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+The Project Gutenberg EBook of Histoires grises, by E. Edouard Tavernier
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
+
+
+Title: Histoires grises
+
+Author: E. Edouard Tavernier
+
+Posting Date: September 11, 2012 [EBook #5892]
+Release Date: June, 2004
+First Posted: September 18, 2002
+Last Updated: March 29, 2004
+
+Language: English
+
+Character set encoding: ISO-8859-1
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+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK HISTOIRES GRISES ***
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+Produced by W. Debeuf
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+Histoires grises.
+
+By E. Edouard Tavernier.
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+HISTOIRES GRISES
+
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+
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+Plutarque.
+
+
+_L'honneur est une île escarpée et sans bords, où l'on ne peut plus
+rentrer... quand on en est, par le fait des autres, trop souvent sorti._
+
+(_Méditations sur Boileau_)
+
+
+I.
+
+
+Il s'appelait Plutarque. Ce nom lui avait été donné un soir chez un
+marchand de vins, à cause d'un livre qu'on lui voyait lire de temps en
+temps et qu'il avait ramassé à la porte d'un lycée. On connaissait
+l'homme; pour l'interpeller, il fallait bien un nom. C'était son nom
+maintenant pour de bon; il s'en accommodait: on se fait à tout.
+
+La journée qui pour lui s'était annoncée normale, c'est-à-dire ni bonne
+ni mauvaise, avait particulièrement bien fini. Il s'était mis à
+pleuvoir des arrosoirs, et en dépit de l'opinion courante, la pluie
+n'est pas une chose désagréable; grâce à l'eau d'en haut, les trottoirs
+ne sont pas encombrés, les promeneurs et les sergents de ville ne
+manifestent pas un intérêt particulier à ce que peuvent faire les
+gueux; ceux-ci ont même le loisir de s'arrêter, dans leur promenade --
+ce qui est déjà bien -- sous une porte ou sous la tente d'un café --
+ce qui est mieux encore parce que, des conversations qui s'engagent
+naît la possibilité de rendre quelques services; les obligés ne
+s'attardent pas en général à compter leur billon.
+
+En passant place de la République, devant un petit hôtel, Plutarque eut
+le bonheur de voir attendre, dans le cadre de la porte, un homme
+heureux, c'est-à-dire un ventre assez gros, barré d'une chaîne de
+montre en or, juché sur deux jambes gainées dans un pantalon soigné
+finissant en souliers à guêtres blanches, le tout surmonté d'une bonne
+figure sous un chapeau melon nullement usé. Ne voulant sans doute pas
+ternir la joie de son âme ou tacher ses guêtres, l'homme heureux avait
+hélé Plutarque pour un taxi. Peu de temps après, Plutarque arrivait
+dans un virage savant, à grande allure, debout sur le marchepied, les
+mains cramponnées à la poignée. Avant de laisser refermer la portière,
+l'homme heureux avait mis quatre francs dans la main creuse que
+Plutarque tendait poliment.
+
+Cet homme était évidemment disproportionné, aussi bien avec le service
+rendu qu'avec les allures du client. Plutarque n'avait pas demandé au
+conducteur de faire le tour de la place pour laisser croire que ses
+recherches avaient été laborieuses. Quant au client, il avait l'air à
+son aise, c'est vrai, mais ne devait pourtant pas être un abonné de
+l'Opéra. Seulement, quand on est content...
+
+Plutarque examina les pièces sous le réverbère, essaya de les rayer
+l'une contre l'autre d'abord, puis avec l'ongle noir de son pouce. Les
+deux épreuves ayant été satisfaisantes, il les glissa dans la poche
+gauche de sa veste; mais comme la doublure ne tenait pas beaucoup, il
+les retint dans sa main qu'il ne retira pas.
+
+Evidemment, le problème changeait. La solution du manger et du dormir,
+quand on n'a pas le sou, est complètement différente de celle qu'on
+peut lui donner quand on a de l'argent. Du coup, le travail
+inconscient de la journée tendant à la préparation de la nuit devenait
+superflu; c'est sur d'autres bases qu'il partait. Naturellement,
+d'abord il mangerait, cela va de soi, et non un de ces bouillons
+délavés qu'on vous donne dans les soupes de quartier ou dans les
+patronages, mais des choses qu'on mâche et qui résistent juste ce qu'il
+faut: un _navarin-carotte_ par exemple. Et la pensée seule de ce mets
+amenait du jus dans sa bouche. Puis il mangerait assis, boirait du vin
+rouge et... bonheur suprême, coucherait seul. Cette dernière
+perspective le ravissait délicieusement: une chambre à soi, avec une
+place pour dormir, s'allonger sans qu'on vous marche dessus, ne rien
+voir, ne rien entendre, pouvoir être avec soi, comme dans la ballade,
+mais couché. Il faut dire que le dortoir, la grange ou l'asile, c'est
+bien à cela qu'on se fait le moins.
+
+Il marchait, chiquant ces idées dans sa tête, sans remarquer qu'il
+s'éloignait terriblement du marchand de vins et de l'hôtel garni qu'il
+s'était fixé. Il ne s'apercevait pas non plus de la pluie qui avait
+définitivement collé ses vêtements sur sa peau. Ses souliers
+beuglaient et giclaient si régulièrement dans sa marche, que leur
+chanson lui semblait naturelle comme le bruit d'une source ou le
+battement d'un moteur. D'une porte d'usine où elles attendaient, deux
+filles haut retroussées l'apostrophèrent:
+
+- Il a de quoi barboter! dit l'une.
+
+L'autre commenta:
+
+- Mais non, Monsieur porte du tissu anglais.
+
+Plutarque, dans un sourire, sans s'arrêter, salua; son geste dut être
+un peu trop courtois puisque les femmes décontenancées ne trouvèrent
+rien à ajouter.
+
+Il retourna, avec le sens de l'orientation qu'ont les gens ayant
+souvent marché sans but, dans la ville; sans savoir du tout où il
+était, il prit à gauche une petite rue déserte et mal pavée. Le
+trottoir défoncé brillait par places sous les becs de gaz tremblotants.
+ Des roues de voitures et des tonneaux qui sentaient l'acide étaient
+rangés sur les côtés; une balayeuse municipale tendait ses bras vers la
+lune. Plutarque parcourut de la même allure d'autres rues semblables;
+il ne se pressait pas, car personne ne l'attendait et puis il ne
+trouvait pas qu'il eut encore assez faim.
+
+
+
+
+II
+
+
+Le souper fut quelconque. Arrivé tard, Plutarque, ne trouvant plus
+rien de prêt, avait été obligé de se rabattre sur une _croûte garnier_
+que la tenancière composa sur le champ et réchauffa pour lui. La pâte
+était détrempée et la sauce avait un goût auquel il fallait s'habituer.
+ Le débit était presque vide. Seul, un mendiant dormait dans un coin
+en attendant la sortie des concerts. On n'entendait que le bec de gaz
+dont le manchon reniflait par intervalles réguliers comme un enrhumé,
+pendant que montait et tombait la lumière.
+
+Plutarque ne s'attarda pas. Il paya et sortit. Maintenant c'était la
+pensée de la chambre qui le hantait. L'hôtel vers lequel il marchait
+n'avait pas de nom. C'était un immeuble long et bas, à un étage
+seulement, une étrange vieille maison qu'on ne réparait plus, du temps
+où le quartier Caulaincourt était de la périphérie, vieille bicoque,
+que seule la spéculation tenait encore debout sur ce terrain cher.
+Au-dessus de la porte étroite s'étendait un grand bras de fer où
+s'accrochait une lanterne blanche; sur la vitre cassée on pouvait
+deviner le mot _Hôtel_. Plutarque s'engouffra dans le corridor et
+monta quelques marches d'escalier jusqu'à la loge puante où le ménage
+patron couchait sur un lit bas. Le tenancier se leva, dévisagea son
+client comme quelqu'un qui craint "les affaires"; puis, ayant perçu la
+taxe pour la chambre et la chandelle, il indiqua:
+
+- La quatrième à gauche en entrant.
+
+Plutarque éprouvait une sensation de bien-être en refermant la porte.
+Des murs! plus d'espace commun à tous; pouvoir étendre son être,
+renfermé d'habitude en lui-même, jusqu'à la limite d'une chambre si
+petite qu'elle fût. Pouvoir faire ce qu'on veut, tranquillement, sans
+risquer aucun geste, aucune remarque, aucune réflexion. De joie, il
+étira ses bras et cracha par terre, puis il s'étendit sur le vague
+sommier, dont quelques ressorts jouaient encore, et se tint éveillé
+pour jouir de sa joie.
+
+Il se rappelait qu'il avait déjà passé deux nuits dans une chambre
+semblable de cet hôtel, un an ou dix-huit mois avant, il n'était plus
+absolument sûr. Ses appréhensions d'alors lui revenaient. C'était à
+l'époque descendante de sa carrière: il avait trouvé, cette première
+fois, la chambre crasseuse; l'odeur l'incommodait; les punaises le
+mordaient; il avait peur de la porte qui ne fermait pas, des bruits
+assourdis que l'on percevait à travers l'épaisse cloison. Aujourd'hui
+il entendait partir des chambres voisines des vagissements qui avaient
+beaucoup de chance d'être de même nature que ceux jadis entendus; une
+autre génération de mêmes insectes s'apprêtait à le travailler; les
+vieux relents tout au plus augmentés de puanteurs nouvelles flottaient
+entre les murs, et cependant il était bien maintenant, n'avait nulle
+crainte et restait confondu de l'accoutumance et de la relativité.
+
+Sa mémoire n'avait rien oublié, et pourtant quel chemin il avait fait!
+Ce soir, parce qu'il était heureux, le passé triste lui revenait. Il
+le retrouvait sans orgueil, sans acrimonie, presque dans les mêmes
+dispositions où il avait reçu la pluie de tout à l'heure. Il se
+revoyait tout enfant, propre, servi par des bonnes dans la petite
+maison d'Angers où il était né, et il se reconnaissait: ce n'était pas
+un autre, c'était bien lui. Il suivait parfaitement la continuité, la
+vie de famille ordonnée, où l'on économisait en vivant bien; le collège
+où il était parmi les bons; puis Paris, le Quartier, les tavernes, les
+femmes et, un jour, la minuscule faute initiale: avoir dépensé dans une
+fête l'argent d'un examen. Tout de même, quelle mentalité on peut
+avoir encore dans la bourgeoisie en province, pour punir de telles
+peccadilles avec des châtiments pareils. Il s'esclaffa tout seul et
+sans amertume pensa: Crétins!
+
+Il voyait, sans le moindre ressentiment, la figure austère de son père,
+conservateur des hypothèques.
+
+'Je te dispense désormais de rentrer à la maison" furent les derniers
+mots de la dernière lettre qu'il avait reçue.
+
+Après, la dégringolade était venue rapidement. Quelques mois de vie à
+crédit pendant la recherche d'un ouvrage qu'on ne trouve pas parce
+qu'on n'en avait pas avant; la saisie des malles. On demeure encore un
+Monsieur juste le temps que durent les habits qu'on a sur soi,
+c'est-à-dire très peu. Quand on couche dehors et qu'on ne change pas,
+on use tellement. Après on a faim. Un beau jour on ouvre les
+portières, on vend des fleurs et n'importe quoi, tout ce qui se
+présente. Alors, c'est invraisemblable, ça ne change plus. A tout
+prendre, d'ailleurs, dans les circonstances normales, c'est une vie
+comme une autre, pas meilleure et pas pire non plus; comme dans toutes
+les vies, il y a de bons et de mauvais moments.
+
+Pendant qu'il laissait passer ses réflexions, sa porte s'ouvrit
+doucement et soudain la lumière de la chambre s'augmenta de la lueur
+d'une seconde bougie. Plutarque vit un homme d'âge moyen, assez bien
+vêtu, qui s'excusa :
+
+- Pardon.
+
+Plutarque fut contrarié. Il avait payé, ce n'était pas pour qu'on
+vienne le voir et lui dire "pardon". Trop habitué à ne pas gaspiller
+l'heure bonne en récriminations, il ne se laissa point pourtant
+absorber par ce petit inconvénient, et ne perdit pas une minute à se
+demander ce que cet homme bien habillé pouvait venir faire dans cet
+hôtel. Il lui intéressait peu de savoir si son visiteur commençait la
+phrase descendante par laquelle lui-même avait passé, si c'était un
+policier ou un détraqué vicieux à la recherche d'une combinaison
+extraordinaire. Dans son monde à lui, comme on ne s'étonne plus, on ne
+s'occupe guère des affaires des autres: les siennes suffisent.
+
+La pluie dehors battait une charge sur le toit de zinc, et la classique
+et sadique satisfaction de sentir qu'on est à l'abri soi-même pendant
+que les autres pataugent, l'envahissait. Malheureusement, depuis un
+moment des tranchées agaçantes lui tenaillaient le ventre, de plus en
+plus lancinantes. Il pensa que c'était la _croûte garnier_ ou au moins
+la sauce qui faisait des difficultés pour passer. Comme il n'y a rien
+de tel pour digérer que le sommeil, il souffla sa chandelle et
+s'endormit presqu'au commandement, ainsi qu'il était accoutumé par les
+nécessités de ses nuits non tranquilles.
+
+Sa pénible digestion le réveilla. Il faisait encore noire dans la
+chambre. Maintenant il avait chaud et ses tempes battaient. Il alluma
+sa bougie; comme décidément ça n'allait pas dans cette atmosphère
+étouffée, il éprouva le besoin de respirer, se leva et sortit dans le
+couloir obscur. Pressé, son pied buta dans quelque chose et il
+s'allongea sur un corps couché là; sa figure toucha une figure et à la
+lueur de sa bougie qui coulait sur le plancher, il reconnut l'homme qui
+avait ouvert sa porte. Le visage était congestionné, les yeux vicieux
+gonflés; sur la bouche s'était figée une fraise de sang. Plutarque fit
+un rétablissement sur ses mains, se redressa et sans la moindre
+hésitation, feutrant son pas, à croire qu'il foulait de la mousse, il
+marcha vers la porte, cria:
+
+- Cordon...
+
+et sortit.
+
+Dehors, il ne se hâta pas, tourna à tous les carrefours rencontrés,
+décidé à aller loin, très loin dans le quartier qu'il se rappellerait
+en route avoir le moins fréquenté. C'était à peine si son coeur
+battait plus vite. Il n'avait plus du tout mal au ventre.
+
+L'homme était-il mort ou vivant dans le couloir de l'hôtel? C'était
+encore "une affaire des autres". Mais allait-on l'impliquer dans
+l'affaire, le cueillir lui-même? C'était bien le motif qui l'avait
+fait fuir, mais qu'y pouvait-il? C'était oui ou non. Il fallait se
+donner toutes les chances. Après tout, en dehors des formalités, des
+discussions, de l'audience, bien au fond, la prison ne change pas tant
+les choses. Il se rappelait la caserne. Toujours des avantages et des
+inconvénients, comme dans toutes les vies, comme dans la maraude, de
+plus on est nourri, somme toute... et logé.
+
+
+
+
+III
+
+Il faisait noir encore quand il arriva aux Gobelins. C'était là qu'il
+avait pensé élire domicile, parce que quand on est gueux, à la
+différence des bourgeois, on ne demeure pas dans une maison ou dans une
+rue, mais dans un quartier tout entier. Dans le petit bar qui venait
+de s'ouvrir, il avait presque pris cette décision, assis devant un vin
+blanc, lorsqu'un souvenir lui revint. Un ancien camarade à lui, du
+temps où il était étudiant, le fils d'un notaire de Provence, s'était
+établi crémier dans ce quartier, après un mariage assez drôle avec
+Ginette, une grande brune qui allait au Bullier. Celui-là avait hérité
+cinq mille francs d'une tante; la fille, qui avait le sens de la vie,
+avait exigé l'abandon des carrières libérales, en telle sorte que son
+époux n'avait descendu que de quelques crans. Plutarque n'avait pas
+idée de l'endroit où se trouvent la boutique, il avait appris seulement
+que les affaires de son ami marchaient et que Ginette avait eu deux
+jumelles. Cette possibilité de les rencontrer était encore trop pour
+lui; il prit brusquement le parti de s'installer ailleurs et repartit
+aussitôt de ce pas lent, cadencé et rasant le sol qu'ont tous les
+chemineaux du monde.
+
+Le petit jour piquait quand il s'approchait d'Auteuil. Il avait suivi
+les bords de la Seine. Une vague buée flottait sur le fleuve qui
+sentait la marée. Le froid du premier matin pinçait. Plutarque se
+promena un moment, puis, sous le regard d'un agent de police, passa la
+porte du marché. Les boutiques étaient déjà installées. Les carottes,
+les choux, les salades et les petites bottes de radis étaient bien
+rangés dans les caisses de bois. Il y avait du poisson, de la
+boucherie, de la charcuterie, du gibier, du fromage, des fruits, des
+fleurs, des asperges en branche, de tout ce qui se mange, et en grande
+quantité, de quoi faire crever des milliers de bedaines. Les vendeuses
+et les marchands parlaient doucement, étaient sérieux; on sentait toute
+la gravité de ces actes de vendre et d'acheter pour ce petit peuple de
+travailleurs.
+
+Comme Plutarque était en train de considérer un chapelet de saucisses,
+se demandant si on les mangeait crues et si on les vendait au détail,
+il s'entendit appeler:
+
+"Dites, l'homme, vous voudriez pas m'aider?..."
+
+C'était une grosse cuisinière déjà vieille, une large figure épaisse et
+résignée. Elle portait un panier plein sous un bras et deux autres
+vides dans une main. Plutarque la débarrassa du tout et la suivit à
+travers les petites allées, pendant qu'elle tâtait, marchandait et
+quelquefois achetait. Son marché dura bien une heure. Plutarque
+s'étonnait qu'on pût avoir besoin de tant, même dans une grosse maison.
+ Il en avait bientôt plein sa charge et avait dû enlever sa ceinture
+pour tenir deux fardeaux dans une main.
+
+- Maintenant c'est fini, dit la femme, suivez-moi.
+
+Et elle le dirigea non loin de là vers le centre de la place d'où
+partait le tramway.
+
+En marchant, elle se plaignait du prix des choses.
+
+- Et encore vous avez vu la première marchande, commentait-elle,
+voulait me les faire vingt-cinq sous!
+
+Plutarque avait appris à se mettre dans la peau des rôles; il répondit:
+
+- Ne m'en parlez pas, c'est une misère, on ne sait plus, on ne sait
+plus... et on a bien du mal.
+
+La femme aima cette humilité approbative; elle aima la prévenance de
+son porteur parce que, de lui-même, il avait offert d'attendre le
+tramway pour faire passer les paniers. C'est pourquoi peut-être elle
+lui donna un franc.
+
+Quand le véhicule partit, Plutarque enleva poliment sa casquette. De
+l'impériale la femme lui cria:
+
+- "Si vous êtes là, demain...
+
+La magie des mots est telle que cette phrase le troubla. Jusque-là,
+Plutarque avait fait la comédie de circonstance: comme il jouait le
+sans-travail assasin aux Champs-Elysées quand la nuit venait, ou le
+pieux mendiant à la porte des églises et la gouape le matin à la sortie
+des cabarets, il savait faire le malheureux. Maintenant dans les
+derniers grincements et les appels du timbre qu'on entendait affaiblis,
+quand, au bout de l'avenue, le tramway n'était plus qu'une miniature
+semblable à un jouet d'enfant, il restait à arpenter le refuge.
+
+Tant de temps s'était passé qu'on ne lui avait pas dit "à demain".
+Cette idée qu'on accrochait sa vie du jour à celle qui viendrait,
+l'étonnait d'abord; penser que la grosse femme ne s'était pas rendu
+compte de l'instabilité de ses occupations finit par l'amuser. Il en
+sourit pendant qu'il marchait.
+
+La journée était belle, il poussa une pointe jusqu'à l'entrée du Bois;
+derrière un bouquet d'arbres, une petite pelouse le tenta; son sommeil
+avait du retard. Dans l'herbe encore humide, il s'allongea, la
+casquette sur la figure, la pointe des pieds en l'air; il s'endormit.
+
+Dans l'après-midi, à la sortie des courses, il fit quatre francs. Le
+soir il s'offrit un bon petit dîner et trouva non loin du marché une
+chambre où pour vingt-cinq centimes on pouvait aller passer la nuit
+avec trois autres passagers: le luxe de dormir seul ne lui avait
+décidément pas assez réussi. Il se leva le dernier au matin, proposa
+au logeur de balayer la chambre et le couloir. Cette offre fut
+acceptée; on lui rendit deux sous et de la considération.
+
+Au marché il pénétra encore sous l'oeil de l'agent et se rendit à la
+boutique de la boucherie par où la cuisinière lui avait dit débuter.
+Il n'attendit pas. Elle le reconnut à peine, mais n'hésita pas à lui
+confier ses paniers. Comme la veille, ils firent ensemble le tour des
+étalages, lui attendant en silence pendant les pourparlers, se
+contentant d'approuver du coin de l'oeil les arguments de la femme
+quand elle se plaignait qu'on l'écorchait. En route pour le tramway,
+ils échangèrent encore quelques paroles. Elle lui apprit qu'elle
+servait dans un institut de demoiselles, qu'il y avait plus de dix-huit
+personnes à table, que les pensionnaires étaient de familles riches et
+beaucoup d'autres détails lesquels, en dépit de tout l'intérêt qu'il
+montrait, étaient complètement indifférents à Plutarque. Sur le
+refuge, elle eut une remarque désagréable:
+
+- Je vous ai donné un franc hier; c'était la première fois, mais c'est
+beaucoup.
+
+- Je sais bien, répondit-il, c'est beaucoup de bonté de votre part;
+tout de même, si ça ne vous faisait pas défaut à vous, on a tant de
+difficultés...
+
+La femme redonna vingt sous, ce qui créait la fixité du tarif. Il fit
+encore passer les paniers sur la voiture après avoir reçu son prix, ce
+qui constituait une sorte de service gratuit et de remerciement. Il
+enleva comme la veille sa casquette au moment du départ et entendit une
+commère sur la plateforme qui soulignait son geste:
+
+- Eh bien, Madame, j'espère que vous avez un porteur poli, c'est si
+rare aujourd'hui.
+
+Cette remarque étant un hommage indirect à la façon dont la
+bienfaitrice traitait son homme, elle dit plus gentiment que hier
+encore:
+
+- A demain.
+
+Cette fois Plutarque réprima une véritable envie de rire. Ah! mais
+c'était un métier alors. A vrai dire, tous les jours -- car il faut
+bien qu'elles mangent les demoiselles -- il était embauché. Le soir,
+il retourna souper dans la même maison, chez un marchand de bois dont
+la nourriture l'avait satisfait; il coucha dans le même hôtel, et
+commença une vie toute différente de celle qu'il traînait auparavant.
+
+Les jours qui suivirent améliorent encore sa situation. Il avait
+bientôt acquis la confiance de la vieille, faisait avant son arrivée le
+tour des boutiques, voyait la marchandise et s'enquérait des prix. Les
+marchands ne l'aimaient pas, mais l'estimaient. La cuisinière, en
+arrivant, écoutait son rapport; même quelquefois lui laissait de
+petites sommes pour profiter des premières occasions le lendemain. Il
+s'acquittait consciencieusement de ces missions de confiance, ne
+majorant les prix que dans une proportion très modeste, très admise,
+sous le nom d'escompte, par le personnel achetant d'ordinaire.
+
+Il s'était débrouillé aussi dans l'organisation de sa vie. Pour la
+nourriture, il avait obtenu d'aider au service le soir, moyennant quoi
+on lui donnait pour rien, à la fermeture de l'établissement, un repas,
+c'est-à-dire une soupe chaude, un peu de restes, une miche et souvent
+un verre de vin. A l'hôtel, il balayait et arrosait tout le second
+étage réservé aux gens de passage et l'escalier en entier; ce service
+était rémunéré par le droit de coucher dans un lit véritable, dans la
+chambre à deux lits de la bonne. Plutarque y dormait seul la plupart
+du temps; sa compagne apportant une régularité surprenante dans
+l'irrégularité d'une conduite agitée, découchait presque toutes les
+nuits. Rapidement il était redevenu l'homme d'un certain ordre. Il
+montait se coucher aussitôt son souper mangé et son travail fini. Sa
+chambre était l'objet de soins minutieux, toujours balayée et arrosée,
+même les affaires de sa compagne étaient mises en place par lui --
+c'était le seul moyen de n'en pas être encombré --. La cuvette de zinc
+avait été garnie de bouts de corde déchiquetés, en telle sorte qu'elle
+pouvait encore parfaitement servir. Une caisse, au pied de son lit,
+avait reçu des charnières et un cadenas: c'étaient "ses affaires".
+Pour le moment elle ne contenait guère que des aiguilles, du fil et un
+bout de savon, mais Plutarque fermait son bien le matin en sortant et
+emportait sa clef. Quand il rentrait, il comptait son avoir. Assis
+sur son lit il dénouait, entre ses jambes, un bout de chiffon qui
+renfermait sa fortune. Ses économies augmentaient, il s'était imposé
+de ne dépenser que la grappille; tous les soirs, il ajoutait au moins
+son franc, et les choses allaient assez bien, puisqu'en payant un repas
+de midi, un peu de tabac et quelques verres, -- en ne se refusant pas
+grand chose -- son gain régulier s'amassait.
+
+La pensée lui venait d'acheter des vêtements. Plusieurs courses chez
+les fripiers des environs lui donnaient une idée exacte du prix des
+choses. Trois objets le sollicitaient; d'abord des souliers, sur les
+siens les pièces ne tenaient plus bien; ensuite une chemise, la sienne,
+en lambeaux et moisie par place, aurait gagné à avoir une rechange
+permettant un lavage et une réparation; enfin, une casquette. Ce
+troisième désir surtout l'obsédait.
+
+Il n'aurait osé l'avouer à personne, il ne s'agissait pas d'une
+casquette ordinaire, celle qu'il avait étant assez bonne d'ailleurs,
+mais bien d'une casquette neuve, flambante, qu'il avait vue à la
+devanture du chapelier des chemins de fer. Le couvre-chef avait une
+calotte bleu-ciel et, au turban de velours noir, était brodé, en
+lettres d'argent le mot : "COMMISSIONNAIRE". Coiffé de la sorte, il
+lui semblait que sa situation serait définitivement assise, que les
+pourboires seraient forcément plus gros, qu'on le reconnaîtrait dans la
+rue et qu'il se constituerait une clientèle attirée. Le marchand en
+demandait douze francs, c'était beaucoup.
+
+Le soir, après avoir fait ses comptes, sitôt qu'il était dans sa
+couverture, il y pensait. Finalement, hésitant, il n'achetait rien; il
+se contentait pendant le jour, après le déjeuner, de réparer les trous
+nouveaux de ses effets par des reprises savantes, qu'il cousait
+péniblement, en tirant la langue pour mieux faire, comme un enfant à
+ses premiers travaux d'écriture.
+
+Tout de même, quand il regardait en arrière, quels changements dans sa
+vie d'avant. Maintenant ses jours passaient réguliers, tous pareils,
+sans imprévu et sans inquiétude. A table, en s'asseyant, il lui
+arrivait d'avoir bon appétit, mais il ne retrouvait plus jamais la
+désagréable sensation de la faim. Autrefois, cette douleur lui était
+familière, de plus en plus tenace, avec cette crampe particulière
+qu'elle déclanche en nous et qui fait marcher, chercher, se fatiguer à
+mesure que les forces physiques diminuent; il se rappelait les
+premières bouchées qu'on mange après avoir eu faim, bouchées qui sont
+sans goût et qui font au passage, quand on les avale, l'impression de
+corps étrangers ne se désagrégeant pas.
+
+Tout cela était loin, très loin même; une remarque du marchand de vins
+chez qui il mangeait, le lui prouvait plus que tout. Le commerçant
+avait dit à sa femme, un soir, devant lui, d'un de ses clients qui lui
+devait de l'argent: "Ce n'est pas un travailleur comme moi ou comme
+Plutarque"...
