée du bois. Mme de
-Chasteller lui dit:
-
-«--Donnez-moi le bras, Monsieur Leuwen.
-
-Lucien serra le bras qu'on lui offrait et le mouvement fut presque rendu.
-
-Les cors étaient délicieux à entendre dans le lointain; il s'établit un
-profond silence.
-
-Par bonheur, lorsqu'on arriva aux voitures, il se trouva qu'une des
-demoiselles de Serpierre avait oublié son mouchoir dans le jardin du
-_Chasseur Vert_; on proposa d'envoyer un domestique.
-
-Lucien, revenant de bien loin à la conversation, fit observer à Mme de
-Serpierre que la soirée était superbe, que Mlles de Serpierre avaient
-moins couru que l'avant-veille, que les voitures pouvaient suivre, etc...
-Enfin, par une foule de bonnes raisons, il concluait qu'il serait
-peut-être plus agréable de retourner à pied.
-
-On renvoya la décision à Mme de Chasteller.
-
-«--À la bonne heure, dit-elle, mais à condition que les voitures ne
-suivent pas; ce bruit de roues qui s'arrêtent quand vous arrêtez, est
-désagréable.»
-
-Lucien pensa que les musiciens étant payés, allaient quitter le jardin;
-il envoya un domestique les engager à recommencer les morceaux de _Don
-Juan_ et des _Nozze._
-
-Il revint auprès de ces dames, et reprit sans difficulté le bras de Mme
-de Chasteller.
-
-On marchait tous ensemble; la conversation générale était aimable et
-gaie. Lucien parlait pour la soutenir et ne pas faire remarquer son
-silence.
-
-Mme de Chasteller et lui n'avaient garde de rien se dire; ils étaient
-trop heureux ainsi.
-
-Bientôt on entendit les cors recommencer. En arrivant au jardin, Lucien
-prétendit que M. de Serpierre et lui avaient grande envie de prendre du
-punch, et qu'on en ferait un très doux pour les dames. Comme l'on se
-trouvait bien ensemble, la motion du punch passa malgré l'opposition
-de Mme de Serpierre prétendant que rien n'était plus nuisible au teint
-des jeunes filles.
-
-On ne rentra à Nancy qu'à neuf heures et demie du soir.
-
-
-* * *
-
-
-Lucien avait manqué à un devoir de caserne: l'appel du soir avait eu
-lieu sans lui, et il était de semaine. Il courut bien vite chez
-l'adjudant qui lui conseilla de s'aller dénoncer au colonel.
-
-Ce colonel était ce qu'on appelait, en 1834, un juste-milieu forcené et
-commun, et fort jaloux de l'accueil que Lucien recevait dans la bonne
-compagnie.
-
-Le manque de succès dans ce quartier, comme disent les Anglais, pouvait
-retarder le moment où ce colonel si dévoué serait fait général, aide de
-camp du roi, etc... Il ne répondit à la démarche du sous-lieutenant que
-par quelques mots forts secs qui le mettaient aux arrêts pour
-vingt-quatre heures.
-
-Cette idée l'occupa toute la nuit.
-
-C'était tout ce que celui-ci craignait. Il rentra chez lui pour écrire
-à Mme de Chasteller.
-
-Après mille incertitudes, il envoya tout simplement un domestique porter
-à l'hôtel Pointcarré une lettre qui pouvait être lue de tous.
-
-Il n'osait en vérité écrire à Mme de Chasteller. Tout son amour était
-revenu et, avec lui, l'extrême terreur qu'elle lui inspirait.
-
-Le surlendemain, à quatre heures du matin, il fut réveillé par l'ordre
-de monter à cheval.
-
-Il trouva tout en émoi à la caserne.
-
-Un sous-officier d'artillerie était fort affairé à distribuer des
-cartouches aux lanciers.
-
-Les ouvriers d'une ville, à huit ou dix lieues de là, venaient, dit-on,
-de s'organiser et de se confédérer.
-
-Le colonel Malher parcourait la caserne en disant aux officiers, de façon
-à être entendu des lanciers:
-
-«--Il s'agit de leur donner une leçon qui compte au piquet. Pas de pitié
-pour ces b...-là. Il y aura des croix à gagner.»
-
-En passant sous les fenêtres de Mme de Chasteller, Lucien regarda
-beaucoup; mais il ne put rien apercevoir derrière les rideaux de
-mousseline brodée, parfaitement fermés. Il ne put pas la blâmer; le
-moindre signe pouvait être aperçu et commenté par les officiers
-du régiment.
-
-Le fait est que toutes les dames de la ville occupaient les fenêtres
-de la rue de la Pompe et de la suivante, que le régiment avait à
-parcourir pour sortir de la ville. Les roues des pièces et des caissons
-ébranlaient les maisons de bois de Nancy et causaient à ces dames
-une terreur pleine de plaisir.
-
-Lucien salua Mmes d'Hocquincourt, de Puy-Laurens, de Serpierre, de
-Marcilly.
-
-«--Me voilà allant sabrer les tisserands, comme dit élégamment M. de
-Wassignies. Si l'affaire est chaude, le colonel sera fait commandeur de
-la Légion d'honneur, et moi je gagnerai un remords.»
-
-Le 23e de lanciers employa six heures pour faire les huit lieues qui
-séparent Nancy de N... Le régiment était retardé par la dernière batterie
-d'artillerie.
-
-Le colonel Malher reçut trois estafettes et, à chaque fois, il fit
-changer les chevaux des pièces de canon. On mettait à pied les lanciers
-dont les chevaux paraissaient les plus propres à être attelés.
-
-À moitié chemin, M. Féron, le préfet, rejoignit le régiment au grand
-trot; il le longea de la queue à la tête pour parler au colonel et eut
-l'agrément d'être hué par les lanciers.
-
-Il avait un sabre que sa taille exiguë faisait paraître immense. Le
-murmure sourd se changea en éclats de rire, qu'il chercha à éviter en
-mettant son cheval au galop, etle rire redoubla avec les cris ordinaires:
-«Il tombera, il ne tombera pas!!!»
-
-Mais le préfet eut bientôt sa revanche. À peine engagés dans les rues
-étroites et sales de N..., les lanciers furent hués par les femmes et
-les enfants des ouvriers placés aux fenêtres des pauvres maisons, et
-par les ouvriers eux-mêmes qui, de temps en temps, paraissaient aux
-coins des ruelles les plus étroites.
-
-On entendait les boutiques se fermer rapidement de toutes parts.
-
-On arriva sur une place irrégulière et fort longue, garnie de cinq ou
-six mûriers rabougris, et traversée dans toute sa longueur par un
-ruisseau infect, chargé de toutes les immondices de la ville.
-
-L'eau en était bleue, servant aussi d'égout à plusieurs ateliers de
-teinture.
-
-Le colonel mit son régiment en bataille le long de ce ruisseau; là, les
-malheureux lanciers, accablés de soif et de fatigue, passèrent sept
-heures, exposés à un soleil brillant du mois d'août.
-
-Comme nous l'avons dit, à l'arrivée du régiment toutes les boutiques
-s'étaient fermées, et les cabarets plus vite que le reste.
-
-«--Nous sommes frais, criait un lancier.
-
-«--Nous voici en bonne odeur, répondait une autre voix.
-
-«--Silence, f....e!» glapissait quelque lieutenant juste-milieu.
-
-Lucien remarqua que tous les officiers qui se respectaient, gardaient un
-silence profond et avaient l'air fort sérieux.
-
-Il s'observait lui-même, et se trouvait de sang-froid, comme à une
-expérience de chimie à l'École polytechnique. Ce sentiment égoïste
-diminuait beaucoup de son horreur pour ce genre de service.
-
-Le grand lieutenant grêlé, dont le lieutenant-colonel Filloteau lui avait
-parlé, vint lui causer des ouvriers en jurant.
-
-Lucien ne répondit pas un mot et le regarda avec un mépris inexplicable.
-
-Comme le lieutenant s'éloignait, quatre ou cinq voix prononcèrent assez
-haut: «Espion! espion!!»
-
-Lucien eut l'idée d'envoyer ses domestiques à deux heures de là, dans un
-village qui devait être paisible, pour acheter à tout prix une centaine
-de pains et du fourrage.
-
-Les domestiques réussirent et, vers les quatre heures, on vit arriver avec
-plaisir quatre chevaux chargés de pain, et deux autres chargés de foin.
-
-À l'instant il se fit un profond silence. Les paysans vinrent parler à
-Lucien qui les paya bien. Il en fit faire la distribution aux soldats de
-sa compagnie.
-
-«--Voilà le républicain qui commence ses menées,» dirent plusieurs
-officiers qui ne l'aimaient pas.
-
-Le colonel Filloteau vint plus simplement lui demander deux ou trois
-pains pour lui, et du foin pour ses chevaux.
-
-Un instant plus tard, Lucien entendit le préfet qui disait au colonel:
-
-«--Quoi! nous ne pourrons pas appliquer un coup de sabre à ces
-gredins-là?»
-
-La distribution faite par lui avait révélé cette idée ingénieuse, qu'il
-y avait des villages dans les environs de la ville, et vers les cinq
-heures, on distribua une livre de pain à chaque lancier, et un peu de
-viande aux officiers.
-
-À la nuit tombante, on tira un coup de pistolet, mais personne ne fut
-atteint.
-
-Sur les dix heures, on s'aperçut que les ouvriers avaient disparu. À
-onze heures il arriva de l'infanterie à laquelle on remit les canons et
-l'obusier, et, à une heure du matin, le régiment, mourant de faim,
-hommes et chevaux, repartit pour Nancy.
-
-Pour les détails militaires, stratégiques et politiques de cette grande
-affaire, voir les journaux du temps:
-
-«Le régiment s'était couvert de gloire, et les ouvriers avaient fait
-preuve d'une insigne lâcheté.»
-
-Telle fut la première campagne de Lucien. En revenant, il se disait:
-
-«--En supposant que nous arrivions de jour, oserai-je me présenter à
-l'hôtel de Pointcarré?»
-
-Il osa, mais il mourait de peur en frappant à la porte cochère.
-
-Le cœur lui battait tellement en ouvrant la porte de l'appartement de
-Mme de Chasteller, qu'il se demanda s'il cesserait encore de l'aimer.
-
-Elle était seule, sans Mlle Bérard.
-
-Avec de l'audace, il aurait pu se jeter dans ses bras et n'en être pas
-repoussé; il pouvait du moins établir un traité de paix fort avantageux
-pour les intérêts de sa passion.
-
-Bientôt elle eut peur; elle comprenait la situation et se sentait
-attendrie.
-
-«--Il faut que je vous renvoie,» lui dit-elle d'un air triste qui voulait
-être sévère.
-
-Lucien eut peur de la fâcher et céda.
-
-«--Ai-je l'espoir, madame, de vous revoir chez Mme d'Hocquincourt, c'est
-son jour?
-
-«--Peut-être bien, et vous n'y manquerez pas; je sais que vous ne
-haïssez point de vous trouver avec cette jeune femme si jolie.»
-
-Une heure après, il était chez Mme d'Hocquincourt, Mme de Chasteller
-n'y parut que fort tard.
-
-
-* * *
-
-
-Nous prendrons la liberté de sauter à pieds joints sur les deux mois qui
-suivirent. Cela nous sera d'autant plus facile que Lucien, au bout de ces
-deux mois, n'était pas plus avancé que le premier jour.
-
-Quoique bien traité en général, et se croyant aimé quand il était de
-sang-froid, il n'abordait cependant Mme de Chasteller qu'avec une sorte
-de terreur. Il n'avait jamais pu se guérir d'un certain sentiment de
-trouble en sonnant à sa porte, et il n'était jamais sûr de la façon dont
-il allait être reçu.
-
-La vieille portière de l'hôtel de Pointcarré était pour lui un être fatal,
-auquel il ne pouvait parler sans que la respiration lui manquât.
-
-Un soir Mme de Chasteller eut à écrire une lettre pressée.
-
-«--Voilà un journal pour amuser vos loisirs,» dit-elle en riant et en
-jetant à Lucien un numéro des _Débats_, et elle alla en sautant prendre
-un pupitre fermé qu'elle vint poser sur la table.
-
-Comme elle ouvrait le pupitre en se penchant, avec une petite clef
-attachée à la chaîne de sa montre, Lucien se baissa un peu sur la table
-et lui baisa la main. Mme de Chasteller releva la tête: ce n'était plus
-la même femme.
-
-«--Je ne pourrai donc jamais avoir la moindre confiance en vous?» et ses
-yeux exprimaient la plus vive colère.
-
-«Quoi! je veux bien vous recevoir, quand j'aurais dû fermer ma porte
-pour vous comme pour tout le monde.
-
-«Je vous admets à une intimité dangereuse pour ma réputation,--ici sa
-physionomie comme sa voix prirent l'air le plus altier,--je vous traite
-en frère, et vous profitez de mon peu de défiance pour vous permettre un
-geste aussi humiliant, à le bien prendre, pour vous comme pour moi.
-
-«Allez, monsieur, je me suis trompée en vous admettant à mon intimité.»
-
-Lucien aurait dû se lever, la saluer froidement et lui dire:
-
-«--Vous exagérez, madame. D'une petite imprudence sans conséquence et
-peut-être sotte chez moi, vous faites un crime in-folio. J'aimais une
-femme supérieure par l'esprit et par la beauté, et, en vérité, je ne vous
-trouve que jolie en ce moment.»
-
-En disant ces paroles, il fallait prendre son sabre, l'attacher
-tranquillement et sortir.
-
-Bien loin de là, sans songer à ce parti, qu'il eût trouvé trop cruel et
-trop dangereux, Lucien se bornait à se désoler d'être renvoyé. Il s'était
-bien levé, mais ne partait pas; il cherchait évidemment un prétexte
-pour rester.
-
-«--Je vous céderai la place, monsieur,» reprit Mme de Chasteller avec une
-politesse parfaite, au travers de laquelle perçait bien de la hauteur et
-comme le mépris de ne point le voir partir.
-
-Comme elle repliait son pupitre pour le transporter ailleurs, Lucien,
-tout à lait en colère, lui dit:
-
-«--Pardon, madame, je m'oubliais.» Et il sortit, outré de dépit contre
-lui-même et contre elle.
-
-Il n'y avait eu de bon dans toute sa conduite que le ton de ces deux
-derniers mots.
-
-«--Que je suis un bien petit garçon de me laisser traiter ainsi! Je n'ai
-absolument que ce que je mérite. Quand je suis auprès d'elle, au lieu de
-chercher à me faire une position un peu convenable, je ne songe qu'à
-la regarder comme un enfant.»
-
-Il eut l'idée heureuse de monter chez Mme d'Hocquincourt. De toutes les
-provinciales qui existèrent jamais, c'était celle qui avait le plus de
-naturel.
-
-«--Ah! vous me décidez, monsieur! s'écria-t-elle en le voyant paraître.
-Que je suis heureuse de vous voir! Je n'irai pas chez Mme de Marcilly.»
-
-Et elle rappela le domestique qui sortait pour dire de faire atteler les
-chevaux.
-
-«--Mais comment faites-vous pour n'être pas aux pieds de la sublime
-Chasteller? Est-ce qu'il y aurait brouille dans le ménage?»
-
-Mme d'Hocquincourt examinait Lucien d'un air riant et malin.
-
-«--Ah! c'est clair, s'écria-t-elle. Cet air contrit m'a tout dit. Mon
-malheur est écrit dans ces traits altérés, dans ce sourire forcé; je ne
-suis qu'un pis aller. Allons, contez-moi vos chagrins. Sous quel prétexte
-vous a-t-on chassé? Vous chasse-t-on pour recevoir un homme plus aimable,
-ou vous chasse-t-on parce que vous l'avez mérité? Mais d'abord soyez
-sincère si vous voulez être consolé.»
-
-Lucien eut beaucoup de peine à se bien tirer des questions de Mme
-d'Hocquincourt. Elle ne manquait pas d'esprit, et cet esprit, se trouvant
-tous les jours au service d'une volonté ferme et d'une passion vive,
-avait acquis toutes les habitudes du bon sens. Dans un moment où, tout
-en répondant, il pensait malgré lui à ce qui lui arrivait avec Mme de
-Chasteller, il se surprit adressant des propos galants, presque des
-choses aimables et personnelles, à la jeune femme qui, dans un négligé
-élégant et dans une attitude de l'intérêt le plus vif, se trouvait à demi
-couchée sur un canapé à deux pas devant lui.
-
-Dans la bouche de Lucien, le langage avait pour Mme d'Hocquincourt tout
-l'attrait de la nouveauté: elle allait sur son compte de découvertes en
-découvertes et commençait à le trouver l'homme le plus charmant
-de Nancy.
-
-Cela était d'autant plus dangereux, qu'il y avait déjà plus de dix-huit
-mois que durait M. d'Antin; c'était un règne bien long et qui étonnait
-tout le monde.
-
-Le tête-à-tête fut interrompu par l'arrivée de M. Murcé.
-
-C'était un pauvre jeune homme maigre, qui portait avec fierté une petite
-tête surmontée de cheveux très noirs. Fort taciturne au commencement
-d'une visite, son mérite consistait en une gaieté parfaitement naturelle
-et fort drôle, à cause de sa naïveté, mais qui ne le prenait que lorsque
-depuis une heure ou deux, il se trouvait avec des gens gais. Bientôt
-après, survint un autre habitué de la maison, M. de Goëllo, un gros
-homme blond et pâle, de beaucoup d'instruction et d'un peu d'esprit, qui
-s'écoutait parler et disait une fois au moins par jour qu'il n'avait pas
-encore quarante ans. Du reste, c'était un être prudent: répondre oui à
-la question la plus simple, ou avancer à l'occasion une chaise à
-quelqu'un, était un sujet de délibération qui l'occupait un quart d'heure.
-
-Depuis cinq ou six ans il était amoureux de Mme d'Hocquincourt; il
-espérait toujours que son tour viendrait, et quelquefois cherchait à faire
-croire aux nouveaux arrivants que son tour était déjà venu et passé.
-
-M. de Goëllo fut suivi à intervalles pressés par quatre ou cinq jeunes
-gens.
-
-«--C'est, en vérité, ce qu'il y a de mieux et de plus gai dans la ville,
-se disait Lucien en les voyant arriver.
-
-«--Je sors de chez Mme de Marcilly, dit l'un d'eux; ils sont tous tristes
-et affectent encore d'être plus tristes qu'ils ne sont.
-
-«--C'est ce qui est arrivé à X... qui les rend si aimables.
-
-«--Moi, disait un autre, choqué de la façon dont Mme d'Hocquincourt
-regardait Lucien, quand j'ai vu que nous n'avions ni Mme d'Hocquincourt,
-ni Mme de Puy-Laurens, ni Mme de Chasteller, j'ai pensé que je n'avais
-d'autre ressource que d'enterrer ma soirée dans une bouteille de
-champagne, et c'était le parti que j'allais prendre si j'avais trouvé la
-porte de Mme d'Hocquincourt fermée au vulgaire.
-
-«--Mais, mon pauvre Téran, reprit Mme d'Hocquincourt à cette allusion à
-la réputation de Lucien, on ne menace pas de s'enivrer, on s'enivre. Il
-faut avoir l'esprit de voir cette différence.
-
-«--Rien de plus difficile, en effet, que de savoir boire,» s'écria le
-pédant Goëllo.
-
-On craignit une anecdote.
-
-«--Qu'allons-nous faire, qu'allons-nous faire?» s'écrièrent à la fois
-Murcé et un des comtes Roller.
-
-C'était la question que tout le monde se faisait, sans que personne
-trouvât la réponse, quand parut M. d'Antin.
-
-Son air riant éclaircit tous les fronts.
-
-Il n'avait pas le sens commun, mais le meilleur cœur du monde et un fond
-de gaieté incroyable: il achevait de manger une grande fortune, qu'un
-père fort avare lui avait laissée depuis trois ou quatre ans. Il avait
-quitté Paris où on l'avait pourchassé pour des plaisanteries sur un
-personnage auguste.
-
-C'était un homme unique pour organiser les parties de plaisir; rien ne
-pouvait languir dans les lieux où il se trouvait.
-
-Mme d'Hocquincourt connaissait toutes ces grâces, et la surprise, élément
-si essentiel de son bonheur, était impossible.
-
-Goëllo, qui avait appris ce mot, plaisantait lourdement M. d'Antin sur ce
-qu'il ne faisait plus rien de neuf, lorsque le comte de Wassignies entra.
-
-«--Vous n'avez qu'un moyen de durer, dit-il, devenez raisonnable!
-
-«--Je m'ennuierai moi-même, répondit d'Antin. Je n'ai pas votre courage,
-moi! J'aurai bien le temps d'être sérieux quand je serai ruiné et, alors,
-pour m'ennuyer d'une manière utile, je compte me jeter dans la politique
-et dans les sociétés secrètes en l'honneur de Henri V, qui est mon roi à
-moi. En attendant, messieurs, comme vous êtes fort sérieux et encore tout
-endormis de l'amabilité de l'hôtel de Marcilly, jouons à ce jeu italien
-que je vous ai appris l'autre jour, le pharaon. M. de Wassignies qui ne
-le sait pas, taillera; Goëllo ne pourra pas dire que j'arrange les règles
-du jeu pour gagner toujours. Qui sait le pharaon ici?
-
-«--Moi, dit Lucien.
-
-«--Eh bien, soyez assez bon pour surveiller M. de Wassignies et lui
-faire suivre les règles du jeu. Vous, Roller, vous serez le croupier.
-
-«--Je ne serai rien, dit Roller d'un ton sec, car je file.
-
-«--Après le jeu, à minuit, reprit d'Antin, quand vous serez ruinés comme
-de braves jeunes gens bien rangés, nous irons souper à la _Grande
-Chaumière._» C'était le meilleur cabaret de Nancy, établi dans le
-jardin d'un ancien couvent de Chartreux.
-
-«--J'y consens, dit Mme d'Hocquincourt, si c'est un pique-nique.
-
-«--Sans doute, et comme M. Lafiteau, qui a un excellent vin de Champagne,
-pourrait se coucher, je vais m'occuper du vin et le faire frapper. En
-attendant, monsieur Leuwen, voilà cent francs; faites-moi l'honneur de
-jouer pour moi et tâchez de ne pas séduire Mme d'Hocquincourt, ou je me
-venge et je passe à l'hôtel de Pointcarré pour vous dénoncer.»
-
-Tout le monde obéit à ce qu'avait décidé d'Antin, même le politique
-Wassignies.
-
-Après un quart d'heure, le jeu était fort animé.
-
-«--Je jette les cartes par la fenêtre, dit Mme d'Hocquincourt, si
-quelqu'un porte plus de cinq francs. Est-ce que vous voulez faire de moi
-une marquise Brelandière!»
-
-D'Antin revint, et à minuit et demi, on partit pour le jardin de la
-_Grande Chaumière._ Un petit oranger en fleur, l'unique qui fût dans
-Nancy, se trouvait placé au milieu de la table. Le souper fut fort gai,
-personne ne s'enivra, et l'on se sépara les meilleurs amis du monde à
-trois heures du matin.
-
-C'est ainsi qu'une femme se perd de réputation en province, et c'est ce
-dont Mme d'Hocquincourt se moquait parfaitement. En se levant, le
-lendemain matin, elle alla voir son mari qui lui dit en l'embrassant:
-
-«--Tu fais bien de t'amuser, ma pauvre petite, puisque tu en as le
-courage.»
-
-Lucien sortit avec les derniers de ses compagnons de soirée; il
-s'attachait à leur petite troupe qui s'en allait diminuant à chaque coin
-de rue, à mesure que chacun prenait le chemin de sa maison. Enfin il
-accompagna fidèlement celui de ces messieurs qui demeurait le plus loin.
-Il avait une peine mortelle à se trouver seul avec lui-même.
-
-Le lendemain, il retourna chez Mme d'Hocquincourt, que ses amis de Nancy
-appelaient familièrement Mme d'Hocquin.
-
-Il y trouva le bon M. de Serpierre et le comte de Wassignies. On parlait
-de l'éternelle politique.
-
-M. de Serpierre expliquait longuement, et malheureusement avec preuves,
-comment les choses allaient mieux avant la révolution, à l'intendance de
-Metz, sous M. de Calonne, depuis ministre si célèbre.
-
-«--Ce courageux magistrat, disait-il, ce malheureux La Châlotais, le
-premier des Jacobins... on était alors en 1779...»
-
-Lucien se pencha vers Mme d'Hocquincourt et lui dit gravement:
-
-«--Quel langage, madame, et pour vous et pour moi.»
-
-Elle éclata de rire; M. de Serpierre s'en aperçut:
-
-«--Savez-vous bien, monsieur, reprit-il d'un air piqué, en s'adressant
-à M. Leuwen...
-
-«--Ah! mon Dieu! me voici en scène, pensa celui-ci... Il était écrit que
-je tomberais de Dupoirier dans le Serpierre.
-
-«--Savez-vous bien, monsieur, continuait le marquis d'une voix tonnante,
-que les gentilshommes un peu titrés ou parents de titrés, faisaient
-modérer les tailles et les capitations de leurs protégés, ainsi que
-leurs propres vingtièmes? Savez-vous que, quand j'allais à Metz, je
-n'avais d'autre auberge, moi qui vous parle, ainsi que tout ce qu'il y
-avait de comme il faut en Lorraine, que l'hôtel de l'Intendance de
-M. Calonne? Là, table somptueuse, des femmes charmantes, les premiers
-officiers de la garnison, des tables de jeu, un ton parfait! Ah! c'était
-le beau temps. Au lieu de cela, vous avez un petit préfet morne et
-sombre, en habit râpé, qui dîne tout seul et fort mal, en supposant
-qu'il dîne.»
-
-Lucien se pencha vers Mme d'Hocquincourt et lui dit tout bas:
-
-«--Ce qu'il pense de M. de Calonne qu'il regrette tant, je le pense,
-moi, de notre joli tête-à-tête de l'autre jour; je fus bien gauche de
-ne pas profiter de l'attention sérieuse que je lisais dans vos yeux, pour
-essayer de deviner si vous vouliez de moi pour ami de cœur.
-
-«--Tâchez de me rendre folle, je ne m'y oppose pas,» dit-elle d'un air
-simple et froid.
-
-Elle le regardait en silence, avec beaucoup d'attention et une petite
-moue philosophique charmante. Sa beauté en ce moment était relevée par
-un petit air de grave impartialité, délicieux.
-
-«--Mais, ajouta-t-elle, comme ce que vous me demandez n'est pas un
-devoir, au contraire, tant que je ne serai pas folle de vos beaux yeux,
-mais folle à lier, n'attendez rien de moi.»
-
-À la fin, M. de Serpierre vit bien aux sourires de Mme d'Hocquincourt
-que l'attention que lui prêtait Lucien ne devait être que de la
-politesse. Le vénérable vieillard prit le parti de se rabattre
-complètement sur M. de Wassignies.
-
-Ces messieurs se mirent à se promener dans le salon. Lucien était du
-plus beau sang froid et cherchait à s'enivrer de la peau si blanche et
-si fraîche et des formes si voluptueuses qui étaient devant ses yeux.
-
-«--Quelle différence entre cet air riant, poli, plein de considération,
-avec lequel on m'écoute, et celui que je rencontre ailleurs. Et ces bras
-potelés qui brillent sous cette gorge si transparente! ces jolies épaules
-dont la molle blancheur flatte l'œil! Rien de tout cela auprès de l'autre.
-Un air hautain, un regard sévère, et une robe qui monte jusqu'au cou.»
-
-Sa vanité blessée rendait bien vif le plaisir de réussir.
-
-MM. de Serpierre et de Wassignies, dans le feu de leur discussion,
-s'arrêtaient souvent à l'autre bout du salon.
-
-Lucien sut profiter de ces instants de liberté complète, et on
-l'écoutait, avec une admiration tendre.
-
-Ces messieurs étaient au fond du salon depuis plusieurs moments,
-arrêtés apparemment par quelque raisonnement frappant de M. de
-Wassignies en faveur des vastes terres et de la culture en grand, si
-favorables à la noblesse, quand arriva tout à coup jusqu'à deux pas
-de Mme d'Hocquincourt, Mme de Chasteller, suivant de près, avec sa
-démarche légère et jeune, le laquais qui l'annonçait et que l'on
-n'avait pas écouté. Il lui fut impossible de ne pas voir dans les
-yeux de Mme d'Hocquincourt et même dans ceux de Lucien, combien elle
-arrivait peu à propos. Elle se mit à parler beaucoup, avec gaieté et à
-voix liante, de ce qu'elle avait remarqué dans ses visites de la soirée.
-
-MM. de Serpierre et de Wassignies avaient quitté leur politique et
-s'étaient, rapprochés. Lucien parlait assez souvent.
-
-«--Il ne faut pas qu'elle s'imagine que je suis absolument au désespoir
-parce qu'elle m'a fermé sa porte.»
-
-Mais en parlant et en tâchant d'être aimable, il oublia jusqu'à la
-présence de Mme d'Hocquincourt; sa grande affaire, au milieu de son air
-riant et occupé, était d'observer du coin de l'œil si ses beaux propos
-avaient quelque succès auprès de Mme de Chasteller. L'unique souci de
-celle-ci était, de son côté, de voir si Lucien s'apercevait de la vive
-peine qu'elle avait eue, le trouvant ainsi établi d'un air d'intimité
-auprès de Mme d'Hocquincourt.
-
-«--Il faudrait savoir s'il s'est présenté chez moi avant de venir ici,»
-pensait-elle.
-
-Peu à peu, il vint beaucoup de monde: MM. Murcé, de Sanréal, Roller, de
-Lanfort et quelques autres inconnus au lecteur, et dont, en vérité, il ne
-vaut pas la peine de lui faire faire connaissance; Mmes de Puy-Laurens,
-de Saint-Cyran, etc., enfin M. d'Antin lui-même. Mme de Chasteller
-regardait toujours les yeux de sa brillante rivale. Après avoir répondu
-à tout le monde et fait rapidement le tour du salon, ses yeux qui, ce
-soir-là, avaient presque le feu de la passion, revenaient toujours à
-Lucien et semblaient le contempler avec une curiosité vive.
-
-Quand la conversation fut bien animée et que Mme de Chasteller put se
-taire sans inconvénient, sa physionomie devint sombre.
-
-Lucien se trouva si approché de la table sur laquelle elle était un peu
-penchée, que ne pas lui parler du tout eut été une chose remarquée.
-
-«--Ce serait du dépit, se dit-il, et c'est ce qu'il ne faut pas.»
-
-Il rougit.
-
-Mme de Chasteller, en éloignant une gravure pour en prendre une autre,
-leva un peu les yeux et vit bien cette rougeur qui ne fut pas sans
-influence sur elle.
-
-Mme d'Hocquincourt voyait fort bien aussi, de loin, ce qui se passait
-près de la table, et M. d'Antin, qui cherchait à l'amuser dans ce moment
-par une histoire plaisante, lui parut un conteur infini dans ses
-développements.
-
-Lucien osa lever les yeux sur Mme de Chasteller, mais il tremblait de
-rencontrer les siens, ce qui l'eût forcé de parler à l'instant. Elle
-regardait une gravure, mais d'un air hautain et presque en colère. La
-pauvre femme avait eu la pensée de prendre la main de Lucien qu'il
-appuyait sur la table et de la porter à ses lèvres. Cette idée lui avait
-fait horreur, et l'avait mise dans une véritable colère contre elle-même.
-
-«--Il faut en finir, se dit Leuwen, choqué de cet air hautain, et puis
-n'y plus songer.»
-
-«--Quoi, madame, serais-je assez malheureux pour vous inspirer encore de
-la colère? S'il en est ainsi, je m'éloigne à l'instant.»
-
-Elle leva les yeux et ne put s'empêcher de lui sourire avec une extrême
-tendresse.
-
-«--Non, monsieur, lui dit-elle quand elle put parler, j'avais de l'humeur
-contre moi-même pour une sotte idée qui m'était venue.»
-
-Elle devint si excessivement rouge que Mme d'Hocquincourt, dont le regard
-ne les avait pas quittés, se dit:
-
-«--Les voilà réconciliés et mieux que jamais; en vérité, s'ils l'osaient,
-ils se jetteraient dans les bras l'un de l'autre.»
-
-Lucien allait s'éloigner. Mme de Chasteller le vit.
-
-«--Restez auprès de moi, là, lui dit-elle, mais je ne saurais vous parler
-en ce moment.»
-
-Et ses yeux se remplirent de larmes; elle se baissa beaucoup et regarda
-une gravure. Lucien était tout interdit.
-
-«--Est-ce amour, est-ce haine? mais il me semble que ce n'est pas de
-l'indifférence. Raison de plus pour m'éclairer et en finir.»
-
-«--Vous me faites tellement peur que je n'ose vous répondre, lui
-dit-il d'un air en effet fort troublé.
-
-«--Et que pourriez-vous me dire? reprit-elle avec hauteur.
-
-«--Que vous m'aimez, mon ange. Dites-le-moi, je n'en abuserai jamais.»
-
-Mme de Chasteller allait dire: «Eh bien, oui! mais ayez pitié de moi,»
-lorsque Mme d'Hocquincourt, qui s'approchait rapidement, frôla la table
-avec sa robe de toile anglaise toute raide d'apprêt, et ce fut par ce
-bruit seulement que Mme de Chasteller s'aperçut de sa présence. Un
-dixième de seconde de plus et elle répondait à Lucien devant Mme
-d'Hocquincourt.
-
-«--Dieu! quelle horreur, pensa-t-elle, et à quelle infamie suis-je donc
-réservée ce soir? Si je lève les yeux, Mme d'Hocquincourt, lui-même,
-tout le monde, verront que je l'aime. Ah! quelle imprudence j'ai commise
-en venant ici ce soir. Je n'ai plus qu'un parti à prendre: dussé-je
-périr en cette place, je vais rester immobile et en silence.»
-
-Mme d'Hocquincourt attendit un instant que Mme de Chasteller relevât les
-yeux, mais sa méchanceté n'alla pas plus loin. Elle n'eut point l'idée de
-lui adresser quelque parole piquante qui, tout en augmentant son trouble,
-l'eût forcée à relever la tête et à se donner en spectacle. Elle oublia
-Mme de Chasteller et n'eut plus d'yeux que pour Lucien. Elle le trouva
-ravissant en ce moment, Il avait des yeux tendres et cependant un petit
-air mutin. Lorsqu'elle ne pouvait pas s'eu moquer chez un homme, cet air
-mutin décidait de la victoire.
-
-
-* * *
-
-
-Mme de Chasteller avait oublié son amour pour être uniquement attentive
-au soin de sa gloire. Elle prêta l'oreille à la conversation générale:
-le camp de Lunéville et ses suites probables, qui n'étaient rien moins
-que la chute immédiate du pouvoir qui avait l'imprudence d'en ordonner
-la formation, occupaient encore toutes les attentions. Mais on en était
-à répéter des idées et des faits déjà dits plusieurs fois: on était
-beaucoup plus sûr de la cavalerie que de l'infanterie, etc., etc.
-
-«--Ce rabâchage, pensa Mme de Chasteller, va bientôt impatienter Mme de
-Puy-Laurens. Elle va prendre un parti pour ne pas s'ennuyer; placée
-auprès d'elle et dans les rayons de sa gloire, je pourrai écouter et me
-taire, et surtout M. Leuwen ne pourra plus me parler.»
-
-Réfugiée dans ce port, Mme de Chasteller qui se sentait presque les
-larmes aux yeux et qui était hors d'état de regarder Lucien, rit beaucoup
-des ridicules que Mme de Puy-Laurens donnait à tout ce qui l'entourait.
-
-Comme Lucien ne s'approcha pas une seule fois de Mme de Chasteller, Mme
-d'Hocquincourt en conclut aisément que tout était fini entre eux.
-D'ailleurs elle devait à son heureux caractère, à son génie naturel,
-ce point de dissemblance marqué avec la province: elle s'occupait
-infiniment peu des affaires des autres, et poursuivait, en revanche, avec
-une activité incroyable, les projets qui se présentaient à sa tête folle.
-Les siens sur Lucien furent facilités par une circonstance grave: c'était
-vendredi le lendemain, et, pour ne pas participer à la profanation de
-cette journée de pénitence, M. d'Hocquincourt s'était allé coucher
-longtemps avant minuit. À l'instant de son départ, Mme d'Hocquincourt
-avait fait servir du vin de Champagne et du punch.
-
-«--On dit, pensait-elle, que mon bel officier aime à s'enivrer; il doit
-être bien joli dans cet état-là. Voyons-le.»
-
-Mais Lucien ne se départit pas d'une fatuité digne de Paris; pendant
-toute la fin de cette soirée il ne daigna pas dire trois mots de suite.
-Ce fut là tout le spectacle qu'il présenta à Mme d'Hocquincourt. Elle
-en fut étonnée au dernier point et à la fin ravie:
-
-«--Quel être étonnant! Et à vingt-trois ans! Quelle différence avec les
-autres!»
-
-L'autre partie du _duetto_ pensé par Leuwen était celle-ci:
-
-«--Grand Dieu! que ces gens sont bêtes! Dans quelle plate compagnie le
-hasard m'a-t-il jeté? Comment faire pour être plus sot et plus
-mesquinement bourgeois? Quel attachement farouche au plus petit intérêt
-d'orgueil! Et ce sont là les descendants des vainqueurs de Charles le
-Téméraire!»
-
-Telles étaient ses pensées en buvant avec gravité les verres de vin de
-Champagne que Mme d'Hocquincourt lui versait avec ravissement. Et il
-ajoutait:
-
-«--Les domestiques de ces gens-là, après deux ans de guerre dans un
-régiment commandé par un colonel juste, vaudraient cent fois mieux que
-leurs maîtres. On trouverait chez ces domestiques un dévouement sincère
-à quelque chose. Et, pour comble de ridicule, ces gens-là parlent sans
-cesse de _dévouement_, c'est-à-dire justement de la chose au monde
-dont ils sont le plus incapables.»
-
-Ces pensées égoïstes, philosophiques, politiques, très fausses peut-être,
-étaient la seule ressource de Lucien quand Mme de Chasteller le rendait
-malheureux. Ce qui faisait de lui un sous-lieutenant philosophique,
-c'est-à-dire triste et assez plat sous l'effet d'un vin de Champagne
-admirablement frappé, c'était une idée fatale qui commençait à poindre
-dans son esprit.
-
-«--Après ce que j'ai osé dire à Mme de Chasteller, après ce mot de _mon
-ange_, d'une familiarité si crue (en vérité, quand je lui parle, je n'ai
-pas le sens commun, je devrais écrire ce que je veux lui dire) où est
-la femme, quelque indulgente qu'elle soit, qui ne s'offenserait pas
-d'être appelée mon ange? Après ce mot si cruellement imprudent, le
-premier qu'elle m'adressera à notre prochaine entrevue va décider de mon
-sort. Elle me chassera... je ne la verrai plus si ce mot est: «Je ne
-serai pas chez moi avant le 15 du mois prochain!» Cette idée fit
-tressaillir Lucien.
-
-«--Sauvons du moins la gloire. Il faut redoubler de fatuité atroce envers
-ces noblaillons; leur haine pour moi ne peut pas être augmentée, ces âmes
-basses me respecteront en raison directe de mon insolence!»
-
-À ce moment, un des comtes Roller disait à M. de Sanréal, déjà fort
-animé par le punch:
-
-«--Suis-moi. Il faut que je m'approche de ce fat-là, et lui dire deux
-mots fermes sur son roi.»
-
-Mais alors précisément l'horloge allemande sonnait avec tous ses
-carillons, une heure du matin. Mme la marquise de Puy-Laurens elle-même,
-malgré son amour pour les heures avancées, se leva et tout le monde la
-suivit. Ainsi notre héros n'eut point à montrer sa bravoure ce soir-là.
-
-«--Si j'offre mon bras à Mme de Chasteller, elle peut me dire un mot
-décisif,» et il se tint immobile à la porte; il la vit passer devant lui,
-les yeux baissés et fort pâle, donnant le bras à M. de Blancet.
-
-«--Et c'est là le premier peuple de l'univers! pensait Lucien en
-traversant les rues solitaires et puantes de Nancy, pour revenir à son
-logement. Grand Dieu! que doit-il se passer dans les soirées des petites
-villes de Russie, d'Allemagne, d'Angleterre? Que de bassesses, que de
-cruautés froidement atroces! Là, règne ouvertement cette classe
-privilégiée que je trouve ici, à demi engourdie et _matée_ par son exil
-du budget. Mon père a raison, il faut vivre à Paris et uniquement avec
-les gens qui mènent joyeuse vie. Ils sont heureux et par là moins
-méchants. L'âme de l'homme est comme un marais infect, si l'on ne passe
-pas vite, on enfonce.»
-
-Le lendemain, le régiment eut beaucoup d'affaires: il fallait préparer
-le livret de chaque lancier pour l'inspection qui devait avoir lieu avant
-le départ pour le camp de Lunéville; on devait inspecter leur habillement
-pièce par pièce.
-
-«--Ne dirait-on pas, se disaient les vieilles moustaches, que nous allons
-passer la revue de Napoléon!»
-
-«--C'est plus qu'il n'en faut, disaient les jeunes sous-officiers, pour
-la guerre dégradante à laquelle nous sommes appelés... Quel dégoût! Mais
-si jamais il y a la _guerre..._ il faut se trouver ici, et savoir le
-_métier._»
-
-Après le travail d'inspection dans les chambres de la caserne, le colonel
-donna une heure pour la soupe, fit sonner à cheval, et tint le régiment
-quatre heures à la manœuvre. Lucien apporta clans ces diverses occupations
-un sentiment de bienveillance pour les soldats; il se sentit une tendre
-pitié des faibles et, au bout de quelques heures, n'était plus qu'un amant
-passionné. Il avait oublié Mme d'Hocquincourt, ou, s'il s'en souvenait, ce
-n'était que comme d'un pis aller qui sauverait sa gloire, mais en
-l'accablant d'ennuis. Son affaire sérieuse, à laquelle il revenait dès
-que la manœuvre ne s'emparait pas de force de toute son attention, c'était
-le problème: «comment Mme de Chasteller le recevra-t-elle ce soir?»
-
-Dès qu'il fut seul, l'incertitude à cet égard alla jusqu'à l'anxiété.
-Après la pension, il tira sa montre et monta à cheval:
-
-«--Il est cinq heures, je serai de retour à sept heures et demie et, à
-huit, mon sort sera décidé. Cette façon de parler: _mon ange_, est
-peut-être de mauvais goût avec tout le monde. Envers une femme légère,
-comme Mme d'Hocquincourt, elle pourrait passer; mais avec Mme de
-Chasteller! Pour quelle imprudence ce mot si cru a-t-il été mérité par
-cette femme sérieuse, raisonnable et sage!... oui, _sage_, car enfin
-je n'ai pas vu son intrigue avec le lieutenant-colonel de chasseurs. Et
-ces gens-ci sont si menteurs, si calomniateurs! Quelle foi peut-on ajouter
-à ce qu'ils disent? Enfin, je ne l'ai pas vu et désormais je ne veux
-croire ce que _j'aurai vu._»
-
-À Darney, cette petite ville où autrefois il était allé chercher ses
-lettres, il tira sa montre, il était huit heures.
-
-«--Impossible de voir ce soir Mme de Chasteller,» se dit-il en respirant
-plus librement.
-
-C'était un malheureux condamné qui vient d'obtenir un sursis.
-
-Le lendemain soir, après la journée la plus occupée de sa vie, et pendant
-laquelle il changea deux ou trois fois de projets, il fut cependant
-forcé de se présenter chez Mme de Chasteller. Elle le reçut avec ce qui
-lui sembla une froideur extrême: c'était de la colère contre elle-même
-et de la gêne avec Lucien. S'il se fût présenté la veille, elle avait
-pris son parti, s'était décidée; elle l'eût prié de ne venir chez elle
-à l'avenir qu'une fois la semaine. Elle était encore sous l'empire de
-la terreur causée par le mot que, la veille, Mme d'Hocquincourt avait
-été sur le point d'entendre, et elle de prononcer. Mais à peine ce parti
-pris, elle en sentit toute l'amertume. Jusqu'à l'apparition de Lucien à
-Nancy, elle avait été en proie à l'ennui, mais cet ennui eût été
-maintenant pour elle un état délicieux, comparé au malheur de voir
-rarement cet être qui était l'objet unique de sa pensée. La veille, elle
-l'avait attendu avec impatience. Mais l'absence de Lucien dérangea tous
-ses plans; son courage avait été mis aux plus rudes épreuves. Vingt fois
-pendant trois mortelles heures, elle avait été sur le point de changer
-de résolution. Quand enfin dix heures sonnèrent, ce qui est, à Nancy,
-le moment après lequel il n'est plus permis de se présenter dans une
-maison non ouverte:
-
-«--C'en est fait, se dit-elle, il est chez Mme d'Hocquincourt. Puisqu'il
-ne vient plus, ajouta-t-elle avec un soupir, en perdant toute occasion de
-le voir, il est inutile de tant m'interroger moi-même pour savoir si
-j'aurai le courage de lui parler sur la fréquence de ses visites.
-Peut-être ce sera lui qui, sans effort de ma part, et tout naturellement,
-cessera de venir ici tous les jours.»
-
-Lorsque Lucien parut enfin le lendemain, elle aussi, deux ou trois fois
-depuis la veille, avait entièrement changé dépensée à son égard. Après
-les salutations d'usage, une fois assis l'un vis-à-vis de l'autre, ils
-étaient pâles, ils se regardaient, ils ne trouvaient rien à se dire.
-
-«--Vous étiez hier, monsieur, chez Mme d'Hocquincourt?
-
-«--Non, madame, dit Lucien, honteux de son embarras et reprenant la
-résolution héroïque d'en finir et faire décider son sort une fois pour
-toutes. Je me trouvais à Darney lorsque a sonné l'heure à laquelle
-j'aurais pu avoir l'honneur de me présenter chez vous. Au lieu de
-revenir, j'ai poussé mon cheval comme un fou pour me mettre dans
-l'impossibilité de vous voir. Je manquais de courage..., il était
-au-dessus de mes forces de m'exposer à votre sévérité habituelle
-pour moi.»
-
-Il se tut, puis ajouta d'une voix mal articulée et qui feignait la
-timidité la plus complète:
-
-«--La dernière fois que je vous ai vue... auprès de la petite table
-verte, je l'avouerai... j'ai osé me servir d'un mot qui, depuis, m'a
-causé bien des remords. Je crains d'être puni par vous d'une façon
-sévère, car vous n'avez pas d'indulgence pour moi.
-
-«--Oh! monsieur, puisque vous avez le repentir, je vous pardonne ce
-mot, dit Mme de Chasteller en essayant de prendre une manière d'être
-gaie et sans conséquence. Mais j'ai à vous parler, monsieur, d'objets
-bien plus importants pour moi;» et son œil, incapable de soutenir plus
-longtemps l'apparence de la gaieté, prit un sérieux profond.
-
-Lucien frémit; il n'avait point assez de vanité pour que le dépit d'avoir
-peur lui donnât le courage de vivre séparé de Mme de Chasteller. Que
-deviendrait-il les jours où il ne lui serait pas permis de la voir?
-
-«--Monsieur, reprit-elle avec gravité, je n'ai point de mère pour me
-donner de sages avis. Une femme qui vit seule ou à peu près, dans une
-ville de province, doit être attentive aux moindres apparences. Vous
-venez souvent chez moi!...
-
-«--Eh bien?» dit Leuwen, respirant à peine.
-
-Ce simple mot changea tout. Il y avait tant de malheur, tant d'assurance
-d'obéir ponctuellement, que Mme de Chasteller en fut comme désarmée. Elle
-avait rassemblé tout son courage pour combattre un être fort, et elle
-trouvait l'extrême faiblesse.
-
-D'une voix éteinte et avec des lèvres pâles et comprimées avec effort,
-pour tâcher d'avoir l'air de la fermeté, elle expliqua à notre héros les
-raisons qui la faisaient désirer de le voir moins souvent et moins
-longtemps, tous les deux jours, par exemple. Il s'agissait d'éviter de
-faire naître des idées bien peu fondées, sans doute, au public qui
-commençait à s'occuper de ces visites, et à Mlle Bérard surtout, qui
-était un témoin bien dangereux.
-
-Mme de Chasteller eut à peine la force d'achever ces deux ou trois
-phrases. La moindre objection, le moindre mot de Lucien, renversaient
-tous ces projets. Elle avait une vive pitié du malheur où elle le
-voyait; elle ne voyait plus que lui dans tout l'univers. Si Lucien eût
-eu moins d'amour ou plus d'esprit, il eût agi tout autrement. Figurez-vous
-un lâche qui adore la vie et qui entend son arrêt de mort! Mme de
-Chasteller voyait clairement l'état de Lucien, de son cœur; elle était
-elle-même sur le point de fondre en larmes.
-
-«--Mais, se dit-elle tout à coup, s'il voit une larme, me voici plus
-engagée que jamais. Il faut à tout prix mettre fin à cette visite pleine
-de dangers.
-
-«--D'après le vœu que je vous ai exprimé... monsieur... il y a déjà
-longtemps que je puis supposer Mlle Bérard comptant les minutes que vous
-passez avec moi... Il serait plus prudent d'abréger.»
-
-Lucien se leva; il ne pouvait parler, à peine si sa voix put articuler:
-
-«--Je serais au désespoir... madame.»
-
-Il ouvrit une porte de la bibliothèque, qui donnait sur un petit escalier
-intérieur qu'il prenait souvent, pour éviter de passer dans le salon et
-sous les yeux de Mlle Bérard.
-
-Mme de Chasteller l'accompagna, comme pour adoucir, par cette politesse,
-ce qu'il pouvait y avoir de blessant dans la prière qu'elle venait de lui
-adresser; sur le palier de ce petit escalier, elle lui dit:
-
-«--Adieu, monsieur... à après-demain...»
-
-Il appuyait la main droite sur la rampe d'acajou; il chancelait
-évidemment.
-
-Mme de Chasteller eut pitié de lui; elle eut l'idée de lui prendre la
-main à l'anglaise, en signe de bonne amitié. Lucien, voyant la main de
-Mme de Chasteller s'approcher de la sienne, la prit et la porta lentement
-à ses lèvres. En faisant ce mouvement, sa figure se trouva tout près de
-celle de Mme de Chasteller; il quitta sa main et la serra dans ses bras,
-en collant ses lèvres sur sa joue. Elle n'eut pas la force de s'éloigner
-et resta immobile et presque abandonnée dans les bras de Lucien. Il la
-serrait avec extase et redoublait ses baisers. À la fin, elle s'éloigna
-doucement, mais ses yeux baignés de larmes exprimaient franchement la
-plus vive tendresse. Elle parvint à lui dire pourtant:
-
-«--Adieu, monsieur!»
-
-Et, comme il la regardait éperdu, elle se reprit:
-
-«--Adieu, mon ami, à demain... mais laissez-moi.»
-
-Et il la laissa, et il descendit l'escalier, en se retournant, il est
-vrai pour la regarder.
-
-Il fut ivre de bonheur, ce qui l'empêcha de voir qu'il était bien jeune,
-bien sot.
-
-Quinze jours ou trois semaines se passèrent; ce fut peut-être le plus
-beau moment de la vie de Lucien, mais jamais il ne retrouva un tel
-instant d'abandon et de faiblesse. Il va sans dire qu'il était incapable
-de le faire naître.
-
-Il voyait Mme de Chasteller tous les jours; ses visites duraient
-quelquefois deux ou trois heures, au grand scandale de Mlle Bérard. Elle
-exigeait qu'il ne lui parlât pas ouvertement de son amour, mais, en
-revanche, souvent elle plaçait la main sur son épaulette et jouait avec
-sa frange d'argent. Quand elle était tranquille sur ses entreprises, elle
-était avec lui d'une gaieté douce et intime qui, pour cette pauvre
-femme, était le bonheur parfait.
-
-Ils se parlaient de tout avec une sincérité parfaite qui quelquefois eût
-semblé bien impolie à un indifférent, et toujours trop naïve. Il fallait
-l'intérêt de cette franchise sans bornes, pour faire oublier un peu le
-sacrifice qu'on faisait en ne parlant pas d'amour. Souvent un petit mot
-indiscret amené par la conversation les faisait rougir,--alors il y avait
-un petit silence. C'était lorsqu'il se prolongeait trop que Mme de
-Chasteller avait recours aux échecs. Elle aimait surtout que Lucien lui
-confiât ses idées sur elle-même, à diverses époques: dans le premier mois
-de leur connaissance, à cette heure... Cette confidence tendait à
-affaiblir une des suggestions de ce grand ennemi de notre bonheur, nommé
-la prudence. Elle disait, cette prudence:
-
-«--Ceci est un jeune homme d'infiniment d'esprit et fort adroit, qui
-joue la comédie avec vous.»
-
-Jamais Lucien n'osa lui confier les propos de Bouchard sur le
-lieutenant-colonel de chasseurs, et l'absence de toute feinte était si
-complète entre eux que, deux fois, ce sujet approché par hasard, fut
-sur le point de les brouiller.
-
-Mme de Chasteller vit dans ses yeux qu'il lui cachait quelque chose.
-
-«--Et c'est ce que je ne pardonnerai jamais,» lui dit-elle avec fermeté.
-
-Elle lui cachait, elle, que presque tous les jours son père lui faisait
-une scène à ce sujet.
-
-«--Quoi? ma fille passer deux heures tous les jours avec un homme de ce
-parti! et dont la naissance ne permet pas d'aspirer à sa main!»
-
-Venaient ensuite les paroles attendrissantes sur un vieux père presque
-octogénaire, abandonné par sa fille, par son unique appui...
-
-Le fait est que M. de Pointcarré avait peur du père de Lucien. Le docteur
-Dupoirier lui avait dit que c'était un homme de plaisir et d'esprit,
-dominé par ce penchant infernal, le plus grand ennemi du trône et de
-l'autel: _l'ironie._
-
-Ce banquier pouvait être assez méchant pour deviner quel était le motif
-de son attachement passionné pour l'argent comptant de sa fille et, qui
-plus est, le dire.
-
-Pendant que la pauvre Mme de Chasteller oubliait le monde et croyait en
-être oubliée, tout Nancy s'occupait d'elle. Grâce aux plaintes de son
-père, elle était devenue, pour les habitants de cette ville, le remède
-qui les _guérissait de l'ennui._ À qui peut comprendre l'ennui profond
-d'une ville de second ordre, c'est tout dire.
-
-
-* * *
-
-
-Mme de Chasteller était aussi maladroite que Lucien: lui, ne savait pas
-s'en faire aimer tout à fait; elle, comme la société de Nancy était tous
-les jours moins amusante pour une femme occupée avec passion d'une seule
-idée, on ne la voyait presque plus chez Mmes de Commercy, de Marcilly,
-de Puy-Laurens, de Serpierre, etc., etc. Cet oubli passa pour du mépris
-et donna des ailes à la calomnie.
-
-On s'était flatté, je ne sais à propos de quoi, dans la famille de
-Serpierre, que Lucien épouserait Mlle Théodelinde; car, en province, une
-mère ne rencontre jamais un homme jeune ou noble sans voir en lui un
-mari pour sa fille.
-
-Quand toute la société retentit des plaintes que M. de Pointcarré faisait
-à tout venant de l'assiduité de Lucien chez sa fille, Mme de Serpierre
-en fut choquée infiniment plus que ne le comportait même sa vertu
-si sérieuse.
-
-Lucien fut reçu dans cette maison avec cette rigueur de l'espoir de
-mariage trompé qui sait se présenter avec tant de variété et sous des
-formes si aimables, dans une famille composée de six demoiselles peu
-jolies.
-
-Mme de Commercy, fidèle à la politesse de la cour de Louis XVI, traita
-toujours Lucien élégamment bien. Il n'en était pas de même du salon de
-Mme de Marcilly. Depuis la réponse indiscrète, faite à propos de
-l'enterrement d'un cordonnier, à M. le grand vicaire Rey, ce digne et
-prudent ecclésiastique avait entrepris de miner la position que le
-sous-lieutenant avait obtenue à Nancy. En moins de quinze jours, M. Rey
-eut l'art de faire pénétrer de toutes parts et d'établir dans le salon de
-Mme de Marcilly, que le ministre avait une peur particulière de l'opinion
-publique de Nancy, ville voisine de la frontière, ville considérable,
-centre de la noblesse de Lorraine, et surtout, en particulier, de
-l'opinion telle qu'elle se manifestait dans le salon de Mme de Marcilly.
-Cela passé, le ministre avait expédié à Nancy un jeune homme, évidemment
-d'un autre bois que ses camarades, pour bien voir la manière d'être de
-cette société et en pénétrer les secrets: y avait-il du mécontentement
-simple, ou était-il question d'agir? La preuve de tout ceci, c'est que
-Leuwen entend sans sourciller des choses sur le dos de Louis-Philippe qui
-compromettraient tout autre qu'un observateur. Il avait été précédé à son
-régiment d'une réputation de légitimisme que rien ne justifiait et dont
-il semblait faire bon marché devant le portrait de Henri V.
-
-Lucien était donc un espion du juste-milieu.
-
-M. Rey avait trop de sens pour croire à une telle sottise, et comme il se
-pouvait faire qu'il eût besoin de quelque histoire mieux bâtie pour
-détruire la position de Lucien dans les salons de Mmes de Puy-Laurens ou
-d'Hocquincourt, il avait écrit à M., chanoine de..., à Paris. Cette
-lettre avait été renvoyée à un vicaire de la paroisse sur laquelle
-résidait la famille de Lucien, et M. Rey attendait chaque jour une
-réponse détaillée.
-
-Par les soins du même M. Rey, Lucien vit tomber son crédit dans la
-plupart des salons où il se présentait. Il y fut peu sensible, et ne
-s'arrêta même pas trop à cette idée, car le salon de Mme d'Hocquincourt
-faisait exception, et une brillante exception. Depuis le départ de M.
-d'Antin, Mme d'Hocquincourt avait si bien fait, que son tranquille mari
-avait pris Lucien en amitié particulière.
-
-À dix heures ou dix heures et demie au plus tard, la décence et la
-peur de Mlle Bérard forçaient Lucien à quitter Mme de Chasteller.
-
-Il était peu accoutumé à se coucher à cette heure, et allait chez Mme
-d'Hocquincourt.
-
-Sur quoi il arriva deux choses: M. d'Antin, homme d'esprit, qui ne
-tenait pas infiniment à une femme plutôt qu'à une autre, voyant le rôle
-que Mme d'Hocquincourt lui préparait, reçut une lettre de Paris qui
-le forçait à un petit voyage. Le jour du départ, Mme d'Hocquincourt le
-trouva bien aimable; mais, à partir du même moment, Lucien le devint
-beaucoup moins. En vain le souvenir des conseils d'Ernest Déverloy lui
-disait: «Puisque Mme de Chasteller est une vertu, pourquoi ne pas avoir
-une maîtresse en deux volumes? Mme de Chasteller pour les plaisirs du
-cœur, et Mme d'Hocquincourt pour les instants moins métaphysiques.»
-
-Il lui semblait qu'il mériterait d'être trompé par Mme de Chasteller s'il
-la trompait lui-même. La vraie raison de la vertu héroïque de notre héros,
-c'est que Mme de Chasteller, elle seule au monde, semblait une femme à
-ses yeux. Mme d'Hocquincourt n'était qu'importune pour lui, et il
-redoutait mortellement les tête-à-tête avec cette jeune femme, la plus
-jolie de la province. La froideur subite de ses discours après le
-départ de d'Antin, porta presque jusqu'à la passion le caprice de Mme
-d'Hocquincourt. Elle lui disait, même devant sa société, les choses les
-plus tendres.
-
-Lucien avait l'air de les recevoir avec un sérieux glacial que rien ne
-pouvait dérider.
-
-Cette folie de Mme d'Hocquincourt fut peut-être ce qui le fit le plus
-haïr parmi les hommes prétendus raisonnables de Nancy. M. de Wassignies,
-lui-même, homme de mérite, M. de Puy-Laurens, personnages d'une tout
-autre force de tête que de MM. de Pointcarré, de Sanréal, Roller, et
-parfaitement inaccessibles aux idées adroitement semées par M. Rey,
-commencèrent à trouver fort incommode ce petit étranger.
-
-Telle commençait à être sa position, même dans le salon de Mme
-d'Hocquincourt, et il n'avait plus pour lui que l'amitié de M. de
-Lanfort et le cas que Mme de Puy-Laurens, inexorable sur l'esprit,
-faisait de son esprit.
-
-Lorsqu'on sut que Mme Malibran, allant ramasser des thalers en Allemagne,
-allait passer à deux lieues de Nancy, M. de Sanréal eut l'idée
-d'organiser un concert. Ce fut une grande affaire qui lui coûta cher.
-
-Mme de Chasteller n'y vint pas; Mme d'Hocquincourt y parut environnée
-de tous ses amis.
-
-On arriva à parler d'amis de cœur, et on fit sur ce thème de la morale
-de concert.
-
-«--Vivre sans un ami de cœur, disait Mme de Sanréal, plus qu'à demi
-ivre de gloire et de punch, serait la plus grande des sottises si ce
-n'était pas une impossibilité.
-
-«--Il faut se hâter de choisir,» dit M. de Wassignies.
-
-Mme d'Hocquincourt se pencha vers Lucien qui était devant elle.
-
-«--Et si celui qu'on a choisi, lui dit-elle à voix basse, porte un cœur
-de marbre, que faut-il faire?»
-
-Lucien se retourna en riant et fut bien surpris de voir qu'il y avait
-des larmes dans les yeux qui étaient fixés sur les siens.
-
-Ce miracle lui ôta l'esprit, et il songea au miracle, au lieu de songer
-à la réponse.
-
-Elle se borna de sa part à un sourire banal.
-
-En quittant le concert, on revint à pied, et Mme d'Hocquincourt prit son
-bras. Elle ne parlait guère.
-
-Au moment où tout le monde la saluait dans la cour de son hôtel, elle
-serra le bras de Lucien; il la quitta avec les autres.
-
-Elle monta chez elle et fondit en larmes, mais ne le haït point, et, le
-lendemain, à une visite, comme Mme de Serpierre blâmait avec la dernière
-aigreur la conduite de Mme de Chasteller, elle se tut et ne dit
-pas un mot contre sa rivale.
-
-Le lendemain du concert, Mme de Chasteller sut, par les plaisanteries
-fort claires de son cousin de Blancet, que, la veille, Mme d'Hocquincourt
-s'était _donnée en spectacle_; le goût qu'elle commençait à prendre pour
-Lucien était _une vraie fureur_, disait le cousin. Le soir, Lucien la
-trouva fort sombre; elle le traita mal. Cette humeur sombre ne fit que
-s'accroître les jours suivants, et il régna entre eux des moments de
-silence d'un quart d'heure ou vingt minutes.
-
-Mais ce n'était plus ce silence délicieux d'autrefois, qui forçait Mme
-de Chasteller à avoir recours à une partie d'échecs. Étaient-ce là les
-memes êtres qui, huit jours auparavant, n'avaient pas assez de toutes les
-minutes de deux longues heures pour s'apprendre tout ce qu'ils avaient à
-se dire?
-
-Le surlendemain, Mme de Chasteller fut saisie d'une fièvre violente. Elle
-avait des remords affreux, elle voyait sa situation perdue; mais tout cela
-n'était rien: elle doutait du cœur de Lucien.
-
-Sa dignité de femme était effrayée par la nouveauté du sentiment qu'elle
-éprouvait et surtout par la violence de ses transports.
-
-Dans un cas d'extrême danger, un voyage à Paris, où Lucien ne pourrait la
-suivre, la mettrait à l'abri de tous les périls tout en la séparant
-violemment du seul lieu de la terre où elle crût le bonheur possible.
-
-Depuis quelques jours, la possibilité de ce remède l'avait rassurée, et
-lui avait rendu en quelque sorte une vie tranquille. Une lettre envoyée,
-à l'insu du marquis et par un exprès, à Mme de Constantin, son amie
-intime, pour lui demander conseil, avait rapporté une réponse favorable,
-et approuvé le voyage de Paris en ce cas extrême. Ses remords une fois
-adoucis, Mme de Chasteller était heureuse.
-
-Tout à coup, le lendemain du concert de Mme Malibran, aux plaisanteries
-grossières, quoique exprimées en bons termes, de M. de Blancet sur ce qui
-s'était passé la veille, elle fut surprise d'une douleur atroce dont elle
-était victime. Le second jour, la fièvre fut terrible et les chimères qui
-déchiraient son cœur encore plus sombres. Le docteur Dupoirier la soignait
-avec l'activité et la suite qu'il mettait à tout ce qu'il entreprenait; il
-venait trois fois le jour à l'hôtel de Pointcarré. Ce qui frappa surtout
-Mme de Chasteller dans les soins qu'il lui donnait, c'est qu'il lui
-défendit absolument de se lever. Dès lors, elle ne put plus espérer de
-voir Lucien; elle n'osait prononcer son nom et demander à sa femme de
-chambre s'il venait prendre de ses nouvelles. Sa fièvre était augmentée
-par l'attention continue et impatiente avec laquelle elle prêtait
-l'oreille pour chercher à entendre le bruit de son tilbury qu'elle
-connaissait si bien.
-
-Lucien se permettait de venir tous les matins; le troisième jour de la
-maladie, il quittait l'hôtel de Pointcarré fort inquiet des réponses
-ambiguës de M. Dupoirier. En montant en tilbury il lança son cheval
-avec trop de rapidité et, sur la place, garnie de tilleuls taillés en
-parasol, qu'on appelait «promenade publique,» passa fort près de M. de
-Sanréal. Celui-ci sortait de déjeuner et, en attendant le dîner
-s'appuyant sur le bras du comte Ludwig Roller, promenait son oisiveté
-dans les rues de Nancy.
-
-Ce couple formait un contraste burlesque.
-
-Sanréal, quoique fort jeune, était énorme, haut en couleur, n'avait pas
-cinq pieds de haut et portait d'énormes favoris d'un blond hasardé:
-Ludwig Roller long, blême, malheureux.
-
-Au haut d'un grand corps, une petite tête recouverte de cheveux noirs
-retombant sur les oreilles en couronne, comme ceux d'un moine; des traits
-maigres et immobiles entouraient un œil éteint et insignifiant. Un habit
-noir serré et râpé achevait le contraste entre l'ex-lieutenant de
-cuirassiers, pour qui sa solde était une fortune, et l'heureux Sanréal
-dont, depuis de longues années, l'habit ne pouvait plus se boutonner et
-qui jouissait de 40.000 livres de rente, au moins.
-
-Comme il n'était que midi quand le tilbury de Lucien fit trembler le
-pavé sous les pas de l'énorme Sanréal, il n'était encore entré dans aucun
-café et ne se trouvait pas tout à fait gris.
-
-Soutenu par Roller, il s'amusait à prendre sous le menton les jeunes
-paysannes qui passaient à sa portée. Il donnait des coups de cravache aux
-tentes placées devant la porte des cafés et aux chaises rangées sous ces
-tentes; il effeuillait aussi les branches des tilleuls de la promenade
-publique qui pendaient trop bas.
-
-Le passage du tilbury le tirade ces aimables passe-temps.
-
-«--Crois-tu qu'il ait voulu nous braver? dit-il à Ludwig Roller, en le
-regardant avec un sérieux de matamore.
-
-«--Écoute, lui dit le comte Ludwig en pâlissant, ce fat-là est assez
-poli et je ne crois pas qu'il ait voulu nous offenser avec son tilbury;
-mais je ne l'en déteste que plus à cause de sa politesse. Il sort de
-l'hôtel de Pointcarré; il prétend nous enlever en toute douceur, et sans
-nous lâcher, la plus jolie femme de Nancy et la plus riche héritière, du
-moins dans la classe où toi et moi pouvons choisir une héritière. Et cela,
-ajouta Roller d'un ton ferme, je ne le souffrirai pas!
-
-«--Dis-tu vrai? répondit Sanréal enchanté.
-
-«--Dans ces choses-là, mon cher, répliqua Roller d'un ton sec et piqué,
-tu dois savoir que je ne dis jamais faux.
-
-«--Est-ce que tu vas me faire des phrases à moi? répondit Sanréal d'un
-air de spadassin; nous nous connaissons. L'essentiel est qu'il ne nous
-échappe pas; l'animal est futé et s'est bien tiré des deux duels
-qu'il a eus à son régiment.
-
-«--Des duels à l'épée! C'est une belle affaire! On a appliqué deux
-sangsues à la blessure qu'il a faite au capitaine Robé. Mais avec moi,
-morbleu, ce sera un bon duel au pistolet et à dix pas, et s'il ne me tue
-pas, je te réponds qu'il lui faudra plus de deux sangsues.
-
-«--Allons, cher ami, il ne faut pas parler de ces choses devant les
-espions du juste-milieu qui remplissent notre promenade. J'ai reçu hier
-une cassette de kirschwasser de Fribourg-en-Brisgau. Envoyons prévenir
-les frères et Lanfort.
-
-«--Ai-je besoin de tant de monde, moi? Une demi-feuille de papier va
-faire l'affaire!--et le comte Ludwig marchait vivement vers un café.
-
-«--Si tu veux faire le brutal avec moi, je te plante là... Il s'agit
-d'empêcher, par quelque tour de passe-passe, ce maudit Parisien de nous
-mettre dans notre tort, et par suite de se moquer de nous. Qui l'empêche
-de répandre dans son régiment que nous avons formé entre nous, jeune
-noblesse lorraine, une société d'assurance pour ne pas nous laisser
-enlever les veuves qui ont de bonnes dots?»
-
-Les trois Roller, Murcé et Goëllo que le garçon de café trouva à dix
-pas de là faisant une poule au billard, furent bientôt rassemblés dans
-le bel hôtel de M. de Sanréal, enchantés d'avoir à parler de quelque
-chose; aussi parlaient-ils tous ensemble. Le conseil se tenait autour
-d'une superbe table d'acajou massif. Il n'y avait pas de nappe, mais
-sur l'acajou circulaient de magnifiques flacons de cristal de la
-manufacture voisine de Baccarat. Un kirschwasser limpide comme de
-l'eau de roche, une eau-de-vie d'un jaune ardent comme du madère,
-brillaient dans ces flacons. Il se trouva bientôt que chacun des trois
-frères Roller voulait se battre avec Lucien. De Goëllo, fat de trente-six
-ans, sec et ridé, qui dans sa vie avait prétendu à tout, même à la main
-de Mme de Chasteller, plaidait sa cause avec poids et mesure et voulait
-se battre le premier, car enfin il se trouvait lésé plus qu'aucun.
-
-«--Est-ce qu'avant son arrivée je ne prêtais pas à la dame des romans
-anglais de Baudry?
-
-«--Baudry toi-même, dit M. de Lanfort qui était survenu. Ce beau monsieur
-nous a tous offensés et personne plus que le pauvre d'Antin, mon ami, qui
-est allé se dépiquer à Paris; s'il était ici, il se battrait avec vous
-tous, plutôt que de n'avoir pas affaire le premier à cet aimable
-vainqueur. Et pour toutes ces raisons, moi aussi je veux me battre.»
-
-Le courage de Sanréal se trouvait depuis dix minutes dans une situation
-pénible. Il voyait fort bien que tout le monde voulait se battre, lui
-seul n'avait point annoncé de prétention. Celle de Lanfort, être doux,
-aimable, élégant par excellence, le poussa à bout.
-
-«--Dans tous les cas, messieurs, dit-il enfin d'une voix contrainte et
-criarde, je me trouve le second sur la liste: c'est Roller et moi qui
-avons fait le projet dans la promenade sous les tilleuls.
-
-«--Il a raison, dit M. de Goëllo, tirons au sort à qui défera le pays de
-cette pute publique,--et il se rengorgea, fier de la beauté de sa phrase.
-
-«--À la bonne heure, dit M. de Lanfort; mais, messieurs, qu'on ne se
-batte qu'une fois. Si M. Leuwen doit avoir affaire à quatre ou cinq
-d'entre nous, l'_Aurore_ s'emparera de cette histoire, je vous en
-avertis, et vous vous verrez dans les journaux de Paris.
-
-«--Et s'il tue un de nos amis? répondit Sanréal; faudra-t-il donc laisser
-le mort sans vengeance?»
-
-La discussion se prolongea jusqu'au dîner, que Sanréal avait fait
-préparer abondant et excellent. On se donna parole d'honneur en se
-quittant, à six heures, de ne parler de cette affaire à qui que ce soit,
-et, avant huit heures, M. Dupoirier savait tout.
-
-Or, il y avait ordre précis de Prague d'éviter toute querelle entre la
-noblesse et les régiments du camp de Lunéville ou des villes voisines.
-
-Le soir, M. Dupoirier s'approcha de Sanréal avec la grâce d'un bouledogue
-en colère; ses petits yeux avaient le brillant d'un chat en colère.
-
-«--Demain vous me donnez à déjeuner à dix heures. Invitez MM. Roller, de
-Lanfort, Goëllo et tous ceux qui sont du projet. Il faut qu'ils
-m'entendent.»
-
-Sanréal eût bien voulu se fâcher, mais il craignait un mot piquant de
-Dupoirier qui serait répété par tout Nancy, et accepta d'un signe de tête
-presque aussi gracieux que la figure du docteur.
-
-Le lendemain, tous les convives du déjeuner firent la mine, quand ils
-apprirent à qui ils avaient affaire. Il arriva d'un air affairé.
-
-«--Messieurs, dit-il aussitôt et sans saluer personne, la religion et la
-noblesse ont bien des ennemis, les journaux entre autres, qui racontent
-tout à la France et enveniment tout ce que nous faisons. S'il ne
-s'agissait ici que de bravoure chevaleresque, je me contenterais
-d'admirer et je me garderais d'ouvrir la bouche, moi, pauvre plébéien,
-fils d'un petit marchand, et qui ai l'honneur de m'adresser aux
-représentants de ce qu'il y a de plus illustre parmi la noblesse
-lorraine. Mais, messieurs, il me semble que vous êtes un peu en colère;
-la colère seule, sans doute, vous a empêchés de faire une réflexion qui
-est de mon domaine à moi. Vous ne voulez pas qu'un petit officier vous
-enlève Mme de Chasteller? Eh bien, quelle force au monde peut empêcher
-Mme de Chasteller de quitter Nancy et de s'établir à Paris? Là,
-environnée de ses amies qui lui donneront de la force, elle adressera
-les lettres les plus touchantes du monde à M. de Pointcarré. «Je ne puis
-être heureuse «qu'avec M. Leuwen,» dira-t-elle, et elle le dira bien,
-parce que, d'après ce que vous avez observé, elle le pense. M. de
-Pointcarré refusera-t-il? C'est douteux, car sa fille parle sérieusement,
-et il ne voudra pas rompre avec une personne qui a 400.000 francs dans
-les fonds publics. Êtes-vous sûrs de tuer M. Leuwen raide? En ce cas je
-n'ai rien à dire; Mme de Chasteller ne l'épouse pas. Mais, croyez-moi,
-elle n'épousera pour cela aucun de vous. C'est, selon moi, une femme d'un
-caractère sérieux, tendre, obstiné. Une heure après la mort de M. Leuwen,
-elle fera mettre ses chevaux, s'en ira en prendre d'autres à la poste
-prochaine, et Dieu sait où elle s'arrêtera. À Bruxelles, à Vienne
-peut-être, si son père a des objections invincibles contre Paris. Quoi
-qu'il en soit, tenez-vous-en à ceci: Si Leuwen est mort, vous la perdrez
-pour toujours; s'il est blessé, tout le département saura la cause du
-duel. Avec sa timidité, elle se croira déshonorée et, le jour où Leuwen
-sera hors de danger, elle s'enfuira à Paris où, un mois après, il la
-rejoindra.
