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If you are not located in the United States, you'll -have to check the laws of the country where you are located before using -this ebook. - - - -Title: Un soir à Hernani - -Author: Edmond Rostand - -Release Date: December 16, 2018 [EBook #58476] - -Language: French - -Character set encoding: ISO-8859-1 - -*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK UN SOIR À HERNANI *** - - - - -Produced by Laurent Vogel (This file was produced from -images generously made available by The Internet -Archive/Canadian Libraries) - - - - - - - - - EDMOND ROSTAND - - UN SOIR - A HERNANI - - --26 FÉVRIER 1902-- - - - PARIS - Librairie CHARPENTIER et FASQUELLE - EUGÈNE FASQUELLE, ÉDITEUR - 11, RUE DE GRENELLE, 11 - - 1902 - Tous droits réservés - - - - -EUGÈNE FASQUELLE, ÉDITEUR, 11, RUE DE GRENELLE - - -OUVRAGES DU MÊME AUTEUR - - Les Musardises, poésie (_épuisé_). - Les Romanesques, comédie en trois actes et en vers, - 19e mille 2 » - La Princesse Lointaine, pièce en quatre actes, en vers, - 20e mille 2 » - La Samaritaine, évangile en trois tableaux, en vers, - 20e mille 3 50 - Cyrano de Bergerac, comédie héroïque en cinq actes, en vers, - 255e mille 3 50 - L'Aiglon, drame en six actes, en vers, 195e mille 3 50 - -Il a été tiré de cet ouvrage: 30 exemplaires numérotés sur papier du -Japon. - - -Tous droits de reproduction et de traduction réservés pour tous pays, y -compris le Danemark, les Pays-Bas, la Suède et la Norwège. - - -Paris.--L. MARETHEUX, imprimeur, 1, rue Cassette. - - - - -UN SOIR A HERNANI - - -A PAUL MEURICE - - - - -I - - - «Zoin da herri hori?» - - Le vieil homme fit halte. - - L'heure rosait au loin les croupes de basalte; - La montagne semblait courir au golfe clair - Pour mêler ses moutons aux moutons de la mer; - La fougère était morte et l'herbe tremblait toute; - Et, noir contre le ciel, au tournant de la route - Où malgré la saison deux genêts épineux - Gardaient du velours jaune entre leurs piquants bleus, - L'homme, qu'enveloppait une vaste rotonde, - Etait assis de l'air le plus triste du monde - Sur un petit cheval à tête de mulet. - - «Zoin da herri hori?» demandais-je. (Quel est - Ce village?) - - Et du doigt je montrais un village, - Tout en scandant ces mots de la langue sauvage - Vieille comme la roche et comme l'Océan. - --Mais ma voix n'avait pas le chant guipuzcoan. - - Le vieux Basque espagnol, sans cesser d'être triste, - Toucha le bord pointu de son béret carliste. - Laissa courtoisement tomber sur l'étranger - Le mépris d'un regard qui semblait déroger, - Et répondit... - - Genêts, sapins, fougère, ronce! - Je connaissais pourtant, d'avance, sa réponse! - Je savais par quel mot trissyllabique et fier - Qui mettrait tout d'un coup de la gloire dans l'air, - Ce vieux pâtre hautain allait répondre, puisque - Par ces chemins d'Espagne où la grâce maurisque - Vit dans le geste obscur d'un porteur de fagot, - J'arrivais tout exprès pour l'entendre, ce mot! - Puisqu'il avait, lui seul, rythmé ma marche; et certe - Je ne l'ignorais pas, petite route verte, - Le nom du cher village assis sur tes bords frais; - Ce n'était qu'un pieux frisson que je m'offrais - De me faire, en ce lieu, par cet homme, à cette heure, - Dire ce nom qui de tant d'ailes vous effleure! - L'enthousiasme était dans mon âme. J'avais - Besoin d'entendre là ce nom que je savais, - Et ce nom que pourtant j'étais si sûr d'entendre - Je l'attendais,--j'étais tout pâle de l'attendre! - Et j'eus froid dans le dos et les larmes aux yeux - Lorsque, rendu plus