diff options
| author | nfenwick <nfenwick@pglaf.org> | 2025-02-08 19:02:17 -0800 |
|---|---|---|
| committer | nfenwick <nfenwick@pglaf.org> | 2025-02-08 19:02:17 -0800 |
| commit | 5dbe179dae1ae6caf47c9c6f3c47b896bd3de919 (patch) | |
| tree | f3ac09a7fa7d9bd7bf92d884d2bad6474215051e | |
| parent | 812704975bdd57d2cf5e1311b2691996c02cef7f (diff) | |
| -rw-r--r-- | 58427-0.txt | 8145 | ||||
| -rw-r--r-- | 58427-8.txt | 8533 | ||||
| -rw-r--r-- | 58427-h/58427-h.htm | 416 |
3 files changed, 8147 insertions, 8947 deletions
diff --git a/58427-0.txt b/58427-0.txt new file mode 100644 index 0000000..6fd2ed4 --- /dev/null +++ b/58427-0.txt @@ -0,0 +1,8145 @@ +*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 58427 *** + + + + + + + + + + + + + [LA SAN-FELICE 7/9] + + EMMA + LYONNA + + PAR + ALEXANDRE DUMAS + + III + + PARIS + CALMANN LÉVY, ÉDITEUR + ANCIENNE MAISON MICHEL LÉVY FRÈRES + RUE AUBER, 3, ET BOULEVARD DES ITALIENS, 15 + A LA LIBRAIRIE NOUVELLE + + 1876 + Droits de reproduction et de traduction réservés + + + + +A propos de cette version électronique. + +_La San-Felice_ fut publiée en 9 volumes chez Michel Lévy, Paris, +1864-1865. Elle fut plus tard republiée chez Calmann Lévy, Paris, 1876, +en 4 volumes sous le titre _La San-Felice_, suivis de 5 volumes sous le +titre d'_Emma Lyonna_, le chapitre 78 «Justice de Dieu» étant rénuméroté +le chapitre 1 d'_Emma Lyonna_. + +Faute de disposer des volumes 7 à 9 de l'édition de 1864-1865, on a +transcrit la fin de l'oeuvre sur l'édition de 1876. Le présent volume 3 +d'_Emma Lyonna_ commence à la suite du tome 6 de _La San-Felice_, le +chapitre 43 «Aigle et vautour» portant le numéro 120 dans l'édition en 9 +volumes. + + + + +XLIII + +AIGLE ET VAUTOUR + + +Ce qui rendait Championnet si rebelle à l'endroit du citoyen Faypoult et +de la mission dont il était chargé de la part du Directoire, c'est qu'au +moment où il avait pris le commandement de l'armée de Rome, il avait vu +le misérable état où était réduite la vieille capitale du monde, +exténuée par les contributions et les avances de tout genre. Il avait +alors recherché les causes de cette misère, et il avait reconnu qu'il +fallait l'attribuer aux agents directoriaux qui, sous différents noms, +s'étaient établis dans la ville éternelle, et qui, au milieu d'un luxe +insolent, laissaient le reste de cette belle armée sans pain, sans +habits, sans souliers, sans solde. + +Championnet avait aussitôt écrit au Directoire: + + «Citoyens directeurs, + + »Les ressources de la république romaine sont déjà épuisées: des + fripons ont tout englouti. Ils veillent avec des yeux avides pour + s'emparer du peu qui reste. Ces sangsues de la patrie se cachent sous + toutes les formes; mais, sans crainte d'être désavoué par vous, je ne + souffrirai pas que ces spoliateurs impunis envahissent les ressources + de l'armée. Je ferai disparaître ces horribles harpies qui dévorent le + sol conquis par nos sacrifices.» + +Puis il avait rassemblé ses troupes, et leur avait dit: + +--Braves camarades, vous ressentez de grands besoins, je le sais. +Attendez quelques jours encore, et le règne des dilapidateurs sera fini; +les vainqueurs de l'Europe ne seront plus exposés à ce triste +abaissement de la misère qui humilie des fronts que la gloire environne. + +Ou Championnet était bien imprudent, ou il connaissait bien mal les +hommes auxquels il s'adressait. Poursuivre les dilapidateurs, c'était +s'attaquer aux directeurs eux-mêmes, attendu que la commission, +fondation nouvelle, investie par les directeurs de ses pouvoirs, n'avait +à rendre compte de sa gestion qu'au Directoire. Ainsi, pour donner une +idée de la remise qui devait être faite par lui aux cinq majestés du +Luxembourg, nous nous contenterons de dire qu'il était alloué au +caissier percepteur un droit de trois centimes par franc sur les +contributions; ce qui, sur soixante millions, par exemple, faisait, pour +la part de cet employé, complétement étranger aux dangers de la guerre, +une somme d'un million huit cent mille francs, quand nos généraux +touchaient douze ou quinze mille francs par an, si toutefois ils les +touchaient. + +Ce qui préoccupait aussi fortement le Directoire, dont quelques membres +avaient occupé des grades élevés dans l'armée, c'est l'ascendant qu'à la +suite d'une guerre longue et triomphale peut prendre le pouvoir +militaire entouré d'une glorieuse auréole. Une fois lancé dans la voie +du doute et de la crainte, une des premières dispositions que devait +prendre le Directoire, qui savait très-bien la puissance de corruption +que donnent les richesses, c'était de ne point permettre que de trop +fortes sommes s'accumulassent aux mains des généraux. + +Mais le Directoire n'avait pas pris des précautions complètes. + +Tout en enlevant aux généraux en chef la faculté de recevoir et celle +d'administrer, il leur avait laissé le droit de fixer le chiffre et la +nature des contributions. + +Lorsque Championnet se fut assuré que ce droit lui était laissé, il +attendit tranquillement le citoyen Faypoult, qui, on se le rappelle, +devait revenir le surlendemain à la même heure. + +Le citoyen Faypoult, qui avait eu le soin de faire nommer son beau-père +caissier-percepteur, n'eut garde de manquer au rendez-vous, et trouva +Championnet juste à la même place où il l'avait laissé, comme si depuis +quarante-huit heures le général n'avait point quitté son fauteuil. + +Le général, sans se lever, le salua de la tête et lui indiqua un +fauteuil en face du sien. + +--Eh bien? lui demanda le commissaire civil en s'asseyant. + +--Eh bien, mon cher monsieur, répondit le général, vous arrivez trop +tard. + +--Comment! pour toucher les contributions? + +--Non, mais pour organiser la chose sur le même pied qu'à Rome. Quoique +le droit que vous percevez de vos trois centimes par franc soit énorme, +je vous l'abandonne. + +--Parce que vous ne pouvez pas faire autrement, général: avouez-le. + +--Oh! je l'avoue de grand coeur. Si je pouvais ne pas vous laisser +percevoir un denier, je le ferais. Mais, songez-y bien, votre travail se +bornera à la perception; ce qui vous donnera encore un assez joli +bénéfice, puisque la simple perception fera entrer dans votre poche un +peu plus de deux millions. + +--Comment cela, général? Les contributions que le gouvernement français +prélèvera sur le royaume de Naples ne monteront donc qu'à soixante +millions? + +--A soixante-cinq millions. Je vous ait dit à un peu plus de deux +millions; ayant affaire à un comptable, j'aurais dû vous dire: deux +millions cent cinquante mille francs. + +--Je ne comprends pas, général. + +--Comment, vous ne comprenez pas? C'est bien simple, cependant. Du +moment que j'ai trouvé, dans la noblesse et dans la bourgeoisie +napolitaine, non plus des ennemis, mais des alliés, j'ai déclare +solennellement renoncer au droit de conquête, et je me suis borné à +demander une contribution de soixante-cinq millions de francs pour +l'entretien de l'armée libératrice. Vous comprenez, mon cher monsieur, +que je n'ai pas chassé le roi de Naples pour coûter à Naples plus cher +que ne lui coûtait son roi, et que je n'ai pas brisé les fers des +Napolitains pour en faire des esclaves de la république française. Il +n'y a qu'un barbare, sachez-le, monsieur le commissaire civil, un Attila +ou un Genséric qui puisse déshonorer une conquête comme la nôtre, +c'est-à -dire une conquête de principes, en usurpant à force armée les +biens et les propriétés du peuple chez lequel il est entré en lui +promettant la liberté et le bonheur. + +--Je doute, général, que le Directoire accepte ces conditions. + +--Il faudra bien qu'il les accepte, monsieur, dit Championnet avec +hauteur, puisque je les ai non-seulement faites ayant le droit de les +faire, mais que je les ai signifiées au gouvernement napolitain et +qu'elles ont été acceptées par lui. Il va sans dire que je vous laisse +tout droit de contrôle, monsieur le commissaire, et que, si vous pouvez +me prendre en faute, je vous autorise de tout coeur à le faire. + +--Général, permettez-moi de vous dire que vous me parlez comme si vous +n'aviez pas pris connaissance des instructions du gouvernement. + +--Si fait! et c'est vous, monsieur, qui insistez comme si vous ignoriez +la date de ces instructions. Elles sont du 5 février, n'est-ce pas? + +--Oui. + +--Eh bien, mon traité avec le gouvernement napolitain est du 1er: la +date de mon traité prime donc celle de vos instructions, puisqu'elle lui +est antérieure de cinq jours. + +--Alors, vous refusez de reconnaître mes instructions? + +--Non: je les reconnais, au contraire, comme arbitraires, +antigénéreuses, antirépublicaines, antifraternelles, antifrançaises, et +je leur oppose mon traité. + +--Tenez, général, dit le commissaire civil, croyez-moi, au lieu de nous +faire la guerre comme deux sots, entendons-nous, comme deux hommes +d'esprit que nous sommes. C'est un pays neuf que Naples, et il y a des +millions à y gagner. + +--Pour des voleurs, oui, monsieur, je sais cela. Mais, tant que je serai +à Naples, les voleurs n'auront rien à y faire. Pesez bien mes paroles, +monsieur le commissaire civil, et, croyez-moi, repartez le plus tôt +possible avec votre suite pour Rome. Vous avez oublié quelques lambeaux +de chair sur les os de ce squelette qui fut le peuple romain; allez bien +vite les ronger; sans cela, les corbeaux ne laisseront rien aux +vautours. + +Et Championnet, se levant, montra d'un geste plein de mépris la porte au +commissaire civil. + +--C'est bien, dit celui-ci, vous voulez la guerre; vous l'aurez, +général. + +--Soit, répondit Championnet, la guerre, c'est mon état. Mais ce qui +n'est pas mon état, c'est de spéculer sur le casuel qu'entraînent les +saisies de biens, les réquisitions de denrées et de subsistances, les +ventes frauduleuses, les comptes simulés ou fictifs; ce qui n'est pas +mon état, c'est de ne protéger les citoyens de Naples, frères des +citoyens de Paris, qu'à la condition qu'ils ne se gouverneront qu'à ma +volonté, c'est de confisquer les biens des émigrés dans un pays où il +n'y a pas d'émigrés; ce qui n'est pas mon état, enfin, c'est de piller +les banques dépositaires des deniers des particuliers; c'est, quand les +plus grands barbares hésitent à violer la tombe d'un individu, c'est de +violer la tombe d'une ville, c'est d'éventrer le sépulcre de Pompéi pour +lui prendre les trésors qu'elle y cache, depuis près de deux mille ans: +voilà ce qui n'est pas mon état, et, si c'est le vôtre, je vous +préviens, monsieur, que vous ne l'exercerez pas ici tant que j'y serai. +Et, maintenant que je vous ai dit tout ce que j'avais à vous dire, +sortez! + +Le matin même, dans l'attente de ce qui allait se passer entre lui et le +commissaire civil, Championnet avait fait afficher son traité avec le +gouvernement napolitain, lequel traité fixait à soixante-cinq millions +la contribution annuelle à payer par Naples pour les besoins de l'armée +française. + +Le lendemain, le général trouva toutes ses affiches couvertes par celles +du commissaire civil. Elles annonçaient qu'en vertu du droit de +conquête, le Directoire déclarait patrimoine de la France les biens de +la couronne de Naples, les palais et maisons du roi, les chasses +royales, les dotations des ordres de Malte et de Constantin, les biens +des monastères, les fiefs allodiaux, les banques, les fabriques de +porcelaine, et, comme l'avait dit Championnet, jusqu'aux antiquités +encore enfouies dans les sables de Pompéi et dans la lave d'Herculanum. + +Le général regarda cet acte non-seulement comme une atteinte portée à +ses droits, mais encore comme une insulte, et, après avoir envoyé +Salvato et Thiébaut pour demander satisfaction au commissaire civil, il +le fit arrêter sur son refus, conduire hors de la frontière napolitaine +et déposer sur la grande route de Rome. + +Cet acte fut accueilli par les Napolitains avec des hourras +d'enthousiasme. Aimé et respecté des nobles et de la bourgeoisie, +Championnet devint populaire jusque dans les plus basses classes de la +société. + +Le curé de l'église Sainte-Anne découvrit, dans les actes de son église, +qu'un certain Giovanni Championne, qui n'avait avec le général aucun +rapport d'âge ni de parenté, y avait été baptisé. Il exposa l'acte, +réclama le général comme son paroissien, et le peuple, que son habileté +à parler le patois napolitain avait déjà plusieurs fois étonné, trouva +une explication à son étonnement et voulut absolument voir dans le +général français un compatriote. + +Une telle croyance pouvait être utile à la cause; dans l'intérêt de la +France, Championnet la laissa non-seulement subsister, mais s'accroître. + +Éclairé par les sanglantes expériences de la révolution française, +Championnet, tout en dotant Naples des bienfaits immenses qu'elle avait +produits, voulait la préserver de ses excès intérieurs et de ses fautes +extérieures. Son espérance était celle-ci: réaliser la philanthropique +utopie de faire une révolution sans arrestations, sans proscriptions, +sans exécutions. Au lieu de suivre le précepte de Saint-Just, qui +recommandait de creuser profond avec le soc révolutionnaire, il voulait +simplement passer sur la société la herse de la civilisation. Comme +Fourier a voulu depuis faire concourir toutes les aptitudes, même les +mauvaises, à un but social, il voulait faire concourir tout le monde à +la régénération publique: le clergé, en ménageant l'influence de ses +préjugés, chers au peuple; la noblesse, en l'attirant par la perspective +d'un glorieux avenir dans le nouvel ordre de choses; la bourgeoisie, qui +n'avait eu jusque-là qu'une part de servitude, en lui donnant une part +de souveraineté; les classes libérales des avocats, des médecins, des +lettrés, des artistes, en les encourageant et en les récompensant, et +enfin les lazzaroni, en les instruisant et en leur donnant, par un gain +convenable et jusqu'alors inconnu, le goût du travail. + +Tel était le rêve d'avenir que Championnet avait fait pour Naples +lorsque la brutale réalité vint le prendre au collet au moment où, +maître paisible de Naples, il mettait, pour éteindre les insurrections +des Abruzzes, d'un côté en mouvement les colonnes mobiles organisées à +Rome par le général Sainte-Suzanne, chargeait Duhesme et Caraffa de +marcher contre celui que l'on croyait être le prince héréditaire, +Schipani contre Ruffo, et où, s'apprêtant à marcher sur Reggio, il se +proposait de conduire lui-même une forte colonne en Sicile. + +Mais, dans la nuit du 15 au 16 mars, Championnet reçut l'ordre du +Directoire de se rendre à Paris, auprès du ministre de la guerre. Maître +suprême à Naples, aimé, vénéré de tous, au milieu de la puissance qu'il +avait créée et dans laquelle il lui eût été facile de se perpétuer, cet +homme que l'on accusait d'ambition et d'empiétement, comme un Romain des +jours héroïques, s'inclina devant l'ordre reçu, et, se tournant vers +Salvato qui était près de lui: + +--Je pars content, lui dit-il, j'ai payé à mes soldats les cinq mois de +solde arriérés qui leur étaient dus; j'ai remplacé les lambeaux de leurs +uniformes par de bons habits; ils ont tous une paire de souliers neufs +et mangent du pain meilleur qu'ils n'en ont jamais mangé. + +Salvato le serra contre son coeur. + +--Mon général, lui dit-il, vous êtes un homme de Plutarque. + +--Et pourtant, murmura Championnet, j'avais bien des choses à faire, que +mon successeur ne fera probablement pas. Mais qui va d'un bout à l'autre +de son rêve? Personne. + +Puis, avec un soupir: + +--Il est une heure du matin, continua-t-il en tirant sa montre; je ne me +coucherai pas, ayant beaucoup de choses à faire avant mon départ. Soyez +demain, à trois heures chez moi, mon cher Salvato, et gardez sur ce qui +m'arrive le secret le plus absolu. + +Le lendemain, à trois heures précises, Salvato était au palais d'Angri. +Aucun préparatif n'annonçait un départ. Championnet, comme d'habitude, +travaillait dans son cabinet; en voyant entrer le jeune homme, il se +leva et lui tendit la main. + +--Vous êtes exact, mon cher Salvato, lui dit-il, et je vous remercie de +votre exactitude. Là , maintenant, si vous le voulez bien, nous allons +aller faire une petite promenade. + +--A pied? demanda Salvato. + +--Oui, à pied, répondit Championnet. Venez. + +A la porte, Championnet s'arrêta, et jetant un dernier regard sur le +cabinet qu'il habitait depuis deux mois et où il avait décidé, décrété +et exécuté de si grandes choses: + +--On assure que les murs ont des oreilles, dit-il; s'ils ont une voix, +j'adjure ceux-ci de parler et de témoigner s'ils ont jamais entendu +dire, s'ils ont jamais vu faire une chose qui ne fût pas pour le bien de +l'humanité depuis que j'ai ouvert, comme général en chef, cette porte +que je referme sur moi comme accusé. + +Et il referma la porte et descendit l'escalier, le visage souriant et +appuyé au bras de Salvato. + + + + +XLIV + +L'ACCUSÉ + + +Le général et son aide de camp suivirent la rue de Toledo jusqu'au musée +Bourbonien, descendirent la strada dei Studi, traversèrent le largo +delle Pigne, suivirent la strada Foria, et gagnèrent Poggiareale. + +Là , une voiture attendait Championnet, ayant pour toute escorte son +valet de chambre Scipion, assis sur le siége. + +--Allons, mon cher Salvato, dit le général, l'heure est venue de se +quitter. Ma consolation est, en prenant la mauvaise route, de vous +laisser au moins dans la bonne. Nous reverrons-nous jamais? J'en doute. +Dans tous les cas, vous qui avez été plus que mon ami, presque mon +enfant, gardez ma mémoire. + +--Oh! toujours! toujours! murmura Salvato. Mais pourquoi ces +pressentiments. Vous êtes rappelé, voilà tout. + +Championnet tira un journal de sa poche et le donna à Salvato. + +Salvato le déplia: c'était _le Moniteur_. Il y lut les lignes suivantes: + + «Attendu que le général Championnet a employé l'autorité et la force + pour empêcher l'action du pouvoir conféré par nous au commissaire + Faypoult et que, par conséquent, il s'est mis en rébellion ouverte + contre le gouvernement, le citoyen Championnet, général de division, + commandant l'armée de Naples, sera mis en arrestation, traduit devant + un conseil de guerre et jugé pour son infraction aux lois.» + +--Vous voyez, cher ami, reprit Championnet, que c'est plus sérieux que +vous ne croyiez. + +Salvato poussa un soupir, et, haussant les épaules: + +--Général, je puis affirmer une chose, dit-il, c'est que, si vous êtes +condamné, il y aura au monde une ville qui effacera Athènes, en +ingratitude: cette ville sera Paris. + +--Hélas! dit Championnet, je m'en consolerais si j'étais Thémistocle. + +Et, serrant à son tour Salvato contre son coeur, il s'élança dans la +voiture. + +--Et vous partez ainsi seul, sans escorte? lui dit Salvato. + +--Les accusés sont sous la garde de Dieu, répondit Championnet. + +Les deux amis échangèrent un dernier signe d'adieu, et la voiture +partit. + + * * * * * + +Le général Championnet a pris une trop large part aux événements que +nous venons de raconter et a laissé une trop grande mémoire de lui à +Naples pour que, l'accompagnant en France, nous ne le suivions pas +jusqu'à la fin de sa glorieuse vie, qui, au reste, ne devait pas être +longue. + +En passant par Rome, une dernière ovation attendait le général +Championnet; le peuple romain, qu'il avait rendu libre, lui offrit un +équipement complet, armes, uniforme, cheval, avec cette inscription: + + _Au général Championnet + les consuls de la république romaine._ + +Avant de quitter la ville éternelle, il reçut, en outre, du gouvernement +napolitain la lettre suivante: + + «Général, + + »Rien ne vous peindra la douleur du gouvernement provisoire, lorsqu'il + a appris la funeste nouvelle de votre départ. C'est vous qui avez + fondé notre république; c'est sur vous que reposaient nos plus douces + espérances. Brave général, vous emportez nos regrets, notre amour, + notre reconnaissance. + + »Nous ignorons quelles seront les intentions de votre successeur à + notre égard: nous espérons qu'il sera assez ami de la gloire et de son + devoir pour affermir votre ouvrage; mais, quelle que soit sa conduite, + nous ne pourrons jamais oublier la vôtre, cette modération, cette + douceur, ce caractère franc et loyal, cette âme grande et généreuse + qui vous attiraient tous les coeurs. Ce langage n'est point celui de + la flatterie: vous êtes parti, et nous n'avons plus à attendre de vous + qu'un doux souvenir.» + +Nous avons dit que la mémoire laissée par Championnet à Naples, était +grande. Son départ y fut considéré, en effet, comme une calamité +publique, et, deux ans après son départ, l'historien Cuoco écrivait dans +l'exil: + + «O Championnet! maintenant, tu as cessé de vivre; mais ton souvenir + recevra dans ce livre l'hommage dû à ta fermeté et à ta justice. Que + t'importe que le Directoire ait voulu t'opprimer! Il n'était point en + son pouvoir de t'avilir. Du jour de ta disgrâce, tu devins l'idole de + notre nation.» + +A Bologne, le général Lemoine remit à ce nouveau Scipion, qui semblait +monter au Capitole pour rendre grâce aux dieux, plutôt que descendre au +Forum pour y être accusé, une lettre de Barras, qui, s'isolant +complétement de la décision prise par ses collègues contre Championnet, +l'appelait son ami et prédisait à sa disgrâce une glorieuse fin et une +éclatante réparation. + +Aussi, la surprise de Championnet fut-elle grande lorsque, à Milan, il +fut éveillé, à minuit, et que, de la part de Scherer, général en chef de +l'armée d'Italie, on lui signifia un nouveau décret du Directoire lequel +l'accusait de révolte contre le gouvernement, fait qui le rendait +passible de six années de détention. + +Le rédacteur du décret signifié à Championnet était le directeur Merlin, +le même qui, après la chute du pouvoir auquel il appartenait, devait +recommencer sa carrière dans les emplois subalternes de la magistrature, +sous Bonaparte, et devenir procureur général sous Napoléon. + +Inutile de dire que le général Scherer, qui signifiait à Championnet le +décret de Merlin, était le même Scherer qui, sur le théâtre même des +victoires du proscrit, devait être si cruellement battu par le général +autrichien Kray et par le général russe Souvorov. + +Mais, en même temps que Championnet était victime de cette triste et +odieuse mesure, il éprouvait une grande consolation. Joubert, un des +coeurs les plus dévoués à la Révolution, Joubert, une des gloires les +plus pures de la République, Joubert donnait sa démission en apprenant +la mise en accusation de son collègue. + +Aussi, plein de confiance dans le tribunal devant lequel il allait +paraître, Championnet écrivait-il, cette même nuit, à Scherer pour lui +demander dans quelle forteresse il devait se constituer prisonnier, et à +Barras pour que l'on hâtât son jugement. + +Mais, si l'on avait été pressé d'éloigner Championnet de Naples, pour +que les commissaires du Directoire pussent y exercer leurs déprédations, +on n'était aucunement pressé de le juger, attendu que l'on savait +parfaitement d'avance quelle serait la fin du procès. + +Aussi Scherer se tira-t-il d'embarras en le faisant voyager, au lieu de +le juger. Il l'envoya de Milan à Modène, de Modène le renvoya à Milan, +et, de Milan, enfin, il le constitua prisonnier à Turin. + +Il habitait la citadelle de cette dernière ville, lorsqu'un matin, aussi +loin que pouvait s'étendre son regard, il vit toute la route qui +conduisait d'Italie en France couverte de piétons, de chariots, de +fourgons: c'était notre armée en déroute, notre armée battue bien plus +par l'impéritie de Scherer que par le génie de Kray et le courage de +Souvorov. + +L'arrière-garde de notre armée victorieuse, qui devenait l'avant-garde +de notre armée battue, était principalement formée de fournisseurs, de +commissaires civils et d'autres agents financiers qui, chassés par les +Autrichiens et les Russes, regagnaient, pareils à des oiseaux de rapine, +la France à tire-d'aile, pour mettre leur butin à l'abri derrière ses +frontières. + +C'était la vengeance de Championnet. Par malheur, cette vengeance, +c'était la honte de la France. Tous ces malheureux fuyaient parce que la +France était vaincue. Puis, à ce sentiment moral, si douloureux déjà , se +joignait le spectacle matériel, plus douloureux encore, de malheureux +soldats qui, les pieds nus, les vêtements déchirés, escortaient leurs +propres dépouilles. + +Championnet revoyait fugitifs ces malheureux soldats qu'il avait +conduits à la victoire; il revoyait nus ceux qu'il avait habillés, +mourants de faim ceux qu'il avait nourris, orphelins ceux dont il avait +été le père... + +C'étaient les vétérans de son armée de Sambre-et-Meuse! + +Aussi, lorsqu'ils surent que celui qui avait été leur chef était là +prisonnier, ils voulurent enfoncer les portes de sa prison et le +remettre à leur tête pour marcher de nouveau contre l'ennemi. C'est que +cette armée, armée toute révolutionnaire, était douée d'un intelligence +que n'ont point les armées du despotisme, et que cette intelligence lui +disait que, si l'ennemi était vainqueur, il devait cette victoire bien +plus à l'impéritie de nos généraux qu'au courage et au mérite des siens. + +Championnet refusa de commander comme chef, mais prit un fusil pour +combattre comme volontaire. + +Par bonheur, son défenseur l'en empêcha. + +--Que pensera votre ami Joubert, lorsqu'il saura ce que vous aurez fait, +lui dit-il, lui qui a donné sa démission, parce que l'on vous avait +enlevé votre épée! Si vous vous faites tuer sans jugement, on dira que +vous vous êtes fait tuer, parce que vous étiez coupable. + +Championnet se rendit à ce raisonnement. + +Quelques jours après la retraite de l'armée française, sur le point +d'abandonner Turin, on força le général Moreau, qui avait succédé à +Scherer dans le commandement de l'armée d'Italie, d'envoyer Championnet +à Grenoble. + +C'était presque sa patrie. + +Par un singulier jeu du hasard, il eut pour compagnons de voyage ce même +général Mack, qui avait, à Caserte, voulu lui rendre une épée qu'il +n'avait point voulu recevoir, et ce même Pie VI que la Révolution +envoyait mourir à Valence. + +C'était à Grenoble que Championnet devait être jugé. + +«Vous traduisez Championnet à la barre d'un tribunal français, s'écria +Marie-Joseph Chénier à la tribune des Cinq-Cents: c'est sans doute pour +lui faire faire amende honorable d'avoir renversé le dernier trône de +l'Italie!» + +Le premier qui fut appelé comme témoin devant le conseil de guerre fut +son aide de camp Villeneuve. + +Il s'avança d'un pas ferme en face du président, et, après avoir +respectueusement salué l'accusé: + +--Que n'appelez-vous aussi, dit-il, en même temps que moi tous les +compagnons de ses victoires? Leur témoignage serait unanime comme leur +indignation. Entendez cet arrêt d'un historien célèbre: «Une puissance +injuste peut maltraiter un honnête homme, mais ne peut le déshonorer.» + +Pendant que le procès se jugeait, arriva la journée du 30 prairial, qui +chassa du Directoire Treilhard, Révellière-Lepaux et Merlin, pour y +introduire Gohier, Roger-Ducos et le général Moulin. + +Cambacérès eut le portefeuille de la justice, François de Neufchâteau +celui de l'intérieur, et Bernadotte celui de la guerre. + +Aussitôt arrivé au pouvoir, Bernadotte donna l'ordre d'interrompre, +comme honteux et antinational, le procès intenté à Championnet, son +compagnon d'armes à l'armée de Sambre-et-Meuse, et lui écrivit la lettre +suivante: + + «Mon cher camarade, + + »Le Directoire exécutif, par décret du 17 courant, vous nomme + commandant en chef de l'armée des Alpes. Trente mille hommes attendent + impatiemment l'occasion de reprendre l'offensive sous vos ordres. + + »Il y a quinze jours, vous étiez dans les fers; le 30 prairial vous a + délivré. L'opinion publique accuse aujourd'hui vos oppresseurs; ainsi, + votre cause est devenue, pour ainsi dire, nationale: pouviez-vous + désirer un sort plus heureux? + + »Assez d'autres trouvent dans la Révolution le prétexte de calomnier + la République; pour des hommes tels que vous, l'injustice est une + raison d'aimer davantage la patrie. On a voulu vous punir d'avoir + renversé des trônes; vous vous vengerez sur les trônes qui menaceront + la forme de notre gouvernement. + + »Allez, monsieur, couvrez de nouveaux lauriers la trace de vos + chaînes; effacez, ou plutôt conservez cette honorable empreinte: il + n'est point inutile à la liberté de remettre incessamment sous nos + yeux les attentats du despotisme. + + »Je vous embrasse comme je vous aime. + + »BERNADOTTE.» + +Championnet partit pour l'armée des Alpes; mais la mauvaise fortune de +la France avait eu le temps de prendre le dessus sur le bonheur du +bâtard. Joubert, consacrant à sa jeune femme quinze jours précieux qu'il +eût dû donner à son armée, perdit la bataille de Novi et se fit tuer. + +Moins heureux que son ami, Championnet perdit celle de Fossano, et, ne +pouvant se faire tuer comme Joubert, tomba malade et mourut, en disant: + +--Heureux Joubert! + +Ce fut à Antibes qu'il rendit le dernier soupir. Son corps fut déposé +dans le fort Carré. + +On trouva un peu moins de cent francs dans les tiroirs de son +secrétaire, et ce fut son état-major qui fit les frais de ses +funérailles. + + + + +XLV + +L'ARMÉE DE LA SAINTE FOI + + +Le 16 mars, à peu près à la même heure où Championnet sortait de Naples, +appuyé au bras de Salvato, le cardinal Ruffo, en passant dans la petite +commune de Borgia, rencontra une députation de la ville de Catanzaro, +qui venait au-devant de lui. + +Elle se composait du chef de la _rota_ (du tribunal), don Vicenzo +Petroli, du cavalier don Antonio Perruccoli, de l'avocat Saverio +Landari, de don Antonio Greco et de don Alessandro Nava. + +Saverio Landari, en sa qualité d'avocat, prit la parole, et, contre les +habitudes du barreau, exposa au cardinal, dans toute leur simplicité et +toute leur clarté, les faits suivants: + +Que, quoique les royalistes eussent tué, mis en fuite ou arrêté à peu +près tous ceux qui étaient soupçonnés d'appartenir au parti républicain, +la ville de Catanzaro, dans sa désolation, ne cessait de nager dans la +plus horrible anarchie, au milieu des meurtres, des pillages et des +vengeances privées. + +En conséquence, au nom de tout ce qui restait d'honnêtes gens à +Catanzaro, le cardinal était prié de venir le plus tôt possible au +secours de la malheureuse ville. + +Il fallait que la situation fût bien grave pour que les royalistes +demandassent des secours contre les gens de leur propre parti. + +Il est vrai que quelques-uns des membres de la députation que Catanzaro +avait envoyée au cardinal, avaient fait partie des comités +démocratiques, et, entre autres, le chef de la rote, Vicenzo Petroli, +qui, ayant été du gouvernement provisoire, était un de ceux qui avaient +mis à prix la tête du cardinal et celle du conseiller de Fiore. + +Le cardinal fit semblant de ne rien savoir de tout cela: ce qui lui +importait, à lui, c'était que les villes lui ouvrissent leurs portes, +quels que fussent ceux qui les lui ouvraient. En conséquence, pour +apporter au mal le plus prompt remède possible, il demanda qui était +chef du peuple à Catanzaro. + +On lui répondit que c'était un certain don François de Giglio. + +Il demanda une plume, de l'encre, et, sans descendre de son cheval, +écrivit sur son genou: + + «Don François de Giglio, + + »La guerre comme vous la faites est bonne contre les jacobins obstinés + qui se font tuer ou prendre les armes à la main, et non contre ceux + qui ont été contraints par la menace ou la violence de se réunir aux + rebelles, surtout si ces derniers se repentent et s'en remettent à la + clémence du roi: à plus forte raison cette guerre n'a-t-elle point + d'excuse contre les citoyens pacifiques. + + »En conséquence, je vous ordonne, et sous votre propre responsabilité, + de faire immédiatement cesser les meurtres, le pillage et toute voie + de fait.» + +Cet ordre fut immédiatement envoyé à Catanzaro, sous la protection d'une +escorte de cavalerie. + +Puis, accompagné de la députation, le cardinal reprit, vers Catanzaro, +sa marche un instant interrompue. + +L'avant-garde, arrivée au fleuve Corace, l'antique Crotalus, fut forcée, +faute de ponts, de passer en char et à la nage. Pendant ce temps, le +cardinal, qui n'oubliait pas les études d'archéologie faites par lui à +Rome, s'écarta du chemin pour aller visiter les ruines d'un temple grec. + +Ces ruines, que l'on voit encore aujourd'hui, et que l'auteur de ce +livre a visitées en suivant la même route que le cardinal Ruffo, sont +celles d'un temple de Cérès, à une heure duquel sont les ruines +d'Amphissum, où mourut Cassiodore, premier consul et ministre de +Théodoric, roi des Goths. Cassiodore avait vécu près de cent ans, et +passa de ce monde à l'autre dans une petite retraite qui domine toute la +contrée, et où il écrivit son dernier livre du _Traité de l'âme_. + +Le cardinal passa le Corace après tout le monde et s'arrêta à la marine +de Catanzaro, riante plage, semée de riches villas où les familles +nobles ont l'habitude de passer la saison d'hiver. + +La plage de Catanzaro n'offrant au cardinal aucun abri pour loger sa +troupe, et les pluies d'hiver commençant à venir avec cette abondance +particulière à la Calabre, il décida d'envoyer une partie de son armée +au blocus de Cotrone, où la garnison royale avait pris du service sous +les républicains, où s'étaient réunis tous les patriotes fugitifs de la +province, et où avaient débarqué, sur un bâtiment venu d'Égypte, +trente-deux officiers subalternes d'artillerie, un colonel et un +chirurgien français. + +Le cardinal détacha donc de son armée deux mille hommes de troupes +régulières, et spécialement les compagnies des capitaines Joseph Spadea +et Giovanni Celia. A ces deux compagnies il en adjoignit une troisième, +de ligne, avec deux canons et un obusier. Toute l'expédition fut mise +sous les ordres du lieutenant-colonel Perez de Vera. Il y adjoignit +comme officier parlementaire le capitaine Dandano de Marceduse. Enfin, +un bandit de la pire espèce, mais qui connaissait parfaitement le pays, +où il exerçait depuis vingt ans le métier de voleur de grand chemin, fut +chargé des importantes fonctions de guide de l'armée. + +Ce bandit, nommé Pansanera, était célèbre par dix ou douze meurtres. + +Le jour de l'arrivée du cardinal à la plage de Catanzaro, il se jeta à +ses pieds et sollicita de lui la faveur d'être entendu en confession. + +Le cardinal comprit que ce n'était point un pénitent ordinaire qui lui +venait ainsi le fusil à l'épaule et la cartouchière aux reins, le +poignard et les pistolets à la ceinture. + +Il descendit de cheval, s'écarta de la route et alla s'asseoir au pied +d'un arbre. + +Le bandit s'agenouilla et déroula, avec les marques du plus profond +repentir, la longue série de ses crimes. + +Mais le cardinal n'avait point le choix des instruments qu'il employait. +Celui-là pouvait lui être utile. Il se contenta de l'assurance de son +repentir, et, sans s'informer si ce repentir était bien sincère, il lui +donna l'absolution. Le cardinal était pressé d'utiliser au profit du roi +les connaissances topographiques que don Alonzo Pansanera avait acquises +en manoeuvrant contre la société. + +L'occasion ne tarda point à s'offrir, et, comme nous l'avons dit, +Pansanera fut nommé guide de la colonne expéditionnaire. La colonne se +mit en route, et le cardinal resta derrière elle pour réorganiser +l'armée et organiser la réaction. + +Au bout de trois jours, il se mit à son tour en marche; mais, comme il +fallait faire trois étapes en suivant le rivage de la mer, et sans +passer par aucun lieu habité, le cardinal chargea son commissaire aux +vivres, don Gaetano Peruccioli, de réunir un certain nombre de voitures +chargées de pains, de biscuits, de jambons, de fromage et de farine, +puis, ses ordres exécutés, de se mettre en marche sur Cotrone. + +A la fin de la première journée, on arriva sur les bords du fleuve +Trocchia, qui se trouvait gonflé par les pluies et par la fonte des +neiges. + +Pendant le passage, qui s'effectua avec une grande difficulté, et en +conséquence avec un grand désordre, le commissaire des vivres et les +vivres disparurent, avec toute l'administration. + +On le voit, don Alonzo Pansanera n'eût pas mieux fait que Gaetano +Peruccioli. + +Nommé de la veille, il n'avait pas perdu de temps pour poser la première +pierre de l'édifice de sa fortune[1]. + + [1] On sait que, dans toute la partie historique, c'est de l'histoire + pure et simple que nous faisons: nous n'inventons ni ne retranchons. + +Ce fut dans la nuit seulement, et lorsque l'armée s'arrêta pour +bivaquer, que la disparition de Peruccioli se fit connaître par la +complète absence des vivres. + +On ne mangea point cette nuit-là . + +Le lendemain, par bonheur, après deux lieues de marche, on trouva un +magasin plein d'excellente farine et des bandes de porcs à moitié +sauvages, telles qu'on en rencontre à chaque pas dans la Calabre. Cette +double manne fut la bienvenue au désert et immédiatement convertie en +soupe au lard. Le cardinal en mangea comme les autres, quoique ce fût un +samedi, c'est-à -dire jour maigre. Mais, en sa qualité de haut dignitaire +de l'Église, il avait pour lui des pouvoirs qu'il étendit à toute +l'armée. + +L'armée sanfédiste put donc sans remords manger sa soupe au lard, et la +trouver excellente. Le cardinal fut de l'avis de l'armée. + +Une chose qui n'étonna pas moins le cardinal que la disparition du +commissaire des vivres Peruccioli, fut l'apparition du marquis Taccone, +chargé, par ordre du général Acton, de suivre l'armée de la sainte foi +comme trésorier et venant la joindre à cet effet. + +Le cardinal était justement dans le magasin aux farines lorsqu'on lui +annonça le marquis Taccone. Son Excellence arrivait dans un mauvais +moment: le cardinal était de mauvaise humeur, n'ayant pas mangé depuis +la veille à midi. + +Il crut que le marquis Taccone lui rapportait les cinq cent mille ducats +qu'il n'avait pas pu se procurer à Messine, ou plutôt il fit semblant de +le croire. Le cardinal était un homme trop expérimenté pour commettre de +pareilles erreurs. + +Il était assis à une table, et, sur un escabeau que l'on avait trouvé à +grand'peine, il expédiait des ordres. + +--Ah! vous voilà , marquis, dit-il avant même que celui-ci eût franchi la +porte. En effet, j'ai reçu avis de Sa Majesté que vous aviez retrouvé +les cinq cent mille ducats et que vous me les rapportiez. + +--Moi? dit Taccone étonné. Il faut que Sa Majesté ait été induite en +erreur. + +--Eh bien, alors, demanda le cardinal, que venez-vous faire ici? A +moins, cependant, que vous ne veniez comme volontaire? + +--Je viens envoyé par le capitaine général Acton, Votre Éminence. + +--A quel titre? + +--A titre de trésorier de l'armée. + +Le cardinal éclata de rire. + +--Est-ce que vous croyez, lui demanda-t-il, que j'ai cinq cent mille +ducats à vous donner pour compléter le million? + +--Je vois avec douleur, dit le marquis Taccone, que Votre Excellence me +soupçonne d'infidélité. + +--Vous vous trompez, marquis. Mon Éminence vous accuse de vol, et, +jusqu'à ce que vous m'ayez donné la preuve du contraire, j'affirmerai +l'accusation. + +--Monseigneur, dit Taccone en tirant un portefeuille de sa poche, je +vais avoir l'honneur de vous prouver que cette somme et beaucoup +d'autres ont été employées à divers usages par ordre de monseigneur le +capitaine général Acton. + +Et, s'approchant du cardinal, il ouvrit son portefeuille. + +Le cardinal y plongea son oeil perçant, et, voyant une foule de papiers +qui lui parurent non-seulement de la plus haute importance, mais encore +de la plus grande curiosité, il allongea la main, prit le portefeuille, +et, appelant la sentinelle de garde à sa porte: + +--Faites venir deux de vos camarades, dit-il; qu'ils prennent monsieur +au collet, qu'ils le conduisent à un quart de lieue d'ici et qu'ils le +laissent sur la grande route. Si monsieur fait mine de revenir, tirez +sur lui comme sur un chien, attendu que j'estime un chien bien au delà +d'un voleur. + +Puis, au marquis Taccone, tout abasourdi de l'accueil: + +--Ne vous inquiétez point de vos papiers, dit-il; j'en ferai prendre +fidèle copie, je les ferai numéroter avec soin et je les enverrai au +roi. Retournez donc à Palerme; vos papiers y seront aussitôt que vous. + +Et, pour prouver au marquis Taccone qu'il lui disait la vérité, le +cardinal commença la revue de ses papiers avant même que le marquis fût +sorti de la chambre. + +Le cardinal, en mettant la main sur le portefeuille du marquis Taccone, +avait fait une véritable trouvaille. Mais, comme nous n'avons pas eu ce +portefeuille sous les yeux, nous nous contenterons de répéter à cette +occasion ce que dit Dominique Sacchinelli, historien de l'illustre +_porporato_: + + A la vue de ces papiers, qui avaient tous rapport à des dépenses + secrètes, écrit-il, le cardinal put se convaincre que le plus grand + ennemi du roi était Acton. C'est pourquoi, emporté par son zèle, il + écrivit au roi, en lui envoyant tous les papiers de Taccone, dont il + avait eu la précaution de conserver un double: + + «Sire, la présence du général Acton à Palerme compromet la sûreté de + Votre Majesté et de la famille royale...» + +Sacchinelli, à qui nous empruntons ce fait et qui, après avoir été le +secrétaire du cardinal, est devenu son historien, ne put surprendre au +passage autre chose que la phrase que nous guillemetons, la lettre du +cardinal au roi étant écrite tout entière de sa main et n'étant restée +qu'un instant sous ses yeux, tant le cardinal avait hâte de l'envoyer au +roi. + +Mais ce que nous pouvons dire en toute connaissance de cause, c'est que +les cinq cent mille ducats ne se retrouvèrent jamais. + +A la nouvelle de la disparition du commissaire des vivres Peruccioli, le +cardinal n'avait pas jugé à propos de traverser le fleuve gonflé par la +pluie. + +Pendant que l'on amasserait les vivres nécessaires à l'expédition, l'eau +baisserait. + +Et, en effet, le 23 mars au matin, le fleuve étant devenu guéable, et +une quantité suffisante de vivres ayant été amassée, le cardinal ordonna +de se remettre en route, lança le premier son cheval dans l'eau, et, +quoiqu'il en eût jusqu'à la ceinture, il traversa le fleuve +heureusement. + +Toute l'armée le suivit. + +Trois hommes seulement furent entraînés par le courant et sauvés par des +mariniers du Pizzo. + +Au moment où le cardinal mettait le pied sur la rive opposée, il lui +arriva un messager courant à toute bride et tout souillé de boue, qui +lui annonçait que la ville de Cotrone avait été prise la veille 22 mars. + +Cette nouvelle fut reçue aux cris de «Vive le roi! vive la religion!» + +Le cardinal poursuivit son chemin à marches forcées, et, passant par +Cutro, il arriva le 25 mars, seconde fête de Pâques, en vue de Cotrone. + +La ville fumait en plusieurs endroits et dénotait des restes d'incendie. + +Le cardinal, en s'approchant, entendit des coups de feu, des cris, des +clameurs qui lui indiquèrent que sa présence était urgente. + +Il mit son cheval au galop; mais à peine avait-il franchi la porte de la +ville, qu'il s'arrêta épouvanté; les rues étaient jonchées de morts; les +maisons, saccagées, n'avaient plus ni portes ni fenêtres; quelques-unes, +comme nous l'avons dit, brûlaient. + +Arrêtons-nous un instant sur Cotrone, dont la destruction fut un des +plus douloureux épisodes de cette guerre inexpiable. + +Cotrone, sur le nom de laquelle vingt-cinq siècles ont passé et ont, +voilà tout, changé une lettre de place, est l'ancienne Crotone, rivale +de Sybaris. Elle fut la capitale d'une des plus anciennes républiques de +la Grande Grèce, dans le _Brutium_. La pureté de ses moeurs, la sagesse +de ses institutions dues à Pythagore, qui y fonda une école, la fit +l'ennemie de Sybaris. Elle donna naissance à plusieurs athlètes +célèbres, et, entre autres, au fameux Milon, qui, comme M. Martin (du +Nord) et M. Mathieu (de la Drôme), fit, non pas du département, mais de +la ville où il était né, un appendice à son nom. C'était lui qui, +serrant sa tête avec une corde, la faisait éclater en enflant ses +tempes; c'était lui qui portait un boeuf autour du Cirque au pas +gymnastique, et, après l'avoir porté, l'assommait d'un coup de poing et +le mangeait dans la journée. Le célèbre médecin Démocède, qui vivait à +la cour de Polycrate de Samos, ce tyran trop heureux, qui retrouvait +dans le ventre des poissons les anneaux qu'il jetait à la mer, était de +Crotone, et encore cet Alcméon, disciple d'Amyntas, qui fit un livre sur +la nature de l'âme, qui écrivit sur la médecine et qui, le premier, +ouvrit des porcs et des singes pour se rendre compte de la conformation +du corps humain. + +Cotrone fut dévastée par Pyrrhus, prise par Annibal, et reprise par les +Romains, qui y envoyèrent une colonie. + +A l'époque où nous sommes arrivé de notre récit, Cotrone n'était plus +qu'une espèce de bourg, qui n'en avait pas moins conservé le nom de son +aïeule. Elle avait un petit port, un château sur la mer, des restes de +fortifications et de murailles qui la faisaient compter au rang des +places fortes. + +Comme les républicains y étaient en majorité, la garnison royale, au +moment où éclata la révolution, fut forcée de pactiser avec eux. Son +commandant, Foglia, avait été destitué et arrêté comme royaliste, et à +sa place avait été nommé le capitaine Ducarne, qui était en prison comme +suspect de patriotisme. Par un chassé-croisé assez ordinaire dans ces +sortes de circonstances, Foglia, qu'il avait remplacé à son poste, +l'avait remplacé dans son cachot. + +En outre, à cette garnison, sur laquelle il ne fallait pas trop compter, +on devait ajouter tous les patriotes fuyant devant Ruffo et de Cesare, +qui s'étaient réunis à Cotrone et renfermés dans ses murs, ainsi que +trente-deux Français venant, comme nous l'avons dit, d'Égypte. + +Ces trente-deux Français étaient la vraie force résistante de la ville, +et la preuve, c'est que, sur trente-deux, quinze se firent tuer. + +Les deux mille hommes envoyés par le cardinal contre Cotrone firent sur +la route la boule de neige. Tous les paysans qui, aux environs de +Cotrone et de Catanzaro, purent prendre un fusil, prirent ce fusil et se +réunirent à l'expédition. En outre, sans tenir compte de l'armée +sanfédiste, une masse d'individus armés, de ceux-là qui se réunissent en +toute occasion et dans tous les temps, se tenait aux environs de +Cotrone, attendant le moment de _faire un coup_, et, en attendant, +coupant, pour faire quelque chose, les communications de la ville avec +les villages et occupant les meilleures positions. + +Dans la matinée du jeudi saint, le 21 mars, le capitaine parlementaire +Dardano fut expédié à Cotrone par le chef de l'expédition royaliste. Les +Cotronais le reçurent les yeux bandés. Il montra alors ses lettres de +créance signées du cardinal; mais peut-être y manquait-il quelque +formalité d'étiquette; car le capitaine Dardano fut pris, jeté en +prison, soumis à une commission militaire et condamné à mort, comme +_brigandant_ contre la République. Peut-être le verbe _brigander_ +n'est-il point français; mais, à coup sûr, il est napolitain, et l'on +nous permettra de le franciser, vu le grand usage que nous aurons à en +faire. + +Les sanfédistes, voyant que leur parlementaire ne revenait point, et +qu'ils ne recevaient aucune réponse à la sommation qu'ils avaient faite +à la ville de se rendre, résolurent de ne pas perdre un instant, afin de +délivrer le capitaine Dardano, s'il était encore vivant, et de le venger +s'il était mort. En conséquence, ils recoururent à leur guide Pansanera, +se groupèrent autour de lui, lui adjoignirent, pour plus grande sûreté, +un homme du pays, et, conduits par eux, s'avancèrent, pendant une nuit +obscure, jusque sous les murs de la ville, où, du côté du Nord, ils +occupèrent une position avantageuse. + +Ils profitèrent de l'obscurité, toujours pour faire arriver et mettre en +batterie au milieu d'eux leur petite artillerie, et, montrant seulement +les deux compagnies de ligne, ils cachèrent les volontaires, +c'est-à -dire une masse de trois ou quatre mille hommes, dans les plis du +terrain, ne s'inquiétant de la pluie qui tombait à torrents que pour +leur recommander de mettre à l'abri leurs cartouchières et la batterie +de leurs fusils. + +Ils demeurèrent là toute la nuit du vendredi saint, et, au point du +jour, le chef de l'expédition, le colonel-lieutenant Perez, envoya, en +manière de défi, dans la place quelques obus et quelques grenades. + +Au bruit que firent en éclatant ces projectiles, à la vue des deux +compagnies de ligne qui se tenaient debout et découvertes, les Crotonais +crurent que le cardinal, dont ils connaissaient la marche, était sous +leurs murs avec une armée régulière. + +On savait que la forteresse, en mauvais état, ne pouvait opposer qu'une +médiocre résistance. Un conseil de guerre fut, en conséquence, réuni +chez le lieutenant-colonel français, lequel déclara hautement et +clairement qu'il n'y avait que deux partis à prendre, et ajouta qu'en sa +qualité d'étranger il se réunirait à la majorité. + +Ces deux partis étaient: + +Ou d'accepter les propositions que le cardinal avait fait faire par son +parlementaire Dardano, et, dans ce cas, il fallait à l'instant même +mettre en liberté le parlementaire; + +Ou de faire une vigoureuse sortie et de chasser les brigands, de prendre +place immédiatement sur les remparts et d'attendre derrière eux, en +faisant une défense désespérée, l'armée française, qui, disait-on, était +en marche vers la Calabre. + +Ce dernier avis avait été adopté. Le lieutenant-colonel français s'y +rangea, et tout se prépara pour la sortie, de la réussite ou de +l'insuccès de laquelle allait dépendre le salut ou la chute de la ville. + +En conséquence, ce même jour du vendredi saint, dès neuf heures du +matin, tambour battant, mèche allumée, les républicains sortirent de la +ville. Les royalistes, de leur côté, ne présentant qu'un front étroit et +dissimulant les trois quarts de leurs forces, les laissèrent accomplir +une fausse manoeuvre, à l'aide de laquelle les républicains croyaient +les envelopper. + +Mais à peine, de part et d'autre, le feu de l'artillerie eut-il +commencé, que les masses cachées, qui avaient réglé leur plan de +bataille, d'après les conseils de Pansanera, se levèrent à droite et à +gauche, laissant au centre, pour faire tête aux républicains, les deux +compagnies de ligne et l'artillerie; puis, favorisées par l'inclinaison +même du terrain, les deux ailes se rabattirent au pas de course sur le +flanc des républicains, et, à demi-portée de fusil, firent, à droite et +à gauche, une décharge qui, grâce à l'adresse des tireurs, eut un +terrible résultat. + +Les patriotes virent au premier coup d'oeil l'embuscade dans laquelle +ils étaient tombés, et, comme il n'y avait d'autre parti à prendre que +de se faire tuer sur place et d'abandonner, par conséquent, la ville à +l'ennemi, ou de faire une prompte retraite et de chercher à réparer, +derrière les murs, le désastre que l'on venait d'éprouver, ils +s'arrêtèrent à la retraite, et l'ordre en fut donné. Mais, enveloppés +comme ils l'étaient, les patriotes ne purent opérer cette retraite que +dans le plus grand désordre et hâtivement, abandonnant leur artillerie, +poursuivis de si près, que, Pansanera et sept ou huit de ses hommes +étant arrivés en même temps que les fuyards à la porte de la ville, ils +empêchèrent, avec le feu qu'ils firent, que ces derniers ne levassent le +pont derrière eux, de manière que les républicains, ne pouvant refermer +la porte par laquelle ils étaient rentrés, et les sanfédistes s'étant +rendus maîtres de cette porte, ils furent obligés d'abandonner la ville +et de se renfermer dans la citadelle. + +La porte restée ouverte et sans défense, chacun s'y précipita, +déchargeant son arme sur ce qu'il rencontrait, hommes, femmes, enfants, +animaux même, et répandant de tous côtés la terreur; mais, dès qu'un peu +d'ordre put être établi dans l'agression, les forces isolées se +réunirent et se combinèrent contre la forteresse. + +Les assaillants commencèrent par s'emparer de toutes les maisons +environnant le château, et, de toutes les fenêtres, le feu commença +contre lui. + +Mais, tandis que cette fusillade s'échangeait entre les troupes +régulières et les défenseurs du château, les deux compagnies de troupes +de ligne entraient dans la ville, mettaient leur artillerie en position +et faisaient feu à leur tour. + +Or, le hasard voulut qu'un obus coupât la lance du drapeau républicain +et renversât la bannière aux trois couleurs napolitaines qui avait été +élevée sur le château. A cette vue, l'ancienne garnison royale, qui, à +contre-coeur, s'était réunie aux patriotes, crut que c'était pour elle +un avis du ciel de redevenir royaliste, et tourna immédiatement ses +armes contre les républicains et les Français: elle abaissa le +pont-levis et ouvrit les portes. + +Les deux compagnies de ligne entrèrent aussitôt dans le château, et les +Français, réduits à dix-sept, furent, avec les patriotes, enfermés dans +le même château où ils étaient venus chercher un asile. + +Le parlementaire Dardano, condamné à mort, mais qui n'avait pas subi sa +peine, fut mis en liberté. + +De ce moment, la ville de Cotrone avait été abandonnée à toutes les +horreurs d'une ville prise d'assaut, c'est-à -dire au meurtre, au +pillage, au viol et à l'incendie. + +Le cardinal arrivait au moment où, repue de sang, d'or, de vin, de +luxure, son armée accordait à la malheureuse ville expirante la trêve de +la lassitude. + + + + +XLVI + +LES PETITS CADEAUX ENTRETIENNENT L'AMITIÉ + + +Pendant que le cheval du cardinal Ruffo, portant son illustre maître, +entrait dans la ville de Cotrone ayant du sang jusqu'au ventre, et se +cabrait à la vue et au bruit des maisons s'écroulant dans les flammes, +le roi chassait, pêchait et jouait. + +Nous ne savons point quelles améliorations l'exil avait apportées à sa +pêche et à son jeu; mais nous savons que jamais saint Hubert lui-même, +patron des chasseurs, ne fut entouré de délices pareilles à celles au +milieu desquelles le roi Ferdinand oubliait la perte de son royaume. + +L'honneur que le roi avait fait au président Cardillo en acceptant une +chasse dans son fief d'Illice avait empêché bien des gens de dormir et, +entre autres, l'abbesse des Ursulines de Caltanizetta. + +Son couvent, situé à moitié chemin à peu près de Palerme à Girgenti, +possédait d'immenses domaines en plaines et en forêts. Ces plaines et +ces forêts, déjà fort giboyeuses, furent peuplées, par cette excellente +abbesse, d'un surcroît de daims, de cerfs et de sangliers, et, lorsque +la chasse fut véritablement devenue digne d'un roi, l'abbesse elle-même, +avec quatre de ses plus jolies religieuses, partit pour Palerme, demanda +une audience à Sa Majesté, et la supplia de vouloir bien donner à de +pauvres recluses, dont elle dirigeait les âmes, la satisfaction d'une +chasse. Celle qui était offerte se présentait dans des conditions si +exceptionnelles et si attrayantes, que le roi n'eut garde de la refuser, +et qu'il fut convenu que, le lendemain, le roi partirait avec l'abbesse +et ses quatre aides de camp, passerait un jour à se préparer par ses +dévotions aux massacres des daims, des cerfs et des chevreuils, comme +Charles IX, par les mêmes pratiques saintes, s'était préparé aux +massacres des huguenots, et que, le lendemain de cette préparation, il +passerait de la vie contemplative à la vie active. + +Le roi partit en effet. Un courrier envoyé d'avance avait annoncé au +reste de la communauté que les voeux de l'abbesse avaient été agréés, et +que Sa Majesté arriverait seule d'abord, mais bientôt serait suivie de +toute sa cour. + +Le roi se promettait une grande liesse de cette partie de chasse, faite +dans des conditions si nouvelles. Au moment où il allait monter en +voiture, on lui remit, de la part de la reine, le numéro du _Moniteur +parthénopéen_, qui annonçait la découverte du complot Backer et +l'arrestation des deux chefs de ce complot, c'est-à -dire du père et du +fils. On se rappelle la grande amitié que le roi avait vouée au jeune +André: aussi, sa colère fut-elle double, d'abord de voir découvert un +complot qui devait, à la fois, le débarrasser, sans qu'il eût à s'en +mêler lui-même, des Français et des jacobins, et ensuite de voir arrêtés +les deux hommes qui, au milieu d'une indifférence qu'il n'était point +sans avoir remarquée, lui avaient donné de si grandes marques de +dévouement. + +Par bonheur, les affaires du cardinal et celle de Troubridge, qui +allaient à merveille, lui laissaient l'espoir de la vengeance. Il prit +sur ses tablettes le nom de Luisa Molina San-Felice, et se jura à +lui-même que, s'il remontait jamais sur le trône, la _Mère de la patrie_ +payerait cher le titre dont l'avait décorée le _Moniteur parthénopéen_. + +Par bonheur, chez Ferdinand, les sensations, et surtout les sensations +pénibles, ne persistaient point avec opiniâtreté. Une fois qu'il eut +poussé un soupir à l'adresse de Simon et un autre soupir à l'adresse +d'André Backer, une fois qu'il se fut promis la mort de la San-Felice, +il se livra tout entier aux sensations complétement opposées que +devaient faire naître dans son esprit quatre jeunes et jolies +religieuses, et une abbesse poussant si loin le respect de la royauté, +que les moindres désirs du roi étaient pour elle des ordres aussi sacrés +que s'ils lui venaient de Dieu même et lui fussent transmis par +l'intermédiaire de ses anges. + +Tout le monde connaissait l'ardeur du roi pour la chasse. Aussi fut-on +bien étonné à Palerme lorsque, dans la nuit, arriva un courrier +annonçant que Sa Majesté, s'étant trouvée un peu fatiguée du voyage, et, +ayant besoin de repos, faisait dire, non point que la chasse était +contremandée, mais que le départ des autres chasseurs était retardé de +quarante-huit heures. Le messager était chargé de rassurer les trop +grandes inquiétudes que ce contre-ordre pouvait éveiller à Palerme, en +disant que le médecin de la communauté n'avait conçu aucune inquiétude +sur la santé du roi, mais avait seulement ordonné des bains aromatisés. + +Au moment où le courrier était parti, le roi prenait son premier bain. + +La chronique ne dit point si la chambre de l'abbesse, comme celle du +président Cardillo, était en face de celle du roi, et si, à quatre +heures du matin, Ferdinand eut envie de voir quelle figure faisait une +abbesse en cornette de nuit, comme il avait eu envie de voir quelle +figure faisait un président en bonnet de coton; elle se contente de dire +que le roi resta une semaine entière au couvent; que, pendant cinq jours +consécutifs, on chassa; que les chasses furent aussi abondantes que dans +les forêts de Persano et d'Asproni; que le roi s'amusa fort et que les +religieuses eurent toutes les distractions qu'elles pouvaient espérer de +sa présence royale. + +Le roi promit solennellement de revenir, et ce ne fut qu'à cette +condition que les saintes colombes écartèrent, pour laisser partir +Ferdinand, les ailes sous lesquelles elles l'abritaient. + +A moitié route de Caltanizette à Palerme, le roi rencontra un courrier +du cardinal. Ce courrier lui apportait une lettre dans laquelle se +trouvaient tous les détails de la prise de Cotrone et des horreurs qui +avaient été commises. Le cardinal déplorait ces horreurs, s'en excusait +auprès du roi et lui disait que, la ville ayant été prise en son +absence, il n'avait pu les empêcher. + +Il lui demandait aussi ce qu'il devait faire des dix-sept Français qui +se trouvaient enfermés dans la citadelle avec les patriotes calabrais. + +Le roi ne voulut point tarder à exprimer toute sa satisfaction au +cardinal. Une halte avait été fixée pour son dîner à Villafrati. + +Sa Majesté demanda une plume et de l'encre, et, de sa propre main, +répondit au cardinal la lettre suivante. + +Si nous avons eu le regret de ne pouvoir mettre sous les yeux de nos +lecteurs la lettre du cardinal Ruffo, nous avons, en échange, la +satisfaction de pouvoir leur faire lire la réponse du roi, que nous +avons traduite sur l'original lui-même, et dont nous garantissons +l'authenticité. + + «Villafrati, 5 avril 1799. + + »Mon éminentissime, je reçois, sur la route de Caltanizette à Palerme, + votre lettre du 26 mars, dans laquelle vous me racontez toutes les + affaires de cette malheureuse ville de Crotone. Le sac qu'elle a subi + me fait grand'peine, quoique, à vrai dire, entre nous, les habitants + méritaient bien ce qui leur est arrivé pour leur rébellion contre moi. + C'est pourquoi je vous répète que je veux qu'on ne fasse aucune + miséricorde à ceux qui se sont montrés rebelles à Dieu et à moi. Quant + aux Français que vous avez trouvés dans la forteresse, j'expédie à + l'instant l'ordre qu'ils soient immédiatement renvoyés en France, + attendu qu'il faut les regarder comme une race empestée et se garantir + de leur contact par l'éloignement. + + »A mon tour de vous donner des nouvelles. Deux expéditions m'ont été + faites par le commodore Troubridge, une de Procida, qui m'est arrivée + dimanche dernier à Caltanizetta, où j'étais _en retraite_, et l'autre + avant-hier. Comme personne près de moi ne savait l'anglais, je les ai + immédiatement renvoyées à Palerme pour que lady Hamilton me les + traduisît. Aussitôt traduites, je vous enverrai la copie de ces + lettres. J'espère que les nouvelles qu'elles contiennent et celles que + je pourrai recueillir en arrivant, et que je vous enverrai aussitôt, + ne vous feront point de peine, d'après ce qu'a pu comprendre Circello, + qui baragouine un peu d'anglais. Troubridge demandait qu'on lui + envoyât un juge pour juger et condamner les rebelles. J'ai écrit à + Cardillo de m'en choisir un de sa main, de sorte que, s'il a exécuté + mon ordre et que le juge soit parti lundi, Dieu et le vent aidant, il + doit, recommandation étant donnée audit juge de ne pas faire de + cérémonie avec les accusés, il doit, dis-je, à cette heure y avoir pas + mal de _casicavalli_ de faits. + + «Je vous recommande, de mon côté, mon éminentissime, d'agir + conformément à ce que je vous ai écrit, avec la plus grande activité. + _De grands coups de bâton et de petits morceaux de pain font de beaux + enfants_, comme dit le proverbe napolitain. + + «Nous sommes ici dans la plus grande anxiété, attendant des nouvelles + de nos chers petits Russes. S'ils arrivent vite, j'espère qu'en peu de + temps nous ferons la noce, et, qu'avec l'aide du Seigneur, nous + verrons la fin de cette maudite histoire. + + «Je suis au désespoir que le temps continue d'être pluvieux, attendu + que la pluie doit nuire à nos opérations. J'espère qu'elle ne nuit pas + à votre santé. La nôtre est bonne, Dieu merci! et, fût-elle mauvaise, + que les bonnes nouvelles que nous recevons de vous la rendraient + meilleure. Que le Seigneur vous conserve et bénisse de plus en plus + vos opérations, comme le désire et l'en prie indignement + + »Votre affectionné + + »Ferdinand B.» + +Il y a dans la lettre de Sa Majesté une phrase que nos lecteurs peu +habitués à la langue italienne, ou plutôt au patois napolitain, n'ont +pas dû comprendre; c'est celle où le roi dit, par manière de +plaisanteries: _Si le juge est arrivé, il doit, à cette heure, y avoir +pas mal de casicavalli de faits._ + +Quiconque s'est promené dans les rues de Naples a vu les plafonds des +marchands de fromage garnis d'un comestible de cette espèce qui se +fabrique particulièrement en Calabre. Il a la forme d'un énorme navet +qui aurait une tête. + +Dans une enveloppe très-dure, il contient une certaine quantité de +beurre frais, qui grâce à la suppression complète de l'air, peut se +maintenir frais pendant des années. + +Ces fromages sont pendus par le col. + +Le roi, en disant qu'il y a, il l'espère bien, pas mal de _casicavalli_ +de faits, veut dire tout simplement qu'il espère qu'il y a déjà bon +nombre de patriotes pendus. + +Quant au proverbe royal: _De grands coups de bâton et de petits morceaux +de pain font de beaux enfants_, je crois qu'il n'a pas besoin +d'explication. Il n'y a pas de peuple qui n'ait entendu sortir de la +bouche de quelqu'un de ses rois un proverbe du même genre et qui n'ait +fait sa révolution pour avoir des coups de bâton moins lourds et des +morceaux de pain plus gros. + +La première chose que demanda, en arrivant à Palerme, le roi Ferdinand, +fut la traduction des lettres de Troubridge. + +Cette traduction l'attendait. + +Il n'eut donc qu'à la joindre à la lettre qu'il avait écrite au cardinal +à Villafrati, et le même messager put tout emporter: + + _A lord Nelson._ + + «3 avril 1799. + + »Les couleurs napolitaines flottent sur toutes les îles de Ponsa. + Votre Seigneurie n'a jamais assisté à semblable fête. Le peuple est + littéralement fou de joie et demande à cor et à cri son monarque + bien-aimé. Si la noblesse était composée de gens d'honneur ou d'hommes + à principes, rien ne serait plus facile que de faire tourner l'armée + du côté du roi. Ayez seulement mille braves soldats anglais, et je + vous promets que le roi sera remonté sur son trône dans quarante-huit + heures. Je prie Votre Seigneurie de recommander particulièrement au + roi le capitaine Cianchi. C'est un brave et hardi marin, un bon et + loyal sujet, désireux de faire du bien à son pays. Si toute la flotte + du roi de Naples avait été composée d'hommes comme lui, le peuple ne + se fût point révolté. + + »J'ai à bord un brigand nommé Francesco, ex-officier napolitain. Il a + ses propriétés dans l'île d'Ischia. Il tenait le commandement du fort + lorsque nous nous en emparâmes. Le peuple a mis en lambeaux son infâme + habit tricolore et a arraché ses boutons, qui portaient le bonnet de + la Liberté. Étant alors sans habit, il eut l'audace de revêtir son + ancien uniforme d'officier napolitain. Mais, tout en lui laissant + l'habit, je lui ai arraché les épaulettes et la cocarde, et l'ai forcé + à jeter ces objets par-dessus le bord; après quoi, je lui fis + l'honneur de le mettre aux doubles fers. Le peuple a mis en morceaux + l'arbre de la Liberté et en charpie la bannière qui le surmontait; de + sorte que, de cette bannière, je ne puis mettre le plus petit morceau + aux pieds de Sa Majesté. Mais, quant à l'arbre de la Liberté, je suis + plus heureux: je vous en envoie deux bûches, avec les noms de ceux qui + les ont données. + + »J'espère que Sa Majesté en fera du feu et s'y chauffera. + + »TROUBRIDGE. + + »_P.-S._--J'apprends à l'instant même que Caracciolo _a l'honneur de + monter la garde comme simple soldat, et qu'hier il était en sentinelle + à la porte du palais. Ils obligent tout le monde, bon gré ou mal gré, + à servir_. + + »Vous savez que Caracciolo a donné sa démission au roi.» + +Nous avons souligné dans le post-scriptum de Troubridge, ce qui a +rapport à Caracciolo. + +Ces deux phrases, comme on le verra plus tard, si Nelson eût eu la +loyauté de produire la lettre de Troubridge, eussent pu avoir une grande +influence sur l'esprit des juges lorsqu'on fit son procès à l'amiral. + +Voici la seconde lettre de Troubridge; elle porte la date du lendemain: + + «4 avril 1792. + + »Les troupes françaises montent à un peu plus de deux mille hommes. + + »Elles sont ainsi distribuées: + + »300 soldats à Saint-Elme; + + »200 au château de l'OEuf; + + »1,400 au château Neuf; + + »100 à Pouzzoles; + + »30 à Baïa. + + »Leurs combats à Salerne ont été suivis de grandes pertes; pas un de + leurs hommes n'est revenu sans blessures. Ils étaient 1,500. + + »D'un autre côté, on dit qu'à l'attaque d'une ville nommée Andria, + dans les Abruzzes, trois mille Français ont été tués. + + »Les Français et les patriotes napolitains se querellent. Il règne + entre les uns et les autres une grande défiance. Il arrive souvent + que, dans les rondes de nuit, quand l'un crie: «Qui vive?» et que + l'autre répond: «Vive la République!» on échange des coups de feu. + + »Votre Seigneurie voit qu'il n'est point prudent de s'aventurer dans + les rues de Naples. + + »Je reçois à l'instant la nouvelle qu'un prêtre nommé Albavena prêche + la révolte à Ischia. J'envoie soixante Suisses et trois cents sujets + fidèles pour lui donner la chasse. J'espère l'avoir mort ou vif dans + la journée. Je prie en grâce Votre Seigneurie de demander au roi un + juge honnête par le retour du _Perseus_; autrement, il me sera + impossible de continuer ainsi. Les misérables peuvent être, d'un + moment à l'autre, arrachés de mes mains et être mis en morceaux par le + peuple. Pour le calmer, il faudrait, au plus vite, pendre une douzaine + de républicains.» + +Troubridge venait à peine d'expédier ces deux lettres et de perdre de +vue le petit aviso grec qui les portait à Palerme, qu'il vit s'avancer +vers sa frégate une balancelle venant dans la direction de Salerne. + +A tout moment, il lui arrivait de la terre, des comunications +importantes. Aussi, après s'être assuré que c'était bien au _Sea-Horse_, +qu'il montait, que la barque avait affaire, il attendit qu'elle accostât +le bâtiment; ce qu'elle fit après avoir répondu aux questions +habituelles en pareille circonstance. + +La balancelle était montée par deux hommes, dont l'un prit sur sa tête +une espèce de bourriche qu'il apporta sur le pont. Arrivé là , il demanda +où était Son Excellence le commodore Troubridge. + +Troubridge s'avança. Il parlait un peu italien: il put donc interroger +lui-même l'homme à la bourriche. + +Celui-ci ne savait pas même ce qu'il apportait. Il était chargé de +remettre l'objet, quel qu'il fût, au commodore, et d'en prendre un reçu, +comme preuve que lui et son camarade s'étaient acquittés de leur +commission. + +Avant de donner le reçu, Troubridge voulut savoir ce que contenait le +panier. En conséquence, il coupa les ficelles qui retenaient la paille, +et, au milieu du double cercle de ses officiers et de ses matelots, +attirés par la curiosité, il plongea sa main dans la paille; mais +aussitôt il la retira avec un mouvement de dégoût. + +Toutes les lèvres s'ouvrirent pour demander ce que c'était; mais la +discipline qui règne à bord des bâtiments anglais arrêta la question sur +les lèvres. + +--Ouvre ce panier, dit Troubridge au matelot qui l'avait apporté, en +même temps qu'il s'essuyait les doigts avec un mouchoir de batiste, +comme fait Hamlet après avoir tenu dans sa main le crâne d'Yorick. + +Le matelot obéit, et l'on vit apparaître d'abord une épaisse chevelure +noire. + +C'était le contact de cette chevelure qui avait causé au commodore la +sensation de dégoût qu'il n'avait pu réprimer. + +Mais le marinier n'était point aussi dégoûté que l'aristocrate +capitaine. Après la chevelure, il mit à découvert le front, après le +front les yeux, après les yeux le reste du visage. + +--Tiens, dit-il en la prenant par les cheveux, et en tirant hors du +panier qui la contenait et dans lequel elle avait été emballée avec +toute sorte de soins une tête fraîchement coupée et reposant +délicieusement sur une couche de son,--tiens, c'est la tête de don Carlo +Granosio di Gaffoni. + +Et, en tirant la tête de son enveloppe, il fit tomber un billet. + +Troubridge le ramassa. Il était justement à son adresse. + +Il contenait les lignes suivantes[2]: + + [2] Inutile de dire que nous ne changeons pas une lettre au billet, et + que nous nous contentons d'en donner la traduction. + + _Au commandant de la station anglaise._ + + «Salerne, 24 avril au matin. + + »Monsieur, + + »Comme fidèle sujet de Sa Majesté mon roi Ferdinand, que Dieu garde! + j'ai la gloire de présenter à Votre Excellence la tête de don Carlo + Granosio di Gaffoni, qui était employé dans l'administration directe + de l'infâme commissaire Ferdinand Ruggi. Ledit Granosio a été tué par + moi dans un lieu appelé les Puggi, dans le district de Ponte-Cognaro, + tandis qu'il prenait la fuite. + + »Je prie Votre Excellence d'accepter cette tête et de vouloir bien + considérer mon action comme une preuve de mon attachement à la + couronne. + + »Je suis, avec le respect qui vous est dû, + + »Le fidèle sujet du roi, + + »GIUSEPPE MANIUTIO VITELLA.» + +--Une plume et du papier, demanda Troubridge après avoir lu. + +On lui apporta ce qu'il demandait. + +Il écrivit en italien: + + «Je soussigné reconnais avoir reçu de M. Giuseppe Maniutio Vitella, + par les mains de son messager, la tête en bon état de don Carlo + Granosio di Gaffoni, et m'empresse de lui assurer que, par la première + occasion, cette tête sera envoyé au roi, à Palerme, qui appréciera, je + n'en doute point, un pareil cadeau. + + »TROUBRIDGE. + + »Le 24 avril 1799, à quatre heures de l'après-midi.» + +Il enveloppa une guinée dans le reçu et le donna au marinier, qui se +hâta d'aller rejoindre son compagnon, moins pressé probablement de +partager la guinée avec lui que de lui raconter l'événement. + +Troubridge fit signe à un de ses matelots de prendre la tête par les +cheveux, de la réintégrer dans le sac et de remettre la bourriche dans +l'état où elle était avant d'être ouverte. + +Puis, lorsque l'opération fut terminée: + +--Porte cela dans ma cabine, dit-il. + +Et, avec ce flegme qui n'appartient qu'aux Anglais et un mouvement +d'épaules qui n'appartenait qu'à lui: + +--Un gai compagnon, dit-il. Quel malheur qu'il faille s'en séparer! + +Et, en effet, l'occasion s'étant trouvée, le lendemain, d'envoyer un +bâtiment à Palerme, le précieux cadeau de don Giuseppe Maniutio Vitella +fut expédié à Sa Majesté. + + + + +XLVII + +ETTORE CARAFFA + + +On se rappelle que le commodore Troubridge, dans sa lettre à lord +Nelson, parlait de deux échecs éprouvés par les patriotes napolitains +unis aux Français, l'un devant la ville d'Andria, l'autre du côté de +Salerne. + +Cette nouvelle, dont une moitié était fausse et l'autre vraie, était la +conséquence du plan arrêté, on se le rappelle, entre Manthonnet, +ministre de la guerre de la République, et Championnet, général en chef +des armées françaises. + +On se rappelle que, depuis ce temps, Championnet avait été rappelé pour +rendre compte de sa conduite. + +Mais, lorsque Championnet quitta Naples, les deux colonnes étaient déjà +en route. + +Comme chacune d'elles est conduite par un de nos principaux personnages, +nous allons les suivre, l'une dans sa marche triomphale, l'autre dans +ses désastres. + +La plus forte de ces deux colonnes, composée de six mille Français et de +mille Napolitains, avait été dirigée sur les Pouilles. Il s'agissait de +reconquérir le grenier de Naples, bloqué par la flotte anglaise et +presque entièrement tombé au pouvoir des bourboniens. + +Les six mille Français étaient commandés par le général Duhesme, à qui +nous avons vu faire des prodiges de valeur dans la campagne contre +Naples, et les mille Napolitains par un des premiers personnages de +cette histoire que nous avons mis sous les yeux de nos lecteurs, par +Ettore Caraffa, comte de Ruvo. + +Le hasard fit que la première ville contre laquelle la colonne +franco-napolitaine dut marcher, était Andria, l'antique fief de sa +famille, dont, comme l'aîné, il se trouvait comte. + +Andria était bien fortifiée; mais Ruvo espéra qu'une ville qui l'avait +pour seigneur ne résisterait point à sa parole. Il employa, en +conséquence, tous les moyens, entama toutes les négociations pour +déterminer les habitants à adopter les principes républicains. Tout fut +inutile, et il vit bien qu'il serait forcé d'employer vis-à -vis d'eux +les derniers arguments des rois qui veulent rester tyrans, des peuples +esclaves qui veulent devenir libres, la poudre et le fer. + +Mais, avant de s'emparer d'Andria, il fallait occuper San-Severo. + +Les bourboniens réunis à San-Severo avaient pris le titre d'armée +coalisée de la Pouille et des Abruzzes. Cette agglomération d'hommes, +qui pouvait monter à 12,000 individus, se composait du triple élément +qui formait toutes les armées sanfédistes de cette époque, c'est-à -dire +des restes de l'armée royaliste de Mack, des forçats que le roi avait +mis en liberté avant de quitter Naples[3], pour mêler au peuple qu'il +abandonnait l'effroyable dissolvant du crime, et de quelques royalistes +purs qui affrontaient ce voisinage par enthousiasme de leur opinion. + + [3] A ceux qui douteraient de cette sympathie de Ferdinand Ier pour + les forçats, nous répondrons par un extrait d'une de ses lettres au + cardinal Ruffo: + + «A Civita-Vecchia, _nos bons forçats_ continuent de se défendre, et + les Français réunis aux Cisalpins, ayant donné l'assaut, ont été + bravement repoussés par eux. Seul, le saint empereur ne bouge + point.» + +Cette troupe, qui avait abandonné San-Severo, parce que la ville +n'offrait point à ses défenseurs une forte position, avait occupé une +colline dont le choix dénonçait, chez les chefs qui la commendaient, +quelques connaissances militaires. C'était un monticule planté de +lauriers qui dominait une large et longue plaine. L'artillerie des +sanfédistes commandait tous les débouchés par lesquels on pouvait entrer +dans la plaine, où manoeuvrait une belle et nombreuse cavalerie. + +Le 25 février, Duhesme avait laissé à Foggia, pour garder ses derrières, +Broussier et Hector Caraffa, et avait marché sur San-Severo. + +En s'approchant des bourboniens, Duhesme se contenta de leur faire dire: + +--A Bovino, j'ai fait fusiller les révoltés et trois soldats coupables +de vol; il en sera de même de vous: aimez-vous mieux la paix? + +Les bourboniens répondirent: + +--Et nous, nous avons fusillé les républicains, les citoyens et les +prêtres patriotes qui demandaient la paix; rigueur pour rigueur: la +guerre! + +Le général divisa sa troupe en trois détachements: l'un marcha sur la +ville; les deux autres enveloppèrent la colline, afin qu'aucun +sanfédiste ne pût s'échapper. + +Le général Forest, qui commandait un des deux détachements, arriva le +premier. Il avait cinq cents hommes, à peu près, sous ses ordres, tant +en infanterie qu'en cavalerie. + +En voyant ces cinq cents hommes et en calculant qu'ils étaient plus de +douze mille, les sanfédistes firent sonner le tocsin à San-Severo et +descendirent à leur rencontre dans la plaine. + +Le détachement français, en voyant cette avalanche d'hommes descendre de +la colline, se forma en bataillon carré et s'apprêta à la recevoir sur +ses baïonnettes. Mais l'attaque n'avait pas encore commencé, que l'on +entendit une vive fusillade qui retentissait dans San-Severo même, et +que l'on vit, par une porte, déboucher les fugitifs. + +C'était Duhesme en personne qui avait attaqué la ville, qui s'en était +emparé et qui apparaissait du côté opposé à Forest. + +Cette apparition changeait la face du combat. Les sanfédistes furent +obligés de se diviser en deux troupes. Mais, au moment où ils venaient +d'achever ce mouvement et où ils commençaient le combat, la troisième +colonne apparaissait d'un troisième côté et achevait d'envelopper les +bourboniens. + +Ceux-ci, se voyant pris dans un triangle de feu, essayèrent de regagner +leur première position, imprudemment abandonnée; mais de trois côtés le +tambour battit, et les Français s'élancèrent sur les sanfédistes au pas +de charge. + +Dès que la terrible baïonnette put faire son oeuvre sur cette troupe +massée en désordre au haut de la colline, ce ne fut plus un combat, ce +fut une boucherie. + +Duhesme avait à venger trois cents patriotes égorgés et l'insolente +réponse faite à son parlementaire. + +Les trompettes continuèrent de sonner, donnant le signal de +l'extermination. Le carnage dura trois heures. Trois mille cadavres +demeurèrent sur le champ de bataille, et, trois heures après, on en eût +compté le double si, tout à coup, pareilles à ces Romaines qui vinrent +implorer Coriolan, un groupe de femmes tenant leurs enfants par la main +ne fût sortie de San-Severo et, en habits de deuil, ne fût venue +implorer la pitié des Français. + +Duhesme avait juré de brûler San-Severo; mais, à la vue de cette grande +douleur des filles, des soeurs, des mères et des épouses, Duhesme fit +grâce. + +Cette victoire eut un grand résultat et produisit un grand effet. Tous +les habitants du Gargano, du mont Taburne et du Corvino envoyèrent des +députations et donnèrent des otages en signe de soumission. + +Duhesme envoya à Naples les drapeaux pris à la cavalerie. Quant aux +étendards, c'était tout simplement des devants d'autel. + +San-Severo pris, il ne restait plus aux bourboniens de position +importante qu'Andria et Trani. + +Nous avons dit que l'expédition était partie quand Championnet était +encore commandant en chef des troupes françaises à Naples; nous avons +assisté à son rappel et dit dans quelles conditions il avait été +rappelé. + +Quelques jours après le combat de San-Severo, Macdonald, ayant été nommé +général en chef à la place de Championnet, appela Duhesme près de lui. + +Broussier remplaça Duhesme et eut la direction des mouvements qui +devaient s'opérer sur Andria et Trani. Il réunit aux 17e et 64e +demi-brigades les grenadiers de la 76e, la 16e de dragons, six pièces +d'artillerie légère, un détachement venu des Abruzzes sous le +commandement du chef de brigade Berger, et la légion napolitaine +d'Hector Caraffa, qui brûlait de combattre à son tour, n'ayant point +pris part aux derniers événements. + +Andria et Trani avaient restauré leurs fortifications, et aux vieux +ouvrages qui les défendaient en avaient ajouté de nouveaux; excepté une +seule, toutes leurs portes étaient murées, et, derrière chacune d'elles, +on avait creusé un large fossé, entouré d'un large parapet; les rues +étaient coupées et barricadées, les maisons crénelées, et les portes de +ces maisons blindées. + +Le 21 mars, on marcha contre Andria. Le lendemain, au point du jour, la +ville était enveloppée, et les dragons, sous les ordres du chef de +brigade Leblanc, furent placés de manière à interrompre les +communications entre Andria et Trani. + +Une colonne formée de deux bataillons de la 17e demi-brigade et de la +légion Garaffa fut chargée de l'attaque de la porte Camazza, tandis que +le général Broussier devait attaquer celle de Trani, et que l'aide de +camp du général Duhesme, Ordonneau, guéri de la blessure qu'il avait +reçue à l'attaque de Naples, s'avançait par la porte Barra. + +Nous avons dit ce qu'était Hector Caraffa, homme de guerre, général et +soldat à la fois, mais plus soldat que général, coeur de lion dont le +champ de bataille était la véritable patrie. Il prit non-seulement le +commandement, mais la tête de sa colonne, saisit d'une main son épée +nue, de l'autre la bannière rouge, jaune et bleue, s'avança jusqu'au +pied des murailles au milieu d'une grêle de balles, prit avec une +échelle la mesure du rempart, la dressa sur le point dont elle +atteignait le sommet, et, criant: «Qui m'aime me suive!» il commença, +comme un héros d'Homère ou du Tasse, de monter le premier à l'assaut. + +La lutte fut terrible. Hector Caraffa, l'épée aux dents, portant d'une +main sa bannière, se tenant de l'autre au montant de son échelle, +gravissait, échelon par échelon, sans que les projectiles de toute +espèce que l'on faisait pleuvoir sur lui eussent le pouvoir de +l'arrêter. + +Enfin, il saisit un créneau que rien ne parvint à lui faire lâcher. + +Un moulinet de son épée fit un grand cercle vide autour de lui, et, au +milieu de ce cercle vide, on vit Hector Caraffa plantant le premier la +bannière tricolore sur les murs d'Andria. + +Pendant qu'Hector Caraffa, suivi de quelques hommes à peine, s'emparait +de la muraille, et, malgré les efforts d'une troupe dix fois plus +considérable que la sienne, s'y maintenait, un obus effondrait la porte +de Trani, et, par cette ouverture, les Français se ruaient dans la +ville. + +Mais, derrière la porte, ils trouvèrent le fossé, dans lequel ils se +précipitèrent, mais qu'ils eurent comblé en un instant. + +Alors, s'aidant les uns les autres, les blessés prêtant leurs épaules à +ceux qui ne l'étaient pas, avec cette furie française à laquelle rien ne +résiste, les soldats de Broussier franchirent le fossé, s'élancèrent +dans les rues au pas de course, à travers une grêle de balles, qui +partant de toutes les maisons, tua en quelques minutes plus de douze +officiers et de cent soldats, et pénétrèrent jusqu'à la grande place, où +ils s'établirent. + +Hector Caraffa et sa colonne vinrent les y joindre: Hector était +ruisselant du sang des autres et du sien. + +La colonne d'Ordonneau, qui n'avait pu entrer par la porte de Barra, +laquelle était murée, entendant la fusillade dans l'intérieur de la +ville, en conclut que Broussier ou Hector Caraffa avaient trouvé une +brèche et en avaient profité. Elle se mit donc à faire au pas de course +le tour de la ville, trouva la porte de Trani enfoncée et entra par la +porte de Trani. + +Sur la place, où se trouvaient réunies, après le terrible combat que +nous avons essayé de décrire, les trois colonnes françaises et la +colonne napolitaine, s'expliqua cette rage frénétique qui avait animé +les habitants d'Andria, et dont nous ne donnerons qu'un seul exemple. + +Douze hommes barricadés dans une maison étaient assiégés par un +bataillon entier. + +Sommés trois fois de se rendre, ils refusèrent trois fois. + +On fit venir de l'artillerie et l'on fit crouler la maison sur eux. Tous +furent écrasés, mais pas un ne se rendit. + +Cette explication, la voici: + +Un autel surmonté d'un grand crucifix était dressé sur la place, et, la +veille du combat, le Christ, au point du jour, avait été trouvé tenant +une lettre à la main. Cette lettre, signée: Jésus, disait que ni les +boulets ni les balles des Français n'avaient de pouvoir sur les +habitants d'Andria, et annonçait un renfort considérable. + +Et, en effet, pendant la soirée, quatre cents hommes du corps qui se +réunissait à Bitonto arrivèrent, confirmant la prédiction faite par la +lettre de Jésus, et se réunirent aux assiégés ou plutôt à ceux qui +devaient l'être le lendemain. + +La défense, on l'a vu, fut acharnée. Les Français et les Napolitains +laissèrent au pied des murailles trente officiers et deux cent cinquante +sous-officiers et soldats. Deux mille hommes, du côté des bourboniens, +furent passés au fil de l'épée. + +Hector Caraffa fut le héros de la journée. + +Le soir, il y eut conseil de guerre. Hector Caraffa, comme Brutus +condamnant ses fils, vota pour la destruction complète de la ville et +demanda qu'Andria, son fief, fût réduite en cendres, auto-da-fé +expiatoire et terrible. + +Les chefs français combattirent cette proposition, dont l'âpre +patriotisme les effrayait; mais la voix de Caraffa l'emporta sur la +leur: Andria fut condamnée à l'incendie, et, de la même main qu'il avait +dressé l'échelle contre les murailles d'Andria, Hector Caraffa porta la +torche au pied de ses maisons. + +Restait Trani, Trani qui, loin de s'effrayer du sort d'Andria, +redoublait d'énergie et de menaces. + +Broussier marcha contre elle avec sa petite armée, diminuée de plus de +cinq cents hommes par les deux combats de San-Severo et d'Andria. + +Trani était mieux fortifiée qu'Andria: elle était considérée comme le +boulevard de l'insurrection et comme la principale place d'armes des +révoltés, ceinte d'une muraille bastionnée, protégée par un fort +régulier et défendue par plus de huit mille hommes. Ces huit mille +hommes, habitués aux armes, étaient des marins, des corsaires, d'anciens +soldats de l'armée napolitaine. + +Dans une autre époque et dans un temps de guerre stratégique, Trani eût +peut-être obtenu les honneurs d'un siége régulier; mais le temps et les +hommes manquaient, et il fallait substituer les coups de main hasardeux +aux combinaisons habiles. Et cependant Trani ne laissait pas que +d'inquiéter le chef de l'expédition, qui opposait à la confiance de +Caraffa une garnison de huit mille hommes commandés par d'excellents +officiers, à l'abri derrière de bonnes murailles, sans compter dans le +port une flottille composée de barques et de chaloupes canonnières. Mais +à toutes les objections de Broussier, Hector Caraffa répondait: + +--Du moment qu'il y aura une échelle assez haute pour atteindre les +murailles de Trani, je prendrai Trani comme j'ai pris Andria. + +Broussier se rendit, convaincu par cette héroïque confiance. Il fit +avancer l'armée sur trois colonnes et par trois chemins différents pour +bloquer complétement la ville. Dans la journée du 1er avril, les +avant-postes s'en approchèrent à un tir de pistolet. + +La nuit vint, et on l'occupa à établir différentes batteries de brèche. + +Ettore Caraffa demanda à ne point entrer dans les combinaisons générales +et à suivre son inspiration en disposant à sa volonté de ses hommes. + +La chose lui fut accordée. + +Le 2 avril, au point du jour, les batteries commencèrent à tirer du côté +de Biseglia. + +Quant à Hector et à ses hommes, ils avaient, bien avant le point du +jour, contourné les murailles et étaient arrivés, sans reconnaître aucun +endroit faible, de l'autre côté de Trani, jusque sur la plage de la mer. + +Là , le comte de Ruvo s'arrêta, fit cacher ses hommes, se dépouilla de +ses habits et se jeta à la mer pour aller faire une reconnaissance. + +L'attaque générale était dirigée, comme nous l'avons dit, par Broussier +en personne. Il s'avança avec quelques compagnies de grenadiers, +soutenues par la 64e demi-brigade, portant avec elle des fascines pour +combler les fossés et des échelles pour escalader les murs. + +Les assiégés avaient deviné le projet du général et s'étaient portés en +masse sur la partie de la muraille menacée par lui, de sorte qu'à peine +à portée de fusil, il fut assailli par une avalanche de balles qui +renversa presque toute la file de ses grenadiers et tua le capitaine au +milieu de ses soldats. + +Les grenadiers, étourdis par la violence du feu et par la chute de leur +capitaine, hésitèrent un instant. + +Broussier ordonna de continuer de marcher contre les murailles, mit le +sabre à la main et donna l'exemple. + +Mais, tout à coup, on entendit une vive canonnade du côté de la mer, et +un grand trouble se manifesta chez les défenseurs des murailles. + +Un de ceux-ci, coupé en deux par un boulet, tomba des créneaux dans le +fossé. + +D'où venaient ces boulets qui tuaient les assiégés sur leurs propres +remparts? + +De Caraffa, qui tenait sa parole. + +Il était, comme nous l'avons dit, parvenu jusque sur la plage, avait +dépouillé ses vêtements et s'était jeté à la mer pour faire une +reconnaissance. + +Il avait, dans cette reconnaissance, découvert un petit fortin caché +parmi les écueils, qui, n'étant point menacé, puisqu'il s'élevait du +côté de la mer, lui parut mal gardé. + +Il revint vers ses compagnons et demanda vingt hommes de bonne volonté, +tous nageurs. + +Il s'en présenta quarante. + +Hector leur ordonna de ne conserver que leur caleçons, de lier leur +giberne sur leur tête, de prendre leur sabre entre leurs dents, de tenir +leur fusil de la main gauche, de nager de la droite, et, en restant +couverts le plus possible, de s'avancer vers le fortin. + +Entièrement nu, Hector leur servait de guide, les encourageant, les +soutenant sous les épaules quand l'un ou l'autre était fatigué. + +Ils atteignirent ainsi le pied des murailles, trouvèrent un vieux mur +troué, passèrent par le trou, et, se suspendant aux aspérités de la +pierre, atteignirent la crête du bastion, avant d'avoir été éventés par +les sentinelles, qui furent poignardées sans qu'elles eussent eu le +temps de jeter un seul cri. + +Hector et ses hommes se précipitèrent dans l'intérieur du bastion, +tuèrent tout ce qui s'y trouvait, tournèrent immédiatement les canons +sur la ville et firent feu[4]. + + [4] Ce coup de main si hardi et si heureux m'a été raconté par le + général Exelmans, qui, aide de camp à cette époque, faisait partie + des quarante nageurs et entra le second dans le fortin. + +C'était le boulet sorti d'un de ces canons qui avait coupé en deux et +précipité du haut des murailles le soldat bourbonien dont la mort et la +chute avaient fait penser à bon droit à Broussier qu'il se passait +quelque chose d'extraordinaire dans la ville. + +En voyant venir l'attaque du côté où ils avaient placé la défense, la +mort du point même où ils attendaient leur salut, les bourboniens +poussèrent de grand cris et s'élancèrent du côté d'où venaient ces +nouveaux assaillants, déjà renforcés de ceux de leurs compagnons qu'ils +avaient laissés sur la plage. De leur côté, les grenadiers, sentant +faiblir la défense, reprirent l'offensive, marchèrent contre la +muraille, y appuyèrent les échelles et donnèrent l'assaut. Après un +combat d'un quart d'heure, les Français, vainqueurs, couronnaient les +murailles, et Hector Caraffa, nu comme le Romulus de David, guidant ses +compagnons demi-nus et tout ruisselants d'eau, s'élançait dans une des +rues de Trani; car être maître des murailles et des bastions, ce n'était +point être maître de la ville. + +En effet, les maisons étaient crénelées. + +Cette fois encore, le comte de Ruvo indiqua par l'exemple une autre +manière d'attaque. On escalada les maisons comme on avait fait des +murailles; on éventra les terrasses, et, par les toits, on se laissa +glisser dans les intérieurs. On combattait en l'air d'abord, comme ces +fantômes que Virgile vit annonçant la mort de César; puis, de chambre en +chambre, d'escalier en escalier, corps à corps, à la baïonnette, arme la +plus familière aux Français, la plus terrible à leurs ennemis. + +Après trois heures d'une lutte acharnée, les armes tombèrent des mains +des assaillants: Trani était prise. Un conseil de guerre se réunit. +Broussier inclinait à la clémence. Nu encore, couvert de poussière, tout +marbré du sang ennemi et du sien, son sabre faussé et ébréché à la main, +Hector Caraffa, comme un autre Brennus, jeta son avis dans la balance, +et, cette fois encore, il l'emporta. Son avis était: Mort et incendie. +Les assiégés furent passés au fil de l'épée, la ville fut réduite en +cendres. + +Les troupes françaises laissèrent Trani fumante encore. Le comte de +Ruvo, comme un juge armé de la vengeance des dieux, en sortit avec eux, +et avec eux sillonna la Pouille, laissant sur ses pas la ruine et la +dévastation, qu'à l'autre extrémité de l'Italie méridionale répandaient, +de leur côté, les soldats de Ruffo. Quand les insurgés imploraient sa +pitié pour les cités rebelles: «Ai-je épargné ma propre ville?» +répondait-il. Quand ils lui demandaient la vie, il leur montrait ses +blessures, dont toujours quelques-unes étaient assez fraîches pour que +le sang en coulât encore, et il répondait en frappant: «Ai-je épargné ma +propre vie?» + +Mais, en même temps qu'arrivait à Naples la nouvelle de la triple +victoire de Duhesme, de Broussier et d'Hector Caraffa, on y apprenait la +défaite de Schipani. + + + + +XLVIII + +SCHIPANI + + +Nous avons dit qu'en même temps qu'Hector Caraffa avait été envoyé +contre de Cesare, Schipani avait été envoyé contre le cardinal. + +Schipani avait été nommé au poste élevé de chef de corps, non point à +cause de ses talents militaires, car, quoique entré jeune au service, il +n'avait jamais eu l'occasion de combattre, mais à cause de son +patriotisme bien connu et de son courage incontestable.--Nous l'avons vu +à l'oeuvre, conspirant sous le poignard des sbires de Caroline.