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diff --git a/5892-8.txt b/5892-8.txt new file mode 100644 index 0000000..14f2ede --- /dev/null +++ b/5892-8.txt @@ -0,0 +1,4460 @@ +The Project Gutenberg EBook of Histoires grises, by E. Edouard Tavernier + +This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with +almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org + + +Title: Histoires grises + +Author: E. Edouard Tavernier + +Posting Date: September 11, 2012 [EBook #5892] +Release Date: June, 2004 +First Posted: September 18, 2002 +Last Updated: March 29, 2004 + +Language: English + +Character set encoding: ISO-8859-1 + +*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK HISTOIRES GRISES *** + + + + +Produced by W. Debeuf + + + + + + + + + +Histoires grises. + +By E. Edouard Tavernier. + + + + + +HISTOIRES GRISES + + + + +Plutarque. + + +_L'honneur est une île escarpée et sans bords, où l'on ne peut plus +rentrer... quand on en est, par le fait des autres, trop souvent sorti._ + +(_Méditations sur Boileau_) + + +I. + + +Il s'appelait Plutarque. Ce nom lui avait été donné un soir chez un +marchand de vins, à cause d'un livre qu'on lui voyait lire de temps en +temps et qu'il avait ramassé à la porte d'un lycée. On connaissait +l'homme; pour l'interpeller, il fallait bien un nom. C'était son nom +maintenant pour de bon; il s'en accommodait: on se fait à tout. + +La journée qui pour lui s'était annoncée normale, c'est-à-dire ni bonne +ni mauvaise, avait particulièrement bien fini. Il s'était mis à +pleuvoir des arrosoirs, et en dépit de l'opinion courante, la pluie +n'est pas une chose désagréable; grâce à l'eau d'en haut, les trottoirs +ne sont pas encombrés, les promeneurs et les sergents de ville ne +manifestent pas un intérêt particulier à ce que peuvent faire les +gueux; ceux-ci ont même le loisir de s'arrêter, dans leur promenade -- +ce qui est déjà bien -- sous une porte ou sous la tente d'un café -- +ce qui est mieux encore parce que, des conversations qui s'engagent +naît la possibilité de rendre quelques services; les obligés ne +s'attardent pas en général à compter leur billon. + +En passant place de la République, devant un petit hôtel, Plutarque eut +le bonheur de voir attendre, dans le cadre de la porte, un homme +heureux, c'est-à-dire un ventre assez gros, barré d'une chaîne de +montre en or, juché sur deux jambes gainées dans un pantalon soigné +finissant en souliers à guêtres blanches, le tout surmonté d'une bonne +figure sous un chapeau melon nullement usé. Ne voulant sans doute pas +ternir la joie de son âme ou tacher ses guêtres, l'homme heureux avait +hélé Plutarque pour un taxi. Peu de temps après, Plutarque arrivait +dans un virage savant, à grande allure, debout sur le marchepied, les +mains cramponnées à la poignée. Avant de laisser refermer la portière, +l'homme heureux avait mis quatre francs dans la main creuse que +Plutarque tendait poliment. + +Cet homme était évidemment disproportionné, aussi bien avec le service +rendu qu'avec les allures du client. Plutarque n'avait pas demandé au +conducteur de faire le tour de la place pour laisser croire que ses +recherches avaient été laborieuses. Quant au client, il avait l'air à +son aise, c'est vrai, mais ne devait pourtant pas être un abonné de +l'Opéra. Seulement, quand on est content... + +Plutarque examina les pièces sous le réverbère, essaya de les rayer +l'une contre l'autre d'abord, puis avec l'ongle noir de son pouce. Les +deux épreuves ayant été satisfaisantes, il les glissa dans la poche +gauche de sa veste; mais comme la doublure ne tenait pas beaucoup, il +les retint dans sa main qu'il ne retira pas. + +Evidemment, le problème changeait. La solution du manger et du dormir, +quand on n'a pas le sou, est complètement différente de celle qu'on +peut lui donner quand on a de l'argent. Du coup, le travail +inconscient de la journée tendant à la préparation de la nuit devenait +superflu; c'est sur d'autres bases qu'il partait. Naturellement, +d'abord il mangerait, cela va de soi, et non un de ces bouillons +délavés qu'on vous donne dans les soupes de quartier ou dans les +patronages, mais des choses qu'on mâche et qui résistent juste ce qu'il +faut: un _navarin-carotte_ par exemple. Et la pensée seule de ce mets +amenait du jus dans sa bouche. Puis il mangerait assis, boirait du vin +rouge et... bonheur suprême, coucherait seul. Cette dernière +perspective le ravissait délicieusement: une chambre à soi, avec une +place pour dormir, s'allonger sans qu'on vous marche dessus, ne rien +voir, ne rien entendre, pouvoir être avec soi, comme dans la ballade, +mais couché. Il faut dire que le dortoir, la grange ou l'asile, c'est +bien à cela qu'on se fait le moins. + +Il marchait, chiquant ces idées dans sa tête, sans remarquer qu'il +s'éloignait terriblement du marchand de vins et de l'hôtel garni qu'il +s'était fixé. Il ne s'apercevait pas non plus de la pluie qui avait +définitivement collé ses vêtements sur sa peau. Ses souliers +beuglaient et giclaient si régulièrement dans sa marche, que leur +chanson lui semblait naturelle comme le bruit d'une source ou le +battement d'un moteur. D'une porte d'usine où elles attendaient, deux +filles haut retroussées l'apostrophèrent: + +- Il a de quoi barboter! dit l'une. + +L'autre commenta: + +- Mais non, Monsieur porte du tissu anglais. + +Plutarque, dans un sourire, sans s'arrêter, salua; son geste dut être +un peu trop courtois puisque les femmes décontenancées ne trouvèrent +rien à ajouter. + +Il retourna, avec le sens de l'orientation qu'ont les gens ayant +souvent marché sans but, dans la ville; sans savoir du tout où il +était, il prit à gauche une petite rue déserte et mal pavée. Le +trottoir défoncé brillait par places sous les becs de gaz tremblotants. + Des roues de voitures et des tonneaux qui sentaient l'acide étaient +rangés sur les côtés; une balayeuse municipale tendait ses bras vers la +lune. Plutarque parcourut de la même allure d'autres rues semblables; +il ne se pressait pas, car personne ne l'attendait et puis il ne +trouvait pas qu'il eut encore assez faim. + + + + +II + + +Le souper fut quelconque. Arrivé tard, Plutarque, ne trouvant plus +rien de prêt, avait été obligé de se rabattre sur une _croûte garnier_ +que la tenancière composa sur le champ et réchauffa pour lui. La pâte +était détrempée et la sauce avait un goût auquel il fallait s'habituer. + Le débit était presque vide. Seul, un mendiant dormait dans un coin +en attendant la sortie des concerts. On n'entendait que le bec de gaz +dont le manchon reniflait par intervalles réguliers comme un enrhumé, +pendant que montait et tombait la lumière. + +Plutarque ne s'attarda pas. Il paya et sortit. Maintenant c'était la +pensée de la chambre qui le hantait. L'hôtel vers lequel il marchait +n'avait pas de nom. C'était un immeuble long et bas, à un étage +seulement, une étrange vieille maison qu'on ne réparait plus, du temps +où le quartier Caulaincourt était de la périphérie, vieille bicoque, +que seule la spéculation tenait encore debout sur ce terrain cher. +Au-dessus de la porte étroite s'étendait un grand bras de fer où +s'accrochait une lanterne blanche; sur la vitre cassée on pouvait +deviner le mot _Hôtel_. Plutarque s'engouffra dans le corridor et +monta quelques marches d'escalier jusqu'à la loge puante où le ménage +patron couchait sur un lit bas. Le tenancier se leva, dévisagea son +client comme quelqu'un qui craint "les affaires"; puis, ayant perçu la +taxe pour la chambre et la chandelle, il indiqua: + +- La quatrième à gauche en entrant. + +Plutarque éprouvait une sensation de bien-être en refermant la porte. +Des murs! plus d'espace commun à tous; pouvoir étendre son être, +renfermé d'habitude en lui-même, jusqu'à la limite d'une chambre si +petite qu'elle fût. Pouvoir faire ce qu'on veut, tranquillement, sans +risquer aucun geste, aucune remarque, aucune réflexion. De joie, il +étira ses bras et cracha par terre, puis il s'étendit sur le vague +sommier, dont quelques ressorts jouaient encore, et se tint éveillé +pour jouir de sa joie. + +Il se rappelait qu'il avait déjà passé deux nuits dans une chambre +semblable de cet hôtel, un an ou dix-huit mois avant, il n'était plus +absolument sûr. Ses appréhensions d'alors lui revenaient. C'était à +l'époque descendante de sa carrière: il avait trouvé, cette première +fois, la chambre crasseuse; l'odeur l'incommodait; les punaises le +mordaient; il avait peur de la porte qui ne fermait pas, des bruits +assourdis que l'on percevait à travers l'épaisse cloison. Aujourd'hui +il entendait partir des chambres voisines des vagissements qui avaient +beaucoup de chance d'être de même nature que ceux jadis entendus; une +autre génération de mêmes insectes s'apprêtait à le travailler; les +vieux relents tout au plus augmentés de puanteurs nouvelles flottaient +entre les murs, et cependant il était bien maintenant, n'avait nulle +crainte et restait confondu de l'accoutumance et de la relativité. + +Sa mémoire n'avait rien oublié, et pourtant quel chemin il avait fait! +Ce soir, parce qu'il était heureux, le passé triste lui revenait. Il +le retrouvait sans orgueil, sans acrimonie, presque dans les mêmes +dispositions où il avait reçu la pluie de tout à l'heure. Il se +revoyait tout enfant, propre, servi par des bonnes dans la petite +maison d'Angers où il était né, et il se reconnaissait: ce n'était pas +un autre, c'était bien lui. Il suivait parfaitement la continuité, la +vie de famille ordonnée, où l'on économisait en vivant bien; le collège +où il était parmi les bons; puis Paris, le Quartier, les tavernes, les +femmes et, un jour, la minuscule faute initiale: avoir dépensé dans une +fête l'argent d'un examen. Tout de même, quelle mentalité on peut +avoir encore dans la bourgeoisie en province, pour punir de telles +peccadilles avec des châtiments pareils. Il s'esclaffa tout seul et +sans amertume pensa: Crétins! + +Il voyait, sans le moindre ressentiment, la figure austère de son père, +conservateur des hypothèques. + +'Je te dispense désormais de rentrer à la maison" furent les derniers +mots de la dernière lettre qu'il avait reçue. + +Après, la dégringolade était venue rapidement. Quelques mois de vie à +crédit pendant la recherche d'un ouvrage qu'on ne trouve pas parce +qu'on n'en avait pas avant; la saisie des malles. On demeure encore un +Monsieur juste le temps que durent les habits qu'on a sur soi, +c'est-à-dire très peu. Quand on couche dehors et qu'on ne change pas, +on use tellement. Après on a faim. Un beau jour on ouvre les +portières, on vend des fleurs et n'importe quoi, tout ce qui se +présente. Alors, c'est invraisemblable, ça ne change plus. A tout +prendre, d'ailleurs, dans les circonstances normales, c'est une vie +comme une autre, pas meilleure et pas pire non plus; comme dans toutes +les vies, il y a de bons et de mauvais moments. + +Pendant qu'il laissait passer ses réflexions, sa porte s'ouvrit +doucement et soudain la lumière de la chambre s'augmenta de la lueur +d'une seconde bougie. Plutarque vit un homme d'âge moyen, assez bien +vêtu, qui s'excusa : + +- Pardon. + +Plutarque fut contrarié. Il avait payé, ce n'était pas pour qu'on +vienne le voir et lui dire "pardon". Trop habitué à ne pas gaspiller +l'heure bonne en récriminations, il ne se laissa point pourtant +absorber par ce petit inconvénient, et ne perdit pas une minute à se +demander ce que cet homme bien habillé pouvait venir faire dans cet +hôtel. Il lui intéressait peu de savoir si son visiteur commençait la +phrase descendante par laquelle lui-même avait passé, si c'était un +policier ou un détraqué vicieux à la recherche d'une combinaison +extraordinaire. Dans son monde à lui, comme on ne s'étonne plus, on ne +s'occupe guère des affaires des autres: les siennes suffisent. + +La pluie dehors battait une charge sur le toit de zinc, et la classique +et sadique satisfaction de sentir qu'on est à l'abri soi-même pendant +que les autres pataugent, l'envahissait. Malheureusement, depuis un +moment des tranchées agaçantes lui tenaillaient le ventre, de plus en +plus lancinantes. Il pensa que c'était la _croûte garnier_ ou au moins +la sauce qui faisait des difficultés pour passer. Comme il n'y a rien +de tel pour digérer que le sommeil, il souffla sa chandelle et +s'endormit presqu'au commandement, ainsi qu'il était accoutumé par les +nécessités de ses nuits non tranquilles. + +Sa pénible digestion le réveilla. Il faisait encore noire dans la +chambre. Maintenant il avait chaud et ses tempes battaient. Il alluma +sa bougie; comme décidément ça n'allait pas dans cette atmosphère +étouffée, il éprouva le besoin de respirer, se leva et sortit dans le +couloir obscur. Pressé, son pied buta dans quelque chose et il +s'allongea sur un corps couché là; sa figure toucha une figure et à la +lueur de sa bougie qui coulait sur le plancher, il reconnut l'homme qui +avait ouvert sa porte. Le visage était congestionné, les yeux vicieux +gonflés; sur la bouche s'était figée une fraise de sang. Plutarque fit +un rétablissement sur ses mains, se redressa et sans la moindre +hésitation, feutrant son pas, à croire qu'il foulait de la mousse, il +marcha vers la porte, cria: + +- Cordon... + +et sortit. + +Dehors, il ne se hâta pas, tourna à tous les carrefours rencontrés, +décidé à aller loin, très loin dans le quartier qu'il se rappellerait +en route avoir le moins fréquenté. C'était à peine si son coeur +battait plus vite. Il n'avait plus du tout mal au ventre. + +L'homme était-il mort ou vivant dans le couloir de l'hôtel? C'était +encore "une affaire des autres". Mais allait-on l'impliquer dans +l'affaire, le cueillir lui-même? C'était bien le motif qui l'avait +fait fuir, mais qu'y pouvait-il? C'était oui ou non. Il fallait se +donner toutes les chances. Après tout, en dehors des formalités, des +discussions, de l'audience, bien au fond, la prison ne change pas tant +les choses. Il se rappelait la caserne. Toujours des avantages et des +inconvénients, comme dans toutes les vies, comme dans la maraude, de +plus on est nourri, somme toute... et logé. + + + + +III + +Il faisait noir encore quand il arriva aux Gobelins. C'était là qu'il +avait pensé élire domicile, parce que quand on est gueux, à la +différence des bourgeois, on ne demeure pas dans une maison ou dans une +rue, mais dans un quartier tout entier. Dans le petit bar qui venait +de s'ouvrir, il avait presque pris cette décision, assis devant un vin +blanc, lorsqu'un souvenir lui revint. Un ancien camarade à lui, du +temps où il était étudiant, le fils d'un notaire de Provence, s'était +établi crémier dans ce quartier, après un mariage assez drôle avec +Ginette, une grande brune qui allait au Bullier. Celui-là avait hérité +cinq mille francs d'une tante; la fille, qui avait le sens de la vie, +avait exigé l'abandon des carrières libérales, en telle sorte que son +époux n'avait descendu que de quelques crans. Plutarque n'avait pas +idée de l'endroit où se trouvent la boutique, il avait appris seulement +que les affaires de son ami marchaient et que Ginette avait eu deux +jumelles. Cette possibilité de les rencontrer était encore trop pour +lui; il prit brusquement le parti de s'installer ailleurs et repartit +aussitôt de ce pas lent, cadencé et rasant le sol qu'ont tous les +chemineaux du monde. + +Le petit jour piquait quand il s'approchait d'Auteuil. Il avait suivi +les bords de la Seine. Une vague buée flottait sur le fleuve qui +sentait la marée. Le froid du premier matin pinçait. Plutarque se +promena un moment, puis, sous le regard d'un agent de police, passa la +porte du marché. Les boutiques étaient déjà installées. Les carottes, +les choux, les salades et les petites bottes de radis étaient bien +rangés dans les caisses de bois. Il y avait du poisson, de la +boucherie, de la charcuterie, du gibier, du fromage, des fruits, des +fleurs, des asperges en branche, de tout ce qui se mange, et en grande +quantité, de quoi faire crever des milliers de bedaines. Les vendeuses +et les marchands parlaient doucement, étaient sérieux; on sentait toute +la gravité de ces actes de vendre et d'acheter pour ce petit peuple de +travailleurs. + +Comme Plutarque était en train de considérer un chapelet de saucisses, +se demandant si on les mangeait crues et si on les vendait au détail, +il s'entendit appeler: + +"Dites, l'homme, vous voudriez pas m'aider?..." + +C'était une grosse cuisinière déjà vieille, une large figure épaisse et +résignée. Elle portait un panier plein sous un bras et deux autres +vides dans une main. Plutarque la débarrassa du tout et la suivit à +travers les petites allées, pendant qu'elle tâtait, marchandait et +quelquefois achetait. Son marché dura bien une heure. Plutarque +s'étonnait qu'on pût avoir besoin de tant, même dans une grosse maison. + Il en avait bientôt plein sa charge et avait dû enlever sa ceinture +pour tenir deux fardeaux dans une main. + +- Maintenant c'est fini, dit la femme, suivez-moi. + +Et elle le dirigea non loin de là vers le centre de la place d'où +partait le tramway. + +En marchant, elle se plaignait du prix des choses. + +- Et encore vous avez vu la première marchande, commentait-elle, +voulait me les faire vingt-cinq sous! + +Plutarque avait appris à se mettre dans la peau des rôles; il répondit: + +- Ne m'en parlez pas, c'est une misère, on ne sait plus, on ne sait +plus... et on a bien du mal. + +La femme aima cette humilité approbative; elle aima la prévenance de +son porteur parce que, de lui-même, il avait offert d'attendre le +tramway pour faire passer les paniers. C'est pourquoi peut-être elle +lui donna un franc. + +Quand le véhicule partit, Plutarque enleva poliment sa casquette. De +l'impériale la femme lui cria: + +- "Si vous êtes là, demain... + +La magie des mots est telle que cette phrase le troubla. Jusque-là, +Plutarque avait fait la comédie de circonstance: comme il jouait le +sans-travail assasin aux Champs-Elysées quand la nuit venait, ou le +pieux mendiant à la porte des églises et la gouape le matin à la sortie +des cabarets, il savait faire le malheureux. Maintenant dans les +derniers grincements et les appels du timbre qu'on entendait affaiblis, +quand, au bout de l'avenue, le tramway n'était plus qu'une miniature +semblable à un jouet d'enfant, il restait à arpenter le refuge. + +Tant de temps s'était passé qu'on ne lui avait pas dit "à demain". +Cette idée qu'on accrochait sa vie du jour à celle qui viendrait, +l'étonnait d'abord; penser que la grosse femme ne s'était pas rendu +compte de l'instabilité de ses occupations finit par l'amuser. Il en +sourit pendant qu'il marchait. + +La journée était belle, il poussa une pointe jusqu'à l'entrée du Bois; +derrière un bouquet d'arbres, une petite pelouse le tenta; son sommeil +avait du retard. Dans l'herbe encore humide, il s'allongea, la +casquette sur la figure, la pointe des pieds en l'air; il s'endormit. + +Dans l'après-midi, à la sortie des courses, il fit quatre francs. Le +soir il s'offrit un bon petit dîner et trouva non loin du marché une +chambre où pour vingt-cinq centimes on pouvait aller passer la nuit +avec trois autres passagers: le luxe de dormir seul ne lui avait +décidément pas assez réussi. Il se leva le dernier au matin, proposa +au logeur de balayer la chambre et le couloir. Cette offre fut +acceptée; on lui rendit deux sous et de la considération. + +Au marché il pénétra encore sous l'oeil de l'agent et se rendit à la +boutique de la boucherie par où la cuisinière lui avait dit débuter. +Il n'attendit pas. Elle le reconnut à peine, mais n'hésita pas à lui +confier ses paniers. Comme la veille, ils firent ensemble le tour des +étalages, lui attendant en silence pendant les pourparlers, se +contentant d'approuver du coin de l'oeil les arguments de la femme +quand elle se plaignait qu'on l'écorchait. En route pour le tramway, +ils échangèrent encore quelques paroles. Elle lui apprit qu'elle +servait dans un institut de demoiselles, qu'il y avait plus de dix-huit +personnes à table, que les pensionnaires étaient de familles riches et +beaucoup d'autres détails lesquels, en dépit de tout l'intérêt qu'il +montrait, étaient complètement indifférents à Plutarque. Sur le +refuge, elle eut une remarque désagréable: + +- Je vous ai donné un franc hier; c'était la première fois, mais c'est +beaucoup. + +- Je sais bien, répondit-il, c'est beaucoup de bonté de votre part; +tout de même, si ça ne vous faisait pas défaut à vous, on a tant de +difficultés... + +La femme redonna vingt sous, ce qui créait la fixité du tarif. Il fit +encore passer les paniers sur la voiture après avoir reçu son prix, ce +qui constituait une sorte de service gratuit et de remerciement. Il +enleva comme la veille sa casquette au moment du départ et entendit une +commère sur la plateforme qui soulignait son geste: + +- Eh bien, Madame, j'espère que vous avez un porteur poli, c'est si +rare aujourd'hui. + +Cette remarque étant un hommage indirect à la façon dont la +bienfaitrice traitait son homme, elle dit plus gentiment que hier +encore: + +- A demain. + +Cette fois Plutarque réprima une véritable envie de rire. Ah! mais +c'était un métier alors. A vrai dire, tous les jours -- car il faut +bien qu'elles mangent les demoiselles -- il était embauché. Le soir, +il retourna souper dans la même maison, chez un marchand de bois dont +la nourriture l'avait satisfait; il coucha dans le même hôtel, et +commença une vie toute différente de celle qu'il traînait auparavant. + +Les jours qui suivirent améliorent encore sa situation. Il avait +bientôt acquis la confiance de la vieille, faisait avant son arrivée le +tour des boutiques, voyait la marchandise et s'enquérait des prix. Les +marchands ne l'aimaient pas, mais l'estimaient. La cuisinière, en +arrivant, écoutait son rapport; même quelquefois lui laissait de +petites sommes pour profiter des premières occasions le lendemain. Il +s'acquittait consciencieusement de ces missions de confiance, ne +majorant les prix que dans une proportion très modeste, très admise, +sous le nom d'escompte, par le personnel achetant d'ordinaire. + +Il s'était débrouillé aussi dans l'organisation de sa vie. Pour la +nourriture, il avait obtenu d'aider au service le soir, moyennant quoi +on lui donnait pour rien, à la fermeture de l'établissement, un repas, +c'est-à-dire une soupe chaude, un peu de restes, une miche et souvent +un verre de vin. A l'hôtel, il balayait et arrosait tout le second +étage réservé aux gens de passage et l'escalier en entier; ce service +était rémunéré par le droit de coucher dans un lit véritable, dans la +chambre à deux lits de la bonne. Plutarque y dormait seul la plupart +du temps; sa compagne apportant une régularité surprenante dans +l'irrégularité d'une conduite agitée, découchait presque toutes les +nuits. Rapidement il était redevenu l'homme d'un certain ordre. Il +montait se coucher aussitôt son souper mangé et son travail fini. Sa +chambre était l'objet de soins minutieux, toujours balayée et arrosée, +même les affaires de sa compagne étaient mises en place par lui -- +c'était le seul moyen de n'en pas être encombré --. La cuvette de zinc +avait été garnie de bouts de corde déchiquetés, en telle sorte qu'elle +pouvait encore parfaitement servir. Une caisse, au pied de son lit, +avait reçu des charnières et un cadenas: c'étaient "ses affaires". +Pour le moment elle ne contenait guère que des aiguilles, du fil et un +bout de savon, mais Plutarque fermait son bien le matin en sortant et +emportait sa clef. Quand il rentrait, il comptait son avoir. Assis +sur son lit il dénouait, entre ses jambes, un bout de chiffon qui +renfermait sa fortune. Ses économies augmentaient, il s'était imposé +de ne dépenser que la grappille; tous les soirs, il ajoutait au moins +son franc, et les choses allaient assez bien, puisqu'en payant un repas +de midi, un peu de tabac et quelques verres, -- en ne se refusant pas +grand chose -- son gain régulier s'amassait. + +La pensée lui venait d'acheter des vêtements. Plusieurs courses chez +les fripiers des environs lui donnaient une idée exacte du prix des +choses. Trois objets le sollicitaient; d'abord des souliers, sur les +siens les pièces ne tenaient plus bien; ensuite une chemise, la sienne, +en lambeaux et moisie par place, aurait gagné à avoir une rechange +permettant un lavage et une réparation; enfin, une casquette. Ce +troisième désir surtout l'obsédait. + +Il n'aurait osé l'avouer à personne, il ne s'agissait pas d'une +casquette ordinaire, celle qu'il avait étant assez bonne d'ailleurs, +mais bien d'une casquette neuve, flambante, qu'il avait vue à la +devanture du chapelier des chemins de fer. Le couvre-chef avait une +calotte bleu-ciel et, au turban de velours noir, était brodé, en +lettres d'argent le mot : "COMMISSIONNAIRE". Coiffé de la sorte, il +lui semblait que sa situation serait définitivement assise, que les +pourboires seraient forcément plus gros, qu'on le reconnaîtrait dans la +rue et qu'il se constituerait une clientèle attirée. Le marchand en +demandait douze francs, c'était beaucoup. + +Le soir, après avoir fait ses comptes, sitôt qu'il était dans sa +couverture, il y pensait. Finalement, hésitant, il n'achetait rien; il +se contentait pendant le jour, après le déjeuner, de réparer les trous +nouveaux de ses effets par des reprises savantes, qu'il cousait +péniblement, en tirant la langue pour mieux faire, comme un enfant à +ses premiers travaux d'écriture. + +Tout de même, quand il regardait en arrière, quels changements dans sa +vie d'avant. Maintenant ses jours passaient réguliers, tous pareils, +sans imprévu et sans inquiétude. A table, en s'asseyant, il lui +arrivait d'avoir bon appétit, mais il ne retrouvait plus jamais la +désagréable sensation de la faim. Autrefois, cette douleur lui était +familière, de plus en plus tenace, avec cette crampe particulière +qu'elle déclanche en nous et qui fait marcher, chercher, se fatiguer à +mesure que les forces physiques diminuent; il se rappelait les +premières bouchées qu'on mange après avoir eu faim, bouchées qui sont +sans goût et qui font au passage, quand on les avale, l'impression de +corps étrangers ne se désagrégeant pas. + +Tout cela était loin, très loin même; une remarque du marchand de vins +chez qui il mangeait, le lui prouvait plus que tout. Le commerçant +avait dit à sa femme, un soir, devant lui, d'un de ses clients qui lui +devait de l'argent: "Ce n'est pas un travailleur comme moi ou comme +Plutarque"... + +Ces mots l'avaient frappé! Ils étaient comme la coupure entre sa vie +vagabonde et sa vie de maintenant. Désormais son changement était +sorti de ses considérations sur lui-même; les autres aussi le +constataient. Ce fait donnait à sa situation présente une consécration +et impliquait en même temps pour elle une durée, un établissement, +comme un vague but atteint qui l'étonnait. + +La destinée des êtres est une fantaisie, pensait-il, c'était pour en +arriver là qu'il avait fait ce chemin long, accidenté, fou surtout; +qu'il avait vécu toutes ses heures incertaines avec, si souvent, +l'attente de la catastrophe imminente et définitive. Il se rappelait +les conseils d'un vieil ami de son père: + +- On fait sa vie... Choisis bien _ta vocation!