-
-«En tuant Leuwen, vous satisferez un bel accès de colère et, à vous
-sept, vous le tuerez sans doute. Mais les beaux yeux et la dot de Mme
-de Chasteller s'éloigneront de vous à jamais.»
-
-Ici l'on murmura, mais l'audace de Dupoirier en fut doublée.
-
-«--Deux ou trois d'entre vous, reprit-il avec énergie et en élevant la
-voix, se battront successivement contre Leuwen; vous passerez pour des
-assassins, et le régiment tout entier prendra parti contre vous.
-
-«--C'est justement ce que nous demandons, s'écria Ludwig Roller, avec
-toute la fureur d'une colère longtemps contenue.
-
-«--C'est cela, dirent ses frères...
-
-«--Et c'est justement ce que je vous défends, messieurs, au nom de M. le
-commissaire du roi en Alsace, Franche-Comté et Lorraine.»
-
-Tout le monde se leva à la fois; on s'insurgea contre l'audace de ce
-petit bourgeois qui prenait ce ton avec la fleur de la noblesse du pays.
-C'était précisément dans ces occasions que jouissait la vanité de
-Dupoirier; son génie fougueux aimait ces sortes de batailles.
-
-Il n'était pas sans sentir vivement les marques de mépris et avait
-besoin, dans l'occasion, d'écraser l'orgueil de ces gentilshommes. Après
-tant de torrents de phrases insensées, dictées par la vanité puérile
-qu'on appelle orgueil de la naissance, la présente bataille tourna tout
-à fait à l'avantage du tacticien Dupoirier.
-
-«--Voulez-vous désobéir, non à moi, qui suis un ver de terre, mais à
-notre roi légitime Charles X?» leur dit-il quand il vit que chacun à son
-tour s'était donné le plaisir de parler de ses aïeux, de sa bravoure, et
-de la place qu'il avait occupée dans l'armée avant les fatales journées
-de 1830.
-
-«--... Le roi ne veut pas se brouiller avec ses régiments. Rien de plus
-impolitique qu'une querelle entre son corps de noblesse et ses régiments.»
-
-Dupoirier répéta cette vérité si souvent et avec tant de termes
-différents, qu'elle finit par pénétrer dans ces têtes peu habituées à
-comprendre le nouveau. Les amours propres capitulèrent au moyen d'un
-bavardage dont il calcula la durée à trois quarts d'heure ou une heure.
-Pour tâcher de perdre moins de temps, Dupoirier, dont l'âpre vanité
-commençait à être calmée par l'ennui, prit sur soi d'adresser un mot
-agréable à tout le monde.
-
-«--Voulez-vous réellement, messieurs, éloigner M. Leuwen de Nancy, et ne
-pas perdre Mme de Chasteller?
-
-«--Sans doute, répondit-on avec humeur.
-
-«--Eh bien, je sais un moyen assuré... vous le devinerez probablement en
-y songeant...»
-
-Et son œil malin jouissait de leur air attentif.
-
-«--Demain, à pareille heure, je vous dirai quel est ce moyen. Il n'y a
-rien de plus simple, mais il a un défaut: il exige un secret profond
-pendant un mois. Je demande à ne m'ouvrir qu'à deux commissaires,
-désignés par vous, messieurs.»
-
-En disant ces mots, il sortit brusquement, et, à peine parti, Ludwig
-Roller le chargea d'injures atroces. Tous suivirent cet exemple, à
-l'exception de Lanfort, qui dit:
-
-«--Il a un fichu physique, il est laid, malpropre, son chapeau a bien
-dix-huit mois de date, il est familier jusqu'à la grossièreté. La
-plupart de ses défauts tiennent à sa naissance; son père était marchand
-comme il nous l'a dit, mais les plus grands rois se sont servis
-d'ignobles conseillers. Dupoirier est plus fin que moi, car du diable
-si je devine son moyen infaillible. Et toi, Ludwig, qui parle tant, le
-devineras-tu?»
-
-Tout le monde rit, excepté Ludwig, et Sanréal, enchanté de la tournure
-que prenaient les affaires, les engagea à déjeuner pour le lendemain.
-
-Mais avant de se séparer, quelque piqué que l'on fût contre Dupoirier,
-on désigna les deux commissaires qui devaient s'aboucher avec lui, et
-naturellement, le choix tomba sur les deux personnes qui auraient le
-plus crié de n'être pas nommées, MM. de Sanréal et Ludwig Roller.
-
-En quittant ces fougueux gentilshommes, Dupoirier alla d'un pas pressé
-chercher, au fond d'une rue étroite, un petit prêtre que le préfet
-croyait son espion dans la bonne compagnie, et qui, comme tel, accrochait
-un assez bon lot de _fonds secrets._
-
-«--Vous allez dire à M. Féron, mon cher Olive, que nous avons reçu une
-dépêche de Prague, sur laquelle nous avons délibéré cinq heures, en
-séance, chez M. de Sanréal; mais cette dépêche est d'une telle
-importance que demain, à dix heures et demie, nous nous réunissons de
-nouveau au même lieu.»
-
-L'abbé Olive avait la permission de Mgr l'évêque de porter un habit bleu
-extrêmement râpé et des bas gris de fer. Ce fut dans ce costume qu'il
-alla trahir M. Dupoirier et annoncer à M. l'abbé Rey, grand vicaire, la
-commission qu'il venait de recevoir du docteur. Ensuite il se glissa chez
-le préfet qui, sur cette grande nouvelle, ne dormit pas de la nuit.
-
-Le lendemain, celui-ci fit dire de grand matin à l'abbé Olive qu'il
-paierait cinquante écus une copie fidèle de la dépêche de Prague, et,
-en même temps, écrivit directement au ministre de l'Intérieur.
-
-
-* * *
-
-
-«--Quoi! se dit Dupoirier, en apprenant le choix des deux commissaires
-qu'on lui avait donnés, ces animaux-là ne sauront pas même nommer deux
-commissaires! Du diable si je leur raconte mon projet.»
-
-À la réunion du lendemain, Dupoirier, plus grave et plus rogue que
-jamais, prit par le bras MM. Ludwig Roller et de Sanréal, et les
-conduisit dans le cabinet du dernier qu'il ferma à clef. Il fut avant
-tout fidèle aux formes; il savait que c'était la seule chose que
-Sanréal comprendrait dans cette affaire.
-
-Une fois placés dans trois fauteuils, Dupoirier dit après un petit
-silence:
-
-«--Messieurs, nous sommes ici réunis pour le service de S. M. Charles X,
-notre roi légitime. Vous me jurez un secret absolu, meme sur le peu qu'il
-m'est permis de vous révéler aujourd'hui?
-
-«--Parole d'honneur! dit Sanréal ahuri de respect et de curiosité.
-
-«--Hé! f...! dit Roller impatienté.
-
-«--Messieurs, vos domestiques sont payés par les républicains; cette
-secte se glisse partout, et, sans un secret absolu, même envers nos
-meilleurs amis, le bon parti ne pourrait parvenir à rien, et vous,
-messieurs, ainsi que moi, pauvre plébéien, nous nous verrions vilipendés
-dans l'_Aurore._»
-
-En faveur du lecteur, j'abrège infiniment le discours que Dupoirier se
-vit dans la nécessité de débiter. Comme il ne voulait leur rien dire,
-il l'allongea encore plus qu'il n'était nécessaire.
-
-«--Le secret que j'espérais pouvoir vous confier, dit-il enfin, n'est
-plus à moi. Pour le moment, je ne suis chargé que de demander à votre
-bravoure, ajouta-t-il en s'adressant surtout à Sanréal, une trêve qui
-lui coûtera beaucoup.
-
-«--Certes, dit Sanréal, mais quand on est membre d'un grand parti, il
-faut savoir faire des sacrifices à la volonté générale, eût-elle tort.
-Autrement, _on n'est rien_, on ne parvient à rien.
-
-«--Il faut, messieurs, que personne d'entre vous ne provoque M. Leuwen
-avant quinze grands jours.
-
-«--Il faut! il faut! répéta Roller avec amertume.
-
-«--Vers cette époque M. Leuwen quittera Nancy ou du moins il n'ira plus
-chez Mme de Chasteller. C'est, ce me semble, ce que vous désiriez, et, ce
-que je vous ai montré que vous n'obtiendriez pas par le duel.»
-
-Il fallut répéter cela en termes différents pendant une heure. Les deux
-commissaires prétendaient que leur droit, comme leur devoir, étaient de
-savoir ce secret.
-
-«--Quel rôle jouerons-nous, disait Sanréal, si ces messieurs qui nous
-attendent dans mon salon, apprennent que nous sommes restés ici une heure
-entière pour ne rien savoir?
-
-«--Eh bien, laissez croire que vous savez, dit froidement Dupoirier; je
-vous seconderai.»
-
-Il fallut encore une bonne heure pour faire accepter ce _mezzo termine_ à
-la vanité de ces messieurs.
-
-Le docteur Dupoirier se tira bien de cette épreuve de patience, au milieu
-de laquelle son orgueil jouissait.
-
-Il aimait surtout à parler et à convaincre des personnes ennemies.
-
-C'était un homme d'un extérieur repoussant, mais d'un esprit ferme, vif,
-entreprenant. Depuis qu'il se mêlait d'intrigues politiques, l'art de
-guérir, où il avait obtenu l'une des premières places, l'ennuyait.
-Le service de Charles X,--ou ce qu'il appelait _la politique_,--donnait
-un aliment à son envie de faire, de travailler, d'être compté.
-
-Ses flatteurs lui disaient:
-
-«--Si des bataillons prussiens ou russes ramènent Charles X, vous serez
-député, ministre, etc.; vous serez le Villèle de cette nouvelle position.
-
-«--Alors comme alors!» répondait Dupoirier.
-
-En attendant, il avait tous les plaisirs de l'ambition conquérante.
-
-Voici comment:
-
-MM. de Puy-Laurens et de Pointcarré avaient reçu des pouvoirs, de «qui
-de droit», pour diriger les efforts des royalistes dans la province dont
-Nancy était le chef-lieu; Dupoirier ne devait être que l'humble
-secrétaire de cette commission ou plutôt de ce pouvoir occulte, lequel
-n'avait qu'une chose de raisonnable: il ne se divisait pas. Il était
-confié à M. de Puy-Laurens, en son absence à M. de Pointcarré, et, en
-l'absence de ce dernier, à M. Dupoirier, et cependant depuis un mois
-Dupoirier faisait tout. Il rendait des comptes fort légers aux deux
-titulaires de l'emploi, et ceux-ci ne se lâchaient pas trop. C'est qu'il
-avait l'art de leur faire entrevoir la guillotine, ou tout au moins
-le château de Ham, au bout de leurs menées, et ces messieurs qui
-n'avaient ni zèle, ni fanatisme, ni dévouement, étaient bien aises de
-laisser se compromettre ce bourgeois hardi et grossier, sauf à se
-brouiller avec lui et à tâcher de le jeter au bas de l'échelle, s'il
-y avait succès quelconque ou troisième restauration.
-
-Dupoirier n'avait nulle haine contre Leuwen, mais dans son ardeur d'agir,
-puisqu'il s'était chargé de le faire déguerpir, il voulait fermement en
-venir à bout.
-
-Lorsqu'il se débarrassa de la curiosité inquiète des deux commissaires,
-il n'avait encore aucun plan bien arrêté. Celui qu'il suivit ne se
-présenta en lui que par parties successives et à mesure qu'il se persuada
-que laisser avoir lieu un duel qu'il avait défendu au nom du roi serait
-une défaite marquée, un _fiasco_ pour sa réputation et son influence en
-Lorraine, dans la moitié jeune du parti.
-
-Il commença par confier sous le sceau du secret à Mmes de Serpierre, de
-Marcilly et de Puy-Laurens que Mme de Chasteller était plus malade qu'on
-ne le pensait, ou que sa maladie serait longue tout au moins. Il engagea
-Mme de Chasteller à souffrir un vésicatoire à la jambe, et l'empêcha
-ainsi de marcher pendant un mois.
-
-Peu de jours après, il arriva chez elle d'un air sérieux qui devint
-sombre en lui tâtant le pouls, et il l'engagea à toutes les cérémonies
-religieuses qui en province sont comprises dans ce seul mot: se faire
-administrer. Tout Nancy retentit de ce grand événement et l'on peut
-juger de l'impression qu'il fit sur Leuwen: Mme de Chasteller était
-donc en danger de mort?
-
-«--Mourir n'est-ce donc que cela? se disait Mme de Chasteller, qui était
-loin de se douter qu'elle n'avait qu'une fièvre fort ordinaire. La mort
-ne serait rien absolument si j'avais M. Leuwen, là, auprès de moi! Il
-me donnerait du courage, si je venais à en manquer. Au fait, la vie sans
-lui aurait eu peu de charme pour moi; on me fait bouder au fond de cette
-province ou avant lui j'étais si triste... Mais il n'est pas noble,
-mais il est soldat du juste-milieu, et, ce qui est encore pis, de la
-République!...»
-
-Lucien, dans son désespoir, était allé mettre trois lettres à la poste
-de Darney, heureusement fort prudentes, lesquelles avaient été
-interceptées par Mlle Bérard, maintenant parfaitement d'accord avec le
-docteur Dupoirier. Leuwen ne quittait plus celui-ci.
-
-Ce fut une fausse démarche; il était loin d'être assez savant en
-hypocrisie pour pouvoir se permettre la société intime d'un intrigant
-sans moralité.
-
-Sans s'en douter, il l'offensa mortellement.
-
-Le docteur, piqué de la naïveté du mépris de Lucien pour les fripons et
-les hypocrisies, parvint à le haïr.
-
-Étonné de la chaleur de son bon sens, lorsqu'il était question entre
-eux du peu d'apparence de retour des Bourbons:
-
-«--Mais à ce compte, moi, lui dit un jour Dupoirier, poussé à bout, je
-ne suis donc qu'un imbécile!»
-
-Il continua tout bas:
-
-«--Moi, homme de mauvaise manière à tes yeux, je vais t'infliger la
-douleur la plus cruelle, à toi, beau, jeune, riche, doué par la nature de
-manières nobles, et en tout si différent de moi, Dupoirier! J'ai usé les
-trente premières années de ma vie à mourir de froid dans un cinquième
-étage, en tête-à-tête avec un squelette; toi, tu t'es donné la peine de
-naître, et tu prétends en secret que, quand ton _gouvernement raisonnable_
-sera établi, on ne punira que par le mépris les hommes forts, tels que
-moi. Cela serait bête à ton parti; en attendant c'est bête à toi de ne
-pas deviner que je vais te faire du mal, et beaucoup. Souffre! jeune
-bambin!»
-
-Et le docteur se mit à parler à Lucien de la maladie de Mme de Chasteller
-dans les termes les plus inquiétants.
-
-S'il voyait le sourire effleurer ses lèvres, il lui disait:
-
-«--Tenez! c'est dans cette église qu'est le caveau de la famille de
-Pointcarré. Je crains bien, ajoutait-il, que bientôt il ne soit rouvert.»
-
-Il attendait depuis plusieurs jours que Lucien, fou comme le sont tous
-les amants, entreprît de voir en secret Mme de Chasteller.
-
-Depuis la conférence avec les jeunes gens du parti, chez M. de Sanréal,
-Dupoirier, qui méprisait assez la méchanceté plate et sans but de Mlle
-Bérard, s'était rapprochée d'elle.
-
-Il cherchait à lui faire jouer un rôle dans la famille; c'était à elle de
-préférence et non pas à M. de Pointcarré, ni à M. de Blancet, ni aux
-autres parents qu'il s'ouvrait sur le prétendu danger de Mme de
-Chasteller.
-
-Il y avait une grande difficulté dans le projet qui peu à peu se
-débrouillait dans la tête du docteur: c'était Mlle Beaulieu, la femme de
-chambre, qui adorait sa maîtresse.
-
-Il la gagna en lui témoignant toute confiance, et fit consentir Mlle
-Bérard à ce que, souvent, en sa présence, il s'entretînt de préférence
-avec Mlle Beaulieu, sur les soins nécessaires à la malade, jusqu'à sa
-prochaine visite.
-
-Cette bonne femme de chambre, comme la très peu bonne Mlle Bérard,
-croyaient également Mme de Chasteller fort dangereusement malade.
-
-Le docteur confia à Mlle Beaulieu qu'il suffirait d'un chagrin de cœur
-pour augmenter la maladie de sa maîtresse. Il insinua qu'il trouverait
-naturel que M. Leuwen cherchât à voir une fois Mme de Chasteller.
-
-«--Hélas! monsieur le docteur, il y a quinze jours que M. Leuwen me
-tourmente pour le laisser venir ici pendant cinq minutes. Mais que dirait
-le monde? J'ai refusé absolument.»
-
-Dupoirier répondit par une quantité de phrases arrangées de façon à ce
-que l'intelligence de la femme de chambre fût hors d'état de jamais les
-répéter; mais dans le fait, ces phrases engageaient indirectement cette
-bonne fille à permettre l'entrevue demandée.
-
-Enfin, il arriva qu'un soir, M. de Pointcarré, d'après l'ordre du
-docteur, alla faire sa partie de whist chez Mme de Marcilly, partie
-interrompue par deux atroces accès de larmes. Justement le vicomte de
-Blancet n'avait pu résister à une partie de chasse pour le passage des
-bécasses, et Lucien vit à la fenêtre de Mlle Beaulieu le signal dont
-l'espérance donnait encore à la vie quelque intérêt pour lui. Il vola
-chez lui, revint habillé en bourgeois et enfin, annoncé, avec des
-précautions infinies, par la bonne femme de chambre qui ne quitta pas le
-voisinage du lit, il put passer dix minutes avec Mme de Chasteller.
-
-
-* * *
-
-
-Le lendemain, le docteur trouva Mme de Chasteller sans fièvre et
-tellement bien, qu'il eut peur d'avoir perdu tous les soins qu'il se
-donnait depuis trois semaines.
-
-Il affecta l'air très inquiet devant Mlle Beaulieu. Il partit comme un
-homme pressé et revint une heure après, à une heure insolite.
-
-«--Beaulieu, lui dit-il, votre maîtresse tombe dans le marasme.
-
-«--Oh! mon Dieu, monsieur!»
-
-Ici le docteur expliqua longuement ce que c'est que le marasme.
-
-«--Votre maîtresse a besoin de lait de femme; si quelque chose peut
-lui sauver la vie, c'est l'usage du lait d'une jeune et fraîche paysanne.
-Je viens de faire courir dans tout Nancy; je ne trouve que des femmes
-d'ouvriers dont le lait ferait plus de mal que de bien à Mme de
-Chasteller. Il faut une jeune personne...»
-
-Le docteur remarqua que Beaulieu regardait attentivement la pendule.
-
-«--Mon village, Chefmont, n'est qu'à cinq lieues d'ici. J'arriverai la
-nuit, mais qu'importe...
-
-«--Bien, très bien, brave et excellente Beaulieu. Mais si vous trouvez
-une jeune nourrice, ne lui faites pas faire les cinq lieues tout d'une
-traite. N'arrivez qu'après demain matin; le lait échauffé serait un
-poison pour votre pauvre maîtresse.
-
-«--Croyez-vous, monsieur le docteur, que voir encore une fois M. Leuwen
-puisse faire du mal à madame? Elle vient en quelque sorte de m'ordonner
-de le faire entrer ce soir s'il se présente. Elle lui est si attachée...»
-
-Le docteur croyait à peine au bonheur qui lui arrivait.
-
-«--Bien de plus _naturel_, Beaulieu.»
-
-Il insistait sur le mot naturel.
-
-«--Qui est-ce qui vous remplace?
-
-«--Anne-Marie, cette brave fille si dévote.
-
-«--Eh bien, donnez vos instructions à Anne-Marie. Où M. Leuwen se
-place-t-il en attendant le moment où vous pouvez l'annoncer?
-
-«--Dans la soupente où couchait Joseph autrefois. Dans l'antichambre
-de madame.
-
-«--Dans l'état où est votre pauvre maîtresse, elle n'a pas besoin de
-trop d'émotion à la fois. Si vous m'en croyez, vous ferez défendre la
-porte pour tout le monde, même pour M. de Blancet.»
-
-Ce détail et beaucoup d'autres furent convenus entre le docteur et Mlle
-Beaulieu. Cette bonne fille quitta Nancy à cinq heures, laissant ses
-fonctions à Anne-Marie.
-
-Or, depuis longtemps, Anne-Marie, que Mme de Chasteller ne gardait que
-par bonté et qu'elle avait été sur le point de renvoyer une ou deux
-fois, était entièrement dévouée à Mlle Bérard, et son espion auprès
-de Mlle Beaulieu.
-
-Voici ce qui arriva:
-
-À huit heures et demie, dans un moment où Mlle Bérard parlait à la
-vieille portière, Anne-Marie fit passer dans la cour Leuwen qui, deux
-minutes après, fut placé dans un retranchement en bois peint qui occupait
-la moitié de l'antichambre de Mme de Chasteller. De là, Lucien voyait
-fort bien ce qui se passait dans la pièce voisine et entendait presque
-tout ce qui se disait dans l'appartement entier.
-
-Tout à coup il entendit les vagissements d'un enfant à peine né; il vit
-arriver dans l'antichambre le docteur essoufflé portant l'enfant dans un
-linge qui lui parut taché de sang.
-
-«--Votre pauvre maîtresse, dit-il en toute hâte à Anne-Marie, est enfin
-sauvée. L'accouchement a eu lieu sans accident. M. le marquis est-il
-hors de la maison?
-
-«--Oui, monsieur.
-
-«--Cette maudite Beaulieu n'y est pas?
-
-«--Elle est en route pour son village.
-
-«--Sous un prétexte, je l'ai envoyé chercher une nourrice, puisque celle
-que j'ai retenue au faubourg ne veut pas d'un enfant clandestin.
-
-«--Et M. de Blancet?
-
-«--Ce qu'il y a de plus singulier, c'est que votre maîtresse ne veut
-plus le voir.
-
-«--Je le crois pardieu bien! dit Anne-Marie. Après un tel cadeau!
-
-«--Après tout, peut-être l'enfant n'est pas de lui.
-
-«--Ma foi! ces grandes dames, ça ne va pas souvent à l'église, mais en
-revanche ça a plus d'un amoureux.
-
-«--Je crois entendre gémir Mme de Chasteller. Je rentre, dit le docteur;
-je vais vous envoyer Mlle Bérard.»
-
-Mlle Bérard arriva. Elle exécrait Lucien, et dans une conversation d'un
-quart d'heure, eut l'art, en disant les mêmes choses que le docteur,
-d'être bien plus méchante. Elle était d'avis que ce gros poupon, comme
-elle l'appelait, appartenait à M. de Blancet ou au lieutenant-colonel de
-chasseurs.
-
-«--Ou à M. de Goëllo, dit naturellement Anne-Marie.
-
-«--Non pas de M. de Goëllo; madame ne peut plus le souffrir. C'était de
-lui la fausse couche qui faillit, dans le temps, la brouiller avec ce
-pauvre M. de Chasteller...»
-
-On peut juger de l'état où se trouvait Lucien.
-
-Il fut sur le point de sortir de sa cachette et de s'enfuir, même en
-présence de Mlle Bérard.
-
-«--Non, se dit-il, elle s'est moquée de moi, comme d'un vrai blanc-bec
-que je suis. Mais il serait indigne de la compromettre.»
-
-À ce moment, le docteur, craignant de la part de Mlle Bérard quelque
-raffinement de méchanceté peu vraisemblable, vint à la porte de
-l'antichambre.
-
-«--Mademoiselle Bérard! Mademoiselle Bérard! dit-il d'un air alarmé, il
-y a une hémorragie. Vite, vite, le seau de glace que j'ai apporté sous
-mon manteau.»
-
-Dès que Anne-Marie fut seule, Lucien sortit en lui remettant sa bourse;
-en le faisant il vit, bien malgré lui, l'enfant qu'elle portait avec
-ostentation et qui, au lieu de quelques minutes de vie, avait bien un
-mois ou deux.
-
-C'est ce que Lucien ne remarqua pas.
-
-Il dit avec beaucoup de tranquillité apparente à Anne-Marie:
-
-«--Je me sens un peu indisposé. Je ne verrai Mme de Chasteller que
-demain. Voulez-vous venir parler à la portière pendant que je sortirai.»
-
-Anne-Marie le regardait avec des yeux extrêmement ouverts: «Est-ce
-qu'il est d'accord, lui aussi,» pensait-elle? Heureusement pour le
-succès des projets du docteur, comme le geste de Lucien la pressait fort,
-elle n'eut pas le temps de commettre une indiscrétion; elle alla déposer
-l'enfant sur un lit, dans la chambre voisine, et descendit chez la
-portière.
-
-«--Cette bourse si pesante, se disait-elle, est-elle remplie d'argent
-ou de jaunets?»
-
-Elle conduisit la portière au fond de sa loge, et Lucien put sortir
-inaperçu.
-
-Il courut chez lui et s'enferma à clef. Ce ne fut qu'à ce moment qu'il
-se permit de considérer son malheur. Il était trop amoureux dans le
-premier moment pour être furieux contre Mme de Chasteller.
-
-«--M'a-t-elle jamais dit qu'elle n'eût aimé personne avant moi?
-D'ailleurs, vivant avec moi comme avec un frère, par ma sottise et ma
-très grande sottise, me devait-elle une telle confidence?
-
-«Ma chère Mathilde, je ne puis donc plus t'aimer?» s'écria-t-il tout à
-coup en fondant en larmes.
-
-«Il serait digne d'un homme, pensa-t-il au bout d'une heure, d'aller
-chez Mme d'Hocquincourt que j'abandonne sottement depuis un mois, et
-de chercher à prendre une revanche.»
-
-Il s'habilla en se faisant une violence mortelle, et comme il allait
-sortir, il tomba évanoui dans le salon.
-
-Il revint à lui quelques heures après; un domestique le heurta du pied
-en allant voir à trois heures du matin s'il était rentré.
-
-«--Ah! le voilà encore ivre-mort! Quelle saleté pour un maître!» dit
-cet homme.
-
-Lucien entendit fort bien ces paroles; il se crut d'abord dans cet état,
-mais tout à coup l'affreuse vérité lui apparut et il fut bien plus
-malheureux que dans la soirée.
-
-Le reste de la nuit se passa dans une sorte de délire. Il eut un instant
-l'ignoble idée d'aller faire des reproches à Mme de Chasteller; mais il
-eut horreur de cette tentative.
-
-Il écrivit au lieutenant-colonel Filloteau, qui, par bonheur, commandait
-le régiment, qu'il était malade, et sortit de Nancy fort matin, espérant
-ne pas être vu.
-
-Ce fut dans cette promenade solitaire qu'il sentit en plein toute
-l'étendue de son malheur.
-
-À neuf heures du matin, comme il se trouvait à six lieues de Nancy,
-l'idée d'y rentrer lui parut horrible.
-
-«--Il faut que j'aille à Paris à franc-étrier, voir ma mère.»
-
-Ses devoirs comme militaire avaient disparu à ses yeux; il se sentait
-comme un homme à l'agonie qui approche des derniers moments.
-
-Toutes choses du monde avaient perdu leur importance à ses yeux; deux
-objets seuls surnageaient: sa mère et Mme de Chasteller.
-
-Pour cette âme épuisée par la douleur, l'idée folle de ce voyage fut
-comme une consolation, la seule qu'il entrevît.
-
-Il renvoya son cheval à Nancy et écrivit au colonel Filloteau pour le
-prier de ne pas parler de son absence.
-
-«--Je suis mandé par le ministre de la Guerre»; ce mensonge se trouva
-sous sa plume parce qu'il eut la crainte d'être poursuivi.
-
-Il demanda un cheval à une poste; comme, sur son air égaré, on lui
-faisait quelques objections, il se dit envoyé par le colonel Filloteau,
-du 23e de lanciers, à une compagnie du régiment qui était détachée à
-Reims, pour faire la guerre aux ouvriers. Les difficultés qu'il eut pour
-obtenir son premier cheval ne se renouvelèrent plus, et trente-deux
-heures après il était à Paris.
-
-Près d'entrer chez sa mère, il pensa qu'il lui ferait peur; il alla
-descendre à un hôtel garni voisin, et ne revint chez lui que quelques
-heures plus tard.
-
-
-
-
-[Illustration 08]
-
-
-
-
-
-
-
-End of the Project Gutenberg EBook of Lucien Leeuwen ou l'Amarante et le Noir, by
-Stendhal
-
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- The Project Gutenberg eBook of Lucien Leuwen, by Stendhal.
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-<body>
-
-
-<pre>
-
-Project Gutenberg's Lucien Leeuwen ou l'Amarante et le Noir, by Stendhal
-
-This eBook is for the use of anyone anywhere in the United States and
-most other parts of the world at no cost and with almost no restrictions
-whatsoever. You may copy it, give it away or re-use it under the terms
-of the Project Gutenberg License included with this eBook or online at
-www.gutenberg.org. If you are not located in the United States, you'll
-have to check the laws of the country where you are located before using
-this ebook.
-
-
-
-Title: Lucien Leeuwen ou l'Amarante et le Noir
- Tome Premier
-
-Author: Stendhal
-
-Contributor: Jean de Mitty
-
-Illustrator: Maximilien Vox
-
-Release Date: August 1, 2019 [EBook #60030]
-
-Language: French
-
-Character set encoding: UTF-8
-
-*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LUCIEN LEEUWEN OU L'AMARANTE ***
-
-
-
-
-Produced by Laura Natal Rodrigues in memoriam of of Marc
-D'Hooghe (Images generously made available by Internet
-Archive.)
-
-
-
-
-
-
-</pre>
-
-
-<h3>"<i>Mes Livres</i>"</h3>
-
-<h2>STENDHAL</h2>
-
-<h1>LUCIEN LEUWEN</h1>
-
-<h2>OU</h2>
-
-<h2>L'AMARANTE ET LE NOIR</h2>
-
-<h2>Oeuvre posthume reconstituée par</h2>
-
-<h2>Jean de Mitty</h2>
-
-<h3>Ornée de bois dessinés et gravés par</h3>
-
-<h2>Maximilien Vox</h2>
-
-<h2>TOME PREMIER</h2>
-
-<h3>À PARIS</h3>
-
-<h3>"<i>LE LIVRE</i>"</h3>
-
-<h3>9, RUE COETLOGON</h3>
-
-<h3>1923</h3>
-
-<hr class="chap" />
-
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-
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-
-<div class="figcenter" style="width: 500px;">
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-</div>
-
-
-
-
-<p><i>Rien a faire! inscrivit Mérimée en tête du premier feuillet, lorsque
-Colomb lui porta les volumes manuscrits de</i> Lucien Leuwen. <i>Et Colomb
-les envoya chez Crozet à Grenoble, où celui-ci les déposa à la
-bibliothèque de la ville. Ils y étaient depuis cinquante ans
-(1812-1892), lorsque les récentes exhumations de M. Casimir
-Striyenski&mdash;qu'il faut louer hautement pour ses nobles et littéraires
-efforts&mdash;comme aussi&mdash;pourquoi ne pas l'avouer?&mdash;l'idée
-d'apporter à M. Maurice Barrés quelques éléments nouveaux d'une
-sensibilité qu'il a si merveilleusement définie&mdash;et qu'il est le
-seul, du reste, à avoir définie&mdash;nous amenèrent à tenter cette
-entreprise dont Mérimée et Colomb avaient reconnu l'impossibilité. C'était
-assurément téméraire. Mais il est certain que si, dès les premières pages,
-nous avions pu prévoir les difficultés sans nombre survenues au cours du
-travail de restitution, nous eussions peut-être, malgré notre piété
-stendhalienne, volontiers laissé à d'autres, plus dévoués, le soin de
-déchiffrer les cinq gros volumes manuscrits dont se compose Lucien
-Leuwen. Non seulement à cette époque de sa vie&mdash;1834&mdash;l'écriture
-de Beyle devient matériellement illisible, mais encore, à la difficulté de
-lire le texte, s'ajoutent les ratures, les surcharges&mdash;survenant à
-chaque ligne&mdash;les renvois, les annotations jetées en travers des
-pages; les phrases disposées les unes sur les autres; les réflexions
-étrangères à l'objet du livre: notes sur l'état de sa santé, sur le prix
-des médicaments, sur les résultats de telles liaisons contractées la
-veille, etc.; les dates interverties à plaisir, les noms propres
-défigurés; le numérotage défectueux des feuillets, éparpillés à l'aventure
-des cahiers, et dû, sans doute, à l'ignorance du relieur chargé de les
-réunir, etc. Et à tout cela, à toutes ces entraves nécessitant déjà une
-patience et un effort incessants, venait s'ajouter une nouvelle
-difficulté, plus grande encore et d'un genre différent, il est vrai, mais
-aussi caractéristique du labeur auquel Stendhal voulait condamner son
-exécuteur testamentaire. La majeure partie du roman est consignée dans un
-vocabulaire secret, dans une sorte d'alphabet conventionnel, dont il
-serait peut-être curieux de donner le détail, si Beyle&mdash;alors
-diplomate&mdash;n'avait pris le soin d'en changer souvent la clef,
-c'est-à-dire la manière de disposer les lettres, les phrases, les dates,
-de désigner les localités et les personnages.</i></p>
-
-<p><i>Nous avons insisté à dessein sur cette obscurité matérielle du texte
-manuscrit: elle explique pourquoi l'œuvre que nous présentons aujourd'hui
-au public est restée si longtemps ignorée, et pourquoi les différents
-bibliographes de Stendhal&mdash;en exceptant M. Striyenski qui, lui, a
-fait besogne utile&mdash;se sont bornés à citer l'appréciation de
-Mérimée.</i></p>
-
-<p>«Lucien Leuwen» <i>fut commencé en 1831 à Civita-Vecchia, et terminé à
-Rome, en 1836. Il prend date entre:</i> Le Rouge et le Noir (<i>1831</i>) <i>et</i>
-La Chartreuse de Parme (<i>1839</i>). <i>Le premier des testaments de
-Beyle&mdash;publié plus loin&mdash;et une note inscrite en marge du
-dernier volume, indiquent qu'une troisième partie, dont l'action
-eût été placée en Espagne ou en Italie, devait terminer le roman. Si cette
-partie a existé et si elle n'a pas été perdue, comme ce fameux Journal de
-la Campagne de Russie, il faut espérer que le hasard nous la rendra un
-jour. L'auteur y avait ajouté, ou devait y ajouter, certaines observations
-dont il parle souvent, et qui portaient sur le Vatican, sur les dessous de
-la vie pontificale et les intrigues du monde diplomatique à Rome. Mais
-fort probablement ne s'agit-il là que d'un projet, comme Stendhal en avait
-tant formulé dans sa vie.</i></p>
-
-<p><i>Primitivement,</i> «Lucien Leuwen» <i>s'appelait</i>: L'Orange de
-Malte; <i>ensuite</i>: L'Amarante et le Noir, Les Bois de Prémol, Le
-Chasseur Vert, Leuwen et Cie, Van Peters et Cie <i>et finalement</i>
-Lucien Leuwen, <i>le titre définitif, indiqué dans les testaments de 1835,
-et en tête du premier chapitre du roman. Par un scrupule de conscience
-littéraire, facile à comprendre, nous avons religieusement respecté le
-texte original et reproduit jusqu'aux phrases et aux passages que
-l'auteur, en marge, qualifie de longueurs et que, certainement, il eût
-supprimées lors d'un travail de révision. Il ne nous appartenait pas de
-modifier, en quoi que ce soit, les moindres détails d'une pensée qui, dans
-ce livre, justement et à cause môme des quelques légers défauts de
-réalisation matérielle&mdash;compréhensibles en des pages consignées d'un
-seul jet&mdash;apparaît comme une des plus puissantes et des plus
-pénétrantes de ce siècle.</i></p>
-
-<p><i>Ceux-là&mdash;très rares&mdash;que sollicitent les manifestations
-intimes et familières du génie de Stendhal, nous comprendront, et nous
-excuseront d'avoir passé outre à la lettre du testament, en publiant
-l'œuvre entière, complète, compacte, telle qu'elle figure dans les cartons
-dont nous l'avons extraite.</i></p>
-
-
-<p><span style="margin-left: 80%;">Jean de Mitty.</span></p>
-
-
-
-
-<div class="figcenter" style="width: 200px;">
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-</div>
-
-
-<div class="figcenter" style="width: 500px;">
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-</div>
-
-
-
-
-<h4>TESTAMENTS</h4>
-
-
-<p>Si la mort, ou la paresse, me surprennent avant la fin de ce roman qui
-s'appelle l'Orange de Malte et doit avoir trois volumes: <i>Nancy, Paris
-et Madrid</i> (<i>Omar</i>)<a name="FNanchor_1_1" id="FNanchor_1_1"></a><a href="#Footnote_1_1" class="fnanchor">[1]</a>, je le lègue à M<sup>me</sup> Pauline Périer Lagrange, ma
-sœur. Si M<sup>me</sup> Périer n'en fait pas commencer l'impression dans
-les six mois qui suivront mon trépas, je lègue ce manuscrit à M. R. Colomb
-(rue Godot-de-Mauroy n° 35, Paris). Si, dans les 400 jours qui suivront mon
-décès, M. R. Colomb n'a pas fait commencer l'impression de ce roman, je
-le lègue à M. A. Levasseur, libraire, place Vendôme, 16, qui a imprimé
-Le Rouge et le Noir.</p>
-
-<p>J'ai suivi l'usage des peintres que je trouve amusant, et travaillé
-d'après les modèles.</p>
-
-<p>Il faudra ôter soigneusement toute allusion trop claire qui ferait de
-la satire. Le vinaigre est bon, mais mêlé à une crème, il fait un plat
-détestable.</p>
-
-<p>Je voudrais que ce livre fût écrit comme le Code civil. C'est dans ce
-sens qu'il faut arranger les phrases obscures ou incorrectes.</p>
-
-<p><span style="margin-left: 15%;">Civita Vecchia, le 25 décembre 1834.</span></p>
-
-<p><span style="margin-left: 80%;">Henri Beyle.</span></p>
-
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_1_1" id="Footnote_1_1"></a><a href="#FNanchor_1_1"><span class="label">[1]</span></a>Rome.</p></div>
-
-
-
-
-<hr class="r5" />
-
-
-
-
-<p><span style="margin-left: 60%;">Rome, le 17 février 1835</span></p>
-
-
-<p>Je lègue ce roman en cinq volumes reliés, intitulé Lucien Leuwen, à M<sup>me</sup>
-Pauline Périer Lagrange (chez M. R. Colomb, rue Godot-de-Mauroy, 35),
-avec prière de le faire imprimer par quelque homme raisonnable. Si M<sup>me</sup>
-P. P. Lagrange est devenue dévote, je la prie de remettre ces volumes
-reliés à M. Levasseur, libraire, place Vendôme, ou à la Bibliothèque de
-la Chambre des députés, si toutefois cette Bibliothèque veut recevoir
-une telle infamie.</p>
-
-<p>Si elle n'en veut pas, à la Bibliothèque de Grenoble.</p>
-
-
-<p><span style="margin-left: 80%;">Henri Beyle.</span></p>
-
-
-
-
-<hr class="r5" />
-
-
-
-
-<p><span style="margin-left: 60%;">Rome, le 8 mars 1835.</span></p>
-
-
-<p>Je donne et lègue les volumes reliés, et intitulés Leuwen à
-M<sup>me</sup> Pauline Beyle, veuve Périer Lagrange, et si je lui survis,
-à M. R. Colomb, rue Godot-de-Mauroy, à Paris.</p>
-
-<p><span style="margin-left: 80%;">H. Beyle.</span></p>
-
-
-
-
-<hr class="r5" />
-
-
-<p><span style="margin-left: 60%;">Rome, le 12 avril 1835.</span></p>
-
-
-<p>Je donne les volumes intitulés Leuwen, à M<sup>me</sup> Pauline Périer
-Lagrange, et après elle, à M. R. Colomb mon cousin.</p>
-
-
-<p><span style="margin-left: 80%;">H. Beyle.</span></p>
-
-
-
-
-<div class="figcenter" style="width: 200px;">
-<img src="images/leuwen05_01.jpg" width="200" alt="200" />
-</div>
-
-
-<div class="figcenter" style="width: 500px;">
-<img src="images/leuwen06_01.jpg" width="500" alt="360" />
-</div>
-
-
-<h4>AU LECTEUR</h4>
-
-
-<p><i>Lecteur bénévole!</i></p>
-
-<p><i>Écoutez le titre que je vous donne.</i></p>
-
-<p><i>En vérité, si vous n étiez pas bénévole et disposé à prendre en
-bonne part les paroles, ainsi que les actions des graves personnages que
-je vais vous présenter; si vous ne vouliez pas pardonner à l'auteur le
-manque d'emphase, le manque de but moral, etc., etc., je ne vous
-conseillerais pas d'aller plus loin.</i></p>
-
-<p><i>Ce conte fut écrit en songeant à un petit nombre de lecteurs, que je
-n'ai jamais vus, et que je ne verrai point, ce dont bien me fâche.</i></p>
-
-<p><i>J'eusse trouvé tant de plaisir à passer les soirées avec
-eux!</i></p>
-
-<p><i>Dans l'espoir d'être entendu par ces lecteurs, je ne me suis pas
-astreint, je l'avoue, à garder les avenues contre une critique de
-mauvaise foi, ni même contre une critique de mauvaise humeur.</i></p>
-
-<p><i>Pour être élégant, académique, disert, il fallait un talent qui
-manque, et ensuite ajouter à ceci 150 pages de périphrases: et encore, ces
-150 pages n'auraient plu qu'aux gens graves, prédestinés à haïr les
-écrivains tels que celui qui se présente à vous en toute humilité.</i></p>
-
-<p><i>Ces respectables personnages ont assez pesé sur mon sort, dans la
-vie réelle, pour qu'ils viennent encore gâter mon plaisir, quand j'écris
-pour la bibliothèque bleue.</i></p>
-
-<p><i>Songez, ami lecteur, à ne pas passer votre vie à haïr et à avoir
-peur.</i></p>
-
-
-<p><span style="margin-left: 80%;">H. Beyle.</span></p>
-
-
-
-
-<div class="figcenter" style="width: 500px;">
-<img src="images/leuwen07_01.jpg" width="500" alt="360" />
-</div>
-
-
-<h4>NANCY</h4>
-
-
-<p>Lucien Leuwen avait été chassé de l'École polytechnique pour s'être
-allé promener mal à propos, un jour qu'il était consigné, ainsi que tous
-ses camarades.</p>
-
-<p>C'était à l'époque d'une des célèbres journées de juin, avril ou
-février 1832 ou 34. Quelques jeunes gens, assez fous, mais doués d'un
-grand courage, prétendaient détrôner le roi, et l'École polytechnique,
-pépinière de mauvaises têtes, avait été sévèrement consignée dans ses
-quartiers.</p>
-
-<p>Le lendemain de sa promenade, Lucien fut renvoyé comme républicain.</p>
-
-<p>Tout affligé d'abord, depuis deux ans il se consolait du malheur de ne
-plus avoir à travailler douze heures par jour. Il passait très bien son
-temps chez son père, homme de plaisir et riche banquier, lequel avait à
-Paris une maison fort agréable.</p>
-
-<p>M. Leuwen père, l'un des associés de la célèbre maison Van Peters,
-Leuwen et C<sup>ie</sup>, ne redoutait au monde que deux choses: les
-ennuyeux et l'air humide. Il n'avait jamais d'humeur, et ne prenait jamais
-le ton sérieux avec son fils. Il lui avait proposé, à sa sortie de
-l'École, de travailler au comptoir, un seul jour de la semaine, le jeudi,
-jour du grand courrier de Hollande. Pour chaque jeudi de travail, le
-caissier comptait à Lucien deux cents francs, et, de temps à autre, payait
-aussi quelques petites dettes. Sur quoi, M. Leuwen disait: «Un fils est un
-créancier donné par la nature.» Quelquefois il plaisantait ce
-créancier.</p>
-
-<p>«&mdash;Savez-vous, lui disait-il un jour, ce qu'on mettrait sur votre
-tombe, au Père-Lachaise, si nous avions le malheur de vous perdre:</p>
-
-
-<p><span style="margin-left: 12em;"><i>Siste viator!</i></span><br />
-<span style="margin-left: 10em;"><i>Ici repose Lucien Leuwen</i></span><br />
-<span style="margin-left: 12em;"><i>Républicain</i></span><br />
-<span style="margin-left: 10em;"><i>Qui pendant deux années</i></span><br />
-<span style="margin-left: 10em;"><i>Fit une guerre acharnée</i></span><br />
-<span style="margin-left: 12em;"><i>Aux cigares</i></span><br />
-<span style="margin-left: 10em;"><i>Et aux bottes neuves.</i></span></p>
-
-
-<p>Au moment où nous le prenons, cet ennemi des cigares ne pensait guère
-plus à la République, qui tardait trop à venir.</p>
-
-<p>«&mdash;Et d'ailleurs, se disait-il, si les Français ont du plaisir
-à être menés monarchiquement et tambour battant, pourquoi les
-déranger?</p>
-
-<p>La majorité aime apparemment cet ensemble doucereux d'hypocrisie et de
-mensonges qu'on appelle le gouvernement représentatif.»</p>
-
-<p>Comme ses parents ne cherchaient point à le trop diriger, Lucien
-passait sa vie dans le salon de sa mère.</p>
-
-<p>Encore jeune et assez jolie, M<sup>me</sup> Leuwen jouissait de la
-plus haute considération. La société lui accordait infiniment d'esprit, et
-pourtant un juge sévère aurait pu lui reprocher une délicatesse excessive
-et un mépris trop absolu pour le parler haut et l'impudence de nos jeunes
-hommes à succès.</p>
-
-<p>Cet esprit fier et singulier ne daignait pas même exprimer son mépris,
-et, à la moindre apparence de vulgarité ou d'affectation, tombait dans
-un silence invincible.</p>
-
-<p>M<sup>me</sup> Leuwen était sujette à prendre en grippe des choses fort
-innocentes, uniquement parce qu'elle les avait rencontrées pour la
-première fois chez des êtres faisant trop de bruit.</p>
-
-<p>Les dîners que donnait M. Leuwen étaient célèbres dans tout Paris;
-souvent ils étaient parfaits. Il y avait les jours où il recevait les
-gens à argent ou à ambition, mais ces messieurs ne faisaient point
-partie de la société de madame, et ainsi cette société n'était point
-gâtée par le métier de M. Leuwen; l'argent n'y était pas le mérite
-unique, et même, chose incroyable, il n'y passait pas pour le plus
-grand des avantages.</p>
-
-<p>Dans les salons de M<sup>me</sup> Leuwen, l'un des plus enviés de
-Paris, on trouvait que Lucien avait une tournure élégante, de la
-simplicité, et quelque chose de fort distingué dans les manières. Mais là
-se bornaient les louanges; il ne passait pas pour homme d'esprit. Sa
-passion pour le travail, l'éducation presque militaire et le franc parler
-de l'École polytechnique, lui avaient valu une absence totale
-d'affectation, ce qui lui donnait de l'originalité, mais le privait
-d'esprit et de brillant aux yeux du monde. Il regrettait l'épée de
-l'École, parce que M<sup>me</sup> Grandet, une femme fort jolie et qui
-avait des succès à la nouvelle cour, lui avait dit qu'il la portait bien.
-Il était assez grand et montait parfaitement bien à cheval.</p>
-
-<p>De charmants cheveux d'un blond foncé prévenaient en faveur de sa
-figure; il avait de grands traits assez irréguliers qui exprimaient la
-franchise et la vivacité, et rien de plus.</p>
-
-<p>M<sup>me</sup> Grandet lui disait qu'il dansait comme un géomètre,
-et ce reproche ne le rendait point sémillant.</p>
-
-<p>Les amis de sa mère ne lui trouvaient pas la physionomie à la mode, la
-mine sombre et poétique, qu'il fallait avoir, surtout parmi les
-républicains. Enfin, chose impardonnable, dans ce siècle empesé et
-hypocrite, et pour un jeune homme riche, il avait plutôt l'air innocent
-et étourdi.</p>
-
-<p>«&mdash;Comme tu gaspilles une admirable position! lui disait un jour
-Ernest Déverloy, son cousin, jeune savant qui brillait déjà dans la
-<i>Revue de X...</i>,&mdash;et avait eu trois voix pour l'Académie des
-<i>sciences morales</i>,&mdash;comme tu gaspilles une belle position!»</p>
-
-<p>Ernest parlait ainsi dans le cabriolet de Lucien, en se faisant mènera
-la soirée de M. N..., ce libéral si célèbre avant 1830 et qui maintenant
-réunit pour quarante mille francs de places, et appelle les républicains
-«l'opprobre de l'espèce humaine.»</p>
-
-<p>«&mdash;Si tu avais un peu de sérieux, si tu ne riais pas de la moindre
-sottise, tu pourrais être dans le salon de ton père, et ailleurs, un des
-meilleurs élèves de l'École polytechnique exclu pour opinion.</p>
-
-<p>Vois ton camarade d'École, M. Cotty, chassé comme toi, pauvre comme
-Job, admis par grâce, d'abord, dans le salon de ta mère, et cependant de
-quelle considération ne jouit-il pas parmi ces millionnaires et ces
-pairs de France!</p>
-
-<p>Son succès est bien simple, tout le monde peut le lui prendre: il a la
-mine grave et ne dit mot. Donne-toi donc quelquefois l'air un peu
-sombre; tous les hommes de ton âge cherchent l'importance. Tu y étais
-en vingt-quatre heures, sans qu'il y eût de ta faute, pauvre garçon! et
-tu la répudies de gaieté de cœur.</p>
-
-<p>À te voir, on dirait un enfant, et, qui pis est, un enfant content. On
-commence à te prendre au mot, je t'en avertis, et, malgré les millions
-de ton père, tu ne comptes dans rien, tu n'as pas de consistance, tu
-n'es qu'un écolier gentil. À vingt-trois ans, cela est presque
-ridicule.</p>
-
-<p>Et pour t'achever, tu passes des heures entières à ta toilette, et on
-le sait.</p>
-
-<p>«&mdash;Pour te plaire, il faudrait jouer, n'est-ce pas, un rôle...
-et celui d'un homme triste? Et qu'est-ce que la société me donnera pour ma
-peine? Il faudrait écouter, sans sourciller, les longues <i>tartines</i>
-de M. le marquis D..., sur l'économie politique et le partage entre
-frères, prescrit par le code civil? Je craindrais qu'en moins de huit
-jours le <i>rôle triste</i> ne devienne une réalité!</p>
-
-<p>Pour moi, qu'ai-je à faire des suffrages du monde? Je ne lui demande
-rien. Je ne donnerais pas trois louis pour être de ton Académie; ne
-venons-nous pas de voir comment M. B... a été élu?</p>
-
-<p>«&mdash;Mais le monde te demandera compte, tôt ou tard, de la place
-qu'il t'accorde sur parole, à cause des millions de ton père. Si tu lui
-donnes de l'humeur, il saura bien trouver quelque prétexte, un beau jour,
-pour le percer le cœur et te jeter au dernier rang. Alors tu sentiras
-la nécessité d'appartenir à un corps qui te soutienne au besoin, et tu
-deviendras amateur de courses de chevaux, Moi je trouve moins bête
-d'être académicien.»</p>
-
-<p>Ernest descendit à la porte du renégat aux vingt places, et le sermon
-finit.</p>
-
-<p>«&mdash;Il est drôle, mon cousin, pensa Lucien; c'est absolument comme
-M<sup>me</sup> Grandet qui prétend qu'il est important pour moi d'aller à
-la cour. Cela est indispensable quand on est destiné à avoir cent
-cinquante mille livres de rente et qu'on ne porte pas un beau nom!</p>
-
-<p>Parbleu! je serais bien fou de faire des choses ennuyeuses! Qui prend
-garde à moi dans Paris?»</p>
-
-<p>Notre héros était un jeune homme extrêmement neuf, comme on voit, et
-singulier en ceci, qu'il ne cherchait point à paraître homme d'esprit,
-on à jouer avec grâce le rôle de jeune fou. En choses permises, il
-faisait à chaque moment ce qui lui causait le plus de plaisir à ce
-moment même. Souvent, il était occupé huit jours de suite à lire un
-beau mémoire d'Euler ou de Lagrange, et alors il oubliait tout, jusqu'à
-son cheval même.</p>
-
-<p>Une seule chose peut-être annonçait chez Lucien un esprit distingué:
-il avait horreur du vulgaire, et pour lui ce mot s'étendait loin.</p>
-
-<p>«&mdash;Les propos de ces gens-là, disait-il à sa mère, me dessèchent
-l'âme pour toute une journée.»</p>
-
-<p>Peu de semaines après le sermon d'Ernest Déverloy, Lucien se promenait
-dans sa chambre; il suivait avec une attention scrupuleuse les
-compartiments d'un riche tapis de Turquie que M<sup>me</sup> Leuwen
-avait fait poser dans sa chambre, un jour qu'il était enrhumé. À la même
-occasion, Lucien avait été revêtu d'une magnifique robe de chambre et d'un
-pantalon bien chaud de cachemire. Dans ce costume, il avait l'air heureux,
-les traits souriants.</p>
-
-<p>À chaque tour, il détournait un peu les yeux, sans s'arrêter pourtant,
-et regardait une ottomane; sur cette ottomane était jeté un habit vert
-avec passepoils amarante et des épaulettes de sous-lieutenant.</p>
-
-<p>C'était là le bonheur.</p>
-
-
-<p class="center">* * *</p>
-
-
-<p>Comme M. Leuwen, le banquier célèbre, donnait des dîners de la plus
-haute distinction, et cependant n'était ni moral, ni ennuyeux, ni
-ambitieux, mais seulement fantasque et singulier, il avait beaucoup
-d'amis.</p>
-
-<p>Toutefois, pur une grave erreur, ces amis n'étaient pas choisis de
-façon à augmenter la considération dont il jouissait et son ampleur dans
-le monde.</p>
-
-<p>C'étaient, avant tout, de ces hommes d'esprit et de plaisir qui
-peut-être le matin s'occupent sérieusement de leur fortune, mais le soir
-se moquent de tout au monde, vont à l'Opéra, et surtout ne chicanent
-pas le pouvoir sur son origine, car pour cela il faudrait se fâcher,
-blâmer, être triste. Ces amis avaient dit au ministre que Lucien n'était
-point un <i>Hampden</i>, un fanatique de liberté américaine, capable de
-refuser l'impôt s'il n'y avait pas de budget, mais tout simplement un
-jeune homme de vingt-trois ans pensant comme tout le monde. En
-conséquence, depuis trente-six heures, Lucien était sous-lieutenant au
-27<sup>e</sup> régiment de lanciers, lequel a des passepoils amarante.</p>
-
-<p>«&mdash;Dois-je regretter le 9<sup>e</sup> où il y avait aussi une
-place vacante? se disait Lucien en allumant gravement un petit cigare
-qu'il venait de construire avec du papier de réglisse venant de
-Barcelone.</p>
-
-<p>Le 9<sup>e</sup> a des passepoils jaune jonquille, cela est plus gai!
-Oui, mais c'est moins noble, moins sévère, moins militaire. Bah!
-militaire! jamais on ne se battra avec ces régiments, payés par une
-Chambre des communes.</p>
-
-<p>L'essentiel pour un uniforme, c'est d'être joli au bal, et le jaune
-jonquille est plus gai.</p>
-
-<p>Quelle différence! Autrefois, lorsque je pris mon premier uniforme en
-entrant à l'École, peu m'importait sa couleur. Je pensais à de belles
-batteries rapidement élevées sous le feu tonnant de l'artillerie
-prussienne. Qui sait? Peut-être mon 27<sup>e</sup> de lanciers chargera-t-il un
-jour ces beaux hussards de la Mort, dont Napoléon dit du bien dans le
-bulletin d'Iéna.»</p>
-
-<p>Loin de songer à la République et aux moyens philosophiques de faire
-brouter paisiblement, à côté les uns des autres, des hommes hargneux,
-ennuyés et presque méchants, tels que les ont faits les médiocres plus
-ou moins habiles qui occupent les Tuileries depuis quarante ans, Leuwen
-rêvait à de brillantes charges à la tête de son peloton de lanciers.</p>
-
-<p>«&mdash;Mais pour se battre avec plaisir, se dit-il tout pensif, il
-faudrait que la patrie fût réellement intéressée au combat, car s'il
-s'agit seulement de plaire à ce juste-milieu, à cette halte dans la boue
-qui a fait les généraux si insolents, ma foi! ce n'est pas la peine.»</p>
-
-<p>Et tout le plaisir de se battre en héros fut flétri à ses yeux; pendant
-quelques minutes, il essaya de songer aux avantages du métier.</p>
-
-<p>«&mdash;Avoir de l'avancement... du moins de l'argent... Allons, tout
-de suite pourquoi pas piller l'Allemand ou l'Espagnol, comme N... ou S...
-N...!»</p>
-
-<p>Sa lèvre, en exprimant un dégoût profond, laissa tomber le petit cigare
-de papier de réglisse sur le beau tapis turc donné par sa mère; il le
-releva précipitamment. C'était déjà un autre homme; le dégoût pour la
-guerre avait disparu.</p>
-
-<p>«&mdash;Bah! se dit-il, jamais la Russie ni les autres despotismes ne
-pardonneront aux Trois Journées. Alors, il sera bon de se battre!»</p>
-
-<p>Une fois rassuré, ses regards reprirent avec un nouveau plaisir la
-direction de l'ottomane où le tailleur militaire le plus renommé venait
-d'exposer l'uniforme de sous-lieutenant.</p>
-
-<p>Il se figurait la guerre d'après ses exercices de canon au bois de
-Vincennes.</p>
-
-<p>«&mdash;Peut-être une blessure!»</p>
-
-<p>Mais ici apparaît l'enfant préservé par l'amour de l'étude de la
-corruption du boulevard. Peut-être une blessure!... et il se voyait dans
-une chaumière de Souabe ou d'Italie. Une jeune fille charmante dont il
-n'entendait pas la langue, lui donnait des soins d'abord par humanité,
-et ensuite...</p>
-
-<p>Quand Lucien était las des soins d'une naïve et fraîche paysanne,
-c'était une jeune femme de la cour, exilée par un mari bourru dans un
-château voisin.</p>
-
-<p>D'abord elle envoyait un valet de chambre qui apportait de la charpie
-au jeune blessé, et, quelques jours après, elle paraissait elle-même,
-donnant le bras à un respectable curé.</p>
-
-<p>«&mdash;Mais non, reprenait Lucien en fronçant le sourcil et songeant
-aux plaisanteries dont son père l'accablait depuis son grade, je ne ferai
-la guerre qu'aux cigares. Je deviendrai un pilier de quelque sale café,
-dans la triste garnison d'une petite ville mal pavée. J'aurai, pour mes
-plaisirs du soir, des parties de billard et des bouteilles de bière, et
-quelquefois, le matin, la guerre aux trognons de choux contre de pauvres
-ouvriers mourant de faim.</p>
-
-<p>«&mdash;Nos gouvernants sont trop mal en selle pour hasarder la guerre
-véritable; un caporal comme Hoche sortirait des rangs un beau matin, et
-dirait aux soldats:</p>
-
-<p>«Mes amis, marchons sur Paris et faisons un premier consul qui ne se
-laisse pas bafouer par Nicolas.»</p>
-
-<p>Mais je veux que le caporal réussisse, continua-t-il philosophiquement,
-en rallumant son cigare; une fois la nation en colère et amoureuse de
-la gloire, adieu la liberté! Le journaliste qui élèvera des doutes sur
-le bulletin de la dernière bataille, sera traité comme un traître; on
-criera à l'allié de l'ennemi; il sera massacré, comme l'ont les
-républicains d'Amérique.</p>
-
-<p>Encore une fois, nous serons distraits de la liberté, par l'amour de
-la gloire. Cercle vicieux..., et ainsi à l'infini.»</p>
-
-<p>On voit que notre héros n'était pas tout à fait exempt de cette maladie
-de <i>trop raisonner</i> qui coupe bras et jambes à la jeunesse de Paris
-et lui donne le caractère d'une vieille femme.</p>
-
-<p>«&mdash;Quoi qu'il en soit, se dit-il tout à coup, ils prétendent tous
-qu'il faut être quelque chose. Eh bien! je serai lancier.</p>
-
-<p>Quand je saurai le métier, j'aurai rempli mon but, et alors comme
-alors...»</p>
-
-<p>Le soir, revêtu d'épaulettes pour la première fois de sa vie, les
-sentinelles des Tuileries lui présentèrent les armes: il fut ivre de
-joie.</p>
-
-<p>Ernest Déverloy, véritable intrigant et qui connaissait tout le monde,
-le menait chez le lieutenant-colonel du 27<sup>e</sup> de lanciers, M.
-Filloteau, qui se trouvait à Paris.</p>
-
-<p>Lucien vit un homme à la taille épaisse et à l'œil cauteleux, qui
-portait de longs favoris blonds peignés et appliqués contre la joue;
-en un mot, une tournure de procureur de basse Normandie.</p>
-
-<p>À chaque mot de la conversation, ce héros trouvait l'art de placer:
-<i>ma fidélité au roi, ou la nécessité de réprimer les factieux.</i></p>
-
-<p>Après dix minutes qui lui parurent un siècle, Lucien prit la fuite;
-il courait de telle sorte dans la rue que Déverloy avait peine à le
-suivre.</p>
-
-<p>«&mdash;Grand Dieu! Est-ce là un héros? s'écria-t-il enfin en
-s'arrêtant. C'est un officier de maréchaussée, c'est le satellite d'un
-tyran, payé pour tuer ses concitoyens, et qui s'en fait gloire.»</p>
-
-<p>Le futur académicien prenait les choses de moins haut.</p>
-
-<p>«&mdash;Que veut dire cette mine de dégoût, comme si on t'avait servi
-du pâté de Strasbourg trop avancé? Veux-tu ou ne veux-tu pas être quelque
-chose dans le monde?</p>
-
-<p>«&mdash;Grand Dieu! quelle canaille!</p>
-
-<p>«&mdash;Ce lieutenant-colonel vaut cent fois mieux que toi. C'est un
-paysan qui à force de sabrer pour qui le paye, a accroché les épaulettes à
-graines d'épinards.</p>
-
-<p>«&mdash;Mais si grossier, si dégoûtant!</p>
-
-<p>«&mdash;Il n'en a que plus de mérite; c'est en donnant des nausées à
-ses chefs, s'ils valaient mieux que lui, qu'il lésa forcés à demander cet
-avancement dont il jouit aujourd'hui.</p>
-
-<p>Et toi, monsieur le républicain, qu'as-tu gagné en ta vie? Tu as pris
-la peine de naître, exactement comme le fils d'un prince. Ton père
-fournit à ta dépense, te donne de quoi vivre. Sans cela, où en
-serais-tu?</p>
-
-<p>N'as-tu pas de vergogne, à ton âge, de n'être pas en état de gagner la
-valeur d'un cigare?</p>
-
-<p>«&mdash;Mais un être si vil...</p>
-
-<p>«&mdash;Vil ou non, il t'est mille fois supérieur. Ne le méprise
-qu'après l'avoir égalé. Il est fort, et il compte dans la vie. Toi, tu
-n'es qu'un enfant qui ne compte pour rien; tu as lu de belles phrases et
-les répètes avec agrément, comme un bon acteur pénétré de son rôle. Mais
-pour de l'action, néant! Avant de mépriser un Auvergnat grossier qui, en
-dépit d'une physionomie repoussante, n'est plus commissionnaire au coin
-de la rue, mais reçoit la visite de respect de M. Lucien Leuwen, beau
-jeune homme de Paris et fils d'un millionnaire, songe un peu à la
-différence de valeur entre toi et lui.</p>
-
-<p>Peut-être M. Filloteau fait vivre son père, un vieux paysan, et toi,
-ton père te fait vivre.</p>
-
-<p>«&mdash;Ah! tu seras bientôt, au premier jour, membre de l'Institut,
-s'écria Lucien avec l'accent de l'angoisse. Pour moi, je ne suis qu'un
-sot; tu as mille fois raison, je le vois; mais je suis bien à plaindre.
-J'ai horreur de la porte par laquelle il faut passer; il y a, sous cette
-porte, trop de fumier. Adieu!»</p>
-
-<p>Et Lucien prit la fuite. Il vit avec plaisir qu'Ernest ne le suivait
-point, il monta chez lui en courant et jeta l'habit avec fureur sur
-le tapis.</p>
-
-<p>Quelques minutes après il descendit chez son père qu'il embrassa les
-larmes aux yeux.</p>
-
-<p>«&mdash;Ah! je vois ce que c'est, dit M. Leuwen tout étonné. Tu as
-perdu au jeu cent louis, je vais t'en donner deux cents. Mais je n'aime
-pas cette façon de demander. J'aimerais mieux surtout ne pas voir de
-larmes dans les yeux d'un fier sous-lieutenant. Est-ce qu'avant tout un
-brave militaire ne doit pas songer à l'effet que sa mine produit sur les
-voisins?</p>
-
-<p>«&mdash;Notre habile cousin Déverloy m'a fait de la morale. Il vient
-de me prouver que je n'ai d'autre mérite au monde que d'avoir pris la
-peine de naître fils d'un homme d'esprit. Je n'ai jamais gagné par mon
-savoir-faire le prix d'un cigare. Sans vous je serais à l'hôpital.</p>
-
-<p>«&mdash;Ainsi tu ne veux pas deux cents louis? dit M. Leuwen.</p>
-
-<p>«&mdash;Je tiens déjà de vos bontés bien plus qu'il ne me faut. Que
-serais-je sans vous?</p>
-
-<p>«&mdash;Eh bien, le diable t'emporte. Est-ce que tu deviendrais
-saint-simonien, par hasard? Comme tu vas être ennuyeux!»</p>
-
-<p>L'émotion de Lucien, qui ne pouvait se taire, finit par amuser son
-père.</p>
-
-<p>«&mdash;J'exige, dit-il en l'interrompant tout à coup, comme neuf
-heures sonnaient, que tu ailles sur le champ, de ce pas, occuper ma loge à
-l'Opéra.</p>
-
-<p>Tu y trouveras des demoiselles qui valent trois ou quatre cents fois
-mieux que toi, car d'abord elles ne se sont pas donné la peine de
-naître, et les jours où elles dansent elles gagnent quinze ou vingt
-francs.</p>
-
-<p>J'exige que tu leur donnes à souper en mon nom, comme mon député,
-entends-tu?</p>
-
-<p>Tu les conduiras au <i>Rocher de Cancale</i>, où tu dépenseras au
-moins deux cents francs, sinon, je te répudie, je te déclare un
-saint-simonien perfide, et je te défends de me voir pendant six mois.»</p>
-
-<p>Quel supplice pour un fils aussi tendre! Lucien avait eu simplement un
-accès de tendresse pour son père.</p>
-
-<p>«&mdash;Est-ce que je passe pour un ennuyeux parmi vos amis?
-répondit-il avec assez de bon sens. Je vous jure de dépenser fort bien vos
-deux cents francs.</p>
-
-<p>«&mdash;Dieu soit loué! Et rappelle-toi qu'il n'y a rien d'impoli
-comme de venir de but en blanc parler de choses sérieuses à un pauvre
-homme de soixante-cinq ans, qui n'a que faire d'émotions, et qui ne t'a
-donné aucun prétexte pour l'aimer ainsi avec fureur.</p>
-
-<p>Tu ne seras jamais qu'un plat républicain. Je suis étonné de ne pas te
-voir les cheveux gras et une barbe sale.»</p>
-
-<p>Lucien, piqué, fut aimable avec les daines qu'il trouva dans la loge de
-son père. Il leur servit du vin de Champagne avec grâce, parla beaucoup
-et, après les avoir reconduites chez elles, il s'étonnait, en revenant
-seul dans un fiacre, à une heure après minuit, de l'accès de sensibilité
-où il était tombé au milieu de la soirée.</p>
-
-<p>«&mdash;Il faut me méfier de mes premiers mouvements, car je ne suis
-sur de rien sur mon compte. Ma tendresse a choqué mon père. Je ne......<a name="FNanchor_1_2" id="FNanchor_1_2"></a><a href="#Footnote_1_2" class="fnanchor">[1]</a>
-fils dévoué, j'ai besoin d'agir beaucoup.»</p>
-
-<p>Le lendemain, dès sept heures du matin, il alla faire tout seul, et en
-uniforme, une visite au colonel Filloteau. Pendant deux heures il lui
-fit la cour, et chercha à s'habituer aux façons d'agir militaires.</p>
-
-<p>Le colonel Filloteau, le plus brave des hommes, avait eu sa première
-épaulette en Égypte, mais son caractère, brisé par quinze ans de
-servitude, ne se révoltait plus en voyant un muscadin de Paris arriver
-d'emblée sous-lieutenant au régiment. Et comme à mesure que l'héroïsme
-s'en allait, la spéculation était entrée dans cette tête, il songeait
-au parti qu'il pourrait tirer de ce jeune homme. Le colonel ne voulut
-point accepter l'invitation à dîner de M<sup>me</sup> Leuwen dont Lucien
-était porteur; les dames le gênaient; mais dès le lendemain il accepta
-fort bien une pipe superbe en écume et en argent ciselé. Filloteau la prit
-comme une dette, sans remercier.</p>
-
-<p>«&mdash;Cela veut dire, pensa-t-il en refermant la porte de sa chambre
-sur Lucien, que Monsieur, une fois au régiment, demandera souvent des
-permissions pour aller fricasser de l'argent dans la ville voisine;»
-et, en soupesant dans sa main l'argent qui formait le fourneau de la pipe:</p>
-
-<p>«&mdash;Vous les obtiendrez, ces permissions, Monsieur Leuwen, et vous
-les obtiendrez par mon canal.</p>
-
-<p>Je ne céderai pas une telle clientèle.</p>
-
-<p>Ça a peut-être cinq cents francs par mois à dépenser: le père sera
-quelque ancien commissaire des guerres ou quelque fournisseur.</p>
-
-<p>Cet argent-là a été volé au pauvre soldat. Confisqué!» dit-il en
-prenant la clef du tiroir de sa commode et en cachant la pipe dans ses
-chemises.</p>
-
-
-
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_1_2" id="Footnote_1_2"></a><a href="#FNanchor_1_2"><span class="label">[1]</span></a>Illisible dans le manuscrit.</p></div>
-
-
-<p class="center">* * *</p>
-
-
-<p>Housard en 1794, à dix-huit ans, Tonnère Filloteau avait fait toutes
-les campagnes de la Révolution.</p>
-
-<p>Pendant les dix premières années, il s'était battu avec enthousiasme et
-en chantant la Marseillaise; aussi il était resté longtemps simple
-brigadier. Mais Bonaparte devint consul, et bientôt l'esprit retors du
-futur colonel s'aperçut qu'il était maladroit de tant chanter la
-Marseillaise.</p>
-
-<p>Aussi fut-il le premier lieutenant du régiment qui obtint la croix.</p>
-
-<p>Sous les Bourbons, il fit sa première communion, et fut fait officier
-de la Légion d'honneur.</p>
-
-<p>Maintenant il était venu passer trois jours à Paris, se rappeler au
-souvenir de quelques amis, commissaires de la guerre, pendant que le
-27<sup>e</sup> de lanciers était en marche pour se rendre en Lorraine, des
-environs de Nantes où il avait sabré les chouans avec un peu trop de zèle,
-peut-être.</p>
-
-<p>Pour bien commencer le métier et faire pénitence de sa vie jusqu'ici
-peu productive, Lucien lui demanda la permission de voyager en sa
-compagnie.</p>
-
-<p>Il fit décharger sa voiture et porter toutes ses malles à la
-diligence.</p>
-
-<p>Dès la première dinée, le colonel le réprimanda sèchement en lui voyant
-prendre un journal.</p>
-
-<p>«&mdash;Au 27<sup>e</sup>, il y a un ordre du jour qui défend à MM.
-les officiers de lire les journaux dans les lieux publics; il n'y a
-d'exception que pour le <i>Journal ministériel.</i></p>
-
-<p>«&mdash;Au diable le journal, s'écria Lucien gaîment, et jouons aux
-dominos le punch de ce soir, si toutefois les chevaux ne sont pas encore
-à la diligence.»</p>
-
-<p>Quelque jeune que fût Lucien, il eut pourtant l'esprit de perdre six
-parties de suite.</p>
-
-<p>En remontant en voiture, le bon Filloteau était tout à fait gagné.</p>
-
-<p>Il trouvait que ce muscadin avait du bon et se mit à lui expliquer la
-façon de se comporter au régiment, pour ne pas avoir l'air d'un
-blanc-bec.</p>
-
-<p>Cette façon était à peu près le contraire de la politesse exquise à
-laquelle Lucien était accoutumé. Pendant que notre héros écoutait avec
-tristesse et grande attention, Filloteau s'endormit profondément, et
-Lucien put rêver à son aise. Au total, il était heureux d'agir et de
-voir du nouveau.</p>
-
-<p>Le surlendemain, vers les six heures du matin, ces messieurs trouvèrent
-le régiment en marche à trois lieues en deçà de Nancy; ils firent
-arrêter, et la diligence les déposa sur la grande route, avec leurs
-effets. Lucien, qui était tout yeux, fut frappé de l'air d'importance
-morose et grossière qui s'établit sur le gros visage du lieutenant-colonel
-au moment où son lancier ouvrit un portemanteau et lui présenta son
-habit garni de grosses épaulettes. M. Filloteau fit donner un cheval à
-Lucien, et ces messieurs rejoignirent le régiment qui, pendant leur
-toilette, avait filé. Sept à huit officiers s'étaient placés tout à
-fait à l'arrière-garde pour faire honneur au lieutenant-colonel; c'est
-à ceux-là d'abord que Lucien fut présenté. Il les trouva très froids.