grand par l'accent de ce vieux - Et par la majesté du val crépusculaire, - Avec je ne sais quoi de farouche sur l'R - Qui vibra comme vibre un fer de makhila, - Avec sur l'I beaucoup de langueur, et sur l'A - Cette sonorité gutturale et chantante - Qui prolonge, élargit, et solennise, et, lente, - Balance une voyelle ainsi qu'un encensoir, - Le nom de Hernani roula dans l'or du soir! - - Hernani, Hernani!... - - Pâtre du pays basque, - Quand le silence emplit le val comme une vasque, - Tu l'entends se rider au loin du moindre bruit; - Et tu peux, quand parfois tu jettes dans la nuit - Le long ricanement de ton vieux cri de guerre, - Suivre, comme un enfant suit jusqu'au bout sa pierre, - Ton cri jusqu'aux derniers ricochets musicaux - De ses échos et des échos de ses échos! - Mais tu ne peux pas suivre un nom qui se prolonge - Dans tous les contreforts des Montagnes du songe, - Qui fait chanter tous les sommets roses qu'en nous - Ont laissé les premiers enthousiasmes fous; - Et tu ne peux savoir qu'aux lointains de mon âme - Ce nom vient d'éveiller, en innombrable gamme, - Plus d'échos que jamais tu n'en déterminas - Quand tu poussais, le soir, tes longs _irrinzinas_! - - Hernani! - - Je frissonne!... Oh! comme il a, ce rustre, - Dit ce nom sans savoir que ce nom est illustre! - La Victoire pour lui n'habite pas ce nom! - Est-ce que les beaux vers font pousser l'herbe? Non, - Et le soc en ouvrant la terre qu'il défriche - Ne peut faire jaillir un tronçon d'hémistiche! - Ce nom n'est que le nom d'un pur triomphe d'art, - Il n'est brodé que sur l'invisible étendard, - Et rien pour ce passant grossier ne le consacre. - Ah! si c'était le nom de quelque grand massacre, - Si ce Basque, en piochant, faisait sous son sabot - Rouler parfois--énorme et sinistre grelot-- - Une tête de mort au large dans un casque - Et qui le fait sonner en y tournant, ce Basque - Prononcerait ce nom avec respect, tout bas; - Car on est fier d'un champ où le dieu des combats - Vint faucher avant vous au son joyeux des fifres - Et sur lequel deux Rois ont enlacé leurs chiffres - Tracés en ossements d'hommes et de chevaux; - Et Wagram sait qu'il est Wagram; et Roncevaux - Sait qu'il est Roncevaux; Cannes sait qu'elle est Cannes; - Mais, laissant se remplir de fleurs ses barbacanes, - Et s'étant au soleil sur la route endormi, - Hernani n'a pas su qu'il était Hernani! - - Le paysan, toujours immobile, s'étonne; - Sa gravité, devant mon trouble, l'abandonne; - Il regarde ce fou qui tremble et s'attendrit - Quand on lui dit le nom d'un village; il sourit - De tous les petits plis de son visage glabre; - Puis, se renveloppant de tristesse cantabre, - Droit sur sa bique blanche au vieux ventre jauni, - Disparaît au tournant du chemin. - - Hernani!... - - - - -II - - - J'avais dit: «Puisqu'il existe - Entre Irun et Tolosa - Un village fier et triste - Où la gloire se posa; - - Puisqu'en descendant vers l'Èbre - On entend, près d'un roc nu, - Palpiter un nom célèbre - Sur un village inconnu; - - Puisque, étant le nom d'un drame, - Et le nom d'un drame en vers. - Ce nom-là me touche l'âme - Comme avec des lauriers verts! - - Et puisque d'ailleurs les choses - S'arrangent mal à ce point, - Las! que les apothéoses - Moi seul ne les verrai point; - - Puisque, ô divin porte-lyre, - Je ne sais pas où je puis - Aller prier pour te dire - Que de ta suite j'en suis; - - Puisque je n'irai pas boire, - Dans l'humble creux de ma main, - A ces fontaines de gloire - Qu'on fera couler demain... - - Je prendrai devant ma porte - Ce chemin bleu qui conduit - A ce village qui porte - Ce nom qui chante et qui luit: - - J'irai voir, passant la Rhune, - O vieux village hidalgo, - Ton chapeau de tuile brune - Empanaché par Hugo; - - J'irai parmi le mystère - De la route et du buisson - Célébrer le centenaire - A ma modeste façon; - - Aucune voix indiscrète - Ne viendra me faire un cours - (L'oeuvre, l'homme, et le poète); - Le Vent fera les discours. - - Oh! je n'aurai pas la pompe - D'un cortège officiel... - Mais le coteau qui s'estompe - Et les étoiles du ciel! - - Un peu de brise française - En ce soir de Février - Soufflera dans le mélèze - Et dans le genévrier; - - Je veux, pèlerin que grise - Un espoir d'être béni, - Être là quand cette brise - Soufflera sur Hernani!» - - --Et j'étais parti. J'arrive, - Petite ville, et je vois - Ton arrogance pensive, - Ton noir profil d'autrefois! - - Déjà je vois apparaître - Un toit fier et surplombant, - Des balcons qui semblent être - Dessinés par Artaban; - - A mesure que j'approche - Je vois mieux se détacher - Cette fantastique roche - Qui domine ton clocher; - - Je t'admire! je m'attarde - A t'admirer dans le soir! - Et pourquoi je te regarde - Tu ne peux pas le savoir. - - Hernani-du-Val-Bleuâtre - N'a pas entendu le cor - Que Hernani-du-Théâtre - Fait sonner dans son décor! - - Tandis que ton nom s'envole - Sur le grand drame français, - Petite ville espagnole, - Tu murmures: Je ne sais... - - Et tu t'endors, fière et triste, - Entre Irun et Tolosa, - Au fron-fron d'un guitariste, - Au parfum d'un mimosa! - - - - -III - - - Oui, c'était bien ici qu'il fallait que je vinsse! - Car la roue en bois plein, toujours, dans l'ombre, grince: - Et tout est demeuré--choses et paysans-- - Comme lorsqu'il passait, et qu'il avait dix ans! - - Mais mon émotion, tout d'un coup, s'est accrue - Je n'ose pas entrer dans la fameuse rue. - Au seuil de Hernani j'hésite avec amour, - Et j'en fais tout d'abord, avec respect, le tour. - - Je traverse un étrange et vaste jeu de paume - Où travaille à cette heure un vieux cordier fantôme - Qui dévide, et recule, et chante.--Un montagnard - Passe. Il est sans cuirasse. Il n'a pas de poignard. - Mais rien qu'à la façon dont il marche dans l'herbe, - Je le reconnais bien, le jeune amant imberbe! - C'est lui-même, et la nuit tu dois, ô Doña Sol, - Lorsque de ton balcon il tombe sur le sol, - --Sans bruit parce qu'il a ses bonnes alpargates!-- - Dire pour ce bandit ton chapelet d'agates. - Oh! cet homme farouche, et qui possède l'art - D'enfoncer son chapeau par-dessus le foulard - Qui traverse son front d'un bandage vert-pomme, - Va crier: «Je suis Jean d'Aragon!» et cet homme - Va trouver trop petits pour lui des échafauds... - Non! cet homme se baisse et ramasse une faux. - Et jette cette faux sur son épaule, et rentre - Chez lui, d'un pas qui fait de sa chaumière un antre! - --Et je vois s'avancer un être singulier - Qui balance un bâton de bois de néflier. - Et c'est le _celador_ du village, le garde - De l'alcade. Et surpris, soudain, je le regarde. - Je n'en crois pas mes yeux! - - «Pourquoi donc, _celador_, - Sur votre béret noir ces deux lettres en or? - Que veut dire: V. H.?» - - Il répond avec pompe: - «_Villa dé Hernani._» - - Cet Espagnol se trompe. - Oh! quand, pour te grandir encore, on t'exila. - Maître, tu n'aurais eu qu'à venir vivre là! - C'eût été somptueux, formidable,--et logique. - La ville était marquée à ton chiffre magique. - Certes, j'aime cette île où ta grande ombre erra. - Mais j'aperçois le roc de Santa Barbara - S'ériger âprement, et je regrette presque - En voyant un rocher tellement hugoesque - Que lorsqu'on t'exila tu ne sois pas venu, - Prince de Hernani, vivre sur ce roc nu! - Je te vois, habitant, là-haut, parmi les ailes, - --O grand dessinateur de tours et de tourelles!