_ + +Ces gens établis sont à mourir de rire; ce à quoi on est appelé, est-ce +qu'on peut le savoir jamais, avant d'être arrivé? Comme si ce n'était +pas la vie toute seule qui se chargeait de vous faire, et de vous faire +encore n'importe comment. Quelquefois, du bord des rivières, on voit +flotter des petits débris de bois; il en est qui filent tout droit, +d'autres disparaissent pour un moment, d'autres s'arrêtent sur les +bords, d'autres vont au fond après avoir ou n'avoir pas tourné sur +eux-mêmes et ne remontent plus. Sait-on pourquoi? Non, c'est ainsi, +et voilà tout. Somme toute, son existence passée aboutissait à faire +de lui un vague commissionnaire, domestique d'une auberge de dernier +ordre, dans ce quartier d'Auteuil qu'il avait à peine traversé deux +fois auparavant. Les choses, d'ailleurs, auraient pu tellement tourner +autrement, sans même chercher plus loin que cette fameuse nuit où il +s'était payé une chambre pour lui tout seul, à l'hôtel de la rue +Caulaincourt, et où l'on aurait si bien pu l'accuser d'avoir assassiné +l'homme qui gisait dans le couloir. + + + + + +IV + + +Il était arrivé ce matin de bonne heure au marché. La veille, la +cuisinière lui avait remis vingt francs pour les achats de légumes +qu'on trouvait peu pendant cette saison. Mais c'était vraiment tôt, +les marchandises n'étant pas déballées et les prix pas encore fixés. +L'agent de police de service devant la porte avait été changé; sans +attacher à ce dernier fait la moindre importance, Plutarque se ravisa, +rebroussa chemin et flâna un moment sur le trottoir. + +Ce manège dut impressionner certainement le nouveau sergent de ville +qui le dévisagea d'une façon inquiète et à laquelle le vagabond, +maintenant rangé, n'était plus habitué. + +La sirène d'une usine mugit, il était six heures. Un peu gêné, +Plutarque voulut entrer. + +- Qu'est-ce que tu vas chercher là, toi, fit l'agent. + +- Je viens acheter, M'sieur l'agent, répondit Plutarque. + +- C'est bon, c'est bon, on la connaît va; allez, allez, décanille. + +Et, l'empoignant par le bras, il le fit tourner sur lui-même. + +Plutarque revint vers lui, très humble. + +- Monsieur, j'achète pour quelqu'un. + +- Ça suffit, dit le fonctionnaire, en élevant la voix. + +Plutarque n'insista pas, entrevoyant des désagréments et vint s'appuyer +sur un réverbère, décidé à attendre la cuisinière qui le ferait bien +entrer, pensait-il. Son attitude fut-elle jugée provocante par +l'agent? Peut-on savoir ce que ces gens-là croient? Le représentant +de l'ordre vint à lui, le pinça cruellement au bras, en lui disant +presque à voix basse: + +- Il faut circuler. + +Peut-être par simple douleur physique ou pour d'autres raisons encore, +deux larmes piquèrent aux yeux de Plutarque. Il alla vers le refuge de +la place attendre la bonne à la descente; il avait de l'argent à elle, +il fallait qu'il la rencontrât. + +Comme les hasards ne sont pas toujours heureux, il ne la rencontra ni +dans la rue, ni à l'arrivée. Il attendit des heures durant tous les +tramways, son coeur finissait par battre plus vite quand les voyageurs +descendaient. A mesure que le temps passait, il se reprochait de +n'avoir pas regardé suffisamment bien la sortie des premières voitures. + Puis la certitude vint que la cuisinière était déjà au marché et qu'il +l'avait manquée. Il attendit son retour; vers dix heures, il la vit +poindre au bout de la place, l'enfant d'une boutiquière qu'il +connaissait, lui portait ses paniers. Il s'avança vers elle et +s'apprêtait à lui donner des explications. Dès qu'elle l'aperçut, elle +se répandit en invectives et en reproches: + +- Vous m'avez volé mon argent, on a bien tort d'avoir confiance... + +Ce fut en vain qu'il tenta de placer un mot en restituant l'argent. La +femme reprit avidement son bien, en lui disant: + +- Que je ne vous revoie plus. + +Doucement, il l'accompagna quand même jusqu'à la voiture, aida +l'enfant qui n'était pas assez grand pour passer les paquets, se +découvrit au moment du départ, mais ne reçut que ce seul merci: + +- Hypocrite! + +L'amertume vint en lui, mais trop près encore de son époque vagabonde, +elle venait sans révolte, sans haine. La température n'est pas +toujours belle, il pleut bien quelquefois. Pourquoi en vouloir à +quelqu'un? + +Assez tard dans la matinée, à force de raisonnement, il se reprit, se +remonta: + +- C'était trop bête. Il y avait une explication à donner. Les choses +n'en pouvaient pas rester là. Et puis, en somme, le franc de la +cuisinière comptait peu dans ses ressources. C'était sa situation chez +le marchand de vin et à l'hôtel qui l'asseyait. Il entrevoyait déjà la +possibilité de s'engager davantage chez ses deux employeurs. Il +pouvait prendre la place de la bonne dont on était médiocrement +satisfait. + +Il pensa à toutes ces solutions et alla dans l'après-midi, s'acheter la +casquette. + +Il eut un succès fou en entrant au débit, et la soirée fut très gaie +dans la petite salle de la buvette. + +Plutarque, à cause de son histoire avec l'agent et à cause de sa +casquette avait eu les honneurs de la conversation. Le patron, la +patronne et quelques habitués le congratulaient et jugeaient sévèrement +l'autorité. + +- "Tout ça, c'est parce qu'on n'est pas riche", dirent les femmes. + +Le patron avait surtout de l'admiration pour Plutarque à cause de son +idée de couvre-chef... + +- "Voilà un garçon, faisait-il remarquer, qui avait des besoins +autrement pressants; et bien non, il n'a pensé qu'à son affaire. En +faisant ainsi, il connaît son monde". + +Et comme les histoires des autres ne vous intéressent que par ce +qu'elles ont de commun avec les nôtres, il concluait en s'adressant à +sa femme: + +- "Je t'avais bien dit que nous aurions eu meilleur compte à faire +peindre la devanture qu'à acheter les banquettes et l'armoire". + +On causa tard. Les clients et le patron offrirent chacun une tournée, +mais refusèrent celle que proposait Plutarque, en raison de ses +malheurs et de la dépense énorme de sa journée. De toute la chaleur +des alcools absorbés, on se serra les mains en se quittant. + +Cette réunion, cet entourage, ces amitiés auraient dû lui donner +confiance, et lui montrer que son histoire du matin n'était qu'un pur +accident. Cependant, il n'était pas tranquille en se couchant; le +charme se rompit dès qu'il fut seul. Son lit lui paraissait meilleur +que d'habitude, un peu comme les attentions d'une maîtresse qu'on sent +vous quitter, et cependant il s'agitait et ne pouvait arriver à dormir. + +Au matin, son pressentiment n'avait pas disparu: il avait peur d'aller +au marché. Si l'agent le reconnaissait, si la bonne allait lui faire +une scène devant tout le monde? Il était perplexe, mais toute son +appréhension s'évanouit quand il eut regardé sa tête sous la +resplendissante casquette, dans un miroir de poche qui pendait au mur. +Il irait, c'était son droit d'y aller; qui pourrait vraiment trouver à +redire? Il discutait avec lui-même. Il pactisa enfin: il attendrait +que le marché battit son plein; dans les allées et venues, on ne le +reconnaîtrait sûrement pas, surtout coiffé de la sorte. Et, pour se le +prouver, il mettait alternativement sa casquette neuve et sa vieille +casquette et essayait en tournant rapidement la figure d'avoir un +aperçu d'ensemble dans le miroir trop petit et dont la surface ondulée +déformait les lignes en mouvement. + +Il prit par le chemin le plus long, tourna autour des pâtés de maisons +et finit enfin par se lancer de l'autre côté de la rue, à un moment où +l'agent -- celui de la veille -- plaisantait avec une fille courtaude +qui sortait. A un pas de la porte, il allait passer, son coeur lui +donnait des coups dans la poitrine, lorsque l'agent se retourna, le nez +sur lui: + +- Mais je t'ai vu hier toi, le commissionnaire, lui dit le policier. +Tu as un batt'chapeau aujourd'hui. + +Plutarque essaya de sourire. L'autre continua: + +- Tu as sans doute une autorisation, une plaque, quelque chose pour +revenir quand je t'ai dit de f... le camp. + +Plusieurs personnes s'étaient arrêtées, à côté de la fille qui, le +poing à la hanche, écoutait; la galerie était constituée: Plutarque +était perdu. + +- Non, répondit-il doucement, je n'ai rien, je travaille. + +- Et tu te maquilles en commissionnaire, pour voler, salaud, reprit +l'agent. Allez, allez, avec moi, on va voir ça. + +Il siffla un collègue qui tournait sur le trottoir d'en face, le pria +de le remplacer et partit. + +- Ça y est, pensa Plutarque, en marchant. + +Comme il aurait mieux fait de ne pas venir, d'attendre au moins. Sans +espoir maintenant, il essaya des explications: + +- C'est vrai, M'sieur l'agent, je travaille, vous pouvez demander. + +L'agent ne répondit pas. + +- Et si je vous promets, Monsieur, de ne plus y aller, au marché... +plus jamais. + +- C'est fini la litanie, dit à haute voix le gardien. + +Alors brusquement, une idée folle vint à Plutarque, une de ces idées +stupides qui jaillissent soudainement en nous et qui compromettent +tout: fuir. + +Au premier coin de rue, il fit un bond brusque en arrière, fit un saut +à droite et un à gauche pour dépister l'agent qui trébucha, et il +partit de toute sa vitesse à grandes enjambées, avec une agilité de +singe, courant comme il ne se serait jamais cru capable de courir, +comme un fou. L'agent suivait derrière. Les rares passants se +gardaient bien d'intervenir. + +Plutarque voulait gagner les fortifications qu'il connaissait et où +l'on peut se cacher et se perdre. Il menait son train. Il atteignit +les pentes gazonnées du rempart près de Boulogne. Sa manoeuvre à +travers les rues avait été si savante, sa chance si particulière, qu'en +arrivant sur les talus, il n'était encore suivi que par son agent. Il +escalada les escarpes, sauta dans les petits chemins et remonta sur le +bord jusqu'à ce que brutalement une douleur à l'estomac l'averti qu'il +était à bout, qu'il ne pouvait plus; un effondrement de terrain +s'offrait, il le dégringola jusque dans le fossé. Là, il fit encore +quelques pas et s'arrêta, appuyé au mur. + +Il vit l'agent se rapprocher, tenir le coup, lui, plus fort sur ce +chapitre aussi. Alors il sentit son couteau dans sa poche, il +l'ouvrit, le cachant entre le mur et lui, et au moment précis où, dans +la dernière foulée, son chasseur l'atteignait, Plutarque, exténué, lui +enfonça la lame dans le cou, sous l'oreille. L'agent roula par terre, +abattu; sa rude main encore cramponnée au bras de Plutarque. Celui-ci, +pour se dégager, dut le traîner quelques pas. + +... Le lendemain, dans un bar de Suresnes, Plutarque était pris par des +policiers habillés en bourgeois. + + + + + +V + + +Après trois mois de prévention, Plutarque passait aux Assises. Son +procès n'était pas celui d'une de ces affaires sensationnelles qui font +tant de bruit à Paris. Il n'y avait pas de grand témoin; l'agent de +police avait été guéri après dix jours d'hôpital, Plutarque avouait. +C'était une petite affaire banale, comme il en a tant. Le public était +peu nombreux. En comparaison avec l'âpre froid du dehors, la chaleur +était sèche et congestionnante, une de ces chaleurs administratives +dont personne ne paye le combustible. On sentait le pétrole et la +créosote. L'acte d'accusation était si long, et redisait des choses si +souvent entendues à tous les degrés d'instruction, que Plutarque se +sentit tout de suite loin de la comédie qui se jouait, comme s'il avait +été un simple badaud spectateur et qu'il se fût agi d'un autre; il +trouvait ce spectacle terriblement ennuyeux. La mise en scène était +ridicule; ces messieurs, costumés pour une semblable cérémonie, un peu +grotesques en dépit de toutes les précautions, depuis le président qui +paraissait être seul à travailler, jusqu'à cet huissier qu'on avait +affublé d'une robe noire pour faire entrer les témoins. A part les +jurés qui avaient l'air heureux d'enfants autorisés à toucher un fusil, +tous les autres pensaient chacun à ses petites affaires, et c'était +très naturel. Leur air de chiens fouettés s'accordait mal avec la +solennité du décor et l'emphase des paroles, où revenaient à chaque +instant de grands mots à majuscule: l'Honneur, la Justice, qui ne +faisaient rien à l'histoire et qui paraissaient faux, comme tout le +reste dans ce cadre pompeux. + +Le défilé des témoins amena un peu l'air extérieur dans l'atmosphère de +cet atelier où se fabriquait la justice. L'expert médical ouvrit le +feu par une description minutieuse de la blessure incriminée. Pour +dire les choses les plus simples, afin d'établir sa compétence +technique, il se servait de mots destinés à n'être pas compris: + +- "Plaie pénétrante de la région cervicale, par instrument tranchant..." + +Il voulait avoir l'air d'une impartialité scientifique; en réalité, il +chargeait Plutarque tant qu'il pouvait, aussi bien pour plaire aux +magistrats, seul élément permanent de la séance, que pour être du côté +sûrement gagnant, puisque l'accusé avouait: + +- "L'arme a pénétré à environ huit centimètres en arrière du paquet +vasculo-nerveux et en avant de la colonne vertébrale. Une déviation de +quelques millimètres aurait rendu la blessure mortelle. Croire que +l'agresseur n'avait pas une intention décisive, c'est lui prêter des +connaissances d'anatomie topographique peu vraisemblables, eu égard +surtout à la violence du coup." + +Les jurés écoutaient bouche bée, impressionnés par les connaissances +qu'un tel langage supposait. + +Puis l'agent de police s'avança vers la demi-cage des témoins. Son +entrée produisit une légère impression. Plutarque l'examina levant la +main droite pour le serment, et fut frappé de sa mâle beauté: la tête +était régulière et énergique, les grands yeux noirs regardaient bien en +face, sur l'uniforme tout neuf tranchait un bout de ruban tricolore - +une médaille d'argent. Il parla véritablement sans haine et sans +crainte, ainsi qu'il est prescrit, et raconta dans un mauvais français +les faits avec une simplicité qui ne manquait pas de grandeur. Le seul +point de vue égoïste qui perçait dans son témoignage était une joie +d'enfant d'avoir eu une affaire profitable à sa jeune carrière et de +s'en être tiré. + +- Vous êtes content d'avoir échappé et d'avoir noblement fait votre +devoir, lui dit le président. + +Dans un large rire qui disait assez son plaisir de vivre, il répondit: + +- Je suis content de ne pas être mort. + +Cette réflexion déclancha l'hilarité de l'auditoire et permit à +l'huissier de placer le seul mot qui lui fût toléré: + +- Silence, messieurs. + +Plutarque, assis dans son box, le menton sur sa main, l'esprit aussi +éloigné que possible de toute cette scène dans laquelle il se sentait +compter pour si peu, considérait attentivement celui qu'on appelait: +"sa victime". Il trouvait vraiment que de tous, c'était bien lui, +l'agent, qui était le plus sympathique; il avait été courageux et était +sincère maintenant. Leur petit différend sur l'entrée au marché était +déjà bien loin, et avait consisté en bien peu de choses en somme. Que +de fois aux courses ou devant les théâtres, les représentants de +l'autorité avaient été tout aussi injustes, mais infiniment plus +brutaux et méchants; on filait rapidement en "obtempérant", on +recommençait ailleurs, puis on n'y pensait plus. Le jour du marché, il +avait fallu toutes les circonstances, ce fait particulier que lui, +gueux, vêtu comme un gueux, avait en réalité un métier; est-ce que +l'agent pouvait savoir tout cela? Non, l'agent avait agi comme il le +devait, dans cette grande ville, où la libre circulation des gens posés +et dont on n'avait rien à craindre, exige que les vagabonds glissent et +passent vite sans s'arrêter, sans causer d'encombrement. Plutarque +pensait qu'il aurait pu lui-même se laisser tranquillement amener au +poste et chercher à expliquer; en admettant même que le commissaire +n'eut pas voulu entendre ses raisons, il en aurait été quitte pour deux +jours d'internement administratif, après quoi, il serait retourné à +Auteuil dans son hôtel-pension; il aurait si bien pu renoncer au marché +et même, s'il voulait continuer, se faire un jour accompagner par son +patron qui aurait parlé à l'agent... Oui, mais allez donc penser à +tout ça, quand on vous emmène au poste, comme un voleur, devant tout le +monde, qu'on sait n'avoir aucun tort et que brusquement l'idée vous a +pris de filer, de courir de toutes vos forces pour échapper. Du reste, +à quoi bon épiloguer aujourd'hui; l'agent était vivant et avait reçu de +l'avancement, lui était pris, convaincu d'avoir donné "à un agent de la +force publique, dans l'exercice de ses fonctions, des coups et +blessures n'ayant pas entraîné la mort, mais avec intention de la +donner". Le fait était patent, établi; pourquoi de si longues +explications? Le marchand de vins, son patron, était venu déposer, +seul témoin à décharge; il avait juré solennellement sur son honneur +que Plutarque était un garçon sérieux, rangé et travailleur, qu'il +était doux, que toute cette affaire reposait sur un malentendu, sur un +mystère impossible à comprendre. Ce témoignage avait même +impressionné, jusqu'à un certain point, les jurés, quand, très +négligemment, l'avocat général demanda au témoin: + +- Vous avez été condamné l'an dernier pour contravention à la loi sur +les fraudes... + +L'homme eut beau répondre: "C'étaient des bouteilles que j'achetais +cachetées". L'effet produit se dissipa pendant que l'accusateur disait +en tapotant l'air de sa droite: + +- C'est bien, c'est bien. + +Plutarque n'eut plus la moindre illusion et, dès lors, il trouva cette +cérémonie encore plus longue, encore plus ennuyeuse. Le banc était dur +et son derrière était talé. Il se rappelait la caserne où il avait été +puni pour un jour assez sévèrement: le Lieutenant-Colonel, homme +élégant, qu'on ne voyait jamais, l'avait fait appeler et lui avait +simplement dit: "Vous avez fait ça, vous aurez quinze jours de prison". + Le tout n'avait pas duré cinq minutes. C'était mieux ainsi. Quand +les plus forts sont décidés, n'est-ce pas? Aujourd'hui l'avocat +général était particulièrement savoureux, n'en manquant pas une: "La +parfaite éducation", le malheureux père, "fonctionnaire distingué", +jusqu'à une citation quelconque de Plutarque l'Antique, destinée à +montrer sa haute culture; et, dans son désir fielleux d'obtenir le +maximum, il allait jusqu'à parler avec attendrissement des pauvres +criminels ordinaires, n'ayant pas été élevés de semblable façon, et +qu'il devait charger, les autres jours, avec un tout semblable +acharnement. Le jeune avocat fut très brillant, en plaidant la +sévérité excessive et stupide du "distingué fonctionnaire", mais son +discours portait à faux, parce que la plupart des jurés, étant pères de +famille, n'appréciaient pas, cette mise en cause de la paternelle +autorité, dans une affaire d'assassinat d'agent. Un petit couplet sur +la mère que "la mort avait empêchée de veiller au droit de l'enfant", +fut, pour Plutarque, le seul incident de cette interminable journée: +l'évocation avait été inattendue et avait produit en lui un +étourdissement passager; pauvre petite maman qu'il avait perdue tout +enfant et à peine connue, elle devait être décidément sa dernière +tendresse. Deux larmes brûlèrent au coin de ses yeux qui n'étaient +point habitués à s'émouvoir, ce fut un instant seulement et personne +n'avait pu le remarquer. A quoi bon d'ailleurs? Les choses avaient +tourné ainsi... + +La délibération fut courte. + +- Sur mon honneur et ma conscience, avait dit le premier juré, la main +sur le côté... + +Le garde fit sortir Plutarque pour le prononcé de la sentence, puis le +fit rentrer de nouveau. + +- ... 10 ans de travaux forcés... + +- J'ai mon compte, se dit simplement Plutarque. + +Dans le couloir, où il dut attendre, au sortir de la salle, toute une +série de papiers dont le municipal avait besoin, il regarda par la +fenêtre. La Seine coulait doucement sous le Pont Neuf, à travers ce +voile léger de buée qu'il avait remarqué si souvent. Les gens, +affairés ou flânants, circulaient entre les autobus et les voitures +comme à l'ordinaire. Plutarque regardait avidement, comme quelqu'un +qui voudrait emporter ce qu'il voit, ce spectacle banal qu'il savait ne +revoir jamais. + +Pendant qu'il attendait, le président et l'avocat général, dépouillés +de leurs robes, passèrent près de lui; un bout de leur conversation lui +vint: + +- Ma fille, fit l'un, a accouché ce matin d'un gros garçon..." + +... Il y en a pour lui la vie tourne bien, pensa Plutarque. + + + + + +La carrière D'Arsay-Lancourt. + + +_Après le dîner, un soir d'août, dans le salon de lecture du Jockey de +Rio, nous étions assis devant une fenêtre qui donne sur la baie; il +faisait une chaleur folle. Au dehors, la nuit était lumineuse et +lourde, une de ces nuits de l'Amérique du Sud, pendant lesquelles on +n'a pas envie de bouger, de faire quoi que ce soit. Mon vieil ami +Turner, récemment débarqué de France, m'avait accompagné au Club. +Autour de nous s'étaient groupés quelques Français de la colonie, +désoeuvrés comme tout le monde à cette heure. On s'ennuyait un peu. + +Turner vint à notre secours, en nous racontant, de très bonne grâce, +une histoire étrange. Il nous la donnait pour véridique. J'ai un peu +de peine pourtant à la croire. Bien que j'aie quitté la France depuis +cinq ans maintenant, il ne me paraît pas possible que par des lettres +ou par des journaux, aucun écho de cette aventure et surtout de sa fin +tragique, ne m'en soit jamais arrivé; de plus, mon ami Turner, tout +ingénieur des Ponts qu'il soit, a écrit, au sortir de l'Ecole +polytechnique, une série de nouvelles abracadabrantes: je me demande si +celle-là n'est pas simplement le produit de sa féconde imagination. + +Quoi qu'il en soit, la voici telle qu'il la raconta._ + + +- Je crois, commença-t-il de sa voix calme, qu'il faut peu de choses +pour modifier profondément une carrière politique, même et surtout +celles qui s'annoncent parfois comme les plus brillantes. J'en ai eu +dans ma vie un exemple frappant: la carrière d'un ancien camarade de +lycée, Arsay-Lancourt. + +Mon Dieu, en classe, je ne puis pas dire qu'il fût le plus intelligent, +ni le plus travailleur; il n'était pas le premier non plus, mais il +avait quelque chose de plus précieux que l'intelligence ou la méthode; +c'était une sorte d'équilibre général, aussi bien de ses forces +physiques, que de ses forces intellectuelles, qui lui donnait, en +lui-même, une confiance parfaite et une aisance que je n'ai jamais vue +chez d'autres. Il était de nous tous celui qui, ne sachant pas une +leçon ou ne comprenant pas un devoir, avait le don de tirer le meilleur +parti de son incompétence. Avec une maestria incomparable, il savait +sous-entendre le passage difficile, escamoter la date, dévier la +question pour se rabattre, avec élégance, sur les terrains connus. +Ajouté à ces avantages, son physique était agréable, il se présentait +bien. Il était "l'élève à effets" par excellence et, bien qu'il ne fût +pas le meilleur d'entre nous, c'était lui que nos différents maîtres +interrogeaient quand les inspecteurs académiques entraient dans les +classes. + +Je l'enviais bien souvent, dans le secret de mon coeur. + +Comme il arrive, au sortir du lycée, je le perdis de vue et n'aurais +plus su ce qu'il devenait, quand un matin, à l'usine, on me fit passer +sa carte; il demandait à me voir. Tout de suite, je le fis entrer et +tout de suite aussi, je le reconnus. C'était maintenant un bel homme, +les traits de son visage étaient réguliers; il avait de grands yeux +gris, une moustache blonde un peu retroussée sur un sourire fait à la +fois de bonhomie et d'un peu de condescendance. Il était grand et bien +découplé, et tous ses gestes dénotaient une force qu'il lui plaisait de +rendre inutile. Son élégance était sobre et non pas ridicule; sa voix +avait un ton prenant, autoritaire et chaud. + +- Qu'est-ce qui peut bien t'amener aux _Forges des Batignolles_, lui +dis-je en le voyant. + +Il vint droit au fait et m'expliqua clairement en peu de mots, qu'il +entendait se présenter aux élections législatives dans le quartier. + +- Comme tu as raison, ne pus-je m'empêcher de remarquer. + +Il fit quelques réserves sur des points auxquels je n'aurais jamais +pensé... + +- C'est un quartier ouvrier... la lutte sera chaude, mais j'ai un +programme... + +Il allait me dire son