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+*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 58476 ***
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+ EDMOND ROSTAND
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+ UN SOIR
+ A HERNANI
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+ --26 FÉVRIER 1902--
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+ PARIS
+ Librairie CHARPENTIER et FASQUELLE
+ EUGÈNE FASQUELLE, ÉDITEUR
+ 11, RUE DE GRENELLE, 11
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+ 1902
+ Tous droits réservés
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+
+EUGÈNE FASQUELLE, ÉDITEUR, 11, RUE DE GRENELLE
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+OUVRAGES DU MÊME AUTEUR
+
+ Les Musardises, poésie (_épuisé_).
+ Les Romanesques, comédie en trois actes et en vers,
+ 19e mille 2 »
+ La Princesse Lointaine, pièce en quatre actes, en vers,
+ 20e mille 2 »
+ La Samaritaine, évangile en trois tableaux, en vers,
+ 20e mille 3 50
+ Cyrano de Bergerac, comédie héroïque en cinq actes, en vers,
+ 255e mille 3 50
+ L'Aiglon, drame en six actes, en vers, 195e mille 3 50
+
+Il a été tiré de cet ouvrage: 30 exemplaires numérotés sur papier du
+Japon.
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+
+Tous droits de reproduction et de traduction réservés pour tous pays, y
+compris le Danemark, les Pays-Bas, la Suède et la Norwège.
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+Paris.--L. MARETHEUX, imprimeur, 1, rue Cassette.
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+UN SOIR A HERNANI
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+A PAUL MEURICE
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+I
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+ «Zoin da herri hori?»
+
+ Le vieil homme fit halte.
+
+ L'heure rosait au loin les croupes de basalte;
+ La montagne semblait courir au golfe clair
+ Pour mêler ses moutons aux moutons de la mer;
+ La fougère était morte et l'herbe tremblait toute;
+ Et, noir contre le ciel, au tournant de la route
+ Où malgré la saison deux genêts épineux
+ Gardaient du velours jaune entre leurs piquants bleus,
+ L'homme, qu'enveloppait une vaste rotonde,
+ Etait assis de l'air le plus triste du monde
+ Sur un petit cheval à tête de mulet.
+
+ «Zoin da herri hori?» demandais-je. (Quel est
+ Ce village?)
+
+ Et du doigt je montrais un village,
+ Tout en scandant ces mots de la langue sauvage
+ Vieille comme la roche et comme l'Océan.
+ --Mais ma voix n'avait pas le chant guipuzcoan.
+
+ Le vieux Basque espagnol, sans cesser d'être triste,
+ Toucha le bord pointu de son béret carliste.
+ Laissa courtoisement tomber sur l'étranger
+ Le mépris d'un regard qui semblait déroger,
+ Et répondit...
+
+ Genêts, sapins, fougère, ronce!
+ Je connaissais pourtant, d'avance, sa réponse!
+ Je savais par quel mot trissyllabique et fier
+ Qui mettrait tout d'un coup de la gloire dans l'air,
+ Ce vieux pâtre hautain allait répondre, puisque
+ Par ces chemins d'Espagne où la grâce maurisque
+ Vit dans le geste obscur d'un porteur de fagot,
+ J'arrivais tout exprès pour l'entendre, ce mot!
+ Puisqu'il avait, lui seul, rythmé ma marche; et certe
+ Je ne l'ignorais pas, petite route verte,
+ Le nom du cher village assis sur tes bords frais;
+ Ce n'était qu'un pieux frisson que je m'offrais
+ De me faire, en ce lieu, par cet homme, à cette heure,
+ Dire ce nom qui de tant d'ailes vous effleure!
+ L'enthousiasme était dans mon âme. J'avais
+ Besoin d'entendre là ce nom que je savais,
+ Et ce nom que pourtant j'étais si sûr d'entendre
+ Je l'attendais,--j'étais tout pâle de l'attendre!
+ Et j'eus froid dans le dos et les larmes aux yeux
+ Lorsque, rendu plus grand par l'accent de ce vieux
+ Et par la majesté du val crépusculaire,
+ Avec je ne sais quoi de farouche sur l'R
+ Qui vibra comme vibre un fer de makhila,
+ Avec sur l'I beaucoup de langueur, et sur l'A
+ Cette sonorité gutturale et chantante
+ Qui prolonge, élargit, et solennise, et, lente,
+ Balance une voyelle ainsi qu'un encensoir,
+ Le nom de Hernani roula dans l'or du soir!