-- - Cet espèce de noir donjon médiéval - Que tu faisais sortir avec un ciel, un val, - Et des machicoulis dont le créneau s'échancre, - De l'élargissement d'une arabesque d'encre! - - * * * * * - - Mais tu n'es pas absent, malgré que ton manoir - Soit construit seulement par les vapeurs du soir - Superbe castellan d'une invisible crête. - Tu restes à jamais perché sur la conquête! - Ce village orgueilleux sera toujours à toi: - Il n'est plus à l'Espagne, il n'est plus à son Roi; - En allongeant sur lui la griffe d'un poème - Tu l'as pris, ce village, à Don Carlos lui-même! - Mais que dis-je? tu n'as pas attendu si tard! - Enfant, tu l'avais pris, en passant, d'un regard! - Si bien que Hernani, que ton oeuvre accapare, - Est bien plus dans Hugo qu'il n'est dans la Navarre! - - - - -IV - - - Je tâche de revoir l'enfant mystérieux - Voyageant en Espagne,--et je ferme les yeux... - Et je marche à travers la bruyère sauvage, - Et je rêve, en marchant, les détails du voyage. - - O joie! avoir dix ans, être fils d'un vainqueur, - Savoir déjà beaucoup de Virgile par coeur, - Garder, n'ayant jamais été mis au collège, - Autour de l'âme, encor, ce duvet qui l'allège; - Et parce que d'honneurs et de gloire couvert - Le général Joseph-Léopold-Sigisbert, - Dont le père est un humble artisan de province, - Veut voir jouer ses fils dans le palais d'un prince, - Et qu'entre deux combats ce héros s'attendrit,-- - Se trouver brusquement en route pour Madrid, - Et le front bourdonnant encor d'un bruit de bronze, - Comme si l'on avait rêvé mil-huit-cent-onze, - Paris, et les portraits de Napoléon Deux, - Se réveiller courant des chemins hasardeux - Où parfois, sur le bord d'un gouffre, au clair de lune, - On rencontre un courrier qui vient de Pampelune! - - Je rêve les détails du voyage. - - Correct, - Cambré contre le fond capitonné d'Utrecht - Pour que sa redingote à brandebourgs l'épouse, - Et pour qu'elle rabatte à la mil-huit-cent-douze - Sur son buste bombé les épaulettes d'or, - --Ou pour cacher qu'au fond du carrosse il s'endort.-- - L'aide de camp marquis du Saillant accompagne - La générale Hugo qui se rend en Espagne. - - La générale Hugo n'est pas contente. Elle a - Horreur du vieux coucou que l'on rafistola - Et qui penche, guimbarde aux formes fantômales, - Sous des gibbosités de meubles et de malles. - Cet objet à la fois gothique et Pompadour, - Chaise de poste ensemble et carrosse de cour, - Qui sur de grands ressorts en gondole s'agence, - Par son cabriolet tient de la diligence, - Et, par son grincement, du char à boeufs. Des boeufs - Viennent d'ailleurs aider dans les chemins bourbeux - Les six mules hors d'âge et tintinnabulantes - Auxquelles un gaillard, prompt à les trouver lentes, - Crie, en fouettant leur dos écorché jusqu'à l'os, - Toutes sortes de mots qui finissent en _dios_. - - Les trois petits Hugo, d'humeur moins difficile, - Se sont accommodés de ce luxe fossile; - Les deux grands ont pouffé de rire en contemplant - Le ventre vert et or de ce monstre roulant - Dont l'ombre sur la route est apocalyptique; - Et, grave, ayant déjà sa petite esthétique, - Le plus petit des trois ne l'a pas trouvé laid. - - Ils montent tous les trois dans le cabriolet. - Ils tirent les rideaux sur les anneaux de cuivre; - Changent de place; ils sont heureux; tout les enivre! - Car les petits