programme, mais je l'arrêtai; c'était inutile car +je ne comprends rien à la politique et je pensais que ce brave garçon +aurait sans doute bien des occasions pour placer à d'autres son petit +discours. + +Avec une parfaite courtoisie, il n'insista pas. Je lui demandai en +quoi je pouvais l'aider, il m'expliqua sans détours. Il s'agissait de +parler en sa faveur aux chefs d'ateliers et aux contre-maîtres. + +- Je ne sais pas bien quoi leur dire, fis-je, je t'ai expliqué que je +ne m'entendais pas à ces sortes de propagandes. + +Il ne tenta pas de revenir à l'assaut et de me placer un court résumé +de ses projets que j'aurais dû moi-même développer à mes hommes. + +- Dis leur que je suis ton ami, me dit-il simplement, et qu'ils te +feraient plaisir en votant pour moi. + +J'étais gagné moi aussi par cette argumentation si franche et si bien +adaptée à moi; je lui répondis: + +- C'est entendu, je te le promets. + +Il me tendit la main avec une affection si spontanée que je +l'interrogeai: + +- Tu as vraiment envie d'être député? Cela t'amuserait? + +- Pas autrement, répondit-il, mais que veux-tu que je fasse? + +Décidément ce garçon, toute ma vie, devait me désarmer. Quand il +sortit de chez moi, j'étais décidé à l'aider et les quelques jours qui +suivirent, je l'aidai effectivement. Je parlai de lui à quelques +collègues, à quelques ouvriers que je savais avoir de l'influence, non +pas certainement comme Arsay leur aurait parlé, oh non, je leur disais +tout bonnement, dans la langue que nous parlions eux te moi: + +- Votez donc pour lui, qu'est-ce que ça peut vous faire, vous, ça ne +vous changera pas et lui sera ravi. + +Comme ils savaient tous que j'étais sincère en leur tenant ce langage, +dans un bon rire, ils abondaient dans mon sens. Il faut vous dire que +les travailleurs de la métallurgie sont les plus intelligents du monde +et partant les meilleurs garçons de la création; vous comprenez, ils +sont habitués à ajuster les pièces de métaux, c'est un travail qui se +fait au dixième de millimètre, il faut y aller prudemment. Allez donc +monter des boniments à des gaillards de leur espèce! + +Dans l'ensemble, les affaires électorales d'Arsay marchaient bien. Il +avait tenu plusieurs réunions dans le quartier, qui, à part une +opposition normale, avaient bien réussi. D'ailleurs toutes ses +affaires marchaient bien, car non seulement, il avait jeté son dévolu +sur la représentation de la circonscription, mais il l'avait jeté aussi +sur la fille de notre administrateur-délégué, une ravissante petite +créature brune qui montait à cheval, menait des autos et devait avoir +une forte dot. Si les deux combinaisons politique et sentimentale +réussissaient, mon camarade deviendrait vraiment une puissance, député, +ministre probablement, grosse fortune, jolie femme. Il entrerait +sûrement au conseil d'administration de notre société. Je ne pouvais +m'empêcher de penser à ceux de nos condisciples communs qui devinrent +vraiment des hommes supérieurs, particulièrement à l'un d'eux sorti +major de notre promotion à l'X, une si belle intelligence, un si grand +coeur et une folle gaieté: il était en train, à cette heure, de +respirer des vapeurs d'anhydride sulfureux, ingénieur à cinquante louis +par mois, quelque part dans la banlieue de Lyon, cependant qu'Arsay... +Ah! nos parents, me disais-je, ont eu bien tort de nous fesser pour +nous faire apprendre les mathématiques; la culture physique, la +politique, la danse et le maintien, voilà ce qui aurait dû nous être +enseigné. + +Mais un petit événement troubla profondément la carrière +d'Arsay-Lancourt. + +Un matin, vers onze heures, à l'heure du déjeuner, toutes les équipes +sortaient des usines et dévalaient dans le faubourg. C'est l'heure de +la joie dans le monde du travail: au commencement de la journée, les +ouvriers ont vécu trop loin les uns des autres, ils sont trop près des +soucis réels de la maison, le soir, ils sont fatigués et se dispersent +vite pour rentrer chez eux: au déjeuner, au contraire, ils ont déjà +abattu la moitié de la tâche, c'est comme une récréation qu'ils +prennent ensemble, les plaisanteries et les farces vont bon train, et +si quelques-unes ne sont pas du meilleur goût, c'est entendu, ce sont +du moins des plaisanteries de grands enfants. Ce jour-là, dans tout +Levallois, ce fut un rire immense qui partit tout d'un coup comme un +grand incendie. C'est inexplicable, tout le monde savait l'histoire à +la fois. Les gens s'abordaient en s'esclaffant, les boutiquiers +étaient sur leur porte se tapant les cuisses, les petits couraient en +farandoles, les camelots faisaient pouffer les gens dans les groupes. +Détail aggravant: le soleil lui-même se mettait de la partie dardant +ses clairs rayons d'avril sur cette gaieté folle et la multipliant. + +La cause de toute cette joie tenait à bien peu de chose. Un peu avant +onze heures, au coin du boulevard de la Révolte et de la rue Victor +Hugo, on avait trouvé, derrière un tas de planches, bâillonné, assis +par terre le dos collé au mur, le candidat Arsay-Lancourt. Le futur +député avait les mains attachées, il était vêtu d'un habit de soirée +maculé de boue. Certainement, il était victime d'un attentat, mais on +ne lui voyait aucune trace de blessure; il n'était pas évanoui et +pourtant, à aucun prix, il ne voulait après qu'on l'eut délié, qu'on +l'aidât à se relever ou qu'on le changeât de place. Un de mes +ingénieurs assistait à la scène. + +- Qu'est-ce qu'on vous a fait, lui demandait-on? + +Arsay répondait: + +- Rien, rien, c'est un petit incident qui se réglera plus tard. + +- Il faut vous sortir de là, insistait-on. + +- Non, non, disait-il, passez votre chemin si vous voulez me rendre +service; je vous remercie, ne vous inquiétez pas, je suis bien. + +Mais comme à ce moment d'intense circulation, les badauds se pressaient +de plus en plus autour de lui, deux agents intervinrent en se frayant +un passage à travers le rassemblement; arrivés à lui, ils se penchèrent +charitablement et posèrent encore quelques questions ainsi qu'il est +prévu au réglement. + +- Laissez-moi, répétait Arsay, avec hauteur; faites seulement +circuler. Je veux rester seul avec vous, je vous expliquerai. + +L'un des représentants de la force essaya bien de se rendre à ce désir +de l'homme malade et qui de plus pouvait un jour être élu. Il tenta de +disperser la foule, mais il y avait bien près de cinq cents personnes +et qui voulaient savoir. L'agent revint impuissant vers son collègue, +insista encore auprès d'Arsay en finissant par élever la voix. Mon +ingénieur me raconta dans la suite -- ce que je n'ai aucune peine à +croire --, que Arsay retrouva devant ces dernières sommations, son +ordinaire aplomb. Il eut pour les sergents quelques phrases cinglantes +qui firent dans la foule le meilleur effet. Certainement sa popularité +était grande à ce moment précis, malheureusement on ne fait pas voter à +l'instant que l'on veut. Devant cette obstination, les agents +diagnostiquèrent "la loufoquerie" et, résolus à emmener Arsay de force, +ils le saisirent chacun par un bras. Arsay se débattit. Un curieux +prêta main forte, tint les pieds. Une fois levé, Arsay refusa de faire +un pas, s'appuyant sur le mur, comme s'il eut voulu s'y enfoncer et +demanda à parler à la foule qui fit silence pour l'écouter. + +- Camarades, criait-il le plus fort qu'il put, vous voyez que je suis +victime pour la deuxième fois d'un indigne abus de la force; ce matin, +c'était évidemment de la part de mon contre-candidat qui s'oppose à ce +que vous choisissiez librement votre représentant... + +Cette partie du discours fit encore excellente impression. + +... Maintenant, continua Arsay, la force policière... + +Les agents ne le laissèrent pas dire un mot de plus: l'article de leur +règlement qui leur prescrit de ne pas laisser insulter la police étant +l'un de ceux qui leur tient le plus au coeur. D'un même mouvement, ils +posèrent chacun d'un côté leurs bras puissants sur les épaules de celui +qui était devenu soudain dans leur esprit un délinquant et d'une même +poussée le firent avancer dans la direction du poste. Et ces deux +hommes vêtus de façon identique, dans la même posture, ayant la même +volonté, et jusqu'à la même expression donnaient l'impression, comme +dans un ballet bien réglé, d'être un seul motif vivant d'ornementation. + +Alors aux yeux de cette foule très apitoyée apparut une singulière +vision et d'un seul coup tout le mystère fur révélé, Les basques, le +pantalon, le caleçon et la chemise d'Arsay avaient été soigneusement +découpés en un rond régulier qui mettait à nu l'anatomie du pauvre +candidat depuis le creux des reins jusqu'à une main environ au-dessus +de la jointure des genoux. Ce fut comme une vague de fou-rire énorme, +formidable, qui partit des premiers rangs et courait sans s'arrêter +jusqu'au bout du boulevard. Pauvre Arsay, j'imagine qu'il dut, dans +cet instant au moins, perdre ce bel équilibre dont il avait le secret. +Des témoins m'ont raconté par la suite que la boue du trottoir, sur +lequel on avait assis le malheureux, faisait sur sa chair propre et un +peu rose des marques bien nettes. C'était un peu comique, assurément. + +Derrière le groupe formé par Arsay et les deux agents qui filait +maintenant à toute allure, la foule, glapissant de joie, suivait en +courant. C'était un cortège en délire, impressionnant par le nombre et +dont la tête était un derrière, un malheureux derrière qui n'en pouvait +mais. + +Les hommes étaient réunis en une même pensée, ils étaient nombreux, il +fallait qu'ils chantassent, - les chants nationaux sont faits pour +répondre à ce besoin. Sur l'air des _lampions_ un loustic improvisa +rapidement des paroles de circonstance; il chanta seul d'abord, sa voix +monta claire et grêle dans le matin radieux: + + _Arsay j'ai vu + Arsay j'ai vu + Ton dos (1) + Arsay ton dos + Arsay ton dos + Je l'ai vu._ + + (1) Pour être très exact, je dois dire que le narrateur ne se +servit pas précisément de ce dernier mot; c'est par pudeur pour +nos lecteurs que je fais cette légère altération historique. Les +initiés n'auront pas de peine à rétablir le texte dans sa +pureté première. + +Toute la foule en un choeur monstrueux reprit cet ignoble refrain +qu'elle scandait du bruit formidable de ses pas cadencés. Des +automobiles et deux tramways arrêtés battaient la mesure avec leurs +trompes et leurs avertisseurs. Les vitres des maisons en tremblaient. +Et, le rire, le rire formidable ne cessait pas, mais grandissait au +contraire et gagnait tout le monde; les cochers, sur leur siège, les +gens aux fenêtres, les deux agents en tête, tous s'esclaffaient, et +même la face d'Arsay, où l'on voyait des larmes briller, se tordait en +un rictus étrange. + + _Arsay j'ai vu..._ + +Le chemin était long. Dans une auto découverte qui fut obligée de +s'arrêter, la fille de notre administrateur reconnut, m'a-t-on dit, son +fiancé. Cette jeune fille, sa gouvernante qui risquait de perdre sa +place par le mariage et le chauffeur qu'Arsay gardait trop tard le +soir, devaient pouffer à l'unisson. + +La foule chantait toujours quand Arsay et ses conducteurs arrivèrent au +terme de leur calvaire. Le malheureux dut certainement éprouver une +amère joie à voir de loin paraître la porte de cette singulière +boutique aux vitres grillagées, à l'enseigne salie que personne ne se +préoccupait de rendre engageante et où s'inscrivaient en lettres bleues: + + POSTE DE POLICE, CHAMPERRET. + +La porte s'ouvrit et se referma sur le groupe principal, ne laissant +voir à la foule curieuse que la surface plate de son grillage, derrière +lequel il allait se passer quelque chose. + +La foule attendit pourtant, curieuse, en vain, et, pour faire passer le +temps entonnait par moments son hymne: + + _Arsay j'ai vu..._ + +Et la chanson cruelle devait arriver à peine assourdie jusqu'au +malheureux, assis sur un bât-flanc, au milieu des agents qui riaient +encore de leur gorge bruyante. Peut-être comprit-il qu'il était arrivé +au bout de son rêve. Pauvre Arsay dont l'avenir s'annonçait si bien. + +Les sirènes des usines qui beuglaient la reprise du travail mirent fin +à ce supplice. Bientôt il n'y eut plus dans la rue que la voix de +quelques petits enfants pour glapir le couplet stupide. Et dans +l'après-midi, un fiacre fermé venait chercher Arsay devant le poste et +le ramener vers sa demeure. + +L'auteur de cette sinistre plaisanterie, on le sut plus tard, était +bien, comme l'avait pensé Arsay, son contre-candidat, un certain +Maupied qui fut élu et qui devint ministre. Celui-ci effrayé des +premiers succès de mon ancien camarade, avait imaginé le petit +attentat: quatre hommes étaient venus cueillir Arsay comme il sortait +d'une soirée et l'avaient déposé, les yeux bandés et le fond de culotte +découpé, près de l'endroit où il fut trouvé. + +L'affaire avait été bien montée. Personne n'avait rien vu. + +La manoeuvre réussit pleinement; huit jours après, Arsay était battu à +plate couture: 24 voix contre 2724 à son concurrent le moins avantagé. +Devant les bureaux de vote, on avait entendu encore quelquefois le +refrain de la journée fatale. On ne devait plus l'entendre de +longtemps dans la suite, mais quelques-uns de ses mots restèrent. +L'histoire avait fait le tour de tout Paris et quand on parlait +d'Arsay, on distait toujours: _Arsay ton dos_ (2), sauf dans quelques +salons collet-monté où l'on disait toujours: _Arsay ton chose_, +appellation qui n'était guère moins désobligeante, au demeurant. + + (2) Même remarque que précédemment. + +C'est effrayant comme certains ridicules sont tenaces. Trois ans plus +tard, je rencontrai le paurvre garçon, un soir, sur le perron de la +gare d'Orléans. Il avait changé maintenant, ses habits me paraissaient +moins soignés et son regard surtout n'avait plus cette aisance et cette +assurance que si souvent je lui avais enviées. Nous allions dans la +même direction; je lui demandai de monter dans mon compartiment et, en +abordant un sujet quelconque, tâchai de lui faire parler de lui-même. +Il y vint rapidement: + +- Que veux-tu, ce sont les hasards de l'existence, soupire-t-il, +résigné, il n'y a rien à faire, c'est comme ça. + +- Comment, dis-je, rien à faire; ce qui t'est arrivé est une blague, +une sale blague, j'en conviens, mais je ne peux pas admettre que tu te +laisses abattre... + +- Cette histoire, dit-il, a flanqué ma vie par terre, tout simplement. +Une blague, ce n'est pas une blague; c'est une association d'idées +commune à tout le monde, comprends-tu? Tiens, toi-même, quand tu m'as +rencontré ce soir, est-ce à nos années de collège passées ensemble que +tu as pensé? Jamais de la vie, tu as pensé à mon affaire. Pour toi +(il avait un mauvais rire) comme pour le reste des hommes, -- oh! je ne +t'en veux pas -- je suis _Arsay ton dos_. + +Comme je me récriais, étouffant en moi-même une invincible envie de +rire, il continua: + +- C'est naturel, et si cette histoire était arrivée à toi au lieu de +moi, je penserais probablement ce que tu penses, et je rirais comme +toi: on n'est maître ni de sa pensée, ni de son rire. Seulement si tu +avais été dans mon cas, pour toi cette aventure n'aurait vraiment été +qu'une blague, parce que tu es es un producteur, toi: on te prend pour +tes produits. + +- Merci, fis-je. + +- Ah, répondit-il exalté, pour sûr tu peux dire merci, parce que ton +bonheur est immense; tandis que moi, on ne peut me prendre que pour +moi. Je te l'avais dit autrefois, je ne pouvais être que député et +c'est vrai. + +Quand j'ai été blackboulé, quand j'ai vu se rompre mes espérances +matrimoniales, j'ai essayé de me ressaisir, de me reprendre. + +J'ai travaillé, je suis sorti d'abord. Quand j'allais au restaurant, +je voyais les nez qui piquaient dans les assiettes étouffant des rires +de bon ton et, au bout d'un moment, des gens qui pivotaient de tous les +côtés sur leurs chaises pour me regarder, comme une bête à voir; +ceux-là ne savaient pas, on les avait renseignés. Je suis entré dans +un journal; à la rédaction, on simplifiait, on m'appelait _Ton dos_; je +persistais, j'écrivais des articles qui en valaient d'autres, dans le +début, je ne signais pas comme les commençants; seulement les articles +qu'on ne signe pas, ne profitent qu'à la direction, tu t'en rends +compte, un jour, et comme tout le monde, je hasardais mon nom au bout +de ma copie. L'effet fut radical: le rédacteur en chef vint lui-même +dans ma salle pour me demander "si je n'étais pas fou". Je changeais +de maison, je recommençais avec patience, avec courage et quand vint +l'heure de la signature, c'était je m'en souviens, un article sur le +commerce extérieur, je mis au bas de ma prose un pseudonyme: _Lancret_; +cela dura quelques jours; puis un confrère obligeant de mon ancienne +rédaction fit passer dans un obscur canard ce tout petit écho; je le +sais par coeur. + +"Notre excellent confrère qui signe modestement Lancret des articles si +remarqués ne fut pas toujours -- c'était contre son gré, il est vrai -- +aussi modeste". C'était signé: _Tournedos_. + +Qu'en dis-tu mon vieux; tu croirais que des lignes semblables passent +inaperçues, toi? Eh bien, deux jours après, toute la ville m'appelait +Lancret-Tournedos. Dans la suite, mon directeur voyait son tirage +augmenter à cause de moi, et pour cette raison me fichait +ostensiblement à la porte. Je ne peux pas te les raconter toutes, mon +vieux, mes histoires, mais enfin, entre autres, croirais-tu que j'ai +reçu des propositions du Directeur de l'Olympia pour faire semblant de +jouer du hautbois sur la scène? Si je te disais encore, qu'il y a deux +mois, c'est-à-dire trois ans et demi après l'incident, une vieille dame +du Texas, que je ne connaissais pas, est montée chez moi, dans mon +appartement, en me disant: "Monsieur, je paierai ce qu'il faudra, mais +je veux _le_ voir." Oh, tu peux t'esclaffer, ne te retiens pas, c'est +naturel... + +Et il sanglota. + +Jamais je ne pourrai exprimer la sensation physique désagréable que +j'éprouvais en écoutant cette histoire navrante. Pendant qu'il la +racontait, j'avais à la fois des envies de rire et je sentais toute +l'inconvenance qu'il y avait à rire, je comprenais qu'Arsay s'en +rendait compte et que c'était toujours ainsi quand il parlait de lui. +J'avais une sueur froide et au creux de l'estomac, une douleur +particulière. Je pensais au Palais Royal où, pour un louis, les gens +ont le droit de rire et où ils en usent si peu. + +- Pauvre ami, fis-je la gorge serrée. + +J'essayais de détourner la conversation, c'était difficile, il y +revenait tout le temps. Je le quittais heureusement au terme de mon +voyage; il continuait le sien. Sur le pas du wagon, je lui serrai la +main, en lui distant: + +- Bonne chance. + +Et je vis dans les yeux l'expression de doute des gens qui se savent +frappés à mort. + +Quelques années passèrent encore, quand j'appris, un beau jour, +qu'Arsay était entré au Parlement. Je m'en réjouis pour lui, je le +croyais définitivement sorti d'affaires. Il représentait à la Chambre +la Guadeloupe. Comment s'était fait son élection? Très simplement. +Maupied, son contre-candidat de Levallois, était devenu Ministre des +Colonies. Quelqu'un lui avait raconté les suites tragiques de l'acte +auquel il devait la première et partant la plus difficile de ses +victoires politiques; il avait dû éprouver quelques remords de sa +mauvaise plaisanterie: l'homme n'étant jamais méchant que lorsqu'il a +faim. Alors le secrétaire d'Etat avait "conseillé" à ses services de +la Guadeloupe, l'élection d'Arsay. On est fixé sur la valeur de ces +conseils: Arsay fut élu contre deux candidats nègres à une massive +majorité. Son élection prit la valeur d'un symbole car elle démontrait +clairement la supériorité de la race blanche, à la lumière du jeu de +nos libres institutions. Et toujours, sur les conseils du membre du +Cabinet, Arsay fut validé sans débats, fait qui aurait prouvé, s'il en +était besoin, combien le reproche d'indiscipline dans les actes de nos +représentants élus, est peu fondé. + +Bref, maintenant Arsay était député pour de bon. Peu importe de savoir +qui il représentait. En vertu de l'égalité souveraine, il était élu du +peuple et en avait tous les droits. Aucune raison profonde ne +s'opposait à ce que sa carrière ne devint tout aussi brillante et tout +aussi féconde que si huit ans avant, il avait été élu, dans une Chambre +précédente, député de Levallois. + +Ah, pensais-je, voilà enfin ce pauvre garçon reparti sur sa voie. Je +le voyais se mettant rapidement au courant des habitudes du Parlement, +arrivant à se faufiler à travers les groupes et les ronds avec ce don +spécial qu'il avait de nature; et se spécialisant petit à petit, dans +quelques questions non contestées; ainsi il devait fatalement parvenir +à dissocier par une autre association d'idées, son nom du souvenir de +son ancienne célébrité. + +Pendant un certain temps, les choses allèrent bien ainsi que je les +avais supposées. Comme il convient à un nouveau parlementaire. Arsay +ne prenait pas la parole aux séances, se contentant de temps en temps +de pousser de sa place quelques bruyantes interjections, qu'il lui +était loisible ensuite de développer à son aise en corrigeant les +épreuves de l'Officiel. Personne ne trouvait rien à redire et comme je +l'avais pensé, les indigènes de la Guadeloupe -- qui ne lisent +d'ailleurs pas l'Officiel -- étaient très satisfaits. Arsay s'était +fait inscrire à plusieurs commissions dont personne ne voulait, à celle +de la prophylaxie contre la rage, à celle de l'étude du régime des +pluies, notamment, pour lesquelles son égale incompétence le désignait +particulièrement. Bref, si Arsay n'avait été imprudent et s'il n'avait +pas voulu aborder la tribune avant que son inocuité ne fut dûment +établie, il aurait fait une très honorable carrière. + +Quelle idée saugrenue avait pu s'emparer de son esprit? C'était dans +une discussion d'intérêt général intéressant tout spécialement sa +circonscription. La Chambre devait statuer sur le règlement des +compagnies maritimes. Arsay s'était fait inscrire; il avait mûrement +travaillé son discours et entendait démontrer à la Chambre la nécessité +vitale pour la Métropole, d'avoir des lignes de navigation régulières +pour desservir les colonies. Les profanes peuvent penser que cette +question bien simple aurait dû se discuter dans un calme académique. +Singulière erreur! La Législation réglementant des compagnies +quelconques, et des compagnies de navigation particulièrement, ne va +jamais sans débats passionnés; en effet, il y a toujours dans les +Assemblées les représentants des compagnies d'une part -- et ceux-ci ne +veulent pas voir s'imposer une obligation supplémentaire qui pourrait +dasn l'espèce, les forcer à desservir des ports immédiatements peu +rentables; et puis, il y a les socialistes qui sont partisans de la +socialisation de tous les services susceptibles d'être rendus par les +compagnies; ceux-là ne veulent pas qu'une compagnie profite d'un +monopole même si l'exercice de ce monopole doit se traduire par des +pertes, en telle sorte que socialistes et représentants des compagnies +sont toujours d'accord en pareille matière contre le reste de la +représentation nationale qui pourrait être tenté de penser aux intérêts +de la Nation. + +Ah! ce fut une séance mémorable. Après l'audition de divers orateurs, +vieux routiers du Parlement, bien trop malins pour s'engager à fond, +Arsay monta à la tribune un gros dossier sous le bras. Il était très +calme en apparence, peut-être au fond de lui-même, était-il ému d'abord +parce que un premier discours engage toujours un peu l'avenir et +ensuite à cause de son histoire ancienne que bon nombre de ses +auditeurs connaissait. Qui sait, ne devait-il pas manquer de se +demander, en proie à un noir pressentiment, si quelque suppôt des +compagnies ou quelque communiste n'allait pas troubler son exposé par +un fâcheux rappel. + +Une jeune femme amie assistait à la séance et me l'a racontée. Arsay +commença d'une voix un peu sourde, mais bien pose cependant; cette +belle voix que nous lui avions connue au collège, quand de son brio, il +éblouissait nos maîtres. L'assemblée qui savait avoir affaire à un +novice convaincu, ignorant les tours de bâton et pouvant introduire un +peu de nouveau dans cet ordinaire rebattu, écoutait avec attention. +L'orateur dut trouver un encouragement dans cette attitude, et peu à +peu la griffe de l'émotion qui le serrait au cou se relâchait: la voix +devenait plus claire, le ton se faisait plus net, plus affirmatif. +Quelques applaudissements partirent même du centre gauche. Après +l'exposé, Arsay entra alors carrément dans le vif de la discussion et +posa le problème sans ambages, dans son vrai jour. Immédiatement +l'opposition droite et gauche réunie donna, mais c'étaient des +interjections, des hurlements presque discrets assez inintelligibles et +assez imprécis pour ne pas appeler de répliques. Arsay trouva, dans +ces apostrophes, un nouvel encouragement: n'était-ce pas ainsi +qu'étaient accueillis les plus grands orateurs parlementaires. Et il +continua à dévider son argumentation qui était forte, plusieurs en ont +témoigné. Un moment, on a pu dire qu'il tenait un véritable succès: il +s'en rendait compte et en devenait meilleur. Il expliquait comment +l'intérêt des compagnies même se conciliait avec le règleent qu'il lui +semblait devoir être imposé; il disait que le pavillon créait le +débouché, lorsqu'un membre de la gauche socialiste le prit furieusement +à partie. + +- C'est en raison de ces bénéfices futurs, disait l'interrupteur, qui +sont certains que nous ne voyons pas, nous autres, la nécessité de +faire un cadeau à des compagnies privées. Nous avons trop vu ces +agissements jusqu'ici. + +Par le sort le plus malencontreux, Arsay