--Mais +les vertus du citoyen, le courage du patriote ne sont que des qualités +secondaires sur le champ de bataille, et, là , mieux vaut le génie du +douteux Dumouriez que l'honnêteté de l'inflexible Roland. + +Aussi lui avait-il été expressément recommandé par Manthonnet de ne +point livrer bataille, de se contenter de garder les défilés de la +Basilicate, comme Léonidas avait gardé les Thermopyles et d'arrêter +purement et simplement la marche de Ruffo et de ses sanfédistes. + +Schipani, plein d'enthousiasme et d'espérance, traversa Salerne et +plusieurs autres villes amies sur lesquelles flottait la bannière de la +République. + +La vue de cette bannière faisait bondir son coeur de joie; mais, un +jour, il arriva au pied du village de Castelluccio, sur le clocher +duquel flottait la bannière royale. + +Le blanc produisait sur Schipani l'effet que produit le rouge sur les +taureaux. + +Au lieu de passer en détournant les yeux, au lieu de continuer son +chemin vers la Calabre, au lieu de couper aux sanfédistes les défilés +des montagnes qui conduisent de Cosenza à Castrovillari, comme la chose +lui était expressément recommandée, il se laissa emporter à la colère et +voulut punir Castelluccio de son insolence. + +Malheureusement, Castelluccio, misérable village contenant quelques +milliers d'hommes seulement, était défendu par deux puissances: l'une +visible, l'autre invisible. + +La puissance visible était sa position; la puissance invisible était le +capitaine, ou plutôt l'huissier Sciarpa. + +Sciarpa, un des hommes dont la renommée s'est élevée à la hauteur de +celles des Pronio, des Mammone, des Fra-Diavolo, était encore +complétement inconnu à cette époque. + +Comme nous l'avons dit, il avait occupé un des bas emplois du barreau de +Salerne. La révolution venue, la république proclamée, il en adopta les +principes avec ardeur et demanda à passer dans la gendarmerie. + +D'huissier à gendarme, peut-être pensait-il qu'il n'y avait que la main +à étendre, qu'un pas à faire. + +A sa demande, il reçut cette imprudente réponse: + +«Les républicains n'ont pas besoin des sbires dans leurs rangs.» + +Peut-être, de leur côté, les républicains pensaient-ils que, d'huissier +à sbire, il n'y avait que la main. + +Ne pouvant offrir son sabre à Manthonnet, il offrit son poignard à +Ferdinand. + +Ferdinand était moins scrupuleux que la République: il prenait de toute +main, tout était bon pour lui, et, moins ses défenseurs avaient à +perdre, plus, pensait-il, il avait, lui, à gagner. + +La fatalité voulut donc que Sciarpa se trouvât commander le petit +détachement sanfédiste qui occupait Castelluccio. + +Schipani pouvait sans crainte laisser Castelluccio en arrière: il n'y +avait pas de danger que la contre-révolution qu'il renfermait s'étendît +au dehors: tous les villages qui l'environnaient étaient patriotes. + +On pouvait réduire Castelluccio par la faim. Il était facile de bloquer +ce village, qui n'avait que pour trois ou quatre jours de vivres, et qui +était en hostilité avec tous les villages voisins. + +En outre, pendant le blocus, on pouvait transporter de l'artillerie sur +une colline, qui le dominait, et, de là , le réduire par quelques coups +de canon. + +Malheureusement, ces conseils étaient donnés à un homme incapable de les +comprendre par les habitants de Rocca et d'Albanetta. Schipani était une +espèce de Henriot calabrais, plein de confiance en lui-même et qui eût +cru descendre du piédestal où la République l'avait mis en suivant un +plan qui ne venait pas de lui. + +Il pouvait, en outre, accepter l'offre des habitants de Castelluccio, +qui déclaraient être tout prêts à se réunir à la République et à arborer +la bannière tricolore, pourvu que Schipani ne leur fit point la honte de +passer en vainqueur par leur ville. + +Enfin il pouvait traiter avec Sciarpa, homme de bonne composition, qui +lui offrait de réunir ses troupes à celles de la République, _pourvu +qu'on lui payât sa défection d'un prix équivalant à ce qu'il pouvait +perdre en abandonnant la cause des Bourbons_. + +Mais Schipani répondit: + +--Je viens pour faire la guerre et non pour négocier: je ne suis point +un marchand, je suis un soldat. + +Le caractère de Schipani une fois connu du lecteur, on peut comprendre +que son plan pour s'emparer de Castelluccio, fut bientôt fait. + +Il ordonna d'escalader les sentiers à pic qui conduisaient de la vallée +au village. + +Les habitants de Castelluccio étaient réunis dans l'église, attendant +une réponse aux propositions qu'ils avaient faites. + +On leur rapporta le refus de Schipani. + +Les localités sont pour beaucoup dans les résolutions que les hommes +prennent. + +Paysans simples, et croyant, en réalité, que la cause de Ferdinand était +celle de Dieu, les habitants de Castelluccio s'étaient réunis dans +l'église pour y recevoir l'inspiration du Seigneur. + +Le refus de Schipani outrageait leurs deux croyances. + +Au milieu du tumulte qui suivit le rapport du messager, Sciarpa escalada +la chaire et demanda la parole. + +On ignorait ses négociations avec les républicains: aux yeux des +habitants de Castelluccio, Sciarpa était l'homme pur. + +Le silence se fit donc comme par enchantement, et la parole lui fut +accordée à l'instant même. + +Alors, sous la voûte sainte aux arcades sonores, il éleva la voix et +dit: + +--Frères! vous n'avez plus maintenant que deux partis à prendre: ou fuir +comme des lâches, ou vous défendre en héros. Dans le premier cas, je +quitterais la ville avec mes hommes et me réfugierais dans la montagne, +vous laissant la défense de vos femmes et de vos enfants; dans le second +cas, je me mettrai à votre tête, et, avec l'aide de Dieu, qui nous +écoute et nous regarde, je vous conduirai à la victoire. Choisissez! + +Un seul cri répondit à ce discours, si simple et, par conséquent, si +bien fait pour ceux auxquels il s'adressait: + +--La guerre! + +Le curé, au pied de l'autel, dans ses habits d'officiant, bénit les +armes et les combattants. + +Sciarpa fut, à l'unanimité, nommé commandant en chef, et on lui laissa +le soin du plan de bataille. Les habitants de Castelluccio mirent leur +ville sous sa garde et leur vie à sa disposition. + +Il était temps. Les républicains n'étaient plus qu'à une centaine de pas +des premières maisons; ils arrivaient à l'entrée du village, haletants, +exténués de cette montée rapide. Mais, là , avant qu'ils eussent eu le +temps de se remettre, ils furent accueillis par une grêle de balles +lancées de toutes les fenêtres par un ennemi invisible. + +Cependant, si l'ardeur de la défense était vive, l'acharnement de +l'attaque était terrible. Les républicains ne plièrent même pas sous le +feu; ils continuèrent de marcher en avant, guidés par Schipani, tenant +la tête de la colonne, son sabre à la main. Il y eut alors un instant, +non pas de lutte, mais d'obstination à mourir. Cependant, après avoir +perdu un tiers de ses hommes, force fut à Schipani de donner l'ordre de +battre en retraite. + +Mais à peine lui et ses hommes avaient-ils fait deux pas en arrière, que +chaque maison sembla vomir des adversaires, formidables quand on ne les +voyait pas, plus formidables encore quand on les vit. La troupe de +Schipani ne descendit point: elle roula jusqu'au fond de la vallée, +avalanche humaine poussée par la main de la mort, laissant sur le +versant rapide de la montagne une telle quantité de morts et de blessés, +qu'en dix endroits différents le sang coulait en ruisseau comme s'il +sortait d'une source. + +Heureux ceux qui furent tués roides et qui tombèrent sans souffle sur le +champ de bataille! Ils ne subirent pas la mort lente et terrible que la +férocité des femmes, toujours plus cruelles que les hommes en pareille +circonstance, infligeait aux blessés et aux prisonniers. + +Un couteau à la main, les cheveux au vent, l'injure à la bouche, on +voyait ces furies, pareilles aux magiciennes de Lucain, errer sur le +champ de bataille et pratiquer, au milieu des rires et des insultes, les +mutilations les plus obscènes. + +A ce spectacle inouï, Schipani devint insensé, plus de rage que de +terreur, et, avec sa colonne diminuée de plus d'un tiers, il revint sur +ses pas et ne s'arrêta qu'à Salerne. + +Il laissait le chemin libre au cardinal Ruffo. + +Celui-ci s'approchait lentement, mais sûrement et sans faire un seul pas +en arrière. Seulement, le 6 avril, il avait failli être victime d'un +accident. + +Sans aucun symptôme qui pût faire prévoir cet accident, son cheval +s'était cabré, avait battu l'air de ses jambes de devant et était +retombé mort. Excellent cavalier, le cardinal avait saisi le moment, et, +en sautant à terre, avait évité d'être pris sous le corps du cheval. + +Le cardinal, sans paraître attacher aucune importance à cet accident, se +fit amener un autre cheval, se mit en selle et continua son chemin. + +Le même jour, on arriva à Cariati, où Son Éminence fut reçue par +l'évêque. + +Ruffo était à table avec tout son état-major, lorsqu'on entendit dans la +rue le bruit d'une troupe nombreuse d'hommes armés arrivant en désordre +avec de grands cris de «Vive le roi! vive la religion!» Le cardinal se +mit au balcon et recula d'étonnement. + +Quoique habitué aux choses extraordinaires, il ne s'attendait pas à +celle-ci. + +Une troupe de mille hommes à peu près, ayant colonel, capitaines, +lieutenants et sous-lieutenants, vêtus de jaune et de rouge, boitant +tous d'une jambe, venaient se joindre à l'armée de la sainte foi. + +Le cardinal reconnut des forçats. Les habillés de jaune, qui +représentaient les voltigeurs, étaient les condamnés à temps; les +rouges, qui représentaient les grenadiers et, par conséquent, avaient le +privilége de marcher en tête, étaient les condamnés à perpétuité. + +Ne comprenant rien à cette formidable recrue, le cardinal fit appeler +leur chef. Leur chef se présenta. C'était un homme de quarante à +quarante-cinq ans, nommé Panedigrano, condamné aux travaux forcés à +perpétuité pour huit ou dix meurtres et autant de vols. + +Ces détails lui furent donnés par le forçat lui-même avec une +merveilleuse assurance. + +Le cardinal lui demanda alors à quelle heureuse circonstance il devait +l'honneur de sa compagnie et de celle de ses hommes. + +Panedigrano raconta alors au cardinal que, lord Stuart étant venu +prendre possession de la ville de Messine, il avait jugé inconvenant que +les soldats de la Grande-Bretagne logeassent sous le même toit que des +forçats. + +En conséquence, il avait mis ces derniers à la porte, les avait entassés +sur un bâtiment, leur avait laissé la faculté de nommer leurs chefs et +les avait débarqués au Pizzo, en leur faisant ordonner par le capitaine +de la felouque de continuer leur route jusqu'à ce qu'ils eussent rejoint +le cardinal. + +Le cardinal rejoint, ils devaient se mettre à sa disposition. + +C'est ce que fit Panedigrano avec toute la grâce dont il était capable. + +Le cardinal était encore tout étourdi du singulier cadeau que lui +faisaient ses alliés les Anglais, lorsqu'il vit arriver un courrier +porteur d'une lettre du roi. + +Ce courrier avait débarqué au golfe de Sainte-Euphémie, et il apportait +au cardinal la nouvelle que Panedigrano venait de lui transmettre de +vive voix. Seulement, le roi, ne voulant pas accuser ses bons alliés les +Anglais, rejetait la faute sur le commandant Danero, déjà bouc émissaire +de tant d'autres méfaits. + +Quoique la rougeur ne montât pas facilement au visage de Ferdinand, +cette fois il avait honte de l'étrange cadeau que faisait, soit lord +Stuart, soit Danero, à son vicaire général, c'est-à -dire à son _alter +ego_, et il lui écrivait cette lettre dont nous avons eu l'original +entre les mains. + + «Mon éminentissime, combien j'ai été heureux de votre lettre du 20, + qui m'annonce la continuation de nos succès et le progrès que fait + notre sainte cause! Cependant, cette joie, je vous l'avoue, est + troublée par les sottises que fait Danero, ou plutôt que lui font + faire ceux qui l'entourent. Parmi beaucoup d'autres, je vous + signalerai celle-ci: + + »Le général Stuart ayant demandé de mettre les forçats hors de la + citadelle pour y loger ses troupes, le Danero, au lieu de suivre + l'ordre que je lui avais donné d'envoyer les susdits forçats sur la + plage de Gaete, a eu l'intelligence de les jeter en Calabre, à seule + fin probablement de vous troubler dans vos opérations et de gâter par + le mal qu'ils feront le bien que vous faites. Quelle idée vont se + faire de moi mes braves et fidèles Calabrais quand ils verront qu'en + échange des sacrifices qu'ils s'imposent pour la cause royale, leur + roi leur envoie cette poignée de scélérats pour dévaster leurs + propriétés et inquiéter leurs familles? Je vous jure, mon + éminentissime, que, de ce coup, le misérable Danero a failli perdre sa + place, et que je n'attends que le retour de lord Stuart à Palerme pour + frapper un coup de vigueur, après m'être concerté avec lui. + + »Par des lettres venues sur un vaisseau anglais, de Livourne, nous + avons appris que l'empereur avait enfin rompu avec les Français. Il + faut nous en féliciter, quoique les premières opérations n'aient pas + été des plus heureuses. + + »Par bonheur, il y a toute chance que le roi de Prusse s'unisse à la + coalition en faveur de la bonne cause. + + »Que le Seigneur vous bénisse, vous et vos opérations, comme le prie + indignement + + »Votre affectionné, + + »FERDINAND B.» + +Mais, dans le post-scriptum, le roi revient sur la mauvaise opinion +qu'il a exprimée à l'endroit des forçats en faisant un retour sur les +mérites de leur chef. + + «_P.-S._--Il ne faudrait cependant point trop mépriser les services + que peut rendre le nommé Panedigrano, chef de la troupe qui va vous + rejoindre. Danero prétend que c'est un ancien militaire et qu'il a + servi avec zèle et intelligence au camp de San-Germano. Son véritable + nom est Nicolo Gualtieri.» + +Les craintes du roi relativement aux honorables auxiliaires qu'avait +reçus le cardinal n'étaient que trop fondées. Comme la plupart d'entre +eux étaient Calabrais, la première chose qu'ils firent fut d'acquitter +certaines dettes de vengeance privée. Mais, au deuxième assassinat qui +lui fut dénoncé, le cardinal fit faire halte à l'armée, enveloppa ces +mille forçats avec un corps de cavalerie et de campieri baroniaux, fit +tirer des rangs les deux meurtriers et les fit fusiller à la vue de +tous. + +Cet exemple produisit le meilleur résultat, et, le lendemain, +Panedigrano vint dire au cardinal que, si l'on voulait donner une solde +raisonnable à ses hommes, il répondait d'eux corps pour corps. + +Le cardinal trouva la demande trop juste. Il leur fit faire sur le pied +de vingt-cinq grains par jour, c'est-à -dire d'un franc, un rappel à +partir du jour où ils s'étaient organisés et avaient nommé leurs chefs, +avec promesse que cette solde de vingt-cinq grains leur serait continuée +tant que durerait la campagne. + +Seulement, comme les casaques et les bonnets jaunes et rouges donnaient +un cachet par trop caractéristique à ce corps privilégié, on leva une +contribution sur les patriotes de Cariati pour leur donner un uniforme +moins voyant. + +Mais, lorsque ceux qui n'étaient point prévenus où ce corps avait pris +son origine le voyaient marcher à l'avant-garde, c'est-à -dire au poste +le plus dangereux, ils s'étonnaient que tous boitassent, soit de la +jambe droite, soit de la jambe gauche. + +Chacun boitait de la jambe dont il avait tiré la chaîne. + +Ce fut avec cette avant-garde exceptionnelle que le cardinal continua sa +marche sur Naples, dont les chemins lui était livrés par la défaite de +Schipani à Castelluccio. + +Ce sera, au reste, à notre avis, une grande leçon pour les peuples et +pour les rois que de comparer à cette marche du cardinal Ruffo celle qui +fut exécutée, soixante ans plus tard, par Garibaldi, et d'opposer, au +prélat représentant le droit divin, l'homme de l'humanité représentant +le droit populaire. + +L'un, celui qui est revêtu de la pourpre romaine, qui marche au nom de +Dieu et du roi, passe à travers le pillage, les homicides, l'incendie, +laissant derrière lui les larmes, la désolation et la mort. + +L'autre, vêtu de la simple blouse du peuple, de la simple casaque du +marin, marche sur une jonchée de fleurs et s'avance au milieu de la joie +et des bénédictions, laissant sur ses pas les peuples libres et radieux. + +Le premier a pour alliés les Panedigrano, les Scarpa, les Fra-Diavolo, +les Mammone, les Pronio, c'est-à -dire des forçats et des voleurs de +grand chemin. + +L'autre a pour lieutenants les Tuckery, les de Flotte, les Turr, les +Bixio, les Teleki, les Sirtori, les Cosenza, c'est-à -dire des héros. + + + + +XLIX + +LE CADEAU DE LA REINE + + +C'est une chose bizarre et qui présente un singulier problème à résoudre +au philosophe et à l'historien que le soin que prend la Providence de +faire réussir certaines entreprises qui marchent évidemment à l'encontre +de la volonté de Dieu. + +En effet, Dieu, en douant l'homme d'intelligence et en lui laissant le +libre arbitre, l'a chargé incontestablement de cette grande et sainte +mission de s'améliorer et de s'éclairer sans cesse, et cela, afin qu'il +arrivât au seul résultat qui donne aux nations la conscience de leur +grandeur, c'est-à -dire à la liberté et à la lumière. + +Mais cette liberté et cette lumière, les nations doivent les acheter par +des retours d'esclavage et des périodes d'obscurité qui donnent des +défaillances aux esprits les plus forts, aux âmes les plus vaillantes +aux coeurs les plus convaincus. + +Brutus meurt en disant: «Vertu, tu n'es qu'un mot!» Grégoire VII fait +écrire sur son tombeau: «J'ai aimé la justice et haï l'iniquité; voilà +pourquoi je meurs dans l'exil.» Kosciusko, en tombant, murmure: _Finis +Poloniæ!_ + +Ainsi, à moins de penser qu'en plaçant les Bourbons sur le trône de +Naples, la Providence n'ait voulu donner assez de preuves de leur +mauvaise foi, de leur tyrannie et de leur incapacité, pour rendre +impossible une troisième restauration, on se demande dans quel but elle +couvre de la même égide le cardinal Ruffo en 1799 et Garibaldi en 1860, +et comment les mêmes miracles s'opèrent pour sauvegarder deux existences +dont l'une devrait logiquement exclure l'autre, puisqu'elles sont +destinées à accomplir deux opérations sociales diamétralement opposées, +et dont l'une, si elle est bonne, rend naturellement l'autre mauvaise. + +Eh bien, rien de plus patent que l'intervention de ce pouvoir supérieur +que l'on appelle la Providence dans les événements que nous racontons. +Pendant trois mois, Ruffo devient l'élu du Seigneur; pendant trois mois, +Dieu le conduit par la main. + +Mystère! + +Nous avons vu, le 6 avril, le cardinal échapper au danger d'avoir les +reins brisés par son cheval, frappé lui-même d'un coup de sang. + +Dix jours après, c'est-à -dire le 16 avril, il échappa non moins +miraculeusement à un autre danger. + +Depuis la mort du premier cheval avec lequel il avait commencé la +campagne, le cardinal montait un cheval arabe, blanc et sans aucune +tache. + +Le 16, au matin, au moment où son Éminence allait mettre le pied à +l'étrier, on s'aperçut que le cheval boitait légèrement. Le palefrenier +lui fit plier la jambe et lui tira un caillou de la corne du pied. + +Pour ne point fatiguer son arabe, ce jour-là , le cardinal décida qu'on +le conduirait en main et se fit amener un cheval alezan. + +On se mit en marche. + +Vers onze heures du matin, en traversant le bois de Ritorto-Grande, près +de Tarsia, un prêtre qui était monté sur un cheval blanc et qui marchait +à l'avant-garde, servit de point de mire à une fusillade qui tua roide +le cheval sans toucher le cavalier. + +A peine le bruit eut-il éclaté que l'on avait tiré sur le cardinal,--et, +en effet, le prêtre avait été pris pour lui,--qu'il se répandit dans +l'armée sanfédiste et y souleva une telle fureur, qu'une vingtaine de +cavaliers s'élancèrent dans le bois et se mirent à la poursuite des +assassins. Douze furent pris, dont quatre étaient sérieusement blessés. + +Deux furent fusillés; les autres, condamnés à une prison perpétuelle +dans la forteresse de Maritima. + +L'armée sanfédiste s'arrêta deux jours après avoir traversé la plaine où +s'élevait l'antique Sybaris, aujourd'hui maremmes infectés: la halte eut +lieu dans la buffalerie du duc de Cassano. + +Arrivé là , le cardinal la passa en revue. Elle se composait de dix +bataillons complets de cinquante hommes chacun, tirés tous de l'armée de +Ferdinand. Ils étaient armés de fusils de munition et de sabres +seulement, un tiers des fusils, à peu près, manquait de baïonnette. + +La cavalerie consistait en douze cents chevaux. Cinq cents hommes +appartenant à la même arme suivaient à pied, manquant de monture. + +En outre, le cardinal avait organisé deux escadrons de campagne, +composés de _bargelli_, c'est-à -dire de gens de la prévôté et de +campieri. Ce corps était le mieux équipé, le mieux armé, le mieux vêtu. + +L'artillerie consistait en onze canons de tout calibre et en deux +obusiers. Les troupes irrégulières, c'est-à -dire celles que l'on +appelait les masses, montaient à dix mille hommes et formaient cent +compagnies de chacune cent hommes. Elles étaient armées à la calabraise, +c'est-à -dire de fusils, de baïonnettes, de pistolets, de poignards, et +chaque homme portait une de ces énormes cartouchières nommées +_patroncina_, pleine de cartouches et de balles. Ces cartouchières, qui +avaient plus de deux palmes de hauteur, couvraient tout le ventre et +formaient une espèce de cuirasse. + +Enfin, restait un dernier corps, honoré du nom de _troupes régulières_, +parce qu'il se composait, en effet, des restes de l'ancienne armée. Mais +ce corps n'avait pu s'équiper faute d'argent et ne servait qu'à faire +nombre. En somme, le cardinal s'avançait à la tête de vingt-cinq mille +hommes, dont vingt mille parfaitement organisés. + +Seulement, comme on ne pouvait pas exiger de pareils hommes une marche +bien régulière, l'armée paraissait trois fois plus nombreuse qu'elle +n'était, et semblait, par l'immense espace qu'elle occupait, une +avant-garde de Xerxès. + +Aux deux côtés de cette armée, et formant des espèces de barrières dans +lesquelles elle était contenue, roulaient deux cents voitures chargées +de tonneaux pleins des meilleurs vins de la Calabre, dont les +propriétaires et les fermiers s'empressaient de faire don au cardinal. +Autour de ces voitures se tenaient les employés chargés de tirer le vin +et de le distribuer. Toutes les deux heures, un roulement de tambours +annonçait une halte: les soldats se reposaient un quart d'heure et +buvaient chacun un verre de vin. A neuf heures, à midi et à cinq heures, +les repas avaient lieu. + +On bivaquait ordinairement auprès de quelques-unes de ces belles +fontaines si communes dans les Calabres et dont l'une, celle de +Blandusie, a été immortalisée par Horace. + +L'armée sanfédiste, qui voyageait, comme on le voit, avec toutes les +commodités de la vie, voyageait, en outre, avec quelques-uns de ses +divertissements. + +Elle avait, par exemple, une musique, sinon bonne et savante, du moins +bruyante et nombreuse. Elle se composait de cornemuses, de flûtes, de +violons, de harpes, et de tous ces musiciens ambulants et sauvages qui, +sous le nom de _compagnari_, ont l'habitude de venir à Naples pour la +neuvaine de l'_Immacolata_ et de la _Natale_. Ces musiciens, qui eussent +pu former une armée à part, se comptaient par centaines, de telle façon +que la marche du cardinal semblait non-seulement un triomphe, mais +encore une fête. On dansait, on incendiait, on pillait. C'était une +armée véritablement bien heureuse que celle de Son Éminence le cardinal +Ruffo! + +Ce fut ainsi qu'elle parvint, sans autre obstacle que la résistance de +Cotrone, jusqu'à Matera, chef-lieu de la Basilicate, dans la journée du +8 mai. + +L'armée sanfédiste venait à peine de déposer ses armes en faisceaux sur +la grande place de Matera, que l'on entendit sonner une trompette, et +que l'on vit s'avancer, par une des rues aboutissant à la place, un +petit corps d'une centaine de cavaliers conduits par un chef portant +l'uniforme de colonel et suivi d'une coulevrine du calibre trente-trois, +d'une pièce de canon de campagne, d'un mortier à bombe et de deux +caissons remplis de gargousses. + +Cette artillerie avait cela de particulier qu'elle était servie par des +frères capucins, et que celui qui la commandait marchait en tête, monté +sur un âne qui paraissait aussi fier de ce poids que le fameux _âne +chargé de reliques_, de la Fontaine. + +Ce chef, c'était de Cesare, qui, obéissant aux ordres du cardinal, +faisait sa jonction avec lui. Ces cent cavaliers, c'était tout ce qui +lui était resté de son armée après la défaite de Casa-Massima. Ces douze +artilleurs enfroqués et leur chef, monté sur cet âne si fier de le +porter, c'étaient fra Pacifico et son âne Giacobino, qu'il avait +retrouvé au Pizzo, non-seulement sain et sauf, mais gros et gras, et +qu'il avait repris en passant. + +Quant aux douze artilleurs enfroqués, c'étaient les moines que nous +avons vus manoeuvrant courageusement et habilement leurs pièces aux +siéges de Martina et d'Acquaviva. + +Quant au faux duc de Saxe et au vrai Boccheciampe, il avait eu le +malheur d'être pris par les Français dans un débarquement que ceux-ci +avaient fait à Barlette, et nous verrons plus tard qu'ayant été blessé +dans ce débarquement, il mourut de sa blessure. + +Le cardinal fit quelques pas au-devant de la troupe qui s'avançait, et, +ayant reconnu que ce devait être celle de Cesare, il attendit. Celui-ci, +de son côté, ayant reconnu que c'était le cardinal, mit son cheval au +galop, et, passant à deux pas de Son Éminence, sauta à terre et le salua +en lui demandant sa main à baiser. Le cardinal, qui n'avait aucune +raison de conserver au jeune aventurier son faux nom, le salua du vrai, +et, comme il le lui avait promis, lui donna le grade de brigadier, +correspondant à celui de notre général de brigade, en le chargeant +d'organiser la cinquième et la sixième division. + +De Cesare arrivait, comme le lui avait commandé le cardinal, pour +prendre part au siége d'Altamura. + +Juste en face de Matera, en marchant vers le nord, s'élève la ville +d'Altamura. Son nom, comme il est facile de le voir, lui vient de ses +hautes murailles. La population, qui montait à vingt-quatre mille hommes +en temps ordinaire, s'était accrue d'une multitude de patriotes qui +avaient fui la Basilicate et la Pouille, et s'étaient réfugiés à +Altamura, regardé comme le plus puissant boulevard de la république +napolitaine. + +Et, en effet, la considérant comme telle, le gouvernement y avait envoyé +deux escadrons de cavalerie commandés par le général Mastrangelo del +Montalbano, auquel il avait adjoint, comme commissaire de la République, +un prêtre nommé Nicolo Palomba d'Avigliano, un des premiers qui eût, +avec son frère, embrassé le parti français. La difficulté d'entasser +dans notre récit les détails pittoresques que présente l'histoire, nous +a empêché de montrer Nicolo Palomba faisant le coup de fusil, sa soutane +retroussée, à Pigna-Secca, contre les lazzaroni, et entrant dans la rue +de Tolède en tête de nos soldats la carabine à la main. Mais, après +avoir donné au combat l'exemple du courage et du patriotisme, il avait +donné à la Chambre celui de la discussion en accusant de malversation un +de ses collègues nommé Massimo Rotondo. On avait regardé l'exemple comme +dangereux, et, pour satisfaire cette ambition inquiète, on l'avait +envoyé à Altamura comme commissaire de la République. Là , il avait pu +donner l'essor à ce caractère inquisitorial qui semble être l'apanage du +prêtre, et, au lieu de prêcher la concorde et la fraternité parmi les +citoyens, il avait fait arrêter une quarantaine de royalistes, qu'il +avait enfermés dans le couvent de Saint-François, et dont il pressait le +procès au moment même où le cardinal, réuni à de Cesare, s'apprêtait à +assiéger la ville. + +Il avait sous ses ordres,--car il réunissait en lui le triple caractère +de prêtre, de commissaire républicain et de capitaine--il avait sous ses +ordres sept cent hommes d'Avigliano, et, avec le concours de son +collègue, il avait renforcé Altamura d'un certain nombre de pièces +d'artillerie et surtout de nombre d'espingoles qui furent placées sur +les murailles et sur le clocher de l'église. + +Le 6 mai, les Altamurais firent une reconnaissance extérieure, et, dans +cette reconnaissance, surprirent les deux ingénieurs Vinci et Olivieri, +qui étudiaient les abords de la ville. + +C'était une grande perte pour l'armée sanfédiste. + +Aussi, dans la matinée du 7, le cardinal expédia-t-il à Altamura un +officier appelé Rafaello Vecchione, avec le titre de plénipotentiaire, +afin de proposer à Mastrangelo et à Palomba de bonnes conditions pour la +reddition de la place. Il réclamait, en outre, les deux ingénieurs qui +avaient été pris la veille. + +Mastrangelo et Palomba ne firent aucune réponse, ou plutôt ils en firent +une des plus significatives: ils retinrent le parlementaire. + +Dans la soirée du 8 mai, le cardinal ordonna que de Cesare partît avec +tout ce qu'il y avait de troupes de ligne, et une portion des troupes +irrégulières pour mettre le blocus devant Altamura, lui recommandant +expressément de ne rien entreprendre avant son arrivée. + +Tout le reste des troupes irrégulières et une multitude de volontaires +accourus des pays voisins, voyant partir de Cesare à la tête de sa +division, craignirent que l'on ne saccageât sans eux Altamura. Or, ils +avaient conservé un trop bon souvenir du pillage de Cotrone pour +permettre une telle injustice. Ils levèrent donc le camp d'eux-mêmes et +marchèrent à la suite de de Cesare, de sorte que le cardinal resta avec +une seule garde de deux cents hommes et un piquet de cavalerie. + +Il habitait à Matera le palais du duc de Candida. + +Mais, à moitié chemin d'Altamura, de Cesare reçut l'ordre du cardinal de +se porter immédiatement, avec toute la cavalerie, sur le territoire de +la Terza, pour y arrêter certains patriotes qui avaient révolutionné +toute la population, de manière que les bourboniens avaient été obligés +de quitter la ville et de chercher un refuge dans les villages et dans +les campagnes. + +De Cesare obéit aussitôt et laissa le commandement de ses hommes à son +lieutenant Vicenzo Durante, qui poursuivit son chemin; puis, à l'heure +et au lieu convenus, c'est-à -dire à deux heures et à la taverne de +Canita, fit faire halte aux troupes. + +Là , on lui conduisit un homme de la campagne qu'il prit d'abord pour un +espion des républicains, mais qui n'était en somme qu'un pauvre diable +ayant quitté sa masserie, et qui, le matin même, avait été fait +prisonnier par un parti de républicains. + +Il raconta alors au lieutenant Vicenzo Durante qu'il avait vu deux cents +patriotes, les uns à pied, les autres à cheval, qui prenaient le chemin +de Matera, mais que ces deux cents hommes s'étaient arrêtés aux environs +d'une petite colline voisine de la grande route. + +Le lieutenant Durante pensa alors, avec raison, que cette embuscade +avait pour objet de surprendre ses hommes dans le désordre de la marche +et de lui enlever son artillerie, et particulièrement son mortier, qui +faisait la terreur des villes menacées de siége. + +En l'absence de son chef, Durante hésitait à prendre une décision, quand +un homme à cheval, envoyé par le capitaine commandant l'avant-garde, +vint lui annoncer que cette avant-garde était aux mains avec les +patriotes et lui faisait demander secours. + +Alors, le lieutenant Durante ordonna à ses hommes de presser le pas, et +il se trouva bientôt en présence des républicains, qui, évitant les +chemins où pouvait les attaquer la cavalerie, suivaient les sentiers les +plus âpres de la montagne, pour tomber à un moment donné sur le derrière +des sanfédistes. + +Ceux-ci prirent à l'instant même position au sommet d'une colline, et +fra Pacifico mit son artillerie en batterie. + +En même temps, le capitaine commandant la cavalerie calabraise, jeta en +tirailleurs contre les patriotes une centaine de montagnards, lesquels +devaient attaquer de front les Altamurais, tandis qu'avec sa cavalerie +il leur couperait la retraite de la ville. + +La petite troupe, qui avait des chances de succès tant que son projet +était ignoré, n'en avait plus du moment qu'il était découvert. Elle se +mit donc en retraite et rentra dans la ville. + +L'armée sanfédiste se trouva dès lors maîtresse de continuer son chemin. + +Vers les neuf heures du soir, de Cesare était de retour avec sa +cavalerie. + +En même temps, de son côté, le cardinal rejoignait l'armée. + +Une conférence fut tenue entre Son Éminence et les principaux chefs, à +la suite de laquelle il fut convenu que l'on attaquerait sans retard +Altamura. + +On prit, en conséquence, et séance tenante, toutes les dispositions pour +se remettre en marche et l'on arrêta que de Cesare partirait avant le +jour. + +Le mouvement fut exécuté, et, à neuf heures du matin, de Cesare se +trouvait à portée du canon d'Altamura. + +Une heure après, le cardinal arrivait avec le reste de l'armée. + +Les Altamurais avaient formé un camp hors de leur ville, sur le sommet +des montagnes qui l'entourent. + +Le cardinal, pour reconnaître le point par lequel il devait attaquer, +résolut de faire le tour des remparts. Il était monté sur un cheval +blanc, et, d'ailleurs, son costume de porporato le désignait aux coups. + +Il fut donc reconnu des républicains et devint dès lors le point de mire +pour tous ceux qui possédaient un fusil à longue portée, de façon que +les balles commencèrent à pleuvoir autour de lui. + +Ce que voyant, le cardinal s'arrêta, mit sa lunette à son oeil et +demeura immobile et impassible au milieu du feu. + +Tous ceux qui l'entouraient lui crièrent de se retirer; mais lui leur +répondit: + +--Retirez-vous vous-mêmes. Je serais au désespoir que quelqu'un fût +blessé à cause de moi. + +--Mais vous, monseigneur! mais vous! lui cria-t-on de toutes parts. + +--Oh! moi, c'est autre chose, répondit le cardinal; moi, j'ai fait un +pacte avec les balles. + +Et, en effet, le bruit courait dans l'armée que le cardinal était +porteur d'un talisman et que les balles ne pouvaient rien contre lui. +Or, il était important pour la puissance et la popularité de Ruffo qu'un +pareil bruit s'accréditât. + +Le résultat de la reconnaissance du cardinal fut que tous les chemins et +même tous les sentiers qui conduisaient à Altamura étaient commandés par +l'artillerie, et que ces sentiers et ces chemins étaient, en outre, +défendus par des barricades. + +On décida, en conséquence, de s'emparer de l'une des hauteurs dominant +Altamura et qui étaient gardées par les patriotes. + +Après un combat acharné, la cavalerie de Lecce, c'est-à -dire les cent +hommes que de Cesare avait amenés avec lui, s'empara d'une de ces +hauteurs sur laquelle fra Pacifico établit à l'instant même sa +coulevrine, pointée sur les murailles, et son mortier, pointé sur les +édifices intérieurs. Deux autres pièces furent dirigées sur d'autres +points; mais leur petit calibre les rendait plus bruyantes que +dangereuses. + +Le feu commença; mais, bien attaquée, la ville était bien défendue. Les +Altamurais avaient juré de s'ensevelir sous leurs remparts et +paraissaient disposés à tenir leur parole. Les maisons croulaient, +ruinées et incendiées par les obus; mais, comme si les pères et les +maris avaient oublié les dangers de leurs enfants et de leurs femmes, +comme s'ils n'entendaient point les cris des mourants qui les appelaient +à leur secours, ils restaient fermes à leur poste, repoussant toutes les +attaques et mettant en fuite dans une sortie les meilleures troupes de +l'armée sanfédiste, c'est-à -dire les Calabrais. + +De Cesare accourut avec sa cavalerie et soutint leur retraite. + +Il fallut la nuit pour interrompre le combat. + +Cette nuit se passa presque entière, chez les Altamurais, à discuter +leurs moyens de défense. + +Inexpérimentés dans cette question de siége, ils n'avaient réuni qu'un +certain nombre de projectiles. Il y avait encore des boulets et de la +mitraille pour un jour; mais les balles manquaient. + +Les habitants furent invités à apporter sur la place publique tout ce +qu'ils avaient chez eux de plomb et de matières fusibles. + +Les uns apportèrent le plomb de leurs vitraux, les autres ceux de leurs +gouttières. On apporta l'étain, on apporta l'argenterie. Un curé apporta +les tuyaux de l'orgue de son église. + +Les forges allumées liquéfiaient le plomb, l'étain et l'argent, que des +fondeurs convertissaient en balles. + +La nuit se passa à ce travail. Au point du jour, chaque assiégé avait +quarante coups à tirer. + +Quant aux artilleurs, on calcula qu'ils avaient des projectiles pour les +deux tiers de la journée, à peu près. + +A six heures du matin, la canonnade et la fusillade commencèrent. + +A midi, on vint annoncer au cardinal que l'on avait extrait, des plaies +de plusieurs blessés, des balles d'argent. + +A trois heures de l'après-midi, on s'aperçut que les Altamurais tiraient +à mitraille avec de la monnaie de cuivre, puis avec de la monnaie +d'argent, puis avec de la monnaie d'or. + +Les projectiles manquaient, et chacun apportait tout ce qu'il possédait +d'or et d'argent, aimant mieux se ruiner volontairement que de se +laisser piller par les sanfédistes. + +Mais, tout en admirant ce dévouement que les historiens constatent, le +cardinal calculait que les assiégés, épuisant ainsi leurs dernières +ressources, ne pouvaient tenir longtemps. + +Vers quatre heures, on entendit une grande explosion, comme serait celle +d'une centaine de coups de fusil qui partiraient à la fois. + +Puis le feu cessa. + +Le cardinal crut à quelque ruse, et, jugeant, d'après ce qu'il voyait, +que, si l'on ne donnait pas aux républicains quelques facilités de +fuite, ils s'enseveliraient, comme ils l'avaient juré, sous les murs de +leur ville, feignant de réunir ses troupes sur un seul point, afin de +rendre sur ce point l'attaque plus terrible, il laissa libre celle des +portes de la ville qu'on appelle la porte de Naples. + +Et, en effet, Nicolo Palomba et Mastrangelo, profitant de ce moyen de +retraite, sortirent des premiers. + +De temps en temps, fra Pacifico jetait une bombe dans l'intérieur de la +ville, afin que les habitants demeurassent bien sous le coup du danger +qui les attendait le lendemain. + +Mais la ville, en proie à un triste et mystérieux silence, ne répondait +point à ces provocations. Tout y était muet et immobile comme dans une +ville des morts. + +Vers minuit, une patrouille de chasseurs se hasarda à s'approcher de la +porte de Matera, et, la voyant sans défense, eut l'idée de l'incendier. + +En conséquence, chacun se mit en quête de matières combustibles. On +réunit un bûcher près de la porte, déjà percée à jour par les boulets de +canon, et on la réduisit en cendre, sans qu'il y eût aucun empêchement +de la part de la place. + +On porta cette nouvelle au cardinal, qui, craignant quelque embuscade, +ordonna de ne point entrer dans Altamura; seulement, pour ne pas ruiner +entièrement la ville, il fit cesser le feu du mortier. + +Le vendredi 10 mai, un peu avant le jour, le cardinal ordonna à l'armée +de se mettre en mouvement, et, l'ayant disposée en bataille, il la fit +avancer vers la porte brûlée. Mais, par l'ouverture de cette porte, on +ne vit personne. Les rues étaient solitaires et silencieuses comme +celles de Pompéi. Il fit alors lancer dans la ville deux bombes et +quelques grenades, s'attendant qu'à leur explosion quelque mouvement +s'apercevrait; tout resta muet et sans mouvement; enfin, sur cette +inerte et funèbre solitude le soleil se leva sans rien éveiller dans +l'immense tombeau. Le cardinal ordonna alors à trois régiments de +chasseurs d'entrer par la porte brûlée et de traverser la ville d'un +bout à l'autre pour voir ce qui arriverait. + +La surprise du cardinal fut grande lorsqu'on lui rapporta qu'il n'était +resté dans la ville que les êtres trop faibles pour fuir: les malades, +les vieillards, les enfants, et un couvent de jeunes filles. + +Mais, tout à coup, on vit revenir un homme dont le visage portait les +signes de la plus vive épouvante. + +C'était le capitaine de la première compagnie envoyée à la découverte +par le cardinal, et auquel il avait été ordonné de faire toutes les +recherches possibles, afin de retrouver les ingénieurs Vinci et +Olivieri, ainsi que le parlementaire Vecchione. + +Voici les nouvelles qu'il apportait. En entrant dans l'église de +San-Francisco, on avait trouvé des traces de sang frais: on avait suivi +ces traces, elles avaient conduit à un caveau plein de royalistes, morts +ou mourants de leurs blessures. C'étaient les quarante suspects qu'avait +fait arrêter Nicolo Palomba et qui, enchaînés deux à deux, avaient été +fusillés en masse dans le réfectoire de Saint-François, le soir +précédent, au moment où l'on avait entendu cette fusillade suivie d'un +profond silence. + +Après quoi, on les avait, morts ou respirant encore, jetés pêle-mêle +dans ce caveau. + +C'était ce spectacle qui avait bouleversé l'officier envoyé dans la +ville par le cardinal. + +En apprenant que quelques-uns de ces malheureux respiraient encore, le +cardinal se rendit à l'instant même à l'église Saint-François et ordonna +que, morts ou vivants, tous fussent tirés hors du caveau où ils avaient +été jetés. Trois seulement, qui n'étaient point mortellement atteints, +furent soignés et guéris parfaitement. Cinq ou six autres qui +respiraient encore moururent dans le courant de la journée sans avoir +même repris connaissance. + +Les trois qui survécurent étaient: le père Maestro Lomastro, +ex-provincial des dominicains, lequel, vingt-cinq ans après, mourut de +vieillesse; Emmanuel de Mazzio di Matera; et le parlementaire don +Raffaelo Vecchione, qui ne mourut, lui, qu'en 1820 ou 1821, employé à la +secrétairerie de la guerre. + +Les deux ingénieurs Vinci et Olivieri étaient au nombre des morts. + +Les écrivains royalistes avouent eux-mêmes que le sac d'Altamura fut une +épouvantable chose. + +«Qui pourra jamais--dit ce même Vicenzo Durante, lieutenant de de +Cesare, et qui a écrit l'histoire de cette incroyable campagne de +99--qui pourra jamais se rappeler sans sentir les pleurs jaillir de ses +yeux le deuil et la désolation de cette pauvre ville! Qui pourra décrire +cet interminable pillage de trois jours qui cependant fut insuffisant à +satisfaire la cupidité du soldat! + +»La Calabre, la Basilicate et la Pouille furent enrichies des trophées +d'Altamura. Tout fut enlevé aux habitants, auxquels on ne laissa que le +douloureux souvenir de leur rébellion.» + +Pendant, trois jours, Altamura épuisa toutes les horreurs que la guerre +civile la plus implacable réserve aux villes prises d'assaut. Les +vieillards et les enfants restés chez eux furent égorgés, le couvent de +jeunes filles fut profané. Les écrivains libéraux, et entre autres +Coletta, cherchent inutilement dans les temps modernes un désastre +pareil à celui d'Altamura, et ils sont obligés, pour obtenir un point de +comparaison, de remonter à ceux de Sagonte et de Carthage. + +Il fallut qu'une action horrible s'accomplît sous les yeux du cardinal +pour que celui-ci osât donner l'ordre de cesser le carnage. + +On trouva un patriote caché dans une maison; on l'amena devant le +cardinal, qui, sur la place publique, au milieu des morts, les pieds +dans le sang, entouré de maisons incendiées et croulantes, disait un _Te +Deum_ d'actions de grâces sur un autel improvisé. + +Ce patriote se nommait le comte Filo, + +Au moment où il s'inclinait pour demander la vie, un homme qui se disait +parent de l'ingénieur Olivieri, retrouvé, comme nous l'avons dit, parmi +les morts, s'approcha de lui, et, à bout portant, lui tira un coup de +fusil. Le comte Filo tomba mort aux pieds du cardinal, et son sang +rejaillit sur sa robe de pourpre. + +Ce meurtre, accompli sous les yeux du cardinal, lui fut un prétexte pour +ordonner la fin de toutes ces horreurs. Il fit battre la générale: tous +les officiers et tous les prêtres eurent ordre de parcourir la ville et +de faire cesser le pillage et les meurtres qui duraient depuis trois +jours. + +Au moment où il venait de donner cet ordre, on vit s'avancer au galop de +son cheval un homme portant l'uniforme d'officier napolitain. Cet homme +arrêta sa monture devant le cardinal, mit pied à terre et lui présenta +respectueusement une lettre de l'écriture de la reine. + +Le cardinal reconnut cette écriture, baisa la lettre, la décacheta et +lut ce qui suit: + + «Braves et généreux Calabrais! + + »Le courage, la valeur et la fidélité que vous montrez pour la défense + de notre sainte religion catholique et de votre bon roi et père établi + par Dieu lui-même pour régner sur vous, vous gouverner et vous rendre + heureux, ont excité dans notre âme un sentiment de si vive + satisfaction et de reconnaissance si grande, que nous avons voulu + broder de nos propres mains la bannière que nous vous envoyons[5]. + + [5] Inutile de dire que cette lettre, copiée sur l'original, est, + comme toutes les pièces que nous citons, traduite avec la plus + sévère exactitude. + + »Cette bannière sera une preuve lumineuse de notre sincère attachement + pour vous et de notre gratitude à votre fidélité; mais, en même temps, + elle devra devenir un vif aiguillon pour vous pousser à continuer + d'agir avec la même valeur et avec le même zèle, jusqu'à ce qu'ils + soient dispersés et vaincus, les ennemis de l'État et de notre + sacro-sainte religion, jusqu'à ce qu'enfin vous, vos familles, la + patrie, puissent jouir tranquillement des fruits de vos travaux et de + votre courage, sous la protection de votre bon roi et père Ferdinand + et de nous tous, qui ne nous lasserons jamais de chercher des + occasions de vous prouver que nous conserverons inaltérable dans notre + coeur la mémoire de vos glorieux exploits. + + »Continuez donc, braves Calabrais, à combattre avec votre valeur + accoutumée sous cette bannière où, de nos propres mains, nous avons + brodé la croix, signe glorieux de notre rédemption; rappelez-vous, + preux guerriers, que, sous la protection d'un tel signe, vous ne + pouvez manquer d'être victorieux; ayez-le pour guide, courez + intrépidement au combat, et soyez sûrs que vos ennemis seront vaincus. + + »Et nous, pendant ce temps, avec les sentiments de la plus vive + reconnaissance, nous prierons le Très-Haut, dispensateur de tous les + biens de ce monde, qu'il se plaise à nous assister dans les + entreprises qui regardent principalement son honneur, sa gloire, la + nôtre et notre tranquillité. + + »Et, pleine de gratitude pour vous, nous sommes constamment + + »Votre reconnaissante et bonne mère, + + »MARIA-CAROLINA. + + »Palerme, 30 avril.» + +A la suite de la signature de la reine, et sur la même ligne, venaient +les signatures suivantes: + + «MARIA-CLEMENTINA. + + »LEOPOLD BORBONE. + + »MARIA-CHRISTINA. + + »MARIA-AMALIA[6]. + + »MARIA-ANTONIA.» + + [6] Depuis reine des Français. + +Pendant que le cardinal lisait la lettre de la reine, le messager avait +déroulé la bannière brodée par la reine et les jeunes princesses, et qui +était véritablement magnifique. + +Elle était de satin blanc et portait d'un côté les armes des Bourbons de +Naples avec cette légende: _A mes chers Calabrais_, et, de l'autre, la +croix avec cette inscription, consacrée depuis le labarum de Constantin: + +IN HOC SIGNO VINCES. + +Le porteur de la bannière, Scipion Lamarra, était recommandé au cardinal +par une lettre de la reine comme un brave et excellent officier. + +Le cardinal fit sonner la trompette, battre les tambours, réunit enfin +toute l'armée, et, au milieu des cadavres, des maisons éventrées, des +ruines fumantes, il lut à haute voix, aux Calabrais, la lettre qui leur +était adressée, et déploya la bannière royale, qui devait les guider +vers d'autres pillages, d'autres meurtres et d'autres incendies, que la +reine semblait autoriser, que Dieu semblait bénir! + +Mystère! avons-nous dit; mystère! répétons-nous. + + + + +L + +LE COMMENCEMENT DE LA FIN + + +Tandis que ces graves événements s'accomplissaient dans la Terre de +Bari, Naples était témoin d'événements non moins graves. + +Comme avait dit Ferdinand dans le post-scriptum d'une de ses lettres, +l'empereur d'Autriche s'était enfin décidé _à se remuer_. + +Ce mouvement avait été fatal à l'armée française. + +L'empereur avait attendu les Russes, et il avait bien fait. + +Souvorov, encore tout chaud de ses victoires contre les Turcs, avait +traversé l'Allemagne, et, débouchant par les montagnes du Tyrol, était +entré à Vérone, avait pris le commandement des armées unies sous le nom +d'armée austro-russe, et s'était emparé de Brescia. + +Nos armées, en outre, avaient été battues à Rokack en Allemagne et à +Magnano, en Italie. + +Macdonald, comme nous l'avons dit, avait succédé à Championnet. + +Mais celui qui succède ne remplace pas toujours. Avec de grandes vertus +militaires, Macdonald manquait de ces formes douces et amicales qui +avaient fait la popularité de Championnet à Naples. + +On vint, un jour, lui annoncer qu'il y avait une révolte parmi les +lazzaroni du Marché-Vieux. + +Ces hommes, descendants de ceux qui s'étaient révoltés avec Masaniello, +et qui, après s'être révoltés avec lui, après avoir pillé avec lui, +après avoir assassiné avec lui, l'avaient fait ou tout au moins laissé +assassiner,--qui, Masaniello mort, avaient traîné ses membres dans la +fange et jeté sa tête dans un égout;--les descendants de ces mêmes +hommes qui, par une de ces réactions inconcevables et cependant +fréquentes chez les Méridionaux, avaient ramassé ses membres épars, les +avaient réunis sur une litière dorée et les enterrèrent avec des +honneurs presque divins;--les lazzaroni, toujours les mêmes en 1799 +qu'en 1647, se réunirent, désarmèrent la garde nationale, prirent les +fusils et s'avancèrent vers le port pour soulever les mariniers. + +Macdonald, en cette circonstance, suivit les traditions de Championnet. +Il envoya chercher Michele et lui promit le grade et la paye de chef de +légion, avec un habit plus brillant encore que celui qu'il portait, s'il +calmait la révolte. + +Michele monta à cheval, se jeta au milieu des lazzaroni et parvint, +grâce à son éloquence ordinaire, à leur faire rendre les armes et à les +faire rentrer dans leurs maisons. + +Les lazzaroni, abaissés, envoyèrent des députés pour demander pardon à +Macdonald. + +Macdonald tint sa promesse à l'endroit de Michele, le nomma chef de +légion et lui donna un habit magnifique, avec lequel il s'alla montrer +immédiatement au peuple. + +Ce fut ce jour-là même que l'on apprit à Naples la perte de la bataille +de Magnano, la retraite qui s'en était suivie, et la conséquence de +cette retraite, c'est-à -dire la perte de la ligne du Mincio. + +Macdonald recevait l'ordre de rejoindre en Lombardie l'armée française, +en pleine retraite devant l'armée austro-russe. Par malheur, il n'était +pas tout à fait libre d'obéir. Nous avons vu qu'avant son départ, +Championnet avait expédié un corps français dans la Pouille et un corps +napolitain dans la Calabre. + +Nous savons le résultat de ces deux expéditions. + +Broussier et Ettore Caraffa avaient été vainqueurs; mais Schipani avait +été vaincu. + +Macdonald envoya aussitôt, aux corps français épars tout autour de +Naples, l'ordre de se concentrer sur Caserte. + +Au fur et à mesure que les républicains se retiraient, les sanfédistes +avançaient, et Naples commençait à se trouver resserrée dans un cercle +bourbonien. Fra-Diavolo était à Itri; Mammone et ses deux frères étaient +à Sora; Pronio était dans les Abruzzes; Sciarpa, dans le Cilento; enfin +Ruffo et de Cesare marchaient de front, occupant toute la Calabre, +donnant, par la mer Ionienne, la main aux Russes et aux Turcs, et, par +la mer Tyrrhénienne, la main aux Anglais. + +Sur ces entrefaites, les députés envoyés à Paris pour obtenir la +reconnaissance de la république parthénopéenne et faire avec le +Directoire une alliance _défensive et offensive_, revinrent à Naples. +Mais la situation de la France n'était point assez brillante pour +_défendre_ Naples, et celle de Naples assez forte pour _offenser_ les +ennemis de la France. + +Le Directoire français faisait donc dire à la république napolitaine ce +que se disent les uns aux autres, malgré les traités qui les lient, deux +États dans les situations extrêmes: _Chacun pour soi_. Tout ce qu'il +pouvait faire, c'était de lui céder le citoyen Abrial, homme expert en +pareille matière, pour donner une organisation meilleure à la +République. + +Au moment où Macdonald s'apprêtait à obéir secrètement à l'ordre de +retraite qu'il avait reçu, et où il réunissait ses soldats à Caserte, +sous le prétexte qu'ils s'amollissaient aux délices de Naples, ou apprit +que cinq cents bourboniens et un corps anglais beaucoup plus +considérable débarquaient près de Castellamare, sous la protection de la +flotte anglaise. Cette troupe s'empara de la ville et du petit fort qui +la protége. Comme on ne s'attendait pas à ce débarquement, une trentaine +de Français seulement occupaient le fort. Ils capitulèrent, à la +condition de se retirer avec les honneurs de la guerre. Quant à la +ville, comme elle avait été enlevée par surprise, elle n'avait pu faire +ses conditions et avait été mise à sac. + +Lorsqu'ils surent ce qui arrivait à Castellamare, les paysans de +Lettere, de Groguana, les montagnards des montagnes voisines, espèce de +pâtres dans le genre des anciens Samnites, descendirent dans la ville et +se mirent à la piller de leur côté. + +Tout ce qui était patriote, ou tout ce qui était dénoncé comme tel, fut +mis à sac; enfin, le sang donnant la soif du sang, la garnison elle-même +fut égorgée au mépris de la capitulation. + +Ces événements se passaient la veille du jour où Macdonald devait +quitter Naples avec l'armée française; mais ils changèrent ses +dispositions. Le hardi capitaine ne voulut point avoir l'air de quitter +Naples sous la pression de la peur. Il se mit à la tête de l'armée et +marcha droit sur Castellamare. Ce fut inutilement que les Anglais +tentèrent d'inquiéter la marche de la colonne française par le feu de +leurs vaisseaux; sous le feu de ces mêmes vaisseaux, Macdonald reprit la +ville et le fort, y remit garnison, non plus de Français, mais de +patriotes napolitains, et, le soir même, de retour à Naples, il faisait +don à la garde nationale de trois étendards, de dix-sept canons et de +trois cents prisonniers. + +Le lendemain, il annonça son départ pour le camp de Caserte, où il +allait, disait-il, commander à ses troupes de grandes manoeuvres +d'exercice, promettant qu'il serait toujours prêt à revenir sur Naples +pour la défendre, et priant qu'on lui fît tenir, tous les soirs, un +rapport sur les événements de la journée. + +Il laissait entendre qu'il était temps que la République jouît de toute +sa liberté, se soutînt par ses propres forces et achevât une révolution +commencée sous de si heureux auspices. Et, en effet, il ne restait plus +aux Napolitains, guidés par les conseils d'Abrial, qu'à soumettre les +insurgés et à organiser le gouvernement. + +Le 6 mai au soir, tandis qu'il était occupé à écrire une lettre au +commodore Troubridge, lettre dans laquelle il faisait appel à son +humanité et l'adjurait de faire tous ses efforts pour éteindre la guerre +civile au lieu de l'attiser, on lui annonça le brigadier Salvato. + +Salvato, deux jours auparavant, avait fait, à la reprise de +Castellamare, des prodiges de valeur sous les yeux du général en chef. +Cinq des dix-sept canons avaient été pris par sa brigade; un des trois +drapeaux avait été pris par lui. + +On connaît déjà le caractère de Macdonald pour être plus âpre et plus +sévère que celui de Championnet; mais, brave lui-même jusqu'à la +témérité, il était un juste et digne appréciateur de la valeur chez les +autres. + +En voyant entrer Salvato, Macdonald lui tendit la main. + +--Monsieur le chef de brigade, lui dit-il, je n'ai pas eu le temps de +vous faire, sur le champ de bataille, ni après le combat, tous les +compliments qui vous étaient dus; mais j'ai fait mieux que cela: j'ai +demandé pour vous au Directoire le grade de général de brigade, et je +compte, en attendant, vous confier le commandement de la division du +général Mathieu Maurice, qu'une blessure grave met, pour le moment, en +non-activité. + +Salvato s'inclina. + +--Hélas! mon général, dit-il, je vais peut-être bien mal reconnaître vos +bontés; mais, dans le cas où, comme on le dit, vous seriez rappelé dans +l'Italie centrale... + +Macdonald regarda fixement le jeune homme. + +--Qui dit cela, monsieur? demanda-t-il. + +--Mais le colonel Mejean, par exemple, que j'ai rencontré faisant des +provisions pour le château Saint-Elme, et qui m'a dit, sans autrement me +recommander le secret, d'ailleurs, que vous le laissiez au fort +Saint-Elme avec cinq cents hommes. + +--Il faut, répliqua Macdonald, que cet homme se sente singulièrement +appuyé pour jouer avec de pareils secrets, surtout quand on lui a +recommandé, sur sa tête, de ne les révéler à qui que ce soit. + +--Pardon, mon général: j'ignorais cette circonstance; sans quoi, je vous +avoue que je ne vous eusse point nommé M. Mejean. + +--C'est bien. Et vous aviez quelque chose à me dire dans le cas où je +serais rappelé dans l'Italie centrale? + +--J'avais à vous dire, mon général, que je suis un enfant de ce +malheureux pays que vous abandonnez; que, privé de l'appui des Français, +il va avoir besoin de toutes ses forces et surtout de tous ses +dévouements. Pouvez-vous, en quittant Naples, mon général, me laisser un +commandement quelconque, si infime qu'il soit, le commandement du +château de l'OEuf, le commandement du château del Carmine, comme vous +laissez le commandement du château Saint-Elme au colonel Mejean? + +--Je laisse le commandement du château Saint-Elme au colonel Mejean par +ordre exprès du Directoire. L'ordre porte le nombre d'hommes que je dois +y laisser et le chef sous les ordres duquel je dois laisser ces hommes. +Mais, n'ayant rien reçu de pareil relativement à vous, je ne puis +prendre sur moi de priver l'armée d'un de ses meilleurs officiers. + +--Mon général, répondit Salvato, de ce même ton ferme dont lui parlait +Macdonald et auquel l'avait si peu habitué Championnet, qui le traitait +comme son fils,--mon général, ce que vous me dites là me désespère; car, +convaincu que je suis de la nécessité de ma présence dans ce pays, et ne +pouvant oublier que je suis Napolitain avant d'être Français, et que, +par conséquent, je dois ma vie à Naples avant de la devoir à la France, +je serais obligé, sur un refus formel de votre part de me laisser ici, +je serais obligé de vous donner ma démission. + +--Pardon, monsieur, répondit Macdonald, j'apprécie d'autant mieux votre +position, que, de même que vous êtes Napolitain, je suis, moi, +Irlandais, et que, quoique né en France de parents qui, depuis +longtemps, y étaient fixés, si je me trouvais à Dublin dans les +conditions où vous êtes à Naples, peut-être le souvenir de la patrie se +réveillerait-il en moi et ferais-je la même demande que vous faites. + +--Alors, mon général, dit Salvato, vous acceptez ma démission? + +--Non, monsieur; mais je vous accorde un congé de trois mois. + +--Oh! mon général! s'écria Salvato. + +--Dans trois mois, tout sera fini pour Naples... + +--Comment l'entendez-vous, mon général? + +--C'est bien simple, dit Macdonald avec un triste sourire: je veux dire +que, dans trois mois, le roi Ferdinand sera remonté sur son trône, que +les patriotes seront tués, pendus ou proscrits. Pendant ces trois +mois-là , monsieur, consacrez-vous à la défense de votre pays. La France +n'aura rien à voir à ce que vous ferez, ou, si elle y voit quelque +chose, elle n'aura probablement qu'à y applaudir; et, si dans trois +mois, vous n'êtes ni tué ni pendu, revenez reprendre parmi nous, près de +moi, s'il est possible, le rang que vous occupez dans l'armée. + +--Mon général, dit Salvato, vous m'accordez plus que je n'osais espérer. + +--Parce que vous êtes de ceux, monsieur, à qui l'on n'accordera jamais +assez. Avez-vous un ami à me présenter pour tenir votre commandement en +votre absence de la brigade? + +--Mon général, il me ferait grand plaisir, je vous l'avoue, d'être +remplacé par mon ami de Villeneuve; mais... + +Salvato hésita. + +--Mais? reprit Macdonald. + +--Mais Villeneuve était officier d'ordonnance du général Championnet, et +peut-être cet emploi occupé par lui n'est-il pas aujourd'hui un titre de +recommandation. + +--Près du Directoire, c'est possible, monsieur; mais près de moi il n'y +a de titre de recommandation que le patriotisme et le courage. Et vous +en êtes une preuve, monsieur; car, si M. de Villeneuve était officier +d'ordonnance du général Championnet, vous étiez, vous, son aide de camp, +et c'est avec ce titre, s'il m'en souvient, que vous avez si vaillamment +combattu à Civita-Castellana. Écrivez vous-même à votre ami M. de +Villeneuve, et dites-lui qu'à votre demande, je me suis empressé de lui +confier le commandement intérimaire de votre brigade. + +Et, de la main, il désigna au jeune homme le bureau où il écrivait +lui-même lorsque Salvato était entré. Salvato s'y assit et écrivit, +d'une main tremblante de joie, quelques lignes à Villeneuve. + +Il avait signé, cacheté la lettre, mis l'adresse et allait se lever, +lorsque Macdonald, lui posant la main sur l'épaule, le maintint à sa +place. + +--Maintenant, un dernier service, lui dit-il. + +--Ordonnez, mon général. + +--Vous êtes Napolitain, quoique, à vous entendre parler le français ou +l'anglais, on vous prendrait ou pour un Français ou pour un Anglais. +Vous devez donc parler au moins aussi correctement votre langue +maternelle que vous parlez ces langues étrangères. Eh bien, faites-moi +le plaisir de traduire en italien la proclamation que je vais vous +dicter. + +Salvato fit signe qu'il était prêt à obéir. + +Macdonald se redressa de toute la hauteur de sa grande taille, appuya sa +main au dossier du fauteuil du jeune officier et dicta: + + «Naples, 6 mai 1799. + + »Toute ville rebelle sera brûlée, et, sur ses ruines, on passera la + charrue.» + +Salvato regarda Macdonald. + +--Continuez, monsieur, lui dit tranquillement celui-ci. + +Salvato fit signe qu'il était prêt. Macdonald continua: + + «Les cardinaux, les archevêques, les évêques, les abbés, en somme tous + les ministres du culte, seront regardés comme fauteurs de la révolte + des pays et villes où ils se trouveront, et punis de mort. + + »La perte de la vie entraînera la confiscation des biens.» + +--Vos lois sont dures, général, fit en souriant Salvato. + +--En apparence, monsieur, répondit Macdonald; car, en faisant cette +proclamation, j'ai un tout autre but, qui vous échappe, jeune homme. + +--Lequel? demanda Salvato. + +--La république parthénopéenne, si elle veut se soutenir, va être forcée +à de grandes rigueurs, et peut-être même ces rigueurs ne la +sauveront-elles pas. Eh bien, en cas de restauration, il est bon, ce me +semble, que ceux qui auront appliqué ces rigueurs puissent les rejeter +sur moi. Tout éloigné que je serai de Naples, peut-être lui rendrai-je +un dernier service et sauverai-je la tête de quelques-uns de ses enfants +en prenant sur moi cette responsabilité. Passez-moi la plume, monsieur, +dit Macdonald. + +Salvato se leva et passa la plume au général. + +Celui-ci signa sans s'asseoir, et, se retournant vers Salvato: + +--Ainsi, c'est convenu, dit-il, dans trois mois, si vous n'êtes ni tué, +ni prisonnier, ni pendu? + +--Dans trois mois, mon général, je serai près de vous. + +--En allant vous remercier, aujourd'hui, M. de Villeneuve vous portera +votre congé. + +Et il tendit à Salvato une main que celui-ci serra avec reconnaissance. + +Le lendemain, 7 mai, Macdonald partait de Caserte avec l'armée +française. + + + + +LI + +LA FÊTE DE LA FRATERNITÉ + + +«Il est impossible, disent les _Mémoires pour servir à l'histoire des +dernières révolutions de Naples_, il est impossible de décrire la joie +qu'éprouvèrent les patriotes lors du départ des Français. Ils disaient, +en se félicitant et en s'embrassant, que c'était à partir de ce moment +heureux qu'ils étaient véritablement libres, et leur patriotisme, en +répétant ces paroles, touchait le dernier degré de l'enthousiasme et de +la fureur.» + +Et, en effet, il y eut alors un moment à Naples où les folies de 1792 et +1793 se renouvelèrent, non pas les folies sanglantes, heureusement, mais +celles qui, en exagérant le patriotisme, placent le ridicule à côté du +sublime. Les citoyens qui avaient le _malheur_ de porter le nom de +Ferdinand, nom que l'adulation avait rendu on ne peut plus commun, ou le +nom de tout autre roi, demandèrent au gouvernement républicain +l'autorisation de changer juridiquement de nom, rougissant d'avoir +quelque chose de commun avec les tyrans[7]. Mille pamphlets dévoilant +les mystères amoureux de la cour de Ferdinand et de Caroline furent +publiés. Tantôt, c'était le Sebetus, petit ruisseau qui se jette dans la +mer au pont de la Madeleine et qui, pareil à l'antique Scamandre, +prenait la parole et se mettait du côté du peuple; tantôt, c'était une +affiche, appliquée contre les murs de l'église del Carmine, et sur +laquelle étaient écrits ces mots: _Esci fuori, Lazzaro!_ (Lève-toi, +Lazare, et sors de ta tombe.) Bien entendu que, dans cette circonstance, +_Lazare_ signifiait _lazzarone_, et lazzarone _Masaniello_. De son côté, +Eleonora Pimentel, dans son _Moniteur parthénopéen_, excitait le zèle +des patriotes et peignait Ruffo comme un chef de brigands et +d'assassins, aspect sous lequel, grâce à l'ardente républicaine, il +apparaît encore aujourd'hui aux yeux de la postérité. + + [7] Nous avons sous les yeux une demande de ce genre, signée d'un + homme qui a été depuis ministre de Ferdinand II. + +Les femmes, excitées par elle, donnaient l'exemple du patriotisme, +recherchant l'amour des patriotes, méprisant celui des aristocrates. +Quelques-unes haranguaient le peuple du haut des balcons de leurs +palais, lui expliquant ses intérêts et ses devoirs, tandis que +Michelangelo Ciccone, l'ami de Cirillo, continuait de traduire en patois +napolitain l'Évangile, c'est-à -dire le grand livre démocratique, +adaptant à la liberté toutes les maximes de la doctrine chrétienne. Au +milieu de la place Royale, tandis que les autres prêtres luttaient, dans +les églises et dans les confessionnaux, contre les principes +révolutionnaires, employant, pour effrayer les femmes, les menaces, pour +réduire les hommes, les promesses,--au milieu de la place Royale, le +père Benoni, religieux franciscain de Bologne, avait dressé sa chaire au +pied de l'arbre de la Liberté, là justement où Ferdinand, dans sa +terreur de la tempête, avait juré d'élever une église à saint François +de Paule, si jamais la Providence lui rendait son trône. Là , le crucifix +à la main, il comparait les pures maximes dictées par Jésus aux peuples +et aux rois à celles dont les rois avaient, pendant des siècles, usé +vis-à -vis des peuples, qui, lions endormis, les avaient laissés faire +pendant des siècles. Et, maintenant que ces lions étaient éveillés et +prêts à rugir et à déchirer, il expliquait à l'un de ces peuples-lions +le triple dogme, complétement inconnu à Naples à cette époque et à peine +entrevu aujourd'hui, de la liberté, de l'égalité et de la fraternité. + +Le cardinal-archevêque Capece Zurlo, soit crainte, soit conviction, +appuyait les maximes prêchées par les prêtres patriotes et ordonnait des +prières dans lesquelles le _Domine salvam fac rempublicam_ remplaçait le +_Domine salvum fac regem_. Il alla plus loin: il déclara dans une +encyclique que les ennemis du nouveau gouvernement qui, d'une façon +quelconque, travailleraient à sa ruine, seraient exclus de l'absolution, +excepté _in extremis_. Il étendait même l'interdit jusqu'à ceux qui, +connaissant des conspirateurs, des conspirations ou des dépôts d'armes, +ne les dénonceraient pas. Enfin, les théâtres ne représentaient que des +tragédies ou des drames dont les héros étaient Brutus, Timoléon, +Harmodius, Cassius ou Caton. + +Ce fut à la fin de ces spectacles, le 14 mai, que l'on apprit la prise +et la dévastation d'Altamura. L'acteur chargé du principal rôle vint +non-seulement annoncer cette nouvelle, mais raconter les circonstances +terribles qui avaient suivi la chute de la ville républicaine. Un +inexprimable sentiment d'horreur accueillit ce récit; tous les +spectateurs se levèrent comme secoués par une commotion électrique, et, +d'une seule voix, s'écrièrent: «Mort aux tyrans! Vive la liberté!» + +Puis, à l'instant même, et sans que l'ordre en eût été donné, éclata +comme un tonnerre, à l'orchestre, _la Marseillaise_ napolitaine, +_l'Hymne à la Liberté_, de Vicenzo Monti, qu'avait récité la Pimentel +chez la duchesse Fusco, la veille du jour où avait été fondé _le +Moniteur parthénopéen_. + +Cette fois, le danger soulevait le voile des illusions et montrait son +visage effaré. Il ne s'agissait plus de perdre le temps en vaines +paroles: il fallait agir. + +Salvato, usant de la liberté momentanée qui lui était rendue, donna le +premier l'exemple. Au risque d'être pris par des brigands, muni des +pouvoirs de son père, il partit pour le comté de Molise, et, tant par +ses fermiers que par ses intendants, réunit une somme de près de deux +cent mille francs, et créa un corps de volontaires calabrais qui prit le +nom de _légion calabraise_. C'étaient d'ardents soutiens de la liberté, +tous ennemis personnels du cardinal Ruffo, et ayant chacun quelque mort +à venger contre les sanfédistes ou leur chef, et résolus à laver le sang +avec le sang. Ces mots inscrits sur leurs bannières indiquaient le +serment terrible qu'ils avaient fait: + +NOUS VENGER, VAINCRE OU MOURIR! + +Le duc de Rocca-Romana, excité par cet exemple,--on le croyait du +moins,--sortit de son harem de la Descente du géant et demanda et obtint +l'autorisation de lever un régiment de cavalerie. + +Schipani réorganisa son corps d'armée, détruit et dispersé: il en fit +deux légions, donna le commandement de l'une à Spano, Calabrais comptant +de longues années de service dans les grades inférieurs de l'armée, et +prit le commandement de l'autre. + +Abrial, de son côté, remplissait conscieusement la mission à lui confiée +par le Directoire. + +Le pouvoir législatif fut remis par lui aux mains de vingt-cinq +citoyens; le pouvoir exécutif à cinq, le ministère à quatre. + +Lui-même choisit les membres qui devaient faire partie de ces trois +pouvoirs. + +Au nombre des nouveaux élus à ce terrible honneur, qui devait coûter la +vie à la plupart, était une de nos premières connaissances, le docteur +Dominique Cirillo. + +Lorsqu'on lui annonça le choix que l'agent français avait fait de lui, +il répondit: + +--Le danger est grand, mais l'honneur est plus grand encore. Je dévoue à +la République mes faibles talents, mes forces, ma vie. + +Manthonnet, de son côté, travaillait nuit et jour à la réorganisation de +l'armée. Au bout de quelques jours, en effet, une armée nouvelle était +prête à marcher au-devant du cardinal, que l'on sentait pour ainsi dire +s'approcher d'instant en instant. + +Mais, auparavant, coeur généreux qu'était le ministre de la guerre, il +voulut donner à la ville un spectacle qui, tout à la fois, la rassurât +et l'exaltât. + +Il annonça la fête de la Fraternité. + +Le jour marqué pour cette fête, la ville s'éveilla au son des cloches, +des canons et des tambourins, comme elle avait l'habitude de le faire +dans ses jours les plus heureux. + +Toute la garde nationale à pied eut l'ordre de se placer en haie dans la +rue de Tolède; toute la garde nationale à cheval se rangea en bataille +sur la place du Palais; toute l'infanterie de ligne se massa place du +Château. + +Disons en passant, qu'il n'y a peut-être pas une capitale au monde où la +garde nationale soit si bien organisée qu'à Naples. + +Un grand espace était resté libre autour de l'arbre de la Liberté, à dix +pas duquel était dressé un bûcher. + +Vers onze heures du matin, par une magnifique journée de la fin du mois +de mai, toutes les fenêtres étant pavoisées de drapeaux aux couleurs de +la République, toutes les femmes garnissant ces fenêtres et secouant +leurs mouchoirs aux cris de «Vive la République!» on vit, du haut de la +rue de Tolède, s'avancer un immense cortége. + +C'étaient d'abord tous les membres du nouveau gouvernement nommés par +Abrial, ayant à leur tête le général Manthonnet. + +Derrière eux, marchait l'artillerie; puis venaient les trois bannières +prises aux bourboniens, une aux Anglais, les deux autres aux +sanfédistes, puis cinq ou six cents portraits de la reine et du roi +recueillis de toutes parts et destinés au feu; enfin, enchaînés deux à +deux, les prisonniers de Castellamare et des villages voisins. + +Une masse de peuple, pleine de rumeurs de vengeance et de menaces de +haine, suivait en hurlant: «A mort les sanfédistes! à mort les +bourboniens!» Car le peuple, avec ses idées de sang, ne pouvait se +figurer que l'on tirât les captifs de leur prison pour autre chose que +pour les égorger. + +Et c'était bien aussi la conviction des pauvres prisonniers, qui, à part +quelques-uns qui semblaient porter un défi à leurs futurs bourreaux, +marchaient la tête basse et pleurant. + +Manthonnet fit un discours à l'armée pour lui rappeler ses devoirs aux +jours de l'invasion. + +L'orateur du gouvernement fit un discours au peuple, dans lequel il lui +prêcha le respect de la vie et de la propriété. + +Après quoi, on alluma le bûcher. + +Alors, le ministre des finances s'approcha des flammes et y jeta une +masse de billets de banque montant à la somme de six millions de francs, +économies que, malgré la misère publique, le gouvernement avait faites +en deux mois. + +Après les billets de banque vinrent les portraits. + +Depuis le premier jusqu'au dernier, tous furent brûlés, aux cris de +«Vive la République!» + +Mais, quand le tour vint d'y jeter les bannières, le peuple se rua sur +ceux qui les portaient, s'empara d'elles, les traîna dans la boue et +finit par les déchirer en petits morceaux, que les soldats placèrent, +fragments presque impalpables, au bout de leur baïonnette. + +Restaient les prisonniers. + +On les força de s'approcher du bûcher, on les groupa au pied de l'arbre +de la Liberté, on les entoura d'un cercle de baïonnettes, et, au moment +où ils n'attendaient plus que la mort, au moment où le peuple, les yeux +flamboyants, aiguisait ses ongles et ses couteaux, Manthonnet cria: + +--A bas les chaînes! + +Alors, les principales dames de la ville, la duchesse de Popoli, la +duchesse de Conzano, la duchesse Fusco, Eleonora Pimentel se +précipitèrent, au milieu des hourras, des bravos, des larmes, des +étonnements; elles détachèrent les chaînes des trois cents prisonniers +sauvés de la mort, au milieu des cris de «Grâce!» et de ceux mille fois +répétés de «Vive la République!» + +En même temps, d'autres dames entrèrent dans le cercle avec des verres +et des bouteilles, et les prisonniers, en étendant vers l'arbre de la +Liberté leurs bras redevenus libres, burent au salut et à la prospérité +de ceux qui avaient su vaincre, et, chose plus difficile, qui avaient su +pardonner. + +Cette fête, comme nous l'avons dit, reçut le nom de fête de la +Fraternité. + +Le soir, Naples fut illuminé _à giorno_. + +Hélas! c'était son dernier jour de fête: le lendemain était celui du +départ de l'armée, et l'on commençait d'entrer dans les jours de deuil. + +Un triste épisode marqua les dernières heures de cette grande journée. + +Vers cinq heures du soir, on apprit que le duc de Rocca-Romana, qui +avait demandé et obtenu l'autorisation de former un régiment de +cavalerie, ayant formé ce régiment, était passé avec lui aux insurgés. + +Une heure après, sur la place même du Château, où l'on venait de +délivrer les prisonniers, et où eux-mêmes buvaient au salut de la +République, son frère Nicolino Caracciolo, se présentait la tête basse, +la rougeur au front, la voix tremblante. + +Il venait déclarer au Directoire napolitain que le crime de son frère +était si grand à ses propres yeux, qu'il lui semblait que, comme aux +jours antiques, ce crime devait être expié par un innocent. Il venait, +en conséquence, demander dans quelle prison il devait se rendre pour y +subir le jugement qu'il plairait à un tribunal militaire de lui imposer, +et qui seul pouvait laver la honte que la défection de son frère faisait +rejaillir sur sa famille; que si, au contraire, la République lui +conservait son estime, il prouverait à la République qu'il était son +fils et non le frère de Rocca-Romana, en levant un régiment avec lequel +il s'engageait à aller combattre son frère. + +D'unanimes applaudissements accueillirent la proposition du jeune +patriote. On lui vote d'enthousiasme la permission qu'il demandait. +Enfin le Directoire déclara à l'unanimité que le crime de son frère +était un crime personnel qui ne pouvait aucunement rejaillir sur les +membres de sa famille. + +Et, en effet, Nicolino Caracciolo leva, de ses propres deniers, un +régiment de hussards, avec lequel il put, en brave et loyal patriote, +prendre part aux dernières batailles de la République. + + + + +LII + +HOMMES ET LOUPS DE MER + + +Le nom de Nicolino Caracciolo, que nous venons de prononcer, nous +rappelle qu'il est temps que nous revenions à un des personnages +principaux de notre histoire, oublié par nous depuis longtemps, à +l'amiral François Caracciolo. + +Oublié, non; nous avons eu tort de nous servir de cette expression: +aucun des personnages prenant part aux événements de ce long récit n'est +jamais oublié complétement par nous; seulement, notre oeil, comme celui +du lecteur, ne peut embrasser qu'un certain horizon, et, dans cet +horizon, où il n'y a de place à la fois que pour un certain nombre de +personnages, les uns, en entrant, doivent nécessairement, momentanément +du moins, pousser les autres dehors, jusqu'au moment où, la progression +des événements y ramenant ceux-ci à leur tour, ils rentrent en lumière +et font, par l'ombre qu'ils jettent, rentrer ceux auxquels ils succèdent +dans la demi-teinte ou dans l'obscurité. + +L'amiral François Caracciolo eût bien voulu rester dans cette obscurité +ou dans cette demi-teinte; mais c'était chose impossible à un homme de +cette valeur. Bloquée par mer, en même temps que la réaction, pas à pas, +s'avançait vers elle par terre, Naples, qui avait vu détruire par +Nelson, sous ses yeux et sous les yeux de son roi, cette marine qui lui +avait coûté si cher, avait songé à réorganiser non point quelque chose +de pareil à la magnifique flotte qu'elle avait perdue, mais tout au +moins quelques chaloupes canonnières avec lesquelles elle pût aider le +canon de ses forts à s'opposer au débarquement de l'ennemi. + +Le seul officier de marine napolitain qui eût un mérite incontestable et +incontesté, était François Caracciolo. Aussi, dès que le gouvernement +républicain eut décidé de créer des moyens de défense maritimes, quels +qu'ils fussent, on jeta les yeux sur lui non-seulement pour en faire le +ministre de la marine, mais encore pour lui donner comme amiral le +commandement du peu de bâtiments que, comme ministre, il pourrait mettre +en mer. + +Caracciolo hésita un instant entre le salut de la patrie et le péril +personnel qu'il affrontait en prenant parti pour la République. +D'ailleurs, ses sentiments personnels, sa naissance princière, le milieu +dans lequel il avait vécu, l'entraînaient bien plutôt vers les principes +royalistes que vers des opinions démocratiques. Mais Manthonnet et ses +collègues insistèrent tellement près de lui, qu'il céda, tout en avouant +qu'il cédait à regret et contre ses intimes convictions. + +Mais, on l'a vu, Caracciolo avait été profondément blessé de la +préférence donnée à Nelson sur lui, pour le passage de la famille royale +en Sicile. La présence du duc de Calabre à son bord lui avait paru +plutôt un accident qu'une faveur, et, au fond du coeur, un certain désir +de vengeance, dont il ne se rendait pas compte lui-même et qu'il +déguisait sous le nom d'amour de la patrie, le poussait à faire repentir +ses souverains du mépris qu'ils avaient fait de lui. + +Il en résulta que, dès qu'il eut pris son parti de servir la République, +Caracciolo s'y appliqua non-seulement en homme d'honneur, mais en homme +de génie qu'il était. Il arma du mieux qu'il put, et avec une +merveilleuse rapidité, une douzaine de barques canonnières, qui, réunies +à celles qu'il fit construire, et à trois navires que le commandant du +port de Castellamare avait sauvés de l'incendie, lui constituèrent une +petite flottille d'une trentaine de bâtiments. + +L'amiral en était là et n'attendait qu'une occasion d'en venir aux mains +d'une façon avantageuse avec les Anglais, lorsqu'il s'aperçut, un matin, +qu'au lieu des douze ou quinze bâtiments anglais qui, la veille encore, +bloquaient la baie de Naples, il n'en restait plus que trois ou quatre: +les autres avaient disparu dans la nuit. + +Faisons une enjambée de Naples à Palerme, et voyons ce qui s'y est passé +depuis le départ de la bannière royale. + +On se rappelle que le commodore Troubridge, cédant au besoin +qu'éprouvait la population de voir pendre dix ou douze républicains, +avait prié le roi d'envoyer un juge par le retour du _Perseus_, et que, +le roi ayant demandé ce juge au président Cardillo, celui-ci lui avait +indiqué comme un homme sur lequel il pouvait compter le conseiller +Speciale. + +Speciale avait, avant son départ, été reçu en audience particulière par +le roi et par la reine, qui lui avaient donné ses instructions, et +était, comme l'avait demandé Troubridge, arrivé à Ischia par le retour +du _Perseus_. + +Son premier acte fut de condamner à mort un pauvre diable de tailleur +dont le crime unique était d'avoir fourni des habits républicains aux +nouveaux officiers municipaux. + +Au reste, nous laisserons, pour donner à nos lecteurs une idée de ce +qu'était au moral le conseiller Speciale, nous laisserons, disons-nous, +parler Troubridge, qui, on le sait, n'est pas tendre à l'endroit des +républicains. + +Voici quelques lettres du commodore Troubridge que nous traduisons de +l'original et que nous mettons sous les yeux de nos lecteurs. + +Comme celles que nous avons déjà lues, elles sont adressées à l'amiral +Nelson. + + «A bord du _Culloden_, en vue de Procida, 13 avril 1799. + + »Le juge est arrivé. Je dois dire qu'il m'a fait l'impression de la + plus venimeuse créature qui se puisse voir. Il a l'air d'avoir + complétement perdu la raison. Il dit qu'une soixantaine de familles + lui sont indiquées (par qui?), et qu'il lui faut absolument un évêque + pour désacrer les prêtres, ou que, sinon, il ne pourra pas les faire + exécuter. Je lui ai dit: «Pendez-les toujours, et, si vous ne les + trouvez pas assez désacrés par la corde, nous verrons après.» + + »TROUBRIDGE.» + +Ceci demande une explication: nous la donnerons, si terrible qu'elle +soit et quelque souvenir qu'elle éveille. + +En effet, en Italie,--je ne sais s'il en est de même en France, et si +Vergès, avant d'être exécuté, avait été dégradé,--en effet, en Italie, +la personne du prêtre est sacrée, et le bourreau ne peut le toucher, +quelque crime qu'il ait commis, que lorsqu'il a été dégradé par un +évêque. + +Or, on se le rappelle, Troubridge avait lâché toute sa meute, espions et +sbires, il le dit lui-même, soixante Suisses et trois cents fidèles +sujets contre un pauvre prêtre nommé Albavena. Il ajoutait: «Avant la +fin de la journée, j'espère l'avoir mort ou vivant.» Sa bonne fortune +avait été complète. Le commodore Troubridge avait eu Albavena vivant. + +Il avait cru que, dès lors, la chose irait toute seule, qu'il n'aurait +qu'à remettre le prêtre aux mains du bourreau qui le pendrait, et que +tout serait dit. + +La moitié du chemin vers la potence se fit comme l'avait prévu +Troubridge; mais, au moment de pendre l'homme, il se trouva qu'il y +avait un noeud à la corde. + +Le bourreau qui, en sa qualité de chrétien, savait ce qu'ignorait le +protestant Troubridge,--le bourreau déclara qu'il ne pouvait pas pendre +un prêtre avant dégradation. + +Pendant que cette petite discussion avait lieu, Troubridge, qui +l'ignorait encore, écrivait à Nelson cette seconde lettre, en date du 18 +avril: + + «Cher ami, + + »Il y a deux jours que le juge est venu me trouver, m'offrant de + prononcer toutes les sentences nécessaires; seulement, il m'a laissé + entendre que cette manière de procéder n'était peut être pas + très-régulière. D'après ce qu'il m'a dit, j'ai cru comprendre que ses + instructions lui enjoignaient de procéder le plus sommairement + possible et _sous ma direction_. Oh! oh! + + »Je lui ai dit que, quant à ce dernier point, il se trompait, attendu + qu'il s'agissait de sujets italiens et non anglais[8]. + + [8] On verra que ce scrupule n'arrêta point Nelson, lorsqu'il s'agit + de juger Caracciolo. + + »Au reste, sa manière de procéder est curieuse. Presque toujours les + accusés sont absents, de manière que la procédure--cela est facile à + comprendre--se trouve facilement terminée. Ce que je vois de plus + clair dans tout cela, mon cher lord, c'est que l'on voudrait nous + mettre sur le dos tout le côté odieux de l'affaire. Mais ce n'est + point mon avis, et vous marcherez plus droit que cela, monsieur le + juge, ou je vous bousculerai. + + »TROUBRIDGE.» + +Comme on le voit, le digne Anglais, qui s'était contenté de saluer la +tête du commissaire Ferdinand Ruggi de ces mots: _Voilà un gai +compagnon; quel dommage qu'il faille s'en séparer!_ commençait déjà à se +révolter contre Speciale. L'affaire de la dégradation du prêtre +l'exaspéra, comme on va voir. + +Le 7 mai suivant, Troubridge écrivait à Nelson: + + «Milord, j'ai eu une longue conversation avec notre juge: il m'a dit + qu'il aurait terminé toutes ses opérations la semaine prochaine, et + que ce n'était point l'habitude de ses collègues, et par conséquent la + sienne, de se retirer _sans avoir condamné_. Il a ajouté que les + condamnations prononcés, il s'embarquerait immédiatement sur un + vaisseau de guerre. Il a dit encore--et il y tient--que, n'ayant pas + d'évêque pour dégrader ses prêtres, il les enverrait en Sicile, où le + roi les ferait désacrer, et que, de là , on les ramènerait ici pour les + pendre. Et savez-vous sur quoi il compte pour faire cette besogne? Sur + un vaisseau anglais! _Goddem!_ Ce n'est pas le tout. Il paraît que le + bourreau, faute d'habitude, pend mal; ce qui fait crier non-seulement + le pendu, mais encore les assistants. Qu'est-il venu me demander? Un + pendeur! Un pendeur, à moi! comprenez-vous? Oh! quant à cela, je + refuse et tout net. Si l'on ne trouve pas de bourreau à Procida ni à + Ischia, qu'on en envoie un de Palerme. Je vois bien leur affaire. Ce + sont eux qui tueront, et le sang retombera sur nous. On n'a pas idée + de la façon de procéder de cet homme et de la manière dont se fait + l'audition des témoins. Presque jamais les prévenus ne paraissent + devant le juge pour entendre lire leur sentence. Mais notre juge y + trouve son compte, attendu que la majeure partie des condamnés est + fort riche. + + »TROUBRIDGE.» + +En vérité, ne vous semble-t-il pas que nous ne sommes plus à Naples, que +nous ne sommes plus en Europe? Ne vous semble-t-il pas que nous sommes +dans quelque petite baie de la Nouvelle-Calédonie et que nous assistons +à un conseil d'anthropophages! + +Mais attendez. + +C'était à tort que le commodore Troubridge espérait faire partager à +Nelson ses répugnances pour les actes, les faits et gestes, et surtout +pour les demandes du juge Speciale. Le vaisseau anglais qui devait +conduire les trois malheureux prêtres,--car ce n'était pas un prêtre +seulement, ce n'était plus le curé Albavena qu'il s'agissait de +désacrer, c'étaient trois prêtres,--fut accordé sans difficulté. + +Or, savez-vous en quoi consistait cette cérémonie de la déconsécration? + +On arracha aux trois prêtres la peau de la tonsure avec des tenailles, +et on leur coupa avec un rasoir la chair des trois doigts avec lesquels +les prêtres donnent la bénédiction; puis, ainsi mutilés, on les ramena, +sur vaisseau anglais, toujours aux îles, où ils furent pendus, et cela, +par un pendeur anglais que Troubridge fut chargé de fournir[9]. + + [9] C'est ainsi que, sous Pie IX, fut mutilé par le légat Belletti, + avant d'être fusillé par les Autrichiens, le chapelain de Garibaldi, + Ugo Bassi. Il bénit ses meurtriers de sa main sanglante, et son + énergique bénédiction leur envoya au visage une pluie de sang. + +Aussi tout était-il en train de se passer à merveille, lorsque, le 6 +mai, c'est-à -dire la veille du jour où Troubridge écrivait à lord Nelson +la lettre que nous venons de lire, l'amiral comte de Saint-Vincent, qui +croisait dans le détroit de Gibraltar, fut étonné, vers les cinq heures +de l'après-midi, par un temps pluvieux et obscur, de voir passer +l'escadre française de Brest, qui avait glissé entre les doigts de lord +Keith. Le comte de Saint-Vincent compta vingt-quatre vaisseaux. + +Il écrivit aussitôt à lord Nelson pour lui annoncer cette étrange +nouvelle, sur laquelle il ne pouvait conserver aucun doute. Un de ses +bâtiments, _le Caméléon_, étant venu le rejoindre après avoir escorté +des navires de Terra-Nova, chargés de sel, de Lisbonne à Saint-Uval, se +trouva, le 5 au matin, engagé au beau milieu de la flotte. Il eût même +été pris, sans aucun doute, si un lougre n'eût hissé sa bannière +tricolore et tiré sur lui, le capitaine Style, qui commandait _le +Caméléon_, ne faisant aucune attention à cette flotte, qu'il prenait +pour celle de lord Keith. + +L'amiral comte de Saint-Vincent ne pouvait avoir aucune communication +avec lord Keith à cause du vent d'ouest qui continuait de souffler: il +n'en fit pas moins partir un bâtiment léger pour lui donner, s'il le +rencontrait, l'ordre de le rejoindre immédiatement, et il nolisa à +Gibraltar un petit bâtiment pour porter sa lettre à Palerme. + +Son opinion était que l'escadre française irait directement à Malte, et, +de là , selon toute probabilité, à Alexandrie. Aussi expédia-t-il +immédiatement _le Caméléon_ vers ces deux points, et ordonna-t-il au +capitaine Style de se tenir sur ses gardes. + +Le comte de Saint-Vincent ne se trompait point dans ses conjectures: la +flotte que _le Caméléon_ avait vue passer, et que l'amiral avait +entrevue à travers la pluie et le brouillard, était, en effet, la flotte +française, commandée par le célèbre Brueix, qu'il ne faut pas confondre +avec Brueis, coupé en deux par un boulet à Aboukir. + +Cette flotte avait ordre de tromper la surveillance de lord Keith, de +quitter Brest, d'entrer dans la Méditerranée et de faire voile pour +Toulon, où elle attendrait les ordres du Directoire. + +Ces ordres étaient d'une grande importance. Le Directoire, épouvanté des +progrès des Autrichiens et des Russes en Italie, progrès qui avaient +fait, comme nous l'avons dit, rappeler Macdonald de Naples, redemandait +Bonaparte à grands cris. La lettre que l'amiral Brueix devait recevoir à +Toulon et qu'il était chargé de remettre au général en chef de l'armée +d'Égypte, était conçue en ces termes: + + _Au général Bonaparte, commandant en chef l'armée d'Orient._ + + «Paris, le 26 mai 1799. + + »Les efforts extraordinaires, citoyen général, que l'Autriche et la + Russie ont déployés, l'aspect sérieux et presque alarmant qu'a pris la + guerre, exigent que la République concentre ses forces. + + »Le Directoire a, en conséquence, donné l'ordre à l'amiral Brueix + d'employer tous les moyens en son pouvoir pour se rendre maître de la + Méditerranée, toucher en Égypte, y prendre l'armée française et la + ramener en France. + + »Il est chargé de se concerter avec vous sur les moyens à prendre pour + l'embarquement et le transport. Vous jugerez, citoyen général, si vous + pouvez, sans danger, laisser en Égypte une partie de nos forces, et le + Directoire vous autorise, en ce cas, à laisser le commandement de + cette fraction à celui de vos lieutenants que vous en jugerez le plus + digne. + + »Le Directoire vous verrait avec plaisir, de nouveau à la tête des + armées de la République, que vous avez si glorieusement commandées + jusqu'aujourd'hui.» + +Cette lettre était signée de Treilhard, de la Révellière-Lepaux et de +Barras. + +L'amiral Brueix l'allait chercher à Toulon, lorsqu'il traversa le +détroit de Gibraltar, et c'était là les derniers ordres du gouvernement +qu'il devait y prendre. + +Le comte de Saint-Vincent ne se trompait donc point en pensant et en +écrivant à lord Nelson que la destination de la flotte française était +probablement Malte et Alexandrie. + +Mais Ferdinand, qui n'avait pas le coup d'oeil stratégique de l'amiral +anglais, quitta immédiatement son château de Ficuzza, où un messager +vint lui apporter la copie de la lettre du comte de Saint-Vincent à lord +Nelson, et il accourut tout effaré à Palerme, ne doutant pas que la +France, préoccupée de lui surtout, n'envoyât cette flotte pour s'emparer +de la Sicile. + +Il appela près de lui son bon ami le marquis de Circillo, et, qu'elle +que fût sa répugnance à écrire, il traça sur le papier la proclamation +suivante, qui indique le trouble où l'avait jeté la terrible nouvelle. + +Comme toujours, nous copions sur l'original cette pièce d'autant plus +curieuse que, circonscrite à la Sicile, elle n'a jamais été connue des +historiens français ni même napolitains. + +La voici: + + «Ferdinand, par la grâce de Dieu, roi des Deux-Siciles et de + Jérusalem, infant d'Espagne, duc de Parme, Plaisance, Castro, grand + prince héréditaire de Toscane, + + »Mes fidèles et bien-aimés sujets, + + »Nos ennemis, les ennemis de la sainte religion, et, en un mot, de + tout gouvernement régulier, les Français, battus de tous côtés, + tentent un dernier effort. + + »Dix-neuf vaisseaux et quelques frégates, derniers restes de leur + puissance maritime à l'agonie, sont sortis du port de Brest, et, + profitant d'un coup de vent favorable, sont entrés dans la + Méditerranée. + + »Ils vont peut-être tenter de faire lever le blocus de Malte et se + flattent probablement de pouvoir atteindre impunément l'Égypte avant + que les formidables et toujours victorieuses escadres anglaises + puissent les rejoindre; mais plus de trente vaisseaux britanniques + sont à leur poursuite, et cela, sans compter l'escadre turque et + russe, qui croise dans l'Adriatique. Tout promet que ces Français + dévastateurs, une fois encore, porteront la peine de cette tentative, + aussi téméraire que désespérée. + + »Il pourrait arriver que, dans le passage sur les côtes de Sicile, ils + tentassent contre nous quelque insulte momentanée, ou que, contraints + par les Anglais et le vent, ils voulussent forcer l'entrée de quelque + port ou la rade de quelque île. Prévoyant donc cette possibilité, je + me tourne vers vous, mes chers, mes bien-aimés sujets, mes braves et + religieux Siciliens. Voici une occasion de vous montrer ce que vous + êtes. Soyez vigilants sur tous les points de la côte, et, à + l'apparition de tout bâtiment ennemi, armez-vous, accourez sur les + points menacés et empêchez toute insulte et tout débarquement + qu'aurait l'audace de tenter ce cruel destructeur, cet insatiable + ennemi, et cela, comme vous le faisiez du temps des invasions + barbaresques. Pensez que, plus avides de rapine, cent fois plus + inhumains, sont les Français. Les chefs militaires, la troupe de ligne + et les milices avec leurs chefs accourront avec vous à la défense de + notre territoire, et, s'ils osent débarquer, ils éprouveront, pour la + seconde fois, le courage de la brave nation sicilienne. Montrez-vous + donc dignes de vos ancêtres, et que les Français trouvent dans cette + île leur tombeau. + + »Si vos aïeux combattirent aussi bravement qu'ils le firent en faveur + d'un roi éloigné, avec quel courage et quelle ardeur ne + combattrez-vous pas, vous, pour défendre votre roi, que dis-je! votre + père, qui, au milieu de vous et à votre tête, combattra le premier, + pour défendre votre tendre mère et souveraine, sa famille, qui s'est + confiée à votre fidélité, notre sainte religion, qui n'a d'appui que + vous, nos autels, nos propriétés, vos pères, vos mères, vos épouses, + vos fils! Jetez un regard sur mon malheureux royaume du continent; + voyez quels excès les Français y commettent, et enflammez-vous d'un + saint zèle; car la religion elle-même, tout ennemie du sang qu'elle + est, vous ordonne de saisir vos armes et de repousser cet ennemi + rapace et immonde qui, non content de dévaster une grande partie de + l'Europe, a osé mettre la main sur la personne sacrée du vicaire même + de Jésus-Christ et le traîne captif en France. Ne craignez rien: Dieu + soutiendra vos bras et vous donnera la victoire. Il s'est déjà déclaré + pour nous. + + »Les Français sont battus par les Autrichiens et par les Russes en + Italie, en Suisse, sur le Rhin et jusque par nos fidèles paysans des + Abruzzes, de la Pouille et de la Terre de Labour. + + »Qui ne les craint pas les bat, et leurs victoires passées ne sont + l'effet que de la trahison et de la lâcheté. Courage donc, ô mes + braves Siciliens! Je suis à votre tête, vous combattrez sous mes yeux + et je récompenserai les braves; et nous aussi alors, nous pourrons + nous vanter d'avoir contribué à détruire l'ennemi de Dieu, du trône et + de la société. + + »FERDINAND B. + + »Palerme, 15 mai 1799.» + +C'étaient ces événements qui avaient amené la levée du blocus de Naples, +et, sauf trois, la disparition des bâtiments anglais. Le post-scriptum +d'une lettre de Caroline au cardinal Ruffo, en date du 17 mai 1799, +annonce que dix de ces bâtiments sont déjà en vue de Palerme: + + «17 mai après dîner. + + »_P.