+
+Ces mots l'avaient frappé! Ils étaient comme la coupure entre sa vie
+vagabonde et sa vie de maintenant. Désormais son changement était
+sorti de ses considérations sur lui-même; les autres aussi le
+constataient. Ce fait donnait à sa situation présente une consécration
+et impliquait en même temps pour elle une durée, un établissement,
+comme un vague but atteint qui l'étonnait.
+
+La destinée des êtres est une fantaisie, pensait-il, c'était pour en
+arriver là qu'il avait fait ce chemin long, accidenté, fou surtout;
+qu'il avait vécu toutes ses heures incertaines avec, si souvent,
+l'attente de la catastrophe imminente et définitive. Il se rappelait
+les conseils d'un vieil ami de son père:
+
+- On fait sa vie... Choisis bien _ta vocation!_
+
+Ces gens établis sont à mourir de rire; ce à quoi on est appelé, est-ce
+qu'on peut le savoir jamais, avant d'être arrivé? Comme si ce n'était
+pas la vie toute seule qui se chargeait de vous faire, et de vous faire
+encore n'importe comment. Quelquefois, du bord des rivières, on voit
+flotter des petits débris de bois; il en est qui filent tout droit,
+d'autres disparaissent pour un moment, d'autres s'arrêtent sur les
+bords, d'autres vont au fond après avoir ou n'avoir pas tourné sur
+eux-mêmes et ne remontent plus. Sait-on pourquoi? Non, c'est ainsi,
+et voilà tout. Somme toute, son existence passée aboutissait à faire
+de lui un vague commissionnaire, domestique d'une auberge de dernier
+ordre, dans ce quartier d'Auteuil qu'il avait à peine traversé deux
+fois auparavant. Les choses, d'ailleurs, auraient pu tellement tourner
+autrement, sans même chercher plus loin que cette fameuse nuit où il
+s'était payé une chambre pour lui tout seul, à l'hôtel de la rue
+Caulaincourt, et où l'on aurait si bien pu l'accuser d'avoir assassiné
+l'homme qui gisait dans le couloir.
+
+
+
+
+
+IV
+
+
+Il était arrivé ce matin de bonne heure au marché. La veille, la
+cuisinière lui avait remis vingt francs pour les achats de légumes
+qu'on trouvait peu pendant cette saison. Mais c'était vraiment tôt,
+les marchandises n'étant pas déballées et les prix pas encore fixés.
+L'agent de police de service devant la porte avait été changé; sans
+attacher à ce dernier fait la moindre importance, Plutarque se ravisa,
+rebroussa chemin et flâna un moment sur le trottoir.
+
+Ce manège dut impressionner certainement le nouveau sergent de ville
+qui le dévisagea d'une façon inquiète et à laquelle le vagabond,
+maintenant rangé, n'était plus habitué.
+
+La sirène d'une usine mugit, il était six heures. Un peu gêné,
+Plutarque voulut entrer.
+
+- Qu'est-ce que tu vas chercher là, toi, fit l'agent.
+
+- Je viens acheter, M'sieur l'agent, répondit Plutarque.
+
+- C'est bon, c'est bon, on la connaît va; allez, allez, décanille.
+
+Et, l'empoignant par le bras, il le fit tourner sur lui-même.
+
+Plutarque revint vers lui, très humble.
+
+- Monsieur, j'achète pour quelqu'un.
+
+- Ça suffit, dit le fonctionnaire, en élevant la voix.
+
+Plutarque n'insista pas, entrevoyant des désagréments et vint s'appuyer
+sur un réverbère, décidé à attendre la cuisinière qui le ferait bien
+entrer, pensait-il. Son attitude fut-elle jugée provocante par
+l'agent? Peut-on savoir ce que ces gens-là croient? Le représentant
+de l'ordre vint à lui, le pinça cruellement au bras, en lui disant
+presque à voix basse:
+
+- Il faut circuler.
+
+Peut-être par simple douleur physique ou pour d'autres raisons encore,
+deux larmes piquèrent aux yeux de Plutarque. Il alla vers le refuge de
+la place attendre la bonne à la descente; il avait de l'argent à elle,
+il fallait qu'il la rencontrât.
+
+Comme les hasards ne sont pas toujours heureux, il ne la rencontra ni
+dans la rue, ni à l'arrivée. Il attendit des heures durant tous les
+tramways, son coeur finissait par battre plus vite quand les voyageurs
+descendaient. A mesure que le temps passait, il se reprochait de
+n'avoir pas regardé suffisamment bien la sortie des premières voitures.
+ Puis la certitude vint que la cuisinière était déjà au marché et qu'il
+l'avait manquée. Il attendit son retour; vers dix heures, il la vit
+poindre au bout de la place, l'enfant d'une boutiquière qu'il
+connaissait, lui portait ses paniers. Il s'avança vers elle et
+s'apprêtait à lui donner des explications. Dès qu'elle l'aperçut, elle
+se répandit en invectives et en reproches:
+
+- Vous m'avez volé mon argent, on a bien tort d'avoir confiance...
+
+Ce fut en vain qu'il tenta de placer un mot en restituant l'argent. La
+femme reprit avidement son bien, en lui disant:
+
+- Que je ne vous revoie plus.
+
+Doucement, il l'accompagna quand même jusqu'à la voiture, aida
+l'enfant qui n'était pas assez grand pour passer les paquets, se
+découvrit au moment du départ, mais ne reçut que ce seul merci:
+
+- Hypocrite!
+
+L'amertume vint en lui, mais trop près encore de son époque vagabonde,
+elle venait sans révolte, sans haine. La température n'est pas
+toujours belle, il pleut bien quelquefois. Pourquoi en vouloir à
+quelqu'un?
+
+Assez tard dans la matinée, à force de raisonnement, il se reprit, se
+remonta:
+
+- C'était trop bête. Il y avait une explication à donner. Les choses
+n'en pouvaient pas rester là. Et puis, en somme, le franc de la
+cuisinière comptait peu dans ses ressources. C'était sa situation chez
+le marchand de vin et à l'hôtel qui l'asseyait. Il entrevoyait déjà la
+possibilité de s'engager davantage chez ses deux employeurs. Il
+pouvait prendre la place de la bonne dont on était médiocrement
+satisfait.
+
+Il pensa à toutes ces solutions et alla dans l'après-midi, s'acheter la
+casquette.
+
+Il eut un succès fou en entrant au débit, et la soirée fut très gaie
+dans la petite salle de la buvette.
+
+Plutarque, à cause de son histoire avec l'agent et à cause de sa
+casquette avait eu les honneurs de la conversation. Le patron, la
+patronne et quelques habitués le congratulaient et jugeaient sévèrement
+l'autorité.
+
+- "Tout ça, c'est parce qu'on n'est pas riche", dirent les femmes.
+
+Le patron avait surtout de l'admiration pour Plutarque à cause de son
+idée de couvre-chef...
+
+- "Voilà un garçon, faisait-il remarquer, qui avait des besoins
+autrement pressants; et bien non, il n'a pensé qu'à son affaire. En
+faisant ainsi, il connaît son monde".
+
+Et comme les histoires des autres ne vous intéressent que par ce
+qu'elles ont de commun avec les nôtres, il concluait en s'adressant à
+sa femme:
+
+- "Je t'avais bien dit que nous aurions eu meilleur compte à faire
+peindre la devanture qu'à acheter les banquettes et l'armoire".
+
+On causa tard. Les clients et le patron offrirent chacun une tournée,
+mais refusèrent celle que proposait Plutarque, en raison de ses
+malheurs et de la dépense énorme de sa journée. De toute la chaleur
+des alcools absorbés, on se serra les mains en se quittant.
+
+Cette réunion, cet entourage, ces amitiés auraient dû lui donner
+confiance, et lui montrer que son histoire du matin n'était qu'un pur
+accident. Cependant, il n'était pas tranquille en se couchant; le
+charme se rompit dès qu'il fut seul. Son lit lui paraissait meilleur
+que d'habitude, un peu comme les attentions d'une maîtresse qu'on sent
+vous quitter, et cependant il s'agitait et ne pouvait arriver à dormir.
+
+Au matin, son pressentiment n'avait pas disparu: il avait peur d'aller
+au marché. Si l'agent le reconnaissait, si la bonne allait lui faire
+une scène devant tout le monde? Il était perplexe, mais toute son
+appréhension s'évanouit quand il eut regardé sa tête sous la
+resplendissante casquette, dans un miroir de poche qui pendait au mur.
+Il irait, c'était son droit d'y aller; qui pourrait vraiment trouver à
+redire? Il discutait avec lui-même. Il pactisa enfin: il attendrait
+que le marché battit son plein; dans les allées et venues, on ne le
+reconnaîtrait sûrement pas, surtout coiffé de la sorte. Et, pour se le
+prouver, il mettait alternativement sa casquette neuve et sa vieille
+casquette et essayait en tournant rapidement la figure d'avoir un
+aperçu d'ensemble dans le miroir trop petit et dont la surface ondulée
+déformait les lignes en mouvement.
+
+Il prit par le chemin le plus long, tourna autour des pâtés de maisons
+et finit enfin par se lancer de l'autre côté de la rue, à un moment où
+l'agent -- celui de la veille -- plaisantait avec une fille courtaude
+qui sortait. A un pas de la porte, il allait passer, son coeur lui
+donnait des coups dans la poitrine, lorsque l'agent se retourna, le nez
+sur lui:
+
+- Mais je t'ai vu hier toi, le commissionnaire, lui dit le policier.
+Tu as un batt'chapeau aujourd'hui.
+
+Plutarque essaya de sourire. L'autre continua:
+
+- Tu as sans doute une autorisation, une plaque, quelque chose pour
+revenir quand je t'ai dit de f... le camp.
+
+Plusieurs personnes s'étaient arrêtées, à côté de la fille qui, le
+poing à la hanche, écoutait; la galerie était constituée: Plutarque
+était perdu.
+
+- Non, répondit-il doucement, je n'ai rien, je travaille.
+
+- Et tu te maquilles en commissionnaire, pour voler, salaud, reprit
+l'agent. Allez, allez, avec moi, on va voir ça.
+
+Il siffla un collègue qui tournait sur le trottoir d'en face, le pria
+de le remplacer et partit.
+
+- Ça y est, pensa Plutarque, en marchant.
+
+Comme il aurait mieux fait de ne pas venir, d'attendre au moins. Sans
+espoir maintenant, il essaya des explications:
+
+- C'est vrai, M'sieur l'agent, je travaille, vous pouvez demander.
+
+L'agent ne répondit pas.
+
+- Et si je vous promets, Monsieur, de ne plus y aller, au marché...
+plus jamais.
+
+- C'est fini la litanie, dit à haute voix le gardien.
+
+Alors brusquement, une idée folle vint à Plutarque, une de ces idées
+stupides qui jaillissent soudainement en nous et qui compromettent
+tout: fuir.
+
+Au premier coin de rue, il fit un bond brusque en arrière, fit un saut
+à droite et un à gauche pour dépister l'agent qui trébucha, et il
+partit de toute sa vitesse à grandes enjambées, avec une agilité de
+singe, courant comme il ne se serait jamais cru capable de courir,
+comme un fou. L'agent suivait derrière. Les rares passants se
+gardaient bien d'intervenir.
+
+Plutarque voulait gagner les fortifications qu'il connaissait et où
+l'on peut se cacher et se perdre. Il menait son train. Il atteignit
+les pentes gazonnées du rempart près de Boulogne. Sa manoeuvre à
+travers les rues avait été si savante, sa chance si particulière, qu'en
+arrivant sur les talus, il n'était encore suivi que par son agent. Il
+escalada les escarpes, sauta dans les petits chemins et remonta sur le
+bord jusqu'à ce que brutalement une douleur à l'estomac l'averti qu'il
+était à bout, qu'il ne pouvait plus; un effondrement de terrain
+s'offrait, il le dégringola jusque dans le fossé. Là, il fit encore
+quelques pas et s'arrêta, appuyé au mur.
+
+Il vit l'agent se rapprocher, tenir le coup, lui, plus fort sur ce
+chapitre aussi. Alors il sentit son couteau dans sa poche, il
+l'ouvrit, le cachant entre le mur et lui, et au moment précis où, dans
+la dernière foulée, son chasseur l'atteignait, Plutarque, exténué, lui
+enfonça la lame dans le cou, sous l'oreille. L'agent roula par terre,
+abattu; sa rude main encore cramponnée au bras de Plutarque. Celui-ci,
+pour se dégager, dut le traîner quelques pas.
+
+... Le lendemain, dans un bar de Suresnes, Plutarque était pris par des
+policiers habillés en bourgeois.
+
+
+
+
+
+V
+
+
+Après trois mois de prévention, Plutarque passait aux Assises. Son
+procès n'était pas celui d'une de ces affaires sensationnelles qui font
+tant de bruit à Paris. Il n'y avait pas de grand témoin; l'agent de
+police avait été guéri après dix jours d'hôpital, Plutarque avouait.
+C'était une petite affaire banale, comme il en a tant. Le public était
+peu nombreux. En comparaison avec l'âpre froid du dehors, la chaleur
+était sèche et congestionnante, une de ces chaleurs administratives
+dont personne ne paye le combustible. On sentait le pétrole et la
+créosote. L'acte d'accusation était si long, et redisait des choses si
+souvent entendues à tous les degrés d'instruction, que Plutarque se
+sentit tout de suite loin de la comédie qui se jouait, comme s'il avait
+été un simple badaud spectateur et qu'il se fût agi d'un autre; il
+trouvait ce spectacle terriblement ennuyeux. La mise en scène était
+ridicule; ces messieurs, costumés pour une semblable cérémonie, un peu
+grotesques en dépit de toutes les précautions, depuis le président qui
+paraissait être seul à travailler, jusqu'à cet huissier qu'on avait
+affublé d'une robe noire pour faire entrer les témoins. A part les
+jurés qui avaient l'air heureux d'enfants autorisés à toucher un fusil,
+tous les autres pensaient chacun à ses petites affaires, et c'était
+très naturel. Leur air de chiens fouettés s'accordait mal avec la
+solennité du décor et l'emphase des paroles, où revenaient à chaque
+instant de grands mots à majuscule: l'Honneur, la Justice, qui ne
+faisaient rien à l'histoire et qui paraissaient faux, comme tout le
+reste dans ce cadre pompeux.
+
+Le défilé des témoins amena un peu l'air extérieur dans l'atmosphère de
+cet atelier où se fabriquait la justice. L'expert médical ouvrit le
+feu par une description minutieuse de la blessure incriminée. Pour
+dire les choses les plus simples, afin d'établir sa compétence
+technique, il se servait de mots destinés à n'être pas compris:
+
+- "Plaie pénétrante de la région cervicale, par instrument tranchant..."
+
+Il voulait avoir l'air d'une impartialité scientifique; en réalité, il
+chargeait Plutarque tant qu'il pouvait, aussi bien pour plaire aux
+magistrats, seul élément permanent de la séance, que pour être du côté
+sûrement gagnant, puisque l'accusé avouait:
+
+- "L'arme a pénétré à environ huit centimètres en arrière du paquet
+vasculo-nerveux et en avant de la colonne vertébrale. Une déviation de
+quelques millimètres aurait rendu la blessure mortelle. Croire que
+l'agresseur n'avait pas une intention décisive, c'est lui prêter des
+connaissances d'anatomie topographique peu vraisemblables, eu égard
+surtout à la violence du coup."
+
+Les jurés écoutaient bouche bée, impressionnés par les connaissances
+qu'un tel langage supposait.
+
+Puis l'agent de police s'avança vers la demi-cage des témoins. Son
+entrée produisit une légère impression. Plutarque l'examina levant la
+main droite pour le serment, et fut frappé de sa mâle beauté: la tête
+était régulière et énergique, les grands yeux noirs regardaient bien en
+face, sur l'uniforme tout neuf tranchait un bout de ruban tricolore -
+une médaille d'argent. Il parla véritablement sans haine et sans
+crainte, ainsi qu'il est prescrit, et raconta dans un mauvais français
+les faits avec une simplicité qui ne manquait pas de grandeur. Le seul
+point de vue égoïste qui perçait dans son témoignage était une joie
+d'enfant d'avoir eu une affaire profitable à sa jeune carrière et de
+s'en être tiré.
+
+- Vous êtes content d'avoir échappé et d'avoir noblement fait votre
+devoir, lui dit le président.
+
+Dans un large rire qui disait assez son plaisir de vivre, il répondit:
+
+- Je suis content de ne pas être mort.
+
+Cette réflexion déclancha l'hilarité de l'auditoire et permit à
+l'huissier de placer le seul mot qui lui fût toléré:
+
+- Silence, messieurs.
+
+Plutarque, assis dans son box, le menton sur sa main, l'esprit aussi
+éloigné que possible de toute cette scène dans laquelle il se sentait
+compter pour si peu, considérait attentivement celui qu'on appelait:
+"sa victime". Il trouvait vraiment que de tous, c'était bien lui,
+l'agent, qui était le plus sympathique; il avait été courageux et était
+sincère maintenant. Leur petit différend sur l'entrée au marché était
+déjà bien loin, et avait consisté en bien peu de choses en somme. Que
+de fois aux courses ou devant les théâtres, les représentants de
+l'autorité avaient été tout aussi injustes, mais infiniment plus
+brutaux et méchants; on filait rapidement en "obtempérant", on
+recommençait ailleurs, puis on n'y pensait plus. Le jour du marché, il
+avait fallu toutes les circonstances, ce fait particulier que lui,
+gueux, vêtu comme un gueux, avait en réalité un métier; est-ce que
+l'agent pouvait savoir tout cela? Non, l'agent avait agi comme il le
+devait, dans cette grande ville, où la libre circulation des gens posés
+et dont on n'avait rien à craindre, exige que les vagabonds glissent et
+passent vite sans s'arrêter, sans causer d'encombrement. Plutarque
+pensait qu'il aurait pu lui-même se laisser tranquillement amener au
+poste et chercher à expliquer; en admettant même que le commissaire
+n'eut pas voulu entendre ses raisons, il en aurait été quitte pour deux
+jours d'internement administratif, après quoi, il serait retourné à
+Auteuil dans son hôtel-pension; il aurait si bien pu renoncer au marché
+et même, s'il voulait continuer, se faire un jour accompagner par son
+patron qui aurait parlé à l'agent... Oui, mais allez donc penser à
+tout ça, quand on vous emmène au poste, comme un voleur, devant tout le
+monde, qu'on sait n'avoir aucun tort et que brusquement l'idée vous a
+pris de filer, de courir de toutes vos forces pour échapper. Du reste,
+à quoi bon épiloguer aujourd'hui; l'agent était vivant et avait reçu de
+l'avancement, lui était pris, convaincu d'avoir donné "à un agent de la
+force publique, dans l'exercice de ses fonctions, des coups et
+blessures n'ayant pas entraîné la mort, mais avec intention de la
+donner". Le fait était patent, établi; pourquoi de si longues
+explications? Le marchand de vins, son patron, était venu déposer,
+seul témoin à décharge; il avait juré solennellement sur son honneur
+que Plutarque était un garçon sérieux, rangé et travailleur, qu'il
+était doux, que toute cette affaire reposait sur un malentendu, sur un
+mystère impossible à comprendre. Ce témoignage avait même
+impressionné, jusqu'à un certain point, les jurés, quand, très
+négligemment, l'avocat général demanda au témoin:
+
+- Vous avez été condamné l'an dernier pour contravention à la loi sur
+les fraudes...
+
+L'homme eut beau répondre: "C'étaient des bouteilles que j'achetais
+cachetées". L'effet produit se dissipa pendant que l'accusateur disait
+en tapotant l'air de sa droite:
+
+- C'est bien, c'est bien.
+
+Plutarque n'eut plus la moindre illusion et, dès lors, il trouva cette
+cérémonie encore plus longue, encore plus ennuyeuse. Le banc était dur
+et son derrière était talé. Il se rappelait la caserne où il avait été
+puni pour un jour assez sévèrement: le Lieutenant-Colonel, homme
+élégant, qu'on ne voyait jamais, l'avait fait appeler et lui avait
+simplement dit: "Vous avez fait ça, vous aurez quinze jours de prison".
+ Le tout n'avait pas duré cinq minutes. C'était mieux ainsi. Quand
+les plus forts sont décidés, n'est-ce pas? Aujourd'hui l'avocat
+général était particulièrement savoureux, n'en manquant pas une: "La
+parfaite éducation", le malheureux père, "fonctionnaire distingué",
+jusqu'à une citation quelconque de Plutarque l'Antique, destinée à
+montrer sa haute culture; et, dans son désir fielleux d'obtenir le
+maximum, il allait jusqu'à parler avec attendrissement des pauvres
+criminels ordinaires, n'ayant pas été élevés de semblable façon, et
+qu'il devait charger, les autres jours, avec un tout semblable
+acharnement. Le jeune avocat fut très brillant, en plaidant la
+sévérité excessive et stupide du "distingué fonctionnaire", mais son
+discours portait à faux, parce que la plupart des jurés, étant pères de
+famille, n'appréciaient pas, cette mise en cause de la paternelle
+autorité, dans une affaire d'assassinat d'agent. Un petit couplet sur
+la mère que "la mort avait empêchée de veiller au droit de l'enfant",
+fut, pour Plutarque, le seul incident de cette interminable journée:
+l'évocation avait été inattendue et avait produit en lui un
+étourdissement passager; pauvre petite maman qu'il avait perdue tout
+enfant et à peine connue, elle devait être décidément sa dernière
+tendresse. Deux larmes brûlèrent au coin de ses yeux qui n'étaient
+point habitués à s'émouvoir, ce fut un instant seulement et personne
+n'avait pu le remarquer. A quoi bon d'ailleurs? Les choses avaient
+tourné ainsi...
+
+La délibération fut courte.
+
+- Sur mon honneur et ma conscience, avait dit le premier juré, la main
+sur le côté...
+
+Le garde fit sortir Plutarque pour le prononcé de la sentence, puis le
+fit rentrer de nouveau.
+
+- ... 10 ans de travaux forcés...
+
+- J'ai mon compte, se dit simplement Plutarque.
+
+Dans le couloir, où il dut attendre, au sortir de la salle, toute une
+série de papiers dont le municipal avait besoin, il regarda par la
+fenêtre. La Seine coulait doucement sous le Pont Neuf, à travers ce
+voile léger de buée qu'il avait remarqué si souvent. Les gens,
+affairés ou flânants, circulaient entre les autobus et les voitures
+comme à l'ordinaire. Plutarque regardait avidement, comme quelqu'un
+qui voudrait emporter ce qu'il voit, ce spectacle banal qu'il savait ne
+revoir jamais.
+
+Pendant qu'il attendait, le président et l'avocat général, dépouillés
+de leurs robes, passèrent près de lui; un bout de leur conversation lui
+vint:
+
+- Ma fille, fit l'un, a accouché ce matin d'un gros garçon..."
+
+... Il y en a pour lui la vie tourne bien, pensa Plutarque.
+
+
+
+
+
+La carrière D'Arsay-Lancourt.
+
+
+_Après le dîner, un soir d'août, dans le salon de lecture du Jockey de
+Rio, nous étions assis devant une fenêtre qui donne sur la baie; il
+faisait une chaleur folle. Au dehors, la nuit était lumineuse et
+lourde, une de ces nuits de l'Amérique du Sud, pendant lesquelles on
+n'a pas envie de bouger, de faire quoi que ce soit. Mon vieil ami
+Turner, récemment débarqué de France, m'avait accompagné au Club.
+Autour de nous s'étaient groupés quelques Français de la colonie,
+désoeuvrés comme tout le monde à cette heure. On s'ennuyait un peu.
+
+Turner vint à notre secours, en nous racontant, de très bonne grâce,
+une histoire étrange. Il nous la donnait pour véridique. J'ai un peu
+de peine pourtant à la croire. Bien que j'aie quitté la France depuis
+cinq ans maintenant, il ne me paraît pas possible que par des lettres
+ou par des journaux, aucun écho de cette aventure et surtout de sa fin
+tragique, ne m'en soit jamais arrivé; de plus, mon ami Turner, tout
+ingénieur des Ponts qu'il soit, a écrit, au sortir de l'Ecole
+polytechnique, une série de nouvelles abracadabrantes: je me demande si
+celle-là n'est pas simplement le produit de sa féconde imagination.
+
+Quoi qu'il en soit, la voici telle qu'il la raconta._
+
+
+- Je crois, commença-t-il de sa voix calme, qu'il faut peu de choses
+pour modifier profondément une carrière politique, même et surtout
+celles qui s'annoncent parfois comme les plus brillantes. J'en ai eu
+dans ma vie un exemple frappant: la carrière d'un ancien camarade de
+lycée, Arsay-Lancourt.
+
+Mon Dieu, en classe, je ne puis pas dire qu'il fût le plus intelligent,
+ni le plus travailleur; il n'était pas le premier non plus, mais il
+avait quelque chose de plus précieux que l'intelligence ou la méthode;
+c'était une sorte d'équilibre général, aussi bien de ses forces
+physiques, que de ses forces intellectuelles, qui lui donnait, en
+lui-même, une confiance parfaite et une aisance que je n'ai jamais vue
+chez d'autres. Il était de nous tous celui qui, ne sachant pas une
+leçon ou ne comprenant pas un devoir, avait le don de tirer le meilleur
+parti de son incompétence. Avec une maestria incomparable, il savait
+sous-entendre le passage difficile, escamoter la date, dévier la
+question pour se rabattre, avec élégance, sur les terrains connus.
+Ajouté à ces avantages, son physique était agréable, il se présentait
+bien. Il était "l'élève à effets" par excellence et, bien qu'il ne fût
+pas le meilleur d'entre nous, c'était lui que nos différents maîtres
+interrogeaient quand les inspecteurs académiques entraient dans les
+classes.
+
+Je l'enviais bien souvent, dans le secret de mon coeur.
+
+Comme il arrive, au sortir du lycée, je le perdis de vue et n'aurais
+plus su ce qu'il devenait, quand un matin, à l'usine, on me fit passer
+sa carte; il demandait à me voir. Tout de suite, je le fis entrer et
+tout de suite aussi, je le reconnus. C'était maintenant un bel homme,
+les traits de son visage étaient réguliers; il avait de grands yeux
+gris, une moustache blonde un peu retroussée sur un sourire fait à la
+fois de bonhomie et d'un peu de condescendance. Il était grand et bien
+découplé, et tous ses gestes dénotaient une force qu'il lui plaisait de
+rendre inutile. Son élégance était sobre et non pas ridicule; sa voix
+avait un ton prenant, autoritaire et chaud.
+
+- Qu'est-ce qui peut bien t'amener aux _Forges des Batignolles_, lui
+dis-je en le voyant.
+
+Il vint droit au fait et m'expliqua clairement en peu de mots, qu'il
+entendait se présenter aux élections législatives dans le quartier.
+
+- Comme tu as raison, ne pus-je m'empêcher de remarquer.
+
+Il fit quelques réserves sur des points auxquels je n'aurais jamais
+pensé...
+
+- C'est un quartier ouvrier... la lutte sera chaude, mais j'ai un
+programme...
+
+Il allait me dire son programme, mais je l'arrêtai; c'était inutile car
+je ne comprends rien à la politique et je pensais que ce brave garçon
+aurait sans doute bien des occasions pour placer à d'autres son petit
+discours.
+
+Avec une parfaite courtoisie, il n'insista pas. Je lui demandai en
+quoi je pouvais l'aider, il m'expliqua sans détours. Il s'agissait de
+parler en sa faveur aux chefs d'ateliers et aux contre-maîtres.
+
+- Je ne sais pas bien quoi leur dire, fis-je, je t'ai expliqué que je
+ne m'entendais pas à ces sortes de propagandes.
+
+Il ne tenta pas de revenir à l'assaut et de me placer un court résumé
+de ses projets que j'aurais dû moi-même développer à mes hommes.