-Rien n'était moins encourageant que ces physionomies.</p>
-
-<p>«&mdash;Voilà donc les gens avec lesquels il faudra vivre, se dit-il,
-le cœur serré comme un enfant. Cela est un peu différent, quant à la
-forme, de ces figures douces et gaies qui remplissaient le salon de ma
-mère.»</p>
-
-<p>Depuis une heure, il marchait, sans mot dire, à la gauche du capitaine
-commandant l'escadron auquel il devait appartenir. Sa mine était froide,
-du moins il l'espérait, mais son cœur était vivement ému. Il regardait
-les lanciers tout transporté de joie et d'étonnement.</p>
-
-<p>«&mdash;Voilà les compagnons de Napoléon. Voilà le soldat
-français!»</p>
-
-<p>Il considérait les moindres détails avec un intérêt ridicule et
-passionné.</p>
-
-<p>Revenu un peu de ses premiers transports, il songea à sa position.</p>
-
-<p>«&mdash;Me voici enfin pourvu d'un état, celui de tous qui passe pour
-le plus noble et le plus amusant. L'École polytechnique m'eût mis à cheval
-avec des artilleurs, m'y voici avec des lanciers; la seule différence,
-ajouta-t-il en souriant, c'est qu'au lieu de savoir le métier
-supérieurement bien, je l'ignore tout à fait.»</p>
-
-<p>Le capitaine, son voisin, qui vit ce sourire, plus tendre que moqueur,
-en fut piqué.</p>
-
-<p>«Bah! continua Lucien, c'est ainsi que Desaix et Saint-Cyr ont
-commencé; ces héros n'ont pas été salis par le Duché<a name="FNanchor_1_3" id="FNanchor_1_3"></a><a href="#Footnote_1_3" class="fnanchor">[1]</a>.»</p>
-
-<p>Les propos des lanciers entre eux vinrent distraire Lucien. Ces propos
-étaient communs au fond, et relatifs aux besoins les plus simples de
-gens fort pauvres: la qualité du pain de troupe, le prix du vin, etc.;
-mais la franchise du ton de voix, le caractère ferme et vrai des
-interlocuteurs, perçaient à chaque mot, et retrempaient son âme comme
-l'air des hautes montagnes.</p>
-
-<p>Il y avait là quelque chose de simple et de bien différent de
-l'atmosphère de serre chaude, où il avait vécu jusqu'alors.</p>
-
-<p>Au lieu d'une civilité fort agréable, mais fort prudente et méticuleuse
-au fond, le ton de chacun de ces propos disait avec gaîté: «Je me moque
-de tout le monde, et je compte sur moi.»</p>
-
-<p>«&mdash;Voici les plus francs et les plus sincères des hommes, et
-peut-être les plus heureux? Et pourquoi un de leurs chefs ne serait-il
-point comme eux? Comme eux je suis sincère, je n'ai point
-d'arrière-pensée; je n'aurai d'autres idées que de contribuer à leur
-bien-être.</p>
-
-<p>Au fond, je me moque de tout, excepté de ma propre estime. Quant à ces
-personnages importants, de ton dur et suffisant, qui s'intitulent mes
-camarades, je n'ai de commun avec eux que l'épaulette.»</p>
-
-<p>Il regardait du coin de l'œil le capitaine qui était à sa droite.</p>
-
-<p>«&mdash;Ils passent leur vie à jouer la comédie; ils redoutent tout
-peut-être, excepté la mort. Ce sont des gens comme mon cousin
-Déverloy.»</p>
-
-<p>Lucien se remit à écouter les lanciers, et bientôt, avec délices, son
-âme fut dans les pays imaginaires: il jouissait vivement de sa liberté et
-de sa générosité; il ne voyait que de grandes choses à faire et de
-<i>beaux faits.</i> Les propos plus que simples de ces soldats faisaient
-sur lui reflet, d'une excellente musique. La vie se peignait en couleur de
-rose.</p>
-
-<p>Tout à coup, au milieu de ces deux lignes de lanciers, marchant
-négligemment et au pas, arriva au grand trot, par le milieu de la route
-qui était restée libre, l'adjudant sous-officier.</p>
-
-<p>Il adressait certains mots à demi-voix aux officiers, et Lucien vit les
-hommes se redresser sur leurs chevaux.</p>
-
-<p>«&mdash;Ce mouvement leur donne tout à fait bonne mine,» se dit-il.</p>
-
-<p>Sa figure jeune et naïve ne put résister à cette tentation vive; elle
-peignait le contentement et la bonté, et peut-être un peu de curiosité.
-Ce fut un tort. Il eut dû rester impassible, ou mieux encore, donner à
-ses traits une expression contraire à celle qu'on s'attendait à y
-lire.</p>
-
-<p>Le capitaine se dit aussitôt: «Ce beau jeune homme va me faire une
-question, et je vais le remettre à sa place pour une réponse bien
-ficelée.»</p>
-
-<p>Mais Lucien, pour tout au monde, n'eût pas fait une question à un de
-ses camarades, si peu camarades; il chercha à deviner par lui-même le mot
-qui tout à coup donnait l'air si alerte à tous les lanciers, et
-remplaçait le laisser aller d'une longue route par toutes les grâces
-militaires.</p>
-
-<p>Le capitaine attendait une question; à la fin il ne put supporter le
-silence continu du jeune Parisien.</p>
-
-<p>«&mdash;C'est l'inspecteur général que nous attendons: le général comte
-N..., pair de France,» dit-il enfin d'un air sec et hautain, et sans avoir
-l'air d'adresser précisément la parole à Lucien.</p>
-
-<p>Celui-ci regarda le capitaine froidement et comme simplement excité par
-le bruit; la bouche de ce héros faisait une moue effroyable, son front
-était plissé avec une haute importance. Il ajouta après une minute de
-silence, en fronçant de plus en plus le sourcil:</p>
-
-<p>«&mdash;C'est le fameux comte N... qui fit cette belle charge à
-Austerlitz. Sa voiture va passer. Le colonel, qui n'est pas gauche, a
-laissé le mot aux postillons de la dernière poste. L'un d'eux vient
-d'arriver au galop prévenir. Les lanciers ne doivent pas fermer les rangs;
-ça aurait l'air d'être prévenu. Mais voyez comme ils sont bien à cheval,
-et la bonne idée que le vieux N... va prendre de l'instruction du
-régiment. Voilà des hommes qui semblent nés à cheval, quoi!»</p>
-
-<p>Lucien eut honte de la façon dont marchait la rosse qu'on lui avait
-donnée; il lui fit sentir l'éperon; elle fit un écart, et fut sur le
-point de tomber. Cinq minutes après on entendit le bruit d'une voiture.
-C'était le fameux comte N..., chargé cette année de l'inspection de la
-25<sup>e</sup> division militaire, qui passait au milieu de la route entre
-les deux files de lanciers.</p>
-
-<p>Au moment où sa voiture passait sur le pont-levis de Nancy, chef-lieu
-de cette division, sept coups de canon annoncèrent au public ce grand
-événement.</p>
-
-<p>Les coups de canon remontèrent dans les cieux l'âme de Lucien.</p>
-
-<p>Deux sentinelles furent placées à la porte de l'inspecteur, et le
-lieutenant général Thérance, commandant la division, lui fit demander
-s'il voulait le recevoir sur-le-champ ou le lendemain.</p>
-
-<p>«&mdash;Sur-le-champ, parbleu; est-ce qu'il croit que je couillonne?»
-dit le vieux général.</p>
-
-<p>Le comte N... avait encore, pour les petites choses, les habitudes de
-l'armée de Sambre-et-Meuse, où jadis il avait commencé sa réputation.
-Ces habitudes étaient d'autant plus vivement présentes en ce moment
-que, plus d'une fois, pendant les cinq ou six dernières postes, il avait
-reconnu les positions occupées jadis par cette armée, d'une gloire si
-pure. Quoique ce ne fut rien moins qu'un homme à imagination et à
-illusions, il se surprenait avec des souvenirs très vifs de 1794.</p>
-
-<p>«&mdash;Quelle différence de 94 à 183...! Grand Dieu! comme alors nous
-jurions haine à la royauté! Et de quel cœur! Les jeunes sous-officiers
-que S...<a name="FNanchor_2_1" id="FNanchor_2_1"></a><a href="#Footnote_2_1" class="fnanchor">[2]</a> m'a tant recommandé de surveiller, c'était alors nous-mêmes!
-On se battait tous les jours, le métier était agréable.»</p>
-
-<p>Le général comte N... était assez bel homme. De soixante-cinq à
-soixante-six ans, élancé, maigre, droit, de fort bonne tenue.</p>
-
-<p>Il avait encore une très belle taille et quelques boucles bien
-soignées; des cheveux entre le blond et le gris donnaient de la grâce à
-une tête presque entièrement chauve.</p>
-
-<p>La physionomie annonçait un courage ferme et une grande résolution à
-obéir, mais la pensée était étrangère à ses traits.</p>
-
-<p>Cette tête plaisait moins au second regard, et semblait presque commune
-au troisième; on y entrevoyait comme un nuage de fausseté et, en
-cherchant bien, on discernait que l'Empire et sa servilité avaient
-passé par là.</p>
-
-<p>Heureux les héros morts avant 1804!</p>
-
-<p>Ces vieilles figures de l'armée de Sambre-et-Meuse s'étaient assouplies
-dans les antichambres des Tuileries et aux cérémonies de l'église
-Notre-Dame.</p>
-
-<p>Le comte X... avait vu le général Delmas exilé après ce dialogue
-célèbre:</p>
-
-<p>«&mdash;La belle cérémonie, Delmas! C'est vraiment superbe, dit
-l'Empereur, revenant de Notre-Dame.</p>
-
-<p>«&mdash;Oui, sire! il n'y manque que les deux millions d'hommes qui
-se sont fait tuer pour renverser ce que vous relevez.»</p>
-
-<p>Le lendemain, Delmas lui exilé, avec l'ordre de ne jamais approcher de
-Paris à moins de quarante lieues.</p>
-
-<p>Lorsque le valet de chambre annonça le baron Thérance, le général N...,
-qui avait mis son grand uniforme, se promenait dans sa chambre.</p>
-
-<p>En faveur du lecteur, comme disent les gens qui crient les discours du
-roi à l'ouverture de la session, nous allons donner quelques passages
-du dialogue des deux vieux généraux.</p>
-
-<p>Le baron Thérance entra en saluant gauchement. Il avait prés de six
-pieds, et la tournure d'un paysan franc-comtois.</p>
-
-<p>De plus, à la bataille de Hanau, où Napoléon dut percer les rangs de
-ses fidèles amis les Bavarois, pour rentrer en France, le colonel
-Thérance, qui couvrait avec son bataillon la célèbre batterie du général
-Drouot, reçut un coup de sabre qui lui partagea les deux joues et coupa
-une petite partie du nez.</p>
-
-<p>Tout cela avait été réparé tant bien que mal, mais il y paraissait
-beaucoup.</p>
-
-<p>Cette cicatrice énorme, sur une figure à l'état de mécontentement
-habituel, donnait au général une apparence fort militaire.</p>
-
-<p>À la guerre il avait été d'une bravoure admirable, mais avec le règne
-de Napoléon, son assurance avait pris fin.</p>
-
-<p>Sur le pavé de Nancy, il avait peur de tout, et des journaux plus que
-de toute autre chose; aussi parlait-il souvent de faire fusiller des
-avocats.</p>
-
-<p>Son cauchemar continuel était l'idée d'être exposé à la risée publique.
-Une plaisanterie plate dans un journal obscur qui complaît cent lecteurs,
-mettait hors de lui ce militaire si brave.</p>
-
-<p>Il avait un autre chagrin. À Nancy, personne ne faisait attention à ses
-épaulettes, si ce n'est les jeunes gens, pour les siffler.</p>
-
-<p>Il avait frotté ferme la jeunesse du pays lors de l'émeute de 183...
-et se voyait abhorré.</p>
-
-<p>Cet homme, autrefois si heureux, déploya sur une table les états de
-situation des troupes et des hôpitaux de sa division.</p>
-
-<p>Une bonne heure se passa en détails militaires. Le général interrogea
-le baron sur l'opinion des troupes, sur les sous-officiers. De là, à
-l'esprit public, il n'y avait qu'un pas. Mais il faut l'avouer, les
-réponses du digne commandant de la 25<sup>e</sup> division paraîtraient
-longues, si nous leur laissions toutes les grâces du style militaire. Nous
-nous contenterons de placer ici les conclusions que le comte, pair de
-France, tirait des propos pleins d'humeur du général de province.</p>
-
-<p>«&mdash;Voilà un homme qui est l'honneur même, se disait-il; il ne
-craint pas la mort, il se plaint même, et de tout son cœur, de l'absence
-du danger. Mais il est démoralisé, et, s'il avait à se battre contre une
-émeute, la peur des journaux du lendemain le rendrait fou.</p>
-
-<p>«&mdash;On me fait avaler des couleuvres toute la journée, répétait
-le baron.</p>
-
-<p>«&mdash;Ne dites pas cela trop haut, mon cher général; vingt officiers
-généraux, vos anciens, sollicitent votre place, et le maréchal veut
-qu'on soit content. Je vous rapporterai franchement, en bon camarade,
-un mot trop vif peut-être. Il y a huit jours, quand j'ai pris congé du
-ministre: <i>il n'y a qu'un nigaud, m'a-t-il dit, qui ne sache pas faire
-son nid dans un pays.</i></p>
-
-<p>«&mdash;Je voudrais y voir M. le maréchal, reprit le baron avec
-impatience, entre une noblesse riche, bien unie, qui nous méprise
-ouvertement et se moque de nous toute la journée, et des bourgeois menés
-par des prêtres, fins comme l'ambre, qui dirigent toutes les femmes un peu
-riches.</p>
-
-<p>De l'autre côté, tous les jeunes gens, non nobles, républicains enragés.
-Si mes yeux s'arrêtent par hasard sur l'un d'eux, il me présente une
-poire ou quelque autre emblème séditieux; jusqu'aux gamins même du
-collège.</p>
-
-<p>Si les jeunes gens m'aperçoivent à deux cents pas de mes sentinelles,
-ils me sifflent à outrance et puis ensuite, par lettre anonyme, ils
-m'offrent satisfaction avec des injures infamantes, si je n'accepte
-pas.</p>
-
-<p>Et la lettre anonyme contient un petit chiffon de papier avec le nom
-et l'adresse de celui qui écrit. Avez-vous ces choses-là à Paris? Pas
-plus tard qu'avant-hier, M. Ludovic Roller, un ex-officier très brave,
-dont le domestique a été tué par hasard lors des affaires du 3 avril,
-m'a offert de venir tirer le pistolet hors des limites de la division.
-Eh bien, cette insolence était hier l'entretien de toute la ville.</p>
-
-<p>«&mdash;On transmet la lettre au procureur du roi. Votre procureur du
-roi n'est-il pas énergique?</p>
-
-<p>«&mdash;Il a le diable au corps. C'est un parent du ministre, sûr de
-son avancement.</p>
-
-<p>J'ai eu la gaucherie d'aller lui montrer une lettre anonyme atroce que
-j'ai reçue il y a trois mois. Que voulez-vous que je fasse de ça? me
-dit-il avec insolence. C'est moi qui demanderais protection à mon
-général, si j'étais insulté ainsi, ou bien je me ferais justice.</p>
-
-<p>Quelquefois je suis tenté d'appliquer un coup de sabre à quelqu'un de
-ces pékins insolents.</p>
-
-<p>«&mdash;Adieu la place!</p>
-
-<p>«&mdash;Ah! si je pouvais les mitrailler! dit le général avec un gros
-soupir et en levant les yeux au ciel.</p>
-
-<p>«&mdash;Pour cela, à la bonne heure, répliqua le pair de France. Et
-votre préfet, M. Féron, ne fait-il pas connaître l'esprit public au
-ministre de l'Intérieur?</p>
-
-<p>«&mdash;Il écrivaille toute la journée, mais il crève de vanité et il
-est peureux comme une femme. J'ai beau lui dire: renvoyez la rivalité de
-préfet à général à des temps plus heureux; vous et moi sommes vilipendés
-toute la journée et par tout le monde. L'évêque se garde bien de vous
-rendre vos visites, la noblesse ne vient jamais à vos bals et ne vous
-engage pas aux siens. Si, d'après nos instructions, nous profitons de
-quelques relations d'affaires pour saluer un noble, il ne nous rend le
-salut que la première fois, jamais la seconde. La jeunesse républicaine
-nous siffle. Là-dessus, il me dit tout piqué: «Parlez pour vous, jamais
-on ne m'a «sifflé,» et il ne se passe pas de semaine où, s'il ose
-paraître dans la rue, à la nuit tombante, on ne le siffle à trois pas
-de distance.</p>
-
-<p>«&mdash;Mais êtes-vous sûr de cela, mon cher général? Le ministre, M.
-le comte de Vaize, m'a fait lire des lettres du préfet dans lesquelles il
-se présente comme à la veille d'être tout à fait réconcilié avec la
-noblesse. M. G..., le préfet de X..., chez lequel j'ai dîné avant-hier,
-l'est passablement avec la sienne.</p>
-
-<p>«&mdash;Parbleu, je le crois bien. G... est prêtre. C'est un homme
-adroit, habile, un excellent préfet qui vole 30 ou 40.000 francs par an,
-et cela le fait estimer dans son département.</p>
-
-<p>Quant à notre ministre, permettez que je fasse appeler le capitaine
-Blessin, vous savez?</p>
-
-<p>«&mdash;C'est, si je ne me trompe, l'observateur envoyé dans le
-107<sup>e</sup> pour rendre raison de l'esprit la garnison.</p>
-
-<p>«&mdash;Précisément, pour ne pas le brûler dans son régiment, je ne le
-reçois jamais.»</p>
-
-<p>Le capitaine Blessin fut appelé. En le voyant entrer, aussitôt le baron
-Thérance passa dans une autre pièce.</p>
-
-<p>Le capitaine confirma par vingt faits particuliers les doléances du
-pauvre baron.</p>
-
-<p>«&mdash;Dans cette maudite ville, dévots comme jeunesse, tout le monde
-enfin, se moque du préfet et du général. Si l'on écrit là-dessus un peu
-nettement au maréchal, il répond qu'on manque de zèle. Les prêtres mènent
-la noblesse comme les servantes, comme tout ce qui n'est pas
-républicain.</p>
-
-<p>Il y a le café Mouton, où se rassemblent les jeunes gens; c'est un
-véritable club.</p>
-
-<p>Si quatre ou cinq soldats passent devant, on crie: «Vive la ligne!» si
-un sous-officier paraît, on le salue, on lui parle, on veut le régaler.</p>
-
-<p>Si c'est, au contraire, un officier attaché au gouvernement, moi, par
-exemple, il n'y a pas d'insultes indirectes qu'il ne faille subir.</p>
-
-<p>Et dire que c'est un officier blessé à Brienne et à Waterloo qui est
-obligé d'éviter les pékins.</p>
-
-<p>«&mdash;Depuis les Glorieuses, il n'y a plus de pékins, dit le comte
-V... avec amertume. Faisons trêve à tout ce qui est personnel.»</p>
-
-<p>Il rappela le baron Thérance el ordonna au capitaine Blessin de
-rester.</p>
-
-<p>«Quels sont les meneurs ici?» demanda-t-il.</p>
-
-<p>Le général répondit:</p>
-
-<p>«&mdash;MM. de Pointcarré et de Puy-Laurens sont les chefs apparents,
-et une espèce d'intrigant qu'on appelle le docteur Dupoirier; c'est le
-premier médecin de la ville. Le prêtre Olive mène toutes les femmes
-pieuses, depuis la plus jolie jusqu'à la plus laide. Cela est réglé comme
-un papier de musique. Voyez si, au dîner que le préfet nous donnera, il
-y aura un seul invité hors des administrateurs payés. Informez-vous si
-un seul de ceux qui ne sont pas nobles est admis chez M<sup>me</sup>
-d'Hocquincourt ou chez M<sup>me</sup> de Puy-Laurens.</p>
-
-<p>«&mdash;Quelles sont ces dames?</p>
-
-<p>«&mdash;C'est de la noblesse riche. M<sup>me</sup> d'Hocquincourt est
-la plus jolie femme de la ville. Il y a aussi les maisons de Puy-Laurens,
-de Marcilly, où M. l'évêque est reçu comme un général en chef; et du
-diable si jamais un seul d'entre nous y met le nez.</p>
-
-<p>Savez-vous où M. le Préfet passe ses soirées? Chez une épicière,
-M<sup>me</sup> Berchu; le salon est dans l'arrière-boutique. Ah! voilà
-ce qu'il n'écrit pas au ministre.</p>
-
-<p>Enfin, il n'est pas jusqu'à M<sup>me</sup> Grandet...</p>
-
-<p>«&mdash;Quelle M<sup>me</sup> Grandet?</p>
-
-<p>«&mdash;La receveuse générale. Une femme riche et fort jolie.</p>
-
-<p>«&mdash;Comment? Serait-ce M<sup>me</sup> Grandet, de Paris.
-M<sup>me</sup> Grandet de la place de la Madeleine?</p>
-
-<p>«&mdash;Précisément. Elle passe ici plusieurs mois et mène le plus
-grand train. Elle nous reçoit bien le dimanche, mais en nous invitant
-chaque fois.»</p>
-
-<p>La physionomie du général N... avait changé depuis qu'il était question
-de M<sup>me</sup> Grandet.</p>
-
-<p>«&mdash;Et quel est l'amant de M<sup>me</sup> Grandet? dit-il.</p>
-
-<p>«&mdash;Aucun, mon général, aucun. Pas le plus petit soupçon sur sa
-vertu. Elle aussi se confesse au grand vicaire Olive. Cent vingt mille
-livres de rente et pas encore vingt-six ans!»</p>
-
-<p>Le comte N... eut beaucoup de peine à renvoyer le baron Thérance qui
-trouvait du soulagement à ouvrir son cœur. Il se promit bien de ne lui
-jamais parler que de choses militaires.</p>
-
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_1_3" id="Footnote_1_3"></a><a href="#FNanchor_1_3"><span class="label">[1]</span></a>C'est un républicain qui parle. (Note de Beyle).</p></div>
-
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_2_1" id="Footnote_2_1"></a><a href="#FNanchor_2_1"><span class="label">[2]</span></a>Soult, le maréchal. Le nom est biffé dans le texte.</p></div>
-
-
-<p class="center">* * *</p>
-
-
-<p>Ce fut sur les huit heures et demie du matin, le 24 de mars 183...,
-et par un temps sombre et froid, que le 27<sup>e</sup> régiment de
-lanciers fit son entrée à Nancy. Il était précédé par un corps de musique
-magnifique et qui eut le plus grand succès auprès des bourgeois et des
-grisettes de l'endroit. Trente-deux trompettes, vêtus de rouge et montés
-sur des chevaux blancs, sonnaient à tout rompre. Bien plus, les six
-trompettes formant le premier rang, étaient des nègres, et le
-trompette-major avait près de sept pieds. Nancy parut atroce à Lucien.
-La saleté, la pauvreté, la mesquinerie semblaient y avoir élu domicile.
-Les rues étroites, mal pavées, formées d'angles et de recoins, n'avaient
-de remarquable qu'un sale ruisseau, où coulait avec peine une eau boueuse
-qui semblait une décoction d'ordures. Le cheval du lancier qui marchait à
-la droite de Lucien fit un écart qui couvrit de cette eau noire et puante
-la rosse que le lieutenant-colonel lui avait fait donner. Notre héros
-remarqua que ce petit accident était un grand sujet de joie pour ceux
-de ses nouveaux camarades qui avaient été à portée de le voir.</p>
-
-<p>La vue de ces sourires qui voulaient être malins, coupa les ailes à
-l'imagination de Lucien.</p>
-
-<p>«&mdash;Il faudra avoir un duel et il vaut mieux l'engager tout de
-suite pour avoir plus vite la paix. Où trouver un témoin?»</p>
-
-<p>En levant les yeux, il vit une vaste maison moins disgracieuse que
-celles devant lesquelles le régiment avait passé jusque-là. Au milieu
-d'un grand mur blanc, il y avait une persienne peinte en vert
-perroquet.</p>
-
-<p>«&mdash;Quel choix de couleurs voyantes ont ces marauds de
-provinciaux!»</p>
-
-<p>Il se confirmait dans cette idée, lorsque la persienne vert perroquet
-s'entr'ouvrit, et une jeune femme blonde, à l'air simple et un peu
-dédaigneux, parut. Elle venait voir passer le régiment.</p>
-
-<p>L'arrivée d'un régiment est un grand événement en province.</p>
-
-<p>Les maisons de Nancy, la boue noire, les duels, le lieutenant-colonel,
-le mauvais pavé qui faisait glisser la rosse qu'on lui avait donnée,
-peut-être exprès, tout disparut.</p>
-
-<p>Lucien, cherchant à deviner quelque chose sur cette jeune femme qui
-regardait, à demi cachée par le rideau, ne put arriver à une autre
-conclusion, sinon qu'elle avait vingt-quatre à vingt-cinq ans, et des
-yeux trop grands.</p>
-
-<p>Du reste, était-ce de l'ironie, ou une certaine disposition à ne rien
-voir avec sang-froid, qui donnait à ces yeux une physionomie si
-particulière? Le second escadron se remit en mouvement tout à coup;
-Lucien, tout en regardant la dame, donna un coup d'éperon à son cheval
-qui glissa et le jeta par terre. Il se releva, donna un grand coup du
-fourreau de son sabre à la rosse, et sauta en selle. L'éclat de rire fut
-général. La dame aux cheveux cendrés souriait encore quand déjà il était
-remonté.</p>
-
-<p>«&mdash;Quoique ça, c'est un bon lapin,» dit un vieux maréchal des
-logis à moustache blanche.</p>
-
-<p>«&mdash;Jamais cette rosse n'a été mieux montée,» dit un lancier.</p>
-
-<p>Lucien était rouge et affectait une mine simple.</p>
-
-<p>À peine le régiment fut-il à la caserne, et le service réglé, que
-Lucien courut à la poste aux chevaux au grand trot.</p>
-
-<p>«&mdash;Monsieur, dit-il au maître de poste, je suis officier, comme
-vous voyez, et je n'ai pas de cheval; cette rosse qu'on m'a prêtée au
-régiment, peut-être pour se moquer de moi, m'a déjà jeté par terre,
-comme vous voyez encore, ajouta-t-il en soupirant et regardant des
-vestiges de boue qui, ayant séché, blanchissaient son uniforme au-dessus
-du bras gauche. En un mot, monsieur, avez-vous un cheval passable, ou
-connaissez-vous un cheval passable à vendre dans la ville? Il me le
-faut à l'instant.</p>
-
-<p>«&mdash;Parbleu, monsieur, voilà une belle occasion pour vous mettre
-dedans. C'est pourtant ce que je ne ferai pas» dit M. Bouchard, le maître
-de poste: et il regardait ce jeune monsieur élégant pourvoir de combien de
-louis il pourrait surcharger le prix du cheval à vendre.</p>
-
-<p>«&mdash;Vous êtes officier, monsieur; je me permettrai de vous demander
-si vous avez fait la guerre?»</p>
-
-<p>À cette question qui pouvait être une plaisanterie, la physionomie
-ouverte de Lucien changea rapidement.</p>
-
-<p>«&mdash;Il ne s'agit pas de savoir si j'ai fait la guerre, monsieur le
-maître de poste, mais si vous avez un cheval à vendre.» Cela fut dit d'un
-ton ferme et hautain.</p>
-
-<p>«&mdash;Monsieur, reprit Bouchard d'un ton mielleux et comme si rien ne
-s'était passé entre eux, j'ai été plusieurs années brigadier et ensuite
-maréchal des logis aux cuirassiers, blessé à Waterloo dans l'exercice
-de ces fonctions; c'est pourquoi je parlais guerre.</p>
-
-<p>Quant aux chevaux, les miens sont des bidets de dix ou douze louis,
-peu dignes d'un officier bien mis et requinqué comme vous; bons tout
-au plus à faire une course. De vrais bidets, quoi!</p>
-
-<p>Mais si vous savez manier un cheval, notre jeune préfet, M. Féron, a
-votre affaire. Cheval anglais, vendu par un vieillard qui habile le pays
-et bien connu des amateurs; jarret superbe, épaules admirables, valeur
-trois mille francs, lequel n'a jeté par terre M. Féron que quatre fois,
-par la grande raison que ledit préfet n'a osé le monter que quatre fois.
-La dernière chute eut lieu en passant la revue de la garde nationale,
-composée en partie de vieux troupiers; moi, par exemple, maréchal des
-logis.......</p>
-
-<p>«&mdash;Marchons, monsieur, reprit Lucien avec humeur. Je l'achète à
-l'instant.»</p>
-
-<p>Le ton décidé de Lucien sur le prix de trois mille francs et sa fermeté
-à lui couper la parole, enlevèrent l'ancien sous-officier.</p>
-
-<p>«&mdash;Marchons, mon lieutenant,» dit-il avec tout le respect
-désirable, et il se mit à suivre à pied la rosse dont Lucien n'était pas
-descendu.</p>
-
-<p>Il faillit aller chercher la préfecture. Elle était dans un coin reculé
-de la ville, vers le magasin à poudre, à cinq minutes de la partie
-habitée.</p>
-
-<p>C'était un ancien couvent, fort bien arrangé par un des derniers
-préfets de l'Empire.</p>
-
-<p>Le pavillon habité par le préfet était entouré d'un jardin anglais.</p>
-
-<p>Ces messieurs arrivèrent à une porte en fer.</p>
-
-<p>Des entresols où étaient les bureaux, on les renvoya à une autre porte
-à colonnes et conduisant à un premier étage magnifique où logeait
-M. Féron.</p>
-
-<p>M. Bouchard sonna; on fut longtemps sans répondre.</p>
-
-<p>À la fin, un valet de chambre fort affairé et très élégant parut et les
-fit entrer dans un salon mal en ordre; il est vrai qu'il n'était qu'une
-heure.</p>
-
-<p>Le valet de chambre répétait les phrases habituelles, d'une insolence
-administrative, sur les difficultés de voir M. le préfet, et Lucien
-allait se fâcher, lorsque M. Bouchard en vint aux mots sacramentels:</p>
-
-<p>«&mdash;Nous venons pour une <i>affaire d'argent</i> qui intéresse M.
-le préfet.»</p>
-
-<p>L'importance du valet parut se scandaliser, mais il ne remuait pas.</p>
-
-<p>«&mdash;Hé, pardieu, c'est pour vous faire vendre votre <i>Lara</i>
-qui jette si bien par terre votre M. le préfet,» ajouta l'ancien maréchal
-des logis.</p>
-
-<p>À ce mot, le valet de chambre prit la fuite, en priant ces messieurs
-d'attendre.</p>
-
-<p>Après dix minutes, Lucien vit s'avancer gravement un jeune homme de
-quatre pieds et demi de haut, l'air à la fois timide et pédant. Il
-semblait porter avec respect une belle chevelure tellement blonde,
-qu'elle en était sans couleur.</p>
-
-<p>Ces cheveux, d'une finesse extrême et tenus beaucoup trop longs,
-étaient partagés au sommet du front par une raie parfaitement tracée et
-qui divisait la tête en deux parties égales, à l'allemande.</p>
-
-<p>À l'aspect de cette figure qui prétendait à la fois à la grâce et à la
-majesté, la colère de Lucien disparut, une envie de rire folle la
-remplaça et sa grande affaire fut de ne pas éclater.</p>
-
-<p>Il y eut un silence.</p>
-
-<p>M. Féron, flatté de l'effet produit, et sur un militaire encore,
-demanda à Lucien ce qu'il y avait pour son service; mais ce mot fut lancé
-en grasseyant et d'un ton à se faire répondre une impertinence.</p>
-
-<p>«&mdash;Monsieur, dit-il en regardant la robe de chambre unique dans
-laquelle le jeune préfet se drapait, on dit que vous avez un cheval à
-vendre; je désire le voir, je l'essaie un quart d'heure et je le paye
-comptant.</p>
-
-<p>«&mdash;Les affaires urgentes et graves dont je suis accablé, répondit
-le préfet, comme récitant une leçon apprise par cœur, m'ont, je le crains
-bien, rendu coupable d'impolitesse. J'ai lieu de craindre que vous n'ayez
-attendu. Ce serait bien coupable à moi,&mdash;et il se confondit en
-excuses.</p>
-
-<p>«&mdash;Je respecte, comme je le dois, les occupations nombreuses de
-Monsieur le préfet. Je désire voir seulement le cheval et l'essayer en
-présence du «groom» de Monsieur le préfet.»</p>
-
-<p>La supposition polie qui lui donnait un groom, fit beaucoup de plaisir
-au jeune magistrat.</p>
-
-<p>«&mdash;La bête est anglaise, lion demi-sang bien prouvé, mais je dois
-avouer qu'elle n'est soignée dans ce moment que par un domestique
-français.»</p>
-
-<p>Les ordres donnés, le jeune magistrat salua Lucien en grasseyant, et
-rentra dans ses appartements.</p>
-
-<p>«&mdash;Et dire qu'un gringalet de ce calibre-là nous passera en revue
-dimanche, s'écria Bouchard comme se parlant à lui-même. Cela ne fait-il
-pas suer?»</p>
-
-<p>À peine le cheval anglais fut-il hors de l'écurie, d'où la pauvre bête
-ne sortait que trop rarement à son gré, qu'il se mit à galoper, à faire
-les sauts les plus singuliers, s'élançant de terre les quatre pieds à
-la fois, la tête en l'air, comme pour grimper sur les platanes qui
-entouraient la cour de la préfecture.</p>
-
-<p>«&mdash;La bête n'est pas mal, dit Bouchard en se rapprochant d'un air
-sournois, mais depuis huit jours M. le préfet ni son valet de chambre
-ne l'ont fait sortir, et peut-être il ne serait pas prudent...»</p>
-
-<p>Lucien fut frappé de la joie contenue qui brillait dans le regard du
-maître de poste. Il eut toutes les peines du monde à monter à cheval,
-puis à le maîtriser.</p>
-
-<p>Il partit an galop, mais sut bientôt le radoucir au trot. Emporté par
-la beauté et la vigueur de ses allures, il ne se fit pas scrupule de
-faire attendre le maître de poste goguenard. Il ne revint qu'une
-demi-heure après et trouva le domestique tout effrayé de ce retard.
-Quant à M. Bouchard, il s'attendait bien avoir revenir le cheval tout
-seul; il examina de près l'uniforme de Lucien, mais ne put y découvrir
-aucun mauvais symptôme de chute. Le marché fut bientôt conclu.</p>
-
-<p>«&mdash;Vous voyez que je ne me laisse jeter par terre qu'une fois
-par jour, dit Lucien; ce qui me désole, c'est que ma première chute a eu
-lieu précisément sous ces fenêtres aux persiennes vertes que vous voyez
-là-bas... à cette espèce d'hôtel.</p>
-
-<p>«&mdash;Ah! dans la rue de la Pompe, répondit Bouchard. Il y avait une
-jolie dame à l'une de ces fenêtres.</p>
-
-<p>«&mdash;Oui, monsieur, elle a ri de mon malheur. Il est fort
-désagréable de débuter ainsi dans une garnison, et dans une première
-garnison, encore. Vous qui avez été militaire, vous comprenez cela.
-Connaissez-vous cette dame?</p>
-
-<p>«&mdash;C'est M<sup>me</sup> de Chasteller, une veuve qui a des
-millions; la fille de M. le marquis de Pointcarré, un de nos <i>ultra.</i>
-Ils sont venus bouder ici depuis les journées de Juillet, et, ajouta
-Bouchard en baissant la voix, il est en grande correspondance avec Charles
-X. Le fameux docteur Dupoirier, le médecin du pays, est son bras droit, ou
-plutôt, M. Dupoirier, qui est une fine mouche, mène en laisse tant M. de
-Pointcarré que M. de Puy-Laurens, l'autre commissaire, au nom de Prague...
-Car l'on conspire ici, et ouvertement encore. Il y a aussi l'abbé Olive,
-qui est un espion.</p>
-
-<p>«&mdash;Mais, mon cher monsieur, dit Lucien en riant, je ne m'oppose
-pas à ce que M. l'abbé Olive soit un espion; tant d'autres le sont bien.
-Dites-moi un peu ce que c'est que cette jolie femme, M<sup>me</sup> de
-Chasteller?</p>
-
-<p>«&mdash;Ah! cette jolie femme qui a ri quand vous êtes tombé de cheval?
-Elle en a vu bien d'autres monter et tomber de cheval! Elle est veuve d'un
-des généraux de brigade, attachés à la personne de Charles X. Il
-était grand chambellan ou aide de camp, un grand seigneur enfin, qui,
-après les Journées, est venu mourir ici de peur. Il croyait toujours que
-le peuple était dans les rues. Mais bon enfant, quoique ça, point
-insolent, au contraire. Quand il arrivait de certains courriers de
-Paris, il voulait qu'il y eut toujours des chevaux réservés pour lui à
-la poste, et il payait bien. Il faut que vous sachiez qu'il n'y a que
-dix-neuf lieues d'ici au Rhin. Il avait de fières peurs...</p>
-
-<p>«&mdash;Et sa veuve? dit Lucien.</p>
-
-<p>«&mdash;Elle avait un hôtel dans le faubourg Saint-Germain, dans une
-rue qui s'appelle de Babylone. Quel nom! Vous devez connaître ça, vous,
-monsieur. Elle a quatre-vingt mille livres de rentes en 3 p. 100. C'est
-la plus jolie de ces dames du haut ton, c'est-à-dire avec M<sup>me</sup>
-d'Hocquincourt, qui est aussi jolie qu'elle. M<sup>me</sup> de Chasteller
-est toujours triste, elle se meurt d'ennui...</p>
-
-<p>M<sup>me</sup> d'Hocquincourt est bien plus gaie et a beaucoup plus
-d'esprit. Elle mène son mari par le bout du nez, et change d'amants sans
-se gêner.</p>
-
-<p>Maintenant, c'est M. d'Antin qui se ruine avec elle; sans cesse je lui
-fournis des chevaux pour des parties de plaisir dans les bois de
-Bureviller que vous voyez là-bas, au bout de la plaine. Un joli endroit.
-Là se trouve le café du <i>Chasseur vert.</i> C'est le Tivoli de
-l'endroit.»</p>
-
-<p>Lucien fit faire un mouvement à son cheval qui alarma le bavard. Il lui
-sembla voir échapper sa victime, et quelle victime encore, un beau jeune
-homme de Paris, riche et généreux!</p>
-
-<p>«&mdash;Chaque semaine, cette jolie femme aux cheveux blonds, qui a ri
-un peu en vous voyant tomber de cheval, on plutôt quand votre cheval est
-tombé, ce qui est bien différent, cette dame, chaque semaine, pour ainsi
-dire, refuse une proposition de mariage.</p>
-
-<p>M. de Blancet, son cousin, le comte Ludwig Roller, M. de Goëllo, s'y
-sont cassé le nez. Pas si bête de se marier en province.</p>
-
-<p>Pour se désennuyer, elle a pris bravement M. Thomas de Busant de
-Sicile, le lieutenant-colonel du 20e régiment de hussards que vous venez
-remplacer dans notre garnison. Celui-là lui faisait une cour serrée.
-Il ne bougeait pas de chez elle; il est vrai qu'il était de fort bonne
-maison.</p>
-
-<p>Car les dames de notre ville n'aiment pas déroger; elles sont sévères
-en diable sur ce point, et, il faut que je vous le dise, mon cher monsieur,
-avec tout le respect que je vous dois, moi qui n'ai été que sous-officier
-de cuirassiers, quoique, à la vérité, j'aie fait dix campagnes en dix
-ans, je doute que cette veuve de M. de Chasteller, un général de
-brigade, et qui vient d'avoir pour amant un lieutenant-colonel, voulût
-agréer les hommages d'un simple sous-lieutenant&mdash;si aimable qu'il
-fût. Le mérite n'est pas grand'chose dans ce pays-ci; c'est le rang qu'on
-a et la noblesse, qui font tout.</p>
-
-<p>«&mdash;En ce cas, je suis <i>frais</i>, pensa Lucien. Adieu, monsieur,
-dit-il à Bouchard en mettant son cheval au trot. J'enverrai un lancier
-prendre la rosse dans votre écurie.»</p>
-
-
-<p class="center">* * *</p>
-
-
-<p>Lucien alla voir le colonel Filloteau et s'informa des petits devoirs
-de convenance que devait remplir, un premier jour, un sous-lieutenant
-arrivant au régiment. Il alla faire deux ou trois visites, et ce signe
-d'une éducation parfaite eut tout le succès désirable.</p>
-
-<p>À peine libre, il revint passer sous les fenêtres de M<sup>me</sup>
-de Chasteller, dans la rue de la Pompe. Quelques appels de bride invisibles
-donnèrent au cheval du préfet, étonné de l'insolence de son cavalier, des
-petits mouvements d'impatience charmants pour les connaisseurs. Mais en
-vain Lucien se tenait immobile en selle, et même un peu raide, les
-persiennes restèrent fermées. Il reconnut parfaitement la fenêtre d'où
-l'on avait ri en le voyant tomber. Elle était assez petite et appartenait
-au premier étage d'une assez grande maison qui avait une porte avec grille
-de fer donnant sur une rue voisine nommée des Vieux-Jésuites.</p>
-
-<p>Au-dessus de la porte de cette sorte d'hôtel il lut en lettres d'or,
-sur un marbre noirâtre:</p>
-
-<p><span style="margin-left: 30%;"><i>Hôtel de Pointcarré</i></span></p>
-
-<p>«&mdash;Au diable la provinciale! se dit Lucien. Où est la promenade de
-cette sotte ville?»</p>
-
-<p>En moins de trois quarts d'heure, grâce au trot de son cheval, il fit
-le tour de Nancy et de ses chefs-d'œuvre.</p>
-
-<p>Il n'aperçut d'autre promenade qu'une longue place traversée aux deux
-bouts de fossés puants, charriant les immondices de la ville, et où
-végétait mal une centaine de petits tilleuls rabougris et soigneusement
-taillés en éventail.</p>
-
-<p>«&mdash;Peut-on se figurer rien au monde de plus maussade!», pensait
-Lucien, le cœur serré par tant de laideur.</p>
-
-<p>Il y avait pourtant de l'ingratitude dans ce sentiment de dégoût
-profond; car pendant sa promenade il avait été remarqué par M<sup>mes</sup>
-d'Hocquincourt, de Puy-Laurens, et même M<sup>lle</sup> Berchu, la reine des
-beautés bourgeoises.</p>
-
-<p>«&mdash;Maman, maman, s'était-elle écriée en apercevant le cheval du
-préfet, célèbre dans toute la ville, c'est <i>Lara</i>, à M. le préfet.
-Mais cette fois le cavalier n'a pas peur.</p>
-
-<p>«&mdash;Il faut que ce soit un jeune homme bien riche,» avait dit
-M<sup>me</sup> Berchu, et cette idée avait bientôt absorbé l'attention de
-la mère et de la fille.</p>
-
-<p>Ce même jour, toute la société noble de Nancy se trouvait à dîner chez
-M<sup>me</sup> d'Hocquincourt: on célébrait la fête d'une des princesses
-exilées.</p>
-
-<p>À côté d'une dizaine d'imbéciles, amoureux du passé et craignant
-l'avenir, il y avait sept ou huit anciens officiers de la garde de
-Charles X, licenciés après les journées de Juillet.</p>
-
-<p>Ces jeunes gens, pleins de feu, aimant la guerre par-dessus tout, se
-croyaient obligés de bouder et ne s'amusaient guère. Ce genre de vie
-ne les rendait pas bien indulgents pour les jeunes officiers de l'armée,
-et cette envie se trahissait par un mépris affecté.</p>
-
-<p>Sans s'en douter, Lucien, passant deux fois devant l'hôtel
-d'Hocquincourt, fut examiné et jugé de pied en cap par tout ce qu'il y
-avait de plus pur à Nancy, soit du côté de la naissance, soit par les
-bons principes.</p>
-
-<p>«&mdash;Le cheval de ce pauvre petit préfet doit être bien étonné de
-se voir monter avec hardiesse, dit M. d'Antin, l'ami de M<sup>me</sup>
-d'Hocquincourt.</p>
-
-<p>«&mdash;Ce petit jeune homme n'est pas... élégant à cheval, mais il
-monte bien, dit M. de Wassignies.</p>
-
-<p>«&mdash;C'est apparemment un de ces garçons tapissiers ou fabricants de
-chandelles, qui s'appellent des héros de Juillet, dit M. de Goëllo, un
-grand jeune homme blond, mais sec et pincé, et déjà couvert de rides.</p>
-
-<p>«&mdash;Que vous êtes arriéré, mon pauvre Goëllo, dit M<sup>me</sup>
-de Puy-Laurens, l'esprit du pays. Les pauvres Juillet ne sont plus à la
-mode depuis longtemps; ce sera le fils de quelque député ventru et
-vendu.</p>
-
-<p>«&mdash;D'un de ces éloquents personnages qui, placés en droite ligne
-derrière le dos du ministre, crient chut! ou éclatent de rire à propos
-d'un amendement sur les vivres des forçats, au signal que leur donne le
-dos du ministre.»</p>
-
-<p>C'était l'élégant M. de Lanfort, l'ami de M<sup>me</sup> de
-Puy-Laurens, qui, par cette belle phrase, développait la pensée de son
-amie.</p>
-
-<p>«&mdash;Il aura loué pour quinze jours le cheval du préfet, avec la
-haute paye que le papa reçoit du château, dit M. de Sanréal.</p>
-
-<p>«&mdash;Il est raide et affecté. Que son cheval fasse une pointe un peu
-sèche, et il est par terre, observa quelqu'un.</p>
-
-<p>«&mdash;Et ce serait pour la seconde fois de la journée, cria M. de
-Sanréal, de l'air triomphant d'un sot peu accoutumé à être écouté et qui a
-un fait curieux à dire.»</p>
-
-<p>C'était le gentilhomme le plus riche et le plus épais du pays. Il eut
-le plaisir rare pour lui de voir tous les yeux se tourner vers les
-siens, et ne manqua pas de se faire longtemps prier avant de raconter
-l'histoire de la chute de Lucien.</p>
-
-<p>«&mdash;Vous aurez beau dire, s'écria M<sup>me</sup> d'Hocquincourt,
-comme Lucien passait une troisième fois sous ses fenêtres, c'est un homme
-charmant, et, si je n'étais pas en puissance de mari, je l'enverrais
-inviter prendre du café chez moi.»</p>
-
-<p>M. d'Hocquincourt crut cette idée sérieuse, et sa figure douce et
-pieuse en pâlit d'effroi.</p>
-
-<p>«&mdash;Mais, ma chère, un homme sans naissance! dit-il à sa belle
-moitié.</p>
-
-<p>«&mdash;Allons, je vous en fais le sacrifice, répondit-elle en se
-moquant et lui serrant la main tendrement. Et vous, homme puissant et
-savant,&mdash;en se tournant vers Sanréal,&mdash;de qui tenez-vous cette
-histoire de chute?</p>
-
-<p>«&mdash;Rien que du docteur Dupoirier, dit Sanréal, piqué de cette
-plaisanterie sur l'épaisseur de sa taille; rien que du docteur Dupoirier
-qui se trouvait chez M<sup>me</sup> de Chasteller, précisément à l'instant
-où ce héros de votre imagination a pris par terre la mesure d'un pot.</p>
-
-<p>«&mdash;Vous n'êtes pas envieux du tout. Est-ce sa faute s'il n'est pas
-fait sur le modèle de Bacchus revenant des Indes? Attendez qu'il ait
-vingt ans de plus, et vous pourrez lutter de grâces avec lui.»</p>
-
-<p>Le lendemain, le régiment fut réuni et le colonel Malher fit
-reconnaître Leuwen et sa qualité de sous-lieutenant.</p>
-
-<p>À la fin de la parade, à peine rentré chez lui, les trente-six
-trompettes vinrent sous ses fenêtres lui donner une aubade. Lucien se
-tira fort bien de toutes ces cérémonies, plus nécessaires qu'amusantes.
-Par exemple, le colonel Malher, en lui donnant l'accolade devant le front
-du régiment, avança mal son cheval qui, au moment de l'embrassade,
-s'éloigna un peu de celui de Leuwen.</p>
-
-<p>Lucien montait le fameux cheval anglais et, par un mouvement léger
-de la bride et des jambes, fit suivre à sa monture le meme mouvement.</p>
-
-<p>«&mdash;Et ils disent que ces anglais n'ont point de bouche, dit le
-maréchal des logis La Rose; ce blanc-bec sait au moins se tenir; on voit
-qu'il s'est préparé à entrer au régiment.»</p>
-
-<p>Mais, en manœuvrant pour suivre le cheval du colonel, la lèvre de
-Lucien trahit à son insu un peu d'ironie.</p>
-
-<p>«&mdash;<i>Fichu républicain de malheur, je te revaudrai cela!</i>»
-pensa le colonel. Et, sans s'en douter, Leuwen eut un ennemi placé de
-façon à lui faire beaucoup de mal.</p>
-
-
-<p class="center">* * *</p>
-
-
-<p>Le lendemain matin, Lucien prit un appartement sur la Grande Place,
-chez M. Bonnard, le marchand de blé, et, le soir, il sut par celui-ci, qui
-le tenait de la cantinière elle-même, laquelle fournissait l'eau-de-vie
-de la table des sous-officiers, que le colonel Filloteau s'était
-déclaré son protecteur, et l'avait défendu contre certaines insinuations
-peu bienveillantes du colonel Mailler de Saint-Mégrin.</p>
-
-<p>L'âme de Lucien était aigrie; tout y contribuait.</p>
-
-<p>La laideur de la ville, l'aspect des cafés sales et remplis d'officiers
-portant le même uniforme que lui, et, parmi tant de figures, pas une
-seule qui montrât, non pas de la bienveillance, mais tout simplement
-celle urbanité que l'on voit à Paris, chez tout le monde.</p>
-
-<p>Il alla voir le colonel Filloteau, mais ce n'était plus l'homme avec
-lequel il avait voyagé; Filloteau l'avait défendu, et pour le lui faire
-sentir, prit avec lui un ton d'importance et de protection grossière
-qui mit le comble à la mauvaise humeur de notre héros.</p>
-
-<p>«&mdash;Quoi! se disait-il, être protégé par cet homme dont je ne
-voudrais pas pour domestique!»</p>
-
-<p>Le logement qu'il avait choisi avait été occupé, avant lui, par M.
-Thomas de Busant de Sicile, lieutenant-colonel du régiment de hussards
-qui venait de quitter Nancy. Sans s'en douter, Lucien commit en cela
-une inconvenance grave qui choqua beaucoup de ses nouveaux camarades:
-un sous-lieutenant prendre ainsi d'emblée l'appartement d'un colonel!</p>
-
-<p>M. Bonnard lui conseilla d'aller faire sa provision de liqueurs chez
-M<sup>me</sup> Berchu; sans le digne marchand de blé, jamais il n'eût eu
-cette idée si simple, qu'un sous-lieutenant qui passe pour être riche et
-qui débute au régiment, doit briller par sa provision de liqueurs.</p>
-
-<p>«&mdash;C'est M<sup>me</sup> Berchu, monsieur, qui a une si jolie
-fille, M<sup>lle</sup> Sylviane; c'est chez elle que le colonel de Busant
-se fournissait.</p>
-
-<p>C'est cette belle boutique que vous voyez là-bas, auprès des cafés.
-Cherchez un prétexte, en marchandant, pour parler à M<sup>lle</sup>
-Sylviane.</p>
-
-<p>C'est notre beauté, à nous autres, ajouta-t-il d'un ton sérieux qui
-allait bien mal à sa grosse figure.</p>
-
-<p>À l'honnêteté près qu'elle possède, et que les autres n'ont pas, elle
-peut fort bien soutenir la comparaison avec M<sup>me</sup> d'Hocquincourt,
-de Chasteller, de Puy-Laurens.»</p>
-
-<p>M. Bonnard était l'oncle de M. Gauthier, chef des républicains du pays,
-sans quoi il n'eût pas donné dans ces réflexions méchantes.</p>
-
-<p>Les jeunes rédacteurs de l'<i>Aurore</i>, le journal républicain de la
-Lorraine, venaient bavarder chez lui autour d'un bol de punch.</p>
-
-<p>Éclairé par M. Bonnard, Lucien reprit son sabre et son colback, et
-alla chez M<sup>me</sup> Berchu où il acheta une caisse de kirschwasser,
-puis une caisse d'eau-de-vie de Cognac, puis une caisse de rhum portant
-la date de 1810.</p>
-
-<p>Tout cela avec un air de nonchalance et d'indifférence pour les prix,
-destiné à frapper M<sup>lle</sup> Sylviane.</p>
-
-<p>Il vit avec plaisir que ces grâces, dignes d'un colonel du Gymnase, ne
-manquaient pas absolument leur effet.</p>
-
-<p>La vertueuse Sylviane Berchu était accourue; elle avait vu par le
-vasistas pratiqué au plancher de sa chambre, située au-dessus de la
-boutique, que cet acheteur qui faisait remuer tout le magasin, n'était
-autre que le jeune officier qui, la veille, s'était montré sur Lara,
-à M. le Préfet.</p>
-
-<p>Cette reine des beautés bourgeoises daigna écouter quelques mots polis
-que lui adressa Lucien.</p>
-
-<p>«&mdash;Elle est belle, à la vérité, mais pas pour moi, se dit-il.
-C'est une statue de Junon, copiée d'après l'antique, par un artiste
-moderne; les finesses et la simplicité y manquent, les formes sont
-massives, mais il y a de la fraîcheur allemande.</p>
-
-<p>De grosses mains, de gros pieds, des traits réguliers, et force
-minauderie; tout cela cache mal une fierté trop visible. Et ces gens-là
-sont outrés de la fierté des dames de bonne compagnie!»</p>
-
-<p>Tel fut le genre d'admiration que lui inspira M<sup>lle</sup> Sylviane,
-la beauté de Nancy, et, en sortant de chez elle, la petite ville lui
-sembla encore plus maussade.</p>
-
-<p>Il suivait tout pensif ces trois caisses de <i>spiritueux</i>, comme
-disait M<sup>lle</sup> Berchu, et cherchait un prétexte honnête pour en
-faire porter une ou deux chez le colonel Filloteau.</p>
-
-<p>La soirée fut terrible; le temps était couvert, et il faisait un petit
-vent du nord froid et perçant.</p>
-
-<p>Lucien était en uniforme, car il avait appris, parmi tant de devoirs à
-remplir, qu'il ne fallait pas se permettre une redingote bourgeoise sans
-une permission spéciale du colonel.</p>
-
-<p>Sa ressource fut d'aller se promener à pied dans les rues sales de
-cette ville, et de s'entendre crier. «Qui vive!» avec insolence à tous les
-cent pas. Il chercha une boutique de librairie, mais ne put en
-trouver.</p>
-
-<p>Il n'aperçut des livres que dans un seul magasin, et se hâta d'y
-entrer; c'était la <i>Journée du chrétien</i> exposée en vente chez un
-marchand de fromages, vers une des portes de la ville. Il regardait les
-cafés à travers les vitres ternies par la vapeur des respirations, mais il
-ne put prendre sur lui d'y entrer; il se figurait une odeur
-intolérable.</p>
-
-<p>Il entendait rire, et pour la première fois de sa vie, il fut
-envieux.</p>
-
-<p>Il lit, durant cette soirée, de profondes réflexions sur les formes de
-gouvernement, sur les avantages qui étaient à désirer dans la vie.</p>
-
-<p>«&mdash;Si au moins il y avait un spectacle, je ferais la cour à une
-chanteuse, de la trouverais peut-être d'une amabilité moins lourde que
-M<sup>lle</sup> Sylviane, et au moins elle ne chercherait pas à m'épouser.»</p>
-
-<p>Jamais il ne s'était autant ennuyé et n'avait vu l'avenir sous d'aussi
-noirs aspects.</p>
-
-<p>Le lendemain matin, le colonel Filloteau passa devant son logement et
-vit, à la porte, Nicolas, le lancier qu'il lui avait donné pour soigner
-son cheval.</p>
-
-<p>«&mdash;Eh bien! qu'est-ce que tu dis du lieutenant? lui
-demanda-t-il.</p>
-
-<p>«&mdash;Bon garçon, colonel, mais pas gai.»</p>
-
-<p>Filloteau monta.</p>
-
-<p>«&mdash;Je viens pour l'inspection de votre quartier, mon cher
-camarade, car je vous sers d'oncle, comme on disait dans Berchiny, quand
-j'y étais brigadier, avant l'Egypte, ma foi, car je fus maréchal des logis
-à Aboukir, sous Murat, et sous-lieutenant quinze jours après.»</p>
-
-<p>Au mot d'oncle, Lucien avait tressailli; il se remit bientôt.</p>
-
-<p>«&mdash;Eh bien, mon cher oncle, reprit-il avec gaîté, trop honoré du
-titre. J'ai ici en visite trois respectables parentes que je veux avoir
-l'honneur de vous présenter. Ce sont ces trois caisses, la veuve
-kirschwasser, de la Forêt-Noire...</p>
-
-<p>«&mdash;Je la retiens pour moi, dit le Filloteau avec un gros rire, et,
-s'approchant de la caisse ouverte, il y prit un cruchon.</p>
-
-<p>«&mdash;Je n'ai pas eu de peine à amener le prétexte, pensa Lucien.
-Mais, colonel, cette respectable parente a juré de ne se séparer jamais de
-sa sœur, M<sup>lle</sup> Cognac, de 1810, entendez-vous?</p>
-
-<p>«&mdash;Parbleu, vous êtes un bon garçon, s'écria Filloteau, comme
-attendri, et je dois remercier mon ami Déverloy de m'avoir fait faire
-votre connaissance.</p>
-
-<p>Mais parlons d'affaires; je suis venu ici pour ça, ajouta-t-il avec une
-sorte de mystère et en se jetant pesamment sur un canapé qui gémit. Vous
-faites de la dépense. Trois chevaux en trois jours! Je ne critique pas
-cela. Bien, très bien. Mais que vont dire ceux de vos camarades qui n'en
-ont qu'un, de cheval, et encore celui-là sur trois jambes!</p>
-
-<p>Savez-vous ce qu'ils diront?</p>
-
-<p>Ils vous appelleront républicain, et c'est par là, fit-il finement, que
-le bât vous blesse!</p>
-
-<p>Voulez-vous la réponse? Un beau portrait de Louis-Philippe, à cheval,
-dans un beau cadre d'or, que vous placerez là, au-dessus de la commode,
-à la place d'honneur.</p>
-
-<p>Sur quoi, bien du plaisir, honneur.»</p>
-
-<p>Il se leva avec peine du canapé.</p>
-
-<p>«&mdash;À bon entendeur, un mot suffit, et vous ne m'avez pas l'air
-gauche. Nicolas! Nicolas! appelle un de ces pékins qui sont là, dans la
-rue, à ne rien faire, et fais escorter jusque chez moi, tu sais, rue de
-Metz, numéro 4, ces deux caisses de liqueur. Et f..., ne va pas me conter
-qu'un des cruchons s'est cassé en route; pas de ça, camarade!</p>
-
-<p>«&mdash;Mais, j'y pense, dit Filloteau à Leuwen, ceci est du bon bien
-de Dieu; le cruchon cassé serait toujours cassé. Je vais suivre les
-caisses à vingt pas, sans faire semblant de rien. Adieu, mon cher
-camarade,» et, montrant, avec son poing ganté, la place au-dessus de la
-commode: «Vous m'entendez, un beau Louis-Philippe, là-dessus!»</p>
-
-<p>Lucien croyait être débarrassé du personnage; Filloteau reparut à la
-porte.</p>
-
-<p>«&mdash;Ah çà, pas de ces bougres de livres dans vos malles, pas de
-mauvais journaux, pas de brochures surtout; rien de la <i>mauvaise
-presse</i>, comme dit Blessin.&mdash;À ce mot, Filloteau fit quatre pas
-dans la chambre et ajouta à mi-voix:&mdash;Ce grand lieutenant grêlé qui
-nous est arrivé de la Garde municipale de Paris,&mdash;et plaçant sa main,
-les doigts serrés en mur sur le coin de la bouche,&mdash;il fait peur au
-colonel lui-même. Enfin suffit! Tout le monde n'a pas des oreilles pour
-des prunes, n'est-ce pas?»</p>
-
-<p>«&mdash;Il est bon homme au fond, pensa Lucien. Ma caisse de kirsch
-m'a bien servi.»</p>
-
-<p>Et il sortit pour acheter le plus grand portrait possible de Sa Majesté
-le roi Louis-Philippe.</p>
-
-<p>Un quart d'heure après, il rentrait suivi d'un ouvrier chargé d'un
-énorme portrait qu'il avait trouvé tout encadré et préparé pour un
-commissaire de police, récemment nommé par le crédit de M. Féron père,
-député.</p>
-
-<p>Il regardait tout pensif placer le clou et attacher le tableau.</p>
-
-<p>«&mdash;Mon père me l'a souvent dit, et je comprends maintenant son
-mot si sage: «On dirait que tu n'es pas né gamin de Paris, parmi ce peuple
-bien appris, dont l'esprit fin se trouve toujours au niveau de toutes les
-inventions utiles. Toi, tu crois les affaires plus grandes qu'elles
-ne le sont; <i>tu tends tes filets trop haut.</i> Le public de Paris, en
-entendant parler d'une bassesse ou d'une trahison adroite, s'écrie
-toujours: «Bon, voilà un bon tour à la Talleyrand.»! Et il admire.»</p>
-
-<p>Et moi qui songeais à des actions plus ou moins délicates, à des
-actions difficiles pour écarter ce vernis de républicanisme et ce mot
-fatal d'élève chassé de l'École polytechnique! Cinquante francs de cadre,
-et cinq francs de lithographie ont fait l'affaire! Voilà ce qu'il faut
-pour ces gens-ci. Filloteau en sait plus que moi. C'est là la vraie
-supériorité du génie sur le vulgaire: au lieu d'une foule de petites
-démarches, une seule action, claire, simple, frappante, et qui réponde
-à tout.</p>
-
-<p>Et j'ai grand'peur d'arriver bien tard lieutenant-colonel!» ajouta-t-il
-avec un soupir.</p>
-
-<p>Le soir, en rentrant, la servante de M. Bonnard lui remit deux lettres.
-L'une était écrite sur du gros papier d'écolier et fort mal cachetée. Il
-l'ouvrit et lut:</p>
-
-
-<p><span style="margin-left: 60%;"><i>Nancy. Département de......</i></span><br />
-<span style="margin-left: 62%;"><i>le...... Mars, 183.....</i></span></p>
-
-<p><span style="margin-left: 5%;">«Monsieur le sous-lieutenant blanc-bec,</span></p>
-
-<p>«De braves lanciers, connus dans vingt batailles, ne sont pas faits
-pour être commandés par un petit muscadin de Paris. Attends-toi à des
-malheurs; tu trouveras partout Martin-Bâton. Plie bagage au plus
-vite et décampe. Nous te le conseillons pour ton avantage. Tremble!</p>
-
-<p>«FOUS-MOI-LE-CAMP. CHASSE-BAUDET. DURELAME».</p>
-
-
-<p>Lucien était rouge comme un coq et tremblait de colère.</p>
-
-<p>«&mdash;L'autre est une lettre de femme,» paraît-il.</p>
-
-<p>Elle était écrite sur le plus beau papier et d'un caractère fort
-soigné.</p>
-
-
-<p><span style="margin-left: 5%;">«Monsieur,</span></p>
-
-<p>«Plaignez d'honnêtes gens qui rougissent du moyen auquel ils sont
-obligés d'avoir recours.</p>
-
-<p>«Le régiment est pavé de dénonciateurs et d'espions. Le noble métier de
-la guerre réduit à être une école d'espionnage! tant il est vrai qu'un
-grand parjure amène forcément après lui mille mauvaises actions de
-détail. Nous vous engageons, monsieur, à vérifier par vos propres
-observations le fait suivant: Cinq lieutenants ou sous-lieutenants:
-MM. D..., R..., B. L..., V... et B. I..., fort élégants et appartenant
-aux classes distinguées de la société, ce qui nous fait craindre leurs
-séductions pour vous, ne sont-ils pas des espions à la recherche des
-idées républicaines? Nous les professons au fond du cœur, ces opinions;
-nous leur donnerons un jour notre sang, et nous osons croire que vous
-êtes prêt à leur faire, en temps et lieu, le même sacrifice.</p>
-
-<p>«Quand le jour du réveil arrivera, comptez, monsieur, sur des amis qui
-ne sont vos égaux que par leurs sentiments de tendre pitié pour la
-malheureuse France.</p>
-
-<p>«Martius-Publius-Julius-Marcus-Vindex, qui tuera Blessin,&mdash;pour
-tous ces Messieurs.»</p>
-
-
-<p>Cette lettre effaça presque tout à fait la sensation d'ignoble et de
-laideur, si vivement provoquée par la première.</p>
-
-<p>«&mdash;Cette lettre sur mauvais papier, se dit-il, c'est la lettre
-anonyme de 1780; les soldats étaient des mauvais sujets et des laquais
-chassés et recrutés sur les quais de Paris; celle-ci est la lettre anonyme
-de 183...</p>
-
-<p>Publius! Vindex! Pauvres amis. Vous auriez raison si vous étiez cent
-mille; mais vous êtes deux mille, tout au plus, répandus dans toute la
-France, et les Filloteau, les Malher, les Déverloy même, vous feront
-fusiller légalement et seront approuvés par l'immense majorité.</p>
-
-<p>Il vaut mieux s'embarquer tous ensemble pour l'Amérique...
-M'embarquerai-je avec eux?»</p>
-
-<p>Sur cette question, Lucien se promena longtemps d'un air agité.</p>
-
-<p>«&mdash;Non, se dit-il enfin, à quoi bon se flatter? Cela est d'un sot.
-Je n'ai pas assez de vertu farouche pour penser comme Vindex. Je
-m'ennuierai en Amérique, au milieu d'hommes parfaitement justes et
-raisonnables, mais grossiers, et ne songeant qu'à leurs dollars. J'ai
-horreur du bon sens bête d'un Américain. Je respecte Washington, mais
-il m'ennuie; tandis que le jeune général Bonaparte, vainqueur au Pont
-d'Arcole, me transporte bien autrement que les plus belles pages d'Homère
-et du Tasse.</p>
-
-<p>Je ne suis pas républicain, mais je méprise les bassesses des Malher,
-des Blessin. One suis-je donc? Peu de chose! Déverloy saurait bien me
-crier: «Tu es un homme fort heureux que ton père t'ait donné une lettre
-de crédit sur le receveur général de la Meurthe.»</p>
-
-<p>Il est de fait que sous le rapport économique, je suis au-dessus de mes
-domestiques.</p>
-
-<p>Je souffre horriblement depuis que je gagne quatre-vingt-dix-neuf
-francs par mois.</p>
-
-<p>Mais qu'est-ce qu'on estime dans le monde que j'ai entrevu? L'homme qui
-a réuni quelques millions, ou qui achète un journal et se fait prôner
-pendant huit ou dix ans de suite. N'est-ce pas là le mérite de M. de
-Chateaubriand?</p>
-
-<p>Le bonheur suprême quand on a de la fortune comme moi, n'est-il pas de
-passer pour homme d'esprit auprès des femmes?</p>
-
-<p>M. de Talleyrand n'a-t-il pas commencé sa carrière en sachant tenir
-tête par un mot heureux à l'orgueil outrecuidant de M<sup>me</sup>
-la duchesse de Gramont?</p>
-
-<p>Excepté mes pauvres républicains, je ne vois rien d'estimable dans le
-monde.</p>
-
-<p>Mon mérite dépendra donc du jugement d'une femme ou de cent femmes du
-bon ton! Quoi de plus ridicule? Que de mépris n'ai-je pas pour un homme
-amoureux, pour Edgar, mon cousin, qui fait dépendre son bonheur et,
-bien plus, son estime pour lui-même, des opinions d'une jeune femme qui
-a passé la matinée à discuter chez Victorine le mérite d'une robe, ou à
-se moquer d'un homme comme Monge parce qu'il a l'air commun.</p>
-
-<p>Mais d'un autre côté, faire la cour aux hommes du peuple comme il est
-de nécessité en Amérique, est au-dessus de mes forces. Il me faut les
-mœurs élégantes, fruits du gouvernement corrompu de Louis XV; et
-cependant..., quel est l'homme marquant, dans un tel état de la société?
-Un duc de Richelieu, un Lauzun, dont les mémoires peignent la vie.»</p>
-
-<p>Ces réflexions plongèrent Lucien dans une agitation extrême. Il
-s'agissait de sa religion: la vertu et l'honneur, et suivant cette
-religion, sans vertu point de bonheur!</p>
-
-<p>«&mdash;Sous le rapport de la valeur réelle de l'homme, quelle est
-ma place? Suis-je au milieu de la liste, ou tout à fait le dernier? Qui
-pourrais-je consulter?»</p>
-
-<p>Peu de jours après les lettres anonymes, comme Lucien passait dans une
-rue déserte, il rencontra deux sous-officiers à la taille svelte et bien
-prise. Ils étaient vêtus avec un soin remarquable et le saluèrent d'une
-façon singulière. Il les regarda de loin et les vit revenir sur leurs
-pas, avec une sorte d'affectation.</p>
-
-<p>«&mdash;Ou je me trompe, se dit-il, ou ces messieurs pourraient bien
-être <i>Vindex et Julius</i>; ils se seront placés là par honneur, comme
-pour signer leur lettre anonyme.</p>
-
-<p>C'est moi qui ai honte aujourd'hui, je voudrais les détromper. J'ai de
-l'estime pour leurs opinions, leur ambition est honnête, mais je ne puis
-préférer l'Amérique à la France. L'argent n'est pas tout pour moi, et
-la démocratie est trop âpre pour ma façon de sentir.»</p>
-
-
-<p class="center">* * *</p>
-
-
-<p>Ces réflexions sur la république empoisonnèrent plusieurs semaines de
-la vie intime de Lucien.</p>
-
-<p>Sa vanité, fruit amer de l'éducation de la meilleure compagnie, était
-son bourreau.</p>
-
-<p>Jeune, riche, heureux en apparence, il ne se livrait pas au plaisir
-avec feu; on eût dit un jeune protestant. L'abandon était rare chez lui,
-il se croyait obligé à beaucoup de prudence.</p>
-
-<p>«&mdash;Si tu te jettes à la tête d'une femme, jamais elle n'aura de
-considération pour toi,» lui avait dit son père.</p>
-
-<p>En un mot, la société lui faisait peur à chaque instant, et, comme
-chez la plupart de ses contemporains du balcon des Bouffes, une vanité
-puérile, une crainte extrême et continue de manquer aux mille petites
-règles établies par notre civilisation, occupaient la place de tous les
-goûts impétueux qui distinguaient les Français sous Charles IX.</p>
-
-<p>Lucien était né à Paris, et devait à l'influence du climat une vanité
-excessive. Mais il faut avouer aussi que cette vanité était réveillée
-à chaque instant, au milieu d'hommes qui en savaient plus que lui sur
-la chose unique dont il se permettait de parler avec eux.</p>
-
-<p>Ses camarades lui faisaient sentir à chaque instant leur supériorité,
-avec l'aigreur polie de l'amour-propre qui se venge.</p>
-
-<p>Ces gens-là croyaient deviner que Lucien les prenait pour des sots;
-aussi fallait-il voir leurs airs quand il se trompait sur la durée que
-doit avoir, selon les ordonnances, le porte-carabine ou le sous-pied
-d'un soldat de cavalerie légère.</p>
-
-<p>Il restait immobile et froid au milieu de ces gestes affectés et de
-tous ces faux sourires.</p>
-
-<p>«&mdash;Ces gens ne peuvent avoir prise sur moi, se disait-il,
-qu'autant que je parlerai ou agirai trop. <i>M'abstenir</i> est le mot
-d'ordre; agir le moins possible, le plan de campagne.»</p>
-
-<p>Lucien riait et faisait usage avec emphase de ces termes de son
-nouveau métier.</p>
-
-<p>Pendant les huit ou dix heures qu'occupait chaque jour sa vie d'homme
-public, impossible pour lui de parler d'autre chose que de manœuvres,
-de comptabilité de régiment, du prix des chevaux, de la grande question
-de savoir s'il valait mieux que les corps les achetassent directement
-des éleveurs, ou s'il était plus avantageux que le gouvernement leur
-donnât la première éducation dans les dépôts de remonte.</p>
-
-<p>Le colonel Filloteau lui avait donné un vieux lieutenant pour lui
-apprendre la grande guerre. Mais ce brave homme se crut obligé de faire
-des phrases, et Lucien, pour le remercier, se mit à lire avec lui la
-rapsodie intitulée <i>Victoires et Conquêtes des Français</i>, et les
-excellents mémoires de Gouvion Saint-Cyr. Il choisissait les récits des
-combats auxquels le vieux lieutenant avait assisté, et celui-ci,
-enchanté, les reprenait et les racontait à sa manière.</p>
-
-<p>Ces leçons furent trouvées ridicules par les camarades de Lucien: «Un
-homme de vingt-trois ans, se mettre à étudier comme un enfant!»</p>
-
-<p>Mais sa réserve et son sérieux glacial éloignèrent de lui toute
-expression directe de cette opinion générale.</p>
-
-<p>Il s'attendait à cet accueil ennemi; il eut repoussé comme un leurre
-tout témoignage de bienveillance; mais néanmoins, cette haine contenue
-mais unanime, qu'il voyait dans tous les yeux, lui serrait le cœur.</p>
-
-<p>Quatre ou cinq jeunes officiers aux manières polies, et dont les noms
-ne se trouvaient pas sur la liste des espions, fournie par les jeunes
-républicains, avaient plus de politesse, mais peut-être un éloignement
-plus profond, ou du moins témoigné d'une façon plus piquante.</p>
-
-<p>Lucien ne retrouvait de sympathie que chez quelques sous-officiers, qui
-le saluaient avec empressement et comme avec des manières particulières,
-surtout lorsqu'ils le rencontraient dans une rue écartée.</p>
-
-<p>Outre le vieux lieutenant, le colonel Filloteau lui avait encore
-procuré un maréchal des logis pour lui apprendre les manœuvres.</p>
-
-<p>«&mdash;Vous ne pouvez pas offrir à ce vieux brave moins de quarante
-francs par mois,» et Lucien, dont le cœur flétri se serait résigné à
-l'amitié de Filloteau, qui, après tout, avait vu Desaix et Kléber,
-s'aperçut bientôt que ce brave s'appropriait la moitié de la paye de
-quarante francs indiquée pour le maréchal des logis.</p>
-
-<p>Son seul plaisir consistait en un jeu d'enfant: il avait fait faire
-une immense table de sapin, et sur cette table des petits morceaux de
-bois de noyer, gros comme deux dés à jouer, représentant les cavaliers
-d'un régiment, et placés l'un à côté de l'autre.</p>
-
-<p>C'étaient là ses soldats, qu'il faisait manœuvrer deux heures par jour:
-un de ses meilleurs moments!</p>
-
-<p>Il avait refusé longtemps d'aller dîner le dimanche à la campagne avec
-son hôte, M. Bonnard, le marchand de blé.</p>
-
-<p>Un jour enfin il accepta, et il revint en ville en compagnie de M.