-S._--L'avis nous est arrivé que Naples et Capoue sont évacués par + l'armée française et que cinq cents Français seulement sont demeurés + au château Saint-Elme. Je n'en crois rien: nos ennemis ont trop de + cervelle pour laisser ainsi cinq cents hommes perdus au milieu de + nous. Qu'ils aient évacué Capoue et Gaete, je le crois; qu'ils + prennent quelque bonne position, je le crois encore. Quant au château + de l'OEuf, on assure qu'il est gardé par trois cents étudiants + calabrais. En somme, voilà de bonnes nouvelles, surtout si l'on ajoute + que dix vaisseaux anglais sont déjà en vue de Palerme et qu'on espère + qu'ils seront tous réunis cette nuit ou demain matin. Voilà donc le + plus fort du danger passé, et je voudrais donner des ailes à ma lettre + pour qu'elle portât plus rapidement ces bonnes nouvelles à Votre + Éminence, et l'assure de nouveau de la constante estime et de la + reconnaissance éternelle avec laquelle je suis pour toujours votre + véritable amie. + + »CAROLINE.» + +Peut-être le lecteur, croyant que j'oublie les deux héros de notre +histoire, me demandera-t-il ce qu'ils faisaient au milieu de ces grands +événements: ils faisaient ce que font les oiseaux dans les tempêtes, ils +s'abritaient à l'ombre de leur amour. + +Salvato était heureux, Luisa tâchait d'être heureuse. + +Par malheur, Simon et André Backer n'avaient point été compris dans +l'amnistie de la fête de la Fraternité. + + + + +LIII + +LE REBELLE + + +Un matin, Naples tressaillit au bruit du canon. + +Trois bâtiments, nous l'avons dit, restaient seuls en observation dans +la rade de Naples. Au nombre de ces trois bâtiments était _la Minerve_, +autrefois montée par l'amiral Caracciolo, maintenant par un capitaine +allemand nommé le comte de Thurn. + +La nouvelle de l'apparition d'une flotte française dans la Méditerranée +était parvenue au gouvernement républicain, et Éléonore Pimentel avait, +dans son _Moniteur_, hautement annoncé que cette flotte venait au +secours de Naples. + +Caracciolo, qui avait franchement pris le parti de la République, et +qui, comme tous les hommes de loyauté et de coeur, ne se donnait pas à +moitié; Caracciolo résolut de profiter du départ de la majeure partie +des vaisseaux anglais pour essayer de reprendre les îles, déjà couvertes +de gibets par Speciale. + +Il choisit un beau jour de mai où la mer était calme, et, sortant de +Naples, protégé par les batteries du fort de Baïa et par celles de +Miliscola, il fit attaquer par son aile gauche les bâtiments anglais, +tandis que de sa personne il attaquait le comte de Thurn, qui +commandait, ainsi que nous l'avons dit, _la Minerve_, c'est-à -dire +l'ancienne frégate de Caracciolo. + +Ce fut cette attaque contre un bâtiment portant la bannière royale qui, +plus tard, fournit la principale accusation contre Caracciolo. + +Par malheur, le vent soufflait du sud-ouest et était entièrement +contraire aux chaloupes canonnières et aux petits bâtiments de la +République. Caracciolo aborda deux fois corps à corps _la Minerve_, qui, +deux fois, par la puissance de ses manoeuvres, lui échappa. Son aile +gauche, sous le commandement de l'ancien gouverneur de Castellamare, le +même qui avait conservé trois vaisseaux à la République, et qui, +quoiqu'il s'appelât de Simone, n'avait aucun rapport de parenté avec le +sbire de la reine, allait même s'emparer de Procida, lorsque le vent, +qui s'était levé pendant le combat, se changea en tempête et força toute +la petite flottille à virer de bord et à rentrer à Naples. + +Ce combat--qui s'était passé sous les yeux des Napolitains, lesquels, +sortis de la ville, couvraient les rivages du Pausilippe, de Pouzzoles +et de Misène, tandis que les terrasses des maisons étaient couvertes de +femmes qui n'avaient point osé se hasarder hors de la ville,--fit le +plus grand honneur à Caracciolo, et fut un triomphe pour ses hommes. +Tout en faisant éprouver une perte sérieuse aux Anglais, il n'eut que +cinq marins tués, ce qui était un miracle après trois heures de combat. +Il est vrai que, comme il était indispensable de faire croire que l'on +pouvait lutter avec les Anglais, on fit grand bruit de cette +escarmouche, à laquelle l'amour-propre national et surtout le _Moniteur +parthénopéen_ donnèrent beaucoup plus d'importance qu'elle n'en avait. +Il en résulta, que cette prétendue victoire parvint jusqu'à Palerme, +augmenta encore la haine de la reine contre Caracciolo, et lui donna +contre lui une arme auprès du roi. + +Et, en effet, à partir de ce moment, Caracciolo était véritablement un +rebelle, ayant tiré sur le drapeau de son souverain. + +Au reste, satisfait de la tentative qu'il avait essayée avec sa marine +naissante, le gouvernement républicain vota des remercîments à +Caracciolo, fit donner cinquante ducats à chaque veuve des marins tués +pendant la bataille, ordonna que leurs fils seraient adoptés par la +patrie et toucheraient la même paye que recevaient leurs pères morts. + +Ce ne fut point le tout. On donna un banquet sur la place Nationale, +l'ancienne place du Château, et à ce banquet furent invités avec toute +leur famille ceux qui avaient pris part à l'expédition. + +Pendant le banquet, une quête et une souscription, furent faites parmi +les spectateurs pour subvenir aux frais de construction de nouveaux +bâtiments, et, dès le lendemain, avec les premiers fonds versés, on se +mit à l'oeuvre. + +A aucune de ces fêtes patriotiques, à aucun de ces banquets, à aucune de +ces assemblées Luisa ne paraissait. Elle avait complétement cessé de +fréquenter le salon de la duchesse Fusco: elle restait renfermée chez +elle. Son seul désir était de se faire oublier. + +Puis un remords lui rongeait le coeur. Cette accusation portée contre +les Backer, accusation qui lui était attribuée, cette arrestation qui en +avait été la suite, cette épée de Damoclès suspendue sur la tête d'un +homme qui s'était perdu pour l'avoir trop aimée, étaient pour elle, du +moment qu'elle se trouvait seule avec sa pensée, un éternel sujet de +tristesse et de larmes. + +Nous avons dit qu'un dernier effort avait été fait, et que l'on avait +mis sur pied, pour marcher contre les sanfédistes, tout ce qu'on avait +pu réunir de patriotes dévoués. + +Mais le départ des Français avait porté un coup terrible à la +République. + +Réduit à son corps de Napolitains, Hector Caraffa, le héros d'Andria et +de Trani, s'était trouvé trop faible pour résister aux nombreux ennemis +qui l'entouraient, et s'était renfermé dans Pescara, où il était bloqué +par Pronio. + +Banetti, ancien officier bourbonien dont on avait fait un chef de +brigade, avait été battu par Fra-Diavolo et par Mammone, et était revenu +blessé à Naples. + +Schipani, avec une nouvelle armée réorganisée tant bien que mal, avait +été attaqué et vaincu par les populations de la Cava, de Castellamare et +des villages voisins, et ne s'était reformé que derrière le village de +Torre-del-Greco. + +Enfin, Manthonnet, qui marchait contre Ruffo, ne put arriver jusqu'à +lui; serré de tous côtés par les populations, menacé d'être coupé par +les sanfédistes, il avait été contraint de battre en retraite sans avoir +été plus loin que la Terre de Bari. + +Toutes ces nouvelles arrivaient à Salvato, chargé de garder Naples et +d'y maintenir la tranquillité avec sa légion calabraise. Ce poste +difficile, mais qui lui permettait de veiller sur Luisa, de la voir tous +les jours, de la soutenir, de la consoler, lui avait été donné, non pas +sur sa demande, mais à cause de sa fermeté et de son courage bien +reconnus, et puis encore du profond dévouement qu'avait pour lui +Michele, qui, comme chef du peuple, pouvait rendre de grands services ou +faire de grands torts à la République, soit en la servant, soit en la +trahissant. Mais, par bonheur, Michele était ferme dans sa foi. Devenu +républicain par reconnaissance, il restait républicain par conviction. + +Le miracle de saint Janvier a lieu deux fois l'an, sans compter les +miracles hors tour. Le jour du miracle officiel approchait, et tout le +monde se demandait si saint Janvier resterait fidèle aux sympathies +qu'il avait manifestées pour la République au moment où la République, +abandonnée par les Français, était si cruellement menacée par les +sanfédistes. Il s'agissait pour saint Janvier d'une position importante +à perdre ou à gagner. En trahissant les patriotes comme Rocca-Romana, il +se raccommodait évidemment avec le roi, et restait, en cas de +restauration, le protecteur de Naples; en demeurant fidèle à la +République, il partageait sa fortune, tombait avec elle ou restait +debout avec elle. + +Toutes les autres préoccupations politiques furent mises à part pour +faire place aux préoccupations religieuses. + +Salvato, chargé de la tranquillité de la ville et sûr de ses Calabrais, +les disposa stratégiquement, de manière à faire face à l'émeute, mais +laissa entièrement au saint son libre arbitre. Jeune patriote, ardent, +brave jusqu'à la témérité, peut-être n'eût-il point été fâché d'avoir à +en finir d'un seul coup avec le parti réactionnaire, qu'il était facile +de reconnaître plus agité et plus agissant que jamais. + +Un soir, Michele était venu prévenir Salvato qu'il avait su par Assunta, +qui le tenait de ses frères et du vieux Basso-Tomeo, que la +contre-révolution devait avoir lieu le lendemain et qu'un complot dans +le genre de celui des Backer devait éclater. + +Il prit à l'instant même toutes ses dispositions, ordonna à Michele de +faire mettre ses hommes sous les armes, prit cinq cents hommes de ses +lazzaroni pour garder les quartiers aristocratiques avec ses Calabrais, +lui donna mille Calabrais pour garder les vieux quartiers avec ses +lazzaroni, et attendit tranquillement que la réaction donnât signe de +vie. + +La réaction resta muette; mais, au lever du jour, sans que l'on sût +comment ni par qui, on trouva plus de mille maisons marquées d'une croix +rouge. + +C'étaient les maisons désignées au pillage seulement. + +Sur les portes de trois ou quatre cents maisons, la croix rouge était +surmontée d'un signe noir pareil à un point posé sur un _i_. + +C'étaient les maisons destinées au massacre. + +Ces menaces qui indiquaient une guerre, implacable, étaient mal venues +s'adressant à Salvato, dont la sauvage valeur se roidissait contre les +obstacles et les brisait, au risque d'être brisé par eux. + +Il alla trouver le Directoire, qui, sur sa proposition, ordonna que tous +les citoyens en état de porter les armes, à l'exception des lazzaroni, +seraient forcés d'entrer dans la garde nationale; déclara que tous les +employés, excepté les membres du Directoire, forcés de rester à leur +poste, et des quatre ministres, seraient également inscrits sur les +rôles de la garde nationale, attendu que c'était à eux, attachés par +leur emploi au gouvernement, de donner, en combattant au premier rang, +l'exemple du courage et du patriotisme. + +Puis, comme plein pouvoir lui fut donné pour la compression de la +révolte, il fit arrêter plus de trois mille personnes, au nombre +desquelles le troisième frère du cardinal Ruffo; fit conduire les trois +cents principaux au Château-Neuf ou au château de l'OEuf, fit miner les +forteresses pour les faire sauter avec les prisonniers qu'elles +renfermaient, quand il n'y aurait plus moyen de les défendre, et laissa +entendre qu'il se proposait de faire passer sous la ville des conduits +pleins de poudre, afin que les royalistes comprissent qu'il s'agissait +non pas d'un combat à armes courtoises, mais d'une guerre +d'extermination, et qu'il n'y avait pour eux et les républicains d'autre +espérance qu'une même mort, dans le cas où le cardinal Ruffo +s'obstinerait à vouloir reprendre Naples. + +Enfin, toujours à l'instigation de Salvato, dont l'âme ardente semblait +se répandre en langues de feu, toutes les sociétés patriotiques +s'armèrent, se choisirent des officiers et élurent pour leur commandant +un brave colonel suisse, autrefois au service des Bourbons, mais à la +parole duquel on pouvait se fier, nommé Joseph Writz. + +Au milieu de tous ces événements, le jour du miracle arriva. Il était +facile de comprendre avec quelle impatience ce jour était attendu par +les bourboniens, et avec quelle terreur les patriotes aux âmes faibles +le voyaient venir. + +Avons-nous besoin de dire à quelle angoisse, au milieu de tous ces +événements divers, était en proie le coeur de la pauvre Luisa, qui ne +vivait que dans Salvato et par Salvato, lequel lui-même ne vivait que +par miracle au milieu des poignards auxquels il avait déjà si +miraculeusement échappé une première fois, et qui, à toutes les terreurs +de sa maîtresse, répondait: + +--Tranquillise-toi, chère Luisa; ce qu'il y a de plus prudent à Naples, +c'est le courage. + +Quoique Luisa ne sortît plus depuis longtemps, le jour où devait +s'opérer le miracle elle était, au point du jour, dans l'église de +Santa-Chiara, priant devant la balustrade. L'instruction n'avait pu, +chez elle, tuer le préjugé napolitain: elle croyait à saint Janvier et à +son miracle. + +Seulement, en priant pour le miracle, elle priait pour Salvato. + +Saint Janvier l'exauça. A peine le Directoire, le Corps législatif et +les fonctionnaires publics, revêtus de leurs uniformes, furent-ils +entrés dans l'église, à peine la cavalerie et l'infanterie de la garde +nationale se furent-elles massées à la porte, que le miracle se fit. + +Décidément, saint Janvier restait ferme dans son opinion et était +toujours jacobin. + +Luisa rentra chez elle en bénissant saint Janvier et en croyant plus que +jamais à sa puissance. + + + + +LIV + +DE QUELS ÉLÉMENTS SE COMPOSAIT L'ARMÉE CATHOLIQUE DE LA SAINTE-FOI + + +Nous avons, on se le rappelle, laissé le cardinal Ruffo à Altamura. +Après une halte de quatorze jours, le 24 mai, il se remit en marche, +passant successivement par Gravina, Paggio, Ursino, Spinazzola, Venosa, +la patrie d'Horace, puis Melfi, Ascoli et Bovino. + +Que l'on permette à celui qui écrit ces lignes de s'arrêter un instant à +un épisode par lequel l'histoire de sa famille se trouve mêlée à +l'histoire de Naples. + +Pendant son séjour à Altamura, le cardinal reçut du savant Dolomieu une +lettre datée de Brindisi; il était prisonnier dans la forteresse de +cette ville, avec le général Manscourt et le général Alexandre Dumas, +mon père. + +Voici comment la chose était arrivée: + +Le général Alexandre Dumas, à la suite de sa brouille avec Bonaparte, +avait demandé et obtenu la permission de revenir en France. + +En conséquence, le 9 mars 1799, ayant frété un petit bâtiment et y ayant +donné passage à ses deux amis, le général Manscourt et le savant +Dolomieu, il partit d'Alexandrie. + +Le bâtiment s'appelait _la Belle-Maltaise_; le capitaine était Maltais, +on voyageait sous pavillon neutre. + +Le capitaine s'appelait Félix. + +Le bâtiment avait besoin de réparations. Il fut convenu que ces +réparations seraient faites au nom de celui qui le nolisait. Les experts +les estimant à soixante louis, le capitaine Félix en reçut cent, dit +qu'il avait fait les réparations, et l'on partit sur cette assurance. + +Il ne les avait pas faites. + +A quarante lieues d'Alexandrie, le bâtiment avait commencé de faire eau. +Par malheur, il était impossible, à cause du vent contraire, de rentrer +dans le port dont on venait de sortir. On résolut de continuer la route +avec le plus de toile possible; seulement, plus il allait vite, plus le +bâtiment se fatiguait. + +Le troisième jour, la situation était presque désespérée. + +On commença par jeter à la mer les dix pièces de canon qui faisaient la +défense du bâtiment, puis neuf chevaux arabes que le général Dumas +ramenait en France, puis un chargement de café, et enfin jusqu'aux +malles des passagers. + +Malgré cet allégement, le navire s'enfonçait de plus en plus. On prit +hauteur, on était à l'entrée du golfe Adriatique. On convint de gagner +le port le plus proche, c'était Tarente. + +Le dixième jour, on eut connaissance de la terre. Il était temps: +vingt-quatre heures de plus, et le navire sombrait sous voiles. + +Les passagers, privés de toute nouvelle depuis leur séjour en Égypte, +ignoraient que Naples fût en guerre avec la France. + +On mouilla à une petite île située à une lieue de Tarente, à peu près; +de cette île, le général Dumas avait envoyé le patron au gouverneur de +la ville pour exposer la détresse des passagers et réclamer des secours. + +Le capitaine rapporta du gouverneur de Tarente une réponse verbale qui +invitait les Français à débarquer en toute confiance. + +En conséquence, _la Belle-Maltaise_ reprit la mer, et, une demi-heure +après, elle entrait dans le port de Tarente. + +Les passagers descendirent les uns après les autres, furent fouillés, +entassés dans la même chambre, où l'on finit par leur déclarer qu'ils +étaient prisonniers de guerre. + +Le troisième jour, on donna, aux trois prisonniers principaux, +c'est-à -dire au général Manscourt, à Dolomieu et au général Dumas une +chambre particulière. + +Ce fut alors que Dolomieu, en son nom et en celui de ses compagnons, +écrivit au cardinal Ruffo pour se plaindre à lui de la violation du +droit des gens et lui apprendre de quelle trahison ils étaient victimes. + +Le cardinal répondit à Dolomieu que, sans entrer en discussion sur le +droit qu'avait ou n'avait pas le roi de Naples de le retenir prisonnier +ainsi que les deux généraux français et ses autres compagnons, il lui +faisait seulement connaître qu'il lui était impossible de lui accorder +un passage par voie de terre, ne sachant pas d'escorte assez puissante +et assez courageuse pour les empêcher d'être massacrés en traversant la +Calabre, tout entière insurgée contre les Français; que, quant à les +renvoyer en France par la voie de mer, il ne le pouvait sans la +permission des Anglais; que tout ce qu'il pouvait faire était d'en +référer au roi et à la reine. + +Il ajoutait, en manière de conseil, qu'il invitait les généraux +Manscourt et Alexandre Dumas à traiter avec les généraux en chef des +armées de Naples et d'Italie de leur échange avec le colonel +Boccheciampe, qui venait d'être fait prisonnier, déclarant que le roi de +Naples faisait plus de cas del signor Boccheciampe tout seul que de tous +les autres généraux napolitains prisonniers, soit en France, soit en +Italie. + +Des négociations, furent, en conséquence, ouvertes sur cette base; mais +bientôt on apprit que Boccheciampe, blessé dans l'affaire où il avait +été fait prisonnier, était mort des suites de ses blessures. + +Cette nouvelle coupa court aux négociations. + +Un mois après, le général Manscourt et le général Dumas furent +transportés au château de Brindisi. + +Quant à Dolomieu, il fut, lorsque Naples retomba au pouvoir du roi, +transporté dans les prisons de Naples, où il fut traité avec la dernière +rigueur. + +Un jour qu'il réclamait de son geôlier quelque adoucissement à sa +position, le geôlier refusa ce que lui demandait l'illustre savant. + +--Prends garde! lui dit celui-ci: je sens qu'avec de pareils +traitements, je n'ai plus que quelques jours à vivre. + +--Que m'importe? lui répondit le geôlier. Je ne dois compte que de vos +os. + +Les instances de Bonaparte l'arrachèrent de sa captivité après la +bataille de Marengo; mais il ne rentra en France que pour y mourir. + +Le surlendemain de son entrée au château de Brindisi, comme le général +Dumas reposait sur son lit, sa fenêtre ouverte, un paquet d'un certain +volume passa à travers les barreaux de cette fenêtre et vint tomber au +milieu de la chambre. + +Le prisonnier se leva et ramassa le paquet: il était ficelé; il coupa +les cordelettes qui le ficelaient et reconnut que ce paquet se composait +de deux volumes. + +Ces deux volumes étaient intitulés _le Médecin de campagne_, par Tissot. + +Un petit papier, plié entre la première et la seconde page, renfermait +ces mots: _De la part des patriotes calabrais. Voir au mot POISON_. + +Le général Dumas chercha le mot indiqué; il était doublement souligné. + +Il comprit que sa vie était menacée. Il cacha les deux volumes, de peur +qu'ils ne lui fussent enlevés; mais il lut et relut assez souvent +l'article recommandé pour apprendre par coeur les remèdes applicables +aux différents genres d'empoisonnement que l'on pouvait tenter sur lui. + +Nous avons publié, dans nos _Mémoires_, un récit de la captivité du +général Dumas écrit par lui-même. Échangé, après neuf tentatives +d'empoisonnement, contre le général Mack, le même que nous avons vu +figurer dans cette histoire, il revint mourir en France d'un cancer à +l'estomac. + +Quant au général Manscourt, empoisonné dans son tabac, il devint fou et +mourut dans sa prison. + +Quoique cet épisode ne se rattache que faiblement à notre histoire, nous +l'avons cité comme digne de figurer au troisième plan de notre tableau. + +En arrivant à Spinazzola, le cardinal Ruffo reçut avis que quatre cent +cinquante Russes étaient débarqués à Manfredonia, sous les ordres du +capitaine Baillie. + +Ils avaient avec eux onze pièces de canon. + +Le cardinal écrivit à l'instant même pour que cette petite troupe, qui, +si faible qu'elle fût, représentait et engageait un grand empire, ne +manquât de rien et fût reçue avec tous les égards dus aux soldats du +czar Paul Ier. + +Le 29 mai au soir, le cardinal arriva à Melfi, où il s'arrêta pour +célébrer la fête de saint Ferdinand et faire reposer un jour son armée. + +«La Providence voulut, dit son historien,--tout ce qui arrivait au +cardinal Ruffo arrivait naturellement par ordre de la Providence,--la +Providence voulut donc que, pour rendre la fête plus brillante, apparût +tout à coup à Melfi le capitaine Achmeth, expédié de Corfou par +Kadi-Bey, et porteur de lettres du commandant de la flotte ottomane, +annonçant que le grand visir avait définitivement donné l'ordre de +secourir le roi des Deux-Siciles, allié de la Sublime Porte, avec toutes +les forces dont on pourrait disposer. Il venait, en conséquence, +demander s'il n'y aurait pas moyen de débarquer dans les Pouilles +quelques milliers d'hommes pour les faire marcher, unis aux Russes, +contre les patriotes napolitains. + +La Providence, à force de faire pour le cardinal, faisait trop. Quoique +son éducation romaine l'eût fait exempt de préjugés, ce n'était pas sans +une certaine hésitation qu'il faisait marcher côte à côte la croix de +Jésus et le croissant de Mahomet, sans compter les Anglais hérétiques et +les Russes schismatiques. + +Cela ne s'était point vu depuis Manfred, et, on le sait, à Manfred la +chose avait assez mal réussi. + +Le cardinal répondit donc que ce secours serait utile devant Naples, +dans le cas où la cité rebelle s'obstinerait à persister dans sa +rébellion; que le trajet par terre sur la plage de l'Adriatique était +long et incommode; qu'au contraire, tout devenait facile si les Turcs +voulaient bien adopter la voie de mer et se rendre de Corfou dans le +golfe de Naples; ce qui était l'affaire de quelques jours, surtout dans +le mois de mai, le plus propice de tous à la navigation dans la +Méditerranée. La flotte turque, en passant, pourrait s'arrêter à +Palerme, et tout y combiner avec l'amiral Nelson et le roi Ferdinand. + +Cette réponse fut remise à l'ambassadeur, que le cardinal invita à +dîner. Mais là se présenta un autre obstacle, ou plutôt un autre +embarras. Les officiers turcs de la suite du capitaine Achmeth ne +buvaient ou plutôt ne devaient pas boire de vin. Le cardinal avait eu +l'idée de lever la difficulté en leur donnant de l'eau-de-vie; mais les +Turcs, sachant de quoi il s'agissait, levèrent cette difficulté plus +simplement encore que ne le faisait le cardinal, en disant que, +puisqu'ils venaient défendre des chrétiens, ils pouvaient boire du vin +comme eux. + +Grâce à cette infraction, nous ne dirons pas aux lois, mais aux conseils +de Mahomet,--Mahomet ne défendant pas, mais conseillant seulement de ne +pas boire du vin,--le dîner fut des plus gais, et l'on put boire à la +fois à la santé du sultan Sélim et du roi Ferdinand. + +Le 31 mai, au point du jour, l'armée sanfédiste partit de Melfi, passa +l'Ofanto et arriva à Ascoli, où Son Éminence reçut le capitaine Baillie, +Irlandais commandant les Russes. Quatre cent cinquante Russes étaient +arrivés heureusement à Montecalvello, et s'y étaient immédiatement +établis dans un camp retranché auquel ils avaient donné le nom de fort +Saint-Paul. + +On entra aussitôt au conseil et il fut convenu que le commandant Baillie +retournerait à l'instant même à Montecalvello, et que le colonel +Carbone, avec trois bataillons de ligne et un détachement de chasseurs +calabrais, servirait d'avant-garde aux troupes russes. Un commissaire +spécial nommé Apa, fut désigné pour veiller au soin des vivres, et reçut +les plus pressantes recommandations pour que les bons alliés du roi +Ferdinand ne manquassent de rien. + +De son côté, le commandant Baillie promit de laisser, et laissa, en +effet, au pont de Bovino, où le cardinal devait arriver le 2 juin, une +escorte de trente grenadiers russes qui devaient lui servir de garde +d'honneur. + +Le cardinal descendit au palais du duc de Bovino, où il rencontra le +baron don Luis de Riseis, qui venait au-devant de lui en qualité d'aide +de camp de Pronio. + +C'était pour la première fois que le cardinal avait des nouvelles +précises des Abruzzes. + +Ce fut alors seulement qu'il apprit les trois victoires remportées par +les Français et par la légion napolitaine à San-Severo, à Andria et à +Trani; mais, en même temps, il apprit leur retraite rapide, causée par +le rappel de Macdonald dans la haute Italie. Les chefs royalistes +opérant dans les Abruzzes, dans les provinces de Chieti et dans celle de +Teramo, demandaient les ordres du vicaire général. + +Les instructions qu'ils reçurent par l'intermédiaire de don Luis de +Riseis furent de bloquer étroitement Pescara, où s'était enfermé le +comte de Ruvo. Ce dont ils pourraient disposer de troupes en dehors du +blocus marcherait sur Naples et combinerait ses mouvements avec ceux de +l'armée sanfédiste. + +Quant à la Terre de Labour, elle était entièrement au pouvoir de +Mammone, auquel le roi écrivait: «Mon cher général et ami,» et de +Fra-Diavolo, auquel la reine envoyait une bague à son chiffre et une +boucle de ses cheveux! + + + + +LV + +CORRESPONDANCE ROYALE + + +On a vu, par la proclamation du roi, l'état dans lequel la nouvelle du +passage de la flotte française dans la Méditerranée avait mis la cour de +Palerme. + +Nous consacrerons ce chapitre à mettre sous les yeux de nos lecteurs des +lettres de la reine. Elles compléteront le tableau des craintes royales, +et, en même temps, donneront une idée exacte de la façon dont Caroline, +de son côté, envisageait les choses. + + «17 mai. + + »Je viens, par celle-ci, parler à Votre Éminence des bonnes et des + mauvaises nouvelles que nous avons reçues. En commençant par les + tristes, vous saurez que la flotte française, sortie de Brest le 25 + avril, a passé le détroit de Gibraltar et est entrée dans la + Méditerranée le 5 juin, échappant à la vigilance de la flotte + anglaise, dont le commandant s'était fourré dans la tête que le + Directoire avait décidé une expédition en Irlande, et qui, croyant que + la flotte prenait ce chemin, ne s'en est point inquiété. Le fait est + qu'elle a passé le détroit et que, tant de bâtiments de ligne que + d'autres, elle est forte de trente-cinq voiles. Or, dans l'espérance + ou dans la certitude que la flotte française ne tromperait pas deux + flottes anglaises, et que, gardé par l'amiral Bridgeport et l'amiral + Jarvis, le détroit de Gibraltar lui était fermé, lord Nelson a divisé + et subdivisé son escadre de telle façon, qu'il se trouvait à Palerme + avec un seul vaisseau et un bâtiment portugais, c'est-à -dire deux + contre vingt-deux ou vingt-trois. Cela, vous le comprenez bien, nous a + causé une vive alarme, et l'on a envoyé des messagers de tous côtés + pour réunir à Palerme le plus de bâtiments possible. On va donc, en + tout ou en partie, lever le blocus de Naples et de Malte, attendu que + Nelson doit réunir le plus de forces possible pour nous sauver d'un + bombardement ou d'un coup de main. Mais, onze jours s'étant déjà + passés sans qu'on ait aperçu une voile française, je commence à + espérer que l'escadre républicaine est allée à Toulon prendre des + troupes de débarquement, et, par conséquent, laissera le temps à celle + du comte de Saint-Vincent de se réunir à celle de lord Nelson, et que + les deux escadres réunies pourront non-seulement résister aux + Français, mais encore les battre. + + »Quant à moi, voici ce que mon imagination me porte à croire: c'est + que l'expédition française a pour but de faire lever le siége de Malte + et, de là , courir en Égypte, y prendre Bonaparte et le ramener en + Italie. Quoi qu'il en soit, la nouvelle nous a tout à fait troublés. + + »Peut-être se pourrait-il encore qu'en faisant lever toujours le + blocus de Naples, la flotte française se portât directement sur + Constantinople, afin d'y faire une vaste diversion aux Russes et aux + Turcs. + + »Il y a encore cette possibilité que la flotte française ait pour + mission de faire lever le blocus de Naples, d'y prendre les troupes + françaises, et, leur adjoignant quelques milliers de nos fanatiques, + ne vienne attaquer la Sicile. + + »Mais, comme toutes ces opérations demandent du temps, nous aurons, + nous, celui de rallier l'escadre de Nelson, qui fera sa jonction avec + le comte Saint-Vincent, et qui alors pourra combattre les Français à + forces égales. La seule crainte est maintenant que la flotte de Cadix, + se trouvant sans blocus, et, par conséquent, libre de ses mouvements, + ne vienne augmenter le nombre de nos ennemis. Et mon avis encore, à + moi, c'est que les Français feront tout au monde pour arriver à ce + résultat. Enfin, quelques jours encore, et nous saurons ce que nous + aurons à craindre ou à espérer. En tout cas, si nous avons le bonheur + de battre cette escadre, tout sera fini, les Français n'en ayant pas + d'autres à nous opposer. Mais qui peut dire ce qui arrivera si elle + nous tombe dessus avant la réunion de Nelson au comte Saint-Vincent? + + »Maintenant, pour en venir aux bonnes nouvelles, je vous dirai que + nous avons appris, d'une frégate anglaise partie le 5 de Livourne, que + l'armée française avait été détruite presque entièrement à Lodi, dans + une bataille des plus sanglantes, à la suite de laquelle les impériaux + sont entrés sans résistance à Milan, aux acclamations du peuple, qui + avait injurié et souffleté le gouverneur français. Nos alliés ont + également pris Ferrare et Bologne, où les Russes ont passé au fil de + l'épée tous ceux qui, lors de la retraite, avaient insulté l'innocent + grand-duc et sa famille. Le 5 au matin, jour même du départ de la + frégate, l'armée impériale devait faire sa rentrée à Florence, + ramenant le grand-duc. Une colonne autrichienne, en outre, marchait + sur Gênes et une autre sur le Piémont, dans les forteresses duquel les + Français se sont retirés. Après toutes ces victoires, il reste encore + à nos alliés 40,000 hommes de troupes fraîches, prêtes à combattre, + sous le général Strasoldo, et qui, je l'espère, suffiront pour + délivrer bientôt l'Italie. + + «Je vais faire en ce moment le bulletin de tous ces événements, que + j'enverrai, lorsqu'ils seront imprimés, à Votre Éminence, comme je lui + envoie deux copies de la proclamation qu'a faite le roi aux Siciliens, + et que l'on enverra en province, attendu qu'en ce moment nous ne + voulons pas trop exciter les passions dans la capitale. + + »Ai-je besoin de vous dire que j'attends avec la plus grande + impatience des nouvelles de Votre Éminence? Tout ce qu'elle fait, je + le lui affirme, excite mon admiration par la profondeur de la pensée + et la sagesse des maximes. Cependant, je dois lui dire que je ne suis + pas tout à fait de son avis, c'est-à -dire de dissimuler et d'oublier, + vis-à -vis des chefs de nos brigands, surtout lorsque Votre Éminence va + jusqu'à parler de les acheter par des récompenses. Et je ne suis pas + de cet avis, non pas par esprit de vengeance, cette passion est + inconnue à mon coeur, et, si je vous parle comme si, au contraire, je + voulais me venger, je parle inspirée par le suprême mépris et le peu + de compte que je fais de nos scélérats, qui ne méritent ni d'être + gagnés ni d'être achetés à notre cause, mais qui doivent être séparés + du reste de la société qu'ils corrompent. Les exemples de clémence, de + pardon et surtout de récompense, loin d'inspirer à une nation aussi + corrompue que la nôtre[10] des sentiments de reconnaissance et de + gratitude, n'inspireraient au contraire, que le remords de n'avoir pas + fait cent fois davantage... Je le dis donc avec peine, et il n'y a pas + à hésiter, tous ces hommes doivent être punis de mort, et + particulièrement Caracciolo, Maliterno, Rocca-Romana[11], Frederici, + etc. + + [10] Textuel: _... ad una nazione cosi vile e egoista._ + + [11] Elle ignorait alors que Rocca-Romana eût racheté la trahison dont + elle l'accusait par une autre trahison. + + »Quant aux autres, ils doivent tous être déportés, avec engagement + pris par eux de ne jamais revenir, et leur consentement par écrit, + s'ils reviennent jamais, d'être enfermés pour le reste de leurs jours + dans une prison et de voir leurs biens confisqués. Ceux-là + n'augmenteront pas les forces françaises, car ils n'auront ni le + courage ni l'énergie de combattre avec les Français; ils + n'augmenteront pas nos maux, par la même raison de lâcheté, et nous + nous délivrerons ainsi d'une race pernicieuse, sans moeurs, qui + jamais, de bonne foi, ne reviendrait à nous, et la perte de quelques + milliers de pareils gredins est un bien pour l'État qui s'en purge, + et, cette purgation-là , opérez-la, non point sur des dénonciations, + mais sur des faits, sur les services rendus, sur les alliances signées + avec les ennemis du roi et de la patrie; opérez-la, dis-je, + indifféremment et sans distinction de rang et de sexe sur les nobles, + sur le _mezzo ceto_, sur les femmes, et cela, sans aucun égard aux + familles ni à rien. En Amérique tout cela! en Amérique... ou en + France, si la dépense est trop grande. + + »Et alors, quand les uns seront morts et les autres exilés, nous + pourrons mettre en oubli les indignités commises. Mais d'abord, mais + avant tout, mais en commençant, je crois la suprême rigueur de toute + nécessité; car non-seulement c'est une félonie de s'être donné à un + autre souverain, mais c'est le renversement de tous les principes de + la religion et l'oubli de tous les devoirs. Je croirais donc la + clémence fatale, en ce qu'ils la regarderaient, eux, comme une + faiblesse, et le peuple, dont la fidélité n'a pas vacillé un seul + instant, comme une injustice. Donc, pour la sûreté future et la + tranquillité à venir de l'État, une bonne purgation, je vous le + répète, de toute cette canaille, dont le départ, sans augmenter les + forces de la France, assure au moins notre tranquillité. Et ceci est + si bien ma conviction, que je préférerais ne pas même tenter de + reprendre Naples, mais attendre des forces imposantes pour m'en + emparer d'assaut, et alors lui imposer,--je ne me lasserai pas de le + redire et de répéter le même mot, parce que lui seul répond à ma + pensée,--et sur la base que j'ai dite, cette purgation qui seule peut + assurer notre future tranquillité. Si, aujourd'hui, vous n'avez pas + les forces nécessaires pour agir ainsi, je préférerais ne pas même + tenter de rentrer dans ma capitale que d'y rentrer en y laissant toute + cette infection. Les armées austro-russes s'approchent de Naples. + J'eusse mieux aimé que nos Russes, à nous, fussent venus, et qu'avec + eux nous eussions reconquis le royaume. Mais, en tout cas, mon avis + est d'accepter le secours, de quelque part qu'il vienne. Mais, de + quelque part que vienne ce secours, Naples reprise, il ne faut point + pardonner à des gens qui sont l'unique cause de la perte du + royaume[12]... Que Votre Éminence m'excuse d'insister si fort sur la + punition des coupables, mais j'ai voulu à ce sujet, pour que vous ne + prétendissiez cause d'ignorance, vous dire mes sentiments et mes + intentions. Après tout, j'espère que Votre Éminence sait ce qu'elle a + à faire et qu'elle le fera. + + [12] Nous passons une quinzaine de lignes dans lesquelles la reine se + répète en insistant sur la nécessité de punir. + + »Que Votre Éminence ne me croie ni le coeur mauvais, ni l'esprit + tyrannique, ni l'âme vindicative. Je suis prête à accueillir les + coupables et à leur pardonner; seulement, je suis convaincue que ce + serait la perte du royaume, quand une juste rigueur peut le sauver. + + »Adieu. Je désire bien vivement recevoir des nouvelles de vous et que + ces nouvelles soient bonnes. + + »Je suis, avec une vraie et reconnaissante estime, votre éternelle et + affectionnée amie, + + »CAROLINE.» + +Les nouvelles qu'attendait Caroline du cardinal avaient été bonnes, en +effet. Le cardinal avait continué de marcher sur Naples, avait, comme +nous l'avons dit, été rejoint par les Russes et par les Turcs, et, +quelle que fût la défense préparée par les patriotes, il n'y avait point +de doute que, dans un temps plus ou moins long, Naples ne fût reprise. + +Cela avait donné une telle confiance à tout le monde, que le duc de +Calabre s'était enfin décidé à se mettre de la partie. Ses augustes +parents l'avaient confié à Nelson, et il devait faire sa première +campagne sous le pavillon anglais contre le drapeau de la République. + +On va voir, par une nouvelle lettre de la reine, quels événements, à son +grand regret, empêchèrent le jeune prince d'acquérir toute la gloire et +toute la popularité que l'on attendait de cette expédition. + +La seconde lettre de la reine ne nous paraît pas moins curieuse et +surtout moins caractéristique que la première. + + «14 juin 1799. + + »Cette lettre, Votre Éminence, selon toute probabilité, la recevra à + Naples, c'est-à -dire lorsque Votre Éminence aura reconquis le royaume. + + »La fatalité, qui est toujours contre nous, a forcé hier la flotte + anglaise, qui était partie pour Naples, de rentrer à Palerme. Sortie + du port par le plus beau temps et le meilleur vent possible, elle prit + congé de nous vers onze heures du matin, et, à quatre heures de + l'après-midi, on l'avait perdue de vue. Il était probable, le vent + continuant d'être propice, qu'elle serait aujourd'hui à Procida. + Malheureusement, entre les îles et Capri, on rencontra deux bâtiments + de renfort, qui annonçaient à l'amiral que la flotte française venait + de sortir de Toulon et s'avançait vers les côtes méridionales de + l'Italie. Un conseil de guerre fut tenu, et Nelson y déclara que son + premier devoir était de veiller sur la Sicile, et, se débarrassant des + troupes de débarquement et de l'artillerie, de courir au-devant de + l'ennemi et de le combattre. En conséquence de cette décision, Nelson + est revenu ce soir en toute hâte à Palerme pour faire son débarquement + et reprendre aussitôt la mer. + + »Jugez quel désappointement pour nous! Quelque chose que je dise, je + ne saurais vous le faire comprendre. L'escadre était belle, imposante, + superbe; avec tous ses transports, elle eût fait le plus grand effet. + Mon fils, embarqué pour sa première expédition, était plein + d'enthousiasme. En somme, ce contre-temps m'a désespérée. Les lettres + reçues de Procida, le 11 et le 12, me disent que la bombe est près + d'éclater. Le manque de vivres et d'eau doit hâter leur reddition. Je + laisse à Votre Éminence le soin de tout conduire. Mais aussi, je + désire avec vous que l'on massacre et que l'on pille le moins + possible, attendu que je suis convaincue que les Napolitains ne se + défendront pas. Quant aux classes rebelles, elles n'ont aucun courage, + et le peuple, qui seul en a montré, est pour la bonne cause. Je crois + donc que vous reprendrez Naples sans grande et même sans aucune peine. + Le seul fort Saint-Elme m'embarrasse avec ses Français. A la place de + Votre Éminence, je poserais cette proposition à son commandant, avec + intimation de répondre dans les vingt-quatre heures: Ou il se rendra + dans la journée même, et, muni d'un sauf-conduit ou d'une escorte, se + retirera, emmenant avec lui cinquante ou même cent jacobins, mais + laissant munitions, canons, murailles, tout en bon état;--ou, s'il + refuse, il n'aura à attendre aucun quartier, et lui et sa garnison + seront passés au fil de l'épée. Ainsi, on paralyserait Saint-Elme. Et, + si ce commandant s'obstinait, en avant à l'instant même et à l'assaut, + Russes et Turcs, et quelques-uns des nôtres, les mieux choisis! une + once d'or à l'assaut et une autre au retour. Avec cette promesse, je + suis sûr qu'avant une demi-heure, Saint-Elme est à nous. Mais, alors, + tenons la parole à tous, aux assiégeants comme aux assiégés. Quant aux + députés et aux élus, vous comprenez bien que c'est au roi seul à les + nommer, les _sedili_ étant abolis; c'est le moins que mérite leur + félonie pour avoir détrôné le roi, chassé son vicaire et assumé la + responsabilité sans sa permission. Mais ce qui me paraît instant + surtout, c'est de créer l'ordre, d'empêcher les vols, de remettre + Saint-Elme à un commandant honnête, brave et fidèle; d'organiser une + armée, de mettre le port en état de défense et de prendre + immédiatement un compte exact des forces maritimes, de l'artillerie et + de ce que les magasins contiennent; en somme, de remettre un peu + d'unité dans les rouages de la machine. Et si, dans le premier moment + d'enthousiasme, on pouvait pousser le peuple à entrer dans les États + romains, à délivrer Rome, à la rendre à son pasteur, et à nous donner + à nous la montagne pour frontière, ce serait un coup de maître qui + réparerait la blessure faite à notre honneur. + + »Si tout autre que Votre Éminence était chargé d'un pareil labeur, je + mourrais d'inquiétude; mais, au contraire, je suis parfaitement + tranquille, connaissant toute l'étendue et la profondeur de son génie, + qui n'a de comparable que son zèle et son activité. + + »J'ai reçu la lettre de Votre Éminence, écrite de Bovino, en date du + 4,--celle du 6, d'Ariano; j'ai là , en outre, celle qu'elle a écrite à + Acton, et j'ai admiré les sages et profonds raisonnements qui y sont + contenus, et, quoique mon intime conviction, fondée sur une longue et + pénible expérience, ne soit point d'accord avec Votre Éminence, elle + m'a fait faire de profondes réflexions, dont le résultat a été une + admiration croissante pour elle. Plus j'y pense, en effet, plus je + suis convaincue que le gouvernement de Naples sera d'une difficulté + infinie et aura besoin de toutes ses connaissances, de tout son génie, + de toute sa fermeté. Bien que le passé semble, en apparence, présenter + le peuple napolitain comme un peuple docile, les haines, les passions + privées, les craintes des coupables qui se voient dévoilés, en feront + un gouvernement horriblement difficile; mais le génie de Votre + Éminence remédiera à tout. + + »Laissez-moi vous dire encore que je désire ardemment, Naples prise, + que vous entriez en arrangement avec Saint-Elme et le commandant + français. Mais, vous entendez! aucun traité avec nos vassaux rebelles. + Le roi, dans sa clémence, leur pardonnera ou allégera leur châtiment, + en raison de sa bonté; mais traiter avec des coupables rebelles qui + sont à l'agonie et qui ne peuvent pas faire plus de mal que la souris + dans la trappe, non, non, jamais! Si le bien de l'État le veut, je + consentirai à leur pardonner; mais pactiser avec de si lâches + scélérats, jamais! + + »C'est mon humble opinion que je soumets, comme toutes les autres, à + vos lumières et à votre appréciation. + + «Que Votre Éminence croie d'ailleurs, que je sens avec une vive + gratitude tout ce que nous lui devons, et que, si parfois nos opinions + diffèrent à l'endroit de l'indulgence, qu'elle croit bonne et que je + crois mauvaise, je n'en professe pas moins une reconnaissance + éternelle pour les services qu'elle nous a rendus; et, pour moi, la + réorganisation de Naples sera certainement le plus grand et le plus + difficile de tous ses services, et mettra le comble à l'oeuvre + gigantesque qui, déjà accomplie aux trois quarts, est sur le point de + l'être tout à fait. + + »Je termine en priant Votre Éminence, dans ces moments critiques et + décisifs, de ne point nous laisser manquer de nouvelles, devant + comprendre avec quelle anxiété nous les attendons. + + »Et je la prie encore de me croire, avec une éternelle et profonde + gratitude, sa reconnaissante et très-affectionnée amie, + + »CAROLINE.» + +A ces deux lettres-ci doit se joindre l'analyse de la lettre du roi, que +nous avons mise à tort dans le prologue de notre livre, et dont la place +serait ici. + +Les lecteurs verront par cette analyse que les deux augustes époux, si +rarement d'accord en toute chose, avaient du moins un point sur lequel +ils s'entendaient admirablement: c'était de poursuivre leurs vengeances +jusqu'au bout et de ne faire grâce sous aucun prétexte. + +On verra, d'un autre côté, ce que nous sommes bien aise, au reste, de +constater comme rectification historique, que les suprêmes rigueurs +arrêtées par les deux époux servent de réponse à des lettres où le +cardinal Ruffo conseille l'indulgence. + +Et, pour cela, nous nous contenterons de remettre sous les yeux de nos +lecteurs les recommandations que fait le roi au cardinal à l'endroit des +différentes catégories de coupables, ainsi que l'énumération des +différents supplices dont il désire qu'ils soient punis; nous laisserons +le roi parler lui-même: + + «_De mort:_ + + »Tous ceux qui ont fait partie du gouvernement provisoire; + + »Tous ceux qui ont fait partie de la commission législative et + exécutive de Naples; + + »Tous les membres de la commission militaire et de police formée par + les républicains; + + »Tous ceux qui ont fait partie des municipalités patriotes, et, qui, + en général, ont reçu une commission de la république parthénopéenne ou + des Français, et plus particulièrement encore ceux qui ont fait partie + de la commission chargée d'enquérir sur les prétendues déprédations + faites par moi et par mon gouvernement; + + »Tous les officiers qui étaient à mon service et qui sont passés au + service de la soi-disant République ou des Français: bien entendu que + ma volonté est que ceux desdits officiers qui seraient pris les armes + à la main contre mes soldats ou ceux de mes alliés, soient fusillés + dans les vingt-quatre heures, sans aucune forme de procès et + militairement, comme aussi tous les barons qui, les armes à la main, + se seraient opposés ou s'opposeraient à mon retour; + + »Tous ceux qui ont créé ou imprimé des gazettes républicaines, des + proclamations et autres écrits, tendants à exciter mes peuples à la + révolte et à répandre les maximes du nouveau gouvernement, et + particulièrement un certain Vicenzo Cuoco. + + »Je veux que soit également arrêtée et punie une certaine Luisa Molina + San-Felice, qui a découvert et dénoncé la contre-révolution des + royalistes, à la tête desquels étaient Backer, père et fils; + + »Enfin, tous les élus de la cité et députés de la place qui chassèrent + de son gouvernement mon vicaire général Pignatelli et le traversèrent + dans toutes ses opérations par des observations ou des mesures + contraires à la fidélité qu'ils me devaient. + + »Après quoi, ceux qui seront reconnus moins coupables seront + _économiquement_ déportés hors de nos domaines leur vie durant, et + leurs biens seront confisqués. Et, sur ce point particulièrement, je + dois vous dire que j'ai trouvé très-sensé ce que vous me proposez à + l'endroit de la déportation en général mais, tout bien pensé, je crois + qu'il vaut mieux se défaire de ces vipères que de les garder dans sa + maison. Ah! si j'avais quelque île fort éloignée de mes domaines du + continent, je ne dis pas, et j'adopterais volontiers votre système de + substituer la déportation à la mort. Mais le voisinage des îles où + sont mes deux royaumes donnerait facilité aux exilés d'ourdir des + trames avec les mécontents. Il est vrai que, d'un autre côté, les + revers que subissent les Français en Italie, et que ceux que, grâce au + ciel, ils vont souffrir encore, mettront les déportés hors d'état de + nous nuire; mais alors, si nous consentons à l'exil, il faudra bien + songer au lieu de la déportation et aux moyens de l'exécuter avec + sécurité. Je suis en train d'y aviser. + + »Je me réserve, aussitôt que j'aurai repris Naples, de faire à la + liste que je vous adresse quelques adjonctions que les événements et + les connaissances que nous acquerrons pourront me suggérer. Après + quoi, mon intention est, en bon chrétien et en père amoureux de mes + peuples, d'oublier entièrement le passé et d'accorder un pardon + général qui puisse rassurer ceux des _égarés_ qui ne l'ont point été + par perversité d'âme, mais par crainte et pusillanimité.» + +Nous ignorons si cette phrase, écrite à la suite d'une liste de +proscription digne de Sylla, d'Octave ou de Tibère, est une sombre +plaisanterie, ou, ce qui est possible encore au point de vue où certains +rois envisagent la royauté, si elle a été écrite sérieusement. + +Mais ce qui avait été écrit sérieusement et au moment où elle s'en +doutait le moins, c'était l'arrêt de la pauvre San-Felice. + + + + +LVI + +LA MONNAIE RUSSE + + +Nous l'avons dit, Luisa tâchait d'être heureuse. + +Hélas! la chose lui était bien difficile. + +Son amour pour Salvato était toujours aussi grand, plus grand même: chez +la femme, et surtout chez une femme du caractère de Luisa, l'abandon +d'elle-même double l'amour au lieu de le diminuer. + +Quant à Salvato, toute son âme était à Luisa. C'était plus que de +l'amour qu'il avait pour elle, c'était de la religion. + +Mais il s'était fait deux taches sombres dans la vie de la pauvre Luisa. + +L'une, qui ne se présentait que de temps en temps à son esprit, +qu'écartait la présence de Salvato, que lui faisaient oublier ses +caresses: c'était cet homme moitié père, moitié époux, dont, à des +intervalles égaux, elle recevait des lettres toujours affectueuses, mais +dans lesquelles il lui semblait distinguer les traces d'une tristesse +visible à elle seule, et qui était plutôt devinée par son coeur +qu'analysée par son esprit. + +A ces lettres, elle répondait par des lettres toutes filiales. Elle +n'avait point un seul mot à changer aux sentiments qu'elle exprimait au +chevalier: c'étaient toujours ceux d'une fille soumise, aimante et +respectueuse. + +Mais l'autre tache, tache sombre, tache de deuil, qui s'était faite dans +la vie de la pauvre Luisa et que rien ne pouvait écarter de son regard, +c'était cette implacable idée qu'elle était cause de l'arrestation des +deux Backer, et, s'ils étaient exécutés, qu'elle serait cause de leur +mort. + +Au reste, peu à peu la vie des deux jeunes gens s'était rapprochée et +était devenue plus commune. Tout le temps que Salvato ne donnait point à +ses devoirs militaires, il le donnait à Luisa. + +Selon le conseil de Michele, la San-Felice avait pardonné à Giovannina +son étrange sortie, que rendait, d'ailleurs, moins coupable qu'elle ne +l'eût été chez nous la familiarité des domestiques italiens avec leurs +maîtres. + +Au milieu des événements si graves qui s'accomplissaient, au milieu des +événements plus graves encore qui se préparaient, les esprits, moins +occupés de la chronique privée que de la chose publique, avaient vu, +sans autrement s'en préoccuper, cette intimité s'établir entre Salvato +et Luisa. Cette intimité, au reste, si complète qu'elle fût, n'avait +rien de scandaleux dans un pays qui, n'ayant pas d'équivalent pour le +mot _maîtresse_, traduit le mot maîtresse par le mot _amie_. + +En supposant donc que, par son indiscrétion, Giovannina eût eu +l'intention de faire du tort à sa maîtresse, elle avait eu beau être +indiscrète, elle ne lui avait point fait le tort qu'elle espérait. + +La jeune fille était devenue sombre et taciturne, mais avait cessé +d'être irrespectueuse. + +Michele seul avait conservé dans la maison, où, de temps en temps, il +venait secouer les grelots de son esprit, sa joyeuse insouciance. Se +voyant arrivé à ce fameux grade de colonel qu'il n'eût jamais osé rêver +dans ses ambitions les plus insensées, il pensait bien de temps en temps +à certain bout de corde voltigeant dans l'espace et vu de lui seul; mais +cette vision n'avait d'autre influence sur son moral que de lui faire +dire, avec un surcroît de gaieté et en frappant ses mains bruyamment +l'une contre l'autre: «Bon! l'on ne meurt qu'une fois!» Exclamation à +laquelle le diable seul, qui tenait l'autre bout de cette corde, pouvait +comprendre quelque chose. + +Un matin qu'en allant de chez Assunta chez sa soeur de lait, +c'est-à -dire de Marinella à Mergellina, trajet qu'il faisait à peu près +tous les jours, il passait devant la porte du beccaïo, et qu'avec cette +flânerie naturelle aux Méridionaux, il s'arrêtait sans aucun motif de +s'arrêter, il lui parut qu'à son arrivée, la conversation changeait +d'objet et que l'on se faisait certains signes qui voulaient dire +visiblement: «Défions-nous: voilà Michele!» + +Michele était trop fin pour avoir l'air de voir ce qu'il avait vu; mais, +en même temps, il était trop curieux pour ne pas chercher à savoir ce +qu'on lui cachait. Il causa un instant avec le beccaïo, qui faisait le +républicain enragé et dont il ne put rien tirer; mais, en sortant de +chez lui, il entra chez un boucher nommé Cristoforo, ennemi naturel du +beccaïo par la seule raison qu'il exerçait, à peu près, le même état que +lui. + +Cristoforo, qui, lui, était véritablement patriote, avait remarqué, +depuis le matin, une assez grande agitation au Marché-Vieux. Cette +agitation, à ce qu'il avait cru reconnaître, était causée par deux +hommes qui avaient distribué, à quelques individus bien connus pour leur +attachement à la cause des Bourbons, des monnaies étrangères d'or et +d'argent. Dans un de ces deux hommes, Cristoforo avait reconnu un ancien +cuisinier du cardinal Ruffo nommé Coscia et qui, comme tel, était en +relation avec les marchands du Marché-Vieux. + +--Bon! dit Michele, as-tu vu cette monnaie, compère? + +--Oui; mais je ne l'ai pas reconnue. + +--Pourrais-tu nous en procurer une, de ces monnaies? + +--Rien de plus facile. + +--Alors, je sais quelqu'un qui nous dira bien de quel pays elle vient. + +Et Michele tira de sa poche une poignée de pièces de toute espèce pour +que Cristoforo pût rendre en monnaie napolitaine l'équivalent des +monnaies étrangères qu'il allait quérir. + +Dix minutes après, il revint avec une pièce d'argent de la valeur d'une +piastre, mais plus mince. Elle représentait, d'un coté, une femme à la +tête altière, à la gorge presque nue, portant une petite couronne sur le +front;--de l'autre, un aigle à deux têtes, tenant dans une de ses serres +le globe, dans l'autre le sceptre. + +Tout autour de la pièce, à l'endroit et au revers étaient gravées des +légendes en lettres inconnues. + +Michele épuisa inutilement sa science à essayer de lire ces légendes. Il +fut obligé d'avouer, à sa honte, qu'il ne connaissait pas les lettres +dont elles se composaient. + +Cristoforo reçut de Michele mission de s'informer. S'il apprenait +quelque chose, il viendrait lui dire ce qu'il aurait appris. + +Le boucher, dont la curiosité n'était pas moins excitée que celle de +Michele, se mit immédiatement en quête, tandis que Michele, par la rue +de Tolède et le pont de Chiaïa, gagnait Mergellina. + +En passant devant le palais d'Angri, Michele s'était informé de Salvato: +Salvato était sorti depuis une heure. + +Salvato, comme s'en était douté Michele, était à la maison du Palmier, +où la duchesse Fusco, confidente de Luisa, avait mis à sa disposition la +chambre où il avait été conduit après sa blessure et où il avait passé +de si douces et de si cruelles heures. + +De cette façon, il entrait chez la duchesse Fusco, qui recevait +hautement et publiquement toutes les sommités patriotiques de l'époque, +saluait ou ne saluait pas la duchesse, selon qu'elle était visible ou +non, et passait dans sa chambre, devenue un cabinet de travail. + +Luisa, de chez elle, l'y venait trouver par la porte de communication +ouverte entre les deux hôtels. + +Michele, qui n'avait pas les mêmes raisons de se cacher, vint tout +simplement sonner à la porte du jardin, que Giovannina lui ouvrit. + +Michele parlait peu à la jeune fille depuis les soupçons qu'il avait +conçus sur elle à l'endroit de sa soeur de lait. Il se contenta donc de +la saluer assez cavalièrement. Michele, qu'on ne l'oublie pas, était +devenu colonel, et, comme chez Luisa, il était à peu près chez lui, il +entra sans rien demander, ouvrit les portes, et, voyant les chambres +vides, alla droit à celle qu'il était à peu près sûr de trouver occupée. + +Le jeune lazarone avait une manière de frapper qui révélait sa présence; +les deux jeunes gens la reconnurent, et la douce voix de Luisa prononça +le mot: + +--Entrez! + +Michele poussa la porte. Salvato et Luisa étaient assis l'un près de +l'autre. Luisa avait la tête appuyée à l'épaule de Salvato, qui +l'enveloppait de son bras. + +Luisa avait les yeux pleins de larmes; Salvato, le front resplendissant +d'orgueil et de joie. Michele sourit; il lui semblait voir un jeune +époux triomphant, à l'annonce d'une future paternité. + +Quel que fût, au reste, le sentiment qui mettait la joie au front de +l'un et les larmes aux yeux de l'autre, il devait, sans doute, rester un +secret entre les deux amants; car, à la vue de Michele, Luisa posa un +doigt sur ses lèvres. + +Salvato se pencha en avant et tendit la main au jeune homme. + +--Quelles nouvelles? lui demanda-t-il. + +--Aucune précise, mon général, mais beaucoup de bruit en l'air. + +--Et qui fait ce bruit? + +--Une pluie d'argent qui vient on ne sait d'où. + +--Une pluie d'argent! Tu t'es mis sous la gouttière, au moins? + +--Non. J'ai tendu mon chapeau, et voici une des gouttes qui y est +tombée. + +Et il présenta la pièce d'argent à Salvato. + +Le jeune homme la prit, et, au premier regard: + +--Ah! dit-il, un rouble de Catherine II. + +Cela n'apprenait rien à Michele. + +--Un rouble? demanda-t-il; qu'est-ce que cela? + +--Une piastre russe. Quant à Catherine II, c'est la mère de Paul Ier, +l'empereur actuellement régnant. + +--Où cela? + +--En Russie. + +--Allons, bon! voilà les Russes qui s'en mêlent. On nous les promettait, +en effet, depuis longtemps. Est-ce qu'ils sont arrivés? + +--Il paraît, répondit Salvato. + +Puis, se levant: + +--Cela est grave, ma bien chère Luisa, dit le jeune officier, et je suis +forcé de vous quitter; car il n'y a pas de temps à perdre pour savoir +d'où viennent ces roubles répandus dans le peuple. + +--Allez, dit la jeune femme avec cette douce résignation qui était +devenue le caractère principal de sa physionomie depuis la malheureuse +affaire des Backer. + +En effet, elle sentait qu'elle ne s'appartenait plus à elle-même; que, +comme l'Iphigénie antique, elle était une victime aux mains du Destin, +et, ne pouvant lutter contre lui, on eût dit qu'elle tentait de le +fléchir par sa résignation. + +Salvato boucla son sabre et revint à elle avec ce sourire plein de force +et de sérénité qui ne s'effaçait de son visage que pour lui rendre la +rigidité du marbre, et, l'enveloppant de son bras, sous l'étreinte +duquel son corps plia comme une branche de saule: + +--Au revoir, mon amour! dit-il. + +--Au revoir! répéta la jeune femme. Quand cela? + +--Oh! le plus tôt possible! Je ne vis que près de toi, surtout depuis la +bienheureuse nouvelle! + +Luisa se serra contre Salvato, en cachant sa tête dans sa poitrine; mais +Michele put voir la rougeur de son visage s'étendre jusqu'à ses tempes. + +Hélas! cette nouvelle que, dans son orgueil égoïste, Salvato appelait +une bonne nouvelle, c'est que Luisa était mère! + + + + +LVII + +LES DERNIÈRES HEURES + + +Voici ce qui s'était passé et de quelle façon la monnaie russe avait +fait son apparition sur la place du Vieux-Marché à Naples. + +Le 3 juin, le cardinal était arrivé à Ariano, ville qui, située au plus +haut sommet des Apennins, a reçu de sa position le nom de _balcon de la +Pouille_. Elle n'avait alors d'autre route que la route consulaire qui +va de Naples à Brindisi, la même qui fut suivie par Horace dans son +fameux voyage avec Mécène. Du côté de Naples, la montée est si rapide, +que les voitures de poste ne peuvent ou plutôt ne pouvaient y monter +alors qu'à l'aide de boeufs; de l'autre côté, on n'y arrivait qu'en +suivant la longue et étroite vallée de Bovino, qui servait, en quelque +sorte, de Thermopyles à la Calabre. Au fond de cette gorge, roule le +Cervaro, torrent impétueux jusqu'à la folie, et, sur la rive du torrent, +rampe la route qui va d'Ariano au pont de Bovino. Le versant de cette +montagne est si encombré de rochers, qu'une centaine d'hommes +suffiraient pour arrêter la marche d'une armée. C'est là que Schipani +avait reçu l'ordre de s'arrêter, et, s'il eût suivi les ordres donnés, +au lieu de se laisser aller à la folle passion de prendre Castelluccio, +c'est là que probablement se fût terminée la marche triomphale du +cardinal. + +A son grand étonnement, au contraire, le cardinal était arrivé à Ariano +sans empêchement aucun. + +Il y trouva le camp russe. + +Or, comme, le lendemain même de son arrivée, il était occupé à visiter +ce camp, on lui amena deux individus que l'on venait d'arrêter dans un +calessino. + +Ces deux individus se donnaient pour des marchands de grains allant dans +la Pouille pour y faire leurs achats. + +Le cardinal s'apprêtait à les interroger, lorsque, en les regardant avec +attention, et voyant que l'un d'eux, au lieu d'être embarrassé ou +effrayé, souriait, il reconnut dans le faux marchand de grains un ancien +cuisinier à lui nommé Coscia. + +Se voyant reconnu, Coscia prit, selon l'habitude napolitaine, la main du +cardinal et la baisa; et, comme le cardinal comprit bien que ce n'était +point le hasard qui amenait les deux voyageurs au-devant de lui, il les +conduisit hors du camp russe, dans une maison isolée, où il put, en +toute tranquillité, causer avec eux. + +--Vous venez de Naples? demanda le cardinal. + +--Nous en sommes partis hier matin, répondit Coscia. + +--Vous pouvez me donner des nouvelles fraîches, alors? + +--Oui, monseigneur, d'autant mieux que nous-mêmes en venions chercher +auprès de Votre Éminence. + +En effet, les deux messagers étaient envoyés par le comité royaliste. Ce +qui préoccupait le plus tout à la fois les bourgeois et les patriotes, +c'était de savoir positivement si les Russes étaient ou n'étaient point +arrivés, la coopération des Russes étant une grande garantie pour la +réussite de l'expédition sanfédiste, puisqu'elle avait pour appui le +plus puissant des empires, numériquement parlant. + +Sous ce rapport, le cardinal put satisfaire pleinement les deux envoyés. +Il les fit passer au milieu des rangs moscovites, leur assurant que ce +n'était que l'avant-garde et que l'armée venait derrière. + +Les deux voyageurs, quoique moins incrédules que saint Thomas, purent +cependant faire comme lui: voir et toucher. + +Ce qu'ils touchèrent particulièrement, ce fut un sac de pièces russes +que le cardinal leur remit pour distribuer aux bons amis du +Marché-Vieux. + +On a vu que maître Coscia s'était acquitté de son message en conscience, +puisqu'un des roubles était parvenu jusqu'à Salvato. + +Salvato avait aussi compris la gravité du fait, et était sorti pour le +vérifier. + +Deux heures après, il n'avait plus aucun doute: les Russes avaient fait +leur jonction avec le cardinal, et les Turcs étaient près de faire la +leur. + +La journée n'était point achevée encore, que le bruit s'en était déjà +répandu par toute la ville. + +Salvato, en rentrant au palais d'Angri, avait trouvé des nouvelles plus +désastreuses encore. + +Ettore Caraffa, le héros d'Andria et de Trani, était bloqué par Pronio à +Pescara, et ne pouvait venir au secours de Naples, qui le considérait +cependant comme un de ses plus braves défenseurs. + +Bassetti, nommé par Macdonald, avant son départ de Naples, général en +chef des troupes régulières, battu par Fra-Diavolo et Mammone, venait de +rentrer blessé à Naples. + +Schipani, attaqué et battu sur les rives du Sarno, s'était arrêté +seulement à Torre-del-Greco et s'était enfermé avec une centaine +d'hommes dans le petit fort de Granatello. + +Enfin, Manthonnet, le ministre de la guerre, Manthonnet lui-même, qui +avait marché contre Ruffo et qui avait compté qu'Ettore Caraffa se +joindrait à lui, Manthonnet, privé du secours de ce brave capitaine, +n'avait pu, au milieu des populations, qui, excitées par l'exemple de +Castelluccio, se soulevaient menaçantes, n'avait pu arriver jusqu'à +Ruffo, et, sans avoir dépassé Baïa, avait été contraint de battre en +retraite. + +Salvato, à la lecture de ces nouvelles fatales, demeura un instant +pensif; puis il parut avoir pris une résolution, descendit rapidement +dans la rue, sauta dans un calessino et se fit conduire à la maison du +Palmier. + +Cette fois, il ne prit point la précaution d'entrer par la maison de la +duchesse Fusco: il alla droit à cette petite porte du jardin qui s'était +si heureusement ouverte pour lui pendant la nuit du 22 au 23 septembre, +et y sonna. + +Giovannina vint ouvrir, et, en voyant le jeune homme, ne put s'empêcher +de pousser un cri de surprise: ce n'était jamais par là qu'il entrait. + +Salvato ne se préoccupa point de son étonnement et ne s'inquiéta point +de son cri. + +--Ta maîtresse est là ? lui demanda-t-il. + +Et, comme elle ne répondait point, fascinée qu'elle semblait par son +regard, il l'écarta doucement de la main et s'avança vers le perron, +sans même s'apercevoir que Giovannina la lui avait saisie et l'avait +serrée avec une passion que, d'ailleurs, il attribua peut-être à la +crainte qu'une situation si précaire faisait naître dans les plus fermes +esprits, à plus forte raison dans celui de Giovannina. + +Luisa était dans la même chambre où Salvato l'avait laissée. Au bruit +inattendu de son pas, à la surprise qu'elle éprouva en l'entendant venir +du côté opposé à celui par lequel elle l'attendait, elle se leva +vivement, alla vers la porte et l'ouvrit. Salvato se trouva en face +d'elle. + +Le jeune homme lui prit les deux mains, et, la regardant quelques +secondes avec un sourire d'une ineffable douceur et en même temps d'une +inexprimable tristesse: + +--Tout est perdu! lui dit-il. Dans huit jours, le cardinal Ruffo et ses +hommes seront sous les murs de Naples, et il sera trop tard pour prendre +un parti. Il faut donc prendre ce parti à l'instant même. + +Luisa, de son côté, le regardait avec étonnement mais sans crainte. + +--Parle, dit-elle, je t'écoute. + +--Il y a trois choses à faire dans les circonstances où nous nous +trouvons, continua Salvato. + +--Lesquelles? + +--La première, c'est de monter à cheval avec cent de mes braves +Calabrais, de renverser tous les obstacles que nous rencontrerons sur +notre route, d'atteindre Capoue. Capoue a conservé une garnison +française. Je te confie à la loyauté de son commandant, quel qu'il soit, +et, si Capoue capitule, il te fait comprendre dans la capitulation, et +tu es sauvée, car tu te trouves sous la sauvegarde des traités. + +--Et toi, demanda Luisa, restes-tu à Capoue? + +--Non, Luisa, je reviens ici, car ma place est ici; mais, aussitôt libre +de mes devoirs, je te rejoins. + +--La seconde? dit-elle. + +--C'est de prendre la barque du vieux Basso-Tomeo, qui ira avec ses +trois fils t'attendre au tombeau de Scipion, et, profitant de ce qu'il +n'y a plus de blocus, de suivre la côte de Terracine jusqu'à Ostie; et, +une fois à Ostie, de suivre, en le remontant, le Tibre jusqu'à Rome. + +--Viens-tu avec moi? demanda Luisa. + +--Impossible. + +--La troisième, alors? + +--C'est de rester ici, d'y faire la meilleure défense possible et d'y +attendre les événements. + +--Quels événements? + +--Les conséquences d'une ville prise d'assaut et les vengeances d'un roi +lâche et, par conséquent, impitoyable. + +--Serons-nous sauvés ou mourrons-nous ensemble? + +--C'est probable. + +--Alors, restons. + +--C'est ton dernier mot, Luisa? + +--Le dernier, mon ami. + +--Réfléchis jusqu'à ce soir: je serai ici ce soir. + +--Reviens ce soir; mais, ce soir, je te dirai, comme à cette heure: si +tu restes, restons. + +Salvato regarda à sa montre. + +--Il est trois heures, dit-il: je n'ai pas un instant à perdre. + +--Tu me quittes? + +--Je monte au fort Saint-Elme. + +--Mais le fort Saint-Elme, lui aussi, est commandé par un Français: +pourquoi ne me confies-tu point à lui? + +--Parce que je ne l'ai vu qu'un instant, et que cet homme m'a fait +l'effet d'un misérable. + +--Les misérables font parfois, pour de l'argent, ce que les grands +coeurs font par dévouement. + +Salvato sourit. + +--C'est justement ce que je vais tenter. + +--Fais, mon ami: tout ce que tu feras sera bien fait, pourvu que tu +restes près de moi. + +Salvato donna un dernier baiser à Luisa, et, par un sentier côtoyant la +montagne, on put le voir disparaître derrière le couvent de +Saint-Martin. + +Le colonel Mejean, qui, du haut de la forteresse, planait sur la ville +et sur ses alentours comme un oiseau de proie, vit et reconnut Salvato. +Il connaissait de réputation cette nature franche et honnête, antipode +de la sienne. Peut-être le haïssait-il, mais il ne pouvait s'empêcher de +l'estimer. + +Il eut le temps de rentrer dans son cabinet, et, comme les hommes de +cette espèce n'aiment point le grand jour, il abaissa les rideaux, se +plaça le dos tourné à la lumière, de manière que son oeil clignotant et +douteux ne pût être épié dans la pénombre. + +Quelques secondes après que ces mesures étaient prises, on annonça le +général de brigade Salvato Palmieri. + +--Faites entrer, dit le colonel Mejean. + +Salvato fut introduit, et la porte se referma sur eux. + + + + +LVIII + +OÙ UN HONNÊTE HOMME PROPOSE UNE MAUVAISE ACTION QUE D'HONNÊTES GENS ONT +LA BÊTISE DE REFUSER + + +L'entretien dura près d'une heure. + +Salvato en sortit l'oeil sombre et la tête inclinée. + +Il descendit la rampe qui conduit de San-Martino à l'Infrascata, prit un +calessino qu'il trouva à la descente dei Studi et se fit conduire à la +porte du palais royal, où siégeait le directoire. + +Son uniforme lui ouvrait toutes les portes: il pénétra jusqu'à la salle +des séances. + +Il trouva les directeurs assemblés et Manthonnet leur faisant un rapport +sur la situation. + +La situation était celle que nous avons dite: + +Le cardinal à Ariano, c'est-à -dire, en quatre marches, pouvant être à +Naples; + +Sciarpa à Nocera, c'est-à -dire à deux marches de Naples; + +Fra-Diavolo à Sessa et à Teano, c'est-à -dire à deux marches de Naples; + +La République, enfin, menacée par les Napolitains, les Siciliens, les +Anglais, les Romains, les Toscans, les Russes, les Portugais, les +Dalmates, les Turcs, les Albanais. + +Le rapporteur était sombre; ceux qui l'écoutaient étaient plus sombres +que lui. + +Lorsque Salvato entra, tous les yeux se tournèrent de son côté. Il fit +signe à Manthonnet de continuer et demeura debout, gardant le silence. + +Quand Manthonnet eut fini: + +--Avez-vous quelque chose de nouveau à nous annoncer, mon cher général? +demanda le président à Salvato. + +--Non; mais j'ai une proposition à vous faire. On connaissait le courage +fougueux et l'inflexible patriotisme du jeune homme: on écouta. + +--D'après ce que vient de vous dire le brave général Manthonnet, vous +reste-t-il encore quelque espoir? + +--Bien peu. + +--Ce peu, sur quoi repose-t-il? Dites-le-nous. + +On se tut. + +--C'est-à -dire, reprit Salvato, qu'il ne vous en reste aucun, et que +vous essayez de vous faire illusion à vous-mêmes. + +--Et à vous, vous en reste-t-il? + +--Oui, si l'on fait de point en point ce que je vais vous dire. + +--Dites. + +--Vous êtes tous braves, tous courageux? vous êtes tous prêts à mourir +pour la patrie? + +--Tous! s'écrièrent les membres du directoire en se levant d'un seul +élan. + +--Je n'en doute pas, continua Salvato avec son calme ordinaire; mais +mourir pour la patrie n'est pas sauver la patrie, et il faut, avant +tout, sauver la patrie; car sauver la patrie, c'est sauver la +République, et sauver la République, c'est fixer sur cette malheureuse +terre l'intelligence, le progrès, la légalité, la lumière, la liberté, +qui, avec le retour de Ferdinand, disparaîtraient pour un demi-siècle, +pour un siècle peut-être. + +Les auditeurs ne répondirent que par le silence, tant le raisonnement +était juste et impossible à combattre. + +Salvato continua: + +--Lorsque Macdonald a été rappelé dans la haute Italie et que les +Français ont quitté Naples, je vous ai vus, joyeux, vous féliciter +d'être enfin libres. Votre amour-propre national, votre patriotisme de +terroir vous aveuglaient; vous veniez de refaire votre premier pas vers +l'esclavage. + +Une vive rougeur passa sur le front des membres du directoire; +Manthonnet murmura: + +--Toujours l'étranger! + +Salvato haussa les épaules. + +--Je suis plus Napolitain que vous, Manthonnet, dit-il, puisque votre +famille, originaire de Savoie, habite Naples depuis cinquante ans +seulement; moi, je suis de la Terre de Molise, mes aïeux y sont nés, mes +aïeux y sont morts. Dieu me donne ce suprême bonheur d'y mourir comme +eux! + +--Écoutez, dit une voix, c'est la sagesse qui parle par la voix de ce +jeune homme. + +--Je ne sais pas ce que vous appelez l'étranger; mais je sais ceux que +j'appelle _mes frères_. Mes frères, ce sont les hommes, de quelque pays +qu'ils soient, qui veulent comme moi la dignité de l'individu par +l'indépendance de la nation. Que ces hommes soient Français, Russes, +Turcs, Tartares, du moment qu'ils entrent dans ma nuit un flambeau à la +main et les mots de progrès et de liberté à la bouche, ces hommes, ce +sont _mes frères_. Les étrangers, pour moi, ce sont les Napolitains, mes +compatriotes, qui, réclamant le pouvoir de Ferdinand, marchant sous la +bannière de Ruffo, veulent nous imposer de nouveau le despotisme d'un +roi imbécile et d'une reine débauchée. + +--Parle, Salvato! parle! dit la même voix. + +--Eh bien, je vous dis ceci: vous savez mourir, mais vous ne savez pas +vaincre. + +Il se fit un mouvement dans l'assemblée: Manthonnet se retourna +brusquement vers Salvato. + +--Vous savez mourir, répéta Salvato; mais vous ne savez pas vaincre, et +la preuve, c'est que Bassetti a été battu, c'est que Schipani a été +battu; c'est que vous-même, Manthonnet, avez été battu. + +Manthonnet courba la tête. + +--Les Français, au contraire, savent mourir. Ils étaient trente-deux à +Cotrone; sur trente-deux, quinze sont morts et onze ont été blessés. Ils +étaient neuf mille à Civita-Castellane, ils avaient devant eux quarante +mille ennemis, qui ont été vaincus. Donc, je le répète, les Français +non-seulement savent mourir, mais encore savent vaincre. + +Nulle voix ne répondit. + +--Sans les Français, nous mourrons, nous mourrons glorieusement, nous +mourrons avec éclat, nous mourrons comme Brutus et Cassius sont morts à +Philippes; mais nous mourrons en désespérant, nous mourrons en doutant +de la Providence, nous mourrons en disant: «Vertu, tu n'es qu'un mot!» +et, ce qu'il y a de plus terrible à penser, c'est que la République +mourra avec nous. Avec les Français, nous vaincrons, et la République +sera sauvée! + +--C'est donc à dire, s'écria Manthonnet, que les Français sont plus +braves que nous? + +--Non, mon cher général, nul n'est plus brave que vous, nul n'est plus +brave que moi, nul n'est plus brave que Cirillo, qui m'écoute et qui +déjà deux fois m'a approuvé; et, lorsque l'heure de mourir sera venue, +nous donnerons la preuve, je l'espère, que nul ne mourra mieux que nous. +Kosciusko aussi était brave; mais, en tombant, il a dit ce mot terrible +que trois démembrements ont justifié: _Finis Poloniæ!_ Nous dirons en +tombant, et vous tout le premier, je n'en doute pas, des mots +historiques; mais, je le répète, si ce n'est pour nous, du moins pour +nos enfants, qui auront notre besogne à refaire, mieux vaut ne pas +tomber. + +--Mais, dit Cirillo, ces Français, où sont-ils? + +--Je descends de Saint-Elme, répondit Salvato; je quitte le colonel +Mejean. + +--Connaissez-vous cet homme? demanda Manthonnet. + +--Oui, c'est un misérable, répondit Salvato avec son calme habituel, et +voilà pourquoi l'on peut traiter avec lui. Il me vend mille Français. + +--Il n'en a que cinq cent cinquante! s'écria Manthonnet. + +--Pour Dieu, mon cher Manthonnet, laissez-moi finir; le temps est +précieux, et, si je pouvais acheter du temps comme je puis acheter des +hommes, j'en achèterais aussi. Il me vend mille Français. + +--Nous pouvons, tout battus que nous sommes, rassembler encore dix ou +quinze mille hommes, dit Manthonnet, et vous comptez faire avec mille +Français ce que vous ne pouvez pas faire avec quinze mille Napolitains? + +--Je ne compte point faire avec mille Français ce que je ne puis pas +faire avec quinze mille Napolitains; mais, avec quinze mille Napolitains +et mille Français, je puis faire ce que je ne ferais pas avec trente +mille Napolitains seuls! + +--Vous nous calomniez, Salvato. + +--Dieu m'en garde! Mais l'exemple est là . Croyez-vous que, si Mack eût +eu mille hommes de vieilles troupes, mille vieux soldats disciplinés, +habitués à la victoire, mille soldats du prince Eugène ou de Souvorov, +notre défaite eût été si rapide, notre déroute si honteuse? Car j'étais +d'esprit, sinon de coeur, avec les Napolitains qui fuyaient et contre +lesquels j'avais combattu; mille Français, voyez-vous, mon cher +Manthonnet, c'est un bataillon carré, et un bataillon carré, c'est une +forteresse que rien n'entame, ni artillerie ni cavalerie; mille +Français, c'est une barrière que l'ennemi ne franchit pas, une muraille +derrière laquelle le soldat brave, mais peu habitué au feu, mal +discipliné, se rallie, se reforme. Donnez-moi le commandement de douze +mille Napolitains et de mille Français, et je vous amène ici dans huit +jours le cardinal Ruffo pieds et poings liés. + +--Et il faut absolument que ce soit vous qui commandiez ces douze mille +Napolitains et ces mille Français, Salvato? + +--Prenez garde, Manthonnet! voici un mauvais sentiment, quelque chose de +pareil à l'envie qui vous mord le coeur. + +Et, sous le regard placide du jeune homme, Manthonnet, courbé, quitta sa +place et vint lui donner la main. + +--Pardonnez, mon cher Salvato, dit-il, à un homme encore tout meurtri de +sa dernière défaite. Si la chose vous est accordée, voulez-vous de moi +pour votre lieutenant? + +--Continuez donc, Salvato, dit Cirillo. + +--Oui, il faut absolument que ce soit moi qui commande, reprit Salvato, +et je vais vous dire pourquoi: c'est qu'il faut que les Français sur +lesquels je compte m'appuyer, les mille Français qui seront mon pilier +d'airain, ces mille Français me voient combattre, parce que ces mille +Français savent que non-seulement j'étais l'aide de camp, mais encore +l'ami du général Championnet. Si j'eusse été ambitieux, j'eusse suivi +Macdonald dans la haute Italie, c'est-à -dire sur le terrain des grandes +batailles, là où l'on devient en trois ou quatre ans Desaix, Kléber, +Bonaparte, Murat, et je n'eusse point demandé mon congé pour commander +une bande de Calabrais sauvages et mourir obscurément dans quelque +escarmouche contre des paysans commandés par un cardinal. + +--Et ces Français, demanda le président, quel prix vous les vend le +commandant de Saint-Elme? + +--Pas ce qu'ils valent, certainement,--il est vrai que ce n'est point à +eux, mais à lui que je les paye,--cinq cent mille francs. + +--Et ces cinq cent mille francs, où les prenez-vous? demanda le +président. + +--Attendez, répondit Salvato toujours calme; car ce n'est point cinq +cent mille francs qu'il me faut, c'est un million. + +--Raison de plus. Je le répète, où prendrez-vous un million, quand nous +n'avons peut-être pas dix mille ducats en caisse? + +--Donnez-moi pouvoir sur la vie et sur les biens de dix riches citoyens +que je vous désignerai par leur nom, et, demain, le million sera ici, +apporté par eux-mêmes. + +--Citoyen Salvato, s'écria le président, vous nous proposez là ce que +nous reprochons à nos ennemis de faire. + +--Salvato! murmura Cirillo. + +--Attendez, dit le jeune homme. J'ai demandé à être écouté jusqu'au +bout, et, à chaque instant, vous m'interrompez. + +--C'est vrai, nous avons tort, dit Cirillo en s'inclinant. Parlez. + +--J'ai, à la connaissance de tous, reprit Salvato, pour deux millions de +biens, de masseries, de terres, de maisons, de propriétés enfin, dans la +province de Molise. Ces deux millions de propriétés, je les donne à la +nation. Naples sauvée, Ruffo en fuite ou pris, la nation fera vendre mes +terres et remboursera les dix citoyens qui m'auront prêté ou plutôt qui +lui auront prêté cent mille francs. + +Un murmure d'admiration se fit entendre parmi les directeurs. Manthonnet +jeta ses bras au cou du jeune homme. + +--Je demandais à servir sous toi comme lieutenant, dit-il; veux-tu de +moi comme simple volontaire? + +--Mais, demanda le président, tandis que tu conduiras tes quinze mille +Napolitains et tes mille Français contre Ruffo, qui veillera à la sûreté +et à la tranquillité de la ville? + +--Ah! dit Salvato, vous venez de toucher le seul écueil: c'est un +sacrifice à faire, c'est un parti terrible à prendre. Les patriotes se +réfugieront dans les forts et les garderont en se gardant eux-mêmes. + +--Mais la ville! la ville! répétèrent les directeurs en même temps que +le président. + +--C'est huit jours, dix jours d'anarchie peut-être à risquer! + +--Dix jours d'incendie, de pillage, de meurtres! répéta le président. + +--Nous reviendrons victorieux et nous châtierons les rebelles. + +--Leur châtiment rebâtira-t-il les maisons brûlées? reconstruira-t-il +les fortunes détruites? rendra-t-il la vie aux morts? + +--Dans vingt ans, qui s'apercevra que vingt maisons ont été brûlées, que +vingt fortunes ont été détruites, que vingt existences ont été +tranchées? L'important est que la République triomphe: car, si elle +succombe, sa chute sera suivie de mille injustices, de mille malheurs, +de mille morts. + +Les directeurs se regardèrent. + +--Passe donc dans la chambre voisine, dit le président à Salvato, nous +allons délibérer. + +--Je vote pour toi, Salvato! cria Cirillo au jeune homme. + +--Je reste pour influer, s'il est possible, sur la délibération, dit +Manthonnet. + +--Citoyens directeurs, dit Salvato en sortant, rappelez-vous ce mot de +Saint-Just: «En matière de révolution, celui qui ne creuse pas profond, +creuse sa propre fosse.» + +Salvato sortit et attendit, comme il en avait reçu l'ordre, dans la +chambre voisine. + +Au bout de dix minutes, la porte de la chambre s'ouvrit; Manthonnet vint +au jeune homme lui prit le bras, et, l'entraînant vers la rue: + +--Viens, lui dit-il. + +--Où cela? demanda Salvato. + +--Où l'on meurt. + +La proposition du jeune homme était repoussée à l'unanimité, moins une +voix. + +Cette voix, c'était celle de Cirillo. + + + + +LVIX + +LA MARSEILLAISE NAPOLITAINE + + +Ce même jour, il y avait grande soirée à Saint-Charles. + +On chantait _les Horaces et les Curiaces_, un des cent chefs-d'oeuvre de +Cimarosa. On n'eût jamais dit, en voyant cette salle éclairée _à +giorno_, ces femmes élégantes et parées comme pour une fête, ces jeunes +gens qui venaient de déposer le fusil en entrant dans la salle et qui +allaient le reprendre en sortant, on n'eût jamais dit qu'Annibal fût si +près des portes de Rome. + +Entre le deuxième et le troisième acte, la toile se leva, et la +principale actrice du théâtre, sous le costume du génie de la patrie, +tenant un drapeau noir à la main, vint annoncer les nouvelles que nous +connaissons déjà , et qui ne laissaient aux patriotes d'autre alternative +que d'écraser, par un suprême effort, le cardinal au pied des murailles +de Naples ou de mourir eux-mêmes en les défendant. + +Ces nouvelles, si terribles qu'elles fussent, n'avaient point découragé +les spectateurs qui les écoutaient. Chacune d'elles avait été accueillie +par les cris de «Vive la liberté! mort aux tyrans!» + +Enfin, lorsqu'on apprit la dernière, c'est-à -dire la défaite et le +retour de Manthonnet, ce ne fut plus seulement du patriotisme, ce fut de +la rage; on cria de tous côtés: + +--L'hymne à la liberté! l'hymne à la liberté! + +L'artiste qui venait de lire le sinistre bulletin salua, indiquant +qu'elle était prête à dire l'hymne national, lorsque tout à coup on +aperçut dans une loge Éléonore Pimentel entre Monti, l'auteur des +paroles, et Cimarosa, l'auteur de la musique. + +Un seul cri retentit alors par toute la salle: + +--La Pimentel! la Pimentel! + +Le _Moniteur parthénopéen_, rédigé par cette noble femme, lui donnait +une popularité immense. + +La Pimentel salua; mais ce n'était pas cela qu'on voulait; on voulait +que ce fût elle-même qui chantât l'hymne. + +Elle s'en défendit un instant; mais, devant l'unanimité de la +démonstration, il lui fallut céder. + +Elle sortit de sa loge et reparut sur le théâtre au milieu des cris, des +hourras, des vivats, des applaudissements, des bravos de la salle tout +entière. + +On lui présenta le drapeau noir. + +Mais, elle, secouant la tête: + +--Celui-ci est le drapeau des morts, dit-elle, et, Dieu merci! tant que +nous respirerons, la République et la liberté ne sont pas mortes. +Donnez-moi le drapeau des vivants. + +On lui apporta le drapeau tricolore napolitain. + +D'un geste passionné, elle le pressa contre son coeur. + +--Sois notre bannière triomphante, drapeau de la liberté! dit-elle, ou +sois notre linceul à tous! + +Puis, au milieu d'un tumulte à faire croire que la salle allait crouler, +le chef d'orchestre ayant fait un signe de son bâton et les premières +notes ayant retenti, un silence étrange, en ce qu'il semblait plein de +frémissements, succéda à ce tumulte, et, de sa voix pleine et sonore, de +sa splendide voix de contralto, pareille à la muse de la patrie, +Éléonore Pimentel aborda la première strophe, qui commence par ces vers: + + Peuples qui rampiez à genoux, + Courbés sur les marches du trône, + Le tyran tombe, levez-vous + Et brisez du pied sa couronne[13]! + + [13] + + _Il tiranno è caduto, surgete, + Gente oppresa!_ etc. + +Il faut connaître le peuple napolitain, il faut avoir vu ses admirations +montant jusqu'à la frénésie, ses enthousiasmes, qui, ne trouvant plus de +mots pour s'exprimer, appellent à leur secours des gestes furibonds et +des cris inarticulés, pour se faire une idée de l'état d'ébullition où +se trouva la salle, lorsque le dernier vers de _la Marseillaise +parthénopéenne_ fut sorti de la bouche de la chanteuse, et lorsque la +dernière note de l'accompagnement se fut éteinte dans l'orchestre. + +Les couronnes et les bouquets tombèrent sur le théâtre comme une grêle +d'orage. + +Éléonore ramassa deux couronnes de laurier, posa l'une sur la tête de +Monti, l'autre sur celle de Cimarosa. + +Alors, sans qu'on pût voir qui l'avait jetée, tomba, au milieu de cette +jonchée, une branche de palmier. + +Quatre mille mains applaudirent, deux mille voix crièrent: + +--A Éléonore la palme! à Éléonore la palme! + +--Du martyre! répondit la prophétesse en la ramassant et en l'appuyant +sur sa poitrine avec ses deux mains croisées. + +Alors, ce fut un délire. On se précipita sur le théâtre. Les hommes +s'agenouillèrent devant elle, et, comme sa voiture était à la porte, on +la détela et on la ramena chez elle, traînée par des patriotes +enthousiastes et accompagnée de l'orchestre qui, jusqu'à une heure du +matin, joua sous sa fenêtre. + +Toute la nuit, le chant de Monti retentit dans les rues de Naples. + +Mais ce grand enthousiasme, enfermé dans la salle Saint-Charles, et qui +avait failli faire éclater la salle, se refroidit le lendemain en se +répandant par la ville. Cette ardeur de la veille était due à des +conditions d'atmosphère, de chaleur, de lumière, de bruits, d'effluves +magnétiques, et devait s'éteindre lorsque la réunion de ces +circonstances fiévreuses n'existerait plus. + +La ville, voyant rentrer en désordre ses derniers défenseurs blessés, +fugitifs, couverts de poussière, les uns par la porte de Capoue, les +autres par la porte del Carmine, tomba dans une tristesse qui devint +bientôt de la consternation. + +En même temps, une ligne se formait autour de Naples, qui, se resserrant +toujours, tendait à l'étouffer dans un cercle de fer, dans une ceinture +de feu. + +En effet, de quelque côté que Naples se tournât, les républicains ne +voyaient qu'ennemis acharnés, qu'adversaires implacables: + +Au nord, Fra-Diavolo et Mammone; + +A l'est, Pronio; + +Au sud-est, Ruffo, de Cesare et Sciarpa; + +Au sud et à l'ouest, les restes de la flotte britannique, que l'on +s'attendait à voir reparaître plus puissante que jamais, renforcée de +quatre vaisseaux russes, de cinq vaisseaux portugais, de trois vaisseaux +turcs; enfin, toutes les tyrannies de l'Europe, qui semblaient s'être +levées et se donner la main pour étouffer le cri de liberté poussé par +la malheureuse ville. + +Mais, hâtons-nous de le dire, les patriotes napolitains furent à la +hauteur de la situation. Le 5 juin, le directoire, avec toutes les +cérémonies employées dans les temps antiques, déploya le drapeau rouge +et déclara la patrie en danger. Il invita tous les citoyens à s'armer +pour la défense commune, ne forçant personne, mais ordonnant qu'au +signal de trois coups de canon, tirés des forts à intervalles égaux, +tout citoyen qui ne serait point porté sur les rôles de la garde +nationale ou sur les registres d'une société patriotique, serait obligé +de rentrer chez lui et d'en fermer les portes et les fenêtres jusqu'à ce +qu'un autre coup de canon isolé lui eût donné la liberté de les rouvrir. +Tous ceux qui, les trois coups de canon tirés, seraient trouvés dans la +rue, le fusil à la main, sans être ni de la garde nationale, ni d'aucune +société patriotique, devaient être arrêtés et fusillés comme ennemis de +la patrie. + +Les quatre châteaux de Naples, celui del Carmine, le castello Nuovo, le +castello del Ovo et le château Saint-Elme furent approvisionnés pour +trois mois. + +Un des premiers qui se présenta pour recevoir des armes et des +cartouches et pour marcher à l'ennemi fut un avocat de grande +réputation, déjà vieux et presque aveugle, qui, autrefois savant dans +les antiquités napolitaines, avait servi de cicerone à l'empereur Joseph +II lors de son voyage en Italie. + +Il était accompagné de ses deux neveux, jeunes gens de dix-neuf à vingt +ans. + +On voulut, tout en donnant des fusils et des cartouches aux deux jeunes +gens, en refuser au vieillard, sous prétexte qu'il était presque +aveugle. + +--J'irai si près de l'ennemi, répondit-il, que je serai bien malheureux +si je ne le vois pas. + +Comme aux préoccupations politiques se joignait une grande préoccupation +sociale: c'est que le peuple manquait de pain, il fut résolu au +directoire que l'on porterait des secours à domicile; ce qui était à la +fois une mesure d'humanité et de bonne politique. + +Dominique Cirillo imagina alors de fonder une caisse de secours, et, le +premier, donna tout ce qu'il avait d'argent comptant, plus de deux mille +ducats. + +Les plus nobles coeurs de Naples, Pagana, Conforti, Baffi, vingt autres, +suivirent l'exemple de Cirillo. + +On choisit dans chaque rue le citoyen le plus populaire, la femme la +plus vénérée; ils reçurent les noms de père et de mère des pauvres et +mission de quêter pour eux. + +Ils visitaient les plus humbles maisons, descendaient dans les plus +misérables cantines, montaient aux derniers étages et y portaient le +pain et l'aumône de la patrie. Les ouvriers qui avaient une profession +trouvaient aussi du travail, les malades des secours et des soins. Les +deux dames qui se vouèrent avec le plus d'ardeur à cette oeuvre de +miséricorde furent les duchesses de Pepoli et de Cassano. + +Dominique Cirillo était venu prier Luisa d'être une des quêteuses; mais +elle répondit que sa position de femme du bibliothécaire du prince +François lui interdisait toute démonstration publique du genre de celle +que l'on réclamait d'elle. + +N'avait-elle point fait assez, n'avait-elle point fait trop en amenant, +sans le savoir, l'arrestation des deux Backer? + +Cependant, en son nom et en celui de Salvato, elle donna trois mille +ducats à la duchesse Fusco, l'une des quêteuses. + +Mais la misère était si grande, que, malgré la générosité des citoyens, +la caisse se trouva bientôt vide. + +Le Corps législatif proposa alors que tous les employés de la +République, quels qu'ils fussent, laissassent aux indigents la moitié de +leur solde. Cirillo, qui avait abandonné tout ce qu'il possédait +d'argent comptant, renonça à la moitié de son traitement comme membre du +Corps législatif; tous ses collègues suivirent son exemple. On donna à +chaque quartier de Naples des chirurgiens et des médecins qui devaient +assister gratuitement tous ceux qui réclameraient leur secours. + +La garde nationale eut la responsabilité de la tranquillité publique. + +Avant son départ, Macdonald avait distribué des armes et des drapeaux. +Il avait nommé pour général en chef ce même Bassetti que nous avons vu +revenir battu et blessé par Mammone et Fra-Diavolo; pour second, Gennaro +Ferra, frère du duc de Cassano; pour adjudant général, Francesco +Grimaldi. + +Le commandant de la place fut le général Frederici; le gouvernement du +Château-Neuf resta au chevalier Massa, mais celui du château de l'OEuf +fut donné au colonel L'Aurora. + +Un corps de garde fut établi dans chaque quartier; des sentinelles +furent placées de trente pas en trente pas. + +Le 7 juin, le général Writz fit arrêter tous les anciens officiers de +l'armée royale qui se trouvaient à Naples et qui avaient refusé de +prendre du service pour la République. + +Le 9, à huit heures du soir, on tira les trois coups d'alarme. Aussitôt, +selon l'ordre donné, tous ceux qui n'étaient sur les contrôles ni de la +garde nationale, ni d'aucune société patriotique, se retirèrent dans +leurs maisons et fermèrent portes et fenêtres. + +Au contraire, la garde nationale et les volontaires s'élancèrent dans la +rue de Tolède et sur les places publiques. + +Manthonnet, redevenu ministre de la guerre, les passa en revue avec +Writz et Bassetti, remis de sa blessure, au reste peu dangereuse. Ce +dernier les complimenta sur leur zèle, leur déclara qu'au point où l'on +en était arrivé, il n'y avait plus que deux partis à prendre: vaincre ou +mourir. Après quoi, il les congédia, leur disant que les trois coups de +canon d'alarme n'avaient été tirés que pour connaître le nombre des +hommes sur lesquels on pouvait compter à l'heure du danger. + +La nuit fut tranquille. Le lendemain, au point du jour, on tira le coup +de canon qui indiquait que chacun pouvait sortir librement par la ville, +aller où il voudrait et vaquer à ses propres affaires. + +Le 31, on apprit que le cardinal était arrivé à Nola, c'est-à -dire qu'il +n'était plus qu'à sept ou huit lieues de Naples. + + + + +LX + +OÙ SIMON BACKER DEMANDE UNE FAVEUR + + +Dans un des cachots du Château-Neuf, dont la fenêtre grillée d'un triple +barreau donnait sur la mer, deux hommes, l'un de cinquante-cinq à +soixante ans, l'autre de vingt-cinq à trente, couchés tout habillés sur +leur lit, écoutaient avec une attention plus qu'ordinaire cette mélopée +lente et monotone des pêcheurs napolitains, tandis que la sentinelle, +placée auprès de la muraille et dont la consigne était d'empêcher les +prisonniers de fuir, mais non les pêcheurs de chanter, se promenait +insoucieusement sur l'étroite bande de terre qui empêche les tours +aragonaises de plonger à pic dans la mer. + +Certes, si mélomanes que fussent ces deux hommes, ce n'était point +l'harmonie du chant qui pouvait fixer ainsi leur attention. Rien de +moins poétique et surtout rien de moins harmonieux que le rhythme sur +lequel le peuple napolitain module ses interminables improvisations. + +Il y avait donc pour eux évidemment dans les paroles un intérêt qu'il +n'y avait pas dans le prélude; car, au premier couplet, le plus jeune +des deux prisonniers se dressa sur son lit, saisit vigoureusement les +barreaux de fer, se hissa jusqu'à la fenêtre et plongea son regard +ardent à travers les ténèbres pour tâcher de voir le chanteur à la pâle +et vacillante lueur de la lune. + +--J'avais reconnu sa voix, dit le plus jeune des deux hommes, celui qui +regardait et qui écoutait: c'est Spronio, notre premier garçon de +banque. + +--Écoutez ce qu'il dit, André, dit le plus vieux des deux hommes avec un +accent allemand très-prononcé: vous comprenez mieux que moi le dialecte +napolitain. + +--Chut, mon père! dit le jeune homme, car le voilà qui s'arrête en face +de notre fenêtre comme pour jeter ses filets. Sans doute a-t-il quelque +bonne nouvelle à nous apprendre. + +Les deux hommes se turent, et le faux pécheur commença de chanter. + +Notre traduction rendra mal la simplicité du récit, mais elle en donnera +au moins le sens. + +Comme l'avait pensé le plus jeune des deux prisonniers, c'étaient des +nouvelles que leur apportait celui qu'ils avaient désigné sous le nom de +Spronio. + +Voici quel était le premier couplet, simple appel à l'attention de ceux +pour lesquels la chanson était chantée: + + Il est descendu sur la terre, + L'ange qui nous délivrera; + Il a brisé comme du verre + La lance de son adversaire, + Et celui qui vivra verra! + +--Il est question du cardinal Ruffo, dit le jeune homme à l'oreille +duquel était parvenu le bruit de l'expédition, mais qui ignorait +complétement où en était cette expédition. + +--Écoutez, André, dit le père, écoutez! + +Le chant continua: + + Rien ne résiste à sa puissance, + Après Cotrone, Altamura + Tombe, malgré sa résistance. + Vainqueur du démon, il s'avance, + Et celui qui vivra verra. + +--Vous entendez, mon père, dit le jeune homme: le cardinal a pris +Cotrone et Altamura. + +Le chanteur poursuivit: + + Pour punir la ville rebelle, + Hier, il partait de Nocera, + Et ce soir, dit-on, la nouvelle + Est qu'il couche à Nola la Belle, + Et celui qui vivra verra. + +--Entendez-vous, père? dit joyeusement le jeune homme, il est à Nola. + +--Oui, j'entends, j'entends, dit le vieillard; mais il y a bien plus +loin de Nola à Naples, peut-être, que de Palerme à Nola. + +Comme si elle répondait à cette inquiétude du vieillard, la voix +continua: + + Pour accomplir son entreprise, + Demain, sur Naple il marchera, + Et soit par force ou par surprise, + Naples dans trois jours sera prise, + Et celui qui vivra verra. + +A peine le dernier vers avait-il grincé par la voix du chanteur, que le +jeune homme lâcha les barreaux et se laissa retomber sur son lit: on +entendait des pas dans le corridor et ces pas s'approchaient de la +porte. + +A la lueur de la triste lampe qui brûlait suspendue au plafond, le père +et le fils n'eurent que le temps d'échanger un regard. + +Ce n'était pas l'heure où l'on descendait dans leur cachot, et tout +bruit inaccoutumé est, on le sait, inquiétant pour des prisonniers. + +La porte du cachot s'ouvrit. Les prisonniers virent dans le corridor une +dizaine de soldats armés, et une voix impérative prononça ces mots: + +--Levez-vous, habillez-vous et suivez-nous. + +--La moitié de la besogne est faite, dit gaiement le plus jeune des deux +hommes; nous aurons donc l'avantage de ne pas vous faire attendre. + +Le vieillard se leva en silence. Chose étrange, c'était celui qui avait +le plus vécu qui semblait le plus tenir à la vie. + +--Où nous conduisez-vous? demanda-t-il d'une voix légèrement altérée. + +--Au tribunal, répondit l'officier. + +--Hum! fit André, s'il en est ainsi, j'ai peur qu'il n'arrive trop tard. + +--Qui? demanda l'officier croyant que c'était à lui que l'observation +était faite. + +--Oh! dit négligemment le jeune homme, quelqu'un que vous ne connaissez +pas et dont nous parlions quand vous êtes entré. + +Le tribunal devant lequel on conduisait les deux prévenus était le +tribunal qui avait succédé à celui qui punissait les crimes de +lèse-majesté; seulement, il punissait, lui, les crimes de lèse-nation. + +Il était présidé par un célèbre avocat, nommé Vicenzo Lupo. + +Il se composait de quatre membres et du président; et, pour que l'on +n'eût point à conduire les prévenus à la Vicairie, ce qui pouvait +exciter quelque émeute, il siégeait au Château-Neuf. + +Les prisonniers montèrent deux étages et furent introduits dans la salle +du tribunal. + +Les cinq membres du tribunal, l'accusateur public et le greffier étaient +à leur place, ainsi que les huissiers. + +Deux siéges ou plutôt deux tabourets étaient préparés pour les accusés. + +Deux avocats nommés d'office étaient assis et attendaient dans deux +fauteuils placés à la droite et à la gauche des tabourets. + +Ces deux avocats étaient les deux premiers jurisconsultes de Naples. + +C'était Mario Pagano et Francesco Conforti. + +Simon et André Backer saluèrent les deux jurisconsultes avec la plus +grande courtoisie. Quoique appartenant à une opinion entièrement +opposée, ils reconnaissaient