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MARETHEUX, imprimeur, 1, rue Cassette. + + + + +UN SOIR A HERNANI + + +A PAUL MEURICE + + + + +I + + + «Zoin da herri hori?» + + Le vieil homme fit halte. + + L'heure rosait au loin les croupes de basalte; + La montagne semblait courir au golfe clair + Pour mêler ses moutons aux moutons de la mer; + La fougère était morte et l'herbe tremblait toute; + Et, noir contre le ciel, au tournant de la route + Où malgré la saison deux genêts épineux + Gardaient du velours jaune entre leurs piquants bleus, + L'homme, qu'enveloppait une vaste rotonde, + Etait assis de l'air le plus triste du monde + Sur un petit cheval à tête de mulet. + + «Zoin da herri hori?» demandais-je. (Quel est + Ce village?) + + Et du doigt je montrais un village, + Tout en scandant ces mots de la langue sauvage + Vieille comme la roche et comme l'Océan. + --Mais ma voix n'avait pas le chant guipuzcoan. + + Le vieux Basque espagnol, sans cesser d'être triste, + Toucha le bord pointu de son béret carliste. + Laissa courtoisement tomber sur l'étranger + Le mépris d'un regard qui semblait déroger, + Et répondit... + + Genêts, sapins, fougère, ronce! + Je connaissais pourtant, d'avance, sa réponse! + Je savais par quel mot trissyllabique et fier + Qui mettrait tout d'un coup de la gloire dans l'air, + Ce vieux pâtre hautain allait répondre, puisque + Par ces chemins d'Espagne où la grâce maurisque + Vit dans le geste obscur d'un porteur de fagot, + J'arrivais tout exprès pour l'entendre, ce mot! + Puisqu'il avait, lui seul, rythmé ma marche; et certe + Je ne l'ignorais pas, petite route verte, + Le nom du cher village assis sur tes bords frais; + Ce n'était qu'un pieux frisson que je m'offrais + De me faire, en ce lieu, par cet homme, à cette heure, + Dire ce nom qui de tant d'ailes vous effleure! + L'enthousiasme était dans mon âme. J'avais + Besoin d'entendre là ce nom que je savais, + Et ce nom que pourtant j'étais si sûr d'entendre + Je l'attendais,--j'étais tout pâle de l'attendre! + Et j'eus froid dans le dos et les larmes aux yeux + Lorsque, rendu plus grand par l'accent de ce vieux + Et par la majesté du val crépusculaire, + Avec je ne sais quoi de farouche sur l'R + Qui vibra comme vibre un fer de makhila, + Avec sur l'I beaucoup de langueur, et sur l'A + Cette sonorité gutturale et chantante + Qui prolonge, élargit, et solennise, et, lente, + Balance une voyelle ainsi qu'un encensoir, + Le nom de Hernani roula dans l'or du soir! + + Hernani, Hernani!... + + Pâtre du pays basque, + Quand le silence emplit le val comme une vasque, + Tu l'entends se rider au loin du moindre bruit; + Et tu peux, quand parfois tu jettes dans la nuit + Le long ricanement de ton vieux cri de guerre, + Suivre, comme un enfant suit jusqu'au bout sa pierre, + Ton cri jusqu'aux derniers ricochets musicaux + De ses échos et des échos de ses échos! + Mais tu ne peux pas suivre un nom qui se prolonge + Dans tous les contreforts des Montagnes du songe, + Qui fait chanter tous les sommets roses qu'en nous + Ont laissé les premiers enthousiasmes fous; + Et tu ne peux savoir qu'aux lointains de mon âme + Ce nom vient d'éveiller, en innombrable gamme, + Plus d'échos que jamais tu n'en déterminas + Quand tu poussais, le soir, tes longs _irrinzinas_! + + Hernani! + + Je frissonne!... Oh! comme il a, ce rustre, + Dit ce nom sans savoir que ce nom est illustre! + La Victoire pour lui n'habite pas ce nom! + Est-ce que les beaux vers font pousser l'herbe? Non, + Et le soc en ouvrant la terre qu'il défriche + Ne peut faire jaillir un tronçon d'hémistiche! + Ce nom n'est que le nom d'un pur triomphe d'art, + Il n'est brodé que sur l'invisible étendard, + Et rien pour ce passant grossier ne le consacre. + Ah! si