-Gauthier, le chef des républicains, et le principal rédacteur du
-journal l'<i>Aurore.</i> Ce M. Gauthier était un gros jeune homme, taillé
-en hercule; il avait de beaux cheveux blonds qu'il portait trop longs,
-mais c'était là sa seule affectation.</p>
-
-<p>Des gestes simples, une énergie extrême qu'il mettait en tout, une
-bonne foi évidente, le sauvaient de l'air vulgaire.</p>
-
-<p>C'était un fanatique de bonne foi, mais à travers sa passion pour le
-gouvernement de la France <i>par elle-même</i>, on apercevait une belle
-âme. Lucien se fit un plaisir, pendant la route, de comparer cet être à M.
-Féron; Gauthier, le chef du parti contraire, loin de voler, vivait tout
-juste de son métier d'arpenteur attaché au cadastre. Quant à son journal,
-l'<i>Aurore</i>, il lui coûtait cinq à six mille francs par an, outre les
-mois de prison.</p>
-
-<p>Au bout de quelques jours, cet homme fit exception à tout ce que Lucien
-voyait à Nancy.</p>
-
-<p>«&mdash;Pourquoi ne vous appelez-vous pas Ludovic? Ce serait plus
-distingué.</p>
-
-<p>«&mdash;Nous ne sommes pas à Paris, ici tout le monde se connaît. C'est
-comme si, au-dessus de ma porte, sur l'écriteau: Gauthier, arpenteur
-breveté, je mettais Gauthier, professeur d'analyse sublime.»</p>
-
-<p>Il se trouva qu'en effet il était parfaitement en état de discourir sur
-les découvertes les plus récentes en analyser et cette découverte fut un
-trésor pour Lucien, qui aimait cette science avec passion.</p>
-
-<p>Il passait des heures entières à discuter avec Gauthier les idées de
-Fourier sur la chaleur de la terre.</p>
-
-<p>«&mdash;Prenez garde. Je ne suis pas seulement géomètre, lui disait
-l'arpenteur, je suis de plus républicain, et l'un des rédacteurs de
-l'<i>Aurore.</i> Si le général Thérance ou votre colonel Malher découvrent
-nos conversations, ils ne me feront rien de neuf, car ils m'ont déjà
-fait tout le mal qu'ils pouvaient, mais ils vous destitueront, ou vous
-enverront à Alger.</p>
-
-<p>«&mdash;En vérité, ce serait peut-être un bonheur pour moi, ou, pour
-parler avec l'exactitude mathématique que nous aimons, rien ne peut
-aggraver mon malheur; je crois, sans vanité, être parvenu au comble de
-l'ennui.»</p>
-
-<p>La malveillance du colonel Malher pour Lucien n'était plus un secret
-dans le régiment; peut-être ce brave homme désirait-il qu'un duel le
-débarrassât de ce jeune républicain, trop protégé pour le <i>vexer en
-grand.</i></p>
-
-<p>Un matin le colonel le fit appeler, et Lucien ne fut introduit devant
-ce dignitaire qu'après avoir attendu trois grands quarts d'heure dans une
-antichambre malpropre, au milieu de la poussière des bottes que ciraient
-trois lanciers.</p>
-
-<p>«&mdash;Ceci est fait exprès, se dit-il, et je ne puis déjouer cette
-mauvaise volonté qu'en ne m'apercevant de rien.</p>
-
-<p>«&mdash;On m'a fait rapport, monsieur, dit le colonel en serrant les
-lèvres et d'un ton de pédanterie marqué, on m'a fait rapport que vous
-mangiez avec luxe chez vous. C'est ce que je ne puis souffrir. Riche ou
-non riche, vous devez manger à la pension de cinquante-deux francs avec
-MM. les lieutenants vos camarades. Adieu, monsieur, n'ayant autre chose à
-vous dire.»</p>
-
-<p>Le cœur de Lucien bondissait de rage; il n'était pas habitué à ce
-ton.</p>
-
-<p>«&mdash;Me voilà donc obligé de dîner avec des lieutenants qui me font
-la mine! Ma foi, je pourrai dire comme Beaumarchais: «Ma vie est un
-combat.» Eh bien, je supporterai cela en riant. Déverloy n'aura pas
-la satisfaction de pouvoir répéter que je me suis donné la peine de
-naître; je lui répondrai que je me donne aussi la peine de vivre.»</p>
-
-<p>Le surlendemain du jour où le colonel Malher lui avait donné l'ordre
-relatif au dîner, il vit arriver chez lui l'adjudant sous-officier du
-régiment, qui passait pour le confident et l'âme damnée du colonel.</p>
-
-<p>La seule distraction de notre héros était de faire de grandes
-promenades sur le cheval vendu par le préfet. Lara avait un trot
-magnifique et faisait trois lieues à l'heure.</p>
-
-<p>«&mdash;Monsieur, j'ai l'honneur de vous faire savoir, dit l'adjudant,
-que la promenade de MM. les sous-lieutenants et lieutenants a été fixée à
-un rayon de deux lieues.»</p>
-
-<p>Il prit un ton rogue et offrit de laisser par écrit la note des
-accidents de terrain qui, sur les différentes routes marquaient le rayon
-de deux lieues. La plaine stérile, exécrable et sèche où le génie de
-Vauban a placé Nancy ne se change en collines un peu passables qu'à
-trois lieues de distance.</p>
-
-<p>Lucien eût tout donné au monde en ce moment pour pouvoir jeter
-l'adjudant par la fenêtre.</p>
-
-<p>«&mdash;Monsieur, lui dit-il d'un air doux, les lieutenants et
-sous-lieutenants, quand ils montent à cheval dans le rayon voulu par
-la loi, peuvent-ils aller au trot ou seulement au pas?</p>
-
-<p>«&mdash;Monsieur, je rendrai compte de votre question au colonel.»</p>
-
-<p>Un quart d'heure après, une ordonnance au galop lui apporta une
-lettre:</p>
-
-<p>«Le sous-lieutenant Leuwen gardera les arrêts vingt-quatre heures pour
-avoir déversé le ridicule sur un ordre du colonel Malher.»</p>
-
-<p>Pendant que Lucien conjuguait tous les temps du verbe <i>je
-m'ennuie</i>, les officiers supérieurs du régiment eurent la naïveté
-d'essayer une visite à M<sup>mes</sup> d'Hocquincourt, de Puy-Laurens,
-de Marcilly, de Commercy, chez lesquelles allaient les officiers du
-20<sup>e</sup> de hussards.</p>
-
-<p>M<sup>mes</sup> de Marcilly et de Commercy, qui étaient fort âgées,
-affectèrent, en voyant les officiers supérieurs du 27<sup>e</sup> de
-lanciers, une terreur, comme si, revenues en 93, elles eussent reçu la
-visite du savetier du coin, revêtu de l'écharpe d'officier municipal.</p>
-
-<p>Les gens de M<sup>mes</sup> d'Hocquincourt et de Puy-Laurens avaient
-ordre apparemment de se moquer de ces messieurs; leur passage dans
-l'antichambre fut le signal d'éclats de rire scandaleux et excessifs.
-Elles choisirent leurs propos de façon à pousser l'impertinence jusqu'au
-point précis où elle devient grossièreté et peut déposer contre le
-savoir-vivre de la personne qui l'emploie.</p>
-
-<p>«&mdash;Eh bien, le colonel avalait tout ça comme de l'eau, disait
-Filloteau qui racontait l'aventure à Lucien.</p>
-
-<p>N'a-t-il pas voulu nous persuader, en sortant de chez cette M<sup>me</sup>
-d'Hocquincourt, qui n'a pas cessé de rire en nous regardant, qu'au
-fond nous avions été reçus avec bonté et gaîté, sans façons, comme
-des amis.</p>
-
-<p>Morbleu! Dans le bon temps, quand nous traversions la France, de
-Mayence à Bayonne, pour entrer en Espagne, comme nous eussions fait
-voler les vitres d'une pisseuse comme celle-là!</p>
-
-<p>Une damnée vieille, la comtesse de Marcilly, je crois, nous a offert
-à boire du vin, comme on le ferait à des charretiers.»</p>
-
-<p>Lucien apprit bien d'autres détails quand il put sortir.</p>
-
-<p>M. Bonnard l'avait présenté dans cinq ou six maisons de la bonne
-bourgeoisie. Il y trouva la même affectation que chez M<sup>lle</sup>
-Berchu et les mêmes prétentions à la bonhomie.</p>
-
-<p>Il s'aperçut, à son grand chagrin, que les maris bourgeois font
-réciproquement la police sur leurs femmes, et sans doute, sans en
-être convenus, uniquement par envie et méchanceté.</p>
-
-<p>Deux ou trois de leurs dames, pour employer leur langage, avaient de
-fort beaux yeux, et ces yeux avaient daigné parler à Lucien.</p>
-
-<p>Mais comment arriver à leur parler en tête-à-tête?</p>
-
-<p>Le récit et la colère du bon Filloteau, la déconvenue des officiers
-supérieurs, avaient réveillé chez lui l'esprit de contradiction.</p>
-
-<p>«&mdash;Il y a ici une société qui ne veut pas recevoir les gens
-portant mon habit; essayons d'y pénétrer. Peut-être au fond sont-ils aussi
-ennuyeux que les bourgeois, mais enfin il faut voir. Il me restera du
-moins le plaisir d'avoir triomphé d'une difficulté. Il faudra que je
-demande des lettres d'introduction à mon père.»</p>
-
-<p>Mais écrire à ce père sur un ton sérieux n'était pas chose facile; hors
-de son comptoir, M. Leuwen avait l'habitude de ne pas lire jusqu'au
-bout les lettres qui n'étaient pas amusantes.</p>
-
-<p>«&mdash;Plus la chose lui est facile, se disait Lucien, plus facilement
-l'idée lui viendra de me faire quelque niche. Il fait les affaires de
-bourse de M. Bonpain, le notaire du noble faubourg, qui dirige toutes
-les quêtes faites en province par les fidèles du parti atteints par la
-vision de Sainte-Pélagie. Ce M. Bonpain peut, sans difficulté, m'assurer
-une réception brillante dans toutes les maisons de Nancy.»</p>
-
-<p>Il écrivit donc à son père.</p>
-
-<p>Au lieu du paquet énorme qu'il attendait avec impatience, il ne reçut
-de la sollicitude paternelle qu'une toute petite lettre écrite sur le
-papier le plus exigu possible.</p>
-
-
-<p><span style="margin-left: 5%;">«Très aimable sous-lieutenant,</span></p>
-
-<p>«Vous êtes jeune, vous passez pour riche, vous vous croyez beau sans
-doute, vous avez du moins un beau cheval, puisqu'il coûte deux cent
-quarante louis, et, dans les pays où vous êtes, le cheval fait plus de
-la moitié de l'homme. Il faut que vous soyez encore plus piètre qu'un
-saint-simonien ordinaire, pour ne pas avoir su vous ouvrir les maisons
-des noblaillons de Nancy.</p>
-
-<p>«Je parie que Melin, votre domestique, est plus avancé que vous, et
-n'a que l'embarras du choix pour ses soirées.</p>
-
-<p>«Mon cher Lucien, <i>studiate la matematica</i>, et devenez profond.
-Votre mère se porte bien, ainsi que votre dévoué serviteur.</p>
-
-<p><span style="margin-left: 60%;">«FRANÇOIS LEUWEN.»</span></p>
-
-
-<p>Lucien se serait donné au diable après une pareille lecture. Pour
-l'achever, le soir, en rentrant de cette promenade qui ne pouvait se
-prolonger au delà de deux lieues, il vit son domestique Mélin, assis
-dans la rue devant une boutique, an milieu d'un cercle de femmes où
-l'on riait beaucoup.</p>
-
-<p>«&mdash;Mon père est un sage, et moi je ne suis qu'un sot,» se
-dit-il.</p>
-
-<p>Il remarqua presque au moment même, un cabinet littéraire situé dans
-la rue de la Pompe; il renvoya son cheval et entra dans la boutique
-pour changer de pensées et essayer de se dépiquer un peu.</p>
-
-<p>Le lendemain, dès sept heures du matin, le colonel le fit appeler.</p>
-
-<p>«&mdash;Monsieur, lui dit-il d'un air hautain, mais contraint au fond,
-il peut y avoir des républicains, c'est un malheur pour la France; mais
-j'aimerais autant qu'ils ne fussent pas dans le régiment que le roi m'a
-confié.»</p>
-
-<p>Et comme Lucien le regardait d'un air étonné:</p>
-
-<p>«&mdash;Il est inutile de nier, monsieur, vous passez votre vie au
-cabinet littéraire de Schmidt, rue de la Pompe, vis-à-vis de l'hôtel de
-Pontlevé. Ce lieu est signalé comme l'antre de l'anarchie où vont les
-plus effrontés jacobins de Nancy. Vous n'avez pas eu honte de vous
-lier avec les va-nu-pieds qui s'y donnent rendez-vous!</p>
-
-<p>Sans cesse on vous voit passer devant cette boutique et vous échangez
-des signes avec ces gens-là. Je vais jusqu'à croire que c'est vous qui
-êtes l'anonyme de Nancy, signalé par le ministre à M. le général baron
-Thérance comme ayant envoyé quatre-vingts francs pour la souscription
-à l'amende de la <i>Tribune...</i></p>
-
-<p>Ne dites rien, monsieur, s'écria le colonel en colère, comme Lucien
-semblait vouloir prendre la parole. Si vous aviez le malheur d'avouer
-une telle sottise, je serais obligé de vous envoyer au quartier
-général, à Metz, et je ne veux pas perdre un jeune homme qui déjà une
-fois a manqué son état.»</p>
-
-<p>Lucien était furieux. Pendant que le colonel parlait, il eut deux ou
-trois fois la tentation de prendre une plume sur une large table de
-sapin, tachée d'encre, qui le séparait de ce despote de mauvais goût,
-et d'écrire sa démission.</p>
-
-<p>La perspective des plaisanteries de son père l'arrêta. Quelques minutes
-plus tard, il trouva plus digne d'un homme de forcer le colonel à
-reconnaître qu'on l'avait trompé ou qu'il voulait tromper.</p>
-
-<p>«&mdash;Colonel, dit-il d'une voix tremblante de colère, mais du reste
-se contenant assez bien, j'ai été renvoyé de l'École polytechnique, il est
-vrai; on m'a appelé républicain, je n'étais qu'étourdi. Excepté la
-chimie et les mathématiques, je ne sais rien; je n'ai point étudié la
-politique. Si j'entrevois les plus graves objections à toutes les formes
-de gouvernement, je ne puis avoir d'avis sur celui qui convient à la
-France.</p>
-
-<p>«&mdash;Comment, monsieur, vous osez avouer que vous ne comprenez
-pas que le seul gouvernement du roi . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
-. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
-. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .»</p>
-
-<p>Nous supprimons trois pages du discours que le brave colonel répétait
-tout d'entrain d'après le journal de Paris, reçu la veille.</p>
-
-<p>«&mdash;Je l'ai pris de trop haut avec ce troupier,» se dit Lucien
-pendant ce long sermon, et il chercha une phrase qui dit beaucoup en peu
-de mots.</p>
-
-<p>«&mdash;Je suis entré hier pour la première fois dans ce cabinet
-littéraire. Je donnerai cinquante louis à qui prouvera le contraire.</p>
-
-<p>«&mdash;Il ne s'agit pas ici d'argent, répliqua le colonel avec
-amertume; on sait que vous en avez beaucoup et il paraît que vous le savez
-mieux que personne. Hier, monsieur, vous avez lu le <i>National</i>, et
-vous n'avez ouvert ni le <i>Journal de Paris</i>, ni les <i>Débats</i> qui
-tenaient le milieu de la table.</p>
-
-<p>«&mdash;Il y avait là un observateur exact,» pensa Lucien, et il se mit
-à raconter tout ce qu'il avait l'ait dans ce cabinet.</p>
-
-<p>À force de petits détails terre à terre, il parvint pourtant à
-convaincre le colonel Malher: 1°, que réellement il avait lu le journal
-la veille pour la première fois depuis son arrivée au régiment; 2°,
-qu'il n'avait passé que quarante minutes au cabinet littéraire Schmidt;
-3°, qu'il y avait été retenu tout ce temps uniquement par un grand
-feuilleton de six colonnes sur <i>Don Juan</i> de Mozart.</p>
-
-<p>Ce qu'il offrit de prouver en répétant les principales idées (y en
-avait-il?) du feuilleton.</p>
-
-<p>Après une séance de deux heures et le contre-examen le plus vétilleux
-de la part du colonel, Lucien sortit, pale de colère. La mauvaise foi
-de Malher était évidente, mais il avait eu le plaisir de le réduire
-au silence sur tous les points de l'accusation.</p>
-
-<p>«&mdash;J'aimerais mieux vivre avec les laquais de mon père! se dit-il
-dans la journée; mais toute ma vie je passerais pour un sot aux yeux de
-nos amis si, à vingt-trois ans et avec un cheval de deux cent quarante
-louis, je faisais fiasco dans un régiment juste milieu.</p>
-
-<p>Pour qu'au moins, en cas de démission, on ait quelque action de moi à
-citer à Paris, il faut que je me batte. Cela est d'usage en entrant
-dans un régiment. Du moins, on le croit dans les salons, et, ma
-foi! si je perds la vie, je ne perdrai pas grand'chose.»</p>
-
-<p>Deux heures plus tard, après le pansement du soir, dans la cour de la
-caserne, il dit à quelques officiers qui sortaient en même temps que
-lui:</p>
-
-<p>«&mdash;Des espions m'ont accusé, auprès du colonel, du plus plat de
-tous les péchés: on veut que je sois républicain et pilier du cabinet
-littéraire. Je voudrais connaître l'accusateur pour d'abord me justifier
-à ses yeux, et ensuite lui faire deux ou trois petites caresses avec ma
-cravache.»</p>
-
-<p>Il y eut un moment de silence complet, et ensuite on parla d'autre
-chose.</p>
-
-<p>Le soir, le domestique de Lucien lui remit une jolie lettre, fort bien
-pliée; il n'y vit qu'un seul mot: <i>Renégat.</i></p>
-
-<p>En ce moment, il était l'homme le plus malheureux de tous les régiments
-de lanciers de l'armée.</p>
-
-<p>«&mdash;Voilà comme ils font toutes leurs affaires. Qui avait dit à ces
-pauvres républicains que je pensais comme eux? Sais-je moi-même ce que
-je pense?»</p>
-
-<p>Le lendemain, comme il parlait encore de républicanisme à deux ou trois
-officiers:</p>
-
-<p>«&mdash;Mon cher, lui dit l'un d'eux, vous nous ennuyez toujours de la
-même chanson. Que diable cela nous fait-il, à nous, que vous ayez été à
-l'École polytechnique, qu'on vous ait calomnié, qu'on vous ait chassé,
-etc...</p>
-
-<p>«&mdash;Je suis déterminé à ne pas me laisser accuser de
-républicanisme. Je désire marquer ma déclaration par un coup d'épée, et je
-vous serais fort obligé, monsieur, si vous vouliez bien en donner un à un
-ennuyeux.»</p>
-
-<p>Ce mot sembla rendre la vie à tous ces pauvres jeunes gens. Lucien vit
-bientôt vingt officiers autour de lui.</p>
-
-<p>Ce duel fut une bonne fortune pour tout le régiment; il eut lieu le
-soir même dans un coin de rempart bien triste et bien sale.</p>
-
-<p>On se battit à l'épée, et les deux adversaires furent blessés, mais
-sans que l'État fût menacé de perdre aucun des deux.</p>
-
-<p>Lucien avait un grand coup d'épée dans le haut du bras droit.</p>
-
-
-<p class="center">* * *</p>
-
-
-<p>Le chirurgien-major du régiment, le chevalier Billars, comme il se
-faisait appeler, sorte de charlatan assez bon homme, natif des
-Hautes-Alpes, passait chez Lucien des journées entières.</p>
-
-<p>«La bibliothèque du sous-lieutenant, comme disait le chevalier, se
-trouvant fournie des meilleures éditions, telles que cognac de 1810,
-kirschwasser de dix ans, vin du Rhin de trente ans, etc.»</p>
-
-<p>Lucien apprit par ce chirurgien qu'il y avait à Nancy un médecin
-célèbre par son talent, et fort bien venu de tout le monde, à cause de son
-éloquence et de son ostracisme.</p>
-
-<p>De tout ce que disait le chevalier Billars, Lucien comprit que ce
-docteur pourrait bien être le <i>factotum</i> de la ville, et, dans tous
-les cas, un intrigant amusant à voir.</p>
-
-<p>«&mdash;Il faut absolument, mon cher docteur, que vous m'ameniez demain
-ce M. Dupoirier. Dites-lui que je suis en danger.</p>
-
-<p>«&mdash;Mais vous n'êtes pas en danger.</p>
-
-<p>«&mdash;Mais n'est-il pas amusant de commencer par un mensonge les
-relations avec un fameux intrigant? Une fois qu'il sera ici, ne me
-contredites en rien; laissez-moi dire, nous en entendrons de belles sur
-Henri V et peut-être nous amuserons-nous un peu.</p>
-
-<p>«&mdash;Votre blessure est tout à fait chirurgicale et je ne vois pas
-ce qu'un docteur en médecine...»</p>
-
-<p>Dès le lendemain, le docteur Dupoirier parut, conduit par le chevalier
-Billars.</p>
-
-<p>Il ne fut pas deux minutes avec Lucien qu'il se mit à lui frapper
-familièrement sur le ventre en lui parlant, chose d'autant plus
-singulière que celui-ci était couché.</p>
-
-<p>Ce docteur Dupoirier était un homme de cinquante ans, énergique,
-maigre, assez bien fait; une contenance vulgaire, un grand nez, et une
-bouche qui n'en finissait plus.</p>
-
-<p>Cette physionomie était animée par des petits yeux gris presque cachés
-par des sourcils épais et grisonnants. Ces petits yeux brillaient d'une
-vivacité d'hyène ou de bête féroce.</p>
-
-<p>Notre héros s'était figuré assez légèrement qu'il s'amuserait sans
-peine aux dépens d'une sorte de bel esprit de province, hâbleur de son
-métier. Il trouva que la logique de la province vaut mieux que ses petits
-travers.</p>
-
-<p>Loin de mystifier Dupoirier, il eut toutes les peines du monde à ne pas
-tomber lui-même dans quelque ridicule.</p>
-
-<p>«&mdash;Quoi? lui disait le docteur, vous, homme bien né, avec des
-mœurs élégantes, de la fortune, une jolie position dans le monde, une
-éducation délicate, vous vous jetez dans l'ignoble juste milieu; non
-pas dans la guerre véritable dont même les misères ont tant de noblesse
-et de charme pour les cœurs généreux, mais dans la guerre de
-maréchaussée, dans la guerre dont l'expédition de la rue Transnonain
-est la bataille de Marengo!</p>
-
-<p>«&mdash;Mon cher chevalier, dit Lucien au docteur Billars, qui se
-scandalisait et se croyait obligé à une défense du juste milieu, mon
-cher chevalier, je vais raconter à M. Dupoirier quelques petits écarts
-de jeunesse que je vous confierai plus tard, mais que je préfère ne
-confier qu'à une personne à la fois.»</p>
-
-<p>Malgré une déclaration aussi vive, il eut toutes les peines du monde à
-se défaire de M. Billars qui se sentait l'envie de parler politique.</p>
-
-<p>Dupoirier continua comme s'il avait connu notre héros depuis des
-mois.</p>
-
-<p>«&mdash;Vous allez végéter dans l'ennui et la petitesse d'une garnison.
-Un tel rôle n'est pas fait pour un homme comme vous. Quittez-le au plus
-vite.</p>
-
-<p>«Le jour où on tirera le canon, le canon national, celui qui fera
-palpiter tous les cœurs français&mdash;le mien, monsieur, tout comme le
-vôtre&mdash;vous distribuerez quelques centaines de louis dans les
-bureaux, et vous serez sous-lieutenant, puisque déjà vous l'avez été une
-fois.</p>
-
-<p>«Qu'importe à quelqu'un de votre trempe de faire la guerre comme
-sous-lieutenant ou comme capitaine? Laissez la petite vanité de
-l'épaulette aux demi-sots; la votre est de payer noblement sa dette à
-la patrie.</p>
-
-<p>«L'essentiel, dans ce siècle douteux, est de l'aire preuve du seul
-genre de mérite qui ne soit pas susceptible d'hypocrisie.»</p>
-
-<p>Ces choses d'une nature si personnelle et qui pouvaient paraître
-offensantes, perdent tout à être écrites. Il fallait les entendre
-raconter par un fanatique plein de fougue comme le docteur. Il savait
-donner aux choses les plus personnelles, aux conseils intimes les
-moins demandés, un tour si vif, si amusant, tellement éloigné de
-l'apparence de vouloir prendre un ton de supériorité, et les manières
-qui accompagnaient ces étranges paroles étaient si burlesques, les
-gestes d'une vulgarité si plaisante, que Lucien manqua tout à fait du
-courage nécessaire pour remettre le docteur à sa place, et c'est sur
-quoi le docteur comptait. Délivré tout à coup et d'une façon si
-imprévue, par un vieux médecin de province, de l'ennui qui l'accablait
-depuis six semaines:</p>
-
-<p>«Je serais ridicule, se disait-il en pleurant presque à force de rire
-intérieur et contenu, si je faisais entendre à ce bouffon prêchant la
-croisade, que ses façons ne sont pas précisément celles qui conviennent
-à une première visite. Et, d'ailleurs, que gagnerais-je à l'effaroucher
-et à m'en priver?»</p>
-
-<p>Tout ce qu'il put faire, ce fut de frustrer l'attente de ce fougueux
-partisan des prêtres et de Henri V, qui voulait le confesser, et qui ne
-parvint tout au plus qu'à lui adresser, sans en être interrompu, une
-foule de phrases inconvenantes.</p>
-
-<p>Mais, comme un véritable apôtre, Dupoirier semblait accoutumé à cette
-absence de réponses, et n'en eut l'air nullement déferré.</p>
-
-<p>Lucien ne put tromper ce savant médecin que sur l'état de sa santé. Il
-ne voulut pas que le docteur pût deviner qu'il avait été appelé en sa
-qualité d'homme singulier, et il se prétendit fort tourmenté par la
-<i>goutte volante</i>, maladie qu'avait son père et dont il savait par
-cœur tous les symptômes.</p>
-
-<p>Le docteur l'interrogea avec attention et ensuite lui donna des avis
-sérieux. Il restait debout, mais ne s'en allait point, et redoublait de
-flatteries brusques, incisives, dans le but de faire parler Lucien.</p>
-
-<p>Notre héros se sentit tout à coup le courage de parler sans rire.</p>
-
-<p>«&mdash;Je ne prétends pas le nier, monsieur, je ne me regarde pas
-comme <i>né sous un chou</i>; j'entre dans la vie avec certains avantages.
-Je trouve en France deux ou trois maisons de commerce qui se disputent le
-monopole des avantages sociaux. Dois-je m'enrôler dans la maison
-<i>Henri V et Cie</i>, ou dans la maison <i>Carel et Cie?</i> En attendant
-que je puisse faire un choix, j'ai accepté un petit intérêt dans la maison
-<i>Philippe</i>, la seule qui soit à même de faire des offres réelles, car
-moi, je vous l'avoue, je ne crois qu'au positif. J'ai l'avantage
-d'apprendre mon métier, quelque respectables et considérables que soient
-le parti de la république et celui de Henri V; ni l'un ni l'autre ne
-peuvent me donner le moyen d'apprendre à faire agir un escadron dans la
-plaine. Quand je saurai mon métier, dans le but d'arriver à une belle
-position, je m'attacherai définitivement à celle de ces trois maisons de
-commerce qui me fera les meilleures conditions.»</p>
-
-<p>À cette sortie imprévue et dite d'une voix humble, le docteur eut l'air
-intimidé.</p>
-
-<p>«&mdash;Mais vous respectez, monsieur, tout ce qui est respectable,
-dit-il avec onction et en changeant le ton satanique qu'il avait eu
-jusque-là.</p>
-
-<p>«&mdash;Je respecte toutou rien, mon cher docteur, répliqua
-Lucien,&mdash;et comme le docteur semblait étonné:</p>
-
-<p>«Je respecte tout ce que respectent mes amis; mais quels seront mes
-amis?»</p>
-
-<p>Le docteur tomba tout à coup dans le genre plat; il fut réduit à parler
-devoir, dévouement, idées antérieures à toute expérience dans la
-conscience, de l'honneur, etc.</p>
-
-<p>«&mdash;Tout cela est vrai ou tout cela est faux, peu m'importe,
-continua Lucien de l'air le plus indifférent; je n'ai pas étudié la
-théologie, nous ne sommes encore que dans la région des intérêts positifs.
-Si jamais nous avons du loisir, nous pourrons nous enfoncer ensemble dans
-les profondeurs de la philosophie allemande. Elle explique fort bien,
-par un appel à la foi, ce dont elle ne peut rendre compte par le
-raisonnement. Et comme j'avais l'honneur de vous le dire, monsieur, je
-n'ai pas encore décidé si, par la suite, je prendrai de l'emploi dans
-la maison de commerce qui place la foi connue chose nécessaire dans
-sa mise de fonds.</p>
-
-<p>«&mdash;Adieu, monsieur, je vois que vous serez des nôtres, reprit
-le docteur de l'air le plus satisfait; nous sommes tout à fait d'accord,»
-ajouta-t-il en tapant sur le ventre de Lucien.</p>
-
-<p>«&mdash;Je vais chasser pour quelque temps, j'espère, les attaques de
-votre goutte volante.»</p>
-
-<p>Le docteur écrivit une ordonnance et disparut.</p>
-
-<p>«&mdash;Il est aussi niais, se dit-il, que tous ces petits Parisiens
-qui passent ici, chaque année, pour aller voir le camp de Lunéville. Il
-récite avec intelligence une leçon qu'il aura apprise à Paris de
-quelques-uns de ces athées de l'Institut.</p>
-
-<p>«Tout ce machiavélisme si joli n'est que du bavardage, et l'ironie qui
-est dans ses discours n'est pas encore dans son âme; mais nous en
-viendrons à bout.»</p>
-
-
-<p class="center">* * *</p>
-
-
-<p>Le lendemain, de fort bonne heure, le docteur Dupoirier frappait à la
-porte de Lucien.</p>
-
-<p>Il entrait dans ses projets d'éviter la présence du Dr Billars, car il
-comptait employer des arguments qu'il était bien aise de ne communiquer
-qu'à une personne à la fois, et il fallait être maître de les nier au
-besoin. Il voulut étaler devant ce jeune homme de vingt-trois ans, privé
-de société, les noms des maisons de bonne compagnie et des jolies femmes
-de Nancy.</p>
-
-<p>«&mdash;Ah! infâme coquin, se dit Lucien, je le devine. Ce qui
-m'intéresse surtout, mon cher docteur, fit-il d'un air froid, c'est ce
-projet de réforme du Code civil. Le partage peut avoir des conséquences
-pour mon intérêt, car je ne suis pas sans avoir quelques arpents au
-soleil...</p>
-
-<p>«&mdash;Vous voudriez donc qu'à la mort du père de famille, il n'y eût
-pas de partage égal entre les frères?</p>
-
-<p>«&mdash;Certainement, monsieur, ou alors nous tombons dans les horreurs
-de la démocratie; nos familles nobles, l'espoir de la France, s'ennuient,
-elles vivent à la campagne et font beaucoup d'enfants.</p>
-
-<p>Que ferons-nous dans vingt ans, quand il faudra pourvoir tous ces
-enfants?</p>
-
-<p>Que ferons-nous des fils cadets et comment les placer sous-lieutenants
-à l'armée, après le vol qu'on a laissé prendre à ces maudits
-sous-officiers? Mais c'est une question à traiter plus tard, une question
-secondaire. Je placerai dans l'Église au moins un des fils de tout bon
-gentilhomme, comme l'Angleterre nous en donne l'exemple.</p>
-
-<p>Je dis que même parmi la canaille, le partage ne doit pas être égal. Si
-vous n'arrêtez le mal, bientôt tous vos paysans sauront lire. Il faut
-donc commencer par établir, sous prétexte de convenance de la bonne
-culture, que jamais la terre ne sera divisée en morceaux de moins d'un
-arpent... Prenons pour exemple ce que nous connaissons, car c'est là
-toujours la marche la plus sûre. Voyons de près les intérêts des
-familles nobles de Nancy....»</p>
-
-<p>Bientôt le docteur en fut à répéter que M<sup>me</sup> d'Hocquincourt était la
-femme la plus séduisante de la ville, qu'elle avait plus d'esprit que
-M<sup>me</sup> de Puy-Laurens, enfin, que M<sup>me</sup> de Chasteller était un fort bon parti.</p>
-
-<p>«&mdash;Mon cher docteur, répondit Lucien, si j'étais d'humeur à me
-marier, mon père a mieux que cela pour moi. Il est tel parti, à Paris, qui
-est aussi riche que toutes ces dames prises ensemble.</p>
-
-<p>«&mdash;Mais vous oubliez une petite circonstance, dit le docteur avec
-emphase, la naissance...</p>
-
-<p>«&mdash;Certainement, cela a son poids. Une jeune personne qui porte le
-nom de Montmorency, de La Trémoille, dans ma position, cela peut bien
-équivaloir à cent mille francs, même deux cent mille. Mais, mon cher
-docteur, votre noblesse de province est inconnue à trente lieues.</p>
-
-<p>«&mdash;Comment, monsieur, reprit Dupoirier indigné, M<sup>me</sup>
-de Commercy, cousine de l'empereur d'Autriche, qui descend des maisons de
-Lorraine...?</p>
-
-<p>«&mdash;Absolument, cher docteur, Paris ne connaît la noblesse de
-province que par les discours ridicules des trois cents députés de M. de
-Villèle.</p>
-
-<p>Si je tenais absolument au mariage, mon père me déterrerait quelque
-banquière (?) hollandaise, enchantée de régner dans le salon de ma mère,
-et fort empressée d'acheter cet avantage avec un million.»</p>
-
-<p>Au son de ce mot de million, un changement parut sur la physionomie du
-docteur.</p>
-
-<p>Il crut Lucien absolument sans cœur et commença à estimer notre
-héros.</p>
-
-<p>«&mdash;Si ce garçon-là avait passé quatre ans au régiment et fait deux
-voyages à Prague, il vaudrait mieux que nos d'Antin et nos Roller. Du
-moins, quand nous sommes entre nous, il ne fait pas de pathos.»</p>
-
-<p>Après trois semaines de retraite forcée, rendue moins ennuyeuse par la
-présence presque continue du docteur, Lucien fit sa première sortie, et
-ce fut pour aller chez la directrice de la poste, la bonne M<sup>lle</sup>
-Prichard, dévote célèbre. Là, il s'assit sous prétexte de fatigue, il
-entra en conversation d'un air sage et discret, et enfin s'abonna à la
-<i>Quotidienne</i>, à la <i>Mode</i>, et au <i>Journal de Paris</i>, alors le plus
-éhonté des ministériels.</p>
-
-<p>La maîtresse de poste regardait avec vénération ce jeune homme en
-uniforme et fort élégant, qui prenait un si grand nombre d'abonnements
-et à de tels journaux.</p>
-
-<p>Lucien avait compris que, dans un régiment juste milieu, tous les rôles
-valaient mieux que celui de républicain, c'est-à-dire d'homme qui se bat
-pour un gouvernement qui n'a point d'argent à donner. Plusieurs honorables
-députés ne comprennent pas <i>à la lettre</i> un tel degré d'absurdité, et
-trouvent cela <i>immoral</i><a name="FNanchor_1_4" id="FNanchor_1_4"></a><a href="#Footnote_1_4" class="fnanchor">[1]</a>.</p>
-
-<p>«&mdash;Il est évident que si je reste homme raisonnable, je ne
-trouverai pas ici un pauvre petit salon où passer la soirée avec deux
-femmes. Ces gens-ci m'ont l'air à la fois trop fiers et trop bêtes pour
-comprendre la raison.</p>
-
-<p>Républicain, je viens de me battre pour prouver que je ne le suis pas;
-il ne me reste d'autre mascarade dans cette triste garnison que celle
-d'ami des privilèges et de la religion qui les soutient.</p>
-
-<p>On m'objectera la simplicité de mon nom bourgeois; je répondrai en
-montrant que j'ai de l'argent; le colonel Malher me pourchasse, parbleu!
-je vais essayer de le battre à coups de bonne compagnie. Ce docteur
-Dupoirier me sera fort utile; il m'a tout l'air de ces gens qui
-s'attachent aux privilégiés avec l'office de penser pour eux. Ce fut
-jadis le rôle de Cicéron auprès des praticiens de Rome, amollis et
-amoindris par un siècle d'aristocratie heureuse et tranquille.»</p>
-
-<p>Le soir du jour où Lucien s'était permis une première sortie, le
-docteur était chez lui; il prêchait sur les ouvriers dont la misère devait
-renverser Louis-Philippe. Comme cinq heures sonnaient, il s'arrêta tout
-à coup au milieu d'une phrase commencée et se leva.</p>
-
-<p>«&mdash;Qu'avez-vous donc, docteur? dit Lucien.</p>
-
-<p>«&mdash;C'est le moment du salut!» Et le docteur lui expliqua cette
-cérémonie religieuse avec une voix pieuse, contrite, à peine articulée,
-qui faisait un étrange contraste avec la voix criarde, hardie, perçante,
-qui lui était si naturelle.</p>
-
-<p>«&mdash;Que dirait-on de moi, cher docteur, si je vous
-accompagnais?</p>
-
-<p>«&mdash;Bien ne vous ferait plus d'honneur, répondit celui-ci sans
-se fâcher le moins du monde du rire de Lucien, sans même s'en apercevoir;
-mais je dois en conscience m'opposer à cette seconde sortie comme je l'ai
-fait à la première. L'air frais du soir peut ramener l'inflammation, et
-si nous arrivons à offenser l'artère, bonsoir à la compagnie.</p>
-
-<p>«&mdash;N'avez-vous pas d'autres objections?</p>
-
-<p>«&mdash;Vous vous exposerez à des plaisanteries voltairiennes et
-ironiques de la part de vos camarades.</p>
-
-<p>«&mdash;Bah! ils sont trop courtisans pour cela. Le colonel nous a dit
-à l'ordre, le premier samedi après notre arrivée, et d'un air significatif,
-qu'il allait à la messe.</p>
-
-<p>«&mdash;Et toutefois neuf de vos camarades ont manqué à ce devoir
-dimanche dernier. Mais, au fait, que vous importent les plaisanteries?
-On sait dans Nancy comment vous les réprimez. Et d'ailleurs, votre sage
-conduite a déjà porté ses fruits.</p>
-
-<p>Pas plus tard qu'hier, comme on racontait chez M. le marquis de
-Pointcarré que vous étiez un pilier du cabinet littéraire de ce polisson
-de Schmidt, M<sup>me</sup> de Chasteller a répondu que sa femme de
-chambre, qui passe sa vie aux fenêtres sur la rue de la Pompe, lui avait
-dit que c'était bien à tort que le colonel Malher vous avait fait une
-scène sur cet article. Jamais elle ne vous avait vu entrer dans cette
-boutique, et qu'à vous voir passer sur votre beau cheval, avec votre air
-élégant et soigné, vous n'aviez pas l'air du tout... excusez les propos
-plus justes qu'élégants d'une femme de chambre,&mdash;et le docteur
-hésitait.</p>
-
-<p>«&mdash;Allons, allons, cher docteur, je ne m'offense que de ce
-qui peut me nuire.</p>
-
-<p>«&mdash;... Vous n'aviez pas l'air du tout d'un manant de
-républicain.</p>
-
-<p>«&mdash;Je vous avouerai, monsieur, reprit Lucien avec un grand
-sérieux, que je ne puis me faire à l'idée d'aller lire dans une
-boutique.&mdash;Ce dernier mot fut lancé avec bonheur.&mdash;D'ici à peu
-de jours je pourrai vous offrir le petit nombre de journaux dont un
-honnête homme peut avouer la lecture.</p>
-
-<p>«&mdash;Je le sais, je le sais... dit le docteur avec un petit air de
-satisfaction provinciale; M<sup>lle</sup> la directrice de la poste, qui
-pense bien, nous a dit ce matin que nous posséderions bientôt une
-<i>cinquième Quotidienne</i> dans Nancy.</p>
-
-<p>«&mdash;Ceci est trop fort, pensa Lucien. Cette figure hétéroclite se
-moquerait-elle de moi?»</p>
-
-<p>Ce mot de <i>cinquième Quotidienne</i> avait été dit avec un accent
-contrit bien fait pour inquiéter la vanité de notre héros.</p>
-
-<p>«&mdash;Nous allons bientôt voir»; il passa un habit et suivit le
-docteur au salut.</p>
-
-<p>Cette cérémonie pieuse avait lieu aux <i>Pénitents</i>, jolie petite
-église très proprement blanchie à la chaux et sans autre ornement que des
-confessionnaux en bois de noyer bien luisant. Lucien s'aperçut bien
-vite qu'il n'y avait là que la très bonne compagnie du pays. (Toute la
-bourgeoisie de l'Est de la France est croyante.)</p>
-
-<p>Il vit le bedeau offrir un sou à une femme du peuple, point mal mise,
-qui, voyant une église ouverte, fit mine d'y entrer.</p>
-
-<p>«&mdash;Passez, la mère, ceci est une chapelle particulière.»</p>
-
-<p>L'offre était évidemment une insulte; la petite bourgeoise rougit
-jusqu'au blanc des yeux et laissa tomber le sou. Le bedeau regarda s'il
-n'était pas vu et remit le sou dans sa poche.</p>
-
-<p>«&mdash;Toutes ces femmes qui m'entourent et le peu d'hommes qui les
-accompagnent, ont une physionomie parfaitement convenable. Le docteur ne
-se moque pas plus de moi que tout le monde; c'est tout ce que je
-puis prétendre.»</p>
-
-<p>Une fois sa vanité rassurée, Lucien s'amusa infiniment.</p>
-
-<p>«&mdash;C'est comme à Paris, se dit-il. La noblesse se figure que la
-religion rend les hommes plus faciles à gouverner, et mon père dit que
-c'est la haine pour les prêtres qui a fait tomber Charles X. Ce n'est pas
-tout d'être venu ici. Il faut y être comme tout le monde,» et il eut
-recours au docteur.</p>
-
-<p>Aussitôt celui-ci quitta sa place et alla demander un livre à
-M<sup>me</sup> la comtesse de Commercy, qui en avait plusieurs, portés
-dans un sac de velours par sa demoiselle de compagnie. Le docteur revint
-avec un petit in-quarto superbe, et expliqua à Lucien les armes qui
-chamarraient cette reliure magnifique.</p>
-
-<p>Un coin de l'écusson était occupé par l'aigle de la maison de
-Habsbourg. M<sup>me</sup> la comtesse de Commercy appartenait, en effet,
-à la maison de Lorraine, mais à une branche aînée, injustement dépossédée,
-et, par une conséquence peu claire, se croyait plus noble que l'empereur
-d'Autriche.</p>
-
-<p>En écoutant ces belles choses, Lucien, persuadé qu'on le regardait, et
-craignant par-dessus tout de rire, étudiait attentivement les alérions
-de Lorraine, frappés sur la couverture avec des fers à froid. Vers la
-fin du salut, Lucien, dont la chaise touchait presque celle du docteur,
-s'aperçut que, sans être indiscret, il pouvait faire voir qu'il
-entendait la conversation qu'avaient avec lui cinq ou six dames d'un
-âge mûr.</p>
-
-<p>Ces dames s'adressaient au <i>bon docteur</i>, comme elles
-l'appelaient, mais il était plus qu'évident que le but de ces dialogues
-était en l'honneur du brillant uniforme dont la présence dans la chapelle
-des <i>Pénitents</i> faisait événement ce soir-là.</p>
-
-<p>«&mdash;C'est ce jeune officier millionnaire qui s'est battu il y a
-quinze jours, disait une dame placée à côté du docteur.</p>
-
-<p>«&mdash;Mais on le disait blessé à mort, répliqua sa voisine.</p>
-
-<p>«&mdash;Le bon docteur l'a sauvé, ajouta une troisième, des portes du
-tombeau.</p>
-
-<p>«&mdash;Mais ne le disait-on pas républicain?</p>
-
-<p>«&mdash;Vous voyez bien que non: il est des nôtres.</p>
-
-<p>«&mdash;Vous aurez beau dire, ma chère, on m'a juré qu'il est proche
-parent de Robespierre, qui était d'Amiens. Leuwen est un nom du Nord.»</p>
-
-<p>Lucien se voyait le sujet des conversations; il y avait plusieurs mois
-que rien de semblable ne lui était arrivé.</p>
-
-<p>«&mdash;J'occupe trop ces provinciaux, se dit-il, pour que tôt on tard,
-le docteur ne me présente pas à ces dames qui me font l'honneur de me
-croire de la famille de feu M. de Robespierre. Je passerai mes soirées
-à entendre les mêmes choses que je viens d'entendre ici, et on aura de
-la considération pour moi.»</p>
-
-<p>À ce moment, il était question d'une souscription en faveur du célèbre
-M. Cochin<a name="FNanchor_2_2" id="FNanchor_2_2"></a><a href="#Footnote_2_2" class="fnanchor">[2]</a>, avocat du plus grand mérite, le Cicéron de la légitimité,
-qui, deux ou trois fois par an, à la Chambre des députés, montrait un
-talent de premier ordre et sauvait le parti du ridicule.</p>
-
-<p>Comme tous les hommes occupés d'une grande pensée et qui ont l'âme
-éloquente, M. Cochin pouvait être obligé de vendre ses terres.</p>
-
-<p>«&mdash;Je donnerais bien la pièce d'or, mais ce M. Cochin, après tout,
-n'est pas né, dit la marquise de Marcilly. Je ne porte avec moi que de
-l'or, et je prie le bon docteur d'envoyer sa servante chez moi, demain,
-après la messe de sept heures et demie, je remettrai quelque argent.</p>
-
-<p>«&mdash;Votre nom, madame la marquise, répondit le docteur, commencera
-justement la page 14 de mon grand registre à dos élastique, que j'ai
-reçu ou plutôt que nous avons reçu de nos amis de Paris.</p>
-
-<p>«&mdash;Et moi, dit Lucien tout haut, j'oserai prier M. Dupoirier de
-m'inscrire pour quarante francs. Mais j'aurai l'ambition de voir mon
-nom figurer immédiatement après celui de madame; cela me portera
-bonheur.</p>
-
-<p>«&mdash;Bien, fort bien, jeune homme, s'écria Dupoirier d'un air
-paternel et sacerdotal.</p>
-
-<p>«&mdash;Si mes camarades savent ceci, se dit Lucien, les épithètes de
-cafard vont pleuvoir, et gare au second duel. Mais comment le
-sauraient-ils? Ils ne voient pas ce monde-ci. Tout au plus le colonel, par
-ses espions, et ma foi, tant mieux! Cafard pour le gouvernement, vaut
-mieux que républicain.»</p>
-
-<p>Vers la fin du service, le cœur de Lucien eut un grand sacrifice à
-faire; malgré un pantalon blanc, de la plus exquise fraîcheur, il fallut
-se mettre à deux genoux sur la pierre sale de la chapelle des
-<i>Pénitents.</i></p>
-
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_1_4" id="Footnote_1_4"></a><a href="#FNanchor_1_4"><span class="label">[1]</span></a><i>Historique!</i> (Note de Beyle.)</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_2_2" id="Footnote_2_2"></a><a href="#FNanchor_2_2"><span class="label">[2]</span></a>Berryer.</p></div>
-
-
-<p class="center">* * *</p>
-
-
-<p>En sortant, il vit son pantalon terni sans ressources; mais ce petit
-malheur était peut-être un mérite, et il affecta de marcher lentement,
-et de façon à ne pas dépasser les groupes des dévotes qui s'avançaient
-au petit pas dans la rue solitaire.</p>
-
-<p>«&mdash;Je suis curieux de savoir ce que le colonel pourra trouver à
-reprendre à ceci?»</p>
-
-<p>Le docteur le rejoignit, et, comme dissimuler n'était pas le fort de
-Lucien, il laissa entrevoir quelque chose de cette idée à son nouvel ami.</p>
-
-<p>«&mdash;Votre colonel n'est qu'un plat juste milieu, un pauvre hère
-toujours tremblant de trouver sa destitution dans le <i>Moniteur</i>,
-répondit le docteur. Mais je ne vois pas ici le manchot libéral et décoré
-à Brienne, qui lui sert d'espion.»</p>
-
-<p>Vers la fin de la rue qu'il avait parcourue fort lentement, Lucien, qui
-prêtait l'oreille aux propos qu'on tenait sur son compte, craignit que
-sa joie ne se trahît; il fit un demi-salut, très grave aux dames dévotes
-près desquelles il marchait, et serra la main avec affection an docteur.</p>
-
-<p>Il monta à cheval et, passant devant le cabinet littéraire de Schmidt,
-il remarqua l'officier libéral manchot qui, placé derrière la vitre,
-lisait la <i>Tribune</i> et l'épiait du coin de l'œil.</p>
-
-<p>Le lendemain, il n'était question dans la haute société de Nancy, que
-de la présence d'un uniforme dans la chapelle des <i>Pénitents</i>; ce
-fut un jour de triomphe pour Lucien. Il n'osa hasarder la messe basse de
-huit heures.</p>
-
-<p>«&mdash;Cela aurait des conséquences, pensait-il; il faudrait m'y
-trouver toutes les fois que je ne suis pas de service.»</p>
-
-<p>Vers les dix heures, il alla en grande pompe acheter un eucologe, ou
-livre de prières, magnifiquement relié par Müller. Il eut soin de
-choisir le libraire de Mgr l'évêque, et il admira longtemps le portrait
-de ce prélat. Il ne voulut point permettre que le livre saint fût
-enveloppé dans du papier de soie: il trouva plus profitable de le porter
-fièrement sous son bras gauche.</p>
-
-<p>Il alla ainsi porter lui-même quarante francs à M. Dupoirier; il obtint
-de lire la liste des souscripteurs pour M. Cochin, et remarqua que le
-haut des pages était toujours tenu par les noms précédés d'un <i>de</i>,
-et, par un hasard sans doute arrangé, le seul nom de Lucien Leuwen fit
-exception. En le reconduisant, Dupoirier lui dit d'un air profond:</p>
-
-<p>«&mdash;Soyez assuré, cher monsieur, que votre colonel ne vous laissera
-plus debout quand il aura à vous parler chez lui.»</p>
-
-<p>Jamais prédiction ne sembla destinée à s'accomplir avec plus de
-rapidité. Quelques heures plus tard, le colonel, que Lucien salua de
-loin à la promenade, lui fit signe d'approcher et l'invita à dîner
-d'une façon embarrassée et trop polie.</p>
-
-<p>Comme il allait s'éloigner:</p>
-
-<p>«&mdash;Votre cheval a des épaules admirables, lui dit le colonel, deux
-lieues ne sont rien pour de tels jarrets. Je vous autorise à pousser
-os promenades jusqu'à Darney.»</p>
-
-<p>C'était un bourg à quatre lieues de Nancy.</p>
-
-<p>L'après-dînée fut encore plus triomphante pour Lucien. Dupoirier voulut
-absolument le présenter chez M<sup>me</sup> la comtesse de Commercy, la
-dame qui, la veille, avait prêté pour lui le magnifique livre de prières.</p>
-
-<p>Cette dame, d'un âge avancé, le reçut avec une distinction marquée.</p>
-
-<p>Sa maison, située au fond d'une grande cour garnie de tilleuls taillés
-en mur, était, il est vrai, d'un aspect fort triste, mais, du côté
-opposé à la cour, Lucien aperçut un jardin charmant et où il eût été
-heureux de se promener.</p>
-
-<p>Malgré ses bonnes dispositions, il ne put découvrir, dans ce que lui
-disait la comtesse de Commercy, rien absolument dont il pût se moquer.
-Elle ne parlait pas trop haut, elle ne gesticulait pas comme tous les
-jeunes gens de bonne compagnie de Nancy qu'il avait aperçus dans les
-rues. Il fut reçu dans un grand salon, tendu en damas rouge un peu
-éraillé, garni de baguettes d'or et de portraits de famille.</p>
-
-<p>D'immenses fauteuils, dont les bois contournés offraient une dorure
-brillante, firent peur à Lucien quand il entendit M<sup>me</sup> de
-Commercy dire au laquais les paroles sacramentelles: «Un fauteuil pour
-monsieur.»</p>
-
-<p>Heureusement, l'usage de la maison n'était pas de déplacer ces
-vénérables machines; on lui avança un fauteuil moderne.</p>
-
-<p>La conversation, comme l'ameublement, fut noble, monotone, lente, mais
-sans ridicule.</p>
-
-<p>Au total, Lucien aurait pu se croire dans une maison de gens âgés, du
-faubourg Saint-Germain.</p>
-
-<p>Quand il se leva pour prendre congé, M<sup>me</sup> de Commercy put
-lui dire, sans sortir du ton général de la visite:</p>
-
-<p>«&mdash;Je vous avouerai, monsieur, que c'est pour la première fois que
-je vois dans mon salon la cocarde que vous portez; mais je vous prie de
-l'y rapporter souvent. Je me ferai toujours un plaisir de recevoir
-un homme qui a des manières aussi distinguées, et qui, d'ailleurs,
-pense aussi bien, quoiqu'il soit encore dans la première jeunesse.»</p>
-
-<p>Et tout cela pour être allé aux Pénitents! Il avait tellement envie
-de rire que ce fut à grand'peine qu'il ne suivit pas l'idée folle qui
-lui vint, de distribuer des pièces de cinq francs aux laquais de la
-maison qu'il trouva dans l'antichambre, rangés en haie sur son passage.</p>
-
-<p>Il lut son devoir dans cette rangée de laquais.</p>
-
-<p>«&mdash;Pour un homme qui commence à penser aussi bien que moi, c'est
-une inconséquence grave de n'avoir qu'un seul domestique.»</p>
-
-<p>Il pria M. Dupoirier de lui trouver trois garçons sûrs et surtout
-pensant bien.</p>
-
-<p>En rentrant chez lui, il était un peu comme le barbier du roi Midas:
-il mourait d'envie de raconter son bonheur. Il écrivit huit ou dix pages
-à sa mère et lui demanda des livrées brillantes pour cinq ou six
-domestiques.</p>
-
-<p>«&mdash;Mon père verra bien, en les payant, que je ne suis pas encore
-un saint-simonien bien pur.»</p>
-
-<p>Quelques jours après, M<sup>me</sup> de Commercy invita Lucien à dîner.
-Il trouva dans le salon, où il eut soin de se rendre à trois heures et
-demie bien précises, M. et M<sup>me</sup> de Serpierre, avec une seule de
-leurs six filles, M. Dupoirier et deux ou trois femmes âgées avec leurs
-maris, la plupart chevaliers de Saint-Louis.</p>
-
-<p>On attendait évidemment quelqu'un.</p>
-
-<p>Bientôt un laquais annonça M. et M<sup>me</sup> de Sauves
-d'Hocquincourt.</p>
-
-<p>Lucien fut frappé: il était impossible d'être plus jolie et, pour la
-première fois, la renommée n'avait pas menti. Il y avait dans ces yeux
-un velouté, une gaieté, un naturel, qui faisaient presque un bonheur
-du plaisir de les regarder. En cherchant bien, il trouva cependant un
-défaut à cette femme charmante: quoique à peine âgée de vingt-cinq ou
-vingt-six ans, elle avait quelque tendance à l'embonpoint.</p>
-
-<p>Un grand jeune homme blond, à moustaches presque diaphanes, fort pâle
-et à l'air hautain et taciturne, marchait après elle. C'était son mari.</p>
-
-<p>M. d'Antin, son amant, était venu avec eux. À table, on le plaça à sa
-droite. Elle lui parlait bas assez souvent, et puis riait.</p>
-
-<p>«&mdash;Ce rire de franche gaîté fait un étrange contraste, pensait
-Lucien, avec l'air morose et antique de toute la compagnie. Voilà ce que
-nous appellerions à Paris une gaieté bien hasardée. Que d'ennemis n'aurait
-pas cette jolie femme! Les sages mêmes la blâmeraient de s'exposer à
-tous les terribles inconvénients de la calomnie, faute d'un peu de gêne.
-La province offre donc des dédommagements. Au milieu de toutes ces
-figures nées pour l'ennui, l'essentiel n'est-il pas que la jeune
-première soit aimable? et, ma foi, celle-ci est charmante. Pour un
-dîner comme celui-ci, j'irai vingt fois aux Pénitents.»</p>
-
-<p>Lucien, en homme habile, chercha à être poli pour M. de Sauves
-d'Hocquincourt, car celui-ci tenait à porter les deux noms, illustrés,
-le premier sous Charles IX, et le second sous Louis XIV. Tout en
-écoutant la parole lente, élégante et monotone de M. d'Hocquincourt,
-Lucien examinait sa femme.</p>
-
-<p>Elle était blonde, avec de grands yeux bleus, point langoureux et d'une
-vivacité charmante, quelquefois languissants quand on l'ennuyait, bientôt
-après fous de bonheur à la première apparition d'une idée gaie, ou
-seulement singulière. Une bouche délicieuse de fraîcheur, avec des
-contours fins, bien arrêtés, qui donnaient à toute la tête une noblesse
-admirable. Un nez, légèrement aquilin, complétait le charme de cette
-tête noble à la fois et cependant variant à chaque instant, comme les
-nuances de passions qui l'agitaient.</p>
-
-<p>M<sup>me</sup> d'Hocquincourt eût passé à Paris pour une beauté de
-premier ordre; à Nancy, c'est tout au plus si on convenait qu'elle était
-belle.</p>
-
-<p>Lucien reconnut toute la haine qu'on lui portait, en voyant
-M<sup>me</sup> de Serpierre lui adresser la parole.</p>
-
-<p>Il trouva un peu trop marqués la haine des dévotes et le <i>que
-m'importe</i> de la jeune femme.</p>
-
-<p>Vers la fin du dîner, il se sentit une véritable bienveillance pour
-elle et pour le marquis d'Antin, son amant.</p>
-
-<p>Le docteur Dupoirier eut le temps d'expliquer un peu M<sup>me</sup>
-d'Hocquincourt à Lucien qu'il voyait charmé de cette gaieté naturelle et
-simple au milieu de tant de figures ennemies.</p>
-
-<p>«&mdash;Elle adore sincèrement son ami et commet pour lui les plus
-grandes imprudences. Son malheur, ou plutôt celui de sa gloire, est de lui
-trouver des ridicules au bout de deux ou trois ans. Alors, en six
-semaines, il lui inspire un ennui mortel, que rien ne peut vaincre, et
-cet ennui met sa bonté à la torture. Car c'est le meilleur cœur du monde
-et qui abhorre le plus de faire à quelqu'un une peine sérieuse. Ce
-qu'il y a de plus plaisant, c'est que les deux derniers de ses amants
-sont devenus amoureux d'elle au <i>tragique</i>, juste au moment où ils
-ont commencé à l'ennuyer. Elle en était désolée, et ne savait comment se
-défaire d'eux avec humanité.</p>
-
-<p>«&mdash;Depuis combien de temps dure M. d'Antin? reprit Lucien avec
-un intérêt qui n'échappa pas au docteur.</p>
-
-<p>«&mdash;Depuis trente grands mois; tout le monde s'en étonne, mais il
-est aussi fou qu'elle. Cela le soutient.</p>
-
-<p>«&mdash;Et le mari?</p>
-
-<p>«&mdash;Amoureux fou de sa femme, et amoureux au point de ne pouvoir
-devenir jaloux! C'est elle qui ouvre toutes les lettres anonymes qu'on lui
-écrit.»</p>
-
-<p>Après dîner, M<sup>me</sup> de Commercy présenta formellement Lucien
-à M<sup>me</sup> de Serpierre, grande femme sèche et dévote qui avait une
-fortune très bornée et six filles à marier. Celle qui l'accompagnait avait
-des cheveux d'un blond hasardé, près de cinq pieds et une ceinture verte
-de six doigts de hauteur. Ce vert sur blanc, qui marquait admirablement
-un corps plat, parut horriblement laid à Lucien.</p>
-
-<p>«&mdash;Les cinq autres sœurs sont-elles aussi séduisantes?»</p>
-
-<p>Le docteur prit tout à coup un air de gravité qui parut ridicule à son
-interlocuteur. Il parla longuement de la haute naissance et de la haute
-vertu de ces demoiselles, choses fort respectables auxquelles Lucien ne
-songeait pas. Le docteur alla jusqu'à dire:</p>
-
-<p>«&mdash;À quoi bon mal parler de femmes qui ne sont pas jolies?</p>
-
-<p>«&mdash;Ah! je vous y prends, monsieur. Voici une parole imprudente.
-Je vous répondrai que, si je voulais mentir constamment et sur tout,
-j'irais dîner chez un ministre; au moins il peut me donner de
-l'avancement. Mais ne pas ouvrir la bouche sans mentir, au fond d'une
-province, dans un dîner où il n'y a qu'une jolie femme! C'est trop
-héroïque pour votre serviteur.»</p>
-
-<p>Notre héros agissait mieux qu'il ne parlait. Car il se mit à faire une
-cour assidue à M<sup>me</sup> de Serpierre et à sa fille, et il abandonna
-d'une façon marquée la brillante M<sup>me</sup> d'Hocquincourt.</p>
-
-<p>M<sup>lle</sup> de Serpierre, malgré ses cheveux rouges, se trouva
-simple, raisonnable, et même pas méchante: ce qui étonna fort Lucien.</p>
-
-<p>Après une demi-heure de conversation avec la mère et la fille, il
-trouva celle-ci infiniment moins choquante.</p>
-
-<p>«&mdash;Tant mieux, se dit-il, mon rôle sera moins pénible. Je ne puis
-me tirer d'affaire qu'en suivant les conseils du docteur et en cultivant
-les autels abandonnés.»</p>
-
-<p>M<sup>me</sup> de Serpierre fut si édifiée de la contenance de ce
-sous-lieutenant, qu'elle le présenta à trois ou quatre femmes de la
-première qualité qui vinrent après le dîner.</p>
-
-<p>Avant chaque présentation, elle expliquait l'antiquité de la maison, et
-la personne que l'on <i>illustrait</i> ainsi entendait tous ses détails.</p>
-
-<p>«&mdash;Ceci est bouffon, se disait Lucien, et adressé à moi qui
-évidemment ne suis pas noble et qu'on voit pour la première fois. À Paris
-ce serait une maladresse. Autant de visites à faire. Il faut que j'écrive
-ces détails héraldiques et historiques sur les maisons de ces dames, et je
-leur demanderai, pour la lire, l'histoire de cette province. C'est ce
-qu'on appelle vivre dans le passé.»</p>
-
-<p>Dès le lendemain, Lucien, en tilbury, suivi de deux laquais à cheval,
-alla faire ses visites aux dames auxquelles il avait eu l'honneur d'être
-présenté la veille. Il fut parfaitement convenable, aussi arriva-t-il
-excédé d'ennui chez M<sup>me</sup> de Serpierre. Il se consolait un peu
-en songeant qu'il allait trouver M<sup>lle</sup> Théodelinde, la grande
-jeune fille.</p>
-
-<p>Un laquais, vêtu d'une livrée verte trop longue de six pouces,
-l'introduisit dans un salon immense, assez bien meublé, mais mal éclairé.</p>
-
-<p>Toute la famille se leva à son arrivée, et quoique d'une taille assez
-honnête, il se trouva, à la lettre, le plus petit.</p>
-
-<p>Le père, vieillard en cheveux blancs, étonna Lucien. C'était absolument
-un père noble d'une troupe de comédie de province.</p>
-
-<p>Il portait la croix de Saint-Louis, avec le liséré blanc de l'ordre
-du Lys.</p>
-
-<p>Il parlait fort bien et avec une sorte de grâce, celle qui convient à
-un gentilhomme de soixante ans.</p>
-
-<p>Tout alla fort bien jusqu'au moment où il dit à Lucien qu'il avait été
-lieutenant du roi, à Colmar.</p>
-
-<p>À ce mot, notre héros éprouva un sentiment d'horreur que sa physionomie
-simple et bonne dut trahir à son insu, car le vieil officier se hâta de
-faire entendre d'un ton honnête, qu'il était resté tout à fait étranger
-à l'affaire du colonel Caron.</p>
-
-<p>Cette émotion vive fit oublier à Lucien tous ses projets; il était venu
-fort disposé à se moquer de ces sœurs aux cheveux rouges et à la taille
-de cinq pieds quatre pouces. Le mot honnête du vieillard sur Colmar
-sanctifia toute la maison et, dès ce moment, il n'y eut plus là de
-ridicule à ses yeux.</p>
-
-<p>Le lecteur bénévole est prié de considérer que notre héros est fort
-jeune, fort neuf et dénué de toute expérience; tout cela ne l'empêchera
-pas d'éprouver un sentiment pénible en nous voyant forcé d'avouer
-qu'il avait encore la faiblesse de s'indigner pour des choses politiques.
-C'était, à cette époque, une âme naïve et s'imposant elle-même; ce
-n'était pas du tout une tête forte, ou un homme d'esprit se hâtant de
-tout juger d'une façon très tranchante. Le salon de sa mère, où l'on se
-moquait de tout, lui avait appris à persifler l'hypocrisie et à la
-deviner assez bien. Du reste, il ne savait pas ce qu'il serait un jour.
-Lorsque, à quinze ans, il commença à lire les journaux, la mystification
-qui finit par la mort du colonel Caron, était la dernière grande action
-du gouvernement d'alors; elle servait de texte à tous les journaux de
-l'opposition. Cette coquinerie célèbre était, de plus, fort intelligible
-pour un enfant, et il en possédait tous les détails comme s'il se fut
-agi d'une démonstration géométrique. Revenu du saisissement causé par le
-mot <i>Colmar</i>, Lucien observa avec intérêt M. de Serpierre. C'était un
-beau vieillard de cinq pieds huit pouces, et se tenant fort droit: de
-beaux cheveux blancs lui donnaient une mine tout à fait patriarcale.
-Il portait, en intimité, dans sa famille, un ancien habit bleu-de-roi,
-à collet droit et de coupe toute militaire.</p>
-
-<p>«&mdash;C'est apparemment pour l'user,» se dit Lucien, et cette
-réflexion le toucha profondément. Il était accoutumé aux vieillards
-coquets de Paris.</p>
-
-<p>L'absence d'affectation et la conversation sage et nourrie de faits de
-M. de Serpierre achevèrent sa conquête; cette absence d'affectation
-surtout lui sembla chose incroyable en province.</p>
-
-<p>Pendant une grande partie de la visite, notre héros avait prêté
-beaucoup plus d'attention à ce brave militaire qui lui contait longuement
-ses campagnes de l'émigration et les injustices des généraux autrichiens
-cherchant à faire écraser les corps d'émigrés, qu'aux six grandes filles
-qui l'entouraient.</p>
-
-<p>«&mdash;Il faut cependant s'occuper d'elles,» se dit-il enfin.</p>
-
-<p>Ces demoiselles travaillaient autour d'une lampe unique, car cette
-année-là l'huile était chère.</p>
-
-<p>Leur manière de parler était simple. Elles ne penchaient point la tête
-sur l'épaule aux moments intéressants de leurs discours; on ne les
-voyait point constamment occupées de l'effet produit sur les assistants:
-elles ne donnaient pas de détails étendus sur la rareté ou le lieu de
-fabrique de l'étoffe dont leur robe était faite; elles n'appelaient
-point un tableau <i>une grande page historique</i>, etc. En un mot, sans
-la figure sèche et méchante de M<sup>me</sup> de Serpierre, la mère,
-Lucien eût été complètement heureux ce soir-là, et encore il oublia vite
-ses remarques; ce fut avec un vrai plaisir qu'il en parlait avec
-M<sup>lle</sup> Théodelinde.</p>
-
-<p>Pendant cette visite qui devait être de vingt minutes et qui dura deux
-heures, Lucien n'entendit d'autres propos désagréables que quelques mots
-haineux de M<sup>me</sup> de Serpierre. Ses grands yeux ternes et impassibles
-suivaient tous les mouvements de Lucien et le glaçaient.</p>
-
-<p>«&mdash;Dieu! quel être!» se disait-il.</p>
-
-<p>Par politesse, il abandonnait de temps à autre le cercle formé par les
-demoiselles de Serpierre autour de la lampe, pour causer avec l'ancien
-lieutenant du roi. Celui-ci aimait à expliquer qu'il n'y avait de repos
-et de tranquillité pour la France, qu'à la condition de remettre
-précisément toutes choses au point où elles se trouvaient en 1789.</p>
-
-<p>«&mdash;Ce fut le commencement de notre décadence, répéta plusieurs
-fois le bon vieillard: <i>inde mali labes.</i>»</p>
-
-<p>Rien n'était plus plaisant, aux yeux de Lucien, qui croyait précisément
-que c'était à compter de 1789 que la France avait commencé à sortir un
-peu de la barbarie où elle est encore à demi plongée.</p>
-
-<p>Quatre ou cinq jeunes gens, sans doute nobles, parurent successivement
-dans le salon. Lucien remarqua qu'ils prenaient des poses et
-s'appuyaient élégamment d'un bras à la cheminée de marbre noir ou à une
-console dorée placée entre deux croisées. Quand ils abandonnaient une de
-ces poses gracieuses pour en prendre une autre non moins gracieuse, ils
-se mouvaient rapidement et presque avec violence, comme s'ils eussent
-obéi à un commandement militaire.</p>
-
-<p>«&mdash;Ces mouvements sont peut-être nécessaires pour plaire aux
-demoiselles de province», se dit-il, lorsqu'il fût arraché aux
-considérations philosophiques par la nécessité de s'apercevoir que ces
-beaux messieurs à poses académiques cherchaient à lui témoigner beaucoup
-d'éloignement, ce qu'il essaya de leur rendre au centuple.</p>
-
-<p>«&mdash;Est-ce que vous seriez fâché?» lui dit M<sup>lle</sup>
-Théodelinde en passant près de lui.</p>
-
-<p>Il y avait tant de simplicité et de bon naturel dans cette question,
-qu'il répondit avec la même candeur:</p>
-
-<p>«&mdash;Si peu fâché, que je vais vous prier de me dire les noms de
-ces beaux messieurs qui, si je ne me trompe, cherchent à vous plaire.
-Ainsi, c'est peut-être à vos beaux yeux que je dois les marques
-d'éloignement dont ils m'honorent en ce moment.</p>
-
-<p>«&mdash;Ce jeune homme qui parle à ma mère est M. de Lanfort.</p>
-
-<p>«&mdash;Il est fort bien et a l'air civilisé; mais ce monsieur qui
-s'appuie à la cheminée d'un air si terrible?</p>
-
-<p>«&mdash;C'est M. Ludwig Roller, ancien officier de cavalerie. Les deux
-voisins sont ses frères, également officiers démissionnaires après
-la révolution de 1830. Ces messieurs n'ont pas de fortune; leurs
-appointements leur étaient nécessaires. Maintenant ils ont un cheval
-pour eux trois, et, d'ailleurs, leur conversation est singulièrement
-appauvrie. Ils ne peuvent plus parler de ce que vous appelez, vous
-autres messieurs les militaires, le harnachement, la masse de linge et
-chaussure, et autres choses amusantes. Ils n'ont plus l'espoir de
-devenir maréchaux de France, comme le maréchal de Larnac, qui fut le
-trisaïeul d'une de leurs grand'mères.</p>
-
-<p>«&mdash;Votre description les rend aimables à mes yeux. Et ce gros
-garçon, court et épais, qui me regarde de temps en temps d'un air si
-supérieur, et en soufflant dans ses joues comme un sanglier?</p>
-
-<p>«&mdash;Comment? Vous ne le connaissez pas? C'est M. le marquis de
-Sanréal, le gentilhomme le plus riche de la province.»</p>
-
-<p>La conversation de Lucien avec M<sup>lle</sup> Théodelinde était fort
-animée; c'est pourquoi elle fut interrompue par M. de Sanréal, qui,
-contrarié de l'air heureux de Lucien, s'approcha de M<sup>lle</sup>
-Théodelinde et lui parla à demi-voix, sans faire la moindre attention à
-lui. En province, tout est permis à un homme riche et non marié. Notre
-héros fut rappelé aux convenances par cet acte d'hostilité. L'antique
-pendule attachée au mur, à huit pieds de hauteur, avait un cadran d'étain
-tellement découpé, qu'on ne pouvait voir ni l'heure, ni les aiguilles;
-elle sonna, et Lucien vit qu'il était depuis deux grandes heures chez les
-Serpierre. Il sortit.</p>
-
-<p>«&mdash;Voyons, se dit-il, si j'ai ces préjugés aristocratiques dont
-mon père se moque tant tous les jours.»</p>
-
-<p>Et il alla chez M<sup>me</sup> Berchu, où il trouva le préfet qui
-achevait sa partie de boston.</p>
-
-<p>En le voyant entrer, M. Berchu père dit à sa femme, personne énorme de
-cinquante à soixante ans:</p>
-
-<p>«&mdash;Ma petite, offre une tasse de thé à M. Leuwen.»</p>
-
-<p>Comme M<sup>me</sup> Berchu n'écoutait pas, M. Berchu répéta deux fois
-sa phrase avec <i>ma petite.</i></p>
-
-<p>La tasse de thé prise, Lucien alla admirer une robe vraiment jolie que
-M<sup>lle</sup> Sylviane portait ce soir-là. C'était une étoffe d'Alger,
-qui avait des raies fort larges, marron, je crois, et jaune pâle; à la
-lumière ces couleurs faisaient fort bien.</p>
-
-<p>La belle Sylviane répondit à l'admiration de Lucien par une histoire
-fort détaillée de cette robe singulière: elle venait d'Alger, il y avait
-longtemps qu'elle l'avait dans son armoire, etc., etc. Et, ne se
-souvenant plus de sa taille un peu colossale, elle penchait la tête
-aux endroits les plus intéressants de cette histoire touchante.</p>
-
-<p>«&mdash;Les belles formes! se dit Lucien pour prendre patience. Sans
-doute elle aurait pu figurer comme une de ces déesses de la Raison de
-1793, dont M. de Serpierre vient de nous faire aussi la longue histoire.