qu'on avait choisi pour les défendre deux +princes du barreau. + +--Citoyens Simon et André Backer, leur dit le président, vous avez une +demi-heure pour conférer avec vos avocats. + +André salua. + +--Messieurs, dit-il, agréez tous mes remercîments, non-seulement pour +nous avoir donné, à mon père et à moi, des moyens de défense, mais +encore pour avoir mis ces moyens de défense en des mains habiles. +Toutefois, la manière dont je compte diriger les débats rendra, je le +crois, inutile l'intervention de toute parole étrangère; ce qui ne +diminuera en rien ma reconnaissance envers ces messieurs, qui ont bien +voulu se charger de causes si désespérées. Maintenant, comme on est venu +nous chercher dans notre prison au moment où nous nous y attendions le +moins, nous n'avons pas pu, mon père et moi, arrêter un plan quelconque +de défense. Je vous demanderai donc, au lieu de conférer une demi-heure +avec nos avocats, de pouvoir conférer cinq minutes avec mon père. Dans +une chose aussi grave que celle qui va se passer devant vous, c'est bien +le moins que je prenne son avis. + +--Faites, citoyen Backer. + +Les deux avocats s'éloignèrent; les juges se retournèrent et causèrent; +le greffier et les huissiers sortirent. + +Les deux accusés échangèrent quelques paroles à voix basse, puis, même +avant le temps qu'ils avaient demandé, se retournèrent vers le tribunal. + +--Monsieur le président, dit André, nous sommes prêts. + +La sonnette du président se fit entendre pour que chacun reprît sa place +et pour faire rentrer les huissiers et le greffier absents. + +Les défenseurs, de leur côté, se rapprochèrent des accusés. Au bout de +quelques secondes, chacun se retrouva à son poste. + +--Messieurs, dit Simon Backer avant de se rasseoir, je suis originaire +de Francfort, et, par conséquent, je parle mal et difficilement +l'italien. Je me tairai donc; mais mon fils, qui est né à Naples, +plaidera ma cause en même temps que la sienne. Elles sont identiques: le +jugement doit donc être le même pour lui et pour moi. Réunis par le +crime, en supposant qu'il y ait crime à aimer son roi, nous ne devons +pas être séparés dans le châtiment. Parle, André; ce que tu diras sera +bien dit; ce que tu feras sera bien fait. + +Et le vieillard se rassit. + +Le jeune homme se leva à son tour, et, avec une extrême simplicité: + +--Mon père, dit-il, se nomme Jacques Simon, et moi, je me nomme +Jean-André Backer; il a cinquante-neuf ans, et moi, j'en ai vingt-sept; +nous habitons rue Medina, nº 32; nous sommes banquiers de Sa Majesté +Ferdinand. Instruit depuis mon enfance à honorer le roi et à vénérer la +royauté, je n'ai eu, comme mon père, une fois la royauté abolie et le +roi parti, qu'un désir: rétablir la royauté, ramener le roi. Nous avons +conspiré dans ce but, c'est-à -dire pour renverser la République. Nous +savions très-bien que nous risquions notre tête; mais nous avons cru +qu'il était de notre devoir de la risquer. Nous avons été dénoncés, +arrêtés, conduits en prison. Ce soir, on nous a tirés de notre cachot et +amenés devant vous pour être interrogés. Tout interrogatoire est +inutile. J'ai dit la vérité. + +Tandis que le jeune homme parlait, au milieu de la stupéfaction du +président, des juges, de l'accusateur public, du greffier, des huissiers +et des avocats, le vieillard le regardait avec un certain orgueil et +confirmait de la tête tout ce qu'il disait. + +--Mais, malheureux, lui dit Mario Pagano, vous rendez toute défense +impossible. + +--Quoique ce fût un grand honneur pour moi d'être défendu par vous, +monsieur Pagano, je ne veux pas être défendu. Si la République a besoin +d'exemples de dévouement, la royauté a besoin d'exemples de fidélité. +Les deux principes du droit populaire et du droit divin entrent en +lutte; ils ont peut-être encore des siècles à combattre l'un contre +l'autre; il faut qu'ils aient à citer leurs héros et leurs martyrs. + +--Mais il est cependant impossible, citoyen André Backer, que vous +n'ayez rien à dire pour votre défense, insista Mario. + +--Rien, monsieur, rien absolument. Je suis coupable dans toute l'étendue +du mot, et je n'ai d'autre excuse à faire valoir que celle-ci: le roi +Ferdinand fut toujours bon pour mon père, et, mon père et moi, nous lui +serons dévoués jusqu'à la mort. + +--Jusqu'à la mort, répéta le vieux Simon Backer continuant d'approuver +son fils de la tête et de la main. + +--Alors, citoyen André, dit le président, vous venez à nous +non-seulement avec la certitude d'être condamné, mais encore avec le +désir de vous faire condamner? + +--Je viens à vous, citoyen président, comme un homme qui sait qu'en +venant à vous, il fait son premier pas vers l'échafaud. + +--C'est-à -dire avec la conviction qu'en notre âme et conscience, nous ne +pouvons faire autrement que de vous condamner? + +--Si notre conspiration avait réussi, nous vous avions condamné +d'avance. + +--Alors, c'était un massacre de patriotes que vous comptiez faire? + +--Cent cinquante au moins devaient périr. + +--Mais vous n'étiez pas seuls pour accomplir cette horrible action? + +--Tout ce qu'il y a de coeurs royalistes à Naples, et il y en a plus que +vous ne croyez, se fût rallié à nous. + +--Inutile, sans doute, de vous demander les noms de ces fidèles +serviteurs de la royauté? + +--Vous avez trouvé des traîtres pour nous dénoncer; trouvez-en pour +dénoncer les autres. Quant à nous, nous avons fait le sacrifice de notre +vie. + +--Nous l'avons fait, répéta le vieillard. + +--Alors, dit le président, il ne nous reste plus qu'à rendre le +jugement. + +--Pardon, répondit Mario Pagano, il vous reste à m'entendre. + +André se retourna avec étonnement vers l'illustre jurisconsulte. + +--Et comment défendriez-vous un homme qui ne veut pas être défendu et +qui réclame comme un salaire la peine qu'il a méritée? demanda le +président. + +--Ce n'est pas le coupable que je défendrai, répondit Mario Pagano, +c'est la peine que j'attaquerai. + +Et, à l'instant même, avec une merveilleuse éloquence, il établit la +différence qui doit exister entre le code d'un roi absolu et la +législation d'un peuple libre. Il donna, comme dernières raisons des +tyrans, le canon et l'échafaud; il donna, comme suprême but des peuples, +la persuasion; il montra les esclaves de la force en hostilité éternelle +contre leurs maîtres; il montra ceux du raisonnement, d'ennemis qu'ils +étaient, se faisant apôtres. Il invoqua tour à tour Filangieri et +Beccaria, ces deux lumières qui venaient de s'éteindre et qui avaient +appliqué la toute-puissance de leur génie à combattre la peine de mort, +peine inutile et barbare selon eux. Il rappela Robespierre, nourri de la +lecture des deux jurisconsultes italiens, disciple du philosophe de +Genève, demandant à l'Assemblée législative l'abolition de la peine de +mort. Il en appela au coeur des juges pour leur demander, au cas où la +motion de Robespierre eût passé, si la révolution française eût été +moins grande pour avoir été moins sanglante et si Robespierre n'eût pas +laissé une plus éclatante mémoire comme destructeur que comme +applicateur de la peine de mort. Il déroula les quatre mois d'existence +de la république parthénopéenne et la montra pure de sang versé, tandis +qu'au contraire la réaction s'avançait contre elle par une route +encombrée de cadavres. Était-ce la peine d'attendre la dernière heure de +la liberté pour déshonorer son autel par un holocauste humain? Enfin, +tout ce qu'une parole puissante et érudite peut puiser d'inspiration +dans un noble coeur et d'exemples dans l'histoire du monde entier, +Pagano le donna, et, terminant sa péroraison par un élan fraternel, il +ouvrit les bras à André en le priant de lui donner le baiser de paix. + +André pressa Pagano sur son coeur. + +--Monsieur, lui dit-il, vous m'auriez mal compris si vous avez pu croire +un instant que, mon père et moi, nous avons conspiré contre des +individus: non, nous avons conspiré pour un principe. Nous croyons que +la royauté seule peut faire la félicité des peuples; vous croyez, vous, +que leur bonheur est dans la république: assises un jour à côté l'une de +l'autre, nos deux âmes regarderont de là -haut juger ce grand procès, et, +alors, j'espère que nous aurons oublié nous-mêmes que je suis israélite +et vous chrétien, vous républicain et moi royaliste. + +Puis, s'adressant à son père et lui offrant le bras: + +--Allons, mon père, dit-il, laissons délibérer ces messieurs. + +Et, se replaçant au milieu des gardes, il sortit de la chambre du +tribunal sans laisser à Francesco Conforti le temps de rien ajouter au +discours de son confrère Mario Pagano. + +La délibération ne pouvait être longue: le délit était patent et, on l'a +vu, les coupables n'avaient pas cherché à le dissimuler. + +Cinq minutes après, on rappela les prévenus; ils étaient condamnés à +mort. + +Une légère pâleur couvrit les traits du vieillard lorsque les paroles +fatales furent prononcées; le jeune homme, au contraire, sourit à ses +juges et les salua courtoisement. + +--Inutile, dit le président, puisque vous avez refusé de vous défendre, +inutile de vous demander, comme juges, si vous avez quelque chose à +ajouter à votre défense; mais, comme hommes, comme citoyens, comme +compatriotes, désespérés d'avoir à porter un si terrible jugement contre +vous, nous vous demanderons si vous n'avez pas quelque désir à exprimer, +quelque recommandation à faire? + +--Mon père a, je crois, une faveur à vous demander, messieurs, faveur +que, sans vous compromettre, je crois, vous pouvez lui accorder. + +--Citoyen Backer, dit le président, nous vous écoutons. + +--Monsieur, répondit le vieillard, la maison Backer et Cie existe depuis +plus de cent cinquante ans, et c'est de sa pleine et entière volonté +qu'elle a passé de Francfort à Naples. Depuis le 5 mai 1652, jour où +elle fut fondée par mon trisaïeul Frédéric Backer, elle n'a jamais eu +une discussion avec ses correspondants ni un retard dans ses échéances; +or, voici déjà plus de deux mois que nous sommes prisonniers et que la +maison marche hors de notre présence. + +Le président fit signe qu'il écoutait avec la plus bienveillante +attention, et, en effet, non-seulement le président, mais tout le +tribunal avait les yeux fixés sur le vieillard. Le jeune homme seul, qui +savait probablement ce que son père avait à demander, regardait la +terre, tout en fouettant distraitement le bas de son pantalon avec une +badine. + +Le vieillard continua: + +--La faveur que je demande est donc celle-ci. + +--Nous écoutons, dit le président, qui avait hâte de connaître cette +faveur. + +--Dans le cas, reprit le vieillard, où l'on aurait dû nous exécuter +demain, nous demanderions, mon fils et moi, que l'on ne nous exécutât +qu'après-demain, afin que nous eussions une journée pour faire notre +inventaire et établir notre bilan. Si nous faisons ce travail +nous-mêmes, je suis certain, malgré les mauvais jours que nous venons de +traverser, les services que nous avons rendus au roi et l'argent que +nous avons dépensé pour la cause, de laisser la maison Backer de quatre +millions au moins au-dessus de ses affaires, et, comme elle fermera pour +une cause indépendante de notre volonté, elle fermera honorablement. +Puis, vous comprenez bien, monsieur le président, que, dans une maison +comme la nôtre, qui fait pour cent millions d'affaires par an, il y a, +malgré la confiance qu'on accorde à certains employés, bien des choses +dont les maîtres ont seuls le secret. Ainsi, par exemple, il y a +peut-être plus de cinq cent mille francs de dépôts confiés à notre +honneur, dont les propriétaires n'ont pas même de reçu et ne sont point +portés sur nos registres. Vous comprenez, dans le cas où vous me +refuseriez notre demande, les risques auxquels serait exposée notre +réputation; c'est pourquoi j'espère, monsieur le président, que vous +voudrez bien nous faire reconduire demain à la maison, sous bonne garde, +nous laisser toute la journée pour faire notre liquidation et ne nous +faire fusiller qu'après-demain. + +Le vieillard prononça ces paroles avec tant de simplicité et de grandeur +à la fois, que non-seulement le président en fut ému, mais tout le +tribunal profondément touché. Conforti lui saisit la main, la serra avec +un élan qui triomphait de la différence d'opinions, tandis que Mario +Pagano ne se cachait nullement pour essuyer une larme qui roulait de ses +yeux. + +Le président n'eut besoin que de consulter le tribunal d'un regard; +puis, saluant le vieillard: + +--Il sera fait comme vous désirez, citoyen Backer, et nous regrettons de +ne pouvoir faire autre chose pour vous. + +--Inutile! répondit Simon, puisque nous ne vous demandons pas autre +chose. + +Et, saluant le tribunal comme il eût fait d'une société d'amis qu'il +quitterait, il prit le bras de son fils, alla avec lui se ranger au +milieu des soldats, et tous deux redescendirent vers leur cachot. + +Le chant du faux pêcheur avait cessé. André Backer se souleva, à la +pointe des poignets, jusqu'à la fenêtre. + +La mer était non-seulement silencieuse, mais déserte. + + + + +LXI + +LA LIQUIDATION + + +Le lendemain, le guichetier entra à sept heures du matin dans le cachot +des deux condamnés. Le jeune homme dormait encore, mais le vieillard, un +crayon à la main, une feuille de papier sur les genoux, faisait des +chiffres. + +L'escorte qui devait les conduire rue Medina attendait. + +Le vieillard jeta un coup d'oeil sur son fils. + +--Voyons, lui dit-il, lève-toi, André. Tu as toujours été paresseux, mon +enfant; il faudra te corriger. + +--Oui, répondit André en ouvrant les yeux et en disant bonjour de la +tête à son père; seulement, je doute que Dieu m'en laisse le temps. + +--Quand tu étais enfant, reprit mélancoliquement le vieillard, et que ta +mère t'avait appelé deux ou trois fois, quoique éveillé par elle, tu ne +pouvais te décider à quitter ton lit. J'étais parfois obligé de monter +moi-même et de te forcer à te lever. + +--Je vous promets, mon père, dit en se levant et en commençant de +s'habiller le jeune homme, que, si je me réveille après-demain, je me +lèverai tout de suite. + +Le vieillard se leva à son tour, et, avec un soupir: + +--Ta pauvre mère! dit-il, elle a bien fait de mourir! + +André alla à son père, et, sans dire une parole, l'embrassa tendrement. + +Le vieux Simon le regarda + +--Si jeune!... murmura-t-il. Enfin!... + +Au bout de dix minutes, les deux prisonniers étaient habillés. + +André frappa à la porte de son cachot; le geôlier reparut. + +--Ah! dit-il, vous êtes prêts? Venez, votre escorte vous attend. + +Simon et André Backer prirent place au milieu d'une douzaine d'hommes +chargés de les conduire jusqu'à leur maison de banque, située, comme +nous l'avons dit, rue de Medina. + +De la porte du Château-Neuf à la maison des Backer, il n'y avait qu'un +pas. A peine quelques regards curieux s'arrêtèrent-ils à leur passage, +sur les prisonniers, qui, en un instant, furent arrivés à la porte de la +maison de banque. + +Il était huit heures du matin à peine; cette porte était encore fermée, +les employés n'arrivant d'habitude qu'à neuf heures. + +Le sergent qui commandait l'escorte sonna: le valet de chambre du vieux +Backer vint ouvrir, poussa un cri, et, du premier mouvement, fut prêt à +se jeter dans les bras de son maître. C'était un vieux serviteur +allemand, qui, tout, enfant, l'avait suivi de Francfort. + +--O mon cher seigneur, lui dit-il, est-ce vous? et mes pauvres yeux qui +ont tant pleuré votre absence, ont-ils le bonheur de vous revoir? + +--Oui, mon Fritz, oui. Et tout va-t-il bien dans la maison? demanda +Simon. + +--Pourquoi tout n'irait-il pas bien en votre absence, comme en votre +présence? Dieu merci, chacun connaît son devoir. A neuf heures du matin, +tous les employés sont à leur poste et chacun fait sa besogne en +conscience. Il n'y a que moi qui, malheureusement, aie du temps de +reste, et cependant, tous les jours, je brosse vos habits; deux fois par +semaine, je compte votre linge; tous les dimanches, je remonte les +pendules, et je console du mieux que je puis votre chien César, qui, +depuis votre départ, mange à peine et ne fait que se lamenter. + +--Entrons, mon père, dit André: ces messieurs s'impatientent et le +peuple s'amasse. + +--Entrons, répéta le vieux Backer. + +On laissa une sentinelle à la porte, deux dans l'antichambre, on +dispersa les autres dans le corridor. Au reste, comme c'est l'habitude +dans ces sortes de maisons, le rez-de-chaussée était grillé. Les deux +prisonniers, en rentrant chez eux, n'avaient donc fait que changer de +prison. + +André Backer s'achemina vers la caisse, et, le caissier n'étant point +encore arrivé, l'ouvrit avec sa double clef, tandis que Simon Backer +prenait place dans son cabinet, qui n'avait point été ouvert depuis son +arrestation. + +On plaça des sentinelles aux deux portes. + +--Ah! fit le vieux Backer poussant un soupir de satisfaction en +reprenant sa place dans le fauteuil où il s'était assis pendant +trente-cinq ans. + +Puis il ajouta: + +--Fritz, ouvrez le volet de communication. + +Fritz obéit, ouvrit un ressort donnant du cabinet dans la caisse, de +façon que le père et le fils pouvaient, sans quitter chacun son bureau, +se parler, s'entendre et même se voir. + +A peine le vieux Backer était-il assis, qu'avec des cris et des +hurlements de joie un grand épagneul, traînant sa chaîne brisée, se +précipita dans son cabinet et bondit sur lui comme pour l'étrangler. + +Le pauvre animal avait senti son maître, et, comme Fritz, venait lui +souhaiter la bienvenue. + +Les deux Backer commencèrent à dépouiller leur correspondance. Toutes +les lettres sans recommandation avaient été décachetées par le premier +commis; toutes celles qui portaient une mention particulière ou le mot +_Personnelle_ avaient été mises en réserve. + +C'étaient ces lettres-là qu'on n'avait pu faire parvenir aux +prisonniers, avec lesquels toute communication était défendue, que +ceux-ci retrouvaient sur leur bureau en rentrant chez eux. + +Neuf heures sonnaient à la grande pendule du temps de Louis XIV qui +ornait le cabinet de Simon Backer, lorsque, avec sa régularité +habituelle, le caissier arriva. + +C'était, comme le valet de chambre, un Allemand, nommé Klagmann. + +Il n'avait trop rien compris à la sentinelle qu'il avait vue à la porte, +ni aux soldats qu'il avait trouvés dans les corridors. Il les avait +interrogés; mais, esclaves de leur consigne, ils ne lui avaient pas +répondu. + +Cependant, comme l'ordre avait été donné de laisser entrer et sortir +tous les employés de la maison, il pénétra jusqu'à sa caisse sans +difficulté. + +Son étonnement fut grand lorsque, à sa place, assis sur sa chaise, il +trouva son jeune maître, André Backer, et qu'à travers le vasistas, il +put voir, assis dans son cabinet et à sa place habituelle, le vieux +Backer. + +Hors les sentinelles à la porte, dans l'antichambre et dans les +corridors, rien n'était changé. + +André répondit cordialement, quoique en conservant la distance du maître +à l'employé, aux démonstrations joyeuses du caissier, qui, à travers le +vasistas, s'empressa de faire au père les mêmes compliments qu'il venait +de faire au fils. + +--Où est le chef de la comptabilité? demanda André à Klagmann. + +Le caissier tira sa montre. + +--Il est neuf heures cinq minutes, monsieur André; je parierais que M. +Sperling tourne en ce moment la rue San-Bartolomeo. Votre Seigneurie +sait qu'il est toujours ici entre neuf heures cinq et neuf heures sept +minutes. + +Et, en effet, à peine le caissier avait-il achevé, que l'on entendit +dans l'antichambre la voix du chef de la comptabilité qui s'informait à +son tour. + +--Sperling! Sperling! cria André en appelant le nouvel arrivant; venez, +mon ami, nous n'avons pas de temps à perdre. + +Sperling, de plus en plus étonné, mais n'osant faire de questions, passa +dans le cabinet du chef de la maison. + +--Mon cher Sperling, fit Simon Backer en l'apercevant, tandis que +Klagmann, attendant des ordres, se tenait debout dans la caisse, mon +cher Sperling, je n'ai pas besoin de vous demander si nos écritures sont +au courant? + +--Elles y sont, mon cher seigneur, répondit Sperling. + +--Alors, vous avez une position de la maison? + +--Elle a été arrêtée hier par moi, à quatre heures. + +--Et que constate votre inventaire? + +--Un bénéfice d'un million cent soixante-quinze mille ducats. + +--Tu entends, André? dit le père à son fils. + +--Oui, mon père: un million cent soixante-quinze mille ducats. Est-ce +d'accord avec les valeurs que vous avez en caisse, Klagmann? + +--Oui, monsieur André, nous avons vérifié hier. + +--Et nous allons vérifier de nouveau ce matin, si tu veux, mon brave +garçon. + +--A l'instant, monsieur. + +Et, tandis que Sperling attendant la vérification de la caisse, causait +à voix basse avec Simon Backer, Klagmann ouvrit une armoire de fer à +triple serrure, compliquée de chiffres et de numéros, et tira un +portefeuille s'ouvrant lui-même à clef. Klagmann ouvrit le portefeuille, +et le déposa devant André. + +--Combien contient ce portefeuille? demanda le jeune homme. + +--635,412 ducats en traites sur Londres, Vienne et Francfort. + +André vérifia et trouva le compte exact. + +--Mon père, dit-il, j'ai les 635,412 ducats de traites. + +Puis, se tournant vers Klagmann: + +--Combien en caisse? demanda-t-il. + +--425,604 ducats, monsieur André. + +--Vous entendez, mon père? demanda le jeune homme. + +--Parfaitement, André. Mais, de mon côté, j'ai sous les yeux la balance +générale des écritures. Les comptes créanciers s'élèvent à 1,455,612 +ducats, et les comptes débiteurs présentent le chiffre de 1,650,000 +ducats, lequel, avec d'autres comptes de débiteurs divers et de banques, +montant à 1,065,087 ducats, nous donnent un avoir de 2,715,087 ducats. +Vois, de ton côté, ce qui existe à notre débit. En même temps que tu +vérifieras avec Klagmann, je vérifierai, moi, avec Sperling. + +En ce moment, la porte du cabinet s'ouvrit et Fritz, avec sa régularité +accoutumée, avant que la pendule eût cessé de sonner onze heures, +annonçait que _monsieur était servi_. + +--As-tu faim, André? demanda le vieux Backer. + +--Pas beaucoup, répondit André; mais, comme, au bout du compte, il faut +manger, mangeons. + +Il se leva et retrouva son père dans le corridor. Tous deux +s'acheminèrent vers la salle à manger, suivis des deux sentinelles. + +Tous les employés étaient arrivés entre neuf heures et neuf heures un +quart, moins Spronio. + +Ils n'avaient point osé entrer à la caisse ni dans le cabinet pour +présenter leurs respects aux deux prisonniers; mais ils les attendaient +au passage, les uns sur la porte de leur bureau, les autres à celle de +la salle à manger. + +Comme on savait dans quelles conditions les deux prisonniers étaient +revenus à la maison de banque, un voile épais de tristesse était répandu +sur les visages. Deux ou trois des plus anciens employés détournaient la +tête: ceux-là pleuraient. + +Le père et le fils, après s'être arrêtés un instant un milieu d'eux, +entrèrent dans la salle à manger. + +Les sentinelles restèrent à la porte, mais au dedans de la salle à +manger. Ordre leur était donné de ne point perdre de vue les deux +condamnés. + +La table était servie comme de coutume, Fritz se tenait debout derrière +la chaise du vieux Simon. + +--Quand nous aurons fait notre compte, il ne faudra point oublier tous +ces vieux serviteurs-là , dit Simon Backer. + +--Oh! soyez tranquille, mon père, répliqua André; par bonheur, nous +sommes assez riches pour ne point forcer notre reconnaissance à faire +sur eux des économies. + +Le déjeuner fut court et silencieux. A la fin de son repas, André, en +raison d'une vieille coutume allemande, avait l'habitude de boire à la +santé de son père. + +--Fritz, dit-il au vieux serviteur, descendez à la cave, prenez une +demi-bouteille de tokay impérial de 1672, c'est le plus vieux et le +meilleur:--j'ai une santé à porter. + +Simon regarda son fils. + +Fritz obéit sans demander d'explication, et remonta tenant à la main la +demi-bouteille de tokay désignée. + +André emplit son verre et celui de son père; puis il demanda à Fritz un +troisième verre, l'emplit a son tour et le présenta à Fritz. + +--Ami, lui dit-il, car, depuis plus de trente ans que tu es dans la +maison, tu n'es plus un serviteur, tu es un ami,--bois avec nous un +verre de vin impérial à la santé de ton vieux maître, et que, malgré les +hommes et leur jugement, Dieu lui accorde, aux dépens des miens, de +longs et honorables jours. + +--Que dis-tu, que fais-tu mon fils? s'écria le vieillard. + +--Mon devoir de fils, dit en souriant André. Il a bien entendu la voix +d'Abraham priant pour Isaac: peut-être entendra-t-il la voix d'Isaac +priant pour Abraham. + +Simon porta d'une main tremblante son verre à sa bouche et le vida à +trois reprises. + +André porta le sien d'une main ferme à ses lèvres et le vida d'un trait. + +Fritz essaya plusieurs fois de boire le sien: il n'y put parvenir: il +étranglait. + +André remplit du reste de la demi-bouteille les deux verres que Simon et +lui venaient de vider, et, les présentant aux deux soldats: + +--Et vous aussi, dit-il, buvez, comme je viens de le faire, à la santé +de la personne qui vous est la plus chère. + +Les deux soldats burent en prononçant chacun un nom. + +--Allons, André, dit le vieillard, à la besogne, mon ami! + +Puis, à Fritz: + +--Tu t'informeras de Spronio, dit-il; j'ai peur qu'il ne lui soit arrivé +malheur. + +Les deux prisonniers rentrèrent dans leur bureau, et le travail +continua. + +--Nous en étions à notre crédit, n'est-ce pas mon père? demanda André. + +--Et ce crédit montait à 2,715,087 ducats, répondit le vieillard. + +--Eh bien, reprit André, notre débit se compose de 1,125,412 ducats en +dettes diverses à Londres, Vienne et Francfort. + +--C'est bien, j'inscris. + +--275,000 ducats à la chevalière San-Felice. + +Le jeune homme ne put prononcer ce nom sans un cruel serrement de coeur. + +Un soupir du père répondit au tremblement de voix du fils. + +--C'est inscrit, dit-il. + +--27,000 ducats à Sa Majesté Ferdinand, que Dieu garde! solde de +l'emprunt Nelson. + +--Inscrit, répéta Simon. + +--28,200 ducats sans nom. + +--Je sais ce que c'est, répondit Simon. Quand le prince de Tarsia fut +poursuivi par le procureur fiscal Vanni, il déposa chez moi cette somme. +Il est mort subitement et sans avoir eu le temps de rien dire à sa +famille du dépôt qu'il avait fait chez moi. Tu écriras un mot à son +fils, et Klagmann, aujourd'hui même, ira lui porter ces 28,200 ducats. + +Il y eut un instant de silence pendant lequel André exécuta l'ordre de +son père. + +La lettre écrite, il la remit à Klagmann en lui disant: + +--Tu porteras cette lettre au prince de Tarsia; tu lui diras qu'il peut +se présenter quand il voudra à la caisse; on payera à vue. + +--Après? demanda Simon. + +--C'est tout ce que nous devons, mon père. Vous pouvez additionner. + +Simon additionna et trouva que la maison Backer devait une somme de +1,455,612 ducats, c'est-à -dire 4,922,548 francs de notre monnaie. + +Une satisfaction visible se peignit sur les traits du vieillard. Une +certaine panique s'était, depuis l'arrestation des deux chefs de la +maison, répandue parmi les créanciers. Chacun s'était hâté de réclamer +le remboursement de ce qui lui était dû. On avait, en moins de deux +mois, fait face à plus de treize millions de traites. + +Ce qui aurait renversé toute autre maison, n'avait pas même ébranlé la +maison Backer. + +--Mon cher Sperling, dit Simon au chef de la comptabilité, pour couvrir +les comptes créanciers, vous allez à l'instant même faire préparer des +traites sur les débiteurs de la maison pour une somme égale à celle dont +nous sommes débiteurs. Ces traites faites, vous les présenterez à André, +qui les signera, ayant la signature. + +Le chef de la comptabilité sortit pour exécuter l'ordre qui lui était +donné. + +--Dois-je porter tout de suite cette lettre au prince de Tarsia? demanda +Klagmann. + +--Oui, allez, et revenez le plus vite possible; mais, en route, tâchez +de savoir quelque nouvelle de Spronio. + +Le fils et le père restèrent seuls, le père dans son cabinet, le fils à +la caisse. + +--Il serait bon, je crois, mon père, dit André, de faire une circulaire +annonçant la liquidation de notre maison. + +--J'allais te le dire, mon enfant. Rédige-la; on en fera faire autant de +copies qu'il sera nécessaire, ou, mieux encore, on la fera imprimer; de +sorte que tu n'auras la peine de signer qu'une fois. + +--Économie de temps. Vous avez raison, mon père, il ne nous en reste pas +trop. + +Et André rédigea la circulaire suivante: + + «Les chefs de la maison Simon et André Backer, de Naples, ont + l'honneur de prévenir les personnes avec lesquelles ils sont en + relations d'affaires, et particulièrement celles qui pourraient avoir + quelque créance sur eux, que, par suite de la condamnation à mort des + chefs de la maison, la susdite maison commencera sa liquidation à + partir de demain 13 mai, jour de leur exécution. + + »Le terme de la liquidation est fixé à un mois. + + »On payera à bureau ouvert.» + +Cette circulaire terminée. André Backer la lut à son père en lui +demandant s'il ne voyait rien à y retrancher ou à y ajouter. + +--Il y a à y ajouter la signature, répondit froidement le père. + +Et, comme, ainsi que nous l'avons dit, André Backer avait la signature, +il signa. + +Simon Backer sonna: un garçon de bureau ouvrit la porte de son cabinet. + +--Passez chez mon fils, dit-il, prenez-y et portez à l'imprimerie une +circulaire qu'il faut composer le plus tôt possible. + +Les deux condamnés restèrent de nouveau seuls. + +--Mon père, dit André, nous avons à notre actif 1,259,475 ducats. Que +comptez vous en faire? Ayez la bonté de me donner vos ordres et je les +exécuterai. + +--Mon ami, dit le père, il me semble que nous devons, avant tout, penser +à ceux qui nous ont bien servis pendant la prospérité et qui nous sont +restés fidèles pendant le malheur. Tu as dit que nous étions assez +riches pour ne pas faire d'économies sur notre reconnaissance: comment +la leur prouverais-tu? + +--Mais, mon père, en leur continuant leurs appointements leur vie +durant. + +--Je voudrais faire mieux que cela, André. Nous avons ici dix-huit +personnes attachées à notre service, tant employés que serviteurs; le +total des gages et appointements, depuis les plus forts jusqu'aux plus +faibles, monte à dix mille ducats. Dix mille ducats représentent un +capital de deux cent mille ducats; en prélevant 200,000 ducats, il nous +reste une somme de 1,059,475 ducats, somme encore considérable. Mon avis +est donc, qu'au bout de notre liquidation, qui peut durer un mois, +chacun de nos employés ou de nos serviteurs touche, non pas la rente, +mais le capital de ses gages et de ses appointements; est-ce aussi ton +avis? + +--Mon père, vous êtes la véritable charité, je ne suis, moi, que son +ombre; seulement, j'ajouterai ceci: en temps de révolution comme celui +où nous vivons, nul ne peut répondre du lendemain. Au milieu d'une +émeute, notre maison peut-être pillée, incendiée, que sais-je? Nous +avons un encaisse de 400,000 ducats: payons aujourd'hui même à ceux que +nous laissons derrière nous le legs qu'ils ne devaient toucher qu'après +notre mort. Ce sont des voix qui nous béniront et qui prieront pour +nous; et, au point où nous en sommes, ces voix-là sont le meilleur appui +que nous puissions imaginer pour nous devant le Seigneur. + +--Qu'il soit fait ainsi. Prépare pour Klagmann un ordre de payer +aujourd'hui même les 200,000 ducats à qui de droit et le mois qu'ils ont +encore à travailler pour nous à appointements doubles. + +--L'ordre est signé, mon père. + +--Maintenant, mon ami, chacun de nous a dans son coeur certains +souvenirs qui, pour être secrets, n'en sont pas moins religieux. Ces +souvenirs imposent des obligations. Plus jeune que moi, tu dois en avoir +plus que moi, qui ai déjà vu s'éteindre une partie de ces souvenirs. Sur +le million cinquante-neuf mille quatre cent soixante-quinze ducats qui +nous restent, je prends cent mille ducats et t'en laisse deux cent +mille: chacun de nous, sans en rendre compte, fera de cette somme ce que +bon lui semblera. + +--Merci, mon père. Il nous restera 759,475 ducats. + +--Veux-tu que nous laissions 100,000 ducats à chacun des trois +établissements humanitaires de Naples, aux Enfants trouvés, aux +Incurables, à l'auberge des Pauvres? + +--Faites, mon père. Restera 459,475 ducats. + +--Dont l'héritier naturel est notre cousin, Moïse Backer, de Francfort. + +--Lequel est plus riche que nous, mon père, et qui aura honte de +recevoir un pareil héritage de sa famille. + +--A ton avis, que faire de cette somme? + +--Mon père, je n'ai point de conseil à vous donner lorsqu'il s'agit de +philosophie et d'humanité. On va combattre: dans un parti comme dans +l'autre, avant que Naples soit prise, il y aura bien des hommes tués. +Haïssez-vous nos ennemis, mon père? + +--Je ne hais plus personne, mon fils. + +--C'est un des salutaires effets de la mort qui vient, dit, comme en se +parlant à lui-même et à demi-voix, André. + +Puis, tout haut: + +--Eh bien, mon père, que diriez-vous de laisser la somme qui nous reste, +moins celle nécessaire à la liquidation, aux veuves et aux orphelins que +fera la guerre civile, de quelque parti qu'ils soient? + +Le vieillard se leva sans répondre, passa de son cabinet dans celui +d'André Backer et embrassa son fils en pleurant. + +--Et qui chargeras-tu de cette répartition? + +--Avez-vous quelqu'un à me proposer, mon père? + +--Non, mon enfant. Et toi? + +--J'ai une sainte créature, mon père, j'ai la chevalière de San-Felice. + +--Celle qui nous a dénoncés? + +--Mon père, j'ai beaucoup réfléchi: j'ai appelé, pendant de longues +nuits, mon coeur et mon esprit à mon aide, afin qu'ils me donnassent le +mot de cette terrible énigme. Mon père, j'ai la conviction que Luisa +n'est point coupable. + +--Soit, répondit le vieux Simon. Si elle n'est pas coupable, le choix +que tu fais est digne d'elle; si elle est coupable, c'est un pardon, et +je me joins à toi pour le lui donner. + +Cette fois, ce fut le fils qui se jeta dans les bras de son père et qui +le pressa contre son coeur. + +--Eh bien, dit le vieux Simon, voici notre liquidation faite. Ce n'a +point été aussi difficile que je l'aurais cru. + +Deux heures après, toutes les dispositions prises par Simon et André +Backer étaient connues de toute la maison; employés et serviteurs +avaient reçu le capital de leurs appointements et de leurs gages, et les +deux condamnés rentraient dans la prison, d'où ils ne devaient plus +sortir que pour marcher au supplice au milieu d'un concert de louanges +et de bénédictions. + +Quant à Spronio, on avait enfin su ce qu'il était devenu. + +On s'était présenté la nuit à son domicile pour l'arrêter; il s'était +sauvé par une fenêtre, et il était probable qu'il était allé rejoindre +le cardinal à Nola. + + + + +LXII + +UN DERNIER AVERTISSEMENT + + +Pendant la nuit qui suivit la réintégration des deux Backer à leur +prison, dans une des chambres du palais d'Angri, où, il continuait de +demeurer, Salvato, assis à une table, le front appuyé dans sa main +gauche, écrivait de cette écriture ferme et lisible qui était l'emblème +de son caractère, la lettre suivante: + + _Au frère Joseph, couvent du Mont-Cassin._ + + «12 juin 1799. + + »Mon père bien-aimé, + + »Le jour de la lutte suprême est venu. J'ai obtenu du général + Macdonald de rester à Naples, attendu qu'il m'a semblé que mon premier + devoir, comme Napolitain, était de défendre mon pays. Je ferai tout ce + que je pourrai pour le sauver; si je ne puis le sauver, je ferai tout + ce que je pourrai pour mourir. Et, si je meurs, deux noms bien-aimés + flotteront sur ma bouche à mon dernier soupir et serviront d'ailes à + mon âme pour monter au ciel: le vôtre et celui de Luisa. + + »Quoique je connaisse votre profond amour pour moi, je ne vous demande + rien pour moi, mon père;--mon devoir m'est tracé, je vous l'ai dit, je + l'accomplirai;--mais, si je meurs, ô père bien-aimé! je la laisse + seule, et, cause innocente de la mort de deux hommes condamnés hier à + être fusillés, qui sait si la vengeance du roi ne la poursuivra pas, + tout innocente qu'elle est! + + »Si nous sommes vainqueurs, elle n'a point à craindre cette vengeance, + et cette lettre n'est qu'un témoignage de plus du grand amour que j'ai + pour vous et de l'éternel espoir que j'ai en vous. + + »Si nous sommes vaincus, au contraire, si je suis hors d'état de lui + porter secours, c'est vous, mon père, qui me remplacerez. + + »Alors, mon père, vous quitterez les hauteurs sublimes de votre + montagne sainte, et vous redescendrez dans la vie. Vous vous êtes + imposé cette mission de disputer l'homme à la mort; vous ne vous + écarterez pas de votre but en sauvant cet ange dont je vous ai dit le + nom et raconté les vertus. + + »Comme, à Naples, l'argent est le plus sûr auxiliaire que l'on puisse + avoir, j'ai, dans un voyage à Molise, réuni cinquante mille ducats, + dont quelques centaines ont été dépensées par moi, mais dont la + presque totalité est enfouie dans une caisse de fer au Pausilippe près + des ruines du tombeau de Virgile, au pied de son laurier éternel: vous + les trouverez là . + + »Nous sommes entourés, je ne dirai pas seulement d'ennemis, ce qui ne + serait rien, mais de trahisons, ce qui est horrible. Le peuple est + tellement aveuglé, ignorant, abruti par ses moines et ses + superstitions, qu'il tient pour ses plus grands ennemis ceux qui + veulent le faire libre, et qu'il voue une espèce de culte à quiconque + ajoute une chaîne aux chaînes qu'il porte déjà . + + »O mon père, mon père, celui qui, comme nous, se consacre au salut des + corps, acquiert un grand mérite devant Dieu; mais bien plus grand, + croyez-moi, sera le mérite de celui qui se vouera à l'éducation de ces + esprits, à l'illumination de ces âmes. + + »Adieu, mon père; le Seigneur tient en ses mains la vie des nations; + vous tenez dans vos mains plus que ma vie: vous tenez mon âme. + + »Tous les respects du coeur. + + »Votre SALVATO. + + »_P.-S._--Inutile et même dangereux que vous me répondiez, au milieu + de tout ce qui se passe ici. Votre messager peut être arrêté et votre + réponse lue. Vous remettrez au porteur trois grains de votre chapelet; + ils représenteront pour moi cette foi qui me manque, cette espérance + que j'ai en vous, cette charité qui déborde de votre coeur.» + +Cette lettre achevée, Salvato se retourna et appela Michele. + +La porte s'ouvrit aussitôt et Michele parut. + +--As-tu trouvé l'homme qu'il nous faut? demanda Salvato. + +--Retrouvé, vous voulez dire, car c'est le même qui a fait trois voyages +à Rome pour remettre au général Championnet les lettres du comité +républicain et lui donner de vos nouvelles. + +--Alors, c'est un patriote? + +--Qui n'a qu'un regret, Excellence, dit le messager en paraissant à son +tour, c'est que vous l'éloigniez de Naples au moment du danger. + +--C'est toujours servir Naples, crois-moi, que d'aller où tu vas. + +--Ordonnez, je sais qui vous êtes et ce que vous valez. + +--Voici une lettre que tu vas porter au mont Cassin: tu demanderas frère +Joseph et lui remettras cette lettre, à lui seul, entends-tu? + +--Attendrai-je une réponse? + +--Comme je ne sais point qui sera maître de Naples lorsque tu +reviendras, cette réponse sera un signe convenu entre nous: pour moi, ce +signe voudra tout dire, Michele a-t-il fait prix avec toi? + +--Oui, répondit le messager, une poignée de main à mon retour. + +--Allons, allons, dit Salvato, je vois qu'il y a encore de braves gens à +Naples. Va, frère, et que Dieu te conduise! + +Le messager partit. + +--Maintenant, Michele, dit Salvato, pensons à elle. + +--Je vous attends, mon brigadier, dit le lazzarrone. + +Salvato boucla son sabre, passa une paire de pistolets dans sa ceinture, +donna l'ordre à son calabrais de l'attendre à minuit, avec deux chevaux +de main, place du Môle, longea Toledo, prit la rue de Chiaïa, suivit la +plage de la mer et atteignit Mergellina. + +A mesure qu'il approchait de la maison du Palmier, il lui semblait +entendre une espèce de psalmodie étrange, récitée sur un air qui n'en +était pas un. + +La personne qui faisait entendre ce chant se tenait debout contre la +maison, au-dessous de la fenêtre de la salle à manger, et l'on voyait sa +longue taille se dessiner sur la muraille par un relief sombre et +immobile. + +Michele, le premier, reconnut la sorcière albanaise qui, dans toutes les +circonstances importantes de la vie de Luisa, lui était apparue. + +Il prit le bras de Salvato pour que celui-ci écoutât ce qu'elle disait. +Elle en était à la dernière strophe de son chant; mais les deux hommes +purent encore entendre ces paroles: + + Loin de nous s'enfuit l'hirondelle + Lorsque du nord soufflent les vents. + Pauvre colombe, fais comme elle, + Puisque ton aile + Connaît la route du printemps! + +--Entrez chez Luisa, dit Michele à Salvato: je vais retenir Nanno; et, +si Luisa juge à propos de la consulter, appelez-nous. + +Salvato avait une clef de la porte du jardin; car peu à peu, nous +l'avons dit, tous ces mystères qui enveloppent un amour naissant et +craintif avaient sinon disparu, du moins été un peu éclaircis, quoique +les amis seuls pussent lire à travers leur demi-transparence. + +Salvato laissa la porte poussée seulement contre la muraille, monta le +perron, ouvrit la porte de la salle à manger et trouva Luisa debout +devant sa jalousie. + +Il était évident que la jeune femme n'avait point perdu un vers de la +ballade de Nanno. + +En apercevant Salvato, elle alla à lui, et, avec un triste sourire, posa +sa tête sur son épaule. + +--Je t'ai vu venir de loin avec Michele, dit-elle, j'écoutais cette +femme. + +--Et moi aussi, dit Salvato; mais je n'ai entendu que la dernière +strophe de son chant. + +--C'était une répétition des autres. Il y en avait trois: toutes +annoncent un danger et invitent à le fuir. + +--Tu n'as jamais eu à te plaindre de cette femme? + +--Jamais, au contraire. Dès le premier jour où je l'ai vue, elle m'a, il +est vrai, prédit une chose qu'alors je croyais impossible. + +--La crois-tu plus vraisemblable maintenant? + +--Tant de choses impossibles à prévoir sont arrivées depuis que nous +nous connaissons, mon ami, que tout me semble devenu possible. + +--Veux-tu que nous fassions monter cette sorcière? Si tu n'as jamais eu +à te plaindre d'elle, j'ai eu, moi, à m'en louer, puisque c'est elle qui +a posé le premier appareil sur ma blessure, que cette blessure pouvait +être mortelle et que je n'en suis pas mort. + +--Seule, je n'eusse point osé; mais, avec toi, je ne crains rien. + +--Et pourquoi n'eusses-tu point osé? dit derrière les deux jeunes gens +une voix qui les fit tressaillir, parce qu'ils la reconnurent pour celle +de la sorcière. Est-ce que je n'ai pas toujours, comme un bon génie, +essayé de détourner de toi le malheur? Est-ce que, si tu avais suivi mes +conseils, tu ne serais point à Palerme, auprès de ton protecteur +naturel, au lieu d'être ici, tremblante, sous l'accusation d'avoir +dénoncé deux hommes qui seront fusillés demain? Est-ce que, aujourd'hui, +enfin, tandis qu'il en est temps encore, si tu voulais les suivre, +est-ce que tu n'échapperais pas au destin que je t'ai prédit, et vers +lequel tu t'achemines fatalement? Je te l'ai dit, Dieu a écrit la +destinée des mortels dans leur main, pour que, avec une volonté ferme, +ils pussent lutter contre cette destinée. Je n'ai pas vu ta main depuis +le jour où je t'ai prédit une mort fatale et violente. Eh bien, +regarde-la aujourd'hui, et dis-moi si cette étoile que je t'ai signalée +et qui coupait en deux la ligne de la vie, à peine visible à cette +époque, n'a pas doublé d'apparence et de grandeur! + +La San-Felice regarda sa main et poussa un cri. + +--Regarde toi-même, jeune homme, continua la sorcière s'adressant à +Salvato, et tu verras si un poinçon rougi au feu la marquerait d'un +pourpre plus vif que ne le fait la Providence, qui, par ma bouche, te +donne un dernier avis. + +Salvato prit Luisa dans ses bras, l'entraîna vers la lumière, ouvrit la +main qu'elle s'efforçait de tenir fermée, et jeta à son tour un léger +cri d'étonnement: une étoile, large comme une petite lentille, dont les +cinq rayons, bien visibles, divergeaient, coupait en deux la ligne de la +vie. + +--Nanno, dit le jeune homme, je reconnais que tu es notre amie; quand +j'avais encore ma liberté d'action, quand je pouvais m'éloigner de +Naples, j'ai proposé à Luisa de l'emmener à Capoue, à Gaete, ou même à +Rome; aujourd'hui, il est trop tard: je suis enchaîné à la fortune de +Naples. + +--Voilà pourquoi je suis venue, dit la sorcière; car ce que tu ne peux +plus faire, moi, je puis le faire encore. + +--Je ne comprends pas, dit Salvato. + +--C'est bien simple cependant. Je prends cette jeune femme avec moi, et +je l'emmène au nord, c'est-à -dire où le danger n'est pas. + +--Et comment l'emmènes-tu? + +Nanno écarta sa longue mante, et, montrant un paquet qu'elle tenait à la +main: + +--Il y a, dit-elle, dans ce paquet un costume complet de paysanne de +Maïda. Sous le costume albanais, nul ne reconnaîtra la chevalière +San-Felice: elle sera ma fille. Tout le monde connaît la vieille Nanno, +et ni républicains ni sanfédistes ne diront rien à la fille de la +sorcière albanaise. + +Salvato regarda Luisa. + +--Tu entends, Luisa, dit-il. + +Michele, qui, jusque-là , était reste inaperçu dans l'ombre de la porte, +s'approcha de Luisa, et, se mettant à genoux devant elle: + +--Je t'en prie, Luisa, lui dit-il, écoute la voix de Nanno. Tout ce +qu'elle a prédit est arrivé jusqu'à présent, pour toi comme pour moi. +Pour moi, elle a prédit que, de lazzarone, je deviendrais colonel, et +voilà que, contre toute probabilité, je le suis devenu. Reste maintenant +le mauvais côté de la prédiction, et il est probable qu'il s'accomplira +aussi. Pour toi, elle a prédit qu'un beau jeune homme serait blessé sous +tes fenêtres, et le beau jeune homme a été blessé; elle a prédit que tu +l'aimerais, et tu l'aimes; elle a prédit que cet amant te perdrait, et +il te perd, puisque, par amour pour lui, tu refuses de fuir. Luisa, +écoute ce que te dit Nanno! Tu n'es pas homme, toi: tu ne seras pas +déshonorée si tu fuis. Nous, il nous faut rester et combattre, +combattons. Si nous survivons tous deux, nous allons te rejoindre; si un +seul survit, un seul y va. Je sais bien que, si c'est moi qui y vais, je +ne remplacerai pas Salvato; mais ce n'est point probable: aucune +prédiction ne condamne d'avance Salvato à mort, tandis que, moi, je suis +condamné. Quand la sorcière t'a dit tout à l'heure de regarder dans ta +main, ma pauvre Luisa, j'ai, malgré moi, regardé dans la mienne. +L'étoile y est toujours et bien autrement visible qu'elle ne l'était il +y a huit mois, c'est-à -dire le jour de la prédiction. Revêts donc ces +habits, chère petite soeur; tu sais comme tu étais jolie sous le costume +d'Assunta. + +--Hélas! murmura Luisa, ce fut une douce soirée pour moi que celle où je +le revêtis. Comme ce temps-là est déjà loin de nous, mon Dieu! + +--Ce temps-là peut revenir pour toi, si tu le veux, chère petite soeur; +il te faut seulement avoir le courage de quitter Salvato. + +--Oh! jamais! jamais! murmura Luisa en passant ses bras autour du cou de +Salvato. Vivre avec lui ou mourir avec lui! + +--Je le sais bien, insista Michele; certainement, vivre avec lui ou +mourir avec lui, ce serait superbe; mais qui te dit qu'en restant ici tu +vivras avec lui, ou mourras avec lui? Le désir que tu en as, l'espoir +que ce désir te donne; mais, en supposant que tu restes, resteras-tu +ici? + +--Oh! non! s'écria Salvato, je l'emmène au Château-Neuf. Je sais bien +que le château Saint-Elme vaudrait mieux; mais, après ce qui s'est passé +entre Mejean et moi, je ne me fie plus à lui. + +--Et que faites-vous après l'avoir conduite au Château-Neuf? + +--Je me mets à la tête de mes Calabrais, et je combats. + +--Donc, vous voyez, monsieur Salvato, que vous ne vivez pas avec elle, +et que vous pouvez mourir loin d'elle. + +--Vois, chère Luisa, dit Salvato; les choses peuvent, en effet, arriver +comme Michele le dit. + +--Qu'importe que tu meures loin de moi ou près de moi, Salvato? Toi +mort, tu sais bien que je mourrai. + +--Et as-tu le droit de mourir, répliqua Salvato en anglais, maintenant +que tu ne mourrais plus seule? + +--Oh! mon ami! mon ami! murmura Luisa en cachant sa tête dans la +poitrine de Salvato. + +En ce moment, Giovannina entra, et, le sourire du mauvais ange sur les +lèvres: + +--Une lettre de M. André Backer pour madame, dit-elle. + +Luisa tressaillit, comme si elle eût vu apparaître le fantôme de Backer +lui-même. + +Salvato la regarda avec étonnement. + +Michele se releva et tourna ses regards vers la porte. + +Le caissier Klagmann parut. Il était bien connu de la San-Felice: +c'était lui qui, d'habitude, lui apportait les intérêts de l'argent +qu'elle avait placé ou plutôt que le chevalier avait placé dans la +maison Backer. + +Il était porteur, non pas d'une lettre, mais de deux lettres pour Luisa. + +Ces deux lettres devaient, sans doute, être lues chacune à son tour; car +le messager commença par en donner une à Luisa en lui faisant signe que, +lorsqu'elle aurait lu la première, il lui donnerait la seconde. + +Cette première était la circulaire imprimée adressée aux créanciers de +la maison Backer. + +Au fur et à mesure que Luisa avait lu le funèbre écrit, sa voix s'était +altérée, et, à ces mots: _Par suite de la condamnation à mort des chefs +de la maison_, le papier avait échappé à sa main tremblante et sa voix +s'était éteinte. + +Michele avait ramassé le papier, et, tandis que Luisa sanglotait contre +la poitrine de Salvato, qui, de ses deux bras, la pressait sur son +coeur, il l'avait lu tout haut jusqu'au bout. + +Puis il s'était fait un grand et douloureux silence. + +Ce silence, la voix du messager l'avait rompu le premier. + +--Madame, dit-il, le papier que l'on vient de lire est la circulaire +adressée à tous; mais je suis, en outre, porteur d'une lettre de M. +André Backer: cette lettre vous est personnellement adressée et contient +ses dernières intentions. + +Salvato desserra ses bras pour laisser Luisa lire l'espèce de testament +qui lui était annoncé. Celle-ci étendit la main vers Klagmann, reçut la +lettre; mais, au lieu de la décacheter elle-même, elle la présenta à +Salvato, en lui disant: + +--Lisez. + +Le premier mouvement de celui-ci fut de repousser doucement la lettre; +mais Luisa insista en disant: + +--Ne voyez-vous pas, mon ami, que je suis hors d'état de lire moi-même? + +Salvato décacheta la lettre, et, comme il était près de la cheminée, sur +laquelle brûlaient les bougies d'un candélabre, il put, en continuant de +presser Luisa contre son coeur, lire la lettre suivante: + + «Madame, + + »Si je connaissais une créature plus pure que vous, c'est elle que je + chargerais de la sainte mission que je vous laisse en quittant la vie. + + »Toutes nos dettes sont payées, notre liquidation faite; il reste à + notre maison une somme de quatre cent mille ducats, à peu près. + + »Cette somme, mon père et moi la destinons à soulager les victimes de + la guerre civile dans laquelle nous succombons, et cela, sans + acception des principes que ces victimes professaient, ni des rangs + dans lesquels elles seront tombées. + + »Nous ne pouvons rien pour les morts, que prier pour eux nous-mêmes en + mourant; aussi ne sont-ce point les morts que nous désignons sous le + nom de victimes; mais nous pouvons quelque chose--et les victimes, à + notre avis, les voilà --pour les enfants et les veuves de ceux qui, + d'une façon quelconque, auront été frappés dans la lutte que nous + voyons sous son vrai jour à cette heure seulement, et qui, nous le + disons avec regret, est une lutte fratricide. + + »Mais, pour que cette somme de quatre cent mille ducats soit répartie + intelligemment, loyalement, impartialement, c'est entre vos mains + bénies, madame, que nous la déposons; vous la répartirez, nous en + sommes certains, selon le droit et l'équité. + + »Cette dernière preuve de confiance et de respect vous prouve, madame, + que nous descendons dans la tombe convaincus que vous n'êtes pour rien + dans notre mort sanglante et prématurée, et que la fatalité a tout + fait. + + »J'espère que cette lettre pourra vous être remise ce soir, et que + nous aurons, en mourant, la consolation de savoir que vous acceptez la + mission qui a pour but de faire descendre la grâce du ciel sur notre + maison et la bénédiction des malheureux sur notre tombe! + + »Avec les mêmes sentiments que j'ai vécu, je meurs en me disant, + madame, votre respectueux admirateur.» + + «ANDRÉ BACKER.» + +Tout au contraire de la première, cette seconde lettre sembla rendre des +forces à Luisa. A mesure que Salvato, ne pouvant commander lui-même à +son émotion, en faisait la lecture d'une voix tremblante, elle +redressait radieusement sa tête courbée sous la crainte de l'anathème, +et un sourire de triomphe rayonnait au milieu de ses larmes. + +Elle s'avança vers la table, sur laquelle il y avait de l'encre, une +plume et du papier et écrivit ces mots: + + «J'allais partir, j'allais quitter Naples, lorsque je reçois votre + lettre: pour remplir le devoir sacré qu'elle m'impose, je reste. + + »Vous m'avez bien jugée, et à vous je dis, comme je dirai au Dieu + devant qui vous allez paraître et devant qui peut-être je ne tarderai + pas à vous suivre,--à vous je dis: Je suis innocente. + + »Adieu! + + »Votre amie en ce monde et dans l'autre, où, je l'espère, nous nous + retrouverons.» + + »LUISA.» + +Luisa tendit cette réponse à Salvato, qui la prit en souriant, et, sans +la lire, la remit à Klagmann. + +Le messager sortit et Michele après lui. + +--Ainsi dit Nanno, tu restes? + +--Je reste, répondit Luisa, dont le coeur ne demandait qu'un prétexte +pour se décider en faveur de Salvato, et avait, sans s'en rendre compte +peut-être, avidement saisi celui que lui offrait le condamné. + +Nanno leva la main, et, d'un ton solennel: + +--Vous qui aimez cette femme plus que votre vie et à l'égal de votre +âme, dit-elle à Salvato, vous m'êtes témoin que j'ai fait tout ce que +j'ai pu pour la sauver; vous m'êtes témoin que je l'ai éclairée sur le +danger qu'elle courait, que je l'ai invitée à fuir, et que, +contrairement aux ordres donnés par le destin à ceux à qui il révèle +l'avenir, je lui ai offert mon appui matériel. Si cruel que soit le sort +pour vous, ne maudissez pas la vieille Nanno, et dites, au contraire, +qu'elle a fait tout ce qu'elle a pu pour vous sauver. + +Et, glissant dans l'ombre, avec laquelle son costume sombre se +confondait, elle disparut sans que ni l'un ni l'autre des deux jeunes +gens songeassent à la retenir. + + + + +LXIII + +LES AVANT-POSTES + + +Avant que Salvato et Luisa se fussent adressé une parole, Michele +rentrait. + +--Luisa, dit-il, sois tranquille; tout ce qui était un mystère pour les +Backer, sera bientôt éclairci pour eux, et ils sauront quel est celui +qu'ils doivent maudire comme leur dénonciateur. Il ne peut pas m'arriver +pis que d'être pendu; eh bien, au moins, avant d'être pendu, je me serai +confessé. + +Les deux jeunes gens regardèrent Michele avec étonnement. + +Mais lui: + +--Nous n'avons pas de temps à perdre en explications, dit-il; la nuit +s'avance, et vous savez ce qui nous reste à faire. + +--Oui, tu as raison, répondit Salvato. Es-tu prête, Luisa? + +--J'ai commandé une voiture pour onze heures, dit Luisa; elle doit être +à la porte. + +--Elle y est, dit Michele, je l'ai vue. + +--C'est bien, Michele. Fais-y porter les quelques effets dont j'aurai +besoin pendant mon séjour au Château-Neuf. Ils sont enfermés dans une +malle. Moi, je vais donner quelques ordres à Giovannina. + +Elle sonna, mais inutilement; la jeune fille ne vint pas. + +Elle sonna une seconde fois; mais en vain son regard se fixa-t-il sur la +porte par laquelle la servante devait entrer, la porte ne s'ouvrit +point. + +Luisa se leva et alla elle-même à la chambre de la jeune fille, pensant +que peut-être elle était endormie. + +La bougie brûlait sur sa table; auprès de la bougie était une lettre +cachetée à l'adresse de Luisa. + +Cette lettre était de l'écriture de Giovannina. + +Luisa la prit et l'ouvrit. + +Elle était conçue en ces termes: + + «Signora. + + »Si vous aviez quitté Naples, je vous eusse suivie partout où vous + auriez été, pensant que mes services vous étaient nécessaires. + + »Vous restez à Naples, où, entourée de gens qui vous aiment, vous + n'avez plus besoin de moi. + + »Je n'oserais au milieu des événements qui vont se passer, rester + seule à la maison, et rien, pas même un dévouement dont vous n'avez + pas besoin, ne me forçant à m'enfermer dans une forteresse où je ne + serais pas libre de mes actions, je retourne chez mes parents. + + »D'ailleurs, vous avez eu la bonté de régler mes comptes ce matin, et, + dans les circonstances où nous sommes, j'ai dû regarder ce règlement + comme un congé. + + »Je vous quitte donc, signora, pleine de reconnaissance pour les + bontés que vous avez eues pour moi, et si triste de cette séparation, + que je m'impose le chagrin de ne point vous faire mes adieux, de peur + du chagrin, plus grand encore, que j'éprouverais en vous les faisant. + + »Croyez-moi, signora, votre très-humble, très-obéissante, très-dévouée + servante, + + »GIOVANNINA» + +Luisa frissonna en lisant cette lettre. Il y avait, malgré les +protestations de dévouement et de fidélité qu'elle contenait, un étrange +sentiment de froide haine semé de l'un à l'autre bout. On ne le voyait +pas avec les yeux, c'est vrai; mais on l'apercevait avec l'intelligence, +on le sentait avec le coeur. + +Elle revint dans la salle à manger, où était resté Salvato, et lui remit +la lettre. + +Celui-ci la lut, haussa les épaules et murmura le mot «Vipère!» + +En ce moment, Michele rentra. Il n'avait pas trouvé la voiture à la +porte et demandait s'il devait en aller chercher une autre. + +Il n'y avait point à attendre son retour, c'était évidemment Giovannina +qui l'avait prise pour partir. + +Ce que Michele avait de mieux à faire, c'était de courir jusqu'à +Pie-di-Grotta, où il avait une place de fiacres, et d'en ramener une +autre. + +--Mon ami, dit Luisa, laisse-moi profiter de ces quelques moments de +retard qui nous sont imposés par le hasard pour faire une dernière +visite à la duchesse Fusco et lui faire proposer une dernière fois de +courir une même chance en la conduisant avec moi au Château-Neuf. Si +elle reste, je lui recommanderai la maison qui va être complétement +abandonnée. + +--Va, mon enfant chéri, dit Salvato en l'embrassant au front, comme un +père, en effet, eût fait à son enfant. + +Luisa s'engagea dans le corridor, ouvrit la porte de communication et +pénétra dans le salon. + +Le salon, comme toujours, était plein de toutes les notabilités +républicaines. + +Malgré l'imminence du danger, malgré le hasard de l'événement, les +visages étaient calmes. On sentait que tous ces hommes de progrès, qui +s'étaient engagés par conviction dans la voie périlleuse, étaient prêts +à la suivre jusqu'au bout, et, comme les vieux sénateurs de la +République, à attendre la mort sur leurs chaises curules. + +Luisa fit sa sensation ordinaire de beauté et d'intérêt; on se groupa +autour d'elle. Chacun, dans ce moment suprême ayant un parti pris pour +soi, demandait aux autres le parti qu'ils allaient prendre, espérant +peut-être que celui-là était le meilleur. + +La duchesse restait chez elle et y attendait les événements. Elle tenait +prêt un costume de femme du peuple, sous lequel, en cas de danger +imminent, elle comptait fuir. La fermière d'une de ses masseries lui +tenait une retraite préparée. + +Luisa la pria de veiller sur sa maison jusqu'au moment où elle-même +quitterait la sienne, et lui annonça que Salvato, ne sachant point si, +au milieu du combat, il aurait la possibilité de veiller sur elle, lui +avait fait préparer une chambre au Château-Neuf, où elle restait sous la +garde du gouverneur Massa, ami de Salvato. + +C'était là , d'ailleurs, qu'à la dernière extrémité devaient se réfugier +les patriotes, personne ne se fiant à l'hospitalité de Mejean, qui, on +le savait, avait demandé cinq cent mille francs pour protéger Naples, et +qui, pour cinq cent cinquante mille francs, était disposé à l'anéantir. + +On disait même--ce qui, au reste, n'était point vrai--qu'il avait traité +avec le cardinal Ruffo. + +Luisa chercha des yeux Éléonore Pimentel, pour laquelle elle avait une +grande admiration; mais, un instant avant son entrée, Éléonore avait +quitté le salon pour se rendre à son imprimerie. + +Nicolino vint la saluer, tout fier de son bel uniforme de colonel de +hussards, qui, le lendemain, devait être déchiqueté par les sabres +ennemis. + +Cirillo, qui, comme nous l'avons dit, faisait partie de l'Assemblée +législative, laquelle s'était déclarée en permanence, vint l'embrasser. +Il lui souhaita, non pas toute sorte de bonheurs,--dans la situation où +l'on se trouvait, il y avait peu de bonheur à espérer,--mais la vie +saine et sauve, et, lui posant la main sur la tête, il lui donna tout +bas sa bénédiction. + +La visite de Luisa était faite. Elle embrassa une dernière fois la +duchesse Fusco: les deux femmes sentirent ensemble jaillir les larmes de +leur coeur. + +--Ah! murmura Luisa en voyant les larmes de son amie se mêler aux +siennes, nous ne devons plus nous revoir! + +La duchesse Fusco leva son regard vers le ciel, comme pour lui dire: +«Là -haut, on se retrouve toujours.» + +Puis elle la reconduisit jusqu'à la porte de communication. + +Là , elles se séparèrent, et, comme l'avait prophétisé Luisa, pour ne +plus se revoir. + +Salvato attendait Luisa, Michele avait amené une voiture. Les deux +jeunes gens, les bras enlacés et sans avoir eu besoin de se communiquer +leur idée, allèrent dire adieu à la _chambre heureuse_, comme ils +l'appelaient; puis ils fermèrent les portes, dont Michele prit les +clefs. Salvato et Luisa montèrent dans la voiture; Michele, malgré son +bel uniforme, monta sur le siége, et le fiacre roula vers le +Château-Neuf. + +Quoiqu'il ne fût point encore tard, toutes les portes et toutes les +fenêtres étaient fermées, et l'on sentait qu'une profonde terreur +planait sur la ville: des hommes, de temps en temps, s'approchaient des +maisons, stationnaient un instant et s'enfuyaient effarés. + +Salvato remarqua ces hommes, et, inquiet de ce qu'ils faisaient, dit à +Michele, en ouvrant la vitre de devant, de tâcher de mettre la main sur +un de ces coureurs nocturnes et de s'assurer de ce qu'ils faisaient. + +En arrivant au palais Caramanico, l'on aperçut un de ces hommes; sans +que la voiture s'arrêtât Michele sauta à terre et bondit sur l'homme. + +Il jetait un rouleau de cordes par le soupirail de la cave. + +--Qui es-tu? lui demanda Michele. + +--Je suis le facchino du palais. + +--Que fais-tu? + +--Vous le voyez bien. J'ai été chargé par le locataire du premier étage +d'acheter vingt-cinq brasses de cordes et de les lui apporter ce soir. +Je me suis attardé à boire au Marché-Vieux, et, en arrivant au palais, +j'ai trouvé tout fermé: ne voulant pas réveiller le garde-poste, j'ai +jeté le paquet dans la cave du palais par le soupirail: on les y +trouvera demain. + +Michele, ne voyant rien de bien répréhensible dans le fait, lâcha +l'homme qu'il tenait au collet et qui, à peine libre, prit ses jambes à +son cou et s'enfonça dans la strada del Pace. + +Cette brusque fuite l'étonna. + +Du palais Caramanico au Château-Neuf, tout le long de la Chiaïa et de la +montée du Géant, il vit le même fait se reproduire. Deux fois, Michele +essaya de s'emparer de ces rôdeurs chargés de quelque mission inconnue; +mais, comme s'ils se fussent tenus sur leurs gardes, il n'en put venir à +bout. + +On arriva au Château-Neuf. Grâce au mot d'ordre, que connaissait +Salvato, la voiture put entrer dans l'intérieur: elle passa devant l'arc +de triomphe aragonais et s'arrêta devant la porte du gouverneur. + +Il faisait une ronde de nuit sur les remparts: il rentra un quart +d'heure après l'arrivée de Salvato. + +Tous deux conduisirent Luisa à la chambre préparée pour elle: elle +faisait suite aux appartements de madame Massa elle-même, et il était +évident qu'on lui avait réservé la plus jolie et la plus commode des +chambres. + +Minuit sonnait: il était l'heure de se séparer. Luisa prit congé de son +frère de lait, puis de Salvato, lesquels, par la même voiture qui les +avait amenés, se firent conduire jusqu'au môle. + +Là , ils trouvèrent aux mains du Calabrais les chevaux qu'ils avaient +commandés, montèrent en selle, et, suivant la strada del Piliere, la +rade, la Marine-Neuve et la Marinella, ils traversèrent le pont de la +Madeleine et se lancèrent au galop sur la route de Portici. + +La route était garnie de troupes républicaines, échelonnées du pont de +la Madeleine, premier poste extérieur, jusqu'au Granatello, poste le +plus rapproché de l'ennemi, commandé, comme nous l'avons dit, par +Schipani. + +Tout le monde veillait sur le chemin. A tous les corps de garde, Salvato +s'arrêtait, descendait de cheval, s'informait et donnait quelques +instructions. + +La première station qu'il fit fut au fort de Vigliana. + +Ce petit fort s'élève au bord de la mer, à la droite du chemin qui va de +Naples à Portici; il défend l'arrivée du pont de la Madeleine. + +Salvato fut reçu avec des acclamations. Le fort de Vigliana était +défendu par cent cinquante de ses Calabrais, sous le commandement d'un +prêtre nommé Toscano. + +Il était évident que c'était sur ce petit fort, qui défendait l'approche +de Naples, que se porterait tout l'effort des sanfédistes; aussi la +défense avait-elle été confiée à des hommes choisis. + +Toscano fit voir à Salvato tous ses préparatifs de défense. Il comptait, +lorsqu'il serait forcé, mettre le feu à ses poudres et se faire sauter, +lui et ses hommes. + +Au reste, Toscano ne comptait pas les prendre par surprise; tous étaient +prévenus, tous avaient consenti à ce suprême sacrifice à la patrie, et +le drapeau qui flottait au-dessus de la porte portait cette légende: + +NOUS VENGER! VAINCRE OU MOURIR! + +Salvato embrassa le digne curé, remonta à cheval aux cris de «Vive la +République!» et continua son chemin. + +A Portici, les républicains témoignèrent à Salvato de grandes +inquiétudes. Ils avaient affaire à des populations rendues +essentiellement royalistes par leurs intérêts. Ferdinand avait à Portici +un palais où il passait l'automne; presque tout l'été, le duc de Calabre +habitait le palais voisin de la Favorite. Ils ne pouvaient se fier à +personne, se sentaient entourés de piéges et de trahisons. Comme aux +jours de tremblement de terre, le sol semblait frissonner sous leurs +pieds. + +Il arriva au Granatello. + +Avec sa confiance ou plutôt son imprudence accoutumée, Schipani dormait; +Salvato le fit éveiller et lui demanda des nouvelles de l'ennemi. + +Schipani lui répondit qu'il comptait être attaqué par lui le lendemain, +et qu'il prenait des forces pour le bien recevoir. + +Salvato lui demanda s'il ne tenait point quelques renseignements plus +précis des espions qu'il avait dû envoyer. Le général républicain lui +avoua qu'il n'avait envoyé aucun espion et que ces moyens déloyaux de +faire la guerre lui répugnaient. Salvato s'informa s'il avait fait +garder la route de Nola, où était le cardinal, et d'où, par les pentes +du Vésuve, il pourrait faire filer des troupes sur Portici et sur +Resina, pour lui couper la retraite. Il répondit que c'était à ceux de +Resina et de Portici de prendre ces précautions, et que, quant à lui, +s'il trouvait les sanfédistes sur son chemin, il passerait au milieu +d'eux. + +Cette manière de faire la guerre et de disposer de la vie des hommes +faisait hausser les épaules à l'habile stratégiste, élevé à l'école des +Championnet et des Macdonald. Il comprit qu'avec un homme comme +Schipani, il n'y avait aucune observation à faire, et qu'il fallait tout +abandonner au génie sauveur des peuples. + +Voyons un peu ce que le cardinal, plus méticuleux que Schipani sur les +moyens de se garder, faisait pendant ce temps. + +A minuit, c'est-à -dire à l'heure où nous avons vu Salvato partir du +Château-Neuf, le cardinal Ruffo, dans la chambre principale de l'évêché +de Nola, assis devant une table, ayant près de lui son secrétaire + +Sacchinelli et le marquis Malaspina, son aide de camp, recevait les +nouvelles et donnait ses ordres. + +Les courriers se succédaient avec une rapidité qui témoignait de +l'activité que le général improvisé avait mise à organiser ses +correspondances. + +Lui-même décachetait toutes les lettres, de quelque part qu'elle +vinssent, et dictait les réponses, tantôt à Sacchinelli, tantôt à +Malaspina. Rarement répondait-il lui-même, excepté aux lettres secrètes, +un tremblement nerveux rendant sa main inhabile à écrire. + +Au moment où nous entrons dans la chambre où il attend les messagers, il +a déjà reçu de l'évêque Ludovici l'annonce que Panedigrano et ses mille +forçats doivent être arrivés à Bosco, dans la matinée du 12. + +Il tient à la main une lettre du marquis de Curtis, qui lui annonce que +le colonel Tchudy, voulant faire oublier sa conduite de Capoue, parti de +Palerme avec quatre cents grenadiers et trois cents soldats formant une +espèce de légion étrangère, doit être débarqué à Sorrente pour attaquer +par terre le fort de Castellamare, tandis que le _Sea-Horse_ et _la +Minerve_ l'attaqueront par mer. + +Cette lettre lue, il se leva et alla consulter, sur une autre table, une +grande carte qui y était déployée, et, debout, appuyé d'une main sur la +table, il dicta à Sacchinelli les ordres suivants: + +«Le colonel Tchudy suspendra, si elle est commencée, l'attaque du fort +de Castellamare et se mettra immédiatement d'accord avec Sciarpa et +Panedigrano pour attaquer l'armée de Schipani le 13 au matin. + +»Tchudy et Sciarpa attaqueront de front, tandis que Panedigrano glissera +sur les flancs et côtoiera la lave du Vésuve, de manière à dominer le +chemin par lequel Schipani tentera de faire sa retraite. + +»En outre, comme il est possible que, sachant l'arrivée du cardinal à +Nola, le général républicain veuille se retirer sur Naples, dans la +crainte que la retraite ne lui soit coupée, ils le pousseront +vigoureusement devant eux. + +»A la Favorite, le général républicain trouvera le cardinal Ruffo, qui +aura contourné le Vésuve. Enveloppé de tout côté, Schipani sera forcé de +se faire tuer ou de se rendre.» + +Le cardinal fit faire une triple copie de cet ordre, signa chacune des +copies et, par trois messagers, les expédia à ceux auxquels elles +étaient adressées. + +Ces ordres étaient à peine partis, que le cardinal, supposant quelqu'une +de ces mille combinaisons qui font échouer les plans les mieux arrêtés, +fit appeler de Cesare. + +Au bout de cinq minutes, le jeune brigadier entrait tout armé et tout +botté: la fiévreuse activité du cardinal gagnait tout ce qui +l'entourait. + +--Bravo, mon prince! lui dit Ruffo, qui parfois, en plaisantant, lui +conservait ce titre. Êtes-vous prêt? + +--Toujours, Éminence, répondit le jeune homme. + +--Alors, prenez quatre bataillons d'infanterie de ligne, quatre pièces +d'artillerie de campagne, dix compagnies de chasseurs calabrais et un +escadron de cavalerie; longez le flanc septentrional du Vésuve, celui +qui regarde la Madonna-del-Arco, et arrivez de nuit, s'il est possible, +à Resina. Les habitants vous attendent, prévenus par moi, et tout prêts +à s'insurger en notre faveur. + +Puis, se tournant vers le marquis: + +--Malaspina, lui dit-il, donnez au brigadier cet ordre écrit et +signez-le pour moi. + +En ce moment, le chapelain du cardinal, entrant dans la chambre, +s'approcha de lui et lui dit tout bas: + +--Éminence, le capitaine Scipion Lamarra arrive de Naples et attend vos +ordres dans la chambre à côté. + +--Ah! enfin! dit le cardinal respirant avec plus de liberté qu'il +n'avait fait jusqu'alors. J'avais peur qu'il ne lui fût arrivé malheur, +à ce pauvre capitaine. Dites-lui que je suis à lui à l'instant même et +faites-lui compagnie en m'attendant. + +Le cardinal tira une bague de son doigt et l'appliqua sur les ordres qui +étaient expédiés en son nom. + +Ce Scipion Lamarra, dont le cardinal paraissait attendre l'arrivée avec +tant d'impatience, était ce même messager par lequel la reine avait +envoyé sa bannière au cardinal, et qu'elle lui avait recommandé comme +bon à tout. + +Il arrivait de Naples, où il avait été envoyé par le cardinal. Le but de +cette mission était de s'aboucher avec un des principaux complices de la +conspiration Backer, nommé Gennaro Tansano. + +Gennaro Tansano faisait le patriote, était inscrit des premiers aux +registres de tous les clubs républicains, mais dans le seul but d'être +au courant de leurs délibérations, dont il donnait avis au cardinal +Ruffo, avec lequel il était en correspondance. + +Une partie des armes qui devaient servir lorsque éclaterait la +conjuration Backer étaient en dépôt chez lui. + +Les lazzaroni de Chiaïa, de Pie-di-Grotta, de Pouzzoles et des quartiers +voisins étaient à sa disposition. + +Aussi, comme on l'a vu, le cardinal attendait-il impatiemment sa +réponse. + +Il entra dans le cabinet où l'attendait Lamarra, déguisé en garde +national républicain. + +--Eh bien? lui demanda-t-il en entrant. + +--Eh bien, Votre Éminence, tout va au gré de nos désirs. Tansano passe +toujours pour un des meilleurs patriotes de Naples, et personne n'a +l'idée de le soupçonner. + +--Mais a-t-il fait ce que j'ai dit? + +--Il l'a fait, oui, Votre Éminence. + +--C'est-à -dire qu'il a fait jeter des cordes dans les soupiraux des +maisons des principaux patriotes. + +--Oui; il eût bien voulu savoir dans quel but; mais, comme je l'ignorais +moi-même, je n'ai pu le renseigner là -dessus. N'importe; l'ordre venant +de Votre Éminence, il a été exécuté de point en point. + +--Vous en êtes sûr? + +--J'ai vu les lazzaroni à l'oeuvre. + +--Ne vous a-t-il pas remis un paquet pour moi? + +--Si fait, Éminence, et le voici enveloppé d'une toile cirée. + +--Donnez. + +Le cardinal coupa avec un canif les bandelettes qui tenaient le paquet +fermé, et tira de son enveloppe une grande bannière, où il était +représenté à genoux devant saint Antoine, suppliant le saint, tandis que +celui-ci lui montre ses deux mains pleines de cordes. + +--C'est bien cela, dit le cardinal enchanté. Maintenant, il me faut un +homme qui puisse répandre dans Naples le bruit du miracle. + +Pendant un instant, il demeura pensif, se demandant quel était l'homme +qui pouvait lui rendre ce service. + +Tout à coup, il se frappa le front. + +--Que l'on me fasse venir fra Pacifico, dit-il. + +On appela fra Pacifico, qui entra dans le cabinet, où il resta une +demi-heure enfermé avec Son Éminence. + +Après quoi, on le vit aller à l'écurie, en tirer Giaccobino et prendre +avec lui la route de Naples. + +Quant au cardinal, il rentra dans le salon, expédia encore quelques +ordres et se jeta tout habillé sur son lit, recommandant qu'on le +réveillât au point du jour. + +Au point du jour, le cardinal fut réveillé. Un autel avait été dressé +pendant la nuit au milieu du camp sanfédiste, placé en dehors de Nola. +Le cardinal, vêtu de la pourpre, y dit la messe en l'honneur de saint +Antoine, qu'il comptait substituer dans la protection de la ville à +saint Janvier, qui, ayant fait deux fois son miracle en faveur des +Français, avait été déclaré jacobin et dégradé par le roi de son titre +de commandant général des troupes napolitaines. + +Le cardinal avait longtemps cherché, saint Janvier dégradé, à qui +pouvait échoir sa succession, et s'était enfin arrêté à saint Antoine de +Padoue. + +Pourquoi pas à saint Antoine le Grand qui, si l'on scrute sa vie, +méritait bien autrement cet honneur que saint Antoine de Padoue? Mais +sans doute le cardinal craignait-il que la légende de ses tentations +popularisées par Callot, jointe au singulier compagnon qu'il s'était +choisi, ne nuisissent à sa dignité. + +Saint Antoine de Padoue, plus moderne que son homonyme de mille ans, +obtint, quel qu'en soit le motif, la préférence et ce fut à lui qu'au +moment de combattre, le cardinal jugea à propos de remettre la sainte +cause. + +La messe dite, le cardinal monta à cheval avec sa robe de pourpre et se +plaça à la tête du principal corps. + +L'armée sanfédiste était séparée en trois divisions. + +L'une descendait par Capodichino pour attaquer la porte Capuana. + +L'autre contournait la base du Vésuve par le versant nord. + +La troisième faisait même route par le versant méridional. + +Pendant ce temps, Tchudy, Sciarpa et Panedigrano attaquaient ou devaient +attaquer Schipani de face. + +Le 15 juin, vers huit heures du matin, on vit, du haut du fort +Saint-Elme, apparaître et s'avancer l'armée sanfédiste soulevant autour +d'elle un nuage de poussière. + +Immédiatement, les trois coups de canon d'alarme furent tirés du +Château-Neuf, et les rues de Naples devinrent, en un instant, solitaires +comme celles de Thèbes, muettes comme celle de Pompéi. + +Le moment suprême était arrivé, moment solennel et terrible quand il +s'agit de l'existence d'un homme, bien autrement solennel et bien +autrement terrible quand il s'agit de la vie ou de la mort d'une ville. + + +FIN DU TOME TROISIÈME + + + + +TABLE + + + XLIII.--Aigle et vautour 1 + XLIV.--L'accusé 14 + XLV.--L'armée de la sainte foi 23 + XLVI.--Les petits cadeaux entretiennent l'amitié 45 + XLVII.--Ettore Caraffa 62 + XLVIII.--Schipani 80 + XLIX.--Le cadeau de la reine 94 + L.--Le commencement de la fin 121 + LI.--La fête de la Fraternité 134 + LII.--Hommes et loups de mer 145 + LIII.--Le rebelle 164 + LIV.--De quels éléments se composait l'armée catholique de + la sainte foi 174 + LV.--Correspondance royale 185 + LVI.--La monnaie russe 203 + LVII.--Les dernières heures 212 + LVIII.--Où un honnête homme propose une mauvaise action que + d'honnêtes gens ont la bêtise de refuser 221 + LIX.--La Marseillaise napolitaine 232 + LX.--Où Simon Backer demande une faveur 244 + LXI.--La liquidation 261 + LXII.--Un dernier avertissement 281 + LXIII.--Les avant-postes 299 + + +Poissy.--Typ. S. Lejay et Cie. + + + + + +End of the Project Gutenberg EBook of La San-Felice, Tome 07, Emma Lyonna, +tome 3, by Alexandre Dumas + +*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 58427 *** diff --git a/58427-8.txt b/58427-8.txt deleted file mode 100644 index f5d66c7..0000000 --- a/58427-8.txt +++ /dev/null @@ -1,8533 +0,0 @@ -The Project Gutenberg EBook of La San-Felice, Tome 07, Emma Lyonna, tome 3, by -Alexandre Dumas - -This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with -almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or -re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included -with this eBook or online at www.gutenberg.org/license - - -Title: La San-Felice, Tome 07, Emma Lyonna, tome 3 - -Author: Alexandre Dumas - -Release Date: December 8, 2018 [EBook #58427] - -Language: French - -Character set encoding: ISO-8859-1 - -*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LA SAN-FELICE, TOME 07, EMMA *** - - - - -Produced by Carlo Traverso and the Online Distributed -Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This file was -produced from images generously made available by the -Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) at -http://gallica.bnf.fr) - - - - - - - - - - [LA SAN-FELICE 7/9] - - EMMA - LYONNA - - PAR - ALEXANDRE DUMAS - - III - - PARIS - CALMANN LÉVY, ÉDITEUR - ANCIENNE MAISON MICHEL LÉVY FRÈRES - RUE AUBER, 3, ET BOULEVARD DES ITALIENS, 15 - A LA LIBRAIRIE NOUVELLE - - 1876 - Droits de reproduction et de traduction réservés - - - - -A propos de cette version électronique. - -_La San-Felice_ fut publiée en 9 volumes chez Michel Lévy, Paris, -1864-1865. Elle fut plus tard republiée chez Calmann Lévy, Paris, 1876, -en 4 volumes sous le titre _La San-Felice_, suivis de 5 volumes sous le -titre d'_Emma Lyonna_, le chapitre 78 «Justice de Dieu» étant rénuméroté -le chapitre 1 d'_Emma Lyonna_. - -Faute de disposer des volumes 7 à 9 de l'édition de 1864-1865, on a -transcrit la fin de l'oeuvre sur l'édition de 1876. Le présent volume 3 -d'_Emma Lyonna_ commence à la suite du tome 6 de _La San-Felice_, le -chapitre 43 «Aigle et vautour» portant le numéro 120 dans l'édition en 9 -volumes. - - - - -XLIII - -AIGLE ET VAUTOUR - - -Ce qui rendait Championnet si rebelle à l'endroit du citoyen Faypoult et -de la mission dont il était chargé de la part du Directoire, c'est qu'au -moment où il avait pris le commandement de l'armée de Rome, il avait vu -le misérable état où était réduite la vieille capitale du monde, -exténuée par les contributions et les avances de tout genre. Il avait -alors recherché les causes de cette misère, et il avait reconnu qu'il -fallait l'attribuer aux agents directoriaux qui, sous différents noms, -s'étaient établis dans la ville éternelle, et qui, au milieu d'un luxe -insolent, laissaient le reste de cette belle armée sans pain, sans -habits, sans souliers, sans solde. - -Championnet avait aussitôt écrit au Directoire: - - «Citoyens directeurs, - - »Les ressources de la république romaine sont déjà épuisées: des - fripons ont tout englouti. Ils veillent avec des yeux avides pour - s'emparer du peu qui reste. Ces sangsues de la patrie se cachent sous - toutes les formes; mais, sans crainte d'être désavoué par vous, je ne - souffrirai pas que ces spoliateurs impunis envahissent les ressources - de l'armée. Je ferai disparaître ces horribles harpies qui dévorent le - sol conquis par nos sacrifices.» - -Puis il avait rassemblé ses troupes, et leur avait dit: - ---Braves camarades, vous ressentez de grands besoins, je le sais. -Attendez quelques jours encore, et le règne des dilapidateurs sera fini; -les vainqueurs de l'Europe ne seront plus exposés à ce triste -abaissement de la misère qui humilie des fronts que la gloire environne. - -Ou Championnet était bien imprudent, ou il connaissait bien mal les -hommes auxquels il s'adressait. Poursuivre les dilapidateurs, c'était -s'attaquer aux directeurs eux-mêmes, attendu que la commission, -fondation nouvelle, investie par les directeurs de ses pouvoirs, n'avait -à rendre compte de sa gestion qu'au Directoire. Ainsi, pour donner une -idée de la remise qui devait être faite par lui aux cinq majestés du -Luxembourg, nous nous contenterons de dire qu'il était alloué au -caissier percepteur un droit de trois centimes par franc sur les -contributions; ce qui, sur soixante millions, par exemple, faisait, pour -la part de cet employé, complétement étranger aux dangers de la guerre, -une somme d'un million huit cent mille francs, quand nos généraux -touchaient douze ou quinze mille francs par an, si toutefois ils les -touchaient. - -Ce qui préoccupait aussi fortement le Directoire, dont quelques membres -avaient occupé des grades élevés dans l'armée, c'est l'ascendant qu'à la -suite d'une guerre longue et triomphale peut prendre le pouvoir -militaire entouré d'une glorieuse auréole. Une fois lancé dans la voie -du doute et de la crainte, une des premières dispositions que devait -prendre le Directoire, qui savait très-bien la puissance de corruption -que donnent les richesses, c'était de ne point permettre que de trop -fortes sommes s'accumulassent aux mains des généraux. - -Mais le Directoire n'avait pas pris des précautions complètes. - -Tout en enlevant aux généraux en chef la faculté de recevoir et celle -d'administrer, il leur avait laissé le droit de fixer le chiffre et la -nature des contributions. - -Lorsque Championnet se fut assuré que ce droit lui était laissé, il -attendit tranquillement le citoyen Faypoult, qui, on se le rappelle, -devait revenir le surlendemain à la même heure. - -Le citoyen Faypoult, qui avait eu le soin de faire nommer son beau-père -caissier-percepteur, n'eut garde de manquer au rendez-vous, et trouva -Championnet juste à la même place où il l'avait laissé, comme si depuis -quarante-huit heures le général n'avait point quitté son fauteuil. - -Le général, sans se lever, le salua de la tête et lui indiqua un -fauteuil en face du sien. - ---Eh bien? lui demanda le commissaire civil en s'asseyant. - ---Eh bien, mon cher monsieur, répondit le général, vous arrivez trop -tard. - ---Comment! pour toucher les contributions? - ---Non, mais pour organiser la chose sur le même pied qu'à Rome. Quoique -le droit que vous percevez de vos trois centimes par franc soit énorme, -je vous l'abandonne. - ---Parce que vous ne pouvez pas faire autrement, général: avouez-le. - ---Oh! je l'avoue de grand coeur. Si je pouvais ne pas vous laisser -percevoir un denier, je le ferais. Mais, songez-y bien, votre travail se -bornera à la perception; ce qui vous donnera encore un assez joli -bénéfice, puisque la simple perception fera entrer dans votre poche un -peu plus de deux millions. - ---Comment cela, général? Les contributions que le gouvernement français -prélèvera sur le royaume de Naples ne monteront donc qu'à soixante -millions? - ---A soixante-cinq millions. Je vous ait dit à un peu plus de deux -millions; ayant affaire à un comptable, j'aurais dû vous dire: deux -millions cent cinquante mille francs. - ---Je ne comprends pas, général. - ---Comment, vous ne comprenez pas? C'est bien simple, cependant. Du -moment que j'ai trouvé, dans la noblesse et dans la bourgeoisie -napolitaine, non plus des ennemis, mais des alliés, j'ai déclare -solennellement renoncer au droit de conquête, et je me suis borné à -demander une contribution de soixante-cinq millions de francs pour -l'entretien de l'armée libératrice. Vous comprenez, mon cher monsieur, -que je n'ai pas chassé le roi de Naples pour coûter à Naples plus cher -que ne lui coûtait son roi, et que je n'ai pas brisé les fers des -Napolitains pour en faire des esclaves de la république française. Il -n'y a qu'un barbare, sachez-le, monsieur le commissaire civil, un Attila -ou un Genséric qui puisse déshonorer une conquête comme la nôtre, -c'est-à-dire une conquête de principes, en usurpant à force armée les -biens et les propriétés du peuple chez lequel il est entré en lui -promettant la liberté et le bonheur. - ---Je doute, général, que le Directoire accepte ces conditions. - ---Il faudra bien qu'il les accepte, monsieur, dit Championnet avec -hauteur, puisque je les ai non-seulement faites ayant le droit de les -faire, mais que je les ai signifiées au gouvernement napolitain et -qu'elles ont été acceptées par lui. Il va sans dire que je vous laisse -tout droit de contrôle, monsieur le commissaire, et que, si vous pouvez -me prendre en faute, je vous autorise de tout coeur à le faire. - ---Général, permettez-moi de vous dire que vous me parlez comme si vous -n'aviez pas pris connaissance des instructions du gouvernement. - ---Si fait! et c'est vous, monsieur, qui insistez comme si vous ignoriez -la date de ces instructions. Elles sont du 5 février, n'est-ce pas? - ---Oui. - ---Eh bien, mon traité avec le gouvernement napolitain est du 1er: la -date de mon traité prime donc celle de vos instructions, puisqu'elle lui -est antérieure de cinq jours. - ---Alors, vous refusez de reconnaître mes instructions? - ---Non: je les reconnais, au contraire, comme arbitraires, -antigénéreuses, antirépublicaines, antifraternelles, antifrançaises, et -je leur oppose mon traité. - ---Tenez, général, dit le commissaire civil, croyez-moi, au lieu de nous -faire la guerre comme deux sots, entendons-nous, comme deux hommes -d'esprit que nous sommes. C'est un pays neuf que Naples, et il y a des -millions à y gagner. - ---Pour des voleurs, oui, monsieur, je sais cela. Mais, tant que je serai -à Naples, les voleurs n'auront rien à y faire. Pesez bien mes paroles, -monsieur le commissaire civil, et, croyez-moi, repartez le plus tôt -possible avec votre suite pour Rome. Vous avez oublié quelques lambeaux -de chair sur les os de ce squelette qui fut le peuple romain; allez bien -vite les ronger; sans cela, les corbeaux ne laisseront rien aux -vautours. - -Et Championnet, se levant, montra d'un geste plein de mépris la porte au -commissaire civil. - ---C'est bien, dit celui-ci, vous voulez la guerre; vous l'aurez, -général. - ---Soit, répondit Championnet, la guerre, c'est mon état. Mais ce qui -n'est pas mon état, c'est de spéculer sur le casuel qu'entraînent les -saisies de biens, les réquisitions de denrées et de subsistances, les -ventes frauduleuses, les comptes simulés ou fictifs; ce qui n'est pas -mon état, c'est de ne protéger les citoyens de Naples, frères des -citoyens de Paris, qu'à la condition qu'ils ne se gouverneront qu'à ma -volonté, c'est de confisquer les biens des émigrés dans un pays où il -n'y a pas d'émigrés; ce qui n'est pas mon état, enfin, c'est de piller -les banques dépositaires des deniers des particuliers; c'est, quand les -plus grands barbares hésitent à violer la tombe d'un individu, c'est de -violer la tombe d'une ville, c'est d'éventrer le sépulcre de Pompéi pour -lui prendre les trésors qu'elle y cache, depuis près de deux mille ans: -voilà ce qui n'est pas mon état, et, si c'est le vôtre, je vous -préviens, monsieur, que vous ne l'exercerez pas ici tant que j'y serai. -Et, maintenant que je vous ai dit tout ce que j'avais à vous dire, -sortez! - -Le matin même, dans l'attente de ce qui allait se passer entre lui et le -commissaire civil, Championnet avait fait afficher son traité avec le -gouvernement napolitain, lequel traité fixait à soixante-cinq millions -la contribution annuelle à payer par Naples pour les besoins de l'armée -française. - -Le lendemain, le général trouva toutes ses affiches couvertes par celles -du commissaire civil. Elles annonçaient qu'en vertu du droit de -conquête, le Directoire déclarait patrimoine de la France les biens de -la couronne de Naples, les palais et maisons du roi, les chasses -royales, les dotations des ordres de Malte et de Constantin, les biens -des monastères, les fiefs allodiaux, les banques, les fabriques de -porcelaine, et, comme l'avait dit Championnet, jusqu'aux antiquités -encore enfouies dans les sables de Pompéi et dans la lave d'Herculanum. - -Le général regarda cet acte non-seulement comme une atteinte portée à -ses droits, mais encore comme une insulte, et, après avoir envoyé -Salvato et Thiébaut pour demander satisfaction au commissaire civil, il -le fit arrêter sur son refus, conduire hors de la frontière napolitaine -et déposer sur la grande route de Rome. - -Cet acte fut accueilli par les Napolitains avec des hourras -d'enthousiasme. Aimé et respecté des nobles et de la bourgeoisie, -Championnet devint populaire jusque dans les plus basses classes de la -société. - -Le curé de l'église Sainte-Anne découvrit, dans les actes de son église, -qu'un certain Giovanni Championne, qui n'avait avec le général aucun -rapport d'âge ni de parenté, y avait été baptisé. Il exposa l'acte, -réclama le général comme son paroissien, et le peuple, que son habileté -à parler le patois napolitain avait déjà plusieurs fois étonné, trouva -une explication à son étonnement et voulut absolument voir dans le -général français un compatriote. - -Une telle croyance pouvait être utile à la cause; dans l'intérêt de la -France, Championnet la laissa non-seulement subsister, mais s'accroître. - -Éclairé par les sanglantes expériences de la révolution française, -Championnet, tout en dotant Naples des bienfaits immenses qu'elle avait -produits, voulait la préserver de ses excès intérieurs et de ses fautes -extérieures. Son espérance était celle-ci: réaliser la philanthropique -utopie de faire une révolution sans arrestations, sans proscriptions, -sans exécutions. Au lieu de suivre le précepte de Saint-Just, qui -recommandait de creuser profond avec le soc révolutionnaire, il voulait -simplement passer sur la société la herse de la civilisation. Comme -Fourier a voulu depuis faire concourir toutes les aptitudes, même les -mauvaises, à un but social, il voulait faire concourir tout le monde à -la régénération publique: le clergé, en ménageant l'influence de ses -préjugés, chers au peuple; la noblesse, en l'attirant par la perspective -d'un glorieux avenir dans le nouvel ordre de choses; la bourgeoisie, qui -n'avait eu jusque-là qu'une part de servitude, en lui donnant une part -de souveraineté; les classes libérales des avocats, des médecins, des -lettrés, des artistes, en les encourageant et en les récompensant, et -enfin les lazzaroni, en les instruisant et en leur donnant, par un gain -convenable et jusqu'alors inconnu, le goût du travail. - -Tel était le rêve d'avenir que Championnet avait fait pour Naples -lorsque la brutale réalité vint le prendre au collet au moment où, -maître paisible de Naples, il mettait, pour éteindre les insurrections -des Abruzzes, d'un côté en mouvement les colonnes mobiles organisées à -Rome par le général Sainte-Suzanne, chargeait Duhesme et Caraffa de -marcher contre celui que l'on croyait être le prince héréditaire, -Schipani contre Ruffo, et où, s'apprêtant à marcher sur Reggio, il se -proposait de conduire lui-même une forte colonne en Sicile. - -Mais, dans la nuit du 15 au 16 mars, Championnet reçut l'ordre du -Directoire de se rendre à Paris, auprès du ministre de la guerre. Maître -suprême à Naples, aimé, vénéré de tous, au milieu de la puissance qu'il -avait créée et dans laquelle il lui eût été facile de se perpétuer, cet -homme que l'on accusait d'ambition et d'empiétement, comme un Romain des -jours héroïques, s'inclina devant l'ordre reçu, et, se tournant vers -Salvato qui était près de lui: - ---Je pars content, lui dit-il, j'ai payé à mes soldats les cinq mois de -solde arriérés qui leur étaient dus; j'ai remplacé les lambeaux de leurs -uniformes par de bons habits; ils ont tous une paire de souliers neufs -et mangent du pain meilleur qu'ils n'en ont jamais mangé. - -Salvato le serra contre son coeur. - ---Mon général, lui dit-il, vous êtes un homme de Plutarque. - ---Et pourtant, murmura Championnet, j'avais bien des choses à faire, que -mon successeur ne fera probablement pas. Mais qui va d'un bout à l'autre -de son rêve? Personne. - -Puis, avec un soupir: - ---Il est une heure du matin, continua-t-il en tirant sa montre; je ne me -coucherai pas, ayant beaucoup de choses à faire avant mon départ. Soyez -demain, à trois heures chez moi, mon cher Salvato, et gardez sur ce qui -m'arrive le secret le plus absolu. - -Le lendemain, à trois heures précises, Salvato était au palais d'Angri. -Aucun préparatif n'annonçait un départ. Championnet, comme d'habitude, -travaillait dans son cabinet; en voyant entrer le jeune homme, il se -leva et lui tendit la main. - ---Vous êtes exact, mon cher Salvato, lui dit-il, et je vous remercie de -votre exactitude. Là, maintenant, si vous le voulez bien, nous allons -aller faire une petite promenade. - ---A pied? demanda Salvato. - ---Oui, à pied, répondit Championnet. Venez. - -A la porte, Championnet s'arrêta, et jetant un dernier regard sur le -cabinet qu'il habitait depuis deux mois et où il avait décidé, décrété -et exécuté de si grandes choses: - ---On assure que les murs ont des oreilles, dit-il; s'ils ont une voix, -j'adjure ceux-ci de parler et de témoigner s'ils ont jamais entendu -dire, s'ils ont jamais vu faire une chose qui ne fût pas pour le bien de -l'humanité depuis que j'ai ouvert, comme général en chef, cette porte -que je referme sur moi comme accusé. - -Et il referma la porte et descendit l'escalier, le visage souriant et -appuyé au bras de Salvato. - - - - -XLIV - -L'ACCUSÉ - - -Le général et son aide de camp suivirent la rue de Toledo jusqu'au musée -Bourbonien, descendirent la strada dei Studi, traversèrent le largo -delle Pigne, suivirent la strada Foria, et gagnèrent Poggiareale. - -Là, une voiture attendait Championnet, ayant pour toute escorte son -valet de chambre Scipion, assis sur le siége. - ---Allons, mon cher Salvato, dit le général, l'heure est venue de se -quitter. Ma consolation est, en prenant la mauvaise route, de vous -laisser au moins dans la bonne. Nous reverrons-nous jamais? J'en doute. -Dans tous les cas, vous qui avez été plus que mon ami, presque mon -enfant, gardez ma mémoire. - ---Oh! toujours! toujours! murmura Salvato. Mais pourquoi ces -pressentiments. Vous êtes rappelé, voilà tout. - -Championnet tira un journal de sa poche et le donna à Salvato. - -Salvato le déplia: c'était _le Moniteur_. Il y lut les lignes suivantes: - - «Attendu que le général Championnet a employé l'autorité et la force - pour empêcher l'action du pouvoir conféré par nous au commissaire - Faypoult et que, par conséquent, il s'est mis en rébellion ouverte - contre le gouvernement, le citoyen Championnet, général de division, - commandant l'armée de Naples, sera mis en arrestation, traduit devant - un conseil de guerre et jugé pour son infraction aux lois.» - ---Vous voyez, cher ami, reprit Championnet, que c'est plus sérieux que -vous ne croyiez. - -Salvato poussa un soupir, et, haussant les épaules: - ---Général, je puis affirmer une chose, dit-il, c'est que, si vous êtes -condamné, il y aura au monde une ville qui effacera Athènes, en -ingratitude: cette ville sera Paris. - ---Hélas! dit Championnet, je m'en consolerais si j'étais Thémistocle. - -Et, serrant à son tour Salvato contre son coeur, il s'élança dans la -voiture. - ---Et vous partez ainsi seul, sans escorte? lui dit Salvato. - ---Les accusés sont sous la garde de Dieu, répondit Championnet. - -Les deux amis échangèrent un dernier signe d'adieu, et la voiture -partit. - - * * * * * - -Le général Championnet a pris une trop large part aux événements que -nous venons de raconter et a laissé une trop grande mémoire de lui à -Naples pour que, l'accompagnant en France, nous ne le suivions pas -jusqu'à la fin de sa glorieuse vie, qui, au reste, ne devait pas être -longue. - -En passant par Rome, une dernière ovation attendait le général -Championnet; le peuple romain, qu'il avait rendu libre, lui offrit un -équipement complet, armes, uniforme, cheval, avec