+
+ Hernani, Hernani!...
+
+ Pâtre du pays basque,
+ Quand le silence emplit le val comme une vasque,
+ Tu l'entends se rider au loin du moindre bruit;
+ Et tu peux, quand parfois tu jettes dans la nuit
+ Le long ricanement de ton vieux cri de guerre,
+ Suivre, comme un enfant suit jusqu'au bout sa pierre,
+ Ton cri jusqu'aux derniers ricochets musicaux
+ De ses échos et des échos de ses échos!
+ Mais tu ne peux pas suivre un nom qui se prolonge
+ Dans tous les contreforts des Montagnes du songe,
+ Qui fait chanter tous les sommets roses qu'en nous
+ Ont laissé les premiers enthousiasmes fous;
+ Et tu ne peux savoir qu'aux lointains de mon âme
+ Ce nom vient d'éveiller, en innombrable gamme,
+ Plus d'échos que jamais tu n'en déterminas
+ Quand tu poussais, le soir, tes longs _irrinzinas_!
+
+ Hernani!
+
+ Je frissonne!... Oh! comme il a, ce rustre,
+ Dit ce nom sans savoir que ce nom est illustre!
+ La Victoire pour lui n'habite pas ce nom!
+ Est-ce que les beaux vers font pousser l'herbe? Non,
+ Et le soc en ouvrant la terre qu'il défriche
+ Ne peut faire jaillir un tronçon d'hémistiche!
+ Ce nom n'est que le nom d'un pur triomphe d'art,
+ Il n'est brodé que sur l'invisible étendard,
+ Et rien pour ce passant grossier ne le consacre.
+ Ah! si c'était le nom de quelque grand massacre,
+ Si ce Basque, en piochant, faisait sous son sabot
+ Rouler parfois--énorme et sinistre grelot--
+ Une tête de mort au large dans un casque
+ Et qui le fait sonner en y tournant, ce Basque
+ Prononcerait ce nom avec respect, tout bas;
+ Car on est fier d'un champ où le dieu des combats
+ Vint faucher avant vous au son joyeux des fifres
+ Et sur lequel deux Rois ont enlacé leurs chiffres
+ Tracés en ossements d'hommes et de chevaux;
+ Et Wagram sait qu'il est Wagram; et Roncevaux
+ Sait qu'il est Roncevaux; Cannes sait qu'elle est Cannes;
+ Mais, laissant se remplir de fleurs ses barbacanes,
+ Et s'étant au soleil sur la route endormi,
+ Hernani n'a pas su qu'il était Hernani!
+
+ Le paysan, toujours immobile, s'étonne;
+ Sa gravité, devant mon trouble, l'abandonne;
+ Il regarde ce fou qui tremble et s'attendrit
+ Quand on lui dit le nom d'un village; il sourit
+ De tous les petits plis de son visage glabre;
+ Puis, se renveloppant de tristesse cantabre,
+ Droit sur sa bique blanche au vieux ventre jauni,
+ Disparaît au tournant du chemin.
+
+ Hernani!...
+
+
+
+
+II
+
+
+ J'avais dit: «Puisqu'il existe
+ Entre Irun et Tolosa
+ Un village fier et triste
+ Où la gloire se posa;
+
+ Puisqu'en descendant vers l'Èbre
+ On entend, près d'un roc nu,
+ Palpiter un nom célèbre
+ Sur un village inconnu;
+
+ Puisque, étant le nom d'un drame,
+ Et le nom d'un drame en vers.
+ Ce nom-là me touche l'âme
+ Comme avec des lauriers verts!
+
+ Et puisque d'ailleurs les choses
+ S'arrangent mal à ce point,
+ Las! que les apothéoses
+ Moi seul ne les verrai point;
+
+ Puisque, ô divin porte-lyre,
+ Je ne sais pas où je puis
+ Aller prier pour te dire
+ Que de ta suite j'en suis;
+
+ Puisque je n'irai pas boire,
+ Dans l'humble creux de ma main,
+ A ces fontaines de gloire
+ Qu'on fera couler demain...