-M<sup>lle</sup> Sylviane aurait été toute fière de se voir ainsi promener
-sur un brancard, portée par huit ou dix hommes, dans les rues de la
-ville.»</p>
-
-<p>L'histoire de la robe rayée terminée, Lucien ne se sentit plus le
-courage de parler. Il écouta M. le préfet qui répétait avec une fatuité
-bien lourde un article des <i>Débats</i> de la veille.</p>
-
-<p>«&mdash;Ces gens-là professent, et ne font jamais de conversation,
-pensait Lucien. Si je m'assieds, je m'endors; il faut fuir pendant que
-j'en ai encore la force.»</p>
-
-<p>Il regarda à sa montre dans l'antichambre: il n'était resté que vingt
-minutes chez M<sup>me</sup> Berchu.</p>
-
-<p>Afin de n'oublier aucune de ses nouvelles connaissances et surtout pour
-ne pas les confondre entre elles, ce qui eût été déplorable, avec des
-amours-propres de province, il prit le parti de faire une liste de ses
-amis de fraîche date. Il la divisa d'après les rangs, comme celle que
-les journaux anglais donnent au public, pour les bals d'Almack.</p>
-
-<p>Voici cette liste:</p>
-
-<p>«M<sup>me</sup> la comtesse de Commercy, maison de Lorraine.</p>
-
-<p>«M. le marquis et M<sup>me</sup> la marquise de Puy-Laurens.</p>
-
-<p>«M. de Lanfort, citant Voltaire et répétant les raisonnements de
-Dupoirier sur le code civil et les partages.</p>
-
-<p>«M. le marquis et M<sup>me</sup> la marquise de Sauves d'Hocquincourt;
-M. d'Antin, ami de madame. Le marquis, homme très brave, mourant
-habituellement de peur.</p>
-
-<p>«Le marquis de Sanréal, court, épais, incroyable de fatuité, et cent
-mille livres de rente.</p>
-
-<p>«Le marquis de Pointcarré et sa fille, M<sup>me</sup> de Chasteller,
-le meilleur parti de la province, des millions et l'objet des vœux de MM.
-de Blancet, de Goëllo, etc., etc. On m'avertit que M<sup>me</sup> de
-Chasteller ne voudra jamais me recevoir à cause de ma cocarde: il faudrait
-pouvoir y aller en habit bourgeois.</p>
-
-<p>«La comtesse de Marcilly, veuve d'un cordon rouge; un bisaïeul maréchal
-de France.</p>
-
-<p>«Les trois comtes Roller: Ludwig, Sigismond et André, braves officiers,
-chasseurs déterminés et mécontents. Les trois frères disent exactement
-les mêmes choses; Ludwig a l'air terrible, et me regarde de travers.</p>
-
-<p>«Comte de Wassignies, ancien lieutenant-colonel, homme de sens et
-d'esprit; tacher de me lier avec lui. Ameublement de bon goût, valets
-bien tenus.</p>
-
-<p>«Comte Génévray, petit bonhomme de dix-neuf ans, gros et trop serré
-dans un habit trop étroit; moustaches noires, répétant tous les soirs deux
-fois que, sans <i>légitimité</i>, il n'y a pas de bonheur pour la France;
-bon diable au fond; beaux chevaux.</p>
-
-<p>«Êtres que je connais, mais avec lesquels il faut éviter toute
-conversation particulière, car une première oblige à vingt autres et ils
-parlent comme le journal de la veille:</p>
-
-<p>«M. et M<sup>me</sup> de Louvalle; M<sup>me</sup> de Saint-Cyran; M. de
-Bernheim; MM. de Jaurey, de Vaupoil, de Serdan, de Pouly, de
-Saint-Vincent, de Pelletier, Luzy, de Vincent, de Charlemont, etc.»</p>
-
-<p>C'est au milieu de tout cela que Lucien vivait. Il était bien rare
-qu'il passât une journée sans voir le docteur, et, même dans le monde, ce
-terrible homme lui adressait souvent ses improvisations passionnées.
-Lucien était si neuf, qu'il ne s'étonnait ni de l'excellente réception
-que lui faisait la bonne compagnie de Nancy, à l'exception des jeunes
-gens, ni de la constance de Dupoirier à le cultiver et à le protéger.
-Au milieu de son éloquence si insolente, celui-ci était un homme d'une
-timidité singulière; il ne connaissait pas Paris et se faisait un
-monstre de la vie qu'on y menait, et cependant il brûlait d'y aller.
-Ses correspondants lui avaient appris, depuis longtemps, bien des choses
-sur M. Leuwen père.</p>
-
-<p>«&mdash;Dans cette maison, se disait-il, je trouverai un excellent
-dîner gratis, des hommes considérables à qui je pourrai parler et qui me
-protégeront en cas de malheur. Au moyen des Leuwen je ne serai pas
-isolé dans cette Babylone. Ce petit jeune homme écrit tout à ses
-parents; ils savent sans doute déjà que je le protège ici.»</p>
-
-<p>M<sup>mes</sup> de Marcilly et de Commercy, âgées l'une et l'autre
-de plus de soixante ans et chez lesquelles Lucien eut le bon esprit de se
-laisser souvent inviter à dîner, l'avaient présenté à toute la ville.
-Lucien suivait à la lettre les conseils que lui donnait M<sup>lle</sup>
-Théodelinde. Il n'eut pas passé huit jours dans la bonne compagnie qu'il
-s'aperçut qu'elle était déchirée par un schisme violent.</p>
-
-<p>D'abord on eut honte de cette division et on voulut la cacher à un
-étranger; mais l'animosité et la passion remportèrent, car c'est là un
-des bonheurs de la province: on y a encore de la passion.</p>
-
-<p>M. de Wassignies et les gens raisonnables croyaient vivre sous le règne
-de Henri V; tandis que Sanréal, Ludwig Roller et les plus ardents,
-n'admettaient pas les abdications de Rambouillet et attendaient le
-règne de Louis XIX après la fin de celui de Charles X.&mdash;Lucien allait
-souvent dans ce qu'on appelait l'hôtel de Puy-Laurens; c'était une
-grande maison, située à l'extrémité d'un faubourg occupé par des
-tanneurs, et dans le voisinage d'une rivière de douze pieds de large et
-fort odoriférante. Au-dessus de petites fenêtres carrées, éclairant des
-remises et des écuries, on voyait régner une longue file de grandes
-croisées avec de petits toits en tuile au-dessus de chacune d'elles; ces
-petits toits destinés à garantir les verres de Bohême. Préservés ainsi
-de la pluie depuis vingt ans, ils n'avaient peut-être pas été lavés et
-donnaient à l'intérieur une lumière jaune.</p>
-
-<p>Dans la plus triste des chambres éclairées par ces vitres sales, on
-trouvait, devant un ancien bureau de Boule, un grand homme sec, portant,
-par principe politique, de la poudre et une queue; car il avouait
-souvent, et avec plaisir, que les cheveux courts et sans poudre étaient
-bien plus commodes. Ce martyr des bons principes était fort âgé et
-s'appelait le marquis de Puy-Laurens. Durant l'émigration, il avait été
-le compagnon fidèle d'un illustre personnage; quand ce personnage fut
-tout-puissant, on lui fit honte de ne rien faire pour un homme que ses
-courtisans appelaient <i>un ami de trente ans.</i> Enfin, après bien des
-sollicitations, que M. de Puy-Laurens trouva souvent fort humiliantes,
-il fut nommé receveur général des finances à...</p>
-
-<p>Depuis l'époque de ces sollicitations désagréables et aboutissant à un
-emploi de <i>finances</i>, M. de Puy-Laurens, outré contre la famille à
-laquelle il avait consacré sa vie, voyait tout en noir. Mais ses
-principes étaient restés purs, et il eût, comme devant, sacrifié sa vie
-pour eux.</p>
-
-<p>«&mdash;Ce n'est pas parce qu'il est homme aimable, répétait-il
-souvent, que Charles X est notre roi. Aimable ou non, il est fils du
-Dauphin, qui était fils de Louis XV; il suffit.»</p>
-
-<p>Il ajoutait, en petit comité:</p>
-
-<p>«&mdash;Est-ce la faute de la <i>légitimité</i> si le légitime est
-un imbécile? Est-ce que mon fermier sera dégagé du devoir de me payer
-le prix de sa ferme, par la raison que je suis un sot ou un ingrat?»</p>
-
-<p>M. de Puy-Laurens abhorrait Louis XVIII.</p>
-
-<p>«&mdash;Cet égoïste énorme a donné une sorte de légitimité à la
-révolution. Par lui, la révolte a un argument plausible, ridicule pour
-nous, ajoutait-il, mais qui peut entraîner les faibles. Oui, monsieur,
-disait-il à Lucien le lendemain du jour où celui-ci lui avait été
-présenté, la couronne étant un bien et une jouissance viagère, rien de
-ce que fait le détenteur actuel ne peut obliger le successeur, pas même
-le serment! car ce serment, quand il le prêta, <i>il était sujet et ne
-pouvait rien refusera son roi.</i>»</p>
-
-<p>Lucien écoutait toutes ces choses et d'autres encore, d'un air fort
-attentif et même respectueux, comme il convient à un jeune homme; mais
-il avait grand soin que son air poli n'allât point jusqu'à l'approbation.</p>
-
-<p>«&mdash;Moi, plébéien et libéral, je ne puis être quelque chose, au
-milieu de toutes ces variétés, que par la résistance.»</p>
-
-<p>Quand Dupoirier était présent, il enlevait, sans façon, la parole au
-marquis.</p>
-
-<p>«&mdash;La suite de toutes ces belles choses, disait-il, c'est que l'on
-en viendra à partager toutes les propriétés d'une commune également entre
-tous les habitants. En attendant ce but final de tous les libéraux,
-le code civil se charge de faire des petits bourgeois de tous nos
-enfants. Quelle noble fortune pourrait se soutenir avec ce partage
-continu à la mort de chaque père de famille? Ce n'est pas tout; l'armée
-nous restait pour nos cadets; mais, comme ce code civil, que
-j'appellerai, moi, infernal, prêche l'égalité dans les fortunes, la
-conscription porte le principe de l'égalité dans l'armée. L'avancement
-est platement donné par une loi; rien ne dépend plus de la faveur du
-monarque. Donc, à quoi bon plaire au roi? Or, monsieur, du moment où
-l'on fait cette question, il n'y a plus de monarchie. Il ne nous reste
-plus que la religion chez le paysan; car point de religion, point de
-respect pour l'homme riche et noble; un esprit d'examen infernal; et, au
-lieu du respect, de l'envie, et, à la moindre prétendue injustice, de
-la révolte.»</p>
-
-<p>Le marquis de Puy-Laurens reprenait alors:</p>
-
-<p>«&mdash;Donc, il n'y a plus de ressource que dans l'appel des Jésuites,
-auxquels, pendant quarante ans, l'on donnera, par une loi, la dictature
-de l'éducation.»</p>
-
-<p>Le plaisant, c'est qu'en soutenant ces opinions, le marquis se disait
-et se croyait patriote, en cela bien supérieur au vieux coquin de
-Dupoirier qui, en sortant un jour de chez M. de Puy-Laurens, dit à
-Lucien:</p>
-
-<p>«&mdash;Un homme naît duc, millionnaire, pair de France; ce n'est pas
-à lui à examiner si sa condition est conforme ou non à la vertu, au
-bonheur général, et autres belles choses. Elle est bonne, cette condition,
-donc, il faut tout faire pour la soutenir et l'améliorer, autrement
-l'opinion le méprise comme un lâche ou un sot.»</p>
-
-<p>«&mdash;Mon sort est-il donc de passer ma vie entre des légitimistes
-fort égoïstes et polis, adorant le passé, et des républicains, fous
-généreux et ennuyeux, adorant l'avenir? Maintenant, je comprends mon père,
-quand il s'écrie: «Que ne suis-je né en 1710, avec cinquante mille livres
-de rente!»</p>
-
-<p>Les beaux raisonnements que Lucien endurait tous les soirs et que le
-lecteur n'a endurés qu'une fois, étaient la profession de foi de tout
-ce qui, dans la noblesse de Nancy et de la province, s'élevait un peu
-au-dessus des innocentes répétitions des articles de la <i>Quotidienne</i>,
-de la <i>Gazette de France</i>, etc. Après un mois de patience, Lucien
-arriva à trouver réellement intolérable la société de ces grands et nobles
-propriétaires, parlant comme si eux seuls étaient au monde, et ne
-parlant jamais que de haute politique, des avoines.</p>
-
-<p>Cet ennui n'avait qu'une seule exception: il était tout joyeux quand,
-arrivant à l'hôtel de Puy-Laurens, il était reçu par la marquise. C'était
-une grande femme de trente-quatre ou trente-cinq ans, peut-être
-davantage, qui avait des yeux superbes, une peau magnifique, et, de plus,
-l'air de se moquer fort de toutes les théories du monde. Elle contait à
-ravir, donnait des ridicules à pleines mains et presque sans distinction
-de parti. Elle frappait juste en général, et l'on riait toujours dans le
-groupe où elle était. Volontiers Lucien en eût été amoureux; mais la place
-était prise, et la grande occupation de M<sup>me</sup> de Puy-Laurens
-était de se moquer d'un fort aimable jeune homme, M. de Lanfort.</p>
-
-<p>Les plaisanteries étaient sur le ton de l'intimité la plus tendre, mais
-personne ne s'en scandalisait.</p>
-
-<p>«&mdash;Voici encore un des avantages de la province,» se disait
-Lucien.</p>
-
-<p>Du reste, il aimait beaucoup à rencontrer M. de Lanfort; c'était
-presque le seul de tous les <i>natifs</i> qui ne parlât point trop haut.
-Lucien s'attacha à la marquise, et, au bout de quinze jours, elle lui
-sembla jolie. On trouvait chez elle un mélange piquant de la vivacité des
-sensations de la province et de l'urbanité de Paris. C'était, en effet,
-à la cour de Charles X qu'elle avait achevé son éducation, pendant que
-son mari était receveur général dans un département assez éloigné. Pour
-plaire à son mari et à son parti, M<sup>me</sup> de Puy-Laurens allait à
-l'église deux ou trois fois le jour; mais, dès qu'elle y était entrée, le
-temple du Seigneur devenait un salon. Lucien plaçait sa chaise le plus
-près possible de M<sup>me</sup> de Puy-Laurens, et trouvait ainsi le
-secret de faire la cour aux exigences de la bonne compagnie avec le moins
-d'ennui possible.</p>
-
-<p>Un jour que la marquise riait trop haut, depuis dix minutes, avec ses
-voisins, un prêtre s'approcha et voulut hasarder des représentations:</p>
-
-<p>«&mdash;Il me semblerait, madame la marquise, que la maison de
-Dieu...</p>
-
-<p>«&mdash;Est-ce à moi, par hasard, que s'adresse ce <i>madame?</i> Je
-vous trouve plaisant, mon petit abbé! Votre office est de sauver nos âmes,
-et vous êtes tous si éloquents que, si nous ne venions chez vous par
-principes, vous n'auriez pas un chat. Vous pouvez parler tant qu'il vous
-plaira dans votre chaire; mais souvenez-vous que votre devoir est de
-répondre quand je vous interroge. Monsieur votre père, qui était laquais
-de ma belle-mère, aurait dû mieux vous instruire.»</p>
-
-<p>Un rire général, quoique contenu, suivit cet avis charitable. Ce fut
-plaisant, et Lucien ne perdit pas une nuance de cette petite scène.
-Mais, par compensation, il l'entendit au moins raconter cent fois.</p>
-
-<p>Il en arriva une grande brouille entre M<sup>me</sup> de Puy-Laurens
-et M. de Lanfort; Lucien redoubla d'assiduité. Rien n'était plus amusant
-que les sorties des deux parties belligérantes. Elles continuaient à se
-voir chaque jour; leur manière d'être faisait la nouvelle de Nancy. Lucien
-sortait souvent de l'hôtel de Puy-Laurens avec M. de Lanfort; il
-s'établit entre eux une sorte d'intimité. M. de Lanfort était
-heureusement né, et, d'ailleurs, ne regrettait rien. Il se trouvait
-capitaine de cavalerie à la révolution de 1830, et avait été ravi de
-quitter un métier qui l'ennuyait. Un matin qu'il sortait, avec Lucien,
-de chez M<sup>me</sup> de Puy-Laurens, où il venait d'être fort maltraité
-et publiquement:</p>
-
-<p>«&mdash;Pour rien au monde, disait-il, je ne m'exposerais à égorger des
-tisserands ou des tanneurs, comme c'est votre affaire, par le temps qui
-court.</p>
-
-<p>«&mdash;Il faut avouer que le service ne vaut rien depuis Napoléon,
-répondait Lucien. Sous Charles X vous étiez obligés de faire les agents
-provocateurs, comme à Colmar, dans l'affaire Caron, ou d'aller en
-Espagne prendre le général Riego, pour le laisser pendre par le roi
-Ferdinand. Il faut convenir que ces belles choses ne conviennent guère
-à des gens tels que vous et moi.</p>
-
-<p>«&mdash;Il fallait vivre sous Louis XIV; on passait son temps à la cour
-dans la meilleure compagnie du monde, avec M<sup>me</sup> de Sévigné,
-M. le duc de Villeroy, M. le duc de Saint-Simon et l'on n'était avec les
-soldats que pour les conduire au feu et accrocher de la gloire, s'il y en
-avait.</p>
-
-<p>«&mdash;Oui, fort bien pour vous, monsieur le marquis, mais, moi, sous
-Louis XIV, je n'eusse été qu'un marchand, tout au plus un Samuel Bernard
-au petit pied.»</p>
-
-<p>Le marquis de Sanréal les accosta, à leur grand regret, et la
-conversation prit un cours tout différent. On parla de la sécheresse
-qui allait ruiner les propriétaires des prairies non arrosées; on se
-jeta dans la discussion de la nécessité d'un canal qui irait prendre les
-eaux dans le bois de Baccarat. Lucien n'avait d'autre consolation que
-d'examiner de près le Sanréal; c'était à ses yeux, le vrai type du grand
-propriétaire de province. Sanréal était un petit homme de trente-trois
-ans, avec des cheveux d'un noir sale et une taille épaisse. Il affectait
-toutes sortes de choses, et, par-dessus tout, la bonhomie et le
-sans-façon, mais sans renoncer pour cela, tant s'en faut, à la finesse
-et à l'esprit. Ce mélange de prétentions opposées, mis en lumière par
-une fortune énorme pour la province, et une assurance correspondante, en
-faisait un sot singulier. Il n'était pas précisément sans idées, mais
-vain et prétentieux au possible, à se faire jeter parla fenêtre, surtout
-quand il visait particulièrement à l'esprit. S'il vous prenait la main,
-une de ses gentillesses était de la serrer à vous faire crier; il criait
-lui-même à tue-tête par plaisanterie, quand il n'avait rien à dire. Il
-outrait avec soin toutes les modes qui montrent la bonhomie et le laisser
-aller, et l'on voyait qu'il se répétait cent fois le jour:</p>
-
-<p>«&mdash;Je suis le plus grand propriétaire de la province, et, partant,
-je dois être autrement qu'un autre.»</p>
-
-<p>Si un portefaix faisait une difficulté à un de ses gens dans la rue, il
-s'élançait en courant pour aller vider la querelle, et il eût,
-volontiers, tué le portefaix. Son grand titre de gloire, ce qui le
-plaçait à la tête des hommes énergiques et bien pensants de la province,
-c'était d'avoir arrêté de sa main un des malheureux paysans, fusillés
-sans savoir pourquoi, par ordre des Bourbons, à la suite d'une des
-conspirations ou plutôt des émeutes qui éclatèrent sous leur règne.
-Lucien n'apprit ce détail que beaucoup plus tard. Le parti du marquis
-de Sanréal en avait honte pour lui, et lui-même, étonné de ce qu'il
-avait fait, commençait à douter qu'un gentilhomme, grand propriétaire,
-dût remplir l'office de gendarme, et, pire encore, choisir un malheureux
-paysan au milieu d'une foule, pour le faire fusiller en quelque sorte
-sans jugement et après une simple comparution devant une commission
-militaire. Le marquis, en cela seulement semblable aux aimables marquis
-de la Régence, était à peu près complètement ivre tous les jours, dès
-midi ou une heure; or, il était deux heures quand il accosta M. de
-Lanfort. Dans cette position, il parlait continuellement, et était le
-héros de tout conte.</p>
-
-<p>«&mdash;Celui-ci ne manque pas d'énergie et ne tendrait pas le cou à la
-hache de 93, comme les d'Hocquincourt, ces moutons dévots,» se dit Lucien.</p>
-
-<p>Le marquis de Sanréal tenait table ouverte soir et matin, et, en
-parlant politique, ne descendait jamais des hauteurs de la plus emphatique
-énergie. Il avait ses raisons pour cela; il savait par cœur une vingtaine
-de phrases de M. de Chateaubriand, celle, entre autres, sur le bourreau
-et les six autres personnes nécessaires pour gouverner le département.
-Pour se soutenir à ce degré d'éloquence, il avait toujours, sur une
-petite table d'acajou placée à côté de son fauteuil, une bouteille de
-cognac, quelques lettres d'outre-Rhin, et un numéro de la <i>France</i>,
-journal qui combat les abdications de Rambouillet, en 1830. Personne
-n'entrait chez Sanréal sans boire à la santé du roi et de son héritier
-légitime, Louis XIX.</p>
-
-<p>«&mdash;Parbleu, monsieur, s'écria-t-il en se tournant vers Lucien,
-peut-être un jour ferons-nous le coup de fusil ensemble, si jamais les
-grands légitimistes de Paris ont l'esprit de secouer le joug des avocats.»</p>
-
-<p>Lucien répondit d'une façon qui eut le bonheur de plaire an marquis,
-plus qu'à demi ivre, et, à partir de cette matinée, qui se termina par
-du vin brûlé, dans le café <i>ultra</i> de la ville, Sanréal s'accoutuma
-tout à fait à Lucien. Mais cet héroïque marquis avait des inconvénients:
-il n'entendait jamais nommer Louis-Philippe sans lancer d'une voix
-singulière et glapissante, ce simple mot: <i>voleur.</i> C'était là son
-trait d'esprit qui, à chaque fois, faisait rire à gorge déployée la
-plupart des nobles dames de Nancy, et cela dix fois dans une soirée.
-Lucien fut choqué de l'éternelle répétition et de l'éternelle gaieté.</p>
-
-<p>C'est après avoir observé soixante ou cent fois l'effet électrique de
-cette ingénieuse plaisanterie que Lucien se dit:</p>
-
-<p>«&mdash;Je serais bien dupe de dire un mot de ce que je pense, à ces
-comédiens de campagne; tout, chez eux, même le rire, est une affectation;
-jusque dans les moments les plus gais, ils songent à 93.»</p>
-
-<p>Cette observation fut décisive pour le succès de notre héros. Quelques
-mots trop sincères avaient déjà nui à l'engouement dont il commençait à
-être l'objet. Dès qu'il mentit à tout venant, comme chantait la cigale,
-l'engouement reprit de plus belle; mais aussi, avec le naturel, le
-plaisir s'envola. Par une triste compensation, avec la prudence, l'ennui
-commença pour Lucien. À la vue de chacun des nobles amis de la comtesse
-de Commercy, il savait d'avance ce qu'il fallait dire et les réponses
-qui allaient suivre. Les plus aimables de ces messieurs n'avaient guère
-que huit ou dix plaisanteries à leur usage, et l'on peut juger de leur
-agrément par le mot du marquis de Sanréal qui passait pour l'un des plus
-gais. Au reste, l'ennui est si douloureux, même en province, même aux
-gens chargés de le distribuer le plus abondamment, que les vaniteux
-gentilshommes de Nancy aimaient assez à parler à Lucien et à s'arrêter
-dans la rue avec lui. Ce bourgeois, qui <i>pensait</i> assez bien malgré
-les millions de son père, faisait nouveauté.</p>
-
-<p>D'ailleurs, M<sup>me</sup> de Puy-Laurens avait déclaré qu'il avait
-beaucoup d'esprit. Ce fut le premier succès de Lucien dans le fait, il
-était un peu moins neuf qu'à son départ de Paris.</p>
-
-<p>Parmi les personnes qui s'attachèrent à lui, celle qu'il distinguait le
-plus était, sans comparaison, le colonel comte de Wassignies. C'était
-un grand homme blond, jeune encore, quoique fort ridé, qui avait l'air
-sage et non pas froid. Il avait été blessé en juillet 1830, et n'abusait
-pas trop de cet immense avantage. Rentré à Nancy, il avait eu le
-malheur d'inspirer une grande passion à la petite M<sup>me</sup> de
-Villebelle, remplie d'esprit appris, et avec des yeux fort beaux, mais où
-brillait une ardeur désagréable et de mauvaise compagnie. Elle dominait
-M. de Wassignies, le vexait, l'empêchait d'aller à Paris, pays que sa
-curiosité brûlait de revoir, el surtout voulait qu'il fît de Lucien son
-ami intime.</p>
-
-<p>M. de Wassignies venait chercher celui-ci chez lui. Il l'accablait de
-questions auxquelles Lucien tâchait de répondre en Normand, pour s'amuser
-un peu, pendant ces visites si longues; car le temps semble ne pas
-marcher à ces provinciaux; même aux plus polis, une visite de deux heures
-est chose commune.</p>
-
-<p>Un jour, Lucien vit M<sup>me</sup> d'Hocquincourt excédée de M.
-d'Antin. Ce bon jeune homme, si Français, si insouciant de l'avenir, si
-disposé à plaire, si enclin à la gaieté, était, ce jour-là, fou d'amour et
-de tendre mélancolie; il avait perdu la tête au point de chercher à être
-plus aimable qu'à l'ordinaire. Au lieu de comprendre les invitations
-polies d'aller se promener quelques instants et de revenir plus tard, que
-M<sup>me</sup> d'Hocquincourt lui adressait, M. d'Antin se bornait à
-arpenter le salon.</p>
-
-<p>«&mdash;J'ai grande envie, madame, lui dit Lucien, de vous faire cadeau
-d'une petite gravure anglaise, arrangée dans un cadre gothique délicieux;
-je vous demanderai la permission de la placer dans votre salon, et, le
-jour où je ne la verrai plus à sa place ordinaire, pour vous marquer tout
-mon dépit d'une action aussi noire, je ne mettrai plus les pieds chez
-vous.</p>
-
-<p>«&mdash;C'est que vous êtes un homme d'esprit, vous, lui répondit-elle
-en riant. Vous n'êtes pas assez bête pour devenir amoureux... Grand Dieu,
-peut-on voir rien de plus ennuyeux que l'amour?...»</p>
-
-<p>Mais de tels mots étaient rares pour le pauvre Lucien; sa vie
-redevenait bien terne et bien monotone. Il avait pénétré dans les salons
-de Nancy; il avait des domestiques avec des livrées charmantes; son
-tilbury et sa calèche, que sa mère avait fait venir de Londres, pouvaient
-le disputer, par leur fraîcheur, aux équipages de M. de Sanréal et des
-plus riches propriétaires du pays; il avait eu l'agrément d'adresser à son
-père des anecdotes sur les premières maisons de Nancy. Et, avec tout cela,
-il était aussi ennuyé, pour le moins, que lorsqu'il passait ses soirées
-dans les rues de Nancy, sans connaître personne. Souvent, au moment de
-monter dans une maison, il s'arrêtait dans la rue avant de s'exposer au
-supplice de ces cris qui allaient lui percer l'oreille. «Monterai-je?»
-se disait-il. Quelquefois même, de la rue, il entendait ces cris. Le
-provincial dissertant est terrible dans sa détresse; quand il n'a plus
-rien à dire, il a recours à la force de ses poumons; il en paraît fier,
-et avec raison, car, par là, fort souvent, il l'emporte sur son
-adversaire et le réduit au silence.</p>
-
-<p>«&mdash;<i>L'ultra</i> de Paris est apprivoisé, se disait Lucien. Mais
-ici, je le trouve à l'état de nature: c'est une espèce terrible, bruyante,
-injuriante, accoutumée à n'être jamais contredite, parlant pendant trois
-quarts d'heure avec la même phrase. Les ultras les plus insupportables de
-Paris, ceux qui font déserter les salons du faubourg, feraient ici des
-gens de bonne compagnie, modérés, parlant d'un ton de voix
-convenable.»</p>
-
-<p>L'inconvénient de parler haut était le pire pour Lucien; il ne pouvait
-s'y faire.</p>
-
-<p>«&mdash;Je devrais les étudier comme on étudie l'histoire naturelle. M.
-Cuvier nous disait, au Jardin des plantes, qu'étudier avec méthode, en
-notant avec soin les différences et les ressemblances, était un moyen
-sûr de se guérir du dégoût qu'inspirent les vers, les insectes, les
-crabes hideux de la mer, etc.»</p>
-
-<p>Quand il rencontrait un de ses nouveaux amis, il ne pouvait guère se
-dispenser de s'arrêter avec lui dans la rue. Là, on se regardait, on
-ne savait que dire, on parlait de la chaleur ou du froid; car le
-provincial ne lit guère que les journaux, et, passé l'heure de la
-discussion sur le journal, il ne sait que dire.</p>
-
-<p>«&mdash;Vraiment, ici, c'est un malheur que d'avoir de la fortune,
-pensait Lucien, les riches sont plus inoccupés que les autres, et par là,
-en apparence, plus méchants. Ils passent leur vie à examiner avec un
-microscope les actions de leurs voisins; ils ne connaissent d'autres
-remèdes à l'ennui que d'être ainsi les espions les uns des autres, et
-c'est ce qui, pendant les premiers mois, dérobe un peu à l'étranger
-la stérilité de leur esprit. Quand le mari s'apprête à faire à cet
-étranger une histoire connue de sa femme et de ses enfants, on voit
-ceux-ci brûlant de prendre la parole et de la voler à leur père, pour
-narrer eux-mêmes le conte; et souvent, sous prétexte d'ajouter une
-nouvelle circonstance oubliée, ils recommencent l'histoire.»</p>
-
-<p>Quelquefois, de guerre lasse, au lieu de faire sa toilette en
-descendant de cheval et d'aller dans la noble société, Lucien restait
-à boire un verre de bière avec son hôte M. Bonnard.</p>
-
-<p>«&mdash;J'irai offrir cent louis à M. le préfet lui-même, disait un
-jour à Lucien ce brave industriel, fort peu respectueux envers le pouvoir;
-j'irai offrir cent louis pour obtenir la permission de faire entrer
-deux mille sacs de blé venant de l'étranger; et cependant son père a
-vingt mille francs d'appointements!»</p>
-
-<p>Bonnard n'avait pas plus de respect pour la noblesse du pays que pour
-les magistrats.</p>
-
-<p>«&mdash;Sans le docteur Dupoirier, ces b...-là ne seraient pas trop
-méchants. Vous le recevez bien souvent, monsieur, prenez garde à vous!
-Les nobles de ce pays-ci, ajoutait-il, crèvent de peur quand le courrier
-de Paris retarde de quatre heures; alors ils viennent me vendre d'avance
-leur récolte de blé; ils sont à mes genoux pour avoir de l'or, et le
-lendemain, rassurés par le courrier qui, enfin, est arrivé, ils ne me
-rendent qu'à peine mon salut dans la rue. Moi, je ne crois pas manquer
-à la probité en tenant note de chaque impolitesse et en la leur faisant
-payer un louis. Je m'arrange pour cela avec le valet de chambre qu'ils
-envoient me livrer leur grain; car, quoique fort avares, croiriez-vous,
-monsieur, qu'ils n'ont pas même le cœur de venir voir mesurer leur blé?
-Au quatrième ou cinquième décalitre, le gros M. de Sanréal prétend que
-la poussière lui fait mal à la poitrine. Drôle de particulier pour
-rétablir les corvées, les jésuites et l'ancien régime contre nous!»</p>
-
-<p>Un soir, comme les officiers se promenaient sur la place d'armes, après
-l'ordre, le colonel Malher de Saint-Mégrin céda à un mouvement de haine
-contre notre héros.</p>
-
-<p>«&mdash;Qu'est-ce que ces quatre ou cinq livrées de couleur éclatante
-et avec des galons énormes que vous étalez dans les rues? Cela fait un
-mauvais effet au régiment.</p>
-
-<p>«&mdash;Ma foi, mon colonel, aucun article du règlement ne défend de
-dépenser son argent, quand on en a.</p>
-
-<p>«&mdash;Êtes-vous fou de parler ainsi au colonel? lui dit tout bas son
-ami Filloteau en le prenant à part. Il vous fera un mauvais parti.</p>
-
-<p>«&mdash;Et quel mauvais parti voulez-vous qu'il me fasse? Je pense
-qu'il me hait autant qu'on peut haïr un homme qu'on voit aussi rarement;
-mais certainement, je ne reculerai pas d'un pouce devant un homme qui me
-hait sans que je lui en aie donné aucune raison. <i>Mon idée</i> est pour
-les livrées, dans le <i>présent quart d'heure</i>, et j'ai fait venir de
-Paris, par la même occasion, douze paires de fleurets.</p>
-
-<p>«&mdash;Ah! mauvaise tête!</p>
-
-<p>«&mdash;Pas le moins du monde, mon colonel je vous donne ma parole
-d'honneur que vous n'avez pas un officier moins fat et plus pacifique. Je
-désire que personne ne me cherche et n'avoir personne à chercher. Je serai
-parfaitement poli, parfaitement sage avec tout le monde. Mais, si l'on
-me taquine, on me trouvera.»</p>
-
-<p>Deux jours après le colonel Malher fit venir Lucien, et lui défendit,
-mais d'un air embarrassé et faux d'avoir plus de deux domestiques en
-livrée. Lucien fit habiller ses gens en bourgeois, et avec la dernière
-élégance, ce qui contrastait plaisamment avec leur air gauche et commun.
-Il se servit, pour ces vêtements nouveaux, d'un tailleur du pays. Cette
-circonstance, à laquelle il n'avait pas songé, fil le succès de sa
-plaisanterie; elle lui fit beaucoup d'honneur dans la société, et M<sup>me</sup>
-de Commercy lui en adressa des compliments. Pour M<sup>mes</sup> d'Hocquincourt et
-de Puy-Laurens, elles étaient folles de lui.</p>
-
-<p>Lucien écrivit l'histoire des livrées à sa mère. Le colonel, de son
-côté, l'avait dénoncé au ministre: Lucien s'y attendait. Il crut
-remarquer, vers cette époque, que l'on prenait son mérite beaucoup plus
-au sérieux dans les salons de Nancy; c'est que le docteur Dupoirier
-montrait les réponses de ses amis de Paris aux lettres par lesquelles il
-demandait des renseignements sur la position sociale et sur la fortune de
-la maison Leuwen, Van Peters et C<sup>ie</sup>. Ces réponses avaient
-été on ne peut plus favorables.</p>
-
-<p>«&mdash;Cette maison, lui disait-on, est du petit nombre de celles qui
-achètent, à l'occasion, des nouvelles aux ministres, ou les exploitent
-de compte à demi avec eux.»</p>
-
-<p>C'était particulièrement M. Leuwen père qui se livrait à ce mauvais
-genre d'affaires, qui ruinent à la longue, mais qui donnent des relations
-agréables et de l'importance. Il était au mieux avec les bureaux, et fut
-prévenu en temps utile de la dénonciation envoyée par le colonel Malher
-contre son fils. Cette affaire l'amusa beaucoup; il s'en occupa, et, un
-mois après, le colonel Malher de Saint-Mégrin reçut à ce sujet une lettre
-ministérielle extrêmement désagréable. Il eut bonne envie d'envoyer
-Lucien en détachement, à une ville manufacturière dont les ouvriers
-commençaient à se former en sociétés de secours mutuels. Mais enfin,
-comme, quand on est chef de corps, il faut savoir se mortifier, le
-colonel, rencontrant Lucien, lui dit avec le sourire faux d'un homme du
-commun qui veut faire de la finesse.</p>
-
-<p>«&mdash;Jeune homme, on m'a rendu compte de votre obéissance
-relativement aux livrées. Je suis content de vous; ayez autant d'hommes
-en livrées qu'il vous plaira, mais gare la bourse de papa!</p>
-
-<p>«&mdash;Colonel, j'ai l'honneur de vous remercier, répondit Lucien avec
-lenteur. <i>Mon papa</i> m'a écrit à ce sujet: je parierais même qu'il a
-vu le ministre.»</p>
-
-<p>Le sourire qui accompagna ce dernier mot choqua profondément le
-colonel.</p>
-
-<p>«&mdash;Ah! si je n'étais pas colonel, avec envie de devenir maréchal
-de camp, pensa Malher, quel bon coup d'épée te vaudrait ce dernier mot,
-fichu insolent!»</p>
-
-<p>Et il salua le sous-lieutenant avec l'air franc et brusque d'un vieux
-soldat.</p>
-
-<p>Ce fut ainsi, par un mélange de force et de prudence, comme on dit dans
-les livres graves, que Lucien laissa redoubler, à la vérité, la haine
-qu'on avait pour lui au régiment; mais aucun mauvais propos ne fut
-entendu officiellement par lui. Plusieurs de ses camarades étaient
-aimables, mais il avait pris la mauvaise habitude de parler à ces
-camarades aussi peu que le pouvait admettre la politesse la plus
-exacte. Par cet aimable plan de vie, il s'ennuyait mortellement et ne
-contribuait en rien aux plaisirs des jeunes officiers de son âge. Il
-avait les défauts de son siècle.</p>
-
-<p>Vers ce temps, l'effet de nouveauté de la société de Nancy sur l'âme
-de notre héros était tout à fait anéanti. Lucien connaissait par cœur
-tous les personnages. Il était réduit à philosopher. Il trouvait qu'il
-y avait plus de naturel qu'à Paris, mais, par une conséquence naturelle,
-les sots étaient plus incommodes à Nancy.</p>
-
-<p>«&mdash;Ce qui manque tout à fait à ces gens-ci, se disait-il, c'est
-l'imprévu.»</p>
-
-<p>Cet imprévu, Lucien l'entrevoyait quelquefois auprès du docteur
-Dupoirier et de M<sup>me</sup> de Puy-Laurens.</p>
-
-<p>Il n'avait jamais rencontré dans la société cette M<sup>me</sup> de
-Chasteller qui, autrefois, l'avait vu tomber de cheval à son arrivée à
-Nancy. Il l'avait oubliée, mais, par habitude, il passait presque tous les
-jours dans la rue de la Pompe. Il est vrai qu'il regardait plus souvent
-l'officier libéral, espion attaché au cabinet littéraire de Schmidt, que
-les persiennes vert perroquet. Une après-midi, les persiennes étaient
-ouvertes; Lucien vit un joli petit rideau de croisée en mousseline
-brodée, et il se mit aussitôt, sans presque y songer, à faire briller
-son cheval. Ce n'était point le cheval anglais du préfet, mais un petit
-bidet hongrois, qui prit fort mal la chose. Le hongrois se mit tellement
-en colère et fit des sauts si extraordinaires que, deux ou trois fois,
-Lucien fut sur le point d'être désarçonné.</p>
-
-<p>«&mdash;Quoi! à la même place!» se disait-il en rugissant de colère.
-Et pour comble de misère, dans les moments les plus critiques, il vit le
-petit rideau s'écarter un peu du bois de la croisée. Il était évident que
-quelqu'un le regardait. C'était, en effet, M<sup>me</sup> de Chasteller,
-qui se disait:</p>
-
-<p>«&mdash;Ah! voilà mon jeune officier qui va encore tomber!»</p>
-
-<p>Elle le remarquait souvent, comme il passait: sa toilette était
-parfaitement élégante et pourtant il n'avait rien de gourmé.</p>
-
-<p>Enfin, Lucien eut cette mystification extrême que son petit cheval
-hongrois le jeta par terre, à dix pas peut-être de l'endroit où il était
-tombé le jour de l'arrivée de son régiment.</p>
-
-<p>«&mdash;On dirait que c'est un sort! se dit-il en remontant à cheval,
-ivre de colère; je suis prédestiné à être ridicule aux yeux de cette jeune
-femme!»</p>
-
-<p>Le soir chez M<sup>me</sup> de Commercy, il raconta son malheur, qui devint la
-nouvelle du jour, et il eut le plaisir de l'entendre raconter à chaque
-nouvel arrivant. Vers la fin de la soirée, il entendit nommer M<sup>me</sup> de
-Chasteller; il demanda à M<sup>me</sup> de Serpierre pourquoi on ne la voyait
-jamais dans le monde.</p>
-
-<p>«&mdash;Son père, le marquis de Pointcarré, vient d'avoir un accès
-de goutte; il a été du devoir de sa fille, quoique élevée à Paris, de
-lui faire compagnie. D'ailleurs, nous n'avons pas le bonheur de lui
-plaire.»</p>
-
-<p>Une dame, placée à côté de M<sup>me</sup> de Serpierre, ajouta des
-paroles amères, sur lesquelles M<sup>me</sup> de Serpierre renchérit
-encore.</p>
-
-<p>«&mdash;Mais se disait Lucien, ceci est de l'envie toute pure. Ou la
-conduite de M<sup>me</sup> de Chasteller leur fournit-elle un heureux
-prétexte?»</p>
-
-<p>Et il se rappela ce que M. Bouchard, le maître de poste lui avait
-dit, le jour de son arrivée, an sujet de M. Busant de Sicile,
-lieutenant-colonel au régiment de hussards.</p>
-
-<p>Le lendemain matin, pendant toute la manœuvre, il ne put penser à autre
-chose qu'à son malheur de la veille...</p>
-
-<p>«&mdash;Pourtant monter à cheval est peut-être la seule chose au monde
-dont je m'acquitte bien! Je danse fort mal, je ne brille guère dans un
-salon. C'est clair, la Providence a voulu m'humilier. Parbleu! si je
-rencontre jamais cette jeune femme, il faut que je la salue; mes chutes
-nous ont fait faire connaissance, et, si elle prend mon salut pour une
-impertinence, tant mieux, ce souvenir mettra quelque chose entre le
-moment présent et l'image de mes chutes ridicules.»</p>
-
-<p>Quatre on cinq jours après, allant à pied à la caserne pour le
-pansement du soir, il vit à dix pas devant lui, au tournant d'une rue, une
-femme assez grande, en chapeau fort simple. Il lui sembla reconnaître ces
-cheveux singuliers par leur quantité et par la beauté de la couleur,
-comme lustrés, qui l'avaient frappé trois mois auparavant. C'était, en
-effet, M<sup>me</sup> de Chasteller. Il fut surpris de revoir la démarche
-jeune et légère de Paris.</p>
-
-<p>«&mdash;Si elle me reconnaît, elle ne pourra pas s'empêcher de me rire
-au nez.»</p>
-
-<p>Et il regarda ses yeux; mais la simplicité et le sérieux de leur
-expression annonçaient une rêverie un peu triste, et pas du tout l'idée
-de se moquer. Il ne se souvint de son projet de saluer M<sup>me</sup> de Chasteller
-que longtemps après qu'elle lut passée; son regard modeste et même timide
-avait été si noble que, lorsqu'elle contrepassa Lucien, malgré lui, il
-avait baissé les yeux. Les trois grandes heures que la manœuvre prit ce
-matin-là à notre héros, lui semblèrent moins longues qu'à l'ordinaire;
-il se figurait constamment ce regard si peu provincial qui était tombé
-en plein dans ses yeux. Le soir, il redoubla de prévenance et d'attention
-envers M<sup>me</sup> de Serpierre et cinq ou six de ses bonnes amies, réunies
-autour d'elle. Il écouta, avec des regards fort animés, une diatribe
-infinie et remplie d'aigreur contre la cour de Louis-Philippe, laquelle
-se termina par une critique amère de M<sup>me</sup> de Sauves-d'Hocquincourt. Sa
-précaution constante lui permit de se rapprocher, au bout d'une heure, de
-la petite table auprès de laquelle travaillait M<sup>lle</sup> Théodelinde. Il
-donna, à elle et à ses amies, de nouveaux détails sur sa chute.</p>
-
-<p>«&mdash;Ce qu'il y a de pis, ajouta-t-il, c'est qu'elle a eu des
-spectateurs, et pour qui un tel événement n'était point une nouveauté.</p>
-
-<p>«&mdash;Et quels sont-ils? dit M<sup>lle</sup> Théodelinde.</p>
-
-<p>«&mdash;Une jeune femme qui occupe le premier étage de l'hôtel de
-Pontlevé.</p>
-
-<p>«&mdash;Eh! c'est M<sup>me</sup> de Chasteller!</p>
-
-<p>«&mdash;Cela me console un peu. On en dit beaucoup de mal.</p>
-
-<p>«&mdash;Le fait est qu'elle est haute comme les nues; elle n'est pas
-aimée à Nancy. Nous ne la connaissons pourtant que par quelques visites de
-société, ou plutôt nous ne la connaissons pas du tout. Elle met beaucoup
-de lenteur à rendre les visites. Je croirais volontiers qu'elle a de la
-nonchalance dans le caractère, et qu'elle se déplaît loin de Paris.</p>
-
-<p>«&mdash;Souvent, dit une des jeunes amies de M<sup>lle</sup> de
-Serpierre, elle fait mettre les chevaux à sa voiture, et, après une heure
-ou deux d'attente, on dételle. On la dit bizarre, et sauvage...</p>
-
-<p>«&mdash;C'est une chose contrariante, pour une âme un peu délicate,
-reprit Théodelinde, de ne pouvoir pas danser une seule fois avec un homme,
-sans qu'il forme le projet d'épouser.</p>
-
-<p>«&mdash;C'est tout le contraire qui nous arrive, à nous autres pauvres
-filles sans dot, reprit l'amie. Dame, c'est la veuve la plus riche de la
-province!»</p>
-
-<p>On parla du caractère excessivement impérieux de M. de Pointcarré.
-Lucien attendait toujours un mot sur M. de Busant.</p>
-
-<p>«&mdash;Mais je suis bien distrait, se dit-il enfin. Est-ce que des
-jeunes filles peuvent s'apercevoir de ces choses-là?»</p>
-
-<p>Un jeune homme blond à l'air fade, entra dans le salon.</p>
-
-<p>«&mdash;Tenez, dit M<sup>lle</sup> Théodelinde, voici probablement
-l'homme qui ennuie le plus M<sup>me</sup> de Chasteller. C'est M. de
-Blancet, son cousin, qui l'aime depuis quinze ou vingt ans, qui parle
-souvent et avec attendrissement de cet amour, né dans l'enfance, amour qui
-a redoublé depuis que M<sup>me</sup> de Chasteller est une veuve fort
-riche. Les prétentions de M. de Blancet sont protégées par M. de
-Pointcarré, dont il est le très humble serviteur, et qui le fait dîner
-trois fois la semaine avec la chère cousine.</p>
-
-<p>«&mdash;Et pourtant, mon père prétend, dit l'amie de M<sup>lle</sup>
-Théodelinde, que M. de Pointcarré ne redoute qu'une chose au monde: c'est
-le mariage de sa fille. Il se sert de M. de Blancet pour éloigner les
-autres prétendants; mais M. de Blancet ne se verra jamais possesseur de
-cette belle fortune dont M. de Pointcarré est l'administrateur. C'est pour
-cela qu'il ne veut point qu'elle retourne à Paris.</p>
-
-<p>«&mdash;M. de Pointcarré a fait une scène terrible l'autre jour, à
-sa fille, parce qu'elle ne voulait pas renvoyer son cocher. «Je ne
-sortirai pas de longtemps le soir, «disait M. de Pointcarré, et mon cocher
-peut fort bien vous servir; à quoi bon garder un mauvais sujet qui ne va
-presque jamais?»</p>
-
-<p>La scène a été presque aussi forte que celle qu'il fit à sa fille
-lorsqu'il voulut la brouiller avec son amie intime, M<sup>me</sup> de
-Constantin.</p>
-
-<p>«&mdash;Cette femme d'esprit dont M. de Lanfort racontait des reparties
-si drôles l'autre jour?</p>
-
-<p>«&mdash;Précisément. M. de Pointcarré est surtout avare et trembleur,
-et il redoute l'influence du caractère décidé de M<sup>me</sup> de
-Constantin. Il a des projets d'émigration en cas de chute de
-Louis-Philippe et de proclamation de la République. Dans la première
-émigration, il a été réduit aux plus fâcheuses extrémités. Il a de grandes
-terres, mais peu d'argent comptant, dit-on, et, s'il passe le Rhin de
-nouveau, il compte beaucoup sur l'argent de sa fille.»</p>
-
-<p>La conversation continuait ainsi, agréablement, entre Lucien, Théodelinde
-et son amie, lorsque M<sup>me</sup> de Serpierre crut convenable à son rôle de mère
-de rompre un peu cet aparté que, d'ailleurs, elle voyait avec beaucoup
-de plaisir.</p>
-
-<p>«&mdash;Et de quoi parlez-vous donc là, vous autres? dit-elle en
-s'approchant avec une sorte de gaieté. Vous avez l'air bien animés!</p>
-
-<p>«&mdash;Nous parlons de M<sup>me</sup> de Chasteller,» dit l'amie.</p>
-
-<p>Aussitôt la physionomie de M<sup>me</sup> de Serpierre changea
-entièrement et prit l'expression de la plus haute sévérité.</p>
-
-<p>«&mdash;Les aventures de cette dame, dit-elle, ne doivent pas faire
-l'entretien de jeunes filles; elle nous a apporté de Paris des manières
-bien dangereuses pour votre bonheur futur, et pour votre considération
-dans le monde. Malheureusement, sa fortune, et le vain éclat dont elle
-l'environne, peuvent faire illusion sur la gravité de ses fautes, et vous
-m'obligerez beaucoup, monsieur, ajouta-t-elle en se tournant vers Lucien,
-en ne parlant jamais avec mes filles des aventures de M<sup>me</sup> de
-Chasteller.</p>
-
-<p>«&mdash;L'exécrable femme! pensa Lucien. Nous nous amusions un peu, par
-hasard, et elle vient tout déranger. Et moi qui ai écouté tous ses contes
-tristes pendant une heure et avec tant de patience!»</p>
-
-<p>Il s'éloigna avec l'air le plus hautain et le plus sec qu'il put
-trouver dans sa mémoire. Il rentra chez lui, et fut tout content d'y
-rencontrer son hôte, le bon M. Bonnard, le marchand de blé.</p>
-
-<p>Peu à peu, par ennui, et sans songer le moins du monde à l'amour,
-Lucien prit les soins d'un amoureux ordinaire, ce qui lui sembla fort
-plaisant.</p>
-
-<p>Le dimanche matin, il plaça un de ses domestiques en faction vis-à-vis
-la porte de l'hôtel de Pontlevé. Lorsque ce domestique vint lui dire que
-M<sup>me</sup> de Chasteller venait d'entrer à la Propagation, petite
-église du pays, il y courut. Mais cette église était si exiguë, et les
-chevaux de Lucien, sans lesquels il s'était fait une loi de ne jamais
-sortir, menaient tant de bruit sur le pavé de la rue, et sa présence en
-uniforme était si remarquée, qu'il eut honte de ce manque de délicatesse.
-Il ne put pas bien voir M<sup>me</sup> de Chasteller qui s'était placée
-au fond d'une chapelle assez obscure. Il crut remarquer beaucoup de
-simplicité chez elle. Le dimanche suivant, il vint à pied à la
-Propagation; mais, même ainsi, il était mal à son aise; il faisait trop
-d'effet.</p>
-
-<p>Il eût été difficile d'avoir l'air plus distingué que M<sup>me</sup>
-de Chasteller; seulement, Lucien, qui s'était placé de façon à la bien
-voir comme elle sortait, remarqua que, lorsqu'elle ne tenait pas les yeux
-strictement baissés, ils étaient d'une beauté si singulière que, malgré
-elle, ils trahissaient sa façon de sentir actuelle.</p>
-
-<p>«&mdash;Voilà des yeux, pensa-t-il, qui doivent souvent donner de
-l'humeur à leur maîtresse. Quoi qu'elle fasse, elle ne peut pas les rendre
-insignifiants.»</p>
-
-<p>Ce jour-là, ils exprimaient une attention et une mélancolie profondes.</p>
-
-<p>«&mdash;Est-ce encore à M. de Busant de Sicile qu'il faut faire
-l'honneur de ces regards touchés?»</p>
-
-<p>Cette question qu'il se fit gâta tout son plaisir.</p>
-
-<p>«&mdash;Je ne croyais pas les amours de garnison sujettes à ces
-inconvénients.»</p>
-
-<p>Cette idée raisonnable, mais vulgaire, mit un peu de sérieux dans l'âme
-de Lucien; et il tomba dans une rêverie profonde.</p>
-
-<p>«&mdash;Eh bien, facile ou non, se dit-il après un long silence, il
-serait charmant de pouvoir causer de bonne amitié avec un pareil être. Je
-ne puis pas me dissimuler qu'il y a une cruelle distance d'un
-lieutenant-colonel à un simple sous-lieutenant; et une distance,
-alarmante encore, du noble nom de M. de Busant de Sicile, compagnon de
-Charles d'Anjou, frère de Saint-Louis, à ce petit nom bourgeois de
-Leuwen. D'un autre côté, mes livrées si fraîches et mes chevaux anglais
-doivent me donner une demi-noblesse auprès de cette âme de province.
-Peut-être même, ajouta-t-il en riant, une noblesse tout entière... Non,
-reprit-il en se levant avec une sorte de fureur, des pensées basses ne
-sauraient exister avec une physionomie si noble. Et quand elle les
-aurait, ces idées seraient celles de sa caste. Elles ne sont point
-ridicules chez elle, parce qu'elle les a adoptées en étudiant son
-catéchisme, à six ans; ce ne sont pas des idées, ce sont des sentiments.
-La noblesse de province fait grande attention aux livrées et au vernis
-des voitures. Mais pourquoi ces vaines délicatesses? Il faut avouer que
-je suis bien ridicule. Ai-je le droit de m'enquérir de qualités si
-intimes? Je voudrais passer quelques soirées dans le monde où elle va
-le soir.... Mon père m'a porté le défi de m'ouvrir les salons de Nancy!
-J'y suis admis. Cela était assez difficile, mais il est temps d'avoir
-quelque chose à faire au milieu de ces salons. J'y meurs d'ennui, et
-l'excès d'ennui pourrait me rendre inattentif, ce que la vanité de ces
-hobereaux, même les meilleurs, ne me pardonnerait jamais. Pourquoi ne me
-proposerais-je pas, afin d'avoir <i>un but dans la vie</i>, comme dit
-M<sup>me</sup> Sylviane, de parvenir à passer quelques soirées avec cette
-jeune femme? J'étais bien bon de penser à l'amour et de me faire des
-reproches! Ce passe-temps ne m'empêchera pas d'être un homme estimable
-et de servir la patrie, si l'occasion s'en présentait. D'ailleurs, fit-il
-en souriant avec mélancolie, <i>ses propos aimables</i> m'auront bien
-vite guéri du plaisir que je suppose trouver à la voir; avec des façons un
-peu plus nobles, avec les propos convenus d'une autre position dans le
-monde, ce sera le second tome de M<sup>lle</sup> Sylviane Berchu. Elle
-sera aigre et dévote comme M<sup>me</sup> de Serpierre, ou ivre de
-gentilhommerie en me parlant des titres de ses aïeux, comme
-M<sup>me</sup> de Commercy qui me racontait hier en brouillant toutes
-les dates, et, qui plus est, bien longuement, comme quoi un de ses
-ancêtres, nommé Enguerrand, suivit François Ier à la guerre contre les
-Albigeois et fut connétable d'Auvergne... Tout cela sera vrai; mais elle
-est jolie. Que faut-il de plus pour passer une heure agréable? Il sera
-même curieux d'observer philosophiquement comment des pensées ridicules
-ou basses peuvent ne pas gâter une telle physionomie. C'est qu'au fait,
-rien n'est ridicule comme la science de Lavater.»</p>
-
-<p>Ce qui répondit à tout, dans la tête de Lucien, ce fut la pensée qu'il
-y aurait de la gaucherie à ne pas pénétrer dans les salons où allait
-M<sup>me</sup> de Chasteller, ou dans le sien, si elle n'allait nulle
-part.</p>
-
-<p>«&mdash;Cela exigera quelques soins. Ce sera comme la prise d'assaut
-des salons de Nancy.»</p>
-
-<p>Par tous ces raisonnements philosophiques, le mot fatal d'amour fut
-éloigné, et il ne se fit plus de reproche. Il s'était moqué si souvent
-de l'étal piteux où il avait vu Edgar, un de ses cousins! Faire dépendre
-l'estime qu'on se doit à soi-même de l'opinion d'une femme qui s'estime,
-elle, parce que son bisaïeul a tué des Albigeois à la suite de François
-Ier, quelle complication de ridicule! Dans ce conflit, l'homme est plus
-ridicule que la femme. Malgré toute cette belle logique, M. de Busant
-de Sicile occupait l'âme de notre héros tout autant, pour le moins, que
-M<sup>me</sup> de Chasteller. Il mettait une adresse prodigieuse à faire
-des questions indirectes au sujet de M. de Busant et de l'accueil dont il
-avait été l'objet. M. Gauthier, M. Bonnard et leurs amis, et toute la
-société de second ordre, exagérant tout, comme à l'ordinaire, ne savaient
-rien de M. de Busant, sinon qu'il était de la plus haute noblesse et
-qu'il avait été l'amant de M<sup>me</sup> de Chasteller. On était loin de
-dire les choses aussi clairement que dans les salons de M<sup>mes</sup> de
-Commercy et de Puy-Laurens. Quand Lucien faisait des questions sur M. de
-Busant, on semblait se souvenir que lui, Lucien, était du camp ennemi, et
-jamais il ne put arriver à une réponse nette. Il ne pouvait aborder un
-tel sujet avec son amie Théodelinde, et c'était, en vérité, le seul être
-qui semblait ne pas désirer le tromper. Lucien n'arriva jamais à savoir la
-vérité. Le fait est que c'était un fort brave et fort honnête
-gentilhomme, mais sans aucune sorte d'esprit. À son arrivée à Nancy, se
-méprenant sur l'accueil dont il était l'objet, et, oubliant sa taille
-épaisse, son regard commun et ses quarante ans, il s'était porté amoureux
-de M<sup>me</sup> de Chasteller. Il avait constamment ennuyé elle et son
-père de ses visites, et jamais elle n'avait pu parvenir à rendre ces
-visites moins fréquentes. Son père, M. de Pointcarré, tenait à être bien
-avec la force armée de Nancy. Si ses correspondances, bien innocentes,
-avec Charles X, étaient découvertes, qui serait chargé de l'arrêter? Qui
-pourrait protéger sa fuite? Et si, tout à coup, l'on apprenait que la
-république était proclamée à Paris, qui pourrait le protéger contre le
-peuple du pays? Mais le pauvre Lucien était bien loin de pénétrer tout
-ceci. Il voyait constamment M. Dupoirier éluder ses questions avec une
-adresse admirable. Dans la bonne compagnie on lui répétait sans cesse:
-«Cet officier supérieur descend d'un des aides de camp du duc d'Anjou,
-frère de Saint-Louis, qu'il a aidé à conquérir la Sicile.» Il sut quelque
-chose de plus par M. d'Antin, qui lui dit un jour:</p>
-
-<p>«&mdash;Vous avez fort bien fait d'occuper son logement; c'est un
-des plus passables de la ville. Ce pauvre M. de Busant était fort brave,
-pas une idée, d'excellentes manières, donnant aux dames de fort jolis
-déjeuners dans les bois de Burviller, au <i>Chasseur Vert</i>, à un quart
-de lieue d'ici; et presque tous les jours, sur le minuit, il se croyait
-gai, parce qu'il était ivre.»</p>
-
-<p>À force de s'occuper des moyens de rencontrer M<sup>me</sup> de
-Chasteller dans un salon, le désir de briller aux yeux des habitants de
-Nancy, que Lucien commençait à mépriser plus peut-être qu'il ne fallait,
-fut remplacé, comme mobile d'action, par l'envie d'occuper l'esprit, si ce
-n'est l'âme, de ce joli joujou.</p>
-
-<p>«&mdash;Cela doit avoir de singulières idées, pensait-il, une jeune
-<i>ultra</i> de province, passant du Sacré-Cœur à la cour de Charles X,
-et chassée de Paris, dans les journées de juillet 1830.»</p>
-
-<p>Telle était, en effet, l'histoire de M<sup>me</sup> de Chasteller.
-En 1814, après la première Restauration, M. le marquis de Pointcarré fut
-au désespoir de se voir à Nancy et de n'être pas de la cour.</p>
-
-<p>«&mdash;Je vois se rétablir, disait-il, la ligne de séparation entre la
-noblesse de cour et nous autres. Mon cousin, de même nom que moi, parce
-qu'il est de la cour, viendra à vingt-deux ans commander, comme
-colonel, le régiment où, par grâce, je serai capitaine à quarante.»</p>
-
-<p>C'était là le principal chagrin de M. de Pointcarré, et il n'en faisait
-mystère à personne. Bientôt il en eut un second. Il se présenta aux
-élections de 1816, pour la Chambre des députés, et il eut six voix, en
-comptant la sienne. Il s'enfuit à Paris, déclarant qu'il quittait à
-jamais la province après cet affront, et emmenait sa fille, âgée de cinq
-ou six ans. Pour se donner une position à Paris, il sollicita la pairie.
-M. de Puy-Laurens, alors fort bien en cour, lui conseilla de placer sa
-fille au couvent du Sacré-Cœur; M. de Pointcarré suivit le conseil et en
-sentit toute la portée. Il se jeta dans la haute dévotion, et parvint
-ainsi, en 1828, à marier sa fille à un des maréchaux de camp attachés
-à la cour de Charles X. Ce mariage fut considéré comme très avantageux:
-M. de Chasteller avait de la fortune. Il paraissait plus âgé qu'il ne
-l'était, parce qu'il manquait tout à fait de cheveux, mais il avait une
-vivacité étonnante et portait la grâce dans les manières jusqu'au genre
-doucereux. Ses ennemis à la cour lui appliquèrent le vers de Boileau sur
-les romans de son époque:</p>
-
-
-<p><span style="margin-left: 5%;">Et, jusqu'à <i>je vous hais</i>, tout s'y dit tendrement.</span></p>
-
-
-<p>M<sup>me</sup> de Chasteller, bien dirigée par un mari idolâtre
-des petits moyens qui font tant d'effet à la cour, fut bien reçue des
-princesses, et jouit d'une position fort agréable: elle avait les loges de
-la cour aux Bouffes et à l'Opéra, et, l'été, deux appartements, l'un à
-Meudon, et l'autre à Rambouillet. Elle avait le bonheur de ne s'occuper
-jamais de politique et de ne pas lire les journaux. Elle ne connaissait de
-la politique que les séances publiques de l'Académie française, auxquelles
-son mari exigeait qu'elle assistât parce qu'il avait de grandes
-prétentions au fauteuil; il était grand admirateur de Millevoye et de la
-prose de M. de Fontanes.</p>
-
-<p>Les coups de fusil de 1830 vinrent troubler ses innocentes pensées. En
-voyant le peuple dans la rue,&mdash;c'était son mot&mdash;il se rappela
-les meurtres de MM. Foulon et Berthier, aux premiers jours de la
-Révolution. Il pensa que le voisinage du Rhin était ce qu'il y avait de
-plus sûr, et vint se cacher dans une terre de sa femme, près de Nancy.
-M. de Chasteller, homme peut-être un peu affecté, mais fort agréable et
-même amusant dans les positions ordinaires de la vie, n'avait jamais eu la
-tête bien forte: il ne put jamais se consoler de cette troisième fuite
-de la famille qu'il adorait.</p>
-
-<p>«&mdash;Je vois là le doigt de Dieu!» disait-il en pleurant, dans
-les salons de Nancy; et il mourut bientôt, laissant à sa veuve vingt-cinq
-mille livres de rente dans les fonds publics. Cette fortune lui avait été
-faite par le roi, à l'époque des emprunts de 1817, et les salons de
-Nancy, qui en étaient jaloux, la portaient sans façon à dix-huit cent
-mille francs ou deux millions. Lucien eut toutes les peines du monde à
-réunir ces faits si simples. Quant à la conduite de M<sup>me</sup> de
-Chasteller, la haine dont on l'honorait dans le salon de M<sup>me</sup>
-de Serpierre et le bon sens de M<sup>lle</sup> Théodelinde, rendirent plus
-facile la tâche de Lucien. Dix-huit mois après la mort de son mari,
-M<sup>me</sup> de Chasteller osa prononcer ces mots: retour à Paris.</p>
-
-<p>«&mdash;Quoi, ma fille! lui dit le grand M. de Pointcarré, avec le
-ton et les gestes d'Alceste indigné dans la comédie; vos princes sont à
-Prague et l'on vous verrait à Paris? Que diraient les mânes de M. de
-Chasteller? Ah! si nous quittons nos pénates, ce n'est pas de ce côté
-qu'il faut tourner la tête des chevaux. Soignez votre vieux père à Nancy,
-ou, si nous pouvons mettre un pied devant l'autre, allons à Prague;
-etc.»</p>
-
-<p>M. de Pointcarré avait ce parler long et figuré des gens diserts du
-temps de Louis XVI, qui passait alors pour de l'esprit.</p>
-
-<p>M<sup>me</sup> de Chasteller avait dû renoncer à l'idée de Paris. À ce seul mot,
-son père lui parlait avec aigreur et lui faisait une scène. Mais, par
-compensation, M<sup>me</sup> de Chasteller avait de beaux chevaux, une jolie
-calèche et des gens tenus avec élégance. Tout cela paraissait moins dans
-Nancy que sur les grandes routes du voisinage. Elle allait voir, le plus
-souvent qu'elle le pouvait, une amie du Sacré-Cœur, M<sup>me</sup> de Constantin,
-qui habitait une petite ville à quelques lieues de Nancy; mais M. de
-Pointcarré en était mortellement jaloux, et avait tout fait pour les
-brouiller. Deux ou trois fois, dans ses grandes promenades, Lucien avait
-rencontré la calèche de M<sup>me</sup> de Chasteller à plusieurs lieues de Nancy.
-Le jour d'une de ces rencontres, sur le minuit, il était aller fumer ses
-petits cigares de papier de réglisse dans la rue de la Pompe. Là, il
-continuait à se réjouir de la faveur que les uniformes brillants
-trouvaient auprès de M<sup>me</sup> de Chasteller. Il s'efforçait de bâtir quelque
-espérance sur l'élégance de ses chevaux et de ses gens. Il combattait
-cet espoir par le souvenir de la simplicité de son nom bourgeois; mais,
-en se disant toutes ces belles choses, il pensait à d'autres. Il ne
-s'était pas aperçu que, depuis quinze jours à peu près qu'il l'avait
-vue à la messe, M<sup>me</sup> de Chasteller, qui pour lui cependant n'avait qu'une
-existence en quelque sorte idéale, avait changé de manière à son égard.
-D'abord il s'était dit, après s'être fait conter son histoire:</p>
-
-<p>«&mdash;Cette jeune femme est vexée par son père; elle doit être
-blessée de l'attachement que celui-ci affiche pour sa fortune. La province
-l'ennuie; il est tout simple qu'elle cherche une distraction dans un peu
-de galanterie honnête.»</p>
-
-<p>Ensuite sa physionomie franche et chaste avait fait naître des doutes,
-même sur la galanterie.</p>
-
-<p>Enfin, le soir dont nous parlons:</p>
-
-<p>«&mdash;Mais, que diable, se dit-il, je suis un vrai nigaud; je devrais
-me réjouir de ce bon vouloir pour l'uniforme.»</p>
-
-<p>Plus il insistait sur ce motif d'espérer, plus il devenait sombre.</p>
-
-<p>«&mdash;Aurais-je la sottise d'être amoureux!» se dit-il enfin à
-demi-haut; et il s'arrêta, frappé de la foudre, au milieu de la rue.
-Heureusement, à minuit, il n'y avait là personne pour observer sa mine
-et se moquer de lui.</p>
-
-<p>Le soupçon d'aimer l'avait pénétré de honte; il se sentit dégradé.</p>
-
-<p>«&mdash;Je serais donc comme Edgar, se dit-il. Il faut que j'aie l'âme
-naturellement bien petite et bien faible! Quoi! pendant que toute la
-jeunesse de France prend parti pour de si grands intérêts, toute ma
-vie se passera à regarder deux beaux yeux, comme les héros ridicules
-de Corneille! Voilà le résultat de cette vie sage et raisonnable que
-je mène ici.</p>
-
-
-<p><span style="margin-left: 30%;"><i>Qui n'a pas l'esprit de son âge,</i></span><br />
-<span style="margin-left: 30%;"><i>De son âge a tout le malheur.</i></span></p>
-
-
-<p>Il valait bien mieux, comme j'en avais l'idée, aller enlever une petite
-danseuse à Metz! Il valait bien mieux, du moins, faire une cour sérieuse
-à M<sup>me</sup> de Puy-Laurens ou à M<sup>me</sup> d'Hocquincourt. Je n'avais pas à craindre,
-auprès de ces dames, d'être entraîné au delà d'un petit amour de société.
-Si cela continue, je vais devenir fou et plat. C'est bien autre chose
-que le <i>saint-simonisme</i> dont m'accusait mon père! Qui est-ce qui
-s'occupe des femmes aujourd'hui? Quelque homme comme le duc de..., l'ami
-de ma mère, qui, au déclin d'une vie honorable, après avoir payé sa
-dette sur les champs de bataille et à la Chambre des pairs en refusant
-son vote, s'amuse à faire la fortune d'une petite danseuse. Mais moi! à
-mon âge! Quel est le jeune homme qui ose seulement parler d'un
-attachement sérieux pour une femme? Si ceci est un amusement, bien; si
-c'est un attachement sérieux, je suis sans excuse; et la preuve que je
-mets du sérieux dans tout ceci, que cette folie n'est pas un simple
-amusement, c'est ce que je viens de découvrir: le faible de M<sup>me</sup>
-de Chasteller pour les brillants uniformes, loin de me plaire, m'attriste.
-Je me crois des devoirs envers la patrie! Jusqu'ici je me suis
-principalement estimé parce que je n'étais pas un égoïste uniquement
-occupé à bien jouir du gros lot qu'il a reçu du hasard; je me suis
-estimé parce que je sentais avant tout l'existence de ces devoirs
-envers la patrie, et le besoin de l'estime des grandes âmes. Je suis
-dans l'âge d'agir; d'un moment à l'autre la voix de la patrie peut se
-faire entendre: je puis être appelé. Je devrais occuper tout mon esprit
-à découvrir les intérêts véritables de la France, que des fripons
-cherchent à embrouiller. Une seule tête, une seule âme, ne suffisent
-point pour y voir clair, au milieu de devoirs si compliqués. Et c'est
-le moment que je choisis pour me faire l'esclave d'une petite ultra de
-province! Le diable l'emporte, elle et sa rue!»</p>
-
-<p>Lucien rentra précipitamment chez lui; mais le sentiment d'une honte
-vive lui ôta le sommeil. Le jour le trouva se promenant devant la caserne;
-il attendait avec impatience l'heure de l'appel. L'appel fini, il
-accompagna pendant quelques centaines de pas deux de ses camarades; pour
-la première fois, leur société lui était agréable. Rendu enfin à
-lui-même:</p>
-
-<p>«&mdash;J'ai beau faire, se dit-il, je ne puis voir dans ces yeux si
-pénétrants, mais si chastes, le pendant d'une danseuse de l'Opéra, moins
-les grâces.»</p>
-
-<p>De toute la journée, il ne put arriver à prendre son parti sur
-M<sup>me</sup> de Chasteller. Quoi qu'il fît, il ne pouvait voir en elle
-la maîtresse obligée de tous les lieutenants-colonels qui viendraient
-tenir garnison à Nancy.</p>
-
-<p>«&mdash;Mais cependant, disait le parti de la raison, elle doit
-s'ennuyer beaucoup. Son père la force à bouder Paris; il veut la brouiller
-avec une amie intime; un peu de galanterie est la seule consolation pour
-cette pauvre âme.»</p>
-
-<p>Cette excuse si raisonnable ne faisait que redoubler la tristesse de
-notre héros. Au fond, il entrevoyait le ridicule de sa position: il
-aimait, sans doute avec l'envie de réussir, et cependant il était
-malheureux et prêt à mépriser sa maîtresse, précisément à cause de
-cette possibilité de réussir. La journée fut cruelle pour lui; tout le
-monde semblait d'accord pour lui parler de M. Thomas de Busant et de
-la vie agréable qu'il avait su mener à Nancy. On comparait cette
-existence avec la vie de café et de cabaret que menaient le
-lieutenant-colonel Filloteau et les trois chefs d'escadron.</p>
-
-<p>La lumière lui arrivait de toutes parts; car le nom de M<sup>me</sup>
-de Chasteller était sur toutes les lèvres, à propos de M. de Busant; et
-cependant son cœur s'obstinait à la lui montrer comme un ange de pureté.
-Il ne trouva plus aucun plaisir à faire admirer dans les rues de Nancy ses
-livrées élégantes, ses beaux chevaux, sa calèche qui ébranlait en passant
-toutes les maisons de bois du pays. Il se méprisait presque pour s'être
-amusé de ces pauvretés; il oubliait l'excès d'ennui dont elle l'avait
-distrait. Pendant les jours qui suivirent, il fut extrêmement agité. Ce
-n'était plus cet être léger et distrait par la moindre bagatelle. Il y
-avait des moments où il se méprisait de tout son cœur; mais, malgré ses
-remords, il ne pouvait s'empêcher de passer plusieurs fois le jour dans
-la rue de la Pompe.</p>
-
-<p>Huit jours après que Lucien eut fait dans son cœur une découverte si
-humiliante, comme il entrait chez M<sup>me</sup> de Commercy, il y trouva
-établie, en visite, M<sup>me</sup> de Chasteller. Il ne put dire un mot,
-il devint de toutes les couleurs, et, se trouvant le seul homme dans le
-salon, il n'eut pas l'esprit d'offrir son bras à M<sup>me</sup> de
-Chasteller pour la reconduire à sa voiture. Il sortit de cette maison se
-méprisant un peu plus soi-même. Ce républicain, cet homme d'action, qui
-aimait l'exercice du cheval comme une préparation au combat, n'avait
-jamais songé à l'amour que comme à un précipice dangereux et méprisé,
-où il était sûr de ne pas tomber. D'ailleurs, il croyait la passion
-extrêmement rare, partout ailleurs qu'au théâtre. Il s'était étonné de
-tout ce qui lui arrivait, comme l'oiseau sauvage qui s'engage dans un
-filet et que l'on met en cage; ainsi que ce captif effrayé, il ne savait
-que se heurter la tête avec furie contre les barreaux de sa cage.</p>
-
-<p>«&mdash;Quoi! ne pas savoir dire un seul mot; quoi! oublier même les
-usages les plus simples! Ainsi ma faible conscience cède à l'attrait d'une
-faute, et je n'ai même pas le courage de la commettre!»</p>
-
-<p>Le lendemain, il n'était pas de service; il profita de la permission
-donnée par le colonel et s'enfonça fort loin dans le bois de Burviller...