cette inscription: - - _Au général Championnet - les consuls de la république romaine._ - -Avant de quitter la ville éternelle, il reçut, en outre, du gouvernement -napolitain la lettre suivante: - - «Général, - - »Rien ne vous peindra la douleur du gouvernement provisoire, lorsqu'il - a appris la funeste nouvelle de votre départ. C'est vous qui avez - fondé notre république; c'est sur vous que reposaient nos plus douces - espérances. Brave général, vous emportez nos regrets, notre amour, - notre reconnaissance. - - »Nous ignorons quelles seront les intentions de votre successeur à - notre égard: nous espérons qu'il sera assez ami de la gloire et de son - devoir pour affermir votre ouvrage; mais, quelle que soit sa conduite, - nous ne pourrons jamais oublier la vôtre, cette modération, cette - douceur, ce caractère franc et loyal, cette âme grande et généreuse - qui vous attiraient tous les coeurs. Ce langage n'est point celui de - la flatterie: vous êtes parti, et nous n'avons plus à attendre de vous - qu'un doux souvenir.» - -Nous avons dit que la mémoire laissée par Championnet à Naples, était -grande. Son départ y fut considéré, en effet, comme une calamité -publique, et, deux ans après son départ, l'historien Cuoco écrivait dans -l'exil: - - «O Championnet! maintenant, tu as cessé de vivre; mais ton souvenir - recevra dans ce livre l'hommage dû à ta fermeté et à ta justice. Que - t'importe que le Directoire ait voulu t'opprimer! Il n'était point en - son pouvoir de t'avilir. Du jour de ta disgrâce, tu devins l'idole de - notre nation.» - -A Bologne, le général Lemoine remit à ce nouveau Scipion, qui semblait -monter au Capitole pour rendre grâce aux dieux, plutôt que descendre au -Forum pour y être accusé, une lettre de Barras, qui, s'isolant -complétement de la décision prise par ses collègues contre Championnet, -l'appelait son ami et prédisait à sa disgrâce une glorieuse fin et une -éclatante réparation. - -Aussi, la surprise de Championnet fut-elle grande lorsque, à Milan, il -fut éveillé, à minuit, et que, de la part de Scherer, général en chef de -l'armée d'Italie, on lui signifia un nouveau décret du Directoire lequel -l'accusait de révolte contre le gouvernement, fait qui le rendait -passible de six années de détention. - -Le rédacteur du décret signifié à Championnet était le directeur Merlin, -le même qui, après la chute du pouvoir auquel il appartenait, devait -recommencer sa carrière dans les emplois subalternes de la magistrature, -sous Bonaparte, et devenir procureur général sous Napoléon. - -Inutile de dire que le général Scherer, qui signifiait à Championnet le -décret de Merlin, était le même Scherer qui, sur le théâtre même des -victoires du proscrit, devait être si cruellement battu par le général -autrichien Kray et par le général russe Souvorov. - -Mais, en même temps que Championnet était victime de cette triste et -odieuse mesure, il éprouvait une grande consolation. Joubert, un des -coeurs les plus dévoués à la Révolution, Joubert, une des gloires les -plus pures de la République, Joubert donnait sa démission en apprenant -la mise en accusation de son collègue. - -Aussi, plein de confiance dans le tribunal devant lequel il allait -paraître, Championnet écrivait-il, cette même nuit, à Scherer pour lui -demander dans quelle forteresse il devait se constituer prisonnier, et à -Barras pour que l'on hâtât son jugement. - -Mais, si l'on avait été pressé d'éloigner Championnet de Naples, pour -que les commissaires du Directoire pussent y exercer leurs déprédations, -on n'était aucunement pressé de le juger, attendu que l'on savait -parfaitement d'avance quelle serait la fin du procès. - -Aussi Scherer se tira-t-il d'embarras en le faisant voyager, au lieu de -le juger. Il l'envoya de Milan à Modène, de Modène le renvoya à Milan, -et, de Milan, enfin, il le constitua prisonnier à Turin. - -Il habitait la citadelle de cette dernière ville, lorsqu'un matin, aussi -loin que pouvait s'étendre son regard, il vit toute la route qui -conduisait d'Italie en France couverte de piétons, de chariots, de -fourgons: c'était notre armée en déroute, notre armée battue bien plus -par l'impéritie de Scherer que par le génie de Kray et le courage de -Souvorov. - -L'arrière-garde de notre armée victorieuse, qui devenait l'avant-garde -de notre armée battue, était principalement formée de fournisseurs, de -commissaires civils et d'autres agents financiers qui, chassés par les -Autrichiens et les Russes, regagnaient, pareils à des oiseaux de rapine, -la France à tire-d'aile, pour mettre leur butin à l'abri derrière ses -frontières. - -C'était la vengeance de Championnet. Par malheur, cette vengeance, -c'était la honte de la France. Tous ces malheureux fuyaient parce que la -France était vaincue. Puis, à ce sentiment moral, si douloureux déjà, se -joignait le spectacle matériel, plus douloureux encore, de malheureux -soldats qui, les pieds nus, les vêtements déchirés, escortaient leurs -propres dépouilles. - -Championnet revoyait fugitifs ces malheureux soldats qu'il avait -conduits à la victoire; il revoyait nus ceux qu'il avait habillés, -mourants de faim ceux qu'il avait nourris, orphelins ceux dont il avait -été le père... - -C'étaient les vétérans de son armée de Sambre-et-Meuse! - -Aussi, lorsqu'ils surent que celui qui avait été leur chef était là -prisonnier, ils voulurent enfoncer les portes de sa prison et le -remettre à leur tête pour marcher de nouveau contre l'ennemi. C'est que -cette armée, armée toute révolutionnaire, était douée d'un intelligence -que n'ont point les armées du despotisme, et que cette intelligence lui -disait que, si l'ennemi était vainqueur, il devait cette victoire bien -plus à l'impéritie de nos généraux qu'au courage et au mérite des siens. - -Championnet refusa de commander comme chef, mais prit un fusil pour -combattre comme volontaire. - -Par bonheur, son défenseur l'en empêcha. - ---Que pensera votre ami Joubert, lorsqu'il saura ce que vous aurez fait, -lui dit-il, lui qui a donné sa démission, parce que l'on vous avait -enlevé votre épée! Si vous vous faites tuer sans jugement, on dira que -vous vous êtes fait tuer, parce que vous étiez coupable. - -Championnet se rendit à ce raisonnement. - -Quelques jours après la retraite de l'armée française, sur le point -d'abandonner Turin, on força le général Moreau, qui avait succédé à -Scherer dans le commandement de l'armée d'Italie, d'envoyer Championnet -à Grenoble. - -C'était presque sa patrie. - -Par un singulier jeu du hasard, il eut pour compagnons de voyage ce même -général Mack, qui avait, à Caserte, voulu lui rendre une épée qu'il -n'avait point voulu recevoir, et ce même Pie VI que la Révolution -envoyait mourir à Valence. - -C'était à Grenoble que Championnet devait être jugé. - -«Vous traduisez Championnet à la barre d'un tribunal français, s'écria -Marie-Joseph Chénier à la tribune des Cinq-Cents: c'est sans doute pour -lui faire faire amende honorable d'avoir renversé le dernier trône de -l'Italie!» - -Le premier qui fut appelé comme témoin devant le conseil de guerre fut -son aide de camp Villeneuve. - -Il s'avança d'un pas ferme en face du président, et, après avoir -respectueusement salué l'accusé: - ---Que n'appelez-vous aussi, dit-il, en même temps que moi tous les -compagnons de ses victoires? Leur témoignage serait unanime comme leur -indignation. Entendez cet arrêt d'un historien célèbre: «Une puissance -injuste peut maltraiter un honnête homme, mais ne peut le déshonorer.» - -Pendant que le procès se jugeait, arriva la journée du 30 prairial, qui -chassa du Directoire Treilhard, Révellière-Lepaux et Merlin, pour y -introduire Gohier, Roger-Ducos et le général Moulin. - -Cambacérès eut le portefeuille de la justice, François de Neufchâteau -celui de l'intérieur, et Bernadotte celui de la guerre. - -Aussitôt arrivé au pouvoir, Bernadotte donna l'ordre d'interrompre, -comme honteux et antinational, le procès intenté à Championnet, son -compagnon d'armes à l'armée de Sambre-et-Meuse, et lui écrivit la lettre -suivante: - - «Mon cher camarade, - - »Le Directoire exécutif, par décret du 17 courant, vous nomme - commandant en chef de l'armée des Alpes. Trente mille hommes attendent - impatiemment l'occasion de reprendre l'offensive sous vos ordres. - - »Il y a quinze jours, vous étiez dans les fers; le 30 prairial vous a - délivré. L'opinion publique accuse aujourd'hui vos oppresseurs; ainsi, - votre cause est devenue, pour ainsi dire, nationale: pouviez-vous - désirer un sort plus heureux? - - »Assez d'autres trouvent dans la Révolution le prétexte de calomnier - la République; pour des hommes tels que vous, l'injustice est une - raison d'aimer davantage la patrie. On a voulu vous punir d'avoir - renversé des trônes; vous vous vengerez sur les trônes qui menaceront - la forme de notre gouvernement. - - »Allez, monsieur, couvrez de nouveaux lauriers la trace de vos - chaînes; effacez, ou plutôt conservez cette honorable empreinte: il - n'est point inutile à la liberté de remettre incessamment sous nos - yeux les attentats du despotisme. - - »Je vous embrasse comme je vous aime. - - »BERNADOTTE.» - -Championnet partit pour l'armée des Alpes; mais la mauvaise fortune de -la France avait eu le temps de prendre le dessus sur le bonheur du -bâtard. Joubert, consacrant à sa jeune femme quinze jours précieux qu'il -eût dû donner à son armée, perdit la bataille de Novi et se fit tuer. - -Moins heureux que son ami, Championnet perdit celle de Fossano, et, ne -pouvant se faire tuer comme Joubert, tomba malade et mourut, en disant: - ---Heureux Joubert! - -Ce fut à Antibes qu'il rendit le dernier soupir. Son corps fut déposé -dans le fort Carré. - -On trouva un peu moins de cent francs dans les tiroirs de son -secrétaire, et ce fut son état-major qui fit les frais de ses -funérailles. - - - - -XLV - -L'ARMÉE DE LA SAINTE FOI - - -Le 16 mars, à peu près à la même heure où Championnet sortait de Naples, -appuyé au bras de Salvato, le cardinal Ruffo, en passant dans la petite -commune de Borgia, rencontra une députation de la ville de Catanzaro, -qui venait au-devant de lui. - -Elle se composait du chef de la _rota_ (du tribunal), don Vicenzo -Petroli, du cavalier don Antonio Perruccoli, de l'avocat Saverio -Landari, de don Antonio Greco et de don Alessandro Nava. - -Saverio Landari, en sa qualité d'avocat, prit la parole, et, contre les -habitudes du barreau, exposa au cardinal, dans toute leur simplicité et -toute leur clarté, les faits suivants: - -Que, quoique les royalistes eussent tué, mis en fuite ou arrêté à peu -près tous ceux qui étaient soupçonnés d'appartenir au parti républicain, -la ville de Catanzaro, dans sa désolation, ne cessait de nager dans la -plus horrible anarchie, au milieu des meurtres, des pillages et des -vengeances privées. - -En conséquence, au nom de tout ce qui restait d'honnêtes gens à -Catanzaro, le cardinal était prié de venir le plus tôt possible au -secours de la malheureuse ville. - -Il fallait que la situation fût bien grave pour que les royalistes -demandassent des secours contre les gens de leur propre parti. - -Il est vrai que quelques-uns des membres de la députation que Catanzaro -avait envoyée au cardinal, avaient fait partie des comités -démocratiques, et, entre autres, le chef de la rote, Vicenzo Petroli, -qui, ayant été du gouvernement provisoire, était un de ceux qui avaient -mis à prix la tête du cardinal et celle du conseiller de Fiore. - -Le cardinal fit semblant de ne rien savoir de tout cela: ce qui lui -importait, à lui, c'était que les villes lui ouvrissent leurs portes, -quels que fussent ceux qui les lui ouvraient. En conséquence, pour -apporter au mal le plus prompt remède possible, il demanda qui était -chef du peuple à Catanzaro. - -On lui répondit que c'était un certain don François de Giglio. - -Il demanda une plume, de l'encre, et, sans descendre de son cheval, -écrivit sur son genou: - - «Don François de Giglio, - - »La guerre comme vous la faites est bonne contre les jacobins obstinés - qui se font tuer ou prendre les armes à la main, et non contre ceux - qui ont été contraints par la menace ou la violence de se réunir aux - rebelles, surtout si ces derniers se repentent et s'en remettent à la - clémence du roi: à plus forte raison cette guerre n'a-t-elle point - d'excuse contre les citoyens pacifiques. - - »En conséquence, je vous ordonne, et sous votre propre responsabilité, - de faire immédiatement cesser les meurtres, le pillage et toute voie - de fait.» - -Cet ordre fut immédiatement envoyé à Catanzaro, sous la protection d'une -escorte de cavalerie. - -Puis, accompagné de la députation, le cardinal reprit, vers Catanzaro, -sa marche un instant interrompue. - -L'avant-garde, arrivée au fleuve Corace, l'antique Crotalus, fut forcée, -faute de ponts, de passer en char et à la nage. Pendant ce temps, le -cardinal, qui n'oubliait pas les études d'archéologie faites par lui à -Rome, s'écarta du chemin pour aller visiter les ruines d'un temple grec. - -Ces ruines, que l'on voit encore aujourd'hui, et que l'auteur de ce -livre a visitées en suivant la même route que le cardinal Ruffo, sont -celles d'un temple de Cérès, à une heure duquel sont les ruines -d'Amphissum, où mourut Cassiodore, premier consul et ministre de -Théodoric, roi des Goths. Cassiodore avait vécu près de cent ans, et -passa de ce monde à l'autre dans une petite retraite qui domine toute la -contrée, et où il écrivit son dernier livre du _Traité de l'âme_. - -Le cardinal passa le Corace après tout le monde et s'arrêta à la marine -de Catanzaro, riante plage, semée de riches villas où les familles -nobles ont l'habitude de passer la saison d'hiver. - -La plage de Catanzaro n'offrant au cardinal aucun abri pour loger sa -troupe, et les pluies d'hiver commençant à venir avec cette abondance -particulière à la Calabre, il décida d'envoyer une partie de son armée -au blocus de Cotrone, où la garnison royale avait pris du service sous -les républicains, où s'étaient réunis tous les patriotes fugitifs de la -province, et où avaient débarqué, sur un bâtiment venu d'Égypte, -trente-deux officiers subalternes d'artillerie, un colonel et un -chirurgien français. - -Le cardinal détacha donc de son armée deux mille hommes de troupes -régulières, et spécialement les compagnies des capitaines Joseph Spadea -et Giovanni Celia. A ces deux compagnies il en adjoignit une troisième, -de ligne, avec deux canons et un obusier. Toute l'expédition fut mise -sous les ordres du lieutenant-colonel Perez de Vera. Il y adjoignit -comme officier parlementaire le capitaine Dandano de Marceduse. Enfin, -un bandit de la pire espèce, mais qui connaissait parfaitement le pays, -où il exerçait depuis vingt ans le métier de voleur de grand chemin, fut -chargé des importantes fonctions de guide de l'armée. - -Ce bandit, nommé Pansanera, était célèbre par dix ou douze meurtres. - -Le jour de l'arrivée du cardinal à la plage de Catanzaro, il se jeta à -ses pieds et sollicita de lui la faveur d'être entendu en confession. - -Le cardinal comprit que ce n'était point un pénitent ordinaire qui lui -venait ainsi le fusil à l'épaule et la cartouchière aux reins, le -poignard et les pistolets à la ceinture. - -Il descendit de cheval, s'écarta de la route et alla s'asseoir au pied -d'un arbre. - -Le bandit s'agenouilla et déroula, avec les marques du plus profond -repentir, la longue série de ses crimes. - -Mais le cardinal n'avait point le choix des instruments qu'il employait. -Celui-là pouvait lui être utile. Il se contenta de l'assurance de son -repentir, et, sans s'informer si ce repentir était bien sincère, il lui -donna l'absolution. Le cardinal était pressé d'utiliser au profit du roi -les connaissances topographiques que don Alonzo Pansanera avait acquises -en manoeuvrant contre la société. - -L'occasion ne tarda point à s'offrir, et, comme nous l'avons dit, -Pansanera fut nommé guide de la colonne expéditionnaire. La colonne se -mit en route, et le cardinal resta derrière elle pour réorganiser -l'armée et organiser la réaction. - -Au bout de trois jours, il se mit à son tour en marche; mais, comme il -fallait faire trois étapes en suivant le rivage de la mer, et sans -passer par aucun lieu habité, le cardinal chargea son commissaire aux -vivres, don Gaetano Peruccioli, de réunir un certain nombre de voitures -chargées de pains, de biscuits, de jambons, de fromage et de farine, -puis, ses ordres exécutés, de se mettre en marche sur Cotrone. - -A la fin de la première journée, on arriva sur les bords du fleuve -Trocchia, qui se trouvait gonflé par les pluies et par la fonte des -neiges. - -Pendant le passage, qui s'effectua avec une grande difficulté, et en -conséquence avec un grand désordre, le commissaire des vivres et les -vivres disparurent, avec toute l'administration. - -On le voit, don Alonzo Pansanera n'eût pas mieux fait que Gaetano -Peruccioli. - -Nommé de la veille, il n'avait pas perdu de temps pour poser la première -pierre de l'édifice de sa fortune[1]. - - [1] On sait que, dans toute la partie historique, c'est de l'histoire - pure et simple que nous faisons: nous n'inventons ni ne retranchons. - -Ce fut dans la nuit seulement, et lorsque l'armée s'arrêta pour -bivaquer, que la disparition de Peruccioli se fit connaître par la -complète absence des vivres. - -On ne mangea point cette nuit-là. - -Le lendemain, par bonheur, après deux lieues de marche, on trouva un -magasin plein d'excellente farine et des bandes de porcs à moitié -sauvages, telles qu'on en rencontre à chaque pas dans la Calabre. Cette -double manne fut la bienvenue au désert et immédiatement convertie en -soupe au lard. Le cardinal en mangea comme les autres, quoique ce fût un -samedi, c'est-à-dire jour maigre. Mais, en sa qualité de haut dignitaire -de l'Église, il avait pour lui des pouvoirs qu'il étendit à toute -l'armée. - -L'armée sanfédiste put donc sans remords manger sa soupe au lard, et la -trouver excellente. Le cardinal fut de l'avis de l'armée. - -Une chose qui n'étonna pas moins le cardinal que la disparition du -commissaire des vivres Peruccioli, fut l'apparition du marquis Taccone, -chargé, par ordre du général Acton, de suivre l'armée de la sainte foi -comme trésorier et venant la joindre à cet effet. - -Le cardinal était justement dans le magasin aux farines lorsqu'on lui -annonça le marquis Taccone. Son Excellence arrivait dans un mauvais -moment: le cardinal était de mauvaise humeur, n'ayant pas mangé depuis -la veille à midi. - -Il crut que le marquis Taccone lui rapportait les cinq cent mille ducats -qu'il n'avait pas pu se procurer à Messine, ou plutôt il fit semblant de -le croire. Le cardinal était un homme trop expérimenté pour commettre de -pareilles erreurs. - -Il était assis à une table, et, sur un escabeau que l'on avait trouvé à -grand'peine, il expédiait des ordres. - ---Ah! vous voilà, marquis, dit-il avant même que celui-ci eût franchi la -porte. En effet, j'ai reçu avis de Sa Majesté que vous aviez retrouvé -les cinq cent mille ducats et que vous me les rapportiez. - ---Moi? dit Taccone étonné. Il faut que Sa Majesté ait été induite en -erreur. - ---Eh bien, alors, demanda le cardinal, que venez-vous faire ici? A -moins, cependant, que vous ne veniez comme volontaire? - ---Je viens envoyé par le capitaine général Acton, Votre Éminence. - ---A quel titre? - ---A titre de trésorier de l'armée. - -Le cardinal éclata de rire. - ---Est-ce que vous croyez, lui demanda-t-il, que j'ai cinq cent mille -ducats à vous donner pour compléter le million? - ---Je vois avec douleur, dit le marquis Taccone, que Votre Excellence me -soupçonne d'infidélité. - ---Vous vous trompez, marquis. Mon Éminence vous accuse de vol, et, -jusqu'à ce que vous m'ayez donné la preuve du contraire, j'affirmerai -l'accusation. - ---Monseigneur, dit Taccone en tirant un portefeuille de sa poche, je -vais avoir l'honneur de vous prouver que cette somme et beaucoup -d'autres ont été employées à divers usages par ordre de monseigneur le -capitaine général Acton. - -Et, s'approchant du cardinal, il ouvrit son portefeuille. - -Le cardinal y plongea son oeil perçant, et, voyant une foule de papiers -qui lui parurent non-seulement de la plus haute importance, mais encore -de la plus grande curiosité, il allongea la main, prit le portefeuille, -et, appelant la sentinelle de garde à sa porte: - ---Faites venir deux de vos camarades, dit-il; qu'ils prennent monsieur -au collet, qu'ils le conduisent à un quart de lieue d'ici et qu'ils le -laissent sur la grande route. Si monsieur fait mine de revenir, tirez -sur lui comme sur un chien, attendu que j'estime un chien bien au delà -d'un voleur. - -Puis, au marquis Taccone, tout abasourdi de l'accueil: - ---Ne vous inquiétez point de vos papiers, dit-il; j'en ferai prendre -fidèle copie, je les ferai numéroter avec soin et je les enverrai au -roi. Retournez donc à Palerme; vos papiers y seront aussitôt que vous. - -Et, pour prouver au marquis Taccone qu'il lui disait la vérité, le -cardinal commença la revue de ses papiers avant même que le marquis fût -sorti de la chambre. - -Le cardinal, en mettant la main sur le portefeuille du marquis Taccone, -avait fait une véritable trouvaille. Mais, comme nous n'avons pas eu ce -portefeuille sous les yeux, nous nous contenterons de répéter à cette -occasion ce que dit Dominique Sacchinelli, historien de l'illustre -_porporato_: - - A la vue de ces papiers, qui avaient tous rapport à des dépenses - secrètes, écrit-il, le cardinal put se convaincre que le plus grand - ennemi du roi était Acton. C'est pourquoi, emporté par son zèle, il - écrivit au roi, en lui envoyant tous les papiers de Taccone, dont il - avait eu la précaution de conserver un double: - - «Sire, la présence du général Acton à Palerme compromet la sûreté de - Votre Majesté et de la famille royale...» - -Sacchinelli, à qui nous empruntons ce fait et qui, après avoir été le -secrétaire du cardinal, est devenu son historien, ne put surprendre au -passage autre chose que la phrase que nous guillemetons, la lettre du -cardinal au roi étant écrite tout entière de sa main et n'étant restée -qu'un instant sous ses yeux, tant le cardinal avait hâte de l'envoyer au -roi. - -Mais ce que nous pouvons dire en toute connaissance de cause, c'est que -les cinq cent mille ducats ne se retrouvèrent jamais. - -A la nouvelle de la disparition du commissaire des vivres Peruccioli, le -cardinal n'avait pas jugé à propos de traverser le fleuve gonflé par la -pluie. - -Pendant que l'on amasserait les vivres nécessaires à l'expédition, l'eau -baisserait. - -Et, en effet, le 23 mars au matin, le fleuve étant devenu guéable, et -une quantité suffisante de vivres ayant été amassée, le cardinal ordonna -de se remettre en route, lança le premier son cheval dans l'eau, et, -quoiqu'il en eût jusqu'à la ceinture, il traversa le fleuve -heureusement. - -Toute l'armée le suivit. - -Trois hommes seulement furent entraînés par le courant et sauvés par des -mariniers du Pizzo. - -Au moment où le cardinal mettait le pied sur la rive opposée, il lui -arriva un messager courant à toute bride et tout souillé de boue, qui -lui annonçait que la ville de Cotrone avait été prise la veille 22 mars. - -Cette nouvelle fut reçue aux cris de «Vive le roi! vive la religion!» - -Le cardinal poursuivit son chemin à marches forcées, et, passant par -Cutro, il arriva le 25 mars, seconde fête de Pâques, en vue de Cotrone. - -La ville fumait en plusieurs endroits et dénotait des restes d'incendie. - -Le cardinal, en s'approchant, entendit des coups de feu, des cris, des -clameurs qui lui indiquèrent que sa présence était urgente. - -Il mit son cheval au galop; mais à peine avait-il franchi la porte de la -ville, qu'il s'arrêta épouvanté; les rues étaient jonchées de morts; les -maisons, saccagées, n'avaient plus ni portes ni fenêtres; quelques-unes, -comme nous l'avons dit, brûlaient. - -Arrêtons-nous un instant sur Cotrone, dont la destruction fut un des -plus douloureux épisodes de cette guerre inexpiable. - -Cotrone, sur le nom de laquelle vingt-cinq siècles ont passé et ont, -voilà tout, changé une lettre de place, est l'ancienne Crotone, rivale -de Sybaris. Elle fut la capitale d'une des plus anciennes républiques de -la Grande Grèce, dans le _Brutium_. La pureté de ses moeurs, la sagesse -de ses institutions dues à Pythagore, qui y fonda une école, la fit -l'ennemie de Sybaris. Elle donna naissance à plusieurs athlètes -célèbres, et, entre autres, au fameux Milon, qui, comme M. Martin (du -Nord) et M. Mathieu (de la Drôme), fit, non pas du département, mais de -la ville où il était né, un appendice à son nom. C'était lui qui, -serrant sa tête avec une corde, la faisait éclater en enflant ses -tempes; c'était lui qui portait un boeuf autour du Cirque au pas -gymnastique, et, après l'avoir porté, l'assommait d'un coup de poing et -le mangeait dans la journée. Le célèbre médecin Démocède, qui vivait à -la cour de Polycrate de Samos, ce tyran trop heureux, qui retrouvait -dans le ventre des poissons les anneaux qu'il jetait à la mer, était de -Crotone, et encore cet Alcméon, disciple d'Amyntas, qui fit un livre sur -la nature de l'âme, qui écrivit sur la médecine et qui, le premier, -ouvrit des porcs et des singes pour se rendre compte de la conformation -du corps humain. - -Cotrone fut dévastée par Pyrrhus, prise par Annibal, et reprise par les -Romains, qui y envoyèrent une colonie. - -A l'époque où nous sommes arrivé de notre récit, Cotrone n'était plus -qu'une espèce de bourg, qui n'en avait pas moins conservé le nom de son -aïeule. Elle avait un petit port, un château sur la mer, des restes de -fortifications et de murailles qui la faisaient compter au rang des -places fortes. - -Comme les républicains y étaient en majorité, la garnison royale, au -moment où éclata la révolution, fut forcée de pactiser avec eux. Son -commandant, Foglia, avait été destitué et arrêté comme royaliste, et à -sa place avait été nommé le capitaine Ducarne, qui était en prison comme -suspect de patriotisme. Par un chassé-croisé assez ordinaire dans ces -sortes de circonstances, Foglia, qu'il avait remplacé à son poste, -l'avait remplacé dans son cachot. - -En outre, à cette garnison, sur laquelle il ne fallait pas trop compter, -on devait ajouter tous les patriotes fuyant devant Ruffo et de Cesare, -qui s'étaient réunis à Cotrone et renfermés dans ses murs, ainsi que -trente-deux Français venant, comme nous l'avons dit, d'Égypte. - -Ces trente-deux Français étaient la vraie force résistante de la ville, -et la preuve, c'est que, sur trente-deux, quinze se firent tuer. - -Les deux mille hommes envoyés par le cardinal contre Cotrone firent sur -la route la boule de neige. Tous les paysans qui, aux environs de -Cotrone et de Catanzaro, purent prendre un fusil, prirent ce fusil et se -réunirent à l'expédition. En outre, sans tenir compte de l'armée -sanfédiste, une masse d'individus armés, de ceux-là qui se réunissent en -toute occasion et dans tous les temps, se tenait aux environs de -Cotrone, attendant le moment de _faire un coup_, et, en attendant, -coupant, pour faire quelque chose, les communications de la ville avec -les villages et occupant les meilleures positions. - -Dans la matinée du jeudi saint, le 21 mars, le capitaine parlementaire -Dardano fut expédié à Cotrone par le chef de l'expédition royaliste. Les -Cotronais le reçurent les yeux bandés. Il montra alors ses lettres de -créance signées du cardinal; mais peut-être y manquait-il quelque -formalité d'étiquette; car le capitaine Dardano fut pris, jeté en -prison, soumis à une commission militaire et condamné à mort, comme -_brigandant_ contre la République. Peut-être le verbe _brigander_ -n'est-il point français; mais, à coup sûr, il est napolitain, et l'on -nous permettra de le franciser, vu le grand usage que nous aurons à en -faire. - -Les sanfédistes, voyant que leur parlementaire ne revenait point, et -qu'ils ne recevaient aucune réponse à la sommation qu'ils avaient faite -à la ville de se rendre, résolurent de ne pas perdre un instant, afin de -délivrer le capitaine Dardano, s'il était encore vivant, et de le venger -s'il était mort. En conséquence, ils recoururent à leur guide Pansanera, -se groupèrent autour de lui, lui adjoignirent, pour plus grande sûreté, -un homme du pays, et, conduits par eux, s'avancèrent, pendant une nuit -obscure, jusque sous les murs de la ville, où, du côté du Nord, ils -occupèrent une position avantageuse. - -Ils profitèrent de l'obscurité, toujours pour faire arriver et mettre en -batterie au milieu d'eux leur petite artillerie, et, montrant seulement -les deux compagnies de ligne, ils cachèrent les volontaires, -c'est-à-dire une masse de trois ou quatre mille hommes, dans les plis du -terrain, ne s'inquiétant de la pluie qui tombait à torrents que pour -leur recommander de mettre à l'abri leurs cartouchières et la batterie -de leurs fusils. - -Ils demeurèrent là toute la nuit du vendredi saint, et, au point du -jour, le chef de l'expédition, le colonel-lieutenant Perez, envoya, en -manière de défi, dans la place quelques obus et quelques grenades. - -Au bruit que firent en éclatant ces projectiles, à la vue des deux -compagnies de ligne qui se tenaient debout et découvertes, les Crotonais -crurent que le cardinal, dont ils connaissaient la marche, était sous -leurs murs avec une armée régulière. - -On savait que la forteresse, en mauvais état, ne pouvait opposer qu'une -médiocre résistance. Un conseil de guerre fut, en conséquence, réuni -chez le lieutenant-colonel français, lequel déclara hautement et -clairement qu'il n'y avait que deux partis à prendre, et ajouta qu'en sa -qualité d'étranger il se réunirait à la majorité. - -Ces deux partis étaient: - -Ou d'accepter les propositions que le cardinal avait fait faire par son -parlementaire Dardano, et, dans ce cas, il fallait à l'instant même -mettre en liberté le parlementaire; - -Ou de faire une vigoureuse sortie et de chasser les brigands, de prendre -place immédiatement sur les remparts et d'attendre derrière eux, en -faisant une défense désespérée, l'armée française, qui, disait-on, était -en marche vers la Calabre. - -Ce dernier avis avait été adopté. Le lieutenant-colonel français s'y -rangea, et tout se prépara pour la sortie, de la réussite ou de -l'insuccès de laquelle allait dépendre le salut ou la chute de la ville. - -En conséquence, ce même jour du vendredi saint, dès neuf heures du -matin, tambour battant, mèche allumée, les républicains sortirent de la -ville. Les royalistes, de leur côté, ne présentant qu'un front étroit et -dissimulant les trois quarts de leurs forces, les laissèrent accomplir -une fausse manoeuvre, à l'aide de laquelle les républicains croyaient -les envelopper. - -Mais à peine, de part et d'autre, le feu de l'artillerie eut-il -commencé, que les masses cachées, qui avaient réglé leur plan de -bataille, d'après les conseils de Pansanera, se levèrent à droite et à -gauche, laissant au centre, pour faire tête aux républicains, les deux -compagnies de ligne et l'artillerie; puis, favorisées par l'inclinaison -même du terrain, les deux ailes se rabattirent au pas de course sur le -flanc des républicains, et, à demi-portée de fusil, firent, à droite et -à gauche, une décharge qui, grâce à l'adresse des tireurs, eut un -terrible résultat. - -Les patriotes virent au premier coup d'oeil l'embuscade dans laquelle -ils étaient tombés, et, comme il n'y avait d'autre parti à prendre que -de se faire tuer sur place et d'abandonner, par conséquent, la ville à -l'ennemi, ou de faire une prompte retraite et de chercher à réparer, -derrière les murs, le désastre que l'on venait d'éprouver, ils -s'arrêtèrent à la retraite, et l'ordre en fut donné. Mais, enveloppés -comme ils l'étaient, les patriotes ne purent opérer cette retraite que -dans le plus grand désordre et hâtivement, abandonnant leur artillerie, -poursuivis de si près, que, Pansanera et sept ou huit de ses hommes -étant arrivés en même temps que les fuyards à la porte de la ville, ils -empêchèrent, avec le feu qu'ils firent, que ces derniers ne levassent le -pont derrière eux, de manière que les républicains, ne pouvant refermer -la porte par laquelle ils étaient rentrés, et les sanfédistes s'étant -rendus maîtres de cette porte, ils furent obligés d'abandonner la ville -et de se renfermer dans la citadelle. - -La porte restée ouverte et sans défense, chacun s'y précipita, -déchargeant son arme sur ce qu'il rencontrait, hommes, femmes, enfants, -animaux même, et répandant de tous côtés la terreur; mais, dès qu'un peu -d'ordre put être établi dans l'agression, les forces isolées se -réunirent et se combinèrent contre la forteresse. - -Les assaillants commencèrent par s'emparer de toutes les maisons -environnant le château, et, de toutes les fenêtres, le feu commença -contre lui. - -Mais, tandis que cette fusillade s'échangeait entre les troupes -régulières et les défenseurs du château, les deux compagnies de troupes -de ligne entraient dans la ville, mettaient leur artillerie en position -et faisaient feu à leur tour. - -Or, le hasard voulut qu'un obus coupât la lance du drapeau républicain -et renversât la bannière aux trois couleurs napolitaines qui avait été -élevée sur le château. A cette vue, l'ancienne garnison royale, qui, à -contre-coeur, s'était réunie aux patriotes, crut que c'était pour elle -un avis du ciel de redevenir royaliste, et tourna immédiatement ses -armes contre les républicains et les Français: elle abaissa le -pont-levis et ouvrit les portes. - -Les deux compagnies de ligne entrèrent aussitôt dans le château, et les -Français, réduits à dix-sept, furent, avec les patriotes, enfermés dans -le même château où ils étaient venus chercher un asile. - -Le parlementaire Dardano, condamné à mort, mais qui n'avait pas subi sa -peine, fut mis en liberté. - -De ce moment, la ville de Cotrone avait été abandonnée à toutes les -horreurs d'une ville prise d'assaut, c'est-à-dire au meurtre, au -pillage, au viol et à l'incendie. - -Le cardinal arrivait au moment où, repue de sang, d'or, de vin, de -luxure, son armée accordait à la malheureuse ville expirante la trêve de -la lassitude. - - - - -XLVI - -LES PETITS CADEAUX ENTRETIENNENT L'AMITIÉ - - -Pendant que le cheval du cardinal Ruffo, portant son illustre maître, -entrait dans la ville de Cotrone ayant du sang jusqu'au ventre, et se -cabrait à la vue et au bruit des maisons s'écroulant dans les flammes, -le roi chassait, pêchait et jouait. - -Nous ne savons point quelles améliorations l'exil avait apportées à sa -pêche et à son jeu; mais nous savons que jamais saint Hubert lui-même, -patron des chasseurs, ne fut entouré de délices pareilles à celles au -milieu desquelles le roi Ferdinand oubliait la perte de son royaume. - -L'honneur que le roi avait fait au président Cardillo en acceptant une -chasse dans son fief d'Illice avait empêché bien des gens de dormir et, -entre autres, l'abbesse des Ursulines de Caltanizetta. - -Son couvent, situé à moitié chemin à peu près de Palerme à Girgenti, -possédait d'immenses domaines en plaines et en forêts. Ces plaines et -ces forêts, déjà fort giboyeuses, furent peuplées, par cette excellente -abbesse, d'un surcroît de daims, de cerfs et de sangliers, et, lorsque -la chasse fut véritablement devenue digne d'un roi, l'abbesse elle-même, -avec quatre de ses plus jolies religieuses, partit pour Palerme, demanda -une audience à Sa Majesté, et la supplia de vouloir bien donner à de -pauvres recluses, dont elle dirigeait les âmes, la satisfaction d'une -chasse. Celle qui était offerte se présentait dans des conditions si -exceptionnelles et si attrayantes, que le roi n'eut garde de la refuser, -et qu'il fut convenu que, le lendemain, le roi partirait avec l'abbesse -et ses quatre aides de camp, passerait un jour à se préparer par ses -dévotions aux massacres des daims, des cerfs et des chevreuils, comme -Charles IX, par les mêmes pratiques saintes, s'était préparé aux -massacres des huguenots, et que, le lendemain de cette préparation, il -passerait de la vie contemplative à la vie active. - -Le roi partit en effet. Un courrier envoyé d'avance avait annoncé au -reste de la communauté que les voeux de l'abbesse avaient été agréés, et -que Sa Majesté arriverait seule d'abord, mais bientôt serait suivie de -toute sa cour. - -Le roi se promettait une grande liesse de cette partie de chasse, faite -dans des conditions si nouvelles. Au moment où il allait monter en -voiture, on lui remit, de la part de la reine, le numéro du _Moniteur -parthénopéen_, qui annonçait la découverte du complot Backer et -l'arrestation des deux chefs de ce complot, c'est-à-dire du père et du -fils. On se rappelle la grande amitié que le roi avait vouée au jeune -André: aussi, sa colère fut-elle double, d'abord de voir découvert un -complot qui devait, à la fois, le débarrasser, sans qu'il eût à s'en -mêler lui-même, des Français et des jacobins, et ensuite de voir arrêtés -les deux hommes qui, au milieu d'une indifférence qu'il n'était point -sans avoir remarquée, lui avaient donné de si grandes marques de -dévouement. - -Par bonheur, les affaires du cardinal et celle de Troubridge, qui -allaient à merveille, lui laissaient l'espoir de la vengeance. Il prit -sur ses tablettes le nom de Luisa Molina San-Felice, et se jura à -lui-même que, s'il remontait jamais sur le trône, la _Mère de la patrie_ -payerait cher le titre dont l'avait décorée le _Moniteur parthénopéen_. - -Par bonheur, chez Ferdinand, les sensations, et surtout les sensations -pénibles, ne persistaient point avec opiniâtreté. Une fois qu'il eut -poussé un soupir à l'adresse de Simon et un autre soupir à l'adresse -d'André Backer, une fois qu'il se fut promis la mort de la San-Felice, -il se livra tout entier aux sensations complétement opposées que -devaient faire naître dans son esprit quatre jeunes et jolies -religieuses, et une abbesse poussant si loin le respect de la royauté, -que les moindres désirs du roi étaient pour elle des ordres aussi sacrés -que s'ils lui venaient de Dieu même et lui fussent transmis par -l'intermédiaire de ses anges. - -Tout le monde connaissait l'ardeur du roi pour la chasse. Aussi fut-on -bien étonné à Palerme lorsque, dans la nuit, arriva un courrier -annonçant que Sa Majesté, s'étant trouvée un peu fatiguée du voyage, et, -ayant besoin de repos, faisait dire, non point que la chasse était -contremandée, mais que le départ des autres chasseurs était retardé de -quarante-huit heures. Le messager était chargé de rassurer les trop -grandes inquiétudes que ce contre-ordre pouvait éveiller à Palerme, en -disant que le médecin de la communauté n'avait conçu aucune inquiétude -sur la santé du roi, mais avait seulement ordonné des bains aromatisés. - -Au moment où le courrier était parti, le roi prenait son premier bain. - -La chronique ne dit point si la chambre de l'abbesse, comme celle du -président Cardillo, était en face de celle du roi, et si, à quatre -heures du matin, Ferdinand eut envie de voir quelle figure faisait une -abbesse en cornette de nuit, comme il avait eu envie de voir quelle -figure faisait un président en bonnet de coton; elle se contente de dire -que le roi resta une semaine entière au couvent; que, pendant cinq jours -consécutifs, on chassa; que les chasses furent aussi abondantes que dans -les forêts de Persano et d'Asproni; que le roi s'amusa fort et que les -religieuses eurent toutes les distractions qu'elles pouvaient espérer de -sa présence royale. - -Le roi promit solennellement de revenir, et ce ne fut qu'à cette -condition que les saintes colombes écartèrent, pour laisser partir -Ferdinand, les ailes sous lesquelles elles l'abritaient. - -A moitié route de Caltanizette à Palerme, le roi rencontra un courrier -du cardinal. Ce courrier lui apportait une lettre dans laquelle se -trouvaient tous les détails de la prise de Cotrone et des horreurs qui -avaient été commises. Le cardinal déplorait ces horreurs, s'en excusait -auprès du roi et lui disait que, la ville ayant été prise en son -absence, il n'avait pu les empêcher. - -Il lui demandait aussi ce qu'il devait faire des dix-sept Français qui -se trouvaient enfermés dans la citadelle avec les patriotes calabrais. - -Le roi ne voulut point tarder à exprimer toute sa satisfaction au -cardinal. Une halte avait été fixée pour son dîner à Villafrati. - -Sa Majesté demanda une plume et de l'encre, et, de sa propre main, -répondit au cardinal la lettre suivante. - -Si nous avons eu le regret de ne pouvoir mettre sous les yeux de nos -lecteurs la lettre du cardinal Ruffo, nous avons, en échange, la -satisfaction de pouvoir leur faire lire la réponse du roi, que nous -avons traduite sur l'original lui-même, et dont nous garantissons -l'authenticité. - - «Villafrati, 5 avril 1799. - - »Mon éminentissime, je reçois, sur la route de Caltanizette à Palerme, - votre lettre du 26 mars, dans laquelle vous me racontez toutes les - affaires de cette malheureuse ville de Crotone. Le sac qu'elle a subi - me fait grand'peine, quoique, à vrai dire, entre nous, les habitants - méritaient bien ce qui leur est arrivé pour leur rébellion contre moi. - C'est pourquoi je vous répète que je veux qu'on ne fasse aucune - miséricorde à ceux qui se sont montrés rebelles à Dieu et à moi. Quant - aux Français que vous avez trouvés dans la forteresse, j'expédie à - l'instant l'ordre qu'ils soient immédiatement renvoyés en France, - attendu qu'il faut les regarder comme une race empestée et se garantir - de leur contact par l'éloignement. - - »A mon tour de vous donner des nouvelles. Deux expéditions m'ont été - faites par le commodore Troubridge, une de Procida, qui m'est arrivée - dimanche dernier à Caltanizetta, où j'étais _en retraite_, et l'autre - avant-hier. Comme personne près de moi ne savait l'anglais, je les ai - immédiatement renvoyées à Palerme pour que lady Hamilton me les - traduisît. Aussitôt traduites, je vous enverrai la copie de ces - lettres. J'espère que les nouvelles qu'elles contiennent et celles que - je pourrai recueillir en arrivant, et que je vous enverrai aussitôt, - ne vous feront point de peine, d'après ce qu'a pu comprendre Circello, - qui baragouine un peu d'anglais. Troubridge demandait qu'on lui - envoyât un juge pour juger et condamner les rebelles. J'ai écrit à - Cardillo de m'en choisir un de sa main, de sorte que, s'il a exécuté - mon ordre et que le juge soit parti lundi, Dieu et le vent aidant, il - doit, recommandation étant donnée audit juge de ne pas faire de - cérémonie avec les accusés, il doit, dis-je, à cette heure y avoir pas - mal de _casicavalli_ de faits. - - «Je vous recommande, de mon côté, mon éminentissime, d'agir - conformément à ce que je vous ai écrit, avec la plus grande activité. - _De grands coups de bâton et de petits morceaux de pain font de beaux - enfants_, comme dit le proverbe napolitain. - - «Nous sommes ici dans la plus grande anxiété, attendant des nouvelles - de nos chers petits Russes. S'ils arrivent vite, j'espère qu'en peu de - temps nous ferons la noce, et, qu'avec l'aide du Seigneur, nous - verrons la fin de cette maudite histoire. - - «Je suis au désespoir que le temps continue d'être pluvieux, attendu - que la pluie doit nuire à nos opérations. J'espère qu'elle ne nuit pas - à votre santé. La nôtre est bonne, Dieu merci! et, fût-elle mauvaise, - que les bonnes nouvelles que nous recevons de vous la rendraient - meilleure. Que le Seigneur vous conserve et bénisse de plus en plus - vos opérations, comme le désire et l'en prie indignement - - »Votre affectionné - - »Ferdinand B.» - -Il y a dans la lettre de Sa Majesté une phrase que nos lecteurs peu -habitués à la langue italienne, ou plutôt au patois napolitain, n'ont -pas dû comprendre; c'est celle où le roi dit, par manière de -plaisanteries: _Si le juge est arrivé, il doit, à cette heure, y avoir -pas mal de casicavalli de faits._ - -Quiconque s'est promené dans les rues de Naples a vu les plafonds des -marchands de fromage garnis d'un comestible de cette espèce qui se -fabrique particulièrement en Calabre. Il a la forme d'un énorme navet -qui aurait une tête. - -Dans une enveloppe très-dure, il contient une certaine quantité de -beurre frais, qui grâce à la suppression complète de l'air, peut se -maintenir frais pendant des années. - -Ces fromages sont pendus par le col. - -Le roi, en disant qu'il y a, il l'espère bien, pas mal de _casicavalli_ -de faits, veut dire tout simplement qu'il espère qu'il y a déjà bon -nombre de patriotes pendus. - -Quant au proverbe royal: _De grands coups de bâton et de petits morceaux -de pain font de beaux enfants_, je crois qu'il n'a pas besoin -d'explication. Il n'y a pas de peuple qui n'ait entendu sortir de la -bouche de quelqu'un de ses rois un proverbe du même genre et qui n'ait -fait sa révolution pour avoir des coups de bâton moins lourds et des -morceaux de pain plus gros. - -La première chose que demanda, en arrivant à Palerme, le roi Ferdinand, -fut la traduction des lettres de Troubridge. - -Cette traduction l'attendait. - -Il n'eut donc qu'à la joindre à la lettre qu'il avait écrite au cardinal -à Villafrati, et le même messager put tout emporter: - - _A lord Nelson._ - - «3 avril 1799. - - »Les couleurs napolitaines flottent sur toutes les îles de Ponsa. - Votre Seigneurie n'a jamais assisté à semblable fête. Le peuple est - littéralement fou de joie et demande à cor et à cri son monarque - bien-aimé. Si la noblesse était composée de gens d'honneur ou d'hommes - à principes, rien ne serait plus facile que de faire tourner l'armée - du côté du roi. Ayez seulement mille braves soldats anglais, et je - vous promets que le roi sera remonté sur son trône dans quarante-huit - heures. Je prie Votre Seigneurie de recommander particulièrement au - roi le capitaine Cianchi. C'est un brave et hardi marin, un bon et - loyal sujet, désireux de faire du bien à son pays. Si toute la flotte - du roi de Naples avait été composée d'hommes comme lui, le peuple ne - se fût point révolté. - - »J'ai à bord un brigand nommé Francesco, ex-officier napolitain. Il a - ses propriétés dans l'île d'Ischia. Il tenait le commandement du fort - lorsque nous nous en emparâmes. Le peuple a mis en lambeaux son infâme - habit tricolore et a arraché ses boutons, qui portaient le bonnet de - la Liberté. Étant alors sans habit, il eut l'audace de revêtir son - ancien uniforme d'officier napolitain. Mais, tout en lui laissant - l'habit, je lui ai arraché les épaulettes et la cocarde, et l'ai forcé - à jeter ces objets par-dessus le bord; après quoi, je lui fis - l'honneur de le mettre aux doubles fers. Le peuple a mis en morceaux - l'arbre de la Liberté et en charpie la bannière qui le surmontait; de - sorte que, de cette bannière, je ne puis mettre le plus petit morceau - aux pieds de Sa Majesté. Mais, quant à l'arbre de la Liberté, je suis - plus heureux: je vous en envoie deux bûches, avec les noms de ceux qui - les ont données. - - »J'espère que Sa Majesté en fera du feu et s'y chauffera. - - »TROUBRIDGE. - - »_P.-S._--J'apprends à l'instant même que Caracciolo _a l'honneur de - monter la garde comme simple soldat, et qu'hier il était en sentinelle - à la porte du palais. Ils obligent tout le monde, bon gré ou mal gré, - à servir_. - - »Vous savez que Caracciolo a donné sa démission au roi.» - -Nous avons souligné dans le post-scriptum de Troubridge, ce qui a -rapport à Caracciolo. - -Ces deux phrases, comme on le verra plus tard, si Nelson eût eu la -loyauté de produire la lettre de Troubridge, eussent pu avoir une grande -influence sur l'esprit des juges lorsqu'on fit son procès à l'amiral. - -Voici la seconde lettre de Troubridge; elle porte la date du lendemain: - - «4 avril 1792. - - »Les troupes françaises montent à un peu plus de deux mille hommes. - - »Elles sont ainsi distribuées: - - »300 soldats à Saint-Elme; - - »200 au château de l'OEuf; - - »1,400 au château Neuf; - - »100 à Pouzzoles; - - »30 à Baïa. - - »Leurs combats à Salerne ont été suivis de grandes pertes; pas un de - leurs hommes n'est revenu sans blessures. Ils étaient 1,500. - - »D'un autre côté, on dit qu'à l'attaque d'une ville nommée Andria, - dans les Abruzzes, trois mille Français ont été tués. - - »Les Français et les patriotes napolitains se querellent. Il règne - entre les uns et les autres une grande défiance. Il arrive souvent - que, dans les rondes de nuit, quand l'un crie: «Qui vive?» et que - l'autre répond: «Vive la République!» on échange des coups de feu. - - »Votre Seigneurie voit qu'il n'est point prudent de s'aventurer dans - les rues de Naples. - - »Je reçois à l'instant la nouvelle qu'un prêtre nommé Albavena prêche - la révolte à Ischia. J'envoie soixante Suisses et trois cents sujets - fidèles pour lui donner la chasse. J'espère l'avoir mort ou vif dans - la journée. Je prie en grâce Votre Seigneurie de demander au roi un - juge honnête par le retour du _Perseus_; autrement, il me sera - impossible de continuer ainsi. Les misérables peuvent être, d'un - moment à l'autre, arrachés de mes mains et être mis en morceaux par le - peuple. Pour le calmer, il faudrait, au plus vite, pendre une douzaine - de républicains.» - -Troubridge venait à peine d'expédier ces deux lettres et de perdre de -vue le petit aviso grec qui les portait à Palerme, qu'il vit s'avancer -vers sa frégate une balancelle venant dans la direction de Salerne. - -A tout moment, il lui arrivait de la terre, des comunications -importantes. Aussi, après s'être assuré que c'était bien au _Sea-Horse_, -qu'il montait, que la barque avait affaire, il attendit qu'elle accostât -le bâtiment; ce qu'elle fit après avoir répondu aux questions -habituelles en pareille circonstance. - -La balancelle était montée par deux hommes, dont l'un prit sur sa tête -une espèce de bourriche qu'il apporta sur le pont. Arrivé là, il demanda -où était Son Excellence le commodore Troubridge. - -Troubridge s'avança. Il parlait un peu italien: il put donc interroger -lui-même l'homme à la bourriche. - -Celui-ci ne savait pas même ce qu'il apportait. Il était chargé de -remettre l'objet, quel qu'il fût, au commodore, et d'en prendre un reçu, -comme preuve que lui et son camarade s'étaient acquittés de leur -commission. - -Avant de donner le reçu, Troubridge voulut savoir ce que contenait le -panier. En conséquence, il coupa les ficelles qui retenaient la paille, -et, au milieu du double cercle de ses officiers et de ses matelots, -attirés par la curiosité, il plongea sa main dans la paille; mais -aussitôt il la retira avec un mouvement de dégoût. - -Toutes les lèvres s'ouvrirent pour demander ce que c'était; mais la -discipline qui règne à bord des bâtiments anglais arrêta la question sur -les lèvres. - ---Ouvre ce panier, dit Troubridge au matelot qui l'avait apporté, en -même temps qu'il s'essuyait les doigts avec un mouchoir de batiste, -comme fait Hamlet après avoir tenu dans sa main le crâne d'Yorick. - -Le matelot obéit, et l'on vit apparaître d'abord une épaisse chevelure -noire. - -C'était le contact de cette chevelure qui avait causé au commodore la -sensation de dégoût qu'il n'avait pu réprimer. - -Mais le marinier n'était point aussi dégoûté que l'aristocrate -capitaine. Après la chevelure, il mit à découvert le front, après le -front les yeux, après les yeux le reste du visage. - ---Tiens, dit-il en la prenant par les cheveux, et en tirant hors du -panier qui la contenait et dans lequel elle avait été emballée avec -toute sorte de soins une tête fraîchement coupée et reposant -délicieusement sur une couche de son,--tiens, c'est la tête de don Carlo -Granosio di Gaffoni. - -Et, en tirant la tête de son enveloppe, il fit tomber un billet. - -Troubridge le ramassa. Il était justement à son adresse. - -Il contenait les lignes suivantes[2]: - - [2] Inutile de dire que nous ne changeons pas une lettre au billet, et - que nous nous contentons d'en donner la traduction. - - _Au commandant de la station anglaise._ - - «Salerne, 24 avril au matin. - - »Monsieur, - - »Comme fidèle sujet de Sa Majesté mon roi Ferdinand, que Dieu garde! - j'ai la gloire de présenter à Votre Excellence la tête de don Carlo - Granosio di Gaffoni, qui était employé dans l'administration directe - de l'infâme commissaire Ferdinand Ruggi. Ledit Granosio a été tué par - moi dans un lieu appelé les Puggi, dans le district de Ponte-Cognaro, - tandis qu'il prenait la fuite. - - »Je prie Votre Excellence d'accepter cette tête et de vouloir bien - considérer mon action comme une preuve de mon attachement à la - couronne. - - »Je suis, avec le respect qui vous est dû, - - »Le fidèle sujet du roi, - - »GIUSEPPE MANIUTIO VITELLA.» - ---Une plume et du papier, demanda Troubridge après avoir lu. - -On lui apporta ce qu'il demandait. - -Il écrivit en italien: - - «Je soussigné reconnais avoir reçu de M. Giuseppe Maniutio Vitella, - par les mains de son messager, la tête en bon état de don Carlo - Granosio di Gaffoni, et m'empresse de lui assurer que, par la première - occasion, cette tête sera envoyé au roi, à Palerme, qui appréciera, je - n'en doute point, un pareil cadeau. - - »TROUBRIDGE. - - »Le 24 avril 1799, à quatre heures de l'après-midi.» - -Il enveloppa une guinée dans le reçu et le donna au marinier, qui se -hâta d'aller rejoindre son compagnon, moins pressé probablement de -partager la guinée avec lui que de lui raconter l'événement. - -Troubridge fit signe à un de ses matelots de prendre la tête par les -cheveux, de la réintégrer dans le sac et de remettre la bourriche dans -l'état où elle était avant d'être ouverte. - -Puis, lorsque l'opération fut terminée: - ---Porte cela dans ma cabine, dit-il. - -Et, avec ce flegme qui n'appartient qu'aux Anglais et un mouvement -d'épaules qui n'appartenait qu'à lui: - ---Un gai compagnon, dit-il. Quel malheur qu'il faille s'en séparer! - -Et, en effet, l'occasion s'étant trouvée, le lendemain, d'envoyer un -bâtiment à Palerme, le précieux cadeau de don Giuseppe Maniutio Vitella -fut expédié à Sa Majesté. - - - - -XLVII - -ETTORE CARAFFA - - -On se rappelle que le commodore Troubridge, dans sa lettre à lord -Nelson, parlait de deux échecs éprouvés par les patriotes napolitains -unis aux Français, l'un devant la ville d'Andria, l'autre du côté de -Salerne. - -Cette nouvelle, dont une moitié était fausse et l'autre vraie, était la -conséquence du plan arrêté, on se le rappelle, entre Manthonnet, -ministre de la guerre de la République, et Championnet, général en chef -des armées françaises. - -On se rappelle que, depuis ce temps, Championnet avait été rappelé pour -rendre compte de sa conduite. - -Mais, lorsque Championnet quitta Naples, les deux colonnes étaient déjà -en route. - -Comme chacune d'elles est conduite par un de nos principaux personnages, -nous allons les suivre, l'une dans sa marche triomphale, l'autre dans -ses désastres. - -La plus forte de ces deux colonnes, composée de six mille Français et de -mille Napolitains, avait été dirigée sur les Pouilles. Il s'agissait de -reconquérir le grenier de Naples, bloqué par la flotte anglaise et -presque entièrement tombé au pouvoir des bourboniens. - -Les six mille Français étaient commandés par le général Duhesme, à qui -nous avons vu faire des prodiges de valeur dans la campagne contre -Naples, et les mille Napolitains par un des premiers personnages de -cette histoire que nous avons mis sous les yeux de nos lecteurs, par -Ettore Caraffa, comte de Ruvo. - -Le hasard fit que la première ville contre laquelle la colonne -franco-napolitaine dut marcher, était Andria, l'antique fief de sa -famille, dont, comme l'aîné, il se trouvait comte. - -Andria était bien fortifiée; mais Ruvo espéra qu'une ville qui l'avait -pour seigneur ne résisterait point à sa parole. Il employa, en -conséquence, tous les moyens, entama toutes les négociations pour -déterminer les habitants à adopter les principes républicains. Tout fut -inutile, et il vit bien qu'il serait forcé d'employer vis-à-vis d'eux -les derniers arguments des rois qui veulent rester tyrans, des peuples -esclaves qui veulent devenir libres, la poudre et le fer. - -Mais, avant de s'emparer d'Andria, il fallait occuper San-Severo. - -Les bourboniens réunis à San-Severo avaient pris le titre d'armée -coalisée de la Pouille et des Abruzzes. Cette agglomération d'hommes, -qui pouvait monter à 12,000 individus, se composait du triple élément -qui formait toutes les armées sanfédistes de cette époque, c'est-à-dire -des restes de l'armée royaliste de Mack, des forçats que le roi avait -mis en liberté avant de quitter Naples[3], pour mêler au peuple qu'il -abandonnait l'effroyable dissolvant du crime, et de quelques royalistes -purs qui affrontaient ce voisinage par enthousiasme de leur opinion. - - [3] A ceux qui douteraient de cette sympathie de Ferdinand Ier pour - les forçats, nous répondrons par un extrait d'une de ses lettres au - cardinal Ruffo: - - «A Civita-Vecchia, _nos bons forçats_ continuent de se défendre, et - les Français réunis aux Cisalpins, ayant donné l'assaut, ont été - bravement repoussés par eux. Seul, le saint empereur ne bouge - point.» - -Cette troupe, qui avait abandonné San-Severo, parce que la ville -n'offrait point à ses défenseurs une forte position, avait occupé une -colline dont le choix dénonçait, chez les chefs qui la commendaient, -quelques connaissances militaires. C'était un monticule planté de -lauriers qui dominait une large et longue plaine. L'artillerie des -sanfédistes commandait tous les débouchés par lesquels on pouvait entrer -dans la plaine, où manoeuvrait une belle et nombreuse cavalerie. - -Le 25 février, Duhesme avait laissé à Foggia, pour garder ses derrières, -Broussier et Hector Caraffa, et avait marché sur San-Severo. - -En s'approchant des bourboniens, Duhesme se contenta de leur faire dire: - ---A Bovino, j'ai fait fusiller les révoltés et trois soldats coupables -de vol; il en sera de même de vous: aimez-vous mieux la paix? - -Les bourboniens répondirent: - ---Et nous, nous avons fusillé les républicains, les citoyens et les -prêtres patriotes qui demandaient la paix; rigueur pour rigueur: la -guerre! - -Le général divisa sa troupe en trois détachements: l'un marcha sur la -ville; les deux autres enveloppèrent la colline, afin qu'aucun -sanfédiste ne pût s'échapper. - -Le général Forest, qui commandait un des deux détachements, arriva le -premier. Il avait cinq cents hommes, à peu près, sous ses ordres, tant -en infanterie qu'en cavalerie. - -En voyant ces cinq cents hommes et en calculant qu'ils étaient plus de -douze mille, les sanfédistes firent sonner le tocsin à San-Severo et -descendirent à leur rencontre dans la plaine. - -Le détachement français, en voyant cette avalanche d'hommes descendre de -la colline, se forma en bataillon carré et s'apprêta à la recevoir sur -ses baïonnettes. Mais l'attaque n'avait pas encore commencé, que l'on -entendit une vive fusillade qui retentissait dans San-Severo même, et -que l'on vit, par une porte, déboucher les fugitifs. - -C'était Duhesme en personne qui avait attaqué la ville, qui s'en était -emparé et qui apparaissait du côté opposé à Forest. - -Cette apparition changeait la face du combat. Les sanfédistes furent -obligés de se diviser en deux troupes. Mais, au moment où ils venaient -d'achever ce mouvement et où ils commençaient le combat, la troisième -colonne apparaissait d'un troisième côté et achevait d'envelopper les -bourboniens. - -Ceux-ci, se voyant pris dans un triangle de feu, essayèrent de regagner -leur première position, imprudemment abandonnée; mais de trois côtés le -tambour battit, et les Français s'élancèrent sur les sanfédistes au pas -de charge. - -Dès que la terrible baïonnette put faire son oeuvre sur cette troupe -massée en désordre au haut de la colline, ce ne fut plus un combat, ce -fut une boucherie. - -Duhesme avait à venger trois cents patriotes égorgés et l'insolente -réponse faite à son parlementaire. - -Les trompettes continuèrent de sonner, donnant le signal de -l'extermination. Le carnage dura trois heures. Trois mille cadavres -demeurèrent sur le champ de bataille, et, trois heures après, on en eût -compté le double si, tout à coup, pareilles à ces Romaines qui vinrent -implorer Coriolan, un groupe de femmes tenant leurs enfants par la main -ne fût sortie de San-Severo et, en habits de deuil, ne fût venue -implorer la pitié des Français. - -Duhesme avait juré de brûler San-Severo; mais, à la vue de cette grande -douleur des filles, des soeurs, des mères et des épouses, Duhesme fit -grâce. - -Cette victoire eut un grand résultat et produisit un grand effet. Tous -les habitants du Gargano, du mont Taburne et du Corvino envoyèrent des -députations et donnèrent des otages en signe de soumission. - -Duhesme envoya à Naples les drapeaux pris à la cavalerie. Quant aux -étendards, c'était tout simplement des devants d'autel. - -San-Severo pris, il ne restait plus aux bourboniens de position -importante qu'Andria et Trani. - -Nous avons dit que l'expédition était partie quand Championnet était -encore commandant en chef des troupes françaises à Naples; nous avons -assisté à son rappel et dit dans quelles conditions il avait été -rappelé. - -Quelques jours après le combat de San-Severo, Macdonald, ayant été nommé -général en chef à la place de Championnet, appela Duhesme près de lui. - -Broussier remplaça Duhesme et eut la direction des mouvements qui -devaient s'opérer sur Andria et Trani. Il réunit aux 17e et 64e -demi-brigades les grenadiers de la 76e, la 16e de dragons, six pièces -d'artillerie légère, un détachement venu des Abruzzes sous le -commandement du chef de brigade Berger, et la légion napolitaine -d'Hector Caraffa, qui brûlait de combattre à son tour, n'ayant point -pris part aux derniers événements. - -Andria et Trani avaient restauré leurs fortifications, et aux vieux -ouvrages qui les défendaient en avaient ajouté de nouveaux; excepté une -seule, toutes leurs portes étaient murées, et, derrière chacune d'elles, -on avait creusé un large fossé, entouré d'un large parapet; les rues -étaient coupées et barricadées, les maisons crénelées, et les portes de -ces maisons blindées. - -Le 21 mars, on marcha contre Andria. Le lendemain, au point du jour, la -ville était enveloppée, et les dragons, sous les ordres du chef de -brigade Leblanc, furent placés de manière à interrompre les -communications entre Andria et Trani. - -Une colonne formée de deux bataillons de la 17e demi-brigade et de la -légion Garaffa fut chargée de l'attaque de la porte Camazza, tandis que -le général Broussier devait attaquer celle de Trani, et que l'aide de -camp du général Duhesme, Ordonneau, guéri de la blessure qu'il avait -reçue à l'attaque de Naples, s'avançait par la porte Barra. - -Nous avons dit ce qu'était Hector Caraffa, homme de guerre, général et -soldat à la fois, mais plus soldat que général, coeur de lion dont le -champ de bataille était la véritable patrie. Il prit non-seulement le -commandement, mais la tête de sa colonne, saisit d'une main son épée -nue, de l'autre la bannière rouge, jaune et bleue, s'avança jusqu'au -pied des murailles au milieu d'une grêle de balles, prit avec une -échelle la mesure du rempart, la dressa sur le point dont elle -atteignait le sommet, et, criant: «Qui m'aime me suive!» il commença, -comme un héros d'Homère ou du Tasse, de monter le premier à l'assaut. - -La lutte fut terrible. Hector Caraffa, l'épée aux dents, portant d'une -main sa bannière, se tenant de l'autre au montant de son échelle, -gravissait, échelon par échelon, sans que les projectiles de toute -espèce que l'on faisait pleuvoir sur lui eussent le pouvoir de -l'arrêter. - -Enfin, il saisit un créneau que rien ne parvint à lui faire lâcher. - -Un moulinet de son épée fit un grand cercle vide autour de lui, et, au -milieu de ce cercle vide, on vit Hector Caraffa plantant le premier la -bannière tricolore sur les murs d'Andria. - -Pendant qu'Hector Caraffa, suivi de quelques hommes à peine, s'emparait -de la muraille, et, malgré les efforts d'une troupe dix fois plus -considérable que la sienne, s'y maintenait, un obus effondrait la porte -de Trani, et, par cette ouverture, les Français se ruaient dans la -ville. - -Mais, derrière la porte, ils trouvèrent le fossé, dans lequel ils se -précipitèrent, mais qu'ils eurent comblé en un instant. - -Alors, s'aidant les uns les autres, les blessés prêtant leurs épaules à -ceux qui ne l'étaient pas, avec cette furie française à laquelle rien ne -résiste, les soldats de Broussier franchirent le fossé, s'élancèrent -dans les rues au pas de course, à travers une grêle de balles, qui -partant de toutes les maisons, tua en quelques minutes plus de douze -officiers et de cent soldats, et pénétrèrent jusqu'à la grande place, où -ils s'établirent. - -Hector Caraffa et sa colonne vinrent les y joindre: Hector était -ruisselant du sang des autres et du sien. - -La colonne d'Ordonneau, qui n'avait pu entrer par la porte de Barra, -laquelle était murée, entendant la fusillade dans l'intérieur de la -ville, en conclut que Broussier ou Hector Caraffa avaient trouvé une -brèche et en avaient profité. Elle se mit donc à faire au pas de course -le tour de la ville, trouva la porte de Trani enfoncée et entra par la -porte de Trani. - -Sur la place, où se trouvaient réunies, après le terrible combat que -nous avons essayé de décrire, les trois colonnes françaises et la -colonne napolitaine, s'expliqua cette rage frénétique qui avait animé -les habitants d'Andria, et dont nous ne donnerons qu'un seul exemple. - -Douze hommes barricadés dans une maison étaient assiégés par un -bataillon entier. - -Sommés trois fois de se rendre, ils refusèrent trois fois. - -On fit venir de l'artillerie et l'on fit crouler la maison sur eux. Tous -furent écrasés, mais pas un ne se rendit. - -Cette explication, la voici: - -Un autel surmonté d'un grand crucifix était dressé sur la place, et, la -veille du combat, le Christ, au point du jour, avait été trouvé tenant -une lettre à la main. Cette lettre, signée: Jésus, disait que ni les -boulets ni les balles des Français n'avaient de pouvoir sur les -habitants d'Andria, et annonçait un renfort considérable. - -Et, en effet, pendant la soirée, quatre cents hommes du corps qui se -réunissait à Bitonto arrivèrent, confirmant la prédiction faite par la -lettre de Jésus, et se réunirent aux assiégés ou plutôt à ceux qui -devaient l'être le lendemain. - -La défense, on l'a vu, fut acharnée. Les Français et les Napolitains -laissèrent au pied des murailles trente officiers et deux cent cinquante -sous-officiers et soldats. Deux mille hommes, du côté des bourboniens, -furent passés au fil de l'épée. - -Hector Caraffa fut le héros de la journée. - -Le soir, il y eut conseil de guerre. Hector Caraffa, comme Brutus -condamnant ses fils, vota pour la destruction complète de la ville et -demanda qu'Andria, son fief, fût réduite en cendres, auto-da-fé -expiatoire et terrible. - -Les chefs français combattirent cette proposition, dont l'âpre -patriotisme les effrayait; mais la voix de Caraffa l'emporta sur la -leur: Andria fut condamnée à l'incendie, et, de la même main qu'il avait -dressé l'échelle contre les murailles d'Andria, Hector Caraffa porta la -torche au pied de ses maisons. - -Restait Trani, Trani qui, loin de s'effrayer du sort d'Andria, -redoublait d'énergie et de menaces. - -Broussier marcha contre elle avec sa petite armée, diminuée de plus de -cinq cents hommes par les deux combats de San-Severo et d'Andria. - -Trani était mieux fortifiée qu'Andria: elle était considérée comme le -boulevard de l'insurrection et comme la principale place d'armes des -révoltés, ceinte d'une muraille bastionnée, protégée par un fort -régulier et défendue par plus de huit mille hommes. Ces huit mille -hommes, habitués aux armes, étaient des marins, des corsaires, d'anciens -soldats de l'armée napolitaine. - -Dans une autre époque et dans un temps de guerre stratégique, Trani eût -peut-être obtenu les honneurs d'un siége régulier; mais le temps et les -hommes manquaient, et il fallait substituer les coups de main hasardeux -aux combinaisons habiles. Et cependant Trani ne laissait pas que -d'inquiéter le chef de l'expédition, qui opposait à la confiance de -Caraffa une garnison de huit mille hommes commandés par d'excellents -officiers, à l'abri derrière de bonnes murailles, sans compter dans le -port une flottille composée de barques et de chaloupes canonnières. Mais -à toutes les objections de Broussier, Hector Caraffa répondait: - ---Du moment qu'il y aura une échelle assez haute pour atteindre les -murailles de Trani, je prendrai Trani comme j'ai pris Andria. - -Broussier se rendit, convaincu par cette héroïque confiance. Il fit -avancer l'armée sur trois colonnes et par trois chemins différents pour -bloquer complétement la ville. Dans la journée du 1er avril, les -avant-postes s'en approchèrent à un tir de pistolet. - -La nuit vint, et on l'occupa à établir différentes batteries de brèche. - -Ettore Caraffa demanda à ne point entrer dans les combinaisons générales -et à suivre son inspiration en disposant à sa volonté de ses hommes. - -La chose lui fut accordée. - -Le 2 avril, au point du jour, les batteries commencèrent à tirer du côté -de Biseglia. - -Quant à Hector et à ses hommes, ils avaient, bien avant le point du -jour, contourné les murailles et étaient arrivés, sans reconnaître aucun -endroit faible, de l'autre côté de Trani, jusque sur la plage de la mer. - -Là, le comte de Ruvo s'arrêta, fit cacher ses hommes, se dépouilla de -ses habits et se jeta à la mer pour aller faire une reconnaissance. - -L'attaque générale était dirigée, comme nous l'avons dit, par Broussier -en personne. Il s'avança avec quelques compagnies de grenadiers, -soutenues par la 64e demi-brigade, portant avec elle des fascines pour -combler les fossés et des échelles pour escalader les murs. - -Les assiégés avaient deviné le projet du général et s'étaient portés en -masse sur la partie de la muraille menacée par lui, de sorte qu'à peine -à portée de fusil, il fut assailli par une avalanche de balles qui -renversa presque toute la file de ses grenadiers et tua le capitaine au -milieu de ses soldats. - -Les grenadiers, étourdis par la violence du feu et par la chute de leur -capitaine, hésitèrent un instant. - -Broussier ordonna de continuer de marcher contre les murailles, mit le -sabre à la main et donna l'exemple. - -Mais, tout à coup, on entendit une vive canonnade du côté de la mer, et -un grand trouble se manifesta chez les défenseurs des murailles. - -Un de ceux-ci, coupé en deux par un boulet, tomba des créneaux dans le -fossé. - -D'où venaient ces boulets qui tuaient les assiégés sur leurs propres -remparts? - -De Caraffa, qui tenait sa parole. - -Il était, comme nous l'avons dit, parvenu jusque sur la plage, avait -dépouillé ses vêtements et s'était jeté à la mer pour faire une -reconnaissance. - -Il avait, dans cette reconnaissance, découvert un petit fortin caché -parmi les écueils, qui, n'étant point menacé, puisqu'il s'élevait du -côté de la mer, lui parut mal gardé. - -Il revint vers ses compagnons et demanda vingt hommes de bonne volonté, -tous nageurs. - -Il s'en présenta quarante. - -Hector leur ordonna de ne conserver que leur caleçons, de lier leur -giberne sur leur tête, de prendre leur sabre entre leurs dents, de tenir -leur fusil de la main gauche, de nager de la droite, et, en restant -couverts le plus possible, de s'avancer vers le fortin. - -Entièrement nu, Hector leur servait de guide, les encourageant, les -soutenant sous les épaules quand l'un ou l'autre était fatigué. - -Ils atteignirent ainsi le pied des murailles, trouvèrent un vieux mur -troué, passèrent par le trou, et, se suspendant aux aspérités de la -pierre, atteignirent la crête du bastion, avant d'avoir été éventés par -les sentinelles, qui furent poignardées sans qu'elles eussent eu le -temps de jeter un seul cri. - -Hector et ses hommes se précipitèrent dans l'intérieur du bastion, -tuèrent tout ce qui s'y trouvait, tournèrent immédiatement les canons -sur la ville et firent feu[4]. - - [4] Ce coup de main si hardi et si heureux m'a été raconté par le - général Exelmans, qui, aide de camp à cette époque, faisait partie - des quarante nageurs et entra le second dans le fortin. - -C'était le boulet sorti d'un de ces canons qui avait coupé en deux et -précipité du haut des murailles le soldat bourbonien dont la mort et la -chute avaient fait penser à bon droit à Broussier qu'il se passait -quelque chose d'extraordinaire dans la ville. - -En voyant venir l'attaque du côté où ils avaient placé la défense, la -mort du point même où ils attendaient leur salut, les bourboniens -poussèrent de grand cris et s'élancèrent du côté d'où venaient ces -nouveaux assaillants, déjà renforcés de ceux de leurs compagnons qu'ils -avaient laissés sur la plage. De leur côté, les grenadiers, sentant -faiblir la défense, reprirent l'offensive, marchèrent contre la -muraille, y appuyèrent les échelles et donnèrent l'assaut. Après un -combat d'un quart d'heure, les Français, vainqueurs, couronnaient les -murailles, et Hector Caraffa, nu comme le Romulus de David, guidant ses -compagnons demi-nus et tout ruisselants d'eau, s'élançait dans une des -rues de Trani; car être maître des murailles et des bastions, ce n'était -point être maître de la ville. - -En effet, les maisons étaient crénelées. - -Cette fois encore, le comte de Ruvo indiqua par l'exemple une autre -manière d'attaque. On escalada les maisons comme on avait fait des -murailles; on éventra les terrasses, et, par les toits, on se laissa -glisser dans les intérieurs. On combattait en l'air d'abord, comme ces -fantômes que Virgile vit annonçant la mort de César; puis, de chambre en -chambre, d'escalier en escalier, corps à corps, à la baïonnette, arme la -plus familière aux Français, la plus terrible à leurs ennemis. - -Après trois heures d'une lutte acharnée, les armes tombèrent des mains -des assaillants: Trani était prise. Un conseil de guerre se réunit. -Broussier inclinait à la clémence. Nu encore, couvert de poussière, tout -marbré du sang ennemi et du sien, son sabre faussé et ébréché à la main, -Hector Caraffa, comme un autre Brennus, jeta son avis dans la balance, -et, cette fois encore, il l'emporta. Son avis était: Mort et incendie. -Les assiégés furent passés au fil de l'épée, la ville fut réduite en -cendres. - -Les troupes françaises laissèrent Trani fumante encore. Le comte de -Ruvo, comme un juge armé de la vengeance des dieux, en sortit avec eux, -et avec eux sillonna la Pouille, laissant sur ses pas la ruine et la -dévastation, qu'à l'autre extrémité de l'Italie méridionale répandaient, -de leur côté, les soldats de Ruffo. Quand les insurgés imploraient sa -pitié pour les cités rebelles: «Ai-je épargné ma propre ville?» -répondait-il. Quand ils lui demandaient la vie, il leur montrait ses -blessures, dont toujours quelques-unes étaient assez fraîches pour que -le sang en coulât encore, et il répondait en frappant: «Ai-je épargné ma -propre vie?» - -Mais, en même temps qu'arrivait à Naples la nouvelle de la triple -victoire de Duhesme, de Broussier et d'Hector Caraffa, on y apprenait la -défaite de Schipani. - - - - -XLVIII - -SCHIPANI - - -Nous avons dit qu'en même temps qu'Hector Caraffa avait été envoyé -contre de Cesare, Schipani avait été envoyé contre le cardinal. - -Schipani avait été nommé au poste élevé de chef de corps, non point à -cause de ses talents militaires, car, quoique entré jeune au service, il -n'avait jamais eu l'occasion de combattre, mais à cause de son -patriotisme bien connu et de son courage incontestable.--Nous l'avons vu -à l'oeuvre, conspirant sous le poignard des sbires de Caroline.--Mais -les vertus du citoyen, le courage du patriote ne sont que des qualités -secondaires sur le champ de bataille, et, là, mieux vaut le génie du -douteux Dumouriez que l'honnêteté de l'inflexible Roland. - -Aussi lui avait-il été expressément recommandé par Manthonnet de ne -point livrer bataille, de se contenter de garder les défilés de la -Basilicate, comme Léonidas avait gardé les Thermopyles et d'arrêter -purement et simplement la marche de Ruffo et de ses sanfédistes. - -Schipani, plein d'enthousiasme et d'espérance, traversa Salerne et -plusieurs autres villes amies sur lesquelles flottait la bannière de la -République. - -La vue de cette bannière faisait bondir son coeur de joie; mais, un -jour, il arriva au pied du village de Castelluccio, sur le clocher -duquel flottait la bannière royale. - -Le blanc produisait sur Schipani l'effet que produit le rouge sur les -taureaux. - -Au lieu de passer en détournant les yeux, au lieu de continuer son -chemin vers la Calabre, au lieu de couper aux sanfédistes les défilés -des montagnes qui conduisent de Cosenza à Castrovillari, comme la chose -lui était expressément recommandée, il se laissa emporter à la colère et -voulut punir Castelluccio de son insolence. - -Malheureusement, Castelluccio, misérable village contenant quelques -milliers d'hommes seulement, était défendu par deux puissances: l'une -visible, l'autre invisible. - -La puissance visible était sa position; la puissance invisible était le -capitaine, ou plutôt l'huissier Sciarpa. - -Sciarpa, un des hommes dont la renommée s'est élevée à la hauteur de -celles des Pronio, des Mammone, des Fra-Diavolo, était encore -complétement inconnu à cette époque. - -Comme nous l'avons dit, il avait occupé un des bas emplois du barreau de -Salerne. La révolution venue, la république proclamée, il en adopta les -principes avec ardeur et demanda à passer dans la gendarmerie. - -D'huissier à gendarme, peut-être pensait-il qu'il n'y avait que la main -à étendre, qu'un pas à faire. - -A sa demande, il reçut cette imprudente réponse: - -«Les républicains n'ont pas besoin des sbires dans leurs rangs.» - -Peut-être, de leur côté, les républicains pensaient-ils que, d'huissier -à sbire, il n'y avait que la main. - -Ne pouvant offrir son sabre à Manthonnet, il offrit son poignard à -Ferdinand. - -Ferdinand était moins scrupuleux que la République: il prenait de toute -main, tout était bon pour lui, et, moins ses défenseurs avaient à -perdre, plus, pensait-il, il avait, lui, à gagner. - -La fatalité voulut donc que Sciarpa se trouvât commander le petit -détachement sanfédiste qui occupait Castelluccio. - -Schipani pouvait sans crainte laisser Castelluccio en arrière: il n'y -avait pas de danger que la contre-révolution qu'il renfermait s'étendît -au dehors: tous les villages qui l'environnaient étaient patriotes. - -On pouvait réduire Castelluccio par la faim. Il était facile de bloquer -ce village, qui n'avait que pour trois ou quatre jours de vivres, et qui -était en hostilité avec tous les villages voisins. - -En outre, pendant le blocus, on pouvait transporter de l'artillerie sur -une colline, qui le dominait, et, de là, le réduire par quelques coups -de canon. - -Malheureusement, ces conseils étaient donnés à un homme incapable de les -comprendre par les habitants de Rocca et d'Albanetta. Schipani était une -espèce de Henriot calabrais, plein de confiance en lui-même et qui eût -cru descendre du piédestal où la République l'avait mis en suivant un -plan qui ne venait pas de lui. - -Il pouvait, en outre, accepter l'offre des habitants de Castelluccio, -qui déclaraient être tout prêts à se réunir à la République et à arborer -la bannière tricolore, pourvu que Schipani ne leur fit point la honte de -passer en vainqueur par leur ville. - -Enfin il pouvait traiter avec Sciarpa, homme de bonne composition, qui -lui offrait de réunir ses troupes à celles de la République, _pourvu -qu'on lui payât sa défection d'un prix équivalant à ce qu'il pouvait -perdre en abandonnant la cause des Bourbons_. - -Mais Schipani répondit: - ---Je viens pour faire la guerre et non pour négocier: je ne suis point -un marchand, je suis un soldat. - -Le caractère de Schipani une fois connu du lecteur, on peut comprendre -que son plan pour s'emparer de Castelluccio, fut bientôt fait. - -Il ordonna d'escalader les sentiers à pic qui conduisaient de la vallée -au village. - -Les habitants de Castelluccio étaient réunis dans l'église, attendant -une réponse aux propositions qu'ils avaient faites. - -On leur rapporta le refus de Schipani. - -Les localités sont pour beaucoup dans les résolutions que les hommes -prennent. - -Paysans simples, et croyant, en réalité, que la cause de Ferdinand était -celle de Dieu, les habitants de Castelluccio s'étaient réunis dans -l'église pour y recevoir l'inspiration du Seigneur. - -Le refus de Schipani outrageait leurs deux croyances. - -Au milieu du tumulte qui suivit le rapport du messager, Sciarpa escalada -la chaire et demanda la parole. - -On ignorait ses négociations avec les républicains: aux yeux des -habitants de Castelluccio, Sciarpa était l'homme pur. - -Le silence se fit donc comme par enchantement, et la parole lui fut -accordée à l'instant même. - -Alors, sous la voûte sainte aux arcades sonores, il éleva la voix et -dit: - ---Frères! vous n'avez plus maintenant que deux partis à prendre: ou fuir -comme des lâches, ou vous défendre en héros. Dans le premier cas, je -quitterais la ville avec mes hommes et me réfugierais dans la montagne, -vous laissant la défense de vos femmes et de vos enfants; dans le second -cas, je me mettrai à votre tête, et, avec l'aide de Dieu, qui nous -écoute et nous regarde, je vous conduirai à la victoire. Choisissez! - -Un seul cri répondit à ce discours, si simple et, par conséquent, si -bien fait pour ceux auxquels il s'adressait: - ---La guerre! - -Le curé, au pied de l'autel, dans ses habits d'officiant, bénit les -armes et les combattants. - -Sciarpa fut, à l'unanimité, nommé commandant en chef, et on lui laissa -le soin du plan de bataille. Les habitants de Castelluccio mirent leur -ville sous sa garde et leur vie à sa disposition. - -Il était temps. Les républicains n'étaient plus qu'à une centaine de pas -des premières maisons; ils arrivaient à l'entrée du village, haletants, -exténués de cette montée rapide. Mais, là, avant qu'ils eussent eu le -temps de se remettre, ils furent accueillis par une grêle de balles -lancées de toutes les fenêtres par un ennemi invisible. - -Cependant, si l'ardeur de la défense était vive, l'acharnement de -l'attaque était terrible. Les républicains ne plièrent même pas sous le -feu; ils continuèrent de marcher en avant, guidés par Schipani, tenant -la tête de la colonne, son sabre à la main. Il y eut alors un instant, -non pas de lutte, mais d'obstination à mourir. Cependant, après avoir -perdu un tiers de ses hommes, force fut à Schipani de donner l'ordre de -battre en retraite. - -Mais à peine lui et ses hommes avaient-ils fait deux pas en arrière, que -chaque maison sembla vomir des adversaires, formidables quand on ne les -voyait pas, plus formidables encore quand on les vit. La troupe de -Schipani ne descendit point: elle roula jusqu'au fond de la vallée, -avalanche humaine poussée par la main de la mort, laissant sur le -versant rapide de la montagne une telle quantité de morts et de blessés, -qu'en dix endroits différents le sang coulait en ruisseau comme s'il -sortait d'une source. - -Heureux ceux qui furent tués roides et qui tombèrent sans souffle sur le -champ de bataille! Ils ne subirent pas la mort lente et terrible que la -férocité des femmes, toujours plus cruelles que les hommes en pareille -circonstance, infligeait aux blessés et aux prisonniers. - -Un couteau à la main, les cheveux au vent, l'injure à la bouche, on -voyait ces furies, pareilles aux magiciennes de Lucain, errer sur le -champ de bataille et pratiquer, au milieu des rires et des insultes, les -mutilations les plus obscènes. - -A ce spectacle inouï, Schipani devint insensé, plus de rage que de -terreur, et, avec sa colonne diminuée de plus d'un tiers, il revint sur -ses pas et ne s'arrêta qu'à Salerne. - -Il laissait le chemin libre au cardinal Ruffo. - -Celui-ci s'approchait lentement, mais sûrement et sans faire un seul pas -en arrière. Seulement, le 6 avril, il avait failli être victime d'un -accident. - -Sans aucun symptôme qui pût faire prévoir cet accident, son cheval -s'était cabré, avait battu l'air de ses jambes de devant et était -retombé mort. Excellent cavalier, le cardinal avait saisi le moment, et, -en sautant à terre, avait évité d'être pris sous le corps du cheval. - -Le cardinal, sans paraître attacher aucune importance à cet accident, se -fit amener un autre cheval, se mit en selle et continua son chemin. - -Le même jour, on arriva à Cariati, où Son Éminence fut reçue par -l'évêque. - -Ruffo était à table avec tout son état-major, lorsqu'on entendit dans la -rue le bruit d'une troupe nombreuse d'hommes armés arrivant en désordre -avec de grands cris de «Vive le roi! vive la religion!» Le cardinal se -mit au balcon et recula d'étonnement. - -Quoique habitué aux choses extraordinaires, il ne s'attendait pas à -celle-ci. - -Une troupe de mille hommes à peu près, ayant colonel, capitaines, -lieutenants et sous-lieutenants, vêtus de jaune et de rouge, boitant -tous d'une jambe, venaient se joindre à l'armée de la sainte foi. - -Le cardinal reconnut des forçats. Les habillés de jaune, qui -représentaient les voltigeurs, étaient les condamnés à temps; les -rouges, qui représentaient les grenadiers et, par conséquent, avaient le -privilége de marcher en tête, étaient les condamnés à perpétuité. - -Ne comprenant rien à cette formidable recrue, le cardinal fit appeler -leur chef. Leur chef se présenta. C'était un homme de quarante à -quarante-cinq ans, nommé Panedigrano, condamné aux travaux forcés à -perpétuité pour huit ou dix meurtres et autant de vols. - -Ces détails lui furent donnés par le forçat lui-même avec une -merveilleuse assurance. - -Le cardinal lui demanda alors à quelle heureuse circonstance il devait -l'honneur de sa compagnie et de celle de ses hommes. - -Panedigrano raconta alors au cardinal que, lord Stuart étant venu -prendre possession de la ville de Messine, il avait jugé inconvenant que -les soldats de la Grande-Bretagne logeassent sous le même toit que des -forçats. - -En conséquence, il avait mis ces derniers à la porte, les avait entassés -sur un bâtiment, leur avait laissé la faculté de nommer leurs chefs et -les avait débarqués au Pizzo, en leur faisant ordonner par le capitaine -de la felouque de continuer leur route jusqu'à ce qu'ils eussent rejoint -le cardinal. - -Le cardinal rejoint, ils devaient se mettre à sa disposition. - -C'est ce que fit Panedigrano avec toute la grâce dont il était capable. - -Le cardinal était encore tout étourdi du singulier cadeau que lui -faisaient ses alliés les Anglais, lorsqu'il vit arriver un courrier -porteur d'une lettre du roi. - -Ce courrier avait débarqué au golfe de Sainte-Euphémie, et il apportait -au cardinal la nouvelle que Panedigrano venait de lui transmettre de -vive voix. Seulement, le roi, ne voulant pas accuser ses bons alliés les -Anglais, rejetait la faute sur le commandant Danero, déjà bouc émissaire -de tant d'autres méfaits. - -Quoique la rougeur ne montât pas facilement au visage de Ferdinand, -cette fois il avait honte de l'étrange cadeau que faisait, soit lord -Stuart, soit Danero, à son vicaire général, c'est-à-dire à son _alter -ego_, et il lui écrivait cette lettre dont nous avons eu l'original -entre les mains. - - «Mon éminentissime, combien j'ai été heureux de votre lettre du 20, - qui m'annonce la continuation de nos succès et le progrès que fait - notre sainte cause! Cependant, cette joie, je vous l'avoue, est - troublée par les sottises que fait Danero, ou plutôt que lui font - faire ceux qui l'entourent. Parmi beaucoup d'autres, je vous - signalerai celle-ci: - - »Le général Stuart ayant demandé de mettre les forçats hors de la - citadelle pour y loger ses troupes, le Danero, au lieu de suivre - l'ordre que je lui avais donné d'envoyer les susdits forçats sur la - plage de Gaete, a eu l'intelligence de les jeter en Calabre, à seule - fin probablement de vous troubler dans vos opérations et de gâter par - le mal qu'ils feront le bien que vous faites. Quelle idée vont se - faire de moi mes braves et fidèles Calabrais quand ils verront qu'en - échange des sacrifices qu'ils s'imposent pour la cause royale, leur - roi leur envoie cette poignée de scélérats pour dévaster leurs - propriétés et inquiéter leurs familles? Je vous jure, mon - éminentissime, que, de ce coup, le misérable Danero a failli perdre sa - place, et que je n'attends que le retour de lord Stuart à Palerme pour - frapper un coup de vigueur, après m'être concerté avec lui. - - »Par des lettres venues sur un vaisseau anglais, de Livourne, nous - avons appris que l'empereur avait enfin rompu avec les Français. Il - faut nous en féliciter, quoique les premières opérations n'aient pas - été des plus heureuses. - - »Par bonheur, il y a toute chance que le roi de Prusse s'unisse à la - coalition en faveur de la bonne cause. - - »Que le Seigneur vous bénisse, vous et vos opérations, comme le prie - indignement - - »Votre affectionné, - - »FERDINAND B.» - -Mais, dans le post-scriptum, le roi revient sur la mauvaise opinion -qu'il a exprimée à l'endroit des forçats en faisant un retour sur les -mérites de leur chef. - - «_P.-S._--Il ne faudrait cependant point trop mépriser les services - que peut rendre le nommé Panedigrano, chef de la troupe qui va vous - rejoindre. Danero prétend que c'est un ancien militaire et qu'il a - servi avec zèle et intelligence au camp de San-Germano. Son véritable - nom est Nicolo Gualtieri.» - -Les craintes du roi relativement aux honorables auxiliaires qu'avait -reçus le cardinal n'étaient que trop fondées. Comme la plupart d'entre -eux étaient Calabrais, la première chose qu'ils firent fut d'acquitter -certaines dettes de vengeance privée. Mais, au deuxième assassinat qui -lui fut dénoncé, le cardinal fit faire halte à l'armée, enveloppa ces -mille forçats avec un corps de cavalerie et de campieri baroniaux, fit -tirer des rangs les deux meurtriers et les fit fusiller à la vue de -tous. - -Cet exemple produisit le meilleur résultat, et, le lendemain, -Panedigrano vint dire au cardinal que, si l'on voulait donner une solde -raisonnable à ses hommes, il répondait d'eux corps pour corps. - -Le cardinal trouva la demande trop juste. Il leur fit faire sur le pied -de vingt-cinq grains par jour, c'est-à-dire d'un franc, un rappel à -partir du jour où ils s'étaient organisés et avaient nommé leurs chefs, -avec promesse que cette solde de vingt-cinq grains leur serait continuée -tant que durerait la campagne. - -Seulement, comme les casaques et les bonnets jaunes et rouges donnaient -un cachet par trop caractéristique à ce corps privilégié, on leva une -contribution sur les patriotes de Cariati pour leur donner un uniforme -moins voyant. - -Mais, lorsque ceux qui n'étaient point prévenus où ce corps avait pris -son origine le voyaient marcher à l'avant-garde, c'est-à-dire au poste -le plus dangereux, ils s'étonnaient que tous boitassent, soit de la -jambe droite, soit de la jambe gauche. - -Chacun boitait de la jambe dont il avait tiré la chaîne. - -Ce fut avec cette avant-garde exceptionnelle que le cardinal continua sa -marche sur Naples, dont les chemins lui était livrés par la défaite de -Schipani à Castelluccio. - -Ce sera, au reste, à notre avis, une grande leçon pour les peuples et -pour les rois que de comparer à cette marche du cardinal Ruffo celle qui -fut exécutée, soixante ans plus tard, par Garibaldi, et d'opposer, au -prélat représentant le droit divin, l'homme de l'humanité représentant -le droit populaire. - -L'un, celui qui est revêtu de la pourpre romaine, qui marche au nom de -Dieu et du roi, passe à travers le pillage, les homicides, l'incendie, -laissant derrière lui les larmes, la désolation et la mort. - -L'autre, vêtu de la simple blouse du peuple, de la simple casaque du -marin, marche sur une jonchée de fleurs et s'avance au milieu de la joie -et des bénédictions, laissant sur ses pas les peuples libres et radieux. - -Le premier a pour alliés les Panedigrano, les Scarpa, les Fra-Diavolo, -les Mammone, les Pronio, c'est-à-dire des forçats et des voleurs de -grand chemin. - -L'autre a pour lieutenants les Tuckery, les de Flotte, les Turr, les -Bixio, les Teleki, les Sirtori, les Cosenza, c'est-à-dire des héros. - - - - -XLIX - -LE CADEAU DE LA REINE - - -C'est une chose bizarre et qui présente un singulier problème à résoudre -au philosophe et à l'historien que le soin que prend la Providence de -faire réussir certaines entreprises qui marchent évidemment à l'encontre -de la volonté de Dieu. - -En effet, Dieu, en douant l'homme d'intelligence et en lui laissant le -libre arbitre, l'a chargé incontestablement de cette grande et sainte -mission de s'améliorer et de s'éclairer sans cesse, et cela, afin qu'il -arrivât au seul résultat qui donne aux nations la conscience de leur -grandeur, c'est-à-dire à la liberté et à la lumière. - -Mais cette liberté et cette lumière, les nations doivent les acheter par -des retours d'esclavage et des périodes d'obscurité qui donnent des -défaillances aux esprits les plus forts, aux âmes les plus vaillantes -aux coeurs les plus convaincus. - -Brutus meurt en disant: «Vertu, tu n'es qu'un mot!» Grégoire VII fait -écrire sur son tombeau: «J'ai aimé la justice et haï l'iniquité; voilà -pourquoi je meurs dans l'exil.» Kosciusko, en tombant, murmure: _Finis -Poloniæ!