+
+- Dis leur que je suis ton ami, me dit-il simplement, et qu'ils te
+feraient plaisir en votant pour moi.
+
+J'étais gagné moi aussi par cette argumentation si franche et si bien
+adaptée à moi; je lui répondis:
+
+- C'est entendu, je te le promets.
+
+Il me tendit la main avec une affection si spontanée que je
+l'interrogeai:
+
+- Tu as vraiment envie d'être député? Cela t'amuserait?
+
+- Pas autrement, répondit-il, mais que veux-tu que je fasse?
+
+Décidément ce garçon, toute ma vie, devait me désarmer. Quand il
+sortit de chez moi, j'étais décidé à l'aider et les quelques jours qui
+suivirent, je l'aidai effectivement. Je parlai de lui à quelques
+collègues, à quelques ouvriers que je savais avoir de l'influence, non
+pas certainement comme Arsay leur aurait parlé, oh non, je leur disais
+tout bonnement, dans la langue que nous parlions eux te moi:
+
+- Votez donc pour lui, qu'est-ce que ça peut vous faire, vous, ça ne
+vous changera pas et lui sera ravi.
+
+Comme ils savaient tous que j'étais sincère en leur tenant ce langage,
+dans un bon rire, ils abondaient dans mon sens. Il faut vous dire que
+les travailleurs de la métallurgie sont les plus intelligents du monde
+et partant les meilleurs garçons de la création; vous comprenez, ils
+sont habitués à ajuster les pièces de métaux, c'est un travail qui se
+fait au dixième de millimètre, il faut y aller prudemment. Allez donc
+monter des boniments à des gaillards de leur espèce!
+
+Dans l'ensemble, les affaires électorales d'Arsay marchaient bien. Il
+avait tenu plusieurs réunions dans le quartier, qui, à part une
+opposition normale, avaient bien réussi. D'ailleurs toutes ses
+affaires marchaient bien, car non seulement, il avait jeté son dévolu
+sur la représentation de la circonscription, mais il l'avait jeté aussi
+sur la fille de notre administrateur-délégué, une ravissante petite
+créature brune qui montait à cheval, menait des autos et devait avoir
+une forte dot. Si les deux combinaisons politique et sentimentale
+réussissaient, mon camarade deviendrait vraiment une puissance, député,
+ministre probablement, grosse fortune, jolie femme. Il entrerait
+sûrement au conseil d'administration de notre société. Je ne pouvais
+m'empêcher de penser à ceux de nos condisciples communs qui devinrent
+vraiment des hommes supérieurs, particulièrement à l'un d'eux sorti
+major de notre promotion à l'X, une si belle intelligence, un si grand
+coeur et une folle gaieté: il était en train, à cette heure, de
+respirer des vapeurs d'anhydride sulfureux, ingénieur à cinquante louis
+par mois, quelque part dans la banlieue de Lyon, cependant qu'Arsay...
+Ah! nos parents, me disais-je, ont eu bien tort de nous fesser pour
+nous faire apprendre les mathématiques; la culture physique, la
+politique, la danse et le maintien, voilà ce qui aurait dû nous être
+enseigné.
+
+Mais un petit événement troubla profondément la carrière
+d'Arsay-Lancourt.
+
+Un matin, vers onze heures, à l'heure du déjeuner, toutes les équipes
+sortaient des usines et dévalaient dans le faubourg. C'est l'heure de
+la joie dans le monde du travail: au commencement de la journée, les
+ouvriers ont vécu trop loin les uns des autres, ils sont trop près des
+soucis réels de la maison, le soir, ils sont fatigués et se dispersent
+vite pour rentrer chez eux: au déjeuner, au contraire, ils ont déjà
+abattu la moitié de la tâche, c'est comme une récréation qu'ils
+prennent ensemble, les plaisanteries et les farces vont bon train, et
+si quelques-unes ne sont pas du meilleur goût, c'est entendu, ce sont
+du moins des plaisanteries de grands enfants. Ce jour-là, dans tout
+Levallois, ce fut un rire immense qui partit tout d'un coup comme un
+grand incendie. C'est inexplicable, tout le monde savait l'histoire à
+la fois. Les gens s'abordaient en s'esclaffant, les boutiquiers
+étaient sur leur porte se tapant les cuisses, les petits couraient en
+farandoles, les camelots faisaient pouffer les gens dans les groupes.
+Détail aggravant: le soleil lui-même se mettait de la partie dardant
+ses clairs rayons d'avril sur cette gaieté folle et la multipliant.
+
+La cause de toute cette joie tenait à bien peu de chose. Un peu avant
+onze heures, au coin du boulevard de la Révolte et de la rue Victor
+Hugo, on avait trouvé, derrière un tas de planches, bâillonné, assis
+par terre le dos collé au mur, le candidat Arsay-Lancourt. Le futur
+député avait les mains attachées, il était vêtu d'un habit de soirée
+maculé de boue. Certainement, il était victime d'un attentat, mais on
+ne lui voyait aucune trace de blessure; il n'était pas évanoui et
+pourtant, à aucun prix, il ne voulait après qu'on l'eut délié, qu'on
+l'aidât à se relever ou qu'on le changeât de place. Un de mes
+ingénieurs assistait à la scène.
+
+- Qu'est-ce qu'on vous a fait, lui demandait-on?
+
+Arsay répondait:
+
+- Rien, rien, c'est un petit incident qui se réglera plus tard.
+
+- Il faut vous sortir de là, insistait-on.
+
+- Non, non, disait-il, passez votre chemin si vous voulez me rendre
+service; je vous remercie, ne vous inquiétez pas, je suis bien.
+
+Mais comme à ce moment d'intense circulation, les badauds se pressaient
+de plus en plus autour de lui, deux agents intervinrent en se frayant
+un passage à travers le rassemblement; arrivés à lui, ils se penchèrent
+charitablement et posèrent encore quelques questions ainsi qu'il est
+prévu au réglement.
+
+- Laissez-moi, répétait Arsay, avec hauteur; faites seulement
+circuler. Je veux rester seul avec vous, je vous expliquerai.
+
+L'un des représentants de la force essaya bien de se rendre à ce désir
+de l'homme malade et qui de plus pouvait un jour être élu. Il tenta de
+disperser la foule, mais il y avait bien près de cinq cents personnes
+et qui voulaient savoir. L'agent revint impuissant vers son collègue,
+insista encore auprès d'Arsay en finissant par élever la voix. Mon
+ingénieur me raconta dans la suite -- ce que je n'ai aucune peine à
+croire --, que Arsay retrouva devant ces dernières sommations, son
+ordinaire aplomb. Il eut pour les sergents quelques phrases cinglantes
+qui firent dans la foule le meilleur effet. Certainement sa popularité
+était grande à ce moment précis, malheureusement on ne fait pas voter à
+l'instant que l'on veut. Devant cette obstination, les agents
+diagnostiquèrent "la loufoquerie" et, résolus à emmener Arsay de force,
+ils le saisirent chacun par un bras. Arsay se débattit. Un curieux
+prêta main forte, tint les pieds. Une fois levé, Arsay refusa de faire
+un pas, s'appuyant sur le mur, comme s'il eut voulu s'y enfoncer et
+demanda à parler à la foule qui fit silence pour l'écouter.
+
+- Camarades, criait-il le plus fort qu'il put, vous voyez que je suis
+victime pour la deuxième fois d'un indigne abus de la force; ce matin,
+c'était évidemment de la part de mon contre-candidat qui s'oppose à ce
+que vous choisissiez librement votre représentant...
+
+Cette partie du discours fit encore excellente impression.
+
+... Maintenant, continua Arsay, la force policière...
+
+Les agents ne le laissèrent pas dire un mot de plus: l'article de leur
+règlement qui leur prescrit de ne pas laisser insulter la police étant
+l'un de ceux qui leur tient le plus au coeur. D'un même mouvement, ils
+posèrent chacun d'un côté leurs bras puissants sur les épaules de celui
+qui était devenu soudain dans leur esprit un délinquant et d'une même
+poussée le firent avancer dans la direction du poste. Et ces deux
+hommes vêtus de façon identique, dans la même posture, ayant la même
+volonté, et jusqu'à la même expression donnaient l'impression, comme
+dans un ballet bien réglé, d'être un seul motif vivant d'ornementation.
+
+Alors aux yeux de cette foule très apitoyée apparut une singulière
+vision et d'un seul coup tout le mystère fur révélé, Les basques, le
+pantalon, le caleçon et la chemise d'Arsay avaient été soigneusement
+découpés en un rond régulier qui mettait à nu l'anatomie du pauvre
+candidat depuis le creux des reins jusqu'à une main environ au-dessus
+de la jointure des genoux. Ce fut comme une vague de fou-rire énorme,
+formidable, qui partit des premiers rangs et courait sans s'arrêter
+jusqu'au bout du boulevard. Pauvre Arsay, j'imagine qu'il dut, dans
+cet instant au moins, perdre ce bel équilibre dont il avait le secret.
+Des témoins m'ont raconté par la suite que la boue du trottoir, sur
+lequel on avait assis le malheureux, faisait sur sa chair propre et un
+peu rose des marques bien nettes. C'était un peu comique, assurément.
+
+Derrière le groupe formé par Arsay et les deux agents qui filait
+maintenant à toute allure, la foule, glapissant de joie, suivait en
+courant. C'était un cortège en délire, impressionnant par le nombre et
+dont la tête était un derrière, un malheureux derrière qui n'en pouvait
+mais.
+
+Les hommes étaient réunis en une même pensée, ils étaient nombreux, il
+fallait qu'ils chantassent, - les chants nationaux sont faits pour
+répondre à ce besoin. Sur l'air des _lampions_ un loustic improvisa
+rapidement des paroles de circonstance; il chanta seul d'abord, sa voix
+monta claire et grêle dans le matin radieux:
+
+ _Arsay j'ai vu
+ Arsay j'ai vu
+ Ton dos (1)
+ Arsay ton dos
+ Arsay ton dos
+ Je l'ai vu._
+
+ (1) Pour être très exact, je dois dire que le narrateur ne se
+servit pas précisément de ce dernier mot; c'est par pudeur pour
+nos lecteurs que je fais cette légère altération historique. Les
+initiés n'auront pas de peine à rétablir le texte dans sa
+pureté première.
+
+Toute la foule en un choeur monstrueux reprit cet ignoble refrain
+qu'elle scandait du bruit formidable de ses pas cadencés. Des
+automobiles et deux tramways arrêtés battaient la mesure avec leurs
+trompes et leurs avertisseurs. Les vitres des maisons en tremblaient.
+Et, le rire, le rire formidable ne cessait pas, mais grandissait au
+contraire et gagnait tout le monde; les cochers, sur leur siège, les
+gens aux fenêtres, les deux agents en tête, tous s'esclaffaient, et
+même la face d'Arsay, où l'on voyait des larmes briller, se tordait en
+un rictus étrange.
+
+ _Arsay j'ai vu..._
+
+Le chemin était long. Dans une auto découverte qui fut obligée de
+s'arrêter, la fille de notre administrateur reconnut, m'a-t-on dit, son
+fiancé. Cette jeune fille, sa gouvernante qui risquait de perdre sa
+place par le mariage et le chauffeur qu'Arsay gardait trop tard le
+soir, devaient pouffer à l'unisson.
+
+La foule chantait toujours quand Arsay et ses conducteurs arrivèrent au
+terme de leur calvaire. Le malheureux dut certainement éprouver une
+amère joie à voir de loin paraître la porte de cette singulière
+boutique aux vitres grillagées, à l'enseigne salie que personne ne se
+préoccupait de rendre engageante et où s'inscrivaient en lettres bleues:
+
+ POSTE DE POLICE, CHAMPERRET.
+
+La porte s'ouvrit et se referma sur le groupe principal, ne laissant
+voir à la foule curieuse que la surface plate de son grillage, derrière
+lequel il allait se passer quelque chose.
+
+La foule attendit pourtant, curieuse, en vain, et, pour faire passer le
+temps entonnait par moments son hymne:
+
+ _Arsay j'ai vu..._
+
+Et la chanson cruelle devait arriver à peine assourdie jusqu'au
+malheureux, assis sur un bât-flanc, au milieu des agents qui riaient
+encore de leur gorge bruyante. Peut-être comprit-il qu'il était arrivé
+au bout de son rêve. Pauvre Arsay dont l'avenir s'annonçait si bien.
+
+Les sirènes des usines qui beuglaient la reprise du travail mirent fin
+à ce supplice. Bientôt il n'y eut plus dans la rue que la voix de
+quelques petits enfants pour glapir le couplet stupide. Et dans
+l'après-midi, un fiacre fermé venait chercher Arsay devant le poste et
+le ramener vers sa demeure.
+
+L'auteur de cette sinistre plaisanterie, on le sut plus tard, était
+bien, comme l'avait pensé Arsay, son contre-candidat, un certain
+Maupied qui fut élu et qui devint ministre. Celui-ci effrayé des
+premiers succès de mon ancien camarade, avait imaginé le petit
+attentat: quatre hommes étaient venus cueillir Arsay comme il sortait
+d'une soirée et l'avaient déposé, les yeux bandés et le fond de culotte
+découpé, près de l'endroit où il fut trouvé.
+
+L'affaire avait été bien montée. Personne n'avait rien vu.
+
+La manoeuvre réussit pleinement; huit jours après, Arsay était battu à
+plate couture: 24 voix contre 2724 à son concurrent le moins avantagé.
+Devant les bureaux de vote, on avait entendu encore quelquefois le
+refrain de la journée fatale. On ne devait plus l'entendre de
+longtemps dans la suite, mais quelques-uns de ses mots restèrent.
+L'histoire avait fait le tour de tout Paris et quand on parlait
+d'Arsay, on distait toujours: _Arsay ton dos_ (2), sauf dans quelques
+salons collet-monté où l'on disait toujours: _Arsay ton chose_,
+appellation qui n'était guère moins désobligeante, au demeurant.
+
+ (2) Même remarque que précédemment.
+
+C'est effrayant comme certains ridicules sont tenaces. Trois ans plus
+tard, je rencontrai le paurvre garçon, un soir, sur le perron de la
+gare d'Orléans. Il avait changé maintenant, ses habits me paraissaient
+moins soignés et son regard surtout n'avait plus cette aisance et cette
+assurance que si souvent je lui avais enviées. Nous allions dans la
+même direction; je lui demandai de monter dans mon compartiment et, en
+abordant un sujet quelconque, tâchai de lui faire parler de lui-même.
+Il y vint rapidement:
+
+- Que veux-tu, ce sont les hasards de l'existence, soupire-t-il,
+résigné, il n'y a rien à faire, c'est comme ça.
+
+- Comment, dis-je, rien à faire; ce qui t'est arrivé est une blague,
+une sale blague, j'en conviens, mais je ne peux pas admettre que tu te
+laisses abattre...
+
+- Cette histoire, dit-il, a flanqué ma vie par terre, tout simplement.
+Une blague, ce n'est pas une blague; c'est une association d'idées
+commune à tout le monde, comprends-tu? Tiens, toi-même, quand tu m'as
+rencontré ce soir, est-ce à nos années de collège passées ensemble que
+tu as pensé? Jamais de la vie, tu as pensé à mon affaire. Pour toi
+(il avait un mauvais rire) comme pour le reste des hommes, -- oh! je ne
+t'en veux pas -- je suis _Arsay ton dos_.
+
+Comme je me récriais, étouffant en moi-même une invincible envie de
+rire, il continua:
+
+- C'est naturel, et si cette histoire était arrivée à toi au lieu de
+moi, je penserais probablement ce que tu penses, et je rirais comme
+toi: on n'est maître ni de sa pensée, ni de son rire. Seulement si tu
+avais été dans mon cas, pour toi cette aventure n'aurait vraiment été
+qu'une blague, parce que tu es es un producteur, toi: on te prend pour
+tes produits.
+
+- Merci, fis-je.
+
+- Ah, répondit-il exalté, pour sûr tu peux dire merci, parce que ton
+bonheur est immense; tandis que moi, on ne peut me prendre que pour
+moi. Je te l'avais dit autrefois, je ne pouvais être que député et
+c'est vrai.
+
+Quand j'ai été blackboulé, quand j'ai vu se rompre mes espérances
+matrimoniales, j'ai essayé de me ressaisir, de me reprendre.
+
+J'ai travaillé, je suis sorti d'abord. Quand j'allais au restaurant,
+je voyais les nez qui piquaient dans les assiettes étouffant des rires
+de bon ton et, au bout d'un moment, des gens qui pivotaient de tous les
+côtés sur leurs chaises pour me regarder, comme une bête à voir;
+ceux-là ne savaient pas, on les avait renseignés. Je suis entré dans
+un journal; à la rédaction, on simplifiait, on m'appelait _Ton dos_; je
+persistais, j'écrivais des articles qui en valaient d'autres, dans le
+début, je ne signais pas comme les commençants; seulement les articles
+qu'on ne signe pas, ne profitent qu'à la direction, tu t'en rends
+compte, un jour, et comme tout le monde, je hasardais mon nom au bout
+de ma copie. L'effet fut radical: le rédacteur en chef vint lui-même
+dans ma salle pour me demander "si je n'étais pas fou". Je changeais
+de maison, je recommençais avec patience, avec courage et quand vint
+l'heure de la signature, c'était je m'en souviens, un article sur le
+commerce extérieur, je mis au bas de ma prose un pseudonyme: _Lancret_;
+cela dura quelques jours; puis un confrère obligeant de mon ancienne
+rédaction fit passer dans un obscur canard ce tout petit écho; je le
+sais par coeur.
+
+"Notre excellent confrère qui signe modestement Lancret des articles si
+remarqués ne fut pas toujours -- c'était contre son gré, il est vrai --
+aussi modeste". C'était signé: _Tournedos_.
+
+Qu'en dis-tu mon vieux; tu croirais que des lignes semblables passent
+inaperçues, toi? Eh bien, deux jours après, toute la ville m'appelait
+Lancret-Tournedos. Dans la suite, mon directeur voyait son tirage
+augmenter à cause de moi, et pour cette raison me fichait
+ostensiblement à la porte. Je ne peux pas te les raconter toutes, mon
+vieux, mes histoires, mais enfin, entre autres, croirais-tu que j'ai
+reçu des propositions du Directeur de l'Olympia pour faire semblant de
+jouer du hautbois sur la scène? Si je te disais encore, qu'il y a deux
+mois, c'est-à-dire trois ans et demi après l'incident, une vieille dame
+du Texas, que je ne connaissais pas, est montée chez moi, dans mon
+appartement, en me disant: "Monsieur, je paierai ce qu'il faudra, mais
+je veux _le_ voir." Oh, tu peux t'esclaffer, ne te retiens pas, c'est
+naturel...
+
+Et il sanglota.
+
+Jamais je ne pourrai exprimer la sensation physique désagréable que
+j'éprouvais en écoutant cette histoire navrante. Pendant qu'il la
+racontait, j'avais à la fois des envies de rire et je sentais toute
+l'inconvenance qu'il y avait à rire, je comprenais qu'Arsay s'en
+rendait compte et que c'était toujours ainsi quand il parlait de lui.
+J'avais une sueur froide et au creux de l'estomac, une douleur
+particulière. Je pensais au Palais Royal où, pour un louis, les gens
+ont le droit de rire et où ils en usent si peu.
+
+- Pauvre ami, fis-je la gorge serrée.
+
+J'essayais de détourner la conversation, c'était difficile, il y
+revenait tout le temps. Je le quittais heureusement au terme de mon
+voyage; il continuait le sien. Sur le pas du wagon, je lui serrai la
+main, en lui distant:
+
+- Bonne chance.
+
+Et je vis dans les yeux l'expression de doute des gens qui se savent
+frappés à mort.
+
+Quelques années passèrent encore, quand j'appris, un beau jour,
+qu'Arsay était entré au Parlement. Je m'en réjouis pour lui, je le
+croyais définitivement sorti d'affaires. Il représentait à la Chambre
+la Guadeloupe. Comment s'était fait son élection? Très simplement.
+Maupied, son contre-candidat de Levallois, était devenu Ministre des
+Colonies. Quelqu'un lui avait raconté les suites tragiques de l'acte
+auquel il devait la première et partant la plus difficile de ses
+victoires politiques; il avait dû éprouver quelques remords de sa
+mauvaise plaisanterie: l'homme n'étant jamais méchant que lorsqu'il a
+faim. Alors le secrétaire d'Etat avait "conseillé" à ses services de
+la Guadeloupe, l'élection d'Arsay. On est fixé sur la valeur de ces
+conseils: Arsay fut élu contre deux candidats nègres à une massive
+majorité. Son élection prit la valeur d'un symbole car elle démontrait
+clairement la supériorité de la race blanche, à la lumière du jeu de
+nos libres institutions. Et toujours, sur les conseils du membre du
+Cabinet, Arsay fut validé sans débats, fait qui aurait prouvé, s'il en
+était besoin, combien le reproche d'indiscipline dans les actes de nos
+représentants élus, est peu fondé.
+
+Bref, maintenant Arsay était député pour de bon. Peu importe de savoir
+qui il représentait. En vertu de l'égalité souveraine, il était élu du
+peuple et en avait tous les droits. Aucune raison profonde ne
+s'opposait à ce que sa carrière ne devint tout aussi brillante et tout
+aussi féconde que si huit ans avant, il avait été élu, dans une Chambre
+précédente, député de Levallois.
+
+Ah, pensais-je, voilà enfin ce pauvre garçon reparti sur sa voie. Je
+le voyais se mettant rapidement au courant des habitudes du Parlement,
+arrivant à se faufiler à travers les groupes et les ronds avec ce don
+spécial qu'il avait de nature; et se spécialisant petit à petit, dans
+quelques questions non contestées; ainsi il devait fatalement parvenir
+à dissocier par une autre association d'idées, son nom du souvenir de
+son ancienne célébrité.
+
+Pendant un certain temps, les choses allèrent bien ainsi que je les
+avais supposées. Comme il convient à un nouveau parlementaire. Arsay
+ne prenait pas la parole aux séances, se contentant de temps en temps
+de pousser de sa place quelques bruyantes interjections, qu'il lui
+était loisible ensuite de développer à son aise en corrigeant les
+épreuves de l'Officiel. Personne ne trouvait rien à redire et comme je
+l'avais pensé, les indigènes de la Guadeloupe -- qui ne lisent
+d'ailleurs pas l'Officiel -- étaient très satisfaits. Arsay s'était
+fait inscrire à plusieurs commissions dont personne ne voulait, à celle
+de la prophylaxie contre la rage, à celle de l'étude du régime des
+pluies, notamment, pour lesquelles son égale incompétence le désignait
+particulièrement. Bref, si Arsay n'avait été imprudent et s'il n'avait
+pas voulu aborder la tribune avant que son inocuité ne fut dûment
+établie, il aurait fait une très honorable carrière.
+
+Quelle idée saugrenue avait pu s'emparer de son esprit? C'était dans
+une discussion d'intérêt général intéressant tout spécialement sa
+circonscription. La Chambre devait statuer sur le règlement des
+compagnies maritimes. Arsay s'était fait inscrire; il avait mûrement
+travaillé son discours et entendait démontrer à la Chambre la nécessité
+vitale pour la Métropole, d'avoir des lignes de navigation régulières
+pour desservir les colonies. Les profanes peuvent penser que cette
+question bien simple aurait dû se discuter dans un calme académique.
+Singulière erreur! La Législation réglementant des compagnies
+quelconques, et des compagnies de navigation particulièrement, ne va
+jamais sans débats passionnés; en effet, il y a toujours dans les
+Assemblées les représentants des compagnies d'une part -- et ceux-ci ne
+veulent pas voir s'imposer une obligation supplémentaire qui pourrait
+dasn l'espèce, les forcer à desservir des ports immédiatements peu
+rentables; et puis, il y a les socialistes qui sont partisans de la
+socialisation de tous les services susceptibles d'être rendus par les
+compagnies; ceux-là ne veulent pas qu'une compagnie profite d'un
+monopole même si l'exercice de ce monopole doit se traduire par des
+pertes, en telle sorte que socialistes et représentants des compagnies
+sont toujours d'accord en pareille matière contre le reste de la
+représentation nationale qui pourrait être tenté de penser aux intérêts
+de la Nation.
+
+Ah! ce fut une séance mémorable. Après l'audition de divers orateurs,
+vieux routiers du Parlement, bien trop malins pour s'engager à fond,
+Arsay monta à la tribune un gros dossier sous le bras. Il était très
+calme en apparence, peut-être au fond de lui-même, était-il ému d'abord
+parce que un premier discours engage toujours un peu l'avenir et
+ensuite à cause de son histoire ancienne que bon nombre de ses
+auditeurs connaissait. Qui sait, ne devait-il pas manquer de se
+demander, en proie à un noir pressentiment, si quelque suppôt des
+compagnies ou quelque communiste n'allait pas troubler son exposé par
+un fâcheux rappel.
+
+Une jeune femme amie assistait à la séance et me l'a racontée. Arsay
+commença d'une voix un peu sourde, mais bien pose cependant; cette
+belle voix que nous lui avions connue au collège, quand de son brio, il
+éblouissait nos maîtres. L'assemblée qui savait avoir affaire à un
+novice convaincu, ignorant les tours de bâton et pouvant introduire un
+peu de nouveau dans cet ordinaire rebattu, écoutait avec attention.
+L'orateur dut trouver un encouragement dans cette attitude, et peu à
+peu la griffe de l'émotion qui le serrait au cou se relâchait: la voix
+devenait plus claire, le ton se faisait plus net, plus affirmatif.
+Quelques applaudissements partirent même du centre gauche. Après
+l'exposé, Arsay entra alors carrément dans le vif de la discussion et
+posa le problème sans ambages, dans son vrai jour. Immédiatement
+l'opposition droite et gauche réunie donna, mais c'étaient des
+interjections, des hurlements presque discrets assez inintelligibles et
+assez imprécis pour ne pas appeler de répliques. Arsay trouva, dans
+ces apostrophes, un nouvel encouragement: n'était-ce pas ainsi
+qu'étaient accueillis les plus grands orateurs parlementaires. Et il
+continua à dévider son argumentation qui était forte, plusieurs en ont
+témoigné. Un moment, on a pu dire qu'il tenait un véritable succès: il
+s'en rendait compte et en devenait meilleur. Il expliquait comment
+l'intérêt des compagnies même se conciliait avec le règleent qu'il lui
+semblait devoir être imposé; il disait que le pavillon créait le
+débouché, lorsqu'un membre de la gauche socialiste le prit furieusement
+à partie.
+
+- C'est en raison de ces bénéfices futurs, disait l'interrupteur, qui
+sont certains que nous ne voyons pas, nous autres, la nécessité de
+faire un cadeau à des compagnies privées. Nous avons trop vu ces
+agissements jusqu'ici.
+
+Par le sort le plus malencontreux, Arsay pour répliquer à cette
+interruption, posa lui-même une interrogation.
+
+- Qu'avez-vous vu?
+
+Des bancs de la droite modérée, une voix rogue partit, qui répondit:
+
+- Ton dos. (3)
+
+Oh, légèreté des corps législatifs! La Chambre se vengeait-elle de
+l'attention que l'argumentation soutenue d'Arsay lui avait imposée? On
+ne peut pas savoir. Toujours est-il que ce fut encore une fois un
+éclat de rire général et fou qui prit non seulement les opposants, mais
+les amis, les huissiers, les tribunes, jusqu'à l'élégant président; ce
+dernier, par principe, faisait semblant de se fâcher, mais sa sonnette
+méchante, mollement agitée, vibrait de petites notes comiques et
+complices, faisant penser à une vieille fille qui se retient devant une
+inconvenance. Toute la salle trépignait et le rire durait, repartant
+par saccade devant la mimique variée d'Arsay. Tantôt il montrait le
+poing aux travées d'extrême gauche, en vociférant comme M. Jaurès, des
+mots qu'en raison du tumulte, personne n'entendait, et tantôt il
+restait calme, adossé au bureau du président dans cette pose qui était
+familière à M. Jules Roche pendant les discussions orageuses; seulement
+Arsay passait brusquement de l'une à l'autre de ces attitudes, comme
+s'il n'eut pas eu le contrôle de ses actes, et ces transitions
+amusaient beaucoup. Enfin le silence se fit, silence dû à des rates
+trop dilatées, nullement engageant pour poursuivre une discussion et le
+président se penchant au-dessus de son pupitre disait:
+
+- Parlez, mais parlez donc.