-Vers le soir, un paysan lui apprit qu'il était à sept lieues de Nancy.</p>
-
-<p>«&mdash;Il faut convenir que je suis encore plus sot que je ne me
-l'imaginais! Est-ce en courant les bois que je pourrai trouver la chance
-de rencontrer M<sup>me</sup> de Chasteller et de réparer ma sottise?»</p>
-
-<p>Il revint précipitamment à la ville; il alla chez les Serpierre.
-M<sup>lle</sup> Théodelinde était son amie, et cette âme, qui se croyait
-si ferme, avait besoin ce jour-là d'un regard ami. Il était bien loin
-d'oser lui parler de sa faiblesse; mais, auprès d'elle, son cœur trouvait
-quelque repos. M. Gauthier avait toute son estime, mais il était prêtre
-de la République, et tout ce qui ne tendait pas au bonheur de la France,
-se gouvernant elle-même, lui semblait indigne d'attention et puéril.
-Dupoirier eût fait un conseiller parfait. Outre ses connaissances
-générales des hommes et des choses de Nancy, il dînait une fois la
-semaine avec la personne que Lucien avait tant d'intérêt à connaître.
-Mais Lucien n'était attentif qu'à ne pas lui donner l'occasion de le
-trahir. Comme il racontait à Théodelinde ce qu'il avait fait dans sa
-longue promenade, on annonça M<sup>me</sup> de Chasteller. À l'instant il
-devint emprunté dans tous ses mouvements; il essaya vainement de parler.
-Le peu qu'il dit était à peu près inintelligible.</p>
-
-<p>Il n'eût pas été plus surpris si, en allant au feu avec le régiment, au
-lieu de galoper en avant sur l'ennemi, il se fût mis à fuir. Cette idée
-le plongea dans le trouble le plus violent; il ne pouvait donc répondre
-de rien sur son propre compte! quelle leçon de modestie! Quel besoin
-d'agir pour être enfin sûr de soi-même, non plus par une vaine
-probabilité, mais d'après des faits!</p>
-
-<p>Il fut tiré de sa rêverie profonde par un événement bien étonnant. M<sup>me</sup>
-de Serpierre le présentait à M<sup>me</sup> de Chasteller, et accompagnait cette
-cérémonie des louanges les plus excessives.</p>
-
-<p>Lucien était rouge comme un coq, et cherchait en vain à trouver un mot
-poli, tandis qu'on exaltait surtout son esprit aimable, admirable
-d'à-propos et d'élégance parisienne. Enfin M<sup>me</sup> de Serpierre
-elle-même s'aperçut de l'état où il se trouvait. M<sup>me</sup> de
-Chasteller eut recours à un prétexte pour faire sa visite excessivement
-courte.</p>
-
-<p>Quand elle se leva, Lucien eut bien l'idée de lui offrir son bras
-jusqu'à sa voiture, mais il se sentit trembler de telle sorte, qu'il
-trouva imprudent d'essayer de quitter sa chaise, il craignait de donner
-une scène publique. M<sup>me</sup> de Chasteller eût pu lui dire:</p>
-
-<p>«&mdash;C'est à moi, monsieur, à vous offrir le bras.»</p>
-
-<p>«&mdash;Je ne vous croyais pas si sensible au ridicule, lui dit M<sup>lle</sup>
-Théodelinde, comme M<sup>me</sup> de Chasteller quittait le salon. Est-ce parce
-qu'elle vous a vu dans la situation peu brillante de saint Paul,
-lorsqu'il eut sa vision du troisième ciel, que sa présence vous a
-interdit à tel point?»</p>
-
-<p>Lucien accepta cette interprétation; il craignait de se trahir en
-entreprenant la moindre discussion, et, quand il put espérer que sa
-sortie n'aurait rien d'étrange, il se hâta de fuir. Une fois seul,
-l'excès de ridicule de ce qui venait de lui arriver, le consola
-un peu.</p>
-
-<p>«&mdash;Est-ce que j'aurais la peste? se dit-il. Puisque l'effet
-physique est si fort, je ne suis donc pas si blâmable moralement. Si
-j'avais la jambe cassée, je ne pourrais pas non plus marcher avec mon
-régiment!»</p>
-
-<p>Il y eut un dîner chez les Serpierre, fort simple, car ils n'étaient
-rien moins que riches; mais grâce aux préjugés de la noblesse, si
-vivaces en province et qui seuls pouvaient marier les six filles du
-vieux <i>lieutenant du roi</i>, ce n'était pas un petit honneur que d'être
-invité dans cette maison. Aussi M<sup>me</sup> de Serpierre balança-t-elle
-longtemps avant d'inviter Lucien: son nom était bien bourgeois. Mais enfin
-l'utilité l'emporta, comme il est d'usage au XIXe siècle. Lucien était
-un jeune homme à marier. La bonne et simple Théodelinde n'approuvait
-pas du tout cette politique, mais il fallait obéir. La place de Lucien
-fut indiquée à côté de la sienne, par de petits billets placés sur les
-serviettes. Le vieux lieutenant du roi avait écrit: «<i>M. le
-Chevalier</i> Leuwen.» Théodelinde comprit que Lucien serait choqué de cet
-anoblissement impromptu. On avait engagé M<sup>me</sup> de Chasteller,
-parce qu'elle n'avait pu venir à un autre dîner deux mois auparavant,
-quand M. de Pointcarré avait la goutte. Théodelinde, toute honteuse de la
-haute politique de sa mère, obtint avec beaucoup de peine, au moment où
-les autres allaient arriver, que la place de M<sup>me</sup> de Chasteller
-fût marquée à droite de <i>M. le Chevalier</i> Leuwen, tandis qu'elle
-occuperait la gauche.</p>
-
-<p>Lorsque Lucien arriva, M<sup>me</sup> de Serpierre le prit à part et
-lui dit, avec toute la fausseté d'une mère qui a six filles à marier:</p>
-
-<p>«&mdash;Je vous ai placé à côté de la belle M<sup>me</sup> de
-Chasteller; c'est le meilleur parti de la province, elle ne passe pas pour
-haïr les uniformes. Vous aurez ainsi une occasion de cultiver la
-connaissance que je vous ai fait faire.»</p>
-
-<p>Au dîner, Théodelinde trouva Lucien assez maussade; il parlait peu, et
-ce qu'il disait, en vérité, ne valait pas la peine d'être dit. M<sup>me</sup> de
-Chasteller parla à notre héros de ce qui faisait alors le sujet de toutes
-les conversations à Nancy: M<sup>me</sup> Grandet, la femme du receveur général,
-allait arriver de Paris, et, sans doute, donnerait des fêtes superbes.
-Son mari était fort riche, elle passait pour être une des plus jolies
-femmes de Paris. Lucien se rappela le propos qui le faisait parent de
-Robespierre, et il eut le courage de dire qu'il voyait souvent M<sup>me</sup>
-Grandet chez sa mère, M<sup>me</sup> Leuwen. Ce sujet de conversation ne fut que
-pauvrement suivi par notre sous-lieutenant; il prétendait parler avec
-vivacité et, comme son esprit ne fournissait rien, il arrivait presque
-à faire des questions sèches à sa voisine.</p>
-
-<p>Après dîner, on proposa une grande promenade et Lucien eut l'honneur de
-conduire M<sup>lle</sup> Théodelinde et M<sup>me</sup> de Chasteller dans une excursion sur
-l'étang qui est décoré du nom de lac de <i>la Commanderie.</i> Il s'était
-chargé de manœuvrer la barque, et lui, qui avait mené cinq ou six fois,
-et fort bien, les demoiselles de Serpierre, fut sur le point de faire
-chavirer, dans les quatre pieds d'eau de ce lac, M<sup>lle</sup> Théodelinde et
-M<sup>me</sup> de Chasteller.</p>
-
-<p>Le surlendemain était le jour de fête d'un auguste personnage,
-maintenant hors de France. M<sup>me</sup> la marquise de Marcilly,
-veuve d'un cordon rouge, se crut obligée de donner un bal; mais le motif
-de la fête ne fut point exprimé dans le billet d'invitation, ce qui parut
-une timidité coupable à sept ou huit dames pensant supérieurement, et
-qui, pour cette raison, n'honorèrent point le bal de leur présence.</p>
-
-<p>De tout le 27<sup>e</sup> de lanciers, il n'y eut d'invité que le
-colonel, Lucien et le petit Riquebourg. Mais, une fois dans les salons de
-la marquise, l'esprit de parti fit oublier les plus simples convenances à
-des gens d'ailleurs si polis, polis même jusqu'à fatiguer. Le colonel
-Malher de Saint-Mégrin fut traité en intrus et presque en homme de police;
-Lucien, comme l'enfant de la maison. Il y avait réellement de l'engouement
-pour ce joli sous-lieutenant.</p>
-
-<p>La société réunie, on passa dans la salle de bal. Au milieu d'un jardin
-planté jadis par le roi Stanislas, beau-père de Louis XV, et
-représentant, suivant le goût du temps, un labyrinthe de charmilles,
-s'élevait un kiosque fort élégant, mais très négligé depuis la mort de
-l'ami de Charles XII. Pour dissimuler les ravages du temps, on l'avait
-transformé en tente magnifique. Le commandant de la place, très fâché de
-ne pouvoir pas venir au bal et célébrer la fête de l'auguste personnage,
-avait prêté, des magasins de la place, deux de ces grandes tentes,
-nommées marquises. On les avait dressées à côté du kiosque, avec lequel
-elles communiquaient par de grandes portes ornées de trophées indiens,
-mais où la couleur blanche dominait. On n'eût pas mieux fait, même à
-Paris; c'étaient MM. Roller qui s'étaient chargés de toute la partie
-des décorations.</p>
-
-<p>Le soir, grâce à ees jolies tentes, à l'aspect animé du bal et aussi
-sans doute à l'accueil vraiment flatteur dont il était l'objet, Lucien
-fut complètement distrait de sa tristesse et de ses remords. La beauté
-de la salle et du jardin où l'on dansait, le charma comme un enfant.
-Ces premières sensations en firent un autre homme. Ce grave républicain
-se donna un plaisir d'écolier: celui de passer souvent devant le colonel
-Malher sans lui parler, ni même daigner le regarder. En cela il suivait
-l'exemple général: pas une parole ne fut adressée à ce colonel, si fier
-de son crédit. Il restait isolé comme une <i>brebis galeuse</i>, c'était
-le mot dont on se servait généralement, dans le bal, pour désigner sa
-position fâcheuse. Et il n'eut pas l'esprit de quitter le bal et de se
-soustraire à une impolitesse si unanime.</p>
-
-<p>«&mdash;Ici, <i>c'est lui qui ne pense pas bien</i>, se disait Lucien,
-et je lui rends la monnaie de la scène qu'il me fit jadis, au sujet du
-cabinet littéraire. Avec ces êtres grossiers, il ne faut pas perdre
-l'occasion de placer une marque de mépris. Quand les honnêtes gens les
-dédaignent, ils se figurent qu'on les redoute.»</p>
-
-<p>Lucien remarqua, en entrant, que toutes les femmes étaient parées de
-rubans rouges et blancs, ce qui ne l'offensa pas le moins du monde:</p>
-
-<p>«&mdash;Cette insulte s'adresse au chef de l'État, et à un chef...<a name="FNanchor_1_5" id="FNanchor_1_5"></a><a href="#Footnote_1_5" class="fnanchor">[1]</a>.
-La nation est trop haut placée pour qu'une famille quelconque, fût-elle de
-héros, puisse l'insulter.»</p>
-
-<p>Au fond d'une des tentes adjacentes, était comme un petit réduit qui
-resplendissait de lumière; il y avait peut-être quarante bougies
-allumées, et Lucien fut attiré par leur éclat.</p>
-
-<p>«&mdash;Cela a l'air d'un reposoir des processions de la Fête-Dieu!»
-pensa-t-il.</p>
-
-<p>Au milieu des bougies, dans le lieu le plus noble, était placé, comme
-une sorte d'ostensoir, le portrait d'un jeune Écossais. Dans la
-physionomie de cetenfant, le peintre, qui <i>pensait</i> mieux, sans
-doute, qu'il ne dessinait, avait cherché à réunir, aux sourires aimables
-du premier âge, un front chargé des hautes pensées du génie. Le peintre
-était ainsi parvenu à faire une caricature étonnante et qui tenait du
-monstre. Toutes les femmes qui entraient dans la salle du bal, la
-traversaient rapidement pour aller se placer devant le portrait du
-jeune Écossais.</p>
-
-<p>Là, on restait un instant en silence, et l'on affectait un air sérieux.
-Puis, en s'en allant, on reprenait la physionomie plus gaie du bal, et
-on allait saluer la maîtresse de la maison. Deux ou trois dames, qui
-s'approchèrent de M<sup>me</sup> de Marcilly avant d'avoir salué le
-portrait, en furent reçues fort sèchement et parurent tellement ridicules,
-que l'une d'elles jugea à propos de se trouver mal. Après une revue
-générale du bal, qui était fort beau, la reconnaissance marqua la place de
-Lucien sur une chaise, à côté du boston de M<sup>me</sup> la comtesse
-de Commercy, la cousine de l'empereur. Pendant une mortelle demi-heure,
-Lucien entendit lui donner ce titre cinq ou six fois, en parlant d'elle et
-à elle-même.</p>
-
-<p>«&mdash;Vous êtes admirable, monsieur, lui dit la cousine de
-l'empereur, et, certainement, je ne voudrais pas me séparer d'un aussi
-aimable cavalier; mais je vois d'ici des demoiselles qui ont bonne envie
-de danser; elles me regarderaient avec des yeux ennemis si je vous gardais
-plus longtemps.»</p>
-
-<p>Et M<sup>me</sup> de Commercy lui indiqua plusieurs demoiselles
-de la <i>première qualité.</i> Notre héros prit son parti en brave; non
-seulement il dansa, mais il parla; il trouva quelques petites idées à la
-portée de ces intelligences non cultivées, exprès, des jeunes filles de la
-noblesse de province. Son courage fut récompensé par les louanges unanimes
-de M<sup>mes</sup> de Commercy, de Marcilly, de Serpierre, etc. Il se
-sentit à la mode.</p>
-
-<p>On aime les uniformes dans l'Est de la France, pays profondément
-militaire; et c'est en grande partie à cause de son uniforme, porté avec
-grâce, et presque unique dans cette société, que Lucien pouvait passer
-pour le personnage le plus brillant du bal. Enfin, il obtint une
-contredanse de M<sup>me</sup> d'Hocquincourt: il eut de l'à-propos,
-du brillant, de l'esprit. M<sup>me</sup> d'Hocquincourt lui faisait des
-compliments fort vifs:</p>
-
-<p>«&mdash;Je vous ai toujours vu fort aimable; mais, ce soir, vous êtes
-un autre homme!» lui dit-elle.</p>
-
-<p>Ce propos fut entendu par M. de Sanréal, et Lucien commença à déplaire
-aux jeunes gens de la société.</p>
-
-<p>«&mdash;Vos succès donnent de l'humeur à ces messieurs, dit
-M<sup>me</sup> d'Hocquincourt;» et comme MM. Roller et d'Antin
-s'approchaient d'elle, elle rappela Lucien qui s'éloignait.</p>
-
-<p>«&mdash;Monsieur Leuwen, lui fit-elle de loin, je vous demande de
-danser avec moi la première contredanse.</p>
-
-<p>«&mdash;C'est charmant, pensa Lucien. Voilà ce qu'on n'oserait pas se
-permettre à Paris. Réellement, ces pays étrangers ont du bon: ces
-gens-ci sont moins timides que nous.»</p>
-
-<p>Pendant qu'il dansait avec M<sup>me</sup> d'Hocquincourt, M. d'Antin
-s'approcha d'elle. Elle feignit alors d'avoir oublié un engagement pris
-avec lui, et se mit à lui en faire des excuses en ternies si plaisants et
-si piquants, que Lucien, toujours dansant avec elle, eut toutes les peines
-du monde à ne pas éclater de rire. M<sup>me</sup> d'Hocquincourt cherchait
-évidemment à mettre en colère M. d'Antin, qui protestait en vain que
-jamais il n'avait compté sur cette contredanse.</p>
-
-<p>«&mdash;Comment un homme peut-il se laisser traiter ainsi? pensait
-Lucien. Que de bassesses fait faire l'amour!»</p>
-
-<p>Il alla à l'autre bout du salon et dansa des valses avec M<sup>me</sup>
-de Puy-Laurens qui, elle aussi, fut charmante pour lui. Il était l'homme
-à la mode de ce bal, lui qui dansait fort mal. Il le savait fort bien,
-et c'était pour la première fois de sa vie qu'il goûtait ce plaisir. Il
-dansait une galope avec M<sup>lle</sup> Théodelinde, lorsque, dans un
-angle de la salle, il aperçut M<sup>me</sup> de Chasteller.</p>
-
-<p>Tout le brillant courage, tout l'esprit de Lucien disparurent en un
-clin d'œil. Elle avait une simple robe blanche, et sa toilette montrait
-une simplicité qui eut semblé bien ridicule aux jeunes gens de ce bal,
-si elle entêté sans fortune. Les bals sont des jours de bataille, dans
-ces pays de puérile vanité, et négliger un avantage passe pour une
-affectation marquée. On eût voulu que M<sup>me</sup> de Chasteller
-portât des diamants; la robe modeste et peu chère qu'elle avait choisie
-était un acte de singularité qui fut blâmé avec affectation de douleur
-profonde par M. de Pointcarré, et désapprouvé, en secret, même par le
-timide M. de Blancet, qui lui donnait le bras avec une dignité plaisante.
-Ces messieurs n'avaient pas tout à fait tort: le trait le plus marquant du
-caractère de M<sup>me</sup> de Chasteller était une nonchalance profonde.
-Sous l'aspect d'un sérieux complet et que sa beauté rendait imposant, elle
-avait un caractère heureux et même gai. Rêver était son plaisir suprême.
-On eût dit qu'elle ne faisait aucune attention aux petits événements qui
-l'entouraient: aucun ne lui échappait, au contraire. Et c'étaient même
-ces petits événements qui servaient d'aliment à cette rêverie, qui
-passait pour de la hauteur.</p>
-
-<p>Par exemple, le matin même du bal, M. de Pointcarré lui avait fait une
-scène pour l'indifférence avec laquelle elle avait lu une lettre lui
-annonçant une banqueroute. Et, peu d'instants après, la rencontre, dans
-la rue, d'une femme fort petite, vieille, marchant à peine, mal vêtue,
-au point de laisser voir une chemise déchirée, et sous cette chemise,
-une peau noircie par le soleil, l'avait émue jusqu'aux larmes. Personne,
-à Nancy, n'avait deviné ce caractère. Une amie intime, M<sup>me</sup> de
-Constantin, recevait seule quelquefois ses confidences, et s'en moquait.
-Avec tout le reste du monde, M<sup>me</sup> de Chasteller parlait assez
-pour fournir son contingent à la conversation; mais se mettre à parler
-était toujours pour elle une fatigue. Elle ne regrettait qu'une chose de
-Paris: la musique italienne, qui avait le pouvoir d'augmenter d'une façon
-surprenante l'intensité de ses accès de rêverie. Elle pensait fort peu à
-elle-même, et même le bal que nous décrivons n'avait pu la rappeler assez
-au rôle qu'elle devait jouer, pour lui donner la quantité d'honnête
-coquetterie que le vulgaire croit inhérente au caractère de toutes les
-femmes.</p>
-
-<p>Comme Lucien ramenait M<sup>lle</sup> Théodelinde à sa mère:</p>
-
-<p>«&mdash;Que veut dire cette petite robe blanche de mousseline?
-criait tout haut M<sup>me</sup> de Serpierre. Est-ce ainsi qu'on se
-<i>présente</i> un jour tel que celui-ci? Elle est veuve d'un officier
-général, attaché à la propre personne du roi; elle jouit d'une fortune
-triplée et quadruplée par la bienveillance de nos Bourbons, M<sup>me</sup>
-de Chasteller eût dû comprendre que venir chez M<sup>me</sup> de Marcilly,
-le jour de la fête de notre adorable prince, c'est se présenter aux
-Tuileries. Que diront les républicains en nous voyant traiter avec
-légèreté les choses les plus sacrées? Et n'est-ce pas quand le flot de
-tout le vulgaire vient attaquer les choses saintes, que chaque être, selon
-la position, doit avoir du courage et faire strictement son devoir? Et,
-elle encore, ajoutait-elle, fille unique de M. de Pointcarré, qui, à tort
-ou à raison, se voit à la tête de la noblesse de la province, ou, du
-moins, nous donne des instructions comme commissaire du roi! Cette
-petite tête n'a rien vu de tout cela!»</p>
-
-<p>M<sup>me</sup> de Serpierre avait raison. M<sup>me</sup> de
-Chasteller était blâmable, mais pas autant qu'elle fut blâmée.</p>
-
-<p>«&mdash;Que vont dire les républicains?» s'écriaient toutes les nobles
-dames; et elles songeaient au numéro de l'<i>Aurore</i> qui devait
-paraître le surlendemain.</p>
-
-<p>M<sup>me</sup> de Chasteller se rapprocha du groupe de M<sup>me</sup>
-de Serpierre, comme celle-ci continuait, à très haute voix, ses réflexions
-critiques et monarchiques. Cette critique amère fut brusquement coupée
-par les compliments fades et exaspérés qui passent pour du savoir-vivre
-vivre en province. Lucien fut heureux de trouver M<sup>me</sup> de
-Serpierre bien ridicule. Un quart d'heure plus tôt, il eût ri de grand
-cœur; maintenant cette femme méchante lui fit l'effet d'une <i>pierre
-de Prusse</i> que l'on trouve dans les mauvais chemins de montagnes.
-Pendant toutes ces politesses infinies, auxquelles M<sup>me</sup> de
-Chasteller fut bien obligée de répondre, Lucien eut tout le loisir de la
-regarder. Son teint avait cette fraîcheur inimitable qui semble annoncer
-une âme trop haut placée, pour être troublée par les minuties vaniteuses
-et les petites haines d'un bal de province. Il lui sut gré de cette
-expression toute de son invention. Il était absorbé dans son admiration
-lorsque les yeux de cette beauté pâle se tournèrent sur lui; il ne put
-soutenir leur éclat. Ils étaient tellement beaux et simples dans leurs
-mouvements! Pour y songer, il restait immobile, à trois pas de
-M<sup>me</sup> de Chasteller, à la place où son regard l'avait surpris.
-Il n'y avait plus rien chez lui de l'enjouement et de l'assurance
-brillante de l'homme à la mode; il ne songeait plus à plaire au public,
-et, s'il se souvenait de l'existence de ce monstre, ce n'était que pour
-craindre ses réflexions. N'était-ce pas ce public qui lui avait nommé
-sans cesse M. Thomas de Busant? Au lieu de soutenir son courage par
-l'action, Lucien, en ce moment critique, avait la faiblesse de réfléchir,
-de philosopher. Pour se justifier de la faiblesse et du malheur d'aimer,
-il se disait qu'il n'avait jamais rencontré une physionomie aussi céleste.
-Il se livrait au plaisir de détailler cette beauté, et sa gaucherie s'en
-augmentait.</p>
-
-<p>Sous ses yeux, M<sup>me</sup> de Chasteller promit une contredanse
-à M. d'Antin, et, depuis un quart d'heure, il avait pourtant décidé de
-solliciter cette contredanse.</p>
-
-<p>«&mdash;Jusqu'ici, se dit-il en se voyant enlever M<sup>me</sup> de
-Chasteller, l'affectation ridicule, pour moi, des jolies femmes que j'ai
-rencontrées, m'a servi de bouclier contre leurs charmes. Cette froideur
-parfaite de M<sup>me</sup> de Chasteller se change, lorsqu'elle est
-obligée de parler ou d'agir, en une grâce dont je n'avais pas même l'idée.</p>
-
-<p>Nous avouerons que, pendant ces raisonnements admiratifs, Lucien,
-immobile et droit comme un piquet, avait tout l'air d'un niais.
-M<sup>me</sup> de Chasteller avait la main fort bien. Comme ses yeux
-faisaient peur à Lucien, les yeux de notre héros s'attachaient à cette
-main, qu'ils suivaient constamment. Toute cette timidité fut remarquée
-par M<sup>me</sup> de Chasteller, chez laquelle tous les jours on parlait
-de Lucien. Notre sous-lieutenant fut réveillé de son bonheur par l'idée
-cruelle que tout ce qui ne dansait pas l'observait avec des yeux ennemis
-et lui cherchait des ridicules. Son uniforme seul et sa brillante cocarde
-suffisaient pour indisposer contre lui, et jusqu'à la violence, tout ce
-qui, dans ce bal, n'appartenait pas à la très haute société. C'était pour
-lui une remarque déjà ancienne que, moins il y a d'esprit dans
-l'ultracisme, plus il est furibond. Mais toutes ces réflexions prudentes
-furent bien vite oubliées; il trouvait trop de plaisir à chercher à
-deviner le caractère de M<sup>me</sup> de Chasteller.</p>
-
-<p>«&mdash;Quelle honte! dit tout à coup le parti contraire à l'amour.
-Quelle honte pour un homme qui a aimé le devoir et la patrie avec un
-dévouement qu'il pouvait croire sincère! Il n'a plus d'yeux que pour les
-grâces d'une petite légitimiste de province, garnie d'une âme qui préfère
-bassement les intérêts particuliers de sa caste à ceux de la France
-entière. Bientôt, sans doute, à son exemple, je placerai le bonheur de
-deux cent mille nobles ou....<a name="FNanchor_2_3" id="FNanchor_2_3"></a><a href="#Footnote_2_3" class="fnanchor">[2]</a> avant celui des autres trente millions
-de Français. Ma grande raison sera que ces deux cent mille privilégié
-ont les salons les plus élégants, des salons qui semblent m'offrir des
-jouissances délicates, que je chercherais vainement ailleurs; en un mot,
-des salons qui sont utiles à mon bonheur privé. Le plus vil des
-courtisans ne raisonne pas autrement!»</p>
-
-<p>Ce moment fut cruel, et la physionomie de Lucien n'était rien moins que
-riante, tandis qu'il cherchait à réfuter, à repousser cette terrible
-vision. Il était alors debout et immobile, près de la contredanse où
-figurait M<sup>me</sup> de Chasteller. Aussitôt le parti de l'amour, pour
-réfuter la raison, le porta à prier M<sup>me</sup> de Chasteller à danser.
-Elle le regarda; mais, pour cette fois, Lucien fut incapable de juger ce
-regard: il en fut comme brûlé, enflammé. Ce regard, pourtant, ne voulait
-rien dire autre chose que le plaisir de curiosité de voir de près un jeune
-homme qui avait des passions extrêmes, qui, tous les jours, avait un duel,
-dont on parlait beaucoup, et qui passait fort souvent sous ses fenêtres.
-Et le cheval de ce jeune officier devenait ombrageux, précisément quand
-elle pouvait l'apercevoir! Il était clair que le maître du cheval
-voulait faire croire qu'il était occupé d'elle, au moins lorsqu'il
-passait dans la rue de la Pompe, et elle n'en était point scandalisée;
-elle ne le trouvait point impertinent! Il est vrai que, placé à côté
-d'elle au dîner de M<sup>me</sup> de Serpierre, il avait paru absolument
-dénué d'esprit, et même gauche dans ses manières. Il avait été brave en
-conduisant la barque sur <i>le Iac de la Commanderie</i>, mais c'était de
-cette bravoure froide que pouvait avoir un homme de cinquante ans. De
-tout cet ensemble d'idées, il résultait qu'en dansant avec Lucien, sans
-le regarder et sans s'écarter du sérieux le plus convenable,
-M<sup>me</sup> de Chasteller était fort occupée de lui. Bientôt elle
-s'aperçut qu'il était timide jusqu'à la gaucherie.</p>
-
-<p>«&mdash;Son amour-propre se rappelle, sans doute, pensa-t-elle,
-que je l'ai vu tomber de cheval le jour de son arrivée à Nancy.»</p>
-
-<p>Ainsi M<sup>me</sup> de Chasteller ne faisait aucune difficulté
-d'admettre que Lucien était timide à cause d'elle. Cette défiance de
-soi-même avait de la grâce dans un homme jeune et placé au milieu de
-tous ces provinciaux, si sûrs de leur mérite, et qui ne perdaient pas un
-pouce de leur taille en dansant. Ce jeune officier, du moins, n'était pas
-timide à cheval; chaque jour il la faisait trembler par sa hardiesse, «et
-une hardiesse si souvent malheureuse,» ajoutait-elle presque en riant.</p>
-
-<p>Lucien était tourmenté du silence qu'il gardait; à la fin il se fit
-violence, il osa adresser un mot à M<sup>me</sup> de Chasteller, et n'arriva qu'avec
-beaucoup de peine à exprimer des idées fort communes, juste châtiment
-de qui n'exerce pas sa mémoire. M<sup>me</sup> de Chasteller évita quelques
-invitations des jeunes gens de la société, dont elle savait par cœur les
-mots les plus jolis, et, après un moment, par une de ces adresses de
-femme que nous ne devinons que lorsque nous n'avons plus d'intérêt à
-les deviner, elle se trouva à danser à la même contredanse que Lucien.
-Mais, après cette contredanse, elle décida que réellement il n'avait
-aucune distinction dans l'esprit, et elle cessa presque de penser à lui.</p>
-
-<p>«&mdash;Ce ne sera qu'un homme de cheval, comme tous les autres;
-seulement il monte avec plus de grâce et il a plus de physionomie.»</p>
-
-<p>Ce n'était plus ce jeune homme vif, leste, à l'air insouciant et
-supérieur à tout, qui passait souvent sous sa croisée. Contrariée de
-cette découverte, qui augmentait pour elle l'ennui de Nancy,
-M<sup>me</sup> de Chasteller adressa la parole à Lucien et fut presque
-coquette avec lui. Elle le regardait passer depuis si longtemps que,
-quoique à elle présenté depuis huit jours seulement, il lui faisait
-presque l'effet d'une vieille connaissance.</p>
-
-<p>Lucien, qui n'osait que rarement regarder la figure parfaitement froide
-de la belle personne qui lui parlait, était bien loin de se douter des
-bontés qu'on avait pour lui. Il dansait et, même en dansant, faisait trop
-de mouvements, et ces mouvements manquaient de grâce.</p>
-
-<p>«&mdash;Décidément, ce joli Parisien n'est bien qu'à cheval; en se
-mettant à danser, il perd son mérite tout entier. Il n'a pas d'esprit,
-c'est dommage! Sa physionomie annonçait tant de finesse et de naturel!
-Ce sera le <i>naturel</i> du manque d'idées!»</p>
-
-<p>Tout à fait rassurée sur les moyens de plaire de Lucien, et peu touchée
-de l'unique avantage de bien monter à cheval:</p>
-
-<p>«&mdash;Ce jeune homme, se dit-elle, veut faire l'homme ébahi de mes
-grâces, comme les autres.»</p>
-
-<p>Et elle songea librement à ces autres qui l'environnaient et
-cherchaient à lui plaire. M. d'Antin y réussissait quelquefois. Tout en
-lui rendant justice, M<sup>me</sup> de Chasteller fut impatientée de ce
-qu'au lieu de lui adresser la parole, Lucien se bornait à sourire des mots
-aimables de M. d'Antin. Pour comble de déplaisance, il la regardait avec
-des yeux dont l'expression était exagérée, et pouvait être remarquée.
-Notre pauvre héros était trop profondément occupé, et de ses remords
-d'aimer, et de l'impossibilité de trouver un mot aimable à dire, pour
-surveiller ses yeux. Depuis qu'il avait quitté Paris, il n'avait rien vu,
-au moral, que de contourné, de sec et de désagréable pour lui. Je ménage
-les termes: la platitude des désirs, les prétentions puériles, et, plus
-que tout, la gauche hypocrisie de la province, allaient jusqu'à produire
-le dégoût chez cet être accoutumé à toute l'élégance des vices de Paris.
-Au lieu de cette disposition satirique et malheureuse, depuis une heure
-Lucien n'avait pas assez d'yeux pour voir, pas assez d'âme pour admirer.
-Les remords d'aimer étaient battus en brèche et détruits avec une rapidité
-délicieuse. Sa vanité de jeune homme l'avertissait bien, de temps à autre,
-que le silence continu dans lequel il se renfermait avec délice, n'était
-pas fait pour augmenter sa réputation d'homme aimable. Mais il était si
-étonné, si transporté, qu'il n'avait pas le courage de donner une
-audience sérieuse au soin de sa gloire. Par un charmant contraste avec
-tout ce qui offensait ses yeux depuis si longtemps, il voyait, à six pas
-de lui, une femme adorable par une beauté céleste; mais cette beauté
-était presque son moindre charme. Au lieu de cette politesse empressée,
-incommode, empreinte de fausseté, puante de mensonge, qui faisait la
-gloire de la maison de Serpierre; au lieu de cette fureur de faire de
-l'esprit à tout propos de M<sup>me</sup> de Puy-Laurens, M<sup>me</sup> de Chasteller était
-simple et froide, mais de cette simplicité qui charme parce qu'elle
-daigne ne pas cacher une âme faite pour les émotions les plus nobles;
-mais de cette froideur voisine des flammes, qui semble prête à se changer
-en bienveillance et même en transports, si vous savez les inspirer.</p>
-
-<p>M<sup>me</sup> de Chasteller s'était éloignée pour faire un tour dans
-la salle. M. de Blancet avait repris son poste et lui donnait le bras d'un
-air entrepris; on voyait qu'il songeait au bonheur de lui donner le bras
-comme son mari. Le hasard amena M<sup>me</sup> de Chasteller du côté où
-se trouvait Lucien. En le retrouvant sous ses yeux, elle eut un mouvement
-d'impatience contre elle-même. Quoi! elle s'était donné la peine de
-regarder si souvent un être aussi vulgaire, et dont le sublime mérite
-consistait, comme celui des héros de l'Arioste, à être un bon homme de
-cheval! Elle lui adressa la parole, et chercha à l'émoustiller, à le
-faire parler. Au mot que lui adressa M<sup>me</sup> de Chasteller, Lucien
-devint un autre homme. Par le noble regard qui daignait s'arrêter sur lui,
-il se crut affranchi de tous les lieux communs qui l'ennuyaient à dire,
-qu'il disait mal, et qui, à Nancy, font encore l'élément essentiel de
-la conversation entre gens qui se voient pour la huitième ou dixième
-fois. Tout à coup, il osa parler, et beaucoup. Il parlait de tout ce qui
-pouvait intéresser ou amuser la jolie femme qui, tout en donnant le bras
-à son grand cousin, daignait l'écouter avec des yeux étonnés. Sans perdre
-rien de sa douceur et de son accent respectueux, la voix de Lucien
-s'éclaircit et prit de l'éclat. Les idées nettes et plaisantes ne lui
-manquèrent pas plus que les paroles vives et pittoresques pour les
-peindre. Dans la simplicité noble du ton qu'il osa prendre spontanément
-avec M<sup>me</sup> de Chasteller, il sut faire apparaître, sans se
-permettre assurément rien qui pût choquer la délicatesse la plus
-scrupuleuse, cette nuance de familiarité délicate qui convient à deux âmes
-de même portée, lorsqu'elles se rencontrent et se reconnaissent au milieu
-des masques de cet ignoble bal masqué qu'on appelle le monde. Ainsi des
-anges se parleraient qui, partis du ciel pour quelque mission, se
-rencontreraient, par hasard, ici-bas. Cette simplicité noble, n'est pas,
-il est vrai, sans quelque rapport avec la simplicité de langage autorisée
-par une ancienne connaissance, mais, comme correctif, chaque mot semble
-dire:</p>
-
-<p>«Pardonnez-moi pour un moment; dès qu'il vous plaira reprendre le
-masque, nous redeviendrons complètement étrangers l'un à l'autre, ainsi
-qu'il convient. Ne craignez de ma part, pour demain, aucune prétention à
-la connaissance, et daignez vous amuser un instant sans tirer à
-conséquence!»</p>
-
-<p>Les femmes sont un peu effrayées de l'ensemble de ce genre de
-conversation; mais, en détail, elles ne savent où l'arrêter. Car, à
-chaque instant, l'homme qui a l'air si heureux de leur parler, semble
-dire:</p>
-
-<p>«Une âme de notre portée doit négliger les considérations qui ne sont
-laites que pour le vulgaire, et sans doute vous pensez avec moi
-que.....»</p>
-
-<p>Mais, au milieu de cette brillante faconde, il faut rendre justice à
-l'inexpérience de Lucien. Ce n'était point par un effort de génie qu'il
-s'était élevé tout à coup à ce ton si convenable pour son ambition; il
-pensait tout ce que ce ton semblait dire; et ainsi, par une cause peu
-honorable pour son habileté, sa façon de dire était parfaite. C'était
-l'illusion d'un cœur naïf. Il y avait toujours chez lui une certaine
-horreur instinctive pour les choses basses qui s'élevaient, comme un
-mur d'airain, entre l'expérience et lui. Il détournait les yeux de tout
-ce qui lui semblait trop laid, et il se trouvait, à vingt-trois ans,
-d'une naïveté qu'un jeune Parisien de bonne maison trouve déjà bien
-humiliante à seize, à sa dernière année de collège. C'était par un pur
-hasard qu'il avait pris le ton d'un homme habile. Certainement, il
-n'était pas expert dans l'art de disposer d'un cœur de femme et de faire
-naître des sensations. Ce ton si singulier, si attrayant, si dangereux,
-n'était que choquant et à peu près inintelligible pour M. de Blancet,
-qui, toutefois, tenait à mêler son mot dans la conversation. Lucien
-s'était emparé d'autorité de toute l'attention de M<sup>me</sup> de
-Chasteller. Quelque effrayée qu'elle fût, elle ne pouvait se défendre
-d'approuver beaucoup les idées de Lucien, et quelquefois répondait presque
-sur le même ton; mais sans cesser précisément d'écouter avec plaisir,
-elle finit par tomber dans un étonnement profond. Elle se disait, pour
-justifier ses sourires un peu approbateurs:</p>
-
-<p>«&mdash;Il parle de tout ce qui se passe au bal, et jamais de lui.»</p>
-
-<p>Mais, dans le fait, dans la manière dont Lucien osait l'entretenir de
-toutes ces choses si indifférentes, c'était usurper un rang qui n'était
-pas peu de chose auprès d'une femme de l'âge de M<sup>me</sup> de Chasteller, et
-surtout accoutumée à autant de retenue: ce rang était unique, rien de
-moins. D'abord, M<sup>me</sup> de Chasteller fut étonnée et amusée du changement
-dont elle était témoin; mais bientôt elle ne sourit plus, elle eut peur à son tour.</p>
-
-<p>«&mdash;De quelle façon de parler il ose se servir avec moi! Et je n'en
-suis pas choquée, je ne me sens pas offensée!... Grand Dieu! Ce n'est
-point un jeune homme simple et bon! Que j'étais sotte de le penser. J'ai
-affaire ici à un de ces hommes adroits, aimables et profondément
-dissimulés que l'on voit dans les romans. Ils savent plaire, mais
-précisément parce qu'ils sont incapables d'aimer. M. Leuwen est là,
-devant moi, heureux et gai, occupé à me réciter un rôle aimable, sans
-doute; mais il est heureux uniquement parce qu'il sent qu'il parle
-bien... Apparemment qu'il avait résolu de débuter par une heure de
-ravissement profond et allant jusqu'à l'air stupide. Mais je saurai
-bien rompre toute relation avec cet homme dangereux, si habile
-comédien!»</p>
-
-<p>Et, tout en faisant cette belle réflexion, tout en formant cette
-magnifique résolution, son cœur était déjà occupé de lui. Elle l'aimait
-déjà! On peut attribuer à ce moment la naissance d'un sentiment de
-distinction et de faveur pour Lucien.</p>
-
-<p>Tout à coup elle se repentit vivement d'être restée si longtemps à
-causer avec lui, assise sur une chaise, éloignée de toutes les femmes, et
-n'ayant pour tout chaperon que le bon M. de Blancet, qui pouvait fort
-bien ne rien comprendre à tout ce qu'il entendait. Pour sortir de cette
-position embarrassante, elle accepta une contredanse que Lucien la pria
-de danser avec lui. Après la contredanse et pendant la valse qui suivit,
-M<sup>me</sup> d'Hocquincourt appela M<sup>me</sup> de Chasteller à une place à coté d'elle, où
-il y avait de l'air et où l'on était un peu à l'abri de l'extrême chaleur
-qui commençait à s'emparer de la salle de bal. Lucien, fort lié avec M<sup>me</sup>
-d'Hocquincourt, ne quitta pas ces dames. Là, M<sup>me</sup> de Chasteller put se
-convaincre qu'il était à la mode ce soir-là.</p>
-
-<p>«&mdash;Et, en vérité, on a raison, se disait-elle; car, indépendamment
-de ce joli uniforme qu'il porte si bien, il est source de joie et de
-gaieté pour tout ce qui l'environne.»</p>
-
-<p>On se prépara à passer dans une tente voisine, où le souper était
-préparé. Lucien arrangea les choses de façon à ce qu'il pût offrir le
-bras à M<sup>me</sup> de Chasteller. Il semblait à celle-ci être séparée
-par des journées entières de l'état où se trouvait son âme au commencement
-de la soirée. Elle avait oublié jusqu'au souvenir de l'ennui qui éteignait
-sa voix après la première heure passée au bal.</p>
-
-<p>Il était minuit; le souper était préparé dans une charmante salle,
-formée par des murs de charmille de douze ou quinze pieds de hauteur. Pour
-mettre le souper à l'abri de la rosée du soir, s'il en survenait, ces
-murs de verdure supportaient une tente à larges bandes rouges et
-blanches. C'étaient les couleurs de la personne exilée dont on célébrait
-la fête. Au travers des murs de charmille, on apercevait, çà et là, par
-les trouées du feuillage, une belle lune éclairant un paysage étendu et
-tranquille. Cette nature ravissante était d'accord avec les nouveaux
-sentiments qui cherchaient à s'emparer du cœur de M<sup>me</sup> de
-Chasteller, et contribuait puissamment à éloigner et à affaiblir les
-objections de la raison. Lucien avait pris son poste; non pas précisément
-à côté de M<sup>me</sup> de Chasteller: il fallait avoir des ménagements
-pour les anciens amis de sa nouvelle connaissance. Un regard plus amical
-qu'il n'eût osé l'espérer, lui avait appris cette nécessité; mais il se
-plaça de façon à pouvoir fort bien la voir et l'entendre. Il ent l'idée
-d'exprimer ses sentiments réels par des mots qu'il adresserait, en
-apparence, aux dames assises auprès de lui. Pour cela il fallait beaucoup
-parler, et il y réussit, sans trop dire d'extravagances. Il domina bien
-tôt la conversation; bientôt, tout en amusant les dames assises auprès
-de M<sup>me</sup> de Chasteller, il osa faire entendre de loin des choses
-qui pouvaient avoir une application fort tendre, ce qu'il n'aurait jamais
-pensé pouvoir tenter de sitôt. Il est sûr que M<sup>me</sup> de Chasteller
-pouvait fort bien feindre de ne pas comprendre ces mots indirects. Il
-parvint à amuser même les hommes placés près de ces dames, et qui ne
-regardaient pas encore ses succès avec le sérieux de l'envie.</p>
-
-<p>Tout le monde parlait et riait fort souvent du côté de la table où
-M<sup>me</sup> de Chasteller était assise. Les personnes placées aux
-autres parties de la salle firent silence, pour tâcher de prendre pari à
-ce qui amusait si fort les voisines de M<sup>me</sup> de Chasteller.
-Celle-ci était très occupée, et de ce qu'elle entendait, ce qui la
-faisait rire quelquefois, et de ses réflexions fort sérieuses, qui
-formaient un étrange contraste avec le ton si gai de cette soirée.</p>
-
-<p>«&mdash;C'est donc là cet homme timide et que je croyais sans idées?
-Quel être effrayant!»</p>
-
-<p>C'était la première fois, peut-être, de sa vie, que Lucien avait de
-l'esprit et du plus brillant. Vers la fin du souper, il vit que le
-succès passait ses espérances. Il était heureux, extrêmement animé, et
-pourtant, par miracle, il ne dit rien d'inconvenant. Là, cependant, parmi
-ces fiers Lorrains, il se trouvait en présence de trois ou quatre
-préjugés féroces, dont nous n'avons, à Paris, que la pale copie: Henri V,
-la noblesse, la duperie et la sottise, et presque le crime de l'humanité
-envers le petit peuple. Aucune de ces grandes vérités, fondement du
-<i>credo</i> du faubourg Saint-Germain, et qui ne se laissent pas offenser
-impunément, ne reçut la plus petite égratignure de la gaieté de Lucien.
-C'est que son âme noble avait, au fond, un respect infini pour la
-situation malheureuse de tous ces pauvres jeunes gens qui l'entouraient.
-Ils s'étaient privés, quatre ans auparavant, par fidélité à leurs
-croyances politiques et aux sentiments de toute leur vie, d'une petite
-part au budget, utile, si ce n'est nécessaire, à leur subsistance. Ils
-avaient perdu bien plus encore: l'unique occupation au monde qui pût
-les sauver de l'ennui et par laquelle ils ne crussent pas déroger.</p>
-
-<p>Les femmes jugèrent que Lucien était <i>parfaitement bien.</i> Ce fut
-M<sup>me</sup> de Commercy qui prononça le mot sacramentel dans la
-partie de la salle qui était réservée à la plus haute noblesse. Car il y
-avait une réunion de sept à huit dames méprisant toute cette société qui,
-à son tour, méprisait tout le reste de la ville, à peu près comme la garde
-impériale de Napoléon eût fait peur, en cas de révolte, à cette armée de
-1810, qui faisait peur à toute l'Europe.</p>
-
-<p>Au mot si décisif de M<sup>me</sup> de Commercy, la jeunesse dorée
-de Nancy se révolta presque. Ces messieurs, qui savaient être élégants et
-se bien placer sur la porte d'un café, se taisaient ordinairement au bal,
-et ne savaient montrer que le mérite de danseurs infatigables et
-vigoureux. Lorsqu'ils virent que Lucien parlait beaucoup, contre son
-ordinaire, et que, de plus, il était écouté, ils commencèrent à dire qu'il
-ôtait fort déplaisant et fort bruyant; que cette amabilité criarde pouvait
-être à la mode parmi les bourgeois de Paris et dans les arrière-boutiques
-de la rue Saint-Honoré, mais ne prendrait jamais dans la bonne société de
-Nancy. Pendant cette déclaration de ces messieurs, les mots plaisants
-de Lucien prenaient fort bien, et leur donnaient un démenti. Ils furent
-réduits à répéter entre eux, d'un air tristement satisfait:</p>
-
-<p>«&mdash;Après tout, ce n'est qu'un bourgeois, né on ne sait où, et qui
-ne peut jouir que de la noblesse personnelle que lui confère son épaulette
-de sous-lieutenant.»</p>
-
-<p>Ces mots de nos officiers lorrains démissionnaires résument la grande
-dispute qui attriste le dix-neuvième siècle: c'est la colère du rang
-contre le mérite.</p>
-
-<p>Mais aucune des dames ne songeait à ces idées tristes. Elles
-échappaient complètement, en ce moment, à la triste civilisation qui pèse
-sur les cerveaux mâles de la province. Le souper finissait, tout brillant
-de vin de Champagne; il avait porté plus de gaieté et de liberté sans
-conséquence dans les manières de tous. Pour notre héros, il était exalté
-par les choses assez tendres que, sous le masque de la gaieté, il avait
-osé adresser de loin à la dame de ses pensées. C'était la première fois
-de sa vie que le succès le jetait dans une telle ivresse. En revenant
-dans la salle de bal, M<sup>me</sup> de Chasteller dansa une valse avec
-M. de Blancet, auquel Lucien succéda, suivant l'usage allemand, après
-quelques tours. Tout en dansant, et avec une adresse sans adresse, fille
-du hasard et de la passion, il sut reprendre la conversation sur un ton
-fort respectueux, mais qui était cependant, sous plus d'un rapport, celui
-d'une ancienne connaissance. Profitant d'un grand cotillon que ni lui,
-ni M<sup>me</sup> de Chasteller ne voulurent danser, il put lui dire en
-riant et sans trop faire tache sur le ton général de l'entretien:</p>
-
-<p>«&mdash;Pour me rapprocher de ces beaux yeux, je me suis lié avec le
-docteur Dupoirier!»</p>
-
-<p>Les traits forts pâles en ce moment de M<sup>me</sup> de Chasteller,
-ses yeux étonnés, exprimaient une surprise profonde et presque de la
-terreur. Au nom de Dupoirier, elle répondit à mi-voix et comme hors d'état
-de prononcer complètement les mots:</p>
-
-<p>«&mdash;C'est un homme bien dangereux!»</p>
-
-<p>Lucien fut ivre de joie: on ne se fâchait donc pas des motifs qu'il
-donnait à sa conduite à Nancy! Mais oserait-il croire ce qu'il semblait
-voir? Il y eut un silence expressif de deux ou trois secondes; les yeux
-de Lucien étaient fixés sur ceux de M<sup>me</sup> de Chasteller. Après
-quoi il osa répondre:</p>
-
-<p>«&mdash;Il est adorable à mes yeux; sans lui je ne serais pas ici...
-D'ailleurs, j'ai un affreux soupçon...» ajouta sa naïveté imprudente.</p>
-
-<p>«&mdash;Lequel? et quoi donc?» dit M<sup>me</sup> de Chasteller.</p>
-
-<p>Elle sentit aussitôt qu'une réplique aussi directe, aussi vive de sa
-part, était une haute inconvenance; mais elle avait parlé avant de
-réfléchir. Elle rougit profondément. Lucien fut troublé en remarquant
-que la rougeur s'étendait jusqu'aux épaules. Mais il se trouva qu'il ne
-pouvait répondre à cette question si simple.</p>
-
-<p>«&mdash;Quelle idée va-t-elle prendre de moi?» se dit-il.</p>
-
-<p>À l'instant sa figure changea d'expression; il pâlit, comme s'il eut
-éprouvé une attaque de quelque mal vif et soudain. Ses traits
-trahissaient l'affreuse douleur que lui causait le souvenir de M. de
-Busant de Sicile, qui, après plusieurs heures d'oubli, se présentait
-à sa mémoire.</p>
-
-<p>Quoi! ce qu'il obtenait n'était donc qu'une faveur banale, tout acquise
-à l'uniforme, par quelque personne qu'il fût porté. La soif qu'il avait
-d'arriver à la vérité et l'impossibilité de trouver des termes
-présentables pour exprimer une idée si offensante, le jetaient dans le
-dernier embarras.</p>
-
-<p>«&mdash;Un mot peut me perdre à jamais,» se dit-il.</p>
-
-<p>L'émotion imprévue qui semblait le glacer, passa en un instant à
-M<sup>me</sup> de Chasteller. Elle pâlit de la peine si cruelle, et sans
-doute à elle relative, qui se manifestait subitement dans la physionomie
-si ouverte et si jeune de Lucien; ses traits étaient comme flétris; ses
-yeux, si brillants naguère, semblaient ternis et ne plus voir.</p>
-
-<p>Il y eut entre eux un échange de deux ou trois mots insignifiants.</p>
-
-<p>«&mdash;Mais qu'est-ce donc? dit M<sup>me</sup> de Chasteller.</p>
-
-<p>«&mdash;Je ne sais, répondit machinalement Lucien.</p>
-
-<p>«&mdash;Mais, comment, monsieur, vous ne savez pas?</p>
-
-<p>«&mdash;Non, madame!... Mon respect pour vous...»</p>
-
-<p>Le lecteur pourra-t-il croire que M<sup>me</sup> de Chasteller, de plus
-en plus émue, eut l'affreuse imprudence d'ajouter:</p>
-
-<p>«&mdash;Ce soupçon aurait-il quelque rapport à moi?</p>
-
-<p>«&mdash;Est-ce que je m'y serais arrêté un centième de seconde,
-reprit Lucien avec tout le feu du premier malheur vivement senti; est-ce
-que je m'y serais arrêté, s'il n'était relatif à vous, à vous uniquement
-au monde? À qui puis-je penser si ce n'est à vous? Et ce soupçon ne me
-perce-t-il pas le cœur vingt fois le jour depuis que je suis à Nancy?»</p>
-
-<p>Il ne manquait, à l'intérêt naissant de M<sup>me</sup> de Chasteller,
-que de voir son honneur soupçonné. Elle n'eut pas même idée de masquer son
-étonnement du ton que Lucien avait pris dans sa réponse. Le feu avec
-lequel il venait de lui parler, l'évidence de l'extrême sincérité dans les
-propos de ce jeune homme, la firent passer d'une pâleur mortelle à une
-rougeur imprudente; ses yeux mêmes rougirent. Mais, oserais-je bien le
-dire, en ce siècle gourmé et qui semble avoir contracté mariage avec
-l'hypocrisie, ce fut d'abord de bonheur que rougit M<sup>me</sup> de
-Chasteller, et non à cause des conjectures que pouvaient former les
-danseurs qui, en suivant les diverses figures du cotillon, passaient sans
-cesse devant eux. Elle pouvait choisir de répondre ou de ne pas répondre
-à cet amour; mais combien il était sincère! avec quel dévouement elle
-était aimée!</p>
-
-<p>«&mdash;Peut-être même, probablement même, se dit-elle, ce transport ne
-durera-il pas! Mais comme il est vrai, comme il est exempt d'exagération
-et d'emphase! C'est sans doute là la vraie passion; c'est sans doute
-ainsi qu'il est doux d'être aimée. Mais être soupçonnée par lui et au
-point que son amour en soit arrêté! L'imputation est donc infâme?»</p>
-
-<p>Elle restait pensive, la tête appuyée sur son éventail. De temps en
-temps, son regard se dirigeait vers Lucien, qui était immobile, pale
-comme un spectre, tout à fait tourné vers elle. Ses yeux étaient d'une
-indiscrétion qui l'eût fait frémir, si elle y eut pensé.</p>
-
-<p>Une incertitude bien autrement inquiétante était venue agiter son cœur,
-au commencement de la soirée, quand il ne parlait pas.</p>
-
-<p>«&mdash;Ce n'était donc pas faute d'idées, comme j'avais la simplicité
-de le penser; c'était peut-être le soupçon, cet affreux soupçon qui
-l'arrêtait dans son estime pour moi... Et le soupçon de quoi?... Quelle
-calomnie peut être assez noire pour produire un tel effet chez un être
-si jeune et si bon?»</p>
-
-<p>M<sup>me</sup> de Chasteller était tellement agitée que sans songer
-à ce qu'elle osait dire, et entraînée à son insu par le ton de gaieté que
-la conversation avait pris au souper, cette étrange question arriva aux
-oreilles de Lucien:</p>
-
-<p>«&mdash;Mais quoi? vous ne trouviez que des mots... peu significatifs à
-me dire au commencement de la soirée! était-ce un sentiment de politesse
-exagérée? était-ce la retenue si naturelle quand on se connaît si peu?
-(Ici la voix baissa malgré elle.) Ou était-ce l'effet de ce soupçon?»
-dit-elle enfin.</p>
-
-<p>Et sa voix, pour ces deux derniers mots, reprit subitement un timbre
-contenu, mais fort marqué.</p>
-
-<p>«&mdash;C'était l'effet d'une extrême timidité: je n'ai point
-d'expérience de la vie. Je n'avais jamais aimé; vos yeux, vus de si près,
-m'effrayaient; je ne vous avais vue jusqu'ici qu'à une grande
-distance!»</p>
-
-<p>Ce mot fut dit avec un accent si vrai, avec une intimité si tendre, il
-montrait tant d'amour, qu'avant qu'elle y songeât les yeux de
-M<sup>me</sup> de Chasteller, ces yeux dont l'expression était profonde
-et vraie, avaient répondu: «J'aime comme vous!»</p>
-
-<p>Elle revint comme d'une extase et, après une demi-seconde, elle se hâta
-de détourner ses yeux; mais ceux de Lucien avaient recueilli en plein ce
-regard décisif. Il devint rouge à en être ridicule. Il n'osait presque
-pas croire à tout son bonheur. M<sup>me</sup> de Chasteller, de son côté,
-sentait que ses joues se couvraient d'une ardeur brûlante.</p>
-
-<p>«&mdash;Grand Dieu! je me compromets d'une manière affreuse; tous
-les regards doivent être dirigés sur cet étranger, auquel je parle depuis
-si longtemps et avec un tel air d'intérêt!»</p>
-
-<p>Elle appela M. de Blancet, qui dansait le cotillon.</p>
-
-<p>«&mdash;Conduisez-moi jusqu'à la terrasse du jardin; je lutte depuis
-cinq minutes contre un accès de chaleur qui me suffoque... J'ai pris un
-demi-verre de champagne, et je crois en vérité que je me suis
-enivrée!...»</p>
-
-<p>Mais ce qu'il y eut de terrible pour M<sup>me</sup> de Chasteller,
-c'est qu'au lieu de prendre le ton de l'intérêt, M. le vicomte de Blancet
-ricanait en écoutant ces mensonges. Il était jaloux jusqu'à la folie
-de l'air d'intimité, de plaisir, avec lequel on parlait à Lucien depuis si
-longtemps. On lui avait dit au régiment qu'il ne fallait pas croire aux
-indispositions des belles dames. Il avait offert son bras à M<sup>me</sup>
-de Chasteller et la conduisait hors de la salle de bal, lorsqu'une autre
-idée, tout aussi lumineuse, vint s'emparer de son attention.
-M<sup>me</sup> de Chasteller marchait en s'appuyant sur son bras avec
-un abandon bien étrange.</p>
-
-<p>«&mdash;Ma belle cousine voudrait-elle, enfin, me faire entendre
-qu'elle me paye de retour, ou, du moins, qu'elle a pour moi quelque
-sentiment tendre?» se dit-il.</p>
-
-<p>Mais dans la soirée, dont il passa en revue tous les petits événements,
-rien n'avait semblé présager un aussi heureux événement. Était-il
-imprévu ou M<sup>me</sup> de Chasteller voulait-elle dissimuler avec
-lui? Il la conduisit de l'autre côté du parterre de fleurs. Il trouva une
-table de marbre, placée devant un grand banc de jardin à dossier et à
-marchepied. Il eut quelque peine à y établir M<sup>me</sup> de Chasteller
-qui semblait presque hors d'état de se mouvoir. Pendant que le vicomte de
-Blancet, au lieu de voir ce qui se passait autour de lui, discutait des
-chimères, M<sup>me</sup> de Chasteller était au désespoir.</p>
-
-<p>«&mdash;Ma conduite est affreuse! se disait-elle. Je me suis compromise
-aux yeux de toutes ces dames, et, en ce moment, je sers de texte aux
-remarques les plus désobligeantes et les plus humiliantes. J'ai agi,
-pendant je ne sais combien de temps, comme si personne ne m'eût regardée.
-Ce public ne me passe rien!... Et M. Leuwen?»</p>
-
-<p>Ce nom, prononcé mentalement, la fit frémir.</p>
-
-<p>«<i>Et je me suis compromise aux yeux de M. Leuwen!</i>»</p>
-
-<p>Ce fut là le véritable chagrin qui, à l'instant, fit oublier tous les
-autres; il ne put être diminué par aucune des réflexions qui se
-présentaient en foule sur ce qui venait de se passer. Bientôt un autre
-soupçon vint augmenter son malheur.</p>
-
-<p>«&mdash;Si M. Leuwen a tant d'assurance, c'est qu'il aura su que je
-passe des heures entières, cachée par la persienne de ma fenêtre et
-attendant son passage dans la rue!»</p>
-
-<p>On prie le lecteur de ne pas trouver trop ridicule M<sup>me</sup> de
-Chasteller. Elle n'avait aucune expérience des fausses démarches dans
-lesquelles peut entraîner un cœur aimant. Jamais elle n'avait éprouvé rien
-de semblable à ce qui venait de lui arriver, pendant cette cruelle soirée.
-Elle ne trouvait guère de raison dans sa tête pour venir à son secours
-et n'avait aucune expérience réelle. Jamais elle n'avait été troublée
-par un sentiment autre que celui de la timidité, en étant présentée à
-quelque grande princesse, ou celui d'une indignation profonde contre les
-Jacobins, qui cherchaient à ébranler le trône des Bourbons. Au delà de
-toutes ces théories, qui étaient un sentiment pour elle et ne parvenaient
-à troubler son cœur que pour un instant, M<sup>me</sup> de Chasteller
-avait un caractère sérieux et tendre qui, dans ce moment, n'était propre
-qu'à augmenter son malheur. Malheureusement pour sa prudence, les petits
-intérêts journaliers de la vie ne pouvaient l'émouvoir. Elle avait
-toujours vécu ainsi dans une sécurité trompeuse; car les caractères
-qui ont le malheur d'être au-dessus des misères faisant l'occupation
-de la plupart des hommes, n'en sont que plus disposés à s'occuper
-uniquement des choses qui, une fois, ont pu parvenir à les toucher.</p>
-
-<p>Après le bal, et malgré l'heure avancée, Lucien monta à cheval. À peine
-hors de la ville, il s'aperçut qu'il n'avait pas la force de mener sa
-monture. Il la rendit ail domestique et se promena à pied. À quelques
-minutes de là, comme trois heures sonnaient, il était assis sur une
-pierre vis-à-vis de la fenêtre de M<sup>me</sup> de Chasteller.</p>
-
-<p>Son arrivée la combla de joie. Elle s'était dit en sortant de chez
-M<sup>me</sup> de Commercy: «Il doit être si mécontent de lui et de moi,
-qu'il prendra le parti de m'oublier. Si je le revois encore, ce ne sera
-que dans quelques jours.»</p>
-
-<p>Dans l'obscurité profonde, elle distinguait le feu du cigare de
-Lucien.</p>
-
-<p>Elle l'aimait à la folie à ce moment.</p>
-
-<p>Si, dans ce silence profond et universel, Lucien eût eu le génie de
-s'avancer sous sa fenêtre et de lui dire à voix basse quelques mots:</p>
-
-<p>«&mdash;Bonsoir, madame! Daigneriez-vous me montrer que je suis
-entendu?»</p>
-
-<p>Très probablement elle lui eût dit: «Adieu, monsieur Leuwen», et
-l'intonation de ces trois mots n'eût rien laissé à désirer à l'amant
-le plus exigeant.</p>
-
-<p>Après avoir fait le sot, comme il se le disait à lui-même, Lucien alla
-chercher un certain café où il était, sûr de trouver quelques lieutenants
-du régiment.</p>
-
-<p>Il était si à plaindre que les rencontrer lui fut un vrai bonheur.</p>
-
-<p>Les jeunes gens furent bons enfants cette nuit-là, sauf à reprendre le
-lendemain une froideur de bon ton.</p>
-
-<p>Après avoir joué, il fut décidé que l'on n'emporterait pas les quelques
-napoléons que l'on s'était gagnés; on fit venir du vin de Champagne, et
-Lucien s'enivra au point que le garçon de café et un voisin qu'il
-appela le reconduisirent chez lui.</p>
-
-<p>Le lendemain de sa première rencontre avec cette femme de laquelle il
-se croyait si sûr, Lucien fut absolument hors de lui. Il ne comprenait
-rien à ce qui lui arrivait, pas plus aux sentiments qu'il voyait naître
-dans son cœur, qu'aux actions des autres avec lui.</p>
-
-<p>Il lui semblait qu'on faisait allusion à ses sentiments pour
-M<sup>me</sup> de Chasteller, et il avait besoin de toute sa raison pour
-ne pas se fâcher.</p>
-
-<p>«&mdash;J'agirai au jour le jour, se dit-il enfin, me livrant à chaque
-moment à l'action qui me fera le plus de plaisir. Pourvu que je ne fasse
-de confidence à qui que ce soit au monde, et que je n'écrive à personne
-sur ma folie, personne ne pourra me dire un jour: «Tu as été fou.»</p>
-
-<p>»Si cette maladie ne m'emporte pas, du moins elle ne pourra me faire
-rougir.</p>
-
-<p>«Une folie bien cachée perd la moitié de ses mauvais effets;
-l'essentiel est qu'on ne devine pas ce que je sens.»</p>
-
-<p>Et en peu de jours, il s'opéra chez lui un changement complet.</p>
-
-<p>Dans le monde, on fut émerveillé de sa gaieté et de son esprit.</p>
-
-<p>«&mdash;Il a de mauvais principes, il est immoral, mais il est vraiment
-éloquent,» disait-on chez M<sup>me</sup> de Puy-Laurens.</p>
-
-<p>«&mdash;Mon ami, vous vous gâtez», lui dit un jour cette femme
-d'esprit.</p>
-
-<p>Il parlait pour parler, il soutenait le pour et le contre, il exagérait
-et chargeait les circonstances de tout ce qu'il racontait, et il
-racontait beaucoup et longuement.</p>
-
-<p>En un mot, il parlait comme un homme d'esprit de province; aussi son
-succès fut-il immense.</p>
-
-<p>Les habitants de Nancy reconnaissaient ce qu'ils avaient l'habitude
-d'admirer; auparavant on le trouvait singulier, original, affecté,
-souvent obscur.</p>
-
-<p>Le fait est qu'il avait une frayeur mortelle de laisser deviner ce qui
-se passait dans son cœur; il se voyait espionné et surveillé de près par
-le docteur Dupoirier, qu'il commençait de soupçonner d'avoir fait son
-marché avec M........ un homme d'esprit, ministre de la police de
-Louis-Philippe.</p>
-
-<p>Rompre avec lui eût été fort ridicule et de plus embarrassant; ne
-rompant pas avec un homme aussi actif, aussi facile à se piquer, il
-fallait donc le traiter en ami intime, en père.</p>
-
-<p>«&mdash;On ne saurait trop charger un rôle avec ces gens-ci!» et il
-se mit à parler comme un véritable comédien.</p>
-
-<p>Toujours il récitait un rôle et le plus bouffon qui lui venait à
-l'esprit; il se servait après d'expressions ridicules.</p>
-
-<p>Il aimait à se trouver avec quelqu'un: la solitude lui était devenue
-impossible. Plus la thèse qu'il soutenait était saugrenue, plus il était
-distrait de la partie sérieuse de sa vie, qui n'était pas suffisante.
-Son esprit était le bouffon de son âme.</p>
-
-<p>Ce n'était pas un don Juan, bien loin de là; il ne savait pas ce qu'il
-serait un jour, mais, pour le moment, il n'avait pas la moindre habitude
-d'agir avec les femmes, en tête-à-tête, contrairement à ce qu'il sentait.
-Il avait honoré jusqu'ici du plus profond mépris ce genre de mérite dont
-il commençait à regretter l'absence.</p>
-
-<p>Du moins il ne se faisait pas la moindre illusion à cet égard. Son
-esprit se croyait fondé à mépriser M<sup>me</sup> de Chasteller, et son
-cœur avait de nouvelles raisons chaque jour de l'adorer, comme l'être le
-plus pur, le plus céleste, le plus au-dessus des considérations de vanité
-et d'argent, qui sont comme la seconde religion de la province.</p>
-
-<p>Le combat de son âme et de son esprit le rendait presque fou à la
-lettre, et certainement un des hommes les plus malheureux.</p>
-
-<p>C'était justement à l'époque où ses chevaux, son tilbury, ses tigres en
-livrée, faisaient de lui l'objet de l'envie des lieutenants du régiment
-et de tous les jeunes gens de Nancy et des environs qui, le voyant riche,
-brave, assez bien, le regardaient sans doute comme l'être le plus heureux
-qu'ils eussent encore rencontré. Sa mine mélancolique, lorsqu'il était
-seul dans les rues, ses distractions, ses mouvements d'impatience avec
-apparence de méchanceté, passaient pour de la fatuité de l'ordre le plus
-relevé et le plus noble. Les plus éclairés y voyaient une imitation
-savante de lord Byron, dont on parlait encore beaucoup à cette époque.</p>
-
-<p>Cette visite au café ne fut pas la seule; la renommée s'en empara.
-Nancy porta à douze ou quinze les quatre habits de livrée que
-M<sup>me</sup> Leuwen avait envoyés de Paris à son fils. Tout le monde
-dit que chaque soir depuis un mois, on rapportait Lucien ivre-mort à son
-logis.</p>
-
-<p>Les indifférents en étaient étonnés, les officiers démissionnaires
-carlistes charmés, un seul cœur en était percé jusqu'au vif.</p>
-
-<p>«&mdash;Me serais-je trompée sur son compte?»</p>
-
-<p>Cette ressource de perdre la raison pour oublier son chagrin n'était
-pas belle, mais elle était la seule dont Lucien eût pu s'aviser. Il y
-avait été plutôt entraîné; la vie de garnison s'était offerte à lui et
-il y avait cédé.</p>
-
-<p>Les excès du soir au café vinrent ébranler un peu sa considération,
-mais peu de jours avant que sa mauvaise conduite éclatât, il avait acheté
-une calèche immense, très propre à recevoir les familles nombreuses dont
-Nancy abondait. C'était en effet à cet usage qu'il la destinait.</p>
-
-<p>Les six demoiselles de Serpierre et leur mère <i>étrennèrent</i> cette
-voiture, comme on dit dans le pays. Plusieurs autres familles, aussi
-nombreuses, vinrent la demander et l'obtinrent à l'instant.</p>
-
-<p>«&mdash;Ce M. Leuwen est bien bon enfant, disait-on de toutes parts:
-il est vrai que cela lui coûte si peu. Son père joue à la rente avec le
-ministre de l'Intérieur. C'est le pauvre rentier qui paye tout.»</p>
-
-<p>Lucien était sur que tout le monde disait du bien de lui à
-M<sup>me</sup> de Chasteller, mais la maison du marquis de Pointcarré
-était la seule de Nancy où il semblait faire des pas rétrogrades.</p>
-
-<p>En vain avait-il essayé d'y faire des visites; M<sup>me</sup> de
-Chasteller, plutôt que de le recevoir, avait fermé sa porte sous prétexte
-de maladie. Elle avait trompé le docteur Dupoirier lui-même.</p>
-
-<p>À quelques jours de là, il était à peine arrivé chez M<sup>me</sup> de
-Marcilly, que M<sup>me</sup> de Chasteller fut annoncée.</p>
-
-<p>L'indifférence qu'on lui marqua fut si excessive que, vers la fin de la
-visite, il se révolta.</p>
-
-<p>Pour la première fois il profita de la position qu'il avait prise dans
-le monde; il donna la main à M<sup>me</sup> de Chasteller pour la conduire
-à sa voiture, quoiqu'il fût évident que cette prétendue politesse la
-contrariait beaucoup.</p>
-
-<p>«&mdash;Pardonnez-moi, madame, si je suis peu discret... Je suis si
-malheureux!</p>
-
-<p>«&mdash;Ce n'est pas ce qu'on dit, monsieur, répondit-elle avec une
-aisance qui n'était rien moins que naturelle, et en prenant le pas pour
-gagner sa voiture.</p>
-
-<p>«&mdash;Je me fais le flatteur des habitants de Nancy dans l'espoir que
-peut-être ils vous diront du bien de moi, et le soir, pour vous oublier,
-je cherche à perdre la raison.</p>
-
-<p>«&mdash;Je ne crois pas, monsieur, vous avoir donné lieu...»</p>
-
-<p>À ce moment, le laquais s'avança pour fermer la portière et les chevaux
-l'emportèrent, plus morte que vive.</p>
-
-<p>Pour qu'aucun ridicule ne lui manquât, même à ses propres yeux, le
-pauvre Lucien, encouragé comme on vient de le voir, eut l'idée d'écrire.
-Il fit une fort belle lettre, qu'il alla mettre à la poste lui-même, à
-Darney, bourg à six lieues de Nancy, sur la route de Paris. Une seconde
-lettre n'obtint pas plus de réponse que la première. Heureusement, dans la
-troisième, il glissa par hasard, et non par adresse, le mot soupçon.