_ - -Ainsi, à moins de penser qu'en plaçant les Bourbons sur le trône de -Naples, la Providence n'ait voulu donner assez de preuves de leur -mauvaise foi, de leur tyrannie et de leur incapacité, pour rendre -impossible une troisième restauration, on se demande dans quel but elle -couvre de la même égide le cardinal Ruffo en 1799 et Garibaldi en 1860, -et comment les mêmes miracles s'opèrent pour sauvegarder deux existences -dont l'une devrait logiquement exclure l'autre, puisqu'elles sont -destinées à accomplir deux opérations sociales diamétralement opposées, -et dont l'une, si elle est bonne, rend naturellement l'autre mauvaise. - -Eh bien, rien de plus patent que l'intervention de ce pouvoir supérieur -que l'on appelle la Providence dans les événements que nous racontons. -Pendant trois mois, Ruffo devient l'élu du Seigneur; pendant trois mois, -Dieu le conduit par la main. - -Mystère! - -Nous avons vu, le 6 avril, le cardinal échapper au danger d'avoir les -reins brisés par son cheval, frappé lui-même d'un coup de sang. - -Dix jours après, c'est-à-dire le 16 avril, il échappa non moins -miraculeusement à un autre danger. - -Depuis la mort du premier cheval avec lequel il avait commencé la -campagne, le cardinal montait un cheval arabe, blanc et sans aucune -tache. - -Le 16, au matin, au moment où son Éminence allait mettre le pied à -l'étrier, on s'aperçut que le cheval boitait légèrement. Le palefrenier -lui fit plier la jambe et lui tira un caillou de la corne du pied. - -Pour ne point fatiguer son arabe, ce jour-là, le cardinal décida qu'on -le conduirait en main et se fit amener un cheval alezan. - -On se mit en marche. - -Vers onze heures du matin, en traversant le bois de Ritorto-Grande, près -de Tarsia, un prêtre qui était monté sur un cheval blanc et qui marchait -à l'avant-garde, servit de point de mire à une fusillade qui tua roide -le cheval sans toucher le cavalier. - -A peine le bruit eut-il éclaté que l'on avait tiré sur le cardinal,--et, -en effet, le prêtre avait été pris pour lui,--qu'il se répandit dans -l'armée sanfédiste et y souleva une telle fureur, qu'une vingtaine de -cavaliers s'élancèrent dans le bois et se mirent à la poursuite des -assassins. Douze furent pris, dont quatre étaient sérieusement blessés. - -Deux furent fusillés; les autres, condamnés à une prison perpétuelle -dans la forteresse de Maritima. - -L'armée sanfédiste s'arrêta deux jours après avoir traversé la plaine où -s'élevait l'antique Sybaris, aujourd'hui maremmes infectés: la halte eut -lieu dans la buffalerie du duc de Cassano. - -Arrivé là, le cardinal la passa en revue. Elle se composait de dix -bataillons complets de cinquante hommes chacun, tirés tous de l'armée de -Ferdinand. Ils étaient armés de fusils de munition et de sabres -seulement, un tiers des fusils, à peu près, manquait de baïonnette. - -La cavalerie consistait en douze cents chevaux. Cinq cents hommes -appartenant à la même arme suivaient à pied, manquant de monture. - -En outre, le cardinal avait organisé deux escadrons de campagne, -composés de _bargelli_, c'est-à-dire de gens de la prévôté et de -campieri. Ce corps était le mieux équipé, le mieux armé, le mieux vêtu. - -L'artillerie consistait en onze canons de tout calibre et en deux -obusiers. Les troupes irrégulières, c'est-à-dire celles que l'on -appelait les masses, montaient à dix mille hommes et formaient cent -compagnies de chacune cent hommes. Elles étaient armées à la calabraise, -c'est-à-dire de fusils, de baïonnettes, de pistolets, de poignards, et -chaque homme portait une de ces énormes cartouchières nommées -_patroncina_, pleine de cartouches et de balles. Ces cartouchières, qui -avaient plus de deux palmes de hauteur, couvraient tout le ventre et -formaient une espèce de cuirasse. - -Enfin, restait un dernier corps, honoré du nom de _troupes régulières_, -parce qu'il se composait, en effet, des restes de l'ancienne armée. Mais -ce corps n'avait pu s'équiper faute d'argent et ne servait qu'à faire -nombre. En somme, le cardinal s'avançait à la tête de vingt-cinq mille -hommes, dont vingt mille parfaitement organisés. - -Seulement, comme on ne pouvait pas exiger de pareils hommes une marche -bien régulière, l'armée paraissait trois fois plus nombreuse qu'elle -n'était, et semblait, par l'immense espace qu'elle occupait, une -avant-garde de Xerxès. - -Aux deux côtés de cette armée, et formant des espèces de barrières dans -lesquelles elle était contenue, roulaient deux cents voitures chargées -de tonneaux pleins des meilleurs vins de la Calabre, dont les -propriétaires et les fermiers s'empressaient de faire don au cardinal. -Autour de ces voitures se tenaient les employés chargés de tirer le vin -et de le distribuer. Toutes les deux heures, un roulement de tambours -annonçait une halte: les soldats se reposaient un quart d'heure et -buvaient chacun un verre de vin. A neuf heures, à midi et à cinq heures, -les repas avaient lieu. - -On bivaquait ordinairement auprès de quelques-unes de ces belles -fontaines si communes dans les Calabres et dont l'une, celle de -Blandusie, a été immortalisée par Horace. - -L'armée sanfédiste, qui voyageait, comme on le voit, avec toutes les -commodités de la vie, voyageait, en outre, avec quelques-uns de ses -divertissements. - -Elle avait, par exemple, une musique, sinon bonne et savante, du moins -bruyante et nombreuse. Elle se composait de cornemuses, de flûtes, de -violons, de harpes, et de tous ces musiciens ambulants et sauvages qui, -sous le nom de _compagnari_, ont l'habitude de venir à Naples pour la -neuvaine de l'_Immacolata_ et de la _Natale_. Ces musiciens, qui eussent -pu former une armée à part, se comptaient par centaines, de telle façon -que la marche du cardinal semblait non-seulement un triomphe, mais -encore une fête. On dansait, on incendiait, on pillait. C'était une -armée véritablement bien heureuse que celle de Son Éminence le cardinal -Ruffo! - -Ce fut ainsi qu'elle parvint, sans autre obstacle que la résistance de -Cotrone, jusqu'à Matera, chef-lieu de la Basilicate, dans la journée du -8 mai. - -L'armée sanfédiste venait à peine de déposer ses armes en faisceaux sur -la grande place de Matera, que l'on entendit sonner une trompette, et -que l'on vit s'avancer, par une des rues aboutissant à la place, un -petit corps d'une centaine de cavaliers conduits par un chef portant -l'uniforme de colonel et suivi d'une coulevrine du calibre trente-trois, -d'une pièce de canon de campagne, d'un mortier à bombe et de deux -caissons remplis de gargousses. - -Cette artillerie avait cela de particulier qu'elle était servie par des -frères capucins, et que celui qui la commandait marchait en tête, monté -sur un âne qui paraissait aussi fier de ce poids que le fameux _âne -chargé de reliques_, de la Fontaine. - -Ce chef, c'était de Cesare, qui, obéissant aux ordres du cardinal, -faisait sa jonction avec lui. Ces cent cavaliers, c'était tout ce qui -lui était resté de son armée après la défaite de Casa-Massima. Ces douze -artilleurs enfroqués et leur chef, monté sur cet âne si fier de le -porter, c'étaient fra Pacifico et son âne Giacobino, qu'il avait -retrouvé au Pizzo, non-seulement sain et sauf, mais gros et gras, et -qu'il avait repris en passant. - -Quant aux douze artilleurs enfroqués, c'étaient les moines que nous -avons vus manoeuvrant courageusement et habilement leurs pièces aux -siéges de Martina et d'Acquaviva. - -Quant au faux duc de Saxe et au vrai Boccheciampe, il avait eu le -malheur d'être pris par les Français dans un débarquement que ceux-ci -avaient fait à Barlette, et nous verrons plus tard qu'ayant été blessé -dans ce débarquement, il mourut de sa blessure. - -Le cardinal fit quelques pas au-devant de la troupe qui s'avançait, et, -ayant reconnu que ce devait être celle de Cesare, il attendit. Celui-ci, -de son côté, ayant reconnu que c'était le cardinal, mit son cheval au -galop, et, passant à deux pas de Son Éminence, sauta à terre et le salua -en lui demandant sa main à baiser. Le cardinal, qui n'avait aucune -raison de conserver au jeune aventurier son faux nom, le salua du vrai, -et, comme il le lui avait promis, lui donna le grade de brigadier, -correspondant à celui de notre général de brigade, en le chargeant -d'organiser la cinquième et la sixième division. - -De Cesare arrivait, comme le lui avait commandé le cardinal, pour -prendre part au siége d'Altamura. - -Juste en face de Matera, en marchant vers le nord, s'élève la ville -d'Altamura. Son nom, comme il est facile de le voir, lui vient de ses -hautes murailles. La population, qui montait à vingt-quatre mille hommes -en temps ordinaire, s'était accrue d'une multitude de patriotes qui -avaient fui la Basilicate et la Pouille, et s'étaient réfugiés à -Altamura, regardé comme le plus puissant boulevard de la république -napolitaine. - -Et, en effet, la considérant comme telle, le gouvernement y avait envoyé -deux escadrons de cavalerie commandés par le général Mastrangelo del -Montalbano, auquel il avait adjoint, comme commissaire de la République, -un prêtre nommé Nicolo Palomba d'Avigliano, un des premiers qui eût, -avec son frère, embrassé le parti français. La difficulté d'entasser -dans notre récit les détails pittoresques que présente l'histoire, nous -a empêché de montrer Nicolo Palomba faisant le coup de fusil, sa soutane -retroussée, à Pigna-Secca, contre les lazzaroni, et entrant dans la rue -de Tolède en tête de nos soldats la carabine à la main. Mais, après -avoir donné au combat l'exemple du courage et du patriotisme, il avait -donné à la Chambre celui de la discussion en accusant de malversation un -de ses collègues nommé Massimo Rotondo. On avait regardé l'exemple comme -dangereux, et, pour satisfaire cette ambition inquiète, on l'avait -envoyé à Altamura comme commissaire de la République. Là, il avait pu -donner l'essor à ce caractère inquisitorial qui semble être l'apanage du -prêtre, et, au lieu de prêcher la concorde et la fraternité parmi les -citoyens, il avait fait arrêter une quarantaine de royalistes, qu'il -avait enfermés dans le couvent de Saint-François, et dont il pressait le -procès au moment même où le cardinal, réuni à de Cesare, s'apprêtait à -assiéger la ville. - -Il avait sous ses ordres,--car il réunissait en lui le triple caractère -de prêtre, de commissaire républicain et de capitaine--il avait sous ses -ordres sept cent hommes d'Avigliano, et, avec le concours de son -collègue, il avait renforcé Altamura d'un certain nombre de pièces -d'artillerie et surtout de nombre d'espingoles qui furent placées sur -les murailles et sur le clocher de l'église. - -Le 6 mai, les Altamurais firent une reconnaissance extérieure, et, dans -cette reconnaissance, surprirent les deux ingénieurs Vinci et Olivieri, -qui étudiaient les abords de la ville. - -C'était une grande perte pour l'armée sanfédiste. - -Aussi, dans la matinée du 7, le cardinal expédia-t-il à Altamura un -officier appelé Rafaello Vecchione, avec le titre de plénipotentiaire, -afin de proposer à Mastrangelo et à Palomba de bonnes conditions pour la -reddition de la place. Il réclamait, en outre, les deux ingénieurs qui -avaient été pris la veille. - -Mastrangelo et Palomba ne firent aucune réponse, ou plutôt ils en firent -une des plus significatives: ils retinrent le parlementaire. - -Dans la soirée du 8 mai, le cardinal ordonna que de Cesare partît avec -tout ce qu'il y avait de troupes de ligne, et une portion des troupes -irrégulières pour mettre le blocus devant Altamura, lui recommandant -expressément de ne rien entreprendre avant son arrivée. - -Tout le reste des troupes irrégulières et une multitude de volontaires -accourus des pays voisins, voyant partir de Cesare à la tête de sa -division, craignirent que l'on ne saccageât sans eux Altamura. Or, ils -avaient conservé un trop bon souvenir du pillage de Cotrone pour -permettre une telle injustice. Ils levèrent donc le camp d'eux-mêmes et -marchèrent à la suite de de Cesare, de sorte que le cardinal resta avec -une seule garde de deux cents hommes et un piquet de cavalerie. - -Il habitait à Matera le palais du duc de Candida. - -Mais, à moitié chemin d'Altamura, de Cesare reçut l'ordre du cardinal de -se porter immédiatement, avec toute la cavalerie, sur le territoire de -la Terza, pour y arrêter certains patriotes qui avaient révolutionné -toute la population, de manière que les bourboniens avaient été obligés -de quitter la ville et de chercher un refuge dans les villages et dans -les campagnes. - -De Cesare obéit aussitôt et laissa le commandement de ses hommes à son -lieutenant Vicenzo Durante, qui poursuivit son chemin; puis, à l'heure -et au lieu convenus, c'est-à-dire à deux heures et à la taverne de -Canita, fit faire halte aux troupes. - -Là, on lui conduisit un homme de la campagne qu'il prit d'abord pour un -espion des républicains, mais qui n'était en somme qu'un pauvre diable -ayant quitté sa masserie, et qui, le matin même, avait été fait -prisonnier par un parti de républicains. - -Il raconta alors au lieutenant Vicenzo Durante qu'il avait vu deux cents -patriotes, les uns à pied, les autres à cheval, qui prenaient le chemin -de Matera, mais que ces deux cents hommes s'étaient arrêtés aux environs -d'une petite colline voisine de la grande route. - -Le lieutenant Durante pensa alors, avec raison, que cette embuscade -avait pour objet de surprendre ses hommes dans le désordre de la marche -et de lui enlever son artillerie, et particulièrement son mortier, qui -faisait la terreur des villes menacées de siége. - -En l'absence de son chef, Durante hésitait à prendre une décision, quand -un homme à cheval, envoyé par le capitaine commandant l'avant-garde, -vint lui annoncer que cette avant-garde était aux mains avec les -patriotes et lui faisait demander secours. - -Alors, le lieutenant Durante ordonna à ses hommes de presser le pas, et -il se trouva bientôt en présence des républicains, qui, évitant les -chemins où pouvait les attaquer la cavalerie, suivaient les sentiers les -plus âpres de la montagne, pour tomber à un moment donné sur le derrière -des sanfédistes. - -Ceux-ci prirent à l'instant même position au sommet d'une colline, et -fra Pacifico mit son artillerie en batterie. - -En même temps, le capitaine commandant la cavalerie calabraise, jeta en -tirailleurs contre les patriotes une centaine de montagnards, lesquels -devaient attaquer de front les Altamurais, tandis qu'avec sa cavalerie -il leur couperait la retraite de la ville. - -La petite troupe, qui avait des chances de succès tant que son projet -était ignoré, n'en avait plus du moment qu'il était découvert. Elle se -mit donc en retraite et rentra dans la ville. - -L'armée sanfédiste se trouva dès lors maîtresse de continuer son chemin. - -Vers les neuf heures du soir, de Cesare était de retour avec sa -cavalerie. - -En même temps, de son côté, le cardinal rejoignait l'armée. - -Une conférence fut tenue entre Son Éminence et les principaux chefs, à -la suite de laquelle il fut convenu que l'on attaquerait sans retard -Altamura. - -On prit, en conséquence, et séance tenante, toutes les dispositions pour -se remettre en marche et l'on arrêta que de Cesare partirait avant le -jour. - -Le mouvement fut exécuté, et, à neuf heures du matin, de Cesare se -trouvait à portée du canon d'Altamura. - -Une heure après, le cardinal arrivait avec le reste de l'armée. - -Les Altamurais avaient formé un camp hors de leur ville, sur le sommet -des montagnes qui l'entourent. - -Le cardinal, pour reconnaître le point par lequel il devait attaquer, -résolut de faire le tour des remparts. Il était monté sur un cheval -blanc, et, d'ailleurs, son costume de porporato le désignait aux coups. - -Il fut donc reconnu des républicains et devint dès lors le point de mire -pour tous ceux qui possédaient un fusil à longue portée, de façon que -les balles commencèrent à pleuvoir autour de lui. - -Ce que voyant, le cardinal s'arrêta, mit sa lunette à son oeil et -demeura immobile et impassible au milieu du feu. - -Tous ceux qui l'entouraient lui crièrent de se retirer; mais lui leur -répondit: - ---Retirez-vous vous-mêmes. Je serais au désespoir que quelqu'un fût -blessé à cause de moi. - ---Mais vous, monseigneur! mais vous! lui cria-t-on de toutes parts. - ---Oh! moi, c'est autre chose, répondit le cardinal; moi, j'ai fait un -pacte avec les balles. - -Et, en effet, le bruit courait dans l'armée que le cardinal était -porteur d'un talisman et que les balles ne pouvaient rien contre lui. -Or, il était important pour la puissance et la popularité de Ruffo qu'un -pareil bruit s'accréditât. - -Le résultat de la reconnaissance du cardinal fut que tous les chemins et -même tous les sentiers qui conduisaient à Altamura étaient commandés par -l'artillerie, et que ces sentiers et ces chemins étaient, en outre, -défendus par des barricades. - -On décida, en conséquence, de s'emparer de l'une des hauteurs dominant -Altamura et qui étaient gardées par les patriotes. - -Après un combat acharné, la cavalerie de Lecce, c'est-à-dire les cent -hommes que de Cesare avait amenés avec lui, s'empara d'une de ces -hauteurs sur laquelle fra Pacifico établit à l'instant même sa -coulevrine, pointée sur les murailles, et son mortier, pointé sur les -édifices intérieurs. Deux autres pièces furent dirigées sur d'autres -points; mais leur petit calibre les rendait plus bruyantes que -dangereuses. - -Le feu commença; mais, bien attaquée, la ville était bien défendue. Les -Altamurais avaient juré de s'ensevelir sous leurs remparts et -paraissaient disposés à tenir leur parole. Les maisons croulaient, -ruinées et incendiées par les obus; mais, comme si les pères et les -maris avaient oublié les dangers de leurs enfants et de leurs femmes, -comme s'ils n'entendaient point les cris des mourants qui les appelaient -à leur secours, ils restaient fermes à leur poste, repoussant toutes les -attaques et mettant en fuite dans une sortie les meilleures troupes de -l'armée sanfédiste, c'est-à-dire les Calabrais. - -De Cesare accourut avec sa cavalerie et soutint leur retraite. - -Il fallut la nuit pour interrompre le combat. - -Cette nuit se passa presque entière, chez les Altamurais, à discuter -leurs moyens de défense. - -Inexpérimentés dans cette question de siége, ils n'avaient réuni qu'un -certain nombre de projectiles. Il y avait encore des boulets et de la -mitraille pour un jour; mais les balles manquaient. - -Les habitants furent invités à apporter sur la place publique tout ce -qu'ils avaient chez eux de plomb et de matières fusibles. - -Les uns apportèrent le plomb de leurs vitraux, les autres ceux de leurs -gouttières. On apporta l'étain, on apporta l'argenterie. Un curé apporta -les tuyaux de l'orgue de son église. - -Les forges allumées liquéfiaient le plomb, l'étain et l'argent, que des -fondeurs convertissaient en balles. - -La nuit se passa à ce travail. Au point du jour, chaque assiégé avait -quarante coups à tirer. - -Quant aux artilleurs, on calcula qu'ils avaient des projectiles pour les -deux tiers de la journée, à peu près. - -A six heures du matin, la canonnade et la fusillade commencèrent. - -A midi, on vint annoncer au cardinal que l'on avait extrait, des plaies -de plusieurs blessés, des balles d'argent. - -A trois heures de l'après-midi, on s'aperçut que les Altamurais tiraient -à mitraille avec de la monnaie de cuivre, puis avec de la monnaie -d'argent, puis avec de la monnaie d'or. - -Les projectiles manquaient, et chacun apportait tout ce qu'il possédait -d'or et d'argent, aimant mieux se ruiner volontairement que de se -laisser piller par les sanfédistes. - -Mais, tout en admirant ce dévouement que les historiens constatent, le -cardinal calculait que les assiégés, épuisant ainsi leurs dernières -ressources, ne pouvaient tenir longtemps. - -Vers quatre heures, on entendit une grande explosion, comme serait celle -d'une centaine de coups de fusil qui partiraient à la fois. - -Puis le feu cessa. - -Le cardinal crut à quelque ruse, et, jugeant, d'après ce qu'il voyait, -que, si l'on ne donnait pas aux républicains quelques facilités de -fuite, ils s'enseveliraient, comme ils l'avaient juré, sous les murs de -leur ville, feignant de réunir ses troupes sur un seul point, afin de -rendre sur ce point l'attaque plus terrible, il laissa libre celle des -portes de la ville qu'on appelle la porte de Naples. - -Et, en effet, Nicolo Palomba et Mastrangelo, profitant de ce moyen de -retraite, sortirent des premiers. - -De temps en temps, fra Pacifico jetait une bombe dans l'intérieur de la -ville, afin que les habitants demeurassent bien sous le coup du danger -qui les attendait le lendemain. - -Mais la ville, en proie à un triste et mystérieux silence, ne répondait -point à ces provocations. Tout y était muet et immobile comme dans une -ville des morts. - -Vers minuit, une patrouille de chasseurs se hasarda à s'approcher de la -porte de Matera, et, la voyant sans défense, eut l'idée de l'incendier. - -En conséquence, chacun se mit en quête de matières combustibles. On -réunit un bûcher près de la porte, déjà percée à jour par les boulets de -canon, et on la réduisit en cendre, sans qu'il y eût aucun empêchement -de la part de la place. - -On porta cette nouvelle au cardinal, qui, craignant quelque embuscade, -ordonna de ne point entrer dans Altamura; seulement, pour ne pas ruiner -entièrement la ville, il fit cesser le feu du mortier. - -Le vendredi 10 mai, un peu avant le jour, le cardinal ordonna à l'armée -de se mettre en mouvement, et, l'ayant disposée en bataille, il la fit -avancer vers la porte brûlée. Mais, par l'ouverture de cette porte, on -ne vit personne. Les rues étaient solitaires et silencieuses comme -celles de Pompéi. Il fit alors lancer dans la ville deux bombes et -quelques grenades, s'attendant qu'à leur explosion quelque mouvement -s'apercevrait; tout resta muet et sans mouvement; enfin, sur cette -inerte et funèbre solitude le soleil se leva sans rien éveiller dans -l'immense tombeau. Le cardinal ordonna alors à trois régiments de -chasseurs d'entrer par la porte brûlée et de traverser la ville d'un -bout à l'autre pour voir ce qui arriverait. - -La surprise du cardinal fut grande lorsqu'on lui rapporta qu'il n'était -resté dans la ville que les êtres trop faibles pour fuir: les malades, -les vieillards, les enfants, et un couvent de jeunes filles. - -Mais, tout à coup, on vit revenir un homme dont le visage portait les -signes de la plus vive épouvante. - -C'était le capitaine de la première compagnie envoyée à la découverte -par le cardinal, et auquel il avait été ordonné de faire toutes les -recherches possibles, afin de retrouver les ingénieurs Vinci et -Olivieri, ainsi que le parlementaire Vecchione. - -Voici les nouvelles qu'il apportait. En entrant dans l'église de -San-Francisco, on avait trouvé des traces de sang frais: on avait suivi -ces traces, elles avaient conduit à un caveau plein de royalistes, morts -ou mourants de leurs blessures. C'étaient les quarante suspects qu'avait -fait arrêter Nicolo Palomba et qui, enchaînés deux à deux, avaient été -fusillés en masse dans le réfectoire de Saint-François, le soir -précédent, au moment où l'on avait entendu cette fusillade suivie d'un -profond silence. - -Après quoi, on les avait, morts ou respirant encore, jetés pêle-mêle -dans ce caveau. - -C'était ce spectacle qui avait bouleversé l'officier envoyé dans la -ville par le cardinal. - -En apprenant que quelques-uns de ces malheureux respiraient encore, le -cardinal se rendit à l'instant même à l'église Saint-François et ordonna -que, morts ou vivants, tous fussent tirés hors du caveau où ils avaient -été jetés. Trois seulement, qui n'étaient point mortellement atteints, -furent soignés et guéris parfaitement. Cinq ou six autres qui -respiraient encore moururent dans le courant de la journée sans avoir -même repris connaissance. - -Les trois qui survécurent étaient: le père Maestro Lomastro, -ex-provincial des dominicains, lequel, vingt-cinq ans après, mourut de -vieillesse; Emmanuel de Mazzio di Matera; et le parlementaire don -Raffaelo Vecchione, qui ne mourut, lui, qu'en 1820 ou 1821, employé à la -secrétairerie de la guerre. - -Les deux ingénieurs Vinci et Olivieri étaient au nombre des morts. - -Les écrivains royalistes avouent eux-mêmes que le sac d'Altamura fut une -épouvantable chose. - -«Qui pourra jamais--dit ce même Vicenzo Durante, lieutenant de de -Cesare, et qui a écrit l'histoire de cette incroyable campagne de -99--qui pourra jamais se rappeler sans sentir les pleurs jaillir de ses -yeux le deuil et la désolation de cette pauvre ville! Qui pourra décrire -cet interminable pillage de trois jours qui cependant fut insuffisant à -satisfaire la cupidité du soldat! - -»La Calabre, la Basilicate et la Pouille furent enrichies des trophées -d'Altamura. Tout fut enlevé aux habitants, auxquels on ne laissa que le -douloureux souvenir de leur rébellion.» - -Pendant, trois jours, Altamura épuisa toutes les horreurs que la guerre -civile la plus implacable réserve aux villes prises d'assaut. Les -vieillards et les enfants restés chez eux furent égorgés, le couvent de -jeunes filles fut profané. Les écrivains libéraux, et entre autres -Coletta, cherchent inutilement dans les temps modernes un désastre -pareil à celui d'Altamura, et ils sont obligés, pour obtenir un point de -comparaison, de remonter à ceux de Sagonte et de Carthage. - -Il fallut qu'une action horrible s'accomplît sous les yeux du cardinal -pour que celui-ci osât donner l'ordre de cesser le carnage. - -On trouva un patriote caché dans une maison; on l'amena devant le -cardinal, qui, sur la place publique, au milieu des morts, les pieds -dans le sang, entouré de maisons incendiées et croulantes, disait un _Te -Deum_ d'actions de grâces sur un autel improvisé. - -Ce patriote se nommait le comte Filo, - -Au moment où il s'inclinait pour demander la vie, un homme qui se disait -parent de l'ingénieur Olivieri, retrouvé, comme nous l'avons dit, parmi -les morts, s'approcha de lui, et, à bout portant, lui tira un coup de -fusil. Le comte Filo tomba mort aux pieds du cardinal, et son sang -rejaillit sur sa robe de pourpre. - -Ce meurtre, accompli sous les yeux du cardinal, lui fut un prétexte pour -ordonner la fin de toutes ces horreurs. Il fit battre la générale: tous -les officiers et tous les prêtres eurent ordre de parcourir la ville et -de faire cesser le pillage et les meurtres qui duraient depuis trois -jours. - -Au moment où il venait de donner cet ordre, on vit s'avancer au galop de -son cheval un homme portant l'uniforme d'officier napolitain. Cet homme -arrêta sa monture devant le cardinal, mit pied à terre et lui présenta -respectueusement une lettre de l'écriture de la reine. - -Le cardinal reconnut cette écriture, baisa la lettre, la décacheta et -lut ce qui suit: - - «Braves et généreux Calabrais! - - »Le courage, la valeur et la fidélité que vous montrez pour la défense - de notre sainte religion catholique et de votre bon roi et père établi - par Dieu lui-même pour régner sur vous, vous gouverner et vous rendre - heureux, ont excité dans notre âme un sentiment de si vive - satisfaction et de reconnaissance si grande, que nous avons voulu - broder de nos propres mains la bannière que nous vous envoyons[5]. - - [5] Inutile de dire que cette lettre, copiée sur l'original, est, - comme toutes les pièces que nous citons, traduite avec la plus - sévère exactitude. - - »Cette bannière sera une preuve lumineuse de notre sincère attachement - pour vous et de notre gratitude à votre fidélité; mais, en même temps, - elle devra devenir un vif aiguillon pour vous pousser à continuer - d'agir avec la même valeur et avec le même zèle, jusqu'à ce qu'ils - soient dispersés et vaincus, les ennemis de l'État et de notre - sacro-sainte religion, jusqu'à ce qu'enfin vous, vos familles, la - patrie, puissent jouir tranquillement des fruits de vos travaux et de - votre courage, sous la protection de votre bon roi et père Ferdinand - et de nous tous, qui ne nous lasserons jamais de chercher des - occasions de vous prouver que nous conserverons inaltérable dans notre - coeur la mémoire de vos glorieux exploits. - - »Continuez donc, braves Calabrais, à combattre avec votre valeur - accoutumée sous cette bannière où, de nos propres mains, nous avons - brodé la croix, signe glorieux de notre rédemption; rappelez-vous, - preux guerriers, que, sous la protection d'un tel signe, vous ne - pouvez manquer d'être victorieux; ayez-le pour guide, courez - intrépidement au combat, et soyez sûrs que vos ennemis seront vaincus. - - »Et nous, pendant ce temps, avec les sentiments de la plus vive - reconnaissance, nous prierons le Très-Haut, dispensateur de tous les - biens de ce monde, qu'il se plaise à nous assister dans les - entreprises qui regardent principalement son honneur, sa gloire, la - nôtre et notre tranquillité. - - »Et, pleine de gratitude pour vous, nous sommes constamment - - »Votre reconnaissante et bonne mère, - - »MARIA-CAROLINA. - - »Palerme, 30 avril.» - -A la suite de la signature de la reine, et sur la même ligne, venaient -les signatures suivantes: - - «MARIA-CLEMENTINA. - - »LEOPOLD BORBONE. - - »MARIA-CHRISTINA. - - »MARIA-AMALIA[6]. - - »MARIA-ANTONIA.» - - [6] Depuis reine des Français. - -Pendant que le cardinal lisait la lettre de la reine, le messager avait -déroulé la bannière brodée par la reine et les jeunes princesses, et qui -était véritablement magnifique. - -Elle était de satin blanc et portait d'un côté les armes des Bourbons de -Naples avec cette légende: _A mes chers Calabrais_, et, de l'autre, la -croix avec cette inscription, consacrée depuis le labarum de Constantin: - -IN HOC SIGNO VINCES. - -Le porteur de la bannière, Scipion Lamarra, était recommandé au cardinal -par une lettre de la reine comme un brave et excellent officier. - -Le cardinal fit sonner la trompette, battre les tambours, réunit enfin -toute l'armée, et, au milieu des cadavres, des maisons éventrées, des -ruines fumantes, il lut à haute voix, aux Calabrais, la lettre qui leur -était adressée, et déploya la bannière royale, qui devait les guider -vers d'autres pillages, d'autres meurtres et d'autres incendies, que la -reine semblait autoriser, que Dieu semblait bénir! - -Mystère! avons-nous dit; mystère! répétons-nous. - - - - -L - -LE COMMENCEMENT DE LA FIN - - -Tandis que ces graves événements s'accomplissaient dans la Terre de -Bari, Naples était témoin d'événements non moins graves. - -Comme avait dit Ferdinand dans le post-scriptum d'une de ses lettres, -l'empereur d'Autriche s'était enfin décidé _à se remuer_. - -Ce mouvement avait été fatal à l'armée française. - -L'empereur avait attendu les Russes, et il avait bien fait. - -Souvorov, encore tout chaud de ses victoires contre les Turcs, avait -traversé l'Allemagne, et, débouchant par les montagnes du Tyrol, était -entré à Vérone, avait pris le commandement des armées unies sous le nom -d'armée austro-russe, et s'était emparé de Brescia. - -Nos armées, en outre, avaient été battues à Rokack en Allemagne et à -Magnano, en Italie. - -Macdonald, comme nous l'avons dit, avait succédé à Championnet. - -Mais celui qui succède ne remplace pas toujours. Avec de grandes vertus -militaires, Macdonald manquait de ces formes douces et amicales qui -avaient fait la popularité de Championnet à Naples. - -On vint, un jour, lui annoncer qu'il y avait une révolte parmi les -lazzaroni du Marché-Vieux. - -Ces hommes, descendants de ceux qui s'étaient révoltés avec Masaniello, -et qui, après s'être révoltés avec lui, après avoir pillé avec lui, -après avoir assassiné avec lui, l'avaient fait ou tout au moins laissé -assassiner,--qui, Masaniello mort, avaient traîné ses membres dans la -fange et jeté sa tête dans un égout;--les descendants de ces mêmes -hommes qui, par une de ces réactions inconcevables et cependant -fréquentes chez les Méridionaux, avaient ramassé ses membres épars, les -avaient réunis sur une litière dorée et les enterrèrent avec des -honneurs presque divins;--les lazzaroni, toujours les mêmes en 1799 -qu'en 1647, se réunirent, désarmèrent la garde nationale, prirent les -fusils et s'avancèrent vers le port pour soulever les mariniers. - -Macdonald, en cette circonstance, suivit les traditions de Championnet. -Il envoya chercher Michele et lui promit le grade et la paye de chef de -légion, avec un habit plus brillant encore que celui qu'il portait, s'il -calmait la révolte. - -Michele monta à cheval, se jeta au milieu des lazzaroni et parvint, -grâce à son éloquence ordinaire, à leur faire rendre les armes et à les -faire rentrer dans leurs maisons. - -Les lazzaroni, abaissés, envoyèrent des députés pour demander pardon à -Macdonald. - -Macdonald tint sa promesse à l'endroit de Michele, le nomma chef de -légion et lui donna un habit magnifique, avec lequel il s'alla montrer -immédiatement au peuple. - -Ce fut ce jour-là même que l'on apprit à Naples la perte de la bataille -de Magnano, la retraite qui s'en était suivie, et la conséquence de -cette retraite, c'est-à-dire la perte de la ligne du Mincio. - -Macdonald recevait l'ordre de rejoindre en Lombardie l'armée française, -en pleine retraite devant l'armée austro-russe. Par malheur, il n'était -pas tout à fait libre d'obéir. Nous avons vu qu'avant son départ, -Championnet avait expédié un corps français dans la Pouille et un corps -napolitain dans la Calabre. - -Nous savons le résultat de ces deux expéditions. - -Broussier et Ettore Caraffa avaient été vainqueurs; mais Schipani avait -été vaincu. - -Macdonald envoya aussitôt, aux corps français épars tout autour de -Naples, l'ordre de se concentrer sur Caserte. - -Au fur et à mesure que les républicains se retiraient, les sanfédistes -avançaient, et Naples commençait à se trouver resserrée dans un cercle -bourbonien. Fra-Diavolo était à Itri; Mammone et ses deux frères étaient -à Sora; Pronio était dans les Abruzzes; Sciarpa, dans le Cilento; enfin -Ruffo et de Cesare marchaient de front, occupant toute la Calabre, -donnant, par la mer Ionienne, la main aux Russes et aux Turcs, et, par -la mer Tyrrhénienne, la main aux Anglais. - -Sur ces entrefaites, les députés envoyés à Paris pour obtenir la -reconnaissance de la république parthénopéenne et faire avec le -Directoire une alliance _défensive et offensive_, revinrent à Naples. -Mais la situation de la France n'était point assez brillante pour -_défendre_ Naples, et celle de Naples assez forte pour _offenser_ les -ennemis de la France. - -Le Directoire français faisait donc dire à la république napolitaine ce -que se disent les uns aux autres, malgré les traités qui les lient, deux -États dans les situations extrêmes: _Chacun pour soi_. Tout ce qu'il -pouvait faire, c'était de lui céder le citoyen Abrial, homme expert en -pareille matière, pour donner une organisation meilleure à la -République. - -Au moment où Macdonald s'apprêtait à obéir secrètement à l'ordre de -retraite qu'il avait reçu, et où il réunissait ses soldats à Caserte, -sous le prétexte qu'ils s'amollissaient aux délices de Naples, ou apprit -que cinq cents bourboniens et un corps anglais beaucoup plus -considérable débarquaient près de Castellamare, sous la protection de la -flotte anglaise. Cette troupe s'empara de la ville et du petit fort qui -la protége. Comme on ne s'attendait pas à ce débarquement, une trentaine -de Français seulement occupaient le fort. Ils capitulèrent, à la -condition de se retirer avec les honneurs de la guerre. Quant à la -ville, comme elle avait été enlevée par surprise, elle n'avait pu faire -ses conditions et avait été mise à sac. - -Lorsqu'ils surent ce qui arrivait à Castellamare, les paysans de -Lettere, de Groguana, les montagnards des montagnes voisines, espèce de -pâtres dans le genre des anciens Samnites, descendirent dans la ville et -se mirent à la piller de leur côté. - -Tout ce qui était patriote, ou tout ce qui était dénoncé comme tel, fut -mis à sac; enfin, le sang donnant la soif du sang, la garnison elle-même -fut égorgée au mépris de la capitulation. - -Ces événements se passaient la veille du jour où Macdonald devait -quitter Naples avec l'armée française; mais ils changèrent ses -dispositions. Le hardi capitaine ne voulut point avoir l'air de quitter -Naples sous la pression de la peur. Il se mit à la tête de l'armée et -marcha droit sur Castellamare. Ce fut inutilement que les Anglais -tentèrent d'inquiéter la marche de la colonne française par le feu de -leurs vaisseaux; sous le feu de ces mêmes vaisseaux, Macdonald reprit la -ville et le fort, y remit garnison, non plus de Français, mais de -patriotes napolitains, et, le soir même, de retour à Naples, il faisait -don à la garde nationale de trois étendards, de dix-sept canons et de -trois cents prisonniers. - -Le lendemain, il annonça son départ pour le camp de Caserte, où il -allait, disait-il, commander à ses troupes de grandes manoeuvres -d'exercice, promettant qu'il serait toujours prêt à revenir sur Naples -pour la défendre, et priant qu'on lui fît tenir, tous les soirs, un -rapport sur les événements de la journée. - -Il laissait entendre qu'il était temps que la République jouît de toute -sa liberté, se soutînt par ses propres forces et achevât une révolution -commencée sous de si heureux auspices. Et, en effet, il ne restait plus -aux Napolitains, guidés par les conseils d'Abrial, qu'à soumettre les -insurgés et à organiser le gouvernement. - -Le 6 mai au soir, tandis qu'il était occupé à écrire une lettre au -commodore Troubridge, lettre dans laquelle il faisait appel à son -humanité et l'adjurait de faire tous ses efforts pour éteindre la guerre -civile au lieu de l'attiser, on lui annonça le brigadier Salvato. - -Salvato, deux jours auparavant, avait fait, à la reprise de -Castellamare, des prodiges de valeur sous les yeux du général en chef. -Cinq des dix-sept canons avaient été pris par sa brigade; un des trois -drapeaux avait été pris par lui. - -On connaît déjà le caractère de Macdonald pour être plus âpre et plus -sévère que celui de Championnet; mais, brave lui-même jusqu'à la -témérité, il était un juste et digne appréciateur de la valeur chez les -autres. - -En voyant entrer Salvato, Macdonald lui tendit la main. - ---Monsieur le chef de brigade, lui dit-il, je n'ai pas eu le temps de -vous faire, sur le champ de bataille, ni après le combat, tous les -compliments qui vous étaient dus; mais j'ai fait mieux que cela: j'ai -demandé pour vous au Directoire le grade de général de brigade, et je -compte, en attendant, vous confier le commandement de la division du -général Mathieu Maurice, qu'une blessure grave met, pour le moment, en -non-activité. - -Salvato s'inclina. - ---Hélas! mon général, dit-il, je vais peut-être bien mal reconnaître vos -bontés; mais, dans le cas où, comme on le dit, vous seriez rappelé dans -l'Italie centrale... - -Macdonald regarda fixement le jeune homme. - ---Qui dit cela, monsieur? demanda-t-il. - ---Mais le colonel Mejean, par exemple, que j'ai rencontré faisant des -provisions pour le château Saint-Elme, et qui m'a dit, sans autrement me -recommander le secret, d'ailleurs, que vous le laissiez au fort -Saint-Elme avec cinq cents hommes. - ---Il faut, répliqua Macdonald, que cet homme se sente singulièrement -appuyé pour jouer avec de pareils secrets, surtout quand on lui a -recommandé, sur sa tête, de ne les révéler à qui que ce soit. - ---Pardon, mon général: j'ignorais cette circonstance; sans quoi, je vous -avoue que je ne vous eusse point nommé M. Mejean. - ---C'est bien. Et vous aviez quelque chose à me dire dans le cas où je -serais rappelé dans l'Italie centrale? - ---J'avais à vous dire, mon général, que je suis un enfant de ce -malheureux pays que vous abandonnez; que, privé de l'appui des Français, -il va avoir besoin de toutes ses forces et surtout de tous ses -dévouements. Pouvez-vous, en quittant Naples, mon général, me laisser un -commandement quelconque, si infime qu'il soit, le commandement du -château de l'OEuf, le commandement du château del Carmine, comme vous -laissez le commandement du château Saint-Elme au colonel Mejean? - ---Je laisse le commandement du château Saint-Elme au colonel Mejean par -ordre exprès du Directoire. L'ordre porte le nombre d'hommes que je dois -y laisser et le chef sous les ordres duquel je dois laisser ces hommes. -Mais, n'ayant rien reçu de pareil relativement à vous, je ne puis -prendre sur moi de priver l'armée d'un de ses meilleurs officiers. - ---Mon général, répondit Salvato, de ce même ton ferme dont lui parlait -Macdonald et auquel l'avait si peu habitué Championnet, qui le traitait -comme son fils,--mon général, ce que vous me dites là me désespère; car, -convaincu que je suis de la nécessité de ma présence dans ce pays, et ne -pouvant oublier que je suis Napolitain avant d'être Français, et que, -par conséquent, je dois ma vie à Naples avant de la devoir à la France, -je serais obligé, sur un refus formel de votre part de me laisser ici, -je serais obligé de vous donner ma démission. - ---Pardon, monsieur, répondit Macdonald, j'apprécie d'autant mieux votre -position, que, de même que vous êtes Napolitain, je suis, moi, -Irlandais, et que, quoique né en France de parents qui, depuis -longtemps, y étaient fixés, si je me trouvais à Dublin dans les -conditions où vous êtes à Naples, peut-être le souvenir de la patrie se -réveillerait-il en moi et ferais-je la même demande que vous faites. - ---Alors, mon général, dit Salvato, vous acceptez ma démission? - ---Non, monsieur; mais je vous accorde un congé de trois mois. - ---Oh! mon général! s'écria Salvato. - ---Dans trois mois, tout sera fini pour Naples... - ---Comment l'entendez-vous, mon général? - ---C'est bien simple, dit Macdonald avec un triste sourire: je veux dire -que, dans trois mois, le roi Ferdinand sera remonté sur son trône, que -les patriotes seront tués, pendus ou proscrits. Pendant ces trois -mois-là, monsieur, consacrez-vous à la défense de votre pays. La France -n'aura rien à voir à ce que vous ferez, ou, si elle y voit quelque -chose, elle n'aura probablement qu'à y applaudir; et, si dans trois -mois, vous n'êtes ni tué ni pendu, revenez reprendre parmi nous, près de -moi, s'il est possible, le rang que vous occupez dans l'armée. - ---Mon général, dit Salvato, vous m'accordez plus que je n'osais espérer. - ---Parce que vous êtes de ceux, monsieur, à qui l'on n'accordera jamais -assez. Avez-vous un ami à me présenter pour tenir votre commandement en -votre absence de la brigade? - ---Mon général, il me ferait grand plaisir, je vous l'avoue, d'être -remplacé par mon ami de Villeneuve; mais... - -Salvato hésita. - ---Mais? reprit Macdonald. - ---Mais Villeneuve était officier d'ordonnance du général Championnet, et -peut-être cet emploi occupé par lui n'est-il pas aujourd'hui un titre de -recommandation. - ---Près du Directoire, c'est possible, monsieur; mais près de moi il n'y -a de titre de recommandation que le patriotisme et le courage. Et vous -en êtes une preuve, monsieur; car, si M. de Villeneuve était officier -d'ordonnance du général Championnet, vous étiez, vous, son aide de camp, -et c'est avec ce titre, s'il m'en souvient, que vous avez si vaillamment -combattu à Civita-Castellana. Écrivez vous-même à votre ami M. de -Villeneuve, et dites-lui qu'à votre demande, je me suis empressé de lui -confier le commandement intérimaire de votre brigade. - -Et, de la main, il désigna au jeune homme le bureau où il écrivait -lui-même lorsque Salvato était entré. Salvato s'y assit et écrivit, -d'une main tremblante de joie, quelques lignes à Villeneuve. - -Il avait signé, cacheté la lettre, mis l'adresse et allait se lever, -lorsque Macdonald, lui posant la main sur l'épaule, le maintint à sa -place. - ---Maintenant, un dernier service, lui dit-il. - ---Ordonnez, mon général. - ---Vous êtes Napolitain, quoique, à vous entendre parler le français ou -l'anglais, on vous prendrait ou pour un Français ou pour un Anglais. -Vous devez donc parler au moins aussi correctement votre langue -maternelle que vous parlez ces langues étrangères. Eh bien, faites-moi -le plaisir de traduire en italien la proclamation que je vais vous -dicter. - -Salvato fit signe qu'il était prêt à obéir. - -Macdonald se redressa de toute la hauteur de sa grande taille, appuya sa -main au dossier du fauteuil du jeune officier et dicta: - - «Naples, 6 mai 1799. - - »Toute ville rebelle sera brûlée, et, sur ses ruines, on passera la - charrue.» - -Salvato regarda Macdonald. - ---Continuez, monsieur, lui dit tranquillement celui-ci. - -Salvato fit signe qu'il était prêt. Macdonald continua: - - «Les cardinaux, les archevêques, les évêques, les abbés, en somme tous - les ministres du culte, seront regardés comme fauteurs de la révolte - des pays et villes où ils se trouveront, et punis de mort. - - »La perte de la vie entraînera la confiscation des biens.» - ---Vos lois sont dures, général, fit en souriant Salvato. - ---En apparence, monsieur, répondit Macdonald; car, en faisant cette -proclamation, j'ai un tout autre but, qui vous échappe, jeune homme. - ---Lequel? demanda Salvato. - ---La république parthénopéenne, si elle veut se soutenir, va être forcée -à de grandes rigueurs, et peut-être même ces rigueurs ne la -sauveront-elles pas. Eh bien, en cas de restauration, il est bon, ce me -semble, que ceux qui auront appliqué ces rigueurs puissent les rejeter -sur moi. Tout éloigné que je serai de Naples, peut-être lui rendrai-je -un dernier service et sauverai-je la tête de quelques-uns de ses enfants -en prenant sur moi cette responsabilité. Passez-moi la plume, monsieur, -dit Macdonald. - -Salvato se leva et passa la plume au général. - -Celui-ci signa sans s'asseoir, et, se retournant vers Salvato: - ---Ainsi, c'est convenu, dit-il, dans trois mois, si vous n'êtes ni tué, -ni prisonnier, ni pendu? - ---Dans trois mois, mon général, je serai près de vous. - ---En allant vous remercier, aujourd'hui, M. de Villeneuve vous portera -votre congé. - -Et il tendit à Salvato une main que celui-ci serra avec reconnaissance. - -Le lendemain, 7 mai, Macdonald partait de Caserte avec l'armée -française. - - - - -LI - -LA FÊTE DE LA FRATERNITÉ - - -«Il est impossible, disent les _Mémoires pour servir à l'histoire des -dernières révolutions de Naples_, il est impossible de décrire la joie -qu'éprouvèrent les patriotes lors du départ des Français. Ils disaient, -en se félicitant et en s'embrassant, que c'était à partir de ce moment -heureux qu'ils étaient véritablement libres, et leur patriotisme, en -répétant ces paroles, touchait le dernier degré de l'enthousiasme et de -la fureur.» - -Et, en effet, il y eut alors un moment à Naples où les folies de 1792 et -1793 se renouvelèrent, non pas les folies sanglantes, heureusement, mais -celles qui, en exagérant le patriotisme, placent le ridicule à côté du -sublime. Les citoyens qui avaient le _malheur_ de porter le nom de -Ferdinand, nom que l'adulation avait rendu on ne peut plus commun, ou le -nom de tout autre roi, demandèrent au gouvernement républicain -l'autorisation de changer juridiquement de nom, rougissant d'avoir -quelque chose de commun avec les tyrans[7]. Mille pamphlets dévoilant -les mystères amoureux de la cour de Ferdinand et de Caroline furent -publiés. Tantôt, c'était le Sebetus, petit ruisseau qui se jette dans la -mer au pont de la Madeleine et qui, pareil à l'antique Scamandre, -prenait la parole et se mettait du côté du peuple; tantôt, c'était une -affiche, appliquée contre les murs de l'église del Carmine, et sur -laquelle étaient écrits ces mots: _Esci fuori, Lazzaro!_ (Lève-toi, -Lazare, et sors de ta tombe.) Bien entendu que, dans cette circonstance, -_Lazare_ signifiait _lazzarone_, et lazzarone _Masaniello_. De son côté, -Eleonora Pimentel, dans son _Moniteur parthénopéen_, excitait le zèle -des patriotes et peignait Ruffo comme un chef de brigands et -d'assassins, aspect sous lequel, grâce à l'ardente républicaine, il -apparaît encore aujourd'hui aux yeux de la postérité. - - [7] Nous avons sous les yeux une demande de ce genre, signée d'un - homme qui a été depuis ministre de Ferdinand II. - -Les femmes, excitées par elle, donnaient l'exemple du patriotisme, -recherchant l'amour des patriotes, méprisant celui des aristocrates. -Quelques-unes haranguaient le peuple du haut des balcons de leurs -palais, lui expliquant ses intérêts et ses devoirs, tandis que -Michelangelo Ciccone, l'ami de Cirillo, continuait de traduire en patois -napolitain l'Évangile, c'est-à-dire le grand livre démocratique, -adaptant à la liberté toutes les maximes de la doctrine chrétienne. Au -milieu de la place Royale, tandis que les autres prêtres luttaient, dans -les églises et dans les confessionnaux, contre les principes -révolutionnaires, employant, pour effrayer les femmes, les menaces, pour -réduire les hommes, les promesses,--au milieu de la place Royale, le -père Benoni, religieux franciscain de Bologne, avait dressé sa chaire au -pied de l'arbre de la Liberté, là justement où Ferdinand, dans sa -terreur de la tempête, avait juré d'élever une église à saint François -de Paule, si jamais la Providence lui rendait son trône. Là, le crucifix -à la main, il comparait les pures maximes dictées par Jésus aux peuples -et aux rois à celles dont les rois avaient, pendant des siècles, usé -vis-à-vis des peuples, qui, lions endormis, les avaient laissés faire -pendant des siècles. Et, maintenant que ces lions étaient éveillés et -prêts à rugir et à déchirer, il expliquait à l'un de ces peuples-lions -le triple dogme, complétement inconnu à Naples à cette époque et à peine -entrevu aujourd'hui, de la liberté, de l'égalité et de la fraternité. - -Le cardinal-archevêque Capece Zurlo, soit crainte, soit conviction, -appuyait les maximes prêchées par les prêtres patriotes et ordonnait des -prières dans lesquelles le _Domine salvam fac rempublicam_ remplaçait le -_Domine salvum fac regem_. Il alla plus loin: il déclara dans une -encyclique que les ennemis du nouveau gouvernement qui, d'une façon -quelconque, travailleraient à sa ruine, seraient exclus de l'absolution, -excepté _in extremis_. Il étendait même l'interdit jusqu'à ceux qui, -connaissant des conspirateurs, des conspirations ou des dépôts d'armes, -ne les dénonceraient pas. Enfin, les théâtres ne représentaient que des -tragédies ou des drames dont les héros étaient Brutus, Timoléon, -Harmodius, Cassius ou Caton. - -Ce fut à la fin de ces spectacles, le 14 mai, que l'on apprit la prise -et la dévastation d'Altamura. L'acteur chargé du principal rôle vint -non-seulement annoncer cette nouvelle, mais raconter les circonstances -terribles qui avaient suivi la chute de la ville républicaine. Un -inexprimable sentiment d'horreur accueillit ce récit; tous les -spectateurs se levèrent comme secoués par une commotion électrique, et, -d'une seule voix, s'écrièrent: «Mort aux tyrans! Vive la liberté!» - -Puis, à l'instant même, et sans que l'ordre en eût été donné, éclata -comme un tonnerre, à l'orchestre, _la Marseillaise_ napolitaine, -_l'Hymne à la Liberté_, de Vicenzo Monti, qu'avait récité la Pimentel -chez la duchesse Fusco, la veille du jour où avait été fondé _le -Moniteur parthénopéen_. - -Cette fois, le danger soulevait le voile des illusions et montrait son -visage effaré. Il ne s'agissait plus de perdre le temps en vaines -paroles: il fallait agir. - -Salvato, usant de la liberté momentanée qui lui était rendue, donna le -premier l'exemple. Au risque d'être pris par des brigands, muni des -pouvoirs de son père, il partit pour le comté de Molise, et, tant par -ses fermiers que par ses intendants, réunit une somme de près de deux -cent mille francs, et créa un corps de volontaires calabrais qui prit le -nom de _légion calabraise_. C'étaient d'ardents soutiens de la liberté, -tous ennemis personnels du cardinal Ruffo, et ayant chacun quelque mort -à venger contre les sanfédistes ou leur chef, et résolus à laver le sang -avec le sang. Ces mots inscrits sur leurs bannières indiquaient le -serment terrible qu'ils avaient fait: - -NOUS VENGER, VAINCRE OU MOURIR! - -Le duc de Rocca-Romana, excité par cet exemple,--on le croyait du -moins,--sortit de son harem de la Descente du géant et demanda et obtint -l'autorisation de lever un régiment de cavalerie. - -Schipani réorganisa son corps d'armée, détruit et dispersé: il en fit -deux légions, donna le commandement de l'une à Spano, Calabrais comptant -de longues années de service dans les grades inférieurs de l'armée, et -prit le commandement de l'autre. - -Abrial, de son côté, remplissait conscieusement la mission à lui confiée -par le Directoire. - -Le pouvoir législatif fut remis par lui aux mains de vingt-cinq -citoyens; le pouvoir exécutif à cinq, le ministère à quatre. - -Lui-même choisit les membres qui devaient faire partie de ces trois -pouvoirs. - -Au nombre des nouveaux élus à ce terrible honneur, qui devait coûter la -vie à la plupart, était une de nos premières connaissances, le docteur -Dominique Cirillo. - -Lorsqu'on lui annonça le choix que l'agent français avait fait de lui, -il répondit: - ---Le danger est grand, mais l'honneur est plus grand encore. Je dévoue à -la République mes faibles talents, mes forces, ma vie. - -Manthonnet, de son côté, travaillait nuit et jour à la réorganisation de -l'armée. Au bout de quelques jours, en effet, une armée nouvelle était -prête à marcher au-devant du cardinal, que l'on sentait pour ainsi dire -s'approcher d'instant en instant. - -Mais, auparavant, coeur généreux qu'était le ministre de la guerre, il -voulut donner à la ville un spectacle qui, tout à la fois, la rassurât -et l'exaltât. - -Il annonça la fête de la Fraternité. - -Le jour marqué pour cette fête, la ville s'éveilla au son des cloches, -des canons et des tambourins, comme elle avait l'habitude de le faire -dans ses jours les plus heureux. - -Toute la garde nationale à pied eut l'ordre de se placer en haie dans la -rue de Tolède; toute la garde nationale à cheval se rangea en bataille -sur la place du Palais; toute l'infanterie de ligne se massa place du -Château. - -Disons en passant, qu'il n'y a peut-être pas une capitale au monde où la -garde nationale soit si bien organisée qu'à Naples. - -Un grand espace était resté libre autour de l'arbre de la Liberté, à dix -pas duquel était dressé un bûcher. - -Vers onze heures du matin, par une magnifique journée de la fin du mois -de mai, toutes les fenêtres étant pavoisées de drapeaux aux couleurs de -la République, toutes les femmes garnissant ces fenêtres et secouant -leurs mouchoirs aux cris de «Vive la République!» on vit, du haut de la -rue de Tolède, s'avancer un immense cortége. - -C'étaient d'abord tous les membres du nouveau gouvernement nommés par -Abrial, ayant à leur tête le général Manthonnet. - -Derrière eux, marchait l'artillerie; puis venaient les trois bannières -prises aux bourboniens, une aux Anglais, les deux autres aux -sanfédistes, puis cinq ou six cents portraits de la reine et du roi -recueillis de toutes parts et destinés au feu; enfin, enchaînés deux à -deux, les prisonniers de Castellamare et des villages voisins. - -Une masse de peuple, pleine de rumeurs de vengeance et de menaces de -haine, suivait en hurlant: «A mort les sanfédistes! à mort les -bourboniens!» Car le peuple, avec ses idées de sang, ne pouvait se -figurer que l'on tirât les captifs de leur prison pour autre chose que -pour les égorger. - -Et c'était bien aussi la conviction des pauvres prisonniers, qui, à part -quelques-uns qui semblaient porter un défi à leurs futurs bourreaux, -marchaient la tête basse et pleurant. - -Manthonnet fit un discours à l'armée pour lui rappeler ses devoirs aux -jours de l'invasion. - -L'orateur du gouvernement fit un discours au peuple, dans lequel il lui -prêcha le respect de la vie et de la propriété. - -Après quoi, on alluma le bûcher. - -Alors, le ministre des finances s'approcha des flammes et y jeta une -masse de billets de banque montant à la somme de six millions de francs, -économies que, malgré la misère publique, le gouvernement avait faites -en deux mois. - -Après les billets de banque vinrent les portraits. - -Depuis le premier jusqu'au dernier, tous furent brûlés, aux cris de -«Vive la République!» - -Mais, quand le tour vint d'y jeter les bannières, le peuple se rua sur -ceux qui les portaient, s'empara d'elles, les traîna dans la boue et -finit par les déchirer en petits morceaux, que les soldats placèrent, -fragments presque impalpables, au bout de leur baïonnette. - -Restaient les prisonniers. - -On les força de s'approcher du bûcher, on les groupa au pied de l'arbre -de la Liberté, on les entoura d'un cercle de baïonnettes, et, au moment -où ils n'attendaient plus que la mort, au moment où le peuple, les yeux -flamboyants, aiguisait ses ongles et ses couteaux, Manthonnet cria: - ---A bas les chaînes! - -Alors, les principales dames de la ville, la duchesse de Popoli, la -duchesse de Conzano, la duchesse Fusco, Eleonora Pimentel se -précipitèrent, au milieu des hourras, des bravos, des larmes, des -étonnements; elles détachèrent les chaînes des trois cents prisonniers -sauvés de la mort, au milieu des cris de «Grâce!» et de ceux mille fois -répétés de «Vive la République!» - -En même temps, d'autres dames entrèrent dans le cercle avec des verres -et des bouteilles, et les prisonniers, en étendant vers l'arbre de la -Liberté leurs bras redevenus libres, burent au salut et à la prospérité -de ceux qui avaient su vaincre, et, chose plus difficile, qui avaient su -pardonner. - -Cette fête, comme nous l'avons dit, reçut le nom de fête de la -Fraternité. - -Le soir, Naples fut illuminé _à giorno_. - -Hélas! c'était son dernier jour de fête: le lendemain était celui du -départ de l'armée, et l'on commençait d'entrer dans les jours de deuil. - -Un triste épisode marqua les dernières heures de cette grande journée. - -Vers cinq heures du soir, on apprit que le duc de Rocca-Romana, qui -avait demandé et obtenu l'autorisation de former un régiment de -cavalerie, ayant formé ce régiment, était passé avec lui aux insurgés. - -Une heure après, sur la place même du Château, où l'on venait de -délivrer les prisonniers, et où eux-mêmes buvaient au salut de la -République, son frère Nicolino Caracciolo, se présentait la tête basse, -la rougeur au front, la voix tremblante. - -Il venait déclarer au Directoire napolitain que le crime de son frère -était si grand à ses propres yeux, qu'il lui semblait que, comme aux -jours antiques, ce crime devait être expié par un innocent. Il venait, -en conséquence, demander dans quelle prison il devait se rendre pour y -subir le jugement qu'il plairait à un tribunal militaire de lui imposer, -et qui seul pouvait laver la honte que la défection de son frère faisait -rejaillir sur sa famille; que si, au contraire, la République lui -conservait son estime, il prouverait à la République qu'il était son -fils et non le frère de Rocca-Romana, en levant un régiment avec lequel -il s'engageait à aller combattre son frère. - -D'unanimes applaudissements accueillirent la proposition du jeune -patriote. On lui vote d'enthousiasme la permission qu'il demandait. -Enfin le Directoire déclara à l'unanimité que le crime de son frère -était un crime personnel qui ne pouvait aucunement rejaillir sur les -membres de sa famille. - -Et, en effet, Nicolino Caracciolo leva, de ses propres deniers, un -régiment de hussards, avec lequel il put, en brave et loyal patriote, -prendre part aux dernières batailles de la République. - - - - -LII - -HOMMES ET LOUPS DE MER - - -Le nom de Nicolino Caracciolo, que nous venons de prononcer, nous -rappelle qu'il est temps que nous revenions à un des personnages -principaux de notre histoire, oublié par nous depuis longtemps, à -l'amiral François Caracciolo. - -Oublié, non; nous avons eu tort de nous servir de cette expression: -aucun des personnages prenant part aux événements de ce long récit n'est -jamais oublié complétement par nous; seulement, notre oeil, comme celui -du lecteur, ne peut embrasser qu'un certain horizon, et, dans cet -horizon, où il n'y a de place à la fois que pour un certain nombre de -personnages, les uns, en entrant, doivent nécessairement, momentanément -du moins, pousser les autres dehors, jusqu'au moment où, la progression -des événements y ramenant ceux-ci à leur tour, ils rentrent en lumière -et font, par l'ombre qu'ils jettent, rentrer ceux auxquels ils succèdent -dans la demi-teinte ou dans l'obscurité. - -L'amiral François Caracciolo eût bien voulu rester dans cette obscurité -ou dans cette demi-teinte; mais c'était chose impossible à un homme de -cette valeur. Bloquée par mer, en même temps que la réaction, pas à pas, -s'avançait vers elle par terre, Naples, qui avait vu détruire par -Nelson, sous ses yeux et sous les yeux de son roi, cette marine qui lui -avait coûté si cher, avait songé à réorganiser non point quelque chose -de pareil à la magnifique flotte qu'elle avait perdue, mais tout au -moins quelques chaloupes canonnières avec lesquelles elle pût aider le -canon de ses forts à s'opposer au débarquement de l'ennemi. - -Le seul officier de marine napolitain qui eût un mérite incontestable et -incontesté, était François Caracciolo. Aussi, dès que le gouvernement -républicain eut décidé de créer des moyens de défense maritimes, quels -qu'ils fussent, on jeta les yeux sur lui non-seulement pour en faire le -ministre de la marine, mais encore pour lui donner comme amiral le -commandement du peu de bâtiments que, comme ministre, il pourrait mettre -en mer. - -Caracciolo hésita un instant entre le salut de la patrie et le péril -personnel qu'il affrontait en prenant parti pour la République. -D'ailleurs, ses sentiments personnels, sa naissance princière, le milieu -dans lequel il avait vécu, l'entraînaient bien plutôt vers les principes -royalistes que vers des opinions démocratiques. Mais Manthonnet et ses -collègues insistèrent tellement près de lui, qu'il céda, tout en avouant -qu'il cédait à regret et contre ses intimes convictions. - -Mais, on l'a vu, Caracciolo avait été profondément blessé de la -préférence donnée à Nelson sur lui, pour le passage de la famille royale -en Sicile. La présence du duc de Calabre à son bord lui avait paru -plutôt un accident qu'une faveur, et, au fond du coeur, un certain désir -de vengeance, dont il ne se rendait pas compte lui-même et qu'il -déguisait sous le nom d'amour de la patrie, le poussait à faire repentir -ses souverains du mépris qu'ils avaient fait de lui. - -Il en résulta que, dès qu'il eut pris son parti de servir la République, -Caracciolo s'y appliqua non-seulement en homme d'honneur, mais en homme -de génie qu'il était. Il arma du mieux qu'il put, et avec une -merveilleuse rapidité, une douzaine de barques canonnières, qui, réunies -à celles qu'il fit construire, et à trois navires que le commandant du -port de Castellamare avait sauvés de l'incendie, lui constituèrent une -petite flottille d'une trentaine de bâtiments. - -L'amiral en était là et n'attendait qu'une occasion d'en venir aux mains -d'une façon avantageuse avec les Anglais, lorsqu'il s'aperçut, un matin, -qu'au lieu des douze ou quinze bâtiments anglais qui, la veille encore, -bloquaient la baie de Naples, il n'en restait plus que trois ou quatre: -les autres avaient disparu dans la nuit. - -Faisons une enjambée de Naples à Palerme, et voyons ce qui s'y est passé -depuis le départ de la bannière royale. - -On se rappelle que le commodore Troubridge, cédant au besoin -qu'éprouvait la population de voir pendre dix ou douze républicains, -avait prié le roi d'envoyer un juge par le retour du _Perseus_, et que, -le roi ayant demandé ce juge au président Cardillo, celui-ci lui avait -indiqué comme un homme sur lequel il pouvait compter le conseiller -Speciale. - -Speciale avait, avant son départ, été reçu en audience particulière par -le roi et par la reine, qui lui avaient donné ses instructions, et -était, comme l'avait demandé Troubridge, arrivé à Ischia par le retour -du _Perseus_. - -Son premier acte fut de condamner à mort un pauvre diable de tailleur -dont le crime unique était d'avoir fourni des habits républicains aux -nouveaux officiers municipaux. - -Au reste, nous laisserons, pour donner à nos lecteurs une idée de ce -qu'était au moral le conseiller Speciale, nous laisserons, disons-nous, -parler Troubridge, qui, on le sait, n'est pas tendre à l'endroit des -républicains. - -Voici quelques lettres du commodore Troubridge que nous traduisons de -l'original et que nous mettons sous les yeux de nos lecteurs. - -Comme celles que nous avons déjà lues, elles sont adressées à l'amiral -Nelson. - - «A bord du _Culloden_, en vue de Procida, 13 avril 1799. - - »Le juge est arrivé. Je dois dire qu'il m'a fait l'impression de la - plus venimeuse créature qui se puisse voir. Il a l'air d'avoir - complétement perdu la raison. Il dit qu'une soixantaine de familles - lui sont indiquées (par qui?), et qu'il lui faut absolument un évêque - pour désacrer les prêtres, ou que, sinon, il ne pourra pas les faire - exécuter. Je lui ai dit: «Pendez-les toujours, et, si vous ne les - trouvez pas assez désacrés par la corde, nous verrons après.» - - »TROUBRIDGE.» - -Ceci demande une explication: nous la donnerons, si terrible qu'elle -soit et quelque souvenir qu'elle éveille. - -En effet, en Italie,--je ne sais s'il en est de même en France, et si -Vergès, avant d'être exécuté, avait été dégradé,--en effet, en Italie, -la personne du prêtre est sacrée, et le bourreau ne peut le toucher, -quelque crime qu'il ait commis, que lorsqu'il a été dégradé par un -évêque. - -Or, on se le rappelle, Troubridge avait lâché toute sa meute, espions et -sbires, il le dit lui-même, soixante Suisses et trois cents fidèles -sujets contre un pauvre prêtre nommé Albavena. Il ajoutait: «Avant la -fin de la journée, j'espère l'avoir mort ou vivant.» Sa bonne fortune -avait été complète. Le commodore Troubridge avait eu Albavena vivant. - -Il avait cru que, dès lors, la chose irait toute seule, qu'il n'aurait -qu'à remettre le prêtre aux mains du bourreau qui le pendrait, et que -tout serait dit. - -La moitié du chemin vers la potence se fit comme l'avait prévu -Troubridge; mais, au moment de pendre l'homme, il se trouva qu'il y -avait un noeud à la corde. - -Le bourreau qui, en sa qualité de chrétien, savait ce qu'ignorait le -protestant Troubridge,--le bourreau déclara qu'il ne pouvait pas pendre -un prêtre avant dégradation. - -Pendant que cette petite discussion avait lieu, Troubridge, qui -l'ignorait encore, écrivait à Nelson cette seconde lettre, en date du 18 -avril: - - «Cher ami, - - »Il y a deux jours que le juge est venu me trouver, m'offrant de - prononcer toutes les sentences nécessaires; seulement, il m'a laissé - entendre que cette manière de procéder n'était peut être pas - très-régulière. D'après ce qu'il m'a dit, j'ai cru comprendre que ses - instructions lui enjoignaient de procéder le plus sommairement - possible et _sous ma direction_. Oh! oh! - - »Je lui ai dit que, quant à ce dernier point, il se trompait, attendu - qu'il s'agissait de sujets italiens et non anglais[8]. - - [8] On verra que ce scrupule n'arrêta point Nelson, lorsqu'il s'agit - de juger Caracciolo. - - »Au reste, sa manière de procéder est curieuse. Presque toujours les - accusés sont absents, de manière que la procédure--cela est facile à - comprendre--se trouve facilement terminée. Ce que je vois de plus - clair dans tout cela, mon cher lord, c'est que l'on voudrait nous - mettre sur le dos tout le côté odieux de l'affaire. Mais ce n'est - point mon avis, et vous marcherez plus droit que cela, monsieur le - juge, ou je vous bousculerai. - - »TROUBRIDGE.» - -Comme on le voit, le digne Anglais, qui s'était contenté de saluer la -tête du commissaire Ferdinand Ruggi de ces mots: _Voilà un gai -compagnon; quel dommage qu'il faille s'en séparer!_ commençait déjà à se -révolter contre Speciale. L'affaire de la dégradation du prêtre -l'exaspéra, comme on va voir. - -Le 7 mai suivant, Troubridge écrivait à Nelson: - - «Milord, j'ai eu une longue conversation avec notre juge: il m'a dit - qu'il aurait terminé toutes ses opérations la semaine prochaine, et - que ce n'était point l'habitude de ses collègues, et par conséquent la - sienne, de se retirer _sans avoir condamné_. Il a ajouté que les - condamnations prononcés, il s'embarquerait immédiatement sur un - vaisseau de guerre. Il a dit encore--et il y tient--que, n'ayant pas - d'évêque pour dégrader ses prêtres, il les enverrait en Sicile, où le - roi les ferait désacrer, et que, de là, on les ramènerait ici pour les - pendre. Et savez-vous sur quoi il compte pour faire cette besogne? Sur - un vaisseau anglais! _Goddem!_ Ce n'est pas le tout. Il paraît que le - bourreau, faute d'habitude, pend mal; ce qui fait crier non-seulement - le pendu, mais encore les assistants. Qu'est-il venu me demander? Un - pendeur! Un pendeur, à moi! comprenez-vous? Oh! quant à cela, je - refuse et tout net. Si l'on ne trouve pas de bourreau à Procida ni à - Ischia, qu'on en envoie un de Palerme. Je vois bien leur affaire. Ce - sont eux qui tueront, et le sang retombera sur nous. On n'a pas idée - de la façon de procéder de cet homme et de la manière dont se fait - l'audition des témoins. Presque jamais les prévenus ne paraissent - devant le juge pour entendre lire leur sentence. Mais notre juge y - trouve son compte, attendu que la majeure partie des condamnés est - fort riche. - - »TROUBRIDGE.» - -En vérité, ne vous semble-t-il pas que nous ne sommes plus à Naples, que -nous ne sommes plus en Europe? Ne vous semble-t-il pas que nous sommes -dans quelque petite baie de la Nouvelle-Calédonie et que nous assistons -à un conseil d'anthropophages! - -Mais attendez. - -C'était à tort que le commodore Troubridge espérait faire partager à -Nelson ses répugnances pour les actes, les faits et gestes, et surtout -pour les demandes du juge Speciale. Le vaisseau anglais qui devait -conduire les trois malheureux prêtres,--car ce n'était pas un prêtre -seulement, ce n'était plus le curé Albavena qu'il s'agissait de -désacrer, c'étaient trois prêtres,--fut accordé sans difficulté. - -Or, savez-vous en quoi consistait cette cérémonie de la déconsécration? - -On arracha aux trois prêtres la peau de la tonsure avec des tenailles, -et on leur coupa avec un rasoir la chair des trois doigts avec lesquels -les prêtres donnent la bénédiction; puis, ainsi mutilés, on les ramena, -sur vaisseau anglais, toujours aux îles, où ils furent pendus, et cela, -par un pendeur anglais que Troubridge fut chargé de fournir[9]. - - [9] C'est ainsi que, sous Pie IX, fut mutilé par le légat Belletti, - avant d'être fusillé par les Autrichiens, le chapelain de Garibaldi, - Ugo Bassi. Il bénit ses meurtriers de sa main sanglante, et son - énergique bénédiction leur envoya au visage une pluie de sang. - -Aussi tout était-il en train de se passer à merveille, lorsque, le 6 -mai, c'est-à-dire la veille du jour où Troubridge écrivait à lord Nelson -la lettre que nous venons de lire, l'amiral comte de Saint-Vincent, qui -croisait dans le détroit de Gibraltar, fut étonné, vers les cinq heures -de l'après-midi, par un temps pluvieux et obscur, de voir passer -l'escadre française de Brest, qui avait glissé entre les doigts de lord -Keith. Le comte de Saint-Vincent compta vingt-quatre vaisseaux. - -Il écrivit aussitôt à lord Nelson pour lui annoncer cette étrange -nouvelle, sur laquelle il ne pouvait conserver aucun doute. Un de ses -bâtiments, _le Caméléon_, étant venu le rejoindre après avoir escorté -des navires de Terra-Nova, chargés de sel, de Lisbonne à Saint-Uval, se -trouva, le 5 au matin, engagé au beau milieu de la flotte. Il eût même -été pris, sans aucun doute, si un lougre n'eût hissé sa bannière -tricolore et tiré sur lui, le capitaine Style, qui commandait _le -Caméléon_, ne faisant aucune attention à cette flotte, qu'il prenait -pour celle de lord Keith. - -L'amiral comte de Saint-Vincent ne pouvait avoir aucune communication -avec lord Keith à cause du vent d'ouest qui continuait de souffler: il -n'en fit pas moins partir un bâtiment léger pour lui donner, s'il le -rencontrait, l'ordre de le rejoindre immédiatement, et il nolisa à -Gibraltar un petit bâtiment pour porter sa lettre à Palerme. - -Son opinion était que l'escadre française irait directement à Malte, et, -de là, selon toute probabilité, à Alexandrie. Aussi expédia-t-il -immédiatement _le Caméléon_ vers ces deux points, et ordonna-t-il au -capitaine Style de se tenir sur ses gardes. - -Le comte de Saint-Vincent ne se trompait point dans ses conjectures: la -flotte que _le Caméléon_ avait vue passer, et que l'amiral avait -entrevue à travers la pluie et le brouillard, était, en effet, la flotte -française, commandée par le célèbre Brueix, qu'il ne faut pas confondre -avec Brueis, coupé en deux par un boulet à Aboukir. - -Cette flotte avait ordre de tromper la surveillance de lord Keith, de -quitter Brest, d'entrer dans la Méditerranée et de faire voile pour -Toulon, où elle attendrait les ordres du Directoire. - -Ces ordres étaient d'une grande importance. Le Directoire, épouvanté des -progrès des Autrichiens et des Russes en Italie, progrès qui avaient -fait, comme nous l'avons dit, rappeler Macdonald de Naples, redemandait -Bonaparte à grands cris. La lettre que l'amiral Brueix devait recevoir à -Toulon et qu'il était chargé de remettre au général en chef de l'armée -d'Égypte, était conçue en ces termes: - - _Au général Bonaparte, commandant en chef l'armée d'Orient._ - - «Paris, le 26 mai 1799. - - »Les efforts extraordinaires, citoyen général, que l'Autriche et la - Russie ont déployés, l'aspect sérieux et presque alarmant qu'a pris la - guerre, exigent que la République concentre ses forces. - - »Le Directoire a, en conséquence, donné l'ordre à l'amiral Brueix - d'employer tous les moyens en son pouvoir pour se rendre maître de la - Méditerranée, toucher en Égypte, y prendre l'armée française et la - ramener en France. - - »Il est chargé de se concerter avec vous sur les moyens à prendre pour - l'embarquement et le transport. Vous jugerez, citoyen général, si vous - pouvez, sans danger, laisser en Égypte une partie de nos forces, et le - Directoire vous autorise, en ce cas, à laisser le commandement de - cette fraction à celui de vos lieutenants que vous en jugerez le plus - digne. - - »Le Directoire vous verrait avec plaisir, de nouveau à la tête des - armées de la République, que vous avez si glorieusement commandées - jusqu'aujourd'hui.» - -Cette lettre était signée de Treilhard, de la Révellière-Lepaux et de -Barras. - -L'amiral Brueix l'allait chercher à Toulon, lorsqu'il traversa le -détroit de Gibraltar, et c'était là les derniers ordres du gouvernement -qu'il devait y prendre. - -Le comte de Saint-Vincent ne se trompait donc point en pensant et en -écrivant à lord Nelson que la destination de la flotte française était -probablement Malte et Alexandrie. - -Mais Ferdinand, qui n'avait pas le coup d'oeil stratégique de l'amiral -anglais, quitta immédiatement son château de Ficuzza, où un messager -vint lui apporter la copie de la lettre du comte de Saint-Vincent à lord -Nelson, et il accourut tout effaré à Palerme, ne doutant pas que la -France, préoccupée de lui surtout, n'envoyât cette flotte pour s'emparer -de la Sicile. - -Il appela près de lui son bon ami le marquis de Circillo, et, qu'elle -que fût sa répugnance à écrire, il traça sur le papier la proclamation -suivante, qui indique le trouble où l'avait jeté la terrible nouvelle. - -Comme toujours, nous copions sur l'original cette pièce d'autant plus -curieuse que, circonscrite à la Sicile, elle n'a jamais été connue des -historiens français ni même napolitains. - -La voici: - - «Ferdinand, par la grâce de Dieu, roi des Deux-Siciles et de - Jérusalem, infant d'Espagne, duc de Parme, Plaisance, Castro, grand - prince héréditaire de Toscane, - - »Mes fidèles et bien-aimés sujets, - - »Nos ennemis, les ennemis de la sainte religion, et, en un mot, de - tout gouvernement régulier, les Français, battus de tous côtés, - tentent un dernier effort. - - »Dix-neuf vaisseaux et quelques frégates, derniers restes de leur - puissance maritime à l'agonie, sont sortis du port de Brest, et, - profitant d'un coup de vent favorable, sont entrés dans la - Méditerranée. - - »Ils vont peut-être tenter de faire lever le blocus de Malte et se - flattent probablement de pouvoir atteindre impunément l'Égypte avant - que les formidables et toujours victorieuses escadres anglaises - puissent les rejoindre; mais plus de trente vaisseaux britanniques - sont à leur poursuite, et cela, sans compter l'escadre turque et - russe, qui croise dans l'Adriatique. Tout promet que ces Français - dévastateurs, une fois encore, porteront la peine de cette tentative, - aussi téméraire que désespérée. - - »Il pourrait arriver que, dans le passage sur les côtes de Sicile, ils - tentassent contre nous quelque insulte momentanée, ou que, contraints - par les Anglais et le vent, ils voulussent forcer l'entrée de quelque - port ou la rade de quelque île. Prévoyant donc cette possibilité, je - me tourne vers vous, mes chers, mes bien-aimés sujets, mes braves et - religieux Siciliens. Voici une occasion de vous montrer ce que vous - êtes. Soyez vigilants sur tous les points de la côte, et, à - l'apparition de tout bâtiment ennemi, armez-vous, accourez sur les - points menacés et empêchez toute insulte et tout débarquement - qu'aurait l'audace de tenter ce cruel destructeur, cet insatiable - ennemi, et cela, comme vous le faisiez du temps des invasions - barbaresques. Pensez que, plus avides de rapine, cent fois plus - inhumains, sont les Français. Les chefs militaires, la troupe de ligne - et les milices avec leurs chefs accourront avec vous à la défense de - notre territoire, et, s'ils osent débarquer, ils éprouveront, pour la - seconde fois, le courage de la brave nation sicilienne. Montrez-vous - donc dignes de vos ancêtres, et que les Français trouvent dans cette - île leur tombeau. - - »Si vos aïeux combattirent aussi bravement qu'ils le firent en faveur - d'un roi éloigné, avec quel courage et quelle ardeur ne - combattrez-vous pas, vous, pour défendre votre roi, que dis-je! votre - père, qui, au milieu de vous et à votre tête, combattra le premier, - pour défendre votre tendre mère et souveraine, sa famille, qui s'est - confiée à votre fidélité, notre sainte religion, qui n'a d'appui que - vous, nos autels, nos propriétés, vos pères, vos mères, vos épouses, - vos fils! Jetez un regard sur mon malheureux royaume du continent; - voyez quels excès les Français y commettent, et enflammez-vous d'un - saint zèle; car la religion elle-même, tout ennemie du sang qu'elle - est, vous ordonne de saisir vos armes et de repousser cet ennemi - rapace et immonde qui, non content de dévaster une grande partie de - l'Europe, a osé mettre la main sur la personne sacrée du vicaire même - de Jésus-Christ et le traîne captif en France. Ne craignez rien: Dieu - soutiendra vos bras et vous donnera la victoire. Il s'est déjà déclaré - pour nous. - - »Les Français sont battus par les Autrichiens et par les Russes en - Italie, en Suisse, sur le Rhin et jusque par nos fidèles paysans des - Abruzzes, de la Pouille et de la Terre de Labour. - - »Qui ne les craint pas les bat, et leurs victoires passées ne sont - l'effet que de la trahison et de la lâcheté. Courage donc, ô mes - braves Siciliens! Je suis à votre tête, vous combattrez sous mes yeux - et je récompenserai les braves; et nous aussi alors, nous pourrons - nous vanter d'avoir contribué à détruire l'ennemi de Dieu, du trône et - de la société. - - »FERDINAND B. - - »Palerme, 15 mai 1799.» - -C'étaient ces événements qui avaient amené la levée du blocus de Naples, -et, sauf trois, la disparition des bâtiments anglais. Le post-scriptum -d'une lettre de Caroline au cardinal Ruffo, en date du 17 mai 1799, -annonce que dix de ces bâtiments sont déjà en vue de Palerme: - - «17 mai après dîner. - - »_P.-S._--L'avis nous est arrivé que Naples et Capoue sont évacués par - l'armée française et que cinq cents Français seulement sont demeurés - au château Saint-Elme. Je n'en crois rien: nos ennemis ont trop de - cervelle pour laisser ainsi cinq cents hommes perdus au milieu de - nous. Qu'ils aient évacué Capoue et Gaete, je le crois; qu'ils - prennent quelque bonne position, je le crois encore. Quant au château - de l'OEuf, on assure qu'il est gardé par trois cents étudiants - calabrais. En somme, voilà de bonnes nouvelles, surtout si l'on ajoute - que dix vaisseaux anglais sont déjà en vue de Palerme et qu'on espère - qu'ils seront tous réunis cette nuit ou demain matin. Voilà donc le - plus fort du danger passé, et je voudrais donner des ailes à ma lettre - pour qu'elle portât plus rapidement ces bonnes nouvelles à Votre - Éminence, et l'assure de nouveau de la constante estime et de la - reconnaissance éternelle avec laquelle je suis pour toujours votre - véritable amie. - - »CAROLINE.» - -Peut-être le lecteur, croyant que j'oublie les deux héros de notre -histoire, me demandera-t-il ce qu'ils faisaient au milieu de ces grands -événements: ils faisaient ce que font les oiseaux dans les tempêtes, ils -s'abritaient à l'ombre de leur amour. - -Salvato était heureux, Luisa tâchait d'être heureuse. - -Par malheur, Simon et André Backer n'avaient point été compris dans -l'amnistie de la fête de la Fraternité. - - - - -LIII - -LE REBELLE - - -Un matin, Naples tressaillit au bruit du canon. - -Trois bâtiments, nous l'avons dit, restaient seuls en observation dans -la rade de Naples. Au nombre de ces trois bâtiments était _la Minerve_, -autrefois montée par l'amiral Caracciolo, maintenant par un capitaine -allemand nommé le comte de Thurn. - -La nouvelle de l'apparition d'une flotte française dans la Méditerranée -était parvenue au gouvernement républicain, et Éléonore Pimentel avait, -dans son _Moniteur_, hautement annoncé que cette flotte venait au -secours de Naples. - -Caracciolo, qui avait franchement pris le parti de la République, et -qui, comme tous les hommes de loyauté et de coeur, ne se donnait pas à -moitié; Caracciolo résolut de profiter du départ de la majeure partie -des vaisseaux anglais pour essayer de reprendre les îles, déjà couvertes -de gibets par Speciale. - -Il choisit un beau jour de mai où la mer était calme, et, sortant de -Naples, protégé par les batteries du fort de Baïa et par celles de -Miliscola, il fit attaquer par son aile gauche les bâtiments anglais, -tandis que de sa personne il attaquait le comte de Thurn, qui -commandait, ainsi que nous l'avons dit, _la Minerve_, c'est-à-dire -l'ancienne frégate de Caracciolo. - -Ce fut cette attaque contre un bâtiment portant la bannière royale qui, -plus tard, fournit la principale accusation contre Caracciolo. - -Par malheur, le vent soufflait du sud-ouest et était entièrement -contraire aux chaloupes canonnières et aux petits bâtiments de la -République. Caracciolo aborda deux fois corps à corps _la Minerve_, qui, -deux fois, par la puissance de ses manoeuvres, lui échappa. Son aile -gauche, sous le commandement de l'ancien gouverneur de Castellamare, le -même qui avait conservé trois vaisseaux à la République, et qui, -quoiqu'il s'appelât de Simone, n'avait aucun rapport de parenté avec le -sbire de la reine, allait même s'emparer de Procida, lorsque le vent, -qui s'était levé pendant le combat, se changea en tempête et força toute -la petite flottille à virer de bord et à rentrer à Naples. - -Ce combat--qui s'était passé sous les yeux des Napolitains, lesquels, -sortis de la ville, couvraient les rivages du Pausilippe, de Pouzzoles -et de Misène, tandis que les terrasses des maisons étaient couvertes de -femmes qui n'avaient point osé se hasarder hors de la ville,--fit le -plus grand honneur à Caracciolo, et fut un triomphe pour ses hommes. -Tout en faisant éprouver une perte sérieuse aux Anglais, il n'eut que -cinq marins tués, ce qui était un miracle après trois heures de combat. -Il est vrai que, comme il était indispensable de faire croire que l'on -pouvait lutter avec les Anglais, on fit grand bruit de cette -escarmouche, à laquelle l'amour-propre national et surtout le _Moniteur -parthénopéen_ donnèrent beaucoup plus d'importance qu'elle n'en avait. -Il en résulta, que cette prétendue victoire parvint jusqu'à Palerme, -augmenta encore la haine de la reine contre Caracciolo, et lui donna -contre lui une arme auprès du roi. - -Et, en effet, à partir de ce moment, Caracciolo était véritablement un -rebelle, ayant tiré sur le drapeau de son souverain. - -Au reste, satisfait de la tentative qu'il avait essayée avec sa marine -naissante, le gouvernement républicain vota des remercîments à -Caracciolo, fit donner cinquante ducats à chaque veuve des marins tués -pendant la bataille, ordonna que leurs fils seraient adoptés par la -patrie et toucheraient la même paye que recevaient leurs pères morts. - -Ce ne fut point le tout. On donna un banquet sur la place Nationale, -l'ancienne place du Château, et à ce banquet furent invités avec toute -leur famille ceux qui avaient pris part à l'expédition. - -Pendant le banquet, une quête et une souscription, furent faites parmi -les spectateurs pour subvenir aux frais de construction de nouveaux -bâtiments, et, dès le lendemain, avec les premiers fonds versés, on se -mit à l'oeuvre. - -A aucune de ces fêtes patriotiques, à aucun de ces banquets, à aucune de -ces assemblées Luisa ne paraissait. Elle avait complétement cessé de -fréquenter le salon de la duchesse Fusco: elle restait renfermée chez -elle. Son seul désir était de se faire oublier. - -Puis un remords lui rongeait le coeur. Cette accusation portée contre -les Backer, accusation qui lui était attribuée, cette arrestation qui en -avait été la suite, cette épée de Damoclès suspendue sur la tête d'un -homme qui s'était perdu pour l'avoir trop aimée, étaient pour elle, du -moment qu'elle se trouvait seule avec sa pensée, un éternel sujet de -tristesse et de larmes. - -Nous avons dit qu'un dernier effort avait été fait, et que l'on avait -mis sur pied, pour marcher contre les sanfédistes, tout ce qu'on avait -pu réunir de patriotes dévoués. - -Mais le départ des Français avait porté un coup terrible à la -République. - -Réduit à son corps de Napolitains, Hector Caraffa, le héros d'Andria et -de Trani, s'était trouvé trop faible pour résister aux nombreux ennemis -qui l'entouraient, et s'était renfermé dans Pescara, où il était bloqué -par Pronio. - -Banetti, ancien officier bourbonien dont on avait fait un chef de -brigade, avait été battu par Fra-Diavolo et par Mammone, et était revenu -blessé à Naples. - -Schipani, avec une nouvelle armée réorganisée tant bien que mal, avait -été attaqué et vaincu par les populations de la Cava, de Castellamare et -des villages voisins, et ne s'était reformé que derrière le village de -Torre-del-Greco. - -Enfin, Manthonnet, qui marchait contre Ruffo, ne put arriver jusqu'à -lui; serré de tous côtés par les populations, menacé d'être coupé par -les sanfédistes, il avait été contraint de battre en retraite sans avoir -été plus loin que la Terre de Bari. - -Toutes ces nouvelles arrivaient à Salvato, chargé de garder Naples et -d'y maintenir la tranquillité avec sa légion calabraise. Ce poste -difficile, mais qui lui permettait de veiller sur Luisa, de la voir tous -les jours, de la soutenir, de la consoler, lui avait été donné, non pas -sur sa demande, mais à cause de sa fermeté et de son courage bien -reconnus, et puis encore du profond dévouement qu'avait pour lui -Michele, qui, comme chef du peuple, pouvait rendre de grands services ou -faire de grands torts à la République, soit en la servant, soit en la -trahissant. Mais, par bonheur, Michele était ferme dans sa foi. Devenu -républicain par reconnaissance, il restait républicain par conviction. - -Le miracle de saint Janvier a lieu deux fois l'an, sans compter les -miracles hors tour. Le jour du miracle officiel approchait, et tout le -monde se demandait si saint Janvier resterait fidèle aux sympathies -qu'il avait manifestées pour la République au moment où la République, -abandonnée par les Français, était si cruellement menacée par les -sanfédistes. Il s'agissait pour saint Janvier d'une position importante -à perdre ou à gagner. En trahissant les patriotes comme Rocca-Romana, il -se raccommodait évidemment avec le roi, et restait, en cas de -restauration, le protecteur de Naples; en demeurant fidèle à la -République, il partageait sa fortune, tombait avec elle ou restait -debout avec elle. - -Toutes les autres préoccupations politiques furent mises à part pour -faire place aux préoccupations religieuses. - -Salvato, chargé de la tranquillité de la ville et sûr de ses Calabrais, -les disposa stratégiquement, de manière à faire face à l'émeute, mais -laissa entièrement au saint son libre arbitre. Jeune patriote, ardent, -brave jusqu'à la témérité, peut-être n'eût-il point été fâché d'avoir à -en finir d'un seul coup avec le parti réactionnaire, qu'il était facile -de reconnaître plus agité et plus agissant que jamais. - -Un soir, Michele était venu prévenir Salvato qu'il avait su par Assunta, -qui le tenait de ses frères et du vieux Basso-Tomeo, que la -contre-révolution devait avoir lieu le lendemain et qu'un complot dans -le genre de celui des Backer devait éclater. - -Il prit à l'instant même toutes ses dispositions, ordonna à Michele de -faire mettre ses hommes sous les armes, prit cinq cents hommes de ses -lazzaroni pour garder les quartiers aristocratiques avec ses Calabrais, -lui donna mille Calabrais pour garder les vieux quartiers avec ses -lazzaroni, et attendit tranquillement que la réaction donnât signe de -vie. - -La réaction resta muette; mais, au lever du jour, sans que l'on sût -comment ni par qui, on trouva plus de mille maisons marquées d'une croix -rouge. - -C'étaient les maisons désignées au pillage seulement. - -Sur les portes de trois ou quatre cents maisons, la croix rouge était -surmontée d'un signe noir pareil à un point posé sur un _i_. - -C'étaient les maisons destinées au massacre. - -Ces menaces qui indiquaient une guerre, implacable, étaient mal venues -s'adressant à Salvato, dont la sauvage valeur se roidissait contre les -obstacles et les brisait, au risque d'être brisé par eux. - -Il alla trouver le Directoire, qui, sur sa proposition, ordonna que tous -les citoyens en état de porter les armes, à l'exception des lazzaroni, -seraient forcés d'entrer dans la garde nationale; déclara que tous les -employés, excepté les membres du Directoire, forcés de rester à leur -poste, et des quatre ministres, seraient également inscrits sur les -rôles de la garde nationale, attendu que c'était à eux, attachés par -leur emploi au gouvernement, de donner, en combattant au premier rang, -l'exemple du courage et du patriotisme. - -Puis, comme plein pouvoir lui fut donné pour la compression de la -révolte, il fit arrêter plus de trois mille personnes, au nombre -desquelles le troisième frère du cardinal Ruffo; fit conduire les trois -cents principaux au Château-Neuf ou au château de l'OEuf, fit miner les -forteresses pour les faire sauter avec les prisonniers qu'elles -renfermaient, quand il n'y aurait plus moyen de les défendre, et laissa -entendre qu'il se proposait de faire passer sous la ville des conduits -pleins de poudre, afin que les royalistes comprissent qu'il s'agissait -non pas d'un combat à armes courtoises, mais d'une guerre -d'extermination, et qu'il n'y avait pour eux et les républicains d'autre -espérance qu'une même mort, dans le cas où le cardinal Ruffo -s'obstinerait à vouloir reprendre Naples. - -Enfin, toujours à l'instigation de Salvato, dont l'âme ardente semblait -se répandre en langues de feu, toutes les sociétés patriotiques -s'armèrent, se choisirent des officiers et élurent pour leur commandant -un brave colonel suisse, autrefois au service des Bourbons, mais à la -parole duquel on pouvait se fier, nommé Joseph Writz. - -Au milieu de tous ces événements, le jour du miracle arriva. Il était -facile de comprendre avec quelle impatience ce jour était attendu par -les bourboniens, et avec quelle terreur les patriotes aux âmes faibles -le voyaient venir. - -Avons-nous besoin de dire à quelle angoisse, au milieu de tous ces -événements divers, était en proie le coeur de la pauvre Luisa, qui ne -vivait que dans Salvato et par Salvato, lequel lui-même ne vivait que -par miracle au milieu des poignards auxquels il avait déjà si -miraculeusement échappé une première fois, et qui, à toutes les terreurs -de sa maîtresse, répondait: - ---Tranquillise-toi, chère Luisa; ce qu'il y a de plus prudent à Naples, -c'est le courage. - -Quoique Luisa ne sortît plus depuis longtemps, le jour où devait -s'opérer le miracle elle était, au point du jour, dans l'église de -Santa-Chiara, priant devant la balustrade. L'instruction n'avait pu, -chez elle, tuer le préjugé napolitain: elle croyait à saint Janvier et à -son miracle. - -Seulement, en priant pour le miracle, elle priait pour Salvato. - -Saint Janvier l'exauça. A peine le Directoire, le Corps législatif et -les fonctionnaires publics, revêtus de leurs uniformes, furent-ils -entrés dans l'église, à peine la cavalerie et l'infanterie de la garde -nationale se furent-elles massées à la porte, que le miracle se fit. - -Décidément, saint Janvier restait ferme dans son opinion et était -toujours jacobin. - -Luisa rentra chez elle en bénissant saint Janvier et en croyant plus que -jamais à sa puissance. - - - - -LIV - -DE QUELS ÉLÉMENTS SE COMPOSAIT L'ARMÉE CATHOLIQUE DE LA SAINTE-FOI - - -Nous avons, on se le rappelle, laissé le cardinal Ruffo à Altamura. -Après une halte de quatorze jours, le 24 mai, il se remit en marche, -passant successivement par Gravina, Paggio, Ursino, Spinazzola, Venosa, -la patrie d'Horace, puis Melfi, Ascoli et Bovino. - -Que l'on permette à celui qui écrit ces lignes de s'arrêter un instant à -un épisode par lequel l'histoire de sa famille se trouve mêlée à -l'histoire de Naples. - -Pendant son séjour à Altamura, le cardinal reçut du savant Dolomieu une -lettre datée de Brindisi; il était prisonnier dans la forteresse de -cette ville, avec le général Manscourt et le général Alexandre Dumas, -mon père. - -Voici comment la chose était arrivée: - -Le général Alexandre Dumas, à la suite de sa brouille avec Bonaparte, -avait demandé et obtenu la permission de revenir en France. - -En conséquence, le 9 mars 1799, ayant frété un petit bâtiment et y ayant -donné passage à ses deux amis, le général Manscourt et le savant -Dolomieu, il partit d'Alexandrie. - -Le bâtiment s'appelait _la Belle-Maltaise_; le capitaine était Maltais, -on voyageait sous pavillon neutre. - -Le capitaine s'appelait Félix. - -Le bâtiment avait besoin de réparations. Il fut convenu que ces -réparations seraient faites au nom de celui qui le nolisait. Les experts -les estimant à soixante louis, le capitaine Félix en reçut cent, dit -qu'il avait fait les réparations, et l'on partit sur cette assurance. - -Il ne les avait pas faites. - -A quarante lieues d'Alexandrie, le bâtiment avait commencé de faire eau. -Par malheur, il était impossible, à cause du vent contraire, de rentrer -dans le port dont on venait de sortir. On résolut de continuer la route -avec le plus de toile possible; seulement, plus il allait vite, plus le -bâtiment se fatiguait. - -Le troisième jour, la situation était presque désespérée. - -On commença par jeter à la mer les dix pièces de canon qui faisaient la -défense du bâtiment, puis neuf chevaux arabes que le général Dumas -ramenait en France, puis un chargement de café, et enfin jusqu'aux -malles des passagers. - -Malgré cet allégement, le navire s'enfonçait de plus en plus. On prit -hauteur, on était à l'entrée du golfe Adriatique. On convint de gagner -le port le plus proche, c'était Tarente. - -Le dixième jour, on eut connaissance de la terre. Il était temps: -vingt-quatre heures de plus, et le navire sombrait sous voiles. - -Les passagers, privés de toute nouvelle depuis leur séjour en Égypte, -ignoraient que Naples fût en guerre avec la France. - -On mouilla à une petite île située à une lieue de Tarente, à peu près; -de cette île, le général Dumas avait envoyé le patron au gouverneur de -la ville pour exposer la détresse des passagers et réclamer des secours. - -Le capitaine rapporta du gouverneur de Tarente une réponse verbale qui -invitait les Français à débarquer en toute confiance. - -En conséquence, _la Belle-Maltaise_ reprit la mer, et, une demi-heure -après, elle entrait dans le port de Tarente. - -Les passagers descendirent les uns après les autres, furent fouillés, -entassés dans la même chambre, où l'on finit par leur déclarer qu'ils -étaient prisonniers de guerre. - -Le troisième jour, on donna, aux trois prisonniers principaux, -c'est-à-dire au général Manscourt, à Dolomieu et au général Dumas une -chambre particulière. - -Ce fut alors que Dolomieu, en son nom et en celui de ses compagnons, -écrivit au cardinal Ruffo pour se plaindre à lui de la violation du -droit des gens et lui apprendre de quelle trahison ils étaient victimes. - -Le cardinal répondit à Dolomieu que, sans entrer en discussion sur le -droit qu'avait ou n'avait pas le roi de Naples de le retenir prisonnier -ainsi que les deux généraux français et ses autres compagnons, il lui -faisait seulement connaître qu'il lui était impossible de lui accorder -un passage par voie de terre, ne sachant pas d'escorte assez puissante -et assez courageuse pour les empêcher d'être massacrés en traversant la -Calabre, tout entière insurgée contre les Français; que, quant à les -renvoyer en France par la voie de mer, il ne le pouvait sans la -permission des Anglais; que tout ce qu'il pouvait faire était d'en -référer au roi et à la reine. - -Il ajoutait, en manière de conseil, qu'il invitait les généraux -Manscourt et Alexandre Dumas à traiter avec les généraux en chef des -armées de Naples et d'Italie de leur échange avec le colonel -Boccheciampe, qui venait d'être fait prisonnier, déclarant que le roi de -Naples faisait plus de cas del signor Boccheciampe tout seul que de tous -les autres généraux napolitains prisonniers, soit en France, soit en -Italie. - -Des négociations, furent, en conséquence, ouvertes sur cette base; mais -bientôt on apprit que Boccheciampe, blessé dans l'affaire où il avait -été fait prisonnier, était mort des suites de ses blessures. - -Cette nouvelle coupa court aux négociations. - -Un mois après, le général Manscourt et le général Dumas furent -transportés au château de Brindisi. - -Quant à Dolomieu, il fut, lorsque Naples retomba au pouvoir du roi, -transporté dans les prisons de Naples, où il fut traité avec la dernière -rigueur. - -Un jour qu'il réclamait de son geôlier quelque adoucissement à sa -position, le geôlier refusa ce que lui demandait l'illustre savant. - ---Prends garde! lui dit celui-ci: je sens qu'avec de pareils -traitements, je n'ai plus que quelques jours à vivre. - ---Que m'importe? lui répondit le geôlier. Je ne dois compte que de vos -os. - -Les instances de Bonaparte l'arrachèrent de sa captivité après la -bataille de Marengo; mais il ne rentra en France que pour y mourir. - -Le surlendemain de son entrée au château de Brindisi, comme le général -Dumas reposait sur son lit, sa fenêtre ouverte, un paquet d'un certain -volume passa à travers les barreaux de cette fenêtre et vint tomber au -milieu de la chambre. - -Le prisonnier se leva et ramassa le paquet: il était ficelé; il coupa -les cordelettes qui le ficelaient et reconnut que ce paquet se composait -de deux volumes. - -Ces deux volumes étaient intitulés _le Médecin de campagne_, par Tissot. - -Un petit papier, plié entre la première et la seconde page, renfermait -ces mots: _De la part des patriotes calabrais. Voir au mot POISON_. - -Le général Dumas chercha le mot indiqué; il était doublement souligné. - -Il comprit que sa vie était menacée. Il cacha les deux volumes, de peur -qu'ils ne lui fussent enlevés; mais il lut et relut assez souvent -l'article recommandé pour apprendre par coeur les remèdes applicables -aux différents genres d'empoisonnement que l'on pouvait tenter sur lui. - -Nous avons publié, dans nos _Mémoires_, un récit de la captivité du -général Dumas écrit par lui-même. Échangé, après neuf tentatives -d'empoisonnement, contre le général Mack, le même que nous avons vu -figurer dans cette histoire, il revint mourir en France d'un cancer à -l'estomac. - -Quant au général Manscourt, empoisonné dans son tabac, il devint fou et -mourut dans sa prison. - -Quoique cet épisode ne se rattache que faiblement à notre histoire, nous -l'avons cité comme digne de figurer au troisième plan de notre tableau. - -En arrivant à Spinazzola, le cardinal Ruffo reçut avis que quatre cent -cinquante Russes étaient débarqués à Manfredonia, sous les ordres du -capitaine Baillie. - -Ils avaient avec eux onze pièces de canon. - -Le cardinal écrivit à l'instant même pour que cette petite troupe, qui, -si faible qu'elle fût, représentait et engageait un grand empire, ne -manquât de rien et fût reçue avec tous les égards dus aux soldats du -czar Paul Ier. - -Le 29 mai au soir, le cardinal arriva à Melfi, où il s'arrêta pour -célébrer la fête de saint Ferdinand et faire reposer un jour son armée. - -«La Providence voulut, dit son historien,--tout ce qui arrivait au -cardinal Ruffo arrivait naturellement par ordre de la Providence,--la -Providence voulut donc que, pour rendre la fête plus brillante, apparût -tout à coup à Melfi le capitaine Achmeth, expédié de Corfou par -Kadi-Bey, et porteur de lettres du commandant de la flotte ottomane, -annonçant que le grand visir avait définitivement donné l'ordre de -secourir le roi des Deux-Siciles, allié de la Sublime Porte, avec toutes -les forces dont on pourrait disposer. Il venait, en conséquence, -demander s'il n'y aurait pas moyen de débarquer dans les Pouilles -quelques milliers d'hommes pour les faire marcher, unis aux Russes, -contre les patriotes napolitains. - -La Providence, à force de faire pour le cardinal, faisait trop. Quoique -son éducation romaine l'eût fait exempt de préjugés, ce n'était pas sans -une certaine hésitation qu'il faisait marcher côte à côte la croix de -Jésus et le croissant de Mahomet, sans compter les Anglais hérétiques et -les Russes schismatiques. - -Cela ne s'était point vu depuis Manfred, et, on le sait, à Manfred la -chose avait assez