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-The Project Gutenberg EBook of La San-Felice, Tome 07, Emma Lyonna, tome 3, by
-Alexandre Dumas
-
-This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
-almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
-re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
-with this eBook or online at www.gutenberg.org/license
-
-
-Title: La San-Felice, Tome 07, Emma Lyonna, tome 3
-
-Author: Alexandre Dumas
-
-Release Date: December 8, 2018 [EBook #58427]
-
-Language: French
-
-Character set encoding: ISO-8859-1
-
-*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LA SAN-FELICE, TOME 07, EMMA ***
-
-
-
-
-Produced by Carlo Traverso and the Online Distributed
-Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This file was
-produced from images generously made available by the
-Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) at
-http://gallica.bnf.fr)
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- [LA SAN-FELICE 7/9]
-
- EMMA
- LYONNA
-
- PAR
- ALEXANDRE DUMAS
-
- III
-
- PARIS
- CALMANN LÉVY, ÉDITEUR
- ANCIENNE MAISON MICHEL LÉVY FRÈRES
- RUE AUBER, 3, ET BOULEVARD DES ITALIENS, 15
- A LA LIBRAIRIE NOUVELLE
-
- 1876
- Droits de reproduction et de traduction réservés
-
-
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-
-A propos de cette version électronique.
-
-_La San-Felice_ fut publiée en 9 volumes chez Michel Lévy, Paris,
-1864-1865. Elle fut plus tard republiée chez Calmann Lévy, Paris, 1876,
-en 4 volumes sous le titre _La San-Felice_, suivis de 5 volumes sous le
-titre d'_Emma Lyonna_, le chapitre 78 «Justice de Dieu» étant rénuméroté
-le chapitre 1 d'_Emma Lyonna_.
-
-Faute de disposer des volumes 7 à 9 de l'édition de 1864-1865, on a
-transcrit la fin de l'oeuvre sur l'édition de 1876. Le présent volume 3
-d'_Emma Lyonna_ commence à la suite du tome 6 de _La San-Felice_, le
-chapitre 43 «Aigle et vautour» portant le numéro 120 dans l'édition en 9
-volumes.
-
-
-
-
-XLIII
-
-AIGLE ET VAUTOUR
-
-
-Ce qui rendait Championnet si rebelle à l'endroit du citoyen Faypoult et
-de la mission dont il était chargé de la part du Directoire, c'est qu'au
-moment où il avait pris le commandement de l'armée de Rome, il avait vu
-le misérable état où était réduite la vieille capitale du monde,
-exténuée par les contributions et les avances de tout genre. Il avait
-alors recherché les causes de cette misère, et il avait reconnu qu'il
-fallait l'attribuer aux agents directoriaux qui, sous différents noms,
-s'étaient établis dans la ville éternelle, et qui, au milieu d'un luxe
-insolent, laissaient le reste de cette belle armée sans pain, sans
-habits, sans souliers, sans solde.
-
-Championnet avait aussitôt écrit au Directoire:
-
- «Citoyens directeurs,
-
- »Les ressources de la république romaine sont déjà épuisées: des
- fripons ont tout englouti. Ils veillent avec des yeux avides pour
- s'emparer du peu qui reste. Ces sangsues de la patrie se cachent sous
- toutes les formes; mais, sans crainte d'être désavoué par vous, je ne
- souffrirai pas que ces spoliateurs impunis envahissent les ressources
- de l'armée. Je ferai disparaître ces horribles harpies qui dévorent le
- sol conquis par nos sacrifices.»
-
-Puis il avait rassemblé ses troupes, et leur avait dit:
-
---Braves camarades, vous ressentez de grands besoins, je le sais.
-Attendez quelques jours encore, et le règne des dilapidateurs sera fini;
-les vainqueurs de l'Europe ne seront plus exposés à ce triste
-abaissement de la misère qui humilie des fronts que la gloire environne.
-
-Ou Championnet était bien imprudent, ou il connaissait bien mal les
-hommes auxquels il s'adressait. Poursuivre les dilapidateurs, c'était
-s'attaquer aux directeurs eux-mêmes, attendu que la commission,
-fondation nouvelle, investie par les directeurs de ses pouvoirs, n'avait
-à rendre compte de sa gestion qu'au Directoire. Ainsi, pour donner une
-idée de la remise qui devait être faite par lui aux cinq majestés du
-Luxembourg, nous nous contenterons de dire qu'il était alloué au
-caissier percepteur un droit de trois centimes par franc sur les
-contributions; ce qui, sur soixante millions, par exemple, faisait, pour
-la part de cet employé, complétement étranger aux dangers de la guerre,
-une somme d'un million huit cent mille francs, quand nos généraux
-touchaient douze ou quinze mille francs par an, si toutefois ils les
-touchaient.
-
-Ce qui préoccupait aussi fortement le Directoire, dont quelques membres
-avaient occupé des grades élevés dans l'armée, c'est l'ascendant qu'à la
-suite d'une guerre longue et triomphale peut prendre le pouvoir
-militaire entouré d'une glorieuse auréole. Une fois lancé dans la voie
-du doute et de la crainte, une des premières dispositions que devait
-prendre le Directoire, qui savait très-bien la puissance de corruption
-que donnent les richesses, c'était de ne point permettre que de trop
-fortes sommes s'accumulassent aux mains des généraux.
-
-Mais le Directoire n'avait pas pris des précautions complètes.
-
-Tout en enlevant aux généraux en chef la faculté de recevoir et celle
-d'administrer, il leur avait laissé le droit de fixer le chiffre et la
-nature des contributions.
-
-Lorsque Championnet se fut assuré que ce droit lui était laissé, il
-attendit tranquillement le citoyen Faypoult, qui, on se le rappelle,
-devait revenir le surlendemain à la même heure.
-
-Le citoyen Faypoult, qui avait eu le soin de faire nommer son beau-père
-caissier-percepteur, n'eut garde de manquer au rendez-vous, et trouva
-Championnet juste à la même place où il l'avait laissé, comme si depuis
-quarante-huit heures le général n'avait point quitté son fauteuil.
-
-Le général, sans se lever, le salua de la tête et lui indiqua un
-fauteuil en face du sien.
-
---Eh bien? lui demanda le commissaire civil en s'asseyant.
-
---Eh bien, mon cher monsieur, répondit le général, vous arrivez trop
-tard.
-
---Comment! pour toucher les contributions?
-
---Non, mais pour organiser la chose sur le même pied qu'à Rome. Quoique
-le droit que vous percevez de vos trois centimes par franc soit énorme,
-je vous l'abandonne.
-
---Parce que vous ne pouvez pas faire autrement, général: avouez-le.
-
---Oh! je l'avoue de grand coeur. Si je pouvais ne pas vous laisser
-percevoir un denier, je le ferais. Mais, songez-y bien, votre travail se
-bornera à la perception; ce qui vous donnera encore un assez joli
-bénéfice, puisque la simple perception fera entrer dans votre poche un
-peu plus de deux millions.
-
---Comment cela, général? Les contributions que le gouvernement français
-prélèvera sur le royaume de Naples ne monteront donc qu'à soixante
-millions?
-
---A soixante-cinq millions. Je vous ait dit à un peu plus de deux
-millions; ayant affaire à un comptable, j'aurais dû vous dire: deux
-millions cent cinquante mille francs.
-
---Je ne comprends pas, général.
-
---Comment, vous ne comprenez pas? C'est bien simple, cependant. Du
-moment que j'ai trouvé, dans la noblesse et dans la bourgeoisie
-napolitaine, non plus des ennemis, mais des alliés, j'ai déclare
-solennellement renoncer au droit de conquête, et je me suis borné à
-demander une contribution de soixante-cinq millions de francs pour
-l'entretien de l'armée libératrice. Vous comprenez, mon cher monsieur,
-que je n'ai pas chassé le roi de Naples pour coûter à Naples plus cher
-que ne lui coûtait son roi, et que je n'ai pas brisé les fers des
-Napolitains pour en faire des esclaves de la république française. Il
-n'y a qu'un barbare, sachez-le, monsieur le commissaire civil, un Attila
-ou un Genséric qui puisse déshonorer une conquête comme la nôtre,
-c'est-à-dire une conquête de principes, en usurpant à force armée les
-biens et les propriétés du peuple chez lequel il est entré en lui
-promettant la liberté et le bonheur.
-
---Je doute, général, que le Directoire accepte ces conditions.
-
---Il faudra bien qu'il les accepte, monsieur, dit Championnet avec
-hauteur, puisque je les ai non-seulement faites ayant le droit de les
-faire, mais que je les ai signifiées au gouvernement napolitain et
-qu'elles ont été acceptées par lui. Il va sans dire que je vous laisse
-tout droit de contrôle, monsieur le commissaire, et que, si vous pouvez
-me prendre en faute, je vous autorise de tout coeur à le faire.
-
---Général, permettez-moi de vous dire que vous me parlez comme si vous
-n'aviez pas pris connaissance des instructions du gouvernement.
-
---Si fait! et c'est vous, monsieur, qui insistez comme si vous ignoriez
-la date de ces instructions. Elles sont du 5 février, n'est-ce pas?
-
---Oui.
-
---Eh bien, mon traité avec le gouvernement napolitain est du 1er: la
-date de mon traité prime donc celle de vos instructions, puisqu'elle lui
-est antérieure de cinq jours.
-
---Alors, vous refusez de reconnaître mes instructions?
-
---Non: je les reconnais, au contraire, comme arbitraires,
-antigénéreuses, antirépublicaines, antifraternelles, antifrançaises, et
-je leur oppose mon traité.
-
---Tenez, général, dit le commissaire civil, croyez-moi, au lieu de nous
-faire la guerre comme deux sots, entendons-nous, comme deux hommes
-d'esprit que nous sommes. C'est un pays neuf que Naples, et il y a des
-millions à y gagner.
-
---Pour des voleurs, oui, monsieur, je sais cela. Mais, tant que je serai
-à Naples, les voleurs n'auront rien à y faire. Pesez bien mes paroles,
-monsieur le commissaire civil, et, croyez-moi, repartez le plus tôt
-possible avec votre suite pour Rome. Vous avez oublié quelques lambeaux
-de chair sur les os de ce squelette qui fut le peuple romain; allez bien
-vite les ronger; sans cela, les corbeaux ne laisseront rien aux
-vautours.
-
-Et Championnet, se levant, montra d'un geste plein de mépris la porte au
-commissaire civil.
-
---C'est bien, dit celui-ci, vous voulez la guerre; vous l'aurez,
-général.
-
---Soit, répondit Championnet, la guerre, c'est mon état. Mais ce qui
-n'est pas mon état, c'est de spéculer sur le casuel qu'entraînent les
-saisies de biens, les réquisitions de denrées et de subsistances, les
-ventes frauduleuses, les comptes simulés ou fictifs; ce qui n'est pas
-mon état, c'est de ne protéger les citoyens de Naples, frères des
-citoyens de Paris, qu'à la condition qu'ils ne se gouverneront qu'à ma
-volonté, c'est de confisquer les biens des émigrés dans un pays où il
-n'y a pas d'émigrés; ce qui n'est pas mon état, enfin, c'est de piller
-les banques dépositaires des deniers des particuliers; c'est, quand les
-plus grands barbares hésitent à violer la tombe d'un individu, c'est de
-violer la tombe d'une ville, c'est d'éventrer le sépulcre de Pompéi pour
-lui prendre les trésors qu'elle y cache, depuis près de deux mille ans:
-voilà ce qui n'est pas mon état, et, si c'est le vôtre, je vous
-préviens, monsieur, que vous ne l'exercerez pas ici tant que j'y serai.
-Et, maintenant que je vous ai dit tout ce que j'avais à vous dire,
-sortez!
-
-Le matin même, dans l'attente de ce qui allait se passer entre lui et le
-commissaire civil, Championnet avait fait afficher son traité avec le
-gouvernement napolitain, lequel traité fixait à soixante-cinq millions
-la contribution annuelle à payer par Naples pour les besoins de l'armée
-française.
-
-Le lendemain, le général trouva toutes ses affiches couvertes par celles
-du commissaire civil. Elles annonçaient qu'en vertu du droit de
-conquête, le Directoire déclarait patrimoine de la France les biens de
-la couronne de Naples, les palais et maisons du roi, les chasses
-royales, les dotations des ordres de Malte et de Constantin, les biens
-des monastères, les fiefs allodiaux, les banques, les fabriques de
-porcelaine, et, comme l'avait dit Championnet, jusqu'aux antiquités
-encore enfouies dans les sables de Pompéi et dans la lave d'Herculanum.
-
-Le général regarda cet acte non-seulement comme une atteinte portée à
-ses droits, mais encore comme une insulte, et, après avoir envoyé
-Salvato et Thiébaut pour demander satisfaction au commissaire civil, il
-le fit arrêter sur son refus, conduire hors de la frontière napolitaine
-et déposer sur la grande route de Rome.
-
-Cet acte fut accueilli par les Napolitains avec des hourras
-d'enthousiasme. Aimé et respecté des nobles et de la bourgeoisie,
-Championnet devint populaire jusque dans les plus basses classes de la
-société.
-
-Le curé de l'église Sainte-Anne découvrit, dans les actes de son église,
-qu'un certain Giovanni Championne, qui n'avait avec le général aucun
-rapport d'âge ni de parenté, y avait été baptisé. Il exposa l'acte,
-réclama le général comme son paroissien, et le peuple, que son habileté
-à parler le patois napolitain avait déjà plusieurs fois étonné, trouva
-une explication à son étonnement et voulut absolument voir dans le
-général français un compatriote.
-
-Une telle croyance pouvait être utile à la cause; dans l'intérêt de la
-France, Championnet la laissa non-seulement subsister, mais s'accroître.
-
-Éclairé par les sanglantes expériences de la révolution française,
-Championnet, tout en dotant Naples des bienfaits immenses qu'elle avait
-produits, voulait la préserver de ses excès intérieurs et de ses fautes
-extérieures. Son espérance était celle-ci: réaliser la philanthropique
-utopie de faire une révolution sans arrestations, sans proscriptions,
-sans exécutions. Au lieu de suivre le précepte de Saint-Just, qui
-recommandait de creuser profond avec le soc révolutionnaire, il voulait
-simplement passer sur la société la herse de la civilisation. Comme
-Fourier a voulu depuis faire concourir toutes les aptitudes, même les
-mauvaises, à un but social, il voulait faire concourir tout le monde à
-la régénération publique: le clergé, en ménageant l'influence de ses
-préjugés, chers au peuple; la noblesse, en l'attirant par la perspective
-d'un glorieux avenir dans le nouvel ordre de choses; la bourgeoisie, qui
-n'avait eu jusque-là qu'une part de servitude, en lui donnant une part
-de souveraineté; les classes libérales des avocats, des médecins, des
-lettrés, des artistes, en les encourageant et en les récompensant, et
-enfin les lazzaroni, en les instruisant et en leur donnant, par un gain
-convenable et jusqu'alors inconnu, le goût du travail.
-
-Tel était le rêve d'avenir que Championnet avait fait pour Naples
-lorsque la brutale réalité vint le prendre au collet au moment où,
-maître paisible de Naples, il mettait, pour éteindre les insurrections
-des Abruzzes, d'un côté en mouvement les colonnes mobiles organisées à
-Rome par le général Sainte-Suzanne, chargeait Duhesme et Caraffa de
-marcher contre celui que l'on croyait être le prince héréditaire,
-Schipani contre Ruffo, et où, s'apprêtant à marcher sur Reggio, il se
-proposait de conduire lui-même une forte colonne en Sicile.
-
-Mais, dans la nuit du 15 au 16 mars, Championnet reçut l'ordre du
-Directoire de se rendre à Paris, auprès du ministre de la guerre. Maître
-suprême à Naples, aimé, vénéré de tous, au milieu de la puissance qu'il
-avait créée et dans laquelle il lui eût été facile de se perpétuer, cet
-homme que l'on accusait d'ambition et d'empiétement, comme un Romain des
-jours héroïques, s'inclina devant l'ordre reçu, et, se tournant vers
-Salvato qui était près de lui:
-
---Je pars content, lui dit-il, j'ai payé à mes soldats les cinq mois de
-solde arriérés qui leur étaient dus; j'ai remplacé les lambeaux de leurs
-uniformes par de bons habits; ils ont tous une paire de souliers neufs
-et mangent du pain meilleur qu'ils n'en ont jamais mangé.
-
-Salvato le serra contre son coeur.
-
---Mon général, lui dit-il, vous êtes un homme de Plutarque.
-
---Et pourtant, murmura Championnet, j'avais bien des choses à faire, que
-mon successeur ne fera probablement pas. Mais qui va d'un bout à l'autre
-de son rêve? Personne.
-
-Puis, avec un soupir:
-
---Il est une heure du matin, continua-t-il en tirant sa montre; je ne me
-coucherai pas, ayant beaucoup de choses à faire avant mon départ. Soyez
-demain, à trois heures chez moi, mon cher Salvato, et gardez sur ce qui
-m'arrive le secret le plus absolu.
-
-Le lendemain, à trois heures précises, Salvato était au palais d'Angri.
-Aucun préparatif n'annonçait un départ. Championnet, comme d'habitude,
-travaillait dans son cabinet; en voyant entrer le jeune homme, il se
-leva et lui tendit la main.
-
---Vous êtes exact, mon cher Salvato, lui dit-il, et je vous remercie de
-votre exactitude. Là, maintenant, si vous le voulez bien, nous allons
-aller faire une petite promenade.
-
---A pied? demanda Salvato.
-
---Oui, à pied, répondit Championnet. Venez.
-
-A la porte, Championnet s'arrêta, et jetant un dernier regard sur le
-cabinet qu'il habitait depuis deux mois et où il avait décidé, décrété
-et exécuté de si grandes choses:
-
---On assure que les murs ont des oreilles, dit-il; s'ils ont une voix,
-j'adjure ceux-ci de parler et de témoigner s'ils ont jamais entendu
-dire, s'ils ont jamais vu faire une chose qui ne fût pas pour le bien de
-l'humanité depuis que j'ai ouvert, comme général en chef, cette porte
-que je referme sur moi comme accusé.
-
-Et il referma la porte et descendit l'escalier, le visage souriant et
-appuyé au bras de Salvato.
-
-
-
-
-XLIV
-
-L'ACCUSÉ
-
-
-Le général et son aide de camp suivirent la rue de Toledo jusqu'au musée
-Bourbonien, descendirent la strada dei Studi, traversèrent le largo
-delle Pigne, suivirent la strada Foria, et gagnèrent Poggiareale.
-
-Là, une voiture attendait Championnet, ayant pour toute escorte son
-valet de chambre Scipion, assis sur le siége.
-
---Allons, mon cher Salvato, dit le général, l'heure est venue de se
-quitter. Ma consolation est, en prenant la mauvaise route, de vous
-laisser au moins dans la bonne. Nous reverrons-nous jamais? J'en doute.
-Dans tous les cas, vous qui avez été plus que mon ami, presque mon
-enfant, gardez ma mémoire.
-
---Oh! toujours! toujours! murmura Salvato. Mais pourquoi ces
-pressentiments. Vous êtes rappelé, voilà tout.
-
-Championnet tira un journal de sa poche et le donna à Salvato.
-
-Salvato le déplia: c'était _le Moniteur_. Il y lut les lignes suivantes:
-
- «Attendu que le général Championnet a employé l'autorité et la force
- pour empêcher l'action du pouvoir conféré par nous au commissaire
- Faypoult et que, par conséquent, il s'est mis en rébellion ouverte
- contre le gouvernement, le citoyen Championnet, général de division,
- commandant l'armée de Naples, sera mis en arrestation, traduit devant
- un conseil de guerre et jugé pour son infraction aux lois.»
-
---Vous voyez, cher ami, reprit Championnet, que c'est plus sérieux que
-vous ne croyiez.
-
-Salvato poussa un soupir, et, haussant les épaules:
-
---Général, je puis affirmer une chose, dit-il, c'est que, si vous êtes
-condamné, il y aura au monde une ville qui effacera Athènes, en
-ingratitude: cette ville sera Paris.
-
---Hélas! dit Championnet, je m'en consolerais si j'étais Thémistocle.
-
-Et, serrant à son tour Salvato contre son coeur, il s'élança dans la
-voiture.
-
---Et vous partez ainsi seul, sans escorte? lui dit Salvato.
-
---Les accusés sont sous la garde de Dieu, répondit Championnet.
-
-Les deux amis échangèrent un dernier signe d'adieu, et la voiture
-partit.
-
- * * * * *
-
-Le général Championnet a pris une trop large part aux événements que
-nous venons de raconter et a laissé une trop grande mémoire de lui à
-Naples pour que, l'accompagnant en France, nous ne le suivions pas
-jusqu'à la fin de sa glorieuse vie, qui, au reste, ne devait pas être
-longue.
-
-En passant par Rome, une dernière ovation attendait le général
-Championnet; le peuple romain, qu'il avait rendu libre, lui offrit un
-équipement complet, armes, uniforme, cheval, avec cette inscription:
-
- _Au général Championnet
- les consuls de la république romaine._
-
-Avant de quitter la ville éternelle, il reçut, en outre, du gouvernement
-napolitain la lettre suivante:
-
- «Général,
-
- »Rien ne vous peindra la douleur du gouvernement provisoire, lorsqu'il
- a appris la funeste nouvelle de votre départ. C'est vous qui avez
- fondé notre république; c'est sur vous que reposaient nos plus douces
- espérances. Brave général, vous emportez nos regrets, notre amour,
- notre reconnaissance.
-
- »Nous ignorons quelles seront les intentions de votre successeur à
- notre égard: nous espérons qu'il sera assez ami de la gloire et de son
- devoir pour affermir votre ouvrage; mais, quelle que soit sa conduite,
- nous ne pourrons jamais oublier la vôtre, cette modération, cette
- douceur, ce caractère franc et loyal, cette âme grande et généreuse
- qui vous attiraient tous les coeurs. Ce langage n'est point celui de
- la flatterie: vous êtes parti, et nous n'avons plus à attendre de vous
- qu'un doux souvenir.»
-
-Nous avons dit que la mémoire laissée par Championnet à Naples, était
-grande. Son départ y fut considéré, en effet, comme une calamité
-publique, et, deux ans après son départ, l'historien Cuoco écrivait dans
-l'exil:
-
- «O Championnet! maintenant, tu as cessé de vivre; mais ton souvenir
- recevra dans ce livre l'hommage dû à ta fermeté et à ta justice. Que
- t'importe que le Directoire ait voulu t'opprimer! Il n'était point en
- son pouvoir de t'avilir. Du jour de ta disgrâce, tu devins l'idole de
- notre nation.»
-
-A Bologne, le général Lemoine remit à ce nouveau Scipion, qui semblait
-monter au Capitole pour rendre grâce aux dieux, plutôt que descendre au
-Forum pour y être accusé, une lettre de Barras, qui, s'isolant
-complétement de la décision prise par ses collègues contre Championnet,
-l'appelait son ami et prédisait à sa disgrâce une glorieuse fin et une
-éclatante réparation.
-
-Aussi, la surprise de Championnet fut-elle grande lorsque, à Milan, il
-fut éveillé, à minuit, et que, de la part de Scherer, général en chef de
-l'armée d'Italie, on lui signifia un nouveau décret du Directoire lequel
-l'accusait de révolte contre le gouvernement, fait qui le rendait
-passible de six années de détention.
-
-Le rédacteur du décret signifié à Championnet était le directeur Merlin,
-le même qui, après la chute du pouvoir auquel il appartenait, devait
-recommencer sa carrière dans les emplois subalternes de la magistrature,
-sous Bonaparte, et devenir procureur général sous Napoléon.
-
-Inutile de dire que le général Scherer, qui signifiait à Championnet le
-décret de Merlin, était le même Scherer qui, sur le théâtre même des
-victoires du proscrit, devait être si cruellement battu par le général
-autrichien Kray et par le général russe Souvorov.
-
-Mais, en même temps que Championnet était victime de cette triste et
-odieuse mesure, il éprouvait une grande consolation. Joubert, un des
-coeurs les plus dévoués à la Révolution, Joubert, une des gloires les
-plus pures de la République, Joubert donnait sa démission en apprenant
-la mise en accusation de son collègue.
-
-Aussi, plein de confiance dans le tribunal devant lequel il allait
-paraître, Championnet écrivait-il, cette même nuit, à Scherer pour lui
-demander dans quelle forteresse il devait se constituer prisonnier, et à
-Barras pour que l'on hâtât son jugement.
-
-Mais, si l'on avait été pressé d'éloigner Championnet de Naples, pour
-que les commissaires du Directoire pussent y exercer leurs déprédations,
-on n'était aucunement pressé de le juger, attendu que l'on savait
-parfaitement d'avance quelle serait la fin du procès.
-
-Aussi Scherer se tira-t-il d'embarras en le faisant voyager, au lieu de
-le juger. Il l'envoya de Milan à Modène, de Modène le renvoya à Milan,
-et, de Milan, enfin, il le constitua prisonnier à Turin.
-
-Il habitait la citadelle de cette dernière ville, lorsqu'un matin, aussi
-loin que pouvait s'étendre son regard, il vit toute la route qui
-conduisait d'Italie en France couverte de piétons, de chariots, de
-fourgons: c'était notre armée en déroute, notre armée battue bien plus
-par l'impéritie de Scherer que par le génie de Kray et le courage de
-Souvorov.
-
-L'arrière-garde de notre armée victorieuse, qui devenait l'avant-garde
-de notre armée battue, était principalement formée de fournisseurs, de
-commissaires civils et d'autres agents financiers qui, chassés par les
-Autrichiens et les Russes, regagnaient, pareils à des oiseaux de rapine,
-la France à tire-d'aile, pour mettre leur butin à l'abri derrière ses
-frontières.
-
-C'était la vengeance de Championnet. Par malheur, cette vengeance,
-c'était la honte de la France. Tous ces malheureux fuyaient parce que la
-France était vaincue. Puis, à ce sentiment moral, si douloureux déjà, se
-joignait le spectacle matériel, plus douloureux encore, de malheureux
-soldats qui, les pieds nus, les vêtements déchirés, escortaient leurs
-propres dépouilles.
-
-Championnet revoyait fugitifs ces malheureux soldats qu'il avait
-conduits à la victoire; il revoyait nus ceux qu'il avait habillés,
-mourants de faim ceux qu'il avait nourris, orphelins ceux dont il avait
-été le père...
-
-C'étaient les vétérans de son armée de Sambre-et-Meuse!
-
-Aussi, lorsqu'ils surent que celui qui avait été leur chef était là
-prisonnier, ils voulurent enfoncer les portes de sa prison et le
-remettre à leur tête pour marcher de nouveau contre l'ennemi. C'est que
-cette armée, armée toute révolutionnaire, était douée d'un intelligence
-que n'ont point les armées du despotisme, et que cette intelligence lui
-disait que, si l'ennemi était vainqueur, il devait cette victoire bien
-plus à l'impéritie de nos généraux qu'au courage et au mérite des siens.
-
-Championnet refusa de commander comme chef, mais prit un fusil pour
-combattre comme volontaire.
-
-Par bonheur, son défenseur l'en empêcha.
-
---Que pensera votre ami Joubert, lorsqu'il saura ce que vous aurez fait,
-lui dit-il, lui qui a donné sa démission, parce que l'on vous avait
-enlevé votre épée! Si vous vous faites tuer sans jugement, on dira que
-vous vous êtes fait tuer, parce que vous étiez coupable.
-
-Championnet se rendit à ce raisonnement.
-
-Quelques jours après la retraite de l'armée française, sur le point
-d'abandonner Turin, on força le général Moreau, qui avait succédé à
-Scherer dans le commandement de l'armée d'Italie, d'envoyer Championnet
-à Grenoble.
-
-C'était presque sa patrie.
-
-Par un singulier jeu du hasard, il eut pour compagnons de voyage ce même
-général Mack, qui avait, à Caserte, voulu lui rendre une épée qu'il
-n'avait point voulu recevoir, et ce même Pie VI que la Révolution
-envoyait mourir à Valence.
-
-C'était à Grenoble que Championnet devait être jugé.
-
-«Vous traduisez Championnet à la barre d'un tribunal français, s'écria
-Marie-Joseph Chénier à la tribune des Cinq-Cents: c'est sans doute pour
-lui faire faire amende honorable d'avoir renversé le dernier trône de
-l'Italie!»
-
-Le premier qui fut appelé comme témoin devant le conseil de guerre fut
-son aide de camp Villeneuve.
-
-Il s'avança d'un pas ferme en face du président, et, après avoir
-respectueusement salué l'accusé:
-
---Que n'appelez-vous aussi, dit-il, en même temps que moi tous les
-compagnons de ses victoires? Leur témoignage serait unanime comme leur
-indignation. Entendez cet arrêt d'un historien célèbre: «Une puissance
-injuste peut maltraiter un honnête homme, mais ne peut le déshonorer.»
-
-Pendant que le procès se jugeait, arriva la journée du 30 prairial, qui
-chassa du Directoire Treilhard, Révellière-Lepaux et Merlin, pour y
-introduire Gohier, Roger-Ducos et le général Moulin.
-
-Cambacérès eut le portefeuille de la justice, François de Neufchâteau
-celui de l'intérieur, et Bernadotte celui de la guerre.
-
-Aussitôt arrivé au pouvoir, Bernadotte donna l'ordre d'interrompre,
-comme honteux et antinational, le procès intenté à Championnet, son
-compagnon d'armes à l'armée de Sambre-et-Meuse, et lui écrivit la lettre
-suivante:
-
- «Mon cher camarade,
-
- »Le Directoire exécutif, par décret du 17 courant, vous nomme
- commandant en chef de l'armée des Alpes. Trente mille hommes attendent
- impatiemment l'occasion de reprendre l'offensive sous vos ordres.
-
- »Il y a quinze jours, vous étiez dans les fers; le 30 prairial vous a
- délivré. L'opinion publique accuse aujourd'hui vos oppresseurs; ainsi,
- votre cause est devenue, pour ainsi dire, nationale: pouviez-vous
- désirer un sort plus heureux?
-
- »Assez d'autres trouvent dans la Révolution le prétexte de calomnier
- la République; pour des hommes tels que vous, l'injustice est une
- raison d'aimer davantage la patrie. On a voulu vous punir d'avoir
- renversé des trônes; vous vous vengerez sur les trônes qui menaceront
- la forme de notre gouvernement.
-
- »Allez, monsieur, couvrez de nouveaux lauriers la trace de vos
- chaînes; effacez, ou plutôt conservez cette honorable empreinte: il
- n'est point inutile à la liberté de remettre incessamment sous nos
- yeux les attentats du despotisme.
-
- »Je vous embrasse comme je vous aime.
-
- »BERNADOTTE.»
-
-Championnet partit pour l'armée des Alpes; mais la mauvaise fortune de
-la France avait eu le temps de prendre le dessus sur le bonheur du
-bâtard. Joubert, consacrant à sa jeune femme quinze jours précieux qu'il
-eût dû donner à son armée, perdit la bataille de Novi et se fit tuer.
-
-Moins heureux que son ami, Championnet perdit celle de Fossano, et, ne
-pouvant se faire tuer comme Joubert, tomba malade et mourut, en disant:
-
---Heureux Joubert!
-
-Ce fut à Antibes qu'il rendit le dernier soupir. Son corps fut déposé
-dans le fort Carré.
-
-On trouva un peu moins de cent francs dans les tiroirs de son
-secrétaire, et ce fut son état-major qui fit les frais de ses
-funérailles.
-
-
-
-
-XLV
-
-L'ARMÉE DE LA SAINTE FOI
-
-
-Le 16 mars, à peu près à la même heure où Championnet sortait de Naples,
-appuyé au bras de Salvato, le cardinal Ruffo, en passant dans la petite
-commune de Borgia, rencontra une députation de la ville de Catanzaro,
-qui venait au-devant de lui.
-
-Elle se composait du chef de la _rota_ (du tribunal), don Vicenzo
-Petroli, du cavalier don Antonio Perruccoli, de l'avocat Saverio
-Landari, de don Antonio Greco et de don Alessandro Nava.
-
-Saverio Landari, en sa qualité d'avocat, prit la parole, et, contre les
-habitudes du barreau, exposa au cardinal, dans toute leur simplicité et
-toute leur clarté, les faits suivants:
-
-Que, quoique les royalistes eussent tué, mis en fuite ou arrêté à peu
-près tous ceux qui étaient soupçonnés d'appartenir au parti républicain,
-la ville de Catanzaro, dans sa désolation, ne cessait de nager dans la
-plus horrible anarchie, au milieu des meurtres, des pillages et des
-vengeances privées.
-
-En conséquence, au nom de tout ce qui restait d'honnêtes gens à
-Catanzaro, le cardinal était prié de venir le plus tôt possible au
-secours de la malheureuse ville.
-
-Il fallait que la situation fût bien grave pour que les royalistes
-demandassent des secours contre les gens de leur propre parti.
-
-Il est vrai que quelques-uns des membres de la députation que Catanzaro
-avait envoyée au cardinal, avaient fait partie des comités
-démocratiques, et, entre autres, le chef de la rote, Vicenzo Petroli,
-qui, ayant été du gouvernement provisoire, était un de ceux qui avaient
-mis à prix la tête du cardinal et celle du conseiller de Fiore.
-
-Le cardinal fit semblant de ne rien savoir de tout cela: ce qui lui
-importait, à lui, c'était que les villes lui ouvrissent leurs portes,
-quels que fussent ceux qui les lui ouvraient. En conséquence, pour
-apporter au mal le plus prompt remède possible, il demanda qui était
-chef du peuple à Catanzaro.
-
-On lui répondit que c'était un certain don François de Giglio.
-
-Il demanda une plume, de l'encre, et, sans descendre de son cheval,
-écrivit sur son genou:
-
- «Don François de Giglio,
-
- »La guerre comme vous la faites est bonne contre les jacobins obstinés
- qui se font tuer ou prendre les armes à la main, et non contre ceux
- qui ont été contraints par la menace ou la violence de se réunir aux
- rebelles, surtout si ces derniers se repentent et s'en remettent à la
- clémence du roi: à plus forte raison cette guerre n'a-t-elle point
- d'excuse contre les citoyens pacifiques.
-
- »En conséquence, je vous ordonne, et sous votre propre responsabilité,
- de faire immédiatement cesser les meurtres, le pillage et toute voie
- de fait.»
-
-Cet ordre fut immédiatement envoyé à Catanzaro, sous la protection d'une
-escorte de cavalerie.
-
-Puis, accompagné de la députation, le cardinal reprit, vers Catanzaro,
-sa marche un instant interrompue.
-
-L'avant-garde, arrivée au fleuve Corace, l'antique Crotalus, fut forcée,
-faute de ponts, de passer en char et à la nage. Pendant ce temps, le
-cardinal, qui n'oubliait pas les études d'archéologie faites par lui à
-Rome, s'écarta du chemin pour aller visiter les ruines d'un temple grec.
-
-Ces ruines, que l'on voit encore aujourd'hui, et que l'auteur de ce
-livre a visitées en suivant la même route que le cardinal Ruffo, sont
-celles d'un temple de Cérès, à une heure duquel sont les ruines
-d'Amphissum, où mourut Cassiodore, premier consul et ministre de
-Théodoric, roi des Goths. Cassiodore avait vécu près de cent ans, et
-passa de ce monde à l'autre dans une petite retraite qui domine toute la
-contrée, et où il écrivit son dernier livre du _Traité de l'âme_.
-
-Le cardinal passa le Corace après tout le monde et s'arrêta à la marine
-de Catanzaro, riante plage, semée de riches villas où les familles
-nobles ont l'habitude de passer la saison d'hiver.
-
-La plage de Catanzaro n'offrant au cardinal aucun abri pour loger sa
-troupe, et les pluies d'hiver commençant à venir avec cette abondance
-particulière à la Calabre, il décida d'envoyer une partie de son armée
-au blocus de Cotrone, où la garnison royale avait pris du service sous
-les républicains, où s'étaient réunis tous les patriotes fugitifs de la
-province, et où avaient débarqué, sur un bâtiment venu d'Égypte,
-trente-deux officiers subalternes d'artillerie, un colonel et un
-chirurgien français.
-
-Le cardinal détacha donc de son armée deux mille hommes de troupes
-régulières, et spécialement les compagnies des capitaines Joseph Spadea
-et Giovanni Celia. A ces deux compagnies il en adjoignit une troisième,
-de ligne, avec deux canons et un obusier. Toute l'expédition fut mise
-sous les ordres du lieutenant-colonel Perez de Vera. Il y adjoignit
-comme officier parlementaire le capitaine Dandano de Marceduse. Enfin,
-un bandit de la pire espèce, mais qui connaissait parfaitement le pays,
-où il exerçait depuis vingt ans le métier de voleur de grand chemin, fut
-chargé des importantes fonctions de guide de l'armée.
-
-Ce bandit, nommé Pansanera, était célèbre par dix ou douze meurtres.
-
-Le jour de l'arrivée du cardinal à la plage de Catanzaro, il se jeta à
-ses pieds et sollicita de lui la faveur d'être entendu en confession.
-
-Le cardinal comprit que ce n'était point un pénitent ordinaire qui lui
-venait ainsi le fusil à l'épaule et la cartouchière aux reins, le
-poignard et les pistolets à la ceinture.
-
-Il descendit de cheval, s'écarta de la route et alla s'asseoir au pied
-d'un arbre.
-
-Le bandit s'agenouilla et déroula, avec les marques du plus profond
-repentir, la longue série de ses crimes.
-
-Mais le cardinal n'avait point le choix des instruments qu'il employait.
-Celui-là pouvait lui être utile. Il se contenta de l'assurance de son
-repentir, et, sans s'informer si ce repentir était bien sincère, il lui
-donna l'absolution. Le cardinal était pressé d'utiliser au profit du roi
-les connaissances topographiques que don Alonzo Pansanera avait acquises
-en manoeuvrant contre la société.
-
-L'occasion ne tarda point à s'offrir, et, comme nous l'avons dit,
-Pansanera fut nommé guide de la colonne expéditionnaire. La colonne se
-mit en route, et le cardinal resta derrière elle pour réorganiser
-l'armée et organiser la réaction.
-
-Au bout de trois jours, il se mit à son tour en marche; mais, comme il
-fallait faire trois étapes en suivant le rivage de la mer, et sans
-passer par aucun lieu habité, le cardinal chargea son commissaire aux
-vivres, don Gaetano Peruccioli, de réunir un certain nombre de voitures
-chargées de pains, de biscuits, de jambons, de fromage et de farine,
-puis, ses ordres exécutés, de se mettre en marche sur Cotrone.
-
-A la fin de la première journée, on arriva sur les bords du fleuve
-Trocchia, qui se trouvait gonflé par les pluies et par la fonte des
-neiges.
-
-Pendant le passage, qui s'effectua avec une grande difficulté, et en
-conséquence avec un grand désordre, le commissaire des vivres et les
-vivres disparurent, avec toute l'administration.
-
-On le voit, don Alonzo Pansanera n'eût pas mieux fait que Gaetano
-Peruccioli.
-
-Nommé de la veille, il n'avait pas perdu de temps pour poser la première
-pierre de l'édifice de sa fortune[1].
-
- [1] On sait que, dans toute la partie historique, c'est de l'histoire
- pure et simple que nous faisons: nous n'inventons ni ne retranchons.
-
-Ce fut dans la nuit seulement, et lorsque l'armée s'arrêta pour
-bivaquer, que la disparition de Peruccioli se fit connaître par la
-complète absence des vivres.
-
-On ne mangea point cette nuit-là.
-
-Le lendemain, par bonheur, après deux lieues de marche, on trouva un
-magasin plein d'excellente farine et des bandes de porcs à moitié
-sauvages, telles qu'on en rencontre à chaque pas dans la Calabre. Cette
-double manne fut la bienvenue au désert et immédiatement convertie en
-soupe au lard. Le cardinal en mangea comme les autres, quoique ce fût un
-samedi, c'est-à-dire jour maigre. Mais, en sa qualité de haut dignitaire
-de l'Église, il avait pour lui des pouvoirs qu'il étendit à toute
-l'armée.
-
-L'armée sanfédiste put donc sans remords manger sa soupe au lard, et la
-trouver excellente. Le cardinal fut de l'avis de l'armée.
-
-Une chose qui n'étonna pas moins le cardinal que la disparition du
-commissaire des vivres Peruccioli, fut l'apparition du marquis Taccone,
-chargé, par ordre du général Acton, de suivre l'armée de la sainte foi
-comme trésorier et venant la joindre à cet effet.
-
-Le cardinal était justement dans le magasin aux farines lorsqu'on lui
-annonça le marquis Taccone. Son Excellence arrivait dans un mauvais
-moment: le cardinal était de mauvaise humeur, n'ayant pas mangé depuis
-la veille à midi.
-
-Il crut que le marquis Taccone lui rapportait les cinq cent mille ducats
-qu'il n'avait pas pu se procurer à Messine, ou plutôt il fit semblant de
-le croire. Le cardinal était un homme trop expérimenté pour commettre de
-pareilles erreurs.
-
-Il était assis à une table, et, sur un escabeau que l'on avait trouvé à
-grand'peine, il expédiait des ordres.
-
---Ah! vous voilà, marquis, dit-il avant même que celui-ci eût franchi la
-porte. En effet, j'ai reçu avis de Sa Majesté que vous aviez retrouvé
-les cinq cent mille ducats et que vous me les rapportiez.
-
---Moi? dit Taccone étonné. Il faut que Sa Majesté ait été induite en
-erreur.
-
---Eh bien, alors, demanda le cardinal, que venez-vous faire ici? A
-moins, cependant, que vous ne veniez comme volontaire?
-
---Je viens envoyé par le capitaine général Acton, Votre Éminence.
-
---A quel titre?
-
---A titre de trésorier de l'armée.
-
-Le cardinal éclata de rire.
-
---Est-ce que vous croyez, lui demanda-t-il, que j'ai cinq cent mille
-ducats à vous donner pour compléter le million?
-
---Je vois avec douleur, dit le marquis Taccone, que Votre Excellence me
-soupçonne d'infidélité.
-
---Vous vous trompez, marquis. Mon Éminence vous accuse de vol, et,
-jusqu'à ce que vous m'ayez donné la preuve du contraire, j'affirmerai
-l'accusation.
-
---Monseigneur, dit Taccone en tirant un portefeuille de sa poche, je
-vais avoir l'honneur de vous prouver que cette somme et beaucoup
-d'autres ont été employées à divers usages par ordre de monseigneur le
-capitaine général Acton.
-
-Et, s'approchant du cardinal, il ouvrit son portefeuille.
-
-Le cardinal y plongea son oeil perçant, et, voyant une foule de papiers
-qui lui parurent non-seulement de la plus haute importance, mais encore
-de la plus grande curiosité, il allongea la main, prit le portefeuille,
-et, appelant la sentinelle de garde à sa porte:
-
---Faites venir deux de vos camarades, dit-il; qu'ils prennent monsieur
-au collet, qu'ils le conduisent à un quart de lieue d'ici et qu'ils le
-laissent sur la grande route. Si monsieur fait mine de revenir, tirez
-sur lui comme sur un chien, attendu que j'estime un chien bien au delà
-d'un voleur.
-
-Puis, au marquis Taccone, tout abasourdi de l'accueil:
-
---Ne vous inquiétez point de vos papiers, dit-il; j'en ferai prendre
-fidèle copie, je les ferai numéroter avec soin et je les enverrai au
-roi. Retournez donc à Palerme; vos papiers y seront aussitôt que vous.
-
-Et, pour prouver au marquis Taccone qu'il lui disait la vérité, le
-cardinal commença la revue de ses papiers avant même que le marquis fût
-sorti de la chambre.
-
-Le cardinal, en mettant la main sur le portefeuille du marquis Taccone,
-avait fait une véritable trouvaille. Mais, comme nous n'avons pas eu ce
-portefeuille sous les yeux, nous nous contenterons de répéter à cette
-occasion ce que dit Dominique Sacchinelli, historien de l'illustre
-_porporato_:
-
- A la vue de ces papiers, qui avaient tous rapport à des dépenses
- secrètes, écrit-il, le cardinal put se convaincre que le plus grand
- ennemi du roi était Acton. C'est pourquoi, emporté par son zèle, il
- écrivit au roi, en lui envoyant tous les papiers de Taccone, dont il
- avait eu la précaution de conserver un double:
-
- «Sire, la présence du général Acton à Palerme compromet la sûreté de
- Votre Majesté et de la famille royale...»
-
-Sacchinelli, à qui nous empruntons ce fait et qui, après avoir été le
-secrétaire du cardinal, est devenu son historien, ne put surprendre au
-passage autre chose que la phrase que nous guillemetons, la lettre du
-cardinal au roi étant écrite tout entière de sa main et n'étant restée
-qu'un instant sous ses yeux, tant le cardinal avait hâte de l'envoyer au
-roi.
-
-Mais ce que nous pouvons dire en toute connaissance de cause, c'est que
-les cinq cent mille ducats ne se retrouvèrent jamais.
-
-A la nouvelle de la disparition du commissaire des vivres Peruccioli, le
-cardinal n'avait pas jugé à propos de traverser le fleuve gonflé par la
-pluie.
-
-Pendant que l'on amasserait les vivres nécessaires à l'expédition, l'eau
-baisserait.
-
-Et, en effet, le 23 mars au matin, le fleuve étant devenu guéable, et
-une quantité suffisante de vivres ayant été amassée, le cardinal ordonna
-de se remettre en route, lança le premier son cheval dans l'eau, et,
-quoiqu'il en eût jusqu'à la ceinture, il traversa le fleuve
-heureusement.
-
-Toute l'armée le suivit.
-
-Trois hommes seulement furent entraînés par le courant et sauvés par des
-mariniers du Pizzo.
-
-Au moment où le cardinal mettait le pied sur la rive opposée, il lui
-arriva un messager courant à toute bride et tout souillé de boue, qui
-lui annonçait que la ville de Cotrone avait été prise la veille 22 mars.
-
-Cette nouvelle fut reçue aux cris de «Vive le roi! vive la religion!»
-
-Le cardinal poursuivit son chemin à marches forcées, et, passant par
-Cutro, il arriva le 25 mars, seconde fête de Pâques, en vue de Cotrone.
-
-La ville fumait en plusieurs endroits et dénotait des restes d'incendie.
-
-Le cardinal, en s'approchant, entendit des coups de feu, des cris, des
-clameurs qui lui indiquèrent que sa présence était urgente.
-
-Il mit son cheval au galop; mais à peine avait-il franchi la porte de la
-ville, qu'il s'arrêta épouvanté; les rues étaient jonchées de morts; les
-maisons, saccagées, n'avaient plus ni portes ni fenêtres; quelques-unes,
-comme nous l'avons dit, brûlaient.
-
-Arrêtons-nous un instant sur Cotrone, dont la destruction fut un des
-plus douloureux épisodes de cette guerre inexpiable.
-
-Cotrone, sur le nom de laquelle vingt-cinq siècles ont passé et ont,
-voilà tout, changé une lettre de place, est l'ancienne Crotone, rivale
-de Sybaris. Elle fut la capitale d'une des plus anciennes républiques de
-la Grande Grèce, dans le _Brutium_. La pureté de ses moeurs, la sagesse
-de ses institutions dues à Pythagore, qui y fonda une école, la fit
-l'ennemie de Sybaris. Elle donna naissance à plusieurs athlètes
-célèbres, et, entre autres, au fameux Milon, qui, comme M. Martin (du
-Nord) et M. Mathieu (de la Drôme), fit, non pas du département, mais de
-la ville où il était né, un appendice à son nom. C'était lui qui,
-serrant sa tête avec une corde, la faisait éclater en enflant ses
-tempes; c'était lui qui portait un boeuf autour du Cirque au pas
-gymnastique, et, après l'avoir porté, l'assommait d'un coup de poing et
-le mangeait dans la journée. Le célèbre médecin Démocède, qui vivait à
-la cour de Polycrate de Samos, ce tyran trop heureux, qui retrouvait
-dans le ventre des poissons les anneaux qu'il jetait à la mer, était de
-Crotone, et encore cet Alcméon, disciple d'Amyntas, qui fit un livre sur
-la nature de l'âme, qui écrivit sur la médecine et qui, le premier,
-ouvrit des porcs et des singes pour se rendre compte de la conformation
-du corps humain.
-
-Cotrone fut dévastée par Pyrrhus, prise par Annibal, et reprise par les
-Romains, qui y envoyèrent une colonie.
-
-A l'époque où nous sommes arrivé de notre récit, Cotrone n'était plus
-qu'une espèce de bourg, qui n'en avait pas moins conservé le nom de son
-aïeule. Elle avait un petit port, un château sur la mer, des restes de
-fortifications et de murailles qui la faisaient compter au rang des
-places fortes.
-
-Comme les républicains y étaient en majorité, la garnison royale, au
-moment où éclata la révolution, fut forcée de pactiser avec eux. Son
-commandant, Foglia, avait été destitué et arrêté comme royaliste, et à
-sa place avait été nommé le capitaine Ducarne, qui était en prison comme
-suspect de patriotisme. Par un chassé-croisé assez ordinaire dans ces
-sortes de circonstances, Foglia, qu'il avait remplacé à son poste,
-l'avait remplacé dans son cachot.
-
-En outre, à cette garnison, sur laquelle il ne fallait pas trop compter,
-on devait ajouter tous les patriotes fuyant devant Ruffo et de Cesare,
-qui s'étaient réunis à Cotrone et renfermés dans ses murs, ainsi que
-trente-deux Français venant, comme nous l'avons dit, d'Égypte.
-
-Ces trente-deux Français étaient la vraie force résistante de la ville,
-et la preuve, c'est que, sur trente-deux, quinze se firent tuer.
-
-Les deux mille hommes envoyés par le cardinal contre Cotrone firent sur
-la route la boule de neige. Tous les paysans qui, aux environs de
-Cotrone et de Catanzaro, purent prendre un fusil, prirent ce fusil et se
-réunirent à l'expédition. En outre, sans tenir compte de l'armée
-sanfédiste, une masse d'individus armés, de ceux-là qui se réunissent en
-toute occasion et dans tous les temps, se tenait aux environs de
-Cotrone, attendant le moment de _faire un coup_, et, en attendant,
-coupant, pour faire quelque chose, les communications de la ville avec
-les villages et occupant les meilleures positions.