+
+ Je prendrai devant ma porte
+ Ce chemin bleu qui conduit
+ A ce village qui porte
+ Ce nom qui chante et qui luit:
+
+ J'irai voir, passant la Rhune,
+ O vieux village hidalgo,
+ Ton chapeau de tuile brune
+ Empanaché par Hugo;
+
+ J'irai parmi le mystère
+ De la route et du buisson
+ Célébrer le centenaire
+ A ma modeste façon;
+
+ Aucune voix indiscrète
+ Ne viendra me faire un cours
+ (L'oeuvre, l'homme, et le poète);
+ Le Vent fera les discours.
+
+ Oh! je n'aurai pas la pompe
+ D'un cortège officiel...
+ Mais le coteau qui s'estompe
+ Et les étoiles du ciel!
+
+ Un peu de brise française
+ En ce soir de Février
+ Soufflera dans le mélèze
+ Et dans le genévrier;
+
+ Je veux, pèlerin que grise
+ Un espoir d'être béni,
+ Être là quand cette brise
+ Soufflera sur Hernani!»
+
+ --Et j'étais parti. J'arrive,
+ Petite ville, et je vois
+ Ton arrogance pensive,
+ Ton noir profil d'autrefois!
+
+ Déjà je vois apparaître
+ Un toit fier et surplombant,
+ Des balcons qui semblent être
+ Dessinés par Artaban;
+
+ A mesure que j'approche
+ Je vois mieux se détacher
+ Cette fantastique roche
+ Qui domine ton clocher;
+
+ Je t'admire! je m'attarde
+ A t'admirer dans le soir!
+ Et pourquoi je te regarde
+ Tu ne peux pas le savoir.
+
+ Hernani-du-Val-Bleuâtre
+ N'a pas entendu le cor
+ Que Hernani-du-Théâtre
+ Fait sonner dans son décor!
+
+ Tandis que ton nom s'envole
+ Sur le grand drame français,
+ Petite ville espagnole,
+ Tu murmures: Je ne sais...
+
+ Et tu t'endors, fière et triste,
+ Entre Irun et Tolosa,
+ Au fron-fron d'un guitariste,
+ Au parfum d'un mimosa!
+
+
+
+
+III
+
+
+ Oui, c'était bien ici qu'il fallait que je vinsse!
+ Car la roue en bois plein, toujours, dans l'ombre, grince:
+ Et tout est demeuré--choses et paysans--
+ Comme lorsqu'il passait, et qu'il avait dix ans!
+
+ Mais mon émotion, tout d'un coup, s'est accrue
+ Je n'ose pas entrer dans la fameuse rue.
+ Au seuil de Hernani j'hésite avec amour,
+ Et j'en fais tout d'abord, avec respect, le tour.
+
+ Je traverse un étrange et vaste jeu de paume
+ Où travaille à cette heure un vieux cordier fantôme
+ Qui dévide, et recule, et chante.--Un montagnard
+ Passe. Il est sans cuirasse. Il n'a pas de poignard.
+ Mais rien qu'à la façon dont il marche dans l'herbe,
+ Je le reconnais bien, le jeune amant imberbe!
+ C'est lui-même, et la nuit tu dois, ô Doña Sol,
+ Lorsque de ton balcon il tombe sur le sol,
+ --Sans bruit parce qu'il a ses bonnes alpargates!--
+ Dire pour ce bandit ton chapelet d'agates.
+ Oh! cet homme farouche, et qui possède l'art
+ D'enfoncer son chapeau par-dessus le foulard
+ Qui traverse son front d'un bandage vert-pomme,
+ Va crier: «Je suis Jean d'Aragon!» et cet homme
+ Va trouver trop petits pour lui des échafauds...
+ Non! cet homme se baisse et ramasse une faux.
+ Et jette cette faux sur son épaule, et rentre
+ Chez lui, d'un pas qui fait de sa chaumière un antre!
+ --Et je vois s'avancer un être singulier
+ Qui balance un bâton de bois de néflier.
+ Et c'est le _celador_ du village, le garde
+ De l'alcade. Et surpris, soudain, je le regarde.
+ Je n'en crois pas mes yeux!
+
+ «Pourquoi donc, _celador_,
+ Sur votre béret noir ces deux lettres en or?
+ Que veut dire: V. H.?»
+
+ Il répond avec pompe:
+ «_Villa dé Hernani._»
+
+ Cet Espagnol se trompe.
+ Oh! quand, pour te grandir encore, on t'exila.
+ Maître, tu n'aurais eu qu'à venir vivre là!