pour répliquer à cette +interruption, posa lui-même une interrogation. + +- Qu'avez-vous vu? + +Des bancs de la droite modérée, une voix rogue partit, qui répondit: + +- Ton dos. (3) + +Oh, légèreté des corps législatifs! La Chambre se vengeait-elle de +l'attention que l'argumentation soutenue d'Arsay lui avait imposée? On +ne peut pas savoir. Toujours est-il que ce fut encore une fois un +éclat de rire général et fou qui prit non seulement les opposants, mais +les amis, les huissiers, les tribunes, jusqu'à l'élégant président; ce +dernier, par principe, faisait semblant de se fâcher, mais sa sonnette +méchante, mollement agitée, vibrait de petites notes comiques et +complices, faisant penser à une vieille fille qui se retient devant une +inconvenance. Toute la salle trépignait et le rire durait, repartant +par saccade devant la mimique variée d'Arsay. Tantôt il montrait le +poing aux travées d'extrême gauche, en vociférant comme M. Jaurès, des +mots qu'en raison du tumulte, personne n'entendait, et tantôt il +restait calme, adossé au bureau du président dans cette pose qui était +familière à M. Jules Roche pendant les discussions orageuses; seulement +Arsay passait brusquement de l'une à l'autre de ces attitudes, comme +s'il n'eut pas eu le contrôle de ses actes, et ces transitions +amusaient beaucoup. Enfin le silence se fit, silence dû à des rates +trop dilatées, nullement engageant pour poursuivre une discussion et le +président se penchant au-dessus de son pupitre disait: + +- Parlez, mais parlez donc. + + (3) Toujours même remarque que précédemment. + +Arsay ne parlait pas, mais restait à la tribune tout de même. Ce ne +fut qu'à une nouvelle interjection qu'il essaya, mais sa gorge serrée +ne put pas articuler aucun mot; on n'entendit simplement que des +syllabes huilées: + +- Ah gueu... que... sue... + +Le fou rire recommença. + +Alors on vit Arsay en proie à une fureur singulière, déchirer et jeter +en petits morceaux les feuilles de son dossier. Il les jetait dans la +direction du président du Conseil, vieillard caustique qui faisait mine +de les recevoir avec sa serviette entr'ouverte; mais trop légers pour +l'atteindre, les bouts de papier volaient sur la tête des sténographes. + Arsay déchirait toujours; quand il eut fini et comme le rire ne +s'arrêtait pas, il fit mine un instant de vouloir foncer dans la salle, +mais soudain, il se reprit et se mit à rire lui aussi, d'un rire +étrange, pendant que sa main ouvrait lentement sa veste. L'assemblée +croyant qu'il allait sortir un document à scandale, fit silence: alors +avec une dextérité de maniaque, d'un seul coup, en cinq secondes, il se +déculotta. In instant, le temps que la Chambre se ressaisisse et que +les huissiers soient en haut des marches de la tribune, aux +représentants librement élus de la France, au gouvernement responsable +et compétent, aux diplomates actifs et intelligents de tous les pays du +monde, à ces braves généraux que l'ingénieuse abomination de nos +adversaires surprit mais n'ébranla pas, à cette grande presse intègre +qui fait l'honneur de notre pays, à cette élite du public international +si parisien et de toutes les élégances, Arsay montra ce qu'on l'avait +jadis forcé à faire voir. Dans son geste outrageant, il avait baissé +la tête, en sorte que sur la table de la tribune, la Chambre ne vit +plus que ce qu'il voulait. C'était sur le plateau en son milieu, comme +un disque rouge qui faisait penser au crépuscule d'un petit soir ou +encore au sacrifice monstrueux sur l'autel du Parlement, d'une victime +expiant les péchés que le Parlement n'avait jamais commis. + +La tribune de la Chambre pourtant est une relique; elle servit aux Cinq +Cents. Je sais bien que sur son grand côté qui fait face à la salle, +un bas-relief en marbre blanc, représente deux femmes dont l'une écrit +et l'autre souffle dans une trompe de mail-coach; cette allégorie +symbolique est là certainement pour rappeler aux députés qui seraient +tentés d'écouter la fragilité de la parole: "Ecris, leur dit-elle ou +sinon, c'est comme si tu jouais de la trompette". Je sais que +malheureusement, les députés qui sont à la tribune, ne voyant pas +l'allégorie, oublient quelquefois son sens; mais enfin, tout de même, +que de grandes paroles, que de discours féconds sont tombés du haut de +ces marches. Quand on pense que de cette relique vénérable, à juste +titre considérée comme le berceau de nos lois, que d'elle partit tout +cet appareil de justice et de droit, ces grandes réformes +bienfaisantes, ces conceptions géantes de notre politique étrangère, +ces plans sublimes et désintéressés de notre action coloniale, ce petit +arsenal de nos lois sociales que toutes les monarchies nous envient, en +un mot tout ce qui nous honore et nous distingue des barbares: on reste +scandalisé, à se dire qu'un instant, même un seul instant, la partie la +plus vile d'un individu la dominât. + +Arsay était devenu complètement fou. + +On l'a enfermé à Bicêtre où le caleçon de force lui fut passé, parce +que dans sa démence, le pauvre homme prend tout le monde pour des +parlementaires et veut à chaque instant recommencer. + +Quand le médecin-chef fait visiter à un personnage de marque, son +établissement, il ne manque jamais de s'arrêter devant le pauvre malade +et de le montrer avec orgueil, en disant tout bas: + +- C'est un ancien député. + +_En terminant son histoire, Turner avait conclu:_ + +- Dire tout de même que sans cette mauvaise farce de Levallois, Arsay +aurait pu être ministre et même Président du Conseil. + + + + + +La Saisie. + + + + +Nous avons été étudiants ensemble. Après quinze ans ou plus, nous nous +étions rencontrés, ce soir de novembre, dans le hall de la gare de +Lyon, attendant le même train et essayant de déchiffrer, sur une +ardoise plaquée au mur, le retard dont la Compagnie bienveillante +consentait à nous prévenir: + + +RETARDS ANNONCÉS +TRAIN VENANT DE MARSEILLE +3.h.22 + + +- C'est gai, dis-je. + +- N'est-ce pas, fit quelqu'un; je suis pourtant si heureux de te revoir! + +Et celui qui m'interpellait me serrait la main, je m'en souviens, avec +un de ces émotions particulières qui sont l'apanage des gens ayant eu +des malheurs. La rencontre de tels gens n'est jamais sans causer à +notre égoïsme, des inquiétudes, au moins légères. Je les ressentais, +en vérité: je me disais en moi-même: "Il aura 3 h.22 pour me raconter +ses déconvenues", et je maudissais cette administration que l'Europe a +cessé de nous envier, cependant qu'à haute voix je remarquais: + +- Le hasard fait bien les choses. + +- Quelquefois, répondit-il, assez tristement. + +Je ne sais pas l'effet que j'ai bien pu lui produire, mais il m'avait +paru fameusement changé; je me rappelais sa folle gaieté d'autrefois, +son imagination ardente, jamais à court d'une farce inédite. C'était +un sujet brillant que ses camarades d'école croyaient appelé au plus +haut avenir. Maintenant, il avait passablement blanchi, bien qu'il fut +à peu près de mon âge: les environs de quarante. Son visage avait un +certain air résigné qu'il n'avait pas jadis; et pourtant, on l'aurait +dit matériellement assez à son aise; il avait des vêtements +quelconques, des gants et une pelisse qui sans être opulente, était +parfaitement honorable. Le cadre était navrant: dix heures du soir, +une de ces nuits froides, mouillées et tristes, dont les gares ont le +secret. Le trottoir, qui brillait, collait aux pieds. La lumière crue +tombait des globes électriques qui se balançaient doucement en l'air; +on ne voyait pas d'ombre par terre et tous les gens en s'agitant ou en +attendant avaient des figures longues et ennuyées. + +Je proposai: + +- Sortons d'ici, veux-tu? Allons au café. + +Il accepta. + +De l'autre côté de la rue, dans la brasserie, l'atmosphère était plus +sympathique. Il faisait chaud. Une buée enveloppait les consommateurs +autour des tables. A part quelques isolés, devant un bock -- qu'ils +durent mettre vraisemblablement 3 h. 22 minutes à boire --, dans +l'ensemble, c'était un public de petits employés et de petits +fonctionnaires. Le piquet et la manille allaient leur train. Les +plaisanteries et les chiffres classiques à ces jeux, faisaient comme un +accompagnement en sourdine au solo des garçons qui clamaient les +commandes: + +- Deux menthes à l'eau... un café nature... quatre turins grenadine. + +Nous étions bien sur la banquette de cuir, au fond, dans ce coin +tranquille. A côté de nous il y avait deux amoureux. Seulement je ne +savais pas trop quoi dire à cet ami si longtemps perdu de vue. Pour en +sortir j'évoquais le passé: + +- Tu te rappelles le Vachette, le Panthéon... Comme c'est loin! + +- Loin de toi, peut-être, dit-il; certains jours, il me semble que +c'est hier. + +Je ne comprenais pas bien pourquoi ces détails étaient plus près de lui +que de moi; pourtant quelque chose m'empêchait de demander des +explications. Je sautais à une autre idée. + +- Qu'est-ce que tu fais? + +- Je suis médecin, répondit-il. Nous autres, au sortir de la Faculté, +ce n'est pas comme vous après l'Ecole de Droit, qui devenez juges, +financiers, huissiers ou ministres. Nous n'avons pas le choix. Je me +suis installé dans le troisième, rue Béranger. Ça ne te dit rien, +n'est-ce pas. + +- Non, fis-je, je ne vois pas bien, en effet. + +- C'est près de la place de la République, reprit-il, derrière le +Théâtre Déjazet. Mes affaires ne vont pas mal. Mon Dieu, c'est une +clientèle un peu spéciale, différente de celle qui habite au Bois de +Boulogne; celle-là est réservée aux patrons. Je me suis fait à la +mienne, que veux-tu, je n'ai plus d'ambition. + +-Mais je croyais, dis-je, qu'après ton internat, tu préparais justement +les hôpitaux. + +- Moi aussi, fit-il, je l'ai cru longtemps. Seulement il faut avoir le +temps et les moyens de se préparer et d'attendre... Je me suis marié +très jeune, et cela change. Tu ne savais pas que j'étais marié? + +Je fis signe que non. + +- Tu as connu ma femme autrefois... c'est elle que je viens chercher au +train. Elle me ramène mon fils qui était à Dijon, auprès de mon +beau-père. Je leur ai acheté une petite bicoque, par là-bas, c'est +leur pays. + +Il parlait sur un ton posé et calme, cependant on aurait dit qu'il +avait des larmes dans la gorge et cette impression m'empêchait encore +d'intervenir. + +Il reprit: + +- J'ai épousé Loute. + +Ce prénom ne me disait plus rien, mais après quelques précisions je +revis bientôt la figure brune et la tournure gracile d'une de nos +camarades des brasseries du quartier. Si je l'avais connue, je crois +bien; et nous étions même un certain nombre qui l'avions connue tout à +fait. Nous l'appelions "Moinotte" parce qu'elle ne mangeait guère +qu'aux bords de nos tables et qu'elle était petite, vive, gamine et +douce toujours. Ah certainement! il me semblait même que j'entendais +encore le pépiement de son rire. Elle avait l'air d'être si ingénument +ce qu'elle était. Si elle était arrivée à se faire épouser, celle-là, +il fallait tirer l'échelle! + +J'étais décidé à ne rien laisser voir de ma surprise; tout de même +quelque chose dût le frapper en mon expression même. Il enleva son +lorgnon pour passer ses mains sur ses yeux. + +- C'était une bien bonne fille, dis-je peut-être un peu trop simplement. + +- Oui, mais tu penses que c'était tout de même une fille, répliqua-t-il. + +- Mais non, mon vieux, pas le moins du monde; tu l'as épousée, tu sais +donc mieux que personne ce qu'elle vaut. + +Cette considération ne le consolait pas. Un petit silence pénible se +fit. Pour dire quelque chose, je remarque: + +- Elle était bien jolie! + +Cette phrase lui causa un peu de joie; elle amena sur se lèvres tristes +un pauvre sourire, il me dit: + +- N'est-ce pas?... Elle est aussi une bonne épouse et une bonne mère, +je te l'assure. + +- Et bien alors, fis-je. + +- Oui, et alors, reprend-il. Tiens, tu es le premier camarade de ce +temps-là que je rencontre; je ne les ai plus recherchés, tu comprends. +Ce fut un tel changement. Les commencements ont été difficiles. Ma +famille s'est éloignée de moi du jour au lendemain. Et il m'a fallu +d'un coup gagner notre vie. Tu ne sais pas ce que c'est, toi, dans +notre métier... les courses à pied dans la pluie, les étages, les +veillées, les dispensaires, les accidents du travail. C'est pire que +de donner des leçons. Les professeurs ont, du moins, des engagements +réguliers; ils voient des enfants bien portants. Tandis que nous, nous +allons, en passant, obligés de représenter, bien que nous soyons +misérables nous-mêmes, et toujours auprès d'autres misères. Quand on a +une femme à la maison qu'il faut consoler parce qu'elle vous répète +sans cesse: "C'est moi qui ai fait ton malheur" c'est dur! Ah! ils +étaient loin les travaux de laboratoire, les concours, les maîtres +surtout... Heureusement, petit à petit, les choses s'arrangent, +matériellement du moins: c'est une consolation énorme, surtout qu'on se +souvient des débuts et aussi parce qu'il se fait, en nous, un espèce de +décalement social... Je ne me plains plus d'habitude. Seulement, tu +m'excuses, ce soir, c'est de te retrouver. Tu es marié? + +Je fis signe que oui. + +Il hocha la tête comme quelqu'un qui n'insiste pas, et reprit: + +- Tu n'as pas idée comment s'est fait mon mariage. Une de ces +histoires qui n'arrivent jamais. Je vais te la raconter, tu verras à +combien peu tiennent nos destinées. + +J'étais venu à Paris, le 3 janvier 1912, passer un concours pour une +place de prosecteur. Ce mot ne te dit rien: dans le filon de la grande +carrière médicale, c'est une étape nécessaire. J'avais quitté les +miens en pleines vacances de Noël. Toute la journée, je m'étais fait +ausculter et sonder par les grands pontifes de chez nous, ils étaient +alors mes amis. Mes exposés n'avaient pas été trop mauvais. Dans +l'ensemble, j'étais assez satisfait. Après les efforts de la journée, +je me sentais un besoin terrible de me détendre. Note que j'étais en +possession de l'argent de mon mois, grossi de toutes les étrennes que +j'avais reçues. Ces circonstances réunies m'incitaient à faire la +fête. Comme il n'y avait pas, à cette époque de l'année, le moindre +camarade au quartier, je résolus de me chercher une compagne. + +Vers huit heures du soir, je descendis au bar du Panthéon et j'aperçus +Loute. Elle était seule, dans le sous-sol, avec le barman qui, sa +serviette dans la bouche, dormait dans un coin. Loute perchée sur un +tabouret, la tête appuyée sur son bras, suçait mélancoliquement la +paille d'un verre vide. Je la mis rapidement au courant de mes +intentions. Elle accepta mon invitation avec reconnaissance. Nous +fûmes dîner dans un restaurant voisin et je fis déboucher quelques +bouteilles de vins choisis. J'étais très en forme et elle aussi. Du +moins, je l'ai cru, ce jour-là: depuis, -- parce que j'ai souvent +ruminé cette scène -- il m'a bien semblé que Loute n'était pas tout à +fait comme à son ordinaire; son rire devait sonner un peu faux; mais +était-ce force de caractère ou insouciance ou bien habitude de sa part, +ou bien seulement défaut de compréhension de la mienne; je ne m'aperçus +de rien. Après le dîner, nous avions été à Bullier, presque désert ce +soir-là et nous avions fini la nuit à Montmartre. Je crois que c'est +la dernière nuit que je me sois amusé. Il y a des gens pour lesquels +les transformations de la vie sont lentes; pour moi, la mienne s'est +brusquement modifiée à cette date. Ce ne fut pas un tournant, mais un +angle vif; comme un carrefour. + +Le lendemain matin, j'étais chez Loute. Nous aurions pu faire la +grasse matinée, rien ne nous pressait, pourtant, d'assez bonne heure, +elle s'était levée. Je la vois encore, en jupon et en sandale, +trottant dans son appartement pour nous faire du chocolat. + +Cet appartement -- nous le connaissions tous -- était au Boulevard +St-Michel, derrière le Luxembourg, un peu après l'Ecole des Mines, une +maison d'angle au deuxième. Le mobilier et la décoration étaient de +Martine. Tu sais bien, la chambre rouge et violette, le lit-sofa sur +une marche de laque noire, la psyché empire. Tu vois? + +- Pas du tout, dis-je avec conviction. En réalité je voyais très bien. + +Mais il insista: + +- Tu as oublié le salon bleu au tapis à carreaux qui était séparé de la +salle à manger par un treillage de vigne verte? Le petit aquarium et +le jet d'eau sur la cheminée du salon?... Enfin, je me les rappelle +bien. Cet appartement était la joie et l'orgueil de Loute. Il lui +avait été offert par un Roumain qui, ses études terminées, était +reparti dans son pays. Loute en s'y installant avait vu se terminer +pour elle l'ère des garnis. Elle le soignait méticuleusement, le +nettoyait et le paraît toute la journée. A tous venants, elle en +vantait l'originalité et le confort; c'est en lui, qu'elle passait, à +lire ou à raccommoder, les bonnes heures de sa vie. Je m'en suis rendu +compte ce jour-là, cet appartement était sa seule joie. + +J'étais couché tranquillement en train de boire le chocolat brûlant +qu'elle m'avait préparé; je remarquais qu'elle ne mangeait pas. Elle +était assise, sa tasse sur les genoux, près de la fenêtre, regardant le +boulevard; je la voyais un peu de profil et m'aperçus que des larmes +tremblaient au bout de ses cils; du coup, je me levais, j'allais vers +elle et la prenant dans mes bras, je lui demandais: + +- "Qu'est-ce que tu as?" + +D'abord, dans un faux sourire, elle essaya de nier ses larmes. J'ai +appris depuis tout l'empire que cette petite femme peut avoir sur elle, +puis comme j'étais le plus fort et que j'insistais, elle me répondit +comme un gosse: + +- "Du chagrin". + +J'insistais encore, la pressais de questions; elle finit par m'ouvrir +un petit secrétaire chinois qui était près d'elle et, pour toute +réponse, me tendit un papier. C'était un commandement d'huissier. Je +mis un bon moment à le lire. Tu sais, ces sortes de documents sont +écrits dans une langue impossible. Mais l'acte citait un extrait de +jugement et je compris à travers tout ce fatras que Loute n'avait pas +payé son loyer depuis neuf mois et qu'à la requête de son propriétaire, +auquel s'étaient joints quelques fournisseurs, l'huissier devait saisir +meubles et les faire vendre aux enchères. Le commandement était daté +de l'avant veille. Je pressentis le drame et lui demandais: + +- "Ils vont te saisir?" + +Mais Loute, tranquille devant cette éventualité, me répondit: + +- Tout de même pas jusque-là, j'ai écrit hier au propriétaire pour lui +demander encore un délai... seulement, c'est ennuyeux". + +J'étais moins rassuré qu'elle, mais son attitude cependant m'enlevait +une partie de mes inquiétudes. Il s'agissait de 3.800 frs. Inutile de +te dire que je ne les avais pas. Evidemment cette somme était beaucoup +pour moi, mais je pensais qu'elle ne serait peut-être pas grand chose +pour un propriétaire parisien. Cependant par précaution, à la pensée +de l'effondrement que cette saisie produirait en Loute, j'eus d'abord +l'idée de télégraphier à ma famille une invention quelconque. Mais je +réfléchis que la réponse en admettant même que la fable soit crue, +n'arriverait jamais à temps et la procédure suivait son cours. Je +pensais aussi filer chez des camarades, leur expliquer le cas et réunir +le magot, mais c'était les vacances et je ne voyais pas chez qui +frapper. Devant cette impossibilité d'agir, je finis par me persuader +que Loute avait raison; il n'y avait peut-être dans tout le pathos de +cette feuille qu'une manoeuvre destinée à effrayer une petite fille. +En fin de compte, si contrairement à nos prévisions, l'inévitable +arrivait, il serait toujours temps d'aviser. Je m'habillais à la hâte +et comme tu penses, une fois prêt, je ne m'en allais pas. + +Naturellement le charme était rompu. J'essayais de la distraire en lui +racontant des histoires de l'autre monde; celui-ci n'étant guère +divertissant pour elle. Mais je ne devais plus être en forme: cette +fois le vin n'opérait plus, mes histoires ne la déridaient pas. La +conversation tombait et toujours, Loute, bien qu'elle ne crut pas au +danger, revenait à la fenêtre, comme pour se donner une contenance. Je +tentais un moment de me moquer légèrement de son mobilier, de lui dire +que cette décoration était danubienne et bonne pour un certain temps, +mais qu'elle devait forcément lasser à la longue. L'expression de ce +jugement la fit sourire et je compris vite que mon insistance, sur ce +sujet, n'aurait d'autres effets que de lui démontrer mon mauvais goût. + +Et le temps passait, quand j'entendis Loute tout d'un coup pousser un +cri de douleur, le cri d'une bête frappée à mort. + +C'était sur le boulevard; une lourde voiture vide, moitié charrette, +moitié camion, s'avançait lentement. + +- "Tu es sotte, fis-je, si une voiture de déménagement ne peut plus +passer sous tes fenêtres..." + +Celle-ci ne passait pas. Elle venait bel et bien vers nous, suivie sur +le trottoir par trois messieurs qui firent, une fois arrivés devant +notre porte, des signes au conducteur. Sur leur gestes, la voiture +vint docilement se ranger sous nos fenêtres mêmes. Quatre bonshommes +en descendirent, l'un d'eux avait une grosse figure ronde, coiffé d'un +casque à mèche; je ne l'oublierai de ma vie. + +Et bien, vois-tu, je n'ai jamais été condamné à mort, mais j'imagine +que la vue du fourgon qui doit vous mener à la guillotine doit vous +faire ressentir quelque chose d'analogue à ce que je ressentais alors. +Quelques minutes d'angoisse se passèrent; le temps aux hommes de monter +l'escalier. Loute pâle ne pleurait plus, mais je voyais un tremblement +nerveux agiter son maxillaire inférieur. Le timbre retentit. Le +premier mouvement de la pauvre petite fut de ne pas ouvrir, mais comme +je lui faisais remarquer rapidement et aussi doucement que possible +l'inutilité de cette résistance, elle me demanda d'aller ouvrir +moi-même. Ils entrèrent. Il y avait la concierge, l'huissier, les +deux témoins et derrière eux le choeur des déménageurs qui avaient +l'air de figurants. L'huissier se présenta, il devait "parler à la +personne". + +- "Elle est très émue, dis-je, si vous voulez me faire votre +communication..." + +Il insista, la loi ordonnant qu'il fasse lui-même sa signification au +débiteur. + +- "Au surplus, ajouta-t-il en souriant, je saurais y mettre la manière. + Entre gens du monde, il n'y a pas de situation dont on ne puisse se +tirer." + +C'était un grand garçon, assez jeune et se sachant beau. Ses vêtements +étaient d'une élégance fripée, mais recherchée tout de même. L'eau +coulait de son parapluie sur le tapis. Je le lui pris des mains, pour +le mettre au porte-manteau, un peu brusquement peut-être. Ce tabellion +m'agaçait. + +- "Vous vous souciez des gages des créanciers, me dit-il, avec une +suave ironie... c'est bien." + +Il était le plus fort, je n'avais rien à dire. Je le précédais chez +Loute. + +Elle le reçut debout, appuyée contre le mur et écouta sans broncher son +petit discours. Ah! certes, on voyait que cet homme de loi avait +l'habitude; il récitait une leçon qu'il avait dû placer bien des fois, +dans des circonstances identiques et où alternaient savamment les mots +de la procédure et ceux de l'encouragement. Parmi ces derniers, il y +en avait d'une méchanceté cruelle et d'une cuisante impertinence. Il +disait, par exemple: "Il vous est loisible d'ailleurs de racheter, ou +de faire racheter (et il se tournait en disant ces mots vers moi) vos +meubles à l'hôtel des ventes". Je t'avoue, que je baissais la tête +comme un coupable, sans arriver à comprendre cependant la faute que +j'avais commise. J'aurais donné toute ma fortune pour pouvoir jeter à +la figure de cet individu les 3,800 francs qu'il poursuivait. + +- "Vous pouvez prendre tout votre temps, continuait-il; la loi nous +prescrit de ne point saisir: le coucher qui vous est nécessaire, +c'est-à-dire votre lit, vos couvertures, draps, édredons, etc., les +habits dont vous êtes couverte. Je suis seul juge, vous pourrez mettre +sur vous tous les vêtements auxquels vous tenez. Enfin il va sans dire +que tous les papiers et menus objets n'ayant comme valeur principale +que le souvenir, par vous y attaché, vous resteront". + +Loute n'avait pas répondu, comme il fallait donner des ordres pour +l'enlèvement, elle parla. Elle était blême et sa gorge était si +contractée que le son de sa voix en était changé et les mots qu'elle +disait semblaient être dits par une autre. Elle ne croyait pas encore +à ce moment que ces hommes allaient prendre son mobilier. + +- "Vous vous trompez, Monsieur, fit-elle, très calmement; je me suis +arrangée avec le propriétaire, auquel j'ai écrit hier." + +Et ce fut dit avec une telle autorité que l'huissier lui-même en fut +troublé; un instant il hésita. Mais son trouble ne dura pas, il la +pressa de questions, elle s'embrouilla et comme elle s'en rendit +soudain compte, d'un coup elle tomba à genoux aux pieds de l'homme, les +mains crispées au pan de sa jaquette. + +- "Monsieur, Monsieur, criait-elle, je vous en supplie, je paierai, je +vous le promets, je vous le jure." + +Je m'étais trompé, l'huissier n'était peut-être pas méchant au fond; il +la releva gentiment en disant: + +"Ma pauvre petite dame, je n'y peux rien, ce n'est pas ma faute, je ne +fais qu'obéir. Soyez sage, on tâchera de vous laisser pas mal de +choses, le plus possible... c'est un mauvais moment, il passera comme +les autres, vous verrez." + +Il la fit s'asseoir, cependant que discrètement, du coin de l'oeil, il +disait à l'équipe des déménageurs: "Commencez". + +Ils s'attaquèrent à l'autre pièce d'abord. L'huissier me fit signe de +rester auprès d'elle, cependant qu'il sortait de la chambre, sans faire +de bruit, sur la pointe des pieds. J'ai fait ce jour-là la réflexion +que les hommes ne sont pas tout de même si méchants qu'ils le disent. +Chez tous, même