enfants sont de grands voyageurs - Et les endroits quittés ne gardent pas leurs coeurs. - Ils sont heureux. Ils ont des choses dans leurs poches. - Ils ouvrent tout le temps et ferment des sacoches - Dans lesquelles Dieu seul sait tout ce qu'ils ont mis. - On entend s'envoler parfois de tendres cris - Vers ce cabriolet qui fait un bruit de cage; - Et le carrosse roule... «Eugène, soyez sage! - --Surtout surveille bien ton petit frère, Abel!» - Et l'on voit s'empourprer le mont Jaitzquibel. - - Ils font tous ce chemin que je viens de refaire. - Je les vois. Je peux dire: «Ils sont aux croix de pierre. - Ils longent le vieux mur de granit» (il y a - Maintenant sur ce mur un grand magnolia!). - Je peux dire: «Ils vont être au château d'Urtubie - Dont l'armure d'ardoise est sans cesse fourbie - Par quelque brusque averse au flot diluvien; - Ils y sont! ils le voient, comme un archer qui vient - De laver à grande eau les mailles de sa brugne, - Se sécher au soleil sur la route d'Urrugne. - Ils sont au pont; ils sont...» - - Je rêve les détails - Du voyage. - - Je sais devant quels vieux portails - Ils se sont arrêtés, dans un certain village. - Ils roulent. Maintenant le bizarre attelage - A rejoint, près d'Irun, le Convoi du Trésor. - Un beau général-duc tout étincelant d'or - Prend le commandement de cette cavalcade - Qui doit faire briller les yeux de l'embuscade; - C'est parmi des plumets que l'on ressort d'Irun; - D'alertes éclaireurs galopent un par un - Pour voir si dans les rocs rien ne se dissimule... - Clic! Clac! Déjà les fers de la première mule - Ont frappé d'un sonore et quadruple oméga - La roule d'Oyarzun et d'Astigarraga; - La bergère s'enfuit et le troupeau s'effare; - Les andalous vont l'amble au son de la fanfare. - - Quoi! pour Victor Hugo, des trompettes?--Déjà? - - Non, mais pour le Trésor. Ce Trésor protégea - Le petit voyageur pour qui tremble la Muse. - Il est de ces hasards bienheureux. Dieu s'amuse. - Deux mille hommes à pied! mille hommes à cheval! - Et l'on serre les rangs! et dans l'ombre du val - La Providence--car toujours la Providence - Lorsque naît un génie est dans la confidence!-- - Sourit de ce Trésor qui n'est qu'un prête-nom; - Et trois mille soldats renforcés de canon, - Gardent, croyant garder un coffre plein de piastres, - Un merveilleux enfant dont l'âme est pleine d'astres! - - Je rêve les détails du voyage. - - Un convoi - Fait exprès, semble-t-il, pour l'enfant qui le voit! - Chaîne héroï-comique, espagnole et française, - Et dont chaque chaînon est fait d'une antithèse! - On voyage en Espagne, on est gardé par des - Grenadiers: ce sont des grenadiers hollandais. - Napoléon, qui pense à tout malgré la guerre, - Envoie un personnel tout neuf au Roi son frère: - De sorte qu'on peut voir un quadrille dansant - D'auditeurs au Conseil d'État sur des pur-sang. - Le Trésor est suivi de trois cents véhicules - Remplis de voyageurs charmants ou ridicules. - Elégance où parfois la loque flamboya, - On dirait d'un Boilly retouché par Goya. - Les jeunes colonels musqués et sans moustaches - Découvrent des minois dans le fond des pataches: - La main tremble; l'oeil rit; la fleur tombe... Est-ce beau, - Criant à Salinas, chantant à Pancorbo, - Tantôt pris de fou rire et tantôt de panique, - Sous cet immense ciel bleu, ce cortège unique - Roulant, trottant, sifflant, luisant, flambant, piaffant, - Et, parmi ce cortège unique, cet enfant! - - Cet enfant porte en lui deux provinces de France, - Et sa Bretagne rêve, et sa Lorraine pense; - Et c'est en même temps un petit