+
+ (3) Toujours même remarque que précédemment.
+
+Arsay ne parlait pas, mais restait à la tribune tout de même. Ce ne
+fut qu'à une nouvelle interjection qu'il essaya, mais sa gorge serrée
+ne put pas articuler aucun mot; on n'entendit simplement que des
+syllabes huilées:
+
+- Ah gueu... que... sue...
+
+Le fou rire recommença.
+
+Alors on vit Arsay en proie à une fureur singulière, déchirer et jeter
+en petits morceaux les feuilles de son dossier. Il les jetait dans la
+direction du président du Conseil, vieillard caustique qui faisait mine
+de les recevoir avec sa serviette entr'ouverte; mais trop légers pour
+l'atteindre, les bouts de papier volaient sur la tête des sténographes.
+ Arsay déchirait toujours; quand il eut fini et comme le rire ne
+s'arrêtait pas, il fit mine un instant de vouloir foncer dans la salle,
+mais soudain, il se reprit et se mit à rire lui aussi, d'un rire
+étrange, pendant que sa main ouvrait lentement sa veste. L'assemblée
+croyant qu'il allait sortir un document à scandale, fit silence: alors
+avec une dextérité de maniaque, d'un seul coup, en cinq secondes, il se
+déculotta. In instant, le temps que la Chambre se ressaisisse et que
+les huissiers soient en haut des marches de la tribune, aux
+représentants librement élus de la France, au gouvernement responsable
+et compétent, aux diplomates actifs et intelligents de tous les pays du
+monde, à ces braves généraux que l'ingénieuse abomination de nos
+adversaires surprit mais n'ébranla pas, à cette grande presse intègre
+qui fait l'honneur de notre pays, à cette élite du public international
+si parisien et de toutes les élégances, Arsay montra ce qu'on l'avait
+jadis forcé à faire voir. Dans son geste outrageant, il avait baissé
+la tête, en sorte que sur la table de la tribune, la Chambre ne vit
+plus que ce qu'il voulait. C'était sur le plateau en son milieu, comme
+un disque rouge qui faisait penser au crépuscule d'un petit soir ou
+encore au sacrifice monstrueux sur l'autel du Parlement, d'une victime
+expiant les péchés que le Parlement n'avait jamais commis.
+
+La tribune de la Chambre pourtant est une relique; elle servit aux Cinq
+Cents. Je sais bien que sur son grand côté qui fait face à la salle,
+un bas-relief en marbre blanc, représente deux femmes dont l'une écrit
+et l'autre souffle dans une trompe de mail-coach; cette allégorie
+symbolique est là certainement pour rappeler aux députés qui seraient
+tentés d'écouter la fragilité de la parole: "Ecris, leur dit-elle ou
+sinon, c'est comme si tu jouais de la trompette". Je sais que
+malheureusement, les députés qui sont à la tribune, ne voyant pas
+l'allégorie, oublient quelquefois son sens; mais enfin, tout de même,
+que de grandes paroles, que de discours féconds sont tombés du haut de
+ces marches. Quand on pense que de cette relique vénérable, à juste
+titre considérée comme le berceau de nos lois, que d'elle partit tout
+cet appareil de justice et de droit, ces grandes réformes
+bienfaisantes, ces conceptions géantes de notre politique étrangère,
+ces plans sublimes et désintéressés de notre action coloniale, ce petit
+arsenal de nos lois sociales que toutes les monarchies nous envient, en
+un mot tout ce qui nous honore et nous distingue des barbares: on reste
+scandalisé, à se dire qu'un instant, même un seul instant, la partie la
+plus vile d'un individu la dominât.
+
+Arsay était devenu complètement fou.
+
+On l'a enfermé à Bicêtre où le caleçon de force lui fut passé, parce
+que dans sa démence, le pauvre homme prend tout le monde pour des
+parlementaires et veut à chaque instant recommencer.
+
+Quand le médecin-chef fait visiter à un personnage de marque, son
+établissement, il ne manque jamais de s'arrêter devant le pauvre malade
+et de le montrer avec orgueil, en disant tout bas:
+
+- C'est un ancien député.
+
+_En terminant son histoire, Turner avait conclu:_
+
+- Dire tout de même que sans cette mauvaise farce de Levallois, Arsay
+aurait pu être ministre et même Président du Conseil.
+
+
+
+
+
+La Saisie.
+
+
+
+
+Nous avons été étudiants ensemble. Après quinze ans ou plus, nous nous
+étions rencontrés, ce soir de novembre, dans le hall de la gare de
+Lyon, attendant le même train et essayant de déchiffrer, sur une
+ardoise plaquée au mur, le retard dont la Compagnie bienveillante
+consentait à nous prévenir:
+
+
+RETARDS ANNONCÉS
+TRAIN VENANT DE MARSEILLE
+3.h.22
+
+
+- C'est gai, dis-je.
+
+- N'est-ce pas, fit quelqu'un; je suis pourtant si heureux de te revoir!
+
+Et celui qui m'interpellait me serrait la main, je m'en souviens, avec
+un de ces émotions particulières qui sont l'apanage des gens ayant eu
+des malheurs. La rencontre de tels gens n'est jamais sans causer à
+notre égoïsme, des inquiétudes, au moins légères. Je les ressentais,
+en vérité: je me disais en moi-même: "Il aura 3 h.22 pour me raconter
+ses déconvenues", et je maudissais cette administration que l'Europe a
+cessé de nous envier, cependant qu'à haute voix je remarquais:
+
+- Le hasard fait bien les choses.
+
+- Quelquefois, répondit-il, assez tristement.
+
+Je ne sais pas l'effet que j'ai bien pu lui produire, mais il m'avait
+paru fameusement changé; je me rappelais sa folle gaieté d'autrefois,
+son imagination ardente, jamais à court d'une farce inédite. C'était
+un sujet brillant que ses camarades d'école croyaient appelé au plus
+haut avenir. Maintenant, il avait passablement blanchi, bien qu'il fut
+à peu près de mon âge: les environs de quarante. Son visage avait un
+certain air résigné qu'il n'avait pas jadis; et pourtant, on l'aurait
+dit matériellement assez à son aise; il avait des vêtements
+quelconques, des gants et une pelisse qui sans être opulente, était
+parfaitement honorable. Le cadre était navrant: dix heures du soir,
+une de ces nuits froides, mouillées et tristes, dont les gares ont le
+secret. Le trottoir, qui brillait, collait aux pieds. La lumière crue
+tombait des globes électriques qui se balançaient doucement en l'air;
+on ne voyait pas d'ombre par terre et tous les gens en s'agitant ou en
+attendant avaient des figures longues et ennuyées.
+
+Je proposai:
+
+- Sortons d'ici, veux-tu? Allons au café.
+
+Il accepta.
+
+De l'autre côté de la rue, dans la brasserie, l'atmosphère était plus
+sympathique. Il faisait chaud. Une buée enveloppait les consommateurs
+autour des tables. A part quelques isolés, devant un bock -- qu'ils
+durent mettre vraisemblablement 3 h. 22 minutes à boire --, dans
+l'ensemble, c'était un public de petits employés et de petits
+fonctionnaires. Le piquet et la manille allaient leur train. Les
+plaisanteries et les chiffres classiques à ces jeux, faisaient comme un
+accompagnement en sourdine au solo des garçons qui clamaient les
+commandes:
+
+- Deux menthes à l'eau... un café nature... quatre turins grenadine.
+
+Nous étions bien sur la banquette de cuir, au fond, dans ce coin
+tranquille. A côté de nous il y avait deux amoureux. Seulement je ne
+savais pas trop quoi dire à cet ami si longtemps perdu de vue. Pour en
+sortir j'évoquais le passé:
+
+- Tu te rappelles le Vachette, le Panthéon... Comme c'est loin!
+
+- Loin de toi, peut-être, dit-il; certains jours, il me semble que
+c'est hier.
+
+Je ne comprenais pas bien pourquoi ces détails étaient plus près de lui
+que de moi; pourtant quelque chose m'empêchait de demander des
+explications. Je sautais à une autre idée.
+
+- Qu'est-ce que tu fais?
+
+- Je suis médecin, répondit-il. Nous autres, au sortir de la Faculté,
+ce n'est pas comme vous après l'Ecole de Droit, qui devenez juges,
+financiers, huissiers ou ministres. Nous n'avons pas le choix. Je me
+suis installé dans le troisième, rue Béranger. Ça ne te dit rien,
+n'est-ce pas.
+
+- Non, fis-je, je ne vois pas bien, en effet.
+
+- C'est près de la place de la République, reprit-il, derrière le
+Théâtre Déjazet. Mes affaires ne vont pas mal. Mon Dieu, c'est une
+clientèle un peu spéciale, différente de celle qui habite au Bois de
+Boulogne; celle-là est réservée aux patrons. Je me suis fait à la
+mienne, que veux-tu, je n'ai plus d'ambition.
+
+-Mais je croyais, dis-je, qu'après ton internat, tu préparais justement
+les hôpitaux.
+
+- Moi aussi, fit-il, je l'ai cru longtemps. Seulement il faut avoir le
+temps et les moyens de se préparer et d'attendre... Je me suis marié
+très jeune, et cela change. Tu ne savais pas que j'étais marié?
+
+Je fis signe que non.
+
+- Tu as connu ma femme autrefois... c'est elle que je viens chercher au
+train. Elle me ramène mon fils qui était à Dijon, auprès de mon
+beau-père. Je leur ai acheté une petite bicoque, par là-bas, c'est
+leur pays.
+
+Il parlait sur un ton posé et calme, cependant on aurait dit qu'il
+avait des larmes dans la gorge et cette impression m'empêchait encore
+d'intervenir.
+
+Il reprit:
+
+- J'ai épousé Loute.
+
+Ce prénom ne me disait plus rien, mais après quelques précisions je
+revis bientôt la figure brune et la tournure gracile d'une de nos
+camarades des brasseries du quartier. Si je l'avais connue, je crois
+bien; et nous étions même un certain nombre qui l'avions connue tout à
+fait. Nous l'appelions "Moinotte" parce qu'elle ne mangeait guère
+qu'aux bords de nos tables et qu'elle était petite, vive, gamine et
+douce toujours. Ah certainement! il me semblait même que j'entendais
+encore le pépiement de son rire. Elle avait l'air d'être si ingénument
+ce qu'elle était. Si elle était arrivée à se faire épouser, celle-là,
+il fallait tirer l'échelle!
+
+J'étais décidé à ne rien laisser voir de ma surprise; tout de même
+quelque chose dût le frapper en mon expression même. Il enleva son
+lorgnon pour passer ses mains sur ses yeux.
+
+- C'était une bien bonne fille, dis-je peut-être un peu trop simplement.
+
+- Oui, mais tu penses que c'était tout de même une fille, répliqua-t-il.
+
+- Mais non, mon vieux, pas le moins du monde; tu l'as épousée, tu sais
+donc mieux que personne ce qu'elle vaut.
+
+Cette considération ne le consolait pas. Un petit silence pénible se
+fit. Pour dire quelque chose, je remarque:
+
+- Elle était bien jolie!
+
+Cette phrase lui causa un peu de joie; elle amena sur se lèvres tristes
+un pauvre sourire, il me dit:
+
+- N'est-ce pas?... Elle est aussi une bonne épouse et une bonne mère,
+je te l'assure.
+
+- Et bien alors, fis-je.
+
+- Oui, et alors, reprend-il. Tiens, tu es le premier camarade de ce
+temps-là que je rencontre; je ne les ai plus recherchés, tu comprends.
+Ce fut un tel changement. Les commencements ont été difficiles. Ma
+famille s'est éloignée de moi du jour au lendemain. Et il m'a fallu
+d'un coup gagner notre vie. Tu ne sais pas ce que c'est, toi, dans
+notre métier... les courses à pied dans la pluie, les étages, les
+veillées, les dispensaires, les accidents du travail. C'est pire que
+de donner des leçons. Les professeurs ont, du moins, des engagements
+réguliers; ils voient des enfants bien portants. Tandis que nous, nous
+allons, en passant, obligés de représenter, bien que nous soyons
+misérables nous-mêmes, et toujours auprès d'autres misères. Quand on a
+une femme à la maison qu'il faut consoler parce qu'elle vous répète
+sans cesse: "C'est moi qui ai fait ton malheur" c'est dur! Ah! ils
+étaient loin les travaux de laboratoire, les concours, les maîtres
+surtout... Heureusement, petit à petit, les choses s'arrangent,
+matériellement du moins: c'est une consolation énorme, surtout qu'on se
+souvient des débuts et aussi parce qu'il se fait, en nous, un espèce de
+décalement social... Je ne me plains plus d'habitude. Seulement, tu
+m'excuses, ce soir, c'est de te retrouver. Tu es marié?
+
+Je fis signe que oui.
+
+Il hocha la tête comme quelqu'un qui n'insiste pas, et reprit:
+
+- Tu n'as pas idée comment s'est fait mon mariage. Une de ces
+histoires qui n'arrivent jamais. Je vais te la raconter, tu verras à
+combien peu tiennent nos destinées.
+
+J'étais venu à Paris, le 3 janvier 1912, passer un concours pour une
+place de prosecteur. Ce mot ne te dit rien: dans le filon de la grande
+carrière médicale, c'est une étape nécessaire. J'avais quitté les
+miens en pleines vacances de Noël. Toute la journée, je m'étais fait
+ausculter et sonder par les grands pontifes de chez nous, ils étaient
+alors mes amis. Mes exposés n'avaient pas été trop mauvais. Dans
+l'ensemble, j'étais assez satisfait. Après les efforts de la journée,
+je me sentais un besoin terrible de me détendre. Note que j'étais en
+possession de l'argent de mon mois, grossi de toutes les étrennes que
+j'avais reçues. Ces circonstances réunies m'incitaient à faire la
+fête. Comme il n'y avait pas, à cette époque de l'année, le moindre
+camarade au quartier, je résolus de me chercher une compagne.
+
+Vers huit heures du soir, je descendis au bar du Panthéon et j'aperçus
+Loute. Elle était seule, dans le sous-sol, avec le barman qui, sa
+serviette dans la bouche, dormait dans un coin. Loute perchée sur un
+tabouret, la tête appuyée sur son bras, suçait mélancoliquement la
+paille d'un verre vide. Je la mis rapidement au courant de mes
+intentions. Elle accepta mon invitation avec reconnaissance. Nous
+fûmes dîner dans un restaurant voisin et je fis déboucher quelques
+bouteilles de vins choisis. J'étais très en forme et elle aussi. Du
+moins, je l'ai cru, ce jour-là: depuis, -- parce que j'ai souvent
+ruminé cette scène -- il m'a bien semblé que Loute n'était pas tout à
+fait comme à son ordinaire; son rire devait sonner un peu faux; mais
+était-ce force de caractère ou insouciance ou bien habitude de sa part,
+ou bien seulement défaut de compréhension de la mienne; je ne m'aperçus
+de rien. Après le dîner, nous avions été à Bullier, presque désert ce
+soir-là et nous avions fini la nuit à Montmartre. Je crois que c'est
+la dernière nuit que je me sois amusé. Il y a des gens pour lesquels
+les transformations de la vie sont lentes; pour moi, la mienne s'est
+brusquement modifiée à cette date. Ce ne fut pas un tournant, mais un
+angle vif; comme un carrefour.
+
+Le lendemain matin, j'étais chez Loute. Nous aurions pu faire la
+grasse matinée, rien ne nous pressait, pourtant, d'assez bonne heure,
+elle s'était levée. Je la vois encore, en jupon et en sandale,
+trottant dans son appartement pour nous faire du chocolat.
+
+Cet appartement -- nous le connaissions tous -- était au Boulevard
+St-Michel, derrière le Luxembourg, un peu après l'Ecole des Mines, une
+maison d'angle au deuxième. Le mobilier et la décoration étaient de
+Martine. Tu sais bien, la chambre rouge et violette, le lit-sofa sur
+une marche de laque noire, la psyché empire. Tu vois?
+
+- Pas du tout, dis-je avec conviction. En réalité je voyais très bien.
+
+Mais il insista:
+
+- Tu as oublié le salon bleu au tapis à carreaux qui était séparé de la
+salle à manger par un treillage de vigne verte? Le petit aquarium et
+le jet d'eau sur la cheminée du salon?... Enfin, je me les rappelle
+bien. Cet appartement était la joie et l'orgueil de Loute. Il lui
+avait été offert par un Roumain qui, ses études terminées, était
+reparti dans son pays. Loute en s'y installant avait vu se terminer
+pour elle l'ère des garnis. Elle le soignait méticuleusement, le
+nettoyait et le paraît toute la journée. A tous venants, elle en
+vantait l'originalité et le confort; c'est en lui, qu'elle passait, à
+lire ou à raccommoder, les bonnes heures de sa vie. Je m'en suis rendu
+compte ce jour-là, cet appartement était sa seule joie.
+
+J'étais couché tranquillement en train de boire le chocolat brûlant
+qu'elle m'avait préparé; je remarquais qu'elle ne mangeait pas. Elle
+était assise, sa tasse sur les genoux, près de la fenêtre, regardant le
+boulevard; je la voyais un peu de profil et m'aperçus que des larmes
+tremblaient au bout de ses cils; du coup, je me levais, j'allais vers
+elle et la prenant dans mes bras, je lui demandais:
+
+- "Qu'est-ce que tu as?"
+
+D'abord, dans un faux sourire, elle essaya de nier ses larmes. J'ai
+appris depuis tout l'empire que cette petite femme peut avoir sur elle,
+puis comme j'étais le plus fort et que j'insistais, elle me répondit
+comme un gosse:
+
+- "Du chagrin".
+
+J'insistais encore, la pressais de questions; elle finit par m'ouvrir
+un petit secrétaire chinois qui était près d'elle et, pour toute
+réponse, me tendit un papier. C'était un commandement d'huissier. Je
+mis un bon moment à le lire. Tu sais, ces sortes de documents sont
+écrits dans une langue impossible. Mais l'acte citait un extrait de
+jugement et je compris à travers tout ce fatras que Loute n'avait pas
+payé son loyer depuis neuf mois et qu'à la requête de son propriétaire,
+auquel s'étaient joints quelques fournisseurs, l'huissier devait saisir
+meubles et les faire vendre aux enchères. Le commandement était daté
+de l'avant veille. Je pressentis le drame et lui demandais:
+
+- "Ils vont te saisir?"
+
+Mais Loute, tranquille devant cette éventualité, me répondit:
+
+- Tout de même pas jusque-là, j'ai écrit hier au propriétaire pour lui
+demander encore un délai... seulement, c'est ennuyeux".
+
+J'étais moins rassuré qu'elle, mais son attitude cependant m'enlevait
+une partie de mes inquiétudes. Il s'agissait de 3.800 frs. Inutile de
+te dire que je ne les avais pas. Evidemment cette somme était beaucoup
+pour moi, mais je pensais qu'elle ne serait peut-être pas grand chose
+pour un propriétaire parisien. Cependant par précaution, à la pensée
+de l'effondrement que cette saisie produirait en Loute, j'eus d'abord
+l'idée de télégraphier à ma famille une invention quelconque. Mais je
+réfléchis que la réponse en admettant même que la fable soit crue,
+n'arriverait jamais à temps et la procédure suivait son cours. Je
+pensais aussi filer chez des camarades, leur expliquer le cas et réunir
+le magot, mais c'était les vacances et je ne voyais pas chez qui
+frapper. Devant cette impossibilité d'agir, je finis par me persuader
+que Loute avait raison; il n'y avait peut-être dans tout le pathos de
+cette feuille qu'une manoeuvre destinée à effrayer une petite fille.
+En fin de compte, si contrairement à nos prévisions, l'inévitable
+arrivait, il serait toujours temps d'aviser. Je m'habillais à la hâte
+et comme tu penses, une fois prêt, je ne m'en allais pas.
+
+Naturellement le charme était rompu. J'essayais de la distraire en lui
+racontant des histoires de l'autre monde; celui-ci n'étant guère
+divertissant pour elle. Mais je ne devais plus être en forme: cette
+fois le vin n'opérait plus, mes histoires ne la déridaient pas. La
+conversation tombait et toujours, Loute, bien qu'elle ne crut pas au
+danger, revenait à la fenêtre, comme pour se donner une contenance. Je
+tentais un moment de me moquer légèrement de son mobilier, de lui dire
+que cette décoration était danubienne et bonne pour un certain temps,
+mais qu'elle devait forcément lasser à la longue. L'expression de ce
+jugement la fit sourire et je compris vite que mon insistance, sur ce
+sujet, n'aurait d'autres effets que de lui démontrer mon mauvais goût.
+
+Et le temps passait, quand j'entendis Loute tout d'un coup pousser un
+cri de douleur, le cri d'une bête frappée à mort.
+
+C'était sur le boulevard; une lourde voiture vide, moitié charrette,
+moitié camion, s'avançait lentement.
+
+- "Tu es sotte, fis-je, si une voiture de déménagement ne peut plus
+passer sous tes fenêtres..."
+
+Celle-ci ne passait pas. Elle venait bel et bien vers nous, suivie sur
+le trottoir par trois messieurs qui firent, une fois arrivés devant
+notre porte, des signes au conducteur. Sur leur gestes, la voiture
+vint docilement se ranger sous nos fenêtres mêmes. Quatre bonshommes
+en descendirent, l'un d'eux avait une grosse figure ronde, coiffé d'un
+casque à mèche; je ne l'oublierai de ma vie.
+
+Et bien, vois-tu, je n'ai jamais été condamné à mort, mais j'imagine
+que la vue du fourgon qui doit vous mener à la guillotine doit vous
+faire ressentir quelque chose d'analogue à ce que je ressentais alors.
+Quelques minutes d'angoisse se passèrent; le temps aux hommes de monter
+l'escalier. Loute pâle ne pleurait plus, mais je voyais un tremblement
+nerveux agiter son maxillaire inférieur. Le timbre retentit. Le
+premier mouvement de la pauvre petite fut de ne pas ouvrir, mais comme
+je lui faisais remarquer rapidement et aussi doucement que possible
+l'inutilité de cette résistance, elle me demanda d'aller ouvrir
+moi-même. Ils entrèrent. Il y avait la concierge, l'huissier, les
+deux témoins et derrière eux le choeur des déménageurs qui avaient
+l'air de figurants. L'huissier se présenta, il devait "parler à la
+personne".
+
+- "Elle est très émue, dis-je, si vous voulez me faire votre
+communication..."
+
+Il insista, la loi ordonnant qu'il fasse lui-même sa signification au
+débiteur.
+
+- "Au surplus, ajouta-t-il en souriant, je saurais y mettre la manière.
+ Entre gens du monde, il n'y a pas de situation dont on ne puisse se
+tirer."
+
+C'était un grand garçon, assez jeune et se sachant beau. Ses vêtements
+étaient d'une élégance fripée, mais recherchée tout de même. L'eau
+coulait de son parapluie sur le tapis. Je le lui pris des mains, pour
+le mettre au porte-manteau, un peu brusquement peut-être. Ce tabellion
+m'agaçait.
+
+- "Vous vous souciez des gages des créanciers, me dit-il, avec une
+suave ironie... c'est bien."
+
+Il était le plus fort, je n'avais rien à dire. Je le précédais chez
+Loute.
+
+Elle le reçut debout, appuyée contre le mur et écouta sans broncher son
+petit discours. Ah! certes, on voyait que cet homme de loi avait
+l'habitude; il récitait une leçon qu'il avait dû placer bien des fois,
+dans des circonstances identiques et où alternaient savamment les mots
+de la procédure et ceux de l'encouragement. Parmi ces derniers, il y
+en avait d'une méchanceté cruelle et d'une cuisante impertinence. Il
+disait, par exemple: "Il vous est loisible d'ailleurs de racheter, ou
+de faire racheter (et il se tournait en disant ces mots vers moi) vos
+meubles à l'hôtel des ventes". Je t'avoue, que je baissais la tête
+comme un coupable, sans arriver à comprendre cependant la faute que
+j'avais commise. J'aurais donné toute ma fortune pour pouvoir jeter à
+la figure de cet individu les 3,800 francs qu'il poursuivait.
+
+- "Vous pouvez prendre tout votre temps, continuait-il; la loi nous
+prescrit de ne point saisir: le coucher qui vous est nécessaire,
+c'est-à-dire votre lit, vos couvertures, draps, édredons, etc., les
+habits dont vous êtes couverte. Je suis seul juge, vous pourrez mettre
+sur vous tous les vêtements auxquels vous tenez. Enfin il va sans dire
+que tous les papiers et menus objets n'ayant comme valeur principale
+que le souvenir, par vous y attaché, vous resteront".
+
+Loute n'avait pas répondu, comme il fallait donner des ordres pour
+l'enlèvement, elle parla. Elle était blême et sa gorge était si
+contractée que le son de sa voix en était changé et les mots qu'elle
+disait semblaient être dits par une autre. Elle ne croyait pas encore
+à ce moment que ces hommes allaient prendre son mobilier.
+
+- "Vous vous trompez, Monsieur, fit-elle, très calmement; je me suis
+arrangée avec le propriétaire, auquel j'ai écrit hier."
+
+Et ce fut dit avec une telle autorité que l'huissier lui-même en fut
+troublé; un instant il hésita. Mais son trouble ne dura pas, il la
+pressa de questions, elle s'embrouilla et comme elle s'en rendit
+soudain compte, d'un coup elle tomba à genoux aux pieds de l'homme, les
+mains crispées au pan de sa jaquette.
+
+- "Monsieur, Monsieur, criait-elle, je vous en supplie, je paierai, je
+vous le promets, je vous le jure."
+
+Je m'étais trompé, l'huissier n'était peut-être pas méchant au fond; il
+la releva gentiment en disant:
+
+"Ma pauvre petite dame, je n'y peux rien, ce n'est pas ma faute, je ne
+fais qu'obéir. Soyez sage, on tâchera de vous laisser pas mal de
+choses, le plus possible... c'est un mauvais moment, il passera comme
+les autres, vous verrez."
+
+Il la fit s'asseoir, cependant que discrètement, du coin de l'oeil, il
+disait à l'équipe des déménageurs: "Commencez".
+
+Ils s'attaquèrent à l'autre pièce d'abord. L'huissier me fit signe de
+rester auprès d'elle, cependant qu'il sortait de la chambre, sans faire
+de bruit, sur la pointe des pieds. J'ai fait ce jour-là la réflexion
+que les hommes ne sont pas tout de même si méchants qu'ils le disent.
+Chez tous, même les plus sots, et même chez ceux qui font la plus
+vilaine besogne, quand on cherche, on retrouve du coeur.
+
+Pendant ce temps, Loute s'était assise sur la marche basse qui
+supportait son lit; la tête dans ses bras, le visage sur les
+couvertures, je l'entendais qui pleurait doucement à petits coups.
+Elle poussait de petites plaintes régulières, monotones comme des cris
+d'enfant et qui semblaient ne devoir s'arrêter jamais. Je restais
+debout près d'elle, désemparé, ne sachant que lui répéter sur tous les
+tons:
+
+- "Loute, ma petite Loute, ne pleure plus."
+
+Mes paroles n'avaient aucun effet; malgré tous mes efforts, je sentais
+qu'au milieu de l'hostilité qui l'accablait, j'étais pour elle un
+étranger, un spectateur qui ne participait en rien à l'affaire. Cette
+sensation m'était désagréable: la malheureuse souffrait tellement.