les plus sots, et même chez ceux qui font la plus +vilaine besogne, quand on cherche, on retrouve du coeur. + +Pendant ce temps, Loute s'était assise sur la marche basse qui +supportait son lit; la tête dans ses bras, le visage sur les +couvertures, je l'entendais qui pleurait doucement à petits coups. +Elle poussait de petites plaintes régulières, monotones comme des cris +d'enfant et qui semblaient ne devoir s'arrêter jamais. Je restais +debout près d'elle, désemparé, ne sachant que lui répéter sur tous les +tons: + +- "Loute, ma petite Loute, ne pleure plus." + +Mes paroles n'avaient aucun effet; malgré tous mes efforts, je sentais +qu'au milieu de l'hostilité qui l'accablait, j'étais pour elle un +étranger, un spectateur qui ne participait en rien à l'affaire. Cette +sensation m'était désagréable: la malheureuse souffrait tellement. + +Derrière la cloison, le bruit mat que faisaient les meubles en se +heurtant aux portes, les interjections des hommes, le bruissement des +étoffes qu'on pliait, parvenaient jusqu'à nous, et Loute avait toujours +son petit hoquet de douleur; elle l'interrompit à peine une fois, en +entendant arracher le treillage de vigne. Qu'est-ce qu'on a bien pu en +retirer à la vente? + +Quand tout fut emballé et descendu de ce qui avait été l'appartement, +sauf la chambre où nous étions, l'huissier tapa à la porte et me dit à +voix basse d'emmener "la débitrice" pour qu'il puisse déménager cette +pièce aussi. Je relevais Loute et j'entrais avec elle au salon. + +En le voyant, elle tomba en arrière dans mes bras. La pièce était nue, +vidée; plus un tabouret, plus une chaise, plus un tableau ne restait de +l'ancienne décoration; seuls les papiers des murs aux tons heurtés, +demeuraient, pour témoigner du passé; mais ils paraissaient sales, avec +leurs panneaux de teintes plus vives qui marquaient par endroit +l'ancienne place des meubles. Sur le parquet, au milieu, un tas +d'objets hétéroclites s'amoncelait; il y avait des mouchoirs, des +cadres de photographies, des menus, des livres, des programmes, des +lettres, et bien d'autres choses encore parmi lesquelles vosinaient un +petit amour bouffi, en pâte tendre et un gros bocal à confiture vide +dans lequel l'huissier avait eu la délicate attention de mettre l'eau +et les poissons rouges de l'aquarium. Ce tas restait à Loute, comme +lui restèrent son lit et sa toilette et aussi, grâce à la bonté du +saisissant, presque tous ses vêtements: c'était tout ce que la loi, +dans sa mansuétude, permettait de laisser à une pauvre petite fille qui +n'avait pas assez d'argent encore pour garder ses meubles. +L'appartement était "à l'ordonnance" comme on dit dans ce métier, il +n'y avait plus rien à saisir. Quelle sale journée ce fut, mon pauvre +ami. + +Loute s'était pourtant calmée un peu. Dans un effort de volonté, elle +avait fait toute seule le tour de l'appartement. Ce n'était déjà plus +le sien. En revenant au salon, elle eut un sourire amer et me dit: + +- "Tu vois, c'est fini maintenant, tu peux partir." + +Cette injustice me frappa, parce qu'après tout si je n'avais +matériellement rien pu faire pour elle, de tout mon coeur j'avais +souffert avec elle; j'estimais mériter tout autre chose que ce +singulier remerciement. Un instant, j'eus l'idée de prendre mon +chapeau et de partir, mais je pensais bientôt, qu'agir ainsi c'était +vraiment lui donner raison, c'était augmenter son chagrin, prendre +parti contre elle, la dépouiller davantage, si c'était possible, en lui +prenant mon amitié et en me mettant en quelque sorte à la suite sur la +liste des créanciers poursuivants. Je ne le voulus pas. + +- "Oui, Loute, fis-je, je vais partir, mais je ne partirai pas seul, je +ne te laisserai pas dans cette maison désolée; tu viendras habiter chez +moi." + +En entendant mes paroles, elle se redressa vivement; elle battit l'air +de ses mains comme pour écarter le voile d'un rêve; elle vint vers moi +pour me faire répéter. + +- "Quoi, dit-elle, qu'est-ce que tu as dit? + +Je lui confirmais mon invitation. Elle me demanda: + +- "Jusqu'à quand?" + +Je lui répondis: + +-"Tant que tu voudras." + +Alors elle se blottit dans mes bras; elle mit sa tête sur mon épaule et +pleura de nouveau, mais ce n'était plus les mêmes larmes. Je sentis +que quelque chose d'immense s'était passé en elle; ces mots l'avaient +guérie de la plus grande douleur de l'humanité: l'isolement du coeur. + +Pendant cette scène, je me souviens, quand elle me regardait ses yeux +étaient dilatés: on aurait dit qu'elle les ouvrait tout grand pour +mieux comprendre l'impossible réalité. Inconsciemment, de temps en +temps, elle venait s'appuyer de tout son poids sur mon épaule pour +mieux se rendre compte de la solidité de son appui. + +Quant à moi, je puis te le dire, j'étais gêné un peu de l'immensité de +cette reconnaissance, j'étais effrayé et pourtant j'étais un peu fier, +au fond. Je sais bien qu'il y avait du malentendu dans tout cela, mais +j'étais fier tout de même. + +En réalité, c'est dans cette minute que je me suis marié avec elle. Je +ne m'en suis aperçu qu'après, mais je me suis bien rendu compte que +c'était à ce moment-là. Peut-être on me dira que ce ne fut pas de mon +plein consentement et que je me fixais, en moi-même, un temps limité, +que je me disais: nous verrons plus tard. C'est vrai, mais aucun de +nos actes n'est absolu. Je me suis marié ce jour-là parce qu'alors +elle m'a offert toute sa vie, parce que je ne l'ai pas refusée et parce +que depuis lors je n'aurais plus jamais pu l'abandonner sans rompre cet +équilibre moyen de l'ordre dans lequel nous vivons, sans faire ce qu'on +appelle un crime, tu comprends. Loute le sentait bien, et je t'assure +que, si invraisemblable que cela puisse te paraître, elle devint dans +un moment une autre femme: c'est sans un regret qu'elle quitta l'ancien +appartement de son coeur. + +Elle n'avait pas de malle pour emporter ses nippes: nous les laissâmes +où elles étaient au milieu de la pièce pour les reprendre le lendemain, +n'emmenant avec nous que le bocal où clapotaient les poissons rouges. +Je le portais entre nous deux, elle avait pris mon bras. Nous ne nous +parlions pas, nous marchions religieusement vers ma demeure, pensant +probablement chacun à des choses bien différentes, mais unis tout de +même. En entrant dans mon appartement, elle était avec moi comme si +elle venait de me connaître, grave, prévenante et effarouchée, +intimidée aussi. Quand elle enleva son chapeau et son manteau, je +voyais qu'elle se préoccupait déjà de leur trouver une place qui ne me +gêna pas, mais qui soit cependant ordonnée et définitive. Le soir, +pour la distraire, je voulus l'emmener dîner dans une brasserie; elle +s'y refusa absolument, estimant qu'il était inutile de faire des +dépenses exagérées. Comme j'essayais de lui montrer qu'il convenait de +marquer, au moins ce jour, par un bon souvenir; elle me répondit +lointaine: + +- "Le bonheur laisse toujours et n'importe où un bon souvenir." + +En effet, c'était peut-être son bonheur. + +Elle m'emmena, derrière Cluny, dans une petite crémerie, déserte à +cette heure; et nous mangeâmes simplement, en face l'un de l'autre, sur +une petite table à toile cirée. Pendant le dîner, elle me demanda si +je tenais beaucoup au Quartier latin, si mes travaux m'obligeaient à y +habiter. Je compris qu'elle voulait fuir le passé, bien qu'elle me +donnât pour ce changement d'autres raisons; elle disait: + +- "On pourrait prendre un petit appartement avec cuisine. On mangerait +à la maison, c'est meilleur marché. C'est plus sain d'ailleurs." + +Je savais bien ce que je faisais. Pouvais-je faire autrement? Peu de +jours après, je m'installais avec elle dans ce quartier de la place de +la République que je n'ai plus quitté depuis. + +Tu peux deviner ce que fut notre vie. Je me suis retiré du milieu des +camarades. Je ne passais plus l'eau que pour aller à la Faculté et +j'en revenais sitôt après le cours ou l'hôpital. Je continuais mes +études au début comme par le passé, mais aux grandes vacances, la +question s'est posée. Je tentais d'abord de raconter des contes à ma +famille; je disais que je remplaçais mes maîtres. Mais à la longue, il +a bien fallu qu'on sache. Après plusieurs sommations, mon père m'a +écrit un beau jour qu'il ne voulait plus entendre parler de moi, qu'il +ne me donnerait plus d'argent, qu'il me déshériterait. Mon frère et ma +belle-soeur m'ont tourné le dos. Depuis, il n'y a pas bien longtemps, +on m'a écrit qu'on consentait à me recevoir, mais sans elle, et entre +temps, j'avais connu avec Loute la misère, -- tu ne peux pas savoir +comme ça nous a unis. J'avais dû pour vivre abandonner les concours, +bâcler ma thèse et pratiquer; j'avais eu un enfant, je m'étais marié. +Il y a des histoires qu'on ne recommence pas. + +Certainement être un paria est dur. Je sais que j'en suis un, plus que +tu ne le crois même, parce que si je suis coupé d'avec les miens, +d'avec mes amis, d'avec tous ceux connus ou inconnus qui avaient des +habitudes de pensée, d'éducation et de vie analogues à celles que +j'avais moi-même et dans lesquelles j'avais été élevé -- on ne s'adapte +jamais au nouveau milieu. Sans le vouloir, on le heurte et il vous +heurte; on a beau faire, on n'en a pas toujours été, on n'en sera +jamais tout à fait. Depuis la façon de mettre sa serviette à table, +jusqu'aux plaisanteries habituelles, jusqu'à ces idées toutes faites et +stupides parfois qu'on ne raisonne plus mais dans lesquelles nous +vivons, jusqu'aux sujets les plus sérieux: il y a tout un monde qu'on +ne franchit pas... à moins qu'on mette plus d'une vie à le traverser. + +(Je crois qu'en disant ces derniers mots, il eut une larme.) + +- Seulement, reprit-il, il y a des compensations; c'est quelque chose, +l'affection de quelqu'un qui vous doit tout, pour qui on est tout. La +carapace qui semble se solidifier entre les moitiés de monde qu'on a +quitté chacun de son côté, finit par être si épaisse qu'on s'en trouve +tous les deux isolés comme dans une cellule; les bruits de l'extérieur +n'arrivent même plus, alors on passe tout son temps à se regarder, à se +découvrir. On ne connaît plus personne, jamais je ne m'en suis rendu +aussi bien compte que le jour de mon mariage. Pour toi, ce souvenir +évoque, sans doute, des amis, des voitures, des orgues, des lumières, +peut-être une réception, puis une fuite. Pour nous, ce fut autre +chose: nous sommes partis une après-midi -- il pleuvait -- à pied sous +le même parapluie, la marie n'était pas loin. Nous avons attendu notre +tour dans une grande salle, en compagnie de nombreux couples. Ils +étaient tous du peuple de Paris, rien d'élégant, je t'assure, mais eux, +du moins, leurs parents les accompagnaient. Un peu avant qu'on nous +appelle, un huissier me demanda mes papiers -- "Et vos témoins, fit-il". + +- "Je pensais, répondis-je, humblement, que quelqu'un voudrait bien me +rendre service, vous, par exemple?" + +Il m'expliqua qu'il était fonctionnaire et qu'à ce titre, les +règlements le lui interdisaient. Sur ma prière, il demanda aux témoins +du mariage suivant -- la fiancée avait un ulcère affreux au visage -- +de bien vouloir m'aider; avec quel tact il le fit, si tu savais. + +- "Monsieur et Madame sont loin de chez eux, leur dit-il, leurs parents +n'ont pas pu venir..." + +Pauvre brave homme! Ce fut vite bâclé. L'adjoint nous lut le texte +indispensable, du même air qu'il nous aurait dressé une contravention; +nous avons dit "oui" sans émotion et cinq minutes après nous étions +dans la rue, à nous garer des tramways et des automobiles. Loute était +pressée de rentrer à cause du petit. Je rentrais avec elle. Je ne te +dirais pas qu'en voyant le bambin sucer goulûment la vie au sein de sa +maman, je n'ai pas eu d'étranges et douloureuses pensées; mais je me +suis dit qu'il avait raison quand même le petit; la vie valait d'être +vécue puisque je voyais ce spectacle qui était du bonheur tout de même. + Je me suis promis de faire de mon fils, plus tard, un homme de +sciences, un chimiste de préférence, de façon qu'il ait le moins +possible affaire avec les hommes. C'est trop compliqué et c'est trop +dur. J'espère qu'il m'écoutera. + +Nous avions quitté le café depuis un moment. Nous sommes de nouveau +dans le hall de la gare, quand enfin à l'autre bout du trottoir +brillent les feux de la locomotive, il me dit: + +- Pourquoi t'ai-je raconté tout cela? + + +Peu après, je vois à l'une des portières d'un wagon de seconde, une +tête de femme qu'il me semble avoir déjà vue. Elle aperçoit mon ami et +lui fait un geste câlin de la main. Comme je suis venu attendre mon +frère, je le cherche et finis par le rejoindre. + +En sortant, dans la lumière blafarde, je vois, pas très loin de moi, le +Docteur, sa femme et son fils, un beau petit de cinq ans, qui se +dirigent vers la barrière. Une seconde, rien qu'une seconde, j'eus +l'idée d'aller les saluer, mais je me dis: après tout, qu'est-ce que je +leur rapellerais? De mauvais souvenirs! et tout de même, s'ils me +demandaient d'aller les voir: je n'ai pas épousé une fille de +brasserie, moi! + + + + + +Boum. + + +I. + + +Boum avait huit ans. Sa vie s'annonçait des plus heureuses. Il avait +une maman toute jeune, très bonne et très gaie. Son papa, ancien +officier de cavalerie, était un peu sévère, mais sévissait peu au +demeurant; Boum étant toujours content, avait pris l'habitude d'être +sage, c'est un état qui comporte de grosses simplifications. Comblé de +toutes sortes de biens, il habitait avec ses parents, un petit hôtel de +la rue Pergolèse, non loin du Bois de Boulogne. Une débonnaire +"nursing governess" était préposée à ses soins minutieux dans lesquels +le bain et le savonnage tenaient une grande place. Sa chambre avait +des murs tout blancs que rehaussait, dans le haut, une frise +représentant une chasse à courre avec des cavaliers, des dames, des +chevaux et des chiens; deux fenêtres y donnaient toujours ce qu'il y +avait de soleil dans l'air; et des jouets divers et compliqués -- de +ceux que les marchands savent amuser aussi les grandes personnes -- en +encombraient les tables et le parquet. Boum était robuste et grand +pour son âge. Mais tout ceci réuni ne comptait pas en comparaison de +deux dons qu'il avait reçus de la nature, et qui n'avaient pas de prix. + +D'abord Boum était beau et attrayant. Cet avantage lui assurait la +bienveillance de tous et une grande popularité. Sur le chemin qui +menait de sa maison au Bois, il était connu; les concierges et les +boutiquières l'interpellaient à son passage: + +- Vous allez vous promener, Monsieur Boum. + +Boum tirant un peu sur le bras de sa nurse, tournait sa bonne figure +ronde et répondait à tous, dans un sourire qui augmentait encore les +sympathies: + +- Oui, merci, je vais retrouver mes petits amis. + +Parmi la gent enfantine, il trônait mais si incontestablement, qu'il +pouvait trôner modestement, avantage considérable si l'on songe +qu'ainsi ne diminue en rien le charme et partant le pouvoir de trôner. + +Le deuxième de ses dons était une tante. Elle s'appelait: Tante Line. +Boum estimait qu'elle était ce qu'il y avait de plus joli au monde et +beaucoup de gens pensaient comme lui. De grands yeux violets sous les +cils très longs qui faisaient, en battant, une ombre noire, un petit +nez qui riait toujours sur une bouche minuscule, des joues qui étaient +du rose des roses, sous d'inarrangeables cheveux blancs à force d'être +blonds, un cou très long, un corps svelte de dix-huit ans qui a fait +beaucoup de sports et qui est toujours vêtu d'une ultra élégante +simplicité; le tout monté sur deux petits pieds qui paraissaient +ridiculement petits dans leurs hautes bottines: ainsi était Tante Line. + Comme son neveu, elle était vive, toujours décidée, douce et heureuse +de vivre. Comme lui et plus que lui encore, elle attirait les +sympathies; toujours son passage déclanchait immanquablement des +interruptions et un silence sur la nature duquel, il était impossible +de ne pas être fixé. + +Boum adorait Line et Line adorait Boum. Avec personne il ne s'amusait +comme avec elle. Elle seule savait écouter ses histoires sérieusement +et sans rire toujours comme toutes les autres grandes personnes, ce qui +est bien pénible à la longue et finit par isoler terriblement. Ils +prenaient leur premier déjeuner ensemble, se promenaient ensemble et +causaient pendant que leurs deux gouvernantes anglaises "s'apprenaient +l'anglais" comme disait Line. Les sujets de leurs conversations +étaient inépuisables. L'histoire fantastique du père de Line les +alimentait surtout. + +Cet ancêtre avait été un caractère assez particulier de gentilhomme +français. Né aux environ de 1860, d'une famille de petite noblesse +pauvre et qui était revenue du Canada en France après les malheurs de +la guerre de Sept ans, il avait commencé, tout jeune, sa vie +d'indépendance et d'action; la tête près du bonnet et le coeur un peu +emballé par la guerre, vers sa douzième année, il avait abandonné sa +famille et le collège pour aller en Amérique; là-bas, après avoir +pratiqué toutes sortes de métiers -- qu'il racontait plus tard avec +délices, -- il avait fini par constituer une énorme affaire de soie et +réaliser par elle une très grosse fortune sur laquelle Line et la maman +de Boum vivaient à l'aise maintenant. Ebloui par le récit de ces +aventures extraordinaires, le petit-fils n'avait jamais connu cet +auteur que par le grand portrait de Bonnat qui dressait, dans un coin +de salon, une silhouette mince et droite de grand seigneur-homme +d'action. Boum contemplait souvent la figure fine au front large et +volontaire, la bouche ironique et bonne et jusqu'à cette main nerveuse +et mince qui semblait commander en jouant avec l'échancrure du gilet. +Le regard surtout fascinait l'enfant; les yeux étaient semblables à +ceux de Line avec quelque chose de plus métallique et qui paraissait +chercher à vous voir "à l'intérieur". Boum était remué jusqu'au plus +profond de son être à la pensée qu'il y avait entre cet homme et lui +comme un lien mystérieux. Aussi ne s'arrêtait-il pas d'écouter son +histoire. Line qui avait adoré son père et vécu, avec lui, les +dernières années de sa vie en Amérique, recommençait tous les jours le +même récit avec une inlassable patience, en ajoutant de temps en temps +un détail nouveau. Le mort les rapprochait. + +Le matin, quand Line se réveillait Boum allait la voir; avant d'entrer, +il se livrait toujours aux mêmes soins qui consistaient à passer sa +tête par la porte entr'ouverte; il faisait beaucoup de bruit en imitant +les gestes de ceux qui veulent agir en silence, écarquillait les yeux +pour voir si sa tante avait ouvert les siens. Quelquefois Line faisait +semblant de dormir et le regardait en abaissant au trois quarts ses +paupières: alors, il attendait sans rien dire, mais si elle faisait le +moindre mouvement, c'étaient des exclamations folles: + +- Tante Line, tu ne dors pas. + +Il grimpait sur son lit, l'embrassait de toute sa tendresse en lui +mettant ses deux petits bras autour du cou. Line le boulait sur +l'édredon jaune comme on fait avec de jeunes chiens; il riait d'abord, +puis protestait: + +- Non, Tante Line, pas comme ça... Parle-moi de grand-père!... + +Elle commençait. + +Ils se racontaient aussi leurs rêves de la nuit; souvent ceux de Boum +ressemblaient tellement à ses propres désirs, qu'on devait admettre de +sa part de légères triches. + +- J'ai rêvé que je me promenais dans ton auto tout seul avec toi et +Jean, mais loin... loin... jusqu'à Saint-Cloud. + +Quand ils avaient épuisé les moindres épisodes de la vie difficile +qu'avait mené jadis celui dont ils procédaient, qu'ils s'étaient tout +raconté, qu'ils avaient minutieusement étudié tous leurs projets, Boum +la considérait avec ferveur, et quelquefois après un long silence, il +disait, profondément convaincu de toute son âme: + +- Tu es gentille de me dire tout ça... Je t'aime bien, moi, tante Line. + +Cette déclaration avait le don d'émouvoir profondément aussi la jeune +fille qui répondait pour le taquiner: + +- Moi, je ne te déteste pas... + +D'autrefois il gambadait dans la chambre de sa tante, touchant avec +amour à ses vêtements épars, à tout ce qui était à elle, et +interrogeant sans cesse: + +- Pourquoi as-tu deux ciseaux à ongles? Et cette petite glace, +pourquoi c'est faire? + +Le soir, Line lui rendait fidèlement sa visite, quand il était couché. +Même lorsqu'elle sortait dans le monde, elle ne manquait jamais de +venir l'embrasser; il demandait, ces fois là, qu'on fit la lumière +toute grande pour mieux la voir. Elle lui apparaissait alors tout +éblouissante dans sa robe de soir aux reflets pâles qui se fondaient +dans l'éclat nacré de son cou. Comment ne pas s'endormir heureux de +toutes les joies du monde, quand on est tout petit, qu'on a vu de si +près l'objet du plus beau de ses rêves et quand on est encore pénétré +d'un parfum si troublant qu'il prolonge les plus douces réalités. + +Boum était heureux infiniment. Aussi était-il bon et indulgent pour +les hommes, pour les bêtes et même pour les choses -- car il ne voulait +pas admettre que les choses fussent insensibles. De la sorte, il ne +battait même pas ses chevaux de bois, tout au plus faisait-il claquer +son fouet en l'air, pour les hâter dans quelque course imaginaire ou +pour les ralentir dans leur galop. + +Boum se portait à merveille. Il mangeait du meilleur appétit, +s'arrêtant quelques fois pour baiser la main de Line toujours à ses +côtés. Ce geste, à table, il le savait, lui valait régulièrement un +rappel à l'ordre de son père, aussi ne le répétait-il pas trop souvent. + +Dans le monde, quand on le produisait, il était, très au fond, +l'orgueil de ses parents qui ne voulaient pas en avoir l'air: + +- On le gâte trop... disaient-ils. + +C'était parfaitement inexact. Boum était trop heureux pour être le +moins du monde gâté ou insupportable. Il était trop sensible pour +vouloir faire de la peine à quiconque, même en étant un peu sot, et +d'ailleurs n'avait il pas toute sa joie dans une tendresse que personne +n'aurait songé à lui contester. + +Pour Line, il avait d'abord été le poupon inattendu, celui qui, le +premier, lui avait donné une gravité particulière en faisant d'elle une +tante. Elle avait douze ans et demi de plus que lui. Ensuite ce +poupon était devenu une chose pensante, parlante et aimante surtout. A +force de se mettre à sa portée, ils étaient devenus des amis dans toute +la force de ce mot; le reste du monde avait pour eux moins +d'importance; il avait tellement accaparé la vie de Line, qu'elle ne +pouvait pas plus se passer de lui, que lui d'elle; on ne pensait plus à +l'un sans penser à l'autre; ils étaient devenus Line-et-Boum et cela +faisait presque un seul nom propre d'une famille particulière. + +Pourtant un après-midi Boum apprit à table qu'il ferait seul se +promenade avec Miss Anny, sa nurse. C'était une éventualité qui se +produisait assez rarement; elle se traduisait immanquablement par une +moue spéciale de Boum, qui commençait par refuser de manger; il ne +disait plus une parole, faisait quelques reniflements significatifs, +regardait attentivement son assiette, avec quelques coups d'oeil, de +temps en temps, sur son père qui fronçait le sourcil. La scène +finissait habituellement à propos d'une observation sur la tenue qui ne +manquait pas d'arriver, par un torrent de sanglots, lequel occasionnait +la sortie de table. Ce jour-là, ce triste programme ne manqua pas de +s'exécuter point par point. Miss Anny emmena le délinquant, car tante +Line avait interdiction d'intervenir pendant les orages. Et Boum fit +sa promenade tout seul. + +C'était un mauvais jour décidément. Line et Boum s'étaient +mutuellement habitués aux petits cadeaux qui, s'ils n'entretiennent pas +l'amitié, la prouvent bien en tous cas. Line donnait des objets +"vivants" c'est-à-dire de vrais cadeaux, -- un morceau de bois +quelconque peut constituer un couteau, un couteau "vivant" comporte, au +contraire, un manche et une lame. Boum donnait, la plupart du temps, +des choses trouvées dont l'attention faisait le plus grand prix, telles +que pierres de couleur ou de forme un peu inhabituelles, bouts de +ficelle ou bouts d'étoffe, clous, etc. Tous ces souvenirs étaient +garnis de rubans par les soins de Line et serrés dans un coffret; on +les regardait de temps en temps. Cette fois-là, pendant que la nurse +causait avec des compatriotes, Boum avait été assez heureux pour +dénicher une boîte de sardines vide, sans doute laissée sur place et +sans esprit de reprise par quelques pique-niqueurs d'un dimanche +précédent. Convenablement nettoyé et paré par tante Line qui était une +fée, cet humble objet, pensait-il, allait devenir une des maîtresses +pièces de la collection. Malheureusement, quand on fut sur le départ, +Miss Anny s'étant aperçue du précieux fardeau qu'emportait Boum, +s'opposa formellement à son transport d'où scène magistrale de l'ami de +Line, qui était tenace par atavisme, mais qui en fut, ce jour-là, pour +la réception d'une claque, et un retour orageux à la maison. + +Le soir, Boum, dans son lit, raconta cette histoire par le menu à tante +Line, s'attardant particulièrement à la description de la boîte de +conserve qui devenait mirobolante dans son regret. Mais détail +extraordinaire, tante Line ne le suivait pas; elle se contentait de lui +dire, presque distraite, ce que n'importe qui aurait dit, en pareil cas: + +- Mon pauvre Boum, ne te désole pas, on en retrouvera... + +Tante Line pensait à autre chose. + +Boum dormit mal, fut agité; Miss Anny, ne comprenant rien aux causes +profondes, dut se lever deux fois pour reborder les couvertures de son +élève qu'elle regrettait avoir giflé. + +_On ne devrait faire aux enfants nulle peine..._ + + + + + +II. + + +Quelque chose