Parisien - Qui ne perd pas la tête et qui regarde bien. - - Qu'il regarde! voici Hernani!... - - - - -V - - - Les voitures - Passent sous la visière énorme des toitures - Dans cette rue étrange où je monte en rêvant. - Ah! c'est l'Espagne, enfin! - - Je sais bien qu'au-devant - De celui qui sera son poète, l'Espagne - Avait mandé sa grâce à travers la montagne, - Qu'elle avait détaché vers lui quelques splendeurs - --Vieux clochers chambellans, moulins ambassadeurs, - Chargés de l'accueillir au seuil de la Biscaye - D'un peu de majesté, de morgue et d'antiquaille! - Je sais bien qu'au-devant de celui qui venait - Elle avait envoyé le soleil, le genêt, - Le vent du sud chantant son grand air de bravoure; - Que déjà cette Reine, aux portes de Ciboure, - Avait fait de sa part saluer cet Infant - Par un vieux mendiant de rouge se coiffant; - Mais c'est à Hernani--noir village, je t'aime!-- - Qu'elle avait décidé de l'attendre elle-même. - - Et tous les murs étaient pavoisés de haillons. - - Depuis qu'on parcourait les âpres régions - Pour la première fois le convoi faisait halte; - De sorte que ce fut vraiment--et je m'exalte, - Je parle seul tout haut, je ris!--ce fut ici - Que la rencontre eut lieu.--Noir village, merci! - Tout à l'heure, en passant, on me montrait une île. - J'ai dit au batelier: «Ta barque est inutile! - Que peut me faire à moi sur quel bout de terrain - Un Haro se rencontre avec un Mazarin? - Je veux voir Hernani! C'est là qu'entre les poutres - D'une rue où l'on boit le sombre vin des outres, - Sous une longue bande étroite d'indigo, - Se rencontra l'Espagne avec Victor Hugo! - - * * * * * - - Je suis un pèlerin. Je viens pour qu'on me montre - Le véritable endroit de la grande rencontre. - Et non pas je ne sais quelle île des Faisans! - --Le siècle, cette année, a de nouveau deux ans.» - - * * * * * - - O rapide frisson des âmes enfantines! - Aussitôt qu'il eut vu, l'enfant des Feuillantines, - L'orgueil silencieux qui ronge ces maisons - Et leur sort sur la face en énormes blasons; - Ces fers forgés; ces bois sculptés; ces hommes pâles - Qui sur de pauvres seuils se drapent dans des châles; - Les caprices pointus de ce pavé grimpant - Sous le balcon qui bombe et la loque qui pend; - Aussitôt qu'il eut vu ce clocher à grillage - Où les cloches ont l'air d'oiseaux de bronze en cage; - Aussitôt que, passant la poterne, il eut vu - Les longs veloutements de ce vallon perdu; - Ces chênes bas taillés d'une façon si drôle - Qu'ils ont la grosse tête à perruque du saule; - Ces fermes rabattant sur leurs murs des volets - D'où le piment retombe en doubles chapelets; - Ces gazons où toujours quelque poulain se vautre; - Ces toits dont un côté descend plus bas que l'autre; - Aussitôt qu'il eut vu marcher dans les sentiers - Des joueurs de pelote et des contrebandiers; - Sous les arbres trapus tout enthyrsés de lierres - Rire des muletiers avec des sandalières; - Des filles aux pieds nus, de leurs orteils vibrants, - Caresser à rebrousse-écume les torrents; - Des prêtres bruns mêler des ombres de soutanes - Aux troncs décortiqués et pâles des platanes; - Des mules trois par trois traîner ces grands berceaux - Dont la toile au soleil tremble sur deux arceaux; - La broussaille dresser son piège qui chuchote; - Les moulins avoir l'air d'attendre Don Quichotte; - Et les maïs bouger leur barbe et leurs plumets; - Et les feux s'allumer soudain sur les sommets; - Et le linge sécher à travers les campagnes, - Il fut plus Espagnol que toutes les Espagnes! - - Il a reçu le coup de soleil, c'est fini. - - Quand sa mère aura peur--plus loin que Hernani-- - Il rira.