-Ce mot fut précieux pour le parti de l'amour, qui soutenait des combats
-continus dans le cœur de M<sup>me</sup> de Chasteller. Le fait est qu'au
-milieu des reproches cruels qu'elle s'adressait sans cesse, elle aimait
-Lucien de toutes les forces de son âme. Les journées ne marquaient pour
-elle, n'avaient du prix à ses yeux, que par les heures qu'elle passait le
-soir auprès de la persienne de sa chambre à épier les pas de Lucien qui,
-bien loin de se douter de tout le succès de sa démarche, venait passer des
-heures entières dans la rue de la Pompe.</p>
-
-<p>Enfin, arriva sa troisième lettre; les premières avaient causé un vif
-plaisir, mais on n'avait pas eu la moindre tentation d'y répondre. Après
-avoir lu cette dernière, Bathilde<a name="FNanchor_3_1" id="FNanchor_3_1"></a><a href="#Footnote_3_1" class="fnanchor">[3]</a> courut chercher une écritoire, la
-plaça sur une table, l'ouvrit, et commença à écrire sans se permettre de
-raison avec elle-même.</p>
-
-<p>«&mdash;C'est envoyer une lettre, et non l'écrire, qui fait une
-démarche condamnable.»</p>
-
-<p>La lettre terminée et après une heure de réflexion, elle demanda sa
-voiture, et, en passant devant le bureau de poste de Nancy, elle tira
-le cordon.</p>
-
-<p>«&mdash;À propos, dit-elle, au domestique, jetez cette lettre à la
-boîte... Vite.»</p>
-
-<p>Le bureau était à trois pas, elle suivit cet homme de l'œil: il ne lut
-pas l'adresse où une écriture, un peu différente de celle qu'elle avait
-d'ordinaire, avait écrit:</p>
-
-
-<p><span style="margin-left: 30%;"><i>À M. Pierre Lafond.</i></span></p>
-
-<p><span style="margin-left: 5%;">Poste restante.</span></p>
-
-<p><span style="margin-left: 50%;">Darney.</span></p>
-
-
-<p>C'était le nom d'un domestique de Leuwen et l'adresse indiquée par lui
-avec toute la modestie et le manque d'espoir convenables.</p>
-
-<p>Rien ne saurait exprimer la surprise de Lucien et presque sa terreur
-quand, le lendemain, étant allé, comme par manière d'acquit, jusqu'à un
-quart de lieue de Darney avec son domestique Lafond, il vit celui-ci à
-son retour tirer une lettre de sa poche.</p>
-
-<p>Il tomba de son cheval plutôt qu'il n'en descendit, et s'enfonça sans
-l'ouvrir dans un petit bois voisin. Quand il se fut assuré qu'un taillis
-de châtaigniers, au centre duquel il se trouvait, le cachait bien de tous
-les côtés, il s'assit et se plaça bien à son aise, comme un homme qui
-s'apprête à recevoir un coup de hache qui doit le dépêcher dans l'autre
-monde, et qui veut le savourer. Il fut effrayé de la sévérité du langage
-et du ton de persuasion profonde avec lesquels elle l'exhortait à ne plus
-parler de sentiments de cette nature, tout en lui intimant l'ordre, au
-nom de l'honneur, au nom de ce que les honnêtes gens réputent le plus
-sacré dans leurs relations réciproques, d'abandonner les idées singulières
-avec lesquelles il avait voulu sans doute sonder son cœur.</p>
-
-<p>«&mdash;C'est un congé bien en règle, s'écria-t-il après avoir relu
-cette lettre terrible au moins cinq ou six fois. Je ne suis guère en état
-de faire une réponse quelconque, cependant le courrier de Paris passe
-demain matin à Darney et si ma lettre n'est pas ce soir à la poste,
-M<sup>me</sup> de Chasteller ne la lira que dans quatre jours.»</p>
-
-<p>Cette raison le décida. Là, au milieu du bois, avec un crayon qu'il
-trouva par hasard et en appuyant sur le liant du shako la troisième page
-de la lettre qui était restée en blanc, il fabriqua une réponse avec la
-même sagacité qui dirigeait toutes ses pensées depuis une heure. Il la
-jugea fort mauvaise. Elle lui déplaisait surtout, parce qu'elle
-n'indiquait aucune espérance, aucun moyen de retour à l'attaque&mdash;tant
-il y a toujours du fat dans le cœur d'un enfant de Paris! Il revint sur la
-route pour envoyer son domestique à Darney chercher un cahier de papier
-et ce qu'il faut pour écrire. Il écrivit sa réponse, et après qu'il eut
-envoyé Lafond la porter au bureau de la poste, il fut deux ou trois fois
-sur le point de galoper après lui pour la reprendre, tant elle lui
-semblait maladroite et peu propre à assurer le succès. Il passa la nuit à
-composer une troisième lettre qui, mise au net convenablement et écrite
-en caractères lisibles, se trouva avoir atteint la formidable longueur
-de sept pages. Par bonheur pour lui, le courrier de Paris avait passé
-quand cette seconde lettre arriva à Darney, et M<sup>me</sup> de Chasteller ne
-reçut que la première. Sa simplicité, presque enfantine, le dévouement
-parlait, simple, sans effort, sans espoir, qu'elle respirait, firent un
-contraste charmant à ses yeux avec la prétendue fatuité de l'élégant
-sous-lieutenant. Elle s'était repentie bien souvent d'avoir écrit; la
-réponse qu'elle pouvait recevoir lui inspirait une sorte de terreur.
-Toutes ses craintes se trouvaient démenties de la manière la plus aimable.</p>
-
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_1_5" id="Footnote_1_5"></a><a href="#FNanchor_1_5"><span class="label">[1]</span></a>Le mot est rayé dans le manuscrit.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_2_3" id="Footnote_2_3"></a><a href="#FNanchor_2_3"><span class="label">[2]</span></a>Mot illisible.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_3_1" id="Footnote_3_1"></a><a href="#FNanchor_3_1"><span class="label">[3]</span></a>M<sup>me</sup> de Chasteller.</p></div>
-
-
-<p class="center">* * *</p>
-
-
-<p>La seule chose adroite que Lucien avait mise dans sa lettre était de
-supplier pour une réponse.</p>
-
-<p>«&mdash;Accordez-moi mon pardon, madame, et je vous jure un silence
-éternel.»</p>
-
-<p>«&mdash;Dois-je faire cette réponse, se disait M<sup>me</sup> de
-Chasteller; ne serait-ce pas commencer une correspondance? Résister
-toujours au bonheur qui se présente, même le plus innocent, quel supplice!
-Quel vie triste! Ne suis-je déjà pas assez ennuyée par deux années de
-bouderie contre Paris?»</p>
-
-<p>Cette réponse, si méditée, partit enfin; c'étaient des conseils sages
-donnés sous le nom de l'amitié. On l'exhortait à se garantir ou à se
-guérir d'une velléité que l'on ne croyait tout au plus qu'une fantaisie
-sans conséquence. Le ton de la lettre n'était pas tragique; M<sup>me</sup>
-de Chasteller avait même voulu prendre celui d'une correspondance
-ordinaire, et sortir tout à fait des grandes phrases de la vertu outragée.
-Cette lettre était à peine à la poste, qu'elle reçut celle de sept pages
-écrites par Lucien avec tant de sens. Elle fut outrée de colère, et se
-repentit amèrement du ton de bonté qu'elle avait pris. Elle écrivit
-aussitôt quatre lignes pour prier M. Leuwen de ne pas continuer une
-correspondance sans objet; dans le cas contraire elle serait forcée de
-renvoyer les lettres sans les ouvrir. Forte de cette belle résolution,
-elle demanda ses chevaux et voulut se débarrasser de quelques visites.
-Elle débuta par les Serpierre; il lui sembla recevoir comme un coup dans
-la poitrine, près du cœur, en trouvant Lucien comme établi dans le salon
-de ces dames, et jouant avec les demoiselles en présence du père et de
-la mère, comme s'il eut été un véritable enfant.</p>
-
-<p>«&mdash;Eh bien! la présence de M<sup>me</sup> de Chasteller vous
-déconcerte? Est-ce qu'elle vous intimide? Vous n'êtes plus bon enfant! lui
-dit après un moment M<sup>lle</sup> Théodelinde.</p>
-
-<p>«&mdash;Eh bien, oui! puisqu'il faut que je l'avoue,» répondit
-Lucien.</p>
-
-<p>M<sup>me</sup> de Chasteller ne put se défendre de prendre la parole;
-le ton général de cette famille l'entraîna à son insu: elle parla sans
-s'affecter. Lucien put répondre pour la seconde fois de sa vie; les idées
-lui vinrent en foule en s'adressant à M<sup>me</sup> de Chasteller, et
-il sut les exprimer. La gaieté gagna si bien tout le monde et l'on se
-trouva si bien ensemble, que M<sup>lle</sup> Théodelinde, songeant à la
-grande calèche de M. Leuwen, de laquelle on se servait sans façon, alla
-parler bas à sa mère.</p>
-
-<p>«&mdash;Allons au <i>Chasseur Vert!</i>» dit-elle tout haut.</p>
-
-<p>Cette idée fut approuvée par tous. On alla à un joli café, établi à une
-lieue et demie de la ville, au milieu des grands arbres de la foret de
-Burviller. Ces sortes de cafés dans les bois, où l'on trouve
-ordinairement le soir de la musique, sont d'un usage allemand qui
-heureusement commence à pénétrer dans plusieurs villes de l'Est de la
-France.</p>
-
-<p>La gaieté douce et la bonhomie de la conversation furent extrêmes.</p>
-
-<p>Pour la première fois, pendant un aussi long temps, Lucien osait parler
-devant M<sup>me</sup> de Chasteller; elle-même, à plusieurs reprises, ne
-put se défendre de sourire en le regardant et ensuite de lui donner le
-bras. Il était parfaitement heureux.</p>
-
-<p>Il dit à M<sup>me</sup> de Chasteller, comme entraîné par un mouvement
-involontaire:</p>
-
-<p>«&mdash;Mais, madame, pouvez-vous douter de la sincérité et de la
-pureté du sentiment qui m'anime? ne voyez-vous pas que je vous aime de
-toute mon âme? Depuis le jour de mon arrivée, lorsque mon cheval tomba sous
-vos fenêtres, je n'ai pensé qu'à vous, et bien malgré moi, car vous ne
-m'avez pas gâté par vos bontés. Je puis vous jurer, quoique cela soit bien
-enfant et peut-être ridicule à vos yeux, que les moments les plus doux
-de ma vie sont, ceux que je passe sous vos fenêtres, quelquefois, le
-soir.»</p>
-
-<p>M<sup>me</sup> de Chasteller, qui lui donnait le bras, le laissait dire
-et s'appuyait presque sur lui; elle le regardait avec des yeux attentifs,
-si ce n'est attendris.</p>
-
-<p>Lucien le lui reprocha presque.</p>
-
-<p>«&mdash;Quand nous serons de retour à Nancy, quand les vanités de la
-vie nous auront saisis de nouveau, vous ne verrez en moi qu'un petit
-sous-lieutenant. Vous serez sévère et j'ose dire méchante pour moi. Vous
-n'avez pas beaucoup à faire pour me rendre malheureux: la seule peur de
-vous avoir déplu suffit pour m'ôter toute tranquillité.»</p>
-
-<p>Ce mot fut dit avec une vérité et une simplicité si touchantes, que
-M<sup>me</sup> de Chasteller répondit aussitôt.</p>
-
-<p>«&mdash;Ne croyez pas la lettre que vous recevrez de moi.»</p>
-
-<p>S'il n'avait pas été dans une clairière du bois, à cent pas des
-demoiselles de Serpierre qui pouvaient les voir, Lucien l'eût embrassée,
-et, en vérité, elle l'eût laissé faire.</p>
-
-<p>Tel est le danger de la musique et des grands bois.</p>
-
-<p>«&mdash;Permettez-moi de vous voir demain chez vous.</p>
-
-<p>«&mdash;Grand Dieu! répondit-elle avec terreur.</p>
-
-<p>«&mdash;De grâce!</p>
-
-<p>«&mdash;Eh bien! je vous recevrai demain.»</p>
-
-<p>À peine fut-elle rendue à la solitude et au raisonnement, qu'elle eut
-des remords effroyables de la visite qu'elle venait de permettre. Elle
-eut recours à une demoiselle Bérard, bourgeoise que nous avons rencontrée,
-fourrée parmi les grandes dames, dans la chapelle des Pénitents. C'était
-une fort petite personne, sèche, de quarante-cinq à cinquante ans, au
-nez pointu, au regard faux, et toujours mise avec beaucoup de soin,
-coutume qu'elle avait rapportée d'Angleterre où elle avait été vingt
-ans dame de compagnie de milady Reatown, riche pairesse catholique.</p>
-
-
-<p class="center">* * *</p>
-
-
-<p>Le pauvre sous-lieutenant était loin de prévoir l'étrange société qu'on
-lui préparait. Il avait pensé, avec beaucoup de finesse, qu'il ne
-devait se présenter chez M<sup>me</sup> de Chasteller qu'a près avoir
-demandé M. le marquis de Pointcarré, et, pour être sûr de ne pas trouver
-le vieux marquis, il attendit qu'il quittât son hôtel vers les trois
-heures, pour se rendre au club Henri V.</p>
-
-<p>À peine le vit-il passer sur la Place d'armes, que son cœur commença
-à battre avec force. Il vint frapper à la porte de l'hôtel; il était
-tellement déconcerté qu'il parla avec respect à la vieille portière
-paralytique, et put à peine trouver assez de voix pour s'en faire
-entendre. En montant au premier étage, ce fut avec une sorte de terreur
-qu'il regarda le grand escalier en pierre grise, avec sa rampe de fer
-à dessins vernissés en noir et dorés dans les endroits qui représentaient
-des fleurs. Il arriva à la porte de l'appartement et, en étendant la main
-vers la sonnette de laiton anglais, il désira presque qu'on lui annonçât
-qu'elle était sortie. De sa vie il n'avait été à ce point dominé par la
-peur. Il sonna. Le bruit lui lit mal; on ouvrit enfin.</p>
-
-<p>Un domestique alla l'annoncer, en le priant d'attendre dans le second
-salon, où il trouva M<sup>lle</sup> Bérard. Il remarqua qu'elle n'était,
-pas en visite, mais établie comme pour rester. Cette vision acheva de le
-déconcerter; il salua profondément et alla à l'autre extrémité du salon
-regarder attentivement une gravure.</p>
-
-<p>M<sup>me</sup> de Chasteller parut après quelques minutes. Son teint
-était animé, sa contenance agitée; elle alla prendre place sur un canapé,
-tout près de M<sup>lle</sup> Bérard, et engagea Leuwen à s'asseoir. Jamais
-homme ne trouva moins de facilité à prendre place et à parcourir les
-formules ordinaires de politesse. Pendant qu'il prononçait peu nettement
-des paroles assez vulgaires, M<sup>me</sup> de Chasteller était devenue
-excessivement pâle. Sur quoi M<sup>lle</sup> Bérard mit ses lunettes pour
-les considérer. Lucien promenait des yeux incertains de la charmante
-figure de M<sup>me</sup> de Chasteller à ce petit visage jaune et luisant,
-dont le nez pointu surchargé de lunettes d'or était tourné vers lui. Même
-dans les moments les plus désagréables, telle qu'était cette première
-entrevue de deux êtres, de deux amants, le lendemain du jour où ils
-s'étaient presque avoué qu'ils s'aimaient, il y avait au fond des traits
-de M<sup>me</sup> de Chasteller une expression de bonheur si simple et si
-noble, qu'elle fit un peu oublier à Lucien M<sup>lle</sup> Bérard.</p>
-
-<p>Il goûtait avec délices le vif plaisir de découvrir une nouvelle
-perfection dans la femme qu'il aimait. Ce sentiment rendit un peu de vie
-à son cœur. Il restait toujours une grande difficulté à vaincre: que
-dire? Et il fallait parler, le silence en se prolongeant devenait une
-imprudence en présence de cette dévote si méchante.</p>
-
-<p>«&mdash;Il fait un temps magnifique, madame, dit-il enfin&mdash;la
-respiration lui manqua après cette terrible phrase... Vous avez là une
-magnifique gravure de Morghen.</p>
-
-<p>«&mdash;Mon père l'aime beaucoup, monsieur. Il l'a rapportée de Paris
-à son dernier voyage.» Et ses yeux troublés cherchaient à ne pas voir
-ceux de Lucien.</p>
-
-<p>Le comique de cette entrevue et ce qui la rendait humiliante pour
-l'intime conscience de Lucien, c'est qu'il avait employé une nuit sans
-sommeil à préparer une douzaine de phrases charmantes, touchantes,
-peignant admirablement et avec esprit l'état de son cœur. Il avait
-surtout songé à donner à l'expression de la simplicité et de la grâce,
-et à éviter avec soin ce qui aurait pu impliquer le moindre rayon
-d'espérance.</p>
-
-<p>Il lui vint enfin une pauvre idée.</p>
-
-<p>«&mdash;Je serais bien heureux, madame, si je puis parvenir à être un
-bon officier de cavalerie, car il paraît que le ciel ne m'a pas destiné à
-être un orateur éloquent dans la Chambre des députés.»</p>
-
-<p>Il vit que M<sup>lle</sup> Bérard ouvrait ses petits yeux autant qu'il
-est possible. «Bien, se dit-il, elle croit que je parle politique et songe
-à faire son rapport.»</p>
-
-<p>«&mdash;Je ne saurais plaider à la Chambre les causes dont je serais
-plus profondément pénétré. Loin de la tribune, je serais tourmenté par la
-vivacité des sentiments qui enflammeraient mon âme, mais en ouvrant
-la bouche devant ce juge suprême et sévère auquel je tremblerais de
-déplaire, je ne pourrais que lui dire:</p>
-
-<p>«Voyez mon trouble, vous remplissez tellement tout mon cœur qu'il ne
-lui reste même pas la force de se représenter lui-même à vos yeux.»</p>
-
-<p>M<sup>me</sup> de Chasteller avait écouté d'abord avec plaisir, mais,
-vers la fin de ce discours, elle eut peur de M<sup>lle</sup> Bérard; les
-phrases de Lucien lui semblèrent beaucoup trop transparentes. Elle se hâta
-de l'interrompre:</p>
-
-<p>«&mdash;Avez-vous, en effet, monsieur, quelque espérance de vous
-faire élire à la Chambre des députés?»</p>
-
-<p>Lucien cherchait à répondre avec modestie sur ses espérances,
-lorsqu'une idée lui vint: «Voilà donc l'entrevue que j'avais considérée
-comme le bonheur suprême!» Cette idée le glaça. Il ajouta quelques phrases
-dont la platitude lui fit pitié. Tout à coup il se leva et se hâta de
-sortir.</p>
-
-<p>À peine arrivé dans la rue, il se retrouva bien étonné et comme
-stupide.</p>
-
-<p>«&mdash;Je suis guéri, s'écria-t-il après avoir fait quelques pas.
-Mon cœur n'est pas fait pour l'amour! Quoi! c'est là la première entrevue,
-le premier rendez-vous avec une femme que l'on aime? Comme j'avais tort
-de mépriser les petites danseuses de l'Opéra! Leurs pauvres petits
-rendez-vous me faisaient seulement penser à ce que serait un tel bonheur,
-avec une femme que l'on aimerait d'amour. Quel ridicule!»</p>
-
-<p>Il y avait, fort près de la rue de la Pompe, une petite chapelle
-gothique, fondée par un René, duc de Lorraine, que les habitants
-admiraient avec des transports d'artiste, depuis trois ans qu'ils avaient
-lu dans une revue de Paris que c'était une belle chose. Avant cette
-époque, un marchand de fer s'en servait pour y appuyer sa marchandise.
-Le hasard, en ce moment, le plaça en face de ce monument, grand comme
-l'une des plus petites chapelles de Saint-Germain l'Auxerrois.</p>
-
-<p>Il s'y arrêta longtemps et avec plaisir; son attention pénétra dans les
-moindres détails. En examinant les petites têtes de saints et d'animaux,
-il était étonné à la fois et de ce qu'il sentait et de ce qu'il ne
-sentait plus. Il se souvint tout à coup, avec une vraie joie, que ce
-soir-là il y avait poule et concours pour une queue d'honneur au café
-Charpentier. Dans l'aridité de son cœur, il attendit l'heure du billard
-avec impatience et y arriva le premier. Il joua avec un plaisir vif,
-n'eut pas de distractions, et par hasard gagna. Mais il n'eut garde de
-boire. Faire des excès ce soir-là lui parut un fort sot plaisir;
-seulement, par un reste d'habitude, il cherchait à ne pas se trouver
-seul avec lui-même. Tout en plaisantant avec ses camarades, il lui vint
-des idées philosophiques et sombres:</p>
-
-<p>«&mdash;Ces pauvres femmes, se disait-il, qui sacrifient toute leur
-destinée à nos fantaisies! qui comptent sur notre amour! Et comment n'y
-compteraient-elles pas? ne sommes-nous pas sincères quand nous le leur
-jurons?</p>
-
-<p>«&mdash;Mais sur quelle herbe avez-vous marché, lui dit un de ses
-camarades; vous êtes gai et bon enfant ce soir!...</p>
-
-<p>«&mdash;Point bizarre, point hautain! reprit un autre.</p>
-
-<p>«&mdash;Les autres jours, ajouta un troisième, le poète du régiment,
-vous étiez comme une ombre envieuse qui revient sur la terre pour se
-moquer des plaisirs des vivants. Aujourd'hui les jeux et les ris semblent
-voler sur vos traces!...»</p>
-
-<p>Le lendemain, cette aubade de trompettes que l'on appelle la diane dans
-les régiments, le réveilla à cinq heures. Il était plongé dans un
-tourment profond. Ne plus penser uniquement à M<sup>me</sup> de Chasteller lui
-laissait un vide immense; son esprit se mit à détailler ses qualités,
-mais il en était moins sûr que de sa céleste beauté.</p>
-
-<p>«&mdash;Quels cheveux magnifiques! avec le brillant de la plus belle
-soie, longs, abondants! Quelle admirable couleur ils avaient hier, sous
-l'ombre de ces grands arbres! Quel blond charmant! Ce ne sont point ces
-cheveux couleur d'or, chantés par Ovide, ni ces cheveux couleur d'acajou
-que Raphaël et Carlo Dolce ont donnés à leurs plus belles têtes. Le nom
-que je donnerais à ceux-ci peut n'être pas fort élégant, mais,
-réellement, sous le brillant de la plus belle soie, ils ont la couleur
-de la <i>noisette.</i> Quant aux yeux, qui en vit jamais de pareils?»</p>
-
-<p>À ce moment, son domestique, arrivant de Darney, lui remit la réponse
-de M<sup>me</sup> de Chasteller. C'était, comme on sait, quatre lignes
-fort sèches. Il savait bien que son premier mot, au <i>Chasseur Vert</i>,
-avait été un désaveu de cette lettre; cependant elle était si courte et si
-vive! Il en resta frappé, et frappé au point qu'il oublia la manœuvre.</p>
-
-<p>Son chasseur Nicolas vint le chercher au galop.</p>
-
-<p>«&mdash;Ah! lieutenant, vous allez en avoir une fameuse du
-colonel!»</p>
-
-<p>Lucien, sans mot dire, sauta à cheval et galopa.</p>
-
-<p>Dans le courant de la manœuvre, le colonel vint se placer derrière le
-septième escadron, où il était en serre-file.</p>
-
-<p>«&mdash;À mon tour, maintenant,» pensa-t-il.</p>
-
-<p>Et, à son grand étonnement, aucun mot grossier ne lui fut adressé.</p>
-
-<p>«&mdash;Mon père aura fait écrire à cet animal-là.»</p>
-
-<p>Cependant la crainte de mériter quelque blâme le rendit fort attentif
-ce matin-là, et, peut-être par malice, le colonel fit recommencer
-plusieurs fois les mouvements où le septième escadron se trouvait
-toujours en tête.</p>
-
-<p>Une fois chez lui, il demanda sa calèche à quatre heures; il était mal
-à son aise; il alla voir atteler les chevaux et trouva vingt choses à
-reprendre dans l'écurie; enfin, ce fut avec un plaisir sensible qu'en
-sortant, il se trouva au milieu des demoiselles de Serpierre.</p>
-
-<p>Leur conversation rendit le mouvement à son âme; il le leur dit avec
-grâce.</p>
-
-<p>M<sup>me</sup> de Chasteller entra. On ne l'attendait pas ce
-jour-là.</p>
-
-<p>Jamais il ne l'avait vue si jolie; elle était pâle et un peu
-timide.</p>
-
-<p>«&mdash;Et malgré cette timidité, se dit Lucien, elle se <i>livre</i>
-à des lieutenants-colonels!»</p>
-
-<p>Ces mots grossiers semblèrent lui rendre toute sa passion.</p>
-
-<p>Les demoiselles de Serpierre étaient fort gaies; un domestique de
-Lucien venait de leur apporter des bouquets magnifiques qu'il avait fait
-prendre dans les serres de Darney, pays célèbre pour les fleurs. Il se
-trouva qu'il n'y avait point de bouquet pour M<sup>me</sup> de Chasteller;
-on fut obligé de diviser en deux le plus beau.</p>
-
-<p>«&mdash;C'est d'un triste augure!» pensa-t-elle.</p>
-
-<p>Elle en fut un peu interdite. Ce qu'il y avait de brusque et de peu
-gracieux dans le regard de Lucien l'étonnait.</p>
-
-<p>Elle se demandait si, pour conserver son estime, et ne pas manquer à
-cette délicatesse sans laquelle une femme ne saurait être aimée
-sincèrement d'un homme lui-même un peu délicat, elle ne devait pas
-quitter cette maison ou du moins paraître offensée.</p>
-
-<p>«&mdash;Il n'y a plus rien de vrai pour moi au monde, se dit-elle tout
-à coup, si M. Leuwen n'est pas un être sincère et bon.»</p>
-
-<p>Un peu avant son arrivée, Lucien, pour excuser l'heure prématurée de sa
-visite, avait proposé aux dames de Serpierre une promenade au <i>Chasseur
-Vert.</i> Après quelques mots de politesse à M<sup>me</sup> de Chasteller
-et le récit de la proposition faite et acceptée, ces demoiselles
-quittèrent le jardin en courant pour aller prendre leurs chapeaux.
-M<sup>me</sup> de Serpierre les suivait d'un pas plus sage.</p>
-
-<p>Alors ils restèrent seuls dans une grande allée d'acacias assez large;
-ils se promenaient silencieusement, mais aux deux bords opposés de
-l'allée.</p>
-
-<p>«&mdash;Convient-il, se dit-elle, de suivre ces demoiselles dans cette
-partie de campagne, ce qui a l'air d'admettre M. Leuwen dans mon
-intimité?»</p>
-
-
-<p class="center">* * *</p>
-
-
-<p>Il n'y avait qu'un instant pour se décider; l'amour tira parti de ce
-surcroît de trouble.</p>
-
-<p>Tout à coup, au lieu de continuer à marcher en silence et les yeux
-baissés, pour éviter les regards de Lucien, M<sup>me</sup> de Chasteller
-se tourna vers lui:</p>
-
-<p>«&mdash;Monsieur Leuwen a-t-il eu quelque sujet de chagrin à son
-régiment? Il semble plongé dans les ombres de la mélancolie!</p>
-
-<p>«&mdash;Il est vrai, madame, je suis profondément tourmenté depuis
-hier. Je ne conçois rien à ce qui m'arrive. Je suis honteux de ce que j'ai
-à dire, mais enfin mon devoir d'homme d'honneur veut que je parle.»</p>
-
-<p>À ce préambule si sérieux, les yeux de M<sup>me</sup> de Chasteller
-rougirent.</p>
-
-<p>«&mdash;La forme même de mon discours, les mots que je dois employer,
-sont aussi ridicules que le fond même de ce que j'ai à dire est bizarre,
-et même sot.»</p>
-
-<p>Il y eut un petit silence; enfin, comme dominant péniblement beaucoup
-de mauvaise honte, il dit en hésitant et d'une voix faible et mal
-articulée:</p>
-
-<p>«&mdash;Le croiriez-vous, madame? Pourrez-vous l'entendre sans vous
-moquer de moi et sans me croire le dernier des hommes?</p>
-
-<p>«Je ne puis chasser de ma pensée la personne que j'ai rencontrée hier
-chez vous. La vue de cette figure atroce, de ce nez pointu, avec des
-lunettes, semble avoir empoisonné mon âme.»</p>
-
-<p>M<sup>me</sup> de Chasteller eut envie de sourire.</p>
-
-<p>«&mdash;Non, madame, jamais depuis mon arrivée à Nancy, je n'ai éprouvé
-ce que j'ai senti à la vision de ce monstre; mon cœur en a été glacé. Je
-vous parle, madame, d'une façon un peu emphatique, mais, en vérité, je ne
-sais comment expliquer en d'autres mots ce qui m'arrive depuis la vue de
-votre demoiselle de compagnie. Le signe fatal en est que, pour vous parler
-un peu le langage de l'amour, il faut que je fasse effort sur
-moi-même.»</p>
-
-<p>M<sup>me</sup> de Chasteller semblait atterrée.</p>
-
-<p>«&mdash;C'est clair, ce n'est qu'un fat. Y a-t-il moyen, se
-disait-elle, de prendre ceci au sérieux? Dois-je croire que c'est l'aveu
-naïf d'une âme tendre?»</p>
-
-<p>Les façons de parler de Lucien étaient si simples quand il s'adressait
-à M<sup>me</sup> de Chasteller, qu'elle penchait pour ce dernier avis.</p>
-
-<p>D'un autre côté, ses manières, l'accent de ses paroles étaient changés
-à un tel point, la fin de cette harangue avait l'air si vraie, qu'elle ne
-voyait pas comment faire pour ne pas y croire.</p>
-
-<p>M<sup>me</sup> de Chasteller entendait les demoiselles de Serpierre qui
-revenaient au jardin en courant.</p>
-
-<p>M. et M<sup>me</sup> de Serpierre étaient déjà dans la grande calèche
-de Lucien.</p>
-
-<p>Elle ne voulut pas se donner le temps d'écouter la raison.</p>
-
-<p>«&mdash;Si je ne vais pas au <i>Chasseur Vert</i>, deux de ces pauvres
-petites perdront cette partie de plaisir.»</p>
-
-<p>Et elle monta en voiture avec les plus jeunes.</p>
-
-<p>Quand on descendit à l'entrée du bois de Burviller, Lucien était un
-autre homme.</p>
-
-<p>M<sup>me</sup> de Chasteller le vit du premier coup d'œil. Son front
-avait repris la sérénité de son âge; ses manières avaient de
-l'aisance.</p>
-
-<p>Il se trouva qu'au bout de quelques instants il lui donna le bras; deux
-des demoiselles de Serpierre marchaient à leurs côtés, le reste de la
-famille suivait à dix pas. Il prit un ton très gai pour ne pas attirer
-l'attention de ces dames.</p>
-
-<p>«&mdash;Depuis que j'ai osé dire la vérité à la personne que j'estime
-le plus au monde, je suis un autre homme. Avant de me livrer au bonheur
-inspiré par ces beaux yeux, j'aurais besoin, madame, d'avoir votre opinion
-sur le ridicule de cette harangue, où il y avait des chaînes, du poison,
-et autres mots tragiques.</p>
-
-<p>«&mdash;Je vous avouerai, monsieur, que je n'ai pas d'opinion bien
-arrêtée. Mais en général, ajouta-t-elle après un petit silence et d'un air
-sévère, je crois voir de la sincérité; si on se trompe, du moins l'on ne
-veut pas tromper. Et la vérité fait tout passer, même les chaînes et le
-poison.»</p>
-
-<p>Elle trouvait un plaisir extrême à rêver, et ne parlait que juste assez
-pour ne pas se donner en spectacle à la famille de Serpierre qui s'était
-réunie. Enfin, heureusement pour Leuwen, les cors allemands arrivèrent et
-se mirent à jouer des valses de Mozart et des duos tirés de <i>Don Juan</i> et
-des <i>Nozze di Figaro.</i> Lucien était tout à fait transporté dans le roman
-de la vie; l'espérance du bonheur lui semblait une certitude. Il osa lui
-dire dans ces courts instants de demi-liberté qu'ils pouvaient avoir:</p>
-
-<p>«&mdash;Il ne faut pas tromper le Dieu qu'on adore. J'ai été sincère,
-c'était la plus grande marque de respect que je puisse donner; m'en
-punira-t-on?</p>
-
-<p>«&mdash;Vous êtes un homme étrange!</p>
-
-<p>«&mdash;Il serait plus poli de vous dire oui. Mais, en vérité, je ne
-sais pas ce que je suis et je donnerais beaucoup à qui pourrait me le
-dire. Je n'ai commencé à vivre et à chercher à me connaître, que le jour
-où mon cheval est tombé sous des fenêtres qui ont des persiennes
-vertes.»</p>
-
-<p>Ces paroles furent dites comme par quelqu'un qui les trouve à mesure
-qu'il les prononce.</p>
-
-<p>M<sup>me</sup> de Chasteller ne put s'empêcher d'être profondément
-touchée de cet air à la fois sincère et noble: Lucien avait senti une
-certaine pudeur à parler de son amour plus ouvertement, et on l'en
-remercia par un tendre sourire.</p>
-
-<p>«&mdash;Oserais-je me présenter demain? ajouta-t-il. Mais je demanderai
-une autre faveur, presque aussi grande: celle de n'être pas reçu en
-présence de cette demoiselle.</p>
-
-<p>«&mdash;Vous n'y gagnerez rien, lui répondit-elle avec tristesse, j'ai
-une trop grande répugnance à vous entendre traiter, en tête-à-tête, un
-sujet qui semble être le seul dont vous puissiez me parler. Venez, si vous
-êtes assez honnête homme pour me promettre de me parler de toute autre
-chose.»</p>
-
-<p>Lucien promit.</p>
-
-<p>Leur bonheur de se trouver ensemble était intime et profond; il avait
-presque les larmes aux yeux. Plusieurs fois, dans le courant de la
-promenade, M<sup>me</sup> de Chasteller avait évité de lui donner le bras,
-mais sans affectation aux yeux des Serpierre ni dureté pour lui.</p>
-
-<p>Comme il était déjà nuit tombante, on quitta le <i>Café Haus</i> pour
-revenir aux voitures qu'on avait laissées à l'entrée du bois.
-M<sup>me</sup> de Chasteller lui dit:</p>
-
-<p>«&mdash;Donnez-moi le bras, Monsieur Leuwen.</p>
-
-<p>Lucien serra le bras qu'on lui offrait et le mouvement fut presque
-rendu.</p>
-
-<p>Les cors étaient délicieux à entendre dans le lointain; il s'établit un
-profond silence.</p>
-
-<p>Par bonheur, lorsqu'on arriva aux voitures, il se trouva qu'une des
-demoiselles de Serpierre avait oublié son mouchoir dans le jardin du
-<i>Chasseur Vert</i>; on proposa d'envoyer un domestique.</p>
-
-<p>Lucien, revenant de bien loin à la conversation, fit observer à M<sup>me</sup> de
-Serpierre que la soirée était superbe, que M<sup>lles</sup> de Serpierre avaient
-moins couru que l'avant-veille, que les voitures pouvaient suivre, etc...
-Enfin, par une foule de bonnes raisons, il concluait qu'il serait
-peut-être plus agréable de retourner à pied.</p>
-
-<p>On renvoya la décision à M<sup>me</sup> de Chasteller.</p>
-
-<p>«&mdash;À la bonne heure, dit-elle, mais à condition que les voitures
-ne suivent pas; ce bruit de roues qui s'arrêtent quand vous arrêtez, est
-désagréable.»</p>
-
-<p>Lucien pensa que les musiciens étant payés, allaient quitter le jardin;
-il envoya un domestique les engager à recommencer les morceaux de <i>Don
-Juan</i> et des <i>Nozze.</i></p>
-
-<p>Il revint auprès de ces dames, et reprit sans difficulté le bras de
-M<sup>me</sup> de Chasteller.</p>
-
-<p>On marchait tous ensemble; la conversation générale était aimable et
-gaie. Lucien parlait pour la soutenir et ne pas faire remarquer son
-silence.</p>
-
-<p>M<sup>me</sup> de Chasteller et lui n'avaient garde de rien se dire;
-ils étaient trop heureux ainsi.</p>
-
-<p>Bientôt on entendit les cors recommencer. En arrivant au jardin, Lucien
-prétendit que M. de Serpierre et lui avaient grande envie de prendre du
-punch, et qu'on en ferait un très doux pour les dames. Comme l'on se
-trouvait bien ensemble, la motion du punch passa malgré l'opposition
-de M<sup>me</sup> de Serpierre prétendant que rien n'était plus nuisible
-au teint des jeunes filles.</p>
-
-<p>On ne rentra à Nancy qu'à neuf heures et demie du soir.</p>
-
-
-<p class="center">* * *</p>
-
-
-<p>Lucien avait manqué à un devoir de caserne: l'appel du soir avait eu
-lieu sans lui, et il était de semaine. Il courut bien vite chez
-l'adjudant qui lui conseilla de s'aller dénoncer au colonel.</p>
-
-<p>Ce colonel était ce qu'on appelait, en 1834, un juste-milieu forcené et
-commun, et fort jaloux de l'accueil que Lucien recevait dans la bonne
-compagnie.</p>
-
-<p>Le manque de succès dans ce quartier, comme disent les Anglais, pouvait
-retarder le moment où ce colonel si dévoué serait fait général, aide de
-camp du roi, etc... Il ne répondit à la démarche du sous-lieutenant que
-par quelques mots forts secs qui le mettaient aux arrêts pour
-vingt-quatre heures.</p>
-
-<p>Cette idée l'occupa toute la nuit.</p>
-
-<p>C'était tout ce que celui-ci craignait. Il rentra chez lui pour écrire
-à M<sup>me</sup> de Chasteller.</p>
-
-<p>Après mille incertitudes, il envoya tout simplement un domestique
-porter à l'hôtel Pointcarré une lettre qui pouvait être lue de tous.</p>
-
-<p>Il n'osait en vérité écrire à M<sup>me</sup> de Chasteller. Tout son
-amour était revenu et, avec lui, l'extrême terreur qu'elle lui
-inspirait.</p>
-
-<p>Le surlendemain, à quatre heures du matin, il fut réveillé par l'ordre
-de monter à cheval.</p>
-
-<p>Il trouva tout en émoi à la caserne.</p>
-
-<p>Un sous-officier d'artillerie était fort affairé à distribuer des
-cartouches aux lanciers.</p>
-
-<p>Les ouvriers d'une ville, à huit ou dix lieues de là, venaient, dit-on,
-de s'organiser et de se confédérer.</p>
-
-<p>Le colonel Malher parcourait la caserne en disant aux officiers, de
-façon à être entendu des lanciers:</p>
-
-<p>«&mdash;Il s'agit de leur donner une leçon qui compte au piquet.
-Pas de pitié pour ces b...-là. Il y aura des croix à gagner.»</p>
-
-<p>En passant sous les fenêtres de M<sup>me</sup> de Chasteller, Lucien
-regarda beaucoup; mais il ne put rien apercevoir derrière les rideaux de
-mousseline brodée, parfaitement fermés. Il ne put pas la blâmer; le
-moindre signe pouvait être aperçu et commenté par les officiers
-du régiment.</p>
-
-<p>Le fait est que toutes les dames de la ville occupaient les fenêtres
-de la rue de la Pompe et de la suivante, que le régiment avait à
-parcourir pour sortir de la ville. Les roues des pièces et des caissons
-ébranlaient les maisons de bois de Nancy et causaient à ces dames
-une terreur pleine de plaisir.</p>
-
-<p>Lucien salua M<sup>mes</sup> d'Hocquincourt, de Puy-Laurens, de
-Serpierre, de Marcilly.</p>
-
-<p>«&mdash;Me voilà allant sabrer les tisserands, comme dit élégamment M.
-de Wassignies. Si l'affaire est chaude, le colonel sera fait commandeur de
-la Légion d'honneur, et moi je gagnerai un remords.»</p>
-
-<p>Le 23<sup>e</sup> de lanciers employa six heures pour faire les huit
-lieues qui séparent Nancy de N... Le régiment était retardé par la dernière
-batterie d'artillerie.</p>
-
-<p>Le colonel Malher reçut trois estafettes et, à chaque fois, il fit
-changer les chevaux des pièces de canon. On mettait à pied les lanciers
-dont les chevaux paraissaient les plus propres à être attelés.</p>
-
-<p>À moitié chemin, M. Féron, le préfet, rejoignit le régiment au grand
-trot; il le longea de la queue à la tête pour parler au colonel et eut
-l'agrément d'être hué par les lanciers.</p>
-
-<p>Il avait un sabre que sa taille exiguë faisait paraître immense. Le
-murmure sourd se changea en éclats de rire, qu'il chercha à éviter en
-mettant son cheval au galop, etle rire redoubla avec les cris ordinaires:
-«Il tombera, il ne tombera pas!!!»</p>
-
-<p>Mais le préfet eut bientôt sa revanche. À peine engagés dans les rues
-étroites et sales de N..., les lanciers furent hués par les femmes et
-les enfants des ouvriers placés aux fenêtres des pauvres maisons, et
-par les ouvriers eux-mêmes qui, de temps en temps, paraissaient aux
-coins des ruelles les plus étroites.</p>
-
-<p>On entendait les boutiques se fermer rapidement de toutes parts.</p>
-
-<p>On arriva sur une place irrégulière et fort longue, garnie de cinq ou
-six mûriers rabougris, et traversée dans toute sa longueur par un
-ruisseau infect, chargé de toutes les immondices de la ville.</p>
-
-<p>L'eau en était bleue, servant aussi d'égout à plusieurs ateliers de
-teinture.</p>
-
-<p>Le colonel mit son régiment en bataille le long de ce ruisseau; là, les
-malheureux lanciers, accablés de soif et de fatigue, passèrent sept
-heures, exposés à un soleil brillant du mois d'août.</p>
-
-<p>Comme nous l'avons dit, à l'arrivée du régiment toutes les boutiques
-s'étaient fermées, et les cabarets plus vite que le reste.</p>
-
-<p>«&mdash;Nous sommes frais, criait un lancier.</p>
-
-<p>«&mdash;Nous voici en bonne odeur, répondait une autre voix.</p>
-
-<p>«&mdash;Silence, f....e!» glapissait quelque lieutenant
-juste-milieu.</p>
-
-<p>Lucien remarqua que tous les officiers qui se respectaient, gardaient
-un silence profond et avaient l'air fort sérieux.</p>
-
-<p>Il s'observait lui-même, et se trouvait de sang-froid, comme à une
-expérience de chimie à l'École polytechnique. Ce sentiment égoïste
-diminuait beaucoup de son horreur pour ce genre de service.</p>
-
-<p>Le grand lieutenant grêlé, dont le lieutenant-colonel Filloteau lui
-avait parlé, vint lui causer des ouvriers en jurant.</p>
-
-<p>Lucien ne répondit pas un mot et le regarda avec un mépris
-inexplicable.</p>
-
-<p>Comme le lieutenant s'éloignait, quatre ou cinq voix prononcèrent assez
-haut: «Espion! espion!!»</p>
-
-<p>Lucien eut l'idée d'envoyer ses domestiques à deux heures de là, dans
-un village qui devait être paisible, pour acheter à tout prix une centaine
-de pains et du fourrage.</p>
-
-<p>Les domestiques réussirent et, vers les quatre heures, on vit arriver
-avec plaisir quatre chevaux chargés de pain, et deux autres chargés de
-foin.</p>
-
-<p>À l'instant il se fit un profond silence. Les paysans vinrent parler à
-Lucien qui les paya bien. Il en fit faire la distribution aux soldats de
-sa compagnie.</p>
-
-<p>«&mdash;Voilà le républicain qui commence ses menées,» dirent plusieurs
-officiers qui ne l'aimaient pas.</p>
-
-<p>Le colonel Filloteau vint plus simplement lui demander deux ou trois
-pains pour lui, et du foin pour ses chevaux.</p>
-
-<p>Un instant plus tard, Lucien entendit le préfet qui disait au
-colonel:</p>
-
-<p>«&mdash;Quoi! nous ne pourrons pas appliquer un coup de sabre à ces
-gredins-là?»</p>
-
-<p>La distribution faite par lui avait révélé cette idée ingénieuse, qu'il
-y avait des villages dans les environs de la ville, et vers les cinq
-heures, on distribua une livre de pain à chaque lancier, et un peu de
-viande aux officiers.</p>
-
-<p>À la nuit tombante, on tira un coup de pistolet, mais personne ne fut
-atteint.</p>
-
-<p>Sur les dix heures, on s'aperçut que les ouvriers avaient disparu. À
-onze heures il arriva de l'infanterie à laquelle on remit les canons et
-l'obusier, et, à une heure du matin, le régiment, mourant de faim,
-hommes et chevaux, repartit pour Nancy.</p>
-
-<p>Pour les détails militaires, stratégiques et politiques de cette grande
-affaire, voir les journaux du temps:</p>
-
-<p>«Le régiment s'était couvert de gloire, et les ouvriers avaient fait
-preuve d'une insigne lâcheté.»</p>
-
-<p>Telle fut la première campagne de Lucien. En revenant, il se
-disait:</p>
-
-<p>«&mdash;En supposant que nous arrivions de jour, oserai-je me présenter
-à l'hôtel de Pointcarré?»</p>
-
-<p>Il osa, mais il mourait de peur en frappant à la porte cochère.</p>
-
-<p>Le cœur lui battait tellement en ouvrant la porte de l'appartement de
-M<sup>me</sup> de Chasteller, qu'il se demanda s'il cesserait encore de
-l'aimer.</p>
-
-<p>Elle était seule, sans M<sup>lle</sup> Bérard.</p>
-
-<p>Avec de l'audace, il aurait pu se jeter dans ses bras et n'en être pas
-repoussé; il pouvait du moins établir un traité de paix fort avantageux
-pour les intérêts de sa passion.</p>
-
-<p>Bientôt elle eut peur; elle comprenait la situation et se sentait
-attendrie.</p>
-
-<p>«&mdash;Il faut que je vous renvoie,» lui dit-elle d'un air triste qui
-voulait être sévère.</p>
-
-<p>Lucien eut peur de la fâcher et céda.</p>
-
-<p>«&mdash;Ai-je l'espoir, madame, de vous revoir chez M<sup>me</sup>
-d'Hocquincourt, c'est son jour?</p>
-
-<p>«&mdash;Peut-être bien, et vous n'y manquerez pas; je sais que vous ne
-haïssez point de vous trouver avec cette jeune femme si jolie.»</p>
-
-<p>Une heure après, il était chez M<sup>me</sup> d'Hocquincourt,
-M<sup>me</sup> de Chasteller n'y parut que fort tard.</p>
-
-
-<p class="center">* * *</p>
-
-
-<p>Nous prendrons la liberté de sauter à pieds joints sur les deux mois
-qui suivirent. Cela nous sera d'autant plus facile que Lucien, au bout de
-ces deux mois, n'était pas plus avancé que le premier jour.</p>
-
-<p>Quoique bien traité en général, et se croyant aimé quand il était de
-sang-froid, il n'abordait cependant M<sup>me</sup> de Chasteller qu'avec
-une sorte de terreur. Il n'avait jamais pu se guérir d'un certain
-sentiment de trouble en sonnant à sa porte, et il n'était jamais sûr de la
-façon dont il allait être reçu.</p>
-
-<p>La vieille portière de l'hôtel de Pointcarré était pour lui un être
-fatal, auquel il ne pouvait parler sans que la respiration lui
-manquât.</p>
-
-<p>Un soir M<sup>me</sup> de Chasteller eut à écrire une lettre
-pressée.</p>
-
-<p>«&mdash;Voilà un journal pour amuser vos loisirs,» dit-elle en riant et
-en jetant à Lucien un numéro des <i>Débats</i>, et elle alla en sautant
-prendre un pupitre fermé qu'elle vint poser sur la table.</p>
-
-<p>Comme elle ouvrait le pupitre en se penchant, avec une petite clef
-attachée à la chaîne de sa montre, Lucien se baissa un peu sur la table
-et lui baisa la main. M<sup>me</sup> de Chasteller releva la tête: ce
-n'était plus la même femme.</p>
-
-<p>«&mdash;Je ne pourrai donc jamais avoir la moindre confiance en vous?»
-et ses yeux exprimaient la plus vive colère.</p>
-
-<p>«Quoi! je veux bien vous recevoir, quand j'aurais dû fermer ma porte
-pour vous comme pour tout le monde.</p>
-
-<p>«Je vous admets à une intimité dangereuse pour ma réputation,&mdash;ici
-sa physionomie comme sa voix prirent l'air le plus altier,&mdash;je vous
-traite en frère, et vous profitez de mon peu de défiance pour vous
-permettre un geste aussi humiliant, à le bien prendre, pour vous comme
-pour moi.</p>
-
-<p>«Allez, monsieur, je me suis trompée en vous admettant à mon
-intimité.»</p>
-
-<p>Lucien aurait dû se lever, la saluer froidement et lui dire:</p>
-
-<p>«&mdash;Vous exagérez, madame. D'une petite imprudence sans
-conséquence et peut-être sotte chez moi, vous faites un crime in-folio.
-J'aimais une femme supérieure par l'esprit et par la beauté, et, en
-vérité, je ne vous trouve que jolie en ce moment.»</p>
-
-<p>En disant ces paroles, il fallait prendre son sabre, l'attacher
-tranquillement et sortir.</p>
-
-<p>Bien loin de là, sans songer à ce parti, qu'il eût trouvé trop cruel et
-trop dangereux, Lucien se bornait à se désoler d'être renvoyé. Il s'était
-bien levé, mais ne partait pas; il cherchait évidemment un prétexte
-pour rester.</p>
-
-<p>«&mdash;Je vous céderai la place, monsieur,» reprit M<sup>me</sup> de
-Chasteller avec une politesse parfaite, au travers de laquelle perçait
-bien de la hauteur et comme le mépris de ne point le voir partir.</p>
-
-<p>Comme elle repliait son pupitre pour le transporter ailleurs, Lucien,
-tout à lait en colère, lui dit:</p>
-
-<p>«&mdash;Pardon, madame, je m'oubliais.» Et il sortit, outré de dépit
-contre lui-même et contre elle.</p>
-
-<p>Il n'y avait eu de bon dans toute sa conduite que le ton de ces deux
-derniers mots.</p>
-
-<p>«&mdash;Que je suis un bien petit garçon de me laisser traiter ainsi!
-Je n'ai absolument que ce que je mérite. Quand je suis auprès d'elle, au
-lieu de chercher à me faire une position un peu convenable, je ne songe
-qu'à la regarder comme un enfant.»</p>
-
-<p>Il eut l'idée heureuse de monter chez M<sup>me</sup> d'Hocquincourt.
-De toutes les provinciales qui existèrent jamais, c'était celle qui avait
-le plus de naturel.</p>
-
-<p>«&mdash;Ah! vous me décidez, monsieur! s'écria-t-elle en le voyant
-paraître. Que je suis heureuse de vous voir! Je n'irai pas chez
-M<sup>me</sup> de Marcilly.»</p>
-
-<p>Et elle rappela le domestique qui sortait pour dire de faire atteler
-les chevaux.</p>
-
-<p>«&mdash;Mais comment faites-vous pour n'être pas aux pieds de la
-sublime Chasteller? Est-ce qu'il y aurait brouille dans le ménage?»</p>
-
-<p>M<sup>me</sup> d'Hocquincourt examinait Lucien d'un air riant et
-malin.</p>
-
-<p>«&mdash;Ah! c'est clair, s'écria-t-elle. Cet air contrit m'a tout dit.
-Mon malheur est écrit dans ces traits altérés, dans ce sourire forcé; je
-ne suis qu'un pis aller. Allons, contez-moi vos chagrins. Sous quel
-prétexte vous a-t-on chassé? Vous chasse-t-on pour recevoir un homme
-plus aimable, ou vous chasse-t-on parce que vous l'avez mérité? Mais
-d'abord soyez sincère si vous voulez être consolé.»</p>
-
-<p>Lucien eut beaucoup de peine à se bien tirer des questions de
-M<sup>me</sup> d'Hocquincourt. Elle ne manquait pas d'esprit, et cet
-esprit, se trouvant tous les jours au service d'une volonté ferme et d'une
-passion vive, avait acquis toutes les habitudes du bon sens. Dans un
-moment où, tout en répondant, il pensait malgré lui à ce qui lui arrivait
-avec M<sup>me</sup> de Chasteller, il se surprit adressant des propos
-galants, presque des choses aimables et personnelles, à la jeune femme
-qui, dans un négligé élégant et dans une attitude de l'intérêt le plus
-vif, se trouvait à demi couchée sur un canapé à deux pas devant lui.</p>
-
-<p>Dans la bouche de Lucien, le langage avait pour M<sup>me</sup>
-d'Hocquincourt tout l'attrait de la nouveauté: elle allait sur son compte
-de découvertes en découvertes et commençait à le trouver l'homme le plus
-charmant de Nancy.</p>
-
-<p>Cela était d'autant plus dangereux, qu'il y avait déjà plus de dix-huit
-mois que durait M. d'Antin; c'était un règne bien long et qui étonnait
-tout le monde.</p>
-
-<p>Le tête-à-tête fut interrompu par l'arrivée de M. Murcé.</p>
-
-<p>C'était un pauvre jeune homme maigre, qui portait avec fierté une
-petite tête surmontée de cheveux très noirs. Fort taciturne au
-commencement d'une visite, son mérite consistait en une gaieté
-parfaitement naturelle et fort drôle, à cause de sa naïveté, mais qui ne
-le prenait que lorsque depuis une heure ou deux, il se trouvait avec des
-gens gais. Bientôt après, survint un autre habitué de la maison, M. de
-Goëllo, un gros homme blond et pâle, de beaucoup d'instruction et d'un
-peu d'esprit, qui s'écoutait parler et disait une fois au moins par jour
-qu'il n'avait pas encore quarante ans. Du reste, c'était un être prudent:
-répondre oui à la question la plus simple, ou avancer à l'occasion une
-chaise à quelqu'un, était un sujet de délibération qui l'occupait un quart
-d'heure.</p>
-
-<p>Depuis cinq ou six ans il était amoureux de M<sup>me</sup>
-d'Hocquincourt; il espérait toujours que son tour viendrait, et
-quelquefois cherchait à faire croire aux nouveaux arrivants que son tour
-était déjà venu et passé.</p>
-
-<p>M. de Goëllo fut suivi à intervalles pressés par quatre ou cinq jeunes
-gens.</p>
-
-<p>«&mdash;C'est, en vérité, ce qu'il y a de mieux et de plus gai dans
-la ville, se disait Lucien en les voyant arriver.</p>
-
-<p>«&mdash;Je sors de chez M<sup>me</sup> de Marcilly, dit l'un d'eux;
-ils sont tous tristes et affectent encore d'être plus tristes qu'ils ne
-sont.</p>
-
-<p>«&mdash;C'est ce qui est arrivé à X... qui les rend si aimables.</p>
-
-<p>«&mdash;Moi, disait un autre, choqué de la façon dont M<sup>me</sup> d'Hocquincourt
-regardait Lucien, quand j'ai vu que nous n'avions ni M<sup>me</sup> d'Hocquincourt,
-ni M<sup>me</sup> de Puy-Laurens, ni M<sup>me</sup> de Chasteller, j'ai pensé que je n'avais
-d'autre ressource que d'enterrer ma soirée dans une bouteille de
-champagne, et c'était le parti que j'allais prendre si j'avais trouvé la
-porte de M<sup>me</sup> d'Hocquincourt fermée au vulgaire.</p>
-
-<p>«&mdash;Mais, mon pauvre Téran, reprit M<sup>me</sup> d'Hocquincourt
-à cette allusion à la réputation de Lucien, on ne menace pas de s'enivrer,
-on s'enivre. Il faut avoir l'esprit de voir cette différence.</p>
-
-<p>«&mdash;Rien de plus difficile, en effet, que de savoir boire,» s'écria
-le pédant Goëllo.</p>
-
-<p>On craignit une anecdote.</p>
-
-<p>«&mdash;Qu'allons-nous faire, qu'allons-nous faire?» s'écrièrent à
-la fois Murcé et un des comtes Roller.</p>
-
-<p>C'était la question que tout le monde se faisait, sans que personne
-trouvât la réponse, quand parut M. d'Antin.</p>
-
-<p>Son air riant éclaircit tous les fronts.</p>
-
-<p>Il n'avait pas le sens commun, mais le meilleur cœur du monde et un
-fond de gaieté incroyable: il achevait de manger une grande fortune, qu'un
-père fort avare lui avait laissée depuis trois ou quatre ans. Il avait
-quitté Paris où on l'avait pourchassé pour des plaisanteries sur un
-personnage auguste.</p>
-
-<p>C'était un homme unique pour organiser les parties de plaisir; rien ne
-pouvait languir dans les lieux où il se trouvait.</p>
-
-<p>M<sup>me</sup> d'Hocquincourt connaissait toutes ces grâces, et la
-surprise, élément si essentiel de son bonheur, était impossible.</p>
-
-<p>Goëllo, qui avait appris ce mot, plaisantait lourdement M. d'Antin sur
-ce qu'il ne faisait plus rien de neuf, lorsque le comte de Wassignies
-entra.</p>
-
-<p>«&mdash;Vous n'avez qu'un moyen de durer, dit-il, devenez
-raisonnable!</p>
-
-<p>«&mdash;Je m'ennuierai moi-même, répondit d'Antin. Je n'ai pas votre
-courage, moi! J'aurai bien le temps d'être sérieux quand je serai ruiné
-et, alors, pour m'ennuyer d'une manière utile, je compte me jeter dans la
-politique et dans les sociétés secrètes en l'honneur de Henri V, qui est
-mon roi à moi. En attendant, messieurs, comme vous êtes fort sérieux et
-encore tout endormis de l'amabilité de l'hôtel de Marcilly, jouons à ce
-jeu italien que je vous ai appris l'autre jour, le pharaon. M. de
-Wassignies qui ne le sait pas, taillera; Goëllo ne pourra pas dire que
-j'arrange les règles du jeu pour gagner toujours. Qui sait le pharaon
-ici?</p>
-
-<p>«&mdash;Moi, dit Lucien.</p>
-
-<p>«&mdash;Eh bien, soyez assez bon pour surveiller M. de Wassignies et
-lui faire suivre les règles du jeu. Vous, Roller, vous serez le
-croupier.</p>
-
-<p>«&mdash;Je ne serai rien, dit Roller d'un ton sec, car je file.</p>
-
-<p>«&mdash;Après le jeu, à minuit, reprit d'Antin, quand vous serez ruinés
-comme de braves jeunes gens bien rangés, nous irons souper à la <i>Grande
-Chaumière.</i>» C'était le meilleur cabaret de Nancy, établi dans le
-jardin d'un ancien couvent de Chartreux.</p>
-
-<p>«&mdash;J'y consens, dit M<sup>me</sup> d'Hocquincourt, si c'est un
-pique-nique.</p>
-
-<p>«&mdash;Sans doute, et comme M. Lafiteau, qui a un excellent vin de
-Champagne, pourrait se coucher, je vais m'occuper du vin et le faire
-frapper. En attendant, monsieur Leuwen, voilà cent francs; faites-moi
-l'honneur de jouer pour moi et tâchez de ne pas séduire M<sup>me</sup>
-d'Hocquincourt, ou je me venge et je passe à l'hôtel de Pointcarré pour
-vous dénoncer.»</p>
-
-<p>Tout le monde obéit à ce qu'avait décidé d'Antin, même le politique
-Wassignies.</p>
-
-<p>Après un quart d'heure, le jeu était fort animé.</p>
-
-<p>«&mdash;Je jette les cartes par la fenêtre, dit M<sup>me</sup>
-d'Hocquincourt, si quelqu'un porte plus de cinq francs. Est-ce que vous
-voulez faire de moi une marquise Brelandière!»</p>
-
-<p>D'Antin revint, et à minuit et demi, on partit pour le jardin de la
-<i>Grande Chaumière.</i> Un petit oranger en fleur, l'unique qui fût dans
-Nancy, se trouvait placé au milieu de la table. Le souper fut fort gai,
-personne ne s'enivra, et l'on se sépara les meilleurs amis du monde à
-trois heures du matin.</p>
-
-<p>C'est ainsi qu'une femme se perd de réputation en province, et c'est ce
-dont M<sup>me</sup> d'Hocquincourt se moquait parfaitement. En se levant,
-le lendemain matin, elle alla voir son mari qui lui dit en l'embrassant:</p>
-
-<p>«&mdash;Tu fais bien de t'amuser, ma pauvre petite, puisque tu en as le
-courage.»</p>
-
-<p>Lucien sortit avec les derniers de ses compagnons de soirée; il
-s'attachait à leur petite troupe qui s'en allait diminuant à chaque coin
-de rue, à mesure que chacun prenait le chemin de sa maison. Enfin il
-accompagna fidèlement celui de ces messieurs qui demeurait le plus loin.
-Il avait une peine mortelle à se trouver seul avec lui-même.</p>
-
-<p>Le lendemain, il retourna chez M<sup>me</sup> d'Hocquincourt, que ses
-amis de Nancy appelaient familièrement M<sup>me</sup> d'Hocquin.</p>
-
-<p>Il y trouva le bon M. de Serpierre et le comte de Wassignies. On
-parlait de l'éternelle politique.</p>
-
-<p>M. de Serpierre expliquait longuement, et malheureusement avec preuves,
-comment les choses allaient mieux avant la révolution, à l'intendance de
-Metz, sous M. de Calonne, depuis ministre si célèbre.</p>
-
-<p>«&mdash;Ce courageux magistrat, disait-il, ce malheureux La Châlotais,
-le premier des Jacobins... on était alors en 1779...»</p>
-
-<p>Lucien se pencha vers M<sup>me</sup> d'Hocquincourt et lui dit
-gravement:</p>
-
-<p>«&mdash;Quel langage, madame, et pour vous et pour moi.»</p>
-
-<p>Elle éclata de rire; M. de Serpierre s'en aperçut:</p>
-
-<p>«&mdash;Savez-vous bien, monsieur, reprit-il d'un air piqué, en
-s'adressant à M. Leuwen...</p>
-
-<p>«&mdash;Ah! mon Dieu! me voici en scène, pensa celui-ci... Il était
-écrit que je tomberais de Dupoirier dans le Serpierre.</p>
-
-<p>«&mdash;Savez-vous bien, monsieur, continuait le marquis d'une voix
-tonnante, que les gentilshommes un peu titrés ou parents de titrés,
-faisaient modérer les tailles et les capitations de leurs protégés, ainsi
-que leurs propres vingtièmes? Savez-vous que, quand j'allais à Metz, je
-n'avais d'autre auberge, moi qui vous parle, ainsi que tout ce qu'il y
-avait de comme il faut en Lorraine, que l'hôtel de l'Intendance de
-M. Calonne? Là, table somptueuse, des femmes charmantes, les premiers
-officiers de la garnison, des tables de jeu, un ton parfait! Ah! c'était
-le beau temps. Au lieu de cela, vous avez un petit préfet morne et
-sombre, en habit râpé, qui dîne tout seul et fort mal, en supposant
-qu'il dîne.»</p>
-
-<p>Lucien se pencha vers M<sup>me</sup> d'Hocquincourt et lui dit tout
-bas:</p>
-
-<p>«&mdash;Ce qu'il pense de M. de Calonne qu'il regrette tant, je le
-pense, moi, de notre joli tête-à-tête de l'autre jour; je fus bien gauche
-de ne pas profiter de l'attention sérieuse que je lisais dans vos yeux,
-pour essayer de deviner si vous vouliez de moi pour ami de cœur.</p>
-
-<p>«&mdash;Tâchez de me rendre folle, je ne m'y oppose pas,» dit-elle
-d'un air simple et froid.</p>
-
-<p>Elle le regardait en silence, avec beaucoup d'attention et une petite
-moue philosophique charmante. Sa beauté en ce moment était relevée par
-un petit air de grave impartialité, délicieux.</p>
-
-<p>«&mdash;Mais, ajouta-t-elle, comme ce que vous me demandez n'est pas un
-devoir, au contraire, tant que je ne serai pas folle de vos beaux yeux,
-mais folle à lier, n'attendez rien de moi.»</p>
-
-<p>À la fin, M. de Serpierre vit bien aux sourires de M<sup>me</sup>
-d'Hocquincourt que l'attention que lui prêtait Lucien ne devait être que
-de la politesse. Le vénérable vieillard prit le parti de se rabattre
-complètement sur M. de Wassignies.</p>
-
-<p>Ces messieurs se mirent à se promener dans le salon. Lucien était du
-plus beau sang froid et cherchait à s'enivrer de la peau si blanche et
-si fraîche et des formes si voluptueuses qui étaient devant ses yeux.</p>
-
-<p>«&mdash;Quelle différence entre cet air riant, poli, plein de
-considération, avec lequel on m'écoute, et celui que je rencontre
-ailleurs. Et ces bras potelés qui brillent sous cette gorge si
-transparente! ces jolies épaules dont la molle blancheur flatte l'œil!
-Rien de tout cela auprès de l'autre. Un air hautain, un regard sévère, et
-une robe qui monte jusqu'au cou.»</p>
-
-<p>Sa vanité blessée rendait bien vif le plaisir de réussir.</p>
-
-<p>MM. de Serpierre et de Wassignies, dans le feu de leur discussion,
-s'arrêtaient souvent à l'autre bout du salon.</p>
-
-<p>Lucien sut profiter de ces instants de liberté complète, et on
-l'écoutait, avec une admiration tendre.</p>
-
-<p>Ces messieurs étaient au fond du salon depuis plusieurs moments,
-arrêtés apparemment par quelque raisonnement frappant de M. de
-Wassignies en faveur des vastes terres et de la culture en grand, si
-favorables à la noblesse, quand arriva tout à coup jusqu'à deux pas
-de M<sup>me</sup> d'Hocquincourt, M<sup>me</sup> de Chasteller, suivant de près,
-avec sa démarche légère et jeune, le laquais qui l'annonçait et
-que l'on n'avait pas écouté. Il lui fut impossible de ne pas voir dans les
-yeux de M<sup>me</sup> d'Hocquincourt et même dans ceux de Lucien, combien
-elle arrivait peu à propos. Elle se mit à parler beaucoup, avec gaieté et à
-voix liante, de ce qu'elle avait remarqué dans ses visites de la soirée.</p>
-
-<p>MM. de Serpierre et de Wassignies avaient quitté leur politique et
-s'étaient, rapprochés. Lucien parlait assez souvent.</p>
-
-<p>«&mdash;Il ne faut pas qu'elle s'imagine que je suis absolument au
-désespoir parce qu'elle m'a fermé sa porte.»</p>
-
-<p>Mais en parlant et en tâchant d'être aimable, il oublia jusqu'à la
-présence de M<sup>me</sup> d'Hocquincourt; sa grande affaire, au milieu
-de son air riant et occupé, était d'observer du coin de l'œil si ses beaux
-propos avaient quelque succès auprès de M<sup>me</sup> de Chasteller.
-L'unique souci de celle-ci était, de son côté, de voir si Lucien
-s'apercevait de la vive peine qu'elle avait eue, le trouvant ainsi établi
-d'un air d'intimité auprès de M<sup>me</sup> d'Hocquincourt.</p>
-
-<p>«&mdash;Il faudrait savoir s'il s'est présenté chez moi avant de
-venir ici,» pensait-elle.</p>
-
-<p>Peu à peu, il vint beaucoup de monde: MM. Murcé, de Sanréal, Roller, de
-Lanfort et quelques autres inconnus au lecteur, et dont, en vérité, il ne
-vaut pas la peine de lui faire faire connaissance; M<sup>mes</sup> de
-Puy-Laurens, de Saint-Cyran, etc., enfin M. d'Antin lui-même.
-M<sup>me</sup> de Chasteller regardait toujours les yeux de sa brillante
-rivale. Après avoir répondu à tout le monde et fait rapidement le tour du
-salon, ses yeux qui, ce soir-là, avaient presque le feu de la passion,
-revenaient toujours à Lucien et semblaient le contempler avec une
-curiosité vive.</p>
-
-<p>Quand la conversation fut bien animée et que M<sup>me</sup> de
-Chasteller put se taire sans inconvénient, sa physionomie devint
-sombre.</p>
-
-<p>Lucien se trouva si approché de la table sur laquelle elle était un peu
-penchée, que ne pas lui parler du tout eut été une chose remarquée.</p>
-
-<p>«&mdash;Ce serait du dépit, se dit-il, et c'est ce qu'il ne faut
-pas.»</p>
-
-<p>Il rougit.</p>
-
-<p>M<sup>me</sup> de Chasteller, en éloignant une gravure pour en prendre
-une autre, leva un peu les yeux et vit bien cette rougeur qui ne fut pas
-sans influence sur elle.</p>
-
-<p>M<sup>me</sup> d'Hocquincourt voyait fort bien aussi, de loin, ce qui
-se passait près de la table, et M. d'Antin, qui cherchait à l'amuser dans
-ce moment par une histoire plaisante, lui parut un conteur infini dans ses
-développements.</p>
-
-<p>Lucien osa lever les yeux sur M<sup>me</sup> de Chasteller, mais il
-tremblait de rencontrer les siens, ce qui l'eût forcé de parler à
-l'instant. Elle regardait une gravure, mais d'un air hautain et presque en
-colère. La pauvre femme avait eu la pensée de prendre la main de Lucien
-qu'il appuyait sur la table et de la porter à ses lèvres. Cette idée lui
-avait fait horreur, et l'avait mise dans une véritable colère contre
-elle-même.</p>
-
-<p>«&mdash;Il faut en finir, se dit Leuwen, choqué de cet air hautain, et
-puis n'y plus songer.»</p>
-
-<p>«&mdash;Quoi, madame, serais-je assez malheureux pour vous inspirer
-encore de la colère? S'il en est ainsi, je m'éloigne à l'instant.»</p>
-
-<p>Elle leva les yeux et ne put s'empêcher de lui sourire avec une extrême
-tendresse.</p>
-
-<p>«&mdash;Non, monsieur, lui dit-elle quand elle put parler, j'avais de
-l'humeur contre moi-même pour une sotte idée qui m'était venue.»</p>
-
-<p>Elle devint si excessivement rouge que M<sup>me</sup> d'Hocquincourt,
-dont le regard ne les avait pas quittés, se dit:</p>
-
-<p>«&mdash;Les voilà réconciliés et mieux que jamais; en vérité, s'ils
-l'osaient, ils se jetteraient dans les bras l'un de l'autre.»</p>
-
-<p>Lucien allait s'éloigner. M<sup>me</sup> de Chasteller le vit.</p>
-
-<p>«&mdash;Restez auprès de moi, là, lui dit-elle, mais je ne saurais vous
-parler en ce moment.»</p>
-
-<p>Et ses yeux se remplirent de larmes; elle se baissa beaucoup et regarda
-une gravure. Lucien était tout interdit.</p>
-
-<p>«&mdash;Est-ce amour, est-ce haine? mais il me semble que ce n'est pas
-de l'indifférence. Raison de plus pour m'éclairer et en finir.»</p>
-
-<p>«&mdash;Vous me faites tellement peur que je n'ose vous répondre, lui
-dit-il d'un air en effet fort troublé.</p>
-
-<p>«&mdash;Et que pourriez-vous me dire? reprit-elle avec hauteur.</p>
-
-<p>«&mdash;Que vous m'aimez, mon ange. Dites-le-moi, je n'en abuserai
-jamais.»</p>
-
-<p>M<sup>me</sup> de Chasteller allait dire: «Eh bien, oui! mais ayez pitié de moi,»
-lorsque M<sup>me</sup> d'Hocquincourt, qui s'approchait rapidement, frôla la table
-avec sa robe de toile anglaise toute raide d'apprêt, et ce fut par ce
-bruit seulement que M<sup>me</sup> de Chasteller s'aperçut de sa présence. Un
-dixième de seconde de plus et elle répondait à Lucien devant M<sup>me</sup>
-d'Hocquincourt.</p>
-
-<p>«&mdash;Dieu! quelle horreur, pensa-t-elle, et à quelle infamie suis-je
-donc réservée ce soir? Si je lève les yeux, M<sup>me</sup> d'Hocquincourt,
-lui-même, tout le monde, verront que je l'aime. Ah! quelle imprudence j'ai
-commise en venant ici ce soir. Je n'ai plus qu'un parti à prendre:
-dussé-je périr en cette place, je vais rester immobile et en silence.»</p>
-
-<p>M<sup>me</sup> d'Hocquincourt attendit un instant que M<sup>me</sup>
-de Chasteller relevât les yeux, mais sa méchanceté n'alla pas plus loin.
-Elle n'eut point l'idée de lui adresser quelque parole piquante qui, tout
-en augmentant son trouble, l'eût forcée à relever la tête et à se donner
-en spectacle. Elle oublia M<sup>me</sup> de Chasteller et n'eut plus
-d'yeux que pour Lucien. Elle le trouva ravissant en ce moment, Il avait
-des yeux tendres et cependant un petit air mutin. Lorsqu'elle ne pouvait
-pas s'eu moquer chez un homme, cet air mutin décidait de la victoire.</p>
-
-
-<p class="center">* * *</p>
-
-
-<p>M<sup>me</sup> de Chasteller avait oublié son amour pour être
-uniquement attentive au soin de sa gloire. Elle prêta l'oreille à la
-conversation générale: le camp de Lunéville et ses suites probables, qui
-n'étaient rien moins que la chute immédiate du pouvoir qui avait
-l'imprudence d'en ordonner la formation, occupaient encore toutes les
-attentions. Mais on en était à répéter des idées et des faits déjà dits
-plusieurs fois: on était beaucoup plus sûr de la cavalerie que de
-l'infanterie, etc., etc.</p>
-
-<p>«&mdash;Ce rabâchage, pensa M<sup>me</sup> de Chasteller, va bientôt
-impatienter M<sup>me</sup> de Puy-Laurens. Elle va prendre un parti pour
-ne pas s'ennuyer; placée auprès d'elle et dans les rayons de sa gloire, je
-pourrai écouter et me taire, et surtout M. Leuwen ne pourra plus me
-parler.»</p>
-
-<p>Réfugiée dans ce port, M<sup>me</sup> de Chasteller qui se sentait
-presque les larmes aux yeux et qui était hors d'état de regarder Lucien,
-rit beaucoup des ridicules que M<sup>me</sup> de Puy-Laurens donnait à
-tout ce qui l'entourait.</p>
-
-<p>Comme Lucien ne s'approcha pas une seule fois de M<sup>me</sup> de
-Chasteller, M<sup>me</sup> d'Hocquincourt en conclut aisément que tout
-était fini entre eux. D'ailleurs elle devait à son heureux caractère, à
-son génie naturel, ce point de dissemblance marqué avec la province: elle
-s'occupait infiniment peu des affaires des autres, et poursuivait, en
-revanche, avec une activité incroyable, les projets qui se présentaient à
-sa tête folle. Les siens sur Lucien furent facilités par une circonstance
-grave: c'était vendredi le lendemain, et, pour ne pas participer à la
-profanation de cette journée de pénitence, M. d'Hocquincourt s'était allé
-coucher longtemps avant minuit. À l'instant de son départ, M<sup>me</sup>
-d'Hocquincourt avait fait servir du vin de Champagne et du punch.</p>
-
-<p>«&mdash;On dit, pensait-elle, que mon bel officier aime à s'enivrer;
-il doit être bien joli dans cet état-là. Voyons-le.»</p>
-
-<p>Mais Lucien ne se départit pas d'une fatuité digne de Paris; pendant
-toute la fin de cette soirée il ne daigna pas dire trois mots de suite.
-Ce fut là tout le spectacle qu'il présenta à M<sup>me</sup> d'Hocquincourt. Elle
-en fut étonnée au dernier point et à la fin ravie:</p>
-
-<p>«&mdash;Quel être étonnant! Et à vingt-trois ans! Quelle différence
-avec les autres!»</p>
-
-<p>L'autre partie du <i>duetto</i> pensé par Leuwen était celle-ci:</p>
-
-<p>«&mdash;Grand Dieu! que ces gens sont bêtes! Dans quelle plate
-compagnie le hasard m'a-t-il jeté? Comment faire pour être plus sot et
-plus mesquinement bourgeois? Quel attachement farouche au plus petit
-intérêt d'orgueil! Et ce sont là les descendants des vainqueurs de Charles
-le Téméraire!»</p>
-
-<p>Telles étaient ses pensées en buvant avec gravité les verres de vin de
-Champagne que M<sup>me</sup> d'Hocquincourt lui versait avec ravissement.