changeait, en effet, dans la maison. Dans l'arrangement +extérieur de sa vie, Boum voyait maintenant de plus en plus souvent le +programma de ses journées différer de celui des journées de sa tante. +Les promenades sans Line, autrefois exceptionnelles, étaient devenues +peu à peu la règle. On ne les signifiait plus à table. Aucun lien +n'était plus établi, comme autrefois, entre cette suprême récompense et +la qualité du travail du matin. Boum avait eu beau d'abord réaliser +des chefs-d'oeuvre de pages d'écriture, tendre tout son esprit pour +réciter ses fables afin d'éviter le moindre ânonnement. Rien n'y +faisait; tout au plus décrochait-il ainsi quelques tours dans la +voiture aux chèvres du Jardin d'acclimatation, plaisir bien pauvre +quand on les compare aux promenades dans la petite auto de Line que +Line conduisait. Aussi Boum ne s'appliquait-il plus. Il était +éternellement distrait; pendant les leçons, il restait la plupart du +temps, la tête appuyée sur son petit bras tout rond, répétant très +mécaniquement ce qu'on lui disait sans comprendre et pensant seulement +aux histoires de son grand-père que Line ne racontait plus. Les +punitions commencèrent avec une régularité constante; elles devenaient +comme une suite d'événements fâcheux contre lesquels il avait cessé de +réagir. + +D'ailleurs ces tracasseries extérieures lui causaient peu d'effet en +comparaison du mal profond que lui faisait éprouver le changement opéré +dans Line même. + +Qu'elle ait été soudain obligée par les siens à une vie mondaine +comportant, à chaque moment, des sorties en ville pour les repas, pour +les visites, pour les soirées et le théâtre, -- Boum renonçait à +comprendre quelle aberration guidait en cela l'autorité supérieure -- +mais il n'en souffrait pas tellement; les abandons qui en résultaient +pour lui, n'étaient pas le fait de celle qu'il aimait; comme on lui +imposait sa leçon, pensait-il, on imposait à sa tante ces pratiques +étranges; c'était là une des conséquences logiques du besoin +d'oppression qu'ont les grands vis-à-vis des petits. C'était normal. +Peut-être même si Line en avait souffert un peu, aurait-il éprouvé à se +voir persécuter avec elle, un secret contentement. + +Malheureusement, il n'en était rien. Line n'en souffrait pas, et même +peut-être... en était-elle heureuse. Comme elle avait changé! En +apparence, elle continuait bien, comme autrefois, à monter dans sa +chambre le soir, à le recevoir le matin. Evidemment ils causaient +toujours, mais quelle différence! D'abord Line commençait, comme les +autres, à ne plus le prendre au sérieux, même quand il attirait +spécialement son attention avec ce geste spécial d'agiter son petit +index bien droit, en disant: + +- Tu sais, Tante Line, ce n'est pas pour rire... + +Line riait quand même et d'un rire un peu trop prolongé qui l'irritait; +plusieurs fois même, il avait senti, dans ces moments, cuire au coin de +ses yeux, des larmes brûlantes que pour rien au monde, il n'eut voulu +laisser tomber. Elle ne s'en apercevait même plus. Il avait essayé de +la prendre par les sentiments d'abord, il imaginait la nuit des +trouvailles de câlinerie; puis, -- ô honte -- il avait pensé aux +cadeaux. Les plus beaux de ses dons avaient été un colimaçon vivant +qu'il avait rapporté du Bois, dans sa poche, sans rien dire à sa bonne, +à la coquille duquel il avait lui-même attaché un morceau de flanelle +rouge, et un calendrier à fleurs de mica, acheté par Jean le chauffeur, +qui persistait à souhaiter "la bonne année" malgré qu'on fut déjà en +avril. Rien n'y faisait; le calendrier était allé rejoindre les autres +présents dans la boîte aux souvenirs, bien que cet objet eut pu être +d'un usage journalier et le limaçon avait délaissé tout seul son lit de +feuilles sur la fenêtre, pour une destination inconnue: Boum seul avait +constaté son absence. + +Line pensait évidemment à autre chose. Et détail aggravant, elle y +pensait volontiers. Les changements de sa conduite se précisaient même +singulièrement. Elle, qui était autrefois si insouciante, si simple, +si jolie sans le faire exprès, devenait maintenant plus apprêtée, moins +naturelle. Elle s'étudiait davantage à la glace, le matin, quand elle +finissait sa toilette. Le geste brusque avec lequel, après les avoir +brossés, elle tordait jadis ses cheveux d'or pâle, était remplacé par +une suite de mouvements compliqués, refaits plusieurs fois pour arriver +d'ailleurs à quelque chose de très voisin des premiers résultats. Le +choix de la robe à mettre était aussi beaucoup plus long qu'auparavant. + Quelquefois elle demandait conseil à Boum qui, régulièrement, revenait +au classique tailleur bleu marine, associé dans son idée égoïste +d'amoureux, aux promenades faites en commun. Line lui disait: + +- Tu n'y connais rien... + +et elle en prenait une autre. Boum ne soufflait pas un mot, mais en +ressentait un gros chagrin. Quand elle avait fini de mettre son +chapeau, sa voilette, ses gants, elle se regardait une dernière fois à +la psychée Empire posée obliquement à la fenêtre: + +- Boum, comment me trouves-tu? demandait-elle souvent. + +Toujours Boum répondait: + +- Bien jolie, Tante Line. + +et il se détournait pour ne pas pleurer, sans savoir même la cause de +son émotion. + +C'est qu'il l'aimait dans ce temps-là, sans lui en vouloir le moins du +monde, autant qu'avant, plus même peut-être. Il lui faisait de tendres +reproches; et ne trouvait pas juste qu'elle eut ainsi changé. Dans le +fond de son coeur, il souffrait beaucoup, mais sa souffrance +l'attachait plus encore à elle; il lui semblait qu'à cause de cette +injustice même, elle était plus à lui; parfois, il aurait voulu la +battre, pas pour lui faire mal, mais comme on le battait lui-même les +rares fois qu'il avait été sot, pour la corriger un peu, voilà tout; +après elle lui aurait demandé pardon, et il aurait pardonné; c'eut été +si bon, mais c'étaient des rêves... dans la réalité, il ne la battait +pas et n'avait pas hélas, à lui savoir gré du moindre repentir. + +A quoi tout ce changement pouvait bien tenir? Boum se le demandait +sans cesse, observant, réfléchissant et examinant les unes après les +autres les plus invraisemblables hypothèses. Son pauvre petit cerveau +travaillait tellement à ce difficile problème que son caractère, sa +santé même en étaient touchés. Sa gaieté s'en allait de lui. On +n'entendait plus jamais à travers les portes de sa chambre ses bons +rires si semblables à des cris de petits oiseaux. Il était moins +affable positivement. Le rose de sa peau mate passait. Ses yeux +brillaient moins vif. A sa vivacité première succédaient une torpeur +presque continuelle et des envies de dormir qui le prenaient à toute +heure du jour. Il mangeait de mauvais appétit. Le docteur, mandé par +sa maman, lui avait ordonné, après un examen approfondi: du +biphosphate! C'était peu comprendre son mal. + +Boum cherchait toujours. + +A la vérité, un nouveau personnage était entré dans la maison. Non pas +l'un de ces visiteurs nombreux qui venaient de temps en temps prendre +le thé et dire des choses aimables -- ceux-là étaient tous des +familiers de Boum -- au contraire, un inconnu, un monsieur qu'on +n'avait jamais vu et qui avait commencé par venir souvent. C'était un +homme grand, un peu plus jeune que le papa de Boum, avec un monocle +dans l'oeil, des moustaches tombantes, des vêtements très serrés à la +taille, et un pantalon qu'on eut dit en carton plié! Boum avait +entendu son nom, c'était un nom très long, l'un de ceux qu'il faudrait +apprendre par coeur pour ne pas les oublier. Quand on parlait de lui +en son absence, la famille l'appelait simplement Claude ou Monsieur +Claude. Boum s'en était tenu là. + +Le nouveau venu était incontestablement très empressé auprès de Tante +Line. Les domestiques venaient immédiatement la chercher dès qu'il +arrivait. Que de fois même ces visites importunes étaient venues +troubler de délicieux moments où Boum croyait presque retrouver la +douce intimité d'autrefois. Quand Line voyait Monsieur Claude, elle +rougissait jusqu'à la racine de ses cheveux. Monsieur Claude envoyait +à Line des corbeilles de fleurs très fréquemment. Ces présents +irritaient profondément Boum, qui à voir leur qualité et leur +dimension, avait compris l'impossibilité de lutter sur ce terrain. Une +fois, après le déjeuner, devant un monument de roses blanches que +Claude avait fait porter, l'enfant avait demandé tout bas à l'oreille +de sa maman, des sous. + +- Beaucoup de sous, avait-il dit. + +Et comme la réponse avait été une question sur l'usage qu'il entendait +faire de cette monnaie, il était resté gêné un moment sans répondre, +puis comme il n'abandonnait pas ses idées, il donna une explication, +mais cette fois si bas, si bas et si près de l'oreille maternelle que +malgré toute l'attention donnée, il ne fut pas possible de savoir sa +pensée, -- et l'heure de sa promenade était venue. + +Sur les gazons pelés du Bois, il passa consciencieusement son +après-midi à chercher des fleurs. Et ainsi, à l'heure de rentrer, +quelques pâquerettes et quelques pissenlits, coupés presque sans tiges +et un peu écrasés dans sa petite main chaude, vinrent mêler sur la robe +de Miss Anny chargée de les assembler, leurs pauvres taches jaunes et +rosées. Même avec beaucoup de fils et quelques brins d'herbe, ces +fleurs faisaient piètre figure, la comparaison n'était pas possible. +Le temps était passé où Line tenait compte des difficultés inhérentes à +sa condition de petit garçon. Aussi après l'avoir considéré d'un air +de dégoût, Boum jeta le bouquet, au grand scandale de l'Anglaise qui +aimait voir respecter ses oeuvres propres, si modestes qu'elles fussent. + +Les choses allaient très vite d'ailleurs. Il semblait que toute la +maison se fut mis de la partie pour favoriser l'amitié de Line et de +Claude. Ils passaient maintenant des après-midi entières seuls dans le +petit salon, où tout le monde se tenait autrefois et Boum n'avait plus +la permission d'y pénétrer. Il en avait bien envie pourtant; comme une +force intérieure le poussait à venir troubler cet agaçant tête-à-tête. +Une fois, n'y tenant plus, il avait ouvert la porte et avait constaté +-- o douleur! -- que Monsieur Claude embrassait Tante Line comme s'il +ne l'avait pas vue depuis six mois. Le soir de ce jour-là, Boum avait +refusé son ordinaire baiser à sa tante. Il s'était violemment retourné +la face contre son oreiller, et comme il pleurait abondamment, il +entendit redire cette phrase que tout le monde avait coutume de lui +répéter depuis quelque temps; + +- Il est jaloux. + +Il avait de la peine, tout simplement. + +Constatant son chagrin, Tante Line lui avait dit en le quittant ce soir +là: + +- Demain je te dirai un gros secret. + +Mais Boum était trop fait à l'infortune pour se faire la moindre +illusion sur la part de bonheur que lui réservait cette révélation; +comme la veille, quand sa tante fut partie il s'endormit sans joie, +c'est-à-dire sans confiance dans le bonheur du lendemain. + +En fait, cette grosse confidence "qu'il ne fallait dire à personne", +était que Tante Line était fiancée à Monsieur Claude. + +- Je vais me marier, avait dit Tante Line; je m'appellerai Line +Vauquer de Conflans. + +- Pourquoi? avait répondu Boum. + +- Mais parce que Claude s'appelle comme ça, fit Line. + +- Non, pourquoi tu te maries? précisa Boum. On était bien, tous les +deux. + +Cette évocation du bonheur disparu pas plus que des cadeaux, pas plus +que les plus doux reproches ne changea rien. Les choses étaient trop +avancées maintenant pour que Line fut pour Boum comme autrefois. Elle +continuait à s'isoler des journées entières avec Claude, à le +rencontrer en promenade, dans les visites et partout. Et comme si le +monde entier eut pris parti contre Boum, tous les amis, tous les +parents félicitaient Line de sa nouvelle condition et pour lui prouver +leur satisfaction lui faisaient toutes sortes de présents. Ah, Boum la +regardait la petite exposition dans la chambre de Line: les écrins +ouverts, les pendules, les coupe-papiers, les éventails, les +porte-cartes, les services à liqueur, les manches d'ombrelles et tant +d'autres objets utiles et inutiles, sans rapport aucun l'un avec +l'autre, comme un _décrochez-moi-ça_ d'objets neufs. Tous ces cadeaux +évoquaient pour Boum, ses cadeaux à lui que Line rangeait jadis dans la +boîte. A voir toute la différence qu'il y avait entre les uns et les +autres, il sentait mieux ce qui distinguait l'affection de Line pour +lui et l'affection qu'elle avait maintenant pour l'autre. En recevant +ses cadeaux, Line -- il le comprenait maintenant -- jouait avec lui, +elle faisait semblant d'être contente; elle l'aimait pour rire; ente +son sentiment d'alors et son sentiment d'aujourd'hui était toute la +distance qu'il y a, par exemple, entre un cheval de bois et un vrai +cheval. En somme, -- c'était sa conclusion -- il y a deux mondes sur +la terre: l'un est celui des grandes personnes qu'on prend au sérieux +et qui vont librement; à elles est réservé le droit d'être heureux, +d'aimer et d'être aimé; pour elles et à leurs tailles, toutes choses +sont faites depuis les tables, les fauteuils et les maisons jusqu'aux +voitures, aux chevaux, aux fleurs des magasins. L'autre est le monde +des petits, ils ne servent qu'à amuser les grands qui ne tiennent pas +compte d'eux; prétextes à châtiments ou à récompenses, objets à +savonner, à promener, faire manger, travailler, dormir et surtout à +dresser à toutes ses manies; éternels étrangers dont personne, ne +comprenant exactement la langue, n'a jamais songé à écouter le +coeur... Boum comprenait admirablement que son grand-père ait voulu +fuir ce monde-là. A sentir que des temps infinis le séparaient de +cette seconde vie et que de plus le jour où elle viendrait, il aurait +tout de même perdu Line, Boum eut une tristesse immense et désespéra. + + + + + +III. + + +... Des fleurs, des lumières, un prêtre tout d'or vêtu, au pied de +l'autel Line en robe blanche à côté de _Lui_ Claude, le voleur de sa +joie: Boum percevait tout cela dans la musique et dans l'encens. +C'était comme l'apothéose de sa douleur. Parce qu'il était trop +impressionnable et souffrant déjà, ses parents l'avaient dispensé de +figurer dans la scène cruelle. Miss Anny l'avait mené avant l'heure, +derrière un pilier de l'église. Quelques personnes le reconnaissaient +et lui faisaient dévotement un petit signe dans un sourire en remuant +la tête et en disant: + +- B'jour Boum. + +Il répondait en s'inclinant un peu, automatiquement, l'esprit ailleurs. + Dans ses grands yeux noirs dilatés, aucune larme ne venait. Il était +très calme et pourtant la fièvre brûlait son petit corps; ses tempes +battaient vite. + +Un violon sanglotait la _Méditation de Thaïs_. De jeunes couples +passaient entre les chaises pour la quête. Boum attendait qu'on vint à +lui en chauffant au creux de sa main une petite pièce d'or remise par +sa maman à cet effet. Dans les frou-frous de soie, on entendait de +petites toux discrètes et pieusement étouffées. + +Pour l'amoureux de Line, la cérémonie n'était ni longue, ni courte; +comme lorsqu'est atteinte la plénitude de l'émotion, il n'y avait plus +pour lui ni de temps, ni espace... le mariage était. + +Dans l'après-midi, vers trois heures, après un mauvais sommeil, pendant +qu'il était encore couché, il vit Line entrer dans sa chambre. Elle +avait quitté sa robe blanche et portait une robe de voyage brune, neuve +assurément, puisqu'il ne l'avait encore jamais vue. Sans relever de +l'oreiller sa tête lasse, comme il sentait que l'heure n'était plus où +l'on pouvait modifier les choses, il reçut sa tante aimée avec un +pauvre sourire indulgent et résigné. Line, sans doute, allait lui +faire longuement ses adieux, lui dire des phrases gaies, des phrases +pour enfant. Devant le petit masque douloureux qui souriait, toutes +les paroles durent lui paraître inutiles; elle tomba simplement à +genoux; très certainement, c'était uniquement pour rapprocher sa tête +de la sienne; mais, comme si elle eût compris un instant, le visage +tourné vers les couvertures, elle pleura de gros sanglots. + +Des yeux de Boum, deux larmes tombèrent, sans que son sourire cessât. +Sans dire un mot, il se contenta, pour lui faire sentir qu'il l'aimait, +de poser sa petite main sur la nuque blonde de Line. Dans sa pensée, +c'était un geste d'amour, en réalité presque un geste de pardon. + +... Et pourtant peu après, Line s'en alla, avec Claude, pour un long +voyage. + + + + + +IV. + + +Dans son lit de cuivre, bien peu l'auraient reconnu. Boum était +malade, très sérieusement malade depuis de longues semaines. Sa figure +allongée avait perdu cette rondeur de pomme fraîche qui poussait +autrefois les moins intimes à l'embrasser. Ses cheveux qui +s'échappaient alors du béret en boucles épaisses et folles, se +collaient ternes à son front et à ses tempes creuses, comme des mèches +de coton noir. Seuls ses yeux qui paraissaient plus grands, brillaient +dans sa figure pâle aux lèvres exsangues. Ses mains amaigries +s'amusaient très peu avec les jouets compliqués qui gisaient sans vie +sur la soie bleue de l'édredon. + +Boum avait d'abord eu des faiblesses étranges, puis des syncopes +fréquentes au moindre mouvement, l'un de ces évanouissements s'était +terminé en un délire qui avait duré cinq jours. Tout le monde avait +cru qu'il devenait fou. Sa crise avait coïncidé avec une poussée de +croissance. Maintenant, quand on le portait sur un fauteuil, -- le +temps de faire son lit, -- quand il était assis, il était si grand dans +sa robe de chambre rouge, que les visiteurs l'auraient pris pour un +frère aîné malade, tant il avait peu l'air d'être ce beau petit que +tous avaient connu. + +Cette fois-ci, du moins, son mal avait été compris. Trois médecins +venus en consultation avaient diagnostiqué son cas, très rare +d'ailleurs, d'"hyper-neurasthénie précoce à forme d'idée fixe et +survenue pendant l'époque critique de la formation compliquée +d'accidents méningés." Pour tous les siens, il n'y avait plus de doute +maintenant: c'était de Line que Boum souffrait. + +Sa maman ne le quittait presque plus et restait des heures entières +auprès de son lit, cherchant à le distraire. Son père avait perdu la +moindre trace de sévérité; dès que ses affaires étaient terminées, il +venait s'asseoir dans la chambre. Presque tous les jours, il apportait +des jouets nouveaux et des livres d'images; il lisait même des +histoires amusantes en épiant le moindre rire sur le visage de son +fils. Quant à Miss Anny, elle errait dans l'appartement, complètement +hébétée, son profil de chèvre plus chèvre que jamais, parlant en termes +émus du petit "invalid", terme qui avait le don d'exaspérer la famille. + +Quand Boum était assoupi, ses parents s'éloignaient de son lit et +restaient à causer près de la cheminée. Boum entendait des bribes de +leurs conversations: + +- Ces histoires de chevaux ne l'amusent pas... Je crois que les voyages +l'intéressent davantage. + +- Il a mangé plus volontiers sa purée de lentilles... + +- Madame Unetelle est venue... C'est agaçant, à la fin, ces gens qui +vous félicitent tout le temps de sa taille... + +- J'ai reçu une lettre des Claude... + +Boum écoutait alors: les Claude, c'était Line. Ce nom seul irritait le +père, qui ne manquait pas de faire une réflexion désagréable; la mère +défendait noblement les absents. + +- Claude, disait le père, a bien cet air crétin et suffisant qui +caractérise les diplomates... + +Line n'était pas épargnée. + +- Avoir réalisé d'affoler, par sa coquetterie, un enfant de dix ans, +c'est un comble. Ah! je retiens votre mère comme éducatrice... + +- Line n'était pas coquette, répliquait la mère, elle ne s'est pas +rendue compte... évidemment, elle aurait pu faire attention... + +Et Boum voyait quelquefois, à travers les barreaux de son lit, dans le +rayon de la faible lumière qui venait du petit abat-jour rouge, les +larmes perler aux yeux de sa mère, ces grands yeux qui ressemblaient +tant à ceux de Line, à peine d'un bleu un peu plus sombre. + +Line... Line, comme il pensait à elle, aux conversations, aux +promenades avec elle, à ses rires, à ses robes, à sa chambre, à sa +petite voiture, à tout elle: il ne pensait à rien autre. Qu'est-ce +qu'elle devenait? qu'est-ce qu'elle devait faire? voir? sentir? +Sûrement elle devait penser à lui, elle ne pouvait pas l'avoir oublié. +Il en était sûr. Il ne lui en voulait pas d'ailleurs, parce qu'elle +était bonne, il le savait bien. Quelquefois, devant les récriminations +paternelles, il avait envie de la défendre, d'expliquer. Mais il se +ravisait: est-ce que les petits garçons expliquent? Saurait-il même? +Il se sentait si faible, si déprimé et le seul résultat de ses efforts +pour parler, il en était sûr, ne serait que ce casque, ce mauvais +casque de douleur, qui lui broyait la tête, à l'intérieur et à +l'extérieur, et qui ne s'en allait plus sans les compresses de glace et +l'amère potion qu'on lui donnait en pareil cas. + +Non, à l'encontre de ses parents, dans le fond de son petit coeur, Boum +n'avait aucune haine contre Line; au contraire, il n'éprouvait à se la +rappeler qu'une joie sourde dans laquelle l'idée de l'absence seule +était douleur. Il savait que Line n'était pas responsable, que son +papa et sa maman étaient injustes et ne reprochaient rien autre à +l'ancienne compagne de sa vie que le bonheur qu'elle lui avait jadis +donné. Sa peine était due, il en avait conscience, à d'autres causes, +à une masse de circonstances, d'événements insignifiants en eux-mêmes, +dont l'un enchaînait l'autre, qui pas plus les uns que les autres +n'étaient seuls capables d'amener le résultat dont il souffrait. +Contre ces circonstances ses forces ataviques, par l'image du +grand-père aux yeux bleus, lui disaient qu'il était dans la vie sans +cesse nécessaire de lutter. + +C'était Boum qui avait raison. La douleur n'est pas plus une personne +qu'une chose: ce sont les parents qui pensent cela parce que c'est plus +commode pour se plaindre et pour s'excuser. En réalité elle est +quelque chose de bien différent. Sans le comprendre, l'enfant s'en +rendait compte. La nature n'est ni bienveillante, ni malveillante, +elle est indifférente simplement; dans elle, les actes et les +sentiments se succèdent sans ordre et sans autre raison que +l'accomplissement de la vie; de leur juxtaposition et de leur somme +découlent, pour ceux qui en sont touchés, la souffrance ou la joie, +personne n'est responsable; en faisant beaucoup souffrir, tout le monde +fait de son mieux. + +C'est pourquoi dans ce grand esprit de justice qui est l'apanage des +enfants, Boum n'en voulut pas non plus à Claude. Le mari de Line ne +pouvait pas avoir agi pour lui faire de la peine puisqu'ils ne se +connaissaient même pas l'un l'autre auparavant. Etant venu, Claude +avait trouvé Line à son goût -- beaucoup auraient été de son avis, la +seule particularité surprenante était qu'il n'y eut personne avant lui, +-- il l'avait prise, tout simplement. + +Seulement Boum, qui méditait sans cesse sur ce sujet, constatait +qu'entre Line, c'est-à-dire sa joie et lui, il y avait bien cependant +ce Claude et qu'il n'y avait que Claude. Que cet intrus n'eut pas agi +dans un esprit méchant, il n'en restait pas moins la cause, cause +inconsciente mais cause réelle tout de même, de tout le mal. S'il +n'était pas venu chez eux s'occuper de Line, lui parler, la flatter, +lui faire des cadeaux de grande personne, l'enlever enfin: Line serait +encore là tendre, intéressée, heureuse et rayonnante, à Boum, toute à +Boum comme autrefois. Sans compter qu'aucune raison ne militait pour +faire changer les choses: Claude n'avait aucun motif pour cesser d'être +heureux avec et par Line: la souffrance de Boum devrait donc durer +toujours. + +Toujours! On n'a pas idée comme c'est long pour les petits garçons, +cette idée là. Alors, une seule pensée envahit son pauvre coeur, +pensée très simple, très pure, à laquelle ne se mêlait aucune +appréhension, aucune haine, rien qu'une conscience parfaite des +réalités dont découlait une résolution qui s'imposait, avec +l'inexorable nécessité d'une loi physique: il fallait séparer Claude de +Line, voilà tout. + +Comment opérer cette séparation, voilà où le problème devenait +singulièrement difficile. Pendant de longs jours, Boum envisagea +d'abord l'idée de provoquer un voyage de Claude. Mais il l'abandonnait +bientôt parce que avec la possibilité catastrophale de voir Claude +emmener sa femme, le retour de l'indésiré restait toujours comme un +danger menaçant. Alors l'autre solution se présenta radicale et +définitive: celle de l'autre départ, du grand voyage dont on ne revient +jamais, jamais: il fallait que Claude mourut, sans cela Boum ne voulait +plus vivre. Les autres pouvaient ne pas comprendre, mais Boum qui +avait envisagé tous les raisonnements et vidé toutes les hypothèses, le +savait: c'était ainsi. + +... Les crises revinrent plus fréquentes. Le terrible mal de tête ne +lâchait presque plus le pauvre petit patient qui se plaignait doucement: + +- Maman, j'ai bien mal... + +La douleur descendait jusqu'au milieu de son dos. On avait dû allonger +l'arrière du bonnet à glace. + +- Maintenant c'est un casque, comme le vieux de papa, qui avait une +crinière... lui disait-on. + +Avec de grosses larmes, le petit disait: + +- J'aimais mieux le nouveau petit qu'on me mettait avant et qui +finissait à la tête... + +Le spécialiste qui venait le voir tous les jours restait de longs +moments cherchant, sans rien comprendre à cette recrudescence du mal +étrange, ému malgré l'aridité du problème, de cette douleur qu'il ne +pouvait dominer. + +- Tu ne m'aimes pas, disait le docteur; tu ne me dis pas tout. + +- Si Monsieur, je vous aime bien répondait Boum, mais ça me fait