--Le buisson où s'embusque la haine - Elle le connaît trop, la maman Vendéenne! - Elle dit à son fils: «Rentrez la tête un peu!» - Mais une vitre éclate! On vient de faire feu! - --«C'est gentil, l'ennemi qui m'envoie une bille!» - Dit l'enfant. Car ce brave aux longs cheveux de fille - Est déjà tellement du pays où l'on est - Qu'il a mis du panache à son petit bonnet. - - - - -VI - - - O mystère charmant et profond de l'enfance! - Quoi! cet être joyeux d'enfreindre une défense, - Qui rit, qui parle seul, qui joue, et qui soudain - Semble pris pour ses jeux d'un immense dédain, - Et rêve, dédaignant l'image ou la praline, - Dans le plus sombre coin de la vieille berline; - Qui montrait tout à l'heure un golfe avec son doigt - En demandant: «Quel est ce gros saphir qu'on voit?» - Ce garçonnet ravi d'abîmer son costume, - C'est Celui qui mettra son siècle sur l'enclume, - Qui pendant si longtemps sera terrible et seul, - Et qui pratiquera si bien l'Art d'être Aïeul - Que, pâles apprentis sortant tous de ses forges, - Les poètes seront ses innombrables Georges! - Quoi! cet enfant, c'est lui par qui nous apprenons - Que tous ces voyageurs croyaient avoir des noms, - Et c'est lui l'éternel parmi ces éphémères! - Quoi! c'est le grand Hugo, ce petit Victor! - - Mères, - Qu'il y ait du respect parfois dans la douceur - Du baiser mis au front de votre enfant rêveur; - Que vos lèvres, parfois, en écartant des boucles - Aient peur de se brûler à quelques escarboucles; - Frissonnez au milieu d'un rire; effrayez-vous - De prendre l'avenir, ainsi, sur vos genoux; - Et dites-vous, avec une ivresse inquiète, - Lorsque vous saisissez une petite tête - Pour essayer de voir au fond des yeux gamins, - Que vous tenez peut-être un monde entre vos mains! - --Sait-on à quel moment au juste le dieu passe? - Songez à la minute émouvante de grâce - Où, dans la vieille rue, au son d'un fandango - Que rythme un claquement de fouet, Madame Hugo - Sort du carrosse vert dont l'attelage souffle, - Et, prenant dans ses bras l'enfant qu'elle emmitoufle. - Distraite, d'une voix qui sommeille à demi, - Lui dit légèrement: «Tu vois, c'est Hernani.» - - Aucun éclair n'a lui dans la ruelle noire; - Nul n'a senti tomber cette graine de gloire; - Et lui-même l'enfant n'est pas resté songeur. - On se bouscule, on crie, on jure; un voyageur - Chante... Et le germe obscur descend au fond de l'âme. - - «C'est Hernani, tu vois», a murmuré Madame - La générale Hugo, d'une distraite voix. - Et l'enfant regardait. «C'est Hernani, tu vois», - Dit cette mère. Et tout, pendant cette minute, - Tout, Don Ruy, Don Carlos, le grand vers dont la flûte - Soupire, le bandit, l'amour, le collier d'or, - La bataille de mil-huit-cent-trente, le cor, - Mademoiselle Mars, la salle qui trépide. - Tout, le lion superbe et le vieillard stupide, - Oui, tout fut, au-dessus de ce village fier, - Pendant cette minute, en puissance, dans l'air! - - Cette minute-là fut grosse du chef-d'oeuvre. - --Et, faisant de son fouet zigzaguer la couleuvre. - Un jeune postillon, sur un seuil, étalait - Le rouge fatidique et vif de son gilet. - - Le Rêve dans l'esprit des grands amants du Verbe - Abonde avec amour autour d'un nom superbe; - Il suspend, en secret, son cristal doux et lent - Au nom qui s'alourdit d'un poids étincelant; - Et quand, plus tard, cherchant dans cette ombre où tout reste, - Hugo retirera de son coeur, d'un seul geste. - Le nom qui s'y enfonce en tremblant aujourd'hui, - Ce nom ramènera tout un drame avec