c'était le nom de quelque grand massacre, + Si ce Basque, en piochant, faisait sous son sabot + Rouler parfois--énorme et sinistre grelot-- + Une tête de mort au large dans un casque + Et qui le fait sonner en y tournant, ce Basque + Prononcerait ce nom avec respect, tout bas; + Car on est fier d'un champ où le dieu des combats + Vint faucher avant vous au son joyeux des fifres + Et sur lequel deux Rois ont enlacé leurs chiffres + Tracés en ossements d'hommes et de chevaux; + Et Wagram sait qu'il est Wagram; et Roncevaux + Sait qu'il est Roncevaux; Cannes sait qu'elle est Cannes; + Mais, laissant se remplir de fleurs ses barbacanes, + Et s'étant au soleil sur la route endormi, + Hernani n'a pas su qu'il était Hernani! + + Le paysan, toujours immobile, s'étonne; + Sa gravité, devant mon trouble, l'abandonne; + Il regarde ce fou qui tremble et s'attendrit + Quand on lui dit le nom d'un village; il sourit + De tous les petits plis de son visage glabre; + Puis, se renveloppant de tristesse cantabre, + Droit sur sa bique blanche au vieux ventre jauni, + Disparaît au tournant du chemin. + + Hernani!... + + + + +II + + + J'avais dit: «Puisqu'il existe + Entre Irun et Tolosa + Un village fier et triste + Où la gloire se posa; + + Puisqu'en descendant vers l'Èbre + On entend, près d'un roc nu, + Palpiter un nom célèbre + Sur un village inconnu; + + Puisque, étant le nom d'un drame, + Et le nom d'un drame en vers. + Ce nom-là me touche l'âme + Comme avec des lauriers verts! + + Et puisque d'ailleurs les choses + S'arrangent mal à ce point, + Las! que les apothéoses + Moi seul ne les verrai point; + + Puisque, ô divin porte-lyre, + Je ne sais pas où je puis + Aller prier pour te dire + Que de ta suite j'en suis; + + Puisque je n'irai pas boire, + Dans l'humble creux de ma main, + A ces fontaines de gloire + Qu'on fera couler demain... + + Je prendrai devant ma porte + Ce chemin bleu qui conduit + A ce village qui porte + Ce nom qui chante et qui luit: + + J'irai voir, passant la Rhune, + O vieux village hidalgo, + Ton chapeau de tuile brune + Empanaché par Hugo; + + J'irai parmi le mystère + De la route et du buisson + Célébrer le centenaire + A ma modeste façon; + + Aucune voix indiscrète + Ne viendra me faire un cours + (L'oeuvre, l'homme, et le poète); + Le Vent fera les discours. + + Oh! je n'aurai pas la pompe + D'un cortège officiel... + Mais le coteau qui s'estompe + Et les étoiles du ciel! + + Un peu de brise française + En ce soir de Février + Soufflera dans le mélèze + Et dans le genévrier; + + Je veux, pèlerin que grise + Un espoir d'être béni, + Être là quand cette brise + Soufflera sur Hernani!» + + --Et j'étais parti. J'arrive, + Petite ville, et je vois + Ton arrogance pensive, + Ton noir profil d'autrefois! + + Déjà je vois apparaître + Un toit fier et surplombant, + Des balcons qui semblent être + Dessinés par Artaban; + + A mesure que j'approche + Je vois mieux se détacher + Cette fantastique roche + Qui domine ton clocher; + + Je t'admire! je m'attarde + A t'admirer dans le soir! + Et pourquoi je te regarde + Tu ne peux pas le savoir. + + Hernani-du-Val-Bleuâtre + N'a pas entendu le cor + Que Hernani-du-Théâtre + Fait sonner dans son décor! + + Tandis que ton nom s'envole + Sur le grand drame français, + Petite ville espagnole, + Tu murmures: Je ne sais... + + Et tu t'endors, fière et triste, + Entre Irun et Tolosa, + Au fron-fron d'un guitariste, + Au parfum d'un mimosa! + + + + +III + + + Oui, c'était bien ici qu'il fallait que je vinsse! + Car la roue en bois plein, toujours, dans l'ombre, grince: + Et tout est demeuré--choses et paysans-- + Comme lorsqu'il passait, et qu'il avait dix ans! + + Mais mon émotion, tout d'un coup, s'est accrue + Je n'ose pas entrer dans la fameuse rue. + Au seuil de Hernani j'hésite avec amour, + Et j'en fais tout d'abord, avec respect, le tour. + + Je traverse un étrange et vaste jeu de paume + Où travaille à cette heure un vieux cordier fantôme + Qui dévide, et recule, et chante.