-
-Dans la matinée du jeudi saint, le 21 mars, le capitaine parlementaire
-Dardano fut expédié à Cotrone par le chef de l'expédition royaliste. Les
-Cotronais le reçurent les yeux bandés. Il montra alors ses lettres de
-créance signées du cardinal; mais peut-être y manquait-il quelque
-formalité d'étiquette; car le capitaine Dardano fut pris, jeté en
-prison, soumis à une commission militaire et condamné à mort, comme
-_brigandant_ contre la République. Peut-être le verbe _brigander_
-n'est-il point français; mais, à coup sûr, il est napolitain, et l'on
-nous permettra de le franciser, vu le grand usage que nous aurons à en
-faire.
-
-Les sanfédistes, voyant que leur parlementaire ne revenait point, et
-qu'ils ne recevaient aucune réponse à la sommation qu'ils avaient faite
-à la ville de se rendre, résolurent de ne pas perdre un instant, afin de
-délivrer le capitaine Dardano, s'il était encore vivant, et de le venger
-s'il était mort. En conséquence, ils recoururent à leur guide Pansanera,
-se groupèrent autour de lui, lui adjoignirent, pour plus grande sûreté,
-un homme du pays, et, conduits par eux, s'avancèrent, pendant une nuit
-obscure, jusque sous les murs de la ville, où, du côté du Nord, ils
-occupèrent une position avantageuse.
-
-Ils profitèrent de l'obscurité, toujours pour faire arriver et mettre en
-batterie au milieu d'eux leur petite artillerie, et, montrant seulement
-les deux compagnies de ligne, ils cachèrent les volontaires,
-c'est-à-dire une masse de trois ou quatre mille hommes, dans les plis du
-terrain, ne s'inquiétant de la pluie qui tombait à torrents que pour
-leur recommander de mettre à l'abri leurs cartouchières et la batterie
-de leurs fusils.
-
-Ils demeurèrent là toute la nuit du vendredi saint, et, au point du
-jour, le chef de l'expédition, le colonel-lieutenant Perez, envoya, en
-manière de défi, dans la place quelques obus et quelques grenades.
-
-Au bruit que firent en éclatant ces projectiles, à la vue des deux
-compagnies de ligne qui se tenaient debout et découvertes, les Crotonais
-crurent que le cardinal, dont ils connaissaient la marche, était sous
-leurs murs avec une armée régulière.
-
-On savait que la forteresse, en mauvais état, ne pouvait opposer qu'une
-médiocre résistance. Un conseil de guerre fut, en conséquence, réuni
-chez le lieutenant-colonel français, lequel déclara hautement et
-clairement qu'il n'y avait que deux partis à prendre, et ajouta qu'en sa
-qualité d'étranger il se réunirait à la majorité.
-
-Ces deux partis étaient:
-
-Ou d'accepter les propositions que le cardinal avait fait faire par son
-parlementaire Dardano, et, dans ce cas, il fallait à l'instant même
-mettre en liberté le parlementaire;
-
-Ou de faire une vigoureuse sortie et de chasser les brigands, de prendre
-place immédiatement sur les remparts et d'attendre derrière eux, en
-faisant une défense désespérée, l'armée française, qui, disait-on, était
-en marche vers la Calabre.
-
-Ce dernier avis avait été adopté. Le lieutenant-colonel français s'y
-rangea, et tout se prépara pour la sortie, de la réussite ou de
-l'insuccès de laquelle allait dépendre le salut ou la chute de la ville.
-
-En conséquence, ce même jour du vendredi saint, dès neuf heures du
-matin, tambour battant, mèche allumée, les républicains sortirent de la
-ville. Les royalistes, de leur côté, ne présentant qu'un front étroit et
-dissimulant les trois quarts de leurs forces, les laissèrent accomplir
-une fausse manoeuvre, à l'aide de laquelle les républicains croyaient
-les envelopper.
-
-Mais à peine, de part et d'autre, le feu de l'artillerie eut-il
-commencé, que les masses cachées, qui avaient réglé leur plan de
-bataille, d'après les conseils de Pansanera, se levèrent à droite et à
-gauche, laissant au centre, pour faire tête aux républicains, les deux
-compagnies de ligne et l'artillerie; puis, favorisées par l'inclinaison
-même du terrain, les deux ailes se rabattirent au pas de course sur le
-flanc des républicains, et, à demi-portée de fusil, firent, à droite et
-à gauche, une décharge qui, grâce à l'adresse des tireurs, eut un
-terrible résultat.
-
-Les patriotes virent au premier coup d'oeil l'embuscade dans laquelle
-ils étaient tombés, et, comme il n'y avait d'autre parti à prendre que
-de se faire tuer sur place et d'abandonner, par conséquent, la ville à
-l'ennemi, ou de faire une prompte retraite et de chercher à réparer,
-derrière les murs, le désastre que l'on venait d'éprouver, ils
-s'arrêtèrent à la retraite, et l'ordre en fut donné. Mais, enveloppés
-comme ils l'étaient, les patriotes ne purent opérer cette retraite que
-dans le plus grand désordre et hâtivement, abandonnant leur artillerie,
-poursuivis de si près, que, Pansanera et sept ou huit de ses hommes
-étant arrivés en même temps que les fuyards à la porte de la ville, ils
-empêchèrent, avec le feu qu'ils firent, que ces derniers ne levassent le
-pont derrière eux, de manière que les républicains, ne pouvant refermer
-la porte par laquelle ils étaient rentrés, et les sanfédistes s'étant
-rendus maîtres de cette porte, ils furent obligés d'abandonner la ville
-et de se renfermer dans la citadelle.
-
-La porte restée ouverte et sans défense, chacun s'y précipita,
-déchargeant son arme sur ce qu'il rencontrait, hommes, femmes, enfants,
-animaux même, et répandant de tous côtés la terreur; mais, dès qu'un peu
-d'ordre put être établi dans l'agression, les forces isolées se
-réunirent et se combinèrent contre la forteresse.
-
-Les assaillants commencèrent par s'emparer de toutes les maisons
-environnant le château, et, de toutes les fenêtres, le feu commença
-contre lui.
-
-Mais, tandis que cette fusillade s'échangeait entre les troupes
-régulières et les défenseurs du château, les deux compagnies de troupes
-de ligne entraient dans la ville, mettaient leur artillerie en position
-et faisaient feu à leur tour.
-
-Or, le hasard voulut qu'un obus coupât la lance du drapeau républicain
-et renversât la bannière aux trois couleurs napolitaines qui avait été
-élevée sur le château. A cette vue, l'ancienne garnison royale, qui, à
-contre-coeur, s'était réunie aux patriotes, crut que c'était pour elle
-un avis du ciel de redevenir royaliste, et tourna immédiatement ses
-armes contre les républicains et les Français: elle abaissa le
-pont-levis et ouvrit les portes.
-
-Les deux compagnies de ligne entrèrent aussitôt dans le château, et les
-Français, réduits à dix-sept, furent, avec les patriotes, enfermés dans
-le même château où ils étaient venus chercher un asile.
-
-Le parlementaire Dardano, condamné à mort, mais qui n'avait pas subi sa
-peine, fut mis en liberté.
-
-De ce moment, la ville de Cotrone avait été abandonnée à toutes les
-horreurs d'une ville prise d'assaut, c'est-à-dire au meurtre, au
-pillage, au viol et à l'incendie.
-
-Le cardinal arrivait au moment où, repue de sang, d'or, de vin, de
-luxure, son armée accordait à la malheureuse ville expirante la trêve de
-la lassitude.
-
-
-
-
-XLVI
-
-LES PETITS CADEAUX ENTRETIENNENT L'AMITIÉ
-
-
-Pendant que le cheval du cardinal Ruffo, portant son illustre maître,
-entrait dans la ville de Cotrone ayant du sang jusqu'au ventre, et se
-cabrait à la vue et au bruit des maisons s'écroulant dans les flammes,
-le roi chassait, pêchait et jouait.
-
-Nous ne savons point quelles améliorations l'exil avait apportées à sa
-pêche et à son jeu; mais nous savons que jamais saint Hubert lui-même,
-patron des chasseurs, ne fut entouré de délices pareilles à celles au
-milieu desquelles le roi Ferdinand oubliait la perte de son royaume.
-
-L'honneur que le roi avait fait au président Cardillo en acceptant une
-chasse dans son fief d'Illice avait empêché bien des gens de dormir et,
-entre autres, l'abbesse des Ursulines de Caltanizetta.
-
-Son couvent, situé à moitié chemin à peu près de Palerme à Girgenti,
-possédait d'immenses domaines en plaines et en forêts. Ces plaines et
-ces forêts, déjà fort giboyeuses, furent peuplées, par cette excellente
-abbesse, d'un surcroît de daims, de cerfs et de sangliers, et, lorsque
-la chasse fut véritablement devenue digne d'un roi, l'abbesse elle-même,
-avec quatre de ses plus jolies religieuses, partit pour Palerme, demanda
-une audience à Sa Majesté, et la supplia de vouloir bien donner à de
-pauvres recluses, dont elle dirigeait les âmes, la satisfaction d'une
-chasse. Celle qui était offerte se présentait dans des conditions si
-exceptionnelles et si attrayantes, que le roi n'eut garde de la refuser,
-et qu'il fut convenu que, le lendemain, le roi partirait avec l'abbesse
-et ses quatre aides de camp, passerait un jour à se préparer par ses
-dévotions aux massacres des daims, des cerfs et des chevreuils, comme
-Charles IX, par les mêmes pratiques saintes, s'était préparé aux
-massacres des huguenots, et que, le lendemain de cette préparation, il
-passerait de la vie contemplative à la vie active.
-
-Le roi partit en effet. Un courrier envoyé d'avance avait annoncé au
-reste de la communauté que les voeux de l'abbesse avaient été agréés, et
-que Sa Majesté arriverait seule d'abord, mais bientôt serait suivie de
-toute sa cour.
-
-Le roi se promettait une grande liesse de cette partie de chasse, faite
-dans des conditions si nouvelles. Au moment où il allait monter en
-voiture, on lui remit, de la part de la reine, le numéro du _Moniteur
-parthénopéen_, qui annonçait la découverte du complot Backer et
-l'arrestation des deux chefs de ce complot, c'est-à-dire du père et du
-fils. On se rappelle la grande amitié que le roi avait vouée au jeune
-André: aussi, sa colère fut-elle double, d'abord de voir découvert un
-complot qui devait, à la fois, le débarrasser, sans qu'il eût à s'en
-mêler lui-même, des Français et des jacobins, et ensuite de voir arrêtés
-les deux hommes qui, au milieu d'une indifférence qu'il n'était point
-sans avoir remarquée, lui avaient donné de si grandes marques de
-dévouement.
-
-Par bonheur, les affaires du cardinal et celle de Troubridge, qui
-allaient à merveille, lui laissaient l'espoir de la vengeance. Il prit
-sur ses tablettes le nom de Luisa Molina San-Felice, et se jura à
-lui-même que, s'il remontait jamais sur le trône, la _Mère de la patrie_
-payerait cher le titre dont l'avait décorée le _Moniteur parthénopéen_.
-
-Par bonheur, chez Ferdinand, les sensations, et surtout les sensations
-pénibles, ne persistaient point avec opiniâtreté. Une fois qu'il eut
-poussé un soupir à l'adresse de Simon et un autre soupir à l'adresse
-d'André Backer, une fois qu'il se fut promis la mort de la San-Felice,
-il se livra tout entier aux sensations complétement opposées que
-devaient faire naître dans son esprit quatre jeunes et jolies
-religieuses, et une abbesse poussant si loin le respect de la royauté,
-que les moindres désirs du roi étaient pour elle des ordres aussi sacrés
-que s'ils lui venaient de Dieu même et lui fussent transmis par
-l'intermédiaire de ses anges.
-
-Tout le monde connaissait l'ardeur du roi pour la chasse. Aussi fut-on
-bien étonné à Palerme lorsque, dans la nuit, arriva un courrier
-annonçant que Sa Majesté, s'étant trouvée un peu fatiguée du voyage, et,
-ayant besoin de repos, faisait dire, non point que la chasse était
-contremandée, mais que le départ des autres chasseurs était retardé de
-quarante-huit heures. Le messager était chargé de rassurer les trop
-grandes inquiétudes que ce contre-ordre pouvait éveiller à Palerme, en
-disant que le médecin de la communauté n'avait conçu aucune inquiétude
-sur la santé du roi, mais avait seulement ordonné des bains aromatisés.
-
-Au moment où le courrier était parti, le roi prenait son premier bain.
-
-La chronique ne dit point si la chambre de l'abbesse, comme celle du
-président Cardillo, était en face de celle du roi, et si, à quatre
-heures du matin, Ferdinand eut envie de voir quelle figure faisait une
-abbesse en cornette de nuit, comme il avait eu envie de voir quelle
-figure faisait un président en bonnet de coton; elle se contente de dire
-que le roi resta une semaine entière au couvent; que, pendant cinq jours
-consécutifs, on chassa; que les chasses furent aussi abondantes que dans
-les forêts de Persano et d'Asproni; que le roi s'amusa fort et que les
-religieuses eurent toutes les distractions qu'elles pouvaient espérer de
-sa présence royale.
-
-Le roi promit solennellement de revenir, et ce ne fut qu'à cette
-condition que les saintes colombes écartèrent, pour laisser partir
-Ferdinand, les ailes sous lesquelles elles l'abritaient.
-
-A moitié route de Caltanizette à Palerme, le roi rencontra un courrier
-du cardinal. Ce courrier lui apportait une lettre dans laquelle se
-trouvaient tous les détails de la prise de Cotrone et des horreurs qui
-avaient été commises. Le cardinal déplorait ces horreurs, s'en excusait
-auprès du roi et lui disait que, la ville ayant été prise en son
-absence, il n'avait pu les empêcher.
-
-Il lui demandait aussi ce qu'il devait faire des dix-sept Français qui
-se trouvaient enfermés dans la citadelle avec les patriotes calabrais.
-
-Le roi ne voulut point tarder à exprimer toute sa satisfaction au
-cardinal. Une halte avait été fixée pour son dîner à Villafrati.
-
-Sa Majesté demanda une plume et de l'encre, et, de sa propre main,
-répondit au cardinal la lettre suivante.
-
-Si nous avons eu le regret de ne pouvoir mettre sous les yeux de nos
-lecteurs la lettre du cardinal Ruffo, nous avons, en échange, la
-satisfaction de pouvoir leur faire lire la réponse du roi, que nous
-avons traduite sur l'original lui-même, et dont nous garantissons
-l'authenticité.
-
- «Villafrati, 5 avril 1799.
-
- »Mon éminentissime, je reçois, sur la route de Caltanizette à Palerme,
- votre lettre du 26 mars, dans laquelle vous me racontez toutes les
- affaires de cette malheureuse ville de Crotone. Le sac qu'elle a subi
- me fait grand'peine, quoique, à vrai dire, entre nous, les habitants
- méritaient bien ce qui leur est arrivé pour leur rébellion contre moi.
- C'est pourquoi je vous répète que je veux qu'on ne fasse aucune
- miséricorde à ceux qui se sont montrés rebelles à Dieu et à moi. Quant
- aux Français que vous avez trouvés dans la forteresse, j'expédie à
- l'instant l'ordre qu'ils soient immédiatement renvoyés en France,
- attendu qu'il faut les regarder comme une race empestée et se garantir
- de leur contact par l'éloignement.
-
- »A mon tour de vous donner des nouvelles. Deux expéditions m'ont été
- faites par le commodore Troubridge, une de Procida, qui m'est arrivée
- dimanche dernier à Caltanizetta, où j'étais _en retraite_, et l'autre
- avant-hier. Comme personne près de moi ne savait l'anglais, je les ai
- immédiatement renvoyées à Palerme pour que lady Hamilton me les
- traduisît. Aussitôt traduites, je vous enverrai la copie de ces
- lettres. J'espère que les nouvelles qu'elles contiennent et celles que
- je pourrai recueillir en arrivant, et que je vous enverrai aussitôt,
- ne vous feront point de peine, d'après ce qu'a pu comprendre Circello,
- qui baragouine un peu d'anglais. Troubridge demandait qu'on lui
- envoyât un juge pour juger et condamner les rebelles. J'ai écrit à
- Cardillo de m'en choisir un de sa main, de sorte que, s'il a exécuté
- mon ordre et que le juge soit parti lundi, Dieu et le vent aidant, il
- doit, recommandation étant donnée audit juge de ne pas faire de
- cérémonie avec les accusés, il doit, dis-je, à cette heure y avoir pas
- mal de _casicavalli_ de faits.
-
- «Je vous recommande, de mon côté, mon éminentissime, d'agir
- conformément à ce que je vous ai écrit, avec la plus grande activité.
- _De grands coups de bâton et de petits morceaux de pain font de beaux
- enfants_, comme dit le proverbe napolitain.
-
- «Nous sommes ici dans la plus grande anxiété, attendant des nouvelles
- de nos chers petits Russes. S'ils arrivent vite, j'espère qu'en peu de
- temps nous ferons la noce, et, qu'avec l'aide du Seigneur, nous
- verrons la fin de cette maudite histoire.
-
- «Je suis au désespoir que le temps continue d'être pluvieux, attendu
- que la pluie doit nuire à nos opérations. J'espère qu'elle ne nuit pas
- à votre santé. La nôtre est bonne, Dieu merci! et, fût-elle mauvaise,
- que les bonnes nouvelles que nous recevons de vous la rendraient
- meilleure. Que le Seigneur vous conserve et bénisse de plus en plus
- vos opérations, comme le désire et l'en prie indignement
-
- »Votre affectionné
-
- »Ferdinand B.»
-
-Il y a dans la lettre de Sa Majesté une phrase que nos lecteurs peu
-habitués à la langue italienne, ou plutôt au patois napolitain, n'ont
-pas dû comprendre; c'est celle où le roi dit, par manière de
-plaisanteries: _Si le juge est arrivé, il doit, à cette heure, y avoir
-pas mal de casicavalli de faits._
-
-Quiconque s'est promené dans les rues de Naples a vu les plafonds des
-marchands de fromage garnis d'un comestible de cette espèce qui se
-fabrique particulièrement en Calabre. Il a la forme d'un énorme navet
-qui aurait une tête.
-
-Dans une enveloppe très-dure, il contient une certaine quantité de
-beurre frais, qui grâce à la suppression complète de l'air, peut se
-maintenir frais pendant des années.
-
-Ces fromages sont pendus par le col.
-
-Le roi, en disant qu'il y a, il l'espère bien, pas mal de _casicavalli_
-de faits, veut dire tout simplement qu'il espère qu'il y a déjà bon
-nombre de patriotes pendus.
-
-Quant au proverbe royal: _De grands coups de bâton et de petits morceaux
-de pain font de beaux enfants_, je crois qu'il n'a pas besoin
-d'explication. Il n'y a pas de peuple qui n'ait entendu sortir de la
-bouche de quelqu'un de ses rois un proverbe du même genre et qui n'ait
-fait sa révolution pour avoir des coups de bâton moins lourds et des
-morceaux de pain plus gros.
-
-La première chose que demanda, en arrivant à Palerme, le roi Ferdinand,
-fut la traduction des lettres de Troubridge.
-
-Cette traduction l'attendait.
-
-Il n'eut donc qu'à la joindre à la lettre qu'il avait écrite au cardinal
-à Villafrati, et le même messager put tout emporter:
-
- _A lord Nelson._
-
- «3 avril 1799.
-
- »Les couleurs napolitaines flottent sur toutes les îles de Ponsa.
- Votre Seigneurie n'a jamais assisté à semblable fête. Le peuple est
- littéralement fou de joie et demande à cor et à cri son monarque
- bien-aimé. Si la noblesse était composée de gens d'honneur ou d'hommes
- à principes, rien ne serait plus facile que de faire tourner l'armée
- du côté du roi. Ayez seulement mille braves soldats anglais, et je
- vous promets que le roi sera remonté sur son trône dans quarante-huit
- heures. Je prie Votre Seigneurie de recommander particulièrement au
- roi le capitaine Cianchi. C'est un brave et hardi marin, un bon et
- loyal sujet, désireux de faire du bien à son pays. Si toute la flotte
- du roi de Naples avait été composée d'hommes comme lui, le peuple ne
- se fût point révolté.
-
- »J'ai à bord un brigand nommé Francesco, ex-officier napolitain. Il a
- ses propriétés dans l'île d'Ischia. Il tenait le commandement du fort
- lorsque nous nous en emparâmes. Le peuple a mis en lambeaux son infâme
- habit tricolore et a arraché ses boutons, qui portaient le bonnet de
- la Liberté. Étant alors sans habit, il eut l'audace de revêtir son
- ancien uniforme d'officier napolitain. Mais, tout en lui laissant
- l'habit, je lui ai arraché les épaulettes et la cocarde, et l'ai forcé
- à jeter ces objets par-dessus le bord; après quoi, je lui fis
- l'honneur de le mettre aux doubles fers. Le peuple a mis en morceaux
- l'arbre de la Liberté et en charpie la bannière qui le surmontait; de
- sorte que, de cette bannière, je ne puis mettre le plus petit morceau
- aux pieds de Sa Majesté. Mais, quant à l'arbre de la Liberté, je suis
- plus heureux: je vous en envoie deux bûches, avec les noms de ceux qui
- les ont données.
-
- »J'espère que Sa Majesté en fera du feu et s'y chauffera.
-
- »TROUBRIDGE.
-
- »_P.-S._--J'apprends à l'instant même que Caracciolo _a l'honneur de
- monter la garde comme simple soldat, et qu'hier il était en sentinelle
- à la porte du palais. Ils obligent tout le monde, bon gré ou mal gré,
- à servir_.
-
- »Vous savez que Caracciolo a donné sa démission au roi.»
-
-Nous avons souligné dans le post-scriptum de Troubridge, ce qui a
-rapport à Caracciolo.
-
-Ces deux phrases, comme on le verra plus tard, si Nelson eût eu la
-loyauté de produire la lettre de Troubridge, eussent pu avoir une grande
-influence sur l'esprit des juges lorsqu'on fit son procès à l'amiral.
-
-Voici la seconde lettre de Troubridge; elle porte la date du lendemain:
-
- «4 avril 1792.
-
- »Les troupes françaises montent à un peu plus de deux mille hommes.
-
- »Elles sont ainsi distribuées:
-
- »300 soldats à Saint-Elme;
-
- »200 au château de l'OEuf;
-
- »1,400 au château Neuf;
-
- »100 à Pouzzoles;
-
- »30 à Baïa.
-
- »Leurs combats à Salerne ont été suivis de grandes pertes; pas un de
- leurs hommes n'est revenu sans blessures. Ils étaient 1,500.
-
- »D'un autre côté, on dit qu'à l'attaque d'une ville nommée Andria,
- dans les Abruzzes, trois mille Français ont été tués.
-
- »Les Français et les patriotes napolitains se querellent. Il règne
- entre les uns et les autres une grande défiance. Il arrive souvent
- que, dans les rondes de nuit, quand l'un crie: «Qui vive?» et que
- l'autre répond: «Vive la République!» on échange des coups de feu.
-
- »Votre Seigneurie voit qu'il n'est point prudent de s'aventurer dans
- les rues de Naples.
-
- »Je reçois à l'instant la nouvelle qu'un prêtre nommé Albavena prêche
- la révolte à Ischia. J'envoie soixante Suisses et trois cents sujets
- fidèles pour lui donner la chasse. J'espère l'avoir mort ou vif dans
- la journée. Je prie en grâce Votre Seigneurie de demander au roi un
- juge honnête par le retour du _Perseus_; autrement, il me sera
- impossible de continuer ainsi. Les misérables peuvent être, d'un
- moment à l'autre, arrachés de mes mains et être mis en morceaux par le
- peuple. Pour le calmer, il faudrait, au plus vite, pendre une douzaine
- de républicains.»
-
-Troubridge venait à peine d'expédier ces deux lettres et de perdre de
-vue le petit aviso grec qui les portait à Palerme, qu'il vit s'avancer
-vers sa frégate une balancelle venant dans la direction de Salerne.
-
-A tout moment, il lui arrivait de la terre, des comunications
-importantes. Aussi, après s'être assuré que c'était bien au _Sea-Horse_,
-qu'il montait, que la barque avait affaire, il attendit qu'elle accostât
-le bâtiment; ce qu'elle fit après avoir répondu aux questions
-habituelles en pareille circonstance.
-
-La balancelle était montée par deux hommes, dont l'un prit sur sa tête
-une espèce de bourriche qu'il apporta sur le pont. Arrivé là, il demanda
-où était Son Excellence le commodore Troubridge.
-
-Troubridge s'avança. Il parlait un peu italien: il put donc interroger
-lui-même l'homme à la bourriche.
-
-Celui-ci ne savait pas même ce qu'il apportait. Il était chargé de
-remettre l'objet, quel qu'il fût, au commodore, et d'en prendre un reçu,
-comme preuve que lui et son camarade s'étaient acquittés de leur
-commission.
-
-Avant de donner le reçu, Troubridge voulut savoir ce que contenait le
-panier. En conséquence, il coupa les ficelles qui retenaient la paille,
-et, au milieu du double cercle de ses officiers et de ses matelots,
-attirés par la curiosité, il plongea sa main dans la paille; mais
-aussitôt il la retira avec un mouvement de dégoût.
-
-Toutes les lèvres s'ouvrirent pour demander ce que c'était; mais la
-discipline qui règne à bord des bâtiments anglais arrêta la question sur
-les lèvres.
-
---Ouvre ce panier, dit Troubridge au matelot qui l'avait apporté, en
-même temps qu'il s'essuyait les doigts avec un mouchoir de batiste,
-comme fait Hamlet après avoir tenu dans sa main le crâne d'Yorick.
-
-Le matelot obéit, et l'on vit apparaître d'abord une épaisse chevelure
-noire.
-
-C'était le contact de cette chevelure qui avait causé au commodore la
-sensation de dégoût qu'il n'avait pu réprimer.
-
-Mais le marinier n'était point aussi dégoûté que l'aristocrate
-capitaine. Après la chevelure, il mit à découvert le front, après le
-front les yeux, après les yeux le reste du visage.
-
---Tiens, dit-il en la prenant par les cheveux, et en tirant hors du
-panier qui la contenait et dans lequel elle avait été emballée avec
-toute sorte de soins une tête fraîchement coupée et reposant
-délicieusement sur une couche de son,--tiens, c'est la tête de don Carlo
-Granosio di Gaffoni.
-
-Et, en tirant la tête de son enveloppe, il fit tomber un billet.
-
-Troubridge le ramassa. Il était justement à son adresse.
-
-Il contenait les lignes suivantes[2]:
-
- [2] Inutile de dire que nous ne changeons pas une lettre au billet, et
- que nous nous contentons d'en donner la traduction.
-
- _Au commandant de la station anglaise._
-
- «Salerne, 24 avril au matin.
-
- »Monsieur,
-
- »Comme fidèle sujet de Sa Majesté mon roi Ferdinand, que Dieu garde!
- j'ai la gloire de présenter à Votre Excellence la tête de don Carlo
- Granosio di Gaffoni, qui était employé dans l'administration directe
- de l'infâme commissaire Ferdinand Ruggi. Ledit Granosio a été tué par
- moi dans un lieu appelé les Puggi, dans le district de Ponte-Cognaro,
- tandis qu'il prenait la fuite.
-
- »Je prie Votre Excellence d'accepter cette tête et de vouloir bien
- considérer mon action comme une preuve de mon attachement à la
- couronne.
-
- »Je suis, avec le respect qui vous est dû,
-
- »Le fidèle sujet du roi,
-
- »GIUSEPPE MANIUTIO VITELLA.»
-
---Une plume et du papier, demanda Troubridge après avoir lu.
-
-On lui apporta ce qu'il demandait.
-
-Il écrivit en italien:
-
- «Je soussigné reconnais avoir reçu de M. Giuseppe Maniutio Vitella,
- par les mains de son messager, la tête en bon état de don Carlo
- Granosio di Gaffoni, et m'empresse de lui assurer que, par la première
- occasion, cette tête sera envoyé au roi, à Palerme, qui appréciera, je
- n'en doute point, un pareil cadeau.
-
- »TROUBRIDGE.
-
- »Le 24 avril 1799, à quatre heures de l'après-midi.»
-
-Il enveloppa une guinée dans le reçu et le donna au marinier, qui se
-hâta d'aller rejoindre son compagnon, moins pressé probablement de
-partager la guinée avec lui que de lui raconter l'événement.
-
-Troubridge fit signe à un de ses matelots de prendre la tête par les
-cheveux, de la réintégrer dans le sac et de remettre la bourriche dans
-l'état où elle était avant d'être ouverte.
-
-Puis, lorsque l'opération fut terminée:
-
---Porte cela dans ma cabine, dit-il.
-
-Et, avec ce flegme qui n'appartient qu'aux Anglais et un mouvement
-d'épaules qui n'appartenait qu'à lui:
-
---Un gai compagnon, dit-il. Quel malheur qu'il faille s'en séparer!
-
-Et, en effet, l'occasion s'étant trouvée, le lendemain, d'envoyer un
-bâtiment à Palerme, le précieux cadeau de don Giuseppe Maniutio Vitella
-fut expédié à Sa Majesté.
-
-
-
-
-XLVII
-
-ETTORE CARAFFA
-
-
-On se rappelle que le commodore Troubridge, dans sa lettre à lord
-Nelson, parlait de deux échecs éprouvés par les patriotes napolitains
-unis aux Français, l'un devant la ville d'Andria, l'autre du côté de
-Salerne.
-
-Cette nouvelle, dont une moitié était fausse et l'autre vraie, était la
-conséquence du plan arrêté, on se le rappelle, entre Manthonnet,
-ministre de la guerre de la République, et Championnet, général en chef
-des armées françaises.
-
-On se rappelle que, depuis ce temps, Championnet avait été rappelé pour
-rendre compte de sa conduite.
-
-Mais, lorsque Championnet quitta Naples, les deux colonnes étaient déjà
-en route.
-
-Comme chacune d'elles est conduite par un de nos principaux personnages,
-nous allons les suivre, l'une dans sa marche triomphale, l'autre dans
-ses désastres.
-
-La plus forte de ces deux colonnes, composée de six mille Français et de
-mille Napolitains, avait été dirigée sur les Pouilles. Il s'agissait de
-reconquérir le grenier de Naples, bloqué par la flotte anglaise et
-presque entièrement tombé au pouvoir des bourboniens.
-
-Les six mille Français étaient commandés par le général Duhesme, à qui
-nous avons vu faire des prodiges de valeur dans la campagne contre
-Naples, et les mille Napolitains par un des premiers personnages de
-cette histoire que nous avons mis sous les yeux de nos lecteurs, par
-Ettore Caraffa, comte de Ruvo.
-
-Le hasard fit que la première ville contre laquelle la colonne
-franco-napolitaine dut marcher, était Andria, l'antique fief de sa
-famille, dont, comme l'aîné, il se trouvait comte.
-
-Andria était bien fortifiée; mais Ruvo espéra qu'une ville qui l'avait
-pour seigneur ne résisterait point à sa parole. Il employa, en
-conséquence, tous les moyens, entama toutes les négociations pour
-déterminer les habitants à adopter les principes républicains. Tout fut
-inutile, et il vit bien qu'il serait forcé d'employer vis-à-vis d'eux
-les derniers arguments des rois qui veulent rester tyrans, des peuples
-esclaves qui veulent devenir libres, la poudre et le fer.
-
-Mais, avant de s'emparer d'Andria, il fallait occuper San-Severo.
-
-Les bourboniens réunis à San-Severo avaient pris le titre d'armée
-coalisée de la Pouille et des Abruzzes. Cette agglomération d'hommes,
-qui pouvait monter à 12,000 individus, se composait du triple élément
-qui formait toutes les armées sanfédistes de cette époque, c'est-à-dire
-des restes de l'armée royaliste de Mack, des forçats que le roi avait
-mis en liberté avant de quitter Naples[3], pour mêler au peuple qu'il
-abandonnait l'effroyable dissolvant du crime, et de quelques royalistes
-purs qui affrontaient ce voisinage par enthousiasme de leur opinion.
-
- [3] A ceux qui douteraient de cette sympathie de Ferdinand Ier pour
- les forçats, nous répondrons par un extrait d'une de ses lettres au
- cardinal Ruffo:
-
- «A Civita-Vecchia, _nos bons forçats_ continuent de se défendre, et
- les Français réunis aux Cisalpins, ayant donné l'assaut, ont été
- bravement repoussés par eux. Seul, le saint empereur ne bouge
- point.»
-
-Cette troupe, qui avait abandonné San-Severo, parce que la ville
-n'offrait point à ses défenseurs une forte position, avait occupé une
-colline dont le choix dénonçait, chez les chefs qui la commendaient,
-quelques connaissances militaires. C'était un monticule planté de
-lauriers qui dominait une large et longue plaine. L'artillerie des
-sanfédistes commandait tous les débouchés par lesquels on pouvait entrer
-dans la plaine, où manoeuvrait une belle et nombreuse cavalerie.
-
-Le 25 février, Duhesme avait laissé à Foggia, pour garder ses derrières,
-Broussier et Hector Caraffa, et avait marché sur San-Severo.
-
-En s'approchant des bourboniens, Duhesme se contenta de leur faire dire:
-
---A Bovino, j'ai fait fusiller les révoltés et trois soldats coupables
-de vol; il en sera de même de vous: aimez-vous mieux la paix?
-
-Les bourboniens répondirent:
-
---Et nous, nous avons fusillé les républicains, les citoyens et les
-prêtres patriotes qui demandaient la paix; rigueur pour rigueur: la
-guerre!
-
-Le général divisa sa troupe en trois détachements: l'un marcha sur la
-ville; les deux autres enveloppèrent la colline, afin qu'aucun
-sanfédiste ne pût s'échapper.
-
-Le général Forest, qui commandait un des deux détachements, arriva le
-premier. Il avait cinq cents hommes, à peu près, sous ses ordres, tant
-en infanterie qu'en cavalerie.
-
-En voyant ces cinq cents hommes et en calculant qu'ils étaient plus de
-douze mille, les sanfédistes firent sonner le tocsin à San-Severo et
-descendirent à leur rencontre dans la plaine.
-
-Le détachement français, en voyant cette avalanche d'hommes descendre de
-la colline, se forma en bataillon carré et s'apprêta à la recevoir sur
-ses baïonnettes. Mais l'attaque n'avait pas encore commencé, que l'on
-entendit une vive fusillade qui retentissait dans San-Severo même, et
-que l'on vit, par une porte, déboucher les fugitifs.
-
-C'était Duhesme en personne qui avait attaqué la ville, qui s'en était
-emparé et qui apparaissait du côté opposé à Forest.
-
-Cette apparition changeait la face du combat. Les sanfédistes furent
-obligés de se diviser en deux troupes. Mais, au moment où ils venaient
-d'achever ce mouvement et où ils commençaient le combat, la troisième
-colonne apparaissait d'un troisième côté et achevait d'envelopper les
-bourboniens.
-
-Ceux-ci, se voyant pris dans un triangle de feu, essayèrent de regagner
-leur première position, imprudemment abandonnée; mais de trois côtés le
-tambour battit, et les Français s'élancèrent sur les sanfédistes au pas
-de charge.
-
-Dès que la terrible baïonnette put faire son oeuvre sur cette troupe
-massée en désordre au haut de la colline, ce ne fut plus un combat, ce
-fut une boucherie.
-
-Duhesme avait à venger trois cents patriotes égorgés et l'insolente
-réponse faite à son parlementaire.
-
-Les trompettes continuèrent de sonner, donnant le signal de
-l'extermination. Le carnage dura trois heures. Trois mille cadavres
-demeurèrent sur le champ de bataille, et, trois heures après, on en eût
-compté le double si, tout à coup, pareilles à ces Romaines qui vinrent
-implorer Coriolan, un groupe de femmes tenant leurs enfants par la main
-ne fût sortie de San-Severo et, en habits de deuil, ne fût venue
-implorer la pitié des Français.
-
-Duhesme avait juré de brûler San-Severo; mais, à la vue de cette grande
-douleur des filles, des soeurs, des mères et des épouses, Duhesme fit
-grâce.
-
-Cette victoire eut un grand résultat et produisit un grand effet. Tous
-les habitants du Gargano, du mont Taburne et du Corvino envoyèrent des
-députations et donnèrent des otages en signe de soumission.
-
-Duhesme envoya à Naples les drapeaux pris à la cavalerie. Quant aux
-étendards, c'était tout simplement des devants d'autel.
-
-San-Severo pris, il ne restait plus aux bourboniens de position
-importante qu'Andria et Trani.
-
-Nous avons dit que l'expédition était partie quand Championnet était
-encore commandant en chef des troupes françaises à Naples; nous avons
-assisté à son rappel et dit dans quelles conditions il avait été
-rappelé.
-
-Quelques jours après le combat de San-Severo, Macdonald, ayant été nommé
-général en chef à la place de Championnet, appela Duhesme près de lui.
-
-Broussier remplaça Duhesme et eut la direction des mouvements qui
-devaient s'opérer sur Andria et Trani. Il réunit aux 17e et 64e
-demi-brigades les grenadiers de la 76e, la 16e de dragons, six pièces
-d'artillerie légère, un détachement venu des Abruzzes sous le
-commandement du chef de brigade Berger, et la légion napolitaine
-d'Hector Caraffa, qui brûlait de combattre à son tour, n'ayant point
-pris part aux derniers événements.
-
-Andria et Trani avaient restauré leurs fortifications, et aux vieux
-ouvrages qui les défendaient en avaient ajouté de nouveaux; excepté une
-seule, toutes leurs portes étaient murées, et, derrière chacune d'elles,
-on avait creusé un large fossé, entouré d'un large parapet; les rues
-étaient coupées et barricadées, les maisons crénelées, et les portes de
-ces maisons blindées.
-
-Le 21 mars, on marcha contre Andria. Le lendemain, au point du jour, la
-ville était enveloppée, et les dragons, sous les ordres du chef de
-brigade Leblanc, furent placés de manière à interrompre les
-communications entre Andria et Trani.
-
-Une colonne formée de deux bataillons de la 17e demi-brigade et de la
-légion Garaffa fut chargée de l'attaque de la porte Camazza, tandis que
-le général Broussier devait attaquer celle de Trani, et que l'aide de
-camp du général Duhesme, Ordonneau, guéri de la blessure qu'il avait
-reçue à l'attaque de Naples, s'avançait par la porte Barra.
-
-Nous avons dit ce qu'était Hector Caraffa, homme de guerre, général et
-soldat à la fois, mais plus soldat que général, coeur de lion dont le
-champ de bataille était la véritable patrie. Il prit non-seulement le
-commandement, mais la tête de sa colonne, saisit d'une main son épée
-nue, de l'autre la bannière rouge, jaune et bleue, s'avança jusqu'au
-pied des murailles au milieu d'une grêle de balles, prit avec une
-échelle la mesure du rempart, la dressa sur le point dont elle
-atteignait le sommet, et, criant: «Qui m'aime me suive!» il commença,
-comme un héros d'Homère ou du Tasse, de monter le premier à l'assaut.
-
-La lutte fut terrible. Hector Caraffa, l'épée aux dents, portant d'une
-main sa bannière, se tenant de l'autre au montant de son échelle,
-gravissait, échelon par échelon, sans que les projectiles de toute
-espèce que l'on faisait pleuvoir sur lui eussent le pouvoir de
-l'arrêter.
-
-Enfin, il saisit un créneau que rien ne parvint à lui faire lâcher.
-
-Un moulinet de son épée fit un grand cercle vide autour de lui, et, au
-milieu de ce cercle vide, on vit Hector Caraffa plantant le premier la
-bannière tricolore sur les murs d'Andria.
-
-Pendant qu'Hector Caraffa, suivi de quelques hommes à peine, s'emparait
-de la muraille, et, malgré les efforts d'une troupe dix fois plus
-considérable que la sienne, s'y maintenait, un obus effondrait la porte
-de Trani, et, par cette ouverture, les Français se ruaient dans la
-ville.
-
-Mais, derrière la porte, ils trouvèrent le fossé, dans lequel ils se
-précipitèrent, mais qu'ils eurent comblé en un instant.
-
-Alors, s'aidant les uns les autres, les blessés prêtant leurs épaules à
-ceux qui ne l'étaient pas, avec cette furie française à laquelle rien ne
-résiste, les soldats de Broussier franchirent le fossé, s'élancèrent
-dans les rues au pas de course, à travers une grêle de balles, qui
-partant de toutes les maisons, tua en quelques minutes plus de douze
-officiers et de cent soldats, et pénétrèrent jusqu'à la grande place, où
-ils s'établirent.
-
-Hector Caraffa et sa colonne vinrent les y joindre: Hector était
-ruisselant du sang des autres et du sien.
-
-La colonne d'Ordonneau, qui n'avait pu entrer par la porte de Barra,
-laquelle était murée, entendant la fusillade dans l'intérieur de la
-ville, en conclut que Broussier ou Hector Caraffa avaient trouvé une
-brèche et en avaient profité. Elle se mit donc à faire au pas de course
-le tour de la ville, trouva la porte de Trani enfoncée et entra par la
-porte de Trani.
-
-Sur la place, où se trouvaient réunies, après le terrible combat que
-nous avons essayé de décrire, les trois colonnes françaises et la
-colonne napolitaine, s'expliqua cette rage frénétique qui avait animé
-les habitants d'Andria, et dont nous ne donnerons qu'un seul exemple.
-
-Douze hommes barricadés dans une maison étaient assiégés par un
-bataillon entier.
-
-Sommés trois fois de se rendre, ils refusèrent trois fois.
-
-On fit venir de l'artillerie et l'on fit crouler la maison sur eux. Tous
-furent écrasés, mais pas un ne se rendit.
-
-Cette explication, la voici:
-
-Un autel surmonté d'un grand crucifix était dressé sur la place, et, la
-veille du combat, le Christ, au point du jour, avait été trouvé tenant
-une lettre à la main. Cette lettre, signée: Jésus, disait que ni les
-boulets ni les balles des Français n'avaient de pouvoir sur les
-habitants d'Andria, et annonçait un renfort considérable.
-
-Et, en effet, pendant la soirée, quatre cents hommes du corps qui se
-réunissait à Bitonto arrivèrent, confirmant la prédiction faite par la
-lettre de Jésus, et se réunirent aux assiégés ou plutôt à ceux qui
-devaient l'être le lendemain.
-
-La défense, on l'a vu, fut acharnée. Les Français et les Napolitains
-laissèrent au pied des murailles trente officiers et deux cent cinquante
-sous-officiers et soldats. Deux mille hommes, du côté des bourboniens,
-furent passés au fil de l'épée.
-
-Hector Caraffa fut le héros de la journée.
-
-Le soir, il y eut conseil de guerre. Hector Caraffa, comme Brutus
-condamnant ses fils, vota pour la destruction complète de la ville et
-demanda qu'Andria, son fief, fût réduite en cendres, auto-da-fé
-expiatoire et terrible.
-
-Les chefs français combattirent cette proposition, dont l'âpre
-patriotisme les effrayait; mais la voix de Caraffa l'emporta sur la
-leur: Andria fut condamnée à l'incendie, et, de la même main qu'il avait
-dressé l'échelle contre les murailles d'Andria, Hector Caraffa porta la
-torche au pied de ses maisons.
-
-Restait Trani, Trani qui, loin de s'effrayer du sort d'Andria,
-redoublait d'énergie et de menaces.
-
-Broussier marcha contre elle avec sa petite armée, diminuée de plus de
-cinq cents hommes par les deux combats de San-Severo et d'Andria.
-
-Trani était mieux fortifiée qu'Andria: elle était considérée comme le
-boulevard de l'insurrection et comme la principale place d'armes des
-révoltés, ceinte d'une muraille bastionnée, protégée par un fort
-régulier et défendue par plus de huit mille hommes. Ces huit mille
-hommes, habitués aux armes, étaient des marins, des corsaires, d'anciens
-soldats de l'armée napolitaine.
-
-Dans une autre époque et dans un temps de guerre stratégique, Trani eût
-peut-être obtenu les honneurs d'un siége régulier; mais le temps et les
-hommes manquaient, et il fallait substituer les coups de main hasardeux
-aux combinaisons habiles. Et cependant Trani ne laissait pas que
-d'inquiéter le chef de l'expédition, qui opposait à la confiance de
-Caraffa une garnison de huit mille hommes commandés par d'excellents
-officiers, à l'abri derrière de bonnes murailles, sans compter dans le
-port une flottille composée de barques et de chaloupes canonnières. Mais
-à toutes les objections de Broussier, Hector Caraffa répondait:
-
---Du moment qu'il y aura une échelle assez haute pour atteindre les
-murailles de Trani, je prendrai Trani comme j'ai pris Andria.
-
-Broussier se rendit, convaincu par cette héroïque confiance. Il fit
-avancer l'armée sur trois colonnes et par trois chemins différents pour
-bloquer complétement la ville. Dans la journée du 1er avril, les
-avant-postes s'en approchèrent à un tir de pistolet.
-
-La nuit vint, et on l'occupa à établir différentes batteries de brèche.
-
-Ettore Caraffa demanda à ne point entrer dans les combinaisons générales
-et à suivre son inspiration en disposant à sa volonté de ses hommes.
-
-La chose lui fut accordée.
-
-Le 2 avril, au point du jour, les batteries commencèrent à tirer du côté
-de Biseglia.
-
-Quant à Hector et à ses hommes, ils avaient, bien avant le point du
-jour, contourné les murailles et étaient arrivés, sans reconnaître aucun
-endroit faible, de l'autre côté de Trani, jusque sur la plage de la mer.
-
-Là, le comte de Ruvo s'arrêta, fit cacher ses hommes, se dépouilla de
-ses habits et se jeta à la mer pour aller faire une reconnaissance.
-
-L'attaque générale était dirigée, comme nous l'avons dit, par Broussier
-en personne. Il s'avança avec quelques compagnies de grenadiers,
-soutenues par la 64e demi-brigade, portant avec elle des fascines pour
-combler les fossés et des échelles pour escalader les murs.
-
-Les assiégés avaient deviné le projet du général et s'étaient portés en
-masse sur la partie de la muraille menacée par lui, de sorte qu'à peine
-à portée de fusil, il fut assailli par une avalanche de balles qui
-renversa presque toute la file de ses grenadiers et tua le capitaine au
-milieu de ses soldats.
-
-Les grenadiers, étourdis par la violence du feu et par la chute de leur
-capitaine, hésitèrent un instant.
-
-Broussier ordonna de continuer de marcher contre les murailles, mit le
-sabre à la main et donna l'exemple.
-
-Mais, tout à coup, on entendit une vive canonnade du côté de la mer, et
-un grand trouble se manifesta chez les défenseurs des murailles.
-
-Un de ceux-ci, coupé en deux par un boulet, tomba des créneaux dans le
-fossé.
-
-D'où venaient ces boulets qui tuaient les assiégés sur leurs propres
-remparts?
-
-De Caraffa, qui tenait sa parole.
-
-Il était, comme nous l'avons dit, parvenu jusque sur la plage, avait
-dépouillé ses vêtements et s'était jeté à la mer pour faire une
-reconnaissance.
-
-Il avait, dans cette reconnaissance, découvert un petit fortin caché
-parmi les écueils, qui, n'étant point menacé, puisqu'il s'élevait du
-côté de la mer, lui parut mal gardé.
-
-Il revint vers ses compagnons et demanda vingt hommes de bonne volonté,
-tous nageurs.
-
-Il s'en présenta quarante.
-
-Hector leur ordonna de ne conserver que leur caleçons, de lier leur
-giberne sur leur tête, de prendre leur sabre entre leurs dents, de tenir
-leur fusil de la main gauche, de nager de la droite, et, en restant
-couverts le plus possible, de s'avancer vers le fortin.
-
-Entièrement nu, Hector leur servait de guide, les encourageant, les
-soutenant sous les épaules quand l'un ou l'autre était fatigué.
-
-Ils atteignirent ainsi le pied des murailles, trouvèrent un vieux mur
-troué, passèrent par le trou, et, se suspendant aux aspérités de la
-pierre, atteignirent la crête du bastion, avant d'avoir été éventés par
-les sentinelles, qui furent poignardées sans qu'elles eussent eu le
-temps de jeter un seul cri.
-
-Hector et ses hommes se précipitèrent dans l'intérieur du bastion,
-tuèrent tout ce qui s'y trouvait, tournèrent immédiatement les canons
-sur la ville et firent feu[4].
-
- [4] Ce coup de main si hardi et si heureux m'a été raconté par le
- général Exelmans, qui, aide de camp à cette époque, faisait partie
- des quarante nageurs et entra le second dans le fortin.
-
-C'était le boulet sorti d'un de ces canons qui avait coupé en deux et
-précipité du haut des murailles le soldat bourbonien dont la mort et la
-chute avaient fait penser à bon droit à Broussier qu'il se passait
-quelque chose d'extraordinaire dans la ville.
-
-En voyant venir l'attaque du côté où ils avaient placé la défense, la
-mort du point même où ils attendaient leur salut, les bourboniens
-poussèrent de grand cris et s'élancèrent du côté d'où venaient ces
-nouveaux assaillants, déjà renforcés de ceux de leurs compagnons qu'ils
-avaient laissés sur la plage. De leur côté, les grenadiers, sentant
-faiblir la défense, reprirent l'offensive, marchèrent contre la
-muraille, y appuyèrent les échelles et donnèrent l'assaut. Après un
-combat d'un quart d'heure, les Français, vainqueurs, couronnaient les
-murailles, et Hector Caraffa, nu comme le Romulus de David, guidant ses
-compagnons demi-nus et tout ruisselants d'eau, s'élançait dans une des
-rues de Trani; car être maître des murailles et des bastions, ce n'était
-point être maître de la ville.
-
-En effet, les maisons étaient crénelées.
-
-Cette fois encore, le comte de Ruvo indiqua par l'exemple une autre
-manière d'attaque. On escalada les maisons comme on avait fait des
-murailles; on éventra les terrasses, et, par les toits, on se laissa
-glisser dans les intérieurs. On combattait en l'air d'abord, comme ces
-fantômes que Virgile vit annonçant la mort de César; puis, de chambre en
-chambre, d'escalier en escalier, corps à corps, à la baïonnette, arme la
-plus familière aux Français, la plus terrible à leurs ennemis.
-
-Après trois heures d'une lutte acharnée, les armes tombèrent des mains
-des assaillants: Trani était prise. Un conseil de guerre se réunit.
-Broussier inclinait à la clémence. Nu encore, couvert de poussière, tout
-marbré du sang ennemi et du sien, son sabre faussé et ébréché à la main,
-Hector Caraffa, comme un autre Brennus, jeta son avis dans la balance,
-et, cette fois encore, il l'emporta. Son avis était: Mort et incendie.
-Les assiégés furent passés au fil de l'épée, la ville fut réduite en
-cendres.