+ C'eût été somptueux, formidable,--et logique.
+ La ville était marquée à ton chiffre magique.
+ Certes, j'aime cette île où ta grande ombre erra.
+ Mais j'aperçois le roc de Santa Barbara
+ S'ériger âprement, et je regrette presque
+ En voyant un rocher tellement hugoesque
+ Que lorsqu'on t'exila tu ne sois pas venu,
+ Prince de Hernani, vivre sur ce roc nu!
+ Je te vois, habitant, là-haut, parmi les ailes,
+ --O grand dessinateur de tours et de tourelles!--
+ Cet espèce de noir donjon médiéval
+ Que tu faisais sortir avec un ciel, un val,
+ Et des machicoulis dont le créneau s'échancre,
+ De l'élargissement d'une arabesque d'encre!
+
+ * * * * *
+
+ Mais tu n'es pas absent, malgré que ton manoir
+ Soit construit seulement par les vapeurs du soir
+ Superbe castellan d'une invisible crête.
+ Tu restes à jamais perché sur la conquête!
+ Ce village orgueilleux sera toujours à toi:
+ Il n'est plus à l'Espagne, il n'est plus à son Roi;
+ En allongeant sur lui la griffe d'un poème
+ Tu l'as pris, ce village, à Don Carlos lui-même!
+ Mais que dis-je? tu n'as pas attendu si tard!
+ Enfant, tu l'avais pris, en passant, d'un regard!
+ Si bien que Hernani, que ton oeuvre accapare,
+ Est bien plus dans Hugo qu'il n'est dans la Navarre!
+
+
+
+
+IV
+
+
+ Je tâche de revoir l'enfant mystérieux
+ Voyageant en Espagne,--et je ferme les yeux...
+ Et je marche à travers la bruyère sauvage,
+ Et je rêve, en marchant, les détails du voyage.
+
+ O joie! avoir dix ans, être fils d'un vainqueur,
+ Savoir déjà beaucoup de Virgile par coeur,
+ Garder, n'ayant jamais été mis au collège,
+ Autour de l'âme, encor, ce duvet qui l'allège;
+ Et parce que d'honneurs et de gloire couvert
+ Le général Joseph-Léopold-Sigisbert,
+ Dont le père est un humble artisan de province,
+ Veut voir jouer ses fils dans le palais d'un prince,
+ Et qu'entre deux combats ce héros s'attendrit,--
+ Se trouver brusquement en route pour Madrid,
+ Et le front bourdonnant encor d'un bruit de bronze,
+ Comme si l'on avait rêvé mil-huit-cent-onze,
+ Paris, et les portraits de Napoléon Deux,
+ Se réveiller courant des chemins hasardeux
+ Où parfois, sur le bord d'un gouffre, au clair de lune,
+ On rencontre un courrier qui vient de Pampelune!
+
+ Je rêve les détails du voyage.
+
+ Correct,
+ Cambré contre le fond capitonné d'Utrecht
+ Pour que sa redingote à brandebourgs l'épouse,
+ Et pour qu'elle rabatte à la mil-huit-cent-douze
+ Sur son buste bombé les épaulettes d'or,
+ --Ou pour cacher qu'au fond du carrosse il s'endort.--
+ L'aide de camp marquis du Saillant accompagne
+ La générale Hugo qui se rend en Espagne.
+
+ La générale Hugo n'est pas contente. Elle a
+ Horreur du vieux coucou que l'on rafistola
+ Et qui penche, guimbarde aux formes fantômales,
+ Sous des gibbosités de meubles et de malles.
+ Cet objet à la fois gothique et Pompadour,
+ Chaise de poste ensemble et carrosse de cour,
+ Qui sur de grands ressorts en gondole s'agence,
+ Par son cabriolet tient de la diligence,
+ Et, par son grincement, du char à boeufs. Des boeufs
+ Viennent d'ailleurs aider dans les chemins bourbeux
+ Les six mules hors d'âge et tintinnabulantes
+ Auxquelles un gaillard, prompt à les trouver lentes,
+ Crie, en fouettant leur dos écorché jusqu'à l'os,
+ Toutes sortes de mots qui finissent en _dios_.