--Un montagnard + Passe. Il est sans cuirasse. Il n'a pas de poignard. + Mais rien qu'à la façon dont il marche dans l'herbe, + Je le reconnais bien, le jeune amant imberbe! + C'est lui-même, et la nuit tu dois, ô Doña Sol, + Lorsque de ton balcon il tombe sur le sol, + --Sans bruit parce qu'il a ses bonnes alpargates!-- + Dire pour ce bandit ton chapelet d'agates. + Oh! cet homme farouche, et qui possède l'art + D'enfoncer son chapeau par-dessus le foulard + Qui traverse son front d'un bandage vert-pomme, + Va crier: «Je suis Jean d'Aragon!» et cet homme + Va trouver trop petits pour lui des échafauds... + Non! cet homme se baisse et ramasse une faux. + Et jette cette faux sur son épaule, et rentre + Chez lui, d'un pas qui fait de sa chaumière un antre! + --Et je vois s'avancer un être singulier + Qui balance un bâton de bois de néflier. + Et c'est le _celador_ du village, le garde + De l'alcade. Et surpris, soudain, je le regarde. + Je n'en crois pas mes yeux! + + «Pourquoi donc, _celador_, + Sur votre béret noir ces deux lettres en or? + Que veut dire: V. H.?» + + Il répond avec pompe: + «_Villa dé Hernani._» + + Cet Espagnol se trompe. + Oh! quand, pour te grandir encore, on t'exila. + Maître, tu n'aurais eu qu'à venir vivre là! + C'eût été somptueux, formidable,--et logique. + La ville était marquée à ton chiffre magique. + Certes, j'aime cette île où ta grande ombre erra. + Mais j'aperçois le roc de Santa Barbara + S'ériger âprement, et je regrette presque + En voyant un rocher tellement hugoesque + Que lorsqu'on t'exila tu ne sois pas venu, + Prince de Hernani, vivre sur ce roc nu! + Je te vois, habitant, là-haut, parmi les ailes, + --O grand dessinateur de tours et de tourelles!-- + Cet espèce de noir donjon médiéval + Que tu faisais sortir avec un ciel, un val, + Et des machicoulis dont le créneau s'échancre, + De l'élargissement d'une arabesque d'encre! + + * * * * * + + Mais tu n'es pas absent, malgré que ton manoir + Soit construit seulement par les vapeurs du soir + Superbe castellan d'une invisible crête. + Tu restes à jamais perché sur la conquête! + Ce village orgueilleux sera toujours à toi: + Il n'est plus à l'Espagne, il n'est plus à son Roi; + En allongeant sur lui la griffe d'un poème + Tu l'as pris, ce village, à Don Carlos lui-même! + Mais que dis-je? tu n'as pas attendu si tard! + Enfant, tu l'avais pris, en passant, d'un regard! + Si bien que Hernani, que ton oeuvre accapare, + Est bien plus dans Hugo qu'il n'est dans la Navarre! + + + + +IV + + + Je tâche de revoir l'enfant mystérieux + Voyageant en Espagne,--et je ferme les yeux... + Et je marche à travers la bruyère sauvage, + Et je rêve, en marchant, les détails du voyage. + + O joie! avoir dix ans, être fils d'un vainqueur, + Savoir déjà beaucoup de Virgile par coeur, + Garder, n'ayant jamais été mis au collège, + Autour de l'âme, encor, ce duvet qui l'allège; + Et parce que d'honneurs et de gloire couvert + Le général Joseph-Léopold-Sigisbert, + Dont le père est un humble artisan de province, + Veut voir jouer ses fils dans le palais d'un prince, + Et qu'entre deux combats ce héros s'attendrit,-- + Se trouver brusquement en route pour Madrid, + Et le front bourdonnant encor d'un bruit de bronze, + Comme si l'on avait rêvé mil-huit-cent-onze, + Paris, et les portraits de Napoléon Deux, + Se réveiller courant des chemins hasardeux + Où parfois, sur le bord d'un gouffre, au clair de lune, + On rencontre un courrier qui vient de Pampelune! + + Je rêve les détails du voyage. + + Correct, + Cambré contre le fond capitonné d'Utrecht + Pour que sa redingote à brandebourgs l'épouse, + Et pour qu'elle rabatte à la mil-huit-cent-douze + Sur son buste bombé les épaulettes d'or, + --Ou pour cacher qu'au fond du carrosse il s'endort.