+
+Derrière la cloison, le bruit mat que faisaient les meubles en se
+heurtant aux portes, les interjections des hommes, le bruissement des
+étoffes qu'on pliait, parvenaient jusqu'à nous, et Loute avait toujours
+son petit hoquet de douleur; elle l'interrompit à peine une fois, en
+entendant arracher le treillage de vigne. Qu'est-ce qu'on a bien pu en
+retirer à la vente?
+
+Quand tout fut emballé et descendu de ce qui avait été l'appartement,
+sauf la chambre où nous étions, l'huissier tapa à la porte et me dit à
+voix basse d'emmener "la débitrice" pour qu'il puisse déménager cette
+pièce aussi. Je relevais Loute et j'entrais avec elle au salon.
+
+En le voyant, elle tomba en arrière dans mes bras. La pièce était nue,
+vidée; plus un tabouret, plus une chaise, plus un tableau ne restait de
+l'ancienne décoration; seuls les papiers des murs aux tons heurtés,
+demeuraient, pour témoigner du passé; mais ils paraissaient sales, avec
+leurs panneaux de teintes plus vives qui marquaient par endroit
+l'ancienne place des meubles. Sur le parquet, au milieu, un tas
+d'objets hétéroclites s'amoncelait; il y avait des mouchoirs, des
+cadres de photographies, des menus, des livres, des programmes, des
+lettres, et bien d'autres choses encore parmi lesquelles vosinaient un
+petit amour bouffi, en pâte tendre et un gros bocal à confiture vide
+dans lequel l'huissier avait eu la délicate attention de mettre l'eau
+et les poissons rouges de l'aquarium. Ce tas restait à Loute, comme
+lui restèrent son lit et sa toilette et aussi, grâce à la bonté du
+saisissant, presque tous ses vêtements: c'était tout ce que la loi,
+dans sa mansuétude, permettait de laisser à une pauvre petite fille qui
+n'avait pas assez d'argent encore pour garder ses meubles.
+L'appartement était "à l'ordonnance" comme on dit dans ce métier, il
+n'y avait plus rien à saisir. Quelle sale journée ce fut, mon pauvre
+ami.
+
+Loute s'était pourtant calmée un peu. Dans un effort de volonté, elle
+avait fait toute seule le tour de l'appartement. Ce n'était déjà plus
+le sien. En revenant au salon, elle eut un sourire amer et me dit:
+
+- "Tu vois, c'est fini maintenant, tu peux partir."
+
+Cette injustice me frappa, parce qu'après tout si je n'avais
+matériellement rien pu faire pour elle, de tout mon coeur j'avais
+souffert avec elle; j'estimais mériter tout autre chose que ce
+singulier remerciement. Un instant, j'eus l'idée de prendre mon
+chapeau et de partir, mais je pensais bientôt, qu'agir ainsi c'était
+vraiment lui donner raison, c'était augmenter son chagrin, prendre
+parti contre elle, la dépouiller davantage, si c'était possible, en lui
+prenant mon amitié et en me mettant en quelque sorte à la suite sur la
+liste des créanciers poursuivants. Je ne le voulus pas.
+
+- "Oui, Loute, fis-je, je vais partir, mais je ne partirai pas seul, je
+ne te laisserai pas dans cette maison désolée; tu viendras habiter chez
+moi."
+
+En entendant mes paroles, elle se redressa vivement; elle battit l'air
+de ses mains comme pour écarter le voile d'un rêve; elle vint vers moi
+pour me faire répéter.
+
+- "Quoi, dit-elle, qu'est-ce que tu as dit?
+
+Je lui confirmais mon invitation. Elle me demanda:
+
+- "Jusqu'à quand?"
+
+Je lui répondis:
+
+-"Tant que tu voudras."
+
+Alors elle se blottit dans mes bras; elle mit sa tête sur mon épaule et
+pleura de nouveau, mais ce n'était plus les mêmes larmes. Je sentis
+que quelque chose d'immense s'était passé en elle; ces mots l'avaient
+guérie de la plus grande douleur de l'humanité: l'isolement du coeur.
+
+Pendant cette scène, je me souviens, quand elle me regardait ses yeux
+étaient dilatés: on aurait dit qu'elle les ouvrait tout grand pour
+mieux comprendre l'impossible réalité. Inconsciemment, de temps en
+temps, elle venait s'appuyer de tout son poids sur mon épaule pour
+mieux se rendre compte de la solidité de son appui.
+
+Quant à moi, je puis te le dire, j'étais gêné un peu de l'immensité de
+cette reconnaissance, j'étais effrayé et pourtant j'étais un peu fier,
+au fond. Je sais bien qu'il y avait du malentendu dans tout cela, mais
+j'étais fier tout de même.
+
+En réalité, c'est dans cette minute que je me suis marié avec elle. Je
+ne m'en suis aperçu qu'après, mais je me suis bien rendu compte que
+c'était à ce moment-là. Peut-être on me dira que ce ne fut pas de mon
+plein consentement et que je me fixais, en moi-même, un temps limité,
+que je me disais: nous verrons plus tard. C'est vrai, mais aucun de
+nos actes n'est absolu. Je me suis marié ce jour-là parce qu'alors
+elle m'a offert toute sa vie, parce que je ne l'ai pas refusée et parce
+que depuis lors je n'aurais plus jamais pu l'abandonner sans rompre cet
+équilibre moyen de l'ordre dans lequel nous vivons, sans faire ce qu'on
+appelle un crime, tu comprends. Loute le sentait bien, et je t'assure
+que, si invraisemblable que cela puisse te paraître, elle devint dans
+un moment une autre femme: c'est sans un regret qu'elle quitta l'ancien
+appartement de son coeur.
+
+Elle n'avait pas de malle pour emporter ses nippes: nous les laissâmes
+où elles étaient au milieu de la pièce pour les reprendre le lendemain,
+n'emmenant avec nous que le bocal où clapotaient les poissons rouges.
+Je le portais entre nous deux, elle avait pris mon bras. Nous ne nous
+parlions pas, nous marchions religieusement vers ma demeure, pensant
+probablement chacun à des choses bien différentes, mais unis tout de
+même. En entrant dans mon appartement, elle était avec moi comme si
+elle venait de me connaître, grave, prévenante et effarouchée,
+intimidée aussi. Quand elle enleva son chapeau et son manteau, je
+voyais qu'elle se préoccupait déjà de leur trouver une place qui ne me
+gêna pas, mais qui soit cependant ordonnée et définitive. Le soir,
+pour la distraire, je voulus l'emmener dîner dans une brasserie; elle
+s'y refusa absolument, estimant qu'il était inutile de faire des
+dépenses exagérées. Comme j'essayais de lui montrer qu'il convenait de
+marquer, au moins ce jour, par un bon souvenir; elle me répondit
+lointaine:
+
+- "Le bonheur laisse toujours et n'importe où un bon souvenir."
+
+En effet, c'était peut-être son bonheur.
+
+Elle m'emmena, derrière Cluny, dans une petite crémerie, déserte à
+cette heure; et nous mangeâmes simplement, en face l'un de l'autre, sur
+une petite table à toile cirée. Pendant le dîner, elle me demanda si
+je tenais beaucoup au Quartier latin, si mes travaux m'obligeaient à y
+habiter. Je compris qu'elle voulait fuir le passé, bien qu'elle me
+donnât pour ce changement d'autres raisons; elle disait:
+
+- "On pourrait prendre un petit appartement avec cuisine. On mangerait
+à la maison, c'est meilleur marché. C'est plus sain d'ailleurs."
+
+Je savais bien ce que je faisais. Pouvais-je faire autrement? Peu de
+jours après, je m'installais avec elle dans ce quartier de la place de
+la République que je n'ai plus quitté depuis.
+
+Tu peux deviner ce que fut notre vie. Je me suis retiré du milieu des
+camarades. Je ne passais plus l'eau que pour aller à la Faculté et
+j'en revenais sitôt après le cours ou l'hôpital. Je continuais mes
+études au début comme par le passé, mais aux grandes vacances, la
+question s'est posée. Je tentais d'abord de raconter des contes à ma
+famille; je disais que je remplaçais mes maîtres. Mais à la longue, il
+a bien fallu qu'on sache. Après plusieurs sommations, mon père m'a
+écrit un beau jour qu'il ne voulait plus entendre parler de moi, qu'il
+ne me donnerait plus d'argent, qu'il me déshériterait. Mon frère et ma
+belle-soeur m'ont tourné le dos. Depuis, il n'y a pas bien longtemps,
+on m'a écrit qu'on consentait à me recevoir, mais sans elle, et entre
+temps, j'avais connu avec Loute la misère, -- tu ne peux pas savoir
+comme ça nous a unis. J'avais dû pour vivre abandonner les concours,
+bâcler ma thèse et pratiquer; j'avais eu un enfant, je m'étais marié.
+Il y a des histoires qu'on ne recommence pas.
+
+Certainement être un paria est dur. Je sais que j'en suis un, plus que
+tu ne le crois même, parce que si je suis coupé d'avec les miens,
+d'avec mes amis, d'avec tous ceux connus ou inconnus qui avaient des
+habitudes de pensée, d'éducation et de vie analogues à celles que
+j'avais moi-même et dans lesquelles j'avais été élevé -- on ne s'adapte
+jamais au nouveau milieu. Sans le vouloir, on le heurte et il vous
+heurte; on a beau faire, on n'en a pas toujours été, on n'en sera
+jamais tout à fait. Depuis la façon de mettre sa serviette à table,
+jusqu'aux plaisanteries habituelles, jusqu'à ces idées toutes faites et
+stupides parfois qu'on ne raisonne plus mais dans lesquelles nous
+vivons, jusqu'aux sujets les plus sérieux: il y a tout un monde qu'on
+ne franchit pas... à moins qu'on mette plus d'une vie à le traverser.
+
+(Je crois qu'en disant ces derniers mots, il eut une larme.)
+
+- Seulement, reprit-il, il y a des compensations; c'est quelque chose,
+l'affection de quelqu'un qui vous doit tout, pour qui on est tout. La
+carapace qui semble se solidifier entre les moitiés de monde qu'on a
+quitté chacun de son côté, finit par être si épaisse qu'on s'en trouve
+tous les deux isolés comme dans une cellule; les bruits de l'extérieur
+n'arrivent même plus, alors on passe tout son temps à se regarder, à se
+découvrir. On ne connaît plus personne, jamais je ne m'en suis rendu
+aussi bien compte que le jour de mon mariage. Pour toi, ce souvenir
+évoque, sans doute, des amis, des voitures, des orgues, des lumières,
+peut-être une réception, puis une fuite. Pour nous, ce fut autre
+chose: nous sommes partis une après-midi -- il pleuvait -- à pied sous
+le même parapluie, la marie n'était pas loin. Nous avons attendu notre
+tour dans une grande salle, en compagnie de nombreux couples. Ils
+étaient tous du peuple de Paris, rien d'élégant, je t'assure, mais eux,
+du moins, leurs parents les accompagnaient. Un peu avant qu'on nous
+appelle, un huissier me demanda mes papiers -- "Et vos témoins, fit-il".
+
+- "Je pensais, répondis-je, humblement, que quelqu'un voudrait bien me
+rendre service, vous, par exemple?"
+
+Il m'expliqua qu'il était fonctionnaire et qu'à ce titre, les
+règlements le lui interdisaient. Sur ma prière, il demanda aux témoins
+du mariage suivant -- la fiancée avait un ulcère affreux au visage --
+de bien vouloir m'aider; avec quel tact il le fit, si tu savais.
+
+- "Monsieur et Madame sont loin de chez eux, leur dit-il, leurs parents
+n'ont pas pu venir..."
+
+Pauvre brave homme! Ce fut vite bâclé. L'adjoint nous lut le texte
+indispensable, du même air qu'il nous aurait dressé une contravention;
+nous avons dit "oui" sans émotion et cinq minutes après nous étions
+dans la rue, à nous garer des tramways et des automobiles. Loute était
+pressée de rentrer à cause du petit. Je rentrais avec elle. Je ne te
+dirais pas qu'en voyant le bambin sucer goulûment la vie au sein de sa
+maman, je n'ai pas eu d'étranges et douloureuses pensées; mais je me
+suis dit qu'il avait raison quand même le petit; la vie valait d'être
+vécue puisque je voyais ce spectacle qui était du bonheur tout de même.
+ Je me suis promis de faire de mon fils, plus tard, un homme de
+sciences, un chimiste de préférence, de façon qu'il ait le moins
+possible affaire avec les hommes. C'est trop compliqué et c'est trop
+dur. J'espère qu'il m'écoutera.
+
+Nous avions quitté le café depuis un moment. Nous sommes de nouveau
+dans le hall de la gare, quand enfin à l'autre bout du trottoir
+brillent les feux de la locomotive, il me dit:
+
+- Pourquoi t'ai-je raconté tout cela?
+
+
+Peu après, je vois à l'une des portières d'un wagon de seconde, une
+tête de femme qu'il me semble avoir déjà vue. Elle aperçoit mon ami et
+lui fait un geste câlin de la main. Comme je suis venu attendre mon
+frère, je le cherche et finis par le rejoindre.
+
+En sortant, dans la lumière blafarde, je vois, pas très loin de moi, le
+Docteur, sa femme et son fils, un beau petit de cinq ans, qui se
+dirigent vers la barrière. Une seconde, rien qu'une seconde, j'eus
+l'idée d'aller les saluer, mais je me dis: après tout, qu'est-ce que je
+leur rapellerais? De mauvais souvenirs! et tout de même, s'ils me
+demandaient d'aller les voir: je n'ai pas épousé une fille de
+brasserie, moi!
+
+
+
+
+
+Boum.
+
+
+I.
+
+
+Boum avait huit ans. Sa vie s'annonçait des plus heureuses. Il avait
+une maman toute jeune, très bonne et très gaie. Son papa, ancien
+officier de cavalerie, était un peu sévère, mais sévissait peu au
+demeurant; Boum étant toujours content, avait pris l'habitude d'être
+sage, c'est un état qui comporte de grosses simplifications. Comblé de
+toutes sortes de biens, il habitait avec ses parents, un petit hôtel de
+la rue Pergolèse, non loin du Bois de Boulogne. Une débonnaire
+"nursing governess" était préposée à ses soins minutieux dans lesquels
+le bain et le savonnage tenaient une grande place. Sa chambre avait
+des murs tout blancs que rehaussait, dans le haut, une frise
+représentant une chasse à courre avec des cavaliers, des dames, des
+chevaux et des chiens; deux fenêtres y donnaient toujours ce qu'il y
+avait de soleil dans l'air; et des jouets divers et compliqués -- de
+ceux que les marchands savent amuser aussi les grandes personnes -- en
+encombraient les tables et le parquet. Boum était robuste et grand
+pour son âge. Mais tout ceci réuni ne comptait pas en comparaison de
+deux dons qu'il avait reçus de la nature, et qui n'avaient pas de prix.
+
+D'abord Boum était beau et attrayant. Cet avantage lui assurait la
+bienveillance de tous et une grande popularité. Sur le chemin qui
+menait de sa maison au Bois, il était connu; les concierges et les
+boutiquières l'interpellaient à son passage:
+
+- Vous allez vous promener, Monsieur Boum.
+
+Boum tirant un peu sur le bras de sa nurse, tournait sa bonne figure
+ronde et répondait à tous, dans un sourire qui augmentait encore les
+sympathies:
+
+- Oui, merci, je vais retrouver mes petits amis.
+
+Parmi la gent enfantine, il trônait mais si incontestablement, qu'il
+pouvait trôner modestement, avantage considérable si l'on songe
+qu'ainsi ne diminue en rien le charme et partant le pouvoir de trôner.
+
+Le deuxième de ses dons était une tante. Elle s'appelait: Tante Line.
+Boum estimait qu'elle était ce qu'il y avait de plus joli au monde et
+beaucoup de gens pensaient comme lui. De grands yeux violets sous les
+cils très longs qui faisaient, en battant, une ombre noire, un petit
+nez qui riait toujours sur une bouche minuscule, des joues qui étaient
+du rose des roses, sous d'inarrangeables cheveux blancs à force d'être
+blonds, un cou très long, un corps svelte de dix-huit ans qui a fait
+beaucoup de sports et qui est toujours vêtu d'une ultra élégante
+simplicité; le tout monté sur deux petits pieds qui paraissaient
+ridiculement petits dans leurs hautes bottines: ainsi était Tante Line.
+ Comme son neveu, elle était vive, toujours décidée, douce et heureuse
+de vivre. Comme lui et plus que lui encore, elle attirait les
+sympathies; toujours son passage déclanchait immanquablement des
+interruptions et un silence sur la nature duquel, il était impossible
+de ne pas être fixé.
+
+Boum adorait Line et Line adorait Boum. Avec personne il ne s'amusait
+comme avec elle. Elle seule savait écouter ses histoires sérieusement
+et sans rire toujours comme toutes les autres grandes personnes, ce qui
+est bien pénible à la longue et finit par isoler terriblement. Ils
+prenaient leur premier déjeuner ensemble, se promenaient ensemble et
+causaient pendant que leurs deux gouvernantes anglaises "s'apprenaient
+l'anglais" comme disait Line. Les sujets de leurs conversations
+étaient inépuisables. L'histoire fantastique du père de Line les
+alimentait surtout.
+
+Cet ancêtre avait été un caractère assez particulier de gentilhomme
+français. Né aux environ de 1860, d'une famille de petite noblesse
+pauvre et qui était revenue du Canada en France après les malheurs de
+la guerre de Sept ans, il avait commencé, tout jeune, sa vie
+d'indépendance et d'action; la tête près du bonnet et le coeur un peu
+emballé par la guerre, vers sa douzième année, il avait abandonné sa
+famille et le collège pour aller en Amérique; là-bas, après avoir
+pratiqué toutes sortes de métiers -- qu'il racontait plus tard avec
+délices, -- il avait fini par constituer une énorme affaire de soie et
+réaliser par elle une très grosse fortune sur laquelle Line et la maman
+de Boum vivaient à l'aise maintenant. Ebloui par le récit de ces
+aventures extraordinaires, le petit-fils n'avait jamais connu cet
+auteur que par le grand portrait de Bonnat qui dressait, dans un coin
+de salon, une silhouette mince et droite de grand seigneur-homme
+d'action. Boum contemplait souvent la figure fine au front large et
+volontaire, la bouche ironique et bonne et jusqu'à cette main nerveuse
+et mince qui semblait commander en jouant avec l'échancrure du gilet.
+Le regard surtout fascinait l'enfant; les yeux étaient semblables à
+ceux de Line avec quelque chose de plus métallique et qui paraissait
+chercher à vous voir "à l'intérieur". Boum était remué jusqu'au plus
+profond de son être à la pensée qu'il y avait entre cet homme et lui
+comme un lien mystérieux. Aussi ne s'arrêtait-il pas d'écouter son
+histoire. Line qui avait adoré son père et vécu, avec lui, les
+dernières années de sa vie en Amérique, recommençait tous les jours le
+même récit avec une inlassable patience, en ajoutant de temps en temps
+un détail nouveau. Le mort les rapprochait.
+
+Le matin, quand Line se réveillait Boum allait la voir; avant d'entrer,
+il se livrait toujours aux mêmes soins qui consistaient à passer sa
+tête par la porte entr'ouverte; il faisait beaucoup de bruit en imitant
+les gestes de ceux qui veulent agir en silence, écarquillait les yeux
+pour voir si sa tante avait ouvert les siens. Quelquefois Line faisait
+semblant de dormir et le regardait en abaissant au trois quarts ses
+paupières: alors, il attendait sans rien dire, mais si elle faisait le
+moindre mouvement, c'étaient des exclamations folles:
+
+- Tante Line, tu ne dors pas.
+
+Il grimpait sur son lit, l'embrassait de toute sa tendresse en lui
+mettant ses deux petits bras autour du cou. Line le boulait sur
+l'édredon jaune comme on fait avec de jeunes chiens; il riait d'abord,
+puis protestait:
+
+- Non, Tante Line, pas comme ça... Parle-moi de grand-père!...
+
+Elle commençait.
+
+Ils se racontaient aussi leurs rêves de la nuit; souvent ceux de Boum
+ressemblaient tellement à ses propres désirs, qu'on devait admettre de
+sa part de légères triches.
+
+- J'ai rêvé que je me promenais dans ton auto tout seul avec toi et
+Jean, mais loin... loin... jusqu'à Saint-Cloud.
+
+Quand ils avaient épuisé les moindres épisodes de la vie difficile
+qu'avait mené jadis celui dont ils procédaient, qu'ils s'étaient tout
+raconté, qu'ils avaient minutieusement étudié tous leurs projets, Boum
+la considérait avec ferveur, et quelquefois après un long silence, il
+disait, profondément convaincu de toute son âme:
+
+- Tu es gentille de me dire tout ça... Je t'aime bien, moi, tante Line.
+
+Cette déclaration avait le don d'émouvoir profondément aussi la jeune
+fille qui répondait pour le taquiner:
+
+- Moi, je ne te déteste pas...
+
+D'autrefois il gambadait dans la chambre de sa tante, touchant avec
+amour à ses vêtements épars, à tout ce qui était à elle, et
+interrogeant sans cesse:
+
+- Pourquoi as-tu deux ciseaux à ongles? Et cette petite glace,
+pourquoi c'est faire?
+
+Le soir, Line lui rendait fidèlement sa visite, quand il était couché.
+Même lorsqu'elle sortait dans le monde, elle ne manquait jamais de
+venir l'embrasser; il demandait, ces fois là, qu'on fit la lumière
+toute grande pour mieux la voir. Elle lui apparaissait alors tout
+éblouissante dans sa robe de soir aux reflets pâles qui se fondaient
+dans l'éclat nacré de son cou. Comment ne pas s'endormir heureux de
+toutes les joies du monde, quand on est tout petit, qu'on a vu de si
+près l'objet du plus beau de ses rêves et quand on est encore pénétré
+d'un parfum si troublant qu'il prolonge les plus douces réalités.
+
+Boum était heureux infiniment. Aussi était-il bon et indulgent pour
+les hommes, pour les bêtes et même pour les choses -- car il ne voulait
+pas admettre que les choses fussent insensibles. De la sorte, il ne
+battait même pas ses chevaux de bois, tout au plus faisait-il claquer
+son fouet en l'air, pour les hâter dans quelque course imaginaire ou
+pour les ralentir dans leur galop.
+
+Boum se portait à merveille. Il mangeait du meilleur appétit,
+s'arrêtant quelques fois pour baiser la main de Line toujours à ses
+côtés. Ce geste, à table, il le savait, lui valait régulièrement un
+rappel à l'ordre de son père, aussi ne le répétait-il pas trop souvent.
+
+Dans le monde, quand on le produisait, il était, très au fond,
+l'orgueil de ses parents qui ne voulaient pas en avoir l'air:
+
+- On le gâte trop... disaient-ils.
+
+C'était parfaitement inexact. Boum était trop heureux pour être le
+moins du monde gâté ou insupportable. Il était trop sensible pour
+vouloir faire de la peine à quiconque, même en étant un peu sot, et
+d'ailleurs n'avait il pas toute sa joie dans une tendresse que personne
+n'aurait songé à lui contester.
+
+Pour Line, il avait d'abord été le poupon inattendu, celui qui, le
+premier, lui avait donné une gravité particulière en faisant d'elle une
+tante. Elle avait douze ans et demi de plus que lui. Ensuite ce
+poupon était devenu une chose pensante, parlante et aimante surtout. A
+force de se mettre à sa portée, ils étaient devenus des amis dans toute
+la force de ce mot; le reste du monde avait pour eux moins
+d'importance; il avait tellement accaparé la vie de Line, qu'elle ne
+pouvait pas plus se passer de lui, que lui d'elle; on ne pensait plus à
+l'un sans penser à l'autre; ils étaient devenus Line-et-Boum et cela
+faisait presque un seul nom propre d'une famille particulière.
+
+Pourtant un après-midi Boum apprit à table qu'il ferait seul se
+promenade avec Miss Anny, sa nurse. C'était une éventualité qui se
+produisait assez rarement; elle se traduisait immanquablement par une
+moue spéciale de Boum, qui commençait par refuser de manger; il ne
+disait plus une parole, faisait quelques reniflements significatifs,
+regardait attentivement son assiette, avec quelques coups d'oeil, de
+temps en temps, sur son père qui fronçait le sourcil. La scène
+finissait habituellement à propos d'une observation sur la tenue qui ne
+manquait pas d'arriver, par un torrent de sanglots, lequel occasionnait
+la sortie de table. Ce jour-là, ce triste programme ne manqua pas de
+s'exécuter point par point. Miss Anny emmena le délinquant, car tante
+Line avait interdiction d'intervenir pendant les orages. Et Boum fit
+sa promenade tout seul.
+
+C'était un mauvais jour décidément. Line et Boum s'étaient
+mutuellement habitués aux petits cadeaux qui, s'ils n'entretiennent pas
+l'amitié, la prouvent bien en tous cas. Line donnait des objets
+"vivants" c'est-à-dire de vrais cadeaux, -- un morceau de bois
+quelconque peut constituer un couteau, un couteau "vivant" comporte, au
+contraire, un manche et une lame. Boum donnait, la plupart du temps,
+des choses trouvées dont l'attention faisait le plus grand prix, telles
+que pierres de couleur ou de forme un peu inhabituelles, bouts de
+ficelle ou bouts d'étoffe, clous, etc. Tous ces souvenirs étaient
+garnis de rubans par les soins de Line et serrés dans un coffret; on
+les regardait de temps en temps. Cette fois-là, pendant que la nurse
+causait avec des compatriotes, Boum avait été assez heureux pour
+dénicher une boîte de sardines vide, sans doute laissée sur place et
+sans esprit de reprise par quelques pique-niqueurs d'un dimanche
+précédent. Convenablement nettoyé et paré par tante Line qui était une
+fée, cet humble objet, pensait-il, allait devenir une des maîtresses
+pièces de la collection. Malheureusement, quand on fut sur le départ,
+Miss Anny s'étant aperçue du précieux fardeau qu'emportait Boum,
+s'opposa formellement à son transport d'où scène magistrale de l'ami de
+Line, qui était tenace par atavisme, mais qui en fut, ce jour-là, pour
+la réception d'une claque, et un retour orageux à la maison.
+
+Le soir, Boum, dans son lit, raconta cette histoire par le menu à tante
+Line, s'attardant particulièrement à la description de la boîte de
+conserve qui devenait mirobolante dans son regret. Mais détail
+extraordinaire, tante Line ne le suivait pas; elle se contentait de lui
+dire, presque distraite, ce que n'importe qui aurait dit, en pareil cas:
+
+- Mon pauvre Boum, ne te désole pas, on en retrouvera...
+
+Tante Line pensait à autre chose.
+
+Boum dormit mal, fut agité; Miss Anny, ne comprenant rien aux causes
+profondes, dut se lever deux fois pour reborder les couvertures de son
+élève qu'elle regrettait avoir giflé.
+
+_On ne devrait faire aux enfants nulle peine..._
+
+
+
+
+
+II.
+
+
+Quelque chose changeait, en effet, dans la maison. Dans l'arrangement
+extérieur de sa vie, Boum voyait maintenant de plus en plus souvent le
+programma de ses journées différer de celui des journées de sa tante.
+Les promenades sans Line, autrefois exceptionnelles, étaient devenues
+peu à peu la règle. On ne les signifiait plus à table. Aucun lien
+n'était plus établi, comme autrefois, entre cette suprême récompense et
+la qualité du travail du matin. Boum avait eu beau d'abord réaliser
+des chefs-d'oeuvre de pages d'écriture, tendre tout son esprit pour
+réciter ses fables afin d'éviter le moindre ânonnement. Rien n'y
+faisait; tout au plus décrochait-il ainsi quelques tours dans la
+voiture aux chèvres du Jardin d'acclimatation, plaisir bien pauvre
+quand on les compare aux promenades dans la petite auto de Line que
+Line conduisait. Aussi Boum ne s'appliquait-il plus. Il était
+éternellement distrait; pendant les leçons, il restait la plupart du
+temps, la tête appuyée sur son petit bras tout rond, répétant très
+mécaniquement ce qu'on lui disait sans comprendre et pensant seulement
+aux histoires de son grand-père que Line ne racontait plus. Les
+punitions commencèrent avec une régularité constante; elles devenaient
+comme une suite d'événements fâcheux contre lesquels il avait cessé de
+réagir.