+
+ Les trois petits Hugo, d'humeur moins difficile,
+ Se sont accommodés de ce luxe fossile;
+ Les deux grands ont pouffé de rire en contemplant
+ Le ventre vert et or de ce monstre roulant
+ Dont l'ombre sur la route est apocalyptique;
+ Et, grave, ayant déjà sa petite esthétique,
+ Le plus petit des trois ne l'a pas trouvé laid.
+
+ Ils montent tous les trois dans le cabriolet.
+ Ils tirent les rideaux sur les anneaux de cuivre;
+ Changent de place; ils sont heureux; tout les enivre!
+ Car les petits enfants sont de grands voyageurs
+ Et les endroits quittés ne gardent pas leurs coeurs.
+ Ils sont heureux. Ils ont des choses dans leurs poches.
+ Ils ouvrent tout le temps et ferment des sacoches
+ Dans lesquelles Dieu seul sait tout ce qu'ils ont mis.
+ On entend s'envoler parfois de tendres cris
+ Vers ce cabriolet qui fait un bruit de cage;
+ Et le carrosse roule... «Eugène, soyez sage!
+ --Surtout surveille bien ton petit frère, Abel!»
+ Et l'on voit s'empourprer le mont Jaitzquibel.
+
+ Ils font tous ce chemin que je viens de refaire.
+ Je les vois. Je peux dire: «Ils sont aux croix de pierre.
+ Ils longent le vieux mur de granit» (il y a
+ Maintenant sur ce mur un grand magnolia!).
+ Je peux dire: «Ils vont être au château d'Urtubie
+ Dont l'armure d'ardoise est sans cesse fourbie
+ Par quelque brusque averse au flot diluvien;
+ Ils y sont! ils le voient, comme un archer qui vient
+ De laver à grande eau les mailles de sa brugne,
+ Se sécher au soleil sur la route d'Urrugne.
+ Ils sont au pont; ils sont...»
+
+ Je rêve les détails
+ Du voyage.
+
+ Je sais devant quels vieux portails
+ Ils se sont arrêtés, dans un certain village.
+ Ils roulent. Maintenant le bizarre attelage
+ A rejoint, près d'Irun, le Convoi du Trésor.
+ Un beau général-duc tout étincelant d'or
+ Prend le commandement de cette cavalcade
+ Qui doit faire briller les yeux de l'embuscade;
+ C'est parmi des plumets que l'on ressort d'Irun;
+ D'alertes éclaireurs galopent un par un
+ Pour voir si dans les rocs rien ne se dissimule...
+ Clic! Clac! Déjà les fers de la première mule
+ Ont frappé d'un sonore et quadruple oméga
+ La roule d'Oyarzun et d'Astigarraga;
+ La bergère s'enfuit et le troupeau s'effare;
+ Les andalous vont l'amble au son de la fanfare.
+
+ Quoi! pour Victor Hugo, des trompettes?--Déjà?
+
+ Non, mais pour le Trésor. Ce Trésor protégea
+ Le petit voyageur pour qui tremble la Muse.
+ Il est de ces hasards bienheureux. Dieu s'amuse.
+ Deux mille hommes à pied! mille hommes à cheval!
+ Et l'on serre les rangs! et dans l'ombre du val
+ La Providence--car toujours la Providence
+ Lorsque naît un génie est dans la confidence!--
+ Sourit de ce Trésor qui n'est qu'un prête-nom;
+ Et trois mille soldats renforcés de canon,
+ Gardent, croyant garder un coffre plein de piastres,
+ Un merveilleux enfant dont l'âme est pleine d'astres!
+
+ Je rêve les détails du voyage.
+
+ Un convoi
+ Fait exprès, semble-t-il, pour l'enfant qui le voit!
+ Chaîne héroï-comique, espagnole et française,
+ Et dont chaque chaînon est fait d'une antithèse!
+ On voyage en Espagne, on est gardé par des
+ Grenadiers: ce sont des grenadiers hollandais.
+ Napoléon, qui pense à tout malgré la guerre,
+ Envoie un personnel tout neuf au Roi son frère:
+ De sorte qu'on peut voir un quadrille dansant
+ D'auditeurs au Conseil d'État sur des pur-sang.
+ Le Trésor est suivi de trois cents véhicules
+ Remplis de voyageurs charmants ou ridicules.
+ Elégance où parfois la loque flamboya,
+ On dirait d'un Boilly retouché par Goya.