mal réussi. - -Le cardinal répondit donc que ce secours serait utile devant Naples, -dans le cas où la cité rebelle s'obstinerait à persister dans sa -rébellion; que le trajet par terre sur la plage de l'Adriatique était -long et incommode; qu'au contraire, tout devenait facile si les Turcs -voulaient bien adopter la voie de mer et se rendre de Corfou dans le -golfe de Naples; ce qui était l'affaire de quelques jours, surtout dans -le mois de mai, le plus propice de tous à la navigation dans la -Méditerranée. La flotte turque, en passant, pourrait s'arrêter à -Palerme, et tout y combiner avec l'amiral Nelson et le roi Ferdinand. - -Cette réponse fut remise à l'ambassadeur, que le cardinal invita à -dîner. Mais là se présenta un autre obstacle, ou plutôt un autre -embarras. Les officiers turcs de la suite du capitaine Achmeth ne -buvaient ou plutôt ne devaient pas boire de vin. Le cardinal avait eu -l'idée de lever la difficulté en leur donnant de l'eau-de-vie; mais les -Turcs, sachant de quoi il s'agissait, levèrent cette difficulté plus -simplement encore que ne le faisait le cardinal, en disant que, -puisqu'ils venaient défendre des chrétiens, ils pouvaient boire du vin -comme eux. - -Grâce à cette infraction, nous ne dirons pas aux lois, mais aux conseils -de Mahomet,--Mahomet ne défendant pas, mais conseillant seulement de ne -pas boire du vin,--le dîner fut des plus gais, et l'on put boire à la -fois à la santé du sultan Sélim et du roi Ferdinand. - -Le 31 mai, au point du jour, l'armée sanfédiste partit de Melfi, passa -l'Ofanto et arriva à Ascoli, où Son Éminence reçut le capitaine Baillie, -Irlandais commandant les Russes. Quatre cent cinquante Russes étaient -arrivés heureusement à Montecalvello, et s'y étaient immédiatement -établis dans un camp retranché auquel ils avaient donné le nom de fort -Saint-Paul. - -On entra aussitôt au conseil et il fut convenu que le commandant Baillie -retournerait à l'instant même à Montecalvello, et que le colonel -Carbone, avec trois bataillons de ligne et un détachement de chasseurs -calabrais, servirait d'avant-garde aux troupes russes. Un commissaire -spécial nommé Apa, fut désigné pour veiller au soin des vivres, et reçut -les plus pressantes recommandations pour que les bons alliés du roi -Ferdinand ne manquassent de rien. - -De son côté, le commandant Baillie promit de laisser, et laissa, en -effet, au pont de Bovino, où le cardinal devait arriver le 2 juin, une -escorte de trente grenadiers russes qui devaient lui servir de garde -d'honneur. - -Le cardinal descendit au palais du duc de Bovino, où il rencontra le -baron don Luis de Riseis, qui venait au-devant de lui en qualité d'aide -de camp de Pronio. - -C'était pour la première fois que le cardinal avait des nouvelles -précises des Abruzzes. - -Ce fut alors seulement qu'il apprit les trois victoires remportées par -les Français et par la légion napolitaine à San-Severo, à Andria et à -Trani; mais, en même temps, il apprit leur retraite rapide, causée par -le rappel de Macdonald dans la haute Italie. Les chefs royalistes -opérant dans les Abruzzes, dans les provinces de Chieti et dans celle de -Teramo, demandaient les ordres du vicaire général. - -Les instructions qu'ils reçurent par l'intermédiaire de don Luis de -Riseis furent de bloquer étroitement Pescara, où s'était enfermé le -comte de Ruvo. Ce dont ils pourraient disposer de troupes en dehors du -blocus marcherait sur Naples et combinerait ses mouvements avec ceux de -l'armée sanfédiste. - -Quant à la Terre de Labour, elle était entièrement au pouvoir de -Mammone, auquel le roi écrivait: «Mon cher général et ami,» et de -Fra-Diavolo, auquel la reine envoyait une bague à son chiffre et une -boucle de ses cheveux! - - - - -LV - -CORRESPONDANCE ROYALE - - -On a vu, par la proclamation du roi, l'état dans lequel la nouvelle du -passage de la flotte française dans la Méditerranée avait mis la cour de -Palerme. - -Nous consacrerons ce chapitre à mettre sous les yeux de nos lecteurs des -lettres de la reine. Elles compléteront le tableau des craintes royales, -et, en même temps, donneront une idée exacte de la façon dont Caroline, -de son côté, envisageait les choses. - - «17 mai. - - »Je viens, par celle-ci, parler à Votre Éminence des bonnes et des - mauvaises nouvelles que nous avons reçues. En commençant par les - tristes, vous saurez que la flotte française, sortie de Brest le 25 - avril, a passé le détroit de Gibraltar et est entrée dans la - Méditerranée le 5 juin, échappant à la vigilance de la flotte - anglaise, dont le commandant s'était fourré dans la tête que le - Directoire avait décidé une expédition en Irlande, et qui, croyant que - la flotte prenait ce chemin, ne s'en est point inquiété. Le fait est - qu'elle a passé le détroit et que, tant de bâtiments de ligne que - d'autres, elle est forte de trente-cinq voiles. Or, dans l'espérance - ou dans la certitude que la flotte française ne tromperait pas deux - flottes anglaises, et que, gardé par l'amiral Bridgeport et l'amiral - Jarvis, le détroit de Gibraltar lui était fermé, lord Nelson a divisé - et subdivisé son escadre de telle façon, qu'il se trouvait à Palerme - avec un seul vaisseau et un bâtiment portugais, c'est-à-dire deux - contre vingt-deux ou vingt-trois. Cela, vous le comprenez bien, nous a - causé une vive alarme, et l'on a envoyé des messagers de tous côtés - pour réunir à Palerme le plus de bâtiments possible. On va donc, en - tout ou en partie, lever le blocus de Naples et de Malte, attendu que - Nelson doit réunir le plus de forces possible pour nous sauver d'un - bombardement ou d'un coup de main. Mais, onze jours s'étant déjà - passés sans qu'on ait aperçu une voile française, je commence à - espérer que l'escadre républicaine est allée à Toulon prendre des - troupes de débarquement, et, par conséquent, laissera le temps à celle - du comte de Saint-Vincent de se réunir à celle de lord Nelson, et que - les deux escadres réunies pourront non-seulement résister aux - Français, mais encore les battre. - - »Quant à moi, voici ce que mon imagination me porte à croire: c'est - que l'expédition française a pour but de faire lever le siége de Malte - et, de là, courir en Égypte, y prendre Bonaparte et le ramener en - Italie. Quoi qu'il en soit, la nouvelle nous a tout à fait troublés. - - »Peut-être se pourrait-il encore qu'en faisant lever toujours le - blocus de Naples, la flotte française se portât directement sur - Constantinople, afin d'y faire une vaste diversion aux Russes et aux - Turcs. - - »Il y a encore cette possibilité que la flotte française ait pour - mission de faire lever le blocus de Naples, d'y prendre les troupes - françaises, et, leur adjoignant quelques milliers de nos fanatiques, - ne vienne attaquer la Sicile. - - »Mais, comme toutes ces opérations demandent du temps, nous aurons, - nous, celui de rallier l'escadre de Nelson, qui fera sa jonction avec - le comte Saint-Vincent, et qui alors pourra combattre les Français à - forces égales. La seule crainte est maintenant que la flotte de Cadix, - se trouvant sans blocus, et, par conséquent, libre de ses mouvements, - ne vienne augmenter le nombre de nos ennemis. Et mon avis encore, à - moi, c'est que les Français feront tout au monde pour arriver à ce - résultat. Enfin, quelques jours encore, et nous saurons ce que nous - aurons à craindre ou à espérer. En tout cas, si nous avons le bonheur - de battre cette escadre, tout sera fini, les Français n'en ayant pas - d'autres à nous opposer. Mais qui peut dire ce qui arrivera si elle - nous tombe dessus avant la réunion de Nelson au comte Saint-Vincent? - - »Maintenant, pour en venir aux bonnes nouvelles, je vous dirai que - nous avons appris, d'une frégate anglaise partie le 5 de Livourne, que - l'armée française avait été détruite presque entièrement à Lodi, dans - une bataille des plus sanglantes, à la suite de laquelle les impériaux - sont entrés sans résistance à Milan, aux acclamations du peuple, qui - avait injurié et souffleté le gouverneur français. Nos alliés ont - également pris Ferrare et Bologne, où les Russes ont passé au fil de - l'épée tous ceux qui, lors de la retraite, avaient insulté l'innocent - grand-duc et sa famille. Le 5 au matin, jour même du départ de la - frégate, l'armée impériale devait faire sa rentrée à Florence, - ramenant le grand-duc. Une colonne autrichienne, en outre, marchait - sur Gênes et une autre sur le Piémont, dans les forteresses duquel les - Français se sont retirés. Après toutes ces victoires, il reste encore - à nos alliés 40,000 hommes de troupes fraîches, prêtes à combattre, - sous le général Strasoldo, et qui, je l'espère, suffiront pour - délivrer bientôt l'Italie. - - «Je vais faire en ce moment le bulletin de tous ces événements, que - j'enverrai, lorsqu'ils seront imprimés, à Votre Éminence, comme je lui - envoie deux copies de la proclamation qu'a faite le roi aux Siciliens, - et que l'on enverra en province, attendu qu'en ce moment nous ne - voulons pas trop exciter les passions dans la capitale. - - »Ai-je besoin de vous dire que j'attends avec la plus grande - impatience des nouvelles de Votre Éminence? Tout ce qu'elle fait, je - le lui affirme, excite mon admiration par la profondeur de la pensée - et la sagesse des maximes. Cependant, je dois lui dire que je ne suis - pas tout à fait de son avis, c'est-à-dire de dissimuler et d'oublier, - vis-à-vis des chefs de nos brigands, surtout lorsque Votre Éminence va - jusqu'à parler de les acheter par des récompenses. Et je ne suis pas - de cet avis, non pas par esprit de vengeance, cette passion est - inconnue à mon coeur, et, si je vous parle comme si, au contraire, je - voulais me venger, je parle inspirée par le suprême mépris et le peu - de compte que je fais de nos scélérats, qui ne méritent ni d'être - gagnés ni d'être achetés à notre cause, mais qui doivent être séparés - du reste de la société qu'ils corrompent. Les exemples de clémence, de - pardon et surtout de récompense, loin d'inspirer à une nation aussi - corrompue que la nôtre[10] des sentiments de reconnaissance et de - gratitude, n'inspireraient au contraire, que le remords de n'avoir pas - fait cent fois davantage... Je le dis donc avec peine, et il n'y a pas - à hésiter, tous ces hommes doivent être punis de mort, et - particulièrement Caracciolo, Maliterno, Rocca-Romana[11], Frederici, - etc. - - [10] Textuel: _... ad una nazione cosi vile e egoista._ - - [11] Elle ignorait alors que Rocca-Romana eût racheté la trahison dont - elle l'accusait par une autre trahison. - - »Quant aux autres, ils doivent tous être déportés, avec engagement - pris par eux de ne jamais revenir, et leur consentement par écrit, - s'ils reviennent jamais, d'être enfermés pour le reste de leurs jours - dans une prison et de voir leurs biens confisqués. Ceux-là - n'augmenteront pas les forces françaises, car ils n'auront ni le - courage ni l'énergie de combattre avec les Français; ils - n'augmenteront pas nos maux, par la même raison de lâcheté, et nous - nous délivrerons ainsi d'une race pernicieuse, sans moeurs, qui - jamais, de bonne foi, ne reviendrait à nous, et la perte de quelques - milliers de pareils gredins est un bien pour l'État qui s'en purge, - et, cette purgation-là, opérez-la, non point sur des dénonciations, - mais sur des faits, sur les services rendus, sur les alliances signées - avec les ennemis du roi et de la patrie; opérez-la, dis-je, - indifféremment et sans distinction de rang et de sexe sur les nobles, - sur le _mezzo ceto_, sur les femmes, et cela, sans aucun égard aux - familles ni à rien. En Amérique tout cela! en Amérique... ou en - France, si la dépense est trop grande. - - »Et alors, quand les uns seront morts et les autres exilés, nous - pourrons mettre en oubli les indignités commises. Mais d'abord, mais - avant tout, mais en commençant, je crois la suprême rigueur de toute - nécessité; car non-seulement c'est une félonie de s'être donné à un - autre souverain, mais c'est le renversement de tous les principes de - la religion et l'oubli de tous les devoirs. Je croirais donc la - clémence fatale, en ce qu'ils la regarderaient, eux, comme une - faiblesse, et le peuple, dont la fidélité n'a pas vacillé un seul - instant, comme une injustice. Donc, pour la sûreté future et la - tranquillité à venir de l'État, une bonne purgation, je vous le - répète, de toute cette canaille, dont le départ, sans augmenter les - forces de la France, assure au moins notre tranquillité. Et ceci est - si bien ma conviction, que je préférerais ne pas même tenter de - reprendre Naples, mais attendre des forces imposantes pour m'en - emparer d'assaut, et alors lui imposer,--je ne me lasserai pas de le - redire et de répéter le même mot, parce que lui seul répond à ma - pensée,--et sur la base que j'ai dite, cette purgation qui seule peut - assurer notre future tranquillité. Si, aujourd'hui, vous n'avez pas - les forces nécessaires pour agir ainsi, je préférerais ne pas même - tenter de rentrer dans ma capitale que d'y rentrer en y laissant toute - cette infection. Les armées austro-russes s'approchent de Naples. - J'eusse mieux aimé que nos Russes, à nous, fussent venus, et qu'avec - eux nous eussions reconquis le royaume. Mais, en tout cas, mon avis - est d'accepter le secours, de quelque part qu'il vienne. Mais, de - quelque part que vienne ce secours, Naples reprise, il ne faut point - pardonner à des gens qui sont l'unique cause de la perte du - royaume[12]... Que Votre Éminence m'excuse d'insister si fort sur la - punition des coupables, mais j'ai voulu à ce sujet, pour que vous ne - prétendissiez cause d'ignorance, vous dire mes sentiments et mes - intentions. Après tout, j'espère que Votre Éminence sait ce qu'elle a - à faire et qu'elle le fera. - - [12] Nous passons une quinzaine de lignes dans lesquelles la reine se - répète en insistant sur la nécessité de punir. - - »Que Votre Éminence ne me croie ni le coeur mauvais, ni l'esprit - tyrannique, ni l'âme vindicative. Je suis prête à accueillir les - coupables et à leur pardonner; seulement, je suis convaincue que ce - serait la perte du royaume, quand une juste rigueur peut le sauver. - - »Adieu. Je désire bien vivement recevoir des nouvelles de vous et que - ces nouvelles soient bonnes. - - »Je suis, avec une vraie et reconnaissante estime, votre éternelle et - affectionnée amie, - - »CAROLINE.» - -Les nouvelles qu'attendait Caroline du cardinal avaient été bonnes, en -effet. Le cardinal avait continué de marcher sur Naples, avait, comme -nous l'avons dit, été rejoint par les Russes et par les Turcs, et, -quelle que fût la défense préparée par les patriotes, il n'y avait point -de doute que, dans un temps plus ou moins long, Naples ne fût reprise. - -Cela avait donné une telle confiance à tout le monde, que le duc de -Calabre s'était enfin décidé à se mettre de la partie. Ses augustes -parents l'avaient confié à Nelson, et il devait faire sa première -campagne sous le pavillon anglais contre le drapeau de la République. - -On va voir, par une nouvelle lettre de la reine, quels événements, à son -grand regret, empêchèrent le jeune prince d'acquérir toute la gloire et -toute la popularité que l'on attendait de cette expédition. - -La seconde lettre de la reine ne nous paraît pas moins curieuse et -surtout moins caractéristique que la première. - - «14 juin 1799. - - »Cette lettre, Votre Éminence, selon toute probabilité, la recevra à - Naples, c'est-à-dire lorsque Votre Éminence aura reconquis le royaume. - - »La fatalité, qui est toujours contre nous, a forcé hier la flotte - anglaise, qui était partie pour Naples, de rentrer à Palerme. Sortie - du port par le plus beau temps et le meilleur vent possible, elle prit - congé de nous vers onze heures du matin, et, à quatre heures de - l'après-midi, on l'avait perdue de vue. Il était probable, le vent - continuant d'être propice, qu'elle serait aujourd'hui à Procida. - Malheureusement, entre les îles et Capri, on rencontra deux bâtiments - de renfort, qui annonçaient à l'amiral que la flotte française venait - de sortir de Toulon et s'avançait vers les côtes méridionales de - l'Italie. Un conseil de guerre fut tenu, et Nelson y déclara que son - premier devoir était de veiller sur la Sicile, et, se débarrassant des - troupes de débarquement et de l'artillerie, de courir au-devant de - l'ennemi et de le combattre. En conséquence de cette décision, Nelson - est revenu ce soir en toute hâte à Palerme pour faire son débarquement - et reprendre aussitôt la mer. - - »Jugez quel désappointement pour nous! Quelque chose que je dise, je - ne saurais vous le faire comprendre. L'escadre était belle, imposante, - superbe; avec tous ses transports, elle eût fait le plus grand effet. - Mon fils, embarqué pour sa première expédition, était plein - d'enthousiasme. En somme, ce contre-temps m'a désespérée. Les lettres - reçues de Procida, le 11 et le 12, me disent que la bombe est près - d'éclater. Le manque de vivres et d'eau doit hâter leur reddition. Je - laisse à Votre Éminence le soin de tout conduire. Mais aussi, je - désire avec vous que l'on massacre et que l'on pille le moins - possible, attendu que je suis convaincue que les Napolitains ne se - défendront pas. Quant aux classes rebelles, elles n'ont aucun courage, - et le peuple, qui seul en a montré, est pour la bonne cause. Je crois - donc que vous reprendrez Naples sans grande et même sans aucune peine. - Le seul fort Saint-Elme m'embarrasse avec ses Français. A la place de - Votre Éminence, je poserais cette proposition à son commandant, avec - intimation de répondre dans les vingt-quatre heures: Ou il se rendra - dans la journée même, et, muni d'un sauf-conduit ou d'une escorte, se - retirera, emmenant avec lui cinquante ou même cent jacobins, mais - laissant munitions, canons, murailles, tout en bon état;--ou, s'il - refuse, il n'aura à attendre aucun quartier, et lui et sa garnison - seront passés au fil de l'épée. Ainsi, on paralyserait Saint-Elme. Et, - si ce commandant s'obstinait, en avant à l'instant même et à l'assaut, - Russes et Turcs, et quelques-uns des nôtres, les mieux choisis! une - once d'or à l'assaut et une autre au retour. Avec cette promesse, je - suis sûr qu'avant une demi-heure, Saint-Elme est à nous. Mais, alors, - tenons la parole à tous, aux assiégeants comme aux assiégés. Quant aux - députés et aux élus, vous comprenez bien que c'est au roi seul à les - nommer, les _sedili_ étant abolis; c'est le moins que mérite leur - félonie pour avoir détrôné le roi, chassé son vicaire et assumé la - responsabilité sans sa permission. Mais ce qui me paraît instant - surtout, c'est de créer l'ordre, d'empêcher les vols, de remettre - Saint-Elme à un commandant honnête, brave et fidèle; d'organiser une - armée, de mettre le port en état de défense et de prendre - immédiatement un compte exact des forces maritimes, de l'artillerie et - de ce que les magasins contiennent; en somme, de remettre un peu - d'unité dans les rouages de la machine. Et si, dans le premier moment - d'enthousiasme, on pouvait pousser le peuple à entrer dans les États - romains, à délivrer Rome, à la rendre à son pasteur, et à nous donner - à nous la montagne pour frontière, ce serait un coup de maître qui - réparerait la blessure faite à notre honneur. - - »Si tout autre que Votre Éminence était chargé d'un pareil labeur, je - mourrais d'inquiétude; mais, au contraire, je suis parfaitement - tranquille, connaissant toute l'étendue et la profondeur de son génie, - qui n'a de comparable que son zèle et son activité. - - »J'ai reçu la lettre de Votre Éminence, écrite de Bovino, en date du - 4,--celle du 6, d'Ariano; j'ai là, en outre, celle qu'elle a écrite à - Acton, et j'ai admiré les sages et profonds raisonnements qui y sont - contenus, et, quoique mon intime conviction, fondée sur une longue et - pénible expérience, ne soit point d'accord avec Votre Éminence, elle - m'a fait faire de profondes réflexions, dont le résultat a été une - admiration croissante pour elle. Plus j'y pense, en effet, plus je - suis convaincue que le gouvernement de Naples sera d'une difficulté - infinie et aura besoin de toutes ses connaissances, de tout son génie, - de toute sa fermeté. Bien que le passé semble, en apparence, présenter - le peuple napolitain comme un peuple docile, les haines, les passions - privées, les craintes des coupables qui se voient dévoilés, en feront - un gouvernement horriblement difficile; mais le génie de Votre - Éminence remédiera à tout. - - »Laissez-moi vous dire encore que je désire ardemment, Naples prise, - que vous entriez en arrangement avec Saint-Elme et le commandant - français. Mais, vous entendez! aucun traité avec nos vassaux rebelles. - Le roi, dans sa clémence, leur pardonnera ou allégera leur châtiment, - en raison de sa bonté; mais traiter avec des coupables rebelles qui - sont à l'agonie et qui ne peuvent pas faire plus de mal que la souris - dans la trappe, non, non, jamais! Si le bien de l'État le veut, je - consentirai à leur pardonner; mais pactiser avec de si lâches - scélérats, jamais! - - »C'est mon humble opinion que je soumets, comme toutes les autres, à - vos lumières et à votre appréciation. - - «Que Votre Éminence croie d'ailleurs, que je sens avec une vive - gratitude tout ce que nous lui devons, et que, si parfois nos opinions - diffèrent à l'endroit de l'indulgence, qu'elle croit bonne et que je - crois mauvaise, je n'en professe pas moins une reconnaissance - éternelle pour les services qu'elle nous a rendus; et, pour moi, la - réorganisation de Naples sera certainement le plus grand et le plus - difficile de tous ses services, et mettra le comble à l'oeuvre - gigantesque qui, déjà accomplie aux trois quarts, est sur le point de - l'être tout à fait. - - »Je termine en priant Votre Éminence, dans ces moments critiques et - décisifs, de ne point nous laisser manquer de nouvelles, devant - comprendre avec quelle anxiété nous les attendons. - - »Et je la prie encore de me croire, avec une éternelle et profonde - gratitude, sa reconnaissante et très-affectionnée amie, - - »CAROLINE.» - -A ces deux lettres-ci doit se joindre l'analyse de la lettre du roi, que -nous avons mise à tort dans le prologue de notre livre, et dont la place -serait ici. - -Les lecteurs verront par cette analyse que les deux augustes époux, si -rarement d'accord en toute chose, avaient du moins un point sur lequel -ils s'entendaient admirablement: c'était de poursuivre leurs vengeances -jusqu'au bout et de ne faire grâce sous aucun prétexte. - -On verra, d'un autre côté, ce que nous sommes bien aise, au reste, de -constater comme rectification historique, que les suprêmes rigueurs -arrêtées par les deux époux servent de réponse à des lettres où le -cardinal Ruffo conseille l'indulgence. - -Et, pour cela, nous nous contenterons de remettre sous les yeux de nos -lecteurs les recommandations que fait le roi au cardinal à l'endroit des -différentes catégories de coupables, ainsi que l'énumération des -différents supplices dont il désire qu'ils soient punis; nous laisserons -le roi parler lui-même: - - «_De mort:_ - - »Tous ceux qui ont fait partie du gouvernement provisoire; - - »Tous ceux qui ont fait partie de la commission législative et - exécutive de Naples; - - »Tous les membres de la commission militaire et de police formée par - les républicains; - - »Tous ceux qui ont fait partie des municipalités patriotes, et, qui, - en général, ont reçu une commission de la république parthénopéenne ou - des Français, et plus particulièrement encore ceux qui ont fait partie - de la commission chargée d'enquérir sur les prétendues déprédations - faites par moi et par mon gouvernement; - - »Tous les officiers qui étaient à mon service et qui sont passés au - service de la soi-disant République ou des Français: bien entendu que - ma volonté est que ceux desdits officiers qui seraient pris les armes - à la main contre mes soldats ou ceux de mes alliés, soient fusillés - dans les vingt-quatre heures, sans aucune forme de procès et - militairement, comme aussi tous les barons qui, les armes à la main, - se seraient opposés ou s'opposeraient à mon retour; - - »Tous ceux qui ont créé ou imprimé des gazettes républicaines, des - proclamations et autres écrits, tendants à exciter mes peuples à la - révolte et à répandre les maximes du nouveau gouvernement, et - particulièrement un certain Vicenzo Cuoco. - - »Je veux que soit également arrêtée et punie une certaine Luisa Molina - San-Felice, qui a découvert et dénoncé la contre-révolution des - royalistes, à la tête desquels étaient Backer, père et fils; - - »Enfin, tous les élus de la cité et députés de la place qui chassèrent - de son gouvernement mon vicaire général Pignatelli et le traversèrent - dans toutes ses opérations par des observations ou des mesures - contraires à la fidélité qu'ils me devaient. - - »Après quoi, ceux qui seront reconnus moins coupables seront - _économiquement_ déportés hors de nos domaines leur vie durant, et - leurs biens seront confisqués. Et, sur ce point particulièrement, je - dois vous dire que j'ai trouvé très-sensé ce que vous me proposez à - l'endroit de la déportation en général mais, tout bien pensé, je crois - qu'il vaut mieux se défaire de ces vipères que de les garder dans sa - maison. Ah! si j'avais quelque île fort éloignée de mes domaines du - continent, je ne dis pas, et j'adopterais volontiers votre système de - substituer la déportation à la mort. Mais le voisinage des îles où - sont mes deux royaumes donnerait facilité aux exilés d'ourdir des - trames avec les mécontents. Il est vrai que, d'un autre côté, les - revers que subissent les Français en Italie, et que ceux que, grâce au - ciel, ils vont souffrir encore, mettront les déportés hors d'état de - nous nuire; mais alors, si nous consentons à l'exil, il faudra bien - songer au lieu de la déportation et aux moyens de l'exécuter avec - sécurité. Je suis en train d'y aviser. - - »Je me réserve, aussitôt que j'aurai repris Naples, de faire à la - liste que je vous adresse quelques adjonctions que les événements et - les connaissances que nous acquerrons pourront me suggérer. Après - quoi, mon intention est, en bon chrétien et en père amoureux de mes - peuples, d'oublier entièrement le passé et d'accorder un pardon - général qui puisse rassurer ceux des _égarés_ qui ne l'ont point été - par perversité d'âme, mais par crainte et pusillanimité.» - -Nous ignorons si cette phrase, écrite à la suite d'une liste de -proscription digne de Sylla, d'Octave ou de Tibère, est une sombre -plaisanterie, ou, ce qui est possible encore au point de vue où certains -rois envisagent la royauté, si elle a été écrite sérieusement. - -Mais ce qui avait été écrit sérieusement et au moment où elle s'en -doutait le moins, c'était l'arrêt de la pauvre San-Felice. - - - - -LVI - -LA MONNAIE RUSSE - - -Nous l'avons dit, Luisa tâchait d'être heureuse. - -Hélas! la chose lui était bien difficile. - -Son amour pour Salvato était toujours aussi grand, plus grand même: chez -la femme, et surtout chez une femme du caractère de Luisa, l'abandon -d'elle-même double l'amour au lieu de le diminuer. - -Quant à Salvato, toute son âme était à Luisa. C'était plus que de -l'amour qu'il avait pour elle, c'était de la religion. - -Mais il s'était fait deux taches sombres dans la vie de la pauvre Luisa. - -L'une, qui ne se présentait que de temps en temps à son esprit, -qu'écartait la présence de Salvato, que lui faisaient oublier ses -caresses: c'était cet homme moitié père, moitié époux, dont, à des -intervalles égaux, elle recevait des lettres toujours affectueuses, mais -dans lesquelles il lui semblait distinguer les traces d'une tristesse -visible à elle seule, et qui était plutôt devinée par son coeur -qu'analysée par son esprit. - -A ces lettres, elle répondait par des lettres toutes filiales. Elle -n'avait point un seul mot à changer aux sentiments qu'elle exprimait au -chevalier: c'étaient toujours ceux d'une fille soumise, aimante et -respectueuse. - -Mais l'autre tache, tache sombre, tache de deuil, qui s'était faite dans -la vie de la pauvre Luisa et que rien ne pouvait écarter de son regard, -c'était cette implacable idée qu'elle était cause de l'arrestation des -deux Backer, et, s'ils étaient exécutés, qu'elle serait cause de leur -mort. - -Au reste, peu à peu la vie des deux jeunes gens s'était rapprochée et -était devenue plus commune. Tout le temps que Salvato ne donnait point à -ses devoirs militaires, il le donnait à Luisa. - -Selon le conseil de Michele, la San-Felice avait pardonné à Giovannina -son étrange sortie, que rendait, d'ailleurs, moins coupable qu'elle ne -l'eût été chez nous la familiarité des domestiques italiens avec leurs -maîtres. - -Au milieu des événements si graves qui s'accomplissaient, au milieu des -événements plus graves encore qui se préparaient, les esprits, moins -occupés de la chronique privée que de la chose publique, avaient vu, -sans autrement s'en préoccuper, cette intimité s'établir entre Salvato -et Luisa. Cette intimité, au reste, si complète qu'elle fût, n'avait -rien de scandaleux dans un pays qui, n'ayant pas d'équivalent pour le -mot _maîtresse_, traduit le mot maîtresse par le mot _amie_. - -En supposant donc que, par son indiscrétion, Giovannina eût eu -l'intention de faire du tort à sa maîtresse, elle avait eu beau être -indiscrète, elle ne lui avait point fait le tort qu'elle espérait. - -La jeune fille était devenue sombre et taciturne, mais avait cessé -d'être irrespectueuse. - -Michele seul avait conservé dans la maison, où, de temps en temps, il -venait secouer les grelots de son esprit, sa joyeuse insouciance. Se -voyant arrivé à ce fameux grade de colonel qu'il n'eût jamais osé rêver -dans ses ambitions les plus insensées, il pensait bien de temps en temps -à certain bout de corde voltigeant dans l'espace et vu de lui seul; mais -cette vision n'avait d'autre influence sur son moral que de lui faire -dire, avec un surcroît de gaieté et en frappant ses mains bruyamment -l'une contre l'autre: «Bon! l'on ne meurt qu'une fois!» Exclamation à -laquelle le diable seul, qui tenait l'autre bout de cette corde, pouvait -comprendre quelque chose. - -Un matin qu'en allant de chez Assunta chez sa soeur de lait, -c'est-à-dire de Marinella à Mergellina, trajet qu'il faisait à peu près -tous les jours, il passait devant la porte du beccaïo, et qu'avec cette -flânerie naturelle aux Méridionaux, il s'arrêtait sans aucun motif de -s'arrêter, il lui parut qu'à son arrivée, la conversation changeait -d'objet et que l'on se faisait certains signes qui voulaient dire -visiblement: «Défions-nous: voilà Michele!» - -Michele était trop fin pour avoir l'air de voir ce qu'il avait vu; mais, -en même temps, il était trop curieux pour ne pas chercher à savoir ce -qu'on lui cachait. Il causa un instant avec le beccaïo, qui faisait le -républicain enragé et dont il ne put rien tirer; mais, en sortant de -chez lui, il entra chez un boucher nommé Cristoforo, ennemi naturel du -beccaïo par la seule raison qu'il exerçait, à peu près, le même état que -lui. - -Cristoforo, qui, lui, était véritablement patriote, avait remarqué, -depuis le matin, une assez grande agitation au Marché-Vieux. Cette -agitation, à ce qu'il avait cru reconnaître, était causée par deux -hommes qui avaient distribué, à quelques individus bien connus pour leur -attachement à la cause des Bourbons, des monnaies étrangères d'or et -d'argent. Dans un de ces deux hommes, Cristoforo avait reconnu un ancien -cuisinier du cardinal Ruffo nommé Coscia et qui, comme tel, était en -relation avec les marchands du Marché-Vieux. - ---Bon! dit Michele, as-tu vu cette monnaie, compère? - ---Oui; mais je ne l'ai pas reconnue. - ---Pourrais-tu nous en procurer une, de ces monnaies? - ---Rien de plus facile. - ---Alors, je sais quelqu'un qui nous dira bien de quel pays elle vient. - -Et Michele tira de sa poche une poignée de pièces de toute espèce pour -que Cristoforo pût rendre en monnaie napolitaine l'équivalent des -monnaies étrangères qu'il allait quérir. - -Dix minutes après, il revint avec une pièce d'argent de la valeur d'une -piastre, mais plus mince. Elle représentait, d'un coté, une femme à la -tête altière, à la gorge presque nue, portant une petite couronne sur le -front;--de l'autre, un aigle à deux têtes, tenant dans une de ses serres -le globe, dans l'autre le sceptre. - -Tout autour de la pièce, à l'endroit et au revers étaient gravées des -légendes en lettres inconnues. - -Michele épuisa inutilement sa science à essayer de lire ces légendes. Il -fut obligé d'avouer, à sa honte, qu'il ne connaissait pas les lettres -dont elles se composaient. - -Cristoforo reçut de Michele mission de s'informer. S'il apprenait -quelque chose, il viendrait lui dire ce qu'il aurait appris. - -Le boucher, dont la curiosité n'était pas moins excitée que celle de -Michele, se mit immédiatement en quête, tandis que Michele, par la rue -de Tolède et le pont de Chiaïa, gagnait Mergellina. - -En passant devant le palais d'Angri, Michele s'était informé de Salvato: -Salvato était sorti depuis une heure. - -Salvato, comme s'en était douté Michele, était à la maison du Palmier, -où la duchesse Fusco, confidente de Luisa, avait mis à sa disposition la -chambre où il avait été conduit après sa blessure et où il avait passé -de si douces et de si cruelles heures. - -De cette façon, il entrait chez la duchesse Fusco, qui recevait -hautement et publiquement toutes les sommités patriotiques de l'époque, -saluait ou ne saluait pas la duchesse, selon qu'elle était visible ou -non, et passait dans sa chambre, devenue un cabinet de travail. - -Luisa, de chez elle, l'y venait trouver par la porte de communication -ouverte entre les deux hôtels. - -Michele, qui n'avait pas les mêmes raisons de se cacher, vint tout -simplement sonner à la porte du jardin, que Giovannina lui ouvrit. - -Michele parlait peu à la jeune fille depuis les soupçons qu'il avait -conçus sur elle à l'endroit de sa soeur de lait. Il se contenta donc de -la saluer assez cavalièrement. Michele, qu'on ne l'oublie pas, était -devenu colonel, et, comme chez Luisa, il était à peu près chez lui, il -entra sans rien demander, ouvrit les portes, et, voyant les chambres -vides, alla droit à celle qu'il était à peu près sûr de trouver occupée. - -Le jeune lazarone avait une manière de frapper qui révélait sa présence; -les deux jeunes gens la reconnurent, et la douce voix de Luisa prononça -le mot: - ---Entrez! - -Michele poussa la porte. Salvato et Luisa étaient assis l'un près de -l'autre. Luisa avait la tête appuyée à l'épaule de Salvato, qui -l'enveloppait de son bras. - -Luisa avait les yeux pleins de larmes; Salvato, le front resplendissant -d'orgueil et de joie. Michele sourit; il lui semblait voir un jeune -époux triomphant, à l'annonce d'une future paternité. - -Quel que fût, au reste, le sentiment qui mettait la joie au front de -l'un et les larmes aux yeux de l'autre, il devait, sans doute, rester un -secret entre les deux amants; car, à la vue de Michele, Luisa posa un -doigt sur ses lèvres. - -Salvato se pencha en avant et tendit la main au jeune homme. - ---Quelles nouvelles? lui demanda-t-il. - ---Aucune précise, mon général, mais beaucoup de bruit en l'air. - ---Et qui fait ce bruit? - ---Une pluie d'argent qui vient on ne sait d'où. - ---Une pluie d'argent! Tu t'es mis sous la gouttière, au moins? - ---Non. J'ai tendu mon chapeau, et voici une des gouttes qui y est -tombée. - -Et il présenta la pièce d'argent à Salvato. - -Le jeune homme la prit, et, au premier regard: - ---Ah! dit-il, un rouble de Catherine II. - -Cela n'apprenait rien à Michele. - ---Un rouble? demanda-t-il; qu'est-ce que cela? - ---Une piastre russe. Quant à Catherine II, c'est la mère de Paul Ier, -l'empereur actuellement régnant. - ---Où cela? - ---En Russie. - ---Allons, bon! voilà les Russes qui s'en mêlent. On nous les promettait, -en effet, depuis longtemps. Est-ce qu'ils sont arrivés? - ---Il paraît, répondit Salvato. - -Puis, se levant: - ---Cela est grave, ma bien chère Luisa, dit le jeune officier, et je suis -forcé de vous quitter; car il n'y a pas de temps à perdre pour savoir -d'où viennent ces roubles répandus dans le peuple. - ---Allez, dit la jeune femme avec cette douce résignation qui était -devenue le caractère principal de sa physionomie depuis la malheureuse -affaire des Backer. - -En effet, elle sentait qu'elle ne s'appartenait plus à elle-même; que, -comme l'Iphigénie antique, elle était une victime aux mains du Destin, -et, ne pouvant lutter contre lui, on eût dit qu'elle tentait de le -fléchir par sa résignation. - -Salvato boucla son sabre et revint à elle avec ce sourire plein de force -et de sérénité qui ne s'effaçait de son visage que pour lui rendre la -rigidité du marbre, et, l'enveloppant de son bras, sous l'étreinte -duquel son corps plia comme une branche de saule: - ---Au revoir, mon amour! dit-il. - ---Au revoir! répéta la jeune femme. Quand cela? - ---Oh! le plus tôt possible! Je ne vis que près de toi, surtout depuis la -bienheureuse nouvelle! - -Luisa se serra contre Salvato, en cachant sa tête dans sa poitrine; mais -Michele put voir la rougeur de son visage s'étendre jusqu'à ses tempes. - -Hélas! cette nouvelle que, dans son orgueil égoïste, Salvato appelait -une bonne nouvelle, c'est que Luisa était mère! - - - - -LVII - -LES DERNIÈRES HEURES - - -Voici ce qui s'était passé et de quelle façon la monnaie russe avait -fait son apparition sur la place du Vieux-Marché à Naples. - -Le 3 juin, le cardinal était arrivé à Ariano, ville qui, située au plus -haut sommet des Apennins, a reçu de sa position le nom de _balcon de la -Pouille_. Elle n'avait alors d'autre route que la route consulaire qui -va de Naples à Brindisi, la même qui fut suivie par Horace dans son -fameux voyage avec Mécène. Du côté de Naples, la montée est si rapide, -que les voitures de poste ne peuvent ou plutôt ne pouvaient y monter -alors qu'à l'aide de boeufs; de l'autre côté, on n'y arrivait qu'en -suivant la longue et étroite vallée de Bovino, qui servait, en quelque -sorte, de Thermopyles à la Calabre. Au fond de cette gorge, roule le -Cervaro, torrent impétueux jusqu'à la folie, et, sur la rive du torrent, -rampe la route qui va d'Ariano au pont de Bovino. Le versant de cette -montagne est si encombré de rochers, qu'une centaine d'hommes -suffiraient pour arrêter la marche d'une armée. C'est là que Schipani -avait reçu l'ordre de s'arrêter, et, s'il eût suivi les ordres donnés, -au lieu de se laisser aller à la folle passion de prendre Castelluccio, -c'est là que probablement se fût terminée la marche triomphale du -cardinal. - -A son grand étonnement, au contraire, le cardinal était arrivé à Ariano -sans empêchement aucun. - -Il y trouva le camp russe. - -Or, comme, le lendemain même de son arrivée, il était occupé à visiter -ce camp, on lui amena deux individus que l'on venait d'arrêter dans un -calessino. - -Ces deux individus se donnaient pour des marchands de grains allant dans -la Pouille pour y faire leurs achats. - -Le cardinal s'apprêtait à les interroger, lorsque, en les regardant avec -attention, et voyant que l'un d'eux, au lieu d'être embarrassé ou -effrayé, souriait, il reconnut dans le faux marchand de grains un ancien -cuisinier à lui nommé Coscia. - -Se voyant reconnu, Coscia prit, selon l'habitude napolitaine, la main du -cardinal et la baisa; et, comme le cardinal comprit bien que ce n'était -point le hasard qui amenait les deux voyageurs au-devant de lui, il les -conduisit hors du camp russe, dans une maison isolée, où il put, en -toute tranquillité, causer avec eux. - ---Vous venez de Naples? demanda le cardinal. - ---Nous en sommes partis hier matin, répondit Coscia. - ---Vous pouvez me donner des nouvelles fraîches, alors? - ---Oui, monseigneur, d'autant mieux que nous-mêmes en venions chercher -auprès de Votre Éminence. - -En effet, les deux messagers étaient envoyés par le comité royaliste. Ce -qui préoccupait le plus tout à la fois les bourgeois et les patriotes, -c'était de savoir positivement si les Russes étaient ou n'étaient point -arrivés, la coopération des Russes étant une grande garantie pour la -réussite de l'expédition sanfédiste, puisqu'elle avait pour appui le -plus puissant des empires, numériquement parlant. - -Sous ce rapport, le cardinal put satisfaire pleinement les deux envoyés. -Il les fit passer au milieu des rangs moscovites, leur assurant que ce -n'était que l'avant-garde et que l'armée venait derrière. - -Les deux voyageurs, quoique moins incrédules que saint Thomas, purent -cependant faire comme lui: voir et toucher. - -Ce qu'ils touchèrent particulièrement, ce fut un sac de pièces russes -que le cardinal leur remit pour distribuer aux bons amis du -Marché-Vieux. - -On a vu que maître Coscia s'était acquitté de son message en conscience, -puisqu'un des roubles était parvenu jusqu'à Salvato. - -Salvato avait aussi compris la gravité du fait, et était sorti pour le -vérifier. - -Deux heures après, il n'avait plus aucun doute: les Russes avaient fait -leur jonction avec le cardinal, et les Turcs étaient près de faire la -leur. - -La journée n'était point achevée encore, que le bruit s'en était déjà -répandu par toute la ville. - -Salvato, en rentrant au palais d'Angri, avait trouvé des nouvelles plus -désastreuses encore. - -Ettore Caraffa, le héros d'Andria et de Trani, était bloqué par Pronio à -Pescara, et ne pouvait venir au secours de Naples, qui le considérait -cependant comme un de ses plus braves défenseurs. - -Bassetti, nommé par Macdonald, avant son départ de Naples, général en -chef des troupes régulières, battu par Fra-Diavolo et Mammone, venait de -rentrer blessé à Naples. - -Schipani, attaqué et battu sur les rives du Sarno, s'était arrêté -seulement à Torre-del-Greco et s'était enfermé avec une centaine -d'hommes dans le petit fort de Granatello. - -Enfin, Manthonnet, le ministre de la guerre, Manthonnet lui-même, qui -avait marché contre Ruffo et qui avait compté qu'Ettore Caraffa se -joindrait à lui, Manthonnet, privé du secours de ce brave capitaine, -n'avait pu, au milieu des populations, qui, excitées par l'exemple de -Castelluccio, se soulevaient menaçantes, n'avait pu arriver jusqu'à -Ruffo, et, sans avoir dépassé Baïa, avait été contraint de battre en -retraite. - -Salvato, à la lecture de ces nouvelles fatales, demeura un instant -pensif; puis il parut avoir pris une résolution, descendit rapidement -dans la rue, sauta dans un calessino et se fit conduire à la maison du -Palmier. - -Cette fois, il ne prit point la précaution d'entrer par la maison de la -duchesse Fusco: il alla droit à cette petite porte du jardin qui s'était -si heureusement ouverte pour lui pendant la nuit du 22 au 23 septembre, -et y sonna. - -Giovannina vint ouvrir, et, en voyant le jeune homme, ne put s'empêcher -de pousser un cri de surprise: ce n'était jamais par là qu'il entrait. - -Salvato ne se préoccupa point de son étonnement et ne s'inquiéta point -de son cri. - ---Ta maîtresse est là? lui demanda-t-il. - -Et, comme elle ne répondait point, fascinée qu'elle semblait par son -regard, il l'écarta doucement de la main et s'avança vers le perron, -sans même s'apercevoir que Giovannina la lui avait saisie et l'avait -serrée avec une passion que, d'ailleurs, il attribua peut-être à la -crainte qu'une situation si précaire faisait naître dans les plus fermes -esprits, à plus forte raison dans celui de Giovannina. - -Luisa était dans la même chambre où Salvato l'avait laissée. Au bruit -inattendu de son pas, à la surprise qu'elle éprouva en l'entendant venir -du côté opposé à celui par lequel elle l'attendait, elle se leva -vivement, alla vers la porte et l'ouvrit. Salvato se trouva en face -d'elle. - -Le jeune homme lui prit les deux mains, et, la regardant quelques -secondes avec un sourire d'une ineffable douceur et en même temps d'une -inexprimable tristesse: - ---Tout est perdu! lui dit-il. Dans huit jours, le cardinal Ruffo et ses -hommes seront sous les murs de Naples, et il sera trop tard pour prendre -un parti. Il faut donc prendre ce parti à l'instant même. - -Luisa, de son côté, le regardait avec étonnement mais sans crainte. - ---Parle, dit-elle, je t'écoute. - ---Il y a trois choses à faire dans les circonstances où nous nous -trouvons, continua Salvato. - ---Lesquelles? - ---La première, c'est de monter à cheval avec cent de mes braves -Calabrais, de renverser tous les obstacles que nous rencontrerons sur -notre route, d'atteindre Capoue. Capoue a conservé une garnison -française. Je te confie à la loyauté de son commandant, quel qu'il soit, -et, si Capoue capitule, il te fait comprendre dans la capitulation, et -tu es sauvée, car tu te trouves sous la sauvegarde des traités. - ---Et toi, demanda Luisa, restes-tu à Capoue? - ---Non, Luisa, je reviens ici, car ma place est ici; mais, aussitôt libre -de mes devoirs, je te rejoins. - ---La seconde? dit-elle. - ---C'est de prendre la barque du vieux Basso-Tomeo, qui ira avec ses -trois fils t'attendre au tombeau de Scipion, et, profitant de ce qu'il -n'y a plus de blocus, de suivre la côte de Terracine jusqu'à Ostie; et, -une fois à Ostie, de suivre, en le remontant, le Tibre jusqu'à Rome. - ---Viens-tu avec moi? demanda Luisa. - ---Impossible. - ---La troisième, alors? - ---C'est de rester ici, d'y faire la meilleure défense possible et d'y -attendre les événements. - ---Quels événements? - ---Les conséquences d'une ville prise d'assaut et les vengeances d'un roi -lâche et, par conséquent, impitoyable. - ---Serons-nous sauvés ou mourrons-nous ensemble? - ---C'est probable. - ---Alors, restons. - ---C'est ton dernier mot, Luisa? - ---Le dernier, mon ami. - ---Réfléchis jusqu'à ce soir: je serai ici ce soir. - ---Reviens ce soir; mais, ce soir, je te dirai, comme à cette heure: si -tu restes, restons. - -Salvato regarda à sa montre. - ---Il est trois heures, dit-il: je n'ai pas un instant à perdre. - ---Tu me quittes? - ---Je monte au fort Saint-Elme. - ---Mais le fort Saint-Elme, lui aussi, est commandé par un Français: -pourquoi ne me confies-tu point à lui? - ---Parce que je ne l'ai vu qu'un instant, et que cet homme m'a fait -l'effet d'un misérable. - ---Les misérables font parfois, pour de l'argent, ce que les grands -coeurs font par dévouement. - -Salvato sourit. - ---C'est justement ce que je vais tenter. - ---Fais, mon ami: tout ce que tu feras sera bien fait, pourvu que tu -restes près de moi. - -Salvato donna un dernier baiser à Luisa, et, par un sentier côtoyant la -montagne, on put le voir disparaître derrière le couvent de -Saint-Martin. - -Le colonel Mejean, qui, du haut de la forteresse, planait sur la ville -et sur ses alentours comme un oiseau de proie, vit et reconnut Salvato. -Il connaissait de réputation cette nature franche et honnête, antipode -de la sienne. Peut-être le haïssait-il, mais il ne pouvait s'empêcher de -l'estimer. - -Il eut le temps de rentrer dans son cabinet, et, comme les hommes de -cette espèce n'aiment point le grand jour, il abaissa les rideaux, se -plaça le dos tourné à la lumière, de manière que son oeil clignotant et -douteux ne pût être épié dans la pénombre. - -Quelques secondes après que ces mesures étaient prises, on annonça le -général de brigade Salvato Palmieri. - ---Faites entrer, dit le colonel Mejean. - -Salvato fut introduit, et la porte se referma sur eux. - - - - -LVIII - -OÙ UN HONNÊTE HOMME PROPOSE UNE MAUVAISE ACTION QUE D'HONNÊTES GENS ONT -LA BÊTISE DE REFUSER - - -L'entretien dura près d'une heure. - -Salvato en sortit l'oeil sombre et la tête inclinée. - -Il descendit la rampe qui conduit de San-Martino à l'Infrascata, prit un -calessino qu'il trouva à la descente dei Studi et se fit conduire à la -porte du palais royal, où siégeait le directoire. - -Son uniforme lui ouvrait toutes les portes: il pénétra jusqu'à la salle -des séances. - -Il trouva les directeurs assemblés et Manthonnet leur faisant un rapport -sur la situation. - -La situation était celle que nous avons dite: - -Le cardinal à Ariano, c'est-à-dire, en quatre marches, pouvant être à -Naples; - -Sciarpa à Nocera, c'est-à-dire à deux marches de Naples; - -Fra-Diavolo à Sessa et à Teano, c'est-à-dire à deux marches de Naples; - -La République, enfin, menacée par les Napolitains, les Siciliens, les -Anglais, les Romains, les Toscans, les Russes, les Portugais, les -Dalmates, les Turcs, les Albanais. - -Le rapporteur était sombre; ceux qui l'écoutaient étaient plus sombres -que lui. - -Lorsque Salvato entra, tous les yeux se tournèrent de son côté. Il fit -signe à Manthonnet de continuer et demeura debout, gardant le silence. - -Quand Manthonnet eut fini: - ---Avez-vous quelque chose de nouveau à nous annoncer, mon cher général? -demanda le président à Salvato. - ---Non; mais j'ai une proposition à vous faire. On connaissait le courage -fougueux et l'inflexible patriotisme du jeune homme: on écouta. - ---D'après ce que vient de vous dire le brave général Manthonnet, vous -reste-t-il encore quelque espoir? - ---Bien peu. - ---Ce peu, sur quoi repose-t-il? Dites-le-nous. - -On se tut. - ---C'est-à-dire, reprit Salvato, qu'il ne vous en reste aucun, et que -vous essayez de vous faire illusion à vous-mêmes. - ---Et à vous, vous en reste-t-il? - ---Oui, si l'on fait de point en point ce que je vais vous dire. - ---Dites. - ---Vous êtes tous braves, tous courageux? vous êtes tous prêts à mourir -pour la patrie? - ---Tous! s'écrièrent les membres du directoire en se levant d'un seul -élan. - ---Je n'en doute pas, continua Salvato avec son calme ordinaire; mais -mourir pour la patrie n'est pas sauver la patrie, et il faut, avant -tout, sauver la patrie; car sauver la patrie, c'est sauver la -République, et sauver la République, c'est fixer sur cette malheureuse -terre l'intelligence, le progrès, la légalité, la lumière, la liberté, -qui, avec le retour de Ferdinand, disparaîtraient pour un demi-siècle, -pour un siècle peut-être. - -Les auditeurs ne répondirent que par le silence, tant le raisonnement -était juste et impossible à combattre. - -Salvato continua: - ---Lorsque Macdonald a été rappelé dans la haute Italie et que les -Français ont quitté Naples, je vous ai vus, joyeux, vous féliciter -d'être enfin libres. Votre amour-propre national, votre patriotisme de -terroir vous aveuglaient; vous veniez de refaire votre premier pas vers -l'esclavage. - -Une vive rougeur passa sur le front des membres du directoire; -Manthonnet murmura: - ---Toujours l'étranger! - -Salvato haussa les épaules. - ---Je suis plus Napolitain que vous, Manthonnet, dit-il, puisque votre -famille, originaire de Savoie, habite Naples depuis cinquante ans -seulement; moi, je suis de la Terre de Molise, mes aïeux y sont nés, mes -aïeux y sont morts. Dieu me donne ce suprême bonheur d'y mourir comme -eux! - ---Écoutez, dit une voix, c'est la sagesse qui parle par la voix de ce -jeune homme. - ---Je ne sais pas ce que vous appelez l'étranger; mais je sais ceux que -j'appelle _mes frères_. Mes frères, ce sont les hommes, de quelque pays -qu'ils soient, qui veulent comme moi la dignité de l'individu par -l'indépendance de la nation. Que ces hommes soient Français, Russes, -Turcs, Tartares, du moment qu'ils entrent dans ma nuit un flambeau à la -main et les mots de progrès et de liberté à la bouche, ces hommes, ce -sont _mes frères_. Les étrangers, pour moi, ce sont les Napolitains, mes -compatriotes, qui, réclamant le pouvoir de Ferdinand, marchant sous la -bannière de Ruffo, veulent nous imposer de nouveau le despotisme d'un -roi imbécile et d'une reine débauchée. - ---Parle, Salvato! parle! dit la même voix. - ---Eh bien, je vous dis ceci: vous savez mourir, mais vous ne savez pas -vaincre. - -Il se fit un mouvement dans l'assemblée: Manthonnet se retourna -brusquement vers Salvato. - ---Vous savez mourir, répéta Salvato; mais vous ne savez pas vaincre, et -la preuve, c'est que Bassetti a été battu, c'est que Schipani a été -battu; c'est que vous-même, Manthonnet, avez été battu. - -Manthonnet courba la tête. - ---Les Français, au contraire, savent mourir. Ils étaient trente-deux à -Cotrone; sur trente-deux, quinze sont morts et onze ont été blessés. Ils -étaient neuf mille à Civita-Castellane, ils avaient devant eux quarante -mille ennemis, qui ont été vaincus. Donc, je le répète, les Français -non-seulement savent mourir, mais encore savent vaincre. - -Nulle voix ne répondit. - ---Sans les Français, nous mourrons, nous mourrons glorieusement, nous -mourrons avec éclat, nous mourrons comme Brutus et Cassius sont morts à -Philippes; mais nous mourrons en désespérant, nous mourrons en doutant -de la Providence, nous mourrons en disant: «Vertu, tu n'es qu'un mot!» -et, ce qu'il y a de plus terrible à penser, c'est que la République -mourra avec nous. Avec les Français, nous vaincrons, et la République -sera sauvée! - ---C'est donc à dire, s'écria Manthonnet, que les Français sont plus -braves que nous? - ---Non, mon cher général, nul n'est plus brave que vous, nul n'est plus -brave que moi, nul n'est plus brave que Cirillo, qui m'écoute et qui -déjà deux fois m'a approuvé; et, lorsque l'heure de mourir sera venue, -nous donnerons la preuve, je l'espère, que nul ne mourra mieux que nous. -Kosciusko aussi était brave; mais, en tombant, il a dit ce mot terrible -que trois démembrements ont justifié: _Finis Poloniæ!_ Nous dirons en -tombant, et vous tout le premier, je n'en doute pas, des mots -historiques; mais, je le répète, si ce n'est pour nous, du moins pour -nos enfants, qui auront notre besogne à refaire, mieux vaut ne pas -tomber. - ---Mais, dit Cirillo, ces Français, où sont-ils? - ---Je descends de Saint-Elme, répondit Salvato; je quitte le colonel -Mejean. - ---Connaissez-vous cet homme? demanda Manthonnet. - ---Oui, c'est un misérable, répondit Salvato avec son calme habituel, et -voilà pourquoi l'on peut traiter avec lui. Il me vend mille Français. - ---Il n'en a que cinq cent cinquante! s'écria Manthonnet. - ---Pour Dieu, mon cher Manthonnet, laissez-moi finir; le temps est -précieux, et, si je pouvais acheter du temps comme je puis acheter des -hommes, j'en achèterais aussi. Il me vend mille Français. - ---Nous pouvons, tout battus que nous sommes, rassembler encore dix ou -quinze mille hommes, dit Manthonnet, et vous comptez faire avec mille -Français ce que vous ne pouvez pas faire avec quinze mille Napolitains? - ---Je ne compte point faire avec mille Français ce que je ne puis pas -faire avec quinze mille Napolitains; mais, avec quinze mille Napolitains -et mille Français, je puis faire ce que je ne ferais pas avec trente -mille Napolitains seuls! - ---Vous nous calomniez, Salvato. - ---Dieu m'en garde! Mais l'exemple est là. Croyez-vous que, si Mack eût -eu mille hommes de vieilles troupes, mille vieux soldats disciplinés, -habitués à la victoire, mille soldats du prince Eugène ou de Souvorov, -notre défaite eût été si rapide, notre déroute si honteuse? Car j'étais -d'esprit, sinon de coeur, avec les Napolitains qui fuyaient et contre -lesquels j'avais combattu; mille Français, voyez-vous, mon cher -Manthonnet, c'est un bataillon carré, et un bataillon carré, c'est une -forteresse que rien n'entame, ni artillerie ni cavalerie; mille -Français, c'est une barrière que l'ennemi ne franchit pas, une muraille -derrière laquelle le soldat brave, mais peu habitué au feu, mal -discipliné, se rallie, se reforme. Donnez-moi le commandement de douze -mille Napolitains et de mille Français, et je vous amène ici dans huit -jours le cardinal Ruffo pieds et poings liés. - ---Et il faut absolument que ce soit vous qui commandiez ces douze mille -Napolitains et ces mille Français, Salvato? - ---Prenez garde, Manthonnet! voici un mauvais sentiment, quelque chose de -pareil à l'envie qui vous mord le coeur. - -Et, sous le regard placide du jeune homme, Manthonnet, courbé, quitta sa -place et vint lui donner la main. - ---Pardonnez, mon cher Salvato, dit-il, à un homme encore tout meurtri de -sa dernière défaite. Si la chose vous est accordée, voulez-vous de moi -pour votre lieutenant? - ---Continuez donc, Salvato, dit Cirillo. - ---Oui, il faut absolument que ce soit moi qui commande, reprit Salvato, -et je vais vous dire pourquoi: c'est qu'il faut que les Français sur -lesquels je compte m'appuyer, les mille Français qui seront mon pilier -d'airain, ces mille Français me voient combattre, parce que ces mille -Français savent que non-seulement j'étais l'aide de camp, mais encore -l'ami du général Championnet. Si j'eusse été ambitieux, j'eusse suivi -Macdonald dans la haute Italie, c'est-à-dire sur le terrain des grandes -batailles, là où l'on devient en trois ou quatre ans Desaix, Kléber, -Bonaparte, Murat, et je n'eusse point demandé mon congé pour commander -une bande de Calabrais sauvages et mourir obscurément dans quelque -escarmouche contre des paysans commandés par un cardinal. - ---Et ces Français, demanda le président, quel prix vous les vend le -commandant de Saint-Elme? - ---Pas ce qu'ils valent, certainement,--il est vrai que ce n'est point à -eux, mais à lui que je les paye,--cinq cent mille francs. - ---Et ces cinq cent mille francs, où les prenez-vous? demanda le -président. - ---Attendez, répondit Salvato toujours calme; car ce n'est point cinq -cent mille francs qu'il me faut, c'est un million. - ---Raison de plus. Je le répète, où prendrez-vous un million, quand nous -n'avons peut-être pas dix mille ducats en caisse? - ---Donnez-moi pouvoir sur la vie et sur les biens de dix riches citoyens -que je vous désignerai par leur nom, et, demain, le million sera ici, -apporté par eux-mêmes. - ---Citoyen Salvato, s'écria le président, vous nous proposez là ce que -nous reprochons à nos ennemis de faire. - ---Salvato! murmura Cirillo. - ---Attendez, dit le jeune homme. J'ai demandé à être écouté jusqu'au -bout, et, à chaque instant, vous m'interrompez. - ---C'est vrai, nous avons tort, dit Cirillo en s'inclinant. Parlez. - ---J'ai, à la connaissance de tous, reprit Salvato, pour deux millions de -biens, de masseries, de terres, de maisons, de propriétés enfin, dans la -province de Molise. Ces deux millions de propriétés, je les donne à la -nation. Naples sauvée, Ruffo en fuite ou pris, la nation fera vendre mes -terres et remboursera les dix citoyens qui m'auront prêté ou plutôt qui -lui auront prêté cent mille francs. - -Un murmure d'admiration se fit entendre parmi les directeurs. Manthonnet -jeta ses bras au cou du jeune homme. - ---Je demandais à servir sous toi comme lieutenant, dit-il; veux-tu de -moi comme simple volontaire? - ---Mais, demanda le président, tandis que tu conduiras tes quinze mille -Napolitains et tes mille Français contre Ruffo, qui veillera à la sûreté -et à la tranquillité de la ville? - ---Ah! dit Salvato, vous venez de toucher le seul écueil: c'est un -sacrifice à faire, c'est un parti terrible à prendre. Les patriotes se -réfugieront dans les forts et les garderont en se gardant eux-mêmes. - ---Mais la ville! la ville! répétèrent les directeurs en même temps que -le président. - ---C'est huit jours, dix jours d'anarchie peut-être à risquer! - ---Dix jours d'incendie, de pillage, de meurtres! répéta le président. - ---Nous reviendrons victorieux et nous châtierons les rebelles. - ---Leur châtiment rebâtira-t-il les maisons brûlées? reconstruira-t-il -les fortunes détruites? rendra-t-il la vie aux morts? - ---Dans vingt ans, qui s'apercevra que vingt maisons ont été brûlées, que -vingt fortunes ont été détruites, que vingt existences ont été -tranchées? L'important est que la République triomphe: car, si elle -succombe, sa chute sera suivie de mille injustices, de mille malheurs, -de mille morts. - -Les directeurs se regardèrent. - ---Passe donc dans la chambre voisine, dit le président à Salvato, nous -allons délibérer. - ---Je vote pour toi, Salvato! cria Cirillo au jeune homme. - ---Je reste pour influer, s'il est possible, sur la délibération, dit -Manthonnet. - ---Citoyens directeurs, dit Salvato en sortant, rappelez-vous ce mot de -Saint-Just: «En matière de révolution, celui qui ne creuse pas profond, -creuse sa propre fosse.» - -Salvato sortit et attendit, comme il en avait reçu l'ordre, dans la -chambre voisine. - -Au bout de dix minutes, la porte de la chambre s'ouvrit; Manthonnet vint -au jeune homme lui prit le bras, et, l'entraînant vers la rue: - ---Viens, lui dit-il. - ---Où cela? demanda Salvato. - ---Où l'on meurt. - -La proposition du jeune homme était repoussée à l'unanimité, moins une -voix. - -Cette voix, c'était celle de Cirillo. - - - - -LVIX - -LA MARSEILLAISE NAPOLITAINE - - -Ce même jour, il y avait grande soirée à Saint-Charles. - -On chantait _les Horaces et les Curiaces_, un des cent chefs-d'oeuvre de -Cimarosa. On n'eût jamais dit, en voyant cette salle éclairée _à -giorno_, ces femmes élégantes et parées comme pour une fête, ces jeunes -gens qui venaient de déposer le fusil en entrant dans la salle et qui -allaient le reprendre en sortant, on n'eût jamais dit qu'Annibal fût si -près des portes de Rome. - -Entre le deuxième et le troisième acte, la toile se leva, et la -principale actrice du théâtre, sous le costume du génie de la patrie, -tenant un drapeau noir à la main, vint annoncer les nouvelles que nous -connaissons déjà, et qui ne laissaient aux patriotes d'autre alternative -que d'écraser, par un suprême effort, le cardinal au pied des murailles -de Naples ou de mourir eux-mêmes en les défendant. - -Ces nouvelles, si terribles qu'elles fussent, n'avaient point découragé -les spectateurs qui les écoutaient. Chacune d'elles avait été accueillie -par les cris de «Vive la liberté! mort aux tyrans!» - -Enfin, lorsqu'on apprit la dernière, c'est-à-dire la défaite et le -retour de Manthonnet, ce ne fut plus seulement du patriotisme, ce fut de -la rage; on cria de tous côtés: - ---L'hymne à la liberté! l'hymne à la liberté! - -L'artiste qui venait de lire le sinistre bulletin salua, indiquant -qu'elle était prête à dire l'hymne national, lorsque tout à coup on -aperçut dans une loge Éléonore Pimentel entre Monti, l'auteur des -paroles, et Cimarosa, l'auteur de la musique. - -Un seul cri retentit alors par toute la salle: - ---La Pimentel! la Pimentel! - -Le _Moniteur parthénopéen_, rédigé par cette noble femme, lui donnait -une popularité immense. - -La Pimentel salua; mais ce n'était pas cela qu'on voulait; on voulait -que ce fût elle-même qui chantât l'hymne. - -Elle s'en défendit un instant; mais, devant l'unanimité de la -démonstration, il lui fallut céder. - -Elle sortit de sa loge et reparut sur le théâtre au milieu des cris, des -hourras, des vivats, des applaudissements, des bravos de la salle tout -entière. - -On lui présenta le drapeau noir. - -Mais, elle, secouant la tête: - ---Celui-ci est le drapeau des morts, dit-elle, et, Dieu merci! tant que -nous respirerons, la République et la liberté ne sont pas mortes. -Donnez-moi le drapeau des vivants. - -On lui apporta le drapeau tricolore napolitain. - -D'un geste passionné, elle le pressa contre son coeur. - ---Sois notre bannière triomphante, drapeau de la liberté! dit-elle, ou -sois notre linceul à tous! - -Puis, au milieu d'un tumulte à faire croire que la salle allait crouler, -le chef d'orchestre ayant fait un signe de son bâton et les premières -notes ayant retenti, un silence étrange, en ce qu'il semblait plein de -frémissements, succéda à ce tumulte, et, de sa voix pleine et sonore, de -sa splendide voix de contralto, pareille à la muse de la patrie, -Éléonore Pimentel aborda la première strophe, qui commence par ces vers: - - Peuples qui rampiez à genoux, - Courbés sur les marches du trône, - Le tyran tombe, levez-vous - Et brisez du pied sa couronne[13]! - - [13] - - _Il tiranno è caduto, surgete, - Gente oppresa!_ etc. - -Il faut connaître le peuple napolitain, il faut avoir vu ses admirations -montant jusqu'à la frénésie, ses enthousiasmes, qui, ne trouvant plus de -mots pour s'exprimer, appellent à leur secours des gestes furibonds et -des cris inarticulés, pour se faire une idée de l'état d'ébullition où -se trouva la salle, lorsque le dernier vers de _la Marseillaise -parthénopéenne_ fut sorti de la bouche de la chanteuse, et lorsque la -dernière note de l'accompagnement se fut éteinte dans l'orchestre. - -Les couronnes et les bouquets tombèrent sur le théâtre comme une grêle -d'orage. - -Éléonore ramassa deux couronnes de laurier, posa l'une sur la tête de -Monti, l'autre sur celle de Cimarosa. - -Alors, sans qu'on pût voir qui l'avait jetée, tomba, au milieu de cette -jonchée, une branche de palmier. - -Quatre mille mains applaudirent, deux mille voix crièrent: - ---A Éléonore la palme! à Éléonore la palme! - ---Du martyre! répondit la prophétesse en la ramassant et en l'appuyant -sur sa poitrine avec ses deux mains croisées. - -Alors, ce fut un délire. On se précipita sur le théâtre. Les hommes -s'agenouillèrent devant elle, et, comme sa voiture était à la porte, on -la détela et on la ramena chez elle, traînée par des patriotes -enthousiastes et accompagnée de l'orchestre qui, jusqu'à une heure du -matin, joua sous sa fenêtre. - -Toute la nuit, le chant de Monti retentit dans les rues de Naples. - -Mais ce grand enthousiasme, enfermé dans la salle Saint-Charles, et qui -avait failli faire éclater la salle, se refroidit le lendemain en se -répandant par la ville. Cette ardeur de la veille était due à des -conditions d'atmosphère, de chaleur, de lumière, de bruits, d'effluves -magnétiques, et devait s'éteindre lorsque la réunion de ces -circonstances fiévreuses n'existerait plus. - -La ville, voyant rentrer en désordre ses derniers défenseurs blessés, -fugitifs, couverts de poussière, les uns par la porte de Capoue, les -autres par la porte del Carmine, tomba dans une tristesse qui devint -bientôt de la consternation. - -En même temps, une ligne se formait autour de Naples, qui, se resserrant -toujours, tendait à l'étouffer dans un cercle de fer, dans une ceinture -de feu. - -En effet, de quelque côté que Naples se tournât, les républicains ne -voyaient qu'ennemis acharnés, qu'adversaires implacables: - -Au nord, Fra-Diavolo et Mammone; - -A l'est, Pronio; - -Au sud-est, Ruffo, de Cesare et Sciarpa; - -Au sud et à l'ouest, les restes de la flotte britannique, que l'on -s'attendait à voir reparaître plus puissante que jamais, renforcée de -quatre vaisseaux russes, de cinq vaisseaux portugais, de trois vaisseaux -turcs; enfin, toutes les tyrannies de l'Europe, qui semblaient s'être -levées et se donner la main pour étouffer le cri de liberté poussé par -la malheureuse ville. - -Mais, hâtons-nous de le dire, les patriotes napolitains furent à la -hauteur de la situation. Le 5 juin, le directoire, avec toutes les -cérémonies employées dans les temps antiques, déploya le drapeau rouge -et déclara la patrie en danger. Il invita tous les citoyens à s'armer -pour la défense commune, ne forçant personne, mais ordonnant qu'au -signal de trois coups de canon, tirés des forts à intervalles égaux, -tout citoyen qui ne serait point porté sur les rôles de la garde -nationale ou sur les registres d'une société patriotique, serait obligé -de rentrer chez lui et d'en fermer les portes et les fenêtres jusqu'à ce -qu'un autre coup de canon isolé lui eût donné la liberté de les rouvrir. -Tous ceux qui, les trois coups de canon tirés, seraient trouvés dans la -rue, le fusil à la main, sans être ni de la garde nationale, ni d'aucune -société patriotique, devaient être arrêtés et fusillés comme ennemis de -la patrie. - -Les quatre châteaux de Naples, celui del Carmine, le castello Nuovo, le -castello del Ovo et le château Saint-Elme furent approvisionnés pour -trois mois. - -Un des premiers qui se présenta pour recevoir des armes et des -cartouches et pour marcher à l'ennemi fut un avocat de grande -réputation, déjà vieux et presque aveugle, qui, autrefois savant dans -les antiquités napolitaines, avait servi de cicerone à l'empereur Joseph -II lors de son voyage en Italie. - -Il était accompagné de ses deux neveux, jeunes gens de dix-neuf à vingt -ans. - -On voulut, tout en donnant des fusils et des cartouches aux deux jeunes -gens, en refuser au vieillard, sous prétexte qu'il était presque -aveugle. - ---J'irai si près de l'ennemi, répondit-il, que je serai bien malheureux -si je ne le vois pas. - -Comme aux préoccupations politiques se joignait une grande préoccupation -sociale: c'est que le peuple manquait de pain, il fut résolu au -directoire que l'on porterait des secours à domicile; ce qui était à la -fois une mesure d'humanité et de bonne politique. - -Dominique Cirillo imagina alors de fonder une caisse de secours, et, le -premier, donna tout ce qu'il avait d'argent comptant, plus de deux mille -ducats. - -Les plus nobles coeurs de Naples, Pagana, Conforti, Baffi, vingt autres, -suivirent l'exemple de Cirillo. - -On choisit dans chaque rue le citoyen le plus populaire, la femme la -plus vénérée; ils reçurent les noms de père et de mère des pauvres et -mission de quêter pour eux. - -Ils visitaient les plus humbles maisons, descendaient dans les plus -misérables cantines, montaient aux derniers étages et y portaient le -pain et l'aumône de la patrie. Les ouvriers qui avaient une profession -trouvaient aussi du travail, les malades des secours et des soins. Les -deux dames qui se vouèrent avec le plus d'ardeur à cette oeuvre de -miséricorde furent les duchesses de Pepoli et de Cassano. - -Dominique Cirillo était venu prier Luisa d'être une des quêteuses; mais -elle répondit que sa position de femme du bibliothécaire du prince -François lui interdisait toute démonstration publique du genre de celle -que l'on réclamait d'elle. - -N'avait-elle point fait assez, n'avait-elle point fait trop en amenant, -sans le savoir, l'arrestation des deux Backer? - -Cependant, en son nom et en celui de Salvato, elle donna trois mille -ducats à la duchesse Fusco, l'une des quêteuses. - -Mais la misère était si grande, que, malgré la générosité des citoyens, -la caisse se trouva bientôt vide. - -Le Corps législatif proposa alors que tous les employés de la -République, quels qu'ils fussent, laissassent aux indigents la moitié de -leur solde. Cirillo, qui avait abandonné tout ce qu'il possédait -d'argent comptant, renonça à la moitié de son traitement comme membre du -Corps législatif; tous ses collègues suivirent son exemple. On donna à -chaque quartier de Naples des chirurgiens et des médecins qui devaient -assister gratuitement tous ceux qui réclameraient leur secours. - -La garde nationale eut la responsabilité de la tranquillité publique. - -Avant son départ, Macdonald avait distribué des armes et des drapeaux. -Il avait nommé pour général en chef ce même Bassetti que nous avons vu -revenir battu et blessé par Mammone et Fra-Diavolo; pour second, Gennaro -Ferra, frère du duc de Cassano; pour adjudant général, Francesco -Grimaldi. - -Le commandant de la place fut le général Frederici; le gouvernement du -Château-Neuf resta au chevalier Massa, mais celui du château de l'OEuf -fut donné au colonel L'Aurora. - -Un corps de garde fut établi dans chaque quartier; des sentinelles -furent placées de trente pas en trente pas. - -Le 7 juin, le général Writz fit arrêter tous les anciens officiers de -l'armée royale qui se trouvaient à Naples et qui avaient refusé de -prendre du service pour la République. - -Le 9, à huit heures du soir, on tira les trois coups d'alarme. Aussitôt, -selon l'ordre donné, tous ceux qui n'étaient sur les contrôles ni de la -garde nationale, ni d'aucune société patriotique, se retirèrent dans -leurs maisons et fermèrent portes et fenêtres. - -Au contraire, la garde nationale et les volontaires s'élancèrent dans la -rue de Tolède et sur les places publiques. - -Manthonnet, redevenu ministre de la guerre, les passa en revue avec -Writz et Bassetti, remis de sa blessure, au reste peu dangereuse. Ce -dernier les complimenta sur leur zèle, leur déclara qu'au point où l'on -en était arrivé, il n'y avait plus que deux partis à prendre: vaincre ou -mourir. Après quoi, il les congédia, leur disant que les trois coups de -canon d'alarme n'avaient été tirés que pour connaître le nombre des -hommes sur lesquels on pouvait compter à l'heure du danger. - -La nuit fut tranquille. Le lendemain, au point du jour, on tira le coup -de canon qui indiquait que chacun pouvait sortir librement par la ville, -aller où il voudrait et vaquer à ses propres affaires. - -Le 31, on apprit que le cardinal était arrivé à Nola, c'est-à-dire qu'il -n'était plus qu'à sept ou huit lieues de Naples. - - - - -LX - -OÙ SIMON BACKER DEMANDE UNE FAVEUR - - -Dans un des cachots du Château-Neuf, dont la fenêtre grillée d'un triple -barreau donnait sur la mer, deux hommes, l'un de cinquante-cinq à -soixante ans, l'autre de vingt-cinq à trente, couchés tout habillés sur -leur lit, écoutaient avec une attention plus qu'ordinaire cette mélopée -lente et monotone des pêcheurs napolitains, tandis que la sentinelle, -placée auprès de la muraille et dont la consigne était d'empêcher les -prisonniers de fuir, mais non les pêcheurs de chanter, se promenait -insoucieusement sur l'étroite bande de terre qui empêche les tours -aragonaises de plonger à pic dans la mer. - -Certes, si mélomanes que fussent ces deux hommes, ce n'était point -l'harmonie du chant qui pouvait fixer ainsi leur attention. Rien de -moins poétique et surtout rien de moins harmonieux que le rhythme sur -lequel le peuple napolitain module ses interminables improvisations. - -Il y avait donc pour eux évidemment dans les paroles un intérêt qu'il -n'y avait pas dans le prélude; car, au premier couplet, le plus jeune -des deux prisonniers se dressa sur son lit, saisit vigoureusement les -barreaux de fer, se hissa jusqu'à la fenêtre et plongea son regard -ardent à travers les ténèbres pour tâcher de voir le chanteur à la pâle -et vacillante lueur de la lune. - ---J'avais reconnu sa voix, dit le plus jeune des deux hommes, celui qui -regardait et qui écoutait: c'est Spronio, notre premier garçon de -banque. - ---Écoutez ce qu'il dit, André, dit le plus vieux des deux hommes avec un -accent allemand très-prononcé: vous comprenez mieux que moi le dialecte -napolitain. - ---Chut, mon père! dit le jeune homme, car le voilà qui s'arrête en face -de notre fenêtre comme pour jeter ses filets. Sans doute a-t-il quelque -bonne nouvelle à nous apprendre. - -Les deux hommes se turent, et le faux pécheur commença de chanter. - -Notre traduction rendra mal la simplicité du récit, mais elle en donnera -au moins le sens. - -Comme l'avait pensé le plus jeune des deux prisonniers, c'étaient des -nouvelles que leur apportait celui qu'ils avaient désigné sous le nom de -Spronio. - -Voici quel était le premier couplet, simple appel à l'attention de ceux -pour lesquels la chanson était chantée: - - Il est descendu sur la terre, - L'ange qui nous délivrera; - Il a brisé comme du verre - La lance de son adversaire, - Et celui qui vivra verra! - ---Il est question du cardinal Ruffo, dit le jeune homme à l'oreille -duquel était parvenu le bruit de l'expédition, mais qui ignorait -complétement où en était cette expédition. - ---Écoutez, André, dit le père, écoutez! - -Le chant continua: - - Rien ne résiste à sa puissance, - Après Cotrone, Altamura - Tombe, malgré sa résistance. - Vainqueur du démon, il s'avance, - Et celui qui vivra verra. - ---Vous entendez, mon père, dit le jeune homme: le cardinal a pris -Cotrone et Altamura. - -Le chanteur poursuivit: - - Pour punir la ville rebelle, - Hier, il partait de Nocera, - Et ce soir, dit-on, la nouvelle - Est qu'il couche à Nola la Belle, - Et celui qui vivra verra. - ---Entendez-vous, père? dit joyeusement le jeune homme, il est à Nola. - ---Oui, j'entends, j'entends, dit le vieillard; mais il y a bien plus -loin de Nola à Naples, peut-être, que de Palerme à Nola. - -Comme si elle répondait à cette inquiétude du vieillard, la voix -continua: - - Pour accomplir son entreprise, - Demain, sur Naple il marchera, - Et soit par force ou par surprise, - Naples dans trois jours sera prise, - Et celui qui vivra verra. - -A peine le dernier vers avait-il grincé par la voix du chanteur, que le -jeune homme lâcha les barreaux et se laissa retomber sur son lit: on -entendait des pas dans le corridor et ces pas s'approchaient de la -porte. - -A la lueur de la triste lampe qui brûlait suspendue au plafond, le père -et le fils n'eurent que le temps d'échanger un regard. - -Ce n'était pas l'heure où l'on descendait dans leur cachot, et tout -bruit inaccoutumé est, on le sait, inquiétant pour des prisonniers. - -La porte du cachot s'ouvrit. Les prisonniers virent dans le corridor une -dizaine de soldats armés, et une voix impérative prononça ces mots: - ---Levez-vous, habillez-vous et suivez-nous. - ---La moitié de la besogne est faite, dit gaiement le plus jeune des deux -hommes; nous aurons donc l'avantage de ne pas vous faire attendre. - -Le vieillard se leva en silence. Chose étrange, c'était celui qui avait -le plus vécu qui semblait le plus tenir à la vie. - ---Où nous conduisez-vous? demanda-t-il d'une voix légèrement altérée. - ---Au tribunal, répondit l'officier. - ---Hum! fit André, s'il en est ainsi, j'ai peur qu'il n'arrive trop tard. - ---Qui? demanda l'officier croyant que c'était à lui que l'observation -était faite. - ---Oh! dit négligemment le jeune homme, quelqu'un que vous ne connaissez -pas et dont nous parlions quand vous êtes entré. - -Le tribunal devant lequel on conduisait les deux prévenus était le -tribunal qui avait succédé à celui qui punissait les crimes de -lèse-majesté; seulement, il punissait, lui, les crimes de lèse-nation. - -Il était présidé par un célèbre avocat, nommé Vicenzo Lupo. - -Il se composait de quatre membres et du président; et, pour que l'on -n'eût point à conduire les prévenus à la Vicairie, ce qui pouvait -exciter quelque émeute, il siégeait au Château-Neuf. - -Les prisonniers montèrent deux étages et furent introduits dans la salle -du tribunal. - -Les cinq membres du tribunal, l'accusateur public et le greffier étaient -à leur place, ainsi que les huissiers. - -Deux siéges ou plutôt deux tabourets étaient préparés pour les accusés. - -Deux avocats nommés d'office étaient assis et attendaient dans deux -fauteuils placés à la droite et à la gauche des tabourets. - -Ces deux avocats étaient les deux premiers jurisconsultes de Naples. - -C'était Mario Pagano et Francesco Conforti. - -Simon et André Backer saluèrent les deux jurisconsultes avec la plus -grande courtoisie. Quoique appartenant à une opinion entièrement -opposée, ils reconnaissaient qu'on avait choisi pour les défendre deux -princes du barreau. - ---Citoyens Simon et André Backer, leur dit le président, vous avez une -demi-heure pour conférer avec vos avocats. - -André salua. - ---Messieurs, dit-il, agréez tous mes remercîments, non-seulement pour -nous avoir donné, à mon père et à moi, des moyens de défense, mais -encore pour avoir mis ces moyens de défense en des mains habiles. -Toutefois, la manière dont je compte diriger les débats rendra, je le -crois, inutile l'intervention de toute parole étrangère; ce qui ne -diminuera en rien ma reconnaissance envers ces messieurs, qui ont bien -voulu se charger de causes si désespérées. Maintenant, comme on est venu -nous chercher dans notre prison au moment où nous nous y attendions le -moins, nous n'avons pas pu, mon père et moi, arrêter un plan quelconque -de défense. Je vous demanderai donc, au lieu de conférer une demi-heure -avec nos avocats, de pouvoir conférer cinq minutes avec mon père. Dans -une chose aussi grave que celle qui va se passer devant vous, c'est bien -le moins que je prenne son avis. - ---Faites, citoyen Backer. - -Les deux avocats s'éloignèrent; les juges se retournèrent et causèrent; -le greffier et les huissiers sortirent. - -Les deux accusés échangèrent quelques paroles à voix basse, puis, même -avant le temps qu'ils avaient demandé, se retournèrent vers le tribunal. - ---Monsieur le président, dit André, nous sommes prêts. - -La sonnette du président se fit entendre pour que chacun reprît sa place -et pour faire rentrer les huissiers et le greffier absents. - -Les défenseurs, de leur côté, se rapprochèrent des accusés. Au bout de -quelques secondes, chacun se retrouva à son poste. - ---Messieurs, dit Simon Backer avant de se rasseoir, je suis originaire -de Francfort, et, par conséquent, je parle mal et difficilement -l'italien. Je me tairai donc; mais mon fils, qui est né à Naples, -plaidera ma cause en même temps que la sienne. Elles sont identiques: le -jugement doit donc être le même pour lui et pour moi. Réunis par le -crime, en supposant qu'il y ait crime à aimer son roi, nous ne devons -pas être séparés dans le châtiment. Parle, André; ce que tu diras sera -bien dit; ce que tu feras sera bien fait. - -Et le vieillard se rassit. - -Le jeune homme se leva à son tour, et, avec une extrême simplicité: - ---Mon père, dit-il, se nomme Jacques Simon, et moi, je me nomme -Jean-André Backer; il a cinquante-neuf ans, et moi, j'en ai vingt-sept; -nous habitons rue Medina, nº 32; nous sommes banquiers de Sa Majesté -Ferdinand. Instruit depuis mon enfance à honorer le roi et à vénérer la -royauté, je n'ai eu, comme mon père, une fois la royauté abolie et le -roi parti, qu'un désir: rétablir la royauté, ramener le roi. Nous avons -conspiré dans ce but, c'est-à-dire pour renverser la République. Nous -savions très-bien que nous risquions notre tête; mais nous avons cru -qu'il était de notre devoir de la risquer. Nous avons été dénoncés, -arrêtés, conduits en prison. Ce soir, on nous a tirés de notre cachot et -amenés devant vous pour être interrogés. Tout interrogatoire est -inutile. J'ai dit la vérité. - -Tandis que le jeune homme parlait, au milieu de la stupéfaction du -président, des juges, de l'accusateur public, du greffier, des huissiers -et des avocats, le vieillard le regardait avec un certain orgueil et -confirmait de la tête tout ce qu'il disait. - ---Mais, malheureux, lui dit Mario Pagano, vous rendez toute défense -impossible. - ---Quoique ce fût un grand honneur pour moi d'être défendu par vous, -monsieur Pagano, je ne veux pas être défendu. Si la République a besoin -d'exemples de dévouement, la royauté a besoin d'exemples de fidélité. -Les deux principes du droit populaire et du droit divin entrent en -lutte; ils ont peut-être encore des siècles à combattre l'un contre -l'autre; il faut qu'ils aient à citer leurs héros et leurs martyrs. - ---Mais il est cependant impossible, citoyen André Backer, que vous -n'ayez rien à dire pour votre défense, insista Mario. - ---Rien, monsieur, rien absolument. Je suis coupable dans toute l'étendue -du mot, et je n'ai d'autre excuse à faire valoir que celle-ci: le roi -Ferdinand fut toujours bon pour mon père, et, mon père et moi, nous lui -serons dévoués jusqu'à la mort. - ---Jusqu'à la mort, répéta le vieux Simon Backer continuant d'approuver -son fils de la tête et de la main. - ---Alors, citoyen André, dit le président, vous venez à nous -non-seulement avec la certitude d'être condamné, mais encore avec le -désir de vous faire condamner? - ---Je viens à vous, citoyen président, comme un homme qui sait qu'en -venant à vous, il fait son premier pas vers l'échafaud. - ---C'est-à-dire avec la conviction qu'en notre âme et conscience, nous ne -pouvons faire autrement que de vous condamner? - ---Si notre conspiration avait réussi, nous vous avions condamné -d'avance. - ---Alors, c'était un massacre de patriotes que vous comptiez faire? - ---Cent cinquante au moins devaient périr. - ---Mais vous n'étiez pas seuls pour accomplir cette horrible action? - ---Tout ce qu'il y a de coeurs royalistes à Naples, et il y en a plus que -vous ne croyez, se fût rallié à nous. - ---Inutile, sans doute, de vous demander les noms de ces fidèles -serviteurs de la royauté? - ---Vous avez trouvé des traîtres pour nous dénoncer; trouvez-en pour -dénoncer les autres. Quant à nous, nous avons fait le sacrifice de notre -vie. - ---Nous l'avons fait, répéta le vieillard. - ---Alors, dit le président, il ne nous reste plus qu'à rendre le -jugement. - ---Pardon, répondit Mario Pagano, il vous reste à m'entendre. - -André se retourna avec étonnement vers l'illustre jurisconsulte. - ---Et comment défendriez-vous un homme qui ne veut pas être défendu et -qui réclame comme un salaire la peine qu'il a méritée? demanda le -président. - ---Ce n'est pas le coupable que je défendrai, répondit Mario Pagano, -c'est la peine que j'attaquerai. - -Et, à l'instant même, avec une merveilleuse éloquence, il établit la -différence qui doit exister entre le code d'un roi absolu et la -législation d'un peuple libre. Il donna, comme dernières raisons des -tyrans, le canon et l'échafaud; il donna, comme suprême but des peuples, -la persuasion; il montra les esclaves de la force en hostilité éternelle -contre leurs maîtres; il montra ceux du raisonnement, d'ennemis qu'ils -étaient, se faisant apôtres. Il invoqua tour à tour Filangieri et -Beccaria, ces deux lumières qui venaient de s'éteindre et qui avaient -appliqué la toute-puissance de leur génie à combattre la peine de mort, -peine inutile et barbare selon eux. Il rappela Robespierre, nourri de la -lecture des deux jurisconsultes italiens, disciple du philosophe de -Genève, demandant à l'Assemblée législative l'abolition de la peine de -mort. Il en appela au coeur des juges pour leur demander, au cas où la -motion de Robespierre eût passé, si la révolution française eût été -moins grande pour avoir été moins sanglante et si Robespierre n'eût pas -laissé une plus éclatante mémoire comme destructeur que comme -applicateur de la peine de mort. Il déroula les quatre mois d'existence -de la république parthénopéenne et la montra pure de sang versé, tandis -qu'au contraire la réaction s'avançait contre elle par une route -encombrée de cadavres. Était-ce la peine d'attendre la dernière heure de -la liberté pour déshonorer son autel par un holocauste humain? Enfin, -tout ce qu'une parole puissante et érudite peut puiser d'inspiration -dans un noble coeur et d'exemples dans l'histoire du monde entier, -Pagano le donna, et, terminant sa péroraison par un élan fraternel, il -ouvrit les bras à André en le priant de lui donner le baiser de paix. - -André pressa Pagano sur son coeur. - ---Monsieur, lui dit-il, vous m'auriez mal compris si vous avez pu croire -un instant que, mon père et moi, nous avons conspiré contre des -individus: non, nous avons conspiré pour un principe. Nous croyons que -la royauté seule peut faire la félicité des peuples; vous croyez, vous, -que leur bonheur est dans la république: assises un jour à côté l'une de -l'autre, nos deux âmes regarderont de là-haut juger ce grand procès, et, -alors, j'espère que nous aurons oublié nous-mêmes que je suis israélite -et vous chrétien, vous républicain et moi royaliste. - -Puis, s'adressant à son père et lui offrant le bras: - ---Allons, mon père, dit-il, laissons délibérer ces messieurs. - -Et, se replaçant au milieu des gardes, il sortit de la chambre du -tribunal sans laisser à Francesco Conforti le temps de rien ajouter au -discours de son confrère Mario Pagano. - -La délibération ne pouvait être longue: le délit était patent et, on l'a -vu, les coupables n'avaient pas cherché à le dissimuler. - -Cinq minutes après, on rappela les prévenus; ils étaient condamnés à -mort. - -Une légère pâleur couvrit les traits du vieillard lorsque les paroles -fatales furent prononcées; le jeune homme, au contraire, sourit à ses -juges et les salua courtoisement. - ---Inutile, dit le président, puisque vous avez refusé de vous défendre, -inutile de vous demander, comme juges, si vous avez quelque chose à -ajouter à votre défense; mais, comme hommes, comme citoyens, comme -compatriotes, désespérés d'avoir à porter un si terrible jugement contre -vous, nous vous demanderons si vous n'avez pas quelque désir à exprimer, -quelque recommandation à faire? - ---Mon père a, je crois, une faveur à vous demander, messieurs, faveur -que, sans vous compromettre, je crois, vous pouvez lui accorder. - ---Citoyen Backer, dit le président, nous vous écoutons. - ---Monsieur, répondit le vieillard, la maison Backer et Cie existe depuis -plus de cent cinquante ans, et c'est de sa pleine et entière volonté -qu'elle a passé de Francfort à Naples. Depuis le 5 mai 1652, jour où -elle fut fondée par mon trisaïeul Frédéric Backer, elle n'a jamais eu -une discussion avec ses correspondants ni un retard dans ses échéances; -or, voici déjà plus de deux mois que nous sommes prisonniers et que la -maison marche hors de notre présence. - -Le président fit signe qu'il écoutait avec la plus bienveillante -attention, et, en effet, non-seulement le président, mais tout le -tribunal avait les yeux fixés sur le vieillard. Le jeune homme seul, qui -savait probablement ce que son père avait à demander, regardait la -terre, tout en fouettant distraitement le bas de son pantalon avec une -badine. - -Le vieillard continua: - ---La faveur que je demande est donc celle-ci. - ---Nous écoutons, dit le président, qui avait hâte de connaître cette -faveur. - ---Dans le cas, reprit le vieillard, où l'on aurait dû nous exécuter -demain, nous demanderions, mon fils et moi, que l'on ne nous exécutât -qu'après-demain, afin que nous eussions une journée pour faire notre -inventaire et établir notre bilan. Si nous faisons ce travail -nous-mêmes, je suis certain, malgré les mauvais jours que nous venons de -traverser, les services que nous avons rendus au roi et l'argent que -nous avons dépensé pour la cause, de laisser la maison Backer de quatre -millions au moins au-dessus de ses affaires, et, comme elle fermera pour -une cause indépendante de notre volonté, elle fermera honorablement. -Puis, vous comprenez bien, monsieur le président, que, dans une maison -comme la nôtre, qui fait pour cent millions d'affaires par an, il y a, -malgré la confiance qu'on accorde à certains employés, bien des choses -dont les maîtres ont seuls le secret. Ainsi, par exemple, il y a -peut-être plus de cinq cent mille francs de dépôts confiés à notre -honneur, dont les propriétaires n'ont pas même de reçu et ne sont point -portés sur nos registres. Vous comprenez, dans le cas où vous me -refuseriez notre demande, les risques auxquels serait exposée notre -réputation; c'est pourquoi j'espère, monsieur le président, que vous -voudrez bien nous faire reconduire demain à la maison, sous bonne garde, -nous laisser toute la journée pour faire notre liquidation et ne nous -faire fusiller qu'après-demain. - -Le vieillard prononça ces paroles avec tant de simplicité et de grandeur -à la fois, que non-seulement le président en fut ému, mais tout le -tribunal profondément touché. Conforti lui saisit la main, la serra avec -un élan qui triomphait de la différence d'opinions, tandis que Mario -Pagano ne se cachait nullement pour essuyer une larme qui roulait de ses -yeux. - -Le président n'eut besoin que de consulter le tribunal d'un regard; -puis, saluant le vieillard: - ---Il sera fait comme vous désirez, citoyen Backer, et nous regrettons de -ne pouvoir faire autre chose pour vous. - ---Inutile! répondit Simon, puisque nous ne vous demandons pas autre -chose. - -Et, saluant le tribunal comme il eût fait d'une société d'amis qu'il -quitterait, il prit le bras de son fils, alla avec lui se ranger au -milieu des soldats, et tous deux redescendirent vers leur cachot. - -Le chant du faux pêcheur avait cessé. André Backer se souleva, à la -pointe des poignets, jusqu'à la fenêtre. - -La mer était non-seulement silencieuse, mais déserte. - - - - -LXI - -LA LIQUIDATION - - -Le lendemain, le guichetier entra à sept heures du matin dans le cachot -des deux condamnés. Le jeune homme dormait encore, mais le vieillard, un -crayon à la main, une feuille de papier sur les genoux, faisait des -chiffres. - -L'escorte qui devait les conduire rue Medina attendait. - -Le vieillard jeta un coup d'oeil sur son fils. - ---Voyons, lui dit-il, lève-toi, André. Tu as toujours été paresseux, mon -enfant; il faudra te corriger. - ---Oui, répondit André en ouvrant les yeux et en disant bonjour de la -tête à son père; seulement, je doute que Dieu m'en laisse le temps. - ---Quand tu étais enfant, reprit mélancoliquement le vieillard, et que ta -mère t'avait appelé deux ou trois fois, quoique éveillé par elle, tu ne -pouvais te décider à quitter ton lit. J'étais parfois obligé de monter -moi-même et de te forcer à te lever. - ---Je vous promets, mon père, dit en se levant et en commençant de -s'habiller le jeune homme, que, si je me réveille après-demain, je me -lèverai tout de suite. - -Le vieillard se leva à son tour, et, avec un soupir: - ---Ta pauvre mère! dit-il, elle a bien fait de mourir! - -André alla à son père, et, sans dire une parole, l'embrassa tendrement. - -Le vieux Simon le regarda - ---Si jeune!... murmura-t-il. Enfin!... - -Au bout de dix minutes, les deux prisonniers étaient habillés. - -André frappa à la porte de son cachot; le geôlier reparut. - ---Ah! dit-il, vous êtes prêts? Venez, votre escorte vous attend. - -Simon et André Backer prirent place au milieu d'une douzaine d'hommes -chargés de les conduire jusqu'à leur maison de banque, située, comme -nous l'avons dit, rue de Medina. - -De la porte du Château-Neuf à la maison des Backer, il n'y avait qu'un -pas. A peine quelques regards curieux s'arrêtèrent-ils à leur passage, -sur les prisonniers, qui, en un instant, furent arrivés à la porte de la -maison de banque. - -Il était huit heures du matin à peine; cette porte était encore fermée, -les employés n'arrivant d'habitude qu'à neuf heures. - -Le sergent qui commandait l'escorte sonna: le valet de chambre du vieux -Backer vint ouvrir, poussa un cri, et, du premier mouvement, fut prêt à -se jeter dans les bras de son maître. C'était un vieux serviteur -allemand, qui, tout, enfant, l'avait suivi de Francfort. - ---O mon cher seigneur, lui dit-il, est-ce vous? et mes pauvres yeux qui -ont tant pleuré votre absence, ont-ils le bonheur de vous revoir? - ---Oui, mon Fritz, oui. Et tout va-t-il bien dans la maison? demanda -Simon. - ---Pourquoi tout n'irait-il pas bien en votre absence, comme en votre -présence? Dieu merci, chacun connaît son devoir. A neuf heures du matin, -tous les employés sont à leur poste et chacun fait sa besogne en -conscience. Il n'y a que moi qui, malheureusement, aie du temps de -reste, et cependant, tous les jours, je brosse vos habits; deux fois par -semaine, je compte votre linge; tous les dimanches, je remonte les -pendules, et je console du mieux que je puis votre chien César, qui, -depuis votre départ, mange à peine et ne fait que se lamenter. - ---Entrons, mon père, dit André: ces messieurs s'impatientent et le -peuple s'amasse. - ---Entrons, répéta le vieux Backer. - -On laissa une sentinelle à la porte, deux dans l'antichambre, on -dispersa les autres dans le corridor. Au reste, comme c'est l'habitude -dans ces sortes de maisons, le rez-de-chaussée était grillé. Les deux -prisonniers, en rentrant chez eux, n'avaient donc fait que changer de -prison. - -André Backer s'achemina vers la caisse, et, le caissier n'étant point -encore arrivé, l'ouvrit avec sa double clef, tandis que Simon Backer -prenait place dans son cabinet, qui n'avait point été ouvert depuis son -arrestation. - -On plaça des sentinelles aux deux portes. - ---Ah! fit le vieux Backer poussant un soupir de satisfaction en -reprenant sa place dans le fauteuil où il s'était assis pendant -trente-cinq ans. - -Puis il ajouta: - ---Fritz, ouvrez le volet de communication. - -Fritz obéit, ouvrit un ressort donnant du cabinet dans la caisse, de -façon que le père et le fils pouvaient, sans quitter chacun son bureau, -se parler, s'entendre et même se voir. - -A peine le vieux Backer était-il assis, qu'avec des cris et des -hurlements de joie un grand épagneul, traînant sa chaîne brisée, se -précipita dans son cabinet et bondit sur lui comme pour l'étrangler. - -Le pauvre animal avait senti son maître, et, comme Fritz, venait lui -souhaiter la bienvenue. - -Les deux Backer commencèrent à dépouiller leur correspondance. Toutes -les lettres sans recommandation avaient été décachetées par le premier -commis; toutes celles qui portaient une mention particulière ou le mot -_Personnelle_ avaient été mises en réserve. - -C'étaient ces lettres-là qu'on n'avait pu faire parvenir aux -prisonniers, avec lesquels toute communication était défendue, que -ceux-ci retrouvaient sur leur bureau en rentrant chez eux. - -Neuf heures sonnaient à la grande pendule du temps de Louis XIV qui -ornait le cabinet de Simon Backer, lorsque, avec sa régularité -habituelle, le caissier arriva. - -C'était, comme le valet de chambre, un Allemand, nommé Klagmann. - -Il n'avait trop rien compris à la sentinelle qu'il avait vue à la porte, -ni aux soldats qu'il avait trouvés dans les corridors. Il les avait -interrogés; mais, esclaves de leur consigne, ils ne lui avaient pas -répondu. - -Cependant, comme l'ordre avait été donné de laisser entrer et sortir -tous les employés de la maison, il pénétra jusqu'à sa caisse sans -difficulté. - -Son étonnement fut grand lorsque, à sa place, assis sur sa chaise, il -trouva son jeune maître, André Backer, et qu'à travers le vasistas, il -put voir, assis dans son cabinet et à sa place habituelle, le vieux -Backer. - -Hors les sentinelles à la porte, dans l'antichambre et dans les -corridors, rien n'était changé. - -André répondit cordialement, quoique en conservant la distance du maître -à l'employé, aux démonstrations joyeuses du caissier, qui, à travers le -vasistas, s'empressa de faire au père les mêmes compliments qu'il venait -de faire au fils. - ---Où est le chef de la comptabilité? demanda André à Klagmann. - -Le caissier tira sa montre. - ---Il est neuf heures cinq minutes, monsieur André; je parierais que M. -Sperling tourne en ce moment la rue San-Bartolomeo. Votre Seigneurie -sait qu'il est toujours