-- + L'aide de camp marquis du Saillant accompagne + La générale Hugo qui se rend en Espagne. + + La générale Hugo n'est pas contente. Elle a + Horreur du vieux coucou que l'on rafistola + Et qui penche, guimbarde aux formes fantômales, + Sous des gibbosités de meubles et de malles. + Cet objet à la fois gothique et Pompadour, + Chaise de poste ensemble et carrosse de cour, + Qui sur de grands ressorts en gondole s'agence, + Par son cabriolet tient de la diligence, + Et, par son grincement, du char à boeufs. Des boeufs + Viennent d'ailleurs aider dans les chemins bourbeux + Les six mules hors d'âge et tintinnabulantes + Auxquelles un gaillard, prompt à les trouver lentes, + Crie, en fouettant leur dos écorché jusqu'à l'os, + Toutes sortes de mots qui finissent en _dios_. + + Les trois petits Hugo, d'humeur moins difficile, + Se sont accommodés de ce luxe fossile; + Les deux grands ont pouffé de rire en contemplant + Le ventre vert et or de ce monstre roulant + Dont l'ombre sur la route est apocalyptique; + Et, grave, ayant déjà sa petite esthétique, + Le plus petit des trois ne l'a pas trouvé laid. + + Ils montent tous les trois dans le cabriolet. + Ils tirent les rideaux sur les anneaux de cuivre; + Changent de place; ils sont heureux; tout les enivre! + Car les petits enfants sont de grands voyageurs + Et les endroits quittés ne gardent pas leurs coeurs. + Ils sont heureux. Ils ont des choses dans leurs poches. + Ils ouvrent tout le temps et ferment des sacoches + Dans lesquelles Dieu seul sait tout ce qu'ils ont mis. + On entend s'envoler parfois de tendres cris + Vers ce cabriolet qui fait un bruit de cage; + Et le carrosse roule... «Eugène, soyez sage! + --Surtout surveille bien ton petit frère, Abel!» + Et l'on voit s'empourprer le mont Jaitzquibel. + + Ils font tous ce chemin que je viens de refaire. + Je les vois. Je peux dire: «Ils sont aux croix de pierre. + Ils longent le vieux mur de granit» (il y a + Maintenant sur ce mur un grand magnolia!). + Je peux dire: «Ils vont être au château d'Urtubie + Dont l'armure d'ardoise est sans cesse fourbie + Par quelque brusque averse au flot diluvien; + Ils y sont! ils le voient, comme un archer qui vient + De laver à grande eau les mailles de sa brugne, + Se sécher au soleil sur la route d'Urrugne. + Ils sont au pont; ils sont...» + + Je rêve les détails + Du voyage. + + Je sais devant quels vieux portails + Ils se sont arrêtés, dans un certain village. + Ils roulent. Maintenant le bizarre attelage + A rejoint, près d'Irun, le Convoi du Trésor. + Un beau général-duc tout étincelant d'or + Prend le commandement de cette cavalcade + Qui doit faire briller les yeux de l'embuscade; + C'est parmi des plumets que l'on ressort d'Irun; + D'alertes éclaireurs galopent un par un + Pour voir si dans les rocs rien ne se dissimule... + Clic! Clac! Déjà les fers de la première mule + Ont frappé d'un sonore et quadruple oméga + La roule d'Oyarzun et d'Astigarraga; + La bergère s'enfuit et le troupeau s'effare; + Les andalous vont l'amble au son de la fanfare. + + Quoi! pour Victor Hugo, des trompettes?--Déjà? + + Non, mais pour le Trésor. Ce Trésor protégea + Le petit voyageur pour qui tremble la Muse. + Il est de ces hasards bienheureux. Dieu s'amuse. + Deux mille hommes à pied! mille hommes à cheval! + Et l'on serre les rangs! et dans l'ombre du val + La Providence--car toujours la Providence + Lorsque naît un génie est dans la confidence!