+ Les jeunes colonels musqués et sans moustaches
+ Découvrent des minois dans le fond des pataches:
+ La main tremble; l'oeil rit; la fleur tombe... Est-ce beau,
+ Criant à Salinas, chantant à Pancorbo,
+ Tantôt pris de fou rire et tantôt de panique,
+ Sous cet immense ciel bleu, ce cortège unique
+ Roulant, trottant, sifflant, luisant, flambant, piaffant,
+ Et, parmi ce cortège unique, cet enfant!
+
+ Cet enfant porte en lui deux provinces de France,
+ Et sa Bretagne rêve, et sa Lorraine pense;
+ Et c'est en même temps un petit Parisien
+ Qui ne perd pas la tête et qui regarde bien.
+
+ Qu'il regarde! voici Hernani!...
+
+
+
+
+V
+
+
+ Les voitures
+ Passent sous la visière énorme des toitures
+ Dans cette rue étrange où je monte en rêvant.
+ Ah! c'est l'Espagne, enfin!
+
+ Je sais bien qu'au-devant
+ De celui qui sera son poète, l'Espagne
+ Avait mandé sa grâce à travers la montagne,
+ Qu'elle avait détaché vers lui quelques splendeurs
+ --Vieux clochers chambellans, moulins ambassadeurs,
+ Chargés de l'accueillir au seuil de la Biscaye
+ D'un peu de majesté, de morgue et d'antiquaille!
+ Je sais bien qu'au-devant de celui qui venait
+ Elle avait envoyé le soleil, le genêt,
+ Le vent du sud chantant son grand air de bravoure;
+ Que déjà cette Reine, aux portes de Ciboure,
+ Avait fait de sa part saluer cet Infant
+ Par un vieux mendiant de rouge se coiffant;
+ Mais c'est à Hernani--noir village, je t'aime!--
+ Qu'elle avait décidé de l'attendre elle-même.
+
+ Et tous les murs étaient pavoisés de haillons.
+
+ Depuis qu'on parcourait les âpres régions
+ Pour la première fois le convoi faisait halte;
+ De sorte que ce fut vraiment--et je m'exalte,
+ Je parle seul tout haut, je ris!--ce fut ici
+ Que la rencontre eut lieu.--Noir village, merci!
+ Tout à l'heure, en passant, on me montrait une île.
+ J'ai dit au batelier: «Ta barque est inutile!
+ Que peut me faire à moi sur quel bout de terrain
+ Un Haro se rencontre avec un Mazarin?
+ Je veux voir Hernani! C'est là qu'entre les poutres
+ D'une rue où l'on boit le sombre vin des outres,
+ Sous une longue bande étroite d'indigo,
+ Se rencontra l'Espagne avec Victor Hugo!
+
+ * * * * *
+
+ Je suis un pèlerin. Je viens pour qu'on me montre
+ Le véritable endroit de la grande rencontre.
+ Et non pas je ne sais quelle île des Faisans!
+ --Le siècle, cette année, a de nouveau deux ans.»
+
+ * * * * *
+
+ O rapide frisson des âmes enfantines!
+ Aussitôt qu'il eut vu, l'enfant des Feuillantines,
+ L'orgueil silencieux qui ronge ces maisons
+ Et leur sort sur la face en énormes blasons;
+ Ces fers forgés; ces bois sculptés; ces hommes pâles
+ Qui sur de pauvres seuils se drapent dans des châles;
+ Les caprices pointus de ce pavé grimpant
+ Sous le balcon qui bombe et la loque qui pend;
+ Aussitôt qu'il eut vu ce clocher à grillage
+ Où les cloches ont l'air d'oiseaux de bronze en cage;
+ Aussitôt que, passant la poterne, il eut vu
+ Les longs veloutements de ce vallon perdu;
+ Ces chênes bas taillés d'une façon si drôle
+ Qu'ils ont la grosse tête à perruque du saule;
+ Ces fermes rabattant sur leurs murs des volets
+ D'où le piment retombe en doubles chapelets;
+ Ces gazons où toujours quelque poulain se vautre;
+ Ces toits dont un côté descend plus bas que l'autre;
+ Aussitôt qu'il eut vu marcher dans les sentiers
+ Des joueurs de pelote et des contrebandiers;
+ Sous les arbres trapus tout enthyrsés de lierres
+ Rire des muletiers avec des sandalières;
+ Des filles aux pieds nus, de leurs orteils vibrants,
+ Caresser à rebrousse-écume les torrents;
+ Des prêtres bruns mêler des ombres de soutanes
+ Aux troncs décortiqués et pâles des platanes;
+ Des mules trois par trois traîner ces grands berceaux
+ Dont la toile au soleil tremble sur deux arceaux;
+ La broussaille dresser son piège qui chuchote;
+ Les moulins avoir l'air d'attendre Don Quichotte;
+ Et les maïs bouger leur barbe et leurs plumets;
+ Et les feux s'allumer soudain sur les sommets;
+ Et le linge sécher à travers les campagnes,
+ Il fut plus Espagnol que toutes les Espagnes!