-
-Les troupes françaises laissèrent Trani fumante encore. Le comte de
-Ruvo, comme un juge armé de la vengeance des dieux, en sortit avec eux,
-et avec eux sillonna la Pouille, laissant sur ses pas la ruine et la
-dévastation, qu'à l'autre extrémité de l'Italie méridionale répandaient,
-de leur côté, les soldats de Ruffo. Quand les insurgés imploraient sa
-pitié pour les cités rebelles: «Ai-je épargné ma propre ville?»
-répondait-il. Quand ils lui demandaient la vie, il leur montrait ses
-blessures, dont toujours quelques-unes étaient assez fraîches pour que
-le sang en coulât encore, et il répondait en frappant: «Ai-je épargné ma
-propre vie?»
-
-Mais, en même temps qu'arrivait à Naples la nouvelle de la triple
-victoire de Duhesme, de Broussier et d'Hector Caraffa, on y apprenait la
-défaite de Schipani.
-
-
-
-
-XLVIII
-
-SCHIPANI
-
-
-Nous avons dit qu'en même temps qu'Hector Caraffa avait été envoyé
-contre de Cesare, Schipani avait été envoyé contre le cardinal.
-
-Schipani avait été nommé au poste élevé de chef de corps, non point à
-cause de ses talents militaires, car, quoique entré jeune au service, il
-n'avait jamais eu l'occasion de combattre, mais à cause de son
-patriotisme bien connu et de son courage incontestable.--Nous l'avons vu
-à l'oeuvre, conspirant sous le poignard des sbires de Caroline.--Mais
-les vertus du citoyen, le courage du patriote ne sont que des qualités
-secondaires sur le champ de bataille, et, là, mieux vaut le génie du
-douteux Dumouriez que l'honnêteté de l'inflexible Roland.
-
-Aussi lui avait-il été expressément recommandé par Manthonnet de ne
-point livrer bataille, de se contenter de garder les défilés de la
-Basilicate, comme Léonidas avait gardé les Thermopyles et d'arrêter
-purement et simplement la marche de Ruffo et de ses sanfédistes.
-
-Schipani, plein d'enthousiasme et d'espérance, traversa Salerne et
-plusieurs autres villes amies sur lesquelles flottait la bannière de la
-République.
-
-La vue de cette bannière faisait bondir son coeur de joie; mais, un
-jour, il arriva au pied du village de Castelluccio, sur le clocher
-duquel flottait la bannière royale.
-
-Le blanc produisait sur Schipani l'effet que produit le rouge sur les
-taureaux.
-
-Au lieu de passer en détournant les yeux, au lieu de continuer son
-chemin vers la Calabre, au lieu de couper aux sanfédistes les défilés
-des montagnes qui conduisent de Cosenza à Castrovillari, comme la chose
-lui était expressément recommandée, il se laissa emporter à la colère et
-voulut punir Castelluccio de son insolence.
-
-Malheureusement, Castelluccio, misérable village contenant quelques
-milliers d'hommes seulement, était défendu par deux puissances: l'une
-visible, l'autre invisible.
-
-La puissance visible était sa position; la puissance invisible était le
-capitaine, ou plutôt l'huissier Sciarpa.
-
-Sciarpa, un des hommes dont la renommée s'est élevée à la hauteur de
-celles des Pronio, des Mammone, des Fra-Diavolo, était encore
-complétement inconnu à cette époque.
-
-Comme nous l'avons dit, il avait occupé un des bas emplois du barreau de
-Salerne. La révolution venue, la république proclamée, il en adopta les
-principes avec ardeur et demanda à passer dans la gendarmerie.
-
-D'huissier à gendarme, peut-être pensait-il qu'il n'y avait que la main
-à étendre, qu'un pas à faire.
-
-A sa demande, il reçut cette imprudente réponse:
-
-«Les républicains n'ont pas besoin des sbires dans leurs rangs.»
-
-Peut-être, de leur côté, les républicains pensaient-ils que, d'huissier
-à sbire, il n'y avait que la main.
-
-Ne pouvant offrir son sabre à Manthonnet, il offrit son poignard à
-Ferdinand.
-
-Ferdinand était moins scrupuleux que la République: il prenait de toute
-main, tout était bon pour lui, et, moins ses défenseurs avaient à
-perdre, plus, pensait-il, il avait, lui, à gagner.
-
-La fatalité voulut donc que Sciarpa se trouvât commander le petit
-détachement sanfédiste qui occupait Castelluccio.
-
-Schipani pouvait sans crainte laisser Castelluccio en arrière: il n'y
-avait pas de danger que la contre-révolution qu'il renfermait s'étendît
-au dehors: tous les villages qui l'environnaient étaient patriotes.
-
-On pouvait réduire Castelluccio par la faim. Il était facile de bloquer
-ce village, qui n'avait que pour trois ou quatre jours de vivres, et qui
-était en hostilité avec tous les villages voisins.
-
-En outre, pendant le blocus, on pouvait transporter de l'artillerie sur
-une colline, qui le dominait, et, de là, le réduire par quelques coups
-de canon.
-
-Malheureusement, ces conseils étaient donnés à un homme incapable de les
-comprendre par les habitants de Rocca et d'Albanetta. Schipani était une
-espèce de Henriot calabrais, plein de confiance en lui-même et qui eût
-cru descendre du piédestal où la République l'avait mis en suivant un
-plan qui ne venait pas de lui.
-
-Il pouvait, en outre, accepter l'offre des habitants de Castelluccio,
-qui déclaraient être tout prêts à se réunir à la République et à arborer
-la bannière tricolore, pourvu que Schipani ne leur fit point la honte de
-passer en vainqueur par leur ville.
-
-Enfin il pouvait traiter avec Sciarpa, homme de bonne composition, qui
-lui offrait de réunir ses troupes à celles de la République, _pourvu
-qu'on lui payât sa défection d'un prix équivalant à ce qu'il pouvait
-perdre en abandonnant la cause des Bourbons_.
-
-Mais Schipani répondit:
-
---Je viens pour faire la guerre et non pour négocier: je ne suis point
-un marchand, je suis un soldat.
-
-Le caractère de Schipani une fois connu du lecteur, on peut comprendre
-que son plan pour s'emparer de Castelluccio, fut bientôt fait.
-
-Il ordonna d'escalader les sentiers à pic qui conduisaient de la vallée
-au village.
-
-Les habitants de Castelluccio étaient réunis dans l'église, attendant
-une réponse aux propositions qu'ils avaient faites.
-
-On leur rapporta le refus de Schipani.
-
-Les localités sont pour beaucoup dans les résolutions que les hommes
-prennent.
-
-Paysans simples, et croyant, en réalité, que la cause de Ferdinand était
-celle de Dieu, les habitants de Castelluccio s'étaient réunis dans
-l'église pour y recevoir l'inspiration du Seigneur.
-
-Le refus de Schipani outrageait leurs deux croyances.
-
-Au milieu du tumulte qui suivit le rapport du messager, Sciarpa escalada
-la chaire et demanda la parole.
-
-On ignorait ses négociations avec les républicains: aux yeux des
-habitants de Castelluccio, Sciarpa était l'homme pur.
-
-Le silence se fit donc comme par enchantement, et la parole lui fut
-accordée à l'instant même.
-
-Alors, sous la voûte sainte aux arcades sonores, il éleva la voix et
-dit:
-
---Frères! vous n'avez plus maintenant que deux partis à prendre: ou fuir
-comme des lâches, ou vous défendre en héros. Dans le premier cas, je
-quitterais la ville avec mes hommes et me réfugierais dans la montagne,
-vous laissant la défense de vos femmes et de vos enfants; dans le second
-cas, je me mettrai à votre tête, et, avec l'aide de Dieu, qui nous
-écoute et nous regarde, je vous conduirai à la victoire. Choisissez!
-
-Un seul cri répondit à ce discours, si simple et, par conséquent, si
-bien fait pour ceux auxquels il s'adressait:
-
---La guerre!
-
-Le curé, au pied de l'autel, dans ses habits d'officiant, bénit les
-armes et les combattants.
-
-Sciarpa fut, à l'unanimité, nommé commandant en chef, et on lui laissa
-le soin du plan de bataille. Les habitants de Castelluccio mirent leur
-ville sous sa garde et leur vie à sa disposition.
-
-Il était temps. Les républicains n'étaient plus qu'à une centaine de pas
-des premières maisons; ils arrivaient à l'entrée du village, haletants,
-exténués de cette montée rapide. Mais, là, avant qu'ils eussent eu le
-temps de se remettre, ils furent accueillis par une grêle de balles
-lancées de toutes les fenêtres par un ennemi invisible.
-
-Cependant, si l'ardeur de la défense était vive, l'acharnement de
-l'attaque était terrible. Les républicains ne plièrent même pas sous le
-feu; ils continuèrent de marcher en avant, guidés par Schipani, tenant
-la tête de la colonne, son sabre à la main. Il y eut alors un instant,
-non pas de lutte, mais d'obstination à mourir. Cependant, après avoir
-perdu un tiers de ses hommes, force fut à Schipani de donner l'ordre de
-battre en retraite.
-
-Mais à peine lui et ses hommes avaient-ils fait deux pas en arrière, que
-chaque maison sembla vomir des adversaires, formidables quand on ne les
-voyait pas, plus formidables encore quand on les vit. La troupe de
-Schipani ne descendit point: elle roula jusqu'au fond de la vallée,
-avalanche humaine poussée par la main de la mort, laissant sur le
-versant rapide de la montagne une telle quantité de morts et de blessés,
-qu'en dix endroits différents le sang coulait en ruisseau comme s'il
-sortait d'une source.
-
-Heureux ceux qui furent tués roides et qui tombèrent sans souffle sur le
-champ de bataille! Ils ne subirent pas la mort lente et terrible que la
-férocité des femmes, toujours plus cruelles que les hommes en pareille
-circonstance, infligeait aux blessés et aux prisonniers.
-
-Un couteau à la main, les cheveux au vent, l'injure à la bouche, on
-voyait ces furies, pareilles aux magiciennes de Lucain, errer sur le
-champ de bataille et pratiquer, au milieu des rires et des insultes, les
-mutilations les plus obscènes.
-
-A ce spectacle inouï, Schipani devint insensé, plus de rage que de
-terreur, et, avec sa colonne diminuée de plus d'un tiers, il revint sur
-ses pas et ne s'arrêta qu'à Salerne.
-
-Il laissait le chemin libre au cardinal Ruffo.
-
-Celui-ci s'approchait lentement, mais sûrement et sans faire un seul pas
-en arrière. Seulement, le 6 avril, il avait failli être victime d'un
-accident.
-
-Sans aucun symptôme qui pût faire prévoir cet accident, son cheval
-s'était cabré, avait battu l'air de ses jambes de devant et était
-retombé mort. Excellent cavalier, le cardinal avait saisi le moment, et,
-en sautant à terre, avait évité d'être pris sous le corps du cheval.
-
-Le cardinal, sans paraître attacher aucune importance à cet accident, se
-fit amener un autre cheval, se mit en selle et continua son chemin.
-
-Le même jour, on arriva à Cariati, où Son Éminence fut reçue par
-l'évêque.
-
-Ruffo était à table avec tout son état-major, lorsqu'on entendit dans la
-rue le bruit d'une troupe nombreuse d'hommes armés arrivant en désordre
-avec de grands cris de «Vive le roi! vive la religion!» Le cardinal se
-mit au balcon et recula d'étonnement.
-
-Quoique habitué aux choses extraordinaires, il ne s'attendait pas à
-celle-ci.
-
-Une troupe de mille hommes à peu près, ayant colonel, capitaines,
-lieutenants et sous-lieutenants, vêtus de jaune et de rouge, boitant
-tous d'une jambe, venaient se joindre à l'armée de la sainte foi.
-
-Le cardinal reconnut des forçats. Les habillés de jaune, qui
-représentaient les voltigeurs, étaient les condamnés à temps; les
-rouges, qui représentaient les grenadiers et, par conséquent, avaient le
-privilége de marcher en tête, étaient les condamnés à perpétuité.
-
-Ne comprenant rien à cette formidable recrue, le cardinal fit appeler
-leur chef. Leur chef se présenta. C'était un homme de quarante à
-quarante-cinq ans, nommé Panedigrano, condamné aux travaux forcés à
-perpétuité pour huit ou dix meurtres et autant de vols.
-
-Ces détails lui furent donnés par le forçat lui-même avec une
-merveilleuse assurance.
-
-Le cardinal lui demanda alors à quelle heureuse circonstance il devait
-l'honneur de sa compagnie et de celle de ses hommes.
-
-Panedigrano raconta alors au cardinal que, lord Stuart étant venu
-prendre possession de la ville de Messine, il avait jugé inconvenant que
-les soldats de la Grande-Bretagne logeassent sous le même toit que des
-forçats.
-
-En conséquence, il avait mis ces derniers à la porte, les avait entassés
-sur un bâtiment, leur avait laissé la faculté de nommer leurs chefs et
-les avait débarqués au Pizzo, en leur faisant ordonner par le capitaine
-de la felouque de continuer leur route jusqu'à ce qu'ils eussent rejoint
-le cardinal.
-
-Le cardinal rejoint, ils devaient se mettre à sa disposition.
-
-C'est ce que fit Panedigrano avec toute la grâce dont il était capable.
-
-Le cardinal était encore tout étourdi du singulier cadeau que lui
-faisaient ses alliés les Anglais, lorsqu'il vit arriver un courrier
-porteur d'une lettre du roi.
-
-Ce courrier avait débarqué au golfe de Sainte-Euphémie, et il apportait
-au cardinal la nouvelle que Panedigrano venait de lui transmettre de
-vive voix. Seulement, le roi, ne voulant pas accuser ses bons alliés les
-Anglais, rejetait la faute sur le commandant Danero, déjà bouc émissaire
-de tant d'autres méfaits.
-
-Quoique la rougeur ne montât pas facilement au visage de Ferdinand,
-cette fois il avait honte de l'étrange cadeau que faisait, soit lord
-Stuart, soit Danero, à son vicaire général, c'est-à-dire à son _alter
-ego_, et il lui écrivait cette lettre dont nous avons eu l'original
-entre les mains.
-
- «Mon éminentissime, combien j'ai été heureux de votre lettre du 20,
- qui m'annonce la continuation de nos succès et le progrès que fait
- notre sainte cause! Cependant, cette joie, je vous l'avoue, est
- troublée par les sottises que fait Danero, ou plutôt que lui font
- faire ceux qui l'entourent. Parmi beaucoup d'autres, je vous
- signalerai celle-ci:
-
- »Le général Stuart ayant demandé de mettre les forçats hors de la
- citadelle pour y loger ses troupes, le Danero, au lieu de suivre
- l'ordre que je lui avais donné d'envoyer les susdits forçats sur la
- plage de Gaete, a eu l'intelligence de les jeter en Calabre, à seule
- fin probablement de vous troubler dans vos opérations et de gâter par
- le mal qu'ils feront le bien que vous faites. Quelle idée vont se
- faire de moi mes braves et fidèles Calabrais quand ils verront qu'en
- échange des sacrifices qu'ils s'imposent pour la cause royale, leur
- roi leur envoie cette poignée de scélérats pour dévaster leurs
- propriétés et inquiéter leurs familles? Je vous jure, mon
- éminentissime, que, de ce coup, le misérable Danero a failli perdre sa
- place, et que je n'attends que le retour de lord Stuart à Palerme pour
- frapper un coup de vigueur, après m'être concerté avec lui.
-
- »Par des lettres venues sur un vaisseau anglais, de Livourne, nous
- avons appris que l'empereur avait enfin rompu avec les Français. Il
- faut nous en féliciter, quoique les premières opérations n'aient pas
- été des plus heureuses.
-
- »Par bonheur, il y a toute chance que le roi de Prusse s'unisse à la
- coalition en faveur de la bonne cause.
-
- »Que le Seigneur vous bénisse, vous et vos opérations, comme le prie
- indignement
-
- »Votre affectionné,
-
- »FERDINAND B.»
-
-Mais, dans le post-scriptum, le roi revient sur la mauvaise opinion
-qu'il a exprimée à l'endroit des forçats en faisant un retour sur les
-mérites de leur chef.
-
- «_P.-S._--Il ne faudrait cependant point trop mépriser les services
- que peut rendre le nommé Panedigrano, chef de la troupe qui va vous
- rejoindre. Danero prétend que c'est un ancien militaire et qu'il a
- servi avec zèle et intelligence au camp de San-Germano. Son véritable
- nom est Nicolo Gualtieri.»
-
-Les craintes du roi relativement aux honorables auxiliaires qu'avait
-reçus le cardinal n'étaient que trop fondées. Comme la plupart d'entre
-eux étaient Calabrais, la première chose qu'ils firent fut d'acquitter
-certaines dettes de vengeance privée. Mais, au deuxième assassinat qui
-lui fut dénoncé, le cardinal fit faire halte à l'armée, enveloppa ces
-mille forçats avec un corps de cavalerie et de campieri baroniaux, fit
-tirer des rangs les deux meurtriers et les fit fusiller à la vue de
-tous.
-
-Cet exemple produisit le meilleur résultat, et, le lendemain,
-Panedigrano vint dire au cardinal que, si l'on voulait donner une solde
-raisonnable à ses hommes, il répondait d'eux corps pour corps.
-
-Le cardinal trouva la demande trop juste. Il leur fit faire sur le pied
-de vingt-cinq grains par jour, c'est-à-dire d'un franc, un rappel à
-partir du jour où ils s'étaient organisés et avaient nommé leurs chefs,
-avec promesse que cette solde de vingt-cinq grains leur serait continuée
-tant que durerait la campagne.
-
-Seulement, comme les casaques et les bonnets jaunes et rouges donnaient
-un cachet par trop caractéristique à ce corps privilégié, on leva une
-contribution sur les patriotes de Cariati pour leur donner un uniforme
-moins voyant.
-
-Mais, lorsque ceux qui n'étaient point prévenus où ce corps avait pris
-son origine le voyaient marcher à l'avant-garde, c'est-à-dire au poste
-le plus dangereux, ils s'étonnaient que tous boitassent, soit de la
-jambe droite, soit de la jambe gauche.
-
-Chacun boitait de la jambe dont il avait tiré la chaîne.
-
-Ce fut avec cette avant-garde exceptionnelle que le cardinal continua sa
-marche sur Naples, dont les chemins lui était livrés par la défaite de
-Schipani à Castelluccio.
-
-Ce sera, au reste, à notre avis, une grande leçon pour les peuples et
-pour les rois que de comparer à cette marche du cardinal Ruffo celle qui
-fut exécutée, soixante ans plus tard, par Garibaldi, et d'opposer, au
-prélat représentant le droit divin, l'homme de l'humanité représentant
-le droit populaire.
-
-L'un, celui qui est revêtu de la pourpre romaine, qui marche au nom de
-Dieu et du roi, passe à travers le pillage, les homicides, l'incendie,
-laissant derrière lui les larmes, la désolation et la mort.
-
-L'autre, vêtu de la simple blouse du peuple, de la simple casaque du
-marin, marche sur une jonchée de fleurs et s'avance au milieu de la joie
-et des bénédictions, laissant sur ses pas les peuples libres et radieux.
-
-Le premier a pour alliés les Panedigrano, les Scarpa, les Fra-Diavolo,
-les Mammone, les Pronio, c'est-à-dire des forçats et des voleurs de
-grand chemin.
-
-L'autre a pour lieutenants les Tuckery, les de Flotte, les Turr, les
-Bixio, les Teleki, les Sirtori, les Cosenza, c'est-à-dire des héros.
-
-
-
-
-XLIX
-
-LE CADEAU DE LA REINE
-
-
-C'est une chose bizarre et qui présente un singulier problème à résoudre
-au philosophe et à l'historien que le soin que prend la Providence de
-faire réussir certaines entreprises qui marchent évidemment à l'encontre
-de la volonté de Dieu.
-
-En effet, Dieu, en douant l'homme d'intelligence et en lui laissant le
-libre arbitre, l'a chargé incontestablement de cette grande et sainte
-mission de s'améliorer et de s'éclairer sans cesse, et cela, afin qu'il
-arrivât au seul résultat qui donne aux nations la conscience de leur
-grandeur, c'est-à-dire à la liberté et à la lumière.
-
-Mais cette liberté et cette lumière, les nations doivent les acheter par
-des retours d'esclavage et des périodes d'obscurité qui donnent des
-défaillances aux esprits les plus forts, aux âmes les plus vaillantes
-aux coeurs les plus convaincus.
-
-Brutus meurt en disant: «Vertu, tu n'es qu'un mot!» Grégoire VII fait
-écrire sur son tombeau: «J'ai aimé la justice et haï l'iniquité; voilà
-pourquoi je meurs dans l'exil.» Kosciusko, en tombant, murmure: _Finis
-Poloniæ!_
-
-Ainsi, à moins de penser qu'en plaçant les Bourbons sur le trône de
-Naples, la Providence n'ait voulu donner assez de preuves de leur
-mauvaise foi, de leur tyrannie et de leur incapacité, pour rendre
-impossible une troisième restauration, on se demande dans quel but elle
-couvre de la même égide le cardinal Ruffo en 1799 et Garibaldi en 1860,
-et comment les mêmes miracles s'opèrent pour sauvegarder deux existences
-dont l'une devrait logiquement exclure l'autre, puisqu'elles sont
-destinées à accomplir deux opérations sociales diamétralement opposées,
-et dont l'une, si elle est bonne, rend naturellement l'autre mauvaise.
-
-Eh bien, rien de plus patent que l'intervention de ce pouvoir supérieur
-que l'on appelle la Providence dans les événements que nous racontons.
-Pendant trois mois, Ruffo devient l'élu du Seigneur; pendant trois mois,
-Dieu le conduit par la main.
-
-Mystère!
-
-Nous avons vu, le 6 avril, le cardinal échapper au danger d'avoir les
-reins brisés par son cheval, frappé lui-même d'un coup de sang.
-
-Dix jours après, c'est-à-dire le 16 avril, il échappa non moins
-miraculeusement à un autre danger.
-
-Depuis la mort du premier cheval avec lequel il avait commencé la
-campagne, le cardinal montait un cheval arabe, blanc et sans aucune
-tache.
-
-Le 16, au matin, au moment où son Éminence allait mettre le pied à
-l'étrier, on s'aperçut que le cheval boitait légèrement. Le palefrenier
-lui fit plier la jambe et lui tira un caillou de la corne du pied.
-
-Pour ne point fatiguer son arabe, ce jour-là, le cardinal décida qu'on
-le conduirait en main et se fit amener un cheval alezan.
-
-On se mit en marche.
-
-Vers onze heures du matin, en traversant le bois de Ritorto-Grande, près
-de Tarsia, un prêtre qui était monté sur un cheval blanc et qui marchait
-à l'avant-garde, servit de point de mire à une fusillade qui tua roide
-le cheval sans toucher le cavalier.
-
-A peine le bruit eut-il éclaté que l'on avait tiré sur le cardinal,--et,
-en effet, le prêtre avait été pris pour lui,--qu'il se répandit dans
-l'armée sanfédiste et y souleva une telle fureur, qu'une vingtaine de
-cavaliers s'élancèrent dans le bois et se mirent à la poursuite des
-assassins. Douze furent pris, dont quatre étaient sérieusement blessés.
-
-Deux furent fusillés; les autres, condamnés à une prison perpétuelle
-dans la forteresse de Maritima.
-
-L'armée sanfédiste s'arrêta deux jours après avoir traversé la plaine où
-s'élevait l'antique Sybaris, aujourd'hui maremmes infectés: la halte eut
-lieu dans la buffalerie du duc de Cassano.
-
-Arrivé là, le cardinal la passa en revue. Elle se composait de dix
-bataillons complets de cinquante hommes chacun, tirés tous de l'armée de
-Ferdinand. Ils étaient armés de fusils de munition et de sabres
-seulement, un tiers des fusils, à peu près, manquait de baïonnette.
-
-La cavalerie consistait en douze cents chevaux. Cinq cents hommes
-appartenant à la même arme suivaient à pied, manquant de monture.
-
-En outre, le cardinal avait organisé deux escadrons de campagne,
-composés de _bargelli_, c'est-à-dire de gens de la prévôté et de
-campieri. Ce corps était le mieux équipé, le mieux armé, le mieux vêtu.
-
-L'artillerie consistait en onze canons de tout calibre et en deux
-obusiers. Les troupes irrégulières, c'est-à-dire celles que l'on
-appelait les masses, montaient à dix mille hommes et formaient cent
-compagnies de chacune cent hommes. Elles étaient armées à la calabraise,
-c'est-à-dire de fusils, de baïonnettes, de pistolets, de poignards, et
-chaque homme portait une de ces énormes cartouchières nommées
-_patroncina_, pleine de cartouches et de balles. Ces cartouchières, qui
-avaient plus de deux palmes de hauteur, couvraient tout le ventre et
-formaient une espèce de cuirasse.
-
-Enfin, restait un dernier corps, honoré du nom de _troupes régulières_,
-parce qu'il se composait, en effet, des restes de l'ancienne armée. Mais
-ce corps n'avait pu s'équiper faute d'argent et ne servait qu'à faire
-nombre. En somme, le cardinal s'avançait à la tête de vingt-cinq mille
-hommes, dont vingt mille parfaitement organisés.
-
-Seulement, comme on ne pouvait pas exiger de pareils hommes une marche
-bien régulière, l'armée paraissait trois fois plus nombreuse qu'elle
-n'était, et semblait, par l'immense espace qu'elle occupait, une
-avant-garde de Xerxès.
-
-Aux deux côtés de cette armée, et formant des espèces de barrières dans
-lesquelles elle était contenue, roulaient deux cents voitures chargées
-de tonneaux pleins des meilleurs vins de la Calabre, dont les
-propriétaires et les fermiers s'empressaient de faire don au cardinal.
-Autour de ces voitures se tenaient les employés chargés de tirer le vin
-et de le distribuer. Toutes les deux heures, un roulement de tambours
-annonçait une halte: les soldats se reposaient un quart d'heure et
-buvaient chacun un verre de vin. A neuf heures, à midi et à cinq heures,
-les repas avaient lieu.
-
-On bivaquait ordinairement auprès de quelques-unes de ces belles
-fontaines si communes dans les Calabres et dont l'une, celle de
-Blandusie, a été immortalisée par Horace.
-
-L'armée sanfédiste, qui voyageait, comme on le voit, avec toutes les
-commodités de la vie, voyageait, en outre, avec quelques-uns de ses
-divertissements.
-
-Elle avait, par exemple, une musique, sinon bonne et savante, du moins
-bruyante et nombreuse. Elle se composait de cornemuses, de flûtes, de
-violons, de harpes, et de tous ces musiciens ambulants et sauvages qui,
-sous le nom de _compagnari_, ont l'habitude de venir à Naples pour la
-neuvaine de l'_Immacolata_ et de la _Natale_. Ces musiciens, qui eussent
-pu former une armée à part, se comptaient par centaines, de telle façon
-que la marche du cardinal semblait non-seulement un triomphe, mais
-encore une fête. On dansait, on incendiait, on pillait. C'était une
-armée véritablement bien heureuse que celle de Son Éminence le cardinal
-Ruffo!
-
-Ce fut ainsi qu'elle parvint, sans autre obstacle que la résistance de
-Cotrone, jusqu'à Matera, chef-lieu de la Basilicate, dans la journée du
-8 mai.
-
-L'armée sanfédiste venait à peine de déposer ses armes en faisceaux sur
-la grande place de Matera, que l'on entendit sonner une trompette, et
-que l'on vit s'avancer, par une des rues aboutissant à la place, un
-petit corps d'une centaine de cavaliers conduits par un chef portant
-l'uniforme de colonel et suivi d'une coulevrine du calibre trente-trois,
-d'une pièce de canon de campagne, d'un mortier à bombe et de deux
-caissons remplis de gargousses.
-
-Cette artillerie avait cela de particulier qu'elle était servie par des
-frères capucins, et que celui qui la commandait marchait en tête, monté
-sur un âne qui paraissait aussi fier de ce poids que le fameux _âne
-chargé de reliques_, de la Fontaine.
-
-Ce chef, c'était de Cesare, qui, obéissant aux ordres du cardinal,
-faisait sa jonction avec lui. Ces cent cavaliers, c'était tout ce qui
-lui était resté de son armée après la défaite de Casa-Massima. Ces douze
-artilleurs enfroqués et leur chef, monté sur cet âne si fier de le
-porter, c'étaient fra Pacifico et son âne Giacobino, qu'il avait
-retrouvé au Pizzo, non-seulement sain et sauf, mais gros et gras, et
-qu'il avait repris en passant.
-
-Quant aux douze artilleurs enfroqués, c'étaient les moines que nous
-avons vus manoeuvrant courageusement et habilement leurs pièces aux
-siéges de Martina et d'Acquaviva.
-
-Quant au faux duc de Saxe et au vrai Boccheciampe, il avait eu le
-malheur d'être pris par les Français dans un débarquement que ceux-ci
-avaient fait à Barlette, et nous verrons plus tard qu'ayant été blessé
-dans ce débarquement, il mourut de sa blessure.
-
-Le cardinal fit quelques pas au-devant de la troupe qui s'avançait, et,
-ayant reconnu que ce devait être celle de Cesare, il attendit. Celui-ci,
-de son côté, ayant reconnu que c'était le cardinal, mit son cheval au
-galop, et, passant à deux pas de Son Éminence, sauta à terre et le salua
-en lui demandant sa main à baiser. Le cardinal, qui n'avait aucune
-raison de conserver au jeune aventurier son faux nom, le salua du vrai,
-et, comme il le lui avait promis, lui donna le grade de brigadier,
-correspondant à celui de notre général de brigade, en le chargeant
-d'organiser la cinquième et la sixième division.
-
-De Cesare arrivait, comme le lui avait commandé le cardinal, pour
-prendre part au siége d'Altamura.
-
-Juste en face de Matera, en marchant vers le nord, s'élève la ville
-d'Altamura. Son nom, comme il est facile de le voir, lui vient de ses
-hautes murailles. La population, qui montait à vingt-quatre mille hommes
-en temps ordinaire, s'était accrue d'une multitude de patriotes qui
-avaient fui la Basilicate et la Pouille, et s'étaient réfugiés à
-Altamura, regardé comme le plus puissant boulevard de la république
-napolitaine.
-
-Et, en effet, la considérant comme telle, le gouvernement y avait envoyé
-deux escadrons de cavalerie commandés par le général Mastrangelo del
-Montalbano, auquel il avait adjoint, comme commissaire de la République,
-un prêtre nommé Nicolo Palomba d'Avigliano, un des premiers qui eût,
-avec son frère, embrassé le parti français. La difficulté d'entasser
-dans notre récit les détails pittoresques que présente l'histoire, nous
-a empêché de montrer Nicolo Palomba faisant le coup de fusil, sa soutane
-retroussée, à Pigna-Secca, contre les lazzaroni, et entrant dans la rue
-de Tolède en tête de nos soldats la carabine à la main. Mais, après
-avoir donné au combat l'exemple du courage et du patriotisme, il avait
-donné à la Chambre celui de la discussion en accusant de malversation un
-de ses collègues nommé Massimo Rotondo. On avait regardé l'exemple comme
-dangereux, et, pour satisfaire cette ambition inquiète, on l'avait
-envoyé à Altamura comme commissaire de la République. Là, il avait pu
-donner l'essor à ce caractère inquisitorial qui semble être l'apanage du
-prêtre, et, au lieu de prêcher la concorde et la fraternité parmi les
-citoyens, il avait fait arrêter une quarantaine de royalistes, qu'il
-avait enfermés dans le couvent de Saint-François, et dont il pressait le
-procès au moment même où le cardinal, réuni à de Cesare, s'apprêtait à
-assiéger la ville.
-
-Il avait sous ses ordres,--car il réunissait en lui le triple caractère
-de prêtre, de commissaire républicain et de capitaine--il avait sous ses
-ordres sept cent hommes d'Avigliano, et, avec le concours de son
-collègue, il avait renforcé Altamura d'un certain nombre de pièces
-d'artillerie et surtout de nombre d'espingoles qui furent placées sur
-les murailles et sur le clocher de l'église.
-
-Le 6 mai, les Altamurais firent une reconnaissance extérieure, et, dans
-cette reconnaissance, surprirent les deux ingénieurs Vinci et Olivieri,
-qui étudiaient les abords de la ville.
-
-C'était une grande perte pour l'armée sanfédiste.
-
-Aussi, dans la matinée du 7, le cardinal expédia-t-il à Altamura un
-officier appelé Rafaello Vecchione, avec le titre de plénipotentiaire,
-afin de proposer à Mastrangelo et à Palomba de bonnes conditions pour la
-reddition de la place. Il réclamait, en outre, les deux ingénieurs qui
-avaient été pris la veille.
-
-Mastrangelo et Palomba ne firent aucune réponse, ou plutôt ils en firent
-une des plus significatives: ils retinrent le parlementaire.
-
-Dans la soirée du 8 mai, le cardinal ordonna que de Cesare partît avec
-tout ce qu'il y avait de troupes de ligne, et une portion des troupes
-irrégulières pour mettre le blocus devant Altamura, lui recommandant
-expressément de ne rien entreprendre avant son arrivée.
-
-Tout le reste des troupes irrégulières et une multitude de volontaires
-accourus des pays voisins, voyant partir de Cesare à la tête de sa
-division, craignirent que l'on ne saccageât sans eux Altamura. Or, ils
-avaient conservé un trop bon souvenir du pillage de Cotrone pour
-permettre une telle injustice. Ils levèrent donc le camp d'eux-mêmes et
-marchèrent à la suite de de Cesare, de sorte que le cardinal resta avec
-une seule garde de deux cents hommes et un piquet de cavalerie.
-
-Il habitait à Matera le palais du duc de Candida.
-
-Mais, à moitié chemin d'Altamura, de Cesare reçut l'ordre du cardinal de
-se porter immédiatement, avec toute la cavalerie, sur le territoire de
-la Terza, pour y arrêter certains patriotes qui avaient révolutionné
-toute la population, de manière que les bourboniens avaient été obligés
-de quitter la ville et de chercher un refuge dans les villages et dans
-les campagnes.
-
-De Cesare obéit aussitôt et laissa le commandement de ses hommes à son
-lieutenant Vicenzo Durante, qui poursuivit son chemin; puis, à l'heure
-et au lieu convenus, c'est-à-dire à deux heures et à la taverne de
-Canita, fit faire halte aux troupes.
-
-Là, on lui conduisit un homme de la campagne qu'il prit d'abord pour un
-espion des républicains, mais qui n'était en somme qu'un pauvre diable
-ayant quitté sa masserie, et qui, le matin même, avait été fait
-prisonnier par un parti de républicains.
-
-Il raconta alors au lieutenant Vicenzo Durante qu'il avait vu deux cents
-patriotes, les uns à pied, les autres à cheval, qui prenaient le chemin
-de Matera, mais que ces deux cents hommes s'étaient arrêtés aux environs
-d'une petite colline voisine de la grande route.
-
-Le lieutenant Durante pensa alors, avec raison, que cette embuscade
-avait pour objet de surprendre ses hommes dans le désordre de la marche
-et de lui enlever son artillerie, et particulièrement son mortier, qui
-faisait la terreur des villes menacées de siége.
-
-En l'absence de son chef, Durante hésitait à prendre une décision, quand
-un homme à cheval, envoyé par le capitaine commandant l'avant-garde,
-vint lui annoncer que cette avant-garde était aux mains avec les
-patriotes et lui faisait demander secours.
-
-Alors, le lieutenant Durante ordonna à ses hommes de presser le pas, et
-il se trouva bientôt en présence des républicains, qui, évitant les
-chemins où pouvait les attaquer la cavalerie, suivaient les sentiers les
-plus âpres de la montagne, pour tomber à un moment donné sur le derrière
-des sanfédistes.
-
-Ceux-ci prirent à l'instant même position au sommet d'une colline, et
-fra Pacifico mit son artillerie en batterie.
-
-En même temps, le capitaine commandant la cavalerie calabraise, jeta en
-tirailleurs contre les patriotes une centaine de montagnards, lesquels
-devaient attaquer de front les Altamurais, tandis qu'avec sa cavalerie
-il leur couperait la retraite de la ville.
-
-La petite troupe, qui avait des chances de succès tant que son projet
-était ignoré, n'en avait plus du moment qu'il était découvert. Elle se
-mit donc en retraite et rentra dans la ville.
-
-L'armée sanfédiste se trouva dès lors maîtresse de continuer son chemin.
-
-Vers les neuf heures du soir, de Cesare était de retour avec sa
-cavalerie.
-
-En même temps, de son côté, le cardinal rejoignait l'armée.
-
-Une conférence fut tenue entre Son Éminence et les principaux chefs, à
-la suite de laquelle il fut convenu que l'on attaquerait sans retard
-Altamura.
-
-On prit, en conséquence, et séance tenante, toutes les dispositions pour
-se remettre en marche et l'on arrêta que de Cesare partirait avant le
-jour.
-
-Le mouvement fut exécuté, et, à neuf heures du matin, de Cesare se
-trouvait à portée du canon d'Altamura.
-
-Une heure après, le cardinal arrivait avec le reste de l'armée.
-
-Les Altamurais avaient formé un camp hors de leur ville, sur le sommet
-des montagnes qui l'entourent.
-
-Le cardinal, pour reconnaître le point par lequel il devait attaquer,
-résolut de faire le tour des remparts. Il était monté sur un cheval
-blanc, et, d'ailleurs, son costume de porporato le désignait aux coups.
-
-Il fut donc reconnu des républicains et devint dès lors le point de mire
-pour tous ceux qui possédaient un fusil à longue portée, de façon que
-les balles commencèrent à pleuvoir autour de lui.
-
-Ce que voyant, le cardinal s'arrêta, mit sa lunette à son oeil et
-demeura immobile et impassible au milieu du feu.
-
-Tous ceux qui l'entouraient lui crièrent de se retirer; mais lui leur
-répondit:
-
---Retirez-vous vous-mêmes. Je serais au désespoir que quelqu'un fût
-blessé à cause de moi.
-
---Mais vous, monseigneur! mais vous! lui cria-t-on de toutes parts.
-
---Oh! moi, c'est autre chose, répondit le cardinal; moi, j'ai fait un
-pacte avec les balles.
-
-Et, en effet, le bruit courait dans l'armée que le cardinal était
-porteur d'un talisman et que les balles ne pouvaient rien contre lui.
-Or, il était important pour la puissance et la popularité de Ruffo qu'un
-pareil bruit s'accréditât.
-
-Le résultat de la reconnaissance du cardinal fut que tous les chemins et
-même tous les sentiers qui conduisaient à Altamura étaient commandés par
-l'artillerie, et que ces sentiers et ces chemins étaient, en outre,
-défendus par des barricades.
-
-On décida, en conséquence, de s'emparer de l'une des hauteurs dominant
-Altamura et qui étaient gardées par les patriotes.
-
-Après un combat acharné, la cavalerie de Lecce, c'est-à-dire les cent
-hommes que de Cesare avait amenés avec lui, s'empara d'une de ces
-hauteurs sur laquelle fra Pacifico établit à l'instant même sa
-coulevrine, pointée sur les murailles, et son mortier, pointé sur les
-édifices intérieurs. Deux autres pièces furent dirigées sur d'autres
-points; mais leur petit calibre les rendait plus bruyantes que
-dangereuses.
-
-Le feu commença; mais, bien attaquée, la ville était bien défendue. Les
-Altamurais avaient juré de s'ensevelir sous leurs remparts et
-paraissaient disposés à tenir leur parole. Les maisons croulaient,
-ruinées et incendiées par les obus; mais, comme si les pères et les
-maris avaient oublié les dangers de leurs enfants et de leurs femmes,
-comme s'ils n'entendaient point les cris des mourants qui les appelaient
-à leur secours, ils restaient fermes à leur poste, repoussant toutes les
-attaques et mettant en fuite dans une sortie les meilleures troupes de
-l'armée sanfédiste, c'est-à-dire les Calabrais.
-
-De Cesare accourut avec sa cavalerie et soutint leur retraite.
-
-Il fallut la nuit pour interrompre le combat.
-
-Cette nuit se passa presque entière, chez les Altamurais, à discuter
-leurs moyens de défense.
-
-Inexpérimentés dans cette question de siége, ils n'avaient réuni qu'un
-certain nombre de projectiles. Il y avait encore des boulets et de la
-mitraille pour un jour; mais les balles manquaient.
-
-Les habitants furent invités à apporter sur la place publique tout ce
-qu'ils avaient chez eux de plomb et de matières fusibles.
-
-Les uns apportèrent le plomb de leurs vitraux, les autres ceux de leurs
-gouttières. On apporta l'étain, on apporta l'argenterie. Un curé apporta
-les tuyaux de l'orgue de son église.
-
-Les forges allumées liquéfiaient le plomb, l'étain et l'argent, que des
-fondeurs convertissaient en balles.
-
-La nuit se passa à ce travail. Au point du jour, chaque assiégé avait
-quarante coups à tirer.
-
-Quant aux artilleurs, on calcula qu'ils avaient des projectiles pour les
-deux tiers de la journée, à peu près.
-
-A six heures du matin, la canonnade et la fusillade commencèrent.
-
-A midi, on vint annoncer au cardinal que l'on avait extrait, des plaies
-de plusieurs blessés, des balles d'argent.
-
-A trois heures de l'après-midi, on s'aperçut que les Altamurais tiraient
-à mitraille avec de la monnaie de cuivre, puis avec de la monnaie
-d'argent, puis avec de la monnaie d'or.
-
-Les projectiles manquaient, et chacun apportait tout ce qu'il possédait
-d'or et d'argent, aimant mieux se ruiner volontairement que de se
-laisser piller par les sanfédistes.
-
-Mais, tout en admirant ce dévouement que les historiens constatent, le
-cardinal calculait que les assiégés, épuisant ainsi leurs dernières
-ressources, ne pouvaient tenir longtemps.
-
-Vers quatre heures, on entendit une grande explosion, comme serait celle
-d'une centaine de coups de fusil qui partiraient à la fois.
-
-Puis le feu cessa.
-
-Le cardinal crut à quelque ruse, et, jugeant, d'après ce qu'il voyait,
-que, si l'on ne donnait pas aux républicains quelques facilités de
-fuite, ils s'enseveliraient, comme ils l'avaient juré, sous les murs de
-leur ville, feignant de réunir ses troupes sur un seul point, afin de
-rendre sur ce point l'attaque plus terrible, il laissa libre celle des
-portes de la ville qu'on appelle la porte de Naples.
-
-Et, en effet, Nicolo Palomba et Mastrangelo, profitant de ce moyen de
-retraite, sortirent des premiers.
-
-De temps en temps, fra Pacifico jetait une bombe dans l'intérieur de la
-ville, afin que les habitants demeurassent bien sous le coup du danger
-qui les attendait le lendemain.
-
-Mais la ville, en proie à un triste et mystérieux silence, ne répondait
-point à ces provocations. Tout y était muet et immobile comme dans une
-ville des morts.
-
-Vers minuit, une patrouille de chasseurs se hasarda à s'approcher de la
-porte de Matera, et, la voyant sans défense, eut l'idée de l'incendier.
-
-En conséquence, chacun se mit en quête de matières combustibles. On
-réunit un bûcher près de la porte, déjà percée à jour par les boulets de
-canon, et on la réduisit en cendre, sans qu'il y eût aucun empêchement
-de la part de la place.
-
-On porta cette nouvelle au cardinal, qui, craignant quelque embuscade,
-ordonna de ne point entrer dans Altamura; seulement, pour ne pas ruiner
-entièrement la ville, il fit cesser le feu du mortier.
-
-Le vendredi 10 mai, un peu avant le jour, le cardinal ordonna à l'armée
-de se mettre en mouvement, et, l'ayant disposée en bataille, il la fit
-avancer vers la porte brûlée. Mais, par l'ouverture de cette porte, on
-ne vit personne. Les rues étaient solitaires et silencieuses comme
-celles de Pompéi. Il fit alors lancer dans la ville deux bombes et
-quelques grenades, s'attendant qu'à leur explosion quelque mouvement
-s'apercevrait; tout resta muet et sans mouvement; enfin, sur cette
-inerte et funèbre solitude le soleil se leva sans rien éveiller dans
-l'immense tombeau. Le cardinal ordonna alors à trois régiments de
-chasseurs d'entrer par la porte brûlée et de traverser la ville d'un
-bout à l'autre pour voir ce qui arriverait.
-
-La surprise du cardinal fut grande lorsqu'on lui rapporta qu'il n'était
-resté dans la ville que les êtres trop faibles pour fuir: les malades,
-les vieillards, les enfants, et un couvent de jeunes filles.
-
-Mais, tout à coup, on vit revenir un homme dont le visage portait les
-signes de la plus vive épouvante.
-
-C'était le capitaine de la première compagnie envoyée à la découverte
-par le cardinal, et auquel il avait été ordonné de faire toutes les
-recherches possibles, afin de retrouver les ingénieurs Vinci et
-Olivieri, ainsi que le parlementaire Vecchione.
-
-Voici les nouvelles qu'il apportait. En entrant dans l'église de
-San-Francisco, on avait trouvé des traces de sang frais: on avait suivi
-ces traces, elles avaient conduit à un caveau plein de royalistes, morts
-ou mourants de leurs blessures. C'étaient les quarante suspects qu'avait
-fait arrêter Nicolo Palomba et qui, enchaînés deux à deux, avaient été
-fusillés en masse dans le réfectoire de Saint-François, le soir
-précédent, au moment où l'on avait entendu cette fusillade suivie d'un
-profond silence.
-
-Après quoi, on les avait, morts ou respirant encore, jetés pêle-mêle
-dans ce caveau.
-
-C'était ce spectacle qui avait bouleversé l'officier envoyé dans la
-ville par le cardinal.
-
-En apprenant que quelques-uns de ces malheureux respiraient encore, le
-cardinal se rendit à l'instant même à l'église Saint-François et ordonna
-que, morts ou vivants, tous fussent tirés hors du caveau où ils avaient
-été jetés. Trois seulement, qui n'étaient point mortellement atteints,
-furent soignés et guéris parfaitement. Cinq ou six autres qui
-respiraient encore moururent dans le courant de la journée sans avoir
-même repris connaissance.
-
-Les trois qui survécurent étaient: le père Maestro Lomastro,
-ex-provincial des dominicains, lequel, vingt-cinq ans après, mourut de
-vieillesse; Emmanuel de Mazzio di Matera; et le parlementaire don
-Raffaelo Vecchione, qui ne mourut, lui, qu'en 1820 ou 1821, employé à la
-secrétairerie de la guerre.
-
-Les deux ingénieurs Vinci et Olivieri étaient au nombre des morts.
-
-Les écrivains royalistes avouent eux-mêmes que le sac d'Altamura fut une
-épouvantable chose.
-
-«Qui pourra jamais--dit ce même Vicenzo Durante, lieutenant de de
-Cesare, et qui a écrit l'histoire de cette incroyable campagne de
-99--qui pourra jamais se rappeler sans sentir les pleurs jaillir de ses
-yeux le deuil et la désolation de cette pauvre ville! Qui pourra décrire
-cet interminable pillage de trois jours qui cependant fut insuffisant à
-satisfaire la cupidité du soldat!
-
-»La Calabre, la Basilicate et la Pouille furent enrichies des trophées
-d'Altamura. Tout fut enlevé aux habitants, auxquels on ne laissa que le
-douloureux souvenir de leur rébellion.»
-
-Pendant, trois jours, Altamura épuisa toutes les horreurs que la guerre
-civile la plus implacable réserve aux villes prises d'assaut. Les
-vieillards et les enfants restés chez eux furent égorgés, le couvent de
-jeunes filles fut profané. Les écrivains libéraux, et entre autres
-Coletta, cherchent inutilement dans les temps modernes un désastre
-pareil à celui d'Altamura, et ils sont obligés, pour obtenir un point de
-comparaison, de remonter à ceux de Sagonte et de Carthage.
-
-Il fallut qu'une action horrible s'accomplît sous les yeux du cardinal
-pour que celui-ci osât donner l'ordre de cesser le carnage.
-
-On trouva un patriote caché dans une maison; on l'amena devant le
-cardinal, qui, sur la place publique, au milieu des morts, les pieds
-dans le sang, entouré de maisons incendiées et croulantes, disait un _Te
-Deum_ d'actions de grâces sur un autel improvisé.
-
-Ce patriote se nommait le comte Filo,
-
-Au moment où il s'inclinait pour demander la vie, un homme qui se disait
-parent de l'ingénieur Olivieri, retrouvé, comme nous l'avons dit, parmi
-les morts, s'approcha de lui, et, à bout portant, lui tira un coup de
-fusil. Le comte Filo tomba mort aux pieds du cardinal, et son sang
-rejaillit sur sa robe de pourpre.
-
-Ce meurtre, accompli sous les yeux du cardinal, lui fut un prétexte pour
-ordonner la fin de toutes ces horreurs. Il fit battre la générale: tous
-les officiers et tous les prêtres eurent ordre de parcourir la ville et
-de faire cesser le pillage et les meurtres qui duraient depuis trois
-jours.
-
-Au moment où il venait de donner cet ordre, on vit s'avancer au galop de
-son cheval un homme portant l'uniforme d'officier napolitain. Cet homme
-arrêta sa monture devant le cardinal, mit pied à terre et lui présenta
-respectueusement une lettre de l'écriture de la reine.
-
-Le cardinal reconnut cette écriture, baisa la lettre, la décacheta et
-lut ce qui suit:
-
- «Braves et généreux Calabrais!
-
- »Le courage, la valeur et la fidélité que vous montrez pour la défense
- de notre sainte religion catholique et de votre bon roi et père établi
- par Dieu lui-même pour régner sur vous, vous gouverner et vous rendre
- heureux, ont excité dans notre âme un sentiment de si vive
- satisfaction et de reconnaissance si grande, que nous avons voulu
- broder de nos propres mains la bannière que nous vous envoyons[5].
-
- [5] Inutile de dire que cette lettre, copiée sur l'original, est,
- comme toutes les pièces que nous citons, traduite avec la plus
- sévère exactitude.
-
- »Cette bannière sera une preuve lumineuse de notre sincère attachement
- pour vous et de notre gratitude à votre fidélité; mais, en même temps,
- elle devra devenir un vif aiguillon pour vous pousser à continuer
- d'agir avec la même valeur et avec le même zèle, jusqu'à ce qu'ils
- soient dispersés et vaincus, les ennemis de l'État et de notre
- sacro-sainte religion, jusqu'à ce qu'enfin vous, vos familles, la
- patrie, puissent jouir tranquillement des fruits de vos travaux et de
- votre courage, sous la protection de votre bon roi et père Ferdinand
- et de nous tous, qui ne nous lasserons jamais de chercher des
- occasions de vous prouver que nous conserverons inaltérable dans notre
- coeur la mémoire de vos glorieux exploits.