-- + Sourit de ce Trésor qui n'est qu'un prête-nom; + Et trois mille soldats renforcés de canon, + Gardent, croyant garder un coffre plein de piastres, + Un merveilleux enfant dont l'âme est pleine d'astres! + + Je rêve les détails du voyage. + + Un convoi + Fait exprès, semble-t-il, pour l'enfant qui le voit! + Chaîne héroï-comique, espagnole et française, + Et dont chaque chaînon est fait d'une antithèse! + On voyage en Espagne, on est gardé par des + Grenadiers: ce sont des grenadiers hollandais. + Napoléon, qui pense à tout malgré la guerre, + Envoie un personnel tout neuf au Roi son frère: + De sorte qu'on peut voir un quadrille dansant + D'auditeurs au Conseil d'État sur des pur-sang. + Le Trésor est suivi de trois cents véhicules + Remplis de voyageurs charmants ou ridicules. + Elégance où parfois la loque flamboya, + On dirait d'un Boilly retouché par Goya. + Les jeunes colonels musqués et sans moustaches + Découvrent des minois dans le fond des pataches: + La main tremble; l'oeil rit; la fleur tombe... Est-ce beau, + Criant à Salinas, chantant à Pancorbo, + Tantôt pris de fou rire et tantôt de panique, + Sous cet immense ciel bleu, ce cortège unique + Roulant, trottant, sifflant, luisant, flambant, piaffant, + Et, parmi ce cortège unique, cet enfant! + + Cet enfant porte en lui deux provinces de France, + Et sa Bretagne rêve, et sa Lorraine pense; + Et c'est en même temps un petit Parisien + Qui ne perd pas la tête et qui regarde bien. + + Qu'il regarde! voici Hernani!... + + + + +V + + + Les voitures + Passent sous la visière énorme des toitures + Dans cette rue étrange où je monte en rêvant. + Ah! c'est l'Espagne, enfin! + + Je sais bien qu'au-devant + De celui qui sera son poète, l'Espagne + Avait mandé sa grâce à travers la montagne, + Qu'elle avait détaché vers lui quelques splendeurs + --Vieux clochers chambellans, moulins ambassadeurs, + Chargés de l'accueillir au seuil de la Biscaye + D'un peu de majesté, de morgue et d'antiquaille! + Je sais bien qu'au-devant de celui qui venait + Elle avait envoyé le soleil, le genêt, + Le vent du sud chantant son grand air de bravoure; + Que déjà cette Reine, aux portes de Ciboure, + Avait fait de sa part saluer cet Infant + Par un vieux mendiant de rouge se coiffant; + Mais c'est à Hernani--noir village, je t'aime!-- + Qu'elle avait décidé de l'attendre elle-même. + + Et tous les murs étaient pavoisés de haillons. + + Depuis qu'on parcourait les âpres régions + Pour la première fois le convoi faisait halte; + De sorte que ce fut vraiment--et je m'exalte, + Je parle seul tout haut, je ris!--ce fut ici + Que la rencontre eut lieu.--Noir village, merci! + Tout à l'heure, en passant, on me montrait une île. + J'ai dit au batelier: «Ta barque est inutile! + Que peut me faire à moi sur quel bout de terrain + Un Haro se rencontre avec un Mazarin? + Je veux voir Hernani! C'est là qu'entre les poutres + D'une rue où l'on boit le sombre vin des outres, + Sous une longue bande étroite d'indigo, + Se rencontra l'Espagne avec Victor Hugo! + + * * * * * + + Je suis un pèlerin. Je viens pour qu'on me montre + Le véritable endroit de la grande rencontre. + Et non pas je ne sais quelle île des Faisans! + --Le siècle, cette année, a de nouveau deux ans.» + + * * * * * + + O rapide frisson des âmes enfantines! + Aussitôt qu'il eut vu, l'enfant des Feuillantines, + L'orgueil silencieux qui ronge ces maisons + Et leur sort sur la face en énormes blasons; + Ces fers forgés; ces bois sculptés; ces hommes pâles + Qui sur de pauvres seuils se drapent dans des châles; + Les caprices pointus de ce pavé grimpant + Sous le balcon qui bombe et la loque qui pend; + Aussitôt qu'il eut vu ce clocher à grillage + Où les cloches ont l'air d'oiseaux de bronze en cage; + Aussitôt que, passant la poterne, il eut vu + Les longs veloutements de ce vallon