+
+ Il a reçu le coup de soleil, c'est fini.
+
+ Quand sa mère aura peur--plus loin que Hernani--
+ Il rira.--Le buisson où s'embusque la haine
+ Elle le connaît trop, la maman Vendéenne!
+ Elle dit à son fils: «Rentrez la tête un peu!»
+ Mais une vitre éclate! On vient de faire feu!
+ --«C'est gentil, l'ennemi qui m'envoie une bille!»
+ Dit l'enfant. Car ce brave aux longs cheveux de fille
+ Est déjà tellement du pays où l'on est
+ Qu'il a mis du panache à son petit bonnet.
+
+
+
+
+VI
+
+
+ O mystère charmant et profond de l'enfance!
+ Quoi! cet être joyeux d'enfreindre une défense,
+ Qui rit, qui parle seul, qui joue, et qui soudain
+ Semble pris pour ses jeux d'un immense dédain,
+ Et rêve, dédaignant l'image ou la praline,
+ Dans le plus sombre coin de la vieille berline;
+ Qui montrait tout à l'heure un golfe avec son doigt
+ En demandant: «Quel est ce gros saphir qu'on voit?»
+ Ce garçonnet ravi d'abîmer son costume,
+ C'est Celui qui mettra son siècle sur l'enclume,
+ Qui pendant si longtemps sera terrible et seul,
+ Et qui pratiquera si bien l'Art d'être Aïeul
+ Que, pâles apprentis sortant tous de ses forges,
+ Les poètes seront ses innombrables Georges!
+ Quoi! cet enfant, c'est lui par qui nous apprenons
+ Que tous ces voyageurs croyaient avoir des noms,
+ Et c'est lui l'éternel parmi ces éphémères!
+ Quoi! c'est le grand Hugo, ce petit Victor!
+
+ Mères,
+ Qu'il y ait du respect parfois dans la douceur
+ Du baiser mis au front de votre enfant rêveur;
+ Que vos lèvres, parfois, en écartant des boucles
+ Aient peur de se brûler à quelques escarboucles;
+ Frissonnez au milieu d'un rire; effrayez-vous
+ De prendre l'avenir, ainsi, sur vos genoux;
+ Et dites-vous, avec une ivresse inquiète,
+ Lorsque vous saisissez une petite tête
+ Pour essayer de voir au fond des yeux gamins,
+ Que vous tenez peut-être un monde entre vos mains!
+ --Sait-on à quel moment au juste le dieu passe?
+ Songez à la minute émouvante de grâce
+ Où, dans la vieille rue, au son d'un fandango
+ Que rythme un claquement de fouet, Madame Hugo
+ Sort du carrosse vert dont l'attelage souffle,
+ Et, prenant dans ses bras l'enfant qu'elle emmitoufle.
+ Distraite, d'une voix qui sommeille à demi,
+ Lui dit légèrement: «Tu vois, c'est Hernani.»
+
+ Aucun éclair n'a lui dans la ruelle noire;
+ Nul n'a senti tomber cette graine de gloire;
+ Et lui-même l'enfant n'est pas resté songeur.
+ On se bouscule, on crie, on jure; un voyageur
+ Chante... Et le germe obscur descend au fond de l'âme.
+
+ «C'est Hernani, tu vois», a murmuré Madame
+ La générale Hugo, d'une distraite voix.
+ Et l'enfant regardait. «C'est Hernani, tu vois»,
+ Dit cette mère. Et tout, pendant cette minute,
+ Tout, Don Ruy, Don Carlos, le grand vers dont la flûte
+ Soupire, le bandit, l'amour, le collier d'or,
+ La bataille de mil-huit-cent-trente, le cor,
+ Mademoiselle Mars, la salle qui trépide.