+
+D'ailleurs ces tracasseries extérieures lui causaient peu d'effet en
+comparaison du mal profond que lui faisait éprouver le changement opéré
+dans Line même.
+
+Qu'elle ait été soudain obligée par les siens à une vie mondaine
+comportant, à chaque moment, des sorties en ville pour les repas, pour
+les visites, pour les soirées et le théâtre, -- Boum renonçait à
+comprendre quelle aberration guidait en cela l'autorité supérieure --
+mais il n'en souffrait pas tellement; les abandons qui en résultaient
+pour lui, n'étaient pas le fait de celle qu'il aimait; comme on lui
+imposait sa leçon, pensait-il, on imposait à sa tante ces pratiques
+étranges; c'était là une des conséquences logiques du besoin
+d'oppression qu'ont les grands vis-à-vis des petits. C'était normal.
+Peut-être même si Line en avait souffert un peu, aurait-il éprouvé à se
+voir persécuter avec elle, un secret contentement.
+
+Malheureusement, il n'en était rien. Line n'en souffrait pas, et même
+peut-être... en était-elle heureuse. Comme elle avait changé! En
+apparence, elle continuait bien, comme autrefois, à monter dans sa
+chambre le soir, à le recevoir le matin. Evidemment ils causaient
+toujours, mais quelle différence! D'abord Line commençait, comme les
+autres, à ne plus le prendre au sérieux, même quand il attirait
+spécialement son attention avec ce geste spécial d'agiter son petit
+index bien droit, en disant:
+
+- Tu sais, Tante Line, ce n'est pas pour rire...
+
+Line riait quand même et d'un rire un peu trop prolongé qui l'irritait;
+plusieurs fois même, il avait senti, dans ces moments, cuire au coin de
+ses yeux, des larmes brûlantes que pour rien au monde, il n'eut voulu
+laisser tomber. Elle ne s'en apercevait même plus. Il avait essayé de
+la prendre par les sentiments d'abord, il imaginait la nuit des
+trouvailles de câlinerie; puis, -- ô honte -- il avait pensé aux
+cadeaux. Les plus beaux de ses dons avaient été un colimaçon vivant
+qu'il avait rapporté du Bois, dans sa poche, sans rien dire à sa bonne,
+à la coquille duquel il avait lui-même attaché un morceau de flanelle
+rouge, et un calendrier à fleurs de mica, acheté par Jean le chauffeur,
+qui persistait à souhaiter "la bonne année" malgré qu'on fut déjà en
+avril. Rien n'y faisait; le calendrier était allé rejoindre les autres
+présents dans la boîte aux souvenirs, bien que cet objet eut pu être
+d'un usage journalier et le limaçon avait délaissé tout seul son lit de
+feuilles sur la fenêtre, pour une destination inconnue: Boum seul avait
+constaté son absence.
+
+Line pensait évidemment à autre chose. Et détail aggravant, elle y
+pensait volontiers. Les changements de sa conduite se précisaient même
+singulièrement. Elle, qui était autrefois si insouciante, si simple,
+si jolie sans le faire exprès, devenait maintenant plus apprêtée, moins
+naturelle. Elle s'étudiait davantage à la glace, le matin, quand elle
+finissait sa toilette. Le geste brusque avec lequel, après les avoir
+brossés, elle tordait jadis ses cheveux d'or pâle, était remplacé par
+une suite de mouvements compliqués, refaits plusieurs fois pour arriver
+d'ailleurs à quelque chose de très voisin des premiers résultats. Le
+choix de la robe à mettre était aussi beaucoup plus long qu'auparavant.
+ Quelquefois elle demandait conseil à Boum qui, régulièrement, revenait
+au classique tailleur bleu marine, associé dans son idée égoïste
+d'amoureux, aux promenades faites en commun. Line lui disait:
+
+- Tu n'y connais rien...
+
+et elle en prenait une autre. Boum ne soufflait pas un mot, mais en
+ressentait un gros chagrin. Quand elle avait fini de mettre son
+chapeau, sa voilette, ses gants, elle se regardait une dernière fois à
+la psychée Empire posée obliquement à la fenêtre:
+
+- Boum, comment me trouves-tu? demandait-elle souvent.
+
+Toujours Boum répondait:
+
+- Bien jolie, Tante Line.
+
+et il se détournait pour ne pas pleurer, sans savoir même la cause de
+son émotion.
+
+C'est qu'il l'aimait dans ce temps-là, sans lui en vouloir le moins du
+monde, autant qu'avant, plus même peut-être. Il lui faisait de tendres
+reproches; et ne trouvait pas juste qu'elle eut ainsi changé. Dans le
+fond de son coeur, il souffrait beaucoup, mais sa souffrance
+l'attachait plus encore à elle; il lui semblait qu'à cause de cette
+injustice même, elle était plus à lui; parfois, il aurait voulu la
+battre, pas pour lui faire mal, mais comme on le battait lui-même les
+rares fois qu'il avait été sot, pour la corriger un peu, voilà tout;
+après elle lui aurait demandé pardon, et il aurait pardonné; c'eut été
+si bon, mais c'étaient des rêves... dans la réalité, il ne la battait
+pas et n'avait pas hélas, à lui savoir gré du moindre repentir.
+
+A quoi tout ce changement pouvait bien tenir? Boum se le demandait
+sans cesse, observant, réfléchissant et examinant les unes après les
+autres les plus invraisemblables hypothèses. Son pauvre petit cerveau
+travaillait tellement à ce difficile problème que son caractère, sa
+santé même en étaient touchés. Sa gaieté s'en allait de lui. On
+n'entendait plus jamais à travers les portes de sa chambre ses bons
+rires si semblables à des cris de petits oiseaux. Il était moins
+affable positivement. Le rose de sa peau mate passait. Ses yeux
+brillaient moins vif. A sa vivacité première succédaient une torpeur
+presque continuelle et des envies de dormir qui le prenaient à toute
+heure du jour. Il mangeait de mauvais appétit. Le docteur, mandé par
+sa maman, lui avait ordonné, après un examen approfondi: du
+biphosphate! C'était peu comprendre son mal.
+
+Boum cherchait toujours.
+
+A la vérité, un nouveau personnage était entré dans la maison. Non pas
+l'un de ces visiteurs nombreux qui venaient de temps en temps prendre
+le thé et dire des choses aimables -- ceux-là étaient tous des
+familiers de Boum -- au contraire, un inconnu, un monsieur qu'on
+n'avait jamais vu et qui avait commencé par venir souvent. C'était un
+homme grand, un peu plus jeune que le papa de Boum, avec un monocle
+dans l'oeil, des moustaches tombantes, des vêtements très serrés à la
+taille, et un pantalon qu'on eut dit en carton plié! Boum avait
+entendu son nom, c'était un nom très long, l'un de ceux qu'il faudrait
+apprendre par coeur pour ne pas les oublier. Quand on parlait de lui
+en son absence, la famille l'appelait simplement Claude ou Monsieur
+Claude. Boum s'en était tenu là.
+
+Le nouveau venu était incontestablement très empressé auprès de Tante
+Line. Les domestiques venaient immédiatement la chercher dès qu'il
+arrivait. Que de fois même ces visites importunes étaient venues
+troubler de délicieux moments où Boum croyait presque retrouver la
+douce intimité d'autrefois. Quand Line voyait Monsieur Claude, elle
+rougissait jusqu'à la racine de ses cheveux. Monsieur Claude envoyait
+à Line des corbeilles de fleurs très fréquemment. Ces présents
+irritaient profondément Boum, qui à voir leur qualité et leur
+dimension, avait compris l'impossibilité de lutter sur ce terrain. Une
+fois, après le déjeuner, devant un monument de roses blanches que
+Claude avait fait porter, l'enfant avait demandé tout bas à l'oreille
+de sa maman, des sous.
+
+- Beaucoup de sous, avait-il dit.
+
+Et comme la réponse avait été une question sur l'usage qu'il entendait
+faire de cette monnaie, il était resté gêné un moment sans répondre,
+puis comme il n'abandonnait pas ses idées, il donna une explication,
+mais cette fois si bas, si bas et si près de l'oreille maternelle que
+malgré toute l'attention donnée, il ne fut pas possible de savoir sa
+pensée, -- et l'heure de sa promenade était venue.
+
+Sur les gazons pelés du Bois, il passa consciencieusement son
+après-midi à chercher des fleurs. Et ainsi, à l'heure de rentrer,
+quelques pâquerettes et quelques pissenlits, coupés presque sans tiges
+et un peu écrasés dans sa petite main chaude, vinrent mêler sur la robe
+de Miss Anny chargée de les assembler, leurs pauvres taches jaunes et
+rosées. Même avec beaucoup de fils et quelques brins d'herbe, ces
+fleurs faisaient piètre figure, la comparaison n'était pas possible.
+Le temps était passé où Line tenait compte des difficultés inhérentes à
+sa condition de petit garçon. Aussi après l'avoir considéré d'un air
+de dégoût, Boum jeta le bouquet, au grand scandale de l'Anglaise qui
+aimait voir respecter ses oeuvres propres, si modestes qu'elles fussent.
+
+Les choses allaient très vite d'ailleurs. Il semblait que toute la
+maison se fut mis de la partie pour favoriser l'amitié de Line et de
+Claude. Ils passaient maintenant des après-midi entières seuls dans le
+petit salon, où tout le monde se tenait autrefois et Boum n'avait plus
+la permission d'y pénétrer. Il en avait bien envie pourtant; comme une
+force intérieure le poussait à venir troubler cet agaçant tête-à-tête.
+Une fois, n'y tenant plus, il avait ouvert la porte et avait constaté
+-- o douleur! -- que Monsieur Claude embrassait Tante Line comme s'il
+ne l'avait pas vue depuis six mois. Le soir de ce jour-là, Boum avait
+refusé son ordinaire baiser à sa tante. Il s'était violemment retourné
+la face contre son oreiller, et comme il pleurait abondamment, il
+entendit redire cette phrase que tout le monde avait coutume de lui
+répéter depuis quelque temps;
+
+- Il est jaloux.
+
+Il avait de la peine, tout simplement.
+
+Constatant son chagrin, Tante Line lui avait dit en le quittant ce soir
+là:
+
+- Demain je te dirai un gros secret.
+
+Mais Boum était trop fait à l'infortune pour se faire la moindre
+illusion sur la part de bonheur que lui réservait cette révélation;
+comme la veille, quand sa tante fut partie il s'endormit sans joie,
+c'est-à-dire sans confiance dans le bonheur du lendemain.
+
+En fait, cette grosse confidence "qu'il ne fallait dire à personne",
+était que Tante Line était fiancée à Monsieur Claude.
+
+- Je vais me marier, avait dit Tante Line; je m'appellerai Line
+Vauquer de Conflans.
+
+- Pourquoi? avait répondu Boum.
+
+- Mais parce que Claude s'appelle comme ça, fit Line.
+
+- Non, pourquoi tu te maries? précisa Boum. On était bien, tous les
+deux.
+
+Cette évocation du bonheur disparu pas plus que des cadeaux, pas plus
+que les plus doux reproches ne changea rien. Les choses étaient trop
+avancées maintenant pour que Line fut pour Boum comme autrefois. Elle
+continuait à s'isoler des journées entières avec Claude, à le
+rencontrer en promenade, dans les visites et partout. Et comme si le
+monde entier eut pris parti contre Boum, tous les amis, tous les
+parents félicitaient Line de sa nouvelle condition et pour lui prouver
+leur satisfaction lui faisaient toutes sortes de présents. Ah, Boum la
+regardait la petite exposition dans la chambre de Line: les écrins
+ouverts, les pendules, les coupe-papiers, les éventails, les
+porte-cartes, les services à liqueur, les manches d'ombrelles et tant
+d'autres objets utiles et inutiles, sans rapport aucun l'un avec
+l'autre, comme un _décrochez-moi-ça_ d'objets neufs. Tous ces cadeaux
+évoquaient pour Boum, ses cadeaux à lui que Line rangeait jadis dans la
+boîte. A voir toute la différence qu'il y avait entre les uns et les
+autres, il sentait mieux ce qui distinguait l'affection de Line pour
+lui et l'affection qu'elle avait maintenant pour l'autre. En recevant
+ses cadeaux, Line -- il le comprenait maintenant -- jouait avec lui,
+elle faisait semblant d'être contente; elle l'aimait pour rire; ente
+son sentiment d'alors et son sentiment d'aujourd'hui était toute la
+distance qu'il y a, par exemple, entre un cheval de bois et un vrai
+cheval. En somme, -- c'était sa conclusion -- il y a deux mondes sur
+la terre: l'un est celui des grandes personnes qu'on prend au sérieux
+et qui vont librement; à elles est réservé le droit d'être heureux,
+d'aimer et d'être aimé; pour elles et à leurs tailles, toutes choses
+sont faites depuis les tables, les fauteuils et les maisons jusqu'aux
+voitures, aux chevaux, aux fleurs des magasins. L'autre est le monde
+des petits, ils ne servent qu'à amuser les grands qui ne tiennent pas
+compte d'eux; prétextes à châtiments ou à récompenses, objets à
+savonner, à promener, faire manger, travailler, dormir et surtout à
+dresser à toutes ses manies; éternels étrangers dont personne, ne
+comprenant exactement la langue, n'a jamais songé à écouter le
+coeur... Boum comprenait admirablement que son grand-père ait voulu
+fuir ce monde-là. A sentir que des temps infinis le séparaient de
+cette seconde vie et que de plus le jour où elle viendrait, il aurait
+tout de même perdu Line, Boum eut une tristesse immense et désespéra.
+
+
+
+
+
+III.
+
+
+... Des fleurs, des lumières, un prêtre tout d'or vêtu, au pied de
+l'autel Line en robe blanche à côté de _Lui_ Claude, le voleur de sa
+joie: Boum percevait tout cela dans la musique et dans l'encens.
+C'était comme l'apothéose de sa douleur. Parce qu'il était trop
+impressionnable et souffrant déjà, ses parents l'avaient dispensé de
+figurer dans la scène cruelle. Miss Anny l'avait mené avant l'heure,
+derrière un pilier de l'église. Quelques personnes le reconnaissaient
+et lui faisaient dévotement un petit signe dans un sourire en remuant
+la tête et en disant:
+
+- B'jour Boum.
+
+Il répondait en s'inclinant un peu, automatiquement, l'esprit ailleurs.
+ Dans ses grands yeux noirs dilatés, aucune larme ne venait. Il était
+très calme et pourtant la fièvre brûlait son petit corps; ses tempes
+battaient vite.
+
+Un violon sanglotait la _Méditation de Thaïs_. De jeunes couples
+passaient entre les chaises pour la quête. Boum attendait qu'on vint à
+lui en chauffant au creux de sa main une petite pièce d'or remise par
+sa maman à cet effet. Dans les frou-frous de soie, on entendait de
+petites toux discrètes et pieusement étouffées.
+
+Pour l'amoureux de Line, la cérémonie n'était ni longue, ni courte;
+comme lorsqu'est atteinte la plénitude de l'émotion, il n'y avait plus
+pour lui ni de temps, ni espace... le mariage était.
+
+Dans l'après-midi, vers trois heures, après un mauvais sommeil, pendant
+qu'il était encore couché, il vit Line entrer dans sa chambre. Elle
+avait quitté sa robe blanche et portait une robe de voyage brune, neuve
+assurément, puisqu'il ne l'avait encore jamais vue. Sans relever de
+l'oreiller sa tête lasse, comme il sentait que l'heure n'était plus où
+l'on pouvait modifier les choses, il reçut sa tante aimée avec un
+pauvre sourire indulgent et résigné. Line, sans doute, allait lui
+faire longuement ses adieux, lui dire des phrases gaies, des phrases
+pour enfant. Devant le petit masque douloureux qui souriait, toutes
+les paroles durent lui paraître inutiles; elle tomba simplement à
+genoux; très certainement, c'était uniquement pour rapprocher sa tête
+de la sienne; mais, comme si elle eût compris un instant, le visage
+tourné vers les couvertures, elle pleura de gros sanglots.
+
+Des yeux de Boum, deux larmes tombèrent, sans que son sourire cessât.
+Sans dire un mot, il se contenta, pour lui faire sentir qu'il l'aimait,
+de poser sa petite main sur la nuque blonde de Line. Dans sa pensée,
+c'était un geste d'amour, en réalité presque un geste de pardon.
+
+... Et pourtant peu après, Line s'en alla, avec Claude, pour un long
+voyage.
+
+
+
+
+
+IV.
+
+
+Dans son lit de cuivre, bien peu l'auraient reconnu. Boum était
+malade, très sérieusement malade depuis de longues semaines. Sa figure
+allongée avait perdu cette rondeur de pomme fraîche qui poussait
+autrefois les moins intimes à l'embrasser. Ses cheveux qui
+s'échappaient alors du béret en boucles épaisses et folles, se
+collaient ternes à son front et à ses tempes creuses, comme des mèches
+de coton noir. Seuls ses yeux qui paraissaient plus grands, brillaient
+dans sa figure pâle aux lèvres exsangues. Ses mains amaigries
+s'amusaient très peu avec les jouets compliqués qui gisaient sans vie
+sur la soie bleue de l'édredon.
+
+Boum avait d'abord eu des faiblesses étranges, puis des syncopes
+fréquentes au moindre mouvement, l'un de ces évanouissements s'était
+terminé en un délire qui avait duré cinq jours. Tout le monde avait
+cru qu'il devenait fou. Sa crise avait coïncidé avec une poussée de
+croissance. Maintenant, quand on le portait sur un fauteuil, -- le
+temps de faire son lit, -- quand il était assis, il était si grand dans
+sa robe de chambre rouge, que les visiteurs l'auraient pris pour un
+frère aîné malade, tant il avait peu l'air d'être ce beau petit que
+tous avaient connu.
+
+Cette fois-ci, du moins, son mal avait été compris. Trois médecins
+venus en consultation avaient diagnostiqué son cas, très rare
+d'ailleurs, d'"hyper-neurasthénie précoce à forme d'idée fixe et
+survenue pendant l'époque critique de la formation compliquée
+d'accidents méningés." Pour tous les siens, il n'y avait plus de doute
+maintenant: c'était de Line que Boum souffrait.
+
+Sa maman ne le quittait presque plus et restait des heures entières
+auprès de son lit, cherchant à le distraire. Son père avait perdu la
+moindre trace de sévérité; dès que ses affaires étaient terminées, il
+venait s'asseoir dans la chambre. Presque tous les jours, il apportait
+des jouets nouveaux et des livres d'images; il lisait même des
+histoires amusantes en épiant le moindre rire sur le visage de son
+fils. Quant à Miss Anny, elle errait dans l'appartement, complètement
+hébétée, son profil de chèvre plus chèvre que jamais, parlant en termes
+émus du petit "invalid", terme qui avait le don d'exaspérer la famille.
+
+Quand Boum était assoupi, ses parents s'éloignaient de son lit et
+restaient à causer près de la cheminée. Boum entendait des bribes de
+leurs conversations:
+
+- Ces histoires de chevaux ne l'amusent pas... Je crois que les voyages
+l'intéressent davantage.
+
+- Il a mangé plus volontiers sa purée de lentilles...
+
+- Madame Unetelle est venue... C'est agaçant, à la fin, ces gens qui
+vous félicitent tout le temps de sa taille...
+
+- J'ai reçu une lettre des Claude...
+
+Boum écoutait alors: les Claude, c'était Line. Ce nom seul irritait le
+père, qui ne manquait pas de faire une réflexion désagréable; la mère
+défendait noblement les absents.
+
+- Claude, disait le père, a bien cet air crétin et suffisant qui
+caractérise les diplomates...
+
+Line n'était pas épargnée.
+
+- Avoir réalisé d'affoler, par sa coquetterie, un enfant de dix ans,
+c'est un comble. Ah! je retiens votre mère comme éducatrice...
+
+- Line n'était pas coquette, répliquait la mère, elle ne s'est pas
+rendue compte... évidemment, elle aurait pu faire attention...
+
+Et Boum voyait quelquefois, à travers les barreaux de son lit, dans le
+rayon de la faible lumière qui venait du petit abat-jour rouge, les
+larmes perler aux yeux de sa mère, ces grands yeux qui ressemblaient
+tant à ceux de Line, à peine d'un bleu un peu plus sombre.
+
+Line... Line, comme il pensait à elle, aux conversations, aux
+promenades avec elle, à ses rires, à ses robes, à sa chambre, à sa
+petite voiture, à tout elle: il ne pensait à rien autre. Qu'est-ce
+qu'elle devenait? qu'est-ce qu'elle devait faire? voir? sentir?
+Sûrement elle devait penser à lui, elle ne pouvait pas l'avoir oublié.
+Il en était sûr. Il ne lui en voulait pas d'ailleurs, parce qu'elle
+était bonne, il le savait bien. Quelquefois, devant les récriminations
+paternelles, il avait envie de la défendre, d'expliquer. Mais il se
+ravisait: est-ce que les petits garçons expliquent? Saurait-il même?
+Il se sentait si faible, si déprimé et le seul résultat de ses efforts
+pour parler, il en était sûr, ne serait que ce casque, ce mauvais
+casque de douleur, qui lui broyait la tête, à l'intérieur et à
+l'extérieur, et qui ne s'en allait plus sans les compresses de glace et
+l'amère potion qu'on lui donnait en pareil cas.
+
+Non, à l'encontre de ses parents, dans le fond de son petit coeur, Boum
+n'avait aucune haine contre Line; au contraire, il n'éprouvait à se la
+rappeler qu'une joie sourde dans laquelle l'idée de l'absence seule
+était douleur. Il savait que Line n'était pas responsable, que son
+papa et sa maman étaient injustes et ne reprochaient rien autre à
+l'ancienne compagne de sa vie que le bonheur qu'elle lui avait jadis
+donné. Sa peine était due, il en avait conscience, à d'autres causes,
+à une masse de circonstances, d'événements insignifiants en eux-mêmes,
+dont l'un enchaînait l'autre, qui pas plus les uns que les autres
+n'étaient seuls capables d'amener le résultat dont il souffrait.
+Contre ces circonstances ses forces ataviques, par l'image du
+grand-père aux yeux bleus, lui disaient qu'il était dans la vie sans
+cesse nécessaire de lutter.
+
+C'était Boum qui avait raison. La douleur n'est pas plus une personne
+qu'une chose: ce sont les parents qui pensent cela parce que c'est plus
+commode pour se plaindre et pour s'excuser. En réalité elle est
+quelque chose de bien différent. Sans le comprendre, l'enfant s'en
+rendait compte. La nature n'est ni bienveillante, ni malveillante,
+elle est indifférente simplement; dans elle, les actes et les
+sentiments se succèdent sans ordre et sans autre raison que
+l'accomplissement de la vie; de leur juxtaposition et de leur somme
+découlent, pour ceux qui en sont touchés, la souffrance ou la joie,
+personne n'est responsable; en faisant beaucoup souffrir, tout le monde
+fait de son mieux.
+
+C'est pourquoi dans ce grand esprit de justice qui est l'apanage des
+enfants, Boum n'en voulut pas non plus à Claude. Le mari de Line ne
+pouvait pas avoir agi pour lui faire de la peine puisqu'ils ne se
+connaissaient même pas l'un l'autre auparavant. Etant venu, Claude
+avait trouvé Line à son goût -- beaucoup auraient été de son avis, la
+seule particularité surprenante était qu'il n'y eut personne avant lui,
+-- il l'avait prise, tout simplement.
+
+Seulement Boum, qui méditait sans cesse sur ce sujet, constatait
+qu'entre Line, c'est-à-dire sa joie et lui, il y avait bien cependant
+ce Claude et qu'il n'y avait que Claude. Que cet intrus n'eut pas agi
+dans un esprit méchant, il n'en restait pas moins la cause, cause
+inconsciente mais cause réelle tout de même, de tout le mal. S'il
+n'était pas venu chez eux s'occuper de Line, lui parler, la flatter,
+lui faire des cadeaux de grande personne, l'enlever enfin: Line serait
+encore là tendre, intéressée, heureuse et rayonnante, à Boum, toute à
+Boum comme autrefois. Sans compter qu'aucune raison ne militait pour
+faire changer les choses: Claude n'avait aucun motif pour cesser d'être
+heureux avec et par Line: la souffrance de Boum devrait donc durer
+toujours.
+
+Toujours! On n'a pas idée comme c'est long pour les petits garçons,
+cette idée là. Alors, une seule pensée envahit son pauvre coeur,
+pensée très simple, très pure, à laquelle ne se mêlait aucune
+appréhension, aucune haine, rien qu'une conscience parfaite des
+réalités dont découlait une résolution qui s'imposait, avec
+l'inexorable nécessité d'une loi physique: il fallait séparer Claude de
+Line, voilà tout.
+
+Comment opérer cette séparation, voilà où le problème devenait
+singulièrement difficile. Pendant de longs jours, Boum envisagea
+d'abord l'idée de provoquer un voyage de Claude. Mais il l'abandonnait
+bientôt parce que avec la possibilité catastrophale de voir Claude
+emmener sa femme, le retour de l'indésiré restait toujours comme un
+danger menaçant. Alors l'autre solution se présenta radicale et
+définitive: celle de l'autre départ, du grand voyage dont on ne revient
+jamais, jamais: il fallait que Claude mourut, sans cela Boum ne voulait
+plus vivre. Les autres pouvaient ne pas comprendre, mais Boum qui
+avait envisagé tous les raisonnements et vidé toutes les hypothèses, le
+savait: c'était ainsi.
+
+... Les crises revinrent plus fréquentes. Le terrible mal de tête ne
+lâchait presque plus le pauvre petit patient qui se plaignait doucement:
+
+- Maman, j'ai bien mal...
+
+La douleur descendait jusqu'au milieu de son dos. On avait dû allonger
+l'arrière du bonnet à glace.
+
+- Maintenant c'est un casque, comme le vieux de papa, qui avait une
+crinière... lui disait-on.
+
+Avec de grosses larmes, le petit disait:
+
+- J'aimais mieux le nouveau petit qu'on me mettait avant et qui
+finissait à la tête...
+
+Le spécialiste qui venait le voir tous les jours restait de longs
+moments cherchant, sans rien comprendre à cette recrudescence du mal
+étrange, ému malgré l'aridité du problème, de cette douleur qu'il ne
+pouvait dominer.
+
+- Tu ne m'aimes pas, disait le docteur; tu ne me dis pas tout.
+
+- Si Monsieur, je vous aime bien répondait Boum, mais ça me fait mal,
+très mal, toujours mal.
+
+Le praticien appliquait consciencieusement ses formules, sa "science",
+-- comme celle de ses confrères -- n'allant pas au delà; il avait relu
+tout ce qu'il savait déjà, avait essayé toute une gamme d'agents
+physiques, d'injections, d'hydrothérapie. Il avait pensé un instant au
+retour de Line, puis rejeté cette proposition d'ailleurs difficilement
+réalisable, craignant d'aggraver encore l'état de l'enfant. Cet homme
+bon revenait toujours à la conclusion qu'il fallait une diversion à
+l'idée fixe, mais comment la trouver? On avait beau chercher; le
+résultat de tous les essais était que Boum semblait reconnaissant de
+tant de peines.
+
+- Merci Monsieur, j'ai encore mal...
+
+Le jour mourrait en grosses barres rouges aux vitres de la chambre
+grise maintenant. Sous l'influence de la glace, Boum sentait la
+douleur s'en aller. Assise près de la fenêtre, d'une voix très douce,
+l'infirmière, ainsi que l'avait prescrit le docteur après les crises,
+lisait. C'était une histoire de mousquetaires; par extraordinaire, le
+petit malade écoutait et demandait des explications:
+
+-Qu'est-ce que c'est que: provoquer? Mademoiselle...