-
- »Continuez donc, braves Calabrais, à combattre avec votre valeur
- accoutumée sous cette bannière où, de nos propres mains, nous avons
- brodé la croix, signe glorieux de notre rédemption; rappelez-vous,
- preux guerriers, que, sous la protection d'un tel signe, vous ne
- pouvez manquer d'être victorieux; ayez-le pour guide, courez
- intrépidement au combat, et soyez sûrs que vos ennemis seront vaincus.
-
- »Et nous, pendant ce temps, avec les sentiments de la plus vive
- reconnaissance, nous prierons le Très-Haut, dispensateur de tous les
- biens de ce monde, qu'il se plaise à nous assister dans les
- entreprises qui regardent principalement son honneur, sa gloire, la
- nôtre et notre tranquillité.
-
- »Et, pleine de gratitude pour vous, nous sommes constamment
-
- »Votre reconnaissante et bonne mère,
-
- »MARIA-CAROLINA.
-
- »Palerme, 30 avril.»
-
-A la suite de la signature de la reine, et sur la même ligne, venaient
-les signatures suivantes:
-
- «MARIA-CLEMENTINA.
-
- »LEOPOLD BORBONE.
-
- »MARIA-CHRISTINA.
-
- »MARIA-AMALIA[6].
-
- »MARIA-ANTONIA.»
-
- [6] Depuis reine des Français.
-
-Pendant que le cardinal lisait la lettre de la reine, le messager avait
-déroulé la bannière brodée par la reine et les jeunes princesses, et qui
-était véritablement magnifique.
-
-Elle était de satin blanc et portait d'un côté les armes des Bourbons de
-Naples avec cette légende: _A mes chers Calabrais_, et, de l'autre, la
-croix avec cette inscription, consacrée depuis le labarum de Constantin:
-
-IN HOC SIGNO VINCES.
-
-Le porteur de la bannière, Scipion Lamarra, était recommandé au cardinal
-par une lettre de la reine comme un brave et excellent officier.
-
-Le cardinal fit sonner la trompette, battre les tambours, réunit enfin
-toute l'armée, et, au milieu des cadavres, des maisons éventrées, des
-ruines fumantes, il lut à haute voix, aux Calabrais, la lettre qui leur
-était adressée, et déploya la bannière royale, qui devait les guider
-vers d'autres pillages, d'autres meurtres et d'autres incendies, que la
-reine semblait autoriser, que Dieu semblait bénir!
-
-Mystère! avons-nous dit; mystère! répétons-nous.
-
-
-
-
-L
-
-LE COMMENCEMENT DE LA FIN
-
-
-Tandis que ces graves événements s'accomplissaient dans la Terre de
-Bari, Naples était témoin d'événements non moins graves.
-
-Comme avait dit Ferdinand dans le post-scriptum d'une de ses lettres,
-l'empereur d'Autriche s'était enfin décidé _à se remuer_.
-
-Ce mouvement avait été fatal à l'armée française.
-
-L'empereur avait attendu les Russes, et il avait bien fait.
-
-Souvorov, encore tout chaud de ses victoires contre les Turcs, avait
-traversé l'Allemagne, et, débouchant par les montagnes du Tyrol, était
-entré à Vérone, avait pris le commandement des armées unies sous le nom
-d'armée austro-russe, et s'était emparé de Brescia.
-
-Nos armées, en outre, avaient été battues à Rokack en Allemagne et à
-Magnano, en Italie.
-
-Macdonald, comme nous l'avons dit, avait succédé à Championnet.
-
-Mais celui qui succède ne remplace pas toujours. Avec de grandes vertus
-militaires, Macdonald manquait de ces formes douces et amicales qui
-avaient fait la popularité de Championnet à Naples.
-
-On vint, un jour, lui annoncer qu'il y avait une révolte parmi les
-lazzaroni du Marché-Vieux.
-
-Ces hommes, descendants de ceux qui s'étaient révoltés avec Masaniello,
-et qui, après s'être révoltés avec lui, après avoir pillé avec lui,
-après avoir assassiné avec lui, l'avaient fait ou tout au moins laissé
-assassiner,--qui, Masaniello mort, avaient traîné ses membres dans la
-fange et jeté sa tête dans un égout;--les descendants de ces mêmes
-hommes qui, par une de ces réactions inconcevables et cependant
-fréquentes chez les Méridionaux, avaient ramassé ses membres épars, les
-avaient réunis sur une litière dorée et les enterrèrent avec des
-honneurs presque divins;--les lazzaroni, toujours les mêmes en 1799
-qu'en 1647, se réunirent, désarmèrent la garde nationale, prirent les
-fusils et s'avancèrent vers le port pour soulever les mariniers.
-
-Macdonald, en cette circonstance, suivit les traditions de Championnet.
-Il envoya chercher Michele et lui promit le grade et la paye de chef de
-légion, avec un habit plus brillant encore que celui qu'il portait, s'il
-calmait la révolte.
-
-Michele monta à cheval, se jeta au milieu des lazzaroni et parvint,
-grâce à son éloquence ordinaire, à leur faire rendre les armes et à les
-faire rentrer dans leurs maisons.
-
-Les lazzaroni, abaissés, envoyèrent des députés pour demander pardon à
-Macdonald.
-
-Macdonald tint sa promesse à l'endroit de Michele, le nomma chef de
-légion et lui donna un habit magnifique, avec lequel il s'alla montrer
-immédiatement au peuple.
-
-Ce fut ce jour-là même que l'on apprit à Naples la perte de la bataille
-de Magnano, la retraite qui s'en était suivie, et la conséquence de
-cette retraite, c'est-à-dire la perte de la ligne du Mincio.
-
-Macdonald recevait l'ordre de rejoindre en Lombardie l'armée française,
-en pleine retraite devant l'armée austro-russe. Par malheur, il n'était
-pas tout à fait libre d'obéir. Nous avons vu qu'avant son départ,
-Championnet avait expédié un corps français dans la Pouille et un corps
-napolitain dans la Calabre.
-
-Nous savons le résultat de ces deux expéditions.
-
-Broussier et Ettore Caraffa avaient été vainqueurs; mais Schipani avait
-été vaincu.
-
-Macdonald envoya aussitôt, aux corps français épars tout autour de
-Naples, l'ordre de se concentrer sur Caserte.
-
-Au fur et à mesure que les républicains se retiraient, les sanfédistes
-avançaient, et Naples commençait à se trouver resserrée dans un cercle
-bourbonien. Fra-Diavolo était à Itri; Mammone et ses deux frères étaient
-à Sora; Pronio était dans les Abruzzes; Sciarpa, dans le Cilento; enfin
-Ruffo et de Cesare marchaient de front, occupant toute la Calabre,
-donnant, par la mer Ionienne, la main aux Russes et aux Turcs, et, par
-la mer Tyrrhénienne, la main aux Anglais.
-
-Sur ces entrefaites, les députés envoyés à Paris pour obtenir la
-reconnaissance de la république parthénopéenne et faire avec le
-Directoire une alliance _défensive et offensive_, revinrent à Naples.
-Mais la situation de la France n'était point assez brillante pour
-_défendre_ Naples, et celle de Naples assez forte pour _offenser_ les
-ennemis de la France.
-
-Le Directoire français faisait donc dire à la république napolitaine ce
-que se disent les uns aux autres, malgré les traités qui les lient, deux
-États dans les situations extrêmes: _Chacun pour soi_. Tout ce qu'il
-pouvait faire, c'était de lui céder le citoyen Abrial, homme expert en
-pareille matière, pour donner une organisation meilleure à la
-République.
-
-Au moment où Macdonald s'apprêtait à obéir secrètement à l'ordre de
-retraite qu'il avait reçu, et où il réunissait ses soldats à Caserte,
-sous le prétexte qu'ils s'amollissaient aux délices de Naples, ou apprit
-que cinq cents bourboniens et un corps anglais beaucoup plus
-considérable débarquaient près de Castellamare, sous la protection de la
-flotte anglaise. Cette troupe s'empara de la ville et du petit fort qui
-la protége. Comme on ne s'attendait pas à ce débarquement, une trentaine
-de Français seulement occupaient le fort. Ils capitulèrent, à la
-condition de se retirer avec les honneurs de la guerre. Quant à la
-ville, comme elle avait été enlevée par surprise, elle n'avait pu faire
-ses conditions et avait été mise à sac.
-
-Lorsqu'ils surent ce qui arrivait à Castellamare, les paysans de
-Lettere, de Groguana, les montagnards des montagnes voisines, espèce de
-pâtres dans le genre des anciens Samnites, descendirent dans la ville et
-se mirent à la piller de leur côté.
-
-Tout ce qui était patriote, ou tout ce qui était dénoncé comme tel, fut
-mis à sac; enfin, le sang donnant la soif du sang, la garnison elle-même
-fut égorgée au mépris de la capitulation.
-
-Ces événements se passaient la veille du jour où Macdonald devait
-quitter Naples avec l'armée française; mais ils changèrent ses
-dispositions. Le hardi capitaine ne voulut point avoir l'air de quitter
-Naples sous la pression de la peur. Il se mit à la tête de l'armée et
-marcha droit sur Castellamare. Ce fut inutilement que les Anglais
-tentèrent d'inquiéter la marche de la colonne française par le feu de
-leurs vaisseaux; sous le feu de ces mêmes vaisseaux, Macdonald reprit la
-ville et le fort, y remit garnison, non plus de Français, mais de
-patriotes napolitains, et, le soir même, de retour à Naples, il faisait
-don à la garde nationale de trois étendards, de dix-sept canons et de
-trois cents prisonniers.
-
-Le lendemain, il annonça son départ pour le camp de Caserte, où il
-allait, disait-il, commander à ses troupes de grandes manoeuvres
-d'exercice, promettant qu'il serait toujours prêt à revenir sur Naples
-pour la défendre, et priant qu'on lui fît tenir, tous les soirs, un
-rapport sur les événements de la journée.
-
-Il laissait entendre qu'il était temps que la République jouît de toute
-sa liberté, se soutînt par ses propres forces et achevât une révolution
-commencée sous de si heureux auspices. Et, en effet, il ne restait plus
-aux Napolitains, guidés par les conseils d'Abrial, qu'à soumettre les
-insurgés et à organiser le gouvernement.
-
-Le 6 mai au soir, tandis qu'il était occupé à écrire une lettre au
-commodore Troubridge, lettre dans laquelle il faisait appel à son
-humanité et l'adjurait de faire tous ses efforts pour éteindre la guerre
-civile au lieu de l'attiser, on lui annonça le brigadier Salvato.
-
-Salvato, deux jours auparavant, avait fait, à la reprise de
-Castellamare, des prodiges de valeur sous les yeux du général en chef.
-Cinq des dix-sept canons avaient été pris par sa brigade; un des trois
-drapeaux avait été pris par lui.
-
-On connaît déjà le caractère de Macdonald pour être plus âpre et plus
-sévère que celui de Championnet; mais, brave lui-même jusqu'à la
-témérité, il était un juste et digne appréciateur de la valeur chez les
-autres.
-
-En voyant entrer Salvato, Macdonald lui tendit la main.
-
---Monsieur le chef de brigade, lui dit-il, je n'ai pas eu le temps de
-vous faire, sur le champ de bataille, ni après le combat, tous les
-compliments qui vous étaient dus; mais j'ai fait mieux que cela: j'ai
-demandé pour vous au Directoire le grade de général de brigade, et je
-compte, en attendant, vous confier le commandement de la division du
-général Mathieu Maurice, qu'une blessure grave met, pour le moment, en
-non-activité.
-
-Salvato s'inclina.
-
---Hélas! mon général, dit-il, je vais peut-être bien mal reconnaître vos
-bontés; mais, dans le cas où, comme on le dit, vous seriez rappelé dans
-l'Italie centrale...
-
-Macdonald regarda fixement le jeune homme.
-
---Qui dit cela, monsieur? demanda-t-il.
-
---Mais le colonel Mejean, par exemple, que j'ai rencontré faisant des
-provisions pour le château Saint-Elme, et qui m'a dit, sans autrement me
-recommander le secret, d'ailleurs, que vous le laissiez au fort
-Saint-Elme avec cinq cents hommes.
-
---Il faut, répliqua Macdonald, que cet homme se sente singulièrement
-appuyé pour jouer avec de pareils secrets, surtout quand on lui a
-recommandé, sur sa tête, de ne les révéler à qui que ce soit.
-
---Pardon, mon général: j'ignorais cette circonstance; sans quoi, je vous
-avoue que je ne vous eusse point nommé M. Mejean.
-
---C'est bien. Et vous aviez quelque chose à me dire dans le cas où je
-serais rappelé dans l'Italie centrale?
-
---J'avais à vous dire, mon général, que je suis un enfant de ce
-malheureux pays que vous abandonnez; que, privé de l'appui des Français,
-il va avoir besoin de toutes ses forces et surtout de tous ses
-dévouements. Pouvez-vous, en quittant Naples, mon général, me laisser un
-commandement quelconque, si infime qu'il soit, le commandement du
-château de l'OEuf, le commandement du château del Carmine, comme vous
-laissez le commandement du château Saint-Elme au colonel Mejean?
-
---Je laisse le commandement du château Saint-Elme au colonel Mejean par
-ordre exprès du Directoire. L'ordre porte le nombre d'hommes que je dois
-y laisser et le chef sous les ordres duquel je dois laisser ces hommes.
-Mais, n'ayant rien reçu de pareil relativement à vous, je ne puis
-prendre sur moi de priver l'armée d'un de ses meilleurs officiers.
-
---Mon général, répondit Salvato, de ce même ton ferme dont lui parlait
-Macdonald et auquel l'avait si peu habitué Championnet, qui le traitait
-comme son fils,--mon général, ce que vous me dites là me désespère; car,
-convaincu que je suis de la nécessité de ma présence dans ce pays, et ne
-pouvant oublier que je suis Napolitain avant d'être Français, et que,
-par conséquent, je dois ma vie à Naples avant de la devoir à la France,
-je serais obligé, sur un refus formel de votre part de me laisser ici,
-je serais obligé de vous donner ma démission.
-
---Pardon, monsieur, répondit Macdonald, j'apprécie d'autant mieux votre
-position, que, de même que vous êtes Napolitain, je suis, moi,
-Irlandais, et que, quoique né en France de parents qui, depuis
-longtemps, y étaient fixés, si je me trouvais à Dublin dans les
-conditions où vous êtes à Naples, peut-être le souvenir de la patrie se
-réveillerait-il en moi et ferais-je la même demande que vous faites.
-
---Alors, mon général, dit Salvato, vous acceptez ma démission?
-
---Non, monsieur; mais je vous accorde un congé de trois mois.
-
---Oh! mon général! s'écria Salvato.
-
---Dans trois mois, tout sera fini pour Naples...
-
---Comment l'entendez-vous, mon général?
-
---C'est bien simple, dit Macdonald avec un triste sourire: je veux dire
-que, dans trois mois, le roi Ferdinand sera remonté sur son trône, que
-les patriotes seront tués, pendus ou proscrits. Pendant ces trois
-mois-là, monsieur, consacrez-vous à la défense de votre pays. La France
-n'aura rien à voir à ce que vous ferez, ou, si elle y voit quelque
-chose, elle n'aura probablement qu'à y applaudir; et, si dans trois
-mois, vous n'êtes ni tué ni pendu, revenez reprendre parmi nous, près de
-moi, s'il est possible, le rang que vous occupez dans l'armée.
-
---Mon général, dit Salvato, vous m'accordez plus que je n'osais espérer.
-
---Parce que vous êtes de ceux, monsieur, à qui l'on n'accordera jamais
-assez. Avez-vous un ami à me présenter pour tenir votre commandement en
-votre absence de la brigade?
-
---Mon général, il me ferait grand plaisir, je vous l'avoue, d'être
-remplacé par mon ami de Villeneuve; mais...
-
-Salvato hésita.
-
---Mais? reprit Macdonald.
-
---Mais Villeneuve était officier d'ordonnance du général Championnet, et
-peut-être cet emploi occupé par lui n'est-il pas aujourd'hui un titre de
-recommandation.
-
---Près du Directoire, c'est possible, monsieur; mais près de moi il n'y
-a de titre de recommandation que le patriotisme et le courage. Et vous
-en êtes une preuve, monsieur; car, si M. de Villeneuve était officier
-d'ordonnance du général Championnet, vous étiez, vous, son aide de camp,
-et c'est avec ce titre, s'il m'en souvient, que vous avez si vaillamment
-combattu à Civita-Castellana. Écrivez vous-même à votre ami M. de
-Villeneuve, et dites-lui qu'à votre demande, je me suis empressé de lui
-confier le commandement intérimaire de votre brigade.
-
-Et, de la main, il désigna au jeune homme le bureau où il écrivait
-lui-même lorsque Salvato était entré. Salvato s'y assit et écrivit,
-d'une main tremblante de joie, quelques lignes à Villeneuve.
-
-Il avait signé, cacheté la lettre, mis l'adresse et allait se lever,
-lorsque Macdonald, lui posant la main sur l'épaule, le maintint à sa
-place.
-
---Maintenant, un dernier service, lui dit-il.
-
---Ordonnez, mon général.
-
---Vous êtes Napolitain, quoique, à vous entendre parler le français ou
-l'anglais, on vous prendrait ou pour un Français ou pour un Anglais.
-Vous devez donc parler au moins aussi correctement votre langue
-maternelle que vous parlez ces langues étrangères. Eh bien, faites-moi
-le plaisir de traduire en italien la proclamation que je vais vous
-dicter.
-
-Salvato fit signe qu'il était prêt à obéir.
-
-Macdonald se redressa de toute la hauteur de sa grande taille, appuya sa
-main au dossier du fauteuil du jeune officier et dicta:
-
- «Naples, 6 mai 1799.
-
- »Toute ville rebelle sera brûlée, et, sur ses ruines, on passera la
- charrue.»
-
-Salvato regarda Macdonald.
-
---Continuez, monsieur, lui dit tranquillement celui-ci.
-
-Salvato fit signe qu'il était prêt. Macdonald continua:
-
- «Les cardinaux, les archevêques, les évêques, les abbés, en somme tous
- les ministres du culte, seront regardés comme fauteurs de la révolte
- des pays et villes où ils se trouveront, et punis de mort.
-
- »La perte de la vie entraînera la confiscation des biens.»
-
---Vos lois sont dures, général, fit en souriant Salvato.
-
---En apparence, monsieur, répondit Macdonald; car, en faisant cette
-proclamation, j'ai un tout autre but, qui vous échappe, jeune homme.
-
---Lequel? demanda Salvato.
-
---La république parthénopéenne, si elle veut se soutenir, va être forcée
-à de grandes rigueurs, et peut-être même ces rigueurs ne la
-sauveront-elles pas. Eh bien, en cas de restauration, il est bon, ce me
-semble, que ceux qui auront appliqué ces rigueurs puissent les rejeter
-sur moi. Tout éloigné que je serai de Naples, peut-être lui rendrai-je
-un dernier service et sauverai-je la tête de quelques-uns de ses enfants
-en prenant sur moi cette responsabilité. Passez-moi la plume, monsieur,
-dit Macdonald.
-
-Salvato se leva et passa la plume au général.
-
-Celui-ci signa sans s'asseoir, et, se retournant vers Salvato:
-
---Ainsi, c'est convenu, dit-il, dans trois mois, si vous n'êtes ni tué,
-ni prisonnier, ni pendu?
-
---Dans trois mois, mon général, je serai près de vous.
-
---En allant vous remercier, aujourd'hui, M. de Villeneuve vous portera
-votre congé.
-
-Et il tendit à Salvato une main que celui-ci serra avec reconnaissance.
-
-Le lendemain, 7 mai, Macdonald partait de Caserte avec l'armée
-française.
-
-
-
-
-LI
-
-LA FÊTE DE LA FRATERNITÉ
-
-
-«Il est impossible, disent les _Mémoires pour servir à l'histoire des
-dernières révolutions de Naples_, il est impossible de décrire la joie
-qu'éprouvèrent les patriotes lors du départ des Français. Ils disaient,
-en se félicitant et en s'embrassant, que c'était à partir de ce moment
-heureux qu'ils étaient véritablement libres, et leur patriotisme, en
-répétant ces paroles, touchait le dernier degré de l'enthousiasme et de
-la fureur.»
-
-Et, en effet, il y eut alors un moment à Naples où les folies de 1792 et
-1793 se renouvelèrent, non pas les folies sanglantes, heureusement, mais
-celles qui, en exagérant le patriotisme, placent le ridicule à côté du
-sublime. Les citoyens qui avaient le _malheur_ de porter le nom de
-Ferdinand, nom que l'adulation avait rendu on ne peut plus commun, ou le
-nom de tout autre roi, demandèrent au gouvernement républicain
-l'autorisation de changer juridiquement de nom, rougissant d'avoir
-quelque chose de commun avec les tyrans[7]. Mille pamphlets dévoilant
-les mystères amoureux de la cour de Ferdinand et de Caroline furent
-publiés. Tantôt, c'était le Sebetus, petit ruisseau qui se jette dans la
-mer au pont de la Madeleine et qui, pareil à l'antique Scamandre,
-prenait la parole et se mettait du côté du peuple; tantôt, c'était une
-affiche, appliquée contre les murs de l'église del Carmine, et sur
-laquelle étaient écrits ces mots: _Esci fuori, Lazzaro!_ (Lève-toi,
-Lazare, et sors de ta tombe.) Bien entendu que, dans cette circonstance,
-_Lazare_ signifiait _lazzarone_, et lazzarone _Masaniello_. De son côté,
-Eleonora Pimentel, dans son _Moniteur parthénopéen_, excitait le zèle
-des patriotes et peignait Ruffo comme un chef de brigands et
-d'assassins, aspect sous lequel, grâce à l'ardente républicaine, il
-apparaît encore aujourd'hui aux yeux de la postérité.
-
- [7] Nous avons sous les yeux une demande de ce genre, signée d'un
- homme qui a été depuis ministre de Ferdinand II.
-
-Les femmes, excitées par elle, donnaient l'exemple du patriotisme,
-recherchant l'amour des patriotes, méprisant celui des aristocrates.
-Quelques-unes haranguaient le peuple du haut des balcons de leurs
-palais, lui expliquant ses intérêts et ses devoirs, tandis que
-Michelangelo Ciccone, l'ami de Cirillo, continuait de traduire en patois
-napolitain l'Évangile, c'est-à-dire le grand livre démocratique,
-adaptant à la liberté toutes les maximes de la doctrine chrétienne. Au
-milieu de la place Royale, tandis que les autres prêtres luttaient, dans
-les églises et dans les confessionnaux, contre les principes
-révolutionnaires, employant, pour effrayer les femmes, les menaces, pour
-réduire les hommes, les promesses,--au milieu de la place Royale, le
-père Benoni, religieux franciscain de Bologne, avait dressé sa chaire au
-pied de l'arbre de la Liberté, là justement où Ferdinand, dans sa
-terreur de la tempête, avait juré d'élever une église à saint François
-de Paule, si jamais la Providence lui rendait son trône. Là, le crucifix
-à la main, il comparait les pures maximes dictées par Jésus aux peuples
-et aux rois à celles dont les rois avaient, pendant des siècles, usé
-vis-à-vis des peuples, qui, lions endormis, les avaient laissés faire
-pendant des siècles. Et, maintenant que ces lions étaient éveillés et
-prêts à rugir et à déchirer, il expliquait à l'un de ces peuples-lions
-le triple dogme, complétement inconnu à Naples à cette époque et à peine
-entrevu aujourd'hui, de la liberté, de l'égalité et de la fraternité.
-
-Le cardinal-archevêque Capece Zurlo, soit crainte, soit conviction,
-appuyait les maximes prêchées par les prêtres patriotes et ordonnait des
-prières dans lesquelles le _Domine salvam fac rempublicam_ remplaçait le
-_Domine salvum fac regem_. Il alla plus loin: il déclara dans une
-encyclique que les ennemis du nouveau gouvernement qui, d'une façon
-quelconque, travailleraient à sa ruine, seraient exclus de l'absolution,
-excepté _in extremis_. Il étendait même l'interdit jusqu'à ceux qui,
-connaissant des conspirateurs, des conspirations ou des dépôts d'armes,
-ne les dénonceraient pas. Enfin, les théâtres ne représentaient que des
-tragédies ou des drames dont les héros étaient Brutus, Timoléon,
-Harmodius, Cassius ou Caton.
-
-Ce fut à la fin de ces spectacles, le 14 mai, que l'on apprit la prise
-et la dévastation d'Altamura. L'acteur chargé du principal rôle vint
-non-seulement annoncer cette nouvelle, mais raconter les circonstances
-terribles qui avaient suivi la chute de la ville républicaine. Un
-inexprimable sentiment d'horreur accueillit ce récit; tous les
-spectateurs se levèrent comme secoués par une commotion électrique, et,
-d'une seule voix, s'écrièrent: «Mort aux tyrans! Vive la liberté!»
-
-Puis, à l'instant même, et sans que l'ordre en eût été donné, éclata
-comme un tonnerre, à l'orchestre, _la Marseillaise_ napolitaine,
-_l'Hymne à la Liberté_, de Vicenzo Monti, qu'avait récité la Pimentel
-chez la duchesse Fusco, la veille du jour où avait été fondé _le
-Moniteur parthénopéen_.
-
-Cette fois, le danger soulevait le voile des illusions et montrait son
-visage effaré. Il ne s'agissait plus de perdre le temps en vaines
-paroles: il fallait agir.
-
-Salvato, usant de la liberté momentanée qui lui était rendue, donna le
-premier l'exemple. Au risque d'être pris par des brigands, muni des
-pouvoirs de son père, il partit pour le comté de Molise, et, tant par
-ses fermiers que par ses intendants, réunit une somme de près de deux
-cent mille francs, et créa un corps de volontaires calabrais qui prit le
-nom de _légion calabraise_. C'étaient d'ardents soutiens de la liberté,
-tous ennemis personnels du cardinal Ruffo, et ayant chacun quelque mort
-à venger contre les sanfédistes ou leur chef, et résolus à laver le sang
-avec le sang. Ces mots inscrits sur leurs bannières indiquaient le
-serment terrible qu'ils avaient fait:
-
-NOUS VENGER, VAINCRE OU MOURIR!
-
-Le duc de Rocca-Romana, excité par cet exemple,--on le croyait du
-moins,--sortit de son harem de la Descente du géant et demanda et obtint
-l'autorisation de lever un régiment de cavalerie.
-
-Schipani réorganisa son corps d'armée, détruit et dispersé: il en fit
-deux légions, donna le commandement de l'une à Spano, Calabrais comptant
-de longues années de service dans les grades inférieurs de l'armée, et
-prit le commandement de l'autre.
-
-Abrial, de son côté, remplissait conscieusement la mission à lui confiée
-par le Directoire.
-
-Le pouvoir législatif fut remis par lui aux mains de vingt-cinq
-citoyens; le pouvoir exécutif à cinq, le ministère à quatre.
-
-Lui-même choisit les membres qui devaient faire partie de ces trois
-pouvoirs.
-
-Au nombre des nouveaux élus à ce terrible honneur, qui devait coûter la
-vie à la plupart, était une de nos premières connaissances, le docteur
-Dominique Cirillo.
-
-Lorsqu'on lui annonça le choix que l'agent français avait fait de lui,
-il répondit:
-
---Le danger est grand, mais l'honneur est plus grand encore. Je dévoue à
-la République mes faibles talents, mes forces, ma vie.
-
-Manthonnet, de son côté, travaillait nuit et jour à la réorganisation de
-l'armée. Au bout de quelques jours, en effet, une armée nouvelle était
-prête à marcher au-devant du cardinal, que l'on sentait pour ainsi dire
-s'approcher d'instant en instant.
-
-Mais, auparavant, coeur généreux qu'était le ministre de la guerre, il
-voulut donner à la ville un spectacle qui, tout à la fois, la rassurât
-et l'exaltât.
-
-Il annonça la fête de la Fraternité.
-
-Le jour marqué pour cette fête, la ville s'éveilla au son des cloches,
-des canons et des tambourins, comme elle avait l'habitude de le faire
-dans ses jours les plus heureux.
-
-Toute la garde nationale à pied eut l'ordre de se placer en haie dans la
-rue de Tolède; toute la garde nationale à cheval se rangea en bataille
-sur la place du Palais; toute l'infanterie de ligne se massa place du
-Château.
-
-Disons en passant, qu'il n'y a peut-être pas une capitale au monde où la
-garde nationale soit si bien organisée qu'à Naples.
-
-Un grand espace était resté libre autour de l'arbre de la Liberté, à dix
-pas duquel était dressé un bûcher.
-
-Vers onze heures du matin, par une magnifique journée de la fin du mois
-de mai, toutes les fenêtres étant pavoisées de drapeaux aux couleurs de
-la République, toutes les femmes garnissant ces fenêtres et secouant
-leurs mouchoirs aux cris de «Vive la République!» on vit, du haut de la
-rue de Tolède, s'avancer un immense cortége.
-
-C'étaient d'abord tous les membres du nouveau gouvernement nommés par
-Abrial, ayant à leur tête le général Manthonnet.
-
-Derrière eux, marchait l'artillerie; puis venaient les trois bannières
-prises aux bourboniens, une aux Anglais, les deux autres aux
-sanfédistes, puis cinq ou six cents portraits de la reine et du roi
-recueillis de toutes parts et destinés au feu; enfin, enchaînés deux à
-deux, les prisonniers de Castellamare et des villages voisins.
-
-Une masse de peuple, pleine de rumeurs de vengeance et de menaces de
-haine, suivait en hurlant: «A mort les sanfédistes! à mort les
-bourboniens!» Car le peuple, avec ses idées de sang, ne pouvait se
-figurer que l'on tirât les captifs de leur prison pour autre chose que
-pour les égorger.
-
-Et c'était bien aussi la conviction des pauvres prisonniers, qui, à part
-quelques-uns qui semblaient porter un défi à leurs futurs bourreaux,
-marchaient la tête basse et pleurant.
-
-Manthonnet fit un discours à l'armée pour lui rappeler ses devoirs aux
-jours de l'invasion.
-
-L'orateur du gouvernement fit un discours au peuple, dans lequel il lui
-prêcha le respect de la vie et de la propriété.
-
-Après quoi, on alluma le bûcher.
-
-Alors, le ministre des finances s'approcha des flammes et y jeta une
-masse de billets de banque montant à la somme de six millions de francs,
-économies que, malgré la misère publique, le gouvernement avait faites
-en deux mois.
-
-Après les billets de banque vinrent les portraits.
-
-Depuis le premier jusqu'au dernier, tous furent brûlés, aux cris de
-«Vive la République!»
-
-Mais, quand le tour vint d'y jeter les bannières, le peuple se rua sur
-ceux qui les portaient, s'empara d'elles, les traîna dans la boue et
-finit par les déchirer en petits morceaux, que les soldats placèrent,
-fragments presque impalpables, au bout de leur baïonnette.
-
-Restaient les prisonniers.
-
-On les força de s'approcher du bûcher, on les groupa au pied de l'arbre
-de la Liberté, on les entoura d'un cercle de baïonnettes, et, au moment
-où ils n'attendaient plus que la mort, au moment où le peuple, les yeux
-flamboyants, aiguisait ses ongles et ses couteaux, Manthonnet cria:
-
---A bas les chaînes!
-
-Alors, les principales dames de la ville, la duchesse de Popoli, la
-duchesse de Conzano, la duchesse Fusco, Eleonora Pimentel se
-précipitèrent, au milieu des hourras, des bravos, des larmes, des
-étonnements; elles détachèrent les chaînes des trois cents prisonniers
-sauvés de la mort, au milieu des cris de «Grâce!» et de ceux mille fois
-répétés de «Vive la République!»
-
-En même temps, d'autres dames entrèrent dans le cercle avec des verres
-et des bouteilles, et les prisonniers, en étendant vers l'arbre de la
-Liberté leurs bras redevenus libres, burent au salut et à la prospérité
-de ceux qui avaient su vaincre, et, chose plus difficile, qui avaient su
-pardonner.
-
-Cette fête, comme nous l'avons dit, reçut le nom de fête de la
-Fraternité.
-
-Le soir, Naples fut illuminé _à giorno_.
-
-Hélas! c'était son dernier jour de fête: le lendemain était celui du
-départ de l'armée, et l'on commençait d'entrer dans les jours de deuil.
-
-Un triste épisode marqua les dernières heures de cette grande journée.
-
-Vers cinq heures du soir, on apprit que le duc de Rocca-Romana, qui
-avait demandé et obtenu l'autorisation de former un régiment de
-cavalerie, ayant formé ce régiment, était passé avec lui aux insurgés.
-
-Une heure après, sur la place même du Château, où l'on venait de
-délivrer les prisonniers, et où eux-mêmes buvaient au salut de la
-République, son frère Nicolino Caracciolo, se présentait la tête basse,
-la rougeur au front, la voix tremblante.
-
-Il venait déclarer au Directoire napolitain que le crime de son frère
-était si grand à ses propres yeux, qu'il lui semblait que, comme aux
-jours antiques, ce crime devait être expié par un innocent. Il venait,
-en conséquence, demander dans quelle prison il devait se rendre pour y
-subir le jugement qu'il plairait à un tribunal militaire de lui imposer,
-et qui seul pouvait laver la honte que la défection de son frère faisait
-rejaillir sur sa famille; que si, au contraire, la République lui
-conservait son estime, il prouverait à la République qu'il était son
-fils et non le frère de Rocca-Romana, en levant un régiment avec lequel
-il s'engageait à aller combattre son frère.
-
-D'unanimes applaudissements accueillirent la proposition du jeune
-patriote. On lui vote d'enthousiasme la permission qu'il demandait.
-Enfin le Directoire déclara à l'unanimité que le crime de son frère
-était un crime personnel qui ne pouvait aucunement rejaillir sur les
-membres de sa famille.
-
-Et, en effet, Nicolino Caracciolo leva, de ses propres deniers, un
-régiment de hussards, avec lequel il put, en brave et loyal patriote,
-prendre part aux dernières batailles de la République.
-
-
-
-
-LII
-
-HOMMES ET LOUPS DE MER
-
-
-Le nom de Nicolino Caracciolo, que nous venons de prononcer, nous
-rappelle qu'il est temps que nous revenions à un des personnages
-principaux de notre histoire, oublié par nous depuis longtemps, à
-l'amiral François Caracciolo.
-
-Oublié, non; nous avons eu tort de nous servir de cette expression:
-aucun des personnages prenant part aux événements de ce long récit n'est
-jamais oublié complétement par nous; seulement, notre oeil, comme celui
-du lecteur, ne peut embrasser qu'un certain horizon, et, dans cet
-horizon, où il n'y a de place à la fois que pour un certain nombre de
-personnages, les uns, en entrant, doivent nécessairement, momentanément
-du moins, pousser les autres dehors, jusqu'au moment où, la progression
-des événements y ramenant ceux-ci à leur tour, ils rentrent en lumière
-et font, par l'ombre qu'ils jettent, rentrer ceux auxquels ils succèdent
-dans la demi-teinte ou dans l'obscurité.
-
-L'amiral François Caracciolo eût bien voulu rester dans cette obscurité
-ou dans cette demi-teinte; mais c'était chose impossible à un homme de
-cette valeur. Bloquée par mer, en même temps que la réaction, pas à pas,
-s'avançait vers elle par terre, Naples, qui avait vu détruire par
-Nelson, sous ses yeux et sous les yeux de son roi, cette marine qui lui
-avait coûté si cher, avait songé à réorganiser non point quelque chose
-de pareil à la magnifique flotte qu'elle avait perdue, mais tout au
-moins quelques chaloupes canonnières avec lesquelles elle pût aider le
-canon de ses forts à s'opposer au débarquement de l'ennemi.
-
-Le seul officier de marine napolitain qui eût un mérite incontestable et
-incontesté, était François Caracciolo. Aussi, dès que le gouvernement
-républicain eut décidé de créer des moyens de défense maritimes, quels
-qu'ils fussent, on jeta les yeux sur lui non-seulement pour en faire le
-ministre de la marine, mais encore pour lui donner comme amiral le
-commandement du peu de bâtiments que, comme ministre, il pourrait mettre
-en mer.
-
-Caracciolo hésita un instant entre le salut de la patrie et le péril
-personnel qu'il affrontait en prenant parti pour la République.
-D'ailleurs, ses sentiments personnels, sa naissance princière, le milieu
-dans lequel il avait vécu, l'entraînaient bien plutôt vers les principes
-royalistes que vers des opinions démocratiques. Mais Manthonnet et ses
-collègues insistèrent tellement près de lui, qu'il céda, tout en avouant
-qu'il cédait à regret et contre ses intimes convictions.
-
-Mais, on l'a vu, Caracciolo avait été profondément blessé de la
-préférence donnée à Nelson sur lui, pour le passage de la famille royale
-en Sicile. La présence du duc de Calabre à son bord lui avait paru
-plutôt un accident qu'une faveur, et, au fond du coeur, un certain désir
-de vengeance, dont il ne se rendait pas compte lui-même et qu'il
-déguisait sous le nom d'amour de la patrie, le poussait à faire repentir
-ses souverains du mépris qu'ils avaient fait de lui.
-
-Il en résulta que, dès qu'il eut pris son parti de servir la République,
-Caracciolo s'y appliqua non-seulement en homme d'honneur, mais en homme
-de génie qu'il était. Il arma du mieux qu'il put, et avec une
-merveilleuse rapidité, une douzaine de barques canonnières, qui, réunies
-à celles qu'il fit construire, et à trois navires que le commandant du
-port de Castellamare avait sauvés de l'incendie, lui constituèrent une
-petite flottille d'une trentaine de bâtiments.
-
-L'amiral en était là et n'attendait qu'une occasion d'en venir aux mains
-d'une façon avantageuse avec les Anglais, lorsqu'il s'aperçut, un matin,
-qu'au lieu des douze ou quinze bâtiments anglais qui, la veille encore,
-bloquaient la baie de Naples, il n'en restait plus que trois ou quatre:
-les autres avaient disparu dans la nuit.
-
-Faisons une enjambée de Naples à Palerme, et voyons ce qui s'y est passé
-depuis le départ de la bannière royale.
-
-On se rappelle que le commodore Troubridge, cédant au besoin
-qu'éprouvait la population de voir pendre dix ou douze républicains,
-avait prié le roi d'envoyer un juge par le retour du _Perseus_, et que,
-le roi ayant demandé ce juge au président Cardillo, celui-ci lui avait
-indiqué comme un homme sur lequel il pouvait compter le conseiller
-Speciale.
-
-Speciale avait, avant son départ, été reçu en audience particulière par
-le roi et par la reine, qui lui avaient donné ses instructions, et
-était, comme l'avait demandé Troubridge, arrivé à Ischia par le retour
-du _Perseus_.
-
-Son premier acte fut de condamner à mort un pauvre diable de tailleur
-dont le crime unique était d'avoir fourni des habits républicains aux
-nouveaux officiers municipaux.
-
-Au reste, nous laisserons, pour donner à nos lecteurs une idée de ce
-qu'était au moral le conseiller Speciale, nous laisserons, disons-nous,
-parler Troubridge, qui, on le sait, n'est pas tendre à l'endroit des
-républicains.
-
-Voici quelques lettres du commodore Troubridge que nous traduisons de
-l'original et que nous mettons sous les yeux de nos lecteurs.
-
-Comme celles que nous avons déjà lues, elles sont adressées à l'amiral
-Nelson.
-
- «A bord du _Culloden_, en vue de Procida, 13 avril 1799.
-
- »Le juge est arrivé. Je dois dire qu'il m'a fait l'impression de la
- plus venimeuse créature qui se puisse voir. Il a l'air d'avoir
- complétement perdu la raison. Il dit qu'une soixantaine de familles
- lui sont indiquées (par qui?), et qu'il lui faut absolument un évêque
- pour désacrer les prêtres, ou que, sinon, il ne pourra pas les faire
- exécuter. Je lui ai dit: «Pendez-les toujours, et, si vous ne les
- trouvez pas assez désacrés par la corde, nous verrons après.»
-
- »TROUBRIDGE.»
-
-Ceci demande une explication: nous la donnerons, si terrible qu'elle
-soit et quelque souvenir qu'elle éveille.
-
-En effet, en Italie,--je ne sais s'il en est de même en France, et si
-Vergès, avant d'être exécuté, avait été dégradé,--en effet, en Italie,
-la personne du prêtre est sacrée, et le bourreau ne peut le toucher,
-quelque crime qu'il ait commis, que lorsqu'il a été dégradé par un
-évêque.
-
-Or, on se le rappelle, Troubridge avait lâché toute sa meute, espions et
-sbires, il le dit lui-même, soixante Suisses et trois cents fidèles
-sujets contre un pauvre prêtre nommé Albavena. Il ajoutait: «Avant la
-fin de la journée, j'espère l'avoir mort ou vivant.» Sa bonne fortune
-avait été complète. Le commodore Troubridge avait eu Albavena vivant.
-
-Il avait cru que, dès lors, la chose irait toute seule, qu'il n'aurait
-qu'à remettre le prêtre aux mains du bourreau qui le pendrait, et que
-tout serait dit.
-
-La moitié du chemin vers la potence se fit comme l'avait prévu
-Troubridge; mais, au moment de pendre l'homme, il se trouva qu'il y
-avait un noeud à la corde.
-
-Le bourreau qui, en sa qualité de chrétien, savait ce qu'ignorait le
-protestant Troubridge,--le bourreau déclara qu'il ne pouvait pas pendre
-un prêtre avant dégradation.
-
-Pendant que cette petite discussion avait lieu, Troubridge, qui
-l'ignorait encore, écrivait à Nelson cette seconde lettre, en date du 18
-avril:
-
- «Cher ami,
-
- »Il y a deux jours que le juge est venu me trouver, m'offrant de
- prononcer toutes les sentences nécessaires; seulement, il m'a laissé
- entendre que cette manière de procéder n'était peut être pas
- très-régulière. D'après ce qu'il m'a dit, j'ai cru comprendre que ses
- instructions lui enjoignaient de procéder le plus sommairement
- possible et _sous ma direction_. Oh! oh!
-
- »Je lui ai dit que, quant à ce dernier point, il se trompait, attendu
- qu'il s'agissait de sujets italiens et non anglais[8].
-
- [8] On verra que ce scrupule n'arrêta point Nelson, lorsqu'il s'agit
- de juger Caracciolo.
-
- »Au reste, sa manière de procéder est curieuse. Presque toujours les
- accusés sont absents, de manière que la procédure--cela est facile à
- comprendre--se trouve facilement terminée. Ce que je vois de plus
- clair dans tout cela, mon cher lord, c'est que l'on voudrait nous
- mettre sur le dos tout le côté odieux de l'affaire. Mais ce n'est
- point mon avis, et vous marcherez plus droit que cela, monsieur le
- juge, ou je vous bousculerai.
-
- »TROUBRIDGE.»
-
-Comme on le voit, le digne Anglais, qui s'était contenté de saluer la
-tête du commissaire Ferdinand Ruggi de ces mots: _Voilà un gai
-compagnon; quel dommage qu'il faille s'en séparer!_ commençait déjà à se
-révolter contre Speciale. L'affaire de la dégradation du prêtre
-l'exaspéra, comme on va voir.
-
-Le 7 mai suivant, Troubridge écrivait à Nelson:
-
- «Milord, j'ai eu une longue conversation avec notre juge: il m'a dit
- qu'il aurait terminé toutes ses opérations la semaine prochaine, et
- que ce n'était point l'habitude de ses collègues, et par conséquent la
- sienne, de se retirer _sans avoir condamné_. Il a ajouté que les
- condamnations prononcés, il s'embarquerait immédiatement sur un
- vaisseau de guerre. Il a dit encore--et il y tient--que, n'ayant pas
- d'évêque pour dégrader ses prêtres, il les enverrait en Sicile, où le
- roi les ferait désacrer, et que, de là, on les ramènerait ici pour les
- pendre. Et savez-vous sur quoi il compte pour faire cette besogne? Sur
- un vaisseau anglais! _Goddem!_ Ce n'est pas le tout. Il paraît que le
- bourreau, faute d'habitude, pend mal; ce qui fait crier non-seulement
- le pendu, mais encore les assistants. Qu'est-il venu me demander? Un
- pendeur! Un pendeur, à moi! comprenez-vous? Oh! quant à cela, je
- refuse et tout net. Si l'on ne trouve pas de bourreau à Procida ni à
- Ischia, qu'on en envoie un de Palerme. Je vois bien leur affaire. Ce
- sont eux qui tueront, et le sang retombera sur nous. On n'a pas idée
- de la façon de procéder de cet homme et de la manière dont se fait
- l'audition des témoins. Presque jamais les prévenus ne paraissent
- devant le juge pour entendre lire leur sentence. Mais notre juge y
- trouve son compte, attendu que la majeure partie des condamnés est
- fort riche.
-
- »TROUBRIDGE.»
-
-En vérité, ne vous semble-t-il pas que nous ne sommes plus à Naples, que
-nous ne sommes plus en Europe? Ne vous semble-t-il pas que nous sommes
-dans quelque petite baie de la Nouvelle-Calédonie et que nous assistons
-à un conseil d'anthropophages!
-
-Mais attendez.
-
-C'était à tort que le commodore Troubridge espérait faire partager à
-Nelson ses répugnances pour les actes, les faits et gestes, et surtout
-pour les demandes du juge Speciale. Le vaisseau anglais qui devait
-conduire les trois malheureux prêtres,--car ce n'était pas un prêtre
-seulement, ce n'était plus le curé Albavena qu'il s'agissait de
-désacrer, c'étaient trois prêtres,--fut accordé sans difficulté.
-
-Or, savez-vous en quoi consistait cette cérémonie de la déconsécration?
-
-On arracha aux trois prêtres la peau de la tonsure avec des tenailles,
-et on leur coupa avec un rasoir la chair des trois doigts avec lesquels
-les prêtres donnent la bénédiction; puis, ainsi mutilés, on les ramena,
-sur vaisseau anglais, toujours aux îles, où ils furent pendus, et cela,
-par un pendeur anglais que Troubridge fut chargé de fournir[9].
-
- [9] C'est ainsi que, sous Pie IX, fut mutilé par le légat Belletti,
- avant d'être fusillé par les Autrichiens, le chapelain de Garibaldi,
- Ugo Bassi. Il bénit ses meurtriers de sa main sanglante, et son
- énergique bénédiction leur envoya au visage une pluie de sang.
-
-Aussi tout était-il en train de se passer à merveille, lorsque, le 6
-mai, c'est-à-dire la veille du jour où Troubridge écrivait à lord Nelson
-la lettre que nous venons de lire, l'amiral comte de Saint-Vincent, qui
-croisait dans le détroit de Gibraltar, fut étonné, vers les cinq heures
-de l'après-midi, par un temps pluvieux et obscur, de voir passer
-l'escadre française de Brest, qui avait glissé entre les doigts de lord
-Keith. Le comte de Saint-Vincent compta vingt-quatre vaisseaux.
-
-Il écrivit aussitôt à lord Nelson pour lui annoncer cette étrange
-nouvelle, sur laquelle il ne pouvait conserver aucun doute. Un de ses
-bâtiments, _le Caméléon_, étant venu le rejoindre après avoir escorté
-des navires de Terra-Nova, chargés de sel, de Lisbonne à Saint-Uval, se
-trouva, le 5 au matin, engagé au beau milieu de la flotte. Il eût même
-été pris, sans aucun doute, si un lougre n'eût hissé sa bannière
-tricolore et tiré sur lui, le capitaine Style, qui commandait _le
-Caméléon_, ne faisant aucune attention à cette flotte, qu'il prenait
-pour celle de lord Keith.
-
-L'amiral comte de Saint-Vincent ne pouvait avoir aucune communication
-avec lord Keith à cause du vent d'ouest qui continuait de souffler: il
-n'en fit pas moins partir un bâtiment léger pour lui donner, s'il le
-rencontrait, l'ordre de le rejoindre immédiatement, et il nolisa à
-Gibraltar un petit bâtiment pour porter sa lettre à Palerme.
-
-Son opinion était que l'escadre française irait directement à Malte, et,
-de là, selon toute probabilité, à Alexandrie. Aussi expédia-t-il
-immédiatement _le Caméléon_ vers ces deux points, et ordonna-t-il au
-capitaine Style de se tenir sur ses gardes.
-
-Le comte de Saint-Vincent ne se trompait point dans ses conjectures: la
-flotte que _le Caméléon_ avait vue passer, et que l'amiral avait
-entrevue à travers la pluie et le brouillard, était, en effet, la flotte
-française, commandée par le célèbre Brueix, qu'il ne faut pas confondre
-avec Brueis, coupé en deux par un boulet à Aboukir.
-
-Cette flotte avait ordre de tromper la surveillance de lord Keith, de
-quitter Brest, d'entrer dans la Méditerranée et de faire voile pour
-Toulon, où elle attendrait les ordres du Directoire.
-
-Ces ordres étaient d'une grande importance. Le Directoire, épouvanté des
-progrès des Autrichiens et des Russes en Italie, progrès qui avaient
-fait, comme nous l'avons dit, rappeler Macdonald de Naples, redemandait
-Bonaparte à grands cris. La lettre que l'amiral Brueix devait recevoir à
-Toulon et qu'il était chargé de remettre au général en chef de l'armée
-d'Égypte, était conçue en ces termes:
-
- _Au général Bonaparte, commandant en chef l'armée d'Orient._
-
- «Paris, le 26 mai 1799.
-
- »Les efforts extraordinaires, citoyen général, que l'Autriche et la
- Russie ont déployés, l'aspect sérieux et presque alarmant qu'a pris la
- guerre, exigent que la République concentre ses forces.
-
- »Le Directoire a, en conséquence, donné l'ordre à l'amiral Brueix
- d'employer tous les moyens en son pouvoir pour se rendre maître de la
- Méditerranée, toucher en Égypte, y prendre l'armée française et la
- ramener en France.
-
- »Il est chargé de se concerter avec vous sur les moyens à prendre pour
- l'embarquement et le transport. Vous jugerez, citoyen général, si vous
- pouvez, sans danger, laisser en Égypte une partie de nos forces, et le
- Directoire vous autorise, en ce cas, à laisser le commandement de
- cette fraction à celui de vos lieutenants que vous en jugerez le plus
- digne.
-
- »Le Directoire vous verrait avec plaisir, de nouveau à la tête des
- armées de la République, que vous avez si glorieusement commandées
- jusqu'aujourd'hui.»