+ Tout, le lion superbe et le vieillard stupide,
+ Oui, tout fut, au-dessus de ce village fier,
+ Pendant cette minute, en puissance, dans l'air!
+
+ Cette minute-là fut grosse du chef-d'oeuvre.
+ --Et, faisant de son fouet zigzaguer la couleuvre.
+ Un jeune postillon, sur un seuil, étalait
+ Le rouge fatidique et vif de son gilet.
+
+ Le Rêve dans l'esprit des grands amants du Verbe
+ Abonde avec amour autour d'un nom superbe;
+ Il suspend, en secret, son cristal doux et lent
+ Au nom qui s'alourdit d'un poids étincelant;
+ Et quand, plus tard, cherchant dans cette ombre où tout reste,
+ Hugo retirera de son coeur, d'un seul geste.
+ Le nom qui s'y enfonce en tremblant aujourd'hui,
+ Ce nom ramènera tout un drame avec lui!
+
+
+
+
+VII
+
+
+ ... Mais la nuit m'a surpris près d'un portail de pierre.
+ Alors je me souviens qu'il aimait la prière;
+ Qu'il a divinement murmuré: «Va prier...»
+ Je songe que le soir du vingt-six Février,
+ Hernani, ton église est bien selon mon âme,
+ Puisque je ne peux pas aller à Notre-Dame!
+
+ Et je laisse la vieille en noir qui tient les clés
+ M'ouvrir.
+
+ Saint-Sébastien a les cheveux bouclés;
+ Le large autel doré luit de toutes ses forces;
+ Et l'on voit des raisins sur les colonnes torses.
+ Cette église serait sûrement de son goût.
+
+ Et comme dans son oeuvre énorme on trouve tout,
+ J'y prends quelques beaux vers comme on choisit des cierges,
+ Et je les fais brûler doucement. Et les Vierges
+ --Fronts de cire entrevus à travers des carreaux--
+ Sont celles justement qu'invoquent ses héros;
+ Et je t'ai demandé, Petit Roi de Galice,
+ Comment il faut prier pour que Dieu s'attendrisse!
+
+ * * * * *
+
+ Et je sors tout ému sous le ciel toujours beau;
+ Et je marche en disant: «Maître, Génie, Hugo...
+ Souris, Père d'un siècle, aux humbles fils d'une heure!
+ Que quelque chose, en nous, de ce grand jour, demeure!
+ Donne-nous le courage et donne-nous la foi
+ Qu'il nous faut pour oser travailler après toi...»
+ Et les mots se pressaient sans ordre sur ma lèvre.
+ Car depuis le matin je cultivais ma fièvre.
+ «... Fais que nous nous levions la nuit pour travailler,
+ Que nous ne dormions plus à cause du laurier;
+ Et détache ta main, un instant, de ta tempe,
+ Pour bénir notre front, notre coeur, notre lampe...»
+ Des paysans passaient.--«Persuade-nous bien
+ Que le travail est tout, que nous ne sommes rien...»
+ Un chant montait, de ceux que plusieurs voix reprennent.
+ «... Et dis-nous de chanter pour que tous nous comprennent!»
+
+ Ainsi parlait la voix de mon âme à genoux.
+ Le soir d'Espagne était merveilleusement doux.
+ Mais il fallait partir, car l'ombre enveloppante
+ Venait; je reprenais la vieille rue en pente
+ Qui serre tellement le ciel entre ses toits
+ Que l'on ne voit jamais qu'une étoile à la fois;
+ Je murmurais: «Faut-il qu'un pareil jour s'achève?»
+ Je sortais de Hugo comme l'on sort d'un rêve;
+ Et j'ai redescendu la rue; et lorsque j'ai
+ Passé sous le dernier balcon de fer forgé,
+ Un homme, d'une voix orgueilleuse et bourrue,
+ M'a dit: «Señor, c'est là--dans cette vieille rue--
+ Que naquit Urbuta, le brave à qui le Roi
+ François Premier rendit son épée!» Alors, moi
+ J'ai dit: «C'est là qu'est né--dans cette rue ancienne--
+ Le drame auquel le Cid pourrait rendre la sienne.»
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+Hernani, 26 février 1902.
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+Paris.--L. MARETHEUX, imprimeur, 1, rue Cassette.
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+End of the Project Gutenberg EBook of Un soir à Hernani, by Edmond Rostand
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+*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 58476 ***