+
+La jeune fille se répandait en explications. Elle reprenait le récit:
+l'un des deux héros fidèle au roi ne pouvait pardonner à l'autre son
+abandon politique.
+
+- C'était un méchant, disait-elle, un traître; alors Murthos, le
+fidèle, voulut se battre avec lui...
+
+-Se battre à coup de poing, interrogeait Boum.
+
+- Non, se battre pour tuer, reprenait-elle, avec des épées et des
+pistolets.
+
+- Mais pourquoi qu'il le lui disait d'avance, qu'il voulait le battre.
+Le méchant pouvait partir... loin, loin.
+
+- Parce qu'il était loyal, il voulait se battre et non l'assassiner.
+Ces rencontres s'appellent un duel, chaque adversaire cherche à toucher
+l'autre et à se défendre avec son arme.
+
+- Mais alors, le bon aussi peut mourir, Mademoiselle.
+
+- Oui, Boum, c'est pourquoi il est très mal de se battre en duel...
+
+- Ah! c'est mal, fit simplement Boum.
+
+De la même voix, un peu monotone, l'infirmière poursuivit la lecture,
+en jetant de temps à autre, un coup d'oeil sur son petit malade qui
+n'écoutait déjà plus. Le récit continuait, les péripéties les plus
+dramatiques se succédaient, la mère du bon héros venait sur le pré,
+pour essayer d'arrêter les bretteurs, et se mettait à genoux tout en
+essuyant ses beaux yeux "d'un mouchoir de soie orné de dentelle"...
+
+Boum interrompit:
+
+- Mademoiselle, se battre en avertissant, c'est moins mal que
+d'assassiner quand même, puisqu'il était loyal, le monsieur...
+
+L'idée avait décidément frappé le malade, la jeune femme s'en aperçut.
+Peut-être parce qu'elle était lasse de lire ou bien parce qu'elle ne
+voulait pas distraire Boum de sa distraction, elle répondit:
+
+- Oui, c'est moins mal.
+
+Il semblait, en effet, que le petit masque douloureux avait trouvé
+quelque détente dans quelque imaginaire vision.
+
+Le soir, après le dîner familial, le père et la mère étaient, comme à
+l'habitude, assis chacun d'un côté du lit. Boum posa quelques
+questions, toujours à propos de la lecture de l'après-midi. Il avait
+oublié l'histoire, mais il voulait savoir: le duel, s'il y en a encore
+maintenant, comment on se bat, avec quelles armes, si c'est mal, ou
+seulement un peu mal...
+
+Pour la première fois, depuis longtemps, le père riait un peu dans sa
+moustache très brune; il donnait tous les développements désirés et
+déclarait en principe:
+
+-... Que le duel c'était très bien, à condition de se battre pour des
+motifs graves, des choses qui en valent la peine,... pas pour la
+galerie ou pour faire parler de soi, mais simplement, courageusement,
+loyalement...
+
+Boum n'y était pas encore; pauvre petit, il tenait encore à la vie.
+
+- Est-ce que on peut mettre une cuirasse, demandait-il?
+
+- Oh oui, disait le père, après une petite hésitation, si l'on est
+d'accord et que votre adversaire en porte une. Mais ça n'est pas
+l'usage...
+
+- Ah! faisait Boum, intéressé.
+
+Cette nuit là, il dormit mieux, plus calmement. A quelques jours de
+là, il terminait son bol de phospho-cacao et ce fut pour les parents et
+pour les domestiques une bien grande joie.
+
+
+
+
+V.
+
+Les jours, dès lors, virent meilleurs. A voir le petit reprendre tout
+doucement, on pouvait croire remonter une pente et peu à peu, avec
+l'espoir, le bonheur semblait revenir dans la maison. Le médecin
+lui-même était heureux. Depuis longtemps, il connaissait le remède;
+malheureusement le remède n'était pas de ceux qu'on achète dans les
+pharmacies.
+
+- Il fallait "décrocher" l'idée fixe, disait-il; et pour cela
+intéresser le malade à une autre idée...
+
+En vérité, Boum ne pensait plus seulement à son malheur, ou plutôt il
+croyait avoir trouvé le moyen de pouvoir agir sur son malheur même: la
+désespérance avait quitté son petit coeur. Il croyait maintenant
+pouvoir supprimer Claude et le supprimer non pas vilainement par un
+crime, mais selon la formule paternelle "simplement, courageusement,
+loyalement".
+
+Sans doute, le malade n'avait confié à personne son secret, seulement
+comme il ne parlait plus que de provocation, de pré, d'épée, d'honneur
+et d'escrime, tout le monde avait compris autour de lui. Le père,
+prompt comme tous les hommes à trouver dans les événements la
+satisfaction de ses désirs, trouvait cette idée follement amusante.
+Son fils allait mieux, il ne demandait pas autre chose; de plus, même
+son âme de cavalier et de militaire n'était pas fâchée de cette
+tournure d'esprit que cette idée dénotait chez son fils. Peut-être
+même, dans le fond de son coeur, en ressentait-il un secret
+contentement. La mère, plus prudente, après le premier moment de
+bonheur, s'était un peu alarmée. Qui sait, pensait-elle, si Boum,
+après avoir constaté l'impossibilité de sa combinaison, n'allait pas
+retomber dans une autre crise, plus grave encore qui menacerait sa
+raison et sa vie. Le docteur avait eu beau donner toutes les
+assurances.
+
+- L'attention n'est plus fixée sur un seul point, disait-il, maintenant
+l'imagination va d'une idée à l'autre; la dernière comporte une part
+d'inconnu et d'initiation. Il y a du jeu, comprenez-vous, dans tout ce
+travail là; et pendant ce temps l'état général profite, l'assimilation
+se fait, les forces reviennent avec leur pouvoir de réaction propre.
+Nous passons la crise de croissance.
+
+Tous ses raisonnements ne convainquaient qu'à demi le jeune femme parce
+qu'elle redoutait tellement l'atroce mal et aussi, parce qu'à rebours
+de son mari, elle n'avait aucun goût pour la solution de Boum si
+fantastique qu'elle lui parut. Le duel restait lié dans sa pensée à
+des surprises douloureuses. Le jugement sain et sérieux qu'elle tenait
+de son père ne trouvait aucun goût à la conception cabotine des choses
+saintes dont les modernes rencontres se réclament. Elle la trouvait un
+peu dégradante; son coeur de femme et de maman aurait préféré toute
+autre diversion au mal de son fils que celle-là.
+
+Cependant Boum allait toujours mieux. Ses névralgies avaient presque
+disparu. Il mangeait de bon appétit et dans son corps amaigri, les
+forces revenaient.
+
+Un jour pour la première fois depuis sa maladie, l'automobile
+paternelle l'avait mené prendre l'air en compagnie de sa mère. Un
+grand soleil d'été envahissait l'avenue du Bois, presque déserte.
+
+Devant toute cette solitude dans la joie de la nature, Boum évoqua
+d'autres joies passées qui étaient, jadis, sur cette même allée dans
+l'agitation du peuple enfant parti aujourd'hui. "Ses petits amis", il
+passait alors au milieu d'eux, triomphant aux côtés de Line, maintenant
+il sentait l'isolement de son coeur désolé. Ces constatations pourtant
+ne déprimaient pas son énergie et ne ralentissaient en rien sa
+résolution arrêtée; à l'encontre, il semblait trouver, en elles, des
+forces nouvelles pour vivre, pour satisfaire ce besoin d'action que sa
+race réclamait et par là rejoindre ce qu'il croyait être la raison de
+sa vie. Son père l'avait averti; il devait reprendre des forces
+d'abord, après seulement il pourrait se mettre à étudier l'art de tuer
+selon les règles des principes admis. A présent, il en était encore à
+la première partie du programme; il laissait, comme on lui avait
+expliqué, l'air et le soleil l'aider à le remettre. Sans parler, il
+s'abandonnait à l'âpre bonheur de se ressouvenir.
+
+A l'extrême bout du lac, il demanda l'autorisation à sa mère de
+cueillir quelques fleurs. Comme autrefois, il les ramassait
+méthodiquement, avec une maladresse appliquée. C'étaient toujours des
+humbles fleurs des prairies publiques. Aujourd'hui, à cause peut-être
+de sa résolution et de toute l'évolution qui s'était faite en lui, il
+estima pouvoir les faire parvenir à celle qu'il chérissait.
+
+- Voulez-vous Maman, les mettre dans une lettre pour Tante Line?
+
+Et rien que pour ce mot, tout d'un coup, sa maman sanglota, très très
+fort.
+
+Pourquoi cette jeune mère qui avait eu à cause de ce fils de si grandes
+angoisses et qui n'avait jamais versé que des larmes isolées,
+était-elle émue aujourd'hui, tellement?
+
+Boum, très gentiment, devenant un homme parce qu'il était devant une
+femme éplorée, la regardait essayant d'essuyer ses yeux avec un
+mouchoir gros comme une noix; instinctivement, il répétait les mots
+qu'on lui disait autrefois à lui-même:
+
+- Ne pleurez pas, petite Maman... il ne faut pas avoir de chagrin...
+
+Mais toutes les paroles ne pouvaient pas consoler cette peine.
+Peut-être, en voyant le geste naïf, la petite mère avait-elle pensé que
+ces fleurs seraient pour elle, expression timide d'une reconnaissance
+muette dont son coeur brisé avait tant besoin...
+
+- Et moi, disait-elle, tu ne m'aimes pas, Boum?
+
+De toute sa tendresse, mais cruellement parce que c'était vrai, il
+répondit:
+
+- Si, je vous aime, mais ce n'est pas la même chose...
+
+
+
+
+
+VI.
+
+
+Boum était presque guéri. Il vivait de la vie ordinaire, mangeait avec
+tout le monde, recommençait ses leçons et ses promenades comme par le
+passé. Si ce n'eût été quelques drogues qu'il prenait avant les repas
+et dont les flacons bizarres ornaient sa place à table, personne
+n'aurait pu dire qu'il ait été malade, si gravement malade. Comme le
+souvenir des choses tristes passe rapidement, l'entourage ne pensait
+plus ni à Line, ni à l'idée fixe dont Boum avait été si près de mourir,
+ni même à l'autre idée saugrenue qui avait remplacé la première et dans
+l'espérance de laquelle l'enfant avait retrouvé les forces de vie.
+L'ami de Line n'en parlait jamais d'ailleurs.
+
+Il était devenu un grand garçon, grand par la taille -- tout le monde
+lui donnait treize ou quatorze ans, il n'en avait pas même onze. Son
+corps très fluet et qui faisait penser aux plantes poussées trop vite,
+gardait encore un peu de sa grâce passée. On ne retrouvait dans sa
+figure amincie que ses yeux, ses grands yeux noirs aux longs cils
+mordorés dont le regard limpide et profond attirait. En lui, une
+certaine gravité surprenante frappait surtout. De l'ancien Boum, de sa
+vivacité, de son charme particulier, ne restait qu'une affabilité très
+douce, une politesse marquée et très prévenante qui partant, le
+distinguait encore des autres enfants. A le voir, attentif,
+complaisant, souvent rieur même, on eut pu croire qu'il avait oublié:
+en réalité, comme au premier jour, il pensait à Line, comme au jour de
+la révélation, il était décidé à se battre avec Claude. Tout au plus
+avait-il ajouté, à mesure que l'initiation de la méthode précisait les
+premières données, l'idée d'un sacrifice de sa vie propre. Il faisait
+cette offrande généreusement parce que sa nature était aventureuse,
+parce que les enfants et les jeunes ne savent pas ce qu'est la mort et
+aussi parce que la vie sans Line avait perdu tout sens pour lui.
+
+- Ce sera Claude ou moi, pensait-il.
+
+Un jour, très timidement, mais résolument comme quelqu'un qui réclame
+le paiement d'une dette, il vint trouver son père seul et lui posa la
+question:
+
+- Je pourrai commencer l'escrime, dit-il...
+
+- Ah, c'est vrai, tu veux toujours... Puis ça te fera le plus grand
+bien...
+
+Quelques jours après, vers dix heures du matin, dans un grand immeuble
+du boulevard Malesherbes, au rez-de-chaussée, à droite sous le porche,
+Boum et son père firent leur entrée dans une quelconque salle d'armes
+de Paris. A cette heure matinale pour le quartier, les clients ne
+venaient pas encore. Un homme de blanc vêtu avec un coeur de flanelle
+rouge à la place du coeur, finissait un balayage minutieux et arrosait
+à l'aide d'un entonnoir dont le bec dessinait parterre des _8_
+entrelacés. Dans la salle, à laquelle les épées faisaient des murs
+d'aciers, sous les panoplies, les drapeaux, les "Honneur", les
+"Patrie", le maître, du bout de sa barbiche et derrière un lorgnon,
+lisait, de loin, dans un journal, les chroniques du jour, et prenait
+son café au lait. Boum lui trouva en même temps l'air terrible et
+l'air d'un marchand de jouets. Il l'entendait parler sec, sans finir
+ses phrases, toujours sur un ton de commandement:
+
+- Les petites graines, disait le professionnel, poussent mieux sur la
+planche... avenir... on ne sait pas... honneur... hygiène... voici les
+prix et les conditions, et il allait vers un bureau de chêne prendre
+d'une pile, un prospectus dont le père en accepta les termes sans le
+lire.
+
+Le Prévôt appelé prit les mesures du futur "membre" -- c'était sa femme
+qui confectionnait les tenues. Dans cinq jours, quand Boum
+reviendrait: le masque, les sandales, les petites épées, tout serait là.
+
+En les accompagnant, fidèle au rite, le maître éprouva le besoin de
+dire:
+
+- Nous allons le soumettre au ballottage.
+
+C'était une de ses manies de vouloir donner les allures d'un cercle à
+son entreprise.
+
+Dans la rue, Boum ayant demandé des explications sur ce dernier mot,
+son père pensant autre chose répondit:
+
+- Ce sont des bêtises.
+
+Boum fut admis sans opposition.
+
+Au jour fixé, il venait costumé en petit bretteur, le visage dans sa
+cage à mouche, debout mal à l'aise sur cette planche qui lui paraissait
+haute et de laquelle il avait peur de tomber. Le maître prodiguait son
+enseignement, donnant des exemples, répétant ses phrases comme s'il
+récitait une leçon. Boum, un peu ahuri, suivait de son mieux,
+s'appliquant de toute son âme à bien faire, mais bientôt rompu dans
+tous ses membres se demandant comment dans cette instable position, on
+pouvait jamais arriver dans la réalité à se battre, à se toucher, à se
+défendre et à faire quoique ce soit. Effrayé, il pensait que,
+peut-être, il faisait exception au reste des hommes, qu'il n'arriverait
+jamais, bien que le maître flatté de son attention y allait de temps en
+temps d'un encouragement.
+
+- C'est mieux, petit... vous faites attention... vous avez des
+dispositions, vous arriverez...
+
+Le soir, moulu par la courbature, il eut une défaillance en pensant que
+cette solution aussi serait très longue. Pour arriver à savoir faire,
+en somme, il faudrait être grand et c'était justement de ne l'être pas
+qu'il souffrait... Le jour suivant, il retourna pourtant à la leçon,
+parce qu'il n'était pas d'une nature qui renonce et tous les jours, il
+recommençait les "quarte", les "quinte", les "doublez", les "parez et
+tirez", etc.
+
+Très lentement, il sentit lui-même ses progrès. Il se fatiguait moins
+maintenant sur cette planche où il se tenait mieux, assis sur les
+jarrets, sans perdre ce que le prévôt facétieux ne se laissait pas
+d'appeler: "les petits équilibres".
+
+Mettant à part l'escrime, la salle ne l'intéressait pas. De rares
+clients venaient à son heure et cependant, il y avait dans ces murs
+comme un air de susceptibilités factices et de points d'honneur idiots
+se fondant dans l'acre odeur de la sciure et des transpirations, qui
+l'écoeurait. Boum avait son idée, il était venu dans un but très
+précis. Sa bonté profonde s'alarmait à la pensée de querelles
+cherchées, que sa mentalité sérieuse lui faisait trouver inutiles.
+Aussi à part les indispensables formules de politesse, il parlait peu.
+Pendant les poses, il s'asseyait à l'écart sur la banquette de velours
+rouge, et continuait à s'instruire en regardant.
+
+Cependant, il s'était fait un ami. C'était un monsieur grisonnant,
+légèrement bedonnant, avec des yeux rieurs et un très bon sourire. En
+le montrant, le prévôt avait dit à Boum:
+
+- C'est Laferrière, vous savez celui qui fait des pièces, un rigolo.
+
+Avec plus de cérémonie, le maître avait, selon l'usage, présenté son
+jeune élève:
+
+-... A Monsieur le Comte de Laferrière, de l'Académie Française.
+
+Boum avait tendu sa petite main.
+
+Un jour, entre deux reprises, le Monsieur lui avait demandé:
+
+- Eh bien, que pensez-vous de l'art noble des armes?
+
+Boum avait répondu:
+
+- C'est difficile.
+
+- Comme tous les arts, répliqua le Monsieur; il n'y a que la critique
+qui soit aisée. Vous ne voulez pas devenir critique, j'espère, comme
+M. Doumic?
+
+- Je voudrais savoir faire des armes, fit Boum, qui n'avait pas bien
+saisi.
+
+- Officier ou maître d'armes, interrogea encore le Monsieur.
+
+- Ni l'un ni l'autre, fit Boum dans un rire, comme quelqu'un qui trouve
+ces deux perspectives folles et extravagantes.
+
+- Que voulez-vous être alors?
+
+- Je veux être comme mon papa; je veux me marier, mais avant je veux
+savoir faire des armes.
+
+Peut-être cette réponse aurait-elle laissé indifférent plus d'un
+habitué de la salle; la plupart n'aurait pas, sans doute, été frappé
+par l'apparente incohérence de ces deux volontés. Chez Laferrière,
+l'habitude tenace de regarder les hommes le fit s'arrêter.
+
+- C'est étrange, dit-il, comme ailleurs pour ne pas attirer l'attention
+du petit qu'il savait fort bien ne pas devoir parler cette fois sur un
+aussi grave sujet, et il ajouta: Nos goûts ne sont pas tout à fait
+pareils. Comme vous, je veux faire des armes, mais je n'ai pas du tout
+envie de me marier... parce que je suis marié, comprenez-vous.
+
+Boum sourit. De cette conversation commença leur sympathie. Par la
+suite, Laferrière, rassasié, relativement jeune, de toutes les joies et
+de tous les honneurs, trouvait une douceur particulière à retrouver,
+chaque matin, le petit coeur honnête et frais dans lequel il sentait le
+mystère. Boum avait retrouvé en lui une camaraderie qu'il n'avait
+jamais connue chez Line: son nouvel ami l'écoutait sérieusement. Cela
+ne les empêchait pas d'ailleurs de rire souvent ensemble, au contraire;
+l'académicien savait des histoires impayables que le prévôt, en
+s'appuyant sur la courbe de son épée, écoutait la bouche ouverte.
+
+Leurs natures se ressemblaient par plus d'un point; ils étaient tous
+deux curieux et adaptables, naïfs sans être bêtes et d'une générosité
+spéciale qui voulait le bien de tous les êtres y compris pour chacun
+d'eux celui de sa petite personne. Aussi se comprenaient-ils à
+merveille. Boum sentait les jours où son ami n'était pas en train et
+les jours où il était en veine d'expansion. Laferrière avait saisi une
+fois pour toutes que l'enfant n'aimait pas être traité en bébé; son
+degré de développement, pensait-il, valait bien celui d'adultes qui ne
+se développeraient plus.
+
+Et puis, pour les raisons différentes, les gens de la salle les
+ennuyaient tous deux. Boum, parce qu'il était le seul enfant, se
+sentait un peu perdu; son ami, au contraire, connaissait trop de
+mentalités toujours pareilles à cette collection d'oisifs croyant être
+le monde et dont la suppression radicale, en un jour, n'aurait pas eu
+la moindre répercussion. Ils se lièrent rapidement. Quelquefois, ils
+sortaient ensemble. Par les belles journées, Laferrière allait
+volontiers jusqu'au Bois accompagner Boum; ils causaient tout le long
+du chemin, des sujets les plus divers.
+
+Ils saluaient une masse de gens. On plaisantait le grand homme sur son
+petit ami.
+
+- Mais c'est un fils donné par la nature, avait dit un Monsieur qui
+marchait au côté d'une jolie blonde.
+
+- C'est idiot, avait répliqué Laferrière, puisque c'est un frère aîné.
+
+Cette façon de présenter Boum comme un petit sage auquel on demande des
+avis n'était pas qu'une simple plaisanterie. En réalité l'auteur
+parisien était un grand enfant. Les bonheurs de l'existence l'avaient
+conservé jeune; il était réservé.
+
+Laferrière s'était tellement mis à sa portée, qu'il finissait par le
+prendre au sérieux, solliciter ses conseils, et lui faire même des
+confidences que beaucoup auraient trouvé anachroniques et prématurées.
+
+Boum gardait à la maison un complet silence sur ces affaires de son ami
+qu'il estimait être d'un ordre et d'une nature non susceptibles d'être
+saisis par ses parents. En particulier, il était souvent question dans
+ces confidences d'une grande passion de l'auteur pour une certaine dame
+qui jouait ses pièces et dont il vantait, sans cesse, les perfections.
+Il l'appelait: Dora.
+
+Un jour, -- ils étaient déjà de vieux amis -- au sortir de la salle,
+comme il pleuvait, Laferrière proposa d'emmener Boum dans son
+automobile. En chemin, il lui dit:
+
+- Si nous allions chez Dora?
+
+Boum, sans savoir pourquoi, hésita le quart d'une seconde, puis accepta.
+
+L'auto obliqua, gagna les quais, et s'arrêta familièrement devant un
+grand immeuble de la rive gauche, près du pont de l'Alma.
+
+Au sortir de l'ascenseur, au troisième, Laferrière ouvrit la porte
+d'entrée avec une petite clef qu'il sortit de sa poche.
+
+- Comment, c'est toi chéri, fit une voix très douce.
+
+- C'est nous, répondit l'ami de Boum.
+
+Cette réponse excita sans doute la curiosité de la maîtresse de céans,
+elle sortit à leur rencontre précipitamment. Elle avait dû entendre
+parler de Boum, parce que tout de suite, sans présentation, elle
+l'accueillit gentiment dans un bon rire:
+
+- C'est gentil, Monsieur Boum de venir me voir.
+
+Boum, en petit garçon bien élevé, s'inclina et baisa la main qu'elle
+lui tendit, selon les formes les plus respectueuses.
+
+Quand ils se furent installés dans le petit salon où elle les avait
+introduits et dont l'unique large baie donnait sur le fleuve, il la vit
+à moitié étendue sur un sofa assez bas, que recouvrait en partie, sur
+un tapis sombre, une fourrure blanche très souple et deux gros coussins
+vert-bleu. En vérité, elle était jolie, ses cheveux lui faisaient
+comme un bonnet de moire brune et tout le temps ses dents éblouissantes
+riaient d'un rire perlé spécial qui paraissait toujours partir d'une
+scène. Elle faisait une masse de frais à Boum, à la fois amusée,
+flattée et un peu gênée par la présence insolite d'un enfant.
+
+Boum répondait poliment à toutes les questions. Toujours très sobre de
+détails sur ses propres affaires, il écoutait tranquillement tant qu'il
+était question de lui, en posant simplement sur celui des deux qui
+parlait le regard franc de ses grands yeux intelligents et nullement
+étonnés.
+
+Cette visite lui semblait toute naturelle, étant donné le sérieux de
+son amitié avec celui qui l'amenait. Le ton de la conversation aurait
+été celui de toutes réunions de trois grandes personnes si ce n'eut été
+quelques remarques décousues d'enfant, sur "le nombre de bateaux qui
+passaient sur le fleuve" ou sur "la difficulté qu'on devait trouver à
+apprendre par coeur tout un livre".
+
+Laferrière jouissait, amusé par l'étrange de la situation. Evidemment,
+pensait-il, pour une masse de gens, le fait d'emmener un enfant chez sa
+maîtresse aurait paru énorme, monstrueux; en réalité, sa conscience
+honnête et dégagée des conventions se refusait à voir le moindre tort
+dans ce rapprochement qui ne faisait de peine à personne. Ces deux
+amis éprouvaient, au contraire, pour des raisons diverses, un certain
+plaisir à se trouver ensemble; aucun mot, aucun geste ne pouvait
+altérer la sérénité de Boum et être pour lui un changement de ce qu'il
+entendait et voyait familièrement tous les jours... alors pourquoi pas,
+surtout que lui-même l'auteur qui avait vécu tant de rêves trouvait
+dans la présence de ces deux êtres je ne sais quelle impression de
+consolider un bonheur instable et que son coeur aimant aurait tant
+voulu voir persister longtemps.
+
+Dans la voiture qui le ramenait chez lui, Boum fut interrogé.
+
+- Comment la trouves-tu? demanda Laferrière.
+
+Très gentille et très jolie, apprécia Boum, vous devez bien vous amuser
+avec elle.
+
+Naturellement, comme toujours, dans sa famille, l'ami de Line négligea
+de raconter cette petite aventure; non pas qu'il voulait dissimuler
+quoique ce fut, mais sentant son impuissance d'expliquer et de
+convaincre, il savait ne devoir pas être pris au sérieux; alors il
+écouta sans interrompre comme le lui avait enseigné Miss Anny. Cette
+visite, pourtant, avait fait sur lui une certaine impression; elle lui
+avait été comme une preuve que son ami ne jouait pas avec lui, qu'il
+lui disait la vérité, qu'il avait en lui une confiance sympathique.
+Boum n'en doutait pas avant ce jour, mais parce qu'il tenait de son
+grand-père peut-être ou bien parce que simplement il avait souffert des
+hommes, il gardait toujours, vis-à-vis d'eux, une prudence et une
+réserve discrète. En telle manière qu'à ce moment, quand son ami
+l'avait mis au courant de sa principale préoccupation sentimentale, lui
+n'avait pas encore articulé un seul mot de la grande affaire qui était
+l'unique souci de sa petite vie, et n'avait jamais prononcé le nom de
+Line à Laferrière. Après la visite chez Dora, il prit la résolution de
+tout lui raconter. L'occasion vint.
+
+Au sortir de la salle d'armes, ils filaient tous deux grande allure
+dans l'auto découverte vers Saint-Germain. Laferrière ayant fait peu
+de temps auparavant la connaissance du père de Boum, lui avait demandé
+pour ce jour-là l'enfant à déjeuner. Maintenant ils allaient au
+rendez-vous; Dora devait les rejoindre de son côté. A la sortie du
+Bois, après l'indispensable arrêt à la barrière, Boum retrouvait
+l'aspect familier du paysage net et propret qu'il avait si souvent
+regardé autrefois avec Line. Dans le fond de son âme, il
+s'attendrissait. Les constatations de l'octroi ayant interrompu leur
+conversation, dès que la voiture repartit, Boum demanda:
+
+- Pourquoi, faites-vous des armes, vous?
+
+Laferrière répondit une phrase évasive, une de ces explications dont il
+avait le secret et qui n'arrêtait rien: "on ne bouge pas assez... c'est
+nécessaire... je ne veux pas grossir...".
+
+- Ah, fit Boum, c'est simplement pour ça. Vous ne voulez pas vous
+battre.
+
+- Oh, fit Laferrière, quand je peux éviter, j'aime autant.
+
+- Moi, répliqua gravement Boum, je veux me battre, mais sérieusement,
+_à mort_, avec quelqu'un que je sais, et qui n'est pas ici en ce moment.
+
+L'auteur, se retourna brusquement, visiblement intéressé:
+
+- Non, dit-il, c'est vrai? Toi? Qu'est-ce? Qu'est-ce qu'on t'a fait?