-
-Cette lettre était signée de Treilhard, de la Révellière-Lepaux et de
-Barras.
-
-L'amiral Brueix l'allait chercher à Toulon, lorsqu'il traversa le
-détroit de Gibraltar, et c'était là les derniers ordres du gouvernement
-qu'il devait y prendre.
-
-Le comte de Saint-Vincent ne se trompait donc point en pensant et en
-écrivant à lord Nelson que la destination de la flotte française était
-probablement Malte et Alexandrie.
-
-Mais Ferdinand, qui n'avait pas le coup d'oeil stratégique de l'amiral
-anglais, quitta immédiatement son château de Ficuzza, où un messager
-vint lui apporter la copie de la lettre du comte de Saint-Vincent à lord
-Nelson, et il accourut tout effaré à Palerme, ne doutant pas que la
-France, préoccupée de lui surtout, n'envoyât cette flotte pour s'emparer
-de la Sicile.
-
-Il appela près de lui son bon ami le marquis de Circillo, et, qu'elle
-que fût sa répugnance à écrire, il traça sur le papier la proclamation
-suivante, qui indique le trouble où l'avait jeté la terrible nouvelle.
-
-Comme toujours, nous copions sur l'original cette pièce d'autant plus
-curieuse que, circonscrite à la Sicile, elle n'a jamais été connue des
-historiens français ni même napolitains.
-
-La voici:
-
- «Ferdinand, par la grâce de Dieu, roi des Deux-Siciles et de
- Jérusalem, infant d'Espagne, duc de Parme, Plaisance, Castro, grand
- prince héréditaire de Toscane,
-
- »Mes fidèles et bien-aimés sujets,
-
- »Nos ennemis, les ennemis de la sainte religion, et, en un mot, de
- tout gouvernement régulier, les Français, battus de tous côtés,
- tentent un dernier effort.
-
- »Dix-neuf vaisseaux et quelques frégates, derniers restes de leur
- puissance maritime à l'agonie, sont sortis du port de Brest, et,
- profitant d'un coup de vent favorable, sont entrés dans la
- Méditerranée.
-
- »Ils vont peut-être tenter de faire lever le blocus de Malte et se
- flattent probablement de pouvoir atteindre impunément l'Égypte avant
- que les formidables et toujours victorieuses escadres anglaises
- puissent les rejoindre; mais plus de trente vaisseaux britanniques
- sont à leur poursuite, et cela, sans compter l'escadre turque et
- russe, qui croise dans l'Adriatique. Tout promet que ces Français
- dévastateurs, une fois encore, porteront la peine de cette tentative,
- aussi téméraire que désespérée.
-
- »Il pourrait arriver que, dans le passage sur les côtes de Sicile, ils
- tentassent contre nous quelque insulte momentanée, ou que, contraints
- par les Anglais et le vent, ils voulussent forcer l'entrée de quelque
- port ou la rade de quelque île. Prévoyant donc cette possibilité, je
- me tourne vers vous, mes chers, mes bien-aimés sujets, mes braves et
- religieux Siciliens. Voici une occasion de vous montrer ce que vous
- êtes. Soyez vigilants sur tous les points de la côte, et, à
- l'apparition de tout bâtiment ennemi, armez-vous, accourez sur les
- points menacés et empêchez toute insulte et tout débarquement
- qu'aurait l'audace de tenter ce cruel destructeur, cet insatiable
- ennemi, et cela, comme vous le faisiez du temps des invasions
- barbaresques. Pensez que, plus avides de rapine, cent fois plus
- inhumains, sont les Français. Les chefs militaires, la troupe de ligne
- et les milices avec leurs chefs accourront avec vous à la défense de
- notre territoire, et, s'ils osent débarquer, ils éprouveront, pour la
- seconde fois, le courage de la brave nation sicilienne. Montrez-vous
- donc dignes de vos ancêtres, et que les Français trouvent dans cette
- île leur tombeau.
-
- »Si vos aïeux combattirent aussi bravement qu'ils le firent en faveur
- d'un roi éloigné, avec quel courage et quelle ardeur ne
- combattrez-vous pas, vous, pour défendre votre roi, que dis-je! votre
- père, qui, au milieu de vous et à votre tête, combattra le premier,
- pour défendre votre tendre mère et souveraine, sa famille, qui s'est
- confiée à votre fidélité, notre sainte religion, qui n'a d'appui que
- vous, nos autels, nos propriétés, vos pères, vos mères, vos épouses,
- vos fils! Jetez un regard sur mon malheureux royaume du continent;
- voyez quels excès les Français y commettent, et enflammez-vous d'un
- saint zèle; car la religion elle-même, tout ennemie du sang qu'elle
- est, vous ordonne de saisir vos armes et de repousser cet ennemi
- rapace et immonde qui, non content de dévaster une grande partie de
- l'Europe, a osé mettre la main sur la personne sacrée du vicaire même
- de Jésus-Christ et le traîne captif en France. Ne craignez rien: Dieu
- soutiendra vos bras et vous donnera la victoire. Il s'est déjà déclaré
- pour nous.
-
- »Les Français sont battus par les Autrichiens et par les Russes en
- Italie, en Suisse, sur le Rhin et jusque par nos fidèles paysans des
- Abruzzes, de la Pouille et de la Terre de Labour.
-
- »Qui ne les craint pas les bat, et leurs victoires passées ne sont
- l'effet que de la trahison et de la lâcheté. Courage donc, ô mes
- braves Siciliens! Je suis à votre tête, vous combattrez sous mes yeux
- et je récompenserai les braves; et nous aussi alors, nous pourrons
- nous vanter d'avoir contribué à détruire l'ennemi de Dieu, du trône et
- de la société.
-
- »FERDINAND B.
-
- »Palerme, 15 mai 1799.»
-
-C'étaient ces événements qui avaient amené la levée du blocus de Naples,
-et, sauf trois, la disparition des bâtiments anglais. Le post-scriptum
-d'une lettre de Caroline au cardinal Ruffo, en date du 17 mai 1799,
-annonce que dix de ces bâtiments sont déjà en vue de Palerme:
-
- «17 mai après dîner.
-
- »_P.-S._--L'avis nous est arrivé que Naples et Capoue sont évacués par
- l'armée française et que cinq cents Français seulement sont demeurés
- au château Saint-Elme. Je n'en crois rien: nos ennemis ont trop de
- cervelle pour laisser ainsi cinq cents hommes perdus au milieu de
- nous. Qu'ils aient évacué Capoue et Gaete, je le crois; qu'ils
- prennent quelque bonne position, je le crois encore. Quant au château
- de l'OEuf, on assure qu'il est gardé par trois cents étudiants
- calabrais. En somme, voilà de bonnes nouvelles, surtout si l'on ajoute
- que dix vaisseaux anglais sont déjà en vue de Palerme et qu'on espère
- qu'ils seront tous réunis cette nuit ou demain matin. Voilà donc le
- plus fort du danger passé, et je voudrais donner des ailes à ma lettre
- pour qu'elle portât plus rapidement ces bonnes nouvelles à Votre
- Éminence, et l'assure de nouveau de la constante estime et de la
- reconnaissance éternelle avec laquelle je suis pour toujours votre
- véritable amie.
-
- »CAROLINE.»
-
-Peut-être le lecteur, croyant que j'oublie les deux héros de notre
-histoire, me demandera-t-il ce qu'ils faisaient au milieu de ces grands
-événements: ils faisaient ce que font les oiseaux dans les tempêtes, ils
-s'abritaient à l'ombre de leur amour.
-
-Salvato était heureux, Luisa tâchait d'être heureuse.
-
-Par malheur, Simon et André Backer n'avaient point été compris dans
-l'amnistie de la fête de la Fraternité.
-
-
-
-
-LIII
-
-LE REBELLE
-
-
-Un matin, Naples tressaillit au bruit du canon.
-
-Trois bâtiments, nous l'avons dit, restaient seuls en observation dans
-la rade de Naples. Au nombre de ces trois bâtiments était _la Minerve_,
-autrefois montée par l'amiral Caracciolo, maintenant par un capitaine
-allemand nommé le comte de Thurn.
-
-La nouvelle de l'apparition d'une flotte française dans la Méditerranée
-était parvenue au gouvernement républicain, et Éléonore Pimentel avait,
-dans son _Moniteur_, hautement annoncé que cette flotte venait au
-secours de Naples.
-
-Caracciolo, qui avait franchement pris le parti de la République, et
-qui, comme tous les hommes de loyauté et de coeur, ne se donnait pas à
-moitié; Caracciolo résolut de profiter du départ de la majeure partie
-des vaisseaux anglais pour essayer de reprendre les îles, déjà couvertes
-de gibets par Speciale.
-
-Il choisit un beau jour de mai où la mer était calme, et, sortant de
-Naples, protégé par les batteries du fort de Baïa et par celles de
-Miliscola, il fit attaquer par son aile gauche les bâtiments anglais,
-tandis que de sa personne il attaquait le comte de Thurn, qui
-commandait, ainsi que nous l'avons dit, _la Minerve_, c'est-à-dire
-l'ancienne frégate de Caracciolo.
-
-Ce fut cette attaque contre un bâtiment portant la bannière royale qui,
-plus tard, fournit la principale accusation contre Caracciolo.
-
-Par malheur, le vent soufflait du sud-ouest et était entièrement
-contraire aux chaloupes canonnières et aux petits bâtiments de la
-République. Caracciolo aborda deux fois corps à corps _la Minerve_, qui,
-deux fois, par la puissance de ses manoeuvres, lui échappa. Son aile
-gauche, sous le commandement de l'ancien gouverneur de Castellamare, le
-même qui avait conservé trois vaisseaux à la République, et qui,
-quoiqu'il s'appelât de Simone, n'avait aucun rapport de parenté avec le
-sbire de la reine, allait même s'emparer de Procida, lorsque le vent,
-qui s'était levé pendant le combat, se changea en tempête et força toute
-la petite flottille à virer de bord et à rentrer à Naples.
-
-Ce combat--qui s'était passé sous les yeux des Napolitains, lesquels,
-sortis de la ville, couvraient les rivages du Pausilippe, de Pouzzoles
-et de Misène, tandis que les terrasses des maisons étaient couvertes de
-femmes qui n'avaient point osé se hasarder hors de la ville,--fit le
-plus grand honneur à Caracciolo, et fut un triomphe pour ses hommes.
-Tout en faisant éprouver une perte sérieuse aux Anglais, il n'eut que
-cinq marins tués, ce qui était un miracle après trois heures de combat.
-Il est vrai que, comme il était indispensable de faire croire que l'on
-pouvait lutter avec les Anglais, on fit grand bruit de cette
-escarmouche, à laquelle l'amour-propre national et surtout le _Moniteur
-parthénopéen_ donnèrent beaucoup plus d'importance qu'elle n'en avait.
-Il en résulta, que cette prétendue victoire parvint jusqu'à Palerme,
-augmenta encore la haine de la reine contre Caracciolo, et lui donna
-contre lui une arme auprès du roi.
-
-Et, en effet, à partir de ce moment, Caracciolo était véritablement un
-rebelle, ayant tiré sur le drapeau de son souverain.
-
-Au reste, satisfait de la tentative qu'il avait essayée avec sa marine
-naissante, le gouvernement républicain vota des remercîments à
-Caracciolo, fit donner cinquante ducats à chaque veuve des marins tués
-pendant la bataille, ordonna que leurs fils seraient adoptés par la
-patrie et toucheraient la même paye que recevaient leurs pères morts.
-
-Ce ne fut point le tout. On donna un banquet sur la place Nationale,
-l'ancienne place du Château, et à ce banquet furent invités avec toute
-leur famille ceux qui avaient pris part à l'expédition.
-
-Pendant le banquet, une quête et une souscription, furent faites parmi
-les spectateurs pour subvenir aux frais de construction de nouveaux
-bâtiments, et, dès le lendemain, avec les premiers fonds versés, on se
-mit à l'oeuvre.
-
-A aucune de ces fêtes patriotiques, à aucun de ces banquets, à aucune de
-ces assemblées Luisa ne paraissait. Elle avait complétement cessé de
-fréquenter le salon de la duchesse Fusco: elle restait renfermée chez
-elle. Son seul désir était de se faire oublier.
-
-Puis un remords lui rongeait le coeur. Cette accusation portée contre
-les Backer, accusation qui lui était attribuée, cette arrestation qui en
-avait été la suite, cette épée de Damoclès suspendue sur la tête d'un
-homme qui s'était perdu pour l'avoir trop aimée, étaient pour elle, du
-moment qu'elle se trouvait seule avec sa pensée, un éternel sujet de
-tristesse et de larmes.
-
-Nous avons dit qu'un dernier effort avait été fait, et que l'on avait
-mis sur pied, pour marcher contre les sanfédistes, tout ce qu'on avait
-pu réunir de patriotes dévoués.
-
-Mais le départ des Français avait porté un coup terrible à la
-République.
-
-Réduit à son corps de Napolitains, Hector Caraffa, le héros d'Andria et
-de Trani, s'était trouvé trop faible pour résister aux nombreux ennemis
-qui l'entouraient, et s'était renfermé dans Pescara, où il était bloqué
-par Pronio.
-
-Banetti, ancien officier bourbonien dont on avait fait un chef de
-brigade, avait été battu par Fra-Diavolo et par Mammone, et était revenu
-blessé à Naples.
-
-Schipani, avec une nouvelle armée réorganisée tant bien que mal, avait
-été attaqué et vaincu par les populations de la Cava, de Castellamare et
-des villages voisins, et ne s'était reformé que derrière le village de
-Torre-del-Greco.
-
-Enfin, Manthonnet, qui marchait contre Ruffo, ne put arriver jusqu'à
-lui; serré de tous côtés par les populations, menacé d'être coupé par
-les sanfédistes, il avait été contraint de battre en retraite sans avoir
-été plus loin que la Terre de Bari.
-
-Toutes ces nouvelles arrivaient à Salvato, chargé de garder Naples et
-d'y maintenir la tranquillité avec sa légion calabraise. Ce poste
-difficile, mais qui lui permettait de veiller sur Luisa, de la voir tous
-les jours, de la soutenir, de la consoler, lui avait été donné, non pas
-sur sa demande, mais à cause de sa fermeté et de son courage bien
-reconnus, et puis encore du profond dévouement qu'avait pour lui
-Michele, qui, comme chef du peuple, pouvait rendre de grands services ou
-faire de grands torts à la République, soit en la servant, soit en la
-trahissant. Mais, par bonheur, Michele était ferme dans sa foi. Devenu
-républicain par reconnaissance, il restait républicain par conviction.
-
-Le miracle de saint Janvier a lieu deux fois l'an, sans compter les
-miracles hors tour. Le jour du miracle officiel approchait, et tout le
-monde se demandait si saint Janvier resterait fidèle aux sympathies
-qu'il avait manifestées pour la République au moment où la République,
-abandonnée par les Français, était si cruellement menacée par les
-sanfédistes. Il s'agissait pour saint Janvier d'une position importante
-à perdre ou à gagner. En trahissant les patriotes comme Rocca-Romana, il
-se raccommodait évidemment avec le roi, et restait, en cas de
-restauration, le protecteur de Naples; en demeurant fidèle à la
-République, il partageait sa fortune, tombait avec elle ou restait
-debout avec elle.
-
-Toutes les autres préoccupations politiques furent mises à part pour
-faire place aux préoccupations religieuses.
-
-Salvato, chargé de la tranquillité de la ville et sûr de ses Calabrais,
-les disposa stratégiquement, de manière à faire face à l'émeute, mais
-laissa entièrement au saint son libre arbitre. Jeune patriote, ardent,
-brave jusqu'à la témérité, peut-être n'eût-il point été fâché d'avoir à
-en finir d'un seul coup avec le parti réactionnaire, qu'il était facile
-de reconnaître plus agité et plus agissant que jamais.
-
-Un soir, Michele était venu prévenir Salvato qu'il avait su par Assunta,
-qui le tenait de ses frères et du vieux Basso-Tomeo, que la
-contre-révolution devait avoir lieu le lendemain et qu'un complot dans
-le genre de celui des Backer devait éclater.
-
-Il prit à l'instant même toutes ses dispositions, ordonna à Michele de
-faire mettre ses hommes sous les armes, prit cinq cents hommes de ses
-lazzaroni pour garder les quartiers aristocratiques avec ses Calabrais,
-lui donna mille Calabrais pour garder les vieux quartiers avec ses
-lazzaroni, et attendit tranquillement que la réaction donnât signe de
-vie.
-
-La réaction resta muette; mais, au lever du jour, sans que l'on sût
-comment ni par qui, on trouva plus de mille maisons marquées d'une croix
-rouge.
-
-C'étaient les maisons désignées au pillage seulement.
-
-Sur les portes de trois ou quatre cents maisons, la croix rouge était
-surmontée d'un signe noir pareil à un point posé sur un _i_.
-
-C'étaient les maisons destinées au massacre.
-
-Ces menaces qui indiquaient une guerre, implacable, étaient mal venues
-s'adressant à Salvato, dont la sauvage valeur se roidissait contre les
-obstacles et les brisait, au risque d'être brisé par eux.
-
-Il alla trouver le Directoire, qui, sur sa proposition, ordonna que tous
-les citoyens en état de porter les armes, à l'exception des lazzaroni,
-seraient forcés d'entrer dans la garde nationale; déclara que tous les
-employés, excepté les membres du Directoire, forcés de rester à leur
-poste, et des quatre ministres, seraient également inscrits sur les
-rôles de la garde nationale, attendu que c'était à eux, attachés par
-leur emploi au gouvernement, de donner, en combattant au premier rang,
-l'exemple du courage et du patriotisme.
-
-Puis, comme plein pouvoir lui fut donné pour la compression de la
-révolte, il fit arrêter plus de trois mille personnes, au nombre
-desquelles le troisième frère du cardinal Ruffo; fit conduire les trois
-cents principaux au Château-Neuf ou au château de l'OEuf, fit miner les
-forteresses pour les faire sauter avec les prisonniers qu'elles
-renfermaient, quand il n'y aurait plus moyen de les défendre, et laissa
-entendre qu'il se proposait de faire passer sous la ville des conduits
-pleins de poudre, afin que les royalistes comprissent qu'il s'agissait
-non pas d'un combat à armes courtoises, mais d'une guerre
-d'extermination, et qu'il n'y avait pour eux et les républicains d'autre
-espérance qu'une même mort, dans le cas où le cardinal Ruffo
-s'obstinerait à vouloir reprendre Naples.
-
-Enfin, toujours à l'instigation de Salvato, dont l'âme ardente semblait
-se répandre en langues de feu, toutes les sociétés patriotiques
-s'armèrent, se choisirent des officiers et élurent pour leur commandant
-un brave colonel suisse, autrefois au service des Bourbons, mais à la
-parole duquel on pouvait se fier, nommé Joseph Writz.
-
-Au milieu de tous ces événements, le jour du miracle arriva. Il était
-facile de comprendre avec quelle impatience ce jour était attendu par
-les bourboniens, et avec quelle terreur les patriotes aux âmes faibles
-le voyaient venir.
-
-Avons-nous besoin de dire à quelle angoisse, au milieu de tous ces
-événements divers, était en proie le coeur de la pauvre Luisa, qui ne
-vivait que dans Salvato et par Salvato, lequel lui-même ne vivait que
-par miracle au milieu des poignards auxquels il avait déjà si
-miraculeusement échappé une première fois, et qui, à toutes les terreurs
-de sa maîtresse, répondait:
-
---Tranquillise-toi, chère Luisa; ce qu'il y a de plus prudent à Naples,
-c'est le courage.
-
-Quoique Luisa ne sortît plus depuis longtemps, le jour où devait
-s'opérer le miracle elle était, au point du jour, dans l'église de
-Santa-Chiara, priant devant la balustrade. L'instruction n'avait pu,
-chez elle, tuer le préjugé napolitain: elle croyait à saint Janvier et à
-son miracle.
-
-Seulement, en priant pour le miracle, elle priait pour Salvato.
-
-Saint Janvier l'exauça. A peine le Directoire, le Corps législatif et
-les fonctionnaires publics, revêtus de leurs uniformes, furent-ils
-entrés dans l'église, à peine la cavalerie et l'infanterie de la garde
-nationale se furent-elles massées à la porte, que le miracle se fit.
-
-Décidément, saint Janvier restait ferme dans son opinion et était
-toujours jacobin.
-
-Luisa rentra chez elle en bénissant saint Janvier et en croyant plus que
-jamais à sa puissance.
-
-
-
-
-LIV
-
-DE QUELS ÉLÉMENTS SE COMPOSAIT L'ARMÉE CATHOLIQUE DE LA SAINTE-FOI
-
-
-Nous avons, on se le rappelle, laissé le cardinal Ruffo à Altamura.
-Après une halte de quatorze jours, le 24 mai, il se remit en marche,
-passant successivement par Gravina, Paggio, Ursino, Spinazzola, Venosa,
-la patrie d'Horace, puis Melfi, Ascoli et Bovino.
-
-Que l'on permette à celui qui écrit ces lignes de s'arrêter un instant à
-un épisode par lequel l'histoire de sa famille se trouve mêlée à
-l'histoire de Naples.
-
-Pendant son séjour à Altamura, le cardinal reçut du savant Dolomieu une
-lettre datée de Brindisi; il était prisonnier dans la forteresse de
-cette ville, avec le général Manscourt et le général Alexandre Dumas,
-mon père.
-
-Voici comment la chose était arrivée:
-
-Le général Alexandre Dumas, à la suite de sa brouille avec Bonaparte,
-avait demandé et obtenu la permission de revenir en France.
-
-En conséquence, le 9 mars 1799, ayant frété un petit bâtiment et y ayant
-donné passage à ses deux amis, le général Manscourt et le savant
-Dolomieu, il partit d'Alexandrie.
-
-Le bâtiment s'appelait _la Belle-Maltaise_; le capitaine était Maltais,
-on voyageait sous pavillon neutre.
-
-Le capitaine s'appelait Félix.
-
-Le bâtiment avait besoin de réparations. Il fut convenu que ces
-réparations seraient faites au nom de celui qui le nolisait. Les experts
-les estimant à soixante louis, le capitaine Félix en reçut cent, dit
-qu'il avait fait les réparations, et l'on partit sur cette assurance.
-
-Il ne les avait pas faites.
-
-A quarante lieues d'Alexandrie, le bâtiment avait commencé de faire eau.
-Par malheur, il était impossible, à cause du vent contraire, de rentrer
-dans le port dont on venait de sortir. On résolut de continuer la route
-avec le plus de toile possible; seulement, plus il allait vite, plus le
-bâtiment se fatiguait.
-
-Le troisième jour, la situation était presque désespérée.
-
-On commença par jeter à la mer les dix pièces de canon qui faisaient la
-défense du bâtiment, puis neuf chevaux arabes que le général Dumas
-ramenait en France, puis un chargement de café, et enfin jusqu'aux
-malles des passagers.
-
-Malgré cet allégement, le navire s'enfonçait de plus en plus. On prit
-hauteur, on était à l'entrée du golfe Adriatique. On convint de gagner
-le port le plus proche, c'était Tarente.
-
-Le dixième jour, on eut connaissance de la terre. Il était temps:
-vingt-quatre heures de plus, et le navire sombrait sous voiles.
-
-Les passagers, privés de toute nouvelle depuis leur séjour en Égypte,
-ignoraient que Naples fût en guerre avec la France.
-
-On mouilla à une petite île située à une lieue de Tarente, à peu près;
-de cette île, le général Dumas avait envoyé le patron au gouverneur de
-la ville pour exposer la détresse des passagers et réclamer des secours.
-
-Le capitaine rapporta du gouverneur de Tarente une réponse verbale qui
-invitait les Français à débarquer en toute confiance.
-
-En conséquence, _la Belle-Maltaise_ reprit la mer, et, une demi-heure
-après, elle entrait dans le port de Tarente.
-
-Les passagers descendirent les uns après les autres, furent fouillés,
-entassés dans la même chambre, où l'on finit par leur déclarer qu'ils
-étaient prisonniers de guerre.
-
-Le troisième jour, on donna, aux trois prisonniers principaux,
-c'est-à-dire au général Manscourt, à Dolomieu et au général Dumas une
-chambre particulière.
-
-Ce fut alors que Dolomieu, en son nom et en celui de ses compagnons,
-écrivit au cardinal Ruffo pour se plaindre à lui de la violation du
-droit des gens et lui apprendre de quelle trahison ils étaient victimes.
-
-Le cardinal répondit à Dolomieu que, sans entrer en discussion sur le
-droit qu'avait ou n'avait pas le roi de Naples de le retenir prisonnier
-ainsi que les deux généraux français et ses autres compagnons, il lui
-faisait seulement connaître qu'il lui était impossible de lui accorder
-un passage par voie de terre, ne sachant pas d'escorte assez puissante
-et assez courageuse pour les empêcher d'être massacrés en traversant la
-Calabre, tout entière insurgée contre les Français; que, quant à les
-renvoyer en France par la voie de mer, il ne le pouvait sans la
-permission des Anglais; que tout ce qu'il pouvait faire était d'en
-référer au roi et à la reine.
-
-Il ajoutait, en manière de conseil, qu'il invitait les généraux
-Manscourt et Alexandre Dumas à traiter avec les généraux en chef des
-armées de Naples et d'Italie de leur échange avec le colonel
-Boccheciampe, qui venait d'être fait prisonnier, déclarant que le roi de
-Naples faisait plus de cas del signor Boccheciampe tout seul que de tous
-les autres généraux napolitains prisonniers, soit en France, soit en
-Italie.
-
-Des négociations, furent, en conséquence, ouvertes sur cette base; mais
-bientôt on apprit que Boccheciampe, blessé dans l'affaire où il avait
-été fait prisonnier, était mort des suites de ses blessures.
-
-Cette nouvelle coupa court aux négociations.
-
-Un mois après, le général Manscourt et le général Dumas furent
-transportés au château de Brindisi.
-
-Quant à Dolomieu, il fut, lorsque Naples retomba au pouvoir du roi,
-transporté dans les prisons de Naples, où il fut traité avec la dernière
-rigueur.
-
-Un jour qu'il réclamait de son geôlier quelque adoucissement à sa
-position, le geôlier refusa ce que lui demandait l'illustre savant.
-
---Prends garde! lui dit celui-ci: je sens qu'avec de pareils
-traitements, je n'ai plus que quelques jours à vivre.
-
---Que m'importe? lui répondit le geôlier. Je ne dois compte que de vos
-os.
-
-Les instances de Bonaparte l'arrachèrent de sa captivité après la
-bataille de Marengo; mais il ne rentra en France que pour y mourir.
-
-Le surlendemain de son entrée au château de Brindisi, comme le général
-Dumas reposait sur son lit, sa fenêtre ouverte, un paquet d'un certain
-volume passa à travers les barreaux de cette fenêtre et vint tomber au
-milieu de la chambre.
-
-Le prisonnier se leva et ramassa le paquet: il était ficelé; il coupa
-les cordelettes qui le ficelaient et reconnut que ce paquet se composait
-de deux volumes.
-
-Ces deux volumes étaient intitulés _le Médecin de campagne_, par Tissot.
-
-Un petit papier, plié entre la première et la seconde page, renfermait
-ces mots: _De la part des patriotes calabrais. Voir au mot POISON_.
-
-Le général Dumas chercha le mot indiqué; il était doublement souligné.
-
-Il comprit que sa vie était menacée. Il cacha les deux volumes, de peur
-qu'ils ne lui fussent enlevés; mais il lut et relut assez souvent
-l'article recommandé pour apprendre par coeur les remèdes applicables
-aux différents genres d'empoisonnement que l'on pouvait tenter sur lui.
-
-Nous avons publié, dans nos _Mémoires_, un récit de la captivité du
-général Dumas écrit par lui-même. Échangé, après neuf tentatives
-d'empoisonnement, contre le général Mack, le même que nous avons vu
-figurer dans cette histoire, il revint mourir en France d'un cancer à
-l'estomac.
-
-Quant au général Manscourt, empoisonné dans son tabac, il devint fou et
-mourut dans sa prison.
-
-Quoique cet épisode ne se rattache que faiblement à notre histoire, nous
-l'avons cité comme digne de figurer au troisième plan de notre tableau.
-
-En arrivant à Spinazzola, le cardinal Ruffo reçut avis que quatre cent
-cinquante Russes étaient débarqués à Manfredonia, sous les ordres du
-capitaine Baillie.
-
-Ils avaient avec eux onze pièces de canon.
-
-Le cardinal écrivit à l'instant même pour que cette petite troupe, qui,
-si faible qu'elle fût, représentait et engageait un grand empire, ne
-manquât de rien et fût reçue avec tous les égards dus aux soldats du
-czar Paul Ier.
-
-Le 29 mai au soir, le cardinal arriva à Melfi, où il s'arrêta pour
-célébrer la fête de saint Ferdinand et faire reposer un jour son armée.
-
-«La Providence voulut, dit son historien,--tout ce qui arrivait au
-cardinal Ruffo arrivait naturellement par ordre de la Providence,--la
-Providence voulut donc que, pour rendre la fête plus brillante, apparût
-tout à coup à Melfi le capitaine Achmeth, expédié de Corfou par
-Kadi-Bey, et porteur de lettres du commandant de la flotte ottomane,
-annonçant que le grand visir avait définitivement donné l'ordre de
-secourir le roi des Deux-Siciles, allié de la Sublime Porte, avec toutes
-les forces dont on pourrait disposer. Il venait, en conséquence,
-demander s'il n'y aurait pas moyen de débarquer dans les Pouilles
-quelques milliers d'hommes pour les faire marcher, unis aux Russes,
-contre les patriotes napolitains.
-
-La Providence, à force de faire pour le cardinal, faisait trop. Quoique
-son éducation romaine l'eût fait exempt de préjugés, ce n'était pas sans
-une certaine hésitation qu'il faisait marcher côte à côte la croix de
-Jésus et le croissant de Mahomet, sans compter les Anglais hérétiques et
-les Russes schismatiques.
-
-Cela ne s'était point vu depuis Manfred, et, on le sait, à Manfred la
-chose avait assez mal réussi.
-
-Le cardinal répondit donc que ce secours serait utile devant Naples,
-dans le cas où la cité rebelle s'obstinerait à persister dans sa
-rébellion; que le trajet par terre sur la plage de l'Adriatique était
-long et incommode; qu'au contraire, tout devenait facile si les Turcs
-voulaient bien adopter la voie de mer et se rendre de Corfou dans le
-golfe de Naples; ce qui était l'affaire de quelques jours, surtout dans
-le mois de mai, le plus propice de tous à la navigation dans la
-Méditerranée. La flotte turque, en passant, pourrait s'arrêter à
-Palerme, et tout y combiner avec l'amiral Nelson et le roi Ferdinand.
-
-Cette réponse fut remise à l'ambassadeur, que le cardinal invita à
-dîner. Mais là se présenta un autre obstacle, ou plutôt un autre
-embarras. Les officiers turcs de la suite du capitaine Achmeth ne
-buvaient ou plutôt ne devaient pas boire de vin. Le cardinal avait eu
-l'idée de lever la difficulté en leur donnant de l'eau-de-vie; mais les
-Turcs, sachant de quoi il s'agissait, levèrent cette difficulté plus
-simplement encore que ne le faisait le cardinal, en disant que,
-puisqu'ils venaient défendre des chrétiens, ils pouvaient boire du vin
-comme eux.
-
-Grâce à cette infraction, nous ne dirons pas aux lois, mais aux conseils
-de Mahomet,--Mahomet ne défendant pas, mais conseillant seulement de ne
-pas boire du vin,--le dîner fut des plus gais, et l'on put boire à la
-fois à la santé du sultan Sélim et du roi Ferdinand.
-
-Le 31 mai, au point du jour, l'armée sanfédiste partit de Melfi, passa
-l'Ofanto et arriva à Ascoli, où Son Éminence reçut le capitaine Baillie,
-Irlandais commandant les Russes. Quatre cent cinquante Russes étaient
-arrivés heureusement à Montecalvello, et s'y étaient immédiatement
-établis dans un camp retranché auquel ils avaient donné le nom de fort
-Saint-Paul.
-
-On entra aussitôt au conseil et il fut convenu que le commandant Baillie
-retournerait à l'instant même à Montecalvello, et que le colonel
-Carbone, avec trois bataillons de ligne et un détachement de chasseurs
-calabrais, servirait d'avant-garde aux troupes russes. Un commissaire
-spécial nommé Apa, fut désigné pour veiller au soin des vivres, et reçut
-les plus pressantes recommandations pour que les bons alliés du roi
-Ferdinand ne manquassent de rien.
-
-De son côté, le commandant Baillie promit de laisser, et laissa, en
-effet, au pont de Bovino, où le cardinal devait arriver le 2 juin, une
-escorte de trente grenadiers russes qui devaient lui servir de garde
-d'honneur.
-
-Le cardinal descendit au palais du duc de Bovino, où il rencontra le
-baron don Luis de Riseis, qui venait au-devant de lui en qualité d'aide
-de camp de Pronio.
-
-C'était pour la première fois que le cardinal avait des nouvelles
-précises des Abruzzes.
-
-Ce fut alors seulement qu'il apprit les trois victoires remportées par
-les Français et par la légion napolitaine à San-Severo, à Andria et à
-Trani; mais, en même temps, il apprit leur retraite rapide, causée par
-le rappel de Macdonald dans la haute Italie. Les chefs royalistes
-opérant dans les Abruzzes, dans les provinces de Chieti et dans celle de
-Teramo, demandaient les ordres du vicaire général.
-
-Les instructions qu'ils reçurent par l'intermédiaire de don Luis de
-Riseis furent de bloquer étroitement Pescara, où s'était enfermé le
-comte de Ruvo. Ce dont ils pourraient disposer de troupes en dehors du
-blocus marcherait sur Naples et combinerait ses mouvements avec ceux de
-l'armée sanfédiste.
-
-Quant à la Terre de Labour, elle était entièrement au pouvoir de
-Mammone, auquel le roi écrivait: «Mon cher général et ami,» et de
-Fra-Diavolo, auquel la reine envoyait une bague à son chiffre et une
-boucle de ses cheveux!
-
-
-
-
-LV
-
-CORRESPONDANCE ROYALE
-
-
-On a vu, par la proclamation du roi, l'état dans lequel la nouvelle du
-passage de la flotte française dans la Méditerranée avait mis la cour de
-Palerme.
-
-Nous consacrerons ce chapitre à mettre sous les yeux de nos lecteurs des
-lettres de la reine. Elles compléteront le tableau des craintes royales,
-et, en même temps, donneront une idée exacte de la façon dont Caroline,
-de son côté, envisageait les choses.
-
- «17 mai.
-
- »Je viens, par celle-ci, parler à Votre Éminence des bonnes et des
- mauvaises nouvelles que nous avons reçues. En commençant par les
- tristes, vous saurez que la flotte française, sortie de Brest le 25
- avril, a passé le détroit de Gibraltar et est entrée dans la
- Méditerranée le 5 juin, échappant à la vigilance de la flotte
- anglaise, dont le commandant s'était fourré dans la tête que le
- Directoire avait décidé une expédition en Irlande, et qui, croyant que
- la flotte prenait ce chemin, ne s'en est point inquiété. Le fait est
- qu'elle a passé le détroit et que, tant de bâtiments de ligne que
- d'autres, elle est forte de trente-cinq voiles. Or, dans l'espérance
- ou dans la certitude que la flotte française ne tromperait pas deux
- flottes anglaises, et que, gardé par l'amiral Bridgeport et l'amiral
- Jarvis, le détroit de Gibraltar lui était fermé, lord Nelson a divisé
- et subdivisé son escadre de telle façon, qu'il se trouvait à Palerme
- avec un seul vaisseau et un bâtiment portugais, c'est-à-dire deux
- contre vingt-deux ou vingt-trois. Cela, vous le comprenez bien, nous a
- causé une vive alarme, et l'on a envoyé des messagers de tous côtés
- pour réunir à Palerme le plus de bâtiments possible. On va donc, en
- tout ou en partie, lever le blocus de Naples et de Malte, attendu que
- Nelson doit réunir le plus de forces possible pour nous sauver d'un
- bombardement ou d'un coup de main. Mais, onze jours s'étant déjà
- passés sans qu'on ait aperçu une voile française, je commence à
- espérer que l'escadre républicaine est allée à Toulon prendre des
- troupes de débarquement, et, par conséquent, laissera le temps à celle
- du comte de Saint-Vincent de se réunir à celle de lord Nelson, et que
- les deux escadres réunies pourront non-seulement résister aux
- Français, mais encore les battre.
-
- »Quant à moi, voici ce que mon imagination me porte à croire: c'est
- que l'expédition française a pour but de faire lever le siége de Malte
- et, de là, courir en Égypte, y prendre Bonaparte et le ramener en
- Italie. Quoi qu'il en soit, la nouvelle nous a tout à fait troublés.
-
- »Peut-être se pourrait-il encore qu'en faisant lever toujours le
- blocus de Naples, la flotte française se portât directement sur
- Constantinople, afin d'y faire une vaste diversion aux Russes et aux
- Turcs.
-
- »Il y a encore cette possibilité que la flotte française ait pour
- mission de faire lever le blocus de Naples, d'y prendre les troupes
- françaises, et, leur adjoignant quelques milliers de nos fanatiques,
- ne vienne attaquer la Sicile.
-
- »Mais, comme toutes ces opérations demandent du temps, nous aurons,
- nous, celui de rallier l'escadre de Nelson, qui fera sa jonction avec
- le comte Saint-Vincent, et qui alors pourra combattre les Français à
- forces égales. La seule crainte est maintenant que la flotte de Cadix,
- se trouvant sans blocus, et, par conséquent, libre de ses mouvements,
- ne vienne augmenter le nombre de nos ennemis. Et mon avis encore, à
- moi, c'est que les Français feront tout au monde pour arriver à ce
- résultat. Enfin, quelques jours encore, et nous saurons ce que nous
- aurons à craindre ou à espérer. En tout cas, si nous avons le bonheur
- de battre cette escadre, tout sera fini, les Français n'en ayant pas
- d'autres à nous opposer. Mais qui peut dire ce qui arrivera si elle
- nous tombe dessus avant la réunion de Nelson au comte Saint-Vincent?
-
- »Maintenant, pour en venir aux bonnes nouvelles, je vous dirai que
- nous avons appris, d'une frégate anglaise partie le 5 de Livourne, que
- l'armée française avait été détruite presque entièrement à Lodi, dans
- une bataille des plus sanglantes, à la suite de laquelle les impériaux
- sont entrés sans résistance à Milan, aux acclamations du peuple, qui
- avait injurié et souffleté le gouverneur français. Nos alliés ont
- également pris Ferrare et Bologne, où les Russes ont passé au fil de
- l'épée tous ceux qui, lors de la retraite, avaient insulté l'innocent
- grand-duc et sa famille. Le 5 au matin, jour même du départ de la
- frégate, l'armée impériale devait faire sa rentrée à Florence,
- ramenant le grand-duc. Une colonne autrichienne, en outre, marchait
- sur Gênes et une autre sur le Piémont, dans les forteresses duquel les
- Français se sont retirés. Après toutes ces victoires, il reste encore
- à nos alliés 40,000 hommes de troupes fraîches, prêtes à combattre,
- sous le général Strasoldo, et qui, je l'espère, suffiront pour
- délivrer bientôt l'Italie.
-
- «Je vais faire en ce moment le bulletin de tous ces événements, que
- j'enverrai, lorsqu'ils seront imprimés, à Votre Éminence, comme je lui
- envoie deux copies de la proclamation qu'a faite le roi aux Siciliens,
- et que l'on enverra en province, attendu qu'en ce moment nous ne
- voulons pas trop exciter les passions dans la capitale.
-
- »Ai-je besoin de vous dire que j'attends avec la plus grande
- impatience des nouvelles de Votre Éminence? Tout ce qu'elle fait, je
- le lui affirme, excite mon admiration par la profondeur de la pensée
- et la sagesse des maximes. Cependant, je dois lui dire que je ne suis
- pas tout à fait de son avis, c'est-à-dire de dissimuler et d'oublier,
- vis-à-vis des chefs de nos brigands, surtout lorsque Votre Éminence va
- jusqu'à parler de les acheter par des récompenses. Et je ne suis pas
- de cet avis, non pas par esprit de vengeance, cette passion est
- inconnue à mon coeur, et, si je vous parle comme si, au contraire, je
- voulais me venger, je parle inspirée par le suprême mépris et le peu
- de compte que je fais de nos scélérats, qui ne méritent ni d'être
- gagnés ni d'être achetés à notre cause, mais qui doivent être séparés
- du reste de la société qu'ils corrompent. Les exemples de clémence, de
- pardon et surtout de récompense, loin d'inspirer à une nation aussi
- corrompue que la nôtre[10] des sentiments de reconnaissance et de
- gratitude, n'inspireraient au contraire, que le remords de n'avoir pas
- fait cent fois davantage... Je le dis donc avec peine, et il n'y a pas
- à hésiter, tous ces hommes doivent être punis de mort, et
- particulièrement Caracciolo, Maliterno, Rocca-Romana[11], Frederici,
- etc.
-
- [10] Textuel: _... ad una nazione cosi vile e egoista._
-
- [11] Elle ignorait alors que Rocca-Romana eût racheté la trahison dont
- elle l'accusait par une autre trahison.
-
- »Quant aux autres, ils doivent tous être déportés, avec engagement
- pris par eux de ne jamais revenir, et leur consentement par écrit,
- s'ils reviennent jamais, d'être enfermés pour le reste de leurs jours
- dans une prison et de voir leurs biens confisqués. Ceux-là
- n'augmenteront pas les forces françaises, car ils n'auront ni le
- courage ni l'énergie de combattre avec les Français; ils
- n'augmenteront pas nos maux, par la même raison de lâcheté, et nous
- nous délivrerons ainsi d'une race pernicieuse, sans moeurs, qui
- jamais, de bonne foi, ne reviendrait à nous, et la perte de quelques
- milliers de pareils gredins est un bien pour l'État qui s'en purge,
- et, cette purgation-là, opérez-la, non point sur des dénonciations,
- mais sur des faits, sur les services rendus, sur les alliances signées
- avec les ennemis du roi et de la patrie; opérez-la, dis-je,
- indifféremment et sans distinction de rang et de sexe sur les nobles,
- sur le _mezzo ceto_, sur les femmes, et cela, sans aucun égard aux
- familles ni à rien. En Amérique tout cela! en Amérique... ou en
- France, si la dépense est trop grande.
-
- »Et alors, quand les uns seront morts et les autres exilés, nous
- pourrons mettre en oubli les indignités commises. Mais d'abord, mais
- avant tout, mais en commençant, je crois la suprême rigueur de toute
- nécessité; car non-seulement c'est une félonie de s'être donné à un
- autre souverain, mais c'est le renversement de tous les principes de
- la religion et l'oubli de tous les devoirs. Je croirais donc la
- clémence fatale, en ce qu'ils la regarderaient, eux, comme une
- faiblesse, et le peuple, dont la fidélité n'a pas vacillé un seul
- instant, comme une injustice. Donc, pour la sûreté future et la
- tranquillité à venir de l'État, une bonne purgation, je vous le
- répète, de toute cette canaille, dont le départ, sans augmenter les
- forces de la France, assure au moins notre tranquillité. Et ceci est
- si bien ma conviction, que je préférerais ne pas même tenter de
- reprendre Naples, mais attendre des forces imposantes pour m'en
- emparer d'assaut, et alors lui imposer,--je ne me lasserai pas de le
- redire et de répéter le même mot, parce que lui seul répond à ma
- pensée,--et sur la base que j'ai dite, cette purgation qui seule peut
- assurer notre future tranquillité. Si, aujourd'hui, vous n'avez pas
- les forces nécessaires pour agir ainsi, je préférerais ne pas même
- tenter de rentrer dans ma capitale que d'y rentrer en y laissant toute
- cette infection. Les armées austro-russes s'approchent de Naples.
- J'eusse mieux aimé que nos Russes, à nous, fussent venus, et qu'avec
- eux nous eussions reconquis le royaume. Mais, en tout cas, mon avis
- est d'accepter le secours, de quelque part qu'il vienne. Mais, de
- quelque part que vienne ce secours, Naples reprise, il ne faut point
- pardonner à des gens qui sont l'unique cause de la perte du
- royaume[12]... Que Votre Éminence m'excuse d'insister si fort sur la
- punition des coupables, mais j'ai voulu à ce sujet, pour que vous ne
- prétendissiez cause d'ignorance, vous dire mes sentiments et mes
- intentions. Après tout, j'espère que Votre Éminence sait ce qu'elle a
- à faire et qu'elle le fera.
-
- [12] Nous passons une quinzaine de lignes dans lesquelles la reine se
- répète en insistant sur la nécessité de punir.
-
- »Que Votre Éminence ne me croie ni le coeur mauvais, ni l'esprit
- tyrannique, ni l'âme vindicative. Je suis prête à accueillir les
- coupables et à leur pardonner; seulement, je suis convaincue que ce
- serait la perte du royaume, quand une juste rigueur peut le sauver.
-
- »Adieu. Je désire bien vivement recevoir des nouvelles de vous et que
- ces nouvelles soient bonnes.
-
- »Je suis, avec une vraie et reconnaissante estime, votre éternelle et
- affectionnée amie,
-
- »CAROLINE.»
-
-Les nouvelles qu'attendait Caroline du cardinal avaient été bonnes, en
-effet. Le cardinal avait continué de marcher sur Naples, avait, comme
-nous l'avons dit, été rejoint par les Russes et par les Turcs, et,
-quelle que fût la défense préparée par les patriotes, il n'y avait point
-de doute que, dans un temps plus ou moins long, Naples ne fût reprise.
-
-Cela avait donné une telle confiance à tout le monde, que le duc de
-Calabre s'était enfin décidé à se mettre de la partie. Ses augustes
-parents l'avaient confié à Nelson, et il devait faire sa première
-campagne sous le pavillon anglais contre le drapeau de la République.
-
-On va voir, par une nouvelle lettre de la reine, quels événements, à son
-grand regret, empêchèrent le jeune prince d'acquérir toute la gloire et
-toute la popularité que l'on attendait de cette expédition.
-
-La seconde lettre de la reine ne nous paraît pas moins curieuse et
-surtout moins caractéristique que la première.
-
- «14 juin 1799.
-
- »Cette lettre, Votre Éminence, selon toute probabilité, la recevra à
- Naples, c'est-à-dire lorsque Votre Éminence aura reconquis le royaume.
-
- »La fatalité, qui est toujours contre nous, a forcé hier la flotte
- anglaise, qui était partie pour Naples, de rentrer à Palerme. Sortie
- du port par le plus beau temps et le meilleur vent possible, elle prit
- congé de nous vers onze heures du matin, et, à quatre heures de
- l'après-midi, on l'avait perdue de vue. Il était probable, le vent
- continuant d'être propice, qu'elle serait aujourd'hui à Procida.
- Malheureusement, entre les îles et Capri, on rencontra deux bâtiments
- de renfort, qui annonçaient à l'amiral que la flotte française venait
- de sortir de Toulon et s'avançait vers les côtes méridionales de
- l'Italie. Un conseil de guerre fut tenu, et Nelson y déclara que son
- premier devoir était de veiller sur la Sicile, et, se débarrassant des
- troupes de débarquement et de l'artillerie, de courir au-devant de
- l'ennemi et de le combattre. En conséquence de cette décision, Nelson
- est revenu ce soir en toute hâte à Palerme pour faire son débarquement
- et reprendre aussitôt la mer.
-
- »Jugez quel désappointement pour nous! Quelque chose que je dise, je
- ne saurais vous le faire comprendre. L'escadre était belle, imposante,
- superbe; avec tous ses transports, elle eût fait le plus grand effet.
- Mon fils, embarqué pour sa première expédition, était plein
- d'enthousiasme. En somme, ce contre-temps m'a désespérée. Les lettres
- reçues de Procida, le 11 et le 12, me disent que la bombe est près
- d'éclater. Le manque de vivres et d'eau doit hâter leur reddition. Je
- laisse à Votre Éminence le soin de tout conduire. Mais aussi, je
- désire avec vous que l'on massacre et que l'on pille le moins
- possible, attendu que je suis convaincue que les Napolitains ne se
- défendront pas. Quant aux classes rebelles, elles n'ont aucun courage,
- et le peuple, qui seul en a montré, est pour la bonne cause. Je crois
- donc que vous reprendrez Naples sans grande et même sans aucune peine.
- Le seul fort Saint-Elme m'embarrasse avec ses Français. A la place de
- Votre Éminence, je poserais cette proposition à son commandant, avec
- intimation de répondre dans les vingt-quatre heures: Ou il se rendra
- dans la journée même, et, muni d'un sauf-conduit ou d'une escorte, se
- retirera, emmenant avec lui cinquante ou même cent jacobins, mais
- laissant munitions, canons, murailles, tout en bon état;--ou, s'il
- refuse, il n'aura à attendre aucun quartier, et lui et sa garnison
- seront passés au fil de l'épée. Ainsi, on paralyserait Saint-Elme. Et,
- si ce commandant s'obstinait, en avant à l'instant même et à l'assaut,
- Russes et Turcs, et quelques-uns des nôtres, les mieux choisis! une
- once d'or à l'assaut et une autre au retour. Avec cette promesse, je
- suis sûr qu'avant une demi-heure, Saint-Elme est à nous. Mais, alors,
- tenons la parole à tous, aux assiégeants comme aux assiégés. Quant aux
- députés et aux élus, vous comprenez bien que c'est au roi seul à les
- nommer, les _sedili_ étant abolis; c'est le moins que mérite leur
- félonie pour avoir détrôné le roi, chassé son vicaire et assumé la
- responsabilité sans sa permission. Mais ce qui me paraît instant
- surtout, c'est de créer l'ordre, d'empêcher les vols, de remettre
- Saint-Elme à un commandant honnête, brave et fidèle; d'organiser une
- armée, de mettre le port en état de défense et de prendre
- immédiatement un compte exact des forces maritimes, de l'artillerie et
- de ce que les magasins contiennent; en somme, de remettre un peu
- d'unité dans les rouages de la machine. Et si, dans le premier moment
- d'enthousiasme, on pouvait pousser le peuple à entrer dans les États
- romains, à délivrer Rome, à la rendre à son pasteur, et à nous donner
- à nous la montagne pour frontière, ce serait un coup de maître qui
- réparerait la blessure faite à notre honneur.
-
- »Si tout autre que Votre Éminence était chargé d'un pareil labeur, je
- mourrais d'inquiétude; mais, au contraire, je suis parfaitement
- tranquille, connaissant toute l'étendue et la profondeur de son génie,
- qui n'a de comparable que son zèle et son activité.