mal, +très mal, toujours mal. + +Le praticien appliquait consciencieusement ses formules, sa "science", +-- comme celle de ses confrères -- n'allant pas au delà; il avait relu +tout ce qu'il savait déjà, avait essayé toute une gamme d'agents +physiques, d'injections, d'hydrothérapie. Il avait pensé un instant au +retour de Line, puis rejeté cette proposition d'ailleurs difficilement +réalisable, craignant d'aggraver encore l'état de l'enfant. Cet homme +bon revenait toujours à la conclusion qu'il fallait une diversion à +l'idée fixe, mais comment la trouver? On avait beau chercher; le +résultat de tous les essais était que Boum semblait reconnaissant de +tant de peines. + +- Merci Monsieur, j'ai encore mal... + +Le jour mourrait en grosses barres rouges aux vitres de la chambre +grise maintenant. Sous l'influence de la glace, Boum sentait la +douleur s'en aller. Assise près de la fenêtre, d'une voix très douce, +l'infirmière, ainsi que l'avait prescrit le docteur après les crises, +lisait. C'était une histoire de mousquetaires; par extraordinaire, le +petit malade écoutait et demandait des explications: + +-Qu'est-ce que c'est que: provoquer? Mademoiselle... + +La jeune fille se répandait en explications. Elle reprenait le récit: +l'un des deux héros fidèle au roi ne pouvait pardonner à l'autre son +abandon politique. + +- C'était un méchant, disait-elle, un traître; alors Murthos, le +fidèle, voulut se battre avec lui... + +-Se battre à coup de poing, interrogeait Boum. + +- Non, se battre pour tuer, reprenait-elle, avec des épées et des +pistolets. + +- Mais pourquoi qu'il le lui disait d'avance, qu'il voulait le battre. +Le méchant pouvait partir... loin, loin. + +- Parce qu'il était loyal, il voulait se battre et non l'assassiner. +Ces rencontres s'appellent un duel, chaque adversaire cherche à toucher +l'autre et à se défendre avec son arme. + +- Mais alors, le bon aussi peut mourir, Mademoiselle. + +- Oui, Boum, c'est pourquoi il est très mal de se battre en duel... + +- Ah! c'est mal, fit simplement Boum. + +De la même voix, un peu monotone, l'infirmière poursuivit la lecture, +en jetant de temps à autre, un coup d'oeil sur son petit malade qui +n'écoutait déjà plus. Le récit continuait, les péripéties les plus +dramatiques se succédaient, la mère du bon héros venait sur le pré, +pour essayer d'arrêter les bretteurs, et se mettait à genoux tout en +essuyant ses beaux yeux "d'un mouchoir de soie orné de dentelle"... + +Boum interrompit: + +- Mademoiselle, se battre en avertissant, c'est moins mal que +d'assassiner quand même, puisqu'il était loyal, le monsieur... + +L'idée avait décidément frappé le malade, la jeune femme s'en aperçut. +Peut-être parce qu'elle était lasse de lire ou bien parce qu'elle ne +voulait pas distraire Boum de sa distraction, elle répondit: + +- Oui, c'est moins mal. + +Il semblait, en effet, que le petit masque douloureux avait trouvé +quelque détente dans quelque imaginaire vision. + +Le soir, après le dîner familial, le père et la mère étaient, comme à +l'habitude, assis chacun d'un côté du lit. Boum posa quelques +questions, toujours à propos de la lecture de l'après-midi. Il avait +oublié l'histoire, mais il voulait savoir: le duel, s'il y en a encore +maintenant, comment on se bat, avec quelles armes, si c'est mal, ou +seulement un peu mal... + +Pour la première fois, depuis longtemps, le père riait un peu dans sa +moustache très brune; il donnait tous les développements désirés et +déclarait en principe: + +-... Que le duel c'était très bien, à condition de se battre pour des +motifs graves, des choses qui en valent la peine,... pas pour la +galerie ou pour faire parler de soi, mais simplement, courageusement, +loyalement... + +Boum n'y était pas encore; pauvre petit, il tenait encore à la vie. + +- Est-ce que on peut mettre une cuirasse, demandait-il? + +- Oh oui, disait le père, après une petite hésitation, si l'on est +d'accord et que votre adversaire en porte une. Mais ça n'est pas +l'usage... + +- Ah! faisait Boum, intéressé. + +Cette nuit là, il dormit mieux, plus calmement. A quelques jours de +là, il terminait son bol de phospho-cacao et ce fut pour les parents et +pour les domestiques une bien grande joie. + + + + +V. + +Les jours, dès lors, virent meilleurs. A voir le petit reprendre tout +doucement, on pouvait croire remonter une pente et peu à peu, avec +l'espoir, le bonheur semblait revenir dans la maison. Le médecin +lui-même était heureux. Depuis longtemps, il connaissait le remède; +malheureusement le remède n'était pas de ceux qu'on achète dans les +pharmacies. + +- Il fallait "décrocher" l'idée fixe, disait-il; et pour cela +intéresser le malade à une autre idée... + +En vérité, Boum ne pensait plus seulement à son malheur, ou plutôt il +croyait avoir trouvé le moyen de pouvoir agir sur son malheur même: la +désespérance avait quitté son petit coeur. Il croyait maintenant +pouvoir supprimer Claude et le supprimer non pas vilainement par un +crime, mais selon la formule paternelle "simplement, courageusement, +loyalement". + +Sans doute, le malade n'avait confié à personne son secret, seulement +comme il ne parlait plus que de provocation, de pré, d'épée, d'honneur +et d'escrime, tout le monde avait compris autour de lui. Le père, +prompt comme tous les hommes à trouver dans les événements la +satisfaction de ses désirs, trouvait cette idée follement amusante. +Son fils allait mieux, il ne demandait pas autre chose; de plus, même +son âme de cavalier et de militaire n'était pas fâchée de cette +tournure d'esprit que cette idée dénotait chez son fils. Peut-être +même, dans le fond de son coeur, en ressentait-il un secret +contentement. La mère, plus prudente, après le premier moment de +bonheur, s'était un peu alarmée. Qui sait, pensait-elle, si Boum, +après avoir constaté l'impossibilité de sa combinaison, n'allait pas +retomber dans une autre crise, plus grave encore qui menacerait sa +raison et sa vie. Le docteur avait eu beau donner toutes les +assurances. + +- L'attention n'est plus fixée sur un seul point, disait-il, maintenant +l'imagination va d'une idée à l'autre; la dernière comporte une part +d'inconnu et d'initiation. Il y a du jeu, comprenez-vous, dans tout ce +travail là; et pendant ce temps l'état général profite, l'assimilation +se fait, les forces reviennent avec leur pouvoir de réaction propre. +Nous passons la crise de croissance. + +Tous ses raisonnements ne convainquaient qu'à demi le jeune femme parce +qu'elle redoutait tellement l'atroce mal et aussi, parce qu'à rebours +de son mari, elle n'avait aucun goût pour la solution de Boum si +fantastique qu'elle lui parut. Le duel restait lié dans sa pensée à +des surprises douloureuses. Le jugement sain et sérieux qu'elle tenait +de son père ne trouvait aucun goût à la conception cabotine des choses +saintes dont les modernes rencontres se réclament. Elle la trouvait un +peu dégradante; son coeur de femme et de maman aurait préféré toute +autre diversion au mal de son fils que celle-là. + +Cependant Boum allait toujours mieux. Ses névralgies avaient presque +disparu. Il mangeait de bon appétit et dans son corps amaigri, les +forces revenaient. + +Un jour pour la première fois depuis sa maladie, l'automobile +paternelle l'avait mené prendre l'air en compagnie de sa mère. Un +grand soleil d'été envahissait l'avenue du Bois, presque déserte. + +Devant toute cette solitude dans la joie de la nature, Boum évoqua +d'autres joies passées qui étaient, jadis, sur cette même allée dans +l'agitation du peuple enfant parti aujourd'hui. "Ses petits amis", il +passait alors au milieu d'eux, triomphant aux côtés de Line, maintenant +il sentait l'isolement de son coeur désolé. Ces constatations pourtant +ne déprimaient pas son énergie et ne ralentissaient en rien sa +résolution arrêtée; à l'encontre, il semblait trouver, en elles, des +forces nouvelles pour vivre, pour satisfaire ce besoin d'action que sa +race réclamait et par là rejoindre ce qu'il croyait être la raison de +sa vie. Son père l'avait averti; il devait reprendre des forces +d'abord, après seulement il pourrait se mettre à étudier l'art de tuer +selon les règles des principes admis. A présent, il en était encore à +la première partie du programme; il laissait, comme on lui avait +expliqué, l'air et le soleil l'aider à le remettre. Sans parler, il +s'abandonnait à l'âpre bonheur de se ressouvenir. + +A l'extrême bout du lac, il demanda l'autorisation à sa mère de +cueillir quelques fleurs. Comme autrefois, il les ramassait +méthodiquement, avec une maladresse appliquée. C'étaient toujours des +humbles fleurs des prairies publiques. Aujourd'hui, à cause peut-être +de sa résolution et de toute l'évolution qui s'était faite en lui, il +estima pouvoir les faire parvenir à celle qu'il chérissait. + +- Voulez-vous Maman, les mettre dans une lettre pour Tante Line? + +Et rien que pour ce mot, tout d'un coup, sa maman sanglota, très très +fort. + +Pourquoi cette jeune mère qui avait eu à cause de ce fils de si grandes +angoisses et qui n'avait jamais versé que des larmes isolées, +était-elle émue aujourd'hui, tellement? + +Boum, très gentiment, devenant un homme parce qu'il était devant une +femme éplorée, la regardait essayant d'essuyer ses yeux avec un +mouchoir gros comme une noix; instinctivement, il répétait les mots +qu'on lui disait autrefois à lui-même: + +- Ne pleurez pas, petite Maman... il ne faut pas avoir de chagrin... + +Mais toutes les paroles ne pouvaient pas consoler cette peine. +Peut-être, en voyant le geste naïf, la petite mère avait-elle pensé que +ces fleurs seraient pour elle, expression timide d'une reconnaissance +muette dont son coeur brisé avait tant besoin... + +- Et moi, disait-elle, tu ne m'aimes pas, Boum? + +De toute sa tendresse, mais cruellement parce que c'était vrai, il +répondit: + +- Si, je vous aime, mais ce n'est pas la même chose... + + + + + +VI. + + +Boum était presque guéri. Il vivait de la vie ordinaire, mangeait avec +tout le monde, recommençait ses leçons et ses promenades comme par le +passé. Si ce n'eût été quelques drogues qu'il prenait avant les repas +et dont les flacons bizarres ornaient sa place à table, personne +n'aurait pu dire qu'il ait été malade, si gravement malade. Comme le +souvenir des choses tristes passe rapidement, l'entourage ne pensait +plus ni à Line, ni à l'idée fixe dont Boum avait été si près de mourir, +ni même à l'autre idée saugrenue qui avait remplacé la première et dans +l'espérance de laquelle l'enfant avait retrouvé les forces de vie. +L'ami de Line n'en parlait jamais d'ailleurs. + +Il était devenu un grand garçon, grand par la taille -- tout le monde +lui donnait treize ou quatorze ans, il n'en avait pas même onze. Son +corps très fluet et qui faisait penser aux plantes poussées trop vite, +gardait encore un peu de sa grâce passée. On ne retrouvait dans sa +figure amincie que ses yeux, ses grands yeux noirs aux longs cils +mordorés dont le regard limpide et profond attirait. En lui, une +certaine gravité surprenante frappait surtout. De l'ancien Boum, de sa +vivacité, de son charme particulier, ne restait qu'une affabilité très +douce, une politesse marquée et très prévenante qui partant, le +distinguait encore des autres enfants. A le voir, attentif, +complaisant, souvent rieur même, on eut pu croire qu'il avait oublié: +en réalité, comme au premier jour, il pensait à Line, comme au jour de +la révélation, il était décidé à se battre avec Claude. Tout au plus +avait-il ajouté, à mesure que l'initiation de la méthode précisait les +premières données, l'idée d'un sacrifice de sa vie propre. Il faisait +cette offrande généreusement parce que sa nature était aventureuse, +parce que les enfants et les jeunes ne savent pas ce qu'est la mort et +aussi parce que la vie sans Line avait perdu tout sens pour lui. + +- Ce sera Claude ou moi, pensait-il. + +Un jour, très timidement, mais résolument comme quelqu'un qui réclame +le paiement d'une dette, il vint trouver son père seul et lui posa la +question: + +- Je pourrai commencer l'escrime, dit-il... + +- Ah, c'est vrai, tu veux toujours... Puis ça te fera le plus grand +bien... + +Quelques jours après, vers dix heures du matin, dans un grand immeuble +du boulevard Malesherbes, au rez-de-chaussée, à droite sous le porche, +Boum et son père firent leur entrée dans une quelconque salle d'armes +de Paris. A cette heure matinale pour le quartier, les clients ne +venaient pas encore. Un homme de blanc vêtu avec un coeur de flanelle +rouge à la place du coeur, finissait un balayage minutieux et arrosait +à l'aide d'un entonnoir dont le bec dessinait parterre des _8_ +entrelacés. Dans la salle, à laquelle les épées faisaient des murs +d'aciers, sous les panoplies, les drapeaux, les "Honneur", les +"Patrie", le maître, du bout de sa barbiche et derrière un lorgnon, +lisait, de loin, dans un journal, les chroniques du jour, et prenait +son café au lait. Boum lui trouva en même temps l'air terrible et +l'air d'un marchand de jouets. Il l'entendait parler sec, sans finir +ses phrases, toujours sur un ton de commandement: + +- Les petites graines, disait le professionnel, poussent mieux sur la +planche... avenir... on ne sait pas... honneur... hygiène... voici les +prix et les conditions, et il allait vers un bureau de chêne prendre +d'une pile, un prospectus dont le père en accepta les termes sans le +lire. + +Le Prévôt appelé prit les mesures du futur "membre" -- c'était sa femme +qui confectionnait les tenues. Dans cinq jours, quand Boum +reviendrait: le masque, les sandales, les petites épées, tout serait là. + +En les accompagnant, fidèle au rite, le maître éprouva le besoin de +dire: + +- Nous allons le soumettre au ballottage. + +C'était une de ses manies de vouloir donner les allures d'un cercle à +son entreprise. + +Dans la rue, Boum ayant demandé des explications sur ce dernier mot, +son père pensant autre chose répondit: + +- Ce sont des bêtises. + +Boum fut admis sans opposition. + +Au jour fixé, il venait costumé en petit bretteur, le visage dans sa +cage à mouche, debout mal à l'aise sur cette planche qui lui paraissait +haute et de laquelle il avait peur de tomber. Le maître prodiguait son +enseignement, donnant des exemples, répétant ses phrases comme s'il +récitait une leçon. Boum, un peu ahuri, suivait de son mieux, +s'appliquant de toute son âme à bien faire, mais bientôt rompu dans +tous ses membres se demandant comment dans cette instable position, on +pouvait jamais arriver dans la réalité à se battre, à se toucher, à se +défendre et à faire quoique ce soit. Effrayé, il pensait que, +peut-être, il faisait exception au reste des hommes, qu'il n'arriverait +jamais, bien que le maître flatté de son attention y allait de temps en +temps d'un encouragement. + +- C'est mieux, petit... vous faites attention... vous avez des +dispositions, vous arriverez... + +Le soir, moulu par la courbature, il eut une défaillance en pensant que +cette solution aussi serait très longue. Pour arriver à savoir faire, +en somme, il faudrait être grand et c'était justement de ne l'être pas +qu'il souffrait... Le jour suivant, il retourna pourtant à la leçon, +parce qu'il n'était pas d'une nature qui renonce et tous les jours, il +recommençait les "quarte", les "quinte", les "doublez", les "parez et +tirez", etc. + +Très lentement, il sentit lui-même ses progrès. Il se fatiguait moins +maintenant sur cette planche où il se tenait mieux, assis sur les +jarrets, sans perdre ce que le prévôt facétieux ne se laissait pas +d'appeler: "les petits équilibres". + +Mettant à part l'escrime, la salle ne l'intéressait pas. De rares +clients venaient à son heure et cependant, il y avait dans ces murs +comme un air de susceptibilités factices et de points d'honneur idiots +se fondant dans l'acre odeur de la sciure et des transpirations, qui +l'écoeurait. Boum avait son idée, il était venu dans un but très +précis. Sa bonté profonde s'alarmait à la pensée de querelles +cherchées, que sa mentalité sérieuse lui faisait trouver inutiles. +Aussi à part les indispensables formules de politesse, il parlait peu. +Pendant les poses, il s'asseyait à l'écart sur la banquette de velours +rouge, et continuait à s'instruire en regardant. + +Cependant, il s'était fait un ami. C'était un monsieur grisonnant, +légèrement bedonnant, avec des yeux rieurs et un très bon sourire. En +le montrant, le prévôt avait dit à Boum: + +- C'est Laferrière, vous savez celui qui fait des pièces, un rigolo. + +Avec plus de cérémonie, le maître avait, selon l'usage, présenté son +jeune élève: + +-... A Monsieur le Comte de Laferrière, de l'Académie Française. + +Boum avait tendu sa petite main. + +Un jour, entre deux reprises, le Monsieur lui avait demandé: + +- Eh bien, que pensez-vous de l'art noble des armes? + +Boum avait répondu: + +- C'est difficile. + +- Comme tous les arts, répliqua le Monsieur; il n'y a que la critique +qui soit aisée. Vous ne voulez pas devenir critique, j'espère, comme +M. Doumic? + +- Je voudrais savoir faire des armes, fit Boum, qui n'avait pas bien +saisi. + +- Officier ou maître d'armes, interrogea encore le Monsieur. + +- Ni l'un ni l'autre, fit Boum dans un rire, comme quelqu'un qui trouve +ces deux perspectives folles et extravagantes. + +- Que voulez-vous être alors? + +- Je veux être comme mon papa; je veux me marier, mais avant je veux +savoir faire des armes. + +Peut-être cette réponse aurait-elle laissé indifférent plus d'un +habitué de la salle; la plupart n'aurait pas, sans doute, été frappé +par l'apparente incohérence de ces deux volontés. Chez Laferrière, +l'habitude tenace de regarder les hommes le fit s'arrêter. + +- C'est étrange, dit-il, comme ailleurs pour ne pas attirer l'attention +du petit qu'il savait fort bien ne pas devoir parler cette fois sur un +aussi grave sujet, et il ajouta: Nos goûts ne sont pas tout à fait +pareils. Comme vous, je veux faire des armes, mais je n'ai pas du tout +envie de me marier... parce que je suis marié, comprenez-vous. + +Boum sourit. De cette conversation commença leur sympathie. Par la +suite, Laferrière, rassasié, relativement jeune, de toutes les joies et +de tous les honneurs, trouvait une douceur particulière à retrouver, +chaque matin, le petit coeur honnête et frais dans lequel il sentait le +mystère. Boum avait retrouvé en lui une camaraderie qu'il n'avait +jamais connue chez Line: son nouvel ami l'écoutait sérieusement. Cela +ne les empêchait pas d'ailleurs de rire souvent ensemble, au contraire; +l'académicien savait des histoires impayables que le prévôt, en +s'appuyant sur la courbe de son épée, écoutait la bouche ouverte. + +Leurs natures se ressemblaient par plus d'un point; ils étaient tous +deux curieux et adaptables, naïfs sans être bêtes et d'une générosité +spéciale qui voulait le bien de tous les êtres y compris pour chacun +d'eux celui de sa petite personne. Aussi se comprenaient-ils à +merveille. Boum sentait les jours où son ami n'était pas en train et +les jours où il était en veine d'expansion. Laferrière avait saisi une +fois pour toutes que l'enfant n'aimait pas être traité en bébé; son +degré de développement, pensait-il, valait bien celui d'adultes qui ne +se développeraient plus. + +Et puis, pour les raisons différentes, les gens de la salle les +ennuyaient tous deux. Boum, parce qu'il était le seul enfant, se +sentait un peu perdu; son ami, au contraire, connaissait trop de +mentalités toujours pareilles à cette collection d'oisifs croyant être +le monde et dont la suppression radicale, en un jour, n'aurait pas eu +la moindre répercussion. Ils se lièrent rapidement. Quelquefois, ils +sortaient ensemble. Par les belles journées, Laferrière allait +volontiers jusqu'au Bois accompagner Boum; ils causaient tout le long +du chemin, des sujets les plus divers. + +Ils saluaient une masse de gens. On plaisantait le grand homme sur son +petit ami. + +- Mais c'est un fils donné par la nature, avait dit un Monsieur qui +marchait au côté d'une jolie blonde. + +- C'est idiot, avait répliqué Laferrière, puisque c'est un frère aîné. + +Cette façon de présenter Boum comme un petit sage auquel on demande des +avis n'était pas qu'une simple plaisanterie. En réalité l'auteur +parisien était un grand enfant. Les bonheurs de l'existence l'avaient +conservé jeune; il était réservé. + +Laferrière s'était tellement mis à sa portée, qu'il finissait par le +prendre au sérieux, solliciter ses conseils, et lui faire même des +confidences que beaucoup auraient trouvé anachroniques et prématurées. + +Boum gardait à la maison un complet silence sur ces affaires de son ami +qu'il estimait être d'un ordre et d'une nature non susceptibles d'être +saisis par ses parents. En particulier, il était souvent question dans +ces confidences d'une grande passion de l'auteur pour une certaine dame +qui jouait ses pièces et dont il vantait, sans cesse, les perfections. +Il l'appelait: Dora. + +Un jour, -- ils étaient déjà de vieux amis -- au sortir de la salle, +comme il pleuvait, Laferrière proposa d'emmener Boum dans son +automobile. En chemin, il lui dit: + +- Si nous allions chez Dora? + +Boum, sans savoir pourquoi, hésita le quart d'une seconde, puis accepta. + +L'auto obliqua, gagna les quais, et s'arrêta familièrement devant un +grand immeuble de la rive gauche, près du pont de l'Alma. + +Au sortir de l'ascenseur, au troisième, Laferrière ouvrit la porte +d'entrée avec une petite clef qu'il sortit de sa poche. + +- Comment, c'est toi chéri, fit une voix très douce. + +- C'est nous, répondit l'ami de Boum. + +Cette réponse excita sans doute la curiosité de la maîtresse de céans, +elle sortit à leur rencontre précipitamment. Elle avait dû entendre +parler de Boum, parce que tout de suite, sans présentation, elle +l'accueillit gentiment dans un bon rire: + +- C'est gentil, Monsieur Boum de venir me voir. + +Boum, en petit garçon bien élevé, s'inclina et baisa la main qu'elle +lui tendit, selon les formes les plus respectueuses. + +Quand ils se furent installés dans le petit salon où elle les avait +introduits et dont l'unique large baie donnait sur le fleuve, il la vit +à moitié étendue sur un sofa assez bas, que recouvrait en partie, sur +un tapis sombre, une fourrure blanche très souple et deux gros coussins +vert-bleu. En vérité, elle était jolie, ses cheveux lui faisaient +comme un bonnet de moire brune et tout le temps ses dents éblouissantes +riaient d'un rire perlé spécial qui paraissait toujours partir d'une +scène. Elle faisait une masse de frais à Boum, à la fois amusée, +flattée et un peu gênée par la présence insolite d'un enfant. + +Boum répondait poliment à toutes les questions. Toujours très sobre de +détails sur ses propres affaires, il écoutait tranquillement tant qu'il +était question de lui, en posant simplement sur celui des deux qui +parlait le regard franc de ses grands yeux intelligents et nullement +étonnés. + +Cette visite lui semblait toute naturelle, étant donné le sérieux de +son amitié avec celui qui l'amenait. Le ton de la conversation aurait +été celui de toutes réunions de trois grandes personnes si ce n'eut été +quelques remarques décousues d'enfant, sur "le nombre de bateaux qui +passaient sur le fleuve" ou sur "la difficulté qu'on devait trouver à +apprendre par coeur tout un livre". + +Laferrière jouissait, amusé par l'étrange de la situation. Evidemment, +pensait-il, pour une masse de gens, le fait d'emmener un enfant chez sa +maîtresse aurait paru énorme, monstrueux; en réalité, sa conscience +honnête et dégagée des conventions se refusait à voir le moindre tort +dans ce rapprochement qui ne faisait de peine à personne. Ces deux +amis éprouvaient, au contraire, pour des raisons diverses, un certain +plaisir à se trouver ensemble; aucun mot, aucun geste ne pouvait +altérer la sérénité de Boum et être pour lui un changement de ce qu'il +entendait et voyait familièrement tous les jours... alors pourquoi pas, +surtout que lui-même l'auteur qui avait vécu tant de rêves trouvait +dans la présence de ces deux êtres je ne sais quelle impression de +consolider un bonheur instable et que son coeur aimant aurait tant +voulu voir persister longtemps. + +Dans la voiture qui le ramenait chez lui, Boum fut interrogé. + +- Comment la trouves-tu? demanda Laferrière. + +Très gentille et très jolie, apprécia Boum, vous devez bien vous amuser +avec elle. + +Naturellement, comme toujours, dans sa famille, l'ami de Line négligea +de raconter cette petite aventure; non pas qu'il voulait dissimuler +quoique ce fut, mais sentant son impuissance d'expliquer et de +convaincre, il savait ne devoir pas être pris au sérieux; alors il +écouta sans interrompre comme le lui avait enseigné Miss Anny. Cette +visite, pourtant, avait fait sur lui une certaine impression; elle lui +avait été comme une preuve que son ami ne jouait pas avec lui, qu'il +lui disait la vérité, qu'il avait en lui une confiance sympathique. +Boum n'en doutait pas avant ce jour, mais parce qu'il tenait de son +grand-père peut-être ou bien parce que simplement il avait souffert des +hommes, il gardait toujours, vis-à-vis d'eux, une prudence et une +réserve discrète. En telle manière qu'à ce moment, quand son ami +l'avait mis au courant de sa principale préoccupation sentimentale, lui +n'avait pas encore articulé un seul mot de la grande affaire qui était +l'unique souci de sa petite vie, et n'avait jamais prononcé le nom de +Line à Laferrière. Après la visite chez Dora, il prit la résolution de +tout lui raconter. L'occasion vint. + +Au sortir de la salle d'armes, ils filaient tous deux grande allure +dans l'auto découverte vers Saint-Germain. Laferrière ayant fait peu +de temps auparavant la connaissance du père de Boum, lui avait demandé +pour ce jour-là l'enfant à déjeuner. Maintenant ils allaient