-Et il ajoutait:</p>
-
-<p>«&mdash;Les domestiques de ces gens-là, après deux ans de guerre dans
-un régiment commandé par un colonel juste, vaudraient cent fois mieux que
-leurs maîtres. On trouverait chez ces domestiques un dévouement sincère
-à quelque chose. Et, pour comble de ridicule, ces gens-là parlent sans
-cesse de <i>dévouement</i>, c'est-à-dire justement de la chose au monde
-dont ils sont le plus incapables.»</p>
-
-<p>Ces pensées égoïstes, philosophiques, politiques, très fausses
-peut-être, étaient la seule ressource de Lucien quand M<sup>me</sup> de
-Chasteller le rendait malheureux. Ce qui faisait de lui un sous-lieutenant
-philosophique, c'est-à-dire triste et assez plat sous l'effet d'un vin de
-Champagne admirablement frappé, c'était une idée fatale qui commençait
-à poindre dans son esprit.</p>
-
-<p>«&mdash;Après ce que j'ai osé dire à M<sup>me</sup> de Chasteller,
-après ce mot de <i>mon ange</i>, d'une familiarité si crue (en vérité,
-quand je lui parle, je n'ai pas le sens commun, je devrais écrire ce que
-je veux lui dire) où est la femme, quelque indulgente qu'elle soit, qui ne
-s'offenserait pas d'être appelée mon ange? Après ce mot si cruellement
-imprudent, le premier qu'elle m'adressera à notre prochaine entrevue va
-décider de mon sort. Elle me chassera... je ne la verrai plus si ce mot
-est: «Je ne serai pas chez moi avant le 15 du mois prochain!» Cette idée
-fit tressaillir Lucien.</p>
-
-<p>«&mdash;Sauvons du moins la gloire. Il faut redoubler de fatuité atroce
-envers ces noblaillons; leur haine pour moi ne peut pas être augmentée,
-ces âmes basses me respecteront en raison directe de mon insolence!»</p>
-
-<p>À ce moment, un des comtes Roller disait à M. de Sanréal, déjà fort
-animé par le punch:</p>
-
-<p>«&mdash;Suis-moi. Il faut que je m'approche de ce fat-là, et lui dire
-deux mots fermes sur son roi.»</p>
-
-<p>Mais alors précisément l'horloge allemande sonnait avec tous ses
-carillons, une heure du matin. M<sup>me</sup> la marquise de Puy-Laurens
-elle-même, malgré son amour pour les heures avancées, se leva et tout le
-monde la suivit. Ainsi notre héros n'eut point à montrer sa bravoure ce
-soir-là.</p>
-
-<p>«&mdash;Si j'offre mon bras à M<sup>me</sup> de Chasteller, elle peut
-me dire un mot décisif,» et il se tint immobile à la porte; il la vit
-passer devant lui, les yeux baissés et fort pâle, donnant le bras à M. de
-Blancet.</p>
-
-<p>«&mdash;Et c'est là le premier peuple de l'univers! pensait Lucien en
-traversant les rues solitaires et puantes de Nancy, pour revenir à son
-logement. Grand Dieu! que doit-il se passer dans les soirées des petites
-villes de Russie, d'Allemagne, d'Angleterre? Que de bassesses, que de
-cruautés froidement atroces! Là, règne ouvertement cette classe
-privilégiée que je trouve ici, à demi engourdie et <i>matée</i> par son exil
-du budget. Mon père a raison, il faut vivre à Paris et uniquement avec
-les gens qui mènent joyeuse vie. Ils sont heureux et par là moins
-méchants. L'âme de l'homme est comme un marais infect, si l'on ne passe
-pas vite, on enfonce.»</p>
-
-<p>Le lendemain, le régiment eut beaucoup d'affaires: il fallait préparer
-le livret de chaque lancier pour l'inspection qui devait avoir lieu avant
-le départ pour le camp de Lunéville; on devait inspecter leur habillement
-pièce par pièce.</p>
-
-<p>«&mdash;Ne dirait-on pas, se disaient les vieilles moustaches, que nous
-allons passer la revue de Napoléon!»</p>
-
-<p>«&mdash;C'est plus qu'il n'en faut, disaient les jeunes sous-officiers,
-pour la guerre dégradante à laquelle nous sommes appelés... Quel dégoût!
-Mais si jamais il y a la <i>guerre...</i> il faut se trouver ici, et
-savoir le <i>métier.</i>»</p>
-
-<p>Après le travail d'inspection dans les chambres de la caserne, le
-colonel donna une heure pour la soupe, fit sonner à cheval, et tint le
-régiment quatre heures à la manœuvre. Lucien apporta clans ces diverses
-occupations un sentiment de bienveillance pour les soldats; il se sentit
-une tendre pitié des faibles et, au bout de quelques heures, n'était plus
-qu'un amant passionné. Il avait oublié M<sup>me</sup> d'Hocquincourt,
-ou, s'il s'en souvenait, ce n'était que comme d'un pis aller qui sauverait
-sa gloire, mais en l'accablant d'ennuis. Son affaire sérieuse, à laquelle
-il revenait dès que la manœuvre ne s'emparait pas de force de toute son
-attention, c'était le problème: «comment M<sup>me</sup> de Chasteller
-le recevra-t-elle ce soir?»</p>
-
-<p>Dès qu'il fut seul, l'incertitude à cet égard alla jusqu'à l'anxiété.
-Après la pension, il tira sa montre et monta à cheval:</p>
-
-<p>«&mdash;Il est cinq heures, je serai de retour à sept heures et demie
-et, à huit, mon sort sera décidé. Cette façon de parler: <i>mon ange</i>,
-est peut-être de mauvais goût avec tout le monde. Envers une femme légère,
-comme M<sup>me</sup> d'Hocquincourt, elle pourrait passer; mais avec
-M<sup>me</sup> de Chasteller! Pour quelle imprudence ce mot si cru a-t-il
-été mérité par cette femme sérieuse, raisonnable et sage!... oui,
-<i>sage</i>, car enfin je n'ai pas vu son intrigue avec le lieutenant-colonel
-de chasseurs. Et ces gens-ci sont si menteurs, si calomniateurs! Quelle foi
-peut-on ajouter à ce qu'ils disent? Enfin, je ne l'ai pas vu et désormais
-je ne veux croire ce que <i>j'aurai vu.</i>»</p>
-
-<p>À Darney, cette petite ville où autrefois il était allé chercher ses
-lettres, il tira sa montre, il était huit heures.</p>
-
-<p>«&mdash;Impossible de voir ce soir M<sup>me</sup> de Chasteller,» se
-dit-il en respirant plus librement.</p>
-
-<p>C'était un malheureux condamné qui vient d'obtenir un sursis.</p>
-
-<p>Le lendemain soir, après la journée la plus occupée de sa vie, et
-pendant laquelle il changea deux ou trois fois de projets, il fut
-cependant forcé de se présenter chez M<sup>me</sup> de Chasteller. Elle
-le reçut avec ce qui lui sembla une froideur extrême: c'était de la colère
-contre elle-même et de la gêne avec Lucien. S'il se fût présenté la
-veille, elle avait pris son parti, s'était décidée; elle l'eût prié de ne
-venir chez elle à l'avenir qu'une fois la semaine. Elle était encore sous
-l'empire de la terreur causée par le mot que, la veille, M<sup>me</sup>
-d'Hocquincourt avait été sur le point d'entendre, et elle de prononcer.
-Mais à peine ce parti pris, elle en sentit toute l'amertume. Jusqu'à
-l'apparition de Lucien à Nancy, elle avait été en proie à l'ennui, mais
-cet ennui eût été maintenant pour elle un état délicieux, comparé au
-malheur de voir rarement cet être qui était l'objet unique de sa pensée.
-La veille, elle l'avait attendu avec impatience. Mais l'absence de Lucien
-dérangea tous ses plans; son courage avait été mis aux plus rudes
-épreuves. Vingt fois pendant trois mortelles heures, elle avait été sur le
-point de changer de résolution. Quand enfin dix heures sonnèrent, ce qui
-est, à Nancy, le moment après lequel il n'est plus permis de se présenter
-dans une maison non ouverte:</p>
-
-<p>«&mdash;C'en est fait, se dit-elle, il est chez M<sup>me</sup>
-d'Hocquincourt. Puisqu'il ne vient plus, ajouta-t-elle avec un soupir, en
-perdant toute occasion de le voir, il est inutile de tant m'interroger
-moi-même pour savoir si j'aurai le courage de lui parler sur la fréquence
-de ses visites. Peut-être ce sera lui qui, sans effort de ma part, et tout
-naturellement, cessera de venir ici tous les jours.»</p>
-
-<p>Lorsque Lucien parut enfin le lendemain, elle aussi, deux ou trois fois
-depuis la veille, avait entièrement changé dépensée à son égard. Après
-les salutations d'usage, une fois assis l'un vis-à-vis de l'autre, ils
-étaient pâles, ils se regardaient, ils ne trouvaient rien à se dire.</p>
-
-<p>«&mdash;Vous étiez hier, monsieur, chez M<sup>me</sup>
-d'Hocquincourt?</p>
-
-<p>«&mdash;Non, madame, dit Lucien, honteux de son embarras et reprenant
-la résolution héroïque d'en finir et faire décider son sort une fois pour
-toutes. Je me trouvais à Darney lorsque a sonné l'heure à laquelle
-j'aurais pu avoir l'honneur de me présenter chez vous. Au lieu de
-revenir, j'ai poussé mon cheval comme un fou pour me mettre dans
-l'impossibilité de vous voir. Je manquais de courage..., il était
-au-dessus de mes forces de m'exposer à votre sévérité habituelle
-pour moi.»</p>
-
-<p>Il se tut, puis ajouta d'une voix mal articulée et qui feignait la
-timidité la plus complète:</p>
-
-<p>«&mdash;La dernière fois que je vous ai vue... auprès de la petite
-table verte, je l'avouerai... j'ai osé me servir d'un mot qui, depuis, m'a
-causé bien des remords. Je crains d'être puni par vous d'une façon
-sévère, car vous n'avez pas d'indulgence pour moi.</p>
-
-<p>«&mdash;Oh! monsieur, puisque vous avez le repentir, je vous pardonne
-ce mot, dit M<sup>me</sup> de Chasteller en essayant de prendre une
-manière d'être gaie et sans conséquence. Mais j'ai à vous parler,
-monsieur, d'objets bien plus importants pour moi;» et son œil, incapable
-de soutenir plus longtemps l'apparence de la gaieté, prit un sérieux
-profond.</p>
-
-<p>Lucien frémit; il n'avait point assez de vanité pour que le dépit
-d'avoir peur lui donnât le courage de vivre séparé de M<sup>me</sup>
-de Chasteller. Que deviendrait-il les jours où il ne lui serait pas permis
-de la voir?</p>
-
-<p>«&mdash;Monsieur, reprit-elle avec gravité, je n'ai point de mère pour
-me donner de sages avis. Une femme qui vit seule ou à peu près, dans une
-ville de province, doit être attentive aux moindres apparences. Vous
-venez souvent chez moi!...</p>
-
-<p>«&mdash;Eh bien?» dit Leuwen, respirant à peine.</p>
-
-<p>Ce simple mot changea tout. Il y avait tant de malheur, tant
-d'assurance d'obéir ponctuellement, que M<sup>me</sup> de Chasteller en
-fut comme désarmée. Elle avait rassemblé tout son courage pour combattre
-un être fort, et elle trouvait l'extrême faiblesse.</p>
-
-<p>D'une voix éteinte et avec des lèvres pâles et comprimées avec effort,
-pour tâcher d'avoir l'air de la fermeté, elle expliqua à notre héros les
-raisons qui la faisaient désirer de le voir moins souvent et moins
-longtemps, tous les deux jours, par exemple. Il s'agissait d'éviter de
-faire naître des idées bien peu fondées, sans doute, au public qui
-commençait à s'occuper de ces visites, et à M<sup>lle</sup> Bérard
-surtout, qui était un témoin bien dangereux.</p>
-
-<p>M<sup>me</sup> de Chasteller eut à peine la force d'achever ces deux
-ou trois phrases. La moindre objection, le moindre mot de Lucien,
-renversaient tous ces projets. Elle avait une vive pitié du malheur où
-elle le voyait; elle ne voyait plus que lui dans tout l'univers. Si Lucien
-eût eu moins d'amour ou plus d'esprit, il eût agi tout autrement.
-Figurez-vous un lâche qui adore la vie et qui entend son arrêt de mort!
-M<sup>me</sup> de Chasteller voyait clairement l'état de Lucien, de son
-cœur; elle était elle-même sur le point de fondre en larmes.</p>
-
-<p>«&mdash;Mais, se dit-elle tout à coup, s'il voit une larme, me voici
-plus engagée que jamais. Il faut à tout prix mettre fin à cette visite
-pleine de dangers.</p>
-
-<p>«&mdash;D'après le vœu que je vous ai exprimé... monsieur... il y a
-déjà longtemps que je puis supposer M<sup>lle</sup> Bérard comptant les
-minutes que vous passez avec moi... Il serait plus prudent d'abréger.»</p>
-
-<p>Lucien se leva; il ne pouvait parler, à peine si sa voix put
-articuler:</p>
-
-<p>«&mdash;Je serais au désespoir... madame.»</p>
-
-<p>Il ouvrit une porte de la bibliothèque, qui donnait sur un petit
-escalier intérieur qu'il prenait souvent, pour éviter de passer dans le
-salon et sous les yeux de M<sup>lle</sup> Bérard.</p>
-
-<p>M<sup>me</sup> de Chasteller l'accompagna, comme pour adoucir, par
-cette politesse, ce qu'il pouvait y avoir de blessant dans la prière
-qu'elle venait de lui adresser; sur le palier de ce petit escalier, elle
-lui dit:</p>
-
-<p>«&mdash;Adieu, monsieur... à après-demain...»</p>
-
-<p>Il appuyait la main droite sur la rampe d'acajou; il chancelait
-évidemment.</p>
-
-<p>M<sup>me</sup> de Chasteller eut pitié de lui; elle eut l'idée de lui
-prendre la main à l'anglaise, en signe de bonne amitié. Lucien, voyant la
-main de M<sup>me</sup> de Chasteller s'approcher de la sienne, la prit et
-la porta lentement à ses lèvres. En faisant ce mouvement, sa figure se
-trouva tout près de celle de M<sup>me</sup> de Chasteller; il quitta sa
-main et la serra dans ses bras, en collant ses lèvres sur sa joue. Elle
-n'eut pas la force de s'éloigner et resta immobile et presque abandonnée
-dans les bras de Lucien. Il la serrait avec extase et redoublait ses
-baisers. À la fin, elle s'éloigna doucement, mais ses yeux baignés de
-larmes exprimaient franchement la plus vive tendresse. Elle parvint à lui
-dire pourtant:</p>
-
-<p>«&mdash;Adieu, monsieur!»</p>
-
-<p>Et, comme il la regardait éperdu, elle se reprit:</p>
-
-<p>«&mdash;Adieu, mon ami, à demain... mais laissez-moi.»</p>
-
-<p>Et il la laissa, et il descendit l'escalier, en se retournant, il est
-vrai pour la regarder.</p>
-
-<p>Il fut ivre de bonheur, ce qui l'empêcha de voir qu'il était bien
-jeune, bien sot.</p>
-
-<p>Quinze jours ou trois semaines se passèrent; ce fut peut-être le plus
-beau moment de la vie de Lucien, mais jamais il ne retrouva un tel
-instant d'abandon et de faiblesse. Il va sans dire qu'il était incapable
-de le faire naître.</p>
-
-<p>Il voyait M<sup>me</sup> de Chasteller tous les jours; ses visites
-duraient quelquefois deux ou trois heures, au grand scandale de
-M<sup>lle</sup> Bérard. Elle exigeait qu'il ne lui parlât pas ouvertement
-de son amour, mais, en revanche, souvent elle plaçait la main sur son
-épaulette et jouait avec sa frange d'argent. Quand elle était tranquille
-sur ses entreprises, elle était avec lui d'une gaieté douce et intime qui,
-pour cette pauvre femme, était le bonheur parfait.</p>
-
-<p>Ils se parlaient de tout avec une sincérité parfaite qui quelquefois
-eût semblé bien impolie à un indifférent, et toujours trop naïve. Il
-fallait l'intérêt de cette franchise sans bornes, pour faire oublier un
-peu le sacrifice qu'on faisait en ne parlant pas d'amour. Souvent un petit
-mot indiscret amené par la conversation les faisait rougir,&mdash;alors
-il y avait un petit silence. C'était lorsqu'il se prolongeait trop que
-M<sup>me</sup> de Chasteller avait recours aux échecs. Elle aimait
-surtout que Lucien lui confiât ses idées sur elle-même, à diverses
-époques: dans le premier mois de leur connaissance, à cette heure...
-Cette confidence tendait à affaiblir une des suggestions de ce grand
-ennemi de notre bonheur, nommé la prudence. Elle disait, cette
-prudence:</p>
-
-<p>«&mdash;Ceci est un jeune homme d'infiniment d'esprit et fort adroit,
-qui joue la comédie avec vous.»</p>
-
-<p>Jamais Lucien n'osa lui confier les propos de Bouchard sur le
-lieutenant-colonel de chasseurs, et l'absence de toute feinte était si
-complète entre eux que, deux fois, ce sujet approché par hasard, fut
-sur le point de les brouiller.</p>
-
-<p>M<sup>me</sup> de Chasteller vit dans ses yeux qu'il lui cachait
-quelque chose.</p>
-
-<p>«&mdash;Et c'est ce que je ne pardonnerai jamais,» lui dit-elle avec
-fermeté.</p>
-
-<p>Elle lui cachait, elle, que presque tous les jours son père lui faisait
-une scène à ce sujet.</p>
-
-<p>«&mdash;Quoi? ma fille passer deux heures tous les jours avec un homme
-de ce parti! et dont la naissance ne permet pas d'aspirer à sa main!»</p>
-
-<p>Venaient ensuite les paroles attendrissantes sur un vieux père presque
-octogénaire, abandonné par sa fille, par son unique appui...</p>
-
-<p>Le fait est que M. de Pointcarré avait peur du père de Lucien. Le
-docteur Dupoirier lui avait dit que c'était un homme de plaisir et
-d'esprit, dominé par ce penchant infernal, le plus grand ennemi du trône
-et de l'autel: <i>l'ironie.</i></p>
-
-<p>Ce banquier pouvait être assez méchant pour deviner quel était le motif
-de son attachement passionné pour l'argent comptant de sa fille et, qui
-plus est, le dire.</p>
-
-<p>Pendant que la pauvre M<sup>me</sup> de Chasteller oubliait le monde
-et croyait en être oubliée, tout Nancy s'occupait d'elle. Grâce aux
-plaintes de son père, elle était devenue, pour les habitants de cette
-ville, le remède qui les <i>guérissait de l'ennui.</i> À qui peut
-comprendre l'ennui profond d'une ville de second ordre, c'est tout
-dire.</p>
-
-
-<p class="center">* * *</p>
-
-
-<p>M<sup>me</sup> de Chasteller était aussi maladroite que Lucien: lui,
-ne savait pas s'en faire aimer tout à fait; elle, comme la société de
-Nancy était tous les jours moins amusante pour une femme occupée avec
-passion d'une seule idée, on ne la voyait presque plus chez
-M<sup>mes</sup> de Commercy, de Marcilly, de Puy-Laurens, de Serpierre,
-etc., etc. Cet oubli passa pour du mépris et donna des ailes à la
-calomnie.</p>
-
-<p>On s'était flatté, je ne sais à propos de quoi, dans la famille de
-Serpierre, que Lucien épouserait M<sup>lle</sup> Théodelinde; car, en
-province, une mère ne rencontre jamais un homme jeune ou noble sans voir
-en lui un mari pour sa fille.</p>
-
-<p>Quand toute la société retentit des plaintes que M. de Pointcarré
-faisait à tout venant de l'assiduité de Lucien chez sa fille,
-M<sup>me</sup> de Serpierre en fut choquée infiniment plus que ne le
-comportait même sa vertu si sérieuse.</p>
-
-<p>Lucien fut reçu dans cette maison avec cette rigueur de l'espoir de
-mariage trompé qui sait se présenter avec tant de variété et sous des
-formes si aimables, dans une famille composée de six demoiselles peu
-jolies.</p>
-
-<p>M<sup>me</sup> de Commercy, fidèle à la politesse de la cour de
-Louis XVI, traita toujours Lucien élégamment bien. Il n'en était pas de
-même du salon de M<sup>me</sup> de Marcilly. Depuis la réponse indiscrète,
-faite à propos de l'enterrement d'un cordonnier, à M. le grand vicaire
-Rey, ce digne et prudent ecclésiastique avait entrepris de miner la
-position que le sous-lieutenant avait obtenue à Nancy. En moins de quinze
-jours, M. Rey eut l'art de faire pénétrer de toutes parts et d'établir
-dans le salon de M<sup>me</sup> de Marcilly, que le ministre avait une
-peur particulière de l'opinion publique de Nancy, ville voisine de la
-frontière, ville considérable, centre de la noblesse de Lorraine, et
-surtout, en particulier, de l'opinion telle qu'elle se manifestait dans le
-salon de M<sup>me</sup> de Marcilly. Cela passé, le ministre avait expédié
-à Nancy un jeune homme, évidemment d'un autre bois que ses camarades,
-pour bien voir la manière d'être de cette société et en pénétrer les
-secrets: y avait-il du mécontentement simple, ou était-il question d'agir?
-La preuve de tout ceci, c'est que Leuwen entend sans sourciller des choses
-sur le dos de Louis-Philippe qui compromettraient tout autre qu'un
-observateur. Il avait été précédé à son régiment d'une réputation de
-légitimisme que rien ne justifiait et dont il semblait faire bon marché
-devant le portrait de Henri V.</p>
-
-<p>Lucien était donc un espion du juste-milieu.</p>
-
-<p>M. Rey avait trop de sens pour croire à une telle sottise, et comme il
-se pouvait faire qu'il eût besoin de quelque histoire mieux bâtie pour
-détruire la position de Lucien dans les salons de M<sup>mes</sup> de
-Puy-Laurens ou d'Hocquincourt, il avait écrit à M., chanoine de..., à
-Paris. Cette lettre avait été renvoyée à un vicaire de la paroisse sur
-laquelle résidait la famille de Lucien, et M. Rey attendait chaque jour
-une réponse détaillée.</p>
-
-<p>Par les soins du même M. Rey, Lucien vit tomber son crédit dans la
-plupart des salons où il se présentait. Il y fut peu sensible, et ne
-s'arrêta même pas trop à cette idée, car le salon de M<sup>me</sup>
-d'Hocquincourt faisait exception, et une brillante exception. Depuis le
-départ de M. d'Antin, M<sup>me</sup> d'Hocquincourt avait si bien fait,
-que son tranquille mari avait pris Lucien en amitié particulière.</p>
-
-<p>À dix heures ou dix heures et demie au plus tard, la décence et la
-peur de M<sup>lle</sup> Bérard forçaient Lucien à quitter M<sup>me</sup> de Chasteller.</p>
-
-<p>Il était peu accoutumé à se coucher à cette heure, et allait chez
-M<sup>me</sup> d'Hocquincourt.</p>
-
-<p>Sur quoi il arriva deux choses: M. d'Antin, homme d'esprit, qui ne
-tenait pas infiniment à une femme plutôt qu'à une autre, voyant le rôle
-que M<sup>me</sup> d'Hocquincourt lui préparait, reçut une lettre de Paris
-qui le forçait à un petit voyage. Le jour du départ, M<sup>me</sup>
-d'Hocquincourt le trouva bien aimable; mais, à partir du même moment,
-Lucien le devint beaucoup moins. En vain le souvenir des conseils d'Ernest
-Déverloy lui disait: «Puisque M<sup>me</sup> de Chasteller est une vertu,
-pourquoi ne pas avoir une maîtresse en deux volumes? M<sup>me</sup> de
-Chasteller pour les plaisirs du cœur, et M<sup>me</sup> d'Hocquincourt
-pour les instants moins métaphysiques.»</p>
-
-<p>Il lui semblait qu'il mériterait d'être trompé par M<sup>me</sup> de
-Chasteller s'il la trompait lui-même. La vraie raison de la vertu héroïque
-de notre héros, c'est que M<sup>me</sup> de Chasteller, elle seule au
-monde, semblait une femme à ses yeux. M<sup>me</sup> d'Hocquincourt
-n'était qu'importune pour lui, et il redoutait mortellement les
-tête-à-tête avec cette jeune femme, la plus jolie de la province. La
-froideur subite de ses discours après le départ de d'Antin, porta presque
-jusqu'à la passion le caprice de M<sup>me</sup> d'Hocquincourt. Elle lui
-disait, même devant sa société, les choses les plus tendres.</p>
-
-<p>Lucien avait l'air de les recevoir avec un sérieux glacial que rien ne
-pouvait dérider.</p>
-
-<p>Cette folie de M<sup>me</sup> d'Hocquincourt fut peut-être ce qui le
-fit le plus haïr parmi les hommes prétendus raisonnables de Nancy. M. de
-Wassignies, lui-même, homme de mérite, M. de Puy-Laurens, personnages
-d'une tout autre force de tête que de MM. de Pointcarré, de Sanréal,
-Roller, et parfaitement inaccessibles aux idées adroitement semées par
-M. Rey, commencèrent à trouver fort incommode ce petit étranger.</p>
-
-<p>Telle commençait à être sa position, même dans le salon de
-M<sup>me</sup> d'Hocquincourt, et il n'avait plus pour lui que l'amitié
-de M. de Lanfort et le cas que M<sup>me</sup> de Puy-Laurens, inexorable
-sur l'esprit, faisait de son esprit.</p>
-
-<p>Lorsqu'on sut que M<sup>me</sup> Malibran, allant ramasser des thalers
-en Allemagne, allait passer à deux lieues de Nancy, M. de Sanréal eut
-l'idée d'organiser un concert. Ce fut une grande affaire qui lui coûta
-cher.</p>
-
-<p>M<sup>me</sup> de Chasteller n'y vint pas; M<sup>me</sup>
-d'Hocquincourt y parut environnée de tous ses amis.</p>
-
-<p>On arriva à parler d'amis de cœur, et on fit sur ce thème de la morale
-de concert.</p>
-
-<p>«&mdash;Vivre sans un ami de cœur, disait M<sup>me</sup> de Sanréal,
-plus qu'à demi ivre de gloire et de punch, serait la plus grande des
-sottises si ce n'était pas une impossibilité.</p>
-
-<p>«&mdash;Il faut se hâter de choisir,» dit M. de Wassignies.</p>
-
-<p>M<sup>me</sup> d'Hocquincourt se pencha vers Lucien qui était devant
-elle.</p>
-
-<p>«&mdash;Et si celui qu'on a choisi, lui dit-elle à voix basse, porte un
-cœur de marbre, que faut-il faire?»</p>
-
-<p>Lucien se retourna en riant et fut bien surpris de voir qu'il y avait
-des larmes dans les yeux qui étaient fixés sur les siens.</p>
-
-<p>Ce miracle lui ôta l'esprit, et il songea au miracle, au lieu de songer
-à la réponse.</p>
-
-<p>Elle se borna de sa part à un sourire banal.</p>
-
-<p>En quittant le concert, on revint à pied, et M<sup>me</sup>
-d'Hocquincourt prit son bras. Elle ne parlait guère.</p>
-
-<p>Au moment où tout le monde la saluait dans la cour de son hôtel, elle
-serra le bras de Lucien; il la quitta avec les autres.</p>
-
-<p>Elle monta chez elle et fondit en larmes, mais ne le haït point, et, le
-lendemain, à une visite, comme M<sup>me</sup> de Serpierre blâmait avec
-la dernière aigreur la conduite de M<sup>me</sup> de Chasteller, elle se
-tut et ne dit pas un mot contre sa rivale.</p>
-
-<p>Le lendemain du concert, M<sup>me</sup> de Chasteller sut, par les
-plaisanteries fort claires de son cousin de Blancet, que, la veille, M<sup>me</sup> d'Hocquincourt
-s'était <i>donnée en spectacle</i>; le goût qu'elle commençait à prendre pour
-Lucien était <i>une vraie fureur</i>, disait le cousin. Le soir, Lucien la
-trouva fort sombre; elle le traita mal. Cette humeur sombre ne fit que
-s'accroître les jours suivants, et il régna entre eux des moments de
-silence d'un quart d'heure ou vingt minutes.</p>
-
-<p>Mais ce n'était plus ce silence délicieux d'autrefois, qui forçait
-M<sup>me</sup> de Chasteller à avoir recours à une partie d'échecs.
-Étaient-ce là les memes êtres qui, huit jours auparavant, n'avaient pas
-assez de toutes les minutes de deux longues heures pour s'apprendre tout
-ce qu'ils avaient à se dire?</p>
-
-<p>Le surlendemain, M<sup>me</sup> de Chasteller fut saisie d'une fièvre
-violente. Elle avait des remords affreux, elle voyait sa situation perdue;
-mais tout cela n'était rien: elle doutait du cœur de Lucien.</p>
-
-<p>Sa dignité de femme était effrayée par la nouveauté du sentiment
-qu'elle éprouvait et surtout par la violence de ses transports.</p>
-
-<p>Dans un cas d'extrême danger, un voyage à Paris, où Lucien ne pourrait
-la suivre, la mettrait à l'abri de tous les périls tout en la séparant
-violemment du seul lieu de la terre où elle crût le bonheur possible.</p>
-
-<p>Depuis quelques jours, la possibilité de ce remède l'avait rassurée, et
-lui avait rendu en quelque sorte une vie tranquille. Une lettre envoyée,
-à l'insu du marquis et par un exprès, à M<sup>me</sup> de Constantin, son
-amie intime, pour lui demander conseil, avait rapporté une réponse
-favorable, et approuvé le voyage de Paris en ce cas extrême. Ses remords
-une fois adoucis, M<sup>me</sup> de Chasteller était heureuse.</p>
-
-<p>Tout à coup, le lendemain du concert de M<sup>me</sup> Malibran, aux
-plaisanteries grossières, quoique exprimées en bons termes, de M. de
-Blancet sur ce qui s'était passé la veille, elle fut surprise d'une
-douleur atroce dont elle était victime. Le second jour, la fièvre fut
-terrible et les chimères qui déchiraient son cœur encore plus sombres. Le
-docteur Dupoirier la soignait avec l'activité et la suite qu'il mettait à
-tout ce qu'il entreprenait; il venait trois fois le jour à l'hôtel de
-Pointcarré. Ce qui frappa surtout M<sup>me</sup> de Chasteller dans les
-soins qu'il lui donnait, c'est qu'il lui défendit absolument de se lever.
-Dès lors, elle ne put plus espérer de voir Lucien; elle n'osait prononcer
-son nom et demander à sa femme de chambre s'il venait prendre de ses
-nouvelles. Sa fièvre était augmentée par l'attention continue et
-impatiente avec laquelle elle prêtait l'oreille pour chercher à entendre
-le bruit de son tilbury qu'elle connaissait si bien.</p>
-
-<p>Lucien se permettait de venir tous les matins; le troisième jour de la
-maladie, il quittait l'hôtel de Pointcarré fort inquiet des réponses
-ambiguës de M. Dupoirier. En montant en tilbury il lança son cheval
-avec trop de rapidité et, sur la place, garnie de tilleuls taillés en
-parasol, qu'on appelait «promenade publique,» passa fort près de M. de
-Sanréal. Celui-ci sortait de déjeuner et, en attendant le dîner
-s'appuyant sur le bras du comte Ludwig Roller, promenait son oisiveté
-dans les rues de Nancy.</p>
-
-<p>Ce couple formait un contraste burlesque.</p>
-
-<p>Sanréal, quoique fort jeune, était énorme, haut en couleur, n'avait pas
-cinq pieds de haut et portait d'énormes favoris d'un blond hasardé:
-Ludwig Roller long, blême, malheureux.</p>
-
-<p>Au haut d'un grand corps, une petite tête recouverte de cheveux noirs
-retombant sur les oreilles en couronne, comme ceux d'un moine; des traits
-maigres et immobiles entouraient un œil éteint et insignifiant. Un habit
-noir serré et râpé achevait le contraste entre l'ex-lieutenant de
-cuirassiers, pour qui sa solde était une fortune, et l'heureux Sanréal
-dont, depuis de longues années, l'habit ne pouvait plus se boutonner et
-qui jouissait de 40.000 livres de rente, au moins.</p>
-
-<p>Comme il n'était que midi quand le tilbury de Lucien fit trembler le
-pavé sous les pas de l'énorme Sanréal, il n'était encore entré dans aucun
-café et ne se trouvait pas tout à fait gris.</p>
-
-<p>Soutenu par Roller, il s'amusait à prendre sous le menton les jeunes
-paysannes qui passaient à sa portée. Il donnait des coups de cravache aux
-tentes placées devant la porte des cafés et aux chaises rangées sous ces
-tentes; il effeuillait aussi les branches des tilleuls de la promenade
-publique qui pendaient trop bas.</p>
-
-<p>Le passage du tilbury le tirade ces aimables passe-temps.</p>
-
-<p>«&mdash;Crois-tu qu'il ait voulu nous braver? dit-il à Ludwig Roller,
-en le regardant avec un sérieux de matamore.</p>
-
-<p>«&mdash;Écoute, lui dit le comte Ludwig en pâlissant, ce fat-là est
-assez poli et je ne crois pas qu'il ait voulu nous offenser avec son
-tilbury; mais je ne l'en déteste que plus à cause de sa politesse. Il
-sort de l'hôtel de Pointcarré; il prétend nous enlever en toute douceur,
-et sans nous lâcher, la plus jolie femme de Nancy et la plus riche
-héritière, du moins dans la classe où toi et moi pouvons choisir une
-héritière. Et cela, ajouta Roller d'un ton ferme, je ne le souffrirai pas!</p>
-
-<p>«&mdash;Dis-tu vrai? répondit Sanréal enchanté.</p>
-
-<p>«&mdash;Dans ces choses-là, mon cher, répliqua Roller d'un ton sec
-et piqué, tu dois savoir que je ne dis jamais faux.</p>
-
-<p>«&mdash;Est-ce que tu vas me faire des phrases à moi? répondit Sanréal
-d'un air de spadassin; nous nous connaissons. L'essentiel est qu'il ne
-nous échappe pas; l'animal est futé et s'est bien tiré des deux duels
-qu'il a eus à son régiment.</p>
-
-<p>«&mdash;Des duels à l'épée! C'est une belle affaire! On a appliqué deux
-sangsues à la blessure qu'il a faite au capitaine Robé. Mais avec moi,
-morbleu, ce sera un bon duel au pistolet et à dix pas, et s'il ne me tue
-pas, je te réponds qu'il lui faudra plus de deux sangsues.</p>
-
-<p>«&mdash;Allons, cher ami, il ne faut pas parler de ces choses devant
-les espions du juste-milieu qui remplissent notre promenade. J'ai reçu
-hier une cassette de kirschwasser de Fribourg-en-Brisgau. Envoyons
-prévenir les frères et Lanfort.</p>
-
-<p>«&mdash;Ai-je besoin de tant de monde, moi? Une demi-feuille de papier
-va faire l'affaire!&mdash;et le comte Ludwig marchait vivement vers un
-café.</p>
-
-<p>«&mdash;Si tu veux faire le brutal avec moi, je te plante là... Il
-s'agit d'empêcher, par quelque tour de passe-passe, ce maudit Parisien
-de nous mettre dans notre tort, et par suite de se moquer de nous. Qui
-l'empêche de répandre dans son régiment que nous avons formé entre nous,
-jeune noblesse lorraine, une société d'assurance pour ne pas nous laisser
-enlever les veuves qui ont de bonnes dots?»</p>
-
-<p>Les trois Roller, Murcé et Goëllo que le garçon de café trouva à dix
-pas de là faisant une poule au billard, furent bientôt rassemblés dans
-le bel hôtel de M. de Sanréal, enchantés d'avoir à parler de quelque
-chose; aussi parlaient-ils tous ensemble. Le conseil se tenait autour
-d'une superbe table d'acajou massif. Il n'y avait pas de nappe, mais
-sur l'acajou circulaient de magnifiques flacons de cristal de la
-manufacture voisine de Baccarat. Un kirschwasser limpide comme de
-l'eau de roche, une eau-de-vie d'un jaune ardent comme du madère,
-brillaient dans ces flacons. Il se trouva bientôt que chacun des trois
-frères Roller voulait se battre avec Lucien. De Goëllo, fat de trente-six
-ans, sec et ridé, qui dans sa vie avait prétendu à tout, même à la main
-de M<sup>me</sup> de Chasteller, plaidait sa cause avec poids et mesure
-et voulait se battre le premier, car enfin il se trouvait lésé plus
-qu'aucun.</p>
-
-<p>«&mdash;Est-ce qu'avant son arrivée je ne prêtais pas à la dame des
-romans anglais de Baudry?</p>
-
-<p>«&mdash;Baudry toi-même, dit M. de Lanfort qui était survenu. Ce beau
-monsieur nous a tous offensés et personne plus que le pauvre d'Antin, mon
-ami, qui est allé se dépiquer à Paris; s'il était ici, il se battrait avec
-vous tous, plutôt que de n'avoir pas affaire le premier à cet aimable
-vainqueur. Et pour toutes ces raisons, moi aussi je veux me battre.»</p>
-
-<p>Le courage de Sanréal se trouvait depuis dix minutes dans une situation
-pénible. Il voyait fort bien que tout le monde voulait se battre, lui
-seul n'avait point annoncé de prétention. Celle de Lanfort, être doux,
-aimable, élégant par excellence, le poussa à bout.</p>
-
-<p>«&mdash;Dans tous les cas, messieurs, dit-il enfin d'une voix
-contrainte et criarde, je me trouve le second sur la liste: c'est Roller
-et moi qui avons fait le projet dans la promenade sous les tilleuls.</p>
-
-<p>«&mdash;Il a raison, dit M. de Goëllo, tirons au sort à qui défera
-le pays de cette pute publique,&mdash;et il se rengorgea, fier de la
-beauté de sa phrase.</p>
-
-<p>«&mdash;À la bonne heure, dit M. de Lanfort; mais, messieurs, qu'on
-ne se batte qu'une fois. Si M. Leuwen doit avoir affaire à quatre ou cinq
-d'entre nous, l'<i>Aurore</i> s'emparera de cette histoire, je vous en
-avertis, et vous vous verrez dans les journaux de Paris.</p>
-
-<p>«&mdash;Et s'il tue un de nos amis? répondit Sanréal; faudra-t-il donc
-laisser le mort sans vengeance?»</p>
-
-<p>La discussion se prolongea jusqu'au dîner, que Sanréal avait fait
-préparer abondant et excellent. On se donna parole d'honneur en se
-quittant, à six heures, de ne parler de cette affaire à qui que ce soit,
-et, avant huit heures, M. Dupoirier savait tout.</p>
-
-<p>Or, il y avait ordre précis de Prague d'éviter toute querelle entre la
-noblesse et les régiments du camp de Lunéville ou des villes voisines.</p>
-
-<p>Le soir, M. Dupoirier s'approcha de Sanréal avec la grâce d'un
-bouledogue en colère; ses petits yeux avaient le brillant d'un chat en
-colère.</p>
-
-<p>«&mdash;Demain vous me donnez à déjeuner à dix heures. Invitez MM.
-Roller, de Lanfort, Goëllo et tous ceux qui sont du projet. Il faut qu'ils
-m'entendent.»</p>
-
-<p>Sanréal eût bien voulu se fâcher, mais il craignait un mot piquant de
-Dupoirier qui serait répété par tout Nancy, et accepta d'un signe de tête
-presque aussi gracieux que la figure du docteur.</p>
-
-<p>Le lendemain, tous les convives du déjeuner firent la mine, quand ils
-apprirent à qui ils avaient affaire. Il arriva d'un air affairé.</p>
-
-<p>«&mdash;Messieurs, dit-il aussitôt et sans saluer personne, la religion
-et la noblesse ont bien des ennemis, les journaux entre autres, qui
-racontent tout à la France et enveniment tout ce que nous faisons. S'il ne
-s'agissait ici que de bravoure chevaleresque, je me contenterais
-d'admirer et je me garderais d'ouvrir la bouche, moi, pauvre plébéien,
-fils d'un petit marchand, et qui ai l'honneur de m'adresser aux
-représentants de ce qu'il y a de plus illustre parmi la noblesse
-lorraine. Mais, messieurs, il me semble que vous êtes un peu en colère;
-la colère seule, sans doute, vous a empêchés de faire une réflexion qui
-est de mon domaine à moi. Vous ne voulez pas qu'un petit officier vous
-enlève M<sup>me</sup> de Chasteller? Eh bien, quelle force au monde peut
-empêcher M<sup>me</sup> de Chasteller de quitter Nancy et de s'établir à
-Paris? Là, environnée de ses amies qui lui donneront de la force, elle
-adressera les lettres les plus touchantes du monde à M. de Pointcarré. «Je
-ne puis être heureuse «qu'avec M. Leuwen,» dira-t-elle, et elle le dira
-bien, parce que, d'après ce que vous avez observé, elle le pense. M. de
-Pointcarré refusera-t-il? C'est douteux, car sa fille parle sérieusement,
-et il ne voudra pas rompre avec une personne qui a 400.000 francs dans
-les fonds publics. Êtes-vous sûrs de tuer M. Leuwen raide? En ce cas je
-n'ai rien à dire; M<sup>me</sup> de Chasteller ne l'épouse pas. Mais,
-croyez-moi, elle n'épousera pour cela aucun de vous. C'est, selon moi, une
-femme d'un caractère sérieux, tendre, obstiné. Une heure après la mort de
-M. Leuwen, elle fera mettre ses chevaux, s'en ira en prendre d'autres à la
-poste prochaine, et Dieu sait où elle s'arrêtera. À Bruxelles, à Vienne
-peut-être, si son père a des objections invincibles contre Paris. Quoi
-qu'il en soit, tenez-vous-en à ceci: Si Leuwen est mort, vous la perdrez
-pour toujours; s'il est blessé, tout le département saura la cause du
-duel. Avec sa timidité, elle se croira déshonorée et, le jour où Leuwen
-sera hors de danger, elle s'enfuira à Paris où, un mois après, il la
-rejoindra.</p>
-
-<p>«En tuant Leuwen, vous satisferez un bel accès de colère et, à vous
-sept, vous le tuerez sans doute. Mais les beaux yeux et la dot de
-M<sup>me</sup> de Chasteller s'éloigneront de vous à jamais.»</p>
-
-<p>Ici l'on murmura, mais l'audace de Dupoirier en fut doublée.</p>
-
-<p>«&mdash;Deux ou trois d'entre vous, reprit-il avec énergie et en
-élevant la voix, se battront successivement contre Leuwen; vous passerez
-pour des assassins, et le régiment tout entier prendra parti contre vous.</p>
-
-<p>«&mdash;C'est justement ce que nous demandons, s'écria Ludwig Roller,
-avec toute la fureur d'une colère longtemps contenue.</p>
-
-<p>«&mdash;C'est cela, dirent ses frères...</p>
-
-<p>«&mdash;Et c'est justement ce que je vous défends, messieurs, au nom
-de M. le commissaire du roi en Alsace, Franche-Comté et Lorraine.»</p>
-
-<p>Tout le monde se leva à la fois; on s'insurgea contre l'audace de ce
-petit bourgeois qui prenait ce ton avec la fleur de la noblesse du pays.
-C'était précisément dans ces occasions que jouissait la vanité de
-Dupoirier; son génie fougueux aimait ces sortes de batailles.</p>
-
-<p>Il n'était pas sans sentir vivement les marques de mépris et avait
-besoin, dans l'occasion, d'écraser l'orgueil de ces gentilshommes. Après
-tant de torrents de phrases insensées, dictées par la vanité puérile
-qu'on appelle orgueil de la naissance, la présente bataille tourna tout
-à fait à l'avantage du tacticien Dupoirier.</p>
-
-<p>«&mdash;Voulez-vous désobéir, non à moi, qui suis un ver de terre,
-mais à notre roi légitime Charles X?» leur dit-il quand il vit que chacun
-à son tour s'était donné le plaisir de parler de ses aïeux, de sa
-bravoure, et de la place qu'il avait occupée dans l'armée avant les
-fatales journées de 1830.</p>
-
-<p>«&mdash;... Le roi ne veut pas se brouiller avec ses régiments. Rien
-de plus impolitique qu'une querelle entre son corps de noblesse et ses
-régiments.»</p>
-
-<p>Dupoirier répéta cette vérité si souvent et avec tant de termes
-différents, qu'elle finit par pénétrer dans ces têtes peu habituées à
-comprendre le nouveau. Les amours propres capitulèrent au moyen d'un
-bavardage dont il calcula la durée à trois quarts d'heure ou une heure.
-Pour tâcher de perdre moins de temps, Dupoirier, dont l'âpre vanité
-commençait à être calmée par l'ennui, prit sur soi d'adresser un mot
-agréable à tout le monde.</p>
-
-<p>«&mdash;Voulez-vous réellement, messieurs, éloigner M. Leuwen de Nancy,
-et ne pas perdre M<sup>me</sup> de Chasteller?</p>
-
-<p>«&mdash;Sans doute, répondit-on avec humeur.</p>
-
-<p>«&mdash;Eh bien, je sais un moyen assuré... vous le devinerez
-probablement en y songeant...»</p>
-
-<p>Et son œil malin jouissait de leur air attentif.</p>
-
-<p>«&mdash;Demain, à pareille heure, je vous dirai quel est ce moyen.
-Il n'y a rien de plus simple, mais il a un défaut: il exige un secret
-profond pendant un mois. Je demande à ne m'ouvrir qu'à deux commissaires,
-désignés par vous, messieurs.»</p>
-
-<p>En disant ces mots, il sortit brusquement, et, à peine parti, Ludwig
-Roller le chargea d'injures atroces. Tous suivirent cet exemple, à
-l'exception de Lanfort, qui dit:</p>
-
-<p>«&mdash;Il a un fichu physique, il est laid, malpropre, son chapeau
-a bien dix-huit mois de date, il est familier jusqu'à la grossièreté. La
-plupart de ses défauts tiennent à sa naissance; son père était marchand
-comme il nous l'a dit, mais les plus grands rois se sont servis
-d'ignobles conseillers. Dupoirier est plus fin que moi, car du diable
-si je devine son moyen infaillible. Et toi, Ludwig, qui parle tant, le
-devineras-tu?»</p>
-
-<p>Tout le monde rit, excepté Ludwig, et Sanréal, enchanté de la tournure
-que prenaient les affaires, les engagea à déjeuner pour le lendemain.</p>
-
-<p>Mais avant de se séparer, quelque piqué que l'on fût contre Dupoirier,
-on désigna les deux commissaires qui devaient s'aboucher avec lui, et
-naturellement, le choix tomba sur les deux personnes qui auraient le
-plus crié de n'être pas nommées, MM. de Sanréal et Ludwig Roller.</p>
-
-<p>En quittant ces fougueux gentilshommes, Dupoirier alla d'un pas pressé
-chercher, au fond d'une rue étroite, un petit prêtre que le préfet
-croyait son espion dans la bonne compagnie, et qui, comme tel, accrochait
-un assez bon lot de <i>fonds secrets.</i></p>
-
-<p>«&mdash;Vous allez dire à M. Féron, mon cher Olive, que nous avons reçu
-une dépêche de Prague, sur laquelle nous avons délibéré cinq heures, en
-séance, chez M. de Sanréal; mais cette dépêche est d'une telle
-importance que demain, à dix heures et demie, nous nous réunissons de
-nouveau au même lieu.»</p>
-
-<p>L'abbé Olive avait la permission de Mgr l'évêque de porter un habit
-bleu extrêmement râpé et des bas gris de fer. Ce fut dans ce costume qu'il
-alla trahir M. Dupoirier et annoncer à M. l'abbé Rey, grand vicaire, la
-commission qu'il venait de recevoir du docteur. Ensuite il se glissa chez
-le préfet qui, sur cette grande nouvelle, ne dormit pas de la nuit.</p>
-
-<p>Le lendemain, celui-ci fit dire de grand matin à l'abbé Olive qu'il
-paierait cinquante écus une copie fidèle de la dépêche de Prague, et,
-en même temps, écrivit directement au ministre de l'Intérieur.</p>
-
-
-<p class="center">* * *</p>
-
-
-<p>«&mdash;Quoi! se dit Dupoirier, en apprenant le choix des deux
-commissaires qu'on lui avait donnés, ces animaux-là ne sauront pas même
-nommer deux commissaires! Du diable si je leur raconte mon projet.»</p>
-
-<p>À la réunion du lendemain, Dupoirier, plus grave et plus rogue que
-jamais, prit par le bras MM. Ludwig Roller et de Sanréal, et les
-conduisit dans le cabinet du dernier qu'il ferma à clef. Il fut avant
-tout fidèle aux formes; il savait que c'était la seule chose que
-Sanréal comprendrait dans cette affaire.</p>
-
-<p>Une fois placés dans trois fauteuils, Dupoirier dit après un petit
-silence:</p>
-
-<p>«&mdash;Messieurs, nous sommes ici réunis pour le service de S. M.
-Charles X, notre roi légitime. Vous me jurez un secret absolu, meme sur le
-peu qu'il m'est permis de vous révéler aujourd'hui?</p>
-
-<p>«&mdash;Parole d'honneur! dit Sanréal ahuri de respect et de curiosité.</p>
-
-<p>«&mdash;Hé! f...! dit Roller impatienté.</p>
-
-<p>«&mdash;Messieurs, vos domestiques sont payés par les républicains;
-cette secte se glisse partout, et, sans un secret absolu, même envers nos
-meilleurs amis, le bon parti ne pourrait parvenir à rien, et vous,
-messieurs, ainsi que moi, pauvre plébéien, nous nous verrions vilipendés
-dans l'<i>Aurore.</i>»</p>
-
-<p>En faveur du lecteur, j'abrège infiniment le discours que Dupoirier se
-vit dans la nécessité de débiter. Comme il ne voulait leur rien dire,
-il l'allongea encore plus qu'il n'était nécessaire.</p>
-
-<p>«&mdash;Le secret que j'espérais pouvoir vous confier, dit-il enfin,
-n'est plus à moi. Pour le moment, je ne suis chargé que de demander à
-votre bravoure, ajouta-t-il en s'adressant surtout à Sanréal, une trêve
-qui lui coûtera beaucoup.</p>
-
-<p>«&mdash;Certes, dit Sanréal, mais quand on est membre d'un grand parti,
-il faut savoir faire des sacrifices à la volonté générale, eût-elle tort.
-Autrement, <i>on n'est rien</i>, on ne parvient à rien.</p>
-
-<p>«&mdash;Il faut, messieurs, que personne d'entre vous ne provoque M.
-Leuwen avant quinze grands jours.</p>
-
-<p>«&mdash;Il faut! il faut! répéta Roller avec amertume.</p>
-
-<p>«&mdash;Vers cette époque M. Leuwen quittera Nancy ou du moins il
-n'ira plus chez M<sup>me</sup> de Chasteller. C'est, ce me semble, ce que
-vous désiriez, et, ce que je vous ai montré que vous n'obtiendriez pas par
-le duel.»</p>
-
-<p>Il fallut répéter cela en termes différents pendant une heure. Les deux
-commissaires prétendaient que leur droit, comme leur devoir, étaient de
-savoir ce secret.</p>
-
-<p>«&mdash;Quel rôle jouerons-nous, disait Sanréal, si ces messieurs qui
-nous attendent dans mon salon, apprennent que nous sommes restés ici une
-heure entière pour ne rien savoir?</p>
-
-<p>«&mdash;Eh bien, laissez croire que vous savez, dit froidement
-Dupoirier; je vous seconderai.»</p>
-
-<p>Il fallut encore une bonne heure pour faire accepter ce <i>mezzo
-termine</i> à la vanité de ces messieurs.</p>
-
-<p>Le docteur Dupoirier se tira bien de cette épreuve de patience, au
-milieu de laquelle son orgueil jouissait.</p>
-
-<p>Il aimait surtout à parler et à convaincre des personnes ennemies.</p>
-
-<p>C'était un homme d'un extérieur repoussant, mais d'un esprit ferme,
-vif, entreprenant. Depuis qu'il se mêlait d'intrigues politiques, l'art de
-guérir, où il avait obtenu l'une des premières places, l'ennuyait.
-Le service de Charles X,&mdash;ou ce qu'il appelait <i>la politique</i>,&mdash;donnait un
-aliment à son envie de faire, de travailler, d'être compté.</p>
-
-<p>Ses flatteurs lui disaient:</p>
-
-<p>«&mdash;Si des bataillons prussiens ou russes ramènent Charles X, vous
-serez député, ministre, etc.; vous serez le Villèle de cette nouvelle
-position.</p>
-
-<p>«&mdash;Alors comme alors!» répondait Dupoirier.</p>
-
-<p>En attendant, il avait tous les plaisirs de l'ambition conquérante.</p>
-
-<p>Voici comment:</p>
-
-<p>MM. de Puy-Laurens et de Pointcarré avaient reçu des pouvoirs, de «qui
-de droit», pour diriger les efforts des royalistes dans la province dont
-Nancy était le chef-lieu; Dupoirier ne devait être que l'humble
-secrétaire de cette commission ou plutôt de ce pouvoir occulte, lequel
-n'avait qu'une chose de raisonnable: il ne se divisait pas. Il était
-confié à M. de Puy-Laurens, en son absence à M. de Pointcarré, et, en
-l'absence de ce dernier, à M. Dupoirier, et cependant depuis un mois
-Dupoirier faisait tout. Il rendait des comptes fort légers aux deux
-titulaires de l'emploi, et ceux-ci ne se lâchaient pas trop. C'est qu'il
-avait l'art de leur faire entrevoir la guillotine, ou tout au moins
-le château de Ham, au bout de leurs menées, et ces messieurs qui
-n'avaient ni zèle, ni fanatisme, ni dévouement, étaient bien aises de
-laisser se compromettre ce bourgeois hardi et grossier, sauf à se
-brouiller avec lui et à tâcher de le jeter au bas de l'échelle, s'il
-y avait succès quelconque ou troisième restauration.</p>
-
-<p>Dupoirier n'avait nulle haine contre Leuwen, mais dans son ardeur
-d'agir, puisqu'il s'était chargé de le faire déguerpir, il voulait
-fermement en venir à bout.</p>
-
-<p>Lorsqu'il se débarrassa de la curiosité inquiète des deux commissaires,
-il n'avait encore aucun plan bien arrêté. Celui qu'il suivit ne se
-présenta en lui que par parties successives et à mesure qu'il se persuada
-que laisser avoir lieu un duel qu'il avait défendu au nom du roi serait
-une défaite marquée, un <i>fiasco</i> pour sa réputation et son influence
-en Lorraine, dans la moitié jeune du parti.</p>
-
-<p>Il commença par confier sous le sceau du secret à M<sup>mes</sup> de
-Serpierre, de Marcilly et de Puy-Laurens que M<sup>me</sup> de Chasteller
-était plus malade qu'on ne le pensait, ou que sa maladie serait longue
-tout au moins. Il engagea M<sup>me</sup> de Chasteller à souffrir un
-vésicatoire à la jambe, et l'empêcha ainsi de marcher pendant un mois.</p>
-
-<p>Peu de jours après, il arriva chez elle d'un air sérieux qui devint
-sombre en lui tâtant le pouls, et il l'engagea à toutes les cérémonies
-religieuses qui en province sont comprises dans ce seul mot: se faire
-administrer. Tout Nancy retentit de ce grand événement et l'on peut
-juger de l'impression qu'il fit sur Leuwen: M<sup>me</sup> de Chasteller
-était donc en danger de mort?</p>
-
-<p>«&mdash;Mourir n'est-ce donc que cela? se disait M<sup>me</sup> de
-Chasteller, qui était loin de se douter qu'elle n'avait qu'une fièvre fort
-ordinaire. La mort ne serait rien absolument si j'avais M. Leuwen, là,
-auprès de moi! Il me donnerait du courage, si je venais à en manquer. Au
-fait, la vie sans lui aurait eu peu de charme pour moi; on me fait bouder
-au fond de cette province ou avant lui j'étais si triste... Mais il n'est
-pas noble, mais il est soldat du juste-milieu, et, ce qui est encore pis,
-de la République!...»</p>
-
-<p>Lucien, dans son désespoir, était allé mettre trois lettres à la poste
-de Darney, heureusement fort prudentes, lesquelles avaient été
-interceptées par M<sup>lle</sup> Bérard, maintenant parfaitement d'accord
-avec le docteur Dupoirier. Leuwen ne quittait plus celui-ci.</p>
-
-<p>Ce fut une fausse démarche; il était loin d'être assez savant en
-hypocrisie pour pouvoir se permettre la société intime d'un intrigant
-sans moralité.</p>
-
-<p>Sans s'en douter, il l'offensa mortellement.</p>
-
-<p>Le docteur, piqué de la naïveté du mépris de Lucien pour les fripons et
-les hypocrisies, parvint à le haïr.</p>
-
-<p>Étonné de la chaleur de son bon sens, lorsqu'il était question entre
-eux du peu d'apparence de retour des Bourbons:</p>
-
-<p>«&mdash;Mais à ce compte, moi, lui dit un jour Dupoirier, poussé à
-bout, je ne suis donc qu'un imbécile!»</p>
-
-<p>Il continua tout bas:</p>
-
-<p>«&mdash;Moi, homme de mauvaise manière à tes yeux, je vais t'infliger
-la douleur la plus cruelle, à toi, beau, jeune, riche, doué par la nature
-de manières nobles, et en tout si différent de moi, Dupoirier! J'ai usé
-les trente premières années de ma vie à mourir de froid dans un cinquième
-étage, en tête-à-tête avec un squelette; toi, tu t'es donné la peine de
-naître, et tu prétends en secret que, quand ton <i>gouvernement
-raisonnable</i> sera établi, on ne punira que par le mépris les hommes
-forts, tels que moi. Cela serait bête à ton parti; en attendant c'est bête
-à toi de ne pas deviner que je vais te faire du mal, et beaucoup. Souffre!
-jeune bambin!»</p>
-
-<p>Et le docteur se mit à parler à Lucien de la maladie de M<sup>me</sup>
-de Chasteller dans les termes les plus inquiétants.</p>
-
-<p>S'il voyait le sourire effleurer ses lèvres, il lui disait:</p>
-
-<p>«&mdash;Tenez! c'est dans cette église qu'est le caveau de la famille
-de Pointcarré. Je crains bien, ajoutait-il, que bientôt il ne soit
-rouvert.»</p>
-
-<p>Il attendait depuis plusieurs jours que Lucien, fou comme le sont tous
-les amants, entreprît de voir en secret M<sup>me</sup> de Chasteller.</p>
-
-<p>Depuis la conférence avec les jeunes gens du parti, chez M. de Sanréal,
-Dupoirier, qui méprisait assez la méchanceté plate et sans but de
-M<sup>lle</sup> Bérard, s'était rapprochée d'elle.</p>
-
-<p>Il cherchait à lui faire jouer un rôle dans la famille; c'était à elle
-de préférence et non pas à M. de Pointcarré, ni à M. de Blancet, ni aux
-autres parents qu'il s'ouvrait sur le prétendu danger de M<sup>me</sup>
-de Chasteller.</p>
-
-<p>Il y avait une grande difficulté dans le projet qui peu à peu se
-débrouillait dans la tête du docteur: c'était M<sup>lle</sup> Beaulieu,
-la femme de chambre, qui adorait sa maîtresse.</p>
-
-<p>Il la gagna en lui témoignant toute confiance, et fit consentir
-M<sup>lle</sup> Bérard à ce que, souvent, en sa présence, il s'entretînt
-de préférence avec M<sup>lle</sup> Beaulieu, sur les soins nécessaires
-à la malade, jusqu'à sa prochaine visite.</p>
-
-<p>Cette bonne femme de chambre, comme la très peu bonne M<sup>lle</sup>
-Bérard, croyaient également M<sup>me</sup> de Chasteller fort dangereusement malade.</p>
-
-<p>Le docteur confia à M<sup>lle</sup> Beaulieu qu'il suffirait d'un
-chagrin de cœur pour augmenter la maladie de sa maîtresse. Il insinua
-qu'il trouverait naturel que M. Leuwen cherchât à voir une fois
-M<sup>me</sup> de Chasteller.</p>
-
-<p>«&mdash;Hélas! monsieur le docteur, il y a quinze jours que M. Leuwen
-me tourmente pour le laisser venir ici pendant cinq minutes. Mais que
-dirait le monde? J'ai refusé absolument.»</p>
-
-<p>Dupoirier répondit par une quantité de phrases arrangées de façon à ce
-que l'intelligence de la femme de chambre fût hors d'état de jamais les
-répéter; mais dans le fait, ces phrases engageaient indirectement cette
-bonne fille à permettre l'entrevue demandée.</p>
-
-<p>Enfin, il arriva qu'un soir, M. de Pointcarré, d'après l'ordre du
-docteur, alla faire sa partie de whist chez M<sup>me</sup> de Marcilly,
-partie interrompue par deux atroces accès de larmes. Justement le vicomte
-de Blancet n'avait pu résister à une partie de chasse pour le passage des
-bécasses, et Lucien vit à la fenêtre de M<sup>lle</sup> Beaulieu le signal
-dont l'espérance donnait encore à la vie quelque intérêt pour lui. Il vola
-chez lui, revint habillé en bourgeois et enfin, annoncé, avec des
-précautions infinies, par la bonne femme de chambre qui ne quitta pas le
-voisinage du lit, il put passer dix minutes avec M<sup>me</sup> de
-Chasteller.</p>
-
-
-<p class="center">* * *</p>
-
-
-<p>Le lendemain, le docteur trouva M<sup>me</sup> de Chasteller sans
-fièvre et tellement bien, qu'il eut peur d'avoir perdu tous les soins
-qu'il se donnait depuis trois semaines.</p>
-
-<p>Il affecta l'air très inquiet devant M<sup>lle</sup> Beaulieu. Il
-partit comme un homme pressé et revint une heure après, à une heure
-insolite.</p>
-
-<p>«&mdash;Beaulieu, lui dit-il, votre maîtresse tombe dans le marasme.</p>
-
-<p>«&mdash;Oh! mon Dieu, monsieur!»</p>
-
-<p>Ici le docteur expliqua longuement ce que c'est que le marasme.</p>
-
-<p>«&mdash;Votre maîtresse a besoin de lait de femme; si quelque chose
-peut lui sauver la vie, c'est l'usage du lait d'une jeune et fraîche
-paysanne. Je viens de faire courir dans tout Nancy; je ne trouve que des
-femmes d'ouvriers dont le lait ferait plus de mal que de bien à
-M<sup>me</sup> de Chasteller. Il faut une jeune personne...»</p>
-
-<p>Le docteur remarqua que Beaulieu regardait attentivement la pendule.</p>
-
-<p>«&mdash;Mon village, Chefmont, n'est qu'à cinq lieues d'ici.
-J'arriverai la nuit, mais qu'importe...</p>
-
-<p>«&mdash;Bien, très bien, brave et excellente Beaulieu. Mais si
-vous trouvez une jeune nourrice, ne lui faites pas faire les cinq lieues
-tout d'une traite. N'arrivez qu'après demain matin; le lait échauffé
-serait un poison pour votre pauvre maîtresse.</p>
-
-<p>«&mdash;Croyez-vous, monsieur le docteur, que voir encore une fois
-M. Leuwen puisse faire du mal à madame? Elle vient en quelque sorte de
-m'ordonner de le faire entrer ce soir s'il se présente. Elle lui est si
-attachée...»</p>
-
-<p>Le docteur croyait à peine au bonheur qui lui arrivait.</p>
-
-<p>«&mdash;Bien de plus <i>naturel</i>, Beaulieu.»</p>
-
-<p>Il insistait sur le mot naturel.</p>
-
-<p>«&mdash;Qui est-ce qui vous remplace?</p>
-
-<p>«&mdash;Anne-Marie, cette brave fille si dévote.</p>
-
-<p>«&mdash;Eh bien, donnez vos instructions à Anne-Marie. Où M. Leuwen se
-place-t-il en attendant le moment où vous pouvez l'annoncer?</p>
-
-<p>«&mdash;Dans la soupente où couchait Joseph autrefois. Dans
-l'antichambre de madame.</p>
-
-<p>«&mdash;Dans l'état où est votre pauvre maîtresse, elle n'a pas besoin
-de trop d'émotion à la fois. Si vous m'en croyez, vous ferez défendre la
-porte pour tout le monde, même pour M. de Blancet.»</p>
-
-<p>Ce détail et beaucoup d'autres furent convenus entre le docteur et
-M<sup>lle</sup> Beaulieu. Cette bonne fille quitta Nancy à cinq heures,
-laissant ses fonctions à Anne-Marie.</p>
-
-<p>Or, depuis longtemps, Anne-Marie, que M<sup>me</sup> de Chasteller
-ne gardait que par bonté et qu'elle avait été sur le point de renvoyer
-une ou deux fois, était entièrement dévouée à M<sup>lle</sup> Bérard, et
-son espion auprès de M<sup>lle</sup> Beaulieu.</p>
-
-<p>Voici ce qui arriva:</p>
-
-<p>À huit heures et demie, dans un moment où M<sup>lle</sup> Bérard
-parlait à la vieille portière, Anne-Marie fit passer dans la cour Leuwen
-qui, deux minutes après, fut placé dans un retranchement en bois peint qui
-occupait la moitié de l'antichambre de M<sup>me</sup> de Chasteller. De
-là, Lucien voyait fort bien ce qui se passait dans la pièce voisine et
-entendait presque tout ce qui se disait dans l'appartement entier.</p>
-
-<p>Tout à coup il entendit les vagissements d'un enfant à peine né; il vit
-arriver dans l'antichambre le docteur essoufflé portant l'enfant dans un
-linge qui lui parut taché de sang.</p>
-
-<p>«&mdash;Votre pauvre maîtresse, dit-il en toute hâte à Anne-Marie,
-est enfin sauvée. L'accouchement a eu lieu sans accident. M. le marquis
-est-il hors de la maison?</p>
-
-<p>«&mdash;Oui, monsieur.</p>
-
-<p>«&mdash;Cette maudite Beaulieu n'y est pas?</p>
-
-<p>«&mdash;Elle est en route pour son village.</p>
-
-<p>«&mdash;Sous un prétexte, je l'ai envoyé chercher une nourrice,
-puisque celle que j'ai retenue au faubourg ne veut pas d'un enfant
-clandestin.</p>
-
-<p>«&mdash;Et M. de Blancet?</p>
-
-<p>«&mdash;Ce qu'il y a de plus singulier, c'est que votre maîtresse ne
-veut plus le voir.</p>
-
-<p>«&mdash;Je le crois pardieu bien! dit Anne-Marie. Après un tel cadeau!</p>
-
-<p>«&mdash;Après tout, peut-être l'enfant n'est pas de lui.</p>
-
-<p>«&mdash;Ma foi! ces grandes dames, ça ne va pas souvent à l'église,
-mais en revanche ça a plus d'un amoureux.</p>
-
-<p>«&mdash;Je crois entendre gémir M<sup>me</sup> de Chasteller. Je
-rentre, dit le docteur; je vais vous envoyer M<sup>lle</sup> Bérard.»</p>
-
-<p>M<sup>lle</sup> Bérard arriva. Elle exécrait Lucien, et dans une
-conversation d'un quart d'heure, eut l'art, en disant les mêmes choses que
-le docteur, d'être bien plus méchante. Elle était d'avis que ce gros
-poupon, comme elle l'appelait, appartenait à M. de Blancet ou au
-lieutenant-colonel de chasseurs.</p>
-
-<p>«&mdash;Ou à M. de Goëllo, dit naturellement Anne-Marie.</p>
-
-<p>«&mdash;Non pas de M. de Goëllo; madame ne peut plus le souffrir.
-C'était de lui la fausse couche qui faillit, dans le temps, la brouiller
-avec ce pauvre M. de Chasteller...»</p>
-
-<p>On peut juger de l'état où se trouvait Lucien.</p>
-
-<p>Il fut sur le point de sortir de sa cachette et de s'enfuir, même en
-présence de M<sup>lle</sup> Bérard.</p>
-
-<p>«&mdash;Non, se dit-il, elle s'est moquée de moi, comme d'un vrai
-blanc-bec que je suis. Mais il serait indigne de la compromettre.»</p>
-
-<p>À ce moment, le docteur, craignant de la part de M<sup>lle</sup> Bérard
-quelque raffinement de méchanceté peu vraisemblable, vint à la porte de
-l'antichambre.</p>
-
-<p>«&mdash;Mademoiselle Bérard! Mademoiselle Bérard! dit-il d'un air
-alarmé, il y a une hémorragie. Vite, vite, le seau de glace que j'ai
-apporté sous mon manteau.»</p>
-
-<p>Dès que Anne-Marie fut seule, Lucien sortit en lui remettant sa bourse;
-en le faisant il vit, bien malgré lui, l'enfant qu'elle portait avec
-ostentation et qui, au lieu de quelques minutes de vie, avait bien un
-mois ou deux.</p>
-
-<p>C'est ce que Lucien ne remarqua pas.</p>
-
-<p>Il dit avec beaucoup de tranquillité apparente à Anne-Marie:</p>
-
-<p>«&mdash;Je me sens un peu indisposé. Je ne verrai M<sup>me</sup> de
-Chasteller que demain. Voulez-vous venir parler à la portière pendant que
-je sortirai.»</p>
-
-<p>Anne-Marie le regardait avec des yeux extrêmement ouverts: «Est-ce
-qu'il est d'accord, lui aussi,» pensait-elle? Heureusement pour le
-succès des projets du docteur, comme le geste de Lucien la pressait fort,
-elle n'eut pas le temps de commettre une indiscrétion; elle alla déposer
-l'enfant sur un lit, dans la chambre voisine, et descendit chez la
-portière.</p>
-
-<p>«&mdash;Cette bourse si pesante, se disait-elle, est-elle remplie
-d'argent ou de jaunets?»</p>
-
-<p>Elle conduisit la portière au fond de sa loge, et Lucien put sortir
-inaperçu.</p>
-
-<p>Il courut chez lui et s'enferma à clef. Ce ne fut qu'à ce moment qu'il
-se permit de considérer son malheur. Il était trop amoureux dans le
-premier moment pour être furieux contre M<sup>me</sup> de Chasteller.</p>
-
-<p>«&mdash;M'a-t-elle jamais dit qu'elle n'eût aimé personne avant moi?
-D'ailleurs, vivant avec moi comme avec un frère, par ma sottise et ma
-très grande sottise, me devait-elle une telle confidence?</p>
-
-<p>«Ma chère Mathilde, je ne puis donc plus t'aimer?» s'écria-t-il tout à
-coup en fondant en larmes.</p>
-
-<p>«Il serait digne d'un homme, pensa-t-il au bout d'une heure, d'aller
-chez M<sup>me</sup> d'Hocquincourt que j'abandonne sottement depuis un
-mois, et de chercher à prendre une revanche.»</p>
-
-<p>Il s'habilla en se faisant une violence mortelle, et comme il allait
-sortir, il tomba évanoui dans le salon.</p>
-
-<p>Il revint à lui quelques heures après; un domestique le heurta du pied
-en allant voir à trois heures du matin s'il était rentré.</p>
-
-<p>«&mdash;Ah! le voilà encore ivre-mort! Quelle saleté pour un maître!»
-dit cet homme.</p>
-
-<p>Lucien entendit fort bien ces paroles; il se crut d'abord dans cet
-état, mais tout à coup l'affreuse vérité lui apparut et il fut bien plus
-malheureux que dans la soirée.</p>
-
-<p>Le reste de la nuit se passa dans une sorte de délire. Il eut un
-instant l'ignoble idée d'aller faire des reproches à M<sup>me</sup> de
-Chasteller; mais il eut horreur de cette tentative.</p>
-
-<p>Il écrivit au lieutenant-colonel Filloteau, qui, par bonheur,
-commandait le régiment, qu'il était malade, et sortit de Nancy fort matin,
-espérant ne pas être vu.</p>
-
-<p>Ce fut dans cette promenade solitaire qu'il sentit en plein toute
-l'étendue de son malheur.</p>
-
-<p>À neuf heures du matin, comme il se trouvait à six lieues de Nancy,
-l'idée d'y rentrer lui parut horrible.</p>
-
-<p>«&mdash;Il faut que j'aille à Paris à franc-étrier, voir ma mère.»</p>
-
-<p>Ses devoirs comme militaire avaient disparu à ses yeux; il se sentait
-comme un homme à l'agonie qui approche des derniers moments.</p>
-
-<p>Toutes choses du monde avaient perdu leur importance à ses yeux; deux
-objets seuls surnageaient: sa mère et M<sup>me</sup> de Chasteller.</p>
-
-<p>Pour cette âme épuisée par la douleur, l'idée folle de ce voyage fut
-comme une consolation, la seule qu'il entrevît.</p>
-
-<p>Il renvoya son cheval à Nancy et écrivit au colonel Filloteau pour le
-prier de ne pas parler de son absence.</p>
-
-<p>«&mdash;Je suis mandé par le ministre de la Guerre»; ce mensonge se
-trouva sous sa plume parce qu'il eut la crainte d'être poursuivi.</p>
-
-<p>Il demanda un cheval à une poste; comme, sur son air égaré, on lui
-faisait quelques objections, il se dit envoyé par le colonel Filloteau,
-du 23<sup>e</sup> de lanciers, à une compagnie du régiment qui était
-détachée à Reims, pour faire la guerre aux ouvriers. Les difficultés qu'il
-eut pour obtenir son premier cheval ne se renouvelèrent plus, et
-trente-deux heures après il était à Paris.</p>
-
-<p>Près d'entrer chez sa mère, il pensa qu'il lui ferait peur; il alla
-descendre à un hôtel garni voisin, et ne revint chez lui que quelques
-heures plus tard.</p>
-
-
-
-
-<div class="figcenter" style="width: 200px;">
-<img src="images/leuwen08_01.jpg" width="200" alt="200" />
-</div>
-
-
-
-
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-
-
-
-
-
-
-<pre>
-
-
-
-
-
-End of the Project Gutenberg EBook of Lucien Leeuwen ou l'Amarante et le Noir, by
-Stendhal
-
-*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LUCIEN LEEUWEN OU L'AMARANTE ***
-
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-Produced by Laura Natal Rodrigues in memoriam of of Marc
-D'Hooghe (Images generously made available by Internet
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-electronic works. See paragraph 1.E below.
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-Foundation" or PGLAF), owns a compilation copyright in the collection
-of Project Gutenberg-tm electronic works. Nearly all the individual
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-opportunity to receive the work electronically in lieu of a refund. If
-the second copy is also defective, you may demand a refund in writing
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-Lake City, UT 84116, (801) 596-1887. Email contact links and up to
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-Professor Michael S. Hart was the originator of the Project
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-Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
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-
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