-
- »J'ai reçu la lettre de Votre Éminence, écrite de Bovino, en date du
- 4,--celle du 6, d'Ariano; j'ai là, en outre, celle qu'elle a écrite à
- Acton, et j'ai admiré les sages et profonds raisonnements qui y sont
- contenus, et, quoique mon intime conviction, fondée sur une longue et
- pénible expérience, ne soit point d'accord avec Votre Éminence, elle
- m'a fait faire de profondes réflexions, dont le résultat a été une
- admiration croissante pour elle. Plus j'y pense, en effet, plus je
- suis convaincue que le gouvernement de Naples sera d'une difficulté
- infinie et aura besoin de toutes ses connaissances, de tout son génie,
- de toute sa fermeté. Bien que le passé semble, en apparence, présenter
- le peuple napolitain comme un peuple docile, les haines, les passions
- privées, les craintes des coupables qui se voient dévoilés, en feront
- un gouvernement horriblement difficile; mais le génie de Votre
- Éminence remédiera à tout.
-
- »Laissez-moi vous dire encore que je désire ardemment, Naples prise,
- que vous entriez en arrangement avec Saint-Elme et le commandant
- français. Mais, vous entendez! aucun traité avec nos vassaux rebelles.
- Le roi, dans sa clémence, leur pardonnera ou allégera leur châtiment,
- en raison de sa bonté; mais traiter avec des coupables rebelles qui
- sont à l'agonie et qui ne peuvent pas faire plus de mal que la souris
- dans la trappe, non, non, jamais! Si le bien de l'État le veut, je
- consentirai à leur pardonner; mais pactiser avec de si lâches
- scélérats, jamais!
-
- »C'est mon humble opinion que je soumets, comme toutes les autres, à
- vos lumières et à votre appréciation.
-
- «Que Votre Éminence croie d'ailleurs, que je sens avec une vive
- gratitude tout ce que nous lui devons, et que, si parfois nos opinions
- diffèrent à l'endroit de l'indulgence, qu'elle croit bonne et que je
- crois mauvaise, je n'en professe pas moins une reconnaissance
- éternelle pour les services qu'elle nous a rendus; et, pour moi, la
- réorganisation de Naples sera certainement le plus grand et le plus
- difficile de tous ses services, et mettra le comble à l'oeuvre
- gigantesque qui, déjà accomplie aux trois quarts, est sur le point de
- l'être tout à fait.
-
- »Je termine en priant Votre Éminence, dans ces moments critiques et
- décisifs, de ne point nous laisser manquer de nouvelles, devant
- comprendre avec quelle anxiété nous les attendons.
-
- »Et je la prie encore de me croire, avec une éternelle et profonde
- gratitude, sa reconnaissante et très-affectionnée amie,
-
- »CAROLINE.»
-
-A ces deux lettres-ci doit se joindre l'analyse de la lettre du roi, que
-nous avons mise à tort dans le prologue de notre livre, et dont la place
-serait ici.
-
-Les lecteurs verront par cette analyse que les deux augustes époux, si
-rarement d'accord en toute chose, avaient du moins un point sur lequel
-ils s'entendaient admirablement: c'était de poursuivre leurs vengeances
-jusqu'au bout et de ne faire grâce sous aucun prétexte.
-
-On verra, d'un autre côté, ce que nous sommes bien aise, au reste, de
-constater comme rectification historique, que les suprêmes rigueurs
-arrêtées par les deux époux servent de réponse à des lettres où le
-cardinal Ruffo conseille l'indulgence.
-
-Et, pour cela, nous nous contenterons de remettre sous les yeux de nos
-lecteurs les recommandations que fait le roi au cardinal à l'endroit des
-différentes catégories de coupables, ainsi que l'énumération des
-différents supplices dont il désire qu'ils soient punis; nous laisserons
-le roi parler lui-même:
-
- «_De mort:_
-
- »Tous ceux qui ont fait partie du gouvernement provisoire;
-
- »Tous ceux qui ont fait partie de la commission législative et
- exécutive de Naples;
-
- »Tous les membres de la commission militaire et de police formée par
- les républicains;
-
- »Tous ceux qui ont fait partie des municipalités patriotes, et, qui,
- en général, ont reçu une commission de la république parthénopéenne ou
- des Français, et plus particulièrement encore ceux qui ont fait partie
- de la commission chargée d'enquérir sur les prétendues déprédations
- faites par moi et par mon gouvernement;
-
- »Tous les officiers qui étaient à mon service et qui sont passés au
- service de la soi-disant République ou des Français: bien entendu que
- ma volonté est que ceux desdits officiers qui seraient pris les armes
- à la main contre mes soldats ou ceux de mes alliés, soient fusillés
- dans les vingt-quatre heures, sans aucune forme de procès et
- militairement, comme aussi tous les barons qui, les armes à la main,
- se seraient opposés ou s'opposeraient à mon retour;
-
- »Tous ceux qui ont créé ou imprimé des gazettes républicaines, des
- proclamations et autres écrits, tendants à exciter mes peuples à la
- révolte et à répandre les maximes du nouveau gouvernement, et
- particulièrement un certain Vicenzo Cuoco.
-
- »Je veux que soit également arrêtée et punie une certaine Luisa Molina
- San-Felice, qui a découvert et dénoncé la contre-révolution des
- royalistes, à la tête desquels étaient Backer, père et fils;
-
- »Enfin, tous les élus de la cité et députés de la place qui chassèrent
- de son gouvernement mon vicaire général Pignatelli et le traversèrent
- dans toutes ses opérations par des observations ou des mesures
- contraires à la fidélité qu'ils me devaient.
-
- »Après quoi, ceux qui seront reconnus moins coupables seront
- _économiquement_ déportés hors de nos domaines leur vie durant, et
- leurs biens seront confisqués. Et, sur ce point particulièrement, je
- dois vous dire que j'ai trouvé très-sensé ce que vous me proposez à
- l'endroit de la déportation en général mais, tout bien pensé, je crois
- qu'il vaut mieux se défaire de ces vipères que de les garder dans sa
- maison. Ah! si j'avais quelque île fort éloignée de mes domaines du
- continent, je ne dis pas, et j'adopterais volontiers votre système de
- substituer la déportation à la mort. Mais le voisinage des îles où
- sont mes deux royaumes donnerait facilité aux exilés d'ourdir des
- trames avec les mécontents. Il est vrai que, d'un autre côté, les
- revers que subissent les Français en Italie, et que ceux que, grâce au
- ciel, ils vont souffrir encore, mettront les déportés hors d'état de
- nous nuire; mais alors, si nous consentons à l'exil, il faudra bien
- songer au lieu de la déportation et aux moyens de l'exécuter avec
- sécurité. Je suis en train d'y aviser.
-
- »Je me réserve, aussitôt que j'aurai repris Naples, de faire à la
- liste que je vous adresse quelques adjonctions que les événements et
- les connaissances que nous acquerrons pourront me suggérer. Après
- quoi, mon intention est, en bon chrétien et en père amoureux de mes
- peuples, d'oublier entièrement le passé et d'accorder un pardon
- général qui puisse rassurer ceux des _égarés_ qui ne l'ont point été
- par perversité d'âme, mais par crainte et pusillanimité.»
-
-Nous ignorons si cette phrase, écrite à la suite d'une liste de
-proscription digne de Sylla, d'Octave ou de Tibère, est une sombre
-plaisanterie, ou, ce qui est possible encore au point de vue où certains
-rois envisagent la royauté, si elle a été écrite sérieusement.
-
-Mais ce qui avait été écrit sérieusement et au moment où elle s'en
-doutait le moins, c'était l'arrêt de la pauvre San-Felice.
-
-
-
-
-LVI
-
-LA MONNAIE RUSSE
-
-
-Nous l'avons dit, Luisa tâchait d'être heureuse.
-
-Hélas! la chose lui était bien difficile.
-
-Son amour pour Salvato était toujours aussi grand, plus grand même: chez
-la femme, et surtout chez une femme du caractère de Luisa, l'abandon
-d'elle-même double l'amour au lieu de le diminuer.
-
-Quant à Salvato, toute son âme était à Luisa. C'était plus que de
-l'amour qu'il avait pour elle, c'était de la religion.
-
-Mais il s'était fait deux taches sombres dans la vie de la pauvre Luisa.
-
-L'une, qui ne se présentait que de temps en temps à son esprit,
-qu'écartait la présence de Salvato, que lui faisaient oublier ses
-caresses: c'était cet homme moitié père, moitié époux, dont, à des
-intervalles égaux, elle recevait des lettres toujours affectueuses, mais
-dans lesquelles il lui semblait distinguer les traces d'une tristesse
-visible à elle seule, et qui était plutôt devinée par son coeur
-qu'analysée par son esprit.
-
-A ces lettres, elle répondait par des lettres toutes filiales. Elle
-n'avait point un seul mot à changer aux sentiments qu'elle exprimait au
-chevalier: c'étaient toujours ceux d'une fille soumise, aimante et
-respectueuse.
-
-Mais l'autre tache, tache sombre, tache de deuil, qui s'était faite dans
-la vie de la pauvre Luisa et que rien ne pouvait écarter de son regard,
-c'était cette implacable idée qu'elle était cause de l'arrestation des
-deux Backer, et, s'ils étaient exécutés, qu'elle serait cause de leur
-mort.
-
-Au reste, peu à peu la vie des deux jeunes gens s'était rapprochée et
-était devenue plus commune. Tout le temps que Salvato ne donnait point à
-ses devoirs militaires, il le donnait à Luisa.
-
-Selon le conseil de Michele, la San-Felice avait pardonné à Giovannina
-son étrange sortie, que rendait, d'ailleurs, moins coupable qu'elle ne
-l'eût été chez nous la familiarité des domestiques italiens avec leurs
-maîtres.
-
-Au milieu des événements si graves qui s'accomplissaient, au milieu des
-événements plus graves encore qui se préparaient, les esprits, moins
-occupés de la chronique privée que de la chose publique, avaient vu,
-sans autrement s'en préoccuper, cette intimité s'établir entre Salvato
-et Luisa. Cette intimité, au reste, si complète qu'elle fût, n'avait
-rien de scandaleux dans un pays qui, n'ayant pas d'équivalent pour le
-mot _maîtresse_, traduit le mot maîtresse par le mot _amie_.
-
-En supposant donc que, par son indiscrétion, Giovannina eût eu
-l'intention de faire du tort à sa maîtresse, elle avait eu beau être
-indiscrète, elle ne lui avait point fait le tort qu'elle espérait.
-
-La jeune fille était devenue sombre et taciturne, mais avait cessé
-d'être irrespectueuse.
-
-Michele seul avait conservé dans la maison, où, de temps en temps, il
-venait secouer les grelots de son esprit, sa joyeuse insouciance. Se
-voyant arrivé à ce fameux grade de colonel qu'il n'eût jamais osé rêver
-dans ses ambitions les plus insensées, il pensait bien de temps en temps
-à certain bout de corde voltigeant dans l'espace et vu de lui seul; mais
-cette vision n'avait d'autre influence sur son moral que de lui faire
-dire, avec un surcroît de gaieté et en frappant ses mains bruyamment
-l'une contre l'autre: «Bon! l'on ne meurt qu'une fois!» Exclamation à
-laquelle le diable seul, qui tenait l'autre bout de cette corde, pouvait
-comprendre quelque chose.
-
-Un matin qu'en allant de chez Assunta chez sa soeur de lait,
-c'est-à-dire de Marinella à Mergellina, trajet qu'il faisait à peu près
-tous les jours, il passait devant la porte du beccaïo, et qu'avec cette
-flânerie naturelle aux Méridionaux, il s'arrêtait sans aucun motif de
-s'arrêter, il lui parut qu'à son arrivée, la conversation changeait
-d'objet et que l'on se faisait certains signes qui voulaient dire
-visiblement: «Défions-nous: voilà Michele!»
-
-Michele était trop fin pour avoir l'air de voir ce qu'il avait vu; mais,
-en même temps, il était trop curieux pour ne pas chercher à savoir ce
-qu'on lui cachait. Il causa un instant avec le beccaïo, qui faisait le
-républicain enragé et dont il ne put rien tirer; mais, en sortant de
-chez lui, il entra chez un boucher nommé Cristoforo, ennemi naturel du
-beccaïo par la seule raison qu'il exerçait, à peu près, le même état que
-lui.
-
-Cristoforo, qui, lui, était véritablement patriote, avait remarqué,
-depuis le matin, une assez grande agitation au Marché-Vieux. Cette
-agitation, à ce qu'il avait cru reconnaître, était causée par deux
-hommes qui avaient distribué, à quelques individus bien connus pour leur
-attachement à la cause des Bourbons, des monnaies étrangères d'or et
-d'argent. Dans un de ces deux hommes, Cristoforo avait reconnu un ancien
-cuisinier du cardinal Ruffo nommé Coscia et qui, comme tel, était en
-relation avec les marchands du Marché-Vieux.
-
---Bon! dit Michele, as-tu vu cette monnaie, compère?
-
---Oui; mais je ne l'ai pas reconnue.
-
---Pourrais-tu nous en procurer une, de ces monnaies?
-
---Rien de plus facile.
-
---Alors, je sais quelqu'un qui nous dira bien de quel pays elle vient.
-
-Et Michele tira de sa poche une poignée de pièces de toute espèce pour
-que Cristoforo pût rendre en monnaie napolitaine l'équivalent des
-monnaies étrangères qu'il allait quérir.
-
-Dix minutes après, il revint avec une pièce d'argent de la valeur d'une
-piastre, mais plus mince. Elle représentait, d'un coté, une femme à la
-tête altière, à la gorge presque nue, portant une petite couronne sur le
-front;--de l'autre, un aigle à deux têtes, tenant dans une de ses serres
-le globe, dans l'autre le sceptre.
-
-Tout autour de la pièce, à l'endroit et au revers étaient gravées des
-légendes en lettres inconnues.
-
-Michele épuisa inutilement sa science à essayer de lire ces légendes. Il
-fut obligé d'avouer, à sa honte, qu'il ne connaissait pas les lettres
-dont elles se composaient.
-
-Cristoforo reçut de Michele mission de s'informer. S'il apprenait
-quelque chose, il viendrait lui dire ce qu'il aurait appris.
-
-Le boucher, dont la curiosité n'était pas moins excitée que celle de
-Michele, se mit immédiatement en quête, tandis que Michele, par la rue
-de Tolède et le pont de Chiaïa, gagnait Mergellina.
-
-En passant devant le palais d'Angri, Michele s'était informé de Salvato:
-Salvato était sorti depuis une heure.
-
-Salvato, comme s'en était douté Michele, était à la maison du Palmier,
-où la duchesse Fusco, confidente de Luisa, avait mis à sa disposition la
-chambre où il avait été conduit après sa blessure et où il avait passé
-de si douces et de si cruelles heures.
-
-De cette façon, il entrait chez la duchesse Fusco, qui recevait
-hautement et publiquement toutes les sommités patriotiques de l'époque,
-saluait ou ne saluait pas la duchesse, selon qu'elle était visible ou
-non, et passait dans sa chambre, devenue un cabinet de travail.
-
-Luisa, de chez elle, l'y venait trouver par la porte de communication
-ouverte entre les deux hôtels.
-
-Michele, qui n'avait pas les mêmes raisons de se cacher, vint tout
-simplement sonner à la porte du jardin, que Giovannina lui ouvrit.
-
-Michele parlait peu à la jeune fille depuis les soupçons qu'il avait
-conçus sur elle à l'endroit de sa soeur de lait. Il se contenta donc de
-la saluer assez cavalièrement. Michele, qu'on ne l'oublie pas, était
-devenu colonel, et, comme chez Luisa, il était à peu près chez lui, il
-entra sans rien demander, ouvrit les portes, et, voyant les chambres
-vides, alla droit à celle qu'il était à peu près sûr de trouver occupée.
-
-Le jeune lazarone avait une manière de frapper qui révélait sa présence;
-les deux jeunes gens la reconnurent, et la douce voix de Luisa prononça
-le mot:
-
---Entrez!
-
-Michele poussa la porte. Salvato et Luisa étaient assis l'un près de
-l'autre. Luisa avait la tête appuyée à l'épaule de Salvato, qui
-l'enveloppait de son bras.
-
-Luisa avait les yeux pleins de larmes; Salvato, le front resplendissant
-d'orgueil et de joie. Michele sourit; il lui semblait voir un jeune
-époux triomphant, à l'annonce d'une future paternité.
-
-Quel que fût, au reste, le sentiment qui mettait la joie au front de
-l'un et les larmes aux yeux de l'autre, il devait, sans doute, rester un
-secret entre les deux amants; car, à la vue de Michele, Luisa posa un
-doigt sur ses lèvres.
-
-Salvato se pencha en avant et tendit la main au jeune homme.
-
---Quelles nouvelles? lui demanda-t-il.
-
---Aucune précise, mon général, mais beaucoup de bruit en l'air.
-
---Et qui fait ce bruit?
-
---Une pluie d'argent qui vient on ne sait d'où.
-
---Une pluie d'argent! Tu t'es mis sous la gouttière, au moins?
-
---Non. J'ai tendu mon chapeau, et voici une des gouttes qui y est
-tombée.
-
-Et il présenta la pièce d'argent à Salvato.
-
-Le jeune homme la prit, et, au premier regard:
-
---Ah! dit-il, un rouble de Catherine II.
-
-Cela n'apprenait rien à Michele.
-
---Un rouble? demanda-t-il; qu'est-ce que cela?
-
---Une piastre russe. Quant à Catherine II, c'est la mère de Paul Ier,
-l'empereur actuellement régnant.
-
---Où cela?
-
---En Russie.
-
---Allons, bon! voilà les Russes qui s'en mêlent. On nous les promettait,
-en effet, depuis longtemps. Est-ce qu'ils sont arrivés?
-
---Il paraît, répondit Salvato.
-
-Puis, se levant:
-
---Cela est grave, ma bien chère Luisa, dit le jeune officier, et je suis
-forcé de vous quitter; car il n'y a pas de temps à perdre pour savoir
-d'où viennent ces roubles répandus dans le peuple.
-
---Allez, dit la jeune femme avec cette douce résignation qui était
-devenue le caractère principal de sa physionomie depuis la malheureuse
-affaire des Backer.
-
-En effet, elle sentait qu'elle ne s'appartenait plus à elle-même; que,
-comme l'Iphigénie antique, elle était une victime aux mains du Destin,
-et, ne pouvant lutter contre lui, on eût dit qu'elle tentait de le
-fléchir par sa résignation.
-
-Salvato boucla son sabre et revint à elle avec ce sourire plein de force
-et de sérénité qui ne s'effaçait de son visage que pour lui rendre la
-rigidité du marbre, et, l'enveloppant de son bras, sous l'étreinte
-duquel son corps plia comme une branche de saule:
-
---Au revoir, mon amour! dit-il.
-
---Au revoir! répéta la jeune femme. Quand cela?
-
---Oh! le plus tôt possible! Je ne vis que près de toi, surtout depuis la
-bienheureuse nouvelle!
-
-Luisa se serra contre Salvato, en cachant sa tête dans sa poitrine; mais
-Michele put voir la rougeur de son visage s'étendre jusqu'à ses tempes.
-
-Hélas! cette nouvelle que, dans son orgueil égoïste, Salvato appelait
-une bonne nouvelle, c'est que Luisa était mère!
-
-
-
-
-LVII
-
-LES DERNIÈRES HEURES
-
-
-Voici ce qui s'était passé et de quelle façon la monnaie russe avait
-fait son apparition sur la place du Vieux-Marché à Naples.
-
-Le 3 juin, le cardinal était arrivé à Ariano, ville qui, située au plus
-haut sommet des Apennins, a reçu de sa position le nom de _balcon de la
-Pouille_. Elle n'avait alors d'autre route que la route consulaire qui
-va de Naples à Brindisi, la même qui fut suivie par Horace dans son
-fameux voyage avec Mécène. Du côté de Naples, la montée est si rapide,
-que les voitures de poste ne peuvent ou plutôt ne pouvaient y monter
-alors qu'à l'aide de boeufs; de l'autre côté, on n'y arrivait qu'en
-suivant la longue et étroite vallée de Bovino, qui servait, en quelque
-sorte, de Thermopyles à la Calabre. Au fond de cette gorge, roule le
-Cervaro, torrent impétueux jusqu'à la folie, et, sur la rive du torrent,
-rampe la route qui va d'Ariano au pont de Bovino. Le versant de cette
-montagne est si encombré de rochers, qu'une centaine d'hommes
-suffiraient pour arrêter la marche d'une armée. C'est là que Schipani
-avait reçu l'ordre de s'arrêter, et, s'il eût suivi les ordres donnés,
-au lieu de se laisser aller à la folle passion de prendre Castelluccio,
-c'est là que probablement se fût terminée la marche triomphale du
-cardinal.
-
-A son grand étonnement, au contraire, le cardinal était arrivé à Ariano
-sans empêchement aucun.
-
-Il y trouva le camp russe.
-
-Or, comme, le lendemain même de son arrivée, il était occupé à visiter
-ce camp, on lui amena deux individus que l'on venait d'arrêter dans un
-calessino.
-
-Ces deux individus se donnaient pour des marchands de grains allant dans
-la Pouille pour y faire leurs achats.
-
-Le cardinal s'apprêtait à les interroger, lorsque, en les regardant avec
-attention, et voyant que l'un d'eux, au lieu d'être embarrassé ou
-effrayé, souriait, il reconnut dans le faux marchand de grains un ancien
-cuisinier à lui nommé Coscia.
-
-Se voyant reconnu, Coscia prit, selon l'habitude napolitaine, la main du
-cardinal et la baisa; et, comme le cardinal comprit bien que ce n'était
-point le hasard qui amenait les deux voyageurs au-devant de lui, il les
-conduisit hors du camp russe, dans une maison isolée, où il put, en
-toute tranquillité, causer avec eux.
-
---Vous venez de Naples? demanda le cardinal.
-
---Nous en sommes partis hier matin, répondit Coscia.
-
---Vous pouvez me donner des nouvelles fraîches, alors?
-
---Oui, monseigneur, d'autant mieux que nous-mêmes en venions chercher
-auprès de Votre Éminence.
-
-En effet, les deux messagers étaient envoyés par le comité royaliste. Ce
-qui préoccupait le plus tout à la fois les bourgeois et les patriotes,
-c'était de savoir positivement si les Russes étaient ou n'étaient point
-arrivés, la coopération des Russes étant une grande garantie pour la
-réussite de l'expédition sanfédiste, puisqu'elle avait pour appui le
-plus puissant des empires, numériquement parlant.
-
-Sous ce rapport, le cardinal put satisfaire pleinement les deux envoyés.
-Il les fit passer au milieu des rangs moscovites, leur assurant que ce
-n'était que l'avant-garde et que l'armée venait derrière.
-
-Les deux voyageurs, quoique moins incrédules que saint Thomas, purent
-cependant faire comme lui: voir et toucher.
-
-Ce qu'ils touchèrent particulièrement, ce fut un sac de pièces russes
-que le cardinal leur remit pour distribuer aux bons amis du
-Marché-Vieux.
-
-On a vu que maître Coscia s'était acquitté de son message en conscience,
-puisqu'un des roubles était parvenu jusqu'à Salvato.
-
-Salvato avait aussi compris la gravité du fait, et était sorti pour le
-vérifier.
-
-Deux heures après, il n'avait plus aucun doute: les Russes avaient fait
-leur jonction avec le cardinal, et les Turcs étaient près de faire la
-leur.
-
-La journée n'était point achevée encore, que le bruit s'en était déjà
-répandu par toute la ville.
-
-Salvato, en rentrant au palais d'Angri, avait trouvé des nouvelles plus
-désastreuses encore.
-
-Ettore Caraffa, le héros d'Andria et de Trani, était bloqué par Pronio à
-Pescara, et ne pouvait venir au secours de Naples, qui le considérait
-cependant comme un de ses plus braves défenseurs.
-
-Bassetti, nommé par Macdonald, avant son départ de Naples, général en
-chef des troupes régulières, battu par Fra-Diavolo et Mammone, venait de
-rentrer blessé à Naples.
-
-Schipani, attaqué et battu sur les rives du Sarno, s'était arrêté
-seulement à Torre-del-Greco et s'était enfermé avec une centaine
-d'hommes dans le petit fort de Granatello.
-
-Enfin, Manthonnet, le ministre de la guerre, Manthonnet lui-même, qui
-avait marché contre Ruffo et qui avait compté qu'Ettore Caraffa se
-joindrait à lui, Manthonnet, privé du secours de ce brave capitaine,
-n'avait pu, au milieu des populations, qui, excitées par l'exemple de
-Castelluccio, se soulevaient menaçantes, n'avait pu arriver jusqu'à
-Ruffo, et, sans avoir dépassé Baïa, avait été contraint de battre en
-retraite.
-
-Salvato, à la lecture de ces nouvelles fatales, demeura un instant
-pensif; puis il parut avoir pris une résolution, descendit rapidement
-dans la rue, sauta dans un calessino et se fit conduire à la maison du
-Palmier.
-
-Cette fois, il ne prit point la précaution d'entrer par la maison de la
-duchesse Fusco: il alla droit à cette petite porte du jardin qui s'était
-si heureusement ouverte pour lui pendant la nuit du 22 au 23 septembre,
-et y sonna.
-
-Giovannina vint ouvrir, et, en voyant le jeune homme, ne put s'empêcher
-de pousser un cri de surprise: ce n'était jamais par là qu'il entrait.
-
-Salvato ne se préoccupa point de son étonnement et ne s'inquiéta point
-de son cri.
-
---Ta maîtresse est là? lui demanda-t-il.
-
-Et, comme elle ne répondait point, fascinée qu'elle semblait par son
-regard, il l'écarta doucement de la main et s'avança vers le perron,
-sans même s'apercevoir que Giovannina la lui avait saisie et l'avait
-serrée avec une passion que, d'ailleurs, il attribua peut-être à la
-crainte qu'une situation si précaire faisait naître dans les plus fermes
-esprits, à plus forte raison dans celui de Giovannina.
-
-Luisa était dans la même chambre où Salvato l'avait laissée. Au bruit
-inattendu de son pas, à la surprise qu'elle éprouva en l'entendant venir
-du côté opposé à celui par lequel elle l'attendait, elle se leva
-vivement, alla vers la porte et l'ouvrit. Salvato se trouva en face
-d'elle.
-
-Le jeune homme lui prit les deux mains, et, la regardant quelques
-secondes avec un sourire d'une ineffable douceur et en même temps d'une
-inexprimable tristesse:
-
---Tout est perdu! lui dit-il. Dans huit jours, le cardinal Ruffo et ses
-hommes seront sous les murs de Naples, et il sera trop tard pour prendre
-un parti. Il faut donc prendre ce parti à l'instant même.
-
-Luisa, de son côté, le regardait avec étonnement mais sans crainte.
-
---Parle, dit-elle, je t'écoute.
-
---Il y a trois choses à faire dans les circonstances où nous nous
-trouvons, continua Salvato.
-
---Lesquelles?
-
---La première, c'est de monter à cheval avec cent de mes braves
-Calabrais, de renverser tous les obstacles que nous rencontrerons sur
-notre route, d'atteindre Capoue. Capoue a conservé une garnison
-française. Je te confie à la loyauté de son commandant, quel qu'il soit,
-et, si Capoue capitule, il te fait comprendre dans la capitulation, et
-tu es sauvée, car tu te trouves sous la sauvegarde des traités.
-
---Et toi, demanda Luisa, restes-tu à Capoue?
-
---Non, Luisa, je reviens ici, car ma place est ici; mais, aussitôt libre
-de mes devoirs, je te rejoins.
-
---La seconde? dit-elle.
-
---C'est de prendre la barque du vieux Basso-Tomeo, qui ira avec ses
-trois fils t'attendre au tombeau de Scipion, et, profitant de ce qu'il
-n'y a plus de blocus, de suivre la côte de Terracine jusqu'à Ostie; et,
-une fois à Ostie, de suivre, en le remontant, le Tibre jusqu'à Rome.
-
---Viens-tu avec moi? demanda Luisa.
-
---Impossible.
-
---La troisième, alors?
-
---C'est de rester ici, d'y faire la meilleure défense possible et d'y
-attendre les événements.
-
---Quels événements?
-
---Les conséquences d'une ville prise d'assaut et les vengeances d'un roi
-lâche et, par conséquent, impitoyable.
-
---Serons-nous sauvés ou mourrons-nous ensemble?
-
---C'est probable.
-
---Alors, restons.
-
---C'est ton dernier mot, Luisa?
-
---Le dernier, mon ami.
-
---Réfléchis jusqu'à ce soir: je serai ici ce soir.
-
---Reviens ce soir; mais, ce soir, je te dirai, comme à cette heure: si
-tu restes, restons.
-
-Salvato regarda à sa montre.
-
---Il est trois heures, dit-il: je n'ai pas un instant à perdre.
-
---Tu me quittes?
-
---Je monte au fort Saint-Elme.
-
---Mais le fort Saint-Elme, lui aussi, est commandé par un Français:
-pourquoi ne me confies-tu point à lui?
-
---Parce que je ne l'ai vu qu'un instant, et que cet homme m'a fait
-l'effet d'un misérable.
-
---Les misérables font parfois, pour de l'argent, ce que les grands
-coeurs font par dévouement.
-
-Salvato sourit.
-
---C'est justement ce que je vais tenter.
-
---Fais, mon ami: tout ce que tu feras sera bien fait, pourvu que tu
-restes près de moi.
-
-Salvato donna un dernier baiser à Luisa, et, par un sentier côtoyant la
-montagne, on put le voir disparaître derrière le couvent de
-Saint-Martin.
-
-Le colonel Mejean, qui, du haut de la forteresse, planait sur la ville
-et sur ses alentours comme un oiseau de proie, vit et reconnut Salvato.
-Il connaissait de réputation cette nature franche et honnête, antipode
-de la sienne. Peut-être le haïssait-il, mais il ne pouvait s'empêcher de
-l'estimer.
-
-Il eut le temps de rentrer dans son cabinet, et, comme les hommes de
-cette espèce n'aiment point le grand jour, il abaissa les rideaux, se
-plaça le dos tourné à la lumière, de manière que son oeil clignotant et
-douteux ne pût être épié dans la pénombre.
-
-Quelques secondes après que ces mesures étaient prises, on annonça le
-général de brigade Salvato Palmieri.
-
---Faites entrer, dit le colonel Mejean.
-
-Salvato fut introduit, et la porte se referma sur eux.
-
-
-
-
-LVIII
-
-OÙ UN HONNÊTE HOMME PROPOSE UNE MAUVAISE ACTION QUE D'HONNÊTES GENS ONT
-LA BÊTISE DE REFUSER
-
-
-L'entretien dura près d'une heure.
-
-Salvato en sortit l'oeil sombre et la tête inclinée.
-
-Il descendit la rampe qui conduit de San-Martino à l'Infrascata, prit un
-calessino qu'il trouva à la descente dei Studi et se fit conduire à la
-porte du palais royal, où siégeait le directoire.
-
-Son uniforme lui ouvrait toutes les portes: il pénétra jusqu'à la salle
-des séances.
-
-Il trouva les directeurs assemblés et Manthonnet leur faisant un rapport
-sur la situation.
-
-La situation était celle que nous avons dite:
-
-Le cardinal à Ariano, c'est-à-dire, en quatre marches, pouvant être à
-Naples;
-
-Sciarpa à Nocera, c'est-à-dire à deux marches de Naples;
-
-Fra-Diavolo à Sessa et à Teano, c'est-à-dire à deux marches de Naples;
-
-La République, enfin, menacée par les Napolitains, les Siciliens, les
-Anglais, les Romains, les Toscans, les Russes, les Portugais, les
-Dalmates, les Turcs, les Albanais.
-
-Le rapporteur était sombre; ceux qui l'écoutaient étaient plus sombres
-que lui.
-
-Lorsque Salvato entra, tous les yeux se tournèrent de son côté. Il fit
-signe à Manthonnet de continuer et demeura debout, gardant le silence.
-
-Quand Manthonnet eut fini:
-
---Avez-vous quelque chose de nouveau à nous annoncer, mon cher général?
-demanda le président à Salvato.
-
---Non; mais j'ai une proposition à vous faire. On connaissait le courage
-fougueux et l'inflexible patriotisme du jeune homme: on écouta.
-
---D'après ce que vient de vous dire le brave général Manthonnet, vous
-reste-t-il encore quelque espoir?
-
---Bien peu.
-
---Ce peu, sur quoi repose-t-il? Dites-le-nous.
-
-On se tut.
-
---C'est-à-dire, reprit Salvato, qu'il ne vous en reste aucun, et que
-vous essayez de vous faire illusion à vous-mêmes.
-
---Et à vous, vous en reste-t-il?
-
---Oui, si l'on fait de point en point ce que je vais vous dire.
-
---Dites.
-
---Vous êtes tous braves, tous courageux? vous êtes tous prêts à mourir
-pour la patrie?
-
---Tous! s'écrièrent les membres du directoire en se levant d'un seul
-élan.
-
---Je n'en doute pas, continua Salvato avec son calme ordinaire; mais
-mourir pour la patrie n'est pas sauver la patrie, et il faut, avant
-tout, sauver la patrie; car sauver la patrie, c'est sauver la
-République, et sauver la République, c'est fixer sur cette malheureuse
-terre l'intelligence, le progrès, la légalité, la lumière, la liberté,
-qui, avec le retour de Ferdinand, disparaîtraient pour un demi-siècle,
-pour un siècle peut-être.
-
-Les auditeurs ne répondirent que par le silence, tant le raisonnement
-était juste et impossible à combattre.
-
-Salvato continua:
-
---Lorsque Macdonald a été rappelé dans la haute Italie et que les
-Français ont quitté Naples, je vous ai vus, joyeux, vous féliciter
-d'être enfin libres. Votre amour-propre national, votre patriotisme de
-terroir vous aveuglaient; vous veniez de refaire votre premier pas vers
-l'esclavage.
-
-Une vive rougeur passa sur le front des membres du directoire;
-Manthonnet murmura:
-
---Toujours l'étranger!
-
-Salvato haussa les épaules.
-
---Je suis plus Napolitain que vous, Manthonnet, dit-il, puisque votre
-famille, originaire de Savoie, habite Naples depuis cinquante ans
-seulement; moi, je suis de la Terre de Molise, mes aïeux y sont nés, mes
-aïeux y sont morts. Dieu me donne ce suprême bonheur d'y mourir comme
-eux!
-
---Écoutez, dit une voix, c'est la sagesse qui parle par la voix de ce
-jeune homme.
-
---Je ne sais pas ce que vous appelez l'étranger; mais je sais ceux que
-j'appelle _mes frères_. Mes frères, ce sont les hommes, de quelque pays
-qu'ils soient, qui veulent comme moi la dignité de l'individu par
-l'indépendance de la nation. Que ces hommes soient Français, Russes,
-Turcs, Tartares, du moment qu'ils entrent dans ma nuit un flambeau à la
-main et les mots de progrès et de liberté à la bouche, ces hommes, ce
-sont _mes frères_. Les étrangers, pour moi, ce sont les Napolitains, mes
-compatriotes, qui, réclamant le pouvoir de Ferdinand, marchant sous la
-bannière de Ruffo, veulent nous imposer de nouveau le despotisme d'un
-roi imbécile et d'une reine débauchée.
-
---Parle, Salvato! parle! dit la même voix.
-
---Eh bien, je vous dis ceci: vous savez mourir, mais vous ne savez pas
-vaincre.
-
-Il se fit un mouvement dans l'assemblée: Manthonnet se retourna
-brusquement vers Salvato.
-
---Vous savez mourir, répéta Salvato; mais vous ne savez pas vaincre, et
-la preuve, c'est que Bassetti a été battu, c'est que Schipani a été
-battu; c'est que vous-même, Manthonnet, avez été battu.
-
-Manthonnet courba la tête.
-
---Les Français, au contraire, savent mourir. Ils étaient trente-deux à
-Cotrone; sur trente-deux, quinze sont morts et onze ont été blessés. Ils
-étaient neuf mille à Civita-Castellane, ils avaient devant eux quarante
-mille ennemis, qui ont été vaincus. Donc, je le répète, les Français
-non-seulement savent mourir, mais encore savent vaincre.
-
-Nulle voix ne répondit.
-
---Sans les Français, nous mourrons, nous mourrons glorieusement, nous
-mourrons avec éclat, nous mourrons comme Brutus et Cassius sont morts à
-Philippes; mais nous mourrons en désespérant, nous mourrons en doutant
-de la Providence, nous mourrons en disant: «Vertu, tu n'es qu'un mot!»
-et, ce qu'il y a de plus terrible à penser, c'est que la République
-mourra avec nous. Avec les Français, nous vaincrons, et la République
-sera sauvée!
-
---C'est donc à dire, s'écria Manthonnet, que les Français sont plus
-braves que nous?
-
---Non, mon cher général, nul n'est plus brave que vous, nul n'est plus
-brave que moi, nul n'est plus brave que Cirillo, qui m'écoute et qui
-déjà deux fois m'a approuvé; et, lorsque l'heure de mourir sera venue,
-nous donnerons la preuve, je l'espère, que nul ne mourra mieux que nous.
-Kosciusko aussi était brave; mais, en tombant, il a dit ce mot terrible
-que trois démembrements ont justifié: _Finis Poloniæ!_ Nous dirons en
-tombant, et vous tout le premier, je n'en doute pas, des mots
-historiques; mais, je le répète, si ce n'est pour nous, du moins pour
-nos enfants, qui auront notre besogne à refaire, mieux vaut ne pas
-tomber.
-
---Mais, dit Cirillo, ces Français, où sont-ils?
-
---Je descends de Saint-Elme, répondit Salvato; je quitte le colonel
-Mejean.
-
---Connaissez-vous cet homme? demanda Manthonnet.
-
---Oui, c'est un misérable, répondit Salvato avec son calme habituel, et
-voilà pourquoi l'on peut traiter avec lui. Il me vend mille Français.
-
---Il n'en a que cinq cent cinquante! s'écria Manthonnet.
-
---Pour Dieu, mon cher Manthonnet, laissez-moi finir; le temps est
-précieux, et, si je pouvais acheter du temps comme je puis acheter des
-hommes, j'en achèterais aussi. Il me vend mille Français.
-
---Nous pouvons, tout battus que nous sommes, rassembler encore dix ou
-quinze mille hommes, dit Manthonnet, et vous comptez faire avec mille
-Français ce que vous ne pouvez pas faire avec quinze mille Napolitains?
-
---Je ne compte point faire avec mille Français ce que je ne puis pas
-faire avec quinze mille Napolitains; mais, avec quinze mille Napolitains
-et mille Français, je puis faire ce que je ne ferais pas avec trente
-mille Napolitains seuls!
-
---Vous nous calomniez, Salvato.
-
---Dieu m'en garde! Mais l'exemple est là. Croyez-vous que, si Mack eût
-eu mille hommes de vieilles troupes, mille vieux soldats disciplinés,
-habitués à la victoire, mille soldats du prince Eugène ou de Souvorov,
-notre défaite eût été si rapide, notre déroute si honteuse? Car j'étais
-d'esprit, sinon de coeur, avec les Napolitains qui fuyaient et contre
-lesquels j'avais combattu; mille Français, voyez-vous, mon cher
-Manthonnet, c'est un bataillon carré, et un bataillon carré, c'est une
-forteresse que rien n'entame, ni artillerie ni cavalerie; mille
-Français, c'est une barrière que l'ennemi ne franchit pas, une muraille
-derrière laquelle le soldat brave, mais peu habitué au feu, mal
-discipliné, se rallie, se reforme. Donnez-moi le commandement de douze
-mille Napolitains et de mille Français, et je vous amène ici dans huit
-jours le cardinal Ruffo pieds et poings liés.
-
---Et il faut absolument que ce soit vous qui commandiez ces douze mille
-Napolitains et ces mille Français, Salvato?
-
---Prenez garde, Manthonnet! voici un mauvais sentiment, quelque chose de
-pareil à l'envie qui vous mord le coeur.
-
-Et, sous le regard placide du jeune homme, Manthonnet, courbé, quitta sa
-place et vint lui donner la main.
-
---Pardonnez, mon cher Salvato, dit-il, à un homme encore tout meurtri de
-sa dernière défaite. Si la chose vous est accordée, voulez-vous de moi
-pour votre lieutenant?
-
---Continuez donc, Salvato, dit Cirillo.
-
---Oui, il faut absolument que ce soit moi qui commande, reprit Salvato,
-et je vais vous dire pourquoi: c'est qu'il faut que les Français sur
-lesquels je compte m'appuyer, les mille Français qui seront mon pilier
-d'airain, ces mille Français me voient combattre, parce que ces mille
-Français savent que non-seulement j'étais l'aide de camp, mais encore
-l'ami du général Championnet. Si j'eusse été ambitieux, j'eusse suivi
-Macdonald dans la haute Italie, c'est-à-dire sur le terrain des grandes
-batailles, là où l'on devient en trois ou quatre ans Desaix, Kléber,
-Bonaparte, Murat, et je n'eusse point demandé mon congé pour commander
-une bande de Calabrais sauvages et mourir obscurément dans quelque
-escarmouche contre des paysans commandés par un cardinal.
-
---Et ces Français, demanda le président, quel prix vous les vend le
-commandant de Saint-Elme?
-
---Pas ce qu'ils valent, certainement,--il est vrai que ce n'est point à
-eux, mais à lui que je les paye,--cinq cent mille francs.
-
---Et ces cinq cent mille francs, où les prenez-vous? demanda le
-président.
-
---Attendez, répondit Salvato toujours calme; car ce n'est point cinq
-cent mille francs qu'il me faut, c'est un million.
-
---Raison de plus. Je le répète, où prendrez-vous un million, quand nous
-n'avons peut-être pas dix mille ducats en caisse?
-
---Donnez-moi pouvoir sur la vie et sur les biens de dix riches citoyens
-que je vous désignerai par leur nom, et, demain, le million sera ici,
-apporté par eux-mêmes.
-
---Citoyen Salvato, s'écria le président, vous nous proposez là ce que
-nous reprochons à nos ennemis de faire.
-
---Salvato! murmura Cirillo.
-
---Attendez, dit le jeune homme. J'ai demandé à être écouté jusqu'au
-bout, et, à chaque instant, vous m'interrompez.
-
---C'est vrai, nous avons tort, dit Cirillo en s'inclinant. Parlez.
-
---J'ai, à la connaissance de tous, reprit Salvato, pour deux millions de
-biens, de masseries, de terres, de maisons, de propriétés enfin, dans la
-province de Molise. Ces deux millions de propriétés, je les donne à la
-nation. Naples sauvée, Ruffo en fuite ou pris, la nation fera vendre mes
-terres et remboursera les dix citoyens qui m'auront prêté ou plutôt qui
-lui auront prêté cent mille francs.
-
-Un murmure d'admiration se fit entendre parmi les directeurs. Manthonnet
-jeta ses bras au cou du jeune homme.
-
---Je demandais à servir sous toi comme lieutenant, dit-il; veux-tu de
-moi comme simple volontaire?
-
---Mais, demanda le président, tandis que tu conduiras tes quinze mille
-Napolitains et tes mille Français contre Ruffo, qui veillera à la sûreté
-et à la tranquillité de la ville?
-
---Ah! dit Salvato, vous venez de toucher le seul écueil: c'est un
-sacrifice à faire, c'est un parti terrible à prendre. Les patriotes se
-réfugieront dans les forts et les garderont en se gardant eux-mêmes.
-
---Mais la ville! la ville! répétèrent les directeurs en même temps que
-le président.
-
---C'est huit jours, dix jours d'anarchie peut-être à risquer!
-
---Dix jours d'incendie, de pillage, de meurtres! répéta le président.
-
---Nous reviendrons victorieux et nous châtierons les rebelles.
-
---Leur châtiment rebâtira-t-il les maisons brûlées? reconstruira-t-il
-les fortunes détruites? rendra-t-il la vie aux morts?
-
---Dans vingt ans, qui s'apercevra que vingt maisons ont été brûlées, que
-vingt fortunes ont été détruites, que vingt existences ont été
-tranchées? L'important est que la République triomphe: car, si elle
-succombe, sa chute sera suivie de mille injustices, de mille malheurs,
-de mille morts.
-
-Les directeurs se regardèrent.
-
---Passe donc dans la chambre voisine, dit le président à Salvato, nous
-allons délibérer.
-
---Je vote pour toi, Salvato! cria Cirillo au jeune homme.
-
---Je reste pour influer, s'il est possible, sur la délibération, dit
-Manthonnet.
-
---Citoyens directeurs, dit Salvato en sortant, rappelez-vous ce mot de
-Saint-Just: «En matière de révolution, celui qui ne creuse pas profond,
-creuse sa propre fosse.»
-
-Salvato sortit et attendit, comme il en avait reçu l'ordre, dans la
-chambre voisine.
-
-Au bout de dix minutes, la porte de la chambre s'ouvrit; Manthonnet vint
-au jeune homme lui prit le bras, et, l'entraînant vers la rue:
-
---Viens, lui dit-il.
-
---Où cela? demanda Salvato.
-
---Où l'on meurt.
-
-La proposition du jeune homme était repoussée à l'unanimité, moins une
-voix.
-
-Cette voix, c'était celle de Cirillo.
-
-
-
-
-LVIX
-
-LA MARSEILLAISE NAPOLITAINE
-
-
-Ce même jour, il y avait grande soirée à Saint-Charles.
-
-On chantait _les Horaces et les Curiaces_, un des cent chefs-d'oeuvre de
-Cimarosa. On n'eût jamais dit, en voyant cette salle éclairée _à
-giorno_, ces femmes élégantes et parées comme pour une fête, ces jeunes
-gens qui venaient de déposer le fusil en entrant dans la salle et qui
-allaient le reprendre en sortant, on n'eût jamais dit qu'Annibal fût si
-près des portes de Rome.
-
-Entre le deuxième et le troisième acte, la toile se leva, et la
-principale actrice du théâtre, sous le costume du génie de la patrie,
-tenant un drapeau noir à la main, vint annoncer les nouvelles que nous
-connaissons déjà, et qui ne laissaient aux patriotes d'autre alternative
-que d'écraser, par un suprême effort, le cardinal au pied des murailles
-de Naples ou de mourir eux-mêmes en les défendant.
-
-Ces nouvelles, si terribles qu'elles fussent, n'avaient point découragé
-les spectateurs qui les écoutaient. Chacune d'elles avait été accueillie
-par les cris de «Vive la liberté! mort aux tyrans!»
-
-Enfin, lorsqu'on apprit la dernière, c'est-à-dire la défaite et le
-retour de Manthonnet, ce ne fut plus seulement du patriotisme, ce fut de
-la rage; on cria de tous côtés:
-
---L'hymne à la liberté! l'hymne à la liberté!
-
-L'artiste qui venait de lire le sinistre bulletin salua, indiquant
-qu'elle était prête à dire l'hymne national, lorsque tout à coup on
-aperçut dans une loge Éléonore Pimentel entre Monti, l'auteur des
-paroles, et Cimarosa, l'auteur de la musique.
-
-Un seul cri retentit alors par toute la salle:
-
---La Pimentel! la Pimentel!
-
-Le _Moniteur parthénopéen_, rédigé par cette noble femme, lui donnait
-une popularité immense.
-
-La Pimentel salua; mais ce n'était pas cela qu'on voulait; on voulait
-que ce fût elle-même qui chantât l'hymne.
-
-Elle s'en défendit un instant; mais, devant l'unanimité de la
-démonstration, il lui fallut céder.
-
-Elle sortit de sa loge et reparut sur le théâtre au milieu des cris, des
-hourras, des vivats, des applaudissements, des bravos de la salle tout
-entière.
-
-On lui présenta le drapeau noir.
-
-Mais, elle, secouant la tête:
-
---Celui-ci est le drapeau des morts, dit-elle, et, Dieu merci! tant que
-nous respirerons, la République et la liberté ne sont pas mortes.
-Donnez-moi le drapeau des vivants.
-
-On lui apporta le drapeau tricolore napolitain.
-
-D'un geste passionné, elle le pressa contre son coeur.
-
---Sois notre bannière triomphante, drapeau de la liberté! dit-elle, ou
-sois notre linceul à tous!
-
-Puis, au milieu d'un tumulte à faire croire que la salle allait crouler,
-le chef d'orchestre ayant fait un signe de son bâton et les premières
-notes ayant retenti, un silence étrange, en ce qu'il semblait plein de
-frémissements, succéda à ce tumulte, et, de sa voix pleine et sonore, de
-sa splendide voix de contralto, pareille à la muse de la patrie,
-Éléonore Pimentel aborda la première strophe, qui commence par ces vers:
-
- Peuples qui rampiez à genoux,
- Courbés sur les marches du trône,
- Le tyran tombe, levez-vous
- Et brisez du pied sa couronne[13]!
-
- [13]
-
- _Il tiranno è caduto, surgete,
- Gente oppresa!_ etc.
-
-Il faut connaître le peuple napolitain, il faut avoir vu ses admirations
-montant jusqu'à la frénésie, ses enthousiasmes, qui, ne trouvant plus de
-mots pour s'exprimer, appellent à leur secours des gestes furibonds et
-des cris inarticulés, pour se faire une idée de l'état d'ébullition où
-se trouva la salle, lorsque le dernier vers de _la Marseillaise
-parthénopéenne_ fut sorti de la bouche de la chanteuse, et lorsque la
-dernière note de l'accompagnement se fut éteinte dans l'orchestre.
-
-Les couronnes et les bouquets tombèrent sur le théâtre comme une grêle
-d'orage.
-
-Éléonore ramassa deux couronnes de laurier, posa l'une sur la tête de
-Monti, l'autre sur celle de Cimarosa.
-
-Alors, sans qu'on pût voir qui l'avait jetée, tomba, au milieu de cette
-jonchée, une branche de palmier.
-
-Quatre mille mains applaudirent, deux mille voix crièrent:
-
---A Éléonore la palme! à Éléonore la palme!
-
---Du martyre! répondit la prophétesse en la ramassant et en l'appuyant
-sur sa poitrine avec ses deux mains croisées.
-
-Alors, ce fut un délire. On se précipita sur le théâtre. Les hommes
-s'agenouillèrent devant elle, et, comme sa voiture était à la porte, on
-la détela et on la ramena chez elle, traînée par des patriotes
-enthousiastes et accompagnée de l'orchestre qui, jusqu'à une heure du
-matin, joua sous sa fenêtre.
-
-Toute la nuit, le chant de Monti retentit dans les rues de Naples.