au +rendez-vous; Dora devait les rejoindre de son côté. A la sortie du +Bois, après l'indispensable arrêt à la barrière, Boum retrouvait +l'aspect familier du paysage net et propret qu'il avait si souvent +regardé autrefois avec Line. Dans le fond de son âme, il +s'attendrissait. Les constatations de l'octroi ayant interrompu leur +conversation, dès que la voiture repartit, Boum demanda: + +- Pourquoi, faites-vous des armes, vous? + +Laferrière répondit une phrase évasive, une de ces explications dont il +avait le secret et qui n'arrêtait rien: "on ne bouge pas assez... c'est +nécessaire... je ne veux pas grossir...". + +- Ah, fit Boum, c'est simplement pour ça. Vous ne voulez pas vous +battre. + +- Oh, fit Laferrière, quand je peux éviter, j'aime autant. + +- Moi, répliqua gravement Boum, je veux me battre, mais sérieusement, +_à mort_, avec quelqu'un que je sais, et qui n'est pas ici en ce moment. + +L'auteur, se retourna brusquement, visiblement intéressé: + +- Non, dit-il, c'est vrai? Toi? Qu'est-ce? Qu'est-ce qu'on t'a fait? + +Très posément, regardant par terre, Boum répondit: + +- Il m'a fait un immense chagrin. Peut-être le connaissez-vous, c'est +Monsieur Claude Vauquer de Conflans. + +- Conflans, le diplomate? fit Laferrière, c'est un imbécile! + +- Oui, dit Boum, sans se douter de la confirmation qu'il donnait à +cette appréciation, c'est lui. Je veux qu'il meure. + +- Qu'est-ce qu'il t'a fait, mon pauvre Boum. + +- Voilà, expliqua l'enfant. J'avais une tante, mais une toute petite +tante, la soeur de ma maman. Nous étions très, très bien ensemble, +tout le temps ensemble et je l'aimais... tant. + +Boum disait ce mot tout bas, très ému, baissant encore davantage sa +tête brune. Laferrière sentit le petit drame et n'interrompit pas. + +- Je l'aimais, reprit-il, comme vous vous aimez Madame Dora, bien plus +encore parce que vous, vous êtes grand, et moi je ne suis qu'un petit +garçon et je n'avais qu'elle, rien qu'elle, vous comprenez... C'était +Tante Line... + +Plus bas encore, mais cette fois, avec un gros sanglot, il poursuivit: + +- Il me l'a prise... + +Ému aussi par cette jeune douleur, le Parisien laissa passer un temps, +puis demanda: + +- Comment te l'a-t-il prise? + +- Il l'a épousée, puis ils sont partis. + +- C'est sa femme, remarqua Laferrière, elle est bien jolie en effet, je +l'ai aperçue le jour de son mariage. + +- N'est-ce pas qu'elle est jolie? reprit Boum; mais le pire c'est +qu'avant de partir, il l'avait changée, tellement. Vous ne l'auriez +pas reconnue. Avant elle était douce, elle écoutait comme vous, nous +sortions tous les deux, elle me racontait les histoires de mon +grand-père qui était parti tout petit en Amérique, elle avait une +petite auto qu'elle conduisait, nous nous amusions bien; après, quand +Monsieur Claude est venu, elle restait tout le temps avec lui, enfermés +dans le petit salon de Maman, ils allaient dehors ensemble, et lui -- +et l'enfant précisait en remuant son index en l'air -- il faisait +exprès, il lui donnait des cadeaux et des fleurs, il la flattait et se +moquait de moi. + +Profondément touché, mais voulant savoir, Laferrière interrogea: + +- Mais tu n'as pas parlé à ta tante? Tu ne lui as pas demandé pourquoi +elle changeait, pourquoi elle allait avec l'autre. + +- Souvent, répliqua Boum, j'ai essayé; j'ai dit tout ce que j'ai pu, +mais quand on est petit, vous savez, on ne vous écoute pas, et puis, on +ne sait pas ce qu'il faut dire... + +- C'est vrai, fit l'autre, on ne sait pas... + +Et sur cette réflexion, quelques instants passèrent sans qu'ils se +dirent un seul mot. De chaque côté de la voiture, le paysage défilait +rapidement, perdant de plus en plus son aspect de banlieue pour devenir +la campagne véritable: la route n'avait plus de trottoir, les maisons +ne se touchaient plus et le fleuve, délivré de ses quais, coulait plus +librement dans la lumière crue entre ses berges de prairie. + +Laferrière était bouleversé par le récit de cette tragédie. Les faits, +en eux-mêmes, étaient très simples, en somme, si naturels: le petit +aimait, est-ce qu'on ne peut pas aimer à tous les âges, qui sait même +si à l'âge de Boum on n'aimait pas mieux, plus âprement, plus +exclusivement et plus sérieusement aussi? A travers le cortège fané de +ses propres amours, il cherchait à retrouver le souvenir de ses +premiers élans, alors que rien ne venait distraire de la grande chose, +sa pensée et son coeur... Et pourtant il demeurait désemparé devant +cette détresse d'enfant, lui le vieux Parisien aux histoires nombreuses +et qui gardait encore assez de foi pour aimer éperdument une petite +femme quelconque "qui jouait ses pièces". Il était confondu parce que +de cette histoire très simple résultait cette situation anormale, parce +que ce cas particulier constituait un accident grave, une situation +sans dénouement, une maladie sans remède. Un seul instant, il fut sur +le point de dire à Boum: "Il y a d'autres femmes de par le monde, ne +te désole pas, tu verras que la vie peut guérir aussi". Mais, ce même +homme qui n'avait pas hésité à mener l'enfant chez une femme un peu à +côté, se refusa à tenir la petite âme, même pour la consoler. Il dit +simplement: + +- Mais dans un duel, tu t'exposes toi aussi; s'il te tue, Boum? + +- Je sais bien, dit le petit très simplement, mais puisqu'il n'y a pas +d'autre moyen... + +C'était bien la logique que craignait Laferrière. Sans doute, il +savait que le projet de Boum ne se réaliserait pas, que quelque chose +viendrait sûrement se mettre en travers, qu'on rirait. Mais toutes les +désillusions et toutes les déceptions que cette mise au point +comportait, firent mal à son égoïsme généreux; comme un grand enfant +qu'il était lui aussi, il laissa partir l'expression de son dépit: + +- Oh, Boum, fit-il, pourquoi m'as-tu raconté cette histoire? + +Le petit, logique jusqu'au bout, ne voyant pas encore très bien la +différence de l'amour et de l'amitié, répondit très naturellement aussi: + +- Parce que vous aussi, Monsieur, je vous aime beaucoup... + +- Tu as raison, répliqua Laferrière, assez touché de cette remarque, en +prenant sa petite main, tu peux compter sur moi. + +Ils avaient fait un petit tour par la forêt silencieuse et sombre +malgré le soleil; ils retournèrent vers le restaurant où Dora les +attendait sur la terrasse, assise devant une table servie. Elle avait +dû se lasser de regarder le décor magique de Paris engourdi à cette +heure dans une diaphane buée, elle jouait machinalement de sa longue +main avec un sac et une masse d'autres objets d'or autour desquels elle +avait noué ses gants. + +- Je n'ai pas failli, fit-elle en les voyant... Laferrière s'excusa: +ils avaient causé, puis instinctivement, comme quelqu'un qui a la +grande habitude, il ajouta, en lui baisant tendrement la main: + +- Nous voulions te donner le temps d'être idéalement jolie; nous ne +sommes pas venus une minute trop tôt... + +Pas fâchée, elle le remercia des yeux. + +Ils mangèrent. Laferrière, préoccupé, parlait peu. Dora lui trouvait +cet air particulier des jours où il mijotait une idée de pièce. Bonne +fille, elle n'insistait pas, sachant bien qu'elle saurait. Elle faisait + +des frais à Boum pour l'amuser. Dans la ville qui tenait toute à leurs +pieds, elle l'aidait à retrouver la maison de ses parents, lui +indiquant les grands repères de l'Arc de Triomphe et de l'Avenue du +Bois; elle lui montrait sa propre demeure et celle de Laferrière. Le +petit distrait, tour à tour regardait la ville, regardait la femme et +jouissait de leur semblable beauté. Il pensait sans aucun sentiment de +jalousie au bonheur de son grand ami. A l'encontre de ses affaires +sentimentales, celles de ses commensaux s'étaient arrangées. Dora et +Laferrière s'entendaient bien, ils étaient ensemble, constatait Boum, +et -- comme on simplifie toujours la joie des autres de tout ce qui +gâte notre joie, -- il restait convaincu qu'aucune personne et +qu'aucune chose ne venait jamais troubler la sérénité de leur bonheur. +Evidemment, Laferrière n'était plus un petit garçon, et c'est tellement +plus facile d'être heureux quand on est grand. Enfin, un jour viendra +peut-être où lui-même... en attendant, il était reconnaissant de tout +son coeur à ces amis libres et tendres de l'admettre dans leur intimité +et de lui faire ainsi respirer l'air de leur félicité. + +Quand ils eurent terminé, en quittant la table où ils étaient restés +assez avant dans l'après-midi, Dora, debout, interrogea Laferrière, en +le regardant de très près: + +- Eh bien, ça se dessine ton idée? As-tu un rôle pour moi? + +En secouant les miettes de son gilet, il répondit pour n'être entendu +que par elle: + +- Je pense à mieux que le théâtre, petit, à la vie, personne ne s'en +doute, c'est bien plus émouvant... + + + + + +VII + + +A une petite fête intime de la salle, pour la première fois, Boum se +produisait en public. Les spectateurs étaient peu nombreux; il n'y +avait guère, en dehors des membres de la salle, qu'un certain nombre de +représentants notoires de la presse sportive, gens faméliques et +prétentieux. Le jardin avait reçu une décoration de petit _14 +juillet_, avec drapeaux et lampions. Devant la piste de combat, +quelques fauteuils et les banquettes rouges étaient sorties. Au fond, +entre les arbres, devant un maître d'hôtel à favoris, une table nappée +supportait des sandwichs, des gâteaux, des fleurs et une rangée de +coupes à moitié pleines de très mauvais Champagne. + +Une dizaine de tireurs étaient inscrits et devaient faire assaut "à la +première touche". + +Boum était considéré par la salle entière comme "une fine lame"; il +l'était vraiment. Le maître, qui avait l'intelligence de son art, +avait compris les premiers jours que l'enfant _ferait_ parce qu'il +voulait faire; et alors, il l'avait poussé, sa jeunesse et sa débilité +étant un obstacle aux travaux brutaux de l'épée, vers le jeu délicat du +fleuret. Boum, qui en était alors à sa deuxième année de salle, se +servait maintenant d'une épée triangulaire et à coquille, comme celle +des autres tireurs, mais dans sa petite main nerveuse, la lame battait +peu et surtout ne cherchait pas les petits coups inattendus en piqûre +vers les mains, les genoux ou la tête; à l'encontre, elle tournait +follement tout le long de la lame adverse, très rapide dans tous les +sens, avec des arrêts brusques qui étaient des menaces, toujours en +mouvement, toujours insaisissable pour venir, furieusement française, +s'épanouir triomphante en une courbe svelte sur la poitrine du touché. + +Il fit, ce jour-là, d'assez jolis assauts, Laferrière qui n'aimait pas +d'ordinaire ce genre de réunions était venu pour voir son petit +camarade. Tout en applaudissant à ses jolis coups, il était inquiet +parce qu'il savait ce vers quoi tendait cet effort et ce résultat. Le +corps des chroniqueurs louaient sans réserve: découvrir un talent +inconnu est toujours si tentant et il faut le dire aussi, Boum était +joli à voir. Son vêtement blanc moulait ses formes gracieuses et +proportionnées: l'exercice l'avait considérablement renforcé et +assoupli; quand on le voyait dans la position classique, bien assis, à +l'aise sur ses jambes, son bras nerveux se déployant dans une attaque +en un geste large, ou bien modeste après la victoire, son casque et son +épée dans la main gauche, la tête un peu basse venant remercier +l'adversaire; il n'avait plus rien alors de l'enfant chétif et mal +poussé qu'il avait été après sa maladie. Il était presque alors un de +ces beaux adolescents qui font invariablement dire aux femmes avec un +secret désir: + +- Il est gentil. + +Après qu'il eut fait sept assauts, le maître le proclama quatrième avec +trois touches, ce qui constituait, eu égard surtout à la qualité des +autres tireurs, un assez joli succès. + +Laferrière et lui ne restèrent pas après la séance. Ils remontèrent un +instant à pied le boulevard. + +Comme à l'habitude, ils causèrent. Laferrière avait raconté à Boum, +quelques semaines avant, le sujet d'une prochaine pièce. Maintenant il +le mettait au courant des modifications projetées. Boum était partisan +des dénouements heureux. Il se passionnait en général pour les +péripéties de ces personnages de rêve qui lui étaient devenus +familiers; il les considérait comme des êtres vivants qu'il aimait. Ce +jour-là, il parlait peu. Laferrière, qui se rendait parfaitement +compte de l'état d'âme de l'enfant, se donnait l'air de ne pas s'en +apercevoir. + +Quand ils furent arrivés devant l'hôtel de la rue Pergolèse, Boum +tendit sa main: + +- Au revoir, Monsieur, fit-il. Je vais rester quelque temps loin de +vous. Nous allons à la campagne pour trois semaines... C'est là que +ma tante et son mari viendront nous retrouver. Je la reverrai... +Après, j'aurai besoin de vous. Je n'ai que vous dans cette affaire. + +Dans un demi-sourire, Laferrière répondit: + +- Tu sais bien, Boum, que tu peux toujours compter sur moi, n'est-ce +pas? + +- Je le sais, dit Boum en le regardant sérieusement. Au revoir. + + + + + +VIII + + +Dans son cabinet de travail, grande pièce encombrée, assombrie par les +tentures et les cuirs de Cordoue malgré la grande baie vitrée qui +donnait sur le parc de la Muette, Laferrière, assis à sa table, venait +de recevoir son courrier du matin. L'heure des lettres était, pour sa +nature heureuse, une heure bénie. Un grand nombre d'inconnus lui +écrivaient. Il goûtait une volupté particulière... à l'ouverture +brusque de cette porte sur l'intimité du monde extérieur. Des femmes +lui faisaient des déclarations passionnées, des amis sincères lui +donnaient des conseils pour la conduite de sa vie, la manière d'acheter +du vin, d'écrire des pièces, de placer sa fortune, de combattre +l'alcoolisme et combien d'autres choses encore. Après avoir mélangé +les enveloppes comme un jeu de cartes il les faisait couper par son +domestique qui, habitué à cette fantaisie, s'en acquittait maintenant +avec un grand sérieux. L'homme de lettres lisait tout, dans l'ordre, +d'un bout à l'autre, et n'aimait pas, pendant cette lecture, qu'on le +dérangeât. + +Ce matin, contrairement à l'usage, le domestique revint: + +- C'est Monsieur Boum qui insiste pour voir M. le Comte tout de suite. + +- De si bon matin? fit Laferrière. Qu'il monte. + +Il pensa que ce devait être pour l'importante histoire du duel, et +cette perspective l'ennuya. Un jour il faudrait bien, après tout, +mettre fin à cette plaisanterie. + +Un regret le prenait de l'avoir tant fait durer. Pauvre petit, +qu'est-ce qu'il dirait s'il se voyait abandonné? + +Boum fit une entrée inattendue. A peine eut-il ouvert la porte qu'il +courut vers Laferrière, tomba assis par terre devant lui, et câlinement +mettant sa tête sur les genoux de son ami, il se mit à sangloter sans +pouvoir dire un seul mot. + +Laferrière, ému, ne savait que dire. + +- Allons, allons, faisait-il... ne pleure pas... qu'est-ce que tu as... +dis-moi... explique. + +L'enfant pleurait toujours. L'homme, désolé par ce chagrin, finit par +grossir la voix et dire presque rudement: +- Assez, Boum, je te défends de pleurer ainsi. + +L'effet de ce changement de ton opéra. Boum n'était pas habitué à +s'entendre parler ainsi par celui qui était le confident de son coeur. +Avec son petit mouchoir il tamponna ses yeux. + +Laferrière en profita pour le relever. Il l'entraîna vers un divan un +peu surélevé auquel un baldaquin de vieilles soies donnait un vague air +de trône. Il força l'enfant à s'asseoir près de lui. + +Boum, parla longuement. + +Il était parti avec ses parents pour la campagne et avait attendu +pendant dix longues journées qu'Elle revînt. Elle était revenue. + +-... Mais, fit-il, elle est toute changée... d'abord elle n'est plus du +tout jolie. Elle a un gros ventre. Elle n'est plus gentille. Elle +rit tout le temps de moi, ne m'a même jamais parlé seul une fois. Elle +est aussi sévère pour moi que M. Claude et reproche à maman de ne pas +bien m'élever. Elle m'a dit, parce que j'ai regardé dans un paquet +qu'on apportait, que j'étais curieux comme une vieille chouette -- +c'était des cigares pour lui qu'il se fait envoyer dans une valise pour +ne pas payer l'octroi --. Et puis, quoique Tante Line soit grande, +elle s'occupe toute la journée de petits bonnets, de petites robes, et +de petits bas que les marchands ne cessent de lui envoyer; elle en a +toute une armoire, alors qu'avant son mariage elle ne jouait jamais à +la poupée, mais tout le temps avec moi... A cause de tout ça, je me +suis aperçu que c'est moi maintenant qui ne l'aime plus. Alors je suis +très malheureux, je n'ai plus rien, je ne veux plus rien. + +Et il se remit à pleurer doucement. + +- C'est pour ça, fit Laferrière, que tu pleures! mais mon pauvre Boum, +ces choses-là arrivent tous les jours. + +- C'est cependant malheureux, répliqua Boum. + +- Voyons, voyons... fil Laferrière... tu étais séparé d'une femme que +tu croyais aimer, je te plaignais. Maintenant, tu en es toujours +séparé, mais tu ne l'aimes plus... tu devrais te réjouir. + +- Peut-être! fit le petit, plus navré de n'être pas compris. + +Les larmes coulaient lentement de ses yeux. Il ajouta: + +- Cependant je suis triste... très triste. + +- Alors, c'est que tu l'aimes encore, lança Laferrière... tu n'es pas +raisonnable. + +- Mais non, dit Boum. Je vous assure que je ne l'aime plus, mais plus +du tout. Qu'elle soit heureuse ou malheureuse, ça m'est égal. Voyez, +à présent si elle voulait quitter M. Claude, pour venir avec moi, avec +moi seul: et bien je ne voudrais plus. Je vous l'ai dit: je ne veux +plus rien. Mais c'est justement cela qui me fait du chagrin. Je suis +bien plus malheureux qu'avant qu'elle vienne, avant je croyais... +comprenez-vous?... Je ne peux pas expliquer. + +Et pour rendre sa pensée, le petit agitait ses deux mains devant son +ami en le regardant de ses yeux mouillés. + +- Boum, fit Laferrière, tu es un gosse que j'aime, mais tu es un gosse. + Je veux te consoler, mais je ne veux pas te dire des choses que tu es +trop jeune pour saisir. Tiens, tu as confiance en moi, crois-moi sans +comprendre. Ne pense plus à Tante Line. Vis des joies de ton âge, je +t'assure qu'elles sont douces, plus tard on les regrette; oublie, +cours, amuse-toi, joue avec tes petits camarades; ne cherche pas ce que +tu n'as pas trouvé. Sache attendre. Je t'assure, c'est bête de +souffrir. Regarde par la fenêtre, c'est le matin, peut-être +aimerions-nous mieux tous les deux que ce soit midi, -- il ferait plus +chaud, il y aurait plus de lumière dans les arbres, par terre les +ombres seraient plus noires... et pourtant notre désir commun ne change +rien, le matin reste le matin. C'est déjà beaucoup, crois-moi, de +savoir que midi viendra. + +Boum écoutait maintenant sans mot dire, sans tout comprendre, mais +trouvant quand même aux paroles qu'il entendait comme une sorte de +vertu bienfaisante. + +Encouragé, Laferrière continuait: + +- Voyons, tu t'es bien fait quelquefois mal. + +Boum fit signe que non. + +- Si, reprit l'homme, quand tu es tombé sur te genoux, tu t'es écorché. + C'était un mauvais moment, tu as dû pleurer certainement. Cependant +le mal a passé, ton genou s'est guéri. Regarde, on ne voit plus rien +du tout. + +Et, du doigt, il montrait les jambes brunes de l'enfant. + +- Mais, fit Boum, qui ne pleurait plus, je ne veux plus guérir +maintenant. + +- Tu crois, répondit Laferrière... En effet, on croit, et puis, un +jour... enfin assez, ne me fais pas dire, Boum ami, justement ce que je +ne veux pas te dire. Mais crois-moi, attends. + +Evidemment, pour le petit cerveau, il y avait encore là un mystère. +Pendant un instant, un silence, l'enfant, la tête entre ses deux mains, +essaya de comprendre. Laferrière le laissa méditer. Mais Boum renonça +vite à chercher: + +- Peut-être, fit-il brusquement d'un air détaché, vous avez raison. Je +ne sais pas tout. Un jour je saurai. D'ici là, j'en veux à tous ceux +qui m'ont fait mal. (Et pour la première fois, sa figure d'enfant +devenait mauvaise.) Je m'appliquerai à vivre seul, sans regarder +personne. Je reconnais maintenant, que j'étais sot de vouloir me +battre en duel. Ce n'est décidément pas la manière. Plus tard, je ne +sais pas encore comment, mais je vous le jure, je me vengerai... + +Et Boum quitta son vieil ami sans le moindre attendrissement, en lui +tendant une main froide et en disant à celui qui lui avait parlé avec +tout son coeur un "merci quand même", désabusé et rageur, dont +Laferrière resta médusé. Sa figure d'enfant avait eu soudain une +expression de cruauté méchante. A voir ce Boum, qui avait toujours été +si tendre, si bon, on eut dit à cet instant une petite bête féroce qui +aurait eu un sens humain de la cruauté. + + + + + +IX + + +Des années passèrent. Boum, suivant à la lettre les conseils de son +vieil ami, l'avait complètement délaissé. Cancre dans ses diverses +classes, il avait vécu des années de collège au milieu de ses +condisciples sans jamais leur faire de confidence et sans se faire une +seule amitié. Ceux-ci le tenaient pour un mauvais camarade, les +maîtres le tenaient pour un mauvais élève. Assez intelligent, il avait +un dédain souverain pour l'effort et méprisait les résultats naïfs +auxquels aspiraient ceux de son âge. Il était d'un égoïsme parfait. +Il savait devoir être riche. Il affectait en toute circonstance, un +scepticisme déplacé et passablement agaçant. C'est ainsi qu'il +atteignit l'âge d'homme. + +Maintenant il a vingt-quatre ans. Physiquement c'est un beau gars. +Grand, bien découpé par l'entraînement à tous les sports, il est +élégant dans ses gestes, mais son visage complètement rasé a déjà dans +le regard et dans le pli de sa bouche jolie, je ne sais quoi de blasé +et de vieux. + +Boum s'est amusé. Malheureusement, à cause de son argent, il n'a pas +reçu de sa vie dissipée l'éducation dernière qu'en reçoivent les jeunes +hommes qui sont obligés de s'imposer par un quelconque mérite. Il +n'eut jamais besoin d'être fin, d'être délicat, d'être amusant même; +ses moindres gestes, même ceux du plus mauvais goût, recevaient +toujours les approbations louangeuses du monde intéressé dans lequel il +évoluait. Au contraire, il avait acquis la réputation d'un être +supérieurement habile, d'un malin à qui "on ne la fait pas". + + +Un certain printemps, il avait fait, sur le yacht d'un de ses amis, une +croisière. Le voyage avait duré deux mois et, par suite de sa +situation de fortune et de ses qualités physiques, il avait été le +"beau" du navire comme certaines femmes sont, de l'autre côté de +l'Atlantique, "les belles de la cité". + +A bord, il avait rencontré une petite jeune fille très douce et très +blonde. Il s'en était amusé comme de toutes les femmes. Mais la +petite n'avait pas su jouer tout le temps. Une nuit, en Méditerranée, +en rade des îles grecques, elle était venue le retrouver devant la +porte de sa cabine, à l'arrière du bateau. Tout le monde était couché. + Le décor était magique, c'était partout comme une symphonie magnifique +de tous les bleus que des yeux virent jamais. Au fond, les îles bleu +sombre coupaient la ligne monotone de la mer plate, bleue aussi, sur +laquelle la lune faisait comme un immense chemin bleu d'acier. La +jeune fille était belle, roulée dans sa cape blanche. Elle se tenait +presque droite sur un fauteuil de pont. Boum était vautré sur un +paquet de cordages. Ils parlèrent longtemps. A la fin, elle lui avait +dit: + +- Boum, je sais qu'on dit que vous n'avez pas de coeur, que vous êtes +méchant, mais je sais que ce n'est point vrai. Je vous ai vu longtemps +et je vous aime. Sans vous, la vie me paraît inutile... Je n'ai pas +besoin de ce pour quoi l'on vous admire... Je vous laisserai libre, je +serai si tendre, si effacée, petit à petit vous verrez... Je vous +assure que je vous aime éperdument. + +En entendant ces paroles, Boum était parti d'un grand éclat de rire. +Et la jeune fille l'avait quitté en pleurant. + +Quelques mois plus tard, comme la pauvre enfant avait encore cru devoir +exprimer sa tendresse, un après-midi, au polo, Boum fit la joie de son +entourage en lisant une lettre dans laquelle elle lui écrivait: + +... J'ai essayé, je ne peux pas sans vous. Je serai votre maîtresse si +vous voulez, ce que vous voudrez... mais je vous aime. + +On avait beaucoup ri. + +Il y avait longtemps que Boum était devenu un mufle, parce que, depuis +longtemps, il ne croyait plus à l'amour. + + + + +Table des matières + +Plutarque. +La carrière d'Arsay-Lancourt. +La saisie. +Boum. + + + + + + + + + + + +End of Project Gutenberg's Histoires grises, by E. Edouard Tavernier + +*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK HISTOIRES GRISES *** + +***** This file should be named 5892-8.txt or 5892-8.zip ***** +This and all associated files of various formats will be found in: + http://www.gutenberg.org/5/8/9/5892/ + +Produced by W. Debeuf + +Updated editions will replace the previous one--the old editions +will be renamed. + +Creating the works from public domain print editions means that no +one owns a United States copyright in these works, so the Foundation +(and you!) can copy and distribute it in the United States without +permission and without paying copyright royalties. Special rules, +set forth in the General Terms of Use part of this license, apply to +copying and distributing Project Gutenberg-tm electronic works to +protect the PROJECT GUTENBERG-tm concept and trademark. Project +Gutenberg is a registered trademark, and may not be used if you +charge for the eBooks, unless you receive specific permission. If you +do not charge anything for copies of this eBook, complying with the +rules is very easy. You may use this eBook for nearly any purpose +such as creation of derivative works, reports, performances and +research. 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