perdu; + Ces chênes bas taillés d'une façon si drôle + Qu'ils ont la grosse tête à perruque du saule; + Ces fermes rabattant sur leurs murs des volets + D'où le piment retombe en doubles chapelets; + Ces gazons où toujours quelque poulain se vautre; + Ces toits dont un côté descend plus bas que l'autre; + Aussitôt qu'il eut vu marcher dans les sentiers + Des joueurs de pelote et des contrebandiers; + Sous les arbres trapus tout enthyrsés de lierres + Rire des muletiers avec des sandalières; + Des filles aux pieds nus, de leurs orteils vibrants, + Caresser à rebrousse-écume les torrents; + Des prêtres bruns mêler des ombres de soutanes + Aux troncs décortiqués et pâles des platanes; + Des mules trois par trois traîner ces grands berceaux + Dont la toile au soleil tremble sur deux arceaux; + La broussaille dresser son piège qui chuchote; + Les moulins avoir l'air d'attendre Don Quichotte; + Et les maïs bouger leur barbe et leurs plumets; + Et les feux s'allumer soudain sur les sommets; + Et le linge sécher à travers les campagnes, + Il fut plus Espagnol que toutes les Espagnes! + + Il a reçu le coup de soleil, c'est fini. + + Quand sa mère aura peur--plus loin que Hernani-- + Il rira.--Le buisson où s'embusque la haine + Elle le connaît trop, la maman Vendéenne! + Elle dit à son fils: «Rentrez la tête un peu!» + Mais une vitre éclate! On vient de faire feu! + --«C'est gentil, l'ennemi qui m'envoie une bille!» + Dit l'enfant. Car ce brave aux longs cheveux de fille + Est déjà tellement du pays où l'on est + Qu'il a mis du panache à son petit bonnet. + + + + +VI + + + O mystère charmant et profond de l'enfance! + Quoi! cet être joyeux d'enfreindre une défense, + Qui rit, qui parle seul, qui joue, et qui soudain + Semble pris pour ses jeux d'un immense dédain, + Et rêve, dédaignant l'image ou la praline, + Dans le plus sombre coin de la vieille berline; + Qui montrait tout à l'heure un golfe avec son doigt + En demandant: «Quel est ce gros saphir qu'on voit?» + Ce garçonnet ravi d'abîmer son costume, + C'est Celui qui mettra son siècle sur l'enclume, + Qui pendant si longtemps sera terrible et seul, + Et qui pratiquera si bien l'Art d'être Aïeul + Que, pâles apprentis sortant tous de ses forges, + Les poètes seront ses innombrables Georges! + Quoi! cet enfant, c'est lui par qui nous apprenons + Que tous ces voyageurs croyaient avoir des noms, + Et c'est lui l'éternel parmi ces éphémères! + Quoi! c'est le grand Hugo, ce petit Victor! + + Mères, + Qu'il y ait du respect parfois dans la douceur + Du baiser mis au front de votre enfant rêveur; + Que vos lèvres, parfois, en écartant des boucles + Aient peur de se brûler à quelques escarboucles; + Frissonnez au milieu d'un rire; effrayez-vous + De prendre l'avenir, ainsi, sur vos genoux; + Et dites-vous, avec une ivresse inquiète, + Lorsque vous saisissez une petite tête + Pour essayer de voir au fond des yeux gamins, + Que vous tenez peut-être un monde entre vos mains! + --Sait-on à quel moment au juste le dieu passe? + Songez à la minute émouvante de grâce + Où, dans la vieille rue, au son d'un fandango + Que rythme un claquement de fouet, Madame Hugo + Sort du carrosse vert dont l'attelage souffle, + Et, prenant dans ses bras l'enfant qu'elle emmitoufle. + Distraite, d'une voix qui sommeille à demi, + Lui dit légèrement: «Tu vois, c'est Hernani.» + + Aucun éclair n'a lui dans la ruelle noire; + Nul n'a senti tomber cette graine de gloire; + Et lui-même l'enfant n'est pas resté songeur. + On se bouscule, on crie, on jure; un voyageur + Chante... Et le germe obscur descend au fond de l'âme. + + «C'est Hernani, tu vois», a murmuré Madame + La générale Hugo, d'une distraite voix. + Et l'enfant regardait. «C'est Hernani, tu vois», + Dit cette mère. Et