lui! - - - - -VII - - - ... Mais la nuit m'a surpris près d'un portail de pierre. - Alors je me souviens qu'il aimait la prière; - Qu'il a divinement murmuré: «Va prier...» - Je songe que le soir du vingt-six Février, - Hernani, ton église est bien selon mon âme, - Puisque je ne peux pas aller à Notre-Dame! - - Et je laisse la vieille en noir qui tient les clés - M'ouvrir. - - Saint-Sébastien a les cheveux bouclés; - Le large autel doré luit de toutes ses forces; - Et l'on voit des raisins sur les colonnes torses. - Cette église serait sûrement de son goût. - - Et comme dans son oeuvre énorme on trouve tout, - J'y prends quelques beaux vers comme on choisit des cierges, - Et je les fais brûler doucement. Et les Vierges - --Fronts de cire entrevus à travers des carreaux-- - Sont celles justement qu'invoquent ses héros; - Et je t'ai demandé, Petit Roi de Galice, - Comment il faut prier pour que Dieu s'attendrisse! - - * * * * * - - Et je sors tout ému sous le ciel toujours beau; - Et je marche en disant: «Maître, Génie, Hugo... - Souris, Père d'un siècle, aux humbles fils d'une heure! - Que quelque chose, en nous, de ce grand jour, demeure! - Donne-nous le courage et donne-nous la foi - Qu'il nous faut pour oser travailler après toi...» - Et les mots se pressaient sans ordre sur ma lèvre. - Car depuis le matin je cultivais ma fièvre. - «... Fais que nous nous levions la nuit pour travailler, - Que nous ne dormions plus à cause du laurier; - Et détache ta main, un instant, de ta tempe, - Pour bénir notre front, notre coeur, notre lampe...» - Des paysans passaient.--«Persuade-nous bien - Que le travail est tout, que nous ne sommes rien...» - Un chant montait, de ceux que plusieurs voix reprennent. - «... Et dis-nous de chanter pour que tous nous comprennent!» - - Ainsi parlait la voix de mon âme à genoux. - Le soir d'Espagne était merveilleusement doux. - Mais il fallait partir, car l'ombre enveloppante - Venait; je reprenais la vieille rue en pente - Qui serre tellement le ciel entre ses toits - Que l'on ne voit jamais qu'une étoile à la fois; - Je murmurais: «Faut-il qu'un pareil jour s'achève?» - Je sortais de Hugo comme l'on sort d'un rêve; - Et j'ai redescendu la rue; et lorsque j'ai - Passé sous le dernier balcon de fer forgé, - Un homme, d'une voix orgueilleuse et bourrue, - M'a dit: «Señor, c'est là--dans cette vieille rue-- - Que naquit Urbuta, le brave à qui le Roi - François Premier rendit son épée!» Alors, moi - J'ai dit: «C'est là qu'est né--dans cette rue ancienne-- - Le drame auquel le Cid pourrait rendre la sienne.» - -Hernani, 26 février 1902. - - -Paris.--L. MARETHEUX, imprimeur, 1, rue Cassette. - - - - - - -End of the Project Gutenberg EBook of Un soir à Hernani, by Edmond Rostand - -*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK UN SOIR À HERNANI *** - -***** This file should be named 58476-8.txt or 58476-8.zip ***** -This and all associated files of various formats will be found in: - http://www.gutenberg.org/5/8/4/7/58476/ - -Produced by Laurent Vogel (This file was produced from -images generously made available by The Internet -Archive/Canadian Libraries) - - -Updated editions will replace the previous one--the old editions will -be renamed. - -Creating the works from print editions not protected by U.S. copyright -law means that no one owns a United States copyright in these works, -so the Foundation (and you!) can copy and distribute it in the United -States without permission and without paying copyright -royalties. 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