-
-Mais ce grand enthousiasme, enfermé dans la salle Saint-Charles, et qui
-avait failli faire éclater la salle, se refroidit le lendemain en se
-répandant par la ville. Cette ardeur de la veille était due à des
-conditions d'atmosphère, de chaleur, de lumière, de bruits, d'effluves
-magnétiques, et devait s'éteindre lorsque la réunion de ces
-circonstances fiévreuses n'existerait plus.
-
-La ville, voyant rentrer en désordre ses derniers défenseurs blessés,
-fugitifs, couverts de poussière, les uns par la porte de Capoue, les
-autres par la porte del Carmine, tomba dans une tristesse qui devint
-bientôt de la consternation.
-
-En même temps, une ligne se formait autour de Naples, qui, se resserrant
-toujours, tendait à l'étouffer dans un cercle de fer, dans une ceinture
-de feu.
-
-En effet, de quelque côté que Naples se tournât, les républicains ne
-voyaient qu'ennemis acharnés, qu'adversaires implacables:
-
-Au nord, Fra-Diavolo et Mammone;
-
-A l'est, Pronio;
-
-Au sud-est, Ruffo, de Cesare et Sciarpa;
-
-Au sud et à l'ouest, les restes de la flotte britannique, que l'on
-s'attendait à voir reparaître plus puissante que jamais, renforcée de
-quatre vaisseaux russes, de cinq vaisseaux portugais, de trois vaisseaux
-turcs; enfin, toutes les tyrannies de l'Europe, qui semblaient s'être
-levées et se donner la main pour étouffer le cri de liberté poussé par
-la malheureuse ville.
-
-Mais, hâtons-nous de le dire, les patriotes napolitains furent à la
-hauteur de la situation. Le 5 juin, le directoire, avec toutes les
-cérémonies employées dans les temps antiques, déploya le drapeau rouge
-et déclara la patrie en danger. Il invita tous les citoyens à s'armer
-pour la défense commune, ne forçant personne, mais ordonnant qu'au
-signal de trois coups de canon, tirés des forts à intervalles égaux,
-tout citoyen qui ne serait point porté sur les rôles de la garde
-nationale ou sur les registres d'une société patriotique, serait obligé
-de rentrer chez lui et d'en fermer les portes et les fenêtres jusqu'à ce
-qu'un autre coup de canon isolé lui eût donné la liberté de les rouvrir.
-Tous ceux qui, les trois coups de canon tirés, seraient trouvés dans la
-rue, le fusil à la main, sans être ni de la garde nationale, ni d'aucune
-société patriotique, devaient être arrêtés et fusillés comme ennemis de
-la patrie.
-
-Les quatre châteaux de Naples, celui del Carmine, le castello Nuovo, le
-castello del Ovo et le château Saint-Elme furent approvisionnés pour
-trois mois.
-
-Un des premiers qui se présenta pour recevoir des armes et des
-cartouches et pour marcher à l'ennemi fut un avocat de grande
-réputation, déjà vieux et presque aveugle, qui, autrefois savant dans
-les antiquités napolitaines, avait servi de cicerone à l'empereur Joseph
-II lors de son voyage en Italie.
-
-Il était accompagné de ses deux neveux, jeunes gens de dix-neuf à vingt
-ans.
-
-On voulut, tout en donnant des fusils et des cartouches aux deux jeunes
-gens, en refuser au vieillard, sous prétexte qu'il était presque
-aveugle.
-
---J'irai si près de l'ennemi, répondit-il, que je serai bien malheureux
-si je ne le vois pas.
-
-Comme aux préoccupations politiques se joignait une grande préoccupation
-sociale: c'est que le peuple manquait de pain, il fut résolu au
-directoire que l'on porterait des secours à domicile; ce qui était à la
-fois une mesure d'humanité et de bonne politique.
-
-Dominique Cirillo imagina alors de fonder une caisse de secours, et, le
-premier, donna tout ce qu'il avait d'argent comptant, plus de deux mille
-ducats.
-
-Les plus nobles coeurs de Naples, Pagana, Conforti, Baffi, vingt autres,
-suivirent l'exemple de Cirillo.
-
-On choisit dans chaque rue le citoyen le plus populaire, la femme la
-plus vénérée; ils reçurent les noms de père et de mère des pauvres et
-mission de quêter pour eux.
-
-Ils visitaient les plus humbles maisons, descendaient dans les plus
-misérables cantines, montaient aux derniers étages et y portaient le
-pain et l'aumône de la patrie. Les ouvriers qui avaient une profession
-trouvaient aussi du travail, les malades des secours et des soins. Les
-deux dames qui se vouèrent avec le plus d'ardeur à cette oeuvre de
-miséricorde furent les duchesses de Pepoli et de Cassano.
-
-Dominique Cirillo était venu prier Luisa d'être une des quêteuses; mais
-elle répondit que sa position de femme du bibliothécaire du prince
-François lui interdisait toute démonstration publique du genre de celle
-que l'on réclamait d'elle.
-
-N'avait-elle point fait assez, n'avait-elle point fait trop en amenant,
-sans le savoir, l'arrestation des deux Backer?
-
-Cependant, en son nom et en celui de Salvato, elle donna trois mille
-ducats à la duchesse Fusco, l'une des quêteuses.
-
-Mais la misère était si grande, que, malgré la générosité des citoyens,
-la caisse se trouva bientôt vide.
-
-Le Corps législatif proposa alors que tous les employés de la
-République, quels qu'ils fussent, laissassent aux indigents la moitié de
-leur solde. Cirillo, qui avait abandonné tout ce qu'il possédait
-d'argent comptant, renonça à la moitié de son traitement comme membre du
-Corps législatif; tous ses collègues suivirent son exemple. On donna à
-chaque quartier de Naples des chirurgiens et des médecins qui devaient
-assister gratuitement tous ceux qui réclameraient leur secours.
-
-La garde nationale eut la responsabilité de la tranquillité publique.
-
-Avant son départ, Macdonald avait distribué des armes et des drapeaux.
-Il avait nommé pour général en chef ce même Bassetti que nous avons vu
-revenir battu et blessé par Mammone et Fra-Diavolo; pour second, Gennaro
-Ferra, frère du duc de Cassano; pour adjudant général, Francesco
-Grimaldi.
-
-Le commandant de la place fut le général Frederici; le gouvernement du
-Château-Neuf resta au chevalier Massa, mais celui du château de l'OEuf
-fut donné au colonel L'Aurora.
-
-Un corps de garde fut établi dans chaque quartier; des sentinelles
-furent placées de trente pas en trente pas.
-
-Le 7 juin, le général Writz fit arrêter tous les anciens officiers de
-l'armée royale qui se trouvaient à Naples et qui avaient refusé de
-prendre du service pour la République.
-
-Le 9, à huit heures du soir, on tira les trois coups d'alarme. Aussitôt,
-selon l'ordre donné, tous ceux qui n'étaient sur les contrôles ni de la
-garde nationale, ni d'aucune société patriotique, se retirèrent dans
-leurs maisons et fermèrent portes et fenêtres.
-
-Au contraire, la garde nationale et les volontaires s'élancèrent dans la
-rue de Tolède et sur les places publiques.
-
-Manthonnet, redevenu ministre de la guerre, les passa en revue avec
-Writz et Bassetti, remis de sa blessure, au reste peu dangereuse. Ce
-dernier les complimenta sur leur zèle, leur déclara qu'au point où l'on
-en était arrivé, il n'y avait plus que deux partis à prendre: vaincre ou
-mourir. Après quoi, il les congédia, leur disant que les trois coups de
-canon d'alarme n'avaient été tirés que pour connaître le nombre des
-hommes sur lesquels on pouvait compter à l'heure du danger.
-
-La nuit fut tranquille. Le lendemain, au point du jour, on tira le coup
-de canon qui indiquait que chacun pouvait sortir librement par la ville,
-aller où il voudrait et vaquer à ses propres affaires.
-
-Le 31, on apprit que le cardinal était arrivé à Nola, c'est-à-dire qu'il
-n'était plus qu'à sept ou huit lieues de Naples.
-
-
-
-
-LX
-
-OÙ SIMON BACKER DEMANDE UNE FAVEUR
-
-
-Dans un des cachots du Château-Neuf, dont la fenêtre grillée d'un triple
-barreau donnait sur la mer, deux hommes, l'un de cinquante-cinq à
-soixante ans, l'autre de vingt-cinq à trente, couchés tout habillés sur
-leur lit, écoutaient avec une attention plus qu'ordinaire cette mélopée
-lente et monotone des pêcheurs napolitains, tandis que la sentinelle,
-placée auprès de la muraille et dont la consigne était d'empêcher les
-prisonniers de fuir, mais non les pêcheurs de chanter, se promenait
-insoucieusement sur l'étroite bande de terre qui empêche les tours
-aragonaises de plonger à pic dans la mer.
-
-Certes, si mélomanes que fussent ces deux hommes, ce n'était point
-l'harmonie du chant qui pouvait fixer ainsi leur attention. Rien de
-moins poétique et surtout rien de moins harmonieux que le rhythme sur
-lequel le peuple napolitain module ses interminables improvisations.
-
-Il y avait donc pour eux évidemment dans les paroles un intérêt qu'il
-n'y avait pas dans le prélude; car, au premier couplet, le plus jeune
-des deux prisonniers se dressa sur son lit, saisit vigoureusement les
-barreaux de fer, se hissa jusqu'à la fenêtre et plongea son regard
-ardent à travers les ténèbres pour tâcher de voir le chanteur à la pâle
-et vacillante lueur de la lune.
-
---J'avais reconnu sa voix, dit le plus jeune des deux hommes, celui qui
-regardait et qui écoutait: c'est Spronio, notre premier garçon de
-banque.
-
---Écoutez ce qu'il dit, André, dit le plus vieux des deux hommes avec un
-accent allemand très-prononcé: vous comprenez mieux que moi le dialecte
-napolitain.
-
---Chut, mon père! dit le jeune homme, car le voilà qui s'arrête en face
-de notre fenêtre comme pour jeter ses filets. Sans doute a-t-il quelque
-bonne nouvelle à nous apprendre.
-
-Les deux hommes se turent, et le faux pécheur commença de chanter.
-
-Notre traduction rendra mal la simplicité du récit, mais elle en donnera
-au moins le sens.
-
-Comme l'avait pensé le plus jeune des deux prisonniers, c'étaient des
-nouvelles que leur apportait celui qu'ils avaient désigné sous le nom de
-Spronio.
-
-Voici quel était le premier couplet, simple appel à l'attention de ceux
-pour lesquels la chanson était chantée:
-
- Il est descendu sur la terre,
- L'ange qui nous délivrera;
- Il a brisé comme du verre
- La lance de son adversaire,
- Et celui qui vivra verra!
-
---Il est question du cardinal Ruffo, dit le jeune homme à l'oreille
-duquel était parvenu le bruit de l'expédition, mais qui ignorait
-complétement où en était cette expédition.
-
---Écoutez, André, dit le père, écoutez!
-
-Le chant continua:
-
- Rien ne résiste à sa puissance,
- Après Cotrone, Altamura
- Tombe, malgré sa résistance.
- Vainqueur du démon, il s'avance,
- Et celui qui vivra verra.
-
---Vous entendez, mon père, dit le jeune homme: le cardinal a pris
-Cotrone et Altamura.
-
-Le chanteur poursuivit:
-
- Pour punir la ville rebelle,
- Hier, il partait de Nocera,
- Et ce soir, dit-on, la nouvelle
- Est qu'il couche à Nola la Belle,
- Et celui qui vivra verra.
-
---Entendez-vous, père? dit joyeusement le jeune homme, il est à Nola.
-
---Oui, j'entends, j'entends, dit le vieillard; mais il y a bien plus
-loin de Nola à Naples, peut-être, que de Palerme à Nola.
-
-Comme si elle répondait à cette inquiétude du vieillard, la voix
-continua:
-
- Pour accomplir son entreprise,
- Demain, sur Naple il marchera,
- Et soit par force ou par surprise,
- Naples dans trois jours sera prise,
- Et celui qui vivra verra.
-
-A peine le dernier vers avait-il grincé par la voix du chanteur, que le
-jeune homme lâcha les barreaux et se laissa retomber sur son lit: on
-entendait des pas dans le corridor et ces pas s'approchaient de la
-porte.
-
-A la lueur de la triste lampe qui brûlait suspendue au plafond, le père
-et le fils n'eurent que le temps d'échanger un regard.
-
-Ce n'était pas l'heure où l'on descendait dans leur cachot, et tout
-bruit inaccoutumé est, on le sait, inquiétant pour des prisonniers.
-
-La porte du cachot s'ouvrit. Les prisonniers virent dans le corridor une
-dizaine de soldats armés, et une voix impérative prononça ces mots:
-
---Levez-vous, habillez-vous et suivez-nous.
-
---La moitié de la besogne est faite, dit gaiement le plus jeune des deux
-hommes; nous aurons donc l'avantage de ne pas vous faire attendre.
-
-Le vieillard se leva en silence. Chose étrange, c'était celui qui avait
-le plus vécu qui semblait le plus tenir à la vie.
-
---Où nous conduisez-vous? demanda-t-il d'une voix légèrement altérée.
-
---Au tribunal, répondit l'officier.
-
---Hum! fit André, s'il en est ainsi, j'ai peur qu'il n'arrive trop tard.
-
---Qui? demanda l'officier croyant que c'était à lui que l'observation
-était faite.
-
---Oh! dit négligemment le jeune homme, quelqu'un que vous ne connaissez
-pas et dont nous parlions quand vous êtes entré.
-
-Le tribunal devant lequel on conduisait les deux prévenus était le
-tribunal qui avait succédé à celui qui punissait les crimes de
-lèse-majesté; seulement, il punissait, lui, les crimes de lèse-nation.
-
-Il était présidé par un célèbre avocat, nommé Vicenzo Lupo.
-
-Il se composait de quatre membres et du président; et, pour que l'on
-n'eût point à conduire les prévenus à la Vicairie, ce qui pouvait
-exciter quelque émeute, il siégeait au Château-Neuf.
-
-Les prisonniers montèrent deux étages et furent introduits dans la salle
-du tribunal.
-
-Les cinq membres du tribunal, l'accusateur public et le greffier étaient
-à leur place, ainsi que les huissiers.
-
-Deux siéges ou plutôt deux tabourets étaient préparés pour les accusés.
-
-Deux avocats nommés d'office étaient assis et attendaient dans deux
-fauteuils placés à la droite et à la gauche des tabourets.
-
-Ces deux avocats étaient les deux premiers jurisconsultes de Naples.
-
-C'était Mario Pagano et Francesco Conforti.
-
-Simon et André Backer saluèrent les deux jurisconsultes avec la plus
-grande courtoisie. Quoique appartenant à une opinion entièrement
-opposée, ils reconnaissaient qu'on avait choisi pour les défendre deux
-princes du barreau.
-
---Citoyens Simon et André Backer, leur dit le président, vous avez une
-demi-heure pour conférer avec vos avocats.
-
-André salua.
-
---Messieurs, dit-il, agréez tous mes remercîments, non-seulement pour
-nous avoir donné, à mon père et à moi, des moyens de défense, mais
-encore pour avoir mis ces moyens de défense en des mains habiles.
-Toutefois, la manière dont je compte diriger les débats rendra, je le
-crois, inutile l'intervention de toute parole étrangère; ce qui ne
-diminuera en rien ma reconnaissance envers ces messieurs, qui ont bien
-voulu se charger de causes si désespérées. Maintenant, comme on est venu
-nous chercher dans notre prison au moment où nous nous y attendions le
-moins, nous n'avons pas pu, mon père et moi, arrêter un plan quelconque
-de défense. Je vous demanderai donc, au lieu de conférer une demi-heure
-avec nos avocats, de pouvoir conférer cinq minutes avec mon père. Dans
-une chose aussi grave que celle qui va se passer devant vous, c'est bien
-le moins que je prenne son avis.
-
---Faites, citoyen Backer.
-
-Les deux avocats s'éloignèrent; les juges se retournèrent et causèrent;
-le greffier et les huissiers sortirent.
-
-Les deux accusés échangèrent quelques paroles à voix basse, puis, même
-avant le temps qu'ils avaient demandé, se retournèrent vers le tribunal.
-
---Monsieur le président, dit André, nous sommes prêts.
-
-La sonnette du président se fit entendre pour que chacun reprît sa place
-et pour faire rentrer les huissiers et le greffier absents.
-
-Les défenseurs, de leur côté, se rapprochèrent des accusés. Au bout de
-quelques secondes, chacun se retrouva à son poste.
-
---Messieurs, dit Simon Backer avant de se rasseoir, je suis originaire
-de Francfort, et, par conséquent, je parle mal et difficilement
-l'italien. Je me tairai donc; mais mon fils, qui est né à Naples,
-plaidera ma cause en même temps que la sienne. Elles sont identiques: le
-jugement doit donc être le même pour lui et pour moi. Réunis par le
-crime, en supposant qu'il y ait crime à aimer son roi, nous ne devons
-pas être séparés dans le châtiment. Parle, André; ce que tu diras sera
-bien dit; ce que tu feras sera bien fait.
-
-Et le vieillard se rassit.
-
-Le jeune homme se leva à son tour, et, avec une extrême simplicité:
-
---Mon père, dit-il, se nomme Jacques Simon, et moi, je me nomme
-Jean-André Backer; il a cinquante-neuf ans, et moi, j'en ai vingt-sept;
-nous habitons rue Medina, nº 32; nous sommes banquiers de Sa Majesté
-Ferdinand. Instruit depuis mon enfance à honorer le roi et à vénérer la
-royauté, je n'ai eu, comme mon père, une fois la royauté abolie et le
-roi parti, qu'un désir: rétablir la royauté, ramener le roi. Nous avons
-conspiré dans ce but, c'est-à-dire pour renverser la République. Nous
-savions très-bien que nous risquions notre tête; mais nous avons cru
-qu'il était de notre devoir de la risquer. Nous avons été dénoncés,
-arrêtés, conduits en prison. Ce soir, on nous a tirés de notre cachot et
-amenés devant vous pour être interrogés. Tout interrogatoire est
-inutile. J'ai dit la vérité.
-
-Tandis que le jeune homme parlait, au milieu de la stupéfaction du
-président, des juges, de l'accusateur public, du greffier, des huissiers
-et des avocats, le vieillard le regardait avec un certain orgueil et
-confirmait de la tête tout ce qu'il disait.
-
---Mais, malheureux, lui dit Mario Pagano, vous rendez toute défense
-impossible.
-
---Quoique ce fût un grand honneur pour moi d'être défendu par vous,
-monsieur Pagano, je ne veux pas être défendu. Si la République a besoin
-d'exemples de dévouement, la royauté a besoin d'exemples de fidélité.
-Les deux principes du droit populaire et du droit divin entrent en
-lutte; ils ont peut-être encore des siècles à combattre l'un contre
-l'autre; il faut qu'ils aient à citer leurs héros et leurs martyrs.
-
---Mais il est cependant impossible, citoyen André Backer, que vous
-n'ayez rien à dire pour votre défense, insista Mario.
-
---Rien, monsieur, rien absolument. Je suis coupable dans toute l'étendue
-du mot, et je n'ai d'autre excuse à faire valoir que celle-ci: le roi
-Ferdinand fut toujours bon pour mon père, et, mon père et moi, nous lui
-serons dévoués jusqu'à la mort.
-
---Jusqu'à la mort, répéta le vieux Simon Backer continuant d'approuver
-son fils de la tête et de la main.
-
---Alors, citoyen André, dit le président, vous venez à nous
-non-seulement avec la certitude d'être condamné, mais encore avec le
-désir de vous faire condamner?
-
---Je viens à vous, citoyen président, comme un homme qui sait qu'en
-venant à vous, il fait son premier pas vers l'échafaud.
-
---C'est-à-dire avec la conviction qu'en notre âme et conscience, nous ne
-pouvons faire autrement que de vous condamner?
-
---Si notre conspiration avait réussi, nous vous avions condamné
-d'avance.
-
---Alors, c'était un massacre de patriotes que vous comptiez faire?
-
---Cent cinquante au moins devaient périr.
-
---Mais vous n'étiez pas seuls pour accomplir cette horrible action?
-
---Tout ce qu'il y a de coeurs royalistes à Naples, et il y en a plus que
-vous ne croyez, se fût rallié à nous.
-
---Inutile, sans doute, de vous demander les noms de ces fidèles
-serviteurs de la royauté?
-
---Vous avez trouvé des traîtres pour nous dénoncer; trouvez-en pour
-dénoncer les autres. Quant à nous, nous avons fait le sacrifice de notre
-vie.
-
---Nous l'avons fait, répéta le vieillard.
-
---Alors, dit le président, il ne nous reste plus qu'à rendre le
-jugement.
-
---Pardon, répondit Mario Pagano, il vous reste à m'entendre.
-
-André se retourna avec étonnement vers l'illustre jurisconsulte.
-
---Et comment défendriez-vous un homme qui ne veut pas être défendu et
-qui réclame comme un salaire la peine qu'il a méritée? demanda le
-président.
-
---Ce n'est pas le coupable que je défendrai, répondit Mario Pagano,
-c'est la peine que j'attaquerai.
-
-Et, à l'instant même, avec une merveilleuse éloquence, il établit la
-différence qui doit exister entre le code d'un roi absolu et la
-législation d'un peuple libre. Il donna, comme dernières raisons des
-tyrans, le canon et l'échafaud; il donna, comme suprême but des peuples,
-la persuasion; il montra les esclaves de la force en hostilité éternelle
-contre leurs maîtres; il montra ceux du raisonnement, d'ennemis qu'ils
-étaient, se faisant apôtres. Il invoqua tour à tour Filangieri et
-Beccaria, ces deux lumières qui venaient de s'éteindre et qui avaient
-appliqué la toute-puissance de leur génie à combattre la peine de mort,
-peine inutile et barbare selon eux. Il rappela Robespierre, nourri de la
-lecture des deux jurisconsultes italiens, disciple du philosophe de
-Genève, demandant à l'Assemblée législative l'abolition de la peine de
-mort. Il en appela au coeur des juges pour leur demander, au cas où la
-motion de Robespierre eût passé, si la révolution française eût été
-moins grande pour avoir été moins sanglante et si Robespierre n'eût pas
-laissé une plus éclatante mémoire comme destructeur que comme
-applicateur de la peine de mort. Il déroula les quatre mois d'existence
-de la république parthénopéenne et la montra pure de sang versé, tandis
-qu'au contraire la réaction s'avançait contre elle par une route
-encombrée de cadavres. Était-ce la peine d'attendre la dernière heure de
-la liberté pour déshonorer son autel par un holocauste humain? Enfin,
-tout ce qu'une parole puissante et érudite peut puiser d'inspiration
-dans un noble coeur et d'exemples dans l'histoire du monde entier,
-Pagano le donna, et, terminant sa péroraison par un élan fraternel, il
-ouvrit les bras à André en le priant de lui donner le baiser de paix.
-
-André pressa Pagano sur son coeur.
-
---Monsieur, lui dit-il, vous m'auriez mal compris si vous avez pu croire
-un instant que, mon père et moi, nous avons conspiré contre des
-individus: non, nous avons conspiré pour un principe. Nous croyons que
-la royauté seule peut faire la félicité des peuples; vous croyez, vous,
-que leur bonheur est dans la république: assises un jour à côté l'une de
-l'autre, nos deux âmes regarderont de là-haut juger ce grand procès, et,
-alors, j'espère que nous aurons oublié nous-mêmes que je suis israélite
-et vous chrétien, vous républicain et moi royaliste.
-
-Puis, s'adressant à son père et lui offrant le bras:
-
---Allons, mon père, dit-il, laissons délibérer ces messieurs.
-
-Et, se replaçant au milieu des gardes, il sortit de la chambre du
-tribunal sans laisser à Francesco Conforti le temps de rien ajouter au
-discours de son confrère Mario Pagano.
-
-La délibération ne pouvait être longue: le délit était patent et, on l'a
-vu, les coupables n'avaient pas cherché à le dissimuler.
-
-Cinq minutes après, on rappela les prévenus; ils étaient condamnés à
-mort.
-
-Une légère pâleur couvrit les traits du vieillard lorsque les paroles
-fatales furent prononcées; le jeune homme, au contraire, sourit à ses
-juges et les salua courtoisement.
-
---Inutile, dit le président, puisque vous avez refusé de vous défendre,
-inutile de vous demander, comme juges, si vous avez quelque chose à
-ajouter à votre défense; mais, comme hommes, comme citoyens, comme
-compatriotes, désespérés d'avoir à porter un si terrible jugement contre
-vous, nous vous demanderons si vous n'avez pas quelque désir à exprimer,
-quelque recommandation à faire?
-
---Mon père a, je crois, une faveur à vous demander, messieurs, faveur
-que, sans vous compromettre, je crois, vous pouvez lui accorder.
-
---Citoyen Backer, dit le président, nous vous écoutons.
-
---Monsieur, répondit le vieillard, la maison Backer et Cie existe depuis
-plus de cent cinquante ans, et c'est de sa pleine et entière volonté
-qu'elle a passé de Francfort à Naples. Depuis le 5 mai 1652, jour où
-elle fut fondée par mon trisaïeul Frédéric Backer, elle n'a jamais eu
-une discussion avec ses correspondants ni un retard dans ses échéances;
-or, voici déjà plus de deux mois que nous sommes prisonniers et que la
-maison marche hors de notre présence.
-
-Le président fit signe qu'il écoutait avec la plus bienveillante
-attention, et, en effet, non-seulement le président, mais tout le
-tribunal avait les yeux fixés sur le vieillard. Le jeune homme seul, qui
-savait probablement ce que son père avait à demander, regardait la
-terre, tout en fouettant distraitement le bas de son pantalon avec une
-badine.
-
-Le vieillard continua:
-
---La faveur que je demande est donc celle-ci.
-
---Nous écoutons, dit le président, qui avait hâte de connaître cette
-faveur.
-
---Dans le cas, reprit le vieillard, où l'on aurait dû nous exécuter
-demain, nous demanderions, mon fils et moi, que l'on ne nous exécutât
-qu'après-demain, afin que nous eussions une journée pour faire notre
-inventaire et établir notre bilan. Si nous faisons ce travail
-nous-mêmes, je suis certain, malgré les mauvais jours que nous venons de
-traverser, les services que nous avons rendus au roi et l'argent que
-nous avons dépensé pour la cause, de laisser la maison Backer de quatre
-millions au moins au-dessus de ses affaires, et, comme elle fermera pour
-une cause indépendante de notre volonté, elle fermera honorablement.
-Puis, vous comprenez bien, monsieur le président, que, dans une maison
-comme la nôtre, qui fait pour cent millions d'affaires par an, il y a,
-malgré la confiance qu'on accorde à certains employés, bien des choses
-dont les maîtres ont seuls le secret. Ainsi, par exemple, il y a
-peut-être plus de cinq cent mille francs de dépôts confiés à notre
-honneur, dont les propriétaires n'ont pas même de reçu et ne sont point
-portés sur nos registres. Vous comprenez, dans le cas où vous me
-refuseriez notre demande, les risques auxquels serait exposée notre
-réputation; c'est pourquoi j'espère, monsieur le président, que vous
-voudrez bien nous faire reconduire demain à la maison, sous bonne garde,
-nous laisser toute la journée pour faire notre liquidation et ne nous
-faire fusiller qu'après-demain.
-
-Le vieillard prononça ces paroles avec tant de simplicité et de grandeur
-à la fois, que non-seulement le président en fut ému, mais tout le
-tribunal profondément touché. Conforti lui saisit la main, la serra avec
-un élan qui triomphait de la différence d'opinions, tandis que Mario
-Pagano ne se cachait nullement pour essuyer une larme qui roulait de ses
-yeux.
-
-Le président n'eut besoin que de consulter le tribunal d'un regard;
-puis, saluant le vieillard:
-
---Il sera fait comme vous désirez, citoyen Backer, et nous regrettons de
-ne pouvoir faire autre chose pour vous.
-
---Inutile! répondit Simon, puisque nous ne vous demandons pas autre
-chose.
-
-Et, saluant le tribunal comme il eût fait d'une société d'amis qu'il
-quitterait, il prit le bras de son fils, alla avec lui se ranger au
-milieu des soldats, et tous deux redescendirent vers leur cachot.
-
-Le chant du faux pêcheur avait cessé. André Backer se souleva, à la
-pointe des poignets, jusqu'à la fenêtre.
-
-La mer était non-seulement silencieuse, mais déserte.
-
-
-
-
-LXI
-
-LA LIQUIDATION
-
-
-Le lendemain, le guichetier entra à sept heures du matin dans le cachot
-des deux condamnés. Le jeune homme dormait encore, mais le vieillard, un
-crayon à la main, une feuille de papier sur les genoux, faisait des
-chiffres.
-
-L'escorte qui devait les conduire rue Medina attendait.
-
-Le vieillard jeta un coup d'oeil sur son fils.
-
---Voyons, lui dit-il, lève-toi, André. Tu as toujours été paresseux, mon
-enfant; il faudra te corriger.
-
---Oui, répondit André en ouvrant les yeux et en disant bonjour de la
-tête à son père; seulement, je doute que Dieu m'en laisse le temps.
-
---Quand tu étais enfant, reprit mélancoliquement le vieillard, et que ta
-mère t'avait appelé deux ou trois fois, quoique éveillé par elle, tu ne
-pouvais te décider à quitter ton lit. J'étais parfois obligé de monter
-moi-même et de te forcer à te lever.
-
---Je vous promets, mon père, dit en se levant et en commençant de
-s'habiller le jeune homme, que, si je me réveille après-demain, je me
-lèverai tout de suite.
-
-Le vieillard se leva à son tour, et, avec un soupir:
-
---Ta pauvre mère! dit-il, elle a bien fait de mourir!
-
-André alla à son père, et, sans dire une parole, l'embrassa tendrement.
-
-Le vieux Simon le regarda
-
---Si jeune!... murmura-t-il. Enfin!...
-
-Au bout de dix minutes, les deux prisonniers étaient habillés.
-
-André frappa à la porte de son cachot; le geôlier reparut.
-
---Ah! dit-il, vous êtes prêts? Venez, votre escorte vous attend.
-
-Simon et André Backer prirent place au milieu d'une douzaine d'hommes
-chargés de les conduire jusqu'à leur maison de banque, située, comme
-nous l'avons dit, rue de Medina.
-
-De la porte du Château-Neuf à la maison des Backer, il n'y avait qu'un
-pas. A peine quelques regards curieux s'arrêtèrent-ils à leur passage,
-sur les prisonniers, qui, en un instant, furent arrivés à la porte de la
-maison de banque.
-
-Il était huit heures du matin à peine; cette porte était encore fermée,
-les employés n'arrivant d'habitude qu'à neuf heures.
-
-Le sergent qui commandait l'escorte sonna: le valet de chambre du vieux
-Backer vint ouvrir, poussa un cri, et, du premier mouvement, fut prêt à
-se jeter dans les bras de son maître. C'était un vieux serviteur
-allemand, qui, tout, enfant, l'avait suivi de Francfort.
-
---O mon cher seigneur, lui dit-il, est-ce vous? et mes pauvres yeux qui
-ont tant pleuré votre absence, ont-ils le bonheur de vous revoir?
-
---Oui, mon Fritz, oui. Et tout va-t-il bien dans la maison? demanda
-Simon.
-
---Pourquoi tout n'irait-il pas bien en votre absence, comme en votre
-présence? Dieu merci, chacun connaît son devoir. A neuf heures du matin,
-tous les employés sont à leur poste et chacun fait sa besogne en
-conscience. Il n'y a que moi qui, malheureusement, aie du temps de
-reste, et cependant, tous les jours, je brosse vos habits; deux fois par
-semaine, je compte votre linge; tous les dimanches, je remonte les
-pendules, et je console du mieux que je puis votre chien César, qui,
-depuis votre départ, mange à peine et ne fait que se lamenter.
-
---Entrons, mon père, dit André: ces messieurs s'impatientent et le
-peuple s'amasse.
-
---Entrons, répéta le vieux Backer.
-
-On laissa une sentinelle à la porte, deux dans l'antichambre, on
-dispersa les autres dans le corridor. Au reste, comme c'est l'habitude
-dans ces sortes de maisons, le rez-de-chaussée était grillé. Les deux
-prisonniers, en rentrant chez eux, n'avaient donc fait que changer de
-prison.
-
-André Backer s'achemina vers la caisse, et, le caissier n'étant point
-encore arrivé, l'ouvrit avec sa double clef, tandis que Simon Backer
-prenait place dans son cabinet, qui n'avait point été ouvert depuis son
-arrestation.
-
-On plaça des sentinelles aux deux portes.
-
---Ah! fit le vieux Backer poussant un soupir de satisfaction en
-reprenant sa place dans le fauteuil où il s'était assis pendant
-trente-cinq ans.
-
-Puis il ajouta:
-
---Fritz, ouvrez le volet de communication.
-
-Fritz obéit, ouvrit un ressort donnant du cabinet dans la caisse, de
-façon que le père et le fils pouvaient, sans quitter chacun son bureau,
-se parler, s'entendre et même se voir.
-
-A peine le vieux Backer était-il assis, qu'avec des cris et des
-hurlements de joie un grand épagneul, traînant sa chaîne brisée, se
-précipita dans son cabinet et bondit sur lui comme pour l'étrangler.
-
-Le pauvre animal avait senti son maître, et, comme Fritz, venait lui
-souhaiter la bienvenue.
-
-Les deux Backer commencèrent à dépouiller leur correspondance. Toutes
-les lettres sans recommandation avaient été décachetées par le premier
-commis; toutes celles qui portaient une mention particulière ou le mot
-_Personnelle_ avaient été mises en réserve.
-
-C'étaient ces lettres-là qu'on n'avait pu faire parvenir aux
-prisonniers, avec lesquels toute communication était défendue, que
-ceux-ci retrouvaient sur leur bureau en rentrant chez eux.
-
-Neuf heures sonnaient à la grande pendule du temps de Louis XIV qui
-ornait le cabinet de Simon Backer, lorsque, avec sa régularité
-habituelle, le caissier arriva.
-
-C'était, comme le valet de chambre, un Allemand, nommé Klagmann.
-
-Il n'avait trop rien compris à la sentinelle qu'il avait vue à la porte,
-ni aux soldats qu'il avait trouvés dans les corridors. Il les avait
-interrogés; mais, esclaves de leur consigne, ils ne lui avaient pas
-répondu.
-
-Cependant, comme l'ordre avait été donné de laisser entrer et sortir
-tous les employés de la maison, il pénétra jusqu'à sa caisse sans
-difficulté.
-
-Son étonnement fut grand lorsque, à sa place, assis sur sa chaise, il
-trouva son jeune maître, André Backer, et qu'à travers le vasistas, il
-put voir, assis dans son cabinet et à sa place habituelle, le vieux
-Backer.
-
-Hors les sentinelles à la porte, dans l'antichambre et dans les
-corridors, rien n'était changé.
-
-André répondit cordialement, quoique en conservant la distance du maître
-à l'employé, aux démonstrations joyeuses du caissier, qui, à travers le
-vasistas, s'empressa de faire au père les mêmes compliments qu'il venait
-de faire au fils.
-
---Où est le chef de la comptabilité? demanda André à Klagmann.
-
-Le caissier tira sa montre.
-
---Il est neuf heures cinq minutes, monsieur André; je parierais que M.
-Sperling tourne en ce moment la rue San-Bartolomeo. Votre Seigneurie
-sait qu'il est toujours ici entre neuf heures cinq et neuf heures sept
-minutes.
-
-Et, en effet, à peine le caissier avait-il achevé, que l'on entendit
-dans l'antichambre la voix du chef de la comptabilité qui s'informait à
-son tour.
-
---Sperling! Sperling! cria André en appelant le nouvel arrivant; venez,
-mon ami, nous n'avons pas de temps à perdre.
-
-Sperling, de plus en plus étonné, mais n'osant faire de questions, passa
-dans le cabinet du chef de la maison.
-
---Mon cher Sperling, fit Simon Backer en l'apercevant, tandis que
-Klagmann, attendant des ordres, se tenait debout dans la caisse, mon
-cher Sperling, je n'ai pas besoin de vous demander si nos écritures sont
-au courant?
-
---Elles y sont, mon cher seigneur, répondit Sperling.
-
---Alors, vous avez une position de la maison?
-
---Elle a été arrêtée hier par moi, à quatre heures.
-
---Et que constate votre inventaire?
-
---Un bénéfice d'un million cent soixante-quinze mille ducats.
-
---Tu entends, André? dit le père à son fils.
-
---Oui, mon père: un million cent soixante-quinze mille ducats. Est-ce
-d'accord avec les valeurs que vous avez en caisse, Klagmann?
-
---Oui, monsieur André, nous avons vérifié hier.
-
---Et nous allons vérifier de nouveau ce matin, si tu veux, mon brave
-garçon.
-
---A l'instant, monsieur.
-
-Et, tandis que Sperling attendant la vérification de la caisse, causait
-à voix basse avec Simon Backer, Klagmann ouvrit une armoire de fer à
-triple serrure, compliquée de chiffres et de numéros, et tira un
-portefeuille s'ouvrant lui-même à clef. Klagmann ouvrit le portefeuille,
-et le déposa devant André.
-
---Combien contient ce portefeuille? demanda le jeune homme.
-
---635,412 ducats en traites sur Londres, Vienne et Francfort.
-
-André vérifia et trouva le compte exact.
-
---Mon père, dit-il, j'ai les 635,412 ducats de traites.
-
-Puis, se tournant vers Klagmann:
-
---Combien en caisse? demanda-t-il.
-
---425,604 ducats, monsieur André.
-
---Vous entendez, mon père? demanda le jeune homme.
-
---Parfaitement, André. Mais, de mon côté, j'ai sous les yeux la balance
-générale des écritures. Les comptes créanciers s'élèvent à 1,455,612
-ducats, et les comptes débiteurs présentent le chiffre de 1,650,000
-ducats, lequel, avec d'autres comptes de débiteurs divers et de banques,
-montant à 1,065,087 ducats, nous donnent un avoir de 2,715,087 ducats.
-Vois, de ton côté, ce qui existe à notre débit. En même temps que tu
-vérifieras avec Klagmann, je vérifierai, moi, avec Sperling.
-
-En ce moment, la porte du cabinet s'ouvrit et Fritz, avec sa régularité
-accoutumée, avant que la pendule eût cessé de sonner onze heures,
-annonçait que _monsieur était servi_.
-
---As-tu faim, André? demanda le vieux Backer.
-
---Pas beaucoup, répondit André; mais, comme, au bout du compte, il faut
-manger, mangeons.
-
-Il se leva et retrouva son père dans le corridor. Tous deux
-s'acheminèrent vers la salle à manger, suivis des deux sentinelles.
-
-Tous les employés étaient arrivés entre neuf heures et neuf heures un
-quart, moins Spronio.
-
-Ils n'avaient point osé entrer à la caisse ni dans le cabinet pour
-présenter leurs respects aux deux prisonniers; mais ils les attendaient
-au passage, les uns sur la porte de leur bureau, les autres à celle de
-la salle à manger.
-
-Comme on savait dans quelles conditions les deux prisonniers étaient
-revenus à la maison de banque, un voile épais de tristesse était répandu
-sur les visages. Deux ou trois des plus anciens employés détournaient la
-tête: ceux-là pleuraient.
-
-Le père et le fils, après s'être arrêtés un instant un milieu d'eux,
-entrèrent dans la salle à manger.
-
-Les sentinelles restèrent à la porte, mais au dedans de la salle à
-manger. Ordre leur était donné de ne point perdre de vue les deux
-condamnés.
-
-La table était servie comme de coutume, Fritz se tenait debout derrière
-la chaise du vieux Simon.
-
---Quand nous aurons fait notre compte, il ne faudra point oublier tous
-ces vieux serviteurs-là, dit Simon Backer.
-
---Oh! soyez tranquille, mon père, répliqua André; par bonheur, nous
-sommes assez riches pour ne point forcer notre reconnaissance à faire
-sur eux des économies.
-
-Le déjeuner fut court et silencieux. A la fin de son repas, André, en
-raison d'une vieille coutume allemande, avait l'habitude de boire à la
-santé de son père.
-
---Fritz, dit-il au vieux serviteur, descendez à la cave, prenez une
-demi-bouteille de tokay impérial de 1672, c'est le plus vieux et le
-meilleur:--j'ai une santé à porter.
-
-Simon regarda son fils.
-
-Fritz obéit sans demander d'explication, et remonta tenant à la main la
-demi-bouteille de tokay désignée.
-
-André emplit son verre et celui de son père; puis il demanda à Fritz un
-troisième verre, l'emplit a son tour et le présenta à Fritz.
-
---Ami, lui dit-il, car, depuis plus de trente ans que tu es dans la
-maison, tu n'es plus un serviteur, tu es un ami,--bois avec nous un
-verre de vin impérial à la santé de ton vieux maître, et que, malgré les
-hommes et leur jugement, Dieu lui accorde, aux dépens des miens, de
-longs et honorables jours.
-
---Que dis-tu, que fais-tu mon fils? s'écria le vieillard.
-
---Mon devoir de fils, dit en souriant André. Il a bien entendu la voix
-d'Abraham priant pour Isaac: peut-être entendra-t-il la voix d'Isaac
-priant pour Abraham.
-
-Simon porta d'une main tremblante son verre à sa bouche et le vida à
-trois reprises.
-
-André porta le sien d'une main ferme à ses lèvres et le vida d'un trait.
-
-Fritz essaya plusieurs fois de boire le sien: il n'y put parvenir: il
-étranglait.
-
-André remplit du reste de la demi-bouteille les deux verres que Simon et
-lui venaient de vider, et, les présentant aux deux soldats:
-
---Et vous aussi, dit-il, buvez, comme je viens de le faire, à la santé
-de la personne qui vous est la plus chère.
-
-Les deux soldats burent en prononçant chacun un nom.
-
---Allons, André, dit le vieillard, à la besogne, mon ami!
-
-Puis, à Fritz:
-
---Tu t'informeras de Spronio, dit-il; j'ai peur qu'il ne lui soit arrivé
-malheur.
-
-Les deux prisonniers rentrèrent dans leur bureau, et le travail
-continua.
-
---Nous en étions à notre crédit, n'est-ce pas mon père? demanda André.
-
---Et ce crédit montait à 2,715,087 ducats, répondit le vieillard.
-
---Eh bien, reprit André, notre débit se compose de 1,125,412 ducats en
-dettes diverses à Londres, Vienne et Francfort.
-
---C'est bien, j'inscris.
-
---275,000 ducats à la chevalière San-Felice.
-
-Le jeune homme ne put prononcer ce nom sans un cruel serrement de coeur.
-
-Un soupir du père répondit au tremblement de voix du fils.
-
---C'est inscrit, dit-il.
-
---27,000 ducats à Sa Majesté Ferdinand, que Dieu garde! solde de
-l'emprunt Nelson.
-
---Inscrit, répéta Simon.
-
---28,200 ducats sans nom.
-
---Je sais ce que c'est, répondit Simon. Quand le prince de Tarsia fut
-poursuivi par le procureur fiscal Vanni, il déposa chez moi cette somme.
-Il est mort subitement et sans avoir eu le temps de rien dire à sa
-famille du dépôt qu'il avait fait chez moi. Tu écriras un mot à son
-fils, et Klagmann, aujourd'hui même, ira lui porter ces 28,200 ducats.
-
-Il y eut un instant de silence pendant lequel André exécuta l'ordre de
-son père.
-
-La lettre écrite, il la remit à Klagmann en lui disant:
-
---Tu porteras cette lettre au prince de Tarsia; tu lui diras qu'il peut
-se présenter quand il voudra à la caisse; on payera à vue.
-
---Après? demanda Simon.
-
---C'est tout ce que nous devons, mon père. Vous pouvez additionner.
-
-Simon additionna et trouva que la maison Backer devait une somme de
-1,455,612 ducats, c'est-à-dire 4,922,548 francs de notre monnaie.
-
-Une satisfaction visible se peignit sur les traits du vieillard. Une
-certaine panique s'était, depuis l'arrestation des deux chefs de la
-maison, répandue parmi les créanciers. Chacun s'était hâté de réclamer
-le remboursement de ce qui lui était dû. On avait, en moins de deux
-mois, fait face à plus de treize millions de traites.
-
-Ce qui aurait renversé toute autre maison, n'avait pas même ébranlé la
-maison Backer.
-
---Mon cher Sperling, dit Simon au chef de la comptabilité, pour couvrir
-les comptes créanciers, vous allez à l'instant même faire préparer des
-traites sur les débiteurs de la maison pour une somme égale à celle dont
-nous sommes débiteurs. Ces traites faites, vous les présenterez à André,
-qui les signera, ayant la signature.
-
-Le chef de la comptabilité sortit pour exécuter l'ordre qui lui était
-donné.
-
---Dois-je porter tout de suite cette lettre au prince de Tarsia? demanda
-Klagmann.
-
---Oui, allez, et revenez le plus vite possible; mais, en route, tâchez
-de savoir quelque nouvelle de Spronio.
-
-Le fils et le père restèrent seuls, le père dans son cabinet, le fils à
-la caisse.
-
---Il serait bon, je crois, mon père, dit André, de faire une circulaire
-annonçant la liquidation de notre maison.
-
---J'allais te le dire, mon enfant. Rédige-la; on en fera faire autant de
-copies qu'il sera nécessaire, ou, mieux encore, on la fera imprimer; de
-sorte que tu n'auras la peine de signer qu'une fois.
-
---Économie de temps. Vous avez raison, mon père, il ne nous en reste pas
-trop.
-
-Et André rédigea la circulaire suivante:
-
- «Les chefs de la maison Simon et André Backer, de Naples, ont
- l'honneur de prévenir les personnes avec lesquelles ils sont en
- relations d'affaires, et particulièrement celles qui pourraient avoir
- quelque créance sur eux, que, par suite de la condamnation à mort des
- chefs de la maison, la susdite maison commencera sa liquidation à
- partir de demain 13 mai, jour de leur exécution.
-
- »Le terme de la liquidation est fixé à un mois.
-
- »On payera à bureau ouvert.»
-
-Cette circulaire terminée. André Backer la lut à son père en lui
-demandant s'il ne voyait rien à y retrancher ou à y ajouter.
-
---Il y a à y ajouter la signature, répondit froidement le père.
-
-Et, comme, ainsi que nous l'avons dit, André Backer avait la signature,
-il signa.
-
-Simon Backer sonna: un garçon de bureau ouvrit la porte de son cabinet.
-
---Passez chez mon fils, dit-il, prenez-y et portez à l'imprimerie une
-circulaire qu'il faut composer le plus tôt possible.
-
-Les deux condamnés restèrent de nouveau seuls.
-
---Mon père, dit André, nous avons à notre actif 1,259,475 ducats. Que
-comptez vous en faire? Ayez la bonté de me donner vos ordres et je les
-exécuterai.
-
---Mon ami, dit le père, il me semble que nous devons, avant tout, penser
-à ceux qui nous ont bien servis pendant la prospérité et qui nous sont
-restés fidèles pendant le malheur. Tu as dit que nous étions assez
-riches pour ne pas faire d'économies sur notre reconnaissance: comment
-la leur prouverais-tu?
-
---Mais, mon père, en leur continuant leurs appointements leur vie
-durant.
-
---Je voudrais faire mieux que cela, André. Nous avons ici dix-huit
-personnes attachées à notre service, tant employés que serviteurs; le
-total des gages et appointements, depuis les plus forts jusqu'aux plus
-faibles, monte à dix mille ducats. Dix mille ducats représentent un
-capital de deux cent mille ducats; en prélevant 200,000 ducats, il nous
-reste une somme de 1,059,475 ducats, somme encore considérable. Mon avis
-est donc, qu'au bout de notre liquidation, qui peut durer un mois,
-chacun de nos employés ou de nos serviteurs touche, non pas la rente,
-mais le capital de ses gages et de ses appointements; est-ce aussi ton
-avis?
-
---Mon père, vous êtes la véritable charité, je ne suis, moi, que son
-ombre; seulement, j'ajouterai ceci: en temps de révolution comme celui
-où nous vivons, nul ne peut répondre du lendemain. Au milieu d'une
-émeute, notre maison peut-être pillée, incendiée, que sais-je? Nous
-avons un encaisse de 400,000 ducats: payons aujourd'hui même à ceux que
-nous laissons derrière nous le legs qu'ils ne devaient toucher qu'après
-notre mort. Ce sont des voix qui nous béniront et qui prieront pour
-nous; et, au point où nous en sommes, ces voix-là sont le meilleur appui
-que nous puissions imaginer pour nous devant le Seigneur.
-
---Qu'il soit fait ainsi. Prépare pour Klagmann un ordre de payer
-aujourd'hui même les 200,000 ducats à qui de droit et le mois qu'ils ont
-encore à travailler pour nous à appointements doubles.
-
---L'ordre est signé, mon père.
-
---Maintenant, mon ami, chacun de nous a dans son coeur certains
-souvenirs qui, pour être secrets, n'en sont pas moins religieux. Ces
-souvenirs imposent des obligations. Plus jeune que moi, tu dois en avoir
-plus que moi, qui ai déjà vu s'éteindre une partie de ces souvenirs. Sur
-le million cinquante-neuf mille quatre cent soixante-quinze ducats qui
-nous restent, je prends cent mille ducats et t'en laisse deux cent
-mille: chacun de nous, sans en rendre compte, fera de cette somme ce que
-bon lui semblera.
-
---Merci, mon père. Il nous restera 759,475 ducats.
-
---Veux-tu que nous laissions 100,000 ducats à chacun des trois
-établissements humanitaires de Naples, aux Enfants trouvés, aux
-Incurables, à l'auberge des Pauvres?
-
---Faites, mon père. Restera 459,475 ducats.
-
---Dont l'héritier naturel est notre cousin, Moïse Backer, de Francfort.
-
---Lequel est plus riche que nous, mon père, et qui aura honte de
-recevoir un pareil héritage de sa famille.
-
---A ton avis, que faire de cette somme?
-
---Mon père, je n'ai point de conseil à vous donner lorsqu'il s'agit de
-philosophie et d'humanité. On va combattre: dans un parti comme dans
-l'autre, avant que Naples soit prise, il y aura bien des hommes tués.
-Haïssez-vous nos ennemis, mon père?
-
---Je ne hais plus personne, mon fils.
-
---C'est un des salutaires effets de la mort qui vient, dit, comme en se
-parlant à lui-même et à demi-voix, André.