tout, pendant cette minute, + Tout, Don Ruy, Don Carlos, le grand vers dont la flûte + Soupire, le bandit, l'amour, le collier d'or, + La bataille de mil-huit-cent-trente, le cor, + Mademoiselle Mars, la salle qui trépide. + Tout, le lion superbe et le vieillard stupide, + Oui, tout fut, au-dessus de ce village fier, + Pendant cette minute, en puissance, dans l'air! + + Cette minute-là fut grosse du chef-d'oeuvre. + --Et, faisant de son fouet zigzaguer la couleuvre. + Un jeune postillon, sur un seuil, étalait + Le rouge fatidique et vif de son gilet. + + Le Rêve dans l'esprit des grands amants du Verbe + Abonde avec amour autour d'un nom superbe; + Il suspend, en secret, son cristal doux et lent + Au nom qui s'alourdit d'un poids étincelant; + Et quand, plus tard, cherchant dans cette ombre où tout reste, + Hugo retirera de son coeur, d'un seul geste. + Le nom qui s'y enfonce en tremblant aujourd'hui, + Ce nom ramènera tout un drame avec lui! + + + + +VII + + + ... Mais la nuit m'a surpris près d'un portail de pierre. + Alors je me souviens qu'il aimait la prière; + Qu'il a divinement murmuré: «Va prier...» + Je songe que le soir du vingt-six Février, + Hernani, ton église est bien selon mon âme, + Puisque je ne peux pas aller à Notre-Dame! + + Et je laisse la vieille en noir qui tient les clés + M'ouvrir. + + Saint-Sébastien a les cheveux bouclés; + Le large autel doré luit de toutes ses forces; + Et l'on voit des raisins sur les colonnes torses. + Cette église serait sûrement de son goût. + + Et comme dans son oeuvre énorme on trouve tout, + J'y prends quelques beaux vers comme on choisit des cierges, + Et je les fais brûler doucement. Et les Vierges + --Fronts de cire entrevus à travers des carreaux-- + Sont celles justement qu'invoquent ses héros; + Et je t'ai demandé, Petit Roi de Galice, + Comment il faut prier pour que Dieu s'attendrisse! + + * * * * * + + Et je sors tout ému sous le ciel toujours beau; + Et je marche en disant: «Maître, Génie, Hugo... + Souris, Père d'un siècle, aux humbles fils d'une heure! + Que quelque chose, en nous, de ce grand jour, demeure! + Donne-nous le courage et donne-nous la foi + Qu'il nous faut pour oser travailler après toi...» + Et les mots se pressaient sans ordre sur ma lèvre. + Car depuis le matin je cultivais ma fièvre. + «... Fais que nous nous levions la nuit pour travailler, + Que nous ne dormions plus à cause du laurier; + Et détache ta main, un instant, de ta tempe, + Pour bénir notre front, notre coeur, notre lampe...» + Des paysans passaient.--«Persuade-nous bien + Que le travail est tout, que nous ne sommes rien...» + Un chant montait, de ceux que plusieurs voix reprennent. + «... Et dis-nous de chanter pour que tous nous comprennent!» + + Ainsi parlait la voix de mon âme à genoux. + Le soir d'Espagne était merveilleusement doux. + Mais il fallait partir, car l'ombre enveloppante + Venait; je reprenais la vieille rue en pente + Qui serre tellement le ciel entre ses toits + Que l'on ne voit jamais qu'une étoile à la fois; + Je murmurais: «Faut-il qu'un pareil jour s'achève?» + Je sortais de Hugo comme l'on sort d'un rêve; + Et j'ai redescendu la rue; et lorsque j'ai + Passé sous le dernier balcon de fer forgé, + Un homme, d'une voix orgueilleuse et bourrue, + M'a dit: «Señor, c'est là--dans cette vieille rue-- + Que naquit Urbuta, le brave à qui le Roi + François Premier rendit son épée!» Alors, moi + J'ai dit: «C'est là qu'est né--dans cette rue ancienne-- + Le drame auquel le Cid pourrait rendre la sienne.» + +Hernani, 26 février 1902. + + +Paris.--L. MARETHEUX, imprimeur, 1, rue Cassette. + + + + + + +End of the Project Gutenberg EBook of Un soir à Hernani, by Edmond Rostand + +*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 58476 *** |