+
+Très posément, regardant par terre, Boum répondit:
+
+- Il m'a fait un immense chagrin. Peut-être le connaissez-vous, c'est
+Monsieur Claude Vauquer de Conflans.
+
+- Conflans, le diplomate? fit Laferrière, c'est un imbécile!
+
+- Oui, dit Boum, sans se douter de la confirmation qu'il donnait à
+cette appréciation, c'est lui. Je veux qu'il meure.
+
+- Qu'est-ce qu'il t'a fait, mon pauvre Boum.
+
+- Voilà, expliqua l'enfant. J'avais une tante, mais une toute petite
+tante, la soeur de ma maman. Nous étions très, très bien ensemble,
+tout le temps ensemble et je l'aimais... tant.
+
+Boum disait ce mot tout bas, très ému, baissant encore davantage sa
+tête brune. Laferrière sentit le petit drame et n'interrompit pas.
+
+- Je l'aimais, reprit-il, comme vous vous aimez Madame Dora, bien plus
+encore parce que vous, vous êtes grand, et moi je ne suis qu'un petit
+garçon et je n'avais qu'elle, rien qu'elle, vous comprenez... C'était
+Tante Line...
+
+Plus bas encore, mais cette fois, avec un gros sanglot, il poursuivit:
+
+- Il me l'a prise...
+
+Ému aussi par cette jeune douleur, le Parisien laissa passer un temps,
+puis demanda:
+
+- Comment te l'a-t-il prise?
+
+- Il l'a épousée, puis ils sont partis.
+
+- C'est sa femme, remarqua Laferrière, elle est bien jolie en effet, je
+l'ai aperçue le jour de son mariage.
+
+- N'est-ce pas qu'elle est jolie? reprit Boum; mais le pire c'est
+qu'avant de partir, il l'avait changée, tellement. Vous ne l'auriez
+pas reconnue. Avant elle était douce, elle écoutait comme vous, nous
+sortions tous les deux, elle me racontait les histoires de mon
+grand-père qui était parti tout petit en Amérique, elle avait une
+petite auto qu'elle conduisait, nous nous amusions bien; après, quand
+Monsieur Claude est venu, elle restait tout le temps avec lui, enfermés
+dans le petit salon de Maman, ils allaient dehors ensemble, et lui --
+et l'enfant précisait en remuant son index en l'air -- il faisait
+exprès, il lui donnait des cadeaux et des fleurs, il la flattait et se
+moquait de moi.
+
+Profondément touché, mais voulant savoir, Laferrière interrogea:
+
+- Mais tu n'as pas parlé à ta tante? Tu ne lui as pas demandé pourquoi
+elle changeait, pourquoi elle allait avec l'autre.
+
+- Souvent, répliqua Boum, j'ai essayé; j'ai dit tout ce que j'ai pu,
+mais quand on est petit, vous savez, on ne vous écoute pas, et puis, on
+ne sait pas ce qu'il faut dire...
+
+- C'est vrai, fit l'autre, on ne sait pas...
+
+Et sur cette réflexion, quelques instants passèrent sans qu'ils se
+dirent un seul mot. De chaque côté de la voiture, le paysage défilait
+rapidement, perdant de plus en plus son aspect de banlieue pour devenir
+la campagne véritable: la route n'avait plus de trottoir, les maisons
+ne se touchaient plus et le fleuve, délivré de ses quais, coulait plus
+librement dans la lumière crue entre ses berges de prairie.
+
+Laferrière était bouleversé par le récit de cette tragédie. Les faits,
+en eux-mêmes, étaient très simples, en somme, si naturels: le petit
+aimait, est-ce qu'on ne peut pas aimer à tous les âges, qui sait même
+si à l'âge de Boum on n'aimait pas mieux, plus âprement, plus
+exclusivement et plus sérieusement aussi? A travers le cortège fané de
+ses propres amours, il cherchait à retrouver le souvenir de ses
+premiers élans, alors que rien ne venait distraire de la grande chose,
+sa pensée et son coeur... Et pourtant il demeurait désemparé devant
+cette détresse d'enfant, lui le vieux Parisien aux histoires nombreuses
+et qui gardait encore assez de foi pour aimer éperdument une petite
+femme quelconque "qui jouait ses pièces". Il était confondu parce que
+de cette histoire très simple résultait cette situation anormale, parce
+que ce cas particulier constituait un accident grave, une situation
+sans dénouement, une maladie sans remède. Un seul instant, il fut sur
+le point de dire à Boum: "Il y a d'autres femmes de par le monde, ne
+te désole pas, tu verras que la vie peut guérir aussi". Mais, ce même
+homme qui n'avait pas hésité à mener l'enfant chez une femme un peu à
+côté, se refusa à tenir la petite âme, même pour la consoler. Il dit
+simplement:
+
+- Mais dans un duel, tu t'exposes toi aussi; s'il te tue, Boum?
+
+- Je sais bien, dit le petit très simplement, mais puisqu'il n'y a pas
+d'autre moyen...
+
+C'était bien la logique que craignait Laferrière. Sans doute, il
+savait que le projet de Boum ne se réaliserait pas, que quelque chose
+viendrait sûrement se mettre en travers, qu'on rirait. Mais toutes les
+désillusions et toutes les déceptions que cette mise au point
+comportait, firent mal à son égoïsme généreux; comme un grand enfant
+qu'il était lui aussi, il laissa partir l'expression de son dépit:
+
+- Oh, Boum, fit-il, pourquoi m'as-tu raconté cette histoire?
+
+Le petit, logique jusqu'au bout, ne voyant pas encore très bien la
+différence de l'amour et de l'amitié, répondit très naturellement aussi:
+
+- Parce que vous aussi, Monsieur, je vous aime beaucoup...
+
+- Tu as raison, répliqua Laferrière, assez touché de cette remarque, en
+prenant sa petite main, tu peux compter sur moi.
+
+Ils avaient fait un petit tour par la forêt silencieuse et sombre
+malgré le soleil; ils retournèrent vers le restaurant où Dora les
+attendait sur la terrasse, assise devant une table servie. Elle avait
+dû se lasser de regarder le décor magique de Paris engourdi à cette
+heure dans une diaphane buée, elle jouait machinalement de sa longue
+main avec un sac et une masse d'autres objets d'or autour desquels elle
+avait noué ses gants.
+
+- Je n'ai pas failli, fit-elle en les voyant... Laferrière s'excusa:
+ils avaient causé, puis instinctivement, comme quelqu'un qui a la
+grande habitude, il ajouta, en lui baisant tendrement la main:
+
+- Nous voulions te donner le temps d'être idéalement jolie; nous ne
+sommes pas venus une minute trop tôt...
+
+Pas fâchée, elle le remercia des yeux.
+
+Ils mangèrent. Laferrière, préoccupé, parlait peu. Dora lui trouvait
+cet air particulier des jours où il mijotait une idée de pièce. Bonne
+fille, elle n'insistait pas, sachant bien qu'elle saurait. Elle faisait
+
+des frais à Boum pour l'amuser. Dans la ville qui tenait toute à leurs
+pieds, elle l'aidait à retrouver la maison de ses parents, lui
+indiquant les grands repères de l'Arc de Triomphe et de l'Avenue du
+Bois; elle lui montrait sa propre demeure et celle de Laferrière. Le
+petit distrait, tour à tour regardait la ville, regardait la femme et
+jouissait de leur semblable beauté. Il pensait sans aucun sentiment de
+jalousie au bonheur de son grand ami. A l'encontre de ses affaires
+sentimentales, celles de ses commensaux s'étaient arrangées. Dora et
+Laferrière s'entendaient bien, ils étaient ensemble, constatait Boum,
+et -- comme on simplifie toujours la joie des autres de tout ce qui
+gâte notre joie, -- il restait convaincu qu'aucune personne et
+qu'aucune chose ne venait jamais troubler la sérénité de leur bonheur.
+Evidemment, Laferrière n'était plus un petit garçon, et c'est tellement
+plus facile d'être heureux quand on est grand. Enfin, un jour viendra
+peut-être où lui-même... en attendant, il était reconnaissant de tout
+son coeur à ces amis libres et tendres de l'admettre dans leur intimité
+et de lui faire ainsi respirer l'air de leur félicité.
+
+Quand ils eurent terminé, en quittant la table où ils étaient restés
+assez avant dans l'après-midi, Dora, debout, interrogea Laferrière, en
+le regardant de très près:
+
+- Eh bien, ça se dessine ton idée? As-tu un rôle pour moi?
+
+En secouant les miettes de son gilet, il répondit pour n'être entendu
+que par elle:
+
+- Je pense à mieux que le théâtre, petit, à la vie, personne ne s'en
+doute, c'est bien plus émouvant...
+
+
+
+
+
+VII
+
+
+A une petite fête intime de la salle, pour la première fois, Boum se
+produisait en public. Les spectateurs étaient peu nombreux; il n'y
+avait guère, en dehors des membres de la salle, qu'un certain nombre de
+représentants notoires de la presse sportive, gens faméliques et
+prétentieux. Le jardin avait reçu une décoration de petit _14
+juillet_, avec drapeaux et lampions. Devant la piste de combat,
+quelques fauteuils et les banquettes rouges étaient sorties. Au fond,
+entre les arbres, devant un maître d'hôtel à favoris, une table nappée
+supportait des sandwichs, des gâteaux, des fleurs et une rangée de
+coupes à moitié pleines de très mauvais Champagne.
+
+Une dizaine de tireurs étaient inscrits et devaient faire assaut "à la
+première touche".
+
+Boum était considéré par la salle entière comme "une fine lame"; il
+l'était vraiment. Le maître, qui avait l'intelligence de son art,
+avait compris les premiers jours que l'enfant _ferait_ parce qu'il
+voulait faire; et alors, il l'avait poussé, sa jeunesse et sa débilité
+étant un obstacle aux travaux brutaux de l'épée, vers le jeu délicat du
+fleuret. Boum, qui en était alors à sa deuxième année de salle, se
+servait maintenant d'une épée triangulaire et à coquille, comme celle
+des autres tireurs, mais dans sa petite main nerveuse, la lame battait
+peu et surtout ne cherchait pas les petits coups inattendus en piqûre
+vers les mains, les genoux ou la tête; à l'encontre, elle tournait
+follement tout le long de la lame adverse, très rapide dans tous les
+sens, avec des arrêts brusques qui étaient des menaces, toujours en
+mouvement, toujours insaisissable pour venir, furieusement française,
+s'épanouir triomphante en une courbe svelte sur la poitrine du touché.
+
+Il fit, ce jour-là, d'assez jolis assauts, Laferrière qui n'aimait pas
+d'ordinaire ce genre de réunions était venu pour voir son petit
+camarade. Tout en applaudissant à ses jolis coups, il était inquiet
+parce qu'il savait ce vers quoi tendait cet effort et ce résultat. Le
+corps des chroniqueurs louaient sans réserve: découvrir un talent
+inconnu est toujours si tentant et il faut le dire aussi, Boum était
+joli à voir. Son vêtement blanc moulait ses formes gracieuses et
+proportionnées: l'exercice l'avait considérablement renforcé et
+assoupli; quand on le voyait dans la position classique, bien assis, à
+l'aise sur ses jambes, son bras nerveux se déployant dans une attaque
+en un geste large, ou bien modeste après la victoire, son casque et son
+épée dans la main gauche, la tête un peu basse venant remercier
+l'adversaire; il n'avait plus rien alors de l'enfant chétif et mal
+poussé qu'il avait été après sa maladie. Il était presque alors un de
+ces beaux adolescents qui font invariablement dire aux femmes avec un
+secret désir:
+
+- Il est gentil.
+
+Après qu'il eut fait sept assauts, le maître le proclama quatrième avec
+trois touches, ce qui constituait, eu égard surtout à la qualité des
+autres tireurs, un assez joli succès.
+
+Laferrière et lui ne restèrent pas après la séance. Ils remontèrent un
+instant à pied le boulevard.
+
+Comme à l'habitude, ils causèrent. Laferrière avait raconté à Boum,
+quelques semaines avant, le sujet d'une prochaine pièce. Maintenant il
+le mettait au courant des modifications projetées. Boum était partisan
+des dénouements heureux. Il se passionnait en général pour les
+péripéties de ces personnages de rêve qui lui étaient devenus
+familiers; il les considérait comme des êtres vivants qu'il aimait. Ce
+jour-là, il parlait peu. Laferrière, qui se rendait parfaitement
+compte de l'état d'âme de l'enfant, se donnait l'air de ne pas s'en
+apercevoir.
+
+Quand ils furent arrivés devant l'hôtel de la rue Pergolèse, Boum
+tendit sa main:
+
+- Au revoir, Monsieur, fit-il. Je vais rester quelque temps loin de
+vous. Nous allons à la campagne pour trois semaines... C'est là que
+ma tante et son mari viendront nous retrouver. Je la reverrai...
+Après, j'aurai besoin de vous. Je n'ai que vous dans cette affaire.
+
+Dans un demi-sourire, Laferrière répondit:
+
+- Tu sais bien, Boum, que tu peux toujours compter sur moi, n'est-ce
+pas?
+
+- Je le sais, dit Boum en le regardant sérieusement. Au revoir.
+
+
+
+
+
+VIII
+
+
+Dans son cabinet de travail, grande pièce encombrée, assombrie par les
+tentures et les cuirs de Cordoue malgré la grande baie vitrée qui
+donnait sur le parc de la Muette, Laferrière, assis à sa table, venait
+de recevoir son courrier du matin. L'heure des lettres était, pour sa
+nature heureuse, une heure bénie. Un grand nombre d'inconnus lui
+écrivaient. Il goûtait une volupté particulière... à l'ouverture
+brusque de cette porte sur l'intimité du monde extérieur. Des femmes
+lui faisaient des déclarations passionnées, des amis sincères lui
+donnaient des conseils pour la conduite de sa vie, la manière d'acheter
+du vin, d'écrire des pièces, de placer sa fortune, de combattre
+l'alcoolisme et combien d'autres choses encore. Après avoir mélangé
+les enveloppes comme un jeu de cartes il les faisait couper par son
+domestique qui, habitué à cette fantaisie, s'en acquittait maintenant
+avec un grand sérieux. L'homme de lettres lisait tout, dans l'ordre,
+d'un bout à l'autre, et n'aimait pas, pendant cette lecture, qu'on le
+dérangeât.
+
+Ce matin, contrairement à l'usage, le domestique revint:
+
+- C'est Monsieur Boum qui insiste pour voir M. le Comte tout de suite.
+
+- De si bon matin? fit Laferrière. Qu'il monte.
+
+Il pensa que ce devait être pour l'importante histoire du duel, et
+cette perspective l'ennuya. Un jour il faudrait bien, après tout,
+mettre fin à cette plaisanterie.
+
+Un regret le prenait de l'avoir tant fait durer. Pauvre petit,
+qu'est-ce qu'il dirait s'il se voyait abandonné?
+
+Boum fit une entrée inattendue. A peine eut-il ouvert la porte qu'il
+courut vers Laferrière, tomba assis par terre devant lui, et câlinement
+mettant sa tête sur les genoux de son ami, il se mit à sangloter sans
+pouvoir dire un seul mot.
+
+Laferrière, ému, ne savait que dire.
+
+- Allons, allons, faisait-il... ne pleure pas... qu'est-ce que tu as...
+dis-moi... explique.
+
+L'enfant pleurait toujours. L'homme, désolé par ce chagrin, finit par
+grossir la voix et dire presque rudement:
+- Assez, Boum, je te défends de pleurer ainsi.
+
+L'effet de ce changement de ton opéra. Boum n'était pas habitué à
+s'entendre parler ainsi par celui qui était le confident de son coeur.
+Avec son petit mouchoir il tamponna ses yeux.
+
+Laferrière en profita pour le relever. Il l'entraîna vers un divan un
+peu surélevé auquel un baldaquin de vieilles soies donnait un vague air
+de trône. Il força l'enfant à s'asseoir près de lui.
+
+Boum, parla longuement.
+
+Il était parti avec ses parents pour la campagne et avait attendu
+pendant dix longues journées qu'Elle revînt. Elle était revenue.
+
+-... Mais, fit-il, elle est toute changée... d'abord elle n'est plus du
+tout jolie. Elle a un gros ventre. Elle n'est plus gentille. Elle
+rit tout le temps de moi, ne m'a même jamais parlé seul une fois. Elle
+est aussi sévère pour moi que M. Claude et reproche à maman de ne pas
+bien m'élever. Elle m'a dit, parce que j'ai regardé dans un paquet
+qu'on apportait, que j'étais curieux comme une vieille chouette --
+c'était des cigares pour lui qu'il se fait envoyer dans une valise pour
+ne pas payer l'octroi --. Et puis, quoique Tante Line soit grande,
+elle s'occupe toute la journée de petits bonnets, de petites robes, et
+de petits bas que les marchands ne cessent de lui envoyer; elle en a
+toute une armoire, alors qu'avant son mariage elle ne jouait jamais à
+la poupée, mais tout le temps avec moi... A cause de tout ça, je me
+suis aperçu que c'est moi maintenant qui ne l'aime plus. Alors je suis
+très malheureux, je n'ai plus rien, je ne veux plus rien.
+
+Et il se remit à pleurer doucement.
+
+- C'est pour ça, fit Laferrière, que tu pleures! mais mon pauvre Boum,
+ces choses-là arrivent tous les jours.
+
+- C'est cependant malheureux, répliqua Boum.
+
+- Voyons, voyons... fil Laferrière... tu étais séparé d'une femme que
+tu croyais aimer, je te plaignais. Maintenant, tu en es toujours
+séparé, mais tu ne l'aimes plus... tu devrais te réjouir.
+
+- Peut-être! fit le petit, plus navré de n'être pas compris.
+
+Les larmes coulaient lentement de ses yeux. Il ajouta:
+
+- Cependant je suis triste... très triste.
+
+- Alors, c'est que tu l'aimes encore, lança Laferrière... tu n'es pas
+raisonnable.
+
+- Mais non, dit Boum. Je vous assure que je ne l'aime plus, mais plus
+du tout. Qu'elle soit heureuse ou malheureuse, ça m'est égal. Voyez,
+à présent si elle voulait quitter M. Claude, pour venir avec moi, avec
+moi seul: et bien je ne voudrais plus. Je vous l'ai dit: je ne veux
+plus rien. Mais c'est justement cela qui me fait du chagrin. Je suis
+bien plus malheureux qu'avant qu'elle vienne, avant je croyais...
+comprenez-vous?... Je ne peux pas expliquer.
+
+Et pour rendre sa pensée, le petit agitait ses deux mains devant son
+ami en le regardant de ses yeux mouillés.
+
+- Boum, fit Laferrière, tu es un gosse que j'aime, mais tu es un gosse.
+ Je veux te consoler, mais je ne veux pas te dire des choses que tu es
+trop jeune pour saisir. Tiens, tu as confiance en moi, crois-moi sans
+comprendre. Ne pense plus à Tante Line. Vis des joies de ton âge, je
+t'assure qu'elles sont douces, plus tard on les regrette; oublie,
+cours, amuse-toi, joue avec tes petits camarades; ne cherche pas ce que
+tu n'as pas trouvé. Sache attendre. Je t'assure, c'est bête de
+souffrir. Regarde par la fenêtre, c'est le matin, peut-être
+aimerions-nous mieux tous les deux que ce soit midi, -- il ferait plus
+chaud, il y aurait plus de lumière dans les arbres, par terre les
+ombres seraient plus noires... et pourtant notre désir commun ne change
+rien, le matin reste le matin. C'est déjà beaucoup, crois-moi, de
+savoir que midi viendra.
+
+Boum écoutait maintenant sans mot dire, sans tout comprendre, mais
+trouvant quand même aux paroles qu'il entendait comme une sorte de
+vertu bienfaisante.
+
+Encouragé, Laferrière continuait:
+
+- Voyons, tu t'es bien fait quelquefois mal.
+
+Boum fit signe que non.
+
+- Si, reprit l'homme, quand tu es tombé sur te genoux, tu t'es écorché.
+ C'était un mauvais moment, tu as dû pleurer certainement. Cependant
+le mal a passé, ton genou s'est guéri. Regarde, on ne voit plus rien
+du tout.
+
+Et, du doigt, il montrait les jambes brunes de l'enfant.
+
+- Mais, fit Boum, qui ne pleurait plus, je ne veux plus guérir
+maintenant.
+
+- Tu crois, répondit Laferrière... En effet, on croit, et puis, un
+jour... enfin assez, ne me fais pas dire, Boum ami, justement ce que je
+ne veux pas te dire. Mais crois-moi, attends.
+
+Evidemment, pour le petit cerveau, il y avait encore là un mystère.
+Pendant un instant, un silence, l'enfant, la tête entre ses deux mains,
+essaya de comprendre. Laferrière le laissa méditer. Mais Boum renonça
+vite à chercher:
+
+- Peut-être, fit-il brusquement d'un air détaché, vous avez raison. Je
+ne sais pas tout. Un jour je saurai. D'ici là, j'en veux à tous ceux
+qui m'ont fait mal. (Et pour la première fois, sa figure d'enfant
+devenait mauvaise.) Je m'appliquerai à vivre seul, sans regarder
+personne. Je reconnais maintenant, que j'étais sot de vouloir me
+battre en duel. Ce n'est décidément pas la manière. Plus tard, je ne
+sais pas encore comment, mais je vous le jure, je me vengerai...
+
+Et Boum quitta son vieil ami sans le moindre attendrissement, en lui
+tendant une main froide et en disant à celui qui lui avait parlé avec
+tout son coeur un "merci quand même", désabusé et rageur, dont
+Laferrière resta médusé. Sa figure d'enfant avait eu soudain une
+expression de cruauté méchante. A voir ce Boum, qui avait toujours été
+si tendre, si bon, on eut dit à cet instant une petite bête féroce qui
+aurait eu un sens humain de la cruauté.
+
+
+
+
+
+IX
+
+
+Des années passèrent. Boum, suivant à la lettre les conseils de son
+vieil ami, l'avait complètement délaissé. Cancre dans ses diverses
+classes, il avait vécu des années de collège au milieu de ses
+condisciples sans jamais leur faire de confidence et sans se faire une
+seule amitié. Ceux-ci le tenaient pour un mauvais camarade, les
+maîtres le tenaient pour un mauvais élève. Assez intelligent, il avait
+un dédain souverain pour l'effort et méprisait les résultats naïfs
+auxquels aspiraient ceux de son âge. Il était d'un égoïsme parfait.
+Il savait devoir être riche. Il affectait en toute circonstance, un
+scepticisme déplacé et passablement agaçant. C'est ainsi qu'il
+atteignit l'âge d'homme.
+
+Maintenant il a vingt-quatre ans. Physiquement c'est un beau gars.
+Grand, bien découpé par l'entraînement à tous les sports, il est
+élégant dans ses gestes, mais son visage complètement rasé a déjà dans
+le regard et dans le pli de sa bouche jolie, je ne sais quoi de blasé
+et de vieux.
+
+Boum s'est amusé. Malheureusement, à cause de son argent, il n'a pas
+reçu de sa vie dissipée l'éducation dernière qu'en reçoivent les jeunes
+hommes qui sont obligés de s'imposer par un quelconque mérite. Il
+n'eut jamais besoin d'être fin, d'être délicat, d'être amusant même;
+ses moindres gestes, même ceux du plus mauvais goût, recevaient
+toujours les approbations louangeuses du monde intéressé dans lequel il
+évoluait. Au contraire, il avait acquis la réputation d'un être
+supérieurement habile, d'un malin à qui "on ne la fait pas".
+
+
+Un certain printemps, il avait fait, sur le yacht d'un de ses amis, une
+croisière. Le voyage avait duré deux mois et, par suite de sa
+situation de fortune et de ses qualités physiques, il avait été le
+"beau" du navire comme certaines femmes sont, de l'autre côté de
+l'Atlantique, "les belles de la cité".
+
+A bord, il avait rencontré une petite jeune fille très douce et très
+blonde. Il s'en était amusé comme de toutes les femmes. Mais la
+petite n'avait pas su jouer tout le temps. Une nuit, en Méditerranée,
+en rade des îles grecques, elle était venue le retrouver devant la
+porte de sa cabine, à l'arrière du bateau. Tout le monde était couché.
+ Le décor était magique, c'était partout comme une symphonie magnifique
+de tous les bleus que des yeux virent jamais. Au fond, les îles bleu
+sombre coupaient la ligne monotone de la mer plate, bleue aussi, sur
+laquelle la lune faisait comme un immense chemin bleu d'acier. La
+jeune fille était belle, roulée dans sa cape blanche. Elle se tenait
+presque droite sur un fauteuil de pont. Boum était vautré sur un
+paquet de cordages. Ils parlèrent longtemps. A la fin, elle lui avait
+dit:
+
+- Boum, je sais qu'on dit que vous n'avez pas de coeur, que vous êtes
+méchant, mais je sais que ce n'est point vrai. Je vous ai vu longtemps
+et je vous aime. Sans vous, la vie me paraît inutile... Je n'ai pas
+besoin de ce pour quoi l'on vous admire... Je vous laisserai libre, je
+serai si tendre, si effacée, petit à petit vous verrez... Je vous
+assure que je vous aime éperdument.
+
+En entendant ces paroles, Boum était parti d'un grand éclat de rire.
+Et la jeune fille l'avait quitté en pleurant.
+
+Quelques mois plus tard, comme la pauvre enfant avait encore cru devoir
+exprimer sa tendresse, un après-midi, au polo, Boum fit la joie de son
+entourage en lisant une lettre dans laquelle elle lui écrivait:
+
+... J'ai essayé, je ne peux pas sans vous. Je serai votre maîtresse si
+vous voulez, ce que vous voudrez... mais je vous aime.
+
+On avait beaucoup ri.
+
+Il y avait longtemps que Boum était devenu un mufle, parce que, depuis
+longtemps, il ne croyait plus à l'amour.
+
+
+
+
+Table des matières
+
+Plutarque.
+La carrière d'Arsay-Lancourt.
+La saisie.
+Boum.
+
+
+
+
+
+
+
+
+
+
+
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+
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+
+Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
+electronic works in formats readable by the widest variety of computers
+including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists
+because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
+people in all walks of life.
+
+Volunteers and financial support to provide volunteers with the
+assistance they need are critical to reaching Project Gutenberg-tm's
+goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
+remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
+Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
+and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
+To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
+and the Foundation information page at www.gutenberg.org
+
+
+Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive
+Foundation
+
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
+501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
+state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
+Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
+number is 64-6221541. Contributions to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
+permitted by U.S. federal laws and your state's laws.
+
+The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
+Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
+throughout numerous locations. Its business office is located at 809
+North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887. Email
+contact links and up to date contact information can be found at the
+Foundation's web site and official page at www.gutenberg.org/contact
+
+For additional contact information:
+ Dr. Gregory B. Newby
+ Chief Executive and Director
+ gbnewby@pglaf.org
+
+Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation
+
+Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
+spread public support and donations to carry out its mission of
+increasing the number of public domain and licensed works that can be
+freely distributed in machine readable form accessible by the widest
+array of equipment including outdated equipment. Many small donations
+($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
+status with the IRS.
+
+The Foundation is committed to complying with the laws regulating
+charities and charitable donations in all 50 states of the United
+States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
+considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
+with these requirements. We do not solicit donations in locations
+where we have not received written confirmation of compliance. To
+SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
+particular state visit www.gutenberg.org/donate
+
+While we cannot and do not solicit contributions from states where we
+have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
+against accepting unsolicited donations from donors in such states who
+approach us with offers to donate.
+
+International donations are gratefully accepted, but we cannot make
+any statements concerning tax treatment of donations received from
+outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
+
+Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
+methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
+ways including checks, online payments and credit card donations.
+To donate, please visit: www.gutenberg.org/donate
+
+
+Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic
+works.
+
+Professor Michael S. Hart was the originator of the Project Gutenberg-tm
+concept of a library of electronic works that could be freely shared
+with anyone. For forty years, he produced and distributed Project
+Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.
+
+Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
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