-
-Puis, tout haut:
-
---Eh bien, mon père, que diriez-vous de laisser la somme qui nous reste,
-moins celle nécessaire à la liquidation, aux veuves et aux orphelins que
-fera la guerre civile, de quelque parti qu'ils soient?
-
-Le vieillard se leva sans répondre, passa de son cabinet dans celui
-d'André Backer et embrassa son fils en pleurant.
-
---Et qui chargeras-tu de cette répartition?
-
---Avez-vous quelqu'un à me proposer, mon père?
-
---Non, mon enfant. Et toi?
-
---J'ai une sainte créature, mon père, j'ai la chevalière de San-Felice.
-
---Celle qui nous a dénoncés?
-
---Mon père, j'ai beaucoup réfléchi: j'ai appelé, pendant de longues
-nuits, mon coeur et mon esprit à mon aide, afin qu'ils me donnassent le
-mot de cette terrible énigme. Mon père, j'ai la conviction que Luisa
-n'est point coupable.
-
---Soit, répondit le vieux Simon. Si elle n'est pas coupable, le choix
-que tu fais est digne d'elle; si elle est coupable, c'est un pardon, et
-je me joins à toi pour le lui donner.
-
-Cette fois, ce fut le fils qui se jeta dans les bras de son père et qui
-le pressa contre son coeur.
-
---Eh bien, dit le vieux Simon, voici notre liquidation faite. Ce n'a
-point été aussi difficile que je l'aurais cru.
-
-Deux heures après, toutes les dispositions prises par Simon et André
-Backer étaient connues de toute la maison; employés et serviteurs
-avaient reçu le capital de leurs appointements et de leurs gages, et les
-deux condamnés rentraient dans la prison, d'où ils ne devaient plus
-sortir que pour marcher au supplice au milieu d'un concert de louanges
-et de bénédictions.
-
-Quant à Spronio, on avait enfin su ce qu'il était devenu.
-
-On s'était présenté la nuit à son domicile pour l'arrêter; il s'était
-sauvé par une fenêtre, et il était probable qu'il était allé rejoindre
-le cardinal à Nola.
-
-
-
-
-LXII
-
-UN DERNIER AVERTISSEMENT
-
-
-Pendant la nuit qui suivit la réintégration des deux Backer à leur
-prison, dans une des chambres du palais d'Angri, où, il continuait de
-demeurer, Salvato, assis à une table, le front appuyé dans sa main
-gauche, écrivait de cette écriture ferme et lisible qui était l'emblème
-de son caractère, la lettre suivante:
-
- _Au frère Joseph, couvent du Mont-Cassin._
-
- «12 juin 1799.
-
- »Mon père bien-aimé,
-
- »Le jour de la lutte suprême est venu. J'ai obtenu du général
- Macdonald de rester à Naples, attendu qu'il m'a semblé que mon premier
- devoir, comme Napolitain, était de défendre mon pays. Je ferai tout ce
- que je pourrai pour le sauver; si je ne puis le sauver, je ferai tout
- ce que je pourrai pour mourir. Et, si je meurs, deux noms bien-aimés
- flotteront sur ma bouche à mon dernier soupir et serviront d'ailes à
- mon âme pour monter au ciel: le vôtre et celui de Luisa.
-
- »Quoique je connaisse votre profond amour pour moi, je ne vous demande
- rien pour moi, mon père;--mon devoir m'est tracé, je vous l'ai dit, je
- l'accomplirai;--mais, si je meurs, ô père bien-aimé! je la laisse
- seule, et, cause innocente de la mort de deux hommes condamnés hier à
- être fusillés, qui sait si la vengeance du roi ne la poursuivra pas,
- tout innocente qu'elle est!
-
- »Si nous sommes vainqueurs, elle n'a point à craindre cette vengeance,
- et cette lettre n'est qu'un témoignage de plus du grand amour que j'ai
- pour vous et de l'éternel espoir que j'ai en vous.
-
- »Si nous sommes vaincus, au contraire, si je suis hors d'état de lui
- porter secours, c'est vous, mon père, qui me remplacerez.
-
- »Alors, mon père, vous quitterez les hauteurs sublimes de votre
- montagne sainte, et vous redescendrez dans la vie. Vous vous êtes
- imposé cette mission de disputer l'homme à la mort; vous ne vous
- écarterez pas de votre but en sauvant cet ange dont je vous ai dit le
- nom et raconté les vertus.
-
- »Comme, à Naples, l'argent est le plus sûr auxiliaire que l'on puisse
- avoir, j'ai, dans un voyage à Molise, réuni cinquante mille ducats,
- dont quelques centaines ont été dépensées par moi, mais dont la
- presque totalité est enfouie dans une caisse de fer au Pausilippe près
- des ruines du tombeau de Virgile, au pied de son laurier éternel: vous
- les trouverez là.
-
- »Nous sommes entourés, je ne dirai pas seulement d'ennemis, ce qui ne
- serait rien, mais de trahisons, ce qui est horrible. Le peuple est
- tellement aveuglé, ignorant, abruti par ses moines et ses
- superstitions, qu'il tient pour ses plus grands ennemis ceux qui
- veulent le faire libre, et qu'il voue une espèce de culte à quiconque
- ajoute une chaîne aux chaînes qu'il porte déjà.
-
- »O mon père, mon père, celui qui, comme nous, se consacre au salut des
- corps, acquiert un grand mérite devant Dieu; mais bien plus grand,
- croyez-moi, sera le mérite de celui qui se vouera à l'éducation de ces
- esprits, à l'illumination de ces âmes.
-
- »Adieu, mon père; le Seigneur tient en ses mains la vie des nations;
- vous tenez dans vos mains plus que ma vie: vous tenez mon âme.
-
- »Tous les respects du coeur.
-
- »Votre SALVATO.
-
- »_P.-S._--Inutile et même dangereux que vous me répondiez, au milieu
- de tout ce qui se passe ici. Votre messager peut être arrêté et votre
- réponse lue. Vous remettrez au porteur trois grains de votre chapelet;
- ils représenteront pour moi cette foi qui me manque, cette espérance
- que j'ai en vous, cette charité qui déborde de votre coeur.»
-
-Cette lettre achevée, Salvato se retourna et appela Michele.
-
-La porte s'ouvrit aussitôt et Michele parut.
-
---As-tu trouvé l'homme qu'il nous faut? demanda Salvato.
-
---Retrouvé, vous voulez dire, car c'est le même qui a fait trois voyages
-à Rome pour remettre au général Championnet les lettres du comité
-républicain et lui donner de vos nouvelles.
-
---Alors, c'est un patriote?
-
---Qui n'a qu'un regret, Excellence, dit le messager en paraissant à son
-tour, c'est que vous l'éloigniez de Naples au moment du danger.
-
---C'est toujours servir Naples, crois-moi, que d'aller où tu vas.
-
---Ordonnez, je sais qui vous êtes et ce que vous valez.
-
---Voici une lettre que tu vas porter au mont Cassin: tu demanderas frère
-Joseph et lui remettras cette lettre, à lui seul, entends-tu?
-
---Attendrai-je une réponse?
-
---Comme je ne sais point qui sera maître de Naples lorsque tu
-reviendras, cette réponse sera un signe convenu entre nous: pour moi, ce
-signe voudra tout dire, Michele a-t-il fait prix avec toi?
-
---Oui, répondit le messager, une poignée de main à mon retour.
-
---Allons, allons, dit Salvato, je vois qu'il y a encore de braves gens à
-Naples. Va, frère, et que Dieu te conduise!
-
-Le messager partit.
-
---Maintenant, Michele, dit Salvato, pensons à elle.
-
---Je vous attends, mon brigadier, dit le lazzarrone.
-
-Salvato boucla son sabre, passa une paire de pistolets dans sa ceinture,
-donna l'ordre à son calabrais de l'attendre à minuit, avec deux chevaux
-de main, place du Môle, longea Toledo, prit la rue de Chiaïa, suivit la
-plage de la mer et atteignit Mergellina.
-
-A mesure qu'il approchait de la maison du Palmier, il lui semblait
-entendre une espèce de psalmodie étrange, récitée sur un air qui n'en
-était pas un.
-
-La personne qui faisait entendre ce chant se tenait debout contre la
-maison, au-dessous de la fenêtre de la salle à manger, et l'on voyait sa
-longue taille se dessiner sur la muraille par un relief sombre et
-immobile.
-
-Michele, le premier, reconnut la sorcière albanaise qui, dans toutes les
-circonstances importantes de la vie de Luisa, lui était apparue.
-
-Il prit le bras de Salvato pour que celui-ci écoutât ce qu'elle disait.
-Elle en était à la dernière strophe de son chant; mais les deux hommes
-purent encore entendre ces paroles:
-
- Loin de nous s'enfuit l'hirondelle
- Lorsque du nord soufflent les vents.
- Pauvre colombe, fais comme elle,
- Puisque ton aile
- Connaît la route du printemps!
-
---Entrez chez Luisa, dit Michele à Salvato: je vais retenir Nanno; et,
-si Luisa juge à propos de la consulter, appelez-nous.
-
-Salvato avait une clef de la porte du jardin; car peu à peu, nous
-l'avons dit, tous ces mystères qui enveloppent un amour naissant et
-craintif avaient sinon disparu, du moins été un peu éclaircis, quoique
-les amis seuls pussent lire à travers leur demi-transparence.
-
-Salvato laissa la porte poussée seulement contre la muraille, monta le
-perron, ouvrit la porte de la salle à manger et trouva Luisa debout
-devant sa jalousie.
-
-Il était évident que la jeune femme n'avait point perdu un vers de la
-ballade de Nanno.
-
-En apercevant Salvato, elle alla à lui, et, avec un triste sourire, posa
-sa tête sur son épaule.
-
---Je t'ai vu venir de loin avec Michele, dit-elle, j'écoutais cette
-femme.
-
---Et moi aussi, dit Salvato; mais je n'ai entendu que la dernière
-strophe de son chant.
-
---C'était une répétition des autres. Il y en avait trois: toutes
-annoncent un danger et invitent à le fuir.
-
---Tu n'as jamais eu à te plaindre de cette femme?
-
---Jamais, au contraire. Dès le premier jour où je l'ai vue, elle m'a, il
-est vrai, prédit une chose qu'alors je croyais impossible.
-
---La crois-tu plus vraisemblable maintenant?
-
---Tant de choses impossibles à prévoir sont arrivées depuis que nous
-nous connaissons, mon ami, que tout me semble devenu possible.
-
---Veux-tu que nous fassions monter cette sorcière? Si tu n'as jamais eu
-à te plaindre d'elle, j'ai eu, moi, à m'en louer, puisque c'est elle qui
-a posé le premier appareil sur ma blessure, que cette blessure pouvait
-être mortelle et que je n'en suis pas mort.
-
---Seule, je n'eusse point osé; mais, avec toi, je ne crains rien.
-
---Et pourquoi n'eusses-tu point osé? dit derrière les deux jeunes gens
-une voix qui les fit tressaillir, parce qu'ils la reconnurent pour celle
-de la sorcière. Est-ce que je n'ai pas toujours, comme un bon génie,
-essayé de détourner de toi le malheur? Est-ce que, si tu avais suivi mes
-conseils, tu ne serais point à Palerme, auprès de ton protecteur
-naturel, au lieu d'être ici, tremblante, sous l'accusation d'avoir
-dénoncé deux hommes qui seront fusillés demain? Est-ce que, aujourd'hui,
-enfin, tandis qu'il en est temps encore, si tu voulais les suivre,
-est-ce que tu n'échapperais pas au destin que je t'ai prédit, et vers
-lequel tu t'achemines fatalement? Je te l'ai dit, Dieu a écrit la
-destinée des mortels dans leur main, pour que, avec une volonté ferme,
-ils pussent lutter contre cette destinée. Je n'ai pas vu ta main depuis
-le jour où je t'ai prédit une mort fatale et violente. Eh bien,
-regarde-la aujourd'hui, et dis-moi si cette étoile que je t'ai signalée
-et qui coupait en deux la ligne de la vie, à peine visible à cette
-époque, n'a pas doublé d'apparence et de grandeur!
-
-La San-Felice regarda sa main et poussa un cri.
-
---Regarde toi-même, jeune homme, continua la sorcière s'adressant à
-Salvato, et tu verras si un poinçon rougi au feu la marquerait d'un
-pourpre plus vif que ne le fait la Providence, qui, par ma bouche, te
-donne un dernier avis.
-
-Salvato prit Luisa dans ses bras, l'entraîna vers la lumière, ouvrit la
-main qu'elle s'efforçait de tenir fermée, et jeta à son tour un léger
-cri d'étonnement: une étoile, large comme une petite lentille, dont les
-cinq rayons, bien visibles, divergeaient, coupait en deux la ligne de la
-vie.
-
---Nanno, dit le jeune homme, je reconnais que tu es notre amie; quand
-j'avais encore ma liberté d'action, quand je pouvais m'éloigner de
-Naples, j'ai proposé à Luisa de l'emmener à Capoue, à Gaete, ou même à
-Rome; aujourd'hui, il est trop tard: je suis enchaîné à la fortune de
-Naples.
-
---Voilà pourquoi je suis venue, dit la sorcière; car ce que tu ne peux
-plus faire, moi, je puis le faire encore.
-
---Je ne comprends pas, dit Salvato.
-
---C'est bien simple cependant. Je prends cette jeune femme avec moi, et
-je l'emmène au nord, c'est-à-dire où le danger n'est pas.
-
---Et comment l'emmènes-tu?
-
-Nanno écarta sa longue mante, et, montrant un paquet qu'elle tenait à la
-main:
-
---Il y a, dit-elle, dans ce paquet un costume complet de paysanne de
-Maïda. Sous le costume albanais, nul ne reconnaîtra la chevalière
-San-Felice: elle sera ma fille. Tout le monde connaît la vieille Nanno,
-et ni républicains ni sanfédistes ne diront rien à la fille de la
-sorcière albanaise.
-
-Salvato regarda Luisa.
-
---Tu entends, Luisa, dit-il.
-
-Michele, qui, jusque-là, était reste inaperçu dans l'ombre de la porte,
-s'approcha de Luisa, et, se mettant à genoux devant elle:
-
---Je t'en prie, Luisa, lui dit-il, écoute la voix de Nanno. Tout ce
-qu'elle a prédit est arrivé jusqu'à présent, pour toi comme pour moi.
-Pour moi, elle a prédit que, de lazzarone, je deviendrais colonel, et
-voilà que, contre toute probabilité, je le suis devenu. Reste maintenant
-le mauvais côté de la prédiction, et il est probable qu'il s'accomplira
-aussi. Pour toi, elle a prédit qu'un beau jeune homme serait blessé sous
-tes fenêtres, et le beau jeune homme a été blessé; elle a prédit que tu
-l'aimerais, et tu l'aimes; elle a prédit que cet amant te perdrait, et
-il te perd, puisque, par amour pour lui, tu refuses de fuir. Luisa,
-écoute ce que te dit Nanno! Tu n'es pas homme, toi: tu ne seras pas
-déshonorée si tu fuis. Nous, il nous faut rester et combattre,
-combattons. Si nous survivons tous deux, nous allons te rejoindre; si un
-seul survit, un seul y va. Je sais bien que, si c'est moi qui y vais, je
-ne remplacerai pas Salvato; mais ce n'est point probable: aucune
-prédiction ne condamne d'avance Salvato à mort, tandis que, moi, je suis
-condamné. Quand la sorcière t'a dit tout à l'heure de regarder dans ta
-main, ma pauvre Luisa, j'ai, malgré moi, regardé dans la mienne.
-L'étoile y est toujours et bien autrement visible qu'elle ne l'était il
-y a huit mois, c'est-à-dire le jour de la prédiction. Revêts donc ces
-habits, chère petite soeur; tu sais comme tu étais jolie sous le costume
-d'Assunta.
-
---Hélas! murmura Luisa, ce fut une douce soirée pour moi que celle où je
-le revêtis. Comme ce temps-là est déjà loin de nous, mon Dieu!
-
---Ce temps-là peut revenir pour toi, si tu le veux, chère petite soeur;
-il te faut seulement avoir le courage de quitter Salvato.
-
---Oh! jamais! jamais! murmura Luisa en passant ses bras autour du cou de
-Salvato. Vivre avec lui ou mourir avec lui!
-
---Je le sais bien, insista Michele; certainement, vivre avec lui ou
-mourir avec lui, ce serait superbe; mais qui te dit qu'en restant ici tu
-vivras avec lui, ou mourras avec lui? Le désir que tu en as, l'espoir
-que ce désir te donne; mais, en supposant que tu restes, resteras-tu
-ici?
-
---Oh! non! s'écria Salvato, je l'emmène au Château-Neuf. Je sais bien
-que le château Saint-Elme vaudrait mieux; mais, après ce qui s'est passé
-entre Mejean et moi, je ne me fie plus à lui.
-
---Et que faites-vous après l'avoir conduite au Château-Neuf?
-
---Je me mets à la tête de mes Calabrais, et je combats.
-
---Donc, vous voyez, monsieur Salvato, que vous ne vivez pas avec elle,
-et que vous pouvez mourir loin d'elle.
-
---Vois, chère Luisa, dit Salvato; les choses peuvent, en effet, arriver
-comme Michele le dit.
-
---Qu'importe que tu meures loin de moi ou près de moi, Salvato? Toi
-mort, tu sais bien que je mourrai.
-
---Et as-tu le droit de mourir, répliqua Salvato en anglais, maintenant
-que tu ne mourrais plus seule?
-
---Oh! mon ami! mon ami! murmura Luisa en cachant sa tête dans la
-poitrine de Salvato.
-
-En ce moment, Giovannina entra, et, le sourire du mauvais ange sur les
-lèvres:
-
---Une lettre de M. André Backer pour madame, dit-elle.
-
-Luisa tressaillit, comme si elle eût vu apparaître le fantôme de Backer
-lui-même.
-
-Salvato la regarda avec étonnement.
-
-Michele se releva et tourna ses regards vers la porte.
-
-Le caissier Klagmann parut. Il était bien connu de la San-Felice:
-c'était lui qui, d'habitude, lui apportait les intérêts de l'argent
-qu'elle avait placé ou plutôt que le chevalier avait placé dans la
-maison Backer.
-
-Il était porteur, non pas d'une lettre, mais de deux lettres pour Luisa.
-
-Ces deux lettres devaient, sans doute, être lues chacune à son tour; car
-le messager commença par en donner une à Luisa en lui faisant signe que,
-lorsqu'elle aurait lu la première, il lui donnerait la seconde.
-
-Cette première était la circulaire imprimée adressée aux créanciers de
-la maison Backer.
-
-Au fur et à mesure que Luisa avait lu le funèbre écrit, sa voix s'était
-altérée, et, à ces mots: _Par suite de la condamnation à mort des chefs
-de la maison_, le papier avait échappé à sa main tremblante et sa voix
-s'était éteinte.
-
-Michele avait ramassé le papier, et, tandis que Luisa sanglotait contre
-la poitrine de Salvato, qui, de ses deux bras, la pressait sur son
-coeur, il l'avait lu tout haut jusqu'au bout.
-
-Puis il s'était fait un grand et douloureux silence.
-
-Ce silence, la voix du messager l'avait rompu le premier.
-
---Madame, dit-il, le papier que l'on vient de lire est la circulaire
-adressée à tous; mais je suis, en outre, porteur d'une lettre de M.
-André Backer: cette lettre vous est personnellement adressée et contient
-ses dernières intentions.
-
-Salvato desserra ses bras pour laisser Luisa lire l'espèce de testament
-qui lui était annoncé. Celle-ci étendit la main vers Klagmann, reçut la
-lettre; mais, au lieu de la décacheter elle-même, elle la présenta à
-Salvato, en lui disant:
-
---Lisez.
-
-Le premier mouvement de celui-ci fut de repousser doucement la lettre;
-mais Luisa insista en disant:
-
---Ne voyez-vous pas, mon ami, que je suis hors d'état de lire moi-même?
-
-Salvato décacheta la lettre, et, comme il était près de la cheminée, sur
-laquelle brûlaient les bougies d'un candélabre, il put, en continuant de
-presser Luisa contre son coeur, lire la lettre suivante:
-
- «Madame,
-
- »Si je connaissais une créature plus pure que vous, c'est elle que je
- chargerais de la sainte mission que je vous laisse en quittant la vie.
-
- »Toutes nos dettes sont payées, notre liquidation faite; il reste à
- notre maison une somme de quatre cent mille ducats, à peu près.
-
- »Cette somme, mon père et moi la destinons à soulager les victimes de
- la guerre civile dans laquelle nous succombons, et cela, sans
- acception des principes que ces victimes professaient, ni des rangs
- dans lesquels elles seront tombées.
-
- »Nous ne pouvons rien pour les morts, que prier pour eux nous-mêmes en
- mourant; aussi ne sont-ce point les morts que nous désignons sous le
- nom de victimes; mais nous pouvons quelque chose--et les victimes, à
- notre avis, les voilà--pour les enfants et les veuves de ceux qui,
- d'une façon quelconque, auront été frappés dans la lutte que nous
- voyons sous son vrai jour à cette heure seulement, et qui, nous le
- disons avec regret, est une lutte fratricide.
-
- »Mais, pour que cette somme de quatre cent mille ducats soit répartie
- intelligemment, loyalement, impartialement, c'est entre vos mains
- bénies, madame, que nous la déposons; vous la répartirez, nous en
- sommes certains, selon le droit et l'équité.
-
- »Cette dernière preuve de confiance et de respect vous prouve, madame,
- que nous descendons dans la tombe convaincus que vous n'êtes pour rien
- dans notre mort sanglante et prématurée, et que la fatalité a tout
- fait.
-
- »J'espère que cette lettre pourra vous être remise ce soir, et que
- nous aurons, en mourant, la consolation de savoir que vous acceptez la
- mission qui a pour but de faire descendre la grâce du ciel sur notre
- maison et la bénédiction des malheureux sur notre tombe!
-
- »Avec les mêmes sentiments que j'ai vécu, je meurs en me disant,
- madame, votre respectueux admirateur.»
-
- «ANDRÉ BACKER.»
-
-Tout au contraire de la première, cette seconde lettre sembla rendre des
-forces à Luisa. A mesure que Salvato, ne pouvant commander lui-même à
-son émotion, en faisait la lecture d'une voix tremblante, elle
-redressait radieusement sa tête courbée sous la crainte de l'anathème,
-et un sourire de triomphe rayonnait au milieu de ses larmes.
-
-Elle s'avança vers la table, sur laquelle il y avait de l'encre, une
-plume et du papier et écrivit ces mots:
-
- «J'allais partir, j'allais quitter Naples, lorsque je reçois votre
- lettre: pour remplir le devoir sacré qu'elle m'impose, je reste.
-
- »Vous m'avez bien jugée, et à vous je dis, comme je dirai au Dieu
- devant qui vous allez paraître et devant qui peut-être je ne tarderai
- pas à vous suivre,--à vous je dis: Je suis innocente.
-
- »Adieu!
-
- »Votre amie en ce monde et dans l'autre, où, je l'espère, nous nous
- retrouverons.»
-
- »LUISA.»
-
-Luisa tendit cette réponse à Salvato, qui la prit en souriant, et, sans
-la lire, la remit à Klagmann.
-
-Le messager sortit et Michele après lui.
-
---Ainsi dit Nanno, tu restes?
-
---Je reste, répondit Luisa, dont le coeur ne demandait qu'un prétexte
-pour se décider en faveur de Salvato, et avait, sans s'en rendre compte
-peut-être, avidement saisi celui que lui offrait le condamné.
-
-Nanno leva la main, et, d'un ton solennel:
-
---Vous qui aimez cette femme plus que votre vie et à l'égal de votre
-âme, dit-elle à Salvato, vous m'êtes témoin que j'ai fait tout ce que
-j'ai pu pour la sauver; vous m'êtes témoin que je l'ai éclairée sur le
-danger qu'elle courait, que je l'ai invitée à fuir, et que,
-contrairement aux ordres donnés par le destin à ceux à qui il révèle
-l'avenir, je lui ai offert mon appui matériel. Si cruel que soit le sort
-pour vous, ne maudissez pas la vieille Nanno, et dites, au contraire,
-qu'elle a fait tout ce qu'elle a pu pour vous sauver.
-
-Et, glissant dans l'ombre, avec laquelle son costume sombre se
-confondait, elle disparut sans que ni l'un ni l'autre des deux jeunes
-gens songeassent à la retenir.
-
-
-
-
-LXIII
-
-LES AVANT-POSTES
-
-
-Avant que Salvato et Luisa se fussent adressé une parole, Michele
-rentrait.
-
---Luisa, dit-il, sois tranquille; tout ce qui était un mystère pour les
-Backer, sera bientôt éclairci pour eux, et ils sauront quel est celui
-qu'ils doivent maudire comme leur dénonciateur. Il ne peut pas m'arriver
-pis que d'être pendu; eh bien, au moins, avant d'être pendu, je me serai
-confessé.
-
-Les deux jeunes gens regardèrent Michele avec étonnement.
-
-Mais lui:
-
---Nous n'avons pas de temps à perdre en explications, dit-il; la nuit
-s'avance, et vous savez ce qui nous reste à faire.
-
---Oui, tu as raison, répondit Salvato. Es-tu prête, Luisa?
-
---J'ai commandé une voiture pour onze heures, dit Luisa; elle doit être
-à la porte.
-
---Elle y est, dit Michele, je l'ai vue.
-
---C'est bien, Michele. Fais-y porter les quelques effets dont j'aurai
-besoin pendant mon séjour au Château-Neuf. Ils sont enfermés dans une
-malle. Moi, je vais donner quelques ordres à Giovannina.
-
-Elle sonna, mais inutilement; la jeune fille ne vint pas.
-
-Elle sonna une seconde fois; mais en vain son regard se fixa-t-il sur la
-porte par laquelle la servante devait entrer, la porte ne s'ouvrit
-point.
-
-Luisa se leva et alla elle-même à la chambre de la jeune fille, pensant
-que peut-être elle était endormie.
-
-La bougie brûlait sur sa table; auprès de la bougie était une lettre
-cachetée à l'adresse de Luisa.
-
-Cette lettre était de l'écriture de Giovannina.
-
-Luisa la prit et l'ouvrit.
-
-Elle était conçue en ces termes:
-
- «Signora.
-
- »Si vous aviez quitté Naples, je vous eusse suivie partout où vous
- auriez été, pensant que mes services vous étaient nécessaires.
-
- »Vous restez à Naples, où, entourée de gens qui vous aiment, vous
- n'avez plus besoin de moi.
-
- »Je n'oserais au milieu des événements qui vont se passer, rester
- seule à la maison, et rien, pas même un dévouement dont vous n'avez
- pas besoin, ne me forçant à m'enfermer dans une forteresse où je ne
- serais pas libre de mes actions, je retourne chez mes parents.
-
- »D'ailleurs, vous avez eu la bonté de régler mes comptes ce matin, et,
- dans les circonstances où nous sommes, j'ai dû regarder ce règlement
- comme un congé.
-
- »Je vous quitte donc, signora, pleine de reconnaissance pour les
- bontés que vous avez eues pour moi, et si triste de cette séparation,
- que je m'impose le chagrin de ne point vous faire mes adieux, de peur
- du chagrin, plus grand encore, que j'éprouverais en vous les faisant.
-
- »Croyez-moi, signora, votre très-humble, très-obéissante, très-dévouée
- servante,
-
- »GIOVANNINA»
-
-Luisa frissonna en lisant cette lettre. Il y avait, malgré les
-protestations de dévouement et de fidélité qu'elle contenait, un étrange
-sentiment de froide haine semé de l'un à l'autre bout. On ne le voyait
-pas avec les yeux, c'est vrai; mais on l'apercevait avec l'intelligence,
-on le sentait avec le coeur.
-
-Elle revint dans la salle à manger, où était resté Salvato, et lui remit
-la lettre.
-
-Celui-ci la lut, haussa les épaules et murmura le mot «Vipère!»
-
-En ce moment, Michele rentra. Il n'avait pas trouvé la voiture à la
-porte et demandait s'il devait en aller chercher une autre.
-
-Il n'y avait point à attendre son retour, c'était évidemment Giovannina
-qui l'avait prise pour partir.
-
-Ce que Michele avait de mieux à faire, c'était de courir jusqu'à
-Pie-di-Grotta, où il avait une place de fiacres, et d'en ramener une
-autre.
-
---Mon ami, dit Luisa, laisse-moi profiter de ces quelques moments de
-retard qui nous sont imposés par le hasard pour faire une dernière
-visite à la duchesse Fusco et lui faire proposer une dernière fois de
-courir une même chance en la conduisant avec moi au Château-Neuf. Si
-elle reste, je lui recommanderai la maison qui va être complétement
-abandonnée.
-
---Va, mon enfant chéri, dit Salvato en l'embrassant au front, comme un
-père, en effet, eût fait à son enfant.
-
-Luisa s'engagea dans le corridor, ouvrit la porte de communication et
-pénétra dans le salon.
-
-Le salon, comme toujours, était plein de toutes les notabilités
-républicaines.
-
-Malgré l'imminence du danger, malgré le hasard de l'événement, les
-visages étaient calmes. On sentait que tous ces hommes de progrès, qui
-s'étaient engagés par conviction dans la voie périlleuse, étaient prêts
-à la suivre jusqu'au bout, et, comme les vieux sénateurs de la
-République, à attendre la mort sur leurs chaises curules.
-
-Luisa fit sa sensation ordinaire de beauté et d'intérêt; on se groupa
-autour d'elle. Chacun, dans ce moment suprême ayant un parti pris pour
-soi, demandait aux autres le parti qu'ils allaient prendre, espérant
-peut-être que celui-là était le meilleur.
-
-La duchesse restait chez elle et y attendait les événements. Elle tenait
-prêt un costume de femme du peuple, sous lequel, en cas de danger
-imminent, elle comptait fuir. La fermière d'une de ses masseries lui
-tenait une retraite préparée.
-
-Luisa la pria de veiller sur sa maison jusqu'au moment où elle-même
-quitterait la sienne, et lui annonça que Salvato, ne sachant point si,
-au milieu du combat, il aurait la possibilité de veiller sur elle, lui
-avait fait préparer une chambre au Château-Neuf, où elle restait sous la
-garde du gouverneur Massa, ami de Salvato.
-
-C'était là, d'ailleurs, qu'à la dernière extrémité devaient se réfugier
-les patriotes, personne ne se fiant à l'hospitalité de Mejean, qui, on
-le savait, avait demandé cinq cent mille francs pour protéger Naples, et
-qui, pour cinq cent cinquante mille francs, était disposé à l'anéantir.
-
-On disait même--ce qui, au reste, n'était point vrai--qu'il avait traité
-avec le cardinal Ruffo.
-
-Luisa chercha des yeux Éléonore Pimentel, pour laquelle elle avait une
-grande admiration; mais, un instant avant son entrée, Éléonore avait
-quitté le salon pour se rendre à son imprimerie.
-
-Nicolino vint la saluer, tout fier de son bel uniforme de colonel de
-hussards, qui, le lendemain, devait être déchiqueté par les sabres
-ennemis.
-
-Cirillo, qui, comme nous l'avons dit, faisait partie de l'Assemblée
-législative, laquelle s'était déclarée en permanence, vint l'embrasser.
-Il lui souhaita, non pas toute sorte de bonheurs,--dans la situation où
-l'on se trouvait, il y avait peu de bonheur à espérer,--mais la vie
-saine et sauve, et, lui posant la main sur la tête, il lui donna tout
-bas sa bénédiction.
-
-La visite de Luisa était faite. Elle embrassa une dernière fois la
-duchesse Fusco: les deux femmes sentirent ensemble jaillir les larmes de
-leur coeur.
-
---Ah! murmura Luisa en voyant les larmes de son amie se mêler aux
-siennes, nous ne devons plus nous revoir!
-
-La duchesse Fusco leva son regard vers le ciel, comme pour lui dire:
-«Là-haut, on se retrouve toujours.»
-
-Puis elle la reconduisit jusqu'à la porte de communication.
-
-Là, elles se séparèrent, et, comme l'avait prophétisé Luisa, pour ne
-plus se revoir.
-
-Salvato attendait Luisa, Michele avait amené une voiture. Les deux
-jeunes gens, les bras enlacés et sans avoir eu besoin de se communiquer
-leur idée, allèrent dire adieu à la _chambre heureuse_, comme ils
-l'appelaient; puis ils fermèrent les portes, dont Michele prit les
-clefs. Salvato et Luisa montèrent dans la voiture; Michele, malgré son
-bel uniforme, monta sur le siége, et le fiacre roula vers le
-Château-Neuf.
-
-Quoiqu'il ne fût point encore tard, toutes les portes et toutes les
-fenêtres étaient fermées, et l'on sentait qu'une profonde terreur
-planait sur la ville: des hommes, de temps en temps, s'approchaient des
-maisons, stationnaient un instant et s'enfuyaient effarés.
-
-Salvato remarqua ces hommes, et, inquiet de ce qu'ils faisaient, dit à
-Michele, en ouvrant la vitre de devant, de tâcher de mettre la main sur
-un de ces coureurs nocturnes et de s'assurer de ce qu'ils faisaient.
-
-En arrivant au palais Caramanico, l'on aperçut un de ces hommes; sans
-que la voiture s'arrêtât Michele sauta à terre et bondit sur l'homme.
-
-Il jetait un rouleau de cordes par le soupirail de la cave.
-
---Qui es-tu? lui demanda Michele.
-
---Je suis le facchino du palais.
-
---Que fais-tu?
-
---Vous le voyez bien. J'ai été chargé par le locataire du premier étage
-d'acheter vingt-cinq brasses de cordes et de les lui apporter ce soir.
-Je me suis attardé à boire au Marché-Vieux, et, en arrivant au palais,
-j'ai trouvé tout fermé: ne voulant pas réveiller le garde-poste, j'ai
-jeté le paquet dans la cave du palais par le soupirail: on les y
-trouvera demain.
-
-Michele, ne voyant rien de bien répréhensible dans le fait, lâcha
-l'homme qu'il tenait au collet et qui, à peine libre, prit ses jambes à
-son cou et s'enfonça dans la strada del Pace.
-
-Cette brusque fuite l'étonna.
-
-Du palais Caramanico au Château-Neuf, tout le long de la Chiaïa et de la
-montée du Géant, il vit le même fait se reproduire. Deux fois, Michele
-essaya de s'emparer de ces rôdeurs chargés de quelque mission inconnue;
-mais, comme s'ils se fussent tenus sur leurs gardes, il n'en put venir à
-bout.
-
-On arriva au Château-Neuf. Grâce au mot d'ordre, que connaissait
-Salvato, la voiture put entrer dans l'intérieur: elle passa devant l'arc
-de triomphe aragonais et s'arrêta devant la porte du gouverneur.
-
-Il faisait une ronde de nuit sur les remparts: il rentra un quart
-d'heure après l'arrivée de Salvato.
-
-Tous deux conduisirent Luisa à la chambre préparée pour elle: elle
-faisait suite aux appartements de madame Massa elle-même, et il était
-évident qu'on lui avait réservé la plus jolie et la plus commode des
-chambres.
-
-Minuit sonnait: il était l'heure de se séparer. Luisa prit congé de son
-frère de lait, puis de Salvato, lesquels, par la même voiture qui les
-avait amenés, se firent conduire jusqu'au môle.
-
-Là, ils trouvèrent aux mains du Calabrais les chevaux qu'ils avaient
-commandés, montèrent en selle, et, suivant la strada del Piliere, la
-rade, la Marine-Neuve et la Marinella, ils traversèrent le pont de la
-Madeleine et se lancèrent au galop sur la route de Portici.
-
-La route était garnie de troupes républicaines, échelonnées du pont de
-la Madeleine, premier poste extérieur, jusqu'au Granatello, poste le
-plus rapproché de l'ennemi, commandé, comme nous l'avons dit, par
-Schipani.
-
-Tout le monde veillait sur le chemin. A tous les corps de garde, Salvato
-s'arrêtait, descendait de cheval, s'informait et donnait quelques
-instructions.
-
-La première station qu'il fit fut au fort de Vigliana.
-
-Ce petit fort s'élève au bord de la mer, à la droite du chemin qui va de
-Naples à Portici; il défend l'arrivée du pont de la Madeleine.
-
-Salvato fut reçu avec des acclamations. Le fort de Vigliana était
-défendu par cent cinquante de ses Calabrais, sous le commandement d'un
-prêtre nommé Toscano.
-
-Il était évident que c'était sur ce petit fort, qui défendait l'approche
-de Naples, que se porterait tout l'effort des sanfédistes; aussi la
-défense avait-elle été confiée à des hommes choisis.
-
-Toscano fit voir à Salvato tous ses préparatifs de défense. Il comptait,
-lorsqu'il serait forcé, mettre le feu à ses poudres et se faire sauter,
-lui et ses hommes.
-
-Au reste, Toscano ne comptait pas les prendre par surprise; tous étaient
-prévenus, tous avaient consenti à ce suprême sacrifice à la patrie, et
-le drapeau qui flottait au-dessus de la porte portait cette légende:
-
-NOUS VENGER! VAINCRE OU MOURIR!
-
-Salvato embrassa le digne curé, remonta à cheval aux cris de «Vive la
-République!» et continua son chemin.
-
-A Portici, les républicains témoignèrent à Salvato de grandes
-inquiétudes. Ils avaient affaire à des populations rendues
-essentiellement royalistes par leurs intérêts. Ferdinand avait à Portici
-un palais où il passait l'automne; presque tout l'été, le duc de Calabre
-habitait le palais voisin de la Favorite. Ils ne pouvaient se fier à
-personne, se sentaient entourés de piéges et de trahisons. Comme aux
-jours de tremblement de terre, le sol semblait frissonner sous leurs
-pieds.
-
-Il arriva au Granatello.
-
-Avec sa confiance ou plutôt son imprudence accoutumée, Schipani dormait;
-Salvato le fit éveiller et lui demanda des nouvelles de l'ennemi.
-
-Schipani lui répondit qu'il comptait être attaqué par lui le lendemain,
-et qu'il prenait des forces pour le bien recevoir.
-
-Salvato lui demanda s'il ne tenait point quelques renseignements plus
-précis des espions qu'il avait dû envoyer. Le général républicain lui
-avoua qu'il n'avait envoyé aucun espion et que ces moyens déloyaux de
-faire la guerre lui répugnaient. Salvato s'informa s'il avait fait
-garder la route de Nola, où était le cardinal, et d'où, par les pentes
-du Vésuve, il pourrait faire filer des troupes sur Portici et sur
-Resina, pour lui couper la retraite. Il répondit que c'était à ceux de
-Resina et de Portici de prendre ces précautions, et que, quant à lui,
-s'il trouvait les sanfédistes sur son chemin, il passerait au milieu
-d'eux.
-
-Cette manière de faire la guerre et de disposer de la vie des hommes
-faisait hausser les épaules à l'habile stratégiste, élevé à l'école des
-Championnet et des Macdonald. Il comprit qu'avec un homme comme
-Schipani, il n'y avait aucune observation à faire, et qu'il fallait tout
-abandonner au génie sauveur des peuples.
-
-Voyons un peu ce que le cardinal, plus méticuleux que Schipani sur les
-moyens de se garder, faisait pendant ce temps.
-
-A minuit, c'est-à-dire à l'heure où nous avons vu Salvato partir du
-Château-Neuf, le cardinal Ruffo, dans la chambre principale de l'évêché
-de Nola, assis devant une table, ayant près de lui son secrétaire
-
-Sacchinelli et le marquis Malaspina, son aide de camp, recevait les
-nouvelles et donnait ses ordres.
-
-Les courriers se succédaient avec une rapidité qui témoignait de
-l'activité que le général improvisé avait mise à organiser ses
-correspondances.
-
-Lui-même décachetait toutes les lettres, de quelque part qu'elle
-vinssent, et dictait les réponses, tantôt à Sacchinelli, tantôt à
-Malaspina. Rarement répondait-il lui-même, excepté aux lettres secrètes,
-un tremblement nerveux rendant sa main inhabile à écrire.
-
-Au moment où nous entrons dans la chambre où il attend les messagers, il
-a déjà reçu de l'évêque Ludovici l'annonce que Panedigrano et ses mille
-forçats doivent être arrivés à Bosco, dans la matinée du 12.
-
-Il tient à la main une lettre du marquis de Curtis, qui lui annonce que
-le colonel Tchudy, voulant faire oublier sa conduite de Capoue, parti de
-Palerme avec quatre cents grenadiers et trois cents soldats formant une
-espèce de légion étrangère, doit être débarqué à Sorrente pour attaquer
-par terre le fort de Castellamare, tandis que le _Sea-Horse_ et _la
-Minerve_ l'attaqueront par mer.
-
-Cette lettre lue, il se leva et alla consulter, sur une autre table, une
-grande carte qui y était déployée, et, debout, appuyé d'une main sur la
-table, il dicta à Sacchinelli les ordres suivants:
-
-«Le colonel Tchudy suspendra, si elle est commencée, l'attaque du fort
-de Castellamare et se mettra immédiatement d'accord avec Sciarpa et
-Panedigrano pour attaquer l'armée de Schipani le 13 au matin.
-
-»Tchudy et Sciarpa attaqueront de front, tandis que Panedigrano glissera
-sur les flancs et côtoiera la lave du Vésuve, de manière à dominer le
-chemin par lequel Schipani tentera de faire sa retraite.
-
-»En outre, comme il est possible que, sachant l'arrivée du cardinal à
-Nola, le général républicain veuille se retirer sur Naples, dans la
-crainte que la retraite ne lui soit coupée, ils le pousseront
-vigoureusement devant eux.
-
-»A la Favorite, le général républicain trouvera le cardinal Ruffo, qui
-aura contourné le Vésuve. Enveloppé de tout côté, Schipani sera forcé de
-se faire tuer ou de se rendre.»
-
-Le cardinal fit faire une triple copie de cet ordre, signa chacune des
-copies et, par trois messagers, les expédia à ceux auxquels elles
-étaient adressées.
-
-Ces ordres étaient à peine partis, que le cardinal, supposant quelqu'une
-de ces mille combinaisons qui font échouer les plans les mieux arrêtés,
-fit appeler de Cesare.
-
-Au bout de cinq minutes, le jeune brigadier entrait tout armé et tout
-botté: la fiévreuse activité du cardinal gagnait tout ce qui
-l'entourait.
-
---Bravo, mon prince! lui dit Ruffo, qui parfois, en plaisantant, lui
-conservait ce titre. Êtes-vous prêt?
-
---Toujours, Éminence, répondit le jeune homme.
-
---Alors, prenez quatre bataillons d'infanterie de ligne, quatre pièces
-d'artillerie de campagne, dix compagnies de chasseurs calabrais et un
-escadron de cavalerie; longez le flanc septentrional du Vésuve, celui
-qui regarde la Madonna-del-Arco, et arrivez de nuit, s'il est possible,
-à Resina. Les habitants vous attendent, prévenus par moi, et tout prêts
-à s'insurger en notre faveur.
-
-Puis, se tournant vers le marquis:
-
---Malaspina, lui dit-il, donnez au brigadier cet ordre écrit et
-signez-le pour moi.
-
-En ce moment, le chapelain du cardinal, entrant dans la chambre,
-s'approcha de lui et lui dit tout bas:
-
---Éminence, le capitaine Scipion Lamarra arrive de Naples et attend vos
-ordres dans la chambre à côté.
-
---Ah! enfin! dit le cardinal respirant avec plus de liberté qu'il
-n'avait fait jusqu'alors. J'avais peur qu'il ne lui fût arrivé malheur,
-à ce pauvre capitaine. Dites-lui que je suis à lui à l'instant même et
-faites-lui compagnie en m'attendant.
-
-Le cardinal tira une bague de son doigt et l'appliqua sur les ordres qui
-étaient expédiés en son nom.
-
-Ce Scipion Lamarra, dont le cardinal paraissait attendre l'arrivée avec
-tant d'impatience, était ce même messager par lequel la reine avait
-envoyé sa bannière au cardinal, et qu'elle lui avait recommandé comme
-bon à tout.
-
-Il arrivait de Naples, où il avait été envoyé par le cardinal. Le but de
-cette mission était de s'aboucher avec un des principaux complices de la
-conspiration Backer, nommé Gennaro Tansano.
-
-Gennaro Tansano faisait le patriote, était inscrit des premiers aux
-registres de tous les clubs républicains, mais dans le seul but d'être
-au courant de leurs délibérations, dont il donnait avis au cardinal
-Ruffo, avec lequel il était en correspondance.
-
-Une partie des armes qui devaient servir lorsque éclaterait la
-conjuration Backer étaient en dépôt chez lui.
-
-Les lazzaroni de Chiaïa, de Pie-di-Grotta, de Pouzzoles et des quartiers
-voisins étaient à sa disposition.
-
-Aussi, comme on l'a vu, le cardinal attendait-il impatiemment sa
-réponse.
-
-Il entra dans le cabinet où l'attendait Lamarra, déguisé en garde
-national républicain.
-
---Eh bien? lui demanda-t-il en entrant.
-
---Eh bien, Votre Éminence, tout va au gré de nos désirs. Tansano passe
-toujours pour un des meilleurs patriotes de Naples, et personne n'a
-l'idée de le soupçonner.
-
---Mais a-t-il fait ce que j'ai dit?
-
---Il l'a fait, oui, Votre Éminence.
-
---C'est-à-dire qu'il a fait jeter des cordes dans les soupiraux des
-maisons des principaux patriotes.
-
---Oui; il eût bien voulu savoir dans quel but; mais, comme je l'ignorais
-moi-même, je n'ai pu le renseigner là-dessus. N'importe; l'ordre venant
-de Votre Éminence, il a été exécuté de point en point.
-
---Vous en êtes sûr?
-
---J'ai vu les lazzaroni à l'oeuvre.
-
---Ne vous a-t-il pas remis un paquet pour moi?
-
---Si fait, Éminence, et le voici enveloppé d'une toile cirée.
-
---Donnez.
-
-Le cardinal coupa avec un canif les bandelettes qui tenaient le paquet
-fermé, et tira de son enveloppe une grande bannière, où il était
-représenté à genoux devant saint Antoine, suppliant le saint, tandis que
-celui-ci lui montre ses deux mains pleines de cordes.
-
---C'est bien cela, dit le cardinal enchanté. Maintenant, il me faut un
-homme qui puisse répandre dans Naples le bruit du miracle.
-
-Pendant un instant, il demeura pensif, se demandant quel était l'homme
-qui pouvait lui rendre ce service.
-
-Tout à coup, il se frappa le front.
-
---Que l'on me fasse venir fra Pacifico, dit-il.
-
-On appela fra Pacifico, qui entra dans le cabinet, où il resta une
-demi-heure enfermé avec Son Éminence.
-
-Après quoi, on le vit aller à l'écurie, en tirer Giaccobino et prendre
-avec lui la route de Naples.
-
-Quant au cardinal, il rentra dans le salon, expédia encore quelques
-ordres et se jeta tout habillé sur son lit, recommandant qu'on le
-réveillât au point du jour.
-
-Au point du jour, le cardinal fut réveillé. Un autel avait été dressé
-pendant la nuit au milieu du camp sanfédiste, placé en dehors de Nola.
-Le cardinal, vêtu de la pourpre, y dit la messe en l'honneur de saint
-Antoine, qu'il comptait substituer dans la protection de la ville à
-saint Janvier, qui, ayant fait deux fois son miracle en faveur des
-Français, avait été déclaré jacobin et dégradé par le roi de son titre
-de commandant général des troupes napolitaines.
-
-Le cardinal avait longtemps cherché, saint Janvier dégradé, à qui
-pouvait échoir sa succession, et s'était enfin arrêté à saint Antoine de
-Padoue.
-
-Pourquoi pas à saint Antoine le Grand qui, si l'on scrute sa vie,
-méritait bien autrement cet honneur que saint Antoine de Padoue? Mais
-sans doute le cardinal craignait-il que la légende de ses tentations
-popularisées par Callot, jointe au singulier compagnon qu'il s'était
-choisi, ne nuisissent à sa dignité.
-
-Saint Antoine de Padoue, plus moderne que son homonyme de mille ans,
-obtint, quel qu'en soit le motif, la préférence et ce fut à lui qu'au
-moment de combattre, le cardinal jugea à propos de remettre la sainte
-cause.
-
-La messe dite, le cardinal monta à cheval avec sa robe de pourpre et se
-plaça à la tête du principal corps.
-
-L'armée sanfédiste était séparée en trois divisions.
-
-L'une descendait par Capodichino pour attaquer la porte Capuana.
-
-L'autre contournait la base du Vésuve par le versant nord.
-
-La troisième faisait même route par le versant méridional.
-
-Pendant ce temps, Tchudy, Sciarpa et Panedigrano attaquaient ou devaient
-attaquer Schipani de face.
-
-Le 15 juin, vers huit heures du matin, on vit, du haut du fort
-Saint-Elme, apparaître et s'avancer l'armée sanfédiste soulevant autour
-d'elle un nuage de poussière.
-
-Immédiatement, les trois coups de canon d'alarme furent tirés du
-Château-Neuf, et les rues de Naples devinrent, en un instant, solitaires
-comme celles de Thèbes, muettes comme celle de Pompéi.
-
-Le moment suprême était arrivé, moment solennel et terrible quand il
-s'agit de l'existence d'un homme, bien autrement solennel et bien
-autrement terrible quand il s'agit de la vie ou de la mort d'une ville.
-
-
-FIN DU TOME TROISIÈME
-
-
-
-
-TABLE
-
-
- XLIII.--Aigle et vautour 1
- XLIV.--L'accusé 14
- XLV.--L'armée de la sainte foi 23
- XLVI.--Les petits cadeaux entretiennent l'amitié 45
- XLVII.--Ettore Caraffa 62
- XLVIII.--Schipani 80
- XLIX.--Le cadeau de la reine 94
- L.--Le commencement de la fin 121
- LI.--La fête de la Fraternité 134
- LII.--Hommes et loups de mer 145
- LIII.--Le rebelle 164
- LIV.--De quels éléments se composait l'armée catholique de
- la sainte foi 174
- LV.--Correspondance royale 185
- LVI.--La monnaie russe 203
- LVII.--Les dernières heures 212
- LVIII.--Où un honnête homme propose une mauvaise action que
- d'honnêtes gens ont la bêtise de refuser 221
- LIX.--La Marseillaise napolitaine 232
- LX.--Où Simon Backer demande une faveur 244
- LXI.--La liquidation 261
- LXII.--Un dernier avertissement 281
- LXIII.--Les avant-postes 299
-
-
-Poissy.--Typ. S. Lejay et Cie.
-
-
-
-
-
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-tome 3, by Alexandre Dumas
-
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