ici entre neuf heures cinq et neuf heures sept -minutes. - -Et, en effet, à peine le caissier avait-il achevé, que l'on entendit -dans l'antichambre la voix du chef de la comptabilité qui s'informait à -son tour. - ---Sperling! Sperling! cria André en appelant le nouvel arrivant; venez, -mon ami, nous n'avons pas de temps à perdre. - -Sperling, de plus en plus étonné, mais n'osant faire de questions, passa -dans le cabinet du chef de la maison. - ---Mon cher Sperling, fit Simon Backer en l'apercevant, tandis que -Klagmann, attendant des ordres, se tenait debout dans la caisse, mon -cher Sperling, je n'ai pas besoin de vous demander si nos écritures sont -au courant? - ---Elles y sont, mon cher seigneur, répondit Sperling. - ---Alors, vous avez une position de la maison? - ---Elle a été arrêtée hier par moi, à quatre heures. - ---Et que constate votre inventaire? - ---Un bénéfice d'un million cent soixante-quinze mille ducats. - ---Tu entends, André? dit le père à son fils. - ---Oui, mon père: un million cent soixante-quinze mille ducats. Est-ce -d'accord avec les valeurs que vous avez en caisse, Klagmann? - ---Oui, monsieur André, nous avons vérifié hier. - ---Et nous allons vérifier de nouveau ce matin, si tu veux, mon brave -garçon. - ---A l'instant, monsieur. - -Et, tandis que Sperling attendant la vérification de la caisse, causait -à voix basse avec Simon Backer, Klagmann ouvrit une armoire de fer à -triple serrure, compliquée de chiffres et de numéros, et tira un -portefeuille s'ouvrant lui-même à clef. Klagmann ouvrit le portefeuille, -et le déposa devant André. - ---Combien contient ce portefeuille? demanda le jeune homme. - ---635,412 ducats en traites sur Londres, Vienne et Francfort. - -André vérifia et trouva le compte exact. - ---Mon père, dit-il, j'ai les 635,412 ducats de traites. - -Puis, se tournant vers Klagmann: - ---Combien en caisse? demanda-t-il. - ---425,604 ducats, monsieur André. - ---Vous entendez, mon père? demanda le jeune homme. - ---Parfaitement, André. Mais, de mon côté, j'ai sous les yeux la balance -générale des écritures. Les comptes créanciers s'élèvent à 1,455,612 -ducats, et les comptes débiteurs présentent le chiffre de 1,650,000 -ducats, lequel, avec d'autres comptes de débiteurs divers et de banques, -montant à 1,065,087 ducats, nous donnent un avoir de 2,715,087 ducats. -Vois, de ton côté, ce qui existe à notre débit. En même temps que tu -vérifieras avec Klagmann, je vérifierai, moi, avec Sperling. - -En ce moment, la porte du cabinet s'ouvrit et Fritz, avec sa régularité -accoutumée, avant que la pendule eût cessé de sonner onze heures, -annonçait que _monsieur était servi_. - ---As-tu faim, André? demanda le vieux Backer. - ---Pas beaucoup, répondit André; mais, comme, au bout du compte, il faut -manger, mangeons. - -Il se leva et retrouva son père dans le corridor. Tous deux -s'acheminèrent vers la salle à manger, suivis des deux sentinelles. - -Tous les employés étaient arrivés entre neuf heures et neuf heures un -quart, moins Spronio. - -Ils n'avaient point osé entrer à la caisse ni dans le cabinet pour -présenter leurs respects aux deux prisonniers; mais ils les attendaient -au passage, les uns sur la porte de leur bureau, les autres à celle de -la salle à manger. - -Comme on savait dans quelles conditions les deux prisonniers étaient -revenus à la maison de banque, un voile épais de tristesse était répandu -sur les visages. Deux ou trois des plus anciens employés détournaient la -tête: ceux-là pleuraient. - -Le père et le fils, après s'être arrêtés un instant un milieu d'eux, -entrèrent dans la salle à manger. - -Les sentinelles restèrent à la porte, mais au dedans de la salle à -manger. Ordre leur était donné de ne point perdre de vue les deux -condamnés. - -La table était servie comme de coutume, Fritz se tenait debout derrière -la chaise du vieux Simon. - ---Quand nous aurons fait notre compte, il ne faudra point oublier tous -ces vieux serviteurs-là, dit Simon Backer. - ---Oh! soyez tranquille, mon père, répliqua André; par bonheur, nous -sommes assez riches pour ne point forcer notre reconnaissance à faire -sur eux des économies. - -Le déjeuner fut court et silencieux. A la fin de son repas, André, en -raison d'une vieille coutume allemande, avait l'habitude de boire à la -santé de son père. - ---Fritz, dit-il au vieux serviteur, descendez à la cave, prenez une -demi-bouteille de tokay impérial de 1672, c'est le plus vieux et le -meilleur:--j'ai une santé à porter. - -Simon regarda son fils. - -Fritz obéit sans demander d'explication, et remonta tenant à la main la -demi-bouteille de tokay désignée. - -André emplit son verre et celui de son père; puis il demanda à Fritz un -troisième verre, l'emplit a son tour et le présenta à Fritz. - ---Ami, lui dit-il, car, depuis plus de trente ans que tu es dans la -maison, tu n'es plus un serviteur, tu es un ami,--bois avec nous un -verre de vin impérial à la santé de ton vieux maître, et que, malgré les -hommes et leur jugement, Dieu lui accorde, aux dépens des miens, de -longs et honorables jours. - ---Que dis-tu, que fais-tu mon fils? s'écria le vieillard. - ---Mon devoir de fils, dit en souriant André. Il a bien entendu la voix -d'Abraham priant pour Isaac: peut-être entendra-t-il la voix d'Isaac -priant pour Abraham. - -Simon porta d'une main tremblante son verre à sa bouche et le vida à -trois reprises. - -André porta le sien d'une main ferme à ses lèvres et le vida d'un trait. - -Fritz essaya plusieurs fois de boire le sien: il n'y put parvenir: il -étranglait. - -André remplit du reste de la demi-bouteille les deux verres que Simon et -lui venaient de vider, et, les présentant aux deux soldats: - ---Et vous aussi, dit-il, buvez, comme je viens de le faire, à la santé -de la personne qui vous est la plus chère. - -Les deux soldats burent en prononçant chacun un nom. - ---Allons, André, dit le vieillard, à la besogne, mon ami! - -Puis, à Fritz: - ---Tu t'informeras de Spronio, dit-il; j'ai peur qu'il ne lui soit arrivé -malheur. - -Les deux prisonniers rentrèrent dans leur bureau, et le travail -continua. - ---Nous en étions à notre crédit, n'est-ce pas mon père? demanda André. - ---Et ce crédit montait à 2,715,087 ducats, répondit le vieillard. - ---Eh bien, reprit André, notre débit se compose de 1,125,412 ducats en -dettes diverses à Londres, Vienne et Francfort. - ---C'est bien, j'inscris. - ---275,000 ducats à la chevalière San-Felice. - -Le jeune homme ne put prononcer ce nom sans un cruel serrement de coeur. - -Un soupir du père répondit au tremblement de voix du fils. - ---C'est inscrit, dit-il. - ---27,000 ducats à Sa Majesté Ferdinand, que Dieu garde! solde de -l'emprunt Nelson. - ---Inscrit, répéta Simon. - ---28,200 ducats sans nom. - ---Je sais ce que c'est, répondit Simon. Quand le prince de Tarsia fut -poursuivi par le procureur fiscal Vanni, il déposa chez moi cette somme. -Il est mort subitement et sans avoir eu le temps de rien dire à sa -famille du dépôt qu'il avait fait chez moi. Tu écriras un mot à son -fils, et Klagmann, aujourd'hui même, ira lui porter ces 28,200 ducats. - -Il y eut un instant de silence pendant lequel André exécuta l'ordre de -son père. - -La lettre écrite, il la remit à Klagmann en lui disant: - ---Tu porteras cette lettre au prince de Tarsia; tu lui diras qu'il peut -se présenter quand il voudra à la caisse; on payera à vue. - ---Après? demanda Simon. - ---C'est tout ce que nous devons, mon père. Vous pouvez additionner. - -Simon additionna et trouva que la maison Backer devait une somme de -1,455,612 ducats, c'est-à-dire 4,922,548 francs de notre monnaie. - -Une satisfaction visible se peignit sur les traits du vieillard. Une -certaine panique s'était, depuis l'arrestation des deux chefs de la -maison, répandue parmi les créanciers. Chacun s'était hâté de réclamer -le remboursement de ce qui lui était dû. On avait, en moins de deux -mois, fait face à plus de treize millions de traites. - -Ce qui aurait renversé toute autre maison, n'avait pas même ébranlé la -maison Backer. - ---Mon cher Sperling, dit Simon au chef de la comptabilité, pour couvrir -les comptes créanciers, vous allez à l'instant même faire préparer des -traites sur les débiteurs de la maison pour une somme égale à celle dont -nous sommes débiteurs. Ces traites faites, vous les présenterez à André, -qui les signera, ayant la signature. - -Le chef de la comptabilité sortit pour exécuter l'ordre qui lui était -donné. - ---Dois-je porter tout de suite cette lettre au prince de Tarsia? demanda -Klagmann. - ---Oui, allez, et revenez le plus vite possible; mais, en route, tâchez -de savoir quelque nouvelle de Spronio. - -Le fils et le père restèrent seuls, le père dans son cabinet, le fils à -la caisse. - ---Il serait bon, je crois, mon père, dit André, de faire une circulaire -annonçant la liquidation de notre maison. - ---J'allais te le dire, mon enfant. Rédige-la; on en fera faire autant de -copies qu'il sera nécessaire, ou, mieux encore, on la fera imprimer; de -sorte que tu n'auras la peine de signer qu'une fois. - ---Économie de temps. Vous avez raison, mon père, il ne nous en reste pas -trop. - -Et André rédigea la circulaire suivante: - - «Les chefs de la maison Simon et André Backer, de Naples, ont - l'honneur de prévenir les personnes avec lesquelles ils sont en - relations d'affaires, et particulièrement celles qui pourraient avoir - quelque créance sur eux, que, par suite de la condamnation à mort des - chefs de la maison, la susdite maison commencera sa liquidation à - partir de demain 13 mai, jour de leur exécution. - - »Le terme de la liquidation est fixé à un mois. - - »On payera à bureau ouvert.» - -Cette circulaire terminée. André Backer la lut à son père en lui -demandant s'il ne voyait rien à y retrancher ou à y ajouter. - ---Il y a à y ajouter la signature, répondit froidement le père. - -Et, comme, ainsi que nous l'avons dit, André Backer avait la signature, -il signa. - -Simon Backer sonna: un garçon de bureau ouvrit la porte de son cabinet. - ---Passez chez mon fils, dit-il, prenez-y et portez à l'imprimerie une -circulaire qu'il faut composer le plus tôt possible. - -Les deux condamnés restèrent de nouveau seuls. - ---Mon père, dit André, nous avons à notre actif 1,259,475 ducats. Que -comptez vous en faire? Ayez la bonté de me donner vos ordres et je les -exécuterai. - ---Mon ami, dit le père, il me semble que nous devons, avant tout, penser -à ceux qui nous ont bien servis pendant la prospérité et qui nous sont -restés fidèles pendant le malheur. Tu as dit que nous étions assez -riches pour ne pas faire d'économies sur notre reconnaissance: comment -la leur prouverais-tu? - ---Mais, mon père, en leur continuant leurs appointements leur vie -durant. - ---Je voudrais faire mieux que cela, André. Nous avons ici dix-huit -personnes attachées à notre service, tant employés que serviteurs; le -total des gages et appointements, depuis les plus forts jusqu'aux plus -faibles, monte à dix mille ducats. Dix mille ducats représentent un -capital de deux cent mille ducats; en prélevant 200,000 ducats, il nous -reste une somme de 1,059,475 ducats, somme encore considérable. Mon avis -est donc, qu'au bout de notre liquidation, qui peut durer un mois, -chacun de nos employés ou de nos serviteurs touche, non pas la rente, -mais le capital de ses gages et de ses appointements; est-ce aussi ton -avis? - ---Mon père, vous êtes la véritable charité, je ne suis, moi, que son -ombre; seulement, j'ajouterai ceci: en temps de révolution comme celui -où nous vivons, nul ne peut répondre du lendemain. Au milieu d'une -émeute, notre maison peut-être pillée, incendiée, que sais-je? Nous -avons un encaisse de 400,000 ducats: payons aujourd'hui même à ceux que -nous laissons derrière nous le legs qu'ils ne devaient toucher qu'après -notre mort. Ce sont des voix qui nous béniront et qui prieront pour -nous; et, au point où nous en sommes, ces voix-là sont le meilleur appui -que nous puissions imaginer pour nous devant le Seigneur. - ---Qu'il soit fait ainsi. Prépare pour Klagmann un ordre de payer -aujourd'hui même les 200,000 ducats à qui de droit et le mois qu'ils ont -encore à travailler pour nous à appointements doubles. - ---L'ordre est signé, mon père. - ---Maintenant, mon ami, chacun de nous a dans son coeur certains -souvenirs qui, pour être secrets, n'en sont pas moins religieux. Ces -souvenirs imposent des obligations. Plus jeune que moi, tu dois en avoir -plus que moi, qui ai déjà vu s'éteindre une partie de ces souvenirs. Sur -le million cinquante-neuf mille quatre cent soixante-quinze ducats qui -nous restent, je prends cent mille ducats et t'en laisse deux cent -mille: chacun de nous, sans en rendre compte, fera de cette somme ce que -bon lui semblera. - ---Merci, mon père. Il nous restera 759,475 ducats. - ---Veux-tu que nous laissions 100,000 ducats à chacun des trois -établissements humanitaires de Naples, aux Enfants trouvés, aux -Incurables, à l'auberge des Pauvres? - ---Faites, mon père. Restera 459,475 ducats. - ---Dont l'héritier naturel est notre cousin, Moïse Backer, de Francfort. - ---Lequel est plus riche que nous, mon père, et qui aura honte de -recevoir un pareil héritage de sa famille. - ---A ton avis, que faire de cette somme? - ---Mon père, je n'ai point de conseil à vous donner lorsqu'il s'agit de -philosophie et d'humanité. On va combattre: dans un parti comme dans -l'autre, avant que Naples soit prise, il y aura bien des hommes tués. -Haïssez-vous nos ennemis, mon père? - ---Je ne hais plus personne, mon fils. - ---C'est un des salutaires effets de la mort qui vient, dit, comme en se -parlant à lui-même et à demi-voix, André. - -Puis, tout haut: - ---Eh bien, mon père, que diriez-vous de laisser la somme qui nous reste, -moins celle nécessaire à la liquidation, aux veuves et aux orphelins que -fera la guerre civile, de quelque parti qu'ils soient? - -Le vieillard se leva sans répondre, passa de son cabinet dans celui -d'André Backer et embrassa son fils en pleurant. - ---Et qui chargeras-tu de cette répartition? - ---Avez-vous quelqu'un à me proposer, mon père? - ---Non, mon enfant. Et toi? - ---J'ai une sainte créature, mon père, j'ai la chevalière de San-Felice. - ---Celle qui nous a dénoncés? - ---Mon père, j'ai beaucoup réfléchi: j'ai appelé, pendant de longues -nuits, mon coeur et mon esprit à mon aide, afin qu'ils me donnassent le -mot de cette terrible énigme. Mon père, j'ai la conviction que Luisa -n'est point coupable. - ---Soit, répondit le vieux Simon. Si elle n'est pas coupable, le choix -que tu fais est digne d'elle; si elle est coupable, c'est un pardon, et -je me joins à toi pour le lui donner. - -Cette fois, ce fut le fils qui se jeta dans les bras de son père et qui -le pressa contre son coeur. - ---Eh bien, dit le vieux Simon, voici notre liquidation faite. Ce n'a -point été aussi difficile que je l'aurais cru. - -Deux heures après, toutes les dispositions prises par Simon et André -Backer étaient connues de toute la maison; employés et serviteurs -avaient reçu le capital de leurs appointements et de leurs gages, et les -deux condamnés rentraient dans la prison, d'où ils ne devaient plus -sortir que pour marcher au supplice au milieu d'un concert de louanges -et de bénédictions. - -Quant à Spronio, on avait enfin su ce qu'il était devenu. - -On s'était présenté la nuit à son domicile pour l'arrêter; il s'était -sauvé par une fenêtre, et il était probable qu'il était allé rejoindre -le cardinal à Nola. - - - - -LXII - -UN DERNIER AVERTISSEMENT - - -Pendant la nuit qui suivit la réintégration des deux Backer à leur -prison, dans une des chambres du palais d'Angri, où, il continuait de -demeurer, Salvato, assis à une table, le front appuyé dans sa main -gauche, écrivait de cette écriture ferme et lisible qui était l'emblème -de son caractère, la lettre suivante: - - _Au frère Joseph, couvent du Mont-Cassin._ - - «12 juin 1799. - - »Mon père bien-aimé, - - »Le jour de la lutte suprême est venu. J'ai obtenu du général - Macdonald de rester à Naples, attendu qu'il m'a semblé que mon premier - devoir, comme Napolitain, était de défendre mon pays. Je ferai tout ce - que je pourrai pour le sauver; si je ne puis le sauver, je ferai tout - ce que je pourrai pour mourir. Et, si je meurs, deux noms bien-aimés - flotteront sur ma bouche à mon dernier soupir et serviront d'ailes à - mon âme pour monter au ciel: le vôtre et celui de Luisa. - - »Quoique je connaisse votre profond amour pour moi, je ne vous demande - rien pour moi, mon père;--mon devoir m'est tracé, je vous l'ai dit, je - l'accomplirai;--mais, si je meurs, ô père bien-aimé! je la laisse - seule, et, cause innocente de la mort de deux hommes condamnés hier à - être fusillés, qui sait si la vengeance du roi ne la poursuivra pas, - tout innocente qu'elle est! - - »Si nous sommes vainqueurs, elle n'a point à craindre cette vengeance, - et cette lettre n'est qu'un témoignage de plus du grand amour que j'ai - pour vous et de l'éternel espoir que j'ai en vous. - - »Si nous sommes vaincus, au contraire, si je suis hors d'état de lui - porter secours, c'est vous, mon père, qui me remplacerez. - - »Alors, mon père, vous quitterez les hauteurs sublimes de votre - montagne sainte, et vous redescendrez dans la vie. Vous vous êtes - imposé cette mission de disputer l'homme à la mort; vous ne vous - écarterez pas de votre but en sauvant cet ange dont je vous ai dit le - nom et raconté les vertus. - - »Comme, à Naples, l'argent est le plus sûr auxiliaire que l'on puisse - avoir, j'ai, dans un voyage à Molise, réuni cinquante mille ducats, - dont quelques centaines ont été dépensées par moi, mais dont la - presque totalité est enfouie dans une caisse de fer au Pausilippe près - des ruines du tombeau de Virgile, au pied de son laurier éternel: vous - les trouverez là. - - »Nous sommes entourés, je ne dirai pas seulement d'ennemis, ce qui ne - serait rien, mais de trahisons, ce qui est horrible. Le peuple est - tellement aveuglé, ignorant, abruti par ses moines et ses - superstitions, qu'il tient pour ses plus grands ennemis ceux qui - veulent le faire libre, et qu'il voue une espèce de culte à quiconque - ajoute une chaîne aux chaînes qu'il porte déjà. - - »O mon père, mon père, celui qui, comme nous, se consacre au salut des - corps, acquiert un grand mérite devant Dieu; mais bien plus grand, - croyez-moi, sera le mérite de celui qui se vouera à l'éducation de ces - esprits, à l'illumination de ces âmes. - - »Adieu, mon père; le Seigneur tient en ses mains la vie des nations; - vous tenez dans vos mains plus que ma vie: vous tenez mon âme. - - »Tous les respects du coeur. - - »Votre SALVATO. - - »_P.-S._--Inutile et même dangereux que vous me répondiez, au milieu - de tout ce qui se passe ici. Votre messager peut être arrêté et votre - réponse lue. Vous remettrez au porteur trois grains de votre chapelet; - ils représenteront pour moi cette foi qui me manque, cette espérance - que j'ai en vous, cette charité qui déborde de votre coeur.» - -Cette lettre achevée, Salvato se retourna et appela Michele. - -La porte s'ouvrit aussitôt et Michele parut. - ---As-tu trouvé l'homme qu'il nous faut? demanda Salvato. - ---Retrouvé, vous voulez dire, car c'est le même qui a fait trois voyages -à Rome pour remettre au général Championnet les lettres du comité -républicain et lui donner de vos nouvelles. - ---Alors, c'est un patriote? - ---Qui n'a qu'un regret, Excellence, dit le messager en paraissant à son -tour, c'est que vous l'éloigniez de Naples au moment du danger. - ---C'est toujours servir Naples, crois-moi, que d'aller où tu vas. - ---Ordonnez, je sais qui vous êtes et ce que vous valez. - ---Voici une lettre que tu vas porter au mont Cassin: tu demanderas frère -Joseph et lui remettras cette lettre, à lui seul, entends-tu? - ---Attendrai-je une réponse? - ---Comme je ne sais point qui sera maître de Naples lorsque tu -reviendras, cette réponse sera un signe convenu entre nous: pour moi, ce -signe voudra tout dire, Michele a-t-il fait prix avec toi? - ---Oui, répondit le messager, une poignée de main à mon retour. - ---Allons, allons, dit Salvato, je vois qu'il y a encore de braves gens à -Naples. Va, frère, et que Dieu te conduise! - -Le messager partit. - ---Maintenant, Michele, dit Salvato, pensons à elle. - ---Je vous attends, mon brigadier, dit le lazzarrone. - -Salvato boucla son sabre, passa une paire de pistolets dans sa ceinture, -donna l'ordre à son calabrais de l'attendre à minuit, avec deux chevaux -de main, place du Môle, longea Toledo, prit la rue de Chiaïa, suivit la -plage de la mer et atteignit Mergellina. - -A mesure qu'il approchait de la maison du Palmier, il lui semblait -entendre une espèce de psalmodie étrange, récitée sur un air qui n'en -était pas un. - -La personne qui faisait entendre ce chant se tenait debout contre la -maison, au-dessous de la fenêtre de la salle à manger, et l'on voyait sa -longue taille se dessiner sur la muraille par un relief sombre et -immobile. - -Michele, le premier, reconnut la sorcière albanaise qui, dans toutes les -circonstances importantes de la vie de Luisa, lui était apparue. - -Il prit le bras de Salvato pour que celui-ci écoutât ce qu'elle disait. -Elle en était à la dernière strophe de son chant; mais les deux hommes -purent encore entendre ces paroles: - - Loin de nous s'enfuit l'hirondelle - Lorsque du nord soufflent les vents. - Pauvre colombe, fais comme elle, - Puisque ton aile - Connaît la route du printemps! - ---Entrez chez Luisa, dit Michele à Salvato: je vais retenir Nanno; et, -si Luisa juge à propos de la consulter, appelez-nous. - -Salvato avait une clef de la porte du jardin; car peu à peu, nous -l'avons dit, tous ces mystères qui enveloppent un amour naissant et -craintif avaient sinon disparu, du moins été un peu éclaircis, quoique -les amis seuls pussent lire à travers leur demi-transparence. - -Salvato laissa la porte poussée seulement contre la muraille, monta le -perron, ouvrit la porte de la salle à manger et trouva Luisa debout -devant sa jalousie. - -Il était évident que la jeune femme n'avait point perdu un vers de la -ballade de Nanno. - -En apercevant Salvato, elle alla à lui, et, avec un triste sourire, posa -sa tête sur son épaule. - ---Je t'ai vu venir de loin avec Michele, dit-elle, j'écoutais cette -femme. - ---Et moi aussi, dit Salvato; mais je n'ai entendu que la dernière -strophe de son chant. - ---C'était une répétition des autres. Il y en avait trois: toutes -annoncent un danger et invitent à le fuir. - ---Tu n'as jamais eu à te plaindre de cette femme? - ---Jamais, au contraire. Dès le premier jour où je l'ai vue, elle m'a, il -est vrai, prédit une chose qu'alors je croyais impossible. - ---La crois-tu plus vraisemblable maintenant? - ---Tant de choses impossibles à prévoir sont arrivées depuis que nous -nous connaissons, mon ami, que tout me semble devenu possible. - ---Veux-tu que nous fassions monter cette sorcière? Si tu n'as jamais eu -à te plaindre d'elle, j'ai eu, moi, à m'en louer, puisque c'est elle qui -a posé le premier appareil sur ma blessure, que cette blessure pouvait -être mortelle et que je n'en suis pas mort. - ---Seule, je n'eusse point osé; mais, avec toi, je ne crains rien. - ---Et pourquoi n'eusses-tu point osé? dit derrière les deux jeunes gens -une voix qui les fit tressaillir, parce qu'ils la reconnurent pour celle -de la sorcière. Est-ce que je n'ai pas toujours, comme un bon génie, -essayé de détourner de toi le malheur? Est-ce que, si tu avais suivi mes -conseils, tu ne serais point à Palerme, auprès de ton protecteur -naturel, au lieu d'être ici, tremblante, sous l'accusation d'avoir -dénoncé deux hommes qui seront fusillés demain? Est-ce que, aujourd'hui, -enfin, tandis qu'il en est temps encore, si tu voulais les suivre, -est-ce que tu n'échapperais pas au destin que je t'ai prédit, et vers -lequel tu t'achemines fatalement? Je te l'ai dit, Dieu a écrit la -destinée des mortels dans leur main, pour que, avec une volonté ferme, -ils pussent lutter contre cette destinée. Je n'ai pas vu ta main depuis -le jour où je t'ai prédit une mort fatale et violente. Eh bien, -regarde-la aujourd'hui, et dis-moi si cette étoile que je t'ai signalée -et qui coupait en deux la ligne de la vie, à peine visible à cette -époque, n'a pas doublé d'apparence et de grandeur! - -La San-Felice regarda sa main et poussa un cri. - ---Regarde toi-même, jeune homme, continua la sorcière s'adressant à -Salvato, et tu verras si un poinçon rougi au feu la marquerait d'un -pourpre plus vif que ne le fait la Providence, qui, par ma bouche, te -donne un dernier avis. - -Salvato prit Luisa dans ses bras, l'entraîna vers la lumière, ouvrit la -main qu'elle s'efforçait de tenir fermée, et jeta à son tour un léger -cri d'étonnement: une étoile, large comme une petite lentille, dont les -cinq rayons, bien visibles, divergeaient, coupait en deux la ligne de la -vie. - ---Nanno, dit le jeune homme, je reconnais que tu es notre amie; quand -j'avais encore ma liberté d'action, quand je pouvais m'éloigner de -Naples, j'ai proposé à Luisa de l'emmener à Capoue, à Gaete, ou même à -Rome; aujourd'hui, il est trop tard: je suis enchaîné à la fortune de -Naples. - ---Voilà pourquoi je suis venue, dit la sorcière; car ce que tu ne peux -plus faire, moi, je puis le faire encore. - ---Je ne comprends pas, dit Salvato. - ---C'est bien simple cependant. Je prends cette jeune femme avec moi, et -je l'emmène au nord, c'est-à-dire où le danger n'est pas. - ---Et comment l'emmènes-tu? - -Nanno écarta sa longue mante, et, montrant un paquet qu'elle tenait à la -main: - ---Il y a, dit-elle, dans ce paquet un costume complet de paysanne de -Maïda. Sous le costume albanais, nul ne reconnaîtra la chevalière -San-Felice: elle sera ma fille. Tout le monde connaît la vieille Nanno, -et ni républicains ni sanfédistes ne diront rien à la fille de la -sorcière albanaise. - -Salvato regarda Luisa. - ---Tu entends, Luisa, dit-il. - -Michele, qui, jusque-là, était reste inaperçu dans l'ombre de la porte, -s'approcha de Luisa, et, se mettant à genoux devant elle: - ---Je t'en prie, Luisa, lui dit-il, écoute la voix de Nanno. Tout ce -qu'elle a prédit est arrivé jusqu'à présent, pour toi comme pour moi. -Pour moi, elle a prédit que, de lazzarone, je deviendrais colonel, et -voilà que, contre toute probabilité, je le suis devenu. Reste maintenant -le mauvais côté de la prédiction, et il est probable qu'il s'accomplira -aussi. Pour toi, elle a prédit qu'un beau jeune homme serait blessé sous -tes fenêtres, et le beau jeune homme a été blessé; elle a prédit que tu -l'aimerais, et tu l'aimes; elle a prédit que cet amant te perdrait, et -il te perd, puisque, par amour pour lui, tu refuses de fuir. Luisa, -écoute ce que te dit Nanno! Tu n'es pas homme, toi: tu ne seras pas -déshonorée si tu fuis. Nous, il nous faut rester et combattre, -combattons. Si nous survivons tous deux, nous allons te rejoindre; si un -seul survit, un seul y va. Je sais bien que, si c'est moi qui y vais, je -ne remplacerai pas Salvato; mais ce n'est point probable: aucune -prédiction ne condamne d'avance Salvato à mort, tandis que, moi, je suis -condamné. Quand la sorcière t'a dit tout à l'heure de regarder dans ta -main, ma pauvre Luisa, j'ai, malgré moi, regardé dans la mienne. -L'étoile y est toujours et bien autrement visible qu'elle ne l'était il -y a huit mois, c'est-à-dire le jour de la prédiction. Revêts donc ces -habits, chère petite soeur; tu sais comme tu étais jolie sous le costume -d'Assunta. - ---Hélas! murmura Luisa, ce fut une douce soirée pour moi que celle où je -le revêtis. Comme ce temps-là est déjà loin de nous, mon Dieu! - ---Ce temps-là peut revenir pour toi, si tu le veux, chère petite soeur; -il te faut seulement avoir le courage de quitter Salvato. - ---Oh! jamais! jamais! murmura Luisa en passant ses bras autour du cou de -Salvato. Vivre avec lui ou mourir avec lui! - ---Je le sais bien, insista Michele; certainement, vivre avec lui ou -mourir avec lui, ce serait superbe; mais qui te dit qu'en restant ici tu -vivras avec lui, ou mourras avec lui? Le désir que tu en as, l'espoir -que ce désir te donne; mais, en supposant que tu restes, resteras-tu -ici? - ---Oh! non! s'écria Salvato, je l'emmène au Château-Neuf. Je sais bien -que le château Saint-Elme vaudrait mieux; mais, après ce qui s'est passé -entre Mejean et moi, je ne me fie plus à lui. - ---Et que faites-vous après l'avoir conduite au Château-Neuf? - ---Je me mets à la tête de mes Calabrais, et je combats. - ---Donc, vous voyez, monsieur Salvato, que vous ne vivez pas avec elle, -et que vous pouvez mourir loin d'elle. - ---Vois, chère Luisa, dit Salvato; les choses peuvent, en effet, arriver -comme Michele le dit. - ---Qu'importe que tu meures loin de moi ou près de moi, Salvato? Toi -mort, tu sais bien que je mourrai. - ---Et as-tu le droit de mourir, répliqua Salvato en anglais, maintenant -que tu ne mourrais plus seule? - ---Oh! mon ami! mon ami! murmura Luisa en cachant sa tête dans la -poitrine de Salvato. - -En ce moment, Giovannina entra, et, le sourire du mauvais ange sur les -lèvres: - ---Une lettre de M. André Backer pour madame, dit-elle. - -Luisa tressaillit, comme si elle eût vu apparaître le fantôme de Backer -lui-même. - -Salvato la regarda avec étonnement. - -Michele se releva et tourna ses regards vers la porte. - -Le caissier Klagmann parut. Il était bien connu de la San-Felice: -c'était lui qui, d'habitude, lui apportait les intérêts de l'argent -qu'elle avait placé ou plutôt que le chevalier avait placé dans la -maison Backer. - -Il était porteur, non pas d'une lettre, mais de deux lettres pour Luisa. - -Ces deux lettres devaient, sans doute, être lues chacune à son tour; car -le messager commença par en donner une à Luisa en lui faisant signe que, -lorsqu'elle aurait lu la première, il lui donnerait la seconde. - -Cette première était la circulaire imprimée adressée aux créanciers de -la maison Backer. - -Au fur et à mesure que Luisa avait lu le funèbre écrit, sa voix s'était -altérée, et, à ces mots: _Par suite de la condamnation à mort des chefs -de la maison_, le papier avait échappé à sa main tremblante et sa voix -s'était éteinte. - -Michele avait ramassé le papier, et, tandis que Luisa sanglotait contre -la poitrine de Salvato, qui, de ses deux bras, la pressait sur son -coeur, il l'avait lu tout haut jusqu'au bout. - -Puis il s'était fait un grand et douloureux silence. - -Ce silence, la voix du messager l'avait rompu le premier. - ---Madame, dit-il, le papier que l'on vient de lire est la circulaire -adressée à tous; mais je suis, en outre, porteur d'une lettre de M. -André Backer: cette lettre vous est personnellement adressée et contient -ses dernières intentions. - -Salvato desserra ses bras pour laisser Luisa lire l'espèce de testament -qui lui était annoncé. Celle-ci étendit la main vers Klagmann, reçut la -lettre; mais, au lieu de la décacheter elle-même, elle la présenta à -Salvato, en lui disant: - ---Lisez. - -Le premier mouvement de celui-ci fut de repousser doucement la lettre; -mais Luisa insista en disant: - ---Ne voyez-vous pas, mon ami, que je suis hors d'état de lire moi-même? - -Salvato décacheta la lettre, et, comme il était près de la cheminée, sur -laquelle brûlaient les bougies d'un candélabre, il put, en continuant de -presser Luisa contre son coeur, lire la lettre suivante: - - «Madame, - - »Si je connaissais une créature plus pure que vous, c'est elle que je - chargerais de la sainte mission que je vous laisse en quittant la vie. - - »Toutes nos dettes sont payées, notre liquidation faite; il reste à - notre maison une somme de quatre cent mille ducats, à peu près. - - »Cette somme, mon père et moi la destinons à soulager les victimes de - la guerre civile dans laquelle nous succombons, et cela, sans - acception des principes que ces victimes professaient, ni des rangs - dans lesquels elles seront tombées. - - »Nous ne pouvons rien pour les morts, que prier pour eux nous-mêmes en - mourant; aussi ne sont-ce point les morts que nous désignons sous le - nom de victimes; mais nous pouvons quelque chose--et les victimes, à - notre avis, les voilà--pour les enfants et les veuves de ceux qui, - d'une façon quelconque, auront été frappés dans la lutte que nous - voyons sous son vrai jour à cette heure seulement, et qui, nous le - disons avec regret, est une lutte fratricide. - - »Mais, pour que cette somme de quatre cent mille ducats soit répartie - intelligemment, loyalement, impartialement, c'est entre vos mains - bénies, madame, que nous la déposons; vous la répartirez, nous en - sommes certains, selon le droit et l'équité. - - »Cette dernière preuve de confiance et de respect vous prouve, madame, - que nous descendons dans la tombe convaincus que vous n'êtes pour rien - dans notre mort sanglante et prématurée, et que la fatalité a tout - fait. - - »J'espère que cette lettre pourra vous être remise ce soir, et que - nous aurons, en mourant, la consolation de savoir que vous acceptez la - mission qui a pour but de faire descendre la grâce du ciel sur notre - maison et la bénédiction des malheureux sur notre tombe! - - »Avec les mêmes sentiments que j'ai vécu, je meurs en me disant, - madame, votre respectueux admirateur.» - - «ANDRÉ BACKER.» - -Tout au contraire de la première, cette seconde lettre sembla rendre des -forces à Luisa. A mesure que Salvato, ne pouvant commander lui-même à -son émotion, en faisait la lecture d'une voix tremblante, elle -redressait radieusement sa tête courbée sous la crainte de l'anathème, -et un sourire de triomphe rayonnait au milieu de ses larmes. - -Elle s'avança vers la table, sur laquelle il y avait de l'encre, une -plume et du papier et écrivit ces mots: - - «J'allais partir, j'allais quitter Naples, lorsque je reçois votre - lettre: pour remplir le devoir sacré qu'elle m'impose, je reste. - - »Vous m'avez bien jugée, et à vous je dis, comme je dirai au Dieu - devant qui vous allez paraître et devant qui peut-être je ne tarderai - pas à vous suivre,--à vous je dis: Je suis innocente. - - »Adieu! - - »Votre amie en ce monde et dans l'autre, où, je l'espère, nous nous - retrouverons.» - - »LUISA.» - -Luisa tendit cette réponse à Salvato, qui la prit en souriant, et, sans -la lire, la remit à Klagmann. - -Le messager sortit et Michele après lui. - ---Ainsi dit Nanno, tu restes? - ---Je reste, répondit Luisa, dont le coeur ne demandait qu'un prétexte -pour se décider en faveur de Salvato, et avait, sans s'en rendre compte -peut-être, avidement saisi celui que lui offrait le condamné. - -Nanno leva la main, et, d'un ton solennel: - ---Vous qui aimez cette femme plus que votre vie et à l'égal de votre -âme, dit-elle à Salvato, vous m'êtes témoin que j'ai fait tout ce que -j'ai pu pour la sauver; vous m'êtes témoin que je l'ai éclairée sur le -danger qu'elle courait, que je l'ai invitée à fuir, et que, -contrairement aux ordres donnés par le destin à ceux à qui il révèle -l'avenir, je lui ai offert mon appui matériel. Si cruel que soit le sort -pour vous, ne maudissez pas la vieille Nanno, et dites, au contraire, -qu'elle a fait tout ce qu'elle a pu pour vous sauver. - -Et, glissant dans l'ombre, avec laquelle son costume sombre se -confondait, elle disparut sans que ni l'un ni l'autre des deux jeunes -gens songeassent à la retenir. - - - - -LXIII - -LES AVANT-POSTES - - -Avant que Salvato et Luisa se fussent adressé une parole, Michele -rentrait. - ---Luisa, dit-il, sois tranquille; tout ce qui était un mystère pour les -Backer, sera bientôt éclairci pour eux, et ils sauront quel est celui -qu'ils doivent maudire comme leur dénonciateur. Il ne peut pas m'arriver -pis que d'être pendu; eh bien, au moins, avant d'être pendu, je me serai -confessé. - -Les deux jeunes gens regardèrent Michele avec étonnement. - -Mais lui: - ---Nous n'avons pas de temps à perdre en explications, dit-il; la nuit -s'avance, et vous savez ce qui nous reste à faire. - ---Oui, tu as raison, répondit Salvato. Es-tu prête, Luisa? - ---J'ai commandé une voiture pour onze heures, dit Luisa; elle doit être -à la porte. - ---Elle y est, dit Michele, je l'ai vue. - ---C'est bien, Michele. Fais-y porter les quelques effets dont j'aurai -besoin pendant mon séjour au Château-Neuf. Ils sont enfermés dans une -malle. Moi, je vais donner quelques ordres à Giovannina. - -Elle sonna, mais inutilement; la jeune fille ne vint pas. - -Elle sonna une seconde fois; mais en vain son regard se fixa-t-il sur la -porte par laquelle la servante devait entrer, la porte ne s'ouvrit -point. - -Luisa se leva et alla elle-même à la chambre de la jeune fille, pensant -que peut-être elle était endormie. - -La bougie brûlait sur sa table; auprès de la bougie était une lettre -cachetée à l'adresse de Luisa. - -Cette lettre était de l'écriture de Giovannina. - -Luisa la prit et l'ouvrit. - -Elle était conçue en ces termes: - - «Signora. - - »Si vous aviez quitté Naples, je vous eusse suivie partout où vous - auriez été, pensant que mes services vous étaient nécessaires. - - »Vous restez à Naples, où, entourée de gens qui vous aiment, vous - n'avez plus besoin de moi. - - »Je n'oserais au milieu des événements qui vont se passer, rester - seule à la maison, et rien, pas même un dévouement dont vous n'avez - pas besoin, ne me forçant à m'enfermer dans une forteresse où je ne - serais pas libre de mes actions, je retourne chez mes parents. - - »D'ailleurs, vous avez eu la bonté de régler mes comptes ce matin, et, - dans les circonstances où nous sommes, j'ai dû regarder ce règlement - comme un congé. - - »Je vous quitte donc, signora, pleine de reconnaissance pour les - bontés que vous avez eues pour moi, et si triste de cette séparation, - que je m'impose le chagrin de ne point vous faire mes adieux, de peur - du chagrin, plus grand encore, que j'éprouverais en vous les faisant. - - »Croyez-moi, signora, votre très-humble, très-obéissante, très-dévouée - servante, - - »GIOVANNINA» - -Luisa frissonna en lisant cette lettre. Il y avait, malgré les -protestations de dévouement et de fidélité qu'elle contenait, un étrange -sentiment de froide haine semé de l'un à l'autre bout. On ne le voyait -pas avec les yeux, c'est vrai; mais on l'apercevait avec l'intelligence, -on le sentait avec le coeur. - -Elle revint dans la salle à manger, où était resté Salvato, et lui remit -la lettre. - -Celui-ci la lut, haussa les épaules et murmura le mot «Vipère!» - -En ce moment, Michele rentra. Il n'avait pas trouvé la voiture à la -porte et demandait s'il devait en aller chercher une autre. - -Il n'y avait point à attendre son retour, c'était évidemment Giovannina -qui l'avait prise pour partir. - -Ce que Michele avait de mieux à faire, c'était de courir jusqu'à -Pie-di-Grotta, où il avait une place de fiacres, et d'en ramener une -autre. - ---Mon ami, dit Luisa, laisse-moi profiter de ces quelques moments de -retard qui nous sont imposés par le hasard pour faire une dernière -visite à la duchesse Fusco et lui faire proposer une dernière fois de -courir une même chance en la conduisant avec moi au Château-Neuf. Si -elle reste, je lui recommanderai la maison qui va être complétement -abandonnée. - ---Va, mon enfant chéri, dit Salvato en l'embrassant au front, comme un -père, en effet, eût fait à son enfant. - -Luisa s'engagea dans le corridor, ouvrit la porte de communication et -pénétra dans le salon. - -Le salon, comme toujours, était plein de toutes les notabilités -républicaines. - -Malgré l'imminence du danger, malgré le hasard de l'événement, les -visages étaient calmes. On sentait que tous ces hommes de progrès, qui -s'étaient engagés par conviction dans la voie périlleuse, étaient prêts -à la suivre jusqu'au bout, et, comme les vieux sénateurs de la -République, à attendre la mort sur leurs chaises curules. - -Luisa fit sa sensation ordinaire de beauté et d'intérêt; on se groupa -autour d'elle. Chacun, dans ce moment suprême ayant un parti pris pour -soi, demandait aux autres le parti qu'ils allaient prendre, espérant -peut-être que celui-là était le meilleur. - -La duchesse restait chez elle et y attendait les événements. Elle tenait -prêt un costume de femme du peuple, sous lequel, en cas de danger -imminent, elle comptait fuir. La fermière d'une de ses masseries lui -tenait une retraite préparée. - -Luisa la pria de veiller sur sa maison jusqu'au moment où elle-même -quitterait la sienne, et lui annonça que Salvato, ne sachant point si, -au milieu du combat, il aurait la possibilité de veiller sur elle, lui -avait fait préparer une chambre au Château-Neuf, où elle restait sous la -garde du gouverneur Massa, ami de Salvato. - -C'était là, d'ailleurs, qu'à la dernière extrémité devaient se réfugier -les patriotes, personne ne se fiant à l'hospitalité de Mejean, qui, on -le savait, avait demandé cinq cent mille francs pour protéger Naples, et -qui, pour cinq cent cinquante mille francs, était disposé à l'anéantir. - -On disait même--ce qui, au reste, n'était point vrai--qu'il avait traité -avec le cardinal Ruffo. - -Luisa chercha des yeux Éléonore Pimentel, pour laquelle elle avait une -grande admiration; mais, un instant avant son entrée, Éléonore avait -quitté le salon pour se rendre à son imprimerie. - -Nicolino vint la saluer, tout fier de son bel uniforme de colonel de -hussards, qui, le lendemain, devait être déchiqueté par les sabres -ennemis. - -Cirillo, qui, comme nous l'avons dit, faisait partie de l'Assemblée -législative, laquelle s'était déclarée en permanence, vint l'embrasser. -Il lui souhaita, non pas toute sorte de bonheurs,--dans la situation où -l'on se trouvait, il y avait peu de bonheur à espérer,--mais la vie -saine et sauve, et, lui posant la main sur la tête, il lui donna tout -bas sa bénédiction. - -La visite de Luisa était faite. Elle embrassa une dernière fois la -duchesse Fusco: les deux femmes sentirent ensemble jaillir les larmes de -leur coeur. - ---Ah! murmura Luisa en voyant les larmes de son amie se mêler aux -siennes, nous ne devons plus nous revoir! - -La duchesse Fusco leva son regard vers le ciel, comme pour lui dire: -«Là-haut, on se retrouve toujours.» - -Puis elle la reconduisit jusqu'à la porte de communication. - -Là, elles se séparèrent, et, comme l'avait prophétisé Luisa, pour ne -plus se revoir. - -Salvato attendait Luisa, Michele avait amené une voiture. Les deux -jeunes gens, les bras enlacés et sans avoir eu besoin de se communiquer -leur idée, allèrent dire adieu à la _chambre heureuse_, comme ils -l'appelaient; puis ils fermèrent les portes, dont Michele prit les -clefs. Salvato et Luisa montèrent dans la voiture; Michele, malgré son -bel uniforme, monta sur le siége, et le fiacre roula vers le -Château-Neuf. - -Quoiqu'il ne fût point encore tard, toutes les portes et toutes les -fenêtres étaient fermées, et l'on sentait qu'une profonde terreur -planait sur la ville: des hommes, de temps en temps, s'approchaient des -maisons, stationnaient un instant et s'enfuyaient effarés. - -Salvato remarqua ces hommes, et, inquiet de ce qu'ils faisaient, dit à -Michele, en ouvrant la vitre de devant, de tâcher de mettre la main sur -un de ces coureurs nocturnes et de s'assurer de ce qu'ils faisaient. - -En arrivant au palais Caramanico, l'on aperçut un de ces hommes; sans -que la voiture s'arrêtât Michele sauta à terre et bondit sur l'homme. - -Il jetait un rouleau de cordes par le soupirail de la cave. - ---Qui es-tu? lui demanda Michele. - ---Je suis le facchino du palais. - ---Que fais-tu? - ---Vous le voyez bien. J'ai été chargé par le locataire du premier étage -d'acheter vingt-cinq brasses de cordes et de les lui apporter ce soir. -Je me suis attardé à boire au Marché-Vieux, et, en arrivant au palais, -j'ai trouvé tout fermé: ne voulant pas réveiller le garde-poste, j'ai -jeté le paquet dans la cave du palais par le soupirail: on les y -trouvera demain. - -Michele, ne voyant rien de bien répréhensible dans le fait, lâcha -l'homme qu'il tenait au collet et qui, à peine libre, prit ses jambes à -son cou et s'enfonça dans la strada del Pace. - -Cette brusque fuite l'étonna. - -Du palais Caramanico au Château-Neuf, tout le long de la Chiaïa et de la -montée du Géant, il vit le même fait se reproduire. Deux fois, Michele -essaya de s'emparer de ces rôdeurs chargés de quelque mission inconnue; -mais, comme s'ils se fussent tenus sur leurs gardes, il n'en put venir à -bout. - -On arriva au Château-Neuf. Grâce au mot d'ordre, que connaissait -Salvato, la voiture put entrer dans l'intérieur: elle passa devant l'arc -de triomphe aragonais et s'arrêta devant la porte du gouverneur. - -Il faisait une ronde de nuit sur les remparts: il rentra un quart -d'heure après l'arrivée de Salvato. - -Tous deux conduisirent Luisa à la chambre préparée pour elle: elle -faisait suite aux appartements de madame Massa elle-même, et il était -évident qu'on lui avait réservé la plus jolie et la plus commode des -chambres. - -Minuit sonnait: il était l'heure de se séparer. Luisa prit congé de son -frère de lait, puis de Salvato, lesquels, par la même voiture qui les -avait amenés, se firent conduire jusqu'au môle. - -Là, ils trouvèrent aux mains du Calabrais les chevaux qu'ils avaient -commandés, montèrent en selle, et, suivant la strada del Piliere, la -rade, la Marine-Neuve et la Marinella, ils traversèrent le pont de la -Madeleine et se lancèrent au galop sur la route de Portici. - -La route était garnie de troupes républicaines, échelonnées du pont de -la Madeleine, premier poste extérieur, jusqu'au Granatello, poste le -plus rapproché de l'ennemi, commandé, comme nous l'avons dit, par -Schipani. - -Tout le monde veillait sur le chemin. A tous les corps de garde, Salvato -s'arrêtait, descendait de cheval, s'informait et donnait quelques -instructions. - -La première station qu'il fit fut au fort de Vigliana. - -Ce petit fort s'élève au bord de la mer, à la droite du chemin qui va de -Naples à Portici; il défend l'arrivée du pont de la Madeleine. - -Salvato fut reçu avec des acclamations. Le fort de Vigliana était -défendu par cent cinquante de ses Calabrais, sous le commandement d'un -prêtre nommé Toscano. - -Il était évident que c'était sur ce petit fort, qui défendait l'approche -de Naples, que se porterait tout l'effort des sanfédistes; aussi la -défense avait-elle été confiée à des hommes choisis. - -Toscano fit voir à Salvato tous ses préparatifs de défense. Il comptait, -lorsqu'il serait forcé, mettre le feu à ses poudres et se faire sauter, -lui et ses hommes. - -Au reste, Toscano ne comptait pas les prendre par surprise; tous étaient -prévenus, tous avaient consenti à ce suprême sacrifice à la patrie, et -le drapeau qui flottait au-dessus de la porte portait cette légende: - -NOUS VENGER! VAINCRE OU MOURIR! - -Salvato embrassa le digne curé, remonta à cheval aux cris de «Vive la -République!» et continua son chemin. - -A Portici, les républicains témoignèrent à Salvato de grandes -inquiétudes. Ils avaient affaire à des populations rendues -essentiellement royalistes par leurs intérêts. Ferdinand avait à Portici -un palais où il passait l'automne; presque tout l'été, le duc de Calabre -habitait le palais voisin de la Favorite. Ils ne pouvaient se fier à -personne, se sentaient entourés de piéges et de trahisons. Comme aux -jours de tremblement de terre, le sol semblait frissonner sous leurs -pieds. - -Il arriva au Granatello. - -Avec sa confiance ou plutôt son imprudence accoutumée, Schipani dormait; -Salvato le fit éveiller et lui demanda des nouvelles de l'ennemi. - -Schipani lui répondit qu'il comptait être attaqué par lui le lendemain, -et qu'il prenait des forces pour le bien recevoir. - -Salvato lui demanda s'il ne tenait point quelques renseignements plus -précis des espions qu'il avait dû envoyer. Le général républicain lui -avoua qu'il n'avait envoyé aucun espion et que ces moyens déloyaux de -faire la guerre lui répugnaient. Salvato s'informa s'il avait fait -garder la route de Nola, où était le cardinal, et d'où, par les pentes -du Vésuve, il pourrait faire filer des troupes sur Portici et sur -Resina, pour lui couper la retraite. Il répondit que c'était à ceux de -Resina et de Portici de prendre ces précautions, et que, quant à lui, -s'il trouvait les sanfédistes sur son chemin, il passerait au milieu -d'eux. - -Cette manière de faire la guerre et de disposer de la vie des hommes -faisait hausser les épaules à l'habile stratégiste, élevé à l'école des -Championnet et des Macdonald. Il comprit qu'avec un homme comme -Schipani, il n'y avait aucune observation à faire, et qu'il fallait tout -abandonner au génie sauveur des peuples. - -Voyons un peu ce que le cardinal, plus méticuleux que Schipani sur les -moyens de se garder, faisait pendant ce temps. - -A minuit, c'est-à-dire à l'heure où nous avons vu Salvato partir du -Château-Neuf, le cardinal Ruffo, dans la chambre principale de l'évêché -de Nola, assis devant une table, ayant près de lui son secrétaire - -Sacchinelli et le marquis Malaspina, son aide de camp, recevait les -nouvelles et donnait ses ordres. - -Les courriers se succédaient avec une rapidité qui témoignait de -l'activité que le général improvisé avait mise à organiser ses -correspondances. - -Lui-même décachetait toutes les lettres, de quelque part qu'elle -vinssent, et dictait les réponses, tantôt à Sacchinelli, tantôt à -Malaspina. Rarement répondait-il lui-même, excepté aux lettres secrètes, -un tremblement nerveux rendant sa main inhabile à écrire. - -Au moment où nous entrons dans la chambre où il attend les messagers, il -a déjà reçu de l'évêque Ludovici l'annonce que Panedigrano et ses mille -forçats doivent être arrivés à Bosco, dans la matinée du 12. - -Il tient à la main une lettre du marquis de Curtis, qui lui annonce que -le colonel Tchudy, voulant faire oublier sa conduite de Capoue, parti de -Palerme avec quatre cents grenadiers et trois cents soldats formant une -espèce de légion étrangère, doit être débarqué à Sorrente pour attaquer -par terre le fort de Castellamare, tandis que le _Sea-Horse_ et _la -Minerve_ l'attaqueront par mer. - -Cette lettre lue, il se leva et alla consulter, sur une autre table, une -grande carte qui y était déployée, et, debout, appuyé d'une main sur la -table, il dicta à Sacchinelli les ordres suivants: - -«Le colonel Tchudy suspendra, si elle est commencée, l'attaque du fort -de Castellamare et se mettra immédiatement d'accord avec Sciarpa et -Panedigrano pour attaquer l'armée de Schipani le 13 au matin. - -»Tchudy et Sciarpa attaqueront de front, tandis que Panedigrano glissera -sur les flancs et côtoiera la lave du Vésuve, de manière à dominer le -chemin par lequel Schipani tentera de faire sa retraite. - -»En outre, comme il est possible que, sachant l'arrivée du cardinal à -Nola, le général républicain veuille se retirer sur Naples, dans la -crainte que la retraite ne lui soit coupée, ils le pousseront -vigoureusement devant eux. - -»A la Favorite, le général républicain trouvera le cardinal Ruffo, qui -aura contourné le Vésuve. Enveloppé de tout côté, Schipani sera forcé de -se faire tuer ou de se rendre.» - -Le cardinal fit faire une triple copie de cet ordre, signa chacune des -copies et, par trois messagers, les expédia à ceux auxquels elles -étaient adressées. - -Ces ordres étaient à peine partis, que le cardinal, supposant quelqu'une -de ces mille combinaisons qui font échouer les plans les mieux arrêtés, -fit appeler de Cesare. - -Au bout de cinq minutes, le jeune brigadier entrait tout armé et tout -botté: la fiévreuse activité du cardinal gagnait tout ce qui -l'entourait. - ---Bravo, mon prince! lui dit Ruffo, qui parfois, en plaisantant, lui -conservait ce titre. Êtes-vous prêt? - ---Toujours, Éminence, répondit le jeune homme. - ---Alors, prenez quatre bataillons d'infanterie de ligne, quatre pièces -d'artillerie de campagne, dix compagnies de chasseurs calabrais et un -escadron de cavalerie; longez le flanc septentrional du Vésuve, celui -qui regarde la Madonna-del-Arco, et arrivez de nuit, s'il est possible, -à Resina. Les habitants vous attendent, prévenus par moi, et tout prêts -à s'insurger en notre faveur. - -Puis, se tournant vers le marquis: - ---Malaspina, lui dit-il, donnez au brigadier cet ordre écrit et -signez-le pour moi. - -En ce moment, le chapelain du cardinal, entrant dans la chambre, -s'approcha de lui et lui dit tout bas: - ---Éminence, le capitaine Scipion Lamarra arrive de Naples et attend vos -ordres dans la chambre à côté. - ---Ah! enfin! dit le cardinal respirant avec plus de liberté qu'il -n'avait fait jusqu'alors. J'avais peur qu'il ne lui fût arrivé malheur, -à ce pauvre capitaine. Dites-lui que je suis à lui à l'instant même et -faites-lui compagnie en m'attendant. - -Le cardinal tira une bague de son doigt et l'appliqua sur les ordres qui -étaient expédiés en son nom. - -Ce Scipion Lamarra, dont le cardinal paraissait attendre l'arrivée avec -tant d'impatience, était ce même messager par lequel la reine avait -envoyé sa bannière au cardinal, et qu'elle lui avait recommandé comme -bon à tout. - -Il arrivait de Naples, où il avait été envoyé par le cardinal. Le but de -cette mission était de s'aboucher avec un des principaux complices de la -conspiration Backer, nommé Gennaro Tansano. - -Gennaro Tansano faisait le patriote, était inscrit des premiers aux -registres de tous les clubs républicains, mais dans le seul but d'être -au courant de leurs délibérations, dont il donnait avis au cardinal -Ruffo, avec lequel il était en correspondance. - -Une partie des armes qui devaient servir lorsque éclaterait la -conjuration Backer étaient en dépôt chez lui. - -Les lazzaroni de Chiaïa, de Pie-di-Grotta, de Pouzzoles et des quartiers -voisins étaient à sa disposition. - -Aussi, comme on l'a vu, le cardinal attendait-il impatiemment sa -réponse. - -Il entra dans le cabinet où l'attendait Lamarra, déguisé en garde -national républicain. - ---Eh bien? lui demanda-t-il en entrant. - ---Eh bien, Votre Éminence, tout va au gré de nos désirs. Tansano passe -toujours pour un des meilleurs patriotes de Naples, et personne n'a -l'idée de le soupçonner. - ---Mais a-t-il fait ce que j'ai dit? - ---Il l'a fait, oui, Votre Éminence. - ---C'est-à-dire qu'il a fait jeter des cordes dans les soupiraux des -maisons des principaux patriotes. - ---Oui; il eût bien voulu savoir dans quel but; mais, comme je l'ignorais -moi-même, je n'ai pu le renseigner là-dessus. N'importe; l'ordre venant -de Votre Éminence, il a été exécuté de point en point. - ---Vous en êtes sûr? - ---J'ai vu les lazzaroni à l'oeuvre. - ---Ne vous a-t-il pas remis un paquet pour moi? - ---Si fait, Éminence, et le voici enveloppé d'une toile cirée. - ---Donnez. - -Le cardinal coupa avec un canif les bandelettes qui tenaient le paquet -fermé, et tira de son enveloppe une grande bannière, où il était -représenté à genoux devant saint Antoine, suppliant le saint, tandis que -celui-ci lui montre ses deux mains pleines de cordes. - ---C'est bien cela, dit le cardinal enchanté. Maintenant, il me faut un -homme qui puisse répandre dans Naples le bruit du miracle. - -Pendant un instant, il demeura pensif, se demandant quel était l'homme -qui pouvait lui rendre ce service. - -Tout à coup, il se frappa le front. - ---Que l'on me fasse venir fra Pacifico, dit-il. - -On appela fra Pacifico, qui entra dans le cabinet, où il resta une -demi-heure enfermé avec Son Éminence. - -Après quoi, on le vit aller à l'écurie, en tirer Giaccobino et prendre -avec lui la route de Naples. - -Quant au cardinal, il rentra dans le salon, expédia encore quelques -ordres et se jeta tout habillé sur son lit, recommandant qu'on le -réveillât au point du jour. - -Au point du jour, le cardinal fut réveillé. Un autel avait été dressé -pendant la nuit au milieu du camp sanfédiste, placé en dehors de Nola. -Le cardinal, vêtu de la pourpre, y dit la messe en l'honneur de saint -Antoine, qu'il comptait substituer dans la protection de la ville à -saint Janvier, qui, ayant fait deux fois son miracle en faveur des -Français, avait été déclaré jacobin et dégradé par le roi de son titre -de commandant général des troupes napolitaines. - -Le cardinal avait longtemps cherché, saint Janvier dégradé, à qui -pouvait échoir sa succession, et s'était enfin arrêté à saint Antoine de -Padoue. - -Pourquoi pas à saint Antoine le Grand qui, si l'on scrute sa vie, -méritait bien autrement cet honneur que saint Antoine de Padoue? Mais -sans doute le cardinal craignait-il que la légende de ses tentations -popularisées par Callot, jointe au singulier compagnon qu'il s'était -choisi, ne nuisissent à sa dignité. - -Saint Antoine de Padoue, plus moderne que son homonyme de mille ans, -obtint, quel qu'en soit le motif, la préférence et ce fut à lui qu'au -moment de combattre, le cardinal jugea à propos de remettre la sainte -cause. - -La messe dite, le cardinal monta à cheval avec sa robe de pourpre et se -plaça à la tête du principal corps. - -L'armée sanfédiste était séparée en trois divisions. - -L'une descendait par Capodichino pour attaquer la porte Capuana. - -L'autre contournait la base du Vésuve par le versant nord. - -La troisième faisait même route par le versant méridional. - -Pendant ce temps, Tchudy, Sciarpa et Panedigrano attaquaient ou devaient -attaquer Schipani de face. - -Le 15 juin, vers huit heures du matin, on vit, du haut du fort -Saint-Elme, apparaître et s'avancer l'armée sanfédiste soulevant autour -d'elle un nuage de poussière. - -Immédiatement, les trois coups de canon d'alarme furent tirés du -Château-Neuf, et les rues de Naples devinrent, en un instant, solitaires -comme celles de Thèbes, muettes comme celle de Pompéi. - -Le moment suprême était arrivé, moment solennel et terrible quand il -s'agit de l'existence d'un homme, bien autrement solennel et bien -autrement terrible quand il s'agit de la vie ou de la mort d'une ville. - - -FIN DU TOME TROISIÈME - - - - -TABLE - - - XLIII.--Aigle et vautour 1 - XLIV.--L'accusé 14 - XLV.--L'armée de la sainte foi 23 - XLVI.--Les petits cadeaux entretiennent l'amitié 45 - XLVII.--Ettore Caraffa 62 - XLVIII.--Schipani 80 - XLIX.--Le cadeau de la reine 94 - L.--Le commencement de la fin 121 - LI.--La fête de la Fraternité 134 - LII.--Hommes et loups de mer 145 - LIII.--Le rebelle 164 - LIV.--De quels éléments se composait l'armée catholique de - la sainte foi 174 - LV.--Correspondance royale 185 - LVI.--La monnaie russe 203 - LVII.--Les dernières heures 212 - LVIII.--Où un honnête homme propose une mauvaise action que - d'honnêtes gens ont la bêtise de refuser 221 - LIX.--La Marseillaise napolitaine 232 - LX.--Où Simon Backer demande une faveur 244 - LXI.--La liquidation 261 - LXII.--Un dernier avertissement 281 - LXIII.--Les avant-postes 299 - - -Poissy.--Typ. S. Lejay et Cie. - - - - - -End of the Project Gutenberg EBook of La San-Felice, Tome 07, Emma Lyonna, -tome 3, by Alexandre Dumas - -*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LA SAN-FELICE, TOME 07, EMMA *** - -***** This file should be named 58427-8.txt or 58427-8.zip ***** -This and all associated files of various formats will be found in: - http://www.gutenberg.org/5/8/4/2/58427/ - -Produced by Carlo Traverso and the Online Distributed -Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This file was -produced from images generously made available by the -Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) at -http://gallica.bnf.fr) - - -Updated editions will replace the previous one--the old editions -will be renamed. - -Creating the works from public domain print editions means that no -one owns a United States copyright in these works, so the Foundation -(and you!) can copy and distribute it in the United States without -permission and without paying copyright royalties. Special rules, -set forth in the General Terms of Use part of this license, apply to -copying and distributing Project Gutenberg-tm electronic works to -protect the PROJECT GUTENBERG-tm concept and trademark. Project -Gutenberg is a registered trademark, and may not be used if you -charge for the eBooks, unless you receive specific permission. If you -do not charge anything for copies of this eBook, complying with the -rules is very easy. You may use this eBook for nearly any purpose -such as creation of derivative works, reports, performances and -research. They may be modified and printed and given away--you may do -practically ANYTHING with public domain eBooks. Redistribution is -subject to the trademark license, especially commercial -redistribution. - - - -*** START: FULL LICENSE *** - -THE FULL PROJECT GUTENBERG LICENSE -PLEASE READ THIS BEFORE YOU DISTRIBUTE OR USE THIS WORK - -To protect the Project Gutenberg-tm mission of promoting the free -distribution of electronic works, by using or distributing this work -(or any other work associated in any way with the phrase "Project -Gutenberg"), you agree to comply with all the terms of the Full Project -Gutenberg-tm License (available with this file or online at -http://gutenberg.org/license). - - -Section 1. General Terms of Use and Redistributing Project Gutenberg-tm -electronic works - -1.A. By reading or using any part of this Project Gutenberg-tm -electronic work, you indicate that you have read, understand, agree to -and accept all the terms of this license and intellectual property -(trademark/copyright) agreement. If you do not agree to abide by all -the terms of this agreement, you must cease using and return or destroy -all copies of Project Gutenberg-tm electronic works in your possession. -If you paid a fee for obtaining a copy of or access to a Project -Gutenberg-tm electronic work and you do not agree to be bound by the -terms of this agreement, you may obtain a refund from the person or -entity to whom you paid the fee as set forth in paragraph 1.E.8. - -1.B. "Project Gutenberg" is a registered trademark. It may only be -used on or associated in any way with an electronic work by people who -agree to be bound by the terms of this agreement. There are a few -things that you can do with most Project Gutenberg-tm electronic works -even without complying with the full terms of this agreement. See -paragraph 1.C below. There are a lot of things you can do with Project -Gutenberg-tm electronic works if you follow the terms of this agreement -and help preserve free future access to Project Gutenberg-tm electronic -works. See paragraph 1.E below. - -1.C. The Project Gutenberg Literary Archive Foundation ("the Foundation" -or PGLAF), owns a compilation copyright in the collection of Project -Gutenberg-tm electronic works. Nearly all the individual works in the -collection are in the public domain in the United States. If an -individual work is in the public domain in the United States and you are -located in the United States, we do not claim a right to prevent you from -copying, distributing, performing, displaying or creating derivative -works based on the work as long as all references to Project Gutenberg -are removed. Of course, we hope that you will support the Project -Gutenberg-tm mission of promoting free access to electronic works by -freely sharing Project Gutenberg-tm works in compliance with the terms of -this agreement for keeping the Project Gutenberg-tm name associated with -the work. You can easily comply with the terms of this agreement by -keeping this work in the same format with its attached full Project -Gutenberg-tm License when you share it without charge with others. - -1.D. The copyright laws of the place where you are located also govern -what you can do with this work. Copyright laws in most countries are in -a constant state of change. If you are outside the United States, check -the laws of your country in addition to the terms of this agreement -before downloading, copying, displaying, performing, distributing or -creating derivative works based on this work or any other Project -Gutenberg-tm work. The Foundation makes no representations concerning -the copyright status of any work in any country outside the United -States. - -1.E. Unless you have removed all references to Project Gutenberg: - -1.E.1. The following sentence, with active links to, or other immediate -access to, the full Project Gutenberg-tm License must appear prominently -whenever any copy of a Project Gutenberg-tm work (any work on which the -phrase "Project Gutenberg" appears, or with which the phrase "Project -Gutenberg" is associated) is accessed, displayed, performed, viewed, -copied or distributed: - -This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with -almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or -re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included -with this eBook or online at www.gutenberg.org/license - -1.E.2. If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is derived -from the public domain (does not contain a notice indicating that it is -posted with permission of the copyright holder), the work can be copied -and distributed to anyone in the United States without paying any fees -or charges. If you are redistributing or providing access to a work -with the phrase "Project Gutenberg" associated with or appearing on the -work, you must comply either with the requirements of paragraphs 1.E.1 -through 1.E.7 or obtain permission for the use of the work and the -Project Gutenberg-tm trademark as set forth in paragraphs 1.E.8 or -1.E.9. - -1.E.3. If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is posted -with the permission of the copyright holder, your use and distribution -must comply with both paragraphs 1.E.1 through 1.E.7 and any additional -terms imposed by the copyright holder. Additional terms will be linked -to the Project Gutenberg-tm License for all works posted with the -permission of the copyright holder found at the beginning of this work. - -1.E.4. Do not unlink or detach or remove the full Project Gutenberg-tm -License terms from this work, or any files containing a part of this -work or any other work associated with Project Gutenberg-tm. - -1.E.5. Do not copy, display, perform, distribute or redistribute this -electronic work, or any part of this electronic work, without -prominently displaying the sentence set forth in paragraph 1.E.1 with -active links or immediate access to the full terms of the Project -Gutenberg-tm License. - -1.E.6. You may convert to and distribute this work in any binary, -compressed, marked up, nonproprietary or proprietary form, including any -word processing or hypertext form. However, if you provide access to or -distribute copies of a Project Gutenberg-tm work in a format other than -"Plain Vanilla ASCII" or other format used in the official version -posted on the official Project Gutenberg-tm web site (www.gutenberg.org), -you must, at no additional cost, fee or expense to the user, provide a -copy, a means of exporting a copy, or a means of obtaining a copy upon -request, of the work in its original "Plain Vanilla ASCII" or other -form. Any alternate format must include the full Project Gutenberg-tm -License as specified in paragraph 1.E.1. - -1.E.7. Do not charge a fee for access to, viewing, displaying, -performing, copying or distributing any Project Gutenberg-tm works -unless you comply with paragraph 1.E.8 or 1.E.9. - -1.E.8. You may charge a reasonable fee for copies of or providing -access to or distributing Project Gutenberg-tm electronic works provided -that - -- You pay a royalty fee of 20% of the gross profits you derive from - the use of Project Gutenberg-tm works calculated using the method - you already use to calculate your applicable taxes. The fee is - owed to the owner of the Project Gutenberg-tm trademark, but he - has agreed to donate royalties under this paragraph to the - Project Gutenberg Literary Archive Foundation. Royalty payments - must be paid within 60 days following each date on which you - prepare (or are legally required to prepare) your periodic tax - returns. Royalty payments should be clearly marked as such and - sent to the Project Gutenberg Literary Archive Foundation at the - address specified in Section 4, "Information about donations to - the Project Gutenberg Literary Archive Foundation." - -- You provide a full refund of any money paid by a user who notifies - you in writing (or by e-mail) within 30 days of receipt that s/he - does not agree to the terms of the full Project Gutenberg-tm - License. You must require such a user to return or - destroy all copies of the works possessed in a physical medium - and discontinue all use of and all access to other copies of - Project Gutenberg-tm works. - -- You provide, in accordance with paragraph 1.F.3, a full refund of any - money paid for a work or a replacement copy, if a defect in the - electronic work is discovered and reported to you within 90 days - of receipt of the work. - -- You comply with all other terms of this agreement for free - distribution of Project Gutenberg-tm works. - -1.E.9. If you wish to charge a fee or distribute a Project Gutenberg-tm -electronic work or group of works on different terms than are set -forth in this agreement, you must obtain permission in writing from -both the Project Gutenberg Literary Archive Foundation and Michael -Hart, the owner of the Project Gutenberg-tm trademark. Contact the -Foundation as set forth in Section 3 below. - -1.F. - -1.F.1. Project Gutenberg volunteers and employees expend considerable -effort to identify, do copyright research on, transcribe and proofread -public domain works in creating the Project Gutenberg-tm -collection. Despite these efforts, Project Gutenberg-tm electronic -works, and the medium on which they may be stored, may contain -"Defects," such as, but not limited to, incomplete, inaccurate or -corrupt data, transcription errors, a copyright or other intellectual -property infringement, a defective or damaged disk or other medium, a -computer virus, or computer codes that damage or cannot be read by -your equipment. - -1.F.2. LIMITED WARRANTY, DISCLAIMER OF DAMAGES - Except for the "Right -of Replacement or Refund" described in paragraph 1.F.3, the Project -Gutenberg Literary Archive Foundation, the owner of the Project -Gutenberg-tm trademark, and any other party distributing a Project -Gutenberg-tm electronic work under this agreement, disclaim all -liability to you for damages, costs and expenses, including legal -fees. YOU AGREE THAT YOU HAVE NO REMEDIES FOR NEGLIGENCE, STRICT -LIABILITY, BREACH OF WARRANTY OR BREACH OF CONTRACT EXCEPT THOSE -PROVIDED IN PARAGRAPH 1.F.3. YOU AGREE THAT THE FOUNDATION, THE -TRADEMARK OWNER, AND ANY DISTRIBUTOR UNDER THIS AGREEMENT WILL NOT BE -LIABLE TO YOU FOR ACTUAL, DIRECT, INDIRECT, CONSEQUENTIAL, PUNITIVE OR -INCIDENTAL DAMAGES EVEN IF YOU GIVE NOTICE OF THE POSSIBILITY OF SUCH -DAMAGE. - -1.F.3. LIMITED RIGHT OF REPLACEMENT OR REFUND - If you discover a -defect in this electronic work within 90 days of receiving it, you can -receive a refund of the money (if any) you paid for it by sending a -written explanation to the person you received the work from. If you -received the work on a physical medium, you must return the medium with -your written explanation. The person or entity that provided you with -the defective work may elect to provide a replacement copy in lieu of a -refund. If you received the work electronically, the person or entity -providing it to you may choose to give you a second opportunity to -receive the work electronically in lieu of a refund. If the second copy -is also defective, you may demand a refund in writing without further -opportunities to fix the problem. - -1.F.4. Except for the limited right of replacement or refund set forth -in paragraph 1.F.3, this work is provided to you 'AS-IS' WITH NO OTHER -WARRANTIES OF ANY KIND, EXPRESS OR IMPLIED, INCLUDING BUT NOT LIMITED TO -WARRANTIES OF MERCHANTABILITY OR FITNESS FOR ANY PURPOSE. - -1.F.5. Some states do not allow disclaimers of certain implied -warranties or the exclusion or limitation of certain types of damages. -If any disclaimer or limitation set forth in this agreement violates the -law of the state applicable to this agreement, the agreement shall be -interpreted to make the maximum disclaimer or limitation permitted by -the applicable state law. The invalidity or unenforceability of any -provision of this agreement shall not void the remaining provisions. - -1.F.6. INDEMNITY - You agree to indemnify and hold the Foundation, the -trademark owner, any agent or employee of the Foundation, anyone -providing copies of Project Gutenberg-tm electronic works in accordance -with this agreement, and any volunteers associated with the production, -promotion and distribution of Project Gutenberg-tm electronic works, -harmless from all liability, costs and expenses, including legal fees, -that arise directly or indirectly from any of the following which you do -or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm -work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any -Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause. - - -Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg-tm - -Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of -electronic works in formats readable by the widest variety of computers -including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists -because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from -people in all walks of life. - -Volunteers and financial support to provide volunteers with the -assistance they need, are critical to reaching Project Gutenberg-tm's -goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will -remain freely available for generations to come. In 2001, the Project -Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure -and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations. -To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation -and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4 -and the Foundation web page at http://www.pglaf.org. - - -Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive -Foundation - -The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit -501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the -state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal -Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification -number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at -http://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg -Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent -permitted by U.S. federal laws and your state's laws. - -The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S. -Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered -throughout numerous locations. Its business office is located at -809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email -business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact -information can be found at the Foundation's web site and official -page at http://pglaf.org - -For additional contact information: - Dr. Gregory B. Newby - Chief Executive and Director - gbnewby@pglaf.org - - -Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg -Literary Archive Foundation - -Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide -spread public support and donations to carry out its mission of -increasing the number of public domain and licensed works that can be -freely distributed in machine readable form accessible by the widest -array of equipment including outdated equipment. Many small donations -($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt -status with the IRS. - -The Foundation is committed to complying with the laws regulating -charities and charitable donations in all 50 states of the United -States. Compliance requirements are not uniform and it takes a -considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up -with these requirements. We do not solicit donations in locations -where we have not received written confirmation of compliance. To -SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any -particular state visit http://pglaf.org - -While we cannot and do not solicit contributions from states where we -have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition -against accepting unsolicited donations from donors in such states who -approach us with offers to donate. - -International donations are gratefully accepted, but we cannot make -any statements concerning tax treatment of donations received from -outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff. - -Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation -methods and addresses. Donations are accepted in a number of other -ways including checks, online payments and credit card donations. -To donate, please visit: http://pglaf.org/donate - - -Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic -works. - -Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm -concept of a library of electronic works that could be freely shared -with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project -Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support. - - -Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed -editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S. -unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily -keep eBooks in compliance with any particular paper edition. - - -Most people start at our Web site which has the main PG search facility: - - http://www.gutenberg.org - -This Web site includes information about Project Gutenberg-tm, -including how to make donations to the Project Gutenberg Literary -Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to -subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks. diff --git a/58427-h/58427-h.htm b/58427-h/58427-h.htm index fb5ee00..fc8eb53 100644 --- a/58427-h/58427-h.htm +++ b/58427-h/58427-h.htm @@ -77,44 +77,7 @@ td.num { text-align: right; vertical-align: bottom; width: 4em; } <body> -<pre> - -The Project Gutenberg EBook of La San-Felice, Tome 07, Emma Lyonna, tome 3, by -Alexandre Dumas - -This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with -almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or -re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included -with this eBook or online at www.gutenberg.org/license - - -Title: La San-Felice, Tome 07, Emma Lyonna, tome 3 - -Author: Alexandre Dumas - -Release Date: December 8, 2018 [EBook #58427] - -Language: French - -Character set encoding: ISO-8859-1 - -*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LA SAN-FELICE, TOME 07, EMMA *** - - - - -Produced by Carlo Traverso and the Online Distributed -Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This file was -produced from images generously made available by the -Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) at -http://gallica.bnf.fr) - - - - - - -</pre> +<div>*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 58427 ***</div> <p class="c large">[LA SAN-FELICE 7/9]</p> @@ -10111,382 +10074,7 @@ de refuser</td> -<pre> - - - - - -End of the Project Gutenberg EBook of La San-Felice, Tome 07, Emma Lyonna, -tome 3, by Alexandre Dumas - -*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LA SAN-FELICE, TOME 07, EMMA *** - -***** This file should be named 58427-h.htm or 58427-h.zip ***** -This and all associated files of various formats will be found in: - http://www.gutenberg.org/5/8/4/2/58427/ - -Produced by Carlo Traverso and the Online Distributed -Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This file was -produced from images generously made available by the -Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) at -http://gallica.bnf.fr) - - -Updated editions will replace the previous one--the old editions -will be renamed. - -Creating the works from public domain print editions means that no -one owns a United States copyright in these works, so the Foundation -(and you!) can copy and distribute it in the United States without -permission and without paying copyright royalties. Special rules, -set forth in the General Terms of Use part of this license, apply to -copying and distributing Project Gutenberg-tm electronic works to -protect the PROJECT GUTENBERG-tm concept and trademark. Project -Gutenberg is a registered trademark, and may not be used if you -charge for the eBooks, unless you receive specific permission. If you -do not charge anything for copies of this eBook, complying with the -rules is very easy. You may use this eBook for nearly any purpose -such as creation of derivative works, reports, performances and -research. They may be modified and printed and given away--you may do -practically ANYTHING with public domain eBooks. Redistribution is -subject to the trademark license, especially commercial -redistribution. - - - -*** START: FULL LICENSE *** - -THE FULL PROJECT GUTENBERG LICENSE -PLEASE READ THIS BEFORE YOU DISTRIBUTE OR USE THIS WORK - -To protect the Project Gutenberg-tm mission of promoting the free -distribution of electronic works, by using or distributing this work -(or any other work associated in any way with the phrase "Project -Gutenberg"), you agree to comply with all the terms of the Full Project -Gutenberg-tm License (available with this file or online at -http://gutenberg.org/license). - - -Section 1. General Terms of Use and Redistributing Project Gutenberg-tm -electronic works - -1.A. By reading or using any part of this Project Gutenberg-tm -electronic work, you indicate that you have read, understand, agree to -and accept all the terms of this license and intellectual property -(trademark/copyright) agreement. If you do not agree to abide by all -the terms of this agreement, you must cease using and return or destroy -all copies of Project Gutenberg-tm electronic works in your possession. -If you paid a fee for obtaining a copy of or access to a Project -Gutenberg-tm electronic work and you do not agree to be bound by the -terms of this agreement, you may obtain a refund from the person or -entity to whom you paid the fee as set forth in paragraph 1.E.8. - -1.B. "Project Gutenberg" is a registered trademark. It may only be -used on or associated in any way with an electronic work by people who -agree to be bound by the terms of this agreement. There are a few -things that you can do with most Project Gutenberg-tm electronic works -even without complying with the full terms of this agreement. See -paragraph 1.C below. There are a lot of things you can do with Project -Gutenberg-tm electronic works if you follow the terms of this agreement -and help preserve free future access to Project Gutenberg-tm electronic -works. See paragraph 1.E below. - -1.C. The Project Gutenberg Literary Archive Foundation ("the Foundation" -or PGLAF), owns a compilation copyright in the collection of Project -Gutenberg-tm electronic works. Nearly all the individual works in the -collection are in the public domain in the United States. If an -individual work is in the public domain in the United States and you are -located in the United States, we do not claim a right to prevent you from -copying, distributing, performing, displaying or creating derivative -works based on the work as long as all references to Project Gutenberg -are removed. Of course, we hope that you will support the Project -Gutenberg-tm mission of promoting free access to electronic works by -freely sharing Project Gutenberg-tm works in compliance with the terms of -this agreement for keeping the Project Gutenberg-tm name associated with -the work. You can easily comply with the terms of this agreement by -keeping this work in the same format with its attached full Project -Gutenberg-tm License when you share it without charge with others. - -1.D. The copyright laws of the place where you are located also govern -what you can do with this work. Copyright laws in most countries are in -a constant state of change. If you are outside the United States, check -the laws of your country in addition to the terms of this agreement -before downloading, copying, displaying, performing, distributing or -creating derivative works based on this work or any other Project -Gutenberg-tm work. The Foundation makes no representations concerning -the copyright status of any work in any country outside the United -States. - -1.E. Unless you have removed all references to Project Gutenberg: - -1.E.1. The following sentence, with active links to, or other immediate -access to, the full Project Gutenberg-tm License must appear prominently -whenever any copy of a Project Gutenberg-tm work (any work on which the -phrase "Project Gutenberg" appears, or with which the phrase "Project -Gutenberg" is associated) is accessed, displayed, performed, viewed, -copied or distributed: - -This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with -almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or -re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included -with this eBook or online at www.gutenberg.org/license - -1.E.2. If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is derived -from the public domain (does not contain a notice indicating that it is -posted with permission of the copyright holder), the work can be copied -and distributed to anyone in the United States without paying any fees -or charges. If you are redistributing or providing access to a work -with the phrase "Project Gutenberg" associated with or appearing on the -work, you must comply either with the requirements of paragraphs 1.E.1 -through 1.E.7 or obtain permission for the use of the work and the -Project Gutenberg-tm trademark as set forth in paragraphs 1.E.8 or -1.E.9. - -1.E.3. If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is posted -with the permission of the copyright holder, your use and distribution -must comply with both paragraphs 1.E.1 through 1.E.7 and any additional -terms imposed by the copyright holder. Additional terms will be linked -to the Project Gutenberg-tm License for all works posted with the -permission of the copyright holder found at the beginning of this work. - -1.E.4. Do not unlink or detach or remove the full Project Gutenberg-tm -License terms from this work, or any files containing a part of this -work or any other work associated with Project Gutenberg-tm. - -1.E.5. Do not copy, display, perform, distribute or redistribute this -electronic work, or any part of this electronic work, without -prominently displaying the sentence set forth in paragraph 1.E.1 with -active links or immediate access to the full terms of the Project -Gutenberg-tm License. - -1.E.6. You may convert to and distribute this work in any binary, -compressed, marked up, nonproprietary or proprietary form, including any -word processing or hypertext form. However, if you provide access to or -distribute copies of a Project Gutenberg-tm work in a format other than -"Plain Vanilla ASCII" or other format used in the official version -posted on the official Project Gutenberg-tm web site (www.gutenberg.org), -you must, at no additional cost, fee or expense to the user, provide a -copy, a means of exporting a copy, or a means of obtaining a copy upon -request, of the work in its original "Plain Vanilla ASCII" or other -form. Any alternate format must include the full Project Gutenberg-tm -License as specified in paragraph 1.E.1. - -1.E.7. Do not charge a fee for access to, viewing, displaying, -performing, copying or distributing any Project Gutenberg-tm works -unless you comply with paragraph 1.E.8 or 1.E.9. - -1.E.8. You may charge a reasonable fee for copies of or providing -access to or distributing Project Gutenberg-tm electronic works provided -that - -- You pay a royalty fee of 20% of the gross profits you derive from - the use of Project Gutenberg-tm works calculated using the method - you already use to calculate your applicable taxes. The fee is - owed to the owner of the Project Gutenberg-tm trademark, but he - has agreed to donate royalties under this paragraph to the - Project Gutenberg Literary Archive Foundation. Royalty payments - must be paid within 60 days following each date on which you - prepare (or are legally required to prepare) your periodic tax - returns. Royalty payments should be clearly marked as such and - sent to the Project Gutenberg Literary Archive Foundation at the - address specified in Section 4, "Information about donations to - the Project Gutenberg Literary Archive Foundation." - -- You provide a full refund of any money paid by a user who notifies - you in writing (or by e-mail) within 30 days of receipt that s/he - does not agree to the terms of the full Project Gutenberg-tm - License. You must require such a user to return or - destroy all copies of the works possessed in a physical medium - and discontinue all use of and all access to other copies of - Project Gutenberg-tm works. - -- You provide, in accordance with paragraph 1.F.3, a full refund of any - money paid for a work or a replacement copy, if a defect in the - electronic work is discovered and reported to you within 90 days - of receipt of the work. - -- You comply with all other terms of this agreement for free - distribution of Project Gutenberg-tm works. - -1.E.9. If you wish to charge a fee or distribute a Project Gutenberg-tm -electronic work or group of works on different terms than are set -forth in this agreement, you must obtain permission in writing from -both the Project Gutenberg Literary Archive Foundation and Michael -Hart, the owner of the Project Gutenberg-tm trademark. Contact the -Foundation as set forth in Section 3 below. - -1.F. - -1.F.1. Project Gutenberg volunteers and employees expend considerable -effort to identify, do copyright research on, transcribe and proofread -public domain works in creating the Project Gutenberg-tm -collection. Despite these efforts, Project Gutenberg-tm electronic -works, and the medium on which they may be stored, may contain -"Defects," such as, but not limited to, incomplete, inaccurate or -corrupt data, transcription errors, a copyright or other intellectual -property infringement, a defective or damaged disk or other medium, a -computer virus, or computer codes that damage or cannot be read by -your equipment. - -1.F.2. LIMITED WARRANTY, DISCLAIMER OF DAMAGES - Except for the "Right -of Replacement or Refund" described in paragraph 1.F.3, the Project -Gutenberg Literary Archive Foundation, the owner of the Project -Gutenberg-tm trademark, and any other party distributing a Project -Gutenberg-tm electronic work under this agreement, disclaim all -liability to you for damages, costs and expenses, including legal -fees. YOU AGREE THAT YOU HAVE NO REMEDIES FOR NEGLIGENCE, STRICT -LIABILITY, BREACH OF WARRANTY OR BREACH OF CONTRACT EXCEPT THOSE -PROVIDED IN PARAGRAPH 1.F.3. YOU AGREE THAT THE FOUNDATION, THE -TRADEMARK OWNER, AND ANY DISTRIBUTOR UNDER THIS AGREEMENT WILL NOT BE -LIABLE TO YOU FOR ACTUAL, DIRECT, INDIRECT, CONSEQUENTIAL, PUNITIVE OR -INCIDENTAL DAMAGES EVEN IF YOU GIVE NOTICE OF THE POSSIBILITY OF SUCH -DAMAGE. - -1.F.3. LIMITED RIGHT OF REPLACEMENT OR REFUND - If you discover a -defect in this electronic work within 90 days of receiving it, you can -receive a refund of the money (if any) you paid for it by sending a -written explanation to the person you received the work from. If you -received the work on a physical medium, you must return the medium with -your written explanation. The person or entity that provided you with -the defective work may elect to provide a replacement copy in lieu of a -refund. If you received the work electronically, the person or entity -providing it to you may choose to give you a second opportunity to -receive the work electronically in lieu of a refund. If the second copy -is also defective, you may demand a refund in writing without further -opportunities to fix the problem. - -1.F.4. Except for the limited right of replacement or refund set forth -in paragraph 1.F.3, this work is provided to you 'AS-IS' WITH NO OTHER -WARRANTIES OF ANY KIND, EXPRESS OR IMPLIED, INCLUDING BUT NOT LIMITED TO -WARRANTIES OF MERCHANTABILITY OR FITNESS FOR ANY PURPOSE. - -1.F.5. Some states do not allow disclaimers of certain implied -warranties or the exclusion or limitation of certain types of damages. -If any disclaimer or limitation set forth in this agreement violates the -law of the state applicable to this agreement, the agreement shall be -interpreted to make the maximum disclaimer or limitation permitted by -the applicable state law. The invalidity or unenforceability of any -provision of this agreement shall not void the remaining provisions. - -1.F.6. INDEMNITY - You agree to indemnify and hold the Foundation, the -trademark owner, any agent or employee of the Foundation, anyone -providing copies of Project Gutenberg-tm electronic works in accordance -with this agreement, and any volunteers associated with the production, -promotion and distribution of Project Gutenberg-tm electronic works, -harmless from all liability, costs and expenses, including legal fees, -that arise directly or indirectly from any of the following which you do -or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm -work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any -Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause. - - -Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg-tm - -Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of -electronic works in formats readable by the widest variety of computers -including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists -because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from -people in all walks of life. - -Volunteers and financial support to provide volunteers with the -assistance they need, are critical to reaching Project Gutenberg-tm's -goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will -remain freely available for generations to come. In 2001, the Project -Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure -and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations. -To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation -and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4 -and the Foundation web page at http://www.pglaf.org. - - -Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive -Foundation - -The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit -501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the -state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal -Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification -number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at -http://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg -Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent -permitted by U.S. federal laws and your state's laws. - -The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S. -Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered -throughout numerous locations. Its business office is located at -809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email -business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact -information can be found at the Foundation's web site and official -page at http://pglaf.org - -For additional contact information: - Dr. Gregory B. Newby - Chief Executive and Director - gbnewby@pglaf.org - - -Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg -Literary Archive Foundation - -Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide -spread public support and donations to carry out its mission of -increasing the number of public domain and licensed works that can be -freely distributed in machine readable form accessible by the widest -array of equipment including outdated equipment. Many small donations -($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt -status with the IRS. - -The Foundation is committed to complying with the laws regulating -charities and charitable donations in all 50 states of the United -States. Compliance requirements are not uniform and it takes a -considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up -with these requirements. We do not solicit donations in locations -where we have not received written confirmation of compliance. To -SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any -particular state visit http://pglaf.org - -While we cannot and do not solicit contributions from states where we -have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition -against accepting unsolicited donations from donors in such states who -approach us with offers to donate. - -International donations are gratefully accepted, but we cannot make -any statements concerning tax treatment of donations received from -outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff. - -Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation -methods and addresses. Donations are accepted in a number of other -ways including checks, online payments and credit card donations. -To donate, please visit: http://pglaf.org/donate - - -Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic -works. - -Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm -concept of a library of electronic works that could be freely shared -with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project -Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support. - - -Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed -editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S. -unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily -keep eBooks in compliance with any particular paper edition. - - -Most people start at our Web site which has the main PG search facility: - - http://www.gutenberg.org - -This Web site includes information about Project Gutenberg-tm, -including how to make donations to the Project Gutenberg Literary -Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to -subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks. - - -</pre> +<div>*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 58427 ***</div> </body> </html> |
